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Full text of "Revue d'histoire de Lyon"

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fr' SîLXS WttKîrtt DUNNiKÛ 1 

I BEQUEST 

fUNlVERSlTY orMICHIGAN^ 

It GENERAL LIBRARY , ^J 




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REVUE 

D'HISTOIRE DE LYON 

Tome Douzième — Année 1913 



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COMITE DE RÉDACTION 



MM. Philippe FABIA, 

Camille LATUEILLK, 
Léon LÉVY-SCHXEIDEK, 
Antoine SALLES, 
Elcêxe VIAL. 



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REVUE 

D'HISTOIRE DE LYON 

EtudeSy Documents, Bibliographie 

FONDÉE PAR 

Sébastien CHARLÉTY 

Professeur à la Faculté des Lettres de Lyon 



Tome Douzième — Année 1913 



LYON 

A. REY, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

4, RUE GENTIL, 4 
.9,3 



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REVUE 

D'HISTOIRE DE LYON 



L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 

AU XVIII- SIÈCLE 
ET LA GENÈSE DE LA MÉCANIQUE JACQUARD 



Les étoffés de soie se divisent, on le sait, en deux grandes caté- 
gories : les étoffes unies et les étoffes à décor dites, d'après leur 
mode de fabrication, étoffes façonnées ou brochées. Grâce au goût 
de ses dessinateurs, la fabrique lyonnaise a été, est, et restera 
probablement sans rivale pour les étoffes de la deuxième espèce. 
Mais si Ton peut être assuré qu'elles garderont toujours leurs 
admirateurs, on a pu craindre que leur prix élevé n*en diminuât 
la consommation. Elles se trouvaient particulièrement menacées 
à la fin du xvni® siècle par la mode féminine qui goûtait surtout les 
étoffes souples et légères; par la simplification^ l'uniformisation et 
Tenlaidissement du costume masculin ; par la décadence de TEglisc 
enfin qui consommait tant de belles étoffes pour les chasubles et la 
décoration des autels. Elles furent sauvées par la création du métier 
Jacquard, qui, réduisant les frais de main-d'œuvre, révolutionna la 
fabrication. Les Lyonnais vouèrent tout naturellement une grande 
admiration et la plus vive reconnaissance à celui dont le nouveau 
métier portait le nom. Mais, au milieu du xix* siècle, la mémoire de 
Jacquard fut violemment attaquée; on prétendit qu'il avait usurpé 
la gloire de précurseurs bien plus méritants, Falcon, Vaucanson, 
Pauiet. Il trouva des défenseurs et la polémique, souvent violente, 
toujours confuse, brouilla complètement les faits ; dans cet amas 

Hev. hist. Lyon. XII. — 1 



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2 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. ^Éludes 

d'accusations, d'anecdotes, de descriptions techniques incomplètes 
et contradictoires, on n'arrive plus à se retrouver. Nous nous pro- 
posons d'apporter un peu de clarté dans ce débat. Pour y parvenir, 
nous nous sommes appuyé surtout sur les nombreux documents 
des archives nationales. N'ayant pu consulter les archives lyon- 
naises, nous ne nous flattons pas d'apporter des résultats déOnitifs. 
Nous espérons seulement fixer avec quelque précision les principaux 
points et nous espérons que quelque érudit lyonnais sera tenté 
d'apporter à notre travail les compléments et les rectifications 
nécessaires. 

On sait quelle est l'opération essentielle du tissage : croiser un fil 
transversal, la trame, avec des fils longitudinaux, la chaîne, de 
manière que ceux-ci se trouvent disposés alternativement au-dessus 
et au-dessous de celle-là; le tissu le plus ordinaire est celui où 
l'alternance des fils est régulière ; pour produire des effets variés, il 
faut travailler l'étoffe de manière que la trame apparaisse ou dispa- 
raisse sur des largeurs variables, tantôt couverte, tantôt couvrant 
plusieurs fils de chaîne voisins, la disposition variant à chaque 
coup de trame. Pour le tissu ordinaire, il suffit de soulever alter- 
nativement les fils pairs et les fils impairs de la chaîne ; travail 
facile : chaque fil de chaîne passe dans un œillet de verre ; cet œillet 
est attaché à une corde appelée lisse ; au-dessous de la chaîne, elle 
se termine par une aiguille de plomb dont le poids la maintient 
tendue ; au-dessus les lisses paires et les lisses impaires sont réu- 
nies, en deux groupes séparés, les lames; chaque lame étant reliée 
par une corde à poulie à une pédale ou marche, on conçoit aisément 
qu'en foulant alternativement les deux marches, le tisserand sou- 
lèvera tantôt les fils pairs, tantôt les fils impairs. On pourra varier 
les effets et multiplier les combinaisons en formant de nouvelles 
lames diversement composées, reliées chacune à une nouvelle 
marche, leur variété sera restreinte au nombre forcément limité des 
marches. 

Si Ton veut obtenir de grands dessins, des effets riches, le nombre 
des combinaisons successives, des groupements différents de fils de 
chaîne sera 'très grand et il faudra renoncer à les faire effectuer par 
le tisserand. Le procédé le plus grossier, longtemps employé par 



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C. Ballot, — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 3 

les Chinois, consiste à faire monter âu dessus du métier un aide qui 
tire les lisses en les choisissant. Mais on trouva bientôt des méca- 
nismes plus ingénieux qui, successivement perfectionnés, aboutirent 
aux deux systèmes dits à la petite tire et à la grande tire. 

DansTun comme dans Tautre^les lisses, traversant les trous d'une 
planche dite planche d'arcade^ puis glissant sur des poulies (dont 
Tensemble forme le cassin) passent horizontalement au-dessus du 
métier et vont s'attacher à un cylindre de soutien ; l'ensemble de ces 
cordes, dans leur trajet horizontal entre le cassin et le cylindre, 
reçoit le nom de rame. A chacune des cordes du rame, en son 
milieu, on attache une corde qui tombe verticalement, l'ensemble 
de ces cordes verticales forme ce qu'on appelle le sample. Si l'on 
tire une corde du sample, elle agit sur la corde correspondante du 
rame qui, par l'intermédiaire de la poulie, soulève le fil de chaîne 
correspondant. 

Dans le système dit à la petite tire, on groupe les cordes qui 
doivent être tirées ensemble, on passe chaque groupe à travers un 
trou d'une nouvelle planche, la grille , et les fixe en dessous à un 
bouton ; les boutons étant rangés dans Tordre où l'on doit s'en 
servir, on n'a qu'à les tirer lun après l'autre. Inventé, dit-on, par 
Jean le Calabrais et employé dès le xv<* siècle, ce système, consi- 
dérablement amélioré, en 1687, par Galantier et Blache*, fut d'un 
usage général pour les étoffes à petits dessins ; d'abord ce fut le 
tisserand lui-même qui tira les boutons, mais le travail éfait pénible et 
très lent ; aussi employa-t-on surtout les métiers où cet office était 
rempli par un aide. Le nombre de boutons ne pouvant être 1res 
grand, ce genre de métier n'était employé que pour les « petits 
façonnés ». 

Pour les « grands façonnés », on eut recours à d'autres combi- 
naisons qui furent peu à peu améliorées et aboutirent au métier 
à la grande tire créé par Dangon en 1 606 ^. Dangon fixe par le bas 
les cordes du sample, puis il groupe au moyen de boucles ou lacs 
celles qui doivent être tirées simultanément ; les lacs sont attachés 
dans Tordre de leur emploi à une grosse corde disposée parallèle- 

* Paulet, Art du fabricant de soie, t. VIT, p. 933 ; Godart, VOuvrier en soie, 

P- 75. 

^ Dangon avait également introduit dans la fabrique un grand nombre 
d'élofTes nouvelles (Godart, p. 486). 



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4 REVUE D'HISTOIRE DE LTOl?. — Etudes 

ment au sample et légèrement en arrière, la gavacinière. Comme le 
paquet de cordes est souvent très lourd, l'ouvrière s'aide d'une 
machine à levier, dite machine à tirer ^. Le métier Dangon fut con- 
sidéré comme un grand progrès. Son auteur reçut de gros privilèges : 
il eut, seul de tous les maîtres de la communauté, le droit d'avoir 
autant d'apprentis qu'il voudrait^ et nous voyons qu'en i6ai il 
dirigeait un atelier de 2 1 métiers servis par 1 1 compagnons, 
10 apprentis et 26 tireuses de cordes^. Le métier à la grande tire 
fut d'un usage général pendant tout le xvn* et le xvm® siècle. 

Il avait pourtant de multiples inconvénients. Le lisage était très 
long, très difflcile, il fallait trier une masse de 4oo ^ 800 cordes, 
parfois plus ; si le dessin était grand et compliqué, un sample ne 
suffisait pas. Toutes ces cordes s'usaient assez vite et finissaient par 
coûter très cher ; elles s'embrouillaient facilement ; la tireuse et le 
tisserand devaient faire concorder leur mouvement avec une pré- 
cision qui ne pouvait s'obtenir que par la longue habitude d'un tra- 
vail commun. Chaque fois qu'on changeait de dessin, tout le lisage 
était à recommencer ; comme l'opération pouvait durer plusieurs 
semaines^ on y regardait à deux fois. Lorsqu'on voulait lancer une 
nouvelle étoffe, on commençait par faire un échantillon ; puis on 
l'envoyait aux correspondants sur les différents marchés ; en atten- 
dant la réponse et les commandes, le métier chômait. Le plus grave 
de tous ces inconvénients était la dureté du travail de la tireuse. Le 
paquet de cordes était parfois si lourd qu une seule tireuse ne suffi- 
sait pas, pour certaines étoffes on en employait jusqu'à trois. Un 
perfectionnement de la machine à tirer par Garon, au début du 
xviii* siècle*, permit de n'en employer qu'une, mais son travail restait 
toujours très pénible, a Lorsqu'à mon arrivée dans ce pays-ci, écrit 

^ Voir dans Touvragc de M. Godart, p. 72, la citation d'un document de 
1775 décrivant le travail de la tireuse, divisé en sept temps. 

* Ibid,, p., 106, n^ I, le privilège fut, en avril 1728, restreint à douze 
apprentis. 

» Ibid., p. 180. 

^ Par ordonnance consulaire du i5 octobre 17 17, Garon reçut pour sa ma- 
chine un privilège de dix ans (Godart, p. 486; Pariset, Histoire de la fabrique 
lyonnaise y p. i53). Elle eut un très grand succès ; Garon ne la vendait que 
45 livres; il fit d'excellentes affaires, car elle ne lui coûtait que la moitié de 
ce prix et, pendant les dix années de son privilège, il en vendit a.ooo. En 
i754f il y en avait 4<ooo en service (Observations des maîtres-gardes, 24 }^^- 
vier 1754; Arch. nat., F'* 1444 A). 



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C, BàlloL — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 5 

rintendant Bâillon en 1765 *, j'eus pour la première fois Toccasion 
de voir des métiers et d'entrer dans les détails du mécanisme de la 
fabrication des étoffes, je m'intéressai au sort des tireuses ; on me 
disait que pour des gages modiques elles travaillaient pendant dix- 
huit heures de la journée, qu'elles finissaient presque toujours par 
gagner des maladies considérables qui les rendent tôt ou tard inca- 
pables de travailler et qu'elles meurent dans la misère. » Aussi, 
lorsqu'il proposait une invention destinée à rendre leur travail plus 
facile, le sieur Juvinet pouvait-il affirmer qu'il épargnerait par là à 
l'Hôtel-Dieu soixante à quatre-vingts lits « que lesdites tireuses 
occupent actuellement, leurs maladies causées par la rigueur de 
leur travail provenant de la pesanteur de la tire^ ». La situation 
restait la même au début du xix® siècle ; Tolozan écrit au préfet de 
Lyon, le i" mai 1801 ^ : « Ce triste métier exige la plus grande 
attention pour ne pas se tromper sur une multitude de cordes à tirer 
successivement, afin que l'ouvrier passe sa navette avec l'exactitude 
nécessaire pour former le dessin. La position dans laquelle la tireuse 
est obligée de se tenir toute la journée, souvent très avant dans la 
nuit, sans autre point d'appui que celui de ses jambes qui sont fixes 
et comme clouées dans le même espace de terrain, devient à la 
longue si pénible que bientôt ses jambes sont exposées à A'oir des 
varices se former dans leurs différentes parties ; les infirmités aug- 
mentent et l'obligent de renoncer à un genre d'occupation de laquelle 
elle n'a tiré d'autre avantage que celui de retourner dans le lieu de 
sa naissance aussi pauvre que lorsqu'elle en est sortie, mais avec 
tous les signes avant-coureurs de la caducité. » 

Exercer un pareil métier pour un salaire quotidien de 8 sols, 
plus la nourriture*, sans espoir de pouvoir jamais s'élever à une 
condition supérieure, cela n'avait rien d'attirant. Or, il fallait un 
grand nombre de tireuses : il y avait, à Lyon, 4-749 tireuses ou 
dévideuses en 1739^, 2.268 tireurs ou tireuses en 1777^, 2.236 en 



* Mémoire du 9 mai 1765 (F'* 2201). 
« Godart, p. 487. 

' Charléty, la V^ie économique de Lyon sous Napoléon ( Viêrteljahrschrift 
fur Social- und Wissenschaftgeschichle, t. IV, 1906, p. 365-.'i79). 

* En 1716 (Godart, p. 174). 

* Ibid.y p. 22. 

* Jbid,, p. 24. 



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6 REVUE D'HISTOIRE DE LTOlf. — Eludes 

17^9^; 6^ 1^ fabrique employait beaucoup d autres femmes pour 
ourdir, tordre, lire, etc. Aussi le recrutement des tireuses était-il 
difficile et les maîtres lyonnais se plaignaient-ils souvent d'en 
manquer ; en i yS i , ils doivent envoyer des émissaires en embaucher 
dans le Dauphiné et la Savoie^; en 176 3, une des raisons qu'ils 
donnent contre l'emploi des filles au travail du métier est qu'on ne 
pourrait plus trouver de tireuses^. 

Pitié pour le sort de ces pauvres filles, difficulté d en avoir en 
nombre suffisant, imperfection et gros frais du travail, tout se 
réunit pour faire désirer Tinvention d'un mécanisme permettant de 
les supprimer. Pendant tout le xvni® siècle, mécaniciens illustres, 
marchands entreprenants, ouvriers inventifs s'efforcèrent de réaliser 
ce vœu; la Communauté, l'Intendant, le Gouvernement central, 
l'Académie des Sciences suivirent leurs efforts avec la plus grande 
attention, leur accordèrent de nombreux- encouragements, privi- 
lèges et subventions^. Le résultat tant souhaité ne fut cependant 
atteint qu'au début du siècle suivant; mais, avant de parvenir au 
but, on avait déjà réalisé de grands progrès ; la mécanique Jacquard 
ne fut que l'aboutissement d'une longue série d'améliorations suc- 
cessives; le principe même en avait été trouvé dès les premières 
années du xviii« siècle. 



C'est au maître passementier Basile Bouchon^ que revient la 
gloire d'avoir conçu et réalisé le premier, vers 1725, le système 
qui, près d'un siècle plus tard, devait complètement transformer la 
fabrication des étoffes façonnées. 11 consiste essentiellement à 
séparer automatiquement, au moyen d'une série d'aiguilles et d'un 
papier percé, les cordes à tirer de celles qui doivent rester en place. 

* Déglise, Slalislique des manufactures, fabriques, arls et métiers de la ville 
et faubourgs de Lyon,., an XII (F>- 5o3). 

- Godart, p. 175. 

3 FIS ,44,. 

^ La moitié du produit de la douane de Lyon était consacré aux encourage- 
ments pour diverses manufactures. 

' Sur le métier Bouchon, voir surtout Paul Eymard, Historique du métier 
Jacquard... (Annales des Sciences physiques et naturelles, 3« série, t. VII, 
i863, p. 37) et le rapport du général Poncelet, dans les Travaux de la Com- 
mission française sur l'industrie des nations (Exposition universelle de 1851, . 
t. III, i»'c partie, a® section, p. 348-34<)). 



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C. BalloL — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 7 

Les cordes, ramenées sur le côté du métier et tombant vertica- 
lement> se terminent par une tige de fer munie à son extrémité 
inférieure d'un renflement ou perle^. Chacune de ces tiges est prise 
dans la petite boucle de fer d une aiguille horizontale dirigée vers 
Textérieur; pour les maintenir dans leur position, on fait passer les 
aiguilles dans les trous d'une planchette verticale. Devant cette 
planchette descend un long et large ruban de papier percé de rangées 
de trous qui se trouvent successivement amenées à la hauteur des 
aiguilles. La tireuse saisit alors une petite planche à main percée 
d'autant de trous qu'il y a d'aiguilles, avec laquelle elle applique 
fortement le papier contre les aiguilles. Là où le papier est troué, 
les aiguilles, passant à travers papier et planche, restent immo- 
biles; mais là où il n'y a point de trous, les aiguilles, heurtées par 
le papier, sont repoussées en arrière et, avec elles, les tiges corres- 
pondantes. Ce mouvement amène les extrémités des tiges déplacées 
entre les dents d'ime espèce de râteau qui les saisit juste au-dessus 
de la perle; au moyen d'une pédale, la tireuse abaisse le râteau qui 
— les perles ne pouvant passer entre les dents — entraîne les tiges, 
les cordes et, par conséquent, soulève les fils de chaîne correspon- 
dants ; il suffit donc de percer le papier de manière à laisser des 
pleins là où les fils doivent être soulevés. 

Ce système a de très grands avantages : un bon lisage supprime 
toute cause d'erreur subséquente ; le travail de la tireuse est rendu 
bien moins pénible, sensiblement plus rapide; enfin, et c'est la 
principale cause d'économie, le lisage devient une opération indé- 
pendante qui se fait en dehors du métier; une fois fait, il peut 
servir pour un nombre indéfini de métiers : on n'a qu'à reproduire 
exactement le premier papier percé ; le métier est instantanément 
en état d'exécuter n'importe quel dessin : il suffit de changer le 
papier ; plus de long chômage pendant le lisage ou dans l'attente 
des commandes après l'envoi des échantillons. Malheureusement, 
ce premier mécanisme ne permet d'exécuter que des dessins très 
simples, car il n'y a qu'une rangée d'aiguilles peu nombreuses. Ce 
n'en est pas moins un système entièrement nouveau et extrêmement 

* Le général Poncelet parle à tort de crochets mus par une grifTe. Nous 
suivons dans notre description le modèle très fidèle, exécuté par Marin, en 
i85i, d'après les documents du xviii« siècle, qui se trouve au Conservatoire 
des Arts et Métiers (n<» 6233). 



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8 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

ingénieux qui renferme le germe des inventions postérieures. Les 
perfectionnements n'allaient d'ailleurs pas longtemps se faire 
attendre et Bouchon lui-même y travailla avec Falcon, dont le 
renom devait effacer le sien. 

Falcon était d'une famille bourgeoise ; ses parents jouissaient de 
plus de iS.ooo livres de rente et il n'avait pas été élevé comme un' 
ouvrier*. Nous ne savons comment il entra dans la fabrique; il est 
probable que, le destinant au commerce, son père le plaça chez un 
maître fameux, Revel, afin de le mettre au courant. Son esprit 
ingénieux et chercheur s'y manifesta bientôt et il fabriqua, en 1735, 
« des vestes où régnait un galon qui faisait le même effet que si 
c'eût été un tailleur qui l'eût appliqué, ce qui lui mérita d'être reçu 
maître et marchand fabricant sans avoir fait aucun apprentissage ni 
payé aucun droit* » ; cette faveur était due surtout à Tinfluence de son 
puissant patron. Une fois maître, Falcon s'associa à Basile Bouchon, 
dont ses aptitudes devaient naturellement le rapprocher. Il pro- 
duisit, dès Tannée suivante, un tissu broché d'un genre nouveau imi- 
tant la tapisserie; s'il faut en croire sa fille, qui nous fait de sa 
vie un récit ressemblant un peu trop à un conte moral, ce fut l'ori- 
gine de sa fortune et de ses malheurs. L'étoffe, envoyée à Paris, 
fut présentée au Conseil : « M. Orr}»^, contrôleur général, et 
M. Fagon, intendant des finances, la trouvèrent fort belle et, 
s'étant informés si l'on pourrait faire des tapisseries à personnages 
dans ce genre d'étoffes, mon père répondit qu'il serait impossible, 
par la grande quantité de fils et de cordages qui étaient attachés 
au métier ordinaire, mais qu'il avait dans l'idée — (inspiration 
géniale et surprenante chez l'associé de Bouchon, n'est-ce pas?) — 
une mécanique qui lèverait toutes les dificultés, que, le dessin étant 
indépendant du métier, l'on pourrait exécuter toutes sortes d'his- 
toires. Ce fut pour lois que le Conseil lui promit [que], s'il réus- 
sissait, il serait heureux à jamais. » N'est-ce pas charmant? Falcon, 
et sa fille confirme toujours ses dires, se présente comme ayant, au 
cours de sa carrière, constamment agi sur les ordres et séduit par 



* Mémoire de sa Clle, 1770 (F" 21 83). 
» Ibid. 

* D*après les « Observations sur la lettre écrite par le sieur Falcon à 
M. de Gournav, le a4 février iy5\ />, par Buisson, ennemi de Falcon (F»* 
1444 A). 



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C. Ballot, ~ L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 9 

les promesses des autorités municipales ou gouvernementales* 
Comme ^celles-ci se défendirent toujours d'avoir donné à ses projets 
autre chose que des éloges et des bonnes paroles, nous serions 
tenté de le taxer au moins d'exagération, si ses affirmations 
n'étaient souvent corroborées par les documents officiels et si 
GoefTon, fort au courant de toutes ces affaires, n'avait dit* : « On le 
força pour ainsi dire de quitter un bon commerce pour se livrer à ces 
travaux. » Ce sont donc la Ville et TEtat qui ne se montrèrent pas 
toujours empressées, ni même fidèles, à tenir leurs engagements. 

Pourvu d'une pension de 1.200 livres, ayant l'assurance que la 
Communauté subviendrait à tous les frais — assurance à laquelle il 
pouvait se fier, puisque, conformément aux ordres du Conseil royal, 
le CoQsulat avait donné Tautorisation nécessaire — Falcon se mit 
à l'œuvre en 1737. Son point de départ fut, tout naturellement, 
l'invention de son associé Bouchon; si l'on doit blâmer Falcon 
d'avoir toujours négligé de mentionner son prédécesseur*, il faut 
reconnaître qu'il apporta à son œuvre de très grandes transfor- 
mations. En 1789, ses travaux étaient déjà suffisamment avancés 
pour qu'il sollicitât du Gouvernement un privilège, en appuyant sa 
demande par l'envoi d'un échantillon de beau satin blanc broché ; 
le prévôt des marchands de Lyon, consulté, loua le nouveau 
métier, mais refusa de se prononcer, parce qu'il n'avait pas 
encore été exécuté en grand. Cependant, la situation du novateur 
était très difficile ; une petite révolution avait éclaté dans la Com - 
munauté des fabricants lyonnais, si troublée pendant le cours du 
xvui® siècle; le parti nouvellement arrivé au pouvoir refusait de 
reconnaître les engagements de ses prédécesseurs et ne donnait pas 
un sol des sommes promises. Falcon avait dû emprunter et se 
trouvait chargé de 16.000 livres de dettes. Pour lui permettre 
d'arriver à bonne fin, le prévôt des marchands suggéra « de le 
mettre à l'abri de ses créanciers en lui accordant un sauf-conduit 
de six mois qu'il emploierait à monter son métier et à faire ses 



1 Mémoire du 3i août 1763 (F»^ 1444 A). 

* Bouchon ne fut pourtant pas complètement oublié. Il reçut, en 1789, 
i.ooo livres pour Tindemniser des dépenses faites pour chercher « le secret 
de monter et faire travailler des métiers sans le secours du cantre et de la 
tireuse, de même qu un velours frisé » (Inventaire des Archives communales 
de Lyonj i, I, p. 20a). 



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10 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

différentes épreuves )>. Ainsi fut fait*. Ses travaux se prolongeant, 
le sauf-conduit dut être renouvelé et ce n'est qu'en 1742 que Falcon 
put présenter son métier achevé. 

Les deux innovations essentielles consistaient : 

10 Dans la multiplication des aiguilles disposées en plusieurs 
rangs parallèles et permettant de manœuvrer quatre cents cordes; 

2° Dans la substitution au papier continu de Bouchon, d'une 
chaîne de cartons rectangulaires, chaque carton correspondant à un 
coup de trame ; ce dernier changement était nécessité par la multi- 
plication des aiguilles : pour chaque coup il fallait plusieurs rangées 
de trous; inutile de faire remarquer l'avantage des cartons séparés, 
plus maniables, et de la matière plus résistante. Goeffon fait de cette 
machine ime description très précise dans un mémoire daté de 
1762 2. Après avoir détaillé le mécanisme des aiguilles et du râteau, 
resté tel que Bouchon Tavait exécuté, il nous montre celui des 
cartons : « Le chapelet des cartons, logé dans une caisse suspendue 
derrière la tireuse, s'élève sur des rouleaux au-dessus de sa tête et 
redescend verticalement devant elle ; elle porte des deux mains une 
platine percée de trous correspondant aux pointes des aiguilles ; elle 
saisit avec cette platine le carton qui pend vis-à-vis de ses yeux^ la 
baisse à la hauteur de son cou, la pousse contre les aiguilles, et 
foule sa marche. » Quant au fameux prisme dont on a tant parlé et 
qu'on a accusé Jacquard d'avoir servilement copié, il ne joue qu'un 
rôle tout à fait secondaire^, c'est un simple organe de support; les 
prismes de Falcon, ce sont tout simplement les « cylindres », dont 
parle Goeffon ; pour supporter une chaîne de cartons rectangulaires^ 
on ne peut se servir d'un cylindre régulier; une prisme lui est 
substitué. 



* Procùs-vcrbaux du Bureau du commerce, j> avril lyZij (K*^ 86, f° 1 ^9-101 ; 
VInvenlaire, de Bonnassieux el Lelong, n'élanl qu'une sorte de table des 
matières, très détaillée et excellente d'ailleurs, il faut se reporter à l'ori- 
ginal). 

s F»* 2i8a. 

' Voir surtout le modèle du Conservatoire des Arts et Métiers, par Marin 
(n° 6234). Cf. les descriptions sommaires de Poncelet, p. 35o-35i,et Piobert, 
Rapport sur V Exposition de i855j tissage des étoffes façonnées, t. I, p. 38i. 
Les descriptions comme celle de Kohi (Geschichle der Jacquard-Maschine, 
p. 7) disant que c'est le prisme qui plaque les cartons contre les aiguilles, 
sont complètement inexactes. 



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C, Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 11 

Une difficulté subsiste : comment opérer le lisage et le per- 
çage des cartons? Ici encore Falcon fait preuve d'ingéniosité et 
il invente une remarquable machine à lire. Supposez un système à 
la grande tire où les cordes manœuvrent, non pas des fils de 
chaîne, mais des emporte-pièce ; la liseuse procède comme avec le 
métier ordinaire : pour chaque coup de trame, elle trie les cordes, 
mais au lieu de nouer par des lacs celles qui doivent être tirées, 
elles les laisse en repos, tirant toutes les autres qui percent des 
trous dans le carton; des pleins subsistent — correspondant 
aux cordes mises à part — qui, sur le métier, repousseront les 
aiguilles. Ce mécanisme fut fort admiré ; Goeffon fait remarquer 
qu'un seul peut suffire au service de plusieurs métiers et il n'hésite 
pas à dire qu'en cette pièce « réside le plus essentiel du mécanisme 
total » ; on ne lui fit qu un reproche, grave il est vrai, celui d'être 
fort coûteux. 

La machine de Falcon réunit d'abord tous les suffrages ; les 
rédacteurs du règlement de 1744» qui, Vaucanson surtout, l'appré- 
ciaient beaucoup, lui firent une place à part : parmi les métiers 
installés au bureau de la Communauté pour l'exécution des chefs- 
d'œuvre, un au moins devait en être muni * ; les maîtres ouvriers, 
auxquels il était interdit d'avoir plus de quatre métiers, purent en 
avoir un cinquième s'il était monté suivant le nouveau système-. 
Dès 1742, hi pension de l'inventeur fut portée k i.5oo livres, la plus 
forte somme qu'on eût encore accordée pour ce genre de travaux. 
Après de longues négociations, ses dettes qui, s'accroissant chaque 
année d'intérêts arriérés, finirent par monter à 4o.ooo livres, furent 
soldées en 1749- Cela ne suffit pas à satisfaire Falcon; déjà irrité par 
le retard mis au règlement de ses dettes, il prétendait à une pension 
de 2.000 livres. Trudaine refusa, craignant de diminuer son zèle en 
comblant ses vœux ; c'est, du moins, ce que nous dit la fille de 
Falcon, qui ajoute: « Ce refus produisit un effet tout différent 
dans l'esprit de mon père; ne voulant pas se mettre dans le cas 
de contracter de nouvelles dettes, n'ayant qu'une pension de 
i.Soo livres, il se retira dans une maison de campagne qu'il avait 
achetée à rentes constituées. » 

Contrairement à l'attente générale, le nouveau métier marchait 

' Godarl, p. 32o. 
- Ibid., p. 181. 



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12 REVUE D'HISTOIRE DE LYOFf. — Eludes 

mal ; il était fort encombrant, peu solide, se dérangeait fréquem- 
ment ; le travail de la tireuse était très pénible, les produits défec- 
tueux : « Souvent la tireuse ne tirait pas égal et ne pouvait enfon- 
cer les gros lacs que très difficilement* ». Le mécanisme fut 
pourtant adapté à nombre de métiers ; on ne manifestait pas encore 
de mécontentement et Ton gardait pleine confiance en Falcon, 
puisqu'en 1752, les ouvriers qui avaient adopté son invention pré- 
sentèrent au contrôleur général une pétition « tendant à ce qu'il fût 
incessamment construit un lisage banal à Tusage de ces métiers, vu 
que celui qui avait servi jusque-là commençait à s'user, et qu'en 
même temps on mît à exécution dans ce nouveau lisage quelques 
additions et changements que Tauteur avait proposés pour le rendre 
propre généralement à toutes les étoffes façonnées courantes-». 
La requête fut bien accueillie et la fille de Falcon nous montre 
l'intendant et le prévôt des marchands, accompagnés des princi- 
paux marchands, allant en ambassade solennelle trouver dans sa 
retraite Tinventeur mécontent (février ijSS). Une nouvelle con- 
vention fut conclue ; Falcon, défrayé de tout, logé par la commu- 
nauté, assuré d'une nouvelle récompense promise à de nouveaux 
succès se mit allègrement au travail et se proposa de transformer 
complètement son œuvre. Hélas! ses mésaventures recommen- 
cèrent. La communauté, rentrée dans le calme, après le triomphe 
de l'ancien parti favorable à Falcon, s'agita de nouveau; les enne- 
mis des gens au pouvoir se servirent, entre autres arguments pour 
mener la campagne, des premiers insuccès de la mécanique. Un des 
principaux meneurs, un certain Buisson, qui se vante d'avoir em- 
pêché les adversaires de se réconcilier, provoqua une réunion des 
ouvriers employant la nouvelle mécanique ; ils s'excitèrent par le 
récit de leurs mécomptes et douze fabricants attestèrent qu'ils ne 
l'avaient employée que pour leur malheur (aa février 1754). L'oppo- 
sition triompha ; de nouveaux maîtres-gardes furent élus qui 
envoyèrent à Paris un violent réquisitoire : Falcon a corrompu les 
anciens maîtres-gardes -^ la machine a ruiné tous ceux qui l'ont 



* Délibération des syndics et maîtres-gardes, 7 septembre 1763 (F'- 1444 A). 
Cf. Lettre de l'intendant de la Michodière, 4 juin 1762 (ibid.J, 

5 f;^ 1444 A. 

' L'écho de ces accusations se retrouve dans Tarticle si partial et si inexact 
de ÏEncyplopédie. 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 13 

adoptée ; dans leur désespoir, ils ont été jusqu'à payer leurs ouvriers 
pour la détruire ! Bref, Falcon ne reçut aucun des subsides promis 
et fut même expulsé de son logement (1755). — Comme il avait 
déjà dû emprunter pour commencer ses travaux et qu'il avait con- 
fiance dans leur succès, il continua quand même. Aidé de quelques 
fabricants qui partageaient sa foi, il acheva son ouvrage en 1762, 
après avoir dépensé 1 1.200 livres. 

Sa seconde mécanique — qui, à notre connaissance, n*a pas 
encore été signalée — diffère sensiblement de la première ; tout y 
est, pour ainsi dire renversé : « le rame passe sur un double 
cassin, puis sur le milieu du métier pour saisir les arcades, et pend 
à côté du métier pour suspendre les glisses, c'est-à-dire autant de 
tringlettes verticales qu'il y a de cordes de rame, lesquelles forment 
chacune un contre poids capable d'enlever l'arcade qui lui répond ; 
tout frottement est évité...; les glisses abandonnées à leur pesan- 
teur enlèveraient la totalité de la chaîne ; mais les cartons couchés 
horizontalement au-dessous, s'opposent par leurs pleins à la 
descente de celles qui ne doivent pa'S tirer. Le chapelet des cartons 
est contenu dans une caisse posée sur le sol entre le métier et la 
tireuse, il s'élève sur un rouleau à la hauteur de ses mains, passe 
sous les glisses et de là redescend dans une seconde caisse logée 
entre la première et la tireuse ». Celle-ci, « assise comme dans le 
premier, ayant les bras non en l'air et chargés..., mais commodé- 
ment accotés dans la posture la plus aisée, amène un carton sous les 
glisses suspendues ». En foulant la marche elle détruit la suspen- 
sion qui maintient les glisses levées, les glisses s'enfoncent dans 
les trous; en lâchant la marche, elle rétablit la suspension qui 
relève et maintient les glisses. « Dans l'ancienne méthode le plein 
du carton met la corde en prise, dans la seconde, c'est le vide qui la 
met enjeu* ». La principale simplification réside donc dans la sup- 
pression des aiguilles et du râteau, transformation qui ne semble 
pas heureuse et qui ne devait pas être adoptée par les successeurs 
de Falcon. 

Tel ne fut pas l'avis des contemporains qui témoignèrent la plus 
vive admiration. Goeffon ne se lasse pas d'en énumérer les qualités : 
elle est beaucoup moins encombrante puisqu'on gagne la largeur de 

* Mémoire de Goeffon, 1762 (F** 2i83). 



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14 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

3 pieds qu'occupaient les cartons placés derrière la tireuse, le 
travail est plus rapide de moitié, plus net, sans défaut; on peut se 
servir du mécanisme pour toutes les étoffes façonnées courantes; le 
tempia, qui perçait les lisières pour maintenir la tension en largeur, 
est supprimé (perfectionnement dû à la collaboration du sieur 
Allard); enCn on peut mettre en jeu jusqu'à 800 cordes, permettant 
de faire des dessins de toutes tailles ; c'est une véritable révolution 
dans la fabrication ; tant qu'on en gardera le secret, elle tuera toute 
concurrence étrangère et mettra « la fabrique de Lyon et celles où 
il plaira au Conseil de faire connaître ces métiers en possession de 
la totalité de la branche de commerce que forment les étoffes 
façonnées courantes* ». Les anciens maîtres-gardes revenus au 
pouvoir ne sont pas moins élogieux pour la victime de leurs adver- 
saires^ : la machine est portée à son plus haut point de perfection; 
elle sera d'un inappréciable secours pour la fabrication des damas 
d'ameublement, des tapisseries, des ornements d'église; grâce à elle, 
le maître Sonnera a exécuté un magnifique damas en plusieurs cou- 
leurs, sur 800 cordes de rame, « fabrication qu'il eût été assurément 
très difficile d'exécuter avec la méthode ordinaire par rapport à la 
pesanteur des lacs ». C'est d'ailleurs à Falcon que sont dues la plupart 
des inventions « parues depuis vingt ans ; non seulement c'est son 
exemple qui a encouragé ceux qui les ont produites, mais encore 
plusieurs ont emprunté, renchéri ou employé à d'autres usages la 
plupart des ustensiles de son idée qui composaient sa première 
méthode, beaucoup s'en servent actuellement avec succès et ont 
procuré des nouveautés qui seraient dans le néant sans l'encoura- 
gement que le Conseil, attentif aux progrès des manufactures, ne 
cesse d'exciter par des récompenses*^ ». 

La pension de Falcon fut portée à i .800 livres; sur la proposition 
de l'intendant la Michodière, le contrôleur général, par décision du 
28 mars 1 764 , accorda une gratification de 3oo livres pour chacune des 
soixante premières mécaniques qui seraient montées; des contesta- 
tions s'étant produites sur le mode d'exécution, il les régla de la façon 
la plus libérale : la prime sera payée pour toutes les machines, 

> Mémoire du 3i août 1763 {F^- 1444 A). 

2 Délibération du 7 septembre 1763 (ibid.). 

3 On sent dans ce dernier passage Papologie de ceux que leurs ennemis 
ont accusé d'incapacité et de corruption. 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 



15 



tant anciennes que nouvelles, métiers oulisages^ (4 septembre 1764). 

Falcon était infatigable. Il voulut étendre l'emploi de son invention 
aux étoffes riches et brochés, gagna une fois encore les pouvoirs 
publics à ses vues-, toucha i.ooo livres de la communauté le 
19 avril 1764, et termina Tannée suivante sa troisième machine. 
Mais une autre fut présentée qui parut préférable, la communauté 
prétendit que les i.ooo livres étaient un simple prêt, en réclama le 
remboursement. Falcon protesta et il se débattait au milieu de 
toutes ces difficultés lorsqu'il mourut, le 17 septembre 1765. 

Quel fut le résultat de tous ces efforts ? Un assez grand nombre 
de métiers « à la falconne » furent mis en service. Les états fournis 
pour le paiement des primes, certifiés par les maîtres-gardes, nous 
donnent les tableaux suivants*^ : 







4. 


janvier 17C 


14. 


ANCIENNE 

MÉCANIQUE 


HOUTEUi 

MÙCAXIQUE 


GENRES 
d'ktofpes 

qu'elles 
fabriquent. 


NOMS 

des marchands 

à qui les étoiTes 

appartiennent. 


NOMS ET DEMEURES 

des maîtres propriétaires desdites 

mécaniques et qui les font valoir. 


2 


» 


Damas. 


Rouillet. 


Rives, rue de Flandre. 


2 

4 




Drogue t. 
Damas. 


Berthet ♦. 
Reybaudi. 


Charles, rue Pierre-Scize. 


I ^'n Mt 

■MidiMilv 

3 


» 


n 

Damas. 




Berthet père, rue Pierre-Scize. 


a 


» 


Damas. 


— 


Berthet fils, rue Pierre-Scize. 


I 


» 


Damas. 


Rouillet. 


Giriat, rue Pierre-Scize. 


■IntadiBnt» 

I 




Damas. 


)> 
Rouillet. 


Allemand, rue Pierre-Scize. 


» 


3 


Damas. 


Chalamcl. 


Falcon. 


» 


I en 800 5 


Damas. 


Sonnera. 


— 


» 


I 


Damas. 


Gorin, 


Bourgeois, rue Bourgneuf. 
(Il se propose d'en monter quatre.) 



« F«* 1444 A. 

* Bâillon, le nouvel intendant, prétendit n'avoir pris aucun engagement 
(Rapport du 9 mai 1735, F*- 2191). Il est pourtant peu probable que la com- 
munauté ait donné ces i.ooo 1. sans, au moins, son consentement. 

» F" 1444 A. 

* Michel Berthet avait, dès 1760, modifié le mécanisme de Falcon, avec le 
plus grand succès, dit GoefTon, et cinq marchands attestent qu'il épargne 
« plus d'un tiers de journée ». Il installa ses métiers chez ses cinq fils et son 
gendre Barthélémy Charles (F" 2i83). 

* On la compte pour deux, les machines ordinaires étaient en 400. 



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16 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

1 lisage chez Berthet père, en 400. 

2 liaages chez Falcon, en 400. 
I lisage — en 800. 

Total du premier état : 18 anciennes machines. 

5 nouvelles (dont i comptée pour a). 
4 Usages (dont i compté pour 2). 

26 mai 1764^ : 

I machine chez le sieur Carville, quai de Retz. 

1 — — Demas, place de l'Homme-de-la-Roche. 

2 — — Gharvet, maison où demeure Falcon. 

3 — — Bourgeois, rue Bourgneuf. 
1 lisage en 400 — — — 

2 avril 1165 : 
1 lisage chez le sieur Rive, rue des G rosses-Té tes. 
1 — — Lallemand, rue Bourgneuf. 

I machine — Nantau, cul-de-sac des Célestins. 

14 août 1765 : 
I lisage en 800 chez le sieur Falcon. 
I — en 600 — — 

I — en 400 — Joyant, rue Désirée. 

A la mort de Falcon, il y avait donc une quarantaine de métiers 
en service, et le fait que certains fabricants renouvelèrent leurs 
commandes indique qu'ils étaient satisfaits des résultats. Aussi 
est-il difficile de croire sérieusement conduite lenquête des maîtres- 
gardes qui, vingt ans plus tard, n'en révéla que dix-huit*, d'autant 
plus que le 5 avril 1786, la maison Antoine Charrin et O® atteste 
qu'elle occupe, à elle seule, quinze métiers et trois Usages. La 
machine continue à se répandre les années suivantes puisque la fille 
de Falcon touche, de 1786 à 1790, 3. 000 livres pour dix nouveaux 
métiers, et en réclame 3oo autres pour un onzième. Si Ton songe à 
la terrible crise que traversait alors la fabrique, on conviendra que 
ces chiffres ne sont pas négligeables. Cette impression est d'ailleurs 

^ Les états suivants ne disent pas si les machines sont du premier ou du 
second type. 
- Lettre de l'intendant Terray, 18 mai 1786 (F»* 1444 A). 
» F" 1444 A. 



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C. DslUoI, — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 17 

confirmée par Paulet qui, dans le premier volume de son Art du 
fabricant d'étoffes de soie, écrit* : « Je connais le métier à la 
Falconne, il mérite tous les éloges imaginables; le seul défaut 
qu'on puisse lui attribuer, c'est la dépense lisage du dessin... Un 
enfant de douze ans à ce métier peut tirer les dessins avec plus de 
facilité qu'un homme de trente ne le ferait aux métiers ordinaires... 
On a vu des ouvriers faire jusqu'à cinq aunes de damas par jour, ce 
qui fait pour le moins un tiers de plus que les journées ordinaires 
des métiers à Tancienne méthode... J'ai vu des maîtres à Lyon qui 
en avaient jusqu'à cinq chez eux travaillant tous à la fois et l'on en 
compte actuellement' /)Z«s de cent auxquels on a adapté ce méca- 
nisme. Les fabricants qui en connaissent la perfection n'ont d'autre 
empressement que de déterminer leurs ouvriers à nionter ce métier, 
particulièrement pour faire des damas et des lampas. » 

Si appréciable que soit ce résultat, il est en somme assez restreint. 
Malgré toutes ses qualités, le système ne s'imposait pas; encore trop 
compliqué, il manquait de cet avantage décisif et frappant qu'eût 
été la suppression de la tireuse ; c'est évidemment ce qui empêcha la 
conception même de Bouchon et Falcon d'apparaître à tous les 
constructeurs comme le principe nécessaire de la solution du 
problème; c'est ce qui nous explique pourquoi, pendant et après les 
travaux de Falcon, un grand nombre d'inventions radicalement 
différentes virent le jour, dont quelques-unes eurent un grand 
retentissement ; elles marquent un retour aux anciens procédés que 
l'on s'efforce d'améliorer et non plus de supprimer. 

* * 

11 esl nécessaire d'étudier toutes ces tentatives; elles nous 
montrent l'intense activité qui régnait dans la fabrique, l'ingéniosité 
des ouvriers qui trouvent de multiples combinaisons, et obtiennent 
des améliorations très sensibles, la diversité des procédés employés ; 
elles nous font mesurer l'utilité, la nécessité de la réussite finale 
par l'ardeur avec laquelle on la poursuit; elles nous font voir enfin 
Tétrange processus des grandes inventions, le but presque atteint 
soudain perdu de vue, la grande route abandonnée pour des 

* P. XLVI-XLVII. 

* Le tome I" de l'ouvrage de Paulet parut en 1773. 

Rev. hist. Lyon. XU.—S. 



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18 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

chemins tortueux qui mènent à de petites conquêtes souvent fort 
utiles mais détournent du droit chemin, celui que Jacquard devait 
retrouver presque par hasard et qui devait le mener aussitôt au 
succès. 

Ces inventions tendirent les unes à faciliter le travail des tireuses, 
les autres à le supprimer. Parmi les premières, mentionnons d^abord 
celle de Jean- Benoît AUard, l'ouvrier qui avait aidé Falcon dans 
ses travaux. Il avait voyagé et séjourné assez longtemps à Londres; 
des observations qu'il y fit, des idées nouvelles qu'il y conçut, il 
tira toutes sortes de perfectionnements de détail et produisit un 
mécanisme que GoefTon déclare susceptible de faire du métier à 
boutons « le métier à fabriquer des étoffes façonnées le plus étendu 
dans ses propriétés qu'on ait encore eu dans cette fabrique* » 
(aS juin 1762). Nous ne savons s'il fut mis en pratique. 

Du vivant même de Falcon, un concurrent avait surgi qui préten- 
dait avoir obtenu des résultats supérieurs, et qui finit par l'emporter. 
Dès le mois de février 1768, le maître marchand Bonafond présenta 
un nouveau métier qui était en réalité l'œuvre de son ouvrier 
Barbier, auquel il avait seulement fourni des fonds. Goeffon et les 
maîtres-gardes le préférèrent à la troisième machine de Falcon, 
parce que moins encombrant et plus économique : la marche est 
supprimée, le cassin simplifié et abaissé, la moitié du sample et les 
fils de lacs supprimés, d'où une économie d'un tiers. On accorda 
donc* une prime de 60 livres pour chacun des cinquante premiers 
métiers auxquels ce mécanisme serait adapté. D'après les primes 
versées, il en fut monté 2 en 1765, 3 en 1766, 6 en 1767, et 10 de 
1767 à 1770 (parmi ces derniers, i en 800, 5 en 4oo, 4 en aoo)'*. 
Le principal mérite de cette invention semble être d'avoir servi de 
point de départ aux travaux de de La Salle, dont le métier eut le 
plus grand succès. 

Nous n'avons pas à raconter ici l'existence de Philippe de 
La Salle ^. On sait que, né à Seyssel le a3 septembre 1728, fils d*un 

» F" 1436. 

* A la veuve Bonafond et à Barbier, Bonafond étant mort au début de 1765. 
» F" 1443, 1444 A, aaoï. En 1772, les maîtres-gardes n en trouvent plus 

que i5, ce qu*ils attribuent au malheur des temps. 

♦ Voir Fortin, Eloge de Jacquard, p. 47-57; R. Cox, AH de décorer les 
tissus^ p. XIX, et surtout la Notice historique sur la vie et les travaux du citoyen 
de La Salle, par la Commission administrative du Musée, dans le Bulletin de 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTIOX DU MÉTIER LYONNACS 19 

fonctionnaire de radministraiion deâ finances, il avait travaillé à 
Lyon chez le peintre Sarrabat, à Paris chez Boucher ; que, ramené 
à Lyon par le grand fabricant Pernon, il était devenu son associé, 
son ami, son gendre enfin; il est surtout connu comme dessinateur, 
c'est là qu'est sa vraie gloire : il renouvela complètement la décora- 
lion des soieries, en devint le maître sans rival et toujours inégalé. 
Mais cet artiste avait Tesprit trop ouvert et trop entreprenant 
pour ne pas s'occuper aussi du côté purement technique de la fabri- 
cation; il y apporta, en même temps qu'une simplicité et une ingé- 
niosité rares dans l'invention, une hardiesse et une ampleur toutes 
modernes dans la réalisation. 

Ayant conçu xm premier système, dont l'idée lui avait été donnée 
par le mécanisme de Barbier,il vint à Paris en 1767 pour le montrer 
à ses amis Trudaine de Montigny et Turgot; ils applaudirent à son 
invention « mais, sur un mot échappé à M. Turgot pour sa plus 
grande perfection, le sieur La Salle conçut aussitôt Tidée d'un 
nouveau métier absolument différent * ». Ce dernier système ne fut 
terminé qu'en 1770. 

La transformation que La Salle apporte au métier ordinaire est 
extrêmement simple : il en détache le sample qui devient une pièce 
mobile pouvant s'accrocher au rame ou s'en décrocher instantané- 
ment. Au moven d'un second cassin, il rabat les extrémités des 
cordes du rame et les fait passer dans les trous d'une planchette 
en dessous de laquelle elles se terminent par des crochets. D'autre 
part, il fait passer les extrémités supérieures des cordes du sample 
à travers les trous d'une grille en bois et les surmonte chacune 
d'une boucle; un ingénieux système de tringles permet d'accrocher 
ou décrocher simultanément toutes les boucles et tous les crochets. 

Ainsi le métier, suivant le sample choisi, peut exécuter n'importe 
quel dessin ; le lisage se fait à part, sur le sample isolé, et celui-ci 
seul est immobilisé; enfin, l'on peut continuer les dessins « dans 
toute la longueur de l'étoffe en les montant hors du métier sur dif- 



Lyon, 16 ventôse aa XII. Pour le métier, nous avons eu surtout recours aux 
dossiers des Arch. nat. F^> 642, 1444 A-B, 1448, 1454, 2199, 2201. Cf. Roland 
delà Platière, Encyclopédie méthodique, Arts et Manufactures, t. II, p. 104-109. 
* Un ouvrier tourneur qui avait travaillé à Texécution du premier métier, 
vola rinvention et voulut s'en attribuer la paternité. II fut confondu. Mémoire 
de La Salle (F^^ i444 A). 



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20 REVUE D'HISTOIRE DE LYOPC. — Eludes 

férentes grilles que Ton substitue les unes aux autres à mesure que 
le dessin avance ^ » . 

Comme le métier revenait assez cher, La Salle, qui voyait grand, 
eut ridée de créer des matrices et des machines-outils pour fabri- 
quer eu grand les principales pièces. Ce travail lui prit de longues 
années; enfin, en 1778, il acheva Tensemble de ces instruments, 
comprenant : 

1** Pour la grille aux boucles, un moule où Ton dispose et réunit 
les bâtons, afin que toutes les grilles soient exactement semblables ; 

a** Pour percer les barreaux des grilles et les planchettes à cro^ 
chets, une machine comprenant treize forets alignés mus par une 
manivelle; pour espacer régulièrement les rangées de trous, la 
planchette est déplacée par une petite crémaillère; 

3® Un châssis pour monter les cordes du sample ; 

4** Une espèce de lingotière qui sert à la fois à mouler et percer 
d'un seul coup les tètes de huit aiguilles; 

5<> Une machine à plier à la fois dix aiguilles pour en faire des 
crochets. 

Il présente en même temps un mécanisme imité de l'anglais 
Robert Kay* qui est l'ancêtre des modernes boîtes à navettes. Il 
« donne la facilité de faire jouer avec sûreté 3, 4 et même 5 navettes, 
sans qu'elles soient lancées par la main de l'ouvrier ». Ce sont des 
navettes volantes placées dans des ailerons triangulaires qui 
dépassent le métier à droite et à gauche, divisés en 3, 4 ou 5 cou- 
lisses fermées chacune par une petite lame de cuivre : <( à chaque 
lame répond un cordon qui passe sur plusieurs petites poulies et va 
suspendre un bouton de bois à la traverse supérieure du battant. 
Chaque bouton ouvre deux coulisses qui se répondent de droite et 
de gauche, l'une pour lâcher la navette, et l'autre pour la recevoir » ; 
un second cordon relié au premier va s'attacher à un tasseau placé 
au fond de chaque coulisse et chasse la navette. 

La Salle reçut les encouragements et récompenses dus à son 



* Rapport de Montigny, 1778 (F" 64a). 

* En 1760, dit M. Baines (op, cU,, p. 1 16-1 17), « M. Robert Kay, of Bury, 
son of Mr. John Kay, invented the drop-box, by means of wich the weaver 
can at pleasure use anyone of three sbuitles, each containing a différent 
couloured weft, without the trouble of taking them from and replacing them 
in the la the. » 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LTONNAIS 21 

génie. La pension de 1.600 livres dont il jouissait déjà fut, le 
28 octobre 1771, portée à 2.000 livres et une gratification de 
aoo livres accordée pour chacun des i5o premiers métiers. — Le 
3i décembre 1771 il reçut 3oo livres pour une machine à forer à la 
fois jusqu'à trois cents trous dans une planche de cuivre. — En 1775, 
il fut anobli, décoré du cordon de Saint-Michel ; sa pension portée 
à 6.000 livres, la prime pour les métiers à 3oo livres. — Le i5 mai 
1778, il reçut une gratification de 6.000 livres et i.ooo livres 
d'avances sur les primes. — En 1783, enfin, le roi en personne lui 
remit le grand prix d'honneur récemment institué pour Tindustrie. 

Malgré cette protection officielle, La Salle rencontra au début 
de grosses difficultés ; les ouvriers étaient hostiles, car ils craignaient, 
d*une part d*étre privés du bénéfice du Usage que les marchands 
feraient faire chez eux, d'autre part que la facilité plus grande du 
travail fît baisser le prix des façons. Pour vaincre ces résistances, 
La Salle eut recours à des procédés qui contrastent avec la timidité 
habituelle de ses contemporains et Tâpreté boudeuse de Falcon : il 
donna des métiers en location, fournit gratuitement les cordages aux 
ouvriers, alla jusqu'à leur abandonner la moitié des primes ^ Aussi, 
dès le i**" mai 1776 y avait-il 35 métiers en service à Lyon^ L'essor 
date surtout de 1778, moment où les machines-outils sont terminées 
et où il semble avoir consacré ses métiers surtout à la fabrication 
des gazes. Il fit à Paris, aux Tuileries, des expériences décisives à 
la suite desquelles le gouvernement distribua 80 de ses métiers aux 
ouvriers en gaze de Paris, 2 à Nîmes, 2 à Troyes, i à Toiu's. On 
voit combien Roland était mal informé ou peu sincère lorsqu'il 
écrivait : cette invention « ne s'est guère étendue au delà des 
registres et des salles de l'Académie ^ ». 

La Salle fut complètement ruiné par la Révolution ; sa pension 
fut supprimée, son atelier dispersé ; il était malade et sans res- 
sources quand le Conseil municipal de Lyon décida de lui acheter 
son métier pour 6.000 francs (5 germinal an Xl)^ puis ses machines 
et matrices moyennant une pension viagère de i.Soo francs, dont 

' Mémoire de La Salle, 22 juin 1772 (F^* 1444 A). 

' Lettre de Tintendant Flesselles (ibid.J. 

' Op. cit., t. II, p. 109. La Salle répandit aussi le système dit « réversible» 
qui permettait, pour les dessins symétriques, de ne lire qu'une moitié du 
dessin, Tautre moitié étant reproduite automatiquement. 



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22 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etude$ 

i.ooo réversibles sur la tête de sa femme (vote du i6 fructidor 
an XII, homologué par arrêté du 8 brumaire an XII *) ; on lui four- 
nit un atelier au Palais Saint-Pierre; il y travaillait, malgré ses 
quatre-vingts ans, à un nouveau moulin à soie de son invention 
lorsqu'il mourut, le 27 février i8o4, léguant au Conservatoire de 
Lyon toutes ses machines. 






Les inventions dont nous avons parlé jusqu'ici n'avaient pour but 
que de faciliter et régulariser le travail des tireuses. Parallèlement 
à ces efforts, s'en poursuivaient d'autres, visant plus haut; il 
s'agissait de supprimer les tireuses et de permettre au tisserand 
d'exécuter à lui seul les étoffes façonnées. Sans parler du premier 
système à la petite tire où les boutons se trouvaient à portée de 
l'ouvrier, système qui fut abandonné, nous voyons que, dès 1725, les 
sieurs Raymond et Michel inventèrent un métier qui ne semble pas 
avoir été mis en pratique *. — Paulet parle sans le décrire du méca- 
nisme inventé par un sieur Maugis ^ ; l'intendant Bâillon nous dit seu- 
lement qu'il ne fut pas du goût des ouvriers et ne fut jamais adopté^. 

Dès le milieu du siècle, le résultat cherché fut atteint par le grand 
mécanicien Vaucanson. Nous verrons plus loin pourquoi son métier, 
si supérieur à tous les autres, ne fut pas employé et tomba presque 
complètement dans Toubli. Si l'on avait besoin de nouvelles preuves 
de cet incompréhensible abandon, on les trouverait dans la série des 
essais qui se continuèrent durant tout le siècle sans rien emprunter 
au système de Vaucanson, essais qui montrent en même temps et le 
désir de résoudre le problème, et le funeste aveuglement qui fit 
négliger la solution déjà trouvée. C'est, en 1749* le métier du sieur 
Genin, « sur lequel un ouvrier peut fabriquer de petites étoffes 
façonnées sans le secours d'aucune autre personne », et qui lui vaut 
une gratification de 1.750 livres^. — Le 3 mars 1757, René Lapra 

» FIS 2,yp. 

* Ordonnance consulaire du 12 mars 1725, leur accordant un privilège 
exclusif et les autorisant à percevoir 60 1. de ceux qui s'en serviront (Godart, 
p. 486). 

» T. I«% p. i3. 

* Lettre du 9 mai 1765 (F*- 2201). V Encyclopédie donne une description 
détaillée, mais, d'après Paulet, 1res inexacte, d'une autre invention du même 
auteur. 

* Actes consulaires (Inventaire des Archives communales, t. I^»*, p. 211). 



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C, Ballot. - L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 5ilî 

reçoit I.300 livres pour un métier analogue dont le travail est fort 
lent^ — En avril lySg, l'intendant de la Michodière est autorisé à 
donner i .000 livres au sieur Tissard pour qu'il étende aux grands 
façonnés sa mécanique dispensant de tireuses pour les petits 
façonnés^. — En 1767, Boillat, puis Curât, présentent des systèmes 
qu'on ne trouve pas pratiques^. — En 1768, Jean-Jacques Maynard 
et Pierre Masson sont plus heureux ; il est vrai que huit de leurs 
métiers pour petits façonnés et pour passementerie sont en usage; ils 
obtiennent une gratification de 3oo livres et promesse d une prime 
de 34 livres pour chacun des vingt premiers métiers pour façonnés, 
de 48 livres pour les vingt premiers métiers pour passementerie^; 
puis Ton n'en entend plus parler. — Après une période d'arrêt, 
l'activité reprend, plus grande que jamais, à partir de l'année 1777, 
où le sieur Bourgeois^ reçoit i.5oo livres pour un métier évidem- 
ment plus estimé que les autres, avec promesse d'une somme égale 
quand il y en aura cinq en activité^. — La même année, Papillon 
fait marcher sans tireuse, dans son atelier, un métier pour dessins 
à 4o lacs et un autre à 80 ; les maîtres-gardes estiment l'invention 
peu originale 7 et trop coûteuse (elle entraîne un supplément de 
dépense de 48 à 72 livres), mais, et nous constatons ici combien l'on 
désirait aboutir, « comme il est dans l'intérêt du commerce de favo- 
riser et dencourager les artistes qui s'occupent des moyens de se 
passer des tireurs et tireuses de cordes )>, ils proposent de lui donner 
pourtant une prime de 3o livres par métier employé ^.• 

Toutes ces machines ne peuvent servir que pour les petits 
façonnés et les étoffes légères. C'est de ce côté surtout que se porta 
l'activité des inventeurs et ils arrivèrent, pour ce genre d'étoffes, 
à d'excellents résultats. Nous avons vu que le métier de La Salle 
avait été surtout employé pour le travail des gazes ; d'autres méca- 
nismes furent inventés avec lesquels on pouvait se passer de 
tireuses. Ils semblent avoir eu pour point de départ le vieux métier 

« F12 2,83. 

- Il n'obtint aucun résullat (F*^ 1446). 

3 F» 1443. 

♦ Fiî 1444 B. 

' Est-ce le même qui avait monté quatre métiers Falcon? 

• F*s 1443. 

' Elle fut conservée par Joseph Coulurier qui s'en prétendait Fauteur. 
' Rapport du 29 octobre (F** i445). 



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24 REVUB D'HISTOIRE DE LYON. — Eludes 

dit « à bec d*âne » employé à la fabrication des gazes. Le Nîmois 
Jean PauletS connu surtout par son traité sur VArt du Fabricant 
d'étoffes de soie, présenta en 1776 une mécanique dite main de fer 
ou ffriffe pour le travail des gazes façonnées*; chargés de l'examiner 
au nom de l'Académie des Sciences, Desmarest et Vandermonde 
firent un rapport favorable^ où ils donnaient une description précise : 

« M. Paulet commence par disposer les cordes du sample par 
nœuds suivant les principes du Usage à bouton. Il attache ensuite à 
chacun de ces nœuds une tige de fer qui porte à son extrémité infé- 
rieure une petite rondelle de cuivre ; chaque tige est engagée dans 
un anneau de fer, de sorte que la totalité des anneaux, liés ensemble 
par une ficelle k la distance de 4 pouces, forme un chapelet qui 
assujettit dans un ordre quelconque l'assemblage des tiges de fer et 
des lacs que ces tiges représentent. 

« Pour exécuter le tirage d'après cette disposition du sample, 
M. Paulet place à côté du métier et à la hauteur de la chaîne une 
tringle de fer d'environ 4 pieds, courbée à Tune de ses extrémités, 
et qui correspond par l'autre au sample. Les anneaux de fer qui 
renferment les tiges à lacs sont enfilés dans cette tringle et y sont 
assujettis par un ressort... 

« On commence par enlever toutes les tiges à lacs dans la partie 
de la tringle qui est recourbée, et on les arrange de manière que celle 
qui est à l'extrémité de la tringle correspondante au sample se trouve 
verticale et les autres de plus en plus obliques. 

« Une griffe de fer qui s'abaisse par le mouvement d'une marche 
saisit l'extrémité de la tige verticale et, en s'appuyant sur la rondelle 
de cuivre, la fait descendre; on exécute par cet abaissement non 

* Voir sur Paulet les travaux de Philippe Hedde : articles de la Gazette du 
BaS'Lanjuedoc (25 avril, 2 mai, 3o mai, 3 octobre 1841) et surtout : De» 
Hommes providentiels considérés sous le point de vue industriel et manufactu- 
rier ou Parallèle de Vaucanson^ Paulet, Jacquard, dans les Mémoires de 
V Académie du Gard, i85i-i852, p. 187-222, Voir encore II. Kivoire, Statistique 
du département du Gard, Nîmes, 1842, in-40, l. I"*, p. 552-555) et Notice sur 
Jean Paulet (Mémoires de l'Académie du Gard^ i849>i85o, p. 65-79). 

' Dans une lettre au contrôleur général, du 7 août 1776, il dit avoir invente 
dix ans auparavant une machine pour étoffes façonnées ; comme elle aurait 
nécessité de grands changements au métier alors en usage, il Tavait aban- 
donnée. Mais Tadoption du métier de La Salle le détermina à reprendre ses 
travaux (F" i445). 

• 4 septembre 1776 (ibid.). 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 25 

seulement le tirage ordinaire, mais on fait descendre la tige oblique 
engagée dans Tanneau voisin et on lui fait prendre la situation ver- 
ticale ; un semblable mouvement de la marche et de la griffe de fer 
abaisse cette seconde tige et fait approcher et descendre la tige 
suivante, et par la suite de ces mouvements, tout le chapelet des 
anneaux dévide la rangée des tiges à lacs et le dessin s^exécute dans 
son entier. Lorsqu'on veut recommencer le dessin, on remonte les 
tiges dans la partie de la tringle recourbée. » On peut distribuer 
ainsi 60 à 80 tiges à lacs ; on en double le nombre avec le réversible 
de La Salle. 

Qu'on excuse cette longue citation, elle était nécessaire pour 
montrer qu'il n'y a aucun rapport entre le métier de Paulet et ceux 
de Yaucanson et de Jacquard; trompé par le mot de griffe, on a 
voulu attribuer à Paulet la paternité de cette partie du mécanisme 
de Jacquard, erreur d'autant plus certaine que la griffe de Jacquard 
se trouve déjà dans le métier Vaucanson. 

Le 3i janvier 1777, sur les attestations favorables de sept fabri- 
cants parisiens et de La Salle lui-même, il fut accordé à Paulet une 
somme de i.ooo livres pour aller à Rouen et Lyon montrer son 
invention, et une prime de 24 livres pour chacun des 5o premiers 
métiers montés à Paris, Rouen et Lyon (en tout 3. 600 livres). En 
mai 1780, il y en avait 67 k Paris*. 

A Lyon, en 1776, le maître fabricant Fleury Dardois* reçut une 
gratification de 1.800 livres pour une machine supprimant les 
tireuses et diminuant de moitié les frais de cordages dans les 
métiers à petite tire; Tannée suivante, il l'étendait aux grands 
façonnés et brochés, ce qui lui valait 3oo livres et une prime de 
24 livres pour les 25 premiers métiers. Il y en a 8 montes en août 
1777, 6 nouveaux en avril 1778, i5 en 1779. Elle maixhe mal; il la 
reprend en 1785 et profite de la faveur générale qui va aux « métiers 
mécaniques » ; en 1 788 on lui donne encore 3oo livres et 5o livres 
pour les 100 premiers métiers^. 

Un autre système, très ingénieux et séduisant, dont avait déjà 
essayé sans succès d'appliquer le principe, fut mis au point en 1778 

« F" 1445 et 1453 B. 
« Voir F" 1443, 1446, 2201. 

• Cette dernière machine est lente, encombrante, chère (3oo 1.), mais d'une 
marche douce et permet de faire t un assez grand dessin ». 



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26 REVUE D'HISTOIRE DE LYON ■- Études 

par le sieur Perrin. C'est un clavier de 5o touches en fer dont 
chaque touche commande, par une tringle et des crochets, 3, 4» S* 
6 lacs et même plus. Les touches sont successivement abaissées par 
la pression d'un courrier mu par une pédale; ce courrier est une 
petite pièce de cuivre qu'un système de chaînes à contrepoids et 
rochet amène après chaque coup devant la touche suivante. Quoique 
restreint à un petit nombre d'étoffes et coûteux (240 livres), ce métier 
fut doté d'une prime de 100 livres pour chacun des 100 premiers et 
son auteur reçut 1.200 livres de gratification*. Le 25 mai 1784, il 
y en avait à Paris 18 en service, répartis entre onze maîtres fabri- 
cants et sept ouvriers, il y en eut jusqu'à 28. 

Ces inventions s'appliquaient presque exclusivement aux étoffes 
légères et profitaient surtout à la fabrique parisienne. Les Lyonnais 
ne renonçaient pas cependant à obtenir des résultats analogues pour 
leurs grands façonnés; Tolozan de Montfort atteste en 1785 leur 
ardeur et la diversité des essais : « Il existe dans ce moment, 
écrit-il le 3o juin 1786^, un très grand nombre de métiers méca- 
niques, ils sont surtout employés à la fabrication des tissus et il y a 
tout lieu de croire que Tusage indiquera les moyens de perfection et 
qu'on pourra les faire servir aux différents genres d'étoffes. Ce sera 
alors un très grand bien pour nos manufactures qui se plaignent de 
la disette de tireurs et tireuses. » Déjà l'adoption du système dit 
« réversible », dont la première idée semble due à Claude Vulpillat 
et qui fut reprise par Prudhomme, Paulet, La Salle, Ponson^, 

* Par décision du 7 août 1777. Voir sur ce mélier le rapport des maîtres- 
gardes, septembre 1778, et celui que Montigny et Vaucanson Grent, le 24 mars 
'779' ^ TAcadémie des Sciences (F** i445). 

« FIS ,4^6. 

' D'après les maîtres-gardes de 1781, Vulpillal inventa le réversible en 1761 
(F'* 1443). En septembre 1762, avec Martinet et Coudrier, il obtint une prime 
de 60 1, pour chacun de ses dix premiers métiers ; le prévôt des marchands 
décrit ainsi son procédé (lettre du 25 sept. 1778): il « a trouvé le moyen avec 
un seul rame de faire le réversible à l'aide d'une cage mouvante placée entre 
las arcades et le rame; à chaque corde il y a un crochet qui prend une partie 
des arcades; en lâchant le saraple on fait descendre le rame; alors les cro- 
chets quittent la première partie et la cage, mue par un ressort bien simple, 
fait reprendre aux crochets l'autre partie des arcades... ». En appuyant, en 
1781, une demande de secours faite par Vulpillat, pauvre et vieux, les 
maîtres-gardes certiGent que i5o de ces machines sont en service (F** 144^)- 
On a vu que La Salle avait exécuté un mécanisme analogue ; de même Pru- 
dhomme, qui, outre diverses indemnités, reçut, le 4 mai» >78i, 100 louis de 



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C. Ballot, — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 27 

permettait d'économiser la moitié des cordes et pédales. 

Entre 1775 et 1780, le maître -fabricant Ponson inventa un 
système dont le succès dépassa de bien loin celui de tous les autres. 
Par une ingénieuse combinaison de cordes de transmission, il 
réussit à faire commander par huit marches un ensemble de lames 
et de boutons permettant d'exécuter très simplement des dessins 
« qui vont jusqu'à soixante boutons », nous dit le prévôt des mar- 
chands Tolozan de Montfort*; la mécanique, ajoute-t-il, peut 
s'adapter facilement aux métiers ordinaires, elle ne coûte que de 
c) à 36 livres; aussi, dès 1787, plus de i.5oo métiers en sont-ils 
munis. — A Textréme fin du siècle, en 1798, Verzier doubla les 
effets de la mécanique Ponson, en superposant aux huit marches 
longitudinales huit marches transversales*; mais le travail devenait 
alors très pénible pour le tisserand qui devait se livrer k de véri- 
tables exercices de gymnastique pour atteindre les différentes 
marches, se disloquant les jambes et se trompant facilement. 

Nous voici donc arrivés au seuil du xix® siècle, et tous les efforts 
des cent années précédentes n'ont pas encore pu doter la fabrique 
du métier qu'elle désirait^. Il va enfin surgir et ce sera la réappari- 
tion, avec des modifications importantes, mais simples, du métier 
Vaucanson qui existait, inutilisé, depuis cinquante ans. 

gralification et une prime de 3 louis pour chacun des 100 premiers métiers 
(F»- 1446, et enfin Ponson qui en a monté 46 on 1787 (F*^ i443, 2201). 

' Lettre à son frère (ibid,). 

^ Voir les modèles exécutés par Marin, au Conservatoire des Arts et Mé- 
tiers. 

' Nous ne ferons que mentionner le métier de Claude Rivey : il réunit les 
suffrages et les attestations les plus flatteuses de tous les corps constitués, 
communautés de Lyon et Paris, Chambres de commerce, Académie des 
Sciences, etc. Très compliqué et très coûteux, son métier qui n exista jamais 
l^eut-èti'e qu'à l'état de projet, tout au plus de modèle, ne fut point mis en 
pratique. Connu surtout pour la création d'un tricot à fleurs, l'auteur obtint, 
en 1783, 6.000 1. et une pension de 600 1. Il ne cessa d^assaillir de ses sollici- 
lalions les différents gouvernements, ses plaintes et ses demandes remplis- 
sent, aux Archives, d'énormes dossiers que nous n'avons pu parcourir ; sa 
fille fut aussi infatigable solliciteuse que lui et trouva moyen de toucher 
encore 3oo francs en avril i83i ! Voir F** 107, f** 219, 1446, 2201, AD XI, 72, 
ProcèS'Cerbaux des Comités d^ agriculture et de commerce (publiés par 
MM. Gerbaux et Schmidt, 1. 1«% p. 240, 770; Roland, Encyplopèdie méthodique, 
t. Il, p. 164); dans le portefeuille du Conservatoire des Arts et Métiers, les 
planches CLXIII et DLXVII, etc., etc. F. -M. Gonou, Vaucanson à Lyon en 

nu, p. 78. 



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28 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 



* 



Il faut faire deux parts dans Tinvention de Vaucanson. Son métier 
est d'abord un métier automatique, le premier qui ait été exécuté, 
dont toutes les opérations sont effectuées par un simple mouvement 
de rotation; c'est seulement ensuite que, en guise de perfection- 
nement, le grand mécanicien y adapta un mécanisme pour la 
fabrication des étoffes façonnées, mécanisme dérivé directement 
de celui de Falcon. 

Si Vaucanson fut le premier qui ait construit un métier automa- 
ticjue, il n'est pas le premier à en avoir conçu un. On lit, en effet, 
dans le Journal des Savants du 8 août 1678*, la description d'une 
« Nouvelle machine pour faire de la toile sans l'aide d'aucun 
ouvrier, présentée à l'Académie Royale, par M. de Gennes, officier 
de la marine ». « Cette machine, y lit-on, n'est autre chose qu'un 
moulin au mouvement duquel sont appliquées toutes les pièces du 
métier ordinaire du tisserand » ; au-dessus du métier se trouve un 
axe tournant; à deux coudes de cet axe sont attachées les lames 
qui sont alternativement soulevées ; des tiges fixées perpendiculai- 
rement à Taxe viennent frapper de chaque côté du métier deux 
leviers qui mettent en action deux longs bras portant la navette : 
Tun d'eux passe la navette dans l'ouverture de la chaîne jusqu'à 
mi-chemin, où un second bras, venant de l'autre côté, vient la 
prendre et achève le mouvement; des cames, mues toujours par le 
même axe, assurent le fonctionnement du battant. « Un seul moulin 
peut faire aller tout à la fois dix ou douze de ces métiers. L'auteur 
a même un moyen pour en arrêter un lorsqu'il faut renouer quelques 
fils sans que les autres cessent d'aller. Un seul garçon suffira pour 
renouer les fils de plusieurs métiers et remettre les bobines dans la 
navette ». De Gennes eut donc, du premier coup, comme la vision 
d'une usine moderne. — Ce métier fut-il exécuté ? Nous n'en savons 
rien, mais ce n'est pas probable, car l'article cité ne le dit point, 
il est simplement accompagné d'une planche assez sommaire^, et 

* N<» 27, p. 317-320, L'article a été reproduit entre autres par Isidore Hedde 
qui donne d'intéressants renseignements biographiques sut de Gennes 
(p. 12-17). 

3 C'est d'après elle que Marin a construit le modèle du Conservatoire des 
Arls et Métiers. 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 29 

nous n'en trouvons plus jamais mention. Le père Labat, lui-même, 
qui connut de Gennes, et dans son Nouveau Voyage aux Iles d'Ame 
rique (1722) nous en parle longuement, ne dit rien du métier; il 
vante pourtant son « esprit merveilleux pour les mathématiques et 
surtout pour cette partie qui regarde la mécanique » , il énumère 
c( plusieurs machines très belles, très curieuses et très utiles » 
inventées par lui, entr'autres « un paon qui marchait et digérait », — 
ce qui nous force à conclure que, si le métier ne fut probablement 
pas construit, les travaux de de Gennes furent certainement connus 
de Vaucanson, auteur d'un métier mécanique et d'un canard 
automate. 

C'est encore par un simple article de journal que nous connais- 
sons le premier métier de Vaucanson. Le numéro de novembre 1 747 — 
et non 1745, comme on l'écrit généralement — du Mercure de 
France*^ annonce que « M. Vaucanson vient de mettre au jour une 
vraie merveille de l'art...; c'est une machine avec laquelle un 
cheval, un bœuf, un âne font des étoffes bien plus belles et bien 
plus parfaites que les plus habiles ouvriers en soie. 

« Cette machine consiste en un premier mobile, en forme de 
cabestan, qui peut communiquer son mouvement à plusieurs métiers 
à la fois pour y faire toutes les opérations nécessaires à la fabrica- 
tion des étoffes. 

« Ce cabestan mû par une force quelconque, on voit sur le métier 
l'étoffe se fabriquer sans aucun secours humain, c'est-à-dire la 
chaîne s'ouvrir, la navette jeter la trame, le battant frapper l'étoffe 
avec ime justesse et une égalité que la main de Thomme ne saurait 
jamais avoir. 

w L'étoffe se roule d'elle-même à mesure qu'elle se fabrique, la 
chaîne est toujours également tendue, la trame toujours également 
couchée, et l'étoffe toujours frappée au même point et avec la même 
force ; et tout cela se fait sans fatiguer la soie et sans qu'elle reçoive 
aucun frottement, car la navette passe la trame sans toucher la 
chaîne ni même le peigne, et les lisses qui font ouvrir la chaîne ne 
la touchent jamais deux fois au même endroit. » Les métiers peu- 
vent être arrêtés séparément et instantanément « en poussant un 
bouton qui peut se trouver aux quatre coins du métier et sous la 

* P. ii6-iao. 



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30 REVUE D'HISTOrRE DE LYON. — Étades 

main d'une petite fille préposée pour veiller à quatre de ces métiers, 
dont la seule occupation consiste à nettoyer la soie, raccommoder 
les fils cassés et garnir les navettes qui contiennent six fois plus de 
trame que les navettes ordinaires... Un cheval attelé au premier 
moteur peut faire travailler trente de ces métiers, une chute d'eau 
un bien plus grand nombre, et, si Ton voulait y employer des 
hommes, un seul en ferait aller six sans peine, puisqu'un enfant de 
huit ans en fait aller un fort aisément. Un métier fait par jour 
autant d'étoffe que le meilleur ouvrier quand il ne perd pas de 
temps... 

« L'auteur n'a encore travaillé que pour faire toutes sortes 
d'étoffes unies, comme le taffetas, le gros de Naples, le sergé, le 
satin, etc. Mais on espère que bientôt après il rendra ses ouvriers 
habiles à fabriquer les étoffes façonnées. » 

La ressemblance avec le métier de Gennes est évidente. Cepen- 
dant, le détail du mécanisme est sensiblement différent et très 
perfectionné; quand on voit, Tun près de l'autre, les modèles des 
deux métiers, l'im parait une grossière ébauche, l'autre une machine 
de précision. Dans le métier Vaucanson, le chasse-navette com- 
prend deux chariots montés sur galets, conduits par des coulisseaux ; 
chaque chariot est muni d un long tube en fer creux, dont le dia- 
mètre n'excède pas 2 centimètres, renfermant un ressort à boudin 
avec un mécanisme déclic qui assure le départ d'une très petite 
navette * ; le mouvement du battant, dont on vantait la précision, 
était réglé probablement par des excentriques en fer ; l'enroulement 
graduel et régulier de l'étoffe était assuré par une vis sans fin, ce 
qui évitait beaucoup de fatigue à la chaîne et rendait le travail 
meilleur : sur le métier ordinaire, l'ouvrier tisse une demi- aune sans 
toucher aux ensouples, puis détend la chaîne et enroule la partie 
d'étoffe exécutée; sur le nouveau métier, l'étoffe « se roule à chaque 
coup de trame » sans qu'on ait jamais à détendre la chaîne. Placé 
devant le métier, l'ouvrier a ne travaille que d'une main pour 
tourner une manivelle, dont le mouvement, léger et facile, conduit 
toutes les autres opérations » ; « un enfant sans intelligence » peut 
le faire sans se fatiguer*. 

* Ce mécanisme a été reconstitué par Marin d'après des dessins retrouvés 
au Conservatoire des Arts et Métiers en i853 (Poncelel, p. 335 en note). 

* « Mémoire sur le nouveau métier de M. Vaucanson » (F** 64a). 



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C. Ballot, — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 31 

Le métier pour façonnés qui n'était encore, en 1747? qu'un espoir, 
fut réalisé peu après par Vaucanson*; nous pouvons encore aujour- 
d'hui étudier au Conservatoire des Arts et Métiers le métier con- 
struit par Fauteur lui-même^. Evidemment inspiré des inventions 
de Falcon, le système de Vaucauson marque un énorme progrès, 
puisque c'est le premier qui ait supprimé la tireuse. Du mécanisme 
précédent, Vaucanson garde Tidée essentielle : la commande des 
lisses par des aiguilles déplacées au moyen d'un carton troué. Mais 
il déplace cet organe : au lieu de le maintenir sur le côté du métier, 
il rinstalle au-dessus, supprimant tout Tapparcil du rame et du 
cassin; aux « perles » et au râteau il substitue des crochets qui sont 
soulevés par une lame biseautée métallique, la griffe ; grâce à un 
ingénieux dispositif, les aiguilles tendent constamment à reprendre 
leur position première. Les cartons rectangulaires que la tireuse 
appliquait contre les aiguilles sont remplacés par un cylindre percé 
de trous ; ce cylindre repose sur un chariot à galets roulants ; le 
chariot étant animé d'un mouvement de va-et-vient, le cylindre va 
frapper les aiguilles, et ce même mouvement commande une légère 
rotation du cylindre, de manière qu'au coup suivant une nouvelle 
rangée de trous soit amenée vis-à«vis des aiguilles '. Ce mécanisme, 
monté avec la précision que Vaucanson savait donner à ses œuvres, 
constitue la grande invention qui transforme le métier. Il est, comme 
les autres parties, mis en mouvement automatiquement, au moyen 
d'un système de cames ^ ; pour le tisserand qui travaille à la main, 
une seule pédale suffit à assurer le mouvement du chariot et celui 
de la griffe. 

On a beaucoup reproché à Vaucanson d'avoir abandonné le prisme 
de Falcon. Mais, par ce qui précède, on peut voir qu'il n'a rien 

^ Le mémoire sus-cité est certainement de Montessuy et date de Tannée 
1750 à peu près (la comparaison avec les mémoires signes de Montessuy dans 
F" 1447 A.i '448, 2293, ne peut laisser aucun doute). C'est donc entre 1747 et 
1760 que fut inventé le fameux « cylindre Vaucanson ». 

^ Salle 48) n^ 17* ^^ n^ faut pas oublier que le métier était détérioré et 
démonté lorsque Jacquard le reconstitua. 

* Nous ne cherchons qu'à dégager les traits caractéristiques du métier. 
Ceux qui veulent en avoir une description technique complète n'ont' qu'à se 
reporter au Traité des matières textiles, de Michel Alcan, p. 536-544 et 
pi. XXVII de r Atlas. 

* Contrairement à ce qu'écrit le général Piobert, ces cames figurent encore 
dans le métier du Conservatoire des Arts et Métiers. 



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^2 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

abandonné du tout, puisque le prisme /)Zefn de Falcon était un simple 
support et n'intervenait en rien dans la manœuvre des aiguilles. 
Est-ce à dire que le mécanisme soit parfait ? Non, certes : le cha- 
riot est beaucoup trop lourd, très encombrant; le cylindre ne permet 
d'agir que sur un petit nombre d'aiguilles, sa forme Tempéchant 
de « plaquer » sur une grande surface ; comme le nombre des ran- 
gées de trous est limité par sa circonférence, il faut, si Ton veut 
exécuter de grands dessins, changer le cylindre au cours du travail. 
Mais ces inconvénients ne pouvaient se voir qu'à la pratique ; on 
aurait pu y remédier assez facilement, semble-t-il, et ils sont bien 
peu de chose à côté des avantages si frappants qu'énumère Mon- 
tessuy : 

i" « Toutes les cordes et toutes les poulies » sont supprimées ; « le 
métier ne cesse jamais de travailler » ; 

2<' Le lisage devient si facile « que la seule science qu'il faille 
avoir, c'est de compter jusqu'à dix » ; on y pourra « employer des 
filles de l'intelligence la plus bornée et d'une constitution des plus 
faibles » ; un seul lisage suffira pour beaucoup de métiers ; 

'i^ « Il supprime la tireuse. Le même inconvénient qui fait agir 
le métier dans les étoffes unies fait aussi agir la tire dans les étoffes 
façonnées » ; 

4* On pourra fabriquer des étoffes de toutes largeurs, sans être, 
comme avant, arrêté par le poids des cordes ; 

5** Ses pièces, résistantes, reviendront bien moins cher que les 
cordes si vite usées ; 

6® « Les soies ne seront pas fatiguées par les levées des lisses et 
de la tire qui ne les touchent jamais deux fois dans le même point » 
à cause de l'enroulement continu. 

Le cylindre est-il une création originale, une invention due au 
seul génie de Vaucanson ? N'eut-il pas, pour ce mécanisme, comme 
pour les autres, uiï précurseur ? Nous ne pouvons que poser les 
données du problème. Dans le premier volume de son Art du Fabri- 
cant (Tétoffes de soie^^ Paulet signale comme un véritable chef- 
d'œuvre les « métiers au cylindre » du Nimois Régnier. Nous ne 
savons malheureusement pas au juste en quoi ils consistaient. 

* P. xLvii-XLix. Le métier fut signalé, dès le 7 juin 1756, par le syndic du 
diocèse de Nimes (Dutil, FEtat économique dû Languedoc à la fin de Vancien 
régime j p. 462). 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 33 

U Encyclopédie parle^, sans en nommer l'auteur, de machines bonnes 
seulement « pour des dessins de trois ou quatre dizaines dont le 
dessin est composé, chaque ligne du dessin, tant transversale que 
perpendiculaire, contenant plus d'un demi-pouce... »; comprenne 
qui pourra. Le général Poncelet, habituellement bien informé, écrit 
que la machine Régnier « avait simplement pour but de faire mar- 
cher latéralement les leviers ou pédales des cordes de samples et de 
rames des anciens métiers à petite tire, au moyen de cames à cro- 
chets, de becs-d'âne, de saillies et rentrants alternatifs analogues 
à ceux des anciens orgues de Barbarie,..* » ; ce n'est pas encore 
très clair, et Fauteur ne nous donne point de référence. Le mieux 
est alors de revenir à Paulet qui nous dit : le métier « peut faire 
toutes sortes d'étoffes, sur toutes sortes de dessins », car, « si la 
circonférence d'un cylindre n'est pas suffisante pour la hauteur d^un 
dessin, on peut en employer plusieurs qu'on change successivement; 
... le changement dun cylindre est de trois quarts plus prompt que 
le montage d'un xemple. Ce que j'avance sur ce mécanisme est 
d'après les expériences que l'auteur en a faites à Nîmes et à 
Lavaur... ; le sieur Régnier avait monté dans cette ville, pour le 
sieur Reboul, un métier à cylindre pour faire un damas de 
4oo dizaines, ce qui produisait 2.000 lacs, qu'il avait distribués 
sur un nombre de cylindres convenable à la facilité du travail » ; 
nous sommes loin des trois ou quatre dizaines de V Encyclopédie. 
Cette description rappelle tellement le système de Vaucanson que 
ses admirateurs ont simplement cru à une erreur de Paulet. 

Ce n'est pas possible, car, comme l'a judicieusement observé 
M. Aynard^, l'ouvrage de Paulet fut approuvé par l'Académie des 
Sciences le 21 janvier 1774 sur le rapport de trois commissaires, 
dont Vaucanson qui aurait protesté. Ce silence même de Vaucanson, 
le fait que les métiers Régnier furent montés à Lavaur chez le 
même Reboul qui installa des moulins à organsin de Vaucanson, 
nous porteraient à croire que la machine Régnier lui servit au 
moins de point de départ. On voit combien il faut être prudent 
lorsqu'il s'agit de fixer la paternité de telle ou telle invention. A 
qui aurait contre Vaucanson la même haine qu'Isidore Hedde 

* T. XV, p. 3oo. 
» P. 353. 

* Op, cit., p. 3^40. 

Rev. hisL Lyon. XH. ~ 3 



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34 REVUE D'HISTOIRE DE LTOIf. — Études 

coatre Jacquard, il serait bien facile de revendiquer ces droits de 
de Gennes, de Reg^nier, de Falcon et de crier au plagiat. Nous nous 
en garderons bien. Le mécanicien, tout comme l'écrivain, a le droit 
de « prendre son bien où il le trouve », à condition de « repenser » 
et de transformer les travaux de ses prédécesseurs. La connais- 
sance des inventions ébauchées par de Gennes et Régnier ne doit 
diminuer en rien notre admiration pour Vaucanson. 

Et maintenant se pose une autre question, la plus troublante : 
pourquoi ne fut-il pas utilisé et resta-t-il presque inconnu? L'article 
du Mercure est la seule mention que nous en ayons trouvée dans 
les ouvrages contemporains. Rien dans les Mémoires de V Académie 
des Sciences, où Vaucanson publiait toutes ses inventions; rien dans 
V Encyclopédie^ ni dans V Encyclopédie méthodique, ni dans l'ouvrage 
de Paulet. Condorcet, dans son Eloge académique, présente ce 
métier comme une simple facétie de mécanicien génial : les ouvriers 
lyonnais faisant valoir, pour obtenir des privilèges, Tintelligence 
nécessaire à leur profession, « il répondit par ime machine avec 
laquelle un âne faisait une étoffe à fleurs ». 

Deux motifs peuvent avoir déterminé ce silence et cet oubli : 
l'hostilité des ouvriers, l'imperfection du métier. 

Nous ne savons pas, au juste, à quel moment Vaucanson com- 
mença à s'occuper du travail de la soie*. La gloire que lui avaient 
value ses fameux automates avait attiré sur lui l'attention du Gou- 
vernement : « Les talents du sieur Vaucanson pour la mécanique 
ayant surpris, dit Montessuy*, par plusieurs ouvrages qu'il exposa 
au public, M. Fagon et le ministre de la finance cherchèrent à en 
tirer un profit plus utile à TEtat en rattachant aux parties du com- 
merce et des manufactures. » La rédaction d'un nouveau règlement 
pour les étoffes de soie ayant été décidée en lySg, il fut envoyé à 
Lyon en 1740 pour y examiner la fabrication; pendant six mois, il 
étudia minutieusement « tous les mystères de la fabrique » sous la 
direction du maître-garde Montessuy^; c'est alors qu^il connut et 



* L'étude à laquelle il se livra, en 1740, semble bien indiquer qu'il n'en 
connaissait pas grand cbose auparavant. 

« F" 2193. 

» Mémoire de Monlessuy, F" 1444 A. En 1744, 7.800 1. furent remboursées 
h Montessuy et Bouvard pour leurs frais « à l'occasion de la fabrique des 
ouvrages en étoffes de soie de cette ville et l'instruction du sieur de Vau- 



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C. Ballot. — DÉVOLUTION DU MÉTIER LTONHAIS 35 

admira la mécanique Falcon. Il prit une très grande part à Télabo- 
ration du nouveau règlement et fut chargé, en 1744» d'en porter à 
Lyon le texte déGnitif. Or, la publication de ce règlement, qui 
favorisait beaucoup les maîtres-marchands aux dépens des maîtres- 
ouvriers, déchaîna une véritable émeute ; la fureur populaire se 
tourna surtout contre ses deux principaux rédacteurs, Vaucanson 
et Montessuy ; on chantait dans les rues : 

Un certain Vaucanson 

Grand garçon, 
Un certain Vaucanson 
A reçu une patta 
De los maîtres marchands; 
Gara, gara la gratta 
S'y tombe entre nos mains. 

Y fait chia los canards 

Lou canards, 

Y fait chia los canards 
Et la marionetta, 

Lo plaisant Jacquinet 
Si sort ses braies netta 
Qu'on me le cope net. 

Vaucanson dut se cacher et s'enfuir; il rencontra en chemin 
Montessuy qui avait également échappé à grand peine. 

Ce soulèvement n'a aucun rapport avec le métier Vaucanson qui 
n'était pas encore inventé. Mais on sait avec quelle malveillance 
les ouvriers accueillent habituellement les nouvelles machines ; 
qu'eussent-ils dit d'un métier automatique présenté par un homme 
qu ils avaient déjà d*autres raisons de haïr ! Le Gouvernement lui- 
même craignait un renouvellement des désordres; et n'est-ce pas 
au métier mécanique que fait allusion le Mercure lorque, annonçant 
en août 1768^ une nouvelle invention de Vaucanson et parlant de 
ses succès dans l'industrie, il ajoute : « L'on a été obligé de 
restreindre l'utilité de ses machines pour ne pas rendre tout à coup 
oisives tant de mains industrieuses dont elles auraient tenu lieu. » 

canson envoyé en cette dite ville à cet efTet >}. (Inventaire des Archives corn- 
manàlet, t. I, p. so8.) 
^ P. 161-170. Il s'agit d'un nouveau métier pour tapisserie. 



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36 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudei 

— Condorcet rapporte, dans son Histoire de Voltaire^ que, lors 
de son passage à Lyon en 1764, celui-ci aurait vu Vaucanson qui lui 
aurait raconté « qu'ayant fait son métier qui va tout seul, le Chan- 
celier qui vint le voir avec M. Rouillé, lui dit : « Il est dommage, 
« Monsieur, qu'on soit obligé d'étouiFer un si beau monstre en 
<f naissant, mais ce serait faire mourir de faim bien des ouvriers et 
« l'étranger imiterait trop aisément nos étoffes en simplifiant si 
« fort les métiers. » Vaucanson ajoute qu il répondit à M. le Chan- 
celier de manière à le convaincre ; cependant le métier n'a pas eu 
lieu dans la fabrique. » 

Un moment, pourtant, on songea sérieusement à monter un 
établissement où fonctionneraient en grand les nouveaux métiers. 
C'est à Paris, où il s'était réfugié après l'émeute de 1744» que Vau- 
canson avait réalisé son invention ; il avait travaillé, aux frais du 
Gouvernement, à tout un ensemble de nouveaux mécanismes pour 
la filature et le tissage, qui devaient transformer complètement 
l'industrie de la soie. Montessuy, qui avait partagé ses travaux et 
ses épreuves, était officiellement chargé de suivre ses opérations^. 
Sur la demande du Gouvernement, il élabora les projets d'une série 
de manufactures modèles où Ton devait appliquer les nouveaux 
procédés. Prévoyant l'hostilité des ouvriers contre « une machine 
que, dit-il, ils sentiront bien n'avoir été imaginée que pour se tirer 
de leur dépendance et diminuer les frais de la main-d'œuvre », con- 
naissant le désir des pouvoirs publics de n' « attaquer aucune partie 
de nos manufactures de soie déjà établies », il imagina une solution 
fort élégante : les métiers seront exclusivement consacrés aux 
étoffes qu'on ne fabrique pas encore en France, comme les damas 
de Gênes, les tissus de l'Inde et de Hollande; on pourrait ainsi, 
sans alarmer les intérêts, éprouver et perfectionner les métiers 
et y accoutumer le public. Pour éviter que l'étranger en surprenne 
le secret, les i48 métiers que comporte le projet seront réunis dans 
un même atelier et sévèrement gardés. Comme les métiers à tisser 
avaient été les premiers terminés, le Gouvernement, dépassant les 
vues de Montessuy, avait voulu les mettre aussitôt en usage ; mais 
l'ancien maître-garde représenta qu'il fallait, logiquement, com- 

*■ Voir toute une série de très importants Mémoires de Montessuy, souvent 
sans date ni signature, mais qui s'échelonnent de ijSo à 1754, dans F^* 64a, 
1447 A, 1448, 1293. 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 3? 

mencer par perfectionner la filature ; « le Conseil adopta son idée 
et engagea M. Vaucanson à travailler de nouveau à cette partie ». 
Or, Vaucanson s y remit si bien qu'il s'y consacra exclusivement et 
les métiers (urent complètement abandonnés. Il est bien peu pro- 
bable que, s'il en avait été complètement satisfait, il y eût ainsi 
renoncé. Tout porte à croire qu'il se heurtait à de multiples diffi- 
cultes de détail pour rendre son invention couramment utilisable 
et financièrement avantageuse. Roland, qui le critiquait avec 
passion, semble avoir vu assez juste lorsqu'il lui reprochait de tra- 
vailler plutôt en savant mécanicien qu'en fabricant pratique. Ses 
moulins à soie, si remarquables, ne donnèrent jamais, à ceux qui les 
employèrent, que de médiocres bénéfices; il en eût été de même, et 
pis encore peut-être, avec le métier. Montessuy dit qu'il n'était pas 
au point et coûtait extrêmement cher ; il fallait encore beaucoup 
travailler pour obtenir un résultat satisfaisant; Vaucanson ne put y 
arriver ou n'en eu pas le temps ; c'est ce qui explique que, scrupu- 
leux comme il Tétait*, il ait simplement annoncé son invention dans 
le Mercure sans la publier dans les Mémoires de r Académie^. 

* Il écrit dans une lettre du' 5 octobre 1765 : « Beaucoup de gens ont 
aujourd'hui la fureur de passer pour créateurs. On annonce inconsidérément 
au public toutes les petites combinaisons qui passent par la tête; on se hâte 
de faire agir le burin et la presse : on fait paraître de gros livres qui contien- 
nent nombre de découvertes utiles à Tagricullure, aux arts, aux manufac- 
tures, et de toutes ces importantes nouveautés, il ne s'en trouve pas une 
dont on puisse faire usage... Je n'ignore point qu'une conduite toute opposée 
donne souvent prise à la critique. Ces grands travailleurs me rcpix)chent à 
leur tour de travailler peu, de ne pas donner beaucoup de mémoires^ d'avoir 
fait peu de découvertes. » Peu importe. « Toute personne qui veut travailler 
utilement pour les arts doit passer la moitié de sa vie à chercher, les trois 
quarts de l'autre moitié à corriger, et le reste à écrire. Le public intelligent 
comprend sans beaucoup de peine qu'il est bien plus aisé de faire des obser- 
vations météorologiques, des dissertations sur la glace, sur Taimant, sur 
l'éleclricité, que d'inventer et de composer une bonne machine. Là il n'est 
question que d'expliquer comme Ton veut ou comme Ton peut des effets 
connus ; ici il faut produire des effets nouveaux. Voilà pourquoi le plus grand 
nombre se jette dans la théorie plutôt que dans la pratique » (F^' 1449)- Le 
passage n'est-il pas savoureux ? 

* Le métier Vaucanson fut connu et peut-être pratiqué en Angleterre. 
D'après Daines (HUtory of Ihe cotton Manufaclure^ p. 229) « en 1765 une 
manufacture de tissage, probablement garnie de ces métiers, fut élevée par 
M. Gartside, à Manchester, mais aucun avantage n'en fut tiré puisqu'il fallait 
un homme pour surveiller chaque métier ». Cf. James, cité par Dechesne, 
HUloire économique de la laine, p. 119. 



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38 REVUE D'HISTOIRE DE LTOIT. — Etudet 

Il est difficile d'imaginer à quel point sont contraires les juge- 
ments portés sur Jacquard par ses biographes ^ Les uns nous 
le présentent comme une sorte de saint laïque paré de toutes les 
vertus, d'une exemplaire piété, victime de haines et d'injustices 
abominables auxquelles il ne répond que par une inlassable man- 
suétude ; comme le type le plus parfait de l'ouvrier génial et modeste, 
toujours satisfait de son sort sans jamais rechercher honneurs ni 
profits. Pour les autres, c'est le plus détestable des plagiaires, men- 
teur impudent, indécrottable ignorant, assoiffé d'argent et de dis- 
tinctions, qui ne fit jamais que gâter tout ce qu'il toucha. Est-il 
besoin de dire que les uns et les autres sont également loin de la 

^ La bibliographie de Jacquard est extrêmement abondante et dispersée. 
Nous indiquons ici, sans avoir la prétention d'être complet, les principaux 
ouvrages ou articles qui le concernent : 

Grognier, Sur la Machine Jacquard (Archiva historiques et statistiques du 
département du Rhône^ t. le, i8a5, p. 4ao-4a5) ; Funérailles de Joseph-Marie 
Jacquard, Lyon, i834, in-4<>, 12 p.; L.-F. Grognier, Notice sur C.-M. Jac- 
quard, Lyon, i836, in-8, 62 p.; Comte de F oriis, Eloge historique de Jac- 
quard, Paris, 1840, in-8, ia5 p.; Laurent de Voivreuil, Jacquard ou ('ouvrier 
lyonnais. Tours, i85o, in-8, 233 p. ; [Philippe Hedde], Introduction au Paral- 
lèle de Vaucanson, de Paulet et de Jacquard [Nîmes, i85i], in-8, 4 p.; 
Ph. Hedde, Des Hommes providentiels. Parallèle de Vaucanson, Paulet, Jac- 
quard... (Mémoires de V Académie du Gard, i85i-i832, p. 187-222) ; Isidore 
Heddc, Etudes sérilechniques sur Vaucanson (véritable pamphlet contre Jac- 
quard) ; Paul Eymard, Historique du métier Jacquard (Annales des Sciences 
physiques et naturelles, publiées par la Société d'Agriculture, d'Histoire natu- 
relle et des Arts utiles, 3« série, t. VU, i863, p. 34-56); A. Grandsard, Jac- 
quard, sa vie, Paris-Lille, 1869, in-i6, 144 p.; Professor Friedrich Kohi, 
Gesehichte der Jacquard-Maschine und des ihr ausschlissenden Abânderungen 
und Verbesserungen, nebsl der Biographie Jacquard's^ Berlin, 1873, in-40, 
197 p. ; H. Jacquet, Note sur Jacquard (Revue du Lyonnais, 2» semestre 1875, 
p. 171-173) ; Autographe de Jacquard (ibid., i^' semestre 1876, p. i58); Côte, 
Note sur la mécanique Jacquard... (Compte rendu des travaux de la Chambre 
de commerce de Lyon, année 1876, p. 61 -65) ; E. Saladio, Jacquard (Bull, de 
la Soc, libre d'émulation de la Seine-Inférieure, 1898-1899, i'"^ partie, p. 72-85). 

Il serait cruel de rappeler la biographie de Lamartine. Parmi les ouvrages 
généraux, voir surtout : 

P. Falcot, Traité encyclopédique de la fabrication des tissus, 3« éd., i852, 
in-4», p. 1-21 ; Michel Alcan, Traité des matières textiles, p. 544-55i, 691-398; 
les rapports souvent cités du général Piobert (Exposition universelle de 
1855, Rapports du jury mixte international, Paris, i856, in-40) et du général 
Poncelel (Exposition universelle de 4831. Travaux de la Commission fran- 
çaise, t. m, i""» partie, 2« section, Paris, in-8, 1867). 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 39 

vérité ? Jacquard nous apparaît comme un assez brave homme, 
dépourvu de connaissances théoriques, mécanicien non point génial 
certes, mais fort intelligent, fertile en idées ingénieuses dont il ne 
sait malheureusement mener Tapplication jusqu'au complet achè- 
vement, qui a besoin d'être stimulé, conseillé, et qui — n'est-ce pas 
très humain ? — ne reconnaît pas toujours à ses collaborateurs la 
part de mérite qui doit leur revenir, qui sollicite sans humilité et 
sans agressive insistance les récompenses dues à ses services, fier 
sans trop de vanité d'une gloire qu'on ne peut lui demander de 
trouver excessive quoiqu'elle le soit certainement*. 

Son grand-père, Isaac-Charles Jacquard, mort en 1747*» était 
un tailleur de pierres du bourg de Couzon, dans les environs de 
Lyon. Son père, Jean-Charles, vint s y établir tisserand ; il était 
maître ouvrier en étoffes d'or, d'argent et de soie lorsqu'il épousa 
Antoinette Rive, « liseuse es-dites étoffes ». Ils vécurent petitement : 
ils eurent la charge de huit enfants et c'était un temps de crise. 
Joseph-Marie naquit le 7 juillet 1752. La tradition veut que, enfant 
chétif, il n'ait pu supporter les fatigues du travail de tireur auquel 
son père l'employait, suivant Tusage. Il fut alors placé chez un 
relieur, puis chez un fondeur de caractères d'imprimerie nommé 
Saulnier ; le 26 juillet 1778, il épousa Claudine Boichon, fille d'An- 
toine-Hélon Boichon, maître fourbisseur ; ce fut une fidèle com- 
pagne et, femme de tête, c'est elle qui, désormais, fit marcher le 
ménage. Suivant les uns, Jacquard s'établit tisserand ; suivant 
d'autres, probablement mieux informés, il se fit chapelier; sa 
femme devait diriger la boutique, car il quitta Lyon : il exploitait 
une carrière de plâtre dans le Bugey, lorsque les Lyonnais se révol- 
tèrent contre la Convention. Rentré en ville, il prit une part active 
à la défense ; après la défaite, sa maison fut brûlée ; dénoncé, il 
dut se cacher et, pour le faire échapper aux recherches, son fils eut 
lexcellente idée de l'engager avec lui dans les troupes révolution- 

^ M. Eymard, qui conaut Jacquard et en parle avec une modération pleine 
de bon sens, écrit (p 56) : « Jacquard avait peu de portée dans l'esprit ; il 
était, quoi qu'on en ait pu dire, artiste et chercheur; il en avait les qualités 
elles défauts, intelligent et adroit, mais vaniteux et^ faut-il le dire? un peu 
paresseux. D*un caractère bon et obligeant, il n avait d'autre tort que de se 
faire valoir à tout propos. La gloire Tavait aveuglé... » 

* Voir dans la Revue du Lyonnais, 2* sem., 1875, p. 171-173, divers actes 
relatifs à la famille Jacquard, publiés par N. Jacquet. 



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40 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudet 

naires ; tous deux firent, côte à côte, dans le bataillon de Rhône- 
et-Loire, la campagne du Rhin, sous Pichegru ; Jacquard eut la 
douleur de voir tuer son fils à ses côtés, près de Heidelberg ; lui- 
même, après avoir passé plusieurs mois dans une ambulance, obtint 
son congé et revint à Lyon. Il y retrouva sa femme qui, seule, 
s'était vaillamment remise à l'ouvrage et tressait des chapeaux de 
paille. Tout en Taidant, il s'occupa à réparer des métiers et à tisser. 
A en croire ses apologistes, il mène alors la vie la plus modeste et 
la plus calme ; un jour, un ami parle par hasard du prix offert par 
la Société royale de Londres pour l'invention d'un métier à faire les 
filets : avec quelques bouts de bois, par jeu, il improvise une excel- 
lente machine, mais n'y attache aucune importance malgré ladmi- 
ration qu'elle provoque ; il l'a complètement oubliée, lorsqu'un 
beau jour il est mandé par le préfet ; informé par quelque rumeur, 
celui-ci le soupçonnait de vouloir porter son invention en Angle- 
terre. Sans même avoir le temps de dire adieu à sa femme, Jac- 
quard est expédié à Paris entre deux gendarmes; conduit au 
Ministère, il y improvise, en une demi-heure, un petit modèle, 
devant Carnot et Bonaparte stupéfaits. Cette gentille histoire, bien 
souvent répétée, n'est malheureusement qu'un roman. Jacquard 
n'est pas le naïf un peu niais quon veut nous faire croire. La meil- 
leure preuve est qu'il avait su tirer un fort bon — un trop bon parti 
même — d'une précédente invention. 

11 avait imaginé une machine à huit marches pour dispenser de 
tireur de cordes ; d'après le modèle très délabré qui subsiste encore 
au Conservatoii'e des Arts et Métiers *, c'est une modification peu 
heureuse du système Ponson-Verzier. Désireux de s'assurer le profit 
de son invention, il sollicita un brevet ; le Bureau consultatif des 
Arts et Manufactures, consulté le 28 thermidor an VIII, demanda 
des précisions ; Jacquard envoya un modèle qui fut jugé satisfaisant 
et même intéressant, puisque le Bureau, en accordant le brevet, 
décida de déposer le modèle au Conservatoire (4 frimaire an IX). 
Exposé la même année, il reçut une médaille de bronze. Il n'y aurait 
là rien que de fort honorable pour Jacquard s'il n'avait eu recours 
à [une supercherie : il affirme, en effet, que sa machine, inventée 
dès 1790, « a été mise en usage de telle manière qu'en 1801 elle 

* No 5352. 



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C. BmIM. - L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 41 

existait sur près de 4*ooo métiers^ ». Or, non seulement ce chiiïre 
est ridiculement exagéré — puisqu'il n'y avait en 1802 que 
7.000 métiers battants en tout, que sur les 9.335 de 1788 il y en 
avait seulement 1.74S pour étoffes façonnées-, sur les 13.097 de 
1810, seulement 1.740^ — mais pour espérer se faire croire, il 
fallait que Jacquard comptât établir une confusion entre les méca- 
niques Ponson et Verzier et la sienne^. 

Quant au métier à filet, nous voyons que le 9 nivôse an X, la très 
française Société pour TEncouragement de Tlndustrie nationale 
proposa une médaille et un prix de i.ooo francs « pour la fabri- 
cation des filets pour la pêche à mailles fixes, par une mécanique ou 
autres moyens économiques propres à les établir ù un prix moindre 
que celui qui est payé pour la fabrication des filets ordinaires^ ». 
L*année suivante, au mois de nivôse, le mécanicien Bardel annonce 
que Ton a reçu deux échantillons ; un seul est satisfaisant ; 
Tauteur — qui n'est pas nommé dans le rapport — expose qu'il ne 
peut faire les frais de la mécanique, que d'ailleurs il a été instruit 
trop tard ; on décide de proroger le concours jusqu'en messidor ^. 
Le 2 messidor, nouveau rapport ; V « artiste lyonnais » a exécuté 
un modèle excellent, mais dit ne pouvoir en expliquer par écrit le 
fonctionnement, il ne peut le faire que par une démonstration pra- 
tique ; comme, entre autres témoignages, le préfet du Rhône atteste 
« (}u*on a vu fonctionner ce mécanisme avec étonnement », on décide 
de fftire venir Fauteur et l'assemblée vote un crédit de i5o francs 
pour subvenir aux frais du voyage '^. Où sont les gendarmes ? En 
ventôse an XIII, troisième rapport à la Société : Jacquard est venu, 
on a reconnu dans son modèle « des dispositions très ingénieuses, 
des idées neuves et vraiment étonnantes » ; on peut considérer le 
problème comme dès maintenant résolu ; mais, comme la machine 



' Recueil des brevets d'invention, t. H, p. 63-72. 

* Godart, p. 26. 
' F*' 2201. 

* C*esl cette machine qui fut annoncée avec les mêmes exaspérations dans 
le Journal de Lyon et du Midi, n<> du 21 nivôse an X, p. 82 : « Cet ouvrage se 
voit chez l*auteur^ le citoyen Jacquard, rue de la Pêcherie, au coin de la place 
de la Platière. » 

' Bulletin de la Société d'Encouragement, t. I»', p. 6. 

* Ihid.y p. lio-iii. 

^ Ibid,fi. II, p. 107-110 



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42 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

est encore incomplète, comme « il faut encore quelques tâtonne- 
ments », on met 600 francs à la disposition de MoUard, à la fois 
membre de la Socité et directeur du Conservatoire des Arts et 
Métiers, « sous les yeux duquel ce genre de métier sera complété 
par Tauteur * ». Voilà donc Jacquard installé au Conservatoire des 
Arts et Métiers ; il y va rencontrer la fortune. 

Pendant qu'il travaillait au Conservatoire, Jacquard^ reçut de 
Dutilleu, un des principaux fabricants lyonnais, une lettre l'invitant 
à y rechercher Tancien métier de Vaucanson; celui-ci n'était donc 
point complètement oublié et il est remarquable que l'initiative de 
le faire revivre ne vint pas de Jacquard lui-même. 11 le trouva, dit 
la tradition, après de longues recherches, dans un coin de grenier 
et complètement démonté, il le reconstitua, l'étudia, et, muni de ces 
connaissances, rentra à Lyon dans le courant de l'an XII. Dès le 
début, il semble avoir été aidé par les fabricants les plus éclairés. 
Logé au Palais Saint-Pierre, il monta son métier dans un atelier de 
la rue Saint-Marcel ; Dutilleu, Culhat, autre fabricant, le serrurier 
Estienne, le visitaient fréquemment, lui donnaient des conseils et 
probablement aussi les fonds nécessaires. Son premier métier fut 
construit en 1804 avec l'aide de deux ouvriers, Futinet et Bon- 
homme. Partant de ce fait que, dès les premiers temps. Jacquard ne 
travailla jamais seul, considérant que dans la suite il fallut dWtres 
mécaniciens pour perfectionner son métier et lui donner sa consti- 
tution définitive, on a voulu conclure qu'il n'inventa rien, qu'il fut 
un simple commissionnaire, que son rôle se borna à ramener de 

* Ibid.y p. i65-i06. Le métier fui breveté le a?, frimaire an XIV; à la 
demande de la Société d'Encouragement, le Gouvernement accorda à Jac- 
quard une gratification de i.55o francs pour compenser les frais du brevet et 
lui paya 3oo francs un petit modèle pour le Conservatoire. Mont^ollier, admi- 
nistrateur de cet établissement, écrit, le i3 août 1806. « que ce modèle con- 
fectionne, en effet, le filet et qu'il peut suffire pour conserver l'idée de cette 
machine et même pour diriger un constructeur instruit dans l'art de fabri- 
quer les filets » (pi- 21991 ; cf. F^^ 1006, Recueil des Brevets, t. VIH, p. a38- 
243 ; au Conservatoire des Arts et Métiers, le modèle n<» 3o4 et la planche 
n^ 542). C'est pour celte machine et non pour celle à tisser que l'Académie 
de Lyon lui décerna, en i8o5, le prix Lebrun (Dumas, Histoire de V Académie 
de Lyon, t. II, p. 55o-55i). Il est remarquable que ce métier, qui réunit tous 
les suffrages des hommes compétents, ne donna jamais de résultats satisfai- 
sants. 

2 Nous suivons surtout le récit de Eymard qui connut Jacquard et ses prin- 
cipaux collaborateurs et qui n'apporte aucune passion dans son récit. 



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C. Béllot. — LÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 43 

Paris à Lyon le métier Vaucanson. Cela suppose chez ses auxiliaires 
un désintéressement, \m esprit de sacrifice bien peu vraisemblable. 
Breton, Skola, bien d'autres surent dans la suite tirer parti des 
perfectionnements qu'ils réalisèrent, pourquoi les premiers n'auraient- 
ils pas agi de même ? Comment croire que, s'il n'eût rien inventé, 
on lui eût laissé prendre pour lui seul toute la gloire et tout le profit ? 
Comment expliquer surtout qu'il eût reçu dès Tannée i8o5, avec 
l'appui ou sur la demande de ces mêmes collaborateurs, de grands 
encouragements et les distinctinctions les plus flatteuses ? Dès le 
début de Tan XIII, Tadministration de Thospice de l'Antiquaille lui 
confie la direction des ateliers où travaillent les mendiants et les 
filles qu elle recueille ; la ville de Lyon sanctionne ce contrat et en 
augmente de beaucoup la portée : Jacquard, manquant de ressources, 
avait offert de céder à la ville toutes ses inventions et toutes ses ma- 
chines, de lui consacrer « tout son temps et tous ses services », de 
la faire jouir de tous les perfectionnements qu'il pourrait inventer, 
moyennant ime pension viagère de 3 .000 francs dont moitié réversible 
sur la tête de sa femme^ ; Toffre fut acceptée avec empressement et 
reconnaissance par le Conseil municipal, qui accompagna son vote 
des considérants les plus flatteurs : « Considérant que l'utilité des 
découvertes de M. Jacquard est constatée d'une manière pleinement 
satisfaisante et que ses talents reconnus promettent des secours 
précieux à l'industrie manufacturière de cette ville ; » 

Que la pension demandée « représente en même temps le prix 
d'acquisition des choses cédées et le prix annuel de son travail, que 
sous ce double rapport cette espèce de compensation est toute à 
Tavantage de la ville et que par conséquent cette proposition ne peut 
lui avoir été dictée que par un dévouement digne des plus grands 
éloges ; 

<c Considérant que les ateliers de travail que les administrateurs 
de l'hospice de l'Antiquaille viennent de former sont sous tous les 
rapports utiles à la commune, puisqu'ils tendent essentiellement à 
corriger le vice, à détruire la mendicité et à rendre les bras utiles à 
l'industrie : » 

Le Conseil, 



* C'est évidemment à cause de ce contrat que Jacquard ne prit point do 
brevet, ce qui a tant surpris plusieurs de ses biographes. 



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44 REVUE D*HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

10 « Voie des remerciements à M. Joseph Jacquard pour la 
preuve de dévouement et de philanthropie qu'il donne par la propo- 
sition qu'il a faite aux administrateurs de TÂntiquaille ; » 

ik°'3^ Demande au Gouvernement l'autorisation d'accorder la 
pension ; 

4** « Consent à ce que M. Jacquard reste suivant son désir et celui 
des administrateurs de l'Antiquaille attaché à cet hospice comme 
directeur de ses ateliers de travail, à la charge par l'administration 
de lui assurer ainsi qu'à son épouse le logement et la table, ainsi 
qu'elle s'y est engagée par sa délibération du 3o vendémaire ; » 

5** Réserve pour la commune le droit « de réclamer les services 
de M. Jacquard toutes les fois qu'elle les jugera utiles à quelques 
établissements communaux »; 

6' Ouvre aux administrateurs de l'hospice un crédit de 20.000 francs 
« pour être par eux employé uniquement à l'achat des matières 
premières et à la construction des mécaniques pour les ateliers 
qu'ils viennent de former dans cette maison^ ». 

Le décret accordant l'autorisation nécessaire ne fut accordé que 
le 27 octobre 1806; à ce moment Jacquard avait déjà quitté l'Anti- 
quaille où les essais avaient porté surtout sur l'emploi de la machine 
à filets et avaient abouti à un échec. 

Peu après le vote du Conseil municipal. Napoléon, étant venu à 
Lyon pour les affaires de la Consulta, accorda à Jacquard par décret 
du 25 germinal an XIII (i5 avril i8o5), pour six ans, ime prime de 
5o francs par mécanique montée sur un métier à tisser. 

Tous les pouvoirs publics, l'Etat comme la Ville, la Chambre de 
commerce, la Société d'encouragement se montraient unanimes. Qui 
pourra croire que Jacquard aurait reçu tant de récompenses au milieu 
de ses concitoyens et avec le consentement général s'il n'avait pas été 
le principal auteur de son invention ? 

En quoi consistait-elle donc ? En assez peu de chose, il est vrai, 
mais ce peu suffit à permettre l'usage de procédés dont on ne 
pouvait auparavant se servir couramment. 11 eut l'idée de rétablir 
sur le métier Vaucanson la chaîne de cartons inventée parFalcon; 
il la fit supporter, comme Falcon, par un prisme tournant, mais, au 
lieu de n'avoir qu'un rôle purement passif, ce prisme percé de trous 

* Délibération du 9 ventôse an XIII (Fi« 2199, I). 



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C. Ballot. — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 45 

(celui de Falcon était plein, naturellement) fut substitué au cylindre 
de Vaucanson, et ce fut lui qui vint automatiquement plaquer les 
cartons contre les aiguilles; le même système à déclic qui faisait 
tourner le cylindre, agissait sur le prisme de manière qu'il présentât 
aux aiguilles une autre face, amenant le carton suivant^. En même 
temps, Jacquard relie les deux bouts de la chaîne de cartons qui 
devient continue; dans le métier Falcon les cartons, après avoir 
servi, venaient se déposer dans une boîte : quand on était arrivé au 
bout de la chaîne, il fallait déplacer la boîte et repasser la chaîne 
sur les prismes; avec le nouveau système, le travail se continue sans 
interruption d'un bout à l'autre de la pièce, le dessin étant repro- 
duit le nombre de fois nécessaire par le retour automatique des 
premiers cartons. — Changements fort simples, on le voit, et qu'on 
pouvait concevoir sans génie, mais qui eurent de grandes consé- 
quences : chaque carton pouvait agir sur un bien plus grand nombre 
d'aiguilles qu'une section du cylindre ; le nombre des cartons étant 
aussi grand qu'on le voulait et la chaîne continue, on pouvait sans 
avoir besoin de toucher à la tire, exécuter les dessins les plus 
compliqués et les pièces les plus longues. 

En même temps. Jacquard a établi pour le Usage, « avec des 
caractères mobiles, des planches à l'aide desquelles il imprime 
ces cartons et les dispose à recevoir les dessins. Par ce moyen, l'ou- 
vrier d'une intelligence ordinaire peut lire toutes sortes de dessins 
avec facilité et promptitude au point qu'on peut faire dans une heure 
le même travail qui exigerait plusieurs jours par l'ancien procédé^ ». 

La nouvelle invention eut aussitôt un grand retentissement. Nous 
avons déjà parlé des primes accordées par le Gouvernement. De 
son côté, la Société d'Encouragement avait ouvert, en ventôse 
an XIII, un concours doté d'un prix de 3.ooo francs pour « celui 
qui aura construit le métier le plus propre à fabriquer dans la plus 
grande perfection, et sans le secours d'un tireur de cordes, toutes 



^ Le travail de Jacquard n'ayant porté que sur le mécanisme de la tire, il 
ne 4*agit point ici d*un métier mécanique, mais d'un métier à main. Le pied 
du tisserand remplace la came qui, dans le système Vaucanson, agissait sur 
la pédale commandant le mouvement du chariot et celui de la griffe. 

* Annules des Arts et Manufactures^ t. XXX (1808), p. 214-299. Cf., entre 
autres descriptions contemporaines, Journal des Mines ^ 1808, t. II, p. 339- 
340. 



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46 REVUE D*HISTOIRE DE LTOK. — Éludti 

sortes d'étoffes brochées et façonnées d'une consommation et d'un 
usage général^ » ; elle déclara, dès 1807^, que Jacquard avait mérité 
le prix, mais, estimant que « le temps ne pouvait qu'améliorer cette 
invention et en confirmer les avantages »^ elle ajourna le prix à 
Tannée suivante; le 24 août 1808, le prix fut décerné; le rapporteur 
prenait acte des témoignages de satisfaction donnés par différents 
fabricants lyonnais et manifestait la plus vive admiration pour plu- 
sieurs échantillons d'étoffes « dont Tun présente un dessin parfaite- 
ment exécuté, composé de 3. 000 lacs, travaillé avec facilité par un 
seul ouvrier au moyen de deux pédales^ ». 

Le métier élait chaleureusement approuvé et répandu avec zèle 
par deux fabricants surtout, parmi les plus importants de la la ville 
de Lyon : Bellanger et, plus encore, Pernon avec ses associés les 
frères Grand; ils en attestaient dès 1806 « la simplicité de con- 
struction et la facilité d'exécution^ »; ce sont eux qui avaient pré- 
senté rinvention à la ville, ce sont eux qui montèrent chez leurs 
ouvriers les premières mécaniques^. 

D'après les états fournis pour le paiement des primes^ i5 métiers 
furent montés suivant le nouveau système pendant les mois d'avril 
et mai 1806® : 

* Bulletin de la Société d'Encouragement, t. III, p. 197-199. 
' Le 17 mars (ibid., t. V, p. 2o3). 

» Ibid.,i.\ll, p. 189, 191-194. 

* Ibid,, t. V, p. 206. 

^ M. Fortis dit que c*est Grand qui fit monter le premier au commence- 
ment de février 1806, dans l'atelier du sieur Imbert, quai de Retz, n« 45. On 
verra qu'il ne figure pas dans la liste des premiers primés, mais on lit dans 
le livre de patrons de Pernon, à propos d'un échantillon de damas en trois 
couleurs : « An 1806, au mois de février, ce dessin monté chez Imbert, quai 
de Retz, avec une mécanique à la Gacard (êic) qui ne peut marcher, on leva 
la pièce pour la donner à Petit, sur un métier à samples » (Alexandre Poide- 
bard et Jacques Châtel, Camille Pernon^ fabricant de soieries sous Louis X VI 
et Napoléon /•', 1 753-1808, Lyon, 1912, 4*). M Bernoville, dans son Rapport 
sur V Exposition de 1854 (p. 180), prête à Depouilly un rôle prépondérant dans 
Texécution du premier métier ; il semble cependant que ce fabricant se borne 
à en assurer l'application aux étoffes genre a nouveauté » qu'il créa. 

* Etat certifié par la Chambre de Commerce le i" juin 1806 (F** 2199). En 
envoyant cet état au Ministère de l'intérieur, le Chambre insiste pour le 
prompt paiement des primes dont Jacquard a le plus grand besoin et ajoute : 
« Si le nombre n'en est pas plus considérable. Votre Excellence n'en doit 
rien conclure contre le mérite de cette invention généralement appréciée ; le 
nombre s'accroîtra rapidement lorsque le fabricant sera plus encouragé par 
les circonstances. » 



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C. B&lloL — L*ÉVOLUTIO!f DU MÉTIER LYONNAIS 47 

Nombre Epoque Adresse 

de métiers de la vente Ouvrier de l'ouvrier 

ai avril 1806 Reymond, 55, rue Vieille-Monnaie. 

— — Gouriond, i3o, rue Saint-Marcel. 

— — Neyron, 25, rue Royale. 

— — Jacquard, Maison Saint-Pierre. 

— — Gouriond, i3o, rue Saint -Marcel. 
29 avril — Soulary, à la Côte. 
25 mai — D"° Poid, montée Saint-Sébastien. 
27 mai — Neyron, 25, rue Royale. 
29 mai — Guitry, 207, rue des Marronniers. 

— — Revel, 182, rue Tavernier. 

— — Duplanuc, 19, rue Mercière. 

— — à l'Antiquaille. 

— — Dorel, rue Ferrandière. 

Pendant le second semestre 1806, 26 nouveaux métiers lurent 
montés^. En mai 1807, les fabricants affirment à la Société d'En- 
couragement qu'il y en a 5i en service^. 11 continua à se répandre 
rapidement pendant les années suivantes ; bien que la mécanique 
Jacquard ne soit pas la seule que Ton monte sur les métiers pour 
façonnés, c'est certainement elle qui contribua le plus à la dimi- 
nution des métiers à la tire et à l'augmentation des métiers à la méca- 
nique constatée de 1808 à 1809^ : 

1808 1809 

Métiers façonnés à la mécanique . . . 657 724 

— — à la lire 274 i35 

Si les fabricants étaient, en général, favorables, Jacquard ren- 
contra, comme tous ceux dont les inventions diminuent la main- 
d'œuvre, la plus vive hostilité chez les ouvriers et aussi chez les 
cordiers, dont le commerce allait être atteint par la suppression de 
la grande tire. En 1807, des tisserands* et des cordiers s'ameu- 

» Ibid. 

' Bulletin de la, Société d Encouragement, t. VII, p. 194. 

» F»«2?OI. 

* Isidore Hedde cite (p. 5i) parmi les tisserands ameutés, Patis, à la Grande 
Côte ; Fumion, rue des Marronniers ; Verzier neveu, cour des Archers ; 
GirodoD, rue Royale ; Brun, Dunoyer, Besseoet, Puy, Mille, tous quatre à la 
Croix-Rousse. 



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48 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudet 

tèrent contre Jacquard et menacèrent de le jeter dans le Rhône ; ce 
mouvement ouvrier n*eut pas de lendemain, mais la résistance 
trouva un appui dans le Conseil des Prud'hommes; il condamna 
Jacquard, à qui des ouvriers mécontents faisaient un procès, et, 
longtemps après Tadoption générale du métier, l'un d'eux se vantait 
encore d'avoir contribué à la condamnation : « Un des prud'hommes 
jurés qui... condamnèrent le métier maudit me disait encore à moi- 
même, il y a quelques années, écrit Antonin Rondelet en iSSg* : 
« Le plus beau jour de ma vie. Monsieur, a été celui où j'ai fait 
(( cette bonne action. » 

Peut- être n'y avait-il pas chez les prud'hommes qu^une aveugle 
hostilité. Il est certain que les premiers métiers fonctionnaient assez 
mal*; les aiguilles, après le coup, ne reprenaient pas exactement 
leur position première; le chariot surtout, déjà fort encombrant dans 
le métier Vaucanson, avait été encore alourdi par Jacquard: tiré vers 
l'extérieur par la pédale, il était ramené contre les aiguilles par des 
cordes à contrepoids ; il faisait un bruit infernal et secouait violem- 
ment le métier; le résultat était souvent défectueux. — Ce n'est pas 
Jacquard qui réussit à remédier à tous ces inconvénients. Laselve, 
fabricant très au fait de tout ce qui concernait son art, avait mis 
Jacquard en rapport avec un habile mécanicien de Privas, Jean 
Breton; c'est lui qui devait achever le mécanisme commencé près 
d'un siècle auparavant par Bouchon. Travaillant avec Jacquard dès 
i8o5, il plaça des repères sur chaque face du prisme et assura par 
des ressorts ou élastiques le retour des aiguilles après chaque coup^. 
Puis il travailla seul et fît dès 1807 son invention capitale, la sub- 
stitution du battant au chariot*; c'est seulement par l'emploi du 
battant que le métier allégé, fonctionnant dès lors avec précision, 
put devenir d'un usage général. Rapidement adopté, il fut très 

* Du Spiritualiime en économie politique, p. 47-48. 

* C'est ce qu'atteste le général Piobert qui en fit marcher un en 1808. 
voir plus haut l'échec du premier essai fait par Pernon. 

• Voir le Rapport du général Piobert, p. 38 1. 

♦ On lit dans le compte rendu de la séance du mercredi 12 août 1807 de la 
Société des Amis du Commerce et des Arts de Lyon : « Le Conseil a 
examiné, dans l'atelier de M. Cotte, un nouveau métier pour les étoffes de 
soie qui, fondé sur les mêmes principes que celui de M. Jacquard, paraît 
ravoir heureusement simplifié, en substituant au chariot employé par ce der- 
nier un battant dont la construction est plus facile et le mouvement plus 
doux. » (F" a354.) 



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Ç, Ballot, — L'ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 49 

apprécié et valut à Breton en 1808 le même prix Lebrun qu'avait 
obtenu. Jacquard en i8o5^ Il ne cessa de travailler à perfectionner 
le métier^; il créa, en outre» en 1812, une machine à transporter le 
lisage des dessins sur les cartons, en 1816, une nouvelle machine à 
lire. Nous ne pouvons parler ici de tous ses travaux, ni de ceux de 
Skola, de Bielly, etc., qui rendirent le métier de plus en plus 
souple et précis; avec le battant de Breton, on peut le considérer 
comme définitivement constitué, c*est le terme de notre étude. 

Qu'on nous permette encore quelques mots sur Jacquard. 11 était 
resté complètement étranger au rapide développement de son 
invention. C'est peut-être la raison pour laquelle le Conseil muni- 
cipal voulut supprimer sa pension; le 6 décembre 181 3, considérant 
que « depuis neuf ans que le sieur Jacquard reçoit sa pension, ses 
talents n'ont nullement profité à la ville, mais bien à des maisons de 
commerce avec lesquelles il a traité et continue de traiter^ », le 
Conseil « émet le vœu qu'à partir de 181 4 la susdite pension soit 
supprimée^ ». Le 19 décembre, le Ministre de l'intérieur suspendit 
la pension jusqu'à plus ample informé. Jacquard partit pour Paris 
afin d'y défendre ses intérêts ; les fabricants conçurent alors les plus 
vives inquiétudes, craignant qu'il n'allât porter son invention à 
l'étranger; sur leurs instances, le préfet écrivit à Jacquard que sa 
pension lui serait rendue s'il revenait, il demanda même au Gou- 
vernement de le faire surveiller ; une rapide enquête montra que 
l'inventeur n'avait point les intentions qu'on lui prétait; ayant 
obtenu gain de cause, il revint à Lyon^. Ce fut sa dernière épreuve. 
Il vécut désormais admiré et honoré; à l'exposition de 18 19, on lui 
donna la croix de la Légion d'honneur. Après la mort de sa femme, 



< Damas, Histoire de V Académie de Lyon^ t. II, p. 55o-55i. On voit donc 
que Breton ne fut pas aussi méconnu que certains le prétendent. 

' Un grand nombre de ces perfectionnements sont énumérés dans son 
brevet du a8 février i8i5 (Recueil des Brevets, t. VIII, p. 134-137). 

' Le reproche doit être injuste. Samuel Joly et fils, manufacturiers de 
Saint-Quentin, lui demandant, en 1809, d'appliquer sa mécanique au tissage 
du coton, Jacquard répond, très correctement, qu' « il ne peut se permettre 
de travailler pour une autre fabrique que celle à laquelle il a été précédem- 
ment attaché, sans y être autorisé » (F^* 2296, ancien 951 55). 

♦ F" ai99, I. 

^ Ibid. On peut voir dans cet incident une nouvelle preuve de la haute idée 
que ses concitoyens et contemporains avaient des talents de Jacquard. 

Rev. Ust. Lyon. XII. — 4 



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50 REVUE D*HIST0IRE DE LYON. ^ ÉtudeM 

il se retira à la campagne, à Oullins, où il mena une existence 
tranquille et heureuse. Il recevait avec plaisir les visiteurs, il aimait 
à poser au héros désintéressé et laissait dire ceux qui sUndignaient 
de ne pas le voir plus riche. Il mourut le 7 août i834. Les Lyonnais 
vouèrent un culte à sa mémoire et lui élevèrent une statue qui fut 
inaugurée le 16 août i84o. 

De tout ce qui précède résulte incontestablement que le métier 
Jacquard est le produit des efforts accumulés de toute une série 
d'inventeurs. 

