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Full text of "Revue du monde musulman"

prcsentcD to 
of tbe 

\Ilniver6itç of ^Toronto 



Miss Frances Nuttall 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/revuedumondemusu14miss 



REVUE DU MONDE 
MUSULMAN 



TOME QUATORZIEME 




REVUE DU MONDE 
MUSULMAN 



Publiée par 



LA MISSION SCIENTIFIQUE DU MAROC 



TOME QUATORZIÈME 



1911 



PARIS ^S% 

Ernest LEROUX, ÉDITEUR ^^^^-^aA 

28, RUE BONAPARTE 






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Revue du Monde Musulman 



5» Année. AVRIL N» 4. 



A Monsieur le Commandant Gaden, 
La Revue du Monde Musulman, reconnaissante. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE 
CENTRALE 



L'histoire de l'expansion des Arabes dans le nord de 
l'Afrique est suffisamment connue, grâce aux écrivains 
qui ont relaté, par le menu, les phases de leur marche 
depuis la Cyrénaïque, jusqu'à l'Atlantique. Ce mouvement 
qui porta les Arabes des premières expéditions et ceux de 
la grande invasion du onzième siècle d'Orient en Occident, 
constitue l'histoire même de l'Afrique musulmane, en ce 
qu'il a associé les forces berbères aux forces arabes, pour 
élever ou abaisser les dynasties qui ont régné sur cette 
partie du continent appelée « Djeziret el Maghrib » (l'île 
du couchant). 

D'autres courants très importants sont moins connus; 
ce sont ceux qui ont porté jusqu'au cœur des pays noirs, 
sous l'équateur et au delà, des peuplades arabes ou ber- 
bères islamisées, lesquelles ont évolué, depuis lors, vers le 
type nègre, mais que l'on reconnaît aujourd'hui à leurs 
mœurs, à leur situation sociale et à leurs noms de famille. 
Trois courants principaux sont à signaler: le premier em- 



2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pruntant la vallée du Nil, a, dans tous les temps, mis 
l'Egypte en relations directes avec le monde noir, par la Nu- 
bie et les affluents du haut fleuve ; un autre, partant de Tri- 
poli, suivait la ligne de pénétration commerciale ouverte de 
toute antiquité, de la Méditerranée orientale vers le Sahara et 
les rives du Niger ; le troisième enfin longeait dans le nord- 
ouest africain, les grandes lignes d'eau que jalonnent les 
chapelets d'oasis de la Saoura, du Touat et du Gourara, et 
celles qui, sortant du versant sud de l'Atlas marocain, vont 
vivifier le désert, jusqu'à Taroudant et Tindouf. 



Le plus ancien et le plus important de ces courants est 
celui qui empruntait la voie fluviale du Nil et de ses 
affluents. Outre le trafic d'échanges qui se faisait entre 
l'Asie et le Centre africain par cette voie, c'est par elle, en 
grande partie, que l'Orient anté-islamique et post-isla- 
mique s'alimenta en esclaves nègres. Nous savons par les 
explorateurs et les historiens comment les Arabes ayant 
pénétré fort avant en Nubie et au delà, y établirent de 
vastes comptoirs commerciaux, dont les caravanes attei- 
gnaient les confins de l'Abyssinieet jusqu'au Soudan, où ils 
fondèrent des petits États, tels que le Ouadaï, le Darfour, 
le Bornou, etc. Nous savons enfin que des tribus tout 
entières s'installèrent dans les grands parcours herbeux de 
ces pays où ils nomadisent de nos jours, sans avoir oublié 
leurs noms arabes. 

Le voyageur Mohammed ben Omar Tounsy (i), par la 
relation de son voyage au Ouadaï et au Darfour, laisse 
entrevoir que les Arabes eurent dans ces pays une influence 
particulière, mais là se bornent nos renseignements. Nous 
sommes autorisés cependant, par l'importance de ce docu- 
ment, à présumer que les Arabes, en propageant le culte de 

(i) Voyage au Darfour, trad. du docteur Perron. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 3 

rislam chez les noirs, y répandirent en même temps la 
culture de leur langue, à un degré sans doute très impor- 
tant, mais que nos connaissances actuelles ne nous per- 
mettent pas encore d'étayer suffisamment sur des docu- 
ments de provenance directe. 

Ils existent cependant, mais la pénétration française en 
est encore à la période des conflits sanglants. Il est vrai- 
semblable que, dans un avenir prochain, avec l'établisse- 
ment de la paix, et lorsqu'une confiance réciproque aura 
remplacé les luttes à main armée, la découverte de ces do- 
cuments deviendra possible et éclairera d'un jour nouveau 
l'histoire de la pénétration arabe et l'influence de la civili- 
sation musulmane dans ces régions. 

Une lettre que le savant explorateur allemand G. A. 
Krause nous écrivait il y a deux ans, de Tripoli de Barbarie, 
prouve l'existence, au centre de l'Afrique, d'œuvres écrites 
restées cachées jusqu'ici, et nous autorise à penser qu'un 
jour prochain elles nous fourniront un vaste champ d'étu- 
des. Ce savant disait dans sa lettre avoir rencontré à Tri- 
poli un indigène originaire du Bornou qui, pressé d'argent, 
cherchait à vendre un ouvrage composé par son père et 
intitulé : « Chronique du Bornou », M. Krause accordait à 
cet ouvrage qu'il avait eu en mains et dont il avait discuté 
le prix d'achat, une certaine importance. 



Si nous rapprochons la relation du cheïk Mohammed 
ben Omar Tounsy sur le Ouadaï et le Darfour, des rensei- 
gnements rapportés sur le Bornou par le docteur Barth, 
nous sommes amenés à conclure que des pays de civilisa- 
tion islamique, organisés intérieurement comme l'étaient 
ces Etats, n'avaient pas manqué certainement de féconder 
l'activité intellectuelle dans une mesure en rapport avec leur 
richesse matérielle ; que cette vue se justifie au surplus par 
l'influence croissante de la maison religieuse et instruite 



4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

des Senoussiya dans le centre africain, et par celle des 
princes et savants de race peule ou foulaniya établis dans 
le Sokoto, l'Adamaoua et le Baghirmi. 

Le second courant, partant de Tripoli, d'une exception- 
nelle importance commerciale, avait pour principaux 
points de stationnement : Mourzouk, Ghadamès, Agadez 
et Timbouctou, et comme aboutissant extrême, les salines 
du Sahara occidental. Sur ce courant s'en embranchaient 
d'autres venus directement du nord : d'Ouargla, du Touat, 
de Sidjilmassa ou Tafilalt moderne et, dans le sud-ouest 
marocain, du Sous et de la saguia el hamra. 

Ces trois courants principaux avaient un rayonnement à 
longue portée qui reliait commercialement entre eux tous 
les peuples africains, blancs et noirs, habitant au nord de 
l'équateur ; par voie de conséquence, il en était de même 
dans le domaine de la pensée et de la culture littéraire. Car, 
si les caravanes transportaient régulièrement, sur d'immen- 
ses parcours, des pacotilles de toutes provenances, si elles 
mettaient en rapport sur les marchés d'Agadez, de Tim- 
bouctou, de Djenné et de Kano, des Filaliens, des Toua- 
tiens, des Ghadamésiens, des Fezzanais, des Bornouans et 
des Foulanes ces hardis marchands et ces grands voya- 
geurs s'accompagnaient fréquemment de savants, de pro- 
pagateurs des doctrines Kadiriya, Tidjaniya, Senoussiya, à 
la recherche de maîtres ou de disciples et de transfuges de 
qualité, en quête d'un lieu sûr. A côté des grands et riches 
marchés de l'Afrique, s'ouvraient des écoles où ensei- 
gnaient des maîtres fameux. Le plus célèbre d'entre eux, 
Mohammed ben Abdelkerim el Maghily, originaire de 
Tlemcen, avait enseigné à Bougie, au Touat^ à Ghana où 
régnait son allié religieux Askia Isaac, et jusqu'au Bornou, 
C'est en revenant de ce dernier pays qu'il rencontra sid 
Omar ech-Cheïkh, grand docteur des Kounta, avec lequel 
il voyagea en Egypte et en Arabie. A Timbouctou, Cheïkh 
Ahmed Baba était le plus fameux d'une pléiade de profes- 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE > 

seurs enseignant à des élèves blancs et noirs venus de toutes 
parts; ses ouvrages étaient lus et ses fetwas sollicités dans 
tout le nord-ouest africain. 

Cheïh otmane Dan Fodio, sultan des Foulanedu Sokoto, 
et tous les membres de sa famille jouissaient d'une 
influence qui s'étendait sur tous leurs congénères, du Bor- 
nou au Fouta sénégalais. Enfin, en plein cœur du Sahara, 
la famille des Kounta de l'Azouad produisit une suite de 
savants qui, de père en fils, instruisirent des disciples ou 
talamid venus des régions les plus diverses, et composèrent 
des ouvrages, dont l'existence même paraissait douteuse 
jusqu'à l'époque assez récente où des spécimens de ces 
productions littéraires vinrent lever tous les doutes. Tel 
est le Kitab Ettaraïf^ dont cette Revue a donné une ana- 
lyse dans ses numéros d'octobre et novembre 191 o. 

Dans le cœur du Sahara mauritanien se remarque encore 
la descendance du grand chef d'école sid El Fadhel, dans 
la personne de Cheikh Saad Bouh, savant réputé, ami des 
Français du Niger, de son frère le fameux Ma-el-Aïnine, 
homme de guerre, mais surtout homme de science et écri- 
vain distingué, qui vient de mourir au Maroc, et de Cheikh 
Sidya, résidant à Boutilimit près de Podor, et qui entretient 
de cordiales relations avec les Français du Sénégal. Nous 
connaissons, grâce à M. le Commandant Gaden, le catalo- 
gue de son importante bibliothèque, laquelle ne demande 
que des arabisants éclairés pour être explorée et mise à 
jour. 

Enfin, plus à l'ouest, dans le Sahara qui confine à l'At- 
lantique, les Zouaïa Lemtouna, descendants des anciens 
Almoravides, n'ont pas cessé de se distinguer par la cul- 
ture littéraire qu'ils ont répandue jusque chez les peuplades 
Touareg les plus sauvages: Kel Intassar, Aoulemmiden et 
autres, dont quelques-unes d'ailleurs sont revenues, dans 
la suite, à l'ignorance primitive. 

Ces représentants de la culture arabe saharienne sont les 



Ô REVUE DU MONDE MUSULMAN 

moins connus, parce que leur pays reculé, séparé du monde 
extérieur par l'océan, d'une part, et d'immenses solitudes 
sablonneuses et sans eau, d'autre part ; rendu plus impé- 
nétrable encore par les habitudes de brigandage d'une partie 
de sa population, est resté en dehors de toutes les investi- 
gations. 



La Revue du Monde Musulman doit à M. le commandant 
Gaden, qui a bien voulu les lui faire remettre par M. l'admi- 
nistrateur des colonies M. Delafosse, des documents nou- 
veaux provenant de l'Afrique occidentale française, sous 
forme de manuscrits, qui constituent des fragments inté- 
ressants de l'histoire du Sahara mauritanien. Leur étude et 
leur analyse ont permis d'en extraire un certain nombre de 
faits et d'en tirer certaines déductions qui aideront à mieux 
connaître le pays et ses habitants (i). 

Oualid ben El Mostafa ben Khalna, de la tribu marabou- 
tique berbère des Oulad Daïmane, est l'auteur d'un poème 
en cinquante-deux vers, consacré à certains personnages 
notables delà Mauritanie et rappelant quelques événements 
célèbres dans les annales locales. Cette pièce est médiocre 
au point de vue littéraire, mais elle donne les dates en chro- 
nogrammes fixant les époques où vécurent les personnages 
cités, celles où eurent lieu les événements marquants et les 
lieux qui en furent le théâtre. Des notes en marge confir- 
ment les chronogrammes et ajoutent au texte quelques indi- 
cations nouvelles. 

(i) Titres des manuscrits communiqués par M. le Commandant Gaden, 
dans l'ordre où iln sont analysés : 

i" Kacida de Oualid ben El Mostafa ben Khalna; poème laudatif célé- 
brant les hauts faits des grands chefs de la Mauritanie ; 

2" Ta'rif cheïkh sidi Mohummed El-Ieddaly {biographie du Cheïkh El 
leddaly), par Mohammed En-Nabigha ben Omar El Ghellaouy ; 

3° Karamat Aouliya Tachomcha (Les vertus des saints Tachomcha), par 
Oualid Deïmany. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE "] 

Bekkar, fils d'Ali Badi, mourut en 1092 (1680-1681) ; il 
était le père de Khenatsa qui fut l'épouse du Sultan maro- 
cain Mouley Ismaël et la mère de son fils le Sultan Mouley 
Abdallah (0. 

Aoudaïka ben Bouyoub le Kholeïfy mourut dans le cou- 
rant de la même année. 

Heddi ben Ahmed ben Damane mourut dix ans après la 
guerre de C/zor^o^^a, soit en l'année logS (1683-1684); 

El Fadhel ben El Kaoury, des Oulad Daïmane, chef de 
tous les zouaïa Tachomcha, mourut en choual ou en dou 
el kada de l'année iioo (entre 19 juillet et 20 septembre 
1689); 

Le très savant, le Fekih Bella, son cousin paternel, 
mourut dans le même temps ; 

L'affaire de Tadjala eut lieu en dou el hidja iioo (entre 
16 septembre et 14 octobre 1689); 

La mémorable affaire de 0mm Abane eut lieu en rama- 
dhan de la même année (entre 29 juin et 18 juillet. 1689) ; 

Amar Agoudjil le pieux mourut en ramadhan 1174 
(entre 19 janvier et 27 février lyoS). Cet homme juste fut 
tué par trahison et mourut en martyr de la foi. 

Ahmed Daïyou mourut trois ans après Amar Agoudjil, 
en rabia el aouel 1 177 (entre 28 juin et 22 juillet 1705) ; son 
tombeau est à In Farague. 

L'Emir, le juste, le vainqueur de l'ennemi, tant par sa 

(i) On trouve à ce sujet, dans le Kitab El Istiqça d'Esselaoui, traduction 
Fumey, les renseignements suivants : En l'année 1089 (1677-1 678), Mouley 
Ismaël fit une expédition dans le Sahara, jusqu'aux confins du Soudan. Les 
Arabes Mokil, à la tête desquels était le cheïkh Bekkar des Maghafra, lui 
apportèrent leur soumission. Le cheïkh offrit au Sultan sa fille Khenatsa 
qui était belle, instruite et bien élevée. Mouley Ismaël l'épousa et en eut des 
enfants. 

C'était une femme vertueuse, pieuse et savante ; instruite par son père, 
elle était très versée dans les sciences et les belles-lettres. L'écrivain Abou- 
Abdallah Akensous déclare avoir vu son écriture avec un certificat d'authen- 
ticité, en marge d'un exemplaire de VIsaba d'Ibn Hajar. Elle fut enterrée à 
Fez el Djedid, dans le cimetière des chérifs, en djoumada el oula ii55 
(juillet 1742), ayant survécu quinze années à Mouley Ismaël. 



8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

valeur militaire que par sa grandeur d'âme, le lion batail- 
leur, le protecteur des populations, VEmir el Moumenine 
Ali Chendhoura, chef des Meghafra, mourut le jour de la 
rupture du jeûne en 1139(22 mai 1726); son tombeau est 
au-dessus de Dabangou. 

Le chérif Ismaël (le sultan du Maroc) mourut environ un 
an après Ali Chendhoura (i); 

Le célèbre chef Mohammed ben Heïba, le cheïkh des 
Arabes nomades, mourut après Ali Chendhoura ; 

Ali ben Moheïmid, l'homme vertueux, le chef réputé 
pour sa bravoure, mourut quelques mois après le précédent; 

HemmaSanba, des Guennar, mourut danslemêmetemps. 

Cherghi fils de Heddi, le cavalier habile, le guerrier in- 
trépide et redoutable, mourut trois ans après (1729), c'est- 
à-dire postérieurement à la fuite des gens de Berchama. 

VEmir el Moumenine Amar fils d'Ali Chendhoura, qui 
succéda à son père, mourut dans la nuit du vendredi 5 au 
samedi 6 djoumada el akhira, en 1 170 (vendredi 25 février 
1756) . Il était Vimam surpassant les plus hauts personnages 
du Maghreb, tant Arabes que Berbères et autres ; les Musul- 
mans ne furent, de son temps, inquiétés en aucune façon ; 
tous eurent lieu de se plaindre après sa mort. Il était la 
terreur des brigands arabes et le serviteur des Tolba ; et à 
cela il dut la haute considération qui l'entourait. Protecteur 
des faibles et des pauvres, soutien des veuves et des orphe- 
lins, il était le recours deszouaïa et de tous les Musulmans; 
son tombeau est à Agdernit (2). 



(i) Le texte porte, par erreur, qu'il mourut un an avant lui. D'après le 
Kitab el Istiqça, Mouley Ismaël est mort le samedi 28 redjeb iiSg (nuit du 
21 au 22 mars 1727). 

(2) On lit ici une note en marge ainsi conçue : 

Heddi mourut en logS (1683-1684) ; 

Amar Agoudjil, qui lui succéda, mourut en 1 1 14 (1702-1703) ; 

Ali Chendhoura, élu Emir après lui, mourut en iiSg (1726-1727) ; 

Son fils Amar qui lui succéda mourut en 1170 (1756-1757) ; 

El Mokhtar ben Amar, élu après lui, eut pour successeur son frère Ali El 
Kaour ; ils furent séparés tous deux par un intervalle de trente années. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE Ç 

Avant l'£'mir elMoumenine Amar fils d'Ali Chendhoura, 
était mort Heddi ben Essidy et après lui El Djeïd qui étaient 
pareils à deux lions et joignaient la pureté du cœur à la 
beauté du visage. Tous trois étaient des soutiens de la reli- 
gion pleins de foi et de piété. Combien de justes ne joui- 
rent-ils pas de leur protection ; combien d'infortunés ne 
trouvèrent-ils pas auprès d'eux le calme et la sécurité ; com- 
bien de proches et d'étrangers ne furent-ils pas nourris de 
leurs mains ; et avec eux encore, combien d'autres ! Dieu 
les reçoive tous dans le sein de sa miséricorde, avec nos 
auteurs et tous les Musulmans. Qu'il bénisse les nobles 
héritiers de Koreïch Sid El Mokhtar et le fils de sa sœur, 
le généreux, le vainqueur, le Seigneur des Arabes et des 
Noirs, voire des Chrétiens. Ahmed ben Heïba mourut en 
redjeb 1 170 (entre 22 mars et 20 avril lySy). 

Le combat d'In Titam eut lieu en 1040 (1628) ; Dieu ré- 
pande ses grâces sur le prophète hachemite (i). 



Mohammed En-Nabigha ben Omar El Ghellaouy Ech- 
Chinguithy El Haoudhy est l'auteur d'un opuscule de 
quelques feuillets, consacré aux faits et gestes du célèbre 
Cheïkh sid Mohammed El leddaly. Il s'est contenté de 
recueillir ce qui lui a été rapporté par les hommes les plus 
dignes de foi, en se conformant aux vues exprimées dans 
son Tadj Essabaky, par le cheïkh Sid Ahmed Es-Sanhadjy 
El Maciny Et-Tinbocty ; où il est dit que les annalistes cô- 
toient les abîmes de l'erreur par leur tendance à opposer les 
opinions aux faits ; qu'on ne peut faire confiance à l'historien 

(i) On lit dans la marge : Le combat d'In Titam entre les Oulad Rizg et 
les Trarza, précéda les guerres de Chorbobba de quinze années ; celles-ci 
eurent lieu au temps de Heddi ben Ahmed ben Damane. 

On lit encore : Amar fut élu en i2i5 (1800-1801) et gouverna trente ans 
(i83o); son fils Mohammed El Habib gouverna trente-trois ans (i863) ; Sid 
gouverna onze ans (i863 à 1874). 



10 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

que si la crainte de Dieu garantit sa sincérité, que s'il s'as- 
treint à sacrifier la lettre à l'esprit, que s'il est instruit des 
conditions dans lesquelles se meut son personnage ; dételle 
façon que le portrait qu'il en fait ne surpasse pas les réa- 
lités, alors que la passion le porterait à rabaisser tel autre 
personnage. Cet opuscule porte les deux titres suivants : 
En-Nedjm ettaakibjî baadh ma lilleddaly min el manakib 
et Essanad eValy fi tà'arif el leddaly. 

Cheïkh Sidi Mohammed, célèbre sous le surnom de El 
leddaly, avait pour noms : Mohammed el Oualy ben el 
Mokhtar ben Mohammed Saïd ben Omar ben Ali ben 
El Mokhtar ben Mohammed saïd ben Omar ben Ali ben 
Yahya ben Zakaria ben leddal. leddal est le cinquième 
des ancêtres Tachomcha. Ce terme, dans la langue des 
Zenaga, veut dire cinq, parce qu'ils furent, à l'origine, 
cinq chefs de famille qui laissèrent chacun cinq enfants, et 
qu'ils organisèrent leur société sur les bases de cinq grands 
principes. Ils se nommaient : i° Id Abiadj loukab, ancêtre 
des Id Adjfagha; 2° Alfagha Mohondh Amghar, ancêtre des 
Béni Idimane; 3° Id Mossa, l'ancêtre des Id Gabhone; 
4" Abhendam, l'ancêtre des Béni Iakoub et 5° leddadj, l'an- 
cêtre des leddaliyne ; le saint Mohammed a donc pris son 
surnom de son huitième aïeul. leddadj se prononce avec un 
« djim agglutiné » dans le langage des Zenaga et avec un 
lam dans le langage des Arabes. C'est ainsi que les Zenaga 
prononcent leddadj pour leddal et Edjouadj pour el 
Oualy. 



L'histoire des Tachomcha a fait l'objet de l'ouvrage de 
Mohammed El leddaly intitulé Chiame E^^ouaïa; un se- 
cond ouvrage portant le même titre est dû à Oualid, l'au- 
teur du Chafa el Ghalil. Mohammed El leddaly, né en 1096 
(i684-i685),estmort en l'année dite de la guerre de Ghilane, 
soit en 1 166 (1752-1753), âgé de soixante-dix ans. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE I I 

L'auteur tient de son père qu'il était de taille moyenne 
et de teint blanc, et que jamais son regard ne se fixait sur 
un visage. Ahmed ben Oualid, de son côté, a dit de lui 
qu'il avait le teint clair et les traits fins ; qu'il était de belle 
taille et portait constamment un attirail de fumeur, mais 
faisait en sorte que nul ne le vit jamais fumer. Ahmed 
ben El Akel Deïmany qui le tenait de Oualid, l'auteur du 
Chafa el Ghalil, a rapporté ce qui suit : « Lorsque les Me- 
ghafra eurent vaincu les Zouaïa au cours de la guerre appe- 
lée Chorbobba (vers 1643), les femmes restèrent entre leurs 
mains, sans moyens de transport pour rejoindre les 
hommes que la guerre avait épargnés. El Mokhtar ben 
Mohammed Saïd, père d'El leddaly, s'en alla chercher sa 
femme et la transporta sur son dos, ne la remettant à terre 
que le temps de se reposer, jusqu'à ce qu'il l'eut ramenée. 
Elle devint enceinte et mit au monde El leddaly. On n'a 
aucun renseignement sur ceux qui furent ses maîtres, mais 
sa sainteté et ses facultés dédouble vue sont attestées par 
une foule de faits merveilleux. 

Un jour qu'ils changeaient de camp, cette opération ayant 
duré du matin au milieu de l'après-midi, El leddaly ne 
retrouva plus, après l'installation du nouveau camp, l'écri- 
toire dont il se servait exclusivement. Il appela une de ses 
filles — elles étaient neuf et avaient neuf frères — et lui 
commanda de lui apporter sa Fihrassa (recueil d'extraits 
de différents ouvrages, qu'il appelle en berbère Tichferdha). 
Après qu'elle l'eut tirée de son enveloppe, il lui dit de 
secouer cette enveloppe et voici que l'encrier oublié s'y 
trouvait enfermé. 

Il dit un jour à un de ses familiers qu'il ne regardait 
jamais une personne sans distinguer, écrit sur son front, le 
mot malheureux ou le mot fortuné. Il lui recommanda 
d'en garder le secret tant qu'il vivrait, car il ne voulait pas 
révéler à celui-ci que son sort était décrété misérable, à 
celui-là que son sort était décrété heureux, par respect pour 



12 . REVUE DU MONDE MUSULMAN 

le Très-Haut, et de crainte que cette révélation ne pousse 
l'un au désespoir, l'autre à l'inaction. 

L'usage du tabac est très répandu au Sahara mauritanien, 
puisque les saints eux-mêmes en prennent ; mais cette pra- 
tique étant considérée par l'orthodoxie comme répréhen- 
sible, El leddaly ne s'y livre pas en public. Les nomades 
de cette partie du Sahara ont des livres tout comme des 
sédentaires et ils ne s'en séparent pas dans leurs déplace- 
ments; leur vie mouvementée ne les empêche pas de se 
livrer aux travaux de l'esprit, d'y associer leurs enfants et 
même leurs filles. El leddaly déduit, d'observations qui relè- 
vent de l'art de la physiognomonie,cette forme du fatalisme 
qui admet que la divinité a, par avance, décrété la misère 
de celui-ci et la fortune de celui-là ; il y ajoute cette don- 
née philosophique qui établit que l'ignorance de l'avenir 
est un bienfait" pour les humains. 

Le culte des saints atteint ici à un degré excessif: on leur 
prête un pouvoir dont le Prophète lui-même se défen- 
dait et nos saints africains vont jusqu'à prétendre à une 
puissance que l'orthodoxie pure ne reconnaît qu'à Dieu 
seul. 

On disait qu'El leddaly avait une main plus longue que 
l'autre; un jour qu'il était assis au milieu des siens, sa 
femme éprouva l'envie de s'en assurer de ses yeux. A cet 
instant il se leva et, se détournant pour que personne autre 
qu'elle ne le vît, il sortit ses deux mains des vêtements, en 
les allongeant l'une contre l'autre. Il les rentra ensuite et 
cette scène se déroula sans que l'un ou l'autre ait prononcé 
une parole. Nacer Eddine aurait prédit, avant le mariage 
du père d'El leddaly, que l'une de ses mains serait plus 
longue que l'autre. 

Un jour qu'il sortait de la mosquée, deux chiens de 
chasse, en se battant, vinrent se rouler à ses pieds. Elleddaly 
souffla dans ses doigts et les projeta vers les deux chiens 
qui s'élevèrent aussitôt dans les airs et retombèrent morts 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE l3 

sur le sol. Il dit alors : « Si ce n'était la crainte de Dieu, 
j'en ferais autant avec des êtres humains. » 

Les gens de sa famille ayant un pressant besoin 
de vêtements, voici que, dans la nuit, arriva un homme 
conduisant un bœuf sur lequel étaient des peaux bourrées 
de vêtements. L'homme ayant déposé ses ballots, le saint 
lui demanda qui il était et d'où il venait, à quoi l'étranger 
répondit : « Je l'ignore » ; puis il disparut mystérieuse- 
ment. Le lendemain El leddaly distribuait des habits aux 
pauvres ». 



Deux anecdotes nous montreront avec quelle liberté on 
en use au Sahara occidental à l'égard des femmes, même 
avec celles des saints les plus vénérés; elles justifient l'opi- 
nion émise par Ibn Batoutah, sur les moeurs des Berbères 
Messoufa, dans cette même partie du Sahara. 

Pendant une absence d'El leddaly, un jeune homme dé- 
cida d'aller visiter, de nuit, sa femme qui était très belle. Il 
sella son chameau vers le soir et, après qu'il eut fait un cer- 
tain parcours, les ténèbres s'épaissirent au point qu'il ne sut 
plus quelle direction prendre. Il mit pied à terre et attendit 
le moment propice pour continuer son chemin, lorsqu'un 
reptile, appelé en arabe hassaniya du nom de gaboune, vint 
déposer ses excréments sur ses vêtements et sur son cha- 
meau, si bien qu'il devint plus puant qu'un cadavre. Il 
revint sur ses pas, épouvanté, et se tint dans la campagne, 
attendant le secours d'un être humain. Il fut rencontré le 
lendemain par un homme qui récoltait de la gomme et de 
qui il implora un peu d'eau ; il se lava, mais sans parvenir 
à débarrasser ses vêtements de l'odeur infecte qui les em- 
pestait. Il eut alors recours à Dieu, mais celui qui pense à 
l'implorer, doit le faire avant de mériter sa colère. 

Une nuit qu'El leddaly, revenant de la mosquée, rentrait 
^ous sa tente, il trouva trois hommes en compagnie de sa 



14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

femme. L'un prit la fuite par crainte du Cheïkh, l'autre 
vint à lui, fit amende honorable, rendit grâce à Dieu et 
obtint du cheïkh des vœux en vue de cette vie et de l'autre ; 
le troisième resta assis, n'osant bouger, cloué par la honte, 
les mains sur le visage. Le cheïkh fit des vœux pour qu'il 
se remît dans la voie droite; il devint un saint homme et 
n'eut plus désormais de regard pour la femme d'autrui. 
Quant à celui qui avait pris la fuite, sa vie depuis lors fut 
misérable ; et Dieu est le mieux informé de la vérité. 

Une femme que la phtisie pulmonaire clouait sur son lit, 
vit un jour le saint arriver monté, dans le parc des bestiaux. 
Elle envoya son esclave chercher le reste de l'eau que bu- 
vait son chameau, afin de la prendre comme médicament. 
Elle but de cette eau et guérit aussitôt, par la grâce d'El 
leddaly. 

Un soir, des jeunes gens l'entourèrent, et tandis que 
deux d'entre eux lui fermaient fortement les yeux avec 
leurs mains, les autres ouvrirent un volume de Sidi-Khalil 
et l'interrogèrent sur la matière traitée à la page ouverte. Il 
leur répondit exactement, et ils continuèrent ainsi jusqu'à 
la fin du volume, sans aucune erreur de sa part. Cela passa 
en proverbe, on disait : « Peut-on éprouver à nouveau El 
leddaly, après la soirée du livre? > 

Oualid étant venu le voir pour consulter un des ouvrages 
qu'il possédait, ouvrit le livre, assis derrière El leddaly ; 
celui-ci, étendant le bras en arrière, feuilleta le volume, 
mit le doigt sur un mot et demanda au visiteur si c'était 
bien là ce qu'il cherchait. Oualid, émerveillé, reconnut que 
c'était exact. 



L'Emir el Moumenine Sidi Abdelkader, connu sous les 
noms d'Almamy El Kaoury El Foutaouy, a raconté à l'au- 
teur ce qui lui arriva pendant l'année d'épreuve que Dieu 
lui imposa, et au cours de laquelle les infidèles battirent 



LA CIVIL/SATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE l5 

ses troupes à Abdimilla et le firent prisonnier : Une nuit, 
El leddaly lui apparut dans sa prison et lui dit : « Récite 
ceci et tu seras préservé. » Il lui répondit : « Je suis peu 
instruit et ne saurais retenir vos paroles ; veuillez m'écrire 
ce que je dois répéter. » Le lendemain matin, il trouva 
récrit auprès de lui. 

Les ouvrages d'El leddaiy sont nombreux ; des hommes 
dignes de foi en comptent cinquante Zine affirme qu'ils 
dépassent le chiffre de trente, dit qu'il en a lu la plus grande 
partie et déclare que l'auteur s'y révèle doué de connais- 
sances étendues et s'y montre aussi versé dans les sciences 
fondées sur la raison que dans les sciences traditionnelles. Il 
cite, entre autres: Far aïd elfaouaïd, dans lequelilcommente 
son propre ouvrage intitulé El akaïd, où il s'est surpassé et 
n'a entrepris un sujet, de quelque importance qu'il fût, 
sans l'avoir épuisé ; Khatimat ettassaouf, dans lequel il a 
réuni la quintessence de tous les ouvrages relatifs à la doc- 
trine Soujîte et El hollat essyara fi marifat ançab el 
'arab oua khaïr el ouara, où il a condensé tous les 
ouvrages de biographie. 

Il est l'auteur d'un ouvrage sur la jurisprudence, d'après 
la doctrine de Khalil ; il a écrit aussi Eddeheb el abri^ 
fi tefcir kitab allah el 'a^i^, où il a condensé l'œuvre 
entière des commentateurs du Koran les plus célèbres. 
Il dit, dans son avant-propos : « Je me suis proposé l'ex- 
plication des versets du Koran, d'après le commentaire 
de Djellal Eddine el Mihally et de Djellal Eddine Es- 
Siyouthy, en me servant des ouvrages d'Et Baghaouy, 
du Lobab ettaouil, des commentaires d'Ibn El Djozy, 
d'El Kaouachy, de Beïdhaouy tout entier, d'Et-Taaliby, 
d'El Mahdaouy, Fakhr Er-Razy, El Ouadjiz, El Ouahidy 
et Es-Sefakcy; du Kitab fath Er-Rahmane et de certains 
commentairesd'ElMekky, d'El Korthoby, d'El Adfaouy, etc.; 
le tout résumé et condensé. » 

Zine ajoute que quiconque parcourt ces commentaires 



l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

du Cheïkh, reconnaît aisément qu'il a puisé dans plus de 
mille volumes ; il suffit d'examiner les cas particuliers qu'il a 
étudiés et de se reporter aux ouvrages consultés, pour s'en 
rendre compte. On y trouve, entre autres, des extraits des 
commentateurs de la Rissala, de Khalil, de la Borda, des 
commentateurs de la loi traditionnelle, des commentateurs 
des ouvrages de belles-lettres et de recueils poétiques, 
comme Es-Safady pour la Lamiyat el ^adjam, des ouvrages 
de spiritualisme des soujîs, etc. 



L'auteur fait observer que nombre de personnes discu- 
tent la valeur de l'ouvrage d'El leddaly intitulé Eddeheb el 
ubrii(, donnant comme raison que le Cheïkh est mort avant 
d'avoir chargé un correcteur de réviser une des deux parties 
de son livre et que l'on ignore laquelle des deux n'a pas 
été revue ; l'ouvrage entier souffre de cette opinion et ne 
jouit point de l'estime qu'il mérite. La vérité est que le pre- 
mier volume, jusqu'à ces mots : «Nous l'avons élevé à une 
place éminente (Koran), » a été revu et rectifié entièrement 
par le Cheïkh lui-même et qu'il a prescrit ensuite de le 
transcrire. Quant au second volume, la mort l'a empêché 
d'en faire faire la transcription^ parce qu'il se proposait 
d'y ajouter de nombreuses annexes. 

L'auteur a reçu ces renseignements d'hommes sûrs qui 
les tenaient deOualid; son maître Ahmed ben Mohammed 
El'akel et Alfagha Ahmed ben El Mokhtar ben Taleb Ad- 
jouad dont il a sollicité les avis, ont confirmé cette opinion. 
Il ajoute : « Quant à moi, la voix du cheïkh m'a fait 
entendre, par inspiration divine, ces paroles d'ibn Dakik 
réfutant les critiques de l'ouvrage d'Ibn El Hadjeb : 
« Une seule faute ne saurait faire condamner un ami ; 
on ne fuit pas un parterre fleuri, parce qu'une de ses 
parties est inculte. » Il ajoute : « Celui aux mains de 
qui tombera cet ouvrage, dans un moment de méprise 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE \J 

OU d'erreur en retirera grand profit; Dieu a inspiré aux 
saints des œuvres écrites qui ont franchi l'espace comme 
des oiseaux, ont passé le rivage des mers et pénétré les 
continents déserts. Il n'est pas un de leurs livres qui 
ne renferme d'erreur, où ne se puisse relever une faute ; 
mais il serait déraisonnable d'en déduire la condamnation 
d'un ouvrage entier et de rejeter la valeur de ses enseigne- 
ments. » La même pensée est rendue par le célèbre pro- 
verbe espagnol : no hay mal libro que no tenga algo 
bueno. 

Il cite encore, parmi les ouvrages d'El leddaly qu'il a 
étudiés, celui qui est intitulé : Terdjih el djim 'alel djim 
el monakida et où il réfute le Cheïkh sid Tinouadjiouy, 
ainsi que le commentaire de sa propre Kacida en mim. Il 
énumère les beautés littéraires de ces deux productions où 
l'auteur se montre habile dans toutes les branches de la 
Rhétorique : invention, exposition et ornements du style; 
où il brille par l'harmonie dans le discours, l'allure aisée 
de la prose rimée et cadencée, par la richesse des asso- 
nances et des allitérations, celle des qualificatifs dans la 
satire ou le panégyrique, etc. Le poème a pour première 
strophe : « Que les grâces de mon Dieu, — ainsi que le 
salut, — soient pour mon bien-aimé, — la meilleure des 
créatures. » 

El leeddaly raconte, dans sa préface, les circonstances 
dans lesquelles cette Kacida lui fut inspirée. « Je passais 
un jour, dit-il, alors que je me disposais à partir en voyage, 
auprès d'un groupe de musiciens qui se réjouissaient aux 
sons d'instruments à cordes ; ils répétaient un air de 
musique d'accents mélodieux, et des plus agréables à 
entendre, sur lequel ils disaient une très belle chanson 
arabe dans le genre classique. Je fus ravi par ce chant et 
formai aussitôt le projet de consacrer, à la louange du 
prophète, un poème conçu sur le même mètre. » 



l8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ici se place, au sujet de cette Kacidaet de ses vertus mer- 
veilleuses, l'étrange anecdote rapportée par le Cheïkh 
comme il suit : « Je m'embarquai un jour sur un navire 
européen, pour me rendre à Agadir Daouma que je dési- 
rais visiter (i). Nous naviguâmes tout le jour, lorsqu'aux 
approches de la nuit s'éleva un vent d'une telle violence 
que nous nous attendions à voir le navire se briser et que 
tous les passagers se crurent perdus. Ils se prirent à faire 
des invocations contre les dangers qui les menaçaient, me 
■donnant d'autant moins d'attention qu'aucun d'entre eux 
ne me connaissait et que je me tenais isolé dans un coin du 
navire. Or voici que l'un des passagers se mit à répéter ce 
vers : « Que les grâces de mon Dieu — ainsi que le salut, 
— soient pour mon bien-aimé, — la meilleure des créa- 
tures. » Je me levai aussitôt et lui demandai s'il connais- 
sait l'auteur de ce vers. Il me répondit : « C'est un homme 
des Zouaïa du Sud, que je ne connais pas. » Je lui appris 
que c'était moi-même et lui récitai une partie de lâKacida. 
Aussitôt je fus entouré et accablé de questions par tous les 
gens du bord. Quand je leur eus répondu, ils m'installèrent 
à la meilleure place et, dès ce moment, nous éprouvâmes 
les bienfaits de la bénédiction du prophète : les vents 
s'apaisèrent, la tempête se calma et nous naviguâmes en 
paix le restant de la nuit jusqu'à Agadir Daouma; Dieu 
soit loué. A notre arrivée, les marins me prirent sur leurs 
épaules et me conduisirent à terre, sans que ma personne 
ou mes vêtements aient été touchés par l'eau de la mer. 
J'entrai dans la ville et les habitants vinrent à moi et me 
comblèrent d'honneurs et de cadeaux. Parmi ces derniers 
se trouvait du papier vergé tel que je n'aurais jamais sup- 



(i) C'est sans doute l'Agadir qui a donné son nom à l'île d'Arguin. Cette 
fie fut découverte en 1452 par les Portugais, qui en firent un comptoir com- 
mercial d'où ils étaient en relations suivies avec le Soudan, Tombouctou 
et même l'Adrar mauritanien où ils eurent un autre comptoir qu'ils n'occu- 
pèrent que deux ans. 



LA CIVILISATION ABABE EN AFRIQUE CENTRALE I9 

posé qu'il en pût exister de pareil. Tout cela eut lieu grâce 
à la bénédiction de celui à la louange de qui est consacrée la 
Kacida, Dieu répande sur lui ses grâces et lui accorde le 
salut. Les chrétiens me faisant visiter les curiosités de la 
ville, je sollicitai le capitaine du navire de venir à l'Islam ; 
il n'y vint pas, mais ne s'en éloigna pas — que la Provi- 
dence nous favorise de la vraie foi jusqu'à la mort; — 
Dieu permit ensuite qu'un homme d'Agadir s'offrît à me 
transporter sur un chameau, avec mes bagages, jusque 
dans mon pays. 



L'auteur tient de Zine et de son maître Ahmed ben 
Mohammed El' Akel, les détails suivants, qui montrent ce 
qu'était l'activité intellectuelle d'El leddaly, son goût pour 
les travaux de l'esprit et son habileté dans la composition : 
quand les gens se couchaient, il allumait une bougie et 
passait la majeure partie de ses nuits à rédiger ses ouvrages. 
Il possédait un chameau très rapide et, quand ses contri- 
bules changeaient de camp, il le sellait, prenait sa longe et 
allait s'asseoir sous un arbre où il continuait le travail 
commencé. Quand les gens avaient franchi une certaine 
distance, un mille par exemple, il repliait ses papiers, ran- 
geait ses affaires et rejoignait le groupe. Il lui arrivait de 
rédiger deux Kerras dans la matinée, puis deux autres dans 
la soirée du même jour (i). Il disait, non pour se glorifier, 
mais à titre d'enseignement, que, si au lieu d'être bédouin 
il avait été sédentaire, il aurait produit autant qu'Es-Siouthy 
lui-même. Nombre de personnes ont rapporté qu'il disait : 
« Combien d'hommes ont atteint au même degré queNacer 
Eddine, qui sont restés silencieux! » Ce disant, il voulait 
parler de lui-même. 

La relation de la mort d'EI leddaly arrête l'attention sur 

(i) Le Kerras est un cahier ou fascicule comptant généralement huit 
feuilles. 



20 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

un curieux exemple d'amour platonique et mystique qui 
rappelle, par certains côtés, l'attachement réciproque 
d'Euloge et de Flora qui vivaient en Espagne vers 85o, 
sous le califat d'Abdérame II. « La mort d'El leddaly, dit 
l'auteur, remplit de douleur une sainte femme avec laquelle 
il avait entretenu une forte amitié en Dieu, en vue de Dieu, 
par Dieu, de Dieu et à Dieu. Elle vit en songe les arbres 
et les pierres qui couvrent la terre, tressaillir, s'agiter 
joyeusement et s'écrier à l'envi : « Mohammed El leddaly !' 
Mohammed el oualy ! Mohammed saïd ! » La plante appelée' 
El Kandelis et qu'on nomniQ Ettidoum en arabe hassaniya,. 
était la plus belle dans ses mouvements. Ce témoignage de 
la joie, inspirée par le bienheureux El leddaly à la terre 
entière, apaisa la douleur causée par sa mort à son amie 
spirituelle. 



Ôuaild le Deïmany a composé une biographie de saints 
personnages de la tribu maraboutique et d'origine berbère 
des Beni-Deïmane, vivant sur le territoire des Trarza. Ce 
texte en prose rimée selon un art véritable, mais un peu 
désuet, est entièrement consacré au panégyrique de quelques 
hommes particulièrement vénérés, dont l'auteur cite les 
traits de piété les plus marquants et les actions prodigieuses 
par lesquelles ils se signalèrent à leurs concitoyens. 

On reconnaît, à la lecture de son ouvrage, que Oualid 
avait une solide instruction et de vastes lectures ; ses récits 
établissent péremptoirement la faculté qu'ont eue les habi- 
tants du désert de porter très haut la culture des belles- 
lettres; montrent à l'évidence qu'ils ont poussé le culte des 
livres jusqu'à constituer des bibliothèques dans leurs cam- 
pements sous la tente; que les exigences, les soucis et les 
dangers de leur existence mouvementée, ne les ont pas 
empêchés de s'adonner avec suite aux travaux intellectuels 
et de composer des ouvrages de longue haleine. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 21 

Il y a dans ce contraste qui ne se remarque pas ailleurs, 
ou tout au moins qui n'y est pas aussi frappant, un pro- 
blème qui réclame une solution. A la vérité ce problème 
ne s'était pas encore posé, par la raison que, d'une part la 
culture intellectuelle chez les nomades des régions saha- 
riennes du Nord est à ce point absente que Ton peut se 
demander si elle y a jamais existé et que, d'autre part, les 
témoignages écrits établissant le fait contraire pour le Sahara 
méridional, constituent une révélation assez récente. 

Certaines considérations touchant aux conditions écono- 
miques et sociologiques de la zone saharienne du sud, 
pourraient jeter quelque lumière sur la question. Les tra- 
vaux de l'esprit réclament une aisance matérielle d'une cer- 
taine importance et des loisirs suffisants. Or le propre du 
nomade des régions désertiques, c'est la pauvreté, résultant 
de la rareté des moyens d'existence que fournit son sol et 
l'activité incessante que réclame de lui la recherche de ces 
moyens d'existence disséminés sur de vastes étendues. Et 
ceci reste vrai pour les nomades des régions septentrionales 
du Sahara dans tous les temps. 

Il en a été tout autrement pour ceux des régions méridio- 
nales; en effet, les grands courants commerciaux qui mirent 
en relations le sud de l'Europe et l'Asie avec le monde 
noir, tant pour la traite des esclaves que pour le trafic des 
échanges, ont été l'origine de grands marchés, dont les 
centres furent, dans le Sahara, les immenses gisements de 
sel où s'approvisionnaient exclusivement les populations du 
Soudan. Ces grands marchés furent, pour les nomades, des 
sources de richesse fructueuses ; ils exploitaient en outre les 
gisements aurifères de la Nigritie et y ajoutaient le com- 
merce de la gomme. Sur les rives des grand fleuves et dans 
les régions avoisinantes, soumises aux pluies abondantes 
de l'hivernage, ils se livraient à des cultures variées et à 
l'élevage de nombreux troupeaux. Enfin, à côté de toutes 
ces sources de richesse, l'esclavage nègre et l'abondante 



22 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

clientèle des affranchis, leur donnaient une main-d'œuvre 
considérable et précieuse. 

Sans doute faut-il voir dans cet état de choses la raison 
pour laquelle les Sahariens du sud sont généralement mono- 
games, alors que ceux du nord sont polygames par néces- 
sité : l'homme se trouvant ici accaparé par les soins de la 
vie extérieure, la main-d'œuvre, à l'intérieur, est presque 
entièrement assurée par la pluralité des épouses. On 
s'expliquera ainsi pourquoi les femmes du Sahara méridio- 
nal ont une condition supérieure à celle des familles poly- 
games du nord, tant au point de vue matériel qu'au point 
de vue de la culture intellectuelle. D'un côté on ne compte 
pas une seule femme lettrée, de l'autre on ne compte pas 
les femmes instruites, même chez les Musulmans de race 
noire. 



Les noms de notre auteur sont : Mohammed Oualid ben 
El Mostafa ben Khalna et son surnom Oualid Deïmany ; il 
déclare avoir composé son ouvrage intitulé : Karamat 
aoulia Tachomcha (Les mérites des saints Tachomcha) à 
la demande expresse de Habib Allah connu sous le nom de 
Mouloud ben Mateïly, qui était son oncle maternel et dont il 
avait reçu les enseignements. 

Les principaux personnages cités dans cet ouvrage sont : 
Abouzeïd dont les noms étaient Ahmed ben Iakoub Tached- 
bity. Baba Ahmed Deïmany, cousin maternel du précédent, 
Mahandh ben Idimane; El Fadhel son fils ; 

Le cousin paternel de celui-ci Mahandh ben Ahmed 
dit Saheb Errassoul, ainsi nommé parce que le Pro- 
phète lui apparaissait fréquemment en songe et lui par- 
lait, et qu'il rapportait aux siens l'objet de ces entretiens — 
ce que l'événement justifiait par la suite. — Bien mieux 
encore, si l'un d'eux lui demandait la faveur de le voir en 
songe, le Prophète lui apparaissait, grâce à son intervention. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 23 

Enfin Abou el Fadhel El Kaoury et quelques autres. 

En dehors du témoignage que nous fournit cet ouvrage 
sur la culture arabe dans le Sahara, il n'a, en ce qui touche 
les quelques personnages cités, qu'un intérêt tout local ; 
cependant il s'y rencontre quelques récits anecdotiques qui 
sont à retenir, en raison de leur caractère documentaire. 

Il y avait, dans la famille deMahandh Ahmed Deïmany, 
une très belle vache, excellente laitière et dont s'alimentaient 
exclusivement les siens; on l'appelait Tinmaouth^ceqm veut 
dire en arabe El Keïna ou bien encore El haddadiya (celle 
du forgeron). 

Un jour que Mahandh Ahmed était en voyage, elle se fit 
une fracture assez grave pour entraîner la mort. Les voisins 
engagèrent la maîtresse de la maison à vendre l'animal, mais 
elle s'y refusa, déclarant qu'on attendrait, pour décider de 
son sort, le retour de son maître. On lui construisit un abri 
où on lui apportait régulièrement le fourrage et l'eau néces- 
saires à sa subsistance, mais on n'espérait pas sa gué- 
rison. 

Quand on vit revenir Mahandh Ahmed, ses fils se pressè- 
rent à sa rencontre ei lui dirent : « Une telle est gravemen; 
blessée, les vétérinaires se sont vainement dépensés pour la 
sauver et elle va périr devant notre tente, où elle souffre 
inutilement depuis longtemps. » 

— Non, leur dit-il, à Dieu ne plaise qu'elle soit atteinte 
mortellement. » Il venait d'arriver près d'elle lorsque, sur 
un simple attouchement ou peut-être même un signe de sa 
main, elle se leva et s'ébroua comme si elle venait d'être 
déliée de ses attaches, et elle se trouva subitement guérie 
par la grâce de Dieu. Le lendemain Baba Ahmed fut très 
surpris de la voir debout, pleine de santé, tandis qu'on la 
trayait ; il demanda si son frère Mahandh Ahmed n'était 
pas de retour, et sur la réponse affirmative qui lui fut faite, 
il s'expliqua la guérison de la vache. 



24 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Mahandh Ahmed partait toujours seul en voyage, sans 
bagages et sans vivres, assuré qu'il était des bons soins et de 
l'aide hospitalière de tous ceux qui le connaissaient. Quant 
à ceux qui le rencontraient, ils disaient, en se joignant à lui : 
« Voici le compagnon du Prophète, allons de conserve avec 
lui, nous bénéficierons de ses grâces. » Un jour que certains 
de ses neveux des Béni Sid Ben Abdallah voyageaient avec 
lui de la sorte, ils eurent besoin de faire agenouiller leurs 
chameaux; mais voici que l'un de ces animaux, en se rou- 
lant sur le sol pour se délasser, se jeta sur lui et lui brisa le 
fémur et les os de la jambe. La nouvelle de cet accident se 
répandit rapidement par l'entremise des cavaliers qui se 
croisaient à travers le pays, et elle atteignit les régions éloi- 
gnées où l'on colporta le bruit de la mort du cheïkh occa- 
sionnée par une chute de sa monture. 

C'est ainsi que Bekkar ben Ali El Berkany (des Brakna), 
chef des Meghafra, qui avait pour lui un attachement des 
plus vifs, reçut la nouvelle de sa mort aux extrémités du 
pays d'Agan ou Tagant. Il partit à franc étrier sur le plus 
rapide de ses chevaux, disant qu'il allait tirer vengeance de 
ceux qui avaient causé la mort de « son taleb ». Ayant 
fourbu son cheval par la rapidité de la course, il en prit un 
autre qu'il échangea contre un chameau, puis un autre 
encore, échangeant un cheval contre un chameau et réci- 
proquement, jusqu'à ce qu'il fût parvenu aux lieux où était 
« son taleb ». Il n'avait cessé, sur tout le parcours, d'an- 
noncer de terribles représailles, de jurer, par les serments 
les plus farouches, qu'il châtierait cruellement ceux qui 
avaient occasionné la mort de « son taleb », promettant 
d'imposer le prix du sang à toutes les tribus du Sud, criant: 
« Malheur à eux ! Malheur à eux ! Malheur à ceux qui ont 
tué mon Seigneur, mon soutien, mon défenseur, mon pro- 
tecteur. » 

Les gens de toutes les tribus qu'il avait rencontrés 
s'étaient efforcés d'établir qu'ils étaient étrangers à Pacci- 



LA CIVILISATION APABE EN AFRIQUE CENTRALE 2Î) 

dent du cheïkh; aussi, quand il apprit qu'il était vivant, 
recouvra-t-il tout son calme. Les Béni Sid se chargèrent de 
transporter le blessé chez eux et de lui faire donner des 
soins. On lui dressa une tente particulière dans un enclos 
voisin de leur habitation ; on disposa des éclisses sur les 
os fracturés; on les entoura de bourrelets et de bandes 
d'étoffe; on planta en terre des piquets à l'aide desquels on 
assura l'immobilité du membre blessé, dans une position 
normale; on entoura le malade de coussins lui permettant 
de se soulever et de se reposer, tantôt sur le côté droit, 
tantôt sur le côté gauche; enfin ils lui donnèrent les soins 
les plus attentionnés. 

Une nuit, éclata un violent orage accompagné de torrents 
de pluie ; pendant que durait lebruit des éléments déchaînés, 
on ne cessa pas d'entendre le murmure de sa voix récitant 
le « dikr » sacré et un bourdonnement de sa poitrine pareil 
à celui d'un essaim d'abeilles ou au bouillonnement de l'eau 
sur le feu. Et voici que tout bruit ayant subitement cessé de 
son côté, les personnes de son entourage s'en inquiétèrent 
et en recherchèrent la cause. Ils l'appelèrent, mais n'en 
reçurent pas de réponse ; ils vinrent en hâte auprès de lui, 
mais il n'était plus à sa place. Ils demeurèrent frappés 
d'épouvante et se prirent à se reprocher mutuellement leur 
négligence à son égard ; et ils ne surent que s'agiter et dis- 
cuter. L'un disait que peut-être il avait été enlevé par des 
anges; un autre pensait que peut-être il avait été entraîné 
par les eaux; un troisième pensait que la terre avait dû 
l'engloutir, car, ajoutait-il : « Si une vipère l'avait mordu, 
son corps n'aurait pas disparu, et si la foudre l'avait frappé, 
on retrouverait ses restes. » 

Tandis qu'ils conjecturaient ainsi, voici qu'ils perçurent 
à nouveau le murmure de sa voix et le bourdonnement de 
sa respiration ; ils en manifestèrent leur joie en allant an- 
noncer son retour dans le campement. Tous ceux qui 
purent venir, accoururent à l'envi, et ils le trouvèrent ins- 



20 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tallé à sa place comme devant. Ils le pressèrent de questions, 
auxquelles il ne répondit pas ; mais comme ils insistaient, 
il leur dit qu'étant sorti tout d'abord, il avait eu ensuite 
l'idée d'aller faire une prière à la Mekke. 



Sid El Aminé ben Barek allah Fihi a raconté qu'il a été 
le témoin des démêlés dont sa propre poitrine a été le 
théâtre, entre la phtisie et le miel pris comme remède. 
« Ayant constaté que j'étais atteint de phtisie, a-t-il dit, je 
me traitai par le miel mélangé de vinaigre. Dès que je l'eus 
absorbé, je vis, en imagination, que ce mélange disait au 
mal : « Va-t'en et laisse-moi la place. » A quoi le mal 
répondait : « Va-t'en toi-même, car moi je reste, je t'ai pré- 
cédé ici et tu m'v as trouvé établi à demeure. » Le miel lui 
dit alors : « Est-ce ainsi que l'on traite un hôte et ne doit- 
il pas être le bienvenu là où il attend un généreux accueil? 
Va de ton plein gré, quitte bénévolement ces lieux, car, 
sache-le bien, aucune maladie ne me résiste ; si donc 
tu ne t'éloignes pas, je m'introduirai de force, je te rédui- 
rai en atomes voltigeants ou en cendres impalpables; car 
j'arrache tout ce qui est enraciné, je transplante tout ce qui 
est fixé, je remédie à tout mal invétéré, j'extirpe toute 
maladie chronique. » 

Le mal répliqua : « Ce n'est pas non plus de la sorte que 
s'exprime un hôte sur le seuil d'un homme généreux ; il 
doit se présenter avec réserve et modération et s'exprimer 
avec courtoisie, en attendant d'être accueilli ; si au con- 
traire il se presse, avide de nourriture, il se voit refusé ; 
ainsi donc, éloigne-toi d'ici et retourne là où tu étais avant 
de venir ; quant à moi, je ne cède jamais à aucun remède. » 

« Leur querelle continua, telle une discussion qui se pour- 
suit entre deux personnes ; mais Dieu décida que l'avan- 
tage resterait au mal phtisique. Je perçus en effet que leur 
querelle avait pris fin au profit du mal et au désavantage 



LA CIVILISATION ARABK EN AFRIQUE CENTRALE 27 

du remède dont la vertu resta inefficace. Et le mal demeura 
emprisonné, par la volonté de Celui qui détient toute Force 
et toute Puissance; ses arrêts sont immuables ! » 

Il apparaît ici et en quelques autres endroits que la 
tuberculose des poumons est bien connue des habitants du 
Sahara mauritanien. Ce récit, d'autre part, éveille l'idée 
d'un phénomène psychologique d'auto-suggestion, particu- 
lier aux spiritualistes contemplatifs, et où se révèlent leurs 
tendances excessives à reconnaître une personnalité pen 
santé et agissante à toutes sortes d'objets, qu'ils regardent 
dès lors comme les instruments de la volonté divine. 

L'auteur cite, parmi les prodiges attribués au samt Abou 
El Fadhel El Kaoury, un incident auquel sont mêlés les 
Rouma de Tombouctou, et où se voit l'attitude adoptée par 
ces descendants de conquérants marocains vis-à-vis des 
habitants du pays. Cette attitude qui se révèle sous le même 
jour dans d'autres récits, explique comment ces Rouma 
devinrent odieux à tous, comment ils attisèrent la haine 
des Touareg et comment il arriva qu'ils succombèrent sous 
leurs coups. 



Un caïd des Rouma étant venu aux campements d'El 
Kaoury dans le temps qu'ils étaient établis à Touiguimmith, 
ils furent traités par ce caïd de la façon la plus indigne. 
Avant de mettre pied à terre, il les interpella ainsi : « Venez 
et pressez-vous, faites agenouiller mon chameau et faites 
vite, fils de chiens ! n'entendez-vous pas mes ordres ? » 
Un homme se leva et lui dit : « Monseigneur, Dieu pro- 
longe vos jours et conserve votre puissance ! Soyez doux, 
soyez affable avec ces Bédouins frustes qui ignorent tout 
des devoirs à rendre aux souverains et ne connaissent pas 
le beau langage ; patientez s'il vous plaît, attendez qu'ils 
aient appris à connaître les soins qu'ils vous doivent. » 

Il répondit : « O esclaves fils d'esclaves ! ô cornards fils 



28 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

de cornards ! j'entends que vous m'obéissiez sur l'heure, 
sans quoi vous aurez un compte à régler avec moi. Dès que 
j'aurai mis pied à terre, vous installerez une vaste tente 
sur piliers élevés et vous l'étendrez encore avec d'autres 
supports ; aux gens de ma suite, vous installerez aussi une 
habitation spacieuse. Dans le compartiment spécialement 
réservé à ma personne, vous dresserez un lit surélevé, 
vous étendrez des tapis de haute laine, vous disposerez des 
coussins en nombre et tous les vases ou récipients néces- 
saires. Vous servirez à mes compagnons des viandes et des 
boissons de choix, vous me servirez également des boissons 
pures, des mets recherchés : du tserid (potage au bouillon), 
des viandes grasses et fines. Vous me remettrez ensuite, 
sans retard, les dons coutumiers. Acquittez-vous de tout 
cela dans l'instant même. » 

Des hommes d'entre eux vinrent à lui suppliants et lui 
dirent : « Seigneur, pardonnez et réconciliez-vous avec ces 
pauvres gens qui sont apparentés au Khalifat Ismaël (i). » 
Ils continuèrent ainsi jusqu'à ce que, l'ayant amadoué et 
calmé, ils l'introduisirent dans une luxueuse habitation 
appartenant à Barek allah ben Abou El Mahi et qui avait 
été préparée spécialement pour un mariage récemment 
célébré. 

Abou El Fadhel El Kaoury était un vieillard austère et 
fidèle serviteur de Dieu, parvenu alors à un âge très 
avancé. Ayant appris ce qui se passait, il fit appeler son 
petit-fils Ahmed Zerrouk ben El Fadhel et lui dit: « Venez 
donc m'accompagner auprès de ce Ranii, afin que je lui 
tienne compagnie et entretienne avec lui la conversation. » 
Ahmed Zerrouk. lui répondit : « Père, ne souhaitez pas voir 
cet homme, vous n'avez rien de bien à attendre d'une 
entrevue avec lui, car vous vous conformeriez au hadits 
qui dit que la plus noble action consiste à rendre hom- 

(i) Allusion au mariage du Sultan marocain Moulay Ismaël avec la fille 
de Bekkar chef des Meghafra. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 29 

mage à la vérité, en présence d'un maître tyrannique; 
vous lui feriez alors entendre des paroles qui l'indispose- 
raient et il vous traiterait avec insolence. Cela provoquerait 
des désordres graves : ou les hostilités s'allumeraient entre 
nous et ses compagnons, ou nous nous trouverions alors 
sous le poids d'une contrainte insupportable pour nous. » 

Le vieillard lui répondit: « O mon fils, ce que Dieu 
décide s'accomplit ; il n'y a de force et de puissance qu'en 
lui. Conduisez-moi sans crainte vers ce Rami \ j'ai vécu 
un long temps et je n'ai jamais rien entrepris qui n'ait eu 
pour vous d'heureuse issue. Dieu en soit loué — et peut- 
être voudra-t-il bien qu'il en soit encore de même dans 
l'avenir. » 

Son petit-fils consentit à l'accompagner et emmena le 
vieillard qui marchait lentement, appuyé sur un bâton 
crochu. Le jeune homme salua le chef des 7^ou;7ia ; quant 
au vieil Abou El Fadhel, il s'écria: « Soyez béni, ô mon 
Dieu ! Salut à vous, ô Prophète; Dieu vous bénisse et vous 
ait en sa sainte garde ! Salut à nous et aux créatures de 
Dieu qui le servent pieusement ! » 

Le chef des Rouma ne lui répondit rien et ne parut pas 
s'apercevoir de sa présence. Le cheïkh s'assit et son petit- 
fils, s'approchant du Caïd, se mit à l'entretenir avec cour- 
toisie et déférence, lui tenant les propos les plus agréables. 
Quant à Abou El Fadhel, se tenant à l'écart, distrait et 
comme absent, il finit par somnoler, la tête inclinée sur ses 
genoux relevés. Il était ainsi depuis un certain temps, lors- 
que, s'éveillant et relevant la tête, il interpella le Caïd, 
l'appelant par ses noms et lui disant : « O un tel fils d'un 
el, durant l'heure chaude qui vient de s'écouler, j'ai ren- 
contré votre mère, une telle fille d'un tel. » 

— « Que veut dire ceci ? » s'écria le Caïd frappé de stu- 
peur. 

