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Revue 

d'Histoire littéraire 

de la France 



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COULOMMIERS 
Imprimerie Paul BRODARD. 



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Ta. 

Revue 



dHistoire littéraire 

de la France 



publiée 



par la Société d'Histoire littéraire de la France 



20^ Année. — igi3. 




\^ 




PARIS 
LIBRAIRIE ARMAND COLIN Xq^Î> 

103, BOULEVARD SAINT-MICHEL 



1913 



*>".> 



2 



Revue 

dHistoire littéraire 

de la France 



KLOPSTOCK ET LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS 
A HAMBOURG 



« f\lopstock! Divin Klopstock! » L'exclamation de Charlotte, 
que les librettistes de Massenet ont placée, goguenarde, dans la 
bouche de deux comparses de son Werther, plusieurs Français 
l'ont poussée, le plus sérieusement du monde, dans le voisinage 
même du vieux poète. Cette nouvelle clientèle, aussi enthousiaste 
qu'imprévue, du chantre de la Messiade s'est recrutée dans des 
milieux assez réfraclaires par nature, semblait-il, à une admira- 
tion de ce genre : aristocrates et beaux esprits, officiers et petites- 
maîtresses, accoutumés en général à apprécier une littérature fort 
diiïéronte. Mais la Révolution et l'exil avaient renversé et renou- 
velé bien des « valeurs » ; un effet de contraste et de piquante 
nouveauté aiguillonnait l'altenlion; quelque badauderie s'ajoutait 
à des impressions de sincère respect. Enfin, à travers les marques 
diverses, et parfois discordantes, d'une estime réelle, se manifes- 
tait, en cet extrême wiii'' siècle, l'irrésistible penchant qui allait 
donner pendant quelque temps un public déférent à l'inspiration 
religieuse dans la poésie française. 

I 

Grand partisan, comme on sait, de la Révolution à ses émou- 
vants débuts, correspondant convaincu et admiratif de La Fayette 
et du duc de La Rochefoucauld, nommé le 26 août 1792 citoyen 

Rbvue d'hist. littér. db la Franck (S0> Ado.). — XX. 1 



2 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

français par l'Assemblée nationale ', Klopstock avait vu à regret 
les événements prendre un développement beaucoup moins con- 
forme à son idéal libertaire. L'exécution de Louis XVI avait déter- 
miné une crise brusque chez cet Allemand qui, peu de mois aupa- 
ravant, adressait au duc de Brunswick une ode de réprobation et 
de sympathie républicaine. Des poèmes hostiles à cette déviation 
subie en France par les pathétiques débuts de 89 avaient proclamé, 
ensuite, son désenchantement. En tout cas, les royalistes absolus 
ou les « monarchiens » que rÉmigration conduisait l'un après 
l'autre à Hambourg, — refuge des esprits animaux, comme disait 
Rivarol, de ce monde errant, — trouvaient désormais dans le 
poète de la Messiade un libéral désabusé, peu disposé à faire plus 
longtemps crédit <*i cette France qui lui avait paru réaliser ici-bas 
un noble rêve de fraternité. Sa conversion n'était plus à faire : il 
s'en fallait cependant qu'elle fût aussi complète que la volte-face 
qui ramenait, tout près de là, ses amis Stolberg au traditionnisme 
le plus étroit. 

Hemai*ié depuis le mois d'octobre 1791, entouré d'hommages 
qu'il recevait avec un mélange de bonhomie et de gravité ponti- 
fiante, sachant porter avec une réelle dignité sa difficile renommée 
de poète religieux, et maintenant eh parfaite santé une tranijuille 
vieillesse, Klopstock devait être un objet de curiosité, dans 
Hambourg ou dans Altona, pour des Français habitués à un lype 
assez diflërent de gens de lettres. Son nom, la portée générale de 
son œuvre étaient loin d'être chose tout à fait inconnue pour les 
esprits cultivés de chez nous, mais sa signification littéraire restait 
indistincte et voilée, faute d'approches plus directes et de cet élé- 
ment personnel qu'allait fournir un contact immédiat. La Mes- 
siade, la Mort d'Adam, quelques odes, la Bataille d'IIermann. 
avaient occupé déjà traducteurs ou poètes^; de Turgot à 
M.-J. Chénier et d'Antelmy à Villemain d'Abancourt, il n'avait 
pas manqué, en France, de littérateurs de profession ou d'occasion 
l)0ur tenter de faire passer dans une langue un peu déshabituée du 
.sublime chrétien la variété de lyrisme et les métaphores ambi- 
tieuses de cette poésie : elle nous.semble bien surannée aujourd'hui, 
mais elle avait scellé, pour la littérature allemande, l'alliance 
entre les lettres et l'inspiration religieuse. Or ce problème de con- 



1. Cf. A. Cluiqiiet, Klopstock el la Révolution française [Études d'histoirf, 2' série); 
Cil. Schmidt, Le « sieur Ciller » citoyen français (Éludes sur Schiller, Paris, l'.tOS). 

2. Cf. Siipfle, Gescfiichte des deutschen Kullureinflusses auf Fvankreich, Gotha, 
1886, t. I, |). 203, el V. Rossel, Histoire des relations littéraires entre la France et 
l'Allemagne, Paris, 1891. 



KI.Ol'SIOCK I:T les fiMI(;UÈS KIIANÇAIS A iiAM»ori«r.. 3 

froiilalion et do tradiiclion, mellaril à l'épiMMive, eu «Icriiii'ic ana- 
lyse, les a moyens » poétiques dos <leux idiomes, dominriM loitl 
cet épisode des rapports franco-allemands. 

C'est à AUona (|ue réside KIopstock durant les trente dernières 
années de sa lonjïue existence'; cette ville, danoise alors, était 
moins étroitement soudée qu'aujourd'hui à la Ville Lihre, sa 
puissante voisimî, mais n'en constituait pas moins une sorte de 
pr()lonii:('ment, hospitalier et commode, dont les réfup:iés fran(;ais 
a|)[)rirent vite le chemin : ils y jouissaient en g-énéral dune loié- 
rance que le Sénat de Hambourg ne leur oITrait pas toujours. Et 
môme j)Our ceux qui résidaient près de l'Alster ou dans les ruelles 
de l'Altstadt, la Konigstrasse d'Altona était un Lut de promenade 
assez accessible. 

Beaucoup de ces étrangers pouvaient mettre à contribution, 
pour faire connaissance avec le grand homme du lieu, des notabi- 
lités hambourgeoises qui leur tirent bon accueil. Le milieu libéral 
des Reimarus et des Sieveking, les Westphal, la comtesse de 
Bentinck, par exemple, ont dû s'entremettre à cet effet. D'autres 
avaient un introducteur tout trouvé dans la personne du libraire 
ordinaire de l'Emigration, Pierre-François Fauche, qui avait 
trans|)orté sur le Jungfernstieg le magasin destiné à devenir un 
vrai «'entre d'édition française hors de France : son frère, le 
fameux Fauche-Borel, avait jadis fait son apprentissage chez le pré- 
décesseur de Pierre-François, et contracté alors, à l'égard du poète 
allemand, une dette d'admiration et de reconnaissance-, «.l'eus le 
bonheur inappréciable de lier connaissance avec KIopstock, dont 
la Messiade faisait mes délices. Il fréquentait lui-même la maison 
de M. Virchaux, et me permettait d'aller le visiter à llerbstadt, 
solitude charmante où il méditait et écrivait ses ouvrages... » Et 
le remuant cons[)iratcur fait à Klopslock l'hommage de ce qu'il y 
a de meilleur en lui.... « Parmi tant de graves enseignements qui 
de bonne heure ont mûri ma raison, je dois confesser ici que c'est 
aux leçons de KIopstock que je suis le plus redevable. Si dans une 
carrière où Dieu ne m'a pas épargné les épreuves j'ai montré 
quelque résignation et quel([ue vertu, c'est aux entretiens de ce 
grand homme ([ue j'en dois l'hommage; c'est à son école que j'ai 

1. Xeues Utnnhtirger tind Allonaer Adclrcss-Ruch auf dus Jalir 1796 et suivnnU : 
KIopstock, Kônigl. Legationsrath, Konigstrasse, 232. Les numéros ont été changés : 
(lès 1858, Varnliagen von Ense parle de la plaque cominémoralive dont s'honore la 
maison n" 30 {Taf/ebucher, t. XIV, p. 388). 

2. Mémoires de Fauclu'-Borel, Paris, i82o, t. I, p. 11. D'après les registres de 
l'église française de Hambourg, un enfant de Pierre-Fran«;ois Fauche a pour parrain 
le baron de Voght, le futur ami de M"" Uécamier et de Staël. 



4 KEVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

puisé ces principes de morale et de religion qui m'ont soutenu 
dans les orages d'une vie aventureuse, et je puis dire, comme 
Philoctète, 

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. 

a J'ai acquitté depuis, autant qu'il était en mon pouvoir, la dette de 
reconnaissance, en faisant traduire en français et en imprimant la 
Messiade, chef-d'œuvre d'un homme qui n'a fait que des chefs- 
d'œuvre *. » 



II 



Le premier en date des visiteurs littéraires français, en dehors de 
rencontres amenées par l'imprévu des voisinages ou des présenta- 
tions locales, semble être Dampmartin, cet ancien officier de 
cavalerie qu'on retrouvera bientôt dans l'entourage intime de 
Frédéric-Guillaume II et de la comtesse de Lichtenau. Les 
hasards besogneux de l'Emigration ont fait de lui, en 1793, le 
précepteur des enfants du banquier Cohen à Amsterdam. Il a fui 
devant les armées républicaines en 1793 et s'est réfugié à Ham- 
bourg où il ne s'arrête guère. Mais, auteur d'un vaste recueil de 
morceaux choisis- où Klopstock a sa haute et large place, lié avec 
le marquis de La Tresne qui a commencé une traduction de la 
Messéade^, découragé par Gœthe dans une tentative assez peu 
discrète de relations intéressées*, Dampmartin ne manque pas 
d'aller rendre visite à 1' « Homère allemand ». Son enthousiasme 
de Méridional nous a conservé l'impression qu'il éprouva à cette 
date mémorable du 20 février 1795. « Le premier jour qui m'a 
procuré le bonheur d'approcher M. Klopstock restera toujours 
gravé dans ma mémoire. Son honnêteté patriarcale, les grâces 
et les talents de madame son épouse, ainsi que de mademoi- 
selle sa belle-fille, produisirent sur tout mon être une impres- 
sion difficile à rendre. Après avoir au dessert entendu chanter 
ces deux dames, je m'écriai par une impulsion presque involon- 
taire : 



1. Allusion à la médiocre traduction de L.-Fr. Pelitpierre, imprimée à Neu- 
cliùtel en 17%. 

2. Essai (le. littérature à l'usage des dames, 2 vol., Amsterdam, 1794. 
IL Voir plus loin, p. 6. 

4. Cf. mon article sur Gœlhe et les Émigrés français à Weimar, dans la Revue 
germanique, janvier-février 1911. 



KI.OI'STOCK I:T les émigrés FUA^ÇAlS A HAMIJOUIU;. fi 

Jamais transporls si vifs n'ont embelli ma vie : 
A mes regards parait le temple du génie; 
Les trésors d'Apollon, les présents de Bacchus 
Sont unis aux accents d'une douce harmonie 
El nous offrent encor l'image des vertus '. >> 

Aussi los disliii^^iiés souscripteurs du livni de l'ex-maréchal de 
camp, Mivarol et M""" de Staël, Donina et M"*" de Ciiamisso, liront- 
ils à côté de ce souvenir tout personnel une comparaison de Kloj»- 
stock avec Millon, l'annonce de prochaines tentatives de traduc- 
tion j)ar ChùncdoUé et par La Tresne, et celte indication admira- 
tivo et un peu héate : « Klopstock brille revêtu de tous les biens 
qu'un mortel peut obtenir sur la terre. Des amis nombreux se 
pressent autour de lui; une épouse sensible, aimable et vertueuse 
s'occup»' de son bonheur; une ville florissante s'honore de le pos- 
séder; des concitoyens justes et éclairés vénèrent ses vertus : les 
étrangers encensent ses talents. » Quelques réserves sur l'appa- 
rence physique du « patriarche des poètes de rAllemag"ne » vien- 
dront seules — et bien plus tard - — atténuer la note laudative. mais 
laisseront en propre à Klopstock « cette simplicité qui annonce les 
belles cimes et qui se plaît avec le génie. Une physionomie peu 
expressive et point régulière s'animait par degrés, soit par la 
poésie, soit par la musique, et, devenant sublime, olTrait aux 
regards le créateur iVAbbadona. » 

A quelques semaines de là, le plus indiscret de nos bas-bleus en 
même temps que la plus habile de nos intrigantes se rencontre 
avec le poète. M"" de Genlis, en 1801, rentrera en France avec 
Dampmartin : cependant il ne semble pas qu'elle lui doive une 
introduction auprès de Klopstock, Elle réside, il est vrai, à Altona 
depuis juillet 1794, mais dans un incognito que ne rompent, dit- 
elle, ni la rencontre fortuite d'émigrés de sa connaissance, ni 
les propos fâcheux pour sa réputation qu'elle entend échanger à 
la table d'hôte, et que seul son amour-propre d'auteur faillit un 
jour relever. En avril 1705, la voilà qui peut passer à Hambourg, 
011 elle reste jusqu'à la fin de juillet dans la maison du pasteur 
Wolters; elle a été rejointe par sa nièce, et son gendre est dans le 
voisinage : aussi figure-t-elle à visage découvert dans le monde de 
l'Emigration — qui inflige mille avanies h cette familière du duc 
d'Orléans. Mais elle peut révéler son identité à l'auteur de la Mort 

1. Fra(/ments- moraux et littéraires, Berlin, 1797, p. 278. 

2. Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Émigration, p. 335 de 
l'éd. lie Lescure. 



6 RKVUK b HISiOIHE UTTÉKAIIU; DE I.A FRANCE. 

d'Adam : n'a-t-elle point naguère, dans son Théâtre à l'usage des 
jeunes personnes, adapté cette pièce pour sa clientèle pédagogique, 
en corrigeant d'ailleurs Klopstock par Gessner et en donnant à 
Eve, la première coupable, « des remords intéressants »? Le 
poète allemand vient donc la voir chez le pasteur Wolters'. « Je 
vis entrer un petit vieillard, boiteux, fort laid. Je me lève, je vais 
à lui, je le conduis vers un fauteuil; il s'assied en silence, d'un air 
réfléchi, croise ses jambes, s'enfonce dans le fauteuil, et prend le 
maintien d'un homme qui s'établit là pour longtemps... » 

X en croire la loquace comtesse, Klopstock aurait fait tous les 
frais de la conversation, en alignant une douzaine d'arguments sur 
le thème suivant : la supériorité de Voltaire prosateur sur Buffon. 
« Ensuite il me parla de son séjour à Dresde et en Danemark, des 
hommages qu'on lui avait rendus, et de la traduction qu'un émigré 
faisait alors delà Messiade. Dans tout cet entretien, je ne plaçai pas 
six monosyllabes-. » Elle le reverra un peu plus tard, avant son 
retour en France, lorsque de Berlin elle viendra visiter à Ham- 
bourg sa nièce, devenue M""* Mathiessen. 

Le marquis de La Tresne était vraisemblablement l'émigré tra- 
ducteur dont le vieux poète parla avec insistance. Cet ancien avo- 
cat général au Parlement de Toulouse était arrivé à Hambourg le 
9 mars 1795, après un séjour à Osnabriick ; dès 1794, il avait tra- 
duit, de la Messiade, d'importants fragments dont Dampmartin 
pouvait donner des échantillons. Fixé dans le propre voisinage 
du poète, il semble avoir travaillé sérieusement à une traduction 
intégrale dont Klopstock suivit les progrès avec une anxieuse sollici- 
tude. Cinq chants étaient traduits en 1797 « sous les yeux péné- 
trants de Klopstock^ », lequel mande à son ami Gleim, au cours 
de l'été, que « cette traduction aurait même surpassé celle de la 
3/(?ssmc/e en italien » [parGiacomo Zigno]*. Mais, en même temps, 
le poète annonce que le traducteur in spe a dû partir pour l'Angle- 
terre comme officier de hussards : il alla bien plus loin, puisqu'il 
s'en fut jusqu'à Saint-Domingue, et l'œuvre espérée resta décidé- 
ment inachevée". Le monde émigré n'oubliera pas cette tentative 
fâcheusement interrompue : en 1804, lorsqu'une partie des fer- 

1. Il habite, d'après le livre d'adresses cité plus haut, Callmriiienhof, 30 : il est 
sous-diacro à l'église Sainte-Catherine. 

2. Mémoires de M""« de Genlis, dans la collection Barrière, p. 325. Dans l'édilion 
des Mémoires de i82.'i, t. V, p. 78. Cf. J. llarniand, M""' de Genlis. Paris, 1011. 

3. Duiii|iiii.xrtin, Fragments moraux et lillémires, Berlin, 1797. p. 267. 

i. Klopstock unil seine Freunde. Briefwechsel hrsg. von Klanier Schmidt, Halber- 
stadl, 1810, t. 11, p. 302. 
0. Cf. Chuquet, arl. cité. 



KLOPSTOCK I:T LES ÉMIGRÉS (-'«AISÇAIS A HAMBOUHC. T 

menls rapportés en France par ces exilés commencera à lever 
dans les Archives liUcralres de l'Europe, un collahoraleur ano- 
nvmo rappellera qu' « un émigré lixé passaj^èrement à lIamlJOur^^ 
cl à portée d'y voir souvent le vénérable Barde de la Germanie, 
avait <'ommeiicé sous s(;s yeux la traduction de la Measuula. Il en 
avait déjà achevé plusieurs chants, à la grande satisfaction de 
l'auteur; et des lecteurs plus difticiles et meilleurs juges que 
KIopstock, parce qu'ils savaient mieux le français, présageaient 
un succès complot à sa traduction; mais les circonstances l'ayant 
éloigné de Hambourg et de son guide, son travail a été inter- 
rompu: et KIopstock est mort avec le chagrin de n'avoir pu lire 
son immortel ouvrage dans la langue la plus cultivée de VVaM- 
rope'. » 

Dans la môme lettre à Gleim où le poète déçu annonçait à la 
fois l'entreprise de La Tresne et son interruption, une ode fran- 
çaise était insérée, « afin que vous jugiez par ce poème de l'opinion 
qu'ont aujourd'hui des Allemands quelques Français ». Dès le 
mois de mai 1795, le marquis de La Tresne avait présenté à l'aède 
chrétien un jeune compatriote, aimable Normand de vingt-cinq 
ans, qui, après deux campagnes dans l'armée des Princes et un 
séjour prolongé en Hollande, avait dû fuir sur la mer gelée devant 
les armées républicaines, ChènedoUé, candide lui-môme et ingénu- 
ment enthousiaste, trouva à son vieux confrère germanitjue « la 
candeur d'un enfant et le génie d'Homère '». Sous le coup de 
l'admiration qu'il éprouva devant l'incarnation visible de la grande 
poésie religieuse, l'émigré composa cette ode à KIopstock sur 
VIniwn(ion\ qui proclamait avec véhémence la pérennité d'une 
telle inspiration et la sublimité d'une œuvre aussi divine que le 
Messie. Les dernières strophes allaient jusqu'à prédire à son 
auteur des lecteurs au Paradis même et un public moins fragile 
que la clientèle terrestre des autres écrivains : 

Sublime Homère! ô loi, l'ornement de la Grèce, 
Sage Virgile! ô toi, l'orgueil du nom ro'Tiain, 
Et vous Tasse et Millon, peintres de la tendresse. 
Le temps vous courbera sous son sceptre d'airain ! 

1. At'chives littéraires de VEurope, 1804, t. II, p. 108. L'initiale B. désigne sans 
doute, comme on le verra plus loin, un ancien émigré, Basset. 

2. Sainte-Beuve, Chaleauhriaud el son groupe, t. II. p. 183. Chc^nedollé rappellera 
en 1827, dans une lettre à Gœthe .qu'il s'entretenait de lui avec KIopstock et jacobî. 

3. L'Invention, ode à KIopstock. De l'imprimerie de Th. -F. Schniebers, l"Or>. Les 
Études poétiques, où ChènedoUé reprendra ce poème (liv. II, ode L\). offrent 
quelques corrections curieuses. 



8 REVUK D HISTOIKK LITTÉRAIUK DE LA FKANCE. 

Les soins laborieux du sage 

Ne pourront sauver du ravage 
Vos chants, où la grandeur brille en traits éclatants : 
Un jour, hélas! un jour, l'ignorance ou les crimes 

Plongeront vos Castes sublimes 

Dans la tombe obscure du temps. 
Mais le temps, ô Klopstockl sur tes pages divines 
N'osera déployer son bras dévastateur : 
Dans ce dernier jour même, où le monde en ruines 
Verra planer sur lui l'Ange exterminateur, 

Urim, sur ses ailes dorées. 

Doit, vers les voûtes azurées, 
Porter tes vers ravis au trépas envieux : 
Là, chantés dans le sein des sacrés édifices, 

Ils feront encor les délices 

De tous les habitants des cieux. 

Chênedollé ne se borna pas à faire éditer, chez un imprimeur 
hambourgeois, les cent quarante vers de ce rassurant dithyrambe, 
mince brochure in-8° carré de huit pages dont il ne doit pas rester 
aujourd'hui beaucoup d'exemplaires ; le 12 décembre 1795, le poème 
était lu au « Salon dramatique» parle récitaleur Thibault, comme 
une sorte de lever de rideau précédant VIphigénie de Racine'. 
Admirable matière à porter sur les planches! Près d'un an plus 
tard, la « déclamatrice » Elise Hahn donnera de même, au Théâtre 
français de Hambourg, une audition de la Fête du printemjjs, ode 
traduite de Klopstock. 

Un peu plus tard qu'au vénérable Klopstock, Chênedollé avait 
été présenté par La Tresne à l'homme d'esprit attitré de l'émigra- 
tion française, Rivarol : l'impression, on l'imagine assez, fut diffé- 
rente, et le jeune enthousiasme du poète normand fut vite froissé 
par le persiflage éloquent du sémillant Provençal. Peut-être la 
définition que Hivarol donnait de la Messiade était-elle pour quel- 
que chose dans cette médiocre sympathie. « Connaissez-vous la 
Messiade de Klopstock? — C'est, répondit-il, le poème où il y a 
le plus de tonnerres '^ » On devine de reste qu'aux alentours de 
l'amer et nécessiteux littérateur, incapable de s'adapter au milieu 
hambourgeois, glorieux de ses triomphes parisiens fort oubliés ici, 
et recourant pour vivre à des moyens dont quelques-uns passent 
pour avoir inquiété le Sénat de la République, occupé enfin de son 

I. Wochenlliche gemeinnûtzige Nachric/ilen von uncl fur llamburrj, 12 décem- 
bre iVJo. 

1. Esprit de Hivarol, par Chênedollé, p. 178. 



KI.OPSTOCK I;T LliS KMIGUÉS KHANÇAIS A IIAMItiM IK.. 9 

fameux Dictionnaire enirepris à la gloire de la langue française, les 
épigniinmes ne dovaiont |>as niénaf^'er le vales chenu donl l'ceuvre 
et lu renommée semblaient n'avoir point de « commune mesure » 
avec notre xviii' siècle. D'autre part, Klopstock a pu très bien, par 
roideur naturelle ou par un désir bien justilié de se garder contre 
des indiscrétions désinvoltes, décourager parfois la badauderie 
de ses visiteurs français. Aussi trouve-t-on, dans une relation 
anonyme, que ce poète est « beaucoup meilleur à lire qu'à visi- 
ter; nous nous en ra|»portons à ceux qui ont eu la curiosité de le 
voir chez lui : nous doutons qu'on ait tenté de répéter la visite ' ». 
Pauvre Klopstock! Sans doute la verve railleuse de quelques 
beaux esprits s'exerçait-elle au sujet de sa gaucherie de vieil aède 
suranné, de sa demeure aménagée dans le goût retardataire de 
l'Allemagne du Nord. Il y recevait pourtant des hommes qui 
avaient été, à leur tour, les maîtres de l'heure : La Fayette dut le 
remercier de l'intérêt (ju'il avait pris à sa captivité d'Olmiilz et d'une 
démarche qui avait contribué à améliorer sa condition -; le général 
Mathieu Dumas — un des plus appréciés des Français réfugiés 
après Fructidor — le voit familièrement dans la société de Jacobi 
et de Voss, « bonne école de philosophie pratique^ » ; Dumou- 
riez, transformé en auteur et en traducteur par les loisirs et les 
besoins de l'exil, paraît avoir eu les mêmes amis communs. Pour 
de moindres personnages aussi, c'était une habitude prise, semble- 
t-il, de compter le poète parmi les curiosités classées de Ham- 
bourg et d'Altona. S'il refusait de recevoir les visiteurs qui pro- 
fitaient de leur passage sur les bords de l'Elbe pour tenter de le 
voir, il ris(|uait d'avoir contre lui ce monde remuant de IFuiigra- 
tion; s'il ouvrait sa porte à de prétendus admirateurs, il courait 
risque de décevoir et d'étonner petits-maîtres et belles dames, 
accoutumés à d'autres manières, sans doute, et attendant de qui- 
conque avait brevet d'esprit l'enjouement et la vivacité des 
propos. Et que dire de ceux qui, pour trouver en tout cas quel- 
que chose à criti([ucr, opposaient le génie de ce poète, admiré de 
confiance, à la lenteur et à l'inditTérence intellectuelle de ses 
compatriotes, et, en sortant d'une visite à Klopstock, « quittaient 
l'auteur de la Messiade avec des émotions de surprise et d'admi- 

1. Voqage de deux Françai.^ en Allemagno^, Danemark, Siii'de, Russie et Vohgne, 
Paris. 1790. L'auteur est Forlia de Piles, selon la Bibliothèque nationale, Boisgelin 
de Kcrdu, d'après le Brilish Muséum. 

2. Klopstock avait signé, avec d'autres notabilités européennes, l'adresse deman- 
dant la mise en liberté de La Fayette. 

3. Souvenins du lieutenant-général comte Mathieu Dumas, de 1170 à 1836, Paris, 
1S39, t. 111, p. 154. 



10 KKVUE D HISTOIRE LITTÉKAIUE DE LA PRAÎNCE 

ration, semblables à celles qu'un botaniste traverserait en trouvant 
une rose mousseuse poussant parmi des champignons sur un tas 
de fumier' »! Il ne faut pas se le dissimuler, ce genre de persi- 
flage, que nous rapporte un narrateur anonyme, devait être assez 
fréquent parmi des exilés que l'hospitalité germanique n'incitait 
point toujours à l'indulgence et à la gracieuseté. 

Par bonheur, Klopstock était assuré de trouver une clientèle 
française plus déférente et quelque admiration de confiance parmi 
les émigrés du cercle de Jacobi et des Stolberg, les Portails, les 
Quatremère de Quincy, les Vanderbourg, M™" de Montagu et de 
Noailles, colonie intermittente, enfiévrée de lectures, d'échanges 
d'idées, de vues d'avenir et de considérations sur le présent. 
Norvins regrette de n'avoir pas vu le poète. D'autres, un Beaumar- 
chais, un Grimm, se réclament trop étroitement de la mentalité 
du xvuf siècle pour se soucier beaucoup d'un écrivain qui semble 
patronner une inspiration fort différente. D'autres encore, tels que 
Fontanes, voudraient plutôt rattacher à la tradition classique 
française les initiatives nouvelles qu'ils suscitent ou qu'ils espèrent, 
et tiennent sans doute médiocrement à contempler un poète dont 
ils ne vont pas tarder à déprécier la gloire — à la ramener en tout 
cas dans les limites compatibles avec des admirations moins aven- 
tureuses. 

Quant à lui, le poète, il semble surtout souhaiter que ces contacts 
fréquents, et souvent cordiaux, avec des Français intelligents aident 
son œuvre à pénétrer, par la traduction ou l'adaptation, dans cette 
littérature rivale dont les écrivains allemands avaient à cœur, 
depuis une vingtaine d'années, de forcer enfin l'accueil — main- 
tenant que les chefs-d'œuvre ne manquaient plus tout à fait. Klop- 
stock avait jadis opposé les « deux Muses », raillé dès 1745 la levitas 
welche, accusé en 1753 l'esprit français de frivolité : une compa- 
raison implicite des deux peuples est engagée, on le sait, dans 
presque tout l'efl'ort intellectuel de l'Allemagne à cette époque. 

Cette vieille rivalité était particulièrement aiguë aux abords 
de ces colonies émigrées de Hambourg et d'Altona, où la confron- 
tation des deux idiomes résultait spontanément des choses mêmes, 
où un théâtre français faisait pendant et, plus encore, concur- 
rence à l'entreprise dramatique nationale tentée par Schroder, 
où les mérites comparés des deux « génies » devenaient aisément 
le sujet de discussions faciles et vaines. Ce parallèle était « dans 



1. Memoirs ofM. de firimboc, containinr) some views of Enqliah and foreign Society, 
Lonilon, iSOo, l. Il, p. T.i. 



KLOPSTOCK KT LKS h'MKlHfiS HIANÇMS V HAMUOL'IUi. H 

l'.iir ». Un eoclésiastique réfugié à Brunswick, l'abbé Grandmottet, 
dédiait à KIopstock, en \lii\K un iivro nouveau, mais ()ucl livre? 
Une Klude (la la lanfjue fmnraine mise à la portée de toutes les 
personnes et de tous les dr/es. Mivarol faisait annoncer par Fauche, 
à grand renfort de publicité, \r fameux Dictionnaire qui devait 
gloritior d'uiu; manière déHiiitivo, en face de la Hévolution et des 
temps nouveaux, la valeur de notre langue classi(jue. 

Cette actualité linguistique^ si l'on peut dire, d'un débat qui ne 
faisait guère que commencer, mais (jue les circonstances rendaient 
particulièrement vif, explicjue sans doute les incidents <jui laissent 
KIopstock déçu et mécontent de Charles de Villers' ou de l'abbé 
Delille'. 11 faut regretter que le jeune Lyonnais qui allait 
« adopter w^ à fond, l'auteur des Odes, Camille Jordan, ait trop 
rapidement passé à Hambourg-, en 1798, pour se lier avec le poète 
allemand dont il devait faire le compagnon de sa vie intellectuelle *. 

Du moins KIopstock se laissait-il d'assez bonne grâce conquérir 
par (juelques-uns de ces Français. (Juand M"" de Flahaut fut con- 
trainte, par un climat trop rude et cette « î\pre humidité des vents 
de l'Ouest » qu'elle déplorera dans Eugénie et Mathilde, de quitter 
décidément la côte de la Baltique et de se replier sur les bords de 
l'Elbe, la vaillante femme ne tarda guère à entrer dans l'inti- 
mité affectueuse de KIopstock. Elle était loin d'être une inconnue 
pour le public cultivé de l'Allemagne : son roman iV Adèle de 
Senange, écrit pour subvenir aux frais de l'éducation de son fils et 
qui tirait de celte circonstance un intérêt attendrissant, avait été 
traduit par lluber et devait être signalé avec beaucoup de bienveil- 
lance par A. VV. Schlegel comme une œuvre déjà bien connue et 
goûtée ^ Une fois installée à Alloua, dans la Grande Bue des 
Moulins, au centre de tout un petit cercle d'amis, de parents et de 
relations, elle y trouve un bonheur relatif et une quiétude qui font 
revivre ses grâces de grande dame spirituelle : Ilumboldt, qui la 
voit en septembre 1790, remarque malicieusement, après avoir 
rappelé ses malheurs, qu'elle « semblait trouver, dans la rareté de 
son sort et dans la joie de pouvoir la décrire, une consolation 

i. Cf. L. Witimer, Charles de Villers, Paris et Genève. l'J08. 

2. Cf. mon article sur ri£migralion de Jaccjues Delille, dans la Hevue d'histoire 
littéraire, 1911, p. 81. 

i. Ballanche, Éloge de Camille Jordan : « Le chantre inspiré du Messie... KIop- 
stock, pour qui le chrislianisiue fut la poésie même... ». lUen de plus singulier 
que l'interprétiition « voltairienne • de l'ami de Ballanche par de modernes bio- 
graphes de C. Jordan. 

i. Sa présence est signalée, le 1(> pluTiôse an VI, par L. Bourdon, en mission à 
Hambourg (.4)r/i. Nat.,F'' 6131). 

o. A.-W. Schlegels Werke, t. XI, p. 2"o. 



{■2 REVUE D HISTOIUE LUTÉIÎAIUE DE LA KRANCE. 

appréciable pour la perte des siens » '. Elle est en tout cas, des aris- 
tocrates français qui se lient avec Klopstock, la personnalité dont 
le charme agit le plus sûrement sur les soixante et dix ans du 
chanlre du Messie. Cette mère attentive que double une mondaine 
authentique, cette femme auteur qui, tout en préparant une réédi- 
tion (ï Adèle de Senange « finie par des additions de l'auteur », ou 
en composant Emilie et Alphonse, sait augmenter ses ressources 
en garnissant des chapeaux, s'acquiert de vivantes sympathies dans 
ces lointains districts : non seulement parmi les Français émigrés 
comme elle, mais dans les milieux intellectuels du pays. Outre 
Humboldt qui la juge au total « tout à fait aimable et pas ininté- 
ressante », elle reçoit chez elle le vieux Jacobi et le jeune Niebuhr'\ 
Claudius, d'autres Allemands encore. Klopstock est particulière- 
ment touché : le digne aède chrétien n'est pas insensible à tant de 
bonne grâce, et l'auteur de la Messiade, 6 miracle! se laisse atten- 
drir par l'histoire dWdèle de Senange au point de lire jusqu'au 
bout ce roman français. Une lettre adressée de Hambourg, en 
novembre 1797, au Mercure de Wieland, signale cette piquante 
infidélité du poète aux Muses germaniques ou sacrées. « Klopstock, 
l'ami de cette femme de lettres, dit couramment que c'est à peu 
près le seul roman qu'il ait lu jusqu'à la fin avec un plaisir qui 
restât égal à lui-même ^ » Et comme ce reportage hambourgeois 
est revenu à son point de départ, Klopstock écrit à Bottiger le 
6 janvier 1798, non pour démentir, mais pour confirmer et avouer... 
« Dans quel fascicule du Mercure, écrit-il, se trouve donc la nou- 
velle que j'ai lu le roman de M°" de Flahaut? Je voudrais bien le 
lui montrer, et qu'elle le voie de ses propres yeux. Elle m'appelle 
dans son petit billet son amoureux*. » 

Vers la même date, le poète se trçuvait lié avec un autre Fran- 
çais, Basset, qu'il paraît avoir laissé pénétrer assez avant dans son 
intimité, à en juger par la correspondance qu'il maintient avec lui, 
quand cet émigré s'est éloigné de Hambourg. Ces lettres semblent 
perdues, mais de fréquentes allusions y sont faites dans les missives 
adressées par Klopstock à son éditeur Gcischen à Leipzig. Basset 
était vraisemblablement l'un des invités reçus par Klopstock durant 
l'automne de 1797, « grande réunion où se trouvaient aussi des 
Français » et où l'on compare les caractères d'imprimerie de Didot 
et de Guschen". Basset, ancien professeur à l'école des Bénédictins 

1. Tagebuch W. von Humboldls, p. 107. 

2. Lehensnacitrichlen Uber B. G. Mebii/tv avs Briefen, Hamburg, 1838, t. I, p. Ii6. 

3. Netier leiUscher Merkur, décembre 1TJ7, p. 350. 

i. Archiv fur lÀlernluvgeschichle, 1874, t. 111, p. 405. 
5. IbitL, 1872, l. 11, p. 353 et euiv. 



KLOPSTOCK m i.Ks f;Mi(;i«r:s kuançais a ii.vmboluc;. \.\ 

de Sorèze, futur directeur des p]ludes à l'Ecole normale supérieure 
dans rilniversitc de Napoléon', servira de lien entre le poète et 
l'imprimeur. C'est d'abord « M. Basset, mon ami (un Français) » 
(|ui apporte à Goschen, au début de février 1798, le manuscrit 
(l'une nouvelle édition de la Messiade pour les Œum'ea complètes. 
Un peu |)lus tard, le poète s'excuse de ne pas écrire à son ami; 
il demande un autre jour un supplément de nouvelles; ou, encore, 
Basset sera puni amicalement de son mutisme en ne recevant pas 
la belle mélodie que Scbwenke a écrite sur l'ode Y Allégresse. Il 
semble probable que cet émigré, une fois rentré en France, a tenu 
comme tant d'autres de ses compagnons d'exil à mettre en valeur 
les notions recueillies à l'étranger, et que c'est à lui que sera due, 
dans les Archives littéraires de V Europe'^, la communication de 
deux odes de Klopstock, le Songe et la Vengeance, qu'il fait 
précéder d'une remarque personnelle. Le poète, assure-t-il, p^ardait 
par devers lui ces deux poèmes inédits. « Il s'était borné à en faire 
tirer un certain nombre d'exemplaires, dont il ne confiait la lecture 
qu'à la discrète amitié. C'est à une de ces confidences que j'ai dû 
la connaissance précoce des deux odes qu'on va lire en français, 
et que j'ai traduites sous les yeux de l'auteur. » Dans un autre 
numéro du môme périodique', ce collaborateur insistera sur l'épi- 
sode de Diléan (chant XV de la Messiade) que le poète avait lui- 
môme désigné à des amis français comme particulièrement digne 
d'être reproduit dans leur langue; et la traduction qu'il en donnera, 
là encore, aura été « faite sous les yeux de Klopstock ». 

1. C'est <lu moins i'identincation «m'autorisenl les Essais sur l'éducation (Parts, 
1808; 2° édil., 1814), de C.-A. Basset. 

2. Arcliives littéraires de r Europe, ISOo, t. V. p. 252. Cette supposition est plus 
plausible que celle de Scliroder, qui assure (dans son Dictionnaire des écrivains 
hainbourgeois, article Klopstock) que c'est Bourgoing, ministre de France à Ham- 
bourg en nss-nvtO et en 1701-1792, qui se trouve en cause. Bourgoing collabore en 
elfel aux Archives, mais sous l'initiale B...g, alors que ces contributions de Basset 
sont signées B. Nous savons que Bourgoing connaissait personnellement Klopstock 
et, curieux qu'il était de littérature allemande, qu'il s'irritait de 1' • obscurité 

'nébuleuse » souvent répandue dans la Messiade : une correspondance en allemand, 
nous dit son tils, s'était même échangée entro le diplomate et le i)oète. • Je l'ai 
donnée au comte Esterhazy, ambassadeur à Madrid et possesseur d'une grande 
collection d'autographes. » Souvenirs d'histoire contemporaine ; Épisodes militaires 
et politiques, par Paul de Bourgoing, Paris, 1861, j). '.•(). 

3. Ihi'l., t. II. p. 108. Cf. \. HinslorIT, Die Archiver lilléraires de VEurope und ij^e 
Stellung zur dsulschen Literatur. Progr. Frankfurt, 1907, p. 32, qui ne va pas au- 
delà d'un simple dépouillement. 



14 REVUE D HISTOIHE LITTÉUAIRE DE LA FRANCE. 

III 

On n'avait pas attendu, d'ailleurs, le retour en France et celle 
utilisation des expériences de l'exil, pour rendre au vieil écrivain 
un hommage auquel il tenait beaucoup. « Pour enrichir notre 
langue des bons poèmes allemands, ou plutôt pour les faire 
connaître aux Français, ne pourrait-on pas réunir deux genres 
qui, n'étant proprement ni l'un ni l'autre une traduction, en 
produiraient cependant tout l'effet? Je veux dire une traduction en 
prose et une imitation en vers. » C'est en ces termes que le Spec- 
tateur du Nord, en février 1797, définit la tentative qui va lui 
permettre d'initier à Klopstock ceux de ses lecteurs qui n'entendent 
pas l'allemand : le poète a fait, à ce journal de l'Emigration fran- 
çaise à Hambourg, la gracieuseté de lui communiquer des œuvres 
inédites, et il faudrait pouvoir, sans trahir l'original, rendre en 
français « des morceaux de poésie où le génie de la langue alle- 
mande se montre le plus éloigné du génie de la nôtre ». Baudus, 
le fondateur de la revue*, justifie ainsi l'initiative qu'il prend 
de donner de la sorte, dès ses premiers volumes, des traductions 
de Klopstock, mais il ne faisait qu'emboîter le pas à des prédé- 
cesseurs plus ou moins notoires. On s'était déjà risqué, en effet, 
dans les milieux intellectuels de l'Emigration, à publier en fran- 
çais quelques échantillons de ce lyrisme si peu compatible avec 
nos habitudes de pensée et d'expression. Sénac de IVJeilhan, par 
exemple, avait imprimé une paraphrase en vers de l'ode intitulée 
Exoberungs/irier/ — la Guerre de Conquête : mais lauteur de 
V Emigré faisait lui-même une sorte d'amende honorable, lorsqu'il 
donnait côte à côte sa version, accompagnée du texte allemand, 
et une lettre d'excuse, sorte d'aveu d'impuissance adressé à Klop- 
stock. Voici un échantillon de la paraphrase : 

Tel un amanl, aux bords d'une mer orageuse, 
Tremble pour sa maîtresse en butte à ses fureurs. 
Sur recueil menaçant, dans la vague écumeuse, 
La mort frappe partout ses yeux noyés de pleurs. 
changement heureux ! Soudain Torage cesse ; 
Dans ses bras, sur son cœur, il presse sa maîtresse ; 
De son bonheur à peine il supporte le poids, 
El, voulant l'exprimer, il se trouve sans voix... 



1. Cf. l'article de P. Hiizard sur le Spectateur du Nord, dans la Revue (V/tistoirn 
littéraire de janvier laOii. 



KI,()l'ST(t<:K I;T I I;S fiMIOUfiS français a HAMBOUItr.. 15 

Ce bonheur, ces Ir.msporls, clonl j'ai tracé l'image. 

Je les éprouvai tous dans cet luureux instant 

Où j'appris qu'un grand peuple, aussi fier que puissant, 

D(îs peuples en un jour devenu le plus sage, 

I\(!nnnfant à jamais à louti' aml)ition, 

Kn jurait aux humains l'éclatant abandon... 

Mais hélas! mon bonheur n'a dure qu'un instant... 

FA voici de (juoilos circonslance.s atténuantes l'ancien intendant 
de Provence excusait la publication de sa « faible paraphrase » : 
« Vos entrailles paternelles, écrivait-il à Klopstock, se calmeront 
si, indépendamment de la médiocrité de mes talents, vous réflé- 
chissez à la difficulté de traduire en vers français. Elle est plus 
grande que dans toute autre langue... Il n'y a point de nation 
moins hardie dans ses métaphores et ses figures, et le vol de 'la 
j)oésie française est bien moins élevé que celui de toute autre 
nation » Et la cause? C'est que les périphrases, en français, sont 
raisonnables et prévues, alors qu' « il règne dans la nation alle- 
mande une profondeur de sentiment qui a une grande inlluence 
sur la langue. Les idées religieuses ont aussi plus d'empire, et il 
doit résulter, de ces deux grandes alTections de l'àme, de nom- 
breuses modifications d'idées qui produisent des tournures et des 
expressions impossibles peut-être à rendre en français'. » 

On ne saurait plaider cou|>able avec plus de franchise, ni rejeter 
plus allègrement sur les fatalités de l'idiome les imperfections 
d'une tentative qui est, de fait, assez quelconque. Sénac de .Meilhan 
donne expressément ces remarques sur l'incompatibilité de 
l'idiome poétique, en français et en allemand, comme « le déve- 
loppement des idées sur lesquelles j'avais eu l'honneur de m'entrc- 
tenir avec vous » : il ap|)araît donc bien que cette question |)réoc- 
cupait le vieil aède, fort désireux de voir passer en français — 
comme il lui semblait qu'elle avait déjà été transportée en anglais 
et en italien — son inspiration maîtresse. 

Or c'est pour donner, sans doute, un commencement de satis- 
faction au poète ^ et pour juxtaposer tout au moins — |)uisque 
leur fusion paraît impossible — la véhémence de Klopstock et 

1. Sénac de Meillian, Œuvres p/iilosopkiques et liltéraires, Hambourg, HoATmann, 
ITJa, t. il, p. '3 : Lellre à M. Klopstock. 

2. Et, par contre-coup, aux poètes ffermaniques intéressés à ce problème. Cf. une 
lettre do Gleini à Klopstock, 30 octobre 1795, s'indipnant presque de retrouver 
« son » Klo|)stock dans la traduction qu'Eschenburg venait de donner de .Sénac de 
Meilhan, à Hambourg, chez MolTmann, 1795. 



16 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

les scrupules et les timidités de notre langue, que le Spectateur du 
Nord adopte la disposition singulière qui nécessite l'encartage 
d'un double feuillet dans son fascicule de février 1791. Il s'agit 
de l'ode Le Soleil et la Terre, dont le titre à lui seul, avec la diffé- 
rence des genres attribués aux deux astres en français et en alle- 
mand, manifeste une sorte d'incompatibilité préalable. « Ceci 
suffirait, quand même il n'y aurait pas beaucoup d'autres preuves, 
pour attester l'ancienneté de la langue allemande » : ô hardiesse 
inductive de cette grammaire comparée d'un amateur! 

Le mot-à-mot, la « version » et l'imitation donneront donc, par 
trois successives approches, des équivalents différents, et diffé- 
remment orientés, de ce dialogue cosmogonique où la Lune et 
le Soleil échangent des propos d'angoisse et presque de tendresse. 

Parle donc enfin, Terre, ne cache plus longtemps la douleur à moi 

qui te l'âme pénètre. 
Te tais tu toutefois, comme si étaient aplanies les montagnesàtoi, toutes 
forêts renversées, les vents évanouis. 

Ainsi balbutie le mot-à-mot, plaqué au-dessous de la citation 
allemande. Et la « version de l'allemand en français » : 

Le Soleil. 

Parle donc enfin, Terre; ne me cache pas plus longtemps la douleur 
profonde dont ton âme est pénétrée... Tu te tais encore, comme si tes 
montagnes étaient aplanies, tes forêts renversées, les vents évanouis. 

L'imitation, enfin, avec des libertés dont le traducteur s'excuse 
au préalable, tente d'introduire dans des stances en rimes croisées 
l'effusion mystérieuse qui frémit dans l'original, et qui fait prévoir 
le merveilleux chant alterné de la Terre et la Lune, dans le 
Prométhée de Shelley. 

Le Soleil. 

Terre, parle enfin, réponds à ma tendresse, 
Et ne me cachant plus l'objet de ta douleur. 

Épanche en mon sein la tristesse, 
Dont depuis si longtemps est oppressé ton cœur. 

Tu te lais!... On dirait que tes rocs, tes montagnes 
Ont avec leurs forêts fondu dans tes vallons; 

On dirait que de les campagnes 
Sont disparus zéphyrs, échos, bois, aquilons. 



ki.ol'stock et les émigiiés français a iiamuourg. 

La Terre. 

Prince do l'univers, le plus profond silence 

Sied seul à mes chap;rins... et tu veux le troubler! 

Ah! loin d'adoucir ma soufï'rance, 
Par tes plaintes tu viens de la renouveler... 



Le Soleil. 
Terre! tu frémis!... sur Ion axe tremblante ! 

La Terre. 
D'un pôle à l'autre, hélas! puis-je ne pas trembler?... 

Le Soleil. 
Quel bruit cause ton épouvante?... 

La Terre. 
J'entends de toute part des guerriers s'ébranler. 

Le Soleil. 
Ah! j'ai vu dès longtemps leur cruelle démence... 

Le fascicule d'avril 1797 donne de môme l'ode intitulée La 
seconde hauteur : et ici, c'est Klopstock lui-même qui a fourni le 
mot-à-mot interlinéaire; le rédacteur français ne donne qu'une 
traduction en prose, et se dispense de l'adaptation versifiée. 

Deux ans plus tard, c'est un frajfment épique, un des épisodes 
les plus accessibles de la Messiade, qui fait dans le Spectateur du 
Nord l'objet d'une publication analogue. Villers en est l'auteur : 
Villers (jui s'est voué, avec une obstination toute lorraine, à un 
apostolat de médiation franco-allemande, Villers que ses curiosités 
j)ortcnt du côté de la littérature sociale plutôt que de la poésie, 
mais qui vient de suggérer à Delille, qui l'est allé voir à Ham- 
bourg, d'appliquer à la Messiade son souple, trop souple talent de 
versificateur. Or l'auteur des Jardins ne sait guère d'allemand, en 
dépit de longs mois d'exil passés dans les pays germaniques, et il 
redoute d'aborder les mystiques arcanes du grand poème chrétien. 
Qu'à cela ne tienne! Villers lui met en français littéral l'épisode 
où Abbadona s'oppose, dans le conseil des anges rebelles, à la 
suggestion déicide lancée contre Jésus par Satan. Mais Delille 
s'inquiète et s'épeure : « C'est trop élevé pour moi, il faut que je 

Kevue d'hist. littér. de la, France (20« Aan.). — XX. 2 



18 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE I,A FRANCE. 

reste parmi les fleurs. » Du reste, peu de temps après ce projet 
manqué, il s'embarque pour l'Angteterre. Yillers, témérairement, 
publie dans les pag^es de la revue son canevas, qui tient une grande 
place du numéro de septembre 1799. 

Il y fait assez gauche figure; et ce récit aura plutôt, sous cette 
forme maladroite, écarté les admirations qu'on aurait voulu appri- 
voiser. 

... En bas, près du frône, était assis, séparé de tous les autres, 
sombre et morne, le séraphin Abdiel Abbadona. Il considérait avec une 
angoisse profonde et le passé et l'avenir. Ses yeux, où l'affliction per- 
çait au travers d'une atîreuse obscurité, n'apercevaient que tourments 
sur tourments, qui devaient remplir l'éternité. II songeait aux temps 
écoulés où, plein encore d'innocence, il était l'ami de ce grand Abdiel, 
le même qui, au jour de la rébellion, accomplit devant l'œil du Seigneur 
une action éclatante. Seul et invincible, il revint vers Dieu. Avec lui, 
avec ce magnifique Séraphin, déjà presque A66ac?ona avait échappé aux 
regards des ennemis de Dieu ; mais la forteresse roulante des chars de 
Satan, qui vint alors rapidement l'entourer et le reprendre en triomphe, 
les sons attrayants des clairons guerriers, et ces troupes de héros, eni- 
vrée chacune de sa divinité, domptèrent son cœur et l'enlevèrent avec 
violence... 

Victime de sa bonne volonté, Villers ne réussit, à ce qu'il semble, 
qu'à dérouter les lecteurs du Spectateur du Nord et à décevoir gra- 
vement l'auteur de la Messiade. Encore une occasion de passer 
dignement en français qui se trouvait manquée ! La mauvaise 
humeur de Klopstock retomba sur l'honnête courtier, qui avait 
voulu, à son ordinaire, servir de médiateur entre l'idéalisme ger- 
manique du temps et la netteté exigeante de la langue française. 
« Gela suffit, lui écrivit le poète, pour vous montrer que je peux 
désirer de voir la continuation avant qu'elle soit imprimée » : et 
il reprocha aigrement à Villers son inintelligence des mots com- 
posés, son inaptitude à rendre des expressions allemandes un peu 
hardies. C'était le moment où Cramer, disciple dévot du maître, 
s'eiïorçait à Paris d'attirer l'attention sur la Bataille d'IIermann, 
vantant les chœurs des bardes et faisant de son mieux pour 
assimiler les inspirations tyrtéennes de son compatriote à l'élan 
patriotique des héros révolutionnaires. Klopstock jugeait excel- 
lente — sans doute à cause des éloges qui la précédaient — la 
traduction donnée de ce poème, en 1799, par Cramer et Blan- 
villain. Et tandis que Villers s'excusait, sur l'excessive délicatesse 
du français et sur son vocabulaire « inflexible », des imperfections 



kLOPSTOCK Kl LKS ÉMKIUÉS PRAMÇAIS A HAMHOIJIU;. 19 

(le sa tenlalivo, Klojtslork rcrivail à C.ramer : « I)«;ci(l)''in('i»t la 
lanj^ue fran«;aise est iiiir nohle langue : si elle voulail seuleineiil 
se désaccoutumer de certaines épithètes, de certaines locutions et 
de certaines périphrases timides ! » 

IV 

IVinspiralion sacrée, le christianisme ou môme riiébraïsme 
poétiques, avec tout ce qu'ils su[)posaient de nouveautés sinj^u- 
lières dans la langue, le mètre, les images et les pensées, restaient 
— en <l«''pit de quehjues approches trop ingénieuses et d'une indé- 
niable sympathie — assez loin du programme littéraire du Spec- 
tateur du Nord^i de ses rédacteurs ordinaires. Ils pouvaient com- 
prendre l'importance promise à la poésie religieuse après l'appau- 
vrissement (le la tradition néo-classique issue de la Renaissance ; 
ils n'étaient guère préparés à attacher eux-mêmes la corde grave 
des prophètes à l'ancienne lyre du xviii" siècle, moins préparés 
encore à remplacer vraiment par la harpe de David la lyre ap(jlli- 
nienne. C'était pourtant dans ce sens qu'allait, (juoi qu'ils en eus- 
sent, l'inlluence de Klopstock sur la littérature française. Une 
variété inusitée de merveilleux et de sublime, un renversement 
imprévu des valeurs et des facultés poétiijues étaient impliqués 
dans l'action môme de cette personnalité littéraire. Dampmartin 
l'avait dit dans son Essai : « Depuis plusieurs années la raison 
prétend exclusivement gouverner, et elle s'ellbrce d'étouffer toute 
énergie; mais le cœur fortement passionné, mais l'àme très émue 
dédaignent et rejettent les froides discussions qui glaceraient le 
feu qu'allume le sublime : l'Homère allemand entraîne, subjugue 
et ravit. Telle est la magie de son coloris, que chez lui se font 
admirer des pensées et des images qui partout ailleurs rho(jue- 
raicnt comme ridicules ou gigantesques. » Plus nettement encore, 
Chènedollé exigeait une interversion des dons intellectuels : 

Auteur, qui que lu sois, dans ton élan rapide. 
Prétends-tu t'élever à rinimorlalité? 
Fuis la froide raison, prends l'audace pour guide, 
Trace, à pas de géant, un cercle illiinilé. 

Découvre des loules nouvelles : 

Des cieux les plaines éternelles 
Offrent à ton essor leurs déserts éclatants; 
Là, dans le feu sacré du transport qui t'anime. 

Fonde un édifice sublime 

Qui fatigue la faulx du temps. 



20 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ce tentanda via est s'autorise tout naturellement de Klopstock, 
chez tous ceux des émig-rés de Hambourg- que des affinités un peu 
nettes dirigent vers la poésie religieuse. Dès 1795, un neveu de 
Dumouriez, devenu libraire à Hambourg, Ghâteauneuf, dédia à la 
mémoire de Louis XVI ses Paraboles de tEvangile mises en vers 
français. Il ne manque pas d'en envoyer un exemplaire à son 
vénérable émule d'Altona, en l'accompagnant d'une épître signi- 
ficative : 

Épique, digne du Messie, 

Chantre du fils de l'Éternel, 

Toi, dont le poèn)e immortel 

Est marqué du sceau de la vie, . 

Klopstock, à l'ombre de l'autel 

Où ton génie ardent préside, 

Souffre qu'en acolyte timide 

J'encense le Dieu d'Israël. 

Comme l'offrande des trois mages 

Ta noble offrande est un trésor. 

Et prenant un sublime essor 

Tu viens au Seigneur pour hommages 

Offrir l'encens, la myrrhe et l'or. 

Pauvre de ta verve hardie. 

Indigent dé tes chants légers, 

Je ne puis offrir au Messie 

Que l'humble tribut des bergers. 

Mais tandis que ta main dévoile 

La vérité sur son pavois, 

Qu'on voit rayonner sur ta toile 

Un Dieu triomphant sur la croix, 

Je hasarde une faible voix 

En pensant que la même étoile 

Guida les pâtres et les rois. 

C'est une « faible voix » en effet, mais dont l'intention est 
caractéristique et la bonne volonté incontestable, qui reprend la 
Samaritaine et les ouvriers dans la vigne, le bon pasteur et le 
mauvais riche, et qui tente d'adapter à ces récits édifiants la 
langue poétique appauvrie de l'époque. Il se trouve des lecteurs 
disposés, à présent, à admettre cette inspiration sacrée, h' Abeille, 
revue littéraire lancée à Brunswick par des émigrés, observe ' 
que « dans un temps où la littérature a paru se consacrer à parer 
de fleurs les sentiers glissants de la philosophie, on ne peut que 

1. N» du 22 mai HOo. 



KI.OPSTOCK KT LES ÉMKMIÉS KHANÇAIS A HAMBOLHG. 21 

savoir le plus çrand gré à celui qui, quittant la route ordinaire, 
n'obéit qu'à sa propre conscience ot, au hasard de d«''plaire, se 
décide à être utile ». Les Para/joles déplaisent, mais moins peut- 
être aux partisans de Boileau qui estiment les mystères chré- 
tiens peu susceptibles d'ornements ég-ayés qu'aux rationalistes 
froissés par l'irruption do nouveaux procédés dans les habitudes 
littéraires, l'ingénituix et le spirituel devant infaillibleiiient céder 
la place au véhément et au pathétique ; et Hivaro.1 ne manque pas 
d'accabler l'auteur sous une de ses mortelles épigrammes : 

C'est l'ennemi de Théocrile 
Et, qui pis est, de Jésus-Christ : 
Un Grec, un Dieu sont sans esprit 
Entre les mains d'un hypocrite 
Qui trahit les gens qu'il traduit'. 

Chénedollé, d'accord avec la profession de foi de son poème sur 
Y Invention, s'essaie dans une autre ode, Michel- Ange ou la renais- 
sance des arts, à évertuer une langue assez pauvre et des moyens 
poétiques un peu courts. On peut regretter que, dès cette époque, 
l'ambitieuse hantise d'un vaste poème didactique l'ait empêché 
de perfectionner des procédés lyriques qu'il aurait pu, en dépit de 
circonstances contraires, hausser à une certaine efficacité : mais 
le Génie de Vhomme est sur le chantier dès ce moment, et ce sont 
les moyens discursifs et descriptifs de la poétique delilienne qui, 
le plus souvent, mettent leur emprise sur ce littérateur de talent. 
Autour do lui, cependant, dans ce milieu si varié et si effervescent 
de Hambourg, on reconnaît, à quelques balbutiements de poètes 
français, que le prestige de Klopstock n'opère pas sur les seuls 
traducteurs, ou sur les curieux qu'attire une grande renommée à 
son point culminant. Le chevalier de Faucher, qui avait rimé 
en Hollande, en 1791, un poème assez scabreux sur Vénus et 
Adonis, donne l'essora des strophes plus prétentieuses : 

Des grands événements je parcours la carrière, 

Et sans avoir en mains 

Le livre des deslins 
.le suis de la raison la tremblante lumière. 
Dieu! quel siècle fertile en tableaux éclatants! 

J'ai vu briser les trônes. 

Les sceptres, les couronnes, 
Comme on voit des épis brisés par les autans*. 

1. Esprit de Rivarol, p. 257. 

2. De Faucher, Le désastre de VEurope, ode, Hambourg, 1795. 



22 REVUK D HISTOIUE LITTÉRAIRE DE LA FRAISCE. 

Même effort vers le mouvement et l'ampleur dans la pièce que 
Berlin d'Antilly * adresse au nouveau protecteur de la contre- 
Révolution, avec, dit le Spectateur du Nord de septembre d799, 
« de l'incohérence dans l'ensemble » : mais c'était là, en somme, 
le plus fréquent reproche que le goût français avait fait à la pra- 
tique même du lyrisme allemand. 



V 



Bien des fils apparents ou secrets, il est à peine besoin de le 
rappeler, joignent ce monde un peu occulte de l'Emigration ham- 
bourgeoise à une littérature plus notoire. M""" de Staël, nous 
l'avons dit, figure parmi les souscripteurs des Fragments (\q Damp- 
martin. Chênedollé fait séjour à Bussigny — à portée de Coppetoù 
il touche quelquefois — avant de rentrer en France et de devenir 
Fami, l'allié politique et presque le beau -frère de Chateaubriand. 
Villers ne tarde pas à prendre, auprès de la pensée de M'"'' de Staël, 
le rôle d'informateur que l'on sait. Par MM"" de Genlis et de 
Flahault — devenue M""" de Souza dans l'intervalle — la renommée 
de Klopstockest assurée de quelque durée parmi les intellectuelles 
à qui l'exil de Corinne permil, sous l'Empire, de tenir leur place 
au soleil. Camille Jordan, confirmé dans ses sympathies par les 
amitiés féminines et piétistes qui l'accaparent quelque temps, fait 
profiter Ballanche, avant l'Académie de Lyon, de son initiation à 
Klopstock en 1805-. Et la tentative des Archives littéraires de 
VEurope, celle aussi qui avorta avant d'exister, sous le titre de 
Bibliothèque germanique, sont l'affleurement de curiosités mieux 
averties, dépassant les informations des hommes de 1780 et cher- 
chant à faire profiter l'inspiration française de quelques ressources 
nouvelles offertes, en particulier, par la littérature « sacrée » de la 
Germanie. 

L'épisode d'Abbadona jouit, dans ce rapprochement moins super- 

1. Berlin d'.\ntilly, A Paul I"', empereur de toutes les Russies, poème, Ham- 
bourg, 1799. 

2. A défaut des archives de cette société, qui ne semblent pas avoir gardé le 
texte des lectures qu'il y fit sur Klopstock, on trouvera ses traductions en prose 
d'odes de ce poète dans le Bulletin de Lyon, septembre-octobre 1808, puis dans 
VAheiUe et la Minerve littéraire de 1820 et 1821. L'ami fidèle de Jordan, Degérando, 
est converti avant cette date, et depuis ses fiançailles, à l'admiration de Klopstock. 
La Décade île l'an IX en oH^re le témoignage, et aussi une lettre inédite adressée à 
A. Duval, le 8 frimaire, où il propose ■■ une réponse à quelques bêtises que 
Vauxelles avait insérées dans le Mercure il y a environ deux mois. Il avait calomnié 
Klopstock qu'il n'a jamais li', et qu'il ne peut lire... » 



KLOPSiOCK ET I.KS I^MI(:Uf^:s FRANÇAIS A HAMBOURU. :.'3 

ficiel oiilro la Mrssiade et la lilU^r.itiiro française, «lu IrailoiiKMil ilc 
faveur (iii'il avait trouvé déjà à Ilauibourg^, «lans les rerrh's 
érnif^rés, et qu'il j^ardera en plein Romantisme. Chateauhriand se 
souvient do ce « démon rcpeulant » au VIll" livre des Mtirhjrs, et 
M'"" de Staël, dans la Litlcmlure comme dans CAUemaf/ne, ne 
manque pas de lui faire une place d'élection, en attendant que 
Soumet donne de ce morceau une traduction en vers dans ses Scru- 
pi(/t's littéraires de J/""" de Sfarl et (jue les premiers romantiques 
achèvent d'adopter cet ange déchu, mais encore « sensible », et 
sourdement rallié à son premier maître. 

('es affinités (|ui rattachent secrètement, par-dessous la production 
littéraire la plus visible de rEni[)ire, les découvertes et les expé- 
riences de l'Emigration aux élans spiritualistes de la Restauration, 
se trouvent tenues en défaut, cela va sans dire, par le réalisme de 
la pensée officielle et l'académique doctrine de la critique. Il y 
paraît aux compliments glaciaux que l'Institut, par exemple, 
accorde au poète, « associé étranger », qui vient de mourir, à 
l'accueil déplorable que rencontre la traduction d'ailleurs médiocre 
de la Messiade par M"'" de Kurzrock. en 1801. De fait, l'inoppor- 
tunité de Klopstock, en mai 1810, semblera à M°" de Staël, 
en dépit de vieilles admirations, une des tristesses de l'heure' : 
c'est (|ue sa chère doctrine de l'enthousiasme nécessaire, de 
l'enthousiasme indispensable, lui paraîtra plus durement compro- 
mise que jamais à ce moment. 

Et la remise en honneur de ce principe d'inspiration se trouve en 
jeu dans les approches plus sympathiques établies, à Hambourg et 
Altona, entre les Français réfugiés et le vieux poète. Il est inutile 
de rappeler en quelle suspicion avait été tenue, de Malherbe à 
l'abbé liatteux et de Boileau à Voltaire, cette trouble faculté, trop 
éloignée de la raison, trop favorable à l'intolérance, éternelle faute 
de goût et de ton dans une littérature d'honnêtes gens. C'est sa 
revanche qu'elle trouve ici, dès 1795 ou 1796, parmi des Français 
que leur éducation préparait mal à goûter ce « ressort » inusité de 
la poésie, mais que leurs malheurs, leurs rancunes et, sans doute, 
un inconscient retour ancestral mettaient en mesure d'admettre 
désormais plus volontiers la poésie religieuse ainsi comprise, 
« mélange d'enthousiasme poétique et de confiance religieuse », 
dira C Allemagne, qui « inspire l'admiration et l'attendrissement 
tout ensemble ». 

Fernand Baldensperger. 

1. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XII, p. 311. 



24 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 



PASCAL ET MERE 
A PROPOS D'UN MANUSCRIT INÉDIT 



La bibliothèque Mazarine conserve, dans les cartons du legs 
Faugère*, un petit cahier dont les pages jaunâtres et jaunies sont 
cousues et reliées à un vieux parchemin oii se peuvent lire quelques 
mots d'un arrêt de justice, mentionnant un acte de procédure du 
28 novembre 1650. Elles sont couvertes, jusqu'à la page 128, d'une 
écriture rapide ^ C'est de ce document que M. Brunschvicg, dans 
son édition des Œuvres de PascaP, a extrait les plus caractéristiques 
des propos tenus par Méré sur Port-Royal et Pascal. Il m'a paru 
que ce recueil permettait de mieux connaître l'énigmatique che- 
valier^ et peut-être de définir plus sûrement la nature de ses rela- 
tions avec l'auteur des Pensées. 



Le manuscrit 4556. 
Le manuscrit commence ainsi : 

« Il est difficile d'assembler tous les caractères parce qu'ils se des- 
truisent les uns les autres. César avoit de la noblesse et de la dignité, 
mais il n'avoit point de ces agremens dont nous parlions comme ceux 
de Delingendes de Théophile etc. Ciceron n'en avoit point, si ce n'est 

1. Bibl. Maz., ms. 4556 (3" liasse). — Une copie, faite pour Faugère, nous a été 
utile pour contrôler notre lecture. 

2. Le cahier a 132 pages. Aux pages 131-132, en sens inverse de tout le reste des 
notes, on lit, d'une écriture différente, une longue formule médicale dont ni l'usage, 
ni le bénéficiaire, ni l'auteur, ne sont indiqués. Une note au crayon, récente, 
attribue celte ordonnance à Vallant, le médecin de M'"" de Sablé. Pourquoi? Ce 
n'est certes pas son écriture. 

3. Œuvres de Biaise Pascal (Collection des grands écrivains. Hachette, 1908), par 
L. Brunschvicg, t. III. p. 105-111). 

4. Nous citerons les discours de l'Esprit, des Agremens, ou de la Conversation, 
d'après l'édition en deux tomes de 1692. C'est peut-être la moins rare; et les recueils 
de lO"! sont, d'autre part, trop variablement composés. En voici un qui contient : 
les Agremens; la Justesse; la Conversation; l'Esprit (Paris, Thierry et IJarbin); un 
autre, VEsprit et la Conversation seulement. Autre observation. Nous écrivons : 
Méré, et non : Meré. Le nom, dans les documents, actes notariés, recueils imprimés, 
est écrit : Maire, Mayré, Meyré, Mère. La prononciation en est certaine. 



PASCAL ET MÉRÉ, A PROPOS d'UN MANUSCRIT INÉDIT. 2& 

dans son style. Raison pourqu'on veut voir couvertes d'un voile certaines 
avaiilurcs d'amour », etc. 

Il se termine par ces propos : 

« ... Bcnserade disoit dune certaine femme quaprès sa mort on 
avoit trouvé deux ou trois cents bouts de chandelle cela n'estoil pas 
bien dit parce qu'à la Cour ils n'entendent point parler de chandelles 
mais de bougies. Cet endroit où petrone dit (jue Néron sessuya les 
doigts dans K's cheveux de ce beau garçon marque que c'est le petrone 
{de la Cour, barré; et, au-dessus :) du ten)ps de Néron. » 

Il semble que ce cahier de notes fasse suite à un autre, et que 
les entretiens dont il porte les traces aient cessé brusquement. 

(Juelques extraits, dont le premier est pris « sans étude et sans 
choix )), permettront au lecteur de suivre, et de contrôler, notre 
interprétation. 

I. — (P. 74) « ... Nous lisions un jour M. de Salo luy (Galois) et 
moy quelques harangues (p. 75) de Ciceron nous trouvions toujours 
qu'il alleguoit quelque raison de ce quil disoit, ensuite il la confirmoit, 
et puis il faisoit une auiplification. Nous regardâmes dans Demosthene 
qui ne fait pas la mesme chose. Il y a des endroits qui ont besoin 
d'adjutoriuui, quil faut esgayer esclaircir (dans ses discours, etc.). Ils 
sont si sols là quils ne font rien que j'estime icy. En parlant des gloses : 
jay grand peur que ce fut quelque chose comme ce que dit madame de 
Longueville, on croit que cest quelque chose et ce n'est rien. Il faut 
estre aigre contre linjuslice, cest quil avoit traité de sots [quelques-uns 
raturé) dans ses discours ceux qui font quelque injustice. Cette raillerie 
de Descartes est bonne bien fondée des gens qui disoient quils alloient 
a la conqueste de la vérité. Desbarreaux Touchelay Piquot ' estoient 
yvres tous les soirs en Hollande Despreaux est encore un de ses 
escolliers cest un maistre de roquets (Descartes). Il avoit une grande 
estendue d'esprit dans sa circonférence (Cardan) comme il y a des 
gens (|ui se portent fort bien (p. 76^ icy qui seroient malades a 
Angoulesme... » 

II. — (P. 90) « ... Personne n'a dit de mal de Plutarque un bon 
homme un bon citoyen à qui personne n'a porté envie et n'y a point 
de vanité dans ses escrils. Madame de Seuret* souhaiteroit (p. 91) que 

1. Piquot, pour Picot. Sur Touchelay et l'abbé Picot, amis de Descartes, voir 
Baillel {Vie de Dexcarles; et cilé par Adam et Tannery ((JEuvt-es de Descartes, 
Correspondance, t. 111, p. 390, 615-610; t. V, p. 140, 27y). — l'n des deux Touchelay 
parait avoir instruit le frère du chevalier, Jozias Gombauld [Letlres LXl et LXII, à 
M. de Touchelay (Lettres de M. de Plassac, Paris, Sommaville, 1648). 

2. Charlotte du Planiisde Landreau, maHée le 16 janvier 1673 à Charles Yongues 
(ou Yonques), seigneur de Sepvret (Seuret), frère utérin du chevalier de Méré, 



26 REVUE I) HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

nous demeurassions ce soir chez elle ce n'est peut-estre pas tant a 
cause quelle nous trouve diverlissans qua cause quele sennuye. Des 
gens qui sattachent à certaines maximes chappons sauvages ne sont 
pas dordinaire de bonne compagnie etc.; quoyqu'on ne fasse pas de 
sottise quand on est capable d'en faire une on est un sot. Je luy disois 
que j'aime mieux en cette occasion passer pour poltron (|ue pour 
gourmand. Les caresses sieient bien dhomme a femme et de femme a 
homme mais dhomme a homme il semble que asinus asinum fricat. 
Pour chanter la joye ne m'est pas moins nécessaire qu'au petit oyseau 
le beau temps, jay la mémoire ferme et nete mais je lay dailleurs 
médiocre. J'en sais plus que je ne le tesmoigne dans mes livres. Quand 
des périodes n'ont point de rapport l'une a l'autre il y a un défaut de 
justesse, si celuy qui l'a fait prétend qu'il soit* du rapport et l'on le 
connoist bien ». 

III. — (P. 82) « ... Je n'ay jamais vu un homme qui fust plus de 
contrebande que M. de Clisson ^. M. Guogué' dit qu'il est trop vieux 
pour se corriger; il me semble qu'on se devroit corriger en un jour 
quand on est averti. Il devroit se deffaire de ses mauvais gousts pour 
la sausse douce et pour lait {sic) avec du beurre, de sa vanité de bour- 
geois et de ses excuses. Il n'y a rien qui sieie plus mal que cela. 11 
fait bien vilain aujourdhuy mais quel temps faut-il attendre en hyver? 
11 n'y a pas d'homme plus malheureux que ce pauvre dorfeuille \ s'il 
y a une sottise à dire il ne manque pas de la dire. 11 est de bon naturel, 
car je ne me souviens pas d'avoir jamais fait une visite avec ma 
mère... » 

IV. — (P. 5i) « ... Il ne trouve pas fort contre la nature ce que fit 

comme étant fils de François Yongues et de Françoise de La Tour-Landry, veuve 
de Benoît Gombauld, seigneur de Méré (Généalogie des Yongues, Bibl. Nat. Cabinet 
des Titres, Pièces Originales, 3056 (Yongues, p. 14). — A " km. 7 de Melle, sur la 
route de la Mothe-Sainte-Héraye, à un croisement de chemins, une plaque indique : 
La Mollie, 10 km.; Baussay, km. 8. A droite : Lezay. lo km.; Sepvrel, 5 km. 7 ; 
à gauche : Celles, 5 km. 7; Vitré, 3 km. 2. — En face du village, une autre plaque 
indique : La Molhe, 9 km. 3 ; et en sens inverse : Melle, 8 km. 1 : et non pas, comme 
on s'y attendrait, 8 km. 5. — La famille Yongues se rattache, par alliances, à des 
familles de maires et échevins de Poitiers, les Arembert, les Glaveurier, les 
Mourault. Les Du Planlis de Landreau, Bas-Poitevins, sont catholiques notoires. 
Un d'eux fait partie de la Compagnie du Saint-Sacrement de Poitiers (Alfred 
Rebelliau, La Compagnie du Saint-Saciement, groupe parisien, Paris, 1908). 

1. La copie, où apparaissent quelques relouches de la main de Faugère, écrit : 
« qu'il y ait ». 

2. Gentilhomme de Poitou. Voir Etat du Poitou, éd. Dugasl-Matifeux (Robuchon, 
Fontenay-Ie-Comte, 1865). Ou bien René Landerneau, comte de Clisson (élection de 
Niort, paroisse de Secondigny-en-Gatine, (p. 321); ou bien Jacques Bernard-Sau- 
vestre, comte de Clisson (élection de Thouars, paroisse de Boesmé, p. 114 et 218;. 

3. llilaire Gogué, procureur à Saint-Maixenl, procureur du roi après 1673 (Alf. 
^ichdiVA, Reclierches sur l'organisation communale de Saint- M aixent, 1870, Poitiers). 
Voir Lettres de Méré, 44 et 56. 

4. Voir Etat du Poitou. Ou bien Guichard, seigneur d'Orfeuille R. P. R. « en consi- 
dération parmi ceux de son parti... fort riche et fort sage » (p. 116), élection de 
Poitiers, paroisse de Gourgé (p. 303); ou bien François d'Orfeuille, seigneur de 
Foucaul (p. 260), élection de Saint-Maixent, paroisse de Saint-Saturnin. 



l'ASCAI. i;r MKIU., A l'IlOl'U.s 1» L.N MA.NL.S(,UI1 I.M-.bll. 27 

Chinicne, niais (p. 55) contre la bienséance. Voila ce quil ne faul 
guère faire que de baailter. II y eut un Législateur qui fit donner le 
fouet a un homme qui haailloit parce (juo costoil nno. manjiiu dun 
fainéant dun paresseux. De Ciceron un homme d'Académie de Collège 
des pédanteries de dix livres quil a faits un (?) deshonnoreroit un hon- 
neste homme. De ses discours communs et inutiles. Il faul considérer 
le lieu la personne lage etc. Guilleragues un bon enfant si j'allois à 
Lusignan je serois bien aise de le trouver au cheval blanc pour faire 
bonne chère mais en cent ans il ne diroit pas une chose de sens. 
Madame de Long, pédante. Les pedans sont formalistes glorieux ne 
voyent rien si ce nest au travers d'un nuage. Elle a des yeux de 
lynx si on a une estincelle d'esprit il l'a frappe. M. de Viv. un petit 
goinlVre. Mlle de Lenclos elle a bon air, elle se prend bien a ce quelle 
fait elle chante bien elle joue bien du lut elle danse bien elle dit de 
grands mots cest une Allemande auprès de Madame de Longueville. 
Ces femmes qui ont este galantes ne deviennent jamais pédantes '... » 



Or tout cela est assez cahoté, tumultueux. 

11 est certain que c'est Méré qui parle. Lu preuve en est dans les 
rapprochements qu'on peut faire entre ces entretiens et les œuvres 
du chevalier, comme nous aurons roccasion de le voir; elle en est 
aussi dans une ligne décisive : 

« Je nay pas vu dhomme qui réussit mieux dans les goinffreries que 
mon frère de plassac* » (p. 107). 

1. Transcription aussi exacte que possible. Désormais, nous ponctuerons selon 
notre interprétalion. 

2. Jozias (lonihauld, sieur de Plassac, troisième fils de Benoit Gombauld, seigneur 
de Méré, frère aîné d'Antoine Gombauld, chevalier de Méré, est nommé et apprécié 
dans ce ms., p. 'J, 3i, 67, 107, 108, 109, 113. Il est l'auteur d'un recueil de Lettres 
(Paris, A. de Sonnnaville, lfi48), et, d'après le Menagiana, de deux Discours de 
Vllonnesleté et de la Délicatesse. Dès 1627, quelques lettres de lui avaient pris place 
dans le Hecueil de Faret. La terre de Plassac ayant été vendue en 1637, il devint, 
en 1639, par un arrangement avec l'aîné des frères, Charles, le seigneur de Baussay 
(élection de Sainl-Maixenl, archiprètré de Melle, généralité de Poitiers); cette terre 
avait été apportée en dot à son père par Françoise de La Tour-Landry, lille unique 
de Paul de La Tour-Landry. C'est à Jozias que Balzac donne le nom de « Plassac- 
Wéré ». Jamais le Chevalier n'a porté dans le monde que le nom de « Méré -. 
M. Sauzé, un des érudils poitevins qui, avec leurs confrères de Saintonge, ont fait 
connaître l'identité et la famille de Méré, a conclu d'un testament olographe rédigé 
par Plassac le 18 janvier 1650, qu'il était mort peu de temps après (Le chevalier de 
Mérc, son iioin patronymique, etc., Niort, Clouzol, I8(î9 : brochure procurée par les 
soins de M. de Hrémond d'Ars, contenant des articles extraits de la lierue (disparue) 
de Saintoni/e et de Poitou). Dans sa très savante étude, qui, malgré la découverte 
postérieure de documenls auxquels nous-mème avons la chance d'en pouvoir Joindre 
d'autres, reste solide sur bien des points (p. ex., sur les relations de Balzac avec 
les deux frères), M. Uevillout a reculé à 1654 la mort de Plassac {Mémoires de' 
V Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, 1887, t. VIH) ; il tenait, pour le faire, 



28 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ce n'est pas Méré qui écrit. Un auditeur prend des notes. 
Souvent, au cours de la conversation. Qu'on se reporte au frag- 
ment ÏV : Méré donne son opinion sur Chimène, qui manque à la 
bienséance. De quoi s'avise l'auditeur, de bailler? Méré s'arrête et 
donne une leçon, de bienséance encore : « Voilà ce qu'il ne faut 
guère faire que de baailler ». Naïf ou malin, l'auditeur enregistre 
aussitôt. Ailleurs encore (p. 31) : « M. Miton préférait je ne sais 
quelle exhortation à toutes les harangues de Cicéron. Escrivez cela : 
M. Miton : qu'il admiroit Ciceron dans les endroits où il se moc- 
quoit de luy ». 

Souvent aussi on croira plutôt qu'après l'entretien l'anonyme 
recueille ses souvenirs, et retrace les plus saillants des propos 
entendus. Ainsi peuvent s'expliquer, à quelques pages d'intervalle, 
des répétitions comme celles-ci : « Les Costaus, le marquis de 
Sillery. le Brossin, Saint-Evremond. Ce sot de marquis {illisible) 
qui a traduit Pétrone. Villandry » (p. 67). « Les Costaus, M. de 
Sillery, Saint-Evremond, le marquis de Villandry, etc. (p. 74). 

Et l'on devine aussi des dialogues oia ne s'entend que la voix de 
Méré. La fin du fragment IV se reconstituerait aisément*. 

Le fragment 111 nous donne — je crois — une indication sur le 



un compte judicieux d'une Belation de la mort de Balzac, par Moriscet (Balzac, 
Œuvres choisies, éd. Moreau, 2 vol. 1854, t. I, p. xx). — Nous avons constalé, dans 
un document qui n"a pas été utilisé, bien que signalé dès longtemps par ['Inven- 
taire sommaire des Archives Départementales (Deux-Sèvres, G. 33), qu'il vivait encore 
en 1660, seigneurde Baussay (Arcli. des Deux-Si^.vres, rôles des tailles de la paroisse 
de Baussay.) — Plus récemment encore, l'obligeante vigilance de l'actif archiviste, 
M. Canal — à qui nous adressons ici nos plus sincères remerciements — nous 
avertissait d'un dépôt de minutes du xvii" siècle, provenant de l'étude de M* Palastre, 
notaire à Gascougnolles en 1630-1680. Une pièce du 11 octobre 1678 (liasse des 
années 1677-1679), contenant un règlement de comptes d'Antoine Gombauld avec 
René de Baussay, sieur des Cliaulmes, fils naturel de Jozias, fournit la date exacte 
de la mort de M. de Plassac : 28 octobre 1661. Il a donc survécu, ignoré, treize ans 
à son Recueil de Lettres. Au reste, ces lettres marquent un tempérament sin- 
gulièroment plus intéressant que celui de Méré. Il a le don de la caricature, et 
une verve parfois brutale, une fantaisie colorée. 

1. Nous avons cherché Méré en bien des endroits. Parmi les duchesses auxquelles 
il écrit et dont il parle, nous avions, ici reconnu, là soupçonné. M'"" de Longue- 
ville. Mais le ms. nous révèle ce que rien ne nous avait laissé même entrevoir : 
l'admiration, avec quelques réserves, de Méré pour la duchesse, et, il semble, ses 
relations suivies avec elle. Elle est citée, souvent en compagnie de la duchesse de 
Lesdiguièrcs, bon nombre de fois. Quand l'a-t-il connue? En 1672, à la mort du 
jeune comte de Saint-Pol, il aurait pu lui écrire une « lettre de consolation », s'il 
n'avait juré de ne jamais se livrer à cet exercice épistolaire (Lettre 138, à M. de Mar- 
lol). Quel emploi tient-il, quelle position a-t-il, auprès d'elle? Cette dépendance 
indéfinie de Méré est d'autant plus curieuse qu'il parle toujours avec quelque 
aigreur du prince de Condé (Lettres 4, à Balzac, contre Chapelain, à propos de l'ode 
au duc d'Anguien (1646); — 46, au marquis de Saint-Maigrin ; — 38, à Saint-Paviu; 
— 63, à Bourdelot : éloge apparent du Prince, suivi de ces mots : « Mais à prendre 
la chose bien sérieusement... »). En rapports aussi avec M"'° de Sablé, Méré appa- 
raît, vers 1670, à côté des grandes dames du jansénisme. 



PASCAL ET Mfillfi, A l'IlOPOS l)'l > MAÎSISCHIT IM^;i»IT. 29 

caractère, ot sur railleur, de ces notes, si voici bien vraiment la 
scène qui se passe : 

Mrié et l'anonyme causent. Mrré (lénii^re Gogué, — son ami : 
« Il n'y a rien <]ui sieie |>lus mal (|U(; cela! » Penché sur son cahier, 
l'inconnu écril; il entend, et il écrit encore : « Il fait hien vilain 
aujourd'huy ; mais quel temps faul-il attendre en hyver? » A la 
réflexion, sans doute, il s'étonne, il relève la tète, et s'aj)erçoit (pie 
le maître parlait à un visiteur qui entrait : M. d'Orfeuille. Alors il 
pose la [)iume,et de la visite nous ne saurons rien. Mais d'Orfeuille 
s'en va, Méré le salue, puis se retournant vers le disciple : « Il 
n'y a pas d'homme plus malheureux (jue... », et déjà la (dume est 
à l'œuvre. 

Est-ce d'un zèle dévot, ou d'une docilité exacte, que sont trans- 
crites les moindres paroles du chevalier? Est-ce un écolier qui 
admire — ou s'amuse — ou un secrétaire (« écrivez cela! ») qui 
fixe sur le papier les improvisations, ou les « premiers jets » du 
penseur, pour qu'il puisse ensuite les retrouver? J'inclinerais à 
croire l'un et l'autre. 11 y a là un élève, jeune, et du pays, à qui on 
peut, sans les lui dépeindre, citer abondamment des gentilshommes 
poitevins. « Je luy apprendrai plus de choses en un mois (ju'on 
ne luy en a appris en toute sa vie » (p. 02). Et à lui-môme : 
« Vous n'eussiez pas appris toute votre vie à la Cour ce que vous 
avez appris avecque moy » (p. 105). Le séjour touche à sa On : 
les leçons durent être brusquement arrêtées'. Mais il y a là aussi 
un secrétaire : de la môme encre que l'écriture apparaissent des 
barres verticalement tracées en marge de certaines lignes; et, 
souvent, ces lignes ont été effacées, ensuite, par de lourdes et 
impénétrables volutes. On dirait que le chevalier a marqué des 
passages utiles, et qu'il les a rayés, après les avoir mis à profit 
dans ses œuvres, peut-ôtre. Si bien que nous pouvons entrevoir 
avec une relative précision ce que veut dire le chanoine Bridieu, 
parlant de Méré : « Le chevalier Meré fait la mesme chose 
(que Voilure-). Il rôve deux heures le jour et escrit toutes ses 
pensées, relit ses métnoires, et est un mois à faire une lettre, il 
travaille sur le fonds de Montagne ^ » Ici, il fait bien écrire, en 

1. Cf. p. 120 : « Vous en savez plus que tous ceux de ce pais là, pourvu que vous 
vous délassiez de certaines habitudes el que vous pensiez à de certaines choses 
que je vous ay dites ». 

2. Soulignons cet emprunt de Méré aux procédés de Voiture, dont on sait, par 
le Di-^cows de la JuslcKsxe, el par ra|)préciation rude de M"" de Sévigné (Ed . Mon- 
merqué, Hachette, t. VI, p. 96-97, 2i novembre 16"9), que Méré critiqua l'impro^ 
priélé et la recherche. 

3. Hibl. Nal., ms., 4333, n. acq. fr., f° 32. — Celte appréciation a été déjà publiée- 
par M. Eug. Griselle, ainsi que beaucoup d'autres passages de ce curieux recueil, 



30 HEVUK D HISTOIRE LITTÉHAIHE DE LA FRANCE. 

effet, tout ce qui lui vient à l'esprit, se réservant de relire après. 
Celte intention nous semble rendre raison de tous les etc. où se 
perd si souvent la pensée à peine ébauchée : plus tard, il se rappel- 
lera. 

Ainsi il enseigne à la fois et juxtapose les matériaux de ses 
œuvres futures. Il est en chaire, et il songe à la postérité. N'espé- 
rons donc pas de le surprendre en négligé; du moins, veillons aux 
instants où il se compose, à ceux où il se livre. Au surplus, il peut 
faire l'un en voulant l'autre. « Vous ne trouverez guère d'homme 
savant après m'avoir vu » (p. 28). Il en impose, mais du coup il 
se révèle. Voilà, au coin del'âtre, celui qui « désabusa » Pascal des 
mathématiques, celui qui fut « le premier » à « instruire » M"" de 
Maintenon {Lettre 76, à Marillac). Enfin, la parole n'est pas 
toujours aussi préméditée. Il a des échappées de souvenirs, des 
boutades spontanées; il lâche souvent le mot crû; et le français de 
ce puriste, en son château noble, brave « l'honnesteté ». Le naturel 
se rue au galop, lancé par une question de l'auditeur-secrétaire, 
piaffant au choc d'une phrase, d'un mot qui le cingle, pendant une 
lecture de Diogène Laerce, de Cardan, de Théophile, et, croyons- 
nous, du Mercure galant *. 

Car ceci est certain : la plupart des propos de Méré commentent 
ou interrompent des lectures. Le Mercure, il nous semble; mais 
aussi des harangues de Cicéron (traductions de Goibaud du Bois?), 
les Vies de Diogène de Laerte, des ouvrages récents (ou des 
comptes rendus à leur sujet) de Dernier ou de Boileau, de vieux 
poètes aimés, Lingendes, Théophile, des grammairiens, Vaugelas, 
Ménage; les Pensées de PascaP. La remarque pourra être de 
conséquence. 

Et, toujours prêt à enseigner en même temps qu'à s'instruire et 
à « remuer » son esprit, Méré coupe les lectures d'appréciations, 
souvenirs, digressions, théories, — et. de conseils sur l'Art de la 
lecture, et sur la prononciation % à l'usage ... du dauphin? On peutse 

concernant les jansénistes, les docteurs et prédicateurs (Bossuet), et les gens de 
lettres. Eug. Grisolle, Revue de Frihourf/ (juillet 1907, ot janvier, avril, mai, juillet, 
octobre, novembre, décembre 1908) : Pascal et les Pascalins; — Revue d'Hisloire 
Littéraire de la France (janvier-mars 1910, avril-juin 1911) : Silliouettesjfnise'niiles, etc. 

1. P. 38. « F. (faux?) jugemens de M. de Visé. Un homme qui dit cela mériterait 
que », etc. {V/ionnesleté est bravée). 

2 « Je vcrrois quelque chose de Vaugelas, de Lingendes. de Théophile » (p. 1"). 
— « Nous venions de lire des vies des philosophes de Diogène » (p. 5). — « J'ay lu 
ce matin la suite de ce dialogue (de l'Orateur). Jésu, que cela est desgouslan et 
ennuyeux! ce sont des discours de chicane... » (p. 8'.)). Une série de notes sur 
Théophile (p. M-oi); quelques-unes sur l'Andrieime de Térence (p. 94-93). 

3. " Il ne faut pas prononcer : rest7-aiTuire ; mais relraindre (p. 18). — « 11 faut 
prononcer ['s en puis donc • (p. 16). « Y haranguoit. bien; y prit Paris. L ne se 



l'A.sCAI. 1,1 MI.UL, A l'ItOl'US DL.N MA.M SCIlll IM.DIi. 31 

«iLMiiaiider, en e(Tet, si Méré, célibataire comme ses frères, n'a j)as, 
comme eux, quelque fils naturel. Il est remarquable que, parlant 
sans cesse de ses voisins ', il ne fasse jamais allusion à la famille 
ni au père de son auditeur; et (|ue, d'autre part, ce mot éclate, 
|»eut-(>tr(' par dépit d'une incartade du jeune homme : « J'aymerois 
mioux avoir un fils obscur qu'un (ils sot » (j). Hl). 



L'intérêt est plus g-rand de dater, s'il est possible, ces entretiens. 

Nous sommes en hiver, on l'a vu; et nous sommes dans le 
chAleau noble de liaussay. Car on revient, à pied sans doute, 
avant le soir, du ch<\teau de Sevret : la terre de Sevret est atte- 
nante, peut-être, à celle de Baussay; très proche, en tout cas. 

Or le frère utérin du chevalier, Charles Yongues, seigneur de 
Sepvret, ne s'est marié qu'en janvier 1673. M°" de Sepvret, sa 
femme (car sa mère est morte vers 1657), est déjà connue de 
Méré; — il devine promptement, juge vite, et ne « revient » jamais. 
— Toutefois il n'y a pas assez longtemps que la connaissance est 



prononce que devant le c, m, cl q. » Et plus loin, le lecteur reprenant : « Il 
liaranguoit », « Ne S(;ave/-vous pas le principe, etc. ». De minimix curât eques. 

I. Sans que jamais l'auditeur questionne sur ces noms; et souvent c'est lui qui 
les jette dans la conversation. 

Nous donnerons les noms certains : ils peuvent, qui sait? fournir occasion à 
quoique trouvaille. — M. de la Beloltiore (p. "3); cf. Etat du l'oitou, p. 31 "i : 
Jauvret, seigneur de la Blottière, élection de Poitiers, condamné roturier par 
Barentin en 1667; ou p. 227 : Gabriel d'Authon, seigneur de la Blollière, condamné 
roturier, issu de bâtard, élection de Poiliers, paroisse de Sepvret; — « la Bessé » 
(p. 37): cf. l'Jlal, p. 303, la femme d'un des Gourjault, seigneur de Bessé; — Bois- 
ragon etCesigny(p. 59); cf. Elat, p. 227 : les Glievalleau, seigneur de Boisragon, et 
seigneur de Seisigny, élection de Saint-Mai.vent; — Filleau de la Chaise, p. 80; 

— Urbain Chevreau, p. 66; — maréchal et maréchale de Clerembault, pnssim, connus 
ailleurs que dans et par le Poitou; — Clisson p. 82 (voir plus haut); — M"" de 
La Fragnée, p. SO et 101; cf. Etat, p. 33<J, Daniel Prévost, seigneur de la Fraignée, 
élection de .Maulcoii; ou p. 28S, Jeat» David, seigneur de la Fraignée, élection de la 
Bochelle: — Gilbar{p. 7, 28, 87) : Guilbard, notaire à Sainl-.Maixenl, ou son fils; 

— Gogué, procureur à Saint-Maixenl (p. 28, 82,87,1 01, 103, 122, 123); — Guilleragues 
(p. ;>,ï, 69, 128); — Irland, lieutenant-criminel à Poitiers; cf. Etat, p. 314, élection 
de Poiljprs, — La Taillée (p. 121); cf. Eiat, p. ?66, Louis du Paye, seigneur de 
la Taillée, élection de Niort; — Levaudière. p. 122; cf. Etat, p. 216 : Jean Blouin, 
seigneur de Levaudière, élection de Fontenay; — de la Maisonncuve, p. 97: mais 
ils sont trop! — M' et .M'" de Mizeré, p. 30, 60. 81, lOi, 112, 125, 126, inconnus de 
Colberl (1664) et de Barentin (1667). — D'Orfeuille, p. 82: cf. Etat. p. 116 et 303. 
Guichard d'Orfeuille, élection de Poiliers. — .M'" des Ouches, p. 100; cf. Etal, p. 295, 
les demoisollos des Souches? élection de Chàlellerault. — D' Peraut, p. 26. — 
Priuleau, j). 26: cf. Elaf, j». 337 : ministre protestant à Kxoudun, condamné roturier 
(1667). — De la Sablière, p. 115; cf. ttat, p. 257; Hené de Massongne, seigneur de 
La Sablière, élection de Saint-Mai.xent. — M'"" de Saint-Loup, p. 29, 30, célèbre par 
Tallemant. — Sainte-Marthe, p. 101. — M""" de Seuret, p. 28, 29, 32, 74, 90, 91. 92, 
1270. — Venours, p. 64; cf. Etat, p. 303 : Charles Gourjault, seigneur de Venours. 

— Le May, p. 64: cf. Etat (ibid.), encore un GourjauU. 



32 UKVUE D HISTOIRE LITTKRAIKK DE LA FKANCE. 

faite pour qu'on ne l'espère pas profitable à la jeune femme. Méré, 
seul, n'attend pas de progrès. » M"' de Seuret est aussi esloignée 
d'avoir de l'esprit que M. Gilbar d'avoir bon air » (p. 28). Et quand 
l'auditeur pense que du moins on pourroit lui « donner du goust 
pour la bonne chère » (p. 32), c'est-à-dire en ce qui concerne la 
bonne chère, le juge sévère répond : « C'est une sotte; on ne 
sauroit rien faire de bon d'une sotte. Elle a la tête ronde. Je connus 
bien, d'abord que j'ay remarqué cela, qu'on n'en sauroit rien 
faire. » Car il a des idées sur la géométrie des têtes. 

D'autre part, Méré dit qu'il vient de lire un livre de Bernier, le 
gassendiste, où il a trouvé « quatre ou cinq faussetés » (p. 88). 
Suit une liste de noms : « Desbarreaux, Miton, Picot, Touchelay ». 
C'est, avec Miton en plus, la répétition de la page 75 : c'est les 
disciples de Descartes. Obligé de ne pas reculer au delà de 1673, 
nous ne voyons pas d'ouvrage de Bernier dont il puisse être plus 
opportunément question que la Requête burlesque pour Descartes 
(1674). 

Plus loin (p. 128) : « En parlant du dernier ouvrage de Boileau 
qu'il adresse à Guilleragues : « Il eust mieux fait de continuer à 
faire des satyres qu'à faire l'honneste homme; il sera au-dessous 
des autres ». Il s'agit de l'épître V de Boileau (1674). 

Enfin Méré parle de cette femme ' à laquelle on a prêté un rôle 
important dans sa vie sentimentale : légende, à notre avis, et que 
Méré lui-même n'autorise pas, autant qu'on le dit, dans ses Œuvres, 
et encore moins ici : 



l. Lellres de Méré : 18, à PeloL, intendant de Poitou (donc entre 1660 et 1662, et, 
en outre, après la mort de Scarron). Il est assez étonnant qu'à cette date, Méré 
puisse écrire, si « devin » qu'il soit : « Je vous prédis que si vous estes si heureux 
que de la pouvoir servir vous me remercierez à quelque heure de vous en avoir 
prié ». Et c'est un des indices qui jiortent à croire que les Lettres de Méré sont 
tout au moins retouchées pour la publication. — Lettre 48 au comte de Sourdis 
(1659.' du vivant de Scarron) : avoue n'avoir jamais pu obtenir d'embrasser 
M""" Scarron. — Lettre 61 à la duchesse de Lesdiguières (en réponse à la lettre 137 
de la duchesse, qui lui demande des nouvelles de la • jeune Indienne »): éloge de 
sa vertu irréprochable (fin 1652 ou 165.3); — '6, à Marillac, intendant de Poitou 
(mai ou octobre 1675) : M"'" de Maintenon va passer à Poitiers. Méré, ici, est plus 
compromettant, on voit pourquoi : il se rapproche de la faveur. « Elle ma fait 
j>asser de fâcheuses nuits » ; — « J'ay esté le premier à l'instruire » ; — 4.S, à M""" de 
Maintenon (vraisemblablement plus près de 1680 que de 1675); lettre mêlée de fami- 
liarité condescendante et d'éloges et de critiques; peut-être composé de lettres 
diverses, et de diverses époques. Ajouter des lettres à M"»... ou à M""*... qu'on serait 
tenté d'adresser d'office à Françoise d'Aubigné; à quoi La Beaumellc n'a pas manqué 
(Lettres 23, 38, 193). Au début du Discours des Agre'mens (1677), c'est bien de M""' de 
Maintenon qu'il parle comme d'une « p)arfaite enchanteresse ». «... Je ne l'ay guère 
veut' que dans sa beauté naissante », etc. — Le ton est d'une exquise convenance; 
et on pourrait se demander si, entre 1677 et 1680 (date approximative de la lettre 43), 
Méré n'a pas eu à se plaindre de l'accueil fait à quelque requête par M"" de Main- 
tenon. — Dans les (Euvres posthurnes (1700), la préface de l'éditeur, l'abbé Nadal 



PASCAL ET Ml'Uft, A PIIOPOS d'uN MANUSCHIT INÉDIT. 33 

(P. 67) « ... Je luy avois donné, à madame Scarron, la connaissance 
d'une femme où il y avoit bien à prendre et à piller; elle avoil un 
grand fonds de grâces, elle estoit aussi bonne comédienne que ce 
Uoscius dont parle Cicéron. Madame Martel, M. Fouqiiet'. » 

(I*. 102) « Bonnes marques en une femme, le front avancé. Mauvaises 
marques : les épaules larges, la gorge plate. Celle Hlle de Nyorl, on 
eust dit qu'elle esluil formée sur ces belles statues. De madame Scarron, 
sur le bastion Saint-Antoine-. » 

renverse les rôles : c'est Méré qui devient le discii)le. • Elle n été l'objet de ses 
méilitations dans sa retraite; on la retrouve par tout dans ses idées. Selon lui, ses 
derniers préceptes ne sont (pie l'éloge, et rcx|>ression de ses vertus ménnes; et 
c'est dans l'honnour d'approcher M"'° do Mainlenon qu'il a trouvé la source de ces 
bienséances si ilélicates, réduites ici en règles'eten |)rincipes. » Quant aux « amours • 
de Méré et de Franeoise il'Aubigné, c'est La Beaunielle qui les accrédita, bien aisé- 
ment! en envoyant, de sa propre autorité, à celte jeune lille connue pour sa réserve 
et sa modestie, une lettre de Scarron dont la galanterie grossière et probablement 
ironique fait un contraste pourtant décisif avec la lettre authentique du même à 
la même. Admettons que le « pauvre M... » soit Méré (car si Méré n'est pas protes- 
tant, il peut être, vers lôW. qualifié d' « hérétique », s'il fréquente déjà les jansé- 
nistes ; et il ne faut pas songer uniquement aux protestants). Tout de même, trop 
de traits grivois et brutaux éclatent dans cette Jetlre (très adoucie par l'ingénieux 
La Beaunielle) pour qu'on y puisse reconnaître l'enfant de quatorze ans à qui Paul 
Scarron, homme d'esju'it, et qui sait son monde, et qui a plus de goût et de tact 
que ne le laissent croire ses farces et ses pièces burlesques, adresse la lettre jolie, 
souriante et mélancolique, qui rappelle à M"" d'Aubigné qu'elle pleura en entrant 
chez lui : « je ne sçay pas bien pourquoi », dit le fiancé dilTorme, par une indirecte 
excuse de son infirmité décourageante. (Scarron, Œuvres, éd. 1752, t. 1, p. 105 et 
206: éd. 1786, t. II, p. 170 et 179. Cf. La Beaunielle, Amsterdam. 1756, t. I, p. 4 et .5. 

— Lavallée. Correspondance r/énérale de M""" de Mainlenon, t. 1, p. 39 et 40.) — Quant 
à un voyage où Méré aurait rencontré aux Antilles M™* d'Aubigné et sa fille, il nous 
parait jdus qu'improbable. Les dates où nous saisissons Méré en France, et celle 
du retour de M"'° d'Aubigné, laisseraient à peine quatre mois à Méré pour aller, 
séjourner et revenir aussitôt, en 16 't7. Mais, d'autre part, et dans ces conditions, si 
le voyage eut lieu, il faudrait en conclure, peut-être, à une raison bien particulière 
qui entraînait Méré. Kncore ne serait-ce pas l'amour d'un homme de quarante ans 
pour une enfant de douze ans! Et c'est une bien autre hypothèse qui poindi-ail! — 
Dans sa thèse sur Scarron, en Appendice, M. Morillot adonné d'ingénieuses raisons 
pour reconnaître Méré dans cet anonyme qui, sur les pages de garde d'un exem- 
plaire de VApologie pour M. Duncan, conservé à la Bibliothèque Nationale, a raconté 
ses relations avec M'"" d'Aubigné, aux Antilles, et avec Scarron lui-même. L'écriture 
de ces notes, qui datent d'environ 1675, ne ressemble pas du tout, — à mon avis — 
à l'écriture du chevalier, telle que nous la fait connaître un document de 1675, 
dont nous produisons à la fin de cette étude le fac-similé. — Voir aussi V. Cousin, 
Madame de Sablé, Appendices. 

1. Qui est encore cette inconnue? — Est-ce Judith de Marlell (G. llanotaux et 
comte d'Haussonville, Souvenirs de M""' de Mainlenon. 2' éd., 1902 p. 31 et sui- 
vantes), amie et parente de la maréchale d'Albret? — Est-ce la mère de M"" Martel, 
ou elle-même, et qui accompagne M'"" de .Miossens? (Lavallée, Coirespondance 
générale de Ai'"" de Mainlenon, t. l. Lettre 115. 16 avril 1677; lettre 116, 8 mai 1677; 

— t. 11, lettre 211, 6 juillet 1680). — Qu'est-ce encore que M"" de Martel, parente 
de Saint-Evremond , qui fréquente chez Scarron avant son mariage? (Giraud, 
Œuvres choisies de Saint-Evretnond, t. 1, p. rccv et suiv.) — Est-ce. enfin. M""" Martel, 
jiarente de la marquise de Boisy (Boissy), mère d'Artus Gouflier, duc de Roannez, 
et de Charlotte?. Cette dame va, avec un exempt, chercher vainement M"" de Roannez 
retirée à Port-Royal (G. Hermant. Mémoires, é<l. A. Gazier, t. 111, p. 508. 515, 516, 
année 1657). — Ou toutes ces dames n'en font-elle qu'une? 

2. Méré parait avoir connu Constant d'.\ubigné, sieur de Surimeau (ms., p. 104. 
121. 122). — « Surimeau avoit l'esprit galant; il disoit des sublililez; comme je 

Revue d'hist. littér. de la Fuasce (20' .\nn.). — XX. 3 



3i HEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE l.A FRANCE. 

C'est tout. «Artiste», selon le mot très juste de M. Strowski, Méré 
évoque une attitude de M"" Scarron, debout, dans la gloire du soleil 
couchant, ou dans la nuit claire, telle qu'une Nikè on une Athéna. 
Car il a, cet homme bardé de doctrines contre les docteurs, des 
coins de fraîcheur gracieuse : mais il s'est assidûment desséché '. 

Quoi qu'il en soit de ces souvenirs, il suffit d'observer que 
« M"" Scarron » est nommée ainsi par Méré, pour arriver à une 
date approximative. C'est le 30 septembre 1674 qu'elle annonce à 
l'abbé Gobelin qu'elle est résolue « d'acheter une terre auprès de 
Paris»; c'est le 10 novembre 1674 qu'elle déclare à son frère 
l'achat de Maintenon; c'est le 6 février 167S qu'elle informe 
Gobelin que le roi l'a « nommée M""' de Maintenon » -. Laissons 
le temps aux nouvelles d'atteindre le Poitou; les entretiens que 
nous transmet le manuscrit sont de l'hiver 1674-1675, et ne 
peuvent être postérieurs à février. 

A cette époque, Méré est l'auteur des Conversations D. M. D. 
C. E. D. C. I). M. ^ qu'il cite souvent dans ses propos. Il l'est 
aussi du Discours de la Justesse *, critique vétilleuse de quelques 
phrases de Voiture. 11 vient de faire ses débutsd'homme de lettres, 
à soixante et un ans. Il se lance à la gloire ". Et, ici, tout en reli- 
sant, récitant, ruminant ses livres récents, il prépare aussi les 
Discours de 1677. 

« L'endroit où il mettra ce qu'il dit que c'est un mauvais 
signe quand on neconnoist pas ce qu'un autheur, etc., a d'excellent, 
c'est une satyre contre Boileau sur ce qu'il dit de Théophile ". » 



demanday s'il estoit meschant, ce qu'il fit à sa femme (celle qu'il lual), il me dit 
après ce que fit le marquis de Ruiïec... (p. 111). « iJe Gromwel, de Surimeau ; ce 
dernier avoit bien autant d'invention que l'autre, mais il n'estoit pas si solide; il 
n'eust pu se faire Roy d'Angleterre ny s'y maintenir» (p. 122). 

1. Cf. p. 69 : « Ninon a quelque chose de ces belles stances de Mallierbe ». — 
P. 81 : « M"° de ... a le corps de llame sinueuse ». — P. 91 : « Pour chanter, la joye 
ne m'est pas moins nécessaire qu'au petit oyseau le beau temps ». 

2. Lavallée, Correspondance générale de M'"" de Maintenon, 1865; t. I, p. 22;i, 238; 
cf. p. 246; p. 249. 

3. La Bouralière (Bibliographie Poitevine, p. 390-392) indique : 1" édit., Edme 
Martin, 1668, in-8° (d'après le catalogue La llochebilière); 2* édit., Claude Barbin, 
1069 (la première pour Brunet). Les initiales représentent le maréchal deClérembaut 
et le chevalier de Méré. 

4. La Bouralière, op. cit. : 3" édition des Conversations, augmentée du Discours 
sur la Juiles.se, Paris, D. Thierry et Cl. Barbin, 1671, in-12. 

5. Je ne puis parler ici — ce serait toute une autre question — des Lettres, de 
leur désordre chronologique, prémédité, de leur imprécision apparente, de l'éclair- 
cissement qu'elles reçoivent d'être confrontées avec des documents contemporains 
de cette vie obscure, de l'intelligible et précise signification que prennent leurs 
silences, leurs allusions, leurs mystérieuses et voulues ambiguïtés. On peut y suivre 
l'éclosion |>rudente, les progrès discrets, de l'ambition littéraire chez le chevalier. 

6. Boileau ne dut guère se sentir touché, si c'est lui que veut frapper cette pensée 
du Discours de l'Esprit (p. 34) : « Je remarque aussi que lorsqu'on se rencontre avec 



l'ASCAI, KT MfiUf:, A PliOPOS I)'uN MANUSCRIT INIÎUIT. 35 

Parfois in«''m(' raudileur semble, plus posément, écrire, sous la 
(licIV'o (le iMéré, des pensées plus achevées, déjà fixées en leur 
foiiiie : et c'est ce qui arrive, plus particulièrement, pour la «It'lini- 
tioii de la justesse de l'esprit et de la justesse du sentiment. Celles- 
là, on dirait (pi'il a peur de les perdre en route, d'en oublier les 
ternies. Nous y reviendrons. 

Ainsi, de cet herbier confidentiel où Méré conserve ses improvi- 
sations, seront détachés plus tard des traits, des sentences, des 
anecdotes que nous retrouvons dans les Discours et les Lettres '. 

Voilà, à notre avis, la place de ce cahier dans la carrière litté- 
raire de Méré. Ce qu'il nous révèle de son caractère et de son 
existence, passée ou présente, serait le sujet d'une autre étude. 
Du moins en pourrons-nous indiquer quelques traits ^ 



A l'époque oii nous sommes, le chevalier de Méré est, depuis 

des gens qui valent beaucoup, ou qu'on lit des Autheurs qui ont quelque chose de 
rare, s'il arrive qu'on n'y prenne pas garde, c'est un fort mauvais signe, et cela veut 
dire non seulement qu'on manque d'esprit, car rien n'échappe à l'esprit, mais aussi 
(|u'oii n'a pas les bonnes qualités qu'on n'a sceii découvrir en ceux (|ui les ont ». 
Méré parait avoir quelque rancune contre Uoileau. Invité par le chevalier de Nan- 
touillel à diner chez lui avec Boileau, il n'y est pas allé « à cause de ce que .Miton 
lui avoit dit » (ms, p. 2')). Ne serail-ce pas ceci ? Méré s'est brouillé avec Voilure, pen- 
dant la prospérité de l'hôtel de Rambouillet : « deux, ou trois lettres que je luy 
rebutai nous mirent fort mal ensemble - (Lettre li9 à M. ...). Il est connu, même 
avant Knl, dans le monde des lettres, pour hostile à Voiture. (A vrai dire, dans 
ses entretiens, il est beaucoup moins sévère pour son rival). D'autre part, ici, il 
nous dit : « C'estoil un bon homme que La Serre ; il m'a donné des inventions pour 
réussir en certain lieu - (p. il'J). .Miton n'aurait-il pas prévenu Méré ((u'on s'accor- 
dait à le reconnaître dans ce « noble campagnard » qui s'écrie d'abord : « .Morbleu. 
La Serre est un charmant auteur •, pour déclarer ensuite : « Mais je ne trouve rien 
de beau dans ce Voilure »? (Boileau, Hepas ridicule.) 

1. « Le corps de flame sinueuse • (p. 81) : cf. (Des Agrémens) : « Les plus excel- 
lens peintres veulent que les ligures soient sinueuses dans leurs tableaux, et qu'on 
y remarque une disposition à la souplesse à peu près comme ces p//< et ces replis 
qu'on voit dans la (Mme » (éd. 1692, p. 100). — « Je luy apprendrai plus de choses 
en un mois... » (p. 62); cf. (Des Agrémens) : « J'ay veu des personnes qui n'avoient 
que deux mois d'exercices se mieux prendre à ce qu'on leur montroit que d'autres 
qui avaient appris deux ans, et cela par la différence de leurs maistres » (p. 112). — 
« 11 faut estre aigre contre l'injustice »; c'est qu'il avoit traité de sols dans ses 
discours » ceux qui font quelque injustice • (p. 7o); cf. (Des Agrémens) : « Il ne sied 
pas toujours mal de soulTrir l'injustice quand on la méprise, ou qu'on estime peu 
ceu.r qui la font » (p. 116). Ainsi de suite. Et les Œuvres posthumes en ont aussi 
profité. 

2. Nous aurions dû dire, depuis longtemps, qu'Antoine Gombauld est né à la fin 
de mars ou au commencement d'avril 1607, à Méré probablement (Méré, dans la 
commune de Bouex, en Angoumois). On le sait par l'acte de baptême qui, le 9 no- 
vembre 1614, lui donne sept ans sept mois (Bulletin de la Société des Archives His- 
toriques de Saintongc et d'Aunis, XIV, p. 34-37, article de Mondon). — Il est mort à 
Baussay, le 29 décembre 1684 (même Bulletin, même article; acte mortuaire du 
30 décembre 1684). 11 fut enterré en l'église de Baussay « au devant le grand hoslel ». 



36 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

plus de deux ans, rentré dans son village, d'où il ne retournera 
qu'en 1677, je crois, à Paris. 

A huit kilomètres de Melle, à dix kilomètres de La Mothe 
Sainte-iléraye, en contre-bas de la route qui conduit de la sous- 
préfecture au chef-lieu de canton, le château noble de Baussay, 
encore aujourd'hui, se tasse et se tapit derrière un épais, mais 
étroit, rideau de hauts arbres touffus. De la route, on ne l'aper- 
çoit, sur la gauche, qu'en faisant face au village, dont les chaumes 
s'étagenlet s'égaillent sur les flancs d'un coteau. Devant le «logis » 
un terre-plain s'arrondit, plongeant son ventre de pierre dans 
l'eau dormante d'une douve. Un pigeonnier le flanque, trapu, 
entre la maison et le bois. La clairière ouverte pour le village en 
espalier, et pour la prairie qui, sur la pente opposée, remonte 
vers la route qui la coupe, est environnée de ces damiers qui, 
dans toute cette région, relient entre eux, par la chaîne basse des 
haies vives, des groupes serrés de grands arbres, patrouilles immo-^ 
biles qui font le guet, couvrent le gîte. 

C'est là que vieillit celui qui connut de près M""^ de Lesdiguières', 
qui fait encore accueillir son esprit de la duchesse de Longueville, 
qui fréquente chez la marquise de Sablé,... mais qui traîne sa 
vieille liaison bousculée avec M""" delà Bazinière, jadis M"" de Che- 
merauld, la brillante et intrigante « tille de la Reine », espionne 
peut-être au compte dé Richelieu, amie de M""' d'Hautefort, dis- 
graciée avec elle en 1638, reléguée alors en Poitou, et qui depuis, 
en 1645, épousa un parvenu, Macé Bertrand de la Bazinière, tré- 
sorier de l'épargne. Seigneur de Baussay, mais avant tout « che- 
valier de Méré », il vit au milieu de ses vassaux, de ses métayers, 
de ses domestiques, avec sa sœur Anne, avec quelques fils natu- 
rels de ses frères, dont deux sont chapelains sur ses terres : car 
cette famille recrute, de ses propres moyens, son clergé. Sans 
rigueur, cherchant même à faire oublierles brutalités de l'ataxique 
Jozias, l'incapacité négligente de Charles, le frère aîné, mort 
en 1672 % il surveille son domaine, et cherche à ne rien laisser 
échapper des trois mille livres de revenus auxquelles il peut être 

1. Uichelet (Les plus belles lettres des meilleurs auteurs français, 2° édition, 1698; 
notices sur les auteurs) a nettement clil que la duchesse de Lesdiguières, puis la 
marccliale de CIéreinl)ault, subvinrent à l'existence de Méré, peu accommodé de 
bien, mais qui savait la langue. Voici, du moins, ce que Méré nous fait lui-même 
savoir : « Je connus qu'il (M. de Mizeré) ne valoit rien au commencement que je 
vis M"'° de Lesdiguières; il avoit de l'envie de ce qu'elle me venoit prendre à nostre 
logis, de ce qu'elle m'envoyoit quelques fruits, quelque bouteille de vin » (ms., 
p. 112-113). N'imaginons pas un amour romanesque. 

2. Cf. Lettre 20, à Marillac, intendant de Poitou : •■ depuis plus de dix ans », les 
intérêts du village ne sont pas défendus: depuis la mort de M. de Plassac (1661). 



PASCAL ET MÉHfi, A PIIOPOS 1)1 > MAISUSCIUT INÉDIT. M 

estimé '. Les métairies du Grand Courtiou, du Petit Courliou, des 
Chaulmes, du cimetière de Huchape, celle du bourg — celle-là 
p(;ut-ôtre que nous voyons (încoro s'adosser au mur môme du 
chiltoau — sont alTermées; il y a des baux à traiter, à jtroroger, à 
résilier; il y a <les « visites » (état des lieux) nécessaires ; il y a des 
partaîïes à rég-ler. Méré compte les six bœufs (pi'ij possède en 
commun avec Pierre Le Blancq, « nostre mestayer du cimetière 
deruchape », et les treize moutons, et les brebis, qui sont à lui 
seul, ainsi que, pour cette année, le « profit » de la jument 
« plaine » *. C'est le « seigneur de campagne ». Mais du cabinet 
où il écrit, où il débite ses souvenirs et rumine ses sentences et 
maximes, il se surprend à guetter quelque « aimable Ducbesse » 
qui ne viendra jamais, à rêver que, « par une aventure inoj)inée », 
la grande allée darbres s'éclairera de l'apparition de quelque 
« belle Erminie » ^ Paris le poursuit à Baussay, l'entoure d'un 
passé que sans cesse embellit le mirage de sa complaisante ima- 
gination. Paris le rappelle, car « c'est le lieu de la Cour, le païs 
des savants et de la politesse, où Ton sait la langue » {ms.. p. 17), 
où la gloire paie l'esprit. Oui, mais il faut aller jeter un coup 
d'œil sur les vignes qui donnent de si fins muscats; il faut aller 
voir ce champ qu'on devait ensemencer; et le propriétaire circule, 
qui sait? en vrai Poitevin, « avec sa grande séquenie et ses 
sabots, vestu de peaux de chevreau » \ Toutefois, il n'oublie pas, 
môme en ces tournées rurales, que la postérité compte sur lui. Il 
emmène, dans la promenade, son secrétaire-disciple; et les 
tablettes recueillent ses impromptus. « Mais arrestez-vous là! — 
Nous passions sur une planche où il y a une branche d'arbre qui 
sert de garde fou. Il me demanda si je passerois bien là s'il n'y 



1. Etat du Poitou, publié par Dugast-Malifeux (Fonlenay-le-Comte, 1865) : Mémoire 
(le Maiipeou d'Ableipcs (1698). — Qui voudrait connaître exactement l'étendue ou 
les parcelles de la seigneurie n'aurait qu'à déchilTrer VAi^eu (ou dénombrement) 
rendu au Roi, le 22 mai 1684, par Ant. Gombauld (Arch. Vienne, C. 442). — Ces 
.Vrciiives pardent aussi : un Hommage du 19 septembre 1644, rendu au Roi par 
Jozias; — un Hommage i\& t^-harles, du 'J janvier 166'J; — un Honnnage (r.\ntoine. du 
3 septembre 1683 (C. 442). C'est à Poitiers que j'ai d'abord cherché .Méré. C'est là 
que l'aimable érudition de M. Alfred Richard, archiviste départemental, m'a encou- 
ragé à continuer ces rccherciies, et les a dirigées vers les Ueux-Sèvres. Qu'il veuille 
bien trouver ici l'expression de ma respectueuse gratitude pour le fruit et le charme 
de ses savantes causeries, animées d'un fervent attachement à son Poitou. 

2. Arc/lires ries Deux-Sèvres, Dossier Palastre, 2.> novembre 1678; pièce égarée 
dans la liasse 1663-1668. Ce dossier d'un notaire de Gascougnolies. récemment 
versé à ces Archives, contient, de 1630 à 1680. environ, une collection de pièces 
utiles à connaître la vie seigneuriale des Gombauld. 

.i. Lettre 197, à Mitton (entre 1672 et 1677, probablement vers 1673). 
4. Ribl. Sorltonne : Recueil (factice) de pièces curieuses, t. II, p. 225 : ■ Advis, 
Remonstrances et Requestes par huit paysans de huit provinces, etc. », 1649. 



38 HEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

avoit pas de garde fou. Je luy dis que non. Il me dit qu'il y pas- 
seroit quand elle seroit aussi haulte que les tours de Nostre-Dame » 
{ms., p. 127). Et n'a-t-il pas, jadis, « sauté avec M. le comte de 
Soissons »? (ms., p. 99). Heureuse nature que .celle de ce Gascon 
saintongeais de Poitou! Mais cette confiance d'acrobate imaginaire 
ne pourrait-elle se doubler de quelque rodornontade littéraire '? 
Car enfin il importe de ne pas laisser de doute sur un aspect de ce 
personnage, que le manuscrit nous révèle en pleine clarté et que 
Méré avoue, ou plutôt étale. 

Il n'a pas la vanité seulement : il a l'imagination; il prend plus 
de plaisir encore à s'inventer des talents qu'à se vanter des siens. 
On pourrait même se demander si on ne le comprendrait pas 
mieux en doutant des mérites qu'il se donne, et en lui reconnais- 
sant ceux dont il se tait. Voici un exemple, en raccourci. Lisez 
ses Lettres à la duchesse de Lesdiguières : c'est une élève, direz- 
vous, de ce maître d'honnêteté; et l'élève se laisse charmer aux 
grâces et à l'esprit de l'éducateur; il y a, entre eux, une amitié 
tendre; et sans doute, plus d'une fois, la duchesse dut soupirer, et 
le chevalier sentit sa voix se troubler, — Mais dans douze recueils 
de lettres de toutes sortes, dont l'un rempli de lettres de la 
duchesse de Lesdiguières, vous ne rencontrerez pas une seule fois 
le nom de Méré -. 

Au contraire, il est certain que Ménage a dédié au chevalier ses 

\. Lettre 77, à M""" ... : « Vous verrez à quelque heure que j'écris bien joliment et 
que je ne juge pas mal ». — Lettre 49, à Mme Bitlon : « ... et je dis quelquefois : 

Laissons avant que de mourir 
Des traits si vifs d'une peinture 
Qu'on ne la puisse voir périr 
Qu'en la perte de la nature. 

A quelque heure, Madame, vous jugerez si j'auray bien sceu peindre ». — Lettre 
123, de Milton à Méré : « Vous me mandez que vous songez à faire un ouvrage qui 
ne périsse jamais... mais le monde en vaut-il la peine? Ces choses-là ne se font pas 
sans beaucoup de travail. On incommode sa santé, etc. » Voilà l'état d'esprit de 
Mitton devant le travail de l'écrivain! — Remarquons en passant, que Méré nous 
dit [ms. p. H2), à propos des Conversations D. M. D. C, etc.) « que M. Miton en avoit 
eu aussi beaucoup de dépit, qu'il luy avoit dit quelque chose pour l'en destourner». 
On pourrait donc croire que, dans la lettre 123, nous retrouvons ce conseil jaloux. 
Mais cette lettre contient une claire allusion à une Lettre de Benseradeau chevalier 
de Lorraine sur le passage du Rhin (« les cinq vers qui sont après le sonnet »), 
lettre qui est de juillet 1672. Or il est invraisemblable que Mitton ait renou- 
velé, au sujet des futurs Discours de lt«77, les conseils que Méré dit en avoir reçus 
avant les Conversations (1668). Il faut donc supposer que Méré a réuni en une seule 
lettre deux lettres ou deu.\ fragments de lettres de Mitton, l'un antérieur à 1668, 
l'autre postérieur à 1671. C'est là un des indices qui rendent suspecte la véracité 
documentaire des Lettres de Méré. Sur son ambition de gloire, voir encore Lettre 
127 à Mitlon. 

2. A la bibliothèque de Grenoble, où les aimables avis de M. Maignien, conserva- 
teur de la bibliothèque, m'avaient prévenu que je ne trouverais rien sur Méré. 



l'ASCAL Kl MlUl-, A PHOI'OS l)'uN MANUSCUI I l>KI)H. 39 

Ohsermtions sur la Langue française (1072); et la dédicace nous 
apprend assurément que Méré avait proposé Ménage pour être 
précepteur du Daupliin. — Nulle part, dans les Œuvres de Méré, 
nous ne le verrons rappeler ces services et cet hommage avec la 
précision, avec l'insistance qu'il met à faire valoir l'amitié de 
M"' (le Lesdiguiôres, et ce que lui doit M"" de Maintenon, et ce 
(jue Pascal lui devrait devoir. 

Le manuscrit nous met en présence du môme contraste. « Sur 
ce qu'il avait fait pour Le May Venours : « Ne vous souvenez-vous 
pas de ce que je dis dans les Conversations de ces choses qui sont 
e.xcellentes, mais qui n'ont pas de montre? » (p. 64) '. Voilà le 
serviteur modeste. 

Et voici le mystificateur, qui, imprudemment, se découvre. 
« Sur ce qu'il dit à du Fresnoy (le peintre, mort en ICO")), qu'il 
avoit dit à quelques peintres d'Italie qu'il avoit fait le portail de 
Saint-Louis des Jésuites, etc., » (p. 32) '. C'est une « galéjade ». 
Voici un autre aveu, intéressant chez cet helléniste qui se vante 
auprès des dames de savoir « presque par cœur tout le divin 
Platon elles plus heaux endroits d'Ilomôre S). (Lettre 80 à M™" ...): 
« Quand M. le Ch. disoit à Balzac qu'il y avoit de mauvaises 
choses dans Arislote, etc., qu'il luy disoit qu'il ne voudroit pas 
donner ses écrits pour en juger à un homme, etc., il faisoit le 
fin, mais comme ces gens qui tremblent et qui font les hardis » 
(p. 124)". 

Et je crois que c'est encore de lui-même qu'il est question, et 
non du Prince de Condé ou de son fils le duc de Bourbon, quand 
nous lisons : « Il fait donner les gens dans le panneau et s'en 
mocque » (p. 9) '\ 

Certes, il n'est pas aisé de connaître — à moins de le voir, et 
d'être « phisionomiste » — la vraie pensée d'un homme qui, 

1. Cf. Lettre 1*J4 à M. ... « Une action belle et grande qui se fait en secret, et 
qu'on n'apprend que par une espèce de révélation, quelle estime Une el haute ne 
donne-t-elio point ■? • 

2. Evidemment celte phrase laisse, selon le principe de Méré, quelque chose à 
« deviner » ! Mais je ne crois pas que Méré ait voulu faire croire à ces peintres que 
du Fresnoy eut fait ce portail. 

3. Ms. ioriC). Sur Homère (p. 20-21) : « Homère connaissoit si bien la bienséance! 
En plusieurs choses ce qu'il dit est de si bon air! » Sur Platon (p. 80) : « C'est une 
sottise que dit Platon qu'il faut avoir cinquante ans pour voyager ». 

i. Cf. Lettres de Balzac à Chapelain {Nouveaux Mélanges Historiques, éd. Tamizey 
de Larroque); 2t) février 1646, Lettre LXXXII : « Je vis qu'il avoit estudié depuis 
<|ue nous ne nous estions veus; qu'il parloit teste à teste avec Aristote, qu'il con- 
naissoit les autres honnestes gens du même pays .. 

5. Ceci encore, je crois : « Pour estre honnesle homme, il ne faut pas estre inté- 
ressé ; mais je prends plaisir à mentir, à faire des discours de vanité, à aller là, etc. • 
(p. 54). 



40 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

selon un de ses mots favoris, est « bon Acteur » : du moins som- 
mes-nous invités à prendre garde; nous savons qu'il y a des pan- 
neaux. Et, pour oser reprendre, après des historiens et des philo- 
sophes dont nous n'aurions qu'à écouter et méditer les thèses \ la 
question des rapports de Pascal et de Méré, nous n'avons guère 
que cette excuse, d'être, par la lecture d'un cahier de notes peu 
connu, muni de certaines précautions nécessaires, averti qu'il v 
a des pièges dans les bois de Baussay ^. 

1. Nourrisson, Pascal physicien et philosophe (1888). — Brunschvicg, Opuscules et 
Pensées de Pascal, in-16, Hachette, 1897. — Pensées de Biaise Pascal (collection des 
Grands Écrivains, Hachette, 1904); — Œuvres de Biaise Pascal, même collection, 
1908, t. ni, p. 105-118. — Boutroux, Pascal (Hachette).— Victor Giraud, Pascal, 
3" édition, 1905, p. 45-47. — Strowski, Pascal et son temps, deuxième partie (His- 
toire de Pascal), 1908, chap. vu; etc. 

2. Si nous esquissions, ici, la biographie de Méré, le ms. 4 356 nous fournirait de 
quelques rares découvertes, mais assez intéressantes. Il a été h la Cour « dès son 
enfance » (p. 57-58). Il a « sauté avec M. le comte de Soissons » (p. 99). M. de La 
Rochefoucauld disait qu'il était •< le plus accompli jeune homme de France » (p. 3-4). 
II nomme M. de La Rochefoucauld parmi ceux dont il est l'obligé (p. 121). II a 
connu aussi M. et M'"" d'Estissac (p. 104, 121); la tige des Estissac est le second fils 
de François IV de La Rochefoucauld. — Ceci est plus intéressant : « De ce qui luy 
arriva en suivant M. le Gard. Jusques à Saint-Mathurin (Anjou?) lorsqu'il alla en 
Italie : « Ce que vous me dites de ce jeune homme est bon, mais les jeunes gens me 
sont suspects ». M. le Gard, dit cela à M. de Nogean et au chevalier de Messignac. 
M. le Cardinal avait bien vu des gens. Il manque toujours à un jeune homme 
quelque chose, ou de l'esprit, ou de l'expérience, ou du goust, etc. » (p. 86). Cette 
phrase s'éclaire par la page 120 : « Le cardinal de Rich... avoit l'esprit juste et net, 
mais il ne se connaissoil pas en la pluspart des choses; ... s'il fust venu d'Italie 
comme le cardinal Mazarin il eust demandé qui estoient les beaux esprits, etc. Ce 
fut une faute qu'il fit de ne vouloir pas me mettre auprès de luy parce que j'estois 
jeune ». Ce n'est pas Mazarin qui put refuser Méré pour sa jeunesse, c"est Richelieu. 
Et c'est à l'époque où il revint de La Rochelle, après la prise de la ville, pour aller 
en Italie secourir Casai (janvier 1()29). Méré avait alors vingt-deux ans. Ce fut la 
première, peut-être l'unique, mais grande déception. On trouve la trace, et de son 
échec, et de sa rancune, dans la lettre 85 à M. de ***. Ce n'est pas la mort de 
Mazarin, mais celle de Richelieu qu'il annonce à un ami prêt à venir à Paris à 
l'époque habituelle, c'est-à-dire au début de l'hiver; et en parlant du peu de progrès 
qu'il a fait pour « l'establissement », il montre bien qu'il est encore d'un âge où 
on peut rester ambitieux et garder quelque espoir. En 1642, il a trente-cinq ans. En 
1661, il en a cinquante-quatre : à cet àge-là, Méré ne pouvait trouver insuffisant 
son avancement qui était nul. — • C'est le seul fait positif et précis que révèle le 
ms. Quant à ceux qu'il a connus, c'est Balzac, Voiture, Tanneguy Le Febvre (son 
professeur de grec?), Conrart, Ménage (cité deux fois); — Le Raincy, Potel, d'Elbène, 
Des Barreaux, Ninon; — le comte et ,1a comtesse de Maure, qui l'obligèrent; M°" de 
Lesdiguières (vers 1638? et jusqu'à sa mort en 1656); Mme de Sablé (dès le temps 
de Voiture); M"'° de Longueville enfin, à laquelle il parait, encore en 1674, appar- 
tenir par quelque lien indéterminé; — le cardinal de Retz, très probablement — 
Pascal, enfin. — « Si M"'° de Lesdiguières. M"'° la marquise de Sablé, M'"* la Maréchale 
de Gler. avoient esté dans la faveur, cela auroit changé ma situation » (p. 61). C'est 
assez dire qu'il est le secrétaire des grandes dames. Sur sa famille, il est presque 
aussi muet que dans ses Lettres; la seule exception est en faveur (ou plutôt aux 
dépens) de son frère Plassac (p. 9, 34, 67, 107, 109, 113). Une seule fois il parle de 
sa mère (c'est plus que dans toutes ses œuvres) : « Je ne me souviens pas d'avoir 
jamais fait une visite avec ma mère » (p. 82) ; mais c'est significatif. — Nous avons vu 
ce qu'il dit de M'"° de Seuret, sa belle-sœur. Il nous parle aussi de François de 
Cauvigny, seigneur de Boutonvilliers, mari de sa sœur Catherine. Mais celui-là, il 
a payé pour le détester et le railler : car c'est seulement en 1673, lorsqu'il est resté 



PASCAL KT >li;ill':, A l'ItOl'OS I) IN MVMSrilli IMhlT. 41 



II 

Propos sur Pascal kt Mérk. 

Voici, entourés de leur gangue, les propos de Méré sur Pascal. 

P. 56 : « H semble que ce que je dis soit pour {mot effacé). 11 est dou- 
cereux. De cette pensée que M. Pascal a prise de M. le chevalier : Un 
Roy, un procureur, etc.. Je croyois que M. Pascal estoit le moins 
larron de tous les hommes, mais je me trompois : il y a encore des 
témoins '. Je disois que je voulois lire Cicéron... » 

P. 65 : « Ce qui luy arriva à Blois et à Saint-Mesmin. Des voleurs. 
(i Ces choses-là du monde, ce n'est pas la mesme chose que l'esprit 
métaphysique, quoyque l'esprit métaphysique soit bien plus haut. Je 
dis à Pascal que je ne connoissois que Montagne et Voiture qui dissent 
des choses- » {Trois lignes effacées.) 

P. 66-67 : M J'ayme bien a juger sûrement si un homme a eu ce goust 
d'ouvrior». Si cet Orateur de Cicéron n'estoit que des fragments? C'estoit 
sur le sujet des pensées de M. Pascal. LesGoslaus, le marquis de Sillery, 
le Brossin, Saint-Evremond. Ce sot de marquis {illisible) de {illisible), 
qui a traduit pctrone : Villandry. « Vous estes donc maistre descole », 
dit-il à Pascal \ Il avoit trouvé sept ou huit enfans avec des loques. Y 
haranguoil. Y prit Paris. L. ne se prononce que devant le C. M. et Q. 

P. 68 : « D'Hilaire et de Niele *. Elle a vu Nielle dix ans; elle est bien 

seul seigneur de Baussay par la mort de Ctiarles, que s'est terminé, par une tran- 
saction, le procès engagé dès la mort de leur mère (1651) contre les Gombaidd, qui 
refusaient le partage de la succession. 11 est souvent question — toujours énigma- 
liquement — de ce procès dans les lettres de Méré (bien entendu, jamais un nom 
propre). — Au total, la protection des La Rochefoucauld au début; — le refus de 
Richelieu; — la protection ou la faveur des Maure, Sablé, Lesdiguières, Longueville, 
c'est-à-dire de personnages importants de 1' « opposition », à la tète ou dans les 
rangs du jansénisme, voilà ce que nous cerlilie ou nous révèle le ms.; et puis un 
long commerce avec M. de Brégeon (?) et M. de Mizeré (?). 

1. Citée par Brunschvicg (QEMurev de B. Pascal, Hachette, 1908), t. III, p. 111. — 
La pensée de Pascal est dans Brunschvicg, Pensées de Pascal (Hachette, l'JOl), t. 111, 
section XI 1, 799, p. 237. 

2. Pour déconcerter : dans la lettre 174, à Mitlon, Méré écrit : « Vous savez dire 
des choses... Vous souvenez-vous que M'"'' la martjuise de Sablé nous dit qu'elle n'en 
ti'ouvoit que dans Montaigne et dans Voilure, et qu'elle n'estimoit que cela? » Dérobe- 
t-il là, ou prète-t-il ici ? — La lettre semble postérieure à la mort de M"" de Sablé 
(1678). 

3. Cf. Lettre de Jacqueline à son frère (16 novembre 1660). ap. Lettres, Opuscules, 
Mémoires, etc., par Prosper Faugèrc, p. 39(5. — l'n manuscrit de la bibliothèque de 
Troyes, que M. .Vlbert Maire, l'auteur de la liiblioqrajthie des Œuvres scientifiques de 
Biaise Pascal, m'a obligeamment permis de consulter, donne à cette lettre la date 
du 2(i novembre 1053. 

4. M"" llilaire et le chanteur Niert (cf. Tallemanl). C'est - Niele » aussi que 
l'appelle la duchesse de Lesdiguières, qui parle» de lui comme d'un homme qui a 
sa conliance (Bibliothèque de Grenoble, ms. Papiers Lesdiguières, R. 4759-4760. t. Il, 
f 20; R. 4770-4778, f 81). 



42 REVUE d'hISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

aise quand elle le trouve. Elle l'a récompensé; elle a esté reconnais- 
sante envers luy'. M. Pascal, M. Miton, M. du Bois, M. de Roannez et 
beaucoup d'autres n'auroienl jamais rien sceu sans moy 2. Quand je 
disois quelque chose dans le jeu, Voiture m'escoutoit fort; et je disois 
de ces choses devant la marquise de Sablé et la comtesse de Maure qui 
le luy pouvoient redire ». Ce qu'il trouve à redire dans le miracle de 
P. Royal est de la manière dont ils en ont esté {iouchez rayé) frappez ^ 
« Je connois quand on parle du cœur » parlant des escrits des Apostres 
et de Saint Paul. En parlant des lettres de Pascal : « Les géomètres ne 
manquent pas de méthode, mais souvent elle n'est pas agréable. Ce ne 
sont pas des livres de choses comme les Essais de Montagne; ce sont 
des rapsodies. » Les deux hommes de la vieille Cour, etc. 

P. 69-70 : « M. du Bois est hardi; il est hardi jusques à l'effronterie. 
Il a le nez bon; il sent bien dans un lieu ce qui s'y passe. Il ne fait 
guère de faute contre les (?) sentiments. M. de Roannez gouvernoit Pascal, 
et M. du Bois gouvernoit M. de Roannez^. 11 est bien intéressé pour sa 
cabale, mais s'il estoit de son interest d'écrire contre ceux de P. R., il 
escriroit contre eux. Il est régulier à faire sa cour, il est hardi parmi 
des ignorans; en toute sa vie il ne diroit pas un bon mot; il est insi- 
nuant et doux; mais cete douceur paroist venir de délicatesse d'esprit; 
il paroist fin, etc. M. Pascal avoit un plus grand fonds d'esprit, mais 
celuy-cy est un esprit plus propre pour le monde. Nous n'avons pas 
d'autheurs en nostre langue ! Balzac est autheur, Malherbe est autheur, » 

P. 92 : Il seroit bon, quand on chante bien par (?) la musique, qu'on ne 
la connust pas; il seroit bon aussi de pratiquer la Rhétorique, sans 
qu'on sceut qu'on la sçait; ou du moins il n'en faut parler qu'à quelque 
ami qui en voudra estre instruit. Il ne fait pas cas du stile simple. (Ici 
quatre lignes effacées, et deux au début de la page 93.) "" 

P. 93 : « M. Pascal fit bien de se mettre a escrire trois mois après 
quil ineust vu, mais il falloit continuer à me voir^. Il faut quelquefois 
penser à ce que vous direz en de certaines occasions. » 

Pour compléter ces citations directes, voici quelques paroles aux- 
quelles le souvenir de Pascal n'est pas étranger. 

P. 17 : « Des nourritures communes, celle de Paris est la meilleure : 
c'est le lieu de la Cour, le pais des savans et de la politesse où l'on sait 
la langue. M. de P. R. n'ont excellé en rien; ce sont mes arrière escol- 
liers ^. » 

P. 120 : « Je ne vaudrois rien auprès de luy; il est trop pédant; cela 

1. Faut-il suppléer ? « Tout le monde n'est pas reconnaissant. J'av fait des ingrats. 
M. Pascal... » 

2. Citée par Brunschvicg, Œuvres de Pascal, t. llf, p. 112. 

3. Citée par Brunschvicg, op. cit., t. III, p. 111. 

4. Citée par Brunschvicg, op. cit., p. 112. 

5. Il m'a semblé lire : « Si vous ne profitiez des choses qui... que vous verrez... » ; 
ce serait donc encore des levons sur l'art d'écrire. 

6. Cf. Brunschvicg, op. cit., p. 110. 

7. Cf. Brunschvicg, op. cit., p. 111. 



l'ASC.VI. Il Ml.lli;, A PROPOS d'un MA.NLn(.IUI I.NKDIT. 43 

est iriciirultle. Cela fait voir ce que produisent les Mathématiques. » La 
comparaison de Pindare et d'Horace. « Car je m'imagine que c'est un 
bon rnnlhématicien '. » 

P. 42^ : « Quelque excellent qu'on soit dans un mestier, général 
d'armée, avocat, poète, si l'on n'est hnnneste homme, on est un sot ». 
Sur lo sujet de M. Giiogué. « Il pourroit estre homme de finances, etc. ; 
il a l'esprit malhémalique, il n'a pas l'esprit métaphysi(|ue. » 

P. "IH : « Vous ne trouverez guère d'homme savant après m'avoir vu. 
Vous trouverez de grands mathématiciens, etc. » 

P. 63 : « Un homme (jui entre dans un bal, il sait d'abord tout ce qui 
s'y passe, d'un clin d'oeil. On dira à un Géomètre : « Voyez ces gens 
qui rient, ils se mocquent de vous; voyez l'air de ceux-là, etc. Il faut 
connaistre à l'air, à de petites choses, un frippon, un escroc, un pipeur, 
un flatteur, un inocqueur, un faux ami, un roquet qui fait le franc; et 
ceux-là sont les plus dangereux. Un géomètre se plantera comme un 
Terme, etc. » 

Ces propos épars ne sont pas IndifTérenls. Constatons d'abord 
qu'en 1074, parlant sans contrainte, Méré ne réclame de droits 
d'auteur que sur une seule pensée du recueil publié en 1670. Encore 
cette pensée ne se trouve-t-elle que dans la Préface, à litre 
d'exemple des réflexions trop obscures ou imparfaitement for- 
mulées, qui ont été exclues de l'édition^. Constatons qu'à aucun 
moment il ne revendique aucun des frag-ments du litre XXXI 
{Pensées diverses), sur l'Esprit géométrique et l'Esprit de finesse, 
sur rbonnèleté, sur l'éloquence, sur l'agrément, sur la beauté, etc. 
Lui, qui dénonce un larcin, n'eùt-il pas protesté contre un pillage? 