Bouchon trouve le principe fondamental du système nouveau : 
l'action du papier troué sur les aiguilles; Falcon multiplie les 
aiguilles et invente la chaîne de cartons ; Vaucanson rend le méca- 
nisme automatique, mais le restreint par l'emploi du cylindre ; 
Jacquard adapte les cartons de Falcon au métier de Vaucanson ; 
Breton, par l'invention des élastiques et du battant, rend ce 
métier d'un usage courant. Pourquoi chercher à jauger le mérite 
de chacun d'eux et leur assigner des numéros d'ordre ? Tous ont 
contribué à l'œuvre commune, et si Jacquard en a recueilli plus 
que d'autres la gloire, n'est-ce point naturel, n'est-ce point juste 
même, puisque c'est lui qui, le premier, la rendit pratique et, qu'en 
matière d'industrie, seuls importent la pratique et le résultat 
commercial ? 

Le nouveau métier transforma l'industrie lyonnaise. 11 permit 
de fabriquer désormais à bon marché toutes sortes d'étoffes 
façonnées ; les plus riches articles de luxe qui ne répondaient plus 
aux nouvelles conditions sociales, occupèrent une place de moins 
en moins grande dans la fabrique dont elles avaient fondé la répu- 
tation ; leur place fut prise par des genres plus courants, peu 
coûteux, qui permirent à la soierie de se maintenir malgré l'extra- 
ordinaire développement des étoffes de coton et de laine. Il amena 
d'utiles changements dans la condition des ouvriers : d'une part il 
en supprima la plus inférieure catégorie, celle dont le travail était 
le plus dur et le moins rétribué ; d'autre part, par sa forme même, 
il contribua à l'assainissement des ateliers ; il fallut pour le con- 
tenir des pièces plus hautes, mieux aérées par conséquent, et Ton 



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C. BalloL — L-ÉVOLUTION DU MÉTIER LYONNAIS 51 

construisit pour lui de nouvelles maisons très préférables aux 

anciennes ^ 

L'action de la nouvelle invention ne fut pas limitée à Lyon, ni à 

la soierie. Elle se répandit dans toute la France et dans le monde 
entier^. Elle fut adaptée à tous les genres d'étoffes, à toutes les 
matières: coton, laine, velours, tulle, etc. C'est la mécanique 
Jacquard qui rendit possible cet essor de la « nouveauté » qui est 
une des caractéristiques de l'industrie textile du xix* siècle. Per- 
fectionnée de multiples manières, adaptée au métier mécanique, 
elle est devenue un des mécanismes fondamentaux du tissage ; 
limitée d'abord au mouvement des fils de chaîne, elle a étendu son 
action à la trame ; c'est au moyen de lames métalliques percées tout 
à fait semblables au carton que, dans les métiers les plus perfec^ 
tionnés, est automatiquement réglée Tentrée en jeu des navettes 
chargées des fils des différentes couleurs. 

Il importe donc de préciser l'histoire d'une aussi capitale inven- 
tion. Il est également intéressant d'en étudier dans le détail la 
genèse, car elle offre des caractères qui semblent communs à la 
plupart des grandes inventions industrielles. Comme la machine à 
vapeur autrefois, comme l'aviation tout récemment, c'est une 
œuvre collective ; il est très rare que le même homme puisse en une 
seule fois réaliser une idée nouvelle; il y faut le concours des 
esprits les plus différents, du théoricien, de l'ouvrier, du com- 
merçant, chacun utilisant ses aptitudes spéciales, il y faut surtout 
la collaboration de Texpérience et du temps. 

Dans le cas qui nous occupe, plus encore peut-être que dans 
d'autres, nous pouvons voir à côté du grand courant qui pousse et 
finit par mener Tœuvre au but, les obstacles opposés par la timidité, 
les hésitations, les circonstances : incertitude des inventeurs qui ne 
saisissent pas tout de suite le principe de la solution, qui même 
s'en éloignent; inconstance de l'administration qui tantôt favorise, 
tantôt contrarie les progrès, qui promet des encouragements et 
tarde à les donner ; inconstance des fabricants aussi, hésitant 
devant les résultats encore incomplets et les systèmes divers; 

*■ Voir Truchon, Etudes sur la fabrique lyonnaise sous la Restauration 
(Revue dHUtoire de Lyon^ 191 2, p. 197). 

* Voir Kohi, op. cit. Le métier fut introduit en Angleterre avant 181 5, en 
Prusse et en Autriche dès 1816. 



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^t REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

influence même de circonstances tout à fait étrangères à la ques- 
tion : contre-coup des dissensions de la communauté sur l'œuvre 
de Falcon, Vaucanson chassé de Lyon par la grève de 1744* 

Et malgré tout la transformation finit par s'accomplir. C^est 
qu'elle trouve à Lyon un milieu favorable. L'industrie de la soie 
est la seule qui, en France, avant 1789, ait connu le régime de la 
concentration; les inventeurs, rapprochés les uns des autres, 
connaissent leurs œuvres, peuvent les confronter et proGter des 
progrès réalisés par leurs voisins. Dans ce milieu surtout, le besoin 
d'arriver au but se fait sentir impérieusement ; des tissages dispersés 
n'eussent point eu de peine à trouver des tireuses ; de petits mar- 
chands, ne faisant travailler que peu d'ouvriers, n'eussent point 
senti la nécessité de diminuer la main-d'œuvre ; des fabricants 
isolés n'auraient pas eu les moyens de soutenir les inventeurs. 
Malgré les hésitations, c'est l'action de la communauté, soutenue et 
poussée par quelques intendants ou ministres éclairés, qui rendit 
possibles les premiers progrès ; c'est l'initiative, la collaboration des 
Dutilleu, des Pernon, des Grand qui assura le succès de Jacquard ; 
si ceux-ci furent plus heureux^ c'est peut-être que le régime de 
la liberté industrielle donna plus d'aisance à leur action indivi- 
duelle, plus souple que celle d'un corps constitué; c'est aussi que 
le grand essor de l'industrie française sous l'Empire et la hausse 
des salaires depuis 1789 faisaient de la solution cherchée une 
question vitale pour la fabrique. 

Marchands, fabricants, inventeurs, tous ont contribué à la 
création du nouveau métier, produit non d'une soudaine inspiration 
géniale, mais d'une lente évolution ; c'est à la fabrique lyonnaise 
tout entière que doit en revenir Thonneur. 

G. BALLOT. 



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F*bia el G. de MonUutan. — DÉDICACE D'UN AUTEL ROMAIIT 53 



DÉDICACE D'UN AUTEL ROMAIN 

RÉCEMMENT DÉCOUVERT A LYON 



A Fourvière, sur le versant oriental de la colline, dans le clos 
de Tancien ^rand séminaire, affecté maintenant aux services de la 
Caisse des Dépôts et Consignations, le creusement d'une citerne fit 
découvrir en octobre 191 2 un autel romain dont la face antérieure 
porte rinscription suivante' : 

NVMINIBiis-AVG 

A R A M • P S ui T • IN 

TRA • SCHOLAM 

P O n O N V M • L E G 

un «eT • AEDIÇVLAM ^5) 

EPARIETE-SGAL 

PSIT-ET-INPEN 

DIO-SVO' FECIT -T 

FL • SVPER • GEPVLA 

SCAENICVS • HO (10) 

NESTA • MISSIONE 

MISSVS-EX-LEG* 

XXXVVPF-SVBCV 

RA'SATVRI-CEX 

SORINI • PROC • AVG (i5) 

DNNAPROET-MAXIMO* COS 



*. Nous devons ici remercier vivement M. le Conseiller d*État, Directeur 
général de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui d*abord nous a permis 
d^ezaminer la pierre, puis a secondé auprès des Administrations compétentes 
nos démarches afin qu'elle fût déposée à la Faculté des Lettres ; — M. le Direc- 
teur de la succursale de Lyon, qui nous a fait le plus aimable accueil ; -p- deux 
membres de l'Institut et professeurs au Collège de France, M. Camille Jullian, 



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54 REVUE D*HiST01RE DE LYON. — EtudeM 

Hauteur de la pierre, 74 ceniLmètres ; du dé, 38. Longueur de la 
première ligne, gravée sur le couronnement, 3i centimètres; de la 
dernière, gravée sur la base, 28; les lignes intermédiaires couvrent 
exactement la largeur du dé, soit 24 centimètres. Les lettres de la 
première ligne ont 3 centimètres de hauteur, celles des autres, 2. 

Ligne i : B est à peine visible ; il ne reste aucune trace de us; 
 et V sont liés. Ligne 2 : les lettres ui ont disparu; S est à peine 
visible. Ligne 4 • après attentif examen des vestiges, nous res- 
tituons l; ty à quoi nous avions pensé d'abord, dans Thypothèse 
que potionum serait une erreur du lapicide pour optionum^ est 
impossible, la place manquant pour la barre horizontale d un T. 
Ligne 5 : la première lettre de eT a disparu, la seconde, quoique 
endommagée, est visible; le premier A de AËDICVLAM est lié 
avec E, le second avec M. Ligne 6 : E fait corps avec PARIETE 
dont TE médial se voit à peine, de même qu'à la ligne 7 le P 
dINPENDIO. Ligne 8 : I et T sont liés dans FECIT. Ligne 9 : 
A est gravé dans Tangle de L. Ligne 11 : N et E sont liés dans 
MISSIONE. Ligne i3 : SVB n'est pas séparé de CV. Ligne i5 : 
A et V sont liés. Ligne 16 : P et R sont à peine visibles, E et T sont 
liés, le premier M de MAXIMO est lié avec A, I avec le second M. 

Le monument était dédié Numinib(us) Aug(ustorum), aux Génies 
des empereurs régnants^, c'est-à-dire, nous le verrons en commen- 
tant la ligne finale, de Septime-Sévère et de Caracalla. C'était un 
autel placé dans un local de la caserne romaine, dans la salle de 
réunion des poliones : aramposfuijé intra scholam^ pofljionum. En 
quoi consistait au juste la fonction des poliones ? Certains savants 
avouent qu'ils l'ignorent^; d'après lopinion commune, leur nom 



qui a bien voulu communiquer noire copie de ce texte épigraphique à 
TÂcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, et M. René Cagnat, le maître de 
répigraphic latine, qui, l'ayant trouvé fort curieux et plein de détails embarras- 
sants, nous a conseillés et renseignés pour la rédaction du commentaire. 

* Sur le culte rendu dans les camps romains au Génie de Tempereur 
régnant, voir A. von Domaszewski. Die Religion des rômischen Heeres, Trier, 
1893, p. 68 et suiv. ; Cagnat, VrAmée romaine d^Afrique, i""» éd., 1892, p. 414 
et suiv., 2« éd., 1912, p. 343 et suiv. 

3 Sur les scholae principalium, et pour la bibliographie de la question, voir 
Cagnat, dans Dict. des antiq, gr. et rom,, art. Schola, 

' Voir les notes à C. /. L., III, 5949 et i2o55, et Domaszewski, Die Bang- 
ordnung des rômischen Heeres^ Bonn, 1908, p. 47» 



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Fabia et G. de Montauzan. — DÉDICACE D*UN AUTEL ROMAIN 55 

dérive du verbe polire : c*étaient les fourbisseurs^ Ils faisaient 
partie des principales, des gradés, au sens le plus large du mot, et 
de ceux qui touchaient double solde, ou duplarii^. Jamais encore 
on n'avait trouvé mention dune schola de ces spécialistes; c*est 
pourquoi nous avions songé d'abord à la correction optionum, 
Texistence des scholae de ces sous-officiers, qui correspondaient à 
peu près à nos adjudants, étant déjà connue^. 

LÉespolionesen question appartenaient à quatre légions, leg(ionum) 
IIII (= quattuor). On ne saurait pensera lire leg(ioni$) (quartae) : 
jamais une 4^ légion ne tint garnison à Lyon; des deux légions 
qui portaient ce numéro à la date de notre dédicace, Time, la 
IV Flavia^ était en Mésie supérieure, l'autre, la IV Scythica, en 
Syrie ^. Est-ce à dire que quatre légions tinssent alors garnison à 
Lyon ? Non, évidemment; il s'agit de quatre détachements ou 
vexillationes légionnaires. Pendant les deux premiers siècles de 
notre ère, la garnison normale de Lyon fut une cohorte urbaine de 
mille hommes, dont le numéro seul varia^. Au ii^ siècle, c*était la 
cohors XIII. Reprenant et complétant une hypothèse de M. Hirsch- 
feld^, M. von Domaszewski^ a conjecturé que cette cohorte, dont 
on ne trouve plus de trace certaine ni à Lyon ni ailleurs après le 
H* siècle, fut licenciée par Septime-Sévère, vainqueur d'Albin pour 
qui elle avait sans doute pris parti avec les Lyonnais, et remplacée 
par un effectif équivalent de légionnaires, par quatre détachements 
que fournirent les quatre légions du Rhin; ces légions étaient^, 
depuis Hadrien, la / Minervia et la XXX Ulpia Victrix pour la 
Germanie inférieure; la VIII Augusta et la XXII Primigenia pour 
la Germanie supérieure; de toutes les quatre, le nom revient fré- 
quemment dans les textes épigraphiques lyonnais, non seulement à 
propos de vétérans, mais aussi à propos de militaires en activité de 



* Voir Gagnât, l'Armée romaine d'Afrique, i" éd., p. 188 ; 2« éd., p. 173. 

' C. I. L., VIII, 2064. Sur les duplarii ou duplicariiy voir Domaszewski, 
Die Rangordnung, p. 69 et suiv,; Gagnai, V Armée romaine d'Afrique, !'• éd , 
p. 436; a« éd., p. 365. 

» C. L L., VIÏI, 2554. 

* Voir Domaszewski, Die Rangordnung, p. 179. 
s Voir Hirschfeld, dans C. I. L., XIII, p. 25o. 

* Ibid. 

^ Die Rangordnung^ p. 64 et suiv. 
» Ibid,, p. 179- 



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56 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

service^. La découverte de notre inscription semble confirmer cette 
hypothèse^ puisqu elle prouve qu'au début du m® siècle il y avait 
en permanence à Lyon quatre vexillationes légionnaires. 

Le donateur avait fait tailler pour l'autel une niche dans l'épais- 
seur du mur de la schola : et aediculam e pariete scalpsit^. Du tout 
rinscription spécifie qu'il avait fait les frais : et inpendio suo fecit. 

Il s'appelait TfitusJ Fl(avius) Super Cepula Scaenicus. Le prénom 
et le gentilice, qui sont ceux des trois empereurs flaviens, signifient 
selon toute probabilité que Tun de ses ancêtres paternels avait été 
soit un esclave affranchi, soit un pérégrin admis dans la cité 
romaine par Vespasien, Titus ou Domitien. Le premier surnom, 
Super^ est assez fréquent dans les tables du Corpus Inscriptionum 
latinarum. Du troisième, Scaenicus, elles ne fournissent, à notre 
connaissance, aucun exemple. Du second, Cepula, qui signifie la 
Ciboule, il n'y avait jusqu'ici que deux exemples connus ; encore 
l'un des deux était-il regardé comme douteux^; l'autre est un 
sobriquet chrétien^, ce Ces trois surnoms, nous écrit M. Gagnât, 
sont ce qu'il y a au monde de plus étrange pour im si petit person- 
nage. En outre, ils sont plus singuliers l'un que l'autre. Tout bien 
pesé, je crois à un surnom. Super, et à deux sobriquets, le premier 
transmis peut-être par le père et le second personnel, Scaenicus », 
le Comédien. 

Le donateur est un ancien soldat de l'une des quatre légions 
germaniques, libéré honorablement du service militaire, honesta 
missione missus ex leg(ione) (tricesima) U(lpia) V(ictrice) Pfia) 
F(ideli); c'est-à-dire que, si Topinion à laquelle nous nous rangeons 



* C. /. L.,XIII, 1828 etsuiv. 

' Nous n'avons pas trouvé d'autre exemple de cette formule dans les tables 
du Corpus inscriptionum latinarum. 

* C. /. L., VI, 31898, fragment d'une table de marbre, portant les restes 
d'une inscription en deux colonnes. CEPVLA figure dans la colonne de droite. 
Comme la pierre est brisée juste après' la dernière lettre, on a pu se demander 
si le mot était entier. Stadler, dans Th^^saurus linguae latinae, vol. III, fasc. 4, 
col. 849, conjecture qu'il faot lire CEPVLKfrius), nom de profession : « Portasse 
û, quicepas vendit vel serit. » Mais la pluptrt des mots qui figurent dans la 
même colonne sont manifestement des. noms propres : Ursus, Profu(turus)y 
Adeo(datus), etc. 

^ Thésaurus ling. lai., suppl. : Nomina propria latina, fasc. 2, col. 33o : 
Bitaliano signe Cepula.. 



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F^ia et G. de MonUuzàn. - DÉDICACE D*Ulf AUTEL ROMAIN 57 

est exacte, il a fait partie du détachement fourni par la 3o® légion 
pour la garnison Ijonnaise. Etait-il simple soldat ou gradé ? 
Puis<pi*il dédie un autel dans la salle de réunion des polioneSj on est 
tenté de croire, sans pouvoir rien affirmer, qu'il avait été polio 
lui-même. 

Le procurateur impérial, dont Tintervention est mentionnée, 
sab cura Satari Censorini proc(uratoris) Auff(ustorum), n'était pas 
connu jusqu^ici, du moins ne figure- t-il pas dans la Prosopographia 
imperii Romani. Quel a été au juste son rôle ? « Sub cura^ dit 
M. Gagnât, signifie que le procurateur à pris soin de l'érection du 
monument, naturellement par Fentremise de quelque subordonné : 
il a veillé à ce que les choses fussent faites conformément au désir 
du dédicant, à la somme prévue^ à la bonne disposition de la 
schoUj etc. » 

La dernière ligne donne la date de l'inauguration : D(edicata) 
n(onis) Nfovembribus)^ Apro etMaximo co(n)s(ulibu8), l'autel a été 
dédié le 5 novembre 207, donc sous le règne de Septime-Sévère 
et de Caracalla. Aper et Maximus sont les deux consuls ordi- 
naires de 207. Les autres documents qui les mentionnent ne 
les désignent, comme celui-ci, que par leur surnom^. 

P. FABIA et G. GERMAIN DE MONTAUZAN. 



' Les tables du Corpus ne donnent aucun exemple de cette abréviation. 
Mais, vu la place qu'elle occupe, il ne semble pas qu*elle puisse être résolue 
autrement. 

' Voir Klein, Faêti consulares, p. 91. 



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58 REVUE D*HISrOIR£ DE LYON. - Documents 



NOTÉS ET DOCUMENTS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LYON 

AU XVIIIe SIECLE I715-I789. II 



UN HÉRITA&E NOBLE A LYON 

LA SUCCESSION MAYEUVRE DE CHAMPVIEUX 



Il est avéré — c'est presque un lieu commun — que l'histoire 
économique, une des plus délicates à étudier, est encore en très 
grande partie à faire. On pourrait reprocher à de fort estimables 
travaux ou d'embrasser des sujets trop vastes et trop éloignés des 
réalités contemporaines directement connaissables par l'auteur, ou 
de procéder d'une façon un peu rapide et discontinue, ou de se 
placer trop exclusivement — ce qui est d'ailleurs légitime — à un 
point de vue social. 

Plusieurs de ces reproches pourraient être évités si Ton commen- 
çait par quelques études locales très particulières qui fourniraient 
aux synthèses à venir non seulement Toutil indispensable de toute 
étude économique, son étalon métrique, une précision sur la valeur 
de l'argent, mais encore des notions exactes sur les principaux 
éléments de la richesse : immeubles, meubles meublants, denrées 
alimentaires, etc., pour une classe, une époque et un lieu donnés, 
la notion de lieu, de moins en moins importante à mesure qu'on 
se rapproche des temps actuels, l'étant de plus en plus à mesure 
qu'on s'en éloigne. On voit pourquoi il importerait que ces tra- 
vaux fussent entrepris par des chercheurs connaissant le détail du 
pays, les mots employés, souvent les anciennes mesures, pouvant 
faire les comparaisons avec la situation présente, retrouver dans 
la vie provinciale et surtout paysanne les survivances, encore nom- 
breuses, qui aideront à comprendre le passé. 



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p. Metzger. — UN HÉRITAGE NOBLE A LYON 59 

Il est à remarquer d*ailleurs que ces travaux sont, ou paraissent, 
peut-être plus faciles pour des époques assez reculées, le moyen 
ftge par exemple, que pour des périodes plus voisines de nous, 
comme le xviii* siècle, soit à cause de la complexité moins grande de 
la vie économique, soit simplement à cause de l'utilisation de cette 
source inappréciable que sont les Livres de Raison. Il s'en faut 
cependant que, pour le xviu® siècle, qui nous intéresse, les docu- 
ments précis manquent. Pour nous en tenir à la région lyonnaise, 
on pourrait utiliser, comme partout, des testaments et des actes 
notariés que certaines études fort anciennes confieraient sans doute 
à des amis; on aurait des dossiers commerciaux ou industriels 
presque complets, comme Ta bien vu J. Godart, dans les papiers 
relatifs aux faillites malheureusement si nombreuses alors'; on 
pourrait fouiller 4es archives de la Chambre de commerce ; dans un 
autre ordre d'idées, on pourrait relever les prix des denrées les plus 
essentielles à l'aide du cours officiel établi annuellement par les 
€ Calcabeaux de Villefranche » ; on pourrait encore évaluer les 
différents éléments de la fortune privée dans les diverses classes de 
la population à 1 aide des inventaires judiciaires, en particulier des 
inventaires après décès. 

Ils sont nombreux, et, dans les seuls papiers de la Sénéchaussée 
d*Ainay^ conservés aux Archives départementales du Rhône, nous 
avons trouvé, de juillet à septembre 1771, celui d'un chapelier, 
d'un riche marchand beau-père d'un échevin, du fils d'un président 
au Bureau des Finances, etc. 

Nous voudrions aujourd'hui, à titre d'exemple, étudier, à l'aide 
de ces inventaires et de différents actes judiciaires, une succession 
noble à Lyon vers la fin du règne de Louis XV, que nous avons 
choisie à cause de l'éclat du nom qui y est mêlé, de la composition 
très caractéristique de la famille, de la variété dans la consistance 
du patrimoine, de la précision des documents, enfin de l'heureuse et 
rare fortune qui nous a fait rencontrer dans les seuls dépôts publics 
tous les éléments de l'affaire : son origine, le procès qui commença 
et l'édifiante conclusion qui vint l'arrêter. 



* 11 y a plusieurs dossiers relatifs à des affaires de ce genre aux Archives 
départementales. 



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60 REVUE D*HI5T0IRE DE LYON. — Documents 






Le 1** décembre 1771, Dominique Mayeuvre de.Champvieux 
mourait dans son domicile, rue de la Charité*. 

La famille MayeUvre était une ancienne famille, originaire, dit-on, 
de Roanne^. Elle paraît s'être enrichie surtout dans le commerce, 
comme nous le verrons tout à Theure. Elle arriva aux honneurs 
municipaux, suprême consécration de la haute bourgeoisie lyon- 
naise, dans la personne de Laurent-Félix Mayeuvre^ père du défunt, 
qui fut échevin en 1740- 1741. Quant à Torigine de son titre, nous 
la connaissons par un Mémoire pour Dame Réfrigé du Thil, veuve 
en premières, noces de M. de Saint-Maurice^ épouse du Sieur de 
Monéverd ^, publié à propos d'un curieux procès dont nous parle- 
rons ^ns un autre temps : le fief de Çhampvieux, qui venait 
évidemment dès Saint-Maurice, fut vendu à un sieur de Cornabé 
dont je serais porté à croire, d'après la procédure, qu'il ne le paya 
pas, puis au sieur Mayeuvre, sans doute le défunt, qui en 1768 
devait encore sur le prix iS.ooo livres dont il payait les intérêts; le 
fief comprenait des terres qui, ne figurant pas dans les inventaires, 
devaient être de petite valeur, et un château assez mal meublé, le 
tout sis dans la paroisse de Saint-Germain-au-Mont-d'Ôr. Les armes, 
qui, comme pour beaucoup de familles lyonnaises, devaient dater 
du temps de l'échevinage, étaient, d'après Steyert, « d'azur au 
chevron d'argent accompagné de deux roses et d'un lion d'or * ». 

La famille Mayeuvre avait à Lyon de nombreuses et honorables 
alliances dont nous trouverons le détail à propos d'un conseil de 
famille. Nous la connaissons moins bien elle-même, par suite d'im 
hasard : Etienne Mayeuvre de Çhampvieux ne s'étant pas présenté à 
rassemblée de la noblesse de la Sénéchaussée en 1789, — nous ne 
savons pas pourquoi, peut-être à cause d'un voyage en Italie qu'il 
dut faire vers cette époque, — Touvrage le plus récent et le meilleur 

^ Les principaux éléments de cette étude sont puisés dans d'assez nom- 
breuses pièces conservées aux Archives du Bbône (Sénéchaussée d'Ainay. 
Civil, 1771 et 1772) et aux Archives nationales (X^^ 9766). Nous ne renverrons 
pas au détail, les pièces n'étant pas cotées. 

^ Péricaud etBréghot du Lut, Catalogue des Lyonnais.., 

' Mémoire.,., s. I. n. d., impr. Vve Vialon (1775), in-4<», 16 p. Bibl. mun. 
de Lyon, 369268. 

♦ Steyert, Armoriai général du Lyonnais. 



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p. Metzger. — UN HÉRITAGE NOBLE A LYON 61 

sur les familles nobles de la Sénéchaussée de Lyon ^ ne consacre pas 
de rubrique spéciale à celle-ci et paraît même ne pas avoir toujours 
distingué les prénoms usuels du père et du fils. Quoi qu'il en soit, 
voici, sauf erreurs, ce que nous croyons pouvoir établir. 

Laurent-Félix, Téchevin, épousa la fille dun échevin, dont le 
nom revient souvent dans notre histoire municipale, Ferrary. 11 en 
eut au moins trois fils qui, nous le verrons, furent associés dans 
ime affaire commerciale : Dominique, le défunt; Louis-Laurent, 
qui s'intitule fièrement « écuyer », soit qu'il- fût Taîné et ait hérité 
de la noblesse échevinale de son père, soit qu'il ait acheté quel- 
qu'une de ces sinécures qui conféraient un titre et Charles-Claude, 
désigné avec plus de modestie comme ancien négociant. 

Dominique épousa, je ne sais quand, Claudine-Hélène FayoUe, 
appartenant également à une famille riche et très connue à Lyon, 
qui lui survécut. Il en eut quatre enfants, Etienne Mayeuvre de 
Champvieux, dont nous allons reparler, et trois filles : Marie-Hélène 
mariée à Christophe-François Nicolau de Montribloud, trésorier de 
Lyon, mêlé intimement en cette qualité à notre histoire financière, 
qui, en 1771, était morte, laissant plusieurs enfants qui vont jouer 
un rôle involontaire dans le procès ; Anne-Marie-Sabine, mariée à 
Jean-Baptiste de Nervo, d'une famille noble et probablement riche, 
conseiller à la Sénéchaussée et Siège présidial de Lyon depuis 1756, 
conseiller au Conseil supérieur en 1771 qui^ lui aussi, fut en 1789 
un des rares défaillants ; enfin Tauteur du procès, Marie-Sabine- 
Victoire, qui avait, en 1771, dix-neuf ans et n'était pas mariée ; elle 
devait épouser, en 1773, Claude- Vincent de Margnolas, fils d'un 
échevin de Saint-Etienne, qui mourut fusillé en 1793. 

Le personnage le plus connu de la famille et le plus important 
dans cette petite étude, est Tainé, Etienne^. Il était né en 1743 et 
avait été élève des Jésuites, sans doute au Collège de la Trinité, 
l'actuel Lycée Ampère. Il alla faire ses études de droit à Paris et 



* H, de Jouvencel, ^Assemblée de la noblesse de la Sénéchaussée de Lyon 
en 4789 ^ Lyon, 1907. 

' Nos renseignements sur lui sont empruntés k de Jouvencel, op, cit,^ 
Péricaud et Bréghot du Lut, op. cit., Robert et Cougny, Dictionnaire des 
Parlementaires, Revoil, Eloge de Mayeuvre de Champvieux, prononcé à TAca- 
démie de Lyon, Lyon, Ballanche, i8i3, in-8, 18 p., B. M. 862773, et aux notes 
que nous avons réunies pour une étude sur le Conseil supérieur de Lyon. 



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62 REVUE D'HISTOIRE DE LTOIf. — Documents 

revint à Lyon en 1769 ; il entra aussitôt à la Cour des Monnaies, 
unie depuis le début du siècle à la Sénéchaussée. En 1771, comme 
un certain nombre de membres de cette Cour, entre autres son beau- 
frère, il passa au Conseil supérieur. En pensant à certains bruits qui 
coururent alors, en particulier à Poitiers, on pourrait se demander 
s*il dut cette faveur à sa qualité d'ancien élève des Jésuites ; mais 
il semble qu^à Lyon le Conseil supérieur ait été nettement favorable 
aux Pères de TOratoire, qui n'étaient pas précisément les amis de 
la défunte a Compagnie ». Mayeuvre fut plutôt choisi pour la richesse 
et les alliances de sa famille, pour ses qualités d'homme de lettres 
et de goût et pour sa science juridique. Ce fut elle sans doute qui 
lui valut un peu plus tard, en mars 17741 d'occuper le second office 
d'avocat général qui fut alors créé au Conseil supérieur. Dans 
l'intervalle, en janvier 1774, il avait épousé Marie Jacqueline Rigod 
de Terrebasse, fille du Président au Bureau des Finances de Lyon, 
riche et hardi spéculateur en terrains, qui traitait à cette époque avec 
le Consulat au sujet de ceux compris aujourd'hui entre Textrémité de 
la rue de la Barre, le quai Gailleton, la place de la Charité et la rue des 
Marronniers. Il en eut une fille qui devait épouser, en Tan VIII, 
l'héritier d'une des grandes familles lyonnaises, J.-M.-G.-S. Le 
Viste de Briandas, comte de Montbrian, qui ne mourut qu'en t854. 
L'histoire de Mayeuvre de Champvieux après la suppression du 
Conseil supérieur (1774) est très honorable pour lui et importante 
dans l'histoire générale de Lyon ; nous nous contenterons d'en dire 
un mot en terminant. Ce que nousvenons de rappeler brièvement suffit 
pourTinstant à caractériser la famille Mayeuvre : famille ancienne, de 
haute bourgeoisie, enrichie par le commerce, anoblie par l'exercice 
de l'échevinat et l'achat d'une terre noble, tendant par ses alliances 
et par la carrière de ses plus jeunes membres à quitter le commerce 
pour la robe, sans abandonner cependant entièrement les sources 
anciennes de sa richesse, excellent type de toute une partie, et 
précisément la plus en vue, de la population lyonnaise, — famille 
nombreuse et jusqu'ici très unie. L'ouverture de la succession 
allait apporter ime cause de discorde qui ne subsista pas : l'accord 
se fit dans les conditions les plus heureuses. 






Son père mort, et dans le mois même du décès, Etienne Mayeuvre, 



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p. Motzger. — UN HfiRITAGE KOBLE A LYON 63 

asssisté d'un des procureurs les plus conous de Lyon, Boscary, 
comparut à la Sénéchaussée d'Ainay, alors réunie à la Sénéchaussée 
de Lyon, dont quelques membres, en une audience spéciale, s'occu- 
paient des affaires nées dans le petit ressort de cette ancienne juri- 
diction ^ 

Il exposa que les héritiers de droit étaient les quatre enfants 
entre lesquels le partage devait se faire en vertu d'im testament 
olographe du 8 septembre 1752. A Marie-Hélène devaient revenir 
80.000 livres, dont un immeuble de 45*ooo, legs suppléé par une 
constitution de dot de 90.000 livres, 70.000 versées comptant, 
20.000 à verser au décès du père. De même pour Anne-Mario- 
Sabine. Aux enfants à naître (Marie-Sabine-Victoire n'était pas 
encore née en 1752) était réservée une légitime de 70.000 livres. 
Etienne avait le titre et les avantages d'héritier universel. Celui-ci 
paraît alors soucieux d'éviter les formalités qu'aurait pu, je pense, 
entraîner la présence d'une mineure : apposition de scellés, inven- 
taire, licitation. Dans ce but, Louis-Laurent ayant accepté la tutelle 
ou curatelle de la jeune fille, le fils produit un certain nombre de 
pièces écrites (malheureusement non jointes au dossier), entre 
autres un état du mobilier actuel, un état antérieur et le dernier 
inventaire commercial, fait en 1766, époque à laquelle les trois 
frères quittèrent le commerce et commencèrent une liquidation qui 
fut achevée en 1770, inventaire auquel on doit s'en tenir, car — 
stipulation assez curieuse dont on peut se demander quelles étaient 
la raison et la valeur juridique — il prohibait expressément tout 
inventaire judiciaire. La valeur de la succession, sur le détail de 
laquelle nous reviendrons, est estimée 838. 000 livres, chiffre élevé 
pour Tépoque, dont 590.000 pour les immeubles, 108.000 pour les 
meubles, contrats de rente et créances, 1 40.000 pour la dot payée 
aux filles, dont il faut retrancher io5.ooo pour les droits dotaux et 
gains de survie à la veuve et 16.000, capital d'une pension viagère 
due aune belle-sœur (peut-être, avec une erreur de i. 000 livres, 
est-ce la représentation de la somme due encore sur le fief de 



^ Sur cette juridictioQ, voir entre autres [Vermorel], Histoire et statistique 
des voies publiques comprises dans les quartiers de Bellecour, Ainay, Perrache 
et presqu^ile Perrache, s. d., 2 vol. in-4'» mss. Archives municipales de 
Lyon, 1, 19. 



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64 REVU£ l^HISTOIKE DE LYON. — Documents 

Champvieux dont il a été question). Restent donc 717.000 livres, 
sur lesquelles on doit évaluer la légitime. 

Le requérant s'eiForce de justiGer les chiffres : pour les immeubles, 
par leur valeur notoire et une évaluation du défunt; pour le 
mobilier, par une évaluation de 174^9 qui est de 12.790 livres, et la 
valeur du mobilier du père du défunt, qui est de 16.000 livres, ce 
qui nous montre les progrès dans le luxe familial, car la dernière 
évaluation du défunt est de 60.000 livres ; pour les créances, ou 
comme on dit les dettes actives, par cette remarque que, si en 1766 
il restait 44*ooo livres dans le commerce, le défunt essuya cette 
année, chose si commune alors à Lyon, une faillite de 4o.ooo livres, 
de sorte qu'il n'est pas étonnant que le chiffre total ne soit plus 
que de 20.000. 

En conséquence, il demande, entre autres choses, qu^on fasse 
droit sur Tenvoi en possession qu'il requerrera et qu'on procède à 
la reconnaissance du testament devant les autres héritiers régu- 
lièrement assignés. 

Ainsi fut ordonné le 4 décembre et ainsi fut fait le 12, à 3 heures 
de relevée, devant Louis-Laurent et la mineure, de Nervo et sa 
femme et le procureur de Nicolau de Montribloud, alors à Paris, 
son caissier. Gaillard. Le testament fut remis au fils pour être 
déposé chez un notaire. 

Mais le lendemain même il se passa dans la famille un incident 
que nous ignorons, car le 1 3 ou le 1 4 décembre au plus tard, Mayeu- 
vre de Champvieux exposait à la même juridiction que, chose peu 
croyable de la part d'un aussi éminent juriste, « en relisant ledit 
testament que les premiers moments de la douleur ne lui avaient 
pas permis d'examiner avec attention, il a aperçu une omission qui 
peut faire naître des doutes sur la validité de cet acte » ; il demande 
donc qu'on lui donne acte de la déclaration qu'il se désiste du 
bénéGce des défenses d'apposition de scellés (requises et obtenues 
par lui le 4 décembre) et s'en rapporte au Ministère public du soin 
de requérir cette apposition, attendu la présence d'une, mineure. 

En réalité, il avait voulu simplement devancer l'intervention du 
curateur, intervention expliquée avec autant de délicatesse que 
d'élégance dans une requête postérieure de la jeune fille : a ... L'in- 
térêt le plus légitime n'eût peut-être pas été pour la comparante un 
motif capable de l'engager à se pourvoir contre le testament de son 



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p. Meizger, — UN HERITAGE NOBLE A LYON 65 

père ; elle était retenue par des considérations puissantes : son 
respect pour les dernières volontés d'un père tendrement chéri et si 
digne de l'être, son attachement pour son frère désigné héritier, la 
crainte de troubler l'union si précieuse dans les familles et qui 
semble avoir fixé dans la sienne son asile le plus chéri ; tous ces 
motifs l'auraient sans doute emporté sur celui de l'intérêt si la loi 
lui avait accordé le droit de suivre en liberté le mouvement de son 
cœur. Mais son curateur pensa que les devoirs que lui impose sa 
chaîne ne lui permettaient plus d'écouter ces considérations. » 

Dans l'espèce, il s'agissait de la prétention dans le testament de 
la venue éventuelle des enfants d'un des héritiers en représentation 
de cet héritier défunt, cas qui se présentait, attendu le décès de la 
dame de Montribloud. Ce moyen peut paraître assez faible à un 
juriste moderne ; il n'en était pas ainsi alors, s*il faut en croire la 
requête précédemment citée à laquelle nous empruntons ce passage, 
curieux témoin d'un certain état d'esprit juridique, dont on peut se 
demander s'il s'inspire des théories sur le droit naturel chères aux 
philosophes d'alors, ou s'il annonce les conceptions des législateurs 
révolutionnaires, ce qui est peut-être tout un. « Cette nullité n'est 
point une de ces irrégularités légères que le juge puisse excuser. 
Les formes dans le testament sont sacrées. Les nullités sont de 
droit étroit ; elles ne sont point odieuses dans cette matière puisque, 
opérant la nullité du testament, elles ramènent entre ceux qui avaient 
le même droit à la succession cette égalité dictée par la nature, 
dont rhomme s'est écarté en se donnant le droit de dicter des lois 
sur le partage des biens qu'il a abandonnés en quittant la vie. n 

Quoi qu'il en soit, le i4 décembre, le Procureur du roi requit 
l'apposition des scellés qui fut ordonnée le même jour. 

On ne perdit pas de temps : à 2 heures de Taprès-midi, Topé- 
ration commença. Quelques jours après, Mayeuvre de Champvieux 
demanda qu'inventaire soit fait et que les meubles lui soient 
provisoirement laissés a comme dépositaire de justice ». Ainsi fut 
ordonné, et l'inventaire commença le 17 par les soins du conseiller 
Bertrand de Lavaur, un des plus anciens conseillers de la Séné- 
chaussée, en présence des héritiers. C'est grâce à ces deux procès- 
verbaux et à quelques autres pièces que nous allons pouvoir dire 
avec quelque précision en quoi consistait la fortune d'un riche 
Lyonnais vers la fin du règne de Louis XV. 

ReT. htot. L7#D. XU — 5 



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66 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Documents 



» * 1 
* * 



La succession se composait, comme nous avons vu, d'immeubles, 
de créances et contrats de rente et de meubles. On ne relève comme 
argent liquide que 2.640 livres qui furent remises dès le premier jour 
à Louis Laurent ; c'est peu pour un pareil état de maison, étant 
donné les habitudes de Tépoque ; je pense qu'une partie resta pour 
les frais courants entre les mains du fils et de la veuve. 

Les immeubles furent d'abord évalués 590.000 livres, soit les six 
septièmes de l'actif brut, non compris les dots déjà versées ; cette 
forte proportion est tout à fait d'accord avec l'usage d'alors et la 
situation sociale du défunt qui était ce que nous appellerions vulgai- 
rement aujourd'hui un rentier. Ces immeubles comprennent une 
maison rue Sain te -Catherine 260.000 livres, une maison rue Puy- 
Gaillot 140.000 livres, une maison rue Lanterne et une rue de 
Flandre, ensemble 120.000 livres, une maison de plaisance au 
quartier de Pierre-Scize, estimée avec les meubles (qui étaient de 
peu de valeur) 20.000 livres, le vignoble de Saint-Lager en Beau- 
jolais 25.000 livres et un emplacement rue Sainte-Hélène 
20.000 livres (aujourd'hui le numéro i4*). On ne parle pas, on le 
voit, du fief de Ghampvieux : je suppose qu'en sa qualité de terre 
noble, il était retiré de l'ensemble de la succession sur lequel on 
devait calculer la légitime ; ce n'est qu'une hypothèse. 

Ce qui est plus intéressant, c'est que, par des quittances, nous 
connaissons la date et le prix d'achat de certains de ces immeubles. 
L'immeuble de la rue Puy-Gaillot avait dû être constitué par des 
achats successifs, car le défunt avait acquis, en lySS, une maison 
dans cette rue pour 82.000 livres comptant et une autre, en 1740, 
pour iS.ooo ; elles devaient venir s'ajouter à une propriété pré- 
existante, car il y aurait une plus-value inadmissible. La maison 
de la rue Lanterne, dite « la Coquille d'or», avait été en effet 
achetée, en .1742, 3 1. 000 livres, frais compris; le défunt lui-même 
l'estimait 45. 000, ce qui est déjà une belle plus-value *. 

* Vermorel, op. eit , I, 455. Mayeuvre Tavait acquis avant 1756. 

' A ce propos n'y aurait-il pas de curieuses études à faire sur les prix de 
vente successifs d'immeubles urbalas bien déterminés : les résultats auraient 
une portée économique, sociale et géographique, puisque la géographie 
urbaine tend justement à devenir à la mode. 



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p. Metzger. — Ulf HÉRITAGE NOBLE A LYOIf 67 

Les biens ruraux avaient également augmenté de valeur : la 
maison de campagne, estimée, sans les meubles^ , 8.5oo livres avait 
été acquise, en lySG, pour 8.000 livres comptant et ime pension via- 
gère de 4oo livres, la terre de Saint-Lager avait été vendue en 1743 
par un syndic de créanciers ao.Soo livres. 

Mais il n'est pas sûr du tout que les immeubles^ dans le centre 
de la ville, aient, alors comme aujourd'hui, bénéficié d'une plus- 
value constante, remarque intéressante et un peu inquiétante pour 
certaines théories fiscales ^ L'évaluation donnée précédemment était 
celle du défimt, antérieure, semble-t-il, de plusieurs années à sa 
mort et peut-être contemporaine du testament. Or, la plus-value 
n^avait certainement pas continué, car on craignit, quand on parla 
de licitation, que les frais de la vente, les étrangers admis, et — 
les immeubles devant vraisemblablement passer à des étrangers — 
les droits du seigneur direct^ ne vinssent diminuer le chiffre de 
Tévaluation. Bien plus, Mayeuvre de Ghampvieux, qui parait avoir 
été constamment de bonne foi, craignait des mécomptes : il exposait 
un peu plus tard, que la maison de la rue Sainte-Catherine étant 
très chère ne trouverait pas d'acheteur (ce qui montrerait une gêne 
dans la classe aisée, consécutive aux crises industrielles que 
M. Pariset a bien notées) et qu'il faudrait une baisse de mise à prix ; 
que celle de la rue Puy-Gaillot avait vu des immeubles élevés à 
proximité, de sorte qu'une diminution des revenus était à craindre 
a surtout si l'on considère la diminution de la population, l'émigra- 
tion qui augmente tous les jours et le dépérissement du commerce »; 
à ces plaintes ordinaires ajoutons les constructions assez nombreuses 
à ce moment, entre autres quai Saint-Clair, au sud du pont de la 
Guillotière, etc., sans parler des projets Perrache et Morand qui 
pouvaient bien alourdir déjà le marché immobilier. Bref un archi- 
tecte estimait ces deux immeubles à 22.000 livres au-dessous de 
l'évaluation. Celle qui fit foi, de deux architectes, de Gérando, un 
des plus en vue, père du conseiller au Conseil supérieur, et Roux, était 

* Un curieux document à ce sujet est fourni parle premier projet Perrache 
(1766) qui parle du renchérissement des loyers et la réponse du Consulat qui 
fait des réserves sérieuses. 

« Ces droits pouvaient être, il est vrai, assez élevés, puisque, au contrat de 
vente de la maison de la rue Puy-Gaillot, achetée i3.ooo livres, est jointe une 
quittance de 1.000 livres de Tabbesse de Saint-Pierre pour ses droits seigneu- 
riaux. 



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68 REVUE D'HISTOIRE DE LTON. — Documents 

pour l'ensemble des immeubles de 5o5.ooo livres, mais en consi- 
dérant que le grand maximum à atteindre d'une vente était 
495.000, soit près de 100.000 livres de moins que l'évaluation pri- 
mitive. 

Quant aux contrats de rente sur les Hôtels de ville de Paris et 
Lyon, sur le clergé et les tailles, ils sont évalués 28.000 livres, 
donnant un revenu annuel de 1.420 livres, soit cinq pour cent. 
A ajouter 20.000 livres, représentant de l'argent dû par des loca- 
taires et autres débiteurs dont je crois que l'un est un certain abbé 
qui avait signé en février 1763 une reconnaissance de 1.200 livres, 
payables courant juillet de la même année, qui étaient sans doute 
encore dues en 177 1 : le défunt ne paraît pas avoir été un créancier 
bien exigeant. On trouva dans la suite plusieurs autres reconnais- 
sances, dont une de 48. 600 livres de Nicolau de Montribloud con- 
tractée deux mois avant la mort de son beau-père et payable peu 
après. 

Restent les meubles sur lesquels nous avons les plus grandes 
précisions. 

Dominique Mayeuvre habitait rue de la Charité — aujourd'hui 
aux numéros 17-19' — un appartement au deuxième étage avec un 
entre-sol, des chambres au troisième et des dépendances. Le proprié- 
taire était son propre gendre, de Nervo, avec lequel il avait passé, le 
2 février 1771, un bail pour neuf ans à dater, selon la vieille cou- 
tume lyonnaise encore subsistante, de la Saint-Jean-Baptiste (24juin) 
pour un loyer annuel de 1.200 livres. Ce chiffre, élevé pour l'époque, 
serait bien faible par rapport à nos prix actuels, car dans un des 
quartiers élégants de la ville, dans un immeuble neuf^ avec vue sur' 
le rempart, précédé du côté de la rue, comme on le voit encore 
aujourd'hui, d'une petite cour où Ton pénètre par un majestueux 
portail en pierre de taille et où prend jour par de larges fenêtres 
un vaste escalier, on avait pour ce prix un vestibule, une salle 
à manger, un salon^ une très grande chambre avec deux cabinets, 
deux autres chambres, une cuisine avec souillarde et office au 



^ Vermorel, op. cit., II, 718. L'alignement avait été délivré par le Consulat 
à de Nervo, le 17 mai ijSq. 



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p. Metzger. — UN HERITAGE IfOBLE A LYON 69 

deuxième ; à Tentresol, où Ton montait par un petit escalier de 
bois au bout du corridor, au moins cinq chambres avec de nombreux 
placards et des cabinets ; au troisième des chambres de domestiques; 
puis un grenier, une cave, une remise et une écurie. 

Nous ne suivrons pas l'inventaire chambre par chambre, ce qui 
serait fastidieux ; nous nous contenterons de donner quelques indi- 
cations sur les meubles, au sens restreint du mot, le matériel de 
cuisine, l'argenterie et les bijoux, le linge et les vêtements, le 
contenu de la cave, des remise et écurie, des maisons de cam* 
pagne. 

Ce qui frappe dans les meubles et leurs accessoires, et ce qui 
sera la caractéristique de presque tous les articles, c'est qu'ils sont 
nombreux et de médiocre valeur, soit à cause de leur simplicité, 
soit à cause de leur âge. Dans la salle à manger, par exemple, le 
fourneau est estimé 48 livres; la table, qui a un dessus de marbre, 
5o livres; quatre rideaux de fenêtres en toile de coton blanc, 
36 livres (et cependant, selon Thabitude lyonnaise, les fenêtres 
étaient certainement hautes), et quinze chaises, i5 livres; le seul 
objet de valeur est une pendule en cuivre doré, i5o livres; Torne- 
mentation parait réduite au minimum. Les lits sont, naturellement, 
nombreux; ils sont estimés garnis : Tun à 4oo livres; les meilleurs 
des autres, ceux de M™® Mayeuvre de Champvieux et de sa fille, 
à 220 livres^ d*autres à 120; ceux des domestiques de 38 à 4o. Il 
semble, d'ailleurs, que les chambres à coucher, sauf celle de la 
maîtresse de maison, aient été un peu négligées : dans Tune, qui est 
celle du fils ou de la fille non mariée, la décoration est assurée par 
vingt-six petites estampes sous verre avec bordure de bois peint, 
estimées, en même temps qu'une tablette de bois noyer à six éta- 
gères, 10 livres, et par six tableaux estimés ensemble 8 livres. A 
ce propos, je ne suis pas sûr que le goût artistique fût très déve- 
loppé dans cette famille; les prix d^estimation des tableaux sont 
très faibles, même pour ceux du cabinet de travail du conseiller — qui, 
cependant, fut plus tard un protecteur éclairé et utile de Fart 
appliqué à la manufacture — dont un représentait une marine, un le 
Jugement de Salomon; trois avaient été peints par lui et un lui 
avait été donné. C'est au a salon de compagnie » qu'on attend le 
plus grand luxe ; il n'a encore rien d'excessif : huit fauteuils en 
noyer couverts de velours d'Utrecht cramoisi valent 1 5o livres ; 



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70 REVai D'HISTOIRE DE LYON. — DocumenU 

quatre fauteuils et quatre chaises à cabriolet recouverts de satin 
cramoisi et or valent 90 livres, c'est-à-dire un peu plus de 1 1 livres 
chacun, mais ils sont, dit Tinventaire, « usés ». Six rideaux de 
taffetas cramoisi avec leurs tringles vont à 180 livres, le lustre 
à i5o, deux tables avec dessus en marbre, pieds dorés et sculptés, 
à 228 livres, trois trumeaux de cheminée avec leurs glaces et 
appliques, respectivement à 826, 344 et 896 livres. Il y avait aussi 
un clavecin peint et verni; mais ce qui frappe et éloigne de nos 
habitudes modernes, c'est Tabsence des petits meubles et la rareté 
des (c bibelots », qui font le charme de nos salons, et que, trompés 
par quelques pièces de musée ou de collection, nous imaginons 
volontiers répandus au xv!!!® siècle ; il y avait ici tout juste un 
groupe de bronze représentant un chien et un cerf, un porte-montre 
émail, un cabaret de bois, douze tasses à café avec leurs soucoupes 
et un sucrier de porcelaine, et quelques menus objets sans grande 
valeur, propriété personnelle de la veuve; en un mot, les acces- 
soires ordinaires de ces modestes salons de campagne, endormis 
sous des housses et qu'on ouvre une ou deux fois Tan ; or, il s'agit 
d'une famille riche et en vue de la « seconde ville du royaume » . 

Je crois que le luxe qu'on préférait était celui de la table et celui, 
facilement remarqué et pour ainsi dire mesuré, de l'argenterie. La 
cuisine renfermait une abondante batterie, où je relève une poisson- 
nière et une braisière valant 20 livres, vingt-quatre casseroles de 
cuivre, 147 livres, une « pompe à glace » et deux moules à glace, 
6 livres, sans parler de sept plats d'étain pesant 2 1 livres, i4 1. 14 sols. 
Dans les placards et dépendances, se trouvait une nombreuse vaisselle 
qui, la vaisselle d'argent mise à part, n'avait pas une grande valeur, 
sauf un lot de trente-six assiettes, vingt-six compotiers, deux terrines, 
deux saucières, onze « pots aux œufs », six tasses avec sucrier, en 
porcelaine de Chantilly, estimés 198 livres. 

Le gros chiffre de l'inventaire est fourni par l'argenterie et les 
bijoux. Une partie appartient personnellement à la veuve : par 
exemple, une garniture de toilette pesant 20 marcs 6 onces et des 
diamants valant 1.600 livres, qu'elle tient de sa grand'mère et a 
fait remonter avec d'autres. Dans ce qui appartient à la famille, on 
trouve soixante-douze assiettes pesant 174 marcs, à 48 1. 10 sols 
le marc, 8.489 livres; un lot de menus objets très nombreux, dont 
quatre cent soixante-trois jetons, i4.o65 livres; différents bijoux, 



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p. Meltger. — UN HÉRITAGE NOBLE A LYON 71 

etc., 1.I20 livres; beaucoup d'objets de peu de valeur, comme ce 
flacon de cristal avec bouchon en or qui n'est estimé que 4 livres ; 
puis une montre à répétition avec chaîne en or, 4oo livres; une 
paire de boucles d'oreilles formant des fleurs composées de plu- 
sieurs diamants, 3.5oo livres; deux « cornes » en brillants et 
diamants^ i.ooo livres, et une bague faite d'un brillant jaune 
entouré de saphirs, 4^^ livres, le tout sur estimation d'orfèvre. 

Un des éléments de la succession les plus curieux, c'est le linge, si 
cher à nos aïeux. Il y a là un mélange de profusion et d'économie bien 
d'accord avec l'idée qu'on se fait de l'ancienne bourgeoisie. Il serait 
long et difficile de relever tout le linge de la maison : il y en a 
partout^ dans des placards, dans des armoires, dont une à douze 
portes, à la cuisine, à la lavanderie, au grenier, mais souvent il est 
presque hors service. On estime, en effet, 554 livres trente-cinq 
serviettes de Flandre fines, jointes à mille quatre-vingt-dix-neuf — 
cent cinquante grosses, quatre cent cinquante mi-fines, le reste à 
petit grain — dont cinq douzaines hors service, le surplus à demi 
usé. De même, quatre-vingt-douze draps pour domestiques, dont 
plus d'un tiers hors service, valent 212 livres; deux cent quarante- 
neuf tabliers de cuisine très usés, 60 livres, et vingt-deux vieilles 
nappes en lambeaux, 9 livres, cependant que neuf paires de draps, en 
bon état semble-t-il| valent 216 livres ; neuf nappes a façon Venise », 
48 livres; cent quarante-trois serviettes grain d'orge, 90 livres, et 
cent dix en toile seulement 5o livres, moins de 10 sous pièce. 

Chose plus inquiétante encore, le linge de corps ne vaut souvent 
guère mieux : soixante-douze chemises de toile de Flandre et Hol- 
lande garnies de mousseline brodée, dont trente presque hors ser- 
vice, valent 4^2 livres, mais quarante-trois autres de même toile, 
garnies, très usées, ne valent que i3o livres. De même, on estime 
221 livres cent-soixante-neuf mouchoirs de poche, dont vingt en 
gros bleu neufs, vingt en rouge et à carreaux également neufs^ douze 
imprimés rouge et blanc, et un certain nombre hors service. Quatre 
paires de bas de soie grise neufs valent 32 livres et quatre de noire 
24 livres ; mais il y a à côté cinquante-neuf tours de cou en mous- 
seline pour 10 livres et douze paires de « manchettes à dentelles 
usées et toutes raccommodées ». Enfin les habits eux-mêmes, qui 
sont, je pense, ceux du maître et des domestiques, sont extrêmement 
nombreux, mais tous usés ou très usés, de sorte que si, l'un atteint 



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72 REVUE D'HISTOIRE DE LTOlf. — Documents 

1 20 livres, on trouve « un habit avec sa veste et culotte velours cra- 
moisi, ses boutons or, la doublure serge blanche usée, estimé pour 
être très usé 48 livres, » et un autre avec sa veste drap de Louviers 
gris, retourné, son galon à laine d'or faux de la manufacture de la 
Guillotière 18 livres. 

A la cave, qui parait bien négligée à côté de la cuisine, il n^y a 
que soixante-dix bouteilles de vin rouge du pays à 8 sous la bou- 
teille, soit a8 livres, ce qui nous montre que le vin était cher, d'au- 
tant plus qu'étant bourgeois de Lyon et récoltant, le défunt devait 
être excepté des droits municipaux, deux-cent-vingt chopines de 
vin blanc à i4 lune, i65 livres, trois barils, chacun de deux ânées, 
de Beaujolais de 1770, à 180 livres, trente-quatre bouteilles de 
Malaga, Sa livres et cent-quatre-vingt bouteilles vides, dont trente- 
fêlées, 21 livres, ce qui est cher. 

Une pareille famille avait naturellement carrosse, une berline à 
quatre places pour la ville, garnie de velours ciselé, est estimée 
1 .5oo livres, une autre pour la campagne 800, une chaise à porteurs 72. 
Les deux chevaux c( taille de dragon » valent 600 livres, et leurs 
harnais 72. Tous les accessoires paraissent d'ailleurs de vil prix, une 
échelle en bois de sapin tombant même à 10 sols. 

Les maisons de campagne sont encore plus déshéritées. Dans le 
quartier de Pierre Seize est celle dite « le Grand Montauban » qui 
comprend une maison de maître, un pavillon, une chapelle vide, 
une écurie, un cellier, et, de Tautrecôté du chemin, une petite maison 
au lieu dit « le Petit Montauban. » Le contenu est de valeur très 
médiocre et sans intérêt ; de même à la propriété de Saint-Germain- 
au-Mont-d'or, dont le détail ne figure même pas à Tinventaire. 

C'est à propos de cette maison de campagne qu'il nous reste à 
parler des livres, car ils étaient au fief. A la ville, je n'ai relevé que 
douze volumes dépareillés dans le cabinet de toilette de la veuve, 
des livres de piété dans la chambre de la jeune fille et, dans celle du 
fils, le savant de la famille, remplissant trois placards, des ouvrages 
de droit et de jurisprudence. Si Ion ajoute trois cartes de géographie, 
on a à peu près toute la nourriture intellectuelle qui suffisait d'ordi- 
naire à ces riches bourgeois. La bibliothèque du fief de Champvieux 
fut inventoriée par le libraire Rosset et estimée 964 1. 10 sols. 
On y trouve des dictionnaires, celui de Furetière, 8 livres, de Moreri, 
36 et de Trévoux, édition de 1726, 20 livres; quelques ouvrages 



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p. MeUger. — UN HÉRITAGE IfOfiLfi A LYON 73 

lyonnais, VHîêtoire de Menestrier en deux volumes, 6 livres,celle de 
Saint- Aubin, 5 livres, etc...; des ouvrages d'histoire de peu d'intérêt 
dont le plus cher est V Histoire ecclésiastique de Fieury, en vingt- 
huit volumes in-4*', 84 livres, et le meilleur marché, la Vie de Louis XI 
par Dttclos, deux volumes, 2 livres ; quelques ouvrages religieux, 
quelques ouvrages d'art, comme les Entretiens sur les Vies des 
Peintres, de Félibien, 12 livres, plusieurs ouvrages de pharmacie, 
peu de livres de voyage, quelques mémoires, dont ceux de Retz, 
6 livres. Il y a très peu d'ouvrages de nos auteïurs classiques du 
xvu* siècle; de Voltaire, la seule Henriade, édition de 1728,2 livres; 
par contre, les treize volumes de V Histoire ancienne de Rollin,i5 li- 
vres et les quatre volumes de son Traité des Éludes , 5 livres. La 
littérature étrangère est représentée surtout par deux recueils de 
théâtre italien valant 3 livres et 2 1. 10 sols. Enfin, non détaillés, 
viennent huit in-folio, 10 livres, vingt-quatre in-4*, 12 livres, 
cent in- 12, 5o livres, et cinq cent soixante volumes de très peu de 
valeur, iio livres. 

A travers ces énumérations et ces chiffres, utiles pour la connais- 
sance de la valeur des objets courants à cette époque, il nous semble 
qu'on entrevoit cette famille : aisée, aimant le confortable (rien qu'à 
la maison de ville, il y a au moins quatre domestiques), la bonne tabler 
le luxe matériel de largenterie, économe jusqu'à faire servir le linge 
à l'extrême limite, sans grand goût artistique ni curiosité littéraire, 
sérieuse et rangée, avec les livres de compte et mémoires de ménage 
dans un bureau de la chambre à coucher et « un métier propre à 
faire de la tapisserie et de la broderie » au salon, vivant pour elle, 
faisant peu de place aux gens du dehors et aux réceptions ; c'est un 
type achevé de la riche bourgeoisie lyonnaise avant la Révolution. 



* * 



Il faut ajouter que derrière cette vie un peu plate et étroite, se 
maintenaient de sérieuses et estimables qualités, avant tout un grand 
esprit de famille dont contre toute attente le litige qui s'était élevé au 
sujet de la succession allait donner un exemple. Voici en effet rapide- 
ment comment les choses s'arrangèrent. 

L'inventaire avait été terminé le 12 décembre, avec 364 livres de 
frais, et, comme nous dirions aujourd'hui, enregistré le 24, avec 
3i8 1. 10 s. de droits. 



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74 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — DocumenU 

En janvier, Mayeuvre de Champvieux demanda acte de sa décla- 
ration d'acceptation sous bénéfice d'inventaire (nous verrons tout à 
l'heure la raison de cette précaution) etTenvoi en possession. Cette 
demande notifiée aux cohéritiers, de Montribloud, refusant de se 
prévaloir de la nullité dont ses enfants étaient l'occasion, préféra 
nettement la constitution de dot (90.000 livres) à la part héréditaire 
de sa femme, ce qui accentue l'impression produite par la réserve 
précédente. Les de Nervo répondirent de même. La mineure n'ayant 
rien dit, Gesse de Poizieux, lieutenant-général de la Sénéchaussée, 
rendit, le ag février, une ordonnance qui, sauf quelques réserves, 
était conforme à la requête. Elle fut communiquée, le 3 mars, à Louis- 
Laurent Mayeuvre. Alors celui-ci sortit enfin de la réserve, dont la 
durée fait croire à la sincérité de ses hésitations, et, agissant au 
nom de la mineure, intervint à la Sénéchaussée le 5 mars; il fît 
valoir la nullité, les regrets et les arguments que nous avons déjà 
cités. Il demanda donc l'annulation du testament, ce qui devait 
amener un partage égal entre le frère et la sœur. 

Mayeuvre de Champvieux répondit le 10. Il présenta, selon 
Tusage dans les affaires importantes, une consultation de quatre 
avocats de Lyon « recommandables par leurs lumières » et qui ont 
en effet tous laissé un nom dans l'histoire du Barreau ou de l'Admi- 
nistration de notre ville : Goy, La Rochette, Prost de Royer, Bloud. 
Il fait valoir des arguments qui paraissent bons : par enfants, dit-il, 
le testament entendait également <( petits-enfants », remarque dont 
la présence laisserait supposer que la théorie de la représentation 
n'était pas admise de plein droit à Lyon ; il montre que telle était 
bien l'intention de son père et que l'intérêt des petits-enfants est sauf, 
comme leur père Ta reconnu. 11 montre encore qu'il n'a aucun 
intérêt. Le legs légitimaire de la mineure était de 70.000 livres, 
supérieur à la dot que son père avait, paraît-il, parlé de lui consti- 
tuer. Or, et ceci est particulièrement intéressant, l'actif net de la 
succession se monte à 163.946 1. 3 s. 6 d. J'avoue ne pas com- 
prendre ce chiffre. La première évaluation était, nous le savons, de 
717.000 livres; il faut encore retrancher, sans faire état des 
créances retrouvées dans la suite, i4o.ooo livres payées aux deux 
aihées, 4o.ooo restant à leur verser et 96.000 livres de moins-value 
sur les immeubles; restent 442-ooo livres, dont on peut encore déduire 
les frais, assez réduits vu la qualité de la partie en cause. Il fau- 



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p. MeUger. — UN HERITAGE NOBLE À LYON 75 

dirait supposer : — ou qu'on déduit certaines parties de la fortune 
revenant de droit à l'aine, mais il ne pourrait s'agir que du fief de 
Champvieux qui ne figure pas à Testimation générale ; — ou qu*un 
certain nombre dïmmeubles avaient été acquis moyennant des 
rentes viagères, ce qui, nous en sommes sûr pour la région lyon- 
naise, était courant; mais, d'après la date d*achat, ces rentes 
devaient être éteintes ou en tout cas capitalisables en 1772 pour une 
faible somme ; — ou qu'il y avait un passif hypothécaire, ce qui est 
très possible, mais il est étrange qu'on n'en fasse pas explicitement 
mention; — ou enfin quïl y ait d'autres dettes et qu'en particulier 
la liquidation du commerce en société ait laissé un passif ; mais rien 
dans les papiers inventoriés ne le laisse apercevoir, et ce qu'on dit, 
qui est à la vérité assez vague, de l'inventaire parait prouver le 
contraire. On peut faire une place à ces quatre hypothèses ^, de pré- 
férence aux deux dernières ; ce qu'il y a de sûr, c'est que cette diffé- 
rence considérable entre l'actif apparent et l'actif net précise heu- 
reusement ce qu'on savait d'une façon générale sur la médiocre 
solidité de beaucoup de fortunes dans la haute bourgeoisie lyon- 
naise d'alors. 

Mais, s'il faut en croire l'héritier, on devrait aller encore plus 
loin. Le partage entre sa sœur et lui donnerait à chacun 
81.973 1. 1 s. 9 d. Or, en faisant valoir les dépréciations probables 
des immeubles que nous avons utilisées plus haut, -Mayeuvre mon- 
tra que sa sœur pourrait perdre au change et, retournant le testa- 
ment, offrit, en conservant la qualité d'héritier, de céder tous les 
effets et les charges de la succession, au prix de 70.000 livres. Voilà, 
tous autres legs déduits, le maximum de ce que pouvait laisser, à 
l'estimation du meilleur juge, une « belle succession » lyonnaise ! 

Le curateur comprit, reconnut, un peu tard, l'avantage probable 
de la mineure et demanda la réunion d'un conseil de famille, en 
présence de deux architectes qui furent ceux que nous avons dits. 

On le convoqua sans perdre de temps et, le 10 avril, se réunissaient 
les personnages suivants, dont Ténumération achèvera de donner 
la physionomie de la famille : Charles- Claude Mayeuvre, ancien 
négociant, le troisième frère; J.-B. de Nervo, le conseiller ; le pro- 

* Il pouvait y avoir aussi des legs et autres dispositions testamentaires 
onéreuses ; mais il serait singulier qu'on n*en ait jamais parlé. 



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76 REVUE D*UISTOIRE D£ LTON. — Documents 

cureur de l'autre beau-frère, Nicolau de Moutribloud, trésorier de 
Lyon; Et. Lambert de Ferrary, comte de Romans, lieutenant du roi 
dans la province de Bresse; H.-C. Ferrary de la Vilette, chanoine 
du chapitre de Saint-Paul; A. -M. -A. Palerne de Chintré, tréso- 
rier de France de la Généralité de Lyon ; J.-M. de la Fond de Juis, 
procureur du roi au bureau des Finances de la même généralité ; 
F.-Z.-S. Palerne de Savy, avocat -général au Conseil supérieur (le 
futur maire de Lyon); B. de Ferrus; J.-J. de Mayol, conseiller 
d'honneur à la Cour des Monnaies; Et. Bron, ancien échevin; 
L.-C. Bron, négociant, tous cousins issus de germains. On voit le 
mélange des titres, charges et occupations de cette bourgeoisie 
« arrivée o, dont les membres sont fonctionnaires royaux, gens de 
justice ou de finance, ecclésiastiques prébendes, administrateurs 
locaux ou encore négociants, comme l'avaient été les auteurs de la 
fortune commune*. 

Le conseil de famille, s'inspirant de l'intérêt de la mineure, indi- 
qua l'acceptation du legs comme préférable, en rendant hommage 
au désintéressement de Mayeuvre de Champ vieux. 

Le 20 avril, du consentement du Procureur du roi^ le fameux 
Barou du Soleil, le lieutenant-général rendit une ordonnance pour 
lexécution de la délibération du conseil de famille, ^autorisation 
donnée à la mineure de se départir de sa demande en nullité, etc. 
L'aiFaire paraissait close. 

Cependant, en juillet 1772, Mayeuvre de Champvieux, ayant 
« intérêt de rendre à jamais solides ces arrangements et d'y faire 
apposer la sanction du juge supérieur », demandait au Conseil 
supérieur l'homologation de la délibération du conseil de famille et 
de l'ordonnance de la Sénéchaussée. Le fait n'est pas exceptionnel, 
et nous en citerons ailleurs d'autres exemples. Ici on aurait tort, à 
notre sens, d'y voir la preuve d'une méfiance subsistant à l'égard des 
siens. Mayeuvre voulait seulement faire une politesse à la Cour dont 
il était membre et affirmer discrètement l'autorité d'un organe nou- 
veau qui était peut-être encore discutée dans certains milieux. 

Quoi qu'il en soit, c'était bien la fin d'une affaire dont nous pou- 



* J*ai trouvé, cités comme occupant deux chambres dépendant de Tappar- 
lement familial, un Mayeuvre de Saint-Félîx et un Mayeuvre des Rochers ; 
je ne sais pas de qui il s'agit. 



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p. Meizger. — UN HÉRITAGE NOBLE A LYON 77 

vons dire qu'elle fut heureuse puisqu'elle ne put que resserrer 
encore les liens qui unissaient les membres d'une honorable famille 
et qu^elle nous a permis de jeter un coup d'oeil indiscret sur sa 
situation exacte. 

Quant au personnage principal, Etienne Mayeuvre de Champvieux, 
il devait avoir une vie bien et dignement remplie, sur laquelle nous 
aurons l'occasion de revenir un jour. Conseiller, puis avocat-géné- 
ral au Conseil supérieur, où il montra de grandes qualités, il entra 
dans la retraite après la disparition de ce tribunal, voyagea, créa 
une Ecole gratuite des Beaux- Arts, fut membre de l'Académie de 
Lyon et pensa un instant rentrer dans la vie active par le moyen du 
Grand-Bailliage (1788). La Révolution le remit en lumière; prési- 
dent du Tribunal de district de Lyon-Campagne, il devint procu- 
reur-général syndic du département du Rhône et se montra éner-' 
gique et modéré. Après la dissolution du directoire de département, 
il s'éloigna, revint au moment du siège et fut un instant détenu. 11 
joua de nouveau un rôle après Thermidor, fut député aux Cinq- 
Cents où il s'occupa surtout de questions financières. Menacé au 
18 Fructidor, il se cacha, puis rentra à Lyon d'où il ne devait plus 
sortir; veuf depuis 1798, il se remaria et consacra son temps à la 
vie de famille, une collection d'objets d'art, l'enseignement des 
beaux-arts et les bonnes œuvres. Rallié après le 18 Brumaire, il 
eut quelques attributions politiques sous TEmpire et mourut, res- 
pecté et estimé, en 1812. 

Paul METZGER 



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78 REVUE D'HISTOIRE DE LTOlf. — Bibliographie 



BIBLIOGRAPHIE 



G. Latrbille. — Viotor de Laprade, 1812-1882, Lyon, Lardanchet, 
1912, in-32. 

G*e8t un plaisir pour nous que de signaler le récent ouvrage de notre 
collaborateur et ami G. Latreille. Ge n'est pas un travail muni de tout 
l'appareil d'érudition cher à bien des critiques et cependant il a toute la 
solidité, toute la sûreté d'information desétudes précédentesde M. Latreille. 
Ge n'est pas un essai littéraire plus ou moins fantaisiste ainsi qu'en 
commettent de nos jours nombre de critiques. G'est, en près de cent 
cinquante pages d'une élégante édition et dans un style dont de Laprade 
eût goûté la discrétion et l'émotion, l'exposé de toutes les raisons que les 
Lyonnais, les Foréziens, et, au-delà de chez nous, tous ceux qui aiment 
les belles pensées et les beaux vers, ont d'étudier et de pénétrer le poète 
de talent, de sentiment, le lettré délicat et le caractère très digne que fut 
Victor de Laprade. Tous ceux qui aiment de Laprade liront M. Latreille 
et tous ceux qui, ne connaissant pas de Laprade, auront lu M. Latreille, 
iront de suite à l'auteur de Psyché^ des Odes et Poèmes, de Pernettey 
comme à une des inspirations les plus pures du xix® siècle. Des citations 
heureusement choisies, notamment une superbe pièce inédite (p. 26), 
relèvent encore l'intérêt de l'ouvrage. L. S. 

Paul RouGiBR. — La première sonate, poésies, Paris, Figuière, 1913. 

Une sensibilité très fine, une pensée très alerte, se révèlent dans ces vers. 
Les deux premières parties (Allegro moderato, Adagio) renferment des 
pièces remarquables : Jalouse, V Exilée, le Soir au hameau, Clair de Lune, 
la Lampe, etc. Notre jeune compatriote a le don poétique, et ce début est 
plein de promesses. Il est à souhaiter que M. Paul Rougier modère l'éclat 
de sa verve et s'abandonne moins à son extrême facilité : souvent il se 
grise de mots, la rime lui suggère des rapprochements imprévus, qui 
éblouissent d'abord mais dont la virtuosité risque de paraître monotone. 
En revanche^ que de fantaisie, que de fraîcheur, que de délicatesse, que 
d'émotion ! Les vers charmants abondent dans ce recueil, tels ceux-ci : 

Laisse entre nos deux cœurs le silence descendre 

Son voile lin tissé d'attente et non d*oubli. 

Ne cueille pas trop tôt un rêve encor trop tendre : 

Laisse-le dans ton cœur mûrir enseveli. C. L. 



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Bibliographie. — REVUE D'HISTOIRE DE LYON 79 

Paul DissARD. — Le Musée de Lyon. Les peintures, Paris, 
H. Laurens, 1912, i vol. ia-8^ de 76-a36 pages, avec 35o gravures. 

Le précédent catalogue des Musées de Lyon date de 1899; le luxueux 
ouvrage publié par M. P. Dissard, dans la série « Musées et collections de 
France 9, donne Tinventaire des tableaux figurant aujourd'hui dans les 
galeries du Palais des Arts. Le livre débute par une brève introduction où 
l'histoire des Musées de Lyon est résumée en quatre pages; à la suite est 
la liste, dans Tordre alphabétique, des peintres représentés, avec Ténumé- 
ration de leurs œuvres exposées. Les illustrations, réunies à la fin du 
volume et groupées par écoles, reproduisent trois cent quarante-neuf 
peintures et quelques vues ou plans du « Palais Saint-Pierre ». D'ici 
peu sans doute, nos Musées s'agrandiront, le départ de la Bibliothèque 
devant leur donner de nouvelles galeries ; il faut souhaiter que plus tard 
les visiteurs aient à leur disposition une série de guides portatifs leur 
indiquant où et sous quel numéro ils pourront trouver telle peinture, tel 
dessin ou objet d^art. L'intéressant et bel inventaire dressé par le distingué 
conservateur de nos Musées aura donc certainement une suite ; déjà il met à 
jour, pour les peintures, un catalogue vieux de douze ans. E. V. 

Guillaume Bodinibr. — Un ami angevin d'HippoIsrte et de Paul 
Flandrin. Correspondance de Victor Bodinier avec H. et P. 
Fiandrin (1832-1839). Angers, Grassin, 1912, i3i p.^ i ill. 

Rien ne doit être indifférent de ce qui touche à la vie de nos artistes, 
particulièrement de ceux qui, comme les Flandrin, Hippolyte surtout, 
sont devenus de grands peintres. M. Bodinier a pensé ainsi. En feuilletant 
des papiers de famille, il a retrouvé les lettres qu'Hippolyte et Paul 
Flandrin adressaient à Victor Bodinier, son père, depuis le moment où, 
récemment échappé de Tatelier d'Ingres, où ils travaillaient tous, Victor 
Bodinier s'apprêtait à y rentrer jusqu'au retour de Rome d'Hippolyte 
Flandrin. M. Bodinier a eu Theureuse idée de faire part de ces docu- 
ments à MM. Paul-Hippolyte et Louis Flandrin, fils des peintres. Ceux- 
là ont retrouvé dans leurs propres papiers la contre-partie des lettres 
dont nous avons parlé. C'est donc toute une correspondance des plus 
instructives, dans laquelle le nom d'Ingres revient à chaque ligne, et qui 
témoigne de la haute estime et de Taffection très particulière que ses 
brillants élèves avaient vouées à ce maître remarquable. Un tel faisceau 
de documents échappe à l'analyse ; nous ne chercherons point à Tanalyser* 
Mais tout au moins peut-on complimenter M. Bodinier de l'avoir réalisé, . 
et aussi d'avoir heureusement complété sa compilation par d'abondantes 
notes biographiques, très condensées mais très substantielles, qui ne sont 
certainement pas la partie la moins intéressante de son opuscule. M. A. 



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80 REVUE D*fflSTOIRE DE LYON. ^ Bibliographie 

Abbé Paul Brune. — Publications pour faciliter les études d'art 
en France. Dicticnnaire des Artistes et Ouvriers d*art de la 
France. Franche-Gcmté, Paris, Bibliothèque d'Art et d' Archéologie, 
19 19, xxix-339 pages, în-4*. 

Voici le premier volume d'une très importante série de Dictionnaires 
des Artistes et Ouvriers d'Art de la France. M. Tabbé Brune l'a ouverte 
avec sa compétence habituelle, et pour un coup dressai,.,! C'est à Tinsti- 
gation du généreux fondateur de la Bibliothèque d'Art et d'Archéologie, 
M. Jacques Doucet, et sous l'intelligente direction de son tout dévoué 
collaborateur, M. André Girodie, qu'a été entreprise cette publication, de 
beaucoup la plus importante dans sa spécialité, si elle est menée à bien, et 
elle le sera I L'originalité de cette vaste enquête est d^avoir bien compris 
qu'il n*est plus possible de négliger les sources locales et d'avoir fait 
appel, pour les utiliser, à ceux qui^ sur place et en quelque sorte familia- 
risés avec leur mise en œuvre, étaient le mieux à même d'en tirer tout le 
parti dont elles sont susceptibles. C'est ainsi que déjà une vingtaine des 
anciennes régions de la France ont été attribuées : la première vient de 
paraître, dix autres sont en cours de rédaction, dont voici le détail dans 
l'ordre probable de l'apparition des Dictionnaires : Poitou, Comtat- 
Venaissin, Touraine, Lyonnais, Champagne, Bourgogne, Béarn et Pays 
basque, Flandre et Artois; une dizaine d'autres sont pourvues, notamment 
le Dauphiné, la Provence, TAuvergne. 

C'est donc l'ensemble presque des régions anciennes de la France dont 
l'étude artistique est d'ores et déjà entreprise, et la simultanéité des efforts 
des collaborateurs de cette large enquête permet d'espérer que sa réali- 
sation intégrale n'est point de très longue haleine. Le mode de publication 
par région n'échapppe pas tout à fait à la critique, mais, outre le caractère 
personnel qu'il laisse à chaque Dictionnaire, il a sans doute permis une 
plus facile attribution de cette lourde besogne. Et puis, chaque volume 
représentant un ensemble, l'éditeur ni le lecteur n'ont plus cette énervante 
perspective d'une chose qui n'en finit plus. Aussi bien, et nous terminons 
sur ce vœu, le désavantage de ce mode de publication serait en grande 
partie compensé par la rédaction d'une Table générale des artistes, et par 
la combinaison de tous les Index des noms cités dans les notices qui 
doivent terminer chacun des Dictionnaires. 

C'est là, somme toute, une très belle et très louable entreprise qu'a 
permise l'inépuisable générosité de M.Jacques Doucet ; il faut l'en féliciter 
sans réserve. M. A. 



L'Imprimeur-Gérant : A. Rsr. 



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CORRESPONDANCE 

UB 

MARTIN BERNARD, COMMISSAIRE GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE 

A LYON 
Avec sa Famille (1848-1849) 



INTRODUCTION 



Les documents ci-dessous sont tirés de la Bibliothèque de la ville 
de Saint- Etienne, legs Auguste Bernard, n® 978 des manuscrits. 
Ce numéro 973 comprend vingt-cinq volumes englobant la corres- 
pondance générale et littéraire d'Auguste Bernard, le grand érudit 
forézien, de i833 à i865. Au tome IX, année 1848, au tome X^ 
année 1849, ^^^^ intercalées, parmi les lettres relatives à une foule 
de problèmes d'érudition, les lettres purement politiques échan-* 
gées par Martin Bernard, Commissaire général de la République 
à Lyon, représentant de la Loire à la Constituante et à la Légis- 
lative et par son frère Henri qui lui servait de chef de cabinet, 
avec Auguste fixé à Paris, Michel, le frère aîné, fixé à Montbrison, 
d'autres parents, quelques amis. Les lettres se pressent dans la 
période de mars à juillet 1848, celle précisément où Martin Bernard 
joue un très grand rôle à Lyon. Elles deviennent ensuite très clair- 
semées^ sans perdre de leur intérêt, jusqu'à la dernière, datée de 
Londres, 8 août {1849). 

Nous avions d'abord pensé à tirer de ces documents un article sur 
les idées politiques d'Auguste Bernard et de sa famille. Mais 
d'abord Auguste Bernard aurait, dans une étude de ce genre, 
éclipsé Martin Bernard dont la vie^ au point de vue de l'histoire 
de Lyon et de l'histoire générale, est autrement importante. En 
outre, à extraire de ces pages les jugements essentiels, nous 
courions le risque de mutiler la pensée, de modifier la physionomie 
de personnages très spontanés, très naïfs, très enthousiastes. Enfin, 
Rev. hi»t. Lyon. XU. — • 



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82 REVUE D'HISTOIRE DE LTOPf. — Etudes 

ce qui rend cette correspondance particulièrement attachante c'est 
qu'on y voit toute une famille réunie autour de Martin Bernard, son 
chef, le proscrit de naguère devenu le grand homme du jour, pleine 
d'admiration pour lui, s'efforçant de collaborer ardemment à son 
succès et à sa gloire; avec elle, les adorateurs du soleil levant, les 
quémandeurs de places, etc., dont on ne retrouve plus Técriture 
après le i5 mai 1848^ tandis qu'alors parents et amis sincères 
s'inquiètent. Et dans cette correspondance, on voit aussi tout ce petit 
monde suivre les événements au jour le jour, refléter les passions, 
les tendances diverses du parti républicain. 

Il fallait donc donner ces lettres telles quelles. Nous n'avons 
supprimé que les passages sans aucun intérêt au point de vue histo- 
rique et quelques détails, quelques signatures dans des lettres de 
solliciteurs dont il peut subsister des descendants. Enfin, de-ci, de- 
là, on rencontre des mots dune écriture indéchiffrable ou dont la 
lecture nous a paru douteuse, nous les signalons au passage. Nous 
présentons ces lettres dans leur ordre chronologique. Nous avons pu 
identifier aisément celles qui ne sont pas signées. 

Nous sommes loin d'affirmer que ces lettres représentent toute 
la correspondance de Martin Bernard et des siens au cours de la 
crise de 1848. Probablement, Auguste Bernard qui les a léguées à 
la Bibliothèque de Saint-Etienne, avait fait un tri préalable et dans 
l'une de ces lettres, celle du 27 mai 1848, de Martin Bernard à 
Auguste, à l'heure précisément la plus grave pour le Commissaire 
de la République à Lyon, la fin a été supprimée. L'ensemble de ces 
documents n'en constitue pas moins une contribution de premier 
ordre pour l'histoire de Lyon et l'histoire générale en 1848. 

A l'intelligence de ces textes des notes étaient indispensables. 
Nous les avons développées surtout pour ce qui concerne Lyon et 
l'histoire générale. Quant aux faits relatifs à Saint-Etienne, Mont- 
brison et le déptirtement de la Loire tout entier, nous nous sommes 
borné aux explications les plus nécessaires, nous réservant d'y 
revenir plus tard. Ces notes, nous les avons empruntées aux collec- 
tions de la Bibliothèque de la ville de Lyon principalement. On sait 
que pour l'histoire de la Révolution de 1848 à Lyon, il n'y a pas, 
il ne peut pas y avoir encore de travail définitif. M. Dutacq en a 
tracé une première esquisse, déjà très poussée, dans son Histoire poli- 
tique de Lyon pendant la Révolution de 1848 (Paris, 1910, in-8^). 



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Lévy-Schneider — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 83 

A cet ouvrage nous-même avons apporté des rectifications et des 
compléments (ks Débuts de la Révolution de 1848 à Lyon dans la 
Revue d'Histoire moderne ci contemporaine, janvier-avril 1911). 
Maison s'apercevra que les documents ci-dessous modifient sur divers 
points, et non des moindres, les conclusions de M. Dutacq et les 
nôtres. 

Qu'il nous soit permis de signaler dans le Catalogue de la 
Bibliothèque de la ville de Saint-Etienne (Saint-Etienne, i885, 
în-8") la notice consacrée par M. J.-B. Galley, bibliothécaire, 
à Auguste Bernard (p. 215-226) et dont nous avons fait usage. Nous 
remercions aussi bien cordialement M. Lévêque, bibliothécaire 
actuel de Saint-Etienne, de son aimable accueil, M. Rochigneux, 
Térudit bibliothécaire de la Diana, à Montbrison, de son obligeante 
communication sur la famille Bernard. 

Deux mots, en terminant, pour présenter au lecteur Martin Ber- 
nard et sa famille. 

Martin est le second fils de Charles-Laurent Bernard, un ancien 
soldat de la Révolution, établi comme imprimeur en i8o4 à Mont- 
brison et marié à Montbrison. Martin, né à Montbrison le 
17 septembre 1808, est mort à Paris le 22 octobre i883. 'Ouvrier 
imprimeur, il vint à Paris pour s'y perfectionner, en 1826, et se 
jeta de suite dans le mouvement révolutionnaire. Ce fut d'abord le 
régime de Charles X qu'il combattit. Affilié à la Société des Droits 
de r Homme, il se distingua sur les barricades de juillet i83o. Il se 
retourna ensuite contre Louis-Philippe. Défenseur en i835, devant 
la Cour des Pairs, des accusés d'avril i834, il devint le chef de la 
Société secrète des Carbonari dans la Loire. D'autre part, il 
constituait avec Blanqui et Barbes, à la fin de i834, la Société 
secrète des Saisons, et, nous dit le mouchard De la Hodde, on 
le voyait « sa journée finie, ou à ses heures de repas, glisser par 
les rues d'un pas infatigable et ne pas dérober une minute à son 
œuvre de propagande ». Il w cherche son monde, ajoute le même 
policier, au cœur de la population ouvrière dont il fait partie ». En 
effet, Martin était demeuré ouvrier imprimeur. Tous les témoignages 
le représentent comme « l'homme d'organisation )),à côté de Blanqui 
rhomme de conception, et de Barbes, Thomme d'exécution. Son 
caractère est, par Blanqui, défini d'un mot : « Quant à Martin Ber- 
nard, c'est Porthos... » Il a bien la générosité, la foi robuste, le 



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84 AEVUE D'HIStOIftE DÉ LYON. — Étudeg 

dévouement absolu en ses amis et Tâme simple que Dumas prête au 
compagnon légendaire de d'Artagnan. 

Lorsque la Société des Saisons ris(|ue l'insurrection du 12 mai 
1839, Martin Bernard est, avec Barbes et Blanqui, l'un des comman- 
dants des (( divisions républicaines » qui projettent de s'emparer 
de la préfecture de police pour, de là, soulever le reste de Paris. 
La complète indifférence de la population parisienne fait échouer 
cette tentative et, quand les meneurs sont traduits devant la Cour 
des Pairs le 27 juin, Martin Bernard, arrêté le 21, attire tous les 
regards par sa haute stature, son attitude énergique et son amitié 
pour Barbes. Le 12 juillet, il est condamné à la déportation. Le 
17, il est incarcéré au Mont-Saint-Michel avec Barbes et Blanqui. 

Après une captivité des plus dures, on le transfère à DouUens 
en i844- C'est là que le trouve la Révolution de 1848, et peu après, 
comme on va le voir, commence sa carrière d'administrateur au 
titre de Commissaire général de la République dans TArdèche, la 
Loire, la Haute-Loire et le Rhône, carrière à laquelle son passé de 
conspirateur et de prisonnier politique ne l'avait pas précisément 
préparé. Revenu de Lyon à la Constituante en juillet 1848, il siège 
à la Montagne, vote pour l'abolition de la peine de mort et le droit au 
travail, contre le général Cavaignac, contre l'expédition de Rome et 
la politique de Louis Napoléon. A la Législative, mêlé au mouvement 
révolutionnaire du 1 3 juin 1849, poursuivi de ce chef, évadé en 
Belgique, puis en Angleterre, ainsi qu'on le verra plus loin, amnistié 
en 1859, il est battu dans la Loire et élu à Paris en 1871 comme 
membre de l'Assemblée Nationale ; il siège jusqu'au bout à l'extrême 
gauche dans cette dernière assemblée. Les lettres que nous publions 
achèveront de préciser le caractère de cet indomptable républicain, 
qui fut surtout un idéaliste et ne se montra homme d'action que 
dans l'opposition et les complots. 

Martin Bernard avait trois frères : Michel l'aîné, Auguste-Joseph, 
Henri. 

Michel (1806-1864), successeur du père à l'imprimerie de Mont- 
brison, bibliothécaire de la ville, publia le Journal de Montbrison 
et les Annuaires de la Loire, imprimés dans sa maison. 

Auguste- Joseph, né à Montbrison le i*' janvier 181 1, ouvrier 
dans l'imprimerie Didot, à Paris, de 1828 à i834, est l'érudit 
perspicace qui a multiplié les travaux sur le Lyonnais, le Forez et 



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Lévy 'Schneider. - COARESPOJfDASCE DE MARTIN BERNARD 85 

sur les problèmes d'histoire générale. Auguste Bernard, entré à l'Im- 
primerie Royale en i836 y était encore en 1848. La politique 
l'absorba grandement de février à juillet 1848, comme on le verra ; 
mais il ne quitta pas Tlmprimerie devenue Nationale. M. de Persigny, 
lui-même érudit forézien, faisant abstraction des convictions 
républicaines d'Auguste Bernard, obtint la légion d'honneur pour 
lui, puis le nomma, le 28 octobre 1862, Inspecteur général de 
l'imprimerie et de la librairie. Retraité en i865, Auguste Bernard 
mourut le 5 septembre 1868, mal récompensé par l'indifférence de 
ses contemporains de toute une existence de bénédictin laïque. 

Henri Bernard, né en 182.!, sous-préfet du Vigan après que 
Martin Bernard a quitté Lyon, destitué par le prince-président 
Louis Napoléon, avocat en i853, meurt en i854 à Alexandrie. 
Son caractère, bien jeune, se révèle dans notre publication. 

Une sœur, Elise, était mariée à Saint-Etienne à un M. Mouchet. 

Une cousine germaine, Annette Chamerlat, dont on appréciera 
la fraîcheur d'impressions, habitait en 1848 Thiers, où le père de 
Laurent avait été imprimeur lui-môme. 

Actuellement, s'il reste quelques parents dans la ligne féminine, 
le nom des Bernard est complètement éteint. Martin, Auguste, 
Henri, n'ont pas laissé d'enfants, Michel n'eut qu'une fille. 

L. Lévy-Schnetder. 



Correspondance 



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83 UEVUE D'HCSTOIRE DK LYOV. - Eluder 



I 

(Auguste Bernard à son frère Henri, 24 février 1848.) 
Mon cher ami, 
Que te dirai-je? Je suis encore sous l'impression de mon rêve. 
Quelques heures ont suffi à la France pour passer de la monarchie 
à la république. — Je crois que tu dois revenir, mais je n'ose 
t'appeler, car je crains pour toiles conséquences de cet événement. 
— J'attends Martin d'un moment k l'autre. J\ii donné ordre à ma 
portière de lui donner ma clef ainsi qu'à toi, si l'un ou Tau Ire vient 
pendant mon absence. Je serais parti pour aller chercher Martin ; 
mais l'embarcadère du chemin de fer du Nord est détruit* !!! 
Serons -nous assez forts pour arrêter ces fous furieux qui détruisent 
tout. Je tremble pour le Louvre, pour la Bibliothèque royale, pour 
les archives ^. 

(Bibliothèque de Saint- Etienne, mnss. 973, tome IX. f® 43.) 

II 

Au nom du peuple, 
Le Gouvernement provisoire autorise M. Auguste Bernard à 
aller faire mettre en liberté les prisonniers de DouUens. 
Le aS février 1848. 

Louis Blanc Garnier-Pagès ^, maire de Paris. 

(Tome IX, f« 45.) 



' On verra plus bas que Martin Bernard était encore à DoiiUcns. La ligne 
du Nord était coupie à Saint-Djenis (Moniteur du 27 février). 

* Ces monuments furent épargnés mais v. Gaussidière, Mémoires, 3« éd., 
Paris, 18^9, 2 V. in-8, t. !••', p. 117, sur les rumeurs sinistres qui circu- 
laient. 

' Sur Louis Blanc, l'historien et (héoricien socialiste, sur Garnier- Pages, 
Thomme du journal ie National, représentant la république bourgeoise, tous 
deux membres du Gouvernement Provisoire, v. le Dictionnaire des Parlemen- 
taires français, Paris, 1889, 5 v. in-80. C'est à lui que nous empruntons les 
notices de parlementaires. Mais nous ne donnerons pas ces notices pour les 
plus connus. 



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Lévy 'Schneider, .— CORRESλOXDANCE DE MARTIN BERNARD 87 

III 

Montbrison, 25 février 1848. 
Mon cher Auguste, 
Nous n'avons encore ce soir (à 4 heures), sur lés graves événe- 
ments qui ont eu lieu ou qui s'accomplissent peut-être en ce moment 
à Paris, point d'autres nouvelles que les dépêches télégraphiques 
dont la dernière est datée d'hier à i heure et demie. Je te prie si 
tu ne m'as écrit déjà, de le faire et de me tirer d'inquiétude en ce 
qui te concerne... 

Adieu, ton frère, Bernard.* 

(Tome IX, f» 44) 

IV 

26 février (date de la main d'Auguste Bernard). 
Mon cher Bernard, 
Je vous félicite de la mise en liberté de votre frère. Puisse-t-il 
vous être rendu, ainsi qu'au pays, dans un état moral et physique 
satisfaisant. Les événements pourront produire ce double effet. 

Donnez-moi de vos nouvelles. Quant à moi je me porte bien ; 
mon double service de citoyen ou garde national et d'employé ne 
me permet pas de vous en dire plus long pour l'instant. Au 
plaisir de vous revpir et de vous communiquer mes impressions. 
Tout à vous. * Gustave Boullay *. 

(TomeïX, f° 44-) 



Michel Bernard attend Martin et Henri chez Teiller-Raymond,^ 
rue des Jeûneurs, n° 9, où Auguste se trouvera aussi. Celui des 
deux qui rentrera le premier devra chercher l'autre et l'amener, ou 
laisser la lettre pour le dernier qui rentrera. 

(Tome IX, f' 5u) 



* Il s'agit de Michel Bernard, rimprimeur; il signe toujours ainsi. On verra 
plus loin qu'il est allé à Paris rejoindre Auguste et Henry pour recevoir 
Martin sortant de prison. 

^ Nous ne savons rien de ce personnage. 

* Nous ne savons rien de Teiller-Ravmond. 



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88 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

VI 

Saint-Etienne, 27 février 1848. 
Mon cher Auguste, 

Vous ne nous donnez pas de vos nouvelles, et des nouvelles, vous 
savez bien que les unes et les autres nous manquent, nous no les 
avons que par les journaux, que s'est-il passé ? Ne vous est-il rien 
arrivé ? Rassurez-nous, instruisez-nous. 

Nous savons que Martin est libre. Est-il h Paris? Pour Dieu, 
écrivez-nous. 

Le drapeau rouge flotte sur THôtel de Ville, nous avons une 
administration provisoire, composée de Duché, Delavelle, Royet et 
autres de cette sorte, il n'y a ni tête ni cœur. Le peuple est libre, 
est tranquille, sauf quelques chants, du reste point de désordre*. 

Lyon marche admirablement *, j*espère que nous aui^ns de vos 
nouvelles avant que vous receviez cette lettre. Adrien Mouchel^. 

Elise vous embrasse, vous la connaissez, vous devez penser 
qu'elle (sic) est son inquiétude. 

(Tome IX, f» 5o.) 



* V. Bossakiewicz, Histoire générale de Saint-E tienne, Sainl- Etienne, 1905, 
in-80, p 245-a5o. Le 26 février, sur les nouvelles reçues de Paris, le Conseil 
municipal de Saint-Etienne nomme une Commission administrative perma- 
nente de sept membres qui s'adjoinl trois chefs mineurs, devient ainsi la 
Commission des Dix, et lance une proclamation tendant au respect des per- 
sonnes et des propriétés. Royet (François-Ilippolyte), fabricant de rubans 
(i 788-1 853), maire sous la Restauration, conseiller général depuis 1839, est 
nommé président do la Commission à l'unanimité et assume les fonctions de 
préfet; Duché et Soviche Tassistent ; Duché était avocat, Delavelle, magistrat, 
tous quatre du Conseil municipal. Baune, commissaire de la République 
arrivé à Saint-Etienne, conGrme Royet le 28. Royet et la majorité de la Com- 
mission ne sont point des républicains de la veille; de là le jugement porté 
sur eux. 

* A Lyon, le a5 février, les nouvelles de Paris déchaînent le tumulte. Le 
préfet remet ses pouvoirs à un Comité préfectoral composé de républicains 
bourgeois rédacteurs au Censeur. Le premier adjoint, Clément Reyre, délègue 
Texercice provisoire des fonctions de nnire, le 26, à Démophiie Laforest, con- 
seiller municipal, et, d'autre part, la foule ouvrière installe à l'Hôtel de Ville 
une municipalité insurrectionnelle, le Comité central, qui acclame aussi 
Laforest comnre maire. Le drapeau ronge ne fait que paraître et, le 28 février, 
le drapeau tricolore est établi. Emmanuel Arago, commissaire de la Répu- 
blique, arrive le 28. 

* Mouchât, beau-frère dos Bernard par son mariage avec leur sœur Elise. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD S^ 

VIT 

Monsieur et cher Confrère, 

Excusez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous 
m'avez adressée au sujet du compte rendu des travaux de la Société 
des Antiquaires, que je devais rédiger. Mais l'état de souffrance dans 
lequel je me trouvai au moment où j'ai reçu votre première lettre, 
m'a empêché de le faire. J'espérais toujours pouvoir m'acquitter 
prochainement de ma dette et retourner aux séances de la Société, 
quand les derniers événements, en multipliant mes fatigues, ont 
renouvelle (sic) mon état habituel de souffrance. J'ai la plus grande 
peine à suffire aux fatigues qu'impose à tout bon citoyen le service 
actif de la garde nationale et je me vois forcé à regret de donner ma 
démission démembre de la Société des Antiquaires. Je le regrette 
d'autant plus que j'avais été bien accueilli de la plupart de mes collè- 
gues parmi lesquels je compte quelques amis. 

Soyez donc assez bon pour faire agréer mes excuses à la Société, 
et la prier de vouloir bien me faire suppléer dans une tâche que 
j'ciurais dû, je le reconnais, accomplir depuis longtemps. 

Agréez, je vous prie, l'assurance de mon entier dévouement. 
19 mars 1848. Le Roux de Lincy^ 

(Tome IX, f« 59.) 

VIII 

Adresse : Monsieur, Monsieur Auguste Bernard, 
membre de la Société des Antiquaires, rue 
Lepelletier, 27, Paris. 

Bourg, le 16 mars 18/^8. 

Mon cher confrère. 

Que de chemin nous avons fait ! Votre position sans doute est 

changée déjà, c'est justice. Vous savez si j'ai sympathisé avec vous 

et si j'admirais votre sage et prudente résignation. A des hommes 

faits comme vous, on ne fait point l'injure de penser que l'ivresse 

' Le Roux de Lincy (Adrien-Jean-Viclor), 180G-18G9, élôve de l'école des 
Chartes, éditeur du lioman de Brut^ auteur d'un Essni hisforique el littéraire 
sur l'abbaye de Fécamp, etc., membre delà Société des Antiquaires de Fiance 
depuis 1842. 



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90 REVUE D'HISTOIRE DE LYOIf. — Études 

du triomphe les met hors d'eux-mêmes et les porte à oublier leurs 
anciens amis. 

Vous connaissez mes sentiments politiques, ils ne sont point 
d'hier, je n'irai pas vous dire qu'ils égalent les vôtres. J'ai toujours 
voulu le progrès, ainsi que l'émancipation intellectuelle du peuple ; 
si vous avez lu l'introduction de mon faible ouvrage. Etudes d'his- 
toire naturelle, ces idées y sont dès longtemps proclamées. 

Une commission doit préparer une réorganisation des tribunaux*, 
quel sera le résultat de son travail ? Fixer un âge pour la retraite, 
y admettre tous ceux qui ont le temps voulu, supprimer les hommes 
qui ont marqué, ce sont là des bases sur lesquelles il n'y aurait 
qu'une voix pour applaudir. Ira-t-on plus loin ? Et fera-t-on table 
rase? Nous attendons avec résignation entière ce qu'il adviendra. 
Mais, habitués que nous sommes au calme et à la modération, h 
l'impartialité et au sentiment du devoir, il serait fâcheux qu'on prît 
ombrage de nous et qu'on pût nous considérer comme opposés à 
l'ordre de choses nouveau. 

Pour moi, je repousse avec toute l'énergie dont je suis capable 
l'idée de nourrir jamais de pareils sentiments ; je suis trop connu 
de mes concitoyens pour craindre qu'ils ne me rendent pas la justice 
que je me suis appliqué à mériter. Mais à Paris, mon cher confrère, 
sait-on cela ? Et puis n'est-il pas parmi vous qui allez être déjà les 
modérés, des esprits ardents qui veulent tout remettre en question! 
Les membres du gouvernement provisoire et ceux de la commission 
d'organisation comprennent, j'en suis sûr, les sentiments que je viens 
d'exprimer Les populations sont faites à l'impartialité de nos déci< 
sions ; de longue main nos efforts ont tendu à nous mériter par notre 
conduite l'estime et l'affection de nos concitoyens ; on a de la peine 
à retrouver cela. 

En ce qui me concerne, il m'en coûterait, je vous l'avoue sans 
détour, de me voir retiré d'un poste que j'occupe depuis vingt- 
quatre ans. Menacé de perdre des capitaux si quelque crise survient, 
je me verrai dans la nécessité de quitter ma ville natale en me sépa- 
rant des miens, pour aller seul et loin de mes enfants chercher 
du travail k Paris ; là du moins je pourrais, sans compromettre ma 



» V- Garnier-Pag^s, Histoire de la Révolulion de 1848, 1861-1862, 8 v. in-8«, 
t. V, p. 120. 



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Lévy 'Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 91 

dignité personnelle, inconnu que je serais, me livrer dans quelque 
établissement à une occupation que je ne pourrais remplir ici. Une 
telle situation, vous la comprenez, mon cher confrère, ce sera mon 
tour de passer par où vous avez été ; heureux si, comme vous, céli- 
bataire et sans soucis, je puis, moi père de famille, trouver aussi 
dans Tétude qui m'est chère les distractions qui sont venues allé- 
ger votre esprit ! Heureux aussi si le chagrin mortel ne vient pas 
abattre mon âme ! 

Il me tardait de vous conter ce que j^éprouve, car je sais combien 
vous y prendrez part. Que pouvez- vous faire pour moi dans cette 
circonstance ? Veuillez, je vous prie, si vous pensez que la chose 
soit opportune, employer votre crédit et celui de vos amis pour me 
recommander à qui de droit, et voyez ma franchise encore, je ne 
mets aucun obstacle k ce que vous soyez retenu par la plus petite 
susceptibilité politique. Mais si un homme de cœur, ferme et indé- 
pendant est quelque chose à vos yeux ; si l'assurance d'un rallie 
ment sincère h la république (|ue Dieu conserve telle que nous 
l'avons aujourd'hui, si tout cela est de quelque prix à vos yeux, 
répondez hardiment de moi. 

Votre dévoué confrère, 
A... S..., juge encore. 
(Tome IX, f« 60-61.) 

IX 

Saint- Vallier (Drôme), 26 mars 1848. 

Mon cher Auguste, tu aimes mieux les petites lettres qui arrivent 

que les longues lettres qui n'arrivent pas, je profite de l'intervalle 

d'un relais pour te griffoner (iiic) deux lignes. Arrivé à Lyon le 

18, nous y sommes restés jusqu'au lundi matin 20 ^ Les entre- 

* Martin Bernard est encore k Paris le 17 mars (hfuraillns révolu tionnuiren 
fie i8^8, 17* éd., t. II, p. 417). Mais, après la journée du 17 mars, I.edru- 
RoHin envoie dans les départements, au-dessus des commissaires do la 
Hépublique, nommés vers le 29 février ot le 4 mars, des commisaaire» géné- 
raux plus ardents. Martin Bornard, on Ire le 17 ot le 19, est nommé commis- 
saire jL^^cnéral dans TArdoclie, la Loire, la Ilaule-Loire ot le Hhône, an- 
dessus, par conséquent d'Emm. Araffo, commissaire dans le Rliôno, et do 
Bauno, commissaire dans le Rhône et la Loire. Peut-être esl-il parti avant 
que sa nomination fût officielle, puisqu'il est lo 18 à Lyon (v. P. Ilaury, les 
Commissaires de Ledru-Bollin en iS4S, dans la Révolufion Française, 14 no- 
vembre 1909). 



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92 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

vues qu'a eues Martin à la préfecture avec les principales autorités 
ou ailleurs avec différents patriotes de la ville, Font assez bien ren- 
seigné sur l'état moral des esprits, sans le rassurer sur le sort des 
élections. Lyon a de la peine à s'élever au-dessus de son vieil égoïsme 
provincial *. Martin s'est trouvé malade à Valence, où nous avons 
été obligés de passer pour entrer dans l'Ardèche. Il est en ce 
moment en tournée dans ce dernier département où ses périgrina- 
tions n'auront pas été inutiles aux affaires de la république. 11 a 
vu à Privas le vieux Laurent (de TArdèche^), il est allé (et moi 
toujours avec lui, bien-entendu) à Tournon et à Annonay. Cette 
dernière est la plus grande, la plus pittoresque et la plus active des 
pittoresques villes de ces montagnes. Bien que des inquiétudes 
commencent à assombrir les préoccupations industrielles des maî- 
tres et des ouvriers, Annonay sera peut-être une des villes commer- 
ciales qui auront le moins à souffrir de la crise générale. 

Nous l'avons quitté ce matin. En route nous venons d'être averti 
que des troubles s'étaient déclarés à Lyon ^. Nous attendons la 
première diligence qui va en descendre. Si les bruits se confirment, 
Martin suspendra sa tournée dans l'Ardèche, nous partirons immé- 
diatement pour Lyon. 



* A Lyon, sans qu'il y ait lutte de classes manifeste entre le peuple et la 
bourgeoisie conservatrice, parce que celle-ci se dérobe, il y a querelle entre 
le Comité départemental (républicains bourgeois), soutenu d'Arago, et le 
Comité central ou Comité exécutif provisoire de THôtel de Ville (socialistes); 
il existe des tendances autonomistes du Comité central contre le Gouverne- 
ment provisoire. Pour tous ces motifs, la candidature d'Arago à l'Assemblée 
Constituante est très combattue dans le peuple et celle de Martin Bernard lui- 
môme, le 8 mars, n'est proposée qu'en queue de liste à la Société Démocra- 
tique Centrale de Lyon (v. Dutacq, notre article et le Tribun du Peuple 
du i5 mars 1848). 

* Paul Mathieu, dit Laurent de l'Ardèche, né à Bourg-Saint-Andéol en 1793, 
mort en 1877. Avocat, saint-simonien, il écrivit une Histoire de Napoléon très 
répandue (Paris, in-S^, 1826, i838 et 1849). '^ ©st alors commissaire de la 
République dans l'Ardèche. Député de l'Ardèche à la Constituante et h la 
Législative, bibliothécaire de l'Arsenal après le 2 décembre i85i. 

* Effectivement, du 24 au 29 mars, démonstrations populaires contre les étran- 
gers, contre les Savoisiens principalement. Le 24, Emmanuel Arago a essayé 
d'obtenir du peuple en armes et notamment des Voraces, sur lesquels nous 
reviendrons, la restitution h l'autorité militaire des poudres et des canons de 
la caserne dos Bernardines (à la Croix-Rousse). Il a été cerné, insulté, menacé 
et n'a pu redescendre sain et sauf de la Croix-Rousse que par miracle 
(v, Dutacq, p. 178-181, et Censeur du 26 mars). 



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Lévy 'Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 93 

Martin a depuis Valence un rhume de cerveau à lui fendre la 
tête. 

Les nouvelles ([ue nous recevons de Lyon sont si peu précises, 
même tellement controversées que nous continuons notre route, 
sauf à prendre une décision à Valence. 

Nous t'embrassons. Ton dévoué, Henri. 

Nos amitiés à Petet et à sa famille, à Favrot et à sa femme*. 
(Tome IX, f-^ 64.) 

\ 

(Montbrison), 28 mars 1848. 

Mon cher Auguste, je reçois la lettre et je t'écris à la hâte. 
Tranc[uillise-toi, tout ce qu'il fallait faire a été fait. Notre Comité 
est encore le plus avancé : avant-hier il a choisi des candidats, et 
nulle part autour de nous on n'est fixé^. J'étais en effet fort embar- 
rassé, ne recevant aucune nouvelle de Martin, qui ne m'avait pas 
fait connaître son itinéraire, et à qui j'avais en vain essayé au hasard 
de faire parvenir des lettres que je suis obligé de faire rentrer. 

Hier, enfin, j'ai reçu de Martin une lettre datée d'Annonay qui 
m'a (mis à) même de l'informer de ce qui se passait, mais déjà, 
avant-hier, jour où il aurait été bien désirable qu'il fût ici, car les 
choses ne se passent pas sans effort et débat, j'ai dû me présenter 
pour lui et prononcer le petit speech que tu liras au journal^; tu 
comprendras en le lisant à quelle opposition dangereuse j'ai dû 
répondre. Ce que j'ai dit a été accueilli avec une faveur exception- 
nelle, et Martin a été l'objet de manifestations favorables. Le 
scrutin a eu lieu ensuite. Il a désigné pour les quatre candidats que 
nous voulions élire ce jour-là (y compris Baune), savoir : 

Baune 443 voix sur 464 votants 

Chavassieu père . . 45o 

Martin Bernard . . 867 

Mouillaud .... 364 



* Petet ou Palet, dont il sera souvent question, est peut-être un parent. 
Nous ne savons rien, ni de lui, ni de Favrot. 

* Il s'agit des candidatures à la Constituante et du Comité électoral de 
Montbrison. 

' Lo Journal de Montbrison et du déparlement de la Loire, qu'éditait et 
imprimait Michel Bernard. 



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94 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Levet venait ensuite à 1 1 1 voix seulement*. Ce résultat n'est pas 
décisif, mais il est favorable. 

Adieu, je n'ai pas le temps de t'écrire plus au long; je mène une 
vie à tuer un cheval. Ce matin, on a ajouté à ma collection de 
fonctions en me nommant lieutenant de grenadiers. 

Nous n'allons pas mal. Ton frère, Bernard. 

J'ai reçu ton paquet de lettres pour Martin ; s'il y a des délais 

d urgence pour l'affaire de cette Commission des récompenses, je 
voudrais que tu fasses inscrire à Paris, quitte à faire agir Martin 
ensuite, Berlier Pierre, qui a été emprisonné à Saint-Etienne et à 
Montbrison, du 27 avril i834 au 21 janvier i835^. 

(Tome IX, f 65-66.) 

XI 

(Montbrison, 3i mars 18.48.) 
Mon cher Auguste, 
Je viens faire auprès de toi une demande bien pénible, mais je 
suis talonné par ma femme, quatre enfants et la misère en perspec- 
tive. Le sujet de ma demande : je n'ose pas te l'avouer, précisément 
parce que je ne suis pas républicain du lendemain ; au reste il est 
inutile de te faire ma profession de foi : verba volant^ scripia nianent, 
A part les démarches que j'ai faites pour obtenir une bourse pour 
mon fils, ma conscience ne me reproche rien^, et encore as-tu été 

* Baune (Eugène), né à Montbrison, mort ë Bâle (1799-1880), ingénieur civil 
et journaliste, affllié à la Charbonncric sous la Restauration, à la Société des 
Droits de l'Homme ensuite, un des accusés d'avril, commissaire général de la 
République dans la Loire et le Rhône, élu le troisième des députés de la Loire 
à la Constituante avec 70.322 voix, réélu à la Législative, expulsé au a dé- 
cembre. 

Chavassieu (Laurent), 1787-1873, industriel à Rive-de-Gier, maire de Mont- 
brison au 1^ février 1848, élu le deuxième des députés de la Loire h la Consti- 
tuante, réélu à la Législative, siège à gauche, rentre dans la vie privée après 
le 2 décembre. 

Nous ne savons qui était Mouillaud. 

Levet (Nicolas-Henry), 1798-1869, le doyen des conseillers de préfecture de 
la Loire, a protesté à Saint-Etienne contre Tinstaliation de la Commission des 
Dix, accusé de carlisme (ou de dévouement aux Bourbons), élu néanmoins le 
dixième sur onze à la Constituante, où il siège parmi les conservateurs. Réélu 
à la Législative, rentre dans la vie privée en 1862. 

* Il s'agit d'indemnités aux victimes du régime orléaniste. Sur Pierre 
Berlier, inculpé primitivement dans le procès des accusés d'avril, v. plus loin. 

> Une bourse demandée au Gouvernement de Juillet. 



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Lévy 'Schneider. -i CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 95 

mon complice dans cçtte circonstance ; je n'ai pas oublié ces 
paroles qui m'ont fait agir et qui sont de toi : « Tu as des enfants, 
mon cher »; oui, tu m'as dit cela. Dis-moi, n'y aurait-il pas moyen 
d'obtenir une miette du gâteau. Je deviens solliciteur! Je sais 
parfaitement que tu n'es pas commissaire du gouvernement, que 

tu n'es pas (^ic). Je ne sais pas ce que tu es, mais je sais que tu 

pourrais être tout ça, que tu as des amis et des parents qui sont 
ça ; je sais surtout que tu es bon et obligeant. Tu dois te rappeler ce 
que me répondit le papa Béranger lorsque nous allâmes le voir à 
Passy pour lui demander sa protection auprès de certains accadé- 
miciens (^8ic^ au sujet de mes psaumes* : «je ne suis pas académi- 
cien» ; et le même soir il s'employait pour moi. 

Ce que je demande? rien contre les intérêts de personne, rien 
pour moi. Pour qui? pour M.-E. G..., femme G..., femme labo- 
rieuse qui ne demande que du travail pour elle et ses petites (îlles; 
et qui sait si elle ne sera pas obligée de me nourrir un jour : tu 
n'ignores pas que je commence à vieillir, et par-dessus le marché 
j'ai la goutte, non pas aujourd'hui, mais de temps en temps. Ce qui 
lui conviendrait à ma femme, un bureaii de tabac à Lyon. J'ai 
entendu dire que plusieurs bureaux allaient devenir vacants, 
d'après la loi du cumul; je ne comprends pas trop pourquoi; mais 
il y aurait dans ce moment-ci un bien beau poste à exploiter ; c'est 
la rue Centrale qui ne tardera pas à s'achever. Et puis, un bureau 
de tabac de plus ou de moins à Lyon, dans un temps d'égalité et 
de fraternité, ne pourrait pas causer une révolution. Mais à quel 
litre obtenir cette faveur? Je n'en ai pas d'autre que celui de bon 
citoyen, d'honnête homme et de pauvre poète et aussi de poète 
pauvre. 

J'étais en route lorsque l'orage a éclaté; mes maisons m'ont prié 
de rentrer^; j'avais fr. 45 dans ma poche; mon unique ressource 
a donc été de venir à Montbrison demander l'hospitalité à mes 
parents, avec toute ma famille; depuis un mois je n'ai rien 
fait. Je suis sans emploi, sans le sou, ce qui ne m'empêche pas de 
crier : Vive la République ! 

Tu as dû voir par le journal de ton frère que je n'ai pas manqué 

> Il s'ag^it d'une traductioa en vers des psaumes de David. 
' Il était voyageur en vins. 



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96 KEVUE D'HISTOIRE DE LÎOW. — Etudes 

d'apporter mon petit tribut à la nouvelle cause. J'ai adresser (^stc^ 
mon hymne national à M. de Lamartine et la Mise en liberté de 
mon pinson à Martin Bernard. 

A propos, j^ai vu ce matin dans un journal que le Gouvernement 
provisoire a proposé aux musiciens et aux poètes un concours de 
chants nationaux. Mais poètes et musiciens doivent s'associer pour 
adresser leur ouvrage, paroles et musique, au ministre des cultes, 
avant le 20 avril. J'ai les paroles toutes prêtes, mais je ne suis pas 
compositeur de musique, et je ne puis espérer d'en trouver un à 
Montbrison. Si donc tu trouvais parmi tes nombreux amis un bon 
compositeur, tu pourrais lui remettre ma dernière chanson qui a 
paru dimanche dernier dans le journal de ton frère, intitulée : A 
mon compatriote Martin Bernard, la Mise en liberté de mon pinson 
ou le Printemps de 1848, Les Montbrisonnais, d'ordinaire si diffi- 
ciles, m'ont fait rhonneur de la trouver jolie. 

Montbrison est bien calme; je Tai vu beau un jour entier, le jour 
de l'arrivée de Beaune, et j'espère bien que pareille fête se reproduira 
à l'arrivée de Martin, que Ton attend incessamment. Déjà plus de 
deux cents signatures couvrent la liste du banquet qu'on doit lui 
offrir. Oui, ici, comme ailleurs, il y a des républicains. Si tu voyais 
ces cocardes! 

Ton frère ne pourrait il pas m'être de quelque utilité auprès de 
M. Arago à Lyon*? Mais si personne ne parle pour moi, je resterai 
pour compte. Je comprends trop tout ce que le métier de solliciteur 
a de pénible, et je dirais presque de déshonorant, pour un cœur 
patriote. 

Si tu disais un petit mot pour moi, ou à Martin ou à (jui tu 
voudras, pourvu que ça ne vienne pas de moi directement. Je ferais 
(sic) si j'étais présenté. 

Mon domicile est toujours à Lyon, rue Malesherbes, i4, quar- 



^ C'esl le commissaire de la République dans le Rhône, dont nous avons 
déjà parlé. François- Emmanuel- Victor Arago (181 2-1 896), fils de François 
Arago, défenseur de Martin Bernard et Barbes en 1889, constituant des Pyré- 
nées-Orientales. Quitte Lyon pour l'ambassade de Berlin. Démissionnaire 
après le 10 décembre 1848. Député au Corps Législatif en 1869 par les Pyré- 
nées-Orientales, membre du Gouvernement de la Défense Nationale, membre 
de l'Assemblée Nationale, sénateur en 1876, ambassadeur à Berne de 1880 
à 1894. 



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LévySchneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 07 

lier des Brotteaux, mais si tu étais assez bon pour m'écrire, je suis 
encore à Montbrison pour un mois chez le père G... 

Tout à toi, fraternellement parlant. P G 

Si tu n'étais pas si loquace, je te demanderais bien pardon pour 

mon bavardage. 

(Tome IX, f«> 68.) 

XII 

Thiers, 4 avril 1848*. 

Voilà bien longtemps, mon cher Auguste, que nous n'avons eu 
de tes nouvelles directement. Profîté-je aussi de l'occasion d'un 
ancien de nos ouvriers qui a apris son état chez nous. Je pense que 
tu dois l'avoir connu. Comment va-tu ainsi que le bon Henry ? Je 
t'assure, mon cher ami, que j'ai bien partagé la grande joie que vous 
avez dû avoir. Combien j'aurais voulu me trouver au milieu de vous 
pour partager cette joie. Si tu avais vu et entendu mon pauvre 
père : il disait à tout le monde : « Je voudrais pour 600 être avec 
mes neuveux. » Mais hélas, il est si fatigué. Je t'assure qu'il me 
donne bien de l'inquiétude car voilà bien longtemps qu'il est très 
fatigué. Il se fait une joie de voir ce pauvre Martin. Il est toujours 
à dire : « Je n'ai que peurt de mourir avant de le voir. » Tout cela 
me donne bien de Tennuie. 

Dis-moi si Paris est tranquille car l'on est toujours à nous dire 
que Ton s'y bat. Il parait que le commerce est bien malade. Quand 
a nous, si ça ne change, je ne sais comment nous pourons faire. 
Nous sommes bien heureux d'être dans une ville tranquille 
quoiqu'on vrière, mais depuis quinze-jours les fabriquants ne peuvent 
plus avoir de l'argent, ils sont obligés de renvoyer les ouvriers. Tu 
sais le proverbe : s'ils n'ont pas du pain pour nourir leur famille, 
ventre afammé n'a pas d'oreille. Il est à craindre que si ça durait il 
ne se révoltent. 

Adieu, mon cher Auguste. Mon père, ma mère et ma fille me 
chargent de bien t'embrasser, embrasse pour nous ce bon Henry. 

Je t'embrasse de cœur et d'affection. Crois moi pour la vie ton 

attachée cousine et amie. Annette Chamerlat. 

Donne-moi de tes nouvelles le plutôt que tu pourras. 

{Tome IX, f» 71.) 

* Nous respectons scrupuleusement la teneur de cette lettre, sauf pour la 
ponctuation, que nous y avons introduite et sans laquelle le texte manquait 
de clarté. 

R«T. hist. Lyon. XH. —7. 



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08 REVUE DHISTOIRE DE LYOW. — Éludes 

XIII 

Le Puy, 5 avril 1848. 

Deux mots encore, mon cher Auguste, avant de quitter Le Puy 
Martin voudrait t'écrire lui-même ; mais les affaires de ce matin lui 
ont brisé la tête. 

Il sent comme toi (et je suis de votre avis), que son silence est 
funeste à sa candidature aussi bien à Paris qu*à Montbrison; 
malheureusement les événements Tentrainent; et puis la fatalité 
s'en mêle. Il avait envoyé à Bernard une petite Addresse (sic) à ses 
concitoyens^. L'état des choses a fait penser à Bernard que la 
susdite addresse arrivait trop tard, et naturellement elle n*a pas paru. 
C'est fâcheux, parce que sans être une profession de foi, elle eût été 
une civilité opportune. La seule manière de parer à ce contre-temps 
est d'aller maintenant le plus tôt possible à Montbrison. C'est là 
que Martin se dirige, et moi avec lui bien entendu. 

Tu ferais bien plaisir à Martin de lui envoyer à Montbrison chez 
Bernard quelques détails sur le Comité Central de Paris*. 

Eh bien, il est donc dit que chaque jour doit nous apporter des 
découvertes plus épouvantables ou étourdissantes. Quel coup a fait 
ce mâtin de Taschereau dans sa Revue Rétrospective^. Je désire que 



* Lisez que Martin Bernard avait envoyé à Michel Bernard, à Montbrison, 
une Adresse. 

' S'agit-il du Comité central des élections générales pour i Assemblée Natio- 
nale, présidé par Recurt, comptant parmi ses membres A. de Vaulabelle, 
Michelet et son fils adoptif, d'Alton Shée, Clément Thomas, Corbon, ayant 
pour local la salle Bonne-Nouvelle? (V. Murailles Révolutionnaires j l. i", p. 343, 
t. II, p. 3o5, 4a6, 476). Un autre Comité central s'est constitué le 17 mars par 
un appel signé de Barbes, Sobrier, Martin Bernard. La difTérence de couleur 
entre les deux Comités ressort des noms de leurs affiliés (v. sur le deuxième 
Suzanne Wassermann, les Clubs de Barbés et de Blanquien 1848, Paris, 1913, 
in 8°, p. 78). Nous ne savons auquel des deux Martin Bernard fait allusion. 

5 Le 3i mars 1848, Taschereau public le premier numéro de la Revue Rétro- 
spective, où il prétend faire connaître les documents secrets du régime de 
Louis-Philippe qui viennent d'être découverts. Le numéro débute par Décla- 
rations faites par devant le Ministre de l'intérieur. Il s'agit de VA /faire du 12 mai 
4839 (rémeulc des Saisons). Taschereau dit que le document n'est pas signé, 
mais que le nom de celui qui a fait les déclarations s'y trouve. Ce ne peut être 
que Tun des chefs de Tinsurrection. Barbes, Raisan, Lamieussens affirment 
que c'est Blanqui, et Ton voit ici l'opinion de Martin Bernard. On a accusé 
le Gouvernement provisoire, désireux de discréditer Blanqui, d'avoir suscité 
la publication de Taschereau. Blanqui se défendit tardivement et mal. Aujour- 



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Léc y -Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 0^ 

celui qui se reconnaît pour Thomme désigné comme Tauteur des 
lettres sur le 12 mai, pour échapper à Tinfamie ait une autre 
ressource que celle offerte par Caussidière à La Hodde*. 

J'apprends que Blanqui est perdu !... (sic). Cette nouvelle me 
bouleverse tellement que je n'ai plus le calme de me rejouir avec toi 
de la nomination de Petet que nous embrassons ainsi que la famille. 

Adieu, nous t'embrassons de cœur. Henri. 

XIV 

Cabinet du Préfet de la Loire. 

Montbrison, le 12 avril. 
Mon cher ami, 
N'interprète pas à mal mon silence. Si je ne t'écris pas, c'est qu'en 
vérité je n'ai rien à dire. Le métier de commis-voyageur que je 
fais m'abrutit à un point inimaginable. Tu me parles de candidature 
à Paris, de circulaire, de profession de foi à envoyer. C'est double- 
ment inutile. Je me borne à ma candidature de la Loire qui réussira 
si elle peut. A te vrai dire je regrette d'avoir quitté Paris. C'était là 
que je devais rester, c'était là et là seulement que je devais me porter 
comme candidat exclusivement. 

Je pars demain pour Lyon, après un banquet de 25o couverts qui 
m'est offert par les amis. 

Adieu et tante Bernard, ma sœur, Cécile*, Henri et moi 
t'embrassons. 

Ton frère, Martin Bernard. 

il va sans dire que j'espère pouvoir t'écrire plus tard. 
P. -S. — Je partage absolument ton opinion sur Blanqui. Je crois 
que le voilà maintenant occis à jamais. Cependant, entre nous soit 



d'iiui encore, cette accusation pèse sur lui (v. Suz. Wassermann, op. cit., et 
Jeanjean, V Eternel révolté. Barbés, Paris, 191 2, in-S"). 

* La Hodde s'était glissé dans les Sociétés secrètes du temps de Louis- 
Philippe pour en révéler les projets à la police. Ses agissements de naguère 
furent découverts en 1848 par Caussidière, le préfet de police du nouveau 
régime. Devant un Tribunal ofGcieux, La Hodde, démasqué, se vit offrir le 
choix entre un pistolet et du poison et préféra... vivre (v. Caussidière, M^mocres, 
t. I", p. i5^, etL. de La Hodde, Histoire des Sociétés secrètes et du parti répu- 
blicain de 1830 à 1848, Paris, i85o, in-8«, p. 5oo). 

* Cécile, fllle de Michel Bernard, épousera Louis-Pierre Gras, Térudit 
bibliothécaire de la Diana, à Montbrison. 



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100 RÊVÙE D*HfSTOiRÈ DE LYON. — Études 

dit, je ne le crois pas un vrai mouchard, un vrai délâteiu». Je crois 
plutôt que ce petit gueux avait peur que le gouvernement ne le prît 
pas pour le général en chef. Si c'est pour cela, c'est donc indirecte- 
ment qu'il s'est fait délateur. Quoiqu'il en soit, le public qui ne peut 
entrer dans toutes les raisons doit la voir jugé tel. En somme c'est 
justice. Car il est délateur par le fait. 

Je ne comprends rien et je t'avoue franchement que personne ne 
comprend rien à cette idée que vous avez eue de former là-bas un 
club électoral à propos des élections de la Loire*. 

Je reviens à ma candidature de Paris. Laisse faire. Quand on le 
demandera des explications, dis que tu n'as pas de mes nouvelles, 
que tu ne sais où m'écrire. On pensera ce qu'on voudra. Au reste je 
pense bien que je ne serai pas nommé à Paris^. 

(Tome IX, f 73.) 

XV 

Montbrison, i3 avril. 

Mon cher Auguste. Je n'ai rien à t'apprendre sur la situation 
politique que tu ne saches par la vue des journaux. Et que dire 
aujourd'hui en dehors de ce sujet qui absorbe toutes les pensées et 
toutes les âmes ? 

Seulement vous êtes bien heureux, vous qui pouvez voir des fêtes 
comme celle du 20^. Ici monotonie dans le calme, ou petit esprit, 
haine dans les manifestations. Garde nationale est un mot qui n'est 
pas compris, qui ne veut pas dire peuple armé. Les bourgeois ne 
désigne (ùc) par là qu'une coterie qui doit leur conserver influence 



* IJi Comité électoral du département de la Loire (v. n^ i.o56 du Catalogue 
de la Bibliothèque de Saint-Etienne) siège du 28 mars au 16 avril au Palais 
(le justice de Paris, local de la dixième Chambre, sous la présidence d'Augusle 
Bernard. Après les élections à la Constituante, il demeure en relations avec 
les constituants de la Loire, puis forme le Club républicain des citoyens du déjKir- 
tenient de la Loire résidant à Paris. Foyatier, Valentin Smith y figurent. 
Auffusle Bernard en est tantôt président, tantôt archiviste (ibidj. Cf. les 
(llubs de la Révolution lyonnaise, des Lyonnais, du Rhône, à Paris (Murailles 
Révolutionnaires, t. I**", p. 47j 77> 216). 

* Le 26 mars, la Société républicaine centrale à Paris a adopté la candi- 
dature de Martin Bernard, mais elle ne la maintient pas (Suz. Wassermann, 
op. cit., p. <)4). Martin Bernard aura dans la Seine 53.2 itt voix seulement, pré- 
cédant immédiatement Raspail sur la liste des non élus. 

'^ La fête de la Fraternité, qui sera célébrée à Paris le 20 avril. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 101 

et pouvoir; et les ouvriers une coterie dont Tintérêt est de les 
annihiler et le but de les tenir esclaves. Aussi les uns et les autres 
s'observent avec défiance, irritation, haine. Tous veulent immédia- 
tement des armes. On n'en a pas; ils en veulent quand même. Les 
clubs, les sociétés de condamnés politiques reviennent en demander 
tour à tour pour leur propre compte et paraissent ébahis d'apprendre 
qu'ils n^ont le droit de préparer (sic) leurs munitions que par leur 
titre de garde civique. 

Tu sais probablement que notre oncle le juge de paix a été 
destitué. Je crois bien qu'il n'était pas d un grand danger pour la 
République. Enfin... (sic). 

Au moment où tu nous a appris que les chances de Martin à 

Paris prenaient une plus belle apparence, Bourboulon* écrivait à 

Martin que les prêtres lui avaient déclaré une guerre acharnée et 

qu'il ne pouvait plus rien lui promettre. 

Adieu, je t'embrasse. 

Ton affectionné, Henri. 

Amitiés à Pelet et à la famille si tu les vois. 
(Tome IX, ^« 74 yri.) 

\VÏ 

(D'Auguste Bernard, brouillon) 
adressé à la rédaction du National. 
Bon 7Va/io/ia/ qui n'en a rien dit. Paris, le 11 avril 1848. 

Citoyen rédacteur, 
En lisant aujourd'hui dans votre journal la seconde liste des 
candidats à la députation proposé par le Comité Central, je n'ai pu 
me défendre d'une surprise extrême^. En vérité, il semble que 
MM. du Comité aient voulu tout simplement assurer leur propre 

* Avoué et conseiller municipal à Montbrison (Annuaire de /a Loire pour 

1847). 

^ Le parti du National (républicains bourgeois) domine encore le Gouver- 
nement provisoire. La rédaction de ce journal recrute toutes les hautes fonc- 
lions et peuple les ministères. Le 10 et le 11 avril, le National publie une liste 
de candidatures arrêtées, prétendent ses partisans, de concert par le Comilô 
central, dont nous avons déjà parlé, et les Comités locaux (Censeur du 12 ot 
du i3 avril) et qu'il propose aux suffrages des militaires. La liste est répandue 
dans Tarmée et la marine par les ofCciers supérieurs (Normanby, Une Année 
de la Révolution, Paris, i858, 2 v.in-S^, t. I, p. 3i3). Martin-Bernard, « ouvrier, 
sous-commissaire », est sur cette liste pour la Loire. 



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102 BEVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

candidature* : ils se portent en masse à Paris*, rejetant à tort et à 
travers dans les départements les noms des hommes les plus 
éminents de la capitale, dont l'élection devient par là très problé- 
matique. 

Le mal ne serait pas grand si nous avions tout le temps nécessaire 
pour nous préparer aux élections, car nous aurions bientôt fait justice 
de certaines prétentions exorbitantes; mais le temps nous manque, 
il n'aurait^ pas fallu jeter une pomme de discorde dans le camp 
électoral en^ mettant sur la liste des candidats de la Seine des noms 
vraiment insignifiants, tandis qu'on porte dans les départements des 
candidats illustres, qui courent fort le risque de n'être pas admis, 
n'y étant pas généralement connus. D'ailleurs, on porte les mêmes 
hommes dans plusieurs départements, et chacun de ces derniers ne 
se regardant pas comme le préféré disposera de ses voix pour les gens 
du crû, craignant de subir trop ouvertement Tinfluence parisienne. 