— « Je l'ai rencontrée, poursuivit le vieillard ; c'est une 
femme de haute taille, de teint foncé, borgne et avec un 



3o RKVL'E DU MONDE MUSULMAN 

sein plus volumineux que l'autre. Elle était assise, dans la 
cour qui avoisine le seuil de sa demeure, le dos appuyé au 
tronc d'un palmier élancé; je l'ai renseignée à votre sujet 
et lui ai fait le récit de vos relations avec les Zouaïa. Elle 
m'a répondu : « Transmettez-lui mon salut et mes souhaits 
et dites-lui que je suis comme il le désire, mais qu'il n'est 
pas comme je le voudrais, à raison de son traitement en vers 
les Musulmans Rappelez-lui ce signe de reconnaissance entre 
nous, à savoir que le jour de son départ en expédition, lors- 
que je l'accompagnai et que nous dûmes nous séparer, je 
posai une main sur sa poitrine et, de l'autre, j'élevai la sienne 
sur mon sein, en lui disant: «Je vous en conjure par Dieu, 
ô mon fils ! j'en appelle devant vous aux entrailles qui vous 
ont porté, à ce sein qui vous a nourri, gardez-vous jamais 
de maltraiter un Musulman ; et à votre retour, vous m'en 
rendrez témoignage. » Après cela, continua-t-elle, il a fait 
ce qu'il a voulu de notre accord, il a violé notre pacte et 
déçu mon attente. » 

Le Cheikh ayant fini de parler, le Caïd resta un instant 
la tête baissée, puis il respira longuement et exhala un 
profond soupir; après quoi, il s'écria à plusieurs reprises: 
« Que n'avons-nous de vos pareils au-devant de nous ! 
Puissions-nous avoir de vos pareils au-devant de nous ! » 
Il se leva alors en proie à la plus vive émotion, manda ses 
compagnons et ses serviteurs et ordonna de préparer de 
suite et de faire avancer leurs montures. Les Tolba se 
précipitèrent auprès de lui, le priant de suspendre son 
départ, lui demandant instamment de ne pas les quitter 
de la sorte et d'accepter leurs cadeaux. — « Non, leur 
répondit-il, par votre seigneur, je n'achèverai pas ici l'heure 
de la méridienne ; je le jure par mon maître, je ne goûte- 
rai pas à vos aliments et recevrai encore moins des 
cadeaux de vos mains ; je ne vous demande que le pardon 
et l'oubli de ce qui s'est passé. » 

Il partit aussitôt dans le milieu du jour, ne leur ayant 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 3l 

rien pris, n'ayant rien accepté d'eux, pas même une 
boisson pour se désaltérer; et cela par la volonté de Dieu 
et les grâces d'Abou El Fadhel El Kaoury. 

Ce récit est, de tout l'ouvrage, un des moins chargés 
d'ornements littéraires; c'est en revanche un des plus 
attachants par la sobriété et la fermeté de la langue, par 
le relief des caractères qu'il met en présence, la délicatesse 
des sentiments mis en jeu et la portée des enseignements 
qui en découlent On peut en négliger le côté merveilleux 
caractérisé par l'intervention divine et le pouvoir occulte 
du Cheïkh, mais on doit retenir l'attitude adoptée, en face 
d'un maître étranger, autoritaire et insultant, par des 
populations résignées d'avance à l'inévitable, mais assez 
conscientes de leurs devoirs sociaux pour s'efforcer d'évité; 
de grands maux en acceptant un moindre mal. On doit 
retenir aussi ce que furent, dans de telles conjonctures, la 
prudence et la souplesse de caractère du jeune homme, et 
chez le vieillard son habileté, son sang-froid et sa sagesse. 

Enfin, le souvenir d'une mère oubliée, ramenant au bien 
un homme que l'exercice du pouvoir absolu a rendu cruel 
et que les circonstances ont transformé en un chef de bri- 
gands, revêt, dans le milieu où se passe l'action, une cer- 
taine grandeur faite pour surprendre les moins informés. 
Il apparaît, de l'ensemble de ces faits, que les vrais prin- 
cipes de rislam ont une valeur civilisatrice qui s'accom- 
moderait des pays les plus déshérités, qui ramènerait les 
plus barbares des humains, s'il se trouvait assez d'hommes 
aptes à faire respecter ces principes et à en maintenir l'in- 
tégrité, encore qu'ils ne seraient pas eux-mêmes Musul- 
mans. 



Les documents attestant l'expansion de la civilisation et 
de la culture arabes dans l'Afrique centrale, sont demeurés 
longtemps problématiques, parce que les écrits des premiers 



32 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

informateurs arabes, comme El Bekri, Ibn Khaldoun, Ibn 
Batoutah, El Kaïrouani, ont été révélés au public par des 
traductions relativement récentes et aussi parce que les 
explorateurs de l'Afrique, arabisants inexpérimentés pour 
la plupart, ou plus préoccupés d'autres recherches, ne por- 
tèrent pas leurs investigations de ce coté. C'est vers i85o, 
seulement, que le savant docteur H. Barth découvrit un 
manuscrit du Tarikh es-Soudan d'Es-Sa'di, qu'il put ana- 
lyser, grâce à ses connais-sancesen arabe. 

Pourquoi n'a-t-il pas rapporté en Europe cet exceptionnel 
document historique et n'en a-t-il obtenu que la communi- 
cation ? C'est ce qu'il importe d'expliquer. De son temps, 
les ouvrages composés dans le pays même étaient tous ma- 
nuscrits et le sont encore, pour la plupart. Ces ouvrages se 
transmettaient par héritage, de génération en génération et 
ajoutaient à leur valeur propre, celle qui s'attache à un bien 
familial entouré de vénération. Ces manuscrits ainsi con- 
servés étaient le plus souvent de la main d'un parent, d'un 
maître ou d'un ami révéré comme savant, et leurs marges 
étaient enrichies d'annotations dues à des personnalités lo- 
cales et quelquefois étrangères, sous forme de gloses, d'opi- 
nions, de critiques, de commentaires, de rectifications, s'ap- 
pliquant aux diverses matières traitées. 

De sorte qu'un manuscrit parvenu en cet état dans les 
mains d'une famille de lettrés ou de non-lettrés, avait, pour 
les uns comme pour les autres, la valeur inappréciable d'une 
véritable relique, dans le sens religieux, comme dans le 
sens profane. La ferveur passionnée et jalouse du biblio- 
phile européen peut donner la mesure de celle qui s'attache, 
à bon droit, aux manuscrits africains. 

On conçoit que le docteur Barth a dû la faveur insigne 
de disposer du Tarikh es- Soudan au crédit que lejîrman 
du Sultan de Constantinople lui assurait en pays d'Islam, 
à sa connaissance réfléchie du monde musulman et à sa 
parfaite adaptation à ce milieu spécial. En un mot il sut 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 33 

inspirer confiance et il est probable que le détenteur du 
volume qu'il a feuilleté, l'a assisté de son aide et de sa 
présence, pendant la durée de ses recherches. 

Le secret est si bien gardé sur ces manuscrits-reliques^ 
que le Tarikh es-Soudan, analysé par Barth il y a soixante 
ans, n'a été introduit en France que beaucoup plus tard, 
puisque la traduction qu'en a donnée M. Houdas est de 
1900. Et ce n'est que Tannée suivante que ce même savant 
traducteur a donné le Tekmilet ed-Dibadj d'Ahmed Baba, 
dont on ne connaissait encore que quelques écrits, par 
leurs seuls titres. 

Cet état de choses a persisté jusqu'à l'époque de la péné- 
tration générale des pays africains et là seulement où l'éta- 
blissement de la paix a fait naître une confiance réciproque 
entre les habitants et les étrangers. Le général Faidherbe, 
qui porta son attention sur tout ce qui pouvait arracher ses 
secrets au centre de l'Afrique, ne recueillit que de sèches 
nomenclatures donnant tant bien que mal l'origine et la 
composition du peuplement indigène musulman des rives 
du Sénégal et du Niger (i). 

Le lieutenant L. Mizon, qui achevait, vers iSgS, un séjour 
de dix années parmi les populations peules, avait acquis la 
conviction que de nombreux savants de cette race avaient 
composé des ouvrages célèbres dans tout le Soudan (2). Il 
rapporta en France un opuscule dû au Sultan du Sokota 
Otman dan Fodio, suffisant pour attester l'activité intellec- 
tuelle des Peuls (3). 

Le Tarikh es-Soudan et le Tekmilet ed-Dibadj achevè- 
rent d'élucider la question et de lever tous les doutes, en 
ce qui concerne les pays noirs, qui, d'ailleurs, sont loin 

(i) V. Général Faidherbe, Notice sur la colonie du Sénégal. Paris, Challa- 
mel, 1859, et Revue algérienne et coloniale, 1860, t. III. 

(2) Les royaumes Foulbé du Soudan Central. Bulletin de la Société de 
Géographie, Paris, 1895. 

(3) Nour El Eulbab d'Othmane dan Fodio. Revue africaine, Alger, 1897, 
n» 227, trad. Ismaël Hamet. 



34 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

d'avoir livré leurs documents écrits les plus importants. 
Mais, au nord du Niger et du Sénégal, vivent des popula- 
tions nombreuses dont on ignorait naguère à peu près tout. 
On savait bien que des familles religieuses, dans l'Azaouad, 
dans l'Adrar, dans le Tagant, avaient produit des hommes 
vénérés pour leur sainteté et leur savoir, mais on ne pou- 
vait imaginer que la culture arabe eût été susceptible, en 
un pareil milieu, de se traduire par des œuvres importantes; 
des témoignages recueillis en d'autres régions analogues 
autorisaient à penser que la vie nomade faite de mouve- 
ment continuel, de guerre^, de pillage et de grands déplace- 
ments, était totalement exclusive de toute culture intellec- 
tuelle élevée. 



De ce côté, les premiers documents apparus furent une 
véritable révélation ; la bonne fortune de faire connaître les 
richesses littéraires du Sahara occidental était réservée à 
cette Revue. C'est d'abord le catalogue de la bibliothèque de 
Cheïkh Sidia rapporté par M. le commandant Gaden et ana- 
lysé par M. L. Massignon, qui nous ouvre sur l'œuvre intel- 
lectuelle du Sahara mauritanien des horizons insoup- 
çonnés (i); c'est ensuite le Kitab Et-Taraïf, dont l'origine 
et l'importance sont tout à fait suggestives (2). De nouveaux 
documents enfin nous montrent encore que non seulement 
les Sahariens de la Mauritanie ont du goût pour les travaux 
intellectuels, mais encore que la culture des lettres arabes 
s'est élevée chez eux à un haut degré de distinction, et que, 
pour la conservation de leurs annales, ils ont remplacé la 
tradition orale des peuples arriérés par des écrits nombreux 
et recommandables. 

Il est à souhaiter que M. le commandant Gaden ait des 



(i) Repue du Monde musulman, juillet-août 1909. 
(a) Ibid., numéros d'octobre et novembre 1910. 



LA CIVILISATION ARABE EN AFRIQUE CENTRALE 35 

imitateurs dans les pays musulmans du centre de l'Afrique; 
il leur suffira d'inspirer confiance, de donner aux déten- 
teurs d'ouvrages écrits toutes garanties de nature à leur 
mettre l'esprit en repos; enfin de chercher à obtenir non des 
manuscrits originaux dont on ne se dessaisit jamais sans 
contrainte, mais des copies établies par des lettrés choisis 
€t dont une juste rémunération saura stimuler le zèle. 

IsMAEL Hamet. 



NOTES ET DOCUMENTS 



L'Émigration maltaise en pays musulmans. 



C'est incontestablement vers les pays musulmans et spécialement 
vers les contrées de langue arabe que les Maltais se sont portés de pré-- 
férence.Si l'on place de côté l'Inde, le Maroc et la Perse où l'on signale 
quelques rares Maltais, on peut affirmer que, dans toutes les autres- 
régions musulmanes, les Maltais sont en grand nombre. C'est surtout 
dans les ports qu'ils se sont installés, et ce n'est que peu à peu, grâce 
à l'infiltration européenne, qu'ils se sont fixés dans l'intérieur des 
terres, comme en Algérie-Tunisie. Ignorants mais extraordinairement 
actifs, ils sont d'abord marins, pêcheurs, cafetiers, boutiquiers, ma- 
nœuvres, ouvriers. Leurs affaires prospèrent et ils ne tardent pas à 
devenir commerçants, armateurs, banquiers, colons, et aujourd'hui, 
grâce à l'instruction acquise par la troisième génération, on en trouve 
qui sont avocats, médecins, interprètes, fonctionnaires. C'est une lente 
évolution que nous aurons l'occasion d'étudier en détail dans chacun 
des pays musulmans, et dont les plus beaux résultats ont été atteints 
sur terre française, en Algérie et en Tunisie. 

La proximité des rivages turc, égyptien, barbaresque, la grande res- 
semblance de leur dialecte avec la langue arabe dont elle n'est en 
somme qu'une déformation, une origine également sémite, un contact 
millénaire, un goût très prononcé pour le commerce, ont de bonne 
heure rapproché les Maltais du peuple arabe. Bons chrétiens et défen- 
seurs de la citadelle de la chrétienté, ils furent haïs par les Arabes 
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle et faits souvent captifs. Mais, dès 
que la course fut abolie par les grandes puissances européennes, les 
Arabes ne tardèrent pas de les considérer comme des demi-frères et à 



NOTES ET DOCUMENTS 3j 

Utiliser leurs services comme intermédiaires avec les peuples d'Europe. 
N'est-ce pas un Maltais, ce Xavier Naudi qui, en 1802, signa avec le 
Pacha de Tripoli un avantageux traité de commerce et de paix au nom 
de Bonaparte ? 

Ils furent les premiers négociants sur les côtes alors inhospitalières 
de l'Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine, de l'Egypte et, plus tard, 
ils furent de précieux auxiliaires à la conquête française. Leur rôle de 
pionniers de la civilisation sur cette merveilleuse terre d'Afrique n'a 
pas été suffisamment relevé et il est temps de leur rendre cette justice. 
Aujourd'hui, ils forment une importante colonie dans l'Afrique septen- 
trionale et en Turquie. Nous exposerons l'historique de leur installa- 
lion, le développement qu'ils ont pris et l'avenir qui peut les attendre. 



Turquie. 

De très bonne heure, les Maltais ont cherché à gagner leur pain dans 
les grands ports turcs. C'est surtout Constantinople, Smyrne et Bey- 
routh qui en possèdent le plus grand nombre. Mais, on en trouve 
également à Salonique, aux Dardanelles, en Crète, à Chypre. Les sta- 
tistiques qui vont suivre sont fournies parles consuls anglais, mais elles 
sont certainement inférieures à la réalité, car les colonies maltaises sont 
composées, en majeure partie, de gens pauvres et ignorants, qui négligent 
de se faire inscrire, eux et leurs enfants, au consulat britannique dont 
ils relèvent, et ce n'est que lorsqu'une difficulté surgit avec quelque 
sujet ottoman qu'ils songent à leur consul. C'est alors seulement que 
leur situation est régularisée au point de vue de l'immatriculation. 

A Constantinople, ils étaient 879 en 1891 et 987 en 1901. Ces der- 
niers étaient répartis en 614 hommes et 478 femmes. Le commerce 
et les affaires maritimes les occupent en général. A Galata,il y a même 
la rue des Maltais. Sauf de très rares exceptions, ils végètent dans des 
situations médiocres. Le seul Maltais qui ait réussi à se créer une 
brillante position, grâce à sa vaste érudition, à sa haute intelligence et 
à son inlassable activité, c'est le docteur Lewis Mizzi, qui est un des 
premiers avocats de Constantinople, en même temps qu'il dirige un 
important journal anglo-français, The Levant Herald. Autrefois, le 
docteur Parnis, décédé depuis longtemps, était conseiller légiste à là 
Sublime Porte et représentait brillamment Malte. Il est à noter que les 
Maltais établis à Constantinople sont restés fidèles à leur religion et, 
jusqu'à un certain point, à leur langue. Les églises de Saint-Pierre à 
Galata et de Sainte-Marie-Draperis à Péra sont leurs paroisses préférées. 
11 existe à Constantinople une Société de bienfaisance maltaise. 



38 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ceux qui sont nés cependant sur les rives du Bosphore n'ont qu'une 
vague connaissance de leur dialecte maternel et ne parlent plus que 
les langues du pays. Leur nom de famille seul les fait reconnaître 
comme Maltais. A Salonique et aux Dardanelles ils sont en plus petit 
nombre qu'à Constantinople. Il y a cependant lieu de signaler la 
famille Grech, établie depuis longtemps aux Dardanelles, où elle possède 
toute une flottille de vapeurs de sauvetage qui rendent les plus grands 
services aux navires qui éprouvent des avaries sérieuses dans l'archipeU 

II faut descendre jusqu'à Smyrne pour trouver une agglomération 
maltaise de quelque importance. Les relations maritimes et commer- 
ciales entre Smyrne et l'île de Malte ont été de tous temps fort actives 
et il n'y a pas lieu de s'étonner de trouver dans le grand emporium 
anatoliote 469 Maltais en 1891 et SjS en 1901 (3o3 hommes et 
272 femmes). Leur situation n'est guère meilleure que celle de leurs 
compatriotes de Constantinople : ils travaillent péniblement dans le 
commerce, l'industrie et la marine. On peut en dire autant des i63 Mal- 
tais établis en 1901 à Beyrouth. En général, la colonie maltaise qui vit 
en Turquie d'Europe et d'Asie a à lutter contre le malaise qui sévit 
dans le pays. Le jour où le commerce, l'industrie et l'agriculture feront 
en Turquie les progrès si impatiemment attendus par tous les Euro- 
péens, il est certain que les Maltais aussi contribueront à la prospérité 
générale et se créeront, tout comme en Algérie, des situations avanta- 
geuses. Le Grec et l'Arménien ont les plus grandes capacités commer- 
ciales, mais le Maltais saura lutter aussi contre eux et déployer ses qua- 
lités d'activité et d'endurance. Terminons en notant que le clergé 
régulier et séculier de Turquie a fait aussi quelques recrues parmi les 
ecclésiastiques maltais. Il nous semble que c'est là tout ce qu'on peut 
dire de saillant sur les Maltais fixés dans l'Empire ottoman propre- 
ment dit. 

Restent la Crète et Chypre que nous placerons dans ce chapitre, pour 
la commodité du sujet. 

L'île de Crète, par sa proximité de Malte, a attiré quelques insulaires 
dans le cours du dix-neuvième siècle et surtout depuis que la Grande- 
Bretagne y a envoyé des troupes. Un vapeur maltais était même chargé 
à cette époque-là du transport des soldats et des approvisionnements. 
Des marins et des marchands malais ont suivi l'élément militaire. La 
statistique britannique accuse pour 1901 : 

58 Maltais à Crète, dont 17 femmes. 
54 — à la Canée, dont 24 femmes. 
5 — à Réthymo, dont 3 — 



117 — dans la grande île Cretoise. 



NOTES ET DOCUMENTS 39 

A Chypre, les Anglais ont vainement tenté d'attirer les Maltais. 
Dans un chapitre précédent, nous avons parlé de la mission que le 
gouvernement de Malte envoya en 1878-1879 à Chypre. Son avis fut 
que l'île se prétait à la colonisation. Quelques familles maltaises 
allèrent s'y installer. Mais la maladie les obligea à rentrer dans leurs 
foyers. Malgré cet insuccès officiel, un notable maltais acheta en 1882 
une grande ferme dans la riche plaine de Messarié et fit venir une dou- 
zaine de familles de son pays. Celles-ci se mirent au travail, mais les 
fièvres ne tardèrent pas à les décimer. Les survivants rentrèrent à 
Malte et la ferme tomba en ruines I Le climat de Chypre n'est donc pas 
en faveur auprès des Maltais, qui étaient 91 en 1891 et 69 en 1901. 
Ceux-ci étaient divisés entre 32 hommes et 87 femmes. Ce sont des 
commerçants et des employés. 

La Turquie, la Crète et Chypre réunis auraient donc, d'après la sta- 
tistique officielle anglaise, 1.9 1 i Maltais. A notre avis, ce chiffre méri- 
terait d'être augmenté d'un bon tiers. 



Egypte. 

C'est grâce au général Bonaparte que les Maltais firent véritablement 
connaissance avec l'Egypte. Lorsque le jeune vainqueur s'empara de 
Malte en 1798,11 chargea le général Dugua de passer en revue les débris 
des troupes maltaises afin de faire appel aux hommes désireux de 
suivre l'armée française en Egypte. Cette revue fut passée le 26 prairial 
à Birkirkara et on constata la présence sous les drapeaux de 981 soldats 
de terre et de mer. Un grand nombre de ces hommes accepta de suivre 
Bonaparte vers le pays des Pharaons : 358 furent immédiatement embar- 
qués sur les différents navires qui composaient la flotte française. La 
Légion maltaise comprit 2.000 hommes, qui, selon la correspondance 
de Napoléon lui-même, donna des preuves de courage qui lui valurent 
l'estime et la confiance de ses chefs. Bonaparte pourvut au sort de leurs 
familles restées à Malte en leur faisant payer une pension mensuelle 
proportionnée au grade militaire. Les soldats maltais servirent tour à 
tour sous les ordres des généraux Kléber et Menou. La Légion ttialtaise 
fut presque entièrement exterminée, et un historien, L. de la Brière, a 
écrit sa plus belle oraison funèbre en disant : « Personne n'a célébré ce 
sang obscur qui a abreuvé les sables brûlants, qui a coulé là-bas sans 
gloire et sans patrie, ces victimes de la misère et de la peste qui n'ont 
cependant pas mérité les dédains de la France oublieuse. » 

Même après l'évacuation de l'Egypte par les troupes françaises, les 
Maltais prirent le chemin d'Alexandrie et du Caire, où ils furent de pré- 



40 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

•cieux intermédiaires entre les indigènes et les Européens. Tout comme 
dans les pays barbaresques, ils furent les premiers étrangers établis à 
<lemeure fixe parmi les Arabes. Ils étaient environ i.ooo au temps du 
Khédive Méhémet-Ali, le fondateur de l'Egypte moderne. Le riche pays 
arrosé par le Nil s'ouvrit alors aux nouvelles entreprises et, lors de l'ou- 
verture du canal de Suez, les Maltais d'Egypte formaient une impor- 
tante colonie qui ne cessa de s'accroître jusqu'au bombardement 
d'Alexandrie par les Anglais en 1882. Cette année, que les Maltais 
appellent « hapta ta Lichandra », eut lieu un exode général vers Malte où 
les autorités furent obligées de penser à loger tous ces « Égyptiens » 
qui rentraient épouvantés et sans grandes ressources. La coquette ville 
de Sliema prit de l'extension à cette époque-là. En un mois, juin, plus 
de 8.000 Maltais étaient arrivés d'Alexandrie. A ce moment, un régi- 
ment de l'artillerie maltaise fut ajouté au corps expéditionnaire anglais. 
Il y resta quelques mois et revint avec la médaille d'Egypte. En 1900, 
l'artillerie maltaise fut de nouveau envoyée à Alexandrie et au Caire. A 
la suite de ce mouvement de troupes et du calme rétabli sur les bords 
du Nil, bien des Maltais retournèrent en Egypte, où, d'après les statis- 
tiques officielles du gouvernement égyptien, ils étaient : 

S.SgS en 1891. 
6.463 en 1897. 
6.984 en 1901. 

Ces derniers étaient répartis de la manière suivante : 

Alexandrie 4-192 

Le Caire ^ 1-547 

Port-Saïd 878 

Suez 294 

Zagazig 73 

Il y aurait lieu d'ajouter ceux qui se sont aventurés jusqu'au fond du 
Soudan égyptien. Le jeune colonel Bernard, conseiller financier du 
gouverneur à Khartoum, est Maltais. 

Aucune des colonies sus-mentionnées ne comporte une étude spé- 
ciale. Les Maltais sont pour la plupart commerçants, boutiquiers, em- 
ployés, fonctionnaires. Quelques-uns d'entre eux ont été faits Beys par 
les Khédives. A Alexandrie, on trouve des Maltais au Conseil muni- 
cipal. C'est dans cette dernière ville qu'ils sont véritablement nombreux 
et riches. Très actifs, certains sont arrivés à amasser une jolie fortune 
et ce sont des gens tranquilles, quoi qu'en dise Baedeker dans son 
fameux guide. A Alexandrie, fut fondée, le 28 mai 1880, une Société 



NOTES ET DOCUMENTS 4I 

de bienfaisance maltaise par M. Salvalore Grech Borg. Le président actuel 
est l'infatigable avocat Mario Vella. Le Gouvernement de Malte envoie 
à Alexandrie 3oo livres sterling par an pour secourir les Maltais indi- 
gents. La Société de bienfaisance continue à faire le plus grand bien et 
le Conseil municipal d'Alexandrie lui alloue aussi une subvention. A la 
Société de bienfaisance est annexée une école, où on apprend aux petits 
Maltais pauvres leur idiome maternel. Depuis peu de temps, une phil- 
harmonique maltaise appelée La Valette existe à Alexandrie et le local 
qu'elle occupe est sa propriété. La paroisse des Maltais est Sainte- 
Catherine, où chaque matin un prêtre maltais prêche en maltais. Tels 
sont les principaux faits qui démontrent la vitalité de la colonie mal- 
taise d'Egypte. Elle augmentera en nombre et en richesse le jour où le 
pays des Pharaons entrera dans une nouvelle voie économique plus nor- 
male. 

Tripolitaine. 

La Tripolitaine s'étend en face de Malte et, par sa configuration géo- 
graphique, elle semble appeler vers elle les insulaires que les aven- 
tures attirent sur la terre d'Afrique. Jusqu'au commencement du dix- 
neuvième siècle, ce n'est pas sans danger qu'ils se hasardaient sur les 
côtes tripolitaines, où la captivité était le sort qui les attendait en leur 
double qualité de chrétiens et de sujets de l'ordre de Saint-Jean. La 
conversion à l'islamisme, très rare d'ailleurs de leur part, était le seul 
moyen d'adoucir alors leur exil forcé. Lorsque Malte tomba entre les 
mains des Anglais en 18 14 et que la course fut abolie, les Maltais res- 
pirèrent, car ils purent enfin s'adonner librement à la navigation et au 
commerce. Sous la puissante dynastie des Karamanlis, pachas qui 
gouvernèrent la Tripolitaine de 171 1 à i835, ils vinrent peu à peu s'ins- 
taller à Tripoli et à Benghazi, apportant avec eux toutes les marchan- 
dises européennes entreposées à Malte. Le contact commercial eut 
ainsi lieu à l'avantage des deux peuples. Les produits sahariens, telsque 
plumes d'autruche, ivoire, poudre d'or, peaux tannées, alfa, etc., ap- 
portés autrefois en grandes quantités par les caravanes à Tripoli et à 
Benghazi, étaient uniquement dirigés sur Malte, qui constituait un véri- 
table emporium aujourd'hui déchu. Ce fut surtout à partir de i833, 
année au cours de laquelle les Turcs chassèrent les Karamanlis et pri- 
rent possession directe de la Tripolitaine, que les Maltais furent encou- 
ragés à se fixer à Tripoli, puis à Benghazi et ensuite à Derna. Ces ports 
furent reliés à Malte par un câble télégraphique. Les vapeurs maltais, 
dont l'existence n'est plus qu'un mythe, trouvaient sur la côte tripoli- 
taine un fret lucratif. La présence d'une forte garnison et d'une flotte 



42 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

importante à Malte exigea du bétail, et ce furent les Maltais fixés sur la 
côte voisine qui se chargèrent de ces expéditions encore exis- 
tantes. 

La statistique consulaire anglaise accuse pour 1891 : 

Maltais gSS 

Maltaises 904 

1.862 

et pour 1901 : 

Maltais 1.009 

Maltaises 996 

2.004 

C'est le chiffre officiel des Maltais établis dans toute la Tripolitaine. 
Mais il nous semble plus rationnel de le porter à 2.5oo environ établis 
principalement à Tripoli et dans les petits centres de son hinterland 
appelés Menchia, Homs, Zliten, Tabia, Misrata, puis dans la ville de 
Benghazi et dans sa campagne, ainsi que dans le petit port de Derna. 
Dans ces trois agglomérations, sauf de rares exceptions, les Maltais 
s'adonnent au commerce, à la pêche, à l'horticulture, aux petits mé- 
tiers et emplois. A Tripoli, ce fut un Maltais, M. Riccardo Cassar, dé- 
cédé depuis quelques années, qui bâtit les plus belles maisons de la 
ville, grâce à la grosse fortune qu'il avait su amasser par son travail. Il 
faut signaler aussi le docteur Angelo Mizzi, qui pratiqua pendant de 
longues années la médecine à Tripoli, où il prodigua ses soins éclairés 
et dévoués à ses compatriotes pauvres. Ceux-ci sont malheureusement 
nombreux, car pour faire le commerce il leur manque très souvent les 
capitaux nécessaires que possèdent leurs concurrents, les Juifs. Quel- 
ques Maltais s'occupent de la culture maraîchère, mais d'une manière 
très restreinte encore, à cause des difficultés inhérentes aux pays otto- 
mans. Les presses d'alfa donnent aussi du pain à quelques Maltais de 
Tripoli et des petits centres que nous avons énumérés plus haut. 
Comme dans tous les autres pays musulmans qu'ils habitent, leurs re- 
lations avec les Arabes dont ils parlent la langue sont excellentes. S'ils 
réussissent à amasser quelque pécule, ils songent néanmoins à rentrer 
à Malte qu'ils n'oublient pas en général. La Tripolitaine n'a pu les 
retenir en aussi grand nombre que l'Algérie-Tunisie, où ils ont fait de la 
véritable colonisation, comme nous le verrons plus loin. L'intérieur du 
pays est encore fermé aux entreprises agricoles des Européens et, le jour 
où la Tripolitaine s'ouvrira aux exploitations étrangères, il est certain 
que les Maltais y prendront une large part comme dans les deux 



NOTES ET DOCUMENTS 43 

grandes colonies françaises. Notons une fois de plus que les Maltais 
restent très fidèles à leur religion, et les églises catholiques existantes en 
Tripolitaine ont été bâties principalement pour eux. Des prêtres mal- 
tais prêchent en maltais. Inutile d'ajouter que les Maltais sont sujets 
britanniques et toutes les fois qu'ils ont maille à partir avec les sujets 
ottomans, c'est au consul d'Angleterre qu'ils doivent s'adresser. Quand 
l'un d'eux commet un crime, c'est à Malte qu'il est envoyé et interné. 
Si la colonie maltaise de Tripoli continue à être nombreuse, il n'en 
est plus de même de celle de Benghazi, où jadis les Maltais étaient 
environ 5oo, dont plusieurs riches négociants, tels que les Vella et les 
Cachia qui s'occupaient de l'élevage. Les bestiaux sont destinés à l'ap- 
provisionnement de Malte. La suppression du télégraphe maltais en 
1871, le typhus de iSgS qui a décimé la population, une série d'années 
de disette diminuèrent sensiblement la colonie maltaise. Les uns mou- 
rurent, les autres rentrèrent à Malte, et le reste au nombre de 260 per- 
sonnes environ continuèrent à Benghazi une existence très médiocre. 
La Cyrénaïque a été dans l'antiquité un des greniers de Rome. Sa pros- 
périté était proverbiale. Mais aujourd'hui, sur les ruines de Cyrène et 
les anciens champs de blé, végètent des pâtres bédouins. Le jour où 
cette région sera ouverte aux Européens, elle retrouvera son ancienne 
fertilité et les Maltais sont tout désignés pour la coloniser. Terminons 
par le petit port de Derna, où il y eut dès 1843 des familles maltaises, 
les seules étrangères dans la ville, adonnées au commerce et aux prêts 
sur gages. En résumé, les 2 ou 3. 000 Maltais établis dans les trois ports 
tripolitains ont réussi péniblement, sauf quelques rares commerçants, 
à gagner leur pain dans ce pays encore fermé à la pénétration euro- 
péenne pour des raisons politiques que nous n'avons pas à exposer ici. 
Lorsque la Turquie se décidera à créer en Tripolitaine les indispensa- 
bles travaux d'utilité publique et autorisera librement l'achat et la cul- 
ture des terrains, les Maltais seront les meilleurs auxiliaires de cette 
nouvelle colonisation. Nous ne terminerons pas ce chapitre sans noter 
que les rares Européens qui ont réussi à vivre à Mourzouk, capitale du 
Fezzan, et àGhadamès, sont des Maltais. L'Angleterre avait jadis dans 
ces deux villes si rébarbatives des agents politiques chargés principale- 
ment de surveiller la traite des nègres. Et ces consuls étaient Maltais, 
comme d'ailleurs ceux qui sont établis dans les petits ports de la 
côte. 

Tunisie. 

La Tunisie est à quelques heures de navigation de Malte et il n'y a 
pas lieu de s'étonner qu'elle ait attiré de bonne heure les insulaires à la 
recherche d'un gagne-pain à l'étranger. Comme dans les autres régen- 
ces barbaresques, les Maltais y étaient traités plutôt en ennemis jusqu'à 



44 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

la fin du dix-huitième siècle et ils étaient faits captifs toutes les fois 
qu'ils étaient pris par les Tunisiens. Lorsque Bonaparte s'empara de 
Malte en 1798, le bey de Tunis, sur ses réclamations, donna la liberté 
à 5o Maltais qui rentrèrent dans leur pays natal. Ce n'est qu'à l'aboli- 
tion delà course par les grandes puissances européennes qu'ils purent 
librement songer à la terre voisine des anciens Carthaginois. Jusqu'en 
i83o, le nombre des Maltais fixés en Tunisie n'était pas bien important. 
Mais, dès que la France s'empara de l'Algérie, les Maltais s'y portèrent 
avec empressement et comme la Goulette était sur leur passage, un cer- 
tain nombre d'entre eux s'arrêta dans ce petit port, d'où ils se répandirent 
dans les villes voisines, Tunis, Porto-Farina, Sousse, Sfax. Puis, les 
travaux qui s'exécutèrent dans la Régence jusqu'au moment où la 
France étendit son protectorat sur le pays firent venir à Tunis des ou- 
vriers maltais qui grossirent la colonie. Mais, c'est à partir de 1881 que 
les Maltais, déjà au nombre de 7.000, furent encouragés à s'installer en 
Tunisie. Dès que le drapeau français flotta sur les kasbas tunisiennes 
Italiens et Maltais affluèrent dans la Régence. Les chemins de fer, les 
ports, les industries, la culture des terres prirent un développement 
magnifique qui donna lieu à une forte immigration. Les autorités fran- 
çaises furent même à un certain moment inquiétées par cette invasion 
de Siciliens et de Maltais. Nous n'avons pas à retracer ici l'admirable 
essor que prit la Tunisie française. Ce qu'il nous importe de noter, 
c'est l'attrait de plus en plus fascinant qu'exerça sur les Maltais la Ré- 
gence de Tunis. Malte fut désormais reliée par les beaux paquebots de 
la Compagnie Générale Transatlantique aux ports tunisiens. Pour la 
Tunisie, plus que pour tout autre pays africain, on peut dire que les 
Maltais furent les premiers colons européens. Le climat, les mœurs, la 
langue de ce pays leur rappelaient facilement leurs îles natales. Ils s'y 
sont implantés avec plus de vigueur qu'en Tripolitaine et aussi avec 
plus de succès. Les statistiques qui vont suivre le prouveront ample- 
ment. 

Chiffres anglais. 

1891 1901 

Djerba 277 » 

Sfax 955 1.067 

Mehdia I47 * 

Monastir 192 » 

Sousse ........ 955 » 

La Goulette 5o2 » 

Porto-Farina 144 » 

Tunis. . . 8.000 13.905 

Autres ports 554 354 

Maltais 11.527 i5. 326 



NOTES ET DOCUMENTS 45 

Chiffres français. 

En 1886 g. 000 Maltais 

En 1891 11.706 — 

Fin 1901 i2.o38 — 

Vm 1902 •1-977 — 

Fin 1907 i2.o85 — 

Malheureusement, les autorités françaises ne dressent de statistique 
ni par localité, ni par profession. Dans presque tous les centres tuni- 
siens, on trouve des Maltais. La plupart sont établis naturellement à 
Tunis même et dans ses environs immédiats. Le commerce de la bou- 
cherie, des denrées alimentaires, de la distillerie, delà pêche, de la lai- 
terie est entre les mains des Maltais. Ceux-ci s'adonnent également à 
l'agriculture et à la culture maraîchère, contribuant pour leur part à ali- 
menter de légumes cultivés à l'européenne les marchés de certaines 
localités. A noter également que les échanges commerciaux entre 
Malte et la Tunisie se chiffrent aujourd'hui par plus de 2 millions de 
francs. La colonie maltaise a pris conscience d'elle-même : il existe à 
Tunis depuis igoo une société de bienfaisance et depuis i883 une so- 
ciété ouvrière de secours mutuels, fondées par des Maltais, ainsi qu'une 
philharmonique. La médecine et le clergé maltais comptent en Tunisie 
quelques représentants. Mgr Polomeni, évèque à Sfax, est Maltais. Le 
cardinal Lavigerie aimait beaucoup les Maltais et accueillait très vo- 
lontiers leurs prêtres. Le grand prélat comprit vite que l'élément maltais 
était pour les possessions françaises une force dont il fallait se servir. 
Son voyage à Malte en juillet 1882 fut d'ailleurs un véritable triomphe 
et lui prouva combien les Maltais lui étaient reconnaissants pour 
l'appui qu'il leur prêtait en Afrique. Est-il nécessaire de dire que les 
paroisses catholiques créées en Tunisie entre i838 et 1848 étaient prin- 
cipalement destinées aux colonies maltaises naissantes ? 

Au Conseil municipal de Tunis siègent deux membres maltais, et 
dans chaque ville importante de la Régence on trouve un conseiller 
municipal qui porte un nom maltais. De cette manière, ils sont mêlés 
à la vie administrative française. Au bout de deux générations, les Mal- 
tais sont francisés, s'assimilant très vite les idées et la culture des gou- 
vernants. Plus de i.Soo enfants maltais fréquentent d'ailleurs annuelle- 
ment les écoles religieuses et laïques de la Régence. Les familles les 
plus aisées envoient leurs fils au collège Saint-Louis de Carthage et 
parfois même en France. Ce dernier mouvement n'est pas aussi impor- 
tant qu'en Algérie, mais il n'en existe pas moins comme signe symp- 
tomatique qui ne fera que se développer certainement. Tout ce qui 
est français, à l'exception cependant de l'anticléricalisme, les passionne 



4^ BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

et on peut dire qu'ils aiment la France pour la généreuse hospitalité 
qu'elle leur accorde dans une de ses plus florissantes possessions. Pour 
eux, la Tunisie est une véritable seconde patrie. Cent quarante-neuf 
Maltais de Tunisie se sont naturalisés Français de 1888 à 1907. 

C'est en 1868 que les Européens eurent le droit d'être propriétaires 
fonciers en Tunisie. Mais ce n'est qu'après la loi du 5 juillet i885 
(acte Torrens dû à M. Paul Cambon) qu'ils se mirent à acheter sérieu- 
sement des terrains. A la fin de 1900, les Maltais possédaient déjà 
5.747 hectares en Tunisie et ce chiffre atteignit deux ans après i5.2g5 
hectares, soit 2,36 p. 100 de la totalité des propriétés possédées par les 
Européens. Ces chiffres suggérèrent les observations suivantes au Direc- 
teur de l'Agriculture et du Commerce : « Ces augmentations concer- 
nent un nombre relativement restreint de Maltais, principalement de 
négociants établis en Tunisie depuis d'assez longues années; elles n'en 
sont pas moins symptomatiques comme signe de la fixation définitive 
dans la Régence par la colonisation agricole de ces laborieux auxiliaires 
de notre civilisation. » (Rapport au Résident général, avril 1904.) Tout 
le monde connaît à Tunis la rue des Maltais, la rue Malta Srira, la rue 
La Valette. En igoS, la valeur du capital immobilier des Maltais à 
Tunis était de 7.944.000 francs. Quant à la valeur locative des immeu- 
bles, à Tunis, appartenant aux Maltais, elle est en légère progression. 
De 487.700 francs en 1893, elle passe à 568. 000 francs en 1899, pour 
atteindre 635 000 francs en 1903. Le nombre d'immeubles possédés par 
les Maltais à Tunis était de 383 en 1893, de 390 en 1898 et de 424 en 
1903. La progression de la valeur locative de 1893 à 1903 était de 
23,26 p. 100. Ces chiffres, tirés des statistiques publiées par le gouver- 
nement du Protectorat, prouvent surabondamment l'importance crois- 
sante de la colonie maltaise en Tunisie et font présager un avenir aussi 
brillant qu'en Algérie pour les insulaires qui désireront aller s'établir 
sur une terre qui est désormais placée sous la vigilante protection de la 
France. 

Un connaisseur en questions tunisiennes, M. E. Fallot, a écrit à ce 
sujet une page éloquente que nous reproduirons, étant donné qu'elle 
reflète entièrement notre pensée : « L'émigration maltaise en Tunisie 
doit donc apparaître comme un fait inéluctable, avec lequel notre 
politique coloniale doit s'apprêter à compter. Il est certes regrettable 
que tous les émigrants qui se fixent en Tunisie ne soient pas nos 
compatriotes. Mais il ne servirait à rien de se répandre en récrimina- 
tions contre un phénomène économique que rien ne peut empêcher. 
Mieux vaut chercher à tirer le meilleur parti possible d'un élément de 
peuplement qui vient à nous poussé par une force irrésistible. Cet 
élément est d'ailleurs le meilleur de tous ceux que les pays étrangers 



NOTES ET DOCUMENTS 47 

peuvent nous offrir... On peut considérer l'immigrant maltais comme 
plus facilement assimilable que n'importe quel autre étranger. Ses 
ancêtres, aussi haut que remonte l'histoire, ont vécu toujours sous une 
domination extérieure, sans s'incorporer jamais à leurs conquérants 
successifs. Un siècle d'occupation britannique n'a réussi qu'à faire 
éclater toujours davantage l'antipathie qui sépare le caractère maltais 
du caractère anglais. Aussi, le Maltais qui s'établit en Tunisie n'ap- 
porle-t-il aucun sentiment de nationalité qui puisse faire obstacle à 
l'œuvre de la colonisation française. Il paraît être appelé à rendre 
dans la Régence les mêmes services que l'Espagnol en Algérie, sans 
créer le même danger national. L'intérêt bien entendu de notre domi- 
nation nous commande donc d'entretenir des relations de bon voisi- 
nage avec un petit pays qui nolis fournit de précieux alliés dans notre 
lutte contre des nationalités rivales. Il serait même d'une très grande 
utilité de chercher à accroître dans cette population qui est destinée à 
fournir de nombreux émigrants à nos deux colonies du Nord de 
l'Afrique les sentiments de bienveillance qu'elle professe généralement 
pour la France. Ces bons sentiments ont besoin d'être entretenus avec 
soin... Il existe, entre la Tunisie devenue française et Malte, deux 
moyens de rapprochement qui pourront amener le résultat désiré : la 
propagation de la langue française à Malte et l'accroissement des rela- 
tions commerciales avec cette île. Il sera donc d'une bonne politique 
de faciliter les transactions entre Malte et la Tunisie et, par là, de res- 
serrer les liens économiques qui unissent déjà à cette île. » 



Algérie. 

Nous avons tour à tour étudié l'émigration maltaise en Europe, en 
Turquie, en Egypte, en Tripolitaine et en Tunisie. Mais, dans aucune 
de ces contrées, cette émigration n'a été aussi prospère qu'en Algérie, 
où elle a atteint son apogée. C'est en Algérie que les Maltais se sont 
portés en plus grand nombre et c'est là qu'ils ont réellement montré 
ce dont ils étaient capables. Ils forment entre les Italiens et les Espa- 
gnols un des meilleurs éléments colonisateurs dont la France n'a 
qu'à se louer, le Maltais étant de nature sobre, travailleur, pacifique et 
sans aucune ambition politique quand il est sur la terre d'autrui. Ce 
sont là des qualités très appréciables pour un immigrant. Malgré leur 
ignorance, leur unique souci est de gagner vite de l'argent. Un grand 
nombre d'entre eux débarquent en Algérie tout à fait illettrés. Dès 
leur arrivée, ils s'engagent comme portefaix, cochers, interprètes, 
domestiques. Puis, ils ouvrent une boutique, où lis débitent tous les 



48 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

comestibles possibles. Finalement, ils s'installent négociants, et leurs 
préférences sont pour les céréales et les bestiaux. La marine aussi les 
intéresse. De pêcheurs à agents maritimes et même armateurs, c'est 
pour eux une simple question de temps. L'agriculture les attire égale- 
ment. Parmi eux, on compte de nombreux grands propriétaires. La 
Légion d'honneur, la naturalisation française, l'envoi de leurs enfants 
dans les grandes écoles de Paris, leur entrée dans l'administration et 
même dans l'armée française sont les dernières phases de cette immi- 
gration maltaise en Algérie. Au bout de deux ou trois générations, on 
ne reconnaît plus le paysan fruste et superstitieux qui a débarqué jadis 
pieds nus et la veste sur le bras. Habillé à la dernière mode, il est 
fier de parler la langue de Voltaire et prêt à défendre, s'il le faut, le 
drapeau sous lequel il a trouvé une si généreuse hospitalité. Ceux qui 
retournent à Malte constituent l'infime minorité. Très souvent même 
les relations avec l'île natale cessent complètement et quand le Mal- 
tais ou le Gozitain aura besoin d'un document d'état civil ou d'un 
simple renseignement, c'est au Consul de France à Malte qu'il s'adres- 
sera de préférence. C'est la preuve qu'il est bien attaché à la terre algé- 
rienne dont il se considère un véritable fils. Telles sont les caractéris- 
tiques générales de l'émigration maltaise en Algérie. Il nous reste, 
après cette vue d'ensemble, à l'étudier dans ses détails. 



Statistiques. 

Avant i83o, il y avait déjà des Maltais sur la côte algérienne' et 
dans l'intérieur, principalement auprès du pacha de Constantine. 
Pour échapper à la mort ou même pour éviter une dure captivité, ils 
embrassaient l'islamisme, malgré eux. Leur vie était très pénible et la 
tradition ne mentionne aucun d'eux qui soit arrivé à quelque impor- 
tante situation. Aussi, la conquête française de i83o fut pour ces 
malheureux un soulagement inespéré. Dès que l'armée française 
débarqua en Algérie, de nombreux Maltais quittèrent leur île et vin- 
rent la joindre, comme interprètes, soldats, fournisseurs, auxiliaires de 
toute sorte. L'historien Miège estime que, de i83o à 1840, de 4 à 5. 000 
Maltais allèrent s'installer en Algérie. A mesure que la conquête 
s'étendait et que la paix s'établissait, les Maltais accouraient vers 
l'Algérie. En i838, on signale l'arrivée des Maltais à Constantine, où 
ils étaient en 1842 une cinquantaine des deux sexes. Dès l'année 1848, 
l'archevêque de Malte était obligé d'envoyer dans le département de 
Constantine deux prêtres Maltais pour prêcher en maltais, pendant le 
carême. C'est d'ailleurs dans cette province qu'ils ont été les plus nom- 



NOTES ET DOCUMENTS 



49 



breux de tout temps, à cause sans doute de sa proximité de leur lie 
natale, A Oran, un recensement du 3o avril 1846 relève déjà 43 Mal- 
tais. En Algérie, on comptait 4.610 Maltais le 1" janvier 1847. D'ail- 
leurs, voici la statistique des Maltais établis en Algérie lors des divers 
recensements officiels: 

En i856 7-1 '4 Maltais des deux sexes. 

— 1861 9.378 — 

— 1866 10.627 — 

— 1872 II.5I2 — 

— 1876 14.220 — 

— 1881 15.402 — 

— 1886 15.533 — 

— 1891 '4-677 — 

Ces derniers se subdivisaient ainsi : 

rr. -^ ■ Sexe masculin Sexe féminin Total 

/ Territoire , o «i c 

^, l M i-5o8 1.237 2.745 
Département j civil 

d'Alger j Territoire ^g ^^ 

{ militaire 

Î Territoire ,„ ,, 

. ., iio i53 253 

civil 
Territoire „ 2 

militaire 

_ , l Territoire c c c c 01 c 

Département \ . .. 6.616 5.o33 11.649 

de < _ . . 

^ . 1 Territoire 

Constantine / ... . » » * 

{ militaire 

8.253 6.424 «4.677 

Voici le dénombrement des Maltais établis en Algérie en 1896. 

, _ Sexe masculin Sexe féminin Total 

/ Territoire ,,0 , c o 

^, V -, 1.358 i.25o 2.5o8 

Département 1 civil 

d'Alger ) Territoire ^ 

° f .,. . 24 22 46 

V militaire 

/ Territoire 

Département j civil 

d'Oran ) Territoire - , 

/ ... . 5 » 5 

( militaire 

r.' . . ( Territoire . .^ 

Département V . .. 5.227 4-Q2Q io.i56 

^ . 1 civil ' -t ^ y 

^ , ^- ) Territoire 

Constantine / .,. . » » » 

\ militaire . 

6.614 6.201 i2.8i5 

ziv. 4 



5o 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Une lettre du Gouverneur général de l'Algérie en date du 17 juin 
1903 évaluait à iS.ooo environ le nombre de sujets anglo-maltais fixés 
sur le territoire de la colonie, surtout dans le département de Constan- 
tine et à Alger-Ville. L'immigration maltaise en Algérie semble subir 
un arrêt et les chiffres se maintiennent grâce aux naissances. Voici le 
tableau de celles-ci, de i88i à 1893 : 









Enfants 


légitimes 


En 1881 .... 545 


— 1882 






. 545 


— i883 






. 575 


— 1884 






. 565 


— i885 






• 574 


— 1886 






. 584 


— 1887 






. 539 


— 1888 






. 490 


— 1889 






. 5i4 


— 1890 . 






• 404 


— 1891 






. 411 


— 1892 






. 379 


— 1893 






. 422 


— 1894 






• 471 \ 


— 1895 






. 398 J 


— 1896 






• 419 f 


- 1897 






. . 430 r 


— 1898 






• • 394 \ 


— 1899 






. . 438 / 



Enfants na- 


Enfants na- 


turels 


turels non 


reconnus 


reconnus 


12 


12 


25 


12 


16 


17 


22 


l3 


25 


14 


24 ^ 


7 


23 


10 


3o 


14. 


25 


H 


24 


II 


29 


10 


26 


7 


23 


II 




549 \ 


enfants nés 


474 1 enfants nés 


de pères 


537 > de mères 


maltais 


465 l maltaises 




546 ) 



Les Maltaises sont, de toutes les étrangères établies en Algérie, celles 
qui épousent le plus de Français. Ainsi les Maltaises ont épousé en : 



1894 



1895 



1896 



Français 45 

Maltais 58 

Espagnols 11 

Italiens 9 

Autres nations 7 

i3o 



54 


62 


55 


84 


14 


5 


16 


10 


I 


3 



140 



134 



NOTES ET DOCUMENTS 5 I 

Voici une statistique des mariages maltais : 

c, o ( 102 Maltais 

^"•^97 j .33 Maltaises 

En 1898 «9 Maltais 

^ {120 Maltaises 

„ o (129 Maltais 

En 1899 ] c ., , . 

( i5o Maltaises 

Les Maltais, très attachés à l'Église catholique, divorcent très rare- 
ment. Quant aux Maltaises qui ont obtenu le divorce sur territoire 
algérien, elles ont été seulement 2 en 1894, 8 en 1895 et 7 en 1896. 

Tableau des décès maltais en Algérie d'après la statistique officielle : 

En 1881 438 

— 1882 458 

— i883 406 

— 1884 ~ 468 

— i885 455 

— 1886 479 

— 1887 497 

— 1888 447 

— 1889 704 

— 1890 394 

— 1891 480 

— 1892 347 

— 1893 378 

— 1894 332 

— 1895 412 

— 1896 356 

Ces chiffres sont légèrement inférieurs à ceux des naissances. C'est 
surtout grâce à cette différence que la colonie maltaise se maintient en 
Algérie aux environs de i5.ooo âmes. 

Covi7}îerce . 

Le Maltais est essentiellement commerçant et en Algérie il a pu 
donner libre cours à ses instincts mercantiles, soit comme intermédiaire 
entre le Français et l'Arabe, soit pour son propre compte. Parti de son 
île natale avec un capital nul ou minime, à force de travail et d'éco- 
nomies, il ne tarde pas à amasser un petit pécule, qu'il sait faire fructi- 
fier avec une habileté étonnante qui le conduit souvent à la fortune. On 



52 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



cite ainsi, à Bône, à Philippeville, à Constantine, à Alger des négociants 
maltais (Saverio Sultana, Salvatore Grima, Debono, Achaque, Ellul, 
Cini) qui sont parvenus à la richesse. Comme ces commerçants ne 
rentrent jamais à Malte, c'est l'Algérie qui bénéficie de ces fortunes, 
dont le nombre concourt à la prospérité générale. Dans tous les com- 
merces, grands et petits, et dans toutes les villes algériennes, on ren- 
contre des Maltais qui trafiquent. Par exemple, à Bône, le Bottin de 
igoS accuse i3 Maltais comme épiciers sur i8 ; à Philippeville, sur 
6 bouchers les 6 sont Maltais ; dans la même ville encore sur 12 épi- 
ciers, 7 sont Maltais. On rencontre surtout les Maltais dans les com- 
merces suivants : 



Épiciers, 

Bouchers, 

Boulangers, 

Limonadiers, 

Restaurateurs, 

Négociants en céréales, 

Charcutiers, 

Entrepreneurs de transports, 

Quincailliers, 

Cafetiers, 



Marchands de cuir, 

Marchands fruitiers, 

Chevriers, 

Minotiers, 

Vermicelliers, 

Fabricants de tuiles. 

Commissionnaires, 

Brasseurs, 

Fabricants de liqueurs. 

Marchands de tabac, etc. 



Métiers : 



Tailleurs, 

Cordonniers, 

Charrons, 

Peintres en bâtiments. 

Forgerons, 

Mécaniciens, 

Menuisiers, 

Ébénistes, 

Cochers, 



Portefaix, 

Coiffeurs, 

Maçons, 

Comptables, 

Imprimeurs, 

Relieurs, 

Terrassiers, 

Ouvriers agricoles. 

Journaliers, etc, etc. 



Comme on le voit, leur champ d'action est très vaste et leur activité 
s'étend à toutes les branches. Dans l'industrie même, ils ont réussi à 
créer des entreprises prospères. Les industriels maltais de l'Algérie ont 
souvent obtenu des récompenses et des distinctions dans les expositions 
françaises et étrangères. Les Maltais ont pratiqué la pêche de bonne 
heure sur les côtes algériennes. Ils continuent à s'occuper de tout ce 
qui concerne la marine. A Alger, le grand armateur Achaque (Axiak) 
est d'origine maltaise. Ainsi, ces étrangers constituent un élément plein 



NOTES ET DOCUMENTS 53 

d'ardeur pour le travail et un instrument de prospérité pour la grande 
colonie que la France a civilisée. 



Agriculture. 

Les colons maltais ont précédé ceux de toute autre nationalité sur la 
terre d'Algérie. Ils ont vite compris les ressources que pouvait leur 
procurer la culture et ils ont les premiers enseigné aux Arabes les élé- 
ments de l'agriculture moderne. Ils ont été ainsi des auxiliaires précieux 
de la colonisation française, payant au début un large tribut aux épi- 
démies et aux fièvres meurtrières. Tout le monde sait que les Maltais 
ont créé dans le département de Constantine la culture maraîchère, 
dont vivent actuellement des centaines d'indigènes. Les Maltais ont 
aussi défriché et mis en valeur la plupart des terrains incultes et brous- 
sailleux de Philippeville, Bône, Jemmapes, etc., et y ont planté ces 
magnifiques orangers et mandariniers avec des plants apportés de 
Malte même ! Les Maltais ont aussi introduit à Philippeville, de leur 
île natale, la prune-pêche (ghambakar), une variété de pêches et une 
variété de figues de Barbarie dites sanguines (baïtar tad-dem). De Malte 
et Gozo n'ont-ils pas apporté en Algérie cette belle race de chèvres dites 
maltaises. Les premiers, ils se sont mis à vendre le lait de ces bêtes et 
un délicieux fromage blanc fabriqué avec ce lait. Personne jusqu'ici n'a 
songé à leur enlever ce monopole lucratif. Des troupeaux de chèvres 
maltaises arrivent encore chaque année de leurs îles natales. Doit-on 
passer sous silence les haras de MM. Attard, Xerri, Galea, etc., du 
département de Constantine, qui ont remporté maints éclatants succès 
sur les hippodromes algériens et tunisiens.'' 

Les Maltais ne se sont pas livrés seulement à la petite culture. Ils ont 
réussi aussi dans les grandes exploitations agricoles, surtout dans la 
province de Constantine. Dans la région de Sétif, MM. Attard, Brincat 
et Galve possèdent plusieurs milliers d'hectares. A Bône, on note les 
jardins maraîchers-fruitiers de MM. Hili et Xerri, tous deux chevaliers 
du Mérite agricole, ainsi que les fermes de M. Saverio Sultana. 

La plupart des jardins maraîchers et fruitiers de Philippeville appar- 
tiennent aux Maltais, qui ont aussi de beaux vignobles. Le plus impor- 
tant agriculteur maltais delà contrée est M. Salvator Grima que le Gou- 
vernement français a fait chevalier de la Légion d'honneur, ainsi que 
son collègue et compatriote de Boufarik, M. Debono. A Jemmapes, 
M. Camilleri est propriétaire de deux importants domaines, oià il fait 
personnellement de la grande culture. Souk-Ahras, Guelma, etc., comp- 
tent un certain nombre de Maltais s'adonnant aux exploitations agri- 



54 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

coles. A Constantine, Mme veuve Micallef possède un millier d'hectares 
qu'elle donne en location. Aux environs de Constantine d'ailleurs, on 
compte une quarantaine de Maltais qui se livrent à l'agriculture. On y 
cite le vignoble de M. Marius Pisani et les plantations de céréales de 
M. Louis Formosa et de M. Nicolas Buhagiar. 

Ainsi que nous l'avons exposé, les Maltais d'Algérie se sont occupés 
avec succès de commerce, de marine, d'industrie, d'agriculture. Dans 
aucun autre pays d'Afrique, pas même en Egypte ni en Tunisie, ils 
n'ont été aussi heureux dans leurs résultats. Grâce à la généreuse hos- 
pitalité et à la sécurité que la France leur a réservées en Algérie, ils ont 
pu donner libre cours à leurs facultés de travail et prouver qu'ils 
étaient capables de contribuer à la prospérité de la grande colonie médi- 
terranéenne. Tout ce que leurs petites îles natales ne leur permettaient 
pas de réaliser, ils l'ont pleinement exécuté dans la plantureuse Algérie 
où ils sont fixés d'une manière définitive. Aussi leurs sentiments à 
l'égard des Français sont ceux d'une amitié sincère et désintéressée. 
Ils oublient leur langue maternelle au bout de la troisième génération 
et ils s'assimilent facilement à l'élément français, dont ils ne se distin- 
gueront bientôt que par leurs cognomens. Les enfants fréquentent les 
écoles françaises, se naturalisent Français, entrent dans l'armée fran- 
çaise et même dans l'administration. C'est ce que nous allons essayer 
de montrer. 

Naturalisations. 

Depuis la promulgation du Sénatus-consulte du 14 juillet i865 jus- 
qu'au 3i décembre i8g6(en vertu aussi de la loi du 26 juin 1889), il y a 
eu 1.159 Maltais qui ont obtenu la naturalisation française. En 1897, 72 
Maltais l'obtinrent également, 60 en 1890, 22 en 1899 et 18 en 1900. 
Ce qui porte le nombre des naturalisations accordées en Algérie à i.33i 
depuis i865àfin 1900. Les Maltais recherchent la nationalité française et 
cela leur fait d'autant plus d'honneur qu'ils n'ont pas à fournira Malte 
de service militaire, alors qu'ils sont obligés d'être soldats dès qu'ils 
deviennent Français. Mais l'administration est très sévère depuis quel- 
ques années pour accorder les naturalisations, et c'est la seule raison 
pour laquelle un plus grand nombre de Maltais ne l'obtient pas. Ainsi, 
en 1904, seuls 9 Maltais ont été naturalisés français, par décret prési- 
dentiel. 

Armée. 

En 1798 déjà, les Maltais avaient servi en Egypte dans l'armée fran- 
çaise, sous les ordres de Bonaparte et de ses successeurs Kléber et Menou. 