La très forte impression que nous laisse cette remarque est 
encore confirmée par la lecture du ms. 4333 n. acq. fr. de la Biblio- 
thèque Nationale'. On en sait l'intérêt. Un inconnu recueille les 

{. J'interprète ainsi : « Je ne vaudrais rien auprès du précepteur de M. le Dauphin. 
C'est un pédant, etc. » Le Dauphin avait pour maître de mathématiques 
Franrois Blondel, qui publia en 1673 : Comparaison d'Horace et de l'indare {[^avis, 
Barhin, in-12). Le Journal des Sçavans en donne un compte rendu (Années 1667-1672, 
(sic), année 1673. p. 10; Sorbonne, S. D. j. 1, 4°). Je ne crois pas qu'à ce moment 
ce soit le Journal des Savants que Méré se fasse lire. — Peut-être est-ce du Dauphin 
lui-même que parle ainsi Méré. On sait que les Conversations semblent nées de 
l'espérance que le maréchal de Clérembaut aurait conçue d'être nommé gouverneur 
du Dauphin. 

2. Pensées, éd. de Port-Royal, par M. A. Gazier, 1907, p. 67-68. — Brunschvicg. 
Pensées, t. 111, Sect. Xll. 799, p. 237. — Cf. Œuvres posthumes de M. le Chevalier 
«le Méré (publiées par l'abbé Nadal, 1700) : Discours de V Éloquence et de l'EntreHin', 
éd. 1712. Amsterdam, p. 80 : « ... Les grands Princes, qui regardent la fortune au- 
dessous d'eux, n'en parlent, etc. » (citée par Brunschvicg, loc. cit.). 

3. C'est le manuscrit que M. Eug. Griselle a signalé, et dont il a publié et com- 
menté de nombreux extraits. Pour l'avoir lu nous-méme, nous aimons à rendre 
hommage à la srtielé de lecture, et à la justesse sans défaillance, de M. Kug. Gré- 
selle, et nous lui envions cette impeccable exactitude. 



4i ItEVUE DIUSTOIRE LinÉUAIRE DE LA FRANCE. 

appréciations, les réflexions, qui circulent dans un petit monde 
janséniste : personnages plus ou moins notoires, Dirois, Bridieu, 
Manessier, Gomberville, Varillas; Le Bon, Lombert, jugent libre- 
ment leurs grands hommes, Arnauld, de Sacy, Saint-Cyran, Pascal, 
Nicole : curés de campagne parlant de leur évêque; secrétaires, du 
cher maître; attachés de cabinet, du « patron ». On y connaît le 
duc de Luynes, M""" de Sablé. M. Griselle à prouvé que ces notes 
sont prises à une époque limitée par l'an 1670 et l'an 1675. Le 
« chevalier Meré », nous l'avons vu, n'y est pas seulement connu 
par ses œuvres; on sait aussi ses habitudes ^ Il est, en elTet, en 
relations avec quelques-uns de ceux qui fréquentent ce cénacle, 
Goibaud du Bois, certainement, et probablement ce mystérieux 
Lombert '^ Peut-être même a-t-il laissé dans le manuscrit des 
traces personnelles de son passage. 

En effet, Méré a vécu à Paris, de 1668 à 1672*, sans autre inter- 

1. F"" 23, 52, 63 verso, 255 verso; — 18, et 391 verso. 

2. Nous avons vu, dans les Portefeuilles Veillant (Bib. Nat., ms.,f. fr., 17051. f" 61), 
une fin de lettre non signée, adressée au médecin de M'"" de Sablé, et suivie de 
quelques lignes d'une écriture lourde aux lettres séparées : « M. Lambert na pas 
assez de bonté pour dire quelques choses pour moy ie vous suplie monsieur 
d'assurer Madame de mes très humbles respecst (.f/c), etc. >- Lambert? Lombert? — 
Quanta cette seconde lettre, nous n'oserions nous prononcer: mais l'écriture en 
a un rapport au moins apparent avec celle du chevalier de Méré. Et l'humilité du 
ton, ni le lapsus orthographique, ne sont des contre-indications (voir le fac-similé). 

3. Archives des Deu.r-Sèores, dossiers Palastre. — Voici comment, à mon avis, 
se démontre la durée de ce séjour. Méré arrive à Paris en novembre 1668. Dans 
quatre actes de « ferme » du 6 novembre, on lit : « Ilault et puissant M"^" Charles 
et Anlhoine Gombaulx frères chevalliers seigneur de Mère et de Baussay ». Mais, 
dans les quatre pièces, les mots : et .inthoine, frfires, sont rayés d'un trait. L'alter- 
nance capricieuse des singuliers et des pluriels indique encore une brusque per- 
turbation de la formule préparée. Les quatre pièces sont signées de Charles Gom- 
bauld seul. Une autre, du 14 novembre, présente la même formule, sans ratures, 
cette fois, mais n'est signée aussi que de Charles Gombauld. Antoine est parti, 
plus vite peut-être qu'il ne le prévoyait (cf. Lettre 17, à M"" ... « un voyage si pré- 
cipité » ?); les Conversations vont paraître, ou ont paru, si la première édition est 
bien de 1668. — Entre autres lettres qui prouvent, dans cette période, le séjour 
de Méré à Paris, il y a la lettre 23 (que La Beaum,ellc, de sa propre autorité, envoie 
à M""* Scarron, et qui lui convient en clTet), qui parle de Saint-Cloud et de la 
maréchale de Clerembaut (gouvernante, depuis novembre 1660, de Marie-Louise 
d'Orléans, fille de Monsieur). — Charles Gombauld meurt en 1072. Cette année-là, 
le Rôle des tailles de la paroisse de Baussay (Arch. des Deux-Si^vres, ancienne cote 
C 35), inscrit, comme exempt, « Anlhoine Gaubaull, escuyer, sieur de Baussay ». 
Or, dans sa lettre 50, à Colbert du Terron, Méré parle en seigneur de Baussay. « Je 
n'ay que ce petit coin de terre pour toute résidence, et si mon bois est abatu... ». 
Donc Charles est mort. Comme il écrit, dans cette même lettre : « il y a tantôt 
quatre ans que je suis éloigné de Poitou », cette lettre et le dossier de Palastre 
s'éclairent l'un l'autre. Et en eflet Méré ne terminera pas à Paris la qualrième 
année : c'est du moins ce que parait démontrer la lettre 13 à M'"" ... « Je ne suis 
icy que d'avant-hier... »; et, trouvant à son arrivée la nouvelle de la mort d'un 
« jeune Prince », il compatit à la douleur de « cette Princesse si délicate et si 
sensible », mais, à son ordinaire, refuse de lui écrire une « lettre de consolation ». 
Qui est cette Princesse ? La lettre 138, à M. de Marlot, nous dit qu'il refusa « d'écrire 
à M°'" de Longueville quand son fils (ce jeune Prince qu'on ne sauroit assez regretter) 
demeura dans un combat sur les bords du Rhin ». Le comte de Saint-Pol fut tué 



l'ASCAI, I:T MÉFJfi, A PROPOS l)'UN MANUSCRIT INÉDIT. 1 . 

niption (ju'un voyage peut-êlro en Normandi*' '. Et on peut s«î 
(Icinander s'il n'est pas ce « gentillioinine (jiii voit les gens (h; 
lettres », qui juge « Corneille; et Boileau », qui connaît «l'Elhènc;, 
et se cache ici sous le nom de Lucas ^ Ce qui est certain, c'est que 
Dirois, lui-in('^me, dit :, « MAI, Arnaud, paschal, Nicole, Meré, du 
hois, de la chaise, Perier, ce sont gens d'un esprit juste, qui ne 
prennent pas des règles vulgaires, mais qui connaissent les choses 
et la manière de raisonner » (f" 68). On ne saurait assez insister 

— en passant — sur la simplicité avec laquelle l'orthodoxe Dirois 
encadre Méré dans un groupe de chrétiens authentiques, de jansé- 
nistes éminents ou évidents. De là — et de quelques autres faits 

— on pourrait s'engagera ne pas croire si aisément à l'incrédulité 
de Méré. En particulier, on s'étonnerait que Hridieu, qui connaît 
Méré, on l'a vu, eût négligé de faire quelque réserve. Esl-il à croire 
que le môme Bridieu le compte, — et, cette fois, sans le nommer, 

— parmi les « huit (!) esprits forts » de Poitou contre lesquels 
Pascal fit ses « fragments »? (f" 54). Ici, à cette date (1670-1072), 
Méré, pour ces jansénistes, n'est pas suspect. Aurait-il été converti 
par Pascal? Avait-il besoin d'être converti^? 



Iv 12 juin 1672. C'est donc à celte époque que Méré revint dans son village. — On 
excusera celle longue el sinueuse recherche. Si elle n'esl purement Imaginative, 
elle peut avoir rintcrèt de montrer comment on peut dater quelques-unes de ces 
lettres qui n'ont jamais de date apparente, el comment aussi pent-t"'lre Méré s'est 
ingénié à l)rouiller savamment, en puzzle dillicile à reconstituer, sa biographie. 

1. Méré écrit à Pelot, premier président du Parlement de Rouen (lettre 156) : 
• J'espère à ce renouveau de vous aller rendre une visite en vostre Parlement, et 
de passer quinze jours dans vostre aimable entretien ». Il est probable (sans plus) 
que ce voyage devait se faire de Paris. Pour le dire en passant, cette lettre est une 
des deux dont nous puissions avoir la certitude que, pour le fonds tout au moins, 
elles sont authentiques. Celle-ci est contrôlée par ce qu'en dit le Menaqiana (éd. 
nio, t. 111, p. m) : « M. P... étant premier Président de ... se plaignoil de M. le 
Chevalier de ... qui lui avoit écrit (e<c ) ». — L'autre lettre (164, à Ménage) est plus 
certainement encore authentique [Menagiana, éd. 1715, t. 11, p. 364). De là on 
< onclura : ou que les autres lettres le sont aussi, — ou que quelques échantillons 
sincères doivent servir à faire illusion sur le reste du lot. 

2. Ms. 43;{3, f" 2yi et verso. (Après un jugement sur Corneille) : « M. Delbenc a 
corrigé beaucoup de vers de VEnéide de Virgile traduitte par Segrets... Le livre de 
Virgile traduit par Boileau et Secrets sont ridicules. — Lucas •. Cf. ms. 4o36 : cri- 
tiques sur Boileau, p. 25,26, 31, 69, "5, 128. « De M"" de Lenclos, de M. d'Elbene 
et de M. de Plassac » (p. 6"). — « Virgile qui consume ce qu'il a de meilleur dans 
le quatrième livre de VÊnéide • (p. 52). — Que Méré voie les gens de lettres, Conrart. 
Ménage. Bouhours, on l'admettra. Qu'il se fasse donner le nom de Lucas, on ne 
peut le prouver: il est seulement certain que son maître d'hôtel s'ap|>elle André Lucas; 
et de ceci la preuve — si j'avais la place — nous éclairerait encore sur la discrétion 
artiticieuse dont Méré a éparjiillé dans ses Lettres les matériaux de sa biographie. 
Ajoutons que, dans le ms. 4333, plus d'une réfle.xion anonyme est digne de Lucas- 
Méré. 

3. Il m'est impossible de tout dire à tout propos. Mais il est certain que les 
Gombauld sont catholiques. Bien plus, le père, Benoit Combauld, était « cappitaine 
d'une cpaignie de gens de pied et M" de camp d'ung régiment de gens de pied 
pour le service de la Saincte Unyon des catholicques en poictou » (Bib. Nat., Cab. 



46 RKVUE D HISTOIRE UTTÉKAIRE DE LA FRANCE. 

Il importait de montrer l'attitude de ce petit groupe en ce qui 
touche Méré. Or, dans ce milieu, à l'époque où paraissent les 
Pensées — dont le cénacle s'entretient souvent — nul écho d'une 
réclamation de Méré, nulle trace, nul indice, de son influence sur 
Pascal. N'était-ce pourtant pas l'occasion pour lui de faire valoir 
ses droits, si la vérité l'eût permis? Et n'en aurait-on pas au moins 
parlé, dans ces suites de propos oii l'on conte tant de choses sur 
tant de gens? Là, plus qu'ailleurs, « il y a des témoins ». On y 
sait même que Miton ' corrigea les Provinciales « à Luxem- 



des Titres, Pièces originales, 1330 (Gombauld); reçu signé au comte de Brissac, 
gouverneur du Poitou, par Benoît Gombauld, le 10 août 1393). — C'est bien lui qui 
fit un attentat contre le duc d'Epernon (10 août 1588), qui est qualifié de « gentil- 
homme angoumoisin de la suite du duc de Guise » par A. d'Aubigné {Hist. Univer- 
selle, éd. de Rièble, t. VII, p. 307 et suiv.), et de •< serviteur particulier et nourri 
dans la maison du duc de Guise » (Girard, Vie de Monseigneur d'Epernon, éd. 1730, 
4", p. 88-93). Cf. Palma Cayet (coll. Petitot, l" série, t. XXXVIII, p. 414; — Mar- 
vaud, Éludes sur V Angoumois ; — Bidlelin de la Société historique d'Aunis et de Sain- 
tonge, I (p. 46, Marquis de Hochave, et p. 344, Mallouclie, c. à. d. A. de Brémond 
d'Ars). — Cf. Fornier (Uist. de la maison de Guise, Bib. Nat., ws. 5802-3803, f. j'r., 
t. II, f 8o), qui, voulant réfuter Girard, et innocenter le duc de Guise, néglige, bien 
étrangement, de prouver que Méré, Messelière. etc., n'étaient de rien au duc. 
Oudin, auteur aussi d'une histoire manuscrite des Guise, ne dit rien de l'incident, 
qui s'en trouve confirmé. 

L'opinion du père ne lie pas — même à une époque où la tradition est plus 
impérieuse qu'aujourd'hui — les fils. Mais Méré lui-même dans ses l.ettres, — et 
même dans des lettres de sa jeunesse — se donne comme catholique (Lettre 176, 
à M"" ...; plus encore, lettre 165, à M'"° ..., protestante; — lettres 93, 119, 132, 185, 
à M. de laMésangère, protestant; — lettre 83, à M. de ... sur la mort prochaine de 
Richelieu : « tant de contes qu'il faut rendre à ce sévère Juge... » ; lettre 19 à Pascal 
(1654 ou 1636... ou 1080?) : « que le bon sens ne se trompe guère, et qu'à la réserve 
des choses surnaturelles, tout ce qui le choque est faux ». Qu'on l'entende bien : il 
n'y a pas chez Méré la piété ni l'esprit religieux. Catholique comme Montaigne : du 
moins dans sa jeunesse. Car, à l'époque où nous sommes, il n'est plus « si peu 
« dévot » (Lettre 192, sur son procès, vers .1672-1673, à M"'° de {Sablé"!). Dans le 
ms. 4330 : « Je dis comme Noslre-Seigneur : que celuy qui a des oreilles pour ouir 
oye » (p 117). Et autres passages. Et dans le Discours des Agrémens (1677), il fait 
profession de foi catholique, et janséniste, en invoquant l'exemple du Christ, et en 
appuyant sa théorie mondaine sur la doctrine de la grâce (éd. 1692, p. 118-120). Très 
perspicace, Sainte-Beuve n'a pas cru que Méré se fut engagé à fond dans le liberti- 
nage (Portraits littéraires, t. III). L'esprit de finesse atteint la vérité « d'un trait 
d'œil ». Et vraiment, on peut se demander si ce fils de ligueur, filleul d'un évêque, 
ancien élève — très probablement — de quelque collège de Jésuites, et vraisem- 
blablement destiné à l'Église, n'est pas resté secrètement beaucoup plus attaché au 
monde religieux qu'il ne s'en donne l'air. 

1. Miton! Œuvres de Méré, Lettre 112, de Mitlon à Méré : « Ce que vous me 
mandez de nostre ami est admirable, et la préférence sur Platon et sur Descartes, 
dont il m'honore, m'a bien fait rire ». Si cet ami est Pascal, goûtons lironic de 
Louis de Monlalte. Nous entendrons Méré lui-même parler de Mitton. Sur lui, voir : 
Bibl. Nat., Caf/inet des Titres, l'ièces originales 1974(Mithdn, Miton, Mitton); Carrés 
d'Hozier 436; Dossie^'s Bleus 430; Nouveau d'Hozier 2'i»; Bib. Nat., ms 3620, fiches 
La Rochebilière; — Tallemant, éd. in-8, II, 320; IV, 39; V, 319, 326 ; — Mathieu Ma- 
rais, t. III (année 1727; 30 janvier, 10 février, 22 février, 7 et 19 mars); — Loret, 
Muse historique, 11 décembre 1660; — Lettres de M. de Plassac (lettre 90); Rapin 
(Mémoires, éd. Vitte, t. 1, p. 215); — Bussy Rabutin (Correspondance, t. V, p. 342); 
Mercure Galant, février 1690, etc. A la bibliothèque de l'Arsenal, recueil de satires 
reliées sous le titre de la première : Satyre à M. Mitton [ms. 3461). Les Mitton sont 



PASCAL KT Mf;m^, A PROPOS I)'uN MANUSCRIT INÉDIT. il 

l)Oiirg)) '. Qu'on n«; croie pas, en elTet, que Méré se fût exposé, en 
prétendant quelque re|)rise sur Tceuvre de Pascal, aux indignations 
du groupe. Ils ne sont nullement Pascalins, ces Dirois, ces Manes- 
sier, ces Bridieu, ces Le Bon. Les Pascalins, c'est Du Bois, Perier, 
Filleau de la Chaise. Les Pascalins sont très librement jugés, 
parfois avec dédain. « Les Pascalins estudient peu, de la cliaize, 
du bois, paschal. M. du bois n'a pas mesme de santé » (f" 54). 
Non, Méré îi'oùt indigné, ni surpris personne, n'eut pas ofTensé 
des admirateurs dévols et fervents'. « (II) ne sçavoit de l'Ecriture 
que ce que les autres luy apprenoient : on a trop loué ses Pensées; 
à peine sça voit-il le latin. Il n'estoit pas sçavant; c'estoit un bel 
esprit » (f" 217 yerso). Ainsi parle, de Pascal, Manessier, qui eut 
jadis ses confidences ^ Ailleurs, M. Lombert relève vivement une 
critique de M. de Barcos (f° 204 verso). Nulle part il n'est donné 
pour un savant, pour un homme de métier, encore moins pour un 
théologien qui ait, plus tard, a[)pris l'air du mondeet les démarches 
de l'honnêteté. Tout au contraire, pour eux, Pascal fut, avant tout, 
un laïque et un mondain. Pascal « aimoit les livres plaisants, 
Scarron, son romant », avant de se donner à Dieu (f" 94 verso); 
Montaigne était son livre (f" 18); il en aimait le « stile » et le 
« sens », bien qu'il en blâmât le libertinage, et l'entôtement de 
soi : « il disoit qu'il luy avoit appris a escrire » (f" 94). Ingrati- 
tude de Pascal envers Méré? Mais peut-être que le jeune polémiste 
n'avait besoin des conseils de personne, lorsqu'il raillait Antoine 
Le Maistre d'avoir « bien escrit pour les gros bonnets du palais qui 

Picards. Fils d'un chirurgien, Daniien Mitlon, né en 1()I8, mort en 1690, conseiller 
du Hoi, trésorier provincial de l'extraordinaire des guerres en Picardie, Artois, etc., 
connut peut-être le chevalier de Méré en 1636, année où celui-ci, ainsi que son frère 
aine Ciiarles, s'équipa pour le service du Roi aux armées de Picardie {Arc/iive.i des 
Deur-Sèvres, minutesde Sainl-Maixent(f" 1 10, 5 août 1636, et f" 187, 10 septembre 1636). 
A son mariage (4 février 1653), il est seul avec sa femme à savoir signer. Il est 
frère de Louis Miton, secrétaire du Roi. — 11 est surtout connu comme joueur, et 
qui donne à jouer, comme diseur de bons mots, et comme tenant une sorte de 
perpétuelle agence de nouvelles et de contes {\. Bussy-Rabulin; et Sévigné 
(6 août 1677) : « les contes avec lesquels on amuse les dames de Versailles; cela 
s'appelle les mitonner ». Deux des lettres (jue Méré lui a fait l'honneur malicieux 
d'introduire dans son recueil donnent bien la mesure de son esprit, artiliciellement 
lettré; le vernis de l'étude est pâteux, et craque partout (Lettres 123 et 175). 

1. Bib. Nat.. ms. 4333, n. acq. fi\, fo 366 verso. 

2. Ihid : Filleau d'Angers fait imprimer une préface sur paschal que Varilas 
estime |>!usque M. Paschal (f"259). — « ... Du Bois a infiniment de l'esprit, et est 
celuy dit-on qui approche le plus de M. paschal et qui la le mieux imité • (f 54) : 
ainsi parle Bridieu. 

3. Celle-ci entre autres, qui a sa valeur : « M. paschal n'estoit pas content de la 
signature du port-royal. Il en a conféré avec M. Manicier » (f" 217). — On sait les 
discussions récentes sur l'abjuration finale de Pascal (Jovy, Pascal inédit, II; publi- 
cation et commentaire du récit du P. Beurrier; Petilot, Pascal, sa vie religieuse, etc. 
(Beauchesne, Paris, 1911); — A. Gazier, Les derniers jours de Pascal, Champion, 
lyU; cL Enseignement secondaire. Août et Octobre 1911. 



48 RKVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE, 

n'y entendent rien » (f" 180 verso). Pourquoi donc, en effet, Pascal 
n'eùt-il pas pu de lui-même posséder et cultiver ce mérite qui 
faisait dire à M. de Sacy : « M. Paschal estoit l'homme du monde 
le plus propre pour former un esprit »? (f° 148 verso). Et en effet, 
dans cette société, Pascal est considéré comme le maître de 
Du Bois, de Perier, de Filleau, et de Nicole'. 

Evidemment, Méré pourrait être le maître de ce maître. Mais 
dans la société des Lombert et des Dirois, où l'on connaît Méré, 
on ne dit rien de tel. Le seul maître donné à Pascal, c'est Mon- 
taig-ne. Méré a conseillé à Pascal la lecture de Montaigne? soit. 
Mais quel profit Méré a-t-il recueilli de Montaigne? Et qu'en a fait 
Pascal? Il s'en est imprégné. Méré n'a même pas su renoncer avec 
l'auteur des Essais à son esprit de critique vétilleuse et à ses 
saillies contradictoires. « Montagne eust trouvé bons tous les bons 
mots de ces philosophes; il n'en a jamais dit un bon » (ms. 4556, 
p. 15). — « Il est bien difficile de trouver de bonnes choses dans 
Montaigne; on croit souvent avoir trouvé quelque chose, qu'on n'a 
rien trouvé » (p. 21). Il n'en fait l'éloge que pour écraser Pascal; 
et parce qu'il lui a dit qu'on ne trouvait de « choses » que dans 
Montaigne et Voiture (p. 68), dira-t-on qu'il a formé Pascal? 

En vérité, les deux manuscrits comparés, le silence de Méré en 
1670, ses propos confidentiels en 1674, nous détournent de lui 
prêter trop d'importance. Il y a plus. On a remarqué qu'il ne perd 
pas une occasion d'opposer la vraie science au savoir des mathé- 
maticiens. Plus nettement, il avoue, avec un superbe dépit, que 
Pascal ne l'écouta pas. Avec tout son « grand fonds d'esprit », 
Pascal n'a pas su se rendre aussi « propre pour le monde » que 
Goibaud du Bois. Les Provinciales sont des « rapsodies », oia 
s'exerce la « méthode des géomètres ». Pascal est un mauvais 
élève : il est resté géomètre impénitent, ou imperfectible. Oui, 
sans doute : « Pascal n'auroit rien sceu sans moy ». Mais rien, 
c'est trop! Miton non plus, d'ailleurs. Et que sait Miton? « Miton 
n'a pas de raison dans la teste; elle luy tourne quand il faut qu'il 
escrive des choses où il y ait de la suite » (p. 126-127). C'est vrai : 
témoin l'extraordinaire lettre 175. Mais enfin que lui a-t-il appris? 
« Il me dit que sans luy M. Miton .eust toujours esté un gueux, 
qu'il faisoit des fautes en parlant, comme de dire : « Je passays 
par dans l'Eglise » (p. 113). Méré l'a corrigé de ces faiblesses; et 
voilà pourquoi il peut dire : « Je donnay de l'esprit à celuy-cy » 

1. « M. Lombert dit que Monsieur Nicole na gueres profité des avis de sota 
maistre feu M. Paschal » (f"401, verso). 



PASCAL KT MÉKft, A PROPOS D i;!S MANUSCRIT INÉDIT. 49 

(p. lliJ)'. Soit. C'est entendu, Pascal et Miton, sans iViéré, 
n'auraient rien su; mais Pascal avait <le l'esprit avant les leçons «le 
Méré. 

Et pour instruire, il faut durer. Or, iMéré nous le dit lui-mùine : 
« iM. l*ascal lit bien de se mettre à escrire trois mois après (ju'il 
in'eust vu. Mais il falloit me voir encore. » 

Nouvel aveu : ce mauvais élève, ne l'a-t-il eu qu'un jour? une 
semaine? En vérité, si puissant (|ue soit le maître, le temps ici fait 
quelque chose à l'allaire. Voilà ce (jue nous révèle Méré, en IG74 : 
nous sommes loin de la lettre 19 à Pascal : « ... Vous m'écrivez à 
cette heure que je vous en ay tout-à-fait desabusé {des mathéma- 
tiques), et que je vous ay découvert des choses que vous n'eussiez 
jamais veuës si vous ne m'eussiez connu. » Mais, au fait, pourquoi 
donc Méré, qui accorde aux lettres de Miton les honneurs de son 
recueil, a-t-il négligé, ou dédaigné, de nous faire lire la lettre de 
Pascal? 

Pourtant, suivons cette piste. Pascal a écrit trois mois après 
avoir vu Méré. Replacée dans son cadre, comme plus haut, cette 
indication est intéressante : car elle ne paraît nullement concerner 
les Proninciales ni les Pensées, mais fait plutôt comprendre que 
Pascal s'exerça au travail du style. Il n'y a pas lieu de préjuger 
qu'il s'agisse des P/'owinc/«/es '. 

Quand donc, oîi donc, Méré instruisit-il Pascal, pour qu'il se 
mît à écrire trois mois après? 

Or Méré a conté, dans le Discours de l'Esprit^, sa première ren- 
contre avec Pascal, ce voyage qu'il fît avec le D. D. R.\ avec 

1. On pensera que ces propos dédaigneux sur Miton sont en désaccord avec les 
éloges qu'il lui prodigue dans ses Lettres. Je ne serais pas trop surpris que les 
Lettres de Méré eussent rendu en monnaie de gloire des avances i)lus réelles. Sur 
Miton (ms. 4 556), p, 25, 31, (58, 6'J. S8, 108, 112, 113, 115, 126-128. — Ne faisons 
de Milon, ni un bel esprit, ni un « original », ni rien de plus que ce qu'il est : un 
publicain, (|ui lait des ■< bons mots », et a de l'argent. 

2. La Première Provinciale étant du 23 janvier 1656, Pascal aurait vu Méré en 
octobre 1655. — Mais Méré n'a pas attendu à cette époque pour <• voir » Pascal. 
D'autre part on sait par Uapin (Mémoires, éd. Vitte, l. Il, p. 363) que Méré avertit 
Pascal de <]uiller la question de la grâce pour « divertir • les honnêtes gens par 
quelque chose <le plus réjouissant. Mais si, trois mois après un tel entretien, 
Pascal publia la Première Provincinle, on ne voit pas l'efficacité du conseil de 
Méré. D'ailleurs, un tel conseil une fois donné, Pascal n'avait pas besoin de « voir 
encore • Méré. C'est pourquoi nous hasardons noire interprétation. 

3. Ed. 16'.»2, p. 38-40. 

4. Sur ces initiales, ces astérisques, ces périphrases, dont Méré abonde, le 
ms. 4 556 nous apporte une explication curieuse, — dont les fondements semblent 
plus de caprice que de raison. • Il ne faut guère citter; cela ne se fait guère dans 
le monde. Il ne faut pas citter des gens d'un grand mérite d'une telle sorte qu'on 
y sente de la vanité; cela cause de l'envie, qui nuit beaucoup. « Cesigny et moi 
nous y trouvâmes », dit Boisragon (se sont deux frères, du nom de Chevalleau, 
gentilshommes de l'élection de Saint-Maixent). — 11 ne faut pas citter les gens de 

HeV. d'hIST. LtTTÉR. DE LA FRANCE ('M» AdD.). — XX. 4 



50 KKVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

M. M., et un homme « d'entre deux âg-es » *, qui était « grand 
mathématicien », mais « ne sçavoit que cela », et qui, dans cette 
compagnie, ouvrit les yeux aux clartés de l'esprit universel. La 
date de ce voyage importe ; aussi a-t-on proposé et soutenu diverses 
conjectures, qui atténuent ou confirment le rôle de Méré auprès 
de Pascal. Essayons de nous renseigner^. 

{A suivre.) Cii.-H. Boudhohs. 



théâtre parce que tout le monde en parle... il sied mal de citter des gens obscurs, 
inconnus » (p. 59-60). On s'e.xplique ainsi les mystères des œuvres de Méré : on 
s'explique moins la théorie. 

1. Dict. Acad., IQd't : « ni jeune ni vieux ». Expression de sens assez large, on 
le voit. A vingt-huit ans, on est jeune. A trente-deux, qu'est-ce qu'on est? Entre 
1649 et 1654, elle est impropre, concernant Pascal. Elle n'est juste qu'au sujet ... 
de Méré, né en 1607. 

2. Sur le « voyage en Poitou », signalé pour la première fois par M. Collet {Un 
Fait médit de la Vie de Pascril, article de la Liberté de penser, février 18iS; et pla- 
quette (1848), voir Brunschvicg (Œuvres de Pascal, t. III, p. 106 et suiv.), et tous 
les auteurs qui ont parlé de Pascal. Pour ma part, je crois à l'exactitude de l'hypo- 
thèse émise par M. Collet, adoptée par la plupart des critiques, contestée par 
quelques-uns. Je ne veux pas argumenter ici à ce sujet. Toutefois, on me per- 
mettra de signaler un passage qui semble avoir échappé a l'attention. Les vers que 
Méré prête au savant désabusé ne constituent pas une simple allusion aux régions 
affreuses et glacées de la Science : ils parlent d'un pays où six mois d'hiver sont 
suivis d'une sorte d'automne livide. Ce n'est pas la Science, cela. Et à la fin, Mcré, 
parlant de la conversion définitive du mathématicien, dit : « et ce fut là comme 
son abjuration ». Seconde allusion qui éclaire la première, et en est éclairée. Il 
s'agit de la Suède, il s'agit de Christine; il s'agit d'un savant dont la pensée s'est 
tournée, s'il n'a pas réellement porté ses pas, vers la reine savante, vers le pays 
où Descartes mourut en 1630. Or Ghanut, ambassadeur en Suède, écrivant à 
F. Perier (28 mars et 24 septembre 1650), nous montre que Pascal comptait sur 
« notre septentrion » pour aider ses ■< spéculations » sur les expériences du vide. 
Et, sans parler longuement de la lettre de Bourdelot à Pascal (14 mai 1652), ni de 
la lettre de Pascal à la reine de Suède, nous voyons, dans celle-ci, qu'il regrette de 
n'espérer pas pouvoir aller jusqu à Stockholm. — Ici, Méré parle comme — et après 
— Huyghens (Epitaphe de Descartes) : 

Sous le climat glacé de ces terres chagrines 
Où l'hiver est suivi de l'arrière-saison. 

[Correspondance de Huyghens, t. I, p. 125.) 

Dans le Discours de VEsprit, quelques pages avant le récit du voyage (Ed. 1692, 
p. 213), il rend hommage à « cette Princesse du Nort, qui, sans Royaume, ne laisse 
pas d'estre une grande Reine ». 



A. DE VIGNY ET C. H. CIIAUPKNTIEU. 51 



A. DE VIGNY ET G. H. CHARPENTIER 

(Dociinieiits inédits.) 



En août 1838, G. H. Charpentier inaugura sa bibliothèque 
in-18. Ces petits volumes de format et de prix réduits et d'impres- 
sion compacte succédant aux grands in-8 de cabinets de lecture, 
c'était une révolution dans la librairie française '. Pour assurer le 
succès, il fallait que l'audacieux éditeur se présentât au public 
avec quelques œuvres consacrées et des auteurs de choix, Vigny 
fut de ceux à qui il songea tout d'abord. Au printemps de 1841, 
les pour|)arlers sont engagés. C'est le début d'une correspondance 
qui se prolongera jus(|u'aux dernières années du poète. D'abord, 
de brèves lettres d'alTaires. Le 11 juillet 1841 : 

Je ne sais pas bien, monsieur, si nous avons assez de temps pour 
convenir avant votre départ de tout ce qu'il y aurait à faire pour une 
nouvelle édition ; mais si vous pouvez venirdemain lundi, à cinq heures 
après midi, je vous attendrai; et mardi, à la même heure, je serai chez 
moi. 

Il me semble bien difficile de ne faire que quatre volumes de ces sept *. 

Mille complimens empressés. 

Alfred de Vigny. 

Vigny avait quelques préventions contre ces impressions mas- 
sives. Mais V empressement de Charpentier et les conditions excep- 
tionnelles qui lui furent faites triomphèrent assez vite de sa résis- 
tance. Le traité fut signé le 19 septembre pour une durée de deux 
ans et demi; le tirage devait être de 15 000 volumes; l'auteur 
obtenait 35 centimes par exemplaire et conservait toute sa liberté 
pour des éditions de format autre que l'in-lS ^ La collection 
Charpentier visait d'ailleurs un public spécial et, au moment 
précis où le poète était pris de ses ambitions académiques, il était 

1. Voyez Louis de Hessem, Lt> cinquantenaire delà bibliothèque Charpentier (Le 
Livre. IX, 1888). 

2. Les sept volumes de l'édition Delloye-Lecou, t837-183",l : L Poèmes antiques et 
modernes; Il et III, Cinq-Mars; IV, Servitude...; V et VI, Théâtre; Vil, Siello. 

3. Voyez dans le recueil Sakellaridès les lettres du iO juin 1851 et du 2 jan- 
vier 1852. — Le tirage réel fut de 16 725 volumes. 



I 



52 REVUE D HISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

urg-ent pour lui de propager sa gloire hors du cercle un peu res- 
treint de ses admirateurs \ 

Les cinq volumes paraissent en l'espace de trois mois : en no- 
vembre 1841, Cinq-Mars {Huitième édition) ; en décembre, Poésies 
complètes {Nouvelle édition). Servitude et grandeur militaires {Qua- 
trième édition). Théâtre complet {Nouvelle édition); en janvier 42, 
les Consultations... {Cinquième édition). — Est-ce le succès de 
celte édition populaire? Est-ce, au contraire, son premier échec à 
l'Académie en février? Il semble que l'activité poétique de Vigny 
se réveille soudainement. De 1833 à 1841, il est resté silencieux; 
lé la janvier 1843, une note de la Revue des Deux Mondes annonce 
un nouveau recueil en préparation et c'est, avec la Sauvage, le 
commencement de l'admirable série des Poèmes philosophiques. 

Cependant, le public enlève les petits volumes de Charpentier. 
En 1846, une réimpression des Poèmes et de Cinq-Mars est néces- 
saire. En une série de billets, Vigny, selon sa coutume, s'efforce 
de tenir en haleine son éditeur. Le 22 mai 1846 : 

Depuis le 15, je n'ai plus d'épreuves. Je prie M. Charpentier de presser 
l'imprimerie qui s'est arrêtée tout à coup. J'ai peur qu'elle n'ait quitté 
les rails de mon livre ou que sa locomotive n'ait fait explosion... 

Le 1" juin : 

J'avais dit chez M. Charpentier de suspendre quelques jours l'im- 
pression de Cinq-Mars. J'ai des observations essentielles à faire demain 
à M. Charpentier. Jusque-là, je ne corrigerai pas inutilement des 
épreuves... 

Le 9 juillet : 

Ce n'est pas la première fois que je vois la campagne nuire aux 
affaires. Si M. Charpentier était ici, j'aurais lieu d'être plus satistuit des 
imprimeurs. En cas que l'on ait oublié de lui dire que je l'attends 
demain jusqu'à trois heures, je le lui écris. Nous réglerons ce qui 
devait être terminé le 30, et d'autres petits détails que je lui ai écrits et 
sur lesquels il a négligé de me répondre^... 

1. Au début de 1842, Vigny pose sa candidature au fauteuil de Frayssinous. 
Voyez la Revue des Deux Mondes, du 15 février : « La bibliothèque Charpentier 
vient de s'enrichir des œuvres complètes de M. Alfred de Vigny. On ne peut 
douter que cette publication ne trouve bon accueil chez les nombreux amis de ce 
talent délicat et fin... C'est jeudi prochain que l'Académie doit nommer les succes- 
seurs aux sièges laissés vacants par la mort de MM. Frayssinous et Duval... » 

2. Les poèmes paraissent en juillet 1816 : Vigny est revenu à l'ancien titre, 
Puèmes anlù/ues et modernes. Le titre adopté en 1841 (Poésies complètes) n'est plus 
possible depuis qu'il prépare un recueil nouveau. — Cinq-Mars, en août. 



A. DK VIGNY ET G. H, CHARPKNTIER. 53 

L'n îiri plus tard le Théâtre est épuisé à son tour. Le H septem- 
bre 1847 : 

Prenons un jour, je vous prie, monsieur, pour nous rencontrer ctiez 
vous ou chez moi. Je voudrais que ce fût avant mon départ de Paris 
que ïùl réimprimée l'édition nouvelle de mon théâtre. Il y a déjà six 
mois, je crois, que ce volume manque dans la librairie et j'aurai quel- 
ques changemens à y faire. Profitez de ma présence à Paris et com- 
mencez avant que l'hiver ne nous arrive. Je verrai les épreuves*.... 

Ces billets ne sont pas d'une cordialité bien expansive. La pre- 
mière lotlre vraiment importante est du printemps de 1849. Depuis 
le mois d'août de l'année précédente, le poète, déçu parla ruine de 
ses ambitions politiques, vit retiré au Maine-Giraud. Mais, dans sa 
retraite, il est plus attentif que jamais aux bruits (jui lui viennent 
de Paris. Les tracas ne lui manquent pas. La publication en 
librairie, sous le nom seul d'Emile Deschamps, du Roméo auquel 
il collabora jadis, les projets d'Hostein relatifs à Chatterton, un 
peu plus tard la représentation, donnée sans son aveu, de Quitte 
pour la peur au Gymnase, — cette année n'est vraiment pas une 
année de tranquillité. Or, le 26 mars. Charpentier, à son tour, 
lui a transmis une nouvelle fâcheuse : sans s'inquiéter de son 
autorisation, un journal a la prétention de publier ses œuvres. 
C'est un point sur lequel Vigny se montrera toujours chatouilleux. 
Sa réponse ne se fait pas attendre. Le 2 avril 1849 : 

J'ai reçu, monsieur, le premier exemplaire que vous m'avez envoyé 
et je ne veux pas attendre le second pour vous remercier de votre exac- 
titude. Je vous sais meilleur gré encore de l'avertissement que vous 
voulez bien me donner sur l'entreprise de cet inconnu qui me fait tout 
à coup l'honneur de m'imprimer sans ma permission. Jamais je n'en- 
tendis parler de ce petit journal et voici le premier avis que j'en reçoive. 
Je vous prie instamment de m'envoyer le prospectus de ce spéculateur, 
son nom et celui de son journal, afin que j'avise à l'arrêter tout court 
et publiquement dans la conquête qu'il veut faire de mes œuvres 
malgré moi. Sans doute c'est un jeune homme qui aura été pris d'une 
attaque de communisme. Le Docteur Noir l'en guérira, j'espère, radica- 
lement. 

Vous m'apprenez et vous prévoyez bien des désastres dans la librairie 
et il me semble que l'on doit vous louer de votre prudence qui a con- 
servé debout votre édifice. J'espère y apporter bientôt un caillou^, 

1. La deuxième édition in-l8 du Théâtre, en février 1848. 

2. Allusion sans doute au recueil, toujours en préparation, des Poèmes philoso- 
pliiques. Le morceau qui a pour titre Les Destinées est daté du Maine-Giraud, le 
27 août 18i9. 



54 RliVUli d'histoire littéraire de la FRANCE. 

Pourvu que Dieu me prête vie, 

puisque mes livres se vendent si vite que vous me le dites à ma grande 
surprise. Cet enlèvement rapide est aux livres ce qu'est l'applaudisse- 
ment aux drames. On n'assiste pas à son succès, on n'en est averti que 
par degrés, mais aussi il va en croissant et multipliant, tandis que le 
succès du théâtre éclate le premier jour et, de soir en soir, se ralentit 
et s'éteint tout à coup comme un feu d'artifice. 

Je vous remercie des autres choses que vous me racontez, quoique je 
déplore plus que vous de si étranges transfigurations. Les journaux 
ne peuvent dire que la surface des choses et, dans mon désert, on me 
fait plaisir lorsque l'on m'éclaire sur certains faits pareils à celui-ci. 

J'attendrai avec impatience votre réponse pour éclaircir cet emprunt 
forcé qui m'est fait. 

Mille remerciemens et mille complimens empressés. 

Alfred de Vigny. 
Au Maine-Giraud, par Blanzac (Charente). 

Une note manuscrite de librairie confirme les nouvelles que 
Charpentier donnait au poète. Je la reproduis textuellement : 

13 juin 1831. 
Noie sur les ouvrages de de Vigny. 

Reste. Vendu en 1848. En 1849. En 1850. 

Cinq-Mars 847 611 épuisé alors, 

Stello 190 215 201 

Servitude 90 104 150 192 

Poésies 322 194 J93 

Théâlre 990 102 202 203 



Déjà, Vigny a songé à une édition nouvelle. Le 8 mars 1851 : 

Vous me ferez plaisir, monsieur, si vous voulez bien faire compléter 
dans d'autres librairies, si cela ne se peut chez vous, un exemplaire de 
mes œuvres que je vous prie de m'envoyer ici. 

M. Chabot (d'Angoulême), par qui j'en fis acheter un chez vous il y a 
quelque temps, m'a écrit que Cinq-Mars et d'autres ouvrages encore 
étaient épuisés. Est-ce bien exact? Je pense que vous m'en auriez 
averti et je voudrais savoir quelque chose de leur destinée à laquelle je 
ne peux pas rester tout à fait étranger. Il y aura dans quelques volumes 
plusieurs changemens à faire qui ne sont pas sans importance, quand 
le moment sera venu de les réimprimer. Je crois que les universités 
vous en avaient enlevé beaucoup. J'espère pourtant qu'il vous reste 



A. DE VIGNY ET G. H. CIIARI'EMTIEU. SS 

bien Ji Paris un exemplaire complet el je l'attends de vous le plus lût 

possible. 

Mille complimens empressés, 

Alfred de Vigny. 

Au Mainc-Giraiid, par Blanzac (Charente). 

Mais l'état des affaires ne permet plus à Charpentier de renou- 
veler simplement le traité primitif. Des négociations s'engagent 
dont on verra le détail dans nne série de lettres données par 
M"''Sakellaridès(10juin 1851, 14 août51,4nov. 31, 5 janvier 52) '. 
On y retrouve Vigny tout entier : un grand air de loyauté, cette 
courtoisie aisée de gentilhomme, cette simplicité sans abandon, 
ce détaclioment un peu hautain en matière d'argent. Avec cela, 
une façon très nette de marquer ses désirs, de défendre ce qu'il 
estime être son droit. Il accepte sans difficulté que sa part d'au- 
teur tombe de 55 à 40 centimes par exemplaire; mais il tient à 
réserver l'avenir. La durée de ce nouvel engagement sera limitée 
à trois ou quatre années; surtout, il s'oppose formellement à 
l'usage des clichés qui perpétuent les erreurs d'édition en édition, 
sans (ju'il soit possible d'y porter remède. 

Au début de 1852, les signatures sont échangées. Il ne reste 
plus qu'à surveiller la présentation de l'œuvre. Ce n'est pas un 
médiocre souci. Pendant quatre ou cinq mois, la patience du poète 
est mise à une rude épreuve -. Ses lettres témoignent de l'impor- 

1. Je relève, en collatlonnanl sur les originaux, un certnin nombre d'erreurs ou 
d'omissions. Lettre du 14 août 1851, ligne 2 : « que j'y voudrais apporter... »; — 
ligne 7 : « Or, si quelque erreur grave... »; — ligne 2tî : « que s'il ne reste plus... •: 

— ligne 38 : « je vois mal la nécessité... »; — ligne 45 : • Si vous adoptez... » 
Lettre du 4 novembre : ligne 3 : « que vous avez fait... »; — ligne 30 : « déter- 
miné ;i peu près... »; — ligne 40 : ■■ Vous désignerez... »; — ligne 50, omission : 
« Vous m'avez parlé dans vos lettres du soin avec lequel sont imprimés vos livres. 
Il faut que je vous fasse remarquer à cette occasion une négligence très singulière 
commise dans vos bureaux sans que peut-être vous ayez pu la remarquer, pour les 
dates des couvertures qui sont presque toujours diiïérentes de celles des titres. 
Par exemple, j'ai ici un exemplaire des l'oèmex réimprimés en 1846 sur le titre et dont 
la couverture est datée 1849. Un de Slello de 18V0 porte sur la couverture la date 
de 1845. etc., etc.; et de môme pour les autres ouvrages. Je crois qu'il est bon d'y 
jtrendre garde. Le 11 mars 1851, il ne vous restait plus que quelques exemplaires 
du Thédlre dont la dernière édition est de 18i8. Comme tous les libraires m'ont dit 
que c'était, avec Cinq-Mars, le volume qui se vendait le plus rapidement, je pense 
qu'aujourd'hui vous n'en avez plus et que vous ferez bien de l'ajouter à notre 
traité. L'insouciance... •; — ligne 57 : « Mais nous attendrions longtemps... •; — 
ligne i)8 : « depuis près de cent ans ». 

Lettre du 5 janvier 1852 : ligne 6 : « ne viendra pas quelque contre-révolution •; 

— ligne d'i : « comment auriez-vous... •; — ligne 38 : « ne vous souvient-il plus... •; 

— ligne 41 : « les livres d'Alfred de Vigny... •; — ligne 4i : « devrait refaire »: — 
ligne If) : « et je vous... .; — ligne 55 : « Je suis bien loin... »; — ligne 69 : - ou 
qu'ils perdent... • 

2. En avril paraîtra Cinq-Mars, 10* édition, suivi du Discours de réception à r Aca- 
démie. — En mai, La Consultation..., 6' édition revue et corrigée, et Servitude..., 
6' édition, revue et corrigée. — En juillet, les Poésies complètes, 6' édition, revue 



56 REVUE d'hISTOIRK LITTÉHAUIE DE LA FRANCE. 

tance qu'il attache à cette édition nouvelle et du soin qu'il voudrait 
voir apporter aux moindres détails : 

14 janvier 1852. Mercredi. 

Je vous envoie notre traité, tout augsi signé et paraphé qu'il le faut, 
monsieur, et je vais à présent vous faire quelques recommandations 
sur notre réimpression. 

La première et la plus importante, c'est de m'envoyer les épreuves 
de Cinq-Mars et de n'en rien laisser tirer SAns ma signature sur chaque 
feuille. J'ai noté depuis longtemps des corrections essentielles et il ne 
faut pas qu'une nouvelle édition se fasse sans qu'elles soient accomplies 
sous nos yeux. Je ne garderai pas les épreuves des feuilles où il n'y 
aura pas de changement à faire. Je les lirai et les renverrai dans la 
même journée. Je vous le promets, mais faites qu'elles me parviennent 
exactement. 

Je voudrais que les premières pages de chaque chapitre eussent 
leurs premières lignes plus haut ou plus has que dans la neuvième édi- 
tion afin de prouver que ces éditions nombreuses sont réelles et sincères 
et que la différence n'est pas seulement sur la couverture, comme, 
dit-on, cela s'est vu quelquefois. Il me semble que si vous ne preniez 
pas le soin d'indiquer des différences visibles, ce nombre d'éditions 
serait suspect, car je ne dis à personne que j'ai un exemplaire de chacune 
d'elles rangé dans ma bibliothèque à sa date. Je ne tiens pas à ce qu'on 
le sache aussi bien que nous, mais j'aimerais assez qu'on ne prît pas 
ce nombre comme fabuleux. Encore une fois ne soyez point inquiet du 
retard des feuilles. Depuis le progrès du chemin de fer de Bordeaux 
qui vient jusqu'à Poitiers et s'approche de mon Ermitage, je reçois les 
journaux de Paris du lundi, le mardi matin. 

Je ne pense pas que les élections académiques soient prochaines, 
mais quand j'y serai, je ferai ce que j'ai toujours fait : ne promettre ma 
voix à personne, même à ceux que jo préfère à tous, voter seul et loin 
des coalitions pour lesquelles j'ai, en général, peu d'estime, et prouver 
en votant qu'il peut exister dans l'àme humaine une certaine chose à 
laquelle tout le monde ne croit pas et qui s'appelle la conscience litté- 
raire. 

Je suis bien aise d'en avoir fini avec notre petit concordat pour que, 
dans ma prochaine lettre, il me soit possible de parler d'autre chose 
que de nos chiffres; et, pour n'avoir plus à nous occuper de ceux-ci, 
sans en envoyer la somme à Angoulême, je vous prierai de la faire 
verser (en prenant la quittance) cliez MM. Béchet, Deihomas et C'% ban- 
quiers, rue Hauteville, 60. J'ajouterai cette somme à quelques autres 
sommes qu'ils ont à moi et dont j'ai coutume de leur indiquer d'ici 
l'emploi par des lettres et des mandats. 

et corrif/ée (Vi^ny a repris son titre de 1841, mais la couverture porte : Poèmes 
antiques et modernes, avec la mention S' édition). 



A. DE VIGNY ET G. H. CHARPENTIER. 57 

Envoyez-moi donc vmIc les bonnes feuilles, Monsieur, et croyez à 

mes senllmens de considération. 

Alfred de Vigny. 
Au iMaine-Giraud, par Blanzac (Charente). 

26 février 1852. Jeudi. 

Je n'ai pas voulu vous retarder, monsieur, dans la publication de 
Cinq-Mars et j'ai mis partout mon approbation en la renvoyant le 
même jour sans attendre une seconde épreuve. J'espère qu'on aura 
fait toutes les corrections indiquées de ma main et vous prie d'y bien 
veiller de votre côté. En vérité je ne sais comment il se fait qu'un livre 
qui a seulement cent ans d'existence peut avoir encore quelque sens 
commun, quand il a passé par cinquante éditions. En voici un qui n'a 
encore que dix. éditions et où je trouve des fautes prodigieuses, comme 
par exemple des lignes entières omises et des substitutions de mots 
tout à fait plaisantes telles que : développement au lieu de dévouement. 
Veillez, je vous en prie, à ce que les compositeurs ne me développait p&s 
de la sorte à l'avenir. 

La prose est fort malheureuse en ce qu'on la peut rendre ainsi élas- 
tique en l'imprimant. La poésie se tire du danger parce que ses pieds 
sont enchâssés dans le rythme et la rime de façon à ne pas être 
dérangés. Au théâtre, c'est par les acteurs que la prose est massacrée et 
mutilée. Avez-vous remarqué la quantité merveilleuse d'exclamations 
banales dont ils s'amusent à broder le style de leurs rôles? Mais les 
vers mettent des bornes à leur imagination et à leur esprit et les for- 
cent à glisser dans les rails sans s'écarter à droite et à gauche. Je vou- 
drais bien qu'il en fiH ainsi des imprimeurs. 

Avant de poursuivre Stello, il faut que je vous dise aussi que je vou- 
drais le voir imprimé en caractères plus gros et moins de lignes à la 
page, plus d'espace aussi entre ces lignes et que leur largeur ne fût que 
celle de la dernière édition. Tout cela est bien opaque, bien compact, 
bien fatigant pour le lecteur; c'est bien assez du livre pour le lasser. 

La dernière édition que vous avez publiée de Stello était plus facile 
aux yeux et mieux faite en cela. Les lettres du litre des chapitres peu- 
vent être mieux choisies que celles que l'on m'envoie, qui sont dispo- 
sées sans goût et qui donnent à chaque titre quelque chose de trop 
solennel qui ressemble à une affiche de spectacle. Je vous eu prie, 
regardez-y et faites que l'on choisisse mieux. Je ne sais pas très bien 
l'argot de l'imprimerie et il y a des termes de justification, etc. etc., sur 
lesquels je craindrais de me méprendre et de vous retarder en faisant 
faire aux imprimeurs le contraire de ce que je veux. 

Quand j'ai reçu votre lettre du 24 janvier, j'avais déjà celle du 21 jan- 
vier, de MM. Béchet et Dethomas, qui me faisait savoir que vous avez 
versé chez eux les sommes convenues. Je vous remercie de votre exac- 
titude et vous demande à présent de l'appliquer à ces détails de votre 
réimpression. 



:j8 IŒVUE d'histoire LlTTÉlUmE DE LA FRANCE. 

Je garderai les épreuves de Stello sans les renvoyer, jusqu'à voire 
réponse sur les petits changemens que je désire. 

Je vous prie, dès que vous publierez, de m'envoyer ici quatre exem- 
plaires de Cinq-Mars, puis de Stello, etc., à mesure qu'ils paraîtront. 

Je reviens sur le sujet des litres des chapitres. Rien n'est plus lourd 

et plus laid que ces grandes lettres capitales lorsque le titre est d'une 

ligne entière. Ne les laissez pas faire. 

Mille complimens empressés. 

Alfred de Vigny. 

Ainsi, le poète soutient contre ses imprimeurs une lutte sans 
trêve : 

3 mars 1852. Mercredi. 

Vous me donnez de si bonnes raisons, monsieur, que je m'y rends 
avec grand plaisir. Mais il y a une chose à laquelle je ne puis me rési- 
gner, c'est la coutume que prennent les imprimeurs de retrancher des 
mots ou d'en ajouter de leur façon comme je vous le disais. Cela fait 
un style tout particulier. Je m'oppose à ce qu'il passe pour être le 
mien et je suis forcé cette fois de demander une seconde épreuve pour 
m'assurer de l'exécution de mes ordonnances. Je suis un Docteur très 
noir, comme vous voyez, pour les imprimeurs. 

Je ne le suis pas moins pour moi-même quelquefois, dans quelques 
mots que je désapprouve. Je fais le contraire de ce que demande Cal- 
deron à la fin de toutes ses pièces, je n'excuse pas les fautes de l'auteur. 

Il en arrivera que cette édition sera la meilleure de toutes. 

Vous ne me semblez pas ravi des couleurs de l'horizon des atTaires. 
Cependant, je vois une quantité de négociations et de traités qui sem- 
blent porter le coup mortel aux contrefaçons que vous aviez déjà blessées 
à mort par vos éditions. Il est possible que votre entreprise s'accom- 
plisse ainsi officiellement. 

J'ai reçu aujourd'hui des épreuves qui, en effet, ont des caractères 
de meilleur choix en tête des chapitres. Mais les dernières feuilles ne 
sont pas encore perfectionnées sur ce point. Je vous prie de surveiller 
un peu tout ceci et de recevoir mille complimens très empressés. 

Alfred de Vigny. 

9 avril 1852. Vendredi. 

Vos imprimeurs ne savent ce qu'ils disent. Pardonnez-leur, monsieur, 
comme je leur pardonne, mais il y a si longtemps que je n'ai reçu 
d'épreuves des Poèmes, que j'ai cru qu'on en suspendait l'impression 
jusqu'à la fin de la prose. 

Le 6 avril, ils m'ont envoyé quelques pages que je leur renvoie 
aujourd'hui même avec le bon à tirer. Je ne les fais jamais attendre 



A. DK VIGNY ET G. H. CHAHPKMTIER. 



r.9 



plus d'un jour. Ce n'est qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire quand 
il y a des omissions ou des changemens de mots par trop absurdes, 
que je me fais envoyer une seconde épreuve pour m'assurer de l'exécu- 
tion des corrections. 

Aujourd'hui donc, monsieur, je n'ai rien entre les mains et vous 
pouvez le leur dire ou le leur reprocher selon ce qui vous conviendra 
le mieux. 

Je vous remercie de me parler quelquefois an peu des bruits qui 

courent. Ce que les journaux m'apportent dans mon Ermitage est à tout 

le monde et l'on aime à avoir ses petites nouvelles manuscrites et pour 

soi tout seul. 

Mille complimens empressés. 

Alfred de Vigny. 

P.-S. — J'attends avec impatience, pour les donner, les quatre 
exemplaires de chacun de nos volumes, dès qu'ils paraîtront. Vous 
pourriez me les envoyer par le libraire d'Angouléme (M. Chabot), qui 
m'envoie souvent des paquets ou des livres et à qui, je crois, vous 
faites beaucoup d'envois. S'il en est autrement, faites remettre ces 
volumes aux messageries de la rue Notre-Dame-des- Victoires, autrefois 
Messageries royales, à l'adresse de toutes mes lettres et en écrivant sur 
le paquet : 

Aux soins de Monsieur Sazerac. 

C'est le nom d'un des directeurs de ces messageries qui m'envoie 
sans cesse des boîtes et me fera parvenir votre envoi le jour même où 
il arrivera à Angoulème. 

Pour qu'il n'y ait pas d'erreur causée par ma mauvaise écriture, je 
vous envoie mon adresse imprimée sur une bande de journal. 

Et, malg^ré ces soins, des fautes échappent encore, que lui 
signalent des amis : 

25 avril 1852. Dimanche. 

Votre lettre du 19 avril se croise avec la mienne, monsieur, partie 
d'ici le 20 avril. Vous m'envoyez trop tard, et apj'ès que j'ai envoyé le 
bon à tirer, les observations amicales et attentives de mon ami 
M. Brizeux, sur les fautes d'impression et de ponctuation. Elles sont 
toutes justes. Si vous allez chez l'imprimeur, ayez la bonté de faire 
rectifier ces erreurs, si, par hasard, il en est encore temps. 

La plus grossière faute d'impression serait le titre du poème : Le 
Somnambule, changé en femme. Mais j'espère que ce péché ne souille 
pas votre édition de cette année, car je remarque avec plaisir que l'édi- 
tion sur laquelle M. Brizeux a pris cette note est de 1841, tandis que 
l'exemplaire sur lequel je corrige est de l'édition de 1846. C'était, je 
crois, la seconde publiée par vous. 



60 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Une troisième édition fut faite en 1849 chez un imprimeur de Corbeil 
dont j'oublie le nom ^ 

Cette édition en 1852 sera donc la quatrième faite par vous, si je ne 
me trompe. Mais, avant vous, il y avait eu : 

1° Une première édition en 1822, in-8''; 

2° Une à'Eloa à part, par Didot, in-8°; 

3" Une édition complète par Gosselin, in-8° ; 

4° Une édition in-8° par MM. Delloye et Lecou dans mes œuvres 
réunies. 

En ajoutant donc ces quatre éditions aux quatre que vous avez 
publiées dans votre format, je trouve que vous pouvez faire mettre 
en toute conscience huitième édition suvles Poèmes antiques et modernes, 
pourvu que la couverture veuille bien s'y conformer aussi et ne pas se 
conduire comme celle de Cinq-Mars. 

Pour Servitude et grandeur militaires, la première publication de la 
Revue des Deux Mondes fut suivie en 1835 : 

1° D'une édition in-8° de M. Bonnaire; 

2° Une édition in-8'* d'un éditeur dont je ne sais plus le nom qui se 
retira du commerce après cette publication; 

3° Édition in-8°par M. Victor Magen; 

4" Édition in-8° par MM. Delloye et Lecou; 

o" Par vous dans votre format en 1841; 

6" Une autre en 1845 par vous encore et que j'ai ici^. 

Voici les renseignemens que vous me demandez et c'est tout ce que 
j'en puis dire de mémoire et dans cet ermitage au fond des bois. J'ai à 
Paris un exemplaire de chaque édition. 

Avez-vous publié d'autres éditions de Se?'ui^uûfe et grandeur militaires, 
avant ou après 1845? Je n'en sais rien. Mais dans vos bureaux, sur vos 
livres, tout cela doit se trouver. Il me semble que ce doit être à présent, 
en 1852, la septième ou huitième : comme il vous plaira, a.s you like it. 
Lorsque le théâtre sera épuisé et que vous voudrez le réimprimer, pré- 
venez-moi assez à temps pour qu'il me soit possible de vous envoyer 
les scènes écrites en vers que j'ajoute ou, plutôt, que je rétablis, avant 
que l'on ne mette sous presse, parce qu'ils [sic) tiennent à la première 
pièce: le More de Venise^. 

Voici aujourd'hui que vos imprimeurs imaginent de m'envoyer la fin 
avant le milieu de Servitude e^ ^ranrfewr... ; ils en étaient restés à la 
page 216, ils reprennent à la page 253. Dites-leur, je vous prie, de me 
faire parvenir les autres feuilles et jusqu'à la couverture même, puis- 

1. Je ne connais pas cette édition. Charpentier, d'ailleurs, désigne son édition de 
1852 comme étant la sixième, et la troisième in-!8. — Toutes ces indications biblio- 
graphiques de Vigny sont à vérilier. 

2. Cette édition de 1845 n'est pas portée sur le relevé de la maison Charpentier 
(voyez ci-dessous); elle ne figure pas davantage au Journal de. la Librairie. Peut-être 
s'agit-il d'exemplaires de l'édition de 18ii, avec un titre nouveau. 

3. Vigny a remanié toute la lin du troisième acte depuis la scène xn et ajouté les 
scènes xiii, xiv et xv. En tète du quatrième acte, quatre scènes nouvelles. 



A. DK VIGNY Kl ii. H. «llAlU'h.N 1 IKH. 61 

qu'elle a des égaremens si imprévus quand je ne la tiens pas en lisiiire. 

Je vous prie, si vous voyez mon ami M. Brizeux, de le remercier 
de celte attention qu'il a «nie de vous avertir de ce (|ui m.inquait 
d'épingles à la toilette de ma Muse, laite par les imprimeurs. iMais 
priez-le donc de chercher encore bien vile s'il n'y a pas quelque cein- 
ture ou quehjue aj^rafe détachée, avant que je prononce le mol fatal 
de lion à tirer qui équivaut au commandement : Feu! 

Ilépondez-moi vile, monsieur, et recevez mille coraplimens très 

affectueux. 

Alfred de Vigny. 

Envoyez-moi, je vous prie, par les mêmes messageries, \o\.rn Polybe, 
traduit par M. liouchot. et les poésies d'/l»rfre 6'Aenier, en faisant cher- 
cher un exemplaire de l'édition suivie d'une couronne de poésies, parmi 
lesquelles était une élégie de J. Lefebvre que je vous fis connaître. 

i20, lundi. — Je reçois le Somnainf/ule, il est redevenu garçon. 

26. P.-S. — Je rouvre ma lettre pour vous dire que je reçois à l'ins- 
tant les épreuves qui manquaient. 

Il me faut la couverture. 

Enfin, au début de juin, le travail est assez avancé pour qu'il 
puisse penser à autre chose, ce qui nous vaut quelques lignes assez 
curieuses sur les Mémoires de Chateaubriand : 

•4 juin 1852. 

J'ai renvoyé les dernières épreuves des poèmes, le 24 juin. 

Je vous prie, monsieur, de vouloir bien m'en faire parvenir quatre 
exemplaires seulement, avec V André Chénier et le Polijbe que je vous 
ai demandés. Vous m'avez écrit plusieurs fois sans m'en parler. Il me 
semble que vous ne pouvez manquer de les trouver quelque part dans 
Paris. 

N'oubliez pas que l'André Chénier que je désire est celui de l'édition 
qui a les notes et la couronne poétique que vous lui aviez arrangées. 

Un de mes amis qui, je crois, vous est connu, M. Busoni, enverra 
prendre chez vous un exemplaire des quatre volumes nouvellement 
impriuiés. Je vous prie de donner, dans vos bureaux, les ordres 
nécessaires pour qu'on les lui donne avec un exemplaire du volume de 
théâtre. Il est bien entendu que ces cinq volumes seront portés sur 
mon compte et donnés par moi. Voici donc celle réimpression arrivée 
au port. Vous voyez que l'absence n'y fait rien. 

Je voudrais savoir si vous ne réimprimerez pas un jour les Mémoires 
de M. de Chateaubriand. On m'a écrit que c'était votre projet. Je crois 
que vous feriez bien; et, surtout, de le donner tout entier tel qu'il 
s'est dessiné, sans changer une pose ou un geste, avec ses inégalités 
et ses difformités, ses boutades, ses mauvaises humeurs contre tous 



62 HEVUE D HISTOIIIE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

ses amis et ses proches parents, ses pages dignes de Tacite et ses gas- 
connades dignes de Cyrano de Bergerac. Ce sera toujours un précieux 
anneau de la chaîne incomparable des mémoires de l'histoire de 
France. 

Adieu, monsieur, vous êtes le plus aimable des éditeurs ou, comme 
vous diles, des ré-éditeurs. 

Si vous n'èles ni en Allemagne, ni en Bretagne, ne tardez pas trop 
à me répondre. 

Mille complimens. 

Alfred de Vigny. 

En octobre 1834, les 3 000 exemplaires de Cinq-Mars étant 
épuisés. Charpentier prépare une édition encore, la onzième*. C'est 
la dernière qu'il ait publiée, et il ne semble pas qu'elle ait été 
l'occasion d'une correspondance importante. Voici, d'après un 
relevé manuscrit qui figure dans le dossier et que je copie exacte- 
ment, le détail de ces tirages successifs : 

Cinq -Mars. 

!■■« édition in-18. Novembre 1841 6 503 ex. 

2° — AoiH 1846 '"^^^^ ~ \ MTU 

3" — Avril 1852 3 292 — ^ • 

4* — Janvier 1855 4 644 — 

Épuisé depuis novembre 1858. 

Poésies. 

l'« édition in-18. Décembre 1841 1 603 ex. j 

2" — Juillet 1846 1 096 ~ [ 4 353 ex. 

3"' — Juillet 1852 1 654 — ) 

Épuisé depuis août 1858. 



Stello. 

'A Afifi PY ) 

4 557 ex. 



l''" édition in-18. Janvier 1842 3 466 ex. 

2« — Mai 1852 1091 — 

Épuisé depuis décembre 1855. 



Nouvelles. 

l""" édition in-18. Décembre 1841 3003ex. ) 

2« — Mai 1852 1 098 — S ^^"^^''• 

Épuisé depuis décembre 1856. 

A reporter 30 742 ex. 

1. Quatrième édition in-18, parue en janvier 1855. 



A. I)K VIGNY F.T G. II. CHARPKNTIKR. 63 

Heport :i0 742 ex. 

Théâtre. 

l-^" édition in-18. Décembre 1841 2150ex. ^ 3804ex. 

2" — Février 1848 1 G54 — S 

Épuisé depuis décembre 1850 

Total 34 540 ex. 



L'opération avait rapporté à l'auteur environ 16 000 francs. En 
somme, il n'avait pas à regretter d'avoir accepté les offres de Char- 
pentier. Le succès de la collection aidait puissamment à la diffusion 
de son œuvre, et surtout de Cinq-Mars... 

Vigny, cependant, ne renonça jamais à ses préventions contre 
rin-18, commode mais inélégant. Après 1841, son espoir est 
toujours de revenir à l'in-S" et il ne signe pas une convention qui 
ne réserve ses droits à cet égard. En 1854 une occasion s'offrit; 
des pourparlers s'engagèrent avec la Librairie nouvelle. Aussitôt 
informé. Charpentier crut pouvoir se plaindre, et Vigny riposta 
vivement'. Pourtant, il n'y eut pas entre eux rupture; les relations 
restèrent correctes. Même, en 1861-02, il fut question de nouveaux 
engagements, mais la santé du poète était déjà gravement atteinte. 
Les billets relatifs à ces dernières négociations (22 décembre 1861, 
Il avril et 12 mai 1802) ne nous apprennent pas grand chose. 
Plus intéressante, une lettre du 13 décembre 1859 : 

Depuis le jour où vous avez publié le Magasin de Librairie, vous avez 
bien voulu me l'envoyer, monsieur, et je vous en sais bien bon gré. 
J'ai craint pour vous, pendant plusieurs mois, l'abus des manuscrits 
inédils. 11 faut, pour ces choses, de grands mcnagemens. 11 y a bien 
des auteurs qui poussent très avant un livre qui les occupe, mais qui, 
tout eh le fortnanl, le condamnent à mort dans leur cœur. Us recon- 
naissent ses défauts ou ses dangers et ne l'achèvent que poussés par un 
mouvement tout semblable à celui de la locomotive qui, sachant qu'elle 
va s'arrêter, glisse encore longtemps en avant, par un mouvement 

1. Celle réponse ('.) octobre ISob) figure dans le recueil Sakellaridès. Je signale 
encore, d'après l'original, quelques erreurs : ligne *.t : « éprouver de cette nou- 
velle • ; — ligne 14 : « à m'y décider en 1842 •; — ligne 17 : « 11 ne vous convint 
pas... • ; — ligne 23 : • de nos traités •; — ligne 32 : « cette opinion... »; — 
ligne 3.") : « m'ont même dit... ■; — ligne 39 : « sans craindre de vous nuire... •; — 
ligne 54 : « De même, dans tous les autres... •; — ligne 57 : « comme terme... • 
— ligne 68 : « pour commencer à répandre... »; — ligne 70 : «ce grand format 
s'adresse... »; — ligne 71 : « comme je le pense... •; — ligne 74 : ■ de quelque 
temps à cause de votre première édition, el il en a été ainsi ». 



6i UKVUH; D HISÏOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

expirant. .. Tout est écrit, mais tout est condamné à l'oubli et, si l'auteur 
ne déchire pas le manuscrit, c'est qu'il pense que telle pensée peut s'y 
trouver, ou telle page inspirée, ou tels beaux vers qui ne seront pas 
déplacés dans un autre livre. Puis la mort le surprend et ce qu'il avait 
enseveli, l'amitié ou la piété des parens le déterre. C'est souvent une 
imprudence. On détruit ainsi les mérites de la sévérité de goût qu'il 
exerçait sur lui-même et l'on fait entrer le public dans la confidence de 
ses esquisses et des hésitations de son pupitre, que le monde devait 
ignorer puisqu'il n'avait pas lui-même livré au jour des essais, qui 
devaient être enfermés comme lui dans le tombeau. 

Je vous félicite d'avoir interrompu ces exhumations et d'avoir fait 
connaître des écrits excellens et nouveaux dont j'espère avoir l'occa- 
sion de vous parler avec éloge. ' 

Mille complimens empressés. 

Alfred de Vigny. 
6, rue des Écuries-dArtois, Paris. 

Vigny était sévère aux chercheurs d'inédit, voilà déjà cin- 
quante ans!... Et je ne dis pas qu'il eût tort. Pourtant, tout n'est 
pas curiosité vaine dans ces indiscrétions. 

Jules Marsan. 



Ils l^^o\All(»^.s l'iiosoDiyi I s ciii;/ (.(tiîM ii 1 1;. 65 



izruDES Sun le vers fhançais 



LES INNOVATIONS PROSODIQUES CHEZ CORNEILLE 
[Hisloirc prosodique de quelques mots et groupes de mots : 

UIKR, POÈTE, FUIR, MEURTRIER, etC.) 



Si VOUS demandez à un poète sur quoi il se fonde pour donner 
à tel mot, mettons trois syllabes, et non pas quatre, ou quatre 
et non pas trois, il vous répondra peut-ôtre que c'est l'usaj^e; 
mais d'autres vous diront certainement que l'oreille seule est leur 
guide. Et ils le croient. Etrange illusion ! Qu'appellent-ils l'oreille? 
S'il s'agit vraiment de l'oreille en tant qu'organe de l'ouïe, elle 
ne peut en réalité être choquée que par la répétition injustifiée 
d'un même son, comme le fameux parahlamafla (comparable à 
ma flamme) que Malherbe reprochait à des Yveteaux', ou le tar- 
tenton (tard en ton) que le même Malherbe relevait dans Desportes, 
ou bien par un assemblage de lettres que la bouche elle-même a de 
la peine à prononcer, comme le Quelque excuse An même Malherbe. 
Mais si l'oreille admet le monosyllabe ion dans un mot, |)Ourquoi 
ne l'admettrait-elle pas tout aussi bien dans un autre mot de même 
forme? En quoi l'oreille, organe de l'ouïe, est-elle intéressée à ce 
que le mot passions ait deux syllabes quand il est verbe, et trois 
quand il est substantif, alors surtout que l'usage courant ne fait 
entre les deux cas aucune différence? Si elle accepte der-nier 
dissyllabe, pourquoi exigerait-elle rfe'>^^-er trisyllabe? Ou wienrf^ez 
à côté de comman-diez^ En quoi incen-diaire, anxi-Uaire ou ves- 
tiaire, que les poètes n'acceptent pas, malgré l'usage courant, 
seraient-ils plus désagréables pour elle que vivan-dii're, fami-Uère 
ou portière, qu'ils emploient constamment? Non, l'oreille n'est 
pour rien dans cette affaire, du moins en tant qu'organe. Ce sont 
les habitudes de C oreille qui sont intéressées ici uniquement. 

Or les poètes ne prennent pas ces habitudes de l'oreille dans 
l'usage courant, puisqu'il ne distingue en aucune façon les finales 
que je viens d'énumérer; ils les prennent uniquement dans la 

1. Parce que des Yveteaux s'étail moqué de malapla dans Malherbe : 
Kntin cette beauté m'a la place rendue. 
Kevue d'hist. littér. de I.A France i-î(f Ann.)- — XX. O 



66 lŒVUfc; D lUSTOIHE LITTÉHAIHK DE LA FHANCE. 

lecture des poètes qui les ont précédés. Autrement dit, ils suivent 
l'usage, j'entends celui des poètes, c"est-à-dire la tradition, et cela 
de génération en génération, pendant des siècles '.Et voilà pourquoi 
le divorce est si grand entre la prononciation poétique et la pronon- 
ciation courante, car ce divorce remonte au moins au xv" siècle. 
Jusqu'au xv* siècle, la quantité syllabique des poètes suit tant bien 
que mal la prononciation, et se modifie avec elle, et comme la 
forme des mots évolue surtout au moyen de contractions perpé- 
tuelles, exigées par le principe de moindre action, les syllabes qui 
étaient distinctes à l'origine ont pu sans peine au cours du 
moyen âge devenir des diphtongues. Il suit de là que les diphton- 
gues qui étaient faites au xv' siècle sont restées acquises, ou même 
se sont réduites à un son unique, comme dans fit, vit, vu {feit, 
veit, veii)-; mais celles qui n'étaient pas faites ou étaient seulement 
en train de se faire, notamment celles dont \i était le premier élé- 
ment, sont restées en route. De là, entre autres, toutes ces finales 
en i-ov, i-ent, i-en, i-eux, i-é, i-er (verbes), etc., que les poètes ont 
conservées précieusement, pour eux seuls. Ainsi les poètes conti- 
nuent à scander ^9«ss^-ow, furi-eux, vi-olent, et di-adème (hélas!), et 
di-amant, et ti-are (!!), simplement parce qu'on scandait ces mots 
ainsi, non pas même au xv* siècle, mais au xii% et bien avant, 
depuis qu'il y a une poésie française, depuis que le roman est sorti 
du latin. Autrement dit, dans la plupart des cas, et sauf excep- 
tions, c'est encore Fétymologie seule qui décide si, dans un groupe 
de voyelles prononcées distinctement, il y a diérèse, c'est-à-dire 
deux syllabes, ou synérèse, c'est-à-dire une seule. 

Aujourd'hui que tout le monde fait des vers, il en est un peu de 
la prosodie traditionnelle comme de la langue : elle subit parfois 
de rudes atteintes, non par une volonté ou un parti pris qui pour- 
raient être légitimes, mais simplement par un effet de l'igno- 
rance, et par suite avec beaucoup d'inconséquence. Il n'en était 
pas ainsi autrefois, oii le respect de la tradition était à peu près 
sans exception. On en pourrait citer de curieux exemples. Je n'en 
donnerai qu'un. Le mot ancien est de ceux, en assez petit nombre, 
dont la diphtongue a été acceptée par les poètes. Il n'a plus aujour- 
d'hui, et depuis deux siècles, que deux syllabes 2. Mais auxvii* siècle 

1. N'esl-ce pas par la tradition que s'expliquent tant d'hiatus de fait, qui jadis 
n'en furent pas, parce qu'on faisait des liaisons qu'on ne fait plus, tant de mau- 
vaises rimes qui furent jadis excellentes, et qui ont cessé de l'être, sans que les 
poètes aient cessé de longtemps de les employer! 

2. Ce qui n'empêche pas beaucoup de poètes contemporains de le faire de trois, 
par confusion avec les autres adjectifs en i-en; mais je puis leur assurer qu'il n'y 
a pas dans V. Hugo un seul exemple d'ancien en trois syllabes. 



i.i.s l^^uvAiU)^s puosouiquis 1,111/ i.oiiM.iu.i.. 0: 

il était uiicorc de trois. C'est en vain qu'au xvi" siècle Lemaire de 
Belges, Jamyn, d'Aubigné, avaient piati(iué régulièrement la syné- 
rèse : ils n'avaient pas réussi à l'imposer, et au xvii" siècle per 
sonne ne les imitait. Or celte prosodie, en contra<liction avec 
riisage courant pour un mot très usité, rendait le vers languissant, 
témoin ce vers de La Fontaine : 

Nous devons l'apologue à Vanci-enne Grèce. 

Hésullat : on s'abstenait; on remplaçait ancien par antique : la 
« noblesse » du mot antique n'a pas d'autre origine. Un Racine, un 
Boileau, ne voulant plus iï ancien en trois syllabes, nont pas cru 
avoir le droit de récrire en deux, contre la tradition, ot c'est en 
vain qu'on chercherait le mot dans leurs vers! Boileau pourtant a 
(lu en avoir besoin bien des fois'. Et si l'on prétend que l'œuvre 
(•omplèl(^ de Bacino et de Boileau n'est pas en somme assez consi- 
dérable pour qu'on puisse en tirer un argument décisif, ce qui est 
d'ailleurs fort contestable, je puis ajouter que dans les cent mille 
vers de Voltaire — ceci est un chifTre — , je crois qu'on chercherait 
en vain le mot ancien.'^. Delille est peut-être le premier qui ait 
employé couramment le mot, et cette fois en deux syllabes. 

Tel était et tel est en général le respect des poètes pour la pro- 
sodie traditionnelle, môme quand ils s'appellent V. Hugo. Le seul 
poète qui ait pris avec elle, de propos délibéré, des libertés assez 
sérieuses, c'est Corneille. Ce n'est pas que sa réforme ait été consi- 
dérable, mais aucun autre n'en a fait autant que lui. Il a vrai- 
ment, lui, consulté l'oreille, et préféré parfois son témoignage au 
respect superstitieux de la tradition. L'étude de ses innovations 
nous permettra de faire l'histoire prosoilique de quelques mots ou 
groupes de mots, qui sont précisément les plus intéressants. 

Je suppose connues, bien entendu, les règles générales de la 
quantité classique, telles que Quicherat les a exposées avec une 
exactitude très suffisante. On les trouve d'ailleurs un peu partout'. 

1. Racine avait néanmoins risqué la synérose prati-cien; mais c'est dans les 
P/rtide«r.s-, qu'il tenait poiirnne siniple farce. Et puis il y avait des précédents dans 
les Mazarinades, sans quoi il n'eiU peut-être pas osé, 

•2. A propos d'un vers du Menliitr, il donne expressément son opinion : « Ancien 
de trois syllabes rend le vers plus languissant; ancien de deux syllabes déviant 
dur. On est réduit à éviter ce mot, quand on veut faire des vers où rien ne rebute 
l'oreille. • Néanmoins il i)référait encore la synérèse, qu'on commençait à prati- 
quer de son temps, et dans un vers de Sopfionis/je, il n'a pas craint d'ajouter un 
mot au texte de Corneille pour qu'ancien fût dissyllabe. 

3. Je ne noterai donc pas. avec certain érudit paradoxal, qui veut ignorer Qui- 
cherat, la diérèse (Vacti-on, jou-issons, alli-é ou « même • inqui-élé, ou la synérèse 
de cieita: (!) ou de croy-ions (!), ne sachant pas qu'à aucune époque, depuis la Clianson 
de Roland, les poètes corrects aient jamais traité ces mots autrement que Corneille. 



k 



68 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Cela dit, je constate d'abord que Corneille est un homme du Nord. 
A ce titre il avait une certaine tendance à la synérèse. Un homme 
du Nord, aujourd'hui tout au moins, prononce si-tua-tion en trois 
syllabes : on trouverait sans doute encore dans le Midi beaucoup 
de gens pour articuler nettement, et étymologiquement — comme 
les poètes — si-tu-a-tion. Voyons donc d'abord les synérèses qui 
appartiennent à Corneille. 



I. — Synérèses des groupes commençant par un i. 

Pour le groupe ia, où les voyelles sont étymologiquement dis- 
tinctes, il n'y a guère avant lui de synérèses autorisées que dans 
diahle et diantre, avec liard, qu'il n'a pas employé*. A ces mots 
Corneille a ajouté viande. Le mot viande ne nous paraît pas 
aujourd'hui fort poétique. Mais il avait autrefois un sens beaucoup 
plus large, et il était fort employé, surtout au figuré. Il est très 
fréquent chez les poètes du xvi" siècle, où il rime constamment 
avec fri-ande et, comme fri-ande, il est régulièrement de trois 
syllabes, conformément à l'étymologie. Les exceptions sont très 
rares ^. Même au théâtre on maintient régulièrement la diérèse ^ 
Corneille emploie le mot pour la première fois dans V Illusion, aux 
vers 1470 et 1186, dans le sens ancien, déjà suranné, de vivres, et 
il fait la synérèse : 

Je crois que celle viande aisément rassasie. 

\j' illusion, qui est de 1636, ne fut imprimée qu'en 1639. Avant 
même qu'elle parût, Rotrou imitait Corneille, dans les Captifs''. 
Corneille renonça, ainsi que Rotrou, à employer ce mot dans ce 
sens. Mais nous le retrouvons plus tard, au sens figuré, dans les 
œuvres religieuses de Corneille, une douzaine de fois, toujours 
avec la synérèse ^ Dès lors la nouvelle quantité est définitivement 

1. Et que V. Hugo a eu tort de faire partout de deux syllabes : Banville le lui a 
justement reproché. 

2. Il n'y en a pas dans Ronsard (où il rime cinq fois avec friande dans les Odes 
seules); Marot en a fait une dans une épigramme (266 ou 271 suivant les éditions; 
cf. la diérèse, éd. Garnier, t. I, pp. 83, l'J6, etc.). 11 y aussi dés synérèses dans Mar- 
guerite de Navarre, dans Pontus de Tyard, dans les Foresteries du jeune Vauquelin 
(folio 11, verso), peut-être par ignorance. 

3. Voir Picliou, Folies de Cardenio, éd. Fournier, p. 50, et le duc d^Ossone, de 
Mairet, lôid , p. 2;-)9. L'incorrect Hardy fait exception. 

i. Acte IV, v. 182, dans le même sens de vivres. 

0. Ed. Marly-Laveaux, t. VHl, pp. 160, 585, 612, 613, 665,675; l. IX, pp. 22, 305, 
464, 536, o40. , 



LES INNOVAI KO > l'iio.'xthlol l-s «.HK/ (.uli.NKII.LI-.. 6'J 

éliiljlic Le vieux Racan, naturellement, garde la diérèse jusque 
dans les psaumes de 1060, mais c'est la fin. Si Saint-Amant, 
Boisrobert, Sarasin, la conservaient, déjà Scarron faisait le mot 
commun; l'école de lOÔO no connaît plus que la synérèse'. 

A viande Corneille avait joint aussi d'abord n'taiin'rie; mais il y 
a rononcé, sans doute sur (juelque observation, et c'est dans les 
variantes (pi'on trouve le mot'^ Aussi niais a-t-il gardé s(>s deux 
syllabes ', contrairement à bifiis, qui est pour le moins commun, 
grAce à Molière. 

Pour le groupe ^o, qui est dans le même cas que le groupe m, 
aucune innovation, pas môme pour vi-ole ou vi-olon\ ni pour 
curi-osilé, qui est plusieurs fois dans VIn}italion. Mais naturelle- 
ment il écrit carf^-(//o?/, qui n'est qu'une altération de cap de Dieu '. 

Arrivons au grou|)e, ou plutôt aux groupes si importante où 1'/' 
est suivi d'un e. Ici encore Corneille a respecté scrupuleusement 
presque toutes les diérèses traditionnelles, même celles (ïanci-en^, 
de r/ardi-en', de comédi-en*. Il a fait pourtant Erighien de deux 
syllabes". Et sans doute il n'était pas le premier'"; mais qu'on ne 
s'y trompe pas : Anghien avait trois syllabes au xvi'' siècle". Et 
Corneille est probablement le premier qui ait fait la synérèse dans 
Diègue, qui a partout trois syllabes dans Scarron, malgré 
l'exemple de Corneille '^ Enfin il a encore diphtongue Tliierri". 

1. Voir Boileau, Sat. III, v. 93; La Fontaine, Fab., I, xviii, 18, et Xil, ix, 31, el 
Contes, lY, ii. 69; Molière, F. Sav., II, vu, versoSO et 550, et de nos jours V. IIii^'o. 
V. int., 19, Clidt., III, 13, etc. On ne peut dissimuler sa surprise (|uand on ren- 
contre vi-ande dans Gregh, Chitine éternelle, 23. 

-■ Il s'en moque en disant de telles niaiseries. 

La Veuve, v. 26'2 (16.^1-1657 ; corrigé en 1660). 

On retrouvera cette hardiesse dans les Contes de La Fontaine {IV, ix, 131), dans 
Maucroix, éd. Walkenaër, p. 166, etc., et aussi dans quelques poètes modernes 
(Lamartine, Touss. Louv., III. 4; Gautier, le Retour, etc.). 

3. V. Hugo notamment ne connaît que la diérèse classique : 

J'ai dislo(|ué ce grand ni-ai» d'Alesandrin. 

Contemplations, I, ^. 
Cf. id., Chdt., lU, 4, YI, 11 et 13 (8), etc. 

4. Le Menteur, 267; Suite, 15; t. IX, p. 155. On sait que Sarasin fit une espèce 
de scandale dans la gent poétique en faisant «ioion de deux syllabes. 

5. lllus. com., V. 74,'). 

G. A/en/., III, 4, v. 924; Mcow..6r)9, Tais. d'Or, 2026; t. VIII, p. 585, IX, 538, X, 188. 

I. Nicom., V. 669; Tois. d'Or, 2026. 

8. lllus. com., V. 1269. 

9. T. X, p. 277. 

10. Voir Saint-Amant, éd. Livet, t. I, pp. 394 el 405. 

II. Voir Marol, I, 63, et Magny, Odes, éd. Courbet, I, 13. De même il y avait 
encore diérèse au xvi' siècle dans Amiens, Vienne, Sienne ou Valenciennes, el on en 
retrouve des exemples au xvii" siècle. 

12. Ed. Ilémon.pp. 136 et suiv. (llérit. r/rf/c), 203 et suiv. (Jodelet duelliste», et 269. 
Vi. Attila, V. 179; mais on l'avait déjà fait dans Chàteau-Thieinj : voir Voiture, 
éd. de 1663, pp. 502 el 503. 



70 ISEVUt: D HISTOinK LITTKHAIHE DE LA FUANCE. 

Une synérèse plus hardie est celle de privilégié : 

Et tel vous soupçonnait de quelque guérison 
D'un mal privilégié dont je tairai le nom '. 

Ceci nous paraît bien simple et ne saurait assurément choquer 
aucune oreille. Mais on sait que les verbes en i-er, et par consé- 
quent leurs participes, ont toujours eu la finale dissyllabique, et 
c'est une des traditions que les poètes observent le plus scrupuleu- 
sement. Pourtant privilégi-é de\ait choquer'. Mais, au xvi*' siècle, 
quand on voulait éviter cette diérèse, on écrivait tout simplement 
privilège^. Corneille a pris certainement le meilleur parti; mais 
son exemple a été peu remarqué sans doute, le mot n'étant pas 
d'usage courant, et quoique Richelet ait accepté plus tard 
privilé-gié, avec quelques autres mots analogues, les poètes ne 
paraissent pas en avoir voulu. Les modernes en sont restés aussi 
à l'horrible diérèse, et c'est fâcheux \ 

Mais tout ceci est peu de chose à côté d'une autre synérèse, la 
plus importante de ce groupe, celle du mot hier. Hé quoi! Le mot 
hier n'appartenait-il pas à la série des synérèses étymologiques 
et traditionnelles, comme pièce, ou piège, comme tiers, fier ou 
ac(/uierl? Sans doute; et pourtant Corneille joue un rôle capital 
dans l'histoire de ce mot, qui mérite d'être développée. 

Etymologiquement, hier est monosyllabe, cela n'est pas douteux, 
et le moyen âge l'a toujours traité comme tel. Au xvi" siècle, 
Marot fait de même, sans exception. Même quand il emploie une 
veille expression, Cautrhier, qui commençait à choquer l'oreille 
avec cette quantité, il maintient la diphtongue ^; ainsi faisaient par 
exemple Ch. d'Orléans ou Jean Lemaire^ Mais, dès la première 
moitié du siècle, des exceptions commencent à paraître. Despériers 

1. Suite du Menteur, acte I, se. i, v. 26. 

2. On le trouvait par exemple dans du Bellay, Regrets, 55. 

3. Far exemple, Et. l'asqnier, éd. de 1723, Jeux poét., IV, sonnet 10. Becq de 
Foiuiuières, qui a reproduit la pièce dans ses Poètes du XVI' siècle, p. 312, a eu tort 
d'écrire privilégié. 

4. Qu'on juge de l'elTel : 

O priuilégi-és, faites des sacrifices (!). 

Ceci est de Goppée, dans Le coup de tampon. Cf. Verlaine, Œuvres complètes, t. H, 
p. 88. 

5. Hors du couvent Vautre tiyer soubz la couldrotte 
Je rencontray mainte nonne proprette. 

Marot, Rondeau 37. 

Cf , du même, épitre 39, chant 8, chanson 25, complainte 4. 

6. Voir Ch. d'Orléans, Œuvres, éd. Ch. d'Héricault, I, p. 52, et II, p. 96 : dans^ 
le premier de ces exemples, il faut scander i;e-o?r, et dans l'autre /"«îscy-e; .1. Lemaire, 
(Hùivres, éd. Stecher, t. IV, p. 192. Cette expression se retrouvera avec la même 
quantité dans Baïf et dans Vauquelin. 



I.KS INNOVATIONS l'UOSODIUUKS (,HKZ CUUNKII.I.i;. 71 

fiiit la diérèse ' ; Saint-Gelais aussi K Et voici Uonsartl, (jui a 
employé ce mot très fréquemment, vingt ou trenle fois, et qui a 
fait partout la diérèse, notamment cinq fois dans la première 
parlio dos Amours de Marie^; par exemple : 

Je le perdis /(i-er dans les yeux de Marie. 

On voit sans peine ce que la diérèse ajoute à la douceur de ce 
vers. Môme dans l'expression hier au soir, même en tète du vers, 
deux circonstances qui facilitaient singulièrement le maintien de 
la diphtongue étymologique, Ronsard s'impose la diérèse. Dans 
l'élégie IV, ne disposant que de deux syllabes, plutôt que d'écrire 
hier soir, il a mieux aimé aller chercher une vieille forme du 
dialecte blaisois, harsoir\ Ailleurs, il a corrigé Imrsoir, texte 
primitif, en hi-er tout court et non hier soir. Et notons que 
Ronsard ne se piquait pas toujours d'être fort conséquent en 
matière de quantité : pour qu'il ait toujours fait ici la diérèse, il 
fallait un parti pris bien caractérisé ^ 

A côté de Ronsard, du Rellay, qui paraît éviter le mot, n'a 
jamais fait la diérèse. Aussi les poètes sont-ils très partagés, et 
Peletior, dans son Art poétique, qui est de 1555, admet les deux 
quantités". Magny fait comme du Bellay; Baïf, comme Ronsard, 
sans s'y astreindre aussi rigoureusement; Belleau imite Ronsard 
jusqu'à employer harsoir. Je n'entrerai pas dans plus de détails. 
Je me bornerai à constater qu'en définitive, la diérèse prévalut 
bientôt : à la fin du siècle, c'est chose faite. Il y a bien résistance 
de la part des grammairiens^; mais le Dictionnaire des rimes de 
Lanoue, qui a une grande autorité à cette époque, donne hi-er 
dissyllabe". 

Comment expliquer ce changement de quantité? Nous avons 
vu, par un exemple de Ronsard, que la diérèse était plus douce, 
et par conséquent plus poétique : c'est une raison. L'influence 

1. Œuvres diverses, p. 157 (sans parler de VAndrie, pp. 207, 236, 271). 

2. K(l. Blanchemain, l. I, p. 70. Cf. les Dern. l'oés. de Marguerite de Navarre, éd. 
Lefraiic, i)p. 15, 394 et 407. 

3. Sonnet 18 (2 fois), chanson du sonnet 62 (2 fois) et sonnet 61. 

4. lid. Blanchemain, IV, p. 227. 

5. Je ne trouve d'exception que pour devant-hier, employé une fois (t. I, p. 186). 
Mais ceci n'inlirme pas la thèse, car aujourd'hui encore les poètes qui font hier 
uniquement de deux syllabes, exceptent volontiers avant-hier iie la diérèse, encore 
que cela ne s'impose pas. 

6. P. 87. 

7. Bèze, en 1584, exige la diphtongue. .■Vinsi fera encore Maupas. en 1623 (je ne 
parle pas de ChilTlet, qui venait après Corneille); seulement les poètes n'ont pas trop 
l'habitude d'écouter les grammairiens. 

8. Dans ses deux éditions de 1596 et 1623. 



72 HKVUE d'histoire LITTÉHAIKE DE LA FRANCE. • 

personnelle de Honsard, chez qui on apprenait la prosodie, comme 
nos contemporains l'ont apprise chez V. Hugo, en est une autre, 
dont il faut aussi tenir compte. Mais cela ne suffit encore pas, car 
ce n'est pas seulement chez les poètes que la diérèse s'est produite; 
c'est dans la langue courante, et les poètes, Honsard le premier, 
n'ont fait quç se conformer à l'usage général '. Or c'est cela qui 
est extraordinaire : une syllabe se décomposant sans nécessité 
apparente, alors que partout la contraction est la loi du langage. 
Je crois pourtant qu'il n'y a là qu'un exemple particulier d'une loi 
générale : il semble que 1'/ (ou y) initial lié à la voyelle suivante 
ait tendance à se séparer d'elle, au moins dans certains cas, 
notamment après une élision. Ainsi nous disons le yacht, la yole, 
le yatarjan, Y y faisant office de consonne'-. Mais les poètes ne 
connaissent pas 1'/ consonne : ils croiraient, s'ils parlaient ainsi, 
faire des hiatus. V. Hugo ne manque donc pas d'élider l'article; 
et le résultat à peu près indispensable, c'est une diérèse qui est 
ici d'effet médiocre : ïy-ole'^, Vy-atagan^. C'est ainsi qu'il diérèse 
aussi partout le mot yeuse". C'est de même encore qu'au xvi" siècle 
on scandait le plus souvent, contrairement à rétymologie,r/ii-(?rre". 
Inversement les mots d'origine grecque commençant par les lettres 
hier ont étymologiquement les voyelles distinctes, et les poètes, 
férus de diérèses, sont trop heureux de conserver celles-là, que 
l'élision tend à maintenir, ïh étant muette : ainsi Vhi-érophaiile. 
Mais que 1'^ soit aspirée, aussitôt il y a synérèse, comme dans 
la hiérarchie'' ; car un i entre deux voyelles fait nécessairement 
diphtongue avec la seconde : nous disons les Plé-iades et non les 
Plé-ï-ades, comme faisait Ronsard, par amour du grec. 

Or appliquons ces principes au mot hier : si nous supposons 



1. Et c'est pour cela que la diérèse a pu se maintenir à cette époque, tandis que 
celle de mi-el, également nouvelle, n'a même pas pu s'affirmer, et celles de mi-el- 
leux, emmi-eller, etc., qui ont duré davantage, ont disparu avec le siècle. 

2. De même on devrait toujours dire le Yémen, le léna, comme le Oudaï. 

3. Orient., V, 6, str. 9 : cf. Conl., V, 20. Voir aussi \'Y-ak dans r.4;-/ d'être gi'and- 
père, VI, 8. 

4. Lég. des Siècles, XVI, chanson, str. 6. S'il lui manque une syllabe, il aime 
mieux dire Vatagan (Chansons des Rues, le Cheval; cf. large alaghan dans Orient., 22) 
.\près son, il conserve la synérèse, parce que l'hiatus prétendu n'apparait pas 
{Chants du Crép., 8; Lég., XVI, Beg, str. 6, etc.). 

5. Il est vrai que le mot yeux a échappé à la diérèse. Gela tient sans doute à 
ce qu'il est rarement précédé d'une élision, comme dans plein d'yeux. Pourtant 
M. Ant. Thomas m'a fait observer qu'à Paris on pronon(;ait sans diérèse rue des 
Nonnains d'Uyères. Gcda tient à ce que l'expression ne fait qu'un seul mot : on 
prononce Sonnaiiis d'IIgères, comme filandlOre. 

6. lit c'est ce qui explique que lierre ail eu longtemps trois syllabes. 

1. De même ceux qui aspirent mal à propos l'/t ti'hyène, font nécessairera.ent la 
synérèse, en disant la hyène. 



LES I^'^OVATI()Î^S IMlOSUKlgl 1-.^ t.Mh/ i.itUNKII.I.i:, T:t 

\h nspirôo, de demain et de hier, il est monosyllalnî ' ; au ( «HiLi.ur»-, 
ajtrès une élisioii, de demain et dlti-er, il est forcéinenl (U; deux 
syllabes. En tôte d'une phrase, il est libre; mais en fait la diérèse 
la einporlé, par analog^i ; avec les cas d'élisioii, qui sont les plus 
nombreux. En somme, je crois (|u'on peut dire que si 17t iïhier 
avait été aspirée, le mot serait certainement resté monosyllabe; 
c'est parce qu'elle était muette, et qu'elle est restée telle, que 
l'élision a produit la diérèse, qui a fini par prévaloir dans la 
plupart des cas. 

Quoi qu'il en soit, c'était une chose acquise au commencement 
du wii'- siècle. Hier monosylUibc était de plus en plus rare, et ne 
se rencontrait que chez quebjues ignorants ou (juelques entêtés, 
quand Corneille survint, rétablissant brusquemeFit la diphton^'ue 
étymologique. Or il a fait de ce mot un usage qui n'a sans doute 
pas son pareil. Par exemple, on sait que, dans ses premières 
[dèces, il avait imaginé un moment une unité de temps spéciale, 
à raison d'un jour par acte : ce lui est une occasion d'affirmer sa 
prosodie-. Dans Horace, il y a des allusions nécessaires aux faits 
de la veille '. De même dans le Menteur, où la prétendue collation 
oflerte par Dorante joue un rôle capital *. Corneille a bien employé 
ce mot une centaine de fois, et pas une fois il n'a fait la diérèse, 
car c'est un principe absolu chez lui qu'un mot ne saurait avoir 
deux quantités. Il faut assurément louer Corneille.pour un scrupule 
si extraordinaire : que dans environ 80 000 vers, il n'ait jamais 
employé le même mot avec deux quantités différentes, c'est un 
phénomène dont il n'y a sans doute pas d'autre exemple. Et c'est 
tout simplement de la probité littéraire*. 

Mais, d'autre part, que Corneille ait eu raison de préférer la 
synérèse à la diérèse, ceci est une tout autre question. Je crois 
qu'au contraire la synérèse dliier est la seule qu'on puisse 



1. Comme il l'est dans le mot hier, si on ne s'arrête pas après mot, et pour le 
même motif. 

2. Six fois dans la Veuve, cinq fois dans la Galerie du Palais. 

3. Sept fois hier dont six en cent vers (vers 10", lli, 160, 163, 189, 212). 

4. On trouve hier vingt-trois fois au moins dans cette pièce unique. 

5. Sans doute il y a des mots qui peuvent avoir deux quantités : il y avait aussi 
on latin des syllabes communes ; mais je pense (|u'il est pr«;férable de choisir une 
fois pour toutes. Et d'autre part aussi je ne veux pas nier absolument que dans 
certains cas le poète ne puisse volontairement chercher à produire un elTet, qui 
sera différent selon qu'il emploiera la diérèse ou la synérèse. Mais je crois pouv(»ir 
afiirmer que cela est inliniment rare, et que. presque toujours, les poètes qui 
a(loi)lenl deux quantités pour le môme mot ne le font que |)0ur se procurer des 
• facilités ». Nous voyons que Corneille n'était pas homme à descendre à de tels pro- 
cédés, qui pour hier lui eussent été faciles. Encore une fois il faut louer le prin- 
cipe sans restriction. 



74 REVUK D HISTOIRE UTTERAIRE DE LA FRANCE. 

justement lui reprocher. Elle heurtait certainement la tendance 
générale, aussi bien que l'usage ordinaire des poètes. Et comment 
n'a-t-il pas senti l'extrême dureté d'hémistiches tels que ceux-ci, 
entre autres, qui sont dans Horace : 

Je vous vis encor hier entretenir Valère. 

J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde '. 

Ou ceux-ci qui sont dans le Menteur : 

Je ne parle que d'hier; — 

Me donnais hier pour grand, j^our rare, pour suprême; 

Nous nous battîmes hier^ 

Car il est à remarquer que Corneille emploie bien plus souvent 
hier dans le corps du vers qu'en tête, où il serait beaucoup moins 
dur. De même hier au soir tout sec n'est pas trop dur^; mais que 
dire de 

D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville*? 

Donc pour cette fois Corneille avait tort. 

Après lui ou dans le même temps, les poètes durent être bien 
embarrassés. Le plus embarrassé fut sans doute Rotrou, qui 
suivait volontiers la prosodie de Corneille, mais qui sur ce point 
n'était pas de son avis. Dans ses vingt premières pièces, jouées 
de 1628 à 1636, on trouve hier vingt ou trente fois, toujours avec 
la diérèse '. Puis, dans les Deux Sosies, qui furent joués dans le 
même temps que le Cid, il cède et suit Corneille ''; mais c'est 
pour revenir à la diérèse dans les dix pièces suivantes, jusqu'à 
Don Bernard de Cabr ère ''.Enfin dans les trois dernières, Venceslas, 
Cosroès et Don Lope de Cardone, — est-ce l'effet du Menteur? — 
il sacrifie de nouveau à la synérèse, six fois sur huit; mais les six 
fois, c'est en tête du vers, ou tout au moins de l'hémistiche : c'est 
le correctif, tout à fait judicieux, qui lui permettait de faire cette 
concession à son ami, sans rendre son vers dur*. 

1. Acte I, se. 2, vers 160 et 212. 

2. Acte II, se. 3, vers 493; aete IV, se. 1, vers 1097 et 1127. 

3. Hier au soir? — Hier au soir. — Et belle? — Magnifique. 

Le Menteur, I, 5, v. -JSO. 

4. Le Menteur, acte I, v. 25. 

o. Une exception dans la Belle Alphrède (111, 2}, qui est de 1636: mais il importe 
de noter que c'est en tête du vers. 

6. Acte II, se. 3 (éd. Hémon, p. 105, 106, 108, quatre synérèses; encore une dié- 
rèse toutefois, p. 89). 

7. Par exemple, édition Hémon, p. 235, 2'Î6, 379. Une seule exception, dans les 
Captifs, I, 3, mais c'est pour avant-hier. 

8. Pour Venceslas et Cosroès, voir éd. Hémon, p. 401, 433, 438, 483, 501. 



l.KS INNOVATIONS l'UOSODiyiiKS CliE/. COUNKII.LK. 75 

Oiiolques poètes adoptèrent franchomcnt la prosodie de Corneille. 
J(; citerai d'abord Mairet', puis Bréheuf, un Normand, comme 
Corneille, et, naturellement, Thomas Corneille, et aussi (juinault*. 
En revaiH'lio Scarron fait hier commun dans son théâtre, et dissyl- 
labe dans V Hnéidc travestie et les poésies. 

On sait que La Fontaine et Molière font aussi hier monosyllahe; 
mais il y a entre eux une difTérence sensible. Dans La Fontaine, 
hier, peu fréquent, est toujours en tête de Thémistiche, et de plus 
dans des expressions composées, hier au soir, hier encore, qui 
atténuent la dureté du monosyllabe' : on avouera que le scrupule 
était dij»^ne détre noté. Molière, au contraire, ne prend aucune 
précaution, et emploie le mot fort souvent \ Aussi l'a-t-il aspiré 
plus d'une fois, comme Th. Corneille ". 

Boileau et Hacine furent des premiers à revenir à la vérité^. Dès 
lors la diérèse ne tarda pas à s'imposer. Voltaire la fait toujours, 

1. Mairet faisait la diérèse dans S>/lvie, qui est de Kîll (vers 15"J2 et I6U^; mais 
dans Sop/ionishe, qui est de 1635, il fait la synérèse (vers 701, 1147, 1418, 1621, 
1727). 

2. Dans Th. Corneille, il y a en apparence trois exceptions sur une cinquantaine 
d'exemples; mais on doit penser que quand il y a une élision apparente devant 
hier, Th. Corneille au contraire aspirait 17j; car la conséquence fatale de la syné- 
rèse, c'était l'aspiration, témoin cet hémistiche : vous conla hier fhi.iloire (Don Iter- 
Irand de Cifjdrrrtl, V, 10), ou honora hier Vhommaqe (Timocrale, V, 5). Il y en a 
d'autres exemples, et ce sont des hiatus autorisés par la règle : Th. Corneille n'en 
ferait pas d'autres. C'est pourquoi les hémistiches e/jcore hier au soir (Le feint aslro- 
loçiue. 11, 2) cl Certaine brune hier (LWmour à la mode, I, 5), doivent certainement 
être scandes avec tt aspirée, et hier monosyllabe. 

3. Falj., W, 1, 61; Théâtre, éd. des Grands Écrivains, t. VII, p. 67, 79, 177; Elégie 
4, et t. IX, p. ;i et 22. Sauf erreur, on ne trouve qu'une fois hier tout court (et 
dans l'hémistiche) : voir Clijmène, vers 56. 

4. Vingt ou trente fois, dont sept dans Amphitnjon (vers 885, 90 6, 935, 936, 1026 
1236 et 1463). Voici le dernier de ces vers, dont on n'admirera pas l'harmonie : 

Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire on personne. 

Cf. avions hier fait partie dons les Fâcheux, acte II, se. 6. 

5. Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie. 

/•'. Sav., acte HI, se. 3, vers 900. 

C'est encore là un hiatus autorisé, et c'est pourquoi il écrit dans l'édition origi- 
nale du Dépit amoureux (vers 716) : 

Et non comme témoin de ce que hier vous vitos. 

C'est donc à tort qu'on a imprimé ensuite qu'hier. D'où je conclus que dans ce 
vers de l'Ecole des femmes : 

Et c'est l'homme çiiVuer vous vîtes du balcon, 

Acte n, se. 5, vers 514. 

il y a une faute d'impression, et il faut lire que hier, /lier étant toujours mono- 
syllabe dans Molière. Et ceci montre une fois de plus que dans des textes même 
très connus, étudiés à la lumière de la seule prosodie, on peut encore trouver des 
fautes à corriger. Voir cette Hevue, année 1908, p. 129. 

6. Voir Hoileau, Sal. III. v. 19, et .\, v. 562, Ep. VI. v. 52; et Racine, Iphig., v. 
110 et 740. Athalie, v. 53, Epigr. 6. Boileau maintient seulement la synérèse dans 
avant-hier (Ep. VI, v. 60), et il en a donné ses raisons à Brossette. 



75 REVUE d'hISTOIUE LlTTÉKAIhE DE LA FRAÎNCE. 

même dans hi-er au soir, même dans avant hi-er^. Elle est si bien 
admise au xviii" siècle, que Marmontel, remettant à la scène le 
Venceslas de Rotrou, en supprima les deux synérèses. Il est 
fâcheux que le xix'' ait cru devoir se donner la facilité de la quan- 
tité double. Le coupable en cette afîaire, c'est Victor Hugo, qui a 
employé le mot au moins cent cinquante fois. Pourtant Victor 
Hugo, plus scrupuleux d'ordinaire en prosodie, ne se donne guère 
cette liberté qu'avec des mots étrangers ou des mots peu employés. 
H est regrettable qu'il l'ait prise avec hier. Dans Cromwell on trouve 
sept fois la synérèse et six fois la diérèse. W est vrai que la syné- 
rèse est toujours en tête de l'hémistiche^, tandis que dans le corps 
de l'hémistiche il fait la diérèse ^ C'est le correctif. Il reconnut 
cependant que le correctif ne suffisait pas, et marqua ensuite une 
préférence très sensible pour la diérèse; mais il ne renonça jamais 
complètement à la synérèse, qu'il employa encore plus de vingt 
fois, et pas toujours en tête de l'hémistiche \ Naturellement, les 
poètes, appuyés sur une telle autorité, purent en prendre à leur 
aise, et sans doute la synérèse n'est pas à la veille de disparaître 
complètement". Quelques-uns comprennent pourtant qu'elle est 
très rarement justifiée, et ne l'emploient pas, même dans avant- 
hier^. Et nous voilà, je pense, bien loin de Corneille; mais c'est le 

1. Voir La Princesse de Navarre, acte I, scène o, et la Guerre civile de Genève, 
chant IV, vers 10. 

2. Actes I, se. 9, II, se. 4, V, se. 13, pour le premier hém.; I, 3, II, 3, lY, 4, pour 
le deuxième; une seule exception, acte I, se. 4. 

3. Actes 1, 4, II, 7, lY, 8, Y, 9 et 12. 

4. Cela prouve bien que ce n'est qu'une facilité qu'il se donne de temps en temps. 
Et je veux bien qu'un hémistiche tel que hier, aiijourdhui, demain (Le'g. des S., III) 
soit parfaitement justifié; mais quand M. Dorchain veut que la synérèse produise 
un effet intéressant dans ce vers de Ruy lilas : 

Hier, on m'a volé, moi, près du pont de Tolède, 
je proteste : c'est moi qui produit l'elfet, et non hier, et si moi pouvait être dans 
le second hémistiche, le vers n'en irait que mieux; la synérèse ne sert donc qu'à 
permettre l'introduction de moi : et c'est justement ce que j'appelle une facilité. 
De même ce vers de la Légende : 

Penser que nous étions là tous deux hier encor 

{La Confiance du marquis Fabrice, XIV.) 

irait beaucoup mieux si là était dans le premier hémistiche. 
0. L'aspiration même se retrouve encore parfois, témoin de ce vers de Banville : 
.l'allai hier dans le bois profond. 

Sîonnailles et clociiettes, Gl. 
6. Notamment M. Rivoire, qui dans le Bon Roi Dagobert a employé le mot vingt 
ou trente fois, sans une seule synérèse : 

Hier, avant-hier '^c n'ai pensé qu'à ça. 

Acte I, se. 6. 

M. Rivoire abuse un peu par ailleurs de la diérèse; il scande encore anci-en, et 
imma 1er i-el, ou irrémédi-able, qui sont bien traînants; mais pour Ai-er il n'y a qu'à 
louer. 



I.KS INNOVATIONS l'MOSODIOUKS iMh./. COUNKII.Li;. 77 

piiiti |iri.s (lo Corneille (jiii !i seul créé toute cette histoire, tioiil j'ai 
altréjié la fii). Sans lui nous eu serions restés à Honsurd, et c'était 
parfait. 



II. SYNl'JRÈSIiS DES GUOUPKS CO.MMENÇANT PAH OU, O ET U. 

Pour les groupes commençant par ou, on peut signaler la syné- 
rése de bivouacK C'était sans doute un mot nouveau. Le premier 
exemple signalé par le Dictionnaire Général est de IGîîO. Or ce 
mot vient do l'allemand, et l'étymologie exigeait la synérèse*. Les 
poètes ont bien voulu y consentira Corneille leur en avait donné 
rexem|)le, ([ui était conforme à sa tendance. 

Il n'a rien innové dans les groupes commençant j»ar o. Il faut 
noter seulement qu'il accepte la synérèse de foèle : 

Me fit devenir poè/e aussitôt qu'amoureux*. 

Elle nous surprend aujourd'hui, et nous pourrions être tentés de 
la lui reprocher, comme celle d'hier. Mais si nous faisons abstrac- 
tion de nos habitudes, nous verrons sans peine qu'elle n'avait alors 
rien d'extraordinaire, et voici pourquoi. Le groupe ou a une ten- 
dance constante à faire diphtongue avec la voyelle suivante, autant 
et plus même que la voyelle /, et dès la seconde moitié du 
xvi" siècle, malgré leur respect de la diérèse étymologique, les 
poètes ont accepté ou subi la synérèse de /bwe/". Corneille l'accepte, 
cela va sans dire**. Or Vo devant une voyelle tend à s'assourdir en 
ou : il faut, par exemple, un petit eflbrt pour conserver Vo dans 
oasis. Cette tendance a amené la synérèse de poêle, acceptée par 
les poètes dès le début du xvi" siècle. Moelle a suivi à la fin du 
même siècle' : il y en a un exemple dans Corneille*. Pour la 

{. Ed. Marty-Laveaux, t. X, p. 199. 

2. On a même écrit quelquefois bivac, qui serait bien plus exact. 

3. Il faut bien le remarquer, car la manie diérétique des poètes s'est bien atla- 
(jiiée au siècle dernier à piano, qui était dans le même cas que bivouac. 

4. Excusi' à Ariste, t. X. p. 77; cf. ihid., p. 73. 81, 100. 101 : cf. aussi Gai. du Pal., 
vers 155, IH6. 'J4I, Illus. corn., vers 1618, Suite, du M., vers l'J02 (var). 

5. On en trouve des exemples dès Ronsard et même auparavant, et c'est la quan- 
tité que donne Sibilet en ISi'J (Arl poëL. éd. GailTe, p. 71). 

0. Méliie, V, 2; t. VIII, p. 525, et IX, p. 257 et 612. De même La Fontaine, qui 
l'emploie souvent, et aussi Molière et Racine. 11 faut descendre au xix' siècle pour 
retrouver la diérèse (Laprade, Coppée, A. Silvestre, etc.)! 

". Sii)ilet, en 1549, était en avance sur l'usage commun. Mais à la fin du siècle on 
écrivait couramment moille ou moile et poile (prononcez mwèl ci puuH). On écrivait 
même foiller, comme inversement on écrivait boettu, coeffe ou mirouer. Corneille 
écrit Coaslin pour Coislin. et naturellement donne deux syllabes à ce mot (t. X, 
p. 271). Coe/f'eleiiu n'a aussi que trois syllabes (Boileau, Sat. Vlll. v. 117). 

S. T. IX, p. 635. Cf. Molière, Tartufe, 917; Boileau, Lutrin, iV, 188. La diérèse 



78 REVUE d'hISïOIHE LITTÉnAlUE DE LA FRANCE. 

même raison, j^oèle aurait pu subir le même sort : c'était la 
prononciation courante'. Quoique le xvi^ siècle ait peu pratiqué 
cette quantité, on en trouve des exemples depuis Saint-Gelais, 
Peletier et Ronsard". A vrai dire elle n'a jamais prévalu, elle ne 
fut jamais l'usage à aucune époque, quoi qu'en ait dit Voltaire, 
que tant d'autres ont répété; il y eut lutte seulement entre les 
deux quantités, et lutte très inégale^ Mais, en adoptant la diph- 
tongue, Corneille était fidèle à ses principes. Pourtant il dut 
s'apercevoir qu'on ne le suivait guère, et que la diérèse l'empor- 
tait décidément, malgré la prononciation usuelle. Dès lors il 
s'abstint. Si ce fut par probité, et pour ne pas employer le même 
mot avec deux quantités différentes, le scrupule peut sembler 
excessif : être conséquent avec soi-même dans le même temps, 
c'est parfait; mais on a le droit de changer d'opinion. Je crois 
plutôt qu'il ne voulut pas s'infliger un démenti à lui-même. Tou- 
jours est-il que les derniers exemples que nous avons de lui sont 
de 1644, et qu'après avoir employé le mot dix fois en une douzaine 
d'années, il écrivit trente ans sans l'employer. 

Après lui La Fontaine fit encore la synérèse, je ne sais pourquoi. 
Il fut mal inspiré. Il y fit d'ailleurs des exceptions \ Et c'est à peu 
près tout''. Molière ne le suit pas®. 

D'où vient que cette réforme, si justifiée alors par la prononcia- 
tio.n usuelle, avorta pourtant définitivement, tandis qu'elle avait 
réussi pour moelle? Sans doute la diérèse est plus douce, et a 

est encore dans Saint-Amant, éd. Livet, II, 229, et dans Racan, éd. de Latour, 1, 
185, et II, 303); maison est bien surpris de la trouver dans V. Hugo (Cromwell, II, 5, 
et Ann. terrible, juin, XVI). 

1. •< Il faut dire pou-ële et non pas po-ëlc, quoique on écrive poète. » Ménage, 
Ohserv. sur la langue française, I, 181. C'est ainsi qu'on prononçait mou-elle et non 
ino-elle : cf. Thurot, I, 545. Et plus d'une fois on a écrit poisie. 

2. Mais Sibilet donne trois syllabes à poêle (Ibid., p. 83), et aussi Deimier {Acad. 
de l'art poéli'/ue, 1610, p. 74 et 173), quoique Lanoue (Dict. des rimes, 1596 et 1623) 
consente à la synérèse. 

3. On voit une quantité dans Corneille, et on dit : C'était l'usage. C'est trop 
commode. II faut voir ce que faisaient les contemporains. Or le xvii° siècle n'a 
guère plus fait la synérèse que le xvi'' : Boisrobert et Brébeuf la font; Théophile, 
Saint-Amant, Kotrou, Gombauld, Colletet, Tristan, Desmarets, Sarasin, Scarron, 
Segrais, etc., font toujours ou presque toujours la diérèse : elle est dix fois dans 
les Visionnaires de Desmarets. 

4. Comme la diérèse est plusieurs fois dans Ragotin, et pas une fois la synérèse, 
c'est une raison déplus pour que Ragotin ne soit pas de lui. La synérèse estdans 
irois fables (VIII, 16, IX, 6, et .\II, 9) et la diérèse dans une seule (I, 14, vers 14 
et 51). 

5. Le vers de Th. Corneille dans Don Bertrand de Cigarral, IV, 1 : 

Poète, musici-en, peintre, bon ménager, 

doit pourtant être scandé avec deux syllabes pour poète, et quatre pour musicien. 
Hichelet admettait les deux quantités. 

6. Voir Fdch., vers 679; Amph., 25 et 40; /•'. Sav., 264, 757, 1525. 



LKS INNOVATIONS PHOSODIQUKS ClIKZ CORNEII.I.K. T't 

(jucUiue chose do plus poélicjue, donc de [>liis conveii.iblc à l'idée 
même que le mot exprime. Mais je pense que rinllueuce du latin 
a dû s'exercer aussi. Les poètes ne se souciaient guère de l'étymo- 
logie de moelle; mais comment des lettrés pouvaient-ils traiter 
poète autrement que /locla? En tout cas, après Boileau, qui scanda 
po-t'te, po-èmc, po-ël'uiae ou po-ésie plus de cinquante fois, la ques- 
tion ne se posait plus. 11 y eut donc jusqu'à la (in du xviii" siècle 
deux manières toutes didércntes de prononcer ces mots, une pour 
la prose, et une pour la poésie '. 

laissons aux groupes, commençant par u. Ni dn-el, ni ru-ine ne 
pouvaient être altérés à cette époque. Mais Corneille fit Suédoia de 
deux syllabes-. Sans doute ce n'est qu'un nom propre; et de plus 
c'était parfaitement conforme à l'étymologie; mais c'était en con- 
tradiction avec l'usage constant, qui était de scander Su-édois ou 
Su-ède'\ 11 y avait donc là tout de même une certaine hardiesse, 
qui sera ratifiée par l'usage du xix' siècle*. 

Il ne reste plus qu'une synérèse à signaler, mais c'est la plus 
importante de toutes : celle de fuir, dont l'histoire est bien 
curieuse. 

Avant Corneille, l'infinitif était de deux syllabes : fu-ir^; de 
deux syllabes aussi le participe fu~i, et le prétérit, et par suite 
l'imparfait du subjonctif". Partout ailleurs, même au futur et au 
conditionnel, et aussi dans fuite et fuitif, ni était diphtongue. 
Hacan écrivait par exemple : 

Où, pour/"M-)/rde vous,je/*Mis de tout le monde'. 

Nous sommes un peu surpris aujourd'hui de cette différence, et 
plus encore peut-être du temps qu'elle a duré. Mais elle ne surpre- 

1. « Kn prose, comme on n'en fait qu'une syllabe, c'est le son ou qui se fait sentir, 
cl en vers, comme on en fait deux syllabes, c'est le son o qu'on prononce. » Boindin, 
Œuvres, 1753, t. II, p. 5. 

2. T. X, p. 302, vers 52. 

3. Voir, au xvi* siècle, Honsard, t. IV, p. 3'J8, et d'Aubigné, t. IV, p. 66 et 233 
(Tragiques); au xvii° siècle, Saint-Amant, t. Il, p. 2b, 31, 361, 376, sans compter 
Scarron, Voiture, La Fontaine, etc. 

4. D'un bras il fait la guerre à nos païens, — l'infûmo! 
De l'autre il signe un pacte aux huguenots suédois. 

V. Uugo, Marion de Lorme, IV, 6. 

Même quantité dans Marmier, Banville, Mérat; ce qui n'a pas empêché M"" de 
Noailles de retourner à la diérèse (Ombre des jours, les Voyages). 

3. Ce qui nest pas plus extraordinaire que ne le sont aujourd'hui encore jou-ir 
ou jou-er, s'évanou-ir ou seru-er,oi\ le radical a toujours été distinct du suffixe, qui 
est er ou ir. Au surplus Villon écrivait souvent /'ou-yr, et aussi Marguerite de Navarre. 

6. De ce temps je ne connais qu'un seul exemple, dans Baïf, t. IV, p. 366. 

7. Bergeries, acte IV, se. 3. De môme que d'Auljigné avait écrit : 



80 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAISCE. 

nait pas à celte époque, n'étant pas seule de cette espèce. Quand, 
à côté de ha-ïr, ha-ï, on avait je hais, nous hayons, je haïrai, et à 
côté d'ou-ïr et ou-'i, j'ois, j'oyais et j'orrai ou j'oyrai, il est clair 
que fuis, fuyais, fuirai pouvaient très bien s'accommoder de fu-ir 
et fu-i\ La seule différence, et elle n'est pas sans importance, 
c'est que, dans les diverses formes du verbe fuir, l'accent était 
partout sur un i. Mais il n'en avait pas toujours été de même. 
Voyons donc comment les choses s'étaient passées. 

Fuir d'abord ne vient pas de fugere, mais du bas latin fug'xre, 
avec accent sur i, <ïoi\ fu-ir, et par suite fu-i (de fug'wi et 
fug'itum). Au contraire fugio avait donné je fuy avec l'accent 
sur Vu, Vi ou y ne servant qu'à mouiller Vu (fu-ïe) : dans la 
Chanson de Roland, le présent fuy assone avec u^. Le pluriel 
était naturellement fu-yons, et le futur fuy-rai avec u mouillé 
comme au présenta C'est ainsi qu'on devait prononcer aussi 
d'abord je hay et je hairai. Mais, dans ces deux mots, la diphtongue 
s'est réduite à un son simple, tandis que dans je fuy et fuirai, la 
diphtongue est restée, en se modifiant : l'accent est passé sur Yi. 
Ce changement aurait pu modifier la pratique des poètes : à côté 
du présent fuy, le participe fu-i était bizarre, la prononciation 
usuelle étant contraire à cette distinction. Mais rien n'y fit. 

La quantité de fu-ir était si bien établie, si inviolable, qu'au 



Chasseur, il est chassé ; il fit fu-yr, il fuit. 

Trag., VI (éd. Réaume, IV, p. 251). 
Et Marot : 

Pour fu-yr donc tous ces futurs ennuis. 
Ne me fuy point. A quel' raison me fw/s? 

Elégie, XV 
Voici un exemple du participe : 

J'ai fu-y tant de fois, j'ai dérobé ma vie 
Tant de fois, j'ay suivi la mort que j'ay fii-ie. 

Aubigné, Trag., VI (éd. Réaume, IV, p. -242). 

Le prétérit est particulièrement employé par Baïf ; voir éd. Becq de Fouquières, 
p. 139, 286, 354; voir aussi les Tragiques, éd. Réaume, p. 180, 230, 257. Mais des 
trois formes l'inlinitif est de beaucoup la plus fréquente. Et d'autre part voici le 
futur : 

Quand la terre et les cicux s'enfuiront devant toi. 

Dosportes, paraph. du Libéra, éd. Michiels, p. 498. 

Je cite cet exemple parce que le poète avait le choix entre s'enfuiront et fu-ironl; 
mii\s fu-ironl était incorrect. 

1. Aujourd'hui encore, les verbes en ir qui ne suivent pas la conjugaison inchoa- 
tive ont une syllabe de moins à l'indicatif qu'à l'infinitif : mentir, je mens, court)-, 
je cours. Ajoutons qu'au xvi' siècle il y avait trois verbes en u-ir : fu-ir, circu-ir, 
et pu-ir. 

2. Voir aux vers 1047, 2013, 2309, 2371. 

3. Comme M. Brunota eu l'obligeance de me le faire remarquer, fuirai ne vient 
pas de riulinilif français fuir, mais de la forme hypothétique fugirabeo, où / est 
tout à fait atone. 



LES IISNOVATIOÎSS PROSODIQUES CHEZ CORNEIIXE. 81 

xvi" siècle, quand les poMos voiil.iiont faire la synérèse, ils écri- 
vaient fui/re. Car il ny a pas là une simple dillérencc fl'orlho- 
^raplio : c'est un changement de conjugaison; l'infinitif /'«-«V était 
enlevé à la catégorie des verbes en u-ir où ir est un suffixe distinct 
du radical, pour être rangé avec les verbes en iiire, où ni est 
toujours diphtongue, même dans /;i.ç/nr<re, et autrefois dans bruire^. 
Fiii/re était ainsi rapproché de cuire, duire, luire et nuire, et les 
poètes aimaient mieux violer l'orthografthe (jue la sacrosainte 
[trosodie. Détour ingénieux : je tourne la loi, donc je la respecte. 
Cette graj)hie, qui est déjà dans Gringore- et dans J. Lemaire', 
n'est pas rare dans du liellay. llaudent. dans ses fables, n'en 
connaît guère d'autre, et l'a employée plus de vingt fois. Elle 
prouve que de|>uis longtemps la prononciation courante ne faisait 
plus d(» dillérence entre les formes de fuir, que les poètes distin- 
guaient seulement par tradition. 

Tout de même, par suite de l'identité des syllabes accentuées, 
la difîérence entre fuy et fu-i ou f'u-ir devait fatalement prêter chez 
les poètes à des confusions. Il est peut-être sans exemple qu'on 
fasse la diérèse au présent ou au futur*; mais Ronsard lui-même 
avait une fois risqué fuir monosyllable, dans un passage qu'il a 
retranché ensuite ^; et du Bellay avait fait une fois la synérèse au 
prétérit ". Mieux encore : un poète s'est trouvé à cette époque 
jtour adopter la synérèse de parti pris. Ce devancier de Corneille, 
c'est Jean de la Taille \ Malheureusement on ne le suivit guère, 
ni au xvi" siècle, ni au commencement du suivant. Les exceptions 
restent assez rares jusqu'à Corneille *. C'est en vain que le Dic- 

1. Bruire est aussi dans Corneille, Illun. com., v. 938. 

2. MijslKiKde Saint Louis (éd. elz., p. Ht» et 136) : fuyre rime avec nuyre. 

3. Rd. Stecher, t. 111, |). 174 : /'uyre rime avec duire. 

4. On lit f'u-ilif dans d'Aubigné, éd. Réaiime, t. IV, p. 98; mais il faut \\tq fugitif, 
qui d'ailleurs est dans la môme page; les deux formes s'employant indifféremment, 
il n'y a pas de raison pour que fuitif se diérèse. 

5. Ed. Blancliemain. l. IV. p. 3ltj. Il est probable qu'au t. V, p. 86, il y a une 
faute d'impression à corriger. 

6. Dans s'enfuirent : voir éd. Marly-Laveaux, t. I, p. 399 (VI* livre de VEnéide). 
Jean Lemaire avait déjà risqué la même synérèse (t. IV, p. 214); pour la faire mieux 
accepter sans doute, il avait écrit s'enfouirent comme Gringore enfouy {.\îi/st. de 
saint Louis, 123). 

1. Voir éd. de Maulde, t. 111. p. 41. 42, 44. 50, 100. 105, 117, 137, pour l'inJinitif. 
et p. 125 pour le participe. On trouvera plusieurs de ces exemples dans les Poètes 
du X\ l' siècle de Becq de Fouquières. p. 249, 250 (deux fois) et 294. La même 
année, Garnier. dans Ilippolyte (vers 1300), risquait aussi fui monosyllabe, qu'il avait 
déjà mis dans Porcie (vers 230), à côté de fu-i (vers 775); quant à fuir du vers 196, 
il est probai)le qu'il résulte d'une faute d'impression, et qu'il faut supprimer de : 
cf. vers 1003, 1809, 1811. 

8. Kt elles ne se rencontrent guère que chez les poètes incorrects, comme 
Cl. Gaucliel, qui fait généralement /><»> monosyllabe. Voir encore \es Desyuizez de 
Godard, dans Ane. théâtre français (Bibl. elzév.) t. VII, p. 355, 387 (deux fois) el 390, 

Uevue d'hist. httér. de la France (00' Ann.). — XX. 6 



82 HEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

tionnaire des Rimes de Lanoue, dans l'édition de d623, déclare le 
participe monosyllabe et l'infinitif commun : les poètes continuent 
à se régler sur leurs prédécesseurs. Il ne fallut pas moins que le 
retentissement du Cid pour soulever laquestion et mettre les deux 
quantités en lutte. Mais je dois dire qu'avant le Cid ils sont deux 
qui travaillent ensemble à la réforme : Corneille et Rotrou. C'est 
même Rotrou qui commença, dans les Ménechmes, joués en d63l '. 
Le premier exemple de Corneille est dans la Veuve : 

Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien ^. 

La même année, dans la Galerie du Palais, il risque son pre- 
mier participe ^ On voit avec quelle timidité ils procèdent l'un et 
l'autre : il a fallu quatre pièces à l'un, huit ou dix à l'autre avant 
d'avoir donné deux exemples de cette hardiesse. Sans doute il peut 
se faire qu'ils n'aient eu besoin ni de /"wir, ni de fui; il est plus 
probable qu'ils les évitaient. Enfin Corneille prend son parti et 
donne trois infinitifs dans la Place Royale *, trois encore et autant 
de participes dans Médée". Peu après, c'est le Cid, avec le vers 
fameux : 

Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie ^ 

On connaît l'observation de l'Académie, dans les Sentiments : 
« Fui est de deux syllabes ' ». Notez la formule, que nous retrou- 
verons. L'Académie, représentée par Chapelain, ne discute pas; 
elle c( décrète » encore moins; elle constate, sans plus. Corneille a 
fait un vers faux : un point, c'est tout. Et c'était bien un vers faux, 

pour l'infinitif, et p. 387 et 388 pour le participe. Il y a aussi le poète Etienne 
i)urand, récemment exhumé par M. Lachèvre : voir les sonnets 19, 20, 35, etc. Cf. 
encore, pour le participe, Gilles Durand (Becq de Fouquières, Poêles du XVI'' siècle, 
p. 295), J. de Schelandre, 7>/»' et Sidon {Ane. Théâtre, t. YIll, p. 1 H), et les Escholiers 
de Perrin (Fournier, Thédh-e français, p. 494, à côté de fu-yr, p. 496), sans parler de 
Hardy, qui est fort incorrect. Les auteurs dramatiques ont toujours pris plus de 
liberté que les poètes lyriques. Mais était-ce ignorance ou parti-pris, ou simplement 
négligence? 

1. Œuvres, éd. Viollet-le-Duc, t. 1, p. 174. 11 y a bien un exemple du participe 
dans le Clilandre de Corneille (acte IV, se. 3, vers 1108); mais c'est une correction 
qui date seulement de 1660, ainsi que l'exemple de la Suivante, vei's 233. 

2. Vers 1558. El la pièce de Corneille fut imprimée avant celle de Rotrou : la 
Veuve est de 1633 el parut en 1634; les Ménechmes ne parurent qu'en li636, ainsi 
que Célimène, qui est de 1633 aussi, et où se trouve un autre exemple ((iEwii., II, 99). 

3. Vous voyant, il a fui (vers 1163). 

4. Vers 23, 106, 834. 

fi. Vers 46, 773 et 893; 331, 333 et '75. Ajouter Vlllusion, vers 932. 

6. Acte m, se. 4, V. 906. 

7. Voir dans Corneille, t. XII, p. 494. 



I,KS INNOYATIO>S PHOSODIQIJES CHEZ CORNEILLE. 83 

non pas pour le; piildic, sans doute, mais pour la plupart des poètes '. 
L'altitude de l'Acadéinio, déjà gardienne des traditions, ne doit 
donc pas nous surprendre. Supposons qu'aujourd'hui môme un 
poète novateur se mette en tète de faire timidement pour les 
(inal(»s on i-on ce que Corneille a fait pour fu-ir : si dans son pre- 
mier chel'-d'œuvre il écrivait passion en deux syllabes, et que 
l'Académie pût avoir à donner son avis, elle répondrait probable- 
ment, par la plume de M. Faguet : passion est de trois si/llahesK Or 
il y avait certainement plus de hardiesse de la part de Corneille à 
faire de fuir un monosyllabe en 1036, quoi([ue ce ne fût pas abso- 
lument nouveau, qu'il n'y en aurait aujourd'hui à faire déclamer 
passion en deux syllabes à la Comédie-Française, quoique il y en 
ait déjà plus d'un exemple. 

Naturellement, Corneille n'était pas homme à se rendre à 
l'observation de l'Académie. Il avait choisi sa prosodie très 
délibérément. Il acceptait bien le désaccord entre la prononcia- 
tion courante et celle des poètes dans les cas ordinaires, c'est-à- 
dire quand il n'y avait pas contradiction; mais il ne compre- 
nait pas pourquoi les poètes, prononçant je fuis comme tout le 
monde, s'obstinaientà prononcer /'w-^V, contre l'usage universel. 11 
récidiva immédiatement : deux fois dans Horace ^ et quatre fois 
dans Cinna '*. 

Naturellement aussi, les poètes qui avaient l'habitude de la dié- 
rèse, la gardèrent, pour le participe comme pour l'infinitif : 

J'eusse indifféremment /m-i toutes les femmes, 
Si je n'eusse point eu de mère ni de sœur, 

1. C'est ainsi que toute forme nouvelle de langage est d'abord un barbarisme, 
et reste considérée comme telle par les grammairiens et par les écrivains, jusqu'à 
ce qu'ils ne puissent plus résister à l'usage : ainsi faillirai pour faiidrai. Et faudrai 
trouve encore aujourd'hui des défenseurs, comme fu-ir en trouvait encore en 1600. 

2. Et en voici la preuve, fournir tout récemment par M. Faguet lui-même. Com- 
mentant les vers d'un poète contemporain, il cite quelques décasyllabes dont le 
<lernier est divisé en hémistiches égaux : 

Ma médiocrité dans la solitude. 

Et il ajoute immédiatement : « le dernier vers a onze syllabes ». 
Le cas n'esl-il pas exactement le même? Je ne suis pas tout à fait de son avis sur 
médiocrité; mais enfin il constate, d'après la tradition, et rien de plus. 

3. Acte I, se. 2, v. 135 (éd. de 1641-1656), et acte IV, sc.2, v. 1099 (éd. de 1641-1648). 

4. Acte I, se. 4, v. 326; 111, 1, v. 140; IV, 5, v. 1328 et 1355. Cf. encore Pompée, 
vers 111 et 1519; le Menteur, 1395, la Suite, 1117, Rodoqune, 944, et cinq fois au cin- 
quième acte de Pertharite (vers 1535, 1641, 1686, 1727, 1748). Pour le participe, voir 
Théodore, 1323 et 1843, Don Sanche, 616, et Pulchérie, 474. Il n'a pas employé le 
prétérit; mais on le trouvera dans la deu.\ième élégie de Voiture : 

En la voyant tous mes désirs s'enfuirent. 

Pourtant la rime obé-irent devait encourager la diérèse, facile à réaliser par la 
suppression de tous. 



84 HEVUE D HISTOIRE LITTERAIUE DE LA FRAÎSCË. 

dit Gombauld, dans ses Stances pour le Roi Louis XIII; Scarron 
la fait presque toujours, mais presque seulement ; Saint-Amant est 
dans le mên^e cas. Et l'Académie, où les aînés de Corneille sont 
en majorité, tient bon : il faudra une génération nouvelle pour 
accepter la réforme. En 1647, Vaugelas maintient la distinction, 
se fondant sur ce que « deux autres verbes de la même conju- 
gaison, et composés du même nombre de lettres, sont dans le 
même cas ». Il s'agit de ha-ïr et ou-ïr, et la raison n'est que spé- 
cieuse, mais enfin c'en est une. Le Dictionnaire des rimes de Fré- 
mont d'Ablancourt, de 1648, répète inutilement deLanouede 1623. 

Mais voici une intervention qui aura peut-être plus de poids : 
c'est celle de Lancelot. Le texte paraît pour la première fois en 
1650, à la suite de la 2" édition de la Méthode latine de Port Royal, 
et sera répété par toutes les éditions suivantes. « On demande si 
fuir à l'infinitif, et au prétérit j'ai fuy, est d'une ou deux syllabes. 
Mais, quoi qu'il en soit pour la grammaire, les poètes ont raison 
de ne le faire que d'une syllabe, puisque l'oreille, qui est le meil- 
leur juge de ces choses, n'en est point choquée; et qu'au contraire 
elle le serait extrêmement, si on le faisait de deux syllabes, et le vers 
deviendrait si languissant qu'il serait impossible que ce mot si 
nécessaire entrât jamais dans la poésie. » Lancelot exagère, et il 
est évident qu'il n'a pas étudié de très près les questions de versi- 
fication (on le voit un peu partout dans son opuscule); par exemple, 
il a l'air de croire que la diérèse ne se fait plus, et il s'en faut; 
mais du moins le principe est juste. Gomment Ménage, qui 
approuva une autre réforme de Corneille, dont nous parlerons 
tout à l'heure, a-t-il pu écrire, en 1666 : « Malherbe qui avait 
Coreille bonne, a toujours fait fuir de deux syllabes \ et fuit d'une 
syllabe; et en cela il a été suivi par plusieurs poètes célèbres, et 
approuvé par Vaugelas -. » Toujours la même confusion entre 
VoreiUe et les habitudes artificielles de l'oreille. Ménage paraît 
croire que Malherbe a adopté cette quantité par un choix libre : il 
ignore et l'étymologie et l'usage d'avant Malherbe. 11 eût dit beau- 
coup plus justement : « Malherbe, au lieu de consulter son oreille, 
s'en tint, comme beaucoup d'autres après lui, à la règle;, c'est-à- 
dire à l'usage traditionnel des poètes; mais Corneille, qui avait 
VoreiUe bonne, rompit avec une tradition tyrannique, pour suivre 
l'usage courant, et mit fin à une contradiction bizarre. » 

Du moins il semble bien que Ménage, dans sa note, manifeste 



1. Toujours, c'est peut-être deux fois, par exemple dans l'ode à Louis XIII. 

2. Ménage, édition de Malherbe, p. 348. 



LES IISNOVATrOlSS PHOSODIQl'KS CHEZ CORNEILLE. 85 

comme un reufrct pour une quantité qui n'est plus employéf; à la 
date où il écrit. Et en elTet, si Corneille lui-môme, après KiiiO, 
n'a employé ces mots qu'avec beaucoup de discrétion, si quelcjues 
poètes du môme temps hésitèrent et s'abstinrent, ou se donnèrent 
la facilité de la (juantité double, en revanche la génération sui- 
vante, celle de KiGO, représentée par les quatre ciassi({ues propre- 
ment dits, Molière et La Fontaine, Boileau et Racine, adopta sans 
hésiter et sans exceptions la nouvelle prosodie, que Port-Hoyal 
avait prônée *. 

III, — Dip:rèse du gholpe muta ciim liquida. 

Si Corneille avait pour la synérèse la préférence marquée que 
nous venons de voir, nous ne devrions pas nous attendre à le voir 
innover en faveur de la diérèse. C'est pourtant là qu'est sa réforme 
la plus importante et la plus personnelle. 

Mais, avant de l'aborder, je veux signaler un mot, un seul, qui 
présente un certain intérêt : c'est le mot fléau. Ce mot, qui dès 
l'oricrine avait deux syllabes {(le-el) étant dérivé de flagellum 
(accent sur <?), s'était peu à peu confondu avec les autres mots en 
eau, c'est-à-dire que dans fléau, eau était devenue diphtongue, en 
attendant de se réduire à un son unique, comme il est arrivé à 

1. Voir par exemple, dans Molière, Tart., 947 et 1171, Mis., 144 et 1762; dans La 
Fontaine, Fab., II, 14, III, 1, VI, 21, etc.; dans Boileau, Ép.. IV., 40, et IX, 76, 
Art, IV, 70; dans Racine, PMdre, 954 et 1606, et Milhr., 1666 ; 

Et mes ilcrniers regards ont vu fuir les Romains. 

Pourtant le Dictionnaire des rimes de Richelet dit encore que « l'usage ne s'est 
pas tout à fait dociaré ». Kt ceci se répèlera dans toutes les éditions jusqu'en plein 
xvju' siècle, et sera copié littéralement par de la Croix {Art de la poésie, 1675 [?] 
et 169i). Plus tard encore, Voltaire écrira à Duclos, le 25 décembre 1761 : « L'Aca- 
démie m'approuvera sans doute quand je dis que fuir est d'une seule syllabe, 
quoique on ait rfe'c/de autrefois qu'il était de deux ». Quelle précaution extra- 
ordinaire! L'Académie s'était déjà déjugée, ou du moins avait changé d'opinion, 
dans ses Remarques sur Vaugelas, qui sont de 1707. Mais aussi décidé est bien 
impropre : le point de vue historique échappe à Voltaire. J'aime mieux la note de 
La Harpe sur un vers de Maynard : « Fuir était alors de deux syllabes. L'oreille 
apprit depuis à n'en faire qu'une. • C'est parfaitement dit. 

On pourrait croire que c'est Uni. Fuir et fui monosyllabes ne choijuent plus per- 
sonne, el on ne craint pas d'en abuser : 

J-'uir? ((ui fuir? 11 n'est rien que j'aie à fuir au monde 
Hors vous, et je vous fuis, et la tombe est profonde. 

V. Hugo, Alarion de Lorme, acte V, se. 6. 

C'est pourtant dans le même V. Hugo qu'on trouve cet archaïsme inattendu : 
Je m'étais enfu-ie en mon antre inconnu. 

Miinyeront-ils, acte I, se. 5. 

Notez qu'on trouve fui monosyllabe neuf vers plus loin. Il est vrai que l'œuvre 
est posthume. C'est tout de même surprenant. 