Au milieu de ces conflits une masse énorme de voix sera perdue, 
sans parler ^e celles de l'armée, qui, ayant dû voter le lo avril, n'a 
pu réellement connaître aucun candidat. C'est 3 ou 400.000 votes 
annulés d'avance ! 

Avant de faire imprimer les listes, le Comité central n'aurait-il 
pas dû se renseigner dans le pays ou auprès des comités départe- 
mentaux constitués à Paris. En agissant ainsi, il ne se serait pas exposé 
à être dénoncé comme il l'a été aujourd'hui même dans votre journal 
par Jules Favre. Le fait est que cet honorable citoyen a bien voulu 
venir samedi dans le sein du Comité électoral du département de la 
Loire, dont j'ai l'honneur d'être président, et qu'il y a prononcé 
d'admirables paroles qui ont ravi l'assemblée, et qui lui assureront, 
je l'espère, sa nomination dans notre pays. Je remercie au nom de 
mes compatriotes, M. Jules Favre de sa loyauté. Il a promis qu'il 
ne fallait pas promettre à tout le monde^. Rien n'est fatal en effet 

* A. Bernard a ajouté : « et diviser les voix », puis il Ta biffé. 

* A. Bernard a d'abord écrit : a En effet, ils se portent », puis il a biiïé 
« en effet ». 

' Première version biffée : « il n'aurait donc pas fallu ». 

* Première version biffée : « dans le camp électoral, l'élection des hommes 
éminents était assurée à Paris en jetant ». 

* Le Jules Favre de M. Reclus (Paris, 1912, in-8®) no dit rien de cet épisode, 
cile simplement quelques lignes de lAvenir Républicain do Saint-Elienne 
qui, après réleclion de J. Kavro dans la Loire, constate qu'en le nommant les 



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Lévy 'Schneider. — CORRESPOXOANCE DE MARTIN BERNARD 103 

comme Tincertitude des candidatures. L'éparpillement ne peut 
servir qu'aux médiocres. 

Je saisirai Toccasion que m'offre cette lettre, Citoyen Rédacteur, 
pour relever une erreur qui s'est glissée dans votre liste des candidats 
pour le département de la Loire. Martin Bernard, mon frère, n'est 
pas sous-commissaire mais, au contraire, commissaire général *. èette 
distinction est importante au moment où Ton agite la question de 
sivoir s'il convient que les commissaires soient élus dans le dépar- 
tement qu'ils administrent. Vous comprenez en effet que mon frère 
exerçant une action générale sur plusieurs départements administrés 
par des commissaires départementaux, n'est pas dans le cas de ces 
administrateurs locaux, n'exerçant pas d'influence locale*. 

Salut et fraternité. 

(Tome IX, f«> 80.) 

XVII 

(Au Rédacteur de la Presse^ brouillon). 
Monsieur le Rédacteur, 

Ce que vous dites aujourd'hui de la liste électorale du comité 
Central est parfaitement juste. Déjà j'ai adressé à ce sujet au 
National une lettre dont il n'a pas cru devoir parler. Sa liste est 
une véritable moquerie et prouve, mieux que tout ce qu'on a pu 
dire jusqu'ici, la nécessité d'un nouveau délai de quelques jours pour 
les élections*. 

Si le gouvernement n'accorde pas ce répit aux électeurs, notre 
révolution sera escamotée par les écrivassiers de la Presse libérale 

citoyens do la Loire ont donné « une leçon et un exemple de franc libéra- 
lisme ». J. Favre était considéré alors comme l'homme de Ledru-Rollin, que 
combattait le parti du National. 

* Premièiv version biffée : « et son action s'exerce sur plusieurs départe- 
ments ». 

* V. sur cette question de l'élection des commissaires, Garnier-Papès, t. V, 
p. 187. 

' La Presse est le journal du fameux Emile de Girardin, acharné contre les 
hommes du National, ce qui lui attirera les rigueurs du général Cavaignac 
lors des journées de Juin. 

* La manifestation des ouvriers du 17 mars a obligé le Gouvernement à 
renvoj^er les élections du 9 au 28 avril (décret du 26 mars). Le 16 avril, une 
tentative pour faire une journée ou obliger le Gouvernement à un nouveau 
retard échouera grâce à Ledru-Rollin qui, dès lors, renforcera la majorité du 
Gouvernement hostile aux socialistes 



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104 REVUE D'HISTOIRE Dt LYON — Études 

qui en fait n'ont pas une idée au delà du mot republique. Ils écar- 
tent de l'assemblée tous les penseurs dont ils craignent le voisinage ; 
heureusement le progrès ne peut être enrayé par de mesquines 
jalousies, et le pays fera justice de certaines prétentions. 
J'ai rhonneur de vous saluer. Auguste Bernard. 

Paris, le i4 avril 1848. 

(Tome IX, fo 81.) 

XVIII 

Liberté, Égalité, Fraternité 
Société démocratique centrale ^ (à Auguste Bernard) 

Paris, le 17 avril 1848. 
Citoyen. — La Société accepte avec empressement le concours 
que vous lui offrez pour faire triompher les candidatures vraiment 
démocratiques dans le département de la Loire et démasquer ces mau- 
vais citoyens qui agissent dans leur seul intérêt sous la rubrique de 
tous les partis. 

Elle se réserve donc, au besoin, d'en référer à vos lumières, et 
vous prie d'agréer Tassurance qu'elle vous donne de sa réciprocité. 
Salut et fraternité. Le secrétaire, Songeon*. 

(Tome IX, f» 8a) 

XÏX 

Préfecture du Rhône. Lyon, le 26 avril 1848**. 

Mon cher ami, je saisis avec empressement la bonne occasion du 
départ pour Paris du citoyen Buisson, pour te donner un petit 



* Société présidée par Guinard, chef d'état-major de la g^arde nationale, 
comptait parmi ses membres Ilingray, Schœlchor, David d'Angors, etc. 
(V. Garnier-Pagès, t. IV, p. m). 

* Songeon(Jacques-Nestor-Liicius), 1818-1889, fils d'un général de l'Empire, 
se met en vedette en s'emparant, dans la nuit du a3 au 24 février, do la mai- 
rie du XI". S'attache à Ledru-Rollin. Compromis au i3 juin 1849, réfugié en 
Belgique, rentré en 1861, sénateur de la Seine en i885, siège à l'extrêmc- 
gauche, meurt en cours de mandat (Dici. des Parlementaires). 

' Le 12 avril, Martin Bernard annonçait qu'il quittait Montbrison pour Lyon 
le lendemain. Le i5, il est à Lyon. Il administrera Lyon de concert avec Arago 
jusqu'au 29 avril, puis seul jusqu'au 2 juillet (Hodieu, Essais de nomencla- 
tures lyonnaises, Lyon, 1866, in-8, 4** partie, p. 7, confirmé par les docu- 
ments). 



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Lévy-Schneider. - CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 105 

signe de vie. Le citoyen Blanc accompagne le premier et serait bien 
aise comme lui de te serrer la main^. 

Merci, mille fois merci, mon ami, merci de toute la sollicitude 
que tu m'as montrée pendant mon attente de la députation-. 
Excuse-moi aussi de n'avoir répondu qu'une fois sur trois à tes 
lettres. 

Mais j'ai l'esprit si opprimé par toutes mes occupations, par 
toutes ces occupations qui sont si neuves pour moi, qu'en vérité je 
ne prends que le temps de dormir le temps strictement nécessaire 
à ma santé. 

Tuas pu voir quelle réception m*a été faite à Montbrison. Je 
t'avoue que je ne m*y attendais pas. Je disais à Henri pendant 
toute la route : « C'est là où je me vais faire occir » (sic). Ils ont 
été admirables. Que dis-je ? J'ai cru qu'ils m'étoufferaient sous 
leurs caresses. 

Maintenant une grande partie va se présenter pour moi. Il est à 
peu près certain que je serai nonmié à Paris et à Montbrison. Pour 
laquelle de ces deux nominations opterai-je ? Enfin ne nous plai- 
gnons pas que la mariée soit trop belle. 

Autre question. Je suis claquemuré ici comme j'étais à Doullons. 
Voilà huit jours que je n'ai pas mis les pieds hors des bâtiments de 
la Préfecture. Emmanuel part ces jours-ci brisé de fatigues^. 
Il a mission de me faire envoyer de suite un suppléant, 
mais Tenverra-t-on de suite ce suppléant ? J'en doute. Je 
crains fort, au contraire, de voir ma mission maintenue et pro- 

* filanc (Félix), né à Lyon en i8o5, avocat et secrétaire de J. Favre à Lyon, 
mêlé au mouvement ouvrier lyonnais jusqu^en i838, membre du Comité de 
rilôtel de Ville, candidat du Club central démocratique à la Constituante. Se 
cache de i85i à i855, vit à Tétranger depuis 1867. Voir sur lui la Révolu^ 
lion de 1848 (juillet-août et novembre-décembre 1912), qui public certaines 
de ses notes ; il convient, pour apprécier ses capacités, d'attendre la fin de 
cette publication. Buisson nous est inconnu. 

* Les élections viennent d'avoir lieu, le 28 et le 24 ; mais les résultats n*cn 
sont pas encore connus. Martin Bernard est élu dans la Loire, le 6* sur 11, 
par 47.066 voix. Seuls Baune, Jules Favre et lui tranchent sur la couleur très 
modérée de la liste. 

' Le i5 avril, Arago annonce aux Lyonnais que Martin Bernard, sur sa 
demande, va collaborer avec lui. Le aa, il écrit (à Jules Favre?) qu'il laisse 
à son « brave ami Bernard le gros de la besogne », car il est « complètement 
à bout )> et « la fièvre seule » le soutient ( IntermidUire des chercheurs, 
10 août 1910, p. a i3). Il part le a8 avril. 



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106 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

longée. Tu peux comprendre combien je serais afflige de ne pas 
assister k l'ouverture de T Assemblée Nationale. Et puis ce méca- 
nisme administratif m'assomme et m'abrutit. C'estla pensée qu'il me 
faut, à moi. L'Assemblée sera mon élément. 
Adieu, je ne t'en dis pas davantage. 

Ton frère et ami, Martin Bernard. 
Je t'écris comme un chat, mais les deux citoyens dont je viens 
de te citer les noms sont là à m'at tendre. 

(Tome IX, f» 87-88) 

XX 

Thiers, 28 avril 1848. 

J*ai reçu ta lettre, mon cher Auguste, qui nous a fait bien plaisir 
à tous. J'ai reçu une lettre de Martin mardi dernier, il allait assez 
bien ainsi qu'Henri. Mais il parait que Martin a tant d'occupations 
quil me dit que si ça continue, il craint que sa santé n'en soulfre. 
Il me renouvelle la promesse qu'il m'avait déjà faite de venir nous 
voir. Je t'assure qu'il est bien attendu. Chaque fois que nous 
entendons du bruit la nuit, il nous semble que c'est Martin et Henry. 
Tous les jours nous ne cessons d'avoir des visites de presque toute 
la ville pour savoir s'ils viendront. D'après ce que l'on nous a dit, 
on se dispose de leur faire une belle réception. J'ai reçu ce matin 
une lettre d'Elise, elle va bien ainsi que toute sa famille, mais elle 
me dit qu'elle a eu bien peur dans toutes les affaires de St-Etienne. 
Ça se comprend, car il parait qu'il y a eu bien du mal. 

Tu me demandes des nouvelles de la tante Miou (?). Elle va assez 
bien, j'ai le bonheur de la voir tous les jours. Elle est toujours 
aussi bonne et aussi aimable comme tu l'as connu. Tu sais le pro- 
verbe : quand le diable se fit vieux, il se fit hermite. Je te dirai 
qu'elle est tombée dans la grande dévotion. Je crois qu'il ne lui en 
faudrait pas beaucoup de plus pour lui faire perdre la tête. Elle ne 
manque pas une procession. Mais il faut bien te dire qu'elle est 
toujours aussi méchante. Nous sommes très heureux dans la famille 
d'avoir une pareille tante, car elle prie le bon Dieu pour tous ses 
parents. Je crois que si elle n'était pas si vieille, elle se ferait reli- 
gieuse. 

Tu te rappelles bien de Lastayres, l'aîné, qui était pharmacien, 
un ami de Martin. Il parait que c'est lui ainsi que M. Goutay, avocat 
de notre ville (ce sont deux de nos intimes), qui sortiront comme 



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Lévy 'Schneider. — CORRESPOXDANCE DE MAhTIPf BERNARD 107 

députés de notre ville*. Ce sont deux hommes comme il nous faut. 
Il paraît, d'après ce que Ton nous a dit, c'est quelqu'un qui venait 
du forés (Forez) que Martin sortifa dans le département de la Loire, 
quoique pourtant on ait assez travaillé contre lui dans le canton 
de Noirétable. (C'est) un individu qui se portait à la candidature 
dans le département du Puy-de -Dôme et le bon Dieu le punit, car 
il ne sortira pas. 

Adieu, mon cher Auguste. Mon père et ma mère me chargent de 
bien t'embrasser. Mon pauvre père est toujours de même pour sa 
santé. Je ne peux te dire la joie de ce pauvre homme à penser qu'il 
va voir Martin et Henri. Quand à moi, mon cher ami, je t'embrasse 
de cœur et d'affection. Crois-moi pour la vie. 

Ton attachée cousine et amie, Annette Chamerlat. 

fTome IX, fo 89-90.) 

XXÏ 

Paris, le 28 avril 48. 
En envoyant à quelqu'un « deux dissertations archéologiques », 
Auguste Bernard ajoute : « Vous voyez qu'au milieu des boulever- 
sements sociaux, je n'oublie pas mon titre de membre de la société 
non royale des antiquaires de France. » 

(Tome X, f° 91.) 

XXÎI 

Bourg, ac) avril 1848. 

A... S... écrit à Auguste Bernard pour le remercier de son inter- 
vention auprès de Martin Bernard*. 

Si Martin Bernard « était venu à Bourg, il nous aurait sans doute 
évité bien des embarras. Ce petit diable de Petetin avec son amour- 
propre nous a suggérés •'*. Imaginez-vous qu'il a heurté, tout en y 

* Lasleyras (Gervais), né à Thiers, 1809 -i 854, pharmacien à Thiers, puis 
agronome. Elu du Puy-de-Dôme à la Constituante, le io« sur i5, siège à 
l'extrême-gauche. Réélu à la Législative. Le Deux-Décembre le rend h la vie 
privée, 

Goutay (Robert), né à Saint-Mandé, 1804-1889, avocat à Thiers, combat le 
régime do Juillet. Elu à la Constituante, le ia« sur i5, siège à la gauche 
modérée. Rentre dans la politique en 1871, sénateur en 1882. 

* On se rappelle qu'il avait craint dèlre exclu de la magistrature (v. plus 
haut sa lellre du iG mars). 

^ Sic. Anselme Peletin, né k Morzine, en Savoie, en 1807, mort à Lyon, on 
1873. Rédacteur au Précurs(*urj ami d'A. Carrel, et rédacteur au National. 



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108 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

mettant des dehors réservés, M. Champvans, notre commissaire 
des mains de Lamartine, qui a su par sa fermeté et sa modération 
se concilier l'affection de tout le mondée II faisait aimer la Répu- 
blique et y ralliait paisiblement chacun de nous. Mais Petetin a 
voulu déranger l'administration de ce fonctionnaire et les citoyens 
que ces ordres divers contrariaient, ont manifesté leur répulsion à 
plusieurs reprises. Petetin s*est jeté dans un club où sont trois ou 
quatre très exagérés que personne n'écoute, mais il a pris là ses , 
inspirations pour faire son bruit 

(( Bref, M. Champvans en tenant bon s'est fait destituer 

puis Petetin a fait transporter le chef-lieu à Nantua. 

a Ce beaucoup nous anime tous les uns contre les autres, telle- 
ment que si les Bugystes venaient ici armés pour enlever de force 
nos archives, on les recevrait à coups de fusil. 

a Que vous dirai-je ? Petetin, malgré un grand nombre de voix, 
20 mille, a échoué dans sa candidature qu'il avait soigneusement 

chauffée par tous les moyens possibles^ Cette abnégation du 

républicain modèle ! Pour être élu il aurait fallu 36 mille voix, et 
il l'aurait été sans ses démêlés avec nous. 

a Maintenant de perfides ennemis nous présentent comme des 
réactionnaires. Jamais mensonge plus odieux ne fut proféré. Je déiie 
à la république sage, si elle nous envoie un commissaire prudent, 
d'avoir un seul département de France où tout marchera 
comme ici. 

« J'ai peu entendu parler de votre frère, parce que jusqu'à ces 
jours derniers il avait paru fort peu à Lyon. C'est là, je vous assure, 
qu'il y a k faire .'... Les voraces^ les vautours et les ventres-creux 

D^abord auprès d'Emm. Arago, à Lyon, en mars 1848, puis Comntissairc 
général dans l'Ain et le Jura après le 17 mars, Ministre de France en Hanovre, 
prit une grande part à la réunion de la Savoie à^a France. Préfet de Haute- 
Savoie, directeur de Tlmprimerie nationale, Conseiller d'Etat jusqu'au ministère 
E. Ollivier (v. Haury, op. cit. et Feuilles d'histoire, i*"» année, n® 1-2, p. i4>)' 

* Guigues de Champvans (Jean-Chrysoslome), né à Champvans (Jura), en 
i8i3, directeur à Mâcon du Bien Public^ journal de Lamartine avant 48. Des- 
titué par Petetin et par le Gouvernement provisoire à la suite, profite, après 
le coup d*Etat de Petetin, de Timpopularilé de ce dernier et est élu par l'Ain 
à la Constituante. Siège à droite. Préfet du Gard, en 1871, y combat les répu- 
blicains et se fait révoquer. 

- Sic. Sur toute cette affaire, voir les journaux lyonnais très prolixes : Cen- 
seur, Salut Public, etc. Petetin quitte l'Ain au début de mai, de son côté, pour 
rentrer à Paris. 



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Léoy-Schneider. ~ CORRESPOfrbAlirce DE MARTIN ÈERNâKD 109 

(ce sont eux qui se nomment ainsi) donnent du fil à retordre à la 
République ^ (Vous savez qu'ils chantent, sur Tair des Girondins, 
cette bonne parodie 

« Nourris par la patrie.... ») 
« Mais laissons cette damnée politique qui trouble notre avenir. )) 
A. S. passe ators à des questions d'érudition, bien que, dit-il, 
(( je n'ai pas la tête aussi libre, aussi ($icj pour vaincre l'inquiétude 
qui me domine ». Puis il ajoute : « S'il arrivait que votre frère 
désirât quelques renseignements ou divers détails sur notre dépar- 
tement, et qu'une visite incognito lui plut, veuillez l'assurer que je 
le recevrai avec empressement et qu'il aura de moi la vérité sur tous 

et contre tous. » 

(F° 92-93 ) 

XXIII 

Lyon, 8 mai i848. 

Mon cher Auguste, nous voilà enfin dans un moment de calme 
relativement à notre situation de la semaine passée*. A force de 
prudence, de justice, de force et de bonne réputation, Martin est 
parvenu à dominer, au moins provisoirement, la situation. On parait 
avoir confiance en lui, les bourgeois aussi bien qnele peuple (passe- 
moi l'impropriété de ces deux mots) : les premiers, parce que les 
autres l'écoutent ; les seconds, parce que les premiers le craignent. 

Toute la semaine passée a presque été employée à user le système 

' Les Voraces, Vautours ou Vautours des chantiers et Ventres-creux ne sont 
que des groupements différents du peuple lyonnais en armes à qui, le a8 fé- 
vrier, le Comité exécutif provisoire a conûé tous les postes et tous les forts, 
f< concurremment avec les troupes », le commandement devant être « dévolu 
au Peuple n ( Murailles révolutionnaires , t. l**", p. iSj). Sur les Voraces, voir 
notre article de la Revue d^Histoire moderne qui précise leur origine, leur rôle 
pendant longtemps bienfaisant, la reconnaissance qu'avait alors pour eux la 
population, jusqu'au jour où leurs excès, purement politiques, suscitèrent une 
légende terrifiante. Il y avait aussi les Fédérés^ les Droits de l'Homme, les 
(larbonari, les Francs-Tireurs^ etc. Les Voraces touchaient des bons de 
subsistances de la mairie (Patriote lyonnais^ 29 avril), comme tous les ouvriers 
en chômage, mais, par ailleurs, ils ne coûtaient rien et montrèrent, de Taveu 
même de gens comme Monfalcon, une probité absolue. 

' L'agitation a été grande à partir du milieu d*avril, à Lyon (v. Dutacq, 
op. cit , p. 35o ssq.). La cause en a été surtout, comme le dira plus bas 
Henri Bernard, avec les ouvriers des chantiers, l'approche des élections; 
mais il faut y joindre l'arrivée à Lyon de Martin Bernard, qui a effrayé les 
conservateurs (Censeur du 28 avril). 



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110 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

d'injuste exigence de certains ouvriers, à maintenir en ordre par 
des paroles bonnes et vraies les ouvriers encore sans travail, et à 
organiser des travaux pour tous. 

Des quinze mille hommes payés à raison de 1,26 par jour, peu 
travaillent efficacement. Ceux qui sont mus par de bonnes inten- 
tions sont tyrannisés par les autres. Tous plus ou moins se démo- 
ralisent ^ Chaque jour il y a sur quelque point de Lyon une plan- 

' Cette question des ateliers a proportionnellement autant d'importance à 
Lyon qu*à Paris. Le Conseil général et le Conseil d'arrondissement avaient 
demandé de nombreux travaux nécessaires, en 1847. ^.e corps des ponts et 
chaussées se montre tout à fait incapable, ou hostile à ces projets. Des chan- 
tiers sont ouverts sur les points suivants : digue des Brotteaux ; gare de la 
Vilriolerie ; chemin de fer de Paris à Lyon : traversée de Lyon (vallon de 
Gorge-de-Loup) et traversée d'Anse; fortifications de Lyon ; chemin de Chou- 
lans ; prolongement de la digue des Brotleaux ; remblayage entre la digue et 
le Rhône ; chemin de Saint-Clair à la Croix-Rousse; boulevard de Fourvière à 
flanc de coteau; boulevard des Chartreux dans les mêmes conditions, tous deux 
devant être réunis par un pont aérien placé à Pierre-Scize; chantier à Roche- 
cardon ; chanlier au port de la Guillotière. Martin Bernard fait commencer 
(v. plus loin) la ligne de Lyon à Genève, par Bourgoin (ligne de Grenoble), 
pour donner du travail à 2.000 ouvriers, entreprise « financièrement impos- 
sible et qui ne se fera jamais », d'après le Courrier de Lyon du 18 mai. Il y 
a neuf bureaux d'embauché. Le salaire a été primitivement de i fr. 76 par 
jour et fr. 90 pour les enfants (ceux-ci sur le chantier du Grand-Camp), avec 
travail de 6 heures du matin à 6 heures du soir, coupé de deux heures de 
repos. Nous ne savons à quelle date le salaire a éié réduit à 1 fr. 25, ni quel 
a été l'effectif total des ouvriers employés. 12.192 individus ont demandé à 
entrer dans les chantiers sans l'obtenir, mais 4.684 seulement voulaient du 
travail, beaucoup des autres convoitaient seulementle secours accordé aux non 
admis ; sur ces 4.684, 1 .339 ouvriers en soie et i .276 lyonnais seulement. Le 7 mai 
Martin Bernard annonce que, grâce aux secours provenant du Gouvernement, 
on pourra admettre plusieurs milliers d'ouvriers de plus. Mais c'esl surtout Lyon 
et les villes de la Croix- Rousse et de la Guillotière qui supportent les frais 
des ateliers. La valeur des travaux exécutés sera presque nulle (75 pour 100 de 
perte). Le directeur est Lehaitre, le sous-directeur Cherblanc, tous deux 
ingénieurs (v. Annuaire de Lyon pour 1849, p. 89 à m. Gazette de Lyon du 
1 1 mai, l'Organisateur lyonnais du 22 mars et du i5 avril, la Liberté du 12 mai, 
VUnion nationale du 23 juin, le Courrier de Lyon du 8 mai, la Vérité du 
7 juillet, l'affiche 53 14*» du fonds Coste à la Bibliothèque de la Ville, Stern, 
Histoire de la Révolution de 1848^ t. II, p. 219, n. 2). Quant à l'organisation 
du personnel des ateliers en milice armée du prolétariat lyonnais, v. Dutacq, 
op. cit. et notre article. Les ouvriers élisaient leurs chefs. En outre, V En- 
quête parlementaire sur le 15 mai et les journées de Juin, t. III, p. 99, 100, 
porte que des « inspecteurs fraternels » encadraient les ouvriers. « A tout 
moment les chantiers nationaux recevaient des émissaires ; un roulement de 
tambour réunissait les ouvriers, ils se formaient en cercle, on leur lisait les 
ordres ou les nouvelles. » 



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Lf^vy-Schneider, — CORRESPO.NDANCE DE MARTIN BERNARD lll 

talion d'arbres de liberté * ; les ouvriers abandonnent leurs 
chantiers pour y assister, et veulent néanmoins recevoir le prix de 
leur journée. Mais je parle au présent, je devrais plutôt me servir 
du passé. Leurs exigences avaient dabord été satisfaites pour une 
raison ou pour une autre ; depuis huit jours elles ne le sont plus 
sous aucun prétexte, et cette rigueur a fini par avoir auprès d'eux 
la force et Tautorité de la raison. 

Tu t'étonnes peut-être que nous ayons eu maille à partir avec les 
travailleurs. Cela vient de ce que, depuis la Révolution, il n'y a 
véritablement pas eu à Lyon d^autre pouvoir que celui du commis- 
saire extraordinaire. Et cela se conçoit. Le maire, M. Laforest, est 
un homme qui, avec beaucoup d'art de manier les hommes, d'habi- 
leté à profiter des circonstances, et un certain contingent d'ins- 
tinct libéral, n'est pas révolutionnaire. Il ne pouvait donc pas 
diriger Lyon révolutionnaire. Trop intelligent pour ne pas com- 
prendre la position, et tenant à conserver cette faveur qui devait 
le porter à l'Assemblée, il s'est borné à surveiller plutôt qu'à orga- 
niser ^. De là pas d'autorité mimicipale, pas de police : ce qui 
permettait aux plus petits détails d'arriver jusqu'à nous. Un 

* J/tVoêr, journal humorislique du 7 mai. « Recette infaillible pour provoquer 
ù Lyon une solennité patriotique. Prenez (nous ne disons pas : achetez) un 
peuplier d'Italie. Vous le planterez où bon vous semblera ; Fautorisation de 
la voirie n'est pas nécessaire. Vous achèterez pour 3o sous une tête du Paris 
de Canova; vous aurez soin de peindre en rouge le bonnet phrygien et la 
figure en rose tendre. Vous placerez cette figure sur les gazons disposés au 
pied de Farbre. Vous faites ensuite, dans le quartier, une collecte destinée h 
payer les frais de la fête ; le produit sera d'au moins i5o francs. Vous faites 
battre dans le voisinage un ou deux tambours, suivis de quelques jeunes 
citoyens portant des drapeaux. Arrives près de Tarbre, vous tirez une 
vingtaine de coups de fusil sans balle, ou avec balle, peu importe. Vous 
faites plusieurs fois le tour de Tarbre en chantant à gorge déployée le pre- 
mier couplet de la Marseillaise, Quand la cérémonie est terminée, vous avez 
un arbre de la liberté et vous avez eu une solennité patriotique; il vous 
reste 148 fr. 5o pour boire à la République et le tour est fait. » Sur les 
principales de ces cérémonies, voir les journaux lyonnais. 

* Benoît (Souvenirs de la République de 1848 y Genève, i855, in-i-a). Félix 
Balnc (le Comité exécutif de Lyon en 4 8 48 y dans la Révolution de 1848, 
juillet-août 191a), montrent que le Comité de THôtel de Ville s'irrite d'être 
dominé par le Gouvernement central et par son représentant le Commis- 
saire de la République ; mais ce Comité est si discrédité que, le 19 avril, 
Martin Bernard et Arago sont obligés de le soutenir dans une proclamation 
énergique (53 14*^ fonds Coste). Sur Laforest, tous les documents ratifient le 
jugement d'Henri Bernard. 



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112 hEVUE D'HISTOIRE DE LÎON. — Etudes 

système de fermeté a déjà produit un effet sensible*. Du reste il faut 
dire que la question des élections ag^gravait de beaucoup la situation 
et cjue sa solution a beaucoup contribué à ramener un peu de calme. 

Les travailleurs des chantiers n'étaient pas du reste les seuls 
hommes embarrassants. Il y avait aussi, et aussi nombreux, et plus 
embarrassants encore les ouvriers auxquels on ne pouvait trouver 
place dans les chantiers. Force a été d'organiser de nouveaux travaux 
pour eux. On est convenu, de poivi (sic) l'autorité de Martin, qu'on 
entreprendrait de Lyon à Boupgoin un chemin de fer dont le tracé 
et les plans étaient déjà exécutés. Et après demain on mettra les 
hommes à l'œuvre. 

Jamais on n'a si bien senti l'avantage qu'il y aurait à mettre à 
exécution ta chère idée, de réunir à Lyon les petites villes qui en 
forment les extrémités, et qu'on s'est jusqu'ici si stupidement 
obstiné à en tenir séparées* ; mais une pareille œuvre entraînerait 
des mesures dans lesquelles le commissaire essentiellement provi- 
soire (par le fait de sa volonté plus que par aucun autre motif) Martin 
Bernard ne peut s'embarquer. Son devoir est encore d'être ici ; 
mais son bonheur et sa plus grande utilité seront d'être ailleurs. 

Cette pensée m'amène naturellement à te parler sur un plus 
grand sujet. Voilà donc enfin cette Assemblée, le but de tant 
d'espérances, et probablement un jour l'auteur de tant et de si 
grandes choses, la voilà donc réunie et mise en devoir d'agir. Les 
premières opérations ont un caractère assez singulier. A la désin- 
volture expérimentée, à la précipitation un peu étourdie des discou- 
reurs, on sent que ces gens-là viennent avec un thème tout fait, 
qu'ils sont entrés dans cette lice comme des chevaliers bardés de 
toutes pièces. Mais des plans de ce genre, faits d'avance, sont 
rarement bons. Le choc sera probablement terrible tout d'abord, 
certains hommes ^ nombreux s'étant monté la tête pour résister 
aux exigences populaires ; mais ils seront vaincus, effrayé», et fini- 
ront par obéir. 



' Fermeté un peu tardive : un document du a8 avril (mss. iio6 Biblioth. 
de la Ville) montre les Voraces sipprouvant un laissez-passer délivré par 
Martin Bernard et, le 3i avril, le Commissaire est obligé de négocier avec les 
Voraces qui réclament des excuses du général Gémeau. 

' Idée réalisée par le décret du 24 mars i85a. 

• Première version w peu nombreux />. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANdE DE MARTIN BERNARD 113 

Nous avons vu ce matin Télection de Bûchez. Ce choix me 
remplit personnellement de joie, non pas que je sois personnelle- 
ment un de ses fanatiques, mais parce qu'il m'annonce l'élévation 
graduelle d'un homme de science et de cœur. Pour lui le gouverne- 
ment de la France sera toujours le programme d'un rôle aposto- 
lique, et non la théorie d'un système plus ou moins faux. Et je lui 
souhaite calme, influence et courage ^ 

Je suis en revanche excessivement peiné de voir l'injustice com- 
mise envers Pierre Leroux. Je dis injustice^ ']e devrais peut-être^ 
dire leçon ; car ce silence au sujet des Raspail, des Proudhon, des 
Cabet, et malheureusement de notre vénéré Pierre, n'est-ce pas 
une leçon que ce souverain de la critique et du bon sens, le peuple, 
a voulu donner à tous les philosophes ergoteurs. 

Il faudrait cependant que P. Leroux fût accepté à Paris pour 
la seconde fournée et qu'on le dédommageât avec un vote uni- 
versel^. 

Tu as peut-être vu dans certains journaux une petite aventure qui 
est arrivée à Martin. A une revue, au cri de A bas les communistes 
il réprimanda celui qui l'avait poussé, et dit qu'il ne fallait crier 
que Vive la République. Les comptes rendus bourgeois, et ce sont 
les seuls que tu aies pu avoir vus, ont trouvé plus convenable de 
dire que c'était le cri de A bas les carlistes qui avait amené la 
sortie de Martin*. 

Nous avons eu la semaine passée Mouchet, Bernard, sa femme et 
Cécile. 

Adieu, nous t'embrassons. Ton affectionné, Henri. 

(Fo« 97-IOO.) 



* Bûchez (Philippe-Benjamin-Joseph), 1796-1865, organise, sous la Heslau- 
ration^ la charbonnerie. Apôtre, sous Louis-Philippe, du néo-catholicisme, 
auteur, avec Roux, de ÏHistoire parlementaire de la Révolution française, 
représentant de la Seine à la Constituante, élu président par 389 voix, peu 
énergique au i5 mai et dès lors discrédité. 

' Première version «je devrais plus tôt ». 

* Raspail, Proudhon, Cabet, P. Leroux n*ont pas été élus à Paris et Trclal 
avait amené P. Leroux à retirer sa candidature à Limoges (v. Chazelas, dans 
la Révolution de 1848, novembre 1910). Proudhon est élu aux élections com- 
plémentaires, le 4 juin, de même Pierre Leroux. Tous quatre sont bien 
connus. Notez que Raspail, inféodé à Blanqui, ne peut être sympathique à 
Martin et Henri Bernard. 

* Revue passée par le général Gémeau, le 3o avril, peu après son arrivée 

Rer. hitL Lyon. XII. - 8 



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114 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudet 

XXIV 

(D'Auguste Bernard) lo mai. 
M. Royet, maire de Saint- Etienne, 
Monsieur. — Une grande fête nationale industrielle va avoir 
lieu le 4 mai ^ Des députations de tous les départements y figurent. 
Notre club républicain des citoyens du département de la Loire 
résidant à Paris a déjà nommé, dans cette prévision, une députation 
de douze membres pris dans les trois arrondissements ; mais il 
nous manque une chose essentielle, c'est un drapeau : nous serions 
heureux d'en avoir un qui provînt du département de la Loire. N'y 
aurait-il pas moyen d'obtenir de l'un de nos concitoyens * la soie 
nécessaire ; ce produit industriel local figurerait dignement dans la 
fête. On pourrait y faire dessiner de suite les mots : 
Députation du département de la Loire, 
Vive la République. 
Quoique président du club et de la députation, c'est comme sim- 
ple citoyen que je vous écris, comme à l'un des hommes pour 
lesquels je me sens le plus de respect ^. 

(Fo ,oi.) 

XXV 

Montbrison, le lo mai 1848. 

P... G... écrit à Auguste Bernard : « Ma position n'a pas changé 

depuis le 24 février », « loin d'avoir obtenu la jouissance de la 

bourse promise à mon fils, je me suis vu à la veille d'être obligé de 

le retirer du séminaire de Montbrison où il est, ne pouvant pas payer 



à Lyon. Il y a de suite malentendu entre Gémeau et les Voraces et les con- 
servateurs exploitent ce malentendu, malgré Gémeau qui se réserve. Voir 
Monfalcon (Annuaire du Rhône, de iSSa, p. 75, Courrier de Lyon^ du 2 mai, 
journal qui félicite Martin Bernard d'avoir relevé le cri «Â bas les Carlistes !»). 

^ C'est la fête de la Concorde qui fut reportée au 14 niai puis au 21. 

' Première version biffée : « industriels ». 

' Royet, bien qu'ayant servi tous les régimes, était estimé de tous pour sa 
générosité, sa probité, son esprit d'initiative comme administrateur et comme 
industriel. Chargé des fonctions de préfet par la Commission des Dix, il 
avait été nommé maire, le i3 avril, par une Assemblée populaire. Démis- 
sionnaire, avec toute la Commission des Dix, le 28 avrils puis réélu (Bossa- 
kiewicz, op, cit., p. 248 ssq.). 



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Lévij'Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 115 

sa pension* ». (Après quelques mots sur le marasme du commerce du 
Champagne) : « Que Montbrison a été fécond en profession de foi 
orale ! On discutait, on pérorait. Chacun voulait-être plus républi- 
cain et meilleur citoyen que son ami, que son voisin. On discute, 
on pérore entre deux pots de bière. Que tu rirais si tu voyais cet 
embrouillamini. J'ai bien souvent regreté (sic) de ne pas être mar- 
chand de peignes, j'aurais fait de brillantes affaires. Il n'y a peut- 
être pas un habitant de Montbrison qui n'en ait eu besoin pour 
débrouiller ses idées, plus ou moins houblonneuses et orgeagi- 
neuses (sic). Tu sais que bien boire la bière est Tunique science de 
notre port de mer. 

J'ai vu Martin et Henri. Je les ai embrassé (sic) l'un et l'autre 
avec bien du plaisir. Si j'ai éprouvé quelque bonheur à Montbrison, 
c'est celui-là, et celui de voir sortir de l'urne le nom de Martin, 
comme représentant du peuple, en dépit de nos braves compatriotes^. 
Quand la république ne m'aurait procuré d'autre avantage que d'être 
électeur au détriment de mes commissions de Champagne, je crie : 
vive la république ! j'ai aidé à nommer un homme de mon cœur. 

Me voyant peu disposé à solliciter, et toujours pressée par le 
sentiment bien louable de voir le sort de nos enfants s'améliorer, ma 
femme, à mon inçu (sic)^ la semaine dernière, avant la réception de 
ta lettre, est allée à Lyon trouver Martin. bienfait de la républi- 
que ! Pour la première fois, elle a osé parler à un grand. Si elle 
m'avait consulté, je lui aurais bien dit que ce n'était pas le moment, 
que Martin avait bien d'autres chiens à fouetter dans ce moment- 
là. Tes deux frères ont été cependant assez bons pour l'accueillir 
fraternellement. Oui, mon cher, ils l'ont embrassée, dans leur 
chambre, à la préfecture, où il y avait peut-être un lit ! C'est surtout 
à ce petit polisson d'Henri que j'en veux : il lui disait toujours 
qu'elle avait bien le temps de s'en aller quand il y avait le plein 
vestibule de monde dans l'attente. 

En résumé, à vous trois ne manquez pas l'occasion de m'être 
utile, si elle se présente. Ton ami sincère. 

(FO 10I-I02,) 

(A suivre.) 

* La pension était de 400 francs par an (Annuaire de la Loire pour 1847). 
^ Ceci prouve qu'une forte opposition existait à Montbrison contre Martin 
Bernard. Cf. la lettre du a8 mars. 



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m RÊVIÎE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 



FRANÇOIS V" A LYON 

EN 1510 



I. — L'ENTREE DE LA REINE 

Louise de Savoie et Claude de France venaient à peine de quitter 
Lyon (décembre i5i5) pour gagner la Provence*, que le bruit se 
répandit du prochain retour de François I" dans son royaume. 
Aussitôt le Conseil de Ville, réuni le ii décembre dans le local 
ordinaire de ses séances, décida^ en principe, « à cause de la 
conques te que le Roy a faiclë de son duché de Millan, et pour la 
grant [victoire] que par la permission divine il a eue, » qu*il 
« conviendra faire entrée*, pareillement à la Royne, nostre souve- 
royne dame^ ». Mais tandis que les membres du Consulat atten- 
daient d'être mieux informés pour commencer les préparatifs de 

* Voir, sur le séjour des reines à Lyon en i5i5, E. Baux : Louise de Savoie 
cl Claude de France à Lyon (Elude sur la première régence, i5i5-irM6) dans 
la Revue d'Histoire de Lyon, t. I**", 1902, p. 390-4 14) 447-4^4» et sur Tiliné- 
raire à travers la Provence, E. Baux, V.-L. Bourrilly et Ph. Mabilly : le Voyage 
des reines et de François !«' en Provence et dans la vallée du Rhône 
(décembre i5i5- février i5i6), dans les Annales du Midi, t. XVI, 1904, 
p. 31-64. 

* Sur la première entrée de François l^^ à Lyon, voir : l'Entrée de Fran- 
çois I^^ à Lyon le 12 juillet 1515, publiée par la Société des bibliophiles 
lyonnais, d'après le manuscrit de Wolfenbultol, avec des noies et des docu- 
ments extraits des Archives consulaires de la ville par M. Georges Guiguo, 
Lyon, 1900, in-80. Nous devons des remerciements particuliers à M. G. Guigue, 
archiviste du département du Rhône, qui a bien voulu faciliter noire tâche en 
nous communiquant un certain nombre de documents relatifs à Tentrée de la 
reine. 

* Arch. mun. de la ville de Lyon, BB. 34, f» 119 v®. 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly, — FRANÇOIS P*" A LYON 117 

cette entrée et rechercher les fonds nécessaires, des préoccupations 
d'un autre ordre, plus immédiates et plus graves, venaient les assaillir. 
Après la victoire de Marignan et l'occupation de Milan, on s'était 
hâté de se débarrasser des lansquenets dont les exigences, surtout 
celles de la Bande noire, n'avaient d'égales que l'insubordination ^ 
Ils venaient de repasser les Alpes, et leur approche répandait la 
terreur. Les conseillers de Lyon voulaient éviter à leur ville le 
désagrément de ce passage. Le i8 décembre au matin, ils se ren- 
dirent auprès de Messire Mondot delà Marthonie, le vice-chancelier, 
resté à Lyon après le départ des souveraines, et lui remontrèrent 
que « grant nombre de lansquenets, venans de dellà les montz » 
s'approchaient de Lyon « pour y passer ; et pour ce qu'ilz feroient 
grand dommaige à lad. ville, tant aux vivres que* autrement, et 
mesmement pour ce que l'on dit que lesd. lansquenetz sont pestif- 
fereux, par ordonnance de mondit sieur le vichancellier, ont esté 
escriptes lettres au nom de lad. ville, aujourd'huy matin, adressées à 
Madame la régente estant à Grenoble^, affin qu'il luy playse ordonner 



^ Barrillon raconte que les lansquenets avaient demandé au roi, s'il gagnait 
la bataille, qu'il leur donnât « la tierce partie du pillage de la ville de Milan, 
ce que Icdict seigneur ne leur voulut accorder, mais leur octroya que Icdict jour, 
qui estoit seuUement le xiii^ jour de septembre, ilz feussent paiez pour tout le 
mois et que l'aultre mois commençast le lendemain xiiii" jour dudict mois de 
septembre » (Journal de Jean Barrillon, secrétaire du chancelier du Prat, 
publié par Pierre de Vaissière, Société de l'Histoire de France, t. 1«', p. 127). 
Cf. Desjardins et Canestrini, Négociatiom diplomatiques de la France avec la 
Toscane, t. Il, p. 734. D'après Spont, la solde des gens d'armes fut retardée 
pour payer les lansquenets, qui furent licenciés à la mi-novembre (Spont, 
l'Organisation militaire sous François I*<^, dans Revue des Questions histO' 
riqueSf t. LXVI, p. 66-67). ^^ apparaîtrait, d'autre part, que les lansquenets 
envoyés au camp vénitien de Brescia auraient refusé de combattre contre 
leurs compatriotes de l'armée de Maximilien (Marino Sanuto, Diarii, t. XXI, 
col. 23o, 236, 243 et passim). — Certains trouvèrent ce licenciement préma- 
turé. C'est ainsi que Pierre de Chazerat écrit à M. d'Aumont, de Milan, le 
20 novembre : « Le Roy a cassé tous les lansquenets et retenu les capitaines. 
L*on s'esbahit fort comment il lésa cassez premier que toutes choses soient 
mises à exécution, veu que les 11^ mille escuz destinés aux Suisses ne doyvont 
estre baillez que jusques à Noël, et d'ici là se peult faire beaucoup de bonnes 
et mauvaises choses... » (P. de Vaissière, Une correspondance de famille au 
commencement du xvi* siècle. Lettres de la maison d'Aumont (i5i5-i527) dans 
V Annuaire- Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 1909, p. 268). 

^ Sur ce passage, selon nous assez problématique, de Louise de Savoie par 
Grenoble, voir E. Baux, article cité, p. 461. A noter cependant que l'itinéraire 
primitif des reines comportait celte ville. J. de Longwy écrit, en effet, à 



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118 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

que lesd. lansquenetz passent par ailleurs ». En même temps on 
priait par lettre le sénéchal qui avait ordre de les conduire, de les 
détourner de passer par Lyon*. Malgré ces injonctions, les lans- 
quenets arrivèrent en bandes un peu avant les fêtes de Noël, 
déterminés à entrer dans la ville. Les conseillers prirent alors des 
mesures pour éviter, autant que possible, les « grans insoUences » 
que ces troupes avaient Thabilude de faire partout où elles passaient. 
Se conformant à Tavis du vice-chancellier et des notables réunis à 
cet effet, ils décidèrent qu'on ne les laisserait entrer que par groupe 
de 5oo à la fois ou de i .000 au maximum. Il serait encore préférable 
de les laisser en dehors de la ville, à la Guillotière et à Vaise, où 
Ton ordonna de « faire envoyer des vivres, comme pain, arans, 
fromaiges et poisson* ». On invita « par une crye » les marchands à 
ne point enchérir les vivres, et à en fournir « es dits lansquenetz 
en payant raisonnablement^ ». En même temps, par précaution, 
les conseillers faisaient soigneusement garder les portes et mettre 



M. d*Aumont, de Pavie, le 28 octobre i5i5 : « La Reyne et Madame sont parties 
d'Amboyse pour venir à Lyon et Grenoble. » (P. de Vaissière, article cité, 
p. 254). Il est vrai qu'au dernier moment Titinéraire a pu être modifié en 
raison de l'entrevue de Bologne, à la suite de laquelle le retour par la Pro- 
vence fut décidé. • 

* Arch. mun., BB. 34, f» 122 v°. 

* Délibérations des 20 et 24 décembre (Arch. mun., BB. 34, fos i23 et 124). 
Le 20 décembre, on avait décidé d'envoyer des vivres « es repas du capilayne 
Tavannc qui est lougé au logeis de Naples ». Le logis de Naples était situé, 
ainsi que le logis de la Téle-d'Or^ à la Grenelte, du côté de la rue Tupin (Arch. 
mun., ce. 39, fo 25 1). — Les personnages et les notables qui assistaient à la 
séance du 21 décembre étaient : Messires Maurice Sève, Jacques Baroudeau, 
Pierre Chanct, juge, Barthélémy Bellièvre, André Baronnat, procureur 
du Roy, Jacques Buyer, Mathieu Vauzelles, Jehan Bardin, Bonaventure 
Thomassin, Claude Paquelet, Claude Thomassin et Pierre Garbet. Jehan 
Coyaud, Philibert de Villars, Veran Chalendat, Edoard Grant et Cathelan 
Thoard sont chargés de « pourveoîr » aux vivres a et pour aller veoir à visiter 
lesd. lieux de la Guillotière et de Vèze sont commys mons. le courrier 
Jacques Fenoil et messire Benoist Meslier pour veoir s'il y a des vins, à y 
donner ordre qu'on n'enchérisse point les vivres » (Ibid.). 

' Comme on devait s'y attendre, les lansquenets ne payèrent pas raisonna- 
blement et même pas du tout. C'est ainsi que, le 5 juin suivant, le Consulat 
eut à payer à la veuve Petereau 20 livres, prix de « troys tonneltes harentz 
blancz... fournies à la Guillotière et en Veise aux lansquenetz revenant de 
délia les monlz, au mois de décembre derrcnier passé... lesquelz harentz 
furent prins par lesd. lansquenetz sans en payer aucune chose » (Arch. mun., 
BB. 34, fo 208 vo). 



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E. Baux et K.-L. Bourrilly, — FRANÇOIS I«' A LYON 119 

en place, sur le pont du Rhône, Tartillerie de la ville, tandis que 
défense était faite aux habitants- de sortir de leurs demeures après 
9 heures du soir*. Grâce à ces précautions, le passage des lans- 
quenets à Lyon fut évité. Une ou plusieurs bandes logèrent dans les 
faubourgs de la Guillotière et de Vaise. La plus redoutable, celle 
de la Ligue noire ou Bande noire^ arrivant par la Savoie (la traversée 
du Dauphiné lui avait été interdite^), fut dérivée par la Bresse. 
Ces 4-000 lansquenets passèrent le fleuve en amont de Lyon « au 
droit de la Grange du Pape ». Commencé le 28 décembre, le trans- 
bordement s^efFectua au moyen de cinq bateaux et dura plusieurs 



* Ordre fut donné que, dès le ai décembre, « on mecte les gardes es 
portes qui s^ensuyvent : à la porte du pont du Rhosne cinquante hommes, 
en Bourgncuf 26, k Saint Marcel 10, fayre le serguet de chascun costé de 
5o hommes, faire faire une crye qu'on ne voyse par la ville après neuf heures 
de nuyt ». (Arch. mun., BB 34, {^ ia3 v*>). En ce qui concerne Tartillerie, il 
fut payé 27 sols 8 deniers à des manœuvres « pour avoir vacqué le dimenche 
XXII* de décembre de mil v« et quinze et le lundy ensuivant vigille de Noël, 
à amasser et k assembler le reste du boys que lesd. lansquenets ont bruslé, 
et aussi à mener et ramener l'artillerie à Nostre Dame de Confort et à ramener 
ce boys en la maison de la ville par le commandement de M^ Benoit Meslier. » 
(Arch. mun., CC. 637, n® 29). 

' Pour éviter la traversée du Dauphiné et Tentréc de ces lansquenets dans 
la ville de Grenoble, les consuls de cette ville avaient pris des mesures extra- 
ordinaires. On lit, en effet, dans une de leurs délibérations, prise à la date 
du 14 décembre : « Propositum quod armigeri lansqueneys qui iverant in 
armata regia ad recuperandum ducatum Mediolani pro rege, reddeunt... sunt 
in Sabaudia loco dicto in Aquabella [Aiguebellè] et quod volunt venire per 
Alavar [Allevard], Buxeriam [La Buissière, canton du Touvet], et alia loca, 
intrare Delphinatum et venire Gratianopolim et inde Lugdunum, quod 
si fieret devastarent patriam... quare ad obviandum dicti domini mandave- 
runt obviare eis dominum Cassenatici [de Sassenage] et inde dominum Proc- 
sidem computorum, qui portarent quatuor centum scuta auri cum sole, 
quos dicti domini de suis manulevaverunt... » Toutefois, cette somme 
n'ayant pas été jugée suffisante, on y joignit encore 200 écus d'or de sup- 
plément, et les consuls n'ayant pu les fournir sur leurs ressources ordinaires, 
ce furent Jean Griffon, Urbain Coct et Gyprien Fléard qui les offrirent 
(Arch. mun. de la ville de Grenoble, BB. 3, f<»* 228 v» et 229 r<>). Finalement, 
le roi interdit aux lansquenets de traverser le Dauphiné. « Monseigneur, 
quant au Dauphiné, ils n'y passeront point, écrit de Milan Nicolas de 
Puelles à M. d'Aumont le a5 novembre, car j'ai veu des lettres du Roy 
pour ce expédiées. » (De Vaissière, art. cité, p. 260.) A l'occasion d'un autre 
passage de lansquenets qui eut lieu à Grenoble entre le 24 et le 29 janvier, 
on construisit un pont de bateaux sur l'Isère, près de la Trésorerie. Des 
commissaires furent envoyés à Vizille et à Cornillon pour porter des vivres 
(ibid., BB. 4, f» 11). 



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120 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

jours*. Malgré les mesures prises, les Lyonnais n'étaient pas àTabri 
de toute appréhension. Le soir de Noël, il y eut « effroy » dans la 
cité. Une bande de lansquenets, de ceux que Ton avait fait passer 
au pays de Bresse » pour soulager » Lyon et « le plat pays du costé 
du royaume, vouloyent entrer dans cette ville de nuy pour y lon- 
ger ». Aussitôt la garde des portes fut mobilisée, mais Talerte ne 
paraît pas avoir eu de suite fâcheuse *^. 

Après avoir traversé le Rhône, les lansquenets se dirigèrent sur 
Tournus par le Maçonnais et le Chalonnais, et finalement par Lan- 
gres, Pagny, le Barrois et Mézières, sortirent du royaume^. 

Cependant le bruit du retour prochain de Frjftiçois l^ avait pris 
plus de consistance et de précision. Le i5 janvier i5i6, le Conseil 
de Ville, averti et désireux d*honorer le roi et la reine, décide de 
convoquer pour le surlendemain jeudi les notables et les maîtres 
des métiers « pour leur communiquer ladite matière et adviser 
moyen d'avoir argent pour subvenir aux fraizde lad. ville * ». 

Le 17 janvier eut lieu l'assemblée prévue. Après avoir protesté 
contre Tabsence d'un certain nombre de notables, messire Franc 
Deschamps exposa Tobjet de la réunion. Le roi, revenant de Milan, 



* Les journées des « révérends » employés à la manœuvre de ces cinq 
bateaux, y compris les dépenses de « vin, chaire et fromaige » s'élevèrent à 
17 livres 2 sols 4 deniers (Arch. mun.. CG. 687, pièce 11). 

* Arch. mun., BB. 34, f»* ia4 v*>. A cette occasion, il se produisit un incident 
qui causa quelque émoi dans la ville. Un certain Benoit deFareins « marchant 
de blez de Saincl Vincent, lequel estoit chef en la pourte Sainct Marcel » fut 
invité par le capitayne Thomassin « comme cappilayne de la dite ville » 
d'aller « avec ses compaignons jusques à la porte Sainct Sebastien veoir si 
elle estoit fermée et s'il avoit aucun bruyt ». Benoît de Fareins « respondit 
qu'il n'en feroit riens ». On eut beau lui réitérer le commandement à plusieurs 
reprises, « il ne voulut obeyr, ains usa de plusieurs grosses et injurieuses 
parolles contre ledit capitayne de lad. ville ». II fut arrêté en conséquence, et 
malgré une requête appuyée « par Tevesque soufTragant » fut détenu, et infor- 
mations plus amples décidées contre lui (Assemblée du 27 décembre). 

' Sur l'itinéraire suivi au retour par la Bande noire, voir E. Baux, art. cité, 
p. 462, note a, et de Vaissière, art. cité, p. 2.09, 260, 261, 269 et 270. Cf. Lettres 
de Lancelot du Lac et d'autres personnages à M. d'Aumont (B. N., fonds 
Moreau, 809, f®* i5o, 167, 195, 199 et 201). Les lansquenets, qui avaient passé 
«\ Grenoble fin janvier, arrivèrent à Lyon dans le courant de février. Des 
précautions identiques à celles du premier passage furent prises à celle 
occasion. 

* Arch, mun., BB. 34, f» i3i v», 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly. — FRANÇOIS P»* A LYON 121 

a déjà passé les monts et se trouve « comme Uen dit, à Tallard *, 
aussi la Royne, et sont prochains de venir en ceste ville, esquelz 
convient faire entrée, c'est assavoir au Roy à cause de la victoyre 
que Dieu luy a donnée contre ses ennemys, et de ce qu'il a réduict 
sond. duché en sa main et obéissance, et à la Royne pour son pre- 
mier advenement, à la couronne ^. Et pour ce que la ville n'a 
deniers pour y subvenir, mesd. s" les conseillers ont advisé 
qu'il n'y a moyen sinon en mectant deniers sus à la manière 
acoustumée: touteffoys, s'il y a autre moyen meilleur que de 
mettre deniers sus, ilz le vueillent dire ^. » 

L'assemblée avait donc à répondre à deux questions. Convenait- 
il de faire une entrée au roi et à la reine ? Si oui, fallait-il pour 
faire face aux dépenses nécessaires, lever une contribution sup- 
plémentaire, comme le proposaient les conseillers, ou convenait - 
il de procéder autrement ? 

Sur le premier point Taccord fut complet: « Tous lesdits com- 
parants ont esté d'oppinion qu'on face lesdites entrées le mieulx et le 
plus honnorablement qu'on pourra. » Mais il n'en fut pas de même 
sur le second qui souleva, au contraire, des débats extrêmement vifs, 
notamment entre Franc Deschamps et les conseillers d'une part, et 
Clément Mulat et les procureurs des artisans, d'autre part. Cette 
discussion passionnée ne fut, en somme, qu'un nouvel épisode du 
coi^flit qui, depuis plus d'un an, mettait aux prises le consulat et 
les artisans^. 

Dès le mois d'août i5i5, la gestion des conseillers avait provoqué 

* Arch'. mun., BB. 34, f^ i34 v*». François I*"" avait effectivement quitté Milan 
le 8 janvier et passé à Biagrasso, Novare, Verceil, Turin et Suse ; il avait 
franchi le col du Genèvre et descendait la vallée de la Durance par Gap et 
Tallard; le i3 janvier, il rencontrait à Sisleron la reine Claude et la reine mère 
Voir le Journal de Louise de Savoie, dans Guichenon, Preuves de Vhisloire 
généalogique de la maison de Savoie^ t. FI, p. 467 et suiv. Cf. Desjardins, 
op. cit., t. Il, p. j6o( Lettre de Francesco VeWori, datée de Lyon, 27 janvier i5i6). 

' Claude de France avait refusé Tentrée que les Lyonnais voulaient lui 
faire à l'occasion de son premier passage au mois de novembre précédent 
(E. Baux, art cité, p. 455). 

» Arch. mun., BB. 34. ^ i35 r*». 

* Sur ce conflit, voir A. Basssard, la Querelle des consuls et des artisans, 
dans la Revue d'Histoire de Lyon, t. VII, 1909, p. 1-42, et encore du même 
auteur, les Relations du Consulat lyonnais et de la royauté (i5i5-i525), d'après 
les Archives municipales (extrait du Bulletin des Amis de l'Université, 1908, 
in-80, ,^ pages). 



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122 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

des plaintes, anonymes d abord, puis ouvertes, de la part des arti- 
sans dont M® Clément Mulat, docteur en droit et leur porte-parole 
ordinaire, s'était fait l'interprète. Clément Mulat demandait la red- 
dition des comptes des vingt dernières années, alors que les con- 
seillers, après avoir d'abord refusé tout net, offraient, à titre transac- 
tionnel, la reddition des comptes de la seule année i5i4. Il récla- 
mait en outre, la réfection des « nommées et des estimes », c'esl-à- 
dire des rôles fixant les revenus sur lesquels on se fondait pour 
asseoir Timpôt. Devant la résistance du corps consulaire, les artisans 
avaient fait appel au Conseil du roi. Celui-ci, à la date du 20 août, 
avait rendu un arrêt qui leur donnait dans une certaine mesure satis- 
faction : Texamen des comptes et la revision des « nommées » seraient 
effectués par deux commissions élues du consentement des parties. 

Cet arrêt ne ramena pas le calme dans les esprits. Sous différents 
prétextes, la revision fut remise de délai en délai et finalement 
ajournée jusqu'au passage de Louise de Savoie. Le 27 novembre, 
les conseillers et les procureurs des artisans étaient convoqués à 
Saint-Jean, pour entendre lecture de l'ordonnance rendue par le 
Conseil étroit « touchant les comptes et réfections des papiés » , la 
nomination des membres chargés de la vérification ^ et la solution 
d'autres griefs en suspens. 

Les conseillers ne furent pas satisfaits de cette procédure, encore 
moins des lettres obtenues de la Régente qui les contraignaient à 
rendre les comptes depuis vingt ans. Ils élevèrent des protestations 
à ce sujet. De leur côté, les procureurs des artisans, encouragés 
par leur premier succès et se sentant soutenus en haut lieu ^, se 
montraient bientôt plus agressifs. 



^ Les gens du roi avaient désigné : « pour oyr lesdits comptes Mons. de 
Rivyrie, sire Claude Laurencin, Mons. le juge des ressorti, maistre Jean Faye, 
mons. Chausson et sire Anthoyne de Vinolx. Et pour la reffection des papiers 
et nommées : M" Clément Mulat, Catheland Thoard, M« Rambaud l'esné, 
M* Philibert Muret, Jehan Bellion, Claude Regnaud, Loys Giraud, mons. le 
juge Chanet, M* Jehan Bordys et Jehan de Villars (Arch. mun., BB. 34, 
f« 109. Cf. E. Baux, art. cité, p. 460-461). 

^ Les artisans avaient, en particulier, Tappui du lieutenant général Pierre 
Burbenon, qui se montrait favorable à leur cause, sans les soutenir ostensi- 
blement. Sur le rôle du lieutenant général, voir Bassard, art, cité, p. 9, 12, 14 et 
passim. Cf., sur Pierre Burbenon, G. Dupont-Ferrier, Etat des officiers royaux 
des bailliages et sénéchaussées, Sénéchaussée de Lyon (extrait du Bulletin 
historique et philologique du Comité des Travaux historiques, 190$, p. 39-40). 



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E, Baux et V.-L, Bourrilly. — FRANÇOIS !•' A LYON 123 

Ils mettent en cause toute Tadministration du Consulat, et, à la 
suite de l'élection du 21 décembre i5i5, attaquent le mode d'élec- 
tion des conseillers. Administration, gestion financière, question 
politique, leur critique n'épargne rien. Les griefs s'accumulent, 
s'enchevêtrent. Les deux partis se heurtent sur tous les points et 
tout est occasion de conflit. 

Dans ces conditions, on s'explique aisément pourquoi la propo- 
sition formulée dans le conseil du 17 janvier i5i6, de mettre 
« deniers sus » à l'occasion de l'entrée royale, souleva une véri- 
table tempête. Presque aussitôt après que Franc Deschamps eut 
parlé, Clément Mulat, au nom des artisans, déclare « qu'on doit 
faire ladite entrée tant au Roy que à la Royne le plus honnora- 
blement qu'on porra et pour avoir deniers, dit qu'il n'est pas d'avis 
qu'on mecte deniers sus, car il y en a ou doit avoir assez, tant à 
cause de l'entrée des draptz de soye que des gabelles, et que aucuns 
ont demandé et poursuivy reddicion des comptes, ce que certains 
ont empesché ; pourquoi si lesdits conseillers sont débiteurs, 
qu'ilz payent ou sinon qu'ilz avancent et, les comptes renduz, s'il 
est deu, la ville remborsera ». C'était parler net. A cela Franc 
Deschamps répond que la reddition des comptes s'effectuera devant 
la commission nommée à cet effet ; d'autre part, il n'y a pas 
moyen de tirer argent de la ferme du roi ni de la ferme ^des draps 
de soie; si donc on veut agir promptement pour « procéder à ren- 
trée » des souverains, «est besoing et très requis adviser le moyen 
d'avoir argent pour ce fayre ». Clément Mulat reprit la parole, sou- 
tenu par Jehan de Villars, Jehan Gauthier, Claude Berthier, Jehan 
Chausson, Pierre Grenoble, André Gellibert « et certains autres 
survenuz et eulx disans procureurs des artizans de la ville ». Ils 
entendent que les comptes « par eulx demandez estre renduz soyent 

premièrement renduz » « qu'on ne doit mectre deniers sus 

que les nouveaulx papiers et extimes ne soyent reffaitz, parquoy 
se sont opposez et opposent en tant qu'on vouldroit mectre deniers 
sus, disans qu'il y en doit avoir assez sans en mectre d'autres et 
neanmoingtz quand l'en vouldroit mectre deniers sus, ilz s'en sont 
pourtez pour appellans, disans en oultre que ce qu'ilz disent, c'est 
sans deroguer à ce dont ilz se sont portez pour appelans de la 
nouvelle création des conseillers faicte à Noël derrenier passé, 
laquelle ils entendent poursuyr ». 



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124 REVUE D'HISTOIRE DE LYOxN. — Études. 






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E. Baux et V.-L. Bourrilly. — FRANÇOIS !•' A LYON 



125 



NOTE EXPLICATIVE 



Le médaillon et les textes ci-contre appartiennent au manuscrit f. fr. 2088 de la 
Bibliothèque Nationale (dessins à la plume et camaïeu). Il est daté de i5i6, sans 
nom d'auteur. Chaque sujet est accompagné d'un rerset du psaume de David : 
« Illuminatio mea » (xxvi* psaume), dont le texte figure également en exergue autour 
de chaque médaillon, avec lettres dorées sur fond noir. Au-dessous est un com- 
mentaire se référant par application à l'un des épisodes de la campagne de 
Marignan. Le Roi François, représenté à cheval avec son armure de combat, est le 
dessin du premier feuillet. 

Nous avons donné la copie figurée de deux autres pages de ce manuscrit dans le 
Voyage des Reines (op. cit.) L'un de ces médaillons (p. 45) représente l'Ange qui 
conduit le roi sur le chemin de la Baume ; l'autre (p. 5j) a trait au trépas du Roi 
d* Aragon, que François I^*" apprit à Tarascon. En même temps, nous transcrivions 
(p. 62) les indications sommaires contenue!^ en télé du manuscrit, d'après lesquelles 
Louise de Savoie aurait suggéré au roi son fils la lecture du psaume de David, le 
XII février « à Horiol [Lorioi], sur la rivière de Drôme », alors que la Cour s'achemi- 
nait vers Lyon. Nous ignorions alors le nom du dessinateur. Depuis Iprs, grâce à de 
précieux renseignements que nous devons à Pobligeance de M. le comte Paul Dur- 
rieu, de l'Institut, dont la compétence en matière de manuscrits est indiscutée, 
nos recherches ont abouti. Le miniaturiste qui a dessiné à la plume les médaillons 
du manuscrit 2088 n*est autre que le peintre Godefroy le Batave, auteur des illus- 
trations des Commentaires de la Guerre Gallique, exécutées de i5i8 à i52o, en 
collaboration avec un autre Hollandais, Albert Pigghe, plus spécialement chargé 
d'élaborer le texte : tous deux travaillaient sous la direction de François Du Mou- 
lin, ancien précepteur de François I<\ On sait que le premier volume de la Guerre 
Galliqaeesi au British Muséum; le second à la Bibliothèque Nationale et le troisième 
à Chantilly; mais, sous l'inspiration du duc d'Aumale, l'ouvrage complet, imprimé 
par les soins de la Société des Bibliophiles Français, a été tiré à trenlc-trois exem- 
plaires, qui ont coûté un prix fabuleux, tant est grande la finesse des illustralions 
en couleur dont quelques-unes fourmillent de détails minuscules. L'ouvrage contient 
en outre de nombreuses grisailles et au tome II quelques portraits des seigneurs delà 
Cour de François 1*% que de Maulde La Clavière attribue un peu à la légère au pein- 
tre Jean Perréal (R. de Maulde La Clavière, /ci/i Perréal dit Jean de /'.iris, Paris, 
Leroux, 1896, p. 69 et suiv). 

Dans ces volumes, que nous avons consultés à la Bibliothèque Nationale (Réserve, 
J. 3219), nous avons retrouvé une technique et une facture identiques, qui mon- 
trent, à n'en pas douter, que les deux manuscrits ont été illustrés par la me me 
main, avec cette particularité caractéristique que les casques des légionnaires 
romains sont aussi empanachés que ceux des combattants de Marignan. Tel garde 
de César, par exemple (t. Il, p XXXIV v»), ressemble à s'y méprendre au Suissj 
à jambes torses qui déplore le trépas du Roi d'Aragon à Tarascon (dessin ci-dessus visé . 
C'est la même mimique, la même attitude. L'ornementation des pilastres et arcades 
Renaissance qui forment le décor de ces deux illustrations est également d'une 
absolue similitude. Le manuscrit n<* 2088 doit donc, selon toutes vraisemblances et 
d*aprèfl sa date, être attribué à Godefroy le Batave. 



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i26 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Les conseillers ne laissèrent pas passer sans protestation les 
assertions de leurs adversaires. Par la voix de Franc Deschamps, 
ils demandèrent acte de l'opposition de Clément Mulat et « de ce 
que pluszieurs desdits protestans sont venuz aud. hostel commun 
en la présente assemblée sans mander et icelle ont troublée et em- 
peschée ». Us manifestèrent l'intention if d'en avertir le Roy et 
ceulx qu'il appartiendra », le tout « pour leur deschargement et 
pour leur valloir servir en temps et lieu * ». 

Ces protestations et contre-protestations échangées, on demanda 
l'opinion de chacun des assistants. M. le juge Pierre Chanet et le 
« maistre des portz Secondin Viel » (ou Vial) prirent les premiers 
la parole. Ce dernier se montra particulièrement énergique ainsi 
qu'un sieur Ytace Garnier*; puis les avis furent émis à tour de rôle. 
Certains, peu nombreux, s'en rapportèrent purement et simplement 
à Tavis du Consulat ^. Plusieurs consentaient à ce qu'on mît « de- 
niers sus *». D'autres préféraient qu'on commençât par emprunter 
quitte à mettre deniers sus après pour rembourser ^. Quelques-uns 

1 Arch. mun., BB. 34, f»» i35-i38. 

* Monsieur le Juge Pierre Chanet déclare « qu'on doit faire lad. entrée 
comme fait a esté au feu roy Loys derrenier décédé quand il revint de la 
conqueste et réduction de son duché de Gennes, pareillement à la Royne 
comme Ten est tenu à cause de son premier advenement à la couronne et que 
la ville doit acquiter bien et hoonorablement affin de capter leur bienveil- 
lance ». Il est d'avis u que pour avoir d'argent pour ce faire on mecte quelques 
gracieulx deniers sus, autrement et jusques à ce que les papiers soyent 
reiïaictz que chascun et mesmement les plus apparans prestent ce que pour- 
roit monter leur taux dont leur sera tenu compte quand les papiers seront 
faiclz sur les deniers qui seront mys sus, ou, par autres moyens, qu'on 
empruncte de quelques gens les deniers pour ce nécessaires et qu'on oblige 
ce que la ville a de biens pour les asseurer ». Secondin Viel est d'avis « qu'on 
doit faire lad. entrée et mettre deniers sus et ceulx qui seront d'oppinion 
contrayre qu'on les escripve pour la décharge du corps commun ». Un autre, 
Ytace Garnier, propose « qu'on rabate ung sol à ceulx qui payeront les pre- 
miers sans contraincte » (Arch. mun., ibid.). 

' S'en rapportèrent à l'avis des conseillers : Jehan Rambaud, Guillaume 
Andrevet, Jehan Gobillon, Claude Cluinel, Jehan GroUée. 

♦ Furent d'opinion de mettre « deniers sus » : Anthoyne de Serrains, Jehan 
Kaye, de la Tour, Claude Bessay, Jehan de Mûris, Loys Dodieu, Guillaume 
Audry, maistre Barthélémy BellLùvre, Jehan Brotet, Pierre Gautheret, Claude 
Regnaud, Anthoyne Riquet, Jhérosme Pance, Jehan Tignat, Anthoyne Tour- 
toron, Anthoyne Goyel, Jehan Thomas, Benoist Buisset, Lancelot Corniseau, 
Denys Michard, Jehan Curtin, Claude Bonnet, Guillaume Juge^ Jehan Cochaud^ 
Claude Perret et Veran Chalendat. 

3 Ce sont : François Guérin, Pierre Manissier, Jehan Rocheffort, Jehan 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly, — FRANÇOIS I" A LYON 127 

demandaient que Ton dressât un rôle des « plus apparens » qui 
seraient mis à contribution , en attendant la réfection des « ^nommées » 
ou que Ton exigeât la rentrée des sommes encore dues à la ville ^ 

En somme, les opinions étaient très partagées et il n'y avait pas de 
majorité bien affirmée en faveur des conseillers. L'assemblée se 
termina par une dernière et énergique protestation de M* Clément 
Mulat et de ses « adherens » non seulement contre la précédente 
élection, mais encore contre les deniers qu'on voulait mettre sus. 
Lui et ses amis n'y consentent pas, « ains comme d'abuz en appellent 
dès maintenant » *. Et comme les conseillers rejettent sur les protes- 
tataires la responsabilité de Téchec possible de l'entrée, Mulat 
renouvelle la proposition qu'il avait faite antérieurement en présence 
de François Benoist Rochefort, de François Guérin et autres nota- 
bles, d'avancer 2.000 livres si on lui remet aies aydes que lad. ville 
tient à main ferme du Roy ». Cette proposition ne fut pas acceptée 
et l'assemblée très agitée, se sépara sans avoir rien résolu ^. 

Comme ils en avaient exprimé l'intention dans la séance du 
17 janvier et conformément à l'avis du trésorier Florimond Robertet 
qui, venant de « dellà les montz », était arrivé à Lyon le 19 janvier 
au soir *, les conseillers se résolurent à envoyer vers le roi le 
secrétaire de la ville, Claude Gravier. Il devait, par l'intermédiaire 
du grand maître, M. de Boisy, s'informer de la volonté du souverain 
au sujet de l'entrée et — ce qui aux yeux des conseillers était au 
moins aussi important — emporter « memoyres pour avoir ung 
mandement pour mectre deniers sus pour ladite entrée nonobstant 
Toppinion et appellacion de certains particuliers comme messire 

Vivian, Pierre Boisson (boucher), Pierre Boisson (pêcheur), Jehan de Coton, 
Ambroise Perrier, Jehan Guillemyn, Jherosme Garnier, Guynet Thibaud, 
GuiHaume Sallamon et Gabriel de Rossy. 

* Demandaient le « rôle des plus apparens )> : Cathelan Thoard (Stuard), 
Pierre Regnoard, Jacques Buyer, Jehan Bardin, Jehan Sève. Désiraient qu'on 
opérât au préalable « les rentrées « : Anthoync Chastel, Pierre Gimbre, Claude 
Perret et Jehan Dixsolz. 

' Se rangèrent notamment à Ta vis des procureurs des artisans : Vincent 
Chanu, Jehan Cherblanc et Jehan Pépin (Même délibération). 
' Arch. mun., ibid. 

♦ Arch. mun., BB. 34, £• 189 v». — Guichard David, dit Fortuna, reçut la 
somme de quinze sols tournois « pour une journée qu'il a vacqué & cheval à 
aller à Vienne porter lettres de par Messieurs les Conseillers à Monsieur le 
Trésorier Robertet pour savoir de luy quant le plaisir de la Royne seroit de 
faire son entrée )> (Arch. mun., CC. 667, n« 24). 



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128 REVUE D'HISTOIRE DE LYOïN — Études 

Mulat et aultres, eulx disans procureurs des artizans ; pareillement 
pour faire superceder iceulx procureurs et autres à laisser joyr lesd. 
conseillers de leur povoir et auctorité anciens et faire inhibicions à 
tous de non les troubler jusques à la venue dudit seigneur * ». 

Ainsi du côté du Consulat comme du côté des artisans, on faisait 
appel à rintervention royale, « au pouvoir central » comme nous 
dirions aujourd'hui ; et celui-ci, qui n'avait d'ailleurs rien négligé 
pour s'immiscer dans ce débat, devait eff profiter pour imposer son 
contrôle et dès l'abord obtenir de nouveaux subsides à son profit 
exclusif. On attendit cependant quelques jours encore avant défaire 
partir le secrétaire Claude Gravier qui ne quitta Lyon que dans les 
derniers jours de janvier (après le 26 en tout cas) ^. 

Il rencontra la Cour à Avignon d'où il écrivit les 5 et 7 février : le 
roi « pour soi^Iaiger son peuple ne veultque Ten luy face entrée, 
mais entendtque l'en face entrée à la Royne et que la ville la receve 
comme royne ». Quant aux différends entre le Consulat et les 
artisans, il en remettait la solution à son passage à Lyon. 

Les conseillers reçurent ces nouvelles le 10 février et en eurent 
confirmation le lendemain par une lettre du grand maître de France, 
Artus Gouffier, sieur de Boisy^. Ainsi fixés sur l'entrée, ils s'empres- 



* Arch. mun., BB. 34. ^ iSq. 

' Arch. mun., BB. 34, f® 141 v°. — Voir le compte de Claude Gravier, secré- 
taire de la, ville pour trois voyages faits par ordre du Consulat (Arch. mun., 
ce. 249, p. ai7, cahier de 11 feuilles). Le deuxième voyageeut lieu en février 
i5i5 (v. s.) : « En Avignon devers le Roy et la Reyne illec estans, pour savoir 
si Ten feroit entrée au dict seigneur, à cause de la victoire qu'il avoit eue de 
là les montz contre ses ennemiz et de la réduction de son duché de Milan à 
son obéissance. Aussy si Ten feroit entrée à la Royne, qui n'en avoit encore 
point eu depuys son advenement à la coronne, jaçoit qu'elle eust passé par 
Lyon en venant du dict Molins. Pareillement pour avoir leclres pour niectrc 
deniers sus pour subvenir aux frais d'entrées s'il les convenoit faire. » A la 
somme de 38 livres 19 sols 6 deniers tournois allouée à Gravier, toute com- 
pensation faite, pour les dépenses de ses trois voyages, il y a lieu d'ajouter les 
articles suivants concernant spécialement le voyage d'Avignon : « plus pour 
les chevaulx de poste qu'il courut au retour par advis de Mgr le Trésorier 
Robertet estant à Sainct Vallier, pour que le Roy et la Royne venaient à 
grans journées, aGn de faire advancer l'entrée de la dicte dame, parquoy le 
dict Gravier vint toute la nuyt du dict Saint-Vallier et prist trois chevaulx, 
de poste, c'est assavoir : l'ung à Saint Rambert, l'autre à Auberive et l'autre 
à Saint Saphorin (Saint-Symphorien-d'Ozon) et pour chacun payer ung escu 
soleil, pour ce, 6 livres... » (Même compte, f« 10 r<>). 

» Arch. mun., BB. 34, ^' ^7 v<» et i5o r°). 



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E, Baux et V.-L, BourriUy. — FRANÇOIS I" A LYOW 129 

sèrent de prévenir « les enfans de la ville et de convoquer les 
notables et maistres des mestiés » pour aviser aux décisions à 
prendre. L'assemblée du 1 1 février fut une répétition, avec un peu 
moins de violence peut-être, de l'assemblée du 17 janvier. 

Même unanimité au sujet des honneurs à rendre à la reine, des 
cadeaux à offrir dont on laissait le prix à la discrétion des consuls ; 
même confusion dans la discussion des moyens de se procurer de 
Targent^ A la proposition de Franc Deschamps de mettre deniers 
sus, Clément Mulat, Pierre Grenoble et Claude Berthier « pour et 
au nom des procureurs des artizans de cette ville, ont dit parla voix 
dud. messire Mulat que l'en doit faire entrée à la Royneet dons tant 
à la Royne que à Madame [Louise de Savoie] et dient qu'ilz 
entendent qu'il y a assez deniers pour ce faire, tant des restes des 
deniers qui autreffoiz ont esté mys sus que des deniers qui sont deuz 
par Pierre Regnoard et autres fermiers du tiraige du sel qui ont esté 
par cy devant, que des autres deniers qui sont deuz à la ville 
et desquelz les comptes n'ont esté renduz ; et, s'il n'y a assez, que 
les conseillers doy vent avancer ou empruncter sus les choses dessus 
dictes pour faire lad. entrée et dons, et quant les comptes seront 
renduz, ceulx qui presteront seront remboursez et dit que, jusques à 
ce, que Ten ne doit mectre aucuns deniers sus, et où l'en les vouldroit 
mectre, n'y consentent, ains protestent de la nullité des actemptatz 
et d'en appeler en adhérant à leurs autres appellacions, et dit led. 
Mulat qu'il baillera son dire par escript et ne veuU que Benoist 
Barjon, scribe de céans en l'absence du secrétayre, y escripve ». 
Franc Deschamps s'efforce de réfuter les assertions de Clément 



* André Baronnat, procureur du roi, dil « qu'il est très requiz faire entrée 
à la Royne bien et honnestement, le mieulx qui possible sera, et pour ce 
fayre, lui semble que l'en doit mectre deniers sus, mays combien de deniers, 
s'en rapporte à mess, les conseillers; touchant le don de la Royne, dit, qu'il 
luy semble que Ten luy doit aussi fayre don, mays de la quantité s'en rapporte 
à la discrétion de mess, les conseillers. » La plupart des notables, qui avaient 
comparu le 20 janvier, donnèrent à nouveau leur opinion, ainsi qu'un cer- 
tain nombre d'autres qui n'avaient pas assisté à la première réunion. Parmi 
ces derniers, nous relevons les noms suivants : AméBuilioud, Jacques Paulyn, 
Barthélémy de Villars, Anthoyne Serrelon, Pierre Lanet, Hugues Pourret, 
Jehan le Père, André Peroset, Malhelyn Symond, Robinet de la Font, 
Benoist Garnier, Girard Saget, Anthoyne Obseure, Benoist Lenoble, Benoist 
Damouretles, Pierre Fardet, Jehan Chandain, Claude Prost et Goyet dit Gentil 
(Arch. mun., BB. 34, f^» i48-i53). 

Rev. hisl. Lyon. XI. — 9. 



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130 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Élude$ 

Mulat et de dégager la responsabilité du conseil. Mais Tavis du procu- 
reur des artisans Temporte somme toute, puisqu'on décide de parler 
« à Pierre Regnoard pour savoir si Ton pourra avoir de luy et autres 
fermiers de Tentrée des drapz de soye deux mil cinq cent livres qu'ils 
doyvent ou devront prouchainement à cause de lad. entrée desd. 
drapz de soye, à cause de la promesse que iceulx fermiers ont fait à 
lad. ville de luy donner chascun an deux mil cinq cens livres ». En 
attendant cette réponse il était sursis à mettre deniers sus*. 

Déjà le 7 février, l'idée de cette « conversation » avec Regnoard 
avait été émise^. Il ne semble pas qu'elle ait donné de résultat, car 
dès le 12 février, nous voyons les conseillers profiter de l'invitation 
qu'ils adressent aux Italiens fixés à Lyon de participer à Tentrée, 
pour leur demander un prêt ou une avance sur les a.Soo écus qu'ils 
doivent payer à la ville^. De ce côté aussi on se heurta à une réponse 
dilatoire qui présageait un refus. Cependant le temps pressait. Les 
préparatifs^ se poursuivaient, bien que les difficultés financières ne 
fussent point encore résolues. Ces préparatifs menaçaient même 
d'être suspendus faute d'argent. La nouvelle se répandait que le 
roi était déjà à Vienne et qu'incessamment il arriverait à Lyon, 
lorsque Veran Chalendat « commys à faire les fraiz de lad. entrée*'^ » 
vint rapporter au Consulat que « les ouvriers qui vacquent aux 
ystoires et faintes veulent laisser ouvre pour ce qu'on n'a deniers 
pour leur fournir® ». Alors en désespoir de cause, on a recours aux 
expédients. On décide d'aliéner une créance de 3.ooo livres « restans 
et deues par les vielz fermiers du sel ». Cette créance est achetée 
par la « contreroleuse » Buatier pour 2.600 livres : la ville ne perd 
que 4oo livres « qui est le moyns de perte qu'on en a peu trouver ». 



* Arch. mun., ibid. — Furent désignés pour parler à Pierre Regnoard ; 
Jacques Decucharmoys, Philibert de Villars, Claude Paquellet. 

* Arch. mun., BB. 34, P* 146 v°. 

' (c A esté ordonné mander à demain les marchans des nations étrangères 
tant des florentins, lucoys, genevoys que allemans pour leur faire sçavoir 
lad. entrée... aussi a esté ordonné que Ton parlera ausd. marchans de Flo- 
rence et Luques touchant les deux mil cinq cens livres qu'ilz ont promys 
donner chacun an à la ville... » (Arch. mun., BB. f« 164 v»). 

♦ Arch. mun., BB. 34, f°* i55-i56(i4 février). Six ou sept marchands de 
Florence seulement se rendirent ce jour-là à la convocation du Consulat. 

^ Veran Chalendat avait été commis à tenir les comptes de la précédente 
entrée du roi. 

• Arch. mun., BB. 34, fo i58 r^. 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly. — FRANÇOIS Ic A LYON 131 

Puis deux des fermiers des drapzs de soie consentirent, non ^as à 
avancer sur la somme dont ils étaient redevables à la ville, mais à 
prêter 1.200 livres « pourveu qu'ilz aient response particulière et 
privée de leur rendre ladite somme à la foire de Pasques prochain ». 
Chaque conseiller s*engage en son propre et privé nom pour un 
douzième de cette somme*. Enfin la vente « d'ung petit eschauf- 
fauld >) fournit 3 livres; un débiteur paye 5 livres 18 sols. Au total, 
et après toutes les difiicultés que nous venons de voir, Veran Gha- 
lendat, put réunir dans sa caisse 3. 808 livres tournois et 16 sols^. 
Les préparatifs continuaient hâtivement. Dès le 10 février, les 
conseillers avaient convoqué les fournisseurs et demandaient des 
devis : Guillaume Angelier, brodeur, fut invité à faire « ung patron 
du poille pour la Roy ne ». Jehan Richier et Yvonet peintre et 
imagier chargés de faire « les hystoires », montrèrent les projets 
et dessins qu'ils avaient préparés. On les pria de communiquer le 
tout à « Jehan de Paris [Jehan Perréal] painctre et varlet de 
chambre du roy ». Ce dernier, qui avait été mandé également, 
promet « d y faire ce qu'il pourra ». Les conseillers Meslier et Esme 
de la Porte furent « commys » à s'entendre avec les a painctres et 
cartiers pour les chappeaulx, targettes et chappelez ») qu'il convien- 
drait faire. Enfin, une autre commission, composée de Pierre 
Regnoard, Philibert de Villars et Anthoine GroUier, eut à traiter 
avec les marchands Humbert Montconil et Claude Barsuraube au 
sujet des « toiiles pour couvrir les rues»* ». Le surlendemain, par 
une convention en bonne et due forme avec serment sur « les sainctz 
Evangiles», ledit Barsuraube et la femme de Montconil agissant 
au nom de son mari, s'engageaient à fournir <( toutes les toiles... 
requises et nécessaires pour couvrir les rues à l'entrée de la Royne 
depuys le Pont du Rosne jusques à Portefroc, excepté le Pont de 
Saosne, assavoir à six toiiles de large, troys blanches et troys blues 
pour le pris chacune aulne de dix deniers tournois, tant blanches 
que blues, et oultre ledit prix sur le tout, mesdits sieurs les conseil- 
lers leur bailleront vingt livres tournois pour une foys et seront 
tenuz lesdits Barsuraube et Montconil tendre, coustre et poser lesd. 

* Arch. mun., ibid,, t^ 162 vo. — Thomas Gadaigne verse 900 livres et Jehan 
Sève 3oo (Arch. mun., CC. 666, n° i, fo 3i r*>). 
« Ibid. 
» Arch. mun., BB. 34, f» 147 v<». 



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Iâ2 REVUE D*HISTOIRE DE LYOIY. — Études 

toiles à leurs propres coustz et dépens et le tout rendront tenduz 
par toute la sepmayne prouchaine et seront lesdites toilles, assavoir 
les blanches semées d'ermines et les blues de fleurs de lys et se 
feront lesd. semences aux dépens d3 la ville, et suivant un patron 
baillé par les conseillers* ». Le mamî jour, 12 février, Jacques 
Tourvéon, Philibert de Villars, Gathelan ThoarJ, Jehan Coyaud et 
Veran Chalendat furent commis « pour marchander à fayre les 
targettes et chappeaulx et autres choses nécessaires pour mectre 
lesdites toiles et aussi faire les semences d^hermines et de fleurs de 
lys », tandis que Pierre Faye, Anthoine GroUier et Veran Gba- 
lendat entraient en conférence avec le brodeur Guillaume Angellier 
au sujet « de la sorte du drapz, coleur et autres choses nécessaires 
à la confection du palle de la Reine ». On décidait également de 
faire un don à la reine Glaude et à Madame [Louise de Savoie] », à 
chascune jusques à la somme de six ou huit cens escuz au soleil ». 
Un conseiller, le sieur Deschamps, fut chargé de consulter un 
orfèvre Jehan le Père, auquel on s*adressait d'ordinaire dans des 
circonstances semblables, « pour en avoir son ad vis touchant la 
manière desdits presens* ». 

La seconde quinzaine de février fut tout entière remplie par 
Texécution de ces préparatifs que faillirent contrarier les difficultés 
du Gonseil à se procurer de l'argent. Les ponts du Rhône et de la 
Saône, les rues et places par où devait passer le cortège royal furent 
soigneusement couverts de sable et de gravier^. Huit mille quatre 
cent quarante huit aunes de toile blanche et bleue furent employées 
pour couvrir les rues* formant un ciel semé d'hermines (sur les 
toiles blanches) et de fleurs de lys (sur les toiles bleues) que Jean 
Ramel, Jean de Bourg et Guillaume Deschamps y avaient peintes^ 

• Arch. mun., BB. 34, ^ i54 v». 

- Ibld. — Sur Jehan Le Pure, voir Nalalis Uondol : les Orfèvres de Lyon du 
xv« au xviii* s\vc\e ( Revue du Lyonnais^ 1888). 

• Le charretier Pierre Nycollet « vaqua 9 journées à charrier le gravier... 
mys par les rues et sur les ponts » et reçui pour sa peine «c 4 livres, 10 sols » 
(Arch. mun., CC. (j6(î, fo Sy v®). Le compte dos fournitures de gravier payées 
tr aux areyniers s'éleva à 61) livres, 17 sols (Ibid,, CC 638, n^ 14). 

• Il fut alloué à Humbert de Montconil et à Barsuraube la somme de 
372 livres tournois pour la fourniture de ces toiles. En outre, la femme de 
Montconil reçut 3 livres u pour XX aulnes boT^arant roge qui estoit es ber- 
geries et a esté robbe » (Arch. mun , CC. 638, n" 23, quittance du 8 mars). 

^ Il fut payé aux peintres Jehan Ramel, Jehan de Bourg et Guillaume 



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E, Baux et V.-L. Bourrilly. — FRANÇOIS I" A LYON 133 

Trente grands écussons et dix-huit cents petits écussons aux armes 
de la reine « enveloppez de chapelets de buys w étaient suspendus 
sous les toiles de distance en distance. Le tout était supporté par 
des « bigues » reliées par des festons de buis, des branches de 
sapin et des cerceaux revêtus de verdure ^ 11 fut planté des sapins 
« depuis le pont de boys qui est au bout du pont du Rhône jusqu'à 
THostel-Dieu, et ensuite depuis THostel-Dieu jusqu'à Saint-Jean *»• 
Des arcs de triomphe furent élevés sur le pont du Rhône et sur le 
pont de Saône. Pour décorer le pont du Rhône et les rues, on 
emprunta des tapisseries aux particuliers^, et, aux presseurs de drap , 

Deschamps par Veran Chalandat la somme de 88 livres tournois pour la « pain- 
ture de huit mille quatre cent quarante huit aulnes de toyles à couleur de 
blanc et bleuz, semées de fleurs de lys et ermynes » (Arch. mun., CC. 667, 
n<> 16, quittance du 8 mars i5i6). 

* Antoine Jenin ou Janin, dit barbe blanche, et Jehan Virida reçoivent, le 
7 mars i5i6, 60 livres tournois « pour 1.800 targue Ites mises et pendues soulz 
les toyllcs tendues pour Tentréc de la royne, marché fait présent monsieur La 
Garde Grollier, à VIII d. la pièce » (Arch. mun., CC. 667, n<^ 12) Janin avait 
posé « 901 cartrons de targuettes depuis S^ Jehan jusqu'à la Grenette » et Jehan 
Virida avait été chargé d*attacher «c soulz les toilles le long de la grant.rue 
depuis la porte du Pont du Rosne jusques le droit de la maison des héritiers 
Symon Colombier en la Grenette, le nombre et quantité de 900 chappelez et 
armes de la Royne (ibid.j n«» i3 et 14). Ils reçurent, en outre, 4 livres 4 sols 
tant pour les « chappeaulx de buys dq papier blanc et bleuz semez d'ermynes 
et fleur de lys que pour trente grans targuetes » (Arch. mun., CC. (i(>6, f® 44 v«). 
Il fui fourni i.o5o chapeaux au prix de 14 1. 2 s 6 d. (ibiri , CC.688, pièce 29). 

« Jehan Darzillemont chappeliier » reçut « XXIIIl 1. VI s. VIII d pour four- 
niture de XVIII chappeaulx à XXV s. le cent et pour XXX grans chappeaulx à 
I s. la pièce » (Même compte). 

Jehan Virida, cartier, avait déjà reçu le 20 janvier i5i6 du receveur de 
Baileux 6 sols 3 d. tournois « pour avoir rabillé cinquante armes de la ville et 
à icellos avoir collé à chascune une feuille de papier à cause qu'elles étaient 
usées, lesquelles armes ont servy aux obsèques du roy Loys, la royne et 
Francoys monsieur de Bourbon dernièrement décédez ». (Arch. mun., 
CC. 637, n** 28). 

' Les sapins plantés « depuis le pont de boys qui est au bout du pont du 
Rhône jusqu'à THôtel Dieu » coûtèrent 9 livres : ceux plantés depuis THôtel 
Dieu jusqu'à SMean coûtèrent 60 livres (Arch. mun., CC. 638, pièce 24). « A 
Guillaume Roux pour aller quérir de sapin on branche et III hommes avec 
luy » il fut alloué XX sols (Ibid., CC. 666, f<» 32 v«). 

' Mandement du 28 mars i5i6 à Veran Chalendat de payer à Pierre Delà- 
chenal 4 sois 9 deniers tournois « pour le rembourcer de semblable somme 
qu'il a debourcée à plusieurs gaigne -deniers que ont porté la tappicerie 
amassée par la ville par Jehan Buclet pour tendre le jour de Tentrée de la 
royne au lieu où il avait chargé » (Arch. mun., CC. 6G7, n° 27). 

I^a dépense suivante figure encore au compte de Veran Chalendat a pour 



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134 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudei 

des pièces entières pour les tendre sur le parcours du cortège*. 
Le pont de Saône devait être décoré avec les bannières des églises; 
au pont du Rhône on avait « moulé » un lion emblème de la 
ville^. Du côté du pont de Saône on avait dessiné un jardin avec 
« une grant fleur de lys » des « rozes de gerosfliers et autres 
rozes^ ». Au Change une fontaine fut disposée et « habillée » 
d*étain pour permettre d'y faire jaillir du vln^. Enfin, sur différents 
points du trajet devant THôpital, au Puits Pelu, à la Croisette, à la 
Grenette « contre la maison du bœuf coronné », à THerberie, au 

deux pièces de tapisseries qui furent rompues aud. pont, appartenant au sire 
Nesme de la Porte, pour le tapissier qui rabille lad. tapisserie auquel led. 
s' Nesme a marchandé, XV s. » (Arch. mun., CC. 638, n® ii). Pareil accident 
était survenu à rArchevèché lors du passage des Reines en novembre i5i5. 
Des tapisseries prêtées pour orner « la grande chambre » furent « abîmées, 
fumées et tarnies au-dessus de la cheminée ». Il fut alloué « à honnorable 
homme Pierre Faye seigneur de Pesses, lo 1. tournois pour le dommaige et 
gast » fait à ses tapisseries (Arch mun , CC. 638, n^" 25-26). 

* Le la mars i5i6 Jehan Boces et Jehan de Troyes, sergent royal, reçoivent 
chacun «c cinq sols tournois pour vacca lions qu'ilz ont faictes tant d'aller 
amasser chiex les drapiers les draps que ont servi de tappicerie le jour de 
rentrée de la royne » (Arch. mun., CC. 667, n® 20). 

Il fut alloué aux presseurs de draps Barthélémy Deschamps et Philibert 
Rocher III 1. X s. VI d. pour XL VIII draps (à VI lyars le drapt), 10 sols aux 
gaigne deniers et VII s. VI d. aux femmes. En ordonnant à Veran Chalendal 
de payer ces sommes aux presseurs de draps « pour leurs peynes et vacations 
d'avoir desapoincté 47 pièces de draps et iceulx tournez, ployez et rapoincté 
tenduz et detenduz » les conseillers de Tourvéon et Philibert de Viliars 
prescrivent de donner quelque chose aux gaigne deniers qui les ont « portez 
et raportcz » et « aux femmes qui les ont cozus ». Et, ajoutent-ils, « faites en 
sorte qu'ils n'ent viennent plus plaintifs par devers mess" » (Arch. mun., 
CC. 667, n° 25, 8 mars i5i6). 

* L'imagier Jehan de S* Priest « pour avoir moUé ung lyon, marché fait », 
reçoit 6 livres (Arch, mun., C)66y f» 39 v®). 

On lit encore dans le compte des peintres « en ruban de fil et estouppes 
pour le lyon III sols » (Ibid., 666, f» 35 ^o.) 

' H Pour rozes et gerosfliers et aultres rozes pour meclre au jardin acheté 
d'Anthoiue Dupra, V sols ». — « Pour porter le jardin et la grant fleur de lys, 
I s. III d. » (Arch. mun., CC. 666, f»» 35 et 40.) 

* Apch. mun., CC. 666^ f*» 38 v» et 40 y», 638, n® 14. — Dans le compte des 
étofl'es fournies aux peintres figure l'article suivant : « En cire gommée pour 
Tessay dp la fonleyne I s. III d. ; plus pour une grosse d'estein blanc XVI s. » 
(Ih'ui., 666, f« 34 v'j. — Dans le compte des chappuis et menuysiers, on lit 
encore : « A Jacques Ogier menuysier pour avoir habille la fonleyne, présent 
sieur Coyault, XV sois flhid., (° 39 v°); à s' Guillaume Ilauldin pour le vin que 
Jehan de Mury print do luy pour la fonteyne du (Change {|ue monte comme 
appert par sa quillance 11 livres » flhid., f<» 41 v";. 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly. — FRANÇOIS !•' A LYON 135 

Change, des « échafauds » avaient été dressés pour les « hystoires » 
que devaient combiner Jean Richier et Yvonet, sous la haute direc- 
tion de Jean de Paris^ C'est sans doute autour de ces échafauds 
que Ton avait juché sur des socles munis d'écriteaux, les vingt- 
quatre jeunes filles, richement vêtues, qui tenaient à la main des 
branches et des fleurs en cire et personnifiaient les Vertus et les 
Sybilles^. La mode était alors à ces personnages allégoriques 



^ Le défaut d'espace ne nous permet pas d'entrer dans le détail des comptes. 
Nous indiquerons seulement le montant de quelques-uns d*entre eux d'après 
la comptabilité de Veran Chalendat. 

Les dépenses de « potz, traz, bigues et aultres boys pour eschaufTaulz et 
faintes pour lad. entrée» s'élevèrent à XVII L V s. VIII d. ; celles « pour cloz 
et crosses et aultres ferrements » à XIII 1. XIII s. IX d . 

Les dépenses de journées « de chappuis et menuysiers, maneuvres et aultres 
gens à faire les festons et arcs triumphans sur les ponts de Rosne et Saosne » 
montèrent à XIIII 1. XII s. II d. 

On relève dans ce compte la mention suivante : « aux serviteurs d'Anthoine 
Betenot cinq journées à III s. IX d. pour jour, que monte à XVIII s. IX d. » 
Cet Antoine Bethenod, dont la famille est encore représentée à Lyon, était un 
maître juré charpentier de la ville de Lyon ; le 3i août i525 il visite comme 
expert le pont d'Oullins à propos d'un différend survenu entre la communauté 
d'Oullins et les chanoines de S^ Paul (Arch. clépart. Archevêché, G. 36). En 
i529, il habitait la rue Neuve (Arch. mun., CC. i36, f* 214 v°). Il mourut en 
1548 et fut remplacé comme charpentier juré, le 19 juillet de la même année, 
par Loys Pitoy (Ibid,, BB. 68, f° i3i ^«.) — Obligeante communication de 
M. E. Vial. 

Les dépenses «c pour journées de paintres » s'élevèrent à LVII 1. XVIII s. 

Les peintres Yvonet et Richier reçurent, en outre, la somme de 40 livres, 
pour eux deux « plus chacun une robe de drap tanné mesurant 4 aunes ». Le 
compte de leurs fournitures se montait à 34 1. 4 s. 9 deniers (Arch. mun , 

CC. 667, n« 26; CC. eee, f»« 34, 35 et 39,) 

Dans un autre compte, s'élevant à XII 1. VII d., comprenant des fourni- 
tures et « estoifes pour les peintres et pour Yvonnet et Richiez », figure 
le nom de Pierre Labbé, cordier, père de la Belle Cordière, qui reçut 
« XXXVIII s. pour avoir fourni LVII cordes à VIII d. la livre ». 

Les autres peintres qui coopérèrent aux travaux de l'entrée et dont les 
noms sont mentionnés dans les comptes sont : Jean Ramel (ou Rameau). 
Barthélémy Carrel (ou Carra), Pierre Dodey (ou Dodet), Guillaume Deschamps, 
Pierre (apprenti du précédent), Jehan Desfaulses, Mathieu Chyvrier (ou Che- 
vrier), Huguet (Chevrier, probablement fils du précédent), Antoine Gaillard, 
Honoré (Barrachin) et son frère Loys, Lié vin (Vandermère ou Van de Meure), 
Adam (Fèvre ou Favre), Estève (ou Estienne), Jean Bonté et Jehan Debourg 
(ou de Bourt) et Timagier Jean de Saint-Priest. (Nous devons à l'obligeance de 
M. E. Vial l'identification de la plupart de ces noms). 

' Jehan Pingault a escripvain » reçut XXXV s. pour escripteaulx pour les 
sybilles (Arch. mun., CC. 666^ f« 39 v<»). — Aymond Juste « pour avoir fait des 



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136 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Étudeg 

empruntés à Tantiquité profane ou sacrée, à la Fable et au Roman 
de la Rose, et nulle réception solennelle ne pouvait s'en passer. La 
foule se plaisait à ces sortes de tableaux vivants qui n'ont pas perdu 
tout intérêt pour nous, car lorsque les noms des personnages nous 
ont été conservés avec les attributs et les détails de leur costume, 
nous y trouvons des indices précieux sur le goût du luxe et la 
diffusion des idées de la Renaissance ^ 



arbres en cire que les vertus tenoyenl en leur main reçut VII 1. » (Voir sur 
Aymond Juste, fondeur de caractères, J. Baudrier, Bibliographie LyonnaisCf 
t.I", p. 224-225). — Il fut payé, en outre, à « Nycollas Perrin, appothicaire, 
pour cire blanche rouge et verd qu'il a fourny pour lesd. arbres, comme 
appert par ses parties, II 1. XII s. » (Arch. mun., CC. 666, f» 35 ¥«). On trouve 
encore mention d'un achat de cire rouge à malstre Dunin, fondeur, et à Jean 
Risser (Ibid., GC. 689, n» 12). 

* Nous croyons, par exception, devoir publier in extenso le compte des 
dépenses faites pour habiller les personnages de Tentrée, lequel présente un 
intérêt spécial au point de vue des étoffes fabriquées à cette époque en 
Italie et importées à Lyon. 

« De François Carta pour troys aulnes taffetas vioUet pour la fille de 
Estienne Jolly faisant personnaige, Foy de gentilhomme^ à XXVIII s. l'aulne 

monte IIH 1. I s. 

Plus pour IIII aulnes taffetas jaune pour la fille de 

Jehan Richet, Prudente amour, aud. pris monte. . V 1. VIII s. 
Pour I aulne demye taffetas tanné par commande- 
ment aud pris II 1. VI d. 

Pour III aulnes demye taffetas vioUet pour la fille 

Jehan Macatin, Tercicore IIII 1. XIIII s. VI d. 

Pour III aulnes demye taffetas bleu pour la fille de 

Muscade aud. pris, Pollymie IIII 1. XIIII s. VI d. 

Pour III aulnes demye taffetas roge pour la fille de 

Boysson, Clyo IIII 1. XIIII s. VI d. 

Plus pour III aulnes I cart. taffetas gris pour la fille 

de Bertrand le pâtissier. Espérance IIII 1. VII s. IX d. 

Pour III aulnes demye taffetas roge pour la fille de 

Chastillon, Amour IIII 1. XIIII s. VI d. 

Plus pour III aulnes demye taffetas bleu pour une 

aultre fille dud. Chastillon, Vérité IIII 1. XIIII s. VI d. 

Pour IIII aulnes taffetas blanc pour la fille du tailleur 

de Camayeul, Fris VI. VIII s. 

Pour III aulnes I cart taffetas bleu pour la fille de 

Jehan Ryveyria, Doulceur IIII 1. VII s. IX d. 

Pour la fille du carlier III aulnes I cart taffetas 

incarnat. Libéralité IIII 1. VII s. IX d. 

Pour IIII aulnes taffetas blanc aud. pris pour la fille de 

Chariot, esj^uilletier. Noble alliance ..,,., VI. VIII s, 



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E. Baux et V.-L, Bourrilly, — FRANÇOIS !•' A LYON 137 

Les préparatifs étaient déjà fort avancés lorsque survint un inci- 
dent inattendu provoqué par Pierre Grenoble *. Le 25 février, le 

Pour IIII aulnes taffetas pers pour la fille de Bollet, 
Royalle union VI. VIII s. 

Pour IIII aulnes taffetas roge pour la fille de Fournyer, 
Mynerve VI. VIII s. 

Pour III aulnes demye taffetas blanc pour la fille de 
Claude le coturier, Corloysie IIII 1. XIIII s. VI d. 

Pour la fille de Luce, III aulnes III quarts taffetas 
roge, La Cité de Lyon VI. I s. III d. 

Pour la fille de Guichard Gentil III aulnes III quarts 

UfTetas vioUet, Olhia (iic) VI. I s. III d. 

Pour la fille de s*" Sébastien IIII aulnes taffetas vert, 
Liesse , . . . . VI. VIII s. 

Pour la fille de Virago III aulnes I quart taffetas pers, 
La Royne IIII 1. VII s. IX d. 

Pour la fille de Guillaume le pelletier IIII aulnes taf- 
fetas bleu, Loyaullé VI. VIII s. 

Pour la fille de Mathieu la Crye III aulnes demye taf- 
fetas pers, La Royne IIII 1. XIIII s. VI d. 

Pour la fille de Jaray III aulnes III quarts taffetas 
jaune, Aurora VI. I s. III d. 

Pour la fille du greffier Vauzelles troys aulnes demye 
taffetas blanc, Pallas IIII 1. XIIII s. VI d 

Pour Chariot IIII aulnes taffetas blanc, roge et jaune, 
Gentil Volloir VI. VIII s. 

Pour I aulne taffetas roge pour parfaire à deux filles. II. VII s. 

Pour I aulne taffetas blanc, le tout dessus taffetas de 
Cennes, à XXVII s. Taune pour mectre le don et pré- 
sent de la Royne » II. VII s. 

Ces mémoires pour fournitures d'étoffes, y compris quelques autres menues 
dépenses, s'élevèrent à la somme totale de CXXXVIII 1. 3 d. (Arch. mun. 
ce. 666 fo 43 ; ce. 667, pièce ai. La quittance de François Carte est du 
i5 mars). 

* Pierre Cyrodes, dit Arodet, dit Grenoble, était un marchand ferratier qui 
fut inculpé peu après dans le procès des artisans. D'après M. Bassard (art. 
cité), c'était un bourgeois aisé qui ne possédait pas moins de trois maisons à 
Lyon. Ses revenus dépassaient le traitement du plus favorisé des conseillers. 
En i5i5, ces revenus étaient évalués à 190 1. tournois (Nommées de i5i5, 
ce. 23, f^ 60 \^ et ce. a6, (^ 41). D'après ces mêmes nommées établies 
a depuis la porte du cloistre sainct Pol tirant par la grand rue sainct Barthé- 
lémy jusques à Confort,.. [La porte de Confort dont il s'agit ici était située 
au milieu de la montée des Carmes actuelle] et venant par la rue tirant à la 
porte du Rieu retournant à la rue de la Juyverie, Pierre Cyrodes dit Grenoble 
tient les deux tiers d'une maison aulte moyenne et basse en lad. rue du costé 
du matin et l'aultre tiers tient Claude Mayod, joignant la maison Philippe 
Berquin devers bise et la maison Jean Chivriére devers vent, estimée valoir 
par an 11^ XL 1., pour ce déduit )a charge de XI 1. X s. faisant les H tiers de 



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138 REVUE D'UISTOIRE DE LYOIf. — Études 

Conseil fut informé « comme Pierre Grenoble fait dresser ung 
eschaffault devant sa maison pour jouer certay ne histoire à la prou- 
chaine entrée de la royne, par lequel, comme Ton dit, il blasme et 
entend blasmer plusieurs qui sont et ont esté conseillers ». Le 
Conseil décide de ne pas le lui permettre, « veu quHl n'est loisible à 
personne faire aucunes histoires es entrées, sinon celles qui ont 
esté ordonnées par les conseillers et corps commun de ladite ville, 
et pour ce, qu'on se doit retirer devers mons. le seneschal et lujr 
remonstrer la matière et inster envers luy qu'il*ne leur permecte, 
ains face deCfence de non faire lad. histoire ; et aussi qu'on en 
parlera à mons. lechancellier de France qui doit arriver aujourd'huy 
ou demain en ladite ville* ». C'était toujours l'appel au pouvoir 
central. 

Malgré la hâte apportée aux préparatifs, il ne parait pas que Ton 
ait été prêt à la date primitivement fixée, car le roi dut attendre 
près d'une semaine à la Guillotière ^, Peut-être les embarras finan- 
ciers furent-ils, en grande partie, cause de ce retard. C'est seule- 
ment le dimanche 2 mars que la reine Claude put faire son entrée 
solennelle ^. 



dix escuz de XXXIIII s. III d. pièce'deuz à Jacques Guerrier, XII 1. à Mathieu 
Baronnat que lad. Grenoble est tenu payer par Tappoinctement et X s. pour 

annuaulx à saincte Croix et XV 1. à Jacques Razalle IIII« LV 1. ». Pierre 

Grenoble possédait aussi à S^ Didier au Mont d'Or « une maison hauUe et 
basse, ung moulin à blé avec ung pré, le tout situé au territoire de Rocherant, 
lesquels biens il a baillé à Barthélémy Meyselier de S* Cire pour douze 
asnées froment chascun an, dont il y en a dix qui ne sont rachetables et deux 
qui se peuvent racheter » (Arch. mun., CC. 55, f« 9). Cf. sur Pierre Grenoble, 
Brouchoud, les Origines du Théâtre à Lyon, Scheuring, i865, p. 19. 

* Délibération du 25 février i5i6 (Arch. mun., BB. 34, f« 16 v°). 

* Lé roi et les reines « furent longées à la Guilloctière depuys le lundy pré- 
cèdent jusques à ce d. jour II* de mars que lad. dame feit son entrée. » 
(Arch. mun., BB. 84, f» i63). — Le Journal d'un Bourgeois de Paris commet à 
cette occasion une erreur de date Après avoir mentionné « au dimanche 
vingt-quatrième febvrier » l'arrivée du roi à Lyon, le chroniqueur ajoute : « Le 
lendemain qui fat le lundy, la Royne ût son entrée à Lyon où elle fut magni- 
fiquement receue, revenant de la Baulme avec Madame la Régente » (Journal 
d'un Bourgeois de Paris sous le règne de François /«'', édition Bourrilly, p. 3», 
et note 4 rectificative]. 

' Le récit assez sommaire de l'entrée de la reine Claude, conservé aux 
Archives municipales (BB. 3i, fo, i63 et seq.), a été reproduit par Rolle^ dans 
un article intitulé : Jean de Paris, peintre et valet de chambre des rois 
Charles VIII, Louis Xïl et François !•'. Documents sur les travaux de cet 
artiste pour la ville de Lyon 1^83-1528 (Archives de l'Art français, a« série, 



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E. Baux et V,L. Bourrilly. — FRANÇOIS I" A LYON 139 

Les autorités de la ville allèrent prendre la reine à la Guillotière 
« en son logeis chez Perin au pié du pont du Rosne ^ » et Franc 
Deschamps, docteur et président du Consulat, lui adressa une 
harangue de bienvenue « bien triumphante ». Puis le cortège se 
mit en mouvement. En tête marchaient les officiers de Monseigneur 
de Lyon (François de Rohan), messieurs de TEglise de Lyon, les 
officiers du roi, Puis venaient « les marchans de la nacion de 
Lucques, habillez de robe de satin tanney , bandez de velours noir ». 
Ils étaient précédés par leurs serviteurs u habillez de livrée de 
rouge, blanc et bleu » et deux pages habillés de « robes escartelées 
de drap d'or ». Après marchaient messieurs les marchands delà 
nation de Florence et au devant « d'eulx leurs serviteurs habillez de 
livrées de robes blanches rouges et jaunes escartelées, et leurs pages 
de drap d'or fort triumphans et bien montez* ». Suivaient les 
enfants de la ville « bien montez et acoustrez de robes à chevaucher, 
de drap d'argent le costé droict et de velours noir le costé senestre, 
faisans penader par la ville ». Enfin venait le corps de ville, « les 



t. I", i86i,p. ia7-i3o). — Sur la participation de Jean de Paris aux préparatifs 
de cette entrée, cf. Léon Charvet, Jean Perréal^ Lyon, Glairon-^ondet, 
1874, p. ia4. 

^ En i5i3, le Consulat prend a un boire » chez Perrin au bout du Pont du 
Rhône, en allant attendre le roi de Sicile (Arch. mun., CC. 612, n^ i5, f^ 3). — 
Nous n'avons pas trouvé de documents précis permettant de situer exactement 
cette auberge. Peut-être « Thostellerie de Perrin n'étaitr-elie autre que 
«c Tauberge des Trois RoU » sise au commencement de la grande rue actuelle 
de la Guillotière, à peu de distance du c pont du Rosne » dont les arches en 
bois se prolongeaient, comme on le sait, jusqu'à la place du Pont. Au numéro 14 
de la grande rue de la Guillotière sur une maison réparée en i835, figure encore 
aujourd'hui, sur un cartouche en ciment, Tinscription suivante : << Ancien Hôtel 
des Trois Rois, 1 190-1834. » D'après Nizier du Puitspelu, ces trois Rois étaient 
les trois rois Mages. C. Jamot, Inventaire du Vieux Lyon (Revue d'Histoire 
de Lyon^ i9o3, p. 3 12), mentionne Thôtel des Trois Rois qu'il place à tort à 
Tintersection de la rue de la Vierge, alors que Timmeuble en question est à 
Fangle de la rue des Trois-Rois. 

> On remarquera Tabsence, dans le cortège, des marchands allemands qui 
avaient participé à l'entrée de François I*'', le 12 juillet i5i5. Le Conseil les 
avait invités le 12 février. Le 14, quatre d'entre eux comparurent. « Ils furent 
priez de eulx acoustrer à leur manière acoustumée pour aller au devant de la 
Royne à sa prochaine entrée; lesquelz ont dit qu'ilz en auront ensemble confé- 
rence; et depuys ont fait dire à sire Catheland Thoard qu'ilz ne sont de leur 
nation en ces(e ville présentement que cinq ou six et que les principaulx sont 
absens de ladite ville ». D'où leur abstention. (Arch. mun., BB. 34 f^M55). 



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140 REVUE D'HISTOIRt DE LYON. — Études 

conseillers habillez de robes de damas noir et pourpoingiz de vellours 
tanney, les procureur et secretayre de robes de drapt noir et pour- 
poingtz de satin tanney et les mandeurs de la ville* ». Ils étaient 
accompagnés de bon nombre de notables et de marchands lyonnais. 
Tout de suite après les conseillers était la reine Claude « habillée 
fort richement d'une cocte drapt d'or et robe d'argent, montée sur 
une acquenée grise pomelée, couverte d'une osse de drapt d'or frisé 
à un grant bort de broderie ». Au-dessus d'elle, le capitaine Jean 
Sala, Jean de Bourges, visiteur du sel, Pierre Faye et Pierre Lau- 
rencin, conseillers de la ville portaient un « poille » magnifique, 
œuvre du brodeur Guillaume Angellier. Cet artiste avait prodigué 
le velours noir et pers, le satin, la toile d'or et d'argent de Flo- 
rence, le taffetas de Gênes, rouge, blanc et jaune. Le ciel en satin 
blanc et pers était semé de fleurs de lys et d'hermines, que Ton avait 
également peintes sur les bâtons ; tout autour régnaient des franges 
de soie et « douze couppons d'argent » avec chacun trois fleurs de 
lys « taillés d'or traict et pourfllés de fil d'or » surmontaient en 
dehors « les pendans dud. poille ^ ». 

* A roccasion de Tentrée de la reine, les conseillers avaient décidé, dans 
la séance du i5 février, de se faire confectionner des costumes neufs. Le 
même jour, ils en informaient en ces termes Veran Chalendat : « Les conseil- 
lers de la ville et communaulté de Lyon à honorable homme Veran Chalendat, 
commis à tenir le compte et faire les payementz de la prochaine entrée de la 
Royne, nostre souveraine dame, salut ; Nous vous mandons que sur les 
deniers à vous ordonnez pour lad. entrée, en ensuivant ce que fait a esté des 
entrées faictes es Rois, Roynes et autres par cy devant en lad. ville, vous 
baillez et délivrez à chascun de nous douze conseillers, qui sommes en cette 
présente année, dix escuz soleil vallant vingt livres tournois, et ce moyennant, 
nous serons tenuz faire et nous accoustrer d'une sorte de livrée, c'est assavoir 
de robes de damaz noir et parpoings de veloux tanney pour servir à lad. 
entrée prochaîne de lad. dame. Pareillement au procureur gênerai [Benoit 
Barjon] et secrétaire de la ville [Claude Gravier] semblable somme de vingt 
livres à chascun, pour eux abiller et accoustrer de mesme couleur et livrée, 
c'est assavoir de robbesde drap noir et parpoings de satin tanney ». (Arch. 
mun., BB. 34, f» 1.57 r» et 160 v»; CC. 666, fo 45 v*; 667 pièces 9, 10, 18, 28 et 
29 comprenant les quittances individuelles des conseillers). — Les mandeurs 
du Consulat, Guillaume de la Balme et Jacques Coulaud, reçurent chacun sept 
livres tournois « pour faire chascun une robe de drapt tanney à la livrée de la 
ville où seront attachées par les manches qu'ilz ont acostumés, de porter où 
sont les armes de lad. ville, pour porter led jour de l'entrée et autres jours 
quand besoing sera » (Ibid., CC. 667, pièce n*» 11). 

' Arch. mun., CC. 666, f® 42 Y*. La façon et les fournitures furent payées 
li5 livres à Guillaume Angellier, après examen de son compte « par sire 



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E. Baux et V.-L. Bourrilly, - FRANÇOIS I" A LYON 141 

La reine Claude était suivie par Louise de Savoie escortée de sa 
fille Marguerite, duchesse d'Alençon, et de treize autres princesses 
« acoustrées d'une livrée, c'est assavoir robes vellours tanney 
doublées de drapt d'or ». Enfin « deux chariotz triumphans couvers 
de drapt d'or, lesquelz tiroient quatre coursiers arneschez de drapt 
d'or » portaient les « autres damoyselles » de la reine, c'est-à-dire, 
les dames de sa maison. 

Il nous est facile, à l'aide des actes consulaires et des comptes, 
de reconstituer l'itinéraire suivi par le cortège. Après avoir franchi le 
pont du Rhône orné de tapisseries et du lion « moulé » dont nous 
avons parlé, la reine entra par la porte du pont du Rhône, tourna 
par la rue Bourgchanin, passa devant THôpital, suivit la Grant Rue, 
la rue du Puits-Pelu et par la Croisette, la Grenette et THerberie 
gagna le pont de Saône sous un ciel formé de toiles blanches et 
bleues, semées d'hermines et de fleurs de lys, parmi les couronnes 
de verdures et les écussons, aux armes de Bretagne et de France, 
entourés de buis. Le cortège se déroulait lentement, s'arrêtant de 
temps en temps pour voir les histoires représentées sur les tréteaux 
que Ton avait disposés à différents endroits et probablement aussi 
pour entendre les compliments que les Vertus et les Sybilles étaient 
chargées de débiter au passage de la reine, comme cela se prati- 
quait dans toute réception bien ordonnée. 

Sur le pont de Saône, un incident se produisit. Là on avait réuni, 
en guise de décoration, les bannières des différentes églises. Un coup 
de vent particulièrement violent déchira la bannière de Saint-Nizier 
que le clergé de cette église avait mis peu de bonne volonté à 
apporter et dont il se fît payer soigneusement les frais de répara- 
tion ^ Au Change se trouvait la fontaine qui laissait couler du vin. 

Anlhoine de Vinoulx et mons' La Garde GroUicr », qui fixèrent le chiffre du 
rabais. Guillaume Angellier avait reçu à compte cinquante livres (Ibid, BB. 34, 
V* 188 v^; quittance du 8 mai, CC. 667, n** 3o et quittance pour solde du 
21 juillet, CC. 649, n*»» i3 et 14). 

* « Sur la requête faicte aujourd'huy par mess'' de Sainct Nizier parles voix 
de mess''* Françoys Bourdanin et Josselin Geblier, chanoines, disans que le 
jour de Tcntrée de la Royne derrenierement faicte, pour ce qu'il faisait grant 
et impetueulx vent ilz ne vouloyent pourter les bannières de lad. esglise sur 
le pont de Saosne comme leur avoit esté ordonné par mess""* les conseillers, 
sur ce survint led. M« Meslier conseiller qui fit pourter par ordonnance de 
mesds*^* les conseillers la bannière de leur esglise de Sainct Nizier et la fit 
pourter la première sur led. pont pour ce que les autres ne vouloient pas 



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142 REVUE D'HISTOIAE DE LYOlf. ^ Études 

Après un nouvel arrêt à ce point pour écouter une dernière a his- 
toire », le cortège se dirigea vers T Archevêché et par la Porte-Froc, 
pénétra dans le cloître de Saint-Jean. La cérémonie était terminée. 

Le lendemain le conseil se mit en devoir de porter aux reines les 
cadeaux que Ton avait décidé de leur offrir au nom de la ville ^ 
« Messires Franc Deschamps, docteur, Benoist Meslier, Pierre Faye, 
Claude Paquellet, Esme de la Porte, Jehan Salla, Philibert de 
ViUars allèrent faire la révérence à la Royae en son lougeis de 
TArchevesché et luy présentèrent et donnèrent, à cause de son 
joyeux advenement, de par lad. ville et communaulté de Lyon, une 
couppe d^or couverte, du poix de six censescuz au soleil ou environ. 
Pareillement après feirent la révérence à Madame la duchesse, 
mère du Roy et luy donnèrent et présentèrent de par lad. ville 
une autre couppe d'or couverte, du prix de quatre cens escuz 
soleil ou environ, lui recommandant les afferes de lad. ville, ce que 
lad. dame accepta et offrit faire tous les plaisirs à lad. ville à elle 
possibles*. » 

Dans le même but, le conseil de ville offrit de la a vaicelle 
d'argent » gravée à leurs armes^ au chancelier de France, Antoine 
Duprat, au grand maître Arthus Gouffîer, sieur de Boisy, et à René, 
bâtard de Savoie, tous personnages de grand crédit auprès de 



aller les premiers h. cause dud. impétueux vent, laquelle leur bannière incon- 
tinent qu'elle fut sur led. pont le vent la mist en pièces et la rompeist, et 
dessira. Et laquelle ilz ont fait réparer le mieulx qu'ilz ont peu. Et a costé 
lad. réparation sept livres dix sois tournois, dont demandent estre rem- 
bourcez » (Arch. mun., BB. 34, fo i8i v<>, délibération du lo avril et quittance 
du i5 avril, ibid,, CC. 687, n« i5). 

Les chanoines profitèrent de la circonstance pour se faire prêter à l'oc- 
casion de leur fête prochaine les bois du portail qui avaient servi le jour de 
rentrée pour la décoration du pont du Rhône et qui étaient enfewnés dans la 
chapelle du S* Esprit (Arch. mun., BB. 34, f« 170 v^). 

' Arch. mun., BB. 34, f» 164 v». 

* Arch. mun., CC. 666, f» 47 r® : « En deux coppes d'or couvertes, l'une 
pour la Royne et l'aultre pour madicte dame la Régente, pesans lesd. deux 
coppes quatorze marcs quatre onces troys deniers qui ont costé comme a esté, 
veriffié par mons. Despesse et Philibert de Villars, la somme de mil deux 
escuz souleil et seze sols huit deniers tournois que monte deux mil quatre 
livres seze sols huit deniers... Plus à Jehan le Père, orphevre, pour la façon 
desd. coppes et aultres tauxacions à luy faictes, comme appert par le mande- 
ment de mesdits seigneurs, que monte soixante quatre livres dix sols tour- 
nois »,(Arch. mun., CC. 639, n» 8. Quittance du 8 février i5i6). 



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E, Bàux et r.-L. BourrilUj. — FRANÇOIS I" A LYON 143 

Madame et du Roi et dont on espérait pouvoir s'aider pendant le 
'séjour de plusieurs mois que François 1°' allait faire à Lyon *. 

Pour compléter ce récit de l'entrée de la reine Claude, voici 
quelques faits qui suivirent l'installation de la cour à l'Archevêché 
et se produisirent dans le courant de C3 même mois de mars. 

Le premier soin du roi de France, après son arrivée à Lyon, fut de 
faire célébrer un service en l'église Primatiale pour le repos de 
Tàme du roi d'Aragon Ferdinand le Catholique, dont il avait appris 
le trépas à Tarascon^. 

Pour la commodité de la reine une porte avait été ouverte pour 
faire communiquer le palais de l'Archevêché avec la chapelle de la 
bienheureuse Marie-Magdeleine à Saint-Jean ^. Les chanoines- 
comtes, gardiens vigilants de leurs privilèges, virent dans ce fait 
une atteinte portée à leurs droits et à leurs prérogatives. Ils firent 
appeler un notaire pour dresser un acte de protestation afin de ne 
pas laisser perpétuer ce nouvel état de choses *. 

Dans le chapitre du ii mars i5i6, les chanoines réglèrent le 
cérémonial du pardon accordé par S. S. le pape Léon X en faveur 
de la reine à tous ceux qui assisteront à la messe qui sera dite dans 

^ Arch. mun. BB. 34, f° 211 (10 juin i5i6). La ville fournit le vin 
(870 simaises) pour le repas du chancelier, des généraux et trésorier de 
France (Ibid.y BB. 34, f»" 170 et i8i). Enûn différents « pourboires» furent 
distribués : on donna « aux herault d'armes et trompettes soit du Roy ou de 
la Reyne 4 escuz soleil, aux hauxboys et sacquebutes 4 escuz sol ; aux four- 
riers deux escuz sol; aux huissiers et massiers % escuz sol; aux huissiers de 
salle et chambre 4 escuz sol »:(Arch. mun.,BB. 34, f«i66 (7 mars); CC.666,n**3i, 
f* 4^ V*; 667, n» 17). — Le total des dépenses pour rentrée de la reine Claude 
s'éleva à 3.739 1. ta sols, 4 deniers tournois, c'est-à-dire que Veran Cha- 
lendat, tous comptes payés, se trouva avoir encore en caisse un excédent de 
69 livres 3 sols et 8 deniers (Arch. mun., CC. 666, f® 47 v»), 

- « En la ville de Lyon, le Roy fit dire et célébrer ung service honnorable- 
ment pour le feu roy d'Espaigne domp Ferrand, ainsy qu'il est accoustumé 
faire entre roys quand ilz trespassent » (Journal de Jean Barrillon^ éd. P. de 
Vaissiére, I, p. 196. Cf. E. Baux, Bourrilly et Mabilly, Voyage des reines, 
loc. cit., p. 58 et suiv,). 

' Celle porte aurait été percée vers la chapelle de la petite Madeleine. — 
Sur la chapelle de la grande Madeleine et de la petite Madeleine, voir 
L. Bégule, Monographie de la cathédrale de Lyon y Mougin-Rusand, 1880, 
p. 14-16. L3 chapelle dite de la petite Madeleine était située dans la partie 
méridionale du transept. La porte du trésor, dans la sacristie, en occuperait 
aujourd'hui remplacement. 

♦ Actes capitulaires, rég. XXXV, fo 3. «Protestanturet protestantifuerunt», 
est-il dit dans la délibération du chapitre tenu le 5 mars. 



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144 REVUE D'HISTOIRE DE LYOIf. — Éludes 

Téglise de Lyon, le vendredi qui suivra le présent chapitre (c'est- 
à-dire le vendredi i4mars). On ordonna, à cette occasion, des prières 
analogues à celles qui avaient été prescrites lors du pardon célébré en 
la même église \ le dimanche ii mars i5i5, àTavènement du roi. 
Le i6 mars, jour des Rameaux (Pâques fleuries), la reine quitta 
l'Archevêché pour aller entendre l'office aux Célestins et traversa 
la Saône en bateau. Une « traille » semblable à celle qui avait 
été établie lors du premier séjour des Reines à T Archevêché, en 
novembre i5i5^, fut de nouveau installée sur la rivière par les soins 
du voyer de la ville Edouard Grant. Le bateau emprunté par le 
sénéchal de Lyon à un sieur Jehan Lienor fut essayé et décoré pour 
la circonstance ^. « L'accoustrement » était, comme précédemment, 
celui du « bateau du roi » qui servait chaque année pour conduire à 
rile-Barbe les officiers royaux, le jour de la fête de l'Ascension^. 



^ Actes capîtulaires, à la date indiquée. — Sur le premier jubilé, voir 
G. Guigue, Entrée (op. cil.)^ pièces justiûcatives, et Arch. mun., BB. 33, f® 23 
(délibération du 6 mars i5i5), et BB. Sa, ^ a3o v«. 

' E. Baux, Louise de Savoie, loc. cil.^ p. 456, noie i. 

' « Despence faicte pour faire tendre ung graat bateau et icelluy couvrir de 
Taccoustrement du bateau du Roy, lequel acoustrement a esté prins en Tostel 
du Roy à Roenne, aussi pour tendre la traille qu*il [a] convenu acoustrer sur 
et traversante Saosne, par ordonnance de mess, les conseillers pour obeyr au 
commandement de la Boyne estant en ceste ville lougée en Tostel de TArce- 
vesché la sepmaine avant Pasques flories, de laquelle despense a tenu le 
compte Edoard Grant à ce commis ainsi qu'il s'ensuit : 

A Estienne Aubry, Jehan Paillasson et leurs consortz reverans pour prifTait 
à eulx baillé par led. Edoard Grant pour tendre la corde et traille en travers 
Saosne depuys TArcevesché aux Célestins la somme de a livres tournois pour 
ce 11 l. 

A Jehan Linot, charpentier pour avoir vacqué un jour et demy tant du ven- 
dredy que samedy Xlill^ et quinziesme de mars à couvrir led. bateau à III s. 
IX d. pour jour ^ V s. VII d... 

. . A Edoard Grant pour le rembourser de semblable somme qu'il avoit 
debouixïée pour certains gagnedeiiiers qui ont amené ung bateau que 
mons. le seneschal avoit Tait prindre de Jehan Lienor III s. 

A luy qu'il avoit debourcé pour faire Tessay dud. bateau pour la 
seureté III s. 

Item, à Guillaume Vaudreny, pavisseur, pour avoir pavey et racoustrer 
quatre trouz au pavys sur le pont de Saosne et autres quatre aux Changes et 
pour avoir tout fourny, marché fait par led. Edoard Grant VIII s. 

Somme IIII 1. XIII s. II d. tournois, à laquelle monte la despence faicte 
pour les causes dessusd. » Arch. mun. CC. 637, n° 14 (16 mars i5i6). 

* Sur ce pèlerinage annuel, voir la pièce souvent citée de Bonaventure des 
Periers, intitulée le Voyage k rile-Barbe^ ŒuvreSy Paris, Jannet, i865,I, p. 54. 



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E, Baux et V,-L, Bourrilly. — FRANÇOIS !•' A LYON 145 

« Le 21, qui se trouvait être le vendredi- saint, les chanoines déci- 
dèrent de célébrer Toffice à la grande église, si le roi voulait venir 
à Sainte-Croix ». C'est, dit M. Beyssac, la seule mention de ce 
séjour de François I^*" qui soit contenue dans les actes Capitulaires *. 

Un dernier fail concernant Saint-Jean mérite cependant d'être 
signalé : En souvenir de la victoire de Marignan, s'il faut en croire 
un auteur suisse, le drapeau d'Appenzel trouvé sur le champ 
de bataille fut suspendu dans une église de Lyon et, bien que le 
renseignement que nous donne cet auteur soit assez imprécis, il est 
permis de conjecturer que ce fut dans l'église Primatiale que ce 
glorieux trophée fut déposé ^. 

E. Baux, V.-L. Bourrilly. 



* Actes capitulaires à la date indiquée ; J. Beyssac, les Rois de France 
chanoines d'honneur de Téglise de Lyon (Bulletin de la Société littéraire, his^ 
torique et archéologique de Lyon, avril-juin 191 2, p. 33). 