NOTES ET DOCUMENTS 



55 



Aussi, en i83o, quand la France décida la conquête de l'Algérie, les 
Maltais n'eurent pas grand peine à se souvenir que leurs pères avaient 
versé leur sang pour elle, et des milliers d'insulaires se dirigèrent vers la 
terre du dey. Ils s'enrôlèrent dans l'armée d'Afrique et ils rendirent de 
grands services par leur endurance et la connaissance de l'idiome des 
Arabes. Certains même arrivèrent à des grades supérieurs. Ainsi, le 
baron de Piro, dont le frère commandait à Malte un régiment d'artil- 
lerie, fut colonel du 16" de ligne à Constantine vers i853 et fut promu 
pour ses beaux services commandeur de la Légion d'honneur lorsqu'il 
se retira à Paris. M. Perini servit la France pendant une trentaine d'an- 
nées, arriva à être capitaine et lorsqu'il mourut en 1902 à Constantine, 
il eut des obsèques militaires splendides. On cite le brave lieutenant 
Agat, dont le véritable nom était Indri (André) Gatt. Les Arabes qui le 
redoutaient le connaissaient sous le pseudonyme d'Abderrahman el- 
Malti. Ses fils ont servi dans les spahis. Quant à lui, il était né à Gozo 
en i8i3. En l'an i833, il s'établit en Tunisie, puis il alla à Constantine. 
En i838, il est brigadier dans les spahis. En 1848, comme maréchal 
des logis il est nommé chevalier de la Légion d'honneur pour ses beaux 
faits d'armes. En 1 852, Indri Gatt est promu lieutenant pour avoir, 
sauvé de la mort, dans un combat, son capitaine de Bonnemain. Il fut 
retraité en 1868, après 3o ans de loyaux services, et il mourut en 1897 à 
Constantine, entouré de l'estime générale. Comme majors de l'armée, 
on note M. Xerri et M. Fenech à Bône, M. They, vers 1844, dans les 
spahis de Bône. Ces médecins étaient d'origine maltaise. De nombreux 
Maltais servirent et servent encore en qualité d'officiers-interprètes. Le 
maltais étant un dialecte arabe, il leur fut très facile d'apprendre l'arabe 
littéraire, et ils purent ainsi rendre à l'armée d'Afrique, surtout dans 
les premières années de l'occupation, alors que la France ne possédait 
pas les interprètes de carrière d'aujourd'hui, des services distingués. 
M. Féraud, ancien interprète général de l'armée d'Afrique, qui fut plus 
tard consul général de France à Tripoli de Barbarie et ministre au Maroc, 
a fait mention de nombreux Maltais dans son magnifique ouvrage sur 
l'histoire du corps des interprètes militaires: nous pouvons citer l'inter- 
prète principal Theuma de Castelletti, qui fut promu officier de la 
Légion d'honneur pour ses fidèles et longs états de service. Le premier 
interprète actuel de la Résidence générale de France à Tunis est d'ori- 
gine certainement maltaise ; c'est M. Joseph Grech, que le gouvernement 
a récompensé en lui conférant le grade de consul de France. C'est un 
civil, mais deux officiers du même nom, les frères Grech, sont dans 
l'armée française en qualité d'officiers-interprètes. L'un d'eux a exploré 
le Centre africain, a reçu la croix de la Légion d'honneur et a été nommé 
résident dans le territoire du Lac Tchad 1 Mais, à côté de ces officiers 



56 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

supérieurs, combien de simples soldats maltais moururent obscuré- 
ment en Algérie, en versant leur sang généreux pour la France qu'ils 
n'avaient jamais vue! Il est bon de rappeler que lorsqu'en 1871 éclata 
la terrible insurrection kabyle, tous les Maltais valides s'enrôlèrent dans 
les régiments français et combattirent avec un élan admirable les in- 
surgés à côté de leurs camarades de la Métropole ! Depuis que la loi 
de 1889 permet d'opter, de nombreux jeunes gens maltais entrent dans 
l'armée française. Les contingents de Bône et de Philippeville contien- 
nent chaque année beaucoup de jeunes Maltais, dont le seul désir est 
de gagner la naturalisation en payant l'impôt du sang, auquel, il est 
utile de le redire, ils ne sont pas astreints dans leur pays d'origine. A la 
caserne, le soldat maltais est vite apprécié par ses chefs pour son intel- 
ligence et son entrain. Il s'assimile le métier des armes aussi facilement 
que les autres métiers auxquels il se livre dans la vie civile, et il entre 
ainsi franchement dans la grande famille française dont il ne se sépa- 
rera plus. 

Religion. 

Par les mariages, l'option légale, la naturalisation, le service militaire, 
les Maltais fixés en Algérie deviennent Français. S'ils perdent ainsi leur 
nationalité, qui est britannique, ils restent cependant très fidèles à leur 
religion, qui est le catholicisme le plus strict. On sait le rôle important 
que joue à Malte la religion. Les églises et les couvents y sont aussi 
nombreux que riches. En Algérie, comme partout ailleurs, le Maltais 
continue son culte avec la plus grande piété. Avant l'occupation de 
i83o, quelques Maltais furent obligés d'embrasser l'islamisme. Mais ce 
fut presque toujours sous menace de mort qu'ils étaient réduits à cette 
extrémité. Depuis i83o, on ne connaît pas d'exemple de Maltais qui 
ait renoncé à sa religion. Dès 1848, l'archevêque de Malte envoyait en 
Algérie des prêtres chargés de « faire la mission », c'est-à-dire de prê- 
cher en maltais et italien dans les églises des centres habités par les 
Maltais et ainsi la foi resta vive parmi eux. Il va de soi que leurs enfants 
fréquentèrent toujours de préférence les écoles congréganistes, bien 
que certains parents ne dédaignent pas aujourd'hui les établissement s 
laïques. Parmi les « missionnaires » maltais, il faut citer le R. P. 
Schembri, décédé à Alger en 1873, qui composa un recueil de chants 
religieux maltais que l'on chante encore dans les missions maltaises de 
l'Algérie et qui a pour titre : Gemgha tal cliem Imkaddes li jinghad 
mill Maltin tal Algter fil cnisia tal Gesuiti (Malte, Bonello, i865). Le 
P. A. Grech évangélisa aussi l'Algérie et résida une douzaine d'an- 
nées à Constantine, où il était très estimé. En 1889, le Gouvernement 



NOTES ET DOCUMENTS OJ 

français imposa aux prêtres étrangers de l'Algérie l'obligation de se 
naturaliser Français pour émarger au budget de l'État. 

Quelques vieux prêtres profitèrent de cette mesure pour rentrer à 
iMalte. Mais la plupart restèrent en Algérie et nous en trouvons aujour- 
d'hui un à Constantine, un à Philippeville, un à Alger, deux à Bône. 
Mgr Polomeni, évêque de Sfax (Tunisie), ancien élève du séminaire 
d'Alger, est Maltais d'origine. Mgr Brincat, qui fut secrétaire du car- 
dinal Lavigerie, l'était également, quoique né à Alger. D'ailleurs le car- 
dinal Lavigerie était entouré de tout un état-major de prêtres maltais 
qu'il aimait sincèrement. Le grand cardinal comprit le premier tout ce 
que la France pouvait tirer des Maltais, en faveur desquels, lors du 
choléra qui sévit à Malte, il écrivit des lettres fameuses dans les prin- 
cipaux journaux parisiens. Il aurait voulu ressusciter l'ordre de Malte 
et lui restituer son ancien rôle ; non plus sur mer, mais dans le désert 
pour répandre les bienfaits de la civilisation. Le premier, il comprit 
que ce peuple, à demi africain par sa langue et sa structure physique, 
pouvait être de la plus haute utilité à la domination française en 
Afrique. Il se proclamait le grand ami des Maltais, pour lesquels il 
symbolisait l'Église d'Afrique et la généreuse France. Aussi, ils lui 
réservèrent, le lo juillet 1882, sur le sol de leur île chérie, une récep- 
tion triomphale. Des fêtes superbes furent données en son honneur, à 
la Valette. Sa voiture fut dételée et traînée par de robustes jeunes gens 
maltais, alors que les cloches de l'antique cathédrale de Saint-Jean 
sonnaient à toute volée. Ces journées inoubliables sont encore gravées 
dans les cœurs de tous les Maltais, qui sentaient en lui un ami de leur 
race et un protecteur dévoué de leurs entreprises sur la terre d'Afrique, 

Nous avons montré le rôle joué par les Maltais en Algérie dans le 
commerce, la marine, l'industrie, l'agriculture, l'armée, le clergé. Il 
nous resterait à noter ceux qui se sont distingués dans l'administration 
et dans les diverses professions libérales, afin de bien faire comprendre 
quelle activité anime ce peuple si avantageusement doué. L'adminis- 
tration algérienne a compté et compte encore d'excellents fonction- 
naires dont les noms seuls révèlent leur origine maltaise. Ainsi, 
M. Fenech est nommé maire de Bône par décret du 3i décembre i838, 
et il passe ensuite à Philippeville, à Mostaganem, à Bougie, à Koléah, 
à Boufarik, à Cherchell, à Constantine, comme secrétaire général de 
la préfecture, puis sous-préfet. M. Mercieca, ancien chef de cabinet du 
ministre de l'Intérieur, actuellement conseiller du Gouvernement à 
Alger, porte un nom des plus maltais. M. Pisani fut un commissaire 
de police très habile à Bône et à Guelma. M. Attard fut maire d'Orléans- 
ville. M. Debono, chevalier de la Légion d'honneur, fut maire de Bou- 



58 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

farik; MM. Fenech et Bugeja, administrateurs; M. Bonello, interprète. 
Dans les départements d'Alger et de Constantine, et en particulier à 
Bône, on compte des conseillers municipaux d'extraction maltaise. La 
liste serait longue des Maltais entrés au service du gouvernement de 
la colonie. Leurs chefs sont satisfaits d'eux, car ils servent avec zèle et 
dévouement. Dans les chemins de fer algériens, il y a aussi de nom- 
breux employés dont l'origine est maltaise. Dans les professions dites 
libérales, les Maltais ont également réussi. A Alger, M. Debrincat est 
vétérinaire, M. Saliba avocat; M. Grech, décédé aux États-Unis, Mal- 
tais-algérien, ingénieur; à Bône, M. Debono, pharmacien; à Collo, 
M. Ellul, de Constantine ; un artiste lyrique, M. Grima, des sages- 
femmes diplômées, des institutrices, des médecins au début de l'occu- 
pation; un écrivain, M. Fenech; un journaliste, M. Calleja; un luthier 
établi à Paris, M. Gregh (Grech), père du poète si apprécié. Deux jeunes 
Maltais du département de Constantine, les Galéa, sont entrés à l'École 
Polytechnique. Une demoiselle maltaise, .Mlle Grima, était professeur 
d'arabe à Constantine, il y a quelques années. Les deux frères Grech, 
également de Constantine, ont été admis à l'Université de Montpellier. 
Enfin, de nombreux Maltais, dont il est impossible de donner ici les 
noms, ont étudié en France et ont embrassé des professions libérales 
en Algérie. Ils ont tous fait honneur à leur race et à leur patrie d'adop- 
tion. Le résultat est vraiment intéressant si l'on considère que leurs 
pères ou leurs grands-pères sont arrivés en Afrique sans même savoir 
lire et écrire. Mais dès qu'il a gagné quelque argent, le Maltais, igno- 
rant mais intelligent, s'empresse d'envoyer ses enfants à l'école fran- 
çaise. L'Algérie possède là un élément de vitalité incomparable. Le 
gouvernement de la colonie devrait faire tout son possible pour attirer 
les fils des .Maltais pauvres vers ses établissements scolaires. Ses sacri- 
fices ne resteront pas vains. 



Onomatologie maltaise. 

Comme il y a en Algérie-Tunisie presque So.ooo Maltais, il est utile, 
pensons-nous, de donner quelques brèves indications sur l'onomato- 
logie maltaise. Le meilleur moyen de reconnaître si un individu donné 
est Maltais, c'est encore son nom. Celui-ci est en général tiré de l'arabe 
et rentre dans un des types suivants : Buhagiar, Buttigieg, Bugeja, 
Mifsud, Micallef, Zahra, Farrugia, Casha, Busuttil, Axiak, Xuereb, 
Xicluna, Agius, Cachia, Muscat, Schembri, Sceberras, Carnana, Chet- 
cuti, Cassar, Bajada, Cauchi, Borg, Zammit, Zerafa, Scifo, Xerri, Zarb, 
Chircop, Fenech, etc. 



NOTES ET DOCUMENTS Sç 

Les noms maltais ayant une origine latino-italienne sont aussi très 
nombreux. Voici les principaux : Pace, Tonna, Portelli, Testaferrata, 
Tâgliaferro, Messina, Magro, Frendo, Arpa, Galea, Vassallo, Bonaviia, 
Mallia, Mizzi, Abela, Castagne, Pisani, Formosa, Debono, Grima, 
Mattei, Frendo, Camilleri, Bonnici, etc. 

Quelques noms, beaucoup plus rares, proviennent du français, tels 
que Chapelle, Garcin, Olivier, Randon, Bernard, Cousin, Eynaud, etc. 

Les noms maltais tirés de l'anglais sont très peu nombreux. 



Conclusion. 

Le Gouvernement de Malte a demandé aux consuls britanniques la 
statistique des iVlaltais établis dans les pays de leur résidence et, en les 
totalisant, il arriva aux résultats suivants : 

Pour 1891 . . . 38. 290 Maltais fixés à l'étranger. 
Pour 190 1 . . . 33.948 — — — 

Quoique strictement officiels, ces chiff"res sont bien au-dessous de la 
réalité. D'après ce que nous avons exposé au cours de cette monogra- 
phie, il y aurait en : 

„ , ( Grèce 2.000 Maltais environ. 

Pays de ] _., , 

, , . . < Gibraltar 700 — — 

chrétienté J . 

( Autres pays i.ooo — — 

^ ( Algérie i5.ooo — — 

Pays \ „ ° . . 

: Tunisie 12.000 — — 

musulmans ^ . ,. . ^ 

[ Tripolitaine 2.5oo — — 

Egypte 7.000 — — 

Turquie (Crète, Chypre compris) 3. 000 — — 

43.200 Maltais environ. 

Tel serait, d'après nous, le nombre approximatif de Maltais qui 
vivaient, il y a à peu près quatre ans, hors de leur pays d'origine. On 
p eut le porter aujourd'hui, croyons-nous, sans aucune crainte d'exagé- 
r ation, à 45.000 au moins. Ce chiffre représente presque le quart de la 
po pulation réunie du groupe insulaire maltais. Il nous reste à résumer 
les traits caractéristiques de cette émigration : 

1° L'émigration est due à la surpopulation des îles de Malte et Gozo, 
dont tous les habitants ne peuvent tirer leur subsistance; 

2" Cette émigration ne commença effectivement qu'à l'abolition de 



6o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

la course par les grandes puissances. Les Maltais purent alors libre- 
ment s'installer sur les côtes d'Afrique ; 

3° Les Maltais se sont portés de préférence vers les pays de langue 
arabe, soit parce que leur idiome n'est qu'un dialecte arabe, soit à 
cause de la proximité de ces pays ; 

4° La généralité des Maltais qui ont émigré étaient des gens de très 
basse condition, d'où le caractère commercial et, en Algérie seulement, 
le caractère agricole de leur colonisation ; 

5° On remarque que, malgré les nombreux et louables efforts du 
gouvernement anglais, les Maltais n'ont pu immigrer dans les colonies 
britanniques et ont préféré les colonies françaises ; 

6° Il faut noter que l'émigration maltaise, qui est toute individuelle 
et spontanée, a subi un arrêt assez sérieux depuis quelques années, à 
cause sans doute des grands travaux qui se sont exécutés à Malte et 
qui ont occupé les bras inactifs. Elle vient de reprendre vers l'Australie 
et la Californie, à cause du manque de travail et de la misère qu'on 
constate actuellement dans la campagne maltaise ; 

7° On peut dire que les Maltais fixés hors de leurs îles ont réussi 
dans leur ensemble à se créer une situation leur permettant de vivre, et 
certains sont arrivés même à la fortune ; 

8° Les Maltais sont généralement établis à l'étranger à titre définitif 
et sans esprit de retour. C'est l'infime minorité qui rentre au pays 
natal pour une raison ou une autre; 

go Les Maltais font honneur à l'hospitalité qu'ils reçoivent dans les 
pays étrangers. Par leur travail et leur conduite, les autorités locales 
reçoivent peu de plaintes contre eux, et les statistiques prouvent que 
le nombre d'expulsés est très restreint ; 

10° Tout en gardant les qualités inhérentes à leur race, les Mallais 
s'assimilent toujours au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre et 
fusionnent facilement avec les peuples chrétiens chez lesquels ils 
demeurent ; 

1 1° Les Maltais restent néanmoins très fidèles à leur religion catho- 
lique et à leur nationalité britannique. La minorité qui se naturalise 
choisit la France. 

Nous croyons avoir ainsi exposé en détail la question de l'émigration 
maltaise et son développement dans les pays choisis par les insulaires 
pour leur libre extension. Une idée générale s'impose en forme de con- 
clusion définitive, c'est que les Maltais, sobres et actifs, ont trouvé 
leur bonheur sous le drapeau français, en Afrique. C'est le général 
Bonaparte qui leur avait montré le chemin de l'Egypte en les enrôlant 
dans ses armées. L'occupation française en Algérie-Tunisie fut la suite 
naturelle de ce mouvement, et, après Bonaparte, deux autres grands 



NOTES ET DOCUMENTS 6l 

Français ont compris tout le parti que la France pouvait tirer des 
Maltais comme auxiliaires de la colonisation : ce sont le cardinal Lavi- 
gerie et l'ambassadeur Paul Cambon. L'illustre prélat se proclamait 
publiquement l'ami fidèle des Maltais et le prouvait par la généreuse 
protection qu'il leur prodiguait de toutes ses forces, L'éminent diplo- 
mate, alors qu'il était résident général de France à Tunis, encouragea 
l'immigration maltaise qu'il appréciait à sa juste valeur, ainsi qu'il le 
déclarait, en avril 18S2, à un député maltais, M. de Cesare, en ces 
termes : « La France sympathise avec les Maltais parce qu'ils sont très 
sobres, industrieux, économes, pleins de talent, et parce qu'ils ont 
toujours, en Algérie et en Tunisie, sympathisé et fraternisé avec les 
Français. » Cette phrase consacre l'effort presque séculaire des Maltais 
sur la terre d'Afrique et constitue pour eux le plus précieux des témoi- 
gnages officiels. De leur côté, ils ont pour la France la plus déférente 
reconnaissance pour l'hospitalité qu'elle leur offre si généreusement 
dans ses deux grandes possessions africaines, l'Algérie et la Tunisie, le 
plus beau fleuron de son immense empire colonial. 

R. Vadala. 



62 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



PAYS MALAIS 



Malay Literature Séries. 

II a été assez souvent parlé ici du zèle des Hollandais à étudier et 
faire connaître les Malais et leur littérature, zèle si fécond que Maxwell 
pouvait dire, il y a près de trente ans, que la première chose à apprendre 
pour quiconque s'occupait de malais, c'était d'abord le hollandais. En 
effet, depuis le vieux vocabulaire dressé par Houtman en i6o3 et la 
lointaine grammaire de Werndly (lySô), les Néerlandais ont fait les 
plus vigoureux efforts, par de nouvelles grammaires, dictionnaires, pu- 
blications de textes, pour s'assimiler à fond la langue la plus répandue 
dans leurs immenses colonies. 

Il serait toutefois injuste de croire qu'ils sont restés seuls à s'y inté- 
resser : du jour où les Anglais se sont installés dans la Péninsule 

malaise, ils sont devenus 
les émules des Hollandais 
en la matière et se sont 
efforcés, dans toutes les 
branches de la science ma- 
laise, de fournir d'excel- 
lents instruments de tra- 
vail, soit au point de vue 
de l'administration des éta- 
blissements des Détroits, 
soit simplement en vue 
d'en mieux faire connaître 
les races etleurs coutumes. 
La voie a été ouverte par quelques hommes de haute valeur : Mars- 
den, dont au bout de cent ans l'excellente grammaire a pu être dépas- 
sée, non abolie par toutes celles à qui elle servit de modèle; Raffles, le 



^^^^^ 




Gâmbang Gângsa. 

Harmonica dont les lames vibrantes sont en métal. 
On les fait résonner avec deux marteaux (1). 



(i) La collection d'instruments de musique javanais qui illustrent cet 
article constitue un gàmelan salindro, accompagnement obligé du wayang 
(théâtre d'ombres), de diverses cérémonies et de processions. Le mot g'âme- 
lan signifie « série », « orchestre » ; le mot salindro désigne une gamme 
d'origine chinoise ordonnée de cinq degrés dans l'octave et que représentent 
bien les touches noires du piano. 




NOTES ET DOCUMENTS 63 

grand organisateur, dont la majestueuse histoire de Java a révélé à 
l'Europe les plus glorieuses de ces races indonésiennes jusqu'alors si 
peu connues, en même temps qu'une active bonté en réveillait tout le 
génie littéraire en un homme aussi bien doué qu'Abdullah ben Abdul 
Kadir; Leyden, qui a traduit le premier les Annales malaises (Seû(;araA 
Malayu); Newbold, qui nous retraça l'histoire politique et sociale des 
établissements delà Malaisie britannique; Crawfurd, qui ne se borna 
pas à une grammaire et un vocabulaire pleins de nouveautés, mais 
porta sa sagace attention sur les sujets malais les plus divers; R. J. 
Logan, le savant fondateur du 
Journal of tne Indian Archipe- 
lago and Eastern Asia (i); le 
lieutenant-colonel Low, traduc- 
teur des Annales de Kedah, et 
plus récemment MM. Maxwell, 
Dennys, Swettenham, Clifford, 
Blagden, Skeat, Wilkinson, 

Winstedt, etc., auteurs d'ouvra- ^^"^"^ °" ^'^""'- 

, , ... , Jeu de cloches sur lesquelles on frappe avec 
ges varies et des plus distmgues des baguettes. 

sur des sujets malais. 

Encore ne faudrait-il pas oublier des productions aussi appréciables 
que The Indo-Chinese Gleaner, le Journalde Logan, le Journal ofthe 
Straits Branch ofthe Royal Asiatic Society [onde en 1878 et qui rem- 
plaça le Journal of Eastern Asia, les Miscellaneous Papers relating 
to Indo-China. 

Depuis 1906 enfin, le gouvernement anglais fait paraître, sous la direc- 
tion de M. R. J. Wilkinson, les Papers on Malay subjects, dont la 
Revue du Monde Musulman eut occasion de montrer à plusieurs 
reprises tout le vif intérêt; il encourage aussi d'une généreuse subven- 
tion les Malay Literature Séries (2) qui ont pour but de faire con- 
naître la mentalité de la race à travers toutes les productions caractéris- 
tiques de sa littérature, des plus humbles aux plus relevées. Ces édi- 
tions d'oeuvres malaises sont en outre destinées à propager parmi les 
indigènes l'usage des caractères latins au moyen desquels elles sont, 
pour la plupart, imprimées. 

(i) Une table des matières de ce précieux recueil est donnée dans le Des- 
criptive dictionary of British Malaya de N. B. Dennys, pp. 25-32. 

Une bibliographie complète des œuvres de Logan setrouve dans le n" 7 du 
J. S. B. R. A. S., 1881, p. 75. 

(2) Methodist Publishing House, Singapore. Huit volumes ont déjà paru 
tant en transcription latine qu'en caractères arabes. 



64 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La collection s'est ouverte par le Kitab Gemala Hikmat. Terkarang 
oleh guru Sulaiman bin Muhammad Nur. C'est un recueil d'énigmes et 
de devinettes destinées à « orner l'intelligence » et qui de prime abord 
paraissent à nos préjugés occidentaux relever d'un genre singulièrement 
inférieur. Pour saisir toute leur valeur psychologique, il est bon de se 
rappeler combien ces jeux d'esprits sont prisés de tous les peuples de 
l'Archipel indien en particulier, et des Malayo-Polynésiens en général, 
en partant des Malais pour aboutir aux Philippines et des gens de 
Bornéo pour arriver aux Malgaches. Ils sont l'accompagnement obligé 
de toutes les réunions, de toutes les fêtes et c'est là que se déploie sur- 
tout la faculté d'observation et la qualité d'imagination de la race, ce 
qui met en éveil son acuité et épanouit sa gaîté. Beaucoup de ces 
énigmes restent pour nous d'obscures facéties dont le sens nous 
échappe, mais beaucoup aussi révèlent une subtile finesse aiguisée 
d'une pointe d'humour. 



Le deuxième volume de la collection a été réservé au Kesah Pelaya- 
ran Abdullah, récit du voyage <XAbdullah bin Abdul Kadir à Kalan- 
tan en i838. Cette curieuse relation éditée par M. R. J. Wilkinson, 
dont nous avons parlé plus haut, méritait certes un tel honneur par 
tout ce qu'elle nous apprend sur l'intelligence de cet indigène euro- 
péanisé et par les très curieux détails qu'elle nous a conservés sur les 
mœurs et coutumes, la misère profonde dans laquelle vivaient, grâce 
au despotisme cupide de petits autocrates sans scrupules, toutes les 
populations riveraines de la presqu'île orientale, de Malaka à Kalantan. 



Le troisième ouvrage publié par M. W. G. Sheli.abear comprend la 
populaire Hikayat Hang Tiiah (i), l'histoire de Hang Tuah. 

Ce roman national, en prose très pure et dont le style a autant de 
mouvement que d'élégance, écrit peut-être vers 1600 par un auteur resté 
inconnu, semble avoir pour base des faits réels sur lesquels l'imagina- 
tion du conteur s'est donné carrière, mais avec une sobriété dans l'em- 
ploi du surnaturel que pourraient lui envier nombre d'auteurs de sa 

(i) En quatre volumes in-8. — Une autre rédaction de l'Histoire de Hang 
Tuah a été publiée par G. K. Niemann dans son Bloemle^ing uit Maleische 
geschriften, première partie, pp. 1-104 (La Haye, 1907, 4' éd.) et traduite 
par le docteur Renward BRANosTETXER.dans Malaio-polynesische Forschun- 
gen, III. Die Geschichte von Hang Tuwah. Ein altérer malaiischer Sitten- 
roman ins Deutsche ùbersetzt. (Lucerne, I894, in-40.) 



à 



NOTES ET DOCUMENTS 



65 



race. On peut aussi librement en louer les peintures vraies et bien sai- 
sies de la vie familière des Malais de jadis. On y peut encore acquérir 
de précieuses notions sur les usages d'autrefois, la vie de cour, l'éti- 
quette, la conception spéciale de l'honneur et du loyalisme monarchique 
à cette époque, car l'intrigue claire, intéressante, prend parfois les 
allures héroïques d'un de nos romans de cape et d'épée et plus encore 
de certaines de nos chansons de geste, mais la bravoure s'y imprègne 
toujours d'un parfum de piété fataliste et de prédestination tout isla- 
mique. 

Les deux faces du caractère malais, l'une toute de droiture, de dévoue- 
ment, debravoure audacieuse, 
l'autre de ruse cupide, de per- 
fidie dangereuse, s'y incarnent 
dans les deux héros qui sont 
aussi deux antagonistes, le 
sincère et brave Hang Tuah 
et le menteur Hang Djebat. 
Par quelle voie, quelle mau- 
vaise éducation Hang Djebat 
dès sa jeunesse incline au 
mal, comment il se corrompt 
jusqu'au bout, tout cela est 

très clairement indiqué, et des saillies spirituelles dans leur naïveté em- 
pêchent tout excès de fadeur moralisante. 




Gàmbang Kâyu. 

Xylophone. Pour en faire vibrer les lames, 

on se sert de deux baguettes flexibles. 



Lenuméro4,endeux volumes, avec V Hikayat Abdullah bin AbdiilKa- 
dir, Munshi, ou Autobiographie d'Abdullah, publiée par M. W. G.Shel- 
LABEAR, a cependant chance d'intéresser beaucoup plus les Européens. 
Ainsi que nous avons essayé de le montrer (i), c'est une de ces oeuvres 
dont la valeur psychologique fait le mieux admettre la perméabilité 
des races et leur possibilité non seulement de se comprendre, mais de 
s'égaler, au moins dans quelques individus d'élite. 



(i) Voir Revue du Monde musulman, mars 1911, no 3, pp. 409-461 : Abdul- 
lah bin Abdul Kadir, Munshi. Un écrivain malais du dix-neuvième siècle. 

A la page 78 de ce mémoire, il s'est glissé par deux fois une faute qui 
rend inintelligible tout l'alinéa. Lignes i5 et 20, au lieu de « ma mère ché- 
rie », ma mère vénérée », lire : sa mère, etc. Bien entendu, il s'agit ici de 
la grand'mère d'Abdullah, belie-mére de son père. 



66 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Les numéros 5 (Hikayat Awang Sulong Merah Muda), 6 [Ch'erita 
Jenaka ya-itu Pa Kadok, Pa Pandir, Lebai Malang, Pa Belalang, Si 
Lunchai), 7 {Hikayat Malim Dewa), 8 [Hikayat Malim Deman), tous 
publiés par MM. R. O. Winstedt et A. J. Sturrock, du Service civil 
des États Fédérés Malais, sont d'agréables petits chefs-d'œuvre de la 
littérature malaise qui participent des vieux contes de la mythologie 
populaire indonésienne et du roman malais moderne presque toujours 
copie servile de modèles indiens. Mélange de peintures naïves de la 
vie familière et d'extraordinaires interventions surnaturelles, on y voit 
le héros, dont la naissance fut presque toujours miraculeuse, contraint, 
malgré ses qualités et ses vertus surhumaines, sur la foi d'un mauvais 
rêve, de prédictions mensongères ou de la mauvaise fortune, d'errer à 
travers le monde, combattant sur sa route les méchants princes et les 
monstres fabuleux avec l'aide des dewas et d'oiseaux venus du ciel. 
Après un temps d'épreuve, il finit par monter sur le trône et épouser 
une belle princesse tout comme dans les contes de Perrault. Le plus 
piquant peut-être dans ces récits merveilleux dont se montre si friand 
un peuple devenu très musulman est leur forte couleur de mythologie 
hindoue. 

Antoine Cabaton. 



^ 



NOTES ET DOCUMENTS 67 



Pédagogie orieotale. 



L'Autobiographie cI'Abdullah bin AbdulKadir, Munshi, a montré le 
souvenir douloureux et rancunier que peut laisser à une nature un peu 
délicate la brutale pédagogie employée il y a soixante ans dans toutes 
les écoles malaises (i). Cette pédagogie, qui n'a probablement guère 
changé, n'est, semble-t-il, qu'un reflet quelque peu atténué des habi- 
tuelles méthodes de correction employées dans tout l'Orient, si l'on 
en croit un curieux article du P. Fernand Caius intitulé : Au pays 
tamoul. Les plaisirs de la vie d'écolier (2). 

Tous les supplices qui ont terrifié l'enfance d'Abdullah en face de ses 
« tigres » de maîtres s'y retrouvent décrits 
et aggravés. 

Il y a la fustigation au rotin appelée Pa- 
doukkai pottou adittal « action de frapper 
après avoir mis au lit », c'est-à-dire cou- 
ché et garotté sur un banc ; le sengkang 
devient ici le mouttikal toppou kara- 
nam (3) : « après avoir croisé les bras et 
pris le bout de ses oreilles, le coupable 
s'assied et se relève ou bien fléchit jus- 

,, ^ j ,. , Série de lames métailiques. 

qu a terre un des genoux, se relevé et Frappées avec un maneau, 

fléchit l'autre. » Cette punition peut affec- elles rendent un son plus 

ter les formes les plus variées et les plus grave que celui du Sàron. 

ingénieuses. 

L'apit china se complique; l'écolier n'est pas seulement condamné 
à avoir les doigts durement pressés, mais accroupi, ses deux bras entre 
ses jambes et glissés sous un long bâton introduit sous ses jarrets, il 
se voit les deux pouces solidement fixés aux deux gros orteils ; c'est en 
somme une espèce de « crapaudine », punition naguère infligée aux 
bataillons d'Afrique. Le petit Tamoul n'ignore pas davantage le sup- 
plice du pesant bloc qu'il faut traîner une journée durant (4). 

(i) Voir Revue du Monde Musulman, mars 191 1. 

(2) Échos et croquis du pays des Rajahs. L'Inde méridionale . Le Maduré. 
N» 4, octobre-décembre 1906, pp. 172-177. 

(3) « Saluer en pliant le genou. » 

(4) « [Le forgeron] passe autour de la jambe [de l'écolier qui fait l'école 
buissonnière] un anneau en fer qu'il fixe avec un solide cadenas et y attache 
une longue chaîne terminée par une énorme pièce de bois. Il n'est pas 




68 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Mais que penser du maître qui condamne l'enfant étendu à « ex- 
traire du beurre » (vennai yedouttal), c'est-à-dire à se frotter l'articula- 
tion avec du sable ou de la terre sèche jusqu'à ce que le doigt soit 
pelé ? 

C'est à peine plus dur que d'être fouetté avec des orties {kandjori) 
ou d'avoir le corps enduit de mélasse et d'être ainsi exposé aux 
piqûres des insectes et aux morsures des fourmis rouges (mousourou 
kadittal). 

Que dire encore de la peine de la chaise {narkalyil outkaroudal] et 
de celle de l'arc {kodandam podoudal) ? 

Dans la première, dit l'auteur de l'article cité, « l'écolier, les bras en 
croix ou étendus devant lui, s'assied en appuyant le dos contre la 
muraille. On lui met des fruits épineux sous les jarrets et quand il a 
atteint la position voulue, on trace sur le mur au-dessus de sa tête une 
ligne qu'il ne doit pas dépasser et l'on place sous lui un poinçon ou 
stylet (i) dont la pointe est dirigée en l'air. Dans cette position il doit 
quelquefois passer plus d'une heure ayant sur la tête ou dans le giron 
toutes les ardoises ou tous les livres de ses compagnons (2). » 

Et plus loin (p, 177) : 

« Ce qui attire toujours les regards, quand on pénètre pour la pre- 
mière fois dans une école native, c'est une corde ou un bâton placés, 
tout près du toit en forme de trapèze et situés au-dessus d'une petite 
fosse. C'est le kodanda7n ou arc auquel on suspend les délinquants 
après avoir rempli la fosse de charbons ardents, de cailloux pointus et 
de fruits épineux. » 



Qu'attendre de méthodes aussi barbares PElIes ne peuvent former que 
des êtres ou endurcis contre tout châtiment ou hébétés par les mauvais 
traitements et prêts à toutes les servitudes. En aucun cas elles ne sau- 
raient prétendre à ouvrir l'intelligence, ni à développer l'énergie : leur 
unique effet — d'une excellence bien contestable — sera peut-être d'ha- 

rare de voir circuler dans les villages des enfants qui traînent après eux 
cette pièce de bois ou bien la portent sur le dos; ce sont de petits vagabonds 
condamnés à la chaîne [sanguili kattei podoudal] pour une ou plusieurs 
semaines. » Échos..., p. 177. 

(i) Il s'agit du stylet (en tamoul éjutâni) avec lequel on grave, dans l'Inde 
et dans les pays de civilisation indienne, l'écriture sur des feuilles de palmier 
ou oUes (lam. ôlei). Pour rendre les caractères visibles, on frotte la feuille 
écrite de noir de fumée ou de charbon délayés dans un liquide visqueux, 
une essence, etc., ou bien de bouse de vache. 

{■2.) Échos..., p. 177. 



NOTES ET DOCUMENTS 69 

bituer le corps aux coups et l'individu à les recevoir d'où qu'ils vien- 
nent et pour n'importe quel motif avec une indifférence de brute tant 
■qu'il restera incapable de s'y soustraire ou de les rendre. 

Si la pédagogie d'un peuple est caractéristique de son degré de civi- 
lation, celle de l'Orient, asiatique tout au moins, rejetterait celui-ci tout 
entier bien loin derrière l'Occident. Il esta craindre qu'il en soit ainsi 
.aussi longtemps qu'elle ne sera pas modifiée. 

Il serait dangereux de vouloir toujours faire de l'instruction le syno- 
nyme de haute moralité; la formation du caractère réclame toute une 
•éducation, mais c'est l'école qui prépare 
l'avenir des peuples, qui fait les générations, 
•Qt peut-être la brutale et routinière école 
orientale doit elle être tenue pour responsable, 
autant que le climat, de l'apathie, de l'indis- 
cipline et du servilisme de tant de races 
asiatiques fortes et grandes autrefois, au- 
jourd'hui encore intelligentes mais sans res- 
sort moral. Encore est-il permis de croire, si 

le récit d'AbduIlah est sincère, que la ten- 

, ,. 1 .. I • j r Série de lames métalliques 

dresse bien connue du Malais et du Javanais j^ marteau destiné à les 

pour ses enfants a légèrement émoussé l'âpre faire vibrer, 

acharnement de tous ces étroits cerveaux 

de pédants de village contre les misérables petits êtres soumis à leurs 
coups, si visible dans la pénalité scolaire tamoule. 

Cela surpasse de beaucoup nos plus abêtissants collèges du temps 
passée « vrayes geaules de ieunesse captive », nos rudes écoles claus- 
trales du moyen âge et la naïveté de cet abbé se plaignant à saint An- 
selme de voir les écoliers de son couvent, même roués de coups, s'en- 
têter dans une sottise et une paresse crasses. Le pauvre homme se 
montra aussi surpris des véhéments reproches de l'archevêque de Can- 
torbery — qui pourtant n'avait pas réputation d'âme douce — que le 
maître d'école de Kampong Hilir le jour où Raffles, sous les yeux 
•charmés d'AbduIlah, lui témoigna son indignation d'aussi imbéciles 
errements, même sanctionnés par l'ignorance des parents et la sacro- 
sainte tradition. 

Antoine Gabaton. 




70 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



A travers les Indes Néerlandaises. 



Dans nos remarques sur VÉpitaphe de Malik Ibrahim à Grësik(i)j 
nous disions que cette épitaphe présente les plus grandes analogies artis- 
tiques avec celle d'un autre monument du même temps à Pasè (ou Pasey, 
Sumatra). Le Geillustreerd Handboek van Insulinde... door D. Van 
HiNLOOPEN Labberton, publié à l'occasion de l'Exposition de Bruxelles et 
si joliment illustré de dessins dus à un artiste javanais, donne, entre les 
pages io8 et 109, une belle reproduction de la pierre tombale en marbre 
d'une princesse de Pasè, fille de Zainu '1-Abîdîn ibn Ahmad ibn 
Muhammad ibn al Malik Salèh, datant de 1428, qui montre très bien 
l'extrême ressemblance des deux monuments. 

On a vu que dans l'inscription de Malik Ibrahim quelques points 
demeurent encore obscurs : l'identification d'un nom de lieu et la sûre 
lecture de titres indigènes. De plus le mot arabe al-maWûf, primitive- 
ment mal lu, a été rétabli dans sa vraie forme. Il peut signifier « le 
Bienfait [de Dieu] », ou, suivant une ingénieuse suggestion du savant 
M. O. Houdas, « le dit», « le nommé », ce qui s'accorderait parfaite- 
ment avec la suite du texte. 



Le pèlerinage à la Mecque a eu lieu comme tous les ans aux Indes 
Néerlandaises : le gouvernement voit avec la plus grande tolérance ce 
traditionnel exode vers l'Arabie; ce qui l'en inquiète le plus, ce sont les 
suites fort souvent fâcheuses pour l'état sanitaire des pèlerins et de 
rinsulinde entière. 

Cette année, le pèlerinage a été particulièrement suivi ; les organes 
coloniaux estimaient d'abord à plus de 14.000 le nombre des « Djâwah » 
ou pèlerins partis des Indes Néerlandaises. Les statistiques de Constan- 
tinople, plus explicites, admettent que, sur go.oSi pèlerins venus par 
mer, il y eut — chiffre qui n'avait jusqu'ici pas encore été atteint — 
19.312 Javanais et Malais, contre seulement 16. 536 Musulmans de 
l'Inde britannique. 

Il est curieux de constater que dans l'Inde britannique, où la politique 
anglaise laisse volontiers exacerber le sentiment religieux chez les 

(i"^ Revue du Monde Musulman, vol. XIII, février 191 1, n" 2, pp. 257-260. 



NOTES ET DOCUMENTS . Jl 

Musulmans hindous pour contrebalancer la force numérique de l'élé- 
ment hindouïste, la ferveur ne se trahisse guère par ce pèlerinage obli- 
gatoire à tout vrai croyant. Par contre, dans les Indes Néerlandaises où 
le gouvernement accorde volontiers aux masses toute latitude en ma- 
tière religieuse pourvu que l'ordre et la domination hollandaise ne 
soient point en péril, il y a une très sensible augmentation du nombre 
des pèlerins et comme une recrudescence de piété. Toutefois, il est à 
remarquer que là aussi c'est la foule qui part, non les gens aisés, cul- 
tivés ou très haut placés. Certains pèlerins s'en vont sans en avoir 
même le droit d'après la stricte loi musulmane corroborée par la 
volonté de l'administration : ils s'évadent véritablement, laissant der- 
rière eux une famille sans ressources et ne possédant pas eux-mêmes 
l'argent nécessaire pour arriver au but dans des conditions normales. 
Les gens aisés ou cultivés vont peu à la Mecque ou bien en dehors 
de toute cohue pour éviter trop de privations ; les princes s'y rendent 
en si coûteux équipage, pour le même 
motif, qu'une minorité infime seule se ^' — 

résout à faire une si profonde saignée 

à sa bourse; les uns et les autres, quand ;^^\^ J:^P'Py^22Z2 2^^p^y 
ils se décident à ce pieux voyage, se ' ^'^^cl-^ , {^ .M^^^fJ*0 C, 
bornent à visiter la Mecque et T 'Arafat '^ ^-^-^^''^^-^-^-s- --^ ^ 
et rentrent le plus tôt qu'ils peuvent Selàntam. 

chez eux : les dangers qu'une trop 

, . , , c . Harmonica à lames métalliques, 

mauvaise hygiène peut leur faire cou- 
rir et le dégoût que leur donne la con- 
duite de certains de leurs coreligionnaires les détournent de pousser 
plus loin et de se mêler au flot des humbles. C'est grand dommage à 
un certain point de vue, car ils pourraient nous fournir de bien précieux 
renseignements sur ce pèlerinage tel qu'il s'accomplit aujourd'hui. 

11 semble que les mêmes craintes plus répandues, mieux entrevues 
et par un plus grand nombre de Musulmans dans l'Inde soient juste- 
ment la cause du peu d'empressement que ceux-ci mettent à visiter les 
villes saintes. L'ardeur mystique du peuple chez les Javanais et les 
Malais est certainement accrue par une ignorance plus générale de tous 
les dangers qui les attendent en route. 

En dépit des améliorations accomplies surtout dans l'Arabie même, 
il est certain que pour beaucoup d'Extrême-Orientaux prendre son 
billet pour la Mecque équivaut à prendre un billet pour l'autre monde, 
tant les privations, la fatigue, les exactions auxquelles ils sont soumis, 
l'absence de toute hygiène et le choléra déciment ces malheureux. 

Malgré les précautions du gouvernement hollandais, ils sont d'abord 
l'objet d'une véritable exploitation à la fois de la part des grandes com- 



72 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pagnies maritimes, qui les transportent sur mer pour un prix modéré 
et des « rabatteurs » de pèlerins qui, moyennant un courtage donné 
par tous les intéressés maritimes ou terrestres de ce pieux commerce, 
poussent vers l'Arabie en aussi grand nombre que possible ce docile 
bétail. Entassés sur un espace insuffisant, peu et mal nourris, dans une 
promiscuité, une chaleur et une malpropreté qui rendent contagieuse 
la moindre maladie, les pèlerins arrivent très affaiblis dans la mer 
Rouge, dont le service sanitaire, si international qu'il s'intitule, a pu 
être justement appelé une « cynique comédie ». L'administration turque 
y apporte la plus parfaite insouciance et ne paraît avoir aucune intention 
d'appliquer les mesures hygiéniques prescrites ; l'Europe, après en avoir 
obtenu la prescription, laisse bénévolement faire et les cadavres s'accu- 
mulent dans le sillage des bateaux. 

L'arrêt à Djeddah pour les pèlerins Javanais et Malais, souvent plus 
simples que les Chinois et les Hindous, est le signal d'une exploitation 
scandaleuse. On les retient avec l'arbitraire le plus capricieux cinq, dix, 
quelquefois dix-sept jours dans les îles de quarantaine, qui sont moins 
un poste sanitaire qu'un repaire de brigands, ils en repartent exténués 
et presque tous endettés ou dépouillés par suite de ces dépenses impré- 
vues qui ont épuisé leur faible pécule et les ont livrés à l'usure hon- 
teuse de prêteurs à gages ou de leurs propres entrepreneurs de pèleri- 
nage. 



La sécurité du Hedjaz cette année, par une heureuse compensation, a 
été à peu près suffisante et le brigandage des Bédouins modéré ; aussi 
plus de la moitié des pèlerins en a profité pour aller jusqu'à Médine 
vénérer la tombe du Prophète. Ce fatigant voyage de vingt-quatre jours 
aller et retour, sur un chameau branlant, avec traversée de quarante- 
huit heures en plein désert, a inévitablement des résultats nets : une 
bonne partie des fidèles y reste, jalonnant la route de ses cadavres que 
les survivants, trop à bout de forces eux-mêmes, n'ont plus le courage 
d'enterrer. Quand le choléra et la peste se glissent dans le cortège, sur 
les pas des pèlerins russes arrivés par le chemin de fer du Hedjaz, cela 
tourne au véritable désastre. 

Les Javanais et les Malais sont particulièrement frappés parce que 
moins résistants et venus de très loin, et la proportion des morts n'est 
pas loin d'atteindre un tiers. Il est certain que le pèlerinage à la Mecque 
pourrait être considéré par un gouvernement sans humanité comme 
un excellent moyen de se débarrasser sans bruit et à jamais des éléments 
fanatiques les plus dangereux de sa population. 



NOTES ET DOCUMENTS 



73 



Les pèlerins ne risquent pas seulement leur vie, on estime qu'ils 
risquent souvent aussi celle des autres et qu'ils rapportent chez eux les 
germes de contagions redoutables. Le péril est d'autant plus grand que 
par égoïsme profond mais bien humain, même s'ils se sentent très 
malades, ils font d'héroïques efforts pour dissimuler leur état et revenir 
mourir chez eux. L'affection aveugle de leur entourage se fait volontiers 
leur complice, sans voir tous les dangers qui peuvent résulter d'une telle 
conduite. 




Les journaux des Indes Néerlandaises relatent constamment des faits 
de ce genre et, quelques soins qu'ils mettent à en pallier les effets grâce 
à la prévoyance administrative pour ne pas 
jeter la panique parmi les Européens, il est 
visible que le plus étonnant dans l'affaire 
n'est pas de constater quelques cas isolés de 
choléra du fait des pèlerins, mais qu'ils ne 
sèment pas davantage le fléau. 

Le 9 janvier dernier, dit De Locomotief, le 
train venant de Batavia fut mis en rumeur 
près de Maos, pour une enquête médicale 
minutieuse faite dans la partie du train affectée 
aux indigènes. Un télégramme de Batavia avait 
dénoncéun groupe de pèlerins commesuscep- 
tibles de traîner la peste avec eux. Effective- 
ment le médecin enquêteur découvrit un 

mort à côté de six pèlerins bien portants ; le 
décès s'était produit dans le train : un examen 
attentif du cadavre démontra que la peste 
n'y était pour rien et les six hâdjîs, après un iso- 
lement préventif, purent regagner leur foyer. 

Le Preanger-Bode conte à son tour le même fait avec quelques 
détails de plus. Après Weltevreden, le contrôleur remarqua en passant 
dans les w^agons d'indigènes une femme soigneusement voilée et assise 
dans un coin ; il demanda à un homme placé à côté d'elle et qui sem- 
blait la veiller : « Est-elle malade ? Qu'a-t-elle ?» — « Elle a mal au 
ventre, Monsieur. * Le contrôleur s'offrit à envoyer chercher des médi- 
caments pour la soulager : « Oh ! ce n'est pas la peine. Monsieur, elle 
n'a besoin de rien. * A Krawang le contrôleur intrigué et quelque peu 
inquiet du mutisme de la malade, revint à la charge et voulut l'appro- 
cher : il se trouva en présence d'un cadave déjà froid, qui commen- 



Génder. 

Harmonica à lames de mé- 
tal épaisses et posées sur 
des cordes. On en joue en 
frappant sur les lames 
avec deux baguettes. 



74 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

çait à répandre une odeur de décomposition. Dans le même wagon se 
trouvait une autre malade ayant à ses côtés un enfant de quelques 
jours et d'autres revenant de la Mecque, du même bateau. 

Aussitôt leur wagon fut détaché du train et le groupe suspect soi- 
gneusement isolé dans un fourgon à marchandises aussi bien clos que 
possible, la malade, étant posée sur un lit de camp avec tout le con- 
fortable qu'on put lui procurer. A Tasikmalaya un médecin examina 
avec attention la malade, qui avait non la peste, mais un violent accès 
de fièvre; les pèlerins étaient aussi indemnes, et là encore on en fut 
quitte pour la peur. 

En revanche, en décembre dernier, sur le Bancioeng qui ramenait des 
pèlerins dé Djeddah à Emmahaven (Sumatra), dans le court voyage de 
quatorze jours, il se produisit plus de 60 décès parmi ces pauvres gens 
exténués; au large de Poulo Pinang, il fallut encore jeter cinq cadavres 
à la mer; cinq moururent à l'arrivée à Emmahaven, un le lendemain. 

Beaucoup déclarèrent que le choléra les enleva tous: mais, pour 
calmer l'effroi, les autorités affirmèrent qu'ils moururent surtout de 
dysenterie. 



Le gouvernement néerlandais, qui ne peut guère parvenir à faire voir 
à la masse tous les dangers sanitaires que comportent pour elle, dans 
les circonstances actuelles, le pèlerinage et le retour de la Mecque, a 
essayé du moins d'en diminuer les dangers économiques. Quand les 
pèlerins ont été l'objet d'exactions trop scandaleuses, il est à peu près 
désarmé, mais il a un vague recours contre la Portes'ils ontété dépouillés 
par les Bédouins. Malheureusement ce recours est assez illusoire et ne 
dépasse guère les notes protocolaires ; sous ce rapport la jeune Tur- 
quie fait aussi sourde oreille que la vieille Turquie. Il est vrai qu'on ne 
saurait lui demander de tout changer en quelques mois. 

Donc, en pareil cas le consul hollandais à Djeddah fait un rapport à 
l'ambassadeur de Hollande à Constantinople; celui-ci le transmet à la 
Porte; le grand vizir déplore, comment il sied, le mal fait par les 
Bédouins, promet châtiment et réparation après enquête. Au bout de 
quelque temps, l'ambassadeur revient à la charge et reçoit une note 
l'avisant qu'une enquête se poursuit au Hedjaz. Après un nouveau 
mois d'attente, nouvelles instances pour apprendre que le gouverneur 
général de Hedjaz n'a pas encore répondu. Nouveau mois de silence,, 
puis rappel de l'affaire par l'ambassadeur : cette fois l'enquête est en 
bon train, mais non encore terminée. Puis des semaines et des semaines 
l'affaire traîne et souvent les plaignants se lassent, oublient, aban- 
donnent la plainte, dont la Turquie a ainsi tout le bénéfice. 



NOTES ET DOCUMENTS /S 

Quand ils s'obstinent, même l'enquête terminée au mieux pour eux, 
il leur faut encore patienter un bon temps entre la fixation d'une in- 
demnité et son paiement. Au début de 191 1, certains pèlerins atten- 
daient encore, aux Indes Néerlandaises, le payement de l'indemnité 
acquise, en réparation des vols des Bédouins pendant le pèlerinage de 
1908-1909. 

Même duplicité pour déterminer le montant de l'indemnité : les plus 
heureux obtiennent à peine la dixième partie de ce qu'on leur a pris. 
Pour se mettre à l'abri des réclamations subséquentes, 
on fait signer aux intéressés une quittance en arabe, y-- 

langue que les Javanais et les Malais ignorent presque ^i ^. , 

tous, pour solde de tout compte et le tour est joué. 
S'il en est qui comprennent et veulent regimber, on 
les calme vite, en leur disant : « Signez ou vous n'au- 
rez rien du tout » et naturellement les malheureux 
aiment mieux peu que rien. Sujets français, anglais, j. . , 

néerlandais ou russes sont traités avec la même désin- ^ ^ , 

Cymbales, 
voilure et les gouvernements, ayant des questions plus 

grosses à discuter avec la Porte, passent outre. 

Que pourrait-on au surplus faire de mieux ? Il est bien sûr que la 
Porte regrette vivement ces fâcheux incidents qui peuvent dégoûter 
certains pèlerins prudents de se rendre à la Mecque; elle a tout intérêt 
à ce que le pèlerinage se déroule en bon ordre, mais elle est encore im- 
puissante à en faire la police et aussi impuissante à pressurer une partie 
de ses sujets pour rembourser ce qui a été dérobé par l'autre. 



Les gouvernements européens ne cessent d'avertir leurs musulmans 
de tous les soucis où ils vont se jeter en allant à la Mecque; leur sin- 
cère neutralité les arrête là : s'ils prenaient des mesures prohibitives, 
les indigènes ne manqueraient pas d'y voir une sorte de persécution 
religieuse. Mieux vaut donc les laisser se faire voler à loisir dans l'es- 
poir que la leçon servira à d'autres dans leur entourage. Les pèlerins 
des Indes Néerlandaises sont comptés, paraît-il, parmi les Musulmans 
dont la ferveur, l'ignorance et la médiocre défensive « rendent» le plus. 
Plusieurs d'entre eux étant aisés payent volontiers tout ce qu'on leur 
demande. Aussi est-il proverbial à la Mecque de considérer un pèleri- 
nage sans indigènes de l'Insulinde comme un pèlerinage manqué. Un 
des derniers gouverneurs de Djeddah disait couramment : « Plutôt 
quatre cents pèlerins Djâwah et pas d'autres que 5o.ooo autres et pas 
de Djâwah. » 



7^ REVUE DU MONDE MUSULMAN 

IJ peut dormir tranquille : il est venu en igio force Djâwah et qui ont 
dû laisser beaucoup d'argent en Arabie. Pour qu'ils n'y laissent pas 
tout ce qu'ils ont et ne soient pas obsédés non plus par la méfiance 
des menées anti-islamiques quand le gouvernement néerlandais essaie 
de les protéger, il serait très souhaitable qu'ils puissent s'enrôler en une 
forte organisation qui débattrait les prix, guiderait et défendrait elle- 
même le groupe pendant le pèlerinage. Avec un peu d'initiative, ils 
arriveraient facilement à être placés dans de meilleures conditions hygié- 
niques et moins exploités. Ils y arriveront sans doute dans une vingtaine 
d'années grâce au progrès de l'instruction dans la masse; alors sans 
doute aussi les Bédouins oseront moins détrousser les pèlerins et l'en- 
fer de Djeddah, aura été quelque peu assaini : reste à savoir si la fer- 
veur sera aussi grande. 



Parmi ceux qui attirent et exploitent le plus adroitement les Java- 
nais et les Malais à la Mecque, il faut mentionner au premier rang 
certains de leurs compatriotes établis à demeure dans la ville sainte et 
qui y constituent la colonie des Djâwah. Il a déjà été parlé ici de ces 
Djâwah, auxquels M. Snouck Hurgronje a consacré un chapitre et non 
le moins intéressant de son beau livre sur les lieux saints des Musul- 
mans (i). 

Les Djâwah font partie de la Mecque tantôt comme bourgeois 
dévots, tantôt comme étudiants en théologie, tantôt encore comme 
vendeurs d'eau du puits de Zemzem, de henné, de bois d'arak, espèce 
d'arbre épineux qui sert à faire des cure-dents, et plus encore comme 
prêteurs à gage au modeste taux de lo à 12 p. 100, Les Arabes englo- 
bent sous le nom de Djâwah tous les peuples de race malaise en par- 
tant de Siam et Malaka jusqu'à la Nouvelle-Guinée, qu'ils soient ou 
non-Musulmans; les non-Musulmans étant toutefois considérés comme 
de race inférieure, des esclaves. 

A ces Djâwah de l'Extrême-Orient s'ajoutent encore des Musulmans 
du Cap de Bonne-Espérance, descendants de Malais établis dans ce 
pays et légèrement métissés de Hollandais. Plusieurs portent des noms 
purement hollandais. Ces Djâwah africains ont d'ailleurs leur shaikh 
spécial à la Mecque qui sert de guide aux pèlerins; ils ont peu de rap- 
ports avec les Djâwah d'Asie, parlent le hollandais du Cap — le dia- 
lecte des Boers — mêlé de mots malais. Dans un but de prosélytisme 



(i) Mekka, von Doctor G. Snouck Hurgronje, t. H. Aus dem heutige 
Leben, chap. IV: Die Djâwah, pp. agS-SgS. 





NOTES ET DOCUMENTS 77 

panislamique, un petit traité sur la loi musulmane a été imprimé pour 
eux à Constantinople en caractères arabes. 

Après avoir essayé de démêler les principales raisons qui poussent 
les Malais et Javanais vers la Mecque et dont le plus général est un 
pieux et très ignorant traditionnalisme dosé d'agréables et vagues 
légendes, M. Snouck Hurgronje explique dans quelles conditions s'ac- 
complissait autrefois le pèlerinage et comment on le fait aujourd'hui. 
Le recrutement des pèlerins aux Indes Néerlandaises a lieu au moyen 
d'agents des shaikhs, qui viennent sur place exciter la ferveur, pratiquer 
l'embauchage, pourrait-on dire, et touchent un bon courtage par tête 
de pèlerin. 

Il est aussi encouragé par les visites de certains Shérifs et Seyyids de 
la Mecque, apparaissant aux Indes Néerlandaises et dans la Malaisie 
comme les hauts représentants de la 
science musulmane, ce qui leur vaut 
grand respect de tous, large accueil 
chez les princes et régents, force pré- 
sents du menu peuple. Quoiqu'ils co- 
lorent leur présence d'un bref et très 
docte enseignement, le gouvernement 
hollandais les voit sans aucun plaisir Ketùk. Ketipung. 

circuler à travers l'Archipel. Ils exploi- Cloche. Tambourin, 

tent de façon radicale les indigènes et, 

par leur fanatisme, leurs déclarations panislamiques, peuvent causer 
de graves embarras politiques. 

Les Mecquois considèrent d'ailleurs les Djâvvah comme gent exploi- 
table par définition, ne fût-ce qu'à cause de leur piété naïve qui, à ren- 
contre de tant d'autres pèlerins, les fait venir dans la ville sans traîner 
derrière eux des marchandises, sans idée de faire concurrence à per- 
sonne, leur argent en bourse dans le seul but de parcourir les lieux 
saints. 

Quand ils s'établissent de façon durable à la Mecque, la plupart, au 
lieu de chercher à gagner leur vie en trafiquant, y vivent d'une pen- 
sion que leur concède leur famille ou que leur sert même le gouverne- 
ment hollandais. Car certains de ces Djâwah sont des employés 
retraités qui, vieillis, veulent finir leurs jours au berceau de l'Islam. 
Les jeunes souvent restent pour étudier la théologie musulmane. 
Presque tous se distinguent par la sincérité, la ferveur avec lesquelles 
ils accomplissent tous les rites du pèlerinage. Ils sont connus à la 
Mecque pour leur honnêteté proverbiale autant que leur indifférence 
aux affaires commerciales. Aussi les plus pauvres, ceux de basse classe 
sont-ils très recherchés comme domestiques, particulièrement les 



I 




78 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Javanais, à cause de leur caractère doux et facile. Quelques-uns se 
mettent au service d'un groupe de pèlerins à la fois comme guides, 
pourvoyeurs et domestiques. 

Plus d'un jeune et pourvu de quelques centaines de florins s'avise 
d'épouser une belle Abyssine ou Egyptienne 
et s'établit bourgeoisement à la Mecque : 
quand les florins sont à bout, il lui arrive 
souvent de tomber entre les griffes d'usu- 
riers toujours sûrs que la famille s'exécu- 
tera et paiera d'aussi édifiantes dettes. D'au- 
Kéndang. très s'avisent tout bonnement d'imiter les 

Tambour sur lequel on Mecquois et d'exploiter à leur tour les pèle- 
frappe avec les mains. ^ins et naturellement ils tondent surtout 

leurs compatriotes. 
Ceux-ci, dès leur arrivée, sont entourés d'Arabes connaissant toujours 
quelques mots de malais, empressés à leur off'rir à des prix exorbitants 
leurs marchandises ou à leur rendre les services les plus inutiles, pour 
leur soutirer quelque argent. Si quelque Djâwah essaye de faire excep- 
tion à la douceur et à la naïveté traditionnelles et veut défendre sa 
bourse contre toutes ces sangsues, les plus grossières injures fondent 
sur ce niais qui semble vouloir ouvrir les yeux. Le Djâwah est vérita- 
blement la « vache à lait » du pèlerinage. 

Il le prend si au sérieux que très souvent il profite de sa visite à la 
Mecque pour se faire circoncire une deuxième fois, la circoncision 
dans l'Archipel, souvent commune aux païens et aux Musulmans 
n'ayant sans doute pas eu là, lui semble-t-il, un caractère assez isla- 
mique. Cela vaut toujours quelque argent au barbier qui pratique l'in- 
cision. 

A la Mecque le malais est assez répandu; tous les Arabes qui y rési- 
dent en connaissent quelques mots et c'est toujours le malais qu'em- 
ploient tous ceux qui s'occupent des Djâwah, qu'ils parlent à des Java- 
nais, des Sumatranais, des Lampongs, des Bornéotes, des Bouguis ou 
des Makassars. Très souvent les pèlerins javanais le parlent même 
entre eux tout le temps du pèlerinage : c'est la langue commune à la 
Mecque pour toute l'Insulinde. Dans la rue les marchands arabes crient 
leurs denrées : pain, eau, sucre, etc., à la fois en arabe et en malais. 
L'attitude douce et humble des Djâwah à la Mecque leur vaut bien 
entendu assez peu de considération dans la tourbe internationale qui 
emplit la ville; ils s'y prêtent aussi très volontiers : comme pour eux 
tout Arabe est noble et vaguement apparenté au Prophète, on voit 
avec stupéfaction des régents, des fils de prince baiser la main même 
des serviteurs d'un Arabe de bonne maison. 