86 HEVDE D HISTOIRE LITTÉKAIKE DE LA FRANCE. 

seau, sceau et veau (autrefois se-el et ve-el). Au xvf siècle, Ronsard, 
du Bartas, Hapin, et beaucoup d'autres, ne connaissent que fléau 
monosyllabe, ce qui, à côté des autres mots, est fort naturel. Pour- 
tant, même au xvi* siècle, il y a des exceptions '. J. de la Taille, 
notamment, ne connaît que flé-au. Plus tard, Hardy sera dans le 
même cas. C'est, je pense, le plus souvent, une question de pro- 
vince : chacun écrit plus ou moins comme on prononce chez lui -. 
Mais c'est justement ce qui rend le cas de Corneille intéressant : 
les Normands Saint-Amant etBoisrobert emploient exclusivement, 
ou presque, le monosyllabe ^ ; Bichelet de son côté exigera la 
synérèse, qui est manifestement beaucoup plus usitée; et néan- 
moins le Normand Corneille adopta la diérèse, qui a prévalu 
depuis : 

On me nomme en tout lieu 
La terreur des mortels et le fléau de Dieu *. 

Arrivons à la réforme capitale. 

On sait que, pour des raisons étymologiques, les verbes en ier 
ont toujours eu la finale dissyllabique, Vi étant distinct du suftixe : 
ils l'ont encore,... en poésie du moins. Mais dans les substantifs 
et adjectifs, au contraire, Vi fait partie du suffixe ier, qui est 
monosyllabe, étant dérivé du suffixe latin a-rius (ou a-m par 
confusion). 

D'autre part nos finales en ions et iez des imparfaits et des 
conditionnels avaient été à l'origire dissyllabiques. A l'imparfait 
notamment, les formes primitives iuvenii-iens ei i-iez, puis ^-^ons, 
i-iez, puis i-ons, i-ez; mais, en fin de compte, ce furent des 
diphtongues, comme au subjonctif préseni, qui oscilla longtemps 
entre ons, ez, et ions, iez. 

Ainsi, au xvi' siècle, et au commencement du xvii% il y avait trois 
diphtongues finales qui étaient partout monosyllabiques : ter, fém. 
zère, finale de substantifs et d'adjectifs; ions et iez, finales d'impar- 

1. Comment n'y en aurait-il pas, à une époque où l'on trouve he-aume, pse-aiime, 
perdre-au, et même ve-autrerl Et je ne parle pas de Courval-Sonnet, qui écrit 
Fontaine hle-au et lable-au. 

2. Aujourd'hui même il y a des provinces où l'on prononce flo. 

3. Saint-Amand, éd. Livet, I, 172, 359, 409; II, 208,254, 451 (diérèse. II, 115); 
Boisrobert, Épilres de 1659, p. 9 et 206; on trouve aussi la synérèse dans Bertaut. 
Maynard, Racan, Desmarets, Scudéry, Colletet; Rotrou et Scarron font le mot 
commun, Rotrou dans la même pièce (Œuvres, II, 492 et 523). 

4. Attila, III, 1, vers 884; cf. ibid., v. 1568, et t. IX, p. 251. Corneille fut immé- 
diatement suivi par La Fontaine, Fabl., III, 18 (L'Attila, le fléau des rats). Racine 
ni Molière n'ont employé le mot. 



I.KS INNOVATIONS PHOSODIQUES CHKZ COIIISKIIXK. 87 

faits, (le coinlitioiinols ou de sul)jonctifs '. Et ces trois finales 
('laieiit monosyliaI)i(|ues, quelles que fussent les consonnes (jui 
les précédaient, dans ouvr-ier comme dans pomm-ier ou prun-ier, 
dans voudi'-ions, comme dans pren-ions ou sorl-ions. La difficulté 
<|ue nous éprouvons à prononcer certains mots dans ces conditions 
n'(;xislait sans doute pas, et en tout cas ne les faisait point éviter : 
ouvr-ier Qsi ving^t fois dans Guillaume Crétin, et quinze fois dans 
Marot, nifiirtr-irr (juinze fois dans les Amours seules de lîonsard, 
vingt fois dans Desportes, et quarante fois dans liertaut, car ce 
mot était extrêmement usité, au sens figuré, dans les sonnets et 
poésies amoureuses '\ 

Il y avait pourtant une exception, non pas universelle, mais 
fréquente, et môme ordinaire : c'était pour chambri-ère, qui avait 
le plus souvent quatre syllabes'. D'où peut venir cette exception? 
Probablement de ce qu'on avait longtemps écrit et que parfois on 
écrivait encore chamberière \ Peut-être que, même en écrivant 
chambrière, on continuait à pronon<;er chamberière '\ 

I. Qiiiuul on trouve ionx, iez au présent, l't appartient naturellement au radical 
verbal cl la finale est dissyllabique : expi-ons, ri-ons. Les poètes n'ont jamais con- 
fondu des indicatifs présents tels que alli-ons, alli-ez, pari-ons, pari-ez, des verbes 
alli-erei pari-er, avec des imparfaits ou subjonctifs tels qaeal-lions,al-liez, pa-rions, 
pa-riez, des verbes aller et parer. Ainsi ri-ons et ri-rions, ri-ez, ri-riez, ont toujours 
eu le même nombre de syllabes. 

•2. Outre ces deux-là, on trouve dans le seul Ronsard boncl-ier,sanftl-ier,ménétr-ier, 
épiuql-ier, maîtr-ier, /jutidrier, lévr-ier, chevr-ier, coudr-ier, destr-ier, élr-ier, pou- 
dr-ière, calendr-ier, encnmbr-ier; ailleurs on voit peupl-ier el fondr-i'ere (Belleau), 
cendr-ier et soufr-ière (Baïf), févr-ier (du Bellay), tahl-ier (Magny), etc. D'autre part, 
à devr-ions, devr-iez, qui sont partout, on voit s'ajouter dans le seul Bonsard 
vivr-ionn, deviendr-ionn, prendr-ions, viendr-iez, coniinitr-iez, tiendr-iez, suivr-iez, 
appri'ndr-iez, reprendr-iez. Tous sont des conditionnels; mais dans Desportes, à 
côté do rendr-iez et perdriez (p. 264 el 275), on trouve montr-iez, sou/f'r-iez, entr-iez 
(p. 220, 258, 386). On voit qu'il ne s'agit pas de cinq ou six mots, connue les poètes 
el les prosodistes l'ont cru si longtemps. El les poètes évitent si peu ces mots qu'ils 
les répètent plusieurs fois de suite : 

Mais contre los mi'urlr-iers le ciel est irrité? 

Tout homme qui meurtrit n"est meurtr-ivr téynXà. 

Ht'! n'cst-il pas meurtr-ier cil qui meurtrit son prince? 

Du Bai'tas, Judith. 

Il arrive même qu'ils en mettent deux dans le même vers : 

La hure d'un sanglier aux défenses meurtrières. 

R. Belleau, VAmvthyste. 

3. Dans Ronsard presque toujours : voir Am. 129, el Am., retr., bl; Odes, II, 
XX, 1 ; IV, p. 322; t. V. p. 184; l. Vlll p. 134. Cf. Belleau, Beconn., Y, 2 et 4; Jamyn. 
éd. Brunel, p. 204; Aubigné. t. III, p. 5 et 6, et IV, p. 2<J2; Régnier, sai. X, vers 87, etc. 
La synérèse est dans Ronsard, t. IV, p. 374; elle était déjà dans Marot, épigr. 74. 
Pelelier. éd. Séché-Laumonier, p. 16 el 25, Marguerite de Navarre, éd. Fi-ank, 
t. Il, p. 521; elle est régulière dans Du Barlas. 

4. Voir Villon, (irand Testament, 1.37 el 159; Marot, I, 30; Baïf, III, 297, el IV, 66. 
Baïf manque de doctrine : il écrit indiiïéremment chamberière, chambri-ère (III, 
293) et chambr-ière (III, 32 et 287). 

•'). H est même probable que dans beaucoup de textes où on trouve chambri-ère. 



88 UEVUE D HISTOIKE LITTÉRAIUK DE lA FHANCE. 

Ceci était Texception régulière, la seule. Tout de même, pour 
les autres mots, il fallait bien que la prononciation présentât 
quelque difficulté, ou du moins qu'une prononciation nouvelle 
s'introduisît à côté de l'autre, détachant Vi du suffixe pour le 
grouper avec les consonnes précédentes, car les exceptions, pour 
être irrégulières, ne sont pas extrêmement rares. 11 y avait, il est 
vrai, jusqu'à deux mots avec lesquels on se tirait d'alï'aire parfois, 
en recourant à une forme archaïque sans i : boucler et sangler^. 
En dehors de ces deux formes, on ne pouvait renoncer à la pro- 
nonciation traditionnelle qu'en donnant franchement une syllabe 
de plus au mot, et c'est ce qu'on n'osait qu'avec difficulté. Le 
boucli-er de Jodelle a été célèbre en son temps, et a fait scandale, 
car les règles sont les règles M Pourtant ce n'était pas la première 
exception ^. Que dis-je? le même mot boticli-er en trois syllabes 
était déjà dans Marot \ D'autres suivirent, timidement : et il est 
notable que les exceptions portent d'abord plutôt sur des féminins. 
C'est sans doute l'analogie de chambri-ère, qui a amené une fois 
dans Ronsard meurtri-ère " et ouvri-ère ". 

Dans les formes verbales, les exceptions sont encore plus rares". 

c^est chambe)'iè7'e qu'il convient de lire, ne fût-ce que pour la i*ime; par exemple, 
dans Aubigné, III, 5 et 6. 

1. Ces deux mots venaient en elTet de formes latines à suffixe aris et non arius. 
Boucler (et même bouclair) n'est pas rare dans Ronsard, parliculièroment dans la 
Fraaciade; il est encore dans les Juif'ves de Garnier (vers 2137, pour rimer avec 
éclair) à côté de bouclier (vei'S 1168), et même dans Guy de Tours, éd. Blanchemain, 
II. 10. D'autre part sangler rime avec élrangler dans Ronsard, t. V, p. 279, et quel- 
ques poètes, comme'J. Béreau, ne connaissent pas d'autre forme. 

2. On le chercherait en vain dans les Œuvres de Jodelle, car il ne fut pas imprimé 
mais gravé dans la pierre. On le voyait dans l'épilaphe, aujourd'hui disparue, de 
Timoléon de Gossé, qui était dans l'église des Gélestins (Voir Ménage, Ohservatiom 
sur la langue française, I, 501 ou 587, suivant les éd.). 

3. L'incorrecte Marguerite ne se gêne guère dans ses Dernières poésies : voir 
p. 132 (sangli-er, à côté de sangl-ier qui est p. 148), 181 {meuhn-er), 416 (ouvri-er); 
il est vrai que ces textes sont douteux. 

4. Epitre 18. On pourrait supposer une faute d'impression qui aurait faussé le 
vers ; mais elle n'est pas probable, car boucli-er rime avec cri-er, beaucoup mieux 
que ne ferait boucl-ier. 

5. T. Vil, p. 248. Cf. du Bellay, 1,288; Aubigné, III, 84 et 226; R. Garnier, Hipp., 
V. 1S33 (pour rimer avec p/7-é?'e) ; et même meurtri-er dans les Esbahis de J. Grévin 
(Ane Thédl. fr., IV, 314). 

6. T. IV, p. 323. Cf. ouvri-er dans Barth. Aneau, Imagin. poét., 1552, p. 122; dans 
Le Houx, éd. Gasté, 5, et surtout dans Régnier, sat. XI, v. 94 (à côté d'arbalélr-ier 
au V. 179) : 

Il n'est par le vray Dieu jour ouvri-er ni feste, 
Que ces carognes-là ne me rompent la teste. 

Je citerai encore lévri-er, très fréquent dans certaines parties du Plaisir des 
Champs de Cl. Gauchet, alors qu'ailleurs il scande lévr-ier : on trouve même les deux 
dans deux vers voisins (éd. Blanchemain, p. 350). 

7. Il faut en outre se méfier des fautes d'impression. Dans les Épîtres morales de 
J. Bouchet, II, 10, on lit iiendri-e: et morfondri-ez : il est probable qu'il faut sup- 
pléer vous; cela est sûr pour souff'r-iez de Desportes (p. 258), car Desportes fait 



LKS I^^ovATl()^s l'iiosuDiyi i> i.hï./. (.uii.mji.i.k. 80 

An commoncoment du xvii" siècle, les choses restent en l'état, 
avec cotte dilTéreiice tjiie les mots de cette espèce sont moins 
employés. Les poètes se rendent bien compte de la difticulté qu'il 
y a à l(;s prononcer suivant les règles; car dans l'usai^^e on |)ro- 
nonce deux / : menrlri-icr, et il ne fallait i>as moins (jue le respect 
superstitieux de la sacro-sainte tradition pour maintenir une pro- 
sodie aussi difficile quemeMWr-^er '. Il fallait nécessairement qu'en 
poésie l'r, ou l'^, plutôt 1'/, fût à peine |)rononcé^ Toujours est-il 
qu'on scandait sans hésiter labl-ier ou (rembl-iez, à côté A'ouhli-er 
et ouf)ii-ez\ peupl-ier ou contempl-iez , à côté de snppii-er; encr-ier 
ou mnssncr-iez à côté de cri-er; ei sacri/i-ez avait ijuatre syllahes, 
quand souffr-iez n'en avait que deux, et envi-ez en avait trois, mais 
vivr-iez deux seulement. 

Donc on en était là, lorsqu'on 1629, le jeune' Corneille, dans sa 
première pièce, risqua une diérèse qui sans doute passa à peu 
près inapen^ue : 

Et s'il m'osait tenir de semblables discouris, 

Nous rompri-ons ensemble avant qu'il fût deux jours ^. 

Les vers sont fort jolis. Mais Corneille a-t-il fait sa diérèse 
exprès? Ce n'est pas sûr. Il ne s'agissait pas d'un mot aussi usité 
que meurtrier, mais d'un mot rare, qu'on n'avait peut-être jamais 
mis en vers, et Corneille a peut-être bien écrit comme il parlait, 
sans plus songer à la règle qu'un Troterel. En tout cas, s'il 
s'aperçut de sa faute, ou si quelqu'un l'en avertit, il en prit son 
parti. Sans doute il ne voulut pas en avoir le démenti; sans doute 
aussi trouva-t-il que c'était fort bien ainsi. Mais il se surveilla 

toujours la synérèse (cf. Malherbe, Comme ni ai ir. éd. Lalane, p. 363). De môme, dans 
(lu Bellay, éd. Becq de Fouquières, p. 91, on peut lire : 

Lo février d'avant, mon àgo 
L'an quarantième accomplissait. 

Le texte correct est : 

Lo févr-ier d'avant de mon âge 
L'an quarantième accomplissait. 

1. L'incorrect auteur de Phila/idre, qui ne saurait être Maynard, écrira voitdri-ez 
éd. Garrisson, p. 62) à côté de voudr-iez {ibid., j». 121). Mais c'est au théfUre surtout 
qu'on. verra ces licences : un Troterel, mauvais versificateur des Corrivaux, scandera 
voudri-ez, rendri-ez, devri-cz (Atic. th. /):, t. Vlll. 254, 258, 2fi0). El cela ne prouve 
qu'une chose, c'est qu'on prononçait ainsi. Car il ne faut pas qu'on s'y trompe : 
c'est dans les poètes les plus incorrects qu'il faut chercher les meilleurs lémoignagt's 
delà prononciation de leur temps; parce qu'ils ne connaissent pas très bien les 
rèffles, ils écrivent comme on parle. Mais Malherbe écrit naturellement woudr-jer. 
livr-iez, comme qualr-ième et gr-ief. 

2. Il y avait sans doute une prononciation analogue à celle qui avait fait disi)a- 
railre 1'* après ch ou 7 dans des mots comme liergier, péchier ou chièore. 

3. Mélite, acte 11, v. 424. 



90 UEVUE D HISTOIIIK LITTÉRAIRE DE I.A FHAÎNCE. 

d'abord, évitant manifestement, comme beaucoup d'autres, les 
mots dangereux. Puis il continua, mais avec quelle prudence! Nous 
trouvons dans la Galerie du Palais : 

Des gants, des baudri-ers, des rubans, des castors ' ; 

puis, âdins Médée et V Illusion, meurtri-er deux fois^ Encore ces 
pièces ne furent-elles imprimées qu'avec ou après le Cid. De sorte 
que, quand paraît le Cid, la pratique de Corneille, d'ailleurs si 
timide, n'est pas encore connue. Aussi les trois meurtri-er qu'on 
y trouva fîrenl-ils scandale, comme le fui de tout à l'heure : 

Il est juste, grand roi, qu'un meurtri-er périsse, 
dit Chimène^ Et plus loin Elvire et Rodrigue : 

Jamais un meurtri-er en fit-il son refuge? — 
Jamais un meurtri-er s'offrit-il à son juge *? 

Aussitôt l'Académie note : « Ce mot de meurtrier, qu'il répète 
souvent le faisant de trois syllabes, n'est que de deux '. » Comme 
tout à l'heure pour fui, elle ne discute ni ne « décrète » : elle 
constate. Et nous pourrions répéter ici tout ce que nous avons dit 
plus haut de son attitude ^ 

Pas plus que pour fui, Corneille ne fut ému par l'observation 
de l'Académie : m(?Mr/r^-er reparaîtra immédiatement dans Horace 
et Cinna\ Mais il faut noter d'abord qu'il n'en abuse pas : trois 
fois en quinze ans, jusqu'à l'échec de Pertharite, qui est de 1652. 
De plus, il ne risque guère les autres mots, pour lesquels la diérèse 
lui paraît plus difficile à imposer, étant moins manifestement 
indispensable que dans meurtrier, avec ses trois consonnes devant 
le suffixe. C'est tout juste si, dans le même temps, on trouve deux 
fois houcli-er^, et les deux conditionnels indispensables : voudri-ez 

1. Galène du Palais, vers 195. (Le mot offri-ez, du vers 880, provient d'une cor- 
rection de 1660). On se rappelle que c'est dans la même pièce qu'il risque son pre- 
mier fui. 

2. Médée, acte II, se. 5, v. 619; Illus. corn., v. 1249. 

3. Le Cid, acte H, se. 8, v. 738. 

4. Acte m, se. 1, v. 749-50 (texte des premières éditions). 

5. Sentiments, dans Corneille, t. XII, p. 492. 

6. La même année que le Cid, on trouve viendri-ons dans ï'Alizon de Discret 
{Ane. tfi. Franc., VIII, 427); mais il est assez probable que ce n'est qu'une négli- 
gence. 

7. Horace, acte II, se. 4, v. 519; Cinna, acte V, se. 1, v. 1488; un peu après, Uéra- 
clius, V. 224. 

8. Andromède, vers 1304, et Don Sancfie, vers 220. 



LKS 1NN0VATI0^S PROSODIQUES CHEZ CORNEILLE. 01 

et devri-ez, cliacun deux fois'. C'est peu pour douze trag-édies. 
Nous voilà loin de la richesse luxuriante de HonsanP. Hors du 
théâtre, c'est la môme réserve, et même plus grande^. Manifeste- 
ment il no veut pas démordre de son principe, mais il évite avec 
soin de heurter les usages, toutes les fois (ju'il peut le faire sans 
trop se gêner. 

Il est certain que, pas plus que pour fuir et fui, on ne suivit 
Corneille iininédiatomeiil : renoncer à une tradition est toujours 
très diflicilc aux poètes. Ils ne se rendent môme pas à l'évidence, 
et il faudra une génération nouvelle, nourrie des chefs-d'œuvre 
de Corneille, pour accepter sa réforme. Les contemporains con- 
servent généralement leurs habitudes. Quicherat paraît croire que 
ce sont plutôt les poètes favoris ou courtisans de Hichelieu (\m 
« n'acceptèrent pas l'autorité de Corneille ». Ni plus ni moins que 
les autres. D'abord Corneille n'a pas plus d' « autorité » après le 
C'î'r/ qu'avant; cela viendra plus tard*. Ensuite Hacan n'est point 
ennemi de Corneille, et Saint-Amant pas davantage; pourtant l'un 
et l'autre suivent la tradition". Il en est de même de Tristan : son 
théiUrc seul offre une vingtaine de synérèses, dont beaucoup de 
formes verbales. 

La pratique la plus curieuse est sans doute celle de Rolrou, avec 
ses trente-cinq pièces. Jusqu'au Cid, en plus de vingt pièces, il 
emploie bien meurtr-ier une trentaine de fois : en tragi-comédie, 
c'est le mot nécessaire ; mais en outre, deux substantifs seulement, 
et en tout une dizaine de formes verbales, c'est-à-dire en somme 
beaucoup de discrétion"; et môme, dans les Deux Sosies, qui 

1. Le Menteur, IV. 4, v. 1229, et Don Sanche, v. lo63; Nico>nède, v. 755, et Perl/ia- 
rile, V. 939; et pas une forme en i-ons, alors qu'il avait débuté par là. 

2. Desportes avait déjà montré dans la synérèse une résene analogue : avec les 
formes verbales signalées plus haut, il n'emploie que trois substantifs : meurtr-ier, 
liQUcl-ier, sangl-ier. 

3. Dans les trois premiers livres de Vlmitation (1651-1654), en près de huit mille 
vers, je ne crois pas qu'il y ait un seul exemple à citer. Dans le IV' livre (1656), 
j'ai relevé oiivri-er (p. 437). 

4. C'est la génération suivante qui décide en pareil cas, et encore! M. Rostand 
a-t-il eu plus d' « autorité » après Cyranol Ou l'aurait-il perdue depuis? 

5. Hacan n'emploie guère en fait de substantifs que le mot ouvr-ier (une seule 
fois meurtr-ier, t. 11, p. 360. et point d'autre, sauf erreur) ; il y ajoute les deux con- 
ditionnels habituels, et l'imparfait contempl-iezU.U, p. 140, ps. de 16i>0). 11 est évi- 
dent (lu'il évite ces mots, mais n'accepte pas la diérèse. Maynard et beaucoup 
d'autres sont dans le même cas. Saint-Amant n'évite même pas ces mots : san;/lier, 
bouclier, étrier, destrier, ouvrier, ménétrier se rencontrent chez lui une vingtaine 
de fois; mais il y a très peu de formes verbales, et une seule diérèse (sembli-ez, 
dans Home ridicule, str. 4. à côté de monlr-iez, sir. 91). 

6. Kl parmi tous ces cas une seule diérèse, ouvri-er, dans la Pèlerine amoureuse, 
IV, 2. Il est vrai que l'édition Viollet-le-Duc donne en outre voudri-ez et paratiri-ez 
dans Affésilan de Colchos, IV, 2, et la Belle Alphrède, lll, 2; mais cela résulte de 
fautes d'impression, ainsi que meurtri-ère, dans Florimonde, V, 1 (ajouter la). 



92 REVUE D HlSTOinE LITTÉRAIRE DE LA FRAÎSCE. 

sont probablement de la même saison que le Cid, abstention com- 
plète; peut-être est-ce l'induence de Corneille, qui ne va pas pour- 
tant jusqu'à lui faire adopter la diérèse. Après la publication des 
Sentiments de l'Académie, Rotrou est chez le comte de Belin avec 
Mairet, dont il est l'ami autant que de Corneille, et qui, naturel- 
lement, ne connaît que la synérèse*. On discute la question sans 
doute, et Rotrou, ramené et convaincu, ne se ménage plus; dans 
les trois pièces de 1638, en outre de meurtr-ier, on ne trouve pas 
moins de dix-huit synérèses, dont onze conditionnels : une orgie ^! 
L'année suivante, Rotrou s'installe à Dreux, et voici qu'il est 
moins sûr de lui : il se met à faire des diérèses! trois ou quatre 
dans Iphigénie. Puis il y renonce; dans le reste de l'œuvre, on 
trouve deux diérèses et plus de quarante synérèses ^ Dans Don 
Lope de Cardone, qui est probablement sa dernière pièce, il n'y 
en a pas moins de huit. Voilà où en est la réforme en 1652, quand 
Corneille quitte le théâtre momentanément! En 1655, Brébeuf 
écrit dans la Pharsale : 

Se soutenir l'un l'autre avecque leurs boucl-iers \ 

Il aime mieux conserver avecque que de décomposer bouclier. 
Comment s'étonner que le vieux Racan fasse encore des syné- 
rèses en 1660? 

Et pourtant, dès 1650, Port-Royal, c'est-à-dire Lancelot, avait 
critiqué la synérèse ". Il ne parle d'ailleurs que de cinq ou six mots : 
sanglier, baudrier, ouvrier, meurtrier, meurtrière, auxquels il 
ajoute prière, qui est tout à fait hors de propos ^ « Il faudrait, 
dit-il, garder cette règle de consulter l'oreille plus que toute autre 

1. Voir, dans Si/lvie (éd. Marsan), devr-iez (vers 730 et 1607) et ouvr-iez (v. 1572), 
et, dans les Galanteries du duc d'Ossone, voudr-iez, rendr-iez, apprendr-iez (Four- 
nier. Théâtre français, p. 231, 239, 244, 262). 

2. Dans les vingt-deux premières pièces, il n'y en avait que six. Le vers d\4nti- 
yone, acte IV, se. 1 : 

Voudr-ies-yons ru-iner une amitié si forte, 

doit se scander avec deux syllabes pour voudriez et trois pour ruiner. 

3. Deux parfois dans un vers : 

Vous plaindriez-\oxi% de lui? Voudriez-vons l'excuser? 

Clarice, acte IV, se. 1. 

Dans Don Bei-nard de Cabrère, acle I,sc. 8, on trouve riicmisliche Et vous devien- 
driez grand, qui est vraiment par trop dur. 

4. Livre IV, p. 113. Brébeuf ne connaît non plus que la synérèse. 

:;. MélhodK latine, 2" éd., p. 406. En 1648, N. Frémont d'.\blancourt disait, dans 
son Dictionnaire des rimes, à l'article rier : « La plupart des mots le font dune 
syllabe, mais ils sonnent comme s'ils étaient de deux ». Et c'était tout. Cela n'a 
guère de sens. 

6. Dans pri-ère, comme dans pri-er, Vi appartient au radical, et jamais personne 
n'a eu l'idée d'y faire une synérèse. 



I.KS INNOVATIONS l'UOSODiyLKS CHIiZ COliNlilU.K. 93 

chose, et «Je faire ier monosyllabe en tous ceux où il peut se pro- 
noncer sans peine; mais de le faire de deux syllabes dans les cinq 
on six(!) que je viens de marquer, où il ne se peut prononcer de 
cette sorte qu'avec une très grande rudesse... Ou il ne faut jamais 
se servir de ces mots', ou il faut nécessairement les j)rononcer 
de cette dernière sorte. Ainsi, (|uelque raison que l'on apporte 
pour faire croire que grief ne doit être que d'une syllabe, on ne 
saurait empêcher que ce vers de Malherbe ne soit très dur : 

iNon qu'il ne me soit gi-iefqua la terre possède 
Ce que j'ai de plus cher^. 

et qu'il ne fût plus doux en mettant : 

Non qu'il ne soit grief, etc., 

quoique, pour dire le vrai, le mot de grief est trop bas pour être 
employé on de beaux vers, soit d'une façon, soit de l'autre. » Et 
Lancelot ajoute : « Ayant fait cette remarque, j'ai été bien aise 
d'avoir trouvé par rencontre un vers de M. l'évêque de Grasse .. » 
Il s'agit de meurtrière que Godeau avait fait de quatre syllabes. 
Lancelot jure volontiers par Godeau; mais que fait-il de Corneille? 
On voit qu'en somme sa petite dissertation n'est pas celle d'un 
métricien fort au courant, ni d'un poète expérimenté; c'est celle 
d'un homme de goût, pour qui la prononciation des « honnêtes 
gens » doit prévaloir en vers comme en prose, et qui estime que 
le jugement de l'oreille (cette fois c'est bien l'oreille) doit l'em- 
porter sur la tradition. 

Peu de temps après, en 1653, Segrais publiait Athi/s, poème 
pastoral, et disait dans l'avis Au lecteur : 

« Je t'avertis seulement que si j'ay fait sanglier de trois syllabes 
et meurtrière de quatre, contre l'usage de ceux qui m'ont précédé 
et de beaucoup de grands poètes qui escrivent aujourd'hui 
(en 1653!), ce n'a pas été manque de le sçavoir'. Je ne suis pas le 
seul qui en a usé ainsi : mon opinion a ses partisans, et présen- 
tement le plus grand nombre en use de la sorte. » Tout de même 
l'usage n'était pas encore tellement général que Segrais n'ait cru 
prudent de prendre cette précaution. 

C'est Desmarets qui va se charger de répondre à Lancelot et 

1. C'est ce que faisaient Malieville et quelques autres. 

2. Malherbe, Consolation à du Périer. 

3. Voir sang li-er d&ns l'éd. de 1660 des Poésies, p. 114, 130, 141 et 142, et meur- 
tri-àre, p. 160. 



94 REVUK n'HlSTOlRt: LlTTÉHAmt; DE LA FISANCE. 

à Seg^rais, dans la Préface de son Clovis, publié en 1654-57. On 
sait que Desmarets, outre qu'il tenait personnellement pour la 
synérèse, était un farouche adversaire des Jansénistes •. D'autre 
part il avait fait partie de la commission chargée d'examiner le 
Cid. « Quelques poètes de nostre temps, dit-il, se sont avisez, de 
leur autorité privée, de faire de trois syllabes les mots d'oMvWer, 
bouclier, sanglier, meurtrier, lévrier ei quelques autres semblables, 
pour les rendre de plus facile prononciation; quoyque depuis que 
l'on parle françois on ne les ait faits que de deux syllabes-, comme 
les mots de guerrier, courrier, dernier, qui ne sont pas plus faciles 
à prononcer ^ Mais ces poètes n'ont aucun droit, ni aucune auto- 
rité suffisante pour établir une loi nouvelle*, et ils seront désa- 
vouez, particulièrement par les poètes héroïques, qui ne pour- 
raient plus se servir de ces mots, comme trop languissans et trop 
lasches pour la dig-nité de leur sujet... » 

On voit que les tenants de la synérèse n'étaient pas prêts à 
désarmer. Pourtant une génération grandissait, qui savait les vers 
du Cid par cœur et qui devait se régler sur eux. Ménage, dont les 
poésies françaises ne tiennent pas beaucoup de place, était très fier 
d'y avoir mis une diérèse ^ Dans son édition de Malherbe ^ il la 
signale avec orgueil : « Tous nos vieux poètes, généralement, ont 
fait d'une syllabe Vi précédé d'une mute et d'une liquide, et suivi de 
la syllabe er. Malherbe et ses contemporains en ont usé de la 
mesme façon... Aujourdhuy cet ierest constamment de deux syl- 
labes. Nostre poésie a cette obligation avecque plusieurs autres à 
M. Corneille, qui, dans sa tragédie du Cid, a osé le premier faire 
le mot de meurtrier àe trois syllabes... Je say bien qu'il en a esté 
repris par Messieurs de l'Académie dans Xquy^ Sentiments sur le Cid. 
Mais le temps a fait voir que c'a esté injustement'. Je suis le pre- 
mier qui ai imité en cela M. Corneille... » Il s'aperçut peu après 
ou on lui fit remarquer qu'il exagérait, ou bien il relut le passage 
de Lancelot; et en reproduisant sa note dans ses Observations sur 



1. Les questions religieuses nonl sans doute pas grand'chose à voir ici; il est 
probable pourtant que quelques poètes se décidèrent suivant leur opinion vis-à- 
de Port-Hoyal. 

2. Quel ton méprisant! Mais est-ce là une raison? La prononciation n'est pas 
imnmable. 

3. Desmarets exagère. Précisément toute la question est la. 

4. Vingt ans après le Cidl 

5. Elles parurent pour la première fois en 1652, l'année de Perlharile, dans les 
Miscellanea. La diérèse est pfaindri-ez, p. 90. 

6. P. 280. Elle parut en 1666. 

7. Injustement est impropre. 11 y a trente ans de cela! Le point de vue historique 
échappe à Ménage comme à Voltaire. 



LLS I^^OVATIONS l'UOSUDIQl i;S <:ilKZ COUM:!! 1.1,1.. 95 

la laiif/ne française*, il se corrige, et dit : « Je suis un des premiers, 
aveccjue M. de Vence, qui ay imité en cela M. Corneille; ayant 
rctnanjué que les dames s'arrestoient, comme à un mauvais pas, 
à ces mots de mourlrier, snnf/lier, bouclier, peuplier et autres sem- 
hlables, lorsqu'ils estoient de deux syllabes-. »• Et il ajoute : 
« M. do Serrais, qui a l'oreille fort délicate \ et qui n'est pas moins 
l)ori juj^e do la poésie que bon poète, se joignit aussi tost à noslre 
parti, et dans la préface de son poème pastoral, il lit une remarque 
des raisons qu'il avait d'emploier ces mots de la sorte. Tous les 
jeunes poètes en usèrent ensuite de la mesme façon. » Ménage 
cite ensuite l'opinion de Desmarets, et il ajoute : « On soutient au 
contraire que ces mots sont doux (avec diérèse), sans cstre ny 
lasclies ou languissans. Mais quand ils seroient tant soit peu ou 
lasclies ou languissans, ce peu de lascheté ou de langueur seroit 
toujours préférable à l'extrême dureté qu'ils ont lorsqu'ils sont 
dissyllabes. » 

Cette note de Ménage appelle quelques observations. Si Ménage, 
qui n'a pas étudié la question de près, se trompe en affirmant que 
c'est dans Corneille, et dans le Cid, qu'on trouve la première 
diérèse de meuiHrier, cela prouve du moins que c'est bien le 
retentissement du Cid qui a déterminé la nouvelle prosodie. 
D'ailleurs Corneille est bien le premier (jui ait fait cette diérèse 
constamment, par volonté et par principe : c'est l'essentiel. 
D'autre part, ce que Ménage dit de la lecture des dames montre 
une fois de plus quelle était la prononciation des xc honnêtes gens », 
et dans quel mauvais cas les poètes se mettaient par leur étrange 
obstination à conserver une tradition surannée. Enfin et surtout 
Ménage est le premier qui ait compris la portée de la réforme. 
Les autres énumèrent quelques mots, quand il yen a une trentaine 
dans Ronsard seul, auxquels la réforme s'applique. Ménage a 
compris (|u'il s'agit de tous les mots dans lesquels le suffixe ier 
est précédé d une / ou d'une r, précédée elle-même d'une muette : 
c'est le fameux groupe des grammairiens, muta cum liquida, le 
même qui en latin permettait à la voyelle précédente de rester 
brève, comme dans palrem. Il joue ici un rôle singulièrement 
différent. L'appellation d'ailleurs est-elle tout à fait exacte ici, je 
ne le crois pas : le v et Vf d'ouvrier ou de souffriez ne sauraient 
facilement passer pour des muettes; mais elle est commode et 

1. 2' éd., 1675, t. 1, p. 498. 

2. Ménage aurait pu joindre à Godeau Boisrobert, dont ]es Êfj'ilres de 1647 con- 
liennenl deux fois la diérèse d'ouvri-er (Épitre 21). 

3. Comme Ménage évidemment, puisqu'il est de son avis. 



06 BEVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

peut suffire. Louons donc Ménage de sa précision : il y en a peu 
d'exemples '. 

Si nous voulions de notre côté chercher le nombre de mots 
auxquels s'applique théoriquement, aujourd'hui du moins, la 
prosodie instaurée par Corneille, nous arriverions à un chiffre 
considérable. Mais ne tenons compte que des mots d'usage 
courant. Il y a d'abord au moins une trentaine de substantifs en 
^-er^ Déformes verbales en i-ons et i-ez, il y en a bien davantage : 
outre les conditionnels de vouloir et devoh\ il y a ceux de teni?^ et 
venir et leurs composés, ceux de valoir, recevoir et leurs composés, 
et de plus les imparfaits et les subjonctifs d'offrir, souffrir, ouvrir, 
couvrir et ses composés, et ceux de tous les verbes en brer, crer, 
drer, frer, grer, prer, trer, vrer, et en bler, cler, fier, gler, pler, 
dont il y a bien six douzaines, sur quinze ou vingt, qui peuvent 
figurer eu vers, et beaucoup sans doute même à l'imparfait ou au 
subjonctif. On ne saurait compter en tout moins de deux cents 
mots utiles : entendez deux cents substantifs ou verbes, la plupart 
des verbes fournissant quatre formes, deux en i-ez et deux en 
i-ons^. N'oublions pas d'y joindre quatri-ème, ei r/ri-ef, que citait 
Lancelot, et, à défaut de brief réduit à bref, du moins bri-éveté'\ 
Que Corneille ait eu la notion précise de la portée de sa réforme, 

1. Une formule plus exacte serait : une l ou une r, précédée elle-même d'une 
consonne autre que l ou r. En fait les groupes réels sont bl, cl, fl, gl et pi (dl, tl, 
vl n'exisfant pas), et 6r, cr, dr, fr, gr, pr, tr et vr, ce qui donne uniquement des 
muettes (labiales, palatales et dentales) et des fricatives; mais supposons un groupe 
mr : s'il se réalisait, le résultat serait le même. Les seuls groupes qui en fait 
puissent faire exception dans cette catégorie sont les groupes II, -rr, et ri : huilier, 
guerrier, parliez. 

A part Ménage, les critiques du temps, nous l'avons vu, se bornent à citer 
quelques mots : ainsi fera encore Richelet. Même en notre temps, les poètes qui 
ont écrit des traités de versification ne sont guère plus précis. Banville constate 
que guerrier, laurier, familier, malgré les lettres l et r, ont ier monosyllabe, tandis 
que meurtrier l'a dissyllabe; mais il ne sait pas pourquoi, et prend ces mots pour 
des exceptions! Certains poètes n'ont même pas fait cette distinction, et la présence 
d'une / ou d'une r leur a suffi pour faire la diérèse dans familier (H. Grenier, 
.1. Breton, M"" Daudet, etc.), dans millier (Hugo lui-même, dans Dieu, Bouchor, 
J. Loiseau, etc.), dans empérière (Tailhade), dans bélier (Leconte de Lisle), etc. 
Tout récemment encore, dans la Revue de Paris, M. Henri de Régnier scandait 
sans scrupule famili-èrement. Pour les finales en ions, Banville ne connaît la dié- 
rèse que dans ri-ons, qu'il prend encore pour une exception, sans doute inexpli- 
cable; mais M. Dorchain lui-même ne connaît que celle de devrions. 

2. A tous ceux que nous avons cités plus haut (p. 27, note 1) on peut bien 
ajouter sablier, templier, néflier, bersaglier, etc., et marbrier, sucrier, madrvtr, 
w'grier, plâtrier, vitrier, genévrier, poivrier, et même sous-ventrière. Il y en a bien 
d'autres, et le suffixe est toujours vivant. 

3. Sans doute le vocabulaire poétique des classiques est restreint. Ils y auraient 
regardé à deux fois avant d'écrire en vers pénétri-ons, comme fait V. Hugo (Mages, 
111, dans Cont., YI, 23); mais Boisrobert a tout de même écrit raf'fli-ons dans la 
Belle Plaideuse, III, 6. 

4. De ces mots Corneille n'a employé que (/uatri-àme, t. IX, p. 474. Botrou gardait 
encore la diphtongue (Œuvres, IV, 101 et 174). 



I.KS INNOVATIONS PHOSODIQl'KS CHEZ COHNKILLK. 97 

c(^lii n'est pas sfir, ni (»eiit-ôtro mAmo probable. Mais s'il la fit 
d'instinct, ce fnl avec une sûreté parlaile. La prosodie de Corneille 
est ipréprochable, au moins sur ce point'. Il s'est donc bien garde 
«l'étendre la prosodie nouvelle à des formes qui n'en avaient pas 
besoin : il a conservé la synérèse non seulement dans des mots 
comme envieriez, ifjnoriez, croi/iez, craigniez, qui ne sauraient 
être discutés, mais encore dans quartier, dernier, sorcière, très 
faciles h prononcer, quoi qu'en dise Desmarets^ et aussi dans 
des mots comme partiez, sortiez, résolviez, hasardiez, cherchiez, 
parliez'^. La raison est que dans aucun de ces mots \i du 
suffixe ne se dédouble comme <lans meurtrier; et cette prosodie 
est restée classique'. D'autre part, même après le groupe muta 
cum liquida, Corneille n'a diérèse que la dipbtongue ie et non la 
<liphlongue ui, de bruit, fruit, autrui, détruire, dont Vu ne se 
dédouble pas davantage; et ici encore on continue généralement à 
faire comme lui ^ 

Revenons à Ménage. Il manque quelque chose à son exposé. Il 
a oublié tout simplement le principal artisan de la réforme, qui 
n'est ni lui, ni Segrais, ni même Godeau, mais Scarron. Il est 
vrai que Scarron fait les finales des conditionnels communes, sans 
préférence ni pour la synérèse, ni pour la diérèse "; mais cela, c'est 
l'étape nécessaire entre les deux prosodies, et cette pratique même 
était de nature à habituer le public, et même les poètes, à la 
quantité nouvelle'; en revanche, dans les substantifs, il fait 
partout la diérèse ^ 

1. Si dans une pièce du tome X, p. 366, on trouve montr-iez dissyllabe, cela seul 
siiflit à prouver que la pièce n'est pas de Corneille. El sur les autres points con- 
cernant la prosodie, le seul reproche qu'on puisse lui Taire est d'avoir conservé 
quelques syllabes muettes après voyelles dans le corps du vers : cri-ent {Mcdée, 73) 
bAS-ca (Menteur, 34-J), jou-enl (Suite, 1014), (uy-ent (Don Sanche, 1022). Il y en avait 
d'autres qu'il a corrigées. 

2. Voir, par exemple Médée, vers 503, 1602, 1626. M. Hosland seul dit sorci-ère 
(Chanlecler, IV, 6). 

3. Voir, par exemple, le Menteur, vers 41, 237, 1052, 1735. 

4. 11 faut arriver à M. de Régnier pour trouver ri-i-ons {Jeux rustiques, la Grotte); 
mais n'a-t-il pas scandé naufrageri-ons (ih.. Péroraison) et même entendi-ons {Cité 
des eaux, Sanr/ de Marsi/a.'<)1 

5. Dans ce groupe, les modernes n'ont diérèse régulièrement que bru-ire et quel- 
ques dérivés, et celle diérèse est assez poétique : celle de truie, faite par V. Hugo, 
ne ^'imposait pas du tout; pas davantage celle de truite, ou d'autre part de groin, 
([ui est aussi dans V. Hugo. Quant à celle d'instruire, c'est une des plus graves 
incorrections de Lamartine (Chute d'un ange, 14' vision). 

6. Dans Jodelet duelliste, III, 5, à dix vers de distance, il écrit devr-iez en deux 
syllabes et voudri-ez en trois. 

7. C'est ainsi que nous l'avons vu faire viande commun : Scarron est l'intermé- 
diaire entre la t.-adition et la réforme. 

X. Outre meurtrier et boucler, il emploie calendrier, ouvrier, baudrier, cham- 
brière, arbalétrier. Il ne fait d'cxceplion que pour sanglier, dont nous parlerons 
plus loin, el pour un nom propre, Mauleirier. 

Rev. d'hist. littér. de la France (20* Anu.). — X.X. 7 



98 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

A côté de Scarron, il faut mettre Cyrano de Bergerac et 
Th. Corneille'. Celui-ci écrit devr-iez en deux syllabes deux fois 
dans sa première pièce : c'était encore l'usage ordinaire, et son 
frère avait sans doute néglig-é de s'expliquer avec lui sur ce point. 
Mais il ne recommence plus. Seulement il ne pratique la diérèse 
qu'avec autant et plus de prudence que son frère'. 

En somme, quand Corneille rentre au théâtre avec Œdipe, 
en 1659, la situation est chang^ée. Si les vieux représentants de la 
tradition n'ont i)as tous disparu, la réforme est acceptée par la 
nouvelle génération, et Corneille ne se sent plus obligé d'être si 
réservé. Il varie ses formes verbales. Dans ses œuvres religieuses 
de 1670, il emploie à plusieurs reprises bouclier et ouvrier^. 

Nous retrouvons pourtant la synérèse dans Molière. Mais il faut 
faire attention à un point capital : c'est que toutes les synérèses 
de Molière sont dans ses deux premières pièces, V Étourdi et le 
Dépit, composées ap[»arcmment en province, et bien avant 1660 : 
on doit les mettre à part^. Or, même dans ces deux pièces, il y a 
déjà deux diérèses". De retour à Paris, et jouant Corneille, Une 
fait plus que des diérèses; on remarquera toutefois qu'elles sont 
uniquement dans des formes verbales''. Je mets à part le mot 
sanglier, dont je vais parler. Ainsi Molière semble éviter les 
substantifs. La Fontaine, au contraire, n'emploie que des sub- 
stantifs, et, bien entendu, toujours avec la diérèse ^ ; je mets encore 
à part sanglier. Dans Boileau, il n'y a qu'un seul exemple \ Enfin 
Racine emploie fréquemment meurtri-er, et même voudri-ez^ . 

Désormais la réforme est faite, et les opposants sont extrê- 

1. Saint-Evremond lui-même scande rendri-ons {Académ., III). 

2. Presque pas de substantifs, saut meurtrier, très raie, et ^««/^//er, répété six fois, 
en trois syllabes, dans le Geôlier de soi-même; un peu plus de conditionnels. Dans 
la majorité de ses pièces, et notamment les deux dernières trafîédies, le Comte 
d'Essex ei Bradamanle, qui sont de la fin du siècle, on ne trouve ni substantifs, 
ni formes verbales. 

3. Il emploie même pour la seconde fois une forme en i-otis : 

Nous mettrions en vain les forces en balance. 

Attila, I, % vers 106. 

Et nous savons qu'en 1660 ses corrections introduisent une nouvelle synérèse dans 
la Galerie. 

4. 11 y a six synérèses dans VÉtourdi : devriez (v. 49), voudriez (v. 102, 314, 1845), 
montriez (vers 1521), et même ouvrier {\. 478); trois dans le Dépit : devriez (v. 1083 
et 1694) et voudrions (v, 1236). 

5. Mfurtri-ère (Et., v. 542), et voudri-ez (Dép., v. 493). 

6. 11 y en a quatorze : voudri-ez el devri-ez, fréquemment, et de plus reprendri-ez 
{l'àclieux, v. 737), perdri-ez (Ec. des f., v. 474) et montri-ons {Tari., v. 1329). 

7. 11 n'y en a que trois dans les Fables : lévri-er, ouvri-er et chambri-ère. 

8. Ouvri-er [Art.poét., IV, 27). 

9. Auxquels il faut ajouter boucli-er (Athalie, v. 1737), et souffri-ez (Phèdre, v. 
1427). 



LES INNOVATIONS PKOSODIQIKS CHEZ CORNEILLE. 99 

memnnt rares'. Jusqu'à la fin du siècle, on y niottra liien une 
certaine réserve, quelques-uns trouvant encore cette prosodie un 
peu traînante. Mais la réforme n'en est pas moins définitive, 
quoique lUchelet ne la donne pas comme telle ^ 

Un seul mot résiste encore au xvii" siècle, quand tous les iiuln-s 
ont cédé : c'est sanglier. Je regrette de contredire M. I*aul Meyer; 
mais cela ne tient nullement à l'étymologie, car nous sommes fort 
loin de l'épocjue où l'on trouve encore sangler à côté do houeler. 
Cela tient uniquement à la prononciation. Ceux qui prononçaient 
sanglier comme bouclier, le scandaient de même : tel Th. Corneille. 
Mais beaucoup de gens prononçaient alors sang-lier sans faire 
sentir le g : dès lors ce n'était ni plus difficile pour les organes, 
ni [dus chocjuant pour l'oreille que par-liez ou ébran-liez, car en 
fait le groupe muta cum liquida n'existait plus. Cette quantité dura 
ce (|iio dura cette prononciation. Et c'est j)ourquoi Molière et La 
Fontaine font sang-lier de deux syllabes^; mais ce cas tout parti- 
culier ne doit en aucune façon laisser ignorer ou faire mécon- 
naître leur prosodie régulière et constante, qui est ici uniquement 
la diérèse, comme chez Corneille et Racine \ 

Pour conclure, je ne veux pas surfaire les réformes que 
Cortioille aj)porta dans la prosodie; mais je pense avoir montré 
suflisamment qu'on ne peut pas non plus en nier l'importance. Il 
est infiniment regrettable que V. Hugo n'en ait pas fait autant, à 
beaucoup près. Il est encore plus fâcheux que, lorsqu'un poète, 
s'en fiant à son oreille seule, abandonne aujourd'hui la tradition, 

l. A l'arlicle ier (monosyllabe), Riclielet n'excepte encore que dix mois et sur ces 
dix mots il y a r/eâlierl El il est vrai que f/edlier a trois syllabes dans Th. Corneille ; 
mais c'ost parce qu'il pronon(;ait .9é-«-/j>»'! Et cela n'a aucun rapport avec la ques- 
tion. Riclielet ajoute : « Des gens d'esprit disent que bouclier, geôlier (sic), petifdier, 
et sanglier — remarquer que ces quatre mots ont une / — sont au moins aussi 
agréables à l'oreille quand ils ne font que deux syllabes que quand ils en font 
trois; cela est bien dit; mais l'usage ne s'est pas encore {sic) tout à fait déclaré 
pour ces Messieurs, et c'est tout dire. » Il importe de savourer au passage ce pas 
encori-, que toutes les éditions reproduiront jusqu'en 1739! A l'article iez : « On 
excepte devriez, perdriez, voudriez (ils sont trois!) dans chacun desquels iez a deux 
syllabes. Celte remarque est nouvelle, et n'est pas encore généralement rc<;ue 
(en 1067!). Cependant elle piatt... Chacun en fera comme il trouvera à propos. On 
ne contraint personne sur Parnasse. « Ceci se répétera encore en l"2i ! Que dis-je? 
Au XIX'' siècle, on trouve encore lévr-ier, seml>l-iez et decouvr-iez dans Laprade, 
et uièuie nltendr-ions dans Aulran,sans parler de quelques contemporains plus ou 
moins notoires, comme M""" Hélène Picard : ce sont d'étranges archaïsmes. 

•2. On peut citer Donneau de Vizé, dont la l'euve à la mode, <jui est de 1668. 
contient encore plusieurs synérèses. 

3. Molière, dans la Princesse d'Élide (neuf fois du vers 165 au vers 308); La Fon- 
taine, dans le poème d'Adonis (dix fois) et dans les Fables, I, 19, VIII, 21 et 27, 
sans compter t. Vlll, p. 488. 

4. L'Étourdi et le Dépit mis à part, comme nous avons dit. 



100 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

ce soit presque toujours pour ajouter des diérèses inattendues à 
celles dont notre poésie est déjà si encombrée. Et cela fait autant 
de vers notoirement faux. Où donc est le poète qui nous donnera, 
en se rapprochant un peu de l'usage de tout le monde, une partie 
seulement des diphtongues dont use si librement la poésie espa- 
gnole, comme l'italienne? 

Philippe Martinon. 



UN ENNKMI I)K VOMAIHK, I.V BKALMELLE. 101 



UN ENNEMI DE VOLTAIRE 
LA BEAUMELLE 



I 



La licauinelle publia en 1763 une nouvelle édition, revue et 
considérablement augmentée, de ses libelles contre Voltaire, en la 
faisant précéder d'un Avis du libraire qu'on peut lui attribuer 
sans scrupule : 

Je donne au pidilic ces Lettres au nombre de vingt-tiualre. Je me 
llatle qu'on les lira avec plaisir. On aime le détail desdémèlés littéraires: 
il présente les attaques et défenses respectives, et l'on y trouve une 
application des représailles naturelles à ces sortes de combats. Peut- 
être quelques personnes trouveront-elles que M. de la Beaumelle sort 
des bornes de la modération. Mais il est bien difficile de se posséder 
toujours. Il n'y a qu'un Voltairien outré qui puisse trouver mauvais que 
M. de la Beaumelle ne se laisse pas égorger. 

Cette réimpression d'opuscules vieux de dix ans prouve au 
moins que La Beaumelle avait la rancune tenace. Le public 
d'alors ne paraît pas avoir répondu à son appel*. La curiosité des 
lecteurs était en effet à ce moment plus préoccupée de la querelle, 
interminable elle aussi, qui avait armé l'un contre l'autre Voltaire 
et Fréron, et qui avait atteint son paroxysme aux environs de 
1760. Le livre de La Beaumelle ne fit donc pas autant de bruit 
qu'il l'avait espéré. Le nom même de l'auteur serait aujourd'bui 
inconnu, si Voltaire ne l'avait, par ses ripostes et atta(jues 
incessantes, empècbé de sombrer dans l'oubli. D'autre part La 
Beaumelle est convaincu d'avoir altéré, falsifié les Lettres de 
M"" de Maintenon qui lui avaient été confiées et d'en avoir môme 

1. Les journaux du temps ne parlent pas de cette édition, et la Correspondance 
littéraire de Grimm (éd. Maurice Tourneux, IX, LIT, 1" novembre mO) semble 
admettre que La Beaumelle a depuis douze ou quinze ans gardé le silence sur Vol- 
taire. Cette réimpression prouve le contraire. — Ibid., VII, 282, 1" avril 1767, à 
propos des llonnélelés littéraires : « En vérité, M. de Voltaire est bien bon de se 
chamailler avec un tas de polissons et de maroullos (lue personne ne connaît. Ce 
La Beaumelle et ses impertinences sont oubliés depuis dix ans. • 



102 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

fabriqué de toutes pièces. Aussi jouit-il, sous ce rapport, d'une 
assez mauvaise réputation. Il est moins aisé de bien apprécier ses 
démêlés avec Voltaire. Il ne suffit pas en effet pour cela de 
comparer des textes originaux ou des copies authentiques avec les 
fantaisies d'un éditeur; il faut juger des torts réciproques de 
deux adversaires qui ont employé dans une lutte acharnée toutes 
les ruses et tous les subterfuges possibles. On a cependant, à 
plusieurs reprises, essayé de traiter ce sujet en tout ou en 
partie. 

Charles Nisard publia en 1833, sur les Ennemis de Voltaire, 
Desfontaines, Fréron et La Beaumelle, un travail hâtif et 
incomplet, absolument dépourvu d'esprit critique, surtout en ce 
qui concerne ce dernier. Il lui manquait, il est vrai, des documents 
publiés depuis lors; mais il a négligé de consulter la plupart de 
ceux qui étaient à sa portée. Desnoiresterres, dans son ouvrage 
d'ensemble sur Voltaire et la Société au xviii" siècle, a nécessaire- 
ment parlé de La Beaumelle, mais il ne pouvait suivre la querelle 
dans tous ses détails à travers la vie si prodigieusement active 
de Voltaire : il n'en a donc raconté avec ampleur que les débuts, 
c'est-à-dire la partie anecdotique, en laissant à peu près tout le 
reste dans l'ombre. 

Enfin, il y a une douzaine d'années, M. Taphanel a consacré 
tout un volume à La Beaumelle. L'ouvrage, publié sous ce titre 
un peu trompeur, La Beaumelle et Saint-Cyr, n'est pas, comme 
on pourrait le croire, un simple récit des relations qui se nouèrent 
entre La Beaumelle et les dames de Saint-Louis, en vue de publier 
les Lettres de M""" de Maintenon et de composer sa Vie, mais en 
même temps une biographie complète, oii Saint-Cyr tient d'ailleurs 
la plus grande ydace. L'auteur a eu la bonne fortune de voir 
mettre à sa disposition les archives de la famille Angliviel de la 
Beaumelle. Son étude, très consciencieuse, s'appuie donc sur des 
documents de premier ordre, dont un assez grand nombre concerne 
les rapports de La Beaumelle avec Voltaire. Il a néanmoins 
effleuré à peine la partie essentielle du sujet, je veux dire ce qu'il 
y eut de littéraire dans leurs démêlés. 

De plus M. Taphanel n'a pas pu ou n'a pas voulu se servir de 
Lettres de La Beaumelle qui venaient de paraître en 1897, un an 
environ avant qu'il publiât son ouvrage. Celui-ci était-il déjà sous 
presse? ou bien l'auteur avait-il son siège fait? En tout cas, c'est 

1. « On se hasarde, dit-il dans sa Préface, à publier ce livre, écrit, pour la plus 
grande partie du moins, un peu tumultuairement, dans les premiers mois qui 
succédèrent à la révolulion du 2i février. » 



L^ K>M.>ii i)i', vtd.iAmK, i.A ukal.mki.li:. 103 

une lAclieiisc lacune, ii l'a bien compris, et, sans doute gêné, quoi 
qu'il eu dise', par sa reconnaissance envers la famille des Angli- 
viel, il donne de son abstention les motifs suivants : 

Les lettres de La Beaumelle, que l'un retrouve çèi et là dans les dépôts 
d'archives publics ou particuliers, donnent lieu trop souvent, pour peu 
(ju'on le désire, et sans qu'il soit besoin de solliciter beaucoup les textes, 
;\ des iuter[)rétations défavorables 2, Nous avons eu tout récemment 
l'occasion de le constater. M. l'abbé Le Sueur a publié l'an dernier un 
fort intéressant volume sous ce titre : Mauperluis et ses Correspondants. 
Ce volume renferme plusieurs séries de lettres inédites adressées à 
Maiipertuis par les dillerents personnages (|)rinces, philosophes et gens 
de lettres) avec lesquels l'illustre savant était en relation. On y trouve 
une trentaine» de lettres de La Beaumelle, qui toutes ne méritaient pas 
d'être mises au jour. Quelques-unes donnent de son désintéressement 
une médiocre idée, notamment celles où il parle de ses mariages 
rompus. Ce que l'éditeur ne fait pas remarquer, ce que d'ailleurs il ne 
pouvait savoir, c'est qu'il y a, dans ces singuliers aveux de La Beau- 
melle, beaucoup de fanfaronnades; on lui ferait tort en le jugeant sur 
ce qu'il dit là de lui-même. 

Que La Beaumelle ait été un fanfaron de vice, c'est possible : 
encore faudrait-il le prouver par l'examen des documents au 
lieu de les supprimer. Mais on ne saurait prétendre que des 
lettres ne méritent pas d'ôtre rendues publiques, parce qu'elles 
peuvent nuire à leur auteur. A ce compte, on aurait bien fait 
d'expurger la Correspondance de Voltaire, surtout en ce qui 
concerne ses ennemis : assurément sa mémoire y aurait beaucoup 
gagné. 

Heureusement les Lettres publiées par M. l'abbé Le Sueur non 
seulement éclairent d'un jour cru les mœurs et le caractère de La 
Beaumelle, mais encore elles jettent une vive lumière sur sa 
querelle avec Voltaire et la haine insatiable qu'il nourrit contre lui 
toute sa vie. On peut maintenant comparer ces témoignages à 
ceux que l'on trouve dans la Correspondance de son adversaire. 
Néanmoins si les lettres de l'un comme de l'autre sont très utiles 
pour juger de leur état d'esprit aux diverses phases de la lutte, 

1. Avant-propos : « Nous conservions notre pleine liberté d'appréciation et de 
«liscussion. Il est d'ailleurs trop évident qu'on ne nous eût point permis de faire 
usage de ces documents, s'il eût dû en résulter pour la réputation de La Beau- 
melle un dommage quelconque. » 

2. M. Tnplianel en a cependant publié plusieurs de ce genre, tirées des archives 
de la famille. 

3. Kxaetement vingt-huit de La Beaumelle et trois de Maupertuis. L'ouvrage de 
M. l'ahbo Le Sueur parut à Montreuil-sur-mer en 1896. 



104 HKVUt: d'hISTOIRK LIITÉIIAUŒ DE LA l'IlAÎNCfc:. 

elles n'ont qu'une importance relative pour apprécier le ton de 
leur polémique et la valeur de leurs arguments, puisqu'ils ont 
ignoré tous deux, ou bien peu s'en faut, ce qu'ils disaient l'un de 
l'autre à leurs correspondants, sauf un seul, qui joua entre eux le 
rôle de médiateur à un moment donné, et n'ont fait que riposter 
aux attaques publiques, lis ne se ménageaient du reste pas plus 
dans leurs libelles que dans leurs lettres. On dirait même que, 
dans l'ardeur du combat, ils s'invectivent davantage, comme le 
faisaient les héros d'Homère,, sous les yeux des deux partis. 

Je ne dirai de la vie de La Beaumelle, et le plus souvent d'après 
son biographe ou ses Lettres à Maupertuis, que ce qui est 
strictement indispensable à la connaissance du personnage. Quant 
à Voltaire, sa vie est trop connue pour qu'il soit besoin d'y 
insister. Ce qui regarde leurs démêlés se trouve presque entière- 
ment dans leurs Œuvres, et c'est là qu'il faut avant tout puiser ses 
renseignements. Je crois pourtant ne devoir tenir aucun compte 
d'un passage de Voltaire cité et commenté par Nisard, Desnoires- 
terres et Taphanel, concernant la famille, l'enfance et la jeunesse 
de La Beaumelle. Ce récit posthume, rempli d'erreurs, volontaires 
ou non, fut publié pour la première fois par Beuchot en 1829'. 
On ne sait à quel moment il fut composé et peut-être son auteur, 
qui n'était pourtant pas bien scrupuleux en pareille matière, en 
rougit-il lui-même au point de le garder en portefeuille. Quoi qu'il 
en soit, ce fragment, ignoré de La Beaumelle et du public, ne 
joua aucun rôle dans la querelle. Il est donc supertlu d'en faire 
état. 



It 



Laurent Angliviel de la Beaumelle naquit à Valleraugiie, dans 
les Cévennes, le 28 janvier 1726, d'un père huguenot et d'une 
mère catholique. Il reçut, comme son frère aîné Jean, le baptême 
qu'on imposait aux enfants des réformés, et perdit sa mère en 
1729. En 173 i il fut envoyé au Collège de l'Enfance de Jésus, à 
Alais, où il fit de bonnes études, comme le prouvent les lettres 

1. Dictionnaire philosophique. Errata et Supplément à l'article Langleviel, des 
Que.'^tions sur ^Encyclopédie (Œuvres, éd. Moland, chez Garnier, frères, XX, 332-334). 
— Il y est question de petites frii)onneries attribuées à La Beaumelle, élève du 
collège d'Alais, qui plus tard, à Genève, oii il étudiait la Ihéolofiie, se serait appro- 
prié VOde d'un autre, couronnée aux Jeux Floraux. — Voir à ce sujet Desnoires- 
terres, Voltaire et Frédéric, 216 et suiv., et Taphanel, chap. i et ii. 



IN K.N.MMI DK VUJ.IAIHK, LA HKAt .\ll.l,l,i;. 105 

qu'il ôclian^'^ca plus tard avec ses anciens professeurs'. En 1742 il 
(juitla (le lui-niùine brusquement le coll(''ge et fut envoy<^ par son 
père chez des parents de Lyon pour y apprendre le commerce, 
mais il se réfuj<ia peu apn'vs à Trévoux et s'y installa sans aucune 
ressource. Son frère le gourinanda alors par lettres, comme il eut 
à le faire pendant toute sa vie : « Cet esprit de légèreté que je vous 
connais, lui dit-il, vous fera tomber dans mille écueils si vous n'y 
portez remède. » Ce ne fut que trop vrai. La Beaumelle revint 
bientôt chez son père et retourna faire sa philosophie au collège 
d'Alais. Pendant son séjour à Lyon, il s'était senti devenir 
« moins bon catholique », avoue-t-il lui-même. Aussi, ses classes 
t«>rminées, il se rendit à Genève, où il arriva le 20 se[ttembre 1745, 
|)our étudier la théologie et se préparer au ministère évangélique. 
(Test à peu près la seule chose vraiment exacte dans tout ce qu'a 
dit Voltaire de sa jeunesse et de son éducation. Encore est-il mal 
renseigné, quand il l'appelle avec ironie le prédicant de Genève, 
car le néophyte n'acheva pas ses études et s'en tint au grade de 
proposant. 

Au bout de dix-huit mois, son zèle religieux s'étant ralenti, il se 
crut appelé à être homme de lettres. Fréquentant une société où 
il rencontrait des parents de M'"'' de Maintenon, il songea dès lors 
à écrire sa vie et se munit de renseignements qui lui servirent 
plus tard. Il donna aussi quelques leçons aux enfants de ses 
hôtes et se prépara ainsi, sans y penser, aux fonctions de 
précepteur qu'il allait bientôt remplir à Copenhague auprès du fils 
aîné du comte de Gram, grand chambellan et grand veneur du roi 
de Danemark. Ce poste lui fut offert par un gentilhomme danois. 
Il l'accepta sans hésiter, se croyant déjà assuré d'un bel avenir 
qu'il devait compromettre par sa faute. Arrivé à Copenhague le 
15 avril 1747, il y fut bien reçu, grâce aux lettres d'introduction 
qu'il tenait de personnes haut placées. D'ailleurs la Loge de 
Genève, à laquelle le libraire Philibert l'avait affilié, le recom- 
manda aux bons offices de la maçonnerie danoise par un certificat 
en due forme, et la vénérable compagnie des pasteurs et profes- 
seurs de théologie lui accorda, sur sa demande, un témoignage 
honorable. 

« L'extérieur doux et modeste de La Beaumelle, dit son bio- 
graphe, faisait illusion aisément sur son caractère aventureux et 
ses visées ambitieuses'. » Agé de vingt ans à peine, il avait, dès 

1. Taphanel, ouvrage cité, p. 1. 

2. Sur La Beaumelle à Copenhague, y compris un premier séjour à Paris, voir 
Taphanel, chai>. m, iv et v. 



106 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

son arrivée, quitté son costume semi-ecclésiastique pour prendre 
des vêtements de cour, « avec le chapeau enjolivé d'un plumet », 
et s'était mis à porter l'épée. Courtisan et petit-maître, il alla 
beaucoup dans le monde, se créa d'utiles relations, et cultiva les 
lettres. Il fonda et rédigea seul un recueil périodique, la Spectatrice 
danoise ou VAspasie moderne, qui parut de mars 1749 à mars 1750, 
et y inséra cinq Lettres sur l'Esprit des lois, dont Montesquieu lui 
fut très reconnaissant. Il composa aussi d'autres ouvrages non 
moins justement oubliés. Mais avant tout il tenait à occuper une 
situation officielle et bien rétribuée, et réussit, au bout de trois ans 
de préceptorat, à faire créer pour lui une chaire de langue et belles- 
lettres françaises à l'Université. Notre langue était alors fort 
estimée dans toutes les cours d'Allemagne et du Nord. Mais en 
Danemark les Français étaient rares, et, faute de concurrents, il 
fut choisi, le 5 août 1750, bien qu'il fût calviniste et qu'on ne pût 
nommer à ce poste qu'un luthérien, les professeurs de l'Université 
faisant, de droit, partie du Consistoire. La Beaumelle fit assurément 
la profession de foi nécessaire '. Cependant, pour ne pas perdre sa 
qualité de Français, et par suite ses « droits de légitime et de succes- 
sion », il lui avait fallu d'abord obtenir de notre gouvernement 
l'autorisation d'accepter cet emploi. Il s'était donc rendu à Paris 
dans ce but et n'y avait pas perdu son temps. 

Le 17 Juin 1750, il fut conduit par l'abbé d'Olivet^ chez Voltaire 
et lui demanda son concours pourune édition de classiques français, 
qu'il se proposait de publier à l'usage du prince royal de Danemark, 
ad usum Delphini Danemarki, dira ironiquement Voltaire après 
leur brouille. Le célèbre écrivain, toujours accueillant pour les 
jeunes auteurs, le reçut très bien el lui promit son aide pour cette 
entreprise. Il l'invita même à assister à Sceaux, chez la duchesse 
du Maine, à une représentation de Rome Sauvée^, où il jouait le 
rôle de Cicéron. C'était un heureux début pour des relations dont 
il ne sut pas tirer le profit qu'il en pouvait attendre. 

D'autre part il fut présenté à Montesquieu qui avait été fort 
sensible à son éloge de V Esprit des lois et qui l'invita le 5 sep- 
tembre à dîner. Les billets adressés par Montesquieu à La Beau- 
melle, pendant son séjour à Paris, prouvent combien il avait 

1. Année littéraire, 1759, V, 289. Dans un Mémoire au sujet d'un mariage rompu, 
La Beaumelle s'intitule « Conseiller au Consistoire souverain de Danemark ». 

2. Il le connaissait pour lui avoir dédié en 174'J sa traduction d'un choix de Pen- 
sées de Sénèque, dont l'idée lui était venue en lisant les Pensées de Cicéron, tra- 
duites par rai)bé. — Taphanel, p. 28. 

3. Elle eut lieu le 22 juin, et Voltaire partit pour Berlin le 28. II s'en fallut donc 
de bien peu que La Beaumelle ne fit pas sa connaissance, à ce moment du moins. 



li> t.\>KMI DE VOI.IAIIIK, l,A HK.Vl M kl.lj;. 107 

(l'oslime et même de sympathie pour son novice admirateur. 
Celui-ci le paya d'ailleurs de la môme monnaie dans son livre des 
Pensées, paru l'année suivante, en disant entre autres choses : 
« Ij Esprit (les lois est le code de tous les peuples et le président de 
Montos<|iii(;u est le léf^islaleur de l'univers, (^est, sans exception, 
le pliis l»«Nui présent ([u'iin homme put faire aux hommes. » Cet 
encens un |)eu g-rossier chatouillait ajiréahlemenl la vanité du g^rand 
écrivain. Même avant que La JJeaumelle eiit écrit ces lif^nes où 
se résumaient les louanges antérieures décernées au président, 
celui-ci lui procura d'utiles relations avec Fontenelle, M"" du 
DelTand et La Condamine, et plus tard il s'emploiera à le tirer de 
la Hastille, lors de sa première détention en ce logis si hospitalier 
aux gens de lettres, que Voltaire avait au contraire essayé de lui 
l'aire ouvrir. 

Inondant ce séjour à Paris, La Beaumelle, qui songeait toujours 
à écrire la \'ie de M"" de Maintenon, alla voir aussi Louis Racine 
et obtint qu'il lui cédât des lettres de la marquise et autres docu- 
ments qui lui venaient de la maison de Saint-Cyr ou de la famille 
de Noailles et qui ne devaient pas sortir de son cahinet. Comment 
il s'y prit pour le convaincre, on l'ignore. Ce qui est sur, c'est que 
Jean Angliviel, son frère, qui habitait Paris, se rendit plusieurs 
fois, après son dc^^iiart, chez Louis Racine et le paya en nature avec 
des pelisses, des livres, des portraits, du thé, le tout estimé par 
La Reaumelle valoir près de deux cents louis, ce qui était une 
très forte somme pour l'époque. La vérité du fait est confirmée par 
le vendeur, écrivant deux ans plus lard, le 2() janvier 1753, à 
propos des deux volumes de Lettres de M""" de Maintenon publiées 
pour la première fois en 1752' : « M. de la Beaumelle ne m'a 
même pas envoyé un exemplaire, quoiqu'elles lui aient rap- 
porté bien au delà des 200 louis qu'il m'a payé (à ce qu'il dit) 
pour mon manuscrit-. » « A ce qu'il dit » se rapporte évidemment 
à l'évaluation de la somme et non au fait môme. Voltaire, emporté 
par un ressenti ment d'ailleurs légitime, comme on le verra bientôt, 
avait donc grand tort de supposer et surtout d'affirmer dans sa 
lettre à d'Argental, du 22 novembre 1752, (|ue La Beaumelle avait 
volé ces lettres chez Louis Racine. 11 lui arrivera malheureu- 
sement plus d'une fois, dans cette querelle comme dans les autres, 
de prendre ses soupçons ou ses désirs pour des réalités et de .se 

1. Mémoires du duc de Luynes, XII, 195, 24 novembre 1752 : « On vient de donner 
au public, depuis peu, les Lettres de A/"" de Maintenon; ...elles sont écrites avec 
heaucoup d'esprit; ...c'est une lecture très amusante. » 

2. Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, jt. 22I-. 



108 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAÎNCE. 

laisfîer aveugler par la colère, quand il ne calomnie pas les gens 
de parti pris. 

Le lendemain même de son prétendu vol chez Louis Racine, le 
14 novembre 1750, La Beaumelle quitta Paris pour regagner 
Copenhague, où il ouvrit son cours de langue et belles-lettres 
françaises le 27 janvier 1751. La Gazette de France rendit compte 
de cette cérémonie. Mais elle ne savait pas que le discours qu'il 
y prononça n'était pas de lui. Son ancien condisciple Méhégan 
l'avait en effet fabriqué tout exprès à son intention, ce qui ne 
l'empêcha pas de le présenter au Roi comme sien et d'en recueil- 
lir par là même tout le fruit possible'. Ce trait, qui se passe de 
commentaire, n'est qu'une peccadille auprès des gros péchés que 
lui feront commettre durant tout le cours de sa carrière la fatuité, 
la suffisance, et, pour le dire tout de suite, le manque absolu de 
probité en ce qui louche le respect de la propriété littéraire. Il a 
en effet publié des Lettres de M""" de Maintenon en les falsifiant 
sans avoir à craindre de représailles, et plusieurs ouvrages de Vol- 
taire en les accompagnant de remarques injurieuses ou môme en 
les corrigeant à sa façon; mais ici il s'adressait à qui pouvait lui 
répondre. 

A la suite du bon accueil du Roi, La Beaumelle, bien en cour, 
pouvait prétendre à tout. Il entretenait d'ailleurs des relations 
suivies avec Montesquieu, lui rendait des services, en recevait des 
lettres affectueuses. Des collaborateurs lui envoyaient de Paris à 
date lixe une correspondance littéraire dans le genre, sans doute, 
de celle que l'abbé Raynal adressait à la même époque à certains 
princes d'Allemagne-, et il en faisait des copies pour des abonnés 
de haute marque. En vain son frère le rappelait à la modération, 
l'engageait à être plus circonspect pour déjouer l'envie. La tête 
lui tourna. Son penchant à la raillerie, son outrecuidance sans 
égale, compromirent sa situation. Il mena grand train, perdit 
beaucoup au jeu, travailla hâtivement, traita sans précaution 
dans son cours des matières délicates, se permit des digressions 
philosophiques et politiques, souleva des protestations, se fit des 
ennemis, et, pour mettre le comble à ses imprudences, il publia 
en août 1751, sous un pseudonyme*, un petit volume qu'il inti- 

1. Le discours, légèrement modifié par La Beaumelle en vue de l'impression, 
avait pour titre : Un empire se rend-il plus respectable par les arts «/u'il crée i/uepar 
ceux qu'il adopte? Méhégan, le publiant à son tour, tel qu'il avait été lu, cliangea 
un peu le texte : Coynbien, dit-il, un empire se rend respectable par l'adoplion des 
arts étrangers. — Voir Taphanel, p. 48 et 58, et Quérard, la France littéraire. 

2. On la trouve en tète de la Correspondance littéraire de Grimm, éd. Tourneux. 

3. Goniade Palajos, en grec. Angle vieil, en français. 



IN KNNKMI l)K VOI.IAIHK, I..V liKAl MKI.I.i;. 109 

tulii iiiodosicinent Mes Pensées. Cot ouvraji^e, plus connu «l'abord 
sous lo nom «le (Juen dira-l-on? parce que rimprimeur avait pris 
poui- !«' lilic ces mots qui devaient servir d'épigraphe, eut plu- 
sieurs «'!(liti«)ns (jui se siiccé«lèrenl rapi(l<'ment. 

Le mar«iuis «l'Argenson qui, en lait «le littérature, avait plus 
d'imaî^ination que de sens et plus d'esprit que de goût, ne crai- 
gnit pas (le dire : « Ce livre a jdus de sa moitié excellente, un 
«piarl médiocre, et l'autre quart rempli de pensées fausses'. » Et il 
attribue étourdiment l'ouvrage .\ Montesquieu, Voltaire ou môme 
Diderot ^ Or, Voltaire y était attaqué et n'aurait pas traité si dure- 
ment les |)uissances; Diderot était à peine connu et ne travaillait 
pas «laiis ce genre; Montesquieu n'eût pas été flatté de la supposi- 
tion. C'était pourtant bien l'œuvre d'un disciple qui singeait assez 
maladroitement son maître, et l'auteur aujourd'hui oublié d'un 
recueil périodiijue le comprit fort bien : « Le Qu'en dira- t-on, dit- 
il, a fait parler de lui, s'est fait acheter sous le manteau, et très 
cher, attribuer même à un de nos premiers écrivains, à propos de 
quelques i«lées hardies et heureuses, qu'il semble en etTet avoir 
inspirées ^ » 

De ces audaces risquées à dessein naquit le succès. Il y avait en 
oiîvi dans le Qu'en dira-l-on des allusions parfois trop claires pour 
no pas provoquer la curiosité et causer un peu de scandale. La 
HcaunK^llo ne visa jamais d'autre but dans tous ses ouvrages : 
c'était là un essai encore timide dans un genre qui réussit à lui 
«lonner du renom, à lui procurer des ressources, mais aussi à com- 
promettre «l'abord une belle situation et ensuite à le faire embas- 
tiller par deux fois. 

Il y avait en tout cas dans cet ouvrage plus d'un passage de 
nature à mécontenter bien des personnes. 

De la France l'auteur s'occupe assez peu, mais encore trop 
cependant pour sa tranquillité future. S'il défend les gens de 
qualité contre les roturiers, s'il approuve les deux édits tout récents 
«le Louis XV créant une noblesse et une école militaires, il dit en 
revanche de M"* de Pompadour : « Il y a dix ans que les femmes 
sonti«>nnent que Ghloé est passée et «|ue les hommes soutiennent 
qu'elle passe. Cependant Chloé règne encore, et règne seule. » Chloé 

i. Journal et Mémoires, éd. Ralhery, VII, 86. 2" janvier 1732. 

2. Mémoires du mf'me, éd. Jannet, V, 126-128. 

;i. Pierre Clément, Les Cinc/ années littéraires (1718-1752), II, 224, lo Tévrier 1752. 
— Cf. Fréron, Leltre-i sur quelques écrits de ce temps, V. 286, Il février 1752 : • Ce 
livre de M. de la Beaumelle est un recueil de pensées détacliées, dont la plupart 
roulent sur le gouvernement. Il a été extrêmement recherché à cause des hardiesses 
qui s'y trouvent. » 



dlO REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

n'était pas femme à oublier l'épigramme. De la favorite aux 
ministres il n'y a qu'un pas à franchir : il le lit bravement. Hégenter 
M. de Machault, surintendant des finances, opposer le crédit des 
Anglais au nôtre, ne manquait pas de hardiesse pour l'époque. 
Quant au cardinal de Fleury, son ombre n'était pas bien redou- 
table, et il put dire impunément de lui, en s'inspirant d'ailleurs 
des Mémoires de Perse^ : « En deux mots, homme aimable, ministre 
borné, esprit indécis, cœur faible; trop estimé des étrangers pour 
mériter de l'être des Français. » 

Mais, au moment où ce jeune élourdi écrivait ces belles choses, 
il ne pouvait deviner qu'il serait bientôt obligé de chercher en 
France un asile peu sûr, après avoir erré de côté et d'autre. Si 
rien, dans sa confiance en lui-même, ne devait lui faire envisager 
cet avenir prochain, il aurait pu tout au moins penser au présent. 
Il avait, on l'a vu, et par sa faute seule, des ennemis à la cour de 
Copenhague; il ne pouvait l'ignorer, et voici comment, dans un 
livre imprimé sur place, avec approbation, il est vrai, — mais ce 
n'était pas une sauvegarde suffisante, — il parlait des Danois sans 
les nommer, en songeant à sa situation parmi eux : 

Les naturels du pays crient partout contre les étrangers, parce qu'ils 
sont plus industrieux, c'est-à-dire plus utiles sujets. Leurs services sont 
leurs crimes. Les étrangers seraient moins odieux, vous dit-on, s'ils 
étaient moins intrigants; je veux le croire; mais s'ils étaient moins 
intrigants, ils seraient à charge aux naturels. Or, il n'y a pas à balancer 
entre le mépris et l'envie, entre la pitié et la haine. 

Gela suffisait largement; il continue néanmoins son plaidoyer 

pj^o domo sua : 

Qu'a-t-on à leur reprocher? Leur fortune? Leurs richesses sont celles 
de l'État. Leur luxe? Il apporte l'abondance. Leur ambition? C'est le 
faible de tous les hommes. Leur élévation aux premiers emplois? Ils 
sont en état de les remplir avec distinction. 

En vérité M. le professeur de Belles-Lettres françaises de l'Uni- 
versité de Copenhague manque un peu de modestie. Ce n'est pas 
tout. 

Le plus grand désagrément d'un pensionnaire étranger, c'est, ajoute- 
t-il, d'être regardé par le courtisan comme un homme protégé, par le 

1. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, p. 40-43, Amsterdam, 1749. — 
Il les avait lus puisqu'il reprochera à Voltaire d'y avoir puisé ce qu'il a dit du 
Masque de fer dans le Siècle de Louis XIV. 



Ij:N IvN.NKMl 1)1. NUI.IAIKL, LA l»l..\» Mhl.l.K. Ul 

Ixmr^eois comme un aventurier, par le peuple comme un iniitil»', par 
les gens de mtHier comme un usurpateur. 

Qu'il y ait beaucoup de vrai dans ces observations plus person- 
nel les à elles seules que tout le reste de l'ouvrage, on peut 
l'adniettre. Mais ce n'était ni le moment ni le lieu de les publier. 
Les « naturels du pays », dont la léj,Mslation bienveillante ouvrait 
aux étrangers l'accès de tous les emplois, le lui tirent bientôt com- 
l>rendre. 

La cour do Prusse, oii il songeait alors' à se rendre comme sur 
un tbéàtre plus digne de lui, n'est pas du reste mieux traitée. 

Vous allez Ji P. ..m (Potsdam); et vous y parlez sans doute de voire 
projet-. Mais à qui? à des courtisans qui le répéteront sans l'entendre, 
le loueront sans l'estimer, le contrediront sans jugement, le jugeront 
sans connaissance. 

De Frédéric II, seigneur de plus d'importance, La Tîeaumelle 
fait en même temps l'éloge et la critique, en se contredisant de la 
façon la plus singulière. 

Un roi sans maîtresse, dit-il, est bien estimable, s'il est en même 
temps sans dévotion. 

C'était le cas de Frédéric ^ Mais il dit aussi de lui : 

Un prince est bien malheureux parce qu'il lui est fort difficile d'être 
honnête homme, et encore plus de passer pour tel. Il doit donc au moins 
feindre d'avoir de la religi(m, pour conserver le cœur de ses sujets et 
la confiance des étrangers. Un particulier hypocrite est un homme 
détestable : un prince incrédule, et qui n'est pas hypocrite, est un poli- 
tique très maladroit. On pourrait dire aux princes qui abandonnent la 
Drol'ession extérieure de la religion reçue dans leurs États : Vous n'avez 
point .'e relijifion ; mais voudriez-vous que vos sujets en eussent aussi 
peu que vous^? 

N'était-ce pas condamner sans réserve la conduite du roi de 
Prusse qui affichait son incrédulité, qui allait bientôt composer et 

1. Taplmnel, p. "îO. 

2. Le Qu'fn dira-t-on a Tair, en son début, d'être un livre sur les projets. 

3. « 11 n'entrait jamais dans le palais ni femmes ni prêtres », dit Voltaire dans 
ses Mémoires écrits par lui-même. Frédéric, selon lui, avait des goûts spéciaux qui 
le détournaient du commerce des femmes. 

4. Cf. dans Mi's Souvenirs de vinyl ans de séjour à Berlin, par Thiébault(l)ieudonné), 
1, 2'J7, la conversation d'une grande dame avec Frédéric sur le même sujet. La 
tolérance du roi tenait, dit-il, à son égal mépris pour les ministres de tous les 
cultes. 



112 UKvui-; d'hisioiki-: littéhaire de la fiianck. 

faire lire dans son Académie de Berlin, au grand scandale de 
Voltaire lui-même', V Éloge de La Mettrie, son lecteur, qui, en véri- 
table goinfre, était « crevé à la fleur de son âge » pour avoir mangé 
un pâté entier « d'aigle déguisé en faisan^ », et qui avait prêché 
dans ses Œuvres le plus grossier matérialisme? 

Il est très probable que Frédéric, malgré son goût pour les 
lettres, n'aurait jamais été amené à savoir ce que la Beaumelle 
osait dire de lui, si l'auteur des Pensées, une fois arrivé à Berlin, 
ne s'était vu contraint par les circonstances de lui envoyer son 
livre. La Beaumelle pouvait donc, semble-t-il, confier à la presse le 
fruit de ses méditations sans courir aucun risque de ce côté. 

Mais il n'en était pas de même de Voltaire, qui lisait tout ce qui 
pouvait l'atteindre comme homme et comme écrivain et qui était 
fort bien renseigné par ses amis de France et d'ailleurs ^ La Beau- 
melle, qui s'était fait présenter à lui à Paris, qui l'avait intéressé à 
son projet d'édition des classiques français, ne l'ignorait certes pas. 
Bien plus, au moment même oii il faisait imprimer son livre qui 
parut au mois d'août 1751 et contenait des passages peu agréables 
à son endroit, il échangeait encore avec lui à ce sujet des lettres 
qui sont perdues, et c'est bien dommage, car elles nous prouve- 
raient sans aucun doute que Voltaire, courtois et poli de nature, 
accueillant pour ceux qui le sollicitaient jusqu'à l'importuner, n'eut 
pas le premier tort envers son obligé. 

Celui-ci au contraire était loin d'avoir pour Voltaire les égards 
qui lui étaient dus, ne fût-ce que pour sa condescendance envers 
un débutant dans la carrière des lettres. L'édition des classiques 
pouvait en effet rapporter honneur et profit à La Beaumelle, et, 
courtisan habile cette fois, il avait demandé à Voltaire de lui 
envoyer un exemplaire de La Henriade., revu et corrigé de sa main, 
pour inaugurer la liste des ouvrages à paraître. Le livre reçu, il en 
témoigna sa reconnaissance dans les termes suivants* : 

Je vous remercie, Monsieur, de l'intérêt que vous voulez bien prendre 
à noire recueil d'auteurs français. L'on n'y fera entrer que les ouvrages 
du premier et du second beau : les vôtres, Monsieur, y ont donc un 
droit incontestable. L'exemplaire de La Henriade, que vous m'avez fait 



1. Lettre au maréchal de liichelieu, du 27 janvier 1752. 

2. Lettre à M"" Denis, du li novembre 1751. 

3. D'Argenlal et Thieriot lui étaient surtout très utiles, mais à ce moment il étail 
en froid avec ce dernier, et l'on n'a pas de lettres de lui à Thieriot entre celle du 
mois de novembre 1750 : « Quoique vous paraissiez m'avoir entièrement oublié... », 
et celle du 3 décembre 1754 : « Votre lettre, mon ancien ami... ». 

4. Brouillon autographe cité par Taphanel, p. 72-73. 



I 



IN K.N.NKMl DK Vul/IAIIlK, l.A IJKAl MKI.l.K. 113 

riioniieur de m'envoyer, est fort exactement corrigé; je le ferai copier 
fidèlement, et il ne nous sera pas difficile d'exécuter ici celte édition 
avec plus do gortt qu'on ne l'a fait en Allemagne. Quoique pour le gros 
du public il n'y ait guère à corriger dans ce poème que quelques fautes 
d'orthographe, vous l'avouerai-je, Monsieur, j'ai été surpris de ne pas 
trouver des corrections plus essentielles dans un exemplaire que vous 
avez revu apparemment comme le dernier que vous reverriez, puisque 
le plus haut degré de gloire où puisse parvenir un livre est d'être clas- 
sique du vivant de son auteur. Je m'étais flatté que vous retoucheriez 
quelques morceaux, que vous changeriez quelques vers, que vous 
rayeriez quelques fautes de langage, et pulcro inspersos corpore 
nœvos *. 

Daignez du moins, Monsieur, quand ce ne serait que pour donner 
quelque supériorité à mon édition, corriger trois ou quatre endroits 
qui, sûrement, ne vous ont jamais plu. 

Et, après avoir indiqué ces endroits avec l'autorité d'un profes- 
seur qui annote un devoir d'élève, il ajoute familièrement : 

Faites-moi la grâce Monsieur, de changer ces bagatelles, etc., etc. 

Il est aisé de se figurer ce que pensa Voltaire de ce petit pédant 
mal élevé. Cette lettre est du 22 juin 1751, et le Qu'en dira-t-on 
parut le 24 août. Il contenait de légères critiques sur quelques 
passages de Voltaire, celle-ci par exemple, à propos de Pierre le 
(îrand : « Que n'aurait-il pas fait en France, dit M. de Voltaire, 
à en juger par ce qu'il a fait en Russie? Il a bâti en briques, ailleurs 
il aurait bâti en marbre. » — « M. de Voltaire pourrait bien se 
tromper dans sa conjecture. » Ailleurs il combattait une de ses 
idées les plus chères, en parodiant pour ainsi dire le titre d'un 
de ses meilleurs contes : « Laissez, dit-on, aller le monde comme 
il va^ » Mais il eût fallu vraiment avoir l'épiderme bien sensible 
pour se fâcher de pareilles piqûres. D'ailleurs, comme pour 
Frédéric, et en associant leurs noms, La Beaumelle faisait 
succéder le compliment à la critique ou les amalgamait ensemble. 

Les talents, dit-il, ne sont bien protégés que par les talents, et il 
n'appartient qu'au roi de Prusse d'admettre dans sa familiarité Mau- 
pertuis, Voltaire, Algarotti, et de dire : Que les beaux esprits s'élèvent 
à l'égal des souverains. 

1. L'imprimé porte pidero, qui est évidemment une faute. Ce texte est tiré 
d'Horace (Satires, livre l, 6, 66-67), avec utw légère modification : 

... velut ti 
Egregio inspersos reprehendas corpore nxvot. 

2. Babouc, ou le Monde comme il va. 

REV. d'hIST. LITT^B. DB la. FRANCE (20« AUD.). — XX. 8 



114 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ce qui déconcerte le bon sens, c'est de lire quelques pages plus 
haut : 

Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera pas 
d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un 
homme de lettres, à titre d'homme de lettres. Il y a eu de plus grands 
poètes que Voltaire, il n'y en eut jamais de si bien récompensés, parce 
que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de 
Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, précisément par les 
mômes raisons qui engagent un prince d'Allemagne à combler de bien- 
faits un bouffon ou un nain. 

De quelque côté qu'on la retourne, cette pensée est injurieuse 
pour Voltaire comme pour Frédéric, sans compter les principicules 
allemands. Le roi de Prusse devait s'y tromper moins que per- 
sonne, puisqu'il avait, dix ans plus tôt, par une singulière coïnci- 
dence, tenu à peu près le même langage au conseiller aulique 
Jordan, qui négociait en son nom avec Voltaire au sujet des frais 
du voyage que celui-ci allait faire à Berlin : « Ton avare, écrit-il, 
boira la lie de son insatiable désir de s'enrichir; il aura mille trois 
cents écus. Son apparition de six jours me coûtera par journée 
cinq cent cinquante écus. C'est bien payer un fou : jamais boulTon 
de grand seigneur n'eut de pareils gages*. » Malgré cette boutade, 
Frédéric, très économe du reste, lui aussi, fut très heureux de 
posséder le « bouffon » chez lui. 

C'est avec les Pensées dans ses bagages que La Beaumelle 
arrivera bientôt à Berlin pour y chercher un asile. Voltaire a dit 
et redit qu'il fut chassé du Danemark. Le mot est un peu vif, 
mais assez juste néanmoins. On a vu qu'il avait déplu à de hauts 
personnages. Son livre fournit de nouvelles armes aux mécontents 
et précipita peut-être sa disgrâce devenue inévitable. Lui-même, 
dans le journal qu'il tenait de sa vie, écrit le 25 septembre : « On 
m'a conseillé de demander ma démission. » Il l'obtint le 2 octobre, 
en même temps qu'une gratification considérable, avec la facilité 
de revenir quand il le voudrait reprendre son poste. Ce n'était là 
qu'une formule de politesse, et quand il frappa plus tard, à diverses 
reprises, à cette porte qui semblait rester ouverte, elle demeura 
obstinément fermée'. Sa pension devenue vacante fut accordée à 
Klopstock. Il n'est donc pas vrai qu'il l'ait conservée, comme il le 
prétend ^^ Il quitta Copenhague le 20 octobre pour se rendre à 

i. Desnoiresterres, Voltaire à Cirey, p. 299. 

2. Taplianel, p. 09. 

3. Mémoire de M. de Voltaire apostille par La Beaumelle. 



IN ENNEMI DE VOLTAIIIE, LA BEAl.MELLE. 115 

Berlin. H avait d'ailleurs pris ses précautions et s'était d'avance 
assuré des appuis et en particulier la protection de mylord Tyrcon- 
nol, iiiiiiistre de France. Mais il allait aussi y trouver Voltaire, 
mal disposé sans doute à son égard par la leçon de français et de 
goût (lu'il lui avait si galamment donnée. 

Sur ce qui se passa entre eux à Berlin, nous n'avons, ou peu s'en 
faut, qu'un seul témoignage, celui de l^a Beaumelle, qui est sujet 
à caution. Voltaire en effet, ayant alors bien d'autres soucis par 
suite de sa querelle avec Maupertuis et de son refroidissement 
avec le Roi, en a fort peu parlé, et La Beaumelle, qui partit de 
Berlin en mai 1752, après un séjour d'environ six mois, n'a 
raconté leurs démêlés que près d'un an plus tard, quand il fut 
installé à Paris'. Il put donc broder à son aise sur ce point délicat, 
loin de l'ennemi qu'il s'était fait et des acteurs ou spectateurs des 
événements. Ce fut surtout à cause de Voltaire qu'il dut renoncer 
à l'espoir de prendre pied à la cour, et l'on sait aujourd'hui, grâce 
à ses Leifrrs à Maupertuis, qu'il avait formé en partant le dessein 
bien arrêté de tirer vengeance du mal que son adversaire lui avait 
fait. Dès que parut le Siècle de Louis XIV, il en prépara, à 
Gotha, puis à Francfort, une contrefaçon accompagnée de lettres 
et remarques plus ou moins injurieuses pour Voltaire. De son 
côté, celui-ci, toujours irrité de ce que La Beaumelle avait dit de 
lui dans le Quen dira-t-on, sachant de plus de source certaine que 
l'édition du Siècle était à la veille de paraître, se vit en outre 
menacé directement d'autres représailles encore par une lettre de 
La Beaumelle à Roques, du 6 décembre 1752, qui lui fut commu- 
niquée avec la permission ou plutôt sur le désir de son auteur-. Il 
y racontait fort brièvement leurs démêlés, refusait d'arrêter l'im- 
pression de son ouvrage et concluait ainsi : « Si cet homme veut 
que nous vivions bien ensemble, qu'il ne parle jamais de moi, je ne 
parlerai jamais de lui, — il oublie ses lettres et remarques qui 
vont paraître, — c'est tout ce que je puis faire pour son service. 

1. Il y arriva le 2'.i octobre et tout d'abord s'y cacha chez un cousin. Il avait en 
elTol rapimrté environ 6 000 volumes des Lettres et de la Vie de M"" de Maintenon 
et quelques exemplaires du Siècle et de ses Pensées. Ces deux derniers ouvrages 
surtout pouvaient le compromettre et le mener à la Bastille, comme il l'avouait à 
son frère. Il se lia, à ce moment, avec La Condamine, connut Diderot chez 
M""' d'Aine, belle-mère du baron d'Holbach, fut admis chez M'"" Geolfrin et reçu chez 
Malesherbes, directeur de la librairie (Taphanel, p. 110-128). — Ses Lettres à Mau- 
pertuis nous le montrent changeant plusieurs fois de logis au cours de l'année 1753. 

On verraplusloin qu'ilesl tout à fait improbable qu'il ait pu, au mois d'octobre 1132, 
rapporter des exemplaires du Siècle qui n'avait pas encore paru. 

2. Sur Uoques, ami de La Beaumelle, qui avait été chargé par celui-ci de pré- 
venir Voltaire qu'il préparait une édition du Siècle avec lettres et remarques, et 
qui joua inutilement le rôle de médiateur entre eux, voir le début du chap. m. 



116 KEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

S'il continue à m'outrager, — Voltaire n'avait encore rien publié 
contre lui, — s'il ne met fin à ses impostures, je lui tiendrai la 
parole que je lui ai donnée, la dernière fois que je l'ai vu, de le 
poursuivre jusqu'aux enfers. » 

A cette provocation impudente Voltaire, qui avait du reste 
perdu, comme on le verra plus loin, tout espoir d'empêcher la 
publication du Siècle, contrefait par son adversaire, répondit par un 
Mémoire très court, daté du 27 janvier 1753, et qui fut sans doute 
introduit à Paris vers la fin de février, puisque La Beaumelle écrit 
le 3 mars à M"" Denis qu'il vient de le lire et le lui « renvoie avec 
sa réponse à mi-marge », c'est-à-dire les apostilles qu'il y a ajoutées : 
c'est elle en effet qu'il accuse de l'avoir répandu. Voltaire n'y fait 
pas même allusion au Siècle, dont il n'avait pas encore lu * la 
contrefaçon. 

Voici les passages de ce factum - qui concernent plus spéciale- 
ment La Beaumelle : 

Du jour que j'arrivai à Potsdam, Maupertuis m'a témoigné la plus 
mauvaise volonté. Elle éclata lorsque je le priai de mettre M. l'abbé 
Raynal de son Académie. II me refusa avec hauteur et traita l'abbé 
Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le Roi d'envoyer des 
patentes à M. l'abbé Raynal; on peut croire que Maupertuis ne me l'a 
jamais pardonné ^. 

Un homme que je crois Genevois, ou du moms élevé à Genève, 
nommé La Beaumelle, ayant été chassé de Danemark, arrive à Berlin 
avec la première édition du Quen dira~t-on, ou de ses Pensées. Dans ce 
livre devenu célèbre par l'excès d'insolence qui en faisait le prix voici 
ce qu'on y trouvait : 

« Le roi de Prusse a comblé de bienfaits les gens de lettres par les 
« mêmes principes que les princes allemands comblent de bienfaits un 
« bouffon et un nain. » 

C'est cet homme proscrit dans tous les pays que Maupertuis recherche 
dès qu'il est arrivé, et qu'il va soulever contre moi; en voici la preuve 
dans une lettre^ écrite par La Beaumelle à M. le pasteur Roques, au pays 
de Hesse-Hombourg. 

1. Lettre de Voltaire à Roques, du 3 février 1753. 

2. On ne connaît pas d'édition de ce Mémoire, qui devait être une sorte de feuille 
volante, antérieure à celle qui parut sous ce titre : Mémoire de M. de Voltaire 
apostille par M. de la Beaumelle, précédé d'une Lettre à M'"" D... (Denis), Franc- 
fort, 1753, in-i2. La Lettre à M... sur ce qui s'est passé entre M. de Voltaire et moi, 
parut un peu plus tard. — On trouve le Mémoire dans les Ennemis de Voltaire, de 
Ch. Nisard. — Cf. le Siècle politique de Louis XIV (Siéclopolie, 1753, p. 213-222), qui 
contient des variantes. 

3. Sur les causes de la brouille encore latente entre Voltaire et Maupertuis, qui 
ne devait éclater qu'après que La Beaumelle eut quitté Berlin, voir Desnoires- 
terres, Voltaire et Frédéric. 

4. Cette lettre, publiée par Roques, est du 6 décembre 1752. 



UN ENNEMI DE VOLTAlUi:, LA BEAUMELLK. 117 

Fragment de la lettre de La Beaumelle. 

« Mauporluis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il 
« me dit (lu'un jour, au souper des petits appartements, M. de Vol- 
« taire avait parlé d'une manière violente contre moi, qu'il avait dit au 
u Roi que je parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que 
« je traitais sa cour philosophe de nains et de bouffons, que je lé 
« comparais aux petits princes allemands et mille faussetés de cette 
« force. M. de Maupertuis me conseilla d'envoyer mon livre' au Roi en 
« droiture, avec une lettre qu'il vit et corrigea lui-même. » 

Le roi de Prusse, qui n'a su cette anecdote que depuis quelques jours, 
doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque Sa 
Majesté sait très bien que je n'ai jamais dit à ses soupers ce qu'il 
m'impute. Elle me rend cette justice, et quand je l'aurais dit, ce serait 
toujours un crime à Maupertuis d'avoir manqué au secret qu'il doit sur 
tout ce qui s'est dit aux soupers particuliers du Roi. 

En fait le Mémoire est dirigé bien plus contre Maupertuis que 
contre La Beaumelle, et Voltaire ne se trompait pas en voyant en 
celui-ci l'auxiliaire et même le séide de l'autre. II devinait juste 
aussi en affirmant^ plus tard que c'était Maupertuis qui avait fait 
imprimer en Allemagne, pendant que La Beaumelle était à la Bas- 
tille, ledit Mémoire apostille par lui, et à la suite la Lettre sur ce 
qui s'était passé entre Voltaire et lui. A propos de cette Lettre, 
La Beaumelle écrivait en effet à son complice : « Je vous enverrai 
au premier jour ce que je prépare contre lui '. » 

Cependant, tandis que Maupertuis, circonspect et prudent à 
l'excès, n'osait pas entrer en lutte ouverte* avec Voltaire, 

1. Le texte de Nisard porte par erreur « ma lettre », et • cette sorte • au lieu de 
• celte force ». 

2. Lettre à d'Argental, du 4 juin 17o3 : « Vous remarquerez qu'il imprimait cet 
ouvrage au mois de mai. sous le nom de La Beaumelle, tandis que ce La Beau- 
melle était à la Bastille dès le mois d'avril. C'est bien mal calculer pour un géo- 
mètre. » Cf. Lettre à Kœnig, datée de juin. — La Beaumelle d'ailleurs n'ose pas 
dénier le fait. Dans sa Lettre (imprimée) à M. de Mésangi, du 15 juillet 1754, il dit 
seulement i\ ce propos : « Je n'en connais pas l'éditeur. Mais M. de Maupertuis ne 
publie pas les ouvrages des autres. » 

3. Lettre du 22 février 1753. 

4. Poussé à bout par ses attaques, il lui écrivit cependant une seule fois, le 
3 avril 1753, pour le menacer et lui déclarer ses intentions, au cas où elles conti- 
nueraient : « Je n'ai jamais rien fait contre vous, rien écrit, rien dit; j'ai cru même 
indigne de moi de répondre un mot à toutes les impertinences que jusqu'ici vous 
avez répandues, et j'ai mieux aimé laisser courir des histoires de M. de la Beau- 
melle, dont j'avais le désaveu de lui par écrit, et cent autres faussetés que vous 
avez dcl>itées pour lâcher de colorer votre conduite à mon égard, que de soutenir 
une guerre aussi indécente. • Le désaveu embarrassé de La Beaumelle dans ses 
Apostilles au Mémoire prouve bien que Maupertuis lui avait rapporté ce qu'avait 
dit Voltaire. Cf. sa lettre du 22 février. 



118 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE. 

La Beaumelle prit feu et se chargea de défendre la cause commune. 
Il ajouta donc au Mémoire des apostilles si injurieuses qu'il 
regretta de les avoir écrites et finit par supprimer le Mémoire et 
son commentaire dans la réimpression de ses pamphlets en 1763. 
11 fit bien, mais un peu tard, car il s'était montré assez maladroit 
en substituant la violence et le mensonge aux bonnes raisons qui 
lui faisaient défaut. 

Voltaire avait dit : « Un homme que je crois Genevois, 
nommé La Beaumelle,... ayant été chassé de Danemark, arrive 
à Berlin. » Voici la riposte : « Que dirait M. de Voltaire d'un 
homme qui le désignerait ainsi : Un homme célèbre par quelques 
bons vers et par quantité de crimes, également digne de la fleur de 
lys et du laurier, nommé Arouet? » Cet échantillon suffit pour 
juger du reste. Il n'a d'ailleurs pas l'audace de désavouer le 
fragment de sa lettre à Roques. « Il fallait, dit-il, rapporter cette 
lettre en entier. M. de Voltaire en a une copie qui lui a été envoyée 
par mon ordre; la lettre entière aurait éclairci le fait et disculpé 
M. de Maupertuis. » Il reconnaît pourtant que celui-ci lui a rap- 
porté ce que Voltaire avait dit de son livre au souper du Roi, mais 
seulement après que Darget lui eut raconté la chose. Or Darget, 
secrétaire et lecteur de Frédéric, ne soupant jamais avec le Roi, 
n'aurait pu tenir ce propos que d'un tiers, d'Argens, Pollnitz, 
Algarotti, Maupertuis ou Voltaire lui-même. De plus Darget, qui 
était au mieux avec Voltaire, ne l'aurait certainement pas trahi 
au profit de La Beaumelle, à qui il n'avait aucun motif de faire 
plaisir. Enfin ni La Beaumelle, qui voudrait faire croire que 
Voltaire a pu falsifier la copie qu'il avait reçue de Roques, ni 
celui-ci qui détenait l'original, ni Maupertuis qui pouvait lui en 
demander communication*, n'ont publié un autre texte de ce 
fragment^ de lettre. C'est tout ce qu'il y a à retenir de cette 
défense aussi pitoyable que malhonnête. 

La Lettre à if"^ Denis, du 3 mars 1753, offre plus d'intérêt : au 
lieu de porter sur des faits parfois contestables, puisqu'il est 
possible que Voltaire, malgré ses dénégations, ait mal parlé devant 
Frédéric du livre de La Beaumelle, elle nous découvre en effet le 

1. Lettre à Maupertuis, du 22 février 1753. 

2. Voltaire n'avait pas à publier dans son Mémoire la lettre entière, datée de 
Paris, 6 décembre no2, qui lui fut envoyée par Roques et publiée par celui-ci seu- 
lement en 1755. Le fragment cité par lui n'intéresse d'ailleurs que Maupertuis. 11 a 
cependant supprimé, sans doute pour ne pas déplaire à Algarotti, le passage sui- 
vant, qui ne disculpe en rien Maupertuis : «... de cette force. Après le soupe, 
Algarotti descend chez Voltaire, lit le passage, le copie sur ses tablettes, est fort 
surpris de voir qu'on lui en a imposé, et qu'on a menti au Roi, et l'apporte à 
minuit chez M. de Maupertuis, qui me conseilla... ». 



UN ENNKMl DR VOLTAIRE, LA BEAIJMKLLK. H9 

fon<l (le son ûme et indique bien quel rôle il voulait s'obstiner à 
jouer vis-à-vis (b^ son adversaire. 

Je viens de lire, Madame, un Mémoire de M. de Voltaire, on je ne 
suis pas surpris qu'il m'ait maltraité, mais que je suis surpris que 
vous ayez répandu. Il a ses raisons pour continuer à me nuire; mais je 
ne sache pas que vous en ayez pour commencer. Je vous le renvoie 
avec ma Réponse h mi-marge; je vous prie de le répandre aussi : vous 
me devez cette espèce de satisfaction. 

Demander à la nièce de Voltaire de répandre un libelle diffa- 
matoire contre lui n'est pas chose banale. Cependant La Beaumelle, 
craignant do nouvelles représailles dont le Mémoire n'était que le 
prélude, et que devait susciter son édition du Siècle enfin publiée, 
essaie de se contenir et de paraître modéré. 

Je viens, dit-il, de voir une lettre de Berlin ^ où Voltaire me menace 
de mille personnalités dans un Supplément qu'il prépare à son Siècle de 
Louis XIV. Ne fesant que d'entrer dans le monde, il me serait sans 
doute glorieux d'y être annoncé par M. de Voltaire : mais je n'aime 
point les personnalités, — il l'avait bien prouvé dans ses Pensées et son 
édition du Siècle, — non que je croie qu'il n'y ait du mal h dire de 
moi, — on n'est pas plus modeste, — mais je sais par expérience que 
M. de Voltaire aime h en imaginer sur mon compte. Si vous daignez. 
Madame, prendre encore quelque intérêt à lui, — c'est une gentillesse 
pour M""" Denis — , conseillez-lui de se jeter sur mes faibles ouvrages, 
je les lui abandonne ; mais qu'il évite avec s«in les injures, je ne les lui 
pardonnerais pas. Il vomira contre moi des calomnies, j'y opposerai 
des vérilés. Il manque un tome à la Voltairomanic; ce tome, on le fera 
peut-être (car qui peut répondre de son ressentiment?) en donnant un 
abrégé de sa vie, et un examen de ses œuvres, un détail de ses procé- 
dés à mon égard, et une relation de l'affaire du Juif, sur laquelle on a 
des mémoires qui vous étonneraient peut-être. 

Cette modération calculée, ces menaces conditionnelles, ce 
chantage à propos de Taffaire du Juif\ n'ont qu'un but, faire 

1. Lettre à Maupertuis, du 22 février 1753 : « On écrit de Berlin que Voltaire pré- 
pare une pièce fulminante contre moi. Je le gagnerai probablement de vitesse. • 
Cf. sa lettre à Roques, du 10 mars 1753, publiée par Roques : « Je viens d'achever 
le mémoire de mes griefs contre Voltaire. On m'écrit de Berlin qu'il me prépare 
une Philippique, j'opposerai une Catilinaire. • 

2. Voir à ce sujet Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, p. 122 et suiv. — Ce 
procès eut lieu à l'occasion de l'achat par Voltaire de billets dépréciés de la 
banque de Saxe et de bijoux. C'est une affaire assez obscure. Le tribunal, embar- 
rassé, donna raison à Voltaire, qui dut néanmoins s'arranger ensuite avec Hir- 
schell et faillit se brouiller à ce propos avec Frédéric. - Cf. Mémoires du duc de 



420 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

tomber les armes des mains de Voltaire, pendant que lui-même 
dresse ses batteries. Il semble toutefois, mais ce n'est sans doute 
qu'une feinte de sa part, que La Beaumelle ait hésité avant de 
couper les ponts derrière lui. 

Cet ouvrage, dit-il, — le nouveau tome de la Voltairomanie, — est 
trop contre mon caractère, — le bon apôtre oublie les lettres et remar- 
ques de sa contrefaçon du Siècle, — pour que je ne cherche pas 
à me l'épargner. Il soulèverait contre moi les partisans de M. de 
Voltaire; il me donnerait la réputation d'homme trop sensible — aux 
piqûres s'entend; — et par cette lettre je veux prendre les voies de la 
douceur et de la modération. 

Que Voltaire ne me force donc point à des excès que je condam- 
nerais moi-même; je vous remets, Madame, les intérêts de sa gloire et 
de mon repos*. 

En s'arrêtant là, La Beaumelle eût fait preuvre de sagesse. Mais 
il a décidément une façon sing-ulière de se faire pardonnner ses 
premiers écarts de plume et d'offrir la paix. N'ajoute-t-il pas en 
effet avec le plus beau sang-froid du monde : 

Peut-être devrais-je être insensible à toutes ces injures; — celles du 
Mémoire; — car dans le fond ce ne sont que des injures de Voltaire, et 
le libelle qu'il a fait contre moi n'est ni plus méprisant ni plus atroce 
que celui qu'il vient de faire contre Dieu 2. 

Dénoncer l'athéisme supposé de Voltaire, ou tout au moins son 
déisme anti-chrétien, c'était le moyen le plus sûr de le pousser à 
bout, et La Beaumelle ne pouvait l'ignorer. A cette déclaration de 
guerre hypocrite succéda bientôt le récit détaillé de ses rapports 
avec Voltaire à Berlin, récit d'ailleurs fort suspect, et d'où il est 
difficile de dégager la part de vérité qu'il contient. Voltaire en 
avait dit seulement quelques mots dans son Mémoire et ng daigna 
pas répondre par la suite à toutes les affirmations ou insinuations 
de son adversaire, qui manquent parfois de vraisemblance. C'est 

Luynes, XI, 136, 17 mai 1751, 382, 29 janvier 1752. — Dans sa Vie de Maupertuis, 
ouvrage posthume, p. 141, La Beaumelle reconnaît que le faux attribué à Voltaire 
n'est pas « bien prouvé ». 

1. Dans l'édition de Siéclopolie (1753), la Lettre finit là. 

2. En note : ÉpUre contre Dieu. La Beaumelle désigne sous ce titre, qu'il invente, 
VÈpître au Roi de Prusse, imprimée au commencement de 1753 sous le titre des Deux 
Tonneaux, et qui débute ainsi : 

Biaise Pascal a tort, il en faut convenir. 

Cette allusion à VÈpître au Roi de Prusse a été ajoutée, en 1763, à la Lettre à 
M"" Denis, mais elle se trouvait déjà, avec quelques vers cités, dans la Réponse au 
Supplément (1754). Cf. l'édition de 1763, p. 37. 



UN ENNEMI DE VOLTAIRE, LA BEALMELLE. 121 

donc SOUS bcuiofice d'inventaire qu'il faut les rappeler ici, La 
Beaumolle n'Iiésitant jamais à mentir pour les besoins de sa cause. 
La Lettre à M... sur ce qui s'est passé entre M. de Voltaire et lui 
est, pour la forme, puisqu'elle était faite pour le public, adressée, 
sans le nommer, à M. Hoques', qui servit d'intermédiaire entre 
les deux ennemis dans l'atîaire du Siècle, et dont il est parlé dans 
le Mémoire : 

Vous êtes surpris, Monsieur, que je sois mal avec Voltaire, il n'a 
pas tenu à moi que je ne fusse son ami — on sait comment il s'y prit. 
— J'ai tout fait d'abord pour l'aimer, ensuite pour bien vivre avec lui, 
enfin pour l'oublier et l'engager à m'oublier. Je n'ai pu y réussir : il a 
voulu que je le craignisse. Je lui ai prouve que je ne le baissais ni le 
craignais. Je vais vous détailler les causes de nos différends. Jugez-moi 
d'après ce détail, il est des plus vrais. 

11 est bon de ne pas oublier que la Lettre fut écrite en 1753 et 
que les faits rapportés, antérieurs à la première attaque de La 
Beaumelle dans son édition du Siècle, sont de la fin de 1751 et 
du commencement de 1752. 

Mon premier soin, dil-il, en arrivant à Berlin fut de voir M. de Vol- 
taire. Je ne le connaissais que par ses ouvrages et par quelques lettres 
qu'il m'avait écrites à Copenhague... Ces lettres roulaient sur une 
édition de nos auteurs classiques. 

La Beaumelle se garde bien de mentionner le charmant accueil 
que lui avait fait Voltaire à Paris avant qu'il fût « Professeur 
royal en Belles-Lettres Françaises ». C'est une absence de 
mémoire fâcheuse. 

Mylord Tyrconnel, notre ministre à Berlin, à qui il « était 
adressé », lui aurait alors conseillé « de flatter M. de Voltaire qui 
était un homme dangereux », et de s'attacher à M. de Maupertuis, 
qui « était un honnête homme ». Malgré ses bonnes relations 
avec Voltaire, ce « gros cochon de milord Tyrconnel », aussi 
gourmand que son médecin La Mettrie, et, comme lui « n'épar- 
gnant par son prochain ^ », en était bien capable. Quoi qu'il en soit, 
éprouvant peu de sympathie pour Maupertuis, dont « le genre, dit- 
il, n'était pas le sien », La Beaumelle ne tint aucun compte du 
conseil donné. « Pourtant, ajoute-t-il, je savais bien des faits qui 

1. On le sait par la Lettre à M. de Mésangi, datée du 15- juillet 1754 [Lettres de 
M. de La Beaumelle à M. de Voltaire. 1765^ p. 17'J). 

2. Lettres de Voltaire à d'Argental et à Richelieu, du il et du 14 mars 1722. 



122 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCK. 

n'étaient point à l'honneur de ce poète, mais mon admiration pour 
lui en rejetait une partie, excusait l'autre, en attribuait beaucoup 
à l'envie.... Je pensais que, rempli de sa gloire, il était au-dessus 
de ce puéril amour que les petits esprits ont pour tout ce qui sort 
de leur plume. » 

Cet aveu, qui paraît sincère, expliquerait assez bien pourquoi il 
n'avait pas ménagé l'amour-propre de l'auteur dans le Quen dira- 
t-on. Mais c'était se tromper lourdement, car Voltaire, arrivé à cette 
époque de sa vie, et habitué aux personnalités offensantes qu'il 
supportait mal dans sa jeunesse, aimait beaucoup mieux se voir 
attaquer dans ses actes que dans ses œuvres. Il ne dirait plus en 
1750 comme en 1736 : « Je ne répondrai jamais aux satires qu'on 
fera de mes ouvrages; il est d'un homme sage de les mépriser: 
mais les calomnies personnelles.... exigent qu'on prenne une fois 
la peine de les confondre. L'honneur est d'une autre espèce que la 
réputation d'auteur*. » 

Bref, par l'entremise d'une dame, la comtesse de Bentinck, 
qu'il a le bon goût de ne pas nommer, mais que tout le monde 
connaissait à Berlin, La Beaumelle avertit Voltaire de son arrivée, 
« lui disant que le désir de voir trois grands hommes l'amenait en 
Prusse, et quoiqu'il ne fût que le second, qu'il le verrait pourtant 
le premier ». Ce devait être assurément un grand honneur pour 
Voltaire. 

J'allai, continue-t-il, à Potsdam le 14 novembre 1751. Je n'y vis que 
M. de Voltaire, mais je le vis quatre heures de suite ; il me fit l'honneur 
de me donner à dîner. 11 me questionna beaucoup, et jusqu'à l'indé- 
cence. Toutes ces questions aboutissaient à savoir si j'avais des desseins 
sur la place de La Mettrie, — lecteur du Roi, — dont on venait 
d'apprendre la mort. Comme j'avais un objet un peu plus relevé, — on 
serait heureux de savoir lequel, — et que j'étais chez lui pour lui 
rendre des hommages et non pour lui faire des confidences, toutes 
mes réponses aboutirent à lui faire entendre qu'il ne pénétrerait pas 
mes vues. ^ 

Cette fierté peut sembler un peu hautaine vis-à-vis d'un homme 
qui, jusque-là, n'avait eu que des bontés pour ce jeune fat. Mais 
Voltaire ne fit pas mine d'en être choqué. 

11 me demanda quels étaient les deux autres grands hommes que je 
venais voir; je lui dis que l'un était le Roi. — Oh ! me répondit-il, il n'est 

1. Lettre à d'Argental, du 26 février 1136. 



IN ENNEMI DE VOLTAIHE, LA BEAI MELLE. 123 

pas si aisû de voir le Révérend Père abbé!'. — I^n Reaiimelle l'ap- 
prendra à ses dé()ens. — Et l'aulrey — M. de Muuperluis. Il sourit 
amèrement. 

II est plaisant de voir M. de la Beaumelle traiter ainsi d'égal à 
égal, à l'en croire du moins, avec Voltaire. Mais il y a mieux. 

« Il me parla de son Siècle de Louis XIV \ je lui parlai de mes- 
Lettres de M"" de Maintenon », deux ouvrages (jui n'avaient pas 
encore paru. Et voilà d'un seul coup La Beaumelle se hissant sur 
le môme piédestal que le « grand homme ». Ayant refusé de 
communiquer à son hôte le précieux manuscrit des Lettres de la 
marquise, il vit bien qu'il l'avait froissé et « n'avançait point dans 
son esprit ». Sachons-lui gré d'avouer sa maladresse. 

« Je partis de Potsdam, dit-il, trop mécontent de Voltaire pour 
n'être pas un peu mécontent de moi-môme. » Cette première 
entrevue qui avait mal tourné aurait dû lui servir de leçon, mais 
jamais il ne sut tirer parti de celles qu'il s'attira trop souvent. 
Ce n'était d'ailleurs que le début de ses mésaventures à Berlin. Il 
serait fastidieux d'insister sur chacun des épisodes qui suivirent et 
du reste son récit, en admettant qu'il soit exact jusqu'ici, mérite 
pour la suite d'autant moins de confiance qu'il est obligé de pallier 
de plus en plus le rôle assez pileux qu'il va jouer, malgré son 
attitude de matamore. 

Voltaire avait sans aucun doute été mécontent de La Beaumelle, 
sans l'être de lui-même comme son imprudent convive. Aus.si 
n'est-il pas étonnant qu'il ait voulu prendre sa revanche : il est 
donc permis de supposer qu'il lui lendit un piège, que La Beau- 
melle, qui s'était placé dans une fausse situation, ne put éviter. 

Le 1" de décembre, dit-il, M. de Voltaire m'écrivit que je l'oblige- 
rais beaucoup de lui prêter mes Pensées, livre dont on lui avait dit beau- 
coup de bien. J'hésitai longtemps. Cet ouvrage était une espèce de 
mystère à Berlin. 

Il ne pouvait cependant se dérober, parce que son refus eût 
amené la rupture de relations déjà assez mal engagées. Il le com- 
prit et, sur le conseil de M™" de Bentinck, obligée de Voltaire, qui 
perdra son temps et sa peine à vouloir maintenir l'accord entre 
eux, il lui envoya son livre avec une lettre. 

1. C'est ainsi que Voltaire désigne souvent le Roi, dont le palais de Potsdam 
est le couvent peu dévot. 



124 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Au bout de trois jours, reprend-il, il me le renvo3'^a par son valet de 
chambre, mais sans m'écrire. La page 70 était marquée : dans cette 
page il y a ces mots. 

Suit la citation textuelle du fameux passage sur la pension de 
Voltaire et la comparaison de Frédéric et des hommes de talent 
avec les petits princes d'Allemagne et leurs bouffons ou leurs nains. 

Le 7 décembre le Roi arriva de Potsdam à Berlin, et M. de Voltaire 
avec lui. J'allai le voir : il me parla de mon livre, m'en fît d'un ton 
chagrin et dur une critique fort judicieuse et fort sévère, dont je pro- 
fitai depuis et dont je fus très mécontent alors. 

Il ajouta qu'il n'avait pas cru que l'empressement qu'il avait eu à 
entrer dans mon projet de classiques à Copenhague eût mérité que je 
le traitasse aussi mal que je le traitais dans cet ouvrage. 

C'était la raison même qui parlait. Si La Beaumelle, au lieu 
d'épilog'uer sur un texte aussi clair qu'injurieux, et de reprocher 
insolemment à Voltaire sa richesse et son titre de chambellan, 
avait reconnu franchement ses torts, la querelle en fût peut-être 
restée là. Mais l'amour-propre l'emporta sur le bon sens. Voltaire 
lui fit d'ailleurs remarquer justement qu'il avait blessé le marquis 
d'Argens, le baron de Pollnitz, le comte Algarotti, M. de Mauper- 
tuis lui-même, président d'une Académie, en les comparant à des 
bouffons ou des nains. Il ajouta que le Roi était instruit de tout et 
avait lu le passage incriminé. 

Qui donc le lui avait mis sous les yeux? Maupertuis, dont on a vu 
le double jeu en cette circonstance, à propos du Mémoire apostille, 
dit à La Beaumelle que Voltaire en avait parlé en l'interprétant mal 
au souper du Roi, et lui conseilla d'envoyer à Frédéric le Quen 
dira-t~on avec une lettre que La Beaumelle lui soumit d'abord, 
en lui disant qu'il « était bien fâché de ne lui avoir pas donné plus 
tôt sa confiance* ». Dès ce moment La Beaumelle avait donc partie 
liée avec son complice. 

Dans sa lettre au Roi, il témoignait son regret de lui avoir 
déplu et se risquait à demander son appui pour l'édition projetée 
des classiques français. Il ne voulut remettre ni le livre ni la lettre 
à Darget, qu'il n'aimait pas, mais il les confia à M. de Fredersdoff, 
valet de chambre et grand trésorier du prince. Au bout de quelques 

1. Lettre à Maupertuis, de décembre 1731. — Cette lettre, datée seulement d'un 
« vendredi », ne peut être de 1752, comme le porte l'imprimé par supposition. 
Voir la lettre de Darget, du 20 décembre 1751, citée plus bas. 



IN ENMiMI I)K VOI.TAIIU:, LA BEAI MKl.LE. 125 

jours son volume et sa lettre lui furent retournés avec une lettre 
tn^s sèche de Darget, du 20 décembre 1751 : 

Je vous remets ici, Monsieur, tout ce que vous avez présenté au Roi. 
Sa Majesté a paru ne pas désapprouver votre liberté et voir avec bonté 
ce témoignage de votre zèle et de votre admiration. 

C'est tout ce que j'ai reçu ordre. Monsieur, de vous faire connaître. 
Je crois pouvoir ajouter (|ue vous ne devez attendre ici que de vous- 
même la réussite du projet que vous avez formé sur le choix et 
l'impression des classiques français. 

J'ai l'honneur d'être...' 

La Beaumelle était bel et bien éconduit et devait perdre tout 
espoir d'être présenté au Roi et de faire fortune à Berlin. Mais il 
paie d'audace dans son libelle pour dissimuler sa déconvenue. Vol- 
taire et Darget, prévenus de l'envoi du livre et de la lettre, se 
seraient, dit-il, arrangés pour qu'ils ne parvinssent pas à Sa 
Majesté. « Je reçus une lettre de Darget, qui me disait au nom du 
Roi des choses qu'il n'est pas possible que le Roi lui ait comman- 
dées. » La lettre de Darget serait donc en réalité un faux. A qui 
fera-t-on croire qu'il se soit risqué à prendre de pareilles libertés 
avec un maître comme Frédéric? 

Voltaire, injustement soupçonné pour ce détail particulier, ne 
cessait cependant pas, dit La Beaumelle, « de lui rendre de mau- 
vais offices... Il disait aux uns que j'étais un homme dangereux, ce 
qui n'est assurément pas, aux autres que j'étais un petit esprit, ce 
qui peut fort bien être, mais que je n'aime pas qu'on dise. » Il n'y a 
pas à disculper Voltaire d'une accusation sans doute bien fondée. 
Mais La Beaumelle avait, par sa sottise, indisposé contre lui tout 
l'entourage immédiat du Roi, sauf Maupertuis qui avait besoin de 
son aide contre leur ennemi commun. Aussi, d'après son propre 
aveu, lui « fit-on insinuer par le chevalier de Saint-André qu'il 
était essentiel pour lui de partir incessamment ». Il comprit un 
peu tard qu'il convenait de « ménager » Voltaire, car, dit-il, « on 
désarme un tigre en le caressant », et il alla le voirie 3 janvier 1752 
avec M. de la Lande. « Celui-ci fut témoin de l'accueil de M. de 
Voltaire. Il vit comme je me possédai, combien je donnai à la 
douceur, h la pitié, au respect qu'on doit aux talents ou à l'opi- 
nion. Il fallait que le désir de n'être pas mal avec cet homme fût 
gravé bien profondément en moi. Ma modération fut si grande que 

1. La lettre de La Beaumelle et la réponse de Darget se trouvent dans l'ouvrage 
de M. Taphanel, p. 813. 



126 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

M. de la Lande, si modéré lui-même, en est encore aujourd'hui 
étonné. » 

Sa modération ne mérite pas tant d'éloges, car elle fut forcée. 
Voici en effet ce que rapporte La Lande à ce sujet dans une lettre 
écrite de Paris, le 29 janvier 1787, après la mort des deux adver- 
saires : 

Je voyais La Beaumelle chez Maupertuis. Je savais que M. de Voltaire 
ne l'aimait pas. Je crus, avec la confiance d'un jeune homme, que je 
pouvais contribuer à une réconciliation; je m'offris à raccompagner. 
Mais M. de Voltaire, qui voulait sans doute éviter une explication, fit sem- 
blant de ne pas le voir, et me parla d'une manière si continue à moi seul 
qu'il ne donna pas le temps à La Beaumelle d'entamer une explication. 
Sa modération consista donc à ne rien dire. Je m'aperçus que le silence 
de M. de Voltaire m'accusait d'indiscrétion. Je me retirai au bout d'un 
quart d'heure. M. de Voltaire me reconduisit avec des témoignages 
d'affection qui contrastaient avec l'affectation de ne pas regarder 
La Beaumelle, et de faire semblant de ne pas s'apercevoir qu'il était 
présent. Je n'ai point oublié ces circonstances, quoiqu'il y ait trente- 
cinq ans d'écoulés ^ 

Ce témoignage désintéressé d'un honnête homme, qui était du 
reste demeuré en bons termes avec La Beaumelle et les siens, 
montre bien quel cas on doit faire de la parole de l'autre. 11 est 
donc inutile d'insister longuement sur les détails de même nature. 
En admettant que Voltaire lui ait fait par des propos calom- 
nieux tout le mal possible, La Beaumelle n'en dut pas moins à ses 
propres fautes son échec complet à Berlin, qu'il eût bien fait de 
quitter au premier avis qui lui en fut donné. Mais il ne savait sans 
doute oij aller, et ne pouvait se décider d'autre part à quitter une 
ville qui avait bien ses attraits pour un homme de plume qui jouait 
aussi au petit-maître. Les plaisirs ont parfois leurs revers : il en fit 
bientôt la dure expérience. 

Le 27 janvier, dit-il brièvement ici, car il a raconté la chose plus au 
long dans l'intimité, j'eus une aventure de galanterie qui eut des 
suites désagréables pour moi. Je fus volé chez un capitaine de cavalerie 
par ce capitaine nommé Cocchius, dont la femme m'avait fait des 
agaceries à l'Opéra, où elle était avec les filles d'honneur de la reine. 

Ces filles d'honneur fréquentaient, semble-t-il, assez mauvaise 
compagnie. En effet nous savons toute l'histoire par Formey, 

i. Desnoireslerres, Voltaire et Frédéric, p. 235. 



UN ENNEMI DE VOLTAIRE, LA UKAUMKLLt. 127 

secrélaii (• <\r rAcadémie de Berlin, homme grave et très «li^ne de 
foi'. 

M"" Cocchius, son mari présent, mais faisant mine de ne rien 
voir, adressa des œillades à La Beaumelle qui l'einmena chez elle 
et... tout à coup le mari survint, i'épce à la main, et, d'accord avec 
madariie, se fit donner la bourse du galant morfondu. Comme elle 
était mal jçariiie, il se crut justement frustré ainsi que sa légitime 
épouse, et alla aussitôt porter plainte en adultère auprès du comte 
de llake, commandant de Berlin. Celui-ci, dit La Beaumelle, 
« exposa l'aflaire au Roi avec autant de passion que s'il m'eût 
surpris avec la comtesse ». Le délinquant fut condamné sans autre 
forme de procès et conduit à Spandau, où il fut non pas enfermé 
dans la citadelle, comme un grand criminel, mais seulement gardé 
à vue dans un quartier de la ville, avec défense d'en sortir. C'était 
une mince consolation. Il écrivit au Roi, en « réclamant la protec- 
tion des lois qu'on avait toutes violées ». N... — lisez Dargel — 
« inspiré sans doute par Voltaire, supprima, dit-il, les lettres par 
lesquelles il instruisait S. M. dont on avait surpris la religion ». 
On pense bien que Darget n'aurait pas risqué de les intercepter. 
Mais La Beaumelle, dans ses mésaventures, a la manie de supposer 
toujours l'invraisemblable. 

Je n'avais, ajoute-l-il, qu'un petit nombre d'amis s'intcressant à moi; 
tout le monde m'abandonnait, bien que tout le monde me sût innocent. 
M. de Maupertuis seul eut le courage de ne pas rire au récit que le Roi 
mal informé faisait de mon affaire, et de lui dire « que quand même la 
chose se serait passée comme le capitaine Cocchius la racontait, le 
capitaine Cocchius n'en serait pas moins coupable d'avoir excédé ses 
droits et de m'avoir coupé la bourse ». Grâce à cette intervention, on 
informa et en quelques jours « le capitaine et sa femme furent saisis, 
ouïs, confrontés, jugés, condamnés, punis ». 

De retour à Berlin, le 8 février, La Beaumelle apprit de M°' la 
comtesse de Bentinck « que M. de Voltaire avait hautement con- 
damné l'iniquité du comte de Hake ». En conséquence il alla 
remercier Voltaire, qui « reçut ses remercîments comme s'il les 
avait mérités : ils se promirent d'oublier tout ». Mais le même jour 
il apprit de M. de la Lande le service que M. de Maupertuis lui 
^ avait rendu, et du baron de Taubenheim que M. de Voltaire avait 
dit chez mylord Tyrconnel « que son affaire ne regardait pas les 
Français parce qu'il ne l'était pas; que s'il Tétait, il avait sans 
doute été banni de Fratice; que s'il n'avait pas été banni de 

1. Fonney, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 221. 



128 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

France, il Tavait été de Danemark; que s'il ne l'avait pas été de 
Danemark, il était un mauvais chrétien, et en cette qualité indigne 
de l'appui du ministre de Sa Majesté Très-Chrétienne ». On aime- 
rait à avoir le récit de cette scène fait par un homme comme 
M. de a Lande. Quoi qu'il en soit, cela tournait un peu à la farce, 
mais nous voici arrivés au dernier tableau de cette tragi-comédie. 

La Beaumelle, désirant tirer la chose au clair, pria M"" de 
Bentinck de lui ménager un entretien avec Voltaire, « qui pourrait 
ainsi détruire les propos qu'on lui prêtait ». Raconter en entier 
cette entrevue mélodramatique, sur le seul témoignagne de l'inté- 
ressé, serait lui faire trop d'honneur. Elle fut d'ailleurs complète- 
ment inutile, puisqu'il n'y fut pas question, même une minute, 
des calomnies imputées à Voltaire par le baron de Taubenheim. Si 
l'on peut comprendre que Voltaire, coupable, ait évité d'en parler, 
il est inadmissible que La Beaumelle ne l'ait pas amené, de gré 
ou de force, sur ce terrain. 

Voltaire se plaignit d'abord amèrement qu'on eût débité à Berlin 
quelques exemplaires du Qu'en dira-t-on, où il était si bien traité. 
La Beaumelle répondit qu'il en avait racheté et qu'il n'y en avait 
eu que six de distribués. « Six exemplaires! répliqua-t-il, ce sont 
six coups de poignard. » Puis il demanda qu'on fît un carton pour 
réparer le mal, en désavouant le sens du passage incriminé. 
La Beaumelle refusa. « Mais, dit Voltaire, ne faites-vous pas à 
Hambourg une seconde édition? Oui, repartis-je, on y en fait 
une, mais vous ne sauriez y entrer;... on n'y laissera que de 
grands hommes. Mais vous y laisserez M. de Montesquieu! 
Assurément, lui dis-je,... mais M. de Montesquieu est un homme 
grand dans le grand, au lieu que les poètes ne sont grands que 
dans le petit. » L'entretien ne pouvait se prolonger sur ce ton. 
Nous voyons alors, d'après La Beaumelle, « le visage de Voltaire 
s'enflammer, ses traits s'allonger, ses yeux s'armer de la foudre, 
sa bouche se remplir d'écume, ses bras se placer à ses côtés avec 
une majestueuse fureur : vous eussiez dit qu'il jouait /?omesai^vée». 
C'était justement la pièce oij La Beaumelle l'avait vu à Sceaux, 
chez la duchesse du Maine, dans le rôle de Cicéron. 

Nous arrivons au dénouement. 

Voltaire « battait en retraite vers un cabinet voisin en assez 
mauvaise contenance. Je lui dis : 

Que mes armes, Consul, ne blessent point vos yeux^ 

1. Crébilion, Catilina, IV, 2, Réponse de Calilina à Cicéron, qui lui reproche de 
paraître en armes dans le Sénat. Si ce détail est vrai, la citation était de circons- 
tance. 



UN h^.M.>ll bl', VOI.IAIIU., LA »JtAl MKI.I.E. 129 

Je ne violerai point l'hospitalité; mais, à cela près, craij^nez 
tout de moi. Dieux! s'écria-t-il, quelle insolence! dans ma maison! 
Le téméraire s'en repentira. Le repentir, misérable que tu es, sera 
j)onr loi. Jo sais toutes tes noirceurs; je souillerais ma bouche en 
les répétant, mais je saurai les punir. Je te poursuivrai jusqu aux 
Enfers', je veux que lu dises : Hélas! Des fontaines et Rousseau 
vivent encore^ Ma haine vivra plus longtemps que tes vers. » 

Il est grand temps de tirer le rideau sur les rapports directs des 
deux adversaires qui se virent d'ailleurs ce jour-là pour la dernière 
fois. On croira du récit tru<pié de La Beaumelle ce que l'on voudra. 
Voltaire assurément était emporté, irascible, perdait parfois toute 
mesure; mais La Beaumelle, non moins haineux, se montrait 
insolent à froid, et, quand il se flatte d'être modéré, il perd le 
souvenir de ce qu'il a dit. N'osera-t-il pas écrire un an après avoir 
publié ce libelle : 

Ma Lettre sur mes démêlés avec M. de Voltaire^ est une preuve de ma 
modération dans les cas où la modération est possible. Je raconte le 
mal qu'il m'a fait avec autant de sang-froid qu'il le fit^. 

Après leur dernière entrevue, la comtesse de Bentinck essaya 
encore de les raccommoder, mais par un échange de lettres, car 
il ne leur « était pas possible de se voir sans en venir aux mains ». 
La Beaumelle écrivit le premier, en y mettant, avoue-t-il lui-même, 
< un peu de cette hauteur qu'on prend sans s'en apercevoir quand 
on écrit à un homme qui s'est avili ». La réponse de Voltaire 
n'étant pas signée, il ne voulut pas la recevoir. La rupture était 
donc aussi complète qu'inévitable. Mais La Beaumelle allait pouvoir 
se venger. Le Siècle de Louis XIV parut sur ces entrefaites, en 
avril 1752. Il commença tout de suite un examen de cet ouvrage. 
Voltaire, qui l'apprit par la comtesse, le fit menacer par elle de la 
colère de plusieurs souverains qui le protégeaient. Avec grandeur 
4'âme il déclara que ces menaces le forçaient à continuer son 
travail. Aussi, quand il eut quitté Berlin au mois de mai, il fit 
imprimer à Gotha « quatre feuilles de ses remarques sur le 
Siècle, — texte compris bien entendu, — qu'il brûla » cependant 
« par égard pour M"" de Bentinck. Mais, ajoute-t-il, ayant appris à 

1. Le passage souligné fut supprimé dans Tédition de 1763. 

2. C'est le litre nouveau qu'il donna à sa Lettre sur ce qui s'était passe' entre M. de 
Voltaire et tui, en la faisant réimprimer à la suite de sa Réponse au Supplément 
du Siècle de Louis XIV, ainsi que la Lettre à 3/°" D... {Denis) et le Mémoire apos- 
tille, Coimar, 1754. 

3. Lettre à M. de Mésangi, du 15 juillet 1754. 

Revue d'hist. littkr. de la France (20« Ann.). — XX. 9 



430 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Francfort — où il avait dû chercher un nouvel asile — que 
M. de Voltaire avait écrit à Paris des choses qui m'étaient désa- 
vantageuses, je livrai ce que j'avais de fait à mon libraire. M. de 
Voltaire en fut instruit par M. Roques, ministre du Saint Evangile, 
qu'il pria d'accommoder cette affaire, de faire supprimer cette 
édition, offrant de rembourser les frais du libraire, et ajoutant 
qu'il ne me connaissait que par les services qu'il m'avait rendus à 
Copenhague et à Berlin*. » 

Avant d'aborder cette seconde partie de la querelle, il faut 
signaler la nouvelle aventure, plus désagréable encore que celle 
de Berlin, qui avait forcé La Beaumelle à quitter précipitamment 
Gotha, où il s'était d'abord réfugié, comptant y trouver, comme il 
l'écrivait à son frère, « logement et bouche en cour^ ». Son espoir 
fut vite déçu. La duchesse régnante de Saxe-Gotha était amie de 
Voltaire : c'était jouer de malheur. S'ensuit-il que celui-ci l'ait 
dénoncé d'avance à la Minerve de l'Allemagne? On peut le 
supposer, mais on n'en a aucune preuve. En tous cas, le Quen 
dira-t-on avait dû précéder son auteur à Gotha, où l'on n'ignorait 
sans doute pas, qu'on le sût par cette voie ou par une autre, ce 
qu'il y disait des petits princes allemands. Après avoir mis en doute 
leur intelligence du négoce en général, il ajoutait gentiment : « Si 
les princes d'Allemagne continuent encore un siècle à être 
marchands d'hommes, ils ne pourront plus faire ce commerce 
faute de denrées. » 

Reçu une seule fois par la Duchesse, il ne put obtenir ses entrées 
à la cour et se vit réduit à passer son temps dans une auberge ou 
à la bibliothèque ^ Il eut néanmoins l'audace de demander à un 
ministre la permission de publier sur place et librement une édition 
du Qu'en dira-t-on considérablement augmentée et aggravée ^ 
Naturellement cette faveur lui fut refusée. Pour consoler ses 
ennuis, il se lia avec une gouvernante d'enfants. M"* de Schweicker, 
jeune veuve encore fort jolie. C'était une faiblesse excusable, mais 
la dame vola les bijoux de sa maîtresse, et il s'enfuit avec elle à 
Francfort. Ferma-t-il seulement les yeux sur cette triste affaire, 
ne l'apprit-il que plus tard? On l'ignore. La chose d'ailleurs ne 
fut pas ébruitée sur le moment, et pourtant Voltaire en fut 
instruit par la Duchesse, car il y fait certainement allusion dans 
sa lettre à Roques du 17 (novembre 4752). Mais il ménageait son 

1. Cf. la lettre de Voltaire à Roques, du 17 (novembre 1752.) 

2. Taphanel, p. 96. 

3. Formey, ouvr. cité, 11, 231. 

4. Taphanel, p. 100. 



UN ENNEMI DE VOLTAIRE, LA IJEAl MKLLE. 131 

ennemi, qui n'avait pas encore publié sa contrefaçon <iu Sii-de. 
Pins tanl, en 1707, aprùs le mariage de La Deauinelle, il réveilla 
cette affaire, — on verra pourquoi et dans quelles circonstances, — 
et I^a Beaumelle eut à se défendre d'avoir été complice de la 
voleuse. Il le lit d'ailleurs d'une façon assez gauche. 

Il demanda en effet à la duchesse de Gotha un certificat attes- 
tant sa probité, et reçut cette première réponse écrite par le 
conseiller aulique Rousseau : 

M'"" la Ducliesse m'a ordonné de vous déclarer qu'Elle se rappelle 
très bien d'avoir dit à M. de Voltaire que vous étiez parti d'ici avec la 
gouvernante des enfants d'une dame de ce pays-ci, qui, après s'être 
rendue coupable de plusieurs vols, s'était éclipsée furtivement de la 
maison de sa maîtresse, ce dont le public est entièrement instruit ici; 
mais qu'Klle ne lui a jamais dit ni cru que vous eussiez eu la moindre 
part à ces vols ou à la mauvaise conduite de cette personne. Voilà le 
témoignage qu'elle croit devoir rendre à la vérité. 

La Beaumelle, ne se croyant pas assez nettement disculpé, 
insista pour l'être davantage et obtint une nouvelle attestation 
assez mal gracieuse : 

11 n'y a qu'une voix dans tout Gotha sur votre départ et sur celui de 
la veuve Schweicker dans l'année 1752, non pour ErfQrtli, mais pour 
Eisenach ; — La Beaumelle disait avoir fait un détour par Erfiirlh pour 
se rendre à Francfort, — qu'au besoin, plus de cent, plus de mille 
personnes, tout Golha enfin certifiera, dans la forme la plus authen- 
tique, la rumeur publique, l'opinion générale, l'assertion unanime, que 
vous êtes partis ensemble de Gotha, sans faire d'adieux ni l'un ni l'autre 
à qui que ce soit, et que vous êtes arrivés ensemble à Eisenach. Gomme 
vous ne disconvenez pas, Monsieur, d'avoir fait le voyage de Francfort 
avec la personne susmentionnée, je dois vousavouer que je ne vois pas 
ce que vous gagneriez à prouver (si cela se pouvait) que vous soyez 
parti avec elle d'Erfûrlh et non de Gotha, vu que, dans la supposition 
certaine que vous ayez ignoré le vol dont la Schweicker s'est rendue 
coupable, il est parfaitement indifférent et égal duquel des deux 
endroits vous soyez partis ensemble. 