* VHistoire de la Confédération suisse, publiée par Jean de MûUer, Robert 
Gloutz-Blozheim et J.-J. Hottinger, traduite de Pallemand, par Charles 
Monnard et Louis Vuillemin (Paris-Lausanne, 1840, t. IX, p. 472), contient 
le détail suivant relatif aux Suisses qui combattirent à Marigtian. « Dans cette 
extrémité, ceux auxquels étaient conQés les drapeaux, oubliant vie et patrie, 
ne songent qu'à sauver ces signes de ralliement, mais quelques-uns furent 
perdus. Maurice Gerber, d'Appenzel, arracha le drapeau du bâton, le cacha 
dans son sein et mourut. » En note, ces auteurs ajoutent : « D*après Walser, 
on trouva le drapeau en dépouillant les morts, on le suspendit dans une 
église de Lyon. » — Nous devons, d'autre part, à l'obligeance de M. le 
colonel de Cleric, de Coire, la traduction littérale du passage de Walser, 
où est relaté cet incident : « Les Appenzellois ont eu 226 morts dans cette 
bataille ; ils y ont perdu en outre un drapeau que son porteur Maurice 
Gerber d'Appenzel, voyant la bataille perdue, avait arraché du bâton (la 
hampe) et caché dans son sein. Peu après, ledit porte-drapeau perdit la vie; 
en dépouillant les morts, on trouva ce drapeau, que les Français prirent avec 
eux en France et qui fut suspendu dans l'église paroissiale (Pfarrkirche) de 
Lyon.» ÇW^lser, Appenzeller Chronik, 1740, p. 4i5.) 



Rer. hist. Lyon. XI — 10 



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146 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 



CLEBERGER ET SES COMPATRIOTES' 



Les documents qui nous sont parvenus sur Jean Cleberger per- 
mettent-ils de juger rhomme et d'apprécier son caractère ? R. Eh- 
renberg, et, après lui, E. Pariset ont été de cet avis. Au « Bon 
Allemand » généreux et simple, estimé et aimé à Genève et à Lyon*, 
ils ont opposé un Cleberger orgueilleux, susceptible et vindicatif, 
animé, contre ses compatriotes, d^une haine qui ne pardonna jamais. 
S'étonnant de ce contraste, ils ont attribué à Jean Cleberger une 
« nature insolite et complexe », « énigma tique », où se mêlaient 
curieusement les qualités de race propres aux Allemands et celles 
du « type Français »^. Il semble pourtant qu'il n*y ait rien que de 
très naturel et de très humain dans la conduite de Cleberger à 
regard de ses compatriotes. 

Ses relations avec les Nurembergeois sont très cordiales jusqu'au 
moment où il entreprend d'obtenir la main de Félicité Pirkeimer *. 
Pendant les longues négociations qui précèdent son mariage (i526- 
1S28), il est dans les meilleurs termes avec les Imhof, ses anciens 
patrons ; il loge, à Nuremberg, chez Endres Imhof qu'il oblige de sa 

* Voir Rev. d'IIisl. de Lyon, 1912, p. 81 et s. 

* Voir plus loin, le Bon Allemand, 

' R. Ehrenberg, H. Kleberg^p. 39, 40, 45; d'après cet auteur, Jean Cleber- 
ger est, de tous les Allemands qui jouèrent un rôle dans l'histoire (Maurice de 
Saxe excepté), celui dont le caractère se rapproche le plus du « Wâlschen 
Typus ». E. Pariset (Biographie de J. Cleberger, p. 24) suppose qu'après 
s'être Qxé en France Cleberger « modifia sa manière d'être ». «A Nuremberg 
(dit-il) Cleberger se montrait irascible, orgueilleux, dur, impérieux; il sait 
qu'il est violent, impressionnable, d'humeur inégale : il devient affable, 
accessible k la bienveillance, il lutte contre ses premières impressions si 
elles ne lui paraissent pas correctes; parfois même il est humble; il veut 
être ou au moins paraître bon; s'il n'agit pas sous l'impulsion d'un sentiment 
instinctif, ce sera par calcul et après réflexion ». 

* Voir R. Ehrenberg, Das Zeitalier der Fugger^ I, 268, 26a. 



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Eug. VUL — CLEBERGER ET SES COMPATRIOTES 147 

bourse à diverses reprises, dans le but, il est vrai, de se ménager 
le concours de ce beau-frère de Félicité Pirkeimer ^ 

Les accusations portées par Willibald Pirkeimer contre Gleberger 
ne furent certainement pas admises par tous ses concitoyens ; la 
preuve en est dans ce fait que Gleberger obtint sans peine, du 
Conseil de Nuremberg, le droit de bourgeoisie. Il eut évidemment, 
dans sa ville natale, des amis et des ennemis, et les Tucher furent 
au nombre de ces derniers ^. 

Après qu'il eut quitté Nuremberg, où, accueilli à cause de sa for- 
tune et sans doute envié ^, il avait été exploité par les parents de sa 
femme, méprisé comme un parvenu par les familles patriciennes et 
accusé d'empoisonnement par son beau-père, Jean Gleberger ne 
pouvait pas oublier les injures que tels ou tels lui avaient prodi- 
guées ; ils^efforça, dans la suite, de se venger d'eux en les humiliant 
à son tour. Ce sentiment explique toute sa conduite. 

Deux lettres publiées par R. Ehrenberg montrent qu'en i536 
Cleberger garde un vif ressentiment contre Antoine Tucher qui, 
lors de son dernier séjour à Nuremberg, n'a voulu ni le recevoir, ni 
le saluer*. La première de ces lettres est écrite, de Lyon, par Léo- 
nard Rottengatter à Léonard Tucher, le 2 mars i536 : 

Quant à Kleberg, on m'a dit de lui ici (à Lyon), qu'il avait chargé Vin- 
cent Pirkeimer de vous faire savoir qu'à l'avenir vous auriez en lui un 
adversaire acharné, et cela parce qu'Antoine Tucher n^a voulu ni le rece- 
voir chez lui, ni même le saluer dans la rue. Malgré ma grande crainte^ 
je l'ai donc abordé, hier, au Change, et j'ai été accueilli par lui. Je lui ai 
présenté vos salutations ; il m'a remercié, pour vous et pour moi, et vrai- 
ment je n'ai remarqué en lui aucune colère. D'ailleurs on m'a dit que 
quelques personnes (des Allemands de Lyon) se sont réunies pour lui 
témoigner leur estime par un hommage collectif^. 



* Voir, jReo. d'Hisl. de Lyon, 1912, p. 826, et s. 

* Ibid.^ p. 324. Les Nurembergeois Gaspard Nutzel et Christophe Ebiier 
furent de fidèles amis pour Cleberger qui, fixé à Lyon, ne témoigna aur 
Imhof, ses anciens patrons, qu*une froideur hautaine (plus loin, passim). 

' D'après Pirkeimer, , Cleberger estimait que « à cause de son argent, rien 
ne devait lui être refusé » (R. Ehrenberg, H. Kleberg, p. 40). 

^ Le texte de ces lettres paraît bien indiquer un voyage de Cleberger à 
Nuremberg, entre i53o et iSây. 

' Arch. de la famille Tucher, ap. R. Ehrenberg, H. Kleberg , p. 19 (tra- 
duction). 



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l48 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Le 29 décembre i537, c'est Antoine Tucher qui écrit, de Lyon, 
aux Tucher de Nuremberg : 

Je neveux pas omettre de vous apprendre qu'après être arrivé ici (à 
Lyon) le jour de Noël, je suis allé, avec Wolf Tucher, assister aux vêpres 
à Téglise des Gordeliers et que j y ai rencontré Kleberg ; mais il n'a pas 
voulu me parler. Et, à Genève, j'ai su de Sebald Tucher que Kleberg lui 
avait écrit que je n'avais pas voulu Taller voir lors de sa dernière visite à 
Nuremberg et que, pour ce motif, il (Kleberg) n'avait pas pu me donner 
les 3oo florins d'or dont il avait l'intention de me faire cadeau ; qu'il 
savait bien que les Geuder * m'avaient alors empêché d'aller le voir et qu'il 
se souviendrait (de mon manque d'égards). Il est vrai que Sebald Tucher 
m'a dit qu'il l'avait calmé et d'ailleurs je me soucie peu de sa personne, 
mais, à vrai dire, je me méfie de lui ; qui sait s'il n'a pas eu alors l'inten- 
tion de me faire servir quelque banquet*. 

Gleberger ne semble donc garder rancune qu'à Tun des Tucher, 
à Antoine qui a refusé de le recevoir à Nuremberg et de le saluer,, et 
qui, dans la lettre traduite plus haut, rappelle évidemment Taccu- 
sation d'empoisonnement portée par Pirkeimer contre son gendre. 
L'attitude de Gleberger à Tégard de Léonard Tucher est froide mais 
correcte, et deux ans plus tôt, à la fin de i535, il est intervenu en 
faveur de Wolf et de Sebald Tucher qui sont donc ses obligés. 
Sebald Tucher ayant été arrêté et emprisonné en Savoie, son frère 
Wolf s'est adressé à Jean Gleberger pour obtenir qu'il soit remis en 
liberté ; Gleberger a donné à Wolf une lettre de recommandation 
pour son ami Fockt, de Berne, ami lui-même du comte de Savoie, et 
Sebald Tucher a été relâché 3. 

En i543 ou i544» Gleberger intervient en faveur de ses compa- 
triotes lyonnais et leur rend un service, nous ignorons lequel. A ce 
propos, Léonard Rottengatter écrit, de Lyon, aux Tucher* : 

* Sur les Geuder, de Nuremberg, v. Sibmacher, Ern, Wappenbuch, 1654- 
1657, 1, 2o5. Un des Geuder était beau-frère de Willibald Pirkeimer (Thau- 
sing, A, Durer y trad. Gruyer, p. 418). 

- Arch. de la famille Tucher, ap. R. Ehrenberg, H. Kleberg, p. ao. 

» R. Ehrenberg, op. cit.^ p. 18. 

^ La lettre qui suit est datée, par Ehrenberg, du printemps de i544. En 
avril 1 544, François I*r menaça les marchands allemands de les expulser de 
Lyon; ceux-ci protestèrent au Consulat, le 19 avril, contre ces « représailles 
pour faits de guerre » (Arch. mun. de Lyon, BB. 61, fo 275 v«); en juillet de 
la même année, le roi défendit aux mêmes marchands de faire passer par Lyon 
leurs marchandises (BB. 61. f» 354 ; Bev. d'HUL de Lyon, 1912, p. 287 et 288). 



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Eug. Vial. — CLEBERGER ET SES COMPATRIOTES 149 

Kleberg a beaucoup aidé (les Allemands) et il a été heureux d'avoir 
roccasion de le faire; on le voit par la façon dont it a agi et écrit en cette 
circonstance. Je ne l'aurais pas cru capable d'une pareille gentillesse. 
Maintenant il reçoit beaucoup de lettres de remerciements et vous mêmes 
feriez bien, si vous voulez me croire, de lui écrire une petite lettre de 
remerciements pour son intervention. Il en serait très satisfait et cela vous 
serait sûrement d'un bon profit pour l'avenir ^ 

Les Tacher ayant suivi ce conseil et remercié Cleberger, Jacob 
Reuter, leur facteur à Lyon, les avise de la satisfaction que Cle- 
berger en a éprouvée : 

Le sieur Hans Kleberg n'a pas trouvé assez de paroles pour exprimer 
son contentement d'avoir aussi reçu de vous une lettre de remerciements. 
Il me prie de vous faire savoir qu'il a fait avec plaisir tout ce qu'il a fait 
jusqu'à présent et que vous pouvez être persuadés qu'à l'avenir il fera plus 
encore pour les Allemands, à qui, comme il me Ta dit, il consacrera sa vie 
et sa fortune en leur restant fidèle pour toujours... Dieu fasse qu'il per- 
sévère (dans cette intention)^. 

Au début de i545, tandis que les marchands étrangers de Lyon, 
notamment les Allemands, s'efTorcent d'obtenir Tabolition d'un 
octroi mis, Tannée précédente, sur les marchandises entrant dans 
la ville, François V' demande à Cleberger de lui procurer, pour la 
foire de Pâques, So.ooo couronnes. Cleberger s'adresse à ses com- 
patriotes et les Tucher, sollicités, refusent de participer à ce nouvel 
emprunt. En avril, les marchands allemands alors à Lyon se réu- 
nissent et vont ensemble trouver Cleberger qu'ils supplient hum- 
blement de faire supprimer l'octroi; Cleberger les reçoit fort mal, 
s'emporte, et, dans un accès de colère — qui n'est. peut-être qu'une 
ruse de diplomate — il leur reproche durement leur ingratitude ^. 
Il les a obligés Tan dernier, dit-il, et n'a pas eu d'eux un remercie- 
ment; il ne demandait pas de récompense, mais « seulement quelques 
lignes de remerciements, à lui adressées par les municipalités alle- 
mandes, pour que .son (ils sache, plus tard, que les villes allemandes 
l'avaient remercié^de ses services ». Il ne les aidera plus à l'avenir; 
il fera seulement exempter de l'octroi deux ou trois de ses amis. 

* Arch. de la famille Tucher, ap. R. Ehrenberg, H, Kleberg, p. 22. 

* Arch. delà famille Tucher, ap. R. Ehrenberg, op. c(7., p. 22-a3 (i544). 

* Voir Bei\ d'Histf de Lyon, 191a, p. 286 à 298. 



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150 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etude» 

Vraiment, les gens de Nuremberg le prennent « pour un petit fai- 
seur d'aiguilles ou pour un chaudronnier^ ». 

Et, comme on le sait influent et qu'on le craint, les Conseils de 
Nuremberg et d'Augsbourg s'empressent, sur le désir qu'il en a 
manifesté, de lui écrire, de le remercier, de le prier de continuer à 
l'avenir sesbons services à leurs concitoyens^. 

Des égards, des hommages, des témoignages écrits de gratitude, 
une réparation pour le mépris que lui ont témoigné jadis les patri- 
ciens de Nuremberg, c'est là ce que réclame Cleberger. Les Nurem- 
bergeois ne se montreront jamais assez humbles à son gré, et il ne 
leur pardonnera jamais; quand il dictera son testament, Nuremberg 
ne figurera pas parmi les villes allemandes ou suisses appelées à 
recueillir éventuellement son héritage ^. 

Les Tucher, de leur côté, se montrèrent irréconciliables ; dans 
une série de lettres qu'on lira plus loin, Paul Tucher manifeste 
encore, à Tégard de Cleberger mourant ou mort, sa malveillance et 
sa rancune *. 

Cleberger ne fut pas un patriote ^, au sens que nous donnons à ce 
mot. Mais que pouvait étre^ de son temps, l'idée de patrie, dans 
TAlIemagne morcelée en une infinité de principautés, de seigneu- 
ries et de villes sans cohésion politique lorsqu'elles n'étaient pas 
rivales, rattachées à l'Empire par des liens féodaux et traditionnels 
plus que par un intérêt commun ? Dans le second tiers du xvi' siècle, 
la Réforme divisait encore TAllemagne en deux camps où protes- 
tants et catholiques s'armaient pour la guerre religieuse ^. Chez les 
confédérés suisses, ces « parents » de l'Empire sortis de leur ancien 

* Voir, Rev. d'Hist. de Lyon, 191 2, (p. 290-291) la lettre écrite de Lyon, par 
Jacob Reuter, aux Tucher, le 25 janvier i545. 

^ Voir, ibid.y p. 293, note 5. 

3 Berne, Zurich, Augsbourg, Ulm et Strasbourg (voir,;plus loin, la Mort de 
J. Cleberger), 

^ Ibid. (lettres des 4 et 14 sept, et du 29 nov. i546). 

5 R. Ehrenberg (II, Kleberg, p. 4 et 46) remarque qu'en France, à la même 
époque, le connétable de Bourbon était accusé de ce trahison » et flétri. pour 
avoir porté les armes contre sa patrie; que Willibald Pirkeimer n'eut pas 
ridée de reprocher à son gendre d'avoir pris le parti de François I'^'' contre 
l'Empereur. 

* Lavisse et Rambaud, Histoire générale, V, 879 ets., ^iG. 



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Eug, VUL — CLEBEKGER £T SES COMPATRIOTES 151 

milieu allemand, la notion de patrie, plus vivante cependant qu^en 
Allemagne, s'effaçait peu à peu depuis que toutes les armées euro- 
péennes se recrutaient chez eux. Dans chaque canton, sollicité pour 
des levées d'hommes par les puissances rivales, le roi de France, 
TEmpereur et le Pape avaient leur parti, « entretenu à force de 
pistoles » *. 

En se faisant recevoir bourgeois de Berne en i52i, Gleberger 
n'avait en vue que l'intérêt de ses affaires; pendant la guerre qui 
mettait aux prises la France et l'Allemagne, il voulait s'assurer le 
bénéfice des privilèges accordés par François 1®' à ses alliés des 
Cantons, de façon à pouvoir justifier, pendant le conflit, d'une qua- 
lité qui lui permit d'échapper aux représailles des belligérants ^. 

Devenu boui^eois de Berne, il demeura fidèle à sa nouvelle 
« petite patrie »^. Dans son testament, il reconnaîtra les « sei- 
gneurs de Berne » pour ses « seigneurs et supérieurs » ; il les 
priera de « vouUoir accepter l'audition desd. comptes de tutelle » 
de son fils, et d' « avoir sond. enfant pour recommandée). 

Le Conseil de Berne et Jean Cleberger eurent du reste l'occasion 
d'échanger de nombreux services et quelques documents témoignent 
de l'affectueuse entente qui exista entre Cleberger et les conseillers 
bernois qu'il considérait à la fois comme ses chefs politiques et 
comme ses amis. 

En i524, un prêtre du nom de Conrad Holtzham, habitant 
Lucerne^, accuse Cleberger d'avoir trahi ses compatriotes en faisant 
arrêter à Lyon, par le sénéchal de cette ville, deux nobles de 
Bohême porteurs d'instructions pour les chefs des armées impé- 
riales. Le Conseil de Berne avise de suite Cleberger des bruits 
que Holtzham répand contre lui et l'assure que, si ces bruits sont 
fondés, il a eu raison d'agir comme il Ta fait. Puis, sur la demande 

' Ibid,^ V. 455 et 8. Sur les ambassades suisses et le payement, à Lyon, 
des pensions que François I*** servait aux Cantons, voir E. Vial, /ns^ et Coût, y 
p. ii3 et s., 124. 

' Voir, /?ev. d'Hist, de Lyon, 191 >» P- 8^ et s. 

» Ibid. 

* Arch. de la Chambre des notaires de Lyon. Minutes de P. Dorlin. Testa- 
ments de i544 à i555, f» 173 v^. 

' « Incolam urbis Tburegi seu Lucernensis »; voir la requête adressée, le 
S9 avril i524, par le Conseil de Berne, à tous les gouverneurs, capitaines, etc. 
de France et du duché de Savoie pour les prier de faire arrêter Holtzham 
(Arch. d*Etat du Canton de Berne, Lateinisches Missivenbuch, J, f° ia3). 



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152 REVUE D'HISTOIAE DE LYON. — Études 

de Cleberger, le Conseil prend les mesures nécessaires pour faire 
arrêter et incarcérer Holtzham partout où il se trouvera*. 

En juin 1627, TAvoyer et le Conseil de Berne prennent résolu- 
ment la défense de Cleberger contre François P' qui refuse de lui 
rembourser, à Téchéance fixée, un prêt de 18.187 écus sols. L'in- 
tervention des Bernois en faveur de leur concitoyen est éner- 
gique et brutale ; leur lettre au roi de France est une sommation 
accompagnée de reproches des moins respectueux et 'de menaces ^. 
François l®*" cependant fait droit à cette requête malgré sa forme et 
rembourse à la fin son créancier^. 

En i538, les Bernois écrivent à Cleberger pour lui affirmer qu'il 
n*a pas été calomnié auprès d'eux comme il le craignait et qu^ils 
ont toujours pour lui la même affection^. D'autres lettres des con- 
seillers de Berne montrent mieux encore la confiance qu'ils ont en 
Cleberger et leur estime ; ils se renseignent auprès de lui sur la valeur 
à Lyon d'un marc d'argent, poids de Nuremberg, ou sur le poids 
des monnaies françaises^. 

De son côté, Cleberger prête, à diverses reprises, de l'argent au 
Conseil de Berne ^ et place des capitaux, par voie de constitution de 
rente, sur la Ville de Berne'^ qui doit être une de ses héritières s'il 
meurt sans postérité^. Après sa mort, le Conseil bernois s'intéresse 
à son fils David et, en souvenir surtout, à ce qu'il semble, des 
bonnes relations que les Bernois ont eues avec son père, s'efforce 
de faire respecter le testament de ce dernier^. 

L'absence, chez Cleberger, de sentiments patriotiques tenait 

* Arch. d'Etat du Canton de Berne,TeutscheMissivenbucher,P. f® 260 v®, 263, 
264 (lettre du Conseil de Berne au Conseil de Lucerne, en mai i524, et ordre 
d'arrestation, du 6 juin suivant). Ëhrenberg mentionne une lettre écrite, le 
29 mai i524, par le Conseil de Berne à Cleberger, alors à Lyon. D'après les 
Bernois, Holtzham aurait dèciaré que Cleberger était un homme pieux et 
bon, si celui-ci eût consenti à lui donner une petite somme d'argent/'//. Kle- 
berg^ p. 4-5). Voir la note qui précède. 

•Voir, Rev, d'Hist, de Lyon^ '912, p. 282 et s. 

» Ibid., p. 284. 

^ Arch. d'Etat du Canton de Berne, Teutsche Missivenb., W, 626 (réponse 
faite, le 5 mars i538, à une lettre de Cleberger du 27 janvier précédent). 

'^ Arch. d'Etat du Canton de Berne, Teutsche Missivenb., X, i55et Y, 81 
(lettres des 12 nov. 1539 et i5 avril 1542). 

« Ibid.j Teutsche Missivenb., W, f» 684; Ëhrenberg, H, Kleberg, p. 21. 

' Voir, Rev. d'Hist. de Lyon, 191a, p. Soy. 

* Voir, plus loin, la Mort de J, Cleberger, 



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Eug. ViaL — CLEBEBGER ET SES COMPATRIOTES 153 

encore à sa profession de marchand d'argent, s'inquiétant avant 
tout de ses affaires et se souciant peu de la nationalité de ses clients. 
11 faisait partie de cette c< sorte de syndicat international » de ban- 
quiers allemands et italiens, établi à Lyon, qui disposait de capi- 
taux considérables et constituait une puissance financière avec 
laquelle « les souverains, toujours à court d'argent, étaient obligés 
de compter*.)) 

Pourtant, tandis que beaucoup de ces banquiers ou marchands 
prêtaient indifféremment au roi de France ou à TEmpereur suivant 
qu'ils y trouvaient avantage^, Cleberger, qui s'était rangé de bonne 
heure parmi les prêteurs de François !•', ne parait pas avoir jamais 
passé dans le camp adverse^. Sans doute il y trouva son intérêt et 
il est très vraisemblable que, s'il soutint fidèlement de ses capitaux 
et de son influence le parti français, cette fidélité ne fut pas unique- 
ment chez lui une question de sentiments. 

Il a déclaré hautement, à Lyon, devant ses compatriotes 
assemblés « qu'il voulait être français ici et que ceux de là bas 
pouvaient rester allemands » ; mais on a vu plus haut dans quelle 
circonstance ces paroles furent dites et quel but poursuivait alors 
Cleberger comme négociateur financier de François V^^. 



* H. Lemonnicr, ap. Hist, de France dep. les origines, V, i" partie, p. a33 
et s. Eq faisant arrêter, ea i523, et condamner le surintendant des Finances 
Jacques de Beaune, baron de Semblançay, François !•' paraît avoir voulu 
frapper indirectement les banquiers lyonnais, ses créanciers, qu*il s'inquiétait 
de voir en relations d'affaires avec l'Italie et T Allemagne (Ibid ; Spon, 
Semblançay, 167, 177, i85 et s., 203, 935, 246). Parmi ces banquiers, le flo- 
rentin Thomas I Gadagne et Robert Albisse, qui furent inquiétés comme 
complices du surintendant, paraissent avoir joué, auprès des prêteurs de 
François !•*•, le rôle que joua plus tard Cleberger. 

* Note qui précède; Castelot, Les bourses financières d'Anvers et de Lyon, 
ap. Journal de» Economistes, xxxiii, 1898, 33o, 339 et s. ; R. Ehrenberg, Bas 
Zeilaller, 1, a37, II, 87 et s. — Lazare Tucher prêta de Targent à François I*' 
(ibid., I, 255). En i573, Nicolay écrit, à propos des spéculateurs qui prêtent 
h gros intérêts et réalisent de rapides fortunes : « Et, qui importe plus, s*il 
se dresse quelque guerre entre deux princes, ceux mesmes qui habitent le 
pals de l'un ayderont l'autre, auquel ilz sont plus affectez et soubstrairont 
toute la finance de celluy soubz lequel ils habitent, par le moyen de leurs 
changes (Descript. générale de la ville de Lyon, p. i54). 

» R. Ehrenberg, Das Zeitalter, I, 258-262 et H. Kleberg, 6, 23. 

* Rev. d'Iliit, de Lyon, 191a, p. 289 et s. En i524, il a fait arrêter à Lyon 
des émissaires de l'Empereur (p. i5i] ; il déclarera, en i546 « qu'il préférerait 
n'être pas né à Nuremberg » (lettre de P. Tucher, ap. R. Ehrenberg, H, Kle- 



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154 REVUE D'HISTOIRE DE LTON. -- Etudes 

On constate encore qu'il se solidarisa presque toujours avec 
ceux de sa race et de sa profession. Lorsque, en i5 17 et en i52a, il 
se fait le porte-parole des marchands allemands ou suisses venus 
aux foires de Lyon et présente au Consulat leurs réclamations rela- 
tives au maintien des franchises des foires, c'est sa propre cause 
qu'il plaide en même temps que la leur*. Plus tard, fixé à Lyon, 
pourvu de lettres de naturalité et jouissant de la faveur du roi ^, il 
continue, on Ta vu plus haut, à soutenir les revendications des 
marchands allemands^. Mais les services qu'il rend alors à ses com- 
patriotes (i543-i545) sont-ils désintéressés? N'est-il pas obligé de 
ménager ceux qui sont les souscripteurs ordinaires de ses emprunts 
et qui, à ce moment, hésitent à engager leurs capitaux dans ses 
combinaisons ^? 

Sur tous ces points il serait téméraire de tirer de quelques faits 
connus une conclusion formelle, et d'afffrmer que la conduite de 
Cleberger lui fut exclusivement dictée par un sincère attachement à 
la France, par le désir d'obliger ou d'humilier ses compatriotes, 
ou, seulement,par les circonstances et par les nécessités de sa pro- 
fession. 

EuG. VIAL. 



berg, p. 3o); en 1644, il avait promis de consacrer aux Allemands, u sa for- 
tune et sa vie en leur restant fidèle pour toujours »(plus haut, p. 149). 

* Arch. mun. de Lyon, BB. 87, f» 67 v»; BB. 39, f» i63 v» et s. 

* Pendant les dix dernières années de sa vie, Cleberger ne figure que trois 
fois sur les chartreaux des taxes levées à Lyon par ,1e Consulat (Arch. mun. 
de Lyon, CC. 274, f« 53 v«, 55 v» : i536 ; CC. 40, f» i et CC. 41, f» 41 : i545 ; 
ce. 281, f» 20I v« et CC. 282, r»" 192 v», 199 v*» : i543-i546 ?). Depuis i543, 
son titre de valet de chambre ordinaire du roi Texempte de toutes tailles, col- 
lectes et impositions (CC. 36i, n»" 1 à4 ; BB. 22, f« 79 v«; BB. 92, f 66 v«). Il 
ne figure pas sur la liste des pennonnages où Ton rencontre d^autres mar- 
chands étrangers (ËE. Chappe, IV, 196*, 116, 117, 118, passim). 

3 Arch. mun. de Lyon, BB. 55, f« 92 v»»; BB. 61, f 355 v»; plus haut, p. 148 
et s. II est probable que Cleberger fit souvent partie^ sans que son nom ait été 
mentionné, des délégations envoyées au Consulat par les marchands alle- 
mands de Lyon (v. BB. 28, f« 265; BB. 3o, fo 109 vo, 200; BB. 33, f« 299 v»; 
BB. 34,fo"70, io3 v»; BB. 39, f0 255; BB. 41, f» ii3 v»; BB. 52, f* 17 v», i3ov<»; 
BB. 58, foi4i ; BB. 61, f<»275 v»; BB. 63, f<>» 4, 12 v«, 243). 

* Voir, Rev. d'Hist. de Lyon y 19 12, p. 285 et s. 



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Bibliographie. — REVUE D'HISTOIRE DE LYON 155 



BIBLIO&RÂPHIE 



Les très véritables maximes de messire Honoré d'Urlé, nouvel- 
lement tirez de c TAstrée », par Hugues Vaganay, préface de Louis 
Mebgibr, Lyon, Lardanchet, i9i3, petit in-32. 

Le XVII* siècle tout entier s'est passionné à la lecture du roman de 
VAstrée; ce livre, aujourd'hui, est presque complètement oublié. M. Vaga- 
nay avait formé le projet de le remettre en honneur et de le réimprimer; 
mais il a dû s'arrêter devant l'indifférence du public. 

Du moiiis a-t-il réuni, dans une très élégante plaquette, les maximes 
dont Honoré d'Urfé avait chargé les marges du roman ; M. Vaganay, 
comme l'a dit M. Louis Mercier, dans son exquise préface, c connaissant 
ses contemporains et sachant trop que leur paresse ou leur dissipation ne 
leur permettent pas de s'abreuver, à longs traits à la Fontaine de Vérité 
d'Amour, s'est penché lui-même sur l'œuvre d'Urfé, il a puisé dans ses 
clairet et vives ondes de quoi remplir une coupe dont les proportions 
modestes rassureront les profanes ». C. I^. 

J. Bbtssac. — Notes pour servir à l'histoire de l'Eglise de Lyon. 

Les volumes ou plaquettes que M. Beyssac publie modestement sous 
ce titre sont des éludes très complètes, puisées aux sources originales et 
merveilleusement documentées. Le nom de leur auteur en dit assez la 
valeur historique et nous nous bornerons à indiquer aux travailleurs à 
qui cette bibliographie est destinée, le sujet des travaux de M. Beyssac 
récemment parus : lies membres de la maison de Savoie au Cha- 
pitre de Lyon, Lyon, E.Vitte, 191 1, in-8® de 94 p. avec 9 reproductions 
d'armoiries, bulles, sceaux et méreaux. La maison de Savoie fournit au 
Chapitre de Lyon plusieurs chanoines, Pierre (1280), Aimon et Pierre 
(i3o6), Thomas (i3i9), Amédée (i336); deux autres chanoines de la 
même lignée furent archevêques de Lyon : Philippe de Savoie, fils du 
comte Thomas, de ia4S à 1267, et Pierre, fils de Thomas HI et petit- 
neveu du précédent, de i3o8 à i332. M. Beyssac étudie les relations que 
ces diverses personnages eurent avec le Lyonnais ; le rôle politique joué 
par les deux archevêques, et surtout par Pierre de Savoie, au moment de 
la réunion de Lyon à la France, donne à ce travail, sûr et précis, un vif 



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156 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Bibliographie 

intérêt et en fait une source précieuse pour Tétudede rhistoire générale 
et de rhistoire de Lyon aux xin^ et xiv^ siècles. — L Hôtel ou maison de 
Savoie, Trévoux, J. Jeannin, 191 2, ia-8^ de 3op. Cet hôtel, situé hors du 
cloître de SWean, au bord de la Saône et près de la porte de Savoie, est 
connu depuis 1287 ; il remonte peut-être à l'épiscopat de Philippe de Sa- 
voie. La maison de Savoie, qui appartient ensuite, en i36o, à Amédée de 
Montbel, prévôtde Fourvière, plus tard au Chapitre de Saint-Jean, à 
divers ecclésiastiques ou laïques, fait enfin retour au Chapitre au xv^ siècle. 
En i5i6, elle est divisée et forme deux maisons canoniales distinctes dont 
Fauteur énumère les différents détenteurs. La partie Sud, vendue à la 
à la Ville en 1646, est démolie en vue de rétablissement du Port Saint- 
Jean ; la partie Nord est achetée, en 1722, par Jean-François Philibert, 
trésorier de France, reconstruite au xvni^ siècle et rasée en i83i,au 
moment de Téditication du Palais de Justice actuel. — Les dernières 
élections épiscopales, Lyon, A. Rey, 1912, in-8^de32 pages (Discours 
de réception à T Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, 
prononcé dans la séance publique du 26 mars 1912). Jusqu'au Concordat 
de i5i6^ les évêques ou archevêques de Lyon furent élus soit par les 
évêques de la province avec l'assentiment des fidèles, soit directement 
par le clergé et par le peuple, et enfin, depuis le xii^ siècle, parle Chapitre 
de TEglise de Lyon. M. Beyssac indique les modifications survenues dans 
la composition du corps électoral et les atteintes portées à la liberté élec- 
torale primitive par les rois de France, qui exercent d'abord un droit de 
contrôle sur Télection, entendent ensuite la ratifier et revendiquent peu à 
peu le droit de nommer Tarchevêque de Lyon. Il signale aussi les inter- 
ventions de la Cour de Rome, motivées pour la plupart par des conflits 
entre les chanoines électeurs, et décrit le cérémonial de l'élection, 
de la confirmation, de la prise de possession et de la prestation de 
serment du nouvel élu. En i444i le l'ûi s'efforce d'imposer au 
Chapitre Geoffroy de Vassal au lieu de Charles de Bourbon, régulière- 
ment élu archevêque ; le différend, porté devant le Parlement, se pro- 
longe pendant plus d'un an et se termine par un accord. En 1488, le 
conflit est plus grave. Charles VIII réclame le siège de Lyon pour l'arche- 
vêque de Bordeaux, André d'Espinay, et le pape annule l'élection 
d'Hugues de Talaru, nommé par le Chapitre; les hostilités, cette fois, 
durent onze ans, les chanoines qui défendent résolument leurs droits 
contre le pape et contre le roi, sont arrêtés et emprisonnés. A la fin, une 
transaction intervient et le candidat du roi est agréé par le Chapitre, 
en 1499. ^o" successeur, François de Rohan. est le dernier archevêque 
élu ; le Concordat de i5i6 attribue exclusivement au roi la nomination aux 
évêchés. — Humbert^ prévôt et archevêque, 1 032-1077, Lyon, 
E, Vitte, 191 2; in-S^* de 14 pages. Les textes anciens ne donnent, jusqu'au 



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Bibliographie. — REVUE D'HISTOIRE DE LYON 157 

xii« siècle, aucun nom patronymique et il est extrêmement difficile d'iden- 
tifier ou de distinguer, à cette époque, les divers personnages porteurs 
d'un même prénom. M. Beyssac reconstitue cependant la vie du chanoine 
Humbert et établit indiscutablement, à Taide d'une série de documents 
soigneusement critiqués et comparés, que cet Humbert, prévôt du Cha- 
pitre de io33 à io52, fut archevêque de Lyon, après Ilalinard, en io52, 
mourut le i3 mai 1077 et eut pour successeur Géboin. Il fit construire le 
château de Meximieux et c'est sous son épiscopat que fut commencé, sur 
la Saône, le « Pont de pierre ». M. Beyssac publiera prochainement une 
liste des chanoines de Lyon; on voit, par la notice qu'il consacre à Tar- 
chevêque Humbert, quelle sera la valeur et l'intérêt de celte liste, résul- 
tat de nombreuses années de recherches et notamment d'un dépouillement 
méthodique de tout le fonds de Saint-Jean aux Archives du département 
du Rhône. — Les rois de France chanoines d'honneur de l'Eglise 
de Lyon, Trévoux, J. Jeannin, 1912, in-8® de 82 pages. Pour reconnaître 
des services rendus, les chanoines de l'Eglise de Lyon attribuèrent un 
canonicat d'honneur aux dauphins de Viennois comtes d'Albon,en i23o, 
et aux ducs de Berry, en 1392. Après la réunion à sa couronne de ces 
deux provinces, le roi de France fut donc, de droit, chanoine d'honneur 
de l'Eglise de Lyon. Plusieurs de nos rois prirent solennellement pos- 
session de leur canonicat : Charles VII en i434« Henri II en i548, 
Charles IX en i564, Louis XIII en 1622. D'après les Actes capitulaires 
de Saint-Jean de Lyon et les registres des délibérations consulaires, 
M. Beyssac indique le cérémonial de ces prises de possession et donne des 
détails, pour la plupart inédits, sur les entrées faites, à Lyon, aux rois 
de France, leur réceptions par le Chapitre et leur séjour dans notre ville. 

E. V. 

Du MêME AUTBUB. — Ex necrologio ecciesise regalis et coUegiatœ 
Beat» Hariœ de Monte-Brisonis in Forezio, Montbrison, E. Bras- 
sart, 191 2. In-8® de 56 pages (extrait du Bullelin de la Diana, 
t. XVII). 

Le texte de cet obituaire provient d'un recueil manuscrit conservé à la 
Bibliothèque Nationale et contenant des extraits relevés par le bénédictin 
dom Esliennot sur un registre aujourd'hui disparu. M. Beyssac a savam- 
ment annoté ce texte, où se rencontrent les noms de nombreux person- 
nages, laïques ou ecclésiastiques, intéressant Thistoire de notre province, 
depuis Guy III, comte de Forez, mort en 1202 (père de Guy IV, qui 
construisit l'église de Notre-Dame de Montbrison), jusqu'à Christophe de 
Lévis, chanoine de Lyon et de Montbrison, prieur de Chandieu, dont le 



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158 REVUE D'HISTOIRE DE LYOIT. — Bibliographie 

décès est de janvier i552. La table des noms de personnes et de lieux qui 
complète cette publication en fait un précieux recueil biographique. 

E. V. 

D' Jules Drivon. ^ Miscellanées médicales et historiques, 5" série. 
Lyon, Association Typographique, 1912. In-8® de 64 pages. 

Les documents que découvre et publie Texcellent historien des hôpi- 
taux lyonnais sont toujours intéressants et pittoresques. Sa nouvelle série 
de miscellanées contient les chapitres suivants : Du prix accordé aux 
élèves en chirurgie de THôlel-Dieu de Lyon en 1755. — Etablissement 
du concours pour la nomination des médecins de THôtel-Dieu (181 1). — 
Néron hygiéniste. — La peste noire à Lyon, en 1848. — Documents sur 
la peste à Lyon en 1598. — Démission collective, en 1784, de quatre 
médecins de THôtel-Dieu (pour protester contre les agissements du chi- 
rurgien-major et contre l'introduction du mesmérisme à l'hôpital). — 
Le concours pour Tinternat de THôtel-Dieu en 18 10 (avec des notices 
sur les concurrents). — Prix de quelques drogues médicamenteuses 
en 1801. E. V. 

Léon Moule. — Correspondance de Claude Bourgelat, fondateur 
des Ecoles vétérinaires (extrait du Bullelin de la Société Centrale 
de Médecine vétérinaire, 191 1 et 1912), Gorbeil, imp. Greté. In-S"" de 
62 pages. 

I/auteur qui, précédemment, avait consacré une étude aux « Parents 
de Claude Bourgelat » ( voir la Revue d'Histoire de Lyon^ 191 2, p. 78), a 
recueilli, aux Archives nationales, trente et une lettres écrites par Bour- 
gelat, de 1755 a 1763, et adressées, pour la plupart, à Guillaume de 
Lamoignon de Malesherbes, alors directeur de la Librairie, en même 
temps que conseiller au Parlement et président de la Gour des Aides. 
Bourgelat qui était, à Lyon, depuis 1740, directeur de TAcadémie d'équi- 
tation, dut à ses travaux scientifiques et à ses hautes relations, d'être 
plusieurs fois choisi comme censeur depuis 1755 ; par arrêt du 20 janvier 
1760, il fut nommé inspecteur de la Librairie à Lyon, fonction qu'il aban- 
donna, en 1764, pour aller s'installer à Paris, et fonder TEcole vétéri- 
naire d'Alfort. M. Moulé a joint aux lettres de Bourgelat quelques lettres 
de ses amis (de Malesherbes, déjà nommé, de La Michodière, intendant 
du Lyonnais), d'autres de Voltaire et de d'Alembert. Gette intéressante 
correspondance concerne presque exclusivement les missions confiées à 
Bourgelat, les ouvrages qu'il est chargé d'examiner, ses visites chez les 
imprimeurs ou les libraires soupçonnés d'importer en fraude des ouvrages 



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Bibliographie, — REVUE D*HISTOIRE DE LYON 159 

prohibés ou « contrefaits ». Il y est question du duc de Villeroy et de ses 
« préventions » contre Bourgelat ; du danseur Noverre, qui inaugura à 
Lyon des ballets d'un genre nouveau et y publia une brochure sur la 
danse ; des contestations entre les libraires de Paris et ceux de Lyon ; 
d'un libelle contre la Pompadour; de Tédilion des poésies de Frédéric II ; 
de nombreux personnages ou livres lyonnais. L*offîce d'inspecteur de la 
Librairie valait à Claude Bourgelat 1.800 livres d'appointements et 
3oo livres de gratification. E. V. 

Julien Baudrier. — Bibliographie lyonnaise. Recherches sur les 
imprimeurs, libraires, relieurs et fondeurs de lettres de 
Lyon au XVI« sitele. X« série, Lyon, A. Brun, et Paris, A. Picard, 
191 3. In-8® de 472 pages, avec 21 3 reproductions. 

Utilisant les matériaux amassés par son père, M. le président Bau- 
drier, et ceux qu'il recueille patiemment dans les dépôts d'archives et 
dans toutes les grandes bibliothèques de France et de l'étranger, M. J. 
Baudrier a déjà publié, depuis 1895, dix volumes de sa Bibliographie 
lyonnaise, La valeur historique de l'important ouvrage ainsi poursuivi 
est de tout premier ordre et jamais bibliographe spécialisé ne fut aussi 
consciencieux et aussi sérieusement documenté. M. Baudrier étudie^ l'un 
après l'autre, chacun de nos imprimeurs. Après avoir d'abord indiqué 
l'origine et résumé la carrière du personnage, il reproduit ou analyse les 
pièces d'archives le concernant; il donne enfin la liste et la description 
détaillée de tous les livres imprimés ou édités par lui, On connaît ses 
notices si complètes sur les Giunta, les de Gabiano, Gryphe, Frellon, 
Senneton, Rigaud, Payen, Honorât, sur Guillaume Rouillé ou Roville 
(à qui le tome IX est presque exclusivementconsacré) et sur maints autres 
de moindre importance; le volume récemment paru comprend les 
Arnoullet, les Bonhomme, les Rollet et vingt-six autres imprimeurs ou 
libraires. L'illustration du livre tient une grande place dans Tœuvre de 
M. Baudrier et, grâce à ses découvertes, l'histoire des illustrateurs et des 
graveurs sur bois de Lyon, jusque-là à peu près inconnue, s'est déjà 
éclaircie et précisée. Etudiant les suites de gravures sur bois qui, depuis 
1482 environ, décorent les éditions lyonnaises, M. Baudrier montre que 
les plus anciens de ces bois, gravés en Allemagne ou en Flandre, furent 
achetés ou loués et utilisés par des imprimeurs établis à Lyon, mais que 
bientôt, à Lyon même, des dessinateurs, d'abord étrangers, qui étaient 
certainement des peintres, composèrent des « histoires » pour les impri- 
meurs locaux. M. Baudrier retrouvant la même suite de bois dans une 
série d'ouvrages et remontant jusqu'à l'édition où ces gravures parurent 
oour la première fois, établit ainsi la date vers laquelle ils furent corn- 



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160 REVUE D'HISTOIRE DE LYOIf. — Bibliof/raphie 

posés. Il compare ensuite les nombreuses suites connues, les frontispices, 
les alphabets ornés ; il les groupe d'après leur style et leur manière, et 
les attribue à un maître, qu'il parvient souvent à identifier d'après des 
documents d'archives ou qu'il désigne provisoirement par un surnom. 
Parmi ces dessinateurs ignorés antérieurement ou considérés comme de 
simples graveurs sur bois, M Baudrier a révélé ou mis en lumière Guil- 
laume Le Roy, peintre flamand, fils de l'imprimeur de ce nom que le 
lyonnais Barthélémy Buyer appela à Lyon, vers 1478 ; Jean Dalles ou de 
Dales, un très grand artiste, dont les compositions s'inspirent de Tart 
flamand et qui travaille à Lyon à la fin du xv** siècle et au début du 
xvi« ; Georges Reverdy, Lyonnais, que Ton suit jusqu'au milieu du 
XVI® siècle, et qui s'efTace devant Corneille de la Haye, Pierre Woeiriot, 
Pierre Eskrich et Bernard Salomon, un lyonnais, chef d'une école lyon- 
naise d'ornemanistes. Les très nombreuses reproductions (près de 900) 
que donne M. Baudrier expliquent les attributions auxquelles Tauteur a 
été conduit et permettent de distinguer par leurs œuvres les maîtres qui 
fournirent des dessins d'illustrations aux imprimeurs lyonnais du xv® et 
du XVI® siècle. La Bibliographie lyonnaise constitue déjà, pour l'étude 
de l'imprimerie et de l'art à Lyon, une source sûre et des plus précieuse?, 
laissant loin derrière elle tous les travaux antérieurs; les volumes qui 
suivront désigneront sûrement, parmi les peintres et les « tailleurs d'his- 
toires » de Lyon portés sur nos registres de « nommées », quelques-uns 
des auteurs de tant d'œuvres charmantes encore anonymes. 

E. V. 



Llmprimeur-Gérttnt : A. Rby. 



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UN JACOBIN DE RHONE ■ ET ■ LOIRE 



Ces quelques pages sur un jacobin obscur paraissent, au premier 
abord, n'avoir qu'un intérêt purement local. Elles dépeignent, 
d'après des documents authentiques, Tétat d'une petite ville pen- 
dant la période la plus troublée de la Révolution. 

On peut cependant en tirer quelques conclusions générales. 

L'homme dont nous avons retrouvé les écrits et la correspon- 
dance peut bien passer en effet comme représentatif de la majorité 
des acteurs de la Révolution en province. Aucune prédisposition 
individuelle ne semble Tavoir poussé au rôle qu'il a joué et il parait 
avoir pensé et agi sous la seule impulsion des idées régnantes et 
sous la pression des événements. 

Ce n'était pas un esprit supérieur, mais ce n'était pas non plus 
un sot, cartons les écrits qu*il a laissés le montrent très sensiblement 
égal à la moyenne des hommes qui ont joué alors un rôle politique 
et même au-dessus de cette moyenne. Il n'était ni un déclassé, ni 
un prodigue, et ce n'est, par conséquent, ni une rancune de raté 
contre la société d'alors, ni le besoin de se soustraire à des embarras 
personnels qui ont fait de lui un révolutionnaire. 

Il était dans une situation parfaitement régulière, marié suivant 
ses désirs, d'une moralité irréprochable, exerçant honorablement 
un commerce qui lui donnait une certaine aisance. En d'autres 
temps, il eut fait un bon bourgeois très conservateur et il fut un 
révolutionnaire très ardent. 

Il est donc certain que ses sentiments et ses opinions ont dû être 
les sentiments et les opinions de beaucoup d'autres de ses contem- 
porains qui se trouvaient dans les mêmes conditions. C'est par là 
que son histoire peut offrir quelque intérêt général. 

R«T. hift. LyoB. XU — 11 



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162 REVUË D'dlSTOrtÈ DE LlTON. - Éludeâ 

Jean-Baptiste Bresson était fils de Joseph Bresson et de Marie 
Beroujon. 

Le premier document trouvé par nous et portant son nom est son 
diplôme de Franc-Maçon, daté du 2 octobre 1786, à lui délivré par 
laR.'. L.'. Saint-Jean, sous le titre distinctif du Parfait- Accord, 
séante à L'O.'. de Villefranche en Beaujolais. J.-B. Bresson y est 
qualifié de natif de cette ville et de négociant audit lieu. 

Ce diplôme est un véritable chef-d'œuvre de calligraphie patiente 
avec dessins et ornements en encres de couleurs variées. Il est 
rédigé, bien entendu, dans le style pompeux et spécial que la Franc- 
Maçonnerie du xvHi'^ siècle affectionnait plus encore que celle de nos 
jours. Mais ce qu'il offre de plus intéressant, ce sont les signatures. 
Parmi les dignitaires de la loge du Parfait-Accord qui ont signé le 
diplôme, nous trouvons : Pin, chanoine, et F. Ayné, gardien des 
Gordeliers. 

Il y avait à Villefranche un très ancien couvent de Gordeliers qui 
avait été autrefois une léproserie. En 1786, le frère gardien "du couvent 
était dignitaire de la loge maçonnique. Il signe F. Ayné, sans faire 
suivre TF des trois points symboliques, ce qui prouve bien que c'est 
rinitiale de son titre religieux et non de son titre maçonnique. Du 
reste, il n'hésite pas plus à faire suivre son nom de sa qualité de 
gardien des Gordeliers que son collègue Pin d'ajouter au sien celle 
de chanoine. 

J.-B. Bresson, âgé de vingt-cinq ans en octobre 1785, était donc 
né à Villefranche dans le courant de 1760 ou à la fin de 1759. 

Nous avons eu sous les yeux un mauvais portrait de lui non 
daté, mais sur lequel il parait avoir de soixante à soixante-dix ans. 
G'est alors un vieillard maigre et chauve, à la physionomie sèche 
et un peu dure; mais, dans sa jeunesse il avait été assez séduisant 
pour faire un mariage d'amour. Le 4 septembre 1787, il épousait 
Marie-Françoise Durieu, née le 7 janvier 1764, fille de François 
Durieu de la Baisse, paroisse de Saint-Etienne-la- Varenne, et de 
Claire-Gharlotte Durieu de Quincié*. 

Si nous connaissons les circonstances du mariage de J.-B. Bres- 
son, c'est que, dans les papiers de son fils et soigneusement serrées 

* Les Durieu en Beaujolais, Notes généalogiques, p. 95. Lyon, A. Rey, 1910. 
Ouvrage tiré à 48 exemplaires, uniquement destinés aux membres de la 
famille. 



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J. terrei — UN JacOÈIN OE hHdNE-ET-LOlRÊ i^ 

dans un vieux portefeuille en velours violet aux deux faces ornées 
d'étamine avec fleurs brodées, nous avons retrouvé deux lettres. 
Elles ne portent pas d'adresse, elles ne sont pas signées, mais elles 
sont de l'écriture de J.-B. Bresson et nous y avons trouvé joint le 
bulletin de baptême de sa femme, Françoise Durieu. 

Il avait vingt-sept ans quand il Tépousa deux ans après sa récep- 
tion à la loge du Parfait- Accord. Ces deux lettres étaient revenues 
entre les mains de celui qui les avait écrites ou plutôt de son fils. 
Par leur date et leur texte, elles ne peuvent évidemment s'adresser 
qu'à la jeune fille qu'il allait épouser. 

Le papier et Tencre ont jauni, mais l'écriture ferme et élégante se lit 
avec la plus grande facilité. Nous donnons le texte exact de ces deux 
lettres en respectant scrupuleusement Torthographe et la ponctuation 

Ma chère demoiselle, 

Vous me tenez dans une cruelle perplexité en ne m*honorant pas 
d'une réponse. Ce n'est pas dans une occurence semblable qu'il faut 
négliger d'apporter au moins quelques soulagements à mes maux. Une 
semaine entière s'est écoulée sans quej'aie reçu de vosnouvelles, à quoi se 
décide donc M' votre père ? Sa puissance l'emporte vraisemblablement 
sur Tamourque nous nous sommes juré, ce malheur m'est réservé je n*ai 
que trop lieu de le croire. Vous n'ajoutez peut-être pas foi à mes protes- 
tations d'amour. Vous craignez quelqu' indiscrétion de ma part^ dans le 
cas où vous me favoriseriez d'une lettre. Je mériterais bien les noms les 
plus odieux si je me rendais jamais coupable de semblable crime. 

Rassures-vous donc, hâtez vous chère D"* de dissiper mes inquiétudes 
que dans mon accablement extrême cet le douce consolation ne me soil 
pas refusée de la part d'une amante que j'adore, que j'aimerai toujours. 

Si d'intérêts mal concertés nous éloignent l'un de l'autre, que nos cœurs 
ne le soient pas. Vous avés vu mon empressement à satisfaire à la parole 
que je vous avais donnée, veuilles donc je vous en prie tenir la votre, 
Rappelez*vous ces vers d'Héloïse à Abeillard lorsqu'elle s'engageait à lui 
écrire, elle s'exprimait ainsi : 

« Ecris moi je le veux : ce commerce enchanteur 
« Aimable épanchement de l'esprit et du cœur ' 
« Cet art de converser sans se voir sans s'entendre 
« (Ce) Muet entretien, si charmant (et) si tendre 
ce L'art d'écrire^ Abeillard, fut sans doute inventé 
« Par l'amante captive et l'amant agité, 
ce Tout vit par la chaleur d'une lettre éloquente 
« Le sentiment se peint sous les doigts d'une amante 
ce Son cœur s'y développe ; elle peut sans rougir 
« Y mettre tout le feu d'un amoureux désir. 



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164 AÈVUE D'fllSTOIlVE DE LYON. — Éludés 

et en effet chère D"® si désormais séparés vous ne m'accordez pas celte 
faveur qui peut me soutenir dans mes maux ? une personne aussi sensible, 
aussi généreuse, ne me privera sûrement pas d'un plaisir aussi grand. 

Veuillez m'instruire de l'effet qu'aura produit la présence du S' M»»"*. 
Le remporte- t-il sur moi ? 

M** votre père flalté par Tespoir de vous fournir un sort beaucoup plus 
avantageux, n'omettra rien sans doute pour en venir à ses fins, fasse le 
ciel qu'en cherchant à vous procurer de grands biens, il vous procure lout 
le bonheur que vous méritez. combien les vcuux que j'adresserai sans 
cesse a l'Eternel auront cela pour but. Dieu veuille les exnucer et vous 
faire passer des jours aussi heureux que ceux que je me proposais de vous 
faire goûter. 

Hélas peut être obligée de céder à la volonté d'un père, que celui qu'il 
vous destine sache comme moi apprécier votre ame; les belles qualités 
qui l'ornent, vos vertus, votre mérite vous attireront toujours le bonheur 
le plus grand. Votre époux ne pourra que jouir du contentement le plus 
parfait. 

Je ne sais qu'augurer de celte affaire. Toute la félicité que je me 
prometais ne va peut être se réduire que dans Tidée d'un beau songe, 
qui a pu me mériter autant de peines ? J'en éprouve de bien grandes je 
vous le jure. 

Adieu chère D"*^ aimés moi toujours, cet espoir seul peut apporter de 
radoucissement à mes chagrins. Demeurés intimement persuadée de mon 
amour et de l'estime que j'ai conçu pour (vous) c'est dans ces sentiments 
que j'ai l'avantage de me dire 

Mademoiselle et chère amante, 

Votre bien affectionné et dévoué serviteur 

B ... aine. 

Je réitère mes instances, que peu de jours se passe sans que je reçoive 
de vos nouvelles, je vous en prie adressez-les à ma sœur et soyez assurée 
de notre discrétion. Mes respect à M<^®**® Mie. pour votre frère, je le 
gronde il me manque aussi de parole. 

M. De Ghavane a vendu une partie de ses vins. J'ai teuiileté en vain le 
volume de Gleveland, j'y cherchais ce dont nous étions convenus. 

Adieu je vous embrasse de tout mon cœur^ mes affaires me pressent 
et je crains faire attendre Losenane. 

y, 3 août 1787. 
Ma chère Demoiselle 
Ma position est bien affligeante, un moment; tout semble renaître; un 
instant après; tout se détruit et me jète de nouveau dans l'appréhension 
de quelques malheurs. Trois semaines cependant viennent de s'écouler 
dans l'attente et j'ai été pendant ces jours flottant entre l'espoir et la 
crainte. Ces deux extrêmes me sont depuis bien du tems familiers. O 
combien votre ame généreuse serait émue de pitié, si je vous faisais le 



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/. Terrel. — UN JACOBIN DE RHONE- ET-LOIRE 165 

récit des maux dont j'ai été accablé depuis mes p^" amours. Voilà bientôt 
un an que j'eus le bonheur de vous voir pour la p""® fois. J'avais juré de 
ne plus ouvrir mon cœur à Tamour^mais je n'ai pu m'en défendre, j'abju- 
rais mes résolutions et ne soupirais qu'après l'instant où il me serait 
possible de vous déclarer ma flame, il m'en souvient du jour où je pris le 
ciel à témoin des serments que je fis de vous aimer inviolablement. Tout 
a semblé me sourire depuis cet instant Je touchais peut être au moment 
qui devait mettre le comble à mes souhaits, mais hélas contre toute 
attente il fallait encore que l'infortune me fit sentir ses rigueurs. 

Les réflexions que fait l'auteur d'Abel sur les maux qu'éprouvent les 
amants vertueux sont bien analogues à notre situation, elle ne peu être 
mieux exprimée. O mon Dieu ! ces jours de l'âge d'or sont bien à désirer, 
que les hommes étaient heureux, que leur fallait-il alors pour être unis 
par les doux liens de l'hymen ? De l'amour et de la vertu suffisaient. Ces 
tems sont bien différents, ô que les mœurs et les usages ont changé. La 
vertu seule n'a plus de droits, c'est rarement l'amour qui préside au 
mariage, un intérêt sordide, de froides combinaisons sont uniquement 
consultés. Fatals préjugés ! que de chagrins ne causés vous pas aux 
âmes sensibles î que n'éprouvons nous pas chère amante ? C'est bien avec 
grande raison qu'lléloïse le dit que rarement la fortune et la vertu 
s'accordent. Mais il me semble cependant que le calme renaitra. J'ai tout 
lieu de croire que les choses s'arrangeront. Comme M' votre P" semble 
répugner à venir dans notre \''® nous avons imaginé un moyen pour lui 
éviter cette peine, il a souvent parlé d'un écrit préliminaire à l'acte, 
M. G^t, s'est chargé de le rédiger et dimanche nous lui présenterons signe 
de ma mère, je présume que cela applannira toutes les difficultés, il n'v 
aura qu'un mot pour finir. 

Je désire bien que M' votre frère vint demain, on me l'a fait espérer. 

Malgré les revers de la fortune, en dépit de tous les événements vous 
me serez toujours chère, je vous aimerai toujours soyez en persuadée et 
veuillez croire qu'on ne peut être plus sincèrement que je le suis 

Ma chère Demoiselle 

X'olre très humble et très fidèle amant. 

Ma mère aussi empressée que moi à voir terminer les choses à mon 
avantage vous présente ses respects, ma scrur et son mari vous embrasse 
de tout son cœur. 

à Dimanche je vous donnerai le baiser du plus pur amour qu'il m'en 
larde ! mille choses à M**"^ Mie. 

Evidemment ces deux lettres d'amour ne sont pas un chef-d'œuvre 
de littérature, mais elles sont intéressantes à plus d'un point de 
vue. 

Elles nous montrent d'abord le haut degré de culture et de poli- 
tesse auquel était arrivée la petite bourgeoisie du xviii^ siècle. Quel 



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166 REVUE D'UISTOIEE DE LYOIf. ^ Etudes 

est aujourd'hui le négociant de petite ville qui écrirait des lettres, 
non pas pareilles, il n'en pourrait avoir l'idée, mais équivalentes et 
d'aussi bon style en les jugeant même d'après le style du xx*^ siècle. 

Et le mérite d'écrire correctement au point de vue du style comme 
à celui de la calligraphie n'est pas absolument général à cette 
époque. Le hasard a voulu que, dans les mêmes papiers dont sont 
sorties ces lettres, nous trouvions un document émanant d un 
homme de la même région, qui appartenait à la bonne noblesse du 
Beaujolais et qui avait une grosse fortune territoriale. 

La pièce est signée de M. Bottu de la Barmondière, propriétaire 
du fief de Montgré. C'est un abandon au Comité de surveillance de 
Villefranche-sur-Saône du bois mort à ramasser dans ses bois pour 
distribuer aux pauvres. 

L'écriture est très lisible mais assez vulgaire. Il semble qu'il n'y 
ait de la main du signataire que l'approbation des mots ajoutés ou 
rayés. En tout cas son secrétaire était assez de son intimité pour 
qu'il ne corrigeât pas ses fautes d'orthographe, ou peut-être il 
n'était pas capable de le faire ^. 

Le document fait en effet plus d'honneur aux sentiments de bien- 
faisance et au sens pratique de son auteur qu'à son instruction et à 
son habitude de tenir la plume. 

Il semble donc bien qu'à la veille de la révolution les petits bour- 
geois, les simples négociants d'une petite ville de province étaient 
souvent plus instruits que les nobles leurs voisins. Entendons qu'ils 
avaient lu davantage et écrivaient mieux, ce qui devait leur donner 
pas mal d'ambitions et de prétentions. Ceci explique bien des choses 
dans la marche des événements. 

Ce qu'on voit encore dans ces deux lettres c'est que l'immoralité 
reprochée au xvni® siècle finissant était toute de surface et ne régnait 
que dans la haute société et dans la capitale. Les petits bourgeois 
de province étaient restés hommes de morale pure et de mœurs 
familiales saines. 

J.-B. Bresson a vingt-sept ans. D'après ses lettres il est orphelin 
de père, vit avec sa mère et s'occupe assidûment de ses affaires 
puisqu'elles lui laissent à peine le temps d'écrire à son amante. Mais 

- Exemples: concâquancp,othorize^parli(jullier^ sans parler des pluriels sup- 
primés et dos autres fautes de grammaire, 



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/. Terrel. — UW JACOBIIf DE RHONE-ET-LOIRE 167 

celle-ci, c'est tout simplement une brave jeune fille des environs de 
la ville, âgée de ving-trois ans, et il est clair que, aussi bien Tun que 
Tautre, ils n'ont jamais songé qu'à un mariage très régulier. Tout 
au plus voit-on passer dans les lettres de Tamoureux un peu de la 
prose ou des vers des poèmes ou des romans qu'ils ont sans doute 
lus ensemble : la, Mort d'Abel, de Gessner, dont nous avons retrouvé 
une traduction dans la bibliothèque de J.-B. Bresson, VEpitre 
d'Heloïse et d'Abeilard traduite de Pope, Cleveland. Grâce à ses 
lectures le jeune négociant s'est donné un petit vernis sentimental 
et romanesque. 

Avant de voir pour la première fois, il y a un an, celle à qui il 
écrit, il avait juré de ne plus ouvrir son cœur à Tamour. Un seul 
regard et il abjure ses résolutions n'aspirant plus qu'après l'instant 
où il sera possible de déclarer sa flamme. C'est le coup de foudre. 
Mais tout cela en tout bien tout honneur. 11 ne redoute qu'une chose 
c'est la rivalité du sieur M**", prétendant plus riche que lui sans 
doute et pour lequel, à cause de sa situation ou de sa fortune, le père 
de M"® Durieu semble se déclarer. Hélas ! on n'est plus à 
Tâge d'or comme dans le poème de Gessner et il ne suffit plus 
comme au temps d'Abelde Tamour et de la vertu pour être unis par 
les doux liens de l'hymen. 

Mais l'amoureux, qui est en somme un bon négociant assez positif, 
le comprend et il en a pris bravement son parti, il ne négligera pas, 
même pour sa correspondance amoureuse, les affaires qui le pres- 
sent. Du reste, il sait si bien que M"^ Durieu est une brave jeune 
fille qui fera un 3 ménagère accomplie et une excellente mère de 
famille, qu'il la tient au courant d aifaires très positives : M. de 
Chavanne a vendu une partie de ses vins. Cette nouvelle vient au 
milieu des explosions sentimentales, et la phrase qui Tannonce est 
voisine de celle où il dit avoir feuilleté le volume de Claveland 
pour y trouver ce dont ils étaient convenus : Souvenir de lecture 
faite ensemble ou peut-être système secret de correspondance. 

D'ailleurs tout se passe au grand jour. La mère et la sœur de 
M. Bresson, le frère de M"*^ Durieu sont dans le secret de leurs 
amours. M. Durieu lui-même n'ignore rien et, s'il se fait prier, ce 
ne sera pas longtemps, car, un mois après la dernière lettre, le 
3 septembre 1787, les amoureux étaient mariés. 

On peut croire qu'ils firent bon ménage. Les deux lettres d'amour. 



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163 REVUE D'HrSTOlRE DE LTOW. — Éludes 

les seules probablement que M™« Bresson reçut jamais, fidèlement 
gardées par elle dans le petit portefeuille en velours fané orné de 
fleurs, sans doute brodées par elle, semblent Tattester. Il sont eu des 
enfants : deux au moins car celui chez lequel ont été retrouvées ces 
lettres signait Bresson cadet. Sa correspondance le montre moins 
instruit et moins affiné que son père. Il est né pendant la "grande 
tourmente et a été élevé sans doute un peu à la diable dans une 
société plus rude que celle du xYiii** siècle finis.sant. Il n*a eu, lui, ni 
le temps ni peut-être le goût de lire Abel^ Cleveland ou les amours 
d'Hcloïse et Aheilard accommodés au goût moderne. Aussi, s'il tra- 
versa la révolution de 1848, ce ne fût pas pour s y mêler comme 
son père à celle de 1789. Il s'occupait à vendre ses vins et ne s'in- 
quiétait des événements politiques que pour Tinfluence qu'ils pou- 
vaient avoir sur les cours ou sur la solvabilité des clients. 

Les temps ont marché, nous sommes en 1789. Le 5 juin les Etats 
Généraux se sont réunis, le i4 juillet c'est la prise de la Bastille, 
le 6 octobre le roi est amené à Paris et l'Assemblée constituante est 
devenue toute puissante. 

Dans son modeste coin de province, J.-B. Bresson a commencé 
à jouer un rôle qui deviendra de jour en jour plus important. 
Il est sans doute devenu un membre influent, sinon un officier 
de la loge du Parfait-Accord, car, dansses papiers, nous avons 
trouvé la circulaire envoj^ée par le Grand Orient de France 
à toutes les LL.*. régulières du royaume; le 4 novembre 
1789, ou en style maçonnique, le 4*" jour du i r mois de Tan de la 
V.-. L.". 5789. Cette circulaire est signée de noms obscurs : Tassin 
président ; de Jonquières, premier surveillant ; Desroches, orateur ; 
Popelin garde des timbres et sceaux; Oudet secrétaire général. Elle 
ne contient pas d'allusions directes aux événements récents. Les 
seuls passages intéressants sont les suivants : 

Jamais la Maçonnerie n eut un champ plus vaste pour exercer les vertus 
qu'elle se plait a pratiquer et qui sont la base de son institution, jamais 
aussi elle ne dut être plus jalouse de justifier l'opinion et de mériler 
Testime que le Profane lui-même est forcé de lui accorder. 

Aujourd'hui TT.-.CC*. FF.-, nos devoirs se multiplient de toute notre 
propre satisfaction. Comme citoyens, la Patrie doit se louer de nos ser- 
vices ; comme maçons, l'humanité souffrante doit nous trouver conli- 



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J, Terrel. — UN JACOBIN DE RHONE- ET- LOI RE 169 

iiuellemeDt atlentifs à soulager ses besoins, qui, malheureusemenl, sont 
plus étendus que nos facullés. 

Plus nous pouvons être utiles, plus nous devons redoubler d'efforts et 
d'activité, pour nous acquitter envers la Patrie et envers nos semblables, 
d'une dette qui est d'autant plus sacrée qu'elle est volontaire et qu'elle a 
sa source dans nos cœurs. 

Aucune circonstance, est-il dit plus loin, ne fut plus favorable pour 
faire espérer à la Maçonnerie des avantages qu'elle n'aurait pu se pro- 
mettre dans d'antres temps. 

La loge du Parfait- Accord joua-t-elle un rôle important dans les 
événements révolutionnaires à Villefranche ? C'est possible, mais 
son nom ne se retrouve plus dans les papiers de J.-B. Bresson. 
Cependant, dans un discours écrit de sa main, il s'adresse parfois à 
« ses frères». D'autre part avec les insignes maçonniques anciens : 
Tablier et bijou de Rose-Croix, nous en avons trouvé un plus 
récent portant la date de i83o. Il serait donc demeuré fidèle à la 
Franc-Maçonnerie jusqu'à cette époque au moins. Il est vrai que 
nous y avons trouvé aussi une croix de Tordre du Lis ou de la Fidé- 
lité. Lui appartenait-elle? Si oui, ses opinions n'étaient plus en 181 5 
ce que nous allons les voir pendant la période révolutionnaire. 

Le aiî frimaire an II (la décembre 1793) le citoyen Bresson- 
Durieux (c'est ainsi qu'il se fait appeler désormais) était installé au 
Conseil général du district de Villefranche. Il avait été nommé à 
ces fonctions le ao frimaire par la Commission provisoire ^ Celte 
Commission instituée à Lyon par les représentants CoUot d'Herbois 
et Fouché devait former un supplément révolutionnaire à tous les 
pouvoirs constitués. Elle cherchait, pour les y installer, les jaco- 
bins avérés, Bresson-Durieux passait donc pour tel à ce moment. 

Les fonctions auxquelles on le nommait n'étaient pas, à celle 
époque, une sinécure, on va le voir. 

Il y a d'abord des secours à recueillir et à distribuer aux indi- 
gents, la pièce signée par M. Bottu de la Barmondière en témoigne. 
En novembre 1798 on craint que, pour l'hiver, les indigents man- 
quent de moyens de chaufFage et le plus gros propriétaire des envi- 

^ Lettre de convocation adressée par los membres de la commission tem- 
poraire de Lyon au ciloj-en Bresson-Durieux pour l'inviter à venir prendre les 
fonctions d'administrateur du district, auxquelles la Commission Ta nommé. 
Datera du 9.0 frimaire. Signée Désirier, Lemaigne. Attestation du citoyen Rri- 
don, secrétaire du district, en date du 6 Qoréalan III, 



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170 IVEVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Études 

rons, gentilhomme qui n*a pas émigré et réside encore dans son 
château de Montgré, autorise à couper et à ramasser dans son 
domaine tout le bois mort. 

Mais il y a des indigents qui, plus que d'autres, ont droit à des 
secours, aussi on leur en donne non seulement en nature mais encore 
en argent. Ce sont les proches des volontaires nationaux. Le 26 bru- 
maire an II (16 novembre 1793) le Directoire du District de Ville- 
franche prend l'arrêté suivant : 

Les administrateurs du Directoire du District de Villefranche, dépar- 
tement du Rhône, 

Vu TEtat de Secours des familles des volontaires de la Commune de 
Villefranche, signé et certifié par le Conseil général de la même commune 
et par lui envoyé à Tadministralion, contenant d'un coté le nom des indi 
vidus qui ont déjà reçu une somme à compte des secours que les loix des 
26 gbre lyga, et 4 niai 1798 leur accordent et de Tautre le nom de ceux qui 
n'ont encore rien louché, 

Vu les loix sus datées et le décret de la Convention nationale du 
i5 septembre 1793 vieux style, concernant les secours militaires, 

Ouï le Procureur Syndic, 

Considérant le besoin où se trouvent les familles des volontaires natio- 
naux qui ont satisfait aux dispositions de Tart. 6 de la loi du 4 mai 179a 
et dont les tableaux ont été arrêtés par le Directoire et envoyés au 
Ministre de Tintérieur. 

Ordonnent au citoyen Preveraud receveur de ce district de payer ou 
transmettre sur les fonds extraordinaires de la guerre sauf à être rem- 
placés par ceux qui seront envoyés de la trésorerie nationale et particu- 
lièrement destinés au payement des secours accordés aux familles des 
militaires de toutes armes étant sur les frontières, au conseil gênerai de 
la commune de Villefranche la somme de trois cent quatre-vingt-trois 
livres six sous, huit deniers, qu'il demeure commis et prié de distribuer 
aux personnes ci-après dans les proportions et de la manière suivante, 
savoir i^* à Claude Devilaine pour sa femme et un enfant la somme de 
cinquante livres 2** à Simon Brandon pour sa femme et deux enfants celle 
de soixante six livres treize sous quatre deniers 3*> à Antoine Garnier 
pour sa femme et un enfant cinquante livres 4** à André le Rat pour sa 
femme et un enfant cinquante livres 5° à Joseph Déard pour sa femme 
ti'ente trois livres six sous huit deniers 6* à Jean Glattard pour son père 
trente trois livres six sous, huit deniers 7° à Claude Renaud pour sa mère 
trente trois livres, six sous huit deniers 8" à Claude Clément pour sa 
femme et deux enfants soixante six livres treize sous quatre déniera. 

Toutes les sommes ci-dessus fixées aux personnes y dénommées pen- 
dant l'espace de trois mois ne leur seront délivrées par ledit Conseil 
général qu'en, par chacune d'elles justifiant par un certificat en forme 



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J. Terrel. — ON JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 171 

que les volontaires en considération desquels elles ont droit à ces secours 
servent actuellement la République en conformité de Tart. XIV de la loi 
du 4 Mai 1793 vieux slyle. 

Et arrêtent que les autres personnes dénommés au dit étal se pour- 
voiront auprès du Conseil général de leur commune pour y faire droit s'il 
y a lieu. 

Fait au Directoire à Villefranche dep^ du Rhône dans la séance publique 
du 26 Brumaire an 2 de la République française une indivisible et démo- 
cratique. 

Carrand, Tricaud, Vernay, Teillard. 

On le voit, Ténorme machine administrative moderne est déjà en 
marche avec tous les rouages à peu près qu'elle possède encore 
aujourd'hui. Un préfet du xx« siècle ne libellerait pas un arrêté 
autrement et en d'autres termes que le Directoire du district de 
Villefranche en brumaire an IL 

On trouve encore dautres indications intéressantes dans ce 
document. 

Sur ces huit volontaires qui servent la République à la frontière, 
il y en a six de mariés et cinq qui sont pères de famille ; et comme 
on accorde des secours, non seulement pour les femmes et les enfants, 
mais encore pour les ascendants des militaires, il est évident que, 
sur cet état, ne peuvent être omis que ceux qui sont k la fois céliba- 
taires et orphelins de père et de mère. Ils ne sauraient être nombreux. 
Ce sont donc en majorité des hommes mariés et pères de famille 
qui ont pris les armes. 

On voit le tarif des secours accordés, 33 1. 6 s. 8 d. pour les adultes 
et 16 1. 1 3 s. 4 d. pour les enfants qui étaient à la charge des volon- 
taires, et ceci pour trois mois. 

Ce n'est que vingt-quatre jours après cet arrêté que J.-B. Bresson 
était installé comme membre du District. Aussitôt après son installa- 
tion des soucis plus graves que les secours aux familles de huit 
volontaires nationaux occupaient les Administrateurs. 

Ce n'était pas seulement les indigents qui manquaient de bois, 
ou les familles des volontaires qui manquaient d'argent, c'était la 
population tout entière qui était menacée de manquer de pain. 

Le 17 pluviôse an II (5 février 179/î), moins de deux mois après 
son installation à l'Administration du district, J.-B. Bresson est à 
Paris en mission auprès de la Convention nationale en compagnie du 
citoyen Romanetainé, car il reçoit la lettre suivante adressée : 



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172 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Elud<^R 

Aux citoyens Romanei aine et Bresson-Durieux, chez le C«° Clayette, 
M<* Tailleur, Rue S^ Honoré, vis à vis celle de l'Arbre sec, maison du 
tapissier, au 3®"^', à Paris. 

Liberté. — Egalité. 

Chalon S. S. 17 Pluviôse L'an 2""^® de la Rep. Bonnevay cadet et 
Romanet cadet aux C®"s Romanet aine et Bresson-Durieux. 

A notre retour ici nous avons trouvé votre lettre qui nous apprend 
votre passage et votre mission pour Paris nous sommes fâchés de ne pas 
avoir eu le plaisir de vous rencontrer. 

Soyes persuadés que nous ne négligerons rien pour presser les livrai- 
sons de grains que l'on doit nous faire nous connaissons le besoin de nos 
comunes. 

Louan doit nous livrer 4^00 quintaux dans la i®^ décade du mois pro- 
chain, nous avons fait des conventions avec des batellier pour rendre les 
grains à leur péril risque et fortune jusqu'à Villefranche. 

Chalon nous livrera incessamment les administrateurs viennent de 
nous dire qu'il y en avait déjà partie dans leur magasin, nous ferons notre 
possible pour accélérer l'expédition. Nous craignons bien qu'autun ne 
fournisse pas son contingent, nous vous aviserons de nos opérations. 
Salut et fraternité. 

Bonnevay puiné, Romanet. 

Même adresse. 

Chalon S S 26 Pluviôse l'an 2<*™ede la Rep. uneind*'*^ et démocratique. 

Les Citoyens Romanet cadet et Bonnevay puiné aux C^^^ Romanet aine 
et Bresson-Durieux à Paris. 

Nous venons de faire partir d'ici un Bateau contenant douze cents qtaux 
de grain ce qui a entièrement vuidé les greniers, nous partons demain 
pour Louhan pour tacher d'en envoyer davantage, nous avons écris à 
autun pour qu'ils nous fassent passer ici leur conlingent nous n'avons pas 
encore reçu de nouvelles nous leurs écrivons de nouveau, nous présumons 
que Charole, Bellevue et Maçon n'ont encore rien fourni, faite votre 
possible pour optenir une Req^o sur le Dep^ de la Haute Saône on nous a 
dit qu'il était un des mieux fournis, vous aviés promis nous écrire, cepen- 
dant vous n'avés pas repondu à notre dernière, nous vous invitons donc 
à nous donner de vos nouvelles et sommes fraternellement vos conci- 
toyens. 

Romanet, Bonnevay puiné. 

Les signataires, n'ayant pas plus reçu de réponse à cette lettre 
qu'à la précédente écrivent encore à la même adresse onze jours 
plus tard. 

Louhan 7 ^'entose l'an 2*"'"'* de la Rep. 

Les c*^"s Romanet cadet et Bonnevay puiné aux c*"»*^ Homanet aine et 
Bresson Durieux à Paris, 



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y. Terrei, — ON JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRF 173 

Nous sommes on ne peut plus surpris de n*avoir point reçu de réponce 
ù nos deux à^^^ nous ne savons à quoi atribuer votre silence. 

Nous venons d'envoyer à Villefranche 2 batteaux contenant environ 
2400 q*^*"^ de grains qui avec celui que nous avons envoyé de Chalon font 
un total 36oo qta"x j \q surplus de notre Req^" suivant toute apparence 
ne sera pas rempli, nous ferons ce qui dépendra de nous pour en obtenir 
partie, nous ne contons aucunement sur les Districts d'Autun, Charole^ 
Belle vue et Maçon. 

lin attendant de vos nouvelles à Chalon chez le C«" Lorain aubergiste 
aux trois faisans, nous sommes fraternellement vos concitoyens. 

Romanet, Bonne vay puinc. 

Ces trois lettres indiquent très exactement la mission que rem- 
plissaient dans le département de Saône-et-Loire les citoyens Roma- 
net cadet et Bonnevay puîné. Le district de Villefranche est pauvre 
en grains et le besoin commence à s'y faire sentir. On a obtenu une 
réquisition sur le département de Saône-et-Loire et on s'efforce, sans 
succès du reste, de la faire exécuter. 

Chalon ne donne que i.auo quintaux, Louhans qui en a promis 
4.200 n'en fournit que 2.400. On ne peut compter ni surCharoUes ni 
sur Màcon. Aussi prie-t-on Bresson-Durieux et Romanet d'obtenir 
à Paris une réquisition sur le département de la Haute-Saône qui 
passe pour bien fourni. 

Voilà comme on vivait en province à la fln de 1793, dans la crainte 
journalière d'une disette toujours menaçante. 

Quant aux citoyens Bresson-Durieux et Romanet, ils n'étaient pas 
à Paris simplement pour réclamer des bons de réquisitions de 
grains. 

Le Siège de Lyon venait de se terminer par la sortie malheureuse 
des restes de la garnison, le 9 octobre 1793. La terreur régnait dans la 
malheureuse ville de Commune- Affranchie, comme on disait alors. 
Les abus commis par les autorités de la grande ville étaient nombreux 
et il ne faisait pas bon les critiquer. Un citoyen de Villefranche se 
l'était permis et avait été pour ce fait incarcéré. C'est sa liberté que 
ses deux concitoyens viennent réclamer jusqu'à la Convention 
nationale. C'est un extrait du procès- verbal de la séance du 16 ven- 
tôse an II (6 mars 1794) qui nous l'apprend. 

Extrait du procès-verbal de la Convention nationale du seizième jour 
de Ventôse Tan deuxième de la République française une et indivisible. 



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It4 KÈVlit D'illstdlRE DE LYOl*. — Éludeà 

Deux citoyens de la commune de Villefranche accusés d'avoir inculpé 
les autorités constituées de Commune affranchie réclament la liberté d'un 
de leur concitoyens, assurent la Convention de la pureté de leurs senti- 
ments et qu'ils n'ont été {guidés que par le désir de faire rendre justice à 
un bon républicain. 

Insertion au bulletin. Visé par Tinspecteur. 

Illisible. 

Collationné à l'original par nous secrétaire de la Convention nationale 
à Paris le 25 Ventôse l'an a de la République. 

Charles Cochon. 

Nous verrons plus loin quel était ce malheureux pour lequel on 
présentait la pétition, les dangers auxquels étaient exposés les péti- 
tionnaires et les raisons qui les forçaient à se défendre eux-mêmes 
et à affirmera la Convention la pureté de leurs intentions. 

La terreur règne du reste partout, et Bresson, toujours à la même 
adresse, à Paris, reçoit, pour lui seul cette fois, la lettre suivante : 

Villefranche le 23 ventôse Tan second de la République française une 
et indivisible. 

Cher ami, 

C'est la stupeur, c'est la crainte, c'est la. terreur qui toujour est ici, à 
l'ordre du jour laquelle ne devait atteindre que l'ame des scélérats, des 
conspirateurs, des ennemis de la république, qui ont concentré l'énergie 
républicaine des bons patriotes, des patriotes de 89 : de ceux qui n'ont 
jamais dévié, de ceux enfin qui ont toujours désiré la république une et 
indivisible, sa prospérité et le bonheur de tous les français, car il semble 
que c'est h ceux là à qui on en veut, ce n'est cependant pas ce qui nous 
afflige le plus parce que nous espérons que justice sera rendue à tous; 
mais ce qui contribue encore beaucoup à notre inertie, c'est que depuis 
peu la Discorde est venue parmi nous secouer ses tisons enflammés et les 
étincelles empoisonnées qui en sont sorties, ont réveillé les haines parti- 
culières, éguillonné les passions, excité les vengeances personnelles qui 
ont été mises en pratique; les sentiments d'amitié et de fraternité et ceux 
qu'inspire l'amour de ses semblables, vertus si nécessaires et qui doivent 
être l'apanage des républicains, tout cela parait étouffé; l'union et la 
concorde se trouve donc comme bannies d'entre nous; l'on oublie ce grand 
principe consacré dans la déclaration des droits de l'homme : ne fais pas à 
autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même. 

Tu n'es plus parmi nous, cher ami, et avec toi s'est éloigné le peu de 
tranquillité dont nous jouissions, ton énergie, ton courage, tes moyens, 
ta vigilance savait contenir dans de justes bornes, tous les esprits. L'on ne 
fait le plus souvent au Club que des motions extraordinaires qui souvent 



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J. terrei — UfT JACOfilN t>È fcaO»Ë-Et-LOlftE 173 

tendent à désunir les citoyens, et les patriotes un peu éclairés écoulent 
en silence et voit avec douleur ces écarts parce qu'ils ne peuvent pas 
émettre leurs opinions quelque bonnes, quelques conformes quelles soient 
aux vrais principes républicains, si elles ne sont pas calquées sur la 
manière de penser de quelques exaspérés ou de quelques ultra, ou de ces 
gens qui, dit-on, dans un temps, vous disaient qu'en révolution, il fallait 
marcher à coté de la loi ou la sauter à pieds joints, eh bien ! Ton vous 
dit que vous n'êtes pas au pas. Ton vous dit pis encore; l'arbitraire s'en 
mêle, quelquefois l'abus d'autorité. 

il semble que l'on veuille et que l'on cherche des victimes et du sang et 
qu'il en faille à quelque prix que ce soit, sans contredit il ne faut point de 
pitié, pour les conspirateurs, les traitres, les ennemis de la république; 
qu'ils tombent sous la hache nationale tous ces hommes dont la perver- 
sité les a porté à déchirer le sein de leur patrie^ soit en suscitant le fédé- 
ralisme qui nous aurait livré pieds et poings liés a nos ennemis, soit en 
machinant des manœuvres perfides, en se coalisant avec nos ennemis du 
dehors et du dedans; oui ceux-là doivent subir la vengeance nationale, 
point de pitié, point de commisération pour eux. Des êtres bons dépourvus 
des grandes lumières dont les principes depuis la révolution ont toujours 
été constants et purs, qui peut-être et sans doute séduits par des traitres 
qui se couvraient du manteau du patriotisme et de l'amour du Bien n'ont 
eu qu'un moment d'erreur, pourquoi les jetter dans le désespoir ? il faut 
de la fermeté, de la sévérité même, mais point d'injustice, il faut que les 
patriotes qui se sont toujours montrés les ardents défenseurs de l'égalité, 
de la liberté et de la république une et indivisible, soient à Tabri de toutes 
oppressions, il faut que le motif seul du bien publique et l'amour de la 
patrie, nous fassent agir et que ce ne soient jamais la haine et la vengeance. 
Cependant il semble que depuis peu dans notre commune, ces deux passions 
aient trouvé des partisants qui ont malheureusement le dangereux talent 
d'en entrainer d'autres qui comme tu dis sont bien nos meilleurs amis, et 
soutiendront courageusement les droits de l'homme, mais qui n'étant pas 
bien instruits, sont facilement égarés et servent quelquefois sans s'en 
appercevoir le caprice ou la haine de quelqu'autres. il faut espérer que ce 
ne sera qu'un orage passager et que nous reprendrons ce caractère ferme 
et grave nécessaire à des républicains qui doivent discuter avec san froid 
et dans le plus grand calme les grands intérêts de la république et 
de propager le patriotisme les lumières et le bonheur, il s'en faut de 
beaucoup que nous perdions courage au contraire l'espoir le soutient et 
notre entière confiance dans la Montagne le ranime. Elle est là, c'est le 
rocher inébranlable contre lequel viennent se briser les vains efforts de 
nos ennemis, elle est plus puissante qu'elle n'a jamais été, elle voit d'un 
œil ferme et tranquille ces despotes^ ces iirans coalisés se remuer autour 
d'elle, s'épuiser pour ne faire qu'un peu de poussière; la république a 
encore de grandes ressources, de grands moyens, la convention sait et 
saura toujours s'en servir pour l'affermir; mais il ne faut pas que la 
connaissance de nos forces nous engage à une funeste sécurité, veillons. 



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176 REVUE D'HISTOIRE DE LYOPT. — Éludée 

surveillons les ennemis de la patrie quelque puissants qu'ils puissent 
être. 

Quant à la pétition dont tu parle dans ta lettre au citoyen Charles qui 
m'a été communiquée, quelques personnes ont pensé que cette aiTaire 
n'avait pas été traitée assez délicatement, que le zèle de ceux qui se sont 
employés, leur empressement pour arracher des bras de la mort et rendre 
un fils à sa mère un mari à son épouse, un père à ses enfants, et à la 
republique un de ses partisants, un patriote enfin qui dans tous les temps 
a donné des preuves de son républicanisme, les avaient peut-être emportés 
trop loing ; comme je ne connais la pétition que par les journaux qui, 
dit on, Tont singulièrement dénaturé, je ne puis porter un jugement. 

tu le plains, cher ami du silence que Ton garde à votre égard, sans 
doute tu as raison, mais le peu d'accord qui règne dans la société, en est 
je crois le seul motif. Je n'en suis dans ce moment ni commissaire, ni 
secrétaire, et je ne peux pas bien savoir comment se conduit le bureau, ce 
que je sais, c'est que la société a plusieurs fois arrêté qu'il vous serait 
fait réponse et que les pièces relatives à votre mission et que vous 
demandiés vous soient envoyées. J'en ai moi-même fait plusieurs fois la 
motion, mais quoiqu'il en soit ce dont je puis t assurer, c*est que tu aurais 
tort de regarder ce silence comme une preuve de notre indifférence, notre 
amitié pour toi et notre bienveillance est la même, tu as toujours notre 
estime et notre confiance et qu'à tous égards tu as mérité dans tous les 
temps; le plaisir que nous éprouverons à ton retour te prouvera que tu 
n*as rien perdu des sentiments intimes qui nous animent^ mais nous ne 
pensons pas jouir encore de cet avantage, ta mission n'est pas encore 
remplie^ tu as deux objets intéressants à terminer, celui des subsistances 
et la permission d'acheter pour faire battir les halles, qui deviennent de 
jour en jour plus nécessaires; Le directoire a du vous envoyer les pièces 
relatives à ces objets ainsi que celles par rapport au changement de nom 
de notre commune, auquel on n'a rien changé. C'est toujours Monbui- 
saute. Mes compliments à Déchavanne, Cannet et Tomanet dont la 
sœur vient de mourir. 

Salut et fraternité. Bois aine. 



Cette lettre pourra paraître longue et fastidieuse. Nous avons 
cependant tenu à la reproduire intégralement parce qu'elle est carac- 
téristique de la manière et du style des jacobins de l'époque. Ils se 
meuvent. dans les idées générales et semblent mépriser les faits. 
C'est une correspondance intime puisque le citoyen Bois appelle 
J.-B. Bresson cher ami, au lieu de se servir du citoyen protocolaire 
à cette époque. Il semble que dans une aussi longue lettre il devrait 
le tenir au courant de tous les faits caractéristiques qui se passent à 
Villefranche et notamment dans le club dont ils font partie tous 



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J. Terrel — UN JACOBIN ÙÈ RHONE-ET-LÔIRE i1l 

deux. Point, ce sont plusieurs pages de déclamations vagues sur les 
vrais patriotes, les vertus nécessaires aux républicains, la Sainte 
Montagne, etc. 

Il y a cependant quelques renseignements intéressants à tirer de 
cette lettre : 

D'abord sur la mission de J.-B. Bresson à Paris. Elle a trait aux 
subsistances, question qui devient plus grave de jour en jour, nous 
le verrons plus loin. 

Ensuite, il faut obtenir la permission d'acheter un terrain pour 
faire, bâtir des halles. L'effroyable centralisation qui empêche toutes 
les questions locales de se solutionner sm* place existait donc 
déjà. L'Empire n'aura pas à la créer. En 1798, quand la Convention 
a vraiment bien d'autres soucis, il faut qu'elle s'occupe d'autoriser 
l'acquisition par la commune de Villefranche d'un terrain pour bâtir 
des halles. On pense avec quels soins de pareils détails devaient être 
examinés. 

Enfin Bresson et Romanet devaient présenter à la Convention une 
pétition en faveur d'un de leurs concitoyens arrêté par ordre de la 
Commission révolutionnaire de Lyon. Le jugement que nous citerons 
nous apprend qu'il s'agissait d'un nommé Preveraud. 

Il fallait un certain courage pour pétitionner en sa faveur, car il 
avait été arrêté par ordre de la Commission temporaire de Lyon et, 
depuis le départ du délégué du district, il avait même été condamné 
à mort par la Commission révolutionnaire de Commune-Affranchie 
qui lui fit l'honneur très exceptionnel d'un jugement spécial et lon- 
guement motivé. 

Georges Preveraud, qualifié par ce jugement de ci-devant garde 
du tyran était receveur du district. Commandant en outre la légion 
du district, il avait, sur la réquisition des autorités du département 
de Rhône-et-Loire, rassemblé et mis en marche quatre mille hommes 
pour les mener à Lyon, afin de protéger les premiers effets de l'insur- 
rection lyonnaise qui s'étendit d'abord à toute la région. Sur des 
ordres nouveaux de l'Administration départementale très hésitante, 
il arrêta sa colonne à Limonest, la dispersa et se rendit seul à Lyon. 
Ceci se passait en mai 1798 (prairial ou messidor an I).Le 17 juin 
(28 prairial an I), Preveraud, présidant alors la Société populaire de 
Villefranche, y avait reçu avec faveur une délégation des sections 
permanentes de Lyon. Il était dès lors fortement suspect de fédéra- 

Rot. hist. Lyon. XII. — 12 



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178 REVUE D'HISTOIRE DE LTOlf. — Étudei 

lisme. Il le devint encore plus quand, deux mois après, en août 1793, 
il ne put, ainsi que lui impute le jugement de condamnation, rassem- 
bler une colonne aussi importante pour renforcer les troupes de la 
République passant à Villefranche pour marcher sur Lyon. Il est 
probable que les gardes nationaux du district mettaient peu d'enthou- 
siasme à aller participer au siège de la grande ville voisine. EnGn 
Preveraud était accusé d'avoir, jusqu*à la fin du siège, conservé ses 
liaisons avec les aristocrates lyonnais. Tels sont les motifs de la 
condamnation à mort prononcée contre lui par la Commission révo- 
lutionnaire^ D'habitude elle ne se donne pas la peine d'en dire si 

long. 

J. TERREL. 

(A suivre). 



* Collection complète de» jugement» rendus par la Commission révolution' 
naire établie à Lyon, Melville-Glover, Lyon, Imprimerie du Salut Public, 1869. 



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LévySehneiéer. — COftRfeSPONDANCÈ DE MARtllT tiERNAllD lt9 



CORRESPONDANCE 

DB 

MARTIN BERNARD, COMMISSAIRE GÉNÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE 

A LYON 
Avec sa FamUle (1848-^849) 

(Suite et finj 



XXVI 

Préfecture du Rhône, Lyon, le ii mai 1848. 

Mon cher Auguste, 

Tu as maintenant ma lettre. Je t y parlais d^un moment de calme, 
et nous voilà depuis deux jours revenus à la tempête. 

Ce n'est pas de la Croix-Rousse que descend Torage ; c'est de 
partout qu'il mugit. Les deux partis qui existent à Lyon sont 
comme deux hommes, entre eux pris de querelle, qui, après avoir 
échauffé leur irritation jusqu'à la haine, ne peuvent se séparer sans 
avoir assoupi (sic) leur passion. En vain on les sépare, ils échappent 
aux mains qui voudraient les retenir et vont recommencer la lutte. Ici, 
l'élément bourgeois et Télément populaire sont continuellement en 
présence. Tout ce avec quoi ils peuvent frapper, ils en font une 
arme ; tout ce dont ils peuvent faire un moyen de reconnaissance, 
ils en font un drapeau, avec la seule différence que les instincts 
dévoués du peuple le ramènent toujours au principe de la Révolu- 
tion, tandis que les calculs étroits et égoïstes de la bourgeoisie Ten 
tiennent toujours éloignée. 

Nous avons déjà eu bien des exemples et des preuves de la vérité 
(de) cette situation morale ; mais nulle plus forte qu'aujourd'hui. Le 
peuple intelligent et révolutionnaire a demandé le déplacement de 



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180 IlEVUÈ DHISTOIHE OÈ LYON. — Etudes 

la statue de Bellecour et son transport dans un musée. La bour- 
geoisie commerciale (sic) lyonnaise, au nom de Tart demande son 
maintien. La municipalité, pressée par le peuple depuis le 25 février, 
a fait enfin afficher une mise en adjudication de Tenlèvement de 
la statue. De là, grand émoi. La portion bourgeoise et la portion 
ouvrière que n'avait point encore échauffé l'esprit populaire s'oppo- 
sait C^ic) à Tenlèvement. De là, des rassemblements sur les places 
et dans les rues et de chaleureuses discussions. 

Martin apprenant les choses fut d'abord un peu fâché qu'on ne l'eût 
pas prévenu de la démarche faite par la municipalité ; mais comme 
il ne s'agissait pas de question de formes, il se mit à bien étudier 
la question. Bref, il arriva à penser qu'il n'y avait rien de mieux à 
faire, pour suspendre l'irritation et empêcher les partis d'engager le 
combat, que d'en référer au gouvernement central, et il a fait l'affi- 
che que tu as dû voir. 

Il faut te dire que ce qui a donné à l'affaire une plus palpitante 
actualité, c'est que selon la manie du temps, les gens du quartier 
Bellecour ayant voulu avoir leur plantation d'arbres de la liberté, 
ils célèbrent leur fête aujourd'hui près de la statue en question, et 
surtout qu'ils avaient eu, il y a quelques jours, la malencontreuse 
idée de placer quatre beaux peupliers aux quatre coins du carré où 
elle se trouve. De là, recrudescence d'animation dans la partie 
patriote du populaire *. On attendra probablement une décision du 

* Sur cette affaire, dite « du Cheval de bronze » ou de la statue équestre 
de Louis XIV, v.Dutacq, op. cil.^ p. 36i ssq. Eni83i, déjà le peuple avait voulu 
l'abattre. Pour détourner les colères, en 1848, on a modifié Tinscriptiondu socle, 
fixé un drapeau tricolore au bras droit du Roi, teint le socle en rose. Mais, 
si Gilbert Randon, le caricaturiste, propose d'envoyer le monument dans un 
musée (Peuple Souverain du 22 avril), d'autres veulent l'enterrer (si bien que 
dans cinq ou six siècles on prendra Louis XIV « pour un Néron ; le gone en 
a pas mal la touche ») et planter sur sa tête un arbre de liberté dont les 
racines « le prendront par le cou et l'étrangleront » (estampe n® 781 fonds 
Coste). Par contre, la Gazelle de Lyon du ii mai s'en prend de ce projet à 
Blanqui. D'autres défendent, soit Louis XIV (« sa royauté absolue n'est pas 
son œuvre, mais celle de Richelieu », dit la Liberté du la mai), soit le sculp- 
teur Leraot « fils d'un charpentier lyonnais » (ihid,). On propose, pour sau- 
ver le monumeut, de Tentourer de statues de grands hommes. Le Censeur ôm 
11 mai, propose de le garder, en attendant de le remplacer par une statue de 
la Liberté, et rappelle, aux royalistes qui s'émeuvent, le souvenir des 
« misérables » qui ont renversé le Napoléon de la colonne Vendôme. L'Aca- 
démie proteste auprès de Martin Bernard. La plantation, par les conservateurs 
du quartier Bellecour, de quatre arbres de la liberté aux coins du monument, 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDAIfCE DE MARTIN BERNARD 181 

gouvernement; toutefois il est à craindre que, si cette décision 

n'arrivait pas ou n'arrivait pas vite, on ne vînt la renverser par une 

belle nuit sans tambours ni trompettes ; ce qui est cependant moins, 

infiniment moins à redouter que si on en venait à une rencontre en 

plein jour et avec des fusils. 

Si Martin n'avait pas dix ans de prison, il n'aurait guère été 

possible îilui de braver et les mécontentements de la municipalité, 

et les joies des aristocrates, et les défîances du peuple. On l'aime 

cependant. 

Adieu, adieu. Ton affectionné Henri. 

(F» 104-106.) 

XXVII 

A Auguste Bernard Montbrison, 10 mai i848. 

Mon cher ami, je n'ai pas le temps de t'écrire ; mais il faut bien 

néanmoins que je le fasse pour te donner signe de vie Tu es 

étonné que je n'aie pas reproduit in-extenso vos procès-verbaux du 
Club parisien * : pour faire le travail que produit mon imprimerie, 
j'aurais besoin d'y mettre au moins dix ouvriers de plus, c'est-à-dire 
qu'il faudrait me ruiner du coup. 

Je ne veux pas me donner ce passe-temps là, il ne faut donc pas 
t'étonner que je n'aie pas toujours le temps de faire passer au 
journal ce qui m'arrive au moment où il va être publié. Du reste, 
remarque-le bien, l'affaire pour nous n'était pas de nous procurer 
des candidats, nous en avons bien assez : vos débats ne disaient 
malheureusement rien sur les candidats à l'égard desquels nous 
aurions désiré des explications ; ils nous entretenaient de ceux que 
nous connaissions parfaitement bien, et tu comprends qu'il n'y avait 
pas dans cela une grande utilité à les publier. 

a encore irrité les révolutionnaires qui jugent « que le tyran ne pouvait être 
abrité » par des arbres de la liberté (350707 fonds Coste). Martin Bernard fait 
alors afficher, le 11 mai : u Au Gouvernement seul appartient de décider sur 
une pareille question » et il « place ce monument sous la sauvegarde de la 
population lyonnaise jusqu'à ce que le Gouvernement ait pris une mesure 
générale sur les questions de cette nature ». On voit par cette lettre, que 
Martin Bernard partageait Tavis de la municipalité ; à ce compte il dut peu 
goûter les éloges de la Revue du Lyonnais (t. XXVII, p. 268) et des journaux 
conservateurs (Salut Publie^ Gazette de Lyon du 12 mni). Nous reprendrons 
cet épisode dans un article ultérieur. 

* Le Club républicain des citoyona du département de la Loire résidant h 
Paris, 



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iS2 REVUE D*UISTOIRE D£ LTOff. — Études 

Je t'ai dit que je n'avais pas le temps ; tu ne pourrais te figurer à 
quel point cela est littéralement vrai. J'ai trouvé pourtant le moyen 
d'aller avec ma femme et Cécile répondre à l'appel de Martin à 
Lyon. Je ne t'apprendrais sans doute rien sur lui en te disant qu'il 
enrage d'être cloué à Lyon, mais que cependant il a parfaitement 
réussi dans cette position difficile et que ce succès ne peut qu'être 
favorable à son avenir. Sa santé et celle d'Henri sont bonnes. 

Au milieu des graves préoccupations du moment, si tu as moyen 
de savoir si on nous a nommé un préfet et quel il est, tu me feras 
plaisir de me le dire. 

Nous avons reçu, il y a plus de dix jours, une dépêche annonçant 
qu'un préfet dont on ne disait pas le nom, était nommé et se mettait 
en route, et depuis nous n'avons plus entendu parler de rien. 

On a reçu seulement à Saint-Etienne un sous-préfet auquel 
Soviche ne peut céder la place, ce qui menace d'être assez plaisanta 
M. Chavassieu et Levet ont dû aller au ministère demander ce 
qu'il en était de ce préfet. 

En passant je dois te dire que tu étais fort mal tombé dans ta 

critique de la Société populaire de Saint-Etienne en en entretenant 

Mouchet qui est un des chefs de cette Société. 

Adieu, je t'embrasse. Ton frère, Bernard, 

(F® 107-108.) 

XXVIII 

A Auguste Bernard, Remis en juin. Feurs, le 11 mai 1848. 
Cher Ami, 

A part la stagnation des affaires^ notre pays est assez tranquille, 
après quelques petites agitations et bien des appréhensions suscitées 
souvent par quelques mauvais brouillons et des peureux. Depuis 
quelques jours on connaît que les esprits se rassurent, ce qui me 
fait bien espérer pour l'avenir. 

* Voir Bossakiewicz, op, cil., p. 25o. Baune avait rempli les fonctions de 
préfet, concurremment avec Hippolytc Royet. Duché et Soviche, membres 
de la Commission des Dix, avaient exercé celles de sous-préfet. Le 19 mai, 
les journaux de Lyon annoncent la nomination, comme préfet de la Loiro, 
de Sain, avocat au barreau de Lyon, phalanslérien, défenseur dos mineurs de 
Rive-de-Gier grévistes en 1844. Chevrolat est nommé, le 2 mai, sous-préfet 
de Saint-Etienne: Chevrolat est, dit la Gazelle de Lyon du ai mai, un ancien 
négociant de Lyon qui débute dans Tadministration. 



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Lévy-Sehneider, ^ CORRESPOlTDANCE DE MARTIN BERNARD 183 

Quand (sic) à moi, sur la chose du jour, je me tiens en dehors de 
la politique et suis, comme toujours, tout à mes occupations 
manuelles. Les quelques rapports que j'ai pu avoir avec nos poli- 
tiqueurs de villages auraient suffi pour me dégoûter d'y prendre la 
moindre part. Après avoir entendu quelquefois leurs discussions 
sur quelques utopies nouvelles, ces idées combattues par des 
frayeurs ridicules m'ont donné la persuasion que mieux valait ne 
point mêler de politique dans des pays tels que les vôtres ; je suis 
persuadé que si tous en usaient ainsi dans nos campagnes, la con- 
fiance renaîtraient (sic) bien plus vite pour le bien-être de tous et 
donnerait bien plus de facilité aux gouvernans (sic) pour assoir (sic) 
le Gouvernement démocratique sans secousses et d'une manière 
durable. 

Après avoir vu la chute du Gouvernement en i83o avec plaisir, 
rillusion sur le gouvernement de juillet a été chassée par des décep- 
tions successives. J'ai rêvé quelquefois le gouvernement que nous 
avons aujourd'hui, sans oser le désirer dans la crainte des dissen- 
tions (sic) civiles, parce que les hommes qui dirigent les masses 
peuvent être débordées (sic) par elles et entraîner la ruine de 
l'ordre social. 

Ces idées là mettant un frein à mes désirs, je pouvais à moi-même 
m'avouer nul en fait d'opinions ; maintenant que je puis espérer, 
Topinion que je dois adopter ne doit se perdre qu'avec la vie. L'on 
réfléchit plus sûrement à notre Age qu'à dix-huit ou vingt ans. 

Je suis obligé de terminer pour t'embrasser avec l'amitié la plus 

fraternelle. Relave*. 

(F« 162.) 

XXIX 

Mai 1848. 

Lettre d'Auguste Bernard^ alors correcteur à l'Imprimerie 

nationale, à Béranger, à propos d'un opuscule qu'il vient de faire 

sur l'Imprimerie nationale^ et de Tambition qu'il a d'en devenir 

directeur. 

(F» 109.) 

* Un Eugène Relaye publie en 1872, à Montbrison, La petite Bible du peuple. 
in-32. 

' Lettre sur Vlmprimerie Nationale^ Paris, datée du 16 juin 1848, anonyme. 
Cf. n<> io5i du catalogue de la Bibliothèque de Saint-Etienne. 



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184 REVUE D'HrSTOIRE DE LYOIf. — Études 

XXX 

Lyon, 22 mai 184^. 

Mon cher Auguste, des événements de la plus haute gravité 
viennent de se passer à Lyon. Martin a épargné le sang ; il ne s'en est 
pas versé une goutte ; mais Martin s*est donné à lui-même un coup 
terrible*. Tu vas probablement voir dans les journaux des accusa- 
tions virulentes ; voici de quoi te préparer un peu contre elles-. 

Je t'ai dit qu'il n'y avait pas véritablement ici d'autre autorité 
reconnue que celle du ci-devant commissaire général ^. L'Hôtel de 
Ville est occupé par des hommes qui s'y sont installés eux-mêmes, 
qui se sont tous plus ou moins distingués par leur ardeur républi- 
caine, mais qui ont eu le malheur de naître ou de vivre à Lyon, qui 
sont plus turbulents qu'intelligents, plus faits pour combattre à une 
barricade que pour siéger dans un conseil organisateur, qui enfin 
désirent faire plutôt que faire bien^. Or donc il arriva il y a quelques 
jours que ce Conseil prit la résolution de faire enlever le cheval de 
bronze*, et que Martin prit une décision contraire, comme tu sais. 
Depuis, Martin n'a plus eu le même caractère pour certains d'entre 
eux. Un refus donné par Martin à une autre de leurs exigences 
amena leur dépit à son comble, et porta enfin quelques-uns à 
s'associer à une agitation émeutière, d'autres à la tolérer^. 

Leur dépit était encore dans toute sa violence lorsqu'arrivèrent 
de vagues nouvelles des événements de Paris. Recrudescence de fer- 

^ Henri Bernard expliquera ces mois dans sa lettre à Auguste, du a8 : il 
voulait dire qu'il en avait « coûté beaucoup » à Martin « pour prendre les 
mesures auxquelles il était arrivé ». 

* Cette lettre est donc le thème d'une apologie de la conduite de Martin 
Bernard durant la crise très grave du 18 mai à Lyon. De même les six lettres 
suivantes. Il ne faut donc pas accepter leurs assertions sans réserve. On verra 
que celte apologie présente une lacune de grande importance, car elle ne fait 
pas mention du second enlèvement par les Voraces du substitut Tabouret (à 
moins qu'il en fût question dans un passage de la lettre du 27 mai, passage 
qiu a été supprimé comme on b verra plus loin). 

' Par décret de la Commission executive quia succédé au Gouvernement 
provisoire, les pouvoirs des Commissaires de la République et leur mission 
ont pris fin à dater du 18 mai, et Martin Bernard doit être remplacé par un 
préfet du Rhône. 

* Sur rincapacité du Comité, tout le monde est d'accord, même Benoît, 
même Félix B\Rnc (Révolution de 1848, novembre -décembre i9iî>-). 

* La statue équestre de Louis XIV, à Bellecour. 
® Nous ne pouvons préciser quel était ce refus. 



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Lévy-Schneider. - CORRESPONDANCE DK MARTIN BERNARD 185 

mentation. Le parti populaire qui n'est point édifié sur le compte 
de Blanqui, qui Ta entendu tonner contre la bourgeoisie de Rouen 
et qui n'en pense pas mieux de celle de Lyon, le parti populaire 
qui a l'orgueil lyonnais de vouloir faire des révolutions en France, 
commença à se préparer sérieusement à la lutte. Les clubs s'agitent 
en se déclarant sourdement en permanence ^ A en croire certaines 
paroles que j\ii entendus do la bouche d'un homme intelligent et 
actif, on pense à faire comme à Limoges*, c'est-à-dire h mettre 
la bourgeoisie par terre, à Timposer extraordinairement pour nourrir 
les travailleurs sans ressources, enfin on songe aux mesures révo- 
lutionnaires. Toutefois rien n'était encore compromis lorsqu'un 
incident imprévu vient trancher la question. 

Au moment de la révolution de février, quelques désordres 
avaient eu lieu à Villefranche. Des ouvriers avaient été arrêtés pour 
bris de machines. De semblables délits avaient amené à Lyon des 
individus d'Oullins ; on leur avaient (sic) adjoint les prévenus de 
Saint-Etienne ^ et enfin depuis deux jours sept individus arrêtés 
pour avoir incendié quelques métiers appartenant à un fabricant, 
appelé excessivement mal no\é^ (sic) , qui les faisait transporter à 



* Les événements de Paris, c'est Tinsurrection ouvrière du i5 mai, menée par 
Barbes, Blanqui, Sobrier, Iluber, etc., contre la Constituante qu'ils essaient 
vainement de dissoudre (v. Suz. Wasscrmann, op. cil,^ le dernier ouvrage 
sur la question). Martin Bernard a déjà pu constater que la Commission 
executive et la majorité de la Constituante se montrent hostiles à la classe 
ouvrière à laquelle vont ses propres sympathies et il est Tami de Barbes. 
D'autre part, il demeure représentant loyal du gouvernement légal. La classe 
ouvrière de Lyon, en partie blanquiste d'ailleurs, va le dépasser. Sur la 
répercussion à Lyon dos nouvelles de Paris, v. Dutacq, op. ci7., p. 366 et 
notre article, p. i88. Sur les clubs de Lyon, v. Dutacq, op, cit.^ et une liste 
fautive d'ailleurs, dans la Révolution de 1848, juillet-août 1909 : il y en a 
cinquante-huit d'affiliés au Club Central (53 14^ fonds Coste). A Rouen, le 
17 avril, il y avait eu collision sanglante entre les ouvriers et la troupe et 
Blanqui avait flétri la répression. (V. Garnier-Pagès, t. V, p. 254.) 

* A Limoges, le 27 avril, les ouvriers ont désarmé la garde nationale et 
institué, pour gouverner, un Comité révolutionnaire. Après le i5 mai, la 
réaction est survenue (v. Chazelas, dans la Révolution de 1848, mars 1911). 

* A Oullins, 28 février, pillage du Refuge pénitentiaire de Saint-Joseph où 
la main-d'œuvre congréganiste fait concurrence aux travailleurs libres. A 
Saint-Etienne, le i3 et le 14 avril, des couvents sont saccagés; lesémeuliers 
sont condamnés, le 1'^'' juillet, par la Cour d'assises de la Loire (Bossakiowicz, 
op. Cl/., p. 248). 

* Ce fabricant s'appelait Bonnet et avait un atelier à Jujurieux (Ain). Il 



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186 REVUE DWSTOIRE DE LTON. — Études 

la campagne, où les travaux des fabriques sont faits à des prix 
incroyablement modiques. 

Bien des fois on avait réclamé les délinquants de Villefranche, 
dont les fautes étaient, disait-on, excusables. Martin même venait, 
de concert avec le procureur-général, de demander pour eux une 
amnistie au gouvernement. Les hommes de la Croix-Rousse venaient 
aussi réclamer les sept derniers prisonniers : a Les temps, disaient- 
ils, sont affreux ; nous manquons d'ouvrage et de pain ; et les 
fabricants sans entrailles nous enlèvent encore le peu de travail que 
nous pourrions avoir, en Ten voyant aux fabriques des campagnes. 
Bonnet, l'individu dont on a brûlé les métiers, nous avait fait pro- 
mettre par écrit* qu'il ne ferait plus travailler à la campagne. On a 
vu cependant des métiers, à lui appartenant, quitter Lyon ; on s'en 
est emparé et on ks a brûlés ! » C'était une question d'un intérêt 
palpitant pour les ouvriers tisseurs. 

Les choses en étaient là lorsque Galerne, le chef de la police, non 
content d'avoir déjà arrêté sept hommes pour cette affaire, imagina 
d'aller faire une descente de nuit chez un homme suspecté d'y avoir 
pris part*. Il prend avec lui vingt hommes et se dirige par Saint- 
Clair^. Mais comme il avait déjà fait d'autres expéditions de ce 
genre, cent cinquante hommes* s'embusquent et l'attendent. On l'en- 
toure ; lui et la plupart de ses agents parviennent à s'échapper ; mais 
deux individus de la bande tombent entre les mains des Voraces, 

Ces hommes se dessinent alors; leur nombre s'accroît rapide- 
ment : ils forment une barricade à Saint-Clair^. A huit heures on 
vient nous apprendre cela. Avec le général de la garde nationale^ et 

protesta, dans le Courrier de Lyon du i8 mai, qu'il envoyait simplement 
remiser ces métiers. Ces métiers sont brisés le iS mai. 

* Sic, 

' Cependant Galerne, « ex-fonctionnaire du gouvernement déchu », avait 
été accusé par U Gazette de Lyon du i3 mai, d'arrêter arbitrairement, sur 
Tordre des Voraces, des conservateurs. 

* Ici une ligne raturée de façon k être illisible. 

* Première version biffée : « cent cinquante hommes des Voraces ». 

" Galerne a essuyé des coups de feu, les Voraces gardent les deux agents 
h la prison de la Croix- Rousse et forment deux barricades (Dutacq, op, cit., 
p. 366; Monfalcon, dans VAnnuaire de 4849, p. 55 ssq.). L'affaire se passe 
dans la nuit du i6 au 17 mai. Martin Bernard est avisé le 17 au matin. 

* Le général de brigade Neumayer (Maximilien-Georges- Joseph), né à 
Neuhaus (grand-duché de Hesse), 1789-1866, sous-lieutenant en 1809, prit 
part aux guerres de l'Empire, en d^mi-solde de i8i5 à 1820, chef de bataillon 



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Léty Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARU 187 

le maire, Martin convient que, vu Tétat des esprits, on évitera de 
déployer des forces et de tirer des coups de fusils ; les esprits se 
trouvant dans une animation fébrile par suite des événements de 
Paris, la moindre étincelle pouvait amener un incendie universel. 

On patiente. Des députations d'ouvriers arrivent pour demander 
la liberté des sept prisonniers. Martin refuse; il refuse énergicpie- 
ment tout le jour. La dernière députation se présente à minuit ; elle 
nous apprend que la Croix-Rousse est en armes, que les ouvriers 
des chantiers le sont aussi, que tous vont se ruer sur la ville, qu'ils 
délivreront les prisonniers, ceux mêmes de Villefranche, enfin que 
la guerre va commencer, terrible. Martin s'en tient à ce qu'il avait 
déjà dit, qu'il ne pouvait de lui-même relâcher les prisonniers sans 
que la justice ait prononcé *. 

Je dois dire ici qu'il était resté à la Préfecture, depuis le com- 
mencement de la révolution, un poste de Voraces qui eussent été 
certainement hostiles dans le cas d'une attaque, et un piquet 
d'hommes de la Charbonnerie lyonnaise^ ^ qui vinrent nettement 
dire qu ils ne se battraient pas contre le peuple et à qui on répondit 
aussi nettement qu'on avait {sic) pas envie de tirer sur le peuple, 
mais qu'en tous cas ils pouvaient s'en aller. D'un autre côté, nous 
savions que certains membres de T Hôtel de Ville s'associaient au 
mouvement, le dirigeaient même, que d'autres le toléraient et que 
les clubs Texploitaient (qu'un vaste mouvement insurrectionnel 
était organisé) (sic). La guerre était désirée, elle eût été sanglante. 

Martin ne pouvait s'y résoudre. Il avait refusé de rendre les pri- 
sonniers ; mais il avait promis de faire examiner leur affaire le len- 
demain matin jeudi, sur la considération que lui faisaient même des 
juges, qu'il n'était pas certain que les individus arrêtés fussent les 
véritables instigateurs de l'incendie des métiers. Cette promesse et 
la connaissance du caractère de Martin avaient engagé certains 
hommes influents à arrêter le mouvement. Mais rien n'était sûr. 



en Espagne (1823), maréchal de camp en 1840, divisionnaire el appelé de Lyon 
à Paris, puis à Rouen, retraité en i853 (Dict. des Contemporains), 

* Première version bifTée : « qu'il ferait le lendemain même appeler le 
procureur général et qu'il était probable qu'on rendrait un arrêt de non-lieu 
qui mettrait en liberté les sept individus prévenus mais non convaincus d'in- 
cendie ». On remarquera la différence des deux versions. 

> Confirmé par le Salut Public du 20 mai : il y avait aussi un piquet do 
troupe de ligne, un de garde mobile, un de garde nationale. 



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188 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

Nous passâmes la nuit (du 17 au 18) dans des angoisses impossibles 
à rendre, causées moins par la crainte d'une lutte que par la con- 
naissance de racharnement avec lequel elle serait conduite. 

Je ne m'arrête pas à te peindre le dramatique de cette nuit, pen- 
dant les longues heures de laquelle je me suis mis quelquefois à la 
croisée*, croyant saisir le bruit du tocsin. On ne Ta pas sonné. Il 
faisait heureusement une abondante pluie. A deux heures on vint 
nous apprendre que les hommes de la Croix-Rousse s'étaient portés 
autour du palais de justice. On ne chercha point à précipiter le 
conflit. Ils ne pouvaient ouvrir les portes. Les postes du palais res- 
tèrent dans rintérieur. J*allai même à trois heures sur les lieux. Les 
Voraces étaient peu nombreux et paraissaient assez calmes. Mais 
presque en ce moment une bande des leurs * commettait un crime 
grave. Ils étaient allé (sic) chez le substitut du procureur de la 
République et l'avaient emmené à la Croix-Rousse. A 8 heures 
cet homme qui est très jeune, fut relâché ; mais il ne Tétait que sur 
parole. Comme les affaires ne s'arrangeaient pas, il retourna à sa 
prison. On le relâcha alors sans conditions^. 

Cependant, les turbulents avaient abandonné le palais; Martin 
avait fait appeler de bonne heure le procureur général^. Il lui 
demanda un moyen de sortir honorablement d'embarras. Des amis, 
des membres du parquet même, l'engageaient, lui commissaire, à 
mettre les hommes en liberté. Loyson le procureur-général, ne 
voulut pas accepter ce mode. Il choisit celui de faire rendre un arrêt 
de non-lieu par la Cour d'appel II convoqua la Cour. Mais au lieu 
d'examiner la chose sous le rapport politique, il en fit purement une 
question légale, la Cour y vit une occasion de triomphe, et la 



* Ici quelques ratures. 

* Première version : « ils commettaient ». 

* Tabouret, avocat, nommé substitut prés le tribunal de Lyon, le i5 mars 
(Organisateur lyonnais, n» 12). u C'est lui, dit Monfalcon, qui avait signé les 
mandats de dépôt. » Il adressa au Censeur du 23 mai une lettre qui confirme, 
pour ce premier épisode, la lettre d'Henri Bernard. 

' Loyson (Charles-Henri), procureur du Roi à Colmar, avocat général au 
tribunal supérieur d'Alger, avocat général à Lyon, est nommé premier avo- 
cat général, le i5 mars 1848. Le Tribun du Peuple, des 23 et 24 mars, dénonce 
cette faveur faite à un homme du juste milieu. Il fait fonctions de procureur 
général. Conseiller municipal, d'août 1848 è i852, président de Chambre en 
1845, exerçait encore en 186G (Hodieu, op, cit., p. 176). 



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Lévy-Schneider. — CORI\ESPOiNDANCÊ DE MARTIN BERNARD 180 

Cour évoqua Taffaire*. Alors Torage parut tout ce qu'il était. 
Il n'y avait pas en jeu que les Vo races ; c'était une question 
intéressant toute la population ouvrière, un délit parfaitement 
innocent a ses yeux. Les enragés en avaient fait une question 
de guerre à outrance. Quelques-uns de ceux de l'Hôtel de Ville, 
(nous l'avons su depuis), avaient même délibéré dans la nuit s'ils 
ne viendraient pas enlever Martin'*. Enfin, tout contribuait à rendre 
le conflit imminent et terrible. La position était bien comprise f^^ic/ 
Des flots de personnes de toutes les positions accouraient à la pré- 
fecture pour vaincre la résistance de Martin''. Enfin il céda, et, 
usant de ses pouvoirs souverains, il ordonna la mise en liberté pro- 
visoire des 7 prisonniers de l'affaire Bonnet*. Mais cette affaire 
n'a pas (fait?) du maP à la réputation de Martin dans le pays, et 

1 Le SaIuI Public du ai mai déclare que Loyson, après avoir fait espérer 
que la Cour rendrait un non-lieu, a invoqué toute la sévérité des lois. Loyson 
lui répond (ibid., 23 mai) que, s'il a changé d'avis, c'est parce qu'il venait 
d'apprendre Tenlèvement de Tabouret. La conversation où il a manifesté à 
Martin des intentions indulgentes aurait donc eu lieu avant cet attentat. 
C*est ce que parait contredire Henri Bernard. En tout cas, Loyson saisit la 
Cour de la connaissance du crime de bris et incendie de métiers, compliqué 
et aggravé par le crime de séquestration et d'enlèvement de M. Tabouret, sub- 
stitut. 

* Le fait n'a rien d'impossible. Mais Henri Bernard passe sous silence ceci, 
qui est très grave : pendant que la Cour délibérait, le i8, vers midi et demi, 
des Voraces s'étant groupés autour du Palais de Justice, Tabouret veut les 
calmer, il est de nouveau enlevé et cette fois insulté, maltraité, entraîné à la 
Croix-Rousse où on le séquestre jusqu'à 5 heures. Henri Bernard ne peut 
le faire relâcher et c'est le commissaire de police de la Croix-Rousse, Chau- 
mont^ sympathique aux ouvriers comme ayant été révocjué en 18^7, qui le 
fait élargir plus ou moins subrepticement. Le Censeur du 17 juillet affirme 
<iue Martin Bernard ignorait ce nouveau méfait lorsqu'il ordonna d'élargir 
les prisonniers inculpés dans TafTaire Bonnet (voir sur ce point la note n* 4 
plus bas) ; en tout cas Henri le savait le 22 mai quand il a écrit la lettre ci- 
dessus. 

' Confirmé par le Salut Public du 21 mai. 

^ « Le Commissaire général de la République, considérant que toutes les 
mesures qui sont liées à la tranquillité publique à Lyon, sont soumises à son 
appréciation souveraine, arrête : Les sept inculpés arrêtés pour le bris des 
métiers de M. Bonnet seront provisoirement mis en liberté. » Si vraiment 
Martin Bernard connaissait à ce moment la nouvelle séquestration de Tabou- 
ret, il a ainsi négocié un échange de prisonniers avec les Voraces. Le com- 
missaire Cliaumont écrit au Censeur, le 24 mai, qu'Henri Bernard est venu 
réclamer « les prisonniers faits sur l'autorité par les Voraces en échange des 
leurs relaxés à l'avance ». 

5 Première version : « celte affaire bien loin du mal »*. 



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i^j Revue d^hisWiKê dé lïoN. — ÉtudeÉ 

elle a tué les Voraces. Nous les avons fait chasser de la préfec- 
ture, on les a chassés de la Mairie, et en tout, on peut dire (réduits) 
à demander merci*. 

Adieu, nous t'embrassons. Henri. 

(Fos 121-124.) 

XXXI 

Mon cher Auguste, (28 mai 1848). 

Je t'ai écrit hier un fatras bien embrouillé; je n'ai pas aujourd'hui 
le temps d'éclaircir mon obscure missive. Seulement, tout le monde 
ici accepte ce que Martin a fait. Les seuls récalcitrants (et encore ils ne 
parlent pas haut) sont Loyson le procureur général et quelques autres 
robins de son espèce^. On dirait que le premier s'efforce d'irriter 
ceux pour lesquels il faut être sévère, mais non intelligent (sic), 

Recurt nous a écrit qu'il n'avait pas encore trouvé le successeur 
de Martin'. 

Bien qu'il règne en ce moment un grand calme, la position est 
toujours aussi terrible ; parce que nous manquons totalement d'ar- 
gent. Quand le mal sera arrivé, ils se lamenteront; ils feront alors 
des sacrifices énormes, tandis qu'aujourd'hui, avec la dixième 



* Le 21 mai, le coloael de la garde mobile annonce aux Voraces de la Pré- 
fecture que l'autorité met fin à la mission qu'ils se sont donnée; même opé- 
ration à THôtel de Ville. Le 22, un arrêté de Martin Bernard, timide d'ailleurs, 
ordonne à tous les corps irréguliers du Rhône de se fondre dans la garde 
nationale. 

' Loyson écrit au Salut Public du 23 mai que Martin Bernard « plus ou 
moins exactement renseigné, a pris le parti qui lui a paru le plus propre à 
éviter une collision sanglante. J'ai, quant à moi, Tintime conviction qu'il n'y 
aurait eu en aucun cas une effusion de sang 9, car, dit-il, il avait réquisitionné 
troupes et garde nationale. Mais tous les journaux constatent les défaillances 
multipliées de la garde nationale dans ce jour et le Censeur du ao déclare que 
« l'initiative et la responsabilité étaient refusées par tout le monde », car « à 
l'hôtel de ville, à l'hôtel du général, à la préfecture, personne ne voulait prendre 
une décision ». Les journaux les plus conservateurs dénoncent surtout les 
pouvoirs illimités que s'est arrogés Martin Bernard alors qu'il n'est plus com- 
missaire général. 

•Recurt, ministre de l'Intérieur du 11 mai (Adrien - Barnabe- Athanase) 
1798-1872, docteur à Montpellier en 1822, conspire sous la Restauration et 
sous Louis-Philippe, lié avec les hommes du National, représentant des 
Hautes- Pyrénées à la Constituante, ministre des Travaux publics le 28 juin, 
préfet de la Seine le 25 octobre, démissionne après l'élection de Louis-Napoléon 
à la présidence. 



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LétySchnéider. ^ CORAËSPÔUDâIIGE Dt MÀRTt!f feERIfARD 191 

partie de ce qu'on donnera ensuite, on pourrait faire un bien immense, 
rétablir le calme, faire renaître la confiance, donner un peu d'im- 
pulsion au commerce, et retirer par là des chantiers une grande 
quantité d'ouvriers qui s'y démoralisent*. 

Nous ne cessons de penser à ce pauvre Barbes, et de déplorer le 
sort affreux dans lequel il s'est jeté*. 

Adieu, nous t'embrassons. Henri. 

(po* i25-ia6.) 

XXXII 
Préfecture du Rhône. Lyon, le 27 mai 1848. 

Mon cher Auguste, 
Je n'essayerai pas aujourdhui de te donner des détails sur la 
situation lyonnaise. M. Belloc qui te remettra la présente la connaît 
à fond et pourra t'en dire long dans peu d'instants. Il était le com- 
pagnon et l'ami d'Emmanuel; il est l'ami et le compagnon de 
Martin'. Aujourd'hui même c'est une mission d'amitié qu'il remplit. 
Il va instruire le gouvernement. 

Tu sais qu'on avait ici commencé des travaux de chemins de fer. 
Le ministre ne veut pas permettre la continuation de ces travaux, 
et cependant il n'en indique pas d'autres, et il n'envoie pas d'argent 
et nous sommes obligés de vivre d'expédients avec 3o.ooo affamés! 

Je t'embrasse pour moi, Martin fera pour lui. 

Ton affectionné, Henri. 
{F« 127.) 

XXXIII 

Préfecture du Ilhône. 
A Auguste Bernard, de Martin Bernard. Lyon, le 27 mai 1848. 
Mon cher ami, je ne commence pas par te faire des excuses sur 

* Les journaux lyonnais signalent avec amertume les mêmes faits et l'indi- 
férence du Gouvernement et de l'Assemblée Nationale pour Lyon et pour 
les constituants lyonnais. 

' Barbes, arrêté pour sa participation à Témeute 4u i^ mai, sera traduit le 
a aTril 1849 devant la Haute Cour de Bourges, condamné à la détention perpé- 
tuelle, enfermé à Doullens, puis à Belle-Isle. 

» Est-ce Hippolyte Belloc, avocat, membre du Comité préfectoral, confirmé 
par Emmanuel Arago le 28 février, nommé, le i5 mars, avocat général à 
Lyon ? 



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in REVUE D'HISTOIRE DE LYOU. — Etudes 

mon silence. Car si ma position ne parlait pas par elle-même, mes 
excuses ne signifieraient rien. Un de mes amis part pour Paris avec 
la mission de voir la commission du pouvoir exécutif et les divers 
ministres avec lesquels j'ai des relations. Tu as pu voir que les mau- 
vais jours avaient commencé pour moi. J'y comptais, mais je ne 
croyais pas me trouver dans une position aussi fausse. En somme 
un mot résume ma situation : il me fallait tirer sur le peuple ^ Les 
conséquences auraient été atroces. J'ai préféré faire un coup d'Etat 
que personne ici ne comprend ou qu'on affecte de ne pas comprendre 
tofficiellement. Mais, inpettOj toute la population lyonnaise m'affec- 
tionne autant qu'elle peut affectionner quelqu'un. On vous parle des 
Voraces, C'est ignoble. S'il n'y avait que des Voraces, il y a long- 
emps que je les aurais mis k la raison. Mais les brutes ne sont que 
les instruments des clubs qui avaient, le i8, tout le peuple sous la 
main. 

J'ai laissé parler les journaux. Je n'ai pas voulu relever les per- 
fides silences ou les perfides allusions. Cela viendra plus tard quand 
j'aurai vidé la question en haut. 

Une chose me désole^... 

(Fo 128.) 

XXXIV 

A Auguste Bernard, Préfecture du Rhône. Lyon le 29 mai 1848. 
Comme tu le verras, mon cher ami, par la lettre qui a dû t'être 
remise, je ne trouvais pas trop audacieuse ta demande de l'Impri- 
merie nationale, puisque j'y pensais pour toi. Je ne crains qu'une 
chose, c'est qu'avant la démission du susdit, son successeur n^ait 
déjà été arrêté^. Une espérance me reste cependant. On savait que 
j'avais jeté mes vues là-dessus^. Si ce souvenir ne s'est pas effacé 



* Cf. Emm. Ârago le 22 avril (lettre déjà citée) : « Quelle ville que Lyon ! que 
de courants contraires ! A chaque heure, des menaces de collision » et « j'ai 
réussi jusqu'à ce jour à éviter toute effusion de sang, cela durera peut-être ». 
Mais le silence de Henri Bernard et de Martin lui-môme sur le second enlè- 
vement de Tabouret, semble indiquer que Martin ne pourrait se disculper 
d'avoir alors capitulé devant Témeute. 

* La suite manque, la page est arrachée. Peut-être ici Martin avouait-il le 
second enlèvement de Tabouret. 

* Le directeur de l'Imprimerie était, depuis i83o, le poète Lebrun, un des 
derniers classiques, à qui succéda Desenne. 

* Il était imprimeur, on le sait. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 193 

à travers les siècles qui se sont écoulés depuis mon départ de Paris, 
il y aurait encore une chance que je vais me hâter d'exploiter en ta 
faveur. Seulement je suis tout étonné de l'indication que tu me 
donnes du ministre de la justice. J*aurais cru que la chose concer- 
nait exclusivement le ministre de Tintérieur. 