NOTES ET DOCUMENTS 



79 



Les Mecquois ne considèrent pas seulement les Djâwah comme très 
inférieurs à eux, mais encore comme entachés d'une impureté particu- 
lière qui ne peut se dissiper qu'en y mettant bon prix : l'eau du puits 
de Zemzem ne peut avoir son effet purifiant sur eux que si, avant 
même d'avoir payé pour l'obtenir, ils payent pour être débarrassés de 
la souillure de leur race. 

On les purifie encore en leur faisant subir un changement de nom : 
on remplace celui qu'ils ont reçu dans leur patrie par un nom de saint 
ou de savant musulman. Le Malais Muhammad, Ahmed, Ali, devient 
ainsi le hâdjî Shâfi'î, Ràfi'i, Ghazâlî, etc., et à ce titre bien plus pur. 
C'est le mufti des Shâfi'ites qui préside à l'imposition de ce nouveau 
nom. 

Certains Djâwah intelligents, quand ils restent un certain temps à la 
Mecque, apprennent à fond sous la direction d'un shaikhtous les rites 
du pèlerinage ; ceux qui ne peuvent autant séjourner en profitent pour 
améliorer leur diction du Coran et, malgré 
la répugnance de leur gosier formé à une 
douce langue pour les sons gutturaux de 
l'arabe, arriver à bien réciter au moins la 
fâtihah. Ceux qui restent longtemps se 
jettent dans l'étude du mysticisme musul- 
man, et par un enseignement étroit et 
fanatique prennent une dangereuse con- 
ception des destinées de leur pays. Mariés 
souvent avec des Mecquoises, ancrés dans 
les ambitions panislamiques avec toute la 
ferveur d'adoptés, ils peuvent, par l'in- 
fluence qu'ils exercent sur leurs compa- 
triotes venus à la Mecque ou les prédications qu'ils reviennent faire dans 
rinsulinde, surexciter et parfois soulever les masses. 

En résumé, on voit très bien tout ce que la Mecque tire des candides 
Djâwah, moins le bien que la Mecque peut leur faire, ainsi qu'à la 
domination hollandaise. 




Gong. 
Diamètre : i mètre. 



En attendant le jour assez lointain où l'instruction ayant partout pé- 
nétré fera son œuvre, le peuple des Indes Néerlandaises se laisse 
volontiers émouvoir par les appels à la Guerre sainte, dont certains 
fanatiques entremêlent leurs extases ou leurs prédications. Le 23 jan- 
vier dernier, la police a dû arrêter à Djokjakarta (Java) un certain 



80 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

kiyahi Dhoelngalim (i), dont les discours assez décousus mais très vio- 
lents surexcitaient beaucoup la populace. Il a été conduit par quatre 
agents de police dans un andong (fiacre) à l'assistance-résidence pour 
que son affaire fût instruite. Arrivé, il refusa de descendre, affirmant 
qu'un saint de son espèce ne pouvait parler que devant un prince ou 
un grand-vizir, non devant un simple assistant-résident. A toutes les 
instances pour le décider, il répondit : « Je refuse absolument; tuez- 
moi plutôt. » Comme on n'avait nulle envie de lui conférer la palme 
du martyre, on s'apprêta à le transporter prosaïquement à plusieurs 
hommes dans le bâtiment officiel, ce que voyant, il se décida aussitôt 
à descendre lui-même. 

Après enquête, il apparut qu'on avait affaire à un cerveau quelque 
peu fêlé, à un maladif vaniteux désireux de jouer un grand rôle : les 
quelques mois de prison qu'il subira lui permettront sans doute de 
faire de saines réflexions sans lui accorder l'auréole des persécutés 
qu'il souhaitait. Ce qui est plus inquiétant que l'individu, d'assez 
médiocre envergure, c'est l'accueil trop favorable reçu par ses excita- 
tions, le remous de la foule vers lui. Il avait déjà réuni près de trois 
cents adeptes et commencé d'établir une communauté de propagande. 



De tels mouvements, si superficiels soient-ils, éclairent d'un jour 
nouveau la controverse relatée dans la Maleische Pers au sujet de la 
neutralité de l'école indigène. Le journal de la Boedi Oetomo avait 
qualifié de paradoxale l'assertion pourtant assez compréhensible de son 
correspondants. W. D. que l'indigène, bien que tiède Musulman, pré- 
férerait un enseignement tout laïque à l'enseignement chrétien même 
très modéré. S. W. D. répond là-dessus qu'il ne saurait changer d'opi- 
nion. Le Javanais est le Musulman le plus tolérant du monde, il est 
souvent peu orthodoxe, mais il tient fort à l'Islam : si peu de ferveur 
qu'il montre, il repoussera toujours avec horreur la chair de porc et 
non parce qu'elle pourrait lui transmettre le taenia; celui qui, frotté aux 
théories européennes, met en avant un tel prétexte masque simplement 
d'une fiction savante son horreur traditionnelle du porc. 

De même il soumettra toujours ses fils à la circoncision, et la pratique 
hygiénique qu'invoquent pour le faire Juifs ou Musulmans honteux 

(i) « Kiyahi » est un titre qui équivaut souvent à « shaikh » et qu'on donne 
à Java aux gens âgés ou respectables. 

Le nom propre javanais Dhoelngalim semble représenter les mots arabes 
d^ûH-'âlim ou plutôt d!{û H-'ilm « doué de science ». 



NOTES ET DOCUMENTS 



Si 



de le paraître et acharnés à l'être, ne lui vient même pas encore à l'es- 
prit. De même le Javanais ne se soustrait pas aux usages funéraires 
islamiques. 

Enfin la nikâh (cérémonies qui accompagnent le contrat de mariage) 
€st observée sans que personne se demande si Mahomet l'a prescrite, 
sans que personne néanmoins s'en dispense. 
C'est, pour le Javanais le plus détaché, un acte 
de bienséance; seulement il ne saurait pas en- 
core s'en passer : donc malgré lui il reste invin- 
ciblement attaché à l'Islam. Par cela seul, il 
s'éloigne aussi invinciblement de l'enseignement 
chrétien. L'école hotlando-javanaise de Poer- 
balingga (résidence de Banjoemas, Java) et l'In- 
stitut Temanggoeng, malgré leur couleur reli- 
gieuse, sont, il est vrai, très fréquentés; cela tient 
à ce que l'on y donne un enseignement européen 
et qu'il y n'a pas d'autres écoles de ce genre dans 
la région. 

La Maleische Pers tombe ici d'accord avec S. W. D. Les indigènes 
des Indes Néerlandaises, après plusieurs siècles d'islamisme, sont 
aujourd'hui, grâce à l'éducation, aux coutumes spéciales qu'ils doivent 
à leur croyance, de mentalité purement musulmane; à ce titre, toute 
autre doctrine éveille leur méfiance ou leur aversion. Il serait illogique, 
absurde et dangereux de vouloir en un instant les transformer en 
chrétiens. C'est aussi impossible que si trente millions de chrétiens 
européens devaient être transformés en bouddhistes ou en mahomé- 
lans par quelques milliers d'Asiatiques. 




Kénong. 
Cloche. 



Antoine Cabaton. 



82 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Abdurrauf, de Singkel. 

Contribution à la connaissance du mysticisme à Sumatra et à Java. 
Thèse pour l'obtention du grade de docteur es langues et littéra- 
tures de r Archipel indien oriental, soutenue devant l'Université de 
Leyde, par Douwe vl<^o// Rinkes (i). 

On prétend que le maître, à quelque ordre qu'il'appartienne, tire sa 
valeur à la fois des idées qu'il professe et des disciples qu'il forme, les 
seconds attestant la fécondité des premières. A ce compte peu d'ensei- 
gnements ont la vitalité de celui de M. Snouck Hurgronje, car ses 
livres appréciés de tous les arabisants ont le plus heureux prolonge- 
ment dans les œuvres de plusieurs de ses disciples. 

Il a déjà été parlé ici de l'excellente contribution à l'histoire d'Acheh 
due à l'un de ses élèves, Raden Hoesein Djajadiningrat (2) ; un autre, 
M. D. A. RiNKES, en a apporté une aussi serrée et documentée en une 
matière encore plus subtile, le mysticisme musulman à Sumatra et à 
Java, dans sa thèse sur Abdurrauf (3), de Singkel (Acheh). 

Comme toute composition de ce genre en Hollande, elle débute par 
un « curriculum vitas » qui a l'avantage de nous faire connaître la 
personnalité de l'auteur avant de nous livrer son œuvre. 

Frison d'origine, après des études au gymnase de Nimègue,. 
M. Rinkes passa, en igoS, le grand examen des fonctionnaires qui seul 
là-bas ouvre la porte des emplois coloniaux, partit pour les Indes et 
fut mis à la disposition du Secrétariat général. Il profita de son séjour 
à Batavia pour étudier à la section B du Gymnase Guillaume III, section 
qui s'occupe spécialement -de linguistique, de géographie et d'ethno- 
graphie des Indes Néerlandaises, s'y appliqua au malais sous M. Ph. S, 
van Ronkel, au javanais sous M. G. A. J. Hazeu, à l'histoire, la géo- 

(i) Abdoerraoef van Singkel, Bijdrage tôt de hennis van de mystiek op 
Sumatra en Java. Academisch proefschrift ter verkrijging van den graad van 
Doctor in de taal- en letterkunde v/d O.-I. Archipel aan de Rijks-Universi- 
teit te Leiden... Door Douwe Adolf Rinkes, Heerenveen, 1909, in-S», 
X-144 p. 

(2) Antoine Cabaton, Une histoire critique du Sultanat d'Acheh écrite 
par un Javanais, dans Revue du Monde musulman, vol. XIH, janvier 191 1,. 
n" I, pp. 65-78. 

(3) Pour ce nom, «wJj^'-^-^, j'adopte dans cet article l'orthographe 
simplifiée de M. Rinkes. 



NOTES ET DOCUMENTS 



83 



graphie et l'ethnographie d'abord avec M. Nederburgh, ensuite avec 
M. Pleyte ; il étudia aussi les institutions d'État, lois religieuses, moeurs 
€l coutumes des Indes Néerlandaises avec M. Fromberg. 

En leur compagnie à tous il s'éprit d'un si ardent désir de pénétrer 
de façon tout à fait scientifique les peuples parmi lesquels il vivait, d'un 
si grand goût pour les lettres 
orientales que pour s'y appliquer 
plus complètement, le 2 juin 
1905, il prenait un congé et allait 
s'inscrire comme étudiante l'U- 
niversité de Leyde. 

Là, il suivit les cours de M. 
Speyer, successeur du docteur 
Kern (sanscrit et grammaire com- 
parée), ceux de M. Ch. A. van 
Ophuijsen (malais et comparai- 
son du malais aux langues indo- 
nésiennes), ceux de M. Nieu- 
wenhuis (ethnographie), ceux de 
M. Vreede (javanais), deM. Jon- 

ker dont la connaissance du javanais et de plusieurs langues de 
l'Archipel indien rendent l'enseignement si utile, et tout particuliè- 
rement les cours de M. C. Snouck Hurgronje qui, après avoir eu la 
plus grande influence sur ses études, fut encore son président de 
thèse (i) et auquel il devait conserver la plus reconnaissante admira- 
tion. Celui-là fut vraiment son maître par excellence, celui dont il se 
déclare avant tout le fervent et déférent disciple. 

Depuis la soutenance de sa thèse, M. Rinkes a repris sa situation de 
fonctionnaire aux Indes, où, fortement préparé, il travaille aujourd'hui 
sur place avec plus de sécurité à des études sur les saints de Java, dont 
il vient de nous donner deux monographies (2). 




Sùling. 
Flûte. 



Rebâb, 
Violon musulman. 



Il paraîtra peu étonnant que M. Rinkes, déjà attiré vers ce domaine 
particulier par ses propres goûts, à l'école d'un arabisant de la valeur 

( I ) Littéralement, son « prcmoior », professeur d'Université qui confère le 
grade de docteur. 

(2) De heiligen van Java. — I. De maqatn van Sjech 'Abdoelmoehji. — 
11. Seh Siti djenar voor de inquisitie. Dans Tijdschr. v. Ind. T. L. en Vk., 
deel LU, afl. 1-2; deel LUI, afl. 3-6. 

Il en sera parlé plus tard. 



84 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

de M. Snouck Hurgronje ait voulu élucider un point de l'histoire reli- 
gieuse et philosophique de Sumatra et de Java. Le concept religieux, 
spécialement en Orient, ne reste-t-il pas l'expression la plus hautement 
intellectuelle et morale de la vie des peuples ? L'ignorer, c'est ignorer 
leur mentalité la plus intime et la plus sensible. Enfin, si le mysticisme 
est un terrain propre aux interprétations les plus subtiles, c'est aussi 
celui où apparaît bien l'originalité des individus et des races, l'effort de 
la personnalité humaine pour accomplir, élargir le cercle inflexible des 
dogmes. 

Le mysticisme convenait singulièrement aux peuples de race malaise 
doux et un peu flottants, plus faciles à asservir que disciplinés; encore 
aujourd'hui, Félite javanaise et malaise, sans déserter en rien l'Islam, 
oblique doucement vers la théosophie ; Abdurrauf de Singkel, un des 
rares philosophes connus qu'ait produits l'insulinde en initiant Sumatra 
et Java au mysticisme qui s'était déjà infusé dans l'Islam, eut une 
grande influence sur la vie morale de ses compatriotes ; elle leur rendit 
à la fois moins lourdes et plus chères leurs croyances religieuses. 

Le tout du reste avec cet effacement humble de soi-même qui est 
assez propre à l'Oriental dont l'œuvre est seule comptée pour la posté- 
rité et dont la personnalité ne renaît que tard de cette œuvre même et 
sous un aspect presque toujours légendaire. C'est pourquoi dans cette 
thèse sur Abdurrauf de Singkel, la personne dont il sera le moins ques- 
tion sera peut-être Abdurrauf lui-même. En admettant que les vues 
scientifiques de M. Rinkes se fussent prêtées à la reconstituer, les maté- 
riaux lui auraient fait à peu près défaut : l'individu s'étant pour ainsi 
dire évanoui derrière ses écrits et l'influence indéniable qu'ils exercè- 
rent dans l'Archipel indien. 

Aussi a-t-il tenu surtout à écrire quelques pages solides sur toute 
l'histoire du mysticisme musulman dans l'insulinde sous l'impulsion 
d'Abdurrauf de Singkel. Son mémoire est divisé en quatre chapitres 
d'une texture très serrée, où l'esprit de l'auteur s'est très heureusement 
débattu contre la subtilité, la fluidité ou l'incohérence de ses textes, le 
mysticisme, ainsi qu'il le fait remarquer lui-même, tombant, comme la 
poésie, sous le coup du jugement purement subjectif. 



Le premier de ces chapitres est un excellent résumé de l'origine et de 
l'évolution du mysticisme islamique. En voici le sommaire : Origine 
du mysticisme musulman. — Emprunts à d'autres civilisations. — 
Définitions. — Réserves qu'elles imposent. — Ibrahim ibn Adham. — 
Caractère personnel du mysticisme ascétique. — Spéculations panthéis- 
tiques. — Extase. — Les saints et leur recrutement. — Influence d'Al- 




NOTES ET DOCUMENTS 85 

Ghazâlî. — Mysticisme orthodoxe. — Ordres. — Développement paral- 
lèle delà loi et de la dogmatique. — Excès et disputes. — Ordres an- 
ciens et nouveaux. 

L'Islam, nous dit M. Rinkes, tel qu'il avait été annoncé par Mahomet, 
contenait peu d'éléments mystiques. Allah y était représenté à la fois 
comme législateur et juge; la peur des comptes à rendre à la fin du 
monde dominait les âmes pieuses; une doctrine qui s'imposait entraî- 
nait aussi le cercle res- 
treint des premiers fi- 
dèles à la vie religieuse 
commune qui ne per- 
mettait pas les élans 
individuels de l'âme. zr> i — > 

Mais, après la période 

de ses grandes conque- Chelémpung. 

tes, l'Islam se trouva Psaltérion et plumes pour en jouer, 

en relations avec des 

peuples dont les religions accordaient une bien plus grande place à 
l'âme et le mysticisme ou recherche d'une communication indivi- 
duelle avec Dieu y prit une place de plus en plus importante. 

Convertis, ces peuples gardèrent leurs tendances ainsi que les formes 
extérieures qui les manifestaient. Par exemple en Syrie, l'ascétisme de 
l'époque chrétienne persista; une inquiète notion du péché, même après 
le passage à l'Islam, poussait bien des âmes vers la solitude. Les cir- 
constances politiques y aidaient ; les guerres civiles entre prétendants 
étaient permanentes; généraux ou gouverneurs, tels que Al-Hadjdjadj, 
témoignaient une complète indifférence aux ordres reçus; le luxe et la 
corruption régnaient dans les grandes villes; aussi nombre de gens 
pieux se retiraient de l'absorbante vie journalière et cherchaient à faire 
leur salut en fuyant les misères de la société présente. 

A côté de cet ascétisme, en d'autres régions et surtout chez les Per- 
sans, se développèrent dans l'Islam des tendances spéculatives, ten- 
dances dans lesquelles on a voulu voir une réaction aryenne contre les 
dogmes sémitiques. D'où venaient-elles ? les uns ont pensé au 
panthéisme hindou; les autres, avec plus de raison semble-t-il, au 
néo-platonisme; enfin, il faut faire avec un jeune savant hindou, Shaikh 
Mohammad Iqbal, la part de l'originalité des penseurs eux-mêmes. 

Toutes ces causes, et en première ligne le christianisme oriental, 
eurent sans doute chacune leur influence. Il est en effet visible que 
l'habitude de se retirer au désert et différentes coutumes qui s'y ratta- 
chent sont d'origine chrétienne : ainsi l'importance extrême donnée 
au d\ikr « répétition secrète d'une formule spéciale », « prière suréro- 



86 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

gatoire » (i), la renonciation à toute initiative, à toute individualité, 
l'indifférence absolue au monde extérieur, la pleine confiance en Allah 
pour obtenir tout ce dont on a besoin sans même avoir besoin d'étendre 
la main pour cela. Celte confiance en Dieu dite tawakkul, qui est 
d'ailleurs dans l'Islam normal un des devoirs du Croyant, fut poussée 
par les ascètes aux derniers excès. 

Tout ceci n'infirme pas l'assertion de Nicholson que « ce type de 
mysticisme fut le produit natif de l'Islam lui-même » puisque les 
mystiques musulmans d'alors avec les données de leur propre religion 
et du christianisme se construisaient un monde bien à eux de pensée et 
de sentiment. Comme leurs précurseurs chrétiens et sans doute à leur 
imitation, les ascètes musulmans furent des porte-laine (woldragers), 
des gens vêtus de laine. 

Trop souvent dans certains ouvrages sur la mystique musulmane, le 
soufisme a été indiqué comme secte, erreur grossière puisque tout 
Musulman doit être plus ou moins soufi, le soufisme par lequel se 
manifeste le sentiment religieux n'est pas nécessairement accompagné 
de l'esprit sectaire. 

Les écrivains orientaux en quête de définitions mystiques se sont 
trouvés eux-mêmes, il est vrai, souvent dans un étrange embarras. 
Nicholson, qui a réuni un grand nombre de définitions arabes et per- 
sanes, toutes partielles, le montre clairement. En outre, le mysticisme 
est plus fait de vagues élans de l'âme que d'assertions théologiques 
bien arrêtées; on ne peut acquérir une connaissance nette du mysticisme 
qu'en lisant les ouvrages d'un mystique ; si les idées n'en deviennent 
pas toujours très perceptibles, on pénètre du moins ce mode spécial de 
la sensibilité appliquée aux choses divines. 

Ce qui ajoute encore à l'obscurité, c'est la réserve de l'auteur, le 
mysticisme n'étant pas fait pour la masse. On se heurte à des prescrip- 
tions de tenir secrète la doctrine développée, prescriptions presque tou- 
jours observées des initiés, et M. Rinkes remarque qu'il faut beaucoup 
de tact et de compétence pour réunir aux Indes Néerlandaises une col- 
lection d'ouvrages sur le mysticisme; bien des personnes qui ont pour- 
suivi dix ans une enquête sur les opinions religieuses des habitants 
d'un pays donné y ont ignoré l'existence de toute une littérature à ce 
sujet. 

Toutefois beaucoup des idées des premiers mystiques, conservées, 
furent par la suite exposées par des savants; et en dehors du d\ikr et 

(i) M. Rinkes donne plusieurs définitions du ds^ikr ; pour Depont et Cop- 
POLANi, c'est une « sorte de litanie qui amène continuellement dans le cœur 
et sur les lèvres le nom de celui qu'on implore ». 




NOTES ET DOCUMENTS 87 

du tawakkul, manifestations surtout extérieures, on vit apparaître de 
véritables spéculations, mélange hybride de révélation et de philosophie 
é'oii sortit le soufisme postérieur. 

Sans entrer dans des considérations sur l'influence qu'eut sur la vie 
des premiers soufis l'habitude de s'isoler du monde, le khalwah 
(viveka du bouddhisme), moyen d'élever l'homme à une existence spi- 
rituelle supérieure mais qui trop souvent le conduite un orgueil vani- 
teux sans renforcer l'activité de son intelligence, M. Rinkes nous parle 
■d'un ascète royal, Ibrahim Ibn Adham, dont on retrouve la biographie 
en plusieurs langues de l'Archipel indien. Sous la poussée d'une sug- 
gestion divine, ce prince, en qui Goldziher voit une déformation musul- 
mane du Bouddha, abandonna son trône et le 
monde pour trouver la paix de l'âme. La litté- ^ 
rature mystique islamique lui attribue diverses 
anecdotes et un certain nombre d'aphorismes 
attachés à son nom dans tout l'Archipel. En de- 
hors de sa légende, le docteur Gunning a pu 
montrer qu'il existait aux Indes Néerlandaises >^ -^"^ 
une série de récits parallèles, relatifs à des princes Kùmpul. 

qui, pénétrés du néant des choses terrestres, ont ^"'^ go"8- 

renoncé à la royauté pour vivre dans la médita- 
tion et les œuvres pies. De pareils exemples se retrouvent encore dans 
ia littérature historique de l'Archipel (i). 

L'ascétisme, né de l'horreur de l'activité sociale, et qui, par le renon- 
cement, aspire au repos de l'âme, ne peut exister, pour M. Rinkes, 
que chez un individu isolé ou de petits groupes, sans rien fonder de 
durable pour la vie générale; il est pour cela trop intérieur, trop per- 
sonnel. Sans prendre parti contre cette opinion au nom de l'ascétisme 
occidental, qui s'est cru capable, au moyen âge, même de guider et de 
rénover moralement la société séculière, il est plus facilement admis- 
sible que des ascètes musulmans déjà initiés à la philosophie grecque 
ont essayé d'établir à toute force une concordance entre leur révélation 
et cette philosophie. En dehors de ce besoin de conciliation savante, 
du désir de s'échapper des hautes contemplations et des difficultés de 
doctrines, il est probable que plus d'un homme pieux chercha dans la 
méditation et la contemplation de l'Univers une détente aux pratiques 
dévotes machinales envers Allah qu'il s'était faites tout particulière- 
ment exigeantes. 

(i) Voir par exemple Sadjarah Malayou, trad. A. Marre, pp. 46-47 : « Le 
roi [de Sumatra]... se nommait Sultan Mohammed... Il abandonna la royauté 
jet] revêtit Ihabit de fakir... » 



»» REVUE DU MONDE MUSULMAN 

L'homme qui se voue à cette activité supérieure de l'âme éprouve vite 
du mépris pour ceux qui restent plongés dans l'activité profane et par 
suite ses idées lui restent personnelles; certaines cependant furent 
adaptées aux capacités de la foule et purent influencer ainsi un cercle 
plus vaste de fidèles. 

De bonne heure des propagandistes chiites représentèrent 'Ali et ses 
descendants comme la personnification de Dieu sur la terre; ce dogme 
fut complété par le concept panthéistiqae du mysticisme, d'après lequel 
chaque homme et même chaque objet du monde phénoménal était 
partie de cette divinité; d'où le but de l'homme devait être de s'affran- 
chir des choses terrestres pour s'élever jusqu'au divin, s'y dissoudre 
dans l'inconscience du supra-sensible, après s'être affranchi de la vie 
matérielle. 

Les chiites tirèrent parti de cette conception pour persuader à toutes 
les âmes soucieuses d'autre chose que de la vie journalière, que leurs 
imâms seuls pouvaient leur procurer le salut définitif. Par cette agita- 
tion religieuse et panthéistiquede la masse, dans tous les troubles qu'ils 
excitèrent, ils surent lui faire sacrifier sa vie et ses biens pour des 
idées qui au fond n'étaient pas siennes. 



L'influence du soufisme sur la multitude fut due non aux ascètes 
méditatifs, mais aux propagandistes qui prêchaient l'absorption de 
l'âme dans l'unité divine. Le moyen de se délivrer du monde des sens 
était l'exaltation religieuse atteignant son point culminant dans l'extase.. 
Et par extase il faut entendre non l'exaltation du génie créateur, mais 
l'état cataleptique qui domine l'homme, l'afl'aiblit, anéantit sa con- 
science. 

Les moyens pour y parvenir étaient déjà connus des peuples primi- 
tifs : l'audition d'une musique monotone, des mouvements corporels 
déterminés, entre autres les danses tournantes, des inhalations de sub- 
stances spéciales, haschisch, encens, etc. Quelques individus en subis- 
sent plus vite l'effet que d'autres; dans les groupes où cette extase pas- 
sait pour une union temporaire avec Allah, on en vint à les traiter avec 
un respect particulier, à leur attribuer une sainteté qui les distinguait 
du vulgaire. Ce rôle ne présentait pas rien que des agréments en cas 
de conflit de la foule avec les autorités; d'autre part, plus d'un fourbe 
se l'attribua en simulant des extases. 

Il est bien connu que la foule rend aux saints un culte naïvement 
intéressé; ils sont ses intercesseurs désignés auprès d'Allah, qui, aux 



NOTES ET DOCUMENTS 89 

yeux du populaire, est une sorte de monarque oriental pouvant écraser 
ou réjouir ses sujets à sa volonté. Cette notion grossière subsista 
quoique peu conciliable avec la toute-puissance de Dieu, parce que 
l'homme éprouve la nécessité d'espérer que quelqu'un existe capable de 
fixer l'attention de la divinité sur ses besoins particuliers. Les personnes 
qu'Allah a déjà distinguées dans leur vie, il leur continue les preuves de 
sa grâce après leur mort et leur donne le pouvoir de faire des miracles 
ou keramat, d'où une vénération qui se continue de l'individu à sa 
tombe. L'invocation d'un saint, mort ou vivant, peut se faire partout, 
le marin en péril de tempête y recourt, mais plus volontiers elle est 
efficace près de sa tombe ou d'une localité qui rappelle un épisode de 
sa vie: les visiteurs de cette localité révé- 
rée y font des œuvres pies : récitation de 
textes sacrés, repas religieux pour obtenir 
des grâces d'Allah par l'intermédiaire du 
saint. 

Le culte des saints est extrêmement ré- 
pandu dans l'Islam; il englobe des intelli- 
gences très élevées et de hardis charlatans 
qui ont su se faire honorer comme walis 
ou amis d'Allah par la foule crédule. De 
cette manière, par le dogme de la shafâ'at 
€ médiation », « intercession », une véri- Masques javanais (Topèng). 
table anthropoiâtrie s'introduisit dans l'Is- Radjâmala. 

lam. 

Il s'y adjoignit bientôt le culte des localités sacrées en général et qui, 
avant les conversions à la foi de Mahomet, étaient déjà l'objet d'hom- 
mages et de sacrifices, c'est ainsi que maints sanctuaires païens furent 
conservés à la piété des nouveaux convertis. Le culte des saints et des 
lieux qu'ils ont sanctifiés permit, sous l'étiquette orthodoxe, l'introduc- 
tion dans l'Islam d'une foule de pratiques hétérodoxes, mais il empê- 
cha la création d'une religion populaire en face de la religion offi- 
cielle. 

Puis, la faculté des miracles admise chez les saints, on hiérarchisa 
ceux-ci et la croyance en leur pouvoir ne connut plus de limites dans 
ce monde oriental, assoiflté de merveilleux et trop impuissant en face 
d'une nature trop forte. Les actes des walis justement contrecarraient 
cette nature ; eux 'seuls pouvaient arrêter inondations, sécheresses, épi- 
démies et batailles. 

Pour eux, le temps et l'espace n'existent plus; une formule leur per- 
met de se déplacer à de très grandes distances et d'obtenir pareil avan- 
tage à leurs disciples : tel le sultan javanais Agung qui, le vendredi 




90 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

matin, se montrait sur le Sitinggil ( i ) et quelques instants après accom- 
plissait avec son patih (2) ses devoirs religieux à la Ka'bah de la 
Mecque. Ces récits miraculeux ni javanais, ni spécifiquement musul- 
mans, Goldziher leur attribue une origine juive, mais on en retrouve 
d'analogues dans bien d'autres religions. Toutefois, c'est avec moins 
d'éclat, au moyen d'amulettes, de formules magiques données par 
lui que le wali manifeste le plus souvent son pouvoir et par là est 
ouverte une large voie à la magie noire. 

Sans approfondir si, à l'origine, l'ascétisme fut ou non hétérodoxe, 
il reste certain qu'il introduisit dans l'Islam des éléments qui étaient 
contraires à son esprit général; ils venaient à la fois de la méditation 
métaphysique des intelligences supérieures sur la divinité universelle 
et des pratiques magiques où la misère du peuple cherchait un recours. 
Mais c'est en somme du mysticisme panthéistique que sortit le sou- 
fisme orthodoxe et c'est au soufisme que l'Islam scolastique dut le 
seul germe d'enthousiasme qui persistât dans sa sécheresse universelle. 
C'est AI-Ghazâli, et par là son énorme influence est encore sensible 
aujourd'hui, qui sut rendre possible la satisfaction des besoins mys- 
tiques dans les limites de la religion officielle. Il sauva les données 
traditionnelles d'une pétrification complète et il préserva les âmes 
pieuses, toutes plus ou moins imprégnées de soufisme, aussi bien des 
exigences implacables du dogme que des excès extatiques qui minaient 
tout ensemble la religion et la morale. 

La triade mystique (khalwah « ascèse », wadjd « extase », d^auq 
« intuition ») fut sanctionnée et trouva sa place dans la règle des de- 
voirs extérieurs du croyant. Il s'y ajouta des prescriptions pour la 
manière de mener une vie agréable à Dieu au-dessus des obligations 
traditionnelles. La conduite à l'égard des parents, des enfants, du pro- 
chain en général, la nécessité de maîtriser ses passions, sont traitées 
dans l'enseignement élémentaire du mysticisme orthodoxe. Les plus 
simples manuels qui traitent du fiqh, tauhîd et tasawwuf {\o\, dogme, 
mysticisme), enseignent comment il faut préserver les « sept membres » ; 
d'autres fournissent les moyens de se rapprocher de la divinité par des 
exercices religieux extraordinaires à condition d'approfondir leur 
signification. 

Au fond, le pieux Musulman peut désormais tendre vers le bien 
supérieur sans guide. On a seulement reproché à Al-Ghazâlî de n'avoir 



(1) A Java, haute esplanade érigée près de l'entrée mais dans l'enceinte 
même du hraton (palais), d'où le Sultan se montre à la foule dans les grandes 
occasions et reçoit les hommages de sa cour. 

(2) Vizir. En sanscrit, pati signifie « maître », « seigneur ». 



NOTES ET DOCUMENTS 



9' 




Malang Sumérang. 



pas assez mis en lumière que l'autonomie, dans le mysticisme ortho- 
doxe, devait être la règle. Comme, loin de désapprouver le choix d'un 
conducteur, il l'avait même préconisé, la formation d'ordres mystiques 
dans l'Islam devint générale, et nécessaire l'affiliation à l'un d'eux de 
tout individu aspirant à une haute vie spirituelle. 

Les premiers soufis ou conducteurs n'eurent généralement pas de 
système établi : on se réunissait par petits groupes de personnes de 
mêmes tendances pour se livrer ensemble à des exercices religieux et 
s'assister mutuellement dans les travaux spiri- 
tuels. Les élèves auxquels on communiquait les 
méthodes pour entrer en relations avec Allah 
étaient choisis et l'on se préoccupait, tout en res- 
tant en bon accord avec les autorités politiques 
et religieuses officielles, de puiser des idées et 
des pratiques dans les religions antérieures à 
l'Islam en tenant compte des tendances person- 
nelles et des usages locaux. 

Les doctrines se cristallisèrent en écoles envi- 
ron deux siècles après l'Hégire. Les grands mys- 
tiques fondateurs d'écoles datent du troisième 

au cinquième siècle et, loin de se pétrifier comme la loi et la dogma- 
tique, la mystique infusa même un peu de chaleur à celles-ci. Ces 
disciples des maîtres révérés fondèrent à leur tour des confréries mys- 
tiques, des ordres religieux qui le plus souvent se trouvèrent étroite- 
ment liés aux organisations politiques chiites. 

Ayant souvent acquis par la suite une grande importance politique 
et joué un rôle, les ordres religieux musulmans, comme toutes les insti- 
tutions religieuses, oublièrent leur premier et pur idéal qui était « d'ap- 
prendre à l'homme à affranchir sa conscience du tourbillon du monde 
pour entrer en profonde et étroite union avec Dieu ». Ils se détestaient 
et se faisaient concurrence les uns les autres; certains membres d'une 
même confrérie se jalousaient pour des questions d'autorité. En ce qui 
concerne i'Insulinde actuelle, le savant arabe Saïd Uthman ibn Yahya 
a essayé de chasser de tels vices des ordres mystiques locaux, de les 
ramener au soin des aflFaires spirituelles, loin des intrigues politiques, 
ce qui lui a valu l'estime de tous les savants européens et du gouver- 
nement néerlandais. 

M. Rinkes termine ce substantiel exposé par quelques mots sur les 
divers ordres des Naqshibandîyah, Qâdiriyah et Rifa'iyah, dont il aura 
occasion de parler plus amplement au courant de sa thèse ; il s'at- 
tarde davantage à l'ordre aujourd'hui disparu des Shattariyah qui joua 
un rôle miportant dans l'Archipel, puis il aborde dans le deuxième cha- 



92 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pitre son sujet proprement dit qui sera de montrer une des voies par les- 
quelles les conceptions spirituelles d'autres peuples se sont introduites 
parmi les Malais et les Javanais et parmi ces conceptions celles qui se 
sont ancrées le plus intimement chez ces deux races et qui s'y sont au- 
jourd'hui, pourrait-on dire, naturalisées. 

On ne saurait trop louer M. Rinkes d'avoir, avant d'aborder l'infil- 
tration du mysticisme islamique dans l'Archipel indien, spécialement 
sous l'action d'Abdurrauf de Singkel, si nettement montré l'importance 
vitale de ce mysticisme pour tout l'Orient musulman et la puissance 
occulte qu'il recèle même sous ses formes extérieures, parfois puériles 
ou extravagantes à nos yeux. 



Le deuxième chapitre de la thèse est consacré tout entier à l'initia- 
teur des doctrines mystiques islamiques dans l'Archipel, Abdurrauf. Il 
comporte les divisions suivantes : 

Rares données sur les auteurs malais. — Abdurrauf. — Le mysti- 
cisme à Malaka et à Acheh avant lui. — Notes biographiques. — Anec- 
dotes. — Son érudition, son activité littéraire et religieuse. — Le Silsi- 
lah. — Propagation de l'ordre Shaitariyah hors de l'Archipel. 

Ainsi qu'on l'a déjà entrevu, ce que l'on sait sur la personnalité 
d'Abdurrauf et de presque tous les auteurs malais se réduit à peu de 
chose. Le rôle prépondérant qu'il joua au dix-septième siècle dans la 
vie spirituelle de ses contemporains, surtout par la propagation de 
l'ordre des Shattariyah, est indéniable, mais on ignore dans quel milieu 
et sous quelles influences lui-même agit. 



Certains passages du Sadjarah Malayou (i) prouvent cependant 
que déjà depuis plusieurs siècles avant sa venue, l'État de Malaka et 
les petits royaumes voisins, sans doute au faîte de leur prospérité com- 
merciale, s'intéressaient aux questions de mystique. Le goût en passa 
de Malaka à Acheh, qui apparaît d'abord un peu comme une de ses 
dépendances ; mais, après l'anéantissement de Malaka par les Portu- 
gais, Acheh semble avoir hérité de son importance commerciale et 
comme puissance islamique reçoit une ambassade turque. La vanité 
locale conte que le Sultan de Roum et celui d'Acheh, mis sur un 
étrange pied d'égalité, pouvaient à cette époque être comparés aux 

(0 Voir trad. A. iMarre, pp. 144-145. 



NOTES ET DOCUMENTS 93 

deux héros révérés de tout le monde oriental : Salomon et Alexandre 
le Grand (i). 

Des contrées lointaines, il vient à Acheh des savants; des Atchinois 
vont visiter la Mecque et Médine et à leur retour éclairent leurs com- 
patriotes de la science acquise là-bas. Au seizième et dix-septième 
siècles, on signale à Acheh la présence de savants égyptiens et syriens 
ayant étudié à la Mecque, d'un savant du Goudjerat, Rânîrî (2), et de 
quelques Musulmans indiens très distingués, et il est connu que de 
tous ce que les Atchinois réclamaient avec la plus ardente curiosité 
c'était des lumières sur le mysticisme. 

Dans un milieu ainsi préparé apparaît Abdurrauf, exactement, 'Abdu 

'r-Ra'ûf ibn 'Alî ((Jc'/^l s_ij*yi -*^^) de Singkel (Acheh) plus connu 
dans ce pays sous le nom de Tôngku di Kuala (3). Ce savant malais pu- 
blie un livre, V'Umdat al-muhtâdjîn (/^^U^i^Jl iî-Ux.), sur la confes- 
sion de foi, la prière et l'unité de Dieu, divisé en sept chapitres, qui traite 
d'un mysticisme oi!i le d\ikr a une action prépondérante. 

Dans la conclusion, Abdurrauf donne un court aperçu de sa carrière 
de savant et surtout une silsilah, arbre généalogique spirituel qui 
garantit la noble origine et la haute valeur de sa doctrine. Nous appre- 
nons ainsi qu'Abdurrauf étudia dix-neuf ans à Médine, la Mecque, 
Djeddah, Mokha, Zebîd, Bétal-faqîh, etc. (4), sous vingt-cinq maîtres 
désignés et qu'il fut en relations avec vingt-sept pandits et quinze 
mystiques célèbres. Son principal maître fut Ahmad al-Qushâshî, puis 
Abdu'l-Qadir Maurir, Imâm 'Ali al-Tabari, etc., dont les noms ont été 
patiemment extraits de divers manuscrits arabes et malais de Leyde, de 
Batavia et de différents recueils scientifiques. Par déduction, M.Rinkes 
estime que si l'on ignore la date de la mort d'Abdurrauf, celle de sa 
naissance peut se placer vers 161 5. A la suite d'une liste de ses 
oeuvres (des commentaires sur le Coran et des traités théologiques), il 



(i) Voir Revue du Monde Musulman, janvier 191 1, p. 76. 

Sur le rôle d'Alexandre le Grand dans les légendes orientales, voir Beitrage 
%ur Geschichte des Atexanderromans. Von Professor Dr. Th. Nôldëke, 
d&ns Denkschriften der kais. A kademie der Wissenschaften, VVien, t. 38, 
1890, V, 1-56. WiLKiNSON, Papers on Malay subjects. Malay literature, I, 
p. i5. 

(2) Nur ad-dîn ben 'Ali ben yasandjî ben Muhammad ^amid ar-Rânîrî, 
auteur du Bustân as-Salâttn, vint s'établir à Acheh en lôSy. Cf. R. M. M., 
janvier 191 1, p. 76. 

(3) A Acheh, le nom d'Abdurrauf devient Abdôra'ôh. CI. Snouck. Hor- 
GRONJE, The Achehnese, II, p. 17. 

(4) Ibid., p. 17. 




94 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

donne quelques aphorismes d'un ouvrage qu'on lui attribue, le MauH^at 
al-badi' (proprement : Al-Mawa'ith al-bad'iah), recueil malais d'ad- 
monitions morales et religieuses inspirées du Coran, des hadiths, des 
dits des compagnons du Prophète et d'autres saints et savants. Malgré 
leur incontestable moralité, ce ne sont guère que d'honnêtes truismes. 
Plus intéressant pour l'histoire du mysticisme islamique est un petit 
traité envoyé de Médine à Abdurrauf par un de ses maîtres en réponse 
à certaines questions touchant l'eschatologie. On y apprend que si le 
mourant, au moment de l'agonie, voit devant lui 
une forme noire, c'est Ibiis; rouge, c'est un chré- 
tien; jaune, un juif; blanche, c'est Mahomet lui- 
même. Devant chacune, il faut réciter une for- 
mule particulière. Suivent de curieux dévelop- 
pements au sujet des cinq couleurs qui sont en 
relation avec Mahomet et les quatre premiers ca- 
lifes; il en est souvent question dans les écrits 
javanais et j'ai noté des rapprochements ana- 
logues dans certains écrits des Chams de l'Indo- 
Dewa Kasuma. Chine (i). 

Prince de Djanggala. Suit un exposé de la silsilah ou chaîne, série 

ininterrompue des autorités détenant la subtile 
et exotérique doctrine d'un ordre mystique et les pratiques qui lui 
sont spéciales. Le complément obligé de la silsilah est i'idjâ^ah, per- 
mission à celui qui constitue le dernier chaînon de la chaîne, d'enseigner 
la philosophie mystique avec indépendance. Abdurrauf l'avait obtenue, 
ce qui lui donnait toute autorité en la matière. 

Après Abdurrauf, des savants javanais, plus ou moins ses disciples, 
ont dressé (p. 48) la silsilah qui, de Mahomet, aboutit à Abdurrauf en 
passant par cinq des six premiers imâms des Ismaélites, divers mem- 
bres de l'ordre des Naqshibandites, d'autres des Senoussites et surtout 
'Alî « la porte de la ville de science », le puissant entre tous. 



Le chapitre III est consacré aux méthodes du d!{ikr suivant V'Umdat 
al-muhtâdjîn et à ses dérivés javanais et à une analyse de V'Umdat {2), 

(i) Voir E.-M. Durand, Notes sur les Chams. —VII. Le livre d'Anouchir- 
vân, dans Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient, juillet-décembre 
1907, pp. 321-339. 

Antoine Cabaton, Mystical spéculations of the Chams concerning the 
calendar, in Encyclopœdia of Religion and Elhics, t. II, p. ii5. 

(2) La Bibliothèque nationale de Paris en possède un bel exemplaire dont 



NOTES ET DOCUMENTS gS 

L"Umdat al-muhtâdjîn d'Abdurrauf « Appui de ceux qui sont dans le 
besoin » ou suivant la glose malaise « Appui de ceux qui désirent suivre 
la voie par où l'être s'absorbe tout entier dans l'Unité (de Dieu) » est un 
manuel de mysticisme pratique, dont la plus efficace formule consiste 
à réciter : « 11 n'y a pas d'autre Dieu qu'Allah »; tout le début du livre 
roule sur des considérations relatives à l'unité de Dieu, ses attributs, 
son Prophète. 

La deuxième partie donne la définition et les règles du d\ikr 
« prière », « invocation », « mention du nom de Dieu », qui est 
recommandée par le Coran et considérée par les mystiques comme d'un 
grand profit spirituel. 

Abdurrauf distingue plusieurs espèces de d\ikr. Il traite ensuite 
du shauq, langage de l'amour charnel appliqué à l'amour spirituel par 
les soufis persans comme il le fut dans le Gîtagovinda{i), le Cantique 
des Cantiques, le Banquet de Platon et nombre de mystiques chré- 
tiens. 



Le quatrième et dernier chapitre du mémoire de M. Rinkes a un 
sommaire assez touffu : La chaîne {silsilah) du Shattariyah à Java. — 
Abdu '1-Muhî de Saparwadl. — Primbons. — Le « martabat kang 
pipitu ». — L'avancement du disciple. — Absorption mutuelle du ser- 
viteur et du maître. — Daerah. — Les nombres « trois », « quatre » et 
« sept ». — Formules de conjuration et amulettes. — Conclusion. 

Dans la propagation de l'ordre mystique des Shattarites dont l'in- 
fluence fut très grande dans l'Archipel, très faible ailleurs, Abdurrauf 
joua un rôle prépondérant, attesté dans les nombreuses silsilah de cet 
ordre que l'on retrouve encore aujourd'hui dans beaucoup de « prim- 
bons » javanais. A sa suite s'y distingua Abdu 'l-Muhî de Saparw^adi (2) 

voici la description : xix" siècle. Écritures neskhi, papier européen, t35 x 200 
mill., i38 pages, i5 1. Rel. orientale. (Malais-Javanais, 66.) 

(i) « Le Gîta-Gôvinda, littéralement « le Berger lyrique » ou « le chant de 
Govinda » (autre nom de Krsna), ressemble par le fond au Cantique des 
Cantiques, et il a eu la même fortune : Krsna est dieu, et il n'en fallait pas 
davantage pour que ses lascives amours avec Râdhâ parurent symboliser 
l'union, tour à tour contrariée et triomphante, de l'âme humaine avec le 
divin où elle aspire ; bien mieux, comme l'œuvre est d'époque tardive 
(xu« siècle), il est fort probable que le poète Jayadêva, malgré la licence de 
ses peintures, avait en vue un pareil double sens. » V. Henry, les Littéra- 
tures de l'Inde, pp. 218-219. 

(2) Aujourd'hui Pamidjahan, province des Préanger (Java). Cf. Rcnkés, 
De heiligen van Java. I, in Tijdschr., deel LU, afl. 6, p. 556. 



96 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



OÙ' Sa tombe est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage révéré. En 
dehors de Java, le Shattariyah fit des prosélytes à Benkoelen (Sumatra) 
et récemment, en juin 1909, lesjtroubles qui éclatèrent dans le district de 




%:^^^^^^^'^>^4^<^^'tA^ 







'Umdat al-muhtâdjîn 

Priaman (côté ouest de Sumatra), avaient été fomentés par des membres 
de la confrérie du « arîkat Satariya (i) >• 

M. Rinkes montre ensuite que les Primbons, de même qu'un certain 
nombres d'écrits malais et javanais, V'Uumdat et le Ham^ah Pansuri 



(1) Dans l'Archipel indien oriental, Satariah est le nom le plus en usage 
pour désigner le vieux mysticisme fondé par as-ShaUârî. Cf. The Acheh- 
neae, II, p. 18, note i. 



NOTES ET DOCUMENTS 



97 



par exemple, nous ont conservé une grande quantité de données mys- 
tiques dues à Abdurraufou dérivées de son enseignement. 
Les primbons (i) sont des sortes de mémorandums conservés dans 



^ ^^ 






de la Bibliothèque nationale. 



des familles de précepteurs religieux qui en ont hérité de leurs pères ou 
grands-pères, eux-mêmes précepteurs religieux. Ils comprennent des 
tables pour calculer le temps, des traités de théologie, le plus souvent 
mystiques, des prescriptions pour amulettes, des données astrologiques, 
des représentations graphiques ou daerah (iy\^ « anneau », «: cercle >) 



(i) Ou paririmbon. On les appelle à Batavia tip (= ar. «--»*') 
sidé^ et téh à Acheh. The Achehnese, 1, p. 198. 



ou japar 



98 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



qui jouent à peu près le même rôle que les figures symboliques ont joué 
dans les idées des premiers chrétiens ; souvent la mention des huit ou 
neuf walis qui islamisèrent Java. A tout cela s'ajoutent des notes et dates 
relatives à la vie du possesseur du primbon et à celle de toute sa famille 
qui en font une sorte de livre de raison en même temps qu'un guide 
spirituel. Il se joint dans les « primbons » aux amulettes des kotikasy 
tables des moments fastes et néfastes. 

A peine différenciés entre eux par les détails, ces « primbons » sont 
de lecture fort monotone, et M. Snouck Hurgronje assure que leurs pro- 
priétaires sont un peu confus et gênés de les montrer. Ils attestent au 
moins que la vie mystique fut autrefois très active dans l'Insulinde. 



Nous ne suivrons pas M. Rinkes dans son examen des martabat kang 
pipitu ou Sept degrés de l'Être comme but final de l'effort mystique, 
ni dans l'Union intime du serviteur et du maître, c'est-à-dire de l'ab- 
sorption de l'homme en Dieu, ni même des spéculations mystiques sur 
les nombres et les lettres si chères aux Javanais et 
dans lesquelles les nombres 4, 3 et 7 jouent un rôle 
particulier. Toutes ces subtilités, qui frisent parfois 
l'absurdité, ne sont pas toujours fort originales ; la 
valeur mystique des nombres et symbolique des 
mots, entre autres, avait été révélée par l'école py- 
thagoricienne, la Cabale juive et les docteurs chré- 
tiens, avant d'arriver, sous couvert de la philosophie 
arabe, jusqu'à Java. 

Notons encore qu'Abdurrauf prescrit ou recom- 
mande le jeûne, la récitation de formules ou de 
litanies constamment répétées. Les points de foi 
mystiques sont mis en relief au moyen de figures 
symboliques, notamment celle d'un poisson à trois corps dont la tète 
est unique. Cette figure doit démontrer que le Tout peut coexister avec 
la Pluralité ; elle évoque malgré qu'on en ait le souvenir du poisson des 
catacombes et les idées d'unité à forme trinitaire des chrétiens (i). 




Chandra Kirana. 
Femme de Pandji. 



(i) L'arrangement de ces trois poissons à tête unique offre une ressemblance 
curieuse avec une figure qu'on peut voir dans VIconographie chrétienne de 
DiDRON (Paris, 184.3) et qui est une représentation symbolique de la Trinité. 
Elle est formée de trois cercles dont chacun a pour centre l'extrémité de 
l'angle d'un triangle équiiatéral. Dans le cercle supérieur, on lit tri, dans 
celui de gauche ni et dans celui de droite tas. Dans le petit triangle sphéri 
que central formé par l'intersection des trois cercles, on lit vnitas. 



NOTES ET DOCUMENTS 99 

L'identité d'Allah, d'Adam et de Mohammed est prouvée, puisque leur 
nom (en arabe) se compose de quatre lettres. Abdurrauf a grande con- 
fiance dans les amulettes et donne le moyen d'en confectionner. 

Actuellement, les amulettes si nombreuses, diverses et très appréciées, 
dans l'Archipel indien sont surtout intéressantes par les sédiments 
d'animisme, de brahmanisme, de bouddhisme corrompus qu'on y re- 
trouve pêle-mêle sur les formules islamiques. 



M. Rinkes conclut que, si Abdurrauf par ses ouvrages et son influence 
a été le grand propagateur des doctrines mystiques dans l'Archipel, il 
fut secondé et parfois précédé par d'autres élèves des mystiques arabes 
pour infuser à l'âme malaise et javanaise ce produit confus de plusieurs 
peuples et de plusieurs civilisations essayant de s'évader de la rigidité 
des dogmes sur les ailes d'un sentimentalisme inquiet et orgueilleux. 

Il paraît juste de féliciter M. Rinkes de deux choses : d'abord de ce 
que, par un amour vraiment scientifique des races parmi lesquels il 
vivait, ce fonctionnaire, qui pouvait se croire hors de pages, soit revenu 
modestement étudier auprès des maîtres qui lui en faciliteraient le 
mieux la connaissance; ensuite de s'être bravement et solidement 
attaqué à un sujet aussi ardu. Les écrits des mystiques de tous pays 
sont presque toujours d'une lecture fastidieuse; la subtilité du sens y 
confine à l'obscurité, la recherche de l'expression à l'incohérence. Ils 
prêtent aux plus dangereuses interprétations. Toutefois il en est peu 
qu'il importe autant de connaître, surtout dans le monde oriental où 
l'action occulte des confréries mystiques sur la foule, par la force d'une 
organisation serrée et l'attrait d'un refuge ouvert à l'orgueil et au sen- 
sualisme, demeure encore aujourd'hui d'une puissance sourde mais 
vitale. Par là tous les islamisants et tous les malaïstes restent redeva- 
bles à M. Rinkes pour son travail patient, ingénieux et sûr (i). 

Antoine Cabaton. 



(i) La thèse de M. Rinkes est en outre pourvue d'une bibliographie 
étendue et d'un bon index; deux appendices sans lesquels aucun livre n'est 
achevé. 



100 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



CHRONIQUE DES INDES 



Université musulmane. 



Dans un article de ['Observer, organe de la « Moslem League » de 
Bombay, M. Amir Ali discute le programme de l'Université musul- 
mane. Il demande d'abord que le gouvernement reconnaisse les exa- 
mens qu'elle fera passer et les grades qu'elle conférera, et que ces exa- 
mens et ces grades donnent accès aux mêmes emplois que ceux des 
autres universités. 

Pour l'organisation intérieure, il y aurait plusieurs divisions : ensei- 
gnement classique, enseignement moderne, enseignement technique. 

L'enseignement classique serait subdivisé à son tour et compren- 
drait l'étude des langues, de la jurisprudence et de la théologie. L'étu- 
diant serait libre de choisir une langue comme langue classique. 
Dans l'autre division, on enseignerait toutes les matières dépendant de 
la jurisprudence et de la théologie musulmane avec une connaissance 
générale de l'anglais. Dans la partie classique figurent au programme 
l'anglais, la littérature anglaise et l'histoire de l'Angleterre et de l'Inde, 
de l'Asie au moyen âge, de la Grèce, de Rome, le persan, l'ourdou, 
les mathématiques, la logique, la philosophie, enfin le turc, le fran- 
çais, l'allemand, l'italien ! L'arabe resterait à part comme langue sacrée. 
Les cours seraient faits en anglais. La division technique comprendrait 
deux classes : une supérieure, dont le programme se rapprocherait de 
ceux des collèges de Roorki et de Sibpur; dans la seconde, l'enseigne- 
ment serait donné en ourdou. 

Quant à l'instruction religieuse, elle occuperait la première place. 
L'étudiant serait obligé de prendre part aux prières comme faisant 
partie du règlement de l'établissement; mais pendant le jeûne du 
Ramadan, on ne l'y forcerait pas, et l'on pourrait prêcher dans les 
classes des sermons sur des sujets de morale. 

Sir Th. Morrison, dans son article de VObseruer, a insisté sur le but 
de la fondation de l'Université qui tend à disculper l'Islam du crime 
de stérilité intellectuelle qui pèse sur lui depuis si longtemps. Il pense 



NOTES ET DOCUMENTS 101 

qu'on octroiera une charte à l'Université; toutefois il ne croit pas que 
ce soit absolument utile. On n'a pas besoin du nom, dit-il, mais de la 
chose. 



L'Aga Khan à Lahorc. 



Reprenons la tournée de l'Aga Khan. Nous l'avons laissé à Lahore 
{vide supra). A la réunion de Vlslamia Collège, le nawab Fateh Ali 
Kazil Bash reçut la députation envoyée pour la discussion du projet 
de la fondation de l'Université musulmane; on y donna lecture delà 
lettre du lieutenant-gouverneur qui accordait sa sympathie à ce projet; 
puis M. Shafi en expliqua longuement la genèse et rappela que l'idéal 
de Sir Syed Ahmed avait toujours été d'ériger le collège d'Aligarh en 
Université pour en faire un centre de culture islamique. 

L'Aga Khan prit alors la parole en anglais. Il commença par dissi- 
per le malentendu qui s'était élevé au sujet de la dépréciation possible 
des grades universitaires par la création d'une nouvelle Université. 
Cette nouvelle Université, dit-il, pourra ne pas être aussi importante 
qu'Oxford et Cambridge ; mais elle tâchera de former les caractères et 
les intelligences et de faire de bons citoyens en créant une ambiance de 
culture musulmane. Ce sera un centre d'où la lumière rayonnera dans 
l'Inde et au dehors, et qui montrera la justice, la vertu et la pureté de 
notre religion. 

S. A. ayant fait un appel de fonds, le Président du Conseil de régence 
de l'État de Bahawalpur promit deux lakhs de roupies, le nawab Fateh 
Ali 3.000 roupies. M. Shafi versa 600 roupies; plusieurs autres donations 
furent annoncées. Certains musulmans offrirent un mois de leur revenu 
(soit un douzième). Un faqir, le Pir Jamal Ali de Sialkot, déclara que 
chacun de ses disciples (ils sont plus de Soo.ooo) donnerait 2 rou- 
pies (i). 

Relevons quelques passages de l'adresse présentée par les étudiants 
de Lahore à l'Aga Khan chez le nawab Falteh Ali Khan et lue par un 
ancien élève d'Aligarh. Les termes en sont respectueux et admiratifs; 
on en jugera par ces quelques citations : « Votre Altesse occupe une 
position unique dans le monde de l'Islam; étant donné le beau sang 
arabe qui coule dans vos veines, le pouvoir spirituel que vous exercez 
sur des millions de fidèles, en outre la culture intellectuelle la plus 

(i) Nous publierons bientôt les listes complètes. 



102 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

raffinée qui unit en vous l'Orient et l'Occident, la personnalité de 
Votre Altesse est un objet d'amour et de vénération »... « Comme tous 
les grands Musulmans, Votre Altesse a fait sienne la cause des fidèles, 
et c'est un sujet d'orgueil pour les Musulmans de posséder une lumière 
qui les éclaire dans les questions de réforme sociale et dirige leurs aspi- 
rations politiques. Pendant la dernière période d'agitation, quand l'ave- 
nir politique était menaçant, les Musulmans ont trouvé en vous un 
conseiller sage, un ami sincère, un guide fidèle. » 

Passant au rôle de l'Aga Khan dans le développement intellectuel de 
leur communauté, ils remercient Son Altesse de l'intérêt qu'elle a 
témoigné à Aligarh appelé à devenir la Cordoiie de VOrient et à faire 
revivre les jours glorieux de l'Islam, alors qu'un Bermeki ou un Nizam 
ul mulk dépensaient libéralement l'argent pour encourager l'instruc- 
tion. Ils reconnaissent surtout que le temps est venu de réaliser le rêve 
de Sir Syed et que la Providence, dans sa sagesse, l'a choisi pour se 
mettre à la tête de ce grand mouvement. 

L'intérêt qu'ils prennent au projet de la fondation de l'Université 
musulmane vient du sentiment qu'ils ont que tout projet d'éducation 
universitaire pour l'Inde doit préoccuper la partie instruite de leur 
communauté; or quand il s'agit d'éducation, il ne saurait être ques- 
tion d'éducation purement séculière; ses défauts sautent aux yeux. 

... Ils veulent faire d'Aligarh un centre d'où les savants iront ré- 
pandre l'évangile du libre examen, de la tolérance et de la morale. 

Quelques passages de la réponse de l'Aga Khan méritent d'être égale- 
ment cités. 

Il admet que l'Islam est arrivé à une période de transition, à un 
lurning-point de son histoire, qu'il est temps que les individus se 
dévouent et se sacrifient pour assurer un avenir digne du nom qu'ils 
portent. « Vous êtes des enfants aujourd'hui, mais demain vous serez 
des pères de famille; c'est de vous que dépend la régénération de la 
communauté» ; et il offre à ses coreligionnaires l'exemple des Japo- 
nais qu'il montre faisant le sacrifice de leur individualité au profit de 
l'oeuvre collective. « Le Japon ne valait pas mieux que le Carnatique 
ou l'Aoudh; mais c'est par leurs efforts que ses enfants ont surmonté 
toutes les difficultés. Vos droits politiques sont assurés sous le régime 
britannique; seulement, pour en jouir, il faut être instruit. Or l'édu- 
cation qui ne reposerait pas sur la religion serait pire que l'ignorance; 
les hommes sans principes qui ne sont pas instruits valent mieux que 
ceux qui sont instruits et qui n'ont pas de principes. Il est temps que 
les ulémas se mettent au niveau des aspirations de l'époque et que, 
par leur exemple, ils impriment dans l'esprit des jeunes gens les vraies 
beautés de l'Islam... » 



NOTES ET DOCUMENTS lo3 



L'Aga Khan à Bombay. 



Bombay était le terme de la tournée de l'Aga Khan. Il y fut reçu par 
M. Fazulbhoy Currimbhoy Ibrahim, chez lequel les étudiants musul- 
mans lui présentèrent une adresse. Sir Narayen C. Chandavarkar pré- 
sidait. L'adresse était conçue dans le même esprit que celle de 
Lahore. Les étudiants musulmans lui exprimèrent avec autant d'effu- 
sion leur reconnaissance pour les services que Son Altesse avait rendus 
à leur communauté et évoquèrent également le souvenir de Sir Syed 
Ahmed et son rêve, — considéré alors comme une utopie, — d'ériger 
Aligarh en Université. Ils insistèrent sur le résultat merveilleux de 
l'appel de fonds que l'Aga Khan avait fait et auquel, depuis le plus 
grand prince jusqu'au plus petit paysan, chacun avait répondu. Ils prirent 
soin de mettre en relief le merveilleux sentiment de solidarité qu'il avait 
éveillé chez les communautés religieuses de l'Inde, prenant ainsi rang 
parmi les princes qui ont combattu en faveur de l'union des cartes, 
sans préjudice de la couleur et de la religion et conseillant aux Musul- 
mans d'entretenir de bons rapports avec les autres communautés. Le 
chef dont les Musulmans avaient besoin, ils l'ont trouvé en lui ! 