En effet, bien loin de vous soupçonner d'avoir pris la moindre part au 
méfait en question, je suis bien aise non seulement de vous réitérer 
l'assurance du contraire, mais encore d'y ajouter, sans crainte d'être 
désavoué, que Leurs Altesses sérénissimes Monseigneur le duc et 
Madame la duchesse vous connaissent trop homme d'esprit pour vous 
croire capable d'avoir voulu vous associer publiquement sur une aussi 
longue route qu'est celle (en vous jugeant par votre propre aveu) 
d'Erfiirth à Francfort, avec une personne que vous auriez reconnue 



132 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

voleuse. Cela n'est entré dans l'esprit de personne, et c'est ce que l'on 
est en état de vous certifier. Au surplus, s'il y a eu de l'imprudence 
dans votre fait, elle est du genre de celles qui ne sont pas criminelles*. 

On peut croire avec Desnoiresterres que La Beaumelle fut, au 
premier moment, dupe de son associée. Mais d'après ce qu'a 
révélé depuis M. Taphanel, qu'on ne peut suspecter d'hostilité à 
son égard, son aveuglement fut bien long à se dissiper. En effetM""^ 
de Schweicker l'accompagna à Paris, oii elle prit le nom et le titre 
de baronne de Norbeck. Ils habitèrent alors séparément, tout en 
conservant des rapports étroits. « Elle eut recours pour vivre à 
diverses industries galantes et autres qui l'éloignèrent peu à peu 
d'elle... Il lui prêta de l'argent, le lui réclama, et ne fut jamais 
remboursé-. » Bref, il rompit avec elle, semble-t-il, en 4754. 
Mais il lui avait fallu du temps pour s'apercevoir qu'il avait affaire 
à une aventurière de la pire espèce. 

{A suivre.) S. Lenel. 



1. Les deux lettres se trouvent dans la Correspondance de Voltaire, aux dates du 
24 juillet et du 5 septembre 1767. Nous avons suivi le texte original publié par 
M. Taphanel : il ne présente d'ailleurs que de très légères différences avec celui 
de l'édition de Voltaire. — M. Taphanel suppose que ces lettres ont pu être inspi- 
rées par Voltaire qui aurait peut-être même fourni le canevas de la première, mais 
ce n'est qu'une hypothèse. 

2. Taphanel, p. 103. 



MONTAIGNE ET LES « ANNALES » DE NIC. GILLES. 133 



ANNOTATIONS INÉDITES DE MICHEL DE MONTAIGNE 

SUR LES 

« ANNALES ET CHRONIQUES DE FRANCE >> 

DE NICOLE GILLES 

(Suite i). 

Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1393-1395), II, f 53, v°, \. 58. 
— « En ce temps le Connestable Clisson se reconcilia aux Ducz de Derry 
^ lie Bourgongne qui le repnndrent en leur grâce; tf- tantôt après fut 
envoyée une grande Ambassade, pour traiter Vappoinctement du Duc de 
Bretaigne ^ dudict Connestable ; mais, pour cette fois, ne feirent riens. 
Pourquoi le Duc de Bourgongne alla en personne devers le Duc de Bre- 
taigne*; ^ fut mandé Clisson pour aller devers eulx, qui y alla ^ se 
humilia vers ledict Duc; ^ par ainsi fut faict Vappoinctement; ^ vint 
ledict Duc de Bretaigne à Paris, ^ laissa Clisson son lieutenant gênerai 
en Bretaigne. » 

121. Montaigne. *I1 laisse ici une tré belle histoëre que Froës- 
sart ' & les Annales de Bretaigne metent de ste reconciliatioun, 
pour i mettre cet'ici toute siene. 

1. Liv. IV (ch. 67, p. 215-216, éd. de Tournes; ch. 46, éd. 
Buchon). On a pu, par l'examen de plusieurs des annotations qui 
précèdent, constater le soin de contrôle appliqué par Montaigne au 
cours de sa lecture de Nicole Gilles. Il avait évidemment sur sa 
table, en même temps que le volume de cet historien, ceux d** 
Froissart, de Paul-Emile, les Annales de Foix, les Annales de 
Bretagne, etc. La lecture, en telle condition, devenait une étude 
critique très sérieuse; mais cela n'empêchait pas Montaigne de 
faire des observations fines sur le style et la composition de 
chacun. A l'annotation 110' il a admiré le beau récit de Froissart 
sur la fuite du Comte de Flandres; ici, il a savouré le tableau très 
touchant et supérieurement peint dans le détail de l'entrevue de 
Clisson et du Duc de Bretagne; et il ne serait pas difficile de 
trouver dans les Essais les traces des bénéfices littéraires qu'il sut 

1. Voir la Revue d'histoire littéraire, 1909, p. 213 et p. 734; 1912, p. 126. 



134 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

tirer de ces pag^es admirablement choisies par lui. Quel dommage 
que son exemplaire de Froissart ne nous ait pas été conservé! 
Combien ces marg-es-là devaient contenir de précieux indices sur 
les sources premières de la formation de la langue, du style et du 
goût de Montaigne! 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1394), II, f° 54, r», 1. 36. — 
« En Vannée 1394, furent prinses et accordées trefoes entre les lioys de 
France et d'Angleterre, jusques à quatre ans ensuyvans, en espérance de 
la paix; ^, pour mieux parvenir à appoinctement, fut pourparlé de 
mariage du Roy d'Angleterre ^ d'une des filles du Roy, combien que 
Vannée desdictes filles neust que sept ans *. » 

122. Montaigne*. Isabeau. — Et fut promise au fis de lan duc 
de Bretaigne. Mais, en échange de celé la qu'on douna au Roë 
Richart, on lui douna la puinee, Marguerite \ aueq 300 000 #, 

1. Montaigne se trompe; la puînée était Jeanne, qui fut mariée 
au duc de Bretagne. Celle qu'il appelle Marguerite était fille 
naturelle de Charles VI et d'Odette de Champdiver et peut-être le 
nom de celle-ci était-il venu à la mémoire de Montaigne parce 
qu'elle fut mariée à Jean de Harpedane, seigneur de Belleville en 
Poitou, terre qui, plus tard, appartint à un membre de la famille 
de Montaigne. — Voyez ma note à l'annotation n" 80. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1390), 11, f° 55, r°, i. 31. — 
« Audict an {i 396), combien que le Boy de Hongrie, Vannée précédente, 
eust eu une grande victoire contre les Sarrazins, par le moyen ^ ayde 
des Françoys, toutes fois lesdictz Sarrazins... lui faisoyent, ^ aux autres 
chrétiens voysins, moult de persécutions ^ cruautez; et à ceste cause, il 
envoya devers le Boy une solennelle Ambassade,... ^ il fut conclud de 
luy faire ayde.... Le Duc de Bourgongne... offrit d'y envoyer pour luy 
son aisné filz. Aussi s'offrirent d'y aller le Comte d'Eu, Connestable de 
France, le Mareschal Boucicault, V Admirai de Vienne, les seigneurs de 
Coucy, de Boije, de la Trimouille et plusieurs autres,... ^ se meirent en 
chemin.... Et eurent bataille^ où les Chrestiens furent tous morts ou 
prins.... Apres la bataille, le Basaac- demanda qu'on amenast les pri- 
sonniers devant luy, ^ on luy amena bien trois cens des Françoys. Quand 
il les veit, il commanda que tous fussent mis à mort.... Mais, entre les 
autres feit reserver de mort le Mareschal Bouciquault, pour ce qu'on luy 
dist qu'en guerre il avoil fait autresfois bonne composition à ses gens. Et 
combien que le dit Jehan, Comte de Nevers, filz du duc de Bourgogne 



MtnrAIGNE ET LES « AMSALES » DE NIC. GILLES. 135 

fust en ijrtnid dangicr d'eslre tué, toutesfois il fut réservé, parce que là 
se trouva un sdi'razin, grand nigromancicn, devin, ou sorcier, lequel 
après qu'il l'eut regardé, dist qu'on le sauvast, é^ qu'il estait bien taillé 
de faire mourir plus de chrestiens que tous ceux de leur loy ne scaurogent 
faire. Atissi feit-il ■' par les guerres dont il fut depuis cause en France *. » 

\2''\. Montaigm:*. lien fut bien sauué d'autres, coume ce Sire 
de Coucy\ que rAmorabaquin ', chef des Sarrazins, pansa lui 
pouuoër païer grandes rançouns. 

1. Montaigne a lu dans Froissart (liv. IV, ch. 74, 79 et suiv., 
— éil. (le Jean de Tournes chap. 52 et suiv., éd. Buchon) le récit 
très détaillé do la défaite de Nicopolis et de ses suites. 

2. C'est-à-dire le sultan Bajazet. 

3. Ce (ils du Duc de Bourgogne fut, à son tour, Duc de Bour- 
gogne : c'était Jean sans Peur. — Le « grand nigromancien », s'il 
voyait si clair dans l'avenir, aurait pu prévoir que le môme Jean 
ferait assassiner le frère du roi de France et serait assassiné lui- 
même, au Pont de Montereau : cela aurait fini la prophétie d'une 
manière bien orientale. 

4. Le Sire de Coucy fut, il est vrai, sauvé du massacre, après 
la bataille: mais il mourut en Tur([uie quelques mois plus tard, 
ainsi que Philippe d'Artois, connétable de France. Guy de la 
Trémoille mourut à Rhodes, à son retour vers la France. 

5. Montaigne emprunte à Froissart cette dénomination par 
laquelle ce dernier désigne Bajazet (fils d'Amurat), que Pasquier 
{Rechercher de la France^ liv. VI, ch. 32) appelle Dasaith, et 
Nicole Gilles, le Basaac. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1398), II, f° 56, r», 1. 29. — 
« Van i 398, lantost après que le lioy [tichard eut fait mettre à mort 
les Ducs de Clocestre ^ le Comte d' Arondel, s'esleverent de grandes 
discentioas en Angleterre, ^ y eut un Parlement assemblé à Londres, 
auquel Henry de Lanclastre, Comte d'Erby, dist au Comte Mareschal 
que, comme trahy&ire, il avoit fait mourir son oncle Clocestre, ^, avec 
ce, qu'il avoit emblé les deniers du royaume ^ appliqué à son profit, a 
quoy ledict comte luy respondit qu'il avoit menty... etc. » [En note 
marginale, Denis Sauvage a observé] : « Cecy est un peu autrement en 
Froiss[art] ' ^ P[oiydore] Verg[ile] ». [C'est à cette annotation que se 
rapporte la note ci-après de Montaigne] ; 

12t. Montaigne*. Non pas un peu, mais du tout autremant; 
et ce ne sont ici que fables ^. 



136 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

l.Liv. IV, ch. 63. 

2. Comparer ce que Montaigne a dit, à la lOr Annotation, se 
rapportant aussi à Richard II d'Angleterre, et à Henri de Lan- 
castre. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1400), II, f° 56, v°, 1. 55. — 

«Au commencement de celle année mourut Jehan de Mont fort, Duc de 
Bretaigne, auquel succéda Jehan, son filz, premier naxj, qui avoil espousé 
la fille du Boy de France. Parquoy le Duc de Bourgongne alla en Bre- 
taigne prendre possession de la Duché, pour ledict jeune Duc,... puis 
s'en passa par Nantes, pour veoir la Duchesse vefve * qui sœur^ estoit du 
Boy de Navarre, laquelle, comme on disait, avait ja promis d'espouser 
le nouveau Boy d'Angleterre ^, Henry de Lanclastre. » 

125. Montaigne*. A ce conte, il^ auoët eu troës famés. Voies 
cidessus, f. 30*. 

1. Sœur de Carlos II de Navarre, fille de Carlos I, autrement dit 
Charles le Mauvais. 

2. Il semble qu'à la 95* annotation Montaigne ait voulu, à tort, 
contester cette affirmation de Nicole Gilles. 

3. Cet il se rapporte à Jean de Montfort, Duc de Bretagne. 

4. Voy. la 95* Annotation. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1402), II, f« 58, r°, 1. 4. — 
« Audict an, le Duc d'Orléans envoya deffier ledict Bay d'Angleterre; 
et, par les lettres de deffiance, il luy escrivait les causes pourquoy : qui 
estoyent, en effet qu'il le chargeait d'avoir occis et faict mourir le Itoy 
Bichard, son naturel seigneur [c'est-à-dire le seigneur du nouveau roi 
d'Angleterre]; et n'avoir pas honoré sa niepce [c'est-à-dire la nièce du 
Duc d'Orléans, Isabeau fille de Charles VI], veufve dudict Richard, ains 
l'avait desnuée de son douaire et despouillée de ses joy aulx. Dont ledict 
Boy [d' Angleterre] fut moult courroucé, et luy fit dire qu'il n'estait pas 
vray ce qu'il disait et qu'il en avait menty; et envoya audict Duc d'Orléans 
autres lettres de deffiance. » 

126. Montaigne. [En manchette] : Défi de Loys, Duc d'Orléans 
à Hanry, Roè d'Angleterre'. 

1. La mention de ce défi a été utilisée dans les Essais (II, 17, 
t. IV, p. 176. A. D.), mais après l'édition des Essais de 1580. A 
cette époque il avait lu Monstrelet (qu'il paraît n'avoir possédé 



MONTAIGNE ET LES « ANNALES » DE NIC. GILLES. 137 

qu'après 1572) et c'est au récit de Monstrelet, plus complet que 
celui de Gilles, qu'il a emprunté sa citation. 



î^icoLE Gilles (Règne de Charles VI, 1402), II, f. 58, r", 1. 18. — 
« Audict a», messiy'e Loys de Sanceî're, Connestahle de France mourut : 
lequel, pour les vaillances qu'il avait faictes en son temps, fut enterré en 
la Chapelle * J^ à la dextre main du Hoy Charles le Quint, dit le Saige. 
Et, après son trespas, fut, par élection du Roy ^ des Princes, faict 
Connestahle messire Charles d'Albret, Comte de Dreux,... lequel refusa 
Voffice plusieurs fois *, mais à la fin l'accepta, etc. » 

127. Montaigne*. Ce sont miracles pour nous^; mais lors^ ils se 
voient* quelque foës. Le Conétable de Fienes se santant sur 
l'eage resigna volonteremant sa charge. Bertrand du Glesquin 
la print après lui, mais après Tauoër lontans refusée '. Le Sire 
de Coucy la refusa tout a plat, lors que celui de Clisson fut 
reculé'; &, a son refus, on la douna a Philippe d'Artoës. Et 
Froissart, chap. 68, vol. 3, dit que Gui de la Trimouille 1 auoët 
aussi refusée, auant le sire de Coucy \ 

1. A St-Denis. 

2. C'est-à-dire : ces renoncements aux grandeurs sont chose 
tenue pour miraculeuse dans notre temps. — Voir ma note sur la 
54* annotation à N. (i. — Lorsque, vingt ou vingt-cinq ans plus 
tard, il écrivait le septième chapitre du troisième livre des Essais, 
De Cincommodilé de la grandeur, Montaigne se souvenait des mots 
mêmes qu'il avait écrits autrefois sur la marge de son Nicole Gilles. 
Il avait un peu changé d'avis sur la grandeur et sur le prétendu 
désintéressement de ces refus en apparence héroïques, mais, 
comme pour se répondre à lui-même, il gardait l'expressive for- 
mule de sa première manière de voir : « L'essence de la grandeur 
« n'est pas si évidemment commode qu'on ne la puisse refuser 
« sans miracle....; mais, au contentement d'une médiocre mesure 
« de fortune, et fuytede la grandeur, j'y trouve fort peu d'affaire. » 
{Essais, III, 7; t. V, p. 181.) 

3. C'est-à-dire : « à cette époque, dans ces temps reculés ». 

4. C'est-à-dire : « se voyaient ». 

5. Montaigne se souvient du chap. 290 du premier livre de 
Froissart, éd. de Tournes; chap. 318, éd. Buchon, où sont 
racontés d'une façon si fine les efforts de Bertrand du Guesclin 
pour ne pas accepter l'office de connétable de France. Il y avait là 



138 RKVUE D HISTOIRE LlïTÉIUIRE DE LA FRANCE. 

en g-erme les éléments du chapitre des Essais que je viens de citer 
(III, 7), de r incommodité de la grandeur. 

6. Il avait aussi refusé, avant. Froissart, liv. II, ch. 64. 

7. Cette dernière phrase, depuis : « Et Froissart », a évidem- 
ment été écrite après coup. Montaigne faisait ainsi de ses pre- 
mières annotations des répertoires d'attente où il casait ensuite les 
faits analogues qui venaient le frapper dans la suite de ses lec- 
tures. Ici, c'est après une nouvelle lecture de Froissart qu'il a 
porté ce renvoi dans sa note sur Nicole Gilles. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1403), II, f° 58, r°, I. 37. — 
« L'an 1403, partit le Connestable d'Albret ^ une noble compaignie 
avec luy, nombree a mil cinq cens chevaliers, avec les gens de traict, 
pour aller en Guyenne faire guerre aux Anglais... . ^ avoit avec luy les 
Comtes de Tonnerre, de Bresne, de Roucy, le seigneur de la Rochefou- 
chault, le seigneur de Belleville *, le gouverneur de la Rochelle, messire 
Jehan de Graville, seigneur de Montagu,... etc. » 

128. Montaigne. * Qu'il se garde de méconter^ car en la page 
qui est uis à uis de cel ici '■, nous uoiës qu'il noume lan de Harpe- 
dane seigneur de Belleuile, et chef des Angles. — Au reste c'est 
bien même terre, car el' est fameuse entre celés de Poëtou, et 
n'en est null' autre \ 

1. Sur cette expression, voyez le passage de Montaigne cité à la 
note 2 sur l'annotation 83^ 

2. Fol. 57 v°, 1. 27 de Nie. Gilles. — Montaigne interprète 
inexactement le passage allégué de Nie. Gilles. Jean de Harpédane 
y est indiqué comme faisant connaître à la cour de France un défi 
porté par des chevaliers anglais; mais il n'est pas dit que Harpé- 
dane, à ce moment, fût du parti de ceux-ci; et Juvénal des Ursins, 
dont, à cet endroit, Nie. Gilles suit le récit dit expressément le con- 
traire. Cela a paru si clair à Nie. Gilles qu'il a mis dans sa phrase 
moins de précision que son modèle. Mais Montaigne met du bon 
vouloir à lui chercher une querelle de gascon. 

3. Quant à la terre de Belleville, on peut voir, à la SO'' annota- 
tion, le motif qu'avait Montaigne de s'y intéresser d'une manière 
particulière. C'est, dans son travail sur Nicole Gilles, un de ces cas 
de préoccupation personnelle qui apparaîtront bien plus fréquem- 
ment au cours de sa lecture de Quinte Curce et qui foisonnent 
dans les Essais. 



MOtMAIGNE ET LES « ANNALES » DE NIC. GILLES. 130 

Il faut remarquer qu'après cette annotation Montaigne n'en a 
lait aucune sur les onze feuillets (22 [>aj4es) qui suivent. 



Nicole Gilles (Hègne de Charles VI, 1408), II, f° 71, v°, 1. 33-36. — 
« Audicl (Ht iilH, de concilie Pru'lalorum et aliarum gentium Eccle- 
siasticariMii Ke.i^ni,... fut faicte une ordonnance^ pour entretenir V Eglise 
de France ij^ du Ihiuphinfi en ses pi'crof/atives, libertez ^ franchises.... 
ht, par icellc ordonnance fut dicl que toutes réservations, grâces expecta- 
tives, ij^' toutes exactions'de cour de Homme cesseroi/ent.... Et pour ce 
gu aucuns, par grande aiithorité, par lettres de chancellerie, s'efforçogent 
faire revociiwr ladicte ordonnance, le Procureur du Itog Generaly 
s'opposa formellement, en Parlement, à ce qu aucunes lettres revoca- 
toires ne.fus.sent faictcs,... sans qu'il fust ouy.... Et pour ce que., nonob- 
stant ladicli; opposition, aucuns, de leur grand' authorilé [dont on chargeoit 
le Duc de liourgongne) feirent de faict publier lesdictes lettres. In Court 
de Parlement declaira que ladite telle publication n'avait poinct esté 
faicte de son ordonnance, délibération ne consentement, comme appert 
par ladicte sentence enregistrée audict livre du Conseil, le trentiesme 
jour de mars, audict an. » 

129. Montaigne a mis son accolade familière en marge des quatre 

dernières lignes, depuis les mots : « chargeoit le Duc » jusqu'à 

la fin '. 

1 . Les documents originaux (en latin) se trouvent dans le Mémoire 
de Du Tillet sur les Libertez de VÉglise Gallicane. Mais il ne faut 
pas oublier que ce Mémoire n'était pas encore publié lorsque 
Montaigne écrivait ses notes sur Nicole Gilles. Il ne possédait pas 
non plus, à ce moment, Monstrclet qui, dans ses Chroniques, 
résume aussi ce long différend avec le Pape de la Lune {de Luna) 
Benoît XIII. 

La question de liberté de l'Église Gallicane intéressait certaine- 
ment un homme tel que Montaigne; mais, outre cela, lorsqu'il 
lisait et annotait ce livre, Montaigne était membre du Parlement 
de Bordeaux, et il éprouvait sans doute quelque fierté à constater 
l'attitude ferme du Parlement de Paris, sur ces pages d'histoire 
couvertes, à cet endroit même, par les récits de la défaite d'Azin- 
court, de la lutte des Bourguignons et des Armagnacs, de la défection 
d'isabeau de Bavière, des intrigues, des trahisons de Jean sans Peur. 
« Nous étions lors exposés au-dessous de tous affaires, par le 
« moyen de laluctueuse journée d'Azincourt », allait dire Pasquier 
{Recherches de la France, III, ch. 2G), et il ajoutait : « On ne sau- 



140 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

rait trop haut louer la vertu dont le Parlement usa lors. » Il n'est 
pas téméraire de penser que Montaigne en inscrivant son accolade 
ressentait par avance les mêmes sentiments que son ami Pasquier. 
Voyez mes notes sur l'annotation 164*. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1419), II, P 72, r°, 1. 20. — 
« Tantost après, c'est à sçavoir un jour de dimenche, au mois de novembre, 
audict an 1419, Monseigneur' le Dauphin ^ le Duc de Bourgongne^ 
s'assemblèrent à Monslereau-fault- Yonne.... Et fut faict un parquet sur 
le pont (f- grands barrières, entre lesquelz ne dévoient estre de chacun 
costé que dix personnes notables, qui furent nommées. Or advint que, 
quand Hz furent dedans entrez, il sourdit aucun débat entre eulx, par ce 
que ledict Pue de Bourgongne parlait trop arrogamment <^ irreverem- 
ment à Monseigneur le Dauphin; parquoy, aucun de ceulx de Monsei' 
gneur le Dauphin, lesquelz secrettement, comme on dict depuis, avoient 
juré la mort de Monseigneur le Duc de Bourgongne, luy coururent sus 
^ fut tué iceluy Duc de Bourgongne, etc. » 

130. Montaigne. *St' example en a fait dépuis d'autres plus 
sages-, témouin ce qu'en raconte Philippe de Commines^ a 
propos de l'antreueneue '' du Roë d'Angleterre & du Roë Loys 
unzieme a Piqueni \ 

1. Jean sans Peur. 

2. Montaigne (suivant de très près Commines, liv. II, chap. 6) 
et se servant de ses mots mêmes inaugurait ici une série d'obser- 
vations qu'il a répandues dans les Essais, au sujet de l'influence 
de certains faits historiques sur les hommes qui se sont trouvés 
en situation de tirer parti des actes célèbres de leurs prédéces- 
seurs, soit en les imitant dans le succès, soit en évitant de tomber 
dans les mêmes erreurs et de subir les mêmes infortunes. Voici 
un des passages {Essais, I, 47; t. II, p, 142) auxquels je fais 
allusion ; on y retrouvera le tour même de l'annotation à Gilles : 
« Si l'ardeur de M. de Foix ne l'eust emporté à poursuyvre trop 
asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l'eust pas 
souillée de sa mort : toutesfois encores servit la récente mémoire 
de son exemple à conserver M. d'Anguien de pareil inconvénient 
à SérizoUes. » 

Voir ci-après, dans les notes sur la 158' Annotation, une 
remarque curieuse d'Estienne Pasquier sur un autre enseignement 
à tirer de l'accident du Pont de Montereau. 

3. Mémoires de Conwiines, liv. IV, ch. 9, récit supérieurement 



MOMTAir.M 1.1 1.1 S « ANMAI.KS » I)K MC. «.ll.l.l.S. 141 

n'suiné par M. de Baranlo [Ilist. des Ducs de rfourffOf/ne, l. X, 
|). 38()et suiv., éd. de 182(î). 

4. Peut-ôtre Montaigne a-t-il, par mégarde, ajouté une syllabe 
au moi entreveue; niais le mot entrevenue étant possible dans son 
langage, j'ai cru devoir m'abstenir de toute correction. La forme 
« entrevue » est cependant d'autant plus probable que Commines 
dont Montaigne suit le récit emploie presque constamment le mot 
simple « veuc » dans le sens de rencontre. 

5. Lorsque Montaigne dit que cet exemple en a fait d'autres plus 
sages, il ne fait point une conjecture personnelle, au moins pour 
ce qui concerne Louis XL Le récit de Commines, en eflet, n'est, 
à cet endroit, que la transcription d'un entretien où le roi de 
France avait formellement fait le rapprochement des deux 
entrevues; tirant lui-môme, ci. son profit, un enseignement des 
circonstances matérielles qui avaient rendu possible l'assassinat du 
Pont de Montereau. Il est évident que ces pensers intimes de 
Louis XI étaient de ceux que s'empressait de recueillir le futur 
auteur des Essais. Mais, là même, parlant avec un serviteur 
intime, Louis XI n'avait pas dit le fond de sa pensée; il n'avait 
guère cette habitude avec personne. 

Ce n'était pas Montereau qui le rendait prudent; car, bien long- 
temps après Montereau, au lendemain de Montlhéry, en 1465, 
trois ans avant l'entrevue de Péronne, lorsque, sous les murs de 
Paris, il alla dans une toute petite barque parlementer avec 
Charles de Bourgogne, il ne prit aucune des précautions de sauve- 
garde qui, plus tard, signalèrent la rencontre de Picquigny (Voir 
de Barante, Ducs de liourgof/ne, t. VIII, p. 527 et suiv.). C'est 
Péronne qui le mit en garde, à partir de 1468; et, dès 1460, à une 
époque où Commines n'était pas encore à son service, il avait 
inauguré l'usage des ponts de bateaux à barrières en claires-voies 
faites de treillis de bois ou de fer, se défiant d'une rencontre avec 
son propre frère (qui aurait eu bien plus de raisons de se méfier 
du roi). Mais il ne convenait pas à ce raffiné de fourberie de 
donner comme motif de prudence Péronne, où il s'était lui-môme 
pris au piège : il aimait mieux paraître tirer un enseignement des 
imprudences commises par d'autres que lui, et relevées, de préfé- 
rence, dans cette famille de Bourgogne dont, aux yeux de Com- 
mines surtout, il désirait amoindrir le prestige d'habileté politique. 

Il faut remarquer que la disposition d'esprit qui a poussé Mon- 
taigne à écrire cette note sur Louis XI et sur les trahisons de 
guerre était comme le germe des chapitres V et VI du premier 
livre des Essais écrits, probablement, peu d'années après : « Si le 



142 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

chef... doit sortir pour parlementer », et : « L'heure des parle- 
ments dangereuse », — ce mot de parlements est précisément 
employé par Philippe de (jommines dans les pages citées plus 
haut. Tout porte à croire que Montaigne a lu Commines dans l'édi- 
tion de Denis Sauvage, et cette édition parut dès 1552, in-folio, et 
fut réimprimée en 1559 et 1561. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VI, 1422), II, 1° 73, v°, 1. 29. — 
« Van i422^ Monseigneur le Dauphin, régent, feit assiéger Cosne sur 

Loire Lors vindrent nouvelles ausdictz Anyloys que le vingt-neufiesme 

jour d'aoust, qui estoit le jour Sainct Fiacre, ledict Roy Henry d'Angle- 
terre estoit mort au boys de Vincennes de la maladie dudict Sainct Fiacre, 
ç^ aussi avoit esté tout esprins de menue vermine de poulz * qui luy sail- 
loyent par les yeux, par le nez ^ par les oreilles, et luy croissoyent sur 
toutes les parties de son corps, ^ en si grand' abondance que les médecins 
n'y peurent donner remède quHlz ne luy mangeassent ^ entamassent tous 
ses membres, tellement quil luy convint mourir. » 

131. Montaigne. *Plutarque, en la vie de Silla, remerque 
quelques examples de mort pareille '. 

1. Au chapitre 36, de la division de Reiske. — Montaigne s'est 
souvenu de ces passages dans les Essais (II, 12, t. III, p. 59 : 
« Il n'est animal au monde en butte de tant d'offenses que 
l'homme : il ne nous faut point une baleine, un éléphant, et un 
crocodile, ni tels autres animaux... les pouils sont suffîsans pour 
faire vacquer la dictature de Sylla; c'est le desjeuner d'un petit ver 
que le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur. » Il est 
évident que, sur le Plutarque-Amyot de Montaigne, devait se 
trouver une annotation, sur ce sujet, à la Vie de Sylla. Probable- 
ment, il s'y trouvait un renvoi à la Vie d'Alexandre par Plutarque 
(ch. 55) et à Diogène Laerce, IV, iv, 4. — Voyez ma note sur la 
106" Annotation sur Quinte Curce. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1428), II, f° 81, v^ 1. 5. — 
« Après ces choses, ladicte lehanne^ pria le Roy qu'il luy envoyast quérir 
par un de ses armuriers une espee qui luy avait esté dénoncée estre en 
certain lieu en l'église Saincte Catherine du Fierboys, en laquelle avoit 
pour empraincte, de chacun costé, trois fleurs de lys, ^ estoit entre 
plusieurs autres espees roillees. Si luy demanda le Roy si elle avoit autres 
fois esté en ladicte église de Saincte Catherine; — laquelle dist que non. 



MONTAIGNE KT LES « ANNALES » DE NIC. filLLES. 143 

(f- qu'elle le sçtiooil pur revclulion divine, tf- que d'icelle espee, elle devait 
expeller ses ennemys t^ le mener sacrer à Jieims. Si, envoiju le Iloy un de 
ses Sommeliers d'armures qui la trouva au lieu, et ainsi que ladicte 
lehanne le luy avait dict, t^ la luy apporta. » 

132. Montaigne a souligné « Sommeliers d'armures », proba- 
hlement à cause de l'originalité de l'expression^. 

1. Jeanne d'Arc. 

2. Si Montaigne avait connu à cette époque les travaux de Du Tillet 
{Recueil des Hoys de France), il aurait vu (p. 247, éd. de 1580) que 
ces mots « sommeliers d'armes » désignaient officiellement une 
catégorie spéciale de fonctionnaires de l'armée. 

Malgré le peu d'importance de la note toute grammaticale de 
Montaigne j'ai cru devoir donner in extenso le passage de Nie. Gilles 
auquel elle se rapporte. Il semble, en effet, digne de remarque 
que Montaigne, au milieu de tant de faits historiques qu'il cite 
dans les Essais, pour en tirer des déductions morales, n'ait nulle 
part fait mention de Jeanne d'Arc. Il est curieux qu'ici même,- au 
commencement du récit de cette merveilleuse histoire, qui vaut 
bien les plus belles de Plutarque, ce soit une forme singulière de 
langage qui sollicite sa plume, sa plume personnelle et intime. 
Est-ce à dire qu'il fut sceptique sur des faits de détail, tels que 
celui de l'épée de Fierbois et d'autres? Cela est fort possible; cela 
est même tout à fait probable. Mais, malgré tout ce qu'avait pu 
dire Guillaume du Bellay de Langey ' il était certainement touché, 
comme son ami Pasquier {Recherches de la France, liv. VI, ch. 5), 
par cette incarnation féminine de l'amour de la France, par cet 
héroïque sacrifice de la vie pour le salut de la patrie, et, à n'envi- 
sager même que les choses prêtant à l'analyse psychologique, par 
ce courage d'esprit-, par cette vaillante simplicité du bon sens rus- 
tique^ allant jusqu'à préférer le martyre à l'abjuration*. Aussi, 
dans la réserve inattendue d'un homme accoutumé à secouer 

1. Voyez ce que pensait des ouvrages historiques de Guillaume Du Bellay, autres 
(jue ses Mémoire.s, le savant Hotman, dans sa Gaule France, (in du chap. iv (édition 
comprise dans les Mémoires de VÈlat de France sous Charles IX). 

2. L'expression courage d'esprit est de Bougain ville [Acad. des Inscr., t. XXV, 
p. 32) et employée par lui au sujet de certains héros de Plutarque. 

H. Essais, II, M, t. IV, p, 103 : « Les mœurs et propos des païsans, je les treuve 
communément plus ordonnez, selon la prescription de la vraye philosophie que 
ne sont ceux de nos philosophes. • 

i. Voy. l'annotation 24 et le passage des Essais, I, ch. 40, où il semble qu'elle 
ail été utilisée; et cet autre passage (II, 32, t. IV, p. 239) : « Qui s'enquerra à nos 
argoulets des expériences qu'ils ont eues en nos guerres civiles... •, et toute la 
page qui suit. 



14i . REVUE fi. HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE 

toutes choses, je verrais plutôt une sorte de respect presque reli- 
gieux, une volonté arrêtée de ne pas mêler à ses fantaisies variées 
et libres un sujet que, pour des motifs divers, il préférait ne pas 
discuter; n'a-t-il pas dit, à propos d'un autre sujet grave {Essais, 
I, 56; t. II, p. 224) : « Ce n'est pas en passant et tumultuairement 
qu'il faut manier un estude sérieux et vénérable; ce doibt estre 
une action destinée et rassise, à laquelle on doibt tousiours 
adiouster cette préface de notre office : sursum corda — Ce n'est 
pas une histoire à conter, c'est une histoire à révérer »? — Il ne 
faut pas oublier d'ailleurs que, près de 20 ans plus tard, en com 
mençant son voyage en Allemagne, en Suisse et en Italie, Mon- 
taigne prit le soin d'aller visiter, à Domremy, le lieu où naquit 
Jeanne d'Arc, « maisonnette toute peinte de ses gestes »; et, tout 
auprès de cette maison, 1' « abre de la Pucelle ». 

Rappelons-nous enfin que Voltaire, autrement sceptique que 
Montaigne, a dit de Jeanne d'Arc {Essai sur les mœurs, chap. lxxx) : 
« Héroïne digne du miracle qu'elle avait feint ». — C'est une 
punition pour Voltaire que l'on puisse citer de lui cette ligne qui 
ne représente pas l'opinion qu'on est porté à lui prêter, quand il 
s'agit de Jeanne d'Arc. Mais n'est-ce pas chose bien digne de 
remarque que celui qui a tout fait pour être réputé le plus incré- 
dule, le plus sarcastique au sujet de cette histoire, se soit senti 
obligé, lorsqu'il parlait sérieusement, de formuler son opinion en 
des termes qui, finalement, sont les plus élogieux que l'on puisse 
rencontrer; car, à la place d'un miracle matériel prêtant au doute, 
et explicable pour quelques-uns par la superstition ou la naïveté 
de l'époque, explicable pour d'autres par des conditions spéciales 
physiologiques, ce jugement de Voltaire constate l'héroïsme 
presque miraculeux dans l'abnégation préméditée, réfléchie; et 
montre, au milieu de l'atTaissement environnant, la flamme du 
patriotisme s'apprêtant à triompher de celle de la bataille ou du 
bûcher. 

Assurément Jehanne n'ignorait pas les chances de mort ou de 
supplice qu'elle courait; et si, pour courir volontairement ces 
chances, en vue du salut de son pays, on veut croire qu'elle usa de 
feintise, cette feintise-là serait aussi sublime que celle de 
n'importe quel héros fameux de l'antiquité. 

Allons! Montaigne, en compagnie de Voltaire, saluez! saluez, 
car, au-dessus de l'épée de Fierbois, c'est le drapeau, c'est l'âme 
généreuse de la France qui passent. 



MONTAir.NK F.r LES « ANNALES » DE NIC. GILLES. 145 

NicoLK Gilles (Règne rie Charles VII, li3l), II, f° 88, v-, I. 9. — 
« En rellr mesme année, se sourdit dehat entre René, Duc de Bar, ^ le" 
comte de Vaudemont, pour 7'aison de leurs terres '; ^ estoi/ent avec ledict 
Duc de /i(ir, de sa partie, l'evesgue de Metz, le seigneur de Barbazan, 
çf plusieurs François; ^ ledict Comte avoit grand nombre de Bourgui- 
gnons, Savoysiens et Anglais, t/ui lug furent envoyés par le Duc de 
Bourgongne. Si, eurent bataille en un lieu nommé Belleoille, près Nancy, 
en laquelle ledict llené. Duc de Bar, fut desconfit, ^ luy mesmes, 
VEvesque de Metz, et plusieurs autres, prins prisonniers ; ^ fut ledict 
seigneur de Barhazan, tué, éj^ bien douze cens Lorrains et Barrois. » [En 
manchette] : « Guerre enlre le Duc de Bar depuis ** Roy de Sic[cile], & 
le Comte de Vuudcmont, etc. » 

13:}. MoxTAiGiNE. * C'est celui qu'il nomme Ferry de Lorraine^, 
f. 101, pag. 2. 

13i. **A son conte, ie panse que ce seroèt le fis de Ferry de 
Vaudemont, ou Antoëne, comme dit Paul /Emile, & d'Iolant, 
fille de René, Duc d'Aniou, Roë de lerusalem, de Naples, & de 
Sicile; mais il n'est pas possible. — Je reue% c'est René l'aïeul, 
non René le petit fis; & s'apeloët Duc de Bar durant la vie de 
Louis, son père, fis de l'autre Louis, tous deus Ducs d'Aniou, 
roës, etc. — Voies en Paul' >Emile^ la cause de ce différant ^ 

1. Voir De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne, t. VI, 
p. 152 et suiv., éd. de 1825. 

2. Erreur, celui que Gilles nomme Ferry de Lorraine, au fol. 101, 
page 2, est le fils du Comte de Vaudemont, compétiteur et ensuite 
gendre de René d'Anjou. Montaigne va, du reste, s'apercevoir de 
cette méprise, pour ce qui concerne René. 

Ce sont ces petites confusions (Cf. annotation 15% etc.) qui ont 
ins[>iré à Montaigne le soin de se tenir en garde contre des notions 
erronées. Plusieurs fois il a dit, sans doute pour se corriger lui- 
même : « Afin que le lecteur ne s'y trompe » (Annot. 83, 92); ici, il 
va se taper plus familièrement sur les doigts, et dira : « je rêve ». 

3. Exclamation qui est restée dans les habitudes de Montaigne 
{Essais, III, 5, t. V, p. 125) : « Tout ainsi comme à un autre je 
dirais à l'aventure : mon amy, tu resves, l'amour, de ton temps, a 
peu de commerce avec la foy et preud'homie; aussi, au rebours, si 
c'estoit à moy, etc. » et {Essais, III, 8, t. V, 199) : « Je souffrirois 
estre rudcMnent heurté par mes amis : « Tu es un sot, tu resves. » 
Et l'on voit combien il était sincère en affirmant que, le cas 
échéant, il se traiterait de sot ou d'endormi : il s'est ainsi traité, 

Revue p'hist. littér. de la France (-20* Ann.). — XX. 10 



146 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

en effet, dans l'intime réalité, et en a laissé le témoignage sur les 
marges de ce Nicole Gilles que, si souvent, il avait qualifié 
d'étourneau, d'inconscient ou pis encore, qu'il avait presque 
accusé de rêver, quand lui-même se trompait. Voy. ma note sur la 
55^ annotation à Quinte-Gurce. 

4. Paul Emile, f° 222 et 223 = f° 408, r% éd. de 15o5. 

5. Les additions : « Je rêve... roïs de » et « Voies... différant » 
ont été écrites à des reprises diverses. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, J431), H, f° 89, \\ 1. 34-40. — 
« D'une belle entreprinse que feit le seigneur de Lore, sur la ville de 
Caen » — [puis suit Vépisode que voici] : Un escuyer françoys, nommé 
(juillaume de Sainct Aubin, estoit logé à la Fougère, au pays du Maine, 
avec quarante combatans. Environ deux cens Anglois, de la garnison du 
Maine la luhez, vinrent donner sur son logis. Ledict de Sainct Aubin ^ 
ses gens se deffendirent si vaillamment qu'ilz desconfirent ^ mirent en 
fuyle lesdictz Anglois, ^ plusieurs en tuèrent ^ prindrent prisonniers. 
Un homme d'armes françoys s'enfuyt de la meslee, ^ se mussa en un 
buysson. Semblablement, deux hommes d'armes Anglois s'en estaient 
fuys celle part, <^ s'estoyent aller musser audict buysson. Ledict Fran- 
çoys, qui avait grand paour, en intention de se rendre à eulx, demanda : 
« Qui est-te là? ^y — et lesdictz Anglois respondirent : « My, maistre, 
nous nous rendons à vous! sauvez-nous la vie. » — Adonc yssit ledict 
Françoys hors ^ les emmena devers ledict Guillaume de Sainct Aubin <^ 
ses compagnons qui avoyent vaillamment combatu, lesquels luy osterent 
lesdictz prisonniers, dont ledict Françoys leur feit procès et question par 
devant ledict seigneur de Lore, soubz qui Hz estaient, lequel de Lore jugea 
que ledict homme d'armes n'avait riens ausdictz prisonniers; et n'eust 
esté la faveur d'aucuns qui le prièrent, l'eust fait griefvement punir : 
car il s'en estoit fuy, et ne les avoit pas prins par sa vaillance. » 

135. Montaigne a mis son accolade ondulée en marge de tout 
le passage : « Un homme d'armes françoys s'en fuyt, etc. ' ». 

1 . L'incident du soldat poltron auquel se rendent deux soldats 
plus poltrons encore n'est pas sans analogie avec l'avènement de 
l'empereur Claude qui, transi de frayeur et caché derrière une 
tapisserie, se jette aux pieds du prétorien qui vient de le découvrir 
et — surprenante conclusion de la scène — est proclamé empe- 
reur par celui-ci (Suétone, Claude, 10). Soit avant, soit après la 
lecture de Nicole Gilles, l'auteur des Essais a bien pu faire le 
rapprochement. Mais quoi qu'il en soit, cette bonne histoire de 
soldats fuyards' avait très probablement été notée par Montaigne 



MONTAIGNE ET LES « ANNALES » DE NIC. GILLES. 147 

pour une utilisation dans les Essais. Comme l'accolade qui devait 
signaler ce texte se confond avec une manchette imprimée, 
Monlaif^nc a pu ne pas la retrouver. 11 avait riiistoriette dans la 
mémoire, sans doute, lorsque, parlant de la peur, il dit, dans les 
Essais (I, 17) : « ... Parmy les soldats mesmes, où elle [la peur] 
devroit trouv(M- moins de place, combien de fois a elle changé un 
troupeau de brebis en escadron de corselets etc.?"» Le récit de 
Gilles serait arrivé là fort à point, d'autant mieux qu'il n'est pas 
mal tourné et que Montaigne eût bien su l'arranger encore, bien 
qu'il ait dit, avec plus de coquetterie que de vérité (II, 17, t. IV, 
p. 48) : « Le meilleur conte du monde se seiche entre mes mains 
et se ternit ». 

Après avoir raconté [Essais, II, 35) l'histoire « de trois bonnes 
femmes », Montaigne ajoutait : « Voylà mes trois contes très-véri- 
« tables, que je trouve aussi plaisants et tragiques que ceux que 
« nous forgeons à notre poste pour donner plaisir au commun. 
« Et m'estonne que ceux qui s'adonnent à cela ne s'ad visent de 
« choisir plustost dix mille très belles histoires qui se rencontrent 
« dans les livres, où ils auroient moins de peine et apporteroient 
« plus de plaisir et proufict; et, qui en voudroit baslir un corps 
« entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du sien que 
« la liaison, comme la souldure d'un autre métal ; et pourroit 
« entasser par ce moyen force véritables événements de toutes 
« sortes, les disposant et diversifiant selon que la beauté de l'ou- 
« vrage le requerroit. » — Il est probable que, rencontrant dans 
ses lectures de telles histoires, les unes graves, les autres plaisantes 
et anecdotiques, Montaigne les notait ainsi de son accolade; il 
en a lui-même accueilli bon nombre dans ses Essais; et il en avait 
encore en garde. C'est ainsi que, dans sa revision dernière, 
entre 1388 et 1592, il a inséré au 2V chapitre du IP livre (t. IV, 
p. 184), un extrait de Tite-Live traduit en ce français vivant dont 
il avait le secret. Il le fait précéder de ces lignes explicatives : 

« Les belles matières tiennent tousjours bien leur rang, en 
« quelque place qu'on les seine : moy, qui ay plus de soing du 
« poids et utilité des discours que de leur ordre et suitte, ne dois 
« pas craindre de loger icy, un peu à l'escart, une très belle 
« histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se 
« peuvent seules trop soustenir, je me contente du bout d'un poil 
« pour les joindre à mon propos. » 

Bien que Kaccolade de Montaigne ne s'étende pas jusqu'à la fin 
de l'épisode, j'ai cru devoir transcrire tout le récit de Nicole Gilles, 
car la fin se rapporte très opportunément aux cas rappelés par 



148 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Montaigne dans le chapitre de la Couardise [Essais, I, 15; t. I, 
p. 84 et suiv.). 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1435), II, f» 92, v°, 1. 20. — 
« Du mémorable traité d'Arras, faict entre le Roy de France & le Duc 
de Bourgongnef ^ » — « Le pape Eugène et le Concile de Basle, gui lors 
se tenoit en l'Eglise pour la Papauté, entre ledict Eugène et Ame, 
paravant Duc de Savoye, gui se disoit Pape Félix {leguel aucun temps 
paravant avoit, comme on disoit, vescu solitairement, comme Hermite, 
^ avoit esté le premier Duc de Savoye, car paravant les Seigneurs de 
Savoye nestoyent appelés que * Comtes) sachans ladicte entreprinse [les 
pourparlers du traité d'Arras], «f* desirans l appoinctement desdictz Jioxjs 
et Ducz,... y envoyèrent grands Ambassades, etc. » 

136. Montaigne. *Et l'origine de ste seigneurie & Coimté fut 
du tans de Hue Capet, 994 -. 

1. La rédaction de Nicole Gilles est ici fort embrouillée et 
défectueuse. Au moment du traité d'Arras (1435), le duc de Savoie 
n'avait point reçu la tiare (1439). C'est la pensée du Concile de 
Bâle qui entraîne le chroniqueur et lui fait antidater les événe- 
ments concernant Aimé VITI, duc de Savoie. 

2. Montaigne a dû prendre cette notion dans la Chronique de 
Du Tillet, à l'année indiquée. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1439), II, f° 97, v°, 1. 20 et suiv. 
— « La Praguerie. » — [Après avoir raconté les détails de cette rébelliori 
à la tête de laquelle on avait mis le Dauphin Louis (plus tard Louis XI) 
Nicole Gilles ajoute] : « Et, par ce que dict est, on peut congnoistre 
comment ledict Roy Charles résista sagement et diligemment à ladicte 
entreprinse ; car lesdictz seigneurs avoyent de leur party, plus largement 
de gens de guerre que n'avoit le Roy du sien; mais on dict en commun 
proverbe quun « seigneur de paille vainqt bien un subiect d'acier ». 
Parquoy les Princes ^ Seigneurs qui auroyent vouloir de faire aucune 
entreprinse contre le Itoy, y doivent bien penser devant que l'entrepren- 
dre; veu aussi que par les choses passées, se bien sont reduyctes à mémoire, 
on peut veoir et cognoistre que tousjours est mescheu à ceux qui ont fait 
aucunes entreprinses sur les Boys et le Royaume de France. » 

137. Montaigne a mis une accolade à ce passage, à partir de: 
u mais on dict en commun prouerbe... » et il a ajouté, en marge : 
Vol. I, f. 85'. 



MOISTAIGNK ET LKS « ANNALES » DE NIC. GILLES. i 19 

1. A la page in(li(|iiée (14"" Annotation) Montai|rne a lail allusion 
à ce passage, sans dissiiniiler tout à fait l'impression littéraire 
que produisait sur lui le retour, en mêmes termes, de celle mora- 
lisalion de Nie. Gilles. 

Sur le dicton cité, voyez mes notes sur les 14" et 58" annotations. 



Nicole Gilles (Règne de Gtiarles VU, 1440), H, f» 98, r°, 1. 7 et suiv. 
« En celte saison.... le Roy s'en alla.... à Troyes en Champaigne, pour 
corriger, r adresser, tf- donner ordre à plusieurs Capitaines et routiers 
de guerre qui aooyent grand nombre de gens ^ tenoyent plusieurs forte- 
resses, <f faisoyent tous les maulx du monde sur les champs. Desgueh 
capitaines le lioij desappoincta plusieurs qui faisoyent de grandes pille- 
ries.... Et, ce faict, le lioy ordonna que, des lors en avant, nauroit que 
certain nombre de Capitaines et gens de guerre;... ^ fut advisé de faire 
asseoir... par le Royaume, certaines tailles pour leur soulde et payement, 
à fin qu'dz peussent payer leurs despens, sans vivre ne piller sur le 
peuple, ne faire grief aux pauvres gens; ^ sur ce furent faictes de moult 
belles ordonnances par escript, qui sont mal gardées. Et, combien que le 
lioy eust faict lesdites ordonnances de bon zèle, ^ cuidant bien faire 
{aussi faisoit-il, si la chose se fusl entretenue ainsi quilz l'enlretenoyent 
de son temps), toutes fois depuis elle est tirée en mauvaise conséquence; 
car, soubz umbre de mettre sus ledict payement ^■' ordonnance, par 
chacun an, on a tousjours augmenté tj^ accumulé soinme sur autre à 
volonté, dont le peuple est fort oppressé et grevé; ^ si n\m payent leurs 
gens de guerre, au moins la plus part d'eulx, non plus quilz faisoyent 
avant que ladicte ordonnance fust faicte ' .» 

138. MoNTAiGNK a marqué d'une forte accolade tout ce passage, 
depuis: « et fut aduisé de faire asseoir... » et il a ajouté, en 
marge, après l'accolade : H en dit autant f. 101, p. 2. Commines 
en fait niantion ~. 

1. Voyez ci-après ma note sur l'Annotation 144. 

2. Mémoires de Commines, liv. V, ch. 18. Ce passage de 
Philippe de Commines est, en effet, le plus excellent commen- 
taire de celui de Nicole Gilles. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1441), II, f 99, r\ 1. 17. — 
« ....En ladite ville de Paris, Monseigneur Charles dWnjou, frère de la 
Rogne, feist hommage au Roy de la Comté du Maine et autres terre$ que 
le Roy René de Cecille, Duc d'Anjou, son aisné frère, luy avoit baillées ' 
pour son partage. 



150 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FUANCE. 

139. Montaigne. *Son frère René lui auoët bien peu quiter ce 
comté, mais non pas la iouïssance; car ce fut le Roë d'Angleterre, 
dépuis aiant épousé Marguerite d'Aniou, fille de René & nièce 
dudit Charles, qui, en faueur de sa famé, mit entre ses meins 
ledit comté du Mans; il* le dit lui même, 102, pag. 2. Il est vrai 
qu'il fait faire au Roë d'Angleterre par force ce que Paul' /Emile ^ 
dit qu'il fit de son gré & libéralité ^ 

\. C'est-à-dire Nicole Gilles. 

2. Paul Emile, f" 226 C, 0, = ^ 414, éd. 1555. 

3. Sur ces négociations complexes, il faut lire des pages très 
étudiées de Michelet, Histoire de France, t. V, p. 247 et suiv. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1442), II, f° 99, v°, I. 56 et suiv. 

— « Du voyage de Tartas, en Gascongne ; & de plusieurs aiilres choses. » 

— « ....De la ville de Tartas le Roy s'en partit, çf- alla mettre le siège 
devant la ville de Sainct Sever.... après alla devant la cité de Dacz,.... 
^ luij fut rendue par composition; ^ se rendirent plusieurs places des 
environs, audict pays de Gascongne, en Vobeyssance du Roy; devers 
lequel vindrent eulx rendre les sires de La Mothe, ^ de Roquetaillade. 
En retournant, le Jioy feit assiéger la ville de La Reolle, sur Gironde,.... 
qui ... fut prinse d'assaut, etc. » 

140. Montaigne a noté d'une accolade ce passage, depuis : « en 
l'obeyssance du Roy... * ». 

1. Il est probable que ce passage, comme un autre que nous 
avons déjà noté, a reçu cette marque parce que les faits relatés se 
rapportent à une région fort voisine de Bordeaux, et à des familles 
en relation avec celle de Montaigne, du temps de son grand-père. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1442), II, f° 100, r°, 1. 16 et suiv. 
— (( Audict an 1442, trespassa Jehan, Duc de Bretaigne, fllz du Duc 
lehan que les Bretons nommoyent le Vaillant, ^ avoit régné 43 ans; ^ 
luy succéda audict Duché Françoys *, son aisné filz, qui régna huict an"!, 
environ, lequel, avant qu'il fust Duc, espousa Yolant, fille de Loys II, 
Roy de Cecille, Duc d'Anjou, laquelle mourut sans enfans; ^ après 
espousa Ysabeau, fille du Roy d'Escosse, ^ d'elle eut deux filles, dont 
l'une fut nommée Marguerite ^ fut mariée a Françoys % Duc de Bretaigne, 
qui estait filz de Richard, comte d'Estampes, frère dudicl Duc lehan 
dernier. Mais il y eut deux autres Ducz qui furent devant ce Françoys 
second, c'est à scavoir Pierre, frère de Françoys premier, ^ Artus, 



MOiMAK-M. Ivl l,L-S « ANNAl.KS >' 1)1, Ml.. (.ll.l.J.s. IjI 

coniii'sttihle de France, son oncle, qui n'avoyenl nulz enfans. L'autre 
fillr, nommée Marte, fut mariée a lehan, vicomte de Hohan, tf^ ladirte 
Marguerite, Duchesse, eut dudict Françoijs un fih, qui mourut jeune, tj'' 
Vaisnèe, nommée Anne, fut mariée au Itoy nostre Sire, Charles, huic- 
tiesme de ce nom, ij^, depuis, fut mariée au Itoy Loys, douxiesme de ce 
)inm. » 

141. MoNTAiGNi: . La suite de la généalogie de Bretaigne ' 
comance vol. I, f. 101, pag. 2; & continue f. 128, pag. 1, «Se 135, 
p. 1, et finit ici, car à Anne succède Francoës P. — Il en parle 
ancore c -dessous, f. 107, pag. 2^ 

1. l"'rançois 1". 

2. François II. 

3. Il faut certainement beaucoup d'attention, pour suivre une 
srénéaloiiie déduite comme vient de le faire Nicole Gilles avec 
embranchements el retours. Mais Montaigne ne se rebutait pas, 
paraît-il. au moins vers 1564, et pour se remémorer, au besoin, 
ces filiations, il établissait, par ces renvois, des répertoires à son 
usaffo. Il disait, plus tard, en parlant de l'éducation d'un jeune 
{gentilhomme {Essais I, 25; t. I, p. 265) : « Il s'enquerra des 
« mœurs, des moyens et des alliances de ce prince, et de celuy-là : 
« ce sont des choses très plaisantes à apprendre et très utiles à 
« sçavoir. » Comparer la 51" Annotation (51). 

4. Cette fois, il s'agit de François P'", roi de France. 

5. Voici un nouvel exemple de ces additions mises après coup 
au bout d'une note pour y rassembler des notions à retrouver en 
cas de besoin. 



Nicole Gillks (Règne de Charles VII, 1443), II, f ICI, r°, 1. o. — 
« Audict a)i 1443, mourut la vieille Comtesse de Comminge, en Caage 
de quatrevingtz ans, laquelle avait fait le Boy son héritier de sadicte 
Comté, s'il advenoit que sa fille neust point d'enfant, comme il advint. 
Mais ce neantmoins le Comte d'Armignac, qui longtemps l'avoit tenue 
prisonnière, s'empara d'icelle comté, ^ print toutes les places pour les 
vouloir appliquer à luy; dont le Roy ne fut pas content. Aussi nesloit 
pas le lioy content de ce que ledict Comte d'Armignac s'intituloit en ses 
tiltres ^ lettres : par la Grâce de Dieu * Comte d'Armignac, comme s'il 
n'eust point esté subject du Roy i^ du royaume, ^ luy avoit fait faire 
deffence de non le faire.... Pour lesquelles causes le Hoy.... fit assembler 
grand'armée pour y envoyer^.... et luy furent les places mises en ses 
mains, a petite resistence, etc. » 



152 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

142. Montaigne*. Dautant que c'est un terme de souueraineté ^ 

1. La soulignure est de Montaigne; reproduite en marge, elle 
sert de renvoi à l'annotation 142^ 

2. En Armagnac et Comminge. 

3. A propos de ce fait même, concernant le comte d'Armagnac, 
le savant Bonamy écrivit en 1753 un mémoire intéressant sur 
r origine et la signification de la formule « par la grâce de Dieu ». 
On le trouvera dans le tome XXVI, p. 660 et suiv., des anciens 
Mémoires de V Académie des Inscrifdions et Belles- Lettres. 



Nicole Gilles (Régne de Charles VII, 1444), II, f 101, v°, 1. 43. — 
« Des Iresves prinses entre les Roys de France & d'Angleterre; & com- 
ment monseigneur le Daulphin conduist les gens d'armes en Alle- 
maigne. » — « Adonc... mondict seigneur le Daulphin.... s'en retourna 
devers le Boy, son père, quil trouva a Nancy, oh estoyent venues la 
lioyne, sa mère, la Royne de Cecille, sa tante. Madame la Daulphine, sa 
femme, ^ la fille dudict Roy de Cecille, pour laquelle avoir en mariage 
pour le Roy d'Angleterre, ainsi qu'il avoit été pourparlé ^ appoincté, 
estait là venu le Comte de Suffort, avec une belle ^ grande compagnie 
en Ambassade, <^ luy fut baillée. Si l'emmena en Angleterre; mais, avant 
son partement furent faictes de grandes festes, joustes ^ tournoys, 
ausquelz estoyent presens les Roynes de France, de Cecille ^d'Angleterre, 
Madame la Daulphine, la Duchesse de Calabre, la Comtesse^ de Vaude- 
mont ^ la fiancée Monseigneur Ferry * de Lorraine, fille dudict Roy de 
Cecille, etc. » 

143. Montaigne*. Ou toutes les autres histoëres sount fauses, & 
entre autres celles de Paul' /Emile, ou ce Ferry etoët aussi comte 
de Vaudemont, & est celui- qui print René d'Aniou, Roë de 
Cecille, f. 88, & qui épousa Volant ^ sa fille, de laquelle il eut 
l'autre René, duquel sount descendeus ceus de Lorrene qui viuent 
à presant; & notés qu'il le surnome de Lorrene, accordant en cela 
aueq tous les autres, iSc desaccordant de ceus qui, passionés de 
heine'' le disent auoër été de la maison de Grauille. Paul' /Emile ^ 
& Froissard le disent auoër ète fre[re] *^ de Charles, Duc de 
Lorrene, duquel la fille heretiere fut mariée auec René d'Aniou. 
Voies cidessous 105. 

1. Montaigne avait mis là un renvoi, mais aucune note spéciale 
n'y répond en marge, probablement les incertitudes qui restaient 
en son esprit sur l'identification des comtes de Vaudemont l'ont 



MOMAIOk hl LES »t A>NAI.K> » Dfc, MC. «.ILI.Ks. i 'J3 

aiTùtc au moment d'écrire la mention qu'il voulait se remémorer. 
— Il est vraisemblable que la comtesse de Vaudemont dont il est 
question ici était Marie, comtesse d'IIarcourt et d'Aumale 
(Président Ilénault, 1550). 

2. Non pas celui-là ((jui était Antoine), mais son fils. 

3. C'est j)réciscment Yolant que Gilles vient de faire figurer aux 
fêtes de Nancy, à titre de « fiancée de Mon.seigneur Ferry de Lor- 
raine ». Montaigne avait d'abord écrit : « Yolant fille de Uene 
d'Anjou ». 

4. Il est évident que dès cette époque (autour de 1563-1564), 
Montaigne manifeste une bienveillance marquée pour les Guise, 
en opposition avec les faiseurs de pamphlets qui cherchaient à les 
déconsidérer. Cette opinion favorable a été encore plus formelle- 
ment exprimée au commencement du chapitre 23 du I" livre des 
Essais : « Jacques Amyot, grand aumosnier de France, me recita 
« un jour celte histoire à l'honneur d'un prince des nostres (et 
« nostre esloil-il a très bonnes enseignes, encore que son origine 
« feust estrangiere), etc. — Il s'agit là de François de Guise le 
Balafré, qui fut assassiné en 1563 par Poltrot de Méré. — Ailleurs 
{Essais, II, 17,) Montaigne cite François de Guise en tête des « plus 
notables hommes qu'il ait pu juger ». 

Quant aux pamphlets protestants, il les avait lus avec une 
attention particulière comme on peut le voir au commencement 
du 32'' chapitre du IP livre des Essais, précisément à un endroit 
où il parle avec éloge du Cardinal do Lorraine. 

5. Paul Emile, f 222 K = f° 408 r». 

6. Montaigne confond toujours le fils avec le père, comme il a 
un instant confondu l'aïeul (René d'Anjou) avec le petit-fils (Uené 
de Lorraine"). 



Nicole Gilles (ibid.), Il, f>' 101, v", 1. 48-o8, — Le Roy, estant en ladicte 
ville de ISancy, assembla ses Princes, chiefs de guérite ^ gens de Conseil; 
if^ fut mis tf- donné ordre, tant sur le faict du payement que de la manière 
de vivre de ses gens de .guerre; ^ en furent faiclcs de belles Ordonnantes 
que Von appelle communément les Ordonnances de Nancy; cf' furent 
cassées plusieurs compagnies (f- capitaines; '^ fut ordonné que, pour la 
garde, seureté, tuilion ^ de/fence du royaume, y aurait seize cens lances 
ordinaires, ^ que leur payement, ^ non autre chose d'avantage, serait 
mis sur les habitans du royaume, par manière de taille; ^ le feit tousjours 
le Roy Charles ainsi entretenir sa vie durant. » 

144. Montaigne a mis en marge de ce passage une accolade '. 



154 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

1. Il avait fait de môme au î" 97, r" (Annotation n° 133), et 
avait marqué un renvoi au présent passage. — Pasquier 
{Recherches de la France, II, 17), à l'aide d'Alain Chartier, a, lui 
aussi, étudié de près ces ordonnances militaires de 1439 et 1444. 



Nicole Gilles (Règne de Charles VII, 1445), II, 1° 102, r°, 1. 34. — 

En celle saison, avoit en la compagnie de la Roy ne une moult belle 
Damoijselle, nommée Agnes Sorelle; laquelle estait fort en la grâce du 
Boy, ^ r appelloit-on communément la belle Agnes; ^, afin quelle eust 
aucun tiltre, le Roy luy donna, sa vie durant, la place «^ chastel de 
Beauté, près le Boys de Vincennes \ et lors on l'appela ma Uamoyselle de 
Beauté. Et, pour ce que lors on v'oyoyt que le Roy estait fort pensif ^ 
imaginalif, <f peu joyeux, <^ quil estait expédient de Cesjouyr, par la 
délibération de son Conseil, sans son sceu^, fut dit à la Bayne qu'il 
esloit expédient qu'elle endurast que ledict Seigneur feit bonne chiere 
a ladicte Damoyselle, ç|'' qu'elle^ ne montrast nul semblant den estre mal 
contente * : ce que la bonne Dame feit, ^ dissimula, combien qu'il luy 
grevast beaucoup '*. » 

145. Montaigne. *La patiance de ste Reine n'excuse pas l'impu- 
dance de ce Conseil ^ 

1. Ce château, au temps du roi Charles VI, avait été possédé et 
habité pdr le duc d'Orléans et sa femme Valenline de Milan. 

2. Expression qui se retrouve souvent dans les Essais, on en 
lira un exemple notable au chap. 35 du IP livre, à la fin du récit 
de la tentative de suicide de Pompeia Paulina, femme de Sénèque; 
t. IV, p. 295; un autre, liv. I, ch. 20, t. I, p. 147; enfin, on lit, 
dans les Ephémérides, an 1577 : « Henry de Bourbon, roy de 
Navarre, sans mon sceu, et moi absent, me fit dépêcher, a Lei- 
toure, lettres patantes de gentilhome de sa chambre. » 

Un des exemples les plus caractéristiques de l'emploi de cette 
expression se trouve dans le passage des Essais où Montaigne 
parle avec une touchante sympathie du Tasse qu'il vit dément à 
Fêrrare (II, ch. xn; t. III, p. 131) : « survivant à soi, et à ses 
ouvrages, lesquels, sans son sçeu, et toutefois à sa vue, on a mis 
en lumière incorrigez et informes ». 

3. La Reine. 

4. Si maintes fois Montaigne a rencontré en Nicole Gilles de 
ces empêtrements de style qui l'ont mis en garde contre les 
« mauvaises façons de langage », il faut avouer qu'ici il se trou- 
vait en face d'un morceau tout à fait digne de Froissart par la 



.MO.NIAIGM'; l-.l l.l,S « A.\.NAM,.s » I>1, M*.. (.II.LKS. 155 

simplicité et la naïve bonhomie du récit. Il n'a pas pu ne pas le 
romanjuer, si attaché qu'il fiit à l'observation purement morale, 
et peut-être en a-t-il même tiré quelque chose, « sans son sceu ». 
Mais nous, par esprit de justice, nous pouvons bien souli^rner en 
passant ces lignes charmantes de Nicob; Gilles. — Comparer ma 
note sur la 93* annotation. 

n. II est im|)ossiblo de n'être pas frappé par la spontanéité 
sévère de cette juste observation. P]lle a été écrite pour ainsi dire 
au lendemain de la mort dé La Boëtie, et quand étaient tout 
récents encore les souvenirs de la belle satire latine qu'il avait 
écrite |)Our son ami trop enclin à la volupté. — Plus tard, vers 1580, 
Montaigne, privé depuis plus de quinze ans de ce Mentor délicat et 
alTectueux, ne désapprouvait plus, chez les Cannibales, cette 
« patience » conjugale (Il était mnrié depuis 1566). Et plus tard, 
vers 1590, et après des lectures de la liible, de Suétone et de 
Plutarque, il devenait plus indulg-ent encore {Essaie, I, 30, t. I, 
p. 38i-.385). Que n'avait-il pas vu, pendant ces vingt-cinq ans, sous 
Charles IX et Henri III? et ce n'était pas l'avènement d'Henri IV 
qui, en pareil sujet, pouvait le ramener à la rigidité grave de 
l'auteur de la Servitude volontairel 



Nicole Gilles (Règne de Charles Vil, 1449), II, f 105, r", I. 20. — 
« En ce temps, le Roy estant à Louviers, arriva devers luy le Roy de 
Cecille, bien accompagné; ^ lors avoit en sa compar/nir grand' Seigneurie 
<^' Chevalerie : c'est a sçavoir : les Comtes du Maine, de Castres, de Tan- 
carville, de Dammartin, de Lommaigne, le Capdet d'Albret, le Sire de 
Cullan, le grand Maistre d'Hoslel de France, Monseigneur Ferry' & 
Juiian de Lorraine frères, etc. » 

146. Montaigne. Il faut dounq qu'ils faussent trois frères; car, 
au conte de Paul' i^mile & des autres. Ferry estoët frère puine 
de Charles-, Duc de Lorrene qui lessa Isabel, sa fille unique & 
heretiere, qui fut mariée a René 3 * Duc d'Aniou. 

1 . La soulignure est de Montaigne et sert de renvoi pour sa note. 

2. Paul Emile ne dit point cela, il dit (f" 222 K = f» 408, r°) : 
Anton ins Cornes VaUemontensis... fraler CaroU Ducis Lofa- 
ringl, etc. Ferry était fils d'Antoine. — Montaigne continue une 
méprise qu'il a commise aux annot. 133, 134, 143; cela prouve 
que les notes 143 et 146 sont antérieures à la seconde partie de la 
note 134 oii il s'est aperçu de son erreur. 



156 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

C'est probablement au moment où il se débattait dans le trouble 
de cette généalogie que Montaigne avait envie d'envoyer à tous 
les diables les historiens modernes écrivant en latin et latinisant 
les noms français. Dans la première édition des Essais (I, 46, 
t. II, p. 132), il a lancé la boutade préparée par le labeur de ces 
annotations : « J'ay souhaité souvent que ceux qui escrivent les 
« histoires en latin nous laissent nos noms tous tels qu'ils sont; 
« car, en faisant de Vaudemont Vallemontanus (Paul Emile dit 
« Vallemonlensis) et les métamorphosant pour les garber à la 
« grecque ou à la romaine, nous ne savons où nous en sommes, 
« et en perdons la cognoissance. » 

3. Ce chiflre 3 a été traversé par un double trait vertical, proba- 
blement pour le supprimer. 



Nicole Gilles (Règae de Charles VII, 1450), II, f° 107, v°, 1. 30. — 
« En ce temps {'1450) mourut.... Monseigneur Françoys, Duc de Bre- 
taigne, nepveu ^ homme subject du Roy de France.... De la mort de ce 
prince fut dommage, car il estait vaillant ^ sage, ^ qui aymait le Roy 
^ le royaume de France; ^ le monstra bien à ladicte conqueste de Nor- 
mandie où il exposa sa personne ^ ses biens, sans y rien espargner. Il 
avoit, en premières nopces épousé * Yoland, fille de Loys, deuxiesme Roy 
de Cecille.... Apres, espousa en secondes nopces Madame Ysabeau, aisnée 
fille du Roy d'Escosse, etc. ^. » 

147. Montaigne. *II s'oblie tous les coups einsi, et redit a plu- 
sièrs foës ce qu'il a dit ailleurs '. Vide f. 100. 

1 . Suit une généalogie qui est la reproduction de celle que Gilles 
a déjà donnée au f° 100, r°. Un peu mieux ordonnée toutefois. 
Voy. Annot. 141. 

2. On voit que dès cette époque, Montaigne avait en horreur les 
répétitions. « Encores en ces ravasseries icy, crains-je la trahison 
« de ma mémoire, que, par inadvertence, elle m'aye faict enre- 
« gistrer une chose deux fois... La redicte est partout ennuyeuse, 
« feust-ce dans Homère; mais elle est ruyneuse aux choses qui 
« n'ont qu'une monstre superficielle et passagiere. Je me desplais 
« de l'inculcation, voire aux choses utiles; etc. » [Essais, III, 9, 
t. V, p. 284). La lecture de Gilles a peut-être été pour quelque 
chose dans cette sainte horreur de 1' « inculcation » . Dès la 1 4* anno- 
tation, ces répétitions — qui ne valent pas celles d'Homère -- 
avaient évidemment commencé à lui déplaire. 

En avançant en âge, d'ailleurs, il tâchait de se mettre en garde 



MONTAIGNE ET LES « ANNALES » DE MC. GILLES. i:i7 

conlro un défaut qu'il a merveilleusement caractérisé, en ce 
passag^p dos Easnifi (I, 9) écrit de 1.*)88 à 1592 : « Surtout les 
« vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses 
« passées demeure et ont perdu la souvenance de leurs redites. 
« J'ay veu des récits bien plaisans devenir tres-ennuyeux en la 
« bouche d'un seigneur, chacun de l'assistance en ayant esté 
a abbreuvé cent fois. » 

{A Suivre.) R. Dezeimkris. 



MÉLANGES 



MANUSCRITS DE LAMARTINE 



Le Vallon. 

Le ms 41 du fonds Lamartine à la Bibliothèque Nationale est un mince 
album rouge à tranches dorées qui, sur sa feuille de garde, porte cette 
mention : 

Donné par Julie, 1816, à Aix. 

Il contient* : 

F"^ 2 et 9. Brouillon des premières scènes de SaiH. En tête, cette date : 
Commencé à Vichy le 12 juin 1817. 
F«^ 10-13. Esquisses pour /e Vallon. 

Y"^ 16-22. V Immortalité (texte publié dans les Poésies Inédites). 
po 22 ^0. Un dessin (peut-être pour le décor de Saûl). 
■ F° 23. Ces notes au crayon sur le voyage de Vichy : 

Arrivé le 12 juin, soir, à souper. 

Pris les eaux jusqu'au 18 juin, le 17 juin ^ m'ordonne de partir 

et de prendre le lait d'ânesse. 

Puis, des adresses et des comptes. 



Avant le feuillet 10, où commencent les esquisses du Vallon, plusieurs pages 
sont arrachées. 

Il ne semble pas que l'ordre des feuillets corresponde à l'ordre dans lequel 
les fragments ont été rédigés^. Les deux stances du feuillet 10 v", qui sont 
achevées, et dont la seconde donne déjà presque le texte définitif, ne peuvent 
être antérieures aux tâtonnements des feuillets 11-12. On sait que c'est-un 

1. Je donne ces indications parce qu'elles ne figurent pas dans l'inventaire, très 
sommaire, de la Bibliothèque Nationale. 

2. Ici le nom d'un médecin, que je n'ai pu lire. 

3. Je dois beaucoup de remerciments à M. Gustave Lanson qui a bien voulu 
rectidcr sur plusieurs points mon interprétation, modilier l'ordre que j'avais donné 
aux divers fragments et corriger plusieurs fautes de lecture qui m'avaient échappé. 
M. Lanson donnera à ces esquisses tout leur intérêt en les utilisant pour le com- 
mentaire du Vallon dans la grande édition critique des Médilalions qu'il prépare. 



MANUSCRITS DE l.AMAHTINE. 159 

usage constant chez. Lamartine d'ouvrir ses albums à peu près au hasard 
et de ne se préoccuper nullement de l'ordre des stropiies qu'il y jette. 

Le poète a commencé par noter le lieu et le jour où il a commencé la 
pièce: 

[F'' H] : « 8 août. Seul, assis sur les pointes des rochers qui bordent 
le Lac du côté du mont du Chat. L'œil plonge sur les eaux bleuAtres du 
Lac. )) 

C'est le souvenir de Julie qu'il cherche d'abord à évoquer. 

( se Darlèrent 
Le jour où ie la vis nos regards > , , .. . , 
•' •' ° f s entendirent * 

Son âme tout entière était dans un regard 

Nos yeux 

Par la teinte des lieux, la pensée adoucie 

La Pensée en ces lieux plus limpide et plus lente. 

Je laisse errer ainsi ma pensée incertaine 
Là suivant sans efforts la pente qui l'entraîne 
A la paix de ces lieux se conforme à son tour 
Et dort ^ 

Ne réfléchit plus rien que le ciel et le jour. 

Toute la page est barrée de traits légers. 

[F" 11, v°] : 

Ma pensée en suivant la pente qui l'entraîne 
Au calme de ces lieux se conforme à son tour 

Comme un astre voilé ma pensée adoucie. 

Ma pensée adoucie au hasard se promène sur mille objets. 
Ma pensée adoucie au hasard se promène 

Semble aussi réfléchir la paix de ce < . 

( jour 

Douce comme l'aspect de celte heure incertame 

Qui commence la nuit et ciui finit le jour 

Qui confond 

Ma pensée en suivant la pente qui l'entraîne 
Semble en réfléchissant la paix de ce séjour 
S'adoucir par degrés comme l'heure incertaine 
Qui sépare et confond et la nuit et le jour*. 

1. L'accolade | marque les surcharges. L'expression supérieure est celle qui est 
venue la seconde. 

2. En surchage sur une reprise du premier vers : ma pensée en suivant. 

3. Cette strophe est enclose dans deux grands traits en forme de parenthèses. 



160 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ma pensée en suivant la pente qui l'entraîne 
A la teinte des lieux se conforme à son tour 
S'adoucit par degrés comme l'heure incertaine 
Qui commence la nuit et qui finit le jour. 

Tout le feuillet est barré de traits légers comme le précédent. 

( Ma pensée en suivant la pente qui l'entraîne 
S'afl'aiblit par degrés dans ce 
Et confond les objets comme l'heure incertaine 
Qui commence la nuit et qui finit le jour '. 

Ma pensée en suivant la pente qui l'entraîne 
Dans un séjour si doux, s'adoucit à son tour, 
Et confond les objets comme l'heure incertaine 
Qui commence la nuit et termine le jour^. 

Mon cœur est en repos, mon àme est en silence 

„. , . , . ... . ( tombe en s'élevant 

Et la voix des vains désirs qui j 

N'est plus qu'un bruit lointain qu'affaiblit la distance 
Qui vient frapper l'oreille et meurt en arrivant. 

[F° 12, v°] : 

La pensée en suivant la pente qui l'entraîne, 

^ , , . . ( se pénètre 

Du calme de ces bords ] .... . 

( pénétrée a son tour, 

S'adoucit par degrés comme l'heure incertaine 

Qui commence la nuit et termine le jour. 

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence 
Si quelque souvenir vient troubler son repos 

son 

bruit lointain qu'affaiblit la distance. 



Ce n'est qu'un 



Ici une ligne barrée. On lit sous la rature : 

Un dernier bruit des vents prolongés sur les flots. 

Puis, un dernier vers, écrit plus tard, d'une autre écriture. 

Qu'un faible écho prolonge et qui meurt sur les flots '. 
Un trait. 



1. Celte strophe est barrée de deux traits en X. 

2. Cette strophe est enclose entre deux grandes parenthèses et cette mention 
est inscrite en marge, soulignée : Bonne. 

3. D'une autre écriture et semble avoir été ajouté postérieurement. 



L 



MANUSCRITS DE LAMARTINE. 161 

Le jour où je la vis nos yeux se rencontrèrent 
Dans ce regard muet nos Ames se parlèrent. 

Le jour où je la vis nos yeux se rencontrèrent 

Son unie toute entière était dans son regard 
Sans chercher à s'ouvrir nos cœurs se révélèrent 
Sans chercher à {illis.) nos âmes se parlèrent 
Et le teins n'eut plus rien à m'apprendre plus lard 
Quand la 

Toute cette strophe est bifTée [F" 13]. 

Î Le jour où 
n j • 1 • ( regards 

Quand le la vis nos \ ix » 

"* ( yeux se parlèrent 

Notre âme toute entière était dans ce regard! 
L'un à l'autre aussitôt nos cœurs se révélèrent 1 
Et le tems n'aura rien à m'apprendre plus tard. 

Ces quatre vers sont biffés. Un trait. Puis deux vers préparés pour la 
strophe suivante : 

Mon âme est asservie! 

Et dans un seul regard j'ai lu toute ma vie! 

Le jour où je la vis, nos regards se parlèrent 
Notre âme toute entière était dans ce regard! 

Ces deux vers sont barrés. 
« 
Le jour où je la vis, nos regards s'entendirent 
L'âme comprend un geste, un regard, un soupir! 
Sans nous être parlé, nos cœurs se confondirent 
Je sentis qu'il fallait ou parler, ou mourir! 

Utopie 

Le ms. VII, du feuillet 1 au feuillet 19, contient une esquisse au crayon 
A'Vtopie qui ne pn*sente pas de variantes importantes. Dès cette première 
improvisation, Lamartine est admirablement maître de sa pensée et de ses 
images. 11 en est parfois émerveillé lui-même : 

Après avoir trouvé le vers 

Les pas de Dieu sont ceux du temps! 

qu'il cherche assez longtemps sur la page, il écrit en grands caractères : 
Bravo .'Et, en marge de la strophe : 

Elle a balayé tous les doutes,... etc. 

Il s'approuve avec enthousiasme : Excellent! 

Jean des Cognets. 

ReT. d'hIST. LITTÉR. DE LA FRANCE ("iO* AOtl.). — XX. »1 



162 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 



LES « ENTRETIENS SOLITAIRES » DE G. DE BREBEUF 



M. René Harmand, à qui Ton doit une remarquable thèse sur Georges de 
Brébeuf, vient de publier pour la Société des textes français modernes une édi- 
tion critique, et qui sera certainement définitive, des Entretiens solitaires du 
poète normand. 

Dans Vlntroduction M. Harmand cite et examine toutes les éditions qu'il a 
pu découvrir des Entretiens solitaires mais, malgré les recherches sérieuses 
auxquelles il s'est livré, il y en a une qui lui a échappé et ce n'est pas la 
moins importante ; on en jugera : 

Entretiens |1 solitaires, || ou || prières et méditations || pieuses 

|] en vers françois. || Par M. de Brebeuf. || Imprimez à Rouen, et se 

vendent, || A Paris, || Chez Anthoine de Sommaville, au Palais, \\ sur 

le deuxième Perron allant à la Saincte || Chapelle, à l'Escu de France. || 

M. DC. LX (1660) Il Avec Approbation des D" et Privilège du Roy. || 

In-12 de 40 pages non chiffrées y compris le titre et 227 pages chiffrées. 
L'achevé d'imprimer est du dernier jour de May 1660 à Rouen, par L, Maurry. 

Cette édition diffère de celles citées, sous les lettres A et B, par M. Harmand 
en ce que : 

1» Elle ne possède pas d'erratum; une partie des fautes indiquées par 
l'eri'atum de A et B ayant été corrigée dans le texte. 

2" Les autres fautes d'impression indiquées par le nouvel éditeur l'ont été 
également en partie. 

3" Les pages chiffrées sont au nombre de 227 au lieu de 259. 

Nous n'avons pas poussé notre examen plus loin. 

Sommes-nous en présence de la dernière édition des Entretiens solitaires 
duement corrigée par le poète et imprimée à la veille de sa mort, ou d'une 
édition lancée quelques mois après son décès et sans sa participation ? La 
première hypothèse apparaît comme la plus vraisemblable. En tout cas on 
peut dire qu"en matière de bibliographie on n'est jamais certain d'avoir dit 
le dernier mot. 

F. Lachèvre. 



>()TK CKIilQLE SUR LKS LETTRES DE LAMENNAIS \ M*'' ItULTf.. 163 



NOTE CRITIQUE SUR LES LETTRES DE LAMENNAIS 

A M»- BRUTE 



Le recueil en est intitulé : Lettres inédites de J. M. et F. de La Mennais adres- 
sées à M>^' Bridé, de Rennes, ancien évêque de Vincennes (États-Unis). Recueillies 
par M. Henri de Courcy {de Laroche- Héron) et précédées d'une Introduction par 
M. Euijène de la Gournerie. (2* édition. Nantes, Vincent Forest et Emile Gri- 
maud, imp. édit., place du Commerce, 1, 1862). 

A son sujet, Ropartz (J. M. de la Memiais, p. 51, note), écrit : « Les pre- 
mières lettres du recueil publié à Nantes en 1862 sont manifestement anti- 
datées; il n'y en a certainement aucune de 1806. En les comparant d'une 
part à ce que nous savons des détails de la vie de M. de Lamennais et de 
l'histoire du collège de Saint-Malo, et, d'autre part, aux lettres de M. Brute, 
on voit qu'il faut les reporter, pour la plupart, à 1809. Il est facile d'expli- 
quer cette erreur, puisque l'éditeur annonce que les originaux ne sont pas 
datés pour un grand nombre. » 

Ce ne sont pas seulement, comme on le verra, les premières lettres qui 
sont mal datées. 

P. 12-13 : 

La lettre datée 18 juillet 1807 parait être en réalité du 7 ou 8 mars 1809. 

Elle ne peut pas être du 18 juillet 1807, puisque la première lettre 
adressée par l'abbé Jean à l'abbé Brute est, ainsi qu'il résulte manifestement 
du texte, la lettre publiée page 14-16, et datée 16 août 1807. 

Elle ne peut être non plus, à ce qu'il semble, du 18 juillet, puisque la fête 
de Saint-Thomas d'Aquin tombe le 7 ou 8 mars. 

Est-elle donc de mars 1808? Mais les lettres de 1808 ne parlent pas de 
Malte Brun ni do Millin. D'autre part, en mars 1808, les inquiétudes de Jean- 
Marie, auxquelles fait allusion la lettre, ne s'étaient pas encore fait Jour. 
Dans la lettre d'avril 1808 (p. 21-24), l'abbé Jean parle d'achats de locaux 
qu'il elTectue; il est tout à l'espérance. La lettre doit donc être datée 7 ou 
8 mars 1809. 

P. 5-6 : 

Cette lettre datée : Saint-Malo, le 6 mai (1806 ou 1807) est en réalité du 
6 mai 1809. 

En efl'et : 

1° « Je vous remercie mille fois de m'avoir envoyé la lettre du ministre », 
écrit l'abbé Jean. Il s'agit de la lettre du ministre des cultes Bigot de Préa- 
meneu à l'évèque de Rennes, (24 avril 1809). Cf. archives des Frères de 
l'Instruction chrétienne, reg. p. 55. On trouvera un extrait de cette lettre 
dans VHistoire du collège de Saint-Malo. (Ploermel, imprimerie Saint- Yves, 
1912, p. 63, in-8.) 

2° En outre, il est question du départ de l'Inspecteur de l'Université, Gué- 
neau (de Mussy) qui, ainsi que l'établit la lettre du 10 juin 1809 publiée dans 
le même recueil, page 62, aura visité le collège de Saint-Malo à cette époque. 

3° La lettre de M*-''' de Pressigny datée 2 mai et citée par l'abbé Jean dans 
cette lettre répond manifestement à celle dont l'abbé Jean envoyait copie à 
l'abbé Brute le 22 avril 1809 (p. 54-55). 



164 RRVUE D HISTOIRE LITTÉHAIHE DE LA FRANCE. 

4" Toute la lettre fait clairement allusion aux mêmes préoccupations que 
cette lettre du 22 avril, à laquelle il n'est pas permis de douter qu'elle ne 
fasse suite. 

P. 36-39 : 

Cette lettre datée de (jeudi 1809?) est réellement du 7 mai 1809. 

1" L'allusion à la lettre du ministre montre que cette lettre suit celle de la 
p. 5-6, c'est-à-dire est postérieure de très peu sans doute au 6 mai 1809. 

2° L'allusion page 38 à la lettre adressée à M. Emery vient confirmer cette 
opinion. 

3» L'abbé Jean parle d'une lettre du o, reçue à la campagne (sans doute 
aux Corbières). 

P. 60-61. 

La lettre datée : mardi (1809), doit être, non seulement de 1809, comme la 
note 1 en apporte la justification, mais de la fin de mai 1809, puisqu'on 
attend la visite des inspecteurs. 

P. 10-12 : 

Cette lettre datée 4 juillet 1807 est en réalité du 4 juillet 1809. 

En effet, 1" elle répond manifestement à la lettre de Brute publiée par 
Roussel, Lamennais d'après des documents inédits, l, p. 40-41 et datée selon 
Roussel 4 juillet 1809. Il faut néanmoins supposer une erreur de date de la 
part de l'abbé Brute, et dater 2 juillet la lettre publiée par Roussel. 

2" Les Corrections et additions aux nouveaux opuscules de Fleury, dont il est 
question dans le deuxième paragraphe de cette lettre, ont été publiés en 1809. 
La lettre ne saurait donc être antérieure à 1809. 

Cette remarque nous permet aussi d'expliquer la date 1807 supposée à tort 
par l'éditeur. Il a été entraîné par la confusion qu'il a commise entre les 
Additions aux opuscules de Fleury et l'édition des Opuscules de Fleury qui est 
effectivement de 1807. 

P. 7-10 : 

Cette lettre -datée mardi matin 1807 est en réalité de 1809 et même, très 
vraisemblablement du 8 ou 9 juillet 1809. 

1° L'abbé Jean écrit : « Avez-vous demandé pour nous Febronius et les 
actes de Joseph II comme je vous en avais prié? » 

Cette phrase établit que cette lettre fait suite à celle publiée p. 10-11 et qui 
est en réalité du 4 juillet 1809. 

2" Elle suit même immédiatement celle du 4 juillet 1809. En effet, dans la 
lettre du 4 juillet, l'abbé Jean écrit : « Nous parlerons de la messe parois- 
siale dans ma prochaine; je ne serais pas entièrement de votre avis » (p. H). 

Or, ces explications promises sur la messe paroissiale viennent à la page 8 
de la lettre que nous examinons : « L'obligation d'assister à la messe de 
paroisse est certainement rigoureuse etc.. » 

3" Si l'on suppose, comme il est infiniment vraisemblable, que le fragment 
de lettre de M. Emery cité page 8 fait corps avec celui que cite Roussel, t. I, 
p. 19, et dont il donne la date : 5 juillet 1809 (Et puis viennent les compli- 
ments, écrit Jean Marie dans la lettre que nous étudions. Les compliments 
ne sont-ils pas le passage publié par Roussel?) et si l'on tient compte du 
délai nécessaire à la transmission de cette lettre de Paris à Saint-Malo [A 
Vinstant je reçois, écrit Jean Marie), on pourra dater celle que nous exami- 
nons : 8 OU 9 juillet 1809. 

P. 36-37 : ' 

La lettre datée jeudi (1809?) doit être postérieui^e, mais de très peu, à la 
lettre pages 7-10 que nous avons datée 8 ou 9 juillet 1809. Puisque l'abbé 
Jean reçoit à la campagne (c'est-à-dire en retard) une lettre partie de Renne 
le 5 juillet, on ne peut guère attribuer à cette lettre une date postérieure au 
20 juillet 1809. C'est la date que je proposerais. 

P. 1-5. Lettre de l'abbé Jean. 



NOTE CKITIQUK SUR LES LETTRES DE LAMENNAIS A M*' BRLTfi. 165 

Cette lettre ddU'ie : (1806) 20 juillet est en réalit.- du 20 juillet 1809. 

En effet, page 4, on lit : « Vous aurez bien de la peine à empftcher que le 
temps des vacances ne soit entièrement perdu pour la plupart de vos jeunes 
gens ». 

11 s'agit des élèves de l'abbé Brute, professeur au grand séminaire, à 
Hennés. 

Or, il résulte de la lettre de l'abbé Jean, p. 21 et suiv., que l'abbé Brute 
n'était pas encore professeur à Rennes en avril 1808 : pendant l'année 1808, 
Il ne doit passer à Rennes que les vacances. Il n'a donr enseigné à Rennes 
que pendant l'année 1809 (année scolaire 1808-1809). Cette lettre appartient 
donc à celle période, et puisque le jour et le mois sont donnés par son auteur, 
il faut la dater 20 juillet 1809. 

Classement des lettres : 

1° Lettre du 16 août 1807, p. 14-16 (de l'albé Jean). 

2° — 2 février 1808, p. 17-21 (id.). 

3» — 26 avril 1808, p. 21-24 (jrf.). 

4" — 29 décembre 1808, p. 25-28 {id). 

ti" — 17 février 1809, p. 28-30 (de Féli). 

6» — 18 février 1809, p. 30-33 (de Jean). 

7» — 2 mars 1809, p. 24-35 {id.). 

8° — 7 mars 1809, p. 44 (id.). 

9° — 7 ou 8 mars 1809, p. 12-13 [id.). 
10" — 17 mars 1809, p. 45-47 (de Féli). 
H" — 22 mars 1809, p. 47 (de Jean). 
12» — • l"' avril! 809, p. 48-49 (jrf.). 
13» — 3 avril 1809, p. 50-52 (de Féli). 
14» — 22 avril 1809, p. 52-56 (de Jean). 
15» — l-'-- mai 1809, p. 56-60 (de Féli). 
16" — 6 mai 1809, p. 0-6 {de Jean). 
17» — 7 mai 1809, p. :i6-S9 {id.). 
18" — fin mai 1809, p. 60-61 [id.). 
19» — 10 juin 1809, p. 62-65 (td.j. 
20" — 22 juin 1809, p. 65-67 (id.). 
21" — 27 juin 1809, p. 68-70 (id). 
22" — 29 juin 1809, p. 70-72 {id.). 
23» — 8 ou 9 juillet 1809, p. 7-10 {id.). 
24" — 10 juillet 1809, p. 36-37 {id.). 
25» — 20 juillet 1809, p. l-o {id.). 
26» — 25 mai 1810, p. 72-73 (de Féli). 
La suite comme dans le recueil imprimé. 

La lettre sans date qui occupe les pages 39-44 est sans doute de 1808. 
Les lettres ainsi reclassées permettent d'établir nettement que la publica- 
tion des Héflexions sur l'état de l'Église eut bien lieu en 1809. 

Christlvn Maréchal. 



166 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 



A COPPET, EN 1802 



Des papiers inédits de Jean-Baptiste Say, dont nous devons la communi- 
cation à l'obligeance de M. A. Raoul-Duval, leur possesseur, nous extrayons 
l'anecdote suivante : 

« En 1802, me trouvant à Genève, je fus invité chez M. Necker à 
Coppet. Mntie de Staël fut charmante, comme elle était toujours en 
société. La vénération qu'elle portait à son père répandait en sa pré- 
sence sur les saillies de son esprit un certain voile transparent qui, 
sans les déguiser, en adoucissait les tons trop brusques, et leur donnait 
un nouvel attrait. 

Benjamin Constant y était comme de raison, et son esprit mordant 
participait du même agrément. On parla des embarras des rues de 
Paris, et du peu de place qu'elles laissent aux piétons. 

« Dans cette alternative », ditB. Constant en dissimulant un sourire... 

Et il s'arrêta, craignant sans doute de scandaliser la vertu du maître 
de la maison. Un des convives prit la parole, et ajouta : 

« Dans ce coup d'œil philanthropique, il est facile de voir le parti 
que vous prendriez. » 

J'eus le plaisir de faire rire M. Necker, et je m'en sus bien bon gré 
après les tribulations qu'avaient causées à un si excellent homme ses 
mécomptes politiques. On parlait de M. de Galonné. 

« Suivant M. de Galonné », ajoutai-je, « il y a deux sortes d'économies : 
celle de M. Necker, qui consiste à épargner, et la sienne, qui consiste 
à jeter l'argent par les fenêtres ». 

En effet, si ce ne sont pas les paroles de cet honnête homme dans sa 
réponse à M. Necker, c'en est exactement le sens. » 

Paul Hazard. 



QUELQUES NOTES SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 167 



QUELQUES NOTES 
SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE 

{Suites). 

Tome XLV. — P. 19, n. Compte de l'achat des Délices établi par 
Tronchin de Lyon : cf. la note, t. XXXVIII, p. 340. Voir, sur te Con- 
seiller François Tronchin et ses amis, le livre de M. Henry Tronchin, 
Paris, Pion, 1895 (contient des lettres inédites de Voltaire). 

P. 57, à Beauteville, i 7 janvier 1767; « messieurs les trésoriers des 
lignes »; cf. p 29, à Ilichelieu, 9 janvier 1767 : « le trésorier des 
Suisses »; p. 48, à Heauteville, 13 janvier 1767 : « monsieur le tré- 
sorier des Suisses. » — Ne faut-il pas lire ici : « messieurs les tré- 
soriers des ligues », c'est-à-dire de ce que Voltaire appelle « l'alliance » 
{Essai sur les mœurs, t. XI, p. 528) ou « l'Union Suisse » {Annales de 
r Empire, t. XIII, p. 466), nous dirions : « de la Confédération »? Cf. 
l'expression « les Ligues grises » pour désigner les Grisons (en alle- 
mand Grauéurtrfen). 

P. 84, à Damilaville, 2 février 1767 ; « mon neveu, conseiller au 
grand-conseil » : d'Hornoy, dit, par inadvertance, la note de Moland. 
Il s'agit de l'abbé Mignot; cf. p. 88 : « mon conseiller au grand-con- 
seil ». Moland met en note avec raison : « l'abbé Mignot » ; cf. encore, 
p. 83, n. 1, et p. 71, fin. 

P. lOS, à d'Argental, iO février i767. Cette lettre pourrait bien 
être du 11 à six heures du matin : cf. le second N. B. de la p. 106 avec 
la p. 107 (à d'Argental, 11 février, à 8 heures du matin) : « j'aimais ce 
vers [Klle m'a plus coûté que vous ne pouvez croire]; mais il était 
six heures du matin, et, actuellement qu'il en estjhuit, j'aime mieux 
celui-ci... » Le courrier partait de Kerney à sept heures du matin : 
t. XLIV, p. 524, à d'Argental, 6 décembre 1766. 

P. 211. à Elie de Beaumont, 13 avril 1767 ; « la grandeur d'âme est 
dans le pays conquis autrefois par Gengis-Kan. » Note de Moland : 
« la Chine ». Erreur; il s'agit de la Russie, partiellement conquise en 
1223 par Gengis-Kan. {Essai sur les Mœurs, ch. lx, t. XI, 482). 

P. 249, de d'Alemhert, 4 mai 1767; mal datée, à moins que 
d'Alembert nait cru Chabanon à Paris quand il était déjà parti. En 
effet, le départ de Chabanon est annoncé, p. 250 (P.-S.) pour 
« mercredi ». Le 4 mai était un lundi. Mercredi serait le 6. Or, le 

1. Voir la Revue d'Histoire Littéraire de janvier-mars et de juillet-septembre 1912. 



168 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

l*"" mai (p. 246) Voltaire dit à M. de la Borde : « notre Ghabanon 
arrive »; le 4 mai (p. 252), à d'Argental : « M. de Ghabanon et M. de la 
Harpe viennent d'arracher des larmes à toutes les femmes dans le 
rôle de Nemours et dans celui de Vendôme. » D'ailleurs, le 12 mai 
(p. 257), d'Alembert a déjà reçu des nouvelles de Ghabanon. Or les 
lettres mettent au moins cinq jours à venir de Ferney. et il a fallu à 
Ghabanon le temps de faire le voyage. Ghabanon a donc dû partir le 
mercredi 22 avril, et la lettre de d'Alembert est un peu antérieure. 

P. 294, n. 3. Il s'agit, je crois, non de Rousseau, mais de Messieurs, 
c'est-à-dire des conseillers au Parlement : cf. l'alinéa : « ne vous ai-je 
pas mandé que le roi de Prusse?... » 

P. 301, n» 6924, cf. t. XLVI, p. 86, n. 1. 

P. 316, n. 2. D'après Barbier, Dict. des Anonymes, 3" éd°°, I, 978, et 
III, 499, le Barrai et Guibaud parut à Soissons et Troyes, 1758, 6 vol- 
ou 4 vol. in-8", et Ghaudon est bien l'auteur du Nouveau Dictionnaire 
historique portatif... par une société de gens de lettres, Amsterdam, 
M. -Michel lley (Avignon), 1766, 4 vol. in-8''. 

P. 317, à d'Argental, 1 6 juillet 1767. « La Beaumelle... est l'éditeur 
des lettres affreuses imprimées sous mon nom. » Allusion aux Lettres 
de M. de Voltaire à ses amis du Parnasse, cf. p. 469. n. 4. 

P. 325, de Rousseau à La Beaumelle, 24 juillet 1767; cf. t. XL Vil, 
p. 378, où Voltaire cite un fragment d'une lettre de la duchesse de 
Gotha, 15 août 1767. 

P. 333, n. 1. Le billet de Voltaire a été retrouvé. Il est du 
27 juillet 1767 (t. LU, p. 601). 

P. 340, n. 1; cf. p. 512, à Panckoucke, l"'' février 1768. 

P. 345, au M'^ de Miranda, iO auguste 1767 . Qu'est-ce que « la rela- 
tion d'Érèse »? 

P. 356, à Marmontel, 21 auguste 1 767 ; publiée comme inédite dans 
Le Correspondant du 25 août 1911, avec la date inexacte du 21 au- 
guste 1764. 

P. 388, à André Schouvalow, 30 sept. 1767 : « pour nous creuser un 
pont sur notre lac Léman »; lisez : « un port ». Il s'agit du port de 
Versoix. 

P. 399, à Damilavillle , 9 octobre 1767 : « voici la réponse que j'ai 
jugé à propos de faire à Goger, qui m'impute le Dictionnaire philoso- 
phique. » Une note de Moland dit, par inadvertance, que cette réponse 
est la lettre 6 955. Mais cette lettre, du 27 juillet 1767 (p. 399), ne 
répond pas à une lettre de Goger. Or la lettre à Marmontel du 4 octobre 
(p. 395) nous apprend que Goger avait écrit à Voltaire, en réponse pré- 
cisément à la lettre du 27 juillet, et ajoute : « voici donc la réponse 
que je juge à propos de faire à ce coquin. » Sur quoi Moland met juste- 
ment en note « voyez la Lettre de Gérofle à Coger-». Gette lettre, que 
Voltaire voulait faire imprimer à Paris par Merlin, est supposée écrite 
par un domestique du patriarche. On trouvera la lettre de Goger à 
Voltaire dans Bengesco, t. II, p. 207, ei la. Lettre de Gérofle àCogerdSiUs 



QUELQUES NOTES SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 169 

Moland, t. XXVI, p. 440. Coger riposta par une seconde lellrp, que 
reproduit Bengesco, II, 213, et qui amena une seconde réplique de Vol- 
taire, ln(|uelle est une variation sur le môme thème : c'est la Défense de 
mon miiitrr. Elle parut, selon Grinim, le 15 décembre 1767. 

P. 403, n. "1 ; en réponse, non à la lettre 6 955, du 27 juillet, mais à la 
Lettre de Gérofle à Coger. Cf. la note précédente. 

P. 444, à Poniatowski, (î décembre 1767. Cf. la note sur la p. 18 du 
t. XLIV (lettre de Catherine placée à tort en 1705). 

P. 447, à Cliabanon, 7 décembre 1767 : « d'excellents mémoires sur 
l'Inde » : c'est le livre de Holwell, Interesting historkal events relative 
to the province of Bengal and ihc Empire of Indostan, etc., part I, 
2*^ édition 1766, part II, 1767. Cf. p. 448. V. le Précis du Siècle de 
Louis XV, ch. xxix. Ce que M. Maurice Fallex (édition classique du 
Siècle de Louis XV, Arm. Colin, p. 233, n. 2) a pris pour une mauvaise 
plaisanterie de Voltaire lui vient en droite ligne de Holwell : ici, 
p. 447 : « Les pagodes, qu'on a prises pour des représentations de 
diables, sont évidemment les vertus personnifiées »; p. 448 : « .... 
sur leur religion emblématique [nous dirions « symbolique »], qui 
semble être l'origine de toutes les autres religions. » 

P. 453, à Tardés, 14 décembre 1767 : « un fait aussi peu vraisem- 
blable a besoin d'autorité; il y a une note qui indique que cela est tiré 
du dépôt. » Le mot « note » a trompé Moland ici (n. 4) et p. 560, n. 1. 
Voltaire dit en effet dans le Siècle de Louis XIV, ch. viii (t. XIV, 
p. 234; ou p. 123 de l'édition Rébelliau-Marion) : « Par ce traité, qui 
est actuellement dans le dépôt du Louvre.... » L'alinéa : « un des pré- 
textes » se termine dans l'édition de 1761 à : « mais la seule raison 
d'État était écoutée », et est immédiatement suivi de l'alinéa : « Le roi, 
comptant encore plus sur ses forces... » [Essai sur l Histoire générale, 
t. VI, p. 119.) 

P. 455, à Hennin, mardi {15 décembre 1767); date erronée. Le 
capucin dont il est question est évidemment Bastian ou Ricard, et 
cette lettre est antérieure au moment où Voltaire a découvert les vols 
du capucin qu'il recommande ici, c'est-à-dire au 27 juillet 1767, si la 
lettre à Tabareau, p. 325-6, est bien datée (v. la note de Moland, 
p. 325). — Voltaire avait recueilli le capucin en septembre ou 
octobre 1765; v. 7 octobre 1765 à Fabry (t. XXXII, p. 615), et 13 no- 
vembre 1765, àd'Argental, t. XLIV, p. 110. 

P. 477, à dWrgenlal, 4 janvier 1768 : « comme les cuisiniers. » Vol- 
taire pourrait bien avoir écrit : « comme les courriers. » Que viennent 
faire ici les cuisiniers? Il peut y avoir, à la vérité, quelque allusion 
obscure pour nous. Ces « cuisiniers » avaient-ils apporté à Paris de 
« petits pâtés » de Voltaire? 

P. 501, n. 4; Ajouter : v. t. XXVI, p. 29. 

P. 533, de d'Alembert, 18 février 1768; « une lettre que je vous ai 
écrite huit à dix jours avant le départ de M. de la Harpe, c'est-à-dire il 
y a environ trois semaines. » Il faut entendre : avant que M. de la 



170 REVUE D HISTOIHE LHÏÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Harpe quittât Paris pour retourner à Ferney. « La Harpe partit au 
mois d'octobre « pour Paris (à Hennin, 1" mars, p. 545). Voltaire se 
plaint, le 30 novembre (p. 439) et le 7 décembre (p. 447), de ce « qu'il 
n'a pas daigné lui écrire un mot depuis qu'il est parti de Ferney. » A 
son retour, il tenta vainement de justifier son rôle dans la publication 
du second chant de la Guerre de Genève (p. 545) et fut obligé par Vol- 
taire de quitter Ferney, le 3 mars, nous dit Wagnière {Mémoires sur 
Voltaire, t. I, p. 70, Additions au Commentaire historique). V. Desnoi- 
resterres, Voltaire et Genève p. 193 et suiv. 

Tome XLVI. — P. o, à Bordes, 4 avril 1768 : « ce mathurin du 
Laurens » ; cf. p. 17 à Chardon, H avril, et p. 18, n. 2. 

P. 9, à Fékété, 4 avril 1768 : « le vers sera de cinq pieds »; Voltaire 
fait souvent le pied de deux syllabes, à la manière de certains pieds 
grecs et latins. 

P. 19; à Vévêque d'Annecy, 5 avril 1768 : « cette vertu que Cicéron 
appelle caritas generis humani». Moland renvoie à une note de Beuchot 
sur l'article Charité du Dictionnaire philosophique. M. Edme Champion 
{Voltaire, 1892, p. 223, n. 2) a fait observer que c'est Voltaire qui a 
raison : « Beuchot s'est trompé en ce cas comme en beaucoup d'autres : 
Caritas generis humani est au De finibus, V, 23. » 

P. 25, à d'Argental, 22 avril 1 768. Qu'est-ce que la lettre de l'avocat 
Caze ? On voit, p. 6 (à Bordes, 4 avril), qu'il courait dans les gazettes des 
dénonciations contre Voltaire. — Une M™*" Caze, nièce de l'abbé Terray, 
vient voir Voltaire à Ferney, en 1772. V. la Zeitschrift de 1885, p. 191. 

P. 26, n. 1 : Voltaire (né le 21 novembre 1694) n'est mort qu'à « près 
de 84 ans », et non « plus de 84 ans ». 

P. 26, à Paulet, 22 avril 1768: verna Canopi : Juvénal, I, 26. 

P. 36, à d'Alembert, /<"" mai 1768 : « le bœuf-tigre », et p. 41 (de 
d'Alembert, 13 mai) : « le tigre aux yeux de veau », c'est le conseiller 
de grand'chambre Pasquier; cf. p. 49, n. 4 où le dernier renvoi 
(t. XXXVll, p. 284) doit être remplacé par « t. XLIV, p. 345, 356 ». 

P. 49, de d'Alembert, 26 mai 1768 : « tomber sur le janséniste 
apostat » : La Bletterie. 

P. 67, de Saint-Florentin, 1 7 juin 1 768 : « ancien gentilhomme ordi- 
naire du roi » dut être très sensible à Voltaire, qui répétait volontiers 
que le roi lui avait conservé sa charge, et qui parfois, pour les étran- 
gers, signait de son titre (v. p. ex. To Lord Lyttelton, t. XL, p. 534). 
— V. sur l'affaire avec Biord et Saint-Florentin, les p. 86, 334 et 371 (à 
d'Argental, 27 juillet 1768, 23 mai et 7 juillet 1769). — Cf. p. 20 
(avril 1768) la lettre du seigneur de paroisse à son curé. 

P. 86, n. 1. Le premier billet à Marmontel est du 25 juillet 1767 : v. 
t. XLV, p. 301, n" 6924. — Le 2" fragment à Marmontel est du 
27 juillet 1767 : v. t. XLV, p. 325 et 326. 

P. 95, à Christin, 16 auguste 1768 : « dûment contrôlé et insinué » : 
noter que « contrôlé » veut dire « enregistré » : cf. p. 34, n. 2. 



QUELQUES NOTES SUU LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 171 

P. 98, à de Brosses, 19 auguste I76S. Cf. la note sur le t. XLI, 
p. 519. Ici, Foisset compte la pose pour un demi-arpent, c'est-à-dire 
pour environ 27 ares (d'après les calculs de Foisset, t. XLI, p. 519, 
l'arpent = 53 ares et un peu plus de 30 centiares), les 90 poses pour 
24 hectares et 1(X) poses pour 27 hectares. Voltaire, t. XLV, p. 233, à 
Perraud, 24 avril 1767 (lettre étrangère au différend avec de Brosses) 
dit : « l'arpent ou la pose ». Le propriétaire actuel dé Tournay (à la 
sortie du village de Prégny, près Genève) m'a dit que la pose, usuelle 
encore aujourd'hui, était considérée comme valant « cent mètres au 
carré », c'est-à-dire, je pense, un hectare. 11 ne sait pas le rapport 
entre la pose et l'arpent, ce dernier terme n'étant pas employé dans le 
pays. La pose du canton de Vaud est plus petite. La propriété contient 
actuellement une centaine de poses; la terre est en générai très 
bonne; (sans doute Voltaire y est-il pour quelque chose.) 

P. 98, n. 3 : « un mémoire de M. de Brosses. » Nous avons vu (note 
sur la p. 319 du t. XLI) qu'il y avait eu échange de mémoires entre le 
président et Voltaire avant le bail du 12 décembre (v. t. XXXIX, p. 530). 
Noter que le président, t. XLI, p. 503 et 519, n. 2, déclare ignorer la 
valeur de la pose; noter aussi qu'en juillet 1760 (t. XLI, p. 519) il déclare 
« avoir toujours ouï-dire que la forêt contenait environ 90 coupées ou 
poses », et en octobre 1761 (t. XLI, p. 503), « que la forêt contenait 
environ 80 poses ». Pour Voltaire, arpent ou pose sont termes syno- 
nymes (t. XLV, p. 233). — « en juillet 1760 » : v. t. XLI, p. 519. — 
« dans sa réponse du 12 juillet» : lisez : « du 16 juillet » (t. XL, p. 463). 

P. 108, à d'Argence de Dirac, 31 auguste 1768 : « la St Barthélémy 
d'Irlande » : sous Charles I"; v. Y Essai sur les Mœurs, ch. CLXXX, 
t. XIll, p. ()1 et suiv. ; Les Conspirations contre les peuples (1766), 
t. XXVI, p. II3 VExamen important de milord Bolingbroke (1766), 
ch. XXXVII, t. XXVI, p. 293. 

P. 128, n. 1. D'Olivet était doyen d'âge. 

P. 134, luîidi soir 2 octobre H 68 : « M. de Menon, le nouveau con- 
trôleur général » ; M. Maynon d'Invault, en place du 27 septembre 1768 
à décembre 1769. 

P. 139, à Belestat, J7 octobre 1768 : « les défenses du roi de ne rien 
imprimer ». A moins d'un lapsus, Voltaire a dû écrire : « de rien 
imprimer ». 

P. 143, à d'Argental, 9 octobre I 768 : « celui qui l'a fait imprimer m'a 
avoué qu'il était de La Beaumelle » : cf. à Hénault, 31 octobre 1768, 
p. 150. Cf. encore p. 367 (à Marin, 5 juillet 1769). 

P. 170, à Catherine II, 15 novembre 1768 : « j'eus l'honneur de 
dépêcher à V. M. impériale, le 15 mars dernier, un assez gros ballot. » 
Il arriva en mai, v. p. 191 (de Catherine, ()-17 décembre 1768) et con- 
tenait ce que l'impératrice avait demandé par la lettre n° 6 059 (t. XLIV, 
p. 18) vers la fin de 1767 ou le début de 1768. 

P. 173, à d'Argental, 21 novembre 1768. Le 3" alinéa semble devoir 
être placé le second : dans « les peintres qui les dessinent », « les » 



172 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

représente le mot a allégories » qui se trouve à la fin du l""" alinéa. — 
P. 174. « L'abbé de Chauvelin, cette fois-ci, ne doit pas être mécon- 
tent. » L'abbé avait été mécontent, en 1763, de la façon dont Voltaire 
racontait les querelles parlementaires dans le huitième volume de 
VEssai sur les Mœurs. V. la Correspondance de cette époque avec 
d'Argental. 

P. 186, à d'Alembert, i2 décembre 1768. L'alinéa : « Dites, je vous 
en prie... », n'est pas à sa place dans cette lettre. C'est le 29 mai 1767, 
de Casan (t. XLV, p. 279), que Catherine dit à Voltaire : « La traduc- 
tion est finie et va être imprimée incessamment » ; le 25 juillet 1767 
(t. XLVI, p. 86; cf. t. XLV, p. 301), Voltaire mande à Marmontel que l'im- 
pératrice fait imprimer cette traduction. L'aUnéa : « dites, je vous en 
prie », antérieur sans doute au billet à d'Alembert de juillet 1767 
(t. XLV, p. 301) doit être de juin 1767. 

P. 191, n. 3; erronée. La lettre de Catherine est imprimée, t. XLIV, 
p. 18, mais à la date inexacte de 1765 ; cf. ici la n. sur la page 170. 

P. 201, à d'Alembert, 21 décembre 1768. « Le traducteur de Tacite 
m'a fait écrire par un homme très considérable » ; le duc de Choiseul, 
V. p. 207 et 214. La duchesse avait écrit également. — V. dans le livre 
de M. Pierre Calmettes, 1902, p. 232, la lettre du 16 novembre de 
Choiseul. 

P. 202, à M. L. C, 2$ décembre 1768 (du 31 décembre, dit M. Ben- 
gesco, II, 331, n. 4); déjà imprimée tout au long sous le n° 1 429, 
t. XXXVI, p. 44. V. Bengesco, III, 406 et 530. M. Bengesco n'a pas 
signalé le double emploi. — « qu'il y ait une fournaise précisément 
dans le centre de la terre... »; cf. p. 357, à Thieriot, 14 juin 1769. 

P. 216, n. 1 ; ajouter : cf. p. 251, « il est plaisant de fêler à la fois la 
Purification et la Présentation. » 

P. 220, à M'^" du Deffant, 4 janvier 1 769 : « Faites-vous lire la lettre 
de M. le marquis de Beleslat » : cf. p. 224 à Belestal, 5 janvier 1769 : 
« votre lettre du 20 décembre... » 

P. 223, à Lavaysse de Vidon 5 janvier 1769 : « un homme constitué 
en dignité m'écrit de Toulouse » : l'abbé Audra, baron de Saint-Just, 
parent de l'abbé Morellet; v. p. 241, à d'Argental, 23 janvier 1769. 

P. 223, n. 2. Cf. la note de Kehl, p. 235. Mais, d'après la p. 241. ce qui 
est laissé en blanc, ce sont les mots : « le patriarche de la tolérance et 
de la vertu. » Voltaire ne les a cités qu'à son intime ami d'Argental. 
Noter qu'Audra, dans sa lettre, se déguise en militaire (p. 241). 

P. 246, J/"" de Sauvigny, 30 janvier 1769 : « et de plus, les avocats 
qui sont à la tête de la direction... » Lapsus? Faute de lecture? On 
attendrait : « à la tête de la commission » ; v. p, 247 : « la commission 
établie pour liquider ses dettes. » 

P. 249, note de Kehl : « un mémoire d'un oflicier français », le M'» de 
Florian. Cf. p. 341 les propositions faites au O" d'Argenson, dans la 
guerre de 1756. Voltaire était l'inventeur, et se couvrait de l'autorité 
de Florian. 



I 



QUELQUES NOTES SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 173 

P. 250, à Tahareau, H février 1769 : « M. Vasselier» : v. p. 259, n. 1. 

P. 250, n. 4. Il s'agit peut-être des Guèbres; cf. p. 282, n. 1. 

P. 263, à Cathenne II, M6 février 1769; v. p. 415 la réponse du 
4-15 avril, faussemeat datée du 4-1.') août; cf. p. 340, à Catherine II, 
27 mai. 

P. .264, à Soumarokofy 26 février 1769 : « M. le prince de Kolouski », 
appelé Kusloftski p. 248, à Catherine 11, février 1769; tué à la hataille 
navale de Scio, t. XLVII, p. 234. 

P. 286, n. 3; inexacte. Voltaire fait allusion à sa lettre de mars, 
p. 281 : « je me fais lire à diner et à souper de bons livres, par des 
lecteurs très intelligents, qui sont plutôt mes amis que mes domes- 
tiques. » 

P. 296, à M***, 27 mars 1769. La lettre doit être écrite, sauf une 
partie du P. -S., par M™" Gorneille-Dupuils (que Voltaire appelait sa 
fille), et adressée à Marin, cf. p. 288 à d'Alembert, 15 mars : « J'envoie 
mon Testament à Marin pour vous le donner; il est dédié à Boileau ». 
On voit ici que l'épître à l'auteur du nouveau livre des Trois Imposteurs 
fut adressée à M*** le 14 mars. P. 358 (à d'Argenlal, 19 juin 1769), c'est 
à Marin que sont envoyés Les Guèbres (4 exemplaires, dont un pour 
l'impression de l'édition de Paris, dont parle Voltaire à d'Argenlal le 
23 mai 1769, cf. Bengesco, I, 73). — D'après les mots : « Il vous prie de 
faire passer ce paquet à M. Lacombe », ce dut être Lacombe qui 
publia Les Trois Épîtres, s. 1. n. d. (Bengesco, 1, 243-244). 

P. 298, n. 2. La critique de Moland ne porte pas. La Touraille s'est 
sans doute corrigé après avoir reçu la lettre de Voltaire. Noter que les 
deux vers cités p. 298, n. 1, viennent d'un recueil publié en 1785. Les 
premières lignes de la lettre à La Touraille, 24 avril 1769, p. 296, ne 
laissent pas douter que La Touraille n'eût bien comparé Choiseul à 
Colbert. 

P. 312, à Catherine II, avril 1 769. Celte lettre est du 1" avril, comme 
le montre le P. -S. (p. 416) de la lettre de Catherine, 4-15 avril, fausse- 
ment datée du 4-15 août (cf. p. 340). 

P. 3^2'S ,à Lekain, 30 avril 1769 : u on avait prévenu... le résultat »; 
lisez : u prévu. » 

P. 326, n. 2; erronée. Moreau est procureur du roi, et il s'agit ici 
d'un « conseiller du Chàtelet ». Il s'appelait de Launay : « quel est 
dont ce M. de Launay qui a tout l'air d'avoir la plus grande part à cette 
sentence, et qui écrit des lettres si impérieuses? » (à Marin, 5 mai, p. 328.) 

P. 327, à Tkieriot, 5 mai 1 760 : « les Maladies de V Esprit » ; cf. p. 315, 
n. 1. — P. 328 : «le petit livre de labbé de Chàteauneuf » : cf. p. 343, 
àThieriol, 29 mai. 

P. 328, à Marin, 5 mai 1 769. L'expression « le parc civil », employée 
pour désigner le Chàtelet, surprend. Si le texte est exact, c'est un 
archaïsme : v. Littré, au mol « parc », 10^. Cf. le mol « parquet » qui, 
anciennement, désignait la partie d'une salle de justice où se tiennent 
les juges. 



174 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

P. 332, n. 2. Cf. à Thieriot, 29 mai, p. 344. 

P. 334, à d'Argental, 23 mai 1769 : «... rindiscrétion inconcevable 
de faire imprimer la lettre de M. de St-Florentin »; celle du 17 juin 1768 
(p. 67). Cf. p. 371. 

P. 337, à d'Alembert, 24 mai 1769 : « les bœufs-tigres frémissent. » 
Allusion au conseiller de grand'chambre Pasquier, et aux autres Mes- 
sieurs, ses semblables. Cf. p. 49. 

P. 337, n. 2, et 338, n. 1; ajouter : cf. la lettre à d'Argental du 7 juil- 
let 1769 (p. 371). 

P. 340, à Catherine II, 27 mai 1769, note de Kehl. La lettre que 
n'ont pas trouvée les éditeurs de Kehl est imprimée p. 415 avec la 
fausse date du 4-15 août. Avril confondu avec août : faute de lecture 
très fréquente. — P. 342 : « Philippopolis de Roumanie », Philippopoli, 
capitale de la Roumélie orientale. 

P. 359, n. 1 : De Launay avait également agi au Chàtelet contre les 
Guèbres : v. p. 328. 

P. 364, à Roche fort, 3 juillet 1769 : « il s'agissait d'un jeune homme 
de mes parents, mousquetaire du roi. » Daumart; cf. t. XLVIII, p. 96. 

P. 382, à Catherine II, 3-1 4 juillet 1769. La fin de cette lettre donne 
à croire que la lettre du 27 mai à Catherine est incomplète : on n'y 
trouve rien sur l'accident de Galatin ni sur les défauts des universités. 
— « afin que je puisse remplir mes promesses pour votre protégé. » 
Ces promesses sont dans la lettre du 4-15 avril, faussement datée 
d'août, p. 416. . 

P. 384, de M"^" du Deffant, 16 juillet 1769; «... un livre... dont il 
n'y a que trois ou quatre exemplaires... » : VHistoire du Parlement de 
Paris, excessivement rare, disent les Mémoires secrets du 25 juin (Ben- 
gesco, I, 369). 

P. 390, n. 2; v. t. XLIX, p. 81 (14 sept.), 84 (23 sept.), 86 (25 sep- 
tembre 1774), à d'Argental. 

P. 400, n. 2. Voltaire n'avait pas encore reçu, le 31 juillet, la lettre 
7 601 (de Bernis, Rome, 19 juillet). Il ne répondit à Bernis que le 3 août 
(p. 402). 

P. 401, n. 2, ajouter : v. p. 434, à Richelieu, 4 septembre 1769. 

P. 412, à M**\ 13 août 1769 : « notre voisin C. Philibert », Claude 
Philibert, pseudonyme de Philibert Cramer. C'est chez Claude Philibert, 
à Copenhague (Genève), qu'avaient été publiées en 1766 Les lettres cri- 
tiques d'un voyageur anglais. Les frères Cramer s'appellent « les frères 
Philibert » sur la première page de certains des ouvrages qu'ils ont 
édités. 

P. 415, de Catherine, 4-15 août 1769. En réalité du 4-15 avril. Elle 
répond à la lettre du 1" avril, p. 312, et Voltaire lui répond, le 27 mai, 
p. 340. Il suffit de lire les trois lettres dans leur ordre véritable pour 
s'en rendre compte. De plus, il est évident que le passage relatif au 
jeune Galatin, p. 382 (3-14 juillet) esl postérieur au post-scriptum de la 
p. 416. 



QUELQUES NOTES SUR LA « CORHESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 175 

P. 420, à ÉUe de Beaumont, 19 auguste 1769. Date inexacte. La 
lettre est manifestement antérieure à celle du 17 auguste 17(59 (p, 41'J); 
cf. la p. 420 ( « vous rendez l'affaire de M. de la Luzerne claire comme 
le jour et cependant les juges ont semblé décider contre lui. Je souhaite 
que d'autres juges lui soient plus favorables ») avec la p. 419 (« vous 
avez mis le sceau à votre gloire en rétablissant l'innocence et l'honneur 
de M. de la Luzerne. » La lettre du 17 augustn vise le jugement rendu 
par « d'autres juges » et notre lettre a trait au jugement de première 
instance. Il est assez délicat de déterminer l'année où elle a été écrite. 
Dès le 25 juillet 17G6 (t. XLIV, p. 339), Voltaire mentionne le jugement 
contre M. de l.i Luzerne, et il en parle encore le 4 mars 1768 (t. XLV, 
p. 532). Quant au procès soutenu pour le bien de M"" de Beaumont (la 
terre de Canon), il y est fait allusion dès le 20 auguste 1766 (t. XLIV, 
p, 393 : « je vous répète ici combien je m'intéresse à l'affaire qui vous 
regarde, et à quel point je suis étonné que M. de la Luzerne n'ait pas 
gagné son procès. » Cf. 10 sept. 1766 (p. 422) : « celle [l'affaire] qui 
regarde le bien de Madame votre femme est pour moi d'une plus grande 
importance. » Et c'est seulement entre le 16 janvier (t. XLV, p. 494) et 
le 4 mars 1768 (p. 552) que M. et M""' de Beaumont ont été mis en pos- 
session de leur terre. — Il me paraît sûr pourtant que notre lettre est 
de 1766. Voltaire est encore tout échauffé d'indignation contre le sup- 
plice du chevalier de la Barre (l"'" juillet 1766); et, preuve plus maté- 
rielle, il écrit, t. XLVI, p. 420 : « vous plaidez... comme Cicéron pro 
dovia sua », et, le 10 septembra 1766 : « Si je vous ai déjà dit que c'est 
Cicéron qui plaide pour sa maison, je vous le répète » (t. XLIV, p. 422). 
La lettre du 20 août 1766 (t. XLIV, p. 393) me fait douter d'ailleurs que 
la nôtre soit exactement de la veille. 

P. 433, à Catherine II, 2 septembre i 769 : « tout vieux que je suis » : 
cf. p. 469 et 521. 

F. 439, de M du Deffant, 20 septembre 1 769. Qu'est-ce que l'histoire 
des Soukirs, ce très beau sujet de conte de fées où il est question de 
l'établissement des manufactures? Il n'en est pas question ailleurs, 
dans la correspondance. Cette histoire ou la lettre qui contient l'his- 
toire se sera perdue. Rien là-dessus dans P. Calmettes, ni dans 
G. Maugras : Le Duc et la Duchesse de Choiseul, 1902. 

P. 460, de Cathenne II, 15-26 septembre 1769. « Je vous ai conté 
l'autrejour » paraît singulier : c'était le 3-1 i juillet (p. 381). Il pourrait 
se faire que cet alinéa n'appartînt pas à la lettre du 15-26 septembre, 
mais à une autre lettre postérieure au 3-14 juillet. La lettre du 2 sep- 
tembre de Voltaire peut en effet avoir été faite du mélange de deux 
lettres, et même de trois, cf. p. 469. Il n'y a aucune lettre de Catherine 
entre le 14 juillet et le 26 septembre. — « Chotin » ou Choczym, sur la 
rive droite du Dniester, cf. p. 480, à André Schouvalow, 30 octobre 1769. 
— « avant que de répondre à vos deux lettres » : Catherine répond ici 
à la lettre du 3 septembre 1769 (p. 433). Quant à l'autre, elle est perdue, 
à moins qu'elle ne soit une partie de la lettre actuelle du 2 septembre, 



176 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANGE. 

cf. p. 469. Rien du reste, sinon ce passage de la p. 460, n'indique 
l'existence d'une lettre écrite par Voltaire entre le 27 mai (p. 340; 
réponse de Catherine, le 3-14 juillet), et le 2 septembre. Cette lettre 
perdue, ayant été reçue à Pétersbourg après le 14 juillet, aurait été 
écrite soit à la fin de juin, soit en juillet ou en août (si les deux alinéas 
de la lettre de Catherine sont bien du 15-26 septembre), — P. 461 : 
«. le tuèrent de même que les commissaires des vivres se jetèrent dans 
les barques. » Le sens me paraît beaucoup meilleur avec une virgule 
après « vivres ». 

P. 469, à Panckoucke, 29 septembre 1769 : il faut un point entre 
« article » et « Mainmorte ». 

P. 469, de Catherine II, 22 septembre-2 octobre 1769. Ou cette lettre 
n° 7 683 est mal datée, ou l'alinéa « Tout vieux que je suis... », p. 443, 
n'est pas à sa place dans la lettre du 2 septembre 1769, puisqu'il répond 
à un passage du n° 7 683; cf. p. 521. — P. 469 : « par votre lettre au 
C" de Schouvalow » ; cf. p. 521 (2 janvier 1770) : « j'ai écrit deux 
lettres à M. de Schouvalow depuis quatre mois; point de réponse. » 
Une de ces deux lettres est celle du 30 octobre, p. 480; l'autre est 
perdue. La lettre (perdue) dont il est question ici n'est d'ailleurs pas 
une des deux dont Voltaire parle p. 521 et que Schouvalow laissa sans 
réponse. En effet, la lettre du 30 octobre (p. 480) répond â une lettre 
de Schouvalow, que Voltaire avait évidemment reçue dans un paquet 
de Russie, avec la lettre de Catherine du 22 septembre-2 octobre; car 
il répond aux deux correspondants le même jour (p. 480; p. 481). Et 
cette lettre de Schouvalow, écrite aux alentours du 2 octobre, devait 
précisément répondre à la lettre de Voltaire dont Catherine avait con- 
naissance le 2 octobre. 

P. 475, à Catherine II, 30 octobre 1769. « La lettre dont elle 
m'honore, du 22 septembre. « C'est celle du 15-26 septembre (p. 460), 
dont les éditions antérieures à la publication des Documents, etc., rela- 
tifs à Cempire de Russie (v. Bengesco, 111, 262 et suiv.), ne donnaient que 
le second alinéa. Elles publient avec la date 11-22 septembre celle qui 
dans Moland porte la date du 22 septembre-2 octobre. — P. 48 / . n Je 
ne sais pas si on a lâché de supprimer à Paris et à Constantinople votre 
Instruction pour le Code de la Russie. » Ceci ne répond à rien dans la 
lettre du 15-26 septembre telle que l'a imprimée Moland, mais répond 
au P. -S. de la lettre du 11-22 septembre des anciennes éditions. Ce 
P. -S. peut avoir été mal placé par les éditeurs de Kehl, mais il est 
nécessaire dans la lettre du 15-26 (n° 7 675). On nous dit (Ben- 
gesco, III, 263) que les éditeurs des Documents russes ont imprimé sur 
les manuscrits originaux (revenus à Pétersbourg après l'achat de la 
bibliothèque de Voltaire à M""" Denis; v. Desnoiresterres, t. VIII, 
p. 421), mais « ces éditeurs n'ont pas toujours respecté le texte ori- 
ginal des lettres de Catherine II à Voltaire » (Bengesco, III, 266). 

P. 498, de Catherine II, 13-24 novembre 1769. Date inexacte. La 
lettre est du 13-24 décembre. Elle répond à une lettre de Voltaire du 



QL'ELQLES NOTES SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 177 

28 novembre (p. 499; cf. p. 501), et Voltaire lui répond, non le 2 jan- 
vier (p. 521), mais le 2 février 1770 (p. 548). La lettre suivante de 
Catherine est du 8-19 janvier 1770, p. 533 (réponse de Voltaire le 
10 mars t. XLVH, p. 11). 

P. 512, à d'Argentnl, Il décembre, 1769 : « un discours fort désa- 
gréable, qu'on prétend avoir été tenu », sans doute par Richelieu, hos- 
tile à d'Argental. 

P. 514, à Monltou^ 13 décembre i 769, n. 3 : « il s'agit de Ilousseau et 
probablement de la première partie des Confessions ». « Mais non, dit 
M. Eug. Ritter, il s'agit d'Abauzit... On sait d'ailleurs que ce n'est qu'en 
1778 que Rousseau remit à Moultou le manuscrit des Confessions. » 

P. 520, à Catherine II, .2 janvier 1770; répond à la lettre du 
1"-12 novembre (p. 494). — P. 521 . L'alinéa : « Il parait un manifeste 
des Géorgiens » n'est pas à sa place ici. Il est visiblement antérieur à 
l'alinéa : « mais que direz-vous, monsieur », du 22 septembre-2 octobre 
(p. 469) et à l'alinéa : « Tout vieux que je suis... » du 2 septembre 
(p. 433). Les éditeurs de Kehl l'ont peut-être fait permuter avec ce 
dernier. Sur les interpolations qu'ils se sont permises, v. Bengesco, 
III, III. — « J'ai écrit deux lettres à M. de Schouvalow depuis quatre 
mois... » Contrairement à ce que dit Moland, une des deux lettres seu- 
lement est perdue et doit être postérieure à celle du 30 octobre 1769, 
qu'on lit p. 480 (v. t. XLVII, p. 13); cf. p. 469. 

P. 522, de Frédéric, 4 janvier 1770 : « Nous barroterons nos mar- 
chandises »; variante des Œuvres posthumes : « nous échangerons ». 
Le dictionnaire de Trévoux ne donne pas le sens d' «échanger » pour 
« barroter ». C'est sans doute une impropriété de langage de Frédéric. 
Penset-il au jeu de barres? 

P. 526, à de la Tourrette, 6 janvier 1770 : « une traduction de la 
Henriade », par le chevalier Ceretesi : v. t. XLVII, p. 122, de M. de la 
Tourrette, 26 juin 1770. 

P. 530, à dWlembert, 1 2 janvier 1770: « le bœuf-tigre», le conseiller 
de grand-chambre Pasquier. 

P. 549, n. 3. Cette note dément la n. 3 de la p. 521. Cf. p. 521 et 
469. — « les autres » : Voltaire ne parle p. 521 que de deux lettres 
auxquelles Schouvalow n'ait pas répondu. 

Tome XLVII. — P. ^,à Tabareau, .'i mars I 7 70, n. 4. La lettre à M. de 
la Borde doit être celle du 5 mars, dont il est question p. 50. Cela 
donne pour date de ces deux derniers alinéas la fin de mars environ. 
Le billet n° 7 818 est antérieur. — Cf. p. 56. 

P. 41, à d'Argental, avril 1770 : « le jeudi de l'absoute [le jeudi 
Saint] la bulle in Coena Domini » : cf. p. 71, n. 2; 173, n. 7; et le 
Précis du siècle de Louis XV, ch. XXXIX. 

P. 43, n. 1, mal rédigée. Cf. p. 161. M. d'Hornoy était fils du pre- 
mier mari do M""" de Florian (laquelle ne mourut qu'en 1771). 

P. 51, de Hennin, 19 avril 1770 : « leur conduite avec le pauvre 

Revue d'hist. littér. de la France (20« Add.). — XX. 12 



178 REVTIK D HISTOIKE LITTÉHAIUE DK LA FKAISCK. 

M. D***», sans doute Durey de Morsan. L'un des « deux aventuriers » 
doit être l'Irlandais Oleary : v. Voltaire à M™" de Sauvigny, 30 jan- 
vier 1769, t. XLVI, 246. 

P. 52, à Richelieu, 20 avril 1770. « P. S. », n. 2. Il est possible que 
la lettre ne soit pas perdue, et que Voltaire fasse allusion à la lettre de 
Catherine du 20-31 mars, qu'il venait peut-être de recevoir. Les mots : 
« ne manquer ni d'hommes, ni d'argent » ne sont plus dans la lettre du 
20-31 mars, mais la pensée y est toujours : «vous voudriez armer toute 
la chrétienté pour m'assister... j'espère que je n'aurai pas besoin des 
cinquante mille hommes que vous voulez qu'il me donne contre Mous- 
lapha » (p. 37). Il faut cependant reconnaître que Voltaire répond 
seulement le 18 mai (p. 78) à la lettre du 31 mars. — P. 53 : « vous 
faire ma cour dans votre beau palais » : le pavillon de Hanovre (acUiel- 
lement orfèvrerie Ghristofle, Boulevard des Italiens). 

P. 56,à/^enwi>?, J24 avril 1770; sans doute mai datée : Voltaire, dans 
le A" alinéa, fait allusion au début de la lettre de Frédéric, 24 mai 1770 
(p. 85). Notez d'ailleurs que Voltaire ne répond pas à la lettre du 
19 avril de Hennin (p. 51), et qu'il relève de maladie : or, le 4 mai, à 
d'Argental (p. 67), il se dit attaqué d'une horrible fluxion de poitrine; 
le 8 mai (à Schomberg, p. 71), « une fluxion très violente sur la poitrine 
le lient au lit depuis un mois » ; le 21 mai (à M™'' Necker, p. 83) « je 
sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et 
mon âme pendant six semaines ». La lettre à Hennin pourrait d'ailleurs 
être faite de pièces et de morceaux, et le 2* alinéa être réellement du 
24 avril : le 4 mai, en effet, (p. 67, à d'Argental,) Voltaire n'est plus 
indigné contre le duc de Choiseul. Une autre partie serait de juin : 
cf. p. 62. 

P. 56, à Tabareau, 24 avril 1770. Doit être mal datée. Voltaire ici 
n'est pas encore fixé sur l'aventure de la caisse d'escompte. Or, k partir 
du 7 mars au plus tard (p. 8, à Chabanon,) il se plaint de la saisie des 
rescriptions par le contrôleur général. Il avait écrit le 5 mars à 
M. de la Borde pour avoir des renseignements (v. p. 50, 3^ alinéa). Il 
s'informait déjà auprès de Tabareau en mars (p. 13) par un billet (iiii 
me paraît postérieur au n° 7863. Celui-ci doit avoir été écrit à peu près 
en même temps que la lettre du 5 mars à La Borde, peut-être avant. 
P. 62, à Frédéric, 27 avril 1770; me paraît avoir été tripatouillée. Elle 
semble bien répondre à celle du 24 mai (n. 85), et par conséquent, 
comme la lettre à Hennin datée du 24 avril, être de juin, du moins 
pour la plus grande partie. Le début et la fin pourraient provenir de la 
lettre du 4 mai, p. 66. (Il tombait encore de la neige au 8 de mai : 
p. 71, à Schomberg.) C'est cette lettre du 4 mai qui répond à la lettre de 
Frédéric du 3 avril (p, 42). Les lettres de Voltaire et de Frédéric de 
janvier 1770 (t. XLVI, p. 547), 17 février (p. 561); 9 mars (t. XLVH, 
p. 8); 3 avril (p. 42); 4 mai (p. 66); 24 mai (p. 85); 8 juin (p. 101); 
7 juillet (p. 130), se suivent et se répondent régulièrement. C'est donc 
seulement la lettre du 27 avril qui reste hors de la série. Pourtant elle 



QIKLQI KS iNOTKS SUR I.A « COIIRESPONDANCE » l)K VOI.TAIHK. 179 

répond à celle du 24 mai. Ma conclusion est que, pour la plus grande 
partie, elle parait tirée de la lettre du 8 juin. 

P. G3, n. 1. La première mention de la statue se trouve dans une 
lettre de M""" du DelFand, 9 avril (p. 45). 

P. 76, à lîernis, il mai 1770; « puisque vous êtes en cardinal » ; 
lisez : « puisque vous en êtes cardinal ». 

P. 78, à Catherine //, /S mai 1770. « Ni du Voncara d'Enghis ». 
Noms estropiés. D'après la Défense de mon oncle, ch. xiii, t. XXVI, 
p. 394, Gara Denguis est le nom turc du Pont-Euxin ou Mer Noire. Peut- 
être Voltaire a-t-il dicté : « Ni du fond de Cara-Denguis ». 

P. 79, de Catherine //, 9-20 mai 1770 : u la seconde du 14 d'avril » ; 
elle est perdue. — P. 80 : « la traduction du charmant petit poème de 
M. Plokof »; v. t. XXVIll, p. 303; Bengesco, H, 202. 

P. 80, de Mme du De/fant, 24 mai / 7 70 : « une requête que M. de Vol- 
taire m'a envoyée; vous verrez qu'elle est adressée au roi, et qu'il dit 
en note que l'instance est au conseil » (cf. à M™* du Deffant, l®"" juin, 
p. 94). V. t. XXVill, p. 353, et Bengesco, II, 259 et suiv. 

P. 100, à Lacombe juin 1770. La lettre est antérieure à Pâques, et 
n'est donc pas de juin. De plus, elle est adressée non à Lacombe, 
mais à Panckoucke, éditeur de Y Encyclopédie et AqV Année littéraire 
V. p. 48, de d'Alembert, 12 avril 1770; p. 63, à d'Alembert, 27 avril. 
Peut-être cependant Lacombe avait-il publié Mêlante (que Voltaire 
appelle In Religieuse, v. p. 13, à ïabareau, mars 1770), et les éditeurs 
de Kehl ont-ils cousu un billet à Panckoucke et un billet à Lacombe. — 
« de la Gazette littéraire et de la lettre de M. de Fontanelle »; la Gazette 
universelle de politique et de littérature, publié à Deux-Ponts par Dubois 
de Fontanelle : p. 149 et n. 2. 

P. 102, à Frédéric 8 juin 1770; « vous ne voulez pas des trois grâces 
de M. Hennin », v. p. 60, à Frédéric, 4 mai. 

P. 129, à Vasselier, 6 juillet 1770; « n'aimait pas les têtes puantes »; 
lisez « bêtes puantes »; cfp. 140, à d'Alembert, IGjuillet 1770. Voltaire 
appelle souvent bêtes puantes les renards et les loups, c'est-à-dire les 
jésuites et les jansénistes : v. p. ex. p. 500. 

P. 143, à Catherine II, 20 juillet 1770 : i^ votre lettre du juin, que je 
soupçonne être du nouveau style. » Ce début montre bien que dans 
l'original du 6 juin la date n'était pas écrite comme l'a imprimée 
Moland d'après les Documents russes : « le 26 mai-G juin ». Cf. ici la 
note sur la p. 481 du t. XLVL 

P. 148, à M'*\ 22 juillet 1770: a. Tabareau: cf. p. 105, à Tabareau, 
8 auguste 1770 : « je n'ai point oublié les anecdotes russes, et je tâche- 
rai de vous en faire tirer un bon parti incessamment. » 

P. 179, n. 2; lire 7 963. 

P. 181, de Catherine, 9-20 août 1 770 : « un corps à droite vers votre 
Braïlof, que vous voulez qui soit pris. » V. p. 126 (4 juillet 1770). 

P. 182, à M. le conseiller Maupcou, 22 auguste 1770; lire : « à 
M. le Chancelier Maupeou »; « dans votre dernière lettre »; celle du 



180 REVUE DHISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRA^^CE. 

11 auguste (p. 170), à laquelle Catherine avait déjà répondu le 
31 auguste-11 septembre (p. 194), 

P. 200, de Catherine, 1 0-.2J septembre 1770; « dans notre dern. 
lettre... », etc. 

P. 206, de Catherine II, 1 4-36 septembre 27 70. Catherine répond à la 
lettre du 28 auguste (p. 18o). 

P. 208, de Frédéric II, 26 septembre 1770; lettre adressée non à 
Voltaire, m.iis à Grimm : v. Bengesco, III, 206. — n. 2, lire : « 8081 et 
8237. ). 

P. 223, au Mis de Voyer d'Argenson 12 octobre 1770; un maître de 
poste tel vous »; lisez : « tel que vous ». 

P. 227, de Catherine II, 7-18 octobre 1770 : « l'un et l'autre m'a 
empêchée de répondre à vos trois lettres, que j'ai reçues consécuti- 
vement. » Les lettres auxquelles Catherine pouvait répondre sont celles 
du 5 septembre, du 14 septembre, du 21 septembre, du 2 octobre. Elle 
a répondu le 9 octobre (p. 218) à la lettre du 21 septembre; elle peut 
à peine avoir reçu celle du 2 octobre; on trouve ici des allusions à des 
passages qui sont du 5 et du 14 septembre (p. 191 et 197). Le siège de 
Bender avait été ouvert le 21 juillet (p. 160; cf. p. 195, 235, 248); ta 
ville fut prise le 1" septembre par Panine, d'après Levesque, Hist. de 
Russie, Yverdon, 1783, t. VI, p. 16. — Le prince Henri de Prusse 
arriva le 12 octobre au soir (nouv. style) à Pétersbourg. 

P. 230, à i¥°"' du Deffant, 21 octobre 17 70 : « ils viennent encore de 
faire un de mes neveux brigadier » : Marchand de la Houlière; cf. p. 216, 
à iM'"" de Choiseul, 8 octobre 1770 et p. 232. 