Tu as assez bien compris le sens de ma conduite dans les événe- 
ments de Lyon du i8. Mais tiens pour certain que j'ai empêché une 
collision horrible dont je n^aurais jamais pu justifier la cause et la 
nécessité plus tard. Ce, ce (sic) peuple, vois-tu, est d'une brutalité 
et d'une ignorance telle qu'il y aurait brutalité à n'avoir pas pitié 
de son égarement. Qu'on m'oppose des ennemis politiques qui aient 
un drapeau et une idée, je n'hésiterai pas une seconde. Mais fusiller 
des malheureux dont la cause de l'égarement est dans la misère, 
jamais ! Quoi qu'il en dût résulter pour moi. 

Au reste la moralité de ma conduite est si bien comprise^, que, 
malgré toutes les fantasmagories d'arrestations faites par les Voraces 
et dont je ne puis être en aucun cas responsable, puisque la garde 
nationale n'a pas voulu empêcher la perpétration de pareils crimes 2, 
tout le monde ici m'estime comme par le passé : et quant à ce mot 
de Vorace, je dois relever auprès de toi une horrible lâcheté et une 
immense blague. On donne à entendre que le 18 il ne s'agissait que 
des Voraces, Mais tout le populaire mené par les clubs était plus ou 
moins sous les armes. Les Voraces n'étaient qu'un incident. Autre 
et dernière observation. Tu crois que le parti Blanqui^ pourrait 
tirer parti contre moi de cette affaire. Ils s'en garderont bien. Ils 
auraient bel air à venir m'objurguer pour n'avoir pas fait tirer sur 
le peuple. Ceux-là, au contraire, pour n'avoir pas à me féliciter se 
tairont. 

Je Gnis, car le courrier est là qui m'attend avec son classique 
portefeuille. 

Il est impossible que je sois à Paris le i^^^. Ainsi ne compte 

* Première version : « comprise ici ». 

' Très exact. La garde nationale a vu enlever, traîner Tabouret à la Croix- 
Rousse et elle a objecté le manque d^ordres. Mais observez le vague de la formule 
« les fantasmagories d^arresta lions ». De plus, la garde nationale ayant laissé 
faire, Martin Bernard a- t-il pensé à réparer cette défaillance? Non, puisqu'il ne 
voulait pas de conÛit. 

' Première version : a Blanqui ». 

♦ Le I*' juin. 

Rev. hist. Lyoa. XII. - 13 



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194 REVUE D'HISTOIRE DE LTON. — Études 

plus sur nous. Quant à mon successeur, je suis sûr qu'il n'y a rien 
d'arrêté et qu'ils n'ont encore trouvé personne. Au reste, mon ami 
Belloc, qui est à Paris, va sans doute vider la question. Je com- 
prends que personne ne soit jaloux de venir dans xm poste où il y 
a [en] perspective une guerre sociale, qui aura lieu tôt ou tard*. 

Adieu, mes bonnes amitiés à Mouchet. Je te serre la main et t'em- 
brasse. — Ton frère Martin Bernard. 

(F»» i3o-i3i.) 

XXXV 

Lyon 28 mai 1848*. 

Mon cher Auguste, il y avait bien de la suite dans les idées qui 
fesaient (sic) le fond de ma grande lettre ; mais deux mots seule- 
ment en ont rompu le fil pour toi. Je te disais aux premières lignes 
que Martin s'était donné un coup terrible, je voulais seulement dire 
qu'il lui en avait coûté beaucoup pour prendre les mesures auxquelles 
il était arrivé. J'étais encore sous l'impression des angoisses de 
notre grande semaine. Du reste j'étais complètement de l'avis de 
son arrêté ; même le matin avant que certain justicier^ n'ait fait son 
escobarderie ^. 

Tu as peut-être vu une lettre d'un animal de ' commissaire de 
police de la Croix-Rousse (qu'entre parenthèses Martin a été sur 
le point de destituer), dans laquelle est mentionnée mon ascension 
à la Croix-Rousse. Voici dans quel but j'y suis allé ; Martin m'avait 
chargé d'aller à la prison faire délivrer les prisonniers. En arrivant 
au palais je demandai le procureur général : il ny était plus ^ (les 
conseillers étaient aussi parti (sic). Je m'adressai alors tout bon- 
nement au geôlier, qui sur l'exhibition de l'ordre de Martin libéra 



* Cette guerre sociale tardera jusque juin 1849. V. sur la lutte de classes, 
endémique à Lyon, noire article déjà cilé. 

' Nous avons donné la lettre de Martin du 29, avant celle d'Henri du 28, 
celte dernière n'ayant été terminée que le 3i. 
3 Première version : « avant que la cour ». 

♦ Allusion à Loyson qui a promis de demander l'indulgence pour les prison- 
niers dans l'afTaire Bonnet, puis a requis de la Cour la mise à Tinslruction de 
leur cas. 

' Nombre de témoignages et notamment celui de Loyson dans sa lettre au 
Salut Public prétendent, au contraire, que, requis de se prêter à la libération 
des prisonniers, Loyson refusa formellement, alléguant la séquestration du 
substitut. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 195 

les prisonniers. Avant de laisser sortir ces derniers, je leur adressé 
(sicj quelques paroles pour leur apprendre la faveur du commissaire 
général et leur recommander Tordre et le calme. Au sortir du palais, 
j^adressai quelques mots à la foule dans le même sens. Puis je me 
dirigeai vers la Croix-Rousse. 

Mon but était de profiter des bonnes dispositions du moment 
pour aller faire mettre en liberté les gens qu'on détenait encore ; 
pour emmener * rapidement les turbulents qui entouraient le palais, 
empêcher quHls ne vinssent à la préfecture et à la mairie et me Gs- 
sent un triomphe. Us voulaient chanter, je les fis taire; ils dépliaient 
un drapeau, je le fis plier ^. 
3i mai. 

Ce qui précède est fait depuis quelques jours ; j'espérais toujours 
t'écrire, je n'en ai pas encore le temps. 

Le successeur n'arrive pas ; nous sommes plus forts ; mais de jour 
en jour nous devenons plus pauvres. Ce matin encore une affaire 
qui s'est assez bien sinon terminée, du moins conduite. 

Adieu, nous embrassons Mouchet et toi. Henri. 

(Fo* i32-i33.) 

XXXVI 

Lyon, i^'juin 1848. 
Mon cher Auguste, à la fin du brouillon que je t'ai envoyé hier, 
je te parlais d'une nouvelle affaire que tu as pu croire être de 
nature à produire ici une sensation de longue durée ; peut-être 
attends-tu quelques mots à ce sujet ; les voici. Il y a ici deux 
maisons de roulage chargées des convois militaires. Leurs employés 
montrent une telle incurie qu'on pourrait raisonnablement leur 
prêter de mauvaises intentions, et que plusieurs fois déjà Martin a 
parlé de les faire arrêter. C'est l'une de ces maisons (du nom de 
Gillet et Plasson) qui, par son manque de précautions, a été la 
cause de toutes les dévastations d'armes qui ont été exécutées ici 

* Première version: « surtout pour emmener ». 

' H'enri Bernard répond ici à la lettre du commissaire Chaumont au Censeur 
du 24 mai. Cette lettre montre qu'Henri a tout fait pour faire libérer, à la 
Croix-Rousse, Tabouret et les agents séquestrés; mais elle affirme, nous 
rayons dit, qu'Henri était chargé d'un échange de prisonniers. Ce furent les 
journaux conservateurs qui représentèrent les ouvriers élargis comme « portés 
en triomphe », 



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196 REVUE D'HISTOIRE DE LTOIf. — Études 

par les Voràces. L'autre (Descours et Récamier) a fait prendre * 
hier un chargement de pistolets pour la gendarmerie. Heureusement 
des mesures énergiques ont été prises sur-le-champ. Le général, 
Martin et le procureur général ont été immédiatement à Toeuvre. 
Un régiment de dragons et deux bataillons de ligne ont cerné le 
chantier dont les ouvriers avaient fait le coup. Plus de deux cents 
pistolets ont été repris, et trente ouvriers ont été conduits à la pri- 
son de Roanne. Cette dévastation est un fait auquel personne 



n osera s associer 



2 



Du reste, la situation générale est satisfaisante. Sans la crise 
commerciale, on pourrait peut-être dire que Lyon jouira de Tordre 
pour quelque temps. Les derniers petits coups d'Etat, paternel- 
lement faits, ont produit les meilleurs résultats. Une fermeté 
continue, polie, fraternelle, sans exceptions, sans privilèges, use les 
passions des plus brutaux. Quehjue méchants et paresseux que 
soient certains travailleurs dans leurs chantiers, ils veulent tous 
être raisonnables et bons quand ils viennent à la Préfecture. 

L^état des affaires de Paris est enveloppé d'un mystère qui in- 
quiète. Aura-t-on besoin d'être attaqué en face par la réaction pour 
songer à Ténergie, aux grandes mesures ? On disait d'abord que 
Trélat aurait été retenu par les ouvriers du parc Monceau. Ce serait 
une fâcheuse chose qu'on adoptât à Paris le système des Voraces ^. 

Et ce fameux Billaudel va-t-il enfin partir^? Nous ne savons 
encore rien d'officiel et je crains bien que huit jours ne se passent 
encore avant notre départ. 

Adieu, mon cher Auguste, nous t'embrassons. 

Ton affectionné, Henri. 

P. S.^ Ce matin nous avons vu sur le journal que tu nous as 
envoyé que le directeur de l'Imprimerie nationale était nommé. 



^ Entendez : a laissé prendre. 

' L'affaire est du 3i mai : les témoignages contemporains confirment ce 
récit. Le Censeur y Monfalcon (Annuaire pour 1849) félicitent Martin Bernard 
de son énergie. 

B Sur Trélat, ministre des Travaux publics du 12 mai au 18 juin, retenu 
pendant deux heures par les ouvriers des ateliers nationaux du parc Monceau, 
y. Caussidière, Mémoires, t. II, p. 21 5. Ulysse Trélat (1798- 1879), médecin, 
constituant du Puy-de-Dôme. 

* Billaudel, ex-commissaire général dans la Moselle. 



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LévySchneider. — CORRESPOITDANCE DE MARTIN BERNARD 197 

Cette nouvelle serait-elle vraie? Gomme il te l'avait dit, Martin 
avait écrit au ministre de la justice ^ 

(Fo8 1 34-1 35.) 

XXXVII 

(Auguste Bernard à Martin Bernard.) 

Paris, 6 juin 1848. 
Mon cher ami, 

Tu sais sans doute que Billaudel a refusé de te remplacer. En 
apprenant cela ce matin, je me suis enfin décidé à sortir de ma 
tente. Je suis allé au Luxembourg, et après avoir fait vainement 
antichambre chez Pagnerre, je suis allé chez Garnier-Pagès *. J'ai 
enfin été reçu par ce dernier, qui m'a confirmé la non-nomination 
de Billaudel. Seulement il prétend que c'est le gouvernement qui, 
en voyant les hésitations et les exigences de ce fonctionnaire, n'a 
pas cru devoir le nommer. Du reste, il m'a parlé de ton adminis- 
tration d'une manière fort honorable pour toi ; en disant que cette 
mission t'avait réellement élevé dans l'opinion publique. Il est cer- 
tain, que pour une raison ou pour une autre, on te sait généralement 
gré ici de ce que tu as fait pour rétablir le calme à Lyon. J'ai vu 
d'autres personnes qui m'engagent à te dire de rester à Lyon, où tu 
es le chef, au lieu de venir ici remplir xm millième de souveraineté. 
Dans le fait, je n'ose plus te donner un conseil, en voyant tout ce 
qui se passe ici. Garnier-Pagès m'a dit qu'on te donnerait probable- 
ment bientôt le moyen d'employer les ouvriers des chantiers. Je ne 
sais plus que te dire. Je serais certainement heureux de te voir ici, 
mais d'xm autre côté je craindrais de te voir exposé à des tiraille- 
ments déplorables. C'est à toi de juger ta position. 

Quant à mes affaires, ne t'en préoccupe pas. Je suis à la grâce de 
Dieu. J'ai dit un mot de mes prétentions à Garnier-Pagès ; sans me 
repousser, il a eu l'air de me faire entendre que je ne pourrais pas 
arriver de suite à la direction. Du reste, le bruit court que, sui- 

> Crémieux, ministre depuis le 1 1 mai. 

' Garnier-Pagès, après avoir été membre du Gouvernement provisoire et 
élu de la Seine à la Constituante, a été nommé membre de la Commission 
executive, le deuxième de la liste; Pagnerre (Laurent-Antoine), i8o5-i854, 
libraire à Paris, éditeur du parti démocratique, lié avec les hommes du 
Xaiionaly nommé, le i^^ mars 1848, secrétaire général du Gouvernement pro- 
visoire, élu de Seine-et-Oise à la Constituante, rentre dans la vie privée après 
le 9 Décembre, 



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198 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Études 

vant les errements anciens, c'est Victor Hugo qui sera nommée Je 
l'ai dit à Garnier-Pagès qui m'a paru ne pas connaître ce bruit. 
Nous verrons bien. Je lui écris à l'instant pour lui dire que si on 
ne me nomme pas directeur, il faut me sortir de là, car ma position 
y serait très fausse. 

C'est bien au ministère de la justice que ressort l'Imprimerie 
Nationale, à cause du Bulletin des Lois. 

Crémieux vient de donner sa démission à l'occasion de la discus- 
sion qui a eu lieu hier sur Taffaire de Louis Blanc. C'est Garnier 
Pages qui m'a lui-même annoncé le fait ^. 

Tu liras si tu peux : je suis trop pressé pour mieux écrire. 

Ton frère, Augte (sic) Bernard. 
(F»» i3G 187.) 

XXXVIII 

Préfecture du Rhône, Lyon, le 7 juin 1848. 

Hé bien, mon cher Auguste, voilà notre départ pour Paris remis 
en question comme au premier jour de notre arrivée. Billaudel 
refuse positivement la préfecture du Rhône, nous venons de 
rapprendre par une lettre de Belloc. Et il y a encore une chose 
plus terrible que cette nouvelle, c'est que les ministres ne parais- 
sent guère savoir où prendre l'argent dont on a besoin ici. 

A propos des ministres, ne trouves-tu pas qu'ils ont une singu- 
lière manière de procéder, en commençant par Trélat et finissant par 
Crémieux? Oh ! c'est bien là qu'est le mal de notre situation, une 
commission executive dont on ne sent pas Faction gouvernemen- 
tale ; un ministère qui paraît absorbé par les affaires de Paris seul ; 
une chambre composée d'hommes habitués à être gouvernés et 
répudiant chacun en particulier la peine de l'initiative. 

Hélas ! ni les uns ni les autres ne semblent avoir confiance en 



* Nous ne savons sur quoi reposait ce bruit. 

' Crémieux (Isaac- Adolphe), 1796-1880, a été avocat, député dans roppo- 
sition sous Louis-Philippe, membre du Gouvernement provisoire, élu de 
rindre-et-Loire à la Constituante, ministre de la Justice dans le Gouvernement 
provisoire et sous la Commission executive. Il vote contre l'autorisation des 
poursuites contre Louis Blanc, et démissionne, par suite, du Ministère, le 
5 juin. Réélu à la Législative, arrêté au a Décembre, élu de la Seine au Corps 
législatif en 1869, membre du Gouvernement de la Défense nationale, membre 
de l'Assemblée nationale» sénateur inamovible. 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 199 

eux. On dirait qu'ils n'ont pas de but, qu'ils se sentent là provi- 
soirement, en attendant quelqu'un qui les domine et leur commande. 
Cette (sic) état d'incertitude tient naturellement le commerce en 
suspens ; et la crise commerciale enfante les misères, et pervertit 
les cœurs. 

Je suis bien pessimiste ; plût à Dieu cependant que je fusse 
exagéré. 

Elise s'inquiète de ne pas voir revenir Mouchet, que nous 
embrassons ainsi que toi. 

Ton affectionné, Henri, 
(po» i38-i39.^ 

XXXIX 

Préfecture du Rhône Lyon, le 9 juin 1848. 

Mon cher Auguste, tu parais dans ta dernière pencher vers cette 
opinion, que Martin pourrait très bien rester à Lyon. Beaucoup de 
personnes en disent autant ici. Mais crois bien que les raisons qui 
militent dans ce sens sont plutôt spécieuses que d'une valeur réelle. 

S'il ne s'agissait que de dévouement, ij n'y aurait pas à hésiter ; 
mais il y aurait plus. Un homme qui a du cœur et de l'intelligence 
doit en ce moment plus qu'en tout autre éviter de se sacrifier inuti- 
lement. Hé bien, Martin, ici, est dans un continuel enjeu de sa 
virginité politique, de son influence de républicain prudent et 
dévoué, contre de stupides exigences, contre une brutale passion de 
se battre, contre les fougueux déportements de gens affamés, etc. ; 
et cela sans secours, livré à discrétion à la volonté du ministre qui 
peut à chaque instant surgir d'un mouvement révolutionnaire. 

Oh ! non, non, la position n'est pas tenable pour lui, quand il 
peut faire bien ailleurs. Travaille si tu le peux de ton côté. Il faut 
qu'il soit remplacé et le plus tôt possible. 

Abonne-nous pour un mois (3 fr.) au journal la Vraie République^, 

Adieu, nous t'embrassons. Henri. 

(Fo« 140-141.) 



* LsL Vraie République, Journal quotidien , politique et littéraire, T. Thoré 
rédacteur ca chef, P. Leroux, G. Sand collaborateurs, paraît du 26 mars 1848 
au 21 août. 



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Î200 KEVUE D'HISTOIRE DE LYOff. — Etudes 

XL 

(D'Auguste Bernard) 12 juin 1848. 

Citoyen Président (de rassemblée). 

Dans la séance du 9 juin, vous avez fait observer à ceux qui 
réclamaient Tinsertion au Moniteur, des noms de tous les absents 
lors du vote précédent, qu'il serait convenable d'en exempter ceux 
des représentants qui ont obtenu un congé. Il serait peut-être juste 
aussi d'exempter de cette publicité les noms des représentants qui 
remplissant à leur corps défendant une mission d'ordre dans les 
départements, n'ont pu se rendre encore à rassemblée. Tel est le 
cas de mon frère Martin Bernard, qui depuis près de deux mois, 
demande au gouvernement un remplaçant * à Lyon, où il exerce 
les fonctions de commissaire ou préfet. 

Je vous ferai remarquer à cette occasion que le nom (de) mon 

frère est Bernard (Martin) et non Martin-Bernard comme on Ta 

écrit dans le Moniteur du 10. 

Salut et fraternité. 

(Fo 143.) 

XLI 

Préfecture du Rhône. Lyon, le 12 juin 1848. 

Deux mots, mon cher Auguste. 

On nous laisse dans notre Rhône comme des lépreux. Nous ne 

recevons des nouvelles de personne. Ecris-nous souvent, je t'en prie. 

Nous t'embrassons. Ton affectionné, Henri. 

(Fo i5o.) 

XLII 

(A Auguste) Préfecture du Rhône. Lyon, le i4 juin 1848- 
Que Dieu t'entende, mon cher ami ! Que ce fameux et insaisis- 
sable Billaudel se dépêche donc bien vite d'arriver ! Mais je t'avoue 
que j'ai grand'peur d'un nouveau recul du susdit. Et puis j^ai 
besoin de repos, il m'en faut à tout prix. Ma santé est usée, ruinée 
et délabrée à un point qu'avant peu, j'en suis sûr, je serais inévita- 
blement forcé de m'aliter. J'ai été mis trop vite à l'œuvre. 11 m'au- 
rait fallu un temps d'arrêt à ma sortie de prison, un petit séjour 
quelconque à la campagne. A te vrai dire, quant à mon successeur, 

* Première version <c attend tous les jours avec impatience la nomination de 
son remplaçant à la préfecture du Rhône », 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 201 

je crois que ce (ne) sera pas Billaudel. J'ai entendu parler ce matin 
d'un individu de ce pays. Du reste, je n'ai pas besoin de te dire 
qu'aussitôt arrivé à l'Assemblée, mon premier soin sera de demander 

un congé de convalescence, pour aller prendre — si pecunia — 

les bains de mer de Dieppe ou toutes autres eaux quelconques. 

Ce qu'il y a de remarquable dans la situation politique^ c'est 
laisance et la facilité avec lesquelles les hommes se coulent par le 
temps qui court. Moins de quinze jours y suffisent. Cela explique 
pareillement l'indifférence profonde dans laquelle se meut la com- 
mission du pouvoir exécutif. 

Adieu, adieu. Ton frère et ami, Martin Bernard. 
(Fw 148-149) 

XLIII 

(A Auguste) Préfecture du Rhône. Lyon, le 24 juin 1848. 
Mon cher ami. 

On dit que c'est Ambert, du National, qui doit me remplacer *. 
Qu'il se dépêche donc d'arriver bien vite. Va toujours à la Com- 
mission. Presse, presse-les l'épée dans les reins. Mais arrivera-t-il 
assez à temps ? Pas le sou pour payer mes ouvriers. J'ai le pres- 
sentiment que la crise que je redoute arrivera avant son débarque- 
ment. Me vois-tu entre une bourgeoisie stupidement réactionnaire 
et un peuple plein de bons sentiments républicains, mais exagéré, 
mais brute à ne pas comprendre les choses les plus élémentaires^. 
Pour sauver mon honneur privé, je n'aurai pas d'autre ressource 
que d'aller me jeter au milieu de la mêlée et de me faire tuer sans 
la moindre perspective d'utilité pour la République. 

ValCj vale. Ton frère, Martin Bernard. 

(Fo i5a.) 

* Ambert (Amand), ancien rédacteur au National, fut préfet du Rhône 
du a juillet 1848 au i®' février 1849. 

' Depuis la crise du 18 mai, le Comité central de THÔtel de Ville a démis- 
sionné le 5 juin, et le parti conservateur bien organisé, bénéficiant aussi de 
ce que les élections ont été fixées aux i3 et i5 juin, jours ouvrables, a fait 
élire une municipalité antisocialiste. D*un autre côté, Martin Bernard a voulu, 
le 22 juin, appliquer le décret du travail payé à la tâche dans les chantiers, 
mais il n*ose le faire. Le 24, l'agitation des ateliers nationaux de Paris gagne 
Lyon. Le 26, Martin Bernard écrit au Ministère : c II ne reste en caisse que 
iSq.ooo francs ; il faut un nouveau crédit de Soo.ooo francs pour le 28... Il faut 
de plus un crédit sur-le-champ pour les travailleurs des chantiers » (Enquête 
parlementaire sur U 15 mai et les journées de Juin, t. III, p. 99 et a 10). 



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202 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

XLIV 

Préfecture du Rhône. Lyon, le 25 juin 1848. 

(Martin Bernard à Auguste.) 
Mon cher ami 
Je reçois ta dernière du 2 1 dans laquelle tu me parles de ton 
entrevue avec Pagnerre. 

Je ne te ferai aucune réflexion sur les événements de Paris aux- 
quels je m'attendais presque. Je n'ai qu'une chose à te dire. Vois 
Cavaignac et dis-lui que je ne veux plus rester à Lyon, qu il me 
faut mon remplaçant, que si on ne me l'envoie pas, je serai forcé 
de demander la permission de me désigner moi même un rem- 
plaçant provisoire — ce .qui me coûterait beaucoup, car les hom- 
mes manquent ici — et de partir pour Paris. Il me semble 
qu'Ambert ne peut plus reculer, d'ailleurs je m'imagine bien que 
Cavaignac n'est pas hostile aux hommes du National *. 

Je t'embrasse. 

(F° i53.) 

XLV 

Préfecture du Rhône. Lyon, le 26 juin 1848. 

Mon cher Auguste, 

Les événements de Paris ont eu, comme tu peux le penser, un 
immense contre-coup ici. Mais l'ordre n'a pas été troublé, et cela 
sans manifestation militaire, et cela avec la permanence des clubs 
et des divers comités révolutionnaires. Le nom de Martin a été un 
talisman sans qu'on l'aime à l'enthousiasme. L'activité déployée à 
la préfecture (activité pacifique) leur a enlevé la conscience (sic) de 
nous attaquer*. 

Aujourd'hui cependant les nouvelles n'arrivant pas, les esprits 
commençaient à se lancer dans les commentaires ; la fermentation 
devenait de plus en plus bouillante. La Croix-Rousse frémissait 

' Le général Cavaignac a été investi par l'Assemblée de tous les pouvoirs 
exécutifs le 24 juin. Cavaignac est riiomme du National. Et ces paroles de 
Martin Bernard montrent Tantipathie, qu'avec son frère et tous les démocrates 
avancés, il nourrit pour cette coterie. 

' Peut-être le nom de Martin Bernard a-t-il eu moins d'action que la lassi- 
tude et le découragement résultant des élections municipales de naguère. 
D'autre part, les Lyonnais sont d'ordinaire lents à s'exalter. Cf. la procla- 
mation du Club central démocratique, très sage (53 14^, fonds Coste). 



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Lévy Schneider, — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 20^ 

lorsqu'une dépêche est arrivée. Nous apprenons que les insurgés se 
sauvent dans les campagnes ; nous sommes sauvés ^ 

Les ouvriers qui sont dans les chantiers et surtout ceux qui n'y 
sont pas sont toujours de plus en plus un immense embarras. Il 
faudrait qu'un gouvernement fort et actif fût constitué pour que 
nous puissions agir. 

Quel affreux combat ! Nous ne pouvons pas encore saisir le Véri- 
table esprit de la lutte. La cause en est sans doute dans un immense 
mécontentement, une immense perversité, un immense aveugle- 
ment. Si ce combat de quatre jours n'avait pas été fait aux dépens 
de la République, il serait un combat sublime. 

Adieu, nous t'embrassons. Ton afiTectionné, Henri. 

Des détails. (F<«» i54-i55,) 

XLVI 
Préfecture du Rhône. Lyon, le 28 juin 1848. 

Mon cher Auguste, il vient de se passer ici un événement dont 
les journaux feront quelques bruits (sic). Depuis quelques jours déjà, 
Martin et le général avaient reçu chacun de leur ministre ^ Tordre 
de faire rentrer à l'arsenal des canons gardés à la Croix-Rousse 
depuis février, ainsi que les fusils qui y sont détenus par des indi- 
vidus ne faisant pas partie de la garde nationale ^. 

Cette mesure n'était guère opportune au moment d'agitation et 
après le calme dont a joui Lyon pendant les événements de Paris. 
Cependant une espèce de gendarme insolent dont le nom est Loyson 
et le titré procureur général avait forcé la main au général qui, 
ayant fait avancer des troupes de Tarmée des Alpes, ne doutait pas 
du succès *. 

' Celle dépêche est expédiée de Paris, 26 juin, 10 heures matin (Bibliolh. de 
la Ville, mss. fonds Charavay, f<* 388, copie par Martin Bernard). 

* Le général, c'est Gémeau ( Auguste-Pierre- Walbourg), 1790- 1868. Sous- 
lieutenant en 1808, chef de bataillon en i8i3, colonel en 1825, lieutenant 
général en 1845. Réprimera à Lyon le mouvement de juin 1849, commandant 
le corps d'occupation de Rome en i85o, sénateur en i852 (Dictionnaire det 
Contemporains). Son ministre, c'est le général Cavaignac. 

* Il s'agit : i® de reprendre les canons de la caserne des Bernardines 
qu'Arago n'avait pu faire enlever le 24 mars ; 20 de désarmer la Croix-Rousse 
en n'y laissant de fusils qu'aux gardes nalionaux. 

^ Le 27 juin, 40.000 hommes de Tarmée des Alpes sont rappelés près de 
Lyon ; mais Martin Bernard empêche Gémeau d'occuper militairement la Croix- 



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204 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Du succès ! personne n'en doutait. Mais tu sais qu'il est des 
succès qui sont presque aussi funestes que des défaites. 

Bref, Martin n'a pas permis de prendre autre chose que les 
canons, dont la détention ne pouvait pas se justifier et la journée se 
finira encore sans fâcheux incident. 

Le courrier m'attend. Adieu. Ton affectionné, Henri Bernard. 

Comment vont nos amis ? 

(F^i 58-159.) 

XLVII 
Préfecture du Rhône. Lyon, le 29 juin 1848. 

(Martin Bernard à Auguste.) 
Mon cher Ami, 

Ta lettre m'a fait grand bien^ Je crois maintenant au départ 
d'Ambert. Et si Ambertne voulait pas partir, je n'en suis pas moins 
sûr d'avoir un successeur, car, après l'horrible bataille qui vient 
d'avoir lieu, on trouvera dix candidats pour un. Je crois même 
qu'en cherchant un peu, je trouverais ici^ un délégué^ si je le vou- 
lais. Mis j'aime mieux attendre Ambert. Quelle roue que la for- 
tune politique ! Il y a quinze jours j'étais accepté par tous. Depuis 
ces derniers jours je suis écrasé par la calomnie. Heureusement 
tout cela est d'un bête à ne pas soutenir la discussion. Quoi qu'il 
en doive être, j'aime mieux attendre mon successeur. Avec le sys- 
tème d'un délégué, je leur paraîtrais peut-être avoir peur. Et comme 
ils n'ont jamais douté de mon courage, ce qui est l'essentiel en 
politique, je ne veux pas leur prêter le flanc de ce côté. Je veux 
enfin partir en plein jour et la tête haute. Mais n'interromps pas 
pour cela tes démarches avantque tu ne saches que mon homme 
est bien et dûment embarqué dans la malle. 

Je me lamente quelquefois sur mes misères, sur l'horrible de ma 
position. Combien n'est-elle pas préférable à celle des Lamartine et 
des Ledru ! Quelle indicible désolation pour de tels hommes que de 
voir leur mission se terminer sous d'aussi horribles auspices ! 
mais cette guerre est tout ce qu'il y a jamais eu de plus affreux. 



Rousse. Le 38, ropération s'exécute par les troupes sans aucune résistance 
(Censeur du 28 et du 29). 

* Nous n'ayons pas cette lettre. 

> Première version « même ici », 



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Uvy-Schneider. — CORRESPONDAIffCE DE MARTIN BERNARD 205 

Ehbien ! si je n'avais pas neutralisé ici Teffet des passions publiques, il 
y aurait eu des scènes non moins épouvantables. Avant peu, j'en 
suis sûr, tout le monde me rendra justice. 

Adieu. Ecris moi de nouveau immédiatement. Henri est toujours 
admirable de dévouement. Nous t embrassons. 

(Fo 160-161.) 

XLVIII 

Thiers, 27 juin 1848. 

D'après tous les événements qui se passe, mon cher Auguste, 
je ne peux te dire dans l'inquiétude où nous sommes sur ton 
compte. Dis-moi, mon cher ami, comment tu es, s'il ne t'es pas 
arrivé d'accidents, car vraiment c'est épouvantable tout ce qui se 
passe. Dis-moi, cher ami, quelle est la cause de tous ces désastres, 
pour quel parti tous ces insurgés se battent. D'après les lettres et 
les journaux, l'on nous annonces un nombre énnormes de morts. 
Que de pauvres familles dans la désolation ! 

Je t'en prie, cher ami, prends un moment pour nous donner un 
petit signe de vie. 

Mon père depuis plus de six (sic) a des maux de tête qui résiste 
à tous les traitements que nous pouvons lui faire. Il me donne de 
rinquiétude. Sa cuisse (sic) fait tous les jours des progrès. 

Voilà déjà quelque temps que nous n'avons eu des nouvelles de 
Martin et d'Henri. Il parraît qu'ils ne sont pas sans ouvrage. Mais 
je t'assure que nous avons été bien contens de les savoir à Lyon 
plutôt qu'à Paris, car malgré qu'il n'eût pas partagé les idées de 
Barbes, quelquefois l'entraînement l'aurait mis dans l'embarras. II 
a bien assez souffert pendant dix ans, il est dans une bien belle 
position dans ce moment-ci, il a su s'attirer l'estime des braves 
gens. 

Tu as vu le mari d'Elise, il y a quelque temps. Mon père, ma 
mère, Marie et moi t'embrassons de cœur et te prions en grâce de 
m'écrire deux mots. 

Quand à Thiers, jusque là nous avons été bien tranquilles. Mais 
nous craignons bien que par l'effet des circonstances nous ouvriers 
de s'ennuient. Car ils sont tous les jours à ce récrier. Ce qui monte 
bien les esprits dans nos pays, c'est l'impôt des 45 centimes. Je crois, 
et tout le monde sont comme moi, si cet impôt était supprimé les 
esprits seraient beaucoup plus calmes. 



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206 REVUE D*HISTOIRE DE LTOlf. - Études 

Adieu encore une fois, mon cher ami, je t'embrasse. Crois moi 
pour la vie ton attachée cousine et amie, Ânnette Chamerlat. 

(Fo 164.) 

XLIX 

Frévent, ce 28 juin 1848. 

Mon cher Monsieur Bernard, 

Veuillez avoir Tobligeance de me donner de suite de vos nouvelles 

ainsi que de vos frères. Après de pareils versements (sic) nous 

sommes bien inquiets sur le compte de tous nos amis de Paris. Je 

compte sur votre extrême obligeance pour me répondre de suite. 

Votre tout dévoué, Frison*. 

(F» i65.) 

L 

Montbrison, le 3ojuin 1848. 
Mon cher Auguste, 
J'ose espérer que cet écrit te trouvera debout, car après les ter- 
ribles événements que Paris vient de traverser, il est permis de 

douter de tout. Berlier 2. 

(Po 166.) 

LI 

Saint-Etienne, 3o juin 1848. 
Cher Auguste, 
Je ne comprends pas ton silence, si il ne t'est rien arrivé dans 
tous les malheureux événements qui viennent de se passer. 

Je te prie instamment, mon bon Auguste, de nous sortir de peine. 
Ecrit (sic) deux mots seulement. 

Dans la plus vive impatience de recevoir un petit billet de toi, 
mon mari et moi t'embrassons de cœur. 

Ton affectionnée et dévouée sœur. Elise Mouchet. 

(po 166.) 

LU 
Préfecture du Rhône. 

Lyon, le 1^' juillet 1848. 
Mon cher Auguste, nous avons vu ce matin M. Tocqueville^. Il 

* Frévent, commune du Pas-de-Calais. Nous ne savons qui est ce Frison. 

* Doit être le Berlier que Michel recommandait à Auguste le 28 mars 1848. 

s Alexis de Tocqueville, alors député à la Constituante. Nous ne voyons 



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Lévy-Sckneider. — COR RKS POND ANC E DE MARTIN BERNARD 207 

nous a dit combien tu avais été en peine de nous. Nous sommes 
dans une bien triste ville ; cependant nous n'avons pas encore été à 
Textrémité où tu craignais que nous fussions. 

La victoire du gouvernement a eu à Lyon presque plus de contre- 
coup que l'émeute. Je t'ai parlé dans ma dernière d'une expédition 
un peu provocatrice à la Croix-Rousse. Aujourd'hui les bourgeois 
sont en veine de courage et les meneurs cachés, en veine de calom- 
nie. Il n'est pas de calomnie qu'on ne répande depuis trois jours 
sur les intentions et les actes de Martin. — Il a caché les dépêches au 
général — Ce dernier réunit dans ses mains les pouvoirs civils et mili- 
taire comme Cavaignac à Paris. — Il a fait arrêter ou veut faire 
arrêter Martin — Martin s'entend avec les Voraces. — Il leur avait 
tout d'abord communiqué les dépêches pour les préparer à un mou- 
vement insurrectionnel. — Il est parti, emportant Soo.ooo francs*. 
— Enfin, je ne sais quelle absurdité on n'invente pas sur son 
compte et ces absurdités sont colportées dans la ville et les Lyon- 
nais se les rapportent sérieusement. 

Le plus mortel ennemi de Martin dans ces affaires, est ce Loyson, 
dont je t'ai dit un mot. Il vient de faire un dernier trait, qui pourrait 
le faire révoquer. Martin a attendu son jour avec une patience 
admirable; aujourd'hui il peut le tuer, je crois. 

Le maire de Givors avait écrit à Martin une lettre administrative 
à la fin de laquelle il ajoutait, à ce qu'il parait (car nous ne l'avons 



rien sur son voyage à Lyon dans R P. Marcel, Essai politique sur Alexis de 
Tocqueville, Paris, 19 lo, in-8, et il était l'adversaire de toute tendance à la 
République sociale (v. son discours du i3 septembre 1848 au Moniteur). 

* Déjà, le 19 mai, le Salut Public a accusé Martin Bernard de n'avoir publié 
que le 18, à 8 heures du soir, la dépêche annonçant l'échee de la journée du 
i5 mai et l'Union Nationale du 20 mai a insinué que le Commissaire général 
était le complice de Barbes. La campagne relative aux dépêches annonçant de 
Paris l'insurrection de juin se poursuit dans le Courrier de Lyon, la Gazette 
de Lyon et V Union Nationale à partir du 28 juin et tous les bruits cités figurent 
dans ces journaux. L'Annuaire de Lyon de 1862 les reproduit encore et affirme 
que les dépêches sont arrivées par Valence et que Martin Bernard se réser- 
vait. Les trois premières dépêches du Gouvernement du 24 juin ont été 
publiées ensemble, et avec un retard évident, le 25 au matin, on verra plus 
loin pourquoi, les trois suivantes dans l'après-midi et la soirée. Le Salut 
Public,\u\, commente le silence de Martin Bernard sur les événements, tandis 
que le Commissaire aurait dû prendre « nettement parti pour la République 
honnête » (28 juin). Quant aux 5oo.ooo francs, pareille accusation avait été 
lancée contre Arago. 



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208 EEVUE D'HISTOIKE DE LYON — Éludes 

pas vue), ce post-scriptum : « Si vous aviez à envoyer des troupes 
à Givors, je vous prie de m'en prévenir ^. » Quoi de plus simple que 
cette demande de la part d*un maire. Hé bien, sur ce prétendu post- 
scriptum, ce Loyson a basé tout un système d'attaques. 

La lettre lui avait été communiquée par le secrétaire général de 
la Préfecture* dans un intérêt d'administration. Qu'a-t-il fait? Il a 
parlé partout de cette phrase en la tronquant ; et hier la Gazette de 
Lyon la citait de cette manière : « Si vous m'envoyez des troupes 
à Givors, je vous prie de me prévenir vingt-quatre heures d'avance, 
comme d'habitude... » Ainsi, lorsque des troupes étaient allées à 
Givors, Martin en avait prévenu les Voraces par le Maire. 

Martin qui, depuis longtemps, ne se vengeait que par le silence 
des attaques de la Gazette, a jugé nécessaire de répondre aujourd'hui. 
Tu peux voir sa lettre dans la Gazette de ce jour, ainsi que la note 
qui Ta provoquée dans le numéro d'hier^. 

D'un autre côté, notre secrétaire général est furieux. Il dresse 
contre le procureur général un acte d'accusation d*abus de confiance 
en trois chefs : envers le maire, dont la correspondance avec le 
préfet était, dans tous les cas, confidentielle; envers le préfet, 
envers lui. Il voudrait que Martin le fit destituer. 

J'ai tenu de mon côté une lettre au (sic) journaux, au sujet du 
mystère dans lequel Martin aurait tenu les dépêches relatives aux 



^ A Givors, le ao juin, les Voraces de la localité avaient causé des troubles. 
Martin Bernard avait dû s*y transporter avec Loyson et la force armée. Le 
maire était Faure. 

s Ce secrétaire, Mouraud, chef de division à la Préfecture avant le 94 février, 
a été nommé par Arago, sera remplacé par Goiran, conseiller à la Cour 
d'Alger, quand viendra Ambert (Liberté, 6 juillet 1848). 

' La Gazette de Lyon du i*' juillet écrit que F. (Faure), maire de Givors, a 
envoyé à Martin Bernard une lettre qui « contenait, dit-on, ce singulier post- 
scriptum : » N'oubliez pas de nous prévenir, comme d'habitude, vingt-quatre 
« heures d'avance si, par suite des troubles, on nous envoyait des troupes de 
« Lyon ; ce serait un nouveau service ajouté à tant d'autres que vous nous avez 
a déjà rendus. » La, Gazette dément ensuite le bruit de l'arrestation de Martin 
Bernard, car, dit-elle, on ne peut l'arrêter, il est représentant du peuple. Le 
numéro du 2 juillet contient la réponse de Martin : « Je doute de l'existence 
de cette lettre que je n'ai jamais vue » et o je somme celui qui se dit posses- 
seur de cette prétendue lettre de la livrer au public ». Le fait, réplique 
la Gazette, « nous a été attesté par des personnages graves et haut placés » ; 

« quant au possesseur de la lettre la ville entière le nomme depuis huit 

jours ». 



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Uvy-Schneiâer. - CORaESPONDÂNCE D£ MARTIIV BERNARD SOd 

néfastes événements de Paris. C'était Taccusation la plus grave, 
parce qu'elle était la moins absurde ^ 

Maintenant, notre grande plaie, c'est celle des chantiers et de la 
misère. C'est à faire trembler quand on y regarde*. Je ne crains 
plus pour longtemps de catastrophe que de ce côté. Martin avait 
envoyé à Paris Lehaître, le directeur de nos chantiers. Il ne 
revient plus ; cependant sa présence serait de la plus grande néces- 
sité. 

Je vois chaque jour que la bataille de Paris n'a été ni moins 
affreuse, ni moins sublime que je pensais (sic). Où allons-nous? 

Adieu, nous t'embrassons. 

Ton affectionné, Henri. 

Ambert n'arrive toujours pas^. 

(F«» 168-170.) 

* Lettre du 3o juin très explicite : le général a été le premier à recevoir 
communication des dépêches et le retard à publier celles du 24, le 25, pro- 
vient de ce que Martin Bernard était obligé d'annoncer aux ouvriers en soie 
qui exécutaient une commande officielle de drapeaux et écharpes « que le 
gouvernement n'avait pas encore donné le moyen de solder leurs salaires 
échus » ; Martin Bernard retardait cette communication et les nouvelles de 
rinsurrection dont elle aurait pu aggraver TefTet, dans l'attente d'une autre 
dépêche annonçant Tenvoi des salaires échus et qui arriva effectivement le 26. 

' La Gazette de Lyon du 3o juin écrit des ateliers nationaux : « armée 
quelque peu inquiétante et dont notre étonnant commissaire ne parait guère 
s'inquiéter », 

• Ici cessent les lettres écrites de Lyon. Du 3 au 6 juillet, l'armée des Alpes 
est concentrée autour de Lyon à marches forcées. Gémeau désarme le 4 l'artillerie 
de la garde nationale. Les journaux conservateurs épouvantent leurs lecteurs 
des projets des socialistes : faire sauter les gazomètres, « disséminer partout 
et par petites bandes de nombreux janissaires qui, blottis dans les allées des 
maisons, auraient pour mission de massacrer individuellement et en détail 
les gardes nationaux » (Union Nationale du 3 juillet). Le 5 juillet annonce 
de l'arrivée d'Ambert. 

Le 6, le Courrier de Lyon déclare que le maintien de Martin Bernard « est 
une impossibilité et un danger » vu « ses rapports d'intimité avec les prin- 
cipaux chefs du parti socialiste ». Le 6 également, Martin Bernard lance une 
proclamation d'adieux, très désenchantée: a la vie industrielle est aujourd'hui 
le grand problème posé à notre génération, — Mais qu'il soit permis à un vieux 
soldat de la Liberté de vous le dire : ce problème ne peut être résolu que par 
le temps et la discussion. L'ordre est la principale condition d'existence de la 
République, Avec le suffrage universel, il n*est pas une seule vérité politique 
ou sociale qui ne puisse triompher » (53 14 *♦, fonds Coste). 

Monfalcon dit de lui plus tard : « on l'entendra trop souvent déblatérer contre 
ces b... de bourgeois et contre ces s... négociants de Lyon ; mais ses inten- 
tions sont droites : il ne commettra ni injustices ni violences » et « son admi- 

Rev. hiit. Lyon. XU — 14 



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aO KEVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

\ LUI 

Passy, aS juillet 1848. 
Béranger écrit à Auguste Bernard, au sujet d^une place de con- 
iServateur de bibliothèque à Paris qu'Auguste Bernard postule. Il 
lui conseille de se faire appuyer : a M. votre frère, délivré enfin de 
Lyon, ce dont je le félicite, peut vous être très utile. On lui doit 
plus d'une sorte de dédommagement. » 

(Fo 180.) 

LIV 

Paris, le 20 janvier 1849. 
(A Auguste Bernard.) 
Citoyen, 
Nous inaugurons demain notre salle par un grand banquet fra- 
ternel. Je serai pour ma part très heureux de vous y voir assister et 
surtout je vous serais mille fois reconnaissant au non (sic) de la 
démocratie, si vous nous ameniez le citoyen Martin Bernard, votre 
frère. Le banquet aura lieu demain, salle de la Fraternité, à 5 heures 
précises. 

Salut fraternel. Glovis Mortier, 

Président du club de la Fraternité *. 
(Tome X, fo 8.) 

nistratioD a été un mélange d*actes de fermeté et de faiblesse ; il n*a pas 
toujours cédé aux émeutiers » (Annuaire pour 1849, p. 65 et 108). a II a su 
éviter toute collision, concilier les intérêts », dit U Vérité du 8 juillet. 
Le Salut Public du 9, le comparant à Ârago, écrit « qu'il a montré plus de 
fermeté et plus de véritable courage. Malheureusement sa position était 
fausse » ; et il a « tout en laissant la guerre civile grandir dans les esprits », 
empêché toute u lutte fratricide ». La Gazette de Lyon (8 Juillet) écrit : c son 
administration a été faible, déplorable et ruineuse pour la ville » et « il ne 
suffit pas, pour être un bon administrateur, d'avoir passé une partie de sa 
vie à conspirer et Tautre dans les prisons de TEtat ». 

Après son départ, c*est la réaction absolue dans Lyon: i5 juillet, dissolu- 
tion des ateliers nationaux; 14 et i5, dissolution des gardes nationales. D*autre 
part, la loi du a8 juillet est votée contre les clubs et celle du 9-1 1 août 
contre la presse. 

Martin Bernard va siéger, dans la Constituante, à la cime de la Montagne, à 
côté de Baune. 

Quant à Auguste Bernard, à partir de juillet 1848, il se replonge complète- 
ment dans les travaux d'érudition, comme l'atteste sa correspondance. 

Henri devient sous-préfet du Vigan jusqu'à l'avènement à la présidence de 
Louis-Napoléon, qu'il a combattu. 

^ V. sur ce club, club d'étudiants et d'ouvriers, ayant pour organe la Lan- 



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Lévy^Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD ftii 

LV 

Feurs, 21 février 1849. 
(L'abbé Roux* à Auguste Bernard.) 
(Après quelques phrases sur des points d'érudition) : a On vous a 
dit sans doute que je faisais de la politique. Il y a quelque chose de 
vrai dans cela, mais la politique que je fais n'est pas de la poli- 
tique gouvernementale. 

J'ai maille à partir ici avec quelques communistes enragés, et 
comme vous le comprenez, mon premier devoir est de défendre la 
famille et la propriété, et par-dessus tout la religion, car c'est ma 
principale affaire. 

Je vous avoue que si je suis de quelque république, c'est la répu- 
blique de l'ordre et pour celle-là je donnerai jusqu'à ma dernière 
pensée et à ma dernière goutte de sang. 

Nos roii^e^ de Feurs ne m'ont pas fait trembler et vous savez que 
rien au monde n'est inébranlable comme celui qui est à son devoir. 

(Tome X, f« io5.) 

LVI 

Bourges, 10 mars (1849). 
(De Martin Bernard.) 
Mon cher Auguste, 

Henri a dû te dire le regret que j'avais éprouvé d'avoir manqué 
de temps le jour de mon départ, au point de ne pouvoir aller te serrer 
la main. 

Tu dois savoir maintenant par les journaux où en est le procès, 
tu dois connaître la position qu'a prise Barbes et par conséquent 
quelle doit être la mienne. Mais ce que tu ne sais pas et ce que je 
veux te dire, des bancs mêmes du tribunal où j'assiste aux mono- 
tones dépositions des témoins, c'est que le procès susdit me semble 
furieusement tourner à un procès de la sixième chambre de police 
correctionnelle. Un seul me semble avoir suivi la ligne^ c^est 
Barbes. Bien que je regrette un peu qu'il n'ait pu adoucir les an- 
gles de sa déclaration. Il est vrai que ce système a procuré à Barbés 



terne du Quartier latin, 98, rue Saint-Jacques, les Murailles révolutionnaires, 
l. II, p. 73. 
^ L'abbé Roux est vicaire à Feurs et érudit forézien. 



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2li REVUE D*âtSTOlRE DE LYON. — Études 

un avantage d'une autre espèce. Quoi qu'il en soit l'affaire marche, 
mais bien lentement grâce aux interminables avocasseries de Blan- 
qui et de Raspail. Demain arrivent plusieurs de mes collègues de la 
Montagne. Il faut croire que leurs dispositions (sic), celle de Ledru 
notamment, rompent un peu la monotonie du procès susdit. Que 
te dirai-je de la Cour? Les accusés actuels ont incontestablement 
perdu au change avec la Cour des Pairs. Le s' Baroche est à cent 
pieds de Frank-Carré. Le premier n'est qu'une mauvaise illustration 
de police correctionnelle, tandis que l'autre avait un remarquable 
bon ton^ Ceci soit dit sans paraître avoir de la rancune contre (ce) 
très peu divertissant robin, que j'ai eu l'honneur de clouer aujour- 
d'hui de la plus belle manière dans une simple apostrophe par voie 
d'interruption^. Je te dis que les accusés ont perdu au change. 
J'ajoute bien vite que sous le rapport de la manière de s'en servir 
(sic), Messieurs du Haut Juré sont loin d'être de vieilles (?) comme 
les vieux du Luxembourg. C'est ce qui explique un peu pourquoi 
peut-être le Baroche est si âpre, si récalcitrant et si verbeux. 

J'ignore tout à fait combien de temps je resterai encore ici. Mais 
au point où en est ma position, j'estime que je ferai bien de revenir 
avec mes collègues de la Montagne après qu'ils auront eu fait leurs 

dépositions. 

(Tome X, £<>• 119-iao.) 

LVII 

Montbrison, 11 mars 1849. 

Michel Bernard écrit à Auguste Bernard une lettre d'affaires où 
on lit : « Notre correspondance s'est.. . un peu ralentie ; mais ne m'ac- 



* Marlin Bernard comparaît comme témoin et comme défenseur de Barbés, 
devant la Haute Gourde Bourges qui juge les accusés du i5 mai 1848. Il com- 
pare le procureur général Franck-Carré, auquel il eut affaire en 1839, à 
Baroche, procureur général actuel près la Cour d'appel de Paris, désigné, le 
a8 janvier 1849, pour les mêmes fonctions prés la Haute Cour. Franck-Carré 
(Pons-François), 1800-1862, nommé finalement président de la Cour d'appel 
de Rouen par Napoléon HI. Baroche (Pierre-Jules), 1802-1870, député de l'oppo- 
sition en 1847, représentant de la Charente-Inférieure à la Constituante, puis 
à la Législative. Ministre de l'Intérieur en i85o et auteur de la loi du 3i mai, 
président du Conseil d'Etat après le a décembre, ministre, sénateur jusqu'au 
4 septembre 1870. 

^ Le 10 mars, il accuse le procureur général d'inconvenance à son égard. Baro- 
che répond: « Nous ne recevons de leçon de personne, encore moins de vous. » 



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Lévy-Schneider. — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 2i3 

cuse pas. Henri a pu te dire quel accroissement de besogne et de 
tracas j'ai depuis le règne de la prétendue République... » 

(Tome X, fo lai.) 

LVIII 

(A Auguste et à Henri.) 

Bruxelles, 6 juillet (1849) ^^ matin. 
Sur papier portant ce cachet : Hôtel de Suède — Van Gutsen -^ 

Bruxelles. 
Mes chers amis, 
J'ai franchi la frontière de Belgique ce matin à trois heures vingt 
minutes, et à cinq heures et demie je parcourais les rues de Bruxelles. 
Je ne vous dis que ces deux mots. A ce soir des détails. Notre éva- 
sion a été couronnée d*un bonheur insolent. Nous sommes partis trois 
à la fois: Ledru-Rollin, Etienne Arago et moi*. Gardez cela pour vous 
et bornez-vous à dire aux amis que je suis en sûreté à l'étranger. 
Qu'Henri m'expédie de suite ma malle à l'adresse qui suit : Mon- 
sieur Duronzier, rue de TEvêque, hôtel de Suède. Mais de suite. 
Je vous embrasse. Martin Bernard. 

Donnez la nouvelle à la famille. 

(Tome X, fo 175.) 

LIX 

(Aux mêmes). 

Bruxelles, 6 juillet au soir. 
Mes chers amis, 

Je vous disais ce matin de m'envoyer ma malle à une adresse 
que je vous donnais (celle de mon passeport), à Bruxelles. La police, 
contrairement à Tespoir qu'on nous avait donné, semble vouloir 
nous pourchasser. Je crois qu'on pourra peut-être revenir là-dessus, 
ou tout au moins nous laisser le temps de recevoir nos effets. Mais 
comme il ne faut pas se fier absolument à ces animaux, je juge à 
propos de prendre un parti plus sûr. Si donc Henri ne m'a pas 



1 Martin Bernard et ses deux compagnons étaient poursuivis pour avoir pris 
part à la journée du i3 juin 1849 contre la majorité de l'Assemblée Législative. 
Le i3 juin, le Conservatoire des Arts e( Métiers, quartier général de Tinsurrec- 
tion, a été vite emporté par la troupe et Considérant, Félix Pyat, Commis- 
saire ont été envoyés devant la Haute Cour, tandis que Martin Bernard, 
Ledru-Rollin, Arago, etc., se cachaient. 



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ftiA REVUE D'HISTOIRE DB LYON. — Étude» 

encore expédié, ce qui est assez probable, ma malle à ladresse que 
je vous ai donnée ce matin, il me l'enverra à celle-ci qui évitera 
tous les inconvénients qui pourraient surgir. Cette adresse est celle 
d'amis sûrs et dévoués. La voici 

H.-J. d'Hanregard, 46, rue Saint Lazare 

Saint Josse-Ten-Noode, près la 

station du Nord. Bruxelles. 

Nous sommes montés en vagon hier à huit heures moins quelques 
minutes à la gare du Nord. Gomme bien vous pensez, pour arriver 
jusqu*à notre vagon sans avoir passé sous la couleuvrine des regards 
de Messieurs de la rue de Jérusalem, il nous a fallu la mystérieuse 
intervention d'amis dévoués. Pour mon compte je doutais presque 
de la réussite et m^attendais à jouer une partie qui pouvait se ter- 
miner par la Conciergerie. Le génie de la Liberté a protégé notre 
audace. Une fois dans le vagon, il est vrai de dire que j'ai considéré 
notre opération comme couronnée de succès. On nous a demandé 
nos passeports à la station de Quiévrain. Le maréchal des logis, 
j'aime à lui rendre cette justice, sera toujours considéré par moi 
comme un bon et loyal gendarme. Voilà pour les faits. Quant à nos 
impressions, je dois vous Tavouer, en franchissant la dernière limite 
de la terre de France, un invincible serrement de cœur s'est em- 
paré de moi. Je me suis pris à murmurer la parole du poëte 
Patriam fugimus et dulcia linquimus arva. 

Bref, à cinq heures du matin nous débarquions à la gare de 
Bruxelles, et quelques minutes après nous arpentions les rues de 
cette ville sur laquelle un magnifique soleil levant dardait ses 
rayons argentés. Bruxelles est une superbe ville. 

Maintenant où irons-nous? Tous nous éprouvons une sorte de 
terreur à nous diriger sur Londres. Si le duché de Brabant n'offrait pas 
certains dangers (sic), nous partirions immédiatement pour la Suisse. 

Je vous recommande de nouveau d'écrire pour moi à Montbrison, 
à St Etienne et à Thiers. 
Je vous embrasse. 

Qu* Henri donne de mes nouvelles à Guignet (?) i4 rue Montor- 
gueil, et à Delsade rue des Poissonniers 54*, barrière Poissonnière, 

* La plupart de ces noms nous sont inconnus, outre que récriture est détes- 
table» Mais Delsade, mêlé à rinsurrection du la mai 1839, a été condamné à 



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Lévy-Schneider, — CORRESPONDANCE DE MARTIN BERNARD 215 

derrière le Château Rouge, à Petet aussi. Ecrire ces mots : M. B. 
esta Fétranger à l'adresse suivante : Monsieur Amblard, 3o rue du 
Regard. Il vous remercie mille fois. 

N*oubliez pas Bort (?) non plus. Je suis forcé de garder quelque 
chose qu'il sait bien jusqu'à nouvel ordre. Mais toujours de la 
réserve. Des choses générales seulement. 

P. iS. Nous allons demain à Malines et à Anvers dans le but 
d'assister à une fête patronale et séculaire qui a lieu dans la pre- 
mière de ces deux villes. 

Malgré qu'il se soit un peu grimé, Ledru a été reconnu (de) suite. 
Il va sans dire que vous pouvez m'écrire sous le couvert de L'adresse 
que je vous ai donnée. 

Siiscription « Très pressé ». 

(Tome X, f" 176-177.) 

LX 

Londres, 8 août (1849). 
(De Martin Bernard à Auguste). 

Détails sur l'arrivée de ses bagages et sur des travaux de librairie 
à entreprendre, notamment sur « la citadelle de Doullens* », sur la 
façon de lui envoyer des livres, à lui ou à ses amis, par le moyen 
de Barni^. 

Je ne te continue pas le récit de mes impressions sur l'Angle- 
terre^, car je reconnais qu'il n'y a rien de neuf à dire (sur) ce 
sujet. Nous sommes, nous autres, les hommes du dévouement 
et de l'idée. Les Anglais, eux, sont les hommes du mercanti- 
lisme et de l'égoïsme. La France et l'Angleterre sont les deux 
antipodes de la vie humanitaire. Chacun des deux peuples se déve- 
loppe sous les deux aspects qui sont les deux éléments vitaux, en 

quinze ans de détention et emprisonné avec Martin Bernard et Barbés au 
Mont- Saint-Michel. 

* Martin Bernard publiera Dix ans de prison au Moni-Sainl-Michel el à la 
citadelle de Doullens^ en i85i, Paris, in-8. C'est de pensée faible, déclama- 
toire, déiste, avec quelques mots justes sur Robespierre. 

' Barni (Jules-Romain), 18 18-1878, entre à TEcole Normale, professeur de 
philosophie dans divers collèges de l'Université, démissionne après le 
2 décembre i85i, professeur d'histoire à l'Université de Genève de 1861 à 
1870, élu de la Somme à l'Assemblée Nationale, puis à la Chambre de 1876. 

* Allusion à une lettre qui nous manque. 



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^16 REVUE D HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

attendant le moment suprême où il faudra que Tun des deux prin- 
cipes remporte sur Fautre. Quant à mon contact personnel avec 
ce peuple, c'est à dire quant à mon séjour ici, je dois reconnaître 
que je me suis plus vite habitué à TAngleterre que je ne croyais. 
Au reste toutes les grandes villes, je le vois bien, ont un fonds 
commun par lequel elles se ressemblent. Une chose seulement me 
contrarie. Dans le monde où je vis, presque tout le monde parle 
français. De telle sorte que rigoureusement parlant, je pourrais me 
dispenser de savoir un seul mot d'anglais. Mais cela, tu le penses 
bien, ne ferait pas mon affaire. Je veux savoir l'anglais et je le saurai. 

Ces jours-ci j'ai failli emporter d'emblée une bonne affaire. Il y a 
ici un seul journal français, le Courrier de l'Europe, Ayant appris 
qu'on n'était pas satisfait du correcteur, je me fis présenter. On 
avait fait un choix depuis deux jours. Mais j'ai un peu causé avec 
le propriétaire, et je suis sûr que si le dernier arrangement ne satis- 
fait pas complètement, on viendra à moi. Mais dans tout état de cause, 
cela ne pourrait pas se présenter avant six semaines. En somme, 
je suis sûr que si je passe Thiver ici, j'aurai cette correction. 

Ecris moi au plus tôt. Et donne moi tes impressions surtout sur 
la situation politique. D'ici il me semble que ces gens-là vont à fond 
de train. Les royalistes seuls aujourd'hui peuvent sauver la répu- 
blique comme eux seuls l'ont faite en février. 

De mes nouvelles to'ujours à Montbrison, à St Etienne et à Thiers. 

Je t'embrasse ainsi qu'Henri*. 

(Tome X, f«»« 204-206.) 



1 Le 22 juillet 1864, Barbes, détenu à Belle-Isle, écrit à Emm. Arago : 
« T*ai-je dit que le pauvre Martin avait perdu son frère ?» Il s'agit d'Henri 
Bernard (Révolution de 1848 y septembre 1905). 



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F. Baud, — L£ PARTI LIBÉRAL A LYON SOUS LA RESTAURATION 217 



CARACTÈRES GÉNÉRAUX 

DU PARTI LIBÉRAL A LYON 

sous LA RESTAURATION 



On connaîtrait mal les partis sous la Restauration, si Ton se 
contentait de jeter les yeux sur la Chambre des députés. Même en 
temps de démocratie, alors que la représentation est vraiment natio- 
nale par son ampleur, le seul spectacle de la Chambre ne suffit pas 
à informer la juste curiosité. A plus forte raison, dans une monar- 
chie censitaire, où Faction parlementaire intéressait à peine quelques 
milliers de privilégiés, est-il nécessaire de regarder d'un peu plus près 
le pays. Pour nous, nous nous sommes borné à jeter les yeux sur 
Lyon^ et à étudier l'une des deux opinions qui se partageaient cette 
ville, comme du reste Tensemblede la France, celle que les contem- 
porains appelaient eux-mêmes Topinion « libérale ». 

Aussi bien de nombreuses raisons, à la fois géographiques , histo- 
riques, économiques et sociales, prédisposaient-elles Lyon à devenir, 
sous la Restauration, un centre de vie politique et plus particulière- 
ment un foyer de libéralisme. 

Placée au conQuent de la Saône et du Rhône, entre la France du 
Nord et celle du Midi, entre le Beaujolais et le Forez d'une part et 
le Dauphiné de Tautre, la ville de Lyon est, de bonne heure, devenue, 
pour tous ces pays qui gravitent en quelque sorte autour d'elle et 
avec lesquels elle entretient des relations continuelles, la ville par 
excellence, la métropole; et c'est à juste titre qu'elle réclamait le 
titre de capitale du Sud-Est. Tous les événements qui agitent cette 
partie de la France ont leur répercussion plus ou moins vive à Lyon. 
Or, si pendant la Restauration, le Forez et le Beaujolais, pays agri- 



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218 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

coles où domine une aristocratie de propriétaires fonciers^ profon- 
dément religieux et royalistes, mais paisibles, prend une part peu 
active à la vie politique, il en va tout différemment du Midi de la 
France et du Dauphiné. Dans le Midi, à l'Est comme à TOuest du 
Rhône, à Aix et à Toulon, comme à Nîmes et à Toulouse, les ultra- 
royalistes qui dominent se livrent aux pires excès, blâmés par les 
royalistes modérés eux-mêmes, ils ne reculent pas même devant le 
pillage, le vol et le meurtre*; ils s'en prennent en particulier aux 
anciens officiers de Tarmée impériale et aux protestants; les uns et 
les autres s'enfuient pour échapper à la persécution ; et, spontané- 
ment, sans concert préalable, c'est vers Lyon qu'ils se dirigent^; ils 
s'installent en grand nombre dans la ville même ou dans la banlieue, 
ils apportent avec eux leurs ressentiments contre le parti ultra- 
royaliste, ou leur culte pour la gloire impériale. Aussi fourniront- 
ils à l'opinion libérale lyonnaise ses adeptes les plus fervents. 

A rencontre du Midi, le Dauphiné est complètement gagné à la 
cause libérale. Un complot éclate à Grenoble, en 1818, en faveur de 
Napoléon II; c'est Grenoble qui, en 181 9, envoie à la Chambre des 
députés le conventionnel Grégoire, que Ton s'accorde à considérer 
comme régicide ; à Grenoble encore, des troubles se produisent en 
mars 1821. Or, entre Grenoble et Lyon, la distance est faible; des 
commis-voyageurs, des entrepreneurs de roulage circulent constam- 
ment entre ces deux villes; ils colportent de l'une à l'autre, en les 
grossissant, les nouvelles alarmantes et tendancieuses; aussi, 
pourra-t-on constater souvent, entre le mouvement de l'opinion 
libérale à Lyon et à Grenoble, un synchronisme frappant^. 

Ce synchronisme tient d'ailleurs à une cause plus générale, dont 
les effets se sont fait sentir à la fois à Grenoble et à Lyon : l'influence 
du Piémont. Placé entre l'Italie et l'Espagne, à proximité de la 
Suisse, par où elle communique avec l'Allemagne, Lyon était devenu 

* Cf. H. Houssaye, 18i5, la Deuxième Abdication^ la Terreur Blanche, 
p. 543 et sq. 

' Cf. Duvergier de Hauranne, Histoire du Gouvernement parlementaire, 
l. III, p. 429; t. IV, p. 177. — Lyon en i8i5. Lettre inédite du préfet Cha- 
brol au ministre de l'intérieur, publiée dans la Revue d'Histoire de Lyon, 
1904, t. III, p. 233 et sq. 

' Cf. F. Terreneuve, Grenoble et Lyon. L'Isère et le Rhône ;précis des évé- 
nemens qui ont eu lieu dans ces deux départemens depuis 481 A jusqu'à ce 
jour (Juin 1818J. 



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F. Baud. — LE PARTI LIBÉRAL A LYON SOUS LA RESTAURATION 219 

en même temps qu'une cité régionale, une véritable cité européenne. 
Centre de négoce international, elle avait vu de tout temps s'ajouter 
k sa population stable un élément cosmopolite et flottant; aussi, 
(( de tout temps, était-elle devenue un point de réunion pour tous 
les esprits inquiets, turbulents et séditieux, tantôt sous le masque 
de la religion, tantôt sous celui de la liberté^ ». Sous la Restaura- 
tion, on trouve à Lyon des Allemands; M. Berna, un grand com- 
missionnaire en soierie, propriétaire de la manufacture de la Sauva- 
gère, près de TIle-Barbe, et, nous le verrons, un ardent défenseur 
de renseignement mutuel, est originaire de Francfort-sur-le-Mein. 
M. de Liebhaber, un des rédacteurs du PrécurseaPy journal libéral, 
est venu à Lyon en droite ligne par les diligences de TÂUemagne ; 
en mai 1822, au moment d'élections qui sont tumultueuses, le 
préfet fait expulser un grand nombre de Suisses et de Napolitains ; 
en juillet i8i5, au moment de la seconde Restauration, il signalait 
la présence à Lyon de 1.200 à i.Soo Piémontais^. Beaucoup, parmi 
ces étrangers obligés de fuir leur pays, méritaient, plus ou moins, 
Tépithète de « révolutionnaires » que Chabrol leur décernait en 
i8i5. 

Outre des hommes, arrivaient aussi à Lyon, venant de l'étranger, ^ 
des idées « révolutionnaires ». La Suisse, comme la Belgique, avait 
servi de refuge à un grand nombre de conventionnels ou de bona- 
partistes, condamnés à Texil; or, c'était par Lyon, que de Genève 
ils entretenaient des relations avec l'intérieur de la France, et qu'ils 
essayaient de nouer des intrigues contre le Gouvernement des 
Bourbons. D'autre part, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, vont 
essayer, au cours de la Restauration, de rejeter le joug absolutiste 
sous lequel elles sont courbées depuis 181 5; ces tentatives, plus ou 
moins heureuses, en faveur de la liberté, trouveront à Lyon un écho. 
La révolution piémontaise, en particulier, y provoquera une fer- ^ 
mentation extraordinaire des esprits. 

Toutes ces influences extérieures qui convergeaient vers Lyon, 



* Le soi-disant pasteur de V Eglise évangélique de Lyon^ M, Monnot, mis aux 
prises avec lui-même par M. A. F., i835, p. viii. 

' Cf. Lyon en 181 5, lettre inédite de Chabrol, déjà citée plus haut. — 
Cf. aussi Gazette Universelle de Lyon^ 7 août 1823 : « Les étrangers affluent 
de toutes parts à Lyon... Lyon donne asile aux révolutionnaires de Naples et 
de Piémont, 9 



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220 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

S y rencontraient, et, en s*additionnant, se renforçaient, pouvaient 
contribuer à développer des tendances libérales préexistantes^ mais 
elles n'étaient pas susceptibles à elles seules de les faire naître. 
Aussi bien, Lyon n^est-il pas seulement un carrefour, mais un centre 
de production « moins soumis à l'influence étrangère qu'il n'exerce 
la sienne propre* ». Il est, sous la Restauration, la première ville 
industrielle de France et l'une des plus importantes de l'Europe. 
Toutes les industries y sont représentées ; les galons-rubans, les 
passements^ la bonnetterie, les tulles, la chapellerie et la librairie 
y occupent une place importante; mais la a Grande fabrique » sur- 
tout est justement célèbre. 

Ces différentes industries font vivre une population nombreuse 
(Lyon compte sous la Restauration, en y comprenant ses faubourgs, 
près de 200.000 habitants); elle est répartie en deux classes très 
distinctes, la classe ouvrière et la classe bourgeoise. Les ouvriers 
sont au nombre de 80.000 environ ; la plupart d'entre eux travaillent 
la soie; ce sont les canuts. Soumis à un salaire très faible, mal 
nourris, mal logés, brisés par un travail prolongé et sédentaire a qui 
semble avoir arrêté le développement du corps et de l'esprit », 
véritables « plantes étiolées et sans vigueur^ », ils mènent ime exis- 
tence misérable; mais travaillant isolément, soumis d'ailleurs à une 
législation qui les empêche de s'unir, privés d'instruction, ils n'ont 
conscience ni de leur force, ni de leurs droits ; ils semblent avoir 
oublié complètement le souvenir de la Révolution et des grands 
principes qu'elle a proclamés; ils conservent seulement un culte 
ardent et presque irraisonné pour Napoléon, être omnipotent et 
omniscient, seul capable de faire régner la justice et le bonheur; ils 
nourrissent en même temps une haine sourde contre le gouverne- 
ment des Bourbons ; mais, après la période troublée de la première 
Restauration et des Cent-Jours, ils demeurent presque complète- 
ment étrangers à la vie politique ; à peine dans les périodes de crise 
et de chômage entendra-t-on quelques cris isolés de : Vive l'Em- 
pereur! 

Mais, au-dessus de la classe ouvrière et la tenant dans ime étroite 
dépendance économique, se trouve la classe bourgeoise. Elle 

^ Le Précurseur y 17 août i8a6. 

• Jouy, V Ermite en province j tome V, p. 191. 



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F. Baud, — LE PARTI LiBàRAL A LYOlf SOUS LA RESTAURATION ^i 

comprend, à côté des grands marchands-fabricants de soie, des 
banquiers, des agents de change, des commissionnaires en soierie 
qui constituent comme une aristocratie de l'argent, une foule de 
commerçants, d'industriels (drapiers, marchands-fabricants de 
bas, de tulles, de schals, chapeliers, etc.), ou de commis-négociants 
qui composent la classe moyenne, et au-dessous la masse des petits 
commerçants, les « boutiquiers » qui forment la petite bourgeoisie. 

Très nombreuse à Lyon, la bourgeoisie industrielle et commer- 
ciale est en même temps très riche. Depuis longtemps, la fortune 
des grands commerçants est célèbre. Sous F Empire même elle s'est 
accrue ; car, pendant cette période, Lyon a servi d'entrepôt au 
commerce entre la France et l'Italie et, d*autre part, le système du 
Blocus continental a été favorable à l'industrie de la soie. Cette 
richesse assure à la bourgeoisie lyonnaise une grande indépen- 
dance. 

Avant tout commerçante et manufacturière, cette bourgeoisie, 
dont on a dit, non sans quelque exagération, qu'elle préférait aux 
belles-lettres les bonnes lettres de change^, a des traditions de 
culture intellectuelle. Les artistes, nombreux à Lyon, étaient peu 
considérés, mais les médecins, les avocats, les gens de lettres 
formaient au sein de la bourgeoisie lyonnaise un élément très 
remuant. A côté des écoles d'enseignement secondaire (Collège royal 
et nombreuses institutions privées^), de l'Ecole Vétérinaire et de 
l'Ecole de Dessin, existent un assez grand nombre de sociétés 
savantes : l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, 
qui se fait gloire d'être la plus ancienne de France, le Cercle Litté- 
raire, fondé en 1807 ; la Société d'Agriculture, qui remonte à 1761 ; 
la Société de Médecine, qui date de 1809; à ces Sociétés s'en ajou- 
teront d'autres sous la Restauration : Société Linnéenne (iSaS), 
Société de lecture (1827), etc. 

Sans doute ces sociétés ont, avant tout, un but littéraire, sciea- 
tiûque; mais, à l'occasion, elles deviendront des centres d'oppo- 
sition politique. Elles ne sont pas, d'ailleurs, les seuls lieux de 
réunion de la bourgeoisie lyonnaise. Tandis que les canuts sont 
répartis dans les faubourgs de Saint-Jean et de la Croix-Rousse, 

* Jouy, ouvrage cité, p. 141- 

» Chabot et Charléty, l'Enseignement secondaire dans le Rhône, 



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2S2 REVUE D*HISÎOIRE DE LYON. — Études 

que les petits boutiquiers sont confinés dans les rues étroites du 
centre de la ville, elle est tout entière concentrée aux Terreaux et 
à Saint-Claire Banquiers, agents de change, négociants en gros, 
fabricants, tout est là. Cet entassement facilite les relations; si les 
salons ne semblent pas jouer un grand rôle, le théâtre est trèsgoûté. 
Industriels et commerçants, après avoir consacré leur journée aux 
spéculations commerciales, vont souvent le soir au Théâtre des 
Célestins entendre des mélodrames et des vaudevilles, ou au Grand- 
Théâtre applaudir des tragédies et des opéras. Ils se rencontrent 
aussi dans les cercles, les cabinets littéraires, les cafés, qui 
deviennent de plus en plus nombreux et sont de plus en plus 
fréquentés au cours de la Restauration. Là on lit les journaux, on 
parle d^alîaires, mais aussi de politique ; chacun émet ses idées, 
prend connaissance de celles des autres, et du contact, du choc des 
opinions individuelles, se dégage peu à peu une opinion commune à 
tous. Aussi les cafés seront-ils, avec les théâtres, les véritables 
centres de la vie politique de la bourgeoisie lyonnaise. D^ailleurs, 
entre ses membres, les relations individuelles sont si étroites qu'il 
en résulte non pas seulement un esprit de corps, mais un véritable 
« esprit de famille*. » 

Ainsi : nombre, richesse, lumières, cohésion, tout concourt à donner 
à la bourgeoisie industrielle et commerciale de Lyon la force et 
Imdépendance qui lui font défaut dans la plupart des autres villes 
de province, où elle est noyée dans la masse des propriétaires fon- 
ciers. Cette puissance va lui permettre d'exprimer et de défendre 
énergiquement ses aspirations, ses idées, ses intérêts et aussi ses 
préjugés de classe. 

L'étude de la répartition des partis politiques, en rapport avec la 
f répartition régionale des phénomènes démographiques, économiques, 
religieux, a montré qu*en général, les régions industrielles et com- 
merciales avaient été aussi a libérales^ •>. Lyon, loin de faire 
exception à cette règle, la confirme, en même temps qu'elle peut 
servir à l'expliquer. « De tout temps, Tamour de Findépendance et 



^ Jouy, ouvrage cité, p. ao5. 
^ Le Précurseur, a8 février 1827. 

> Cf. Mater, le Groupement régional des partis politiques à la fin de la 
Restauration (i8a4-i83o) dans Révolution Frànçsdsey 1901, t. XLII. 



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F. Baud. — LE PARTI LIBÉRAL A LYON SOUS LA RESTAURATION 223 

de la liberté fut profondément gravé au cœur des Lyonnais* ». 
C'est un fait qui a été souvent démontré et sur lequel il est inutile 
d'insister. Ces tendances, en quelque sorte innées des Lyonnais, 
étaient renforcées par les souvenirs de leur passé. Ils ne rappelaient 
pas sans fierté que leur cité avait jadis été une « ville franche », 
« une espèce de république^ », qu'elle avait toujours eu ses privi- 
lèges municipaux, qu'elle en jouissait sous les empereurs romains 
comme sous les rois de France; nul n'était plus attaché à ses préro- 
gatives, nul ne les avait défendues avec plus de persévérance et de 
ténacité. « Ce qui les avait armés à Tépoque du siège, ce fut bien 
moins la cause de Louis XVI que la cause de la nationalité lyon- 
naise. En luttant contre la Convention, elle luttait contre sa 
déchéance, contre l'invasion des hommes et des choses de Paris, 
contre le monopole et la centralisation, elle se battait pour son indé- 
pendance et pour sa liberté''. » Sous la Restauration, le meilleur 
moyen de rallier les Lyonnais à la cause libérale sera d'évoquer le 
souvenir de cette époque glorieuse. 

Cet amour traditionnel de la liberté a d'ailleurs été fortifié et 
élargi par les événements des vingt-cinq dernières années. Sans 
doute, il faudra attendre longtemps avant qu'un journal libéral de 
Lyon ose faire ouvertement l'éloge de la Révolution de 1789 et 
déclarer qu'elle fut « une des grandes époques de la civilisation^ ». 
Mais la bourgeoisie lyonnaise qui Tavait saluée, à son aurore, 
d'applaudissements unanimes, en avait conservé le culte intime et 
réfléchi : n'avait-elle pas marqué la chute des institutions dispa- 
rates et surannées qui entravaient son développement économique ? 
N'avait-elle pas proclamé les grands principes de la souveraineté 
nationale et de l'égalité des droits, et surtout consacré l'avènement, 
depuis si longtemps souhaité, de la classe bourgeoise à la vie poli- 
tique. C'était, aux yeux de celle-ci, le résultat essentiel de la 
Révolution ; « la force n'était plus dans le clergé : il avait perdu 
son autorité temporelle sur un monde qui avait appris à se servir 



* Le PréeurBeuTy 7 février 1827. 

• Jouy, l'Ermite en province ^ t. V, p. a55. 

* J. Bard, Tableau de Lyon, dans la Revue du Lyonnais^ 2* série, I, i85o, 
p. 95, cité par Roustan et Latreille. Lyon contre Paris après i83o (Revue 
d'Hitioirede Lyon, III, 1904, p. 23, 24). 

♦ Le^ Précurseur y 28 janvier 1827. 



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2â4 tlEVOe D'HtSTOtRE DE LfOlf. — Étude» 

de sa raison; elle n'était plus dans la noblesse : la philosophie 
Favait dépouillée de ses prestiges et le temps de ses privilèges. La 
force était dans la classe moyenne de la nation. Cette classe, devenue 
depuis longtemps, par le nombre et les lumières, une véritable 
puissance sociale, voulut entrer en partage de la puissance poli- 
tique. L'aristocratie et le clergé s'y opposèrent opiniâtrement. Us 
furent vaincus. C'est là toute la Révolution*. » Victorieuse, la classe 
bourgeoise voulait à tout prix conserver les conquêtes matérielles, 
morales et politiques que lui avait assurées sa victoire, elle devait 
se montrer très hostile à toute tentative qui aurait pour objet un 
retour plus ou moins déguisé à Tancien régime. 

Or, il existait à côté d'elle, à Lyon, une classe dont nous n'avons 
pas encore parlé, qui incarnait, pour ainsi dire, ces tendances 
rétrogrades : la noblesse de Bellecour. Cette noblesse n'était pas 
d'origine ancienne. « La maison d'Albon est la seule, écrivait un 
publiciste de la Restauration, qui ne doive point son illustration 
aux vers à soie ; aucune autre ne remonte au-delà de deux cents 
ans^. » Elle était formée, en effet, d'industriels et de commerçants 
enrichis, à qui les fonctions d'échevins avaient conféré l'ano- 
blissement; mais elle n'en était que plus attachée à ses titres et à 
ses parchemins. Peu nombreuse, mais resserrée à Bellecour, elle 
menait une existence très séparée. « Toute la vie de la noblesse 
bellecourienne se concentre de la rue St-Dominique à la rue 
Sala^ . » Entre elle et la bourgeoisie industrielle de Lyon il y 
avait incompatibilité radicale d'humeur, de goûts et d'habitudes ; 
elle affectait le dédain le plus marquant pour le commerce, la 
bourgeoisie répondait par son mépris « pour Toisiveté des nobles 
du quartier féodal » ; toutes deux rivalisaient de luxe et souvent 
son opulence permettait à la bourgeoisie des Terreaux d'humilier 
la vanité de Bellecour « où l'on était plus noble que riche ». Cet 
antagonisme de classe se traduisait surtout en politique. Autant la 
bourgeoisie était attachée à la révolution et à ses principes, autant 
la noblesse lui était hostile. En i833 encore, Eugène de Lameriière 
pouvait écrire : « Dans un salon de Bellecour vous retrouvez, 

* Le Précurseur, 28 janvier 1827. 

* Jouy, ouvrage cilé, p. i35. 

' Eug. de Lameriière, Bellecour, Saint-Clair et la rue Mercière, dans Lyon 
vu de Fourvières, i833 (Biblioth. 353843). 



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F. Baud. — LE PAftTI LIBÉftAL A LtOlV SOUS LA KESTAU&ATlOlf 22à 

groupés, comme des cadavres exhumés, tous les préjugés qui ont 
amené l'immortelle révolution de 1789*. » Sous la Restauration, ces 
préjugés sont encore bien vivants. Lu noblesse lyonnaise réclame 
ouvertement une réaction implacable contre les hommes et les 
œuvres de la Révolution, et essaie de pousser dans cette voie 
Tadministration civile ou militaire du département. Cette attitude 
maladroite avive les craintes de la bourgeoisie, qui s'attache plus 
étroitement à la défense des idées et des intérêts consacrés par la 
Révolution. Un anglais, le major Frye, de passage à Lyon, en 
septembre 181 5^ constate cr Taversion » des Lyonnais pour a le 
système féodal » et la « terreur » qu'ils ont de le voir rétablir. 
« Aucune population, dit-il, n'est plus sensible que les Lyonnais 
aux grands avantages que la Révolution a produits et nul ne 
fait plus de vœux pour ne pas revenir à lancien régime^ ». 

A cette haine de Tancien régime, à cet amour de la liberté, la 
bourgeoisie lyonnaise allie le culte de Napoléon. Ce sentiment 
s'explique facilement. « La ville de Lyon, célèbre par la résistance 
qu'elle avait opposée à la Convention et par le siège qu'elle avait 
sontenu, écrasée ensuite de tout le poids de la vengeance révolution- 
naire, n'était sortie de ses ruines et n'avait vu refleurir son industrie 
que sous le règne de Napoléon. Celui-ci lui avait donné des soins 
particuliers et lui avait constamment témoigné une grande protec- 
tion'^). Il lui avait rendu quatre visites solennelles, avait multiplié les 
bienfaits de tous genres (reconstruction des façades de Bellecour, 
création d'une Ecole de Dessin, etc.), et les encouragements à son 
industrie. Aussi lui était-elle très dévouée et, malgré les contri- 
butions extraordinaires, les levées d'hommes et tous les excès 
fatigants du régime, l'opposition politique resta jusqu'au bout 
insignifiante, sans force et sans portée; à peine les rapports ofiiciels 
constatent-ils la malveillance « des malintentionnés de Bellecour»; 
le public demeure pénétré d une confiance que la campagne de 
Russie elle-même ne parvient pas à ébranler. Après la chute de 
l'Empire, le culte de Napoléon subsiste dans la bourgeoisie comme 

* Eug. de Lamerlière, op. cit. 

• Le Major Frye à Lyon, dans Revue cTHistoire de Lyon, t. VIII, 1909, 
p. 143 et sq. 

' Mémoires du Chancelier Pasquier, publiés par le duc d'Âudiffret-Pasquieri 
l. IV, chap. vui, p. 167. 

Rev. hist. Lyon. XII. — 15 



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226 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

dans la classe ouvrière ; mais, dans la bourgeoisie il est plus 
raisonné ; « trop reconnaissante pour ne pas rendre justice à ses 
grands talents et à ses bonnes qualités, elle blâme et déplore 
l'ambition de Napoléon* ». 

Ce sentiment commun rapproche ouvriers et bourgeois. Mais, 
tandis que pour les premiers il est comme le principe unique 
de leur attitude à Tégard du gouvernement de la Restauration, 
les seconds s'attachent également et avant tout à la défense de 
leurs intérêts de classe et en particulier de leurs droits politiques; 
d'ailleurs, presque aussi nombreux que les ouvriers et, en plus, 
riches, éclairés, unis, ils vont jouer dans la vie politique de Lyon, 
sous la Restauration, un rôle prédominant; la classe ouvrière ne sera 
que leur auxiliaire. A cet élément essentiellement bourgeois, indus- 
triel, commercial et lyonnais, viennent s'ajouter, sous l'action des 
circonstances extérieures que nous avons indiquées, d'autres 
éléments qui ne sont pas à négliger: anciens soldats et officiers de 
l'armée impériale à demi-solde, protestants fuyant les réactions du 
Midi, étrangers même ; tous apportent avec eux leurs aspirations 
propres : souvenirs de l'épopée impériale, amour de la liberté, 
etc. C'est de l'union de ces éléments divers et de la fusion de ces 
aspirations plus disparates encore que sortira le parti libéral 
lyonnais. Sa formation sera due en grande partie aux fautes 
accumulées pendant ses premières années par le gouvernement 
de la Restauration et aux excès commis par les royalistes qui 
sont alors les maîtres à Lyon, comme dans le reste de la France. 

F. BAUD. 

* Le Major Frye â Lyoriy déjà cité. 



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M. HiotleL — HOTES RELEVÉES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX 2-^7 



NOTES RKLEVÉES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX 

DU DÉPARTEMENT DE L1SÈRE 



I. — Journal da curé Monnet, de Saint- Victor-de-Cessieu (1847-1861) 

(Archives du presbytère de Saint-Viclor-de-Cessieu). 

1847. Plus l'année s'avançait, plus la misère se faisait sentir. 
Plusieurs familles manquaient de pain, et, pour secourir tant de 
misérables, le Conseil municipal vota i.ooo francs et en devait 
recevoir 5oo du Gouvernement, à condition qu'on les emploierait 
à faire travailler les pauvres. La condition ayant manqué, les 
5oo francs furent retirés et les i.ooo annulés. Quelques particuliers 
s'imposèrent volontairement une souscription de quelques centaines 
de francs, qui furent distribuées (i.3oo fr.) par MM. les Membres 
du Bureau de Bienfaisance. 

Le blé se vendait 10 francs le boisseau et les pommes de terre sui- 
vaient le même prix dans le mois de mars. 

Ces i.3oo francs furent employés à acheter du blé et autres pro- 
visions de bouche, qui furent distribués à plus de soixante pauvres 
tous les quinze jours, depuis le mois de mars jusqu'à la Saint-Jean 
de 1847. 

1848. La récolte de 1847 ^y^^^ ^^^ assez bonne en blé et en vin, 
et les pommes de terre cessant de se gâter, les pauvres furent sou- 
lagés, du moins jusqu'au i^'' janvier 1848. Jamais le cultivateur ne 
vit les récoltes plus belles et jamais un temps plus favorable à la 
semaille. L'avenir nous prouvera si le proverbe est vrai, qui dit 
qu'il ne doit pas se réjouir deux fois de sa récolte. 

Je laisse à l'histoire le soin de décrire les événements de février 
1848 qui jetèrent bas Louis-Philippe, roi des Français, et nous don- 
nèrent la République, qui, en quatre mois, ruina la France, détruisit 



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ZiS REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Docvmenis 

le commerce, peupla les villes et la campagne d'ouvriers vagabonds 
qui firent des émeutes sanglantes. Le i5 mai ne s'eiFacera jamais 
de la mémoire de l'homme. Mais qui pourrait oublier les 23, 2/i, 26, 
26, 27 juin? Tout Paris couvert de barricades (3.883), presque 
toutes les rues dépavées et des ruisseaux de sang coulant de toutes 
parts. Les uns portent le nombre des morts jusqu'à 100.000, 
d*autres à 60.000, les moins enthousiastes ou les plus modérés de 
i5 à 20.000. L'insurrection des voraces, des communistes et de tout 
ce qu'il y a de mauvais en France, était si bien combinée qu'elle 
éclata en même temps dans plusieurs villes. Le premier jour de 
juillet, Lyon devint menaçant. iSo.ooo hommes de troupe y 
arrivent des villes voisines. 

M*^' Affre, archevêque de Paris, voulant calmer les esprits, se 
présenta, précédé d'un jeune homme qui portait une branche de 
rameau et accompagné du grand vicaire, sur les barricades, et y 
fut frappé à mort. 

... L*histoire apprendra plus tard jusqu'où sera allée l'insurrection 
et décrira, s'il est possible, les tristes suites qu'elle aura eues pour 
les grands et pour le peuple, mais bien plus encore pour l'Eglise 
de Dieu, car nous ne paraissons pas encore être à la fin, et il est 
difficile de la prévoir. 

Le 23 avril 1848 eurent lieu les élections de représentants du 
peuple dans toute la France, dans les chefs-lieux de canton, le 
jour de Pâques. Saint- Victor arriva à la Tour-du-Pin sur les 
2 heures, militairement. L'effervescence était à son comble. Quinze 
candidats furent nommés à force de violences et de cabales. Â peine 
rendus à l'Assemblée qu'on s'aperçut que le choix laissait beaucoup 
à désirer. Il en fut de même partout. Neuf cents représentants à 
25 francs par jour eurent bientôt épuisé le budget, malgré les 
45 centimes par franc dont il avait été augmenté par le Gouver- 
nement provisoire qui les avait précédés. Aussi voyait-on s'ac- 
croître de jour en jour la misère et le manque de confiance, et, par 
suite, la mort du commerce. 

Après huit mois, l'Assemblée nous donna une Constitution qui 
fut loin de satisfaire la France. 

Le 10 décembre se fit l'élection du Président de la République. 
Deux candidats se disputaient la présidence : le général Cavaignac 
déjà au pouvoir et Louis-Napoléon Bonaparte; ce dernier obtint près 



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\f. Riollet. - NOTES RELEVÉES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX 229 

de six millions de voix, pendant que son concurrent n*en eut qu'un 
million et quelques centaines de mille. Saint- Victor fut à Cessieu 
voter. Quel enthousiasme! La suite nous apprendra si le choix fut 
heureux. 

1849. L'^i^i^é^ 1848 a été une année d'abondance extraordinaire 
et généralement en toute production et en toute qualité. Le blé se 
donna pour 3 fr. 3o, le vin pour 10 francs h Cessieu, et pour i3 le 
Beaujolet rendu ici et en bonne qualité. La paille, i fr. 25 ; le foin, 
a fr. 5o ; le blé noir, 1 fr. 20; le seigle, 2 francs. Grâce à Tabon- 
dance, on peut vivre sans presque avoir du travail, et le pillage 
qu'on redoutait tant n'eut pas lieu. 

L'hiver, jusqu'au 20 janvier, a été très humide et chaud ; des 
inondations sont à craindre et les cultivateurs redoutent une mau- 
vaise année. 

Le i3mai 1849, nouvelles élections pour la Législative. Inutile 
do dire que ce qui s'était passé aux premières s'est renouvelé aux 
secondes de la part des révolutionnaires pour violenter la liberté du 
vote. Aussi les élus furent-ils fous douze (pour l'Isère) de ceux 
qu'on appelait les Rouges. 

... Le socialisme fît de grands progrès dans la Constituante, 
tellement qu'aujourd'hui l'Eglise, TEtat et tous les propriétaires le 
redoutent et s'en alarment. 

L'année 1849 a été fertile en blé de toute espèce, moins en seigle. 
Le prix du grain a été constamment très bas : le froment s'est 
vendu de 3 à 4 francs ; le seigle^ 2 fr. 60 ; le blé noir, i fr. 25. 

Le vin a été de très bonne qualité et de médiocre quantité. Le 
commerce a pris sur les derniers mois de Tannée, après avoir langui 
longtemps, faute de confiance en la République. 

La Chambre des représentants, divisée, n'a rien pu faire pour le 
pays. Les républicains rouges, dits Montagnards, se sont beaucoup 
agités, mais leurs efforts ont été comprimés. 

L'hiver a été très rigoureux depuis le 25 décembre jusqu'au mois 
de mars i85o. Jamais on n'avait vu autant de neige. 

Le 10 mars, le département de Tlsère dut élire un représentant à 
la Chambre constituante en remplacement d'Avril, instituteur, qui, 
par ses idées exaltées et ses fausses démarches, avait été destitué et 
condamné au bannissement. Sur les deux candidats proposés par 
les modérés et les rouges, celui de ces derniers l'emporta sur son 



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2d(> REVUE D'HISTOIRE DE LTOlf. — Documenté 

concurrent de iS.ooo voix, grâce à la coupable indifférence de 
5o.ooo qui ne votèrent pas. Je ne parle pas des élections partielles 
qui se firent et qui furent généralement mauvaises. 

i849-i85o-i85i. L'an 1849, quelques jeunes gens se cotisèrent 
pour faire une vogue le jour de la fête de saint Victor. Plus de 
trente brioches furent distribuées aux principaux habitants et fer- 
miers. Par ce moyen, une somme considérable fut trouvée et put 
fournir à toutes les dépenses insensées. La danse se tint autour de 
la maison de l'Union, près le cimetière. Plusieurs filles et femmes 
dansèrent. On attribue l'idée d'une vogue aux Rolland et aux 
Buttin. 

L'an i85o, le même désordre eut lieu, le même jour, avec encore 
plus de fureur que Tannée précédente. 

i85i. Même désordre. Pour les uns et les autres nous ne cesse- 
rons de prier, afin qu'ils se repentent et se convertissent. 

L'année i85o a été médiocre pour toutes les récoltes. Cependant, 
jamais on n'a vu les denrées à plus bas prix. Le froment, à peine 
4 francs; le seigle, 2 fr. 5o. Le vin fut de mauvaise qualité. 

i85i. Toute la récolte de l'automne a manqué presque partout. 
Les pommes de terre se sont gâtées; les raisins, les noix, les châ- 
taignes, le blé noir, les avoines, dans plusieurs endroits, n'ont pu se 
ramasser à cause des pluies incessantes et froides. 

Le a décembre i85i, Louis-Napoléon Bonaparte, se voyant à la 
veille d être renversé par la Chambre qui n'était plus qu'une Babel, 
fit un coup d'Etat... 

Une insurrection éclata dans certains départements. Je dois dire, 
à la gloire du département de l'Isère, qu'il a été paisible, quoique 
rouge... 

Je laisse à l'histoire à raconter ce qui s'est passé dans ce temps 
et au temps à nous dire si nous avons sujet de nous réjouir des 
suites du a décembre i83i. 

iBSa. Une des plus belles fabriques de M. Astier, à Vaux, a été 
incendiée (nuit du 19 au 20 avril i85a). 

11 était protestant, malheureusement. 

Dans ce même mois, des nuits froides brûlèrent les noyers et les 
châtaigniers, de même que les vignes, dans beaucoup d'endroits. 

La pluie tombe du 27 juillet à fin août. 

Les pommes de terre, qui avaient la plus belle apparence et qui 



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3/. Riollel — NOTES RELEVÉES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX aSl 

étaient abondantes cette année, se gâtent partout, plus que les 
années précédentes. Le raisin, en petite quantité, se gâte aussi 
partout. • 

Les châtaignes, noix, manquent, ainsi que tous les légumes. 

2 1 et 22 novembre iSSa. Napoléon adresse un appel pour 
TEmpire. Saint- Victor vote : 

268 oui, 
Pas un non. 

Presque de môme partout, excepté dans les villes, où les non 
furent encore assez nombreux. 

i853. Les récoltes de i853 furent mauvaises, en seigle surtout. 
Le froment, passable dans certains endroits. Les pommes de terre 
se gâtèrent encore. Les raisins sont gâtés presque partout. Le prix 
du vin, en novembre, est de 5o francs et plus, et 80 francs dans 
les endroits de bonne qualité; seigle, 6 francs; froment, 9 francs ; 
orge, 4 francs; blé noir, 3 francs. Tout nous faisait craindre une 
famine et ses suites. Des insectes dévoraient les semences, des 
pluies abondantes et fréquentes ravageaient la terre. 
• 1854. Les récoltes de i854 ont été presque partout mauvaises : 
le blé fut cher toute Tannée, ainsi que tous les légumes. 

Point de seigle, peu de pommes de terre, presque point de vin, 
tant à cause de Toïdium, ([ui a continué à attaquer la vigne, comme 
les années précédentes, qu'à cause de la gelée. Le propriétaire qui 
recueillait cent charges en eut deux ou trois. 

Point de noix. 

Point de châtaignes. 

Très peu de blé noir. 

La misère fut grande partout, et partout on défendit la mendicité, 
voulant par là empêcher les malheureux de se jeter dans les villes 
pour y servir d'instruments aux perturbateurs de Tordre et aussi 
afin que chaque pays exerce la charité en nourrissant ses pauvres. 
Partout les communes votèrent une somme pour faire travailler les 
pauvres. 

1854. S'ouvrent les deux routes qui viennent, Tune de la Tour, 
pour la Côte- Saint-André, l'autre de Cessieu, jusqu'à ladite route de 
la Côte-Saint-André, par Monnes et Vaux. 

Fin mai i858. Une souscription eut lieu à la Tour pour édifier 



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2'32 l\EVU£ D'HISTOIRE DE LYON. — Documents 

une statue de la Vierge. 6.000 francs furent recueillis par M. France, 
curé de la Tour-du-Pin. 

i856. Inondations. Blé, 8à9 francs le boisseau. Vigne malade. 

1857. Récoltes abondantes. Blé, 4 francs. 

Chemin de fer de Lyon à Bourgoin s'active prodigieusement. 

En juillet i858, terminé. 

i858. Belle comète, d'où récoltes abondantes en vin. 

1869. Belle année. Sécheresse. Seigle bon, froment médiocre; 
avoines, orges, etc., nulles; vin assez abondant; pommes de terre 
précoces. 

1860. Année pluvieuse, peu fertile. Vin, peu. Point de châ- 
taignes. Point ou peu de pommes de terre (maladie ordinaire). 
Vigne (maladie). 

1861. Comète. Récoltes passables, beaucoup de vin, noix, 
châtaignes. 

II. Noies du curé Baron, de Sainte-CSolombe-de-la-Brosse (1789). 

(Archives Communales de La Balme), 

1789. En Tan 1789, tout le Dauphiné était infesté de brigands 
qui brûlaient et pillaient les châteaux et les maisons des religieux. 
Des fenêtres de mon presbytère, je voyais quatre châteaux en feu. 
La nuit du 28 au 29 juillet, il en passa devant ma porte environ 
un cent, qui allaient piller Salette et, à sept heures du matin, après 
avoir brûlé le château de M. le marquis de Roches, il fut fait de ces 
drôles un massacre aux environs d'Ambérieu et de La Brosse ; on 
en conduisait des bateaux chargés à Lyon, et des charrettes de 
blessés ou « estropiers ». 11 en demeura plusieurs sur place, roides 
morts, et plusieurs autres, qui échappèrent au carnage, allèrent 
crever dans les bois et servirent de pâture aux bêtes féroces, et tout 
cela fut fait par Tordre et même ordre qu'en i3oo, où les châteaux 
furent brûlés*. (Fait ce 29 (?) juillet. Tan delà Révolution, à Lr 
Brosse, parle soussigné Baron, curé.) 

^ En 1789, le curé Roux, de la Balme, écrivait : « La populace poussée, dit- 
on, par quelques princes, a mis le désordre partout; Ton a commencé par 
brûler les châteaux dans plusieurs provinces. Dans celle du Dauphiné, Ton 
en a brûlé ou dévasté quatre-vingt-deux, à savoir : Mézieu, Pusignan, Janey- 
rias, Anthon, Jons, Jonage, Villette, Chavanoz, Vernas, Hières ; Salette n'a 



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Af. nioUei. — NOTES RELEVÉES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX 233 

Notes du curé Thévenet, de Balagnon (1789-1791)'. 

CArcAifCA Communales de Saint-Chef). 

Celte année (1789) a été remarquable par des événements qui 
occuperont une place distinguée dans Thistoire : les états généraux 
ont été convoqués et assemblés le mois de mai 1789. Le roi 
Louis XVI, despote par l'usage, honnête homme par caractère, qui 
par conséquent voulait sincèrement le bon ordre, la justice, le 
bonheur des peuples, consentit par les conseils de M. Necker, son 
ministre des finances, à la convocation des états généraux. Ils 
estoient seuls capables de remédier aux maux incalculables que pro- 
duisait le désordre des finances dissipées et par Timpéritie et par 
le brigandage des ministres qui les avaient administrées. Les états 
généraux assemblés, le roi et ses ministres ne tardèrent pas de 
s'appercevoir que cette Assemblée tendait à limiter le pouvoir royal ; 
alors le roi voulut suspendre les séances des états, il fit défendre aux 
députés de la nation de s'assembler jusqu'à ce qu'il jugerait à 
propos de leur permettre de continuer leurs séances et fit placer des 
gardes aux portes de Thôtel où l'assemblée s'était tenue jusqu'alors 
qui repoussaient les députés à mesure qu'ils se présentoient. Les 
représentans de la nation justement indignés qu'un individu qui ne 
tenait lui-même les pouvoirs que du peuple, voulût maîtriser ses 
représentans, s'assemblèrent à Versailles dans un jeu de paume, en 
l'endroit qu'ils trouvèrent libre et là ils se qualifièrent Assemblée 
nationale et prêtèrent le serment de ne se séparer qu'après qu'ils 
auraient fait une nouvelle constitution. 

Néanmoins le roi et ses ministres avaient une armée aux environs 



pas élô brûlé, mais les brigands y sont venus dans la résolulion d y mettre le 
fou •) (Marius Riollct, le Journal d'un Curé de campagne^ p. 35; cf. Conard, 
la Grnnd'Peur en Dauphiné, p. 89 ; Roux, Brigandages en Dauphiné, 
pp. i38, 160; Delachenal, Histoire de Créinieu, pp. 35o, 355, 356, 358 ; Gus- 
tave Bord, la Prise de la Bastille.,, les Emeutes en province ; Laussel, l'Hon- 
nête Criminel ; la Correspondance de la Commission intermédiaire (mss. de la 
Bib. de Grenoble) ; Baron Raverat, A travers le Dauphiné, p. 471, etc.). 

* En Brumaire III, Thévenel, w ex-curé de Salagnon », fut accusé d'avoir 
prononcé un « discours incendiaire » au cours d'une séance de la Sociélé 
populaire de Torchefelon (cf. Archives de l'Isère, Délibérations du Conseil du 
district, L. 568, 17 brumaire III). 



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234 REVUE D'HISTOIRE DE LT02f. — Documents 

de Paris ; quelques corps de cette armée eurent ordre de se porter 
sur la ville pour s^emparer des postes essentiels ; ces corps refu- 
sèrent d'obéir : les Parisiens forment le courageux projet d^attaquer 
les despotes, ils s'emparent de la Bastille, coupent la tête de son 
perfide gouverneur, Launay, celles des nommés Foulon et Fies- 
selles, le premier intendant et celui-ci prévôt des marchands de la 
ville de Paris : elles sont portées en triomphe dans toute la ville. 
Les princes et seigneurs de la cour, craignant le même sort^ 
prennent la fuite. 

L* Assemblée nationale marcha à grands pas vers la liberté ; elle 
abolit, le mois de juin 1790, la noblesse, déclara tous les Français 
égaux en droit et ne reconnut d'autre distinction que celle du 
mérite et des talens. 

Le roi avait paru approuver la Constitution et avait juré au 
champ de la Fédération générale du royaume, le i4 juillet 1790, de 
la maintenir de tout son pouvoir ; cependant égaré par de mauvais 
conseils, il prit la fuite de Paris avec sa famille le 21 juin 1791 ; il 
fut arrêté à Varennes, en Picardie, ramené à Paris, ses pouvoirs 
furent suspendus jusqu'à Tachèvement de la Constitution ; il fut 
arrêté que son refus de l'accepter serait regardé comme une abdi- 
cation, mais achevée en septembre 1791, il déclara Taccepter et 
depuis lors jusqu'au 16 décembre que ce régime a fini, il a paru 
vouloir être fidèle à son serment et s'est comporté en honnête 
homme. 

L'année 1790, la seconde de la liberté française, est mémorable 
par l'excellente récolte qui a récompensé les travaux des cultivateurs, 
par les ouvrages immortels de la première législature qui a beau- 
coup avancé la Constitution, malgré tous les complots formés par 
les partisans de l'ancien régime pour en empêcher le succès. 



Notes de Garânjoud, ex-vicaire de la Toar-du-Pin, 
curé de 8aint-Jean-de Soudin (1810-1819). 

(Archives du presbytère de Saint- Jean-de-Soudin. S'oies qu'nnami des choses 
d\iuirefoiSj M,Jns, curé de Bochetoirin.eut Vnm&hiliti de me communiquer,) 

1810. Le dimanche de la Trinité, 27 juin 1810, j'ai établi ma 
résidence à Rochetoirin, pour servir ladite paroisse en qualité de 
recteur, d'après ma nomination en datte (sic) du i5 mai dernier. 



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M. Riollet. ^ IfOTES RELEVEES SUR DES REGISTRES PAROISSIAUX 235 

21 mars i8i4. Le vingt un mars 181 4, les Russes sont entrés 
à Lyon, le vingt quatre à tour-du-Pin, le vingt-sept ils se sont 
avancés jusqu^à Ressin près du Pont Bon voisin ^ Le treize février 
les gendarmes, au nombre de 24, eurent une affaire au Gar ^ avec 
une patrouille de Tarmée autricienne fsic) qui occupait la Savoie 
dans ce moment-là; un gendarme fut tué et trois blessés, tous sont 
morts de leurs blessures. A la suite de cette afaire on sonna le tocsin, 
ce qui troubla tellement les esprits que trois femmes de cette paroisse ^ 
se sont avortées par suite de la peur. 

Les (sic) deux Avril 18 14 un major autricien (sic) avec sa troupe 
au nombre de trois cent cinquante cavaliers dont 70 Cosaques ont 
été logés et ont camps à Toirin un jour seulement où ils ont mangé 
une génisse de trois ans, un taureau de trois ans et un veau et 
beaucoup de voUailles et les Cosaques beaucoup de Mattefaims et 
deux quintaux de poissons*. Les ennemis sont entrés à Paris le 
3i mars et le 3 avril l'Empereur a été détrôné, le trône a été rétabli 
dans TAuguste Famille des Bourbons. 

M. RIOLLET. 



* Pont-de-Beau voisin. 

* Saint- André-le-Gaz. 

' Saint-Jcan-de-Soudin. 

* Pour d'autres renseignements inédits sur Toccupation en 1814 et i8i5, de 
la Tour-du-Pin par les Autrichiens et les Russes, voir Marius Hiollet, //w- 
toire politique de la Tour-du-Pin, de 1804 à iSAS, ms. de Romain Bouquet, 
passim. 



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23fi REVUE D'HISTOIRE DE LYOU. — Ribliographie 



BIBLIOGRAPHIE 



Paul Mbtzgbr, agrégé de rUniversité, docteur en droit. Le Conseil su- 
périeur et le Grand Bailliage de Lyon (1771-1774, 1788). 
Annales de l'Université de Lyon^ I-yon, A. Rey, i9i3, 446 pages 

M. Melzger, professeur au lycée Ampère, a voulu joindre à la science 
historique, qu'il possède au plus haut degré, celle du juriste qui la com- 
plète et qui seule permet à l'historien d'éviter beaucoup d'inexactitudes 
(voy. p. 5 de son ouvrage). Il s'est attaqué à un sujet d'histoire du droit 
public, un des plus intéressants de ce xviii^ siècle qui est beaucoup 
moins connu que le xui'^. 

M. Melzger étudie la répercussion à Lyon du coup d'Etat du chance- 
lier Maupeou en 1771 et de celui de Lamoignon en 1788, la première 
bien plus imporlanle que la seconde, et par la durée du régime résultant 
de ces actes violents, et par la conservation des documents. Laissant de 
côlé l'appréciation générale du régime Maupeou dans le royaume entier, 
cl la limitant à Lyon, on peut constater ceci : le nouveau système judi- 
ciaire a donné une Cour souveraine à une ville tout à fait disgraciée au 
pointde vue juridictionnel, inférieure à Pau, Perpignan ou Colniar, ne 
possédant qu'une Sénéchaussée et Présidial, si l'on fait, du reste, abs- 
traction de la Cour des Monnaies, juridiction administrative trop spé- 
ciale. Les Lyonnais furent-ils enthousiastes de la promotion de leur 
ville à la qualité de chef-lieu de ressort? Il n'y paraît pas. Les relations 
du Conseil supérieur avec le Parlement de Paris paraissent avoir manqué 
de netteté dans la pratique. Tout manque de netteté, de précision, à cette 
époque ; non seulement les personnes cumulent les dignités et les fonc- 
tions les plus dilîérentes — ainsi M. de Flesselles est à la fois intendant 
et premier président — mais aussi les juridictions s'identifient les unes 
avec les autres, s*enchevêtrent et se mêlent, étant tribunaux de première 
instance à certains égards, cours d'appel à d'autres points de vue, j'en- 
tends juges d'appel de leurs propres sentences. Il est certain que, plus on 
étudie l'ancien droit, moins on le comprend, moins on peut en établir la 
synthèse. Les idées d'ensemble que les historiens du droit public ont pu 
avoir dans leur jeunesse, ils les perdent avec l'expérience et la fréquenta- 



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Bibliographie. — REVUE D'HISTOIRE DE LYON 23Î 

lion des documeiils. Dans l'ancien droit, loul est possible, tout est 
arrivé, c'est un chaos Et M. Metzgers'en rend compte. Il est en présence 
d'un fouillis — c'est son expression. J'ajouterai que le fouillis n'existe 
pas que dans Tancien régime: à ce titre, le droit administratif moderne 
lui ressemble comme un frère, la siniplicitas legibns arnica n'ayant 
jamais existé que dans rimaginaiion de ceux qui ne possédaient, en his- 
toire comme en droit, que des idées très superficielles. 

M. Metzger nous montre la crise des tribunaux du ressort du nouveau 
Conseil, à Montbrison, à Mâcon et ailleurs. A Màcon, le présidial fut 
supprimé, puis rétabli. On pourrait dire que les présidiaux traversèrent 
une crise sous le régime Maupeou, mais comme ces juridictions étaient en 
état de crise perpétuelle, depuis leur naissance sous Henri II, attendu 
qu'on n'a jamais pu savoir nettement quel était leur ressort territorial, 
la crise particulière de 1771 en perd son importance. Il peut sembler 
étrange que des tribunaux existent deux siècles et demi Fans qu'on 
arrive à connaître leur circonscription. Ne vous hâtez point de condam- 
ner la confusion de l'ancien droit, le régime actuel n'est pas moins 
divinatoire. Les lois de finances du xx^ siècle parlent encore des com- 
munautés d'habitants, de leurs ressources, de leurs droits, et cependant 
aucun juriste ne peut identifier ces personnalités-fantômes, dûment 
autorisées, suivant la formule annuelle. Quant à ce cumul de fonctions 
diverses dans le même individu, l'intendant étant premier président, ce 
qui, accidentel à Lyon, était la norme à Aix et à Perpignan, le nouveau 
régime ne Ta pas détruit autant qu'on le croit. Un même personnage 
peut être aujourd'hui à la fois ministre, sénateur, maire, président du 
Conseil général, pluralité de fonctions que l'étranger admire, au sens 
latin du mot, et que, hors de France, on connaît peu. 

L'un des passages les plus intéressants du travail de M. Metzger 
est précisément celui où nous versons dans le complexum feudale^ ou 
du moins dans sa survivance. 11 y avait, dans le ressort du nouveau 
Conseil supérieur, de très hautes juridictions seigneuriales, comme le 
bailliage ducal de Roanne, sur lequel M. Metzger n'a pu trouver de ren- 
seignements, et celui de Beaujolais, sur lequel il en donne beaucoup. 
Grâce à la théorie des cas royaux, les juges de l'apanage rendent la jus- 
tice au nom du roi, la juridiction apanagère est donc, en fait, une juri- 
diction royale, ou presque. Ceci ne cadre pas très bien avec les textes du 
xviu* siècle sur les constitutions d'apanages aux princes du sang, qui 
laissent, en définitive, la connaissance et le profit des cas i*oyaux aux 
princes apanages. Au demeurant, quand on étudie les cas royaux et la 
constitution des juridictions apanagées, on tombe tout de suite dans un 
circuit d'actions qu'on peut bien appeler un cerclevicieux.il eût été intc- 



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5i38 REVUE D'BÏSTOIRE DE LYON. — Bibliagraphie 

ressant de voir tourner à Tinfini dan? le bailliage de Villefranche ces 
questions insolubles, si la platitude d^i duc d'Orléans, titulaire du Beau- 
jolais (j'emploie une expression vague à dessein, car Temploi de tout 
autre appellation aboutirait à une hérésie juridique) n'eût enlevé tout 
intérêt à la juridiction caladoise (p. 79). 

Brevilatis causa, il m*est impossible d'entrer dans le détail de la 
moindre des questions soulevées par le coup d'Etat de 1771 sans émettre 
des appréciations, qui, lapidaires, seraient inintelligibles et qui, pour 
être compréhensibles, demanderaient plusieurs pages de développement. 
M. Metzger — et c'est en cela qu'il se montre historien juriste — nous 
annonce qu'il n'a rien compris à certains faits, notamment page 285 : 
«Je suis hors d'état de dire pourquoi certains d'entre eux sont envoyés 
d'abord au Parlement de Paris, d'autres au Conseil supérieur. » Essayer 
de le comprendre eût été faire appel à des idées de logique, là où elles 
n'ont rien à faire. L'histoire du droit public est le contraire d'une science 
mathématique. 

M. Metzger nous montre (p. 275), à propos du Maçonnais, qu'un 
pays d'élections peut être en même temps pays d'Etats. Ce fait est connu, 
mais rien moins que vulgarisé. Plus haut, l'auteur nous a parlé déjà de 
ce même Maçonnais, cette province ancipilis usus dont les rapports avec 
la Bourgogne sont très équivoques. 

Jusqu'ici nous n'avons parlé que du Conseil supérieur. Quant au Grand 
Bailliage de 1788, conception de Lamoignon, ce fut une institution mort- 
née. Le Grand Bailliage fut composé des membres de la Sénéchaus- 
sée (p. 376), qui ne semblèrent pas avoir pris leur nouvelle situation 
au sérieux. 

Dans ce travail très remarquable, M. Metzger s'étend beaucoup sur les 
biographies de fonctionnaires : il a raison. Dans ces périodes de cumul à 
outrance et de fonctions mal définies, Vintoiius personae avait une im- 
portance bien plus grande qu'aujourd'hui : n'oublions pas qu'un départe- 
ment ne portait pas, dans la pratique courante, le nom de son chef-lieu, 
mais bien celui de son intendant. Les appréciations de M. Metzger sont 
toujours très justes^ celles d'un historien objectif. Tout au plus peut-on 
lui reprocher un peu de dureté à l'égard des institutions municipales 
issues de Tédit de 1692. Les mots : « odieuse fiscalité du Roi n ( p. 359) 
ont certainement dépassé sa pensée. Les convictions décentralisatrices 
doivent être réservées à la presse périodique et aux travailleurs de 
seconde main. L'étude directe des sources donne le plus souvent des 
convictions contraires : les idées des intendants — nous Tavons constaté 
du Piémont et de la Catalogne au Brabant ^ sont toujours plus libérales 
que les petites passions d'ordre municipal. 



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Bibliographie. - REVUE D'HÎSTOIRE DE LYON 239 

En résumé, les historiens et les juristes ne peuvent qu être reconnais- 
sants à M. Metzger de son travail qui nous montre une fois de plus 
l'extrême confusion de notre ancien droit, son état de perpétuel chan- 
gement, qui contraste — le paradoxe n'est qu'apparent — avec la stabilité 
relative du régime post-révolutionnaire. 

Irénée Lamkire. 

L.-J. Gkas. — Histoire de la Chambre de Commerce de Saint- 
Etienne, depuis sa création en 1833 jusqu en 1898, continuée 
par les résumés ou comptes rendus annuels des travaux delà 
Chambre publiés à partir de 1899. Saint-Etienne, Société de 
rimprimerie Théolier, J. Thomas et G'*, 191 3. In-8« de 5o6 pages. 

Les archives de la Chambre de commerce dont il est, depuis 1898, le 
secrétaire général, ont fourni à M. L.-J. Gras les matériaux de celte étude 
très complète et très consciencieusement documentée. 

La Chambre de commerce de Saint-Etienne, créée en i833, remplaça 
une Chambre consultative des Arts et Manufactures qui fonctionnait 
depuis 1804. L'auteur en étudie d'abord l'organisation, les attributions et 
le fonctionnement ; il consacre ensuite des chapitres aux questions de 
transports, de douanes, de législation, aux écoles, inventions, expo- 
sitions, et à la marche générale des industries locales. Des annexes 
sont relatives à la bibliographie du sujet, à l'histoire de la Chambre consul- 
tative et des institutions similaires antérieures, à la composition de la 
Chambre de commerce depuis son origine, etc. Cette intéressante mono- 
graphie complète sur quelques points, résume sur certains autres la 
série d'ouvrages déjà publiés par M. Gras, ouvrages dont l'ensemble 
constituera une enquête définitive et générale sur le commerce et 
l'industrie de la région stéphanoise, lorsque l'auteur aura achevé les 
histoires, actuellement en préparation, des Mines, de la Verrerie et des 
Eaux minérales, et des Transports. 

E. V. 

L. Ugène Ponteau. — L'inauguration du m'nument Laurent 
Mourguet à Lyon. Lyon, F. Anjou, 1914. In-4'' de ao pages. 

C'est dans le plus pur langage lyonnais que l'auteur (M. E. Lefebvre; 
fait « le ressit de la çarimonie qu'a t'en lieu en place du Doyenné >?. Il 
a l'esprit et la verve narquoise d'un vrai a gone » de Lyon et son compte 
rendu (7 pages reproduites en fac-similé d'autographe) sera précieuse- 
ment conservé par les bons Lyonnais, comme un pittoresque souvenir de 
la fête populaire du 21 avril 191a. Les photogravures qui illustrent l'élé- 



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240 Bibliographie. — REVUE D'HfSTOlRE DE I.YON 

gante plaquette d'Ugèiie Ponteau reproduisent le bas-relief du sculpteur 
Aubert pour le monument Mourguel et une photographie instantanée : 
« Justin Godart prononce son discours »; sur le titre un lion héraldique 
fuit manœuvrer de ses deux pattes les marionnettes de Guignol et de 
Gnafron. E. V. 

Lyon et la région lyonnaise depuis les origines jusqu'à nos jours 
(Société des Etudes locales dans renseignement public. Publi- 
cations de la Section lyonnaise, I). Lyon^ igiS. In-8<> de i56 pages, 
imprimé par A. Burdin et G'*, Angers. 

La Société qui vient d'être nommée a été créée pour ce encourager les 
études d'intérêt local » et adapter « les résultats de ces études à l'ensei- 
gnement ». Sa section lyonnaise a donné aux instituteurs et institutrices 
du département du Rhône, pendant Thiverde 1911-1912, sept conférences 
qu'elle publie dans ce volume et qui résument clairement et précisément 
l'histoire de la ville de Lyon et du pays lyonnais : V Antiquité (par 
M. Josserand) ; le Moyen Age jusqu'à la réunion du Lyonnais à la 
Couronne et à rétablissement du Consulat en 1320 (par ^L Kleinclausz); 
la fin du Moyen Age et le début des temps modernes (par MM. Guigne 
et Kleinclausz) ; le^ dix-septième et le dix-huitième siècle (par M. Metzger) ; 
la Révolution et l'Empire (par M. Lévy-Schneider) ; l'Epoque contem- 
poraine^ de iSio à IS71 (par M. Dutacq) ; Lyon, étude géographique 
(par M. Zimmermann). L'ensemble de ces études, dues aux membres 
fondateurs de la Société — professeurs aux Facultés, Lycée et Ecoles 
primaires supérieures de Lyon, ou érudils locaux — constitue un excellent 
manuel d'histoire lyonnaise, très soigneusement adapté au but pédago- 
gique de l'œuvre entreprise. Il réalisera sûrement l'intention qu'exprime, 
dans son introduction, M. Kleinclausz, le dévoué président delà Société: 
« facilitera la tâche du maître et le travail de l'élève, faire mieux 
connaître à Tun et à l'autre la petite patrie, et, par la petite patrie, faire 
mieux connaître et aimer la grande ». K. V. 



L'Imprimeur^Girant : A. Rey. 



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LE « BON ALLEMAND » 



Cleberger dut ce surnom k sa charité et les documents relatifs à 
ses aumônes sont très nombreux, soit à Genève, soit à Lyon où on 
rappela « le Bon Allemand )>, en reconnaissance de ses libéralités. 

A Genève où il ach3ta, en 1527, la maison du syndic Gartelier et, 
plus tard, deux tènements sur les deux rives du Rhône*, Jean Cle- 
berger fait, en iSSy, à Thôpital, un don de plus de 26 écus*. Le 
18 avril i538, le Gonseil de Genève charge quatre délégués d'aller 
recevoir ce que donnera Cleberger dont l'aumône, reçue en novem- 
bre, est de 100 écus''. Il remet encore à Thôpital 5o écus, en décem- 
bre i54o*, 5o écus en avril i54i^; en septembre i54i, il écrit qu'il 
réservera à Thôpital le vin d'un de ses hautains ^. 

Dans le courant de septembre 154^, le genevois Louis Dufour, qui 
revient de Lyon, rapporte que Cleberger est toujours « en bon 
voUoyer » envers les pauvres de la ville ; il a demandé leur nombre, 
car il veut les habiller'. Il n'oublie pas sa promesse et l'hôpital 
reçoit, en décembre, 200 aunes de drap^. 

' Heo, d'IIisl, de Lyon^ 1912, p. 94- Calvin songera, plus tard, à loger M. de 
Falais dans la maison que Cleberger avait à Genève (J* Calvini Opéra, XII, 

490). 

* Arch. de Genève, Registres du Conseil, vol. pour 1 536-38, f® 69, ap. Th. Heyer, 
Jean Cleberger (Mémoires de la Société d'Histoire de Genève, IX, i855, p. 44*^)* 

'Arch. de Genève, Reg. du Conseil, vol. p. i538-39, f°" 3i, 207, ap. Th. 
Heyer (loc. cit,y p. 445). 

* Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. p. i54o, f» 583 (Heyer, p. 446). 

5 Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. p. 1541-42, f® 176 (Heyer, p. 44^0» 
ces 5o écus valent 237 florins 6 sols. 
« Ibid.y f» 339 (Heyer, p. 446). 
■ Arch. de Genève, Reg. da Cons., vol. p. 1542-43, f» i32 (Heyer, p. 44^)* 

* Ibid., f« 189 et Chroniques manuscrites de Michel Rozet, livre IV, chap. 60 
(Heyer, p. 432 et 446). 

Rev. hisl. Lyon. XU. — 16 



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2k2 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

Les Genevois manquent pas de se rappeler à la générosité de ce 
riche bienfaiteur. Le 9 novembre 1 543, le Conseil de Genève décide 
qu'on lui écrira une lettre « amyable » et qu'on sollicitera de lui un 
secours, vu « la cherté des temps ». Le mois suivant, Cleberger 
répond à cette demande par Tenvoi de 5o écus*; c'est le taux ordi- 
naire de ses aumônes à l'hôpital qui touche encore de lui 5o écus 
sol en i544 et en i546^. 

Les conseillers genevois ne se contentent pas de faire écrire à 
Cleberger leurs « recommandations »' et leurs remerciements; ils 
lui témoignent leur reconnaissance par desattentions et des présents. 
Ils lui fournissent gratuitement, en 1 54o, 3oo « cherres » de pierre 
pour l'achèvement d'un mur qu'il fait construire dans son tènement 
de Saint-Gervais *. En mars i543, ils payent à un fermier des cens 
la redevance due par Cleberger et défendent à ce fermier de rien 
réclamer à son débiteur, « pour aultant qu'il a fait plusieurs biens à 
l'hôpital''* ». 

Le Conseil de Genève envoie à Cleberger, en avril i544i « ^^^ 
dozaine de pastez®» ; il ordonne, le 12 avril i546, qu'il soit « con- 
vouyé en la maison de la Ville et luy soyt montré l'arthillierie '^ » 
Quatre jours plus tard, Cleberger, arrivé à Genève, est en effet 
« convoyé à souppé » par la Ville, et, comme il repart hâtive- 
ment, « sans estre bancqueté, » on lui expédie, à Lyon, d'abord 
« ung pars de faissant et deux ou trois partz de pasté », puis deux 
faisans et « demys douzaine de genelliestes » (gelinottes ou 
genouillères ^) . 

A la fin d'août i546, la nouvelle de la maladie de Cleberger arrive 
à Genève, et Louis Dufour est envoyé à Lyon pour solliciter 
« quelque nouvelle générosité » ; à son retour, il rapporte au 
Conseil, le 6 septembre, qu'il n'a pas pu voir le malade, mais 



' Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. p. i543, (°* 265 v», 276, 279 (Heyer, 
p. 432, 44f), 447). 

* Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. p. 1 543-44, f® 179 v® (Heyer, 447)- 
» Ibid., f« 179 vo, et vol. p. 1546, fo 80 (Ileyer, 447). 

♦ Arch. do Genève, Reg. du Cons,, vol. p. i54o, f® 145 v° (Ileyer, 445). 
^ GalifFe, Notices généal. sur les familles genevoises^ 1, 479 (Heyer, 432). 

^ Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. j). 1543-44, fo 179 v^ (Heyer, ^47). 
" Arch. de Genève, Reg. du Cons., vol. p. i546, f" 70 (Heyer, 447)- 
» Ibid., f» 80 (Heyer, 432, 447). 



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Eug. Vial. — LE BOi\ ALLEMAND 243 

que, d'après son médecin, celui-ci a fait un legs aux pauvres de 
Genève*. 

L'estime et le respect que les Genevois témoignèrent toujours à 
Cleberger ne leur étaient pas seulement inspirés par sa générosité 
envers leur hôpital*. Il avait du se faire aimer d'eux dans des cir- 
constances où sa bonté se manifesta mieux que par des envois 
d'argent. 

En mai ou juin i53-2, Wolfgang Cleberger, frère de Jean^ qui se 
trouvait à Genève, s'y prend de querelle avec les serviteurs d'un 
voisin de son frère, Besançon Hugues'^. Ceux-ci ayant voulu rompre 
la haie du jardin que Cleberger possède au bord du Rhône, Wolf- 
gang, qui s'y opposait, a été insulté par eux et assailli à coups 
d'épée. Jean Cleberger écrit, de Lyon, le 6 juin, aux syndics et 
conseillers de Genève, qu'il a recommandé à son frère « de s'effor- 
cer de faire service a un chascun de la ville de Genefve, tant petitz 
comme grans »; a et pareillement de ma part (dit-il) je le vouldraye 
bien faire pour estre aymé de tous ceulx de Genefve ». A propos 
de Besançon Hugues, qui a menacé de saccager son jardin, il 
ajoute : Jt J'estyme plus l'onnesteté d'un tel personnaige qui a retiré 
votre ville de servitude^ q^c je ne fais pas mon dommaige... ; je 
veulx estre son serviteur et amy, qu'il le veuille ou non^ ». 

En i54i, Cleberger écrit encore, le sS juin, au Conseil de 

* Arch. 'de Genève, Reg. du Cons., voL p. i546, f** 191 v® (Heyer, 439). Les 
Genevois, croyant savoir que Cleberger leur avait légué 400 écus, envoyèrent 
Louis Dufour toucher cette somme à Lyon; le testament de Cleberger ne 
contenait aucun legs en faveur des pauvres de Genève (ibid.^ f° 191 v<», 193, 
217, ap. Heyer, p. 439). 

' Th. Heyer, qui a publié la plupart des textes cités, n'a pas mentionné 
tous les dons faits par Cleberger à Thôpital de Genève (Th. Heyer, op.cit., 
loc, cit. y p. 43 1). 

* Besançon Hugues est un des Genevois qui luttèrent courageusement pour 
rindépendance de leur ville et qui, après avoir obtenu du duc de Savoie, en 
i5ao,la reconnaissance de leurs droits, préparaient alors une alliance de Genève 
avec les Bernois. Cette alliance permit à Genève de s'affranchir de la domination 
de son évêque et de s'ériger en république. — Wolfgang Cleberger avait fait 
entreprendre, à ce qu'il semble, au bord du Rhône, dans le tènement de son 
frère, des travaux qui nuisaient au fonctionnement des moulins de Besançon 
Hugues (Galiffe, Matériaux pour Vhist. de Gem^e^ H, XXXlll; J.-J. Chapon- 
nière, Journal du Syndic Bâtard, XIV, XVII, 36 ; Heyer, op. cit.^ p. 433). 

* Voir la noie qui précède. 

* Arch. de l'Hôtel de Ville de Genève, Pièces historiques, n° roSi (Heyer, 
433.435). 



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244 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

Genève, pour se mettre « affeetueuzement » à sa disposition ; il 
promet d'intervenir auprès des ambassadeurs Bâlois venus pour 
accommoder un difFérend survenu, entre les cantons de Berne et de 
Genève, au sujet de territoires conquis par les Bernois sur la Savoie 
et d'autres questions en litige*. Dans une autre lettre, du 5 mai i542, 
Cleberger sollicite, pour son ami « François Samestre » Tindulgence 
des autorités genevoises; il souhaite que Ton fasse « grâce et misé- 
ricorde » à ceux qui, comme son ami, ont été « malavisés » et 
qu'on les engage seulement à reconnaître leurs fautes « pour Thon- 
neur de la Passion de notre Sauveur Jésus-Christ * ». 

Quatre ans plus tard, en i546, Cleberger a de nouveau à se 
plaindre d'un citoyen de Genève, Laurent Simon dit Picard. Celui- 
ci, à qui il avait refusé de lui amodier son jardin, y a coupé 
des arbres et a probablement volé des poissons dans le vivier. 
Dans une lettre, adressée aux syndics et conseillers de Genève 
le i5 mai i546, Cleberger se défend d'avoir mérité ce dommage, 
« car Dieu scayt, (dit il) que j'ay tousjours aymé vostre cité et 
les habitans d'icelle comme ma propre patrie ; aussi me ay je tous- 
jours efforcé de vivre avec ung chascun (de façon) que on eut 
occasion de me aymer » ; il termine en demandant que le cou- 
pable soit seulement puni d'une amende applicable à l'hôpital de 
Genève^. 

Le 8 juin, nouvelle lettre de Cleberger. Il ne veut ni porter 
plainte, ni engager un procès contre Laurent Simon ; il lui suffit 
(dit-il) que les Genevois se montrent « desplaisans du dommaige et 
de l'oultrage qui. m'a esté faict^». Enfin, le 26 juin i546, Cleberger, 
dans une dernière lettre, sinquiète des poursuites exercées contre 
son ennemi. Il craint qu'on ne prenne contre Simon quelque « sen- 
tence... trop rigoreuse, ... qui luy pourroit toucher ses honneur 
corps et bien »> et dont sa femme et ses enfants auraient à souffrir 
avec lui. De nouveau, il demande que l'on pardonne à Simon 
« pour l'amour de Dieu auquel il fault laisser toute vengeance », et 



* Arch. de Genève, Reg. du Gons., vol. p. 1646, fo 80 (Heyer, 436, 447-448). 
' ïbid. D'après Ileyer, il faut lire « François Ghnmpmaislre » (lie ver, 436, 

448). 
» Ibid. (Heyer, 43;, 439, 449->o)- 

♦ Ibid. (Heyer, 45o-5i). 



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Eug. ViaL — LE BON ALLEMAWD 245 

que son seul châtiment consiste en une amende honorable dont i^ 
envoie le libellé aux syndics et conseillers genevoise 



* 



A Lyon, comme à Genève, la bienfaisance de J. Cleberger se 
traduisit par des dons d'argent à Thôpital, ou du moins à l'œuvre qui 
lui donna naissance. 

On connaît l'origine de r« Aumône générale de Lyon », devenue 
La Charité. Au début de Tannée i53i, une disette terrible sévit 
à Lyon et dans le Lyonnais; le prix du bichet de blé a triplé et la 
ville, où le pain manque, est encore envahie par les afFamés des 
environs. En mai, les conseillers de Ville s'adressent aux « Nations», 
c'est-à-dire aux riches corporations établies à Lyon par les mar- 
chands étrangers, et, grâce à leurs subventions et à celles des Lyon- 
nais, ils parviennent à conjurer le fléau, en juillet, en payant une 
prime à tous les cultivateurs et voituriers par terre et par eau qui 
amènent des grains à Lyon^. 