Sir Narayen Chandavarkar, membre de la High Court de Bombay, prit 
ensuite la parole. Sa présence chez M. Fazulbhoy Currimbhoy était très 
significative. Sir Narayen Chandavarkar est le chef incontesté de la 
Réforme Sociale chez les Hindous, le président de la Conférence 
Sociale et le successeur écouté du Brahmane Ranade à la tête du 
Prathna Samaj. Au prétoire et au mandir, il fait également grande 
figure. Quand il a présidé le Congrès National, il a toujours imprimé 
aux débats de la tumultueuse assemblée une direction libérale. Il débuta 
en remerciant de l'honneur qui lui était fait de présider cette réunion, 
ce qui prouvait que les étudiants sont au-dessus de tout sentiment sec- 
taire, et de ce fait découlait un grand enseignement c'est que la semence 
déposée par Sir Syed Ahmed Khan (ce nom fut couvert d'applaudisse- 
ments) a fructifié. Les Musulmans sont arrivés à un moment ou ils 
comprennent qu'ils ne peuvent pas rester plus longtemps inactifs, 
qu'ils doivent suivre le mouvement général et contribuer à la civilisa- 
tion mondiale. L'Islam est appelé à refleurir! 

La réponse de l'Aga Khan exposa les besoins d'argent du projet qu'il 
poursuivait avec ardeur ; mais il reconnut qu'il s'était trompé lorsqu'il 
avait pensé que 20 lakhs de roupies suffiraient. Si les Musulmans veu- 



104 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

lent avoir leur Cordoue, ïï faut 40 ou 5o lakhs, peut-être même un 
crore (dix millions). 

L'Université devra dépouiller tout caractère sectaire et les Hindous 
y seront les bienvenus. Quant à la surprise manifestée par Sir Narayen 
Chandavarkar d'avoir été appelé à présider cette réunion, il ne pense 
pas qu'elle soit justifiée, puisqu'on est au vingtième siècle, et si les 
Hindous et les Musulmans n'arrivaient pas à fusionner, il n'y aurait 
pas lieu de dire qu'on a fait des progrès. Sir Narayen a eu raison d'in- 
sister sur la nécessité de s'unir. 

Si l'on y consacrait toutes ses forces — (c'est-à-dire à l'union des Mu- 
sulmans et des Hindous) — il ne voit pas pourquoi on ne réussirait pas. 
Cela prendrait du temps et demanderait de part et d'autre de grands 
efforts ; mais n'en serait-on pas pour cela plus heureux ? Il n'y avait pas à 
la Conférence d'Allahabad une seule question sur laquelle on n'aurait 
pu arriver à s'entendre, même sur celle du cow killing, de la musique 
et de la représentation dans les Conseils et les municipalités, si l'on 
voulait mettre de côté les opinions religieuses et sectaires. 

L'Aga Khan continua ses visites, accompagné d'un certain nombre de 
notables ; le total des donations s'éleva, à Bombay, à près de 2 lakhs 
de roupies. 



Réunion des Musulmans à l'Anjuman-i Islam Hall. 

La salle était trop petite pour le nombre des auditeurs qui apparte- 
naient à diverses sectes et à diverses nationalités, Arabes, Persans, 
Memons, Konkanis, Khodjas et Pathans. L'Aga Khan était accompagné 
de M. Ibrahim Rahimtullaet de .M. Fazulbhoy Currimbhoy. 

Nous passons sur les nouvelles dotations qui furent annoncées ; nous 
en donnerons plus tard le détail avec les précédentes qui, jusqu'ici, ont 
été enregistrées dans le Times of India. L'Aga Khan insista longuement 
sur la question financière et conjura encore ses coreligionnaires de 
faire tous les efforts possibles pour arriver au but désiré et de mettre de 
côté leurs préjugés sectaires afin que Chiites et Sunnites travaillent 
ensemble pour la cause de l'Islam ; car c'est une question de vie et de 
mort pour l'Islam. Il insista aussi sur le petit nombre de Musulmans 
qui ont obtenu des grades universitaires par rapport à la population et la 
nécessité de la création d'une faculté de théologie et d'un enseignement 
séculier. Pour cela, point besoin de baisser le niveau de l'instruction, 
comme certaines gens le laissent entendre... 

En finissant il annonça son prochain départ pour l'Angleterre, o\x il 



NOTES ET DOCUMENTS " I05 

allait s'occuper avec les hommes de loi de la discussion des articles 
de la charte qu'il était sûr d'obtenir. 



Opinion du « Leader » sur l'Aga Khan. 

Le départ de l'Aga Khan pour l'Europe marque un point important 
du développement du projet d'une Université musulmane dans l'Inde. 
Le Leader déclare que tout Indien, sans distinction de croyance ou 
d'opinion, doit être touché du désintéressement et du dévouement dont 
Son Altesse a fait preuve depuis son retour au mois de décembre pour 
mener à bien la fondation de cette Université musulmane que ses 
coreligionnaires ont tant à cœur de faire réussir. Il a pu recueillir 
20 lalchs de roupies au prix des plus grandes fatigues et grâce à son 
mépris de tout confort. C'est un résultat dont on doit être satisfait. Son 
Altesse est partie en Angleterre pour obtenir maintenant une charte. Que 
l'on approuve ou que l'on désapprouve son projet, il est impossible de 
ne pas admirer le zélé pour le bien public qui anime un personnage 
tel que l'Aga Khan. La communauté musulmane a toute raison d'être 
fière de son illustre chef, et les autres communautés peuvent le lui 
envier. 



Opinion du Maharajah de Bikanir sur l'administra- 
tion de Lord Minto et la ligue politique des 
princes musulmans et hindous. 

La présence du président de la Conférence Sociale, SirNarayen Chan- 
davarkar, à la réception de l'Aga Khan à Bombay {vide supra) est un 
indice de l'esprit de solidarité qui anime les différentes communautés 
et leurs chefs et qui nous oblige de mentionner l'article important du 
Maharajah de Bikanir dans lequel Son Altesse s'est fait le porte-parole 
des chefs musulmans et hindous, comme l'Aga Khan, dans la National 
Reuiew, s'était fait celui des Musulmans et des Hindous au sujet de 
leur exclusion des grades élevés et des hauts commandements de 
l'armée. 

C'est un fait significatif qu'un prince radjpoute ait bien voulu con- 
descendreàformulersonopiniondansunerevue(Eas?<3?2rf West, Bombay 
10 pages). Brillant élève du Mayo Collège, il appartient maintenant à 



I06 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rimperial Service Corps, où il est colonel honoraire du Bikanir 
Camel Corps (i). 11 a jugé l'administration de Lord Minto avec tact et 
bienveillance. Le plus grand mérite du vice-roi, selon lui, consiste non 
pas dans ce qu'il a fait, mais dans ce qu'il aurait pu faire et qu'il n'a pas 
fait ; autrement dit, il a su résister à des conseils qui l'auraient poussé 
à une répression et à des mesures rétrogrades. On doit lui savoir gré de 
cette sage abstention. (Cf. la lettre officielle du Maharajah au vice-roi.) 

Il fait ensuite ressortir, comme trait caractéristique de l'administra- 
tion de Lord Minto, le parti qu'il a tiré du concours des princes de 
l'Inde en qualité d'alliés, ainsi qu'il l'a déclaré dans son mémorable 
discours d'Udaipur (igog). Les chefs, en tant que classe, ne sont, en 
effet, que les alliés naturels et les collaborateurs de l'Angleterre, et 
ont à cœur le bien de l'Inde et de ses populations tout autant que n'im- 
porte quel Anglo-Indien. Si, d'un côté, leur devoir les oblige de s'oc- 
cuper avant tout de leurs sujets et de leurs États, dont les territoires 
forment les deux cinquièmes de l'Inde, de l'autre, ils ne peuvent rester 
indiflférents aux intérêts de l'Inde Britannique. L'éducation qu'ils ont 
reçue par les soins du Gouvernement anglais leur a permis non seule- 
ment de mieux gouverner leurs États, mais encore de participer en qua- 
lité de feudataires à l'amélioration des conditions générales de l'Em- 
pire. Plusieurs chefs ne comptent-ils pas des amis parmi les leaders et 
les hommes d'État de l'Inde ? Tout ce qui peut améliorer la condition 
politique du pays et tendre à l'extension de ses droits politiques et de ses 
privilèges est naturellement — et il en sera toujours ainsi — un sujet de 
satisfaction pour les princes. Le IVlaharajah, pour donner un exemple ré- 
cent, cite les belles paroles du Nizam d'Hydrabad dans sa lettre à Son Ex- 
cellence le Vice-Roi, à propos de la nomination de M. Sinhaà son Conseil. 

En terminant, il émet des vœux en faveur de la bonne entente des 
chefs des États indigènes et des populations du reste de l'Inde et espère 
qu'aucune intrigue, de quelque nature qu'elle soit, n'y mettra obstacle. 
Il veut « rinde prospère et loyale sous le pavillon britannique ». 

Telle est en substance un article dont on ne peut méconnaître l'impor- 
tance quand on se reporte à l'époque encore récente où, au Congrès 
national et à la Conférence sociale, on se demandait si l'on arri- 
verait jamais à la fusion des communautés hindoues et musul- 
manes. Les hautes classes donnent un exemple sur la portée duquel 
on ne peut se méprendre ; aussi les manifestations organisées par 

(i) Le Maharajah Sir Ganga Singh Bahadur, né en 1880, succéda à son 
père Dungar Singh. L'Etat de Bikanir a une étendue de 22.3oo milles carrés 
et compte 584.000 habitants. La population est adonnée aux occupations pas- 
torales. Pour l'histoire de l'Etat de Bikanir, cf. Tod, Annals of Rajasthana, 
vol. II, chap. i-iii. 



NOTES ET DOCUMENTS IO7 

quelques fanatiques et les froissements au sujet de simples coutumes 
qui n'ont rien à voir avec le fond même de la religion, n'empêche- 
ront pas cette fusion désirable, résultat merveilleux dû en partie à l'ap- 
plication du principe de neutralité accepté par le Gouvernement britan- 
nique en matière religieuse et à sa protection éclairée de tous les cultes. 



Au Conseil du vice-roi et au Conseil législatif 
de Bombay. 

Des bills importants ont été présentés pendant la dernière session au 
Conseil du vice-roi et au Conseil législatif de Bombay. 

Le bill de M. Bhupendranath Basu a pour objet de faciliter les ma- 
riages civils et les unions entre les personnes appartenant à des castes 
et à des communautés différentes. L'Act de 1872 avait été promulgué 
pour répondre surtout aux besoins de la secte des brahmoïstes ; on 
réclam.e maintenant la protection des droits d'héritage. Les Musulmans 
partagent d'ailleurs les mêmes opinions que les Hindous à cet égard. 
Le Comj-ade insiste sur la nécessité d'une législation qui réglerait les 
droits de succession, et il estime qu'il ne suffit pas qu'un mariage 
défendu ou contracté irrégulièrement soit reconnu valide, il faut 
encore que les droits d'héritage des conjoints soient sauvegardés. Cette 
question soulèvera la discussion de plusieurs points de droit musulman. 
Quant au bill de M. Jinnah, il vise la validité des ivakfs (dotations). 
Les Musulmans, depuis longtemps, sont mécontents de la manière dont 
on interprète leur loi sur les ivakfs d'après une décision du Conseil 
privé. Ils s'en sont souvent plaints au vice-roi et ont réclamé vainement 
dans leurs réunions publiques un retour à la loi orthodoxe. 

M. Amir Ali s'étant mis à la tête de la campagne entreprise contre le 
Conseil privé et faisant maintenant partie de ce Conseil, il importe de 
se hâter pour ne pas faire surgir une question personnelle ou sectaire. 
Le légiste anglais n'admet pas en eflfet qu'un bien puisse rester indéfi- 
niment dans une même famille, et le Conseil privé estima qu'un 
trust qui n'est pas institué en faveur d'une personne déterminée, mais 
au profit de sa descendance (quoiqu'une famille doive fatalement 
finir à un moment quelconque), ne pouvait pas être reconnu par la 
loi musulmane, d'après laquelle cependant le retour peut être stipulé 
en faveur d'une œuvre charitable. Certains Musulmans éclairés com- 
prennent et apprécient le principe posé par la loi anglaise ; mais le 
sentiment quasi général est que la loi musulmane, que le gouverne- 



108 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ment anglais veut bien appliquer, admet l'existence de trusts, dont la 
validité n'est pas reconnue par le Conseil privé. Le bill de M. Jinnah 
aurait donc pour but de chercher à valider un M^aÂr/ constitué par une 
personne à titre de pension alimentaire en faveur de sa famille et de 
ses enfants et descendants, pourvu que le dernier le transmette à son 
tour à une oeuvre charitable. Comme il n'y a pas de famille dont la 
durée soit perpétuelle, la loi qui stipule contre les perpétuités au sens 
technique du mot, ne semble pas absolument nécessaire aux Indiens ni 
aux Musulmans. 

Par le fait, le bill de M. Jinnah soulève une question de principes 
importante. Les lois et les coutumes indigènes ont été quelquefois en- 
travées par les idées de justice et de morale des Anglais qui ne sont pas 
les mêmes que celles qui existaient autrefois chez les Musulmans et les 
Hindous, et le seul fait qu'une coutume est enregistrée dans leurs 
livres sacrés ou leurs codes n'oblige pourtant pas la législature à la 
suivre à perpétuité. 

L'appui donné à M. Jinnah par les membres hindous et musulmans 
du Conseil montre que la création de trusts à perpétuité en faveur de sa 
descendance est une coutume qui convient aussi bien aux Hindous qu'aux 
Musulmans. Les membres des autres communautés ont en effet essayé 
de créer également des trusts du genre de ceux que le Conseil privé 
n'acceptait pas, et si ces trusts ne sont pas plus fréquents, c'est qu'on 
sait que la législation anglaise leur est hostile. Si elle se décidait à les 
reconnaître, quel que soit le principe sur lequel elle se fonderait, on peut 
se demander pourquoi la liberté de les créer ne serait pas accordée 
indistinctement à toutes les communautés? 

A Bombay, le bill de M. Ibrahim Rahimtoola vise simplement les 
bénéficiaires de fondations charitables pour savoir si ces fondations 
sont bien administrées. C'est une mesure de prudence à l'effet d'obliger 
les trusters à faire enregistrerles fri/5i5 et à faire apurer leurs comptes. Il 
serait désirable que le gouvernement pût promulguer une loi applicable 
à toute l'Inde : mais c'est un point très délicat, parce qu'il est souvent 
difficile de définir un trust religieux et les intentions du fondateur ou 
de savoir si elles ont été remplies. 



Mort du Maharajah de Jodhpur (2J mars). 

Bien que le Maharajah n'appartînt pas à l'Inde musulmane, nous 
croyons intéressant de mentionner sa fin prématurée à cause des 
alliances de sa maison avec celle des Timourides. Une faut pas oublier 



NOTES ET DOCUMENTS IO9 

que la princesse Jodhbai, soeur d'Oodesingh, épousa Akbar, qui maria 
son fils Salim à une autre princesse Jodhbai, de la branche de Bikanir. 

Le Maharajah de Jodhpur, Sirdar Singh, encore mineur, succéda 
en 1895 à son père Jeswant Singh : c'était un des plus zélés officiers 
de l'Impérial Cadet Corps. Il est venu en Europe, il y a dix ans; pen- 
dant le reste de son règne, il n'a pas quitté ses États (i). 

Le Marwar ou l'État de Jodhpur, d'après le nom de sa capitale, est 
situé à l'ouest de Jaipur et confine au Sindh. Il s'étend sur une plaine 
sablonneuse de 36. 000 milles carrés, avec une population de près de 
2 millions de sujets et un revenu de 340.000 livres, soit 8.5oo.ooo francs. 
La capitale, Jodhpur, date du quinzième siècle; son fondateur, Rao 
Jodha, descendait du dernier des vieux chefs Rahtores de Kanauj qui, 
lors de la capture de la ville par Shahahbuddin (douzième siècle), par- 
tit en pèlerinage à Dwarka et, chemin faisant, s'arrêta à Pâli dans le 
Marwar, où il s'établit. (Pour la généalogie des chefs Rahtores du 
Marwar, cf. Tod, Annals of Rajasthana, vol. I, ch. i^'; pour l'histoire 
complète du Marwar, Id., ibid., vol. II, ch. xv, et pour les rapports du 
Marwar avec les empereurs Moghols, Id., ibid., ch. III-X.) 

Le vieux fort s'élève sur un rocher de 800 pieds de haut et com- 
mande les vastes plaines du Marw'ar ; son entrée imposante porte 
encore sur les vantaux des portes l'empreinte des doigts des reines 
qui allaient au bûcher. Contraste frappant! Jodhbai, l'épouse radjpoute 
de Jehangir, la mère de Shah Jahan, repose non loin du tombeau 
d'Akbar dans un magnifique monument de style musulman, le Kanch 
MaAa/, maintenant entre les mains de la Church Missionary Society^! 



Nomination d'un indigène en qualité d' « assistant » 
du professeur T. W. Arnold, Educational Advi- 
ser of Indian Students en Angleterre. 

Le choix d'un assistant est tombé cette année sur le docteur P. K. Roy, 
autrefois principal du Presidency Collège de Calcutta, maintenant 
inspecteur des collèges de l'Université de Calcutta. Il y a lieu de croire 
que, l'an prochain, ce sera un Musulman qui remplira ce poste. 

D. M. 

(i) L'Etat de Jodhpur, jadis visité par la famine et infesté par les tribus 
pillardes, est devenu très prospère ; pendant l'administration du feu Mahra- 
jah, les famines ont été moins fréquentes, et les maraudeurs se sont adon- 
nés à l'agriculture. 



1 lo REVUE DU MONDE MUSULMAN 



A PROPOS DU HIZB 



Comment ne serait-on pas frappé, en vivant au milieu de civilisa 
tiens qu'on pratique depuis longtemps, sans leur appartenir, de tous 
les obstacles qui en rendent la connaissance incertaine à l'étranger ? 
On en connaît la langue, les institutions, l'histoire, et, à chaque instant, 
un détail révèle une interprétation trop extensive, une généralisation 
trop rapide, dans le sens attribué à une expression. Nous le voyons 
sans cesse, beaucoup plus facilement aujourd'hui qu'autrefois, dans les 
rapports des peuples européens. Les occasions de s'en apercevoir pour 
les peuples orientaux sont plus rares. Cependant, dès qu'on veut serrer 
de près la terminologie comparative, on est forcé d'avouer que les mots 
qui semblent se correspondre le plus exactement d'une langue à l'autre 
expriment en réalité des idées restées différentes quant au fond, malgré 
leur similitude apparente, par leur formation. 

Plus d'une fois, ce sentiment nous a donné le désir de faire place, dans 
la Revue du Monde Musulman, à des discussions détaillées sur la 
valeur exacte de certains termes. 

L'occasion s'en présente par une comparaison faite dans le dernier 
numéro de la Revue entre le Hizb el Bahr de Abou al Hasan Ach- 
Chadéli et une prière chinoise. Assurément si on veut traduire d'un 
seul mot le terme de Hizb, on n'a qu'à s'en tenir à invocation ou 
prière. Mais l'idée qu'exprime le terme arabe est autre que celle dont 
on a la représentation par le mot français. 

Ayant donné à la Bibliothèque de la Mission scientifique une collec- 
tion d'opuscules sur les confréries mystiques d'Egypte et de Turquie, 
dans lesquels se trouvent toutes les précisions utiles pour définir 
exactement le Hizb, nous avions demandé à M. Michaux-Bellaire d'en 
faire quelques extraits. La documentation qu'il a bien voulu réunir est 
beaucoup plus intéressante encore que ne l'eût été le dossier auquel 
nous songions. Elle ne comprend pas seulement une consultation 
personnelle de l'éminent chef de la Mission scientifique, mais aussi une 
consultation précieuse d'un savant jurisconsulte marocain, dont on 
lira facilement la pensée entre les lignes, puis une nouvelle traduction 
du Hi\b el Bahr, etc. 



NOTES ET DOCUMENTS I I I 

Les lecteurs delà Revue du Monde Musulman seront reconnaissants 
à M. E. Blochet de la substantielle mise en œuvre de cette documen- 
tation. 



EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. MICHAUX-BELLAIRE 



Le mot hi^ib, écrit M. Michaux-Bellaire, pris en lui-même, in- 
dépendamment de l'idée spéciale que l'usage a pu lui attacher par la 
suite, veut dire partie d'un livre ou d'autre chose, comme d'un pays 
ou d'une tribu. On s'est servi de ce mot plus spécialement pour dési- 
gner les parties, les divisions d'un livre ; c'est ainsi que le Qoran se 
divise en 60 hizbs et le Mokhtaçar de Sidi Khalil en 40 hizbs. 

La division du Qoran en hizbs n'est aucunement basée sur sa divi- 
sion en sourates ; par exemple, certains hizbs du Qoran contiennent 
plusieurs sourates et, d'autre part, la sourate de la Vache « El Baqara », 
forme cinq hizbs à elle seule. 

On appelle également hizbs les fractions de l'Ouard d'une confrérie. 
L'Ouard lui-même est composé d'un ou de plusieurs hizbs du Qoran 
et est toujours basé sur les bénédictions d'un des quatre-vingt-dix-neuf 
noms de Dieu, El Fadil, Er Rahman, El Djebbar, etc., ou de plusieurs 
de ces noms qui sont répétés dans l'Ouard et qui en sont, pour ainsi 
dire, le leitmotiv. 

L'Ouard en entier n'est pas connu de tous les Khouan de la Confré- 
rie, mais seulement du Cheikh et de ses successeurs qui le donnent à 
certains privilégiés qui en sont dignes. La masse des Khouan ne con- 
naît que le hizb de la confrérie, qui est une partie de l'Ouard qui n'est 
pas secrète et que tout le monde peut connaître. 

Un homme pieux peut, en dehors du hizb d'une confrérie, adopter 
pour son usage personnel un hizb particulier basé sur l'invocation 
d'un des noms de Dieu, certains versets du Qoran et des oraisons, mais 
à la condition absolue de soumettre ce hizb à un cheikh et de ne s'en 
servir qu'après avoir reçu de cecheïkh l'autorisation — idjaza, — sinon 
l'usage du hizb, au lieu de lui être favorable, ne pourra que lui faire 
du mal, dans ce monde ou dans l'autre, peut-être dans tous les deux. 

De même, il est interdit de se servir du hizb d'une confrérie sans 
appartenir à cette confrérie et par conséquent sans y avoir été autorisé. 

Le hizb peut sans doute être employé pour préserver d'un événement 
malheureux, mais ce n'est là qu'une application du hizb et non pas 
son but véritable qui est d'attirer les bénédictions contenues dans un 
des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. 



, 



112 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Pour donner au hizb la forme indiquée de protéger d'un malheur ou 
d'une calamité, il faut y joindre une oraison spéciale, Vistikhara, 
demande du secours divin. L'oraison considérée comme devant écarter 
la calamité des Musulmans dans leur ensemble, de l'Islam lui-même, 
est le Latif, qui consiste à répéter plusieurs milliers de fois : « ialati- 
foun, ialatifoun ». C'est cette oraison qui est dite à Fâs par les foqaha 
et les tolba, dans toutes les mosquées, pendant le séjour auprès du 
Sultan d'une ambassade européenne, afin d'écarter des Musulmans les 
calamités que cette ambassade pourrait leur causer. 

En résumé, un hi\b par son sens même est toujours une partie de 
quelque chose, du Qoran, ou d'un Ouard, mais non la chose princi- 
pale et entière elle-même, quoique pouvant constituer un ensemble, 
partie d'un tout. 



CONSULTATION DU FAQIH ABDERRAHMAN EZ ZAOUDI 



Le mot hi\b a plusieurs sens en arabe. On peut l'appliquer à un 
parti, à un groupe de gens; c'est ainsi que l'on dit : hi\b el ahrar (le 
parti des gens libres); hi^^b es salmi (le parti de la paix) ; his^b Allah 
(le parti de Dieu); on dit également : hi^b foulan (le parti d'un tel). 
Cela veut dire ses troupes ou ses compagnons, ceux qui sont sous sa 
dépendance. On dit : ha^abt foulan, c'est-à-dire: j'ai été du parti d'un 
tel. Le pluriel du mot hi^b est ah\ab. Dans le Qoran magnifique et 
glorieux, on retrouve ce mot en maints endroits, avec le sens indiqué, 
au singulier et au pluriel. On dit : taha\\abà' l-qàoum, ces hommes 
ont formé des hi\bs, des groupements. Le mot hi^b s'applique encore 
à des armes; on dit : hada hi^bou foulan, ce sont les armes d'un tel; 
ou bien encore : hi^^bou el djich el foulani, fraction de telle armée. Le 
mot hi^b est encore employé dans différents sens, par exemple dans le 
sens d'une fraction de dikr ou du Qoran, ou de prière surérogatoire 
que l'on s'attache à réciter chaque jour. Dans ce sens, le mot hi\b est 
employé comme le mot ouard. 

Le mot hi!{b peut également servir à désigner une terre épaisse, et on 
dit terre ha^ab dans le sens de terre épaisse. 

Quant aux mots hazb, houzaba, hâzib, houzb, hazâb, hazâbiyya, 
hinzab, hizaba'a, hizbâoun, hazzoub et hayzaboun, ils ont des sens 
étrangers à ceux que nous avons rapportés. 



NOTES ET DOCUMENTS I I 3 



Extrait du Mouhit el Mouhit, p. 358. 

Le hi\b est analogue à Vouard du Qoran. On dit : il a récité son 
hi\b habituel. Le mo\.hi\b s'applique également à une partie; on dit : 
il récite un hi!{b du Qoran, c'est-à-dire une partie. Ce mot signifie éga- 
lement des armes et un groupe de personnes... Il veut encore dire 
l'armée de quelqu'un ou ses compagnons, sur lesquels il a de l'autorité. 
Ce mot est pris dans le sens qui suit, dans la sourate de la Discus- 
sion *ôy^sy* « Ceux-ci sont les compagnons du démon », c'est-à-dire 

ses troupes et ses suivants. Les Ah\ab, de même, étaient des masses qui 
s'étaient confédérées et qui s'étaient prêté une assistance mutuelle pour 
lutter contre le Prophète. Dans la sourate du Croyant, il est dit : « O 
mon peuple, je crains pour vous un jour semblable au jour des confé- 
dérés. » On a dit que le mot Ah!{ab désigne le peuple de Noé, d'Ad et 
de Thamoud, de même que ceux que Dieu fit périr après eux. 



Extrait du Tadj el Arous, t. I, p. 208. 

Le hi\b est la même chose que Vouard,(\\xa.ni à la forme et quant au 
sens. Il désigne une partie du Qoran que récite quelqu'un... Tel est 
l'avis exprimé dans VAsas el Balagha de Zamakhchari, dans le Lisan 
el Arab et dans d'autres ouvrages. Il s'applique à une oraison que 
l'homme "prend la résolution de réciter pour lui-même à un moment 
donné. D'après \e Lisan el Arab,le hi^b est la même chose que l'owarrf. 
L'ouard de quelqu'un est formé du Qoran et de la prière (cala ala 
en-Nébi) pour le Prophète. Dans les hadith, il est dit : « Le moment de 
réciter mon hi^^b du Qoran arriva, et je ne voulus pas sortir avant de 
l'avoir récité en entier... » 

Les mots jl^/JJl ^,J^ -*^ veulent dire : j'ai divisé le Qoran en hi\bs. 

Dans le hadith rapporté par Aouf ben Hodheïfa (il est dit) : Je deman- 
dai aux compagnons de l'Envoyé de Dieu : « Comment pouvons-nous 
diviser le Qoran ! » (kaïfa touhazzibouna'l Qoran). C'est là le sens propre 
donné à ces mots par les Musulmans, comme nul ne l'ignore. Le mot 
hi\b désigne aussi un groupement (^a'z/a), ainsi qu'il est dit dans VAsas 
et dans d'autres ouvrages. D'après le Lisan el Arab, un hi\b est une 
classe de gens (çouj). « Tout parti est formé des fractions réunies qui 
le composent ». c'est-à-dire que ses éléments ont un sentiment unique. 

XIV. 8 



1 14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Dans les hadith il est dit : « O mon Dieu, mets en déroute les confé- 
dérés et fais trembler la terre sous leurs pas. » 

Le mot ah\ab désigne des groupes de personnes ; c'est le pluriel de 
hi\b... 

Le mot hi\b, dans le sens qui nous occupe, désigne nn& partie que 
l'on s'est astreint soi-même à répéter, sous réserve de l'autorisation 
accordée par le cheikh, comme on peut le déduire de ce qui est dit 
dans VAsas. Il désigne aussi des armes ; ce sens a été omis par l'auteur 
du Lisan el Arab et dans le Ça/zaA d'El Djaouhari. L'auteur du A'/o/zaA- 
ham l'a exposé : les armes sont des instruments de guerre. Le mot lii\b 
désigne encore un groupe de personnes ; son pluriel est ah^ab. C'est 
par ce mot qu'lbn Mandhour commence son livre ; l'auteur de l'yl^.? 
l'a reproduit; il est aussi dans d'autres ouvrages de grammaire. On 
applique ce mot à une réunion de personnes qui s'étaient groupées 
contre le Prophète. D'après le Çahah, il est question à ce propos de 
ceux qui s'étaient confédérés contre le Prophète ; tel est le sens qui est 

donné à ce mot par le Chia. Ce mot désigne aussi la part. On dit : ^^j^^-l 
J UJl /y> ^ js-, donne-moi ma part de l'argent ; c'est ce qui est dit dans 

le Miçbah. Dans le Qoran, il y a une sourate intitulée Sourate el Azhab 
— sourate des confédérés. La mosquée d'El Ahzab est une des plus cé- 
lèbres de celles qui furent construites du temps de l'Envoyé de Dieu. Notre 
maître commente le hi\b Naouaoui ; son ouvrage, d'après ce que j'ai vu 
écrit de sa main, fut terminé en iiô3, à Médine. Le nom de ce maître 
est Abdallah ben Soleyman el-Djarhazi ech Chafeï, moufti de notre 
pays de Zabid. Les mots ha'^\abou oua taha\\abou veulent dire : ils se 

sont formés en groupement. On dit: j >^ w'jU- j>l?, cela veut 

dire : un tel a prêté aide à un tel. Les mots taha^^abaH qaoum signi- 
fient : les gens se sont réunis. Ceux qui suivent : ouaqad ha\\ab- 

touhoum -^ j3- J^j signifient : je les ai réunis. Les mots ha\abahou 

et amr signifient : cette chose lui est survenue et a été grave pour lui, 
l'a profondément affecté. 

Dans les hadith, il est dit : « ^^ 4o ^»- Ul j'^ Kana idaha\abaho 
amr, etc. », en présence d'une chose grave, etc.. Dans le hadith relatif 
à la prière, il est dit : « O mon Dieu, en toi sont mes armes et mes 
munitions, si je suis en présence d'une éventualité grave, ^2^ J>- \h\ {ida 

nou^ibtou). Le mot qui désigne la situation en question est ^)j»t)\ ... 



NOTES ET DOCUMENTS Il5 

On dit : w» j ^^ ' (amr ha^ib), c'est-à-dire une chose grave. Les mots : 
Al ha\ib min ech-chghoiil désignent la part que l'on a à faire dans un 
travail ; le pluriel de ce mot est hou^b '-jy>- ', notre maître l'écrit 
^ y>- [hoii^oub). 



Le Hi;{b al Bahr de rimam Abou Al-Hasan Ach Chadéli. 



Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ! 

O mon Dieu, ô Élevé, ô Magnifique, ô Très bon, ô Savant! Tu es 
mon seigneur, et c'est assez pour moi de te connaître 1 — Quel bon 
maître est mon seigneur et combien il est bon de l'avoir pour tout 
partage ! 

Tu prêtes ton appui à qui tu veux ; tu es le Très Élevé, le Miséricor- 
dieux! 

Nous te demandons ton assistance dans les mouvements et les 
repos; contre les paroles (de maléfice), les désirs (mauvais, inspirés par 
le démon), les mauvaises pensées, les soupçons, les préoccupations qui 
voilent les cœurs, les empêchant de connaître les mystères divins. 

« Les Croyants ont été éprouvés; ils ont été pris d'un grand trem- 
blement, quand les hypocrites, de même que ceux dont le cœur esl 
malade, disaient : « Les promesses de Dieu et celles de son Prophète 
ne sont que chimères (i) .' » 

O mon Dieu, fortifie-nous ! Protège-nous ! Asservis à nous cette 
mer, comme lu l'as asservie à Moïse ; comme tu as asservi le feu à 
Abraham (2) ; comme tu as asservi les montagnes et le fer à David ; 
comme tu as asservi le vent, les démons et les génies à Salomon. 

Mets toutes les mers sous notre servitude; chacune t'appartient dans 
ia terre et les cieux, le monde terrestre et le monde futur (3); la mer 
de ce monde et la mer de l'autre monde. 

Mets toute chose sous notre servitude, ô toi dans la main duquel est 
la royauté sur toutes choses 1 



(1) Coran, XXXIH, 11-12. 

(2) Nemrod, d'après les Musulmans, avait placé Abraham dans un brasier 
qui ne lui fit aucun mal. 

(3) Al Moulk oua'l Malakout. 



Il6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Kaf-Ha-Ya-Aïn-Çad. 

(Ce groupe de lettres répété trois fois.) 

Secours-nous, car tu es le meilleur des auxiliaires ! 

Accorde-nous tes dons, car tu es le meilleur de ceux qui donnent'. 

Pardonne-nous, car tu es le meilleur de ceux qui pardonnent! 

Fais-nous miséricorde, car tu es le meilleur des miséricordieux ! 

Gratifie-nous de tes dons, car tu es le meilleur des pourvoyeurs! 

Dirige-nous ! 

Sauve-nous des méchants ! 

Envoie-nous un vent favorable, car tu as la science suffisante pour le 
faire ! 

Fais-le souffler sur nous (l'ayant tiré) des réserves de la clémence ! 

Porte-nous par son moyen, comme tu l'as fait par tes miracles, avec 
le salut et la paix, dans la religion, dans ce monde et dans l'autre. Certes 
tu peux toutes choses. 

O mon Dieu, facilite nos entreprises, 

Avec le repos pour nos cœurs et pour nos corps, 

Avec le salut et la paix dans notre monde et dans notre religion! 

Sois notre compagnon dans notre voyage, et remplace-nous auprès 
dés nôtres ! 

Couvre d'un voile les visages de nos ennemis ! 

Transforme leur nature, faisant qu'ils ne puissent se rendre là où 
nous sommes! 

<< Si nous le voulions, yious couvririons leurs yeux et ils se précipi- 
teraient sur la route, mais conunent pourraient-ils voir ? 

— Si nous le voulions, nous les transformerions et ils ne pourraient 
plus ni partir, ni revenir (i). » 

« Ya-Sin. Je Jure par le Qoran sage, que tu es un Envoyé qui mène 
par le chemin droit — par la révélation du Puissant, du Miséricor- 
dieux — afin d'avertir ceux dont les pères n'ont pas été avertis et qui 
vivent dans r indifférence. La plupart d'entre eux ont tenu votre parole 
pour véridique, 7nais ils n'ont pas cru! Nous avons mis à leurs cous 
des chaînes qui rejoignent leurs mentons, et ils ne peuvent plus lever 
la tête ! Nous avons placé devant eux une barrière, et derrière eux 
une autre barrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile et ils ne 
peuvent rien voir (2). » 

La laideur des visages (causée par l'épouvante). 

(Ces mots répétés trois fois.) 



(i) Coran, XXXVII, 66, 67. 
(2) Ibid., XXXVI, 1 à 8. 



NOTES ET DOCUMENTS I I 7 

« Les fronts seront humiliés en présence du Vivant, de l'Immuable, 
et celui qui portait l'injustice sera déçu (1). » 

Ta-Sin (2). 

Ha-Mim (3). 

Ain-Sin-Qaf{^). 

Il a séparé les deux mers qui se joignaient. 

Ha-Mim. 

(Ces deux lettres répétées sept fois.) 

Un ordre sérieux a été donné, le secours est venu, et ils ne recevront 
pas d'aide contre nous. 

Ha-Mim . 

« Le Livre est descendu d'auprès de Dieu, le Glorieux, le Savant, 
qui pardonne les péchés et accueille te repentir, et dont les châtiments 
sont sévères, qui est doué de compassion (5). 

II n'y a de Dieu que Lui ! 

C'est à Lui que nous irons ! 

Que (les mots) : Au nom de Dieu soient notre porte ! 

Que (les mots) : Qu'il soit béni! soient notre mur! 

Que (les lettres) Ya-Sin soient notre toit! 

Que (les lettres) Kaf-Ha-Ya-Aïn-Çad nous donnent tout secours. 

Que (les lettres) Ha-M in- Aï n-Si n-Kaf soïeni notre protection ! 

« Certes, l'aide de Dieu doit te suffire à leur égard, car il est celui 
qui entend tout et qui sait tout (6) .' » 

Que le rideau du Trône de Dieu s'étende devant nous ! (pour nous 
protéger). 

Que l'oeil de Dieu se fixe sur nous ! 

Nul, par la puissance de Dieu, ne pourra rien contre nous ! 

« Dieu les entoure de tous les côtés (7). » 

« C'est un Coran glorieux, écrit sur une table où il est gardé 
avec soin (8) ». 

« Dieu est le meilleur gardien ; il est le plus Miséricordieux des 
Miséricordieux (9) .' » 

« Certes, mon patron est Dieu, qui a fait descendre le Livre (10). » 

(i) Qoran, XX, iio. 

(2) Id., XXVII, I. 

(3) Id., I, et d'autres sourates. 

(4) W., XLII, I. 

(5) Id., XL, I à 3. 
i6) Id., II,i3i. 

(7) Id., II, 18. 

(8)/rf., LXXXV, 21-22. 

(9) Id., XII, 64. 

(10) Id., VII, 195. 



Il8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

« Dieu est tua suffisance. Un y a de Dieu que Lui; cest de Lui que je 
fais 7non mandataire, il est le Seigneur du Trône magnifique [\) ! » 

(Ce verset répété trois fois.) 

Au nom de Dieu, dont le nom détruit tout ce qui peut nuire sur la 
terre et dans le ciel, car il est celui qui entend et qui sait! 

(La formule qui précède doit être répétée trois fois.) 

Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le Très-Haut, le Magni- 
fique » (i) ' 



Aux savants commentaires de sa lettre, M. Michaux-Bellaire avait 
ajouté lui-même une question : 

« Peut-on donner le nom de hizb à une prière récitée dans une langue 
autre que l'arabe, c'est-à-dire le chinois, ou toute autre langue non 
musulmane ? Une telle prière « ne peut pas être un hit^b au sens mu- 
« sulman, puisque le hi^^b a pour objet les bénédictions, les bienfaits 
« résultant de l'articulation en arabe d'un ou plusieurs des quelques 
* noms de Dieu. La condition est que ce nom soit prononcé en arabe,, 
« la seule langue dans laquelle il soit permis, depuis la venue du Qoran, 
« de parler de Dieu. L'idée d'un his;^b, en une autre langue qu'en arabe, 
« ne répond pas au caractère essentiel du hizb. » 

A ce point de l'analyse du terme hizb, on concevra sans doute qu 'en 
effet, la formation d'idées différant d'une civilisation à l'autre, les termes 
correspondant ne se juxtaposent pas exactement. Un hizb est une 
prière, une invocation, mais une prière, une invocation d'un caractère 
déterminé, et non général ; c'est presque une invocation magique, dont 
la récitation mécanique et sans aucune altération du texte est imposée 
à celui qui en veut obtenir un résultat dans ce monde ou dans l'autre. 
Ces prières, qu'on les nomme A/^6 ou ouard. sont des formules incan- 
tatoires qui rappellent singulièrement les ??2ar/^ra5 des Hindous, et elles 
répondent à un concept encore bien plus complexe, puisque les auteurs 
mystiques admettent que toute invocation est double et qu'aux versets 
récités sur la terre par le fidèle correspondent des versets récités dans 
le Ciel par Allah lui-même. En ce sens, le hi\b, ou le ouard, est très 
probablement, de la part de celui qui le récite mathématiquement et 

(i) Trad. p. P. Paquignon. 
(2) Qoran, IX, i3o. 



NOTES ET DOCUMENTS IIQ 

sans en varier une seule intonation, le moyen infaillible qu'Allah lui 
donne verset par verset, des répons dont chacun lui apporte une béné- 
diction spéciale. Le fidèle donne pour qu'Allah lui rende plus qu'il ne 
lui donne, car les paroles qu'il prononce sont uniquement le moyen 
d'attirer sur lui une prière spéciale d'Allah, ce qui explique la for- 
mule, assez enigmatique à première vue, dont les Musulmans usent 
quand ils parlent du Prophète « qu'Allah prie sur lui <J£- ^X^a et qu'il 
lui donne le salut ». 

C'est bien en ce sens qu'il est défendu au Musulman de prononcer un 
hi\b sans avoir reçu d'un maître la permission de le réciter, quand celui-ci 
s'est rendu compte que l'élève est en mesure de le faire, et c'est pour cela 
que les confréries gardent secrets leurs ouards ; chacune de ces formules 
jouit en effet, de par sa composition, de vertus occultes, qui permettent 
aux « Frères » qui les récitent, d'obtenir d'Allah, presque mécanique-" 
ment, ce qu'ils désirent, et telle de ces formules peut être beaucoup 
plus puissante que d'autres, si bien que ceux qui la possèdent la re- 
gardent comme un talisman dont ils ne tiennent pas à partager la pro- 
priété avec des rivaux. On voit qu'il est aussi impossible de traduire 
hi^b ou ouard en français que d'admettre la possibilité d'une de ces 
formules dans une langue autre que l'arabe, car il est certain que les 
théologiens musulmans n'admettent pas pour le Paradis d'autre langue 
que l'arabe. Et puisque, par un de ses emplois fréquents, ce mot évo- 
que l'idée de la mystique musulmane, on peut faire remarquer que 
notre langue ne dispose pas non plus d'une expression suffisante 
pour figurer à peu près exactement ce que représente le terme de 
« voie ». En se servant des termes de confréries musulmanes, d'asso- 
ciations religieuses et en parlant à leur sujet d'organisations secrètes, 
on défigure plus ou moins une institution qui possède bien certains des 
caractères représentés par les mots dont nous disposons, mais avec 
d'autres caractères. On n'en donnerait d'ailleurs pas une idée plus con- 
forme à la réalité en se servant du mot « voie » à cause aussi des idées 
qu'évoque pour nous cette expression, si bien qu'il faut se résigner à 
se contenter d'une approximation, cause de tant d'erreurs d'apprécia- 
tions, quand on s'en tient au sens propre du mot français employé 
pour représenter une idée arabe. 

E. Blochet. 




i 



120 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



SECTION TURQUE 



Nous écrivions en janvier, sur la politique dont les évolutions de la 
Révolution Turque donnent le curieux et attristant spectacle : 

« Tout est national et c'est l'essentiel, car, après tout, qu'importe si, 
au lieu de défendre l'indépendance nationale, on l'avait trahie, pourvu 
qu'elle reste « nationale ». Si bien qu'il ne faudra peut-être pas trop 
s'étonner, si Sainte-Sophie redevient cathédrale. Sera-ce pour l'Empire 
slave d'Orient ou plus probablement pour l'Empire germanique d'Occi- 
dent ? » 

Nous écrivons en avril : « Et le complot ? » Depuis que la peste d'Asie 
a fini son temps, depuis que les histoires du Maroc sont devenues 
incompréhensibles, chacun s'eflForçant de faire ce qu'il sait ne pas pou- 
voir faire, afin d'obtenir ce qu'il ne veut pas réaliser, depuis queSavar- 
kar est condamné, depuis que la Champagne est tranquille, les nou- 
velles du jour sont plates et sans saveur. Qui nous racontera le complot, 
le complot à la serbe, où, au lieu d'un monarque et de son épouse, il 
s'agissait d'un cabinet de vizirs, le complot pour lequel on se leva le 
dimanche matin afin d'aller voir, dans les rues de Péra et de Stamboul, 
les régiments qui passent, le complot national, le complot révolution- 
naire, le complot des défenseurs de la liberté d'hier, serviteurs aujour- 
d'hui de la réaction religieuse, et le complot qui faillit faire de Sainte- 
Sophie moins encore qu'une cathédrale, une « Abbaye » pour meurtres 
et tueries. Pauvre Turquie 1 

Le régime actuel, celui d'un sultan, brave homme, sans autorité, avec 
un parlement où on se gifle en attendant de se tuer, avec des vizirs 
domestiques des comités, et toute la pourriture du Hamidisme, ce 
régime-là est fini : demain, dans un mois, dans six, il s'affalera tout 
seul. 

Qui l'emportera ? 

Sera-ce le Khalifat de réaction religieuse, avec les Melamiya agissant, 
les Mollah bénissant et les Tekkès conspirant ? Sera-ce le Khalifat d'un 
nouveau sultan, prince héritier pour Zaouiya ? La cote est bonne, 
dit-on ; mais que les Ottomans qui tiennent à l'indépendance de leur 
patrie ottomane ne s'y trompent pas. Ce serait au premier massacre de 
printemps le partage de l'empire. De même, d'ailleurs, le règne des 
comités d'anarchie marquerait bientôt par ses désordres le dépeçage 



NOTES ET DOCUMENTS 121 

final. Ce n'est pas sans but que le consul anglais de Bassorah se pro- 
mène au Nedjed, que la carte autrichienne de l'Albanie s'achève, et 
que les canonnières italiennes montent la garde à Tripoli. 

Donc, salut, au nom de l'indépendance ottomane, au général fort et 
vigoureux qui protégera la liberté de l'empire sous sa botte d'état- 
major ! 

Et voilà où en arrive, après trois années d'usage, l'expérience de 
l'idée turque contre l'idée ottomane. 

Aucun de ces hommes qui se soulevèrent contre le Hamidisme au 
nom de la Révolution n'ignore la voie du salut : celle d'une organi- 
sation confédérale créant par un conseil d'Empire une véritable nation 
ottomane, syrienne en Syrie, arabe en Arabie, albanaise en Albanie, 
mais ils tremblent devant le jacobinisme anonyme, sournois, méchant 
et jouisseur, dont ils se délivreraient en envoyant trois douzaines de 
malfaiteurs publics rejoindre les chiens dans leur île. 

D'oii ce paradoxe que, pour éviter à Sainte-Sophie de devenir une 
cathédrale germanique ou slave, il faudra peut-être que la Turquie de 
l'indépendance s'adresse à l'Europe du Tanzimat. 

Nous n'irions pas jusqu'au bout de notre pensée si nous ne disions 
pas ce qui devient l'évidence même : la diplomatie européenne se 
montrerait plus prévoyante qu'elle n'en a l'habitude, en s'y prenant 
d'avance pour méditer sur les complications que lui prépare la pro- 
chaine résurrection de la question d'Orient in extenso. 

Le diplomate sourit. 

Mais que fut devenue sa béatitude confiante, si le complot à la serbe 
avait réussi, et si, un dimanche matin, l'Europe, la solennelle Europe, 
l'Europe hypocrite et naïve qui n'aime pas qu'on lui dise les choses en 
face, avait appris, en se réveillant, par la nouvelle d'un changement de 
cabinet à coups de revolvers, le retour officiel de la Turquie aux 
mœurs des janissaires ? 




122 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Le Roman politique en Turquie. 



A l'époque de Balzac, pour qu'un type caractéristique de la société 
contemporaine prit rang dans la Comédie humaine, il fallait tout le 
talent de psychologue et d'écrivain d'un grand romancier. Grâce au dé- 
veloppement de la culture intellectuelle par la presse, le roman politique 
ou social ne s'écrit même plus : il se parle. Il se fait par les agences, 
les dépêches et tient tout entier dans ce qu'on se raconte à l'oreille. 

La Turquie, sous ce rapport, n'a rien à envier à la plus potinière des 
civilisations européennes. On ferait des collections entières de biblio- 
thèques littéraires avec les charmantes aventures que chacun prête à 
son voisin. 

Un des plus favorisés en ce moment est Nazim Pacha — qui vient 
d'occuper à Bagdad l'ancienne vice-royauté du grand Midhat Pacha — 
et qui, beau-frère, dit-on, du prince héritier, le Timour de demain, 
revient à Stamboul après avoir occupé au Caire un appartement 
khédivial de 3oo L. E. par mois, retour de Bagdad piâ Bombay. 

'Depuis feu Hippalos, on avait entrepris d'autres trajets. Mais, en 
attendant que l'un des Bagdad-Bahn promulgue son horaire, le circuit 
des moussons a souvent des commodités, et la politique n'est pas, 
même en Orient, sans connexités maritimes. 

Forte et puissante figure que celle de Nazim Pacha, vieux, fatigué, 
insatiable d'action et d'une énergie sans cesse renouvelée. On a beau- 
coup parlé dans la Chancellerie de la sagesse des Bulgares en ces der- 
nières années. Précieux conseils de puissantes amitiés, disait-on, ou, ce 
qui paraissait moins vraisemblable : autorité morale d'un souverain 
doublement couronné. Eh bien, non. Rien de tout cela : mais seule- 
ment le III® corps, celui de Nazim Pacha. L^armée d'Andrinople fut 
son œuvre, et une oeuvre qui le classe, en attendant qu'elle le réclame. 

De l'art militaire au travail diplomatique, il n'est parfois qu'un pas : 
traversée d'un fleuve sur un mauvais bac en attendant les ponts. Géné- 
ral éminent, dernier espoir du dernier Salamlik d'Abdul Hamid, Nazim 
Pacha sut, à son heure, se révéler subtile diplomate dans l'épanche- 
ment de sa vieille amitié pour Mahmoud Chevket Pacha et de ses sen- 
timents de confraternité pour l'armée de Roumélie. Pendant qu'à 
Yildiz on attendait en vain le Ministre de la Guerre, investi de la défense 
de Constantinople, le rôle d'otage sympathique le retenait dans le camp 
de l'armée victorieuse. 



NOTES ET DOCUMENIS 123 

De la capitale du Khalifat hamidien à la capitale du Khalifat abbas- 
side, il n'y avait que la distance d'un Iradè, qui ne se fît pas trop atten- 
dre. 

Après les lauriers militaires et les myrthes diplomatiques, Nazim 
Pacha allait cueillir à Bagdad d'autres palmes. La première fut dans le 
sacrifice à la patrie turque des placets de langue arabe, trois jours après 
son intronisation. Après l'arabe, éloigné par consigne car ce ne pouvait 
être par conviction religieuse, vinrent les maisons dont le surplomb eût 
menacé la circulation du nouveau boulevard, si l'expérience des ingé- 
nieurs et la pratique du gouvernement n'avaient exproprié sans frais des 
bâtiments dont le grand tort, pour leurs possesseurs, avait été de ne 
pas disparaître d'eux-mêmes. 

Il fut vaguement question de ponts en fer, casernes et autres embel- 
lissements civilisateurs, mais le climat de l'Irak a ses exigences et les 
promenades en bateau sur le grand fleuve, qui vit se refléter tant de 
visages, ont un charme captivant, pendant les belles nuits d'été. Si bien 
qu'en fin de compte, d'idylles en enquêtes policières, de flirt arménien 
en fuite éperdue d'orpheline, de communauté grégorienne en banque, 
d'évéché en consulat anglais, le roman politique de la Turquie moderne 
se transforme en feuilleton passionnel pour âge mûr. On manque de 
distractions abord des bateaux anglais du Golfe: ce fut vraiment exci- 
ting, pour les passagers des cargos de la P. G. T. et les employés du 
Télégraphe Hindo-Européen. 

— Rose d'Arménie, transplantée dans la sécurité d'un bungalow de 
Bombay, comme avant toi l'illustre descendance des Fathimites et des 
Ismaéliens, ton parfum quitte l'Irak. Mais des irrigations substantielles 
préparent derrière toi tant d'autres floraisons, de moissons, d'épis et de 
fleurs. 



Que va dire le Parlement ottoman, si susceptible dans l'alfaire Lynch, 
en apprenant la mise en contrat préparatoire d'un accord prévoyant 
jusqu'à l'éventualité d'un « service spécial de bateaux spéciaux » pour 
suppléer, si besoin, à la Société ottomane Idahié Nehrié ? Grande entre- 
prise d'ailleurs qui laissera bien loin derrière elle le canal de Sapor et la 
digue de Dizful. Car : 

« Il a été arrêté et convenu que la construction du barrage Hindié et 
l'exécution des travaux de Habbanié, et autres travaux conçus par 
l'ingénieur en chef du service des irrigations de la Mésopotamie, sir 
W. Wilcocks, K. G. M. G., tels qu'ils figurent généralement dans les 
plans et dessins signés par lui et approuvés poui définitif par S. E. Na- 



124 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

zim Pacha es qualités, seront menés à bonne fin par la maison 
Sir J... J... L**^, pour le compte du Gouvernement ottoman, aux condi- 
tions suivantes arrêtées et convenues. » 

Suivent, sur une copie de traduction portant mention de la signature 
des parties contractantes, à Bagdad le 3i janvier/i3 février 191 1, 
quinze articles, dont le n° 14 est suffisamment incompréhensible pour 
rendre le tout incenain. Aussi peut-on douter que la dernière pensée du 
vice-roi remercié doive survivre à son départ, d'autant qu'après lui sir 
W. Wilcocks aurait à son tour pris le chemin du dehors, et cela donne 
à penser que le barrage Egyptien ne va pas encore servir d'exemple au 
barrage Mésopotamien. 

En attendant, de grandes figures, vraiment, se meuvent dans le Roman 
politique de la Turquie. 

Hier Mahmoud Chevket Pacha, seul, occupait la scène. Nazim Pacha 
fait sa rentrée au lendemain du coup manqué des militaires viziricides 
d'Anatolie. 

Le Roman continue, sera-t-il comique, ou tragique? 




NOTES ET DOCUMENTS 125 



SECTION DU MAROC 



« La population berbère arabisante de la province de 
Tanger », écrivait, en 1 8j6, M. Tissot, Ministre de France, 
« compte beaucoup de femmes blondes ; le plus grand 
nombre sont du type châtain. Celles qui appartiennent au 
type brun offrent les mêmes traits que nos paysannes brunes 
de la Bourgogne, du Berry ou du Limousin. L'impression 
géjiérale que laisse cette population berbère, cest qu'elle 
appartient à une race identique à la nôtre. Le Berbère du 
nord et du centre du Maroc a une physionomie essentielle- 
ment européenne : ses mœurs, ses habitudes le rapprochent 
de 710US et confirment cette supposition d'une origine com- 
mune. » 



La France recueillait à Fès, par la dispersion des tribus devant l'expé- 
dition de secours, le bénéfice des sentiments que l'oeuvre d'ordre et de 
progrès accomplie dans la Chaouïa avait déposés en germes dans la con- 
science primitive et perfectible des paysans marocains. Le moment est 
venu, en nous inclinant avec respect devant les tombes ouvertes au 
seuil émouvant de la paix e'ternelle, de nous demander si les mœurs et 
les habitudes du Makhzen pourront jamais le rapprocher de nous. 

Moulay Hafid et ses Vizirs ont-ils rempli leurs coffres de doublons, 
pesetas et riais, en disant aux tribus : Payez pour qu'on vous délivre 
des Chrétiens? 

Ont-ils, oui ou non, lui, ce sultan, sultanisé par la Guerre Sainte, et 
eux, ces Vizirs qui caracolèrent dans Fès, en hurlant la Guerre Sainte, 
ont-ils quêté administrativement, officiellement, religieusement, dans 
tout le Maroc contre les infidèles, en même temps qu'ils négociaient 
avec eux, pour profits et monnaie ? 

Le Qadhi de Tanger, haut personnage Makhzen, faisait-il, encore. 



120 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

aux Tholbas de son entourage, une conférence sur le thème : Allah 
ineçarna ala qaoxim el kafirin — que Dieu nous donne la victoire sur 
les infidèles — dans la grande mosquée, après la prière du soir, le 
dimanche 14 mai 191 1 ? 

L'utilité de ces questions n'est pas qu'humanitaire et idéale. Elle est 
politique. Hier, on niait la Tribu, poussière désordonnée. Aujourd'hui, 
comment s'y prendre, avec cette condition indigène, dont le Makhzen 
interposé séparait notre conscience nationale ? 

Cela revient à se demander : Notre démocratie peut-elle accepter, sans 
garanties pour l'avenir, que Moulay Hafid se soit moqué d'elle en lui 
disant: « Défendez-moi contre ces paysans », après leur avoir dit: 
« Votre argent et je vous défendrai contre ces Français ? » 



On ne met pas en cause le Hafidisme fourbe et vicieux, après l'Azi- 
zisme incohérent et puéril, pour favoriser le candidat malgré lui dont 
ci-dessous un peu de prose, Moulay Hafid, Moulay Aziz, Moulay Zin, 
l'un vaut l'autre : sultans de Makhzen, pour Makhzen de sultans. Le 
texte qui suit n'apparaît ici que par curiosité documentaire. 

A. Le Chatelieb. 




NOTES FT DOCUMENTS I27 



Lettre du Sultan Moulay Zin al Abidin ('). 



Louange à Dieu unique. 

Que Dieu glorifie notre Seigneur et notre Maître Mohammed et sa 
famille. 

Sceau (au centre) : 
Zin al Abidin Ibn Al Hasan ben Mohammed. 
Que Dieu soit son soutien et soîi maître. 

En exergue : 
Qu'il soit victorieux par Dieu et par son Envoyé. 
Qu'il soit vainqueur des lions jusque dans leur repai 



re. 



A notre serviteur le plus glorieux et le plus obéissant le qaid le 
Sid... 

Que Dieu vous guide et que le salut de Dieu soit sur vous avec sa 
miséricorde et sa bénédiction ; et ensuite: Vous connaisse^ l'accord 
intervenu entre les tribus de l'Islam et vous save^;^ que le peuple s'est 
réuni pour rendre victorieuse la Natio7i du Prophète, lorsqu'il a vu 
se développer le feu de l'infidélité qui se répandait sur les pays 
d'Islam ; il s'est inquiété et en a souffert. Dieu a inspiré au peuple ce 
qu'il avait à faire pour éteindre cet incendie et pour en détruire la 
force rapprochée et lointaine, afin de rétablir le khilafa conformément 
aux préceptes de la loi et pour fortifier /'Imama al Mohammadiya. 

C'est là en effet que se trouve la base de la colonne de la religion et 
c'est la lumière qui indique la route à suivre. Plusieurs villes et toutes 
les campagnes se sont mises d'accord pour jiotre bcâa (proclamation) 
qu'elles considèrent comme de bon augure. Nous nous sommes soumis 
à l'ordre de Dieu à qui l'on doit obéissance et nous nous sommes 
incliné devant sa volonté. Puis toutes les tribus se sont mises d'accord 
et elles ont décidé, toutes, sans exception, de détruire la mahalla qui 
revenait des Cherarda et d'arracher avec ses racines la fraction mau- 
dite. 

Il est venu à noire connaissance chérifienne que vous, vos frères, vos 
proches et vos administrés vous êtes désireux de venir en aide aux 

(1) Trad. par E. Michaux-Bellaire. 



128 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Musulmans dans ce qui peut leur être utile et dans la mesure de vos 
forces. En conséquence, obéisse^ à Dieu Tout-Puissant en excitant les 

tribus qui sont placées sous votre autorité, à venir en aide aux 

Musulmans pour arriver au but qu'ils poursuivent, en leur donnant 
la force de votre appui en proportion de ce que vous pouve\ faire. 

Nous n'avons pas de doutes sur vos bons sentiments ni sur vos 
excellentes intentions, non plus que sur la pureté de vos intentions et 
de votre conduite. Que Dieu vous conduise et vous agrée, ainsi que 
vos frères, et qu'il vous fuette tous d'accord pour faire ce qui lui est 
agréable, et le salut. 

Ce 2 djoumada el oula, année i32g. 

(Coup de crayon après la date, indiquant l'approbation du Sultan et 
l'autorisation de mettre le sceau.) 




LA PRESSE MUSULMANE 



LA PRESSE OTTOMANE 



Le Journalisme. 

Quelques nouveaux organes ont fait leur apparition à Constantinople, 
ces temps derniers. On donne une mention spéciale à la Khayâbân 
€ Avenue », revue littéraire fort intéressante, dont les premiers numéros 
ont été remarqués. Chacun d'eux ne coûte que cinq paras. 

Edj^âdje « le Pharmacien », revue technique, a commencé à paraître 
le i"/'4 mars. 

L'Association des élèves de la Faculté de Droit publie maintenant 
un journal, Mutâlè'a « l'Observation ». Dans sa déclaration, la rédac- 
tion dit qu'elle fera tous ses efforts pour que cette publication, qui a 
son utilité, ait une existence durable. 

IS Af^adamard , l'un des plus anciens organes arméniens de Constan- 
tinople, donnera désormais la traduction, en turc, de ses articles les 
plus importants. Cette initiative est vue d'un très bon oeil par la presse 
musulmane, qui voit, dans une mesure pareille, un effort de plus pour 
unir les diverses nationalités de l'Empire. Le Tanin ne ménage pas les 
éloges à son confrère arménien. 

Vers le milieu de mars, le Tanin a commencé la publication d'un 
nouveau feuilleton. Son choix s'est porté sur la traduction du roman 
d'Emile Zola, l'Argent {Para), « peinture saisissante et vraie des mi- 
lieux financiers, disait-il, et qui sera justement appréciée de nos lec- 
teurs. » 



Le régime de la presse continue à demeurer aussi précaire. 

Pour la seconde fois, le Néologos, grand organe grec de Constanti- 



l30 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

nople, a été frappé. Il avait publié un article susceptible de provoquer 
le trouble dans les esprits, dit le compte rendu de son procès. Le Con- 
seil de guerre l'a suspendu pour une durée illimitée. 

I Disis, autre journal grec, subit le même sort pour un article inti- 
tulé La Révolte en Albanie, article séditieux et mensonger, dit le juge- 
ment. 

Le Vesti est suspendu pour une durée illimitée, par sentence du 
Conseil de guerre, pour avoir publié un article intitulé : Pourquoi 
blâme-t-on les Bulgares ? article dans lequel ont été relevées, dit le 
compte rendu des débats, des attaques contre le Gouvernement et des 
appels à la sédition. 

La Siyâsèt « Politique » a connu à son tour les rigueurs de la loi 
Sur la presse. Ayant porté contre le ministre des Finances des accusa- 
tions qui ont été déclarées mensongères, elle a été suspendue par le Con- 
seil de guerre pour une durée illimitée. En outre, les directeur et rédac- 
teur responsables ont été condamnés à une amende de 25 L. T., près 
de 600 francs. 