P. 233, à Tabareau 25 octobre 1770 : « j'ai lu enfin les canaux et les 
lettres de M. Linguet » ; cf. t. XLVIII, p. 82, et la n. 1. 

P. 234, à Catherine II 25 octobre 17 70. Voltaire dit y répondre à la 
lettre du 16-27 septembre, lettre à laquelle Moland, d'après les Docu- 
ments russes, donne la date du 14-25 (p. 206). Il doit manquer à la 
lettre de Catherine une phrase sur le prince KoslofTsky dont Voltaire, 
plaint la mort p. 234. — « celui qui m'a apporté le portrait de mon 
héroine » : v. t. XLVI, p. 248 (février 1769). — « pour une petite île 
déserte » : Falkland, v. p. 294 (de Hennin, 20 décembre 1770). 

P. 239, à Rochefort 1770. Date inexacte. Voltaire travaille depuis 
deux ans au Siècle de Louis XIV et de Louis XV, qui sera fini bientôt. 
La nouvelle édition du Siècle de Louis XIV et de Louis XV, 4 vol. in-8" 
parut en 1768 : Voltaire parle pour la première fois de cette nouvelle 
édition le 13 mars 1765 (à Richelieu, t. XLIII, p. 486) et s'en occupe 
jusque vers la fin de juillet 1768 (à d'Argental, 14 auguste 1768). 
D'autre part, la phrase : « ceux même qui méprisent et qui affligent le 
plus lechef prétendu de l'Église », semble bien faire allusion aux événe- 
ments qui suivirent la bulle pontificale du 30 janvier 1768 : occupation 
d'Avignon le 11 juin 1768 par le comle de Rochechouart (v. Précis du 
Siècle de Louis XV, ch. xxxix). — La lettre est donc (sauf peut-être le 
1" alinéa) de 1768, postérieure au 12 février (v. t. XLVI, p. 530), anté- 



OUELQUES NOTES SIU I.A « COURESPONDANCE » DE VOI.TAIHE. 181 

riciire au '2 novembre (t. XLVI, p. 153, à Rochefort : « je vous ai envoyé 
A volumes du Siècle de Louis XIV et de Louis XV n), écrile probablement 
après la IcUre du 11 avril (à Rochefort, l. XLVi, p. 17 : « en allendanl 
que Je puisse yous^ envoyer la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV... 
Ce travail prouve bien que je ne puis être l'auleur de cent brochures 
scandaleuses. ») 

\\ 218, à Catherine 11^ 2 novembre 1770 « Si Bender est pris l'épée 
à la main, comme on le dit. » Voltaire n'avait pas encore reçu la lettre 
du 7-18 octobri', où Catherine lui annonçait la prise de Bender. 

P. 254, à Catherine IL 20 novembre J770; semble la réponse à la 
lettre du 7-18 octobre. 

P. 253, à Frédéric, 21 novembre 1770 « votre majesté peut être 
cirou ou mile » ; supprimez le trait d'union. 

P. 202, à Catherine II, 26 novembre 17 70, réponse à la lettre du 
28 septembrc-9 octobre (p. 218). 

P. 270, de Frédéric à Voltaire, 4 décembre 17 70 : a votre prétendu 
Soudan d'Kgypte ». Dans aucune des lettres antérieures de Voltaire à 
Frédéric il n'est question d'Ali-Bey. Voilà encore une preuve que nous 
n'avons pas toujours ces lettres au complet. — C'est Catherine qui 
avait donné Ali-Bey pour roi d'Egypte à Voltaire (p. 99, 195; 
cf. p. l-ii, 248). 

P. 278, à d\Alemberl, 10 décembre 17 70 : « Je lui [à de Brosses] ai 
d'ailleurs envoyé une consultation de neuf avocats... j'ai encore la 
lettre dans laquelle il m'écrit en mots couverts... » ; cf. p. 291 (à 
d'Argental, 19 décembre 1770), 312 (à Legouz de Gerland, 2 jan- 
vier 1771) et 324 (à Richelieu, 14 janvier 1771). Quelle est cette lettre 
de menaces? Peut-être celle (perdue) à laquelle répliquait Voltaire le 
10 auguste 1708 (p. 99, t. XLVI) : « Vous me répondez que Warburton 
sait riiisloire orientale, (|ue Corneille est une lune et que je ne suis 
qu'une étoile... » Dans la mémo lettre. Voltaire disait, p. 98 : « J'ai fîtit 
consulter à Paris des avocats... » H consulta notamment Élie de Beau- 
moul : 20 mai et 3juillet 1708, p. 30 et 72. 

P*. 283, de Catherine II, 2-13 décembre 1770. « Vous voyez... que je 
répomls à plusieurs de vos lettres par celle-ci. » La précédente lettre 
de Catherine était de novembre 1770 (p. 242), et répondait à une lettre 
de Voltaire du 2 octobre (p. 212). Depuis, Voltaire a écrit le 12 octobre, 
le 23 octobre, le G novembre, le 20 novembre, le 20 novembre. Cathe- 
rine fait ici allusion, p. 284, à un passage (sur la peste) de la lettre 
du 20 novembre. Klle ne répondit que le 12-23 décembre à la lettre 
du 20 novembre. 

P. 303, à d'Alcmbert, 28 décembre 1770. « Quoi! les bœufs-tigres 
pleurent! » surnom donné à Messieurs du Parlement, collègues de 
Pas(|uier, depuis 1700 (v. t. XLIV, p. 343, 330). 

P. 327, à M***, 18 janvier 1771. La lettre même montre que le desti- 
nataire est M. de la Borde, que Voltaire en eiïet n'avait jamais vu : 
V. p. 50; cf. p. 303. 



182 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

P. 333, à Catherine II, 22 janvier 1771: « voilà un bâcha d'Arc qui 
se révolte »; lisez : « d'Acre ». 

P. 339, à la marquise d'Argens P^ février 17 71. La lettre est du 
1" février 1772. Cf. la note de Beuchot, p. 370, et t. XLVIII, p. 19 (à 
Frédéric, l" février 1772). 

P. 352, à la duchesse de Choiseul, 11 février 1771 : « c'était supposer 
que je fusse encore en vie » ; il faut sans doute lire : « c'était supposé 
que... » 

P. 356, à Frédéric, 15 février 17^1 : « j'ai beau leur citer la belle 
préface d'un grand homme » : allusion à la Préface de Y Abrégé de 
V Histoire ecclésiastique de Fleury, condamné par le bref du 1" mars 1770 
(Frédéric à Voltaire, 24 mai 1770, p. 85). 

P. 370, à Frédéric, 7" mars 17 71 : « les tous sont égaux ». Dans un 
texte ramené à l'orthographe moderne, comme celui de Moland, il faut 
écrire : « les touls sont égaux. » — P. 370, n. 2. L'étonnement de 
Beuchot est justifié et aurait pu lui faire voir que la lettre à la 
marquise d'Argens est postérieure à celle-ci; cf. p. 339. 

P. 376, à La Condamine, 8 mars 177 1. « Le sieur de la Beaumelle » ; 
cf. p. 538, n. 1. — P. 377 . « Vous m'apprenez dans votre lellro qu'il 
fut enfermé deux fois, c'est ce que j'ignorais. » Voltaire l'avait oublié 
ou voulait ici l'oubUer : v. 7 août 1756 à d'Argental et 6 octobre 1756 
à M°''= de Lutzelbourg (t. XXXIX, p. 8-4 et 116). — « Un certificat de 
M"** la duchesse de Gotha. » Voyez-le au complet, t. XLV, p. 325, 
cf. p. 367. 

P. 397, à d'Alemhert, i 8 mars 1771 : « m'envoyer vos deux discours. » 
Beuchot ne sait ce qu'ils sont. Cependant Voltaire indique, dans sa 
lettre du 8 avril à d'Alembert, que l'un, prononcé dans l'Académie des 
Sciences, contient l'éloge du roi de Prusse. C'est le discours prononcé 
devant Gustave III de Suède, le 6 mars, à l'Académie des sciences : 
v. la Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. IX, p. 275 et suiv. 
et la n. 1 de la p. 277 (1" avril 1771). Et peut-être Voltaire appelle-t-il 
aussi discours, par un léger abus, le Dialogue entre Descartes et Chris- 
tine, qu'il fit en 1773 imprimer à la suite de ses Lois de Mirios : 
V. 27 mars 1773, à d'Alembert, t. XLVIII, p. 330. 

P. 409, à d'Alembert, 2 avril 1771; « vous savez que le premier a 
persécuté V Encyclopédie »; lisez « qui le premier. « 

P. 410, de Catherine II, 31 mars-11 avril 1771 : « l'ancien géant a 
sur son corps... » S'agit-il ici du géant Pictet, Genevois secrétaire de 
Catherine? 

P. 422, à Catherine II, 6 mai 1771. Répond à la lettre du 14 mars, à 
laquelle répondait déjà la lettre du 30 avril (p. 417). A la phrase : 
« mais je n'irai point à Nipchou » ne correspond rien dans les lettres 
antérieures de Catherine; cf. p. 444 (de Catherine II, 24 mai- 
4 juin 1771). 

P. 427, à la Vrillière, 9 mai 1771 : « du secrétaire d'État dans lequel 
le département de la ville de Versoy pourra tomber. » Barbare ; il faut 



QUELQUES NOTES SUR LA « CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 

lire évidemment : « dans le déparlemenl duquel la ville de Versoy 
pourra tomber. « Cf. p. 515 (à Richelieu, 23 sept.) : « que Verooy 
serait entièrement dans le département de M. le duc de la Vrillière. » 

P. 4.'}4, à Jtic/iclieu, 20 mai 177 1 : « il ne peut d'ailleurs aimer ni les 
meurtres de Calas, ni ceux du pauvre Lally, ni ceux du chevalier de la 
Barre. » Absurde : il faut lire : « ni les meurtriers... » 

P. 439, 11. 1 ; ajouter : et dans la lettre du 30 avril (p. 417) à laquelle 
répond celle-ci. 

P. 441, à M""" du Deffant, P' juin 1771 : « je le recommandai au 
roi de Prusse qui lui a donné en dernier lieu une compagnie de cava- 
lerie. » C'est le 7 décembre 1772 seulement que Voltaire écrit à 
d'Alembert : « le roi de Prusse vient de donner une compagnie à ce 
petit d'Elallonde, auquel il avait donné une lieutenance à Tàge de dix- 
sept ans. » (t. XLVIII, p. 244). 

P. 448, à Madame ***, 12 juin 1771. Serait-ce une sœur de M. du 

Tillot, marquis de Felino, ministre de l'infant Ferdinand, duc de 

Parme (v. p. 514 et 523)? V. sur du Tillot le livre de Ch. Nisard, 1887. 

P. 450, à Thomas, 11 juin 1771 : « un archimandrite nommé 

Platon »; cf. à Catherine II, 15 mai (p. 431). 

P. 457, n. 1; ajouter : cf. Volt, à Catherine, 6 mai 1771 (p. 422) et 
Catherine à Voltaire, 14 mars 1771 (p. 390). 

P. 4G2, n. 1; ajouter : et 8294 (Catherine à Voltaire, 31 mars 1771). 
P. 4G5, de Catherine II {juin 1771) : « le sermon que la princesse 
Daschkof vous a donné » : v. p. 431 (à Catherine II, 15 mai 1771). — 
« Le sermon prêché à Sainte-Toleranski, que vous m'avez envoyé, est 
admirable. » C'est le Sermon du Papa Nicolas Charisteski, cf. p. 432, et 
Bengesco, II, 2G8. 

P. 468, à Catherine II, 6 juillet 1771. « Elle daigne me dire, dans sa 
lettre du 23 mai »; du 24 mai-4 juin suivant les Documents russes 
(p. 444). 

P. 472, à Papillon de la Ferté, 8 juillet 1771 (cf. p. 513, n. 1) : « en 
dédommagement de l'argent comptant que j'avais mis en dépôt chez 
M. de la Balue. » Il faut lire : «. chez M. de la Borde »; v. p. 5, 13, 
'iO, 230. — V. dans le l''"' numéro de 1912 des Antiales révolutionnaires 
un article de M. René Farge sur Papillon de la Ferté. 

P. 480, à André Schouvalow, 19 juillet 1771 : « la lettre que vous 
eûtes la bonté de m'écrire sur M. de Tchogoglof », le même sans doute 
appelé Tchoglokof par Catherine, p. 335 (12-23 janvier 1771). 

P. 481, à Richelieu, 20 juillet 1771 : « que M. l'abbé Terray m'a 
prises un peu à la Mandrin, dans le coffre-fort de M. Magon »; 
cf. p. 503. — P. 482. M. de Beaufort, ancien officier » : cf. p. 496, à 
Chrislin, 19 auguste; et p. 525, à la duchesse douairière d'Aiguillon, 
16 octobre. 

P. 484, à de la Tourrclte., 23 juillet 1771, « la Henriade toscane », 
la traduction du chevalier Ceretesi : v. p. 122. 
P. 485, de Catherine, 16-27 juillet 1771 : « de Kertz et de Senikale ». 



184 Ri;VUE D HISTOIRE LITTÉBAIUE DE LA FRANCK. 

Il doit y avoir une faute de lecture. Catherine ou son secrétaire aura 
écrit Jenikale, les Allemands et les Suisses romands faisant VI comme 
notre J. 

P. 496, à d'Alembert 19 auguste 1771 ; « la question de mathematicis 
ab urbe expellendis. » V. Juvénal, VI, 560; XIV, 248 ; Suétone, Aug. 94; 
Ner. 40; Vilell. 3 et 14 ; Domit. 15. 

496, à Christin 19 auguste 1771; « celle que l'ancien parlement de 
Besançon a perdue » : cf. à M"'' du DelFand, o avril 1771, p. 407. 

P. 507, n. 2. Bengesco, IV, 112, dit que les caractères et poinçons 
furent acquis pour 150 000 francs. 

P. 502, à Baskerville, .2 septembre 1771 : « erneaslly » ; le mot 
anglais est « earnestly ». Probablement, la faute n'est pas de Voltaire. 
— Il i)arait fort douteux que Voltaire parle ici d'une édition de Virgile. 
Je croirais que Baskerville avait proposé à Voltaire d'imprimer un de 
ses ouvrages. Cf. p. 544. C est seulement après le 2 septembre, me 
semble-t-il, que Baskerville envoie son Virgile et son Milton, dont 
Voltaire le remercie le 16 novembre. 

P. 505. à Gabriel Cramer, 10 septembre 1771. « La lettre à 
M. l'archevêque de Lyon est de M. Prost de lloyer »; cf. la n. p. 408. 
La note au mot « Lyon « doit porter le n^ 3. — Cf. p. 517. — « Moi 
qui n'avais jamais entendu parler... » Voltaire en avait écrit à Pierre 
Rousseau et à Prost de Royer lui-même, 1" octobre 1763, t. XLIII, 
p. 1 et 2. 

P. 509, n. ; lire 8436 et non 8357. 

P. 514, à Vasselier, 50sepiem6re/777 :« touslesautres régiments de 
la robe », les autres parlements; cf. à RuiTey, 4 septembre 1771, p. 503. 

P. 517, à Gabriel Cramer, 26 septembre 1771. « Le monologue 
d'HamIet »; « l'article d'Hudibras » : v. la XVIIP et la XXIP des 
Lettres philosophiques (éd. Lanson, 1909, t. II, p. 82 et 147); v. aussi 
les articles Art dramatique et Bouffon dans les Questions sur VEncxjclo- 
pédie. — Sur les plaintes de Voltaire louchant l'édition in-4° de 
1768 et suiv., v. Bengesco, IV, 81. 

P. 534, à Dourgelat, 26 octobre 1771 : « des moissons avec des vitriQ- 
cations. » Cf. la Philosophie de l'Histoire, ch. i (t. XI, p. 5) : « on a 
osé dire que tout le globe a été brûlé; qu'il est devenu une boule de 
verre : ces imaginations déshonorent la physique. » Allusion à Bufl'on. 
Sur les montagnes et les pierres calcaires, v. la Dissertation sur les 
changements arrivés dans notre globe (1746), t. XXIII; et les Singula- 
rités de la Nature (1768). t. XXVII. 

P. 536, à Catherine II., 2 novembre 1771 : « que font les Savii grandi 
de Venise? » les grands sages de Venise. 

P. 544, à Catherine II, 18 novembre 1771 » : et à l'égard des assas- 
sins en front de bandière » ; peut-être Voltaire a-t-il écrit : « assas- 
sinats ». — P. 545 : <i chacun débitait des comtes funestes »; lire 
« contes ». — P. 546 : « très bien battu les Turcs sans le concoure », 
lire « concours ». 



QIELQUES- NOTES SI U I.A « COHUESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 185 

P. ">57, à (VArgental, 2 décembre 1771 : «« sans consulter ni le prince 
ou son frère, ni moi. » Vollnire a dû écrire : « ni le prince son frère », 
ou bien « ni le prince » tout court. Dans ce dernier cas « ou son frère » 
serait une glose. Le prince, c'est Philibert Cramer, Gabriel étant « le 
marquis ». 

P. o6:{. à M**\ 6 décembre 1771. Sans doute à M. de la Borde, que 
Voltaire n'avait jamais vu. Cf. p. 30, 327, 378. 

P. 360, n. .'i (et 373, n. 2). Niquet et non Fiast.ird (l'erreur est 
corrigée dans la table alphabétique de l'édition .Moland) : v. p. 237 et 
I. XLVIII, p. il. 

ToMK XLVIII. — P. 2, àColheriue If, 1" janvier 1772 : « notre fax-hall 
perleclionnc » (cf. p. 10. ù d'Argenlal, 19 janvier : « le mérite éclatant 
de ropéra-comiquu et de fax-hall >>). G. A vend met en noie: « ou vaux- 
hall. Voltaire veut parler ici du Golysée, fameuse halle de fêtes ouverte 
à Paris depuis le mois de mai 1771. » V. t. XIX, p. 102, article Za»^-. 
fr. des (Jiu'sl. s. VEyic. — « V^auxhall : jardin public avec salles do 
concert et de danse, aux portes de Londres, au S.-O., lire son nom d"un 
entrepreneur français nommé Vaux, qui l'ouvrit en ilZQ ^y [Dictionnaire 
Boiiilbl). 

P. 3, à Hennin, le 1" de 1772 : « les stoks-Jobbers », lisez : « les 
slock-jobbcr.-i. » 

P. 11, à d'Argental, 20 janvier 1772: « l'extravaganlo et honteuse 
opinion de M. Niquet » sur la culpabilité de tous les Calas : v. t. XLVIl, 
p. 367 (à d'Argental, 7 décembre 1771). 

P. 14, V. une lettre du 25 janvier 1772 au landgrave de Hcsse-Cassel, 
Zcilschrift, 1883, p. 173. 

P. 19, à Frédéric, I" février 1112: « la veuve du piuivre cher Isaae, 
m'a l'ait part... » dans une lettre à laquelle Voltaire répondit ce même 
jour, 1" février 1772, v. t. XLVlI, p. 339. 

P. 43, à Chabanon, 9 mars 17 72. « Je voudrais bien savoir seule- 
ment si on chantait ses odes en partie ». Le sens me paraît exiger : 
« en parties ». 

P. 47, à d'Argental, 16 mars 17 72'. « l'attachement qu'd a pnur le 
quator »; lisez : « quatuor ». 

P. 33, a .1/""' du Deffnnl, 24 mars 17 72: « je Tai déclaré très nette- 
ment à un homme considérable, qui ne passe pas pour être de leurs 
amis. » C'est le maréchal de Richelieu (t. XLVII, p. 433, 20 mai 1771; 
cf. t. XLVIII, p. Ob, à M"" du Deiïand, 10 avril 1772 . Voltaire avait fait 
à La Vrillière les mêmes éloges de Choiseul disgracié (t. XLVll, p. 428, 
9 mai 1771). On voit que le patriarche avait bien raison de se [daindre 
qu'on l'accusât d'ingratitude. Même les philosophes étaient très injustes 
à son égard, et c'est eux f|u'on écoute encore aujourd'hui. Dans sa lettre 
à Naigeon, partout citée, Diderot écrit en 1772 : « son bienfaiteur est-il 
tombé d.ins la disgrâce, il lui tourne le dos, et se hâte d'aller encenser 
l'idole du moment. Soit; mais qu'est-ce que cela fait? En méprise-t-on 



186 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE, 

moins l'idole et son encenseur? non. » En 1771, Voltaire n'a pas adulé 
la puissance, il est resté fidèle à de très anciennes idées sur la vénalité 
des offices de judicature; il a joui de l'abaissement des parlements, 
qu'il haïssait depuis les affaires Calas, Sirven et de la Barre. — Et, 
pour le dire en passant, les sentiments d'envie et de jalousie qu'à la 
suite de Naigeon lui attribue Diderot, ne sont pas mieux prouvés, « 11 
n'est pas honnête, écrit-il à Diderot lui-même (18 mai 1772), de dire 
que je suis jaloux et ingrat, car, sur mon Dieu, je n'ai jamais été ni 
l'un ni l'autre. » Il a raison. Nous avons vu (note sur la p. 349 du 
t. XLV) combien il était peu rancunier, ouvert à la sympathie ci à 
l'émotion, en 1766; dans tout le reste de la Correspondance, il parle de 
Diderot avec une estime et des égards que l'Encyclopédiste, plus jeune 
de dix-neuf ans, était loin de lui rendre^ 11 n'a pas été juste envers 
Buffon ; mais c'était par des raisons de doctrine, et les Singularités de 
la nature, en 1768, répétaient simplement les théories de la Dissertation 
écrite en 1745 sur les changements arrivés dans notre globe^. 11 n'a pas 
admiré en bloc VEsprit des lois, et c'était son droit : ses critiques bien 
souvent n'ont fait que devancer les nôtres, et je les ai fréquemment 
retrouvées sous la plume de Brunelière. Mais il a très souvent aussi 
célébré le génie et vanté l'humanité de Montesquieu. Je ne parle pas de 
Vauvenargues, de d'Alembert, qu'il a aimés, nous dit-on, parce qu'ils 
ne rîuquiélai(:;nt pas. Je laisse de côté J.-J, Rousseau, qui a dû l'exciter 
à bien des reprises pour le déterminer à partir en guerre. Desnoires- 
terres a fait plusieurs fois celte observation que Voltaire, dans ses 
disputes, a mené contre ses ennemis une lutte acharnée, mais n'a 
jamais attaqué le premier. Ce sont même souvent ses grands contem- 
porains qui, les premiers, ont été durs pour lui, autant qu'il l'a jamais 
été pour eux : Je ne voudrais pas opposer l'un à l'autre ces grands 
hommes, ouvriers de la même œuvre, tous ardents chercheurs de vérité, 
à qui nous devons une égale reconnaissance; mais qui d'entre eux a 
donc reconnu vile et pleinement le génie de Voltaire? La jalousie du 
patriarche, quel thème, si l'on trouve dans ses œuvres quelque chose 

1. Voltaire jugeait Diderot imprudent, voilà tout : Voyez la lettre à Damilaville 
du 8 mars 1765, t. XLIII, p, 483 : « Pourquoi s'est-il [le marquis d'Autrey, auteur 
du Pyrrhonien raisonnable], déclaré contre I^laton-Diderot? J'ai toujours été affligé 
qu'un certain ton d'enthousiasme et de hauteur ait attiré des ennemis à la raison. • 
Notez d'ailleurs qu'on tenait Diderot pour grand homme en peu de condance. Plu- 
sieurs de ses chefs-d'œuvre, et notamment le Neveu de Rameau, n'ont paru qu'après 
sa mort. 

2. Du reste, il ne faudrait pas s'imaginer que BulTon ait toujours i-aison contre 
Voltaire. Dans la septième des Époques de la Natiu-e (1178) il développe, après son 
ami l'astronome Bailly, l'idée chimérique d'un peuple primitif « de cette région 
élevée qui fait aujourd'hui partie de la Sibérie méridionale, de la Kalmoukie et de 
la Mongolie », peuple <■ créateur des sciences, des arts et de toutes les institutions 
utiles », mais plus tard envahi et détruit « en sorte que trente siècles d'ignorance 
ont peut-être suivi les trente siècles de lumière qui les avaient précédés. » (Cf. 
A. Maury, VAncienne Académie des InscripLions, 1864, p. 325.) Voltaire avait vu bien 
plus juste, sur les lentes et multiples origines de la civilisation, dans la Philoso- 
phie de l'histoire (1765). 



QUELQUES NOTES SIR LA « COKRESPONDANCE » DE VOLTAIHK. 187 

d'aussi rude que la lettre de Diderot à Naigeon, ou que celle con- 
damnation sans correctif et sans nuances : « Voltaire n'écrira jamais 
une bonne histoire. Il est comme les moines qui n'écrivent pas pour le 
sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit 
pour son couvent. » C'est après le Charles XII, peut-être même après le 
Siècle de Louis A/V, que Montesquieu consignait sur son carnet cette 
pensée si bienveillante et si équitable. Et pourtant, Montesquieu avait 
écrit lui aussi pour les moines, — et, plus souvent que Voltaire, pour 
les nonnes, — du couvent philosophique. 

Il y a sans doute des lacunes dans les talents de Voltaire, comme il 
y a de vilains côtés à son caractère. La nature humaine n'est pas 
simple; tout le monde le sait, mais beaucoup l'oublient, précisément 
quand il faudrait s'en souvenir. Voltaire, particulièrement, l'éternel 
malade, est très compliqué. Mais de sa bonté foncière nous avons une 
preuve bien forte. Il n'est pas, dit-on, de grand homme pour son 
valet de chambre. Eh bien, Voltaire a résisté à l'attention prolongée 
de deux valets de chambre et d'un secrétaire qui tenaient un bout de 
plume, et l'ont dessiné en déshabillé pour la postérité. Interrogez le 
Lorrain Longchamp et le Florentin Collini, qu'il a dû chasser l'un et 
l'autre; ils se rencontrent dans la reconnaissance et même l'enthou- 
siasme avec le Suisse Wagnière qu'il a gardé chez lui vingt-cinq ans. 
Un pareil accord s'expliquerait-il s'ils avaient eu chaque jour devant 
les yeux le hideux sourire d'un envieux, sarcaslique et haineux person- 
nage? 

P. o7, à d'Argental, 1'''' avril 1172: « la lettre écrite au quinqué »; 
cf. p. 60, à d'Argental, 3 avril : « il croit que le quinqué se moque de 
lui. » Nous avons gardé quatuor cl laissé tomber quinqué. 

P. 61, de Catherine II, 23 mars-2 avril 1112'. « la meilleure de 
M. Soumorokof », appelé Souniarokof t. XLVI, p. 264. 

P. 94, à Voisenon, 15 mai il 12. Les trois derniers alinéas ont bien 
l'air dètre adressés à Marin : cf. 27 avril, à Marin, p. 81 et 82; « mon 
cher historiographe de l'Europe » rappelle la phrase du 11 mars, à 
Marin : « que pourrait-il dire à celui qui deux fois par semaine nous 
instruit des affaires de l'Europe » (p. 44)? Noter (|ue c'était La Harpe, 
nommé à la fin do la lettre du 11 mars, qui dirigeait alors le Mercure. 

P. 96, à Vasselier, mai 1112: « faire toucher six louis à un vieillard 
nommé Daumart » ; père du Daumart mort chez Voltaire en 1769 
(v. t. XLVI, p. 364, à Rochelort, 3 juillet 1769). 

P. 98, à d'Argental, i 8 mai 1172: « la petite réponse à M. Le lloy » : 
cf. p. 94, 15 mai, à Voisenon (en réalité à Marin). 

P. 103, de Marin, 21 mai 1772: « une tragédie intitulée Aslurie ou 
les Lois de Minos » ; lisez : « Astérie » ; mais la faute peut être de Marin 
lui-même. 

P. 117, à Jean Schouvaloiv, 27 juin 17 72. « M. le prince Golilzin »; 
cf. « Golilsine », p. 157 (de Catherine II, août 1772). C'est le prince 
Gallilzin : cf t. XLVII, p. 12 (à Catherine II, 10 mars 1770). 



188 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

P. 130, à M**\ i 3 juillet 1772. Sans doute à M. de Rochefort; cf. à 
d'Alembert 13 juillet (p. 133) : « si vous voyez M. de Rochefort, je vous 
prie de lui dire qu'il me faut beaucoup plus d'éclaircissements qu'on 
ne m'en a donné »; et p. 323 à Rochefort, 3 mars 1773 : « c'est vous 
qui, par amitié... » — n. 2 : « M. de Combault » ; v. p. 137, 1'" li,-;ne. 

P. 146, de Bernis, 8 août -177.2. Ce billet, n" 8595, a bien l'air d'être 
la réponse au'8594, et c'est sans doute par une confusion qu'un des 
deux billets a été daté du même jour que l'autiè. 

P. 158, à Catherine II, 28 auguste i772: « une espèce de héron tout 
blanc » ; cf. à Catherine, 11 décembre 1772, p. 244, 

P. 169, n. 1 ; lisez « 5 août » et non « 15 août » ; cf. p. 187, n. 2. 

P. 171, V. une lettre du 15 septembre 1772 au landgiave de Hesse- 
Cassel dans laZeitschrift fur neufr. Spr. u. Litl.., 1885, p. 174. 

P. 189, n.4; lisez: « lettre 8494 ». 

P. 190, à j¥°"= de Saint-Julien, 17 octobre i773. « M. d'Ogny », 
intendant des postes, cf. p. 109. 

P. 200, de Huher., 30 octobre 17 72. « Il est (le fait que depuis quinze 
ans... » ; cf. p. 147, à M""" du DefTand, 10 auguste 1772. 

P. 213, à M. le contrôleur général des finances, novembre 1772. Cf. 
p. 235 : « J'attendais de M. le contrôleur général une justice .. » (à 
d'Argcntal, 2 décembre 1772). 

P. 223. V, une lettre du 20 novembre 1772 au landgrave de Hesse- 
Cassel, Z eitschrift ., 1885, p. 177. 

P. 226, fin de la note. Sur cette intervention si humaine et si patrio- 
tique de d'Alembert, cf. p. 280, de d'Alembert, 18 janvier 1773 : « vous 
voyez que ce pauvre Bertrand n'est pas heureux. » 

P. 242, à Frédéric, 8 décembre 1772. « J'ai reçu une lettre d'un de 
vos officiers nommé Morival », lettre du 23 novembre, v. p. 246. 

P. 244, à dWlembert, 8 décembre 177 2. « Le roi de Prusse vient de 
donner une compagnie à ce petit d'Elailonde ». Cf. t. XLVII, p. 441. 
D'Etallonde avait-il été promu sans que le roi en sût rien? (cela parait 
bien invraisemblable), v. les p. 278 (16 janvier), 316 (29 février) et 438 
(12 août). — « J'admire encore ces Welches de prendre part pour ces 
bourgeois assassins, » Il faut lire, semble-t-il, « prendre parti pour... » 

P. 244, à Catherine //, 11 décembre 1772: « ce prétendu héron 
blanc »; cf. p. 158, à Catherine, 28 auguste. — « Sur votre institution 
du jilus que Saint-Cyr... » Le 17 octobre (p. 189), répondant à une lettre 
de septembre (p. 170), Catherine rappelait à Voltaire sa promesse 
d'accommoder quelques bonnes pièces de théâtre pour les instituts 
impériaux d'éducation. — « Ce jeune baron de Pellemberg »; v. p. 452 
et 453 (à Catherine, 17 et 21 août); p. 169 (de Catherine, 1-12 sep- 
tembre). 

P. 258, à M"*" Raucourt. Lettre écrite, semble-t-il, vers la fin de jan- 
vier ou le commencement de février 1773 : v. p. 307, à Richelieu, 
12 février. 

P. 262, à Catherine II, 3 janvier. Cette lettre est peut-être du 3 ou 



Ql'ELQUKS NOTES SLU I.A a CORRESPONDANCE » DE VOLTAIRE. 189 

13 février, et postérieure au 8770. (V. la ii. I p. .'{29.) La lettre de 
Catherine du 3 mars répond à la fois aux n"* 8723 et 8770. 

P. 271, à (tAlemberl, 9 jdnvier 177 li. « M. le (Chevalier de Clias- 
lellux. » Cf. p. 292 la note sur le curé de Fresne. 

P. 275, n. 3. Ajouter à la note d'Avencl que Voltaire avait vu Taba- 
reau à Ferney (v. p. ex, t. XLVI, p. 158; XLVII, p. 49) et sans doute 
aus?ià Lyon. 

P. ''IIG, à Marin, 1 4 janvier 1773: « le commis à la phrase qui donne 
(les approbations tacites aux Clémentines. » Moland met en note, par 
inadvertance : « Lettres de Clément XIV, par Caraccioli ». Il s'agit de 
(' ce co(|uin de Clément » de Dijon; cf. p. 269, à d'Argenlal, -4 jan- 
vier 1773, p. 297 à Tliibouville; p. 300, à imbert, 5 février. 

P. 276, à d'Atembert, 15 janvier 17 7 3 ; « on reconnaissait les bœufs- 
tigres »,. Messieurs du Parlement, collègues du bœuf-tigre Pasquier. 

P. 280, de dWlembert, 18 janvier 17 73 : « vous voyez que ce pauvre 
Bertrand »; cf. p. 225, 226, n. 2. 
P. 292, n. 2. Cf. p. 271. 

P. 295, rfe d'Alernbert, /"février 1773: « par les chaudronniers de la 

littérature. »> Cf. p. 341 (de d'Alembert, 6 avril) : « vous savez que la 

destruction [castration?] des chats est la besogne des chaudronniers. » 

P. 295, n. 3. Cf. p. 347 : « M. de Sarlines m'a écrit... » (à Richelieu, 

11 avril). 

P. 306, n. 2. Ce comédien était Lekain, dont Voltaire avait pu appré- 
cier plusieurs fois l'avidilé. — Lire 8783 et non 8797. 

P. 317. n. 3; lire « Kloges » et non « Eloge ». cf. p. 293, n. 2. 
P. 325, à Tabareau, 17 mars 1773. Plus probablement à Marin. 
Voltaire lui parle très souvent de l'affaire Morangiès. Quant au passage 
sur La Harpe et à la dernière phrase, cf. p. 94 et 373. 

P. 334, à llochefort, mars 1773. Je ne crois pas, comme Georges 
Avenel, que les deux derniers alinéas aient dû faire partie d'une autre 
lettre. Mais la lettre entière est antérieure à celle du 23 mai 1772, 
p. 100, et doit être de mars 1772. C'est le l*"" avril 1772 que Voltaire 
parle d'envoyer à d'Argenlal autant de « neuvièmes » qu'il voudra. Et 
en 1772 Rochefort est allé voir sa mère et a fait visite à Voltaire : 
V. 11 novembre et 18 décembre, à llochefort, p. 212 et 249. — « Je suis 
un peu comme Atticus, attaché à César et à Pompée », c'est-à-dire à 
Ghoiseul et à Maupeou. Cf. la même comparaison dans la lettre à 
Richelieu, 20 mai 1771. 

P. 335, V. une lettre au landgrave de Ilesse-Cassel, 31 mars 1773, 
dans la Zeitschrifl, 1885, p. 178. 

P. 340, n. « Ce qui explique un passage de la lettre 8793 », lire « de 
la lettre 8809 » (à Marin, 10 avril). 

P. 341, de d'Alembert^ 6 avril 1773: « la destruction des chats est 
la besogne des chaudronniers. » (Cf. p. 295.) Convient-il de lire : « la 
castration des chats »? La faute est possible, mais il se peut aussi que, 
pour d'Alembert, castration et destruction soient tout un. 



<90 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

P. 349, n. 2; ajouter : v. p. 321. 

P. 362, n. 1: « Voltaire le croyait alors neveu, et non fils... «; 
V. p. 373 (à Marin, 8 mai 1773). 

P. 372, à d'Alembert, 8 mai 1773: « un autre homme, par ses vers 
encore plus délcstables », Thibouville, v. p. 300, à Thibouville, 
8 février 1773. 

P. 377, de Condorcet, i6 mai 1773: « l'auteur des petites har- 
diesses ». Ce sont les Petites Hardiesses de M. Clair, cf. p. 330 à 
d'Alembert, 27 mars 1773; et t. XXVIII, p. 559. 

P. 381, n. 2 ; ajouter : cf. n° 9068, p. 584, à d'Argental, 21 mars 1774. 
P. 416, à d'Alembert, 14 juillet 1773: « la comète deux mille fois 
plus chaude qu'un fer rouge »; idée de Newton, v. p. 384, à d'Alem- 
bert, 20 mai 1773. 

P. 422, à d'Alembert, 24 juillet 1773. a II faut absolument que j'aie 
la correspondance du bienheureux abbé Sabatier. » Moland met en 
note : « JHctionnaire de Littérature, 1770, 3 vol. » (Cf. p. 434, n. 3.) 
Mais Voltaire fait allusion à des lettres de Sabatier. Il en demande à 
Marmontel le même jour (p. 423). Cf. à Saint-Lambert, 1" sep- 
tembre 1773 (p. 448) : « J'ai en ma possession des lettres de ce coquin 
à Helvélius... » 

P. 436, à Catherine II, 10 auguste 1773: « dans l'Atmeidan de 
Samboul «; lisez : « Stamboul ». 

P. 438, de Frédéric, 12 août 1773: « je vous avouerai que le nom 
même de ce Morival dont vous me parlez est inconnu. » Frédéric n'était 
pas liomme k oublier qu'il l'avait nommé lui-même dans ses lettres des 
16 janvier 1773 (p. 278) et 29 février (p. 316). Le présent alinéa doit 
donc appartenir à une lettre bien antérieure. Ou peut-être l'a-t-on 
fabriqué par la réunion des deux alinéas des p. 278 et 316. C'est le 
8 décembre 1772, puis, le 22 avril 1773 que Voltaire avait parlé de 
Morival à Frédéric. 

P. 441, à M""' du Deffant, 13 auguste 1773 : « M-^e la duchesse de V... 
l'est aussi », peut-être la duchesse de Wurtemberg, fille de la margra- 
vine de Baireuth et nièce de Frédéric (Voltaire écrivait souvent Virtem- 
berg) : cf. p. 456 et la n. 3. 

P. 451, à M"^" Necker, 3 septembre 1773. « Pour moi je rirai 
encore... Plus on est vieux et malade, plus il faut vivre; la décrépitude 
est trop triste. » On doit évidemment lire : « plus il faut rire. » 

P. 457, à #■"<= du De/fanl, 10 septembre 1 773. u J'ignore si M. D.... » 
M. Dupuits? Cf. p. 456 (à M'"'= de St-Julien, 9 septembre] : « M. Dupuils, 
qui viendra vous faire sa cour incessamment, vous en dira davan- 
tage. » 

P. 468, à d'Argental, 26 septembre 1773 : le Taureau blanc ; cf. p. 450 
et t. XXI, p. 483. 

P. 480, à Ximenès, 15 octobre 1773 : « je n'ai monsieur son frère 
depuis deux ans chez moi... » : Durey de Morsan. 

P. 494, à d'Argental, 6 novembre 1773 : « J'ai entendu à Ferney la 



Ul KI.Ul I.N XtIKS SI H I.A « t.oUHKM'O.MiAX;!'. » DK SkI.IAIUK. 191 

liagédic du Connétable de Bourbon, M. de Guiberl... »; lire: « que 
M. de Guibert... ». — (Celle tragédie était de M. de Guiberl. 

P. iJOl, à.Condoi'cet, IG novembre /77/i. « Ce sont les Sabotiers. »> 
Voltaire joue ici, cotnnie p. 511 (à Hondorcet 5 déc), sur le nom de 
Sabatier de Castres. 

P. 511, à d'Alemberl, ù décembre 177 '.i : « M"» Necker dit qu'elle 
craint... »; cf. p. 509 (de M"" du DefiFanl, 28 novembre) : «j'ai seule- 
ment trouvé une personne... » 

P. 514, n. 1. Le chevalier Ceretesi (v. t.XLVII, p. 122, de M. de la 
Tourrette, 23 juillet 1771) avait récemment traduit la I/enriade. Mais 
celle lettre h Collini est du 8 décembre 1774, ou bien la lettre à Medini, 
« auteur d'une traduction de la Henriade en vers italiens », e.st du 
9 décembre 177.'}. En tout cas, la présente lettre vise Medini; v. t.XLIX, 
p. 153. 

P. 517, n. 2. Voltaire le reconnaît dès le 15 décembre 1773 (à 
Richelieu, p. 519). La seconde lettre, que Moland dit manquer, est 
précisément la lettre du 15 décembre, imprimée par lui p. 519. 

P. 518, à JJelleval, 13 décembre 1773; cf. p. 580, à Frédéric, 
11 mars 1774; et t. XLIX, p. 147. 

P. 527, à d'Etallonde, 20 décembre 1773: « toutes ces considérations 
exigeront probablement que soyez en France »; lire : « que vous soyez 
en France ». 

P. 530, à Condorcet, 21 décembre 1773 : « Le mauvais plaisant de 
Grenoble. » Allusion à la Lettre sur la prétendue comète : cf. p. 511 (à 
Condorcet, 5 décembre), et t. XXIX, p. 47. 

P. 535, à Frédéric, décembre 1773. Elle est en réalité de fin jan- 
vier 1774, et répond à la lettre de Frédéric du 4 janvier (p. 539), tandis 
que Frédéric lui répond le 16 février (p. 565). — Voici comment il faut 
rétablir l'ordre des faits. Le 8 décembre 1773 (p. 512), Voltaire envoie 
sa Tactique qu'il suppose devoir arriver aux environs de Noël. Vers le 
15 janvier 1774 (immédiatement après avoir reçu une lettre de Vesel 
du 2 janvier, et avant le 17 janvier: v. p. 549, à d'Etallonde), Voltaire 
écrit à Frédéric (p. 547) et lui recommande d'Etallonde. Il reçoit 
ensuite la lettre du 4 janvier (p. 539; réponse à sa lettre du 8 décem- 
bre), où naturellement il n'est pas encore question de d'Etallonde. il 
écrit alors, vers la fin de janvier, la prétendue lettre de décembre 
(p. 535), où il renouvelle sa demande pour d'Etallonde : cf. la p. 536 
avec la p. 547, évidemment antérieure. Il n'a pas encore reçu de 
Frédéric le oui, qui sera donné dans la lettre du 10 février (p. 56i), 
Frédéric reçoit celle lettre de la p. 535, écrite en réalité entre le 20 et 
le 31 janvier, et y répond le 16 février. Voltaire répond le 11 mars:, 
soit à la lettre du 10 février, soit en même temps aux lettres des 10 
et 10 février. Enfin, Frédéric répond le 29 mars (p. 590) à une lettre 
qui semble perdue, et que Voltaire dut écrire en février ou au début de 
mars, pour répondre à la lettre du 16 février. En écrivant, Frédéric 
reçoit une « seconde lettre » datée du 11 mars. Noter que Frédéric dit. 



192 REVUE D HISTOIRE LITTÉUAIRE DE LA FRANCE. 

p. 591 : « le dialogue du prince Eugène et de Marlborough dont vous 
me parlez. » Or Voltaire n'en parle ni le 11 mars, ni antérieurement. 
On peut donc supposer qu'il en parlait dans cette lettre perdue anté- 
rieure au 11 mar.-. 

P. 539, n. 2. Ajouter : et 8987 : c'est M'"'^ du Deffand qui a indiqué 
à Voltaire l'opinion de M™'' Necker. 

P. 549, n. de Kelil. « Illimité » est inexact. Ce fut un congé d'un an: 
V. p. 563 (10 février, de Frédéric, lettre ignorée des éditeurs de Kehl : 
p. 535, n. 2). 

P. 549, de Condorcet à Turgot, J 6 janvier 1774 : « le Parlementa 
condamné le Bon sens » : v. Bengesco, II, 384. 

P. 555, n. 2; erronée. La lettre (15 décembre 1772) se trouvep. 519. 
Cf. p. 517, n. 2. 

P. 556, n. 2; lire : « Marin » et non : « Morin » ; cf. p. 576, n. 2. 

P. 559, à un académicien de ses amis [février 1774.) Mal datée. Elle 
est de mars, et plutôt de la fin. Voltaire y dit, p. 560 : « Les minces 
écrivains de nouvelles et d'inutilités m'imputent une Le lire d'un ecclé- 
siastique sur les Jésuites » ; or il envoie le 5 mars à d'Alembert l'esquisse 
de cette lettre, et le 14 mars à Condorcet la lettre entière (v. p. 575 et 
581). Cf. encore la lettre de d'Alembert, 22 mars (p. 586). — Cette 
lettre « à un Académicien de ses amis » pourrait bien avoir été adressée, 
non à un Académicien, mais à La Harpe, et être celle que Voltaire 
annonce comme incluse dans une lettre à Marin, 23 mars 1774 
(p. 588). Voltaire avait déjà fait passer à La Harpe, pour le Mercure., 
des lettres destinées à la publicité. V, Bengesco, III, 57, et I, 203. La 
Lettre à un Académicien fut imprimée à la suite du Dialogue de Pégase 
et du Vieillard (dont Voltaire parle à de Lisle, le 22 avril, p. 602). Noter 
que le Dialogue fut réimprimé dans le Mercure de La Harpe en mai 1774. 

P. 560, n. 1 et 2. Il faut supprimer 9069 dans la n, 1 et lire ainsi la 
n. 2 : « Voltaire avoue ces ouvrages dans les lettres 9059, 9065, 9068, 
9069 » (à d'Alembert, 5 et 21 mars: à Condorcet, 14 mars; à d'Argen- 
tal, 21 mars). 

P. 562, à Florian., 9 février 177 1 : « le vaisseau VLJercule ne rappor- 
tera que des chimères. » Ce vaisseau périt à son arrivée en France 
(27 mai 1774, à de Lisle, t. XLIX, p. 9). — P. 563 : «on a rendu justice 
à M. Belleval » : v. Bengesco, II, 313. Cf. t. XX, p. 622 et XXV, p. 505, 
506, 507. 

P. 567, à d'Argental, 25 février 1774. « Il n'est pas douteux qu'en 
effet ce ne soit Marin qui ait vendu la mauvaise copie au libraire 
Valade. » Voltaire avait cru d'abord que c'était quelque bel esprit de 
comédien (c.-à-d. Lekaio) qui lui avait joué ce tour : v. p. 290, à 
Rochefort, 1*='' février 1773. 

P. 573, à Richelieu, 4 mars 1774 : « MM. Graleau, Marlineau, Lardeau, 
Quatrehommes, Quatresous » (cf. t. XLIX, p. 17 et p. 25). Ce sont des 
noms de parlementaires de la Fronde. Quatresous est cité au ch. v. 
du Siècle de Louis XIV, p. 72, éd. Rébelliau-Marion. 



ULhLUl hS >urK.s SI II I.A « COHKKSPONDANCE » DE Vol.lAIHb:. 193 

F. 579, à (TEtallonde, le. 8 mars J774 : « la lettre que vous me fîtes 
l'honneur de m'écrira il y a deux mois » ; le 2 janvier, v. p. 5VJ. 

1*. 371), à /'W'déric, Il mars 1774 : « j'ai entre les mains une décla- 
ration authentique » : v. la lettre à de Belleval, 13 décembre 1773, 
p. 518. 

P. 581, n. 5. Etourderie de Moland. Baron était tout bonnement 
notaire rue de Condé : v. p. 576 (de Condorcet, 6 mars 1774). 

P. 582, n. 2. Lamure était médecin : v. p. 540, n. 3 (à Florian, 
G janvier 1774). 

P. :i84, n. 2; ajouter : et 8848, p. 381. 

P. 586, à de Liste, 21 mars 1774. « Supposez que j'en aie une, elle 
est pénétrée pour vous. » Il faut sans doute lire : « Supposé que j'en 
aie une... » — « le médecin des urines » : v. p. 537, 3 janvier 1774, à 
Florian; cf. t. L, p. 10 (à d'Argence de Dirac, 3 mai 1776). 

P. 595, n. 3. Cf. t. XLIX, p. 47, à Pezay. 

P. 598, à Schouvalow, avril 1774 : « ces dictionnaires de men- 
songes » ; allusion au Dictionnaire de litléralure et surtout aux Trois 
Siècles de Sabatier de Castres : v. p. 434 et p. 255. 

{A suivre.) Cu. Cuarrot. 



Hevde d'hist. littèb. de la France (20* Ann.). — XX. 13 



194 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIHE DE LA FRANCE. 



LA CORRESPONDANCE DE FLAUBERT 



Dans son ouvrage sur Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1837. 
(Paris, 1909), iM. René Descharmes avait fait remarquer le classement inexact 
des lettres de Flaubert publiées dans l'édition Charpentier : 

« ... Dans son âge mûr, dit-il, Flaubert avait pris l'habitude de dater 
seulement par le jour et l'heure oi^i il écrivait, sans précise)' la plupart 
du temps le quantième, le mois, ni l'année. Il en est résulté, pour le 
tome II et les tomes suivants de la Correspondance, un classement 
quelque peu arbitraire et superficiel. L'indication est, en général, 
suffisante pour l'année; mais on aurait pu sans grande peine arriver 
à une détermination plus rigoureuse en utilisant tous les points de 
repère contenus dans le texte même des lettres... On aurait évité ainsi, 
au moins dans un grand nombre de cas, des interversions regrettables 
et peu compréhensibles. )> (p. i-ii.) 

On était donc, semble-t-il, en droit d'espérer que le nouvel éditeur 
(Conard, Paris, 1910) ferait disparaître au moins les plus palpables de ces 
« interversions ». 

C'est, en effet, ce qu'il promet dans cet avis, placé en tête de chaque 
volume : 

« Le classement des lettres a été modifié autant que les faits cités 
dans chacune d'elles indiquaient un ordre difterent de celui primitive- 
ment adopté. » 

Cependant, une lecture tant soit peu attentive indique tout de suite que 
non seulement la plupart des bévues de l'ancienne édition ont été fidèle- 
ment reproduites, mais que les rectifications opérées n'ont point toujours 
été des plus heureuses. 

Au cours d'une étude des lettres relatives à la composition de Salammbô 
(t. ni, p. 112-331), j'ai relevé une centaine d'indications d'un classement 
défectueux *, dont voici quelques exemples typiques : 

J857. 

P. 133. — Le second tirage de Madame Bovarij « a eu lieu il y a un 
mois ». 

P. 142. — « Lévy m'a écrit qu'il allait faire un second tirage. » 

1. M. Léon Abrami, qui a composé une notice sur VÉcrilure de Salammbô pour 
la nouvetle édition de ce roman (Gonard, Paris, l'JlO, p. 465-473), ne parait point 
s'être douté de cet étal de clioses. Cette tranquillité lui a fait commettre d'assez 
graves erreurs. 



LA CORHKSPONDANCK OK FLAUBERT. 105 

P. 134. — Lellre datée du 5 août. 

P. 1-45. — « On vous attend lundi 8 juin. » 

P. l\'l. — « J'ai reçu l'article Liaiayrac. » 

I*. 143. — (\u miîine) : « l*i)ntrnii'tin et Limayrao n'onl-ils pis t'-crit 
sur et contre moi? » 

P. 135. — « J'ai èiir'd environ 15 pages de Carlhage, c'est-k-dire à 
peu près la moitié du premier chapitre. » 

P. 136. — « J'ai encore pour une quinzaine de jours à faire des 
recherches; et puis, après une belle semaine de forte rêverie, vogue la 
galère! (ou plutôt la trirème!). » 

P. l.'iO. — « Je commence à aller dans Carthage. Je n'ai plus qu'un 
mouvement pour avoir fini le premier chapitre. » 

P. I.tI. — « Je suis 7na/arfe par suite de peur, toutes sortes d'angoisses 
m'emplissent : Je vais me mettre à écrire. » 

i859. 

P. 201). — Feydcau s'est « remis à travailler » après la mort de sa 
femme'. 

P. 222. — Flaubert lui demande « des nouvelles » de sa femme. 

P. 229. — M""" Feydrtau est toujours morte '. 

P. 231. — « C'est peut-êtr.i le voyage qui l'a fatiguée, et elle va se 
remettre. » 

P. 2;}3. — « Est-ce qu'il n'y a plus aucun espoir? Pauvre petite 
femme! » 

P. 235. — On l'a (enfin!) enterrée. 

1860. 

P. 2.t3. — « Je viens de finir le chapitre ix et je prépare les x et xi 
que je ferai cet hiver, ici, tout seul, comme un ours. » 

P. 255. — (.\u même) : « J'ai écrit depuis la fin de juin deux 
chapitres à peu pi'ès, car je termine le neuvième. Il m'en reste six. » 

P. 261. — (Toujours au même) : « Quant à la copie, j'écris les trois 
dernières pages du neuvième chapitre. » 

i862. 

P. 316. — « Vous pouvez envoyer chercher le manuscrit chez 
Du Camp... Que ton frère le garde jusqu'à nouvel ordre... L'idée seule 
de Salammbô m'assomme *.. . » 

P. 319. — « Je commence aujourd'hui les dernières corrections. J'en 
ai pour quinze jours, après quoi je m'occuperai d'autre chose. Voilà '. >» 

1. Les allusions à « Lui, roman contemporain par M"' Louise Colel -, paru 
quelques jours seulement avant la mort de M""" Feydeau, confirment cette inler- 
pnHation. 

2. Dans l'édition Charpentier, ces deux lettres sont classées en sens invers© 



196 REVUE D HLSTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

P. 320. — « Hélas non! Salammbô n'est pas encore vendue. Mais 
quelque cliose de pire, c'est qu'elle n'est pas terminée. » 

P. 321. — « Je suis enfin débarrassé de Salammbô. La copie est à 
Paris depuis lundi dernier... A présent le cordon ombilical est coupé. 
Ouf! n'y pensons plus! » 

P. 324. — « Je n'ai encore aucune nouvelle de Salammbô; dès que 
le marché sera fait je vous en préviendrai. » 

P. 326. — « J'ai la tête pleine de ratures, je suis harassé, excédé, 
(( hahhuri » par Salammbô. » 

P. 329. — « ... Les épreuves de Salammbô... m'ont empêché d'aller 
chez Lambert. » 

P. 331. — « J'ai signé avant-hier soir mon traité avec Lévy. » 

P. 321. — Flaubert a lu « trente-trois féeries ' ». 

P. 325. — Ses lectures ont avancé au point qu'il en a lu maintenant... 
« quatorze ' ». 

On rencontre un peu partout une autre catégorie d'erreurs chronologiques 
aussi nombreuses et presque aussi déconcertantes, et que les recherches les 
plus sommaires auraient permis d'éviter^. 

Nous avons à la page 180, par exemple, placée au milieu de l'année 1858, 
une lettre contenant un renseignement précieux sur la première rédaction de 
« Carthage » (1857), ce que nous permet d'affirmer l'allusion au « jeûne 
ordonné par S. M. Victoria. » Ce jeûne fut observé le 7 octobre 1857*. 

Ailleurs, dans une lettre placée assez longtemps après une autre qui porte 
la date du 18 février 1859 (p. 205), Flaubert écrit à Feydeau : 

« Dans quinze jours tu me verras tout prêt à dévorer Daniel de mes 
deux oreilles. Je te consacrerai une ou deux nuits si tu veux... Pour- 
quoi tiens-tu à avoir fini pour la fin de cette année? Qui te presse? Tu 
as tort, mon bon. On fait clair quand on fait vite. » (P. 214-215.) 

Or, Daniel fut <( fini », et même vendu, en décembre 1858, et parut dans 
la Revue contemporaine du 15 janvier au 15 avril 1859. 

(p. 233, 232), et il faut avouer que <■ autant que les faits cités dans chacune d'elles 
indiquaient un ordre », c'était bien plutôt « celui primitivement adopté ». On 
serait curieux de connaître les raisons qui ont pu dicter cette « modilication » 
dans l'édition actuelle. 

1. Même remarque qu'à la note précédente. Cf. édition Charpentier, p. 235, 231. 

2. A la page 324, on remarquera un singulier exemple de cette incurie. Flaubert 
écrit à M"' Bosquet (les allusions au départ de Flaubert et au « marché » de 
Salammbô indiquent que nous sommes en juillet 1862) : 

« Tenez-moi au courant de votre roman, et si vous voulez que je le lise en 
manuscrit, envoyez-le-moi à Paris. » 

Une note de l'éditeur nous avertit obligeamment qu'il s'agit de Louise Meunier, 
Or, non seulement Louise Meunier avait paru dix^huit mois auparavant, mais le 
même éditeur reproduit 45 pages plus haut (p. 2"9) une lettre où Flaubert lui- 
même écrivait à Feydeau vers le 21 février 1861. 

« A propos de roman, M. de Galonné a dû recevoir un livre envoyé par une de 
mes amies. C'est intitulé Louise Meunier, par Emile Bosquet. 

3. Le London Times Index n'indique aucun jeûne public pour l'année 1858, et 
l'hoslililé déclarée de la reine Victoria pour ce genre de cérémonie (cf. Letlers of 
Queen Victoria, vol. III, p. 314) rend fort improbable qu'elle en eût ordonné un 
deuxième de si tôt. 



LA COUKESPONDANCE DE FI-\U»Ein . 197 

De interne, à la page 233, nous apprenons « (ju'il n'y a plus aucun espoir » 
pour M""'Feydeau, ce qui fut, en effet, exact à cette époque (décembre 1859), 
vu que son enterrement avait eu lieu le 19 octobre. 

Nous avons plus loin (|). 280) 1»; cas un peu irrégulier du docteur Pouchet, 
qui, pas plus lard que le mois de juillet 1861 (date de la lettre qui suit celle- 
ci), « se présente à l'Académie des Sciences pour remplacer Geoffroy Saint- 
Ililaire », lequel ne mourut (toujours membre de l'Institut) que le 10 novembre 
suivant. 

Kn lisant la lettre à M"*'' Roger des Genettes reproduite à lu page 264 
(année 1860), lettre qui semblait jeter une lumière si vivesurl'état moral 
de l'aultiur de Salammbô, on éprouve une certaine déception à remarquer 
qu'elle doit être rapportée à l'époque de ['Éducation Sentimentale, « l'ouvrage » 
de Taino sur la littératune anglaise ayant paru dans les derniers jours de 
1803. 

Pour ce qui est de la lettre invitant les frères Concourt à une lecture 
solennelle de Salammbô (p. 318, année 1862), on n'a qu'à la comparer avec 
leur récit de la (( gueulade punique » du 6 mai 1861 [Journal, vol. I, p. 372- 
373), pour douter que les amis de Flaubert aient dû subir deux fois la même 
cérémonie'. 

On ne s'étonnera guère maintenant que l'éditeur actuel, en reproduisant 
la lettre à Feydeau de la page 290 (année 1861), ait docilement adopté le 
classement do la première édition, sans tenir compte de la remarque de 
M. Weil [Revue universitaire, 1902, I, p. 358, note 6), qui montrait que cette 
lettre est de l'année 1859. 

Je crois en avoir dit assez pour prouver que, du moins au point de vue 
d'un classement strictement chronologique, l'édition définitive de la Corres- 
pondance de Flaubert reste à. faire. J'ai entrepris ce classement pour ce qui 
est des lettres de la période de Salammbô (1857-1862), et je compte publier 
prochainement les résultats de mon travail. Souhaitons que d'autres ama- 
teurs de Flaubert s'occupent de mettre en ordre le reste de cette corres- 
pondame, d'un tel intérêt humain en même temps que d'une si grande 
importance pour l'histoire littéraire de cette époque. 

Frederick A. Blossom. 



l. Les Goncourt n'ont pas pu se tromper d'année, puisque Salammbô, inachevée 
lors de cette fameuse lecture, était terminée dès avril 1862. 



198 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE I,A FRANCE. 



LES PREMIERS VERS 
DE JOSE-MARIA DE HEREDIA 



La Revue (V Histoire littéraire de la France d'avril-juin 1912 contient une 
note de quelques pages sur la Chronologie des Sonnets de José-Maria de 
Heredia. Au cours de ce travail et dans le relevé des vingt et un Sonnets ne 
figurant pas dans Les Trophées, un sonnet, l'héliotrope, est indiqué comme 
provenant de La Conférence La Bruyère, fascicule de l'année ou plutôt de l'exer- 
cice 1861-1862.11 s'y trouveen efl'età la page 357, avec cette signature : Joseph 
de Hérédia; et Georges Vicaire l'y signale. Et, si le poète ne l'a pas admis 
dans son recueil définitif, on le retrouvait cependant, à côté de mer mon- 
tante, dans la livraison du 4 décembre 1864 de la Revue de Paris, signé : 
José-Maria de Ilérédia, — avec quelques différences de ponctuation, et, 
puisque la Revue a donné le texte de ce sonnet de l'héliotrope, une seule 
variante :sa vivante, au lieu de : sa chaînante couleur, et, encore, un : ah! qui 
était un : oh! L'authenticité conférée par la signature, confirmée par la 
seconde publication, permettait donc d'inscrire purement et simplement cette 
pièce. 

Mais pourquoi Georges Vicaire ne menlionne-t-il pas, et pourquoi hésite- 
rions-nous à mentionner ce fait d'une non moindre évidence : l'héliotrope 
n'est pas le seul poème contenu dans cet annuaire de La Conférence La Bruyère 
qu'il faille sans nul doute attribuer à l'auteur des Trophées. 

Rappelons que la Conférence La Bruyère était le nom d'une association de 
jeunes hommes curieux d'études de littérature, de philosophie, d'histoire. A 
la fin de chaque session elle rassemblait en un volume assez compact les 
discours que certains de ses membres avaient prononcés, les mémoires que 
certains autres avaient lus, et les vers que d'autres encore avaient récités, 
dans quelqu'une des réunions. 

La Conférence La Bruyère, 1861-1862, imprimerie Moquet, 11, rue des Fossés- 
Saint-Jacques, in-8 de 366 pages, consacre ses pages 341 à 364 à des Poésies 
dont suit la table : 

Pages 341-345 : A la Conférence {dernière séance de Vannée), signé : SuUy- 
Prudhomme; — 346-3i8 : Nuit d'été; — 349-350 : Mans; — 351-352 : Ballade 
sentimentale ; — 353 : Chanson; — 354-355 : Coucher de soleil; — 356 : La mort 
d'Agamcrnnon; — 357 : L'héliotrope; cette dernière pièce, signée : Joseph de 
Hérédia; — 358-359 : Les oiseaux; — 360-362 : Le ciel; — 363-364 : L'esprit 
et le cœur, cette dernière pièce, signée : S. Prudhomme. 

Les deux pièces qui précèdent L'esprit et le cœur, et qui ne sont pas signées 
expressément du nom de SuUy-Prudhomme, entrent en 1865 dans la compo- 
sition de Stances et Poèmes. Par suite, n'est-il pas de toute logique de penser 
que la signature : Joseph de Hérédia est valable pour les sept morceaux dont 
elle autorise le septième : nuit d'été, mars, ballade sentimentale, chanson, 
coucher de soleil, la mort d'Aoamemnon, l'héliotrope. 

La lecture de ces vers, si l'on fait la part de l'extrême jeunesse de leur 
auteur, est loin de contredire à cette conclusion. 

La mort d'Agamemnon est un sonnet, — dont la principale imperfection, 
structurale, consiste en une disposition irrégulière des rimes, au second 
quatrain : 



MLS PREMIRRS VKKS DE JOSÉ-MAItIA DE HEREDIA. 109 

Dans le fond du palais, sur sa couche d'airain, 
Agameinnon repose et son âme se noi<; 
Dans le divin sommeil; le souvenir de Troie 
Vient à peine parfois plisser son front serein. 

Il dort, et pour ses yeux le jour du lendemain 
Ne luira pas. Le cœur plein de haine et de joie, 
Clytemneslro déjà désigne de la main 
A son timide amant cetle royale proie. 

Il tremble : ses cheveux se hérissent d'elTroi; 
Mais, vers le lit de pourpre où repose le roi, 
L'enlaçant fortement d'une étreinte enivrante, 

Elle le pousse; ils vont, sans haleine, à pas lents... 
Égisthe va frapper... Et la lampe mourante 
Les éclaire tous deux de ses reflets sanglants. 

A son timide amant cette royale proie... n'est-il pas déjà de la bonne 
« manière » de Heredia, et n'y reconnaît-on pas son « accent »? De même, 
riinage finale n'estelle pas dans son « faire »? Et la construction hachée 
que l'on remarque dans les tercets, est celle-là même dont il tirera un si bel 
elTot dans le bain. Le sujet est, en outre, de ceux qu'il aimera à traiter : 
son PÎlgisthe et sa Clytemnestre feraient pendant à Jason et Médée. 

Si LvMORT d'Agamemnon s'impose à nous comme étant du Maître, du maitre 
alors futur, nul motif de rejeter le reste. Coucher de soleil a de beaux vers 
et quelques dtHails d"exolisme qui sont caractéristiques : il y est question de 
filao^, de cactus. Chanson ofTre d'ingénieuses recherches rythmiques, à côté 
d'extrêmes faiblesses qui entachent également la ballade sentlmentale. Nuit 
d'été est de bien meilleure allure, et mars, sur le thème repris plus tard 
par le sonnet a Sextius, se termine par une jolie strophe où l'on sent plongé 
dans l'étude et imbu de l'influence des prestigieux artistes de la Renaissance 
celui qui, un jour, écrira les sonnets sur le livre des Amours et sur L\ 
HELLE Viole : La nature par là nous avertit, mignonne, De profiter du temps où 
notre dç/e fleuromie. En sa printunière saison... Tous ces petits poèmes sont 
bien de la même main, de celle de José-Maria de Heredia. 

(Ju'objecterait-on? Que les vers de Sully-Prudhomme A la Conférence ont, 
sur la fin, un vagUH air de prologue, de préface à une série. Il dit en effet 
qu'il gardait timidement ses « essais » dans « l'ombre intime », qu'il se 
décide à les exposer aux yeux de ses collègues de la parlolte, qui seront 
leurs parrains. Cela est insuffisant à rien signifier. Cela veut aussi bien 
dire qu'il a lu de ses productions en séance, ou peut s'appliquer aux trois 
pièces qui terminent le bulletin. Si les poèmes dont il est question étaient 
de lui, il y aurait mis son nom, il en aurait repris un ou deux pour ses 
Stances et Poèmes, comme il a fait des deux autres de la fin. Les oiseaux, et 
Le ciel. Mais ce qui est plus concluant encore, c'est qu'il suflit de lire» 
pour être invinciblement persuadé qu'il n'y a rien là de Sully-Prudhomrae : 
ce n'est ni son ton, déjà très reconnaissable, ni son vocabulaire, ni la qua- 
lité spéciale de sa pensée. Sully-Prudhomrae écarté, la liste assez restreinte 
des membres de l'association n'offre aucun nom qui se puisse substituer à 
celui de Heredia ou disons seulement qu'il soit possible d'inscrire au bas 
d'une pièce de vers. Il y a bien Georges Lafenestre; mais on feuillette en 
vain Les Espérances, qui datent de 1864, et le même raisonnement général 
que plus haut s'applique ici avec non moins de force. 



200 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

La collaboration de José-Maria de Heredia au recueil La Bruyère éclaire un 
point qu'il était curieux d'envisager. Nuit d'été est en quatrains d'alexan- 
drins, et MARS, en strophes de six vers de douze et de huit syllabes; ballade 
SENTIMENTALE est en stances de cinq vers de huit syllabes, et chanson, en 
stances de sept vers de dix syllabes; coucher de soleil est en alexandrins à 
rimes croisées capricieusement. Heredia, dont le premier poème en dehors 
de sa forme habituelle, paraissait être la détresse d'Atafiuallpa, en 1871, 
ne s'était donc pas, dès l'origine et jusqu'alors, voué au seul sonnet, qui eut 
vite d'ailleurs toutes ses préférences. Comme les autres, il s'éparpilla d'abord 
dans divers sens, s'essaya dans divers genres de poésie, amoureuse, élégiaque 
et personnelle, tenta des formes et des modes variés, enfin chercha sa voie, 
qu'il trouva. 

Jacques Madeleine. 



COMPTES RENDUS 



Œuvres inconnues de J. Racine, cJ6couverles à la Bibliothèque Impériale 
de Saint-Pétersbourg, par l'abbé Joseph Bonnet, du clergé d'Auch, docteur 
en théologie et en droit canonique. Pot^'mes sacrés. Uniquement en vente aux 
bureaux de l'archevêché dWuch, ou profit du denier du Culte, 1911, gr. in-8, 
xvi-318 pp., 7 pi. Imprimé par la munificence de M. Dimitri Cerebzov. 

La Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg abonde en manuscrits 
français (juo les Busses y ont importés de Pologne. A Varsovie en particulier 
se trouvait tout un fonds réuni par un prélat de la fin du xvir' siècle, 
l'évêque Zalusky : il achetait en France un grand nombre de manuscrits, il 
en faisait recopier d'autres. Mais il semble avoir été doué de curiosité plus 
que de sens critique; et comme d'autre part ses fournisseurs et ses copistes 
ont bien pu n'être pas toujours fort consciencieux, ni fort éclairés, le 
premier devoir d'un chercheur, en pénétrant dans ce fonds, est la prudence, 
sinon la défiance : il peut trouver de précieux inédits, mais il peut « décou- 
vrir » également des ouvrages déjà imprimés et dénués de toute valeur. 

M. labbé Joseph Bonnet ' avait eu, il y a quelques années, le bonheur et 
la déconvenue d'en faire l'expérience. Le bonheur, car il a publié ainsi un 
fragment inédit de Bossuet, r Amour de Madeleine (sous le titre un peu trop 
chamarré de : rAmour de Madeleine, chef-d'œuvre de VÉloquence française, 
découvert dans le manuscrit Q, I, 1 i, de la Bibliothèque Impériide de Saint- 
Pétersbounj, par l'abbé Joseph Bonnet. — Paris, librairie des Saints-Pères, 
s.d., in-18, 38 p.). La déconvenue, en communiquant au Comité des 
Travaux historiques et scientifiques du Ministère de l'Instruction publique et 
des Beaux-Arts, comme une trouvaille inédite, un poème de deux mille vers 
sans valeur imprimé en 1004 : le Calvaire profané, sur lequel M. A. (îazier fit 
un rapport décisif (Cf. BtUletin historique et philosophique du Comité, 
année 1909, p. 24-25). 

A quelle catégorie appartiennent les Poèmes sacrés que M. l'abbé J. Bonnet 
a attribués à Racine? Je crains bien que ce ne soit à la seconde. M. J. Bonnet 
ne prouve pas l'authenticité racinienne d'une manière péremploire, et j'ai, 
d'autre part, de fortes raisons de penser que Le Noble est l'auteur de ces 
vers : psaumos paraphrasés en sonnets (les sept psaumes de la Pénitence 
et le psaume pour les Rois), psaumes traduits (les quinze psaumes de 
morale et les quinze psaumes de Ihomme affligé). 

Quelles preuves nous donne M. J. Bonnet? Des photographies, sans doute; 
mais, de ses sept planches, la première reproduit une reliure; la seconde 
est un fac-similé de la traduction des psaumes où le mot point, seul, « est de 
la main de Bacine » selon M. J. Bonnet; pi. 3, autre fac-similé, oîi un seul 
mot encore, le mot fois, est attribué à Bacine; pi. 4 « signature du faussaire 

1. M. l'abbé J. Bonnet est mort subitement le 4 novembre dernier. Voir à son 
sujet un article de M. Fcrnand Caussy dans le Gaulois du 30 novembre. 



202 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Eust. Le Noble »; pi. 5 « fac-similé du ms. interpolé de Faraxane » trans- 
crit par un copiste; pi. 6 « correction de la main de Racine dans la Bible » 
traduite en prose; pi. 7 « reliure du ms. des Sonnets ». A part le mol point 
et le mot fois, dont on peut très fortement contester l'attribution à Racine, 
je n'aperçois dans tout cela aucune preuve d'authenticité. — La Préface de 
M. J. Bonnet n'est pas plus convaincante. Il a cherché, nous dit-il, dans Je 
Lexique de Racine des Grands Écrivains des rapprochements avec les expres- 
sions employées dans les Poèmes saci'cs. Il les avait trouvés en assez grande 
abondance pour être certain de l'authenticité, lorsqu'il connut un moment 
de doute : il aperçut le titre de VEsprit de David, par Eust. Le Noble, 
« dans un catalogue de la section de théologie ». Heureusement Eust. Le 
Noble était dépeint « dans les dictionnaires biographiques comme un mal- 
faiteur » ; il ne se pouvait donc pas u qu'à l'habitude du crime il eût joint 
cet esprit de religion, cet empire sur lui-même, ce sentiment exquis qui 
éclataient dans la traduction des Psaumes. » Le Noble n'est donc qu'un 
faussaire. Comment, après la mort de Racine, est-il devenu possesseur des 
manuscrits? Mystère. En tout cas, si « l'on trouvait les Psawaes en veis 
imprimés sous le nom d'Eust. Le Noble à Paris, chez de Luynes, en 1698, 
il y aurait là une double supercherie. Eust. Le Noble n'avait encore rien 
mis au jour sur les psaumes en 1704, pas plus qu'il n'y avait d'éditeur 
parisien se nommant de Luynes ». 

Voici ce que l'on peut i^épondre à M. J. Bonnet : 

1° Dans Loltin, Cntaloguc alphabétique des libraires et des libraires-imprimeurs 
de Paris, depuis 1470 jusqu'au 31 décembre I78S, on trouve « de Luynes 
(Guillaume), (ils de l'argentier de la duchesse de Mercœur; J651, 19 octobre, 
libraire; 1668, 4 juin, adjoint; mort avant 1719 ». 

2° Parmi les manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, se 
trouve, au n° 2073, une « traduction nouvelle en vers des Psaumes de David 
à la lettre selon la vulgate avec des réfleclions pieuses sur chaque verset, 
dédié à M'^^°. de Maintenon, 1692 «. C'est un in-4 de 98 feuillets, relié aux 
armes de Louis XIV. L'écriture est d'un calligraphe; l'épître dédicatoire est 
siguée de Le Noble. Dans la Préface, il est fait allusion aux « injustes persé- 
cutions )) dont souffre l'auteur, aux « afflictions » qu'il connaît « par sa 
propre expérience », et qui lui ont rendu « principalement utile » la lecture 
du Psautier, et particulièrement aisée sa traduction. Nous savons en effet 
que Le Noble avait subi quelques mésaventures. « Eust. Le Noble, baron de 
Saint-Georges, était né à Troyes, le 27 décembre 1643... il fut à vingt-neuf 
ans, nommé procureur général à Metz, mais il eut de vifs démêlés avec le 
Parlement de cette ville; en 1682, il dut donner sa démission, après avoir 
été interdit pour ses prévarications. En 1G93, il fut emprisonné pour faux; 
en 1701, il fut condamné au bannissement pour crime d'adultère. Il mourut 
à Paris le 4 janvier 1711 » (Correspondance de Bossuct, t. V, p. 145, note). En 
1692, il s'adressait donc à M™" de Maintenon pour rentrer en grâce, et il lui 
dédiait la traduction des vingt-cinq premiers psaumes. Cette traduction de 
1692 ne présente avec les passages correspondants de la traduction publiée 
par M. J. Bonnet que de très légères différences. Pour le psaume I, par 
exemple, la première strophe est identique; la seconde strophe est ainsi 
libellée dans le texte de 1692 : 

Mais qui d'un cœur sincère et d'un sincère amour 

Aime de Dieu la loi prescrite, 
Qui d'un esprit tranquille et la nuit et le jour 
Sur cette sainte loi sans relâche médite? 

tandis que le texte de M. J. Bonnet porte : 



COMPTES RENDOS. 203 

Mais qui suit dans Tarcleiir de ses brûlants désirs 

La loi que Dieu nous a prescrite, 
Et qui sur celle loi dont il fail ses plaisirs, 
El le jour et la nuit sans relâche médite? 

Dans la troisième stroplu;, je ne note que trois différences peu importantes. 
I.a slroplie 4 est identique; les trois dernières stropties du texte de 
M. J. noiuiot correspondent à deux strophes de 1092. — Le psaume XV, où 
les six i)remières slroplies sont exactement identiques, paraît encore plus 
signilicalif à cet égard. 

Mais le texte des Ps(tumes traduits en vers publit'-s par M. J. Bonnet se 
retrouve, exactement et intégralement, dans VEsprit de David, ou traduction 
nouvelle des psaumes de David en vers frnnçois, avec de courtes réflexions sur 
chaque verset, par M. Le Noble, — Paris, Guillaume de Luynes, et Pierre 
Hibou, MDCXCVIII. Avec privilège du roi. — Et l'on trouve en effet le 
Privilège enregistré à la date du 27 juin, dans les cahiers d'enregistrement 
des Privilèges (IJibliothèquo Nationale, ms., fr. 21947), sous la forme sui- 
vante : « Le sieur de Saint-Georges nous a présenté des lettres de Privilège à 
lui accordées par Sa Majesté pour l'impression d'un livre intitulé l'Esprit de 
David pénitent, ou paraphrase en vers sur le Miserere... » Le Noble n'avait 
sans doute l'intention d'abord que de publier sa paraphrase de psaume L. 
— L'édition était dédiée au Hoi, et dans la Préface, le baron de Saint-cJeorges 
parle des « ténèbres d'une longue prison et de l'accablement des persécu- 
tions, dont la Providence a permis que le fiel des hommes l'ait affligé ». 
C'est penilant cet emprisonnement, dit-il, qu'il a continué sa pieuse lûche 
commencée quelques années auparavant. 

En 1710, Le Noble donnait une « nouvelle traduction en vers de 
159 psaumes de David », et il la dédiait à M*^"" d'Argenson, en le remerciant 
de ses bons offices. 11 corrigeait de nouveau. Voici un exemple de ces 
corrections. 

Texte de 1698. 

Il est en cet état tel qu'un arbre planté 

Sur les rives d'une eau courante; 
Qui rapportant son fruit dans le temps souhaité 
Du prudent jardinier ne trompe point l'attente. 

Texte lie 1710. 

11 est comme un palmier qu'on plante sur les bords 

D'une eau courante et toujours vive, 
El qui dans la saison chargé de ses trésors 
Enrichit de son fruit la main qui le cultive. 

Enlln, en 1699, Le Noble avait publié, chez Guillaume de Luynes et Pierre 
Hibou, VExaudiat, pseaume XIX paraphrasé en sonnets, avec des réflexions : le 
permis d'imprimer, signé d'Argenson, est du 13 juin 1699. — C'est le texte 
publié par M. J. Bonnet p. 138-147 de son livre. 

Dans ces conditions, il me semble difficile d'attribuer à Racine les Poèmes 
sacrés découverts par M. J. Bonnet à Saint-Pétersbourg. 

Albert Cherel. 



20i REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Daniel Mornet. Le romantisme en France au XVIII"= siècle. Ouvrage 
contenant 16 gravures hors texte. Paris, Hachette, 1912, in-18, x-288 pp. 

Les pré-romantiques français ayant été des romantiques sans le savoir 
et le romantisme ne s'étant constitué que sous la Restauration comme école 
littéraire, c'est par comparaison avec le romantisme de 1830 que nous 
découvrons le romantisme du xviii^ siècle. Mais ce qui est sorti de ce 
premier romantisme en est bien souvent différent et bien des germes ne 
sont pas arrivés à la floraison. Ce sont là quelques-unes des difficultés qui 
s'offrent à qui veut connaître les origines françaises du romantisme. On 
pense bien que M. Mornet n'a pas renouvelé des jeux de mots en plusieurs 
volumes sur le romantisme des classiques. Évitant les fausses analogies et 
les vaines subtilités, il ne s'est attaché qu'au romantisme le plus apparent 
comme au plus authentique. 

Le romantisme au xviii° siècle fut une force de réaction, un effort pour 
échapper aux tyrannies de la vie mondaine ou aux sécheresses du liberti- 
nage et de l'analyse intellectuelle, et pour rendre à la sensibilité et à l'ima- 
gination leur place dans la vie. Ce fut un éveil spontané, un élan irrésis- 
tible des âmes. Ne pourrait-on pas dire que les romantiques du xviri° siècle 
ont vécu avec une sincérité parfaite des états d'âme, qui ne sont devenus 
que. plus tard des thèmes littéraires? 

Quand le christianisme cessa de discipliner les vies, on désira les passions 
et l'on appela les orages du cœur. '< Vivre sans passions, écrivait en 1750 
Mme de Puisieux, c'est dormir toute sa vie... Il faut être remué par quelque 
affection pour être. » Et llelvétius : De la supériorité d'esprit des gens 
passionnés sur les gens sensés; — que l'on devient stupide dès qu'on cesse 
d'être passionné. Les « âmes vagabondes » recherchent des sensations 
neuves et un décor assorti à leurs sentiments. Le xvin° siècle a connu 
toutes les formes de l'exotisme : les forêts vierges et les sauvages, l'Orient 
des Mille et une Nuits et le moyen âge des troubadours, qui leur donnait 
« l'illusion des mœurs oîi rien ne dénaturait les libres penchants et où l'aven- 
ture s'associait à l'amour ». Les voyageurs ont recherché les lieux « sauvages, 
mais agréables » et ont demandé aux cimes farouches ou aux solitudes 
glacées d'exalter les enthousiasmes et les sentiments passionnés. Même 
quelques âmes se plurent aux sensations violentes, aux contrastes, qui font 
la vie savoureuse, à tous les « grands ébranlements de l'âme «. et s'abandon- 
nèrent au goût du sombre. Les romanciers encadrent les scènes d'amour 
dans des paysages d'épouvante. Un <■> solitaire », qui erre la nuit dans un 
cimetière de campagne; un ermite qui, pour avoir violé une religieuse, 
passe ses jours dans une caverne et ses nuits étendu sur un cercueil; un 
amant désespéré, qui a emporté dans le désert le cadavre de sa bien-aimée : 
ce sont quelques-unes des inventions d'un Mercier, d'un Loaisel de Tréogate 
ou d'un î^éonard. Inventions de romanciers, dira-t-on, mais qui répondent 
aux exigences des imaginations, puisque ces livres ont de nombreuses édi- 
tions. M"'o de Ghastenay, M""' de Cavaignac, le général Thiébault ont connu 
de sombres enthousiasmes. Dans le même temps Chateaubriand, Sénancour, 
Benjamin Constant vivaient leurs jeunesses inquiètes et ardentes. 

Mais le romantisme au XYiii"^ siècle est surtout le besoin de vivre la vie 
profonde du cœur, les « délices du sentiment », le goût de la rêverie, de la 
mélancolie, « sans laquelle nos joies seraient sans saveur ». On trouve du 
plaisir à être triste et à pleurer. « Madame, la tristesse est une passion qui 
a ses douceurs; l'âme s'y livre avec une sorte de volupté, qui l'arrache à 
tout ce qu'on voudrait lui proposer pour l'en distraire » {Mémoires de 
Milady h..., 1760). « Que c'est un fatal présent du ciel qu'une âme sensible », 
déclare Saint-Preux. Quelques-uns de ceux que le ciel avait affligés d'une 
âme sensible dérivèrent au mal du siècle, aux désespoirs et à l'ennui sans 



(.uMl■ll•,^ MI'.M)l;s. 205 

cause et sans remcuUs et môme au suicide. L'n inconnu se lui; dim . ouj) de 
pistolet à lînnénonville, près de la tombe de Rousseau, confessant que sa 
sensiltilitt'; l'u i)erdu. Mais [)lus souvent les hommes sensibles trouvent un 
délassement dans les confidences et apaisent leurs souffrances à les raconter. 
C'est que rien ne ressemble plus à nous-môrnes que nos mélancolies et 
qu'aimer la nature, c'est se chercher et se retrouver en elle. « Ceux qui se 
plaisent à l'évoquer, dit très finement M. .Mornct, n'ont le plus souvent 
trouvé qu'un détour pour se raconter. Comme Calatée, ils veulent qu'on les 
voie sous les saules où il sont assis. » 

Ce que l'dme française portait confusément en elle, ce qu'elle avait trouvé 
ou pressenti, elle demande aux étrangers de le préciser ou de l'alTermir. La 
mode est aux romans anglais. Dans 500 bibliothèques du XVMI'= siècle 
M. Mornet a trouvé 1 098 volumes de romans anglais contre 497 romans 
français. On sait l'enthousiasme de Diderot pour Hichardson. Ilervey, Gray, 
et Young développent chez nous la poésie funéraire. Ossian révèle ses 
paysages mélancoliques : brouillards et tempêtes, brumes flottant sur des 
bruyères pâles et des ruisseaux bleuùtres. Un Milton, un Shakespeare ou 
un Dante satisfont le goût du sombre et plaisent aux imaginations tout en 
heurtant les timidités et les préjugés du goût classique. Ce sont de « belles 
horreurs », « d'horribles beautés ». Depuis 1776 Werther fait en France des 
désespérés. Les jardins, anglais ou chinois, avec leurs colonnes brisées, 
leurs tombeaux de tous styles, leurs cloîtres croulants, leurs monuments de 
chevalerie ou de mélancolie, formaient des asiles propices à la rêverie. Le 
mot « romantique » nous était venu d'Angleterre. Il désignait des paysages 
d'un pittoresque sauvage et mélancolique et tous les je ne sais quoi que la 
rêverie de chacun y voulait mettre. 

Le romantisme a été, ;\ ses origines, une révolution profonde des senti* 
ments et des mœurs; il n'a été une révolution littéraire que par conséquence 
et par contre-coup. Aux modifications des mœurs correspondent des modifi- 
cations du goût que les poétiques du temps, les ouvrages de rhétorique ou 
de critique enregistrent fidèlement. Peu à peu, au cours du siècle, la critique 
du sentiment se substitue à la critique dogmatique ou philosophique. Aux 
règles on oppose les droits du génie et de l'enthousiasme, et classiques et 
romanti(iues se battent autour de Boileau. Le goût, sous l'influence de 
l'étranger et par le développement du sens historique, s'est élargi et des 
érudits ont découvert, avant Sainte-Beuve, la poésie du XVP siècle. 
Pourquoi M. Mornet n'a-til pas jugé utile de nous dire les modifications 
de la prose et les enrichissements du vocabulaire dans la deuxième moitié 
du xviii" siècle'? 11 consacre un chapitre excellent à l'échec des poètes. 
Mais la prose, plus libre et plus souple que le vers, est plus ouverte aux 
innovations romantiques. Qu'il s'agisse de la phrase musicale de Rousseau, 
de la phrase pittoresque de Bernardin de Saint-Pierre, la prose devient plus 
capable de se rythmer au rythme même de la parole intérieure, de se colorer 
aux nuances les plus mobiles du paysage intérieur, de toutes façons plus 
l)roi)re à exprimer des émotions intimes ou des sensations personnelles, plus 
lyri([ue enfin. Sur ce sujet on trouvera dans VArt de la prose *, de M. Lanson, 
de fines et suggestives réflexions. Mais ce que le Mercure appelle le « style 
romantique » ', le style des Baculard d'Arnaud, celui qu'ont adopté les tra- 
ducteurs de romans étrangers, ce style par exclamation, ce ton « conti- 



1. Cf. Gohin, Les transformations de la langue au XVIIl' siècle. 

2. V.irl de la prose. Cf. surtout ch. xiv. Deux phrases artistiques au ivui* siècle. 

3. Mercure Français, 23 décembre 1794, p. 199, à propos des Loisirs utiles (Linville 
ou les Plaisirs de la vertu. Eugénie ou les suites funestes d'une première faute), par 
(rArnaud. 



206 RKVUK D HISTOIRE LITTÉRAIKE DE LA FRANCE. 

nuellement exalté » et qui « séduit les jeunes têtes » *, n'a jamais, que je 
sache, été l'objet d'une étude. 

Que faut-il louer davantage chez M. Mornet : le scrupule de n'affirmer 
rien au delà de ce qu'il sait, le souci d'établir ses synthèses sur d'abon- 
dantes collections de faits, ou bien le don de la vie, la sensibilité et le pitto- 
resque? En tout cas il n'a rien sacrifié de la vérité à ces qualités littéraires. 
Son pittoresque, sa sensibilité, très originale et personnelle et d'un accent 
bien moderne, est pourtant, pour ainsi dire, locale, tant M. Mornet, par un 
commerce intime et prolongé avec une époque, s'est habitué à sentir avec la 
même âme, à voir avec les mêmes yeux qu'un contemporain de Rousseau. 

Le livre de M. Mornet pose bien des questions : inlluence de Rousseau, 
valeur morale du romantisme, rapports de la révolution sentimentale et de 
la révolution littéraire, et donne à quelques-unes une réponse décisive. 
Jusqu'ici bien des historiens de la littérature et du romantisme rappor- 
taient à Rousseau tout le pré-romantisme français. Or llousseau n'a pas 
flatté le goût du sombre et il n'a rien fait pour le romantisme fantastique 
ou frénétique. Pour tout le reste, délices du sentiment, goût de la mélan- 
colie et des confidences, avant comme après Rousseau les mœurs suivent 
les mêmes routes et M. Mornet a pu faire une intéressante étude du rous- 
seauisme avant Rousseau. Du reste les liéveries et les Confessions n'ont été 
connues qu'en 1781 et 1788. A cet égard, Rousseau n'a rien créé, mais il 
s'est rencontré avec son siècle et il n'a agi puissamment que là où il se ren- 
contrait avec lui. Son œuvre sans doute contenait des principes par où elle 
dépassait son temps; mais ces principes originaux ne développeront leurs 
conséquences sociales, sentimentales ou morales que sous la Révolution 
et au cours du xix^ siècle. (M. Mornet a joint à son livre quelques gravures 
romantiques du xviii'' siècle. S'il avait pu allonger la liste, j'aimerais qu'il 
nous eût donné quelques-unes des gravures dont Gravelot, Moreau le Jeune 
et Dévéria illustrèrent l'œuvre de Jean-Jacques. La comparaison eût été 
instructive.) Rousseau n'a rien créé, mais les tourments de sa pauvre vie 
ont fait sentir et comprendre plus profondément ce que, avant lui, on 
sentait confusément. Il n'a rien inventé des choses * qui furent chères aux 
romantiques du xviii" siècle; mais, dit très joliment M. Mornet, il a changé 
leur lumière ». 

. Ces choses étaient-elles malsaines? Le goût du sombre et le mal du siècle 
furent au xvui'^ siècle des attitudes littéraires. Le romantisme, à ses origines, 
apparaît comme un réveil de la sensibilité. Même on a confondu les élans 
et les troubles de la passion avec les ardeurs de la vertu. Confusion agaçante? 
Peut-être. On s'attendrit, on pleure, on se sait gré de ces larmes. Vous avez 
une âme sensible et vous vous croyez une âme vertueuse : Evariste Gamelin, 
n'êtes-vous pas dupe d'une fâcheuse illusion? Mais que les âmes sensibles, 
qui ont fait la Terreur ne nous rendent pas injustes pour les âmes sensibles 
du xviii'' siècle. Les enseignements de Rousseau ont été utiles et générale- 
ment compris : des documents contemporains nous l'attestent. Et puis les 
extrêmes Heurs de l'esprit classique étaient-elles moins des fleurs du mal et 
les personnages non romantiques des Liaisons dangereuses valaient-ils mieux 
que les personnages romantiques de la Nouvelle Hdoïse"] Sans doute il est 
dangereux de s'exalter à des sentiments dans lesquels on ne peut vivre 
habituellement. Mais quelques-uns de ces enthousiasmes ont trouvé sous la 
Révolution ou l'Empire à se dépenser généreusement. Même à l'époque 
réputée la plus malsaine du romantisme, un Doudan saura, sans danger, 

1. Mercure Français, 27 juillet 1793, p. 147-130, Ferdinand et Constance, roman 
senlimental, par M. Thyinis Feilli, traduit du hollandais, une imitation de Werther, 
que Je suis heureux de signaler à M. Baldensperger. 



COMFItS RENDUS. 207 

«•nricllir sa vie intérieure de quelques-uns des senlimenls que le romantiHmc 
a rév»''l»''s à l'iVim' moderne et dont l'iline contemporaine est encore enrichie, 
l.e romantisme serait il un mal, ce serait un mal nécessaire, déterminé par 
des causes profondes, par les aspirations des Ames et révolution des mœurs. 
Ni Housseau, ni aucun écrivain n'en est responsable. Les livres ne font pas 
les inirurs; ils les expriment; tout au plus, ils leur donnent la forme. Parc** 
(ju'elle leur a fourni le style de leurs lettres d'amour, fJ. .Sand est-elle 
lespoiisable pour les Emma Hovary? Mais au prix de quelques détraqués, 
dont il n'a fait que changer la folie, le romantisme a été un enrichisse- 
nient, un rajeunissement de la sensibilité et de Tiinagination française. 

M. Mornet arrête le xviir siècle à 1789, comme au point d'arrêt le plus 
logi(iiie. On peut discuter là-dessus. Le mouvement romantique, confus et 
incertain Jus(ju"en 1750, si net et si décidé à partir de 1750 et surtout de 
1760, à partir de 1780 semble prendre du retard. Pourquoi? Parce que le 
mouvement antiquisant réagit puissamment sous Louis XVI et la Révolu- 
tion. Parce que, si les md'urs suivent, sans arrêt et sans recul, les routes où 
elles se sont une fois engagées, le passé littéraire pèse lourdement sur les 
audaces du présent. Pourtant le vers s'est libéré des entraves classiques. 
Pourquoi le romantisme n'a-t-il pas trouvé au .xvni"' siècle sa forme par- 
faite? Tout simplement peut-être parce que le grand poète romantique n'est 
pas venu à cette date. Toujours est-il que la littérature révolutionnaire 
continue le passé et que, loin d'annoncer l'avenir, elle manjuc un retour au 
classicisme et à l'antique. Il semblerait donc plus logique de conduire 
l'étude ilu romantisme au xviir siècle Jusqu'en 1797, date de V Essai sur les 
Hcvolittions, ou jusqu'en 1800, date de la Liltcrature de. M'"' de Stiiël. Oui, 
sans doute, si le romantisme n'était qu'une révolution littéraire. Mais il est, 
surtout à ses origines, une révolution sentimentale et morale. S'il faut, 
comme le voulait Brunetière, donner à l'histoire littéraire des dates litté- 
raires, les événements politiques et sociaux datent beaucoup plus exac- 
tement l'histoire des sentiments et des mœurs. Or nul ne conslestera que 
1789 soit une date importante dans l'histoire de la sensibilité française. De la 
Itévolulion et de l'Empire les sensibilités sortiront exaltées ou détraquées 
ou fatiguées par des émotions trop fortes, mieux préparées en tout cas à 
goûter certaines œuvres romantiques; les volontés, tendues dans un effort 
trop intense, retomberont, quand la Restauration tarira les sources de la 
vie héroïque et des destinées extraordinaires, plus lâches et plus capables 
de désir et de dégoût. Pour cette société nouvelle, issue de la Révolution, 
les polémistes réclameront vers 1820 ou 1825, une littérature nouvelle. 
M. Mornet a donc trouvé à son étude un très bon point d'arrêt'. . 

Ce livre se donne pour une simple mise au point de travaux antérieurs. Et 
il est vrai qu'il est une excellente mise au point et qu'il fait faire un grand 
pas à l'histoire du romantisme. Longtemps encore les recherches modestes, 
patientes et méthodiques seront nécessaires pour fixer les certitudes de 
détail, aussi nécessaires et légitimes que les Mémoires de l'.Académie des 
Inscriptions, plus nécessaires peut-être, puisque l'histoire littéraire de la 
France a été plus longtemps le domaine de la fantaisie. .Mais, de temps à 
autre, il faudra des ouvrages comme celui-là qui coordonnent les résultats 
généraux des recherches érudites. M. .Mornet a utilisé les études tjui, depuis 
dix ans, ont rendu possible cette synthèse : ses propres éludes, l'étude de 
M. L. Bertrand sur le retour à l'antique, de M. Gaiffe sur le drame en France 
au xviu'' siècle de MM. Lanson, sur Nivelle de La Chaussée, Béclard, sur 
Mercier, Merlant, sur Sénancour, Riidler sur B. Constant; les études de 
J. Texte et surtout de M. Baldensperger sur les inlluences étrangères. Et 

1. Qu'on nous permette d'annoncer que nous préparons depuis de longs mois 
iint> élude sur le romantisme en Fr.ince sous la Révohilion et l'Empire. 



208 REVUE l) HISTOIKE LITTÉIIAIUE DE LA FRAINCE. 

pourtant son livre reste avant tout une contribution originale. M. Mornet a 
tiré profit des correspondances et des mémoires, des traités de morale ou 
de critique, surtout de nombreux romans, comme ceux du chevalier de 
Mouhy, de Thibouville, de La Place, de Léonard, Baculard d'Arnaud ou de 
Loaisel de Tréogate, etc., qu'avant lui personne n'avait utilisés. 

C'est que M. Mornet sait la signification et la portée des petites œuvres. 
Dans la mesure où elles ont eu du succès auprès des contemporains, elles 
sont intéressantes et révélatrices, et leur succès se mesure au nombre des 
éditions et au témoignage des lecteui's. Elles expriment un plus grand 
nombre d'àmes que celles des grands écrivains qui sont grandes là surtout 
où elles dépassent leurs temps. La tradition littéraire a ceci de mauvais, 
qu'en isolant les chefs-d'œuvre, elle les rend inintelligibles, car elle ne 
retient que les parties universelles, éternelles de ces œuvres. Mais leur 
valeur locale, leur portée actuelle n'apparait pleinement que si elles sont 
rapprochées des œuvres moins heureuses qui les ont préparées ou qui les 
ont continuées. Alors on arrive à connaître ce que les livres d'un Rousseau 
rassemblent d'éléments déjà existants, mais diffus, ce qu'ils apportent 
d'original, et ce qui, dans ces éléments nouveaux, est assimilable pour les 
contemporains. 

Sa méthode originale a conduit M. Mornet à trouver une loi féconde de 
l'histoire littéraire, une loi qu'on pourrait appeler la loi du double courant. 

<c Les transformations des mœurs ne sont pas simples dans leur marche. 
L'opinion semble avancer comme le flux marin, dont les flots progressent ou 
reculent tour à tour. Dans la masse innombrable des volumes qui s'offrent 
à l'historien du xviii'' siècle, il est aisé de collectionner des citations pour 
tout prouver... Le vrai sens d'un mouvement ne devient clair, bien souvent, 
que si les faits longuement classés opposent non quelques références au 
néant, mais un groupement qui s'étend à un groupement qui se restreint '. » De 
cette loi M. Mornet a trouvé d'ingénieuses applications dans son étude sur 
le Sentiment de la nature. Dans son dernier livre les résistances du dogma- 
tisme et du classicisme l'ont aidé à mesurer la profondeur et la force du 
courant romantique. Exprimerai-je un regret? C'est que M. Mornet n'ait pas 
fait un plus grand usage des Mémoires et des Correspondances, de la 
méthode biographique enfin. S'il est vrai qu'il n'y a de science que du 
général, la méthode biographique n'est pas une méthode scientifique; qu'elle 
soit au moins la part faite à l'art et un utile complément à nos méthodes 
scientifiques. A côté de l'analyse qui dissocie les éléments individuels, les 
dépouille de leur signification particulière, pour les comparer, les rappro- 
cher, les réunir en groupes impersonnels, il serait bon de laisser une 
place à la synthèse, qui montre ces éléments mêlés et agissants dans une 
âme et se colorant diversement selon les ûmes. Une fois la direction géné- 
rale d'un courant nettement établie, qu'il y ait place pour l'étude, même un 
peu lente, minutieuse et tatillonne, à la Sainte-Beuve, de quelques-unes de 
ces âmes, choisies parmi les plus originales, qui feront mieux ressortir les 
nuances, parce qu'elles auront reflété en un miroir changeant les aspirations 
confuses, les rêves, les élans, tout le meilleur d'une génération, comme une 
eau profonde réfléchit tout un paysage. 

André Monglond. 



1. Le sentiment de la nature de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, Pré- 
face, 1907. 



COMPTES RENDUS. 209 

Louis Thomas. Correspondance générale de Chateaubriand, t. I <;t II, 
gr. in-8, 1912. H. et E. Champion, éditeurs, 10 fr. le vol. 

M. Louis Thomas vient do faire paraître le deuxième volume de la Corrcn- 
pomhtnce générale de Chateaubriand; c'est donc le moment d'en parler, mais 
c'est le moment aussi de parler du premier volume, car il tient fort étroite- 
ment au second. II est arrivé en effet i M. Louis Thomas cette heureuse 
mésaventure que, l'ouvrage étant déjà en cours d'impression avec beaucoup 
de lettres (ju'il avait recueillios, faute de mieux, à l'état fragmenUiire, il a 
pu avoir connaissance et communication de ces mômes lettres entières. 
Liinpression étant trop avancée pour qu'il fût possible de la recommencer, 
M. Louis Thomas s'est résigné à publier, pour chaque volume, un supplé- 
ment, si bien qu'on trouve des lettres, publiées incomplètes dans le premier 
volume, republiées, complètes cette fois, dans le supplément du premier 
volume ou dans celui du deuxième. Ce n'est pas toujours très commode, et 
M. L. Thomas est le premier à s'en rendre compte, mais il a estimé que, 
celte publication devant durer plusieurs années, il fallait « aussi rapidement 
que possible livrer aux travailleurs les textes tels qu'il lui était permis de 
les publier ». 

C'est une raison, et qui a sa valeur. En tout cas, ayant profité de ce 
travail, ce n'est pas moi qui me plaindrai du procédé, et j'en suis même 
personnellement très reconnaissant à M. Louis Thomas. Du reste 
M. L. Thomas ne se dissimule pas que son œuvre ne saurait être définitive, 
et, modestement, il le dit. N'empôche que le ou les éditeurs qui la recom- 
menceront après lui, lui devront beaucoup. Il aura toujours été le premier 
à jeter les bases d'un monument qui sera un jour considérable, et qui est, 
tel quel, déjà imposant. 

Je n'insisterai pas sur la question du commentaire que M. L. Thomas a 
cru devoir réduire au minimum pour la raison, nous dit-il, qu'il ne lui 
plaisait pas de faire étalage d'une érudition facile à acquérir, et pour ne 
pas alourdir un ouvrage déjà volumineux. Mais en bien des cas une brève 
indication, une date, un nom, un rapprochement, sont d'un grand secours 
pour le lecteur, qui n'est pas tenu d'en savoir aussi long que l'éditeur, et 
lui font comprendre bien des choses. Ce même lecteur ne pense guère à 
chicaner le commentateur sur les sources de son érudition; tout ce qu'il 
voit, c'est qu'on a fait pour lui une recherche, facile ou non, qu'il n'a pas 
à faire; cela lui est agréable, et, en général, il vous en sait gré. 

Par contre, M. Louis Thomas a eu parfaitement raison de faire entrer 
dans la Correspondance des morceaux qui ne sont pas à proprement parler 
des lettres, même quand ils figuraient dans toutes les éditions un peu com- 
plètes, comme la Lettre à Fontanes sur M">« de Staël, de 1800, ou la Lettre 
.s»r la Campagne romaine, et bon nombre d'autres. On sera bien aise de les 
trouver là, même s'ils sont aussi ailleurs. On y trouvera également (H, 325), 
morceau plus rare, le si curieux Mémoire adressé de Rome au Premier 
Consul en 1803, et que Villemain avait déjà en grande partie publié. Je 
l'avais cherché en vain aux Archives et au Ministère des Affaires étran- 
gères; j'aurais bien pu l'y chercher longtemps! Pasquier l'avait pris aux 
.VfTaires étrangères et mis dans ses propres papiers, où M. L. Thomas l'a 
retrouvé *. 

Les lettres à la duchesse de Duras forment peut-être, prises dans leur 
ensemble, la partie la plus intéres.sante de ces deux premiers volumes, 
lieaucoup sont inédites. Beaucoup d'autres n'étaient connues qu'imparfaite- 

1. Entre parenthèses, il est facile de dater le document du milieu cTaotU 1S03. Il 
suflii de se reporter à la lettre à Fontanes du /6 août 1803, qui en accompagnait 

l'envoi {Con: I, 120). 

KkVLE d'hIST. LITTÉH. DE LA FRANCE (00* AUD.). — XX. 1» 



210 REVUK D HISTOIRE LlTTl'UAIRE DE LA FRAISCE. 

ment ou partiellement par les citations qu'en ont faites Bardoux ' et, plus 
récemment, l'abbé Pailhès -, dans les ouvrages qu'ils ont consacrés à la 
duchesse de Duras. L'abbé Pailhès publiait en général exactement. Bardoux, 
lui, en prenait à son aise avec les lettres qu'il avait entre les mains, cou- 
pait, tranchait, changeait même. Il est vrai qu'il ne publiait pas un recueil 
de lettres, mais une étude biographique, et qu'il écrivait en un temps où 
l'exactitude était moins prisée qu'aujourd'hui. Donc un bon nombre de 
lettres de M'"'' de Duras sont parvenues trop tai'd à M. L. Thomas dans leur 
véritable texte. Elles ont dû s'en aller prendre place dans les supplé- 
ments. 

D'autre part, elles présentent une difficulté particulière que M. L. Thomas 
a eu raison de signaler dans la préface du deuxième volume. Elles sont très 
souvent sans date, et, en général, dans ce cas, assez difficiles à dater. 
M, L. Thomas en a été bien des fois embarrassé et à bon droit. Je vais me 
permettre de lui indiquer quelques points sur lesquels je ne me rencontre 
pas avec lui : 

T. I, p. 349 : M. L. Thomas date de 1810 une lettre oii il est question de 
Vliinéraire comme déjà paru. Or V Itinéraire ayant paru en février 1811, la 
lettre est évidemment postérieure à cette dernière date. 

P. 362 : une lettre parle comme d'une chose récente d'un article du 
Public'iste que Chateaubriand attribue à Guizot. Je pense qu'il ne peut s'agir 
que d'un article, connu d'ailleurs, sur les Martyrs, et je daterais en consé- 
quence : mai 1809, et non janvier 1811. 

P. 363 : une lettre mentionne un travail qui va être fini et les prix 
(décennaux) dont <c on parle de nouveau >•>. Je pense que le travail en ques- 
tion est V Itinéraire. En outre, c'est en novembre et décembre 1810 que le 
Moniteur publie les attributions des prix décennaux par la deuxième classe 
de l'Institut. En juillet, avait d'abord paru, dans le Moniteur également, 
leur attribution par le premier jury. Je daterais donc : fin de 1810, et 
non 1811. 

P. 365 : je trouve une lettre dont le texte indique qu'elle est postérieure à 
des articles d'Hoffmann (juin 1912), et où le Moijse est donné comme fini ou 
bien près de l'être. Je daterais de 1812, seconde moitié, et non de 1811. 

P. 369 : une importante lettre est datée par Bardoux : 20 juin 1812, et par 
M. L. Thomas : 1811. Je crois qu'ici c'est Bardoux qui a raison, car Chateau- 
briand s'y plaint d'articles hostiles qui ne peuvent être que ceux d'Hoffmann 
visés plus haut, lesquels parurent au Journal de l'Empiie des 5, 12, 
17 juin /6'/2. 

P. 357 : M. L. Thomas date 14 avril (1813). Mais le Moyse n'y a encore que 
quatre actes, et le cinquième n'est pas fait. Je mettrais : 14 avril (1812). 

T. II, p. 341 : je trouve une lettre où il est question de <' renvoyer ces 
gens-là à la première édition du Génie du Christianisme ». Il s'agit évidem- 
ment de la Lettre au comte de ii*** dont la date est connue. Je date donc 
1812, et non 1811. 

P. 341, également : autre lettre où il est question du « rachat de VAben- 
cérage->\ comme d'une chose faite. Or cette opération financière fut effectuée 
par Chateaubriand en octobre 1811. La lettre doit donc être postérieure à 
cette date. 

P. 343 : lettre du 30 mai (1811). Mais le Moijse y est donné comme fini. 
C'est donc 30 mai (1812) au plus tôt. 

P. 344 : lettre du 10 juin (1811). H est question d'une brochure parodique 
et satirique du sieur Cadet-Gassicourt, apothicaire de S. M., et de son com- 
mentateur Hoffmann. La brochure est de 1812 et les articles d'HofTmann qui 

d. La Duchesse de Duras, Galmann-Lévy, 1898. 

2. La Duc/iesse de Duras et Chateaubriand, Perrin, 1910. 



COMPTES hendus. 211 

la comini'iUunl au Journal de l'Enitire, diîjà menlionnés, sont des 5, 12, 
17 juin 1812. Il faudrait donc dater 10 juin (1812). 

P. 'Ml, '.vy.\, Uiii, .'loO, 357, 3j9, je trouve plusieurs lettre» que 
M. I.. Thomas date de 1811. Il y est question du mariage de Louis de 
Cliati-aubriand, neveu de l'écrivain, ou d'alTaires connexes. Or Hin- et PaillWîs 
placent ce mariage en 1812. Je n'ai pas sous la main le moyen de vériller. 
Mais il me semble qu'ici c'est M. !.. Thomas qui a raison, car une de ces 
lettres, qu'il place en octobre 1811, parle de la réception des nouveaux 
membres de l'Institut le 7 du mois prochain. Or le Moniteur mentionne bien 
que Ch. Laitretelle et Etienne ont elTectivement prononcé leur discours de 
léception le 7 novembre 1SII. Et cette date, qui est certaine, me paraît 
entriiîner les autres. 

Je lelèverai encore t. I, p. 4, un billet de Chateaubriand envoyant à 
Ud'ticrer VEssai sur les R'Iiolutions et que je trouve daté du 6 avril 1795, bien 
certainement par inadvertance, car VEssai est de 1797. 

1, 247 : une lettre « à un écrivain <> mentionne comme connues du public 
les stances de Fontanes sur les Martyrs. Klles furent publiées par le Journal 
de Paris du 25 janvier 1810; la lettre me paraît donc devoir être datée 
de 1810 et non de 1809. 

l, 342 : une lettre de Home (1803) au cardinal Consalvi est signée « Cha- 
teaubriand, léminentissime secrétaire d'État ». Je pense que la suscription 
a été confondue avec la signature, le secrétaire d'État avec le secrétaire de 
la Légation, et que 1' « éminentissime » est le destinataire, non le signa- 
taire. 

Enfin il y a dans Nettement, Histoire de la Restauration, t. II, p. 366 et 372, 
deux lettres de Chateaubriand à Blacas, l'une du 31 mars et l'autre du 
12 mai 1815, tirées par l'historien légitimiste des Papiers politiques de HIacas 
qu'il avait à sa disposition. Je ne les ai pas retrouvées dans la Correspon- 
danw '. 

Encore une fois, et en supposant naturellement que je ne sois pas moi- 
même dans l'erreur, tout cela sera facile à réparer dans une édition ulté- 
rieure. Ce qui n'était pas facile, c'est ce qu'ont réalisé M. L. Thomas, et, 
avec lui, MM. Champion, ses éditeurs, qu'il faut bien se garder d'oublier; 
c'était de se faire ouvrir tant de portes jusqu'ici fermées, d'inventorier et 
de classer tant de textes, de mettre sur pied et de mener à bout une utile 
t;\che condamnée d'avance à n'être point définitive et par là, en dépit du 
plaisir de la recherche et de la découverte, un peu ingrate. 

Quant à l'intérêt que présentera et que présente déjà cette Correspondance, 
est-il besoin de dire qu'il est immense? Car ce qu'on y verra, ce n'est pas 
seulement l'auteur du Génie du fUrislianisme ou même l'auteur des Mémoires 
d'Outre-Tombe, c'est l'homme, le vrai Chateaubriand, dont la vie, si variée, 
fut une si curieuse aventure. 

Albert Cassagne. 

1. .M. le Pasteur Bost. du Havre, me signale une curieuse lettre écrite par Cha- 
Iciiubriand à son grantl-père en 1831. Elle se trouve citée dans l'ouvrage suivant: 
A. Ilost, Mémoires, t. U, p. 120 (chez Meyrueis, Paris, 1854). Comme je la crois peu 
coiiiuie, je profite de celle occasion pour la signaler à mon leur, à l'avance, à 
M. I,. Thomas pour (ju'il en fasse son profit, au cas où il ne l'aurait pas déjà. 



212 KEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIHE DE LA FRANCE. 

Victor Giraud. Nouvelles Études sur Chateaubriand, essais d'histoire 
morale et littéraii^e. Paris, Hachette, 1912, 1vol. in-16, prix : 3 fr. aO. 

Ces Nouvelles Études sur Chateaubriand font suite à celles dont j'ai parlé ici 
même, il y a sept ans déjà (cf. la Revue de janvier-Mars 1905, pp. 150-158). 
Elles forment comme une pierre d'attente pour le grand édifice que M. Giraud 
nous promet depuis longtemps, dont il porte sans doute au dedans de lui 
toute l'architecture, mais dont il n'a encore livré au public que des détails 
très fouillés ou des plans fragmentaires. — Le premier Chateaubriand^ de 
M. Giraud, qui avait pour sous-titre : Études litléruires, aurait mérité, je le 
disais, de s'appeler Études bibliographiques. Ces Nouvelles Études se présentent 
au lecteur comme des « essais d'histoire morale et littéraire », et le sont en 
effet. On sent qu'entre la première et la seconde série, M. Giraud est devenu 
l'auteur des Maîtres de VHeure, et qu'il a pris une conscience plus nette de sa 
vocation de moraliste. Ce n'est pas que, dans ce second recueil, M. Giiaud se 
soit départi de ses scrupules d'historien ou qu'il fasse désormais bon marché 
des références précises et des recherches bibliographiques. Au contraire, on 
appréciei'a dans ce volume le même souci d'information exacte, la même 
curiosité pour les documents nouveaux. On y trouvera deux douzaines de 
lettres inédites aux frères Berlin, qui seront utiles à M. Albert Cassagne pour 
la seconde partie de son ouvrage sur la Vie politique de François de Chateau- 
briand; et les « reliques du manuscrit des Martyrs », — c'est-à-dire le texte du 
XVI" livre en entier, et la plus grande partie du XIX", avec des collections 
autographes. Ces variantes sont intéressantes par ce qu'elles nous apprennent 
sur la méthode et les procédés de style chez le Chateaubriand de la maturité. 
Grâce à elles, M. Giraud a bien fait ressortir le goût croissant de l'écrivain 
pour la simplicité et la sobriété classiques. A vrai dire, ces longs fragments, 
sont peut-être moins riches d'enseignement pour Chateaubriand que pour tel 
autre artiste, Vigny, par exemple, qui n'a presque jamais produit ses pensées 
ou ses impressions que sous une forme unique et définitive. Chateaubriand 
s'est si souvent pillé lui-même, il a tant de fois transposé dans un livre 
nouveau, en les retouchant, les abrégeant ou les amplifiant, bien des mor- 
ceaux déjà utilisés par lui, que les seuls imprimés nous fournissent des 
constatations analogues; et, en particulier pour les Martyrs, les pages com- 
munes de Vltinéraire permettent d'assister à ce travail de simplification, de 
concentration et d'allégement. — Plus importantes, à mon sens, ou du moins, 
plus neuves, sont les deux études que M. Giraud a consacrées à « deux 
épisodes de la jeunesse de Chateaubriand ». Les documents originaux sont 
si rares jusqu'à l'arrivée en Angleterre qu'il convenait de mettre en valeur 
la « gerbe de lettres inédites de Chateaubriand » que le marquis de Granges 
de Sugères a réunie, et qui nous montre, au printemps de 1790, un René 
commis-voyageur en bas. Ce Gaudissart inattendu, et encore sans lustre, va 
rejoindre « le maître d'école v qu'a découvert M. Anatole Le Braz, et nous 
laisse deviner, chez le futur auteur du Génie, un galant et besoigneux 
chevalier, dont les dettes semblent bien des dettes de jeu ou de femmes, 
et qui n'a pas encore pressenti les « beautés poétiques de la virginité ». — 
Quant au récit de l'abbé de Mondésir, que M. Giraud avait déjà publié en 
tête de sa réédition d'Atala, mais qu'il a eu raison de reproduire ici, on 
peut regretter que la rédaction de ces souvenirs soit postérieure de plus d'un 

1. Une seconde édition de ce premier Chateaubriand, revue et corrigée, a paru 
en même temps que les Nouvelles Études. Enfin, pour connaître toute l'activité 
« chateaubrianesque » de M. Giraud, îl convient de rappeler ses Pages choisies de 
Chateaubriand, ses Extraits des Mémoires d' Outre-Tombe (1911), et surtout, dans ses 
Maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, qui viennent de paraître, une e.x^cellente élude 
sur « Chateaubriand et ses récents historiens ». 



COMPTES nEKDLS. 213 

derni-si«''cle aux événemoiiJs, retçrf'tter m^^ino, si l'on veut, que le ton en 
soil si aigre; mais l'abbé de Mondésir est trop peu lillérateur pour falsiflor 
ses impressions; et, en vieillard, pour qui le passé ressuscilr dans toute sa 
nctleli', il les retrouve avec une précision ingénue. C'est le document le plus 
silr que nous ayons aujourd'hui sur Chateaubriand partant pour l'Amérique, 
et il nous permet de pressentir chez ce liberlin sentimental de vingt-deux 
ans le chrétien du dénie. 

Cependant, tous ces documents, inédits ou en<ore inutilisés, ji intéres- 
sants qu'ils soient, disparaissent, pour ainsi dire, entre les deux remar- 
quables éludes qui les encadient : l'une, « Le sillage de Chateaubriand », 
large fresque, brillamment brossée, où défilent presque tous les grands écri- 
vains du xix" sit^cle, très Juste de ton dans son ensemble, mais qui, par 
l'ampleur même des sujets effleurés, prêterait matière, s'il en était le lieu, à 
des additions, des discussions et à quelques réserves; l'autre, plus considé- 
rakle, plus précise et plus poussée, qui remplit près de la moitié du volume, 
où M. (iiraud a essayé d'expliquer, dans toutes ses nuances et dans ses ori- 
gines les plus proches, « la genèse du Génie du Christianisme ». Ce sera 
certainement l'un des meilleurs chapitres de son grand ouvrage; en atten- 
dant, c'est un excellent morceau d'analyse psychologique et de reconsti- 
tuliiHi historique, écrit avec beaucoup de soin, dans une langue très délica- 
tenifiil littéraire. M. (Jiraud y emploie avec ingéniosité tous les textes relatifs 
h la jeunesse de son héros, textes que souvent il a découverts, ou «lont il a 
été le premier h faiie sentir l'intérêt. Il rappelle les fortes impressions de la 
maison ptiternelle et du collège; il montre surtout, à travers cette jeunesse 
« philosophique » et libertine, mais rêveuse et amoureuse de solitude, la 
permanence des sentiments qui trouveront plus tard leur satisfaction dans 
un christianisme de poète et d'artiste. M, Giraud a consacré aux Nutchez 
deux pages prudentes et rapides. Si l'épopée-roman, publiée en 1826, repro- 
duisait le texte de 179d, ou môme de 1790, ce serait un document de premier 
ordre pour l'histoire de René: mais qu'en reste-t-il dans le texte définitif? 
nous n'en savons rien. Le problème des Nutchez, que je me propose d'étudier 
un jour, est l'un des plus irritants et des plus amusants de la bibliographie 
chateaubrianesque. M. Ciraud a eu raison de faire valoir, contre les scep- 
tiques, les arguments qui semblent confirmer le récit de Chateaubriand et 
démontrer l'existence du fameux manuscrit de 2383 pages in folio, exilé au 
fond d'une malle anglaise durant quinze ans et si miraculeusement retrouvé. 
Mais ce point d'histoire élucidé laisserait encore intacte la question des 
Nutchez. A ceux qui s'y intéressent, je rapellerai un texte beaucoup plus 
gênant que celui de la malle : c'est la note de VEasoi (livre H, chap. lvu), 
où Chateaubriand fait allusion à son Histoire d'une riation sauvage du Canada, 
sorte de roman, dont le cadre, totalement neuf, et les peintures naturelles, 
étrangères à notre climat, aurait pu mériter l'indulgence du lecteur ». 
Relisant en 1826 ce fragment de mémoires, il écrit bravement dans son 
commentaire : « II s'agit ici des Nalchez ». La désinvolture est plaisante. 
Autant aurait valu écrire : « J'avais fait un roman de mœurs écossaises. — 
Il s'agit ici de mon histoire andalouse ». Si donc les Nalchez ont d'abord été 
un roman canadien ', il devient très délicat d'utiliser le texte de 1826 pour 
connaître le Chateaubriand d'Amérique ou même d'Angleterre; et la réserve 
de M. (;iraud est sage. Il a préféré s'arrêter plus longuement à l'Essai sur ^es 

t. C'est ce qui achève (te militer on faveur de la très ingénieuse et vraisemblable 
conjecture, que M. Baldensperger a présentée dans cette Bévue, n* d'oclobre- 
déceiiibie 190", p. 608, note, et qu'il vient de reprendre dans un article de The 
Modem Language Reriew, n» de janvier 1VU3, pp. 15-26. L'Azakia, histoire cana- 
dienne, (|ui parait à la fin de 1798 dans le l'aris de Pellier, devrait être restituée 
à Chateaubriand et serait la première ébauche — • canadienne • — des Satehez. 



214 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRK DE LA FRANCE. 

révolutions et aux <( évolutions morales contemporaines « du Génie. Ce sont, 
à mon avis, les pages les plus personnelles de son exposé. 

Pour l'Essai, M. Giraud ne tente pas de i^amener à l'unité une œuvi"e 
incohérente, et se garde bien de tomber dans le piège que l'exemplaire 
« confidentiel » prépare à tout critique insuffisamment averti. Il a grande- 
ment raison de ne pas tant chercher le résidu intellectuel du livre que sa 
« substance psychologique ». Ce qui importe dans un document comme 
celui-là, ce sont moins les affirmations et les principes isolés, que l'âme 
commune qui s'y manifeste ou qui s'y laisse deviner. Or l'àme de l'auteur 
de l'Essai est araère, douloureusement ironique et désenchantée, lasse de la 
raison, incrédule au progrès, inquiète de l'avenir religieux des sociétés, et 
gardant, à travers toutes ses boutades négatives, pour le « législateur des 
Chrétiens ■>•>, pour la civilisation chrétienne, pour les formes d'art chrétiennes, 
une tendresse que l'on sent plus profonde que toutes les survivances « phi- 
losophiques » qui encombrent le livre. M. Giraud a bien mis en lumière par 
quelques textes heureux cet état d'esprit, et il fait comprendre à son lecteur 
que le Génie n'est pas la contradiction de VEssai, mais son prolongement 
naturel et, en quelque sorte, inévitable. Le spectacle du renouvellement de 
la pensée française entre 1796 et 1802 achève cette démonstration. 

I^e Génie du Christinniame a obtenu dès le premier jour un succès si vif et 
si discuté, qu'il a, pour ainsi dire, relégué dans l'omlDre les œuvres contem- 
poraines qui orientaient également la littérature française vers une renais- 
sance chrétienne. Mais précisément, pour expliquer ce succès, le talent et 
la maîtrise de Chateaubriand ne suffisent pas. Il faut que l'historien 
reconstitue autour de cette œuvre capitale le décor qui l'a fait valoir. C'est 
ce que iM. Giiaud a fort bien compris. En une douzaine de pages, qui ne 
veulent être qu'une esquisse, mais où l'on sent une lecture directe et per- 
sonnelle des textes, il a évoqué quelques-uns des Génie du Christianisme, qui 
ont précédé ou entouré celui de Chateaubriand, et dont la gloire a été 
accaparée par cet admirable profiteur : Bonald, Joseph de Maistre, Rivarol, 
La Harpe, Fontanes, Joubert, Ballanche et Bonaparte viennent témoigner, 
chacun à sa façon, de l'insuffisance de la <■< philosophie », de la nécessité 
sociale de la Religion et des beautés du Christianisme. Tout ce tableau est 
excellent. Cependant, quand M. Giraud le reprendra dans son grand 
ouvrage, il devra le compléter. Les noms qu'il a cités restent aujourd'hui 
encoi-e des noms célèbres, ou, du moins, des noms connus; on pourrait en 
ajouter d'autres : celui du théosophe Saint-Martin que Chateaubriand a fré- 
quenté, dont l'influence n'a pas été médiocre (il suffit de rappeler tout ce 
que lui doit Joseph de Maistre), et dont Le ministère de r Homme-esprit date 
précisément de 1802; celui de Necker, dont le Cows de morale religieuse, paru 
en 1800, travaille, lui aussi, malgré son orientation protestante, à la reprise 
des idées traditionnelles'. Mais il est d'autres noms, plus obscurs, ou même 
totalement oubliés, qui, dans l'étude d'un mouvement collectif, ne peuvent 
être négligés. M Baldensperger a très justement attiré l'attention des histo- 
riens sur la littérature d'émigration. Il faudrait s'y arrêter. Qu'on lise, par 
exemple, le Psalmi-te de M. de Boisgelin, qui parut à Londres en 1799. Le 
Discours préliminaire sur la poésie sacrée est déjà un chapitre du Génie : 
« L'irréligieuse barbarie, écrit M. de Boisgelin, telle qu'autrefois celle du 
fanatique musulman, tend à tarir les sources les plus fécondes des produc- 
tions de l'esprit humain o. De telles réflexions font comprendre que M. de 
Boisgelin ait accepté de prononcer à Notre-Dame son Discours sur le rétablis- 
sement de la religion chrétienne, au moment même où Chateaubriand publiait 

1. Il faudrait ajouter, du côté protestant, La Voix de la Religion au XIX" siècle, 
publiée à Lausanne, par M. Gonthier et ses amis, revue éphémère, qui parut de 
janvier 1802 à août 1803. 



COMPTES RENQDS. 215 

son livre. A côt»! des t'mignîs, il y a les « philosophes », sinon convertis et 
(l('Vots, comme La Harpe, du moins repentants, et qui se rallient à la reli- 
1,'ion commo à la gramie force de conservation sociale. C'est en 1801 que 
Delisle de Sales publie son Mémoire en faveur de Dicti, dont le titre est assez 
siiînilicatif ; f'cst aussi en 1801 (|ue Pierre Cliiniac publie ses Essais de phi- 
lo-iopliie moral:, n'cjuisitoire contre les Encyclopédistes, apologie du Christia- 
nisme, divin sans (louto. mais surtout contre-n'-volutionnairo, et dont les 
cinq volumes se terminent par cette citation de Bonaparte : « .\ulle société 
ne peut exister sans morale, et il n'y a pas de bonne morale sans religion; 
il n'y a donc ([ue la religion qui donne à l'État un appui ferme et durable »; 
et c'est en 1802 (|ue paraît la seconde édition de l'opuscule de Paul Didier, 
— que M. Ciraud a signait' dans une note (p. 99), et qui aurait mérité 
davantage, — Du lietour a la lieligion, brochure médiocre, j'en conviens, 
mais plus révélatrice peut-être de l'état d'esprit public que le Sentiment de 
Ballanche. La Ueligion y est réclamée au nom du bonheur, comme apportant 
avec soi « la tranquillité intérieure, le rétablissement de la morale, la 
garantie de l'ordre public,... tous les moyens de salut, toutes les espérances 
(le bonheur ». Ce point de vue du bonheur est le point de vue décisif pour 
la génération qui fera le succès du Génie. M. Giraud a quoique part (note 
de la page i29] un motbi'ef etdédaigneux pour l'auteur du Comte de Valmont, 
l'abbé Gérard. Chateaubriand avait été moins sévère et plus reconnaissant : 
il savait tout ce qu'il lui devait; il savait surtout que celte apologie roma- 
nesque avait préparé des lecteurs au tiénie. La Théorie, du bonheur, qui est la 
suite de Valmont, paraît en 1802. Talent à part, que de pages trahissent la 
même atmosphère morale chez l'abbé Gérard et chez Chateaubriand! On se 
rappelle la réilexion de Montesquieu qui sert d'épigraphe au Génie : a Chose 
ailmirable! La religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la 
félirilé de l'autre vie fait encore notre bonheur dans cette celle-ci ». On 
retrouve cette épigraphe symbolique dans la Théorie du Bonheur, dans 
l'opuscule de Didier, chez Chiniac, chez tous ceux qui, avec Chateaubriand 
et autour de lui, ramènent les esprits vers le Christianisme, 11 y aurait enfin 
à rappeler, dans cette préparation immédiate du Génie, la renaissance des 
édifiantes théologies physiques, que le xviii'' siècle avait vu pulluler. Beau- 
coup se réimprim»^nt, de nouvelles paraissent. Un livre surtout me semble 
mériter l'attention ; c'est celui de Cousin-Despréaux : Les leçons de la nature 
ou rhiatoire naturelle, la physique et la chimie présrntées à l'esprit et au canir, 
1801, 4 vol. in-12. L'ouvrage est dédié à l'auteur du Comte de Valmont. Le 
fond en est emprunté aux Considérations de Sturm; mais ces « considéra- 
tions » ont été non seulement <( présentées dans un ordre méthodique»; 
elles ont encore été notablement remaniées. L'ouvrage a eu un succès de 
librairie presque aussi considérable que celui du Génie, et s'est encore 
réimprimé à la fin du xix'' siècle. Or, parmi les titres de chapitres du 
tome II, je relève les suivants : Les amphibies rt les reptiles. — Avantages que 
les hommes tirent des poissons : poissons de passage, les morues, les harengs. — 
Nids des oiseaux. — Soins des oiseaux pour leurs petits. — Les oiseaux de proie 
et les oixeaux de nuit. — Les oiseaux aquatiques. — Les oiseaux doués de chant : 
le Hossignol. — Les oiseaux de passage : leurs migrations. — Réflexions sur les 
migrations des oiseav.v. — Méditations sur l'industrie des oiseaux. — Véléphant. 
— Édifice des castors. — Conformité entre les plantes et les animaux. — Rela- 
tions avec tes éléments et avec les végétaux. — Tout, dans la nature, se rapporte 
au bien de lliomme. Ne dirait-on pas un ex-trait de la table des matières du 
G('ni>? Ce n'est pas, du reste, une parenté tout extérieure, et je soumets la 
page que voici (Leçons de la Nature, U, 83-84) à tous ceux qui n'ont pas 
oublié l'un des morceaux les plus célèbres de Chateaubriand : «... L'hiron- 
delle, qui frise en volant nos maisons, et qui se repose sur nos cheminées, 
a un petit gazouillement doux qui n'est point étourdissant comme serait 



216 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FMAINCE. 

celui des oiseaux de bocage; mais le rossignol solitaire se fait entendre à 
plus d'une demi-lieue : il se méfie du voisinage de l'homme; et cependant 
il so place toujours à la vue de son habitation et veut être entendu. Il 
choisit, pour cet effet, les lieux les plus retentissants, afin que leurs échos 
donnent plus d'action à sa voix. Après que les habitants de l'air ont flatté 
nos oreilles pendant le jour, en célébrant, de concert ou tour à tour, 
l'auteur de leur existence, et en publiant les bienfaits de celui qui les 
nourrit, c'est une agréable nouveauté, sur le soir, d'entendre la voix du 
rossignol animer les bocages et continuer ainsi bien avant dans la nuit. 
Rien ne l'excite tant que le silence de la nature! Prêtez l'oreille à ses 
longues inflexions cadencées : quelle richesse, quelle variété, quel éclat, 
quelle douceur! D'abord il semble étudier et composer ses mélodieux 
accords : il prélude doucement; puis les sons se pressent et se succèdent 
avec la rapidité d'un torrent. Il va du sérieux au badin, d'un chant simple 
au gazouillement le plus bizarre; des tremblements et des roulements les 
plus légers à des soupirs languissants, qu'il abandonne ensuite pour revenir 
à sa gaîté naturelle... La savante mélodie que nous fait entendre le rossignol 
nous ramène au Grand Être, de qui lui viennent ses talents. » Si l'on se 
rappelle que cette description a paru un an avant le Génie du Christianisme, 
on sera fortement tenté de croire que Chateaubriand l'a connue. Je me 
réserve de traiter plus à loisir ce petit problème d'érudition, et j'arrête ici 
ces quelques notes complémentaires. J'imagine que la plupart de ces faits 
sont bien connus de M. Giraud; mais il convenait de les- rappeler, sinon 
à lui, du moins à son lecteur; et peut-être M. Giraud jugera-t-il que leur 
place est marquée dans ce Christianisme de Chateaubriand qu'il nous doit, et 
que les amis de René se résigneraient malaisément à attendre davantage, 
si un volume comme celui-ci ne leur permettait de prendre patience et de 
tempérer leurs regrets par des remerciements. 

Pierre-Maurice Masson. 



Jules Marsan. La Bataille romantique. Paris, Hachette, 1912, 1 vol. in-16 
de vii-325 p. 

Des sept études qui composent ce volume, la dernière, intitulée Edgar 
Quinet et F. Buloz, contient, sur les relations du directeur de la Revue des 
Deux Mondes avec son illustre collaborateur, des documents de première 
main, excellemment commentés. Mais elle n'a qu'un rapport bien indirect à 
l'histoire du romantisme. Les autres, au contraire, y apportent une contri- 
bution des plus intéressantes. Sans parler des nombreux inédits qu'elles 
mettent au jour, elles donnent, — les quatre premières au moins, — une 
esquisse, sur certains points très poussée, du mouvement littéraire entre 
1813 et 1830. 

Ce mouvement est régi, comme on sait, par l'action de deux forces con- 
traires : l'instinct de conservation, par où les uns s'attachent obstinément à 
la tradition; le besoin du changement, qui pousse les autres à embrasser 
plus ou moins aveuglément toutes les nouveautés. D'où conflit, et « la 
bataille romantique ». M. Marsan en conduit l'histoire des premiers enga- 
gements, vers la fin de l'empire, jusqu'à la victoire, qui est la soirée 
dUernniii. Chemin faisant, il donne sur les origines du débat, sur les prin- 
cipes en cause, sur les combattants, sur les phases de la lutte, une foule de 
renseignements nouveaux et précis, d'aperçus originaux, qui éclairent d'une 
lumière opportune un sujet, si l'on n'y regarde que superficiellement, clair 
et simple, mais si on veut entrer dans le détail, fort embrouillé et obscur. 



COMPTES HKNDUS. 217 

Est-ce de « bataille » en efTet qu'il faut parler? Une bataille suppose*un 
objortif choisi, des troupes encadrées et disciplinées, des chefs, un plan. 
Tout cela ne se trouve guère qu'après 1827. Jusque-là, c'est la mêlée, où 
chacun s'est jeté à l'aventure, sans trop savoir quel est son drapeau, sans 
bien connaître ni ses adversaires ni ses compagnons d'armes, frappant à 
tort cl ;'i travers, et escarmouchant pour son compte. Autour des idées ou 
des théories de Sismondi, de Schlegel, de M"»** de Staël, une ardente polé- 
mique s'est engagée. Mais si le débat est passionné, la portée en échappe, et 
l'objet en est incertain. On s'agite dans le vague. Les œuvres ne sont pas 
encore venues, qui donneront corps aux tendances nouvelles. Les termes 
de clansir/ue et de romantique sont mal définis, et peut-être impossibles à 
définir. Il y a plusieurs sortes de romantisme : le romanlicisme de Stendhal, 
héritier direct du xviii'' siècle; le romantisme monarchiste et chrétien des 
poctes; le romantisme libéral des prosateurs. Il y a aussi le romantisme fré- 
nétique dont les manifestations bizarres ou tapageuses, dès la première 
heuiv, expli(iuent bien des inquiétudes, des résistances, des hésitations ou 
des colères, et qui méritait mieux qu'une mention en passant'. Le désordre 
est encore accru par l'interversion des opinions littéraires et des convic- 
tions politiques. Ni tous les monarchistes ne sont romantiques, ni tous les 
libéraux ne sont classiques. On l'a dit déjà, mais il faut le redire, et 
M. Marsan a eu raison d'y insister. Peu à peu cependant les tempéraments 
se révèlent, les sympathies se rencontrent, les idées se précisent. Les nou- 
veaux arrivants se réclament de la nature et de la vérité, — nature à leur 
mode et vérité à leur guise ; — ils revendiquent pour l'artiste le libre déve- 
loppementde sa personnalité; ils célèbrent la mission sociale de la poésie... 
« Il est injuste, fait observer à propos M. Marsan, de prétendre que de 1820 
à 1825 l'école romantique n'avait encore affirmé aucun de ses principes. » 
De leur côté les anti-romantiques ont trouvé leur tactique : elle est de 
charger à fond contre l'imaginalion. L'année 1824, avec la fameuse séance 
du 24 avril et le discours-manifeste d'Auger, marque un redoublement de la 
polémique. La province y prend part, et les vaudevillistes y placent leur 
mot. Mais, en 1825, l'invitation de Lamartine et de Victor Hugo aux fêtes du 
sacre est comme une reconnaissance officielle de la jeune littérature. Les 
dissidents vont se rallier, le Mercure d'abord, puis le Glole, » et déjà on peut 
prévoir le moment oîi Viinitc romantique sera un fait accompli ». 

Romantisme monarchiste et chrétien de la Musc, romantisme libéral et 
doctrinaire du Mercure et du Globe, comment les deux fractions rivales se 
sont-elles rapprochées et jointes? Évidemment par la force même des choses, 
par le sentiment de plus en plus vif de leurs affinités profondes, par un 
même désir de secouer le joug du passé, par la nécessité de s'allier contre 
l'ennemi commun. Le passage de Chateaubriand à l'opposition en 1824, dont 
M. Marsan semble faire grand état, a pu faciliter la concentration, comme il 
a pu accélérer l'évolution de Victor Hugo dans le sens libéral. Mais le mou- 
vement était déjà commencé; il l'était au moins depuis Texcommunicalion 
fulminée par Auger, en séance de l'Institut, le 24 avril 1821, contre les roman- 
tiques aussi bien de droite que de gauche. Moins de deux mois après, dans 
la Mu^c du 15 juin, l'auteur des 0(/e,s publiait un grand article Sur Geonjc 
Gordon, lord Byron, qui n'est pas autre chose qu'un pressant appel à l'union 

1. Encore cette mention n'est-elle pas mise à sa juste place. Ce n'est pas « dans 
les Tablettes Romantiques de 1824 » (lisez 1823: elles ont paru en décembre 1822) 
que Nodier essaye de dégager le romantisme naissant de la compromettante con- 
fusion avec .. le genre frénétique »; c'est dès 1821, dans un article des Annales de 
la Lilt(<ralure et des Arts (livraison du 20 janvier : compte rendu d'un roman 
traduit de Spiess, Le Petit Pierre), dont les Tablettes ne font que reproduire un 
exir.ut. 



218 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

entre les deux fractions adverses : la partie propi'ement critique en est insi- 
gnifiante. Ce long morceau, visiblement très étudié et soigné, était écrit, 
selon toutes vraisemblances, avant que Chateaubriand connût, le 6 juin, 
l'ordonnance qui le chassait du ministère. Quoi qu'il en soit, l'appel fut 
entendu. L'union se fit sur un programme commun, réduit à ces deux termes 
qui n'excluaient personne : liberté, vérité. La préface de Cromioell, celle des 
Etudes françaises et, étrangères la consacrèrent. Désormais le romantisme 
est un parti. Des deu.x forteresses du classicisme, le Théâtre-Français et 
l'Académie, il emporte l'une d'assaut en 1829-1830, avec Henri III, Othello et 
Hernnni, et il a des intelligences dans l'autre. Mais l'heure du succès est 
aussi l'heure critique. Au sein de l'école victorieuse, les divergences vont 
s'accentuer, les rivalités, s'aigrir, et le triomphe sera « le commencement 
de la déchéance ». 

Un des épisodes marquants de la lutte avait été, en 1823, la fondation de 
la Muse française. M. Marsan, à qui nous devons une réimpression très 
soignée de la célèbre revue % a, fort à propos, reproduit ici l'élégante et 
pénétrante notice qu'il avait mise en tête de son édition. Elle fait admira- 
blement connaître l'esprit du recueil romantique et comprendre les raisons 
da sa brusque disparition. Unis politiquement par la communauté de leurs 
opinions monarchistes, ses rédacteurs appartenaient en réalité à deux géné- 
rations littéraires bien différentes,. Soumet, Guiraud, Ancelot suivaient la 
tradition de la poésie impériale; Hugo, Vigny, Jules Lefèvre représentaient 
les tendances nouvelles. De l'un à l'autre groupe Emile Descliamps, le véri- 
table directeur de la revue, assurait la communication et maintenait l'accord. 
Mais toute sa finesse, sa bonne grâce et la sympathie personnelle qu'il ins- 
pirait ne pouvaient empê.cher la rupture inévitable <c entre les poètes du 
passé et ceux qui devaient être les forces de l'avenir. » Au bout d'une 
année de campagne, chacun retourna où l'appelaient ses naturelles affinités. 

C'est au théâtre que la « bataille romantique 5) a été définitivement 
gagnée. Dans quelle mesure le drame de Dumas et d'Hugo a-t-il été préparé, 
inspiré, servi par le théâtre historique dont les essais, purement livresques, 
ont à maintes reprises occupé Tattention des lecteurs et éveillé les discus- 
sions des critiques entre 1818 et 1829? L'étude où M. Marsan agite cette 
question est une des plus étendues et complètes de son livre, et on peut 
dire qu'elle épuise le sujet. En dépit du François II du président Hénault, 
qu'il n'y ait pas là, du romantisme à l'époque classique, de tradition 
renouée, on le lui accordera volontiers. Encore serait-il équitable de recon- 
naître qu'à plusieurs reprises, chez nous, depuis le xvi" siècle, on constate 
une tendance obscure à chercher dans la réalité de l'histoire, de Thistoire 
nationale, voire de l'histoire contemporaine, la matière et le pathétique du 
drame. Mais, vers 1820, l'exemple du romantisme italien est plus pressant, 
et les théories ilc Stendhal plus agissantes. Le théâtre historique que Beyle 
a rêvé, avec des sujets nationaux et sa tragédie en prose, ni Uœderer, ni Cain- 
Montagnac, ni Charles de Uémusat, mais Mérimée lui donnera sa forme, 
grâce à son tempérament d"artiste, et la Conspiration du général Malet, de 
Diltiner et Cave, en sera le chef-d'œuvre. Théâtre injouable, d'ailleurs. 
Après avoir ambitionné un instant de mettre à la scène sa trilogie de la 
Lijue, Vitetse résigne en 1829 à n'être que lu. C'est qu'entre temps le drame 
romantique est monté sur les planches : Alexandre Dumas a fait repré- 
senter //e/îri i/f ei sa cour. La pièce ne satisfait pas les doctrinaires, mais 
elle achève de leur prouver qu'en matière d'art dramatique la vérité pure 
ne suffit pas. La tentative du théâtre historique a-l-elle donc été inutile? 
M. Marsan ne le pense pas. Elle a montré, à son avis, « quelle puissance 

i. Deux volumes, dans la Collection de la Société des Textes français modernes, 
Paris, Cornély, 1907-1909. 



COMPTES UKNbUS. 219 

peuvoul pieiidre les liclions dramatiques, en se déroulant sur un fond de 
vt'M-ité », et si l'on veut expliquer la genèse du drame romantique, il faut à 
l'inlluence du mélodrame combiner celle des innombrables « sci'.-nes his- 
loriiiues » qui ont précédé sa venue et modifié sa conception. 