Cleberger s'était inscrit l'un des premiers, pour 5oo livres, sur la 
liste de « l'Aumône », ainsi qu'en témoignent, huit ans plus tard, 
ses contemporains : « Et pour icelle (Aumône) commencer, y eust 
un homme de bien, marchant AUemant, qui donna cinq cens livres, 
que fut un très bon et divin augure : Et se treuve, par les comptes^ 
que, en troys ans et demy, il a donné deux mille trois cens quarante 
quatre livres dix solz tournois^, qu'est une grosse et notable 
Aulmosne : et si est tousiours en bonne volonté de s'ayder h entre- 
tenir ceste si grande Charité. Le nom d'icelluy bon homme ne sera 
icy mis, mais au livre du Seigneur Dieu où sont les heureux enre- 
gistrés et escriptz par la main de Miséricorde et de la touche de 
Charité*. » 

Si Cleberger « n'est pas nommé », il est « expressément désigné 

* Arch. de l'Hôtel de Ville de Genève, Pièces historiques, n« 1081 (Ileyer, 
45 1-53). Le brouillon que J. Cleberger envoie au Conseil est intitulé « Mynute 
des Bekanntniss von dem Munsch Pickart » ; il ajoute, en post-scriplum : 
« Messeigneurs, vous sçavcz bien que je suys ignorant du style roman, 
mesmement des actes es droit ». 

^ II. de Boissieu, Les origines de l'Aumône générale, ap. BuUolin de la Soc, 
littéraire de Lyon, 1906, p. 143 et s. ; 1907, p. 168 et s., 180 et s. 
' Voir, plus loin, p. 246, note 4* 

♦ La Police de V Aulmosne de Lyon, i539, p. 10. 



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246 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

par ce passage^ »; une série de documents postérieurs trahissent, 
on va le voir, l'anonymat du « marchant AUemant ». 

Les commis et députés de l'Aumône avaient rendu leurs comptes 
le i8 janvier 1 534, et, les recettes excédant les dépenses de 896 livres 
2 sols et 6 deniers, ils avaient décidé de continuer, pour le soula- 
gement des pauvres, Tœuvre organisée temporairement pour faire 
face à la disette^. Cleberger fut un des soutiens les plus fidèles de 
r « Aumône générale », ajoutant, presque chaque année, au don 
collectif des marchands de sa « nation », » ung présent par luy faict 
particulièrement 3 ». Dès i536, les recteurs de TAumône mention- 
naient, avec la quittance de son nouveau versement, le total des 
sommes précédemment données par « Jehan Cléberge » pour 
« commencer et entretenir TAulmosne* » ; en i544j le registre des 
délibérations de l'Aumône Tappelle pour la première fois, « noble 
homme Jehan Cleberg, dict le bon Allemand^ », et, la même année, 
lors du renouvellement de leur Bureau, les recteurs de Tœuvre le 
désignent pour en faire partie®. 

En iSyS, Paradin, qui sans doute avait connu Cleberger, ne 
nomme pas le « bon seigneur et honnorable marchant de la nation 
d'AUemaigne » qui, en i53i, « à tous monstra le chemin' » ; mais 
Rubys, en i6o4, imprime que, durant la famine, un marchand alle- 
mand, « natif de Berne, nommé David Cléberge » (il donne au père le 
prénom du fils), fit a de si riches aumosnes qu'il en rapporta le nom 
du Bon Allemand, qui luy demeura puis, tout le reste de sesjours^». 

Le 24 juin 1618, Barthélémy SolicofTre promettant, au nom des 

* II. de Boissieu, op. cit., loc, cit., p. i5i. Les comptes de Tœuvre pour 
année i53i ne mentionnent cependant aucun don anonyme de 5oo livres 

(voir Arch. liospitalières de Lyon, Charité, E. i38, f»» 18 et s.). 

* II. de Boissieu, op. cit, (Bull, de la Soc. lit t. de Lyon, 1907, P- '7^ et s., 
187 et s.). 

' Arch. hospit. de Lyon, Charité, E. 139, f' 21. 

* Ibid, Les totaux ainsi indiqués sont les suivants : 1.760 livres, fin i538 
(E. 147, f° i5) ; 2.262 l , en i539, (E. i5o, f® 12); 2.542 1., en i54i (E. i53, f° i5); 
2.767 1. 10 sols, en 1542 (E. i55, t^ 12); 3.217 '• '® ^o\s, en 1044 (E. i56, f« 10); 
3.442 1., en 1545 (E. 157, f° 9). 

3 Arch. liosp. de Lyon, Charité, E. i56, f® 10 (11 juin i544). 

* Ibid., E. 6, i^ 42a : « Le sieur Cieberge, alleman, sera appelle pouradsîster 
aud. bureau et affaires de lad. Aulmosnc » (21 déc. 1644). 

' Paradin, Mémoires de l'hist, de Lyon, 1073, p. 287. Paradin était né vers 
i5io. Cf., contra, baron Bavera t /'L'Homme c/e la Roche, p. 8). 

* Bubys, Ilist. de Lyon, 1604, p. 366. Aubret a confondu de même le fils 



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Eug, Vial. — LE BON ALLEMAND S47 

Allemands et des Suisses établis à Lyon, de participer à Tédification 
du bâtiment qui est aujourd'hui Thôpital de la Charité, demandait 
aux recteurs de rappeler officiellement la générosité de ses compa- 
triotes et de « dresser quelques escriptures à leur louange ». Le 
1^*" juillet suivant, les recteurs rendaient solennellement hommage 
au zèle que les « négocians » allemands et suisses avaient tou- 
jours apporté au soulagement des pauvres de TAumône, « de[puis] 
Tannée i53i qu'elle fut instituée ; d'où a proccédé la renommée du 
bon aleman qui s'ayda par plusieurs bien faictz à rétablissement 
d'icelle Aulmosne* ». 

L'anonyme qui « monstra le chemin », lors de la disette de i53i, 
ou tout au moins lors de la constitution défmitive de l'Aumône 
en i534, est bien Jean Cleberger qui voulut encore, lorsqu'il dicta 
ses dernières volontés, contribuer aux « grans charges » de l'Au- 
mône générale en lui léguant 4.«oo livres^. Cette somme, versée le 
3o octobre i546 par Etienne de La Forge, le beau-fils de Cleberger, 
permit à l'Aumône de rembourser tous les emprunts qui grevaient 
alors son budget^. De i33i à i546, les recteurs de l'œuvre avaient 
reçu du Bon Allemand plus de 8.000 livres*. 

Cleberger soulagea sans doute d'autres misères, et nous parlerons 
plus loin de la tradition très ancienne d'après laquelle il aurait 
doté les filles pauvres de son quartier. Que cette tradition soit ou 
non justifiée, Jean Cleberger a mérité d'être appelé le Bon Alle- 

avec le père (Guigue. Méin, pour servir à Vhisi, de Domhes par L, Aubrel^ III, 
297, 298 ; Valentin Smith et Guigue, Bibliolh, Dumbensis, I, I^Tto). 

* Arch. hospit. de Lyon, Charité, E. 33, f<>» 200, aoi, 2o5. 

* Testament de J. Cleberger, Arch. de la Chambre des Notaires de Lyon, 
minutes P. Dorlin. Test, do i544 à i556, f° 168; E. Pariset, Biographie de 
J. Cleberger, p. 64. 

' Arch. hospit. de Lyon, Charité, E. 7, f" 12; E. 169, fo 24 v®. 

* Exactement 8.144 livres r5 sols d'après les comptes de l'Aumône qui men- 
tionnent les versements suivants : 5oo livres (i534), 600 1. et 656 1. (i535), 
45o L (i536), 56 1. 5 sols (i538), 45 1. et 325 1. (i539), 225 1. (i54i), 45o 1. 
(1542), 2251. (i544), 5oo l.et 112I. 10 sols(i54$), 4.000 1. (i546) V. Arch. hos- 
pit. de Lyon, Charité, E. 139. f»*» 21, 145, 244 ; E. 5, fo 102 vo ; E. 147, f» i5 ; 
E. i5o, f« 12; E. 6, fo 18; E. i53, fo i5; E. i55, fo 12; E. i56, fo 10; E. 15;, 
f» 9; E. i58, f^ 8; E. 159, f. 24 v». Le total s'élèverait à 8.644 livres, si Ton 
admet le don anonyme de 5oo livres en i53i (voir p. 246), non compris la 
contribution de Cleberger à Taumône annuelle des Allemands. Cf. Cochard, 
Descripl. hist. de la ville de Lyon, 1817, p. 217(7.545 livres); Marnas, iVo^ice sur 
Cleberger, p. 6; Arch, hisL et siat, du /î/io/ie,V. 3 1 3, 402 (8.045 livres); Bréghot 
du Lut, Mélanges, p. 255, etc. 



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248 REVUE D'HISTOIRE DE LTOW. — Études 

mand^ et ce surnom qui figure, à la Charité, sur les tables de marbre 
commémorant les bienfaiteurs de rétablissement^ devrait être 
inscrit sur le socle de sa statue en témoignage de la reconnaissance 
des Lyonnais^. 

A défaut d'autres preuves, le testament de J. Cleberger suffirait 
d'ailleurs à révéler en lui, avec de hautes qualités morales, une 
bonté de cœur qui ne peut pas être le résultat d'un calcul. Dans ce 
testament, il exprime, en termes simples et touchants, son amour 
pour sa femme et pour son fils. Il songe à assurer Texistence d*un 
frère (Wolfgang Cleberger), qui ne lui a jamais valu que des ennuis. 
Il n'oublie ni ses amis — et parmi eux il a un « grant et ancien 
amy » — ni ses serviteurs, jusqu'aux plus humbles : la chambrière 
Antoinette, qu'il veut « ayder à marier », ses granger et jardinier 
de Champ, son juge à Villeneuve, le magister de son fils et lenfant 
de sa nourrice. A Claude Villod, pauvre clerc de Thoissey, il lègue 
2.5 écus « pour le faire passer notaire » ; il lègue 20 écus « pour Dieu 
et charité », à la veuve et aux enfants de feu « M'^ Gaspard, en son 
vivant faiseur d'orgues à Lyon* ». 

♦ • 

On s*est demandé quelles étaient, au fond, les opinions religieuses 
du Bon Allemand, s'il fut protestant ou catholique. Sur ses croyances, 
comme sur son patriotisme, les documents connus sont contradic- 

* Cleberger fut évidemment fier de ce surnom dont il se pare dans son tes- 
tament (Arch. de la Chambre des Not. de Lyon, loc. cit., f° 16G v°) et cjue 
mentionnent de nombreux actes (notamment Arch dép. du Rhône, S' Paul, 
Obéance de S* Sacerdos, Terrier n° i A, f* 20) Comme les recteurs de l'Au- 
mône, François I" appelait Cleberger « le Bon Allemand » (Cat. Act. Fran- 
çois I", IV, 14466; Arch. hospit. de Lyon, Charité, B. i56, f. 10). 

' A Lyon, dans Thôpital de la Charité, cl dans le couloir à arcades du rez- 
de-chaussée parallèle à la rue de la Charité, des tablettes de marbre noir 
encastrées dans le mur portent les noms des bienfaiteurs de Tœuvre. Sur la 
troisième tablette, en partant de la chapelle, on lit : « Premiers souscripteurs... 
J" Cleberg, le bon Allemand, 5oo (livres). » 

' Dans un premier projet (1843) du monument élevé k Cleberger sur le quai 
Pierre-Scize en 1849, '^ piédestal de la statue devait porter l'inscription : « A 
Jean Cleberger, le Bon Allemand, bienfaiteur des pauvres et premier fondateur 
de rhospice de la "Charité, les Lyonnais reconnaissants. Monument renouvelé 
d'âge en âge jusqu'en 1843. Réédification faite sous les auspices de M. Terme, 
maire. » Le monument actuel ne porte aucun nom (E. Pariset, Biographie de 
J. Cleberger, p. 61). 

♦ Test, de Cleberger, Minutes Dorlin, loc, cit., {"* 168 et s. ; E. Pariset, Bio- 
graphie, p. 65-70. 



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Eug. Via/. — LE BON ALLEMAIfD 249 

toires. Le témoignage de Willibald Pirkeimer est trop suspect pour 
qu'on puisse admettre, sur sa seule affirmation, que, vers i526, son 
gendre, perdu de vices, plus juif que chrétien, « ne croyait ni au 
Christ ni à sa sainte Mère* ». 

M. N. Weiss s'est attaché à démontrer que Gleberger, catholique 
par intérêt, avait toujours été protestant de cœur. 11 en trouve la 
preuve dans les relations de Gleberger avec Albert Diirer, Erasme 
et les Genevois; dans son amitié pour son beau-fils Etienne de 
La Forge, pour Biaise Vollet et pour bon nombre d'autres, tous 
partisans déclarés de la Réforme ; dans son mariage avec Pelonne 
Bonzin, veuve d'un martyr protestant, emprisonnée elle-même pour 
ses opinions religieuses, qu'elle fut contrainte d'abjurer*. 

Les formules pieuses qui terminent les lettres de Gleberger au 
Conseil de Genève paraissent bien confirmer l'opinion de M. Weiss. 
Dans une de ces lettres notamment, celle du 8 juin i546, il recom- 
mande au Conseil le protestant Biaise Vollet, « parce qu'il est 
(dit- il), mon bon amy et aussi qu'il entend la parole de Dieu*^ ». 
Enfin, dans son testament, en août de la même année, Gleberger 
défend que son fils aille étudier « es universitez d'Ytalie et 
d'Espaigne », et parait bien vouloir lui interdire les principaux 
centres d'enseignement catholiques^. 

Dans ce même testament cependant, Gleberger a affirmé nette- 
ment et simplement ses croyances catholiques, recommandant son 
âme « à Dieu nostre Sauveur et Hédempteur » et « k la sacrée Vierge 
Marie », déclarant « vouloir vivre et mourir comme bon chrestien 
en nostre saincte foy catholique », demandant à être inhumé, sans 



' Voir Rev, d^Hist, de Lyon, JQ»», P- 323. 

* N. Weiss, Le réformateur \imé Meigret, le marlyr Etienne de la Forgeât 
Jean Cleberg dit le Bon Allemand, ap. BulL de U Soc. de VHist, du Proies- 
tantisme français, XXXIX, 1890, p. a4^ et s. 

* Arch. de l'Hôtel de Ville de Genève, Pièces historiques, n^ 1081 (six 
lettres de Gleberger publiées par Th. Heyer, op. cit., loc. cit., p. 447-453). 
En i52i, Nuremberg a déjà adhéré à la Héforme (Lavisse et Rambaud, Hisl. 
gén., IV, 41a, 4a6). Deux médailles à l'efûgie de Gleberger portent, en iBaO, 
des légendes empruntées à VEcclésiaste ei au Livre des Psaumes; le frère de 
J. Gleberger, Wolfgang, se convertit au protestantisme après avoir fait partie 
d'un ordre religieux (plus loin : La mort de Gleberger, et Portraits de 
J. Gleberger.) 

♦Test, de J. Gleberger, Minutes Dorlin, loc cit., f« 173; E. Pariset, Biogra- 
phie, p. 70. 



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250 REVUE D'HISTOIRE DE LYOIf. — Etudes 

apparat, dans Téglise de Notre-Dame de Confort, où une messe 
devra être dite le lendemain de sa mort*. 

Voulut-il, soit pour sa sûreté personnelle'*, soit dans l'intérêt de 
ses affaires, éviter de prendre parti et rester prudemment entre les 
deux camps, ménageant catholiques et réformés ? Les contradic- 
tions signalées plus haut rendent cette hypothèse assez vraisem- 
blable, et ce (in politique était capable de jouer un pareil rôle, lui 
qui se proclamait hautement Français et qui promettait, à l'occa- 
sion, aux marchands allemands, de leur consacrer « sa vie et sa 
fortune-* ». 

Si Ton admet, au contraire, que ses lettres et son testament 
expriment sincèrement, au point de vue religieux, ses convictions 
intimes, on peut croire qu'il demeura « flottant entre les deux 
croyances* ». Ce fut, à son époque, le cas de beaucoup d'esprits 
larges et tolérants, de Willibald Pirkeimer par exemple, partisan 
convaincu de Luther, censuré par la Cour de Rome, puis rapproché 
du catholicisme parle doute et par son désir de la paix religieuse^. 

Catholique, protestant, ou indécis entre les deux confessions 
ennemies, le Bon Allemand pratiqua la vraie charité : il « employa 
ses richesses au soulagement de la misère, sans distinction 
d'opinion^ ». Eue. VI AL 

* Testament, f<» 167; E. Pariset, Biographie, p. 63. En décembre iSSy, 
Antoine Tucher rencontre, à Lyon, Gleberger aux vêpres des Gordeliers 
(Rev. d'Hist. de Lyon, 1913, pp. 148). 

^ Au moment où Clcbcrger se fixa à Lyon, les Réformés y étaient déjà 
recherchés et menacés. Après Aimé Meygret, en 1624, les Genevois Baudi- 
chon et Janin, en. i534, d'autres protestants, en i537, sont arrêtés et empri- 
sonnés à Lyon. En 1040, quatre luthériens sont brûlés vifs; en 1547, Wolf- 
gang Gleberger, religieux converti à la Réforme, refusera de venir à Lyon où 
il serait « grillé », écrit-il. comme le premier mari de Pelonne Bonzin Tavait 
été à Paris ( N. Weiss, Le réformateur A. Meygret, loc. cil, y p. 246 et s., 25i, 
258; Arch. mun. de Lyon, BB. 52, f» lyo v°, GG. 861, n» 8; ZeiUlter der Refor- 
msilion, éd. Winckelmanu, II, 453; S. Gharléty, //i«/. de Lyon^ p. 83; plus 
loin : La mort de Gleberger). 

' Voir, plus haut, pp. 149, i53. 

* Th. Ileyer, op. cit., loc. cit., p. 444. R. Ehrenberg (H. Kleberg, p. 32) s'en 
tient à la profession de foi catholique du testament ; pour E Parizet (Biogra- 
phie, p. 18), Gleberger « était indifTérent et c'est seulement dans son testa- 
ment, k la tin de sa vie, qu'il s'est déclaré catholique convaincu ». 

* V. Mortet/'Z/a grande Encyclopédie, XXVI, 966) ; L. Geiger (Allgemeine 
deutsche Biographie, XXVI, 810-817). 

6 Th. Heyer, J. Glebarger (Mém. Soc. d'Hist. de Genève, IX, 444). 



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F, Raymond. — LES CONSTITUANTS DE LYON 251 



LES CONSTITUANTS DE LYON 

ET LA FORMATION DE LA GARDE NATIONALE 

(1789-1791) 

D*aprèH la Correspondance des ConsiU a »nts (Bibl. de la Ville, mnss. 1471 el 1472). 



Il existe à la Bibliothèque de la ville de Lvou deux manuscrits, cotés 
n^* 1471 et 1472, qui contiennent la Correspondance des Députés du tiers 
état de Lyon ou Constituants lyonnais, avec le Consulat, puis avec les deux 
premières municipalités, et aussi avec les deux clubs (Club du Concert et 
Club Central), enfin avec les administrations de département et de dis- 
trict, de 1789 à 1791. A vrai dire, c'est la correspondance avec les diverses 
municipalités qui a le plus d'importance, et ce n'est qu'une partie de 
cette correspondance que nous donnent les deux manuscrits : les lettres 
écrites par les Constituants et non celles qui leur ont été envoyées. Ce 
n'est enfin qu'une copie et nombre de lettres du manuscrit 1471 se retrou- 
vent dans le manuscrit 147a. 

Tels quels^ ces deux documents sont de première importance pour 
rhistoire administrative de Lyon sous la Constituante. M. Wahl n'avait 
pu les utiliser. M. Raymond en a tiré les éléments d'une élude dont nous 
sommes heureux d'offrir ci-dessous un chapitre à nos lecteurs. 

On sait que les Députés du tiers étal de Lyon aux États Généraux 
étaient : Jean Jacques Millanois, bourgeois de Lyon; Jean André Périsse- 
Duluc, imprimeur libraire; Guillaume-Benoît Couderc, négociant; Pierre 
Louis Goudard, négociant. Sauf exceptions, leurs lettres ne sont pas 
signées et se présentent c>mm3 rédigjes collectivement. 

L. L.-S. 

I 

Partout, en France, après le i\ juillet 1789, des gardes nationales 
avaient été spontanément organisées, et TAssemblée nationale, sans 
les reconnaître formellement^ avait décidé qu'elles seraient mainte- 



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252 REVUE D*HISTOinE DE LYON — Études 

nues sous la forme qu'on leur avait donnée, jusqu'au moment de la 
promulgation dune loi générale. Ces gardes nationales, pour la 
plupart calquées sur le modèle de celle de Paris, avaient une orga- 
nisation démocratique : tous les citoyens y devaient le service et 
les officiers étaient élus par les citoyens. 

' Qu'allait-on faire à Lyon ? La ville de Lyon offrait cette particula- 
rité remarquable d'avoir pu conserver sa milice communale jusqu'en 
1789 ; cette milice, il est vrai, n'avait pas une organisation sem- 
blable à celle qu'avaient reçue les nouvelles gardes nationales; les 
officiers étaient nommés par le Consulat et, seuls, les citoyens qui 
présentaient certaines conditions de fortune pouvaient en faire 
partie. On pouvait réformer très rapidement tout cela ; la grande 
majorité des citoyens le désirait. Le Consulat, lui, ne le désirait 
pas. Le Comité des Electeurs réunis obtint seulement, sous la 
pression de l'opinion publique, que l'on étendit le recrutement à 
tous les citoyens âgés de dix-huit à cinquante ans ^ mais les chefs 
restaient à la nomination du Consulat (22 juillet). 

Les patriotes ne se contentèrent pas de cette satisfaction, 
d'autant plus que le Consulat se rendait en même temps très 
suspect par ses agissements et, notamment, par l'organisation de 
Compagnies de volontaires. L'agitation redoubla encore quand on le 
vit prendre des mesures minutieuses pour retirer ses armes, après 
chaque garde, à chaque détachement de la milice, et quand on le 
vit promulguer, en grande pompe, la loi martiale votée par l'As- 
semblée ^ La présence de troupes régulières dans Lyon, qui 
jouissait de temps immémorial du privilège de se garder soi-même, 
aurait, du reste, suffi îi entretenir le mécontentement. 

Les Députés sentaient la gravité de cette situation. Ils évitèrent, 
tout d'abord, d'appuyer les demandes du Consulat pour le renfor- 
cement des troupes. Déjà ils avaient refusé de seconder sur ce point 
les réclamations du Comité des Electeurs, mais ils avaient pour 
prétexte qu'ils ne pouvaient appuyer une autorité illégale ; il était 
plus difficile d'éluder les sollicitations du Consulat. Après en 
avoir délibéré au grand complet, les Députés s'en tirèrent par un 
faux-fuyant. Ils expliquèrent gravement au Consulat (21 août) que 



* Actes consulaireSj p. 162. 

* J. Morin, Histoire de Lyon depuis ta Révolution de 1789, t. I, p. 83. 



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F. Raymond. — LES CONSTITUANTS DE LYON 253 

ses demandes devaient être adressées directement aux ministres, 
parce que, seul, il pouvait « leur exposer, avec connaissance de 
cause et qualité pour le faire, les motifs et la nécessité d*une augmen- 
tation de forces », et que « l'Assemblée des i6 Députés..., ne 
pouvant donner, à cet égard, aucun renseignement de plus aux 
Ministres »..., devait se renfermer dans sa mission législative *. 

Puis, ils s'eiTorcèrent d'amener Imbert-Colomès à consentir à une 
réorganisation sérieuse de la milice. Les patriotes sollicitaient leurs 
bons offices. Un quartier patriote, le quartier Saint-Nizier, ayant 
voulu, malgré le Consulat, s'organiser d'après les nouveaux prin- 
cipes^ avait élu un Comité d'officiers. Ceux-ci écrivirent aux Dé- 
putés pour tacher d'obtenir leur appui. Les Députés ne purent le 
leur refuser, mais ils furent, d'autre part, assez effrayés de l'initia- 
tive extra légale prise par le quartier Saint-Nizier. Aussi, tout en 
lui donnant raison quant au fond, ils l'invitèrent à attendre en paix 
que l'Assemblée nationale eût elle-même réorganisé les milices. 
« En applaudissant aux principes qui vous dirigent, la confiance 
que vous nous témoignez... nous encourage à vous présenter des 
réflexions qui vous paraîtront justes... L'Assemblée nationale s'oc- 
cupe sans relâche de l'organisation des milices, d'après des bases 
constitutionnelles, et à côté des milices doivent être placées les 
milices nationales. Il importe au bien de l'Etat que leur organisation 
soit uniforme partout..., votre plan pourrait être combattu par celui 
d'un autre quartier..., votre attente ne saurait être longue*. » Les 
Députés savaient fort bien que l'Assemblée nationale n'aborderait 
pas de sitôt la question des gardes nationales, qui se trouvait être 
devenue fort peu urgente. Ils parlaient dans l'intérêt de l'ordre. 
Ils auraient certainement préféré que le Consulat solutionnât de 
lui-même la question; ils ne lui cachent pas, non plus qu'à ses 
partisans, que sa politique ne saurait recevoir leur approbation. Les 
officiers des pennonages ayant protesté véhémentement auprès 
d'eux contre l'initiative prise par le quartier Saint-Nizier, et leur 
ayant demandé « d empêcher qu'un pareil abus n'eût des suites 
dangereuses », et de remédier aux «t funestes conséquences qui 
pourraient résulter d'une pareille interversion d'ordre », les Députés 



* 1471, f» 3v«. 



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254 REVUE D'HISTOIRE DE LTON. — Études 

leur répondent qu'ils ne peuvent partager leur façon de voir. 
« Depuis longtemps nous prévoyons », leur écrivent- ils le i4 dé- 
cembre*, « que l'état de la garde bourgeoise de notre ville peut 
devenir le siijet de quelques divisions, le système adopté à Lyon se 
trouvant en opposition avec ce qui s*est fait au même instant dans 
tout le royaume, se rapprochant peu des principes qui servent de 
base à l'organisation de tous les pouvoirs; nous avons dû... nous 
renfermer très exactement dans les bornes de notre mission et ne 
pas présenter des idées, même utiles, lorsqu'on n'a pas jugé conve- 
nable de nous consulter... Il était connu que le Consulat et vous, 
Messieurs, ne croyez pas devoir favoriser, encore moins provoquer, 
l'organisation de la milice, pour qu'elle soit vraiment nationale, 
jusqu'à ce que cet objet ait été réglé par la Constitution. » C'est 
pourquoi les Députés, dans l'intérêt de l'ordre, ont exhorté le quar- 
tier Saint-Nizier à la patience, car « rien ne serait plus propre à 
troubler l'ordre que de voir dans une ville un seul quartier s'orga- 
niser d'après les principes de toutes les milices du royaume, lors- 
que tous les autres estiment que le moment n'est pas venu de 
partager cette opinion ; les nouveaux officiers, quoique élus libre- 
ment, nous paraissent avoir fait une démarche qu'ils n'ont pas assez 
réfléchie; mais... si vous avez pensé que nous soumettrions la 
conduite de ces deux citoyens à l'Assemblée nationale..., il eût 
fallu lui apprendre que la ville de Lyon qui, par son régime ancien, 
a toujours eu une milice, est la seule, dans le royaume, qui n'a pas 
organisé la sienne d'après les principes constitutionnels... Il eût 
fallu peut-être présenter le plan d'organisation de Saint-Nizier, et 
peut-être les deux officiers qui sont élus par leur quartier auraient 
trouvé beaucoup de défenseurs... Il nous a donc paru prudent, Mes- 
sieurs, de ne faire aucune démarche ». 

Mais les citoyens ne se contentèrent pas de cette approbation 
platonique. Les 1 1, 12 et i3 janvier 1790, une grande assemblée se 
tint dans l'église des Jacobins, sous la présidence de l'orfèvre 
Perret, On y délibéra sur les moyens d'obtenir du Consulat la 
réorganisation de la milice; on poussa, par des sarcasmes piquants, 
les officiers des pennonages à donner leur démission collective, que 
Perret, le i5 janvier, alla porter triomphalement au Consulat. Puis 

* 1471, f* 10 v°. 



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F. nayniond, — LES CONSTITUANTS DE LYON 255 

on chargea le mcinie Perret d'écrire aux Députés pour solliciter 
leur approbation et pour leur faire passer une adresse à TAssemblée 
nationale, 

Le 17 janvier, les Députés lui répondirent avec la plus grande 
modération* : « Nous avons reçu hier la lettre... que vous avez été 
chargé de nous écrire .. (Les sentiments qui ont déterminé votre 
réunion nous rassurent sur les suites de cette démarche, parce que 
le patriotisme n'a jamais pour objet que le respect et l'obéissance 
aux lois, Tamour de Tordre, le maintien de la paix et la tranquillité 
publique. La ville de Lyon, dans ces instants d'orage, n'a été trou- 
blée qu'un moment ; elle a l'heureux avantage de ne compter au 
nombre des perturbateurs de son repos aucun de ses citoyens^), et 
après avoir rétabli Tordre dans leur cité, ils ont été au secours des 
provinces voisines... Il ne nous reste qu'un vœu à former : celui de 
voir établir le nouvel ordre de choses... au milieu dun accord una- 
nime de tous les citoyens. L'obéissance aux lois est la véritable 
gloire de ceux qui connaissent ce qu'est la liberté... La ville de 
Lyon n'est pas sans milice; il en existe une depuis que cette ville 
est unie à la monarchie ;... pour avoir besoin de réforme, cette mi- 
lice n'en est pas moins provisoirement l'appui de la force civile... 
S'il n'existait aucune milice à Lyon, sans doute il serait juste et 
nécessaire d'en former une provisoirement... Le décret du 7 de ce 
mois^ ne défend pas, il est vrai, d'organiser les milices nationales 
là où elles ne le sont pas, d'après les principes qui ont dirigé toutes 
les milices du royaume... Si le Consulat avait cru devoir autoriser 
les assemblées (pour l'élection des nouveaux officiers), il nous est 



* Morin (op. ciL^ t. I, p. 97) cite le passage de cette lettre indiqué entre 
parenthèses; il déclare qu^elle était signée des quatre députes du Tiers de 
Lyon. La lettre se trouve mnss. 1471 f^ i3. 

' Allusion aux troubles de juillet 1789, dont on avait rejelé toute la respon- 
sabilité sur les « brigands étrangers ». Pour preuve, on avait exécuté un 
Savoyard et deux ou trois autres individus étrangers à Lyon; mais il est diffi- 
cile de croire que les Lyonnais n'aient pris aucune part dans une émeute de cette 
importance. 

' Décret qui remettait à plus tard Torganisation des gardes nationales, et 
astreignait seulement celles qui existaient déjà à prêter le serment civique. 
Le Consulat prétendait s'appuyer sur ce décret, sous prétexte qu'il ordonnait 
le maintien du provisoire ; en quoi il était manifestement de très mauvaise 
foi, car chacun savait fort bien que le « provisoire »> de Lyon n'avait rien de 
commun avec le « provisoire » du reste du royaume. 



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256 REVUR D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

impossible de penser qu'il en fût résulté aucun inconvénient...; 
mais ce serait une témérité, Messieurs, de notre part, de blâmer la 
conduite du Consulat, qui a pensé devoir attendre la promulgation 
de la loi... C'est au sein de la tranquillité que tous les biens s'opè- 
rent, et il vaut mieux retarder ses jouissances que de les hâter, s'il 
doit en résulter quelque inquiétude. » Du reste, les Députés recon- 
naissaient que rassemblée tenue aux Jacobins était légale, ses promo- 
teurs s'étant conformés aux articles déjà décrétés de la nouvelle loi 
municipale ; ils avaient donc transmis l'adresse des citoyens à l'As- 
semblée nationale. Ils reconnaissaient également que « les citoyens 
ont le droit de demander à organiser leur milice..., d'où l'on pour- 
rait conclure que rien ne s'opposerait à nommer dès aujourd'hui 
les officiers de tous les grades... Il n'y a point d'inconvénient à 
faire aujourd'hui ce qui très certainement devra se faire dans peu 
de moments... » Pourtant, si le Consulat refusait encore de céder... 
« devriez-vous insister? Nous ne saurions donner un pareil conseil; 
des circonstances, que nous ne sommes pas en^état d'apprécier, 
peuvent justifier ce refus... Si donc le Consulat se refuse au vœu qui 
vient de se manifester, nous demanderons à nos concitoyens, au 
nom de la paix, de renvoyer à un autre moment l'exécution d'un vœu 
que le patriotisme a dû former... » 

Les Députés ne pouvaient parler un langage plus incolore ; mais, 
après tout, ils ne désapprouvaient pas la réunion des Jacobins. 
D'autre part, après la démission des officiers des pennonages, le 
Consulat n'avait plus aucun prétexte pour continuer sa résistance. 
11 dut s'exécuter et faire procéder aux élections. Quelques jours 
suffirent et les nouveaux officiers purent, les 26, nS et 29 janvier, 
venir prêter le serment civique devant le Consulat. 

Imbert-Golomès s'en prit aux Députés. 

Par une lettre du i3 janvier, écrite après la clôture des réunions 
des Jacobins^ au moment où l'issue de la lutte n'était déjà plus 
douteuse, il fit part de ses griefs à l'un des Députés, qu'il jugeait 
probablement plus favorable à sa cause, le député de la noblesse, 
de Boisse de la Thénaudière. Il accusait les Députés du Tiers 
d'avoir, par leur lettre du i4 décembre aux officiers des penno- 
nages, découragé ceux-ci de résister aux sollicitations de ses 
adversaires et d'avoir ainsi préparé sa propre défaite. De Boisse 
communiqua la lettre à ses collègues. Ceux-ci , plus émus qu'ils 



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F. Raymond, — LES CONSTITUANTS DE LYON 257 

ne voulaient le paraître, répondirent le 20 janvier à Imbert-Colomès, 
en protestant de la modération de leur conduite. 

C'était, disaient-ils, sa propre imprévoyance que le Consulat 
devait accuser...* : « Après l'impulsion et l'exemple que la capi- 
tale a donné, et qui a été imité de tout le royaume, comment se 
flatter que, dans une ville telle que Lyon, où déjà cet ordre était 
connu..., les citoyens se soumettraient longtemps à Tancien 
régime?... Jamais notre intention ne fut de provoquer une nouvelle 
organisation de la milice... Mais il pouvait être très avantageux, très 
prudent d'éclairer MM. les Officiers actuels sur les dangers qu'il 
était possible de prévenir... C'est dans cet esprit, Monsieur,... que 
nous avons écrit la lettre du i4 décembre. Ne perdez pas de vue, 
Monsieur, que, membres de l'Assemblée nationale, nous ne pouvons 
agir que d'après les principes qui la dirigent... Nous osons vous dire, 
Monsieur, qu'on na pas assez prévu le moment où nous sommes et 
l'importance de diriger nous-mêmes l'organisation de cette milice 
qui devenait indispensable... Aa ville de Lyon est une exception à 
la règle générale; elle est la seule ville qui cumule le pouvoir civil 
et le pouvoir militaire ; la Constitution devant nécessairement 
séparer ces deux autorités, il y a longtemps qu'on a dû prévoir que 
le maire ne serait pas le commandant de la ville, comme Test actuel- 
lement le Consulat... Tout cela nous a offert des dangers ; il a fallu 
renfermer ces craintes dans le fond de nos cœurs, et ce tourment 
dure depuis le mois de juillet. Si dans notre correspondance avec 
vous, Monsieur, il nous est échappé quelques expressions pour 
mettre sur la voie, nous avons bientôt jugé qu'il fallait nous vouer 
au silence... Mais, Monsieur, voici les grands avantages que vous 
offrait cette réforme... : votre prudence l'eût dirigée, en paraissant 
seulement la seconder ; elle eût prévenu un vœu qui ne pouvait 
manquer de se manifester tôt ou tard... » 

Eians sa lettre à M. de Boisse, Imbert-Colomès se répandait aussi 
en invectives contre l'assemblée des Jacobins; il déclarait que 
<( toute la canaille s'y rendait, les vauriens et même des gens sans 
aveu ». Les députés sont a dans l'inquiétude » à cette annonce, 
mais ils dégagent leur responsabilité : « Le temps est passé. Mon- 
sieur, où l'on dissimule la vérité à la multitude. » 

* 147 1, f" 17 vo. 

Rcv, hist. Lyon. XU — 17 



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^58 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Ètudei 

Imbert-Golomès n'avait pas renoncé d'ailleurs à prendre sa 
revanche. La milice ayant été réorganisée, il n'avait plus de raison 
avouable pour maintenir sous les armes ses volontaires. Pourtant 
il ne les licencia point. Que comptait-il en faire ? On a pensé* qu'il 
désirait conserver son autorité le plus longtemps possible, c( dans 
l'espoir de s'en servir au profit d'un mouvement contre -révolution • 
naire espéré ou préparé ». Il est certain qu'à Lyon une bonne partie 
des hautes classes s'étaient déjà, à ce moment, détachées de la 
Révolution ; les monarchiens y avaient établi leur quartier général ; 
Tex-député Bergasse se donnait beaucoup de mal pour y créer un 
mouvement d'opinion hostile à l'Assemblée nationale; et, dès le 
mois de décembre, on avait pensé à y faire venir le roi, pour l'y 
mettre à la tête d'une armée^. Il est donc très possible qu'Imbert- 
Colomès ait pensé qu'il pourrait jouer sa partie dans un mouve- 
ment de ce genre. Et dans une semblable occurrence, ces 800 jeunes 
gens, bien armés, disciplinés, et entièrement dévoués aux idées 
réactionnaires, pouvaient lui être d'une grande utilité. Bien mieux : 
comme malgré tous ses efforts, le temps approchait où il allait être 
obligé de céder la place à une municipalité élue, on essaya de 
trouver un moyen pour que les volontaires pussent survivre au 
Consulat. Avec une audace remarquable, ceux-ci envoyèrent à 
Paris deux des leurs, les sieurs Chardini et de Gouiron. Ils remirent 
une adresse à l'Assemblée nationale, et une lettre particulière aux 
Députés. Mais le Comité de Constitution repoussa la demande des 
volontaires, et les Députés, par une lettre du 1 1 février, prirent la 
peine de leur exposer les raisons pour lesquelles leur pétition n'avait 
pu être admise : « Tout pouvoir vient de la nation, nul ne peut 
commander s'il n'a été élu pour exercer cette autorité; ce qui fut 
utile dans un moment de trouble... deviendrait nuisible et dan- 
gereux. » 

Ace moment, du reste, les Lyonnais s'étaient** chargés dérégler» 
la question. Le 7 février, le Consulat ayant voulu substituer une 
compagnie de volontaires à une compagnie de la milice dans la garde 
de l'arsenal, la population se souleva et Imbert-Colomès, traqué 



' Morin, op. cit. y p. 92. 

^ Péricaud, Tableltes chronologiques, 

3 li7I.f« ai. 



3 1471, f*^ ^4. 



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F. Haymond, — LES CONSTlTUAWtS DE LYON 259 

dans sa propre maison, dut se sauver, d'aucuns disent par les toits, 
et s'enfuir jusqu'à Bourg. Ses collègues, plus placides, accordèrent 
alors tout ce qu'on voulut. Le lo février, ils supprimèrent les volon- 
taires^, et autorisèrent Télection d'un commandant général de la 
garde nationale, préparant ainsi les voies au nouveau régime 
municipal. 

Du reste, les Députés ne songèrent pas à triompher de la chute 
d'Imbert-Colomès. Ils trouvaient qu'ils s'étaient déjà bien assez 
compromis en appuyant ses adversaires. Le 29 janvier, Perret leur 
avait envoyé une nouvelle lettre sur la question de la milice, mais 
ils l'avaient très mal reçue. « Ce serait peut-être vous compromettre 
et nous compromettre nous-mêmes, lui répondaient-ils le 6 février^, 
de traiter de cet objet en vous reconnaissant une qualité pour le 
suivre. Ils se plaignaient de ce que les Lyonnais n'avaient pas assez 
confiance en eux; les autres villes avaient bien plus de confiance dans 
leurs Députés. « Si toutes les villes sont plus avancées que la nôtre, 
c'est qu'on a eu conHance en eux et qu'ils ont donné des conseils, 
dont la sagesse et la justice ont été appréciées. » Quant à eux, ils 
craindraient, en donnant de semblables conseils, de ne pas les voir 
apprécier à leur juste valeur. « Nous avons présenté quelques vérités 
utiles, elles ont déplu aux uns, les autres ne les ont pas saisies dans 
toute leur étendue, chacun en a excipé dans son sens, et a détaché 
les phrases qui conviennent au système qu'il a adopté. » 

Il est vrai que si les Députés eux-mêmes s'étaient exprimés plus 
clairement, s^ils ne s'étaient pas entourés d'autant de précautions 
oratoires, ces manœuvres eussent peut-être été impossible. 



II 

Après le Consulat, rien, ou presque rien ne fut fait durant de 
longs mois, pour mettre la situation de la garde nationale lyonnaise 
en rapport avec les nouveaux principes. En théorie, la garde natio- 
nale de Lyon était bien formée de tous les citoyens de vingt à cin- 
quante-cinq ans, conformément au décret du 3o avril 1790; mais 
un très grand nombre de Lyonnais, sous les prétextes les plus 

* Wahl, Le» premières années de la Révolution à Lyon y p. i3o sq. 
- i47«, f® 22. 



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260 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Êiufies 

divers et les moins convaincants, se faisaient dispenser du service. 
Le 21 mai, le Conseil municipal avait pris une ordonnance des- 
tinée, en apparence, à l'application des décrets, mais qui en réalité 
ne faisait que sanctionner l'état de choses existant ^ Les remplace- 
ments, notamment, étaient permis dans une foule de cas. Du reste, 
ce n'était pas l'élément populaire qui se dérobait au service : Halem 
raconte qu'en passant par Lyon, en septembre 1790, il vit « jusqu'à 
des garçons d'environ dix ans, (ils d'ouvriers, qui portaient Thabit 
national^. — Ce sont les cadets de la nation. » — C'étaient au con- 
traire ceux qui auraient pu se consacrer avec le plus de facilité au 
service, ceux qui avaient plus de loisirs, c'étaient les membres de 
la grosse et de la moyenne bourgeoisie qui se dérobaient par tous 
les moyens à leurs devoirs. Lorsque ces « messieurs » ne parvenaient 
pas tout de suite à se faire élire officiers, ils estimaient que leur 
dignité ne leur permettait pas de se commettre dans le rang avec 
leurs employés ou leurs ouvriers. D'autre part, beaucoup étaient 
déjà hostiles à la Révolution ; et c'était pour eux une façon de mani- 
fester leur opposition que de refuser le service dans la garde natio- 
nale. Peut-être espéraient-ils, par leur exemple, provoquer de nou- 
velles défections, et décourager peu à peu les citoyens plus zélés 
qui portaient tout le poids du service. Ce qui est sûr, c'est que ni 
la ville, ni les corps administratifs ne faisaient rien de sérieux pour 
remédier à cet état de choses. 

Aussi les patriotes étaient-ils furieux. M'"*' Roland, constatant, 
au mois d'août^, « l'exactitude du service » des gardes nationales 
venues de Vienne après l'émeute du 26 juillet^ déclare d'un ton 
méprisant : « C'était une leçon vivante pour nos pleutres lyonnais. » 
— Quand les troupes arrivent à Lyon, « partie de la garde natio- 
nale s'en réjouit », dit-elle*, « parce qu'elle y voit un soulagement 
dans le service qu'elle faisait lâchement et avec inexactitude ». 
De leur côté, les clubs s'inquiétaient de cette situation. La Société 
des Amis delà Constitution, formée de bourgeois^ mais de bourgeois 
patriotes, envoya à la fin d'octobre une adresse à l'Assemblée natio- 
nale. Les Députés répondirent le 6 novembre qu'ils partageaient 

* Actes municipaux^ p. 61. 

• Ilalem, Voyage en France^ p. 164. 

' Perroud, Lettres de Af">« Roland ^ l. II, lettre '66ij (à Bancal des Issarts). 

♦ M, lettre 367. 



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F. Raymond. — LES COIfSTITUAWTS DE LYOW 261 

entièrement les sentiments exprimés dans cette adresse, et que sans 
doute la loi générale qui ne pouvait manquer d'être votée remé- 
dierait à cet état de choses. « C'est toujours avec une nouvelle 
douleur, ajoutaient-ils^, que nous voyons que Torganisation de la 
garde nationale, qu'il élait si facile de déterminer sur des bases 
solides, ait été négligée. » 

D'autre part, les Députés montraient fort clairement aux corps 
administratifs ce qu'ils pensaient de leur inertie calculée. Le 
3o octobre, ils écrivaient au DirectoirOv de département : « Nous 
nous abstenons, Messieurs^ de vous parler de ce qui a trait à 
la garde nationale ; ceux qui désirent le plus de la voir organisée con- 
venablement, et ceux qui répugnent à cet ordre de choses ne con- 
naissent pas assez ce que, chez un peuple libre, doit être cette partie 
de la force publique. Ceux qui, à Lyon, se montrent si contraires à 
ce genre d'établissement, au point de renoncer au droit précieux de 
citoyen*, seraient les premiers à s'y inscrire, s'ils avaient des idées 
justes sur ce qui doit être. » Pour eux, en eiTet, un double danger 
résultait de cette situation anormale : ceux qui faisaient de Top- 
position à la réorganisation de la garde nationale se rendaient 
suspects de haïr la liberté; ceux qui voulaient provoquer cette 
réorganisation, ne restaient pas toujours dans la légalité. 

Aussi les Députés ne cessent-ils de gémir sur les maux qu'ils 
entrevoient pour l'avenir : « Tous les troubles, dont la ville de 
Lyon a eu à souffrir, viennent de là... La ville de Lyon recon- 
naîtra... si elle a fait une chose prudente, de différer d'établir un 
ordre provisoire qu'il était si facile de combiner de manière à le 
rendre immuable, ce qui serait arrivé si on avait voulu nous donner 
quelque confiance. Le Consulat a tout repoussé, et rendu tout bien 
impossible. — Des idées dangereuses se sont montrées. — On a agi 
sans plan, sans concert, sans précaution; chacun veut faire préva- 
loir ses idées sans examiner si elles sont d'accord avec les prin- 
cipes... » Et ils concluent d'un ton farouche que, dans ces condi- 
tions, ils n'ont plus qu'à se taire. 

La question de la garde nationale est certainement une de celles 

* i47"f f° 70- 

• 1472, f° i3. Par un décret du 6 décembre 1789, PAssembléc nationale avait 
décidé que les citoyens qui refuseraient de servir dans la garde nationale per- 
draient par là même tous leurs droits politiques. 



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262 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étude» 

qui ont le plus vivement préoccupé les Députés. A tout instant, ils 
ont Tair de s^attendre à quelque catastrophe. c< Dans Tétatoù se trouve 
la garde nationale à Lyon, on peut excuser beaucoup de choses... » 
La conspiration de Guillin n'a eu quelques chances d'aboutir que 
par suite de la situation où se trouve la garde nationale. « Si, sous 
Tancienne municipalité, le Consulat », écrivent-ils le 23 décembre 
au Département, « nous n'avions pas trouvé une opposition difficile 
à caractériser pour l'organisation de la garde nationale, tout ce 
quia causé Tinquiétude... ne serait pas arrivé: c'est à cette persis- 
tance dans un système où tout était en opposition avec ce qui se 
faisait partout qu'il faut attribuer les malheurs passés et présents; 
et l'on n'en évitera les suites qu'en donnant à la garde nationale une 
activité convenable... Nous avons frémi en pensant que la surveil- 
lance ne serait peut-être pas assez active pour prévenir les malheurs 
dont cette ville était menacée ; il faut croire que ce danger aura 
non seulement réveillé le patriotisme, mais rallié les esprits qui 
n'auraient jamais dû être divisés^. » Et ils terminent en invitant le 
Département « à ne rien négliger pour mettre à profit cette circons- 
tance ». Mais le Département fit la sourde oreille, et rien ne fut 
changé à la situation. 

Dans ces conditions, les officiers de l'état-major se jugèrent auto- 
risés à prendre eux-mêmes l'affaire en mains^. L'état-major avait 
été renouvelé à la (in de 1790. Il n'y avait plus, depuis le mois de 
juillet, de commandant général de la garde nationale, mais seu- 
lement un major général et trois aides-majors généraux. Le major 
général, depuis le mois de novembre, était démissionnaire; au 
mois de janvier 1791, on procéda à des élections pour son rem- 
placement et ce fut l'aide-major Frachon qui fut élu. C'était un 
bon patriote qui avait rendu de grands services à la cause révo- 
lutionnaire au moment de la conspiration de Guillin, mais c'était 
un bourgeois remuant, important, fier de son titre et orgueilleux 
de son panache. 11 prenait au sérieux son rôle de major général, 
passant des revues et faisant des rondes comme un général en 
chef devant l'ennemi; il ne voulait pas commander une garde 
nationale désorganisée, méprisée et vilipendée. Il y avait en lui 



* 1472, f» 3a vo. 

» Wahl, op. cU , p. 373. 



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F. Raymond, — LES CONSTITUANTS DE LYON 263 

du La Fayette avec un soupçon de Don Quichotte; et si le La 
Fayette fut parfois utile à sa patrie, le Don Quichotte lui causa 
bien du tourment. 

Au moment de la réunion des Assemblées primaires pour les 
élections de l'état -major, au début du mois de janvier 1791, Frachon 
présenta un projet de réorganisation de la garde nationale, proposant 
de l'envoyer à TAssjemblée pour le faire approuver. Les corps admi- 
nistratifs furent fort émus de cette initiative; ils saisirent avec 
empressement l'arme que leur donnait la loi et signifièrent à 
Frachon qu'il n'avait pas qualité pour faire de telles propositions et 
que les Assemblées primaires, réunies pour voter, n'avaient pas le 
droit de délibérer (Directoire de district, i4 janvier). La Société des 
Amis de la Constitution, toutefois, conçut quelques doutes sur les 
raisons qui poussaient les Directoires il enterrer obstinément cette 
question; le i3 janvier, elle écrivit aux Députés pour les prier de 
lui donner leur avis sur ce qu'il convenait de faire. 

Les Députés se répandirent en amères lamentations (24 janvier); 
ils rappelèrent au club tous les efforts qu'ils avaient déjà tentés, soit 
sous le Consulat, soit sous la première municipalité, pour amener un 
règlement amiable de cette question ; ils lui révélaient* que, le 7 février 
1790, ils avaient envoyé eux-mêmes un plan de réorganisation de la 
garde nationale lyonnaise, « qui n'était autre que les principes de 
l'Assemblée nationale adaptés à notre cité » et que ce plan avait été 
repoussé avec un dédain, avec un mépris insultant, par ce mot : 
« Jamais on ne le ferait adoptera Lyon ». « Nous cédâmes au dégoût 
et ce plan devint la proie des flammes. Les événements qui ont suc- 
cédé ont rendu tout plus difficile, car on était parvenu au but 
essentiel, celui d'éloigner de nous la confiance. Notre espoir n'a 
donc plus été que dans la promulgation de la loi générale ; c'est, 
sans doute, un grand préjugé que la confiance que vous nous 
témoignez. Depuis le décret du 3o avril*, il nous est interdit de 
rien proposer; tout changement doit venir du concert des gardes 
nationales et de la municipalité. Il y aurait danger de proposer des 

* 1471, fo 94. 

' Ce décret ordonnait que, jusqu'à la promulgation de la loi générale, les 
gardes nationales resteraient sous leur régime actuel et que les modifications 
exigées par les circonstances ne pourraient être faites que de concert entre les 
officiers et les municipalités. 



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264 REVUE D*HIST01RE DE LYON. — Études 

changements qui, n'étant pas généralement désirés, pourraient 
encore devenir un sujet de division ». 

Pourtant, si les Députés se refusaient à présenter un nouveau 
plan, ils communiquaient au club les réflexions que leur suggérait 
Tordre de choses actuel. Ils lui déclaraient que les Lyonnais ne 
seraient véritablement des citoyens « membres du souverain », que 
lorsqu'ils consentiraient, comme les autres Fr^nçais, à porter les 
armes lorsqu'ils en seraient requis pour le service de la loi. « S*il 
est vrai qu'il existe des citoyens, dans notre patrie, qui attendent 
que la loi leur commande ce que leur propre intérêt leur prescrit, 
qui calculent la peine que la loi prononcera contre ceux qui 
l'enfreindront et qui renoncent sans peine aux droits de cité, en 
un mot à faire essentiellement partie de la nation qui a recouvré 
tous ses droits, la garde nationale n'aura qu'une organisation 
apparente, elle sera sans force... Vous pourrez lire dans le décret 
du 6 décembre que ceux-là seuls jouiront du droit de citoyen actif 
qui, réunissant d'ailleurs les conditions prescrites, auront pris 
l'engagement de rétablir l'ordre au. dedans quand ils en seront 
légalement requis et de s'armer pour la défense de la liberté et de 
la patrie... Celui qui s'y refuse n'est plus un citoyen, mais un 
étranger qui habite au milieu de nous... Il faut donc, avant tout^ 
pour avoir une véritable et utile garde nationale, commencer par 
changer l'opinion publique... C'est au soin que l'on a pris dans tous 
les temps et surtout jusqu'en février 1790 d'étouffer cette ému- 
lation, qu'il faut attribuer l'anéantissement de vos forces dans la 
garde nationale,... Téloignement qu'on a dans notre patrie pour un 
service dont la cessation conduirait la nation à l'asservissement... 
Il faut des hommes pour former un corps de troupe, et si le nombre 
de ceux qui ne s'y enrôlent pas surpasse celui de ceux qui servent^ 
ceux-ci seront bientôt fatigués du service; ceux qui se contentent 
d'être gardés le sont mal ; leur inquiétude devrait seule les avertir 
que leur tranquillité ne sera parfaite que lorsqu'ils payeront leur 
dette à la société... Plus on possède, plus on a besoin de la pro- 
tection commune, » En terminant cette longue lettre de douze pages, 
les Députés donnaient encore quelques conseils pour prévenir les 
difficultés avec les corps administratifs : « Attendre la réquisition, 
ne jamais délibérer, se souvenir que la force armée est essentiel- 
lement obéissante. » 



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F. Raymond. — LES CONSTITUANTS DE LYON 265 

De leur côté, la municipalité et les officiers de Tétat-major avaient 
écrit, le 20 janvier, aux Députés pour leur demander de leur faire 
passer un plan provisoire. Mais les Députés, qui pourtant se plai- 
gnaient amèrement, dans leur lettre k la Société des Amis de la 
Constitution, du manque de confiance que Ton semblait avoir à leur 
égard, ne paraissent pas avoir accueilli ces avances des patriotes 
avec beaucoup de satisfaction. En tous cas, ils ne firent rien pour 
les encourager. Ils répondirent, le 29 janvier, qu'ils s'étaient 
occupés de rédiger le plan demandé, mais que l'Assemblée sem- 
blant vouloir s'occuper dans très peu de temps de la loi géné- 
rale, ils pensaient, après réflexion, qu'il valait mieux attendre. 
D'ailleurs*, « le plan que nous avons entrepris de rédiger à votre 
invitation, encore qu'il le soit d'après les principes qui serviront de 
base à la loi générale, se trouvant dépourvu du sceau de l'appro- 
bation de l'Assemblée nationale dont vous demandez de le faire 
revêtir, rencontrerait peut-être beaucoup de difficultés dans son 
exécution »... 

Comme toujours, leur peur de se compromettre entre les partis 
les empêchait de prendre une attitude nette et conforme à leurs 
principes. Avaient-ils craint d'offenser les Directoires que l'on 
savait opposés à la réforme? Avaient-ils redouté, en occupant 
l'Assemblée de cette affaire, de provoquer son étonnement devant 
des efforts aussi tardifs et de nuire au succès de la liquidation pro« 
chaine de la dette de Lyon? Les deux hypothèses sont également 
plausibles. En tous cas, la raison qu'ils donnaient n'était qu'un faux- 
fuyant. Et la preuve eu est que, s'ils refusèrent d'envoyer leur plan 
à la municipalité et aux officiers de la garde, c'est-à-dire de le livrer 
à la publicité, de faire une démarche officielle et d'encourir une 
responsabilité, ils consentirent parfaitement à l'envoyer, à titre 
privé, à Louis Vitet, en lui recommandant soigneusement de ne 
pas les compromettre. De la sorte, c'était le maire de Lyon qui 
endossait la responsabilité de Texécution de ce plan, au cas où il 
voudrait y donner suite; quant aux Députés, ils étaient à couvert 
et vis-à-vis des Directoires et vis-à-vis de l'Assemblée nationale. 
Ils ne cachaient, du reste, nullement leurs intentions. « En vous le 
faisant connaître privément, disaient-ils à Vitet, nous ne craignons 

* 1471» f°' 100 y^, 101. 



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266 REVUE D HISTOIRE DE LYON. -- Études 

ni de nous compromettre^ ni d'exciter la moindre agitation à Lyon, 
parce que vous penserez qu*il serait peu convenable d'offrir une 
opinion particulière qui pourrait trouver beaucoup de contradic- 
teurs*. » C'était dire : mettez-le sous clef ou prenez-le à votre 
compte. 

Il est possible que le maire de Lyon, tout en respectant le désir 
des Députés, ait fait quelque usage de leur plan, car, à ce moment, 
on voit la municipalité s'entendre avec les offîciers de la garde 
nationale pour élaborer un nouveau règlement. Ce n'était pas encore 
la réorganisation désirée, mais c'était un pas vers cette réorgani- 
sation : dans chaque section^, un tableau en quatre colonnes devait 
recevoir les noms des citoyens actifs, des fils de citoyens actifs 
(lesquels devaient le service après Tâge de dix-huit ans), des 
citoyens passifs, qui faisaient volontairement le service et des 
citoyens qui, tout en payant le chiffre de contributions nécessaire 
pour être citoyen actif, ne s'étaient pas fait inscrire à la garde 
nationale. On espérait peut-être, en clouant ainsi au pilori les 
noms des récalcitrants, les pousser à s'enrôler. D'autre part, un 
roulement fîxe était établi entre les inscrits, de façon à alléger le 
plus possible leur service. Ces mesures avaient bien pu être con- 
seillées dans le plan des Députés. 

Elles étaient trop anodines pour produire quelque résultat^ 
et pour donner satisfaction aux patriotes. Il semble même que la 
garde nationale était à peine suffisante pour assurer le service 
ordinaire de la ville, car la municipalité mettait une résistance 
toute particulière à réclamer l'organisation d'une garde soldée, pour 
laquelle elle prévoyait un très important crédit* (loo.ooo livres sur 
400.000 de budget ordinaire total). Elle s'était ouverte de cet objet 
aux Députés. Ceux-ci répondirent à Vitet (2 ou 3 février) que cette 
question était, en effet, d'un grand intérêt pour Lyon et que les 
Comités militaire et de constitution s'occupaient d'ailleurs de cette 
organisation au point de vue général^. « Une troupe de cette espèce, 

* i47«,f' "04. 

« Wahl, op. cit., p. 373. 

' Le règlement ne fut même publié que plus tard, au cours de rivalités entre 
la municipalité, la garde nationale et les Directoires. 

* Wahl, op. cU.j p. 356 (d*apr^s le rapport de Champagneux au Conseil 
général de la Commune). 

* 1471, fo 102. 



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F. Raymond, — LES CONSTITUANTS DE LYON 267 

bien organisée, nous libérera à toujours des troupes de ligne; mais, 
pour atteindre ce but, vous comprenez qu'il sera nécessaire de 
n'admettre dans cette troupe soldée que des hommes qui auraient 
servi... Il est quelques opinions différentes à Lyon et il serait bien 
impolitique et bien dangereux de les favoriser. » Le 12 mars, les 
Députés dissuadent cependant la municipalité de procéder seule à 
une organisation semblable, car cela pourrait provoquer des récla- 
mations : là encore, disent-ils, mieux vaut attendre la loi géné- 
rale*. 

Le défaut d^organisation de la garde nationale avait encore pour 
effet de rendre très compliqués ses rapports avec les troupes de 
ligne, et les Députés sont très en souci de cet objet. Le maire leur 
ayant fait part de la prétention des officiers supérieurs des troupes 
de ligne de donner le mot aux gardes nationales, ils répondent^ : 
a Notre opinion particulière est que ce mot doit émaner de la garde 
nationale dans les villes de Tintérieur qui ne sont pas places de 
guerre. Nous avons, depuis longtemps, prévu que ce point devien- 
drait un sujet de difliculté ; c'est ce qui nous a fait insister parti- 
culièrement auprès de M. Imbert pour que la garde nationale fût 
organisée et qu'il fût nommé un chef, que... nous aurions fait agréer 
par le roi, de manière qu'il aurait réellement eu tous les titres pour 
commander aux troupes; l'état de choses le permettait alors...» 
Ils assurent d'ailleurs Vitet qu'ils agiront dans l'Assemblée pour 
que la question soit tranchée conformément à ses vues qui sont les 
leurs. 

Le peu de cordialité qui régnait entre la municipalité, la garde 
nationale et les troupes se sent encore dans les réclamations dont 
la première assaille les Députés pour obtenir, soit le rappel de 
certains officiers, soit le départ de certains corps de troupes. Ici du 
reste les Députés ne sont plus d'accord avec elle. Sur le premier 
objet, ils répondent à Vitet qu'il leur est difficile d'insister auprès 
du ministre, en donnant comme unique raison que les officiers visés 
ne sont pas agréables à la municipalité^. « Cette prévention est 
plus que suffisante pour un officier principal, mais h l'égard de 



* 1471, fo ii5. 

* 1471» f° Ï02. 

* 1471» f" loa. 



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âÔ8 REVUE D HISTOIRE DE LYOff. — Éludes 

ceux de Tespèce dont il s*agit, la réponse du ministre est toujours 
celle-ci : « 11 faudrait successivement rappeler tous les ofiiciers 
(3 février^). « Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que nous avons 
vu que la réunion d'une foule de circonstances ont rendu néces- 
saire le rassemblement de quelques corps de troupes auprès de 
Lyon; c'est avec plaisir que nous avons concouru de tout notre 
pouvoir à éloigner de vos murs un régiment^. Cependant^ examinez 
bien, Messieurs, si la demande que vous proposez de faire pour la 
retraite d'un détachement de dragons est sans inconvénient dans les 
circonstances actuelles. . . Calculez qu'il estpossible qu'en affaiblissant 
la garnison, les ennemis de Tordre, vos ennemis, car vous êtes amis 
de la Constitution bien avoués, [ne] profitent de tout pour 
troubler l'ordre. D'ailleurs, Messieurs, il ne faut pas considérer 
uniquement notre ville, isolément prise. Il faut la voir comme un 
point important qu'il serait imprudent de dégarnir de troupes^ » 

Là, du reste, se bornèrent les efforts de la municipalité. Son 
attention fut dès lors fixée sur autre chose, et elle dut renoncer à 
s'occuper des gardes nationales. 

Cependant, celles-ci n'avaient pas encore fini de solliciter l'inquié- 
tude des Députés. Le bouillant Frachon s'avisa, au mois de mai, — 
malgré la défense de la municipalité, — d'organiser dans plusieurs 
bataillons des (( compagnies d'élite ». Ces compagnies étaient 
réparties en corps de « grenadiers » et de <c chasseurs » ou 
« fusiliers » ; elles avaient surtout été créées, semble-t il, pour 
donner satisfaction à l'amour immodéré du panache que manifes- 
taient la plupart des guerriers placés sous les ordres de Frachon. 
Pendant plusieurs semaines, les gardes nationaux occupèrent 
leurs loisirs à discuter cette organisation ; on nommait des com- 
missaires, des trésoriers (il fallait bien de l'argent pour acheter les 
uniformes), on fixait des amendes, on attribuait des postes^. Ce 
petit jeu était en somme assez innocent, et l'on faisait gagner 
quelque argent à la passementerie lyonnaise^. Mais la municipalité 

* 1471, f» io3. 

* Allusion au déplacement du régiment de La Marck, en décembre 1790. 

' Allusion à la proximité de la Savoie et h la possibilité d'un coup de main 
des émigrés sur Lyon. 

* Wahl, op, cil. y p. 374. 

^ Les passementiers, tireurs d'or et fabricants de galons de Lyon s'étaient 



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F. Raymond, — LES CONSTITUANTS DE LYON 269 

s'avisa que ces titres et ces uniformes particuliers mettraient en 
grand péril « Tauguste égalité » et compromettraient « l'invincible 
unité » de la force publique. Surtout, elle on voulait à Frachon, 
qui affectait de ne tenir aucun compte de ses avertissements et de ses 
arrêtés. Par une ordonnance du 9 juin, elle interdit donc toute 
l'organisation projetée. 

A ce moment, la municipalité était au plus mal avec les Direc- 
toires. Le Directoire de département vit dans cette affaire une 
excellente occasion de prendre une revanche des multiples tracas 
qu'elle lui avait causés. Sous prétexte de rétablir l'harmonie entre 
les citoyens, il décida de soumettre le litige aux Assemblées 
primaires^ C'était exposer la municipalité à l'affront d'un désaveu 
possible (11 juin). Et en effet, au même instant, le bataillon du 
Plâtre manifestait son improbation de l'arrêté municipal en conspuant 
le maire et les officiers municipaux (i3 juin), au moment où il 
arrivait à l'hôtel de ville prendre son tour de garde. 

Les Députés furent saisis de la question par la municipalité le 
i4 juin, et par le Directoire de département, le i3 juin. Tout en 
ménageant les susceptibilités du Directoire, ils furent d'avis que la 
municipalité avait eu raison. « La municipalité, lui répondirent- ils 
le 17, a énoncé des principes incontestables. Comme la nation est 
une, il n'y a qu'une seule garde nationale, soumise aux mêmes 
règlements et à la même discipline, et revêtue du même uniforme, 
A Paris, ces distinctions de grenadiers^ et de chasseurs ont failli 
provoquer des troubles. » Toutefois, ils admettaient que, pour la 
forme, la municipalité aurait agi plus régulièrement, en déférant 
la question au District et au Département pour la faire solu- 
tionner; Tinstruction du 12 août 1790 prévoyait en effet que les 
Directoires seraient chargés de terminer les conflits qui pourraient 
s'élever, jusqu'à l'organisation définitive, entre les municipalités 
et les gardes nationales. Ils terminaient en invitant le Directoire 

plaints, vers la fin du mois d'avril 1791, de Tarlicle du projet de loi sur les 
gardes nationales qui semblait indiquer la suppression de Tépaulelte. Le 
Directoire de département avait transmis leur requèle aux Députés, et ceux-ci 
avaient répondu, le 3 mai (mnss. 147a, f* 78), en rassurant les réclamants. Il y 
avait peut-être des passementiers dans Tétat-major de la garde nationale 
lyonnaise. 

* Wahl, op, cit., p. 377. 



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270 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

à rétablir la concorde, et à faire disparaître « de frivoles divi- 
sions ». Leur lettre à la municipalité reproduisait exactement les 
mêmes déclarations (i8 juin^). « Ces distinctions de grenadiers 
et de chasseurs... tendent à plus de conséquence qu'on ne pense, 
par l'importance que de part et d'autre on y attache ; votre délibé- 
ration était fondée sur les principes que l'Assemblée nationale a 
consacrés... Il serait bion à désirer que tous nos concitoyens 
voulussent se pénétrer des principes d'égalité... Ils renonceraient 
sans peine à ces distinctions frivoles, qui peuvent devenir l'occasion 
de grandes divisions. » Toutefois, ils regrettaient que la municipa- 
lité se fût laissée aller à u énoncer des protestations contre les 
décisions d'une administration qui dans l'ordre constitutionnel a le 
droit de prononcer. Et ils terminaient en souhaitant que, dans ce 
moment où Ton occupait l'Assemblée du grand intérêt de la dette 
lyonnnaise, « rien ne vienne présenter votre ville comme une cité 
divisée par de frivoles distinctions ». 

Les Députés s'étaient efforcés de ménager les deux partis, mais 
ceux-ci étaient trop montés l'un contre l'autre pour céder aussi 
facilement à leurs objurgations. La lutte continua entre la munici- 
palité et les Directoires à coups d'arrêtés et de proclamations. Le 
20 juin, les Députés déploraient que l'entente ne puisse se faire d'elle- 
même sur une question aussi simple, et annonçaient que dans ces 
conditions, ils allaient saisir de l'aifaire le Comité des rapports^. La 
fuite du roi s'étant produite sur ces entrefaites, ils n'en eurent pas 
le loisir. Le 27 juin, ils écrivaient à la municipalité : « Dans les 
circonstances critiques où nous sommes, c'est un spectacle bien 
affligeant pour l'Assemblée, bien inquiétant, que de lui présenter 
une ville aussi importante que la nôtre divisée par de frivoles 
distinctions. Il nous eût été possible d'obtenir son attention que 
nous ne l'aurions pas fait. Nous aimons à croire. Messieurs, que 
réunis par un intérêt commun, les citoyens et tous les corps consti- 
tués auront senti la nécessité de laisser ces divisions dans l'oubli^ ». 
En effet, les événements firent pour un temps tomber à l'arrière 
plan cette mesquine discussion. Les corps administratifs et la garde 



* 1471, f» 139 v*». 
- 1471» f°"4i. 
8 i47>,f** «42. 



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b\ liaymond. — LES CONSTITUANTS DE LYON 271 

nationale se rapprochèrent^ et les Députés, le 29 juin, témoignèrent 
leur satisfaction. « Vous venez, Messieurs, de nous procurer une 
jouissance bien douce en nous apprenant que Tunion la plus parfaite 
règne dans ce moment entre tous les citoyens et les corps admi- 
nistratifs: de cet heureux accord, le plus grand bien doit résulter. 
Tous nos vœux sont comblés^ et sans doute nous n'aurons plus à 
nous préoccuper des difficultés^ que nous avions soumises au Comité 
des rapports. » 

Cependant, le Département revint encore sur cette afTaire, le 
8 juillet ; il envoya aux Députés un mémoire dressé par les gardes 
nationaux du bataillon du Plâtre, les mêmes qui avaient hué la 
municipalité. Les Députés témoignèrent leur impatience^. « En nous 
faisant cet envoi, vous terminez par nous dire qu'il est essentiel qu'il 
intervienne une décision sur cette affaire... Nous avions espéré que 
dans les circonstances actuelles toutes ces difficultés auraient 
disparu... Il nous a été impossible de ne pas laisser entrevoir 
combien nous serions affectés d'être obligés d'occuper rAssemblëe 
nationale de cette affaire, et aujourd'hui plus que jamais nous en 
éprouverions une véritable peine. Le Comité des rapports est 
absorbé de travail pour la suite des événements du 21 juin... Toutes 
les pièces sont entre les mains de M. Alquier, qui est allé en qualité 
de commissaire de l'Assemblée nationale aux frontières. Permettez- 
nous de vous demander, au nom de la patrie un généreux oubli de 
tout ce qui tient à cette affaire. Ces divisions font la joie de nos 
ennemis, et entretiennent leurs espérances. » Cette fois, tout de 
même, le Directoire n'osa pas insister. D'ailleurs, les Assemblées 
primaires cju'il avait lui-même convo({uées lui avaient donné tort''. 
Par 2.177 ^^^^ contre ii6, elles avaient déclaré, le 17 juin, qu'il ne 
leur convenait pas de voir établir à Lyon des distinctions dans la 
garde nationale. Dans ces conditions, le Directoire et Tétat-major 
étaient désarmés. 

On s'occupa alors de la formation des compagnies de « volontaires 
nationaux ». 

Un peu partout, à ce moment, enlevait dans les gardes nationales 
des volontaires destinés aux frontières. On voulut aussi organiser 

* 1471, fo 143. 
- 147a, f" 1 10. 

* Wahl, op. cil.f p. 38o. 



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272 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudea 

à Lyon des corps semblables. La municipalité publia un arrêté, 
invitant les citoyens à se faire inscrire pour la défense de TEtat, 
et ceux qui ne pouvaient partir, à verser du moins une sou- 
scription en argent. Mais Tenthousiasme fut très lent à se déclancher. 
Le 3o juillet, le Journal de Lyon et Moniteur du département de 
Rhône -et-Loire publia, sous la signature de Laussel, un article 
ironique, où il était dit que « l'invitation de la municipalité était 
restée sans effet, et que l'on n*en était pas au verso du premier 
feuillet » du registre d'inscription. Laussel du reste jetait feu et 
flammes contre la bourgeoisie lyonnaise, qu'il accusait de manquer 
de patriotisme. Vu journal de Paris, la Gazette Universelle repro- 
duisit le 6 août l'article de Laussel. Les Députés furent très émus 
de cette publication et de l'effet désastreux qu'elle avait produit sur 
différents membres de l'Assemblée nationale. Ils écrivirent le 
8 août au Directoire de département, en le suppliant de désavouer 
l'auteur de cet article*; ils l'assuraient que pour leur part ils ne 
croyaient pas un mot de ce qu'il avançait, mais que pour faire 
insérer une protestation ils avaient besoin de savoir de source offi- 
cielle où en était le recrutement des volontaires. Aussi furent-ils 
très satisfaits de recevoir, le i!2, une adresse de la garde nationale 
de Lyon à l'Assemblée, qui avait pour objet de demander l'autori- 
sation nécessaire pour envoyer un contingent aux frontières. Ils 
s'empressèrent de la produire à la tribune, et répondirent le i3 à 
Frachon, qui la leur avait envoyée* : « Vous ne devez pas douter 
des justes applaudissements qui seront donnés au patriotisme 
éclairé de la garde nationale, etau désir qu'elle manifeste d'employer 
son courage à la défense de la patrie : nous ne doutions pas que tels 
fussent les sentiments de nos concitoyens. » Puis ils envoyèrent 
une copie de cette adresse au rédacteur de Xd^Gazctte Universelle^ afin 
de lui prouver le patriotisme de leurs compatriotes. 

11 est cependant certain qu'au début l'enthousiasme ne fut pas 
très grand. Les conditions de l'enrôlement étaient onéreuses. Il fal- 
lait laisser ses affaires, partir loin et pour longtemps ; et l'on ne 
fournissait même pas l'équipement. La municipalité ne voulait pas 
que les volontaires emportassent les fusils qu^elle leur avait confiés ; 



' Moriu, op. cil, y I, p. 414. 
* 1471, f* 173. 



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F. Raymond. — LES CONSTITUANTS Dli LYON 273 

quant aux sabres et aux gibernes, 1er gouvernement consentait bien 
à les fournir, mais moyennant une retenue sur la solde*. Bienheu- 
reux encore était-on quand la solde arrivait. Le 17 décembre 1791, 
les volontaires du a** bataillon n'avaient pas encore touché un sou*. 

Pourtant, on put organiser deux bataillons de volontaires. Le 
premier partit à la fin de septembre, on Tenvoya dans le Jura. 
En transmettant au lieutenant-colonel Seriziat la nouvelle de 
cette destination, les Députés lui donnaient force conseils : « Un 
des importants services que les gardes nationales peuvent et 
doivent rendre, c'est de donner à Tarmée de ligne, à laquelle elles 
vont se réunir, l'exemple de la subordination et de la discipline qui 
font la force des armées, mettez tous vos soins. Monsieur, pour que 
le corps formé par nos concitoyens soit dans le cas d'être distingué 
par sa bonne discipline. Il le sera sûrement par son courage'. » 

Au même instant, les Députés avaient encore à s'occuper des 
troupes de ligne. La municipalité considérait le général du Hallot 
comme très suspect. Elle avait surpris de sa part certaines 
manœuvres douteuses^, et avait demandé au ministre son dépla- 
cement. Le ministre répondit que les faits ne justifiaient pas 
cette demande. Alors la municipalité demanda le départ des 
troupes de lignes. Sa réclamation transmise aux Députés ne reçut 
pas leur approbation. Le 17 août, ils répondirent au Directoire 
de département que la force militaire ayant été subordonnée k 
l'autorité civile, aucune difficulté ne devait s'élever entre la muni- 
cipalité et Tétat-major des troupes de ligne. « Les troupes de 
ligne occupent ou des places de guerre ou des postes militaires. 
La ville de Lyon n*est ni une place de guerre ni un poste militaire. 
Comment et pourquoi y a-t-il des troupes h Lyon ? Elles y ont été 
appelées pour faire le service avec les gardes nationales, pour se 
porter sur tous les points du département où le besoin l'exige. 
Lyon est un point quil importe à la sécurité de la nation de savoir 
suffisamment garni de troupes^, » Puis il déclarait que la consti- 
tution venant de régler les rapports des troupes et des gardes natio- 

' 1471, fo 190. 

' Mdss. 1867, Bibl. de la Ville. 

' 1471, f* 182. 

* Wahl, op. cit. y p. 417 s<j. 

' 1472 f" lai V®. 

Rev. hist. Lyon. XII. — 18 



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274 REVUÉ b'HiSTÔmfe DE LYON. — Éludet 

nales avec le pouvoir civil, il n'y avait qu'à s'inspirer de ses dispo- 
sitions pour ramener à Lyon la bonne harmonie : ils montraient que 
la garde nationale avait le pas sur la troupe, mais que le comman- 
dement appartenait à l'officier de troupe le plus élevé en grade, 
parce qu'il avait plus d'expérience. Les officiers municipaux, de leur 
côté, avaient le droit de réquisition ; quant au mot d'ordre, c'était 
au commandant des troupes à le donner, en le communiquant au 
rnaire et au commandant de la garde nationale. Ainsi, on évitait 
le cumul des deux autorités civile et militaire, comme sous le 
Consulat. « Nous chercherions vainement les motifs d une autre 
opinion ; nous ne pourrions les trouver que dans le souvenir de ce 
qui fut pour nous un régime où tous les pouvoirs étaient confondus ; 
parle nouveau, tout est mis à sa place ^ » 

Pourtant, Topinion lyonnaise obtint une demi-satisfaction. A la 
fin du mois d'août 1791, on fit partir le premier bataillon des Suisses 
de Sonnenberg qui se trouvait à Lyon depuis le mois de juillet 1789; 
il alla rejoindre à Avignon le second bataillon, et, au début de 
septembre, il fut suivi des chasseurs de Bretagne, installés à Lyon 
depuis le mois d'août 1790. Les autres troupes restèrent dans 
la ville*. 

F. RAYMOND. 



> Passage cité par Morin, op. cil,^ I, 466. 
* 1472, fo 110. 



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J. Terret. — UW JACOBIIT DE RHOKE-ET-LÔIRE 275 



UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 

(Suite et fin) 



La nouvelle de la condamnation de Preveraud avait dû être envoyée 
aux citoyens Bresson-Durieux et Romanet déjà en mission à Paris, 
puisque la première lettre que leur écrivent de Chalon-sur-Saône 
leurs collègues est datée du 17 pluviôse, jour même de la condam- 
nation*. 

On peut juger de leur embarras. Au lieu de pétitionner pour un 
ami déjà condamné et exécuté, les délégués durent s'excuser et se 
faire absoudre d'avoir osé le faire. Le procès-verbal de la Convention 
du 16 ventôse cité plus haut témoigne même du désordre et de la 
hâte mise à Texamen des questions locales, puisqu'il qualifie de bon 
républicain un homme condamné depuis un mois par la Commission 
révolutionnaire comme complice de l'insurrection lyonnaise. 

Bresson-Durieux et Romanet s'excusèrent comme il purent. Peut- 
être essayèrent-ils de faire peser sur d'autres la responsabilité de la 
conduite tenue par Preveraud. On peut le croire car il résulte du 
jugement qui acquitta plus tard Bresson-Durieux qu'on l'accusa 
d'avoir dénoncé à la barre de la Convention Jean-Pierre Désarbres, 
commandant de la garde nationale de Villefranche. Tout au moins 
son nom dût être prononcé à l'occasion de cette affaire. Lui aussi 
avait été arrêté, mais il fut acquitté par la Commission révolutionnaire 
le 7 nivôse, onze jours avant la condamnation de Preveraud. Il fit 



' Dans uae note rédigée par Bresson pour sa défense, il prétend que sa 
mission à Paris avait eu pour but de le soustraire lui-même aux poursuites 
des révolutionnaires ultras de Villefranche. 



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276 REVUE D*HÏSTOIRE DE LYON. — Études 

partie, ce jour-là, d'une fournée de vingt acquittés. Il semble résulter* 
d'une réponse de Bresson-Durieux dans un interrogatoire que nous 
rapporterons plus loin, que Désarbres était en relations avec certains 
membres de la Commission. C'est probablement ce qui lui valut un 
acquittement. 

On s'explique la phrase de Bois, trouvant qu'on n'a pas mis assez 
de délicatesse dans l'affaire de la pétition. Il est certain qu'elle pou- 
vait compromettre sérieusement et ceux qui l'avaient signée ou pré- 
sentée et peut-être d'autres personnes. 

La situation n'était pas en effet plus facile à Villefranche qu'ail- 
leurs et le citoyen Bois, malgré ses invocations à la Sainte Montagne, 
paraît un bon bourgeois assez inquiet de la tournure que prennent 
les événements. C'est la stupeur, c'est la crainte, c'est la terreur qui 
sont i\ l'ordre du jour. C'est la discorde qui s'est glissée jusque dans 
la société populaire. Elle a réveillé les haines particulières et les 
vengeances personnelles. On ne menace pas seulement les ennemis 
de la République mais même les vrais patriotes, ceux de 1789. Bref, 
le citoyen Bois est et demeure bien un terroriste, mais, comme beau- 
coup d'autres, c'est un terroriste fort effrayé. Il est probable que 
l'équipe qui avait mené jusque-là la révolution à Villefranche est 
menacée de se voir remplacée par une autre. 

Six jours après cette lettre, Bresson-Durieux a changé de résidence 
à Paris. 11 n'est plus chez le citoyen Claïette, mais à l'hôtel de la 
Réunion, rue Sain t-Eus tache. C'est à cette adresse en effet qu'il reçoit 
une lettre officielle ayant trait uniquement à la grosse question des 
subsistances, qui semble bien être la principale, peut-être même la 
seule qui prolonge son séjour à Paris. 

Villefranche le 29 ventôse Tan 2*"* 
de la République une et indivisible. 
Citoyen, 
Nous ne pouvons rien oblenir, le Département renvoi aux Districts, 
les Districts aux Municipalités, les Municipalités aux propriétaires de 
grains, ceux ci ne délivrent pas, nos Délégués pour recevoir ne reçoivent 
rien, ils font une dépense immense, 409.000 individus n'ont de pain que 
pour trois jours, voilà notre position. 

Nous apprenons que Maçon vient d'obtenir sur I.ouhans 20.000 quin- 
taux, cela achevé de nous oler toute espérance. 

Voilà notre position juge combien elle est critique, il est inutile de le 



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J. Terrel. — Ulf JACOBIN DE RHONB-ET-LOIRE 277 

recommander d'agir pour nous soulager, ton humanité, ton amour pour 
ton païs, enfin ta commisération pour 109 mille individus, la famine dans 
trois jours, nous assurent que tu n'oublieras rien pour nous soulager. 
Donne nous tous les courriers de tes nouvelles. 
Salut et fraternité 

Peraud, Marduel agt. nat. 

Cette fois nous avons des faits et de la précision, peut-être cepen- 
dant un peu d'exagération dans le pessimisme. On continue à redou- 
ter la disette car il n'y a plus de grains, dit-on, que pour trois jours. 
Cent neuf mille personnes, c'est la population du district de Ville- 
franche, vont manquer de pain. L'administrateur qui tient la plume 
est même assez ému pour écrire une première fois 409*000 pour 
109.000 et assez pressé pour ne pas corriger. 

Les délégués qui sont allés recevoir les réquisitions dans le dépar- 
tement de Saône -et-Loire sont toujours absents, ils font une dépense 
immense et ne reçoivent rien du tout. Louhans, qui n'avait donné 
que 2.400 quintaux au lieu de 4- 200 promis, doit maintenant en 
fournir 20.000 à Mâcon. Les districts de Saône-et-Loire, voisins de 
celui de Villefranche, lui disputent donc les subsistances, et le Maçon- 
nais ne parait pas plus favorisé que le Beaujolais. 

Il est évident que la Bresse louhannaise enverra plutôt ses grains 
à Mâcon dans son département que dans le Rhône à Villefranche, 
car les Administrations départementales doivent peser sur celles 
des districts pour leur faire conserver les grains pour elles-mêmes. 
Les malheureux délégués sont renvoyés des uns aux autres, et les 
3.600 quintaux déjà envoyés de Chalon-sur-Saône et de Louhans 
semblent être tout ce qu'ils ont pu trouver. 

Voilà cependant qu'en laissant un peu jouer les anciens usages on 
arrivera peut-être à trouver les grains si nécessaires. Autrefois, 
comme aujourd'hui encore d'ailleurs, les fermiers de Bresse ou des 
Dombes venaient apporter leur blé dans le vignoble et s'en retour- 
naient chez eux en emportant sur leurs chars vides le vin dont ils 
avaient besoin. Un administrateur intelligent chargé de recueillir le blé 
réquisitionné dans le district de Trévoux a Theureuse idée d'essayer 
de donner satisfaction aux détenteurs de grains en leur proposant de 
recevoir du vin en échange du blé qu'ils voudraient livrer. Cela vaut 
mieux sans doute que les assignats de jour en jour plus dépréciés, 
seule monnaie qu'on pourrait leur donner en paiement. 



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278 REVUE D'HISTOIRE DE Ly6N. — Études 

Le Directoire du district de Villefranche s'empare de cette idée et, 
le 6 floréal an II, il prend la délibération suivante : 

Dans la séance du Directoire du District de Villefranche du six floréal 
Tan deux de la République une et indivisible ou étaient les citoyens Vai- 
volet président, Teillard le jeune, Denavit, Pezant, Boulot administrateur 
et Bredon secrétaire, 

Le citoyen Dulac administrateur envoyé dans le District de Trévoux 
pour presser l'effet de la réquisition des six mille quintaux de grain qu'il 
doit fournir à ce district suivant les ordres de la commission des subsis- 
tances de la république a dit que les habitants du district de Trévoux 
s'empressent de satisfaire à la dite réquisition mais que plusieurs n'ayant 
pas de vin désireraient en obtenir dans ce district et profiter de leur 
voiture qui amenaient les grains ici pour conduire ce vin chez eux. 

Le Directoire considérant qu'il est juste de procurer à nos frères du 
District de Trévoux les vins dont ils ont besoin, animés comme eux du 
même désire de vivre en bon frère. 

L'agent national entendu 

Arrête que le citoyen Bresson-Durieux administrateur est prié de par- 
courir les communes les plus rapprochées de Villefranche, inviter les 
propriétaires de vin à en remettre à nos frères du District de Trévoux 
pour leur usage 

A Teffet de quoi le citoyen Bresson prendra les noms des propriétaires 
de vin et la quantité qu'ils pourront en remettre, du tout il dressera un 
état qu'il remettra dans le plus bref délai au Directoire. 

Et si contre l'attente de l'administration il se trouvait quelque pro- 
priétaire de vin qui refusassent de les vendre à nos frères de trévoux 
le dit citoyen Bresson en tiendra note qu'il communiquera à l'adminis- 
tration pour qu'elle connaisse les égoïstes et ceux qui ne veulent pas 
venir au secours de leurs frères afin qu'elle prenne contre eux les mesures 
qu'elle croira convenable. 

Fait au Directoire séance publique le jour et au que dessus. 

Peraud, Denavit, Boulot, Teillard, Teillard ag* n'. 

La nécessité et le manque de monnaie saine font donc revenir aux 
vieux échanges en nature. Pas tout à fait cependant. Il n'est pas 
certain en effet que tous ceux qui ont du vin disponible aient besoin 
de grains ou tout au moins d'une quantité correspondante au vin 
qu'ils pourraient livrer. Nous verrons par un document subséquent 
que le blé n'était distribué que très parcimonieusement à ceux qui en 
demandaient. Us ne pouvaient rester détenteurs que de minimes 
quantités car, dans la disette universelle, on redoute les accapare- 
ments. On a besoin de vins pour payer le blé réquisitionné dans le 



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J. TerreL — UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 279 

district de Trévoux et qui ne sera probablement livré sans difficulté 
que si on fournit une valeur sérieuse en échange. Le citoyen Bresson 
est donc chargé de dresser un état des vins disponibles et le Direc- 
toire se réserve de prendre des mesures contre les égoïstes qui se 
refuseraient à le livrer pour secourir leurs frères. Si on traduit en 
langage clair ce style administratif de Tan II, cela veut dire que, 
sous les peines les plus sévères, on réquisitionnera les vins dans le 
district de Villefranche. Le Directoire, qui n'a pas l'autorité nécessaire 
pour contraindre les détenteurs de grains du district de Trévoux à 
livrer leur blé, aura du moins celle de forcer ses propres administrés 
à livrer leurs vins. 

Cette mission convenait bien à Bresson qui était marchand de 
vins et, en cette qualité, devait connaître mieux que la plupart de 
ses collègues les stocks de vins disponibles dans le voisinage 
immédiat de la ville. Il était de retour de voyage à Paris depuis une 
quinzaine de jours comme en témoigne la lettre suivante à lui 
adressée par ses collègues. 

Liberté, Egalité, Justice et Probité, 

Commune franche le 22 germinal an 2 de la république française une 
et indivisible. 

Les administrateur près le district de Commune Franche. 
Frère et ami collègue. 

Nous avons appris ton retour avec plaisir mais c'est encore avec plus 
de plaisir que nous avons appris que les représentants du peuple t'ont 
rendu justice. C'est avec peine que nous voyons que tu ne viens point 
embrasser tes collègues qui t'aiment et t'estiment Viens donc de suite 
coopérer avec nous pour assurer le triomphe de la république et déjouer 
les intrigants, ton républicanisme pur nous est un sur garant que nous te 
verrons au premier moment. 

Vive la République. 

Salut et fraternité. 

Denavit, Teillard, Peraud, Badet, Teillard ag* n', Vaivoiet président. 

Cette lettre semble indiquer queBresson-Durieux, très attaqué sans 
doute en son absence, hésitait un peu à reprendre ses fonctions et ne 
le fit que sur les instances affectueuses de ses collègues. Peut-être 
se sentait- il compromis auprès des exaltés par la pétition portée à la 
Convention en faveur du malheureux Preveraud. 

On voit en outre que décidément le nom de Villefranche a paru 



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280 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. • Études 

réactionnaire et qu'on lui a substitué celui de Commune-Franche. 
On avait appelé pendant quelques jours Lyon Ville-Affranchie, puis 
Commune- Affranchie. Les révolutionnaires de Ville franche ne vou- 
laient sans doute pas se montrer en retard sur ceux de leur grande 
voisine. 

La question des subsistances devait rester angoissante pendant 
toute la période de la Terreur. Le soupçon seul d un accaparement 
possible suffisait à provoquer des émeutes. Un discours retrouvé 
dans les papiers de Bresson-Durieux fait allusion à une échauffourée 
qui parait assez grave, puisqu'un nommé Botet qui avait acheté et 
transporté une certaine quantité de blé faillit y perdre la vie. Heu- 
reusement pour lui, ses camarades de la garde nationale de Ville- 
franche purent le protéger contre la première fureur de la foule, 
d'autant plus dangereuse que beaucoup d'étrangers à la ville, qui 
par conséquent ne connaissaient pas Botet, semblent s'y être 
trouvés. 

D'après le discours de Bresson, ime instruction minutieuse prouva 
que Botet devait rapporter la farine du blé par lui acheté et, c'est 
ainsi qu'il échappa à la colère de la foule et à la peine de mort qui 
frappait alors le plus souvent ceux qui étaient convaincus ou même 
simplement soupçonnés d'accaparement. 

Ce n'est qu'après le 9 thermidor que les administrateurs locaux, 
bien placés pour voir l'effet des mesures prises à Paris, s'aventurent, 
quand ils ne craignent plus de risquer leurs têtes, à protester contre les 
dispositions maladroites et à faire des observations, même au Comité 
de Salut public. Nous avons un exemple dans la communication 
suivante envoyée à ce Comité par les administrateurs du district de 
Villefranche. 



Liberté, égalité, justice, probité. 

Villefranche département du Rhône ce 3 fructidor an 2 de la Répu- 
blique f^ une et indivisible. 

Les administrateurs du district de Villefranche département du 
Rhône 

aux 

Citoyens représentants du peuple composant le Comité de Salut 
public. 

Votre arrêté sur les approvisionnements des marchés, en date du 
1 3 thermidor nous est parvenu, nous nous sommes empressés de le faire 



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J. Terrel. - UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 281 

mettre à exécution ; mais, citoyens, nous devons vous faire part des 
craintes et des nombreuses réclamations que Tart. 4 a fait naitre dans 
l'étendue de notre district. 

Cet article où il est dit... a qu'aucun particulier ne pourra acheter que 
ce qui lui sera absolument nécessaire pour sa consommation pendant le 
cours d'une décade » peut entraîner de grands inconvénients, nous allons 
vous les soumettre : 

1° La perte de temps pour les agriculteurs et les journaliers, obligés 
d\iller tous les dix jours, pour obtenir celte modique portion de leur 
subsistance, et très souvent dans des marchés éloignés, notre district 
n'en produisant pas, à beaucoup près, suffisamment pour la consomma- 
tion annuelle de tous les citoyens. 

2*^ La consommation bien plus considérable en mangeant de la farine 
fraîchement moulue et du pain toujours chaud. 

3® L'immense consommation de bois que les cuissons réitérées occa- 
sionnent. 

4*» La difficulté de faire moudre dans des temps de sécheresse et les 
craintes d'un hiver rigoureux, ces pays-cy, n'étant pas pourvus de mou - 
lins à bras ni de ceux à vent. 

Ce sont là, citoyens représentants, les quatre points essentiels sur 
lesquels les administrés nous ont adressé leurs observations, nous vous 
prions de les prendre en très grande considération afin de faire cesser les 
inquiétudes de nos concitoyens. 

Vive la République î Vive la Convention nationale î 

Salut et fraternité. 

Les observations sont d'hommes sages et soucieux des réalités ; 
elles se basent non sur des considérations générales, mais sur des 
faits et sur des faits locaux. Il est probable que le Comité de Salut 
public dut en recevoir de nombreuses aussi bien motivées que celles 
du district de Villefranche et que ces observations ne furent pas 
étrangères à Tabrogation de la loi de maximum^ abrogation qui put 
seule ramener un peu de sécurité dans la circulation facile et néces- 
saire des subsistances. Il est fait allusion à cette abrogation dans un 
discours prononcé sans doute par Bresson-Durieux à la Société 
populaire. Personnellement il avait dû être partisan de la loi de 
maximum, car il constate avec mélancolie que ses funestes effets 
proviennent en grande partie de sa non-exécution, mais il s'incline 
devant les faits car il constate aussi l'impossibilité de l'exécuter. 

Il avait, du reste, une bonne dose d'esprit pratique car il est une 
autre loi inconsidérée dont il réclamait l'abrogation, c'est celle qui 
avait ordonné la vente des biens des hôpitaux et qui avait prétendu 



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2S2 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

organiser d'une manière toute nouvelle TAssistance publique. Dans 
ses papiers et à la date du 4 fructidor an III (23 août 1796) on trouve 
en deux états abondamment raturés et corrigés un projet de pétition 
à la Convention pour demander l'abrogation de cette loi. Nous 
aurons à revenir sur ce document qui est une preuve des projets 
d^organisation pratique de TAssistance publique qui occupaient Bres- 
san à une époque où, s'il n'avait plus les préoccupations du pouvoir, il 
avait d'autres soucis et devait se défendre contre les accusations 
portées contre lui. Citons seulement quelques lignes de cette pièce. 
Elles montrent que son auteur avait conservé, malgré son exaltation 
révolutionnaire, une grande dose de bon sens. 

Pères de la Patrie. 

L'on vous demande le rapport de la loi qui ordonne la vente des biens 
des Hôpitaux^ prenés en grande considération cette proposition essen- 
tielle. 

Tous ces établissements si nécessaires pour l'humanité manquent de 
tout depuis le séquestre de leurs immeubles. 

Révoqués aussi cette loi qui ordonnait la suppression des hospices de 
charité et Tadminislration des secours et remèdes à domicile. 

La majeure partie, Ton peut dire la presque totalité des malades 
périraient faute de secours assez prompts. 

Comment un seul homme par canton pourrait-il suffire pour la visite 
et les soins assidus à donner aux malades ? Surtout lorsque les chemins 
sont impraticables. 

Bresson-Durieux prend donc parti pour le maintien de la mainmorte 
en faveur des hôpitaux, et pour les hospices de charité contre le 
système exclusif des secours à domicile, et il donne des raisons de 
fait et des motifs pratiques pour appuyer son opinion, c'est presque 
exceptionnel à cette époque. Il parait donc certain qu'il ne faisait 
pas du tout un mauvais administrateur. 

Malheureusement pour les autres et aussi pour lui, il était impos- 
sible à un homme public de Tépoque de se confiner dans ce rôle 
modeste et utile. Il fallait faire preuve de civisme et, pour cela, jouer 
un rôle représentatif. Cela se faisait surtout à la tribune de la 
Société populaire. C'est là que se prononçaient les discours déclama- 
toires et c'est là aussi que prenaient naissance les haines et les riva- 
lités qu'on devine sous les phrases pompeuses. 

Nous avons vu dans la lettre de Bois que, pendant la mission de 



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J. Terrel. — UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 283 

Bresson à Paris, une petite coterie d'exaltés s'était formée au Club, 
à la Société révolutionnaire de Villefranche. Quand J.-B. Bresson 
est de retour, il semble y ressaisir son influence, il y pontifie, il y 
prêche, car nous retrouvons des discours prononcés par lui et qui 
sont de véritables sermons avec toutes les figures de rhétorique du 
temps. Malgré son exaltation révolutionnaire, il y célèbre toujours 
Tunion, la fraternité, il dénonce les fauteurs de désordre. Quand, 
dans une émeute, le citoyen Botet accusé d'accaparement a failli être 
écharpé, il célèbre les gardes nationaux qui Ton t protégé. Un citoyen 
Nicoleau, instituteur, estmort en composant un discours moral sur la 
vertu et ses caractères. Bresson nous a conservé ce discours inter- 
ropnpu par des points à l'instant sans doute où la mort a fait tomber 
la plume des mains de Nicoleau. Le lo frimaire an III, Bresson officie 
en prononçant solennellement son éloge funèbre, mais il n'y arrive 
qu'après avoir, en sept longues pages, fait l'éloge de l'amitié avec apos- 
trophes littéraires à cette divine vertu, à ce Romain Titus dont le seul 
crime est d'avoir occupé le trône d'un tyran, aux instituteurs res- 
pectables, citoyens vertueux qui se dévouent tout entiers à l'instruc- 
tion et au bonheur de l'humanité, aux magistrats, infatigables 
fonctionnaires publics courbés sur le code des lois pour chercher, 
en gémissant, à adoucir la punition d*un coupable ou frémissant à 
l'aspect de l'innocence prête à être immolée, aux généreux défenseurs 
de la patrie prêts à faire le sacrifice de leurs plus belles années et de 
leur sang répandu à profusion. Et Toraison funèbre ou le sermon, 
car c'en est un, se termine par une invocation de l'Etre suprême. 
Dieu que la superstition a si longtemps méconnu, que l'athéisme 
voulait outrager, moteur incomparable de l'Univers, efTroi des 
méchants, consolateur de l'homme juste qui l'adore. On croirait lire 
le discours du vertueux Maximilien à la fête de TEtre suprême. L'ora- 
teur n'avait eu du reste qu'à se souvenir des morceaux d'éloquence 
qu'il avait dû prononcer ou entendre jadis à la Loge du Parfait- 
Accord. 

Mais nous sommes déjà au lo frimaire an III, le 9 thermidor est 
passé depuis trois mois, la phraséologie de Robespierre et de ses 
amis n'est plus à la mode et tous ceux qui ont été opprimés et persé- 
cutés pendant la Terreur relèvent la tête. Ils ne tarderont pas à 
devenir oppresseurs et persécuteurs à leur tour. Bresson-Durieux 
allait s'en apercevoir, car il avait joué à Villefranche un rôle trop 



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284 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

important depuis (juelques mois pour échapper à la réaction fatale 
après un tel régime. Malgré son jacobinisme, il avait été presque 
suspect de modération sous le régime terroriste, il sera accusé de 
terrorisme après thermidor. Son discours du lo frimaire parait être 
la fin de son influence locale prépondérante. 

Cette influence avait été du reste battue en brèche aussitôt après 
le 9 thermidor, cardes le i3 Bresson-Durieux éprouve le besoin de 
déposer au secrétariat du district de Villefranche un certain nombre 
d'objets dont la possession pouvait devenir compromettante pour 
lui. Des arrestations avaient été faites soit sur l'initiative de la 
Société révolutionnaire que Bressan avait présidée, soit sur les ordres 
du Directoire du district, soit même sur ceux de la Commission pro- 
visoire de Lyon, soit enfin par des municipalités ou des gardes 
nationales qui avaient amené les prisonniers à Villefranche. Le 
lo octobre 1793 (1" brumaire an II) notamment la municipalité de 
Pouilly-le-Monial, petite commune touchant Villefranche et qui y 
a été annexée depuis, avait arrêté un sieur Laurencin, échappé du 
siège de Lyon, et avait saisi sur lui une somme importante, qui fut 
déposée au Directoire quand on amena Laurencin à la maison d'arrêt 
de Villefranche. Toutes ces saisies et les dépôts qui les suivaient 
n'étaient pas toujours faits avec la plus parfaite régularité et, comme 
le personnel administratif va changer, il est prudent, de la part des 
administrateurs, de se mettre à Tabri des soupçons. Le i3 thermi- 
dor, le secrétaire du district délivre au citoyen Bresson-Durieux le 
reçu suivant : 



Je soussigné secrétaire du district de Villefranche déclare que le citoyen 
Bresson-Durieux a déposé au Directoire de ce district une ècuelle et son 
couvercle, un pèze-liqueur, un tate-vin, une petite Boëte, une paire 
boucles de jarlieres, un cachet, une bague, une croix et sa boucle, deux 
paires bagues d'oreille à diamants^ un boulon de manche, une petite 
plaque, un cachet à trois faces, une épingle, une plume, une petite boucle, 
vingt-quatre couverts, six cuillers à ragoût, deux grandes cuillers à 
soupe, vingt-trois cuillers à caffé le tout en argent, une bague en or, 
cent-cinquante une livre un sol argent monnayé, trente huit livres six sols 
de petite monnaye, soixante dix huit livres quinze sols en assignats et 
quatre pièces de cinq sols dit de moueron. Ce treize thermidor an 2*"* de 
la république française. 

Signé : illisible. 



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J. Terret. - Ulf JACOBIN DE RHOffE-ET-LOIRE 285 

Partie de ces objets, non réclamés sans doute par leurs proprié- 
taires, furent probablement ensuite restitués à Hresson, car nous 
avons retrouvé avec ses papiers au domicile de la veuve de son fils un 
pèse-H(iueur en argent portant des graduations anciennes et un cachet 
k trois faces qui semblent correspondre exactement à deux des objets 
énumérés au reçu. 

Il est probable que Bresson-Durieux avait eu vent des accusations 
qui allaient être portées contre les membres du Directoire du district. 
Peut-être même, Laurencin avait-il écrit à tous une lettre semblable 
à celle qu'avait reçue de lui le citoyen Chavanne et qui inquiétait 
assez ce dernier pour qu'il en fît part à son ami dans les termes 
suivants : 

Au citoyen Bresson-Durieux ou en son absence au citoyen Boulot iils 
Administrateur au District a V'illefranche 1)^ du Rhône. 

Toul le 22 Fructidor Tan 2"'«de la République française une, indivisible 
et toujours victorieuse de ses ennemis. 

Liberté. Egalité. Fraternité. 

Cher citoyen et ami, je viens de recevoir une lettre du cit. Laurencin 
où il m'annonce qu'ayant ete acquitté par la Commission révolutionnaire 
de Commune aiTranchie et par la Convention il a obtenu main levée du 
séquestre de ses effets de propriété et me demande de lui faire payer sans 
délai, les Billets de papier que, dit-il, je lui ai pris à Villefranche. Voicy 
Texplication. 

Ce citoyen que je crois un ci devant noble du canton de Beaujeu fut 
lors de la prize de l^yon amené à Villefranche avec nombre d'autres pri- 
sonniera de l'armée rebelle, je fus, comme administrateur chargé de les 
reconnaître d'après les procès verbaux que remettaient les garde nationales 
et les municipalités du district et de leur demander leurs papiers pour 
retenir ceux qui pouvaient fournir des renseignements soit sur leur 
compte, soit sur les complices de la rébellion. Plusieurs d'entre eux les 
remirent et le citoyen Laurencin put être de ce nombre, mais il n'y eut 
aucun assignat ni papier portant valeur remis car on reçut au contraire 
par écrit la déclaration que Itrent plusieurs d'entre eux des effets numé- 
raire ou papier monnayé qui leur avait été enlevé lors de leur arrestation 
et, sur mon rapport, l'administration prit un arrêté pour ordonner dans 
son arrondissement la remize de ces objets. 

Quant aux papiers qui me furent remis, je me rappelle fort bien les avoir 
apporté de suite en revenant de la maison d'arrêt, au district ainsi que les 
Procès verbaux et les uns et les autres furent, je crois, cottes sous un 
n° correspondant à celui donné à chaque prisonnier dans la liste qui en 
fut dressée afin de pouvoir faciliter les recherches et application des 
papiers et pièce ou leur remize à chacun d'eux. Je crois encore me souve- 



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286 REVUE D'HISTOIRE DE LYON — Etudes 

nir que le tout fut remis en un paquet et envoyé à Commune affranchie 
le lendemain ou surlendemain de leur départ comme utile à eux ou à leur 
jugement. Je ne me rappelle pas s*il fut k cet effet remis à un adjudant du 
citoyen Gamelle gênerai de brigade qui était alors à Villefranche ou à ce 
gênerai lui même, mais je suis presque certain que ce dernier a fourni à 
l'administration décharge de ces prisonniers papiers et pièces les concer- 
nant, car je me rappelle qu'il donna sa signature à une pièce que je lui 
présentai, lui étant à cheval pour partir devant la maizon commune. 

C*est cette pièce si essentielle pour me justifier et me mettre à Tabri des 
menaces que me fait le dit Laurencin que je te prie avec instance, cher 
ami, de faire rechercher de suite. A Tépoque de mon départ toutes les 
pièces relatives à la prize de Lyon étaient, je crois, dans les tiroirs de la 
table neuve placée dans le Bureau à droite en entrant dans le Secrétariat 
qui fait antichambre à la salle de vos séances. 

Aussitôt que cette pièce aura été trouvée là ou ailleurs (et je te prie de 
la faire chercher partout avec le plus grand soin) je te demande de m'en 
faire passer de suite deux copies collationnees visées et scellées. 

Si, attendu que déjà 1 1 mois se sont écoulés depuis cette époque, ma 
mémoire était en défaut, et que ces papiers n'eussent pas été envoyés, la 
même recherche les fera retrouver dans les cartons, tiroirs ou liasses et 
alors il serait question de séparer ceux du cit. Laurencin d'en faire une 
note et de m'en instruire sans délai ainsi que du résultat de la recherche. 

La gravité de cette affaire, et la disposition obligeante de ta bonne 
amitié pour moi me font espérer toute la célérité et Texactitude possible 
dans cette recherche et pour ta réponse. Prie pour moi mes concitoyens et 
amis Teillard aine, Tricaud, Bredoux, Demoustier, Trembly, Bonnefond 
de s'en occuper tous ensemble. J'aime à croire qu'ils ne me refuseront pas 
ce service, je dis plus cette justice, car il s'agit de ma probité. Elle est 
connue et comme bon républicain ils ne me refuseront pas de concourir 
à ma justification. Les citoyens Pain et Lacombe peuvent avoir connais- 
sance de cette pièce car ils vinrent avec moi à la maison d'arrêt et étaient 
je crois ù la maison commune lors du départ du citoyen Gamelle. 

Reçois cher ami et concitoyen l'assurance que je suis toui à toi et pour 
toujours. 

Ghavanne 
Méd. 

Ces dernières lettres qu'il nous a semblé lire veulent elles dire 
médecin? C'est possible. La profession de Chavanne expliquerait sa 
présence à Toul où il pouvait servir en qualité de médecin dans les 
armées. Cette qualité expliquerait la fierté de la rédaction de la 
date : Tan II de la République française, une et indivisible et tou- 
jours victorieuse de ses ennemis. 

Dans une pièce rédigée pour sa défense, Bresson se Vante d'avoir 



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J. TerreL — UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE :i87 

favorisé, pendant la Terreur, la fuite d'un citoyen Chavanne. C'est 
probablement celui qui lui écrit de Toul. Les premiers à ressentir 
les effets de la réaction thermidorienne contre la Terreur furent donc 
justement ceux qui furent soupçonnés de modérantisme par les 
jacobins ultras. 

Sans le vouloir, et son témoignage n'en a que plus de prix, le 
citoyen Chavanne nous retrace le tableau des arrestations opérées 
dans les campagnes du Rhône après le Siège de Lyon. Les gardes 
nationales et les municipalités rurales arrêtent parfois un peu au 
hasard tous les errants qui sont soupçonnés d'être des rebelles 
fugitifs, et les amènent au district. Là, des administrateurs scrupu- 
leux les écrouentà la maison d'arrêt, sous un numéro, et sous le 
même numéro dressent avec soin un état des objets et valeurs 
saisis sur eux. Mais ils sont pressés par les ofiiciers de l'armée 
assiégeante victorieuse qui veulent emmener les prisonniers à 
Commune-Affranchie. A la hâte on les leur délivre, on est bien 
forcé de le faire car eux seuls disposent de la force armée. On 
leur remet aussi, parfois, les objets saisis, et le commandant du 
détachement, ce jour-là le général Camelle, à cheval déjà pour 
escorter son convoi vers Commune-Affranchie, signe rapidement 
la décharge qu'on lui présente. Puis les administrateurs du district 
préoccupés d'autres choses n'y songent plus. Effets saisis et 
pièces de décharge sont classés dans les liasses et cartons ou se 
promènent dans les tiroirs où on les retrouvera plus tard, si on 
peut. 

D'autres fois, un administrateur ne se donne même pas la peine de 
déposer les effets au secrétariat, il s'en constitue personnellement le 
gardien et, c'est vraisemblablement pour cette raison que Bresson 
juge indispensable, aussitôt qu'il pense pouvoir être soupçonné, 
d'effectuer le dépôt régulier de tous les objets énumérés dans le reçu 
que nous avons reproduit. 

Les prisonniers sont du reste trop nombreux, et le sort qui les 
attend est trop facile à prévoir pour que les choses se passent tou- 
jours très régulièrement et pour qu'on prenne des précautions bien 
minutieuses contre les réclamations qui pourront être soulevées 
dans l'avenir. Trois mille cinq cent vingt-huit accusés compa- 
rurent devant la Commission révolutionnaire de Lyon , il y eut 
seize cent ({uatre- vingt- quatre condamnations à mort, cent soixante- 



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''^SS REVUE D'HISTOIRE DE LTOPT. — Éludes 

deux condamnations à la détention et seize cent quatre-vingt-deux 
acquittements*. 

Laurenein avait été acquitté et il est impossible de savoir ce qui 
lui avait valu cette chance, car les jugements soit de condamnation 
soit d'acquittement sauf exception, comme celui qui condamne Pre- 
veraud, ont des motifs aussi vagues qu'uniformes et qui étaient 
rédigés d'avance une fois pour toutes. 

Pierre Laurenein, quarante-cinq ans, natif de Villersen Beaujolais 
demeurant aux Brotteaux, fît partie, le 3o nivôse an II, d une four- 
née de deux cent cinquante-cinq acquittés. 

Considérant, dit le jugement* cPacquittement, qu'autant la justice du 
peuple doit s'appesantir sur les traîtres qui conspirent contre sa liberté el 
son bonheur, autant elle doit rechercher l'innocence, la faire paraître au 
grand jour, et rendre fa liberté à ceux que la misère ou la séduction 
auraient contraints à porter les armes contre la patrie, à ceux que la 
haine ou des vengeances auraient conduits dans les cachots, aux patriotes 
enfin qu'un raffinement de scélératesse aurait chargés de fers. — Oui les 
réponses aux interrogatoires subis parles nommés... (suit la liste des 
!455 acquittés) La Commission révolutionnaire les renvoie d*accusation, el 
ordonne qu'ils seront mis sur le champ en liberté, pour rentrer dans la 
sociélé et y remplir les devoirs de républicains. 

Avec de pareils motifs, comme du reste avec ceux que donnent 
les jugements de condamnation, on pouvait acquitter ou condamner 
tout le monde. 11 est un motif d'acquittement, en tout cas, qui ne 
peut s'appliquer à Laurenein. L'importance des valeurs saisies sur 
lui montre que la misère n'a pu le contraindre à prendre les armes. 

Quoiqu'il en soit, après son acquittement du 3o nivôse, trop heu- 
reux sans doute d'en être quitte pour une détention préventive, il se 
tient coi et ne réclame rien, mais on voit qu'aussitôt après le 9 ther- 
midor il s'occupe de se faire restituer tout ce qu'on a saisi sur lui. 
Depuis dix-huit mois, en vertu du jugement d'acquittement, le 
séquestre mis sur ses biens était levé, mais c'est alors qu'il ne craint 
plus d'attirer de nouveau l'attention sur lui, qu'il commence ses 
réclamations et il s'adresse d'abord au citoyen Chavanne qui avait 



* Arrêté récapitulatif de la Commission arrêtant ses travaux, 17 germinal 
an II (Melville-Glover, n® 47). 

* Jugement du 3o nivôse (id,, n» 25). 



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J. TerreL — tJN JACOBIlf DE kÙOftE-Et-LOÎRE US9 

été chargé, le jour de son arrestation, de recevoir les prisonniers et 
qui lui avait enlevé les papiers dont il était encore porteur quand on 
l'écroua à la maison d'arrêt de Villefranche. 

Le 8 floréal an III, le procès intenté ou projeté par lui contre 
Ghavanne n'était pas encore terminé car il fait dans l'assignation ci- 
dessous les plus expresses réserves pour la restitution demandée a 
Ghavanne. Mais, s'il n'avait pu obtenir encore cette restitution, il 
avait eu le temps et la possibilité sans doute d'avoir une copie exacte 
de son procès-verbal d'arrestation, copie mentionnant les objets et 
valeurs saisis sur lui par l'administration qui le fit arrêter. Il fait en 
effet signifier une assignation en restitution à l'administration qui 
Ta arrêté : la municipalité de Pouilly-le-Monial, et à celle qui Va 
incarcéré : le Directoire du district de Villefranche. 



A la requête de Pierre Laurencin citoyen demeurant à Lyon qui fait 
élection de domicile en sa maison de résidence au dit lieu. 

Soient cités à comparaître le jeudi dix huit de présent mois par devant 
les citoyens composant le bureau de conciliation du district de Villefranche 
dix heures du matin. 

Les citoyens Vaivolet ci-devant président du district de Villefranche 
demeurant en la commune de S^ Lager. 

Boulot fils demeurant à Villefranche. 

Teillard le jeune demeurant chez son père à Chirouble. 

IJresson-Durieux neg^ à Villefranche ces trois derniers ci devant admi- 
nistrateurs audit district 

et Teillard ci devant agent national au même district demeurant à 
Villefranche 

et les membres composant la municipalité de Pouilly le Monial. 

Aux fins les susnommés de se concilier si faire se peut avec le requérant 
sur la demande qu'il se propose de leur former solidairement en restitution 
de cinquante quatre pièces d*or de vingt-quatre livres chacune, soixante 
livres argent blanc, quatre cenls livres en assignats, une montre d'or de 
Lépine à répétition sonnant les quarts et demi quarts, enfin un étui, un 
cachet, une chaine garnie de la clef le tout en or touts lesquels effets 
furent enlevés au requérant le 18 S^re 17^3 (V. S) dans la commune de 
Pouilly le Monial ensuite déposés au secrétariat du district de Villefranche 
par la dite municipalité, puis ensuite remis de nouveau à cette dernière 
pour en disposer le tout en conformité des pièces et titres dont on justi- 
fiera au bureau de conciliation ainsi que de Tarrêté des représentants du 
peuple en mission à Lyon en date du 7 Germinal dernier qui renvoyé le 
requérant à se pourvoir devant les tribunaux pour la dite restitution el^ 
à défaut par les susnommés de comparaître dans le dit tems ledit Lauren- 

ReT. hîst. Lyon. XII. — 11) 



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290 KEVCE D*rt!STOlRE DE UOIf. — Éludes 

cin se pourvoie ainsi que de droit. Sous ses réserves les plus expresses de 
se pourvoir aussi incessamment ainsi et comme il avisera par devant qui 
de droit pour obtenir la restitution des deux billets à ordre et autres 
papiers qui lui furent pris et enlevés dans la maison d^arrèt de Ville- 
franche le lo 8bre ,7(j3 (V. S) dont acte. 

Le huit floréal an trois de la république une et indivisible, à même 
requête qualité demeure et élection de domicile qu'il est énoncé en Tacte 
ci-dessus copié j'ai Claude Lambert huissier au tribunal de district de 
Villefranche y demeurant soussigné signifié et donné copie au citoyen 
Bresson-Durieux négociant et demeurant à Villefranche ci-devant admi- 
nistrateur au district du dit lieu dénommé avec citation pour comparaître 
dans le tems par devant et aux fins du dit acte en parlant dans son dit 
domicile où je me suis exprès transporté à une fille aide ménage sommée 
de dire son nom a fait refus dont acte 

Lambert. 

Le 18 floréal on dressait un procès-verbal de non-conciliation 
entre les parties et, le 27, Laurencin assignait les mêmes personnes 
à comparaître le 6 prairial devant le Tribunal du district de Ville- 
franche. Cette assignation est signifiée à Bresson-Durieux par le 
ministère de Duclos, huissier. 

Il ne s'agit plus, on le voit, des papiers enlevés au sieur Lau- 
rencin dans la maison d'arrêt, mais des valeurs assez considérables, 
dont il était porteur : 1.356 livres d'argent monnayé et 4oo livres 
en assignats, ainsi que de bijoux assez précieux qui ont été saisis 
par la municipalité de Pouilly-le-Monial lors de son arrestation et 
déposés par elle au Directoire du district. 

Ce n'était donc plus seulement les actes politiques de Bresson- 
Durieux qu'on attaquait, on paraissait mettre en doute sa probité. 

Qu'étaient devenus l'argent et les bijoux du sieur Laurencin ? 
Nous n'avons plus retrouvé le jugement qui a solutionné le procès 
intenté par lui, mais les pièces même produites par Bresson pour sa 
défense vont nous apprendre ce qui s'était passé. 

Bresson-Durieux aux citoyens composant le Tribunal du District de 
Villefranche, 

Expose 

i^ Qu'à l'époque de la sortie de Lyon 9 8^'« 1798 (V. S) il n'était 
point administrateur du district, ainsi que le constate l'extrait ci-joint de 
son installation qui n'a eu lieu que le 12 x*»" suivant, que par 
conséquent il n'a pas connaissance des effets enlevés au C. Laurencin 
lors de sa traduction dans les Prisons de cette commune. 



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/. TerreL - UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOÏRE 29l 

a^ Qu*il n'a non plus aucune connaissance de leur remise au Directoire 
du district, qu'il n'en a jamais signé aucun récépissé, procès verbal ou 
autres actes quelconques. 

3® Que Tarrêté pris par les administrateurs du Directoire de ce dis- 
trict le 22 nivôse ordonnant la distribution desdits objets entre les gardes 
n*«» n*a point été signé par Texposant. 

Qu'il n'a point été présent à la discussion qui a pu avoir lieu à ce sujet 
et de plus qu'il n'était qu'administrateur du Conseil général, que c'est 
donc mal à propos qu'il a été mis présent dans une délibération ignorant 
absolument tout ce qui s'est passé à cet égard. 

En conséquence Bresson-Durieux demande à être renvoyé d'instance 
et mis hors de cause et de procès. 

Bresson Durieux. 

A cette pièce est jointe l'attestation suivante : 

Je soussigné secrétaire du district de Villefranche département du 
Rhône certifie à tous ceux qu'il appartiendra que le Citoyen Bresson- 
Durieux n'a été installé administrateur au Conseil de ce District que le 
22 frimaire deuxième année républicaine (12 x^'* 98) et que, quoi- 
qu'il paraisse qu'il a été présent à l'arrêté pris par l'administration le 
22 nivôse par lequel en rapportant celui du 22 vendémiaire précédent, 
la restitution des effets pris sur les lyonnais lora de leur sortie a été 
ordonnée en faveur des gardes nationales qui s'en étaient emparés, il est 
néanmoins vrai qu'il n'a point opposé sa signature sur le registre à la 
suite de cet arrêté. 

Fait à Villefranche le 6 prairial an 3 de la Republique française. 

Bridon secr. 

Nous administrateurs du directoire du district de Villefranche départe- 
ment du Rhône certifions que le sieur Bridon qui a signé l'attestation 
cy-dessus est réellement le secrétaire de ce district et que foi doit être 
ajoutée aux actes qu'il signe et délivre en celte qualité. 

Fait au Directoire séance publique 6 Prairial an III de la République 
française une et indivisible. 

Illisible^ Micollier, Illisible. 

Cette attestation délivrée par une administration dont Bresson- 
Durieux ne faisait plus partie et qui n'était pas composée de ses 
amis semble bien prouver qu'il n'était pas responsable de la dispa- 
rition des effets de Laurencin. Elle est du reste confirmée par la 
lettre antérieure des citoyens Desirier et Lemoigne l'informant, le 
20 frimaire an II, de sa nomination et l'invitant avenir se faire ins- 
taller. 



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292 hÈVUE D'HrSTOfftE DE LYOW. — Eiudêi 

Mais que penser des collègues de Bresson dont plusieurs étaient 
aussi ses amis et qui faisaient distribuer, le 22 nivôse, aux gardes 
nationaux, comme butin de prise, les effets appartenant aux pri- 
sonniers ? 

En supposant qui! s fussent condamnés et leurs biens confisqués, 
était-ce au Directoire du district à disposer de ces effets ? Et s'ils 
étaient acquittés, comme le fut Laurencin huit jours après, com- 
ment exécuter Tarrêt ordonnant la restitution des biens mis sous 
séquestre ? 

On ne croyait guère à Villefranche à Timprobité de Bresson- 
Durieux, mais nombreux au contraire étaient ceu^ qui ne pouvaient 
pardonner à l'administration dont il avait fait partie la terreur qui 
avait régné dans le pays avant le 9 thermidor. Bresson-Durieux fut 
donc arrêté. Deux lettres de Michet, représentant du département 
de Rhône-et-Loire, nous apprennent sous quelles inculpations. 

Au citoyen Bresson-Durieu, nég* à Villefranche. 
Citoyen 

Nos rapports depuis le commencement de la révolution jusqu'à ce que 
j*ai quitté Villefranche, la conformité de nos sentiments et de nos opi- 
nions pendant tout ce tems ; ces mêmes idées dont je vous vois pénétré 
par les deux lettres que vous m'avés écrites, m'inspirent pour vous Tin- 
teret le plus vif, et me font désirer bien sincèrement de pouvoir vous être 
utile. 

Il vous reste beaucoup d'amis : mais, je ne dois pas vous dissimuler, 
vous avés des ennemis qui ont fait des efforts pour tourner contre vous 
l'opinion publique : et ces efforts ont laissé des impressions J*ai lu avec 
attention votre mémoire les détails qu'il contient sont suffisans pour 
détruire les inculpations particulières, en les rapellant aux intéressés, leur 
honnêteté me fait croire qu'ils seront les premiers à prendre votre défense. 

Le moment rend plus difficile de combattre (l'inculpation) d'avoir après 
le 9 Thermidor, opiné fortement en faveur des jacobins proscrits par la 
Convention. C'est de cet antre que sont sortis les maux qui, pendant 
plus d'un an, ont désolé la France, avec des vues perfides de tout détruire, 
en organisant l'assassinat, le vol, la brigandage, tous les forfaits, pour 
empêcher la révolution. Les horreurs qui viennent de se commettre à la 
Convention sont le pendant de la journée du 3i may, des 12 et 29 Ger- 
minal, mêmes vues, mêmes acteurs la Montagne et les Jacobins tout ce 
qui s'est montré leur partisan n'est pas vu de bon œil. Reste pour vous à 
convaincre que si dans un tems vous ne leur avés pas été contraire, c'est 
parce qu'alors, il était difficile de connaître leurs desseins criminels ; 
mais pour y parvenir il ne suffit pas d'un jour. 



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/. Terrel — UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 293 

Je connais votre attachement à la révolution dans le sens de rendre 
aux hommes, par les principes de Tégalité et de la liberté, la dignité que 
ne comportait pas l'ancien régime ; je connais les talens dont la nature 
vous a cloués, votre amour pour le travail, votre sensibilité, je sens com- 
bien les hommes de ce caractère sont utiles dans un tems de révolution ; 
avec ces sentimens, soyés convaincu que je ne négligerai rien pour mettre 
dans vos intérêts tous ceux qui peuvent concourir à vous rendre la liberté 
et à vous être utile. 

Salut Micliet. 
le 3 Prairial 3. 

Le rapport, citoyen compatriote, du décret que vous rapellés dans 
votre lettre du i6 thermidor et Tidée que Ton statuerait plus prompte- 
ment sur la manière dont seraient jugés les détenus, m'ont fait différer 
de vous répondre quelques soient les événements: quoique Ton dise, 
quoique Ton fasse, j'ai des devoirs à remplir et je les remplirai. 

Je dois entendre tous ceux qui s'adressent à moi, défendre l'innocence, 
consoler les malheureux, faire tout le bien dont je suis capable, sans 
m'arretter aux manœuvres, ni aux criailleries de quelque espèce qu'elles 
soient. 

Vous rapeller mes principes, c'est vous dire que vous avés le droit de 
m'employer, quand vous le jugerés à propos, partant je rendrai témoi- 
gnage que je vous ai connu honnête, sincère patriote, zélé, obligeant, 
utile à la révolution. 

Salut Michet. 
3 fructidor an 3. 

Ainsi Bresson qui s^éUiit compromis jadis en présentant à la Con- 
vention une pétition en faveur de Preveraud, accusé de fédéralisme, 
.se voyait arrêté et détenu maintenant pour avoir opiné en faveur 
des jacobins proscrits après le 9 thermidor par la Convention. Si 
Taccusation était vraiment fondée, il aurait eu la passion de défendre 
les causes compromises et, on pourrait affirmer, sans même invo- 
quer le témoignage du représentant Michet, qu'il était obligeant. 

Ces deux lettres ne sont pas tout à fait les lettres banales d'un 
député à un électeur qui le harcèle de ses demandes de protection, 
elles font honneur et à celui qui les a reçues et même à celui qui 
les a écrites. 

Sans doute, Michet n'est qu'un des plus obscurs représentants 
des départements à la Convention. On peut être sûr qu'il n'a pas 
bougé pendant la Terreur, il a fait alors comme Sieyès, il s'est 
contenté de vivre, mais ilolTre ses services à un compatriote dans 



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294 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

le malheur et cet acte de vertu est appréciable même à cette heure 
où Ton n y risque plus sa tête. On y risque tout au moins sa popula- 
rité et son influence auprès des maîtres du jour, si on en a une. 
C'est déjà quelque chose et bien d'autres n'en feraient pas autant. 
Si nous n'avons pas le mémoire envoyé par Bresson-Durieux au 
représentant Michet et dont celui-ci parle dans sa lettre du 3 prai- 
rial, nous avons trouvé une pièce qui doit être l'équivalent. C'est 
une défense écrite par le détenu pour ses concitoyens. Elle s'étale 
en douze longues pages et est fort habile. 

Bresson-Durieux commence par reconnaître franchement qu'il a 
eu quelques torts et que son enthousiasme pour la Révolution a pu 
Tégarer. Il défend ensuite ce qui semble lui tenir le plus au cœur : 
sa probité. Il a versé è des souscriptions patriotiques les 1 25 livres 
qui lui ont été allouées pour un mois d'assistance au Comité révolu- 
tionnaire. Quant aux 3 livres par jour auxquelles il avait droit pour 
son assistance au Conseil général du district, il ne les a jamais 
touchées et on lui doit même encore toutes les avances faites par 
lui pour les diverses missions dont il a été chargé. S'il a acheté un 
bien national, les bénéfices de son commerce assez étendu lui per- 
mettaient de se libérer même avant le délai de dix ans. Il offre de le 
prouver en produisant ses livres. 

Quant à l'accusation de terrorisme, elle n'est pas fondée. Il a 
lutté au contraire, ses discours et ses lettres le prouvent, contre les 
terroristes locaux qu'il nomme. Son nom se trouve sur une liste, 
dressée par l'un d'eux, des citoyens qui devaient être traduits au 
Tribunal révolutionnaire de Lyon pour modérantisme et fédéra- 
lisme. 

Bresson se disculpe ensuite de l'accusation d'avoir nui à plusieurs 
de ses concitoyens, soit à Paris, soit à Lyon; il s'est au contraire 
entremis pour sauver tous ceux qu'il a pu. Il a gardé le secret de la 
retraite, connue par lui, de ceux qui se cachaient; il s'est compromis 
pour procurer des moyens de défense aux détenus. Et il cite des 
faits précis parmi lesquels ne se trouve pas, et on peuts^en étonner, 
la pétition portée à Paris en faveur du malheureux Preveraud. Il 
a sollicité souvent, à Lyon, le représentant Reverchon de Saône- 
et-Loire, en mission dans cette ville. Ces sollicitations sont proba- 
blement l'origine de ses relations avec ce représentant que nous 
allons voir intervenir en sa faveur. 



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/. Terrel. — UN JACOBIW DE RHONE- ET-LOIRE 295 

S'il se défend, c'est pour regagner Testime et la confiance des 
bons citoyens, il ne désire plus que la retraite et il termine son apo- 
logie par ces paroles : « Désormais dans le silence, je formeray des 
vœux pour le maintien de la liberté, pour TafFermissement de la 
République et ne cesserai d'être le fidèle observateur de la loi, con- 
stamment attaché à la représentation nationale, ami sincère de la 
république une et indivisible et Tennemi implacable de la tyrannie, 
des conspirateurs, des anarchistes et des fripons. » 

Ce que nous avons cité de la correspondance adressée à Bresson- 
Durieux et de ses discours, semble bien confirmer ce qu'il dit pour 
sa défense et on comprend que, malgré les attaques de ceux qu'il 
prétend avoir obligés et défendus pendant la Terreur, il eût conservé 
de nombreux amis. Parmi eux, était Reverchon, représentant du 
département de Saône-et-Loire. Avec Michet, et plus que lui, il était 
intervenu à Paris en faveur de Bresson, car c'est lui qui lui annonce, 
le 20 fructidor an III, qu'il va être mis en liberté. 

Le Gomitéde sûreté générale, citoyen, vous a rendu justice et les bons 
citoyens ne peuvent jamais être confondus avec les dilapidateurs et les 
assassins. 

La Convention nationale est juste et ne confondra jamais Terreur avec 
le crime. 

Salut et amitié Reverchon. 
du 20 fructidor le 3*"« an. 

Le 19 fructidor, en effet, le Comité de sûreté générale avait pris 
l'arrêté suivant : 

Du 19 fructidor Tan III de la République française une et indivisible ^ 

Après avoir examiné la demande et le certificat du citoyen Bresson- 
Durieux marchand à Villefranche et l'attestation de notre collègue 
Reverchon, le Comité arrête que le citoyen sera (relâché ?) et que le man- 
dat d'arrêt lancé contre luy est nul et de nul effet. 

Le procureur de la Commune de Villefranche est chargé de faire exé- 
cuter le présent. 

Les membres du Comité de Sûreté générale, 

Suivent les signatures. 



* A remarquer les inscriptions suivantes en exergue : « Guerre aux parlisans 
de la Terreur », « Guerre aux partisans des Emigrés et de la Royauté ». 



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296 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Études 

Earegistré ez registres de la M uaicipalité en exécution de la délibéra- 
tion de ce jour. 

A Villefranche le 24 Fructidor an III delà République française. 

Laplagne greffier. 



C'est donc à cette date que Bresson-Durieux dut être mis en 
liberté. 

Il avait employé les loisirs de sa détention à rédiger les mémoires 
pour sa défense et notamment celui que nous avons analysé. Mais, 
malgré ses préoccupations personnelles et le désir exprimé dans sa 
défense de se retirer, il ne pouvait s'empêcher de faire encore de la 
politique. Nous avons retrouvé le double brouillon ^d une pétition à 
la Convention dans laquelle il demande le rapport de la loi qui a 
ordonné la vente des biens des hôpitaux. Nous avons déjà cité 
quelques lignes de ce document, mais il ne parle pas seulement de 
cette question toute spéciale, Bresson supplie aussi la Convention 
de différer l'application de la Constitution de Tan 111 et de demeurer 
au pouvoir tant qu'elle n'aura pas « donné la paix ù l'Europe après 
avoir abaissé l'orgueil de la superbe Albion, confondu Tespoir des 
ennemis de la République, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, orga- 
nisé toutes les parties de l'administra tion ». 