Le Guévé{è « Impertinent », journal satirique publié à Constanti- 
nople, est suspendu, lui aussi, pour une durée illimitée. Motif de 
cette mesure : une poésie intitulée: Dans l'ancien temps, parue dans 
ce journal, tendait à réveiller d'anciennes querelles religieuses et à 
provoquer la discorde entre Musulmans. 

Suspendu encore, le journal hebdomadaire Arnaoud « L'Albanais ». 
Commentant la scène de violences qui s'était passée à la Chambre, il 
aurait publié un article séditieux,^ hostile au Gouvernement et favori- 
sant les tendances séparatistes albanaises. 

En vertu de l'article 35 de la loi sur la presse, qui vise les publications 
faites à l'étranger, le Gouvernement a interdit l'entrée, dans l'Empire 
Ottoman, du Vardar, impression de Sofia, qui contient de choses qua- 
lifiées de « pernicieuses», sans plus de détails. 

Cependant les mesures de rigueur prises par le Conseil de guerre à 
l'égard de certains journaux ont été rapportées. La suspension qui frap- 
pait le Jeune-Turc aura été d'assez courte durée. Pour le Ghedek 
« Chatouillement », l'interdiction aura été plus longue; mais elle a été 
levée à son tour. 



Extraits et Analyses. 



Questions politiques. — La question de la nomination des sénateurs, 
est en discussion. Aux termes de la Constitution, ils doivent être dési- 



LA PRESSE MUSULMANE l3l 

gnés par le Sultan. Un certain nombre de membres du Parlement 
demandent qu'ils soient, en partie du moins, nommés par les élec- 
teurs, et des polémiques se sont engagées autour de ce débat. 

Pour Vlkdam, qui lui a consacré un article de fond, il ne saurait y 
avoir de doute ; le souverain seul est qualifié pour nommer les membres 
de la Chambre haute. L'auteur de l'article emploie, pour défendre sa 
thèse, les arguments les plus divers. 

Les députés qui réclament l'élection des sénateurs seraient-ils de 
plus grands hommes d'État que Midhat Pacha, l'auteur de la Constitu- 
tion ottomane? Auraient-ils plus d'expérience que lui i* Plus de saga- 
cité? 

L'exemple de l'étranger est-il de nature à faire changer d'avis les 
Ottomans patriotes ? Non, répond l'auteur. Sauf en France et en Bel- 
gique, déclare-t-il, les sénateurs sont nommés par le souverain (il ou- 
blie cependant l'exemple de l'Espagne et des pays Scandinaves). En 
Angleterre, à la seule exception des lords écossais, élus par la noblesse, 
les membres de la Chambre haute sont nommés par le roi. Personne 
ne s'en plaint, affirme-t-il. De même pour le Sénat italien, pour la 
Herrenhaus d'Autriche. Il ne pousse pas plus loin ses exemples. 

Cette situation, bonne à l'étranger, contre laquelle on ne proteste pas, 
devient encore meilleure et plus légitime en Turquie. Car le Sultan 
n'est pas seulement un souverain, il est aussi le khalife des Musulmans; 
à ce double titre, son autorité doit être sacrée, et bien coupables sont 
ceux qui cherchent à l'amoindrir. 

L'auteur considère le Sénat comme un rouage essentiel du Gouver- 
nement, un organe modérateur prévenant ou rectifiant les écarts aux- 
quels peut être entraînée une Chambre unique. Il insiste sur la néces- 
sité d'une séparation nette des pouvoirs, séparation qu'il invoque, 
comme le reste, en faveur de ses assertions. 



Huseïn Djâhid examine, dans le Tanin, la question du statut des 
fonctionnaires. Les règles de leur nomination et de leur avancement 
laissent beaucoup à désirer; elles laissent la porte ouverte à quantité 
d'abus et d'injustices. La situation a été dénoncée bien des fois ; le mal 
est grand et ancien. Où en trouver le remède ? 

La réponse n'est pas douteuse, pour le rédacteur en chef du Tanin. 
11 faut suivre l'exemple de l'Europe. Le nouveau régime a envoyé des 
fonctionnaires en mission à l'étranger. De retour en Turquie, ces 
agents diront comment on procède, au dehors, dans les administra- 
tions publiques. Ce ne sont pas seulement les méthodes de travail, ce 
sont aussi les conditions de nomination et d'avancement qu'il faut 



l32 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

emprunter. Personne, affirme sans hésiter Huseïn Djâhid, n'osera dire 
que ces conditions, et notamment les concours d'admission, ne sont pas 
applicables en Turquie. 



La Vie économique. — La Turquie est officiellement représentée à 
l'Exposition internationale ouverte, à Turin, à l'occasion du 5o* anni- 
versaire de la fondation du royaume d'Italie. Un emplacement de 
400 mètres carrés lui a été réservé; le Gouvernement a affecté, à la 
section turque, un crédit de 3. 000 L. T., environ 70.000 francs, et 
désigné pour commissaire le consul d'Ancône, 'Alî Rizâ Bey. 

Comme on s'en souvient, la Turquie a été représentée à la plupart des 
Expositions tenues à l'étranger pendant ces dernières années. Mais, si 
le Gouvernement a su faire son devoir en pareille circonstance, le com- 
merce et l'industrie ne l'ont pas secondé comme ils auraient dû le 
faire. Ils ont attaché trop peu d'importance à des manifestations éco- 
nomiques qui, cependant, peuvent avoir une action décisive sur le 
monde des affaires. Rien, mieux que ces Expositions, ne facilite l'écou- 
lement des marchandises; aucune autre publicité ne vaut la leur. 

Voilà ce que dit Vlkdam. Ce grand quotidien montre combien la vie 
économique laisse encore à désirer en Turquie; commerçants et indus- 
triels doivent enfin sortir de leur apathie et profiter de l'occasion qui 
leur est offerte. Ils seraient d'autant moins excusables de ne pas en 
profiter, que les avantages les plus grands leur sont faits : transport des 
marchandises à demi-tarif, à l'aller, et gratuit au retour, sur les bateaux 
de la Compagnie italienne; exemption des droits de douane, etc. Ce 
serait honteux pour leur pays, si, au moment de l'ouverture, la section 
turque se trouvait vide ou insuffisamment garnie des produits natio- 
naux, produits auxquels l'Exposition de Turin va ouvrir de nouveaux 
marchés. 



« Réveillez-vous, Messieurs les Députés, réveillez-vous! Réveillez- 
vous, Messieurs les Ministres, réveillez-vous ! », lit-on en tête de Vlkdam 
du 10 mars. Et cet organe nous apprend que le Ahenk, journal turc 
de Smyrne, a reçu une réclamation signée de plus de 400 habitants de 
Magnésie, Musulmans et Chrétiens, réclamant l'achèvement de la route 
Magnésie-Smyrne. Six kilomètres en avaient été construits quand les 
travaux furent interrompus, il y a vingt-quatre ans de cela. On espé- 
rait qu'après le rétablissement de la Constitution le Gouvernement, 
soucieux des intérêts économiques de la région, les ferait reprendre; il 



LA PRESSE MUSULMANE l35 

n'en a rien été. Les députés Halladjian Efendi et Vartakès Efendi font 
tous leurs efforts pour que le mouvement ainsi commencé aboutisse. 



La Vie universitaire. — A la Faculté de médecine, un violent inci- 
dent s'est produit. L'un des professeurs, le docteur Suleïmân No'mân 
Bey, ayant adressé à ses élèves des paroles désobligeantes, ceux-ci ont 
aussitôt quitté son cours et n'ont plus voulu y reparaître. Quand 
Suleïmân No'mân Bey s'est représenté à la Faculté, les élèves militaires 
l'ont accueilli par des huées, ont fermé la porte de la salle oia il devait 
faire ses leçons et en ont emporté les clés. L'administration fait ouvrir 
de force la porte de la salle, mais les cours ne peuvent avoir lieu, et, 
en raison de l'effervescence, on a dû requérir la gendarmerie. 

La crise menaçant de s'envenimer, des mesures conciliantes ont été 
prises. Une Commission nommée par le Gouvernement a invité les 
délégués des étudiants à venir lui exposer leurs griefs. Les étudiants se 
sont rendus à cette invitation ; mais, voyant parmi les membres de la 
Commission un officier, délégué par le Ministre de la Guerre, ils ont 
été pris de craintes, s'imaginant qu'on allait les soumettre à la loi mar- 
tiale. Ils ont donc adressé des requêtes aux membres du Comité Unioa 
et Progrès faisant partie de la Chambre et aux ministres de l'Instruc- 
tion publique et de la Guerre, pour obtenir de n'avoir affaire qu'à 
l'autorité civile, la seule dont ils relèvent. 

Autre incident à l'École arménienne de Galata. Cet établissement est 
considéré comme appartenant à l'enseignement supérieur; toutefois, il 
ne confère pas, actuellement du moins, la dispense du service mili- 
taire. Aussi les élèves se sont-ils mis en grève, déclarant que, si la 
situation ne changeait pas, ils iraient se faire inscrire dans d'autres 
écoles faisant obtenir la dispense. Là-dessus, intervention immédiate 
du patriarche et des députés arméniens; deux de ces derniers, Hallad- 
jian Efendi et Vartakès Efendi, vont trouver le ministre de la Guerre. 
Celui-ci, en attendant une solution définitive, décide qu'il sera sursis à 
l'incorporation des élèves : voilà un premier succès obtenu. 

Les étudiants grecs de l'Université de Constantinople ont fondé une 
Association. Celle-ci, à ses débuts, comptait 5o membres, avec le dé- 
puté de Serfidjè, Vamvakas Efendi, pour président; quatre élèves de la 
Faculté de Droit ont été élus administrateurs. L'Association doit for- 
mer une branche du Syllogue littéraire grec. 

L'Italie reçoit, comme les autres grands États d'Europe, des étu- 
diants ottomans. A la suite d'un accord conclu entre les ministres des 



I 



l34 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

deux puissances, six jeunes Ottomans ont été admis à l'École supé- 
rieure de commerce de Buconi. 

L'Amérique, depuis longtemps en rapports suivis avec l'Empire Otto- 
man, et où les colonies syriennes ont pris une grande importance, 
reçoit aussi des étudiants. Dernièrement, cinq d'entre eux, envoyés par 
le Gouvernement, arrivaient à New-York par le paquebot Mauritania. 
Leurs compatriotes étaient venus à leur rencontre; ils ont été, le jour 
même, les hôtes de l'imam du Consulat et, le lendemain, Rif'at Bey, 
consul général de Turquie, donnait une réception en leur honneur. 



L'Écriture. — De temps à autre, la réforme de l'écriture revient sur 
le tapis. Nombreuses sont les solutions proposées jusqu'à présent ; la 
plupart tendent à la conservation de l'alphabet arabe, simplifié et ré- 
duit considérablement. C'est à cette idée que se range un conseiller à 
la Cour d'appel de Tripoli de Barbarie, dans une lettre adressée au 
Habl oul-Matîn. 

Tout d'abord, le correspondant du journal de Calcutta prend soin 
de réfuter les objections faites, chaque fois, contre les novateurs. On 
leur dit que l'écriture arabe est intangible; que ce serait manquer à un 
devoir religieux que de vouloir la modifier. 

Rien de plus faux. L'écriture n'est pas une chose religieuse; elle n'est 
qu'un moyen d'exprimer et de fixer les idées. Ses qualités essentielles 
sont, par conséquent, la clarté et la simplicité ; à ce point de vue, elle 
doit se rapprocher des écritures occidentales. D'autre part, comme 
chacun le sait, le Prophète était un illettré, oummî ; il n'avait pas de 
préférences pour une graphie spéciale, et l'écriture employée de son 
temps n'est plus en usage depuis bien des siècles. Elle s'est transformée 
complètement depuis. Les Corans de notre époque ne ressemblent pas 
à ceux des premiers temps. Sur ce point on a, entre tant d'autres, le 
témoignage d'Ibn Khaldoûn. 

Telle qu'elle est, l'écriture arabe se compose maintenant de plusieurs 
centaines de signes, difficiles à apprendre, exposant à toutes les erreurs 
et amenant, dans l'impression, de telles difficultés, que bien des fois 
on remplace la typographie par la lithographie. 

Le remède proposé? Il consistait à adopter, pour chaque caractère, 
une forme invariable. Ce serait la forme médiate de l'écriture naskhî 
aujourd'hui en usage. Ramené à moins de 40 signes, l'alphabet arabe 
ne présenterait plus de difficultés pour personne. 

Cette question continue à passionner les Albanais. Dans le Nord, on 
est pour l'alphabet arabe; dans le Sud, on réclame les caractères latins. 



I 



LA PRESSE MUSULMANE l35 

Pour le premier, des raisons religieuses sont en cause ; mais, incon- 
testablement, l'écriture latine est infiniment plus commode et mieux 
appropriée au génie de l'albanais. Elle n'en a pas moins été proscrite, 
€t des écoles où on l'enseignait ont été fermées. Ce qui a eu, nécessai- 
rement, sa répercussion sur les événements politiques. 

Quelle solution adopter? Le Tanin est pour les mesures conci- 
liantes. Il faut laisser les Albanais choisir eux-mêmes le genre d'écri- 
ture qui leur convient, et ne pas leur imposer l'écriture arabe, que 
beaucoup d'autres nationalités ottomanes n'ont jamais été contraintes 
<i'adopter. Cette écriture devra, toutefois, être comprise dans l'ensei- 
gnement religieux. De la sorte, tout le monde recevra satisfaction. 



La Vie féminine. — La Société de Bienfaisance des Dames otto- 
manes, 'Osmanle Kadenlar Djèm'iyèt-i Khaïriyèsi, fondée sous le pa- 
tronage du ministre de la Guerre, et qui a pour but d'améliorer le sort 
des soldats et des marins, a fait don, pour l'armée de terre, de 10.786 
pièces de linge ou de literie; elle en a, en outre, donné 7.600 pour la 
marine militaire. 

Un établissement dont la fondation a été bien accueillie à Constan- 
tinople, est l'École des mères ottomanes, 'Qsmânle Ana Mektebi, sorte 
■d'Institut professionnel féminin où les élèves apprennent, avec tout ce 
qu'une bonne ménagère doit savoir, les travaux de coupe et de cou- 
ture. Dans l'atelier de l'école, elles sont mises à même de confectionner 
n'importe quelle sorte de vêtements. 

Un concours est ouvert entre les élèves de toutes les écoles de filles 
•de Constantinople, pour encourager leurs progrès dans les travaux ma- 
nuels. Des récompenses, nombreuses et variées, leur seront décernées. 
Les inscriptions seront reçues pendant toute la durée du mois de fé- 
vrier; les concurrentes ne pourront se faire connaître avant les déci- 
sions du jury, décisions qui seront prises au commencement de mars ; 
l'identification des travaux sera faite d'après le système employé, en 
France, pour certains examens. 

Les journaux dénoncent, en Turquie, une crise du mariage. Elle 
aurait assez de gravité pour amener l'intervention des autorités reli- 
gieuses; on annonce que le Mechyakhat prépare une circulaire qui va 
être envoyée dans tous les vilayets, et qui prierait de faire disparaître 
toutes les difficultés qui peuvent faire obstacle au mariage. Ces difficul- 
tés sont de deux sortes. Les unes proviennent de vieilles réglementa- 
tions mal comprises ou n'ayant plus de raison d'être; les autres, de cou- 
tumes locales qu'il est nécessaire de supprimer. 



l36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

L'Armée. — Pour la première fois depuis le rétablissement de la 
Constitution, la conscription a eu lieu en Tripolitaine. A en juger par 
les comptes rendus très détaillés publiés par les journaux de la capi- 
tale, tous les habitants, sans distinction de croyances, ont accueilli avec 
le plus grand enthousiasme ce devoir patriotique. Une foule qu'on éva- • 
lue à 25 ou 3o.ooo personnes se pressait autour de l'hôtel du gouverneur 
militaire, où devaient avoir lieu les opérations du recrutement; toutes 
les écoles de la ville étaient venues. Des drapeaux ottomans dans toutes 
les mains, des musiques jouant des hymnes patriotiques, des acclama- 
tions incessantes. Plusieurs discours ont été prononcés, l'un d'eux par 
un jeune fille, déléguée de la Société du Croissant-Rouge (Croix-Rouge 
ottomane). A l'issue de la cérémonie, des fantasias ont été données ; plu- 
sieurs centaines de jeunes gens, habiles cavaliers, y ont pris part. 

A Djebel Gharbî, moins de somptuosité naturellement, mais non 
moins d'enthousiasme. Le mutesarrif évalue à 3.ooo personnes la foule 
venue à cette occasion. Même allégresse, mêmes transports patrioti- 
ques dans toute la population. Là encore, les écoles étaient invitées, et 
le clergé a pris part aux fêtes. Les assistants criaient sans relâche : 
Allah yansour as-Soultân ! « Qu'AUâh rende victorieux le Sultan ! » 

Nous donnons ci-après la liste des nouvelles unités créées dans l'armée 
ottomane, selon le programme de Mahmoud Chevket Pacha : 

io5 cadres de bataillons de rédifs. 

2 bataillons des chemins de fer. 

1 compagnie de la Garde. 
44 batteries de campagne. 
23 batteries de montagne. 

12 cadres de batteries de montagne. 

3 batteries d'obusiers. 

2 bataillons et 5 compagnies du génie. 
6 escadrons et 3 compagnies du train. 
53 compagnies frontières. 

93 compagnies de mitrailleurs. 

2 camps d'instruction pour les officiers. 

9 compagnies et 2 sections de télégraphistes. 

2 postes de colombiers militaires. 
I école de maréchalerie. 

I école d'application (à Gulkhané). 
I école de tir d'infanterie. 
I école d'officiers de réserve. 

3 écoles de sous-officiers. 



LA PRESSE MUSULMANE iSj 

I école préparatoire de sous-officiers. 

I école de tir pour l'artillerie de campagne. 

I école de tir pour l'artillerie de forteresse. 

I école d'équitation. 

I école de sous-officiers de cavalerie. 

I école de sous-officiers d'artillerie de campagne. 

I école de sous-officiers d'artillerie lourde. 

L'artillerie, par suite de ces nouvelles formations, aura 440 bouches 
à feu de plus. Quant aux effectifs, la création des compagnies fron- 
tières leur vaut, à elle seule, une augmentation de i3.ooo hommes. 



Pour le Yémen est le titre de l'article de fond de l'Ikdam, le 20 mars. 
L'organe ottoman parlait de projets de réforme à introduire au Yémen. 
La Chambre était alors saisie de deux projets : l'un de Noûr ed-Dîn 
Bey, député de Sivrek, l'autre de Loutfî Fikrî Bey, son collègue de 
Dersim. Du second projet, on ne pouvait rien dire, les détails n'en étant 
pas encore connus. Mais Noûr ed-Dîn Bey avait, lui, bien vu l'état 
réel des choses et proposait le vrai remède au mal, lorsque, déclarant 
que tout provenait d'une mauvaise administration, dont les abus remon- 
taient fort loin, il fallait changer radicalement de méthodes, et faire 
l'éducation civile et administrative du Yémen. 



Kurdistan. — Vlkdam réclame des écoles pour le Kurdistan. Il y a 
beaucoup à faire pour ce pays, encore bien arriéré, et où le bon exemple 
donné par les Arméniens, population avide de s'instruire et qui a formé, 
dans toutes les branches de l'activité sociale, des travailleurs excellents, 
n'a pas été suivi. Il faut donc que le Gouvernement intervienne; mais, 
de l'avis des Kurdes éclairés qui connaissent leur pays, cela ne suffira 
pas : il faut que l'initiative privée vienne seconder l'œuvre du Gouverne- 
ment. Le Kurdistan est un pays doué de grandes ressources naturelles; 
seule l'ignorance de ses habitants empêche d'en tirer parti. 



Panislamisme —Seha.'î.a.nl sur un article du Cj^e?n^, journal per- 
san de Constantinople, et une intervention de Ahmed Ziyâ Bey, per- 
sonnalité ottomane en vue qui consacre son temps et sa fortune à l'amé- 
lioration du sort des Musulmans, la Novoié Vrémia dénonce un pré- 
tendu péril musulman, et accuse le parti Jeune-Turc de favoriser, de 
tout son pouvoir, la propagande panislamique. 



l38 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

L'Ikdam a répondu à cet article. Les rapports amicaux de la Tur- 
quie et de la Perse, l'intérêt qu'elles se portent mutuellement, font 
redouter à la Novoïé Vrémia une explosion de fanatisme, qui, comme 
au moyen âge, amènerait la guerre entre Chrétiens et Musulmans, en 
Europe comme en Asie, en Asie comme en Afrique. 

Il n'en est rien. Le mouvement panislamique actuel réprouve tout 
fanatisme; c'est un mouvement de nature essentiellement pacifique, 
n'ayant en vue que le progrès moral et matériel des Musulmans. Les 
Turcs n'ont aucun intérêt à soulever, contre la France, l'Angleterre, 
la Russie, leurs sujets musulmans; ils n'y songent pas. Et Vlkdam 
arrive à cette conclusion que les véritables fanatiques sont ceux qui 
dénoncent le péril panislamique et essayent de provoquer une nou- 
velle croisade. 

L'Immigration. — La question de l'immigration musulmane défraye 
continuellement la presse. Nous avons su dernièrement que la cons- 
truction, à Constantinople, d'un grand hôpital destiné aux immigrés 
a été résolue. Cet établissement sera édifié sur les plans de l'hôpital de 
Reichsdorf, près Berlin, qui, par ses perfectionnements, a paru le mo- 
dèle du genre, et qu'un agent ottoman ira visiter en détail. 

C'est le ministre des Wakfs, Khaïrî Bey, qui préside la Commission 
chargée de ce soin. En font partie le docteur Asaf Dervîch Bey et l'ar- 
chitecte Kemâl Bey, ainsi que Akil Moukhtâr Bey, Suleïmân No'mân, 
Noûr ed-Dîn Bey, Ziyâ Nourî Bey, Râïf Bey et 'Adnân Bey. 

Sionisme. — Il a été question du Sionisme à la Chambre ottomane. 
Ce mouvement a été réprouvé par les Musulmans et des Israélites se 
joignent à eux. El Tiempo, journal judéo-espagnol de Constantinople, 
qui date de longtemps, publiait ces temps derniers un article de son 
directeur, M. David Fresco, dans lequel le Sionisme, œuvre anti- 
patriotique, était absolument condamné. M. Fresco demande aux pou- 
voirs publics et à la communauté Israélite de le combattre par tous les 
moyens : dissolution de la Société qui en répand les idées, interdiction 
de la propagande sioniste, désaveu officiel du grand-rabbin, adresses 
des communautés protestant de leur loyalisme, etc. 

L'Hellénisme. — Le Roum Ili dénonce les sentiments anti-patrio- 
tiques de certains Grecs ottomans, à propos de la publication d'une 
soi-disant Marche nationale composée par un certain George Kiratzi, 
marche qui ferait la joie de réunions plus ou moins clandestines. Voici 
la traduction de cet hymne singulier : 



LA PRESSE MUSULMANE iSg 

« O toi, mon épée au tranchant acéré, à la voix harmonieuse ! O toi, 
mon fusil plein de feu, pareil à un oiseau ! 

« Vous, mettez le Turc en pièces ! Vous, mettez l'oppresseur en 
morceaux 1 Que ma patrie renaisse ! Vive mon épée ! 

« O toi, la voix de mon épée, faisant gli gli ! O toi, la voix de mon 
grand fusil faisant boum boum ! 

« Vous, tant que vous voudrez, exterminez les Turcs ! Les chiens ! 
Ils peuvent crier : hélas I hélas ! Voilà une délicieuse musique, qui 
charme mon existence ! 

« Dans le ciel brillent des éclairs. La pluie tombe comme pour le 
déluge. Un vent violent souffle. 

« Marchant dans d'étroits défilés, je parcours les montagnes. Que 
ma patrie renaisse I Vive mon épée ! 

« Pour la liberté de la patrie ! Pour la religion de Notre Seigneur 
Jésus, le glorifié ! Pour ces deux causes je combats ! 

« C'est pour elles que je veux vivre ! Si je n'agissais pas de la sorte, 
à quoi bon vivre ? 

« Le moment est venu : la trompette sonne. Tout mon sang bouil- 
lonne de joie ! 

« Boum ! Bou)7i ! Gli ! Gli ! Voilà que ce son commence à se faire en- 
tendre 1 Moi, je coupe la tête aux Turcs! Et je crie : Vive la Grèce ! » 

Cette marche, qui est répandue parmi les paysans de la région de 
Salonique, est dénoncée aussi par le Tanin, qui flétrit de pareilles 
excitations à la révolte et au meurtre. Huseïn Djâhid, le distingué rédac- 
teur en chef du Tanin, s'alarme de l'attitude des Grecs de l'Empire, et 
notamment de l'opposition faite par le patriarcat et les députés grecs de 
la Chambre au projet de loi sur l'enseignement primaire. 

Et à Smyrne, le métropolite grec est en lutte avec le gouverneur. On 
n'a pas oublié les incidents retentissants qui se sont produits dans les 
écoles, incidents provoqués par les professeurs de nationalité grecque. 
La loi en vigueur ne permet pas d'employer dans les écoles profes- 
sionnelles des professeurs étrangers, et, à maintes reprises, le vali a 
sommé le métropolite de se séparer de son personnel enseignant non- 
ottoman. Le métropolite a répondu par un rapport dans lequel il 
déclare que les privilèges accordés aux communautés chrétiennes pla- 
cent sur un pied d'égalité absolue les professeurs des écoles grecques, 
qu'ils soient ou non de nationalité ottomane. « N'est-ce pas bien sin- 
gulier ? » se demande Vlttihâd, organe musulman de Smyrne. 



Nia^i Bey. — Le héros de l'indépendance, Niazi Bey, quitte l'armée. 
En raison de son état de santé, il a dû demander sa mise à la retraite. 



40 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Désireux de récompenser ses services, le Sénat lui a voté une pension 
de 4.000 piastres, à titre exceptionnel. Mais Niazi Bey n'a pas accepté. 
Dans un télégramme, conçu en termes très dignes et pleins de patrio- 
tisme, il déclare qu'au moment où la Turquie traverse une crise finan- 
cière pénible, il ne peut accepter une libéralité semblable. Ses goûts sont 
simples, et il lui faut peu de chose pour vivre; il se contentera de ce 
qui lui est dû aux termes des règlements : le sentiment du devoir 
accompli sera sa meilleure récompense. 

Au Sénat, la lecture de la lettre de Niazi Bey a produit une profonde 
impression. Malgré son refus, la loi lui accordant une pension men- 
suelle de 4.000 piastres — ce qui fait un peu plus de 800 francs de 
notre monnaie — loi déjà votée par la Chambre, a été adoptée à l'una- 
nimité. Quelques sénateurs, dont Fuad Pacha, ont seulement exprimé 
l'avis que le taux de cette pension, pour un homme ayant rendu d'aussi 
grands services à son pays, était peu élevé, et proposaient une aug- 
mentation ; on n'a toutefois pas cru devoir modifier un texte voté par 
la Chambre, qui aurait dû se prononcer à nouveau sur cette ques- 
tion. 



Les Nakckbendiyé. — Nous lisons dans Vlkdatn que le Sultan a tenu 

à manifester, d'une manière particulière, les regrets que lui inspire la 

mort du Cheikh Hâdjî Hasan Efendi, de l'ordre des Nakchbendié Kha- 

lidié, qui avait la sedjada du couvent de Ziyâ ud-Dîn, en face de la 

Sublime-Porte. Il a envoyé un télégramme de condoléances à la famille 

du Cheikh, décédé le 23 février dernier, et a ordonné que celui-ci serait 

enterré dans l'enclos de la mosquée Suleïmanié. 

L. B. 



RUSSIE 



Le Journalisme. 

LeBeyân ul-Hakk, de Kazan, est entré dans la cinquième année de 
son existence. A cette occasion, sa direction a décidé de le faire 
paraître trois fois par semaine, sans augmentation du prix des abonne- 
ments. 



LA PRESSE MUSULMANE I4I 

'Atî 'Abbâs Muzhib Mottalibzâdè, directeur du Chihâb-i Sâkib 
« Flambeau lumineux», de Bakou, a été l'objet de poursuites, pour 
avoir publié une poésie, Ekindji « Le Semeur », dans un de ses con- 
frères tartares, le Hilâl « Croissant ». Seule l'intervention d'un notable 
commerçant musulman de la ville, Hâdjî Isrâfîl Ayed EmîrofF, qui a 
versé pour lui une caution de 5oo roubles, lui a évité la prison. 

Un Kirghize lettré, Mohammed Djân Efendi Siralin, fonde, àTroïsk, 
un journal, le Ay Kap, rédigé dans la langue de ses compatriotes. Et 
les jeunes Musulmans de l'endroit ont l'intention de fonder, à leur 
tour, un journal satirique. 



« Yèni Fuyoûzât. » 



La revue tartare Fuyoûzât « Les Progrès », fondée par 'AIî Bey Huseïn- 
zâdè à Bakou, ily a quelques années, avait, comme tant d'autres de ses 
confrères de la presse musulmane russe, dû cesser sa publication. Elle 
l'a reprise au mois d'octobre dernier, en modifiant son titre, devenu 
Yèni Fuyoûzât « Les Nouveaux Progrès ». 

Son titre porte : « Revue iiebdomadaire illustrée, parlant de toutes 
choses». Et il semble, en eflfet, que son rédacteur en chef, Ahmed 
Kemâl, et son gérant, 'Alî Pacha Huseïn Zâdè, aient à cœur de parler, 
dans l'organe qu'ils dirigent, de omni re scibili, en voyant l'extrême 
variété des articles. 

Politique, littérature, religion, morale, philosophie, histoire, éco- 
nomie politique, rien n'est étranger aux Yèni Fuyoûzât. Chacun de 
leurs numéros a huit pages in-4, accompagnées de nombreuses illustra- 
tions. 

Ahmed K.emâl, le rédacteur en chef, s'est réservé, dans la revue, la 
partie politique. Il est d'opinions nettement libérales, préconise l'en- 
tente entre Musulmans, sans différence de rites ni de nationalités, et 
prend leur défense contre les agissements de l'Europe. Son premier 
article, Turquie et Roumanie. La défaite du Slavisme dans les Bal- 
kans, commentait l'accord turco-roumain. Depuis, Ahmed Kemâl 
publie, sous la rubrique En Asie, un examen de la pénétration euro- 
péenne, russe ou anglaise, soit dans les pays vivant sous la domination 
de la Russie, soit en Perse, dans l'Inde, en Afghanistan ou en Extrême- 
Orient. 

La revue s'intéresse e'galement à l'Egypte. Elle suit de près le mou- 
vement Jeune-Egyptien, prend parti pour lui contre l'Angleterre. Elle 



142 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

parle fréquemment de tous les propagateurs des idées de progrès dans 
l'Islam, publie leurs portraits, leur consacre des notices biographiques. 
Parfois, la politique se mêle à la littérature, ou empiète sur elle. C'est 
ainsi que deux poésies de Midhat Djemâl — les vers tiennent une assez 
grande place dans les Yèni Fuyoû^ât — sont consacrées à Wardâni et 
au fédaï 'Abbâs Aga, le meurtrier du premier ministre de Perse. 

Des polémiques acerbes sont engagées avec les organes musulmans 
de couleur différente, notamment avec le MecAroM?/efïe, de Paris, et plus 
particulièrement avec \e Mussulmanine, autre organe musulman publié 
lui aussi à Paris, mais en langue russe, auquel les Yèfii Fuyoûzât repro- 
chent de servir la cause réactionnaire, de calomnier les Persans et sur- 
tout les Turcs, de chercher à détacher d'eux les Caucasiens, et, er» 
résumé, de faire une œuvre néfaste. 

Une des études parues dans les Yéiii Fuyoûzât doit retenir plus par- 
ticulièrement l'attention. Elle est d'un membre du clergé, Akhônd 
Yoûsouf Tâlibzâdé, et propose la formation, sous le titre de Yéni 
Islam « le Nouvel Islam », d'une société composée de Musulmans et 
de Musulmanes. L"auteur insiste sur les avantages qu'il y aurait à rap- 
procher les deux sexes et à leur permettre de travailler mutuellement 
à leur bien. 

Le Nouvel Islam aurait pour objet la défense des intérêts moraux et 
matériels de ses adhérents, dans toutes les circonstances de la vie. En 
cas de besoin, par suite de maladie, d'accident, de décès d'un proche, 
de revers de fortune, etc., il viendrait à leur aide et veillerait sur le 
sort de leurs enfants. 11 fonderait des écoles, des hôpitaux, des orphe- 
linats, des établissements de bienfaisance de toute nature. Il fonderait 
aussi des usines, des ateliers et des magasins, favorisant les progrès 
économiques de tout son pouvoir. 

Pour faire partie du Nouvel Islam, il faudrait avoir reçu au moins 
l'instruction primaire et être d'une moralité irréprochable. Les mem- 
bres verseraient à la Société l'aumône légale, à titre de cotisation, et 
lui légueraient, par testament, le tiers de leurs biens. En dehors du 
groupe central, il existerait des sections partout où l'on pourrait recru- 
ter un nombre suffisant d'adhérents. 

La partie littéraire, nous venons de le dire, fait une large place à la 
poésie. Elle est assez variée, et ne se borne pas aux littératures musul- 
manes : nous relevons, par exemple, une assez longue étude sur 
Pouchkine, traduite du russe. 

D'autres sujets, de tout ordre, sont traités. La rubrique Hygiène a une 
certaine importance; on y trouve des articles sur les aliments, les boissons 
alcooliques, etc. Mentionnons aussi des articles sur l'enseignement, les 
jeux scolaires, des problèmes d'arithmétique avec leur solutions, etc. 



LA PRESSE MUSULMANE 14? 

Quelques mois enfin sur les illustrations. Beaucoup de portraits : 
ceux de Mahmoud Chevket Pacha, de 'Abbas Aga, de 'Alî Se'âwl, 
martyr du Hamidisme, de Pouchkine, Goethe, de M. Mouromtzeff, 
entre autres. Signalons encore des photographies représentant l'inté- 
rieur d'écoles musulmanes de filles, en Algérie et une vue du Musée 
impérial ottoman. 



Extraits et analyses. 

Boukhara. — Le nouvel Émir de Boukhara s'annonce comme devant 
être réformateur. Un de ses premiers actes a été de déclarer la guerre 
à la routine qui, dans les écoles, faisait perdre aux élèves la plus 
grande partie de leur temps. Il a pris une mesure radicale. Considé- 
rant, a-t-il déclaré, que, sur mille élèves terminant chaque année leurs 
études, on en trouve à peine cinq qui soient réellement instruits, et 
que cet état de choses provient de l'abus des gloses et commentaires, il 
a interdit l'emploi des unes et des autres dans les écoles. On lira désor- 
mais les hadiths, les manuels de droit sans les commentateurs. Plu- 
sieurs muftis ont été mécontents'; mais tous les élèves sont enchantés 
de cette mesure et ont acclamé l'Émir avec enthousiasme. 

L'armée va éliminer ses non-valeurs. Elle comprenait des enfants de 
14 ans et des vieillards de 75. Les uns et les autres vont être licenciés, 
et on ne gardera au service que des hommes vigoureux, ni trop âgés 
ni trop jeunes. 

Dans beaucoup de wakfs, les revenus s'accumulaient et demeuraient 
sans emploi. Ils serviront à ouvrir de nouvelles écoles et à assurer le 
bon fonctionnement des services religieux. 

Un second hôpital est ouvert à Boukhara; l'Émir lui accorde, sur 
ses propres revenus, une dotation annuelle de 2.5oo roubles. 

Beaucoup d'autres projets de réforme sont en voie d'exécution ou à 
l'étude. Tous les services publics subiront d'importantes modifications. 



Députés musulmans. — Le Vakt, d'Orenbourg, consacre un article 
aux députés musulmans, répondant à certaines attaques dont ils avaient 
été l'objet. De cet article, il résulte que les représentants de la commu- 
nauté musulmane, sans se russifier, ont emprunté à la culture russe 
tout ce qu'elle pouvait avoir d'utile. Six d'entre eux, sur huit, ont étu- 
dié dans des établissements d'enseignement supérieur, et les deux 



144 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

autres ont fait leurs études préparatoires. Voici, du reste, ce que sont 
les uns et les autres : 

Sadr ed-Dîn Maksoûdoff, fils de moUa. 

TokayefF, molla. 

Mahmoûdoff, instituteur. 

YenguéyefF, instituteur. 

Yatourin, docteur (n'est pas un mirza, comme on l'a dit à tort). 

Khâss Mohammedoff, juriste. 

Sertlanoff, juriste. 

Haïdaroff (mirza), ingénieur. 

Quelles que soient leurs origines et leurs professions, les députés 
musulmans forment à la Douma un groupe autonome, très attaché à 
la communauté qu'il représente, et ne se laissant pas absorber par les 
autres partis. 

Ils ont obtenu d'importants résultats. 

En même temps que les autres nationalités de l'Empire, les Musul- 
mans ont eu satisfaction, à la Douma, pour les programmes scolaires. 
La motion de l'un'de leurs députés, 'Isa Mîrzâ Yenguéyeff, portant que 
l'enseignement religieux serait donné, dans les écoles des communautés, 
conformément aux instructions des autorités religieuses, a été adopté. 

Sur la question des langues indigènes, nouvelle victoire. Les partis 
de gauche, joints aux Cadets et aux Octobristes, ont fait décider que 
l'enseignement serait donné pendant quatre ans dans les langues indi- 
gènes, alors que les partis de droite, tout en protestant de leurs inten- 
tions amicales à l'égard des nationalités étrangères, voulaient que cet 
enseignement ne fût donné que pendant deux ans, ce qui a été rejeté 
par 190 voix contre 169. 



Rigueurs administratives. — La liste des perquisitions et saisies 
opérées par les autorités russes chez des Musulmans est, cette fois, 
interminable. A Kazan, la police est venue, de nuit, chez les frères 
Kérimoff et a saisi tous les exemplaires de Bih bir Hadîs « les Mille 
etunHadîs»; cet ouvrage a été, d'ailleurs, confisqué chez tous les 
libraires de la ville. Que contenait-il de séditieux? on ne le dit pas. 

Autre perquisition à Troïsk, chez le libraire 'Abdur-Rahmân, dont 
on enlève tous les papiers. 

A Oufa, les gendarmes font main-basse sur les livres et les papiers 
de l'ancien député Sultan Selîm Guèray Djantourin el de Hâdî Guèldi- 
bèkoft. 

A Orenbourg, plusieurs rédacteurs du Vakt et du Choûrâ reçoivent 
pareille visite. 



LA PRESSE MUSULMANE I4S 

Les arrestations ne sont pas moins nombreuses. 

L'imam Zeicî Djân Ahmed Guèray Oghlou est emprisonné à Pala 
Gueul : on le soupçonne d'avoir recueilli des subsides pour la Société 
des Étudiants du Caire. Dans deux localités voisines de Boubi, on 
arrête les imams. A Birèkè a lieu une autre arrestation. 

La Société de bienfaisance de Perjévalsky (gouvernement de Yédi 
Sou) est dissoute. A Kazan, l'École supérieure Mubârekdjân est fermée, 
de même celle de Boubi, et les instituteurs sont envoyés en prison. 
Deux autres instituteurs sont arrêtés à Kazan, puis relâchés, après une 
minutieuse perquisition dans leurs maisons. Dans le gouvernement de 
Sarapol, la gendarmerie vient fouiller plusieurs écoles. 

Ces procédés font penser à ceux du chef de la police à Achkabad. Il 
a interdit aux Musulmans de fermer leurs boutiques le vendredi, ou de 
les ouvrir le dimanche, sous peine d'une amende de 25 roubles. La 
plupart des intéressés ont dû céder. Ceux qui avaient ouvert leurs bou- 
tiques le dimanche les ont vu fermer de force par la police. 



A Genève. — Dans le Terdjumân nous trouvons une lettre d'un 
étudiant musulman de Crimée inscrit à l'Université de Genève, où il 
fait son droit, Yahyâ Tchélébi. Il donne quelques renseignements inté- 
ressants sur ses coreligionnaires. L'immense majorité des étudiants et 
des auditeurs de l'Université sont des étrangers, et parmi eux il y a 
beaucoup de Russes ; mais les Musulmans y sont fort rares. On compte, 
en tout, 9 Turcs, 1 1 Égyptiens, i Persan (à la Faculté de Médecine). 
Les Musulmans russes ne sont que cinq en tout : en dehors de Fauteur 
de la lettre, on en trouve quatre, dont deux jeunes filles, à la Faculté 
de Médecine. C'est peu, pour une population de plus de 20 millions 
d'âmes, ajoute-t-il. 

L. B. 



PRESSE PERSANE 

Le journalisme. 

Le Habl-oul'Matîn vient de perdre l'un de ses plus précieux colla- 
borateurs : Hàdjî Rizâ Kouli Aga, du Khorassan, négociant à Cons- 
tantinople. 

XIV. 10 



146 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Hâdjî Rizâ Kouli Aga était âgé de 70 ans; il y en avait 40 qu'il 
était venu se fixer à Constantinople, où, tout en dirigeant une impor- 
tante maison de commerce, il avait constamment cherché, non seule- 
ment à étendre sa propre instruction, déjà solide quand il était venu 
en Turquie, car il avait étudié d'après les vraies méthodes, mais en- 
core à répandre le savoir chez ses compatriotes. L'École persane et 
l'Hôpital persan de Constantinople lui doivent beaucoup; jusqu'à sa 
mort, il s'est intéressé à eux. 

C'était, de plus, un lettré. Ses articles parus dans divers journaux 
persans, et en particulier dans le Habl oul-Matîn, étaient très remar- 
qués. Il a laissé encore une Histoire de Russie, Dâstân-é Roûsiyâ, une 
Géographie de la Perse, DJeghraJîyâyé-Irân, et un traité de Droit inter- 
national, Houkoûk beïn el-Milel. 

D'opinions libérales, Musulman convaincu, partisan résolu de la 
Constitution, Hâdjî Rizâ Kouli Aga était un membre actif de l'Andjou- 
man Se'âdet et du Comité Se'âdet. Son attitude lui a valu, du reste, 
d'être à maintes reprises persécuté par le Gouvernement absolutiste et 
ses représentants à Constantinople. 

Hâdjî Molla Mohammed 'Alî, père du directeur du Medjlis, est mort 
à Kachan, son pays d'origine, à l'âge de 58 ans. Sa perte a été vive- 
ment ressentie. Hâdjî Mollâ Mohammed 'Alî était un philanthrope et 
un patriote, toujours prêt à se rendre utile et ne reculant pas devant 
son devoir, même dans les circonstances les plus périlleuses. 



Plusieurs nouveaux journaux ont fait leur apparition. 

A Téhéran paraît la 'Asr « Époque », journal hebdomadaire, natio- 
nal, indépendant, politique et littéraire, ayant pour objet principal la 
défense de l'indépendance persane. Les questions politiques concer- 
nant la vie de la capitale y tiennent la plus grande place. Directeur res- 
ponsable : Hâdjî Cheikh Hasan Khân Tabrîzî (1). 

Ispahan possède le Peruâné « Papillon », qui se qualifie de « défen- 
seur des opprimés », ne veut dire que des choses vraies, justes et utiles, 
parle de tout avec impartialité, sans jamais être retenu par la crainte, 
et fait passer avant toute autre chose l'indépendance nationale. Telle est 
sa profession de foi. Paraît sur huit pages, grand in-S"; il y a 40 numé- 
ros par an. Directeur-gérant : Hasan Mou'menzâdè (2). 

(i) Adresse : 27, boulevard Kâchef os-Saltané, Téhéran. — Abonnement de 
six mois, payable d'avance : Téhéran, 5 krans; extérieur, port en sus. — Le 
numéro (à Téhéran) : 3 chahis. 

(3) Abonnement annuel : Ispahan, 12 krans; extérieur, port en sus. 



LA PRESSE MUSULMANE I47 

Mais c'est principalement à Recht que le journalisme fait preuve d'ac- 
tivité. Là paraissent : 

Giiîldn « Le Guilan », se fait remarquer par le nombre et la variété 
de ses informations. « Journal national, indépendant, politique, histo- 
rique, commercial : l'Administration accueille les articles d'intérêt géné- 
ral, signés de leurs auteurs, et réserve sa liberté quant à leur publica- 
tion. » S'occupe activement des intérêts de la province. Administra- 
teur général : Mohammed 'AH (i). 

Kengâch « l'Assemblée délibérante », est un journal de grand for- 
mat, bi-hebdomadaire, paraissant sur quatre ou six pages. Il est essen- 
tiellement politique, et défend, avec la cause nationale, celle de l'union 
des Musulmans, Directeur-gérant : M. A. Hasanzâdé (2). 

Le Sadâyé Recht « Écho de Recht », est surtout un organe local, 
consacré à la défense des intérêts de la région, et renseignant sur ce 
qui s'y passe. On y trouve abondance de détails sur les faits qui se 
produisent dans le Guilan. Bi-hebdomadaire, paraît sur quatre pages 
petit in-folio. Le Sadâyé Recht a pris pour devise : Liberté, Égalité, 
Justice (3). 



Extraits et analyses. 

La vie politique. — Le parti démocrate a fait exposer son pro- 
gramme à la Chambre par le député Soleïmân Mîrzâ. Le parti, tout en 
ayant ses idées bien arrêtées, réprouve toute intransigeance et se join- 
dra toujours aux autres fractions de la Chambre, lorsqu'il s'agira de 
faire aboutir une réforme utile. 

Il demande que tous soient responsables de leurs actes, qu'il 
s'agisse de la minorité ou de la majorité, que l'accession de la pro- 
priété soit rendue plus facile, par l'achat de grands domaines qui 
seraient partagés entre de petits propriétaires, et réclame avec énergie 
la diffusion de l'instruction. 

Actuellement, vingt députés font partie du groupe des démocrates. 

Dans ses Questions du jour, l'Iran Nov a publié une étude intitulée 



(i) Abonnements d'un an, six mois et trois mois : Recht, 3o, 17 et lokrans; 
extérieur, 35, 20 et 12 krans. — Le numéro : 3 chahis. 

(2) Abonnements d'un an, trois mois et six mois: Recht, 3o, 17 et 10 krans; 
Perse, 35, 20 et 12 krans; étranger, 40, 22 et 1 3 krans. 

(3) Abonnement annuel : Recht, 25 krans; Perse, 3o krans: étranger, 
35 krans. — Le numéro : 3 chahis à Recht, 4 au dehors. 



148 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

« la Sainte-Alliance », Ettehâd-é Mokaddes. Une note explique aux 
lecteurs ce qu'était la Sainte-Alliance de 181 5 dressée contre la France 
et les idées libérales. Aujourd'hui, en Perse même, une nouvelle Sainte- 
Alliance s'organise. 

De qui se compose-t-elle? De la féodalité persane, des parasites — ce 
terme français a été introduit en persan pour la circonstance, — de 
tous les jouisseurs, de tous les inutiles qui, pour justifier leur exis- 
tence, prétendent qu'ils ont été créés pour dominer sur la Nation, de 
tous les ennemis de la démocratie. 

La situation est nette. D'un côté, les ouvriers, les travailleurs, ceux 
qui, plus ou moins péniblement, gagnent leur vie. De l'autre, tous 
ceux qui, profitant de privilèges injustes, ne veulent pas reconnaître 
que l'organisation sociale à laquelle ils doivent leur richesse a fait son 
temps. 

VIran Nov, comme on le sait, a toujours servi la cause des premiers. 
Les autres sont des égoïstes, des traîtres à la religion et à la patrie. 

La découverte à Téhéran d'un Andjouman réactionnaire, composé en 
majeure partie de pensionnés, arbâb-é houkoûk, et qui tenait ses réu- 
nions dans la Grande-Mosquée, a causé une certaine émotion dans les 
milieux politiques. VIran Nov, à ce sujet, passe en revue les actes du 
parti réactionnaire dans le passé, son œuvre néfaste, ses intrigues ac- 
tuelles, et demande ce que vont faire le nouveau régent et la majorité 
de la Chambre, en présence de ces faits. 

Le Medjlis critique d'une manière acerbe le choix de deux nouveaux 
ministres : K.avâm os-Saltané et Hoseïn Kouli Khân Navvâb.Il les qua- 
lifie l'un et l'autre de « ministres historiques ». 

Pourquoi ? Parce que le premier, qui a rempli toute sa vie les fonc- 
tions de secrétaire, est complètement étranger aux choses de l'armée. Il 
a une belle écriture, rédige avec art et élégance; mais se trouve abso- 
lument hors d'état de se rendre compte de ce qu'il y a à faire dans le 
domaine militaire. 

Quant au second, il est Indien d'origine, et tous ses parents sont 
sujets anglais. Il en résulte une situation fort gênante au point de vue 
des relations extérieures. 

Un mounchi étant ministre de la Guerre, continue le Medjlis, pour- 
quoi ne pas faire représenter la Perse à Paris et à Londres par des 
officiers ? Et que dira l'avenir de ces choix bizarres. 

Rahîm Khân est rentré en Perse, soumis cette fois, il faut l'espérer. 
Une correspondance de Tauris à VIran Nov donne des détails sur la 



LA PRESSE MUSULMANE 1 49 

réception officielle qui lui a été faite dans cette ville. Accompagné d'un 
certain nombre de cavaliers Châhseven, il est monté en voiture avec 
Hâdjî Mehdî Aga ; une escorte de cavalerie, forte de plus de cent 
hommes, s'était jointe aux Châhseven, et a conduit Rahîm Khân au 
palais du gouvernement. Là, il a été reçu par le gouverneur, le bureau 
de l'Andjouman et plusieurs autres notabilités. Son fils cadet, qui était 
présent, a été l'objet des attentions de ses hôtes. 

On fait remarquer une curieuse coïncidence. Le 21 moharrem, jour 
où Rahîm Khân arrivait à Tauris, Takîzâdè, le fameux leader libéral, 
faisait son entrée à Constantinople. 

■ Perse et Russie. — Agissant au nom des ulémas de Nedjef, chefs du 
clergé chiite, Mohammed Kâzem El-Khorâsânî et 'AbdoIIâh EI-Mâzen- 
derânî ont adressé un télégramme à l'empereur de Russie, par l'inter- 
médiaire de la Légation de Téhéran. 

Ce document est très étendu. On y retrouve la modération et la 
courtoisie qui caractérisent les correspondances échangées entre les 
ulémas et les représentants de la Russie, mais en même temps une cri- 
tique sévère de la politique russe, depuis le jour où, intervenant direc- 
tement dans les affaires intérieures de la Perse, elle a envoyé des troupes 
à Tauris, sous prétexte de ravitailler des consulats qui n'étaient pas 
menacés de la famine, de les défendre contre des dangers qui n'ont 
jamais existé. 

Depuis, les prétextes invoqués pour légitimer cette intervention ont 
complètement disparu, et les troupes restent. Pourquoi ? S'autorisant 
de cet exemple, l'Angleterre a procédé de même dans le Sud, débar- 
quant des troupes, en invoquant des motifs également dénués de fon- 
dement. 

Il y a là une atteinte à l'honneur national, une menace contre l'in- 
dépendance persane, une violation à la fois de la loi musulmane et du 
droit des gens. Le consul général de Russie à Bagdad a promis que 
les troupes russes allaient évacuer au plus tôt le territoire persan. Elles 
n'en ont rien fait. 

Plus que personne, les ulémas déplorent la rupture des relations ami- 
cales entre les deux pays et de leurs échanges commerciaux. Ils dési- 
rent de tout cœur que les uns et les autres soient repris. Mais pour 
cela il faut, condition sine qua non, rentrer dans la légalité et évacuer 
la Perse. 

Ce télégramme a coïncidé avec l'apparition d'un manifeste du 
Comité Sé'âdet, de Constantinople, à la nation persane. Au nom de la 
Patrie et de la religion Chiite, le Comité adjure tous les Persans, quels 
qu'ils soient, de se tenir prêts à tout et de ne pas rester dans l'indiffé- 



l50 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rence. L'heure est trop grave, et la Patrie, menacée de deux côtés à la 
fois, est en danger. Après avoir, en quatre ans, fait « plus de quarante 
mille sacrifices », ses enfants doivent se mettre en mesure de la' 
défendre. 

D'autres manifestations contre les agissements des Russes se sont 
produites. 

La première est celle de l'Union des Négociants d'Ispahan, qui ont 
adressé, aux Légations des puissances amies représentées à Téhéran, 
une protestation contre la présence non justifiée des troupes russes. Ce 
document est rédigé en termes dignes et pleins de modération. Il rap- 
pelle les difficultés que la Perse a dû surmonter pour introduire, chez 
elle, un régime libéral, semblable à celui dont jouissent les puissances 
dont elle sollicite l'appui. Jamais les étrangers, au cours des luttes qu'il a 
fallu soutenir pourarriver à ce résultat, n'ont eu à souffrir dans leurs per- 
sonnes ni dans leurs biens ; leurs droits ont toujours été respectés. Les 
Persans n'ont aucun sentiment d'hostilité à l'égard de la Russie et ne 
demandent qu'à entretenir avec elle des rapports amicaux. La pré- 
sence des troupes russes étant pénible pour le sentiment national, 
aucun fait ne la justifiant, le retrait de ces troupes s'impose. Les Ispa- 
hanis rappellent qu'ils ont vu d'un œil favorable les pourparlers con- 
cernant la création d'une succursale de la Banque russe à Téhéran, et 
se défendent d'être les ennemis des Russes. 

Ensuite, c'est la population entière d'Ourmiah qui, également par 
l'intermédiaire des Légations, adresse ses doléances au monde civilisé. 
Elle reprend les arguments déjà utilisés par ses compatriotes du Sud, 
exprime les craintes que lui inspire le séjour prolongé de ces troupes, 
séjour qui constitue une menace pour l'indépendance nationale. 

Se conformant à la décision prise par les autorités religieuses de l'Irak, 
les ulémas du Khorassan, à leur tour, ont ordonné le boycottage des 
marchandises russes, au nom de la religion et de la patrie. 

Dans le Habl oul-Matîn on relève aussi une protestation énergique 
de la nation persane contre le projet de partage de la Perse entre ses 
voisines, l'Angleterre et la Russie. 

Kotchan possède une garnison russe comprenant une centaine de 
Cosaques et de soldats d'autres armes, avec trois bouches à feu. Les 
excès de ces troupes ont provoqué, dans la population, une grande 
effervescence, à en juger par les récits du Noûbehâr, journal de Mech- 
hed, récits reproduits dans le Habl oul-Matîn . 

Plutôt mourir, lisons-nous, que de continuer à mener une existence 
pareille, exposés aux brutalités et aux affronts de cette soldatesque. 



LA PRESSE MUSULMANE l5l 

Les femmes n'osent plus sortir. Il y a quelques jours, une bande de 
Cosaques ivres, sabres au clair, a envahi le bazar, menaçant et frap- 
pant les marchands, saccageant la boutique d'un marchand de halva, 
après avoir fait main-basse sur sa marchandise. 

A la suite de ces faits, le boycottage des marchandises russes, recom- 
mandé par les autorités religieuses, a été mis en application de la façon 
la plus stricte. Les habitants ont renoncé complètement à l'usage du 
thé et du sucre, les remplaçant par d'autres produits, le café et le miel, 
par exemple. Et à Terchîz, où règne aussi une grande animation, on a 
fait de même. 

L'ordre des ulémas prescrivant de boycotter les marchandises russes 
est arrivé à son tour dans le Kerman ; il a été aussitôt affiché et publié. 
Dans cette province, le seul produit russe de consommation courante 
est le pétrole ; on ne fait pas venir de sucre de Russie; quant aux 
étoffes, celles des régions voisines sont les plus employées, et les autres 
marchandises viennent surtout de l'Inde et de l'Angleterre. 



Attentats. — On connaît la tragédie survenue àispahan. Des mal- 
faiteurs ont attaqué le gouverneur, Mo'tamed-é Khâkân, et le vice- 
gouverneur, Modjàhed os-Saltanè. Le second a été tué ; le premier, 
blessé d'un coup de feu, en réchappera heureusement, la balle ayant 
pu être extraite. 

Invoquant la protection de la Russie, les assassins se sont réfugiés au 
consulat de cette nation, qui refusa de les livrer. Presque aussitôt après, 
un nouveau drame se produisait. Le consul de Russie était trouvé 
mort dans un puits. 

Tout paraît indiquer que cette nouvelle mort a été purement acci- 
dentelle. Mais, à Ispahan et dans le reste de la Perse, l'irritation est 
grande contre les gens de sac et de corde qui, se faisant inscrire comme 
protégés russes dans les consulats, échappent aux tribunaux persans et 
en profitent pour se livrer aux pires méfaits. 

L'émotion causée par cet attentat était à peine calmée, que le mi- 
nistre des Finances, Sanî' od-Dooulè, était assassiné à Téhéran par 
deux Circassiens. Sur l'un d'eux, on trouvait une somme de 28 to- 
mans; la facilité avec laquelle ils avaient pu se procurer des armes a 
paru suspecte. 

Vengeance personnelle, ou attentat politique ? s'est-on demandé. 
Pour VIran Nop-, il n'y a pas de doute; il s'agit d'un crime politique. 
Et le journal démocrate annonce une organisation des partis réaction- 
naires ayant préparé le crime, organisation contre laquelle devront 



l52 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

porter tous les efforts du Gouvernement ou de la police. Les journaux 
russes ont cherché à donner le change, en disant qu'une question 
banale d'intérêt — des gages qui n'avaient pas été réglés à un serviteur 
géorgien du ministre — avait été la cause de l'assassinat : peine inu- 
tile, dit l'Iran Nov; tout le monde sait à quoi s'en tenir. 

En raison de leur nationalité, les deux meurtriers ont été déférés au 
Tribunal spécial qui siège au ministère des Affaires étrangères. Le pro- 
cès a occupé plusieurs audiences; un représentant de la Légation de 
Russie y siégeait, et il a commencé au moment même où le régent de 
l'Empire, Nasr ol-Molk, rentrait dans la capitale, après un long séjour 
<en Europe. A ce moment, les meurtres commis à Astara et l'intention 
manifestée par la Russie d'envoyer de nouvelles troupes dans une 
région ayant besoin d'être pacifiée, disait-elle, venaient attiser le feu. 

On a pu voir, par les journaux européens, que les meurtriers de 
Sanî' od-Dooulè s'en étaient tirés à bon compte : réclamés par la 
Russie, ils ne se sont vu infliger, chacun, que quatorze années de 
déportation en Sibérie. 

Vers le même moment, un autre meurtre était commis dans la capi- 
tale. Un homme connu pour ses opinions libérales, nommé Timour, et 
qui avait donné à la cause de la Constitution des gages sérieux, a été 
tué d'un coup de Mauser. Les funérailles ont donné lieu à une impo- 
sante manifestation, et la presse réclame le désarmement des Mo^er- 
bend « porteurs de Mauser >, les attentats devenant par trop nombreux. 

Le meurtre de Sanî' od-Dooulè a attiré une fois de plus l'attention sur 
les agissements des Russes, et surtout des protégés russes, en Perse. La 
qualité de protégé russe, qui s'acquiert très facilement, assure-t-on, et 
qui est souvent sollicitée par des malfaiteurs et des gens sans aveu, 
a pour effet de soustraire ceux qui la reçoivent à la juridiction des tri- 
bunaux persans. On trouve, dans VIran Nov, l'écho des plaintes pro- 
voquées parune situation semblable. 



Perse et Afghanistan. — Depuis le règne de Chah 'Abbâs, depuis 
près de cinq cents ans, par conséquent, la Perse et l'Afghanistan ont 
été souvent en lutte; les deux pays en ont cruellement souffert, et il en 
subsistait, de part et d'autre, de l'hostilité et de la méfiance. Les choses 
vont changer, semble-t-il. 

L'introduction en Perse du régime constitutionnel avait produit une 
impression excellente en Afghanistan. Depuis longtemps déjà on par- 
lait, à Caboul, de suivre l'exemple donné par la Perse, et il est vraisem- 
blable que, dans un avenir prochain, les deux pays seront soumis à un 
régime analogue. 



LA PRESSE MUSULMANE l53 

Mais imiter la Perse ne suffit plus, pour les Afghans patriotes et reli- 
gieux. Il faut faire alliance avec elle, afin de défendre l'Islam en dan- 
ger. Telle est l'idée exprimée par une notabilité afghane, Hasan K.hân 
Serdârzâdè, qui, de Caboul, a écrit une remarquable lettre dans la- 
quelle il exprime le désir que les deux pays soient désormais alliés. Au 
nom de l'Islam menacé, l'Afghanistan doit, s'il le faut, prendre les 
armes pour défendre la Perse. Les luttes qui ont si longtemps séparé 
les deux pays ont été néfastes : non seulement l'intérêt national, mais 
encore le devoir religieux, prescrivent aux deux peuples de vivre en 
bonne intelligence et de se prêter secours. Comme les Persans, les 
Afghans sont de bons Musulmans, conformant leurs actions à la pa- 
role divine. 

Parue dans le Habl oul-Mattn du i3 février, la lettre de Hasan Khân 
Serdârzâdè, qui se vante d'être un fidèle lecteur de cet organe, aura sans 
aucun doute un grand retentissement dans le monde musulman tout 
entier. 

Le Mo^afferî, de son côté, traduit un article paru dans les journaux 
de l'Inde — journaux qu'il est nécessaire de lire régulièrement — dit- 
il. Ce sont les déclarations d'un général de l'armée afghane. 

Que ferait l'Afghanistan, si l'indépendance persane était menacée ? Il 
interviendrait aussitôt en sa faveur; en douter serait lui faire injure. 
Les Afghans connaissent trop bien les intérêts de l'Islam, intérêts qui 
se confondent avec les leurs et ceux de la Perse, pour permettre que 
celle-ci passe sous la domination étrangère. Leurs ulémas proclame- 
raient aussitôt la guerre sainte. 