Ce n'est pas sur le champ de bataille romantique que M. Marsan a ren- 
contré les deux poètes de second plan dont il fait revivre, avec autant de 
symi)athie que de goût, les originales figures. Méditatif, solitaire, voué aux 
austérités du culte dantesque, mené par le spleen à un état morbide (|u'on 
(liialiliail jadis de demi-folie, qu'on appellerait sans doute aujourd'liui neu- 
rasthénie, écj'ivant des vers durs et heurtés, dont quelques-uns sont très 
beaux, Antoni Deschamps n'a d'un romantique ni la verve, ni la truculence : 
il n'en a que la prédestination au malheur; et c'est même son trait particu- 
lier <iue davoir éprouvé dans la réalité ce qui pour tant d'autres était litté- 
rature. Son histoire est celle d une âme, « d'une dme profonde et doulou- 
reuse ». — Méridional, amoureux de lumière, admirateur de Virgile et 
d'Horace, auteur, en plein 1830, de Pocsics liomaincs, revenu, après une 
courte crise de byronisine et de dandysme, à ses études antiques, Jules de 
Saint-Félix a, parmi les romantiques, l'air d'un précurseur. Son roman de 
Clèopàtre (1836) fait penser à Snlummbô, et son drame de Cynthia fut admiré 
de l.econte de Lisle. Lui non plus ne fut pas heureux. Déçu dans ses ambi- 
tions littéraires, durement éprouvé par la vie, pour lui « la mort fut une 
délivrance ». Son talent aurait mérité un»; plus douce et plus brillante des- 
tinée, et son nom doit être signalé comme celui d'un tenant de la tradition 
latine dans notre poésie du xix" siècle, d'un de ceux qui, de Chénier aux 
maîtres du Parnasse ont transmis le flambeau. 

.le souhaiterais d'avoir montré tout le profit que l'histoire littéraire peut 
tirer du livre de M. Marsan. Les lecteurs de la revue, qui ont eu la primeur 
de quelques-unes de ces études, connaissent la manière sobre et fine de 
l'auteur. Ils me croiront sans peine, si je les assure que ce profit est doublé 
d'un délicat plaisir. 

Edmond Estève. 



Albert de Heusaucourï. Les Pamphlets contre Victor Hugo. Paris, 
Mercure <k France, 1912, in-18 de 392 p. 

Quoi qu'il en reconnaisse la haute valeur documentaire, M. Albert de 
Rersaucourt prétend, dans l'introduction de son ouvrage, que « les pam- 
phlets ne sont pas de l'histoire ». Certes, pour désigner ces élucubralions 
plus ou moins entachées de béotisme qui entourent l'œuvre de Victor Hugo, 
il serait prétentieux d'employer le mot « histoire » et, cependant, elles 
ont leur importance et servent beaucoup à faire revivre une époque qui 
nous semble déjà bien lointaine. Toute l'acuité de la lutte entre classiques 
et romantiques ne saurait guère être comprise si l'on n'a pas lu l'ouvrage 
de M. de Rersaucourt. Nous possédions déjà maintes études sur les railleurs 
officiels du grand poète : Baour-Lormian dit le Tasse de Toulouse, Jay, 
Viennet, Alexandre Duval, mais jusqu'ici aucun travail d'ensemble n'avait 
présenté au public l'œuvre de pamphlétaires qui, bien que moins connus 
que ces quatre académiciens sont beaucoup plus amusants. Victor Hugo ne 
vit pas seulement son œuvre attaquée, il dut subir de nombreuses moqueries 
à pro[)os de sa vie privée. On ridiculisa avec raison ses prétentions à la 
noblesse (il porta longtemps le titre de vicomte) et l'oubli de ses origines 
plébéiennes (l'un de ses aïeux exerça le métier de menuisier). Victor Hugo 
<^ sollicita » le texte de ses discours politiques, dans un but intéressé. Tout 
ce qui pouvait le faire passer pour ami de la religion fut soigneusement 



220 HEVUE D HISTOIRE LITTERAIHE DE LA FRANCE. 

extirpé. Fureur de Courtat, l'un de ses ennemis, qui prononça les mots 
de faux en écriture publique. C'était peut-être aller un peu loin. Courtat 
reprochait aussi à Victor Hugo sa lourdeur d'esprit et citait cette plaisan- 
terie du poète : « C'est qu'il faut que la queue du diable lui soit soudée, 
chevillée et vissée à l'échiné, d'une façon bien triomphante, pour qu'elle 
résiste à l'innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement ». 

Les ennemis de Victor Hugo s'entendaient presque tous sur un point. Ils 
sinsurgeaient contre les bénéfices excessifs que le poète tirait de ses livres, 
même de ceux où de nombreuses pages blanches reposaient le lecteur. Cet 
amour exagéré de l'argent voilà ce qui empêcha maintes fois Buloz de 
publier les vers de Victor Hugo : il craignait trop de recevoir dès le lende- 
main (( une quittance à solder^ ». 

Si ces incursions dans sa vie privée devaient faire bondir l'ancien pair 
de France, j'aime à croire, en revanche, qu'il souriait quelquefois à la 
lecture de certains pamphlets qu'analyse M. de Bersaucourt. Seuls, des 
titres comme Recontcmplations, les Travailleurs dans la mer, les Travailleurs de 
l'amer, Gothon du Passage Delorme, Cornaro, tyran pas Doux, Marie, tu dors 
encore, les Burcjs infiniment trop graves, déridaient à coup sûr les hugolâtres 
les plus convaincus. Les meilleures parodies, les plus nombreuses aussi, 
furent celles qui visèrent le théâtre du chef romantique. Il y a là de véritables 
petits chefs-d'œuvre d'esprit et je suis persuadé que plus d'un lecteur de 
M. de Bersaucourt alléché par son habile choix de citations, voudra feuil- 
leter : 

N, I, Ni, ou le danger des CastlUes, parodie d'Hernani par Carmouche, de 
Courcy et Dupeuty qui souligne très finement l'inutilité du cinquième acte 
d'Hernani, Ilarnali ou la contrainte par cor, d'Auguste de Lauzanne et 
Cornaro, tyran pas Doux, par Dupeuty et Duvert. 

Là, on rencontre des rimes à rendre jaloux un parnassien. Victor Hugo 
aurait eu bien tort de se froisser en lisant ces « interprétations » : leurs 
auteurs, tels Dupeuty et Lenglé, prétendaient ne pas vouloir enlever « un 
seul fleuron à la couronne du poète » dont ils ne contestaient point le 
génie. D'autres joyeux rimeurs ne songeaient qu'à rendre un peu plus 
comiques certaines poésies du maître. Lisez la parodie de cette pièce des 
Contemplations : 

Elle était déchaussée, elle était décoifïce, 

que Joseph Van II travestissait ainsi : 

Elle était débraillée, elle était mal peignée. 

Victor Hugo souriait peut-être encore en parcourant une autre œuvre du 
même humoriste, le Supplément au Dictionnaire de V Académie française. Tous 
les exemples étaient tirés de ses œuvres. 

En voici un échantillon : 

« Alphabet, se dit très bien de tout ce qui présente un peu d'obscurité. 

L'homme est un alphabet. Les constellations, sombre alphabet qui luit. 
La nature, alphabet des grandes lettres d'ombre. » 

Tout cela n'était guère méchant : on ne saurait en dire autant des attaques 
du polygraphe Courtat, le plus caractéristique de tous les hugophobes. J'ai 
eu déjà l'occasion de le citer. Il essaya de jeter le discrédit sur une grande 
partie de l'œuvre de Victor Hugo, depuis les Pauvres gens qu'il voulait 

1. Adolphe Jullien, Le Romantisme et l'éditeur Rendue], Revue des Deur Mondes, 
1" déceml)re 1895, p. 670. 



COMPTES RENDUS. 221 

« Iransl.'itftr de baragouin en français [sic] » Jusqu'aux Misérables. Seuls, 
les Châtiments trouvèrent grdce devant lui : le pain|)hl('taire admirait un 
pamphlol. Il aimait aussi l'Année Terrible. Courtat distillait le (lel, mais ses 
(•ontcmporains devaient reconnaître parfois la justesse de ses observations, 
notamment lorsqu'il relevait les invraisemblances des Pauvres «jens (la main 
d'une femme verdie aussitôt après la mort, en décembre), lorstju'il (b'-trissait 
un itassage aiitipalrioliciue des Misérables, lorsqu'il soulignait l'infériorité de 
l'auivre dramatique de Victor Hugo. Mais (lourtal affichait son étroitesse 
d'esprit quand il censurait la versification du poète. 11 ne comprenait pas 
son irrespect pour la césure classique. Aussi bien Boileau avait dit : 

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots 
Suspende l'héinisliche, en marque le repos. 

Or le plus curieux c'est que, là encore, Victor Hugo se montrait coupable 
de palinodie. Dans sa prime jeunesse, il professait beaucoup d'admiration 
pour les formes classiques et pour Boileau en particulier, M. de Bersaucourt, 
avec une malice de pamphlétaire, nous l'apprend dans ses notes. 

Le pauvre Courtat n'oubliait qu'une chose, hélas : passer au crible ses 
propres écrits et suivre ainsi le conseil de son auteur de prédilection : 

Soyez vous à vous-même un sévère critique. 

Rien de stupide comme l'interminable épitaphe qu'il composa avant 
l'heure pour le tombeau de Victor Hugo. — Quelques épines se dissimulaient 
aussi sous les moqueries de Chételat qui fit dans les Occidentales une cri- 
tique de seize poèmes des Orientales. Certes, les tigres ottomans que l'illustre 
poète voyait 

Fuir avec des pieds de gazelles 

ne furent jamais décrits par Buffon. On ne saurait le nier, si le plus 
souvent ces obscurs écrivains ne pouvaient invoquer que la mémoire du 
bilieux Zoïle, ils arrivaient quelquefois, sans le savoir, à la sagesse d'Aris- • 
tanjue. 

Que si des lecteurs s'apitoyaient déjà sur le sort de Victor Hugo, je leur 
dirais, pour conclure, qu'il fut menacé de mort à propos de son llernani 
et (ju'il manqua de recevoir, un soir, chez lui, une balle de revolver qui 
troua un tableau de Louis Boulanger. 

Albert Desvoves. 



Émiij: Hau.m.\nt, professeur adjoint de la Faculté des Lettres de l'Université 
de Paris. La culture française en Russie, 1700-1900. Hachette éd., 1910 

(L 571 p.). 

Il n'existe sans doute pas un Français qui soit, plus que M. Haumant, au 
fait des choses de la Russie. H s'est, au cours de ses études, livré à une 
enquête vaste, loyale, approfondie, sur les relations littéraires, philoso- 
phiques, morales, politiques, qui se manifestèrent au cours des deux 
derniers siècles entre notre pays et l'empire des Tsars. U nous en apporte 
les résultats dans un ouvrage dont la lecture est des plus intéressantes. On 
n'attend point que j'en donne un compte rendu détaillé : ce travail, dans 
ses parties essentielles, n'est ni du ressort de cette Revue, ni de ma compé- 



222 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

tence. — Je nie contenterai d'observer que M. Haumant ne procède point 
par grandes masses, arbitrairement découpées pour le bénéfice d'une syn- 
thèse plus imposante, mais au détriment de la réalité des faits. La ligns de 
l'influence française en Russie a quelque chose de tremblant et d'incertain : 
elle participe, pour ainsi dire, de la mobilité slave. Il y a beaucoup de 
nuances et de retouches dans le livre de M. Haumant. Pour cette raison 
précisément, ceux-là même qui ne peuvent en éprouver les assertions le 
sentent véridique. J'ajoute qu'il est d'une lecture très attachante, vivant, 
alerte et relevé d'anecdotes pittoresques et de détails caractéristiques. — 
Au demeurant, M. Haumant établit que, malgré des malentendus momen- 
tanés, des éclipses passagères, la culture française n'a point cessé d'être 
dominante en Russie. Dans sa brève conclusion (p. 513-529), il considère 
les raisons qui ont pu attirer les deux peuples l'un vers l'autre. Ils n'ont 
aucun lien ethnique (520); mais tous deux sont de tempérament mobile et 
sociable. La clarté de l'esprit français (517) et sa force de propagande (519) 
ont amené à lui les Slaves. 

Je voudrais signaler quelques points qui nous importent ici particulière- 
ment. Chemin faisant, M. Haumant note les ouvrages de notre littérature 
qui ont obtenu le plus grand succès parmi les Russes. A la fin du .xvii'^ siècle, 
les Russes goûtaient notre cuisine et noire politesse (p. 10), mais ignoraient 
notre langue. Ils lisaient déjà des traductions « que des amateurs inconnus 
ont faites de nos romans et de nos comédies, plus souvent sur le polonais 
ou l'allemand que sur le français » (p. 32j. La conquête de l'esprit russe 
par la littérature française est contemporaine de Voltaire et de Jean-Jacques 
Rousseau. En dehors d'eux, ce que lisent les Russes dans la seconde moitié 
du xvm" siècle, c'est Molière, Fontenelle, quelque peu suspect, Bayle, sur- 
tout Fénelon, ce qui est assez naturel, si l'on songe aux affinités de Fénelon 
avec Jean-Jacques (p. 108-109). Un peu plus tard, « Montesquieu... est l'étoile » 
(p. 109). Voltaire « devient... l'idole de la Russie (p. 110) ». Rousseau, 
combattu par la censure, n'aura sa pleine influence que plus tard (p. 112). 
On connaît les encyclopédistes, Helyetius (p. 113), les petits poètes, Dorât, 
Florian (p. 115). On se plaît singulièrement à la lugubre sentimentalité de 
Cleveland (p. 113), qui a plus de succès que Manon Lescaut elle-même. C'est 
même Cleveland (p. 122) qui contribue à déchaîner l'anglomanie. Diderot 
est appelé en Russie, comme on sait, par Catherine II (p. 133). 

Sous le premier Empire, les influences sont surtout sentimentales. On 
chante des romances (p. 215). On adore les romans de M'"'^ de Genlis. On 
s'attarde encore à la Nouvelle Héloïse (226) et aux petits poètes du xvni« siècle, 
les Dorât, les Paroy (p. 227). 

On n'est pas étonné du triomphe de Scribe vers le milieu du xix" siècle, 
(347-348) non plus que de la popularité de Paul de Kock (p. 362) et 
d'Alexandre Dumas, le père (p. 364). Elle est fort supérieure à celle de 
Balzac (p. 363). Ajoutons à ces noms ceux de Déranger (p. 372) et de Musset 
(p. 382), tout à fait glorieux. Scribe, Dumas père, Héranger, voilà un 
peu partout, à l'étranger, les représentants de la littérature française 
moderne. 

Un peu plus tard, on se rue sur les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, 
(p. 407), et l'œuvre de George Sand devient un Évangile (p. 408). Le doux 
génie anarchiste de Lelia, comme on pouvait s'y attendre, exerce une puis- 
sante séduction sur les imaginations slaves. — Peu à peu, cependant, une 
littérature originale se développe en Russie, qui pour autant s'émancipe 
de notre tutelle. Toutefois c'est encore <( notre répertoire de second 
et troisième ordre qui fait le fond de sa consommation théâtrale ». On 
reconnaît toujours la primauté de notre critique (p. 475). On lit moins le 
roman français : les écrivains les plus connus sont Zola et M. Mirbeau 
(p. 480-481). Baudelaire est le poète préféré (p. 496). L'empire de 



COMPTES UKNDIS. 223 

(ieorjio Siind persiste (501) et c'est de quoi on peut ne pas trop complimenter 
les Slaves. 

Il y a ainsi toute une part du travail de M. ilaumant cjui constitue une 
contribution fort utile à l'histoire du rayonnement exlt'rieur de notre litté- 
rature. — Un index très bien fait permet de recueillir et de grouper tous 
ces renseiiïnements. 

Henri Potez. 



Bibliographie verlainienne. Contribution critique à l'étude des littéra- 
tures étrangères et comparées, par Georges A. Tournou.x, maître de confé- 
rences à la Faculté libre des Lettres de Lille. Préface de F. Piqi:et, profes- 
seur à l'Université de Lille, Leipzig, Librairie E. Rowohlt, 10 Kiinigstr., 1912 
IX VI- 172 p.). 

Ce travail est indispensable à quiconque voudra pousser un peu loin 
l'étude de l'œuvre de Paul Verlaine. M. Piquet, professeur de littérature 
allemande à l'Université de Lille, en reconnaît les hautes qualités dans sa 
préface. « Le résultat n'a pas démenti les espoirs conçus : il a récompensé 
une somme de loyaux et intenses eflbrts » (p. ix). 

Voici, brièvement, quel est le contenu de ce répertoire, que l'auteur a 
voulu aussi complet que possible : d'abord une bibliographie sommaire des 
iimvres (parues en volume); puis une seconde partie, beaucoup plus impor- 
tante, sur « la critique et la diffusion de l'œuvre verlainienne ». M. Tournoux 
y énumère méthodiquement, pour toutes les langues européennes, les essais 
parus sur Verlaine, soit en volumes, soit dans les périodiques, les traduc- 
tions qui ont éW' faites de ses œuvres, les poésies même qu'on a écrites sur 
lui. 

Par cette simple énumération et ce rigoureux classement, M. Tournoux a 
vérilablement ébauché un chapitre de littérature comparée. M. Piquet fait 
dans sa préface quelques constatations curieuses, u Une remarque s'impose 
sur-le-champ. L'auteur de Sagesse a été généralement goûté en pays germa- 
niques et slaves, mais il n'a trouvé, excepté en Espagne, qu'un accueil froid 
parmi les peuples latins : de ce fait rendront raison les critiques soucieux 
de psychologie littéraire et curieux de comprendre les afiinités de races » 
(p. ixj. Voilà, je crois, une question qui sera sérieusement éclairée lorsqu'on 
aura étudié de près : 1° les origines artésiennes (maternelles) et ardennaises 
(paternelles) de Paul Verlaine; 2" ses affinités littéraires. Il n'a subi que 
deux iniluences françaises, l'une, secondaire, celle de Baudelaire, comme 
presque tous ses contemporains, l'autre, tout à fait décisive, celle de 
Desbordes-Valmore. Or Desbordes-Valmore a importé dans notre poésie un 
lyrisme instinctif et populaire tout à fait original et inconnu avant elle dans 
noire littérature. Elle est essentiellement un écrivain septentrional. L'in- 
lluence qu'a exercée sur lui la littérature anglaise devra aussi entrer en 
ligne de compte. Elle est fort diflicile à mesurer. « Verlaine, observe 
M. Piquet, si populaire en Hollande, où il (it même une tournée de confé- 
rences et coudoya les poètes les plus en vue, n'a pas été traduit une seule 
fois en hollandais » (p. xiV Ne serait-ce point parce qu'en Hollande la con- 
naissance de notre langue est très répandue, et que tout lecteur capable 
d'apprécier Verlaine est en mesure de le lire dans le texte? M. Piquet relève 
un autre fait intéressant. « Verlaine, peu sympathique aux poésies de race 
latine en général, a été souvent traduit en Espagne » (p. xi). Il ne faudrait 
point, en constatant la parenté de Verlaine avec le génie littéraire des Pays- 
Has, croire par là même à une infiltration du génie espagnol dans son 



224 REVUE D HISTOIRE LIITERAIUE DE LA FRANCE. 

œuvre, comme on l'a fait de manière si hasardeuse pour Albert Samain ou 
pour M. Emile Verhaeren. J'ai ouï dire par un ami de Verlaine que dans le 
temps oii il composait Sagesse, il pi-atiquait concurremment avec les œuvres 
de Desbordes-Valmore celles de sainte Thérèse d'Avila. Je ne sais quelle est 
la portée de cette indication : elle serait à vérifier. 

J'ai simplement voulu donner quelques exemples des discussions que sou- 
lève la diligente enquête menée par M. Tournoux. 

. Henri Potez. 



PÉRIODIQUES 



L'Aiiiateiir <rsiiitoKi*apl><^N et «le docnmcnts liiMoriqiics. — Aoùt-sep- 
leinbre; (^luude Perroud, Loiivet et Lodoiska. — Iknnn sur ii mort de Tkicrs. 
— Un ex-libris autographe de Bosauet (fac-similé). — Octobre; Une lettre de 
J. Huez de Balzac au cardinal de lUchelicu ifac-simiU*). — M. Duparchy- 
Jeanuez, J.-J. Rousseau d'après son écriture. — Novembre; A. Paupe, Les 
manuscrits de Stendhal. — Une curieuse lettre de faire-part (d'Andrieux). — 
Lamennais au baron d'Eckstein. — Décembre; Lettres et billets inédits de Cha- 
teaubriand. — Quatre billets inédits de Flaubert. — La mort de Bçranger (fac- 
similé du faire-part). — Août, octobre et novembre; Manuel de l'amateur 
d'autiKjraphes (de Marc-Antoine [.egrand à Leibniz). 

Dociiinents «l'Histoire. — Juillet 1912; Bossuet parent de Saumaise. — Un 
cloue de Henri Ul {1577), lettre de Jacques Amyot. — Lettre de Vaugelas, 
seigneur de l'éroges. — Une consultation sur le « Tartuffe » 11667). — Un 
inémorialistc parisien, Laurent Bouchet (1618-1695). — Septembre; Un corres- 
pondant de Duplessis-Mornay. — Un fragment inédit des Mémoires d'Arnauld 
d'Andilly. — Lettre de Mabillon à Baluze sur la mort de Colbert. — Les amours 
séniirs (Cun neveu de Bossuet. — Une hâblerie de Bezenval. 

Feuilles d'histoire dii XVII° an XX' siècle. — Septembre; Adrien Legrin, 
Dumjjuriez et la Société académique île Cherbourg. — Octobre; Charles Dejob, 
Armand Carrel. — Novembre; Eugène Welvert, Une victime de .W""^ de Staël, 
Elzéar de Sabran. — Charles Dejob, La jeunesse de Désiré Nisard. I. — 
Décembre; Gabriel Vauthier, Une poignée de documents : La suppression du 
« Journal de la librairie » en 1812; Glais-Bizoin librettiste; Boislecomte à Vil- 
lemain ; la Réunion de la Bibliothèque Mazarine et de la Bibliothèque de l'Institut. 
Le Fisar4». — 3 août (supplément); Léon Séché, Victor Hugo à Jersey 
(d'après la correspondance inédite de M'"" Victor Hugo . — Augustin Tliierry, 
Les grandes mystifications littéraires : la prophétie de Cazotte. — 9 août; Jean 
Dornis, Le féminisme spiritnalistc. — 13 août; André Beaunier, La mort d'un 
souvenir (Chateaubriand à Savigny-sur-Orge). — 17 août (supplément); 
Alexandre Mavroudis, Une lettre inédile de lord Byron. — 19 août; Francis 
Chevassu, La vie littéraire : « Réflexions sur quelques poètes ». par Jean Moréas; 
« La danse de Sophocle n,par Jean Cocteau; « Les jardins de l'intelligence », 
par Lucien Corpechot. — 22 août; Henri Roujon, Féminisme d'auteur. — 
24 août (supplément); V. Bouyer-Karr, La légende d'Alphonse Karr. — André 
Gayot, Emile Pouvillon épistolier. — 31 août (supplément); G. Dupont-Ferrier, 
.W'"" de Sévigné aux Rochers. — 2 septembre ; Francis Chevassu, La vie litté- 
raire : (i l'Incomparable Florimond », par .Maurice .Maindron. — 7 septembre 
(supplément); Fernand Caussy, Le sous-préfet de Voltaire. — 8 septembre; 
Robert de Fiers, Les Théiltres : Bouffes-Parisiens, « l'Enfant du miracle ». — 
9 septembre; Francis Chevassu, La vie littéraire : « Marie de Sainte-Heureuse », 
par Henry Bidou; « Fifinoiseau, le veau gras », par Henri Duvernois; <c le Mou- 
vement littéraire », par Ph. Emmanuel Gluser. — 16 septembre; Ch. Dauzats, 
Le legs Sand. — Francis Chevassu, La vie littéraire : <c Gens d'à présent », par 
Fernand Vandérem. — 17 septembre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Gymnase, 

Reyue d'hist. littér. de la Fhance (iO* Ann.). — XX. 15 



226 REVUE DHISTOmi!; LinÉRAlUE DK LA FUANCK. 

« Château historique )>. — 18 septembre; Robert de Fiers, Les Thckitres : 
Ambigu Comique, « Sana ». — 20 septembre; Robert de Fiers, Les Théâtres : 
Théâtre Eéjane, k Les yeux ouverts ». — 21 septembre; Robert de Fiers, Les 
Théâtres : Théâtre Impérial, « la Petite Jasmin ». — Supplément : Paul Peltier, 
Alfred de Musset et le Concours général. — 23 septembre; Robert de Fiers, 
Léon Gandillot. — Francis Chevassu, La vie littéraire : « Quatre français », 
par Denys Cochin; « Épopées africaines », par le colonel Baratier. — 26 sep- 
tembre; Robert de Fiers, Les Théâtres ■■ Odéon, « la Beine Margot ». — 28 sep- 
tembre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Porte-Saint- Martin, (( la Robe rouge ». 

— 29 septembre; Georges Gain, Souvenirs stendhaliens. — 30 septembre; 
Francis Chevassu, La vie littéraire : « La langue française », par Étitnne 
Lamy. — l""" octobre; Alphonse Berget, Le crâne de Descartes au Muséum. — 
Robert de Fiers, Les Théâtres : Variétés, <( Orphée aux enfers ». — 2 octobre; 
Robert de Fiers, Les Théâtres: Renaissance, « Patachon ». — 3 octobre; 
Robert de Fiers, Les Théâtres : Capucines, « Potins et pantins ». — 4 octobre; 
Robert de Fiers, Les Théâtres : Vaudeville, «■ la Prise de Berg-op-Zoom. — 

5 octobre (supplément); Paul Gaulot, La première rf' « Iphigénie ». — 

6 octobre; Ernest Daudet, Armand de Pontmartin. — 7 octobre ; Francis Che- 
vassu, La vie littéraire : « Autour de Saint-Simon », par Alfred Pereire: 
(( Lettres du lieutenant-colonel Moll ». — 8 octobre; Abel Bonnard, Stendhnl. 

— 9 octobre ; Ch. Dauzats, Un manuscrit inédit des Concourt ; Voyage en 
Italie. — 10 octobre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Comédie Royale, « le 
Mari honoraire », « le Baiser défendu », « Séance de nuit », « Aglaïs ». — 
11 octobre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Théâtre Michel, « la Cloison », 
« Son Innocence », « la Bonne Maison », « Chonchette n. — 12 octobre (supplé- 
ment) ; Augustin Thierry, Le général Alexandre Dumas. — Maurice llenriet, 
A propos de la première d' « Iphigénie ». — 14 octobre; Francis Chevassu, 
La vie littéraire : « VExtase », par Raymond Clauzel; « V Arbre du bitn et du 
mal », par Alfonse Mazeras; « la Sensibilité dans la poésie française »,par Jean 
Dornis. — 15 octobre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Théâtre Antoine, « Une 
affaire d'or ». — 16 octobre; Maurice Rostand, La mort d'Hemn Bouvelet. — 
20 octobre; Georges Gain, Chez un ami de Voltaire (Tronchin). — 21 octobre ; 
Francis Chevassu, La vie littéraire : « les Fabrecé », par Paul Marguerilte ; 
a Plutôt la mort », par Tokutomi Kenjiro. — 22 octobre; Robert de Fiers, 
Théâtres : Odéon, « le Malade imaginaire ». — 24 octobre; Robert de Fiers, 
Les Théâtres : Ambigu, a Cœur de Française ». — 26 octobre ; Robert de Fiers, 
Les Théâtres : Odéon, « Dans l'ombre des statues ». — Supplément; Stendhal, 
Inédits. — Adolphe Boschot, Un Jeune-France à l'Institut (Berlioz). — André 
Gayot, Un « devoir » d'Emile Pouvillon. — 27 octobre ; Robert de Fiers, Les 
Théâtres: Comédie- Française, <( Bagatelle ». — 28 octobre; Francis Chevassu, 
La vie littéraire : « le Crime de Biodos », par Pierre Lasserre; <c les Charmes du 
passé », par Auguste Bailiy. — 30 octobre; Ernest Daudet, L'œuvre d'Emile 
Ollivier. — 31 octobre; Robert de Fiers, Les Théâtres : Comédie-Française, 
a Rome vaincue ». — l*^"" novembre; André Beaunier, Les nouveaux acadé- 
miciens : le général Lyautey ; Emile Boutroux. — Robert de Fiers, Les Théâtres : 
Renaissance, « l'Idée de Françoise ». — 2 novembre (supplément); Henry 
Malherbe, Paul Hervieu. — 4 novembre; Francis Chevassu, La vie littéraire : 
<( l'Empire libéral », par Emile Ollivier. — 5 novembre; A. Claveau, Souvenirs 
d'un vieil homme (Dugué de la Fauconnerie). — 6 novembre; Robert de Fiers, 
Les Théâtres : Théâtre Sarah-Bernhardt, « La maison de Temperley ». — 
9 novembre (supplément); Augustin Thierry, Les grandes mystifications litté- 
raires : Horace Walpole et Jean-Jacques Rousseau. — Paul Gaulot, Les grandes 
premières : la première de « Charles IX ». — 11 novembre; Francis Chevassu, 
La vie littéraire : « les Rafales », par J. -II. Rosny aîné; « Un monsieur vient de 
trouver le secret... », par Edmond Deschaumes. — 12 novembre; André Beau- 
nier, Les académies de province. — Ch. Dauzats, Le bi-centenaire de Vaca- 



l'KKIttDlUl I.S. 227 

dôinie (le liordeaux. — Hubert de Fiers, Les Tliédtres : Théâtre llcjane, « le 
Coup du téléphone ». — 14 novembre; Henry Hou.jon, Une comildie sur les 
acadèinkiens. — Robert de Fiers, Les Théâtres: Théâtre Antoine, « Crt'.iulités ». 
16 novembre; Hoberl de Fiers, Les Théâtres: Athénée, « le Diable ermite ». 

— Supplt-menl; Henri Abit, Stuart Mill à Avi(/non. — 17 novembre; Hégis 
Gignoux, Les Thén'res : Variétés, <c C Habit vert ». — 18 novembre; Francis 
Gbcvjissu, La vie litléraire : « le Maître des foules », par Louis Dclzons. — 

21 rujvemltio; André Beaunier, Bacon, lUitland ou Shakespeare. — Hobert de 
Fiers, Les Théâtres : Odéon, « Madame de Chdlillon ». — 22 novembre; Kobert 
de Fiers, Les Théâtres : Théâtre [•'emina, « le Valet de cœur ». — 23 novembre; 
Ernest Daudet, Autour de Chateaubriand. — Hobert de Fiers, Les Théâtres : 
liouff'S-Parisiens, <i Une bonne virille coutume ». — Supplément; Henri Cochin, 
Une visiti' à Lamartine. — 24 novembre; Maurice Donnay, A Molière. — 
Hobert de Fiers, Les Théâtres : Châtekt, « le Roi de l'or ». — 25 novembre; 
Haymond de Vogïié, Le général Lyautey. — Hobert de Fiers, Les Théâtres ; 
Théâtre Michel, « l'Escapade », « la Cruche w. — Francis Chevassu, Lu vie litlé- 
raire : l'affaire Shak-speare. — 27 novembre; Hobert de Fiers, Les Théâtres : 
Porle-Sainl-Martiii, « li-s Flambeaux ». — 28 novembre; Robert de Fiers, 
Les Théâtres : l'alais-lioijul, «. la Présidente ». — 30 novembre (supplément); 
Stanislas Hzewuslii, Gerhardt Hauptmann. — Jean Morgan, Le Théâtre 
d'Ilennj liataille. — Jacques Ferny, Emile Goudeau. — Edmond (^ieray, La 
censure, le « Journal dfs théâtres » et les comédiens du Roy. — 1"'' décembre; 
Robert de Fiers, Les Théâtres : Odéon, « le Double Madrigal », « THeure des 
Tziganes ». — 2 décembre; Francis Chevassu, La vie littéraire : « A Vaffut », 
par Gaston Rageot ; « Gina Luura »,pnr Frantz Toussaint; « l'Incomparable », 
par Evelyne Moncœur. — 4 décembre; Gii. Dauzats, Le crâne de Uescarles. — 
y décembre; Francis Chevassu, La vie littéraire : « les Mœurs du temps », par 
Alfred Capus. — 14 décembre (supplément) ; Jacques de Biez, Le secret de 
Balzac. — 17 décembre; Abel Bonnard, Les contes. — 18 décembre; Henri 
Houjou, Pour lire « Alvare ». — 19 décembre; Robert de Fiers, Les Théâtres : 
Théâtre Sarah-Bernhardt , « Kismet ». — 20 décembre; Robert de Fiers, Les 
Théâtres : Théâtre Antoine, « l'Homme qui assassina ». — 21 décembre; 
Ernost Renan, Une page inédite: Les deux chœurs. — (Supplément); Alfred 
Pereire, L'anniversaire de Racine. — 22 décembre; Robert de Fiers, Les 
Théâtres : Odéon, « Faust ». — 23 décembre; Francis Chevassu, La vie litté- 
raire : « le Lit de Procuste »,par Léon Daudet; « la Pensée de l'humanité », par 
Tolsloi. — Hobert de Fiers, Les Théâtres : Gymnase, « la Femme seule ». — 
2o décembre; Hobert de Fiers, Les Théâtres: Bouffes-Parisiens, « lu Part du 
feu ». — 28 décembre (supplément); Ernest Renan, L'idéal (pages inédites de 
jeunesse). — 30 décembre; Francis Chevassu, La vie littéraire : « la Liberté », 
par Marcel Batilliat; « C'étaient deux petites filUs », par Annie de Pêne. 

Le («auloiN. — 2 août; Henri de Régnier, Figures romantiques. — 3 août; 
Jean Morgan, Un romancier français : M. René Boylesve. — 5 août; général 
Bonnal, Le duc d'Aumale et sa correspondance avec Cuvillier-Fleury. — 7 août; 
Edmond Jaloux, La mère du petit Bob (Gyp). — 9 août; Emile Faguet, Fabre 
et Mistral. — 10 août; Max Egger, Chateaubriand à Berlin (lettres inédites). 

— 13 août; Léon Séché, Les plages et villes d'eau romantiques : Trouville. — 

22 août; comte d'Haussonville, La poésie de la vieillesse. — 24 août; Léon 
Séché, Les plages et villes d'eau romantiques : Dieppe. — 24 août; Emile Faguet, 
Propos de théâtre : « In médias res ». — 25 août; Alexandre de Gabriac, 
M. Thiers à Saint-Pétersbourg, en l'été 1870. — Oscar Havard, Chapitre inédit 
de l'histoire de Lamartihe. — 26 août; Jean-Louis Vaudoyer, Les écrits d'un 
peintre (Jacques-Emile Blanche). — 29 août; Léon Séché, Les plages et villes 
d'eaux romantiques : Ai.v-les-Bains. — 30 août; Camille Bellaigue, Corneille à 
Rome. — 7 septembre; **', La psychologie d'Alfred Capus. — Chateaubriand, 
Lettres inédites. — 8 septembre; Tout-Paris, « La Reine Margot » et le drame 



228 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIHE DE LA FRANCE. 

historique. — Léon Séché, Les plages et villes d'eau romantiques : Boulogne- 
sur-Mer. — 16 septembre; Tout-Paris, Un hommage au chansonnier Pierre 
Dupont. — 17 septembre, Henri de Régnier, Lectures d'été. — 22 septembre; 
Tout Paris, Armand de Pontmartin raconté par lui-même. — 23 septembre; 
Camille Bellaigue, Rome dans la « Divine Comédie ». — 1*^'" octobre; Tout-Paris, 
La fin d'une légende : le crâne de Descartes retrouvé. — 5 octobre; Adrien Vély, 
Léon Gandillot. — Félix Duquesnel, Les grandes premières : « la Jeunesse de 
Louis MV ». — 6 octobre ; Emile Taguet, Le monument d'aujourd'hui : Armand 
de Pontmartin. — 8 octobre; Tout-Paris, Le centenaire du décret de Moscou. — 
16 octobre; Tout-Paris, Véditeur des poètes : mort d'Alphonse Lemerre. — 
19 octobre; Félix Duquesnel, Les grandes premières : « Patrie ». — Emile 
Faguet, Propos de théâtre : « l'Art théâtral », de Samson. — 20 octobre; 
Emile Faguet, « Les Dieux ont soif ». — 25 octobre; Tout-Paris, Pierre Berton. 

— 26 octobre; Tout-Paris, A l'Institut : séance publique des Cinq xicadémies. 

— 28 octobre; Tout-Paris, Les « Olivades » de Frédéric Mistral. — 31 octobre; 
Tout-Paris, Le premier général académicien (le marquis de Saint-Aulaire). — 
6 novembre; Emile Faguet, La Philosophie à l' Académie. — 8 novembre; 
marquis de Ségur, Une trouvaille (les lettres de M'"*^ du Deffand à Horace Wal- 
pole). — 12 novembre; Tout-Paris, Dandysme d'hier et d'aujourd'hui. — 
16 novembre; marquise du Deffand, Lettres inédites à Horace Waipole. — 
22 novembre; Tout-Paris, La maison de La Rochefoucauld. — 23 novembre; 
Frédéric Masson, Les Vogiié, une famille vivaroise. — 24 novembre; Tout- 
Paris. Napoléon au théâtre. — 30 novembre; M. Camille Bellaigue conférencier 

— Fernand Caussy, Un fureteur : l'abbé Joseph Bonnet. — Félix Duquesnel, 
Les grandes premières : « les Danicheff ». — 7 décembre; Louis Bertrand, Sur 
les terrasses du Peyrou. — 14 décembre; L.-J. Arrigou, Le premier mariage de 
« la Jeune Captive ». — Emile Faguet, Quelques réflexions de M. Guinon sur le 
Théâtre. — 18 décembre; Tout-Paris, Le « Faust » de Gœthe et son influence 
sur les lettres et les arts. — 19 décembre; Emile Faguet, « Epatant! » — 
28 décembre; Boyerd'Agen, M"^'' Lafarge et le poète Jasmin. — Félix Duquesnel, 
Les grandes premières : « la Tosca ». 

Journal «les débats politiques et littéraires. — 4 août; Léon Pineau, 
Un roman de Selma Lagerlœf. — 5 août; Henry Bidou, La semaine dramatique : 
la chronologie des pièces d'Ibsen. — 7 août; Joseph Aynard, « Madcline jeune 
femme » (par René Boylesve). — 10 août; Joseph Aynard, « La fête arabe » 
(par Jérôme et Jean Tharaud). — 11 août; Z., La mort de Jean-Jacques. — 
12 août; Henry Bidou, Lu semaine dramatique : « La fuite de Gabriel Schilling », 
par Gerhardt llauplmann. — 15 août; Z., Les ancêtres de Bouvard et Pécuchet. 

— 16 août; Charles Legras, Les personnages de Dickens sont-ils des carica- 
tures? — Chateaubriand ambassadeur à Berlin. — 19 août; E. Rodocanachi, 
Agrippa d'Aubi'jné (par S. Rocheblave). — 22 août; Hubert Morand, Antoine 
de Pluvinel, écuyer pédagogue. — 25 août; Joseph Aynard, L'exotisme et la 
littérature coloniale. — 26 août; Henry Bidou, La semaine dramatique : « Miles- 
tones », par A. Bennett et Ed. Knoblauch. — 28 août; Augustin Filon, Victor 
Hugo ju'jé et raconté par un Anglais (A. -F. Davidson). — 29 août; Antoine 
Albalat, Comment il faut lire Ronsard. — 2 septembre; M. D., Le réalisme et 
Rabelais. — Henry Bidou, Une adaptation moderne de Piaule. — 3 septembre; 
Lucien Pinvert, La mort de Jean-Jacques. — 4 septembre; Pierre de Quirielle, 
Quellien et le diner celtique. — Ernest Seillière, Le « Saint-Simon » de Boislisle. 

— 7 septembre; Joseph Aynard, Le roman du nihilisme (« Aux yeux de l'acci- 
dent », par Joseph Conrad). — 9 septembre; Henry Bidou, La semaine dra- 
matique : Théâtre des Poètes, <c l'Otage », par Paul Claudel. — 10 septembi'e; 
La mort de Jean-Jacques. — 11 septembre; Antoine Albalat, Le génie de La 
Fontaine. — H. A,, Ce que lisent les étudiants français et allemands. — 15 sep- 
tembre; Henri Joly, Utie opinion d'Ozanam : du rôle de l'Église dans la société 
civile. — La mère de Baudelaire et Ch. Asselineau. — 16 septembre; Heni'y 



PfilUODIQUES. 229 

Ridou, La seiunhv' (Irainntifjue . « la Jeune fille Violaine », « l'Annonce faite à 
Marie », par l'aul Claitdi'l ; l'omédic-Françaixe, reprise de « Blanchette ». — 

18 st'ptcinbiv; llciiri de Ht'gnier, Lea roinam de M. Jean-Louis Vaudoifcr. — 

19 septembre: Hubert Morand, Une hihliolhùquc en Transi/Uanie. — 23 sep- 
teinlire; Henry Midou, La semaine dramati'iue : Le Banju dans » Ci/iaiio de 
tirrijerac «.• Théâtre [{éjnne, « Les yeux uiuerts », par Camille Oudinot. — 

25 septembre; Paul (linisty, La toml>e de .1/"'' Mars. ■- 27 septembre; 
AndVé llullays, Cliatcaubri-ind en UohiUne. — 28 septembre : J. Bourdeau, Une 
thèse médicale sur Saintc-Iieure. — 30 septembre; Henry Hidou, La semaine 
drauialiquc : Odéon, ^ la Heine Margot »; Coméilie-Franeaisc, « llernani »; 
Porte Saint- M'irtin, « li liobe rouge ». — 2 octobre; Maurice Muret, La litté- 
rature de la Suisse française. — 7 octobre; Henry Bidon, La semaine drama- 
tiqu'- : Vaudeville, « la Prise de Berg-op-Zoom », par Sacha Guitry; — Odéon; 
.. le Malade imaginaire »; Henaissance, reprise de « Palarhon ». — 12 octobre; 
l.éon Pineau, « Détraquées », deux drames de Nils Collett Vogt. — 14 octobre; 
S., u la Bataille romantique » (par Jules Marsan). — Henry Bidou, La semaine 
dramatique : Odcon, o le Malade imaginaire »; Comédie- Hoy aie, » Agiaïs », par 
L. Béniére; « Séance de nuit », par G. Fcydeau; Théâtre Femina, « V Enjôleuse », 
par Xavier liour et Maurice Sergine; Théâtre Michel, « la Bonne maison », par 
Gaudrey et Clerc. — 16 octobre; Maurice Muret, Frédéric Godet (1812-1900). 

— 21 octobre; S., « L'incomparable » (par Éveline Moncœur). — Henry Bidou, 
La semaine dramatique : Gymnase, « le Détour », par H. Bernstein; Théâtre 
Antoine, « Une affaire d'or », par M. Gerbidon; Théâtre des Arts, » Marie d'août », 
par L. Frapié. — 22 octobre; Augustin Filon, L'Homère des anglo-saxons. — 

26 octobre (supplément); Institut de France : séance publique annuelle des 
Cini Acalémies. — 28 octobre; S., « Souvenirs d'un enfant de Paris » (par 
hjmiic Bergerat). — Henry Bidou, La semaine dramatique : Odéon, « Dans 
l'ombre des statues », par G. Duhamel; « les Perses » et « le Menteur »; Ambigu, 
« Cœur de Française », par Bernède et Bruant; Théâtre Impérial, « Comme on 
fait son lit », par J-.J. Frappa. — -JQ octobre; lUerre de Nolhac, Voltaire 
acquéreur de Ferney. — 30 octobre; Pierre de Quirielle, Saint-Point et Milly. 

— Henri Welschinger, Chateaubriand ambassadeur à Home. — 3 novembre; 
André Chaumeix, Hevue littéraire : n Pages de doctrine et de critique n par Paul 
Bnirgit. — 4 novembre; S., Charles Guérin. — Henry Bidou, La semaine dra- 
matique : Com'klie-Française, « Bagatelle », par Paul Uenieu; Henaissance, 
« l'Idée de Françoise », par Paul Gavault. — 6 novembre; Paul (iinisty, Au 
temps des darulys. — S novembre; André Hallays, Bourbon-l' Archamhault : la 
laryngite de Boileau. — 1! novembre; S., L'institut français de Saint-Péters- 
bourg. — Henry Bidou, La seinaine dramatique : Henaissance, « l'Idée de Fran- 
çoise », par Paul Gavault; Théâtre Sarah-Bernhnrdt, « la Maison de Temperley », 
par Conan Doyle et Gugcnheim. — 13 novembre; Le bi-centenaire de l'Aca- 
démie de Bordeaux. — 16 novembre (supplément); Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres : séance publique annuelle. — 18 novembre; S., « Le mirage 
de la vcrlu » (par Albert Bayet). — Henry Bidou, La semaine dramatique : 
Athénée. « le Diable ermite ^), par Lucien Bersnard; Théâtre Antoine, « Crédulités », 
par L. Bénière; Théâtre Iléjane, « Un coup de téléphone », par P. Gavault et 
G. Bcrr. — 22 novembre; Académie française : séance publique annuelle. — 
23 novembre; Henri Chantavoine, A l'Acalémie française. — 25 novembre; 
S., u L' maître des foules » (par Louis Delzons). — Henry Bidou, La semaine 
dramatique : Variétés, « l'Habit vert », par H. de Fiers et G.-A. de Caillavet; 
ihiéon, u Malame de Chatillon », par P. Vérola; Théâtre Femina, « le Valet de 
cœur », « la Casquette », par L. Gilbert; Bouffes- Parisiens, « la Bonne vieille 
coutume », par M. Bencdict ; Châtelet, (c le Roi de l'or », par Darlay et H. de 
Gorsse. — 27 novembre; Augustin Filon, Andreiv Lang. — 30 novembre; 
Joseph Aynard, Horace Walpole et 3f"^« du Deffand. — 1" novembre (supplé- 
ment); Pierre de Quirielle, Sur Chateaubriand. — Roger Peyre, Dante et 



230 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Regnard. — R. Chalmel, Bernard Shaw. — 2 décembre; S., « En regardant 
la vie » (par Jacques Normand). — Henry Bidou, La semaine dramatique : 
Porte-Saint-Martin, « les Flambeaux », par Henry Bataille; Théâtre Michel, 
« l'Escapade », par G. Trarieux; « la Cruche », par G. Courteline; Palais-Royal, 
<c Madame la Présidente », par M. Hennequin et P. Veber. — Maurice Spronck, 
« La ville au bois dormant » (par Georges Audigier). — 8 décembre (supplé- 
ment) ; Académie des sciences morales et politiques : séance publique annuelle. 

— 9 décembre; S., « Les oasis » (par Charles Clerc). — Gaston Migeon, A'ou- 
veaux documents précis sur Bernard Palissy. — Henry l3idou, La semaine dra- 
matique : Odéon, « le Dernier madrigal », par J. Auzunet; Comëdic-Royale, 
« les Phares Soubigou », par Tristan Bernard. — H décembre; René Dumesnil, 
A propos du cinquantenaire de « Salammbô », les vicissitudes d' un livret d'opéra. 

— 14 décembre; Pierre de Nolhac, Le Velay et la littérature. — Henry 

D. Davray, Shakespeare et lord Rutland. — 16 décembre; S., « Les mœurs du 
temps » (par Alfred Capus). — Henry Bidou, La semaine dramatique : Théâtre- 
Antoine, « la Ville Elizu », par J. Ajalbert, d'après E. de Concourt. — 
21 décembre; H. Welschinger, La correspondance de Napoléon l'^^. — 23 dé- 
cembre; Henry Bidou, La semaine dramatique : VŒuvre, «. l'Annonce faite à 
Marie », par Paul Claudel; Théâtre-Antoine, « l'Homme qui assassina », par 
P. Frondaie, d'après Cl. Farrère; Théâtre Sarah-Bernhardt, « Kismet », par 

E. Knobluuch, traduit par J. Lemaitre. — 24 décembre; S.. « La source ignorée » 
(par Emile Peyrefort). — 28 décembre; C, « Les désirs du cœur » (par 
Robert de Traz). — 30 décembre; S., Lamartine, extraits en prose (par 
René Waltz). — Henry Bidou, La semaine dramatique : Odéon, « Faust », de 
Gœthe, traduit par E. Vedel; Gymnase, « la Femme seule », par Brieux; 
Bouffes-Parisiens, « la Part du feu », par Mouézy-Eon et Nancey. 

Mercure de France. — lef août; Robert- Launay, Henri Heine et son natio- 
nalisme. — Havelock Ellis, L'influence actuelle de Rousseau. — André Spire, 
La technique du vers français. — Marcel Fosseyeux, La vie au XVIP siècle : 
deux académiciens collectionneurs (Callières et Ballesdens). — 16 août; 
Marc Brésil, Jean Lorrain, l'homme et la légende. — l^"" septembre; René Des- 
charmes, Les connaissances médicales de Flaubert. — J.-F.-H. Adnesse, Casa- 
nona et son évasion des Plombs : réponse à M. le D' Guède. — 16 septembre; 
M™° Baudelaire-Aupick, Lettres à Charles Asselineau (publiées par A. Auzas). 

— Docteur Paul Voivenel, Le chant du cygne : Nietzsche, Rousseau, Schumarin, 
Maupassant. — Georges Batault, Les tendances de la poésie contemporaine. — 
René Martineau, Le « Banian » d'udouard Corbière. — 1°' octobre; Charles 
Chassé, Mallarmé universitaire. — René Lauret, Henri de Kleist poète ero- 
tique. — Anne-Marie et Charles Lalo, Savants de théâtre. — 16 octobre et 
l^"" novembre; Paul Escoube, Jules Laforgue chevalier du Graal. — 16 octobre; 
Georges Vidalencq, La dernière œuvre de William Mo7'ris, l'imprimerie de 
Kelmscott. — l"" novembre; Edouard Maynial, G. Flaubert et L. Bouilhet 
[Ruchouk-Hanem). — 16 novembre; Jules de Gaultier, Le génie de Flaubert. — 
Gilbert Maire, Crise pédagogique et anarchisme universitaire. — l*"" décembre; 
Ernest Gaubert, Louis Bertrand. — Jules de Gaultier, Le génie de Flaubert 
(Fin). — 16 décembre; Georges Duhamel, Paul Claudel. — E. de Rougeiuont, 
Portraits graphologiques (H. de Régnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck, 
Paul Adam, M""" Colette Willy, Jean Rictus). — Georges Palante, Autour 
d'une thèse refusée en Sorbonne. 

Revue de Paris. — 1" août; Théodore Reinach, Un drame inédit de 
Sophoche. — 15 août; René Descharmes et René Dumesnil, Lès ancêtres de 
Bouvard et Pécuchet. — 15 août, l^"" et 15 septembre; marquis de Saint-Mau- 
rice, Louis XIV à la guerre. — 15 septembre; Georges Pellissier, La morale 
de Shakespeare. — i" octobre ; Léon Séché, Madame Victor Hugo pendant l'exil. 
— 1" et 15 octobre; M™° Victor Hugo, Lettres à sa sœur Julie. — 15 octobre; 
Charles Samaran, Casanova fiancé. — Nelly Melin, Auguste Strindbcrg. — 



PÉHiODlQUKS. 231 

15 novembre; C. Bougie, Saint-SimonienH et ouvriers. — i" décembre; 
Paul (iaultier, Paul Uervicu. — 1" et 15 décembr»'; Puul de Molènes, Lettre» 
d'Orient. — Henri (inippin, Le mysticisme poétique et l'imayination de Gus- 
tave Flaubert. — 15 décembre; F. d'Oppeln-Hronikowski, Une nouvelle inédite 
de Stendluil. — Stendhal, Trop de fureur nuit. 1. 

Hcvnc de»» Doux MoiiiIcn. — l"'" août; Kinile Faguet, Vubbè de Saint-Pierre. 

— (J. Faf,'niez, La feiiiine et la société française dans la première moitié du 
.\\7/'" siècle : la femme dans la famille. — 15 août; René Doumic, Hevue lilté- 
rairé : le « Dix-septième siècle » de Ferdinand Brunctière. — T. de Wyzewa, 
William Coirper d'après ses lettres intimes. — 15 septembre; P. Imbart de I.a 
Tour, Luther. — Charles Nordmann, Henri Poincaré, son wuvre scientifiqtie, 
sa pldlosophie. — Emile Faguet. Le vicomte de Launay. — Hené iJoumic, 
lievue liUèrairi! : M. André Beaunier. — T. de Wyzewa, La conversion 
d'Alexandre Manzoni. — 1'° octobre; André Ueaunier, Hevue littéraire : les 
devoirs de la critique. — 15 octobre; Paul Gaultier, Va-uvre philosophique de 
M. Emile Boutroux. — T. de Wyzewa, T. A. Hoffmann, d'après ses lettres 
intimes. — 1"" novembre; Victor Giraud, Un livre de Brunetière sur Bossuet. — 
Emile Faguet, Les poésies de M. François Mauriac. — René Doumic, Revue 
dramatique : « Bagatelle » à la Comédie-Française ; reprise du <( Détour » au 
Gymnase; spectacles de rentrée. — André IJeaunier, Hevue littéraire : les tribu- 
latiiiis du réalisme. — 15 novembre; René Doumic, Revue dramatique : <( Dans 
l'ombre des statues »; reprise du « Malade ima{/inaire » à l'Odéon; spectacles 
divers. — T. de Wyzewa, Revues étrangères : les souvenirs d'^tn philhellène 
(Daniel Elster). — 1"'' décembre; Ernest Dupuy, L'évolution poétique de Paul 
Verlaine, à propos d'un manuscrit du poète. — André Beaunier, Revue litté- 
raire : le testament d'une éfioque française. — 15 décembre; Victor (Jiraud, 
Le roman de «. la Jeune Captive ». — Albert Sorel, Correspondance (1870-1871). 

— Emile Faguet, Une étude sur Le Play. — René Doumic, Revue dramatique : 
« les Flambeaux » à la Porte-Saint- Martin; « l'Habit vert » aux Variétés. — 
T. de Wyzewa, Reviws étrangères : un bas bbu anglais à la cour de George lll 
(Faiiny Burney). — Joseph Bertrand, Les livres d'étrennes. 

Ilcvue Féiielon. — Juin-seplembre 1912; Eugène Levesque, Lettres iné- 
dites (le Madame Guyon (Suite). — Charles Urbain, Au berc au de la maison de 
Saint-Cyr. — Dujarric-Descombes, La mère de Fénelon. — **', L'élève de 
Fénelon. — Fénelon, Lettres sur l'administration de so7i diocèse. — Correspon- 
dants de Fénelon : Joseph-Clément de Bavière et le chevalier Destouches. — 
Marquis de Fénelon, Lettres inédites. — Lettres du P. Daubenton à Fénelon 
(Fin). — L'ancien diocèse de Fénelon (Suite). — Les Noailles et bt princesse des 
Ursins contre Fénelon (Fin). — Fénelon à la barre de La Reynie (Suite). — 
Picrre-.Maurice Masson, Lettre inédite de Fénelon à son frère. — Amédée Lan- 
tourne, Deux lettres inélites de Fénelon. — Décembre 1912; — Eugène Gri- 
selle, Fénelon et le Jansénisme. — Beuchot, Bibliographie de Fénelon. — E. G., 
Le dernier livre sur Fénelon. 

Revue politique et littéraire (Revue bleue). — 3 et 10 août; Amédée de 
Pastoret, Souvenirs inédits de la campagne de 4812. — Paule Ikissac, Autour 
de Paul Arène. — Maurice WolfT, Les romans de l'aviation. — 3 août; 
Lucien Maury, Les lettres : une romancière américaine, M"'" E. Wharton. — 
10 août; Lucien Maury : Les lettres : trois livres de critique — 17 août; 
Louis Batcave. Le théâtre de société dans la banlieue parisienne au XtlH' siècle. 

— Lucien Maury, Les lettres : hisfoire et mémoires. — 24 août; Amédée de Pas- 
toret, Souvenirs inédits de la campagne de 1812. — A. Le Braz, La Bretagne 
et Maurice de Guérin. — Lucien Maury, Les lettres : deux mmans algériens. — 
31 août; Emile Faguet, Charles Lamb. — Antoine Albalat, Comment il faut 
lire Mulière. — 7 septembre; Antoine Albalat, Comment il faut lire Bossuet. — 
Régis Michaud, Un païen mystique : WaKer Pater {4839-1894). — 14 sep- 
tembre; Amédée de Pastoret, Souvenirs inédits de la campagne de 1812. — 



232 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Jean Giraud, Alfred de Musset contre Thiers : la loi sur la Presse (1835). — 
Lucien Maury, Les lettres : à propos des mémoires de Wagner. — 21 septembre ; 
Paul Arbelet, Casimir Slryienski et Stendhal. — Lucien Maury, Les lettres : 
littérature féminine. — 28 septembre; A. de Lada, Un grand poète tragique : 
Stanislas Wyspianski {IS69). — Lucien Maury, Les lettres : Victor Hugo. — 
Anatole Feugère, Un homme de lettres au XVIII'^ siècle : Vabbé Raynal. — 
12 octobre; Paul Fiat, Figures de ce temps : M. Paul Bervieu. — A. Fengère, 
Vabbé Raynal. — Lucien Maury, Les lettres : Edmund Gosse. — 19 octobre; 
Bonald, Lettre inédite sur la session de 1820. — Joachim Merlant, Les variantes 
de Madame llanska. — Lucien Maury, Les lettres : Jules Favre. — 26 octobre ; 
Chateaubriand, Supplément au congrès de Vérone : correspondance avec le 
prince de Polignac [1 823-1 S2i). — Paul Fiat, Littérature et physiologie. — 
J. Merlant, Les variantes de Madame llanska. — Lucien Maury, Les lettres : la 
France et V Amérique, d'après MM. Gustave Lanson et Barrett Wendell. — 
Firmiii Roz, Théâtres : Théâtre des Arls, « Une loge pour « Faust », par Pierre 
Veber; « Marie d'Août », pair Louis Frapié; Théâtre -Antoine, « Une affaire 
d'or », pur Marcel Gerbidon. — 2 novembre; Chateaubriand, Supplément 
au Congrès de Vérone. — 9 novembre; Paul Fiat, Une évolution de V Acadé- 
misme. — Lucien Maury, Les lettres : la morale dans le roman. — Firmin Roz, 
Théâtres : Comédie-Française, « Bagatelle •>i,par Paul Hervieu. — 16 novembre; 
Lucien Maury, Les lettres : Pierre Lasserre et f Université. — Firmin Roz, 
Théâtres : Odéon, « I)a7is V-ombre des statues », par Georges Duhamel; Renais- 
sance, « l'Idée de Françoise », par Paul Qavault. — 23 et 30 novembre; 
Jacques Flach, Thomas Morus et l'ile d'Utopie. — 23 novembre; Alfred Croiset, 
Les universités françaises. — Lucien Maury, Les lettres : romans. — Firmin Roz, 
Théâtres : Théâtre des Arts, « le Grand Nom », pnr Victor Léon et Léo Feld, 
adaptation de Pierre Veber; Théâtre Réjane, a Un coup de téléphone », par 
Paul Gavault et Georges Berr; Théâtre-Antoine, « Crédulités », par Louis Bénière. 

— 30 novembre; Lucien Maury, Les lettres : éditions de Calvin, Rabelais, Marie 
de France, du Bellay. — 7 et 14 décembre; Stendhal, Le chevalier de Saint- 
Ismier. — ~, 1 •■ et 21 décembre; Pierre Lebrun, Les derniers jours du Premier 
Empire (lettres inédites de ou à Pierre Lebrun, publiées par P. Bonnefon). 

— 7 décembre; Irving Babbitt, Bergson et Rousseau. — 14 décembre; 
Paul Fiat, Quelques idées de M. Charles Maurras. — Lucien Maury, Les httres : 
le prix Concourt ■ — 21 décembre; Gilbert Chinard, Une sœur aînée d'At(da, 
Odéhari, histoire américaine. — Lucien Maury, Les lettres : les crises du Fran- 
çais. — 28 décembre; Lucien Maury, Les lettres : Siinéon-Prosper Hardy. 

I.c Temps. — 2 août; Jacques Reboul, Cagliostro, Ramond et l'affaire du 
Collier. — 5 août; H. R., En marge (Louis Bertrand). — Edward Knoblauch, 
Le théâtre aux Etats-Unis. — 6 août; Gaston Rageot, En souvenir de Jules 
Tannery. — 7 août; Paul Souday, Les livres : « Fraîcheur », par Gyp; « His- 
toire de Martine amoureuse », par Jean Portâtes; « La fresque de Pompéi », par 
Gilbert Augustin Thierry. — Marc Varenne, Les fêtes d'Orange. — 11 août; 
Rémy de Gourmont, Les ennemis de Victor Hugo. — 12 août; F. Hollaender, 
L'année théâtrale â Rerlin. — Emile Faguet, Louis Mercier. — 13 août; J. L., 
François Villon et les Coquillards. — 14 août; Paul Souday, Les livres : « Car- 
mina sacra », par Louis Le Cardonnel; u les Fêtes quotidiennes », par Guy- 
Charles Ci-os; « La Danse de Sophocle », par Jean Cocteau. — 16 août; Georges 
Golay, Edouard Tavan et la Suisse romande. — Taconnet, le Molière de la foire. 

— 19 août; Michel Deiines, L'année théâtrale en Russie. — Louis Clément, 
Jean Calvin écrivain français. — 20 août; A. Mézières, Lamartine et la Flandre 
(par Henry Cochin). — 21 août; Paul Souday, Les livres : « Fils de gueux », 
par Em'de Moselly; « le Syndicat de Baug'ignoux », par Einile Guillaumin. — 
J. Monjou.x, Détracteurs et admirateurs de M'^'" de Staèl. — 23 août; Jules 
Claretie, Henri Conscience. — Hippolyte Pav'igoi, Lamartine (par René Doumic). 

— 24 août; Edouard Lockroy. Au hasai'd de la vie (Victor Hugo). — 26 août; 



PÉUIODIUUES. 233 

A. |{. Walkley, L'annéf théâtrale en Anfjli'trrro. — 28 août; Paul Souday, Len 
lirrea : « Essa/.s </<• littérature et (Ci'xthetUiue », par Oscar Wilde. — Kmile 
Magne, Le tlU-dtre de Hicltelieu et l'anecdote. — 30 août; Alexandre Ditnias 
candidat à la dépntation. — l'"" seplfmbre; Kmile Heniiot, Cintfuantr i-t un 
ans de lihniirie (Achille). — 2 septembre; Michel Delines, Le Théâtre juif en 
Russie. — 3 septembre; Victor (ioedorp. Le mariane du général Dumas. — 

4 seplemlire; Paul Souday, Les lirres : (( Intentions », par Oscar Wilde. — 

5 seplfiiihio; Haoul Aubry, Pierre Loti part pour Neiv-York. — 8 septembre; 
Uémy de Gourmont, Le caractère de La Fontaine. — 9 septembre; J. F. Juge. 
L'année theàtrule en Espa(jne. — 10 septembre; E. J. H., Documents littéraires : 
Stendhal. — 11 septembre; Paul Souday, Les lirres : Vivuvre de Maurice 
Maindron. — 13 septembre; L«^on l.afago, Vasquille inédit attribué à Clément 
Marot. — 10 septembre; Paul-Louis Hervier, Le théâtre Indochinois. — Jean 
Lefraiic, Un hommage à Pierre Dupont. — 17 septembre: A. Mrzières, Les amies 
de Rousseau. — Camille Latreille, Victor de Lapradc et ta princesse Behjiojoso, 
d'après des lettres inédites. — 18 septembre; Paul Souday, /.es livres : « les 
Amn)its de Pise », « la Thériaque », par Pélndan. — 22 septembre; Rémy de 
(lOiirmont, iW'"" de la Fayette et la Synago(jue. — 23 septembre; Henry 
Uoujnn. En marge (« Moise », de Chateaubriand). — Adolphe IJrisson, 
(■hronique théâtrale : Ambigu, « Nana », de Zola; Théâtre Réjane, « les Yeux 
ouverts », par C. Oudinot. « la Princesse et le porcher », par A/'"" Terni; 
Théâtre Impérial, « Son vice », par Xanrof, « Salomé la danseuse », par 
A. Arèze, (^ lu Petite Jasmin », pur Willy (t G. Doc'jiiois. — Holand de Mai'ès, 
Le moitument Victor Hugo à Waterloo. — Léon Gandillot. — 24 septembre; 
Adolphe Aderer, Une pièce sur Jean-Jacques Rousseau. — 25 septembre; 
II. D., Un séjour de Swinburne en France. — Paul Souday, Les livres : l'œuvre 
de Charles Péguy. — 30 septembre; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : 
le répertoire ciissique à la Comédie-Française et à VOdèon; l'ieuvre de Léon 
(iandillot; reprise de a la Robe 7'ouge ». — Félix Duquesnel, Georges Snnd 
intime : les Fetiillantines, les diners chez Magny. — 2 octobre; R. R., Un noël 
de Monluc. — Paul Souday, Les livres : « Notes d'un voyage en Grèce •», par 
Charles Demanqe; « Jérusalem hier et aujourd'hui •»,par le marquis de Vogfié; 
« Pèlerinages passionnés », par E. Gomet Carrith. — 3 octobre; Jean Lefranc, 
Les deux Corbière. — 4 octobre ; Edmond Perrier, Le crâne de Descartt's et le 
Muséum. — octobre; G. D., Chez l'auteur drs « Maximes ». — Rémy de 
Gounnont, L'originalité de Maeterlinck. — 7 octobre; Aldophe Brisson, 
Chronique théâtrale : Odéon, les intermèdes du « Malade imaginaire >•■: Renais- 
sance reprise de « Patachon »; Vauderille, « la Prise de Bergop-Zoom », par 
Sacha Guitry. — Jules Troubat, Emile Délerot et les « Entretiens de Goethe et 
d'Eekermann. — 9 octobre; Paul Souday. Les livres .■ « Le vrai J. K. Uuys- 
manes », par G. Coquiot; « Une étape de la conversion de lluysmans », par 
André du Fresnois. — 10 octobre; Félix Duquesnel, George San l intime : 
comment écrirait George Sand, son théâtre. — 14 octobre; Adolphe Brisson, 
Chronique théâtrale : Comédie Royale, « Aulais », par L. Bénicre; « le Baiser 
défendu », par Sam et Mathé; « Séance de nuit », par G. Feydeau; « le Mari 
honoraire ». par Montrel; Théâtre Michel, « la Bonne maison », par Gaudrey et 
Clerc: « Son innocence ». par Paul François et Guillère; « la Cloison », par 
C. Gevel; « Chonchette », par de FU'rs et Caillavet; Théâtre Fémina, « l Enjô- 
leuse », par Roux et Sergine; Cluny, « le Loustic », par Joullot et Rabier. — 
15 octobre; A. Mézières, Chateaubriand ambassadeur à Londres. — Félix 
Duquesnel, George Sand intime : « François le Champi ». — 16 octobre; E. H., 
/.a maison natale de Corneille. — Paul Souday, Les livres : l'oeuvre d'Arthur 
Rimbaud, par Paterne Berrichon. — 19 octobre; Rémy de Gourmont, Les 
traducteurs. — 21 octobre; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : Gymnase, 
«■ le Détour », d'Henry Bernstein: Comédie-Française, « Rome vaincue », 
d'Alexandre Parodi; Théâtre des Arts, « Marie d'août », par Léon Frapic: 



234 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

« Une loge pour Faust ■», par Pierre Veber; Théâtre Antoine, a Une affaire 
d'or », par M. Gerbidon. — Jean Lefranc, Maurice du Plessis-Flandre-Noblesse. 

— 22 octobre; Gaston Deschamps, La dialectique de M. Emile Boutroux. — 
23 ottobre; Paul Souday, Les livres : «■ les Rafales », par J. IL liosny aîné; 
« r Inexpérimentée », par Lucie Delarue-Mardrus; a Paraboles cyniques », par 
Han Ryner. — 26 octobre; Pierre Berton, Souvenirs de Théâtre : Frederick 
Lemaitre. — E. J. B., La mystérieuse amie de Guy de Maupassant. — Institut 
de France : séance publique annuelle des cinq Académies. — ■ 28 octobre; 
Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : Ambigu, « Cœur de Française », par 
Bernède et Bruant; Capucines, « Potins et Pantins »,par H. Delorme; Théâtre 
Impérial, « le Voile d'amour », par Noziére ; « Comme on fait- son lit », par 
J.-J. Frappa. — 29 octobre; A. Mézières, Le général Lyautey écrivain. — Jean 
Lefranc, M. Paul Vibert candidat à V Académie. — 30 octobre ; Paul Souday, 
Les livres : l'œiiores de M. Léon Bloy. — La maison de Tristan rHermite. — 
3 novembre; Rémy de Gourmont, Edgar Poe ou « Génie et Folie ». — 
5 novembre; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : Comédie-Française, 
(( Bagatelle ». par Paul Rervieu; Renaissance, « les Idées de Françoise », par 
Paul Gavault. — 6 novembre; Paul Souday, Les livres : « les Linottes », par 
Georges Courteline ; « Christobal le Poète », par John Antoine N au; a C Incom- 
parable », par Evelyne Moncœur. — 8 novembre; Emile Faguet, Propos litté- 
raire : « le Frein » (par Paul Fiat). — 9 novembre; P. S., Le prix des livres. 

— André Chénier inédit. — 10 novembre; La vie cVun poète (Jules Fontaine). 

— 11 novembre; Adolphe Brisson. Chronique théâtrale : Théâtre Sarah- 
Bernhardt, « la Maison de Temperley », par E. Gugenheim; Apollo, « le Soldat 
de chocolat », par P. Veber; Théâtre des Arts, « le Grand nom », par V. Léon 
et L. Feld. — Jean Lefranc, Octave Mirabeau dans son jardin. — 12 novembre; 
A. Mézière, Fontenelle. — 13 novembre; Paul Souday, Les livres : « Jean Chris- 
tophe », de Romain Rolland. — Les fêtes du bicentenaire de l'Académie de Bor- 
deaux. — 17 novembre; G. D., L'habit vert. — Rémy de Gourmont, Une litté- 
rature inconnue. — 18 novembre; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : 
Théâtre Réjune, « Un coup de téléphone », par P. Gavault et G. Berr; Théâtre 
Antoine, « Crédulités », par L. Bénière ; Odéon, « Dans l'ombre des statues », 
par G. Duhamel; Ambigu, «. les Invisibles », par de Lorde et Binet; Athénée, 
'( le Diable ermite », par L. Besnard. — Henry Roujon, En marge (Goethe). — 
20 novembre; G. D., M. Boutroux et Villiam James. — Paul Souday, Les 
livres : « les Fabrecé », par Paul Margueritte ; « Découvertes », par Charles 
Vildrac; « Cauët », par Michel Yell. — 22 novembre; Académie française : les 
prix de vertu. — ■ 23 novembre; Paul Souday, Académie française : prix litté- 
raires et prix de vertu. — 25 novembre ; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : 
Variétés, « l'Habit vert », par de Fiers et Caillavet ; Odéon, « Madame de Châ- 
tillon », par Paul Vérola; Femina, « le Valet de cœur », par Louis Gilbert; 
Bouffes , Parisiens, « La bonne vieille coutume », par Benedict; Châtelet, « le 
Roi de l'or », par V. Diirlay et de Gorsse; Théâtres des Arts, « Marie-Madeleine », 
de llebbel. — Jean Lefranc, La Fontaine chez M. Faguet. — 27 novembre; 
G. D., Balzac critique littéraire. — Paul Souday, Les livres : « l'Ordination », par 
Julien Bend'i. — 28 novembre; J. G., Le théâtre et la publicité. — 29 no- 
vembre; Cl. D., Goldoni et Molière. — Félix Duquesnel, George Sand intime : 
« le Marquis de Villemer ». — 30 novembre; Fernand Bourgeat, Les droits 
d'auteur du « Marquis de Villemer ». — 1<"" décembre; Rémy de Gourmont, 
Shakespeare. — 2 décembre; Henry Roujon, En marge (Antoine de la Salle). 

— Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : Porte-Saint-Martin, « les Flam- 
beaux », par Henry Bataille; Palais-Royal, « la Présidente »,par M. Uennequin 
et P. Veber. — Jean Lefranc, Promenades et visites : M. Ernest Raynaud com- 
missaire de police et poète. — 3 décembre; Jules Lemaîti-e, Le sentiment de la 
nature dans Lamartine. — 4 décembre; Le 4<^ centenaire de Lefèvre d'Etoples. 

— Paul Souday, Les livres : l'œuvre de Frédéric Mistral. — 6 décembre; G. D., 



PÉItlODIQUES. 235 

Le Roman de la <*■ Jeunes captive ». — 8 décembre; Séance publique annuelle 
de l'Académie des Sciences morales et politiques. — 9 décembre; Adolphe 
Urisson, Chronique théâtrale : Théâtre Michel, « la Cruche », par Courteline et 
/'. Wolff; « r Escapade », par G. Trarieux; (kléon, « le Double madrigal », par 
Auzanet; « Cïleurc des Tziganes )),pfir Léo Larr/uier; Comédie- Royale, « les Phares 
Soubigou », par Tristan Dtrnard; » Dozulé », par André Picard. — Jean 
Kefrunc, Alfred Cupus moraliste. — 11 décembre; G. D., Les amoureux 
d'Aimée (de Coigny). — Paul Souday, Les livres : à propos de Flaubert. — 
15 décembre; Rémy de Gourmont, Marà* de France et les contes de fées. — 
IG décembre; Adolphe Brisson. Chronique théâtrale : le répertoire classique à 
la Comédie-Française , sur le a Misanthrope » et les « Fausses confidences ». — 
17 décembre; Raoul Aubry, L'évolution des idées et du style de M. Henry 
Bataille. — 18 décembre; Paul Souday, Les livres : « Madeleine au miroir », 
par Marcelle Tinayre; « Vieille histoire », par Pierre Hamp; « r Homme 
enchaîné », par Marcel Berger. — 23 décembre; Adolphe Brisson, Chronique 
théâtrale : Théâtre Sarah-Bernhardt, « Kismet », par E. Knoblauch, traduit par 
Jules Lemnître; Théâtre Antoine, « l'Homme gui assassina », par P. Frondaie et 
Claude Farrcre; Odéon, « Faust », adaptation de Vedel; Comédie-Française, 
« le Sacrifice », de V. Gille; Gymnase, « la Femme seule », de Brieux. — 24 dé- 
cembre; A. Mézières, La correspondance générale de Chateaubriand. — 
25 décembre; Paul Souday, Les livres ; « les Mœurs du temps », par Alfred 
Capus; « Têtes d'expression », par Robert de Montesquiou; « Des hommes », par 
Bernard Combette. — 27 décembre; Emile Magne, Chamfleury critique de 
Barbey d'Aurevilly. — 28 décembre; P. F., La priricesse Muthilde et le poète 
Lebrun. — Félix Duquesnel, George Sand intime : « Mademoiselle de In Quin- 
tinie ». — 29 décembre; Rémy de Gourmond, Liicile de Chnteaubriand. — 

30 décembre; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale : Gymnase, « la Femme 
seule », de M. Brietix; Bouffes -Parisiens, «. la Part du feu »,pur Mouézy-Eon 
et Nançay ; Théâtre-Michel, « les Bonnes relations », par P. Veber et C. Rolland. 
— Paul Voivenel, Les « sources » empoisonnées de l'inspiration littéraire. — 

31 décembre ; Gaston Deschamps, Antoine Galland. 



LIVRES NOUVEAUX 



Annuaire lies bibliothèques et des archives. — Nouvelle édilion publiée sous 
les auspices du ministère l'instruction publique et avec le concours de la 
Société de l'École des Chartes, par A. Vidier. Paris, Liroux. In-18 Jésus, de 
xxxi-397 p. 

Aniioelie vComte d'). — Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822), d'après 
ses dépêches inédites. Paris, Perrin. In-8, de 453 p. 

Anthologie des auti'.urs modernes, publiée sous la direction de Georges 
NORMANDY. I. Jean Hichepin. Recueil de morceaux choisis précédé d'une 
étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire; par 
Gabriel Glouzet. Gravures hors textes et autographes inédits. Paris, Méricant. 
In-16, de 192 p. Prix : "2 fr. 

Arcliivcs de l'art français. — Recueil de documents inédits publiés parla 
Sçciété de l'histoire de l'art français. Nouvelle période, t. V; Correspondance 
de Nicolas Poussin, publiée d'après les originaux, par Ch. Jouanny. Paris, 
Schemit. In-8, de xvi-o30 p. 

Antin (Albert). — Le Père Gralry. Essai de biographie psychologique. Avec 
préface de Denys CociiiN. Paris, Béduchaud. In-18 Jésus, de 151 p. et portrait. 
Prix : 2 fr. (Les grands hommes de l'Eglise au xix" siècle, xvii). 

Bach-Sisley (Jean) et Marcel Roguiat. — liousseau à Lyon. A propos en 
un acte et en vers, composé pour les fêtes du 2" centenaire de J.-J. Rousseau 
et représenté sur le théâtre des Célestins à la soirée de gala du 10 juillet 1912. 
Précédé de la conférence de M. Maurice Mignon. Lyon, impr. Waltcner. In-16, 
de 63 p. 

Balzac (Honoré de). — La Femme et l'Amour. Pensées choisies et précédées 
d'une introduction par Jules Bertaut. Paris, Sansot. In-18, de 95 p. (Collec- 
tion des Glanes françaises). 

Raizac (II. de). — Œuvres de H. de Balzac. La Cousine Bette. Préface de 
Laurent Tailhade. Paris, Lcmerre. 2 vol. petit in-12, t. I, de xxxi-313 p. et por- 
trait; t. II, de 347 p. Les 2 volumes : 12 fr. 

Barbey d'Aurevilly (J.). — Les Œuvres et les Hommes (xix° siècle), l''" série : 
Philosophes et Ecrivains religieux. Paris, Lemerre. In-18 Jésus, de xiii-413 p. 
Prix : 3 fr. 50. 

Bayle (Pierre). — Pensées diverses sur la comète. Edition critique, avec une 
introduction et des notes, publiée par A. Prat, t. IL Paris, Cornély. In-16, de 
329 p. Prix : G fr. (Société des textes français modernes). 

Bernard (Jean Marc). — Payes politiques des poètes français. Paris,%ouvellc 
libr. Nationale. In-18 Jésus, de 328 p. Prix : 3 fr. 50. 

Bodinier (Victor) et Hippolyte et Paul Flandrln. — Correspondance de Victor 
Bodinier avec Hippolyte et Paul Flandrin (1832-1839), publiée par Guillaume 
Bodinier. Angers, impr. et libr. G. Grassin. In-8, de 135 p. 

Caron (Pierre). — Manuel pratique pour l'étude de la Révolution française. 
Avec une lettre préface de M. A. Aulard. Paris, Picard. In-8, de xv-295 p. 
(Manuels de bibliographie historique, V). 



LIVRES NOUVEAUX. 237 

Vataloiiiu^ général d>'t; livres imprimés de la Bibliothèiiiie nationale. — Auteurs, 
t. \\A\ : l""<ia (li Uruno-Faure-Villar. Paris, Impr. nationale. In-8 à 2 col., 
col. (lo 1 ;ï 1 29() p. 

Cande%'cllo (Henri). — Le Fontaine ches Moynes, conte en patois du boulon- 
nais, lu à la séance du 4 mars 1911 des conférences des Rosati picards. 
Cayi'ii.K-sur-Mer, inipr. P. Ollivier. ln-16, de 51 p. et 1 planche. 

Cavard (capitaine). — Vidor de Musset et Henri licyle. Stendhal à l'armée 
de n'serve (IHOO). Paris, Charles-Lavatizetlc. Petit in-8, de 23 p. 

Ciiaiioiiic Davriiiicliofit. — l.e Maréchal et ta Marquise d'Ancre. L'Histoire et 
les Pamphlets. Houen, impr. (ii/. iii-8, de 184 p. (Académie des sciences, 
belles-lettres cl arls de lloueii)". 

ciiatt'ntibriand. — Correspondance r/énérale de Chateaubriand, publiée avec 
inlioduclioii, indication des sources, notes et tables doubles; par M. Louis 
Tii(iM\s. T. II. Paris, Champion. In-8, de vii-:{98 p. 

€liat(^aubriaiid. — Œuvies choisies de Chateaubriand, avec introduction, 
bibliographie, notes, grammaire, lexique et illustrations documentaires; par 
Cli. Flohisoone. Paris, llalicr. ln-16, de xxiv-436 p. (Collection d'auteurs 
franrais d'après la méthode historique). 

riiateaiibriaiid. — Textes choisis et commentés, par André Beau.mer. Paris, 
Plon-Nourrit. 2 vol. in -16, t. I, de II-327 p. avec portrait; t." H, de 347 p. 
Chaque tome : 1 fr. 50. 

rit^incnt (Henry). — Jean-Jacques Rousseau. I, Ses précurseurs — H, sa 
doctrine; — III, ses disciples. Paris, A. Mel. Petit in-8, de 72 p. Prix : 1 fr. 

l'ioiizot (Henri). — Ancien Théâtre en Poitou. Nouveaux documents. Vannes, 
imp. Lafotyr frrr(S. In-8, de 21 p. 

C'opaly de <>aïx. — Correspondance et Œuvres de Coraly de Gaïx, publiées 
avec notes et portrait; par le baron de Blav de Gaïx. Introiluction par 
Armand Praviel. Lettre-préface de Jules Lemaitre. Parts, Champion. Petit 
in-8, de XLiv-39:i p. Prix : 3 fr. 50. 

Dalloz. — Code de la presse, avec annotations, d'après la doctrine et la 
jurisprudence et renvois aux ouvrages de MM. Dalloz. Publié sous la direc- 
tion de MM. Gaston Griolet et Charles Vergé, avec la collaboration de 
M. Henry HouanEAUX. Paris, libr. de la Jurisprudence générale Dalloz. ln-16, 
de vii-3Gy p. Prix : 3 fr. 

Dariionx (Gaston). — Eloges académiques et Discours. Volume publié par le 
comité du jubilé scientifique de M. Gaston Darboux. Parw, Hcrmann. ln-16, 
de 530 p. et portraits. 

Denis (Maurice). — Théories, 1890-1910. Du symbolisme et de Gauguin vers 
un nouvel ordre classique. Chartres, impr. Durand. In-8. de viil-271 p. Prix : 
7 fr. 50. 

Drsaymard (Joseph). — Tm Pensée d'Henri Bergson. Paris, Mercure de 
France. ln-16, de 83 p., avec un portrait et un autographe. Prix : 75 cent. 
(Les Hommes et les Idées). 

DoseliariiicN (Hené) et René Diimesnil- — Autour de Flaubert. Etudes 
historiques et documentaires suivies d'une biographie chronologique des 
ouvrages et articles relatifs à Flaubert et d'un index des noms cités. Paris, 
Mercure de France. 2 vol. in-18 jésus. I, de 349 p.; — H, de 353 p. Les 2 vol. : 
7 fr. 

Drouut (Henri). — Tabourot des Accords ligueur. Dijon, impr. Darantiére. 
In-8, de 6 p. (Extrait de la « Revue de Bourgogne », n» 4, 1912). 

Du Bellay (Joachim). — Œuvres poétiques de Joachim Du Bellay. III, 
Recueils lyriques. Edition critique publiée par Henri Chamard. Paris, Cornély. 
ln-16, de ix-154 p. (Société des textes français modernes.) 

EkcIi. — V Œuvre de Maurice Maeterlinck. Paris, » .Mercure de France». ln-16, 
de S4 p., avec un portrait et un autographe. Prix : 75 cent. (Les Hommes et 
les Idées). 



238 UKVUK DHISTOIUK Lrm-'RAIIIE DK LA FRANCE. 

Fagc (René). — La maison natale d'Etienne Baluze. Tulle, impr. du « Corré- 
zien rcpiitilicain. » In-8, de 28 p. 

FcsL-li (Paul), Denais et René Lay. — Bibliographie de la franc-maçonnerie 
et des sociétés secrètes, imprimés et manuscrits (langue française et langue 
latine). ï. I, l'-'' fascicule : A — Cérémonie. Angers, impr. Grassi^i. In-8 à 2 col., 
de 275 p. 

Finnbert (Gustave). — Madame Bovary, mœurs de province. Eaux-fortes en 
couleurs, de Henri Jourdain. Paris, Impr. nationale. Les eaux-fortes en cou- 
leurs ont été tirées par M. A. Valke. Grand in-8, de 38.o p. 

Gallier (Humbert de). — Usages et Mœurs d'autrefois. La table, les voyages, 
la conversation. Paris, Calmann-Lévy. In-18 Jésus, de iii-431 p. Prix : 3 fr. 50. 

Gazicr (Augustin). — Biaise Pascal el Antoine Escobar. Étude historique et 
critique. Paris, Champion. Petit in-8, de 76 p. et 3 simili-gravures. 

Gnyut (Maurice) et X. — Comme dirait.... Henry Bataille, Paul Bourget, 
François Goppée, G. d'Annunzio, la comtesse de Noailles, Franc-Nohain, 
Abel Hermant, Victor Hugo, Francis Jammes, Rudyard Kipling, Jules 
Laforgue, Raoul Ponchon, Racan, Jules Renard, Jean Richepin, Edmond 
Rostand, SuUy-Prudhomme, cousine Yvonne, Willy. Paris, Oudin. In-16, de 
107 p. 

Haïuou (Augustin). — Le Molière du XX*^ siècle : Bernard Shaiv. Paris, 
Figuiére. In-8, de 267 p. avec 4 portraits hors texte. Prix : 3 fr. 50. 

Hauscr (Henri). — Le Traité de Madrid et la Cession de ta Bourgogne à 
Charles-Quint. Étude sur le sentiment national boui^guignon en 1525-1526. 
Paris, Picard. In-8, de 186 p. Prix : 4 fr. (Revue bourguignonne, publiée par 
l'Université de Dijon, t. XXII. n» 3). 

HofTcliiig (Haraldj. — Jean-Jacques Rousseau et sa philosophie. Traduit 
d'api'ès la seconde édition danoise, avec un avant-propos; par Jacques de 
CoussANGE. Paris, Alcan. In-16., de xi-178 p. Prix : 2 fr 50. 

Hnj$i» (Victor). — Odes et Ballades, les Orientales, Paris, Ollendorff. Grand 
in-8, de 598 p., avec portrait et illustrations (Reproductions et docu- 
ments). 

Haoïi Le Rui, Hnou de Cambrai et Onillaume. — Le Vair palefroi; avec 
deux versions de la Mâle honte. Fabliaux du xiii<' siècle édités par Arthur 
Langfors. Paris, Champion. In-16, du xv-69 p. Prix : 1 fr. 75. (Les Clas- 
siques français au moyen âge. Collection de textes français et proven- 
çaux antérieurs à 1500.) 

Jcau-Jacques Rousseau. — Leçons faites à l'Ecole des hautes études 
sociales; par M. M. F. Baldensperger, G. Beaulavon, J. Benrubi, C. Bouglé, 
A. Cahen, V. Delbos, G. Dwelshauvers, G. Gastinel, D. Mornet, D. Parodi, 
P. ViAL. Paris, Alcan. In-8, de xn-308 p. cartonné à l'anglaise. Prix : 6 fr. 
(Bibliothèque générale des sciences sociales). 

Jovy (E). — Domat, poète latin malheureux. Étude péripascalienne. Paris, 
Leclerc. In-8, de 23 p. (Extrait du « Bulletin du bibliophile ».) 

La Bruyère. — Œuvres de la Bruyère. Nouvelle édition revue sur les plus 
anciennes impressions et accompagnée de variantes, de notices, de notes, de 
lettres inédites, d'un lexique des mots et des locutions remarquables, de 
portraits, de fac-similés, etc.; par (i. Servois, t. I, 1'^ et 2^ parties; t. IL 
Second tirage revisé et augmenté. Paris, Hachette. 3 vol. in-8. — T. I, 
l""" partie, de ccLXXViu-p. 1 à 91 ; 2« partie, de 92 à 564 p., t. II de 721 p. 
Chaque volume : 7 fr. (Les Grands Écrivains de la France. Nouvelles éditions 
publiées sous la direction de M. Ad. Régnier, membre de l'Institut). 

Laigle (Mathilde). — Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son 
milieu historique et littéi'aire. Paris, Champion. In-8, de xii-375 p., avec 
2 planches hors texte. 

Larreguy de CIvricnx." — Souvenirs d'un carfef (1812-1823). Paris, Hachette. 
In- 16, de vi-285 p. Prix : 3 fr. 40. 



LIVRKS NOUVEAUX. 239 

Latretlle (Cainillft). — Victor-di; Laprade. 1812-1882. Lyon, Lardanchet. In-16, 
de 15i> p. et portrait. 

Lniirent Moiir{;not et (liuiKnol. — La Vj> rf*? Laurent Moun/wU ; par Félix 
Desvkunay. Discours proii()nc(''s à Tinauf^'uralion du nioiiument par Justin 
(ioDAKD, Ktlouard IlEimior, Joanny Hachut, H. Du Mar.ais, Séverine. Lyon, 
iinpr. liij/. In-S, do 120 p., avec grav. 

L« Roy (Edouard). — Une philosophie nouvelte, Henri Bergson. Paris, Alcan. 
iu-iC), de v-215 p. Prix : 2 fr. 50. 

iHadiiioron (Henri). — V Iconoijraphie picarde d'après lea artistes romantiques 
aiii/liiis (181(;-1840). Conférence faite à la séance du 27 janvier 1911 des Hosati 
picards. Cai/rti.n-sur-Mer, iinpr. Ollivier. In-10, de 36 p. et 4 planches. 

Najçiinnaud (^Martial). — Histoire d\in rollèye, ou Essai de monographie 
de l'enseignement secondaire à .Saint-Yrieix, de 1789 à 1911, avec plan, por- 
traits et vues photographiques. Limoges, impr. Ducourtieux. ln-8, de 219 p. 
Prix : 4 fr. 

llninatçe. — De l'intellectualisme moderne à la foi (Albert de Ruville, 
Miss [iak(M', Joliannes Jœrgenson). Paris, Leihielleux. In-16, de 203 p. 

Mariiii-Doraeii (André). — Le Dernier Ami de J.-J. Rousseau. Le marquis 
lloné de (iirardin (1735-1808), d'après des documents inédits. Préface 
d'André llALLAys. Ouvrage orné de 12 gravures. Paris, Perrin. Petit in-8, 
de xv-258 p. 

Meunier (Jean Marie). — Index lexicographique, supplément de la mono- 
(ira)ihie phonHigue du parler de Chautgnes (Nièvre). Paris, Champion. In-8, à 
2 col., de xiv-107 p. Prix : 10 fr. 

Mejnler (Albert). — Jean-Jacques Rousseau révolutionnaire. Paris, Schleicher. 
Petit in-8, de 261 p. Prix : 3 fr. 50. 

MoiMie (la) de Montaigne ; par M. B. de la Gh. Paris, Champion. Petit in-8 de 62 p. 

Moliler (E.). — Les Derniers jours du père Gratry. Paris, J. de Giynrd. Petit 
in-16, de 147 p. et portraits. 

Morlre (Charles). — Tristan Corbière. Conférence faite le 28 mai 1912. 
Parin, Mcssein. Petit in-8, de 32 p. et portraits. 

Noniet (Daniel). — Le Romantisme en France au XVIII° siècle. Ouvrage 
contenant 16 gravures hors texte. Paris, Hachette. In-18, de .\-288 p. 
Prix : 3 fr. 50. 

Musset (Alfred de). — Œuvres choisies d'Alfred de Musset; par Jean Giraud. 
Parix, Hachette. In-16 de LX-303 p. Prix : 3 fr. 50. 

\'adaillac (marquise de), duchesse d'Escars et Espars (ducd'). — Mémoires 
de la tnarquise de Nadaillac, duchesse d'Escars, suivis des mémoires du duc 
d'Esc'irs, publiés par son arrière-petit-fils, le colonel marquis de Nadaillac. 
Paris, Emile- Paul. Petit in-8, de xviir-360 p. Prix : 5 fr. 

\oël (Carlos M.). — Les Idées sociales dans le théâtre de A. Dumas fils. 
Paris, Messein. Grand in-8 de xxi-297 p. et portrait. 

I\'oël (Carlos M). — Quelques auteurs et quelques pièces. Essai de critique 
dramatique. Préface de M. Camille Le Senne. Lettre de M. G. Miciiaut. 
Paris, Messein. In-16 de x-257 p. Prix : 3 fr. 50. 

Oulniuni (C). — Le Verger, le Temple et la Cellule. Essai sur la sensualité 
dans les œuvres de mystique religieuse. Paris, Hachette. In-16, de x-335 p. 
Prix : 3 fr. 50. 

Perrault (Charles). — Les Œufs. Publié par Marcel Boulenger. Abbeville, 
impr. Paillart. In-16, de 20 p. (Les Amis d'Edouard, n» 13). 

Philosophie (la) allemande au XIK" siècle; par M.M. Ch. Andler, V. Basch, 
J. Benrubi, C. Bouolé, V. Delhos, G. Dwelshauvers, B. Groethuvsen. 
N. Norero (Dilthey-Husserl-Eucken, Wundt-Simmel. La philosophie des 
sciences historiques. Les grands courants de l'esthétique allemande contem- 
poraine). Paris, Alcan. In-8, de vi-259 p. Prix : 5 fr. (Bibliothèque de 
philosophie contemporaine). 



240 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Picot (Emile). — Les Imprimeurs rouennais en Italie au XV" siècle. Rouen, 
impr. Gy. In-8, de 61 p. 

Potiqnct (docteur). — Chateaubriand et VHijstérie. Chateaubriand, l'ana- 
tomie de ses formes et ses amies. Physiologie et Pathologie sexuelles. Paris, 
Laisné. In-dO, de 44 p. Prix : 1 fr. 

Prondhon (P. J.) — Les Femmeliîis. Les grandes Figures romantiques, 
J.-J. Rousseau, Déranger, Lamartine, M™'' Roland, M"^" de Staël, M™<^ Necker 
de Saussure, George Sand. Avec une introduction par Henri Lagrange. Paris, 
Nouvelle Libr. nationale. In-18 Jésus, de 107 p. Prix : 1 fr. 

Quignon (G. -Hector). — Valbum de dessins et la langue de Vilard de Hon- 
necourt, architecte picard du XIII^ siècle. Conférence faite à la séance du 30 sep- 
tembre 1910 des Rosati picards. Cayeux-sur-Mer, impr. Ollivier. In-16, de 42 p. 
et 4 planches. 

Kennrd (Léon). — La revanche de Molière, comédie en un acte en vers. 
Paris, Lethielleux. In-8. de 15 p. 

Kestifdc la Bretonne. — Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq 
ans. Treize illustrations de James Malrey, reproduites en couleurs. Paris, 
Glomeau. In-18 jésus, de 213 p. 

Ilicliard (Alfred). — iSotes biographiques sur les Bouchet, imprimeurs et pro- 
cureurs à Poitiers au XVl^ siècle. Poitiers, impr. lioy. ln-8, de 20 p. (Extrait du 
« Bulletin de la Société des antiquaires de TOuest », 2" trimestre 1912). 

Kiclielicn (cardinal de). — Mémoires du cardinal de liichelieu, publiés 
d'après les manuscrits originaux pour la Société de l'Histoire de France, 
sous les auspices de l'Académie française. ï. III (1620-1623), publié sous la 
direction de M. le baron de Courcel, par le comte Hori-ic de Beaucaire, 
avec la collaboration de Robert Lavollée. Paris, Laurens. In-8, de 363 p. 
Prix : 9 fr. 

Romicr (Lucien). — Notes critiques et Documents sur le dernier voyage de 
Rabelais en Italie. Paris, Champion. In-8, de 32 p. (Extrait de la « Revue des 
études rabelaisiennes », t. X). 

Rousseau (J.-J.) raconté par les gazettes de son temps. — D'un décret à 
l'autre (9 juin 1763-31 décembre 1790). Articles recueillis et annotés par 
Pierre-Paul Plan. Paris, « Mercure de France ». In-18 jésus, de 324 p., avec 
grav. et portraits. Prix : 3 fr. 50. 

Kouy (Henry). — Etude sur Frédéric Ozanam et la Société de Saint-Vincent- 
de-Paul. Reims, impr. Jeanne d'Arc. Petit in-8, de 10 p. 

Gaillard (G.). — Essai sur la fable en France au XVIIP siècle. Paris, Picard. 
In-8, de 166 p. et grav. 

8aillard (G.). — Florian, sa vie, son œuvre. Paris, Picard. In-8, de 329 p. et 
portrait. 

Saînéan (L.). — Les Sources de l'argot ancien. T. l"' : Des origines à la 
fin du XYIIF siècle; t. II, le XIX« siècle (1800-1850). Paris, Champion. 
2 vol. in-8 : t. l'^'-, de xv-428 p. ; — • t. II, de 474 p. 

Saint-Uauricc (marquis de). — Lettres sur la cour de Louis XIV. Publiées 
par Jean Lemoine. 2« partie : 1671-1673. Paris, Calmann-Lévy. In-8, de vi- 
707 p. avec portrait et carte. Prix : 7 fr. 50. 

Sales (Saint François de). — Œuvres de Saint François de Sales, évoque 
et prince de Genève et docteur de l'Eglise. Edition complète d'après les auto- 
graphes et les éditions originales, enrichie de nombreuses pièces inédites, 
dédiée à S. S. Léon XIH et honorée de deux brefs pontificaux. Publiée sous 
les auspices de Mgr. l'évêqUe d'Annecy, par les soins de religieuses de la 
Visitation du premier monastère d'Annecy. T. XVII, Lettres, vol. VII Paris, 
Vitte. In-8, de xvii-481 p. et fac-simjlé. Prix : 8 fr, 

Séciié(Léon). —Le Cénacle de .Joseph Delorme (^827-1830). T. I«'' : Victor 
Hugo et les poètes, de Cromwell à Uernani ; — t. II : Victor Hugo et les 
artistes, David d"Angers, les Devéria, Louis Boulanger, Charles Robelin, 



LIVRES NOUVEAUX. 2il 

Paul Muet, Eugène Delacroix, les Johannot, Célestin Nanteuil, Charlet. 
(Documents inédits). Paris, « Mcratrc de France », 2 vol. in-18 Jésus avec 
grav. : t. I", de 403 p.; t. II de 303 p. Les 2 vol. : 7 fr. 

Stenilhal. — Œuvres choisies de Stendhal. Extraits et notice de M. Roustan. 
Paris, hrlnr/rave. In-18, de 497 p. Prix : 3 fr. 50. 

Stoiillljç (l'Edmond). — Les Anii'des du théâtre et. de la musique. Avec une 
préface \niv M. Hobert de Flers (37" année 19H). Paris, OUendorff. In-16 de 
.\xiv-f)7Ȕ p. Prix : 3 fr. 50. 

Tailhailc (Laurent). — Pages choisies, vers et prose. Paris, Messein. In-18 
Jésus, de 317 p. Prix : 3 fr. 50. 

Thomas (Louis). — Vingt portraits : Elémir Bourges; François de Curel; 
Juks de Gauthier; Louis Anquetin; Claude Debussy: (labriel Fabre; Emile 
Bernard; Pierre Louys; Henry Bataille; René Boylesve; Marcel Boulenger; 
Miss Renée Vivien; Claude Farrère; G. de Pawlowsky; Legrand-Chabrier, 
Edmond Jaloux; Houveyre; Joseph Bossi; Léon Bocquet; Nàndor Sonnefeld. 
Paris, Messein. In-16, de 223 p. Prix : 3 fr. 50. 

Tiersot (Julien). — J.-J. Rousseau. Paris, Alcan. Petit in-8, de 285 p. et 
portrait. Prix : 3 fr. 50. (Les maîtres de la musique). 

TulMtoï par Tolstoï avant sa crise morale (1848-1879). — Autobiographie épis- 
tolaire composée, traduite et annotée par E. Halpérine Kaminskv. Paris, 
Ambert. In-8, de 407 p. Prix : 5 fr. 

Vallier (Jean). — Journal de Jean Vallicr, maître d'hôtel du roi (1648-1657), 
publié pour la première fois pour la Société de l'histoire de France, par 
Henri Courteault. T. II (8 septembre 1649-31 août 1651). Paris, Laurens. In-8, 
de 440 p. Prix : 9 fr. 

Verlaine (Paul). — Œuvres posthumes de Paul Verlaine. T. I" : Vers la 
jeunesse. Varia, Parallèlement (additions). Dédicaces (additions). Souvenirs, 
ilistoires comme ça. Texte définitif collationné sur les originaux. Paiis, 
Messein. In-16, de 413 p. Prix : 6 fr. 



Revue d'hist. littér. de la France (20« Ann.). — XX. 16 



CHRONIQUE 



— Le sous-titre du livre que M. Henri Hauser vient de publier sur Le traité 
de Madrid et la cession de la Bourgogne à Charles-Quint, essai sur le sentiment 
national bourguignon en i 523-1 526, donne exactement le sens de l'ouvrage 
et l'étendue de sa portée. Après avoir examiné les conditions historiques du 
traité de Madrid et de la cession de la Bourgogne, l'auteur examine la part 
que les Bourguignons eux-mêmes eurent à cet événement et comment ils 
l'envisagèrent. Des textes nouveaux, vers ou prose, français ou latin, 
recueillis et mis au jour par M. Hauser, montrent que cette part, pour avoir 
été moins libre qu'on ne l'a dit jusqu'ici, n'en fut pas moins réelle et que 
le roi de France avait su gagner de diverses façons les classes dirigeantes, 
que les autres classes suivirent assez aisément. Voilà pourquoi les poètes, 
pâles imitateurs de Molinet, qui défendaient l'autorité impériale, ne furent 
pas écoutés des Bourguignons. 

— Dans l'article sur Jean Le Blond et son Apologie de la langue française 
(1546), que M. Gustave Charlier a publié dans la Revue de VInstruction 
publique en Belgique, après avoir éclairé quelques points obscurs de la bio- 
graphie de ce plat rimeur, il analyse et apprécie une sorte de traité apologé- 
tique de la langue mis par Le Blond comme avant-propos au second tome 
de la seconde édition (1546) de sa traduction du Livre de ■police humaine de 
Francisco Patrizzi. Antérieur à la Deffence de Du Bellay qui semble l'avoir 
connue, cette œuvre étrange montre que les disciples de Marot ne dépré- 
cièrent jamais la langue française, et que, séparés de la Pléiade sur 
d'autres conceptions, ils avaient du moins, à cet égard, des vues communes 
entre eux, en dépit de l'attitude combative des prétendus novateurs. 

— Sous ce titre : Henri IV raconté par lui-même, M. J. Nouaillac a publié, 
avec une introduction, un choix de lettres et de harangues du roi. L'intro- 
duction est un travail aussi solide qu'agréable, présentant un résumé com- 
plet du caractère et de la vie du roi, et qui les place dans leur lumière véri- 
table. Quant au recueil de lettres, aucune page importante n'y manque et 
tout ce qui s'y trouve marque quelque trait de cette physionomie populaire. 
En somme, ce volume, établi avec soin, suffira à donner une idée juste 
d'Henri IV écrivain et de son humeur aux diverses périodes de son existence 
mouvementée. 

— M. Hugues Vaganay a eu l'idée de détacher de VAstrée les réflexions 
morales qu'elle contient et de les réunir dans un élégant petit volume sous 
ce titre : Les très véritables maximes de Messire Honoré d'Vrfé, avec une pré- 
face de M. Louis Mercier. C'est un recueil agréable et édifiant, qui montre 
d'Urfé sous un jour négligé, parce que ses qualités de conteur et d'analyste 
ont, à bon droit, attiré surtout l'attention jusqu'ici. 

— On a fait quelque bruit, ces temps derniers, autour d'un crâne, con- 



CHRONIQUIi:. 243 

serve au Muséum et attribut'; à Descaries, dont l'aulhenticit*^ fut contestée. 
Sans entrer, à ce propos, dans le détail de l'histoire des restes de Descartes 
que M. L. Delavaud a résumée dans le Correspondant du 10 octobre, disons 
que le docteur Paul llicher, membre de l'Académie des beaux-arts, a pro- 
cédé à d'ingénieux travaux de comparaison pour établir l'authenticité de 
cette reli(iue. Il a, notamment, fait exécuter le dessin d'un crâne s'adap- 
tant, aussi exactement que possible, au portrait de Descartes par Franz 
llajz, fait exécuter un autre dessin du crûne du Muséum reproduit dans la 
môme orientation, à la même échelle, et constaté, à la superposition, que 
ces deux dessins concordaient presque absolument, constatation qui a paru 
convaincante à l'Académie des sciences et à celle des beaux-arts, 

— Dans son étude : Boileau et Vltalie, sur laquelle nous aurons sans doute 
l'occasion de revenir, M. Gabriel Maugain passe successivement en revue 
deux questions : la part de l'Italie dans l'œuvre de Boileau et la fortune de 
Boileau en Italie. Sur le premier point, il n'est pas démontré que Boileau 
connut l'italien, mais il est vraisemblable qu'il le lisait suffisamment pour 
avoir une opinion personnelle sur quelques auteurs, qu'il a appréciés, d'ail- 
leurs, sans indulgence. Les Italiens ne lui ont pas gardé rancune de son 
manque de sympathie pour leur littérature, et il a été lu et apprécié, au 
delà des Alpes, autant que pouvaient l'être son goût et son génie très fran- 
çais. 

— M. Pierre-Paul Plan possède un volume qui porte des annotations 
manuscrites de Racine, dont le texte, accompagné de deux fac-similés, a été 
publié dans le Mercure de France du 1'^'^ février, sous ce titre : Jean Racine 
traducteur, fragments inédits. Ce sont là des traductions, en français, des 
sentences des poètes comiques grecs, Ménandre entre autres, l'tudiées et 
choisies par Racine, dans un exemplaire du recueil. qu'en publia Guillaume 
Morel, à Paris, en 1553. 

— L'étude de M. Charles Oulmont sur Un Poète coloriste et symboliste au 
xvii" siècle est consacrée à un certain du BoisHuz, breton d'origine et auteur 
d'un poème, la Nuict des Nuicts, le Jour des Jours, le Miroir du Destin, publié 
à Paris, en 1641, à l'occasion de la naissance du futur Louis XIV. On ne 
trouvera pas, dans l'article de M. Oulmont, de détails biographiques sur le 
poète, mais une analyse assez étendue de son œuvre, avec extraits l'appui, 
qui montre en elle certaines aspirations très personnelles et un sentiment 
rare alors de la poésie que nous avons nommée depuis coloriste et symbo- 
liste. 

— L'important travail du capitaine Derome sur M™» de Villedieu inconnue^ 
la famille des de Boesset et ses relations avec le Maine, n'est, malgré l'ampleur 
de ses dimensions, qu'un travail d'approche d'un ouvrage qui doit être 
encore plus considérable. Les renseignements généalogiques y abondent 
non seulement sur la famille de Marie-Catherine des Jardins et sur toutes 
ses alliances, mais encore sur des familles qui eurent de moindres attaches 
avec la sienne. On perd un peu de vue l'héroïne dans cette abondance de 
faits nouveaux et précis, dont quelques-uns n'ont qu'un rapport assez éloi- 
gné avec sa propre histoire. On la suit pourtant suffisamment pour voir 

ordre qui a été mis dans cette existence si mouvementée, qui présente 
encore des lacunes dont le capitaine Derome nous dissipera l'obscurité 
quand il fera connaître l'ensemble de ses patientes recherches. 

— Sous ce titre : Dante et Regnard, M. Roger Peyre signale, dans le sup- 
plément du Journal des Débats du l" décembre 1912, que l'idée originale du 



244 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Légataire universel se trouve dans VEnfer du Dante, là où (chant XXX) le 
génial florentin place Gianni Schicci, qui se fit passer pour Buoso Donati 
mourant et dicta ainsi un testament, qui lui était favorable. De cette res- 
semblance évidente faut-il conclure que le comique français a connu Dante 
et s'en est inspiré? Gela n'est pas vraisemblable, mais la rencontre n'en est 
pas moins curieuse à signaler. 

— M. Luigi Foscolo Benedetto a consacré une étude aux sentiments de 
Jean-Jacques Rousseau pour le Tasse {Jean-Jacques Bbusseau Tassofilo, dans 
les Scrittl rari in onore di R. Renier. Turin, Bocca, 1912). Rousseau prit sans 
doute connaissance de l'œuvre du Tasse durant son séjour à Turin. En tout 
cas, sa sympathie pour elle dura longtemps. Le premier exemple certain 
qu'on en puisse invoquer date de 1742 et des Muses galantes; le dernier 
remonte seulement à 1777-78 et à la quatrième promenade des Rêveries 
d'un promeneur solitaire. Et, entre ces dates, les traits abondent d'un sen- 
timent de sympathie que M. Benedetto a soigneusement dégagé. 

— M. Jules LENOUVELa communiqué au journal le Temps (9 novembre 1912) 
une dizaine de vers qu'il croit pouvoir attribuer à André Chénier. Ce mor- 
ceau est intitulé effectivement Vers inédits d'André Chénier sur la copie que 
M. Lenouvel en a trouvée à Vire, patrie de Chênedollé, qui eut communica- 
tion, en 1814, des papiers posthumes d'André. Il convient d'ajouter que ce 
morceau est le développement en vers d'un petit cadre en prose déjà publié 
dans l'édition Moland et intitulé : A la pauvreté. Sont-ce là des motifs 
suffisants pour se montrer aussi afflrmatif qu'on l'a été jusqu'ici? Le 
lecteur en jugera lui-même à l'examen de ces vers que nous reproduisons 
ci-dessous comme un document. 

Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. 

Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; 

Qu'il plie en approchant de ces superbes fronts 

Sa tète à la prière et son âme aux alTronls, 

Pour qu'il puisse, enrichi de ces afTronls utiles. 

Enrichir à son tour quelques tètes servîtes. 

De ces honteux trésors je ne suis point jaloux. 

Une pauvreté libre est un trésor si doux! 

11 est si doux, si beau de s'être fait soi-même, 

De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime. 

Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs. 

D'avoir su se bâtir des dépouilles des fleurs 

Sa cellule de cire, industrieux asile, 

Où l'on coule une vie innocente et tranquille. 

De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis, 

De n'olTrir qu'aux talents de vertus ennoblis 

Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses 

D'un encens lii)re et pur les honnêtes caresses! 

— M. RouciiER, petit-fils du poète des Mois, a donné au Musée Carnavalet 
les dessins originaux de Charles-Nicolas Cochin, de Marillier et de Moreau 
le Jeune, dont les reproductions gravées illustrent ce poème. M. Roucher a 
joint à ces dessins un portrait de son grand-père, peint à Saint-Lazare par 
Le Roy, le 6 thermidor an II, un peu avant le départ du poète pour l'échafaud. 

— Signalons deux études de M. Gilbert Chinard. 

La première, dans In Revue historique de Bordeaux et du département de la 
Gironde (octobre-novembre 1912), a pour objet : Un romancier bordelais 
inconnu, Antoine du Périer, sieur de Sarlagues, et auteur d'une histoire, 



CHKOMQUË. 245 

les Amours de Fistion (1602), dont Tintrigue se passe au Canada, que l'auteur 
avait visiU'». 

La seconde intitulée : Une sœur ainéc dWtala, Odérahi, histoire américaine 
(llrvuf hlfiir, (lu 21 décembre), analyse et apprécie cette œuvre singulière, 
ultra romantique et ultra exotique, dont on ignore l'auteur et la véritable 
date de publication, et dont, [)ar conséquent, on ne saurait dire au juste si 
elle est une contrefaçon ou une inspiration iVAtala, question qu'il iniporte- 
rait pourtant de résoudre avec preuves à l'appui. 

— L'article de M. Albert Cassagne sur Chateaubriand et Napoléon (Revue des 
I^Ju les napoléoniennes de septembre 1912) précise et résume heureusement 
les conditions de l'attitude de Chateaubriand dans les circonstances diverses 
où il put avoir à faire avec Napoléon, comme aussi les sentiments de ce der- 
nier à l'égard de l'écrivain. C'est bien comme écrivain, et comme écrivain 
seulement, que l'empereur eut voulu s'attacher Chateaubriand, mais celui-ci, 
esclave de son parti, esclave surtout du point d'honneur qui réglait sa 
conduite, ne se laissa pas domestiquer, et si sa conduite n'eut pas alors 
toute l'intransigeance et la continuité qu'il voulut lui donner plus tard, du 
moins n'eul-elle pas de défaillance, sinon de variation, qui dut ensuite 
l'empêcher d'en tirer vanité, lors de la restauration bourbonienne. 

— Tandis que se poursuit la publication de la correspondance de Chateau- 
briand, divers recueils périodiques mettent au jour des lettres qui viendront 
grossir soit le recueil lui-même soit son supplément. 

L'Amateur d'autographes de décembre 1912 contient huit lettres ou billets 
de Chateaubriand dont plusieurs ne sont pas sans un réel intérêt. La même 
revue a inséré dans son fascicule de février 1913 une lettre de Chateau- 
briand, du 31 mai 1812, dans laquelle il est question de l'héritage de sa 
sœur Lucile. 

Eli lin, dans le Mercure de France du l'''' février, M. Camille Pitollet 
imprime une lettre adressée par Chateaubriand, de Constantinople, le 
13 septembre 180C, à Joubert, rare épave d'une époque pour laquelle les 
missives de Chateaubriand font à peu près défaut. 

— M. Louis Thomas vient de réunir en un petit volume de la Collection des 
Trente les Œurres de Lucile de Chateaubriind, c'est-à-dire trois poèmes en 
prose, deux contes très courts et quelques lettres qui laissent entrevoir cette 
physionomie touchante poétisée par son frère. Une introduction groupe les 
traits épars de cette existence courte et douloureuse, essaie d'en déterminer 
le caractère, d'en dissiper le mystère. Naguère la piété littéraire de 
M. Anatole France avait de même ranimé délicatement l'image de la sœur 
de René. On n'a guère appris depuis lors sur sa brève histoire, qui demeu- 
rera sans doute toujours obscure, à moins que quelque trouvaille inespérée 
ne se produise pour en diminuer l'ombre. 

— Revenant sur un sujet qu'il a déjà abordé, M. Gustave Allais, dans ses 
nouvelles études sur les Harmonies de Lamartine, poursuit et précise la chro- 
nologie des pièces du recueil et s'efforce d'en situer, autant que possible, les 
circonstances de la composition dans la vie politique et privée du poète. Un 
tableau chronologique rend sensible à l'œil cette suite de poèmes dont les 
dates sont discutées avec méthode. Un chapitre sur le lyrisme de Lamartine 
expose quelques idées générales sur l'inspiration de ce recueil et deux mono- 
graphies, l'une sur Lamartine et Reboul, le poète nîmois, l'autre sur ses 
relations avec le marquis de la Maisonfort, ministre plénipotentiaire de 
France à Florence, élucident quelques points de la vie de Lamartine, qui, 
pour être secondaires, ne sont pas dépourvus d'intérêt. 



246 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

— En attendant la publication des œuvres complètes de Stendhal entre- 
prise par la librairie Honoré Champion sur les manuscrits autographes, on 
a mis au jour, ces temps derniers, divers fragments inédits de l'écrivain 
dauphinois. 

D'abord, la Revue de Paris a inséré, dans ses fascicules du 15 décembre 1912 
et du l^"" janvier 1913, une nouvelle inédite : Trop de faveur nuit, qui est 
extraite d'une vieille chronique italienne. 

En même temps, la Revue bleue des 7 et 14 décembre faisait connaître 
une autre nouvelle, le Chevalier de Saint-Ismier, dont l'action se passe en 
France, au temps de Richelieu, et dont un important fragment a seul été 
achevé. 

Enfin, dans la Revue du l'^'' janvier, M. Arthur Chuquet a imprimé, outre 
une note de police sur Stendhal, un bien curieux récit de celui-ci à Beugnot, 
sur l'aventure du pape Léon XII. Écrit en 1824, il n'était connu jusqu'ici que 
par des allusions faites par Stendhal lui-même et c'est une page pleine de 
verve et d'ironie. 

. — En dressant ritinéraire de Stendhal, M. Henri Martineau a agi avec lui 
comme on l'a fait déjà avec les grands personnages de l'histoire. Chaque 
année de cette existence mouvementée est analysée sommairement, puis 
viennent, à l'appui, toutes les dates, tous les éclaircissements qui renseignent 
positivement sur l'emploi du temps de Beyle. Ces détails sont groupés et 
présentés avec beaucoup de précision, dans un élégant volume qui sera 
désormais le complément des œuvres de Stendhal et de ses biographies. 

— Le Fragment à mettre en tête du « Joseph Delorme » que je dois donner à..., 
écrit par J. Barbey d'Aurevilly et publié par M. François Lai'rentie, est un 
morceau d'un charme pénétrant, qui date sans doute de 1833 et qui fut 
composé pour une jeune femme que Barbey aima et qui elle-même goûtait 
grandement les vers du Joseph Delorme de Sainte-Beuve. 

— L'article consacré à la Jeunesse de Désiré Nisard, par M. Charles Dejob, 
dans les Feuilles d'histoire de novembre 1912 et de janvier 1913 est une 
analyse judicieuse d'une carrière qui débuta assez différemment de la façon 
dont elle se poursuivit ensuite. Il est regrettable que les aspirations libé- 
rales de la jeunesse de Désiré Nisard, celles dont il faisait montre tandis 
qu'il rédigeait le National sous la direction de Carrel, aient cessé brusque- 
ment de paraître au lendemain du 2 décembre et que cet esprit avisé, si 
perspicace pour juger du mérite littéraire, n'ait pas apprécié plus saine- 
ment les vices d'origine de l'ordre des choses auquel il se rallia si aisément. 

— Les Lettres d' Orient de Paul de Molènes, publiées par la Revue de Paris 
dans ses livraisons du 1" et du 15 décembre dernier, sont au nombre de 
cinquante et ont été écrites du 25 mars 1854 au 26 avril 1856, c'est-à-dire 
pendant la campagne de Crimée que le jeune officier fit en qualité de 
lieutenant, puis de capitaine. Elles sont écrites à M'"*^ Jaubert, Caroline 
d'Alton-Shée, — celle que Musset appelait sa marraine — et montrent aussi 
bien l'éloquence naturelle, la sincérité, le mysticisme ardent de celui qui les 
traça que l'indulgence spirituelle et le charme pénétrant de celle à qui elles 
sont adressées. 

— L'article de M. Paul Bonnefon sur Leconte de Liste et Béranger, dans r Ama- 
teur d'autographes de janvier, précise quelques circonstances peu connues 
des débuts du poète parnassien et montre, d'api'ès des documents inédits, 
quels protecteurs les encouragèrent. C'est Béranger qui mit le jeune 
créole en relations avec Pierre Lebrun et avec Villemain, et c'est grâce à eux 



CHRONIQUE. 247 

et aussi à Scribe et à Vigny, que Leconte de Lisle obtint, soit du ministère 
de rinstruclion publique, soit de l'Académie française, des récompenses qui 
furent moins rares et plus importantes qu'on Ta dit jusqu'ici. 

— M. Maurice Pig.vllet a consacré une brochure aux Élections de Montalcm- 
bert dans le Doubit. C/est un chapitre d'histoire locale qui expose pourquoi 
l'orateur catholique fut choisi comme député, en 1848, par ce département 
où là famille de sa femme avait de grandes attaches, et comment il fut 
réélu successivement en 1849 et en 1852. Mais il échoua en 1857. Les temps 
avaient changé, ses yeux s'«Haient dessillés et il avait trop discuté la 
politique impériale pour qu'on lui accordât l'appui de la candidature 
officielle, ce qui explique son échec dans une contrée oià son influence 
avait été victorieuse jusque-là. 

— Dans son article sur Champfleiiry critique de Barbey d'Aurevilly {le Temps, 
27 décembre 1912), M. Kmile Magne revient sur un épisode assez oublié 
d'histoire littéraire : la critique du roman, Vue vieille maîtresse, faite par 
Champlleury, sans indulgence, sinon sans raison. On pourrait croire que 
Barbey s'en fàch;i. Il se tut, au contraire, fît son profit de certains des 
reproches qu'on lui adressait, mais sans prendre à parti son contradicteur 
ni le larder de ses épigranimes coutumières. 

— Le Figaro a publié quelques fragments inédits d'Ernest Renan. D'abord, 
le 21 décembre 1912, un important morceau Les, deux chœurs, fragment de 
l'histoire primitive de Vhumanitë. Quoique non daté, il semble remonter à 
1848 et l'écrivain s'y essaie à une forme de dialogue qu'il devait employer 
plus tard avec un succès si vif. Ensuite, dans le supplément du 23 décembre, 
c'est un autre essai de jeunesse, une imitation du rythme oriental, inti- 
tulée Vldcnl. 

V Amateur d'autographes de février contient deux lettres d'Ernest Renan : 
l'une, du 2 octobre 1858, a trait à sa traduction du livre de Job; l'autre, du 
7 octobre 1859, adressée à Gustave Vapereau, précise quelques points de ses 
idées. 

— M. Louis IIUMBERT a communiqué à la Révolution française {l^ août 1912) 
une lettre de Michelet posant sa candidature au Collège de France, en 1830, 
pour la chaire d'histoire et de moi'ale vacante par la démission de Daunou. 

M. François Picavet, secrétaire du Collège de France, a complété cette 
publication en résumant, d'après le registre des délibérations de cet éta- 
blissement, ce qui se passa alors dans l'assemblée des professeurs. .Michelet 
n'obtint qu'une voix; Saint-Martin eut la majorité. Mais le gouvernement 
refusa de le nommer et réclama une seconde délibération. Cette fois-ci, 
Letronne est désigné à l'unanimité au choix du ministre. Michelet ne devait 
être désigné à son tour qu'en 1837, par 14 voix contre 8. 

Enfin, on peut joindre à l'histoire de cette première candidature de 
Michelet une lettre de Michelet à Daunou, publiée également dans la Révolu- 
tion française du 14 octobre, par M. P. Bouvier, par laquelle il sollicite la 
bienveillance ou la protection du précédent professeur d'histoire et de 
morale. 

— Signalons, à propos de Michelet, que Gabriel Monod a légué à la biblio- 
thèque de l'Institut des papiers de Michelet qu'il avait acquis de M. Marc 
Mialaret par un traité en date du 14 novembre 1907, et qui n'avaient pas été 
versés par lui, de son vivant, à la bibliothèque de la ville de Paris. 

— M. G. Vauthier publie, en les commentant, dans la Révolution de 184S 



248 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

(septembre-octobre 1912), d'intéressantes Notes de Villemain sur les journées de 
février ISiS. C'est le témoignage d'un homme qui avait été trop bien traité 
parle précédent gouvernement pour être sympathique à l'autre, mais qui a 
vu pourtant tomber Louis-Philippe sans grande émotion, et dont la perspica- 
cité assez égoïste détaille sans faiblesse les incidents divers. 11 semble bien 
que ces pages devaient fournir les éléments d'une suite plus ou moins loin- 
taine aux Souvenirs contemporains. 

— L'enquête sur la jeunesse littéraire conduite par M. Emile Henriot et 
qu'il a intitulée : A quoi rêvent les jeunes gens, est fort impartiale et apporte des 
renseignements qui seront utiles aux historiens de l'avenir. Les tendances 
nouvelles et les vocables à la mode y sont analysés et expliqués. On y 
apprend ce que sont ou veulent être le néo-symbolisme ou l'unanimisme, 
les paroxystes ou les loups, et aussi ceux des jeunes écrivains qui sont à la 
droite de la pensée contemporaine et ceux qui conservent leur indépen- 
dance d'allures et ne s'enrégimentent nulle part. En dépit de toutes ces 
divisions, il ne semble pas qu'un courant bien marqué dirige la jeunesse 
contemporaine dans tel ou tel sens, et, pour ce motif, le secours d'un guide 
impartial et informé est d'autant plus nécessaire pour se diriger au milieu de 
talents incontestables, mais très divers, et même, en dépit de leurs affinités, 
très disparates. L'enquête de M. Henriot y servira, en attendant qu'elle 
devienne un document précieux pour l'histoire littéraire de demain. 



Le Gérant : Paul Bonnefon. 



Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. 



Revue 

d Histoire littéraire 

de la France 



LAMARTINE ET LES DEUX « ÉLÉONORE' » 



La pièce qui porte le numéro III dans l'édition définitive des 
Premières Médilalions poétiques est intitulée : A Elmre. On s'en 
rappelle le début : 

Oui, l'Anio murmure encore 
Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur ; 
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure, 

Et Ferrare nu siècle futur 
Murmurera toujours celui d'Éléonore. 
Heureuse la beauté que le poète adore! 

Heureux le nom qu'il a chanté! 

Toi qu'en secret son culte honore, 
Tu peux, tu peux mourir! Dans la postérité 
Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie ; 
Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie, 
Montent d'un vol égal à l'immortalité. 

Demander quelle est ici VEléonore que le poète a voulu désig-ner, 
pourrait sembler d'une impertinence oiseuse. Et cependant, si ce 
n'était point à la sœur du duc d'Esté, à l'Éléonore du Tasse qu'il 
avait song^é d'abord? Je voudrais, derrière cette Éléonore lointaine, 
faire apparaître une autre Éléonore, plus voisine de Lamartine, et 

1. Sauf indicalion contraire, les citations de Lamartine sont empruntées à la 
dernière édition in-16 publiée à la librairie Hachette par la Société propriétaire 
des œuvres; celle de Parny aux Œuvres d'Évariste Parny, Paris, Debray, 1808, 
i) vol. in-18. 

Revue fi'hist. littêr. de la France (20" Ann.)- — XX. 17 



250 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

plus familière à sa mémoire, sur qui, sans aucun doute, dans la 
rédaction primitive de cette Élég-ie, il a arrêté sa pensée et ter- 
miné son vers. Ce ne sera pas là simplement une conjecture 
« philologique », d'ailleurs divertissante : dans cette reconstitution 
d'un vers de jeunesse, ce sont surtout quelques moments de la 
jeunesse et de la poésie lamartiniennes que j'essaie de reconstituer. 



« Cette méditation, a-t-il dit lui-même dans son Commentaire 
de 1849 S n'est qu'un fragment d'un morceau de poésie beaucoup 
plus étendu que j'avais écrit bien avant l'époque où je composais 
les Méditations véritables. C'étaient des vers d'amour adressés au 
souvenir d'une jeune fille napolitaine, dont j'ai raconté la mort 
dans les Confidences. Elle s'appelait Graziella. Ces vers faisaient 
partie d'un recueil en deux volumes de poésies de ma première 
jeunesse que je brûlai en 1820. Mes amis avaient conservé quel- 
ques-unes de ces pièces- : ils me rendirent celle-ci quand j'impri- 
mai les Méditations ». Il eût été plus exact de dire : « quand je 
préparai la neuvième édition des Méditations », car c'est alors 
seulement, en 4823, — pour grossir son recueil, trop mince au 
gré de lecteurs enthousiastes, — que la pièce fut imprimée ^ Dans 
la Préface, qu'il écrivit aussi en 1849, il a longuement parlé de 
ces premières élégies : « A mes retours de voyages, pour passer 
les hivers tristes et longs à la campagne, dans la maison sans dis- 
traction de mon père, j'ébauchai plusieurs poèmes épiques, et 
j'iécrivis en entier cinq ou six tragédies. Cet exercice m'assouplit 



\. Œuvres de M. A. de Lamartine, Paris, typographie de Firmin Ditlot, 18i9-lSoO. 
14 vol. in-8, t. I, Méditations poétiques avec commentaires, p. 100. 

■>. L'indication de Lamartine a, celte fois, chance d'être exacte : A Elinre était 
l'une des élégies que Virieu préférait dans ce recueil; cl', la lettre qu'il écrit à son 
ami le 28 janvier 1818, ap. Doumic, Lettres d'Elvire à Lamartine, Paris, Ilachelle, 
1903, 1 vol. in-18, p. 9f5 : « ... Je me suis persuadé de nouveau qu'il ne fallait plus 
pardonner qu'à ce qui est excellent. 11 ne faut tolérer que les morceaux comme 
l'Église de campagne, le morceau au soleil : Vois-tu comme tout change, etc.. 
Lorsque seul avec toi, etc., et bien d'autres; il n'y a plus de bonne poésie que la 
divine. ■■ La ponctuation de M. Doumic est inexacte : il faut une virgule après 
soleil; et les quatre pièces que Virieu désigne ainsi sont, je crois, les suivantes : 
Le Temple (l'Église de campagne); L'Hymne au soleil (le morceau au soleil); A Khii-f 
(Vois-tu comme tout change); A El**" (Lorsque seul avec toi). Mais le fait de dési- 
gner A Elvire par un autre vers que celui qui ouvre aujourd'hui la pièce montre 
bien qu'elle a subi des remaniements. 

3. Méditations poétiques, 9* édition, Paris, Gosselin, 1823, in-8, p. 25-27. — 
M. Félix Reyssié, La Jeunesse de Lamartine, Paris, Hachelle, 1802, in-i6, p. oit. 
affirmait à tort que la pièce n'avait paru qu'en 1826. 



LA.MAUII.NK Kl LKS UKUX « KLKO.NORK ». 251 

la myin et l'oreille aux rythmes. J'écrivis ainsi un ou deux volumes 
• rélégies amoureuses sur le mode deXibulle, du chevalier de Hertin 
et de Parny. Ces deux poètes faisaient les délices de la jeunesse... 
Je lis comme mes modèles, (juehjuefois peut-être aussi bien 
qu'eux. Je copiai avec soin, pendant un automne pluvieux, quatre 
livres d'élégies, formant ensemble deux volumes, sur du beau 
papier vélin, et gravées plutôt qu'écrites d'une plume plus amou- 
reuse (juc mes vers. Je me proposais de publier un jour ce recueil 
quand j'irais à Paris, et de me faire un nom dans un des médail- 
lons de cette guirlande de voluptueux immortels qui n'ont cueilL 
de la vie humaine que les roses et les myrtes, qui commencent à 
Anacréon, à Bion, à Moschus, qui se continuent par IVoperce, 
Ovide, Tibulle, et qui finissent à Chaulieu, à La Fare, à Parny '. » 
A Elmre est l'une de ces « élégies » : elle a été écrite avant la crise 
régénératrice et révélatrice qui commença « au bord du Lac », 
avant Y Isolement, le Vallon, Y Automne, avant tous ces chants de 
tristesse et d'espoir, dont les « accents », en vérité, étaient 
« inconnus à la terre ». Nous avons ainsi les dates extrêmes entre 
lesquelles doit se placer la composition de la pièce : le retour 
d'Italie, à la fin de i812, et la rencontre avec M"'' Charles, en 
août 1816 -. En essayant de réduire encore cet espace de quatre 
ans, nous éclairerons certains détails du texte, et nous pourrons 
résoudre plus sûrement le petit problème que j'ai posé. 

La pièce contient, d'ailleurs, quelques indications biographiques, 
qui nous viendront en aide : 

Ah! si mon frêle esquif, battu par la tempête, 
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port; 
Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ; 
Si les pleurs d'une amante, attendrissant le sort, 
Ecartaient de mon front les ombres de la mort,... 

C'est la plainte d'un convalescent, qui se demande s'il retrou- 
vera jamais « le plaisir solide, charnu et moelleux de la santé' ». 
Les lettres de 1813 et 1814 peuvent servir, à cette plainte, de 
commentaire perpétuel : « Je viens, écrit-il à Virieu le 1" mars 
1813, d'avoir une maladie violente et sérieuse, où j'ai failli rester... 
J'avais tout à la fois une esquinancie, une fièvre scarlatine et une 

1. Pi'emiihe Préface des Méditations (1840), édit. cit., p. 16-17. 

2. Cf. encore sa lettre à Fortuné de Vaugelas, dw 28 juin 1816, Correspondance, 
I, 26 i : « Je compte faire imprimer incessamment, pour quelques amateurs, quatre 
petits livres d'élégies dans un petit volume. » 

3. Montaigne, Essais, il. 37, Odil. municipale, II, 612. 



2S2 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAISCE. 

fluxion (le poitrine... On m'a enfin tiré d'affaire : me voilà en 
grande convalescence'. » Les suites de cette rude secousse se pro- 
longeront près de deux ans. A la fin de mars, il écrit encore à son 
ami : « Je n'ai pas eu un instant de bon depuis la maladie que j'ai 
eue il y a deux mois; je retombe à chaque moment^. » Il y eut un 
mieux passager, suivi d'une douloureuse rechute, qui le laissa 
« à moitié mort » : « Je me vois décliner peu à peu; et, comme 
si ce n'était pas assez des maux du corps, tous les genres de 
malheurs se sont donné rendez-vous sur ma triste carcasse. 
J'approche de tous côtés de ma ruine totale ^ » Parmi ce grand 
désarroi physique et moral, les souvenirs de l'Italie lui glissent 
une consolation, et les projets littéraires un espoir : « Si je reprends 
un peu de vie, quand Médée sera finie, je commence Bruriehaut et 
Mérovée; et, si je guéris jamais tout à fait, si je renais sérieuse- 
ment, je jure que j'emploierai ma vie à faire mon poème de 
Clovis. N'admires-tu pas ce beau zèle d'un mourant, qui s'occupe 
encore de niaiseries^? » C'est bien l'accent de la plainte à Elvire : 

Ahl si mon frêle esquif... 

Ce ne sont pas encore les vers d'amour : ce sont seulement les 
velléités épiques et tragiques qu'il a rappelées dans la Préface des 
Méditations; mais l'inspiration élégiaque est toute proche. 

Les Bourbons sont rentrés; le loyalisme des Lamartine a été 
récompensé : Alphonse est nommé garde du corps. Le voilà en 
garnison à Beauvais, dans « cette espèce d'entonnoir oii les 
hommes ont élevé une espèce de ville », toujours languissant, 
avec « une fièvre obstinée et un cruel mal de poitrine^ » : il se sent 
ft le plus digne de pitié des êtres d'ici-bas "^ ». Dans les heures de 
relâche, la lassitude et l'ennui se partagent son cœur; « il cherche 
à devenir amoureux, mais toutes les femmes sont si laides' »! Un 
jour, il écrit triomphalement à Virieu : « Je suis amoureux, 
amoureux fou d'une petite fille de sept ans^ » Sept ans! Trois 
semaines plus tard : « Je suis presque amoureux de la fille d'un 
charpentier, mon voisin ^ » Presque! El il essaie de se dédommager 

1. Correspondance, I, 215. 

2. Lettre du 27 mars, Id., I, 216. 

3. A Virieu, lettre du 9 novembre 1813, hl., 1, 223. 

4. Id., ifjid. 

b. A Virieu, lettre du 26 juillet 1814, Id., I, 230. 

0. Id., lettre du 15 août, W., I, 235. 

1. Id., lettre du 3 août, Id., I, 234. 
8. Id., lettre du 20 juillet, Id., I, 231. 
y. Id., lettre du 17 août, Id., l, 238. 



LAMAUTI.NK ET LES DEUX « fil.ÉO.NOUE ». 253 

(le toutes ces brèves alertes sentimentales par le l'appel des 
anciennes et vives amours, du « ciel de Naples » et de « l'ombre 
do ses orangers ' ». 

Qu'étos-voLis devenus, bords riants, frais bocages, 

Où l'Ârno promène ses eaux? 
Qu'étes-vous devenus, magnifiques rivages, 
Où la mer de Tyrrhène, à l'abri des orages, 

Entoure Naples de ses flots? 



C'en est donc fait! Je vais, dans ces tristes parages, 
Célùbrer vainement vos séduisants rivages, 
VA mourir en vous reirrettant -. 



Coulez, jours fortunés, coulez plus lentemeni, 
Pressez moins votre course, heures délicieuses; 
Laissez-moi savourer ce bonheur d'un moment. 

Il est si peu d'heures heureuses. 
Faut-il donc les voir fuir aussi rapidement*? 

Tels sont les vers qu'il enchâsse alors dans ses lettres à Virieu. 
Il leur manque, sans doute, ce que l'on pourrait appeler la 
« pensée » de l'élégie A Elmre : le désir de la gloire et de l'immor- 
talité par la gloire; mais, dans tous ces vers, que je crois contem- 
porains, c'est un état sentimental analogue, le goût de la volupté, 
une mélancolie toute païenne et sans profondeur : c'est, en tout 
cas, la même manière, une forme libre, facile, un peu lâchée. 

La Correspondance et les Mémoires sont ici d'accord pour nous 
représenter sous le mC'me jour ces trois mois de petite garnison. 
Désabusé et fatigué, tout entier aux souvenirs d'Italie, il cherchait 
la solitude. Non loin de la ville, au bout d'un « petit sentier, 
ombragé par deux buissons bien parfumés », il avait trouvé une 
vigne sous des cerisiers * : c'était devenu « son cabinet en plein air » ; 
et, chaque jour, il allait là rêver cinq ou six heures, « un livre et 
un crayon à la main ». « Quelquefois, dit-il, l'ombre de Graziella 



1. A. Virieu, lettre du 3 août, Con'espondance, I, 234. 

2. /(/., lettre du 20 juillet, /(/., I, 230. 

3. Id., lettre du 3 août, hL, l, 234; cf. encore dans cette même lettre 

Qu'ils sont doux les airs de ma lyro, 

Quand Dapliné daigno los redire! 
Pliilomôlo se tait dans le creux des vallons : 
L'amour en est l'objet, c'est lui (|ui les inspire ; 
C'est lui qui les répète; et lui-même il admire 

Ses ouvrages dans mes chansons. 

4. Id., lettre du 3 août, Id., I, 232-4. 



2b4 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

dans les vignes d'Ischia m'apparaissait, et une larme tombait sur 
mon livre... Ces heures étaient employées par moi, tantôt à me 
souvenir et à regretter avec larmes les temps écoulés et la figure 
gravée dans mon cœur, tantôt à lui parler de loin, k me rappeler 
sa charmante image, tantôt à lui adresser quelques strophes 
décousues, d'un deuil mêlé de remords*. » N'exagérons point ces 
remords rétrospectifs; retenons seulement que le souvenir de Gra- 
ziella, ou, pour être plus exact, le souvenir de ses amours napo- 
litaines, — car, à mesure qu'on étudie mieux Graziella, on 
s'aperçoit davantage que ce soi-disant fragment de Mémoires n'est 
guère qu'une fiction, et que la virgilienne corailleuse de Procida 
rentre dans le groupe anonyme des « beautés crédules ou volages » 
qui tombèrent à Naples « dans ses bras entr'ouverts^ », — retenons 
donc que le souvenir de ses bonnes fortunes était alors inspira- 
teur : « Depuis quelques jours, écrit Lamartine au baron de 
Vignet, je fais des élégies amoureuses ^ » 

Quelques mois plus tard, il se retrouvait à Milly. Un grand 
souffle de campagne dissipait toute cette littérature artificielle, 
cette sentimentalité livresque, cette mélancolie frivole. Un noble 
et délicieux tumulte de désirs le tenait enfiévré et purifié : « Oh! 
combien l'on vaut mieux, écrit-il à Virieu, dans la retraite des 
cliamps, ne fût-ce qu'au bout de trois jours, que partout ailleurs! 
Combien l'on retrouve de sentiments que l'on croyait à jamais 
perdus! Combien l'âme reprend de ton, et le cœur de puissance ! 
Combien l'imagination s'agrandit et se réchauffe!... Oui ! je suis 
redevenu au milieu de tout cela tout ce que j'étais il y a cinq ans, 
tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de 
l'adorable nature. Le croiras-tu? Je sens mon cœur aussi plein de 
sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de 
fièvre de ma jeunesse... Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je 
trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je 
l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que 
l'homme sur terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma 
poitrine, je le sens, je l'entends : Dieu sait tout ce qu'il contient ! 
Pour moi je jouis et je soufîre de cet état, et je sens tomber 
quelques larmes. Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir; 
mais je mourrais du moins avec quelques sentiments nobles et 



1. Mémoires inédits de Lamartine (1790-1815), 213. 

2. Variante des Manuscrits du Passé: cf., dans cette Revue, janvier-mars 11)05, 
XII, 62. Sur Graziella, cf. Gustave Gharlier, La geiièse de « Graziella », dans Le 
Corres/jo?K/a?«< du 10 juillet 1912. 

3. Lettre de l'automne de 1814, Correspondance, I, 240. 



l,AMAl^l^^; kt i.ks jjki \ « .kli-onouk ». 2bR 

vcrluriix dans l'ilme '. » Le retour de ces émotions profondes, de 
rcs ardeurs tristes reculait dans un lointain très estompé le 
souvenir de Graziella et des autres : les yeux du poète se tour- 
nai(Mit vers la femme « nHéo » et attendue, qui devait exalter en 
lui toutes ses puissances d'aimer et savoir entin « tout ce (jue son 
cciMir contenait ». Ce n'était pas encore la crise décisive. Deux 
ans devaient s'écoulor avant la rencontre « au bord du Lac ». Mais 
ce sursaut d'une i\me orageuse et inqui(Me suftisait pour inter- 
rompre provisoireriient le murmure suranné des « élégies amou- 
reuses ». De ces « élégies » d'alors, la Corresjmndance nous en a 
conservé une : Le saule jileureur, complainte sur la tombe 
d'Emma-GrazicUa''; A Elvire en est une autre, et me paraît 
appartenir, elle aussi, à l'été de 1814. 



II 



Cette date, dont je crois avoir établi la quasi-certitude, se trouve 
confirmée par un mot du texte, qu'en même temps elle éclaire : 

Si les pleurs d'une amante, attendrissant le ?ort, 
Écartaient de mon front les ombres de la mort; 
Peut-être.. , oui, pardonne, ô maître de la lyre! 
Peut-être j'oserais (et que n'ose un amant?) 
Égaler mon audace à l'amour (jui m'inspire. 
Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire. 
Do notre amour aussi laisser un monument! 

Quel peut être ce « maître de la lyre », à qui, en 1814, Lamartine 
semble s'adresser comme à un « maître » encore vivant? La 
Correspondance ne laisse aucun doute sur ce point. Le « Maître » 
de la jeunesse lamartinienne est l'auteur de ces Poésies érotùjues, 
(|ue tous les jeunes gens de l'Empire « savent par cœur'' », celui 
dont l'Institut a consacré officiellement la gloire, et qui va mourir 
le 5 décembre 1814 : le chevalier de Parny. Quand nous n'aurions 
pas l'aveu de Lamartine lui-même dans la Préface des Médita- 
tions^, les petits vers, qu'il insérait entre vingt et vingt-cinq ans 
dans les lettres à ses amis, apporteraient des témoignages décisifs. 



1. Lettre du 30 noveml)re 1814, Correspondance, 1, 2il-243. 

2. A Virieii, lettre du L^aoùt 1814, Id., I, 236-23:. 

3. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tom/je, édit. Biré, I, 221. 
i. Cf. le te.\te de la Préface de 184y cité plus liaut. 



256 REVUE D HISTOIRt: LITTÉRAIRE DE LA FRAÎNCE. 

Le 28 mars 1810, il écrit à Prosper Guichard de Bienassis : 

Si je vois Parny sur ma table, 
Je l'ouvre, et quelques pleurs s'échappent de mes yeux; 

Quand je l'entends peindre des feux 

Dignes de l'amour ou du diable, 

Je dis : vous qui fûtes ses dieux, 
Tendre amour, doux plaisir, qui l'inspirez encore, 
Donnez-moi de sa voix l'accent mélodieux '. 

Le 1 janvier 1815, quelques mois après avoir écrit A Elvire, il 
lisait à l'Académie de Mâcon un Éloge de Parny, dont l'enthou- 
siasme est d'une incontestable spontanéité, et dont la forme, 
empruntée à une « complainte » du « Maître » sur la mort d'Emma, 
trahit ouvertement le disciple^ : 

Sur ce gazon, témoin de nos douleurs, 
Laissons tomber des larmes et des fleurs. 

Parny n'est plus : la Parque courroucée 
Vient de trancher la trame de ses jours. 
Son luth muet se détend pour toujours; 
Et, sous la pierre insensible et glacée, 
Dort à jamais le chantre des amours. 