C'est évidemment le dernier regret pour un gouvernement sous 
lequel il a été quelque chose. Si la Convention l'avait écouté, elle ne 
serait jamais partie. 

En vertu de l'arrêté du Comité de sûreté générale, Bresson était 
bien en liberté, mais par mesure administrative seulement, les accu- 
sations portées contre lui subsistaient et une telle situation ne pou- 
vait durer toujours, aussi demanda-t-il lui-même à être jugé. Ce fut 
un mois plus tard environ que fut rendu le jugement suivant que 
nous donnons en entier parce qu'il clôture la vie politique de Bresson- 
Durieux. 



Extrait des actes et minuttes du greffe de la justice de paix de la 
commune et canton de Villefranche sur Saône Département du Rhône. 

Ce jourd'huy sept vendémiaire de Tan quatre de la République une et 
indivisible, s'est présenté devant nous Jean Marie Chanal Juge de paix et 
officier de police de la commune de Villefranche sur Saône département 
du Rhône le citoyen Jean Baptiste Bresson-Durieux négociant demeurant 
à Villefranche qui nous a dit que la municipalité de Villefranche a lancé 



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/. Terrel, - UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 297 

un mandat d'arrêt contre lui dont il ignore les causes mais qu*il a ouï dire 
que c'est sur une accusation de terrorisme ; et qu'attendu que la loi du 
douze fructidor ordonne le renvoi par devant nous de toutes les alîaires de 
ce genre il nous requiert qu'il nous plaise de procéder à son interrogatoire 
pour ensuite être par nous statué ce qu'il appartiendra. 

A quoy adhérant et après avoir pris lecture de TarrêCé de la Municipa-. 
lité contenant les motifs du mandat d'arrêt lancé contre ledit Bresson- 
Durieux nous avons procédé audit interrogatoire ainsy qu'il suit. 

Interrogé s'il a participé à des délibérations du Comité révolutionnaire 
de Villefranche contenant des mandats d'arrêt contre trente six individus 
dont sept ont péri, tous les quels excepté trois ne sont précédés d'aucune 
dénonciation. 

Répond qu'en sa qualité de membre du Comité révolutionnaire, il a 
signé plusieurs mandats d'arrêt dont il ne se rappelle pas le nombre, mais 
que les individus qui ont été arrêtés ne l'ont été que comme suspects en 
vertu de la loy du dix sept septembre mil huit cent quatre vingt treize; 
que si quelques uns d'entre eux ont péri ce n'est point le fait du comité 
révolutionnaire de Villefranche mais bien de quelques membres de la 
commission temporaire qui sont venus à diverses reprises à Villefranche 
pour enlever les prisonniers et les faire traduire à Lyon devant la commis- 
sion révolutionnaire; qu'il n'était pas au pouvoir du comité révolutionnaire 
d'empêcher ces translations puisque les membres de la commission tempo- 
raire étaient entourés d'une force armée considérable et étaient porteurs 
d'un arrêté des représentants du peuple Colot d'ArboisetFauchet (il faut 
lire Collot d'Herbois et Fouché). 

Interrogé si après le neuf thermidor il n'a pas prêché le jacobinisme à 
la société populaire de Villefranche et si précédemment il n'a pas fait* 
rapporter une délibération par elle prise à la majorité par laquelle elle 
accordait un certificat de civisme à un citoyen dont il avait besoin pour 
présenter au département ce qui a occasionné son arrestation et une 
détention de plus de six mois 

Repond sur le premier fait que dans la société populaire il n'y a 
jamais prêché que l'union entre les citoyens, la soumission aux lois, le 
respect et l'attachement pour la Convention nationale, que quant au 
certificat de civisme dont nous avons parlé, il présume que c'est celui 
demandé par le citoyen Tourteau, qu'il se rappelle qu'à cette époque il 
présidait la société populaire mais qu'il ne prit point la parole dans cette 
affaire. 

Interrogé siavec Roche et Dachatfilsmembres du comité révolutionnaire, 
il n'est pas alilé dans la maison d'arrêt de Villefranche ou le citoyen 
Desarbres commandant de la garde nationale de Villefranche était détenu 
s'il n'a pas eseiyé de lui différents papiers essentiels à sa justification sous 
prétexte, disait-il, de les communiquer à Désirier et Boulot fils membres 
de la commission temporaire de Lyon alors à Villefranche en promettant 
sous parole d'honneur de les lui rapporter de suite, lesquels papiers 



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298 hEVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Eludes 

Desarbres réclama publiquement sorti de la prison sans les avoir pu 
obtenir. 

Repond que Désirier et Boulot membres de la commission temporaire 
lui donnèrent ordre ainsi que Dachat et Roche ses collègues d'aller 
chercher les papiers dont il s'agit, qu'ils les leur remirent qu'ils en firent 
un paquet qui fut remis à un gendarme pour les porter à la commission 
temporaire à Lyon, qu'il ignore ce que ces papiers ont pu devenir qu'il 
n'a jamais eu l'intention de les soustraire pour nuire au citoyen Desarbres, 
qu'il était si éloigné de chercher à compromettre les détenus qu'il peut 
prouver qu'il procura des pièces aux citoyens Clerjon et Buison dont 
il(s) croyai(en)t avoir besoin pour leur justification 

Interrogé si le vingt-quatre pluviôse an deux il n'a point dénoncé 
Jean-Pierre Desarbres à la barre de la convention en avançant des faits 
faux et calomnieux sur son compte. 

Repond que dans la pétition qu'il présenta alors à la Convention il 
n'eut d'autres objets que d'attirer les regards sur les actes arbitraires de 
la Commission temporaire et révolutionnaire et du citoyen Lapalud qu'il 
ne dénonça point le citoyen Desarbres, que seulement il parla de luy 
comme pensant que sa liaison avec quelques membres de la commission 
révolutionnaire pouvait influencer le jugement qu'elle était dans le cas 
de porter contre le citoyen Preveraud. 

Plus n'a été interrogé. 

Lecture faite à l'accusé du présent et de ses réponses y a persisté et 
signé avec nous et notre secrétaire-greffier. Signé à la minutte Bresson 
Durieux, Chana olT de police et Berthelemot S'« G^ 

Nous officier de police de la Commune de Villefranche Considérant que 
4es mandats d'arrêt signés par le citoyen Bresson Durieux l'ont été en 
vertu de la loi du dix-sept septembre mil sept cent quatre vingt treize 
qui donnait la faculté aux membres des comités révolutionnaires de mettre 
en arrestation tous les individus qu'ils regarderaient comme suspects; 
que l'abus qu'on a pu faire de cette loi tirannique n'est point un délit 
prévu par le code pénal et que d'ailleurs il n'est pas prouvé que le citoyen 
Bresson en ait abusé, puisqu'il est notoire que tous les détenus qui ont 
été conduits à Lyon l'ont été par les commissaires de la commission tem- 
poraire Désirier et Boulot fils 

Considérant qu'il n'est pas établi que le citoyen Bresson Durieux ait 
professé de mauvais principes à la tribune de la Société populaire qu'il 
parait même par une attestation de plusieurs citoyens de Villefranche 
qu'il nous a exhibée dattée du quatorze messidor dernier qu'on lui a 
toujours entendu prêcher l'union entre les citoyens, la soumission aux 
lois et le respect des autorités constituées, que d'ailleurs la loi n'atteint 
pas ceux qui auraient prêché des principes erronnés que ne frappe que les 
provocateurs au meurtre et au pillage; les dilapidateurs et les assassins 
et qu'il ne parait pas qu'on ait imputé aucun de ces délits au citoyen 
Bresson. 



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/. Terrol — UN JACOBIN DE RHONE-ET-LOIRE 299 

Qu'ea ce qui concerne le citoyen Tourteau, en tenant même pour 
constant que le citoyen Bresson a empêché qu'il ne lui fut délivré un 
certiiicat de civtsm3, il n'y aurait là aucun délit public que cela se réduirait 
tout au plus à une affaire particulière entre ces deux citoyens. 

Considérant en ce qui concerne les papiers que Ton dit avoir été 
enlevés au citoyen Desarbres, que le citoyen Bresson a déclaré qu'il avait 
agi en vertu des ordres des membres de la commission temporaire qu'il 
ne pirait pas que le citoyen Desarbres se soit plaint d'aucun abus de 
pouvoir de la part du citoyen Bresson et qu'au surplus cela se réduirait 
également à une affaire particulière entre ces individus qui serait de la 
compétence des tribunaux ordinaires, qu'il en serait de même de ce que 
le citoyen Bresson a pu dire sur le compte du citoyen Desarbres à la 
Barre de la Convention. 

Nous ordonnons que le mandat d'arrêt lancé contre le citoyen Jean 
Baptiste Bresson Durieux par la municipalité de Villefranche demeure 
révoqué et que défenses sont faites à toutes pereonnes d'attenter à sa 
sûreté 

Fait les jours et an que dessus. Signé à la minute Chanal off'de police. 

Collationné Berthelemot. 

Bresson- Durieux avait réuni en un dossier un certain nombre de 
pièces sous ce titre : « Pièces justificatives pour ma conduite pen- 
dant l'affreuse existence du régime terroriste. » C'est de ce dossier 
que sont extraites bon nombre des pièces que nous avons citées. Il 
considérait évidemment le jugement du 7 vendémiaire an IV, comme 
la principale. Ce jugement est élégamment relié avec des faveurs 
vertes qui ne proviennent probablement pas du greffe du citoyen 
Berthelemot. 

A-t-il cependant toute l'importance que semblait y attacher Tinté- 
ressé ? Il est permis d'en douter. C'est beaucoup plus une absolution 
qu'un acquittement. Il reste avéré que Bresson a signé comme 
membre du Comité révolutionnaire de nombreux mandats d'arrêt. 
Mais, dit le jugement, c'est en vertu de la loi du 17 septembre 1793, 
Elle donnait pour les arrestations des suspects un pouvoir absolu- 
ment discrétionnaire et le jugement constate que Tabus de ce pouvoir 
n'est point un délit prévu par le Code pénal; il ajoute, il est vrai» 
qu'il n'est point prouvé que Bresson ait abusé de ce pouvoir. La 
preuve de l'abus était d'autant plus difficile à faire que, dans cette 
singulière procédure, on voit bien un accusé, mais il n'y a plus 
aucun accusateur, pas plus les particuliers qui se sont plaints autre- 
fois que la municipalité qui a lancé le mandat d'arrêt. 



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300 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

Le citoyen Tourteau s'était plaint du refus dun certificat de 
civisme, le citoyen Desarbres d'une saisie de pièces utiles à sa défense 
et d'une dénonciation à la barre de la Convention, mais ils ne compa- 
raissent pas pour maintenir leurs plaintes et d'ailleurs elles ne pour- 
raient donner lieu qu'à une affaire particulière entre eux et Bresson. 

Il reste établi que l'accusé a fait procéder à de nombreuses arres- 
tations, il Tavoue et ne s'en rappelle pas le nombre. Ses accusateurs 
en avaient signalé, paraît-il, trente-six dont sept suivies de condam- 
nations à mort. Trois seulement avaient été motivées par des dénon- 
ciations, les autres venaient de l'initiative du Comité révolutionnaii*e 
et, par conséquent, de Bresson et de ses collègues. Il était évident 
que, puisqu'il comparaissait seul en justice, il aurait été excessif de 
lui faire endosser la responsabilité de mesures collectives qu'il avait 
peut-être désapprouvées. 

Ce qu'il y a de plus favorable à" Bresson dans ce jugement, c'est 
l'attestation produite par lui de plusieurs citoyens venant confirmer 
ses dires et ses écrits et prouver qu'on Ta toujours entendu prêcher 
l'union entre les citoyens, la soumission aux lois et le respect des 
autorités constituées. 

Il parait certain que Bresson n'était pas un méchant homme, qu'il 
n'a pas fait partie de la fraction extrême du Comité révolutionnaire 
de Villefranche, qu'il a même été suspect aux hommes qui la com- 
posaient. Il est probable que le danger couru par lui en portant à la 
Convention la pétition en faveur de Preveraud J'a poussé ou Ta 
contraint à accentuer son attitude révolutionnaire, mais il Ta fait 
avec une modération relative. Peut-être que si, au lieu de se trou- 
ver à Villefranche loin des nouvelles^ il eût été à Paris, il aurait été 
le premier à soutenir la réaction thermidorienne. S'il a paru îiu con- 
traire soutenir les jacobins poursuivis, c'est que la province est 
toujours en retard sur la capitale et que les hommes politiques qui 
y demeurent ne peuvent évoluer avec la rapidité et la désinvolture 
de ceux qui voient de près les événements. Peut-être aussi, et ce ne 
serait pas pour le charger, n'avait-il pas, pour ces évolutions rapides, 
le caractère assez souple. 

Il est à remarquer que le jugement du 7 vendémiaire révoque le 
mandat d'arrêt lancé contre Bresson par la municipalité de Ville- 
franche, qui avait déjà été annulé par l'arrêté du Comité de sûreté 
générale, enregistré à Villefranche, le 16 fructidor an III. C'est donc 



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J. TerreL — UW JACOBIN DE RHONE- ET- LOI RE 301 

le jugement seul qui accorde à Bressoii sa liberté définitive, il 
n'avait été jusque-là qu'en liberté provisoire. 

Depuis cette époque il ne parait pas avoir essayé de jouer de 
nouveau un rôle politique. Les dangers qu'il avait courus et les 
émo lions de ces quelques mois Tavaient peut-être dégoûté des 
affaires publiques. Peut-être aussi ses concitoyens ne lui pardon- 
nèrent-ils jamais complètement d'avoir été aux affaires pendant le 
régime terroriste. 

Il semble en tout casque, malgré les responsabilités morales qu'il 
avait encourues, on ne mit jamais en doute son honnêteté person- 
nelle. Le dernier document que nous ayons trouvé dans ses papiers 
le montre, à l'occasion d'un voyage à Paris, chargé par procuration 
d'un Sieur Picard de faire rembourser une somme de 1.887 francs 
montant du cautionnement fourni par ce dernier à M. Jean Desmazes 
ci-devant notaire à Liergues. A cette époque, 7 mai 1821, Bresson- 
Durieux exerçait donc honorablement son commerce et avait con- 
servé, pour les affaire privées tout au moins, la confiance de ses 
concitoyens. 

J. TERREL. 



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302 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 



LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYON 

ET LEUR PERSONNEL 
Sous la Monarchie de Juillet 



Des trois publications périodiques que s'était données le parti 
légitimiste en i83i. le journal de Pitrat survivait seul deux ans 
après. Encore avait-il dû changer de nom : le Cri du Peuple au 
vocable révolutionnaire s'était mué dès le i" novembre i83i en 
Gazette du Lyonnais. 

Pitrat, qui avait su jadis donner une rédaction de choix à la 
Gazette Universelle (1819-1828), n'avait pas su faire de son «inca- 
pable héritière » un journal digne de son parti et de la seconde 
ville du royaume. Sans idées personnelles, il se contentait de repro- 
duire les nouvelles de la presse parisienne et quand il y joignait de 
sa prose, elle se distinguait par une allure grandiloquente, boursou- 
flée et déjà prudhommesque. Les lecteurs se détachaient de cette 
piteuse gazette et il ne lui restait guère d'autres fidèles que « quelques 
curés de campagne» avec « quelques douzaines de douairières». 

Un fait important acheva de séparer, de la plus grande partie des 
légitimistes lyonnais, le seul journal qui fût à leur disposition. Ce 
fut l'expédition en Vendée de l'aventureuse duchesse de Berri, 
suivie peu après de la révélation de sa grossesse et de son mariage 
secret avec le comte de Lucchesi-Palli. Tous ces bruits parurent 
faux à la plupart des carlistes et la Gazette se dut à elle-même de 
protester avec véhémence contre les mensonges de Thiers. Cepen- 
dant il y en avait dans le nombre qui estimaient l'héroïne de la 
branche aînée trop discréditée pour qu'elle pût conserver la régence 
nominale du royaume et la tutelle de ses enfants. La famille royale 
avait adopté cette attitude : elle fut imitée par ceux qui avaient 



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F. GadrsiL — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYON 303 

peur des frasques de Madame et de ses idées libérales. Ceux-là, non 
contents d'écarter <x la femme Lucchesi » comme disait dédaigneu- 
sement le duc de Blacas, prétendaient revenir sur les abdications 
de Rambouillet et ramener Henri V à la condition d'un simple duc 
de Bordeaux. Qui sait, en effet, si, Tinfluence maternelle aidant, 
Tinfidèle veuve du duc de Berri n'aurait pas réussi h régner sous le 
nom de son fils ! Il fallait donc remettre la couronne sur le front de 
Charles X et réserver de nouveau les droits de Louis-Antoine. 

Il s'opéra ainsi une scission dans le parti légitimiste et Lyon n*en 
fut pas exempt. Là comme ailleurs, le plus grand nombre se montra 
infidèle aux désirs du vieux roi, mais une petite fraction, dont était 
Pitrat, leur fut plus docile. 

Les partisans d'Henri V ne pouvaient plus continuer à soutenir 
un journal dont ils désapprouvaient la ligne de conduite. Il s*agit 
alors pour eux ou de contraindre Pitrat à tenir compte de leurs 
idées, ou, s'il se montrait trop réfractaire, de fonder un nouvel 
organe. 

On essaya d'abord d'un accommodement avec Pilrat qui purgeait 
à la prison de Perrache une condamnation à quinze mois de captivité* . 
Il aurait conservé la direction ou plutôt la gérance de la Gazelle^ 
mais on lui aurait imposé un Comité chargé de diriger effec- 
tivement l'entreprise. Pitrat dément que, pour l'indemniser, on lui 
ait offert « une somme d'argent considérable », ni qu*on ait voulu 
le décharger « de tous les frais d'impression, timbre, papier, expé- 
dition, correspondance, etc. ». A l'entendre, toutes les dépenses 
restèrent à son compte et on ne devait lui remettre ((ue aoo francs 
par mois, c'est-à-dire « la dixième partie » de ce qu'il devrait 
débourser. 

La combinaison n'aboutit pas, et Pitrat proteste qu'il n'y eut pas 
de sa faute, car, par cinq fois, il a tout accepté ^ tout, sauf ces 
indemnités qu'il jugeait blessantes pour son honneur. M. de Verna, 
qu'il accuse d'avoir conduit « cette machination » depuis la fin de 
i832, n'aurait donc voulu que le duper, sinon comment ne pas s'en- 
tendre avec un homme aussi conciliant ? 

Nous n'avons sur ces pourparlers que la version donnée par Pitrat, 

» cjaoïil i833. 

* A MM. les aboimés de la Gazelle du Lyonnais, par Pi Irai. Lettre datée du 
24 avril 1833 (ii« 35i-^38 de la Bibl. municip.). 



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:î()i REVUE D'HISTOIRE DE LYOff. — Éludes 

et il obéit manifestement au désir de se donner le beau rôle. Il s'est 
même trop flatté et il est probable qu'il n y apporta pas tant de 
bonne volonté, car dès le mois d'avril i833, M. de Vernaetsesamis, 
renonçant à s'accorder avec lui, travaillaient à créer un autre jour- 
nal. Furieux, le directeur de la Gazette leur reprocha de répandre 
contre lui « mensonge ! » sur « calomnie » et, en guise de rupture, il 
écrivit à Verna une lettre dont il publia plus tard un extrait et où 
il en appelait en quelque sorte au jugement de Dieu : « Il paraît, 
Monsieur, que vous êtes décidé à suivre toujours une route différente 
de celle que j'avais adoptée ; or, comme de mon côté j'ai la ferme 
résolution de me trouver constamment dans la bonne voie, ne serait- 
il pas possible qu'un jour la Providence m'éclairàt assez pour qu'en 
dehors du chemin que je suivrais il n'y eût que précipices * ? « 

L'ancien adjoint ne se laissa pas arrêter par ces protestations, il 
omit également de considérer s'il n'y avait pas pour son parti 
« quelque ingratitude à consommer la ruine d'une pauvre feuille qui 
était le plus souvent sortie meurtrie et déchirée de sa lutte avec le 
pouvoir* ». Et il réussit à faire paraître, le i®*" août i833, le premier 
numéro d'un nouveau journal, le Réparateur, Le titre était des 
plus expressifs puisqu'on avait pour but de « réparer les brèches 
qui se font chaque jour au bon sens, à la bonne foi, à la morale, à la 
religion, aux libertés publiques^ ». 11 n'était peut-être pas de l'in- 
vention des Lyonnais, car à Paris, en i832, un prospectus avait été 
lancé sans que des souscripteurs y répondissent — en faveur d'un 
journal qui aurait porté ce nom^. 

Le nouveau journal avait Lappui financier delà plupart des légiti- 
mistes. M. de Verna qui allait en être « le chef suprême, lame et 
la vie^ » fut toujours disposé à le secourir et avec lui « deux cents 
de nos plus riches concitoyens^ ». C'étaient les « actionnaires » 
du Réparateur j qui se réunissaient parfois en assemblées, sous 
la présidence de Victor de Verna^. Auguste Balleydier, mort 

^ Pilral : document essentiel, 4 pages (daté du 12 juin i834). 
» C. de Lyon, 4 août i833. 
» 3o sept. i833. 

♦ Halin, Bibliof/raphie hintorique et critique de la presse périodique 
française, 

» Gaz., 5 juin 1834. 

• Gaz., 5 juillet 1884. 
' Gci5., 5 juin 1834. 



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F. Gadrat. — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYOU 305 

en i833 est le seul que le journal désigne comme ayant été lun 
des fondateurs*, on devine pourtant quels ont été les autres. 

Ces assemblées d'actionnaires délibéraient sur la conduite du 
journal et les décisions étaient prises à la majorité, — ce qui semble 
tout k fait néfaste au comte O'Mahony, effaré devant cette « petite 
souveraineté du peuple* ». 

Sans que Fentreprise ait jamais été bien fructueuse, elle ne 
végéta jamais non plus à la façon de la Gazette, et au début, par 
ses quelques annonces et le chiffre de ses lecteurs, le journal put 
sans doute se suffire à lui-même. Monfalcon lui attribue 600 abon- 
nés au moins ; chacun d'eux était redevable à la caisse du Répara- 
teur de 68 francs par an. Ce succès était mérité, puisque de Taveu 
d'un ennemi, le journal était celui qui, dans Lyon, donnait les nou- 
velles « avec le plus de soin et d'exactitude », et qu'il contenait 
(( assez souvent des articles bien faits et des feuilletons sur les 
lettres et les arts, écrits avec goût et science^ ». 

Ainsi la scission qui s'est produite dans le parti carliste lyonnais 
a abouti à la création d'un nouvel organe fondé par actions, qui, 
assuré dès son début de capitaux nombreux et de rédacteurs choisis, 
semblait avoir im avenir brillant. Il allait interpréter les vœux des 
légitimistes les plus laborieux et les plus intelligents, et il suffit 
pour le montrer d'indiquer la suggestive présence du grand avocat 
Berryer parmi ceux qui fondèrent le Réparateur^. Lyon va donc 
avoir un journal « jeune France », adoptant la devise de Genoude : 
« Tout pour la France et par la France », revendiquant avec le 
retour à la légitimité les libertés nécessaires. Ce n'est pourtant pas 
un disciple de la Gazette de France qui naît à Lyon en août i833, 
car jamais il n'admit la souveraineté populaire au-dessus du pou- 
voir monarchique. Il resta toujours dans la nuance libérale, mais 
royaliste de la Quotidienne, 

En même temps, Lyon acquiert aussi un journal u vieille France». 
La Gazette du Lyonnais outre son attitude et renonce aux ména- 
gements qu'elle avait jadis lorsqu'il lui fallait contenter tout le 
monde et M. de Verna. Désormais, les carlistes libéraux achevant de 

< 18 nov. i833. 

« Gaz., I" mars i834 

' Monfalcon, op. cil. 

* Gaz., 3 septembre i836. 

Rer. hist. Lyon. XU — 20 



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306 REVUE D*HïSTOiaE DE LYON. — Éludes 

lui échapper au profit du Réparateur, il ne reste plus d'autre chance 
a Pitrat que de retenir dans sa clientèle ceux qui ne veulent pas 
abandonner les idées de l'ancien régime, ceux enfin qui tâchent de 
ressusciter Charles X et Louis XIX pour les opposer à Henri V. 
Pour leur plaire, il va accueillir leurs articles, s'en inspirer lui- 
même, donner à son journal une allure des plus réactionnaires. 
La France qui représenta à Paris les tendances rétrogrades, 
n'était pas encore créée, V Invariable avait le tort de paraître à Fri- 
bourg, en Suisse, et d'être à peine mensuel, Brid^ Oison était 
éliminé pour son allure badine. La Gazette du Lyonnais restait seule 
possible. Que son directeur ait été poussé par ses convictions vers 
sa nouvelle attitude, cela nous paraît improbable et il semble bien 
(ju'il y ait eu au fond pour l'y déterminer une simple question de 
boutique. 

Pitrat allait faire son possible pour lutter contre le Réparateur, 
mais la lutte était trop inégale. On le voit en mettant en paral- 
lèle la rédaction des deux journaux. Dans ce but, nous nous 
sommes efforcé de retrouver le nom des principaux publicistes 
du parti. On n'y arrive pas aisément, car la plupart d'entre eux, 
ayant une sainte horreur de voir leur nom imprimé, gardent jalou- 
sement l'anonymat. L'indiscrétion de leurs confrères* nous a aidé à 
identifier quelques-uns d'entre eux. Souvent aussi, de suggestives 
initiales nous ont mis sur la voie. 

La Gazette compte avant tout, pour remplir ses colonnes, sur son 
directeur et gérant, Théodore Pitrat, Pitrat dirigeait à Lyon une 
imprimerie qui, au temps de la Restauration, avait joui des faveurs 
officielles. 11 y avait répondu en fondant la Gazette Universelle, 
dont il a pu dire, et non pas sans raison, qu'elle avait été le premier 
journal lyonnais digne de ce nom*. La Gazette défendit, de 1819 a 
1828, la politique des ultras, et elle y mit tant d'intransigeance, 
que les préfets de Villèle, jugeant son zèle excessif, avaient fini 
par la traiter en ennemie. Pitrat eut encore plus à se plaindre de la 

* Monfalcon cite dans son ouvrage les noms de quelques rédacteurs du 
Héparaleur. En outre, çà et là, la Revue du Lyonnais donne de précieuses 
indications. 

- Prospectus-spécimen de la SenlineUe du Midi, sept. i8;i4. 



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P'. Cadrai. — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DÉ LYON 307 

Révolution de i83o, s'il est vrai, comme il Tassure, qu'elle ail 
réduit le courant d'affaires de sa maison « de loo.ooo francs par 
an à moins de 3.ooo^ ». Quand les légitimistes du Réparateur 
Tabandonnèrent à leur tour, il eut bien de la peine à nourrir cette 
nombreuse famille de sept enfants, dont il parle à plusieurs reprises^. 
Tant de déconvenues successives, aggravées par les nombreuses 
condamnations de son journal, devaient fatalement aigrir le carac- 
tère de Pitrat. Lui qui a conscience d'avoir tout sacrifié à sa cause, 
de l'avoir soutenue « avec tout le courage, l'impassibilité et le 
désintéressement qu'il a plu à la Providence de [lui] accorder^ », 
qui s'enorgueillit de sa «pénurie » et de sa fortune « saignante », 
à l'égal « du soldat qui trouve son bonheur et sa gloire dans les 
cicatrices qui ont été son partage dans la défense de sa patrie * », 
s'irrite de s'en voir si mal récompensé par les siens. Il prodigue 
sa propre louange, celle aussi de son journal qui reset, à l'entendre, 
« au premier rang dans l'estime des hommes les plus honorables 
delà cité, comme de la France et de l'étranger^». Cependant qu'il 
se place sur une sorte de piédestal, il affecte le dédain pour les 
aristocrates qui l'ont trahi et, avec la ferveur d'un vrai disciple 
de Rousseau, célèbre les vertus du peuple qu'il leur oppose. Le 
Réparateur, s'étant vanté de recevoir « des communications exclu- 
sives » de M"»® de Saint-Priest, Pitrat se défend d'en être jaloux : 
« Nous n'encombrons pas dit- il, ... les salons à lambris dorés. 
Nos antichambres favoris à nous, ce sont les géoles et les toits 
de l'exil. C'est lorsqu'il s'agit de nous rendre l'écho de grandes 
souffrances et de cruelles injustices que nous sollicitons les com- 
munications de ceux qui les souffrent^. » Il semble même qu'il 
veuille parfois donner l'impression d'un parfait prolétaire : ainsi 
lorsqu'il atteste n'avoir d'autres ressources pour alimenter sa caisse, 
trop souvent veuve d'argent, « que le travaille (sic) et les écono- 
mies d'un père de famille' ». 



* Cf. vente pour impôt, etc. (n" 35o-688 de la Bibl. municip.V 
^ 37 et 28 juin i836, etc. 

' Gai , 3 juillet i833. 

* Gaz., 20 ocl. i833. 

* Gas.!*"", janvier 1834. 

'"' Gâ-., ?.7 et 28 janvier 18*4. 

' Gaz.^ .') juillet i835. 



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308 REVtîE D'HlSTOÎRE DE LYON. — Études 

Bien que Monfalcon prétende qu'on ne connaisse à la Gazette « ni 
rédacteurs ni abonnés », Pitrat s*est assuré quelques concours. Ce 
sont d'abord de pauvres hères, journalistes de métiers, résidant k 
Lyon même. Nous en connaissons deux, Genest et F. -A. Schmitt. 
Le premier a plus de notoriété, car, <;ompromis dans les 
troubles d'avril i834, il fut le seul légitimise englobé dans le 
procès monstre : il fut d'ailleurs acquitté. Comme on le qualifiait 
au Luxembourg de rédacteur à la Gazette, Pitrat écrivit au prési- 
dent de la Chambre de Paris, le baron Pasquier, pour faire rec- 
tifier cette mention : il l'assurait que, depuis le i^' janvier i833, la 
collaboration de Genest s'était bornée à trois ou quatre articles 
purement littéraires*. 

Schmitt assume, du lo août au 28 décembre i836, la charge de 
gérant, dont Pitrat avait dû se démettre en raison de certains 
voyages nécessités par ses intérêts personnels. Le malheureux y 
gagne un mois de prison et 200 francs d'amende ; encore lui avait- 
on octroyé le minimum de la peine, par pitié pour « ses quatre 
enfants, encore dans le premier âge », et qui réclamaient « son 
assistance^ ». 

Un autre journaliste collabore quelque temps à la Gazette, dont il 
fut même le rédacteur en chef, mais celui-ci a l'appréciable mérite 
d'arriver de Paris et d*y avoir fourni dans la presse de la Restaura- 
tion une carrière distinguée. C'est un Méridional, Sarrau, né à 
Montpellier en 1780; il a, en i8i4, déserté l'étude du droit pour 
s'attachera plusieurs journaux royalistes, tels que le Conservateur, 
la Dominicale et surtout Zc Drapeau blanc qu'il dirigeait vers 1820. 
Il s'y est montré un ultra fanatique : le général Canuel, destitué 
pour sa brutale répression du complot de Lyon, en juin 18 17, 
trouve en lui un de ses rares défenseurs, et Sarrau, peu après, se 
mêle à la conspiration dite du Bord de TEau. Après i83o, il est 
un des agents les plus actifs du parti carliste, pour lequel il accom- 
plit plusieurs missions auprès de Madame et auprès de Ferdi- 
nand VII, qui lui confère à cette occasion l'ordre de Charles III. 
Mais lui aussi est ruiné par la Révolution de i83o, et <v dépouillé de 



* Ils sont signés de Tinitiale G. Cf. notamment Gaz,, 12 sept. i833. La lettre 
de Pitrat est dans la Gasetle du 18 janvier i835. 
« 24 et 25 déc. i836. 



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F. Gadrnt. — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYOlf 309 

toute fortune», il n'a plus à offrir à sa a sainte cause » que « les restes 
d'une existence usée à son service^ ». C'est alors, en i836, que 
Pitrat le fait venir à Lyon pour lui confier sa Gazette renaissante, 
et donner à son propre « zèle » Tappui d'un notable «talent». 
Mais leur entente ne dure pas plus de deux semaines : la résur- 
rection de la Gazette est, en effet, du lo août i835 et, dès le 24, elle 
cesse de mentionner la collaboration de Sarrau. Celui-ci ne quitta 
pas Lyon après cette aventure, il s'y fixe au numéro i de la rue du 
Peyrat, avec l'espoir de diriger un nouveau journal, qu'il médite de 
fonder sous le titre de^Gazeite des Provinces, Le 7 novembre i836, 
il lance son prospectus, mais les capitalistes lyonnais ne répondent 
pas à son appel de fonds. Sarrau, lassé sans doute de la vie de pro- 
vince, rentra alors à Paris, où il mourut en i844^« 

A côté de ces journalistes de métier qui vivent à Lyon sous la 
coupe de leur directeur, il en est d'autres qui se contentent de cor- 
respondre de loin avec la Gazette. De ces correspondants, certains 
résident à Paris, comme Auguste de Saint-Priest, qui envoie des 
articles de i83i à 1 834*', et dont nous ne pouvons rien dire, sinon 
qu'il ne se rattache pas à la famille du comte, ancien ministre de 
Louis XVL Mais après i833^ le principal correspondant de la 
Gazette, réside à Fribourg. en Suisse, d'où il semble avoir eu des 
rapports avec la cour de Prague; c'est le comte Arthur O'Mahony. 

Le noble écrivain a collaboré à presque tous les journaux « roya- 
listes et ultramontains » de la Restauration, notamment au Mémo- 
rial catholique qui paraissait tous les mois, rédigé par Lamennais, 
Gerbet, Rohrbacheret de Haller *. Farouche partisan d'une intégrale 
restauration, il combattit âprement Decazes dans le Conservateur, 
en des articles dont chacun était « un coup de stylet », et où il se 
montrait, assure-t-on, « tantôt noble, sérieux, sublime, tantôt vif, 
léger, mordant, satirique ^ ». Les événements de i83o font de lui 



* Cf. prospectus de la Gazetlo des Provinces^ n» 5-565 de la Bibliothèque 
municipale. 

* Cf. BiogrtLphie Universelle de Michaud. 

' Cf. Gàz.y 8, 10, i5, 22 juin i83i,etc... Saint-Pricst envoie aussi des articles 
à V Union des Provinces, 

* Cf., pour ses ouvrages, Guérard : la France littéraire, t. VI; Littérature 
contemporaine, l. V. 

» Cf. Ennemond de Nolhac (E. N.), in t. V, p. 173, de la Revue Provinciale. 



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310 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Eludes 

une sorte d'émigré qui se retire auprès des Jésuites de Fribourg. 
Dans cette ville religieuse, il fonde un nouveau Mémorial catholique^ 
l'Invariable, qu'il rédige avec MM. de Haller et Damery, séparés 
comme lui de Lamennais, depuis l'apparition de V Avenir^, Il y sou- 
tient les idées les plus rétrogrades, les plus rigoureusement ortho- 
doxes en religion, et s'il entre en rapports avec Pitrat, c'est qu'après 
Tapparition du Réparateur la Gazette a donné un nouveau coup de 
barre à droite. Il lui envoie d'abord V article communiqué du ag dé- 
cembre i833, qui provoque la démission du général d'Hautpont, 
gouverneur d'Henri V^. D'autres articles suivent, en i834, ainsi 
qu'il l'a promis, s'attaquant tous au Réparateur qu'il déteste pour 
ses velléités libérales et aussi pour des motifs plus personnels, car 
ce journal a feint de ne pas le connaître ou de représenter ses écrits 
comme « des recueils badins de Bouquets à ChloriSy de charades et 
de logogriphes ^ » . 

Enfin la Gazette reçoit souvent la copie de quelques-uns de ses 
lecteurs : M. Adolphe Rey, « homme instruit et ayant fait les cam- 
pagnes de la République » avec « quelques-unes de celles de l'Em- 
pire * ». « D'une des principales villes du Midi », un certain H . d'Aus 
lui adresse des réflexions sur le serment^. C'est aussi le chevalier 
de Saint-Raymond qui lui écrit son regret d être un correspondant 
« moins assidu que ses sentiments pour lui et son estime pour le 
journal consciencieux qu'il publie, sembleraient le commander^». 
Mentionnons encore un dévot à la Vierge, Pouchon, qui le prie 
d'accueillir un article sur Fourvières et le Choléra, dédaigné par le 
Réparateur "', 

Les plus notoires parmi ses correspondants sont deux poly- 
graphes lyonnais, Jean Passeron et Alphonse de Boissieu. C'est 
Collombet dans la seconde série de ses Historiens du Lyonnais * 
qui nous est garant de la collaboration de J.-P. Passeron à la 



• Cf. Ennemond de Nolhac (E. N.), in t. v. p. 17^, de la Revue Provinciale. 
« Cf. Gaz,, 8 janvier i834. 

• 10 janvier 1834. 

4 Gaz., 8 mai i834. 

^ Gaz,, Il juin 1834. 

^ Gaz., ai avril i835. 

• Gaz., 6 nov. i835. 

» Cf. Revue du Lyonnais, t. XIII, 1841, p. 217 et sq. 



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F. Gadràl, — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYON 311 

Gazette; il lui donna des articles comme il en avait donné à la 
Gazette Universelle et à d'autres recueils d'inspiration carliste, tels 
que les Archives du Rhône ou la Revue Provinciale. Ses brochures 
sont aussi nombreuses : dans Napoléon^ il montrait la persistance 
du parti bonapartiste, ce qui prouve en faveur de sa perspicacité. 
Dans ses Mémoires (Tun pauvre diable^ il exaltait les souvenirs 
royalistes du Siège de Lyon, tâchant d'en accaparer la gloire pour 
son parti. Il excusait l'émigration dans sa notice sur Edmc Yvernaulty 
il plaidait pour les lys de France dans son Louis IX et Louis-Phi- 
lippe. Collombet lui reconnaît, à juste titre, « un esprit droit, 
observateur et généreux » qui a « vu et retenu beaucoup », et qui 
se serait produit, sans doute, avec plus d'avantages, si « le peu de 
temps, le peu de liberté et d'aise qu'il avait devant soi » ne l'avaient 
pas empêché de mener ses travaux littéraires autrement que par 
intervalles. 

Alphonse de Boissieu avait sur Passeron l'avantage d'être riche, 
d'être jeune. Alors que Passeron est né à Lyon en 1780, il n'y a 
vu le jour que le 11 décembre 1807. Sa famille venait d'être 
illustrée, au siècle précédent, par son aïeul, Jean- Jacques, qui fut, 
en même temps que trésorier de France au Bureau des finances de 
Lyon, un remarquable graveur à Teau-forte. On l'envoya chez les 
Jésuites de la célèbre maison de Saint-Acheul (Somme), avant 
de lui faire suivre à Paris les cours de l'Ecole de Droit. Arrivé 
dans cette ville révolutionnaire, il ne perdit rien de son éducation 
et cela ne peut étonner, s'il est vrai qu'il ait été aux alentours 
de 1828 l'obscur compagnon de Chateaubriand et de Lamennais, 
qui en était encore à son Essai sur l'Indifférence, A vingt-deux ans, 
il débute dans la vie politique, comme secrétaire de Chantelauze, 
nommé garde des sceaux dans le cabinet Polignac, et le plus bril- 
lant avenir semblait lui être assuré quand survint la révolution en 
i83o. Sa carrière en fut brisée, et sa position se trouva même dange- 
reuse : tt chargé de papiers importants, il s'échappa non sans peine 
de Paris couvert de barricades, et ce fut à pied, sous un déguise- 
ment, à travers la forêt de Fontainebleau et par des chemins 
détournés, c[u'il parvint péniblement à gagner Lyon ». Il revenait 
pour toujours dans sa ville natale, où il allait, avec la fougue de 
ses jeunes années, mettre sa plume au service de la légitimité. 
Sous le pseudonyme de Jules Raimbault, il fonde la Revue Provin- 



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312 REVUE D'HISTOIRE DE LTOff. -- Études 

ciale^ où il groupe, dit un de ses biographes « de jeunes écrivains, 
dont le but était de travailler à la reconstitution morale du pays, 
en reprenant toutes choses, art, littérature, philosophie, poli- 
tique, par la base et en les ramenant à des principes fondamentaux 
et immuables ». La Revue n^ayant pas existé plus de deux ans, il 
reporte son activité littéraire, en juillet i834, sur la Gazette du 
Lyonnais: il contribue, lui qui signe sans doute la lettre d' « un 
jeune homme de la vieille France* », à redonner un peu de vie à la 
feuille moribonde, mais aussi à accentuer son attitude de plus en 
plus rétrograde. Lui aussi ne s'entend plus, au bout de quelque 
temps, avec Tintraitable Pitrat, et il songe alors à lancer un troi- 
sième organe carliste. A cette occasion, il commence d'entretenir 
avec le duc de Blacas « une correspondance suivie » et qui devait 
durer plusieurs années. Ses efforts n'aboutissent pas et il connaît 
Tamertume d'un échec électoral^; il se dégoûte de la politique, 
et avec sa jeune femme, née de Gâtellier, s'en va chercher un 
peu de repos par delà les Alpes. Le voyage décide de sa nouvelle 
vie, car, sur les conseils de M. de Rossi, qu'il a connu à Rome, il 
va s'adonner assidûment à la science épigraphique. On le loue 
d'avoir « défriché le champ inculte de Tépigraphie lyonnaise » 
dans ses Inscriptions antiques de Lyon qui parurent en fascicules 
en 1846 à 1854. Ce long travail lui valut maintes récompenses 
académiques et, entre autres, en i855, le titre de correspondant de 
r Institut, 

M . de Boissieu, dont la physionomie est assez originale, ne vivait 
pas dans le passé seulement, comme on aurait pu le préjuger de ses 
goûts littéraires et de la persistance de ses idées politiques. Sui- 
vant en cela l'exemple des principaux légitimistes de France qui, 
dès 1839, commencent à paraître dans les Conseils d'administra- 
tion des Compagnies d'assurance ^, il se mêle au mouvement écono- 
mique du xix^ siècle, préside la Société qui fait percer, sous le Second 
Empire, la rue Impériale de Lyon, et prête la garantie de son nom à 

< Gaz., 18 juillet 1834. 

* Il n'obtinl pas plus de 21 voix aux élections municipales pour le quartier 
Perrache. 

* Cf. le Réparateur en janvier 1839 : on y voit une réclame pour la Compa- 
gnie d'assurances contre Tincendie, la Providence, qui compte dans son 
Conseil d'administration l'élite du parti, les La Rochejaquelein, les Dreux- 
Brezé, etc. 



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F. Gadrat. — LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYO!f 313 

des Compagnies chargées de donner le gaz à Naples et un chemin de 
fer au grand-duché de Luxembourg. C'est en faisant alterner ainsi 
ses travaux littéraires avec ses occupations financières, que M. de 
Boissieu vit arriver la guerre de 1870. Il eut des raisons particu- 
lières de la maudire, car un de ses fils, officier de chasseurs à pied, 
y trouva la mort sous les murs d'Orléans. Le père vécut encore, 
toujours fidèle à ses croyances religieuses comme à sa foi monar- 
chique, jusqu'au 11 décembre 1886, s'occupant en dernier lieu d'en- 
richir la nouvelle basilique de Fourvières, dont il avait été un ini- 
tiateur*. 

Tels sont ceux qui ont collaboré à la Gazette du Lyonnais. 
Pourtant le journal reste vide et fait des remplissages. C'est que la 
plupart de ces rédacteurs ont eu vite assez d'écrire dans une 
feuille mal dirigée et condamnée d'avance à périr. Ceux qui auraient 
pu lui redonner quelque intérêt se sont fatigués de lui rendre 
service. Sarrau au bout de quelques jours, Boissieu après quelques 
semaines. Aussi quand Pitrat et son gérant Schmitt sont arrêtés 
pour délit de presse, cela suffit pour empêcher le journal de 
paraître^. Nous allons trouver autour du Réparateur un personnel 
plus nombreux, plus exercé et aussi plus intelligent. 



« 

* 4> 



Les fondateurs du nouveau journal n'ont pas rencontré à Lyon le 
rédacteur en chef qu'ils désiraient et ils Tout fait venir du dehors. 
Ce n'est pas un journaliste de carrière, mais plutôt un homme du 
monde sans fortune, doublé d'un haut fonctionnaire sans emploi. 
Il est noble, s'appelant Alexandre de la Motte-Baracé, vicomte de 
Senonnes; il est né en 1781 dans la Mayenne, au château paternel, 
et après avoir vu mourir ses parents sous la Terreur, il s'est adonné 
aux arts « pour échapper aux dangers de l'époque » . Le retour des 
Bourbons améliore son sort : officier supérieur de la maison rouge 
en 181 4, il suit Louis XVIII à Gand et, après Waterloo, remplit 
successivement les importantes fonctions de secrétaire de la 

* Cf., sur M. de Boissieu, A. Steyerl, Alphonse de Boissieu, esquisse biogra- 
phique, 1897 {n^ 356. 100 de la B. V.) ; Arnould Locard, Discours prononcé aux 
obsèques d'Alphonse de Boissieu {n^ io2-5o3, ibid.) ; Revue du Lyonnais, 
passim. 

• Cf. Gaz., 26 nov. i836. 



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314 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Chambre (181 5), de secrétaire géaéral des musées royaux (3i mai 
1816), puis, grâce au maréchal Lauriston qui le protège, il devient 
conseiller d'Etat, commandeur de la Légion d'honneur et secrétaire 
général du ministère de la maison royale. L'Académie des Beaux- 
Arts l'honore de son choix, car ses fonctions l'appelaient à seconder 
les artistes*; du reste, il a donné lui-même en 1821, puis en 1827-29 
des choix de vues pittoresques d'Italie et des Grisons « accom- 
pagnées d'un texte historique et descriptif ». Son bagage d'acadé- 
micien se complète d'une traduction des lettres de Jacopo Ortis, 
intitulée le Werther de Venise, d'une édition du théâtre de Des- 
touches, et de sa collaboration à la Gazette de France. Les événe- 
ments de i83o viennent lui enlever toutes ses dignités et, sans 
fortune, il va vivre en Suisse dans la retraite jusqu'à ce que, en 
i833, on l'appelle à diriger le Réparateur de Lyon. L'homme était, 
assure-t-on, « plein d'urbanité, de douceur et de modestie »; un de 
ses rivaux dans le parti carliste, le comte d'O'Mahony, reconnaît 
sans peine « son dévouement » et sa « vertu », ajoutant que le 
« nommer, c'est se dispenser de le louer^ >*. Quant à Técrivain, il 
ne manque pas de talent, sait voir juste et son style, dune froide 
et académique correction, a au moins le mérite d'une simplicité 
relative. On ne peut préciser le moment où il cesse de diriger le 
Réparateur ; le 5 février 1837, ce journal contient encore un article 
de lui, mais peu après, on le voit revenir à Paris**. Faut il croire 
que son départ ait été occasionné par des divergences de vue avec 
le Comité du journal ? C'est possible : Senonnes avait toujours 
montré les sentiments d'un royaliste jeune France et, vers la lin 
■ de 1837, on devine que le Réparateur, sans changer ouvertement 
d'attitude, n'a plus autant d'ardeur libérale que par le passé. En 
tout cas, Senonnes ne se brouilla pas avec ses anciens compagnons 

1 II est au moins un artiste dont il faut connaître les relations avec M. do 
Senonnes. C*est l'illustre peintre Ingres qui ^ en 1816, exécuta le portrait de 
M™* de Senonnes, une de ses œuvres magistrales, actuellement au musée de 
Nantes. Un mois avant de Tacliever, Ingres faisait savoir à M. de Senonnes 
qu'il comptait sur cette toile pour lui « faire honneur ». L'ouvrage de M. Henry 
Lapauze sur Ingres, sa vie et son œuvre (1780-1867 J reproduit ce tableau et 
fournit plusieurs renseignements sur sa composition (cf. p. i52 et sq.). 

* Gaz,, i^' mars 1834. 

» 5 et 6 mai 1837. C'est de Paris qu'il écrit au directeur de la France pour 
raconter des traits de la générosité de Charles X, que le parti légitimiste 
opposait à la ladrerie de Louis-Philippe, à propos de la dotation Nemours. 



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F. Gadral. - LES JOURNAUX LÉGITIMISTES DE LYON 315 

de lutte, car ceux-ci l'honorèrent dun long et touchant éloge 
funèbre lorsqu'il mourut, à Paris, le 21 mars i84o*. 

Le vicomte de Senonnes ne remplissait pas les fondions de 
gérant, qui eussent exposé le noble gentilhomme à paraître devant 
les Tribunaux et peut-être à aller en prison. On en chargea d'abord 
un nommé I^etextre, qui semble n'avoir été qu'un homme de paille; 
en tout cas, il n'était pas très attaché au journalisme, car, à la fin 
de 1889, le Béparaieur recommande un entrepôt de soieries dirigé 
par son ancien gérant. Du 3 juillet i835 au 17 janvier i836, c'est 
Gervais qui assume la responsabilité* du journal. Si Ton en croit 
Pitrat, qui fut emprisonné en novembre i835, en même temps que 
lui, Gervais n'aurait pas été un foudre de courage, ni même un 
« débrouillard ». Pitrat le montre, en effet, « surpris, atterré », 
incapable de concevoir « que sa signature apposée à un journal qu'il 
n'a pas lu ait pu le mener sous les verrous », et attendant, pour 
reprendre confiance, que son confrère de la Gazette lui ait commu- 
niqué « la sérénité dont [son âme] était tellement imprégnée qu'elle 
se reflétait sur tous ses traits^ ». 

Quant à Pomaret (J.-C), qui succède à Gervais en qualité de 
gérant, il prit aussi la place de M. de Senonnes et devint, après 
lui, le rédacteur en chef du Réparateur, Nous n'avons pu réunir 
beaucoup de renseignements sur son compte : hors de son journal, 
on le voit écrire dans la Revue du Lyonnais^ à qui il donne deux 
chroniques*, et dans le recueil intitulé Lyon ancien et moderne y où 
il se charge du chapitre sur l'Antiquaille. Il acquit, en 1840, Tim- 

^ a. sur M. de Senonnes, outre l'article du Réparateur, qui est des 25 et 
26 mars 1840, l'article de J. Lamoureux, dans la Biographie Universelle de 
Michaud, et les indications données par Quérard, la France littéraire, l. IX, 
i838. I/article de la Biographie Michaud est d'ailleurs inexact pour la vie de 
Senonnes après i83i. L'auteur ignore que Senonnes a vécu à Lyon, qu'il y a 
dirigé le Héparaletir, et prétend qu'il a vécu dans la retraite, en Bretagne, 
de i83o à 1840. 

* Cf. Réparateur vers la fin de décembre i835. 
' Gaz,f 21 nov. i835. 

♦ Les deux chroniques lyonnaises se trouvent, La courte échelle, au 
tome VIÏ (i838), p. 356, l'autre au tome VllI (i838), p. ii3 avec pour litre : 
D'une réjouissance publique faite à Lyon quand la nouvelle fut apportée de la 
reddition des deux fils du rotj qui avayenl esté ostagiers pour le Roy leur père 
en Espaigne. Elles dénotent le goût de nos carlistes pour les histoires du bon 
vieux temps, surtout la seconde qui montre le profond attachement du peuple 
pour son roi légitime. 



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316 REVUE D'HISTOIRE DE LTOn. — Étude» 

primerie de Pitrat et lutta pour faire durer le Réparateur^ languis- 
sant à son tour, tant que le lui permirent « ses devoirs de famille 
et ses intérêts de fortune ». Après la fusion du Réparateur et de 
r Union des Provinces^ il donna encore des « considérations sur le 
parti royaliste et sa situation présente dans les provinces ». 

Comme la Gazette^ le Réparateur possède des correspondants à 
Pari» : l'un d'eux, qui envoie chaque semaine, en i834, une Lettre 
de Paris en plus des nouvelles courantes, n'est autre que Fancien 
lecteur des deux derniers rois, Edouard Mennechet (Ed.-M.*). Lui 
aussi s'est vu privé de sa charge par la Révolution de 1 83o et a dû 
compter, pour vivre, sur les lettres. Il avait déjà produit dans tous 
les genres, poésie, histoire, critique et théâtre; il continue de plus 
belle, tâchant de répandre des revues créées par lui : la Chronique 
de France, en i833, et plus tard, le Panorama littéraire de l'Europe, 
qui donne des articles extraits des publications étrangères; Men- 
nechet est un précieux correspondant pour un journal de province, 
car on vante à bon droit son style « élégant et facile », son tour de 
phrases « piquant et incisif^ ». Ses chroniques sont peut-être les 
plus vivantes et les plus spirituelles qui aient trouvé place dans le 
Réparateur. 

Ceux qui assurent à Lyon la rédaction habituelle du journal nous 
sont indiqués par Monfalcon comme étant, en i834 : « MM. Paul 
Allut, La Prade, médecin, un professeur d'art vétérinaire, 
MM. Jacquemont, Greppo^, etc., etc. » Ae Réparateur a démenti 
que le D"* de La Prade ait été l'un de ses collaborateurs, disant que 
Monfalcon avait voulu le déconsidérer aux yeux des malades pour 
grossir sa propre clientèle*. Quant à Paul Allut, il est né à 
Pierre-Bénite en 1794; c'est un ancien officier de la garde royale 
et on lui doit une brochure anonyme sur les événements d'avril 
1834 à Lyon^, ainsi que plusieurs ouvrages d'érudition locale 
parus après i85o^. Le Greppo mentionné par Monfalcon n'est 



* Cf., sur Mennechet, la Biographie de Michaud, t. XXVII. 
^ 4 janvier 1834. 

' Cf. Monfalcon, op. cit. 
« Cf. 24 juillet 1834. 

^ La w^rilé sur les événements de Lyon au mois d'avril 1834, Paris et Lyon 
1834. 

* Citons, entre autres, ses Recherches sur la vie et les œuvres de Claude^ 



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F. GadraL — LES JOUBNAUX LÉGiriMISTES DE UO^ 317 

sûrement pas le vicaire général de Tévêque de Belley, Tabbé 
J.-G.-H. Greppo, un fanatique de l'épigraphie, mais un ancien 
« substitut démissionnaire de la cour royale de Lyon », dont nous 
avons vu l'élection au poste de conseiller d'arrondissement pour le 
canton de Meximieux* (Ain). De S. Jacquemont, on peut dire 
surtout qu*il se distingua par une étroite orthodoxie en matière 
religieuse ; il la pousse d'autant plus loin qu'il a h faire oublier les 
erreurs d'un de ses oncles, François Jacquemont, curé de Saint- 
Médard (Loire), qui fut janséniste, prêtre assermenté et enfin le 
plus fougueux des anticoncordataires^. En relation avec la partie du 
clergé « la plus rapprochée des affaires diocésaines », il s'est donné 
pour devoir de surveiller renseignement supérieur tel qu'il se donne 
à Lyon et de dénoncer les attaques qu'il voit ou plutôt ({u*il devine 
dans les cours de la Faculté contre la monarchie et la religion. A 
ces rédacteurs assidus, il faut joindre Alexandre Dufieux qui, dès 
i84o, se fait une spécialité des questions relatives à l'Orient, le 
sujet a le plus poétique » de notre politique extérieure^. Dufieux, 
qui est né à Vaise le 6 octobre 1806, se révèle d'abord comme poète 
par une Ode à Lamartine qu'il fait paraître en i83i dans la Bévue 
Provinciale. Tandis que le grand homme honore de son amitié son 
jeune admirateur, les Lyonnais se flattent qu'un poète leur est né, 
mais Dufieux ne peut tenir ses promesses. D*abord, sa santé, tou- 
jours précaire, ne lui permet pas de « dégager sa personnalité poé- 
tique », et surtout sa fortune, plus que modeste, le forçant de 
prendre un métier, il entre au sortir de la rhétorique, dans ime 
maison d'épicerie « au moment même, dit Laprade, où les plaisan- 
teries des petits journaux romantiques [donnent] à ce genre de 
commerce un haut relief d'antipoésie ». C'est la nuit seulement 
qu'il trouve l'occasion de composer quelques vers ou d'écrire un 
article. Ce poète d'un jour fut aussi un « chrétien fervent et 
résigné » qui acheva en 1867 une vie de déceptions^. 

François Menealriery son étude sur Symphonie n Champier, sur les Rouiiers au 
XIV* siècle^ etc. 

* 8 déc. i836. 

> C^f. Dériard, op, cil, ; Latreille, la Petite Eglise de Lyon, Cf. aussi la lettre 
de Jacquemout au Courrier, reproduite par le Réparateur du i*' janvier 1839. 

* Dufieux collabora par la suite è la Gazette de Lyon et au Salut Public, 

* La notice de Victor de Laprade, sur Alexandre Dufieux, dans la Revue du 
Lyonnais j t. XV, 1867, p. 492-497 • 



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318 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludeâ 

Tels sont les rédacteurs qui font de la politique et discutent les 
questions actuelles ; d'autres, plus nombreux, assurent la rédaction 
littéraire du journal, lui donnant des « variétés », des récits d'his- 
toire, des comptes rendus d'ouvrages, des articles religieux, etc. 

Un des premiers, mais aussi des plus éphémères, est Adolphe 
Sala. Il était à Lyon depuis quelque temps déjà quand éclata 
l'insurrection d'avril. Or, c'est à cette époque qu'il rappelle dans 
un feuilleton du Réparateur * le souvenir du jeune Henri de la 
Rochejaquelein. mort au service de don Miguel sous les murs de 
Lisbonne. Sala qui était, comme Allut, un ancien ofKcier de la 
garde royale, ne paraît pas avoir suivi, dans la suite, sa collabo- 
ration au journal ; il vit, du reste, le plus souvent à l'étranger 
en compagnie de Saint-Priest, dont il a été le complice dans Taffaire 
du Carlo Alberto, En iS-jS, à Paris, il fonde avec Alfred Nettement 

1 Opinion publique, supprimée au lendemain du coup d'Etat du 

2 décembre. 

De pieux ecclésiastiques contribuent de même à garnir les 
colonnes du Réparateur : Tabbé Pavy, Tabbé Bez et Tabbé Boue. 
Louis-Antoine Pavy, qui fut de 1846 à 1866 le second évêque 
d'Alger, ne craint pas, dix ans avant de recevoir l'anneau d'amé 
thyste, d'écrire dans une feuille hostile aux autorités établies. Il 
lui donne notamment la primeur d'un article sur Deux Prélats 
d'Angleterre à Lyon^^ ([ue Boitel insérera six mois après dans la 
Revue du Lyonnais, Auteur aussi d'une étude remarquée sur les 
Grands Cordeliers ^(i835), il occupe depuis peu la chaire d'histoire 
ecclésiastique h l'Université de Lyon, et ce fut là, au regard de nos 
carlistes, « un choix éclairé ». A la cordialité de ses rapports avec 
eux succède une vraie période de tension qui s'explique par la lutte 
menée par Jacquemont et le Réparateur contre l'Université, à 
laquelle, tant bien que mal, se rattache l'abbé Pavy. En 1842, il 
n^est plus pour eux que « M. le Professeur universitaire », et, à 



* Cf. 4 mars 1834. Sur Sala, cf. Chateaubriand, Méni, d'oatre-iombe, éd. 
Biru, t. V, p. 287, n® 2. On trouve aussi des renseignements sur son compte 
dans la relation du procès du Carlo Alberlo, a Montbrison. Cf. Gaz. de Lyon ^ 
i<> mars i833. 

- 22 juillet i836. (Jf. d'autres articles de Pavy (L. A. P.) aux dates suivantes : 
25 août, 28 août, 2 décembre, 18 décembre i83(i, 27 mai 1837. 

3 24 avril i83G. 



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F. Gadrat. — LES JOURNAUX LEGITIMISTES DE LYON 319 

propos de certain voyage à Rome accompli par Tabbé et par le 
cardinal de Bonald, ils déploient toute leur argutie pour prouver 
qa*il n'appartient point à la suite du prélat*. 

Dans l'abbé N. Bez, le Réparateur trouve un ami plus longuement 
fidèle. L'abbé était curé d'OuUins et il se parait aussi du titre de 
chanoine d'honneur de Saint-Dié, à lui conféré par le jeune évêque 
de ce diocèse, Mgr de Jerphanion, qu'il avait eu pour vicaire. C'est 
lui qui a écrit, en 1887, les Lettres sur le protestantisme ^signées Z.^; 
enfin, il est l'auteur d'une longue notice sur V. de Verna. 

Quant à Tabbé Boue, dont nous n'avons à signaler qu'un article 
peu important^, il possédait, depuis 1828, la cure de Saint*Just; en 
i844j il l'échange pour celle deSaint-Martin-d'Ainay, en possession 
de laquelle il mourra en 1868. Il dut suivre l'évolution bonapartiste 
de Mgr de Bonald, car Napoléon III lui conféra la Légion d'honneur. 

Les érudits laïques de Lyon sont représentés parmi ces rédacteurs 
par J.-B.-M. de Nolhac, frère d'Ennemond, le créateur de la Bévue 
Provinciale, Il écrivit dans le journal*, mais il est surtout connu 
par ses Etudes sur haïe et par une traduction des Psaumes, On se 
plaisait à raconter comment, sous la Terreur, son frère Tavait sauvé 
de la mort en venant réclamer aux juges un sort semblable. Peut- 
être aussi, le médecin Tissot a-t-il publié un peu de sa pensée dans 
le Réparateur. Le compte rendu d'un ouvrage médical est signé des 
quatre lettres T. T. d m., qui peuvent vouloir dire Thomas Tissot, 
docteur-médecin^. On relève à propos de l'œuvre monastique de 
Lacordaire un article de Gandy qui sera un des premiers rédac- 
teurs en chef du Salut public créé en 1848^. 

Enfin vers i84o, on voit dans le Réparateur des noms qui n'y 
avaient pas encore paru : MoUière qui appartient à une vieille 
famille de Lyon et dont nous avons trouvé des articles dans la Revue 



' 21 mai 1842. Cf. sur Pavy les Eludes sur les historiens du Lyonnais, par 
Collombet, dans la Revue du Lyonnais, t. IX, 18^9, p. 177. 

* Rev. du Lyonnais, t. VII, i838, p. a38. Les letlres sur le Protestantisme 
avaient paru dans le Réparateur en novembre et décembre 1837. 

' Cf. 8 mars 1841. Sur Tabbé Boue, cf. Dériard, o/>. cil , Revue du Lyonnais^ 
3* série, l. VI, 1868, p. 3o3-3o6. 

* Le fait est attesté par la R. du Lyonnais, au tome XI, 1840, p. 60-61. 
5 a3 juin 1837. 

•* 16 juin 1839. 



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:î20 KEVUË D histoire de LYON. - Éludes 

du Lyonnais^ ^ Charles de Saint-Balmas, Toussaint Cabuchet* dont 
nous ne pouvons rien dire, et enfin, en i84i, François Zenon 
Collombet, le plus notoire des polygraphes de sa ville. 

Il était né en 1808 à Sièges dans le Jura. Son éducation au grand 
séminaire de Saint-Irénée fut toute religieuse. Elle ne l'attira pas 
vers les ordres, mais elle fit de lui le plus convaincu et le plus 
fougueux, avec Veuillot, des champions du catholicisme : on l'appe- 
lait souvent à bon droit « Tévêque laïc'^ ». 

Cet ultramontain était un bourreau de travail infatigable ; tantôt, 
avec Tabbé Grégoire son ami, tantôt seul, il va d'un sujet à l'autre, 
exhume les hymnes de Synésius ou les œuvres de Salvien, traduit 
les écrits de saint Eucher et de saint Victor de Lérins, recueille 
les Mélodies poétiques de la jeunesse, se constitue le biographe des 
historiens du Lyonnais, etc. En plus de ces importants travaux, il 
prodigue dans la Bévue de Boitel ou les journaux locaux des 
articles de critique qu'il veut » bien écrits, consciencieux et indé- 
pendants^ ». A travailler de la sorte et surtout à faire preuve de 
vues justes et d'appréciations exactes, CoUombet se fît connaître de 
Lamartine, Hugo, Sainte-Beuve. L'égoïste auteur de Joseph Delorme 
semble avoir plaint sincèrement « ce pauvre Collombet », lorsqu'il 
mourut trop jeune et en plein travail en i85a^. 

Il n'est donc pas étonnant qu'avec des rédacteurs aussi nombreux, 
instruits et lettrés pour la plupart, le Réparateur ait pu participer 
plus de dix ans à la vie du groupe légitimiste, sans distiller le 
mortel ennui qui se dégage trop souvent de la Gazette du Lyonnais. 

Fr. CADRAT. 



* /?. du Lyonnais, t. XIX, 1844; t. VI de la 2« série, i853. 

* 2u avril, 6 juin 1841. 

' Cf. Roustan, Lamartine et les catholiques lyonnais, 11. 

^ Cf. Roustan cl Latreille: Collombet et son temps (H. d'Hist. de Lyon, igoZ), 

* Cf. Roustan et Latreille : Lettres inédites de Sainte-Beuve h Collombet 



L* Imprimeur- Gérant : A. Rey. 



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LE CARDINAL DE TOURNON 

LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROI 
(Octobre 1536 — Octobre 1537^) 



I. — Les pouvoirs du Cardinal de Tournon, 
leur étendue et leurs limites. 

Les pouvoirs du Cardinal, — Le 1 1 octobre i536, après Téchec de 
la tentative des Impériaux sur la Provence, François I*^*" quitta Lyon 
pour regagner les pays de la Loire. La veille de son départ, il avait 
nommé le Cardinal de Tournon^ son lieutenant général pour toutes 
les provinces du Sud-Est. 

Ce n'était pas un ofGce permanent, c*était une fonction extraor- 
dinaire que recevait le Cardinal de Tournon. 11 y avait en tout temps 
dans les provinces frontières des gouverneurs lieutenants généraux ; 
en cas de guerre il y avait aussi des chefs d'armée lieutenants géné- 
raux du Roi; mais, au-dessus d'eux tous, dans toute la zone dange- 
reuse qu'il ne pouvait pas surveiller de sa personne, le Roi déléguait 



* Cette étude est extraite d'une thèse présentée en 1901 à la Faculté des 
Lettres de Paris pour Tobtention du diplôme d*études supérieures d'histoire. 

' Le Cardinal François de Tournon (1489-1562) a joué un rôle considérable 
sous les règnes de François l**" et Henri II. Avant i536, il avait été chargé 
d'importantes négociations : négociation de la délivrance du roi (i525-i526), 
négociation de Cambrai (i5?9), paiement de la rançon des Enfants de France 
(i53o), mission à Rome pour négocier Pentrevue de François l*'' avec Clé- 
ment VII et le mariage d*Henri, second fils du roi, arec Catherine de Médicis 
(i53a-i533). Il avait reçu le chapeau de cardinal en i53o. Cf. le P. Charles 
Fleury, Histoire du Cardinal de Tournon (Paris, 1728), la seule biographie qui 
mérite d'être consultée, d'ailleurs panégyrique médiocre. L'auteur de la pré- 
sente étude prépare un travail d'ensemble sur le rôle du Cardinal de Tourkion 
sous François I®'. 

Rev. hist. Lyon. XH. — 21 



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:322 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

Tautorité saprêtne à un personnage de son Conseil, avec le même et 
simple titre de « lieutenant général ». 

Telle était la charge qui échut au Cardinal de Tournon. C'est 
« pour obvier et résister aux entreprinses » de l'Empereur que le 
Roi a décidé d' « establir et ordonner ung lieutenant général repré- 
sentant (sa) personne, qui ait la direction, conduicte, regard, et 
superintendance de toutz (ses) afferes en (ses) pays de Lyonnais, 
Forestz, Auvergne, Beaujoloys, Dombes, Bresse, Verometz, Daul- 
phinc, Provence, et es frontières de Languedoc, Bourgongne, Savoye, 
marquisat de Saluées et pays de Piémont^... », immense région, 
couvrant plus d'un tiers du royaume. La tâche ne pouvait être con- 
fiée qu'à un « personnage d'auctorité, dignité et prudence congrue 
au gouvernement de telz afferes... » François I*^ choisit Tournon, 
dont il avait éprouvé depuis onze ans les qualités d'activité, d'ordre 
et de décision. 

Ses pouvoirs étaient immenses et peuvent se résumer d un mot : 
Tournon avait l'autorité souveraine. Cependant, comme la guerre 
était la seule raison d'être de sa charge, c'est à la guerre et aux 
choses de la guerre qu'on lui donnait spécialement mission de veil- 
ler. Il devait avant tout aviser à la défense du territoire, « fere de 
par nous et en nostre nom... toutes choses quil appertiendra pour la 
tuytion... de nos dictzpays et frontières^ ... » Il devait ensuite main- 
tenir la bonne ordonnance des troupes et pourvoir à leurs paîments, 
« fere en bon ordre noz. . . subjectz ensemble noz gens de guerre..., et 
fere fere leurs monstres et leur délivrer leurs souldes et appoincte- 
mens... ». En outre, représentant la personne royale, le Cardinal de 
Tournon était souverain justicier, il recevait les doléances des popu- 
lations et y répondait à son gré, il pouvait mander auprès de lui offi- 
ciers de justice et notables, enfin il avait le droit d'assister « quand 
bon luy semblerait » aux séances des Cours souveraines « et aultres 
de la justice... pour le bien (du Roi) et de la chose publicque... ». 

Au-dessous de lui, tout lui était soumis : le trésorier général de 
l'extraordinaire des guerres était tenu de payer les « sommes... taxées 



' Provisions de la charge de lieutenant général du Roi en faveur du Cardinal 
de Tournon, Lyon, lo octobre i536 (B. N., fr. 5i25, (» i et f. Clairambault, 
953, fo 143). 

^ B. N.,f. fr. 5 125, fo» I sqq. 



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J. hasLC. — LE CARDINAL DE TOUKIfON 323 

et ordonnées... » par le Cardinal. Obéissance entière était requise de 
tous les « officiers, justiciers, nobles vassaulx et subjectz desdictz 
pays... » et de « toutz aultres quil appertiendra ». 

Les limites des pouvoirs du Cardinal^ ses rapports avec le Roi et 
le Conseil, — Mais au-dessus du lieutenant général, si pleine et 
entière que fût son autorité, il y avait toujours le Roi et son Con- 
seil, Le Cardinal de Tournon était trop bon tacticien de Cour pour 
l'oublier et connaissait trop bien Thumeur changeante du maître. 
En toute fonction, en toute circonstance, il n'avait qu'une crainte : 
perdre la faveur du Roi. Loin du Roi, il sentait la nécessité de se 
rappeler constamment à lui : ainsi, en dépit défi pouvoirs souve- 
rains qu'on lui confiait, il se plut à rester étroitement subordonné 
au pouvoir central. 

Il prétendait d'ailleurs abdiquer toute responsabilité, mais non 
pas toute initiative. Tournon avait dès cette époque conquis assez 
de crédit à la Cour pour se mouvoir sans trop de gène dans cette 
situation délicate. Entre François I®*" et lui, les rapports sont très 
confiants, très affectueux, très intimes : le Roi se donne la peine 
de tenir lui-même son ministre au courant delà situation politique, il 
le consulte sur les décisions à prendre, il lui communique en double 
sa correspondance ^ Et de son côté le Cardinal ne laisse ignorer au 
maître aucun de ses actes, il les livre à son contrôle souverain : pas 
une lettre où il ne promette d' « ensuyvre en tout lintention du 
Roy^ », où il ne s'incline devant son « bon plaisir »; « je ne foys 
despesche, écrit-il, ou je naye doubte davoir failly, jusqua ce que 
jentends quil soit treuvé bon^... ». Tant de soumission et de bonne 
grâce n'était pas perdu : le Roi, qui lui en savait gré, s'empressait 
d'approuver et de ratifier; Tournon trouvait ainsi le moyen de cir- 
convenir, d'entraîner, parfois même de tourner la volonté royale, 
tout en pliant devant elle. 

Et cela lui permettait aussi de garder son franc-parler dans les 
situations difficiles où, de temps à autre, le mettaient les négli- 
gences et les exigences du Roi. Tournon connaissait la nature 



» B. N., f. £r. 5ia5, f» i5 v» : le Roi à Tournon, 16 octobre i536. 

* B. N., f. fr, agSS, f» iSy : Tournon au Grand Maître, 11 janv. iSSj* 

• B. N., f. fr. 2983, f« 137 : Tournon au Grand Maître^ 11 janv. 1537. 



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324 REVUE DIIISTOIRE DE LYON. — Eludes 

insouciante de François V' : « Le Roy, écrit-il à du Bourg, ne 
treuve rien impossible de tout ce quon luy met en avant et mescript 
tous] ours que vous pourverroiz a tout, et depuys quil le vous a 
commandé, il cuyde en estre deschargé*... » La difficulté était de 
faire entendre raison à celte tête légère : mais Tournon savait être 
franc avec habileté; il écrivait au Roi : « Je me ferois conscience de 
ne pas vous importuner... », et il ajoutait : « a quoy je nay interest 
de ce monde que de veoir mal aller vos affaires*... » On saisit sur le 
vif dans cette correspondance la nature des deux hommes, le Car- 
dinal et le Roi. François I^' essaie de fuir les difficultés, de se débar- 
rasser des questions sérieuses, de désarmer son a bon cousin » par 
un mot flatteur, il a le ton aimable et détaché : a Jay en vous 
entière et parfaicte fiance*^... — Je ne vous puis assés mercier du 
soing, peyne et diligence dont vous avez usé... — Il faut que je 
vous dise^ mon Cousin, que je connois clairement laffection que 
de plus en plus vous portés h moy et à mes affaires^... » Mais 
Tournon ne se laissait pas étourdir par ce flot de paroles obli- 
geantes : patiemment, doucement, il revenait à la charge, il rete- 
nait le Roi comme par la manche, il forçait son attention par tous 
les moyens, allant jusqu'à offrir de céder sa place, pour se poser en 
homme nécessaire. Quelle hardiesse dans Tironie et l'humilité feinte 
de cette déclaration au Roi : « Sil vous plaisoit, Sire, dy envoyer 
ung aultre qui à ladventure feroit beaucoup myeulx, ce vous sera 
prouffit et à moy grant plaisir, non que je plaigne la peine ne le 
travail que jen ay, may je ne scauroys garder de mennuyer bien 
fort quand je veoy venir inconvénient à voz affaires... Maulditsoys, 
Sire, si jay ennuy ne travail qui me sceust tourmenter que cela. Et 
quelque tourment quil y ait, je ne men lasseray tant quil vous 
plarra que je y sois et que ma santé et puissance le pourront 
porter^. » François P"", ému par tant d*obstination et tant de zèle, 
ne se fâchait pas, et se tournant vers son Conseil, il le pressait un 
peu de secourir le Cardinal : c'est tout ce que celui-ci demandait. 
En effet, Tournon avait surtout affaire au Conseil, centre du 

* Arcli. Nat., J. 965, n° 7*' : Tournon à du Bourg, 17 juillet (i537). 

* Fleury, op. cit,, p. 106. 

• B. N , f. fr. 5 125, fo 17 : le Roi à Tournon, 21 octobre i536. 

♦ Fleury, op. cit., p. iSq. 

^ Arch. Nat , J. 967, n» 8'' ; Tournon au Roi, 3o juin (i537). 



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J. Isaac, — LE CARDIfYAL DE TOURNON 325 

gouveraemeat. On ne peut dire qu'il relevât officiellement du 
Conseil : il ne relevait de personne, sauf, comme tout homme en 
France, du Roi. Mais, en fait, c*est là^ au moins en toute occasion 
grave, qu il prenait le mot d'ordre. Il entretenait une correspon- 
dance régulière avec les deux principaux représentants du Conseil, 
le Chancelier du Bourg et le Grand Maître de Montmorency ; 
l'appui de ces deux hommes lui était non seulement utile, mais 
nécessaire : tout passait par leurs mains. Tournon traite avec eux 
d'égal h égal, comme pouvait le faire un membre du Conseil en 
mission ; il ne suit pas toujours leur avis, mais il le prend toujours; 
il les ménage : isolé, loin de la Cour, il ne se sentait ni en position 
ni en goûtd^intriguer ou de cabaler contre qui que ce soit, il voulait 
être « ami de tout le monde ». 

Avec le Chancelier, ses rapports étaient des plus cordiaux : après 
lui avoir prêté son logis de Fontainebleau, Tournon lui écrivait : 
K< Je vous presteroys volontiers moy mesmes si je pouvoys, pour 
lenvye que jay de vous faire service*... », et une autre fois : 
a Croyez, Monseigneur, que vous sentant mon bon seigneur et 
amy, jen suys mieulx à mon ayse beaucoup et en conduys les 
affaires du maistre plus asseurément. Je croy , Monseigneur, que vous 
pensez que de mon cousté vous naurez serviteur ne. amy qui vous 
soit plus affectionné^... » — Avec Montmorency, tout puissant 
depuis la campagne de Provence, Tournon était peut-être moins à 
Taise : ils étaient entrés tous deux trop avant dans la faveur du 
Roi pour ne pas se craindre et se jalouser. Au début, cependant, on 
ne relève entre eux aucune tracs de dissentiments : ils multiplient à 
l'égard Tun de lautre les protestations amicales : «Je cognoys bien, 
écrit Tournon, que vous continuez en la bonne volonté que m'avés 
asseuré nie voloir tousjours porter... » « Je vous asseureray 
bien que quant il vous plarra comander quelque chose, vous 
serez hobéi^... » Et Montmorency répond avec une bonhomie 
presque affectueuse : « Je me tiens et répute tant vostre bon et vray 
amy que si je cognoissez chose ou vous eussiez faict la moindre 
erreur du monde, je le vous dirois aussi rondement et ouvertement 



4 Arch. Nat., J. ^65, n» 7*1. 
> Arch. Nat., J. 965, n» 7*7. 
• B. N., f. fr. 5i25, f» 73 v» (voir aussi ClairambauU, 336, f» 617.*)). 



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326 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

que jesuys bien asseuré que vous feriez, usant de semblable amytié 
envers moy', qui seroit bien le plus grand plaisir que je porrois 
avoir ^ » La vérité, c^est que Tournon avait besoin de Montmo- 
rency à la Cour, et que le Grand Maître avait besoin de Tournon 
pour les affaires de son gouvernement de Languedoc^. L^amitié des 
deux favoris n'était que de surface; au mois de juin iSSy, perce 
dans ce concert de louanges mutuelles une note aigre qui en dit 
plus long sur leurs sentiments véritables : on rapporte au Cardinal 
que le Grand Maître intrigue contre lui avec le légat d'Avignon^; 
Tournon, inquiet, écrit aussitôt à Montmorency : « Monsieur le 
légat d'Avignon... s'est mocqué de moy... Je ne veulx plus avoyr 
à faire à luy... Bien vous veulx je advertyr que quelcun de ses 
serviteurs a tenu propoz que ledict seigneur légat avoit intelligence 
avec vous à mes despens. Je crois que cela ne vint oncques de la 
bouche dudict légat et croy encores moins qu'il soit vray. Car je 
pense trop vous congnoistre pour croyre chose si peu raisonnable 
et si eslongnée des propoz et de lamytié que nous avons en- 
semble*... » 

Mais les circonstances et la prudence indiquaient la nécessité 
d'une entente au moins provisoire : Montmorency et Tournon 
étaient l'un et l'autre trop occupés pour s'attarder à ces rivalités. En 
définitive, le Cardinal rencontra rarement une opposition au 
Conseil : et, sans afficher son indépendance, en la dissimulant au 
contraire le plus possible, il fut vraiment libre et maître chez lui. 

II. — Le Cardinal de Tournon et les opérations militaires. 

On a vu, d'après les pouvoirs qui lui avaient été confiés, que la 
première préoccupation du Cardinal devait être la défense du terri- 
toire soumis à son autorité. Il s'agissait non pas de faire de nou- 
velles conquêtes, mais de garder la frontière et les positions con- 
quises en Piémont. Tournon s'acquitta consciencieusement de cette 
tâche pénible, laissant d'ailleurs pour les opérations militaires 

» B. N., f. fr. 5i25, f i35. 
> B. N., f. fr. 5i25, f» 200. 

* François-Guillaume de Clermont-Lodève, archevêque d*Auch, cardinal du 
titre de Saint-Etienne-in-Cœlio depuis i5o3. 

♦ B. N., f. fr. 2983, fo 109 : Tournon au Grand Maître, 9 juin iSSy. 



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J. Isaac. — LE CARDINAL DE TOURIfON 3'Z7 

proprement dites toute initiative et toute liberté aux hommes de 
guerre, dont il se contenta de surveiller, de seconder et de coor- 
donner les eiTorts. 

La situation au mois d'octobre 1536, — Dans les premiers jours 
d'octobre i536, la situation ne semblait pas trop défavorable. 
L'Empereur n'avait « rapporté que honte, confusion et dommaige* » 
de son expédition en Provence; après une difficile retraite, il s'était 
enfermé dans Gênes, prêt à s'embarquer pour l'Espagne : tout 
danger d'invasion était provisoirement écarté. En Piémont, le sire 
de Burie et les Italiens tenaient tête au marquis del Yasto. Sur les 
frontières de Languedoc, il n'y avait plus d'attaque sérieuse à 
craindre^. Les revers de l'Empereur avaient ralenti partout Télan 
des troupes impériales. 

Mais l'avenir était moins sûr. En Savoie, les populations se 
révoltaient. Au Piémont, les ennemis ne paraissaient pas à bout de 
ressources : la retraite de Provence avait été pour eux un rude 
échec, non pas un de ces désastres épuisants qui terminent une 
campagne. Avec des moyens très limités, le Cardinal de Tournon 
dut organiser soigneusement la défense depuis le Jura et les Alpes 
jusqu'aux Pyrénées. 

Dans les montagnes et sur les côtes, il échelonna en seconde 
ligne les quelques milliers d'hommes dont il disposait. De la 
grande armée de Montmorency, disloquée après la retraite de l'Em- 
pereur, une bande de i .000 hommes demeura en Languedoc, sous 
les ordres du sénéchal de Toulouse, le sire de Rochechouart, — et 
une autre bande de i.ooo hommes en Provence : celle-ci prit garni- 
son à Marseille où commandait le comte de Tende, grand seigneur 
de la maison de Savoie et beau-frère de Montmorency^. Le Dau- 
phiné fut assez imprudemment dégarni, sur Tordre du Roi : 
de l'armée de Humières, Tournon ne retint que 5oo hommes 



1 B. N., Dupuy, a63, f» 43 : Tournon à J. du Bellay. 

• Décrue, Montmorency y Paris, i885, p» 287. 

' B. N., f. fr. 5 125, (^ 14 : « Estai par estimacion des gens de pied quil est 
requis entretenir .. es pays de Languedoc, Provence, Uaulphiné, Savoye et 
Bresse... faict à Lyon, le i5* jour dociobre i536 », et fr. 5i25, f^ 21 sqq. : Nou- 
▼el état, dressé à Bourbon-rArchambault, le 23 octobre, et réexpédié le 27 
à la Cour par Tournon avec notes marginales. 



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328 REVUE D*UISTOIR£ DE LYON. — Éiudet 

(bientôt réduits à 200^), dont Boutières eut la charge : ils furent 
répartis entre Château-Dauphin, Exilles, Suze et Barcelon nette, 
petites places fortes commandant en montagne les passages princi- 
paux. A Montmélian, au débouché des hautes vallées de la Savoie, 
on mit tout d'abord i.ooo hommes. Quant à la Bresse, fort peu 
menacée, elle ne reçut que 100 arquebusiers, qui prirent garnison 
à Bourg : le comte de Montre vel, neveu du Cardinal de Tournon, 
avait la garde de la province^. 

Les armées combattantes se réduisaient à deux groupes princi- 
paux. En Tarentaise, le comte de Saint-Pol (François de Bourbon, 
duc d^Eslouteville), gouverneur et lieutenant général en Dauphiné, 
avait été détaché pour soumettre les populations révoltées : il com- 
mandait aux 8.000 lansquenets du comte de Furstenberg et aux 
2.5oo Italiens de Jean-Paul da Ceri; on lui avait même donné 
quelque artillerie^. Saint-Fol n'avait en face de lui que des bandes 
de « villains » que quelques semaines, en dépit des craintes de 
Tournon^, allaient suffire à exterminer ou à chasser du pays. Dès 
octobre, les Savoyards en fuite commençaient à affluer dans les 
défilés du Jura, où ils vivaient de « pilleries » et de « destrosse- 
ments » de marchands^. Le Conseil de Berne s'en plaignait au Roi, 
et le comte de Montrevel, chargé de rétablir Tordre par le Cardinal, 
dut procéder à des exécutions sommaires^. 

En Piémont, il avait fallu laisser des forces assez importantes, 
les unes pour garder les villes conquises, les autres pour tenir la 
campagne. Burie commandait à Turin environ 3. 000 hommes^ : 
c'était un assez bon capitaine, et Tournon qui tenait à s'attacher ses 
lieutenants lui écrivait force gracieusetés. « ...Pleust à Dieu que 
toutz les serviteurs du Roy vous ressemblassent, non seullement 
pour estre bon mesnagier, mais estre homme de bien, gentil com- 



» B. N., f. fr. 3ia5, f» 40 v« : Tournon au Roi, ï8 octobre i536. 

* F. fr. 5i25, f»» 21 : Etat du 25 octobre. 

' Martin et Guillaume du Bellay, Mémoirez^ éd. Bourrilly, t. III, p. 324; 
B. N., f. fr. 5i25, f«>» 21 sqq. : Etat du 23 octobre. 

♦ Arch. Nat., J. 965, n« 7" : Tournon à du Bourg, 14 octobre (i536). 
8 B. N., f. fr. 5 125, f» 39 : le Roi à Tournon, 22 octobre. 

• Ibid,y f. fr. 5i25, f* 39 v® : Montrevel à Tournon, 28 octobre. 

' B. N., f. fr. 5 125, f® 45 : Etat d'estimation envoyé par Burie à Tournon, le 
3i octobre, et fr. 5i25, f» 63, 



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J. haac, — LE CARDINAL DE TOURNON 3s>9 

paignon et affectionné en son service*... » Le comte Guido Ran- 
gone, qui revenait de Gênes après avoir essayé vainement de 
s'emparer de la ville, avait une grosse bande estimée à plus de 
7.000 hommes de pied : avec lui commandaient Francesco di Gon- 
zaga, dit El Cagnino (le Boiteux), César Frégose, et Pierre Strozzi^. 
Quelques centaines de chevau-légers sous les ordres de Tais, Frégose 
et Christophe Guasco, complétaient nos forces : mais le Roi en rap- 
pelait en France la plus grande partie^. Dans son ensemble, 
Tarmée de Piémont, qui ne dépassait pas de beaucoup 10.000 hom- 
mes, était insuffisante pour la sécurité du territoire conquis. Tournon 
le sentait bien et souhaitait qu'on s'en tint à la plus stricte défensive. 
« Et quant ceulx de delà nentreprendraient, écrivait-il au Roi, que 
de bien garder Quier(Chieri), Savichan (Savigliano), avec Turin, je 
croy que ce ne seroit pas peu faict pour vostre service *... » 

La guerre^. Première période. Jusqu'à la défaite de Casai 
(25 novembre). — Tournon n'eut au début que de bonnes nou- 
velles à annoncer à la Cour. Avant la fin d'octobre, les Impériaux 
subirent deux échecs : del Vasto fut repoussé devant Chieri, et 
César Frégose mit en déroute près de Racconigi une bande ennemie 
d'environ 1.200 hommes de pied et 280 chevau-légers^. Ces 
prouesses rendirent du cœur au Cardinal qui manquait un peu de 
confiance : « Il me semble, écrit-il fièrement, que, avec le beau 
chef-d'œuvre que a fait le marquis de Guast à Quier, ce sera pour 
ériger les trophées de lempereur de sa fuyte de Prouvence, car luy 
estant en Italie, a sa barbe il a heu ces deux bastonnades^. » 
Charles-Quint était encore à Gênes, « ... qui ne bougeait d'une 
chambre, malacompaigné et tant triste que merveilhes... ». Tournon 



* F. fr. SiaS, f» 49 v« : Tournon à Burie, 1 novembre i53(>. 

* B. N., f. fr. 5ia5, f" 21 sqq. : Etat du 23 octobre. 

• F. fr. 5i25, ibid. : Etat du 23 octobre. 

♦ B. N., f. fr. 5 125, f» ao : Tournon au Roi, 25 octobre i536. 

' l/kÎ8toire des campagnes de Piémont d'octobre i536 à octobre i537 n'a 
été Tobjet d'aucune étude récente. M. Décrue s'arrête précisément au mois 
d'octobre i536 et reprend au mois d'octobre 1^37, puisque dans l'intervalle 
Montmorency dirige l'armée du Nord. 

• B. N., f. fr. 5i25, f* 43 : Tournon au Roi, 29 octobre i536. Arch. Nat., 
J. 965, no 7'* : Tournon à du Bourg, 29 octobre i536. 

T B. N., f. fr. 5i25, f» 43 : Tournon au roi, 29 oct. i53(>. 



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33() REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étude» 

le criblait d'épigrammes, pour flatter la rancune du Roi, si profonde 
depuis Pavie. « Je croy, lui écrivait-il, que quand il oyra ces nou- 
velles, ça sera bien pour le réconforter de sa melencolye^.. » 

Le comte de Saint-Pol n^était pas moins heureux en Tarentaise. 
Dans les derniers jours d'octobre, avec Taide de Furstenberg, il 
tournait un des principaux passages gardés par les révoltés et 
massacrait « trois cent villains ». Tournon comptait bien que ce 
succès mettrait fin à la révolte : « Cest assez pour fere changer de 
langage au demeurant^. » La Tarentaise se soumit en efl'et» mais 
Saint-Pol eût désiré poursuivre sa fortune, passer dans le Val 
d'Âoste et de là gagner la plaine du Piémont. Il comptait sans ses 
lieutenants et ses soldats. Le comte de Furstenbei^ et les lansque- 
nets voulaient rentrer en France; les Italiens « malmenoient » 
aussi « le pouvre seigneur^ ». Saint-Pol fut obligé de céder : le 
général suivit ses troupes^. Seule, la bande de Jean-Paul de Gère 
resta dans le pays, en observation. 

Ainsi le mois de novembre s'ouvrait sous d'heureux auspices. 
« Encores que les deux frères de Salluces se soient accordés^, 
écrit Tournon le i'^ du mois, si est le Roy si fort en Piedmont et 
ses afîeres se portent si bien que... toutes nos frontières de Daul- 
phiné ne scauroient avoir dangier, et puys daultre cousté, nous 
sommes en seureté de la Tarentaise que Monsieur de Saint-Pol a 
my s à Ihobéissance du Roy ^. » Il y avait bien quelques ombres au 
tableau : les troupes de Piémont manquait de poudre, de muni- 
tions, d'artillerie et d'argent ; Burie et Rangone ne cessèrent d'en 
réclamer au Cardinal^. Mais le danger ne semblait pas pressant : 
Tournon qui ne pouvait leur envoyer ce que lui-même n'avait pas, 
exhortait ses lieutenants à prendre patience : « Fault... que chacun 
sayde, écrivait-il, de la faveur que les affaires du Roy ont Dieu 



* B. N., f. fr. 5i25, f« 47 v« : Tournon au Roi, i" novembre i536. 

' B. N., f. fr. 5i25, f°44 v° : Tournon à Montmorency, 3i octobre i536. 
' B. N., f. fr. 2983, r> 125 : Tournon au Grand Maître, 25 octobre i536. 

♦ B. N., f. fr. 5 125, f» 64 V** : Tournon au Roi, i3 novembre. 

5 B. N., f. fr. 5 125, f« 46 v« : Tournon à Boutières, i*' novembre (François 
de Saluées et Jean Louis, cf. Mémoires de Martin et Guillaume du Bellay, 
éd. Bourrilly, t. III, pp. 289-292). 

• B. N., f. fr. 5i25, fo 46 v«. 

' B. N., f. fr. 5i25, fo» 43 et 47 v« : Tournon au Roi, 29 oct. et i«' nov. 



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J, haac. — LE CARDINAL DE TOURNON 331 

mercy pour ceste heure en Piedmont * » ; il se contenta d'envoyer à 
Rangone j5o livres de poudre et autant de plomb *^. Ses préoccupa- 
tions étaient alors toutes du côté de la Provence et du Languedoc : 
les Impériaux qui ne bougeaient plus en Piémont se remuaient sur 
mer : « André Dorye armoit de toutz coustés galères et galyons et 
se renforsoit le plus quil povoit pour le passage de lempereur en 
Espaigne^ ». Tournon avisa le comte de Tende, le priant de se gar- 
der contre un coup de main possible*. 

Défaite de Casai, — Cette tranquillité relative ne dura pas : la 
discorde vint tout gâter. On ne s'entendait guère à Tarmée de 
Piémont entre Français et Italiens : Burie et Rangone se détes- 
taient. Aucune autorité n'était reconnue Même dans le camp italien, 
de condottiere à condottiere, les jalousies étaient atroces. Quand le 
Roi parla de réduire les effectifs, de casser quelques bandes, ce 
furent des querelles sans fin, chacun voulant garder sa troupe 
intacte. Cagnino Gonzague, écrit Tournon, « se plainct jusques au 
cœur de ce que Ion a cassé sesgens^... »; il accusait Rangone, et 
celui-ci parlait de se rendre lui-même à la Cour pour faire trancher 
ce différend^. Le Cardinal employa toute son autorité et toute sa 
force de persuasion pour calmer les esprits. Il écrivait à Guasco 
sur un ton à la fois amical et ferme : «... Je vous veux parler 
franchement comme à mon amy... Vous ne debvés pas trouver 
estrange que le seigneur comte Guy (Guido Rangone) suyve la 
volonté du Roy... Je voudrais que vous eussiés été le premier à 
monstrer le chemin aux aultres ; vous scavés les propos que vous 
men avez tenuz'... A ceste cause je vous prie, seigneur Chris- 
tophle, que suy vant Thonnesteté que vous avés toujours gardée en 
telz propoz, vous voliez ne vous hoblier point en cest endroict^... » 
Il eut beau faire, on ne Técouta pas. Et le résultat de ces divisions 

* B. N., f. fr. 5ia5, f» 46 v** : Tournon à Boutières, i«' novembre. 

* B. N., f. fr. SiaS, f» 47 v» : Tournon au Roi, i**" novembre. 

• B. N., f. fr. 5 125, f« 47 V® : Tournon au Roi, i**" novembre. 

♦ B. N., f. fr. 5 125, f® 42 vo : Tournon au comte de Tende, 2 novembre. 
« B. N., f. fr. 5i25, f* 87 : Tournon au Grand Maître. 

* B. N., f. fr. 5i25, f^s 90 sqq. : Mémoire de Tournon au Roi et à son Conseil. 
Cf. aussi lettre de Tournon au comte de Pontremoli, f. fr. 5i25, f«* 88 v® sqq. 

^ Guasco s'était arrêté à Lyon venant de la Cour, quelque temps auparavant* 

• B. N., f. fr. 5i25, f» 88 : Tournon à Chr. Guast., 20 novembre. 



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33:^ REVUE D'HISTOIRE DE LYON. - Etudes 

incessantes ne se fit pas attendre. Dans les derniers jours de 
novembre, Burie sortit de Turin pour essayer de surprendre Casai : 
il emmenait avec lui les Italiens de Guasco et les chevau-légers 
de Tais. La place fut prise ; mais Guido Rangone, prévenu ou non, 
resta inactif; del Vasto put tout à son aise envelopper et écraser la 
petite troupe de Burie : 600 chevau-légers et arquebusiers à che- 
val, 400 hommes de pied restèrent sur le terrain ^ Guasco était 
parmi les morts; Burie et Tais tombèrent aux mains des Impé- 
riaux. 

L'échec était grave : il pouvait entraîner la perte de Tltalie. Turin 
se trouvait sans chef et dégarnie de troupes : il y restait à peine 
1.800 hommes^, et dans quel état : « Toutz les souldars francoys 
mouroient de faing et voloient abandonner la ville à faulte de 
payement^». Dans la mauvaise fortune, Tournon fit preuve de 
décision et de sang-froid : il prit des mesures rapides pour sauver 
la situation. Sur-le-champ, il écrivit à Boutières d'aller prendre à 
Turin la place de Burie : « Je vous prie, lui disait-il, comme des 
plus grandz amys que vous avés et vous ordonne comme lieutenant 
du Roy que vous alliez vous mectre dedans Turin*... » Le président 
Auzon, assisté de quelques capitaines, dirigeait, en attendant, la 
défense de la ville : Tournon les supplia de tenir bon et releva 
leur moral par des paroles fermes : « Vous ne larrez, leur écrit-il, à 
vous montrer aussi gens de bien que vous avés toujours esté jusques 
icy, car cest à cest heure quil fault monstrer le cueur et le voloir 
que vous avés de (faire) service au Roy ^ ...» Pour plus de sûreté, il 
dépéchait à Boutières son maître d'hôtel Pellissac, avec ordre de le 
joindre « quelque part quil fust », d'aller avec lui à Turin pour 
payer la garnison, et de la « conforter du meilleur langaige quil 
porroit^ ». A Guido Rangone, il envoya par un de ses gentils- 
hommes, Nogaret, des instructions à la fois conciliantes et pres- 
santes : les récriminations étaient inutiles, il ne fallait plus à cette 

* B. N., f. fr. 5ia5, T 129 : Boulières à Tournon, 4 décembre i536, 

* B. N., f. fp. 5i25, f<» loi v*» : Instruclions de Tournon à son maître d'hôtel 
Pellissac, 27 novembre i536. 

« B. N., f. fr. 5ia5, fo 100. 

* B. N., f. fr. 5i25, f« 100 : Tournon à Boutières, 27 novembre. 

* B. N., f. fr. 5i25, f® 101 : Tournon à Auzon et aux capitaines de Turin, 
27 novembre i536. 

* B. N., f. fr. 5ia5, f» loi v*» : Instruclions à Pellissac, 



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J, haac. - LE CARDINAL DE TOUKNON 333 

heure « disputer de la faulte qui a esté commise », mais veiller 
par-dessus tout à secourir Turin ^ Enfin, le Cardinal mandait au 
comte de Tende d'envoyer en toute hâte en Piémont les 800 hommes 
du capitaine Vertiz^. 

Turin fut sauvée ; les Impériaux ne surent pas ou ne purent pas 
poursuivre rapidement leur avantage. Rangone, sans perdre de temps 
et pour réparer son inaction, avait tout aussitôt détaché des renforts 
vers la ville ^. Mais jusque dans la pire nécessité, la discorde se rallu- 
mait : sur les instances des habitants, les capitaines français ne 
voulurent pas laisser entrer les Italiens ^. Tournon dut intervenir 
encore auprès de ceux-ci pour apaiser les colères naissantes : « Si 
me semble-t-il, écrit-il à Ponlremoli, que... vous debvés avoir lœil 
à remédier là où sera le besoing, sans avoir regard silz (ceux de 
Turin) disent mal ou bien, mais seullement à ce qui concerne le 
service et la nécessité des affaires du Roy ^ ». Routières cependant, 
aussitôt reçue la dépêche du Cardinal de Tournon, avait obéi et 
gagné son nouveau poste, faisant « tour de gentilhomme et 
d'homme de bien * » : il arriva assez à temps pour jeter 3oo hom- 
mes dans Moncalieri et empêcher l'ennemi d'y entrer. Mais à quel- 
ques lieues de Turin, Volpiano, « une bonne ville », avait été prise 
par les Impériaux, et presque toute la cavalerie disponible ayant 
été démontée à Casai, Turin se voyait fort menacée d'un blocus 
qui ne tarderait pas à amener la famine ^. 

De décembre 1536 à janvier 1537. — La situation, si elle n'était 
plus critique, restait donc toujours mauvaise. L'Empereur, revenu 
en Espagne, amassait à Rarcelone des troupes et des vivres ^ : 

* R. N., f. fr. 512S, fo 102 V® : lostructionsà Nogaret. Tournon fut vivement 
félicité de toutes ces mesures par le Roi qui lui éenyait : « Fault bien, mon 
cousin, que... je vous mereye bien affectueusement de la bonne, songneuse 
et diligente provision que vous avez donnée es choses plus requises... en ces- 
dictesafTeres..., taut à mon contentement que je ne men puys que grandement 
louer. » (F. fr. 5ia5, f« i33 v», 3 décembre.) 

* B. N., f. fr. 5i25, f»" 128 vo, 129 v*. 
» B. N., f.fr. 5i25, ^Io4 v*. 

* B. N., f.fr. 5i25, f°iii. 

* B. N., f. fr. 5i25, f® m : Tournon au comte de Pontresme, 3o novembre. 

* B. N., f. fr. 5ia5, f« 117 v° : Tournon au Roi, 3 décembre. 

' B. N., f. fr. 5i25, f»» 128 : Routières à Tournon, 4 décembre. 
« B. N., f. fr. 5ia5, f« 174 v» : le Roi à Tournon, 16 décembre. 



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334 REVUE D'HISTOIRE DE LTOIf. — Études 

nouvelle alerte ; Tournon crut que la frontière du Languedoc était 
menacée. Il ny avait de ce côté que i.ooo hommes sous les ordres 
du sire d'Arqués et du baron de Rieux. Le Cardinal, inquiet, les 
pressa de lever 5oo hommes de renfort^ puis une nouvelle bande 
de 5oo ; et comme ses lieutenants craignaient de ne pas pouvoir 
payer toutes ces recrues, « je m'engaigerai plus tost jusques à la 
chemise, leur écrit-il, pour envoyer la provision dargent qui y 
seroit nécessaire * ». 

En revanche, dans les montagnes de Savoie, la guerre était finie 
et les négociations commençaient. Au début de décembre, le comte 
de Chalan, avec Tautorisation du duc^, fit des ouvertures de paix 
au Cardinal de Tournon, qui se montra tout disposé à les écouter ; 
il en référa au Roi qui dès le i3 Tautorisait à signer une trêve de 
six mois *. Mais cette trêve ne fut signée que beaucoup plus tard au 
mois d'avril iSSy. 

Le Roi cependant, tout occupé à marier sa fille Madeleine avec le 
roi d'Ecosse*, ne prétait pas grande attention à sa guerre contre 
l'Empereur. Et le pauvre Cardinal, éloigné de toutes les fêtes, un 
peu abandonné, se débattait à grand'pcine contre la malechance 
croissante. Les ennemis s'enhardissaient : de Nice, 6 à 700 Espa- 
gnols vinrent mettre brusquement le siège devant Barcelonnette 
qui n^avait qu'une faible garnison de 60 hommes, et avant qu'on 
pût la secourir, ils emportèrent la place ®, « de quoy (Tournon se 
trouva) bien esbahy et encore plus niarry ^ ». En Piémont, les divi- 
sions et les querelles continuaient : Guido Rangone s'étant absenté 
pour venir à Lyon conférer avec le Cardinal, « un grand désordre 
et désobéissance était survenu ^. . . » et Rangone dut repartir en hâte 
à Pignerol dont il avait fait sa base d'opérations. Tournon vécut 
dans de continuelles alarmes : il s'inquiétait du retour de Burie à 
Turin et mandait au Roi qu'on ne lui donnât cette fois autre « pou- 

^ B. N., f. fr. 5ii5, fo 126 : Tournon au baron de Rieux. 
« Ibid. 

• B. N., f. fr. 5i25, f« i3i : Tournon au Roi, 8 décembre. 

♦ B. N., f. fr. 5i25, fo 168 V* : le Roi à Tournon, i3 décembre. 

* B. N., f. fr. 5 125, fo 187 : Tournon à Boutières, 9 décembre. 

• B. N., f. fr. 5i25, f« 148 v«, 149 : Tournon au capitaine Vertiz, au capitaine 
Russec, la décembre, et 166 y» : Tournon au Roi, 16 décembre. 

7 B. N., f. fr. 5i25, fo 166 v*. 

« B. N., f. fr. 5ia5, f» i5o : Tournon au Roi, i3 décembre. 



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J. haac. — LE CARDINAL DE TOURNON 335 

voir que de gouverneur et capitaine de Turin * ». Rangone d'ailleurs 
reçut le titre de lieutenant général du Roi pour tout le Piémont ^, 
et Burie fut, pour plus de sûreté, rappelé à la Cour. Quant à Rou- 
tières, le Cardinal lui donna des ordres exprès de vivre en bonne 
intelligence avec « le comte Guy ' », 

L'année i536 se termina sans autres déboires; Rangone, fort 
bien traité à Lyon, était revenu en Italie enchanté du Cardinal de 
Tournon, qui de son côté lui témoignait beaucoup de confiance. 
« Nous sommes partiz grandz amys densemble », écrivait Tournon 
au Roi^. D'après les instructions apportées par Brissac, Tarmée de 
Rangone atteignait maintenant 8.900 hommes^ ; — Boutières, avec 
le renfort de Vertiz^, avait de nouveau 3. 000 hommes de pied à 
Turin et levait quelques chevau-légers ^. — Arques et Rieux com- 
mandaient 2.000 hommes à Narbonne et sur les frontières du Lan- 
guedoc où aucune attaque ne s'était d'ailleurs prononcée^. Le 
comte de Tende n'avait plus que 5oo hommes à Marseille. 
Enfin, Maugiron, qui avait succédé à Boutières dans les montagnes^, 
gardait une petite troupe de 200 hommes : le Cardinal eût désiré 
lui faire reprendre Barcelon nette et il l'envoyait explorer les 
environs de la place ; mais son lieutenant déclara qu' « elle 
ne se pouvait reprendre sans le canon », et il était « bien 
difficile de l'y mener*® » ; d'ailleurs, les troupes italiennes de 



* B. N., f. fr. 5i25, fo i5o : Tournon au Roi, i3 décembre. 

* B. N., f. fr. 5i25, r» 162 : Mémoire à M. de Brissac. 

* B. N., f. fr. 5i25, fo i63 v» : Tournon à Boutières, et f. fr. 2983, f<» 49 : 
Tournon au Grand Maître, 1 1 décembre. 

* B. N., f. fr. 5i25, (^ i5o V® : Tournon au Roi, i3 décembre. Le 22, Tournon 
écrivait au comte de Pontremoli, parlant de Rangone : « Je le prise et le 
révère aultant que homme que je veiz oneques...; quant à la prudence et con- 
duicte, je luy en donne partout ladvantaige comme la raison et la vérité le 
veult... » (f. fr. 5i25, ^ 181). 

» Arch. nat., J. 965, n» 7": Tournon à du Bourg, et B.N.,f. fr. 5i25, f« 209 v«. 
Etat du 27 décembre. Sur les 8.900, 1.200 étaient sous les ordres directs de 
Rangone, les autres commandés par le Cagnino, César Frégose, Pierre Strozzi, 
les deux Birague, le chevalier Azzal et le comte de la Nyvolare (Annibal de 
Gonzague). 

* Vertiz était, le 12 décembre, près de Barcelonnette (f. fr. 5i25, f» 149). 
^ F. fr. 5 125, fo i5o : Tournon au Roi, 14 décembre. 

* F. fr. 5 125, fo 209 Y^ : Etat du 27 décembre, envoyé par Tournon au Roi. 

* F. fr. 5ia5, f® 107 v« : Tournon au Roi, 27 décembre. 
*® F. fr. 5i25, f» 107 V® : Tournon au Roi, 27 décembre. 



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3:^ REVUE D'HISTOIRE DE LYOîf. — Éludes 

Tarentaise qu'on eut employées à Tenireprise n'étaient pas encore 
disponibles ^ 

Mission de Langey en Piémont (février -mai 1537). — Les pre- 
mières semaines de Tannée î53j ne furent marquées ni par une 
avance ni par un recul. Le 4 février seulement, il y eut une escar- 
mouche malheureuse pour nos troupes : la bande de <( Tonyn 
(Antoine) Tholozan » fut défaite par «c ce bélitre marquis de 
Siennes* ». La guerre en réalité n'était pas entre Français et 
Impériaux : elle était dans le camp français même où les querelles, 
s'envenimanty faisaient rage : César Frégose et son beau-frère Ran- 
gone d'une part, et le Cagninode Tautre, échangeaient avec Taide de 
TArétin les calomnies les plus atroces et menaçaient d en venir aux 
mains ^. Le Cardinal de Tournon se désolait de ce spectacle ; il 
s'étonnait et s'indignait de l'inaction des Italiens : « Jay grand 
regret, écrivait-il au cardinal Jean du Bellay, de les payer si bien 
et leur veoir si mal faire*... » 

On envoya à son secours Guillaume du Bellay, seigneur de 
Langey, frère du cardinal. Langey*», homme de talent et d'expé- 
rience, était peut-être le plus habile agent du Roi ; écrivain, 
orateur, capitaine et surtout diplomate, il montrait une activité 
prodigieuse, sans cesse employé à de nouvelles missions, passant 
la même année de France en Angleterre, d'Angleterre en Alle- 
magne, d'Allemagne en Italie. On le chargeait cette fois d'inter- 
venir entre les capitaines italiens, d'inspecter la situation générale 
de nos troupes en Piémont, de ramener partout le calme et l'ordre. 
Tournon l'accueillit avec plaisir : « Je suys bien ayse, écrivait-il à 
son frère, de laller de Monsieur de Langey s par delà pour leur 
remonstrer tout plain de faultes que je y veoy ®. » 

Langey fit en Piémont tout ce qu'il était humainement possible 

* B. N., f. fr. 5 125, f° ao7 v*, et Fleury, op. cil,, p. i55. 

s B. N., Dupuy, n« a63,f<»33 : Tournon à (J. du Bellay), 4 février (153;) . 
' Du Bellay, Mémoires^ III, p. 4o3. 

♦ B. N., Dupuy, 263, f«> 33. 

' Cf. Texcellente thèse de V.-L. Bourrilly, Guillaume du Bellay, seigneur de 
Langey, Paris, 1906, pp. 236 sqq. Je dois plus d'une indication précieuse à mon 
ami V.-L. Bourrilly, dont l'érudition et la complaisance sont également sans 
limites. 

• B. N., Dupuy, 263, f» 33. 



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J. /saac. — LE CARDINAL DE TOURHON 337 

de faire. Les querelles entre Rangone et le Cagnino prirent fin avec 
la retraite de ce dernier* qui s'en alla prendre Teau « des baings ». 
Langey, qui excellait surtout dans les « pratiques secrètes », noua 
des intelligences dans plusieurs places ennemies. Deux ou trois 
escarmouches tournèrent à l'avantage de nos troupes : dans Tune 
d'elles, 200 Espagnols furent « mys en pièces* ». Mais l'armée 
n'était pas en état de pousser plus loin ces faibles succès. Del 
Vasto, venant dWsti avec 8 à 10.000 hommes et de rartillerie, 
menaçait de « consumer les vivres et fere tenyr noz gens serrez 
dans les villes ^ ». Pour lui faire face en campagne, il devenait 
urgent d'avoir des renforts ; a le meilleur remède, écrit Tournon au 
Grand Maître, seroit que vous ache'vissicz bien tost ce que avez à 
faire par delà et torner vostre force et despense du cousté de 
deçà^ ». Mais à ce moment même le Grand Maître et le Roi se 
préparaient à commencer la campagne de Picardie : les conseils de 
Tournon avaient peu de chance d'être écoutés. 

11 fallut pourtant tenir compte de ses appels et de ses plaintes : 
le Cardinal s'impatientait de la négligence du Roi pour ses affaires 
de Piémont et demandait son congé : « Je croy que quant je vous 
auray servi jusques au i®' avril, écrit-il à François P*", il vous 
plaira bien me faire ceste grâce d'en envoyer ung aultre à ma 
place... Ce sont six mois que j'auray demeuré ici que vous me 
distes au partir que ce ne seroit que quinze jours ou ung mois au 
plus^. » Le Roi nomma M. d'Humières son lieutenant général en 
Piémont et décida de joindre aux troupes d'Italie quelques bandes 
d'aventuriers français et de lansquenets allemands ^. Mais Humières 
et les premiers renforts n'arrivèrent qu'à la fin d'avril ^ : c'est 
Langey qui, jusqu'à cette date, fut obligé de contenir les attaques 
de l'ennemi. « M. de Langey, écrit Tournon, fait son devoir le 



* Du Bellay, Mémoires, III, pp. 401, 402. 

- B. N., Dupuy, n* 263, ^ 39 : Tournon à (J. du Bellay), 6 mars (1537). 
' Ibid. 

* B. N„ f. fr. 2(^83, f° ii5 : Tournon au Grand Mnilre, 14 mars(i537). 

* Fleury, op, cil, y p. 166. 

' Catalogue des actes de François I"', n^ 21 221. 

^ Ces premiers renforts se composaient des Italiens de la Tarentaise (sous 
les ordres de Giulio Orsini) et de 2.000 aventuriers français (capitaines Las- 
signy, d'Alègre, etc.). — B. N., f. fr. 3o88, ^'• 86 et 86 v« : le Roi à Tournon 
20 avril, et f. fr. 2995, f« i : Tournon à d'Humiùres, 25 avril (lôSy). 

ReT. hist. I.yoD. XII. — » 



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338 BEVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

mieux du monde en Piedmont... et si M. de Humyères ne le trouvoit 
à son arrivée, jay oppinion quil se trouveroil bien empesché, ayant 
à faire à la compaignye qui y est, laquelle M. de Langey cognoist 
bien*. » Quant au comte Rangone, on l'envoyait à Venise : sans 
doute devait-il préparer de ce côté une diversion et se concerter 
avec les « fuorusciti » de Florence, qui songeaient alors à marcher 
contre le nouveau duc Cosme de Médicis ; le cardinal de Tournon 
et les ambassadeurs français à Venise encourageaient en eiFet cette 
tentative ^. 

D'Humières : perte du Piémont (mai-septembre 1537). ^- Tandis 
que Langey veillait aux affaires d'Italie, Tournon avait enfin pu 
mener à terme les négociations commencées quatre mois auparavant : 
le 19 avril fut signé pour un an un (( traitté de tresve et abstinence 
de guerre avec ceulx du pays et duché d'Aoust^ ». Mais ce n'était 
là qu'une mince satisfaction ; à peine le nouveau chef envoyé par la 
Cour, d'Humières, était-il arrivé en Piémont que les inquiétudes 
du Cardinal, au lieu de s'apaiser, s'accrurent encore : c'était une 
tête assez faible que d'Humières, n'ayant guère d'autres titres de 
gloire que la bonne amitié de Montmorency ^. A aucun moment, il 



* B. N., Dupuy, n» 263, f« 3; : Tournon à J. du Bellay, ai avril (cf. f. fr. 
3o88, f« 81, Mémoire envoyé par Langey au Roi). 

' B. N., fonds ClairambauU, 336, f* 5779 : Le Roi à Tournon, 20 avril, et 
fonds Dupuy, 263, f^ 37 : Tournon à J. du Bellay, 22 avril. Dès que la nouvelle 
du meurtre du duc Alexandre de Médicis (6 janvier i537) lui parvint, Tournon 
pensa à tirer parti de cette crise. « Pieust à Dieu, écrivait-il à Montmorency, 
que je me fusse trouvé à Rome quand la nouvelle est venue, car je penseroys 
y avoir faict grand service au Roy... » (f. fr. 2983, f» 61^ 17 janvier). Mais Cosme 
prit sans difficulté et en hâte la place d'Alexandre : les troupes impériales 
accoururent pour l'aider à affermir son pouvoir. Tournon persista cependant 
à croire qu'il y avait quelque chose à tenter, il pressa le Conseil d'y donner 
ordre et invita le parti des Strozzi à agir. A la fin de janvier, François 1*' 
envoyait à Venise 16.000 écus pour appuyer Tentreprise (J. 965, n® 7, 3i jan- 
vier, Arch. nat.). Le vieux Strozzi, Philippe, hésita, temporisa. En mars, les 
Florentins envoyèrent en mission Bartholo Cavalcanti pour réclamer Tappui 
ferme de François !«' et faire quelques levées. Il vint à Lyon^ où le Cardinal 
de Tournon lui fit très bon accueil (Arch. nat., K. 1484, B. III, î^ 74, 3 mars 
1537), lui promettant son appui et lui donnant des lettres de recommandation 
pour le Roi. En avril, rien n'était encore prêt, 

» B. N., ClairambauU, n« 336, ^ 5771 et f. fr. 2846, f* 79. 

* Décrue, op. cit.f pp. 296 et 3i5 sqq. Cf. Varillas, II, pp. 677, et Paul 
Jove, p. 367. 



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y. haac. — LE CARDINAL DE TOURNON 339 

ne sut établir son autorité ni sur ses troupes ni sur ses lieutenants : 
il fut indécis, lent, timoré, maladroit et en fin de compte se laissa 
piteusement ramener au delà des monts par del Vasto. Dès le 
26 avril, Tournon écrit à Montmorency qu'il se hâte d'envoyer non 
pas un ou deux mille hommes, mais de sérieux renforts, sinon, 
disait-il, « vous n*aurez dedans deux mois une seule ville en Pied- 
mont, fors Thurin à ladventure* ». A un mois près, la prophétie se 
vérifia . 

Non pas que les renforts eussent fait totalement défaut : d^Hu- 
mières les reçut quelques semaines plus tard. Dans les premier jours 
de mai, il avait dépéché M. de Langey au Roi « pour luy faire en- 
tendre, écrit Tournon, au vif et au vray ce qu'il na pas faict sem- 
blant dentendre jusques ici- ». Le Roi se décida à presser Tenvoi en 
Italie des lansquenets du duc Christophe de Wurtemberg, une forte 
bande d'environ 8.000 hommes^. Tournon eut d'ailleurs toutes les 
peines du monde à organiser leurs étapes ; vivres et argent se fai- 
saient de plus en plus rares ; le va-et-vient incessant des troupes 
dans cette région avait à peu près ruiné tous les pays frontières : 
en Dauphiné « la pouvreté estoit terriblement grande et encore plus 
enSavoye pour estre le pays plus pouvre etstérille* ». Les lans- 
quenets n'arrivèrent sur le Rhône qu'à la fin du mois^, et après 
avoir fait leur montre à Gap, passèrent les monts : le 25 juin seule- 
ment ils étaient à Moncalieri où d'Humières vint les rejoindre ^. Del 
Vasto, qui avait un moment occupé le marquisat de Saluées, battit 
en retraite sur Asti. 

Le moment semblait venu de reprendre l'offensive : « Je suis tout 
asseuré, écrivait le Roi à son lieutenant, que vous serez maître et 
seigneur de la campaigne^... » ; d'Humières, en effet, depuis l'arri- 
vée de cette grosse bande de lansquenets, se trouvait à la tête de 
plus de ao.ooo hommes^. La situation générale était favorable : 

* B. N., f. fr. 3oio, f" 37 : Tournon au Grand Maître, 26 avril (iSSj). 
^ B. N., f. fr. 2990, fo 37 : Tournon à d'Humières, 5 mai 153;. 

» B, N., f. fr. 2995, f* 43 : Tournon à d'Humières, 9 mai i537, el du Bellay, 
Mémoires^ III, p. 404. 

♦ Arch. nat., J. 966, n» 7* : Tournon à du Bourg, i5 mai. 

* B, N., f. fr. 2995, f» III : Tournon à d*Humières, 3i mai. 

• Du Bellay, Mémoires, III, p. 407. 

' B. N., f. fr. 3o88, f» 96 v» : Le Roi à d'Humières, 

^ 14.000 avant larrivée des lansquenets (f. fr. 2995, î^ i). 



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340 REVUE D'HISTOCRE DE LYON. — Éludes 

Tattaque des Turcs au sud de Tltalie inquiétait les Impériaux ; après 
de longs retards, les Florentins, à Venise et à Rome, se préparaient 
à agir*. Le Roi, sans doute sur les conseils de Langey, dépêchait à 
Venise le sieur Livio Crolto, commissaire ordinaire de ses guerres, 
avec des instructions pour une enlreprise sur Crémone*. Avec un 
peu d'entente et de décision, tout cela pouvait aboutir. 

Le i" juillet, d'Humières décida la marche en avant ^. Tournon, 
qui ne connaissait que trop bien le général et son armée, ne les vit 
pas partir sans inquiétude : « Je vous prie surtout, écrivait-il à 
d'Humières, laisser bonnes et seures garnisons dans Turin et Pigne- 
roi et y faire mectre si bonne provision de vivres de ceste récolte 
quil ny en ait point faulte dung an et que ce soit tousjours une 
retraicte et pied en Italye si daventure il venoit quelque inconve- 
nyent *. » Sage avis : d'Humières n*éiait pas en marche depuis deux 
jours que déjà ses troupes, mécontentes de quelque retard dans 
leurs paiements, murmuraient et menaçaient de l'abandonner : c< Il 
y a grand dangier, disait Tournon, que ceste armée là s'en aille à 
perdition, rompue sans faire aulcun effet ^. » A grand'peine d'Hu- 
mières put-il la mener prendre Alba et sa garnison de 25 Espa- 
gnols ; mais la mauvaise volonté et les mutineries des lansquenets 
avaient fait échouer l'attaque d'Asti. 

Découragé, furieux, incapable de faire reconnaître son autorité, 
d*Humières finit par tomber malade^. La défaillance du chef entraîna 
la ruine de l'expédition. L'armée se désorganisa C3mplètement : les 
capitaines italiens, suivant leur habitude, remplissaient le camp 
de leurs querelles et d*Humières ne parvenait pas à les apaiser"; 
plus indisciplinés encore étaient les lansquenets, ameutés contre 
leur général par un de leurs propres chefs, Hans Ludovic de Lan- 

* Arch. aff. étrangères, Rome, III, f°* 24 v° sqq., 5o sqq. 

* B. N., f. fr. 2846, î°* 75 sqq., Mémoire h Févêque de Rodez et à messire Livio 
Crotto (Fontainebleau, 26 juin). Le Roi songeait aussi à des entreprises sur 
Gènes (f. fr. 2846, f» 78) et Pavie (Clairambault, 336, t> 5255) 

' Du Bellay, Mémoires, III, pp 408 sqq. 

^ B. N., Clairambault, 33G, f** 5935 : Tournon à d'Humières, 26 juin. 

* Arch. nat., J. 965, n» 7*» : Tournon à du Bourg, 4 juillet. 

* B. N., f. fr. 3o8îJ, fo i52 : Charles d'Orléans à d'Humières, 2a juillet, et du 
Bellay, Mémoires^ III, p. 41 3. 

' C'était, cette fois, entre Jean-Paul de Cère et César Frégose que le diffé- 
rend était survenu (Clairambault, 336, foôoii : Le Roi à d'Humières, 23 juil- 
let). 



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y. h&ac. " Le CARDINAL DE TOURNON 3il 

deberg. « Jay veu la malbeureté et meschanceié de ces coquins de 
lansquenets, écrit Tournon, jay ung merveilheux regret que vous 
ayez esté contrainct dendurer louUraige que vous a voulu faire Hans 
Ludovic ^ » Le i3 août, la retraite commença^ : Tarmée du pauvre 
d'Humières fondait à mesure, tandis que <« les ennemis de jour à 
aultre se renforçoient^. » Tournon, désolé de cette issue misérable 
de Texpédition, tout en Tayant prévue, engagea d'Humières à se 
retirer à Pignerol et à s'y fortifier en attendant « le renfort que le 
Roi est délibéré denvover* ». D'Humières voulut encore tenter de 
s^arréter à Saluées, mais il fut conduit de force par ses troupes à 
Pignerol^. L^ennemi cependant assiégeait Alba, s'emparait de 
Chieri^, bloquait Turin et coupait ses communications avec la 
France en fermant la route de Suse. 

Aux premières mauvaises nouvelles, le Roi s'était alarmé. Dès le 
3o juillet, d'ailleurs, une trêve avait été conclue pour la région du 
Nord, lui laissant au Sud toute la liberté de ses mouvements '^. Mais 
François l^, assez gravement malade pendant le mois d*août^, fut 
obligé de retarder son départ pour Tltalie ; il se contenta d'envoyer 
encore une fois le seigneur de Langey au secours de M. d'Humières 
et d'ordonner quelques levées ; le Cardinal de Tournon fut chargé 
de recruter quelques centaines d^hommes aux environs de Lyon ^. 
Dans les premiers jours de septembre cependant, quand le roi sut 
la prise de Chieri, la retraite lamentable de ses troupes, quand il 
vit le Piémont presque en entier perdu, Turin et Pignerol assié- 
gés et bloqués, il se décida à une action immédiate : les lansque- 
nets du comte de Furstenberg et du capitaine Bossut, environ 
lo.ooo hommes, reçurent l'ordre de marcher en hâte vers le Sud et 

* B.N.,f.fr.3o6a,f« 157, et Clairambaul 1,336, fo6o3i : Tournon à d'Humières, 
29 juillet. 

« Du Bellay, p. III, 416. 

» Clairambault, 336, f» 6059, et f. fr. 3o4i, f» 26 : Tournon à d'IIumières, 
17 août. 

* B. N., f. fr. 3o4i, fo 2Ô. Clair., 336, fo 6069. 

* Du Bellay, Mémoiresj p. III, 416. 

« B. N., f. fr. 2995, f« i53 : Tournon à d'Humières, 3o août. 

' Décrue, Montmorency, p. 3io; B. N., Clairambault, 336, f» 6071. 

» Décrue, op. cit., p. 3i5; B. N., f. fr. 3o88, fo iSg v°, et Clairambault, 
336, t°* 6071 sqq. 

» B. N., f. fr. 3o88, ^ 166, et Clairambault, 336, ^6097 : Le Roi à dllumières, 
i*' septembre. 



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342 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

avec eux, 4 à S.ooo aventuriers français et 5oo hommes d'armes 
des compagnies d'ordonnance. François P"^ lui-même se prépara h 
partir pour Lyon ^ 

De son côté Tournon, toujours prudent, avait pris les précautions 
nécessaires : dès qu'il vit l'ennemi proche, il envoya Maugiron en 
Dauphiné pour « tenir en seureté » tous les passages ^. Puis, comme 
d'Humières complètement désespéré repassait les monts, après 
avoir laissé Pontremoli à Pignerol, Maugiron reçut l'ordre de le 
rejoindre à Briançon pour Taider et le suppléer au besoin, car la 
santé de d'Humières semblait fortement ébranlée. Le 20 septembre, 
enfin, le roi n'étant pas encore arrivé à Lyon, Toumon pria Mau- 
giron et d'Humières « de faire mectre tout le pays en armes tant 
gentilshommes que aultres^ », pour parer à toute éventualité. Mais 
l'ennemi, arrêté devant Turin et Pignerol, ne s'aventura pas au delà 
du pas de Suse. 

Le 2 octobre, le Roi entra à Lyon *. L*armée d'opérations fut 
confiée au commandement du Dauphin et du Grand Maître, qui 
dégagèrent rapidement Turin et Pignerol et reconquirent toute la 
plaine du Piémont jusqu'au Montferrat. Quant au Cardinal de Tour- 
non, sa charge de lieutenant général n'ayant plus de raison d'être, 
il reprit sa place à la Cour et au Conseil. Jusqu'à la fin de la cam- 
pagne, il travailla de concert avec du Bourg comme il avait fait 
l'année précédente. Peu de temps après, le 16 novembre, la trêve 
de Monçon terminait la guerre. 

III. — Police et administration des armées. 

Si délicate que fût pour le Cardinal de Tournon la surveillance 
active des opérations militaires, ce n'avait pas été pourtant le plus 
fort de sa tâche. La police générale et surtout ce qu'on pourrait 
appeler l'administration des armées furent son plus immédiat, son 



« B. N., f. fr. 3o88, f« 166. 

* F. fr. 2995, fo 167, et ClairambauU, 336, f» 6101 : Toiirnoa à d'Humières, 
2 septembre. 

» B. N., Clairambault, 336, fo 6i3i : Tournon à d'Humières, 20 sep- 
tembre. 

♦ Arch. mun. de Lyon, BB. 56, f« 06. Du Bellay, p. 424, dit : « environ le 
sixième jour d'octobre ». 



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J, haac. — LE CARDINAL DE TOURNON 343 

plus conslant, son plus grave souci. Maintenir Tordre entre les 
sujets du Roi et ses troupes^ garder le peuple de « folle et oppres- 
sion», faire «départir les gens de guerre, si aulcuns... se levoient 
et assembloient sans mandement spécial », enfin u fère fère les 
monstres .. et délivrer les souldes et appoinctemens* », voilà en 
quoi consistaient ces fonctions. 



* 



La police de Varmée. — Il est facile d'en mesurer l'importance : 
Tarmée, depuis la guerre de Cent ans, se compose en majeure 
partie de bandes de mercenaires^. A peine la guerre est-elle 
déclarée ou imminente que les agents du Roi se dispersent dans 
toutes les directions à la recherche des entrepreneurs d'armée, 
chefs de bandes ou condottieri. On les trouve surtout en Allemagne, 
en Suisse, en Italie. En i536 et en iSSy, deux grands seigneurs 
allemands, le duc Christophe de Wurtemberg et le comte Guil- 
laume de Furstenberg se louent au Roi pour une campagne avec 
leurs lansquenets, tandis que le frère du comte Guillaume sert dans 
les rangs impériaux. Les Italiens Rangone, Frégose, da Ceri, 
Gonzague, Strozzi, Azzal, Pontremoli, toute une foule de petits sei- 
gneurs et d'aventuriers sont entrés au service du Roi, amenant 
avec eux quelque bande de gens de pied ou de chevau-légers. 

On voit de suite les inconvénients du système : le Roi n'a d'auto- 
rité effective ni sur ses officiers, ni sur ses troupes, et à défaut du 
Roi, le Cardinal, son représentant, n'en a pas davantage. La bande 
appartient à son chef et n'obéit qu'à lui : les chefs de bande en 
profitent pour n'agir qu'à leur guise ; leur jalousie est toujours en 
éveil; toujours ils finissent par user, ils paralysent le haut comman- 
dement qu'on leur impose. Faut-il rappeler les multiples incidents 
de la campagne? Furstenberg oblige le comte de Saint-Pol à se 
détourner de la Savoie et à revenir sur le Rhône ; Rangone laisse 
écraser Burie à Casai; le Cagnin ne veut pas obéir à Rangone; César 



» B. N.,f. fr. 5i25, f« I. 

> Sur rorganisation militaire sous François !«■', les travaux les plus récents, 
d^ailleurs très incomplets, sont ceux de Décrue, dans /a Cour de France et 
U Société au XVI* sièclcy et de Spont, Marignan et l'organisation militaire 
sous François /«<'. Cf. aussi H. Lemonnier, t. V de V Histoire de France de 
E. Lavisse. 



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344 REVUE D'HISTOIRE DE LYOW. — Etudes 

Frégose refuse de marcher derrière Jean-Paul de Gère; enGn, au 
camp de d'Humières, ses propres lieutenants poussent leurs hommes 
à la révolte. 

L'armée, foule cosmopolite et bruyante, ne vaut pas mieux que 
ses chefs. Machiavel et Brantôme ont tracé le portrait de ces 
bandes d'aventuriers, pittoresques et redoutables : la guerre est 
pour eux un métier qu'ils entendent à leur façon, et leur devise 
pourrait être : « Se battre le moins possible au plus haut prix pos- 
sible ». Cette cohue de «souldars» ne marche pus au commande- 
ment ; elle s'agite, elle se mutine, elle crie famine, elle est insatiable 
de pillage et d'argent; tous, écrit Machiavel, Italiens ou lansque- 
nets. Gascons, Picards ou Suisses « non hanno altro amore .. che 
un poco di stipendie... il quale non e sufficiente a fare che e 
vogliano morire per te^.. ». Avec quelle ardeur aussi « mengent 
(ils) le pouvre peuple ». La guerre avec de pareils soldats, c'est un 
déchaînement de pillards dans les campagnes. 

De toutes parts, les plaintes montent vers le Gardinal de Tour- 
non. Les populations sont la proie des troupes. En novembre i536, 
de Burie écrit au Gardinal que les Italiens de Tarmée de Ran- 
gone commettent les pires excès, « larrecins, pilleries, forcemens 
de filles et femmes, brigandages ^... ». « Fault que je seufTre, dit-il, 
quilz viennent chacun jour sacquager les pouvres gens jusques es 
portes de ceste ville... » On ne distingue plus les amis des ennemis : 
« Tout est si bien sacquagé et mengé et le peuple tant mal trecté 
quil ne nous fauldra désormais avoir crainte des ennemys, mais 
bien de ceulx qui portent la croix blanche ^. » Ge sont les campagnes 
qui souffrent le plus, mais les villes elles-mêmes ne sont pas toii- 
jours épargnées : ù Lyon, dès qu'une bande approche des murs, on 
fait fermer les portes*, mais Lyon est une ville privilégiée, exempte 



* Machiavel, il Principe^ cap. xii, cité par Ehrenberg, da» Zeiialler drr 
Fugger, I, p. ii. 