On ne connaît pas suffisamment l'Afghanistan. Ce pays est plus 
avancé qu'on ne pense; un Andjouman s'y est fondé pour favoriser les 
études persanes et arabes; il a de bonnes écoles; des ingénieurs étran- 
gers y ont exécuté de grands travaux d'irrigation. Instruite par des offi- 
ciers anglais et turcs, son armée est nombreuse et solide; son entrée 
en scène aurait des conséquences importantes. 



L'Enseignement. — Le Gouvernement aura fort à faire, pour orga- 
niser l'enseignement, comme il devrait l'être, dans toute la Perse ; mais 
il ne recule pas devant cette lourde tâche et procède avec méthode. A 
Téhéran, une Commission centrale est instituée, chargée de grouper 
tous les renseignements recueillis et de préparer le travail, après exa- 
men. Dans chaque province, une Commission, formée, par les soins 
des Andjoumans locaux, de personnes instruites et capables, doit 
dresser une statistique de toutes les écoles de la région, statistique 
fournissant les renseignements les plus détaillés sur le nombre des 



l54 REVI E DU MONDE MUSULMAN 

écoles, leur personnel, leurs élèves, etc. Par la même occasion, on fera 
connaître les méthodes suivies pour l'enseignement. 

L'Université de Genève attire beaucoup d'étudiants persans. Ceux-ci 
se sont trouvés assez nombreux, l'année dernière, pour y former une 
Association, à laquelle VIran Nov a consacré un article. En principe, 
l'Association est destinée aux étudiants; mais elle admet, comme 
membres non-actifs, tous les Persans âgés de plus de treize ans, et a 
-aussi des membres honoraires. Une cotisation minime — cinquante 
centimes par mois au moins — est exigée des uns et des autres. 
L'Association cherche par tous les moyens, et notamment par la fon- 
dation d'une bibliothèque pourvue, aussi largement que possible, de 
livres et de journaux, à favoriser les études de ses membres ; en cas de 
gêne, elle les aide matériellement. 

Lausanne, de son côté, compte, depuis un an ou deux, une colonie 
persane assez nombreuse, et composée en grande majorité d'étudiants. 
Au commencement de igi i, il en arrivait une nouvelle caravane. L'un 
de leurs aînés, Ahmed Khân Maiek Sâsânî, a adressé une longue lettre 
à VIran Nov, lettre dans laquelle il critique la façon de vivre et les 
études des jeunes Persans envoyés en Europe. Certains d'entre eux 
passent leur existence dans des lieux de plaisir, négligeant tout travail ; 
d'autres, envoyés trop jeunes, oublient leur langue, prennent la men- 
talité du milieu oiJ ils vivent, et ne sont plus Persans que de nom. 
Ahmed Khân insiste particulièrement sur le fait qu'ils ne connaissent 
pas l'histoire de leur pays, ou n'ont sur elle que des idées fausses. Il y 
a là un défaut auquel il importe de remédier, en mettant en honneur 
les études historiques. 



U Armée. — Un débat très intéressant s'est engagé à la Chambre à 
propos du service militaire. On discutait la question du recrutement de 
la cavalerie parmi les tribus nomades, celles-ci étant appelées sous les 
armes en temps de guerre et devant, en temps de paix, accomplir des 
périodes d'exercices et fournir leur contingent à l'armée active. 

Le député de la communauté arménienne, Mîrzâ Yânes, a demandé 
que les obligations militaires fussent les mêmes pour tous, et que les 
Arméniens, comme les tribus nomades, fussent appelés au service 
militaire. Cette mesure s'impose, si l'on veut réaliser l'unité nationale 
et stimuler le patriotisme. Tous les Persans devant avoir les mêmes 
droits, doivent aussi être soumis aux mêmes charges. 

Arbâb K.eïkhosrô, député des Zoroastriens, a pris ensuite la parole. 
Tout en faisant observer que, parmi les Zoroastriens, on ne trouverait 



LA PRESSE MUSULMANE l5S 

pas les cavaliers expérimentés que sont les nomades, il a attiré l'atten- 
tion sur la contradiction qui existe entre la proposition de Mîrzâ Yânes 
et la Constitution qui n'admet pas au service militaire les non-Musul- 
mans, semble-t-il. Il a demandé, à cet égard, des explications, qui lui 
ont été fournies par un député du clergé, Aga Seyyed Hasan. 

D'après celui-ci, la Perse, état musulman, ne peut imposer le service 
militaire qu'aux Musulmans, ceux-ci étant seuls tenus de la défendre. 
Mais cela ne signifie en aucune façon que les non-Musulmans doivent 
être exclus de l'armée. Bien au contraire, il faut accueillir avec empresse- 
ment et reconnaissance tous ceux d'entre eux qui demandent à défendre 
la Perse, les traiter en amis et en égaux, leur donner la même solde 
qu'aux autres. S.ooo ulémas de la Perse, du Caucase et de l'Inde, a dé- 
claré Aga Seyyed Hasan, sont de mon avis, et je puis parler en leur nom. 

Là-dessus, Mîrzâ Yânes a retiré sa proposition. 

La loi votée par la Chambre, à la suite de ce débat, porte que les 
tribus nomades fourniront un cavalier par trente familles; celles-ci étant 
tenues d'assurer des moyens d'existence à la famille de l'homme 
appelé, qui passera trois ans dans l'armée active, puis servira, dans la 
réserve, le même laps de temps, accomplissant, chaque année, une 
période d'exercices dont la durée est limitée à un mois au maximum. 
L'équipement et la monture des cavaliers appelés sous les drapeaux 
seraient, en outre, à la charge de la tribu. Cela, toutefois, n'ira pas sans de 
vives protestations, dont la presse s'est déjà fait l'écho. Pauvres et 
habitant des régions désertiques, les nomades demandent qu'on ne 
leur inflige pas une charge supplémentaire, trop lourde pour leurs 
maigres ressources, et qu'en Perse, comme dans les autres pays civi- 
lisés, l'entretien des militaires soit à la charge de l'État. 

La question du service militaire des Persans résidant en Turquie n'a 
pas encore reçu de solution définitive. On avait annoncé que, suivant 
ce qui se pratique pour les sujets de nationalité étrangère, ils seraient 
exemptés du service militaire, à la condition de payer un impôt de 
remplacement. En attendant, on procède à leur conscription comme 
s'ils étaient de nationalité ottomane. Aussi d'énergiques protestations 
se sont-elles élevées. 

A Koufa, la colonie persane a télégraphié à Téhéran, demandant au 
Gouvernement d'intervenir. A Nedjef, le Comité des Docteurs a égale- 
ment envoyé un télégramme, dans lequel il demande, pour les Persans 
vivant en Turquie, l'exemption totale des charges militaires, quelles 
qu'elles soient. Les traités passés entre les deux puissances ne permet- 
traient pas plus de leur faire payer l'impôt de remplacement, que de les 
incorporer dans les corps de troupes. 



l56 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Nous traduisons, d'après le Medjlis, les conditions d'admission à 
l'École militaire de Téhéran: 

« Avis de la part du Ministère de la Guerre. 

* Conditions provisoires pour l'admission des élèves à TÉcole mili- 
taire, en attendant que cette École devienne un internat. 

« 1*» Les élèves de l'École militaire doivent être Musulmans et sujets 
de l'Empire Persan. 

« 2» L'âge requis des élèves, pour l'admission, est de i5 à 23 ans. 

« 3° La constitution et l'état de santé des élèves feront l'objet d'un exa- 
men de la part du docteur. 

«4» Après leur admission et un séjour de deux mois à l'École, les 
élèves ne pourront plus la quitter avant d'avoir terminé leus études, à 
moins qu'en raison de la manière dont ils auront employé leur temps 
à l'École, ils ne deviennent pour celle-ci une charge inutile. Dans ce 
cas, ils la quitteront. 

< 5° Au moment où ils se présenteront pour être admis, les élèves 
seront interrogés sur la lecture et l'écriture persanes, l'arithmétique, les 
éléments de la géographie et de l'histoire de la Perse, conformément au 
programme de l'examen provisoire déposé, par les soins du Ministre de 
la Guerre, entre les mains des membres de la Commission d'examen. 

« 10 mars 

« Pour le Conseil Militaire : 

« MiDHAT OF-MeMALEK. > 

Une grève s'est produite au Ministère de la Guerre, où les rédacteurs 
des directions de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie, ainsi que 
ceux d'une partie des services administratifs, ont cessé le travail pen- 
dant une journée, afin d'appuyer des revendications sur la nature des- 
quelles les journaux ne nous ont pas fixés. Les rédacteurs du service 
de santé et de l'intendance n'ont toutefois pas cru devoir se solidariser 
avec eux. 



La vie économique. — Les compagnies anglaises vont peut-être 
avoir, dans le golfe Persique, une concurrence locale. Nous lisons en 
effet dans le Mo^afferî qu'il est question, dans le Bahreïn, de fonder 
une compagnie arabe de navigation au capital de quatre millions de 
roupies. Cette Compagnie serait assurée, non seulement des sympa- 
thies, mais encore du concours matériel des Persans, qui voient en 
elle un moyen précieux de développer leur propre commerce. 



LA PRESSE MUSULMANE l5j 

Les fabricants et marchands de tapis et de châles de Tauris, de Ker- 
man et du reste de la Perse, avertis du danger qui les menaçait par 
leurs compatriotes de Constantinople, ont constitué une ligue de 
défense contre les agissements d'une Compagnie fondée dans une grande 
ville de Turquie, en vue d'imiter les tissus de Perse. Cette Compagnie 
a envoyé à Téhéran des agents chargés d'acheter des tissus, anciens et 
modernes, qui serviraient de modèles à ses ouvriers. Comme il pour- 
rait en résulter la ruine d'une industrie faisant vivre des millions de 
Persans, les intéressés ont résolu de refuser de vendre quoi que ce soit 
aux agents de la Compagnie, et, par la voie de la presse, ils engagent 
les particuliers à faire de même. 

El-Hâdj Mohammed Sâdek Mechhedî, syndic des marchands de 
Sebzévâr, se fait, dans l'Iran Nov, l'interprète de ses compatriotes et 
expose leurs doléances. Autrefois, l'hôtel des Monnaies de Téhéran 
employait, pour la frappe des monnaies de billon, du cuivre de Sebzé- 
vâr. Depuis plusieurs années, il va s'approvisionner à l'étranger. Le 
prétexte qu'il donne, pour justifier ce changement si défavorable aux 
intérêts de la Perse, est faux. On prétend que la production indigène 
est insuffisante et que l'extraction est trop difficile. Erreur complète : 
l'extraction normale, à Sebzévâr, suffirait à alimenter l'hôtel des Mon- 
naies. Elle pourrait, de plus, être facilement développée, et pour le plus 
grand bien des habitants, car on ne voit, parmi eux, que trop de 
pauvres gens à la recherche d'un moyen d'existence : tous seraient en- 
chantés de le trouver en travaillant aux mines. 



La pie sociale. — ISIran Nov consacre un long article à la proposi- 
tion de loi déposée à la Chambre française par M. Marin, et tendant à 
accorder aux institutrices le même traitement qu'aux instituteurs. 
Elles remplissent les mêmes fonctions, se donnent autant de peine, et 
méritent qu'on leur fasse l'application du principe : à travail égal, 
salaire égal. Mais malheureusement, dans le budget de la France, sur 
lequel les dépenses militaires pèsent si lourdement, il sera difficile de 
trouver les crédits nécessaires à cette mesure de justice. 

La femme doit-elle être l'égale de l'homme en tout ? A l'histoire de 
le dire, répond VIran Nov. Mais on s'aperçoit sans peine que l'organe 
de la démocratie voit avec sympathie les revendications des féministes. 

Les modes européennes s'étaient répandues à Chiraz, lit-on dans une 
lettre adressée au Mo\afferî. L'arrivée dans cette ville d'Européens 



l58 REVUE Dli MONDE MUSULMAN 

accompagnant un gouverneur européanisé lui-même, mostafrenk, 
avaient mis en faveur l'usage des faux-cols, des lorgnons et d'autres 
vêtements ou ornements occidentaux. On allait même plus loin; les 
élégants ne voulaient plus monter à cheval à la persane ; ils se tenaient 
sur leur monture comme des Ferenguis. 

Mais, un beau jour, un modjtehed aveugle, homme de mérite, savant 
réputé, éloquent prédicateur, bon poète, s'avisa de dire que ceux qui 
singeaient les Européens perdaient leur âme. Et maintenant on veut 
exterminer les Européens... 



Contre ropium. — La loi sur le commerce de l'opium est longtemps 
restée en discussion. Le premier article avait été adopté; mais le second 
a provoqué un débat très vif, la majorité des députés exigeant l'inter- 
diction pure et simple, au lieu de la limitation de l'usage de l'opium. 
L'article a été renvoyé à la commission. 

Finalement la loi a été votée, avec un amendement tendant à accor- 
der un délai supplémentaire, dans certaines régions, pour se mettre en 
règle avec elle. Elle ne vise à rien moins qu'à l'interdiction absolue de 
l'usage de l'opium, mais, tenant compte des difficultés que rencontre- 
rait, dans son application, une réglementation trop rigoureuse, ses pro- 
moteurs ont voulu arriver progressivement à ce résultat. A partir de la 
troisième année qui suivra sa promulgation, et jusqu'à la fin de la 
septième, la taxe à laquelle sera soumis ce produit augmentera, chaque 
année, de i5o dinars par meskàl. Ce délai passé, l'opium ne pourra 
plus être employé que comme remède. Toutefois, celui qui serait des- 
tiné à l'exportation ne payerait pas de taxe. 

Soleïmân Mîrzâ, leader du parti démocrate, est intervenu dans le 
débat. Il a déclaré que son parti, bien qu'opposé, en principe, aux im- 
pôts indirects, voterait cette loi. 



Dans le Sud. — Nous traduisons la note suivante : 

Avis. 

A tous les habitants de Bender-Bouchir, avec le plus grand respect 
et la plus grande déférence, il est donné avis que : 

La conservation du germe de l'Islam étant chose obligatoire pour 
chacun des Musulmans, la Direction de la Police est, par conséquent, 
tenue de limiter rigoureusement l'usage des boissons alcooliques, choses 
défendues par la Loi très lumineuse. Comme ceux qui se livrent à cette 
pratique honteuse, illégale, sont pour la plupart des étrangers au monde 



LA PRESSE MUSULMANE I Sq 

de l'Islam, à moins que ce ne soient des ignorants, la glorieuse Direc- 
tion de la Police s'est empressée d'arrêter ce qui suit : 

i"> Des taxes seront établies et perçues, sous le contrôle de l'hono- 
rable Direction, sur ces choses (les boissons alcooliques). 

2° Ceux qui auraient Taudace de prendre des boissons alcooliques 
dans les rues ou dans les bazars seront arrêtés par les agents de la 
Direction, amenés en présence de la Loi très lumineuse, et subiront 
ensuite des châtiments qui leur inspireront du repentir. 

3" Celui qui aura été vu, en quelque lieu que ce soit, buvant dans la 
maison d'un Juif, sera puni conformément à la loi de l'Islam. 

En outre, que les individus s'adonnant aux jeux de hasard sachent qu'à 
partir de ce jour, et en quelque lieu que ce soit, quiconque aura été 
vu jouant à un jeu de hasard, sera arrêté par les agents de la Direction. 
Il sera conduit à la glorieuse Direction, où un châtiment sévère lui sera 
infligé, conformément au règlement actuel, qui est applicable en tout 
lieu, et aux instructions envoyées par S. E. le Gouverneur général des 
Ports, qui doivent être rigoureusement observées. Quiconque y con- 
treviendrait, en quelque lieu que ce soit, sera puni selon la loi. 

De la glorieuse Direction de la police, 12 safar 1829 (i). 



Médecine, — L'ignorance de certains médecins vaut au Habl oul- 
Mattn une lettre tout à fait originale. Elle est d'une dame persane, 
Fâtimé, fille de Hâdjî Siyâvouch Mîrzâ; son père ayant été «assassiné» 
par un de ces « meurtriers irresponsables » que sont les médecins 
ignorants, elle demande que les ministres de l'Intérieur et de l'Instruc- 
tion publique s'entendent pour réglementer l'exercice de la médecine. 
Chaque médecin pourrait soigner une, deux ou, au plus, trois mala- 
dies qu'il connaîtrait; s'il désire en traiter davantage, il devra faire la 
preuve de ses capacités. Il apposera dans son cabinet un tableau por- 
tant l'indication des maladies qu'il a le droit de soigner. Des inspec- 
teurs vigilants surveilleront ses actes, et ses clients seront enregistrés 
avec soin. Les « assassins » verront leurs « boutiques » détruites, leurs 
diplômes brûles, et rendront compte de leurs actes devant la justice. 

L. B. 



(i) Correspondant au 12 février 1911. Traduit du Mo^afferï, numéro du 
19 février. 



i6o 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Documents, 



SENTENCE DES OULÉMAS DE NEDJEF LA NOBLE CONTRE 
LES RUSSES ET LES ANGLAIS 

Le journal Sirat el Moustaqim, qui paraît à Constantinople, publie 
le fetva rendu par les Grands Moud/téhéds et le congrès des savants de 
la Noble Nedjef, au sujet des excès des Russes et des Anglais. On en a 
télégraphié le texte au Parlement. Il a été publié et on a lancé aux 
Musulmans des appels extrêmement pressants. En voici la traduc- 
tion : 

Aux Émirs, aux chefs d'armée, aux chefs de tribus, à toutes les 
classes de la nation musulmane de Perse, salut ! 

Les adorateurs de la Croix, les ennemis de l'Islam, qui ont saisi 
comme prétexte les discussions intérieures du pays, viennent du Nord et 
du Sud pour effacer l'indépendance de la Perse et effectuer la ruine des 
bases de l'Islam. 

Il est d'obligation stricte pour tous les Musulmans, pour tous les 
croyants, pour tous les gens de la Qiblé et de l'Unité de Dieu, de repous- 
ser les tentatives des ennemis de notre foi, et de délivrer les pays de 
l'Islam de la perversité de leurs mains tyranniques ! 

Or, si les troubles subsistent et les dissensions, ils causeront la vic- 
toire de l'infidèle sur le croyant ! 

Donc il est nécessaire que tous ceux qui suivent le Chériat pur, 
c'est-à-dire toutes les classes de la Nation musulmane, s'elïorcent de 
réduire à néant les intrigues des étrangers et des infidèles, cherchent le 
remède, et agissent conformément aux ordres du Gouvernement. 

Il faut abandonner les partis pris, qui sont une cause d'affaiblisse- 
ment pour l'Islam et un sujet de malédiction éternelle. Il faut aban- 
donner les discussions, les querelles, les partis pris personnels, les 
guerres intestines : il ne faut avoir en vue qu'une seule chose : le salut 
de l'Islam ! Plaise à Dieu ! 

Le salut soit sur vous et les bénédictions de Dieu ! 

Abd-Oullah Mazandérani. 
Mohammed Kazem Ki'oraçani. 



LA PRESSE MUSULMANE l6l 

Le journal susdit, après la publication de ce fetva, écrit un long article 
relatif aux excès des nations européennes envers l'Islam, à leurs 
menaces et à leur méconnaissance de leurs droits. 11 parle de la défense 
de la Perse et termine ainsi : « Si les droits de l'égalité sont univer- 
sels, il faudrait qu'il y eût au moins 5.ooo députés de la part des 
25o.ooo.ooo de Musulmans foulés aux pieds des Européens! Or, aujour- 
d'hui, le Gouvernement, qui porte le titre béni de Créateur de la liberté, 
d'instigateur de la Constitution, possède 140.000.000 de sujets musul- 
mans et n'a qu'un nombre infime de députés de cette croyance dans son 
parlement. 

Rapprochons de ce document l'appel suivant : 



AU SUJET DU « FETVA » LANCÉ CONTRE LES ANGLAIS ET 
LES RUSSES PAR LES « MOUDJTÉHEDS » DE NEDJEF 



Tous les patriotes Chiites, tous les Oulémas Sunnites, habitant 
VJraq arabe, Nedjef la noble, et Kerbela, ainsi que ceux d'autres 
endroits, estiment nécessaire l'établissement entre eux d'une union 
complète pour sauvegarder le bon renom de leur lumineuse religion, 
pour mettre hors des atteintes de quiconque la sublimité de la parole 
musulmane ainsi que l'intégrité des pays de la vraie foi, pour protéger 
ceux-ci contre les excès des étrangers. Ils signent donc l'ordre signé 
par les Oulémas chiites et déclarent : 

Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux ! 

Étant donné que les divergences des cinq branches de l'Islam n'ont 
trait qu'à des détails qui n'ont rien de commun avec les principes 
mêmes de la Foi; étant donné que les discordes parmi les Musulmans 
ne peuvent que provoquer l'abaissement de l'Islam et la victoire de 
l'étranger dans ses pays et ayant en vue la sauvegarde de la parole 
musulmane et la défense de la noble Loi de Mohammed, leurs 
Altesses les grands Moudjtéhéds Chiites, qui sont les chefs de la reli- 
gion Esna acheri, et leurs Altesses les Oulémas Sunnites ont délivré 
le « Fetva » suivant : 

Il est d'obligation pour la Nation musulmane tout entière de s'atta- 
cher à l'Islam et d'obéir à cet ordre de Dieu (Qoran, III-98) : « Attachez- 
vous tous fortement à Dieu et ne vous séparez jamais de lui; et souve- 
nez-vous de ses bienfaits lorsque, ennemis que vous étiez, il a réuni 
■vos cœurs, et que, par les effets de sa grâce, vous êtes devenus un 
peuple de frères. » 



102 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Il est obligatoire que tous les Musulmans, fussent-ils Turcs ou Per- 
sans, s'unissent pour protéger l'Islam et défendre les pays de la vraie 
Foi ! Ils doivent lutter contre l'entreprise des étrangers et des attaques 
d'un Sultan de dehors. Il faut que, pour la défense des pays de l'Islam, 
nos avis soient unis, afin de pouvoir user de toutes nos forces et de 
toutes nos influences dans cette voie. En cas de nécessité, nous ne 
devons pas hésiter à accomplir les démarches qui s'imposent l 

Nous devons avoir une confiance absolue sur l'entente entre les deux 
Gouvernements et sur les secours que chacun d'entre eux est prêt à 
prêtera l'autre pour sauver son indépendance et ses droits. 

Nous avisons donc tous les pays musulmans qu'il nous est stricte- 
ment obligatoire de nous entr'aider, si nous voulons sauver notre indé- 
pendance, protéger notre pays, assurer l'intégrité de ses frontières 
contre les ingérences de l'ennemi ainsi que l'ordonne le sacré verset : 
« Qoran, IX-124. O croyants! combattez les infidèles qui vous avoisi- 
nent I qu'ils trouvent toujours en vous un rude accueil ! » 

Nous rappelons à l'universalité des Musulmans la fraternité que Dieu 
a établi, parmi les croyants. Nous les avisons qu'il faut absolument 
s'éloigner de tout ce qui peut produire divergence et inimitié. Tous nos 
efiorts doivent tendre à sauver l'honneur de la nation, à nous soutenir 
mutuellement et à nous venir en aide. Nous devons chercher à réaliser 
l'union, afin que le drapeau du Prophète soit en sécurité, et que les 
deux Gouvernements de la Perse et de la Turquie soient sauvés I S'il 
plaît à Dieu 1 

Zil Hedjé i328. 

Mohammed Kazem Khoraçani — Abu-Oullah Mazandérani — Chéïkh 
ECH Chêpiyé Isfahani Ismaïl ibn Sadr ed Dîne Amoli — Nour-Oullah 
IsFAHANi — Mohammed Houcéïn Haïri Mazandérani (i). 

Pour traduction : 

A.-L.-M. Nicolas. 



Martyre d'un Persan civilisé. 



(Extrait du Tebri\.) 



Celui qui vous écrit ces lignes est un Musulman Dja'aféri, Persan 
de vieille roche, qui fut élevé, toute sa jeunesse, en Europe. L'Europe 

(i) Combien il est regrettable que ce document ne soit pas revêtu des 
signatures sunnites. Comme on aurait pu dire alors des Persans : «Ah ! le bon 
billet... » 



LA PRESSE MUSULMANE |^ 

€st un pays civilisé où les villes sont des paradis, les rues des échan- 
tillons des jardins d'Irem et où les nuits sont plus resplendissantes que 
les jours. 

J'y vécus et j'accumulais le capital de la science I J'y pris beaucoup 
de peines; je me nourris du sang de mon cœur, je fis des dépenses 
«xcessives, j'appris la science, je conquis l'expérience! Je fis de mon 
être quelque chose d'aussi précieux que le soufre rouge (f). Si je fusse 
resté à l'étranger, j'eusse été un des hommes les plus heureux de ce 
monde ! 

A peine mes travaux terminés, la moitié de ma vie cependant écoulée, 
et mon être parvenu aux frontières de la perfection, je revins en 
Perse. 

J'y étais attiré par le désir de faire bénéficier mes compatriotes du 
fruit de mes trente années de peines ; je voulais trouver aussi de quoi 
échapper à la misère, me reposer tout en rendant service à ma chère 
patrie et en acquérant une gloire éternelle. Voyez, voyez mon martyre ! 
Voyez l'état de ma Patrie I 

Il y a quatre nuits, au moment où la température était si froide, où 
la nuit était si obscure que l'on eût dit que la voûte céleste était d'acier 
et que jamais les atomes lumineux ne pourraient y briller à travers 
quelque fente ou quelque brèche — une pareille obscurité ne se peut 
retrouver que dans les catacombes de Paris, ou dans les cachots sou- 
terrains des anciennes prisons de la Perse — je fus obligé de sortir. 

Je pris le bazar Oustad-Chaguird et je traversai le cimetière, me diri- 
geant vers la mosquée Dal-Zal. 

Les rues étaient à ce point sales et boueuses que les marais de la 
Sibérie du Nord pouvaient sembler auprès d'elles les Champs-Elysées. 
H n'y avait vraiment pas à hésiter ! En pleine obscurité, j'entrai brave- 
ment dans la boue ! 

Qu'un Musulman n'entende jamais parler d'une pareille chose. Qu'un 
infidèle ne la voie jamais I 

Un habitant de cette rue (?), un esclave de Dieu, avait ouvert un cer- 
tain nombre de canaux, chacun plus profond qu'un puits, afin de 
réparer la voie d'eau de sa maison. 

Je voulus lever le pied, mais je glissai et tombai dans un de ces 
trous, où une douleur intense me fit évanouir. 

Après une heure d'évanouissement, je revins à moi et compris qu'il 
m'était impossible de bouger. Je criai, je pleurai jusqu'à ce qu'un 
passant, précédé d'un domestique porteur d'une lanterne, vînt à en- 

(i) Le soufre rouge est la matière avec laquelle seule l'on peut réussir la 
pierre phiJosophale. 



164 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tendre mes cris de détresse. Son cœur fut ému de pitié et il s'approcha,. 
mais non sans s'irriter contre moi et bougonner en disant, avant de 
me tirer de ma dangereuse situation : « Que diable fais-tu dans \e& 
rues, à pareille heure, sans lanterne ! » 

Enfin, au prix de mille peines, avec l'aide de son domestique il par- 
vint à me sortir du puits, et difficultueusement, sur le dos d'un ham- 
mal, on me porta à la maison. 

Il y a trois jours que j'y suis, la jambe brisée 1 Étendu dans mon lit ! 
Le chirurgien se désespère : il m'annonce qu'il faut me couper la' 
jambe à partir du genou ! sinon la gangrène va s'y mettre, s'emparer 
de tout mon corps et me tuer ! 

Voilà donc le fruit de toutes mes peines ! Voilà le fruit de trente années 
de travail 1 Tout cela est sacrifié à la voie d'eau d'un individu igno- 
rant, ne connaissant rien à la Loi, ne sachant rien des devoirs de 
l'humanité. 

Soit ! Je suis mort! Je disparais ! Je suis fini 1 Mais, enfin, pensez un^ 
peu à cette ville ! Pensez à ces rues I Pensez à l'horrible vie que nous 
menons ! 

La municipalité va répondre : « Je ne puis prélever davantage sur 
une population qui est à ce point dépourvue de tout ! qui n'a pas 
l'habitude, ni la volonté de payer des impôts ! Je ne puis prendre les 
sommes nécessaires pour transformer ces cloaques en chaussées éclai- 
rées. » Soit ! Admettons ! Mais du moins le Nazmiyé (agent de police) 
ne peut-il forcer le propriétaire à réparer lui-même ses dégâts ? 

On me répondra : « Mais le Nazmiyé n'a point touché ses appointe- 
ments ! Il a d'autres chats à fouetter ! » Mais, les barbes blanches du 
quartier ? Mais les intelligents de la nation ne peuvent-ils forcer les 
hommes à enlever la neige et à boucher les trous des conduites d'eau ? 

Même si cela est contraire aux lois du Chériat, n'est-ce pas exigé par 
celles de l'humanité ? 

Voilà, entre autres, une des nombreuses causes qui font que plus de: 
la moitié de la nation persane, abandonnant femmes et enfants, se 
sauve à l'étranger et ne revient jamais. 

Et voilà que moi, pauvre diable, je quitte cette vie, des regrets plei» 
le cœur 1 

Les Rues de la ville. 

(Extrait du journal Tebri^.) 

La température s'étant améliorée, la fonte des neiges et des glaces 
est survenue. Instantanément les rues de Tauris se sont transformées 



LA PRESSE MUSULMANE l65 

<n marécages, en océan de vase. La boue a pris une place telle qu'au- 
jourd'hui il est absolument impossible de traverser une rue. 

Dans certains quartiers, la boue a tellement envahi la chaussée qu'on 
ne peut trouver un pouce de terre sèche pour y poser le pied. 

Un cavalier passe sur sa bête lancée au galop : les sabots du cheval 
soulèvent à chaque pas des kilogrammes de vase fétide, que, comme 
•des boulets ou des obus, ils lancent dans la figure ou sur les vêtements 
<les piétons ! 

C'est là le tableau de jour; mais la nuit ! Qu'un Musulman n'en en- 
tende pas parler ! Qu'un infidèle ne te voie pas ! 

Malheur à celui qui, une heure après le coucher du soleil, a à passer 
dans les rues qu'il n'a pas, durant le jour, minutieusement repérées ! 
<dont il n'a pas dessiné, dans son cerveau, les crevasses, les hauteurs, 
les puits les précipices ! 

Il n'y a pas suffisamment de lanternes publiques pour éclairer les 
rues, et permettre à l'homme de voir où il met le pied ! 

Dès l'abord, il faut abandonner l'idée de rester propre, de garder ses 
souliers et son koulah ! C'est en aveugle qu'il faut se lancer ! On glisse, 
on tombe, on se casse les membres, Dieu sait avec quelle facilité ! 

Nous ne disons pas et nous ne pouvons pas dire que la municipalité 
n'ait rien fait pour arranger les rues et nous donner des chaussées, car 
nous avons vu, du début du printemps à la fin de l'automne, conti- 
nuellement des ouvriers travaillant dans les rues. La municipalité 
présente d'ailleurs des comptes dont le total n'est pas moindre de 
mille tomans par mois, pour le pavage et la construction de chaus- 
sées. 

Mais quand on a pavé une rue, on ne songe jamais à la réparer, 
<:haque rue terminée est abandonnée pour jamais à son triste sort. 
Aussi un jour une pierre saute, puis une autre, puis dix, puis cent, 
puis toutes les pierres et c'est une sarabande effrénée sous les pieds des 
passants. Après un ou deux mois, la rue se partage en précipices et en 
montagnes. 

Si partout où l'on pave, on établissait quelqu'un comme surveillant 
du pavage; si l'on eflfectait aussitôt les petites réparations qui se pré- 
sentent; si une pierre quittant sa place était remise aussitôt en ordre; 
si, en hiver, on enlevait les grosses neiges, et, en fin de compte, si une 
fois par an on jetait du sable sur les anciennes chaussées, elles dure- 
raient plus longtemps et ne coûteraient pas si cher. 

Une autre chose à laquelle on ne songe jamais en Perse, ce sont les 
ruisseaux. Pour l'eau, pour la fonte des neiges, pour les pluies ils sont 
indispensables ! Ils servent à déverser les eaux dans la rivière et à as- 
sécher ainsi les rues. Par exemple, on a fait de la rue de Caserne une 



l66 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

chaussée; mais on a oublié d'y réserver des ruisseaux. De ce fait elle 
est actuellement un lac. 

Du temps de la réaction, le quartier Chichghilan avait été, par la 
sagesse de ses habitants, orné d'une magnifique chaussée garnie de 
ruisseaux nombreux. Cette avenue n'était jamais envahie par la boue. 
Aujourd'hui, ces ruisseaux ont été détruits ; et cette artère, si propre 
autrefois, est devenue un marécage. Les eaux y ont fait, à plusieurs en- 
droits, des ravages considérables. 

La municipalité dépense chaque année des centaines de mille 
tomans pour le pavage et la chaussée, et cependant, de toutes parts,, 
l'on n'aperçoit que des ruines et de la boue 1 

Quel mal y aurait-il à faire venir un ingénieur de l'étranger et à 
l'attacher à la municipalité ? Qu'on donne une partie de ces milliers de 
tomans à cet ingénieur ! Qu'il fasse quelque chose qui ne dégoûte pas 
ses concitoyens, qui ne soit pas un objet de [plainte ! Que notre misé- 
rable population soit enfin débarrassée de ces lacs, de ces marais, de 
ces océans ! 

Dira-t-on : Nous n'avons pas assez d'argent ? Eh bien, qu'au lieu 
d'arranger cent rues, on n'en répare que cinquante ! 

Pour traduction : 

A.-L.-M. Nicolas. 



LIVRES ET REVUES 



Essai sur le Chcïkhismc ('). 

Le premier des quatre fascicules consacrés, par noire distingué colla- 
borateur, M. A.-L.-M. Nicolas, au Chéïkhisme, a paru. 11 est consacré 
au fondateur de la doctrine. Cheikh Ahmed Lahçahi ; le second parlera 
des persécutions auxquelles fut en butte la secte, du temps de Seyyed 
Kazem Rechti; du troisième, rien à dire, car, comme il a déjà paru dans 
la Revue du Monde Musulman, sous ce titre : Des raisons pour les- 
quelles Cheikh Ahmed Lahçahi a été excommunié, nosWciturs le con- 
naissent déjà. Le quatrième, enfin, sera consacré à la science de 
Dieu. 

Doctrine nouvelle, le Chéïkhisme se sépare à la fois de celles des 
Moudjtehedîn et des Akhbâryîn, entre lesquelles se partage la religion 
chiite : la première de celles-ci a prévalu aujourd'hui en Perse. Elle a 
préparé les voies au Babisme, qui n'en est qu'une émanation, et a pour 
adversaires les Balaséris, c'est-à-dire ceux qui ne font pas de différences 
entre un Imam vivant et un Imam mort : ce sont des Chéïkhis dissidents 
ayant embrassé le parti de A. Seyyed Mehdî qui, après la mort de 
Chéïkh Ahmed, avait émis des doutes sur les idées de ce dernier, et 
l'aurait même maudit, à ce qu'il semble. 

Comme les Babis, les Chéïkhis ont été longtemps et cruellement per- 
sécutés. Les massacres de Kerman, qui coûtèrent la vie à un si grand 
nombre d'entre eux, et à la suite desquels le prince Zafer os-Saltanè, 
gouverneur de la ville, qui avait voulu punir les assassins, fut obligé de 
prendre la fuite pour sauvegarder son existence, datent de six ans à 
peine ; depuis, bien des sectateurs de Chéïkh Ahmed ont payé de leur 
vie leurs croyances. 

(i) L Chéïkh Ahmed Lahçahi, ç&t A.-L.-M. Nicolas. Paris, Paul Geuthner, 
1910, in-i6, xx-72 p. Pria : 2 fr. 



l68 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

D'où provient cette haine féroce contre le Cliéïkiiisme ? De deu-x 
causes : cette doctrine, admettant la réalité du Mi'râdj, ou ascension 
nocturne du Prophète, au sens matériel, et à la résurrection également 
matérielle des corps, est en contradiction avec l'orthodoxie chiite. 
D'autre part, personne, mieux que les Chéïkhis, n'a mis en pratique 
la dissimulation des croyances religieuses. En apparence, il n'y a pas 
de Chiites plus zélés ni plus convaincus ; ils accompliront de la façon 
la plus stricte tous les devoirs imposés aux Duodénaires ; au besoin, 
ils rétracteront de la façon la plus solennelle et la plus complète leurs 
convictions intimes; en réalité, ce sont des hétérodoxes en contradic- 
tion formelle avec la Chari'a. 

De cette pratique constante de la Takiya, ou dissimulation des 
croyances religieuses, il résulte que certains croient ou affectent de 
croire que Chéïkh Ahmed était orthodoxe, et se bornait à donner des 
explications plus ou moins insolites de quelques Hadîs. D'autres dépas- 
sant — ou suivant logiquement — la pensée du fondateur de la secte, 
sont devenus Babis. D'autres encore peut-être restent dans la pure doc- 
trine, mais continuent à dissimuler leur foi (i). 

Il y a deux parts à faire dans les Chéïkhis. Les uns, intelligents et 
d'esprit ouvert, comprennent la vraie doctrine et sont les initiés ; leur 
nombre est très restreint. Quant à ceux d'esprit obtus, incapables de 
comprendre, mais craignant par-dessus tout de laisser voir qui ils sont, 
il n'est pas de gens plus superstitieux ni plus fanatiques. Leurs excès 
de zèle jettent le discrédit sur la croyance chiite dont ils se prétendent 
les défenseurs. « Leurs faux disciples, j'entends par là les inintelligents, 
auprès desquels ils ne veulent pas se compromettre, les imitent actuel- 
lement avec ardeur, et voilà comment il se fait qu'un libéralisme puis- 
sant et éclairé s'est transformé en un épanouissement de fanatisme(2).» 

La vie de Chéïkh Ahmed a été longue et mouvementée. Né en lySS 
de notre ère à Lahça, en Arabie, mort, en 1826, à Haddé, près de Mé- 
dine, il appartenait à une famille de nomades illettrés. Sunnites en 
apparence, au fond peu religieux. Son enfance et sa première jeunesse 
furent studieuses et marquées par des songes, qui eurent, sur sa vie, 
une action décisive. De bonne heure, il se mit à voyager, forçant, par 
son érudition, l'admiration de tous. Venu en Perse, le Chah le 
manda à Téhéran, où il fut reçu avec les plus grands honneurs. Mais 
sa renommée excita l'envie, et il fut l'objet de vives attaques. Revenu 
en Perse après avoir fait le pèlerinage des villes saintes, il eut à soute- 
nir des luttes passionnées, fut excommunié publiquement à K.azvin. Il 

(i) P. XVI de la Préface. 

(2) P. xvii-xviii de la Préface. 



LIVRES ET REVUES 169 

devait mourir sur la route de la Mecque, dans un âge avancé, en 
fuyant les persécutions du vali de Bagdad. 

Chéïkh Ahmed a beaucoup écrit. La liste de ses ouvrages ne com- 
prend pas moins de 96 titres. 



Les Eunuques d'aujourd'hui et ceux de jadis ('). 

Abolis par le sultan Mahmoud, également condamnés par Abdui- 
Medjid et par le « Père de la Constitution », Midhat Pacha, l'esclavage 
et l'eunuchisme doivent à 'Abdul-Hamîd d'avoir pu subsister en Tur- 
quie jusqu'au début du vingtième siècle. II faut espérer que le Gouver- 
nement actuel et les Chambres feront disparaître, au plus tôt, ces deux 
plaies sociales. C'est dans l'espoir de contribuer à leur suppression, en 
dénonçant leurs ravages, que le docteur Zambaco Pacha, correspon- 
dant de l'Institut et membre associé de l'Académie de médecine de 
Paris, a écrit ce livre. 

Répandu autrefois dans tous les États musulmans, l'eunuchisme, 
que l'on retrouve aujourd'hui dans la plupart d'entre eux, est cepen- 
dant réprouvé de la façon la plus formelle par la religion musulmane. 
Les docteurs le condamnent, et le Prophète lui-même se serait pro- 
noncé contre lui. Mais, peu d'années après sa mort, le Khalife Mo'âwija 
empruntait cette détestable coutume aux Byzantins, et, bientôt, le com- 
merce des eunuques prenait un grand essor. 

Aujourd'hui on trouve à Constantinople, malgré le firman de iSSg 
qui a proscrit l'eunuchisme, près de 2.000 eunuques de tout âge, les 
uns ayant plus de 80 ans, les autres, 20 à peine. 'Abdul-Hamîd en 
avait 200 à son service. 

Heureusement, leur commerce devient de plus en plus difficile. Les 
Anglais ont mis fin à l'industrie meurtrière des moines coptes, grands 
fabricateurs d'eunuques; la pénétration française au 'Wadaï et dans 
l'oasis de Djanet a porté un coup terrible à ce commerce. Il est à désirer, 
pour l'honneur de la Turquie, que les dispositions humanitaires des 
prédécesseurs du Sultan actuel et de Midhat Pacha ne demeurent pas 
plus longtemps lettre morte. 



(1) Par le docteur Démétrius A. Zambaco Pacha. Paris, Masson et C", 191 1, 
pet. in-4, 264 p. Prix : 5 fr. 



lyO REVUE DU MONDE MUSULMAN 



La Codification tunisienne. 



Le Nouveau Code de Procédure civile. 

En 1896, le Gouvernement du Protectorat avait constitué une Com- 
mission chargée de codifier la législation civile, commerciale et pénale 
de la Tunisie. La mission consistait d'abord à extraire de la législation 
européenne les matériaux pouvant servir à cette œuvre de codification, 
et d'autre part à rechercher dans la jurisprudence musulmane et la 
législation tunisienne tout ce qui pouvait être utilisé au point de vue 
soit des principes du droit moderne, soit des conditions actuelles de la 
société indigène (i). 

La Commission devait laisser de côté les matières relatives au statut 
personnel et au régime de la propriété foncière, matières ressortissant 
à des juridictions spéciales (2). Ses travaux ont abouti à l'élaboration 
d'un avant-projet de Code civil et commercial tunisien, établi en 1897 
par M. Santillana, puis à la promulgation du Code tunisien des Obli- 
gations et Contrats, par décret beylical du i5 décembre 1906 (3). 

Deux autres Commissions, instituées en 1909 et présidées, comme la 
première, par M. B. Roy, ministre plénipotentiaire, secrétaire général 
du Gouvernement tunisien, ont poursuivi cette tâche : l'une discute 
en ce moment un avant-projet de Code pénal présenté au rapport de 
M. Henri Guyot, directeur des Services judiciaires du Gouvernement 
tunisien; l'autre a déjà arrêté, sur avant-projet du même rapporteur(4), 
le texte définitif du Code de Procédure civile, promulgué par décret 
beylical du 24 décembre 1910 (5) et applicable à partir du i®'' juin 191 1. 

C'est de cette œuvre législative que nous nous proposons de donner 

(i) V. Travaux de la Commission de Codification des lois tunisiennes, 
fasc. I«', p. I (Tunis, Picard, 1899). 

(2) En ce qui concerne la propriété foncière, c'est le tribunal du Châra', 
également compétent en matière de statut personnel musulman ; le statut 
personnel des Israélites ressortit au tribunal rabbinique, réorganisé par 
décret beylical du 28 nov. 1898. 

(3) V. Journal officiel tunisien du i5 déc. 1906, no 100 (partie supplémen- 
taire). 

(4) Cet avant-projet, discuté d'abord en Commission plénière, a été soumis 
à deux Commissions consultatives française et indigène, dont les observa- 
tions ont fait ensuite l'objet, devant la Commission plénière, d'un examen 
approfondi. 

(5) V. Journal officiel tunisien du 3i déc. 1910, n* io5 bis. 



LIVRES ET BEVUES I7I 

ici, non un commentaire juridique, mais un aperçu général destiné à 
mettre en lumière ses caractères essentiels. 

S'inspirant à la fois des législations les plus modernes (i) ei de la 
jurisprudence suivie par le tribunal de l'Ouzâra et les tribunaux régio- 
naux indigènes (2), les auteurs du Code de procédure civile ont cherché 
à donner aux justiciables toutes garanties, sans nuire à cette simplicité 
et à cette célérité qui sont une des préoccupations générales de notre 
époque, et sans accroître les frais de justice. 

En effet, dans un pays où l'instruction est encore au début de son 
développement et où la mentalité fruste des Bédouins illettrés, qui 
n'ont que confusément la notion d'une division ou d'une délégation de 
l'autorité, est toujours celle de la masse; où d'autre part les moyens 
de communication ne peuvent malgré tout rapprocher suffisamment le 
justiciable du juge; où enfin l'infériorité économique est une cause 
générale d'indigence, il importait d'éviter tout formalisme dans l'intro- 
duction et la marche de l'instance, d'en hâter la solution et d'assurer 
au plus pauvre l'exercice comme la défense de ses droits. 

Les juridictions tunisiennes (3) auxquelles s'appliquent lesdispositions 
récemment promulguées sont : 

1° Le Président du tribunal régional dans le caïdat où siège ce tri- 
bunal, et, en dehors du siège, le caïd (ou le khalifa spécialement dési- 
gné par arrêté) ; 

2«> Les tribunaux régionaux, actuellement au nombre de sept et sié- 
geant à Gabès, Gafsa, Sfax, Sousse, Kairouan, le Kef et Tunis ; 

3° Le tribunal de l'Ouzâra, dont le siège est à Tunis. 

Lors de la réorganisation de la justice en 1896, le Bey a délégué son 
pouvoir judiciaire aux Caïds, Présidents de tribunaux et tribunaux 
régionaux dans les limites de leur compétence respective; par contre, 
le tribunal de l'Ouzâra ne rend pas de jugements sur le siège, mais 
prépare des projets de sentence (mâ'roudhs) qui sont soumis à l'homo- 
logation du Souverain. L'article 96 du Code de procédure n'apporte 
sur ce point aucune modification. 



(1) Codes belge, égyptien, allemand, etc. 

(2) Sur l'organisation judiciaire de la Tunisie, consulter : la Tunisie 
(législation, gouv., adminisir.), par Gaudiani et Thiaucourt (Paul Dupont, 
Paris, 1910), p. 83 et suiv. — S. Berge, « La Justice en Tunisie *, dans le 
Compte rendu du Congrès de l'Afrique du Nord (1908), t. II, p. 3u (Paris, 
1909, in-4). — Berge, conférence sur le même sujet, dans le Recueil des 
Conférences administratives, publié en 1898. 

(3) Il va sans dire que nous laissons de côté la juridiction administrative, 
qui rentre dans les attributions de la Section d'État du Gouvernement tuni- 
sien. 



172 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ces diverses juridictions connaissent, aux termes de l'article i*"" : 
« des litiges qui s'agitent exclusivement entre indigènes non sujets ou 
non protégés des puissances non musulmanes ». Leur compétence est 
ainsi déterminée par l'article 2 : Le Caïd (ou le Président du tribunal 
régional) juge en dernier ressort les actions personnelles ou mobi- 
lières (i) dont l'importance pécuniaire ne dépasse pas 3o francs; les 
tribunaux régionaux jugent en dernier ressort ces mêmes actions 
lorsque leur importance pécuniaire varie entre 3o et 200 francs ; ils 
connaissent en premier ressort des mêmes actions lorsque l'intérêt est 
supérieur à 200 francs (2), et des actions possessoires (3). Le tribunal 
de rOuzâra (art. 4) statue sur appel : 1° des jugements rendus en pre- 
mier ressort ; 2" des jugements mal qualifiés en dernier ressort ou non 
qualifiés ; 3° des jugements rendus en matière de compétence. Il ne 
peut être interjeté appel des jugements préparatoires. Il connaît en 
outre, sur évocation, de toutes décisions émanant des juridictions aux- 
quelles s'applique le présent code ; il règle enfin directement, dans les 
cas spécifiés par le texte, les incidents qui s'élèvent à l'occasion de 
l'exécution des jugements. 

Aucune formalité ne complique l'introduction de l'instance : devant 
le caïd, elle a lieu par la comparution volontaire et simultanée des 
parties, ou par celle du demandeur seul. En ce dernier cas, le caïd fait 
immédiatement et sans frais donner au défendeur avis verbal de com- 
paraître au jour qu'il indique. Si celui-ci ne se présente pas, ou si le 
caïd juge cet avis verbal inutile ou impossible, la convocation a lieu 



(i) Art. 3 : <c Sont qualifiées actions personnelles les actions qui, dérivant 
soit de la loi, soit d'un contrat ou d'un quasi-contrat, soit d'une disposition 
à titre gratuit, soit d'une infraction à la loi pénale ou d'un quasi-délit et, 
en général, de tout fait quelconque produisant un droit et une obligation 
personnelle, permettent au créancier de poursuivre son débiteur en vue de 
le contraindre à remplir son engagement ou, à défaut d'accomplissement, 
à payer des dommages-intérêts. 

« Sont qualifiées mobilières les actions qui ont pour but l'attribution d'une 
chose réputée meuble par sa nature ou par la détermination de la loi. 

« Les actions basées simultanément sur un droit réel et un droit person- 
nel sont assimilées, au point de vue de la compétence, aux actions person- 
nelles et mobilières, à moins que le droit réel dont se prévaut celui qui pro- 
duit l'action ne soit contesté. » 

(2) Antérieurement au Code, leur compétence en premier ressort était 
limitée aux taux de 5. 000 francs, au-dessus duquel le tribunal de l'Ouzâra 
statuait en premier et dernier ressort. 

(3) Art. 79 : « Est qualifiée action possessoire l'action que la loi accorde 
au possesseur d'un immeuble ou d'un droit réel, tel qu'une servitude, pour 
se faire maintenir dans sa possession ou s'y faire rétablir lorsqu'il en a été 
dépossédé. » 



LIVRES ET PEVUES IJ^ 

par écrit et sans frais (art. 23). L'assignation peut être donnée d'heure 
à heure si le caïd estime que l'affaire requiert célérité (art. 27). 

Les articles 28 et 29 sont à citer tout entiers : 

« Les parties comparaissent en personne devant le caïd, au jour fixé 
par la convocation ou convenu entre elles. Si elles sont empêchées de 
comparaître, elles ont la faculté de se faire représenter par un des 
mandataires autorisés à plaider devant les juridictions tunisiennes ou 
d'exposer par lettre les moyens qu'elles invoquent à l'appui ou à ren- 
contre de la demande. Faute par le demandeur de comparaître ou 
d'user de la faculté prévue par le paragraphe précédent, l'affaire est 
rayée. Si le demandeur, touché personnellement, ne comparaît pas ou 
n'use pas de la faculté prévue au deuxième paragraphe du présent 
article, il est statué, comme s'il était présent, par jugement définitif. » 

« Les parties entendues dans leurs moyens, le caïd statue immédia- 
tement, sauf si une enquête ou une production de pièces lui paraît 
nécessaire (i). Sa décision, basée sur les moyens de preuve du code 
tunisien des obligations et contrats, est mentionnée séance tenante, 
avec ses motifs sommaires, sur le registre prévu par l'article 25. » 

Devant le tribunal régional, la demande est introduite par requête 
verbale ou écrite présentée par le demandeur ou son mandataire régu- 
lier ou transmise par l'autorité au Président du tribunal. Cette requête 
est inscrite dès sa réception sur un registre tenu au greffe. Le dossier 
ouvert et composé par le greffier est remis immédiatement au Prési- 
dent, qui commet un juge (art. 32). 

On ne saurait imaginer procédure moins formaliste ni plus rapide : 
le tribunal est saisi par simple requête, même verbale, adressée à une 
autorité quelconque, et l'affaire, inscrite dès justification de l'acquitte- 
ment des droits introductifs d'instance, est immédiatement confiée au 
magistrat chargé de l'instruire. 

De même que, nous l'avons vu, une large initiative est laissée au 
caïd, qui apprécie par exemple l'urgence d'une assignation, l'opportu- 
nité d'une enquête, d'une expertise ou d'une production de pièces, de 
même nous voyons le juge commis, véritable juge d'instruction civil, 
jouer un rôle actif et prépondérant dans la mise en état de la procé- 
dure : il provoque, entend et consigne les dires des parties; il entend 
ou fait entendre les témoins (2), ordonne les enquêtes, les expertises ou 



(i) Il appartient au caïd d'apprécier l'opportunité de toute mesure d'ins- 
truction, et de juger si les frais qu'elle entraînera ne sont pas hors de pro- 
portion avec l'importance du litige (art. 3o). 

(2) Les témoins, d'après l'article 47, doivent être récusés avant la déposi- 
tion, régie qui n'existait pas dans la pratique antérieure (cf. art. 45 et suiv.).. 



r74 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

transports sur lieu, rassemble en un mot les preuves écrites et orales 
de nature à éclairer le tribunal (i). 

Plaideurs ou mandataires ont la faculté de déposer toutes conclusions 
ou mémoires ; le juge peut, en tout état de cause, provoquer leur 
réponse écrite sur les points précisés par lui et jugés nécessaires à l'ins- 
truction du procès, ou demander toutes productions de pièces. La 
comparution personnelle des parties est obligatoire lorsque le juge 
l'exige. En cas de non-comparution, il instruit l'affaire au vu des pièces 
produites (art. 35). 

Néanmoins les pouvoirs du juge commis ne pouvaient être sans 
limite : c'est ainsi qu'au cas de conciliation ou de transaction, il se 
bornera à en dresser un procès-verbal qui sera soumis à l'homologa- 
tion du tribunal. De même, au cas de faux incident civil ou de déné- 
gation d'écriture, il est tenu d'en référer au tribunal, qui décide s'il 
doit surseoir à informer ou passer outre. C'est encore le tribunal qui 
statue sur les exceptions de litispendance ou de connexité soulevées 
devant le juge commis (art. 36 et suiv.). 

Celui-ci n'émet aucun avis sur la solution que peut comporter 
l'affaire. Lorsqu'il estime que le dossier est en état, il le transmet au 
Président, qui a la faculté d'ordonner un supplément d'information si 
la procédure préparatoire lui paraît incomplète, ou, dans le cas con- 
traire, fixe le jour de l'audience, à laquelle les parties doivent compa- 
rattre en personne si le tribunal l'exige. Si, régulièrement touchées par 
la citation, elles ne comparaissent ni personnellement ni par manda- 
taire, le tribunal apprécie, le cas échéant, la valeur des excuses allé- 
guées, et ne statue que lorsque l'absence du plaideur est due à sa mau- 
vaise volonté. Il ne peut donc y avoir, devant la justice tunisienne, de 
jugements par défaut. 

La voie ordinaire de recours est l'appel devant le tribunal de l'Ou- 
zâra. 11 peut être interjeté dans un délai de vingt jours francs, à compter 
de la signification du jugement, par déclaration verbale ou écrite reçue 
au greffe de l'Ouzâra ou du tribunal qui a statué, ou même dans les 
bureaux du contrôleur civil ou du Caïd. Un récépissé est remis à 
l'appelant. 

La procédure suivie en appel est la même qu'en première instance; 
néanmoins, le magistrat commis peut se dispenser d'entendre à nou- 
veau les parties, témoins ou experts, et de reprendre l'enquête faite par 



(i) A la fin de l'article 84, relatif à la citation des parties, une disposition 
pratique permet au juge commis de citer directement leur mandataire à 
leurs frais de poste avancés, par lettre recommandée avec accusé de récep- 
tion. 



LIVRES ET REVUES I75 

le tribunal régional. Les parties peuvent exposer avant l'audience leurs 
moyens par simple mémoire. L'appelant qui succombe est passible 
d'une amende de 10 à 100 francs, sans préjudice de dommages-inté- 
rêts, s'il y a lieu (art. 86 et suiv.). 

Nous n'entrerons pas dans le détail des dispositions qui régissent les 
débats en audience publique, le délibéré et le prononcé du jugement(i) 
^art. 57-74), ni dans celui des demandes incidentes, subsidiaires et 
reconventionnelles (art. 75-78), mesures provisoires, intervention, véri- 
fication d'écriture, faux, interruptions d'instance, règlements de juges, 
récusation de magistrats, prises à partie (art. i07-i35). Dans ces trois 
dernières procédures spéciales, il est statué par une Commission des 
requêtes composée, aux termes de l'article io5, du ministre de la Plume 
€t de deux présidents de Chambres de l'Ouzâra. Il était nécessaire de 
fixer sur ces divers points les usages plus ou moins nettement établis 
qui suppléaient à l'absence de textes précis ; c'est surtout en ces ma- 
tières que le nouveau Code s'est inspiré des législations européennes, 
€t en particulier du Code de procédure français. 

Les voies extraordinaires de recours sont : la tierce-opposition, qui 
peut être formée contre tout jugement par les tiers auxquels il préju- 
dicie, et l'évocation, par laquelle peut être déférée au tribunal de 
l'Ouzâra, soit par les parties, soit même d'office, toute décision judi- 
ciaire, même passée en force de chose jugée ou déjà exécutée, pour 
cause d'incompétence, d'excès de pouvoir, de fausse application de la 
loi, ou encore dans un certain nombre de cas analogues à ceux qui 
peuvent motiver en France la requête civile (2). La demande d'évoca- 
tion est soumise à l'examen de la Commission des requêtes qui statue 
définitivement sur sa recevabilité. Le tribunal de l'Ouzâra, si la Com- 
mission lui renvoie l'affaire, procède comme en matière d'appel (art. 99- 
106). 

Un jugement se périme par vingt années grégoriennes, d'après l'ar- 
ticle 141 . Tout bénéficiaire d'un jugement a le droit d'en obtenir une 
copie en forme exécutoire délivrée au greffe du tribunal qui a statué. 
Il lui appartient de la remettre à l'agent d'exécution, c'est-à-dire au 
Caïd, ou, à Tunis, au Cheikh-el-Medina. 

Celui-ci notifie à la partie condamnée la décision qu'il est requis 
d'exécuter, et lui impartit pour se libérer un délai, à l'expiration duquel 
il procédera à la vente de ses facultés mobilières dans la mesure néces- 



(i) Remarquons simplement que le tribunal peut repousser, sur les con- 
clusions de la partie adverse, les moyens nouveaux présentés à l'audience, 
s'il estime que leur production a un but purement dilatoire (art, 60). 

(2) Cf. C. Pr. Civ. Fr., art. 480. 



176 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



saire à l'extinction de la créance et de ses accessoires. Au cas d'insuf- 
fisance du mobilier (i), il y a lieu à exécution sur les immeubles (2). 

Dès le jour de la signification, une saisie (3) conservatoire peut être 
pratiquée sur les biens du débiteur (4), si l'agent d'exécution le juge 
utile. 

Celui-ci est assisté, dans ses opérations, de deux notaires, et, le cas. 
échéant, d'une femme de confiance (art. 160); ceci afin de ménager 
toutes les susceptibilités. 

L'ordonnance de saisie conservatoire n'est assujettie à aucune condi- 
tion de forme ; elle a pour effet de mettre les biens de saisie sous main 
de justice et d'empêcher le débiteur d'en disposer au préjudice de son 
créancier. Sauf au cas de séquestre judiciaire, le saisi est laissé en pos- 
session jusqu'à conversion de la saisie conservatoire en saisie-exécution. 
Cette conversion a lieu à l'expiration du délai de vinj,'t jours francs 
imparti par l'agent d'exécution lors de la signification du jugement. 

Sont insaisissables, aux termes de l'article 175 : le coucher, les vête- 
ments et les ustensiles de cuisine nécessaires au saisi et à sa famille ; 
les livres et outils relatifs à sa profession jusqu'à concurrence de 
3oo francs; sa nourriture et celle de sa famille pour quinze jours; une 
vache ou trois brebis ou deux chèvres, à son choix, avec les fourrages et 
grains nécessaires à leur entretien pendant le même temps ; ses équi- 
pements militaires ; la portion des salaires et traitements prévue par le 
décret beylical du i" août 1898, article 3; la part du Khammès, sauf 
au regard de son patron. 

(i) Sauf en ce qui concerne les immeubles grevés d'hypothèque ou d'enzel,. 
que le créancier hypothécaire ou le crédi-enzeliste peut vendre avant toute 
discussion même des biens meubles. 

(2) Les poursuites immobilières en exécution des décisions des caïds et 
présidents de tribunaux régionaux ne peuvent avoir lieu qu'après homolo- 
gation de ces décisions par le tribunal régional (art. 143). 

(3) Aucune saisie ne peut, sauf cas de nécessité absolue, être faite la nuit 
ou les jours fériés. Sont considérés comme fériés : 

Au regard des Musulmans : le vendredi, les trois derniers jours du Rama- 
dan, les fêtes de FAïd-el-Seghir, de l'Aïd-el-Kebir. Chacune de ces fêtes com- 
porte trois jours fériés à partir du jour de la fête. Le 9 et le 10 moharrem 
(achoura). Le 12 et le i3 du mois de rabia-el-aoual (mouled). 

Au regard des Israélites : le samedi, les deux jours de Roch-Hachana (jour 
de l'an), le jour de Kippour (Grand Pardon), les deux premiers et les deux 
derniers jours de Souccoth (fête des tabernacles), le jour du Pourim (fête 
d'Esther), les deux premiers et les deux derniers jours de Pisah (Pâques),, 
les deux jours de Chahouoth (Pentecôte). 

Ancun acte d'exécution ne pourra en outre avoir lieu le i" janvier, le jour 
et le lundi de Pâques, le 14 juillet (art. i58 et iSg). 

(4) Les récoltes et fruits proches de la maturité peuvent être saisis sur 
pied (cf. art. i83). 