Tibulle seul manquait à ma patrie; 
Avec Parny Tibulle a reparu. 

Jamais les bords de l'Anio jaloux, 
Jamais les bois de Tibur, de Blanduse, 
Lieux enchantés où s'égarait sa muse, 
N'ont répété des soupirs aussi doux. 

Combien de fois ma tendre adolescence, 
Se dérobant aux regards curieux, 
Pour dévorer tes écrits amoureux 
De ses Mentors trompa la vigilance! 
Que tu formas ma timide ignorance! 



1. Correspondance, I, 130. 

2. Comparez le refrain de la pièce de Lamartine : 

Sur co gazon, témoin do nos douleurs, 
Laissons tomber des larmes et dos fleurs, 

et celui de la Complainte de Parny, Mélanges, II, 190-192 : 

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs, 
Et sans effort coulez avec mes pleurs. 



I.AMAUTINK KT LES DEUX « ÉI.ftONOlu: ». 237 

Ah ! que le temps effeuille promptemenl 

Ces fleurs d'un jour sur le front d'un (imunt ! 

Hier encore, le front chargé de roses, 

Comme un convive aux pompes d'un festin. 

Tu défiais l'inflexible destin; 

Ta main encor s'égarait sur la lyre : 

La mort parait... Ta voix tremblante expire, 

Et sur la lyre elle a glacé ta main. 



Nous l'écoutons, et déjà tu n'es plus ! 
Non tu n'es plus, mais ton nom vit encore, 

Mais les amants conserveront ta gloire. 
Mais à jamais le cœur de la beauté 
Sera le temple où vivra ta mémoire. 

Sur ce gazon, témoin de nos douleurs, 
Laissons tomber des larmes et des fleurs '. 

Ce sont là, comme on le voit, les idées mômes qu'il avait 
exprimées dans l'élégie A Elvire : l'inspiration est commune, parce 
(ju'elle est à peu près contemporaine. 

Au reste, ce n'est pas dans ce seul vers de la pièce que le jeune 
Lamartine salue Parny comme le « Maître de la lyre ». On peut 
dire qu'elle est tout entière un hommage à Parny, parce que les 
imitations et les réminiscences du « Maître » y abondent ^ 

Je croirais d'abord que c'est à Parny que le nom d' Elvire a été 
emprunté. Si l'on se fiait au seul Commentaire de Lamartine, ce 
nom n'aurait pas flguré dans la rédaction primitive : « Mes amis 
avaient conservé quelques-unes de ces pièces; ils me rendirent 
celle ci quand j'imprimai les Méditations. J'en détachai ces vers, 
et j'écrivis le nom d'Elvire à la place du nom de Graziella. On 



1. A Virieu, lettre du 13 mars 1815, Correspondance, I, 2i6-2i9. 

2. Je ne veux pas dire que Parny y soit seul imité; et, si c'en était le lieu, je 
montrerais que Lamartine s'est aussi souvenu de Berlin. M. Félix Reyssié, La Jeu- 
nesse de Lamartine, op. cit., p. 161, affirme, sans autre preuve, que la pièce est 
" imitée, presque traduite de Properce ». Je suppose qu'il fait allusion à la seconde 
Hlépie du livre III : 

Forlnnala, meo si qua est celebrata libello! 

Mais il est peu probable que l'imitation soit directe : je ne relève qu'une fois le 
nom de Properce parmi les lectures de Lamartine (lettre du 10 juin 180y, Corres- 
pondance, 1, 84). J'admettrais |)lus volontiers que l'imitation s'est faite à travers 
Berlin, et que chez Lamartine, comme chez Berlin, la pièce devait servir de préface, 
soit à tout le recueil, soit à l'un des livres du recueil; cf. Amours, III, 1, ap. Œu- 



258 REVtlK n HISTOIRE LITTÉIIAIUK UK LA FRANCE. 

sent assez que ce n'est pas la même inspiration '. » Je me rappelle 
avoir cherché jadis — et vainement — quelle pouvait être la fin 
(le la pièce sous sa première forme : 

Mais les siècles auront passé sur ta poussière, 
Elvire, et lu vivras toujours. 

Depuis la puhlication des lettres de la seconde Elvire, nous 
savons que le nom avait déjà servi à Graziella- : c'est sous ce 
nom qu'elle est chantée dans ÏHytnne au soleil^, et dans la pièce 
que j'étudie ici. Auparavant, quand « le grand diable de 
IJourg-ogne ))^ s'était amusé à célébrer en vers ses brèves et 
successives amours, il avait pris dans le dictionnaire de Parny de^ 

rres complètes [édition Boissonnadej, Paris, Roux-Dufort, 1824, in-8, p. 107-10,8. 

Heureux, cent fois heureux, l'objet aimable 
Dont le doux nom couronnera mes vers. 
Mes vers seront «n monument durable 
De sa beauté qu'encensa V Univers 



Le Temps, un jour, aux plaines de Versailles, 
Sous la charrue écrasera les lis. 
Ne craignez rien de sa rigueur extrême... 
Regardez-vous, et songez qui vous aime, 
Du ciel le temps a chassé les dieux même; 
Ils sont tombés, mais vous vivrez toujours. 



La ressemblance est d'autant plus frappante avec les derniers vers de l'élégie À 
Elvire : 

Mais les siècles auront passé sur ta poussière, 
Elvire, et tu vivras toujours, — 

([lie Berlin avait déjà employé la même formule dans les Amours, II, 10, édit. cit., 
]). yo : 

On connaîtra malgré moi l'infidèle; 
Vainqueur du Temps, son nom vivra toujours. 

On pourrait encore rapprocher de la pièce de Lamartine quelques morceau.^ de 
Berlin, Amours, \, 5, III, 16,20, édit., cit. p. 1", 155, 170-171, etc. — Mais ces imita- 
tions, plus ou moins conscientes, de Berlin ne détonent pas dans cette pièce inspirée 
de Parny. S'il y a entre Berlin et Parny des dilTérences de talent, — et 
M. Henri Potez les a bien mises en valeur : cf. L'Élégie en France avant le Roman- 
tisme, Paris, Lévy, 1898, in-16, p. 199-201, — tous deu.x du moins se meuvent dans 
la même atmosphère; comme le dit Berlin à Parny, « tout est commun entre eu.v » 
{Èpilofftte, édit. cit., p. 346); et imiter Berlin, c'est encore imiter Parny. 
\. Commentaire de 1849, édit. cil. de 1849-1850. I, 109. 

2. « Oh ! mon Alphonse, écrivait M'" Charles à Lamartine le l" janvier 1817, qui 
vous rendra jamais Elvire ? Qui fut aimée comme elle'/ Qui le mérite autant V Cette 
femme angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse »; et, 
le lendemain, après avoir entendu Virieu lui dire sur un ton dégagé : •< Oui, c'était 
une excellente petite personne pleine de cœur, et qui a bien regretté Alphonse », 
— elle s'écria douloureusement : « Serait-il donc possible, .Alphonse, qu'Elvire 
fût une femme ordinaire, et que vous l'eussiez aimée, que vous l'eussiez, louée, 
comme vous l'avez fait? » Cf. René Doumic, Lettres d'Elvire, op. cit., p. 29 et 31. — 
M. Doumic (p. 44-45) a déjà souligné l'inexactitude du Commentaire de Lamartine. 

3. Premières Méditations, 151 : « Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton 
amant. » 

4. C'est ainsi que Lamartine signe lui-même sa lettre du 19 août 1809 à Pros- 
per Guichard de Bienassis, Correspondance, I, 95. 



LAMARTINE ET LES DEUX « KLKONOIli; ». 259 

noms commodes pour ces maîtresses plus ou moins fictives : 
Myrtlié, Dapliné, Kinina'. Le nom il'Klvire a, je crois, môme 
origine, 

Ecoulez-moi, prudente Etvire, 
Vous désolez, par vos lenteurs, 
L'amant qui brftie, qui soupire, 
Et qui mourra de vos rigueurs, 

avait (lit I*arny dans le Coup d'ieil sur Ci/thère'. 

L'élégie de Lamartine, comme les plus célèbres et les plus 
nombreuses de Parny, est écrite en vers libres. C'est ce que 
Merlin, — qui, en cela aussi, a souvent imité Parny, — appelait : 
faire « courir des vers sur des pieds inégaux ' ». Quelques-unes des 
poésies lamartiniennes, qui datent de la môme épo(jue, ont adopté 
le mètre irrégulier, comme, par exemple, Élégie, Tristesse, Le 
fjolfe de Baia. Il ne semble pas non plus téméraire d'attribuer à 
riniluence de Parny plusieurs des comparaisons, des images ou 
des lieux communs qui remplissent A Elvire^. Lamartine écrit : 



1. Cf., pour Myrthé, lettre à Virieu du 14 mai 180'.', Correspondance, I, 74, ei Parny, 
Le Promontoire de Leucade, 1, 15' et suiv.; — pour Dapkné, lettre à Virieu du 
3 août 181 i, Correspondance, 1, i'32, et Parny, La Journée champi^lre, 1, 139; — 
pour Emma, - Le Saule Pleureur », Correspondance I, 236-237; et Parny, Complainte. 
11, 190-1'J2: Les Rosecroix, IV, 12 et suiv. 

2. Mélanges, II, 202. — Je ne veux pourtant pas dire que ce soit Parny qui ait 
introduit ce noua d'Elvire dans la poésie élégiaque française; cf., par exemple, 
Almanach littéraire ou Ètrennes d'Apollon, Paris, 1782, I vol. in-24, p. 25; Portrait 
d'Elcirc, par M. Rochon de Chabannes : 

Elvire est plus que belle, Elvire est si jolie ; 
Dès que l'on voit Elvire, on l'aime à la folie, etc. 

Il se pourrait aussi que l'attention de Lamartine eût été attirée sur ce nom par la 
publication, en 1814, du Cid, liomances espagnoles imitées en romances françaises. 
par M. Creuzé de Lesser, Paris, Dclaunay, in-12; mais, si on remarque que c'est a 
Parny déjà que Lamartine avait pris Mi/rthé, Daphné, Emma, il paraîtra vraisem- 
blable qu'Elvire appartient à la même famille. 

3. Amours. 111, l,édil. cit., p. 100. 

4. L'influence de Parny sur Lamartine mériterait toute une étude; le présent 
article ne veut y apporter qu'une contribution. Ln attendant ce travail d'ensemble, 
on pourra lire dans le livre cite de M. Potez, p. 476-479, quelques considérations 
sommaires, mais justes. Voici un rapprochement qui peut être ajouté à la liste de 
M. Polez : Lamartine, Impromptu à M"" Fan;/ H., Paris, 16 novembre 181o, Corres- 
pondance (1" édit.), t. Il, 1873, p. 78 (le texte a disparu de la seconde édition) : 

C'en est fait, j'ai brisé ma chaîne. 

J'ai rougi de mon esclavage; 

et Parny, La Rechute, I, 41 : 

C'en est fait, j'ai brise mes chaînes. 
J'ai rougi do ma dépendance. 



260 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ainsi le voyageur, qui, dans son court passage, 
Se repose un moment à l'abri du vallon. 
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage, 
Avant que de partir, aime à graver son nom. 

Les amants de Parny gravent souvent leurs noms sur un arbre 
ou sur un rocher : 

Bel arbre, pourquoi conserver 

Ces deux noms, qu'une main trop chère 

Sur ton écorce solitaire 

Voulut elle-même graver? 



Rejette ces chiffres menteurs : 
Le Temps a désuni les cœurs 
Que ton écorce unit encore K 



Les considérations qui suivent, dans l'élégie de Lamartine, 
portent l'empreinte d'une banalité si manifeste, qu'il est inutile 
d'en rapprocher tous les textes de Parny, où sont traités ces grands 
thèmes élégiaques de l'universel changement, des plaisirs fugitifs, 
de la beauté et de la jeunesse éphémères : les vers de Lamartine 
sont ici comme du Parny condensée Mais, parmi ces développe- 
ments traditionnels, quelques réminiscences verbales apparaissent, 
très significatives. Lamartine : 

Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ; 

Parny : 

Des ruisseaux argentés roulent sur la verdure, 



Et vont en serpentant se perdre au sein des mers 



1. Poésies erotiques, IV, 3; Œuvres, I, 89. Cf. encore Vers gravés sur un oranger, 
I, 20; Poésies erotiques, IV, 6; Œuvres, I, 96. — 11 faut, d'ailleurs, reconnaître que 
ce tableau revient plusieurs fois chez Bertin et chez les élégiaques de la fin du 
xvni° siècle. 

2. Par exemple, ce vers de Lamartine : 

Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers, 

pourrait servir de résumé à ce développement de Parny, Poésies erotiques, IV, 6, 
Œuvres, I, 95 : 

Je vois naître à mes pieds ces ruisseaux différents, 

Qui, changés tout à coup en rapides torrents. 

Traversent à grand bruit les ravines profondes. 

Roulent avec leurs flots le ravage et l'horreur, 

Fondent sur le rivage, et vont, avec fureur, 

Dans l'Océan troublé précipiter leurs ondes. 

On retrouverait ainsi, dans les Poésies erotiques, pour la plupart des vers de 
Lamartine, sinon la source précise, du moins la région où ils se sont formés. 

3. Projet de solitude, 1, 36. 



I.AMAillIM'. l-.i I.KS DKl \ « I.I.KnNdlU. ». 201 

Liimarlinc : 

Que reslera-t-il d'elle? A peine un souvenir, 

Parny : 

Comme un songe pénible 

Nous laisse à peine un souvenir confus '. 

D'aillours, tous ces lieux communs sont, en quelque sorte, 
suspendus chez Lamartine à un sentiment d'ensemble, qui les 
iinilie, — à cet espoir que, grâce au génie du poète, sur ses amours 
|tassagères monte la gloire immortelle. Cette vision d'avenir, 
Parny l'a complaisamment développée dans plusieurs pages de la 
Journée champêtre, dont Lamartine, sans aucun doute, s'est ici 
souvenu, et auxquelles il a emprunté des exemples et des rimes. 
Après avoir rappelé les glorieuses infortunes d'une Sapho et d'un 
(lalliis, Parny ajoute : 

Pétrarque (à ce mot, un soupir 
Échappe à tous les cœurs sensibles), 
Pétrarque, dont les chants flexibles 
Inspiraient partout le plaisir, 
N'inspira jamais rien à Laure; 
Elle fut sourde à ses accents; 
Et Vaucluse répète encore 
Sa plainte et ses gémissements'^. 



Ainsi ces peintres enchanteurs, 
Qui des Amours tiennent l'école, 
De l'Amour, qui fut leur idole, 
N'éprouvèrent que les rigueurs. 
Mais leur voix touchante et sonore 
S'est fait entendre h l'Univers; 
Les grâces ont appris leurs vers, 
Et Paphos les redit encore. 



1. Poésies erotiques, IV, 12; Œuvres, I, 106. — On pensera peiit-êU'e que ces res- 
semblances sont fortuites. Ce qui pourtant leur confère ici une valeur de ilénions- 
tration, c'est que d'indiscutables réminiscences de Parny — hémistiches ou vers 
«•iitiers, — se retrouvent dans d'autres élégies de Lamartine. Cf.. plus haut, p. i."i. 
note 3, un exemple probant, et, dans cette même note le renvoi aux pages de 
M. Polez, où sont groupés quelques textes décisifs. 

2. Lamartine s'était déjà souvenu de ces vers dans une pièce pour IWlhénée 
d'.Vvignon, lettre à Virieu du 12 décembre 1810, Correspondance, I, 156 : 

Sur les bords que Vaucluse arrose, 
Reaux lieux qu'ont illustrés de touchants souvenirs. 



262 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Leurs peines, leurs chagrins d'un jour 
Laissent une longue mémoire; 
Et leur muse, en cherchant V amour, 
A, du moins, rencontré la gloire *. 

Le point de vue des deux poètes n'est pas absolument identique, 
mais c'est un même sentiment qui les anime; et l'on peut dire 
que, dans son thème essentiel, l'élégie A Ehire est la réplique 
d'une page de Parny-. 



m 

Si, comme je le crois, la démonstration précédente est exacte, 
comment ne serait-on pas étonné que, dans ce rappel des grandes 
amoureuses, illustrées par la poésie, — à côté de Cynthie et de 
Laure, — Lamartine n'eût point fait une place à celle (jue le 
« Maître de la lyre » avait rendue l'égale des plus célèbres? 
Comment, dans une élégie toute pleine de Parny, de celui 

qui jadis dans la main des Amours 
Fit résonner le nom d'Fléonore^, 

« ce nom d'Eléonore » eût-il été oublié? Ce n'était pourtant pas 
un nom obscur. On pouvait le lire presque à chaque page des 
Poésies erotiques. Pour tous les apprentis élégiaques, qui 
s'essayaient derrière le « Maître », il était devenu comme le 
symbole de l'amour. Qui ne le connaît? lui écrivait son ami 
Dertin. 

Quel cœur à tes chagrins n'a point donné de larmes? 

Du Pinde et de Paphos tous les antres émus 

Ont retenti cent fois du nom d'Eléonore : 

Dans les vallons d'Hybla, sur le sommet d'Hémus, 

Les rochers attendris le répètent encore *. 

Le chevalier de Chateaubriand se préparait alors au Génie du 
Christianisme en « faisant ses délices » de « la Muse qui chanta 

1. La Journée champêtre, I, 440-141. 

'2. Je ne veux point dire par là que, même dans cette pièce toute pénétrée de 
Parny, l'originalité de Lamartine ne sache point déjà se faire jour. Je pense préci- 
sément le contraire. Mais je n'ai pas à réserver ici les droits de cette originalité 
naissante. 

'^. La Journée champêtre. Épilogue, I, IbS. 

4. Amours, II, 9; A Parny, Œuvres, édit. cit., p. 83. — Remarquer, en passant, la 
parente littéraire de ces vers et du début d'^ Elvire. 



I.AMAUTINK i;i LKS DKIX « f;i.f;OM)l«K ». 563 

l'Uêonore^ ». Vers la môme époque, Fontanes s'écriait avec un 
respect admiralif et presque pieux : 

Parny ! vous rendez ma retraite plus belle. 
Iteposez-vous enfin; n'affrontez plus les mers; 



S'il se peut, sur vos pas menez Eléonore -. 

Ging-uené, (jui, avant de devenir ambassadeur de la République 
cl tribun idéologue, s'était exercé dans le genre galant, et avait 
voulu pénétrer, lui aussi, « dans les bosquets de cet humble 
vallon », 

Où la voi.K de Parny fait résonner encore 
I.e nom mélodieux de son Eléonore^ 

Ginguené se déclarait « heureux, s'il pouvait », un jour, 

Placer son Emilie après AVeonore''; 

il commençait une enthousiaste E pitre à M. de Parnij en réunis- 
sant dans une même gloire les deux noms, désormais inséparables : 

Poète harmonieux, dont la lyre sonore 

Donne un lustre immortel au nom d'ÉléonoreK.. 

Le jeune Lamartine, dans ses jours d'adolescence amoureuse, 
fera comme ses aînés, et répétera le nom cher aux amants. A 
ilix-huit ans, il disait à Prosper Guichard, avec une fatuité 
ingénue, (juil avait, lui aussi. 

Sa belle et simple Eléonore''. 

A vingt ans, s'adressant aux dieux « qui inspiraient Parnv », 
Temlre Amour, Doux Plaisir, il leur faisait cette prière : 

Donnez-moi de sa voi.\ l'accent mélodieux. 
Mais surtout une Eléonore'^. 



l. Mémoires crOulre-Tombe, édit. Dire, I, 221-i22. 

■2. Le Verrier, Paris. Praiilt, 1788. Je cile d'après l'édition parue à Gand. che>. 
(iussin, ITJl, p. 41. 

.1. Ivpilre I, A mon ami, lors de Son entrée dans les bureaux du contrôle général 
(l"80), ap. Fables inédites de M. P.-L. Ginguené... suivies de quelques autres poésies 
du même auteur. Paris, Micliaud, 1814, in-18, p. "6. 

l. Èpîlre IV, A M. de Parny, qui ui'aiait donné un exemplaire de ses œuvres (ITOO), 
id., p. 106. 

5. Lettre du 12 novembre 1808, Coire.tpondance, I, 35. 

•i. .\ Prosper Guichard de Biennssis, lettre du 28 mai-s 1810, Correspondance, 
I, 130. 



264 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Quelques mois même après avoir composé A Elvire, il ne crai- 
gnait pas d'affirmer sur la tombe de Parny : 

Non, lu n'es plus, mais ton nom vit encore, 
Mais dans ces vers Vamant d'Éléonore 
Vivra toujours pour la postérité '. 

Puis donc que, de l'aveu même de Lamai-tine, le texte publié 
dans les Méditations a été corrigé, n'est-on pas en droit de sup- 
poser que le texte primitif devait contenir « le nom d'Éléonore » ? 
Ge nom est bien resté dans la rédaction définitive, mais il y 
désigne une autre femme; « et Ferrare » semble la préciser suffi- 
samment. Cependant un doute me vient. Il va sans dire qu'il ne 
s'agit point ici de ruiner à nouveau la vieille légende, aujourd'hui 
défunte, des amours malheureuses du Tasse pour la sœur de son 
protecteur, le duc d'Esté^. La légende en ce temps-là, peu expli- 
cite d'ailleurs, était néanmoins incontestée, et aurait suffi à 
légitimer le vers de Lamartine, — bien qu'à choisir entre les deux 
« Eléonore », entre l'Eléonore si populaire de Parny et celle du 
Tasse, lointaine, mal connue, une imagination et une plume fran- 
çaises n'eussent pas alors hésité un instant. Mais un petit détail 
mérite d'être souligné : la sœur du duc Alphonse qui signait 
Eleonora^, mais que les chroniqueurs et poètes italiens appellent 
indifféremment Eleonora ou Leonora, les Français du xviii* siècle 
et des premières années du xix* ne l'appelaient guère que Léonore. 
Lamartine, quand il écrira la Vie du Tasse, l'appellera toujours 
Léonora'\ On dira peut-être que cette Vie, postérieure d'un demi- 
siècle aux vers que j'étudie, prouve peu de chose; mais, en 1820, 
Pichot, dont je vais bientôt utiliser la traduction de Byron, trans- 
posera aussi en Léonore la Leonora des Laments of Tasso; celui 
qui, sous l'Empire, représentait avec le plus d'autorité la culture 
italienne en France, Ginguené, parle de « Léonore d'Esté » dans 
son Histoire littéraire d'Italie"". Dans une tragédie restée inédite et 

1. Éloge de Parny, lettre à Virieu du 3 mars 1815, id., I, 249. 

■2. Cf. Angelo Solerti, Vita di Torquato Tasso, Turin-Rome, Loescher, I89.i, 
3 vol. in-8, en particulier, t. 1, p. 855-857; et l'article de Victor Ghcrbuliez dans la 
Revue des Deux Mondes du 15 mai 1895 : Le Tasse, son centenaire et sa léf/e>ide, en 
particulier, p. 426-428. 

3. « lo Eleonora d'Esté di mano propria » : cf. Garducci, Prose, Bologne, Zani- 
clielli, 2" édit., 190C, in-8 p. 496 (renseignement que je dois à l'obligeance de M. le 
professeur Giulio, Bertoni). 

4. Vie du Tasse, Paris, Michel Lévy, 1866, in-12, p. 14, 52 et suiv. — Cette Vie 
avait paru en 1863 dans le Cours familier de Littérature, t. XVI, Entretiens XCI- 
XCllI, p. 5-224. 

a. Histoire littéraire d'Italie, t. V, Paris, Michaud, 1812, in-8, II* partie, chap. xiv, 
p. m et suiv. 



LAMAivriNK i;r i.i;s i)i;i:\ « éléoîsohk ». 265 

composée à la fin du wiii" ou au commencement du xix' siècle, 
Claude nernard Pelilol met en scène le Tasse ei Léonnre\ Seul, 
à ma connaissance, le Dictionnaire de Moréri adopte la forme 
Eféonorc-. Uemanjuez, du reste, qu'au point de vue mélrifjue, « le 
nom de Léonore » ou « le nom d'Eléonore » sont équivalents :si 
Lamartine a écrit Eléonore, c'est qu'il a d'abord pensé à la maî- 
tresse de Tamy. Hemarquez aussi qu'il s'est servi du présent ou 
du passé pour la gloire de Laure et de Cynthie (« l'Anio murmure, 
Vaucluse a retenu »), mais non pour celle \ï K léonore : « Ferrare 
au siècle futur micrmurera ». Ce double « futur » convient surtout 
à une gloire contemporaine, qui ne peut encore avoir d'immorta- 
lité que dans l'avenir. 

Dans le Golfe de lia'ia, qui est une élégie de la môme époque, 
il a rappelé aussi les infortunes du Tasse; le voisinage de Cynthie 
et de Délie aurait dû évoquer naturellement, semble-t-il, « le nom 
de Léonore » : le nom n'est pas prononcée Je croirais donc 
volontiers que cet épisode de la vie amoureuse du Tasse était 
alors inconnu de Lamartine, ou, du moins, n'avait pas encore 
très vivement frappé son imagination*. Plus tard, vers 1818, 

i. />e Tasse (Manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève) : cf. Luigi Foscolo 
Henedetto, Jean-Jacques Rousseau Tasso/jfiilo, dans les Scfilti vani cli erudizione e 
ili crjlica in onore di Rodolfo Renier, Torino, Bocca, 1912, in-t, p. 383-380. 

2. Louis Moréri, Le Grand Diclionnuire historique, l. X, Paris, Librairrs asso- 
ciés, 1759, in-f°, p. 50 : « l'amour exlravaffant qu'il conçut pour Kiéonore d'Esté, 
sœur d'Alfonse, duc de Ferrare ». 

3. Premières Méddalions, 143 : 

Horace, dans un frais séjour. 

Dans uno retraite embellie 

l'ar le plaisir et le génie, 

Fuyait les pompes do la cour. 

Properco y visitait Cynthie, 

Kt, sous les regards de Délie, 
Tibulle y modulait les soupirs de l'amour. 
Plus loin, voici l'asile où vint chanter le Tasse, 
Quand, victime à la l'ois du génie et du sort, 
Errant dans l'univers, sans refuge et sans port, 
La pitié recueillit son illustre disgrâce. 

Les quatre vers qui suivent son! encore consacrés au Tasse, mais ne le représen- 
tent ni comme une victime de Léonore, ni même comme une victime de l'amour. 

i. Dans le Livre VII des Confidences, rappelant ses heures de jeunesse à Naples, 
il évoque longuement le souvenir du Tasse, mais sans faire allusion ni à Léonore, 
ni à son amour. Même silence dans ses vers de 1814, Ferrare, « improvisé en sortant 
ilu cachot du Tasse », Premières Méditations poétiques, 154-15o. Seule, La Gloire 
contient la strophe suivante, id., 81 : 

Là le Tasse, bràlé d'une flamme fatale. 
Expiant dans les fers sa gloire et son amour. 
Quand il va recueillir la palme triomphale. 
Descend au noir séjour. 

L'allusion est ici certaine à l'amour de Léonore, quoiqu'elle ne soit pas nommée. 
Lamartine, dans son Commentaire, place la composition de La Gloire en 1817. Il 

ReV. d'hIST. LITTÉR. DE LA Fkance (20' AnD.). — XX. • 18 



266 REVUE D HISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

quand il se mit à lire Byron', non seulement il retrouva dans 
Childe-IJarold- ]e souvenir du prisonnier de Ferrare, mais il dut 
s'arrêter, j'imagine, à un petit poème que Byron avait publié en 
1817 et que j'ai déjà utilisé plus haut : The Lamenls of Tasso. Ce 
poème se terminait ainsi : « Et toi, Léonore, toi qui avais honte 
d'être aimée par un homme tel que moi.., va, dis à ton frère que... 
mon cœur t'adore toujours, et ajoute que, lorsque les tours et les 
remparts qui protègent les heures joyeuses de ses banquets, de 
ses danses et de ses fêtes, seront oubliés ou abandonnés au dieu 
des ruines et du silence, cette cellule sera un lieu consacré. — 
Mais toi, lorsque tout ce qui t'entoure du charme magique de la 
naissance et de la beauté ne sera plus, tu auras une moitié du lau- 
rier qui ombragera ma tombe. Aucune puissance ne saurait séparer 
nos noms après le trépas, comme aucune ne peut t'arracher de 
mon cœur pendant la vie. Oui, Léonora {sic)\ Ce sera notre des- 
tinée d'être réunis à jamais,... mais trop tard^ ». La parenté est 
évidente entre ces idées et celles de l'élégie 4 Elvire; et c'est, à 
mon avis, sur cette suggestion de Byron ^ que Lamartine a intro- 
duit la Léonore italienne parmi les femmes aimées que la poésie a 
rendues immortelles; mais la date seule des Lamenls of Tasso 
nous invite à supposer une autre rédaction du vers de Lamartine, 
puisque ce vers, sous sa forme première, fut écrit par lui à une 
époque où le nom même de Byron lui était inconnu. 

Toutes ces remarcjues concordantes semblent m'autoriser à voir 
dans cette « Eléonore de Ferrare » une remplaçante tard venue et 



dit vrai : la pièce a été lue le 19 décembre 1817 à l'Académie de Mâcon (G. -F. 
Reyssié, op. cit.. 212); et M. G. Lanson, qui va publier prochainement une édition 
critique des Médilalions, veut bien me signaler qu'elle a paru en 1818 sons le titre 
de Stances. A un poète portuqais exilé, au t. Y, p. 6, des Ohi-a^ complétas de Filinlo 
Elysio Manoel de Nascimenio, Paris. Bobée, in-8 (volume enregistré le 20 juin 181S 
par la Bihiiof/raphie de la France). Ainsi la rédaction de cette pièce est antérieure 
à la lecture de Byron par Lamartine, et il faut reconnaître, qu'avant d'avoir lu 
The Laments of Tasso, la légende des tragiques amours du Tasse ne lui était pas 
inconnue. 

1. M. Edmond Kstève, liijron et le Romantisme français, Paris, Hachette. 1907, gr. 
in-8, p. 317-318, place avec vraisemblance aux environs d'octobre 1818, les premières 
lectures de Byron par Lamartine. 

2. Childe-lùirold's Pilnrimarfe, IV, 35-39. » 

3. Œuvres de Lord Byron, traduites de l'anglais (par Amédée Pichot), t. VIII, 
Paris, Ladvocat, 1870, in-12, p. 142-143. — En dehors de cette traduction générale, 
deux autres traductions ou adaptations fran(;aises des Laments of Tasso avaient 
paru avant la publication d'A Elvire, c'est-à-dire avant 1823 : Les Plaintes du Tassf. 
dans la Bibliothèque universelle de Genève. Série Littérature, t. VII, 1818; et Les 
Lamentations du Tasse, Stances imitées de Lord Byron (par Mennechct), lecture 
faite à la Société des Bonnes-Lettres (An7iales de la littérature et des arts, III, 1821, 
103-107); cf. Edmond Estève, op. cit., p. 156 et 530. 

4. Serait-ce le souvenir de cette suggestion qui aurait fait placer A Elvire 
immédiatement après VUomme, dédié « à Lord Byron »? 



I.AMAiniNK Kl I.KS DV.VK « fiLÉONORE ». 2G7 

mal acclimatée à son nouveau milieu. Elle reste là comme le 
témoin d'une autre Klronnre (lis|»arue, que j'ai essayé de ressus- 
citer, et que la maladresse de l'adaptation dénonce encore à un 
regard attentif. 

Dès lors, retrouver le texte probable de la rédaction primitive 
devient une tentation à laquelle on se dérobe malaisément. 
\JAnio, Tihnr, Vaucluse, et surtout la correction Ferrare, nous 
indiquent assez dans quel sens nous devons chercher. Il faudrait 
un nom de lieu, (jue « celui d'Kléonore » évoquât spontanément 
et (jui fût rendu célèbre par elle. L'enquête est vite close : Eléo- 
noro est née, comme Parny, à l'île Bourbon; c'est à l'île Bourbon, 

Au sein des mers, sous les feux du Tropique, 
Climats brûlants, où le myrte fleurit. 
Sous ces bns(juets que sa muse chérit •, 

c'est là que Parny a aimé Eléonore-. C'est le nom de l'île Bourbon 
que les premières éditions des Poésies erotiques portent sur leurs 
couvertures ^ Quand Bertin se fait raconter le voyage de Parny 
en 1773, il en retrace sommairement les principales étapes, mais 
il s'arrête longuement pour chanter « enfin son arrivée à l'île de 
Uourbon ». « C'est là, ajoute-t-il, qu'assis en ce moment à l'ombre 
des citronniers », 

Il aime, il chaule Eléonore. 
^ant que le soleil luit, il lui parle d'amour; 
Et, quand la nuit est de retour, 
Plus heureux dans ses bras, il eu reparle encore^. 

(Juund Ginguené rappelle les illustres amours dont Parny a fait 
sa gloire, il les situe dans « son île africaine » : 

Tu revis, libre encor. Ion île fortunée; 
L'Amour t'y réservait des plaisirs et des fers. 
Là ta première ardeur obtint tes premiers vers; 
Ces vers, que la Beauté lit et relit sans cesse, 
D'une heureuse créole ont payé la tendresse. 

1. Lamartine, Éloge de Parny, lettre à Viricu du 3 mars 1815, Correspondance, 
1.216. 

2. Je veux dire la première Eléonore, ou, pour l'appeler de son vrai nom. la 
demoiselle Esther Troussaille. On sait, en elTet, qu'après son premier roman à l'Ile 
Uiuirbon. le nom d'Kléonore servit à abriter commodément les aventures amou- 
reuses de Parny, parisiennes ou autres. Cf. Sainte-Beuve, l'orlraiU contemporains. 
nouvelle édit., Paris, .Michel Lévy, 1870-1, IV, 435 et suiv. 

3. Poésies ëroliquef, A llsle de Bourbon, 1778. in-8; iJEuvresde M. le chevalier de 
Parnif, A risle de Bourbon, chez Lemarié, libraire, sur le sommet des trois 
Salasses. 1780, in-8. 

4. Voyage de Bourgogne, Œuvres, édit. cit., p. 224-225. 



268 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Mais, aux climats lointains comme dans nos climats, 

Il est, tu nous l'apprends, d'infidèles appas : 

11 est des cœurs légers à Bourbon comme en France'. 

Le nom de Bourbon étant si naturellement associé à « celui 
d'Eléonore », je ne crois donc pas imprudent de proposer la con- 
jecture suivante, pour restituer le texte primitif : 

Vaucluse a retenu le nom chéri de Laurc 

Et Bourbon au siècle futur 
Murmurera toujours celui d'Eléonore. 



Dans le Commentante que j'ai cité au début de cette étude, 
Lamartine laisse entendre au lecteur, qu'en inscrivant dans les 
Méditations cette élégie de jeunesse, il lui fît subir quelques 
retouches : « J'écrivis, dit-il, le nom d'Elvire à la place de celui 
de Graziella. » On a vu qu'il n'efîaça point le nom de Graziella, 
puisque ce nom ne s'y trouvait pas, ou plutôt s'y trouvait déjà 
déguisé sous celui d'Elvire; il se contenta de penser à une autre 
femme, en écrivant le même nom. C'est ce que l'on pourrait 
appeler une rature morale. Il fit de même pour le début de la 
pièce. L'Éléonore de Parny — compagne encore acceptable pour 
la petite cigarière de Naples, pour la première Elvire, — ne 
pouvait plus demeurer décemment sous le patronage de l'autre 
Elvire, l'Elvire du « Lac ». Tl ne se résigna point pourtant à 
supprimer en fin de vers cette Eléonore si commode pour la rime: 
il la garda, et se contenta de lui chercher un autre amant, plus 
digne du voisinage de Pétrarque, plus digne surtout des ardentes et 
douloureuses amours qu'il connaissaft alors. Byron lui offrit fort 
à propos un Tasse génial et souffrant, et métamorphosa la créole 
polissonne en une princesse de Ferrare. Mais, cette fois, la correc- 
tion fut insuffisante : les réminiscences de Parny, dont la pièce 
était pleine, refaisaient un état civil à cette Eléonore gauchement 
déguisée; et celui que, par insouciance ou ingénuité, l'auteur du 
Lac, du Vallon et de L'Isolement continuait à saluer comme le 
« Maître de la lyre », laissait deviner, par sa seule présence, 
derrière le masque léger et mal ajusté de la Léonore italienne, 
l'Éléonore de l'île Bourbon. 

Pierre-Maurice Masson. 

1. Épitre IV, A M. de Parny (17U0), édit. cit., p. 106-107. 



KSSAI Sin I.KS TU.VDIJCTIONS DU THÉATRK GKKC KN FRANÇAIS. 2«»<J 



ESSAI SUR LES TRADUCTIONS DU THÉÂTRE GREC 
EN FRANÇAIS AVANT 1550 

Les écrivains (jui clans la seconde moitié du xvi'' siècle ont voulu 
transporter sur la scène française des sujets antiques se sont, 
comme on sait, plutôt adressés à Sénèque qu'à Sophocle ou à 
Euripide. Je me contenterai de rappeler, avec la Médce de La 
Pérusc publiée en 1556, un an après la mort de son auteur, VAffa- 
memnon de Toustain (1556), qui n'est guère qu'une traduction de 
la pièce latine, et celui de Le Duchat (1561). Dès 1555 pourtant, 
dans son Art poéti<iue, Jacques Pelletier avait signalé, un peu 
vaguement, il est vrai, les dangers d'une imitation exclusive de 
Sénèque, et il exhortait les jeunes poètes à chercher de préférence 
leur inspiration et leurs modèles chez les tragiques grecs. Malheu- 
reusement, en dépit de ses sages conseils, l'influence de Sénèque 
allait dominer notre théâtre pendant de longues années. Il importe 
toutefois de remarquer que, sur ce point comme sur beaucoup 
d'autres, la Renaissance chez nous avait été grecque avant d'être 
latine. Si nous recherchons en effet les traductions françaises de 
tragédies antiques qui furent imprimées entre 1530 et 1550, nous 
n'en trouverons aucune de Sénèque, car il ne faut pas tenir 
compte d'un tout petit recueil de sentences que publia vers 1534 
Pierre Grosnet sous ce titre trompeur : « Les Tragédies de 
Sénèque desquelles sont extraits plusieurs enseignements ». Parmi 
les manuscrits conservés dans les bibliothèques publiques de France 
je n'ai pu découvrir que deux pièces du tragique latin traduites en 
vers français, Vllercidea hors du sens, et la tragédie apocryphe 
d'Oc/rty/e'. Les traductions françaises de pièces grecques sont au 
contraire assez nombreuses. On en connaît trois imprimées : 
V Electre de Sophocle par Lazare de Baïf, en 1537; XHécube d'Eu- 
ripide, attribuée jusqu'ici au même traducteur, qui fut publiée en 
154i et réimprimée en looO; et Ylphigénie à Aulis traduite par 



1. Le manuscrit de VOctavie est signé de la devise Sorte nimis genio adversa, que 
Je n'ai malheureusement pas pu identifier. En tous cas les deux œuvres ne doivent 
pas être du même auteur; elles dénotent deux méthodes de traduction assez dilTé- 
rentes. VOctavie est rendue à peu près exactement : les stichomylhies y sont en 



270 REVUE D IllSTOIltE LITTÉIUIRE DE LA FRANCE. 

Sebillet en 1549. A ces trois tragédies j'en ajouterai trois autres 
qui nous ont été conservées dans des manuscrits et qui ne paraissent 
pas avoir été imprimées. Ce sont VAnligone de Sophocle (1542); 

général respectées, et dans l'ensemble le texte latin n'est pas trop développé : on 
en pourra juger par cette traduction des premiers vers de la pièce : 

Jam vaga cœlo sidéra fulgens 
Aurora fugat; surgit Titan 
Radiante coma, mundoque diem 
Ileddit clarum. 

Age, tôt tantisque onerata mails, 
Uepete assuetos jam tibi questus, 
Atque œquoreas vince Alcyonas 
Vince et volucres pandionias. 

Ja la claire Aurora cliassc 
Ses compaignes de leur place 
Et desja prent sa quarrière 
A tout sa perruque blonde 
Titan qui rameine au monde 
La gratieuse lumière. 
Sus refraichy' misérable 
Qu'un comble de maulx accable 
Ton.dueil et ton malheur pleure 
Tous les Haicions elTace 
Et de Pandion la race 
Dont la fortune est meilleure. 

[Bibl. nat., ms. fr. 1720.] 

Mais si les 980 vers û'Octavie sont rendus par 1 230 vers franrais, il en faut 
4 500 au traducteur d'Hercules hors du sens pour rendre les 1 350 vers de l'original : 
aussi bien n'hésite-t-il pas à substituer des groupes de trois vers aux sticliomythies 
latines et à développer en proportion les tirades plus longues. Voici comment il 
rend les cinq premiers vers de la tragédie, que Sénèque prête à Junon : 

Soror Tonanlis (hoc enim solum mihi 
Nomen relictum est) semper alienum Jovem 
Ac templa summi vidua deserui œtheris, 
Locumque, ca^lo puisa, pellicibus dedi. 
Tellus colenda est; pellices caelum lenent. 

Si on queroit l'importune raison 

Qui me bannist de la saincte maison 

Et ne suis plus celle femme nommée 

Du grant tonnant et Jupiter aymée. 

Mais seullement suis sa sœur et le no.m 

Retiens qui m'est bien abbaissé renom. 

Je respondrois que mon mary farouche 

S'est estrangé de ma nubille couche 

Pour lequel cas trop plus amer que fiel 

Ay délaissé les sainctz temples du ciel, 

Les haulx manoirs stéliliez et beaulx, 

Et plus ne suis en ses luisans chasteaulx, 

Pour ce que suis par celles concubines 

De mon mary qui point ne sont devines 

Du ciel en bas chassée, je leur lesse 

Leur bien au ciel et en terre m'abesse. 

La terre m'est maintenant habitable 

Ce neantmoins ma deité notable 

Car les putains auront pour leur partie [ : patrie?] 

Le ciel dyvin et j'en seray bannie. 

'[Bibl. nat., ms. fr. 1640.] 



KSSAI SUIl LKS TIUDLCTIONS DU THfiATUK (;KI;<: I;N MIANÇAIS. 271 

les Troades d'Euriiiide, et une traduction à'iphigénie à Aulis diffé- 
renle de celle de Sebillet. La première de ces pièces, comme on 
verra plus loin, est l'œuvre de Calvy de La Fontaine; quant aux 
deux traductions d'Kuripide, j'espère montrer que la seconde est 
certainement d'Amyot, et (jue la première doit sans doute aussi 
lui être attribuée. Enlin outre ces six œuvres qui nous sont par- 
venues, certains témoignag^es confen)[)orains nous révèlent l'exis- 
tence d'un ou deux autres essais analogues. 

Le traducteur d'Antigone commence ainsi sa préface . « Ces 
jours passés, lecteur, est tombée entre mes mains la (juatrieme 
tragédie <le Sophocle (Antigone) traduicte de grec en prose fran- 
coyse par ung noble docte et saige personnage de ce règne non 
encore mise en plaine lumière ne divulguée. En la lecture duquel 
si cler et éloquent œuvre je me suys plusieurs fois eshahy mais 
encores plus esmerveillé comment il nous demouroit si longue- 
ment en ténèbres et silence, de sorte que a mon petit jugement 
(saulve la grandeur et préférence d'aultruy) telle taciturnité m'a 
semblé faire tort et a nous et a ce prince des poètes tragiques, 
(ligne certes et bien méritant en nostre heureuse langue et avec- 
(|ues nous renommée perpétuelle. » Ce témoignage est d'autant 
plus curieux que c'est la seule mention que l'on connaisse d'une 
tragédie classique traduite en prose française à cette époque. Les 
écrivains du xvr siècle avaient en effet là-dessus des idées assez 
(lilTérentes des nôtres : quand il s'agissait d'une œuvre anti(|ue, ils 
ne concevaient guère qu'on put « translater » des vers autrement 
(|u'en vers, et personne n'hésitait à tievenir poète lorsque, au cours 
d'un texte en prose qu'il traduisait, il rencontrait une citation en vers. 

Dans l'article qu'il consacre à Hugues Salel, La Croix du Maine 
écrit : « Il a traduit de grec en françois la tragédie d'Heleine, 
comme tesmoigne Ponthusdu Thiard en ses Erreurs amoureuses. » 
Le poème de Pontus aucjuel fait allusion La Croix du Maine parut 
dans le volume de Io.jI sous ce titre Chant en faveur de f/ueU/ues 
cxcellens poêles de ce temps. L'auteur y loue Desmazures et sa tra- 
duction de Virgile, Marot avec ses Psaumes et son Ovide, Jean 
Martin traducteur des A zolains de Bembo, puis Ronsard, du Bellay, 
Des Autels. Voici la strophe où il parle de Salel : 

Voyez encore l'Amour 
Qui héroïquement parle 
Soubz Heroet. Voyez Carie 
Qui dort en l'heureux séjour 
Du mont au double coupeau. 



272 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIUE DE LA FRANCE. 

Voyez Heleine Grégeoise 
Habillée à la Françoise 
Par Salel; oyez le chant 
Que ça et la va louchant 
Le jeune docte troupeau 
Qui se monstre en se cachant. 



La façon dont Pontus de Thiard désigne ici Salel me paraît 
assez étrange. Au xvi^ siècle comme aujourd'hui, le poète querci- 
nois était surtout célèbre comme traducteur de VIliade. Suivant 
l'expression de Jodelle dans l'épitaphe qu'il composa pour lui, c'est 
Homère qui immortalise Salel. Les neuf premiers chants de sa 
traduction à^V Iliade avaient paru dès 1542, et ils avaient été suivis 
du dixième en 1545. Comment se fait-il que Pontus de Thiard, 
voulant caractériser l'œuvre de son ami, ne dise pas un mot de son 
chef-d'œuvre, mais cite à ses lecteurs comme un témoignage du 
talent poétique de Salel un ouvrage que précisément ceux-ci ne 
devaient pas connaître, puisqu'il n'était pas imprimé? Cette bizar- 
rerie est encore soulignée par le terme voyez dont il se sert. Mais 
ne pourrait-on pas interpréter ce passage autrement que n'a fait 
La Croix du Maine? Pontus de Thiard qui, comme on sait, ne 
reculait pas devant les expressions un peu contournées, n'a-t-il 
pas voulu désigner par ces vers, non pas une traduction de la tra- 
gédie iïHélène, mais les premiers chants de VIliade, et en particu- 
lier le troisième, dont Hélène occupe la plus grande partie? Je suis 
fort porté pour ma part à adopter cette interprétation, et à ne pas 
compter par suite Hugues Salel parmi les traducteurs ou imita- 
teurs du théâtre grec'. 

Le témoignage de Ronsard sur Jean de La Péruse en 1553 n'est 
malheureusement pas beaucoup plus clair. Voici les vers qu'il lui 
adresse dans un de ses poèmes (Blanchcmain, VI, 43) : 

Tu vins après, encothurné Péruse, 
Espoinçonné de la tragique muse. 
Muse vrayment qui t'a donné pouvoir 
D'enfler tes vers et grave concevoir 



1. Si Salel n'a pas traduit l'Hélène d'Euripide, peut-être quelques années plus 
tard cette traduction fut-elle entreprise sinon achevée par Jean-Antoine de Baïf. C'est 
ce qu'a supposé M. Auge Chiquet dans son excellente thèse sur Baïf. Nous lisons 
en elTet dans les œuvres de Jean-Antoine le prologue cVIlélène dédié à M"'" de la 
Tour. Comme dans cette œuvre le poète n'a pas observé l'alternance, il a dû la 
composer dans sa jeunesse. Mais rien ne prouve qu'il ail eu l'intention de pour- 
suivre cette traduction. 



KSSAI Sni IKS THADUCTIONS DU TIIÉATHK GREC KN KHA>ÇAIS. 273 

Les tristes cjv's des misérables Princes 
A rimpoui'veu chassez de leurs provinces, 
El d'irriter de changemens soudains 
Le I{o\i Creon et les frères ihebains, 
Ha cruaulcl et do faire homicide 
De ses cnfans la sorcière Colchide. 

Ces deux derniers vers désignent évidemment la tragédie de 
Mêdce; mais à quoi font allusion ceux qui précèdent? Le rappro- 
chement avec Oéon et les frères théhains me porte à croire que 

les miscrahles Princes 
A l'impoiirveu cliasiez de leurs provinces, 

sont un pluriel emjjhatiquc pour désigner Œdipe. Mais il est assez 
malaisé de déterminer quelles tragédies du « cycle thébain » La 
Péruse a imitées ou traduites. Il ne serait pas impossible que cette 
fois encore il se fût inspiré de Sénèque. Pourtant, si ces quatre 
vers se rapportent à une seule pièce, il est probable qu'il s'agit 
soit de VŒdipe à Colone de Sophocle, soit plutôt des Phéniciennes 
d'I^^uripide, qui en effet nous font entendre les lamentations 
d'(J']dipe chassé par Créon, après nous avoir montré la haine 
d'Étéocle et de Polynice, et nous avoir fait le récit de leur mort. 
Quoi qu'il en soit, on voit i)ar ces indications, encore bien 
incomplètes, combien le théâtre grec avait attiré nos écrivains 
entre 1530 et 1550. Comment l'ont-ils fait passer dans notre 
langue, c'est ce que je voudrais étudier, en examinant successive- 
ment les six traductions qui nous sont parvenues. 



L' « Electre » de Sophocle. 

Le premier en date de ces essais est VÉlectre de Sophocle tra- 
duite par Lazare de Baïf. La vie de ce personnage est assez connue 
|)Our que je n'aie pas à la retracer ici *. On sait qu'il mena de front 
les travaux d'érudition et les missions diplomatiques, et que s'il 
n'a pas toujours été un ambassadeur excellent, il a mérité 
d'être salué par du Bellay comme une « lumière française ». 
Ses connaissances en elTet étaient très étendues, à la fois grecques 
et latines, archéologiques aussi bien que philologiques. Sa traduc- 
tion à' Electre parut à Paris, chez Boffet en 4537; mais la Biblio- 

i. Cf. L. Pin vert, Lazare de Baïf, 1900 et un arlicle de V.-L. BourriUy dans les 
Mélanges offerts à M. Emile Picot. 



274 REVUE 1) HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

thèque de Saint-Marc à Venise en possède une rédaction manu- 
scrite qu'a bien voulu me signaler M. Emile Picot. Ce volume a 
été fort inexactement décrit par Ciampoli qui le déclare du 
xvii" siècle; il présente par rapport à l'imprimé des variantes 
assez nombreuses et il contient un « Prologue » adressé au roi, 
qui ne se trouve pas dans l'édition unique de 1537. En voici les 
passages les plus importants : « Sire pour vous donner aulcune- 
ment la connoissance des inventions des Grecz, et de leur grande 
et inestimable prudence à bien coucher icelles et mectre par escript, 
j'ay entrepris de vous translater une tragédie de Sophocles, laquelle 
est intitulée Electra. Et nonobstant que ce ne soit ma profession 
de composer en ryme, ce neantmoins pour donner quelque grâce 
à l'œuvre, et aussy en suyvant mon aucteur, j'ay observé les nom- 
bres de ses mestres autant qui m'a esté possible et y ay adjouté 
rythme telle quelle. A laquelle il vous plaira n'avoir grand égard, 
mais seuUement à la disposition de Taucteur et merveilleuse œco- 
nomie. Car de moy je ne suys que son simple truchement fidèle 
pour certain autant qui m'a esté possible, mais non suffisamment 
exercité en l'un et l'aultre langage pour me debvoir paragonner a 
luy. Ce neantmoins, Sire, si je m'appercoy que mon labeur vous 
soit agréable, j'auray pour le temps advenir plus grande prompti- 
tude à faire pour vous quelque meilleure chose... » Bien que ce 
manuscrit ne porte pas de date, il doit être antérieur à l'édition : 
on ne s'expliquerait guère que Baïf eût fait copier pour l'oflrir au 
roi une œuvre déjà imprimée. Cette présomption est d'ailleurs 
confirmée par l'examen des variantes que présentent les deux 
textes. Je ne parle pas de celles qui peuvent s'expliquer par une 
erreur du copiste ou par une bourde de l'imprimeur; mais Baïf a 
fait à sa première traduction d'assez nombreux changements, et 
il est évident que c'est l'édition qui est le remaniement du 
manuscrit. Certaines de ces modifications sont purement de style 
ou de langue, par exemple : 

Ms. pour l'emporter 

Hors le pays. Ce que fis sans long arreslcr. 

lilD. pour l'emporter 

Hors pays. Ce que feis sans grandment arrester. 

— Ms. Et si jamaiz ne cesseray 

Ainsy plorant sans nombre el comte. 
Ed. Et si jamais ne cesseray 

D'ainsy plorer sans nombre et compte 

— Ms. Qu'Egistus fusl o eulx. 
Ed. Qu'Egistus fusl entr'eulx. 



ICvSAI SIU I.KS lUAhl (.Il0.>> IM; IIIKAim. (.UK(. KN HtA.\\.AI>. ;.':.i 

Miiis le plus souvent, en se corrigeant ainsi, Baïf a remplacé la 
leçon primitive par une traduction moins exacte, qui parfois 
môme trahit comphMement le sens de l'original : 

iMs. Je ne le liiyray point. 

[^ \i^ cpuyio <je.] 
Kd. l^oint n'y conlrediray. 

— Ms. Mais le chemin n'en veult tenir, [àv.ot] 
\i\K Mais le chemin n'en peult tenir. 

— Ms. Kn (luel carlier e?l mys tel droict? 

[èv Tt'vi TOUT èSXaijT' avOcioTTOJv;] 
Ed. En quel carlier est mys le droict? 

— Ms. Non plaisir faire a ire 

[Ouaôj [i.aTa!oj [x^, /apt^eciOxi.] 
l-j). Nous l'aire aulciin plaisir. 

De ces derniers exemples, que l'on multiplierait aisément, nous 
pouvons conclure que, lorsque Baïf a remanié sa traduction en vue 
do l'édition de lo37, il a négligé de se reporter au texte grec'. Il 
a dû d'ailleurs sécouler un assez long intervalle entre ces deux 
dates : le grand nombre, et l'inexactitude même des corrections en 
sont des indices. Mais nous pouvons peut-être assigner une date 
plus précise à cette première rédaction manuscrite. La correspon- 
dance de Baïf nous apprend qu'en 1530 étant à Venise, il fit pré- 
senter au roi par le cardinal de Lorraine deux manuscrits contenant 
la traduction française des quatre premières vies de Plutarque. Or 
le prologue du manuscrit de V Electre ne contient aucune mention 
lie traductions offertes antérieurement au roi, mais en revanche la 
promesse de lui en adresser d'autres, s'il prend en gré celle-ci. 
Peut-être devons-nous en conclure que la traduction manuscrite 
iVKlcctre, faite sans doute en France, a précédé le départ de Baïf 
pour l'Italie (25 juin •1329). 

A cette date, comme aussi bien en 1537, il n'existait encore 
aucune version latine imprimée de la pièce de Sophocle. Celle-ci 
avait bien été traduite ou adaptée en espagnol par Herman Ferez 
de Olivd Maestro, La Vengança de Agamemnow, mais malgré 
l'analogie de ce titre avec celui de Baïf, Tragédie de Sophocles 
nommée Electra, faicte de la vengeance de la mort d'Agamemnon par 

I. Une seule correction semblerail avoir élc faite d'après le grec. 
.Ms. C'est cil qu'en pleurs as mys. 

Ed. C'est cil qu'en dictz tu mys. 
.Mais la leçon du manuscrit doit s'expliquer sans doute par une faute de copie. 



270 RKVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Orestes son fils, il n'y a pas lieu de supposer que notre traducteur 
se soit servi de la pièce espagnole. Il ne pouvait donc recourir 
qu'au texte grec publié en 1502 chez Aide, en 1522 chez Junte, en 
1528 chez Colines (il le sera en 1534 à Haguenau), et aux scho- 
lies en grec dites Scholies romaines qui, après avoir paru séparé- 
ment à Home en 1518, furent réimprimées quatre ans plus tard à 
la suite de la Juntine. Si l'on compare ce commentaire à la tra- 
duction de Baïf, on relève, à côté de certaines divergences d'inter- 
prétation \ d'assez nombreux passages où il semble que la traduc- 
tion française s'explique par la scholie grecque ^ La question 
d'ailleurs n'est pas d'une grande importance, car, si le scholiaste 
éclaircit souvent le sens du texte, il ne fournit guère de leçons 
nouvelles. On sait qu'à cette époque le texte de Sophocle laissait 
beaucoup à désirer, et il ne semble pas que Baïf ait cherché à 

1. Encore ne sont-elles pas certaines, par exemple, pour les vers 34o-346 (éd. 
Tournier) : 

ETcetO' éXoO y-. Ôàxcpa, tj cppovEÏv xaxwç, 



qu'il rend par 



Après eslis des deux lequel meilleur verras, 
Folle seras, ou saige amys tu oublieras, 



tandis que le Scholiaste expliquait : (j\xo\''.Y'',<yo'^ aa'jTr,v y\ çpoveïv xaicw; TipoirriOs- 
[j(,£vr|V Tot; £);6pot:, r, çpovci-jffav twv çiÀtà-wv à[j.v/;[jiovEÏv olov OôcTepà ai ost ci;;.o).o- 
•rf^za.1, ï) OTi y.axfôç çpoveïç, r, cits èxo-jo-a d[AapTâv£tç xal Tiapopâ;. 
2. En voici quelques exemples (v. 95-96) : 

ov xa-à [xàv fiâpêapov alav 

çotvio; "Apr,? oùx k^tbnaî 

Lequel Mars qui tous hommes dante 

A'« peu tuer par son effort 

Quant il fut pour Troie assiéger. 

■ Schol. : o'jx ÈEéviffEv : àvil xou oyx àTréxTeive, Esvta yàp apso; Tpa'j[jLaTa. 

ailleurs (v. 168-169) : 

<!)v T'à'iraÔ', (Lv T'âSâr, 
Et ne luy souvient aultrement 
De moy, qui feis son naulieinent. 
Et des nouvelles qu'il a sceues 
Par les lettres de moy reçeues. 

Schol. : wv k'uaôe Tiap' ifioû e-jepYïo-cûv Stéo-wo-i vàp aùtôv wv S'ècàï) ott (T-jv£-/£tç 
£îce[jL7:£V àyYE/.ou; Srj/.ovo-a ~a. xat' AîyKT6cv. 

ou encore (v. 226-227) : 

-rivt ràp Ttoi' àv (L çcXia yeviÔXa 

Ttpoff^opov àxoûcat [x'è'iro; 

TJvt çpovoûvTi xatpta 

Duquel pourray jamais, o bonne nation 

Mieulx ouyr les propos de consolation? 

Schol. : Ttocpà Tivo; yàp av àxo'j(yo(xai Ta (ryjjLpÉpovxa r, nap' ûiawv, tTov (T'Jvoîxwv (ojte 
[jioc o-uy)(wpf,(Tai £v Ssivoïç o'jty), TtapYiyoptav Tivà ï(T)(£tv èx twv ôôupfKov xal 6pT,vfov 
où yàp Ttpbç ?£vou; £"/w, à-Wa upb; ûfxâ; E'jv6o'j(Taç. 

Cf. de même à la traduction de Baïf la longue scholie des vers 240-241. 



LssAi SI n i.i;s tuadi'ctions du thkatiu-: chu. i,.n iiia.n(,..vi.s. ■^:: 

ratnéliorer en consultant de nouveaux manuscrils. Peut-être a-t-ll 
(le lui-môme corrigé quelquefois la leçon des éditions, par exem|»le 
<lans le passage suivant (v. 363-364, éd. Tournier) : 

Èaoi Y^s STTO) Toùae [xr; À'JTreïv ;/ôvov 

(|iril traduit : 

Mien repas seullement soit de leur faire dcul 
Leur faire cnniiy cela sera mon vivre seul. 

Mais l'épîtrc dédicatoire au roi nous montre qu'il a voulu surtout 
ôtre un interprète fidèle. Et en effet les traductions tout à fait 
inexactes sont relativement rares; en voici quelques exemples : 

àXÀ' aTib Twv [/.STpt'DV s::' o(U./,/avov 

aXvo; àîl aTfii/owsx otoXÀuffa-. 

Iv ol; àvi'uai; êfJT'.v oùSsaia xy.x(ov (v. iiO-142) 

En vain tu le donnes misère 

Car a tels maux remède n'a. 

Plus loin, V. lol-l52 (il s'agit de Niobé) : 

âr' £v ràïiw reToa'w 

aTat oxxpûstç 
Car tu dis hèe, liée, liée sans cesse 
Par pleurs muée eu ung tombeau 
Duquel ist larme el goulle d'eau. 

Dans le passage suivant on peut accuser Baïf de trop de liberté, 
mais non pas d'inexactitude (v. i07-10î)) : 

a); O'J TSXvoXsTî'.c' w; xiç àviocov 

ÊTtl X(OX'JTW TtOVOî TTXTCWWV 
rpO OupcoV Tj/lO TîaT'. •JtpOÏ<(OV£'.V. 

Je ploreray et feray deuil 
Faisant comme le rossigucuil 
Parvenir mon son a chascun 
Sans espoir de secours aulcun. 

De même (v. 325-326) : 

TYjv TTjv Saataov Ix Ttarpèc tiÙtoîÎ cpûdiv 
/puffôOejJL'.v EX T£ a-rjTpô;. 
Ta seur Gbrvsotlicmis. 



2/8 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE. 

Mais les traductions trop brèves sont rares chez Baïf : son délaul 
serait plutôt d'allonger le texte, soit en développant l'ensemble 
d'une phrase, comme (v. 66) : 

SsûopxoT 'l/OpoTç a.'jxç.o^ ai; Xàa'J/stv àtt. 
D'apparaître soudain, comme ung astre ou oraige 
A mes faulx ennemys, qui me penseront mort, 
Plus cler, plus reluisant que l'esloille de Nort. 

soit en introduisant une addition, qui a parfois son intérêt histo- 
rique : 

oi7Tpo7:ÀY,Yoç = [la fille d'inacluis] 

Qui par peur de Juno fut transmue en vache; 

ou psychologique : 

Que m'a il mandé sans mensonge? 
Sou retour me semble estre ung songe. 

mais qui souvent aussi n'est qu'une cheville : 

Aussi l'obscure nuict les astres a lessé 
Ft si voit on partout, ténèbres ont cessé, 

Mnis es maulx de présent il faut caller la voile 

Si ne voulons cuyder de prendre aux dentz L'estoille. 

soit enfin par le procédé si cher aux traducteurs de l'époque, le 
redoublement de termes : 

7:apaaùôwv = radresse et consolation 
xaixàrcov = maulx et douleurs, etc. 

Ces exemples suffisent à nous montrer qu'il ne faut pas prendre 
au pied de la lettre la déclaration de Baïf sur le titre de l'édition 
de 1537, trnduicte lifjne jjour ligne et vers pour vers. La pièce fran- 
çaise a environ i 7o0 vers, tandis que le texte grec, qui dans les 
éditions modernes en a 1 olO, en présentait tout au plus 1 535 dans 
les éditions mal établies de l'époque. Le prologue par exemple, 
qui contient 85 vers dans le grec en a 103 dans la traduction. Mais 
si Baïf n'hésite pas à allonger les tirades qui chez Sophocle étaient 
déjà plus ou moins développées, il a du moins le mérite, que beau- 
coup de ses successeurs n'auront pas, de respecter la concision du 
grec, là oîi elle produit un effet voulu : ainsi les stichomylhies 



KSSAI Si;U l.i;S TIIADUCTIONS D1, IULVIUI. (.lil.(. I..\ TUANÇAIS. 27'J 

(îl les dialogues en demi-vers sont rendus assez cxaclemonl dans 
sa traduction. Ce n'est assurément pas de su part recherclie de 
relTet arlistifjue; cet érudit n'est pas un artiste, et il avoue lui- 
même au roi qu'il est peu expérimenté dans sa lang-uc malcrnolle; 
mais, à défaut de talont poétique, il a le s(M*upule du philoloj,'ue. 
C'est ce scrupule qui lui impose, en môme temps qu'une cerlainc 
concision dans la traduction, la fidélité aux mètres de son modèle : 
« J'ay observé, dit-il, les nombres de ses mestres autant qui m'a 
esté possible et y ay adjousté rythme telle quelle. » 

C'est ainsi qu'au milieu d'alexandrins on rencontre cette strophe : 

Ay me me 

corps misérable 
Las moy pitoyable 
Ay me me, 

parce que le texte grec présentait en effet dans un couplet iam- 
bique un groupe de vers plus courts (v. 1160-1162) : 

Ot'jXOl [JLOt 

w osjxa; olxTpôv • !^eû oiZ. 
w oeivoTXTaç oi'uo'. jxo'.. 

Haïf n'a pas toujours su distinguer, il est vrai, les vers iambiques, 
qu'il rend d'ordinaire par des alexandrins, et les vers lyriques aux- 
quels correspondent dans sa traduction des octosyllabes et des 
décasyllabes; il a surtout été assez souvent induit en erreur par 
lu mauvaise disposition des vers dans les éditions du xvi' siècle. 
(Cf. V. 1400-1440). Ainsi les derniers vers de la tragédie : 

genre d'Alreus, après qu'as bien soulTerl 
Tu as ta liberté à peine recouvert 
Par hardement 
Finablement. 

sont presque calqués sur les éditions grecques : 

0) (T7rep[x atsecoç, oi; zoAAa TrafJov 
8i' IXeuOspixç [JLÔXiç £;viXOe;, 
T^ v5v ôpar, 
TeXeci>0£v. 

Ce même scrupule et ces mêmes erreurs expliquent que Baïf 
ait laissé volontairement dans sa traduction une demi-douzaine de 



280 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRA!SCE. 

vers isolés qui ne se rattachent au contexte ni par la rime ni par 
le nombre de syllabes. "Indépendamment de ces vers, Baïf a changé 
36 fois de mètre au cours de sa pièce, bien qu'il ne dispose que de 
trois sortes de vers (alexandrins, vers de huit et de six syllabes). 
Quant à la rime, il avoue qu'il s'en est assez peu préoccupé; on 
rencontre bien quelques groupes très restreints de vers en rimes 
croisées ou embrassées, mais l'ensemble de sa traduction est en 
rimes plates. 



L' « Hkcube » d'Euripide. 

J'ai essayé de montrer ailleurs ' qu'en dépit de l'opinion 
exprimée dès 1555 par Jacques Peletier dans son Art poétique, puis 
reprise par La Croix du Maine et communément acceptée de nos 
jours, l'auteur de cette traduction n'était pas Lazare de Baïf, mais 
Guillaume Bochetel. Je me contenterai d'indiquer ici sommaire- 
ment sur quoi repose cette seconde attribution, que nous fournit 
d'ailleurs, avec une très légère inexactitude, un passage de Du 
Verdier. Les partisans de la première, La Croix du Maine, par 
exemple, n'avaient qu'un argument sérieux à invoquer en sa 
faveur : c'était la devise Rerum vices qui se trouve à la fin de 
VHécube. Or cette maxime ne se rencontre dans aucun des 
ouvrages de Lazare de Baïf; c'est une devise héraldique qui appar- 
tient bien aux Baïf, mais à une autre branche de la famille que 
celle dont Lazare est issu. Ce dernier se rattache aux Baïf du 
Maine et ce sont les Baïf d'Anjou dont le blason était orné des 
mots Rerum vices. En revanche cette devise se lit en marge d'un 
manuscrit qui fut exécuté au milieu du xyi*^ siècle par Jacques 
Thiboust, ami et compatriote de Bochetel, et qui contient en parti- 
culier quelques poésies de ce dernier. La présence de cette 
maxime à la suite de VHécube ne saurait donc la faire attribuer à 
Lazare de Baïf. Par contre l'étude des pièces liminaires rend cette 
attribution très invraisemblable. Voici la fin de la préface adressée 
au roi (1544) : « Or est-il, Syre, que quelques jours passés me 
retrouvant en ma petite maison, mes enfans tant pour me faire 
apparoir du labeur de leur estude que pour me donner plaisir et 
récréation, m'apportoyent chascun jour la lecture qui leur estoit 
faite par leur précepteur de la tragédie d'Euripide dénommée 
Hecuba, me la rendant de mot à mot de grec en latin. Laquelle 

1. Cf. Mélanges offerts à M. Emile Châtelain, 1910, p. 576 et suiv. 



KSSAI SUR LES TRADUCTIONS DU THÉÂTRE GREC EN FRANÇAIS. 281 

pour la sul)liniilédu style et gravité des sentences que je y trouvai, 
il me print envie, Syre, de la mettre en noslre langue Françoise 
soiilcmont pour occuper ce peu de temps de repos a quelque 
honnoste exercice. Et depuis vous voyant, Syre, travaillé de 
maladie, pour vous donner quelque récréation, je prins la har- 
diesse de vous lire lo commencement que j'en avoyc tourné; que 
l)cnignement vous ouisfes, et me commandastes l'achever. Ce que 
j'ay faict, non tant pour l'assurance que j'ay eue de le scavoir bien 
faire, congnoissant ma faible puissance, que pour le désir de 
vous obéir. Car trop plus m'a aidé l'efficace de vostre comman- 
dement que m'a empesché la congnoissance de mon infirmité au 
parachèvement de cette tragédie... » A peu près toutes les affir- 
mations do ce passage sont en contradiction avec ce que nous 
savons de Lazare de Baïf. Nous avons va tout d'abord par sa tra- 
duction à' Electre qu'il était fort bon helléniste : il n'avait donc pas 
besoin pour traduire un texte grec du secours d'une version latine. 
Quant aux allusions que l'auteur fait à sa vie et à sa famille, elles 
ne sont guère applicables à Baïf. Celui-ci en effet n'a jamais eu 
(|u'un fils, Jean-Antoine, et ceux qui pensent que l'expression « mes 
enfans » n'est qu'un terme d'affectueuse familiarité à l'adresse du 
jeune Honsard, semblent oublier que Baïf parle ici au roi et au 
public, et que ni l'un ni l'autre n'était sans doute au courant de 
celte palernilé toute fictive. D'ailleurs c'est seulement après la 
mort de son père (6 juin 1544) que Ronsard put suivre régulière- 
ment les leçons de Daurat, avec Jean-Antoine de Baïf qui avait 
été retiré quelques mois auparavant des mains de Jacques Tous- 
saint. Comment Lazare aurait-il pu avant la fin de l'année voir le 
travail de « ses enfants », commencer sa traduction, en donner lecture 
au roi durant une de ses indispositions, l'achever sur son conseil 
et la faire imprimer? 11 le pouvait d'autant moins qu'il n'eut 
guère de c< repos » et de « loisir » à ce moment, et que sa c< petite 
maison » ne l'abrita guère durant cette fin d'année 1544. Au 
mois de juillet il était envoyé par le Uoi en Poitou, et il passa 
de h\ en Languedoc, d'oii il ne revint qu'au début de l'année 
suivante. 

Si la préface peut difficilement s'appliquer à Lazare de Baïf, on 
en peut dire autant d'une des poésies qui suivent la traduction 
d'IIécube : la Ballade présentée à la Heine en Espagne. Il s'agit 
d'Eléonore, sœur de Charles-Quint, que la paix de Cambrai lit 
épouser à François P'. Or Baïf n'est jamais allé, semble-t-il, en 
Espagne, tandis que Bochetel, comme nous verrons plus loin, 
avait précisément accompagné en 1530 le vicomte de Turenne 

Kevue d'hist. httéb. de la France (20* Ann.). — XX. lî' 



282 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

lorsque celui-ci fut charg-é de ramener, avec les deux fils du roi 
gardés en otage par Charles-Quint, la nouvelle reine de France. 
Ce fut même Bochetel qui sur l'ordre de François I" composa les 
comptes rendus de l'entrée à Paris et du couronnement d'Eléo- 
nore'. Il est donc tout naturel. qu'avant de franchir la Bidassoa il 
ait présenté à cette princesse des vers de bienvenue. 

Nous allons voir que les détails de la préface s'appliquent éga- 
lement fort bien à notre personnage. Celui-ci avait donné en 1542 
Jacques Amyot pour précepteur à ses fils, et durant les « moments 
de loisir » que lui laissait le service du roi et qu'il passait dans « sa 
maison » de Bourges, il pouvait surveiller les progrès que faisaient 
« ses enfants » sous la direction de leur maître. La présence dans 
sa famille d'un aussi bon helléniste dut raviver en lui le goût des 
œuvres antiques. Dans la préface de la traduction française d'un 
traité de Plutarque"^ qu'il lui dédia en décembre 1542, Amyot fait 
allusion à sa connaissance de la littérature latine, mais il laisse assez 
nettement entendre qu'il ignorait à peu près le grec. Aussi ne 
pouvait-il ti'aduire une pièce d'Euripide sans le secours du latin. 
La traduction à'Hécuhe que ses fils composèrent sous la direction 
d'Amyot lui fournit ce secours. Il présenta donc au roi l'ébauche 
de son travail durant l'un de ces entretiens que sa situation de 
greffier de l'ordre de Saint-Michel, de secrétaire du roi en ses 
finances et surtout de membre du Conseil ^ devaient rendre fré- 
quents, et en 1544 il fit paraître sa traduction sans y mettre son 
nom. Cette discrétion ne l'empêcha pas de jouir, dans un cercle 
sans doute assez restreint, d'une certaine réputation d'écrivain, et le 
poète d'Issoudun François Habert ne tarit pas d'éloges sur sa tra- 
duction d'Euripide. Après 1560, il est vrai, je ne vois guère que Du 
Verdier qui, avec une erreur de date*, mentionne VHccube de 
Bochetel. Cette vague indication a été reprise par certains biblio- 
graphes ou historiens, mais aucun d'eux n'a supposé que cette 
traduction pût être celle que l'on attribuait à Baïf. Aussi le nom 
de Guillaume Bochetel est-il demeuré depuis trois siècles à peu 
près dans l'oubli. Je voudrais, autant que le petit nombre des 
documents et l'insuffisance de mes recherches me le permettent, 



1 . VEntrée de la Royne en la ville el cité de Paris et Le Sacre et Couronnement 
ont paru chez Geoiïroy Tory en 1530 (1531 n. st.). Ces deux plaquettes ont été 
recueillies par Th. Godefroy dans son Cérémonial, et réimprimées séparément au 
XIX* siècle. 

2. Ce manuscrit vient d'être acquis par la Bibliothèque nationale, n. acq. fr. 10843. 

3. Cf. F. Décrue, De consilio Régis Francisci. Paris, 1885, p. 43. 

4. Du Verdier donne cette traduction comme ayant paru en 1550 : il ne connais- 
?:ait sans doute que la seconde édition. 



rcliaccr brièvement la vie, et esquisser la figure de ce personnage '. 
La fainllle Bochctcl — et non Bouchetel, comme écrivent beau- 
coup (le contemporains — paraît s'être fixée à Bourges avant le 
milieu du w" siècle avec Jean Bocbetcl, secrétaire de Cbarles V et 
receveur des finances de Marie d'Anjou, qui, bien que né à Heims, 
doviul par son mariage avec une sœur de Jacques Cœur et par 
l'achat d'une maison à Bourges un véritable citoyen de cette ville. 
Ses deux fils François et Bernardin remplirent comme lui les 
fonctions de secrétaire du roi dans le dernier quart du xv" siècle. 
François, qui devint écbevin (1488-90) puis maire de Bourges 
(1494-5 et 1498-9), épousa une jeune fille noble de la ville, 
Marie Pellourde, qui lui donna deux fils, appelés comme leur père 
et leur oncle, François et Bernardin. Ce dernier fut seigneur de 
lireulliamenon, procureur du roi en Berry et, comme son père, 
écbevin (lo01-2) puis maire (1505-7 et 1530-1). Il épousa Cathe- 
rine Babouin, dont la famille était originaire, semble-t-il, de 
Bretagne, mais dont le père était greffier à Bourges. Ce fut la mère 
de Guillaume Bochetel, notre traducteur, et de Jacques Bochetel, 
seigneur de Galifard, qui remplit les fonctions de receveur général 
do toutes les finances du Languedoc et fut lui aussi échevin 
(1537-8), mais refusa en 1552 la charge de maire. Il avait épousé 
Gabrielle (iuérard, et Ilabert nous a transmis le souvenir de : 

[Celle' maison prudente et honorable 
Ouverte à tous, à lous venants affable, 
Au moins s'ils sont de verlu amoureux. 

Guillaume était l'aîné, mais je n'ai pas retrouvé la date de sa 
naissance. En 1518 il fut nommé clerc et notaire du roi. 
Vers 1521-1522 il ajouta à ce dernier titre celui de secrétaire du 
roi qu'il résigna en 1525 en faveur de Palamèdes Gontier : des 
pièces de 1527 et 1528 lui donnent le titre de greffier, et vers celte 
époque il fut nommé, semble-t-il, secrétaire de la chambre du roi 
aux gages <le 400 livres tournois. En tous cas, lorsqu'en no- 

1. .remprunte les éléments de cette étude à quelques témoignages contemporains 
comme ceux d'IIaberl et d'Amyol. au.v litals des officiers de la Couronne, aux 
généalogies et ]tièces originales que renferme le Cabinet des Titres, au Catalogue 
des acte'! de Fvaiiiois /", aux l'rinileifes de la ville de Bourses, dont je dois la con- 
naissance à mon collègue et ami, M. Girard, et surtout à une trentaine de lettres 
de Bochi'lel conservées soit dans les divers fonds de la Bibl. Nal., soit dans la col- 
lection du Musée Condé. Je suis heureux de remercier à ce propos M. Omont, dont 
la bienveillance m'a permis de retrouver quelques-unes de ces lettres, et M. Maçon 
qui, avec une inlassable obligeance, m'a aidé à les lire. On peut consulter aussi 
le lome 11 dos Mémoires de Caslelnau (éd. Le Laboureur), Vllistoire des Secrélairei 
d'État de Fauvelet du Toc, et les travaux relatifs au Berry (de Baynal, Buhot de 
Ivcrsers, Boyer, etc.). 



I 



284 KEVUE D IIISTOlItli: LUTÉRAIRH DE LA FRANCE. 

vembre 1527 le « père des secrétaires d'Etat », Florimond Robertet, 
mourut, Guillaume Bochetel, qui avait travaillé avec lui et, 
qui était son parent par alliance, reçut l'ordre, avec d'iverny, 
de classer et d'inventorier tous ses papiers, qu'il laissait, paraît-il, 
en assez grand désordre, et qui ne remplissaient pas moins de 
deux grands coffres, deux caisses et quatre muids. Mais Bochetel 
allait être bientôt chargé d'autres occupations plus actives. Le 
15 mai 1528 François de Bourbon, comte de Saint-Pol, avait été 
nommé lieutenant général de l'armée que le roi, d'accord avec 
Florence, le duc de Milan et la république de Venise, envoyait en 
Italie pour combattre les troupes impériales. Bochetel, qui se 
trouvait peut-être à ce moment à Bourges, reçut l'ordre de 
rejoindre le comte de Saint-Pol à Moulins, où il le retrouva en 
effet le 10 juin. Les lettres qu'il écrivit au cours de cette expédition, 
soit au grand maître Anne de Montmorency, soit au secrétaire de 
celui-ci Nicolas Berthereau, nous montrent qu'il remplissait en 
quelque sorte auprès de Saint-Pol les fonctions d'intendant de 
l'armée; et cette tâche n'était pas toujours aisée. La plupart de ces 
lettres sont remplies de pressantes demandes de subsides destinés 
au paiement des troupes mercenaires. Les Suisses et les lans- 
quenets n'étaient pas gens d'humeur facile, et ils avaient déclaré 
que s'ils ne touchaient pas exactement leur solde, ils s'en retourne- 
raient chez eux. Aussi après avoir donné des détails sur la situation 
de l'ennemi, après avoir rapporté les bruits qui courent et loué la 
conduite de son maître, Bochetel revient-il toujours avec insis- 
tance sur ce sujet; il croit même prudent, au moins une fois, de 
formuler ses demandes et ses plaintes en chiffre, car il tient u 
mettre le grand maître en garde contre des négligences coupables 
dans l'envoi des subsides : il craint en particulier que Spifame ou 
son commis ne fasse pas parvenir à Saint-Pol toutes les sommes 
qui lui sont destinées, et il termine vigoureurement sa demande 
par ce raisonnement d'une concision expressive : « Sans cela il 
est impossible qu'il y ait ordre en ceste armée, et detfaillant le dit 
ordre deffauldront pareillement les vivres qui importent le tout, 
car à ce qu'il se dit par deçà, celluy qui aura le derrenier pain 
demourra vaincqueur. » Le Catalogue des Actes de François /" 
nous fournit d'assez nombreuses pièces qui attestent que les 
demandes réitérées de notre intendant ne restèrent pas sans 
résultat. 

Je ne sais si Bochetel demeura en Italie aussi longtemps que 
Saint-Pol. Une lettre datée de Bourges du 12 décembre nous 
apprend qu'il a mandé à Montmorency son « retour de ce malheu- 



ESSAI SI» Li:s THAimCTIONS DU THÉATIIK GHKC EN FRANÇAIS. 285 

reux voyage » en sa pauvre inaisoi» où il est contraint de rester, 
car il est, dit-il, si alTaibli cl exl»''nué (juil ne peut se servir de ses 
membres. Si ce « malheureux voyage » est celui d'Italie, il 
faudrait supposer qu'il en revint à la fin de 1o'28. Quoi qu'il en 
soit, le !(> <iéceml)re de l'année suivante il recevait l'ordre 
d'accompagner le vicomte de Turenne en Espagne pour en 
ramener les fils du roi et la nouvelle reine de France. Les longues 
lettres (ju'il écrivit alors au grand maître, de Valladolid, de Madrid 
et (lu monastère de Hodilhîs, contiennent des détails intéressants 
sur cette importante mission. A son retour à Paris, le Roi, pour le 
récompenser sans doute de ses services, le chargea provisoirement 
(22 août 1530) des fonctions de secrétaire signant en ses finances, 
tout en lui laissant son litre de notaire et secrétaire de sa chambre; 
deux ans plus tard (28 avril 1532) il était définitivement nommé 
secrétaire des finances aux gages. de 423 livres 2 sous (î deniers, 
sans compter 1 200 livres de pension. On peut supposer qu'il 
devait une partie de ces avantages à la protection de Montmo- 
rency. 11 lui écrivait en 1528, du camp de Castelceriolo, ces lignes 
qui nous donnent quelques indications sur sa situation de fortune 
à cette époque : « Monseigneur, je vous supplie très humblement 
que servant en ce lieu et estant loing de vous, vous ne me vueillez 
mectre en obly. Car, Monseigneur, ma principalle et plus grande 
iiance gist en vous. Et suis bien assuré que si ma pauvre fortune 
n'est secourue par vostre moyen, quant l'occasion s'offrera, je 
seray bien, monseigneur, pour demourer pauvre toute ma vie. Et 
combien, monseigneur, que j'aye desja receu plus de bien du Hoy 
qu'il ne m'appartient moyennant vostre bonne ayde, toutefois, 
monseigneur, vous entendez que cela n'est pour me jecter hors 
d'allaires et que de présent je suis en lieu auquel oultre la peine 
que j'ay il fault que je supporte beaucoup plus de despence que 
ma pouvre faculté ne requiert. Vous suppliant très humblement, 
monseigneur, me pardonner si je vous en faitz quelque plaincte, car 
je n'ay autre refuge que à vous, estant assuré que m'ayant pris en 
vostre protection vous n'estes pour m'abandonner. » 

Sans doute le traitement de secrétaire des finances, et même la 
pension de 1200 livres étaient bien peu de chose; mais il faut 
tenir compte aussi des cadeaux de toutes sortes qui s'ajou- 
taient chaque année à ces maigres revenus. Tantôt le roi faisait 
don a son secrétaire de 600 écus à prendre sur les amendes et 
confiscations d'un contrôleur de grenier à sel; et l'année suivante, 
de 2 000 livres tournois sur l'ensemble de plusieurs autres 
amendes; tantôt il le faisait profiter d'un droit d'aubaine de 



286 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

80 écus d'or au soleil, ou lui donnait une somme de 2 250 livres 
pour ses dépenses à sa suite eLpour l'aider à marier l'une de ses 
iiiles. Il est vrai que les fonctions mêmes de secrétaire du roi 
entraînaient des dépenses ou tout au moins d'assez fortes avances 
qui n'étaient pas toujours remboursées très promptement. Néan- 
moins dès cette époque Bochetel paraît avoir une situation assez 
brillante à tous les égards. Kn mai 1533 il avait été envoyé à 
Calais avec l'amiral Chabot, le grand écuyer de France, Jacques 
de Genouilhac, et le président Guillaume Poyet, ])Our négocier 
avec les députés du roi d'Angleterre, et il avait reçu 300 livres 
pour ce voyage qui, pensait-on, devait durer une trentaine de 
jours. En décembre 1537, comme il se trouvait avec la cour à 
Montpellier, le roi le chargea de porter oralement ses instructions 
au Cardinal de Lorraine et à Anne de Montmorency qui traitaient 
à Leucate avec les députés de l'Empereur. En même temps il 
entretenait avec M. de Castillon, notre ambassadeur en Angleterre, 
une correspondance personnelle, pleine d'amicales recommanda- 
tions qui lui attirèrent de la part de son correspondant le surnom 
de cuncta formidans. Il pouvait d'autant mieux renseigner 
l'ambassadeur sur les sentiments et les intentions du roi qu il 
faisait partie de son conseil : aussi rapporte-t-il à Castillon, en 
termes parfois assez piquants, l'impression que ses missives font 
sur l'esprit de François I«'". Celui-ci avait été choqué tout d'abord 
de l'accueil peu empressé qu'on semblait faire en Angleterre à 
un projet de mariage avec sa fille. « Il s'est très bien mocqué, 
écrivait Bochetel, des propos qui vous ont esté tenuz la dessus, 
élisant qu'il semble qu'on veuille par delà faire des femmes comme 
de leurs guilledins, qui est en assembler une bonne quantité et les 
faire troter pour prandre celui qui ira le plus ayse. Et quant et 
quant ne treuve pas bon qu'on mecte madame sa fille au ranc des 
aultres... » 

En 1542 Bochetel succéda à Jean Breton, sieur de Villandry, 
dans l'office de greffier de l'ordre de Saint-Michel. En avril 1546 
il fut chargé, ainsi que l'amiral Claude d'Annebaud et le premier 
président de Rouen, Pierre Remon, de conclure avec les repré- 
sentants du roi d'Angleterre le traité d'Ardres. La mort de 
François I"" quelques mois après, en enlevant à Bochetel un 
protecteur et presque un ami, n'ébranla pourtant pas sa fortune. 
S'il ne paraît pas avoir été maintenu au conseil par le nouveau 
roi, il fut du moins placé avec son gendre Claude de l'Aubespine 
à la tète du règlement que fit Henri II, pour l'expédition des 
affaires d'État. Celui-ci continua aussi à l'employer à d'impor- 



l'SSAI SU» I.KS TUADUCTIONS DU THÉATRK GREC EIS FIIANÇAIS. 287 

tantes missions (]iplomati(iiies, puisqu'on 1;)49 il accompaf,'nait le 
IVèro de Montmorency, la Rochej)ol, Coligny et le président du 
Mortier pour négociera Boulogne avec les ambassadeurs d'Angle- 
terre. 

Il devait vivre encore neuf ans, et il semble qu'il garda jusqu'à 
sa mort ses fonctions de secrétaire des finances, dont il avait 
demandé en 1542 la survivance pour son ancien clerc Claude de 
l'Aubespinc devenu son gendre. Dès 1537 il avait obtenu la 
permission de résigner son office de notaire et secrétaire du roi 
au profit de son fils aîné Jacques, et il démissionna plus tard en sa 
faveur de sa charge de greffier de l'ordre. Il usa également de son 
inlUience pour établir ses autres enfants. Il avait eu quatre fils et 
cin(| filles de son mariage avec Marie de Morvilliers, sœur du 
gaj'de des sceaux, évêque d'Orléans'. 

C'est au milieu de cette nombreuse famille qu'il passait ses 
loisirs à Bourges, sa patrie, où ses fonctions à la cour, aussi bien 
que ses titres de chevalier, seigneur de Sacy, Breulhamenon, La 
Forest Thaumyère, Sainte-Lizaine et Poirieux devaient faire de lui 
un assez gros personnage. Je ne sais s'il habitait l'hôtel d'Estampes 
tout voisin de celui de Jacques Cœur, qui avait été acheté par son 
aïeul Jean Bochetel ; en tout cas il possédait aux environs de Bourges 
la seigneurie de Breulhamenon dont le château Renaissance a 
peut-être été en partie construit par lui. C'est dans ces propriétés 
qu'Amyot donnait ses leçons aux jeunes gens, dont un du moins 
paraît avoir manifesté pour les lettres une aptitude précoce. 
Salmon Macrin nous apprend en effet qu'à douze ans il composait 
déjà des poésies latines. Leur père d'ailleurs leur donnait l'exemple 
de ce goût pour les choses de l'esprit et pour l'antiquité. Grâce à 
quelques témoignages, nous pouvons évoquer le souvenir de cette 
maison hospitalière où les poètes et les savants étaient toujours 
bien accueillis, et dont l'amphitryon se piquait d'être aussi un 

1. Ses lils sont : 

Jacques Bochetel. qui eut la plupart des litres et fonctions de son père et épousa 
Marie de Morogues, dont il eut un fils, Jacques, et une fille. iMarie. Celle-ci devait 
épouser Michel de Caslelnau, l'auteur des Mémoires. 

Bernardin Bochetel, ahbé de Saint-Laurent, ambassadeur, évêque de Rennes, et 
conseiller d'État : ce fut lui qui, en 1305, devint possesseur de rh«5tel Cujas à Bourges. 

Guillaume Bochetel, protonotaire du Saint-Siège. 

Jean Bochetel, seigneur de Morlomyer, conseiller du roi. 

Ses lilles sont : 

Catherine Bochetel, mariée à Antoine de Vulcob. 

Jeanne Bochetel, qui épousa en loi2 Claude de l'Aubespine. 

Marie Bochetel, femme en premières noces du secrétaire d'Étal Jacques Bourdin; 
en secondes, de Jacques de Morogues. j' 

Anne Bochetel, qui épousa Edme Riglet, écuyer, sieur de Mongeux. 

Gabrielle Bochetel, religieuse au couvent de l'Annonciade de Bourges. 



288 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE, 

Mécène. C'est Amyot qui, lui dédiant sa traduction du traité De 
la Loquacité commence ainsi sa préface : « Entre les autres plus 
notables lieux et beaux passages qui sont es livres et œuvres du 
prince des poètes lyriques latins, je vous ay souventes foys ouy 
louer, avec grande délectation et réciter avec singulière félicité et 
promptitude de mémoire celuy sermon qui se commence Ibam 
forte via sacra...; et combien que tous les endroits et par manière 
de dire tous les vers et syllabes de cduy poète, mesmement en ses 
épistres et sermons, vous soient tant usitez que l'on le pourroit à 
bon droict appeler vostre amy comme Cicéron apelle Térence son 
familier... si m'a il esté tousjours advis que vous preniez plus de 
goust en celuy la que aux aultres... pour ce que vous aurez plu- 
sieurs foys expérimenté par effect ce qu'il représente par painture 
d'éloquence... » Mais c'est surtout le fécond poète d'Issoudun qui 
nous a transmis le souvenir malheureusement trop vague de ces 
aimables réunions. Le nom de Guillaume ou plutôt, par une 
étrange inadvertance, de Jean Bouchetel, se rencontre bien sou- 
vent dans son œuvre, et chaque fois Habert témoigne de son 
admiration profonde pour le noble poète qui a « triomphé sur le 
grec Euripide », et de sa reconnaissance pour 

le Mecenas insigne 
De tous ceux qui aymoient poétiques douceurs. 

Aussi, après lui avoir adressé plusieurs poésies de son vivant, 
Habert écrivit-il quelques semaines après sa mort une Déploration 
de plus de 400 vers, où il reprend le cadre de la pièce de iMarot sur 
le trépas de Hobertet, non sans s'inspirer peut-être de la Com- 
plainte d'André de la Vigne sur la mort du Bazochien Pierre de 
Baugé (1502) ou de quelque pièce analogue. Nous y lisons en effet, 
d'abord, suivant un procédé habituel à notre poète, une invective 
du peuple Berruyer contre Atropos, puis une apologie de celle-ci; 
après quoi, chacune des Muses prononce une épitaphe destinée à 
orner le tombeau du « noble secrétaire ». 

Les fréquents séjours de Bochetel en Berry, et surtout sa 
situation à la cour devaient le mettre en rapport avec Marguerite 
de Navarre : l'amitié de la reine à son égard nous est attestée par 
une lettre qu'elle écrivait à d'Izernay à propos du procès de l'évêque 
de Condom, Erard de Grossoles (1541) '. Après avoir parlé de plu- 
sieurs personnages qu'il faut entretenir à ce sujet, elle ajoute : 

1. Ed. Génin, I, p. 375. 



KSSAI Si;» I.KS THADUCTIONS DU TIIKAilti; (MU'.C KN FltANÇAIS. 289 

« Vous n'oublierez pas aussi Bouchetel, car vous sçavez l'amour 
(|iio jo luv porto. » On serait curieux de savoir quel parti avait 
|»ris notre Mécène dans les luttes religieuses qui partafi^èrent alors 
tous les esprits. A Bourges, et dans l'entourage de Marguerite, les 
novateurs étaient particulièrement nombreux. Nous savons en 
tout cas qu'un des fils de Bocbetel. le cadet, quitta ses fonctions 
de secrétaire « [tour l'engagement opiniastre qu'il eut dans la 
nouvelle religion » (Fauvelet du Toc). Je trouve également le nom 
d'Hubert Bocbetel parmi ceux de plusieurs prisonniers à la Con- 
ciergerie jugés « pour crime d'bérésie » en 1?)48'. Mais ce prénom 
(l'Hubert ne figure pas dans les tableaux généalogiques de la 
famille Bocbetel. 

Lorsque Guillaume mourut en 1558, après quelques mois de 
langueur, Bourges venait de perdre un autre Mécène, Jacques 
Tbiboust, dont leâ relations avec Bocbetel nous sont attestées par 
la Déploration d'IIabert. Ce personnage avait fait composer vers 
1543-1 546 une sorte de Farrago où figuraient diverses pièces de 
ses amis, en français, latin ou grec, pour là plupart en vers (Bibl. 
nat., ms. fr. lOGl). Parmi elles se trouvent plusieurs poésies 
françaises que l'on peut, je crois, attribuer au traducteur tïifécube. 
Deux d'entre elles portent l'indication par M'^' de Sacy, une 
autre G. de Sa., une autre enfin -¥" G" Bouch. Celle-ci est relative 
à l'entrevue du roi de France et du roi d'Angleterre en 1532; la 
précédente était une églogue assez beureusement tournée. Guil- 
laume Bocbetel a aussi collaboré, par des vers fort grossiers, au 
recueil des Blasons anatomiques. Mais sa principale œuvre est 
assurément le petit volume de 1544. Je n'ai pas à examiner ici les 
poésies qui suivent VHécube : je me contenterai de noter qu'elles 
se retrouvent assez fréquemment, surtout les épigrammes, dans 
des recueils manuscrits du xvi" siècle, ce qui prouve qu'elles ont 
joui en leur temps de quelque célébrité. Le volume dut avoir lui 
aussi un certain succès, puisqu'il fut réimprimé six ans après son 
apj)arilion. 

Le cboix même de la ])ièce peut sans doute expliquer ce succès 
pour une large part. Gomme l'a remarqué en edet M. Lanson -, de 
toutes les tragédies grecques c'est celle qui au début du xvr siècle 
a été le plus souvent traduite : en latin par Erasme et par Georg. 
Anselmus, en italien par Gianbattista Gelli, par Bandello et par 

1. N. Weiss, La Chambre ardente, p. 185; cf. pp. cxi-cxiii. 

2. Cf. ses 1res intéressants articles sur la conception <le la tragédie, le répertoire 
tlrainatique et la mise en scène au milieu ihi xvi" siècle dans la Revue d'Histoire 
littéraire de iy03-4. 



290 IIEVUE d'histoire LITTÉRAIHE DE LA FRANCE. 

Dolce, sans parler des traductions complètes d'Euripide. Mieux 
que tout autre héros antique, Hécube semblait personnifier la 
douleur. Aussi lorsque, dans sa Déploration de Roberlet, Marot 
veut peindre la France désolée, la compare-t-il à la triste Hécube, 

Quand ses enfans à l'entoiir d'elle assemble 
Pour lamenler Hector son fils aisné. 

Au point de vue dramatique, le tableau de ce cataclysme pro- 
fond dans une famille royale correspondait fort bien à la concep- 
tion qu'on se faisait alors de la tragédie. 11 n'est donc pas étrange 
qu'Amyot ait fait expliquer cette pièce à ses élèves pour les initier 
au théâtre grec. Mais dans quelle mesure collabora-t-il à la tra- 
duction de Bochetel? Si l'on en croyait le passage de la préface 
cité plus haut, celui-ci aurait tout simplement rendu en vers français 
la traduction latine composée par ses fils sous la direction de leur 
précepteur. Mais, sans soupçonner la sincérité de Bochetel, on peut 
admettre que cette collaboration a été seulement le point de départ 
de l'œuvre française : une fois que ses premiers essais eurent été 
approuvés du roi, Bochetel dut se mettre à l'œuvre avec les res- 
sources que sa bibliothèque et ses propres connaissances pouvaient 
lui fournir. Il ne paraît pas s'être servi de la pièce de Dolce qui 
est moins une traduction qu'une adaptation, non plus que de celle 
de Bandello, qui semble faite surtout d'après Erasme et qui, sans 
être aussi infidèle que la précédente, était pourtant trop développée 
pour lui être utile. Mais il serait étrange qu'il se fût privé volon- 
tairement de la traduction latine d'Erasme dont les éditions s'étaient 
succédé depuis 1506 avec une rapidité prodigieuse. La compa- 
raison des deux textes semble montrer qu'en effet il s'en est servi. 
Dès le début de la pièce, nous lisons ces vers : 

Où les ombres des morts sans lumière ne jour 
Par trop sont esloignez du céleste séjour, 

qui semblent s'inspirer du latin d'Erasme : 

Cteca qua silenlium 
Ab arce porro cœlitum sita est domus. 

beaucoup plus que du texte grec (éd. Weil, v. 2) : 

i'vVt8T|Ç ^(CDOiç ojx'.axat Oswv. 



KSSAI SI U Li;S TUADUCTIOÎSS DU THÉATUK C.WKC KN KRANÇAIS. 201 

Plus loin, lorsque Bochetel écrit : 

Et pour cela je fus envoyé hors de Troye 
Comme cil qui n'estoit en guerre congnoissant 
ou : 

D'honorer Achilles il est digne vraiment 

Comme cil qui pour nous est mort très vaillamment, 

on peut supposer qu'il se souvient de la tournure latine ut qui..., 
ut cui..., plutôt <}ue du grec : ojts yàp V'...; OavoV/... 

Ailleurs, au milieu d'un récit le traducteur français introduit une 
apostrophe : 

Helas j'ay horreur 
De ce que j'ay songé 
D'uiig seul fils que j'ay 
l'épargné do tous 
Et aussi de vous 
Ma fille très chère, 

apostrophe que ne justifie pas le grec (v. "o), 

mais que lui fournissait le latin d'Erasme : 

Teque Pobjxena, filiadulcis. 

J'en dirai autant des expressions : 

Chose a veoir trop pitoyable 
[otxrpôi;; Erasme : visu miserum]; 

ou : 

Achilles remply de fureur (s'est apparu) 
[ç-âvraTfx "A/tXXy|o;; Erasme : Uiiibra ferocis Achillis] ; 

(lu enfin : 

Par lequel j'ay eu vie 
[Û5-' ouTrsp Ti'jT'J/ouv; Erasme : Per quam ipse vivo]. 

Nous pouvons même affirmer que Bochetel s'est servi du second 
état de la traduction d'Erasme, c'est-à-dire d'une édition dérivée 
de l'aldine de 1507 et non de l'édition originale de Josse Badins 
(loOG) '. En effet il attribue à Agamemnon le vers 1280 : 

oOtoç tÙ axîvr,, xat xaxwv spS; t'j/_£!v; 

1. Sur cette préparation des éditions de 1506 et de 150", cf. le très intéressant 
livre de M. de Nolhac, Erasme en Italie. 



292 , REVUE D HISTOinE LITTÉHAIUE DE LA FI5ANCE. 

que les éditions grecques du début du siècle, comme la traduction 
de Camillus, mettaient dans la bouche d'Hécube, mais qu'en 1507 
Erasme donne avec raison à Agamemnon. 

Il en est de même du vers d'Ulysse à Hécube (399) : 

où ar,v v£ TTstO'/"! toTc. cou ctoocotcOoi;. 

En 1506 Erasme l'acceptait, et le traduisait par : 

Haud liceat, imo obtemperabis bis quibus 
Et mentis et prudentiœ plus quam tibi est; 

mais en 1507 il le corrige en oùx y,v vî, et le premier vers de 
sa traduction devient : 

Haud feceris, si obtemperabis ils quibus. 

C'est bien à ce texte que se reporte Bochetel puisqu'il écrit : 

Si plus sage que toy crois, tu n'en feras rien, 

tandis que les éditions grecques et la version de Camillus con- 
servaient l'ancienne leçon. 

Mais si la traduction française semble parfois dériver du latin 
d'Erasme, il ne serait pas difficile de citer autant et plus 
d'exemples qui prouvent que Bochetel est remonté sinon au texte 
grec, du moins à une version plus exacte que celle d'Erasme, celle 
de ses enfants par exemple. Ainsi Hécube demande aux Troyennes 
de lui amener : 

les âmes divines 
D'Helenus ou Cassandre. 

C'est la construction même du grec (v. 87) : Bstav 'Eaévou -i'jyàv 
r^ Kao-àvôpa^, construction qu'Erasme modifiait d'une façon assez 
naturelle en « divina Helenum mente..., Cassandram ». 

Plus loin, s'adressant à Ulysse, Hécube lui dit : 

Te souvient-il alors que tu fus envoyé... 

ce qui est une traduction littérale du grec olo-S'r.vua... (v. 239), 
plutôt que du latin : Seine., ut. 
De même encore le vers : 

Pleut à Dieu que jamais je n'eusse eu congnoissance 



i;SS,U SLK l.i;s lltAULUlONS nu TIIÉAIIU. (.1U,(, I,.> IUA.NÇ.US. :i*J.l 

reproduit la lournure [xf^oï y.y/wyxo'.o-Qfc (ao!. (v. 235) qu'Érasmo rw 
laissait j)lus guère apparaître {cognitum heu mihi plus salis). 
Enlin la mauvaise traduction de Bochetel : 

Or si aucun disoit, il nous faull entreprendre 

Encore une autre guerre, et le glaive en main prendre, 

lie peut pas s'expliquer avec le latin d'Erasme : 

Age quid f'ulurum, si qua rursum appareat 
Acies coacla, et hostium certamina, 

mais doit remonter au texte grec, mal interprété ou corrigé : 

etev tÎ ûY|t' Ipeï tk; r^v n; au ^avv; 

ffTpaTOÎ! T'aOpotffiç, ttoXêjjiÎojv T''kyoM<x (v. 313-14) ; 

Sans doute pour tous ces exemples on pourrait supposer que la 
traduction française dérive non pas du texte grec interprété par 
Amyot, mais de la version latine qu'avait donnée en 1342 Rodolfus 
CoUinus sous le pseudonyme de Dorotheus Camillus. Celle-ci, en 
oll'et, din'ère en ces passages de la version d'Erasme et pourrait avoir 
servi de base à Bochetel. Mais il me paraît peu vraisemblable que 
ce dernier ait eu recours à deux traductions latines imprimées, 
d'autant que nous ne pouvons guère retrouver dans son œuvre de 
traces précises du latin de Camillus, tandis qu'au contraire 
certaines phrases semblent attester l'utilisation simultanée de la 
version d'Erasme et du texte, par exemple pour le vers : 

Doncques tu es meschant par ceste mesme loij. 

[^OMO^)'^ xaxûvY, ToTcSî ToTç [iouÀEuaaî'.v (v. 231). 
Erasme : Lege igitur islhac graiiam refers malam. 
Camillus : Num igitur injurius es hisce consultalionibus.j 

Quand je parle d'un retour au texte, il faut tenir compte, bien 
entendu, d'un intermédiaire, écrit ou oral, qu'il nous est malheu- 
reusement impossible de déterminer. Ainsi lorsque nous rencon- 
trons des passages qui rendent mal le grec ou la version éras- 
mienne, il nous est loisible d'y voir une erreur de Bochetel, ou de 
supposer que la traduction de ses enfants était elle-même inexacte, 
ou d'admettre enfin qu'Amyot lui avait fourni, d'après des manu- 
scrits ou par conjecture, une leçon que nous ne connaissons pas. 

Par exemple, il faut peut-être expliquer par une correction du 
texte la traduction du vers 246 : 



294 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

o'yGT' £vOav£tv ys ao'ïç "ustiÀowi '/^''p' £[J>-''lv 

par : 

Tant que ma main mouroit soubz ses habis icy. 

Mais plus haut (v. 240-241), lorsqu'Hécube rappelle à Ulysse 
l'aspect pitoyable qu'il avait quand il vint jadis à Troie, couvert de 
baillons et la figure inondée de larmes de sang, Bochetel a été 
trompé par Finterprétation du scholiaste qu'avait suivie Erasme : 
il ne s'est pas rendu compte que le rusé Ulysse avait revêtu ces 
haillons pour tromper les ïroyens, et il s'est figuré qu'il versait 
des larmes de peur. 

Ailleurs, dans les paroles de résignation que le poète grec prête à 
Polyxène, celle-ci exprime l'idée que le malheur est pénible à sup- 
porter quand on n'y a pas été habitué (une mort prompte, dira- 
t-elle plus loin, est bien préférable) : 

[offTtç yàp oux eTcoOe yeûscOat xaxcov] 

ttg'pst |j.£v aXyet coLuyt^' IvTiOeTç s^yw (v. 375-76). 

J3ochetel a cru qu'il s'agissait dans cette phrase, non pas du 
malheur, mais de la mort, sans s'apercevoir que la suite était en 
contradiction avec ce sens, et il a traduit : 

Il le souffre, et pourtant ce n'est pas sans se plaindre 
Quant a ce dernier joug la leste il luy faut joindre. 

Enfin les vers : 

Helas quelle prudence estimer so pourra 
Quant par vostre décret la pucelle mourra, 

rendent très mal le grec (v. 258-59) : 

£t; tYjvSe -Koàùx 'J/7)(pov ojpiffav tpovou ; 

Les erreurs de ce genre sont d'ailleurs assez rares; plus nom- 
breuses naturellement sont les traductions très éloignées du texte, 
comme celle-ci, à propos de la reconnaissance que les Grecs 
doivent témoigner aux mânes d'Achille (v. 311-12) : 

O'jxoïïv ToS' al(7/pôv el [iXÉzovit jjt.£v oHm 

ypojjXEcO', £7:ï\ ooâwXe, tj-v) /po'jaEijO' £n. 

Et seroit chose honteuse en ayant obtenu 

Le bien qu'il nous a faict, s'il n'e.--toit recongneu. 



^,^^.M >LH i.l-.> I UADl-t.l lU.N^ 1)1. IHI.AIIU. (.lil.i, 1,.N I U.VN(,.AI>. ;iy;i 

Comme chez Baïf, les omissions de détails sont exceptionnelles 
dans la traduction de Bochetel; par exemple (v. 81-82) : 

Tr,v /tovwori ©pv-^xYiv y,rzi/ti 
;et'vou TrïTpt'ou c{/uÀaxa.tTiv. 
Est nourry en Tlirace 

ou (V. 33'i-3o) : 

Xdyoi TCpô; aiOépa 
cppoîiSoi ;i.otTT,v p'.cpévTs; àfji^l (ToO (|<()vou 
J'ay jeclé au vent tout cela que j'ay dict. 

Assez fréquentes, au contraire, sont les traductions trop dévelop- 

|iées : 

• 
■TTs'ïiSUY*; Tov lixôv txc'fîiov Ata (v. 345) 

Rien ne poursuis 

Qui te puisse esmouvoir, ou par prière allraire 

De faire aucune chose a Ion vouloir contraire. 

Juppiter par qui sont prières exaulcées 

Invoquer je ne veux ; ailleurs sont mes pensées ; 

les additions souvent inutiles que je mets en italique : 

.Su* vistement le besoing Vy appelle^ 
Cours aux autels, aux temples, je le prie. 

La je gerray 

Avec les mors ou demourray 
Hélas mère; je te iain'ay 
Et plus je ne te reverraij. 

Filer, le pain pestrir, et mes 7ïiains ctnploi/er 
A ouvrage servit. 

enfin les redoublements de termes : ont advisé et résolu entre 
eux [îooçs] ; mainte chose publique eLrnainte ville grande [a'. TioAÀal 
-ÔA£>,;]; excellens, jweux et forts [àpÎTTwv]; illustre, éminente et 
pompeuse [àTrôSXcTZTO?]. 

Néanmoins, malgré ces allongements parfois fâcheux, il nous 
faut reconnaître que la traduction de Bochetel, comme celle de Baïf, 
lémoiizne d'un souci méritoire de ne pas trop s'écarter de la con- 
«;ision de son modèle. La pièce a un peu plus de 1 300 vers dans 
les éditions grecques de l'époque, elle en a \ 774 dans la 
traduction française. D'une façon générale les stichomythies 
sont respectées', sauf peut-être dans quelques passages où, du 

1. Cf. les vers 415-131; 760-786; 989-1017; 1254-1282 du texte grec. 



296 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA KRANCE. 

reste, Erasme donnait l'exemple de traduire plus longuement ^ 
Pour le choix et l'emploi des vers, Bochetel a aussi cherché à se 
conformer aux mètres de l'original. Il n'y a pas toujours réussi; 
il lui est arrivé plusieurs fois de ne pas reconnaître les vers 
iambiques, qu'il rend le plus souvent par des alexapdrins, ou.de 
diversifier sans raison les vers plus courts, qui correspondent aux 
systèmes anapestiques et aux strophes lyriques du grec. Ces incer- 
titudes ne sauraient d'ailleurs nous étonner, puisque nous savons 
que la langue et la métrique grecques ne lui étaient pas familières 
comme à Baïf. Mais s'il est moins philologue que son devancier, 
il manie plus aisément le vers français, et c'est avec le plaisir, je 
ne dirai pas de l'artiste, mais du versificateur qu'il a mêlé aux 
alexandrins, les vers de dix, de huit, de sept, de six, de cinq 
syllabes, et les strophes combinées de décasyllabes ou d'octosyl- 
labes avec des vers de quatre syllabes ^ 

Certes je ne pense pas que cette traduction, que j'ay essayé de 
restituer à Guillaume Bochetel, établisse bien solidement sa gloire 
littéraire, et je ne crois pas que Baïf perde beaucoup à n'être plus 
pour nous que l'auteur de V Electre; mais il m'a paru qu'il n'était 
pas sans intérêt d'évoquer le souvenir de ce personnage, parce qu'il 
témoigne que, dès cette époque, l'étude des œuvres de l'antiquité 
n'était pas restreinte aux érudits ou aux poètes de profession. 

{A suivre.) René Sturel. 

1. Par exemple : 

Tout ce que controuver j'en peu par éloquence 
Et qui dire se peult par art et industrie 
Pour sortir de péril et pour saulver sa vie. 
TTOAAwv Àdywv £'jpr|[Aa6' Mazz fjiï) ôavsïv (v. 250). 
Quo me necis subducerem periculo 
Omneis vafer tum comminiscebar dolos 
Cunctas que pariter persuadendi vias. 

Ailleurs la traduction développée d'Erasme n'empêche pas Bochetel de respecter 
la concision de l'original. 

2. La traduction d'Hécube est précédée de celle de l'argument grec publié dans 
les éditions de l'époque. Je ne serais pas étonné que ce morceau eût été traduit 
par Amyot. En tous cas, la version d'Erasme n'a pas servi de base à cette traduc- 
tion française, qui rend plusieurs passages du texte grec négligés par le traducteur 
latin. On y rencontre même quelques additions historiques qui témoignent d'une 
certaine érudition, par exemple à propos du cénotaphe d'Achille, élevé au port de 
Sifjée. 



« I.A MAISON m: SOCUATi: Lie SAGK ». 



- LA MAISON DE SOCRATE LE SAGE » 

DE LOUIS-SÉBASTIEN MERCIER ET « SOCRATE 

ET SA FEMME » DE BANVILLE 

Une thèse récente où l'on étudiait la vie et les œuvres de Tliéo- 
dore de Banville signalait (|uelques sources probables de sa 
comédie en un acte et en vers : Socrate et fta Femme. C'étaient des 
sources crocques. Peut-être en est-il une autre plus proche de lui 
et plus directe. Nous voulons parler d'une comédie en cinq actes, 
en prose, intitulée : La Maison de Socrate le Sage, imprimée et 
éditée chez Duminil-Lesueur en 1809, anonyme. Le Dictionnaire 
de Barbier l'attribue à Louis-Sébastien Mercier, l'auteur du 
Tableau de Paris. On en trouvera un exemplaire à la Bibliothèque 
Nationale, où il est catalogué : YTH 10008. La préface nous 
a|)prend que la pièce n'a pas été jouée. 

Résumons les deux fables. On se rappelle celle de Banville : 
« La scène est à Athènes dans la maison de Socrate en Can 4-^9 
av. J.-C. » Myrrhine, la femme de l'un des disciples de Socrate, 
vient reprocher au philosophe de lui prendre son mari. Socrate 
la console, la conseille et au moment où Myrrhine reconnaissante 
l'embrasse, la femme de Socrate, Xantippe, paraît. Jalouse, elle 
s'emporte, s'évanouit, et, comme Socrate, qui la croit morte, la 
pleure, et déclare qu'il l'aimait, elle lui demande pardon de ses 
méchancetés, le prie, pour la punir, de la battre; puis, sur son 
refus, s'emporte à nouveau, le soufflette, et se repent encore, et 
Socrate jmrdonne. 

La comédie de Mercier est plus compliquée : « La scène est à 
Athènes da)ts la maison de Socrate. » Nous y retrouvons Socrate 
et Xantippe; mais la jalousie de Xantippe a deux objets : c'est 
d'abord Myrlhoë, la pupille de Socrate. Une loi singulière, pour 
repeupler Athènes, dévastée par la peste, oblige toutes les jeunes 
filles à se marier et autorise les hommes mariés à prendre une 
seconde femme. Or Myrthoë, dépitée par les légèretés d'Alcibiade 
qu'elle aime et qui l'aime, veut épouser Socrate. C'est un mariage 
blanc qu'elle lui propose. Et Socrate feint d'accepter, mais c'est 
pour travailler à la réconcilier avec Alcibiade. De plus, un jeune 
Mégarien, Euclide, au risque de sa vie (car Athènes et Mégare 

Revue d'hist. littéh. dk i.a France (20* Ann.). — XX. 20 



298 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAiNCK. 

sont en guerre), vient chaque nuit, sous un déguisement de femme, 
recevoir les leçons de Socrate. Xantippe a surpris, sans la recon- 
naître, la Mégarienne, et veut la dénoncer. Ces intrigues s'enche- 
vêtrent, mais se débrouillent en même temps pour la plus grande 
joie de tous les personnages. 

Quelles ressemblances découvrons-nous entre ces deux pièces? 
Nous ferons assurément bon marché de celles que la tradition 
suffit à expliquer. Socrate patient et ironique, Xantippe acariâtre 
et violente, cela est banal. On ne saurait beaucoup s'occuper de 
coïncidences telles que celles-ci: 

Mercier : 

Avoir pour époux un philosophe d'un phlegme impatientant, que rien 
n'échauffe, un homme caustique qui me raille sans cesse (p. 12). 

Banville :: 

Citoyens, voilà comme il est, rien ne le touche, 

Il n entend rien. (Scène i.) 

Un mari détaché de tout, que rien ne peut 

Irriter, puisque nulle injure ne rémeut. 

J'ai beau crier, hurler. Quand j'exhale mon fiel, 

Il dit : Bon, ce n'est rien, c'est un orage au ciel. 

Cela passera. (Scène ii.) 

Mercier : 

Quand je l'épousai ce fut pour être bien sûr qu'il n'y aurait personne 
ensuite dans le monde avec qui je ne puisse vivre; je voulus en outre avoir 
dans ma maison quelqu'un qui me rappelât sans cesse l'indulgence que je 
dois à tous les hommes, et que j'en attends pour moi-même (p. 34). 

Iîanville : 

Car son utile rage était le fouet têtu, 

Dont la rude lanière éveillant ma vertu. 

Comme l'âne fouaillé par le vieillard Silène, 

Tenait ma patience et ma force en haleine. (Scène vin.) 

Mercier : 

Mais n'entends-je pas la voix de Xantippe? Oh, la voilà dans son élé- 
ment: elle gronde, tempête (p. 10). 

Mais quel bruit! Xantippe plus furieuse que jamais... Entendez-vous 
l'ouragan qui s'approche? Quel éclat! Sauve qui peutl (p. 64). 



« l,A MAISON DK SOCK.VI K I.K SACiK ». 200 

IJanvilm-: : 

Mélitla. 
Quels cris fougueux! 

Eupolis. 

La Peur voltige sur sa trace, 

Dracès. 

Partons! 

Praxias. 
Elle a l'aspect riant tTun soldat thrace.... 

Dracès. 

Partons vite! (Scène iv.) 

Socrate. 

Vivant près de Xantippe au sein du noir tumulte, 
Je ne craignais plus rien, nile peuple mouvant. 
Ni le tonnerre, ni la grêle ^ ni le vent... 

Praxias. 

Elle eût]épouvanté l'orage, 

Antisthènes. 

Et les typhons. (Scène viii.) 

Sans doute dans ces extraits pourrait-on remarquer de i)art et 
d'autre les mêmes images, et encore mieux dans ceux-ci : 

Mehgier : 

Je me fais aussi bonne que la brebis des bois et ces loups veulent me 
dévorer (p. 58). 

Banville : 

Antislhènes. 

Bonne Xantippe., bois 
Avec nous. 

Xantippe. 
Pourquoi pas avec les loups des bois? (Scène iv.) 

Mais ce peuvent être là rencontres fortuites de forme; l'idée de 
ces traits, ne l'oublions pas, se trouve dans Xénophon, dans les 
dictionnaires, dans les histoires; elle est du domaine commun. 

Mais l'idée neuve, que Mercier semble bien avoir inventée. 



300 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

qu'il n'a pas empruntée à son auteur RoUin* — nous nous en 
sommes assuré, — que les anciens n'avaient pas eue, croyons- 
nous, — et nous l'avons vérifié pour Platon, Xénophon, Plu- 
tarque et un grand nombre de polygraphes anciens qui nous ont 
aussi parlé de Xantippe, — cette idée vraiment originale et qui est 
d'ailleurs le fond même des deux pièces, c'est d'avoir imaginé 
Xantippe, non seulement bonne, mais amoureuse et jalouse. 

C'est à peine si le seul Platon l'avait montrée capable à l'occa- 
sion de quelque sentiment désintéressé. On se rappelle peut-être 
le tableau rapide du Phédon^ où elle apparaît avec son enfant 
dans les bras, assise au chevet de Socrate qui va mourir, pro- 
férant les plaintes « ordinaires aux femmes », et, lorsque Socrate 
la fait emmener, criant et se frappant la poitrine. Mais c'est là 
une émotion de circonstance. Ce n'est pas de l'amour, ce n'est 
même pas cette bonté naturelle que lui reconnaissent Mercier et 
Banville. Chez Mercier, Xantippe dit elle-même : Quand je 7ne 
mets en colère c'est que je veux être bonne (p. 102), et Socrate lui 
dit : Va, je nai jamais douté de ton bon cœur (p. lOi); et chez 
Banville il répète : Elle est très bonne au fond (scène iv). 

Mais voici surtout ce que ni la légende ni l'histoire, ni Platon, 
ni les autres, à notre connaissance, n'avaient jamais raconté, c'est 
que Xantippe aimât Socrate et fût jalouse. 

Or Banville, après Mercier, en fait une épouse amoureuse 
des plus ardentes etdes moins disposées à partager son bien. 

Mercier : 

N'y a-i-il pas là de quoi allumer la colère de toute femme honnête — et 
qui n'est pas de marbre? — Dieu! que je suis à plaindre / (p. 12), 

Banville : 

Ce songeur, ce dormeur éveillé, qui croirait 

Que cest un homme jeune et que sa femme est jeune? (Scène i.) 

Non, je ne connais pas 
De misères qui soient plus tristes que les miennes. 
Comprenez-vous cela, femmes athéniennes? 

Mais., après, quel plaisir quand on se raccommode. 
Et comme il semble doux à vos cœurs apaisés, 
Lorsque les coups ont plu, quil pleuve des baisers! 
Mais, seule parmi vous, je n aurai nul salaire. (Scène n.) 

i. « Ouvrez les Œuvres de Rollin, vous trouverez, dans Vllisloire ancienne, tous les 
faits dont j'ai formé une action principale. » Préface de La Maison de Sacrale le 
Sage, p. m. 



« la maison de socitate lr sage 9. 301 

Mergikii : 

Un cdit accorde deux femmes à chaque homme, et vous verrez qu'il en 
faudra trois à cet Hercule du Portique (p. 31). 
Je veux être la seule femme de mon mari (p. 69). 
Cf. L'époux dont la jeune Mijrthoe a fait choix est déjà marié (p. 17). 

Banvili.k : 

Grand merci. Mon mari n'est pas à marier. (Scène v). 

Notez que dans cette réplique de la Xantippe de Banville il y a 
précisément le sujet même de la pièce de Mercier. 

Mkuciku : 

A vos yeux effrontés je devine que lorsqu'une loi donne deux femmes à 
un seul homme, vous voudnez bien quune autre donnât deux hommes à une 
seule femme (p. 59). 

Banville : 

Ton mari? C'est très bien le mien que tu voulais. 
Mais je comprends : il t'en faut deux, peut-être quatre. 

(Scène vu.) 

La laideur de Socrate suggère à nos deux Xantippes passionnées 
le même genre de réflexions; elles plaisantent du môme ton, à ce 
propos, toutes les deux, celui qu'elles aiment et les rivales 
(ju'elles accusent de le leur vouloir enlever. 

Mergikh : 

Un homme, enfin, qui d'une laideur singulière yie m' en est pas peut-être 
plus fidèle pour cela (p. 12). 7'u verrais jusqu'où monte la vengeance d'une 
femme, lorsqu'on veut partager avec une intruse un bien qu'elle asi légiti- 
mement acquis à la face du ciel! Certes, il lui sied bien, avec ce beau 
visage, de vouloir plaire à deux femmes à la fois, lui qui devrait sans 
cesse remercier la fortune qui, contre toute apparence, lui en a fait trouver 
une qui... (p. 20). 

Banville : 

Ainsi, tu caressais, pareille aie flot amer, 

Ce front plus dénudé qu'un rocher de la mer! 

J'ai très bien vu. Pareille à la nymphe qu'amuse 

Un faune, tu baisais cette tête camuse. 

Railleur, chauve, égarant au ciel ses pas errants, 

Il esta moi. Cela suffit, tume le prends! (Scène vu.) 



302 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Non, je veux la metb'e à deux genoux 
Là, devant moi, plongermes deux mains dans Vor fauve 
De cette chevelure, et la rendre plus chauve 
Que son amant, le beau Socrate! (Id.) 

La jalousie provoque les mêmes mouvements des deux Xan- 
tippes contre leurs prétendues rivales. De part et d'autre ce sont 
les mêmes compliments aig-res-doux. 

Mercier: 

Bt vous, la belle à Vœil hypocrite (p. 58). 

La belle aux yeux doux et baissés, au teint rosé, à la taille mignonne 
(p. 60). 

Banville : 

La belle aux blonds cheveux. (Scène v.) 
Ta bouche en fleur, tu peux la clore. (Id.) 

De part et d'autre ce sont les mêmes menaces et le même jeu. 

Mercier : 

Xantippe à Euclide : Impudente ! Oses-tu paraître encore en ma pré- 
sence; viens que je te... 

(Elle s'élance pour frapper Euclide.) 

L'officier arrêtant le bras de Xantippe. 

Arrêtez. 

Xantippe se débattant. 
Non, il faut que mille coups sur ce laid visage... (p. 98). 

Elle s'avance vers Euclide qu'elle menace. Socrate la retient. 
Je ne sais ce qui me retient de lui arracher les deux yeux (p. 28). 

Banville : 

Xantippe veut se précipiter sur Myrrhine, mais Socrate arrête sa 
femme, la prend dans ses bras et l'y retient captive. 

Socrate, tenant Xantippe. 
Tout beau. lA. Calme-toi, ma femme. 

Xantippe, essayant en vain de se dégager. 

Laisse-moi. . 
Maintenant, belle., tu vas pleurer, 
Car je vais te griffer et te défigurer, 
Et je veux que ton œil de colombe se ferme! 



« I.A MAISON l)K SOCIIATE LE SAGE ». 30:« 

Xanlippe s'échappe, et va se jeler les poings fermes sur Myrrhinc. 

Myriliine, reculant épouvantée. 

Xanlippe ! Non ! J'ai peur. 

Socrate rattrape Xanlippe, et de nouveau la retient dans ses bras. 

Socrate à Myrrhine. 
Ne crains rien, je tiens ferme. 

Xanlippe, voulant se dégager. 

Socrate, laisse-moi! Quoi/ je tie pourrai pas 

La mordre/ (Scène vu.) 

Et voici en réponse, dans chacune des deux pièces, les protes- 
tations interrompues des prétendues rivales. 

Mkhcikii : 

lùiclide. — Madame, daignez in écouter et vous verrez... 
Je ne suis point ce que vous pensez... 
/encore un coup, sachez que... 
Permettez que d'un seul mot je vous dissuade... 

Xanlippe. — Les discours sont inutiles, quand les faits parlent si hau- 
tement. 

Kuclide. — Je vous jure que l'amour seul... 

Xanlippe furieuse : 
L'amour, l'amour! Voyez!... Voyez l'excès de cette impudence. 

Euclide, rapidement. 
L'amour seul de la philosophie... (p. 29-30-31). 

Banvillk : 

Myrrhine. 
Je lui disais... 

Xanlippe. 
Merci, j'ai très bien entendu. 

Myrrhine, timidement. 

Si j'ai baisé le front de Socrate... 

Xanlippe. 

Sa bouche 
En convient. L'impudence est chez elle farouche. (Scène vu.) 

Ces citations sont assez probantes : ainsi donc, Banville comme. 
Mercier, et après Mercier, a imaginé une Xantippe bonne, pas- 
sionnément amoureuse et jalouse; et sur cette idée il a fondé toute 
sa comédie. L'on comprendra que, vu l'importance singulière de 
l'idée, il nous ait paru intéressant de noter qu'elle lui est com- 



304 KKVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

mune avec Mercier et que Mercier l'a eue, seul peut-être avant 
lui. 

Le lecteur aura fait sans doute une autre remarque : pour 
exprimer les sentiments de cette Xantippe nouvelle, Banville a 
trouvé des sarcasmes et des cris de colère que l'on avait déjà 
entendus, des gestes et des mouvements que l'on avait déjà vus 
dans la comédie de Mercier. N'avons-nous pas ainsi découvert 
dans celle-ci comme la structure même d'une scène de Banville : 
la scène de jalousie? Nous sommes ainsi conduit à comparer les 
deux intrigues après avoir comparé les deux caractères. C'est 
qu'en effet, malgré la dissemblance singulière qui distingue au pre- 
mier examen le double imbroglio de Mercier et le modeste argu- 
ment de Banville, nous serions tenté de reconnaître dans la 
comédie de Mercier comme le germe de toutes les autres scènes 
capitales de la comédie de Banville, sauf une. Nous en comptons 
encore en effet trois : Socrate et ses disciples, — Socrate et sa 
femme évanouie — , Socrate et Myrrhine. Si de cette dernière, oii 
sont d'ailleurs les vers les plus charmants du poème, il n'y a nul 
équivalent chez Mercier, en revanche les deux autres y sont plus 
ou moins indiquées. Et d'abord voici deux courts mouvements 
scéniques qui font penser à la scène de la pâmoison. 

Mercier : 

Xantippe sefjetant sur une chaise. 
Ouf! ouf! je suffoque... ouf! 

Socrate, d'un grand calme. 
Songez, ma chère femme, que vous vous incommodez beaucoup; la 
colère fait toujours du mal (p. 18). 

Xantippe, dans une violente agilalion. 
Ouf! — je respire à peine... ouf! — ils me feront mourir! — mais je 
m'en garderai bien : les misérables s'en... réjouiraient... tous (p. o7-o8). 

Banville : 

Socrate. 
Xantippe, calme-toi. 
Xantippe, que sa rage élouffe. 
Je veux..., je veux..., le sang inonde ma poitrine... 
Et j'étouffe, — je meurs... De l'air!... de l'air! 

Elle tombe sur le lit de repos, pâle et inanimée. (Scène vu.) 

Et voici que Xantippe, qui, chez Mercier, prévoyait que sa mort 
réjouirait autrui, voit chez Banville sa crainte vérifiée. 



« I.A MAISON DK SOGUATK I.K SAGK ». 305 

Eiipolis (d'un Ion railleur). 
Et voilà tout? 

Dracès. 
C'est pour cela que tu fjànis ? 

Praxias. 
Quoi donc! C'est pour cela qu'il pleure ? 

Antisthèncr. 

mes amis. 
Pour une femme folle? 

Dracès. 
Acariâtre^ etc. (Scène viii.) 

La scène, il est vrai, se continue d'une façon que rien n'annon- 
çait dans la pièce de Mercier. Xantippe laisse Socrate croire qu'elle 
est morte, pour écouter ce qu'il dit de son épouse. Ici Banville 
s'imite lui-même. Car, dans ses fourberies, Nérine essaye de jouer 
le même tour à Scapin. 

Quant à la scène de la leçon de philosophie, on la trouve égale- 
ment chez Mercier et chez Banville. La coïncidence est d'autant 
plus curieuse que dans l'une et l'autre pièce c'est un véritable 
hors-d'œuvre. 

Mkrgikh : 

Socrate, retournant près de sa table, s'assied tranquillement, remet 
en ordre quelques papiers, garde quelques moments le silence, et dit 
ensuite d'un ton sérieux : 

Votre silence, Euclide, m'annonce que vous venez de reprendre, dans 
le calme des sens., l'examen de la grande question philosophique dont nous 
nous entretenions la nuit dernière; rien n empêche que nous ne la conti- 
nuions. Je vous disais donc que l'ordre constant qui règne dans l'univers 
atteste iunitéd'un Dieu (p. 32). 

Banvillk : 

Cependant, éveillons notre esprit endormi. 

i\e demandais-tu pas tout à l heure, .intisthènes. 

Si nous devons porter, vivants, le deuil d'Athènes? (Scène ni.) 

Et il pose et traite la question de savoir s'il faut renoncer aux 
beaux-arts et aux belles-lettres pour ne plus penser qu'à la guerre. 

Guerners, songeons à l'art aussi. 



306 REVUK D HISTOIRE LITI KUAIIU-: DE LA FRANCE. 

Voilà le lieu commun que développe Socrate en des vers où le 
poète a rappelé notre guerre de i 870-1871 et la noble fin d'Henri 
Regnault. Ce n'est assurément pas le sujet de la leçon que Socrate 
fait à Euclide sur la Providence. Mais il se trouve chez Mercier 
une scène oii la question générale dont traite le Socrate de 
Banville est précisément soulevée par le sien. Elle y est d'ailleurs 
tout autrement résolue. Le Socrate de Mercier raille Alcibiade 
brillant soldat, mais frivole, qui s'est présenté chez lui richement 
vêtu, entouré d'un grand nombre d'esclaves et leur parlant ainsi : 

Mehcier : 

« Dites à Mhrnidès que je me rendrai à son festin; à Timéon que fassis- 
terai à la lecture de sçn dithyrambe ; à Chrisalde que je me plains du peu 
d'élasticité qu'il a donné aux ressorts de mon dernier char... A propos, 
ne manquez pas, mon cher scribe, de faire annoncer au Sénat que j'ai 
terminé le mémoire que je dois lui présenter sur les moyens de rétablir la 
paix entre Athènes et Mégare (p. 36). » Et Socrate le raille sur son luxe : 
« Vraiment vous voilà mis d'un goût inimitable; je vois avec raison que 
les femmes vous en ont nommé V oracle... (p. 37). C'est par vous 
qu'Athènes jouit enfin de mille plaisirs que nos grossiers aïeux ne soupçon- 
naient pas. Par vous, on y savoure les délices d'un repas composé par une 
main savante. Les jeux, les chants, les danses, tous les arts si nécessaires 
dans une république, vous doivent parmi nous leur rang » (p. 38). 

A quoi Alcibiade réplique qu'il a su faire à l'occasion le Laco- 
nien chez les Spartiates : 

« Il est prouvé qu'assis à leurs longues tables de pierre, je m'y régalai 
de la sauce noire et du pain bis des soldats » (p. 40). 

N'entend-on pas comme un écho de tous ces propos dans la 
scène de Banville (scène m)? 

Banville : 

Antisthènes. 

Donc, le temps est venu d'être austères. 

Eupolis. 

Laissons 
A d'autres plus heureux les festins, 

Dracès. 
% Les chansons, 

Antisthènes. 
Les joyaux d'or, 

Eupolis. 
Les arts qui firent notre gloire... 



« LA MAISON I)K SOCRATE LE SAGE. » 30T 

Socrate. 

Sparte à la rude mamelle 
Hirait de nous, atnis, si nous faisions comme elle. 
Si vous, Athéniens, l'élégance, l'esprit, 

Vous lui donniez un jour le plaisir de vous voir 
Sous des habits grossiers mangeant le brouet noir. 
Quel que soit notre sort, victoires ou défaites, 
Jmposons-lui nos chants, nos modes et nos fêles; 
Toi, Praxias, tes dieux à la blancheur de lys... 
Et vous, votre parure et vos robes, ô femmes! 

Ainsi le sujet de la leçon du Socrate de Banville serait aussi 
traité dans un passage de La Maison de Socrate le Sage. On trou- 
verailVlonc, éparses dans la filandreuse comédie de Mercier, les 
idées de presque toutes les grandes scènes de Socrate et sa 
Femme. Et si l'on veut bien se rappeler que le principe même de 
la pièce de Banville, c'est-à-dire, l'amour jaloux de Xanlippe, ne 
se rencontre sans doute avant lui nulle part ailleurs que chez 
Mercier, on a les données les plus importantes du petit problème 
que nous avons proposé. 

Faut-il noter des similitudes particulières moins significatives? 
Nous citerions à titre d'exemple le commencement des deux pièces 
qui débutent l'une et l'autre par un court monologue philoso- 
jdiique de Socrate. 

Meuciku : 

Oui, l'âme est douée de la connaissance des idées éternelles, elle est 
créée pour y vivre... L'homme a la faculté de connaître la divinité par sa 
propre pensée (p. 2). 

Banville : 

Mais l'âme suit le vol redoutable des astres, 
Elle vit dans la nuit et dans l'horreur sublime 
Du chaos sombre et dans le néant de l'abîme. 
Et contre la mort même elle trouve un abri 
Dans sa propre vertu. (Scène i.) 

Mais il n'est que trop facile de céder à l'illusion d'analogies plus 
ou moins précises. Et nous nous en tiendrons à celles que nous 
avons signalées. Du moins jugera-t-on, sur celles-là, qu'il était 
légitime de poser notre question. 



308 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIME DE LA FRANCE. 

... Une étude bien plus intéressante encore serait, le cas 
échéant, d'examiner comment, d'une pièce aussi fastidieuse que 
celle de Mercier, Banville a dégagé sa jolie comédie. 

Il serait piquant aussi de comparer les intentions des deux 
auteurs, — car Banville, outre le projet, bien exécuté d'ailleurs, de 
nous plaire, a voulu, et avec succès, dans une scène, hausser le 
ton, évoquer les deuils glorieux de la dernière guerre, célébrer 
les arts qui font la gloire de la patrie, et les artistes qui savent 
mourir pour elle, les armes à la main. — Notre anonyme est loin 
de ces pensées; la pièce imprimée en 1809, ne l'oublions pas, ne 
manque pas d'allusions politiques : c'est un opposant. L'année de 
Wagram il écrit ceci dans la préface de sa pièce : 

Comment ne pas se complaire à mettre sur la scène un personnage 
tel que Socrate? Je préfère douze de ses paroles à toutes ces vieil- 
leries homériques si chères aux cerveaux collégiens. Quelle admira- 
tion insensée! Quel ynalheureux génie a jeté sur la terre ce poème 
7nonstrueux, fait pour alimenter les horreurs de la guerre et toutes 
les héroïques extravagances qui en perpétuent VappareiU (P. iv-v.) 

Nous voilà loin des paroles noblement guerrières du Socrate de 
Banville : 

Allons donc au théâtre apprendre des poètes. 
Comment, dans un pays grandi par les revers, 
Les belles actions renaissent des beaux vers. 

Et ce serait une difierence intéressante à noter entre ces deux 
œuvres, si l'une est la source de l'autre. 

Jules Berthet. 



l'IKUHK l>n llYKIt KCUIVAIN DHAMATIQUE. 309 



I 



PIERRE DU RYER ÉCRIVAIN DRAMATIQUE 



Il y eut au second quartier du xvii* siècle, toute une école d'écri- 
vains, qui, après avoir appris à écrire des tragi-comédies à la 
manière de Hardy, changèrent assez de goût pour créer peu à peu 
la tragédie classique française. Parmi ces auteurs, Pierre Du Hyer 
mérite une place importante, car il fut doué d'une conception de 
son art plus profonde que celle de Mairet, de Boisrobert et de 
Scudéry; il fut plus fécond que Tristan, plus régulier et en même 
lemps plus original que Rotrou. Néanmoins on l'a étudié moins 
que ses rivaux. Sauf un essai de Fournier \ court et plein d'er- 
reurs, trois pages de Livet -, autant de M. Hcynier ' et une thèse 
allemande^ qui laisse beaucoup à désirer, il n'y a presque rien 
sur lui. En essayant de suppléera ce manque, j'ai refait la biogra- 
phie de Du Ryer et la critique de ses œuvres dramatiques. Le livre 
(]ui donne le résultat de mes travaux vient de paraître en anglais' 
et je résume ici à l'usage du public français, ies idées et faits prin- 
cipaux qui y sont contenus. 



1. — La vie. 

Le père de Du Ryer% qui se nomma Isaac\ fut poète lyrique et 
dramatique, courtisan, secrétaire du roi et du grand écuyer, et 

1. A la tète de son édition des Ve7idanges dfi Surt^ne de Du Ryer, dans le Théâtre 
frmçais au XVI' et au WIl" siècle, Paris, 1871, 11, eS-l.S. 

2. Histoire de l'Académie française, Paris, 1858, 1, 299-301. 

3. Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, iV, 
oSi-38". 

4. Pierre Du Rfjers Leben und Dramafische Werke, par K. Philipp, Zwickau, 1905. 
o. Pierre Du lii/er Dramatist, publié par les soins de la Carnegie Institution of 

Washington, Wasliington, 1912. 

6. On écrit Du Hyer et du Ryer; quelquefois un i remplace l'y. Plusieurs fails 
indiquent qu'on ne prononçait pas Vr finale, surtout l'orthographe duriez trouvée 
dans le Mémoire de Mahelol. 

". A la tète du Temps perdu d'Isaac Du Ryer (édition de 1624 seulement) se 
trouvent des poèmes latins sii^nès Petrus du Ryer et adressés Patri suo; le Jardin 
des Muses (Paris, 1640) contient un sonnet « snr les misères de la pauvreté par le 
sieur du Ryer, le ph'e », qui, quoique souvent attribué à Pierre, est vraiment 
l'oeuvre d'Isaac. 



310 Hl' VUE D HISTOIRE LITTÉUAIKE DE lA FRAÎSCE. 

plus tard, employé à la douane du port Saint-Paul'. Flatteur, 
ivrogne, besogneux, il ne fut pas un père modèle, mais il donna 
sans doute à son fils, non seulement sa place de secrétaire du roi 
et son nom, qui semble avoir appartenu à la petite noblesse, mais 
aussi son éducation classique, son amour des vers et des pièces de 
théâtre, et une certaine connaissance de la cour. 

Pierre naquit vers 1600% probablement à Paris. Il semble avoir 
fait de bonnes études classiques, avec un peu de droit ^ En février 
1621, nous le trouvons secrétaire de la chambre du roi; en juin 
1627, conseiller et secrétaire du roi et de ses finances ^. On l'ap- 
pelle aussi « porteur des lettres de provision de Toffice de comp- 
trolleur et garde des grandes et petites mesures au grenier à sel 
de Bayeux », et noble homme, sieur de Paracy, demeurant à 
Paris, rue des Francs-Bourgeois, paroisse Saint-Gervais. En 1633, 
ayant fait un mariage d'inclination, il vendit sa charge de secré- 
taire du roi et entra dans le service de César, duc de Vendôme, où 
il resta comme secrétaire jusqu'à la fin de 1640 •'. 

Il débuta dans la carrière littéraire par les vers latins dont il a 
été question. En 1629 parut son Dialogue de la Digue et de la 
Rochelle, qui contient trois poèmes patriotiques à l'occasion de la 
prise de cette ville. Il publia d'autres poèmes lyriques avec Argénis 
et Poliarque en 1630 et avec Lisandre et Caliste en 1632. Quoique 
la plupart des sujets ressemblent à ceux traités par son père, il 
ne paraît pas l'avoir imité. Il chante les victoires de Louis et de 
Richelieu, la nature, l'amour,' la renommée, mais son génie ne fut 
pas lyrique. Il y a peu d'imagination et de sentiment profond; les 
métaphores sont banales; il n'y a rien de vu, rien d'harmonieux. 
Ce qui nous intéresse dans les poèmes, ce sont plutôt les indica- 
tions biographiques qu'ils contiennent, et qui nous montrent 



1. Voir Goujet, Bibliothèque française, Paris, 1751-1756, XV, 276-286. 

2. D'ordinaire on date sa naissance de 1605, en suivant les biographes du 
xvni* siècle, mais il y a à la Bibliothèque nationale des quittances qui prouvent 
qu'il était secrétaire de la Chambre du roi en 1621, de sorte qu'il n'est pas probable 
(ju'il naquît plus tard que 1600. On ne peut guère reculer la date plus loin, car le 
premier livre qu'il publia fut imprimé en 1629 et, on ne conçoit pas qu'un écrivain 
si copieux commençât à écrire après sa vingt-neuvième année. 

3. Voir le privilège de ses traductions de Salvianus et de Thou. 

4. Voir les quittances, signées par lui, à la Bibliothèque nationale, pièces origi- 
nales, 2 482 et 2 598. 

5. Voir Livet, loc. cil. Il fut encore secrétaire du roi au mois de septembre 1633, 
la date de la dernière quittance; il entra dans le service de Vendôme vers la même 
année, car son Cléomédon, joué à Carnaval, 1634, fut écrit « dans la maison de 
Vendôme » ; il y resta jusqu'au 30 septembre 1640, la date du privilège de sa tra- 
duction des Tusculanes, oii l'on parle de lui comme secrétaire de Vendôme; l'exil 
de son protecteur en 1641 prouve qu'il sortit de son service avant la lin de celte 
année. 



l'IKURE DU RYEU ÉCRIVAIN DRAMATIQUK. 311 

Du Uyer, non seulement comme le catholique et monarchiste qu(; 
nous connaissons, mais aussi comme un bon vivant, assez libertin, 
(|ui n'est pas du tout le père de famille dig^ne et laborieux qu'il 
devint plus tard. 