^ B. N., f. fr. 5 125, fo ^5 : Burie à Tournon, ai novembre (i536). 
» Ibld. 

♦ F. fr. 5ia5, f« 7. — Cf. Arch. Nat., J. 967, n® 87^ Une grosse bande de 
lansquenets s'étant arrêtée pour faire étape à une lieue de Lyon, il y eut, pen- 
dant un jour et une nuit, « une merveilheuse frayeur en la ville, pour ce que 
aulcuns disoient quilz y voulloient venir et entrer par force, quoy voyant... Ion 
leva en ceste ville de 4 ^ ^000 hommes pour garder les portes et .murailles; 
et sur le mynuict qui fust le parlement desdictz lansquenetz, on eut adver- 



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y. hanc. — LE CARDIiNAL DE TOURNOS 345 

du logement des gens de guerre, qui a le droit et les moyens de ne 
pas se laisser mettre à mal ; d'autres ont un plus triste sort, Turin 
surtout où la misère et la famine amenées par le blocus jettent les 
troupes sur la population; au mois de juillet iSSy, le Conseil de la 
ville, désespéré, s'adresse au Roi : « La malice de aulcuns souldars 
est si grande^ écrit-il, et lamour quilz p3rtent à Vostre Majesté si 
petite que estant Monsieur de Humières dedans Thurin, par deux 
ou troys foys, ilz ont commancé mectre les vivres de la place à 
sacq, et ont menasse de saquaiger Monsieur de Boutières et le reste 
de la ville,... et battent les citoyens et prennent leurs vivres par 
force * ... » 

Que pouvait faire le Cardinal pour remédier h cet état de choses 
lamentable ? La discipline n*existait pas : aucune pénalité fixe, 
aucun moyen pratique de répression n'était prévu En cette année 
■ 537, le Roi publie plusieurs ordonnances relatives aux « brigan- 
dages des gens de guerre » ; mais qu'ordonnent-elles ? de courir sus 
aux pillards, et de procéder au besoin à des exécutions sommaires, 
opérations trop dangereuses pour qu'on s'y risquât volontiers'. Cette 
répression violente et sommaire fut pourtant la seule arme du Car- 
dinal de Tournon. Mais son action ne fut efficace que dans une 
zone assez restreinte : impuissant à empêcher le désordre et le 
pillage en Piémont, il s'applique tout au moins à protéger le Lyon- 
nais. En novembre i536, on le voit menacer une bande « qui fait 
tout plein de maulx alentour de Lyon... de faire sonnerie tocsin, 

tissement quilz se melloient en ariues^ et doubloit-on que ce fust pour venir 
pat* ceste ville du cousté des rempnrs ou y a daulcuns lieux qui ne sont guère 
bien fortiGez. Et souldainemcnt y eut ung tel alarme que silz eussent esté 
dedans, ny en eut poinct eu davantaige, de sorte quil se trouva de dix à douze 
mil personnes en ordre pour se desfendre et dura cela jusques au poinct du 
jour où Ion sceut quilz sen estoient allez » (Martin de Troyes à Du Bourg, 
Il juillet). 

1 B. N., f. fr. 3o6a, f» 148: Au Roi, 25 juillet iSS;. 

^ Ordonnance réglant les attributions et la juridiction des prévôts et des 
maréchaux, relativement à la répression des vagabonds et gens sans aveu, et 
des brigandages des gens de guerre, a5 janvier iSSj (Fontanon, I, 389). 
Commission adressante au lieutenant du sénéchal de Provence à Draguignan, 
le chargeant de faire une enquête sur la plainte portée par les habitants de 
cette ville contre les gens de guerre, a6 février iSSy (Catalogue des actes de 
François I**", n^ 8818). Ordonnance sur la manière de procéder à la punition 
des aventuriers et gens de guerre tenant les champs, 26 mai 1537 (Fonta- 
non, m, i6()). 



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346 REVUE D*H[STO[RE DE LYON. — Éludes 

si elle ne se retire, et de rassembler les villages pour lui courir 
sus* ». A plusieurs reprises, Tournon dut passer des menaces à 
Texécution : le i8 décembre, comme une compagnie de chevau- 
légers pillait aux environs de la ville, « Je mande au capiiayne 
Jehan Corsât, écrit-il, quil mecte entre mes mains ceulx qui ont 
faict les faultes..., aultrement que je men prendray sur sa per- 
sonne^ ». Un peu plus tard, en avril iSSy, il fait arrêter trois 
capitaines étrangers, pour avoir commis d'incroyables « meschan- 
cetés^ ». Ces arrestations et ces exécutions brusques et arbitraires 
étaient un procédé courant : on s'en souvint après l'échec de d'Hu- 
mières en septembre iS3j; cette fois, Tindiscipline et les mutineries 
avaient eu des résultats si déplorables et avaient été si effrénées 
qu'on décida de faire un exemple : le colonel des lansquenets, 
Hans Ludovic de Landeberg (celui-là même qui avait osé braver 
ouvertement d'Humières), étant de passage à Lyon, fut arrêté par 
ordre du Cardinal de Tournon *. Le personnage était de trop haute 
importance pour que Tournon osât procéder à son exécution immé- 
diate : il dut en référer au Roi, mais celui-ci se montra tout disposé 
à sévir : « Vous asseure, écrit Montmorency à d'Humières, puisque 
tenons Hans Ludovic qui vous a tant travaillez par ses larrecins 
et meschancetez quil sera faict de luy une si bonne démonstration 
que les aultres y prendront exemple^... » Le Cardinal fut chargé 
de conduire le procès : ce ne fut pas long; le i5 septembre, Hans 
Ludovic « eust la teste tranchée », « et voudroit, écrivait Tournon 
en manière d'oraison funèbre, que toute ceste race des Hans Ludovic 
allassent au diable ^ ». 

Les désordres survenus pendant la campagne de Piémont eurent 
un résultat plus effectif, c'est Vordonnance que le Roi publia le 
6 octobre 1537, quelques jours après son entrée à Lyon, « pour 
estre gardée inviolablement et observée parmy les bendes de gens de 
pied françois et italliens'^.., ». Cette ordonnance peut être considérée 

* Arch. Nat., J. 965, n« 7** : Tournon à du Bourg, 5 novembre i536. 

* B. N., f. fr. 1916, r> 37 : Tournon à la Galelinyère, 18 décembre. 
' B. N., f. fr. a995, f° 1 : Tournon à d*Humières, aS avril (i537). 

* B. N., Clairambault, 336, f» 6099 : Villandry à d'Humières, a septembre 
1537. 

^ B. N., f. fr. 2995, f<> 161 : Montmorency à d'Humières, a septembre. 
« B. N., f. fr. 2995, f» 195 ; Tournon à d'Humières (cf. f. fr. 3o6i, ^ 164). 
7 B. N., f. fr. 2965, f« 73, et Clairambault, 336, f» 6143. 



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J. huac, — LE CARDINAL DE TOURNON 347 

comme la première ébauche d*un règlement militaire : deux articles 
essentiels établissaient une discipline et une pénalité fixe ; par le 
premier, le Roi exigeait des officiers et soldats le « serment de bien 
et loyaulment le servir envers et contre tous, sans nul excepter et 
dobeyr à leurs chefs », — et il leur interdisait de partir a de dessoubz 
leurs enseignes, sans le congé de leurs cappitaines..., sur poyne de 
la vie » ; — par le second, il leur défendait de « sortir du camp 
pour aller devant, quant ledict camp marchera, ne abandonner leurs 
enseignes pour aller au devant des vivres, ou ailleurs piller ne for- 
raiger, sur poyne destre penduz et estranglez par leurs gorges... ». 

* 
* * 

L'administration des armées : soldes et montres. — Pour mau- 
vaise qu'elle fût, l'armée coûtait très cher. La guerre est devenue, 
au temps de la Renaissance, une grande industrie, accessible à 
ceux-là seuls qui disposent de gros capitaux, riches républiques et 
princes puissants. « Pas d'argent, pas de Suisses ! » L*argent est le 
roi de la guerre : c'est lui qui fait les armées, c'est lui qui gagne 
les batailles, c'est lui qui dicte les mesures stratégiques; quand le 
Cardinal de Tournon demande au Roi d'abandonner la Flandre et 
de « tourner force et despence » du côté du Piémont, quel est l'ar- 
gument qu'il invoque? C'est que la guerre en Flandre ne coûte 
presque rien à l'Empereur, tandis qu'en Italie (( vous ne scauriez, 
dit-il, despendre ung escu que vous ne luy en coustiez quatre* ». 
Louis XII demandait un jour au condottiere Trivulzio quel était le 
meilleur moyen de mettre la main sur Milan : « Très gracieux Sei- 
gneur, répondit Trivulzio, il vous faut trois choses : de l'argent, de 
l'argent, et encore de l'argent*. » En 1 536- 1 687, toutes les lettres 
du Cardinal ne font que reprendre et développer le mot du condot- 
tiere. 

On Tavait chargé du paiement des troupes, besogne d'autant 
plus délicate qu'il n'existait, dans ce domaine comme dans les 
autres, aucune règle fixe, aucun tarif uniforme. C'est partout la 
confusion et l'anarchie. Entre chaque bande de mercenaires et 
l'Administration royale intervient un contrat particulier qui déter- 

* B. N., f. fr. 2983, fo ii5 : Tournon au Grand Maître^ 14 mars iSSj. 
' Ehrenberg, op. cit., I, p. 7, d'après Guichardin, VHore de recreatione. 



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348 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Eludes 

mine la composition de la troupe et le taux des soldes. Prenons par 
exemple ces lansquenets du duc de Wurtemberg qui intervinrent 
si fâcheusement dans la campagne de iSSy. Le 21 janvier, le Roi 
passe une convention avec Christophe de Wurtemberg, « auquel 
ledict Seigneur a donné charge et conduite de 10.000 lansquenets^ »>. 
Il y est stipulé que le duc « ne fera nulle enseigne* de moindre 
nombre que de quatre cens hommes comptés pour le moins... » et 
« s'il advient que aucun capitaine n'eut son nombre complet, les 
gens d'iceluy capitaine seront départis es autres bandes». D'autres 
articles fixent le nombre et la paye des officiers supérieurs; les 
officiers subalternes et les soldats devaient avoir « pareil estât et 
traictement que ceulx du comte Guillaume de Furstenberg ». 

Cet « estât et traictement », nous pouvons en connaître le détail 
par un état du 8 mai iSSy^ « abrégé du paiement qu'il fault pour 
les lansquenets de Monseigneur le duc de Wirtemberg au nombre 
de huict mil hommes..., lesdictz huict mil faisans dix huict 
enseignes (soit environ 44o hommes par enseigne).., et ce pour ung 
moys contenant trente jours ». Le duc, « cappitaine général », 
reçoit un traitement considérable de 2.000 livres, le plus élevé qui 
soit dans l'armée de Piémont, car d'Humières lui-même n'a que 
1.000 livres par mois*, Rangone 600 livres, Burie 5oo, Pontresme 
3oo^, Routières, pendant sa lieutenance en Dauphiné, 200^. La suite 
du duc comprend une garde de 20 hallebardiers avec un capitaine. 



* B. N., Clairambault, 336, fo 5699 : « Copie des arlicles accordés parle Roy 
au duc Christophle de Virtemberg. » 

' L'habitude était de répartir les gens de pied en un certain nombre 
d'enseif/nes. Mais, comme tous les cadres à cette époque, l'enseigne est un 
cadre essentiellement variable : une enseigne de gens de pied, cela veut dire 
tantôt aoo hommes, et tantôt 5oo. D'après les états d'octobre et novembre i536, 
Furstenberg a environ 35o hommes par enseigne (f. fr. 5ia5, f® i3 v**). De 
Gère a ao8 hommes par enseigne (ibid.^ r>" 17 et 18) ; Rangone a a5o hommes 
et Chr. Guasco 2So(ibid,, f* 65 v°). Qu'il y eût 200 ou 5oo hommes par enseigne, 
le nombre d'officiers restait le même, et proportionnellement une enseigne 
réduite coûtait plus cher qu'une enseigne forte. Le prince avait donc tout inté- 
rêt à fixer le plus haut possible la limite minimum de TefTectir. 

» B. N., f. fr. 3062, foiaS. 

^ Arch. N., J. 9^7, n° 8^ : « Estât de la recepte et despence faicte au mois 
daoust mil cinq cens trente sept pour lextraordinaire des guerres en la ville 
de Lyon. » 

* B. N., f. fr. 5ia5, f« 55 : le Roi à Tournon, 4 novembre. 
« B. N., f. fr, 5i25, f" ai sqq. : Etat du a3 octobre. 



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J. haac. — LE CARDINAL DE TOUBNON 349 

un « phifTre » et un « tabourin », un maître dhôtel^ un médecin, 
deux secrétaires, un « escuver descuverie » et un cuisinier : le 
Roi paie le cuisinier comme le capitaine; en bloc, le duc reçoit 
pour sa suite 1.376 livres. Il est secondé par un lieutenant général^ 
à la solde mensuelle de l^oo livres, et dispose pour la bonne admi- 
nistration des troupes de deux sections de justice et de police : 
chaque bande présente en réduction Timage d*un organisme social 
complet. La section de justice comprend un juge assisté de douze 
conseillers de justice, d*un sergent de justice, d'un secrétaire, dun 
hallebardier et d*un truchement, elle coûte au Roi 280 livres; la 
section de police se compose d'un prévôt assisté d un lieutenant, de 
huit hallebardiers, douze sergents, un gardien des prisons, et un 
maitre des hautes œuvres, « soit 358 livres 0. Hors rang viennent 
enfin un maréchal des logis et son truchement, 100 livres pour Tun, 
6 livres pour l'autre, un maître du guet à 100 livres et un maitre de 
la munition^ 60 livres. 

La masse des troupes est répartie en dix-huit enseignes, chaque 
enseigne ayant quatre gradés : un capitaine^ un lieutenant^ un 
porte -enseigne^ et un sergent de bataille. Le capitaine est payé 
100 livi^s, le lieutenant et le porte-enseigne, 3o livres; mais c'est là 
un tarif exceptionnellement élevé, presque le double du tarif 
courant : en Dauphiné, Boutières ne paie ses capitaines que 
5o livres et ses lieutenants i5 livres par mois^; en Piémont, dans 
les bandes italiennes comme chez les aventuriers français de Burie , 
la solde est pour le capitaine de 60 livres, pour le lieutenant de 
3o livres, pour le porte-enseigne de i5 livres^. Le simple lansque- 
net^ dans la bande de Wurtemberg, touche 6 livres par mois ; c'est le 
chiffre courant de la « simple paye » ; la « morte -paye », 100 « solz » 
ou 5 livres, est le tarif réservé aux garnisons « de deçà ». Encore 
tous les soldats de l'enseigne ne touchent-ils pas uniformément 
6 livres; on distingue dans chaque enseigne les simples soldats 
(les piquiers), et les arquebusiers^; les arquebusiers de Wurtemberg 



I B. N., f. fr. 5i25, fo 108 v«. 

* B. N., f. fr. 5i25, ^»45 et65vosqq. 

' Le nombre d'arquebusiers par enseigne varie dans la proportion du hui- 
tième et du quart à la moitié (en 1 536- 1 537). Le duc de Wurtemberg n*a que 
5u arquebusiers par enseigne. Boutières en Dauphiné a 100 arquebusiers sur 
200 hommes (fr. 5i25, fo 108 v»). L'état du i5 octobre indique 3oo « harque- 



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350 REVUE D'HISTOCRE DE LYON. — Études 

ont la forte paye de 8 livres ; mais dans les autres bandes, tant 
françaises qu'italiennes, les arquebusiers ne touchent guère que 
7 livres*. Dans l'ensemble, o comprins... le taffetas à fère les dix 
huicts enseignes », la bande du duc de Wurtemberg coûtait au Roi 
une somme mensuelle de 70.000 livres (en chiffres ronds*). 

Quant au mécanisme même des paiements, il était très simple : 
tous les mois, des commissaires et des contrôleurs députés par le 
Roi ou par son lieutenant général passaient en revue les bandes; 
c'est ce qu'on appelait la montre. Sous la surveillance des commis- 
saires et des contrôleurs, le commis du trésorier de l'extraordinaire 
des guerres distribuait la paye*^. En dépit de toutes les précautions 
ces montres donnaient lieu à d'innombrables abus, et les capitaines 
s'entendaient assez bien à voler le Roi ou leurs hommes. « Mon 
cousin, écrit le Roi au Cardinal de Tournon, surtout donnez ordre 
que largent du... payement ne tombe es mains des cappitaines, 
mais ce face les paiemens par le commis du trésorier de lextraordi- 
naire de la guerre, come il a acoustumé ainsi^. » Avec la meilleure 
volonté du monde, Tournon ne pouvait empêcher que ses instructions 
fussent souvent mal suivies; en septembre i537, les « compaignons 
lansquenetz... disent publicquement que les capitaines ne sont que 
larrons et quils sçavent bien que le Roy a envoyé largent pour les 
payer, mais que lesdictz cappitaines ont retenu leur payement, et 
sen vont désespérez contre eulx^ ». Mais Tabus le plus fréquent, le 
plus difficile à découvrir, était cet emploi des passe-volants qui 
devait durer jusqu^à Louvois : tantôt les mêmes hommes se présen- 
taient à la montre dans deux enseignes différentes. Il faut prendre 
garde, écrit le Roi, « quilz ne voisent des ungs aux aultres comme 



bouziers pour bende de 1.000 hommes », en Languedoc, Provence, etc. 
A Turin, Burie, sur 3.ooo aventuriers français, a i.ooo arquebusiers (fr. 5ia5, 
(^ 45). L'ordonnance du 6 octobre i537 établit que, dans chaque bande de gens 
de pied français et italiens, « ny aura plus que la quarte partie d*harquebu- 
siers » (fr. 2965, f» 73). 

* B. N., f. fr. 5ia5, fo 14 : Etat du i5 octobre. 

' Exactement 71.480 livres pour le premier mois et 70.250 pour le second 
(f. fr. 3062, f* 125). 

* F. fr. 5i25, fo 17 : le Roi à Tournon, ai octobre i536. 

* B, N., f. fr. 5i25, f" 17 : le Roi à Tournon, 21 octobre. 

5 B. N., f. fr. 2995, fo 181, et Clairambault, 336, f* 61 17 : Tournon k d'Hu- 
mières, 9 septembre 1537. 



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J. haac, -^ LE CARDINAL D£ TOURNON 351 

ilz ont acoustumé^.. » Tantôt on remplissait les cadres avec des 
recrues improvisées, valets de cuisine ou maraudeurs à la suite. 

A la montre des bandes du comte de Furstenberg, raconte le 
Cardinal, « ung mien gentilhomme... a vu trois de mes garsons de 
cuysine habillés en lansquenetz qui mavoient laissé au commence- 
ment de ceste guerre.. . Je croy que ce sont les Allemans de Tournon 
ou de ses environs. Vous pouvez penser sil ny en a point 
daultres^... » Les chefs de bande usaient d'autant plus volontiers 
de ce subterfuge que les commissaires n'osaient en général protester 
et refuser la paye : « Je ne voy remède, écrit Tournon, sinon de 
casser ceulx qui font ce tour là pour donner exemple^... » Mais 
pouvait-on casser tous les capitaines? Tous fraudaient... « Velà la 
bande du comte de Nyvolare... laquelle cestoit presque rompue, et 
toutesfoys quant cest venu à la monstre, il na pas heu faulte dung 
homme^... » Le plus beau tour de la sorte est celui que jouèrent 
les Italiens de la Tarentaiseau comte de Saint-Pol : étant tout bien 
compté une bande de a.Soo hommes, ils trouvèrent moyen d^extor- 
quer à Saint-Pol le paiement de 4.700 hommes : « Gela reviendra à 
perte de plus de 3o.ooo livres 5... », gémit Tournon en apprenant 
cette bévue formidable. On devine ce qu'il restait de ces effectifs 
imposants aux jours de bataille: les valets de cuisine s'empressaient 
de déposer le morion et le corselet, et les maraudeurs s'enfonçaient 
plus avant dans la campagne. « A la dernière monstre, écrit d'Hu- 
mières, il ny a eu capitayne françoys ne italyen qui nayt eu ses 
bandes toutes complètes... mais dès quil sagit de marcher, ilz nont 
pas la moitié de leurs gens ^. » 



* 



Les paiements d'octobre 1536 à octobre 1537 : évaluation des 
dépenses du Cardinal de Tournon. — Avec de pareilles troupes, 
si âpres au gain, on comprend le mot du Cardinal : (( matière 



• B. N., f. fr. 5i25, f« 17. 

' B. N., f. fr. 5i25, fo 73 v» : Tournon au Grand Maître, i5 novembre. 

• B. N., f. fr. 5ia5, f» 186 : Tournon au Roi, a4 décembre. 

^ B. N., f. fr. 5ia5, f» 190 : Tournon au Grand Maître, 24 décembre. 
' B. N., f. fr. 5 12.5, f> 20 : Tournon au Roi, s5 octobre i536. 

• Arch. Nat., J. 966, n« 7" : Tournon à du Bourg, 14 août 1537. 



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352 REVUE D*HlSTOIh£ DE LYON. — Études 

odieuse et difficile que de bailler argentM » : d'autant plus odieuse 
pour lui qu'il avait un fort penchant à Téconomie, et que la guerre 
entraîna, malgré tous ses efforts pour « estre bon mesnagier* », des 
dépenses considérables. 

Avant le départ du Roi, le Chancelier avait dressé pour le Cardi- 
nal de Tournon un mémoire des « affères esquelz estoit besoing 
promptement pourvoir^ ». Ce mémoire mentionnait minutieusement 
« lestai du payement tant pour le comte Guy de Rangon que pour 
Turin et aultres places... », Tétat « de ce qui demouroit en Savoye, 
Bresse, Provence, et aux frontières de Daulphiné, Barcellonnes et 
Tarentaise »; mais, par une omission étrange, il négligeait les 
grosses bandes de Suisses et de lansquenets qui, venant du camp 
d'Avignon et remontant la vallée du Rhône, réclamaient alors leur 
paye à grands cris. Avant tout, il fallait régler cependant cette 
dernière échéance de la campagne d*août. A peine la Cour avait- 
elle quitté Lyon que les Suisses et les Lansquenets arrivaient sur la 
ville, « faisant tous les maulx du monde^... » : ces 22.000 soudards 
furieux (( menassoient de saccager Vienne et Lyon^ », si on ne les 
payait sur l'heure. Or, la somme était forte, les Suisses voulaient 
« avoyr un moys entier poursen retourner chez eulx®; » et Tournon 
n'avait rien, puisque le Chancelier semblait n'avoir rien prévu. La 
contrée cependant était mise au pillage : (( Ceste pauvre ville de 
S^ Saphorin, écrit le Cardinal, en sera dicy à dix ans destruite '^ ». A 



* Arch. Nat., J. 965, n® 72: Tournon h du Bourg, 16 mai (iSSj). 

' On peut relever à plusieurs reprises des traits d'économie du Caixiinal 
de Tournon. C*cst ainsi que le 25 octobre i536 (f. fr. 5i25, i^ 19), il reçut un 
paquet de Rangone a par courrier exprès que ledict comte despeschoità la 
court. Et incontinent, Monseigneur... feit courir ledict pacquet par la poste, 
et retint icy ledit courrier, âffin déviter despence quil eust faict de courir 
jusques à la court et revenir... » A tous ses lieutenants, Tournon recom- 
mande sur toutes choses d'être ménager des deniers du Roi. « Il ne fault 
despendre que ce qui sera bien fort nécessère », écrit-il à Routières (f. fr. 5i25, 
P* i36 v^). Il surveillait lui-même toutes les dépenses : « il ne se faict despence 
de quoy je me veuilhe fier à personne et que je ne la voye moy mesmc sil 
m'est possible » (f. fr. 5i25, 6* 119). 

» B. N., fr. 5i25, fo5. 

♦ Arch. Nat., J. 966, n» 7" : Tournon à du Bourg {1% octobre) et B. N., fr. 
5i25, fo 7. 

9 B. N., f. fr. 5i25, fo 7. 
Arch. Nat., J. 966, n» 7" : Tournon à du Bojrg, i3 octobre (1536). 



« 



7 B. N., f. fr. 5125, fo 77 vo. 



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J. haac. — LE CARDINAL DE TOURNON 353 

force d'activité, il réussit à trouver Tardent : en récompense de 
leurs brigandages, les lansquenets et les Suisses reçurent « pour ung 
moys commençant le trentième jour de septembre (on était au i4 ou 
au i5 octobre) » une somme de 162. 5oo livres*. «Et me semble, 
écrit Tournon, que je suys eschapé des loups destre sorty de la 
poyne où je estois ces deux jours^. » Le Roi, très inquiet jusque-là 
pour sa bonne ville de Lyon et pour son « pouvre peuple tant folié 
et travaillé^ », poussa, lui aussi, un soupir de satisfaction : « Ce 
mest un merveilheux plaisir et solaigement pour le désir que jay de 
veoir bien tost lesdictz Suisses hors de mon royaume *. » 

Les Suisses seuls en effet retournèrent dans leur pays ; les 
lansquenets partirent en Tarentaise avec le comte de Saint-Pol^; et le 
Cardinal n'allait pas tarder à les revoir, les dents plus longues que 
jamais. Cette expédition de Tarentaise, si courte qu'elle fût, coûta 
fort cher. Saint-Pol avait emmené de Tartillerie, les lansquenets et 
2.5oo Italiens. L'état de Tartillerie ne se montait guère qu'à 
1.000 livres^. Aux Italiens, on devait, pour deux mois, verser 
38.900 livres' : on a vu plus haut que Saint-Pol leur paya près du 
double, mais il dut emprunter le surplus qui, fort probablement, ne 
lui fut jamais remboursé^. Enfin, il fallut payer un nouveau mois aux 



* Nous laissons de côté les dizaines, les imités et les fractions, sols et 
deniers. Sur ces 162. 5oo livres, les lansquenets au nombre de 8.188 hommes 
répartis en 23 enseignes reçurent 7.5.500 livres. Les Suisses curent 87.000 1. 
(f. fr. 5i25, fo 25. Cf. Etats du i3, du 16 et du 18 octobre, Arch. Nat., J. 967, 
n» 12^, et B. N., f. fr. 5i25, f" 7 v» et i3 v*). 

* B. N., f. fr. 5i25, f» 10 : Tournon au Roi, 14 octobre. 

' B. N., f fr. 5 125, f « 8 yo: le Roi à Tournon, 14 octobre. 

* B. N , f. fr. 5i25, f 25 v«: le Roi à Tournon, 16 octobre. 
» B. N.,f. fr. 5i25, f0 9 v\ 

*•-' B. N., f. fr. 5 125, fo 17. « Pour les bandes italliennes dont est colonnel 
le seigneur Jehan Paule de Gère, au numbrede 2.600, cest assavoir 1.800 qui 
sont soubz la charge dudict sei^^neur Jehan Paule et 700 soubz les aultres 
cappitaynes. Monte ledict payement, ly. 475 livres tournois, sauf à vériffîer le 
numbredes cappitaynes et enseignes et icelles réduire au plus petit numbre 
que fère ce porra, qui fera pour deux moys 38.900 1. t.... Plus fauldra encores 
fournir pour la conduicte et suyte de lartillerie qui est avec M. de Saint Pol 
i.ooo 1. t.... Somme totalle 39.950 livres tournois. 

(« Faict à Molins, le 2o« jour doctobre Tan i536. » Signé: François, et en 
dessous : Bochetel.) 

' Fr. 5i25, fo 20: Tournon au Roi, 26 octobre. Tournon déclare dans celte 
lettre qu*il faudra rembourser Saint-Pol, mais nous n'avons trouvé dans les 
états aucune trace de remboursement. 

Rev. hist. Lyon. XII. - 23 



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354 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Éludes 

lansquenets de Furstenberg : ce fui encore « un beau ménage^ ». 
L'échéance tombait le i*' novembre : c'était à Nuits que devaient 
avoir lieu la montre et le paiement^. Or, le i*' novembre, Fursten- 
berg et ses lansquenets se trouvaient encore a au camp près Mous- 
tiers^ » : ils refusèrent d'aller jusqu'à Nuits chercher leur argent, 
et Furstenberg écrivit au Cardinal de Tournon d'envoyer à Bourg- 
en-Bresse les commissaires, les contrôleurs et la paye*^. 

Le Cardinal commença par refuser^, mais, le lo, Furstenberg 
vint le trouver en personne, furieux et « faisant grand querelle ». 
Tournon céda et fit prévenir les commissaires, bien que ce huguenot 
exigeant lui fût peu sympathique : et Croiez, Sire, écrivait-il au 
Roi, que cest ung terrible seigneur et qui cognoist bien quil est le 
plus fort^. » Cependant les commissaires, sans raison apparente, ne 
donnaient pas signe de vie et les lansquenets en profitaient pour 
mettre une seconde fois le pays à rançon. Tournon, exaspéré contre 
les uns et les autres, très mal disposé pour Furstenberg, dressa 
contre lui un véritable réquisitoire, avec l'intention évidente de le 
desservir de son mieux auprès du Roi ^ : « Ledit comte ne cherche 
que occasion de fère mal vivre ses gens, comme sans dissimuler il 
a dict à moy et à ung chacun^... » Le Cardinal, s'aidant de sommes 
empruntées, lui a proposé de faire faire sa montre à Crémieu ou à 
Montlouis, avant de passer le Rhône, mais Furstenberg ne tient pas 
à être de sitôt payé, a car il vous plerra entendre que soubz couleur 



* B. N., f. fr. 5ia5 f<> 43 : Tournon au Roi, 29 octobre. 

* B. N., f. fr. 5ia5, fo 99 yo : le Grand Maître à Tournon, a3 octobre. 
» F. fr. 5i25, f» 5o v®: Furstenberg à Tournon. 

* Ibid., f. fr. 5 125, f» 5o v* : Furstenberg à Tournon. 

> F. fr. 5 1 25, f^ 53 : Tournon à Furstenberg, 6 novembre. Ce qui compli- 
quait la situation, c^est que Furstenberg croyait que la paye des lansquenets 
devait lui être versée par Tournon ; et le Grand Maître avait averti, en effet, 
le Cardinal de tenir la somme prête à Lyon. Mais celui-ci protesta : « Vous 
scavez quelle petite somme cest, et comme elle est aisée à fére en 4 ou 5 jours. 
Il en viendra inconvénient si vous ny pourvoyez » (f. fr. 5i25, f<^ 3i). Bon 
gré mal gré, le Grand Maître et le Chancelier durent diriger eux-mêmes l'ar- 
gent et les commissaires sur Nuits. D'où le premier refus de Tournon. 

* B. N., f. fr. 5i25. f» 64: Tournon au Roi, i3 novembre. 

^ Déjà, à propos de la montre précédente, Tournon écrivait au Grand 
Maître le i5 octobre : « Ledict comte na failly a estre malade tant quilz ont 
demeuré à estre payez et quant la monstre a esté faicte, il a esté guéri » (B. N., 
Clairambault, n» 336, f» 6i5i). 

* F. fr. 5i25, f<>* 69 sqq. : Tournon au Roi, i5 novembre. 



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y. IsAac. — LE CARDIFIAL DE TOURNON 355 

de faulte de payement, il laisse mal vivre ses gens et va de ville en 
ville, desquelles il prent argent, en les asseurant de ny loger poinct; 
et luy semble, que en le payant on lui oste ce moyen. Or, Sire, 
quant il a veu que cestuy-là lui failloit, il en a recherché ung aultre 
et sçait bien quil ny a ville qui ne craigne bien fort de le recepvoir 
pour y fere sa monstre. A ceste cause, sans jamais voloir dire où il 
la voloit faire..., il est allé escrémer le pot des villes de Bresse... », 
et « voyez, Sire, reprend Tournon comme au refrain, que sest ung 
terrible seigneur et plain dinventions de tyrer argent* ». Le Roy, 
d'ailleurs, qui semblait tenir à Furstenberg, laissa passer toutes 
ces longues récriminations sans s'émouvoir : « Ce sont choses, 
répond-il simplement au Cardinal, quil fault rabatre le plus gracieu- 
sement que Ion. peult^. » Le 21 novembre, enfin, après trois 
semaines de retard et de pillages, les lansquenets reçurent leur 
paye à Châtillon-en-Dombes ^ et passèrent la Saône à Mâcon pour 
gagner Langres : Tournon ne leur avait versé cette fois que 
65. 000 livres, pour un effectif de 6.800 hommes environ *. Au total, 
la campagne de Tarentaise revenait donc à environ loS.ooo livres^, 
à 1 19.000 livres, si Ton tient compte des 14.000 livres que coûtèrent 
les troupes d'occupation®. Et celles-ci prirent, pour le surplus, les 
dépouilles de tout le pauvre pays de Savoie. « Elles ont si bien 
gâté la Maurienne, écrit Tournon, quon ne porra y faire passer 
homme de guerre de toute Tannée ^. » 

Les paiements aux troupes du camp d'Avignon ou de l'expé- 
dition de Tarentaise constituent, comme les dépenses extraordi- 



• B. N., f. fr. 5i25, f" 69 sqq. Le même jour, Tournon écrit au Grand 
Maître: « On ne mescauroit fère entendre que ledict comte Guillaume ayt 
fort bonne volonté... et croy que tant plus on le fera fort de gens, tant 
moingtz de service on en tirera. Je le diz pour ce que jentendz quon le veult 
fère colonnel de 10.000 lansquenets » (f. fr. SiaS, h 78). 

' Ibid., {^ 96 : le Roi à Tournon, ao novembre. 

• B. N., f. fr. 5 125, fo 80 vo : Tournon au Roi, 21 novembre. 

• Exactement 65.oi2 livres (fr. 5ia5, î^ 114 v<*). Il y avait 1.200 hommes en 
moins qu*à la montre de Saint-Saphorin (fr. 5i25, f*' 83 v^). 

• 65. 000 + 38.900 -|- i.ooo = 104.900 1. 

• B. N., f. fr. 5i25, fo 146 et f» 178. 

' B. N., Clairambault, 336, fo 5779 : Tournon au Grand Maître, 19 mars. 



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35a REVUE D*HISTOIRE DE LYON. — Études 

naires du Cardinal de Tournon : ses dépenses ordinaires, ce sont 
les sommes que chaque mois il lui fallut verser en deçà et au delà 
des monts, aux garnisons de Provence, de Languedoc et de Dau- 
phiné, d'une part; de Tautre, aux troupes d'Italie. 

Le i5 octobre, le Cardinal envoyait à la Cour un premier état des 
« parties quil conviendra payer pour la conduicte des afTères du 
Roy tant à Lyon que es pays de Languedoc, Provence, Daulphiné, 
Savoye (Montmeillan) et Bresse*». D après cet état, la dépense 
prévue pour ces pays devait s'élever à 33.5oo livres tournois en 
octobre, à 27 275 livres les deux mois suivants et à 28.200 livres 
le quatrième mois. Ce n'était là cependant qu'un état « par esti- 
macion » ; le Cardinal avait calculé la paye des troupes à raison de 
6 livres par homme et 7 livres par arquebusier : or, dès le 4 no- 
vembre, le Roi lui écrivait de réduire toutes les garnisons « de deçà » 
à « cent solz » et 6 livres les arquebusiers^. D'autres modifications 
furent apportées à l'efTectif : les i. 000 hommes de Montmélian furent 
supprimés; les 5oo hommes de Routières, réduits à 200, ne tou- 
chèrent que 1.800 livres*^. Il est vrai qu'en revanche les troupes de 
Languedoc reçurent 1 .000 hommes de renfort à la fin de novembre, 
ce qui doublait leur état de paiement*. En définitive, les dépenses 
réelles ne durent pas s'éloigner beaucoup de l'état par estimation, 
mais les pièces de comparaison nous manquent pour une évaluation 
exacte. Elles nous manquent aussi pour le premier semestre de 
l'année 1587. D'après un état d'avertissement que le Cardinal 

* B. N., f. fr. 5i25, f«* 14 sqq.: « Estât par estimacion ». Pour3.6oo hommes 
à 3oo arquebusiers par i.ooo hommes, à raison de 6 1. par homme et 7 1. par 
arquebusier : 25.725 I. Pour l'état de M. de Grignan, demeuré à Lyon avec 
le Cardinal de Tournon : 200 livres. Pour l'état de Boutièrcs : 200 1. Pour « ung 
personnage de robe courte », à Chambéry, 200 1. et pour un personnage « de 
robe longue », à Chambéry, 100 livres. Pour un autre, à Turin : 100 1. Pour 
un autre, en Valromey : 100 1. Pour 400 chevau-légers qui doivent venir d'Ita- 
lie : 5.38o 1. Pour 60 hommes à la morte-paye (5 1.) au château de Montmeil- 
lan : 900 1. Pour voyages, dons, récompenses à quelques capitaines et autres, 
et « parties inopinées » : 5oo 1. Total : 33.555 1. pour le premier mois, 
27.275 pour le deuxième et pour le troisième mois, 28.175 pour le quatrième 
mois, à cause du quartier des mortes-payes de Montmeillan. « Somme total 
de ladicte despence pour quatre moys, cest 116.280 1. Faict à Lyon, soubz le 
bon plaisir du Roy, le i5« jour d'octobre. » 

' B. N., f. fr. 5i25, f° 55 ; le Roi à Tournon, 4 novembre. 

» Exactement 1.785 1. Ibid,, f« 108 : Routières à Tournon, 26 novembre^ 

♦ F. fr. 5 125, fo i-ji). 



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J. Isaae. — LE CARDINAL DE TOURNON 357 

envoya au Roi le 27 décembre S Isi dépense, pour les troupes « de 
deçà les monts », pouvait s'élever, de' janvier au i*' avril, à 
90.000 livres^, soit 3o.ooo livres par mois. Ce chiffre se trouve 
singulièrement réduit dans une seconde pièce émanant du Conseil 
le 7 février i537^ : ici la dépense mentionnée n*est plus que de 
12.800 livres par mois, de février à août. Ce que fut la dépense 
réelle, nous Tignorons, faute d'états au vrai, mais il est certain 
que le Cardinal de Tournon fit de consciencieux efforts pour suivre 
le plus strictement possible les indications du Roi. La querelle 
qu'il eut avec le comte de Tende en est la preuve : une escadre 
turque étant venue faire escale à Marseille, le comte s*avisa de 
payer « le nourrissement des Turcqz » sur les deniers que Tournon 
lui avait envoyés pour les garnisons de Provence. Puisqu'il en est 
ainsi, écrivit le Cardinal, « qu'il trouve le moyen de faire rem- 
bourser d'ailleurs ce quil en a prins... Luy ne moy navons puis- 
sance de toucher à lextraordinaire ne demployer largent du Roy 
que là où il lui plaist commander ^». 

Il est cependant bien probable qu'au moins à partir de mars la 
dépense moyenne ne descendit plus au dessous de 1 5. 000 livres par 
mois. C'est le chiffre indiqué par Tournon en juin^. Au mois de 
juillet, un état au vrai établit que la somme dépensée pour les gar- 
nisons-frontières a été de 16.400 livres*, de 16.100 livres au mois 



* B. N., f. fr. 5 125, fo ao9 v<» : « Estât de la despence des gens de guerre 
et aultres parties quil faudra fère et payer jusques au premier jour d*avril 
prochain venant pour Languedoc, Provence, Bresse, Daulphinéet aultres... » 

* B. N., f. fr. 5i25,fo 209 v® . Etat du 27 décembre, calculé pour trois mois : 
5oo hommes à Marseille : 10.668 1. ; 2.000 h. Languedoc : 42.672 1. ; 200 h. à 
Suze et dans les monts du Dauphiné : 4 ^oo 1- ! >oo l^* ^^ château de MioUans: 
2.100 1. ; 100 arquebusiers à Bourg-en-Bresse : 2.100 1. ; 60 h. à Montmeillan : 
960 L ; parties inopinées : i.5oo 1. ; état de M. de Griguan : 600 1.; pour un 
quartier à 600 chevau-légers : 24.210 I., etc. Total : 90 620 1. 

» Arch. Nat., J. 967, no 8». Estât des parties que le Roy... veult estre 
payées pour la... defTence des pays de Languedoc, Daulphiné, etc. Pour le 
paiement de i.ooo hommes à Narbonne, 5oo h. à Marseille, 200 h. à Suze..., 
100 h. à Miollans, etc., h raison de 100 solz pour simple paye et 20 solz 
davantaige pour les harquebuziers... Le tout par moys 12.770 1. t. Cy pour six 
moys, finissans le dernier jour de juillet prochain, 76.620 livres tournois. 

♦ B. N., f. fr. 5 12.5, f« 180 v° : Tournon au clerc de l'extraordinaire des 
guerres de Marseille. 

5 Arch. nat., J. 965*, n» 7* : Tournon à du Bourg, 21 mai (i537). 

• Arch. nat., J. 967, n» 8i« : Elat de la recette et dépense du mois de juillet: 



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358 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Eludes 

d'août et même de 21.000 livres, si l'on y comprend Targent envoyé 
au trésorier de la marine à Marseille pour l'expédition Saint- 
Blancard^ Enfin, Tournon faisait état de i5.2oo livres pour le mois 
de septembre. Le chiffre de iS.ooo livres est donc — sinon un 
minimum — au moins une moyenne très vraisemblable. Comme 
les paiements furent assez régulièrement effectués, on peut évaluer 
à environ 1 35. 000 livres les sommes dépensées pour les garnisons- 
frontières dans les neuf premiers mois de 1587. Ainsi, d'octobre 
i536 à octobre iSSy, ces garnisons avaient coûté au Cardinal de 
200 à aao.ooo livres^. 

Il est plus difficile encore, pour les sommes considérables dépen- 
sées en Piémont, d'arriver à une évaluation exacte. L'Administra- 
tion, trop souvent affolée par le dénûment où elle se trouve, a 
recours, en effet, à des irrégularités de toutes sortes. La plus ingé- 
nieuse et la plus fréquente consistait dans le report des échéances 
du mois courant au premier jour du mois suivant : dès le 10 no- 
vembre, le Cardinal de Tournon recherchait, de concert avec Chris- 
tophe Guasco, alors de passage à Lyon, s'il ne serait pas possible 



Garnisons de Dauphiné et Savoie : 3.aoa 1. ; 100 arquebusiers de Bourg : 
780 1. ; 5oo hommes sous La Molle à Marseille : 3.577 1. ; i.ooo hommes sous 
le sire d'Arqués à Narbonne : 7.612 1.; élats de M. de Grignan et du vice- 
président de Chambéry, 3oo 1. = i5.32i 1. 

^ Arch. nat., J. 967, n^ 8" : Etatde dépense pour le mois d'août : 100 arque- 
busiers de Bourg : 780 1.; Marseille: 3.677 1.; Narbonne : 7.11a 1.; Dauphiné : 
a.a4a 1. ; à M* Fr. Lombart, juge de Bugey et Valromey : 200 1. ; au vice-pré- 
sident de Chambéry : i5o 1. ; aux hallebardicrs de la garde du Cardinal: 206 1. ; à 
M. de Grignan : 200 1. ; au premier président de Toulouse : 800 1. ; « à Estienne 
Genyn, charpentier... à Lyon : ...5oo 1. sur ce quil luy sera deu pour la char- 
penterie dune halle... au lieu de la Rigauldière, pour servir à entretenir lar- 
tillerie du Roy... ; à Claude Grard et Loys David, pierriers.. : aoo 1. t. sur ce 
quil leur sera deu pour 56 pilliers ronds de grosse pierre... pour servir à faire 
la halle ; à André Borna, fondeur et canonnier ordinaire en larmée du Roy : 
5o 1. t. sur ce quil luy sera cy après ordonné pour la grands mortiers de 
fonte quil va faire faire aux forges de Bourgongne... » = 16.967 1. 4- 3.aoo 1. 
envoyées à Marseille « pour subvenir à quelques vivres que le baron de 
Saint-Blancard demande » 4- i.65o 1. pour envoyer à Marseille « pour lem- 
barquement du prince de Melfi et duc de Some : ao.817 1. «. Il faut même y 
ajouter 3.400 1. baillées à Maugiron (3.ooo 1. pour être distribuées; 400 1. 
pour son voyage en Dauphiné) = 24.217 1. 

* D'octobre i536 à janvier i537 : 33.3oo + 27.200 + 27.200 = 87.900 1. 
4- 1 35.000 = 222 900 1. Les chiffres du premier trimestre devant être un peu 
forcés, c'est le total de aoo.ooo 1, en chiiïres ronds qui paraît être le plus 
vraisemblable. 



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J. hMc. — LE CARDINAL DE TOURNON 359 

« de réduire toutes les bandes au premier jour du moys, desquelles 
le payement escherroit au vingtiesme de cestuy-ci... Et par ainsi, 
écrivait-il au Roi, vous gaignerez pour le moingtz dix jours à les 
mectre au premier de décembre^ ». Le procédé était assez indélicat, 
mais Tarmée, on Ta vu plus haut, s*entendait si bien à voler le Roi 
que celui-ci n'hésitait pas à la payer de retour : « Je treuve cela, 
s'empressa-t-il de répondre, merveilheusement advantageux, si 
cella se peult conduire^. » On réussit une première fois, en i536, 
à escamoter aux troupes une quinzaine de jours. Dans le trimestre 
d'octobre à janvier, les troupes de Turin, pour lesquelles Burie avait 
présenté un état de aS.ooo livres^, reçurent en fin novembre 
2o.3oo livres*^, puis de nouveau 2o.3oo livres en fin décembre^ : 
au lieu de valoir jusqu'au i5 ou au ao décembre, ces paiements 
valurent jusqu'au i^ janvier. Il en fut de même pour Tarmée du 
comte Rangone : sur un état abrégé de la recette et dépense <i faicte 
par François Hure », commis du trésorier de Textraordinaire des 
guerres « en larmée... du seigneur comte Guy », le mois d'octobre 
ne figure que pour la somme dérisoire de 6.3oo livres, dont la 
majeure partie consacrée aux réparations des remparts de Savigliano 
et Pignerol; au mois de novembre, la dépense s'élève à 5i .000 livres; 
au mois de décembre, à 61.000 livres^. Ces trois premiers mois de 
guerre en Italie revenaient ainsi à environ 160.000 livres^. Dans le 



* B. N., f. fr. 5.ia5, f* 6a v<» : Toumon au Roi, i3 novembre. 

■ B. N., f. fr. 5.125, f» 79 : Le Roi à Tournon, i5 novembre. « Cela ne pou- 
vait « se conduire » d'ailleurs qu*à la condition d*envoyer très exactement la 
paye au premier du mois. » « Il ne suffit pas de le treuver bon, repartit Toumon 
arec son habituelle liberté de parole, mais il y fault mectre la provision » 
(f. fr. 5ia5, C 81). 

* a5.78o 1. (B. N., f. fr. 5ia5, fo 45). 

* F. fr. 5ia5, fo 100 v® : Tournon à Boutières^ 27 novembre. 
^ F. fr. 5ia5, f^ 177 : Tournon au Roi, ai décembre. 

* Du 18 mai au 3o septembre i536, il a été payé à Tarmée du comte Ran- 
gone : aoi.880 1. ; en octobre : 6.341 1. (état de Rangone : 600 1.; états et 
réparations); novembre : 5i.aa6 1. (Guy Rangon : 600 1. ; Poutresme, 3oo, etc. ; 
réparations : 5.544 l* ; i.aoo hommes sous Rangone : 9.370 1. ; 800 hommes La 
Nyvolare : 6.139 !• 9 ^^^ hommes Azzal : 6.139 1. ; Soo hommes Strozzi : 3.958 1. ; 
5oo hommes Jean de Turin : 3.958 1.; 5oo hommes comte Bellangier, 3.884 1.; 
3oo hommes Averoldes : a 340 1. ; 3oo hommes Sampietro Corsi : a.a89 1. ; 
au s' Càgnyn, 6.750 1.; à 16 capitaines : 853 1 , etc.) ; décembre : 40.932 1. 
+ ao.145 1. (pour 1.000 hommes à César Frégose : aoo chevau-légers, etc.). 

"1 2o.3oo 1. 4- 2o.3oo 1. + 6.3oo 1. -|- Si.oool. + 61.000 1. = 158.900 1. 



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360 REVUE D'HISTOIRE DE LTON. — Etudes 

courant de décembre, le Roi ayant décidé de renforcer les troupes 
de Piémont, les dépenses augmentèrent d'autant. Le 27 décembre, 
Tournon prévoit que Tarmëe du comte Guy, portée à 8.900 hommes, 
coûtera 76.800 livres par mois ; Boutières, pour ses 3.i4o aventu- 
riers français, devait recevoir 26.800 livres. Ces chiffres, si énormes 
qu'ils fussent, durent être acceptés par le Roi et conservés dans son 
état du 1^** février i537*. Ils augmentent encore à partir d'avril et 
suivent une progression constante jusqu*en octobre. Mais, à plu- 
sieurs reprises pendant cette période^ on fit fonctionner Tingé- 
nieuse réduction : c'est ainsi que le trimestre avril-mai-juin, sur la 
demande expresse du Roi, fut réduit à deux mois^. Ces deux mois 
se trouvèrent, il est vrai, fort chargés par l'arrivée des renforts de 
d'Humières : un état par estimation porte pour le mois d'avril ou de 
mai ia5.4oo livres, pour juin 149.400 livres^, et il semble bien que 
ces chiffres furent atteints : « La paye de Juing, écrit Tournon à 
Du Bourg, se monte... la somme de 149.000 et tant de livres, ainsi 
que verrez par lestât de M. de Humières*. » A partir de juin, il 
fallut ajouter à ce budget déjà si lourd l'état des bandes du duc de 
Wurtemberg. 

De jour en jour, les embarras du Cardinal de Tournon allaient 
croissant. Les fonds manquaient, les généraux se plaignaient, les 

* Arch. nal., J. 967, n« 8*. « Pour le paiement de 3. 000 hommes de pied à 
Thurin, 100 hommes au chasteau de Verseil, 40 hommes au chasteau de Veil- 
lane, des canon nicrs ordinaires et extraordinaires estans audict Tiiuria, et de 
20 chevaulx de charroy, illec demourez pour lartillerye, — cy comprins lestât 
dus' de Burye, h 5oo 1., çaiges et tauxations des commissaires et contrerol- 
leurs, et 460 livres pour cas inoppinez, aussi par moys la somme de 26.280 1., 
et pour 6 moys. » 1 57.680 1. 

« Pour le paiement de 8.900 hommes, soubz le comte de la Mirandollc, le 
sieur Canyn, le s' César Fourgouzc (pour Frégoze), et aux cappitaines en 
Picdmont hors Thurin, comprins les estatz des cappitaines, cas inoppinez et 
appoinctemens des lances spezades, lextraord inaire de 6 pièces dartillerye 
envoyées aud. comte, par moys selon lestât de cedict moys par M*' le Cardinal 
de Tournon, 76.795 1., qui feroit pour six moys : 060.745 1. » 

Pour trois mois, on obtient un total de 809.225 1., qui fut probablement 
versé, puisque Tournon affirme que « tout l'hiver les Italiens ont été bien 
payés » (Clairambault, 336, f» 5823). 

* Tourcon à d'IIumières, 25 avril i537 (Clairambault, 336, f» 5783). 

' « Estât de la dcspence que le Roy entend faire par chacun moys pour la 
conduicte de ses affaires de delà les monts, dont il a baillé la charge à mon- 
sieur de Humières » (B. N., f. fr. 3.oo8, f» 3. Clairambault, 336, f» 5723). 

* Arch. nat., J. 966, n« 7* : Tournon à du Bourg, 21 mai (i537). 



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J. Isaac. — LE CARDINAL DE TOURNON 361 

soldats pillaient : « Jayme mieux moster dicy, disait Tournon, et 
estre auprez du Roy, que veoyr ruyner ses affaires en Piedmont, 
brusler et sacquager et destruyre ses pouvres subjectz comme feront 
ses lansquenetz à faulte de payement ^ » Or la paye des lansquenets 
atteignait à elle seule ii5.ooo livres'^, qu'il fallut une première fois 
leur verser à Gap le 12 juin. Le mois de juillet fut encore plus 
pénible à franchir : le 12, Tournon envoie à Turin 10.000 écus 
soleil, le i5, à Humières 46.000 livres, puis successivement 4o.ooo, 
5o.ooo et 3o.ooo livres^ : « Et quant à la paye des lansquenets, 
écrivait -il, quant ilz devroient tous enraiger, je ne la scaurois 
envoyer que au douze ou quinzième jour daoust *. » Il avait versé 
pour tout le mois 190.000 livres^ : encore restait-il à payer à Turin 
3.600 livres, aux Italiens 4o.ooo, aux bandes de Jean Paul de Gère 
et de Birago environ 3o.ooo. Et la dépense prévue pour août montait 
jusqu'à 226.000 livres^. Une fois de plus, on eut recours à la réduc- 
tion : les Italiens ne reçurent que deux payes pour trois mois : 
« Je leur ay faict couler leur payement jusques à la fin du moys, 
écrit Tournon, et lont après avoir bien cryé ainsi souffert, de sorte 
que les payant au commencement de Septembre, ils serviront tout le 
moys qui sera gaigné au Roy ^. » Les dépenses du mois d'août n'en 
atteignirent pas moins 245.000 livres^; quant à septembre, Tour- 



* Arch. nal., J. 965, n° 7* : Tournon à du Bourg, ai mai (iSSy). 

* B. N., f, fr. 2983, fo 109 : Tournon à Montmorency, 9 juin (iSSy). 
» Arch. nat., J. 967, n« 8*° : Etat de la... dépense de juillet. 

* B. N., f. fr. 3062, fo iSj : Tournon à d^IIumières, 29 juillet (i537). 

5 Arcli. nat., J. 967, n° S^^ : Turin : 22.5oo 1. ; d'Humières : 45.691 1. ; Blanche : 
549 1.; d'Humières : 120.410 1.; états divers : 220 1.; parties inopinées : 800 1. 
Total : 190.170 1. (cf. J. 967, n» 8** : « Estât dadvertissement de ce qui doit 
estre fourny pour le mois daoust... »). 

« Arch. nat., J. 967, n« 8** : Etat d avertissement pour août (lansquenets : 
100.000 1.; 2.000 aventuriers français : i5.ooo 1.; artillerie : 6.000 1.; Turin : 
25.3i6 1,; réparations des villes : 2.400 1 , etc.). Somme totalle pour Ytallie : 
226.088. 1. 

" Arch. nat., J. 965, n» 7*' : Tournon à du Bourg, 10 août (i537). 

* J. 967, n° 8" : (( Estât de la recepte et despence faicte au mois daoust 
i537 pour lextraordinaire des guerres en la ville de Lyon » (Turin : 28.5oo 1.; 
d'Humières : 27.000 + 4o.5oo -|- 20.000 + 4o.5oo -\- 35.ooo ■+- 24.000 4- a4-5oo ; 
vice-président de Turin : i5o 1.; comte de Nyvolare : 2.000 1.; état de 
M. de Bourchenu : 120 1.; à Boutières pour remboursement d'un prêt : 1.192 1. ; 
au comte Berangier : 400 l. ; à Agnus Bellemon, marchant lorrain : 900 1.; 
parties inopinées : 490 1. = 245.252 1.). 



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36^ REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Étudei 

non l'évaluait à plus de aSo.ooo livres^, mais il nous a été impossible 
de vérifier si la somme fut intégralement versée. Dans l'ensemble, 
s41 est permis de recourir à ce procédé assez arbitraire, la confu- 
sion des états au vrai et des états par estimation, on obtient pour 
les paiements aux troupes dltalie un total de plus de quinze cent 
mille livres tournois ^ : le chiffre n*a qu'une valeur incertaine d'ap- 
proximation, mais il est sans doute au-dessous de la réalité. 

Ainsi, du mois d'octobre i536 au mois d'octobre i537, c'est 
près de deux millions de livres tournois^ qui passèrent entre les 
mains du Cardinal de Tournon et qui furent distribuées par Martin 
de Troyes, trésorier de l'extraordinaire des guerres. Il nous reste à 
voir maintenant de quelles ressources Tournon s'aida pour faire face 
à une si grosse dépense. 

J. ISAAC. 
(A suivre,) 



* Arch. Nat., J. 967, n» 8«. 

* 160.000 1. (trimestre oct.-déc. i536) •+- 309.000 1. (trimestre janv.-mars 
1537) + ia5.4oo (avril-mai) + 149.400 1- (juin) -h nS.ooo (lansquenets : juin) 
4- 190.000 (juillet) + 24^-000 (août) + aSo.ooo (septembre) = 1.543.800 1. 

' 1.543.800 -h ioa.5oo 1. (lansquenets et Suisses) + 119.000 (campagne de 
Tarentaise) + 200.000 (garnisons de deçà) = a.o25.3oo 1. t. 



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Eug. VM. — LA MORT DE J. CLEBERGER 363 



LA MORT DE J. CLEBERGER 

Son testament. — Sa succession. 



Cleberger tomba malade, à Lyon, vers le milieu d'août i546*; le 
4 septembre, Paul Tucher écrivait, de Lyon, aux Tucherde Nurem- 
berg: 

II a trois semaines que Hans Kleberger est tombé malade ici (à Lyon) 
et Ton dit qu'actuellement il est encore alité. C'est peut-être vrai, c'est 
peut-être faux ; il y a des gens qui ne le croient pas et qui prétendent 
qu'il est mort depuis huit jours déjà; moi même je crains qu'il n'ait déjà 
cessé de vivre — que la clémence de Dieu le garde et nous aussi ! — bien 
qu'on ignore la cause de sa mort. On croit qu'on veut cacher la vérité à 
cause du remboursement (prochain de l'emprunt fait par François I®**) et 
parce que beaucoup de marchands allemands qui, sous le nom de Kleberg^, 
ont prêté de l'argent au roi de France craindraient que le roi ne tint pas 
ses engagements vis à vis d'eux. On ne laisse entrer personne chez lui 
(chez Kleberger] sauf Christophe Ebner^, Jacob Jeger*^ et Christophe 

< La peste fit des victimes à Lyon à la fin d'août et en septembre i546 
(Arch. mun. de Lyon, BB. 64, f»» 178 v«, 191 vo). 

* « Wermeinen etlich, wu im aiso wer, das mans also verpergen wolt, so 
gesclieg es von wegen der zallung; wan ir vil under sein namen dem Konig 
gelt gelihen haben, fûrchten vileicht der Konig mocbt ins nit halten. » 

* Christophe Ebner, ami et légataire de J. Cleberger (v. page 371) mourut 
à Lyon en iSSg; il avait souscrit aux emprunts faits à Lyon par François I*' 
(R. Ehrenberg, Das Zeitaller der Fugger, I, 262, et Ham Kleberg, p. 24, 27; 
Rev, d'Hisi. de Lyon, 1912, p. 291, 295 et s.). 

* Jacques ou Jacob « Jâger », d'Ulm (ou de « Gimmet? » d'après le testa- 
ment), ami et légataire de Cleberger, fut aussi un des prêteurs de François !•' 
et prit, à diverses reprises, les intérêts du roi contre ceux de ses compa- 
triotes (R. Ehrenberg, H, Kleberg, p. 27; Rev. d'Hist, de Lyon, 191a, p. 296; 
V. ci-après). Sans doute le <( Jacques Iliège », marchand des Villes Impériales, 
qui se présente au Consulat lyonnais le 27 février i533 (Arch. mun. de Lyon, 
BB. i5i, f» 176). 



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364 REVUE D'HISTOIRE DE LTOW. - Etudes 

Freihamer^ qui sont témoins à son testament et qui affirment tous trois 
qu'il est encore vivant .. Pendant quelque temps on a beaucoup parlé ici 
et très mal parlé des marchands de Nuremberg et de leur mauvaise con- 
duite, et cela parce qu'ils fournissent des munitions à TEmpereur. Même 
quelques Allemands se sont mêlés à ces propos hostiles à leurs compa- 
triotes — ce qui n'était pas du tout nécessaire à mon avis — particulière- 
ment le Kleberger qui a même osé dire qu'il préférerait n*être pas né à 
Nuremberg. D'autres Allemands (de Lyon) ont aussi parlé dans ce sens, 
en ajoutant qu'à présent on connaissait trop bien ceux qui, il y a deux ans, 
ont pris le parti de l'Empereur contre le roi de France *• 

Au moment où Paul Tucher écrivait ces lignes, Gleberger était 
mourant, et peut-être mort^; il avait testé, le 25 août, dans sa maison 
de Saint- Ambroise, par-devant Pierre Dorlin, notaire*, en présence 
de Mathieu Athiaud, docteur es droits, conseiller du roi an Parle- 
ment de Dombes^, des clercs Jean Gras et Jean Barbier^, de 
Nicolas Dorlin^ et des marchands Jacques Jeger, de Gimmet (?), 
Christophe Ebner, de Nuremberg, Christophe Freihamer, d'Augs- 
bourg, et Biaise Volet*, tous établis à Lyon. 



* Christophe Freihamer, d'Augsbourg, ami et légataire de Gleberger, un 
des prêteurs lyonnais de François !•' (R. Ehrenberg, Das Zeitalter, I, 262; 
V. p. 376 et s.). 

' Arch. de la famille Tucher (ap. Ehrenberg, H. Kleberg, p. 3o). 

• Gleberger mourut le 4 septembre ou, peut-être, le 6 (v. p. SyS). 

♦ Pierre Dorlin exerça de i536 à i564 (Arch. de la Ghambre des notaires de 
Lyon, Répertoire, n<* 202); il fut le notaire de nombreux marchands étrangers, 
florentins ou allemands surtout (Arch. roun. de Lyon, BB. 56, £«• i83 v<», 
i86 yo; BB. 58, f<» 82; BB. 61, f«>» 276 v» et s.). Notable pour le côlé de Four- 
vière (BB. 58, f''» 162 v», 275), il était, en i545, quaternier ou lieutenant du 
quartier « depuis le coin des Ghanges, tirant par la boucherie Sainl-Paul et 
Tripperiejusques devant Thôtellerie du Dauphin » (EE. Ghappe, IV, 198^, 118). 
— Nicolas Dorlin fut notaire à Lyon de 1670 à 1698 (Répertoire cité, n® 253). 

' Elu conseiller de Ville en 15^2, il habitait le quartier du Palais (Arch. 
mun. de Lyon, BB. 65, f» 20; BB. 67, f«> 127 v»; BB. 370; GG. 283, f» ii5). 

" La femme de Jean Barbier est une des légataires de Gleberger (v. page 
371). 

' Voir, plus haut, note 4. 

^ Biaise Volet, protestant et ami des de La Forge, aurait aidé Pelonne 
Bonzin à recouvrer ses biens, confisqués après son arrestation ; celle-ci lui fit 
un legs dans son testament du 25 avril i549 (^* Weiss, Le réformateur 
A. Mcigret. ., ap. Bull, de la Soc. de VHut, du Protestantisme franc, , 1890, 
p. 266). Débiteur de Gleberger, qui parait se déûer de lui (v. p. 370-371), Biaise 
Volet écrivit, en 1549, ^^ Gonseil de Berne, au nom de Pelonne Bonzin, à 



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£ug. Vial. — LA MORT DE J. CLEBERGER :^05 






Le testament « solempnel ou nuncupatif » de Gleberger, souvent 
cité dans cette étude, mérite d'être sommairement analysé*. 

Le testateur se qualifie ce noble homme Jean Gleberger, surnommé 
le bon Allemant, seigneur de Ghamp près Lion, de Villeneufve, du 
Ghastellard et de Ghavagnieu en Dombes, bourgeoys de Berne et 
de Lion, varlet de chambre ordinaire du roi nostre sire, demeurant 
à Lion par le luoien et soubs les privilèges des foires dud. Lion » ; 
après s'être réclamé formellement de la religion catholique, et avoir, 
« comme bon chrestien », recommandé son âme à Dieu et à la 
Vierge, Gleberger déclare qu'il « a toujours fait diligence et eu désir 
de ne rien devoir à personne quelconque, excepté à damoiselle 
Pelonne Bonzin, sa treschère et bien aymée femme », et qu'aucune 
somme ne devra être payée, après lui, à qui que ce soit, sauf contre 
« cédule » ou « obligation » signée de sa main, ou si mention en est 
faite sur « son livre de raison, couvert de cuyr rouge, cocté B » ; il 
affirme « que tous et chacuiis ses biens ont esté par luy aquis 
moyennant la grâce de Dieu et ne sont parvenus de ses feuz père 
et mère, ne aultres ses parens ». 

Il veut être inhumé « en l'esglise du couvent appelé N*"» Dame de 
Gonfort, et en la cave estant au devant la chapelle de N***" Dame de 
Gonfort, où sont enterrés plusieurs allemans* » ; il sera « porté en 

propos de la tutelle de David Gleberger (Arch. d'Etat du Canton de Berne, 
Unnûtze Papiere, t. LVl, n» 4o). 

* Le texte de ce testament (aux Arch. de la Chambre des notaires de Lyon, 
minutes P. Dorlin, Testaments de i544 à i555, f<» i66 v» à 174) a été publié, 
très incorrectement au point dç vue de Torthographe, dans Précis historique 
sur J. Gleberger, in fine, p. 1-8, et dans E. Pariset, Biographie de J, Gle- 
berger, p. 63-71. Un « Inventaire des titres concernant les affaires particu- 
lières de la famille Cleberger » mentionne, avec ce testament, un codicille, du 
3i août, que nous n'avons pas retrouvé (Arch. liospit. de Lyon, Charité, B. 168, 
fo» i35, i35 v"). 

' Sur ce tombeau, où furent inhumés plusieurs membres de la famille Cle- 
berger (plus loin, chap. vu), voir Thaïes Bernard, Voyage de la vieille France, 
p. a59, et, Rev. d'HisL de Lyon, 191 2, p. 178. La confrérie de la Nation 
Allemande, dont les membres pouvaient être enterrés dans ce caveau, sous 
la pierre portant les armes des Impériaux, avait été fondée dans le couvent 
des Jacobins de Notre-Dame de Confort, le i«' septembre 1491, par Timprimeur 
Jean Trechsel, Philippe Fecher, marchand, Jean de Lindau, hôte, et Jean 
Tonsor, de Saint-Gall (Arch. départ, du Rhône, Jacobins, Inventaire Ramette, 



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366 REVUE D'BISTOIRE DE LTOH. -> Eludes 

sépulture de nujt, avec une lanterne et sans aucune pompe funé - 
raille, laquelle il prohibe et deffend autant qu'il peult ». La proces- 
sion de N. Dame de Confort assistera seule aux obsèques, et, le 
lendemain de sa mort, on célébrera dans ledit couvent « une messe 
haulte à diacre et sousdiacre, à la manière acoustumée de l'office 
des trespassez ». Les frais pour messe, droit de sépulture en sa 
paroisse et autres ne dépasseront pas dix écus d'or sol. 

Il institue pour héritier universel son fils unique, David Gleberger, 
en lui substituant Tainé de ses fils, ou, à défaut de descendants 
mâles, Fainée de ses filles, les cadets ne devant recevoir que leur 
légitime. Si son fils meurt sans enfants, ou si sa descendance directe 
vient à s'éteindre, sa fortune sera partagée entre les cinq villes de 
Berne, Zurich, Augsbourg, Ulm et Strasbourg, sauf les seigneuries 
du Châtellard et de Villeneuve dont son fils ou ses substitués 
pourront disposer à leur gré. 

David Gleberger aura pour tuteurs : sa mère, Pelonne Bonzin, son 
frère utérin, Etienne de La Forge et le marchand Georges Weik- 
man^, d'Ulm, que Gleberger appelle «son grant et ancien amy ». 
L'enfant restera en tutelle jusqu'à vingt-cinq ans etne pourra, avant 
cet âge, aliéner aucun de ses biens ; ses tuteurs (Gleberger les en 
prie « pour Thonneur de Dieu et pour Tamytié et bonne confiance 
qu'ilz ont eue ensemble durant leurs vies ») le feront (( endoctriner 
en bonnes lettres latines et bonnes meurs » jusqu'à quatorze ans, 
puis « estudier es loix et droitz civil et canon », jusqu'à vingt et un 
ans, « esuniversitez que bon semblera aud. David et à sesd. tuteurs 
et administrateurs, réservés es universitez d'Ytalieet d'Espaigne». 
Les tuteurs ne pourront rien décider que d'un commun accord; ils 
recevront, chaque année, à titre d'indemnité, et jusqu'à l'expiration 
de la tutelle: Georges Weikman, loo livres tournois, et Etienne 
de La Forge 3oo livres, parce qu'il « sera tenu demeurer ordinaire- 
ment » avec son frère utérin pour « prendre garde à sa personne et 

t. II, f^* a4). L apothicaire Henri de Rouvière, dans son Voyage du Tour de 
U France j décrit en 1704 (p 117) ce « tombeau couvert d^une grande pierre 
quarrée, où est représentée une Aigle, avec ces mots : « Ci est la sépulture des 
Allemàns Impériaux » (communiqué par M. A. Girodie). 

^ Georges Weikman, banquier d'Ulm, qui contribua aux emprunts négociés 
par Gleberger et s'occupa, après la mort de ce dernier, de trouver de Targent 
pour la ligue de Smalkalde (Rev. d'Hist. de Lyon^ 19 12, p. 277,-491, 292, 296 ; 
v., plus loin, p. 375 et s.)- 



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Eug. Vial, — LA MORT DE J. CLEBERGER 367 

à ses biens comme il feroit à son propre filz ». Si Tun des tuteurs 
meurt avant la fin de la tutelle, les deux autres tuteurs choisiront 
son remplaçant qui recevra loo livres par an. 

Lorsque David Cleberger aura atteint sa vingt-cinquième année, 
ses tuteurs rendront leurs comptes, en personne, par-devant le Conseil 
de Berne (« les Sg^" de Berne», que Cleberger appelle ses « seigneurs 
et supérieurs » et à qui il recommande son fils) ; Pelonne Bonzin 
seule pourra se faire représenter par un procureur, lors de la reddi- 
tion des comptes de tutelle. Les tuteurs emploieront, le plus tôt 
possible, tous les « deniers comptans » de la succession et le mon- 
tant des créances recouvrées « en achapt de terres et seigneuries 
ou autres biens et fondz de terres ». 

Le testateur « prohibe expressément que aucun inventaire ou 
description soient faitz de ses biens après son trespas, par auctorité 
de justice, en quelque manière que ce soit, par ce que son bien et 
avoir est déclaré et contenu dans sond. livre de raison, escript de 
sa main ». Les tuteurs désignés en feront seulement établir une 
« description sommaire » qui fera foi comme si elle était dressée 
judiciairement. Cleberger prie enfin ses témoins de « vouUoir 
tenir les choses dessusd. secrètes jusques à ce qu'il sera temps 
les réveil er ». 

Il met à la charge de son héritier les paiements ou legs suivants : 

A Pelonne Bonzin, « sa treschère et bien aymée femme », i i.ooo 
livres, soit 6.000 livres « qu'elle luy a constituées pour son dot et 
mariage », et 5. 000 livres « à elle données par ledict testateur pour 
Taccroissement de son dot » ; le tout « suivant le contenu au contract 
de leur mariage, fait et passé, le dix-neuvième jour du moys de 
février. Tan mil cinq cent trente-cinq» (i536, nouveau style*). 
Plus, à la même, « pour les bons agréables services et bons traicte- 
mens quelle luy a faitz, et affîn qu'elle ait plus grand cure, solici- 
tude, affection et amytié envers David leur filz », tous les bijoux et 
habits qu'il lui a précédemment donnés ou lui donnera à l'avenir, 
« ensemble toute sa vaisselle d'argent, dorée et non dorée, et tous 
les joyaulx, anneaulx, pierreries, chaynes d'or et d'argent que le 
dict testateur a acoustumé porter et qui seront trouvez à luy appar- 



' Contrat mentionné, à cette date, dans Tlnventaire des papiers de la famille 
Cleberger (Ârch. hospit. de Lyon, Charité, B. 168, f» i33 ▼<»). 



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368 aEVUE D*mSTOIRÊ DE LYON — Études 

ienir^ », tous ses habits, « mesnage, ustenciles de maison, — soit 
led. mesnage et ustensilles en estaing, cuyvre, fert, boys, — litz, 
linges de quelque qualité qu'ils soient et qui se trouveront en la 
maison d'abitation dud. testateur », à Lyon. Plus, « les tènemens et 
biens de Champ près de Lion... acquis de madamoiselle de Balmont, 
avec tous et chacun les acquetz... depuis faitz, tant de feu Paulin 
de Florentin que autres, à Tentour dud. lieu de Champ », ainsi que 
tous les meubles, fruits, aisances et appartenances dudit domaine. 
Plus, enfin, une pension annuelle de ioo livres tournois payable 
en deux termes, à la Noël et à la Saint-Jean. 

A son frère Wolfgang^, Cleberger lègue « Tanneau d'or où est le 
signet et cachet d'icell. testateur'» et « six petitz gobeletz d'argent». 
Plus, « oultre les quatre-vingtz florins d'AUemaigne de pension » 



^ Jean Cleberger réserve nolamment à son fils : ses u médailles », a deux 
diamans en table, Tun lié en ung anneau d'or et l'autre enchâssé en ung 
bouton d*or qu'il a achaptez de Ma dame la Comtesse de Tende et de Villars 
pour le pris de deux mille et cent escuz; plus ung rubys en table, lié en ung 
anneau d'or qui lui a esté donné par le S' Jehan Pouguer; plus une csme- 
raulde enchâssée en ung anneau d*or, par lui achaptée d'un marchand de 
Rouen pour le pris de deux cent soixante escus et demy soleil, et une table 
de diamant enchâssée en ung autre anneau d'or, qu'il a achaptée des héritiers 
de Cristofle Hervert, à présent appelez Meytard, pour le pris de cent quatre 
vingtz escuz soleil..., ensemble une chayne nouvelle d'or qu'il appelle Cha- 
vanieu, pesant cent cinquante six escuz et qui a cousté de façon quatre escuz » 
(Testament de J. Cleberger, Minutes Dorlin, loc. cit., f" 168 v«, 169, 172). 
Sibmacher ('Er/ici/cr/e Wappenbuch, 1654-67, I, 207, 212) mentionne à Nurem- 
berg des Pucher et des Herwart. 

' Wolfgang Cleberger étudiait à Wittenberg en 1027; il fut Père ou Frère 
dans un ordre religieux qu'il abandonna pour se convertir au protestantisme. 
Son frère Jean paye pour lui, à Nuremberg, en i53o, une dette de 60 florins 
d'or et, sur la demande de leur mère, assure son existence en lui constituant 
une rente sur la ville d'Ulm (Rev. d*Hist. de Lyon, 1912, p. 327 ; v. plus loin). 
Wolfgang, séjournant à Genève en juin i532, s'y prend de querelle avec les 
serviteurs d'un voisin de son frère (plus haut, p. 243) ; plus tard, sur le terri- 
toire de Berne, il est encore mêlé à une aventure de ce genre, probablement 
une rixe suivie de mort d'homme, et, lorsque le Conseil de Berne le mande à 
Berne en 1646, les Bernois lui proposent un sauf-conduit à cause du « malheur » 
qui lui est arrivé dans leur pays (Arch. d'Etat du Canton de Berne, Teutsche 
Missivenbuch, Z, f<* 61 3). Wolfgang s'était fait recevoir bourgeois de Stras- 
bourg et vivait dans cette ville en juin i55o (Ehrenberg, //. Kleberg, p 3, 3i ; 
E. Pariset, Biographie, p. 9, 10, 21, 27; v., plus loin, p. 374 et s.). 

' Sur les cachets de J. Cleberger, yoïv Reu, d*Hist. de Lyon, 1912, p. 8s. 
Th. Heyer a décrit les empreintes, aujourd'hui très effacées, des sceaux apposés 
par Cleberger sur les six lettres conservées à l'Hôtel de Ville de Genève. 



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Eug, ViaL — LA MORT DE J. CLEBERGER 369 

qu'il lui a « acquis sur la ville d'Ulme, à la prière de feue leur mère, 
à lui faicte le temps passé », une somme de 2.1 54 écus d*or sol et 
39 sols tournois* qui sera délivrée à Wolfgang « au lieu où il tient 
sa demourance, à sa seuUe et simple voulenté et requeste ». Jean 
Gleberger rappelle ici qu'il n'a rien reçu de Thérilage de ses père 
et mère et qu'il a passé à ce sujet, avec son frère, à Nuremberg, le 
i5 juillet i5i6, un contrat « au moyen duquel... sond. frère ne luy 
peult aucune chose quereller ne demander* ». Le testateur spécifie 
que son frère, « héritier particulier », n^a aucun droit sur sa succes- 
sion ; au cas où, pour quelque motif que ce soit, Wolfgang « voul- 
drait estre ingrat du bien à luy fait par led. testateur pour l'amour 
de Dieu et par la prière leurd. feue mère », et réclamerait autre 
chose que le legs ci-dessus, il ne recevrait plus que i54 écus d'or 
sol et 39 sols tournois, Tanneauet les gobelets, et les 2.000 écus d'or 
faisant le surplus du legs seraient attribués « à Mess^" de Berne... 
en leur aulmosne ». 

A son beau-iils Etienne de La Forge, outre la pension annuelle de 
3oo livres qu'il touchera comme tuteur, Gleberger lègue, « pour les 
bons et agréables services qu'il luy a faitz et qu'il veult et entend 
par cy après estre par luy faitz à sond. fils et héritier », 2.000 écus 
d'or sol, plus «toutes et chacune sesd. armures, espées, haque- 
buttes, javelines etaustres bastons et instrumens de guerre et livres 
imprimez et non imprimez ». 

Le Bon Allemand n'oublie pas les misérables. Aux pauvres de 
l'Aumône générale, il laisse ^.000 livres, à raison des « grans 
charges » qu'ont les recteurs de cette œuvre, « régie et gouvernée 
par mess, les bourgeois et notables de cested. ville de Lion, lesquels 
praignent grant soing et travail pour nourrir, alimenter et substanter 
les povres, tant honteux que autres, de lad. ville » ; àla veuve et aux 

' <c Aud. Wollfgang... la somme de deux mil escuz d'or au soleil, plus cent 
cinquante quatre escuz S. et trente neuf sols ts. mon. pour raison de deux 
cens florins qui luy estoient deuz à cause du couvent des frères Prescheurs de 
Nuremberg » (Test, de Gleberger, loc, cU„ f« 169 v**). Wolfgang Gleberger 
avait -il fait partie de cet ordre? 

^ Voir R, Ehrenberg, //. Kleberg^ p. 3, et E. Pariset, Biographie, p. 9, 10; 
d'après ce dernier, Wolfgang, « jaloux du succès de son frère et des bénéfices 
qu'il réalise », ayant « constamment besoin d'argent », rend à son frère « la 
vie de famille si pénible », qu'il l'oblige, par l'acte mentionné ci-dessus, à se 
désister « en sa faveur de tous ses droits à l'héritage paternel ». 

Rev. hist. Lyon. XH. — 21 



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370 REVUE D*HISTOIRE DE LYON. — Etudes 

enfants t< de feu M" Gaspard, en son vivant faiseur d'orgues, demeu- 
rant aud. Lion », 20 écus d'or sol, « pour Dieu et charité». 

Les legs qui suivent sont destinés aux officiers et domestiques 
du testateur qui donne : à Georges Berger, natif d'Offenburg, près 
Strasbourg, son (( serviteur », 4oo écus d'or sol ; à Anne et Antoi- 
nette, ses chambrières (à Antoinette pour « l'ayder à marrier »), 5o 
et 25 écus d'or sol ; à Jean Chaffel ou Chuffel ^, « magister de son 
filz », 25 écus d'or sol^ « affin qu'il soit plus curieux monstrer, 
enseigner et servir à sond. fils » ; à Jean et Michelle, mari et femme, 
grangers du tènement de Champ, ensemble, 10 livres tournois ; à 
Antoine, jardinier de Champ, et à Jeanne, sa servante, 10 livres tour- 
nois chacun ; à Noël, fils de la nourrice de David Cleberger, 200 
écus d'or sol, plus sa nourriture, son entretien et ses frais d'instruc- 
tion jusqu'à 21 ans; à Claude Chollier, juge de la seigneurie de 
Villeneuve ^, et à sa femme, ensemble, 100 écus d'or sol ; à 
Claude Billod, clerc de Toissey, 25 écus d'or, « pour le faire 
passer notaire ». 

Enfin divers legs sont distribués à des amis ou à des voisins : 
à Biaise Volet, marchand à Lyon, « pour plusieurs bons services 
qu'il luy à faitz en ses affaires », 3oo écus d'or sol, « moyennant 
laquelle somme il ne pourra demander aucune aultre chose desd. 
services à sond. héritier ^ » ; à Jean Riegher, marchand allemand 
établi à Lyon, et à son fils Jean*, ensemble, 200 écus d'or sol ; 



* Jean « Chuffet » est encore précepteur de David Cleberger le 25 avril 1649; 
Pelonne Bonzin, qui teste à cette date, lui fait un legs en cette qualité. C'est 
évidemment le même personnage que Jean Chuffet, « capitaine de la sei- 
gneurie de Villeneuve en Dombes », qui est témoin, de i558 à i56o, à divers 
actes intéressant Pelonne (Arch. mun. de Lyon, CC. io53, n<>> 14 et i5; CC. io65. 
no» 39 et 40; CC. 1079, n» 3), qui séjourne à Genève en i562, et, muni par 
David Cleberger d'une procuration très étendue, mécontente à plusieurs 
reprises, par ses agissements, son mandataire et Etienne de La Forge (Arch. 
de Genève, Minutes de J. Ragueau, notaire, Registre pour 1562-64, ^ ^^^t 
Registre du Conseil, i562, passirn, 24 septembre i564, 20 avril et 3 mai i565) 
ap. Th. lleyer, loc ciL, p. 442. 

* L'inventaire des biens de David Cleberger (plus loin, p. 38 1) mentionne 
eu i547 que « Claude SchoUer », juge de Villeneuve, doit, pour solde, à la suc- 
cession, 100 couronnes. 

' Voir, plus haut, p. 364, note 8. 

* Les deux Jean Rieger (Ricque, Rîegle, Reigle), Allemands, sont mar- 
chands à Lyon en i533 et 1672 (Arch. mun. de Lyon, EE. Chappe, IV, 198^, 
117, t^ 3; CC. i53^ f<> 102 v*"; BB. 41, f* 2); ils négocient des marchandises 



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Eug. Vial. — LA MORT DE J. CLEBERGER 371 

à Marguerite, femme de Jean Barbier, veuve de Corneille Arians*, 
« pour la bonne amour qu il lui porte et pour plusieurs services 
qu'elle luy afaitz », loo livres tournois; à M" Mathieu Athiaud, 
docteur es droits^ conseiller au Parlement de Dombes, et au notaire 
Pierre Dorlin, à chacun loo écus d'or, « pour les amytiés qu'il leur 
porte et pour plusieurs bons et agréables services qu'ilz lui ont faitz 
et affin qullz soient plus enclins ayder et eulx employer aux affaires 
dud. David, son fils » ; à Sébastien de Laye, peintre à Lyon, « pour 
Tamytié qu'il lui porte », 25 écus d'or sol* ; à Jacques Jeger, de Gim- 
met (?), Christophe Ebner, de Nuremberg et Christophe Freihamer, 
d'Augsbourg, marchands allemands établis à Lyon et témoins au 
testament, à chacun loo écus d'or sol. 






Le montant des divers legs faits par Gleberger peut être évalué à 
4o.386 livres tournois, non compris les meubles, vaisselle d'argent 
et joyaux attribués à Pelonne Bonzin ^. Celui qui dictait ce testament 
était évidemment, en même temps qu'un homme d'afFaires prudent 
et discret et un bon bourgeois, un brave homme aimant sa femme, 
son fils et ses amis, charitable et reconnaissant. 

Il se méfie de son frère et du marchand Biaise Volet, qu'il juge 
capables de réclamer plus qu'il n*a cru devoir leur donner. Peut-être 
se méfie-t-il aussi des agents fiscaux du roi de France, lorsqu'il défend 
qu'un inventaire de sa succession soit dressé par autorité de justice*. 

(CC. 169, f» 56) et font plusieurs dons à rAumône générale (Arch. hospit. de 
Lyon, Charité, E. 147, r* 16; E. i5o, f> 12). La femme de Jean « Riegre », 
marchand allemand, teste, à Lyon, au logis de TAigle, le 17 novembre i555 
(Arch. mun. de Lyon, Insinuations, Testaments, FF. 73, f« 42). En i564, Jean 
Rieger négocie, à Lyon, pour un des Imhof, l'acquisition du portrait de Jean 
Gleberger par Albert Durer (v. David de Cléberg et $â descendance). 

* Voir, plus haut, p. 364. 

^ Le peintre Bastien ou Sébastien de Laye (ou Délaye) vivait à Lyon en i535 ; 
il avait épousé une fille de Michelet le Jeune et habitait le côté du Rhône. Il 
travailla pour le Consulat, en i54o, aux décorations de Tenlrée du cardinal de 
Ferrare (Arch. mun. de Lyon, CC. 22, f° 210 v»; EE. Chappe, IV, iqS^» 117, 
f 8 ; CC. 934, f» 5). 

• L'écud or sol représentait alors 45 sols (Arch. hospit. de Lyon, Charité, E. 
i59, f<* 29). La terre de Champ valait au moins 3.ooo livres et la pension faite à 
Pelonne Bonzin représentait un capital de 8.000 livres (voir l'inventaire publié 
plus loin et la nommée de J. Cleberger, ap. Rev. d'Hist de Lyon^ 1912, p. 3o2). 

♦ Voir, plus loin, p. 374, la lettre de P. Tucher du 29 novembre i546. 



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372 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Etudet 

Au moment de mourir, il ne pardonne pas à ses compatriotes leur 
mépris et leurs accusations et il exclut Nuremberg du nombre des 
villes allemandes ou suisses qui seront ses héritières éventuelles. 

C'est avec quelque complaisance, semble-t-il, qu'il énumère ses 
titres, son surnom de « Bon Allemand » ; s'il déclare devoir toute sa 
fortune à son intelligence, à son travail, à la « grâce de Dieu », il ne 
le fait pas par un sot orgueil de parvenu, mais pour affirmer que son 
frère n'a aucun droit sur sa succession'. 

Le texte du testament de Cleberger montre qu'à Lyon il était en 
relations d'amitié avec de riches marchands allemands, avec un 
peintre, un conseiller au Parlement de Dombes; qu'il possédait des 
manuscrits et des livres; qu*il avait un train de vie assez luxueux, 
puisqu*il se servait de vaisselle d'argent, « dorée et non dorée », et 
portait des diamants, des chaînes d'or et d'argent, un anneau d'or 
qui lui servait de cachet. 



Ainsi que l'écrivait Paul Tucher, personne ne fut admis auprès de 
Cleberger pendant les derniers jours de sa maladie^ ; sa porte resta 
close aux solliciteurs. A la fin d'août ou dans les premiers jours de 
septembre, Jacob Sturm arrivait de Strasbourg à Lyon, envoyé 
auprès de Cleberger par les protestants de la ligue de Smalkalde 
qui cherchaient de l'argent pour organiser la guerre contre Charles- 
Quint. Sturm trouva Cleberger à l'agonie et repartit sans l'avoir vu '^. 

Il en fut de même du Genevois Louis du Four qui vint à Lyon 
demander au mourant, au nom du Conseil de Genève, un legs 
en faveur des pauvres de l'hôpital. Il fut reçu par le médecin de 
Cleberger et rentra à Genève avec de belles promesses *. 



* Voir, plus haut, p. 368, 

5 Voir, p. 363, la lettre de P. Tucher du 4 sept. i546. 

' Ehrenberg, Das Zeilaller, II, 88, et //. Kleberg, p. 3i. La ligue de Smal- 
kalde trouvait peu de ressources auprès de la grande bourgeoisie et des ban- 
({uiers allemands; les Fugger, les Welser, les Baumgartner « ménageaient 
TËmpereur dont ils étaient les créanciers » (Lavisse et Rarabaud, Hist. géné- 
rale, IV, 44o). 

^ Rapport de Louis du Four au Conseil de Genève, le 6 septembre : le 
médecin de Cleberger lui a dit qu'il y aurait dans le testament un legs pour 
rhôpital do Genève (Arch. de Genève, Registres du Conseil, volume p. i546, 
fo« ,y, yo, 1^3, 217, ap. Th. Hçyer, loc, cil,, p. 439; plus haut, p. 242). 



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Eug. Vial. — LA MORT DE J. CLEBERGER 373 

Le Bon Allemand mourut dans sa maison de Saint-Ambroise, le 
4 septembre d'après son frère*, le 6 si Ton en croit de Rubys qui 
donne, en i6o4, cette date probablement inexacte*. Comme il en 
avait exprimé le désir, Gleberger fat inhumé, de nuit, « avec une 
lanterne », en Téglise de Notre-Dame de Confort^, dans le tombeau 
de la confrérie des Allemands. Sa mort, à ce qu'il semble, fut tenue 
secrète pendant quelques jours ; Paul Tucher écrivait, de Lyon, 
aux Tucher de Nuremberg, le i4 septembre : 

Ce n'est qu'aujourd'hui qu'on a annoncé ici la mort de Hans Kleberger 
— que Dieu lui soit un juge clément — ; mais il y a encore maintenant 
ici beaucoup de gens qui croient qu'il est mort depuis huit jours déjà. 
On dit que sa fortune se monte à 97000 écus et qu'il a laissé à son jeune 
Bis 60000 écus ^ qui, après la mort de cet enfant, reviendraient aux pauvres 
des hôpitaux de cinq villes d'Allemagne, c'est à dire d'Augsbourg, Ulm, 
Strasbourg, Berne et Zurich; ces cinq villes seront donc les héritières du 
fils de Kleberg. On l'a déjà tout à fait oublié; pour toute pompe funèbre 
on ne lui a accordé qu'une lanterne 5. 

La famille de Cleberger et son entourage avaient-ils craint d'ef- 
frayer, en annonçant sa mort, les marchands et banquiers allemands 
qui, « sous son nom », avaient prêté de Targent à François I"'? 
C'est possible ; ces derniers pouvaient croire que le roi profiterait 
de la disparition de leur intermédiaire pour refuser de tenir ses 
engagements vis-à-vis de ses créanciers^. Le 29 novembre i546, 

*■ Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVi, d<>35 (lettre de 
Wolfgang à l'Avoyer et au Conseil de Berne du 19 juin 1547) : « Nach dem 
mein Heber bruder, seelich her Hans Cleberger, auf 4 septembris als man zalt 
1546, verschiden... » 

^ Rubys, HUt. véritable de la Ville de Lyon, 1604, p. 366; voir, plus loin, 
p. 374. L. Aubret fixe aussi au 6 septembre la date de la mort de Cleberg 
(Valentin-Smith et M. C. Guigue, Bibliolheca Dumbensis, I, 4^0; M. C. Guigue, 
Mém. pour servir à Vhisl de Bombes par Louis Aubret, III, 249). 

' D'après les prescriptions de son testament; voir, ci-dessus, la lettre de 
P. Tucher du 14 septembre i546. Dans son testament du a5 avril 1649, 
Pelonne Bonzia demandera à être inhumée, la nuit et sans lanterne, en l'église 
de Saint-Sorlin (Arch. de la Chambre des notaires de Lyon, Minutes de 
P. Dorlin. Testaments de 1644 à i556, f" 33» à 335 v«). 

* Evaluation évidemment exagérée, la fortune de Cleberger était d'environ 
70.000 écus d'or sol; son fils héritait d*un peu moins de 5o.ooo écus. Voir, plus 
loin, p. 372. 

3 Arch. de la famille Tucher, ap. Ehrenberg, H, Kleberg, p. 3i. 

» Voir, p. 363, la lettre de P. Tucher du 4 septembre 1646 et celle du ^9 no- 



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374 REVUE D'HISTOIRE DE UON. — Etudes 

Paul Tucher exprimait, de Lyon, à ses patrons, les inquiétudes des 
prêteurs allemands et manifestait, une fois de plus, la malveillance 
et la rancune des Nurembergeois à Tégard de leur compatriote 
défunt. 

A Lyon aussi Hans Kleberger a été oublié aussitôt après sa mort. Vous 
m'écrivez qu'il n'a prêté au roi que bien peu d'argent en comparaison 
d'autres banquiers (allemands); moi je puis vous expliquer les bonnes 
raisons qu'il avait d'agir de la sorte. Il préférait placer son argent hors 
(de France), dans les villes (d'Allemagne), quoiqu'il possédât aussi, dans 
c e pays, trois grands domaines exempts de dettes. Il savait séduire les 
autres (et les décider) à prêter de l'argent au roi de France, tandis qu'il 
évitait lui même de faire de semblables prêts: Mais, comme le roi aura eu 
la conviction que tout cet argent appartenait à lui seul (Kleberg), on peut 
craindre qu'avec le temps une grande partie de son héritage soit enlevée 
à son héritier*. 

En tout cas, si, diaprés la première lettre de P. Tucher, le décès 
de Cleberger ne fut connu à Lyon que le i4 septembre, le Conseil de 
Genève en était informé dès le 7 du même mois, ce qui paraît bien 
établir qu'il mourut le 4 septembre, et non pas le 6 comme le prétend 
Rubys*. 

Les cinq villes intéressées, par les dispositions du testament, à la 
conservation de la fortune du défunt, désignèrent bientôt, à ce qu'il 
semble, des délégués chargés de sauvegarder, à Lyon, leurs droits 
d'héritières éventuelles 3, et le règlement de la succession com- 
mença. 

Dans une lettre adressée de Strasbourg, le 19 juin 1 547, à TAvoyer 
de Berne, Niclaus von GrafFenried, Wolfgang Cleberger fait un 

vcmbre, ci-dessus. Les marchands allemands avaient prêté de Targcnt au roi 
« sous le nom de Cleberger » (plus haut, p. 363). 

* Arch. de la famille Tucher, ap. Ehrenberg, //. Kleberg, p. 36; voir Rev, 
d'Hist, de Lyon, 1912, p. 3oo. 

* Arch. de Genève, Registres du Conseil, volume p. 1546, £•• 191 v®, 193 
(ap. Heyer, loc. cit., p. 439). Ehrenbcrg (H. Kleberg, p. 3i) donne aussi la date 
du 6 septembre. 

' Jeger, Weickman, Ebner, Freihamer et Bernard Meyting; voir la lettre 
de Wolfgang Cleberger du 19 juin 1647 (Arch. d'Etat du Canton de Berne, 
Unnûlze Papiere, t. LVI, n^ 35) et, plus loin, p. 376. 



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Eu€j, Vial. — LA MORT DE J. CLEBERGER 375 

récit détaillé de ce qui advint après la mort de son frère*. D'après 
ce document, le procureur du roi* et « les juges de la Cour et de la 
ville de Lyon^ » décidèrent d'abord que, le 7 octobre (i546), ils 
examineraient le testament pour Thomologuer ou l'annuler; mais 
le marchand Georges Weykman, d'Ulm, que Jean Gleberger avait 
choisi, comme son « grant et ancien amy », pour être, avec Pelonne 
Bonzin et Etienne de La Forge, le troisième tuteur de son fils, ne 
voulut, sous aucun prétexte, accepter cette tutelle. 

Le procureur du roi intervint et proposa, à plusieurs reprises, 
« au juge du Tribunal de la ville », de choisir lui-même, en sa qualité 
de représentant du roi, un troisième tuteur en remplacement de 
Georges Weykman. Le juge, qui (d'après Wolfgang Gleberger) 
était un parent de Pelonne Bonzin^, homologua le testament et 
décida que le jeune David Gleberger désignerait lui-même, lorsqu'il 
aurait atteint Tâge de quatorze ans, les administrateurs de sa fortune, 
à condition cependant que, dans un délai de trois mois à partir du 
12 octobre, les deux autres tuteurs s'accorderaient sur le choix du 
remplaçant de Georges Weykman ; passé ce délai, le juge nom- 
merait lui-même le troisième tuteur. 

Pelonne Bonzin et son fils, Etienne de La Forge, n'avaient pas 
encore délivré à Wolfgang Gleberger le legs qui lui revenait; ils 
rengagèrent à venir à Lyon pour y toucher ce qui lui était dû et 
finirent par Ty décider. A son arrivée à Lyon, Wolfgang fut vive- 
ment sollicité d'accepter la tutelle de son neveu. Pelonne Bonzin, 
Etienne de La Forge, Jacob Jeger, Georges Weykman, Bernard 



* Voir la note qui précède. 

' Le procureur du roi en la Sénéchaussée était alors Nicolas Baronnat, doc- 
teur, conseiller de Ville en 1.544 (Arch. mun. de Lyon, BB. 870; CC. 40, 
fo i5 T«; CC.972, no ai). 

* u Statricher und HofTgericht zu Lyon »; probablement le juge mage et le 
juge ordinaire (Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, 
no 35). 

^ Jean Tignat, docteur en droit, alors juge ordinaire de Lyon. Conseiller du 
roi au Parlement de Dombes, maître des requêtes de THôtel de la reine, élu 
conseiller de Ville en i54o et i546, nommé, par lettres du i5 mars i55o, lieu- 
tenant du Gouverneur de Lyon, il mourut en i555 (Arch. mun. de Lyon, 
BB. 64, ^ 280; BB. 65, fo 16; BB. 66, f»» 20 et 26; BB. 67, fo 127 v«; BB. 74, 
f« 39; BB. 370; AA. 28, n» 58; L. Romier, Jacques d'Albon de Saint-André, 
p. 322). En décembre i546, il avait pour lieutenant Nicolas Meslier (CC. 972, 
n« 27). 



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376 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Meyting et Christophe Freihamer* insistèrent auprès de lui, lui 
représentant qu'il servirait à la fois, en acceptant, les intérêts de 
David Gleberger et ceux des cinq villes, ses héritières éventuelles, 
puisqu'il empêcherait le procureur du roi de nommer comme troi- 
sième tuteur un Français, à l'expiration du délai fixé. 

Wolfgang, à la fin, se laissa convaincre, fut présenté au procureur 
du roi et au juge de Lyon, et prêta serment, comme tuteur, le 
24 décembre i546^. On lui communiqua le testament, un inventaire 
sommaire de la fortune et les comptes ; puis, en présence du notaire 
et des représentants des cinq villes héritières, Targent et les joyaux 
furent mis, sous scellés ^, dans des caisses en fer. On liquida ensuite 
la succession et quand les legs eurent été payés et diverses créances 
touchées, Wolfgang pria sa belle-sœur de lui montrer les caisses où 
était enfermée la fortune de leur pupille ; il demanda aussi que 
chacun des tuteurs possédât une clé de ces caisses, puisque, aux 
termes du testament, ils ne devaient rien entreprendre que d'un 
commun accord. 

Mais (dit Wolfgang) Pelonne refusa, sous le prétexte que §on mari 
lui avait légué tous ses meubles et que les caisses, étant des meu- 
bles, lui appartenaient^. Elle ne voulut permettre ni que Wolfgang 
possédât une clé des caisses en question, ni qu'il en achetât d'au- 
tres, disant qu'elle n'aimait pas « dépendre de qui que ce soit^ ». 
Devant Tinsistance de son beau-frère lui faisant observer qu'ils 
auraient, plus tard, des comptes à rendre devant le Conseil de Berne 
et que les Bernois ne toléreraient pas cette façon d'agir, s'ils en 
étaient informés, elle promit à Wolfgang de lui a montrer la fortune 
de temps en temps ^ » ; puis elle lui signifia à la fin qu'on ne lui avait 
offert la tutelle que pour lui faire honneur et non point dans l'in- 
tention qu'il supposait. 



* Ils représentent, au moins officieusement, les villes héritières; Wolfgang 
Clebcrger les appelle « herren von den steten » (lettre citée). 

* Acte de cette prestation de serment aux Arch. d'Etat du Canton de Berne, 
Unnutze Papiere, t. LVI, n®» 29 et 3o. 

' Ibid.f n® 35 : « ... die cleinoter... versiglet. » 

* Ibid, : « ... gab zu antwurt, die kisten weer môbles und weer ir \van die 
mobilia weeren irim testament aile geschafTt. » 

^ Ibid, : « ... gab zu antwurt, si môcht nich also unter der dinstbarkeit 
sein... » 
^ Ibid. : «( ... si wolt mir zu zeiten die hab zeigen, so weer es genug. » 



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Emj, Via/. — LA MORT DE J. CLEBERGER 377 

De guerre lasse, Wolfgang — qui ne voulait pas être un tuteur fictif* 
et jugeait Pelonne et son fils capables de puiser dans les caisses, si 
bien qu' « à la fin il n'y resterait rien du tout' » — convoqua le 
notaire, Pierre Dorlin, les représentants des cinq villes intéressées, 
et se rendit, avec eux, au logis de Pelonne pour exiger d'elle ou la 
remise des clés demandées, ou le versement d'une caution. La 
veuve de Jean Gleberger reçut fort mal cette sommation ; elle s'em- 
porta, s'en prit à Jacques Jeger, qu'elle injuria, et déclara que pour 
tous les Allemands du monde elle ne dépenserait pas même « un 
pet d'âne ^ ». 

Wolfgang protesta contre cette insolence et se retira ; le lende- 
main, il alla trouver le lieutenant du roi à Lyon* et Taverlit de ce 
qui se passait. Celui-ci répondit qu'il n'y pouvait rien, renvoya 
Wolfgang au juge de la ville, et, comme il revenait à la charge, lui 
conseilla de réunir les avocats des deux parties. 

Voyant qu'un procès allait s'engager, sachant que deux compa- 
triotes, dont les témoignages -lui étaient indispensables, venaient de 
quitter Lyon, Wolfgang renonça à plaider et même à toucher son 
legs; il reprit le chemin de Strasbourg où il était de retour avant le 
i4 juin i547^. Il lui eût été trop difficile, dit-il, de se défendre 
contre les a robes longues » qui auraient eu en main la cause de sa 
belle-sœur; elle eût fait aux gens de loi de riches cadeaux, et, bien 
tranquille ce dans son jardin, eût taillé des flûtes » pour faire danser 
son adversaire®. 11 n'était, cl'ailleurs, ajoute-t-il, ni assez valide, ni 
assez riche, pour entreprendre, à son âge, de longs voyages à 
cheval. Pelonne ne manquerait pas de le dénoncer, comme protes- 



* Ibid. : a ... ein bernai ter vogt, und allein mit dem namen... » 

* Ibid, ; « ... in fine weer nichls meer da. » 

' Ibid. : «( ... sagt zulezt, sie geeb iimb ail tbeuzhen nicht ein essels furcz. » 

* Alors Jean du Peyrat, lieutenant du roi et lieutenant général en la Séné- 
chaussée, qui mourut le 16 janvier i55o (Arch. mun. de Lyon, CC. 283, f*> 106; 
BB. 64, f« 267; BB. 65, fo» 16, ao; BB. 70, f« i85 v»). 

- Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, n« 33. Dans un 
billet sans date, adressé, de Strasbourg, au Conseil de Berne (Ibid,, t. LVI, 
n» 34), Wolfgang écrit qu'il y aura trois mois, le aS juin, qu'il est parti, à 
cheval, de Lyon. 11 quitta probablement Lyon à la fin de mars 1547. 

^ Arch. d'Etfltdu Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, n^ 35: « ... mit 
den langen rôcken, die auiT der frauen seiten sindt, ist mir zu schweer zu 
rechten. Si schenket daffete leybr^cjc aus, siczt im roer, schneydet pfeufTen 
irs gefallens. » 



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378 KEVUE DMIISTOIIVE DE LTOlf. -^ Études 

tant et ancien Frère d'un ordre religieux*, et le cardinal et les prêtres 
de Lyon l'enverraient au bûcher, comme on l'avait fait, à Paris, pour 
le premier mari de Pelonne, tandis que celle -ci faisait amende hono- 
rable autour de l'église, un cierge à la main. 

Wolfgang s'efforçait de mettre TAvoyer de Berne en garde contre 
les affirmations de sa belle-sœur, femme rusée, avide d'argent et se 
contredisant à chaque instant, « comme toutes les femmes^». Elle 
avait oublié les bienfaits dont l'avait comblée son second mari qui 
lui avait légué, à elle et à sa famille, plus de 3o.ooo francs^. Son 
fils, Etienne de La Forge, encore plus retors que sa mère, était trop 
jeune pour être tuteur puisqu'il n'avait que vingt-deux ans^. 

D'ailleurs, disait Wolfgang en terminant, les villes intéressées à 
la conservation de l'héritage n'avaient qu'à prendre l'affaire en 
main. Strasbourg avait déjà désigné des hommes de loi pour s'en 
occuper; Berne pourrait facilement se venger de l'insulte dont 
Pelonne avait gratifié tous les bons Allemands, en retenant, pour 
les frais du procès qui allait s'engager, les arrérages de la pension 
due par le Conseil à David Cleberger. Zurich, Saint-Gall et Augs- 
bourg pourraient en faire autant de leur côté^. 

Tout en tenant compte du ressentiment que Wolfgang Cleberg 
devait avoir contre sa belle-sœur, on doit admettre les faits qu'il 
expose dans son long mémoire. Pelonne Bonzin connaissait^ le passé 
de son beau-frère, la méfiance que son mari avait témoignée à l'égard 
de ce dernier; en le proposant comme tuteur de son fils elle a justifié, 
sinon les accusations de Wolfgang, du moins l'intention qu'il lui 
prête de vouloir s'occuper, seule avec Etienne de La Forge et sans 
contrôle, de la tutelle de David Cleberger et de l'administration de sa 
fortune*. 

' ♦ î 

De retour à Strasbourg en juin i547, Wolfgang Cleberger com- 

* Ibid. : « Nach dem ich, vor zeiten, ein ordensman gewest... » 

' Ibid. : u Sie ist ein listig weib, voiler geltgeiczes, bleibt nicht aiiff eim 
propos, wie der weiber art ist. » 

* Voir, plus haut, p. 367. • 

^ Lettre citée : « So ist... ir sun noch zu minderjerig zu eim fogt, alleia 22 
jar ait und doch daneben noch listiger dan die muter. » 

* Voir rinventaire publié plus loin, p. 38o. 
' Voir, plus loin, p. 382 et s. 



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Euff, ViaL — LA MORT DE J. CLEBEBGER [^9 

muniquait au Conseil de Berne Tinventaire sommaire qu'Etienne 
de La Forge lui avait remis, le i6 février précédent, des biens com- 
posant, à cette date, Théritage de David Gleberger*. Ce document 
(que nous traduisons) est ainsi conçu : 

Estimalion sommaire et inventaire des biens de David Cleberger^ fils et 
héritier de feu Hans Cleberger^ bourgeois de la ville de Berne, Anno 
Domini 1547 ^ le 16 février. 

Lorsque j*ai demandé à mon cousin Etienne de La Forge une estima- 
tion de tous les biens qui appartenaient à David Cleberger, fils de feu 
mon frère, à la date du i6 février, anno Domini 1647, déduction faite de 
tout ce dont nous nous sommes dessaisis en vertu des dispositions du testa- 
ment, ledit Etienne de la Forge m'a répondu et écrit de sa propre main 
que, tout déduit, sauf les frais des funérailles, la fortune, audit jour, 
s'élevait à 111,074 livres tournois, 10 schillings, 11 pfennigs, soit, en or, 
49,366 couronnes, 6 sols, 10 deniers^. 

Lorsque^ ensuite, je lui ai demandé un inventaire détaillé des biens, il 
m'a remis la liste suivante où se trouvent énumérés, très clairement, tous 
les articles qui constituent la fortune. Soit : 

(i) La maison, dite S^ Ambroise 3, queladameAppoloniaBouzina aura le 
droit d'habiter toute sa vie et qui vaut, en or, 2,601 (couronnes) i5,6. 

(2) Item, la maison et le jardin d'Auxerre, près S^ Sébastien, situés 

contre la montagne, qui valent 888 c, 17,9. 

(3) Item, la maison de la rue de la Cloyson (des Escloisons) achetée au 

prix de 888 c, 17,9*. 

(4) Item, les immeubles à Genève, valant 3,194 c. 

(5) Item, le château et seigneurie du Chatellard, terre engagée par le 

roi de France ^ pour 5,632 c. 



* Arch. d'Etal du Canton de Berne, Unniitze Papiere, t. LVI, n^Sa. L'inven- 
taire est de i547> l'année commençant, en Allemagne, è la Noël. 

^ Ibid. : « ... nemlich Pfunde 11 1074, Schilling 19, Pfennif 11, Tur (oneser 
Mûnze), duth Kronen 49366, s. 8, d. 10, in Golt. » La couronne valait donc 
2 livres 5 sols, comme Técu d'or sol (p. 371, note 3). 

' Sur tous ces immeubles, voir, Rev, d'Hist. de Lyon, 1912, p. 3o3 et s. 

* C'est probablement par erreur que cet immeuble a^ dans Tinventaire, 
la même valeur que le précédent (cf., même Revue^ ^9^^, P* 3oa, la nommée 
de J. Cleberger); le total des vingt-deux articles de l'inventaire est cependant 
exact à quelques sols près. 

B Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, n<»3a : « ... ein 
Pfandtschilling daraufT dem Kûnig gelichen... » En vendant les seigneuries 



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:iW KEVUE IKHISTOUE DE LTM. ^ Eimde» 

6 Item, la teî^neune de Villeneave, aotre terre engagée par Sa Majesté* 
poar 1 ,800 c. 

'7 Item, la seigneorie de ChaTaTgnîea (ChaTagoeiix , bien propre, sub- 
stitué et îoTendable^, ralaat, en or 4fOoo e. 

1 8 Item, la maison avec petit jardin voisine de la maison dWoxerre, près 
de S* Sébastien, achetée de Michel Hnberieîn', hdte de TOnrs, au 
prix, sans les locb ? *, de 353 c, 6,4. 

9 Item, le capital de Tobligation sur la Ville dWngsbourg qni doit paver, 

chaque année, au jeune David Clebergerou à ses descendants directs^, 
i5o couronnes, soit 3,ooo c. 

10 Item, le capital de l'obligation sur la Ville de Berne qui doit payer, 
chaque année, au jeune DaWd Clebergerou à ses descendants directs, 
i5o couronnes, soit 3,ooo c. 

'11 Item, le capital de l'obligation sur la Ville de Zurich, qui doit payer, 
chaque année, â David Cleber^er ou a ses descendants directs 70 cou- 
ronnes, soit i<i4oo c. 

12^ Item, le capital de l'obligation sur la Ville de Saint Gall qui doit 
payer, chaque année, au jeune David Cleberger ou à ses descendants 
directs, 5o couronnes, soit i .000 c. 

f i3: Item, le capital de Tobligation du sieur Hans Paumgartner^ qui doit 
payer, an jeune David Cleberger ou à ses descendants directs, a5 cou- 
ronnes, soit 5oo c. 

14 Item, les joyaux, tels que: anneaux d*or avec rubis et diamants et 
chaînes, valant, au prix d achat 2.9040., 10. 

^i5) Item (créance sur) Jan et Bénédikt, qui doivent encore, pour solde, 
au jeune David Cleberger 5o c. 

du Châtelard, le 5 norembre lap, et de Villeoeuve, en décembre suivant, 
François !«>' s*était réservé sur elles un droit de rachat perpétuel (Guigne, 
Mém. pour servir à Vhisl. de Dombes p^r L, Aabrelj III, s8o, 297). 

* Arch. d*Etat du Canton de Berne, Unn. Papiere, t* LVI, n* 3a : « ... auch 
ein Pfandschilling K^Ôniglicher) M(ajesiat) darauff gelichen... » Voir la note 
qui précède. 

' Ibid. : *< cin Eigentumb, substituirt und unTerkeufllich. . » ; voir, Rev. 
d'HUt. de Lyon, 191a, p. 3o6 et, plus loin, p. 385, note 6. 

' Michel « Hiebcrlin », mirchand allemand, tient le logis de l'Ours en 
février 1547 (Arch. liospit. de Lyon, Charité, B. 96, n<* 11). De i5C8 à 1571, 
Bastien et Paul Huberliu (ilerbelin ou lleberlin). Allemands, sont établis à 
Lyon; Bastien est marchand et Paul, hôte de TOurs (Arch. mun. de Lyon, 
ce. 146, f<« i5, 3o; ce. i5a, P>» 91, m v«). Le i5 octobre 1596; Sébastien 
« Hymberlin » est inhumé, à Notre-Dame de Confort, dans la « cave » des 
Allemands (Arch. dép. du Rhône, Jacobins, Inventaire Bamette, II, f^ i38 \^). 

^ Arch. d*Elat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, n*3s: « ... on 
das Loy. » 

* Voir, Bev. d^HUl. de Lyon, 191 >« P- ^07 et s. 

* Ibid., 89, 281, 3o8, 3a8, 329. 



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Eug, Via/. — LA MORT DE J. CLEBERGER 381 

(i6) Item, (créance sur) Francz et Barthélémy Dalbérius. C'est une mau- 
vaise créance (provenant) d'une banqueroute par laquelle feu mon 
frère fut lésé de son vivant, montant à i36 0.^12,2. 

(17) Item, (créance sur) Biaise Volet, qui reste devoir. . 7 c. et demi. 

(18) Ilem, (créance sur) Claude Scholler*, juge de Villeneuve, qui doit 
encore, pour solde 100 c. 

(19) Item, le joyau et les diamants que Vincent de Sainl-Donino^ a remis 
à mon feu frère en nantissement, pour deux termes, valant (sans ?) 
les intérêts^ 4,082 c. 

(20) Item, solde (de la créance) sur Sa Majesté le roi (de France), à pro- 
pos de laquelle nous avons protesté que ce n'était pas avec nous, mais 
avec feu mon frère, que le roi avait, de son vivant, contracté cette 
dette, en vertu de laquelle le roi, jusqu'au remboursement, paiera, à 
chaque foire, un intérêt de 4 couronnes pour cent^, en somme, 6,000 c. 

(21) Item, (créance sur) Lucas de La Forge, qui redoit encore au jeune 
David Cleberger la somme totale^ sans les intérêts, de . . 1^339 c. 

(22) Item, dans la caisse, j'ai trouvé, en argent comptant, la somme 
de ^»3o7 c« 

Total de toutes les sommes énoncées ci-dessus et de toute la fortune 
de David Cleberger, selon la déclaration qui m'en a été faite, ledit jour, 
16 février, anno Domini 1647 ' 49)^^^ couronnes, 8,10. Quant aux inté- 
rêts produits jusqu'à aujourd'hui, ils seront calculés par le sieur Etienne 
de La Forge qui tient les livres. En somme, à la date marquée ci-dessus, 

la fortune, évaluée en or, s'élevait à 49^366 c, 8,10. 

WolfT. Cleberger, bourgeois de Strasbourg, manu propriâ. 

(A TAvoyer et au Conseil de la Ville de Berne s.) 

I Voir, plus haut, p. 370, note 2. 

' Courtier lucquois, déjà cité (même Revue, 1912, p. !»88, 3oi), qui, le 26 juil- 
let 1044, se présente au Consulat lyonnais, avec Cleberger et le Florentin André 
a Cenamy », pour réclamer, au nom des marchands étrangers, le maintien des 
franchises des foires (Arch. mun. de Lyon, BB. 61, f« 355 v«; voir CC. 883, 
no 19). 

' Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, l. LVI, n^ 32 : « ... auff 
zween Zetlel und Zil zu lôsen, welches ailes steet, an das Interesse... » 

* Soit 16 pour 100 par an (Ibid.)i « Item Kiinglich M. sol noch per resta, 
darauiï wir proleslirt liaben, das wir solcb Schuld nicht gemacht, sundermein 
Bruder seelicb, in seim Leben im gelichen, davon eer seelich je ezliche Mess 
Kronen 4 per C. zu ScUenckung, als lang rer sie braucht, reichet... » Voir, 
même Revue, 191 2, p. 3oo, note i. 

' Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnûtze Papiere, t. LVI, n^ 32. Un inven- 
taire des biens laissés par J. Cleberger est mentionné dans la liste des papiers 
de la famille Cleberger (Arch. hospit. de Lyon, Charité, B. 168, f? 174 v®). Voir, 
plus haut, la lettre de P. Tucher du 99 novembre i546 (p. 374). 



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382 REVUE D'HISTOIRE DE LYON. — Études 

Si Ton ajoute à ces 49-366 couronnes (représentant 1 1 1 .074 livres 
tournois) le montant des legs faits par Jean Cleberger et calculés 
plus haut d'après le testament (soit 4o.386 livres tournois), plus la 
valeur (approximative) des terres, meubles et joyaux attribués à 
Pelonne Bonzin, on peut fixer entre i5o et 160.000 livres la valeur 
des biens que le Bon Allemand avait « aquis moyennant la grâce de 
Dieu » et qui ne lui étaient pas « provenuz de ses feuz père et mère 
ne aultresparens^ ». 



* 



Nous ignorons comment fut réglée la question de la tutelle de 
David Cleberger, après que son oncle Wolfgang eut quitté Lyon en 
1547, ®^ déclaré à TAvoyer de Berne les bonnes raisons qu'il avait 
de n'y pas revenir. Pendant assez longtemps, les cinq villes inté- 
ressées à la conservation de l'héritage de Jean Cleberger se bornèrent 
à correspondre les unes avec les autres pour se consulter et se com- 
muniquer des pièces*. Toutes désiraient vivement que Wolfgang, 
conservant la tutelle de son neveu, fût à même de contrôler la ges- 
tion de sa fortune. Allemand et citoyen de Strasbourg, il ferait res- 
pecter les droits éventuels de ses compatriotes; s'il renonçait à la 
tutelle, il serait probablement remplacé par un tuteur français^. 

Wolfgang était sollicité dans ce sens par le Conseil de Berne qui, 
chargé par le testament du règlement de la tutelle à la majorité de 
David Cleberger, était, par ce fait, désigné pour prendre l'affaire 
en main^. 

Deux ans s'écoulèrent en pourparlers, après la querelle survenue à 
Lyon, en i547, entre Wolfgang et sa belle-sœur. En juin i549, ^® 
bruit courait à Berne, qu'Etienne de La Forge serait déchargé de la 
tutelle de son frère utérin^; Wolfgang ne s'était pas décidé à retour- 
ner en France, puisque, le 4 octobre i549, une citation judiciaire lui 

* Voir plus haut, p. 365. 

* Arch. d'Etal du Canton de Berne, Unnlïtze Papiere, t. LVI, n^» 3i, 36, 37, 
44;Teusche MissivenbQcher, Z, f" 668 à 671, 681, 718, 719, AA, £•■ 358, 
41a; Gedruckte Sammiung der eidgenôssischen Abscheide, t. IV, f'" SSq, 895, 
9'9, 934. 

• Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unnutze Papiere, t. LVI, n«» 35 et 44. 

♦ Ibid., Teutsche MissivenbUcher, Z, f« 6i3; Unnutze Papiere,t. LVI, no»43, 
44. 

8 Ibid., Unnutze Papiere, t. LVI, n» 38. 



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Eug. Vial. — LA MORT DE J. CLtBERGER 383 

était adressée pour le sommer de comparaître, le lo janvier suivant, 
devant le tribunal de Lyon*; en décembre. Biaise Volet, ami et 
légataire de J. Cleberger, demandait, au nom de Pelonne Bonzin, 
queWolgang se justifiât de la négligence qu'il mettait à s'acquitter 
de ses fonctions de tuteur^. 

Le 19 février i55o, TAvoyer et le Conseil de Berne, considérant 
qu'ils ont été chargés de Texamen des comptes de tutelle par J. Cle- 
berger et a voyans qu'à sondict testament et dernière voulenté Ton 
ne veult donner lieu et satisfaire, singulièrement touchant les tue- 
teurs », accordaient pleins pouvoirs à Claude Mey^, membre du Con- 
seil, pour « agir, quereller, demander et prétendre tout ce qui, à 
l'observation et satisfaction dudit testament, sera nécessaire^ ». 

Deux mois plus tard, le Conseil de Strasbourg demandait au 
Conseil de Berne d'agir promptement et de prendre une décision, 
parce que, disait-il, « au cas d'un plus long retard, nous ne pour- 
rions plus détourner Wolfgang Cleberger de son attention arrêtée » 
etTempécher de renoncer à la tutelle de son neveu. Cette renoncia- 
tion (c pourrait facilement causer beaucoup de dommage à vous (la 
Ville de Berne) et aux autres villes héritières^». 

Une lettre adressée par W^olfgang Cleberger au Conseil de 
Berne, le 10 juin i55o, pour expliquer sa conduite, est le dernier 
document connu sur ce long conflit*. Les villes suisses et alle- 
mandes renoncèrent vraisemblablement à exercer en France, sur la 
gestion de la fortune de Cleberger, un contrôle qu'on leur rendait 

* Ibid, Unnûtze Papiere, t. LVI, n° 89. 
' Ibid., Unnûtze Papiere, t. LVI, n» 40. 

' Claude « May », bourgeois de Berne établi è Lyon, prête au Consulat 
lyonnais Targent nécessaire pour continuer les travaux des fortiGcations, et 
est remboursé par mandement du 3o décembre i554 (Arch. mun. de Lyon, 
BB. 63, î^ 99). En i536, Blasio Mey « et compaignie » avaient déjà prêté de 
Targent au Consulat (CC. 883, n» i3). 

* Arch. d'Etat du Canton de Berne, Unteres Spruchbuch, P. î° 94 v®. 

* Ibid.y Unnûtze Papiere,' t. LVI, n» 44. 

* Ibid., Unnûtze Papiere, t. LVI, n»» 41 et 42. D'après L. Aubret, un 
dénombrement fut donné, en i55i, par Pelonne Bonzin, Claude Vincent dit 
Le Gourd et Claude Cholier, tous trois « tuteurs » de David Cleberger 
(M. C. Guigue, Mém. pourVhist. de Bombes par LoaU Aubrel, III, 269). Claude 
Vincent était le gendre de Pelonne Bonzin (même Revue, 191a, p. 334). Claude 
Cholier était vraisemblablement le juge de la terre de Villeneuve cité, plus 
haut^ dans le testament de Jean Cleberger et dans l'inventaire de sa succes- 
sion (p. 370 et 38i cf., Guigue, Topog. hisl. de TAi/i, v« Ars). 



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384 HEVUe D*IIIST01KE DE LYON. — Études 

impossible. Ea tout cas, elles continuèrent à servir à David Cle- 
berger les arrérages des pensions constituées par son père*, David 
parait avoir perdu ou dilapidé en grande partie l'héritage paternel*, 
et les cinq villes héritières qui devaient le recueillir après l'extinc- 
tion de sa descendante directe ne bénéficièrent pas de la clause du 
testament portant substitution en leur faveur^. 

Pelonne Bonzin et Etienne de La Forge administrèrent donc à 
leur gré la fortune de leur pupille, au moins pendant les quatre 
années qui suivirent la mort du Bon Allemand^, mais Ton sait fort 
peu de chose sur leur gestion. En i547, Pelonne prêta au Consulat 
lyonnais 4- "92 livres à 2 pour 100 d^intérêt par foire, c'est-à-dire 
8 pour 100 par an; elle plaçait peut-être ainsi une partie de sa for- 
tune personnelle^. 

Plus tard, et conformément aux prescriptions du testament, les 
deniers comptants de la succession de Glebei^er furent employés à 
l'acquisition de diverses terres, celles de Ghaillouvres {'j.5 mai 1 55 1 ^), 



* Voir, plus loin, David de Cléberg et sa descendance, 

* Ibid. 
» Ibid. 

* Ibid, En novembre ioSq, Pelonne Bonzin, ayant la « garde noble » de son 
fils David, soutenait en cette qualité un procès à Paris (Arch. Nationales, 
XU 1592, fo 33 yo). 

*' Arch. mun. de Lyon, BB. 68, fo 104 (12 juin i548). 

* Ghaillouvres, — que nous avons contoxidu (même Bévue, 1912, p 335, note i) 
avec <c Chaliouvre », commune de Bouligneux, — était une seigneurie en toute 
justice, avec château fort, sur la commune de Chaneins (Ain); Pelonne Bonzin 
acquit Ghaillouvres, le 21 mai 1 55 1, de Guillaume Fornier (ou Pierre Founiier?); 
le i3 avril i552, elle fit aveu et dénombrement pour ce domaine qu'elle donna, 
quelques années avant sa mort, à Etienne de La Forge. D'après M. G. Guigne, 
qui indique cette donation, Ghaillouvres passa d'Etienne de La Forge à sa sœur 
Mathurine, puis à Jeanne Le Gourd, fille de cette dernière, femme de François 
de Joly, seigneur de Ghoin, bailli de Bresse (Guigne, Topog. hist. de l'Ain 
et Mém. p. Vhist, de Bombes par L. Aubret, III, 269; VHomme delà Roche 
ou Calendrier hist., p. 1827, p. 46; J. Baux, Nobiliaire du dép, de l'Ain, p. 199). 
En tout cas, Pelonne Bonzin se dit dame de Ghaillouvres en i557 et i559 
(Arch. mun. de Lyon, GG. io43^ n° 33; GG. io65, n'* 40); et Etienne de la Forge 
est qualifié seigneur du même lieu en i554 et, le 26 août i563, lorsqu'il teste, à 
Genève, en faveur de son frère utérin David Gleberger (Ibid., BB, 36i, n» i, 
Arch. hospit. de Lyon, Gharité, B. 168, f® i35 v»; Arch. de Genève, Minutes 
de J. Ragueau notaire^ vol. p. 1 562-1 564, fo '^69; Heyer, op. cit., p, 443). 
Etienne de La Forge vivant en juin 1567 (Guigue, Mém. p. Vhist. de Bombes 
paj L. Aubret, III, 339), voir Valentin-Smith et Guigue, Biblioth. Bumbensis 
p. 480-481. 



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Èug, Vial. — LA MORT DE 1. CLEBERÔER 385 

deMontmerle (i 2 août 1 554*)^ la baronnie de Saint-Trivier (11 sep- 
tembre i?»54^), la seigneurie de Gravains(i564^).En i55i, Pelonne 
Bonzin avait donné dénombrement, en qualité de tutrice de son (ils, 
pour la seigneurie de Mogneneins, la moitié du péage de Genouil- 
leu?L et diverses rentes; d'après un autre dénombrement, l'héritier 
de Jean Cleberger possédait aussi, en i564, la terre de Béreins^. 

Divers auteurs citent quatorze seigneuries qui auraient été acquises 
pour David Cleberger encore mineur^, mais la liste qu'ils donnent 
est certainement inexacte, puisqu'elle comprend les domaines de 
Chavagneux et de Champ déjà possédés par Jean Cleberger^. 

On verra plus loin que Pelonne éleva fort mal son fils David; 



^ Seigneurie acquise par Pelonne, pour 4>23o livres, de Claude de Semur, 
comtesse de Pont-de-Vaux (Guigue, Mém. pour Vhisl.'de Bombes par L.Aubretf 
III, 335). 

' La baronnie de Saint-Trivier (Saint-Trivier-sur-Moignans, Ain) fut acquise 
par Pelonne Bonzin, le 19 septembre i554, d* Anne de Lugny, femme de Phili- 
bert de La Chambre, seigneur de Montfort, au prix de 32.000 livres, par- 
devant Pierre Noyer, notaire (Arch. hospit. de Lyon, Charité, Invent, des titres 
et papiers de Saint-Trivier, 174», I, 19; M. C. Guigue, Topogr, hist. de VAin, 
p. 367 ; voir David de Cléberg ci sa descendance). 

• Gravains (commune de Villeneuve, Ain) terre vendue à David Cleberger 
en i564 (Guigue, Topog, hist. de l*Ain; Bréghot du Lut, Mélanges, p. 234). 

• Valentin-Smith et M. C. Guigue, Bibliotheca Dumbensis, I, 635; Guigue, 
Mém. pour Vhist. de Bombes par L. Aubret, III, 269, 291. — Mogneneins, 
commune du canton de Thoissey (Ain); Genouilleux, commune du canton de 
Trévoux (Ain). Voir aussi l'aveu donné par Pelonne en avril i552 (comme 
tutrice ?) pour Chaillouvres, des renies sur Fleurieu, paroisse de Mogneneins 
et la rente de Maillât à Valeins (Guigue, op. cit., III, 270). 

" Le Précis histor. sur J. Cleberger, p. 7, cite Saint-Trivier, Chavagneux, 
Mogneneins, la Bessée, Gravains, la Motte-Ades, Berains (Bereins, hameau 
de Saint-Trivier-sur-Moignans?) Monts, Challiouvres, Banains (Baneins dans 
le canton de Saint-Triviers-sur-Moignans ?), Riottiers, la Poype, Russins et 
Champ; Fauteur renvoie aux Archives de la Charité, armoire 14, boîte 492 (?) 
Cf. VHomme de la Roche ou Calendrier hist., p. 1827, p. 47; Th. Heyer, loc. 
cit., p. 427, etc. Cette liste a été sans doute empruntée à Guichenon qui avait 
cité, dans le même ordre, les mêmes seigneuries sauf Russins, en écrivant 
« Banains en Maçonnais » et «c La Poype de Banains » (Hist. de la Souveraineté 
de Bombes, 1874, II, 140-141). David Cleberger se disait seigneur de Monta- 
gneux ou Montagny en i559 (communiqué par M. F. Frécon), peut-être Monta- 
gneux, hameau de Saint-Trivier. Voir Guigue, Topog. hist., v» Montagneux, 
Montagny, Montaney. Voir Bavid de Cléberg et sa descendance. 

• Voir même Revue, 1912, p. 3o4, 3o5. Charlotte de Belletruche, veuve de 
noble Jean de La Porte, donne dénombrement, en i55i, pour la moitié de 
la terre de Chavagneux que son mari avait partagée avec noble Antoine de La 
Porte, son frère (Guigue, Mém. pour Vhist. de Bombes par L. Aubret, III, 335). 

Rev. hist. Lyon. XH. — 25 



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386 REVUE D*HISTOIRE DE LTOIf. — Études 

elle fit preuve à son égard d'une faiblesse déplorable et ne sut pas 
l'empêcher de vivre dans l'oisiveté et la dissipation ^ Elle mourut 
en i562 ou i563^. Par un premier testament, en date du 26 avril 
1549, ^^^^ avait institué David Cleberger son héritier universel^; 
elle testa de nouveau, les 11 août e555 et 20 août 1662, désignant 
pour être ses héritiers universels : en i555, son (ils, Etienne de La 
Forge^, puis en i562, ses deux (ils, Etienne de La Forge et David 
Cleberger 5. 

David atteignit sa majorité (et sans doute sa vingt-cinquième 
année) en octobre i565^; le chapitre qui suit est consacré à ce (ils 
unique du Bon Allemand et à sa descendance. 

EuG. VIAL. 



* Voir, plus loin, David de Cléberg et sa descendance, 

' Voir, même Bévue 191 2, p. 335. La terre de Chailiouvres, pour laquelle 
Pelonne donnait dénombrement en avril i552, est reconnue, le a3 août i5C3, 
par Etienne de La Forge (Guigue, Mém,pour Vhist. de Bombes par L. Aubrelf 
III, p. 269-170). 

• Arch. de la Chambre des notaires de Lyon, Minutes P. Dorlin, Testaments 
de i544 à i546, f*" 332-335 v». 

♦ Arch. hospit. de Lyon, Charité, B. 168, (^ i35 v» (Pierre Dorlin, notaire). 

B Ibid.f et Inventaires des litres de la baronnie de Saint-Trivier, 174a, I, 
p. 3i. 

* Il le déclare du moins, le 7 février i566, en revendant la seigneurie de 
Montmerle à Louis de Bourbon-Montpensier, souverain de Dombes (Guigue, 
Mém.pour Vhist, de Dombes par L. Aubret^ III, 335). D*autre part, il aurait 
fait aveu et dénombrement, en i564, pour la terre de Béreins et acquis, la 
même année, la terre de Gravains (Valentin-Smith et Guigue, Biblioth, Dum- 
bensis, I, 635; plus haut, p. 366). 



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p. de Simon. — CONTRlBUTIOlf A L*HISTOIRE DU THÉÂTRE 38t 



CONTRIBUTION À ^HISTOIRE DU THEATRE 

A LYON 



Dans cette seconde étude, nous présentons la reproduction d*un 
document à peu près ignoré, même des moliéristes^ C'est l'acte de 
baptême, daté de Lyon^ le 24 décembre 1667, de Jean-Baptiste, (ils 
de Jean Le Masson, dit Lombard, et d'Honoré Rousseau, comé- 
diens, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure. La découverte 
en est due, selon toute apparenc