Il envoya des vers flatteurs à ses rivaux, à Rayssiguier, Mares- 
chal, Auvray, Scudéry, Corneille. Il eut pour amis ou patrons 
Vaugelas, Ménage, Guillaume GoUetet, Pellisson-Fontanier, La 
Ghtltre, Vendôme, la duchesse de Longueville, et la nièce de 
liichelieu. Après 1640 il resta sans protecteur et semble n'en plus 
avoir cherché. Des pièces de théâtre et traductions qu'il écrivit 
après cette année, il n'y a que deux (}ui soient dédiées, l'une à 
Christine de Suède, l'autre à un certain monsieur Du Mas. Comme 
g^agne-pain il se fia à ses traductions, au grand dommage de son 
œuvre originale. 

Selon Tallemant', son salon fut fréquenté par l'acteur Bellerose 
et d'autres gens d'esprit. Le 21 novembre 1646, il devint le dix- 
neuvième membre de l'Académie française, malgré la concurrence 
de Pierre Corneille. « Monsieur Faret estant mort », écrit Pellisson^ 
« on proposa d'un costé le mesme monsieur Corneille, et de l'autre 
monsieur du Ryer, et ce dernier fut préféré. Or le registre en cet 
endroit fait mention de la résolution que l'Académie avoit prise 
de préférer toujours entre deux personnes, dont l'une et l'autre 
auroient les qualitez nécessaires, celle qui feroit sa résidence ta 
Paris. » 

Vers cette époque, Du Ryer alla s'installer à Picpus, hors des 
l^ortes de Paris. Entre 1630 et 1652, il perdit un fils et deux filles 
et, vers 1633, sa femme Geneviève Fournier ^ Cette dernière fut 
une bourgeoise peu cultivée, mais bien dévouée à son mari savant. 
Du Ryer nous fait un tableau charmant d'elle et de leur ménage 
dans une lettre connue \ Ménage et Vigneul-Marville nous racon- 
tent une visite au poète nécessiteux à Picpus, où, après leur avoir 
montré ses ouvrages, il régala ses amis de cerises, de lait et de 
pain bis. Marmontel ajoute que sa femme lui donna tous les jours 
tant de pages à traduire'. 

Il y a une autre lettre de cette période qui, quoique indiquée 



1. Historiettes, Paris, 1860, VII, 1"3. 

2. Histoire de l'Académie française, Paris, 16.j3, p. 362. 

3. Jal, Dictionnaire, 1098, 

i. Essais de lettres familières, par Cassagne, attribués à Furelière, Paris, 1690, 
16-20. 

5. Ménagiana, Amsterdam, 1693, 366. 

6. Mélanges d'histoire et de littérature, Rotterdam, nOO, 193, 19 i. 

7. Chefs d" a; uvre dramatiques, Paris, 1773, préface de Scévole, p. iv. 



312 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

dans le catalog^ue de l'Arsenal', est restée inédite et inconnue. Elle 
n'est ni signée ni datée, mais elle s'adresse à Conrart et on l'at- 
tribue à Du Ryer. Elle accompagne deux lettres d'Espagne et de 
Patru, dont la première date de Londres, le 20 juin 1653. Toutes 
les trois discutent une traduction d'une lettre de Sulpicius à Cicé- 
ron. Du Ryer fait une longue et ingénieuse défense du traducteur, 
qui fait plus d'honneur à sa bonté qu'à sa latinité, car la question 
tourne entièrement sur l'usage ironique du mot credo, que Du 
Kyer reconnaît, mais sur lequel il n'insiste pas. 

Il épousa en secondes noces Marie de Bonnaire, qui, selon Jal, 
lui apporta assez d'argent pour qu'il passât la fin de ses jours à 
son aise dans une maison du Marais, rue des ïournelles, où il 
demeurait en 163o, quand sa femme lui donna une fille. D'Olivet 
ajoute qu'il reçut un brevet d'historiographe de France avec une 
pension sur le sceau ^ mais il continua ses traductions jusqu'à sa 
mort et mourut, « en sa maison au village de la Râpée proche de 
la basse-cour de la seigneurie de Bercy ^ ». La date de cet événe- 
ment est entre le 28 septembre et le 5 octobre 1658\ quoiqu'il 
ne fût enseveli à Saint-Gervais que le 26 novembre de cette 
année ^ 

Du Ryer traduisit des œuvres de Salvianus, Isocrate, Antoine 
de Crato, Sulpice-Sévère, les histoires de Strada, Hérodote, ïite- 
Live, Polybe, de Thou, le supplément à Quinte-Curce de Freinsheim , 
les Métamorphoses d'Ovide, et la moitié de tous les ouvrages de 
Cicéron et de Sénèque. Il y a plus de trente volumes de ces tra- 
ductions, dont plusieurs in-folio ^ C'était un traducteur très popu- 
laire, comme le prouve le nombre de ses éditions aussi bien que 
le témoignage de ses contemporains, mais, après sa mort, on le 
critiqua sévèrement, même pour des fautes qu'il n'avait pas faites '. 
La plupart de ses infidélités linguistiques résultent de sa con- 

1. Ms. 5 419, p. 65-80. 

2. Livet, loc. cit. 

3. Jal, loc. cit. 

4. Sa mort est notée dans la Munp historique du 5 octobre, de sorte qu'il aurait 
dû mourir entre cette date et celle du numéro précédant de ce journal, qui appa- 
rut le 28 sei)tembre. Voir les frères Parfaict, IV, 537. Aussi le second volume de sa 
traduction de Sénèque, imprimé le 14 octobre, déclare-t-il que Du Ryer est mort 
« ces jours passés ». 

5. Jal, loc. cif. Beaucoup de ceux qui ont écrit sur Du Ryer ont pris celle date 
comme celle de sa mort. D'autres, après Baillet, se trompent de l'année aussi. 
Parmi ceux-ci se trouvent les auteurs du Recueil des Harangues prononcée'! par 
Messieurs de l'Académie française dans leurs réceptions, Paris, 161)8, 54; et des 
lU'ffistres de l'Académie française, Paris, 1\)06, IV, 19. 

. fi. On trouvera dans un appendice à mon livre la liste des éditions de ces tra- 
«Uictions. 
7. Bayle cite six exemples d'erreurs, dont deux sont de Glaveret. 



IMI'imi; DU IIYKR LCKIVAIN DKAMAi lUUi;. 313 

ception de son art plutôt que de son ignorance, car il croyait que 
le traducteur était l'interprète de son auteur et qu'il avait le droit 
de l'embollir ou de le faire plus clair ou plus fort qu'il ne Tétait '. 
Malgré la rapidité de son travail, ses traductions étaient pour 
son âge des modèles de style- et aidèrent à répandre la connais- 
sance des classiques grecs et latins. Elles sont oubliées à présent, 
parce que nous avons une meilleure connaissance des langues 
anciennes et une autre conception du devoir du traducteur. 



H. — Les premières tragi-comédies. 

D'après un avertissement qui accompagne le manuscrit' d'Aré- 
laphlle et Cli(opho7i, ces deux tragi-comédies sont les premières 
pièces dramatiques de notre auteur. La préciosité du style, l'irré- 
gularité de la composition, et la façon trop fidèle dont l'auteur 
reproduit les événements de ses sources confirment ce témoi- 
gnage anonyme, qui est encore soutenu par le fait que ces œuvres 
sont restées manuscrites et qu'il y a dans une pièce liminaire 
lYArf/énis et Poliarque (publié en 1630) une référence aux écrits 
de Du llyer, qui fait supposer que cette tragi-comédie-ci n'est 
pas sa première pièce. Il est probable, donc, qu'il les fit repré- 
senter vers 1628, pas plus tôt, car nous les trouvons dans le 
Mémoire de Mahelot, ce qui veut dire qu'on les joua vers 1633, 
et il n'est pas vraisemblable qu'elles soient restées au théâtre 
beaucoup d'années sans être imprimées. Contre cette hypothèse, 
nous avons seulement le témoignage des titres des deux tragi- 
comédies, trouvés dans le manuscrit, qui les date de 1618 et 1632, 
mais ces dates ne s'accordent pas avec la constatation que les 
pièces étaient les deux premières de Du Hyer, car il avait publié 
et XArgénis et Poliarque et VAr/fchiis avant 1632. Il est tout à fait 
invraisemblable du reste, que Du Ryer ait publié sa première 
pièce en 1618, quand il n'avait que dix-huit ans, et qu'il ait 
attendu douze ans avant de publier sa seconde. Je crois plutôt que 
ces dates, dont on ne parle pas avant de Beauchamps, en 1735, 
furent ajoutées au manuscrit par une autre main que celle de 
l'auteur de la pièce ou de l'avertissement. Si l'on veut me citer 

1. Pour ne citer qu'un exemple, il traduit dentés pulridi par celte bouche puante, 
ces dents pourries et infectes. 

2. Voir le Dictionnaire de Richelet et les Lettres de Cliapelain, 11, 822, 823. 

3. Bibliothèque nationale, ms. fr., 25 496. 

Rbv. d'hist. littér. de la Fbance (îO* Ann.). — XX. 21 



314 REVUE d'hISTOIHE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

aussi le témoignage de Mairet', qui dit que Du Byer commença à 
écrire après Scudéry, je répondrai que la citation est pleine 
d'erreurs volontaires, car Mairet, en tâchant de prouver qu'il est 
le premier écrivain de sa génération, fausse les dates de ses 
propres pièces et il est fort capable de fausser celles des pièces 
de Du Ryer d'une année ou deux. 

Le manuscrit de ces deux pièces est du xviir siècle, écrit après 
4742, ^ probablement une copie de celui qui appartenait au maré- 
chal d'Estrées, selon Titon du ïillet et de Beauchamps. L'aver- 
tissement nous raconte que Gaston d'Orléans appelait Arétaphile 
sa pièce et que, malgré leur irrégularité, les deux tragi-comédies 
eurent un grand succès. La source d' Arétaphile se trouve dans 
le xix'' chapitre du livre de Plutarque intitulé : De mulierum virtu- 
tibus. 

C'est l'histoire de la reine de Cyrène, qui, mariée contre sa 
volonté au tyran, réussit à le remplacer sur le trône par l'héritier 
légitime. L'idée maîtresse du conte, c'est le patriotisme qui domine 
sur les autres vertus de l'héroïne. C'est un sujet dont on pourrait 
faire une tragédie cornélienne de la volonté, mais Du Ryer n'est 
pas encore arrivé à cette conception du poème dramatique. Il n'y 
voit que l'occasion de faire quelques scènes de mélodrame, 
quelques longs discours précieux. Ce n'est plus la volonté d'Aré- 
taphile qui conduit l'intrigue; c'est le hasard, aidé par l'effort de 
quelques personnages subordonnés. On peut remarquer le grand 
rôle de l'amour dans cette pièce et les changements par lesquels 
Du Ryer rend plus sympathiques l'héroïne et ses amis. Il y a une 
scène forte, dans laquelle Nicocrate, comme le feront plus tard 
Locuste et Narcisse, empoisonne un captif pour savoir si c'est 
vraiment du poison qu'on a donné au tyran; on trouve une scène 
pittoresque, celle de la découverte du corps de Nicocrate au clair 
de lune. 

Clitophon reproduit fidèlement l'histoire racontée dans Cleito- 
phon et Leucippe, le roman grec d'Achille Tatius. Les amants 
s'enfuient de Tyr en Egypte, oîi ils sont pris par des pirates, qui 
ordonnent qu'on les sacrifie aux dieux, mais le héros s'évade et 
l'héroïne est sauvée j)ar une feinte du sacrificateur. Ensuite elle 
s'échappe aux poursuites amoureuses d'un roi égyptien et d'un de 
ses courtisans, qui l'enlève. De son côté, le héros résiste aux 
sollicitations d'une femme d'Éphèse, qui se croit veuve et désire 



1. Épilre dédicaloirc au.v Galanteries du duc d'Ossoune. 

2. Le liligrane montre cette date. 



pii;iiuK i)i; u\i:u écrivain dramatique. 315 

l'épouser. C'est chez elle qu'il retrouve sa Lucipe, déguisée en fille 
(le ferme, mais le mari de la soi-disant veuve revient, emprisonne 
Clitoj)lion et tilche de séduire Lucipe, (jui se cache dans un 
lomplo. La croyant morte, Clilophon prétend l'avoir tuée, afin de 
mourir aussi, mais elle reparaît, on exhonore Clitophon d'adul- 
tère et de meurtre, et les amants sont réunis avec la bénédiction 
paternelle. 

Nous savons gré à l'auteur d'avoir omis plusieurs dissertations 
sur l'amour, des descriptions de nature ennuyeuses, et des scènes 
scabreuses du grec, mais la tragi-comédie reste très irrégulière, 
n'ayant que l'unité vague de notre intérêt pour les amants dans 
leur lutte contre des scélérats et des événements merveilleux. Le 
succès de la pièce fut du probablement à la variété d'incidents et 
de décors que le public du moment trouvait à son goût. 

Dans ces pièces-ci Du Ryer met en scène les événements d'après 
l'ordre trouvé dans ses sources. Plus tard, comme tous les drama- 
turges classiques, il commence ses pièces vers le milieu de 
l'histoire et nous en fait raconter la première partie par les 
acteurs. La transition de l'une à l'autre méthode se trouve dans la 
tragi-comédie à deux journées, publiée en 1630 et lG3i sous les 
noms iVAi'fjénis et Poliarque ou Théocrine et d'^rr/e?tes. Dans la 
première journée, Du Ryer raconte le commencement de l'amour 
de Poliarque, roi de France, et Argénis, princesse de Sicile, 
comment le héros se déguise en femme, entre dans le château où 
l'héroine est gardée, la défend contre son rival, et, après avoir 
gagné le cœur de la princesse, est forcé de quitter la coun par ses 
ennemis politiques. L'histoire reste incomplète el ne saurait se 
représenter sans la seconde journée, qui donne la lutte entre 
Poliarque et deux rivaux nouveaux, dont l'un est tué et l'autre se 
trouve frère de l'héroïne, comme il arrive souvent dans les romans 
où il y a deux héros sympathiques. On peut représenter cette 
journée soit après la première, soit seule, car les personnages de 
cette seconde partie se racontent les événements de la première. 
Je crois que Du Hyer fit d'abord représenter les deux journées 
ensemble, mais, voyant que les dix actes étaient trop, il mit dans 
la bouche de ses acteurs l'explication des incidents de la première 
journée, afin qu'on donnât la seconde journée seule. Cette opinion 
est confirmée par le décor de Mahelot, qui ne parle que de la mise 
en scène de cette seconde journée. 

La source de la pièce est \Argenis, roman latin de John 
Barclay, que Du Ryer suit quelquefois jusqu'à une traduction 
verbale, mais dont il omet ou change bien des épisodes. Je ne 



316 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRAMIË. 

trouve pas de preuve que Du Ryer ait influencé V Argents y 
PoUarco Je Calderon (1637), Il y a une ressemblance entre 
Argents et Poliarque, IV, 4 et Le Cid, III, 4, car dans les deux 
scènes le héros ofl're son épée à l'héroïne et lui conseille de la 
plonger dans son sang, mais il n'y a pas d'influence ici non plus, 
car Corneille nous dit qu'il trouva l'idée chez Guilhen de Castro. 
Pour amuser la foule on a dans cette pièce des feux d'artifice, une 
tête sur une lance, deux batailles, un sacrifice, un fou, qui 
ressemble un peu au fanfaron traditionnel, et une scène comique 
dans laquelle des médecins disputent à la Molière V Enfin remar- 
quons que le héros est un roi de France et qu'il y a même des 
vers patriotiques ^ 

Dans Lisandre et Caliste (représenté vers 1630, imprimé 
en 1632). Du Ryer traite librement un sujet moderne et national, 
tiré d'un roman d'Audiguier^ en dix livres, desquels il se sert 
seulement des cinq derniers. La tragi-comédie commence par un 
duel et un assassinat. On accuse à tort Lisandre et Caliste d'avoir 
tué le mari de celle-ci. Lisandre s'évade; Caliste, emprisonnée, est 
libérée par son amant, qui donne de l'argent au geôlier et à un 
boucher du voisinage. Après, par les soins de quelques amis, la 
valeur d'une seconde amante, qui se bat pour Lisandre, et la 
découverte du véritable assassin, le héros se trouve partlonné et 
réuni à Caliste, tandis que l'autre amante se console en épousant 
le chevalier avec qui elle vient de se battre. 

Les éléments comiques sont les plus intéressants de là pièce, 
pleine de combats, de déguisements et de reconnaissances. Le 
second acte nous montre le Petit Chàtelet et la rue Saint-Jacques 
avec les boutiques des bouchers. Le ménage du bouclier grognon 
et vénal, dont la femme lui préfère le noble Lisandre, ressemble 
à ceux de la farce. Le nom de Gros Guillaume, que ce mari se 
donne, indique que Robert Guérin joua ce rôle. Mais ce qui est 
important surtout, c'est le rôle de Clarinde, la première suivante 
de la scène française, si je ne me trompe pas. Corneille fit penser 
que sa Galerie du palais introduisit ce rôle pour remplacer celui 
de la nourrice classique, mais trois ans plus tôt on l'avait déjà vu 
dans Lisandre et Caliste, où il ne s'agit pas du nom seulement, 
car Clarinde est une jeune femme dont les amours causent le 
meurtre du mari de l'héroïne et les malheurs qui en résultent. 



1. Argénis, IV, 3. 

2. Argénis et Poliarque, V, 2. 

3. Histoire tragi-comique de notre temps, Paris, 1615, republiée à Leyde en 1650 
sous le titre d'Histoire des amours de Lysandre et de Caliste. 



l'IKIUlK DU KYi:U fiCmVAIN DUAMATIOUE. 317 

Ces cinq trag-i-coméclies sont des œuvres d'apprentissage. Du 
Uvcr V apprend à connaître le goîil pul)li(:, à réduire un roman 
à cinq actes, à produire des situations dramati(jues, des tableaux 
pittoresques. Il y a beaucoup de personnages et peu de psycho- 
logie, mais de temps en temps un combat d'émotions fait voir ce 
qu'il fera plus tard. Le comique s'y trouve aussi, subordonné aux 
éléments pathétiques et précieux. Les histoires traitées sont roma- 
nesques, farcies de combats sur la scène, enlèvements, meurtres, 
déguisements, reconnaissances. 11 n'y a pas d'unité, car plusieurs 
pavs se rencontrent dans une seule pièce, des mois passent entre 
les actes, et l'intrigue se divise en plusieurs fils mal liés. Le 
flénouemont, toujours heureux, est amené par le mariage des 
amants, la mort ou la soumission des coquins, le dédommagement 
du rival sympathique par son mariage avec une seconde prin- 
cesse. Notons que la mise en scène est très variée, comme l'in- 
di(pie Mahelot, et que, malgré la prédominance de l'aristocratie, 
on voit quelquefois des bourgeois et même des paysans. 



in. — La pastorale, la comédie 

ET LES TRAGI-COMÉDIES DE LA SECONDE PÉRIODE. 

Dans les pièces qui suivent, Du Ryer ne se borne plus à un seul 
genre, mais il écrit une pastorale, une comédie et des tragédies, 
aussi bien que des tragi-comédies. Je difTérerai l'examen des 
tragédies jusqu'à ce que nous ayons étudié les autres pièces écrites 
avant 1639. 

On a douté de l'authenticité à'Amarillis, mais Pellisson nous 
dit que Du Ryer écrivit une pièce de ce nom qu'on publia sans 
son consentement, et nous avons, en effet, une pastorale, nommée 
Aniarillis, imprimée en 1650 sans nom d'auteur. Par une compa- 
raison du texte de cette pastorale avec le décor, donné par 
Mahelot, pour « Amarillis, pièce de M. Durier », on constate que 
c'est là évidemment la pièce de notre auteur. Sa position au 
commencement du Mémoire et la composition de la pièce indi- 
Wk^ quent qu'on la représenta d'abord vers 1631-1633. 
^L M. Marsan' a trouvé la source d' Amarillis dans la Diéromène 
^^de Rolland Brisset, une imitation française du Pentimento amo- 
roso de Luigi Grotto. Un examen des textes ne prouve pas que 
Du Ryer ait consulté la pièce française plutôt que l'italienne, mais 

1. La Pastorale dramatique, Paris, 1905, 517. 



318 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE. 

la conclusion de M. Marsan est probablement juste, car Du Ryer 
ne suit jamais ailleurs un ouvrage italien. L'intrigue se divise en 
trois fils, dont les deux principaux se trouvent dans Grotto. Les 
rivaux des amants, Phillidor et Amarillis, leur font croire par des 
supercheries enfantines qu'ils ne s'aiment plus, de sorte qu'ils 
s'exilent dans le fond de la forêt, oii le héros entend les lamen- 
tations de l'héroïne et tout s'explique. Ergaste, ennuyé par la pour- 
suite de Phénicie, l'envoie dans la forêt avec son bouvier, Guillaume, 
qui doit la tuer, mais qui tue un mouton à sa place; on arrête les 
deux hommes pour le meurtre de la bergère, mais celle-ci reparaît; 
on les relâche, et Ergaste pénitent épouse Phénicie, qui lui 
pardonne tout. Dans le troisième fil il s'agit de l'amour du vieux 
père d'Amarillis pour cette même Phénicie, qui ne veut pas de lui. 
Ces fils sont trop faiblement liés' pour qu'on y trouve l'unité 
d'action; l'unité de lieu est celui d'une grande forêt; mais on 
observe rigoureusement la règle des vingt-quatre heures. La plu- 
part des personnages sont des abstractions qui représentent 
plusieurs variétés de l'amour. Guillaume nous donne des scènes 
comiques peu raffinées. La pièce prépare en quelque sorte les 
Vendanges de Surêne que nous étudierons tout à l'heure. 

La source d'Alcimédon (représenté vers 4632, imprimé en 4634) 
est le roman grec d'Eumathius, De Hysmines et Hysminiae Amo- 
ribus. Beaucoup d'incidents, de noms et de caractères sont omis ou 
changés, mais il y en a assez qui restent pour établir la provenance 
de la pièce. Après une longue séparation, Alciraédon et Phénice 
se reconnaissent avec l'aide d'une nourrice, subissent la rivalité 
de Rodope, protectrice de l'héroïne, échappent à un guet-apens, et 
sont réunis à la fin avec la bénédiction de Rodope et de leurs 
pères, amenés par un naufrage à point nommé. La pièce est plus 
régulière que la précédente, car tout se passe, non seulement dans 
les vingt-quatre heures, mais encore dans des lieux aussi rappro- 
chés que ceux du Cld. Les fils de l'action sont plus unis qu'ils ne 
l'avaient été jusque-là. Le mélange de tons rappelle les premières 
pièces de l'auteur, mais Alcimédon se rapproche des comédies 
classiques par l'esprit bourgeois des personnages, leur petit 
nombre, et l'étude psychologique plus approfondie qui en résulte. 

La seule comédie de Du Ryer, Les Vendanges de Surêne^ fut 
représentée vers 4633, imprimée en 1635 et republiée parFournier 
dans son Théâtre français au XVI'' et au XVII" siècle. La source 
en est inconnue, mais l'intrigue ressemble à celles A' Amarillis et 
d'autres pastorales. On fait croire à Polidor que Dorimène ne 
l'aime plus; le père de l'héroïne préfère Tirsis à Polidor à cause de 



PIEIUIK 1»U KYKU KCUIVAiN DUAMATIQUE. 31Ô 

son argent; un noble tàcho d'enlever Don* mène; mais la fidélité 
des amants, secondée par la valeur du héros et la mort opportune 
d'un oiK'le riche, réussit à vaincre tous leurs ennemis. Cette intrigue 
est bien faible et l'importance de la pièce est ailleurs, dans l'étude 
remarquable de mœurs qu'on trouve à côté des éléments de pas- 
torale. 

On note d'abord que l'action se passe à Surène, au moment des 
vendanges, qu'on représente la Seine au lieu du Lignon, et qu'on 
voit « le tertre au-dessus de Surêne et l'hermitage », aussi bien 
([ue « vignes, échalas, paniers, une serpette, cinq ou six grappes 
pour la feinte* ». On parle des polis du temps, de la lecture de 
romans, surtout de VAstrée, de la divine Arlénice, des méthodes 
pour se procurer un mari, de danses et vêtements contemporains, 
de mauvais poètes et critiques littéraires. Il y a quatre person- 
nages à remarquer : Lisete, la vraie suivante, pleine d'observa- 
tions satyriques, de bons conseils et de verve; Guillaume, énorme 
et grossier, parent du boucher de Lisandre el Caliste et du bouvier 
d'ArnarlIlis et, sans doute, joué par Robert Guérin; le père et la 
mère de l'héroïne, qui cherchent l'un un gendre riche, l'autre un 
gendre noble, et se querellent à l'avenant. Enfin il y a un combat 
de classes qui précède celui du Bourgeois gentilhomme de trente- 
sept années, seulement les rôles sont renversés, car c'est ici lé 
mari qui exalte son propre rang, la femme qui préfère celui de la 
noblesse. C'est aussi à remarquer que la noblesse est vaincue, 
quand on tâche d'enlever l'héroïne. 

Edouard Fournier republia dans ses Variétés historiques et litté- 
raires \ une réclame de l'Hôtel de Bourgogne qui avait paru au 
Carnaval de 1634. On y cite parmi les pièces qui se jouaient à 
l'Hôtel, « le Clitophon de Monsieur Durier, dini\\e\\v àaV Alcijmédon , 
et le Rossyléon du mesme autheur, pièce que tout le monde juge 
estre un des rares subjects de X Astrée ». Fournier crut que cette 
dernière pièce était celle de Pichou, qui donna au public les Aven- 
tures de Rosiléon en 1629, mais dans son Théâtre français il en 
parla comme d'une pièce de Du Ryer refaite après celle de Pichou, 
en ajoutant que Cléomédon, qui parut après, fut d'un ton différent. 
Or notons que Pellisson ne parle pas de Rossyléon, quoiqu'il 
donne toutes les autres pièces de Du Hyer. Il n'est pas impossible 
que l'auteur de la réclame se soit trompé et que la pièce soit en 
effet celle de Pichou, mais j'ai une explication bien plus raison- 



1. Voir Mahelot, Mémoire. 

2. II, 350, 351. 



320 REVUE D HISTOIPtE LITTÉRAIKE DE LA FHAÎSCH. 

nable. Cléomédon, une tragi-comédie que Du Ryer publia en 1636, 
a comme source l'histoire de Rosiléon de YAstréeK Les noms des 
personnages principaux sont changés d'une façon qui ne nuit pas 
aux rimes 2 et l'intrigue reste la même. Il est fort possible que 
Du Ryer ait fait représenter cette pièce au Carnaval de 1634 sous 
le titre de Rosiléon, et que, plus tard, il l'ait nommée Cléomédon, 
peut-être à cause de la pièce de Pichou. Cette théorie nous 
explique ce que c'est que Rosiléon et nous donne la date de la 
représentation de Cléomédon. Passons à l'examen de cette pièce-ci. 
La reine Argire, séduite par le roi Policandre, se venge, après 
vingt ans, en lui faisant la guerre, accompagnée de leur fils, 
Céliante. Le roi, vaincu, est sur le point de se rendre, quand un 
esclave libéré, Cléomédon, vient à son secours, met en déroute 
l'armée d'Argire et prend Céliante. Pour finir la guerre, le roi 
veut donner sa fille, Célanire, à ce prince, quoiqu'il l'ait promise 
à Cléomédon. Celui-ci devient fou, Célanire veut se suicider, et 
Bélise, sœur utérine de Célanire et amoureuse de Céliante, est au 
désespoir. Heureusement Argire vient dire à Policandre que 
Céliante est son fils à lui et on reconnaît en Cléomédon le fils 
légitime d'Argire, pour qui elle avait substitué Céliante et qui était 
perdu depuis vingt ans. On conclut la pièce par les mariages de 
Cléomédon et Célanire, de Céliante et Bélise, et de Policandre et 
Argire. Par l'irrégularité de cette tragi-comédie et ses éléments 
romanesques. Du Ryer semble retourner à ses premières pièces, 
mais il est devenu plus habile et comprend mieux l'art d'amener 
une situation dramatique et d'écrire un dialogue nerveux. Il y a 
des rapports entre cette pièce et Corneille, car Argire est une 
reine qui sacrifie tout à sa gloire, et il peut se faire que le sou- 
venir de la scène ^ oij Célanire encourage Cléomédon et ce dernier 
répond : « Que ne dompterois-je animé de la sorte », ait influencé 
Corneille quand il écrivit : 

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?... 
Pour combattre une main de la sorte animée *. 

Georges de Scudéry met la pièce entre celles qu'il voudrait 
prouver supérieures au Cid ^ 



1. IV, livre X. 

2. Rosiléon devient Cléomédon; Rosanire, Célanire; Céliodante, Céliante; 
Céphise, Bélise. 

3. H, 2. 

4. Cid, V, 1, 

0. Observations sur le Cid. 



PIKRnK DU UYKU KCitIVAI.N DIIAMATIQUE. 321 

Clarifjène, publiée en 1639, est la première tragi-comédie clas- 
sicjue (le Du Hyer. Écrite a|)rès deux tragédies, la pièce accentue 
les unités, l'étude des caractères, la lutte morale des |»ersonnages. 
Licidas a perdu sa fille, enlevée par un certain Clarigène, qu'il ne 
connaît que de nom. Deux Romains et une Homaine sont naufragés 
près de sa maison à Athènes. Il trouve qu'il y en a un qui s'appelle 
(ùlarigène, mais il ne sait lequel. Devant le juge, chacun se donne 
ce nom pour sauver la vie à l'autre. Enfin leur compagne, qui 
est sœur de l'un et amoureuse de l'autre, après une lutte cruelle, 
confesse que son amant se nomme Clarigène, mais son frère se 
récrie et l'on ne sait si elle dit la vérité. A la fin le vrai Clari- 
gène arrive, aimé de sa captive, et tout le monde est heureux. 
Quoique la pièce soit fondée sur un quiproquo qui suppose assez 
d'inintelligence aux personnages, il y a des situations fortes et 
|)urement classiques, où l'intérêt dépend d'une lutte d'émotions 
nohles qui nous rappelle Hacine. De telles luttes se trouvent dans 
Boccace ', dans Hardy-, et ailleurs, mais elles ne ressemblent pas 
assez à celles de cette pièce pour qu'on puisse y en trouver la 
source, qui reste inconnue. Les caractères du vieux Licidas et de 
la jeune Romaine, Célie, sont les mieux dessinés de tous ceux des 
tragi-comédies de Du Ryer. Comme dans les tragédies classiques, 
le rôle de l'histoire devient ici plus important et l'élément comique 
est presque entièrement supprimé. 

Ces cinq pièces représentent une transition des premières tragi- 
comédies aux tragédies de Du Ryer. Il écrit en plusieurs genres 
et change de manière. Les pièces deviennent plus régulières. Il 
limite le nombre de ses personnages et accentue l'étude des carac- 
tères et des combats moraux au lieu de chercher des incidents 
romanesques et des tableaux variés. C'est le même développement 
qu'on note chez Corneille, Mairet et Rotrou. 



IV. — Les tragédies. 

La première tragédie de Du Ryer, Lucrèce (représentée proba- 
blement en 1636, imprimée en 1638), est une pièce classique de 
tous les points de vue. Comme l'histoire romaine, qui en est la 
source, elle excite des sentiments de pitié et d'admiration. Du 
Ryer observe les règles d'unité et de bienséance, sans rien ajouter 
aux données de Tite-Live. La pièce ne donne que la préparation 

1. bécaméron, X, 8. 

2. Gésippe. 



322 IlEVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE. 

psychologique de deux événements célèbres, le viol et la mort de 
Lucrèce. Tout se passe au « château de Collatie », entre l'arrivée 
de Collatin et ses hôtes et la mort de sa femme le lendemain. Il 
n'y a rien d'inconvenant, même dans l'affaire difficile du viol, qui 
a lieu dans la coulisse. Le suicide est sur la scène, comme il arrive 
dans d'autres tragédies classiques. Il n'y a aucune scène comique, 
malgré la présence d'un entremetteur, l'esclave de Tarquin, Enfin, 
la tragédie est classique dans la subordination marquée des événe- 
ments à l'étude des caractères et l'analyse des motifs. 

Des quatre personnages principaux. Brute, précurseur des 
« sages » de Molière, représente surtout le côté politique de la 
pièce; Collatin, sympathique et confiant, ressemble aux héros 
grecs, dont les souffrances résultent en partie de leurs propres 
actions; Tarquin, plus galant, plus subtil qu'il ne l'est dans Tite- 
Live, est ému par orgueil autant que par passion; l'héroïne, plus 
vertueuse que la Lucrèce romaine, qui soigne trop sa réputation, 
ne cède qu'à la force. Malheureusement, cette raideur de caractère 
rend la tragédie moins dramatique, en ôtant la lutte de l'âme du 
personnage principal. On n'est pas encore arrivé aux luttes morales 
du Cid ou (ÏA7îdromaque. 

La pièce de Du Ryer la plus connue pendant sa vie est Alcionée, 
qui plut à Richelieu' et à Christine de Suède-, tandis que La 
Rochefoucauld la cita' et l'on dit que l'abbé d'Aubignac l'apprit 
par cœur\ Ce dernier trouve (\\x Alcionée n'a pas de fonds, mais 
qu'il ravit par la force des discours et de sentiments^; Ménage 
nous assure qu'il ne cède en rien aux pièces de Corneille''; Saint- 
Evremond le signale parmi les meilleures tragédies du siècle ^ 
Publié en 1640, on le joua avant février 1637, si l'on peut croire 
que « Mondory y faisait bien son personnage* », car Mondory 
quitta la scène à ce moment là. Philippe ne croit pas qu'on puisse 
accepter ce témoignage et date la pièce de 16-39, seulement parce 
qu'on le publia l'année après, mais il n'y a rien d'étonnant de 
trouver trois ans entre la première représentation et la publication 
d'une pièce de théâtre au xvii" siècle *\ Donc, jusqu'à preuve du 

\. Voir la dédicace A' Alcionée. 

2. Titon du Tillet, Le Paimasse français, Paris, 4"32, 249. 

•^. Voltaire (édition Moland), XIV, l'J2, 193, et XV, 112. 

4. Fournier, Théâtre français au XVI° et au XVII* siècle, II, 71. 

5. Pratique du théâtre, II, 110. 
ti. Ménagiana, Inc. cit. 

1. Œuvres meslées, Londres, 1709, II, 199. 

8. Ménagiana, loc. cit. 

9. Op. cit., 51. 

10. Voir, par exemple, le Scévole de Du Ryer. 



PIERUK DU UYKK fiClUVAIN DM.VMATIQUE. 323 

contraire, il faut mettre la première représentation de la tragédie 
vers le commencement de \(VM et la croire contemporaine du Cid. 
Elle rostti au théâtre pendant [)lus de vinjjl aimées, car Molière la 
joua (Ml IG59. 

La source en est inconnue. L'action résulte du conflit de deux 
idées puissantes : l'esprit chevaleres(|ue, venu du moyen ige à 
travers les romans, et la foi au droit divin des rois, idée chère au 
xvii" siècle. Alcionée, empêché par son humble naissance d'épouser 
Lydie, fille du roi, se révolte, et, victorieux, oblige le roi de la lui 
|)romollre en mariage. Quand la pièce commence, le héros s'est 
soumis au roi, et, après avoir vaincu les ennemis de celui-ci, il 
paraît sur le point d'obtenir la main de la princesse. Mais le roi 
hésite, laisse la décision à sa fille, qui se croit obligée de supprimer 
son amour à cause de la naissance basse d'Alcionée. Celui-ci, au 
désespoir, demande la grâce d'un exil, mais, quand il l'a obtenue, 
il s'aperçoit (|u'il ne pourra vivre loin de sa maîtresse cruelle, et, 
sétaiit poignardé, vient mourir à ses pieds. La pièce finit par les 
plaintes de Lydie, qui s'est sacrifié son amour et la vie de son 
amant. 

Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est la composition de la pièce, 
car il faut aller jusqu'à la Bérénice de Racine pour trouver une 
telle simplicité. 11 n'y a qu'un refus de mariage, une permission 
d'aller en exil, et un suicide; tout se passe en quelques heures 
dans une salle de palais; l'intérêt dépend de l'analyse des senti- 
ments, faite avec un art digne des meilleurs écrivains classiques. 
Il y a une lutte dans l'Ame de Lydie, une héroïne cornélienne, qui 
nous paraît dure, mais qui souffre et qui n'est pas toujours sûre 
d'elle-même. Alcionée, victime de l'amour qui l'incite d'abord à la 
guerre, ensuite à la résignation et à la mort, est un héros triste et 
poétique, qui nous rappelle lîajazet et Xipharès. Enfin il y a le roi 
faible, menteur, égoïste, entouré de courtisans qui mettent en 
relief les caractères nobles de Lydie et Alcionée. 

En Saiil (représenté probablement en 1639 ou 1640, imprimé 
en 1642) la forme devient moins correcte, le sujet plus profond. 
C'est la première tragédie classique du .xvii* siècle qui mette sur le 
théâtre une histoire biblique, de sorte qu'elle aurait dû influencer 
Racine, Boyer, et des écrivains du xviii" siècle, peut-être aussi 
Corneille et Rotrou dans leurs |)ièces hagiographiques. Les données 
se trouvent dans le premier livre des Rois et il y a des réminis- 
cences de Josèphe et de La Taille. Il s'agit de la lutte entre Dieu et 
Saiil, qui se repent en vain de ses péchés. 11 souffre du silence de 
Dieu, du soulèvement de Jérusalem, de l'attaque des Philistins. 



324 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Ayant rendu visite à la pythonisse pour apprendre la volonté 
divine, il reçoit de la bouche de Samuel la prophétie de sa mort. 
Sans espoir pour lui-même, il tâche de sauver sa patrie et ses 
enfants, mais il n'y réussit pas. Nous assistons à la défaite de 
l'armée juive, la mort de Jonathas, et le suicide du protagoniste 
malheureux. 

La tragédie n'est qu'un tableau vif et fort des souffrances de ce 
héros profondément humain, qui ne peut comprendre la punition 
divine, à laquelle il est obligé de se soumettre. Quoique la pièce 
observe les unités d'action et de temps, nous remarquons plusieurs 
exceptions aux règles classiques. Le lieu de la scène est plus large 
que d'ordinaire, Jonathas meurt sur la scène, il n'y a presque pas 
d'amour sensuel, les éléments pittoresques et mystiques sont 
accentués par la représentation d'un champ de bataille et d'une 
caverne de sorcière, où l'on voit un revenant. 

La seconde tragédie biblique est Esther (représenté probable- 
ment en 1642, imprimé en 1644) dont d'Aubignac signale le succès 
à Rouen*. Du Ryer n'imite pas les pièces françaises qui traitent 
ce sujet. Il suit la Vulgate d'assez près, en commençant l'action 
avant la décision royale à l'égard de Vasllii, afin de nous montrer 
la rivalité des deux reines. Esther est douée d'un sentiment de 
pitié pour ses ennemis qui n'existe pas dans la Bible, et Aman est 
amoureux d'elle. Le ton est plus romanesque que religieux, en 
quoi la tragédie ressemble au livre A' Esther plus qu'à la pièce de 
Racine. C'est pour cela que les éléments de l'histoire restent dispa- 
rates au lieu d'être liés par une idée maîtresse de la providence 
divine. Tout de même, Esther n'est pas sans influence sur la 
tragédie de Racine^ et c'est là son meilleur titre à la renommée. 
On note aussi des scènes dramatiques, surtout celle des deux reines 
et celle dans laquelle le roi révèle à Aman son intention d'honorer 
Mardochée. 

Le septembre 1644, Molière confessa avoir acheté le AScew/e de 
Du Ryer pour son Illustre Théâtre-'. Il l'avait déjà joué et il le 
joua probablement en province, car nous savons qu'il le donna 
en 1659 et 1660, après son retour à Paris \ On le représenta aussi 
à l'Hôtel de Bourgogne. 11 resta à la Comédie Française jusqu'au 



1. Op. cit.. Il, 8'J. 

2. Coiuparer surtout Du Byer, IV, 1, avec Racine, II, 1, et 1, 3; Du Ryer, V, 5, 
avec Racine, III, 4; Du Ryer, IV, 2, avec Racine, II, 1. Voir aussi l'édition de Racine 
par Mesnard, III, 416, 477, celle de Rerniirdin, IV, 240, et Pliilipp, op. cit., 72-75. 

3. Soulié, Correspondance littéraire, le 25 janvier, 1865, page 84. 

4. La Grange, Registre, 7, 8, 14. 



IMEIIHE DU UYKIl I.CUIVAIN UUAMAiluUi:. 325 

milieu (lu w m" siècle '. Le Mercure du 18 juillet 1"21 en décrit une 
représentation dans laquelle Baron joua le rôle du héros. Voltaire 
parle d'une autre, prohahlenient la dernière, en 1776*. On le 
publia en 1G47 et sept fois après. On l'appelle d'ordinaire le chef- 
d'œuvre de l'auteur. 

La source principale est Tite-Live% mais il y a aussi des inspi- 
rations de Denys d'Ilalicariiasse. Le sujet est la délivrance de 
Home. Quoique le rôle le plus important soit celui de Scévole, le 
personnaj^e central est le roi Porsenne, que toute l'action de la 
pièce vise à décider à lever le siège. Il apprend à connaître la 
valeur des Romains, lorsqu'on lui raconte les actions d'Horace au 
pont fameux, lorsqu'il voit Scévole qui tâche de le tuer dans sa 
propre tente et soutient sans murmurer la perte de sa main droite, 
et lorsqu'il rencontre la fiancée de ce dernier, Junie, fille de Brute, 
(|ui délie et menace le roi, quoi(|ue prise par ses troupes et captive 
dans son camp. Contre cet héroïsme, Porsenne est soutenu par sa 
croyance au droit divin des rois, et cela dure jusqu'à ce que 
Tarquin se montre cruel, orgueilleux et ingrat; aussi Porsenne 
sent-il de l'amour pour Junie et de la reconnaissance à Scévole 
d'avoir sauvé la vie d'Arons, son fils. Tous ces sentiments 
l'amènent enfin à la décision qui dénoue la pièce. 

La tragédie est classique et cornélienne. Elle se passe dans un 
petit endroit, entre des tentes de Porsenne. Le meurtre du scribe et 
la punition de Scévole sont relégués dans les coulisses. Le temps 
n'est que de trois ou quatre heures. Le sujet politique et romain, 
le patriotisme qui vainc toute autre émotion, la lutte morale dans 
l'àme de Porsenne, les caractères forts et généreux, le ton élevé, 
l'éloquence, les sentences, l'appel à l'admiration plutôt qu'à la 
pitié, tout rappelle Corneille. Il y a même des rapprocbements 
spéciaux entre Scévole et Cinna dans la lutte entre les idées répu- 
blicaines et monarchiques, le débat devant Porsenne, la magnani- 
mité du roi envers les conjurés, et un couplet, au moins, qui établit 
une imitation directe \ 

La dernière tragédie de Du Byer fut Thémlstocle (représenté à la 
fin de 1046 ou au commencement de ltli7, imprimé en 16i8). 
dont la source se trouve dans Diodore de Sicile ^ C'est l'histoire 
de l'Athénien fameux, exilé de sa patrie et reçu par le roi de Perse, 



1. Joannidès, La Comédie française de 4680-1900. 

2. Correspondance générale. 

3. Il, chap. X, XII, XIII. 

4. Comparer Cinna, I, 1 et Scévole, 111, 3. 

5. XI, 57, 58. 



326 REVUE D HISTOIHE LITTÉRAIHE DE Lk FRANCE. 

qui le comble de bienfaits et lui commande de mener l'armée 
persane contre la Grèce. La lutte dramatique se fait dans l'âme 
blasée de Thémistocle entre le patriotisme seul et plusieurs émo- 
tions, son désir de se venger de ses ennemis grecs et persans et 
d'obtenir les honneurs que le roi lui promet, sa reconnaissance au 
roi pour son hospitalité, son amour pour une princesse persane. 
Malgré les idées cosmopolites et modernes, que le héros exprime 
dans des vers remarquables*, et les menaces du roi, Thémistocle 
se décide à ne pas s'attaquer à sa patrie. Alors le roi, émerveillé 
par ce patriotisme, lui pardonne, abandonne ses desseins contre la 
Grèce et lui donne la main de la princesse et les autres honneurs 
qu'il lui avait otîerts. Ce dénouement heureux, qui n'est dans 
aucun auteur classique, paraît être l'invention de Du Ryer. 

La scène représente une chambre du palais royal à Suse. Le 
temps n'est que de quelques heures. Outre la lutte morale de 
Thémistocle, la pièce ne contient qu'une intrigue de cour mal 
conduite et assez banale. La tragédie influença Racine dans 
Andromaque-, Campistron dans Alcibiade^, Zeno dans Temistocle, 
et Metastasio dans sa pièce du même nom. Dans le Déniaisé de 
Gillet de la Tessonnerie *, il y a une référence contemporaine qui 
atteste la popularité de Thémistocle. MarmonteP le loue dans une 
préface. On trouve dans la pièce un couplet qui ressemble beau- 
coup à une des meilleures maximes de La Rochefoucauld : 

Mais il est bien plus noble et bien moins hazardeux 
D'estre trompé des Roys, que se deffier d'eux ". 



V. — Les dernières thagi-comkdies. 

A la fin de sa carrière dramatique. Du Ryer revint à la tragi- 
comédie pour écrire des pièces qui ajoutent aux éléments de ce 
genre-ci les unités et les bienséances de la tragédie, Le résultat, 
([ue nous pouvons appeler la tragi-comédie classique, n'est pas 
heureux, car la tragi-comédie y perd ce qu'elle a de varié et de 
pittoresque, sans gagner la force et l'élévation de la tragédie. 

1. V, 3. 

2. Voir les frères Parfaict, Vil. 105; Mesnard, Racine, II, 118; Thémistocle, IV, 4 
Andromaf/ue, IV, 4, V, 3. 

3. Voir le Mercure, 18 juillet 1721; Bibliothèque françoise, 1726, 20-27; Philinp 
op. cit., 88-y7. 

4. Les frères Parfaict, VII, 'J7, 118. 
îi. Œuvres, VII, 417. 

C. V, 3; La Rochefoucauld, maxime LXXXIV. 



PIKIIKK 1>1; lOhll 1-.(,IU\AI.\ DltAM.MIUl K. Ml 

/Bérénice (imprimée en 1645), la première de ces pièces après 
Clarigène, est écrite en prose. L'histoire ressemble à celle de 
Sésostris et Timarette', qui eut probablement la même source 
inconnue. La lit-rcnice de Thomas Corneille, tirée de ce conte de 
M"" d«^ Scudéry, doit quelques détails à Du Ityer. Un noble sicilien 
a substitué son fils à Bérénice, fille du roi de Crète, et est venu, 
une vingtaine d'années j)lus tard, se réfugier dans celte île, où le 
roi et le jeune prince devieiment tous les deux amoureux de 
Bérénice. Après quelques scènes de rivalité, le prince apprend 
qu'il est le fils du Sicilien et croit que fiérénice est sa sœur, mais 
son père prouve que Bérénice est la fille du roi, en produisant 
une lettre de la feue reine. Le roi renonce à son amour incestueux 
et le jeune homme épouse Bérénice, devenue princesse. Quoique 
la pièce se fonde sur la donnée romanesque d'une substitution 
d'enfants, l'intérêt est presque tout dans la lutte morale entre le 
roi et le prince, l'horreur des amants à l'idée de l'inceste pré- 
médité, et l'étude de caractères intéressants. Les unités sont 
observées. Le comique est presque nul. Le dialogue est d'ordi- 
naire direct et vigoureux, malgré quelques observations géné- 
rales - et des traces de préciosité. 

La source de Nitocris (représenté vers 1648, imprimé en IG.jO) 
reste inconnue, quoique le nom de l'héroïne et quelques détails 
se trouvent dans Hérodote % dont Du Ryer venait de traduire 
l'histoire. La reine de Babylone se demande s'il faut épouser 
Cléodate, humble de naissance et distingué par ses fdils et gestes, 
ou Araxe, noble et peu fidèle. Elle se décide en faveur de Cléo- 
date, qu'elle aime, quand elle découvre qu'il est amoureux de la 
princesse de Médie et qu'il en est aimé. L'intrigue se complique 
par les complots d'xVraxe et les accusations qu'il fait contre son 
rival. A la fin la reine vainc son amour, marie Cléodate à la prin- 
cesse, et reste seule sur le trône de Babylone. La pièce, dune 
unité absolue, ressemble à Clnna par le caractère du personnage 
principal, le souverain qui subordonne ses propres désirs à une 
haute idée de son devoir. Il y a môme des scènes dans lesquelles 
Nitocris consulte des courtisans intéressés, comme Auguste prend 
conseil de Cinna et Maxime. 

Dans Dynamis (représenté vers 1649, imprimé en 1652) Du Hyer 
retourne vers sa première manière. Il est évident que l'histoire 

1. Grand Cyrus, VI. 

2. Notons, par exemple, V, 2, « on peut aller facilement de l'amitié à l'amour 
mais il n'est pas si facile d'aller de l'amour à l'amitié •. 

3. I, 185, 18". 



328 UEVUE D HISTOIRE LITTÉUAIUE DE LA FRANCE. 

traitée, quoique changée dans quelques noms et faits, se trouve 
dans Dion Cassius \ La reine Dynamis aime un roi chargé du 
meurtre de son mari. Son frère bâtard tâche de lui prendre le 
trône en s'alliant avec un noble en révolte. Mais l'amant royal 
de la reine défait ses ennemis, établit son innocence du meurtre, 
et épouse Dynamis à la fin de la pièce. Moins régulière que les 
autres tragi-comédies classiques, Dynamis tire son intérêt d'évé- 
nements étonnants autant que de l'étude de caractère. 

Dans Anaxandre (écrit en 1653, représenté vers la même année, 
imprimé en 1655) Du Ryer redevient bien régulier. C'est encore 
une intrigue de cour, fondée probablement sur une histoire de 
YAslrée qui avait déjà fourni le sujet de Cléomédoîi. L'intérêt tout 
moral vient de la peinture des états d'âme du prince captif, des 
deux princesses qui l'aiment, et du chef militaire qui l'a pris. A la 
fin, la princesse aînée vainc sa passion pour le prince et épouse 
le soldat, tandis que sa sœur se marie avec le prince et la paix se 
fait entre les deux pays. La pièce est typique du genre. Elle se 
passe dans le palais royal d'un pays sans nom. Le temps, qui reste 
vague, ne semble occuper que quelques heures. Les personnages, 
froids ou faibles, se rencontrent dans des scènes précieuses, où il 
y a très peu de passion ou de vraisemblance. 



VL — Conclusion. 

Résumons et concluons. Des vingt pièces de Du Ryer nous 
connaissons les sources de quinze, qui se trouvent dans trois his- 
toriens et deux romanciers grecs, Ïite-Live, la Bible, et quatre 
écrivains modernes. L'influence des auteurs anciens est prépon- 
dérante. Il n'y a que sa pastorale qui soit de source italienne. Il 
y a un manque absolu d'imitation espagnole à une époque où 
presque tous les auteurs français allaient chercher des intrigues 
en Espagne. 

Dans ses premières pièces, Du Ryer représente les aventures de 
jeunes amants, en suivant ses sources de près et en accentuant 
les événements romanesques, les déguisements, les reconnais- 
sances, les enlèvements, les combats. On tue sur la scène. Le 
décor est varié et pittoresque. 

Quelquefois on représente plusieurs pays dans une pièce. L'ac- 
tion se passe en France aussi bien qu'à l'étranger; dans les temps 

1. LIV, 24. 



PIËIUIË DU nYiHR ÉCniVAiN DHAMATIOUK. 329 

iiKulcriK'S OU lo moyen àp;c, aussi bien quo dans l'ancien monde. 
\)n change de lieu au milieu d'un acte et drs jours peuvent passer 
entre des scènes. L'unité d'action est violée par des scènes épi- 
sodiquos et par dos intri^nies sulutnlonnées (jui ne dépendent pas 
des données de la pièce. Le nœud se trouve dans la lutte des 
amants contre leurs rivaux, leurs parents, leur ignorance et leur 
jalousie propres. Le dénouement, (jui se fait par le mariage de ces 
amants, vient assez souvent d'événements qui ressemblent fort 
aux actions du dens ex machina. Mais, malgré leur irrégularité et 
leur manque d'idées, ces pièces charment par la variété des épi- 
sodes, la vie romanesque des amants, quelquefois par des scènes 
comiques, et, dans les Vendantes de Suréne, au moins, par l'étude 
de mœurs contemporaines. 

Dans les tragédies, l'amour cesse d'ôtre la passion principale, 
se trouvant combattu par d'autres désirs, surtout le patriotisme. 
Ce n'est plus le mariage des amants qui nous intéresse, mais la 
délivrance d'une nation, un combat entre des désirs et des devoirs, 
la soulTranco «l'un homme qui lutte avec Dieu ou une puissance 
temporelle. L'auteur tâche d'exciter notre admiration et notre 
' pitié. Ici et dans les tragi-comédies classiques, l'intérêt ne dépend 
plus des événements, mais de l'étude de caractères et l'analyse 
de passions. On ne meurt plus" sur la scène sauf dans le cas de 
suicide'. Ce n'est que dans Saiil qu'on trouve le pittoresque du 
décor. Une chambre de palais dans un pays d'Orient de l'ancien 
monde est d'ordinaire le lieu de la scène. On observe les unités 
d'action et de temps, la pièce n'occupant le plus souvent que 
(juelques heures et le dénouement résultant des données de la 
pièce. Lucrèce, Alcionée, et Nitocris sont des modèles d'unité clas- 
sique, tandis que Scévole et Saûl présentent des fils plus com- 
plexes, bien noues par une idée maîtresse. Notons que la moitié 
des tragédies de Du Ryer ont, comme quelques-unes de Corneille, 
le dénouement heureux. 

Toutes les pièces se divisent en cinq actes et toutes, sauf Béré- 
nice, sont écrites en vers alexandrins ^ Avec le progrès de son 
art, Du Rver soiffne davantaire ses sorties et entrées, qui déter- 
minent d'ordinaire la division en scènes. Il y a un man«|ue de 
couleur locale et assez de fautes géographiques. Comme Corneille, 
il laisse ses sources pour créer des situations dramatiques et des 
dénouements heureux, quand il peut le faire sans choquer son 

1. Et celui de Jonatlias. 

2. On trouve quelques stances et épitres écrites en d'autres mesures, surtout en 

. I marillis. 

Revue d'hist. littkb. de la France (QO* Aon.l. — XX. 22 



330 RKVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

auditoire par le changement de faits iiistoriques trop connus. 
Il ne limite nulle part le nombre de ses personnages. Mais il y 
a bien plus dans les premières que dans les dernières pièces. Les 
personnages sont ordinairement d'un rang noble ou royal; il y a 
des bourgeois dans ses premières pièces et même le peuple y paraît 
quelquefois. Dans Saiil et quelques autres caractères il y a un 
développement qu'on ne voit pas souvent dans les personnages 
classiques. Saiïl, Alcionée, Gollatin ressemblent à des héros grecs. 
Les confidents ne sont pas nombreux et les messagers sont presque 
éliminés. Quant aux personnages comiques, notons le manque 
heureux de valets, fanfarons et parasites romains et de pédants 
italiens, la présence de caractères plutôt français, le mari et la 
femme de la farce nationale, Gros Guillaume, et la suivante, pro- 
bablement la première sur la scène française. 

Les pièces sont morales, quoique les idées esthétiques y domi- 
nent. C'est seulement dans la pastorale et la comédie qu'on trouve 
l'auteur un peu libre. Ses idées sont d'accord avec celles des 
honnêtes gens de son temps. Il demande que le souverain obéisse 
aux lois, que la raison règle l'amour, quoique cette passion naisse 
spontanément, que la jeune fille ne se marie pas contre sa volonté. 
Au point de vue du style, il est orateur plutôt que poète, grave, 
éloquent, amateur d'antithèses, de sentences, de répétitions de 
mots, de termes abstraits, de vérités générales. Il nous fait penser 
souvent à Corneille, dont il possède à un moindre degré la force, 
la clarté, la rapidité, et avec qui il manque de grâce et d'appel 
aux sens. 

Sa ressemblance avec Corneille va plus loin. Tous les deux 
furent des écrivains infatigables, qui composèrent des pièces de 
théâtre en plusieurs genres, surtout dans celui de la tragédie clas- 
sique. Le combat de l'amour et l'honneur se trouve dans Alcionée 
aussi bien que dans Le Cid. l/héroïne de Clarigène choisit, comme 
Sabine, entre son frère et son amant. Nitocris et Porsenne imitent 
Auguste. Du Ryer reçoit de Corneille des suggestions pour Scévole, 
après lui avoir montré que les sujets religieux et ceux qui venaient 
de l'histoire romaine convenaient bien aux tragédies françaises. Il 
y a bien d'autres ressemblances, qui résultent, non de limitation 
directe, mais de ce que les deux écrivains exprimaient au même 
temps les idées de la môme société. Du Hyer reste inférieur, mais 
Scévole et des parties de Thémistocle, Esther, et Lucrèce pourraient 
passer pour l'œuvre de Corneille, tandis qu'il y a en Alcionée une 
unité, en Saïd un pathétique que Corneille ne montre nulle part. 
J'ai montré que Du Ryer n'est pas sans influence sur Racine, 



PIËItnE DU RYElt ÉCniVAIiN UKAMATIQUE. 331 

Campistroii, N;i(lal, La Rochefoucauld, Zcno et Melaslasio, tuais 
sou imporlauce n'est [)as là. C'est plutôt celle de contribuer beau- 
coup de pièces classiques et romanesques au g^enre tragi-comique, 
d'ôtre un des fondateurs de la comédie des mœurs de son siècle, 
d'écrire six tragédies excellentes; enfin et surtout, c'est celle d'ap- 
partenir à une école d'écrivains qui enlevèrent au théâtre français 
la forme rude qu'il avait avec Hardy et lui donnèrent une valeur 
large et permanente. 

H. Carrington Laxcastkr. 



332 REVUE D HISTOIRK LITTÉIUIRE DE LA FRANCE. 



LES VARIANTES DE « MATEO FALCONE 



Dans l'enquête qui, en ces derniers temps, a ramené l'attention 
sur P. Mérimée, il n'y a pas eu que des témoignag-es élogieux. 
Certains l'ont trouvé surfait, et cela dans les classes d'esprit les 
plus diverses. Got, dans son Journal, poursuivant quelque rancune 
d'acteur à propos du Carrosse du Saint-Sacrement, risque ce coup 
de patte : « M. Mérimée, sobre et cassant, écrit pour la postérité... 
peut-être *. » M. Albert Schinz, philologue, n'est pas moins sévère ; 
comparant la langue de Mérimée à celle de Maupassant, il conclut 
ainsi : « En résumé chez Mérimée nous avons le vocabulaire noble; 
c'est l'artiste qui veut qu'on sache qu'il domine son sujet et qu'il 
juge ses personnages... Ses bandits,... sauf quelques jurons assez 
inofîensifs, parlent une langue toujours correcte, toujours spiri- 
tuelle, parfois effleurant la préciosité-. » Il est vrai que d'autres 
dépositions contraires pourraient consoler l'ombre de Mérimée; le 
bon poète Edouard Grenier a dit, excellemment : « Sa prose, avec 
celle de Musset, de Fromentin et de Renan, est à mon sens la plus 
belle prose moderne de notre langue ^ » Mérimée semble en effet 
avoir bien réalisé l'idéal que Th. Gautier rêvait pour les vers : 

Oui, l'œuvre sort plus belle 
D'une forme au travail 

Rebelle, 
Vers, marbre, onyx, émail. 

Statuaire, repousse 
L'argile que pétrit 

Le pouce, 
Quand flolle ailleurs l'esprit : 

Lutte avec le carrare, 
Avec le paros dur 

Et rare, 
Gardiens du contour pur*. 

1. Journal de Got, 1, 333. 

2. Uevue des lanrjues romanes, décembre 1909, p. 531. 

3. E. Grenier, Souvenirs littéraires, p. loi. 

4. Emaux et Camées, p. 223-224. 



I.KS VAUlA.MhS Dt <! MAIEO KAMJONE ». 333 

Ce n'est pas seulement contre la matière môme de son art, 
contre les exii^'ences de la prose que Mérimée a été obligé de lutter 
ainsi, comme tous les écrivains-nés; il a encore été oblij^é 
d'ai^prondre un métier qu'il n'avait pas naturellement dans les 
doig^ls. C'est à force de travail (juil est arrivé à cette facilité lïuide, 
qu'on remarque à peine dans son style, tant elle semble naturelle, 
spontanée; on dirait que cliez lui la forme suit la pensée, comme 
les lont»ues herbes d'un ruisseau ondulent au gré du courant. En 
réalité il y a là un f?ros travail. Maxime Du Camp, dont une des 
joies a été de trahir dans ses Mémoires les secrets de ses amis, 
Maxime Du Camp disait de lui : « Son procédé était d'une extrême 
lenteur : il recopiait ses manuscrits, et, en les recopiant, les 
modifiait; je lui ai entendu dire qu'il avait recopié Colomba seize 
fois de suite'. » Nous n'avons pas ces manuscrits, malheureuse- 
ment, car c'est là qu'on aurait pu trouver les corrections les plus 
curieuses; mais, à défaut des manuscrits, nous pouvons comparer 
la première impression de ses œuvres les plus parfaites aux 
textes définitifs. Je voudrais amorcer ce travail, et inspirer à 
quelque philolog-ue de profession le désir de le traiter à fond, en 
étudiant pour mon compte les corrections que P. Mérimée a fait 
subir à une de ses œuvres les plus réputées, peut-être à son chef- 
d'œuvre, Mateo Falcone. Dès 1854 le difficile Gustave Planche 
reconnaissait la perfection continue de cette nouvelle : « Dans les 
ving^t pages de l'écrivain..., il n'y a pas un trait qui ne porte... 
M. Mérimée, n'eùt-il écrit que Mateo Falcone, occuperait une 
place éminente dans l'iiistoire littéraire de notre pays*. » C'est 
encore aujourd'hui l'avis des juges les plus délicats : M. Anatole 
France, en ne dédaignant pas d'imiter certains détails de cette 
nouvelle, a mis, par cette imitation, Mateo Falcone « au-dessus de 
tous nos éloges^ ». 

Ce récit figure pour la première fois dans la Revue de Paris^. 
Il est à supposer que, avant de signer le bon à tirer, l'écri- 
vain, très conscient de l'importance de cette publication, avait 
dû donner à cette nouvelle toute la pureté dont il était alors 
capable; de plus il soumettait ses manuscrits à un juge sévère, 
brutal môme : Stendhal écrit tout uniment à son élève : « Je 
serais trop sévère pour votre style, que je trouve un peu portier. 



1. Souvenirs littéraires, II, 235. 

2. Revue des Deux Mondes, l."i septembre 1854, t. VII, p. i210 et suiv. 

3. H. Potez, Les sources du Grime de Sylvestre Bonnard, in Mercure de France, 
[" mars 1910, p. 8. 

4. Année 1830, t. II, p. 3» et suiv. 



334 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

J'ai eu du mal à faire, etc., pour : — J'ai eu de la peine à 
faire », etc.'. Le style « portier » de Mérimée! Qui donc eût 
jamais pu songer à cela? Et pourtant il suffit de comparer le 
Mateo Falcone de la Revue à la dernière édition publiée du vivant 
de l'auteur, pour voir quel besoin Mérimée avait de corriger de 
vraies fautes, avec quelle scrupuleuse attention il supprimait peu 
à peu toutes les petites taches qui avaient échappé, en première 
lecture, à sa conscience, à sa patience. Il y a exactement trente-six 
variantes, ou, si l'on préfère, trenle-six corrections, de la Revue 
de Paris à l'édition définitive. 

Une seule est manquée, car elle n'améliore pas le texte. Dans la 
Revue, « un soldat s'approcha du tas de foin; il vit la chatte, et 
donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, en 
haussant les épaules comme s'il sentait que sa précaution était 
inutile » (p. 41). Dans l'édition, Mérimée met : « ... il vit la 
chatte et donna un coup de baïonnette dans le foin avec négli- 
gence, et haussant les épaules... » (p. 262). Ceci est inférieur à la 
première rédaction, car il y a maintenant deux et qui se suivent, 
sans avoir tout à fait la même acception, ce qui est une double 
faute. 

Puis quatre autres corrections paraissent insignifiantes, ou du 
moins je ne vois pas quel est leur intérêt. Ainsi le titre d'abord : 

Revue. Édition. 

Mateo Falcone. Mateo Falcone, 

' Mœurs de la Corse. 4 829. 

De môme pour les trois variantes suivantes : 

Revue. Édilion. 

« // passait pour aussi bon ami « On le disait anssi bon ami que 
que dangereux ennemi » (p. 36). dangereux ennemi » (p. 257). 

« Je te ferai guilloliner si tu ne « Je te ferai guillotiner si tu ne 
dis pas où est Gianello Sanpiero » dis ( ) où est Gianetto Sanpiero » 
(p. 40). (p. 262). 

« S'il était son ami, et s'il vou- « S'il était son ami et qu'il vou- 
lait le défendre... » (p. 45). lût le défendre... » (p. 266). 

Ce sont là de simples vétilles, et ce serait vouloir épiloguer sur 

1. Stendhal, Correspondance, II, 509. — II s'agit de La Chronique du règne de 
Charles IX. 



I.KS VAUIAMKS DE « .MAIKO KALCOÎHK ». 33S 

des mots (juc de chercher une explication. P. Mérimée a fait ces 
quatre corrections-là : un point, c'est tout. 

• Au contraire une quinzaine de corrections présentent un intérêt 
historique ou géog"raphique. Le collaborateur de la Revue de Paris 
n'avait pas encore vu la Corse : il en décrivait les mœurs au petit 
bonheur, grâce à quelque livre, à des renseignements de seconde 
main. Mais l'auteur de Colomba visite l'île; il s'y plaît, il vit dans 
l'intimité des familles Carabelli et Dartoli'; il corrige donc son 
Maleo Fatcone comme l'aurait pu faire un natif de Bastia. Dans la 
Revue il disait d'une façon vague : « en sortant de Porto- Vecchio, 
et se dirigeant vers l'intérieur de l'île... » (p. 34). Il précise dans 
l'édition : « ... et se dirigeant au N.-O. vers l'intérieur de Tile » 
(p. 2^6). Avant son voyage, il parle du maquis comme si c'était 
une sorte de forêt vierge couvrant toute l'île sans discontinuité : 
« c'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme le maquis » 
(p. 35). En visitant la Corse, il constate qu'on trouve ces sortes 
de bois seulement de distance en distance, et il corrige ainsi : 
« c'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme ( ) 
maquis » (p. 256). En France, Mérimée a appris l'existence de 
certains personnages influents dans l'île, appelés les caporali: il 
en parle dans la Revue : Fortunato rêve qu'il ira le dimanche 
suivant dîner « chez son oncle le caporale », et le bon romantique 
qu'est alors Mérimée ajoute en note : « On appelle ainsi un 
homme qui, par ses propriétés, ses alliances, et sa clientelle (sic) 
exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur 
une pieva ou un canton. » Mais, une fois en Corse, il apprend que 
tout cela c'est de l'histoire ancienne; il atténue son errreur en 
rectifiant sa note : a Les caporaux furent autrefois les chefs que se 
donnèrent les communes corses quand elles s'insurj^èrent contre 
les seigneurs féodaux. Aujourd'hui on donne encore quelquefois 
ce nom à un homme qui, par ses propriétés, ses alliances et sa 
clientèle, etc. » (p. 258). Le caporale de la Revue devient dans 
l'édition un simple ca/jora/. Depuis qu'il a vu la patrie de Colomba, 
Mérimée tend à atténuer cette fausse couleur locale qui lui paraît 
maintenant d'un médiocre romantisme. Le *i proscrit » de la 
Revue, qui semblait échappé d'un drame d'Hugo, redevient dans 
l'édition ce qu'il est dans la réalité, un simple « bandit ». « Cet 
homme était un proscrit », disait la Revue (p. 37); « cet homme 
était un bandit », dit Mérimée dans l'édition tléfînitive, en ajoutant 
toutefois cette note aimable pour les Corses en rupture de société : 

I. Cf. Pierre Thibault, Le vrai roman de Colomba, lllustralion du 10 juin 1911i 

p. 485. 



330 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE- LA FRANCE. 

« Ce mot est ici synonyme de proscrit'. » Le vocabulaire gagne 
ainsi en précision, surtout pour les citations en patois corse. 
Mérimée conseille aux touristes d'acheter dans l'île « un manteau 
brun garni d'un capuchon ». Dans la Revue, il croyait en donner 
le nom corse en traduisant : ruppa; dans l'édition il se corrige : 
c'est un pilone (p. 257). — « 11 n'y a plus de cartouches dans ta 
giberne », disait d'abord, dans la Revue, Fortunato à Gianetto 
Sanpiero (p. 38). Dans l'édition l'enfant emploie le terme 
technique : « ]1 n'y a plus de cartouches dans ta carchera », et 
Mérimée traduit en note : « ceinture de cuir qui sert de giberne et 
de portefeuille » (p. 260). 

On voit que Mérimée a profité de son voyage en Corse pour 
mettre au point toutes sortes de petits détails de costume et de 
mœurs. Dans la Revue Sanpiero dit à Fortunato : « Je suis pour- 
suivi par les collets jaunes », et Mérimée met en note : « L'uni- 
forme des voltigeurs est un habit brun avec un collet jaune. » 
Une fois installé en Corse il cherche vainement ce détail d'équipe- 
ment, qui a été supprimé; il modifie donc sa note : « L'uniforme 
des voltigeurs était alors un habit brun, etc. » (p. 259). Dans la 
Revue Sanpiero était affublé d'un « bonnet pointu de peau de 
chèvre » (p. 39); dans l'édition il porte la coiffure vraie : « un 
bonnet pointu en velours noir » (p. 261). A distance Mérimée avait 
entendu dire que les Corses pauvres couchaient sur des tables, et 
avait écrit : « L'ameublement se compose d'une table, qui sert de 
lit, de bancs.... » (p. 40). Une fois dans l'île il constate son erreur, 
et la corrige : « L'ameublement se compose d'une table ( ), 

de bancs... » (p. 262). 

Quelquefois ces corrections s'élèvent au-dessus de simples 
détails, et intéressent l'histoire des mœurs. En 1829 Mérimée avait 
écrit : « Les bergers vous vendront du lait et du fromage » (p. 35); 
dix ans après il visite la Corse : il y trouve la simplicité des mœurs 
primitives, il savoure la bouillie de châtaignes; dans une lettre à 
Lenormant, datée d'Ajaccio, le 28 août 1839, il raconte sa vie : 
« Point d'auberges. Pour vivre, il faut faire provision de lettres 
de recommandation, au moyen desquelles on est traité homéri- 
quemcnt par les gens-... » C'est en reconnaissance pour cette 
hospitalité digne de YOdyssée, qu'il corrige ainsi sa phrase dans 
l'édition : « Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des 
châtaignes » (p. 257). Mérimée constate également, sur place, que 
ces héros d'Homère sont assez ombrageux envers ceux qui 

1. Edition, p. 259, noie I, et passim. 

2. Revue de Paris, n" du lo novembre 1895, p. 422. 



LES VARIANTES Dli Ot MATEO FAI.CONK ». 337 

décrivent leur pays et ses coutumes; il écrit au même Lenormant. 
le 2S juillet 1840, à propos de la nouvelle publiée dans la Revue 
des Deux Mondes du 1"'" juillet : « Je suis bien content (|ue made- 
moiselle Colomba ne vous ait pas troj) déplu. J'aurais pu ajouter 
à son portrait quelques touches qui l'auraient peut-être rendu plus 
ressemblant, mais j'ai craint Yoffeiuinneni r/en(lum*. » Que veut 
dire ce latin? Une lettre du même mois à (irille de IJenzolin 
explique l'arrière-pensée de Mérimée : a Je suis bien content que 
M"' Colomba vous ait plu. Si je n'avais pas craint de déplaire à 
trois ou quatre bandits de mes amis, j'aurais pu encore vous 
donner quelques touches de couleur locale, mais ici on ne m'aurait 
pas cru, et quand je serais retourné en Corse, on m'aurait fait 
mourir délia mala morte-. » C'est donc pour éviter d'olïenser la 
nation corse, et pour échapper à la malemort que Mérimée a fait 
une prudente atténuation au texte de Mateo Falcone; dans la 
Revue, son héros, à la vue des gendarmes, éprouve un petit serre- 
ment de cœur : « ... il n'y a point de Corse montagnard qui, en 
scrutant bien sa mémoire, n'y trouve quelque peccadille, telle que 
coups de fusil, coups de stilet, et autres bagatelles » (p. 44). Plus 
tard l'ami des frères de Colomba, du capitaine Simon Carabelli et 
du commandant Gérôme Baptiste Carabelli, atténue poliment cette 
assertion trop absolue : « Il y a joew de Corses montagnards qui, en 
scrutant bien leur mémoire, etc. » C'est plus prudent, et plus vrai. 
On sent du reste que Mérimée a soif de vérité, de précision 
jusque dans le plus petit détail. Dans la Revue il avait mis : 
« L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien 
six écus » (p. 42). Mais en ce temps-là on n'avait pas semblable 
montre pour dix-huit francs : aussi, dans l'édition, la montre vaut 
plus cher : dix écus; un horloger serait content de l'estimation. 
Mérimée pense qu'il n'y a pas de petite erreur, et que la vérité 
d'ensemble dépend de la fidélité des détails. Surtout il estime qu'il 
n'y a pas de petite faute en matière de style; il passe au crible le 
texte de la Revue. D'abord il corrige les simples fautes d'impres- 
sion (|ui avaient échappé à la première revision. Décrivant 
l'épaisseur touiTue des maquis, le texte de la Revue porte : « Ce 
n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrait un passage » 
(p. 35), et cela dans un contexte construit avec l'indicatif présent; 
c'est donc une faute d'impression, ainsi corrigée dans l'édition : 
« Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un 
passage » (p. 256). Ce ne sont pas des fautes d'impression, mais 

i. Revue de Paris, n" du Ij novembre 1895, p. 126. 
2. In Chambon, Notes sur P. Mérimée, p. 141. 



338 HEVOE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE l,A FRANCE. 

bien deux fautes de français fort authentiques que nous trouvons 
dans la Revue de Paris : « d'autres coups de fusil succédèrent », 
dit la Revue (p. 36-37). Succéder, employé absolument, ne signifie 
que arriver, advenir : l'édition donne cette forme plus correcte : 
« d'autres coups de fusil se succédèrent » (p. 258). Il y a pis, un 
peu plus loin : à la page 41, dans la Revue. Gamba dit à Fortu- 
nato : « Tu joues un vilain jeu avec moi, et si je ne craignais de 
faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte si je 
ne t'emmenais 2^as avec moi »; le bon gendarme fait là une grosse 
faute : il dit, plus correctement, à la page 263 de l'édition : «... si 
je ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable 
m emporte! je t'emmènerais avec moi. » Ces corrections-là s'impo- 
saient. Mérimée pousse le scrupule plus loin. Tout ce qui semble 
un peu gauche, ou lourd, est redressé, allégé : 

Revue. Édition. 

« Il est indigne d'un homme de « Il est indigne d'un homme de 
porter un autre fardeau que ses porter (/'autre fardeau que ses 
armes » (p. 44). armes » (p. 26G). 

« Que l'on dise à mon gendre « Qu'on dise à mon gendre Téo- 
Téodoro Bianchi qu'il vienne doro Bianchi de venir demeurer 
demeurer avec nous » (p. 50). avec nous » (270). 

« Fripon, tu voudrais bien avoir « Fripon, tu voudrais bien avoir 
une montre comme celle-fà sus- une montre comme celle-ci sus- 
pendue à ton cou, et tu, etc. » pendue à ton col, et tu, etc. » 
(p. 42). (p. 263). 

Cette dernière correction indique que Mérimée se soucie d'éviter 
l'hiatus, et de respecter les règles de l'euphonie, comme encore 
dans l'exemple suivant : 

Revue. Édition. 

« Il était absent depuis plusieurs « 11 était absent depuis quelques 
heures » (p. 36). heures » (p. 258). 

' Le vocabulaire est soigneusement épluché. Les formes vieillies 
disparaissent. Dans la Revue, Mateo est « serviable et aumônier » 
(p. 36). Ce mot est vieux et peu usité, d'aj)rès Littré. C'est déjà 
l'avis de Mérimée qui, à la page 258 de l'édition, écrit : « faisant 
l'aumône ». — « Comme cela va-t-il? » dit Gamba dans la Revue, 
p. 45; et, dans l'édition, p. 267 : « Comment cela va-t-il? » Aux 
mots employés sans choix succède le terme propre et précis. 



LES VARIANTES DE « MATEO FALCONE ». 339 

Lorsque Gamba séduit Fortunato en approchant de ses yeux la 
montre tentatrice, Mérimée met dans la Hernie, à la page 43 : 
« cependant la montre oscillait, tournait, et queUpiefois lui hatUiit 
le bout du nez ». Mais battre signifie frapper plusieurs fois de suite : 
donc la montre ne lui « bat » pas le nez. L'édition est plus précise : 
«... quelquefois lui heurtait le bout du nez » (p. 2(>4). Une fois le 
bandit pris, dans la Revue, p. 47, « l'adjudant... descendit au pas 
redouOlc vers la plaine ». C'est bien le terme technique d'autrefois; 
mais P. Mérimée craint que le lecteur, plus familiarisé avecle sens 
musical qu'avec l'acception militaire de ce mot, n'éprouve une 
légère surprise; dans l'édition, l'adjudant s'en va « au pas accé- 
léré » (p. 268). 

Ailleurs, c'est un mot parasite qui disparaît, si petit soit-il : « Je 
te porterais une lieue sur mon dos sans en ôtre fatigué », dit 
Gamba, dans la Revue, p. 44. En est inutile : dans l'édition, p. 263, 
Mérimée le biffe : « ... sans ôtre fatigué ». Mérimée rentre ainsi 
dans la bonne tradition classique; M""^ de La Fayette, conformé- 
ment à son tarif, lui donnerait une pièce de vingt sols pour la 
suppression de ce mot-là. 

Toutes ces remarques sont faciles à faire. Sans éplucher trop le 
sens des mots, on comprend très vite pourquoi Mérimée s'est ainsi 
corrigé. Il y a un cas pourtant où le gain réalisé j)ar la correction 
n'apparaît pas immédiatement; Mérimée, décrivant Mateo, avait 
écrit d'abord dans la Revue : « figurez-vous un homme robuste mais 
petit » (p. 55); dans l'édition il met : « ... un homme petit mais 
robuste » (p. 257). Pourquoi cette interversion? On ne la comprend 
j)as d'abord; au fond elle est très heureuse : quand on s'approche 
d'un inconnu, que remarque-t-on d'abord? Sa taille. 11 est donc 
plus logique, plus conforme à l'ordre des observations, de dire que 
Mateo était « petit, mais robuste ». 

C'est par ce travail minutieux de revision que l'auteur de Mateo 
Falcone donne peu à peu à son style cette perfection qui frappe 
tous les connaisseurs. C'est grâce à ces habitudes de scrupule, de 
probité littéraire, que Mérimée en arrive à mettre môme dans de 
simples correspondances intimes un réel souci d'art. Il finit par 
réussir, au courant de la plume, de vrais morceaux d'anthologie. 
C'est ainsi qu'il raconte, le 22 janvier 1859, à M"* Dacquin, une 
curieuse observation d'histoire naturelle faite par lui à Cannes. 

Sans doute l'Inconnue vaut bien que son correspondant se mette 
un peu en frais pour elle. N'importe, c'est tout de même une 
im|)rovisation, faite par un naturaliste amateur qui est en môme 
temps un professionnel dans l'art d'écrire nettement, sobrement, 



340 HEVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

avec joliesse ; c'est presque la définition de l'orateur attique : 
nudus et venuslus : 

Connaissez-vous une bête qu'on nomme bernard-l'ermite? C'est un 
très petit homard, gros comme une sauterelle, quia une queue sans 
écailles. 11 prend la coquille qui convient à sa queue, s'y fourre et se 
promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont j'ai 
cassé la coquille très proprement, sans écraser l'animal, puis je l'ai 
mis dans un plat d'eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine. Un 
moment après j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite bête 
s'en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte eu l'air, 
évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir médité 
une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille pour 
s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses deux pattes 
de devant et a fait en lair une culbute de façon que la coquille reçût 
sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené dans le plat, de 
l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de confection avec un 
habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un raisonnement aussi 
évident que celui-ci '. 

Vous trouvez cela joli? C'est si bien l'avis de Mérimée qu'il veut 
le faire resservir. II recopie donc ce morceau en le rectifiant, en 
précisant le côté histoire naturelle, en supprimant des détails mal 
vus ou vulgaires : quitte-t-on un magasin de confections avec un 
air plus assuré qu'en sortant de chez un tailleur sur mesure? 
Comment le bernard-l'ermite peut-il entrer dans la coquille s'il la 
tient dans ses deux pinces de devant? Mérimée reprend son texte, 
le nettoie, fait la toilette de son anecdote, puis l'insère, ainsi 
améliorée, dans une lettre du 3 février 4839 à M""' de la Rocheja- 
quelein : 

Savez- vous, madame, ce que c'est qu'un bernard-l'ermite? C'est une 
langouste très petite, de trois centimètres au plus, dont la queue est 
dépourvue d'écaillés. Elle serait fort exposée à être mangée, si elle 
n'avait l'instinct de mettre cette queue nue dans une coquille. Il y a 
des naturalistes qui prétendent que Bernard mange le coquillage avant 
de prendre sa maison. C'est peut-être un cancan. Je ramassai l'autre 
jour un gros Bernard logé dans une coquille d'où on ne voyait sortir 
(|ne le bout de ses antennes et ses deux petites pinces. Avec toutes les 
précautions possibles, je cassai la coquille et je mis la bète dans un plat 
d'eau de mer. Elle y faisait piteuse figure, la queue reployée et les 
pinces en avant, déterminée pourtant à se défendre jusqu'au bout. Je 
plaçai à quelque distance une coquille vide. Aussitôt Bernard s'en 

I. Lettres à une inconnue, II, 35-36. 



Li:S VAUIAMIS l)K « MATKO FAI.CONK ». 341 

approcha, en lit le tour, étendit ses deux bras pour mesurer l'ouver- 
ture, puis leva en l'air un seul bras, évidemment pour apprécier la 
hauteur de la maison. II parut méditer pendant une minute. Son calcul 
flo tiHe terminé, il plonj^'ea un bras dans la coquille pour s'assurer 
qu'elle était vide, puis faisant une cabriole il se lança la tête en bas et 
la queue en l'air de fatjon à retomber dans la coquille où il s'cngaina 
(•(Mome un sabre dans son fourreau. Un moment après il se promenait 
fièrement dans le plat, traînant sa nouvelle coquille, avec l'aplomb et 
l'assurance d'un homme qui a un habit neuf. J'ai tellement admiré ce 
petit mathématicien que je l'ai leporté le lendemain à son rocher. 
Voilà, madame, mon histoire '. 

Elle est très jolie, l'histoire, et bien supérieure à ranecdote 
contée à M"" Dacquiii. Cette précision du style et ces retouches 
délicates tiennent, chez Mérimée, à la fois à son respect de l'art et 
à son amour de l'observation exacte. A M"'' Dacquin il écrit, à la 
fin de son historiette naturelle : « Vous comprenez bien que je me 
livre tout entier à l'étude de la nature '^ etc. » A M""' de la Hoche- 
jaquelein, après l'histoire de Bernard, il parle d'une mante-reli- 
gieuse, que les Méridionaux appellent Prei/a-Diou, prie-Dieu, et 
il termine ainsi sa description : « Ses serres et son bec, vus à la 
loupe, étaient des armes terribles^ ». Avec le microscope qui lui 
sert à observer les mandibules d'un insecte il étudie également de 
très près ses manuscrits ou ses imprimés. C'est ainsi qu'il finit par 
conquérir cette maîtrise de la plume qui, chez lui, vaut le {)inceau 
des primitifs. Il est assez probable que si l'on avait un croquis de 
Memling, on y trouverait presque le fini de ses tableaux. De même 
on retrouve rhabituellc perfection du style des Nouvelles dans les 
lettres de Mérimée, même dans celles qui ne sont pas adressées à 
une inconnue. Comme preuve à l'appui, je citerai (juclques lignes 
d'un billet inédit qu'il écrivait au colonnel d'artillerie de Vassart, 
officier d'ordonnance de l'Empereur, tué sur ses canons, en 70, à 
ReischolTen : 

Biarritz, 11 seplcmbre 1866. 
Cher Monsieur, 

... Sa M. l'Impératrice... me charare de vous dire tout le plaisir 
qu'elle se promet d'une visite à Metz. Elle espère bien que rien ne 
viendra déranf;;er ses projel:«. Nous avons ici un assez vilain temps, des 
chaleurs étouffantes ou des orages qui ne permettent pas de mettre le 
nez dehors. L'Empereur que nous attendions..., nous ajourne à la 

1. Prosper Mérimée, Lne Correspondance inédite, p. 190-191. 

2. Lettres à une inconnue, 11, 36. 

3. Correspondance inédite, p. l'Jl. 



342 REVUK D HISTOIUE LITTÉUAIRH; DE LA FRAISCE. 

semaine prochaine. La reine d'Espagne devait venir, mais elle a un 
enfant assez malade et est repartie pour Madrid. 

Nous avons ici peu de grands hommes. Le duc de Tetuan et quel- 
ques Espagnols, voilà tout. De grandes femmes, pas davantage. Il me 
semble que la plupart des baigneurs et des baigneuses viennent des 
départements voisins, et on n'entend guère parler qu'un français méri- 
dional sur la plage. Les Biarrots prétendent que M. de Bismark leur a 
promis de venir (sans fusil à aiguille) au mois d'octobre. L'Impératrice 
et le prince se portent admirablement. Voilà, cher Monsieur, toutes les 
nouvelles que je puis vous donner... Je suis toujours un peu souffreteux; 
cependant l'air de la mer me fait grand bien, et je respire ici beaucoup 
mieux qu'à Paris. Gardez-vous de l'asthme, c'est une vilaine maladie, 
à laquelle je crois d'ailleurs que la fumée de vos canons ne vaut rien 
du tout. Je vais passer l'hiver, du moins les mois les plus froids, dans 
votre voisinage, avec un grand contrefort des Alpes entre nous, mal- 
heureusement. Je vais à Cannes, où je voudrais bien que tout autre 
motif qu'un asthme vous amenât. 

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de tous mes sentiments 
dévoués. 

P. MÉRIMÉE. 

Évidemment ce n'est pas merveilleux; mais, d'abord, c'est de 
l'inédit, puis on voit dans cette lettre, écrite sans aucune préten- 
tion, comment l'auteur de Mateo Falcone, dont le style « portier » 
offusquait Stendhal, avait fini par tailler, en perfection, même sa 
plume de tous les jours. 

Je n'ai pas voulu faire une démonstration complète des procédés 
de style chez Mérimée; je désirais simplement indiquer un genre 
de travail qui peut donner de bons résultats : il suffit de 
prendre celles de ses œuvres qui ont paru d'abord dans des revues, 
et de les coUationner avec le texte des éditions subséquentes : en 
comparant Mérimée à lui-même nous apprendrons à bien com- 
prendre sa méthode de style, et peut-être même à l'appliquer pour 
notre propre compte. 

Maurice Souriau. 



KAYNAL, DIDKIIOT ET QUKLQUKS AUTRES « HISTORIENS DES DEUX INDES ». 3 »! 



RAYNAL. DIDEROT ET QUELQUES AUTRES 
« HISTORIENS DES DEUX INDES " 

I. — L'aut d'utiliseu LKS IIUM.MKS. 

L'ahbé Raynal est l'homme 'd'un livre : Vllistoire des Indes '. A 
la vérité il en avait publié quelques autres, et son Histoire du 
Stathoudérat, son Histoire du Parlement d' Angleterre, ses Anec- 
dotes littéraires, ses Anecdoctes historiques furent goûtées en leur 
temps. Mais à la seule Histoire des Indes ^ il a dû toute sa 
renommée qui durant une cinquantaine d'années, de 1770 à 4820, 
environ fut prodigieuse. Or, d'après les contemporains, ce livre est 
l'œuvre non d'un seul homme, mais de plusieurs ensemble. Dans 
quelle mesure est fondée cette opinion qui, jusqu'ici, s'est présentée 
sans preuve et sur quelles preuves devons-nous considérer l'abbé 
Baynal comme le seul propriétaire légitime de cet ouvrage, pour 
lequel il obtint, en 1781, les honneurs du martyre? Tel est le pro- 
blème qui, vu le nombre et la qualité des personnes en cause, 
mérite d'être serré de près. 

Raynal en composant VHistoire des Indes poursuivait un triple 
but : il prétendait faire de son livre, une œuvre de science, une 
arme de guerre, un instrument de renommée. Pour mener à bien 
cette immense entreprise, il se vit obligé dit-on, de recourir à une 
foule de collaborateurs, dont quelques-uns revendiquaient tout bas 
pour eux-mêmes une bonne part dans le succès de l'ouvrage. Ce 
qui les empêchait de protester tout haut, en accusant Raynal de 
confisquer la gloire qui aurait dû rejaillir sur leurs noms, c'était 
d'abord un sentiment analogue à celui qui avait éloigné d'Alem- 
bert de V Encyclopédie et qu'il ap{)elait si justement « la crainte 
rafraîchissante des fagots ^)) ; c'était, en second lieu, l'abandon qu'ils 

1. Histoire philosophique el politique des étafjlissements et du commerce des Euro- 
péens (luns les deux Indes, Amsterdam, 1770, i vol. in-8. Sauf indication expresse, 
les citations qui suivent se réfèrent à l'édition en 10 vol. in-8 de 1781, Genève, 
J.-L. Pellet. J'indique les numéros des livres et des chapitres, qui depuis 1780, sont 
les mêmes dans presque toutes les éditions. 

2. Dès l'apparition du livre, qui ne fut connu en France qu'en 1772, on flaire 
une collaboration; cf. Hachaumont, Mémoires secre/*..., Londres, Adamson, 1780, 
22 mai 1772, t. VI, p. 140. 

3. • La crainte des fagots est très rafraîchissante. • D'Alemberl à Voltaire, le 
31 juillet 1762 {Œ. compl. de Voltaire, éd. Beuchol, t. XL, p. 341). 



344 HEVUK D HISTOIRU LITTÉHAIRK DE LA FRANCE. 

avaient fait de leurs droits d'auteurs, achetés par Raynal à prix 
d'or. Il ne faut pas rang-er parmi ces collaborateurs proprement 
dits, dûment gag-és par Raynal, tous les personnages, fonctionnaires, 
négociants ou autres, qui lui fournirent plusieurs des innombrables 
documents dont il avait besoin, mais uniquement ceux qui mirent 
en œuvre ces matériaux et rédigèrent eux-mêmes certaines pages, 
certains chapitres, voire même certains livrés de cette espèce 
d'encyclopédie coloniale. Or les uns et les autres sont mentionnés 
pêle-mêle dans les diverses publications qui ont trait à Raynal. 
On rassemble ici ces noms épars, et on les range en deux caté- 
gories nettement distinctes comprenant, la première, ceux qui ont 
pu documenter Raynal; la seconde, ceux qui durent plutôt lui prêter 
leur plume. 

Parmi ceux qui le renseignèrent se trouvent : 4° pour la France, 
Choiseul * qui fit faire des recherches dans les bureaux du minis- 
tère; Dubucq^ premier commis de la marine sous le duc de 
Praslin; le général de Bussi, commandant en Inde; Dupleix et 
La Bourdonnais; le chevalier de Rivié, officier général du génie; 
Chenau, intendant à l'Ile-de-France; Malouet^ intendant à Saint- 
Domingue et à Cayenne; puis des négociants : Dutastas % de Bor- 
deaux; Stanislas Fouache, du Havre; Grandclos-Meslé et Ilarinc- 
ton, de Saint-Malo; de Moracin, de Gourlande, les quatre frères 
Monneron% tous ayant des comptoirs dans les Indes; enfin le 
fermier général Paulze^ pour ne rien dire de Necker^ et de tant 
d'autres dont les noms échappent à notre inventaire. 

2° Pour le Portugal, le comte de Souza *, les docteurs Andry et 
Sanchez". 

3" Pour l'Espagne, le comte d'Aranda" et Goyennech, négociant 
à Cadix. 

1. M.-B. Lunet, Biographie de l'obhé Raynal, Rodez, 1866. in-8, p. 16. 

2. Pougens, Lettres philosophiques à M'"' ***, sur divers sujets de morale et de 
littérature, Paris, François-Louis, 1826, 1 vol. in-12, p. 100. 

3. Marc de Vissac, I^s liévolutionnaires du Rouergue. Simon Camboulas, Riom, 
Girerd., 1893, in-8, p. 32 el 26". 

4. Diiro/.oir, art. Raynal de la Biographie Michaud. — Dutasla avait communiqué à 
l'abbé Raynal de si importantes recherches sur le commerce et les mœurs do l'Inde 
que cet ablté se proposait de dédier son ouvrage à l'homme qui avait tant con- 
tribué à en augmenter le mérite (note de A. -A. Barbier dans les Supercheries lillé- 
raires de Quérard, Paris, Daffis, 1810, i vol. in-8, IV, p. 336 et suiv.). Vissac, 38 et 267. 

5. Vissac, 32 et 267. 

6. Dùrozoir et A. -A. Barbier, dans Quérard, Supercheries, IV, 336. 

1, Ni de sa fille, Germaine, <à laquelle l'abbé Raynal demandait, non des docu- 
ments, mais bien un <■ morceau sur la révocation de l'Édit de Nantes ■ . (Métnoires 
de IW"" de Staël, Paris, Charpentier, s. d.. in-12. p. 13.) 

8. Dùrozoir; A.-A. Barbier dans Quérard, lbid.\ Lunet, 16; Vissac, 30. 

•.t. Rai/nal démasqué, s. 1., 17'Jl, p. 9. 

10. Dùrozoir, A.-A. Barbier dans Quérard; Lunet, 16 et Vissac, 50. 



IIAYNAL, IHIH;R()T KT QUELQUES AUTRES « HISTOUIENS DES DEUX INDES ». SIS 

i" Pour le Danomark, Schimmelmann et Herenstorf. 

;)" Pour la llollando Vandeniven, néirociant à Amsterdam. 

()" Pour l'Aii^^lolerro, lord Mansfield '. 

Tous ces noms prouvent avec quel soin Raynal se renseignait 
auprès dos hommes les plus compétents, dont les notes, les rap- 
ports, les tableaux statistiques apportaient le plus précieux des 
contrôles à toutes les sources livresques, dont les simples compi- 
lateurs ont la fâcheuse habitude de se contenter. Donc, plus cette 
liste s'allongerait et plus clairement encore apparaîtrait, en ce qu'il 
a de méritoire, l'elVort scientitique de Haynal. On ne peut que le 
louer d'avoir si activement, si curieusement exploité les relations 
très étendues (|u'il entretenait avec des personnes de conditions et 
de nationalités ditlérentes. Donc, a priori \eur collaboration cons- 
titue en faveur de l'historien des deux Indes une heureuse pré- 
somption. 

Ce que, par contre, on est on droit de lui reprocher, c'est 
d'avoir usurpé sa réputation on s'attribuant à lui seul et en voulant 
(ju'à lui seul on attribuât la rédaction com|)léle et définitive d'une 
j)ulilication qu'il a i)ien pu on grande partie rédiger lui-même, qu'il 
a saiis doute entièrement dirigée, et contrôlée de très près, dont il 
eut le courage enfin d'endosser la responsabilité à ses ris(|ues et 
])érils, mais dont l'histoire littéraire aurait tort de lui laisser tout 
l'honneur, puisqu'elle reconnaîtrait par là môme à l'argent le 
pouvoir de conférer à ses privilégiés le « privilège exclusif » de 
la gloire, sinon du génie. Son rôle consiste à rendre à chacun la 
part qui lui revient :• elle célèbre les bienfaits des Mécènes qui 
ont protégé les hommes de lettres, elle vante leur goût, elle 
admire leur générosité. Elle ne se rend pas complice de leur 
vanité. Lorsqu'ils prétendent acheter, comme tout le reste, certains 
avantages qui leur manquent, et se parer des talents d'autrui, elle 
leur ôte celte parure et met à nu leur ridicule. Or il semble que 
Raynal doit être mis au nombre de ces infortunés. 

La liste de ses collaborateurs proprement dits est imposante. On 
cite : Thomas*, le célèbre faiseur d'éloges académiques: de Saint- 
Lambert^; de Guibert; de Knyphausen; d'Holbach; Lagrange*; 
Naigeon; La Roque; l'ex-jésuite Martin; le médecin Dubreuil', 

1. Vissac. 2."i7 et 50. 

2. Poiigcns. Lellres philos:, etc., Paris, 1826, p. 100. 

3. Note (J'Eus. Salverte à A.-A. Barbier, dans Quérard, Supercheries, IV, 337; 
rf. Raynal démasqué..., s. I., llyl, in-8, p. 6. 

4. liai/nal démasqué. G; cf. A.-.\. Barhierdans Quérard; Supercheries. IV, 336. 

5. Durozoir. art. de la lUagr. Michaud • Suivant l'al>l>é Bouill»*r, celui qui a eu le 
plus,de part à son Hisloire philasophioue, est l'ahhé Martin, ex-jésuite, mort à Saint- 
Germain-en-Laye en l'an VU. Cet ablté .Martin est l'auteur du discours prononcé 

Hevue d'hist. LiTTÉn. DE LA Frasce {20« Ann.)- — XX- »3 



34G UEVUE I) IIISTOIUK LlTTlinAlRh: DE LA FRANCE. 

que nous ne pouvons séparer de son ami Pechméja', lequel se 
rattache au groupe des compatriotes de Raynal : Valadier, l'abbé 
Pestre et Bonnaterre-; Deleyre' enfin et Diderot^ qui abattirent à 
eux deux plus de besogne que tous les autres ensemble. 

Quels passages de YHistoire des Indes reviennent à chacun 
de ses collaborateurs? On néglige malheureusement de nous 
l'apprendre, sauf pour quatre d'entre eux : 

Valadier passe pour avoir composé un morceau à efïet qui, dans 
l'édition de 1780 ouvre le XIP livre. Ce chapitre comprend deux 
pages in-8^ Il est intitulé : « Définition de la vraie gloire ». S'il 
n'a rien écrit de mieux, on comprend que cet auteur soit demeuré 
inconnu. 

Jean de Pechméja fut un collaborateur plus actif. Ses contem- 
porains le désignaient comme le « coadjuteur » en titre de Raynal, 
qui lui avait promis cent louis pour prix de son travail. Ce jeune 
homme — il était né en 1741 à Villefranche-de-Rouergue — dut à 
la recommandation de son puissant compatriote d'entrer comme 
précepteur dans une maison particulière ^ Manqua-t-il, plus tard, 
de reconnaissance au point de s'ofienser que l'ingénieux abbé, en 
occupant un mari, contât fleurettes à sa femme? Toujours est-il 
qu'on vit s'élever des nuages entre l'abbé protecteur et le mari 
protégé, Galiani écrit en efïet à Raynal lui-même : « On assure que 
votre coadjuteur, non content de cent louis que vous avez bien 
voulu donner pour les mille et un zéros qu'il a consignés dans votre 
histoire d'outre-mer, veut sérieusement vous intenter un procès 
pour lésion d'outre-moitié'. » Que veulent dire ces calembours 

par Robespierre le jour do la fête de rÈtre suprême ». A. -A. Barbier dans Qiiérard, 
Ibid., 337-, Vissac, 50. 

1. Pougens, 100; Raynal démasqué, 10 et 17; Pechméja serait railleur de deux 
mémoires, l'un favorable, l'autre hostile à la Compagnie des Indes, que Raynal 
aurait insérés tous les deux dans son ouvrage. (Camboulas chez Vissac, 267.) Il a 
fourni aussi « la partie très intéressante de la traite des noirs. ». (Palissot, 
Œni)-\s, Paris, de l'imprimerie de Monsieur, 1788, 4 vol. in-i, III, 379.) 

2. Vissac, 50. 

3. ■< Dcleyre a rédigé le XIX" volume de celle histoire; il forme la moitié du 
Vir volume (le l'édition de 1774 et le dixième de l'édition de iO volumes; il a pour 
titre parliculier Tableau de l'Europe », A. -A. Barbier dans Quérard. En mentionnant 
ce Tableau, parmi les ouvrages faussement attribués à Raynal, Barbier ajoute : 
« Ce volume revu et augmenté par le même Deleyre forme le X' volume de la 
nouvelle édition de V Histoire philosophique et politique. Il compose le VU" île 
l'édition de 1774. (l'est la famille môme de M. Deleyre qui m'a transmis le ren- 
seignement que je dépose ici. » — Cf. Durozoir et Vissac, 50. 

4. A. -A. Barbier dans Quérard. — Malouct, Mémoires, I, 81. — Raynal démasque', 
7. — A. Clootz, Chronique de Pam, juillet 1791. — Mallet du Pan, Mercure Brilaii- 
nique, 10 mars 1709. II, 365. — Grimm, Corr. lilt., juin 1781, XH, 520-521. — 
Camboulas chez Vissac. 267. 

5. T. VI, p. 173-175. 

6. Monseignat, art. Pechméja de la Biographie Michaud. 

7. Lettres de l'abbé Galiani à .V"" d'f:pinay..., éd. Assc, Paris, Charpentier, 1881, 



UAYNAI., l)ir)i:U()i Kl yUKLQUES AUTHES « IIISTOHIENS DES DEUX INDES » 

<lo mauvais g-oilt? Galiani fait-il allusion à une Irajçédie domes- 
li(|U(' (lontsV'g-ayail Paris '? Quoi (|u'il on soit, la pliysionomio «le 
l'ecliincja n'en est pas moins curieuse, L'n amour mallieureux 
l'avait rendu rôveur et mélancolique : « Je suis pâle comme la 
mort, disait-il, et triste comme la vie ^ » L'afTection qu'il portait 
h son ami le D' Dubreuil était si profonde qu'il ne put lui sur- 
vivre longtemps ^ Mais cette ardente sensibilité n'avait aucune 
prise sur son intelligence qui restait froide et paisible. Nulle 
angoisse métapliysi(iue chez luij et nul fanatisme d'irréligion. Tan- 
dis (pie les philosophes s'agitaient, dans leur ferveur de prosély- 
tisme, il se reposait dans l'ironie. Il avait l'incrédulité amusée et 
souriante. S'adressant un jour à un fougueux athée. « Ah ! vous 
faites l'esprit fort; et moi j'ai vu dans les prisons de l'Inquisilion 
un sorcier qui, après avoir demandé un charbon, dessina sur le 
mur un cheval, monta dessus et se sauva. Je l'ai vu. » Le sérieux 
de iM. Pechméja racontant cette folie, dit Pougens, nous amusait 
bien autant que son historiette*. » En 177:^ l'Académie française 
mit au concours l'Eloge de Colbert. Necker obtint le prix et Pech- 

2 vol. in-12, 1, 103. Cette lettre est du 30 décembre 1112. Le coadjiiteur n'est pas 
nommé. Asse conjecture : Pechméja. Selon Monseigiial, Pechméja a signé de son 
initiale P... dans la première édition de l'Histoire des Indes, tous les morceaux 
fournis par lui à Raynal. L'e.xemplaire de celle édition (Amsterdam, ITÎO, en 
6 vol. in-8) qui est à la Bibliothèque Nationale, ne porte aucune indication de ce 
genre. Mais il existe deux autres éditions du même ouvrage datant de la même 
année. L'une d'entre elles conlirmerait peut-être l'aflirmalion de .Monseignat. 
Palissot de son côlé, après avoir dit que Pechméja fournit • la partie très intéres- 
sante de la traite des nègres », ajoute : « Il ne serait peut-être pas très difiiciie 
d'en trouver la preuve. • 

1. La vulgarité prétentieuse de Galiani n'est pas pour éclaircir les chose?. Voici 
le résumé de sa lettre. Elle débute ainsi : « Où étes-vous donc, mon cher abbé. 
en France, en Amérique, chez le bon P...? • Puis il reproche à Haynal.de traiter 
« le patriarche » « à la manière des Patouillet. des Nonole ». et cela, sctit pour se 
venger de l'épillute de languedechien qu'il avait reçue de Voltaire, soit plutôt 
pour se venger des injures du temps : • ...la belle, la cruelle M"" P... ne veulpliis 
écouter vos ileurelles; la Jourdan vous refuse vos entrées dans le l)oudi>ir de ses 
novices; la bile vous étoulfe et vous la répandez depuis Paris jusqu'à Ferney. . — 
Que ne s'en prend-il à Kousseau? — Vient enlin le passage cité plus haut. 

Si, « la cruelle M"" P[echméja] n'est autre que la femme de • ce bon P[ec|j- 
méja] • cette obscure -< lésion d'outre moitié - prend, grâce à la pointe, celle (Igure 
si chère aux précieux, un sens singulièrement précis. Mais « le bon P... • n'est 
peut-être pas Pechméja, et rien d'ailleurs ne prouve que • la cruelle M""* P... - 
soit la femme du « bon P... ». — Quanta l'épithèle de languedechien. elle peut élro 
en elfet de l'invention de Voltaire, qui écrivait un jour (octobre 1730) : « Je m'in- 
téresse bien davantage au Languedocien Uaynal qu'au Proven<;al Jean [d'Argens]. - 
Œuvres complHes de VoUaire, éd. Garnier, "in-S, t. XXXVII, p. 188-9. Je ne trouve 
d'ailleurs nulle trace d'aucun démêlé entre Voltaire et Haynal. 

2. Pougens, 100. 

3. On demandait à M. de Pechméja quelle était s;i fortune : • J'ai, répondit-il, 
1200 livres de rente. » Et comme on s'étonnait qu'un si modique revenu put lui 
suflire, - Oh! dit-il, le docteur en a davantage! » (Lettre signée A. dans les Variélés 
Ullérnires de Suard. Paris, Denlu, an XII (1803), t. 111. p. 123.) 

4. Pougens, 112. 



348 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRA>CE. 

méja le second accessit. Son Télèphe, espèce de poème en prose, 
qui eut de la vogue en son temps (1784) présente des revendica- 
tions socialistes bien contraires aux idées exprimées dans V Histoire 
des Indes. L'auteur s'élève contre la propriété, que Raynal consi- 
dère comme un droit intangible; je dis : Raynal, et non : Deleyre, 
ou Diderot, ou tel autre; car Raynal était fort capable d'avoir ses 
idées; et d'y tenir et de n'en pas démordre. Ainsi, Pechméja, en 
lui prêtant sa plume, dut renoncer à exposer ses idées person- 
nelles. Ce qu'il a communiqué à l'ensemble de l'œuvre, c'est le 
souffle généreux qui anime certains passages, celui notamment* 
où est plaidée non sans éloquence, la cause des nègres, victimes 
de notre civilisation orgueilleuse, avide et cruelle. Mais c'est « la 
partie du discours » comme dit Camboulas^, qui est son domaine 
réservé. Il est chargé de revoir et de corriger les fautes de lan- 
gage, de fondre les passages trop dissemblables, afin d'imprimer 
au style un caractère d'unité. 

A Deleyre est confiée une mission plus haute : il doit maintenir 
la pureté de la doctrine. Rien de plus naturel que la sympathie de 
Raynal pour cet autre méridional (il était Bordelais), qui avait 
débuté comme lui, par entrer dans la Compagnie de Jésus, pour 
en sortir. Mais pour en sortir, Deleyre n'avait pas attendu comme 
Raynal, jusqu'au troisième vœu, ni même jusqu'au premier, puis- 
qu'il put recevoir le sacrement du mariage, non sans difficultés du 
reste, car on le connaissait pour être l'auteur de l'article Fana- 
TLSME, inséré dans Y Encifclopédie et dont les tendances irréligieuses 
n'étaient point passées inaperçues. Il fut en relations avec l'abbé 
Prévost, le seconda dans la rédaction de V Histoire des Voyages ; et, 
après la mort de l'abbé, dirigea lui-même cette espèce d'encyclo- 
pédie géographique qui eut tant de lecteurs au xviii'' siècle. Gomme 
le nouveau directeur de Y Histoire des Voyages se doublait d'un philo- 
sophe % le secours qu'il apportait à Raynal était doublement pré- 
cieux. Dans la chasse aux documents, il lui servait de rabatteur 
et il amassa tous les matériaux nécessaires. Ouvrier de la première 
heure, il connaissait de longue date le grand projet de Raynal et, 
plus que tout autre, il en facilita l'exécution. Son rôle ne s'est pas 

1. Clmp. XXII, xxiii et surtout xxiv d» XI" livre; t. VI, p. 93-134. 

2. Note sur l'abbé Raynal envoyée par Camboulas à M. Tailhand (sans date), 
Vissac, 26'. 

3. Il publia les ouvrages suivants : Analyse de la philosophie de Bacon, 1755; 
Génie de Montesquieu, 1758; Esprit de Sainl-livremond, 1701. Bien plus violemment 
et aveuglément hardi que. ces philosophes tri's lins dont il croit s'inspirer, il n'est 
pas homme à reculer, durant la Ilévolution, comme le fit Raynal, devant « la 
manière forte •. Député à la Convention, il vota la mort de Louis XVI. Il mourut 
en 1797. 



ItAYNAI.. DlliKlUVr KT QUKLUL'ES AUTUES « HISTORIENS DES DEUX INDES ». 349 

borné au travail préparatoire, ingrat autant (ju'ossonliel, car toute 
rénerijie qu'on y (léjtense alors, toute linlluence qu'il permet 
d'exercer, sont vouées à l'obscurité. 11 composa aussi, pour les 
intercaler dans le corps de l'ouvrage, des dissertations philoso- 
pbiques; on lui attribue notamment le XIX" et dernier livre où se 
trouvent condensées les idées maîtresses diffuses dans tous les 
autres livres de V Histoire des Indes. Le soin de couronner l'édifice 
était confié, comme de raison, à celui qui en avait jeté les fonde- 
ments. On peut même supposer que Deleyre fut préposé à la partie 
philosophique de V Histoire des Indes. Devant Haynal, arbitre sou- 
verain, il avait à répondre de toutes les hardiesses des autres colla- 
borateurs comme de son coté, Pechméja était responsable de leurs 
incorrections g-rammaticales. On serait donc tenté d'attribuer les 
pensées les plus philosophiques à Deleyre, comme à Pechméja les 
pages les plus éloquentes, si Diderot ne venait tout à coup jeter le 
trouble dans nos idées, en culbutant notre hypothèse. 

Le fait est qu'un beau jour, Deleyre et Pechméja furent sup- 
plantés par le grand écrivain. A quelle époque doit-on placer ce 
bouleversement? En d'autres termes, quelle fut l'édition que 
Diderot revit entièrement pour y faire toutes les modifications 
qu'il jugerait nécessaires? A prendre le terme d'édition dans son 
sens strict on n'en trouverait pas moins de trois, pour la seule 
année 1770. Mais comme il y a fort à parier que ces trois édi- 
tions et celles qui se succèdent entre 1770 et 1774 ne présentent 
aucune variante, nous les comprenons toutes sous le terme de pre- 
mière édition'. En 1774 paraît la deuxième édition-, qui est 

1. Amsterdam, 1770, 4 vol. in-8. 

— — 6 — Bib. nat. G 28 071-6. 
(îenève, — 7 — 

Amsterdam, 1772, 6 — — G 28 078-83. 

— 1772-i, 7 vol. in-12. Bib. de Genève E 310. , 

— 1773, 7 — Bib. nat. G 28 090-6. 

— — 6 — — G 28 097-102. 

Dans les éditions qui ont 7 volumes, le septième est formé par le XI.X' livre. 
Tableau de VEurope, qui fut publié pour la première fois en 1771, c'est-à-tlire avec 
la deuxième édition. Il faut donc idenlilier les 2 éditions in-8 de 1772 et les 2 édi- 
tions in-12 de 1773. Le n" 28 077 de la Bib. nat. est le t. I d'une édition in-8 
d'Amsterdam. Même pagination et même errata que le n" 28 071. On lit sur le 
litre cette noie manuscrite : • réimpression du t. 1 seulement ». 

2. Amsterdam, 1774, 7 vol. in-8. 

La Haye, — 7 — chez Gosse. Bib. nat., G 28 103-9. 

— — 7 vol. in-12. 

— 1775, 6 vol. in-8 ('» vol. de supplément, en 1781, contenant les 
additions de la troisième édition). 

Maestricht, 1775, 7 vol. in-8. Bib. nat., G 28 138-44. 

Genève, — 3 vol. in-4, chez les libraires associés. Bib. nat., Rés. G 1 315-7. 

Genève, 1776, 7 vol. in-8. 

La Haye, — 7 vol. in-i2. Bib. nat., G 28131-7 



350 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

reproduite sans changement jusqu'en 1780, date de la troisième' 
qui elle-même est reproduite dans les éditions ultérieures jus- 
qu'en 4820, date de la quatrième et dernière ^ Diderot, semble- 
t-il, intervient deux fois : d'abord entre 1770 et 1774, ensuite 
entre 1774 et 1780. C'est donc lui qui prend la part la plus active à 
la deuxième et à la troisième édition. Non qu'il ait ignoré la 
première. Il serait bien étrange que Raynal ne l'eût pas consulté 
dès le début. On sait que tous les amis de Diderot mettaient à con- 
tribution son obligeance et lui portaient leurs œuvres à lire, à 
juger, à refaire même au besoin, lâche énorme dont il s'acquittait 
ordinairement très volontiers. Il écrivait pourtant le 20 dé- 
cembre 1765 : « Les occupations se succèdent sans interruption. Il 
y avait avant-hier sur mon bureau, une comédie, une tragédie, une 
traduction, un ouvrage politique et un mémoire, sans compter un 
opéra-comique... L'ouvrag'e politique est de ce pauvre abbé Raynal 
que je fais sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois\ » A 
moins de supposer, ce qui est peu probable, que « l'ouvrag'e poli- 
tique » dont parle Diderot n'a jamais vu le jour, il faut l'iden- 
tifier avec l'Histoire philosophique et politique des deux Indes. 
Ainsi Diderot eut entre les mains le manuscrit de Haynal. On voit 
qu'il ne mettait aucun empressement à le lire. S'il l'annota, ce fut 
en courant et en bâillant, par acquit de conscience. Plus tard il 
fut charg-é par Raynal non seulement de corriger, mais d'aug- 
menter considérablement l'ouvrage, en y intercalant des réflexions 

i. Genève, 1780, 4 vol. in-4, chez J.-L. Pellet, Bib. nat., G 6oo5-8. 
Genève, 1780, 10 vol. in-8, chez J.-L. Pellet, Bib. nat., G 28 138-47. 

— — 8 — Bib. nat., G 28 148-35. 

— 1780-1, 10 — 

— 1781, 10 vol. in-12. Bib. nat., G 28 176-83. 

— — 10 vol. in-8, chez J.-L. Pellet. Bib. nat., G 28 156-65. 

— 1783. 10 

Neuchàtel et Genève, 1783, 10 vol. in-8. Bib. nat., G 28 166-75. 
l^ausanne, 1784, 11 vol. in-8. 
Neiichdtel, 1785, 10 — 

Avignon, 1786, 8 vol. in-12 revue et corrigée par un magistrat. Bib. nat., 
G 28 197-20 i. 

Avignon, 1787, 8 vol. in-8. 
Paris, an VII (1798), 22 vol. in-18. 

2. Paris 1820-1, 12 vol. in-8, et 1 atlas in-4. Amable Costeset C'« libraires éditeurs. 
Les dix premiers volumes sont l'cinivre de Raynal, ils paraissent en 1820. Le te.xte 
est conforme aux corrections qno Raynal avait faites sur un exemplaire de la troi- 
sième édition (in-i). Les deux derniers volumes (1821), sont de Peuchet, ils ont pour 
litre : Étal actuel du commerce des deux Indes, ouvrage faisant suite à Chisloire pliil. 
et pol... de G.-T. liuynal. Bib. nat., G 28 203-16. On trouvera plus bas un certain 
nombre de variantes empruntées à cette édition, et qui montrent que Raynal était 
soucieux d'atténuer les violences de Diderot, mais sans en avoir l'air et sans 
sacrilier les « beautés • même les plus hardies. 

3. Œuvres complètes, édition Assé/al et Tourneux, XIX, 208, Paris, Garnier, 1875- 
1879, 20 vol. in-8. Les citations suivantes se réfèrent à cette édition. 



UAY.N.M., DIIH.UOI Kl yi Kl.yi I.S VI lUK^ « IIIMiUUh.NS l)K> DKLX INDKS ». 351 

et (les (lisserlations. Un jour, le prince de (ionznguc-Casliglione et 
Bailly étant allés le voir, lui trouvèrent « les yeux allumés et cet 
air prophétique qui semblaient annoncer l'enthousiasme d'un 
travail actuel. Il leur dil en riant qu'il faisait du Haynal, «juel'ahbé 
s'était adressé à lui au moment de faire une seconde édition'. » 

Comme cette seconde édition n'était pas assez forte au gré de 
Heynal, Diderot dut la corser encore. N'est-ce pas ce travail dont 
veut parler M'"" de V'andeul en ses Mémoires quand elle s'e.xprime 
ainsi sur le compte de son père : « Ce qui ruina, détruisit le 
reste de ses forces fut V Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 
et une besogne dont il fut charpré par un de ses amis... Il aurait 
désiré que l'ouvrage de son ami fût un modèle d'éloquence; il 
travaillait quelquefois quatorze heures de suite et ne négligeait 
aucune des lectures (jui pouvaient l'instruire des sujets qu'il avait 
à traiter -. » Diderot sut remplir si bien sa tâche que la troisième 
édition fut augmentée de près d'un tiers '. 

Qu'un tel labeur fût rémunéré, c'est une chose si naturelle qu'on 
est surpris que de bons esprits la considèrent comme injurieuse 
pour Diderot. Elle ne lui fait pas tort, ni à Raynal. L'un n'était pas 
riche : il n'avait pas à rougir d'être payé pour soutenir des idées 
qui lui étaient chères. Quant à l'autre, puisque, en recourant à la 
plume de son ami, il lui disputait l'honneur d'avoir fait une bonne 
partie de son livre, il eût ajouté l'odieux au ridicule en lui refusant 
un juste salaire. Tandis qu'en le payant, sa vanité devenait bien- 
faisante. Ainsi donc, Mallet du Pan a beau être prévenu contre 
Diderot, il n'y a pas lieu de « tenir pour suspect* » son témoignage 
précis lorsqu'il dit à propos de ces additions : « J'en ai vu l'état et 
le prix entre les mains de M. D., ancien receveur des finances, 
qui conclut le marché entre Paynal et Diderot. Ce dernier reçut 
de son confrère 10 000 livres tournois pour ces ampliflcations 
convulsives^ » 

\. Raynal démasqué, 6 et 7. 

'2. Mémoires de M"* de Vandeul, au tome I des Œuvres complètes de Diderot, 
p. Liv. 11 s'agit de la période qui a suivi son retour de Russie, qui eut lieu en 
octobre 1774. 

3. Meister, Aux Mânes de Diderot {Œuvres complàlcs de Diderot, t. I, p. xvii. 
note), on trouvera ce texte de Meister cité plus bas p. 373, note 5. 

4. « Nous avouons, jusqu'à plus ample informé, dit M. Maurice Tourneux, tenir pour 
suspect cet unique témoignage d'un homme respectable d'ailleurs, mais qui avait 
voué à tous les philosophes et nommément à Diderot une haine étroite et aveugle. • 
Corr. lift., de Grimm, etc., Xll, 51fi, éd. Tourneux, Paris, Garnier, 1877-81, 16 vol. 
in-8. — Meister qui n'avait voué aucune haine ni à Raynal, ni à Diderot, parle lui 
aussi d'un « marché •. Corr. lilt., XII, 518-9. — Il est vrai que dans ce passage 
Diderot n'est [)as expressément nommé parmi les collaborateurs, mais il l'est dans 
le discours Aux Mdnes de Diderot du même Meister. Cf. plus bas p. 373, n. 5. 

5. Mercure Britannique du 10 mars 1799, II, 365. — Ce traité a dû être passé 



352 REVUE d'histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Si ce contrat est probable, la collaboration de Diderot est cer- 
taine. Voici pourquoi : différents morceaux de V Histoire des Indes 
se retrouvent identiques, à certaines variantes près, dans les Œuvres 
de Diderot. La confrontation des deux textes constitue la preuve 
du fait en faveur duquel le témoignage presque unanime des 
contemporains ne fournissait jusqu'ici que de fortes présom- 
ptions. C'est ainsi que sont déjoués tous les calculs du prudent 
abbé qui « avait l'attention de copier ce que lui fournissait Diderot 
et de brûler ensuite les minutes* ». Diderot, de son côté, avait-il 
« l'attention » de garder quelques doubles de ces morceaux? » Ou 
s'en est-il remis de ce soin à la fortune bienveillante? Ce qui est 
sûr, c'est que les fragments qui suivent furent retrouvés après sa 
mort dans ses papiers : 



DIDEROT 2 

Quelqu'un disait : Telle est la 
sagesse du gouvernement chinois, 
que les vainqueurs se sont toujours 
soumis à la législation des vaincus. 
Les Tarlares ont dépouillé leurs 
mœurs pour prendre celles de leUrs 
esclaves. Quelle folie, disait un 
autre, que d'attribuer un effet 
général et commun à une cause 
aussi extraordinaire! N' est-il pas 
dans la nature que les grandes 
masses fassent la loi aux petites? 
Eh fnen, c'est par une conséquence 
de ce principe si simple, que l'inva- 
sion de la Chine n'a rien changé, 
ni à ses lois, 7ii à ses coutumes, ni 
à ses usages. Les Tartares répandus 
dans l'empire le plus peuplé de la 
terre s'y trouvaient dans un rapport 
moindre que celui de un à soixante 
mille. Ainsi, pour qu'il en arrivât 
autrement qu'il n'en est arrivé, il 



RAYNAL' 

La Chine jouissait ou était affligée 
d'une population immense, lors- 
qu'elle fut conquise par les Tartares, 
et de ce que les lois de cet empire 
furent adoptées par le vainqueur, 
on en conclut qu'elles devaient être 
bien sages. 

Cette soumission du Tartare ou 
gouvernement chinois ne nous parait 
pas une preuve de sa bonté. La 
nature veut que les grandes masses 
commandent aux petites, et cette loi 
s'exécute au moral comme au phy- 
sique. Or si l'on compare le nombre 
des conquérants de la Chine au 
nombre ^ des peuples conquis, on 
trouvera que pour un Tartare il y 
avait cinquante mille Chinois. Un 
individu peut-il changer les usages, 
les mœurs, la législation de cin- 
quante mille hommes? Et d'ailleurs, 



entre la 2° et la 3° édition, plutôt qu'entre la 1" et la 2", car la somme est forte, 
et le travail de Diderot préparant la 2° édition est insignifiant, si l'on compare 
cette 2" édition à la 3". 
{. Note de A. A. Barbier citée dans les <Euvres complètes de Diderot, XX, 102. 

2. Fragments échappés du portefeuille d'un philosophe (1772), Œuvres complètes, 
VI, 447. 

3. Histoire des Indes, t. I, p. 138-9; liv. 1, chap. xxi (3" édit.). — Ci texte ne 
figure ni dans la première ni dans la deuxième édition. 



HAV.NAI,, I)ll)i;i!0l Ll UU.LULI.S Al. Illl-.S 

f;ût falluquun 7 artar fi prévalût sur 
soixavlfi mille Chinois. Concevez- 
vous que cela fût possihle? Laissez 
donc là cette preuve de la prétendue 
sagesse du gouvernement de la 
Chine. Ce gouvernement eut été 
plus extravagant que les nôtres, que 
la poignée des vainqueurs s' y seraient 
conformés. Les mœurs de ce vaste 
empire auraient été moins encore 
altérées par les mœurs des Tartares 
que les eaux de la Seine ne le sont 
après un violent orage, de toutes les 
ordures que les ruisseaux de nos rues 
g conduisent, ht puis ces Tartares 
n'avaient ni lois, ni mœurs., ni cou- 
tumes, ni usages fixes. Quelle mer- 
veille quils aient adopté les insti- 
tutions qu'ils trouvaient tout établies, 
bonnes ou mauvaises! ^ 



a II1SI()IIII.>S U\.s 1)1.1 \ l.NDI.S i>. XVS 

comment ces Tartares n'auraient-iU 
pas adopté les lois de la Chine, 
bonnes ou mauvaises, n'en aganl 
point à leur substituer? Ce que cette 
révolution montre le plus évidem- 
ment, c'est la lâcheté de la nation; 
c'est son indifférence pour ses 
maîtres, un des principaux carac- 
tères de Vesclave. 



- Il est bon d'observer que les- 
. sciences et les beaux-arts n'ont fait 
aucun progrès à la Chine... C'est 
que partout où la population sura- 
bondera, l'utile sera la limite des 
Jravaux... Il y a plus d'honneur et 
de profit à l'invention d'un petit 
art utile chez une nation très peuplée 
qu'à la plus sublime découverte 
qui ne montre que du génie. On y 
lait plus de cas de celui qui sait 
tirer partie des recoupes de la 
gaze que de celui qui résout le 
problème des trois corps. C'est là 
surtout que se fait la question 
(|u'on n'entend que trop fréquem- 
ment ici : A quoi cela sert-il :^.. // 
n'y apas un brin de paille à négliger, 
pas un instant de teiiips qui n'ait sa 
valeur; l'attente de la disette presse 
sans cesse. C'est le mobile secret de 



* Un dernier phénomène qui 
achève de con firmer T excessive popu- 
lation de la Chine, c'est le peu de 
progrès des sciences et des arts, 
depuis l'époque très éloignée qu'on 
les y cultive. Les recherches s'y sont 
arrêtées au point où, cessant d'être 
utiles, elles commencent à devenir 
curieuses. Il y a plus de profit à 
faire à l'invention du plus petit 
art pratique, qu'à la plus sublime 
découverte qui ne montrera»/ que 
du génie. On fait plus de cas de 
celui qui peut tirer parti de 
recoupes de la gaze, que de celui 
qui résoudrais le problème des 
trois corps. C'est là surtout que se 
fait la question qu'on n'entend que 
trop souvent panni nous : A quoi 
cela sert- il? Je demande si ce repos, 
contraire au penchant naturel de 



1. Cf. la intime thèse dans la Réfutation de l'ouvrage d'Helvétius intitulé VHomme 
(écrite par Diderot vers 1"73), Œuvres complètes, i. II, p. 321-328. 

2. Diderot, Fragments politiques sur les Chinois, Œuvres complèlet-, IV, 45-4S. 

3. Ravnal, Histoire philosophique, etc., t. 1, p. 140-141 (liv. 1, chap. xxi). 



354 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

toutes les âmes, tandis que In cul- l'homme qui veut toujours voir au 
ture de l esprit demande une vie delà de ce qu il a vu, peut s' expliquer 
tranquille, oisive, retirée, immobile, autrement que par une population 

qui interdise l'oisiveté, l'esprit de 
I méditation et qui tienne la nation 

soucieuse, continuellement occupée 

de ses besoins. 

Diderot continuait ainsi : « Il n'y a donc qu'une science vers 
laquelle les tôtes pensives doivent se tourner à la Chine, c'est la 
morale, la police et la législation, dont l'importance est d'autant 
plus grande qu'une société est plus nombreuse. » Cette même idée 
reparaît chez Kaynal sous forme d'argument allégué en faveur de 
la Chine par ses panégyristes : « Lorsque chez un peuple, la pre- 
mière' étude est celle des lois... si cette nation est infiniment nom- 
breuse... les sciences spéculatives et de pur ornement ne doivent 
pas s'élever à cette hauteur... où nous les voyons en Europe'. » 
« C'est là, poursuivait Diderot, que l'on connaît le mieux la 
vertu et qu'on la pratique le moins. » On a reconnu ici le langage 
des détracteurs de la Chine. Ce sont eux, en effet, qui disent chez 
Raynal : « Un homme d'un bon sens ordinaire... prononcerait 
qu'il n'y a aucune contrée... où on se soucie moins de la vertu et 
où l'on en ait plus les apparences-. » 

« ... Les âmes y sont basses, concluait Diderot, l'esprit petit, 
intéressé, rétréci, et mesquin. S'il y a un peuple au monde vide de 
tout enthousiasme, c'est le Chinois. » Ce manque d'enthousiasme; 
les panégyristes le reconnaissent eux-mêmes, chez Raynal, ou plutôt 
ils le proclament comme un bienfaisant avantage : « La raison 
et la réflexion qui président à ses leçons et à ses pensées, ne sau- 
raient lui laisser cet enthousiasme qui fait les guerriers et les 
héros'. » Les Chinois ne sont donc pas belliqueux. Mais « quand 
on soumet ses conquérants par les mœurs, on n'a pas besoin de 
dompter ses ennemis par les armes '*. » 

A l'appui de la thèse anti-chinoise, Diderot alléguait « un fait 
que je liens, disait-il du plus intelligent de nos supercagues ». Son 
récit se retrouve avec quelques variantes dans V Histoire des Indes : 

•\ Un Européen achète des é/o^es '■ Un Européen arrivé pour la 

i. llist. des Indes, t. I, p. 137 (liv. 1, chap. xx). 

2. Ihid., p. 148 (chap. xxi). 

3. Ibid., t. I, p. 138 (liv. 1, chap. xx). 

4. Ibid. 

Ji. Diderot, Œuvres complètes, t. IV, p. 4". 

f». Uaynal, llisl. des Indes, t. I, p. 148-9 (liv. I, chap. xxi). 



IIAY.NAL, UIDLUUi Kl OUEI.QUKS AUÏKKS « HISTORIENS DES DEUX INDES ». 3λ5 

à Canton, il est Irovapé sur la quan- première fois dans l Empire, acUeta 
tilé, sur la qualité et sur le prix : des marchandises d'un Chinois qui 
les. marchandises sont déposées sur le Irompa sur la qualité et sur le 
AO» bord. L(i friponnerie du mar- prix. Les niarcliamlises avaient été 
chand chinois avait été reconnue, portées à bord du vaisseau et le 
lorsijnil vint chercher son argent, marché était consomtné.VEurnpéen, 
L'Iiuropéeu lui dit : « Chinois, tu se flatta que peut-être il toucherait 
m'as trompé ». Le Chinois lui le Chinois par des représentations 
répondit : « Européen, cela se peut, modérées, et il lui dit : « Chinois lu 
mais il faut payer ». L'Européen : m'as vendu de mauvaises marchan- 
« Tu nia trompé sur la quantité, la dises. » « Cela se peut, lui répondit 
qualité et le prix >>. Le Chinois : le Chinois, mais il faut payer. » 
« Cela se peut, mais il faut payer ». « Mais tu n'es donc qu\\n fripon, 
EEuropéen : « Mais tu es un un malheureux? » « Cela se peut 
fripon, un gueux, un misérable ». mais il faut payer. » « Quelle opi- 
/-c Chinois : « Européen, cela se îiion veux-tu donc que je rapporte 
peut, mais il faut payer ». L'Euro- dans mon pays de ces Chinois si 
péen paye; le Chinois reçoit son renommés par leur sagesse? Je dirai 
argent et dit en se séparant de sa que vous n'êtes que delà canaille. » 
dupe : « A quoi fa servi ta colère? « Cela se peut, inais il faut payer. » 
Qu'ont produit les injures? liien; L'Européen, après avoir renchéri 
n'aurais-tu pas beaucoup mieux fait sur ces injures de toutes celles que 
de payer tout de suite et de te taire? » la fureur lui dicta, sans en avoir 

ari'aché que ces mots froidement 

prononcés ; « Cela se peut, mais il 

faut payer », délia sa bourse et 

paya. Alors le Chinois, prenant son 

argent lui dit : « Européen, au Heu 

de tempêter comme tu viens de le 

faire, ne valait-il pas mieux te 

taire et commencer par où tu as 

fini? car qu'y as-tu gagné? » 

Partout ou l'on garde ce sang-froid Le Chinois n'a donc pas même un 

à l'insulte, partout où l'on rougit reste de pudeur commune à tous les 

aussi peu de la friponnerie, l'empire fripons, qui veulent bien l'être, mais 

peut être très bien gouverné, mais qui ne souffrent pas qu'on le leur 

les mœurs particulières sont détes- dise. Il est donc parvenu au dernier 

tables. degré de la dépravation. 

Ce que Diderot ajoute au sujet des mandarins « qui portent 
piibliquement sans pudeur, sur leur petite bannière, la marque de 
leur dégradation » est presque littéralement reproduit par Haynal'. 

I. « ... Les ma{?islrals... promènent eux-mêmes, sans pudeur, les marques de 
leur tlégrndalion et de leur ignominie. Or, qu'est-ce qu'un magistral porUint sa 
bannière ou l'enseigne de son avilissement sans en être moins lier? • Haynal, t. I, 
p. 146 (liv. 1, chap. xxi). 



350 REVUE D HISTOIUE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 

Enfin le dernier paragraphe de Diderot, le parallèle du docteur en 
Sorbonne et du lettré chinois, bien que fortement et malencontreu- 
sement remanié, se reconnaît sans peine chez Raynal. Dans les 
deux passages, il s'agit de prouver que là, ('omme ailleurs, nous ne 
le cédons en rien aux Chinois, malgré tout ce que disent leurs 
panégyristes *. 

Au moment d'aborder l'histoire du nouveau monde, une intro- 
duction magistrale s'imposait à l'écrivain. Pourtant Raynal l'avait 
omise dans la première édition^; et ce fut Diderot qui la rédigea. 
D'où le chapitre I" du sixième livre : Parallèle de l'histoire 
ancienne et moderne, qu'on peut lire dès l'année 1774, et que nous 
retrouvons dans les fragments politiques de Diderot : 

^ Je ne pense pas que le goût de '' L'histoire ancienne o/fj^e un 

Vhisloire ancienne soit passé ni qu'il magnifique spectacle. Ce tableau 

passe jamais. C'est un tableau con- continu de grandes révolutions, de 

tinu de mœurs grandes ef /br/e^ qui mœurs héroïques et d'événements 

intéressera et émerveillera d'autant extraordinaires deviendra de plus 

plus les siècles à venir, que plus le en plus intéressant, à mesure quil 

monde vieillira, plus les hommes sera plus rare de trouver quelque 

deviendront pauvres, petits et mes- chose qui lui ressemble. Il est passé 

quins. Il ne faut plus s'attendre à le temps de la fondation et du 

des fondation* de peuples presque renversement des empires! Il ne se 

miraculeuses... Cet homme en pré- trouvera plus, /'homme devant qui 

sence duquel la terre étonnée garda laterrese/aù«i^^..(suiventl4!isnes 

le silence, ne se reverra plus... sur l'asservissement des peuples 

L'Europe, le seul continent du modernes). L'Europe, cette partie 

globe sur lequel il faille arrêter les du globe, qui agit le plus sur toutes 

yeux parait avoir pris une assiette les autres, paraît avoir pris une 

trop solide et trop fixe pour donner assiette solide et durable. Ce sont 

lieu à des révolutions rapides et des sociétés jouissantes, éclairées, 

surprenantes. Ce sont des sociétés étendues, jalouses dans un degré 

presque également peuplées éclai- presque égal. Elles se presseront 

rées, étendues, fortes e^ jalouses, les unes sur les autres ef au milieu 

Elles se presseront, elles agiront et de cette fluctuation continuelle, les 

réagiront les unes sur les autres; unes s'étendront, d'autres seront 

au milieu de cette nuctuation con- resserrées, et la balance penchera 

linuelle, les unes s'étendront, alternativement d'un côté et de 

d'autres serontresserrées,^ue/7Me5- l'autre, sans être jamais renversée. 



i. Cf. Diderot, t. IV, p. 41-48 et Raynal, t. 1, p. 146 (iiv. I, chap. xxi). 

2. Cf. Hisl. des Indes, éd. i"[i, in-12, t. III, p. 1. 

3. Diderot, Œuvres complètes, IV, 41-45. 

4. Raynal, Hist. des Indes, t. III, p. 197-199 (Iiv. VI, chap. i) et t. I, p. 629-31 de 
l'éd. 1173, in-4. 



RAY.NAI,, DIDEROT ET QUELOl'ES AUTRES (( IIISIOIUINS l)i;s |)i:r\ |>r)|.;s ». .{57 

unes peut-être dis parai trou t. Mais 
(juand il eu existerait une nu centre, 
que sou malheur destinerait à dévuier 
de proche en proche toutes tes autres, 
celte réunion de toutes les puissances 
en une seule ne pourrait s exécuter 
que par une suite de funestes pros- 
pérités et dans un laps de temps qui 
ne se conçoivent pas. Le fanatisme 
de religion el l'esprit de conquête, 
ces deux causes perturbatrices du 
globe, ont cessé. Ce levier dont 
l'extrémité est sur la terre et le 
point d'appui dans le ciel est 
presque rompu, et les souverains 
commencent à avoir le pressen- 
timent, sinon la conviction, que le 
bonheur, non de leurs peuples dont 
ils ne se soucient guère, mais le 
leur, ne consiste pas dans des pos- 
sessions immenses. Il me semble qu'on 
veut avoir la sûreté et la ricliesse 
chez soi et que le nouveau monde 
sera longtemps la pomme de discorde 
de celui-ci. On entretient de nom- 
breuses armées, on fortifie ses 
frontières ell'on so>?_7^ au commerce. 
Il s'étnblit en Europe un esprit de 
trocs el d'échanges, esprit qui peut 
donner lieu à de vastes spéculations 
dans les têtes des particuliers, mais 
esprit ami de la tranquillité et de la 
paix. Une guerre au milieu de 
nations commerçantes, est uu in- 
cendie nuisible à toutes. C'est un 
procès qui menace la fortune d'un 
grand négociant et qui fait pâlir 
tous ses créanciers. 

S'il n'est pas encore arrivé, il 
n'est pas loin ce temps où la sanc- 
tion tacite des gouvernements 
s'étendra aux engagements parti- 
culiers des sujets d'une nation avec 
les sujets d'une autre nation, et 
où ces banqueroutes dont les contre- 
coups se font sentir à des distances 



Lo fanatisme de religion et 
l'esprit de conquête, ces deux 
causes perturbatrices du globe ne 
sont plus ce quelles riaient. Le 
levier sacré dont l'extrémité est sur 
la terre et le point d'appui dans le 
ciel est rompu ou très a/faibli. Les 
souverains commencent à s'aper- 
cevoir, non pour le bonheur de 
leurs peuples qui les touche peu, 
mais pour leur propre intérêt, que 
l'objet important est de réunir la 
sûreté et les richcsse.y 



On entretient de nombreuses 
armées, on fortifie ses frontières et 
l'on commerce. H s'établit ea 
Europe un esprit de trocs et d'é- 
changes, qui peut donner lieu à de 
vastes spéculations dans les tètes 
des particuliers, mais cet esprit est 
ami de la tranquillité et de la 
paix. Une guerre au milieu des 
nations commerçantes est un 
incendie qui les ratage toutes. 



Le temps n'est pas loin, où la 
sanction des gouvernements s'éten- 
dra aux engagements particuliers 
des sujets d'un peuple avec les 
sujets d'un autre, et où ces ban- 
queroutes dont les contre-coups 
se font sentir à des distances im- 



3o8 



Itl'VCK I) IIÎSTOIHE LlTTlilUUlK DE LA KHAISCE. 



immenses deviendront des consi- 
dérations d'État. Toute anarchie 
est passagère, et il n'y a que ce 
moyen, également utile à toutes les 
contrées, qui puisse faire cesser 
l'anarchie encore subsistante du 
commerce général... 

Si Von, me demande ce que devien- 
dront la philosophie, les lettres, les 
beaux-arts sous le calme et la durée 
de ces sociétés mercantiles, où la 
découverte d'une île, l'importation 
d'une nouvelle denrée, l'inven- 
tion d'une machine, l'établis- 
sement d'un comptoir, l'invasion 
d'une branche de commerce, la 
construction d'un port deviendront 
les transactions les plus impor- 



menses, deviendront des considé- 
rations d'État. 



Dans ces sociétés mercantiles, 
la découverte d'une île, l'importa- 
tion d'une nouvelle denrée, l'inven- 
tion d'une machine, rétablissement 
d'un comptoir, l'invasion d'une 
branche de commerce, la construc- 
tion d'un port deviendront les 
transactions les plus importantes 



Vêtaient autre fois par des historiens 
orateurs. 

La découverte d'un nouveau 
monde pouvait seule fournir des 
aliments à notre curiosité. 



tantes, Je répondrai par une autre et les annales d'un peuple deman- 
question et je demanderai qu est-ce deront à être écrites par des com- 
quil y a dans ces objets qui puisse merçants philosophes, comme elles 
échauffer les âmes, les élever, y pro- 
duire l'enthousiasme? (une page 
développe cette idée). 

De toutes les sciences aujourd'hui 
cultivées, lliisto'ire naturelle est la 
seule qui s'enrichira pendant des 
siècles de la découverte du nouveau 
monde'. 

... Un monde affreux à voir pour 
un homme doué d'une âme sensible.. . 
est une nature en friche, w^/e huma- 
nité réduite h la condition animale 
et luttant sans cesse avec ses seules 
forces contre tous les assauts de l'air 
de la terre et des eaux, des cam- 
pagnes sans récoltes, des trésors 
sans possesseurs, des sociétés sans 
police, des hommes sans mœurs : 
mais ce spectacle serait plein d'in- 
térêt et d'instruction pour un phi- 
losophe. 

Si au lieu de ces chrétiens, qui, 
dédaignant d'exterminer une race 



Une vaste terre en friche, l'hu- 
manité réduite à la condition ani- 
male, des campagnes sans récol- 
tes, des trésors sans possesseurs, 
des sociétés sans police, des 
hommes sans mœurs, combien un 
pareil spectacle neût-il pas été 
plein d'intérêt et d'instruction 
pour un Locke, un Bufïbn, un Mon- 
tesquieu! 

(Cf. les dernières lignes de la 
présente citation de Raynal « après 
avoir peint et livré à l'exécration 



1. Je transporte un peu plus bas une plirasc qu'on lit à cet endroit : • J'avertis. 
. les hommes policés. » 



Quelle lecture eût clé aussi sur- 
prenante, aussi pathétique (jue le 
récit (le leur voyage! 

Mais l'image de. la nature brute 
et sauvage est déjà tiéligurée. // 
faut se hdlcr d'en rassembler les 
traits à demi effacés, après avoir 
peint et Livré à V exécration les avides 
et féroces chrétiens qunn malheu- 
reux hasard conduisit d'abord dans 
cet autre hémisphère. 



HAY>AL, DIDKUOT Kl QULI.QUES AinUKS « IIISTOIUKNS DES DEUX I.NDES ». 309 

innocente et malheureuse les armes les avides et féroces chrétiens 
à la main, s'açisùrent de donner la qu'un malheureux hasard conduisit 
commission de