LIVRES ET REVUES X^J 

S'il n'y a pas eu saisie conservatoire, il est pratiqué, à l'expiration 
du délai spécifié, une saisie-exécution. Les objets saisis peuvent, sauf 
le numéraire, être confiés à la garde du saisi ; ils sont vendus aux en- 
chères après huit jours, à moins que la modification du délai ne soit 
nécessaire pour écarter le danger d'une dépréciation ou éviter des frais 
de garde exagérés. Ces enchères ont lieu, après les publications d'usage, 
au marché public le plus voisin, ou partout où elles seront jugées 
devoir produire le meilleur résultat. Les objets d'or ou d'argent ne 
peuvent être adjugés pour un prix inférieur à leur valeur appréciée par 
un Amin ; s'il n'est pas fait de mise suffisante, l'agent d'exécution les 
remet en vente sur un marché de bijoux. Les fruits saisis sur pied 
seront vendus après la récolte, à moins que le débiteur ne trouve la 
vente sur pied plus avantageuse. Les autres créanciers peuvent, sur 
saisie préalablement pratiquée, se joindre au poursuivant pour surveil- 
ler la procédure et participer à la distribution des deniers (art. 176 à i85). 

La saisie immobilière est constatée par acte notarié (i); l'agent d'exé- 
cution se fait remettre les titres de propriété. Au cas d'indivision, très 
fréquente en Tunisie, les copropriétaires sont avisés des poursuites afin 
de leur permettre de prendre part à l'adjudication. La publicité a lieu 
aux frais avancés du créancier, et les offres sont reçues jusqu'à clôture 
du procès-verbal d'adjudication. Un simple avis écrit donné aux fer- 
miers ou locataires de l'immeuble saisi vaut opposition entre leurs 
mains pour les sommes échues ou à échoir. 

L'adjudication a lieu soixante-dix jours après la signification de la 
saisie, en présence du poursuivi et des personnes ayant déjà fait des 
offres, qui sont convoqués par pli recommandé ; procès-verbal en est 
dressé. Une surenchère du sixième au moins peut encore être reçue 
dans les dix jours qui suivent, et, en ce cas, l'adjudication définitive a 
lieu à l'expiration d'un délai de trente jours, après nouvelles publications. 

Les immeubles immatriculés (2) et les biens habous sont insaisissables. 
Le procès-verbal d'adjudication constitue un titre de propriété pour 
l'acquéreur et un titre de libération pour le saisi et ses ayants droit. Si 
un tiers revendique la propriété des biens saisis, l'agent d'exécution lui 
impartit un délai de quinze jours pour faire apprécier par le Président 
de rOuzâra s'il y a lieu de surseoir à l'exécution. En ce cas, il doit 
saisir dans les quinze jours le tribunal compétent. Une procédure de 
folle enchère est également organisée par le Gode (art. 186 à 209). 

(i) S'ils sont détenus par un créancier hypothécaire, le poursuivant doit 
l'assigner en remise de titres. Ce qu'on appelle improprement hypothèque 
en Tunisie n'est en effet qu'un nantissement immobilier qui s'effectue par la 
remise des titres de propriété. 

(2) V. loi foncière du i" juillet i885. 



1 



178 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Lorsque plusieurs créanciers concourent à la distribution des deniers 
et qu'un accord n'intervient pas entre eux et le saisi dans le délai d'un 
mois, la somme est consignée et fait l'objet d'un projet de répartition 
inséré au Journal officiel et affiché à TOuzâra. Tout créancier qui ne 
produit pas ses titres dans le mois qui suit cette publication est forclos ; 
enfin un projet de règlement est soumis à l'approbation des créanciers 
et du saisi, et toute contestation relative à ce règlement est renvoyée 
devant le tribunal de l'Ouzâra (i) (art. 210 à 2i3). 

Indépendamment de l'exécution sur les biens, les auteurs du Code, 
tenant compte de l'état des mœurs et de la difficulté de connaître exac- 
tement, dans bien des cas, la consistance du patrimoine de l'indigène, 
dont il importait d'autre part de ne pas diminuer le crédit, ont main- 
tenu la contrainte par corps. Du reste, grâce à la réglementation minu- 
tieuse dont il fait l'objet, ce mode d'exécution ne peut entraîner aucun 
abus. L'application n'en est nullement laissée à la discrétion du créan- 
cier; il appartient à l'agent d'exécution d'en user, après nouveau com- 
mandement de payer, à l'égard du débiteur qui paraît de mauvaise foi 
ou cherche à dissimuler ses biens (art. 214-216). 

Les derniers articles du Code contiennent quelques dispositions 
générales sur les modes de notification et de signification. 

L'article final édicté que les nullités et déchéances sont facultatives 
pour le tribunal, qui doit se baser sur les circonstances et sur l'intérêt 
des parties pour les accueillir ou les rejeter. Cet article n'est que l'appli- 
cation du principe essentiel qui a présidé à l'élaboration de ce Code : 
pas de formalisme, ou plutôt, pas plus de formalisme qu'il n'en faut 
pour sauvegarder les droits des parties. 

Si ces 222 articles, dont la rédaction aurait pu être parfois plus heu- 
reuse, ne prévoient pas toutes les difficultés que révélera sans doute la 
pratique (2) la législation tunisienne vient néanmoins de s'enrichir d'un 
document qu'il convient d'apprécier, non avec l'esprit rigoureusement 
critique d'un juriste d'Occident, mais avec le souci de tenir compte des 
institutions et des mœurs locales, dont il s'agissait d'orienter méthodi- 
quement l'évolution sans la précipiter. Tel qu'il est, ce Code s'adapte 
parfaitement aux conditions actuelles de l'état social de la Régence et 
marquera une étape dans la voie du progrès où le Protectorat français 

s'applique à guider la Tunisie. 

F. A. 

(i) S'il s'agit d'une difficulté soulevée par un créancier européen, il est 
clair que la justice tunisienne devient incompétente. Les fonds ne peuvent 
alors qu'être déposés à la Caisse des Dépôts et Consignations. 

{2) Des règlements et circulaires ne manqueront pas de régler les détails 
d'application dans lesquels un texte législatif n'avait pas à entrer. 



LIVRES ET REVUfcS I 7Q 

Les Israélites au Yémen. 

Un petit volume de publication récente, dont l'auteur est M. Youmtob 
Sémach (i), fournit d'utiles renseignements sur la population juive du 
Yémen. Chargé d'une mission dans ce pays par rAlliance Israélite 
Universelle, M. Youmtob Sémach a recueilli, sur ses coreligionnaires, 
des notes qui décèlent un observateur sagace, en même temps qu'elles 
forment une relation de voyage pleine de vie et d'intérêts. 

Sauf à Aden, où les Juifs ont afflué, sachant qu'ils y trouveraient des 
moyens d'existence plus faciles et un refuge contre les persécutions, 
le sort de cette population est partout misérable. Opprimée et humiliée 
par les Musulmans, vivant dans une extrême pauvreté, elle donne 
l'impression d'une race aujourd'hui déchue, mais qui, ayant conservé 
dans sa misère ses qualités primitives, pourrait avec quelques secours 
se relever. Les Juifs Yéménites sont d'ailleurs pleins de bonne 
volonté ; les premiers, ils déplorent leur ignorance et sont avides 
d'instruction. 

Cette instruction, M. Youmtob Sémach la réclame pour eux. Elle 
devra non seulement porter sur les connaissances indispensables et 
sur la religion mosaïque, mais aussi mettre les Israélites du Yémen à 
même de gagner leur vie. L'enseignement professionnel, qui leur fait 
défaut, serait Tun des moyens les plus efficaces de leur relèvement. 

A signaler surtout la longue et intéressante description de Sanaa, les 
détails sur les mœurs et coutumes juives, détails dans lesquels les 
ethnographes trouveront leur compte, et enfin les statistiques aussi 
complètes et exactes qu'il était possible de les dresser. Elles accusent, 
au total, une population Israélite de 12.026 âmes. Parmi les chefs de 
famille, on trouve 2.462 artisans et 582 boutiquiers ou colporteurs ; 
237 seulement exercent d'autres professions. 

La Révolution ottomane (1908»! 910) (=). 

Nos lecteurs se souviennent de l Histoire de la Turquie, de 
M. Youssouf Fehmi, parue il y a un peu plus de deux ans. L'auteur, 

(i) Alliance Israélite Universelle. Une Mission de l'Alliance au Yémen. 
Paris, Siège de la Société, 55, rue Labruyère, s. d., pet in-8, 122 p. 

(2) Par Youssouf Fehmi. Préface de M. le docteur F. Jousseaume, orné 
d'un portrait et de documents fac-simile. Paris, V. Giard et E. Bricre. 1910, 
in-8, xxi-282 p. Prix : 5 fr. 



l80 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

aujourd'hui, en donne la continuation avec son livre sur la Révolution 
ottomane, histoire au jour le jour des événements qui ont suivi le 
rétablissement de la Constitution. 

Après s'être rallié à la politique du Comité Union et Progrès, 
M. Youssouf Fehmi s'en est séparé, et attaque avec vigueur un grou- 
pement auquel il attribue les difficultés de l'heure présente. II attaque 
avec une fougue pareille les immixtions étrangères dans la politique 
extérieure de l'Empire Ottoman, d'où qu'elles proviennent, et quel que 
soit leur mobile. Positiviste d'idées, il est, en même temps, partisan 
résolu du pouvoir spirituel du Sultan : son idéal serait un Khalifat oi!i 
toutes les croyances jouiraient d'une liberté et d'une protection égales. 

Quelque jugement que l'on puisse porter sur les théories et les appré- 
ciations de l'auteur de la Révolution ottomane, on doit, dans tous les 
cas, reconnaître que son livre est un recueil documenté de renseigne- 
ments sur l'une des périodes les plus attachantes de l'histoire de son 
pays. 



L'Albanie et les Albanais (0. 



M. Paul Siebertz, rédacteur en chef du Vaterlaad de Vienne, a voulu 
donner un ouvrage d'ensemble sur l'Albanie et ses habitants. On a 
publié et on publie encore, sur eux, quantité d'études de détail, dont 
plusieurs ont beaucoup d'importance ; mais, pour l'ensemble, on en 
était toujours aux Albanische Studien, de Hahn, qui datent de i853. 
M. Siebertz a, pour faire son livre, parcouru l'Albanie, et lu tous les 
ouvrages de quelque valeur publiés sur elle, depuis le commencement 
du seizième siècle. Ce qu'il nous donne aujourd'hui n'est, par consé- 
quent, ni le recueil des impressions d'un touriste, ni une banale com- 
pilation. 

Une idée domine l'ouvrage: elle est exprimée à la fin de la préface. 
L'Albanie est la clé de la question balkanique ; par conséquent, l'Au- 
triche doit la connaître et y étendre son influence. A Scutari, M. Sie- 
bertz a vu avec regret que son action était insuffisante. Une école, un 

(i) Albanien und die Albanesen. Landschafts- und Charakterbilder. Ge- 
sammelt von Paul Siebertz, Chefrédakteur des « Vaterland » in Wien. Mit 
vielen Abbildungen. Federzeichnungen von Ida von LASSER-ScHMALixi.Wien. 
Verlag der Manz'schen k. u. k. Hof-Verlags- und Universitâtsbuchhandlung, 
19 10, pet. in-8, 274 p., avec fig. dans le texte et hors texte. Prix : 5 cou- 
ronnes broché, 6 cour. 5o relié. 



LIVRES ET BEVUES l8l 

hôpital, voilà les moyens dont elle dispose dans cette ville. Et les Ita- 
liens, dans la région, se montrent bien autrement actifs. 

Avec le récit de son voyage, M. Siebertz a combiné les données 
scientifiques, d'ordres divers, que comportait le sujet. Les trois pre- 
miers chapitres contiennent des impressions de route, à travers le 
Monténégro, à Scutari, vers Koukli; mais le quatrième est consacré à 
l'histoire albanaise. L'auteur parle ensuite de la « loi de la montagne» 
et entremêle, à la narration des incidents de son voyage, des études de 
mœurs, fort intéressantes, sur le rôle social de la femme, l'hospitalité 
albanaise, la vendetta, les conditions du mariage, etc. 

M. Siebertz parle avec sympathie des Albanais. Ce sont, a-t-on dit, 
de «grands enfants armés», mais ils valent mieux que la réputation 
qu'on leur a faite (i). Ils ont de réelles et solides qualités. Leur isole- 
ment, conséquence inévitable de la situation géographique de leur 
pays, trop accidenté et peu accessible, a maintenu chez eux un état 
social qui rappelle le nôtre au moyen âge; mais, une fois en contact 
avec le reste de l'Europe, ils feront des progrès rapides. Il est à désirer 
que la voie ferrée Danube-Adriatique soit construite bientôt, car elle 
changera la face du pays, et M. Siebertz ne voit dans le tracé proposé 
pas de danger pour l'influence autrichienne, au contraire. 

La bibliographie qui termine l'ouvrage n'est pas complète, mais, 
établie d'une façon judicieuse, donne l'indication de celles des publi- 
cations relatives à l'Albanie qu'il est utile de consulter. Quant aux 
illustrations, très curieuses et très artistiques, répandues à profusion 
dans l'ouvrage, il faut les louer sans réserve. 



Les Cabarets à Constantinople. 

M. le docteur Thcodor Mcnzel, qui avait publié dans la Tùrkische 
Bibliothek (2) une œuvre de Mehmed Tevfek sur les cabarets de Cons- 
tantinople, traduit maintenant, dans les Beitrage \iir Kenntniss des 
Orients (3), un opuscule très curieux sur le même sujet. De qui sont 
Les deux ivrognes ou l'Histoire de Ham^a Bey et de Dja'fer Agha ? 
On l'ignore. Parue en i3o3 (i885-iS86), sans indication d'imprimeur et 
sans visa de la censure, cette œuvre anonyme a peut-être été imitée d'un 

(i) Pp. 92-93. 

(2) T. X. En voir le compte rendu dans la Revue du Monde musulman, 
janvier-février 1909, p. 193. 

(3) T. VIII, pp. 92-106 : Ein Beitrag \ur Kenntniss des Zeclierwescns in 
Konstantinopel. 



l82 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

original français, relatant les mœurs du temps des Janissaires, à la fin 
du dix-huitième siècle. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle, très courte et 
très saisissante à la fois, est une des meilleures études de mœurs que 
nous possédions sur ce sujet apécial. 



Bibliographie ottomane. 

Seyyid Bey, député de Smyrne, est en même temps professeur de 
droit canonique à l'Université de Constantinople. Il a pu constater 
quelle peine avaient les étudiants à s'assimiler les notions de la science 
qu'il avait à leur enseigner, en raison de l'obscurité et du manque de 
méthode des manuels en usage. Il a donc écrit pour eux des Leçons 
sur les principes du droit canonique, Ousoûl-i Fikh Dèrslèri, véri- 
tables modèles du genre, d'une clarté remarquable, que ses élèves appré- 
cient comme elles le méritent. Il a, en même temps, voulu faire une 
bonne action : renonçant à toucher ses droits d'auteur, il a voulu que 
l'ouvrage fût vendu au profit des étudiants pauvres. Quatre fascicules 
des Leçons ont paru jusqu'ici. En vente à la Librairie Houkoûkiyè, 46, 
rue Eboû's-Sou'oûd. 

Un hommage posthume vient d'être rendu à Joseph de Hammer. Son 
Histoire de l'Empire ottoman, qui lui avait coûté tant d'années de 
travail, et pour laquelle il avait utilisé, avec les pièces d'archives, les 
œuvres des anciens chroniqueurs ottomans, a été traduite en turc, et 
paraît, par livraisons, à Constantinople. 

La publication d'un nouveau dictionnaire scientifique ottoman est 
devenue nécessaire. Pendant ces vingt ou trente dernières années, 
d'excellents travaux de lexicographie ont été publiés ; mais la langue, 
sous l'influence des idées et des découvertes européennes, s'enrichit et 
se transforme tous les jours ; bientôt, les meilleurs dictionnaires se 
trouvent être démodés. Pour cette raison, on a fondé, sous la prési- 
dence du prince héritier, Yoûsouf 'Izz ed-Dîn, une nouvelle Société du 
Muhît ulMe'ârif «. Océan des Sciences », titre de l'ouvrage projeté. 
Cette Société a tenu sa première séance à la Bibliothèque publique de 
Bayézid. Emrullâh Efendi, ministre de l'Instruction publique et pré- 
sident d'honneur de l'association, a prononcé un discours remarqué. 
Pour mener à bien l'œuvre entreprise, la division du travail sera appli- 
quée, et l'on fera appel, pour chaque ordre de connaissances, au con- 
cours des techniciens. 

Le fameux poète Ekrem Bey vient de publier le premier volume d'un 
nouveau recueil, Nijdd « Race ». Dans ces poésies, qui appartiennent 



LIVRES ET REVUES l83 

au genre élégiaque, Ekrem Bey s'est inspiré surtout de Lamartine et 
aussi de Tennyson. Dans le Tanin, un compte rendu extrêmement 
élogicux de la Nijdd a été donné. 

K.ara Bèld « Cruelle épreuve », le drame en cinq actes de Nàmek 
K.èmâl, a paru en librairie. Prix : 5 piastres. Vlkdam recommande celte 
œuvre émouvante. 

Un officier de la garnison de Salonique, Mahmoud Nedîm Bey, a 
traduit un ouvrage intitulé : Muhibbèt-i Vataniyè « L'Amour de la 
Patrie », ouvrage sur lequel nous ne possédons pas de plus amples 
renseignements, mais qui est recommandé par le Tanin : on ne sau- 
rait trop, dit cet organe, multiplier les publications de ce genre. 

Le docteur Ghâlib 'Atâ Bey publie, sous le titre de Tebbe Mou- 
sahâbalar « Causeries médicales », une réunion de petites études 
sur la tuberculose, les rhumatismes, l'insomnie, les fausses maladies 
du cœur, les effets du tabac, etc., destinées à répandre, dans le grand 
public les notions médicales qu'il importe le plus de connaître. On 
y trouve aussi des conseils d'esthétique, une causerie sur la méde- 
cine et la littérature, etc. En vente au prix de 5 piastres, 6 et demie 
avec le port, à la Librairie Yéni Osmânle, 48, avenue de la Sublime- 
Porte. 

De son côté, le docteur Chukrî Kiâmil Bey a publié un opuscule que 
signale avec éloge le Tanin : c'est la Tebâbèî-i Hâtera « Médecine 
actuelle ». 

Quatre-vingt-treize , de Victor Hugo, vient d'être traduit en turc, sous 
le titre de Doksan Utch Ihtilâl. Selon l'usage adopté pour les romans 
étrangers d'une certaine étendue, il est publié par livraisons. 

Inki^ision Me\âleme « Les Horreurs de l'Inquisition », sont un autre 
roman « passionnant» édité par la librairie Mèchroûtiyèt, par livraisons 
également. 

Siyâh Elbisèli Kaden « La Dame en noir », d'Emile Richebourg, 
est aussi traduite en turc. 

« Destiné à MM. les agents de police ». Cette phrase commence le 
compte rendu du livre de Ferîdoûn Bey, professeur à l'École de police, 
intitulé Terbiyè u Ma'loûmât-i Meslikiyè « Éducation et instructions 
de carrière », véritable manuel comprenant 820 pages, avec 83 dessins. 
Prix : 10 piastres, 1 2 avec le port, dans les principales librairies de Cons- 
tantinople. 

Une traduction turque illustrée du roman de Henri Sinkiewicz, Quo 
vadis ? (Néréyé giiidéyorsén ?) est publiée par la librairie de Hilmî Bey. 
L'auteur de cette traduction, dont le premier volume vient de paraître, 
est Nuzhèt Bey. Les illustrations, d'un caractère très artistique, sont 
fort louées par le Tanin. 



184 REVUE pu MONDE MUSULMAN 

Parue en feuilleton dans Vlkdam, la traduction turque de l'Histoire 
de la civilisation musulmane de M. George Zaïdan a été réimprimée à 
part. Elle porte le titre de Mèdèniyèt-i Islamiyè Tarekhe, et formera 
trois volumes, imprimés sur beau papier et accompagnés d'illustrations, 
coûtant, chacun, 10 piastres, i3 avec le port. Le premier volume a 
paru il y a peu de temps. 

Le Tanin recommande la lecture de l'ouvrage de Hâdjî Rechîd 
Pacha, Dîn-i Mubîn Islam « La Religion de l'Islam à la vérité évi- 
dente». Il forme trois volumes, vendus chacun 100 paras, le prix coû- 
tant, et consacrés, le premier aux dogmes, le second à la pureté et à la 
prière, le troisième aux prescriptions concernant l'aumône, le jeûne et 
le pèlerinage. 

L. B. 

En Perse. 



Le public européen avait, sur la Révolution persane, toutes les docu- 
mentations, dont la Revue a donné à ses lecteurs la primeur. Pour le public 
persan, une Histoire de cette même Révolution était encore à faire. Ibrâhîm 
Mounchizâdè a entrepris cette tâche, et son livre ira de i322 de l'Hégire 
jusqu'à la fin de i328, c'est-à-dire jusqu'au i^"" janvier 1911. Désirant 
faire un ouvrage aussi complet et aussi documenté que possible, dési- 
rant surtout rendre publiquement hommage aux martyrs de la liberté, 
martyrs qui, pour la plupart, sont inconnus de tous, il a demandé à 
toutes les personnes ayant des renseignements à lui fournir, de les lui 
envoyer, aussi exacts et complets que possible. Le Medjlis a publié 
cette intéressante requête. 



Le Gérant: Drouard. 



31-5-11. — Tours, Imprimerie E. Arrault et C* 



Revue du Monde Musulman 



5'' Année. MAI N" 5. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 

NOTES D'UN HOMME D'ÉTAT TURC 



Que pense-t-on à Stamboul de la question du « Bagdad» ? 
Il ne semble pas que la Turquie, — principale intéressée, 
pourtant, — soit jamais représentée dans les innombrables 
consultations que publient, chaque semaine, les journaux, 
sur ce problème international, qui est bien aussi un peu turc. 

Et, plus spécialement, comment la jeune Turquie envi- 
sage-i-elle les divers problèmes sociaux qui se posent devant 
elle forcément, sur la route stratégique qui doit unir Bag- 
dad à la capitale? Comment de Stamboul « entrevoit-on » 
Bagdad ? 

Il y a, près de Scutari, une grande gare, tête de ligne, 
ornée d'un fronton surmonté d\ine inscription en letlrts 
monumentales « Gare de Bagdad ». Quy a-t-il, actuelle- 
ment, derrière ce titre et cette fa;ade? Comment la Tur- 
quie moderne entend-elle en réaliser les promesses ? Il 
semble qu on ait souvent oublié, en Europe, des en enquéri)' 
auprès des compétences turques, des hommes de gouverne- 
ment de demain. 

Ilakki bey Bâbàn Zâdé, qui a bien voulu revoir, pour 
la Revue, la traduction autorisée de ces notes de voyage 
prises lan passé, est, on lésait, le plus remarquable « de- 
XIV. i3 



l86 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

bâter » que possède aujourd'hui le jeune Parlement otto- 
man : élu député de Bagdad et hier déjà ministre de Hns- 
truction publique^ de vieille noblesse kurde. La famille des 
Bâbân apparaît dansla chronique des luttes féodales duKi.r- 
distan au sei-:{ième siècle, mais sa généalogie remonte beau- 
coupplushaut. Audébutdusiècle dernier, iindes Bâbân avait 
fait alliance avec Méhémet Ali contre le sultan, et , après 
avoir réuni une petite armée et de f artillerie, faillit fonder 
sur la frontière persane une principauté indépendante. 
Après sa soumif<sio7i, la politique des sultans a réussie 
attirer les chefs de cette famille à Stamboul, et cest ainsi 
que Hakki bev, depuis son enfance, a vécu sur les rives du 
Bosphore où il a reçu une éducation purement ottomane. 

C'est donc le point de vue strictement turc, qu'on trou- 
vera dans ces notes, souligné parfois avec une sincérité qui 
pourra nous être, en Occident, d'une saveur un peu amère, 
mais qui reste pour tous un enseignement. 



I 



Autrefois, Alexandrette était le seul port de débarquement 
pour les voyageurs se rendant de Stamboul en Irak ; mais 
l'achèvement d'une ligne de chemin de fer entre Alep et 
Beyrout a changé du tout au tout cet état de choses, au dé- 
triment d'Alexandrette : et actuellement, il est indispensable 
à tout voyageur de passer par Beyrout. Voilà pourquoi, 
moi aussi, je me suis embarqué sur le Niger des « Messa- 
geries Maritimes », qui vient mouiller au quai de Galata. 
Niger ou Sénégal, ces bateaux font le service tous les quinze 
jours et vont au plus court; ce qui les rend, malgré de fré- 
quentes pannes, bien préférables aux vieilles unités de la 
« Mahsoussé» (i); aussi tous les voyageurs de Syrie et d'Irak 

(i) L'autre compagnie de navigation : concurrence musulmane. 



m 





FiG. I. — IhiMAÏL HaIvKÎ l!EY BÀBÀN ZÀDÉ. 



l88 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

attendent-ils impatiemment, en « tirant sur la corde» le 
jour du départ de ce bateau qui fait douze milles à l'heure 
et amène les voyageurs en trois jours et une nuit à Beyrout. 
On a réellement envie de pleurer en voyant qu'il n'existe 
pas sur cette ligne de bateaux arborant le drapeau otto- 
man. 

Les vovageurs ottomans qui se trouvent à bord d'un 
bateau étranger sont obligés d'obéir forcément à des cou- 
tumes qui sont tout à fait étranges pour eux ; en s'embar- 
quant sur un bateau étranger, les dames musulmanes, 
môme en première classe, dans une température chaude 
et ennuyeuse, ne peuvent se promener sur le pont pour 
respirer un peu d"air, car on n'a pas eu l'idée de réserver 
pour elles quelques mètres carrés. Quant à la question du 
repas elle est tout à fait semblable. Je ne veux pas dire que 
la nourriture française soit mauvaise; mais il est certaine- 
ment étonnant de voir qu'au mois d'août, où les légumes, 
aubergine, « gambo » et courge, sont abondants, le céleri 
conservé soit considéré comme un plat d'extra, « repas cé- 
leste » pour passagers de première classe, et servi en garni- 
ture d'un bon rôti. Encore ces bateaux valent-ils mieux que 
les autres bateaux étrangers, sur le chapitre de la nourri- 
ture. 

Au fond, en tout, même dans l'alimentation, il y a un 
chauvinisme. Un Anglais, même en allant en Chine, ne 
changera jamais l'heure du thé, des visites, du sommeil et 
du réveil. C'est cette insistance et ténacité dans leurs cou- 
tumes qui donnent leur supériorité aux Occidentaux. Nous 
autres. Orientaux, non seulement nous sommes obligés de 
les imiter dans les affaires économiques, politiques et com- 
merciales, mais dans leurs coutumes de la vie intime même, 
« manger, boire et dormir ». Et c'est une des preuves 
de la force d'une nation, dont la civilisation est respectée; 
partout où vont ses nationaux, elle fait accepter, avec sa 
langue et sa manière de penser, ses coutumes. 



DE SIAMBOUL A BAGDAD 1 8() 

Elevons donc d'abord le niveau de notre civilisation et 
notre force, qui en est le fondement. 

Or, en disant « la force », il ne faut pas se contenter de pen- 
ser à des canons ou à des cuirassés. Le commerce et l'éco- 
nomie politique, aujourd'hui, sont les ressorts de la force 
du canon et du fusil. 

Et former une compagnie de navigation, c'est aussi là un 
des moyens d'accroître cette force. Si nous étions une nation 
avilie et méprisée, au point d'être incapables de faire circu- 
ler des bateaux sur ces lignes prospères et fréquentées, alors, 
à vrai dire, il faudrait tout à fait désespérer. Mais, Dieu 
merci, les choses n'en sont pas là. 



II 



BEYROUT 



En arrivant au port de Beyrout, la mer était bouleversée 
et mauvaise; le bateau remuait comme un berceau sur de 
grandes vagues : j'avais la tête lourde et l'estomac fatigué. 
Aussi la première impression que j'ai eue sur cette ville s'en 
est-elle ressentie. 

Et ce n'est qu'après un peu de repos que, oubliant ses 
quais malpropres et ses rues étroites, je compris que cette 
ville est un port commercial très mouvementé, peuplé d'ha- 
bitants actifs. 

Mais ici, comme à Constantinople, la municipalité 
manque d'argent ; les revenus municipaux de cette ville de 
120.000 habitants, qui est peut-être le plus riche centre de 
l'empire ottoman, ne montent qu'à 18.000 livres par an: 
dont à peu près 14 à i5.ooo grâce aux contrats passés avec 
les compagnies (du ga{ et de Veau : sous l'ancien régime) 



igO PEVUE DU MONDK MUSULMAN 

sont dépensés, rien que pour l'éclairage et Varrosage de la 
ville : même dans les grandes rues où le tramwav passe, 
non seulement il n'y a pas de pavés, mais on rencontre 
encore partout des tas qui ne se balaient )amais. 

Les propriétés des riches, à Beyrout, sont inscrites au 
cadastre pour l'impôt d'une manière étonnante. On m"a dit 
que des propriétés rapportant loo.ooo piastres par an ne 
sont inscrites que pour 70.00a et, comme les impôts d'éclai- 
rage et de balavage sont basés sur les revenus déclarés des 
propriétés, le budget municipal en est diminué d'autant. 
Le moment n'est-il pas arrivé de réveiller de force ces 
g.ms endormis? 

Malgré tout cela il faut avouer que la situation de la ville 
est bslle et que les environs sont admirables de verdure, 
sjr les rives du Nehr Bjyrout et du Nehr-el-Kelb. Du côté 
de Râs Beyrout, le rocher du Bordj est merveilleux au 
coucher du soleil, avec les grandes cavités que les vagues 
y ont creusées. 

Beyrout a un autre avantage, c'est qu'elle se trouve au 
pied du mont Liban : là c'est la campagne; les habitants de 
Beyrout y vont comme nous allons au Bosphore, chaque 
jour pour profiter de la beauté du site et suivre en même 
temps leurs affaires quotidiennes. 

Je veux dire maintenant quelques mots sur la « forme 
spirituelle et morale » de cette ville, sur les dons innés de 
ses habitants. 

Ce qu'on aperçoit de suite avec une évidence qu'on ne 
peut nier chez les habitants de Beyrout, c'est un zèle remar- 
quable guidé par une intelligence étonnante, admirablement 
organisée pour toute espèce de commerce, à commencer par 
le change pour finir par la banque. Il est vrai que l'indus- 
trie n'est pas aussi en honneur, mais les gens d'intelligence 
aussi aiguë sont guidés davantage par l'habileté et l'inven- 
tion, ces deux moteurs du commerce, que par la patience 
et la ténacité qui sont nécessaires pour l'industrie. 



DE STAMBOUr, A BAGDAD IQI 

Autre résLilmt de cette soupless: d'intelligence : les habi- 
tants de cette ville sont très doués pour la littérature et les 
langues, et montrent depuis deux ans beaucoup de goût 
pour la politique. 

Grâce aux écoles fondées par les Américains et les Fran- 
çais, presque la moitié des habitants parlent français, et 
aussi un peu anglais; et môme ceux ayant peu d'instruc- 
tion mépriseront celui qui ne sait pas s'occuper de poésie 
et de littérature. 

Et de môme que le commerce s'y est plus développé que 
l'industrie, la littérature s'y est plus répandue que la 
science, cette discipline dure et sèche. Voilà pourquoi l'on 
trouve à Bevrout, proportionnellement une petite ville, 
vingt-cinq journaux quotidiens et liebdomadaires. Grâce à 
l'effort — inversement proportionnel à celui du gouverne- 
ment — des Français et surtout des prêtres français, expor- 
tés à rétranger, hors de France, la langue française s'est 
largement répandue dans toutes les classes de la société 
tandis que les gens parlant turc sont rares. 

C'est aux écoles étrangères qu'est dû le niveau intellectuel 
et le degré de l'instruction ; c'est grâce à elles que les habi- 
tants sont arrivés à peu près à un si haut degré. Ni en Rou- 
mélie, ni en Anatolie, même pas à Smyrne, l'instruction 
et les connaissances générales ne sont parvenues aussi 
haut. Parmi les habitants de Beyrout, la petite bourgeoi- 
sie, en dehors de ses connaissances professionnelles sur le 
commerce, est armée encore d'une culture générale. Cepen- 
dant c'est pour cette culture générale que nous devons fon- 
der des écoles, sans essayer de spécialiser déjà les études. 

Ce n'est que plus tard que nous pourrons les faire entrer, 
comme les nations européennes, dans l'ère de la spécialisa- 
tion technique. 

La presse elle-même en est encore à son début, et la négli- 
gence avec laquelle elle publie toutes nouvelles apprises, 
sans se donner la peine de les vérifier, est incroyable. 



192 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 



AU MONT LIBAN 



Ce que le Bosphore, Prinkipo et les environs sont pour 
Conslantinople, le Liban Test de même et plus encore pour 
Beyrout. 

Car la différence de climat entre le Bosphore ou Prin- 
kipo et Constantinople n'est pas à beaucoup près celle qui 
existe entre celui de Beyrout, situé au bord de la mer, et du 
Liban, situé au sommet de la montagne. 

La villégiature la plus proche de Beyrout est le village 
d'Aleïh qui esta une heure et demie de la ville, mais ceux 
qui veulent plus de fraîcheur montent jusqu'à Sofar qui est 
situé à i.25o mètres au-dessus de la mer. Ainsi continuelle- 
ment une richesse remonte vers le Liban dont les terrains 
sont rocheux et pauvres. 

Pendant la lente montée de la voie à crémaillère, des 
tableaux défilent, qui ensorcellent le cœur et l'esprit des 
vovageurs, car ce ne sont pas seulement des tableaux que 
l'habile main de la nature a formés, mais des signes évidents 
de prospérité tracés par la main humaine, par sa patience, 
son zèle soutenu et sa persévérance. Les pentes de la mon- 
tagne, rochers souvent perpendiculaires, sont transformés 
par les habitants du Liban en marches d'escalier comme la 
montée de Galata, où toutes les marches seraient comblées 
de terre: pour former jardins et bois. Il est vrai que j'ai 
gardé une vision pareille plus complète, l'an passé, de 
l'Allemagne du Sud. 

Le train, en grimpant doucement, arrive à Beyyé, à 
1.480 mètres au-dessus de la mer, puis il commence à 
redescendre sur la pente opposée, dans la vallée de la Bik'à 



DE STAMBOLL A BAGDAD IQS 

(Antiliban\ J'ai tenu à m'arrêter dans un endroit qui fût 
caractéristique : Zahlé. 

Un peu avant d'arriver à Rayak se trouve la station de 
Mu'alaka qui est le centre d'un Caza dépendant du vilayet 
de Damas, puis c'est la station de Zahlé : mais les deux 
extrémités de Zahlé (du Liban) et de Mua'Iaka de Damas) 
sont en contact. Les maisons ornent les deux versants de 
la montagne et au milieu de ce grand village la rivière du 
Berdouni, eau transparente et froide, coule en petites cas- 
cades. 

Au bord, se trouvent des hôtels et casinos convenables 
où les voyageurs qui viennent d'Egypte, d'Europe et même 
d'Amérique descendent et sont logés. 

Zahlé, simple centre d'un Caza, est plus prospère que 
certains chefs-lieux des vilayets : il est curieux d'observer 
qu'en ce petit village, en pleine montagne, il paraît deux 
journaux, Berdoun et El Mouha-:{-^ab, qui ont des abonnés 
même en Amérique et ces deux journaux se gourment 
comme des voisins de quartier. L'un de ces journaux, 
le Berdoun, est l'organe du comité « Erz Loubnan » qui 
poursuit comme but la suppression des privilèges du Gou- 
verneur et la limitation de ses prérogatives: il est libéral, 
opposé aux anciennes coutumes, aux principes et usages 
établis et respectés actuellement. 

Quanta l'autre, A/ow/za^^a^, étant donné qu'il est l'organe 
des religieux, il se montre naturellement fort exalté en toutes 
choses; il est même pour Tillimitation des privilèges du 
Gouverneur. 

Le comité Er-^ Loubnan et ses organes n'osent pas encore 
se lancer tout entièrement; en apparence, ils respectent 
l'opinion publique, car elle est dans la main des religieux 
et, sans pouvoir expliquer leur but d'une manière évidente, 
ni dire les vérités telles qu'elles sont, ils sont obligés de 
chercher des routes en zigzag et des tournures pour expri- 
mer leurs idées. 



194 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les autres soutiennent tout uniment le statu qiio et ils 
interviennent pour publier les résolutions du comité « Dja- 
miat el Loubnan » lesquelles consistent à protéger contre 
toute attaque les privilèges du Liban. 

Ces deux courants opposés sont nés de la constitution. 
Après la promulgation de la constitution, il y eut des gens, 
éclairés et intelligents, pour vouloir profiter de tous les 
droits d'un citoven ottoman, sans aucune exception, et par 
conséquent élire des députés pour la Chambre ottomane; 
l'autre parti, qui paraît actuellement former la majorité, veut 
au contraire que le Liban reste tel qu'il est depuis des 
années. 

Quelques-uns du premier parti disaient très justement: 
n'examinons pas des possibilités imaginaires. 

Supposons que le privilège du Liban subsiste; si je suis 
fonctionnaire civil, je ne serais jamais qu'un sous-gou- 
verneur et, militaire, je n'aurai jamais que le grade de 
capitaine. 

Être major au Liban, c'est aussi difficile que de devenir 
grand-vizir à Stamboul. Tandis que si j'entre dans la 
grande famille ottomane, sans aucune réserve militaire, je 
pourrai devenir maréchal et civil grand-vizir ; en tout cas 
je n'aurai pas travaillé pour 5o.ooo habitants mais pour 
36 millions. 

Mais voici ce que dit le parti adverse : « Alors le gouver- 
nement turc percevra des impôts et lèvera des soldats ; 
les habitants du Liban sont dans la gêne et ne peuvent 
souffrir le service militaire ; nous sommes donc contents de 
notre état, restons ainsi. » 

Il y a encore une thèse intermédiaire « que les privilèges 
concernant les impôts et le service militaire restent tels 
qu'ils sont, qu'une décision soit prise, limitant les pouvoirs 
du Gouverneur, et qu'en tout cas on puisse élire des députés 
pour la Chambre ». 

Inutile de dire que cette troisième idée n'est qu'une de- 



DE STAMBOIL A BAGDAD I()5 

mi-mesure. Il ne serait certainement pas logique de profiter 
de tous les avantages de la Constitution en prétendant n'en 
pas accepter les charges. Il faut choisir un des deux partis : 
ou rentrer dans l'union ottomane, ou bien supporter l'état 
actuel avec tous ses défauts. Les jeunes gens du Liban 
doivent se dévouer de toutes leurs forces, sans exception, 
par des discours et par des tracts, à l'ottomanisation. 



IV 



DAMAS 



De Ravak., gare médiane de la ligne et centre de bifur- 
cation, nous aurions dû aller en droite route vers Alep ; 
mais mon cœur n"a pas voulu sacrifier Damas, cette ville 
dont nous connaissons tant de contes depuis notre enfance, 
et qui se trouve à une distance de trois heures et demie de 
Rayak. 

On entre dans Damas par Rebvé. Imaginez un immense 
jardin, à perte de vue, des forêts arrosées par des canaux, 
où l'eau coule de toutes parts, le tout entouré par des mon- 
tagnes stériles. Imaginez encore cette charmante ville, qui 
fait prendre à Tâme son essor, ainsi ensevelie dans de jolis 
vergers, sous de superbes arbres, avec de l'eau limpide, 
tandis qu'à l'entour se trouve une mer de sable qui brûle 
comme le feu ; supposez un Bédouin dont la gorge est sèche 
et la figure grillée par le soleil, habitué à considérer comme 
source de la vie et comme bonheur suprême de petites 
mares d'une eau dormante, des puits malsains, qui n'a 
connu comme ombre que sa tente noire, et devinez sa sur- 
prise de voir au loin tout d'un coup ces eaux, ces jardins, 
cette fraîcheur, et comme fruits de la civilisation depuis 



igÔ BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

deux années, Télectricité et letramwav, les voitures, choses 
qu'il n'a pu voir jusqu'ici qu'en rêve; ne vous étonnez 
plus certes si ce nomade croit que, s'il existe un paradis en 
ce monde, il ne puisse être qu'à Damas. 

Prenez le Bosphore de Stamboul et son berceau bleu et 
transportez-le à Damas, ou bien amenez à Stamboul les fo- 
rêts naturelles de Damas qui ressemblent à celles de Polo- 
gne, et les nombreux canaux qui coulent du détroit de 
Rebvé, c'est alors qu'on aurait un paradis terrestre renfer- 
mant toute espèce de beautés naturelles, et vraiment sans 
défaut. Actuellement Stamboul est un paradis terrestre, 
mais incomplet car il est privé de l'harmonie que cette eau 
pure et transparente donne en coulant spontanément, cette 
eau vibrante du chant qu'éveille le courant qui heurte les 
pierres, les roches et les rochers, en traversant les peupliers, 
les pins, des milliers d'arbres, fruitiers ou non fruitiers. 
Damas aussi est un paradis terrestre, mais auquel il 
manque un Bosphore, et une Corne d'Or pour les couchers 
de soleil, et la pompe des perspectives de Stamboul. 

Damas, avec ses boulevards plantés d''arbres et situés des 
deux côtés d'un canal de quinze mètres de largeur, ressem- 
ble tout à fait à certaines avenues de Paris ; seulement les 
maisons riveraines sont d'un autre style et, au lieu d'un 
parquet de bois, ces avenues sont couvertes d'un tapis de 
poussière. 

Damas est une ville tout à fait orientale et arabe ; avec ses 
bazars recouverts, les rues étroites de l'ancienne ville, et 
leurs impasses avec des maisons dont les murs ressemblent à 
ceux d'une forteresse sans aucune percée ni fenêtre donnant 
sur la rue, pareils à ceux d'il y a six siècles, dont l'histoire 
de la civilisation islamique nous parle. Cependant ces mai- 
sons dont la vue extérieure est si triste sont très jolies inté- 
rieurement ; des bassins, des jets d'eau, des cours pavées en 
marbre représentent, matériellement et idéalement, cet 
Orient qui donne plus d'importance à ses maisons qu'à ses 



DE STAMBOUL A BAGDAD I gy 

rues, à l'intérieur qu'à l'extérieur, qui néglige de soigner 
les murs donnant sur les rues pour accumuler tout son raf- 
iinement et prodiguer toutes ses confidences dans la cour de 
sa maison. Cependant dans les quartiers où l'électricité a 
pénétré, la ville a des maisons nouvellement construites et 
d'aspect tout autre ; et il ne faut pas douter qu'avec le temps 
les autres parties de la ville subiront aussi la civilisation 
contemporaine qui tend à rendre toute chose uniforme et 
conforme, de même niveau et de même hauteur. 

Malgré la pénétration croissante des mœurs modernes, 
les habitants n'ont pas encore pu s'habituer à la \ie com- 
mune des villes d'Europe et restreignent en leur intimité 
leurs goûts et leurs plaisirs. 

Malgré la foule qui se presse dans les rues et les bazars, 
il n'est pas une place, pas un édifice qui soit digne d'être 
signalé, casino ou théâtre. Et même, dans la jolie prome- 
nade ombragée entre Damas et Rebvé — une demi-heure 
en voiture — on ne rencontreque quelques passants. Quoi- 
que la municipalité fasse arroser chaque jour Tallée plantée 
d'arbres qui se termine à Rebvé, lieu de promenade pré- 
cieux pour se délasser après le travail, il n'y a le long de 
cette promenade que quelques petits cafés qui s'endorment 
faute de clients. 

Dans la ville les casinos les plus en vue ressemblent tout 
au plus aux cafés qui donnent sur la place de Bayezid à 
Stamboul ; pendant le Ramazan, les cafés et les places situés 
aux en virons du Seraï, au centre de la vi lie, rappellent Direkler- 
arassi, à Stamboul, en plus primitif, en plus simple : des cafés 
pleins, deux cinématographes et un café chantant, voilà à quoi 
se réduisent l'animation et la vie de plaisir pendant les nuits 
de Ramazan ? Cependant Damas a tant de dispositions natu- 
relles ; d'abord elle est peut-être la deuxième ville comme 
importance au point de vue des habitants ; je dis peut-être, 
car on nomme aussi Smvrne. En France aussi, il veut 
une vive rivalité entre Lvon et Marseille comme deuxième 



19^ REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ville de France, mais je me rappelle que Marseille a vaincu. 
Mais tandis qu'en France la population est connue mathé- 
matiquement, ici le nombre exact des habitants de Damas 
est inconnu; les uns disent 200.000, les autres 400.000. Mais 
je crois que Smyrne est plus grande. 

Malgré le chiffre de la population, les revenus de la mu- 
nicipalité de Damas ne se montent qu'à i3.ooo livres par 
an. moins qu'à Beyrout. La « maladie» est la même, mais 
elle cause, on le voit, plus de ravages à Damas: et voilà 
pourquoi les bazars et les rues ne sont jamais balayés. 

Damas a produit bien des choses : des forges, des armes, 
qui. vu le progrès actuel, n'ont plus qu'un intérêt historique. 
Mais les rideaux, les étoffes, les incrustations de nacre, la 
menuiserie fine, sont des souvenirs de la civilisation arabe 
et islamique qui conservent encore leur importance dans 
le monde entier. 

Ne serait-il pas possible de prendre des mesures protec- 
trices, comme pour les tapis de Smvrne?'' De travailler au 
perfectionnement de ces industries locales, avant qu'elles 
ne tombent dans la main de fer des Américains? Certes ce 
serait possible, si ces industriels qui travaillent avec tant 
de peine dans ces petites boutiques, si sombres, avec mille 
difficultés, trouvaient des capitalistes pour les guider et les 
assister. 



Après avoir quitté Damas, « cette ville qui a donné asile 
pour toujours, dans la mort, aux deux génies les plus do- 
minateurs quaii connus VOrient, Mouhi-ed Din Arabi 
et Salah-ed Din Eyyoub (i) », les notes continuent par une 

(i) Ibn 'Arabi (\ 638 1240), le plus grand mystique musulman, enterré en 
dehors de la ville, à Sàlihiyeh ; et Saladin i-,- 589,1 igS), le héros delare prise 
de Jérusalem, Kurde — enterré dans lavil'e même — en tace de la mosquée AI 
Omawi. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



'99 



description des ruines de Baalbek qui ne rentrent pas dans 
le cadre d'informations sociologiques tracé dans iintro- 
duction. — Suivent des observations, très suggestives et 
très actuelles, sur la «question des races » ; nous reprenons 
ici le texte in-extenso : 




Clicliù S. bùiian bey. 
FiG. 2. — En voilier sur i'Euphrate : près de Koùfah. 



V 



TURCS ET ARABES 



Après deux jours de séjour à Alep, au débouché de 
l'Irak, et de la Mésopotamie, je me suis engagé sur cette 
longue et pénible route de Bagdad, en partant pour Dèr. 
Mais auparavant je voudrais parler de cette fameuse ques- 
tion turco-arabe, qu'en Syrie certaine intrigue veut faire 
naître d'un désaccord dans l'union ottomane. Je n'avais ja- 



200 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

mais cru à l'existence de cette question imaginaire, mais 
j'avaiscraintun moment qu'en quelques endroits de la Syrie, 
des malveillants tâchaient de tromper les gens pour servir 
leurs intérêts. En ce moment, où je suis sur le point de 
quitter Alep, je me sens avec joie délivré de mes craintes et 
soulagé de mes doutes. Oui, je l'ai bien compris, cette épée 
menaçante qu'on brandit comme pour un chantage, en face 
du Gouvernement, cette épée est rouillée, et si bien qu'elle 
ne pourrait même pas couper un papier à cigarette. 

Tous ceux que j'ai rencontrés m'ont dit : ce ne sont 
que de faux bruits; ainsi Cheikh Hassan EfTendi, un des 
littérateurs en vue de B^yrout^ a pu dire, dans un discours : 
« Celui qui sème la discorde dans Tunité ottomane, est 
néfaste à l'existence de l'Islamisme. Si c'est un Turc, c'est 
le premier des traîtres pour les Turcs, et si c'est un Arabe, 
tous les Arabes le jugeront de même. » 

Il est faux que les Turcs aient déclaré la guerre à la langue 
arabe: dès le lendemain de la Constitution, ils n'ont pas 
manqué de prendre toutes mesures nécessaires pour trans- 
former l'enseignement de la langue arabe dans un sens plus 
fécond. On a écrit qu'on aurait entravé le départ des pro- 
fesseurs rencontrés à Damas pour les vingt écoles fondées 
à Adj'oun et ailleurs, et qu'on avait supprimé la langue 
arabe à l'École Normale. En réalité les professeurs dont on 
prétend que le départ fut ajourné se trouvaient dans l'obli- 
gation de subir, avant leur départ, un examen déviant la 
Commission du Mearif, conformément à la loi et aux 
règlements. Quant à la question de la suppression de l'en- 
seignement de l'arabe à l'École Normale, elle ne se pose 
même pas pour ceux qui ont examiné le programme de 
cette école. 

Un jour un journal, El Moujid, s'étonnait qu'aux con- 
cours ouverts pour la licence de concours auxquels 2 1 élève s 
avaient pris part, dont 10 Arabes, les deux élus eussent 
été des Turcs. 



DK STAMBOIL A 15AGDAD 201 

En réalité, le concours se passait non seulement à Bevrout, 
mais aussi à Constantinople, et n'ont été examinés à Bey- 
rout que ceux qui n'ont pas voulu aller jusqu'à Constanti- 
nople, soit quatre élèves. Deux ont été reçus et les deux 
autres ont été refusés comme étant faibles en turc et en 
français et ne possédant pas les connaissances exigées pour 
le concours; et, de ces deux refusés, l'un était Turc et 
l'autre naturalisé Turc, et des deux reçus, l'un était Turc 
et l'autre à demi Arabe. 

Et ainsi de suite. Le devoir de l'autorité locale serait de 
démentir de suite de pareilles publications qui peuvent 
émouvoir l'opinion publique; et dans le cas où ces publica- 
tions se font dans une intention perverse, il doit alors faire 
poursuivre l'auteur par le procureur général qui exigera une 
condamnation équivalente à celle qu'encourt un fauteur 
de fausses nouvelles. Mais ici nous mettons le doigt dans 
la plaie : les tribunaux... Dans ces centres importants, 
Beyrout, Damas et Alep, où paraissent tant de journaux, 
où il y a tant de procès, les tribunaux et magistrats n'v suf- 
firaient pas. 

Il est donc très nécessaire que le ministère de la Jus- 
tice trouve un remède. 

On invoque toujours ce puissant argument : « qu'il n'y a 
pas de fonctionnaires arabes », mais d'abord c'est là une 
calomnie : en Syrie, j'ai vu que la plupart des sous- gouver- 
neurs étaient Arabes. 

Ensuite, le gouvernement a affirmé et, avec succès, 
répété, que les questions de nationalité et de religion sont 
indépendantes du choix des fonctionnaires ; qu'on ne 
recherche en les choisissant que leur capacité, leur dignité 
de vie et leur connaissance de la langue officielle. Sauf les 
habitants de Beyrout et du Liban_, nous voyons avec grand 
plaisir que dans tous les autres pa}s arabes les gens plus 
ou moins lettrés et intelligents connaissent la langue offi- 
cielle. 

XIV. 14 



202 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Notre gouvernement, qui a mis la langue arabe à la por- 
tée des Turcs, mettra la langue turque à la portée des Arabes 
en établissant des écoles en Syrie et surtout à Beyrout, afin 
qu'elles puissent rivaliser avec les écoles étrangères; c'est 
là une question vitale. 

Dans cette controverse les chrétiens de Syrie jouent un 
rôle. On sait bien qu'en Syrie, comme en Egypte, la plupart 
des journaux sont dans la main des chrétiens. Si ceux-là 
nous prêtent leur force pour Tunion ottomane, la cause 
sera gagnée. J"ai causé à ce sujet avec nombre de chrétiens 
arabes : ils sont tous d'accord pour dire : « C'est un malheur 
pour les chrétiens arabes de poursuivre l'idée arabe dans le 
sens d'une autonomie, car nous savons bien que, sous telle 
ou telle forme nouvelle, notre situation sera certainement 
inférieure à celle que nous avons actuellement, et jamais 
nous ne réussirons à être traités aussi impartialement que 
nous le sommes. » 

Si vraiment cette déclaration est sincère et ne poursuit 
pas d'autre but, alors pourquoi la presse appartenant aux 
chrétiens ne change-t-ellepasde langage ?Mais nous n'avons 
aucune raison de ne pas croire à cette sincérité et nous es- 
pérons que l'orientation de ces journaux se modifiera. 



VI 



LA VIE DANS LE KHAN 



11 y a vingt-deux ans, dans mon premier voyage sur la 
route de Tlrak, il n'y avait pas de voilure, et l'on voyageait 
en caravane depuis Alep jusqu'à Bagdad; ceux qui ne pou- 
vaient monter à cheval ou à mulet, malades, femmes, en- 
fants, voyageaient en takhtrevan, en kedjavé, ou en meh- 



DE STAMBOIL A BAGDAD 203 

mel. Actuellement, le takhtrevan se perd, quoique cette 
fois-ci )e vienne d'en apercevoir, dans une caravane, à 
Sabha; et il a été remplacé par des omnibus de forme al- 
longée, ce qui, pour les bords de l'Euphrate, passe pour 
une invention toute nouvelle de la civilisation. 

Ayant quitté Alep à 7 heures et demie, on m'avait dit que 
notre premier konak 'étape) serait Nehreizeheb (fleuve d'or); 
vers I heure, nous étions à la porte du khan de ce Nehrei- 
zeheb ; ce « fleuve d'or » n'était qu'un peu d'eau noire 
troubleet dormante, celleque nous avions traversée quelques 
minutes auparavant. En disant khan il ne faut pas se rap- 
peler le Vezir Han, le Validi Han, ces grands édifices de 
Stamboul..... 

Le khan de Nehreizeheb est formé de quatre murs en 
terre de deux mètres de hauteur, où intérieurement se trou- 
vent une cour, des chambres, et des écuries donnant sur 
cette cour. Les chambres, dont les planchers et les plafonds 
sont en terre et qui n'ont aucune fenêtre, ne peuvent être 
habitées à cause de l'odeur du fumier et de la paille qui s'v 
trouvent. 

Dans le khan de Tebni, qu'on considère comme le pkK 
convenable, on m'avait donné la meilleure chambre : mais 
les vitres étaient cassées et l'odeur du fumier était telle que 
je ne pus dormir et me décidai à m'assoupir dans une voi- 
ture au milieu de la cour; comme elle n'était pas assez 
longue, j'ai plié mes genoux; pour les gens habitués à cette 
vie, la chose qu'on appelle sommeil a tellement peu d'im- 
portance, l'insomnie est si inattendue et insolite qu'on ne 
fait pas attention à cela. 

J'ai demandé au khandji : Comment se fait-il que, étant 
tout près d'Alep, vous n'avez pas construit un hôtel ou bien 
au moins un khan permettant de se reposer?^ « Effendi, me 
répondit-il, si le khan m'appartenait, je l'aurais fait, mais 
je paie cent livres de loyer, et vous \ovez que lui-même 
m'en coûte autant. Le propriétaire, Khadja Bokhel d'Alep, 



204 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ne veut pas l'agrandir et je ne puis construire un autre 
khan puisque tous ces terrains appartiennent au propriétaire 
qui n'accepte pas de les vendre. » Cette maladie existe à peu 
près chez tous les notables propriétaires, ils ne veulent ni 
vendre leurs terrains ni les améliorer eux-mêmes ; ils 
exigent cent livres de revenus d'un capital de cent livres. 

Dans toutes les étapes jusqu'à DêrZordVleskené, Hamam, 
Sabha, Tebni) il y a des khans dont certains appartiennent 
aux habitants et certains autres au gouvernement ou plutôt 
à r « Administration des domaines » d'Abdul Hamid (qui 
ont été repris par le gouvernement et à côté de ces khans il 
se trouve quelquefois des pestes de gendarmerie qui, inutile 
de l'ajouter, ressemblent à ces khans. Tous sont inhabi- 
tables. 

Comme ces khans sont une question vitale pour les voya- 
geurs allant de Bagdad à Alep, il faut attirer sur eux tout 
spécialement l'attention du Gouvernement. Auparavant les 
gens charitables construisaient des caravansérailsau milieu 
du désert. Mais maintenant. 

Nous prions le ministère des Travaux publics de consi- 
dérer cette route d'Alep à Bagdad comme une<<> route natio- 
nale » et de donner des ordres immédiats pour l'étudier, et 
de ne pas oublier d'y faire construire des khans solides, 
confortables et habitables. Ces khans serviront pour abriter 
les matériaux pour la réfection de la route et en même 
temps ils seront des asiles pour les voyageurs qui sont 
dénués de tout. 



VI 



SUR LE BORD DE L EUPHRATE 



Ce pavs est vraiment hostile aux arbres ; déjà de Homs 
à Hama jusqu'à Alep, le long du chemin de fer, on ne ren- 



DE STAMBOIL A BAGDAD 205 

contrait ni ombrages, ni bois, pas môme un arbre isolé; 
pour en voir il faul entrer dans Alep. Et cependant Alep 
aussi est très pauvre en arbres. Dans la \ille neuve, 
il }■ a de beaux boulevards, maison n\' voit pas un arbre, 
pas une ombre pour tamiser le soleil. La terrible nudité du 
paysage, après Alep, fait une grande impression. En arri- 
vant aux rives de rEuphrate,on marche durant des heures 
et des jours sans rencontrer la moindre branche, le moin- 
dre tas de feuilles, pour s'abriter de la chaleur et du soleil. 

En Anatolie aussi, les paysans sont ennemis — mais par 
intérêt — des forets ; ils coupent et brûlent des arbres, mais 
au moins, pensant à eux-mêmes, ils laissent dans chaque 
ferme un arbre, par exemple un figuier, un noyer : et, lors- 
que le paysan est sorti de chez lui pour aller labourer sa 
terre, moissonner ses récoltes, s'il se sent fatigué, ne 
pouvant aller se reposer jusqu'à son village, il s'étend et se 
repose sous le noyer pendant des heures, puis il retourne 
à son travail. Tandis que le long de l'Euphrate, où le soleil 
est mille fois plus brûlant et les terrains visiblement propres 
au boisement, les Arabes ont plaisirà prendre des bains de 
soleil ; et ils considèrent la forêt et la verdure comme un 
obstacle à cette occupation. Non seulement ils n'essaient 
pas de planter des arbres, mais ils tâchent même d'anéantir 
ceux qui existent. Car je me rappelle bien que dans mon 
premier voyage, dans mon enfance, on rencontrait, à par- 
tir de Meskené, au bord du fleuve, des arbres, des forêts ; 
qu'il y avait des ronces et qu'à cause des fauves, lions, san- 
gliers et des brigands qui s'v réfugiaient, on considérait 
comme un danger d'v passer ; là, où, actuellement, il n'y a 
plus ni forêt ni périls. 

Et l'on voit, devant soi, couler cet immense Euphrate, 
très fier, faisant tantôt des courbes et tantôt des zigzags, 
formant ici une île, là, un lac, et si l'envie prend d'aller au 
bord du fleuve pour v poser le pied, le soleil est si chaud 
que, tout de suite on se retourne, désespéré à l'ombre de la 



206 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



voiture, aussi chaude qu'un four, mais que Ton considère 
cependant comtTie un lieu de repos, un paradis bien gagné. 
Sous le soleil tout est blanc comme s'il était tombé de la 
neige chaude ; les sommets desmontagnes aussi sont blancs; 
d'ailleurs la nature calcaire de ces sommets ajoute à la blan- 
cheur du soleil la blancheur de la craie ; voilà la lumière en 
ces lieux, qui ne sont pas, comme on pourrait croire, un 
terrain uni comme un plateau : plus ou moins rapprochées 
du fleuve, on rencontre constamment des collines où la 




Ciché Mougel. 

FiG. 3. — Le pont de bateaux de l'Euplirate, à Mosseyeb. 



réverbération des pierres s'ajoute à la chaleur ordinaire du 
soleil. 

A partir de Meskené, et jusqu'à Der Zor, il n'existe aucun 
village et, comme bâtiments, il n'y a que des khans, dont 
j'ai parlé. 

Cependant, y compris les tribus des Anezé, il y a là cent 
mille habitants, peut-être plus avec les nomades vivant sous 
la tente. En disant tente, qui sait ce que l'on s'imagine?'* 
Ces tentes noires, faites de lin et plus rarement de poils, 
sont dressées sur des piquets d'un mètre et demi et sont 



DE STAMBOIL A BAGDAD 207 

ouvertes de deux côtés, le soleil qui vient de l'est et de 
l'ouest ne manque jamais dans Tintérieur de ces tentes, et 
comme s'il ne lui suffisait pas de saluer les tentes de côté, 
il les chaulïe encore par en haut. Pour pouvoir se reposer 
sous cette ombre, il n'\aqu'un seulmoven, se familiariser 
avec le soleil, autant que les Bédouins. 

Les habits des plus riches sont une chemise blanche ta- 
chée de poussière, quelquefois un abâ (manteaui. On ne 
porte pas de caleçon ; pas de chaussure au pied ; les jambes 
des Bédouins, toujours nues jusqu'aux genoux et quelque- 
fois plus haut, sont couvertes d'épaisses et différentes cou- 
ches de poussière qui mériteraient d'être étudiées par un 
géologue. 

Il n'y a aucune différence entre les habits des hommes et 
ceux des femmes qui ne sont jamais voilées ; leurs pieds et 
leurs bras sont assez découverts, mais pas autant que ceux 
des hom.mes: presque toutes les femmes portent dans le 
nez une espèce d'anneau qu'on appelle khizmé; leur lèvre 
inférieure, leur figure, leurs bras sont tatoués. 

En toutes choses il y a une égalité complète. Comme il 
n'v a pas de différence entre les habits d'un chamelier et 
ceux d'un Cheïkh, il en est de même pour les logements 
des hommes et des animaux car le père de famille, la femme, 
les enfants et toutes sortes d'animaux demeurent sous la 
même tente. La nourriture elle aussi est misérable. Les Bé- 
douins du Sud, eux au moins, possèdent des dattes, ce qui 
est rare chez les Arabes Anézé, de Der Zor ; ils ont beaucoup 
de chameaux, de moutons, de chèvres, d'ânes; le nombre 
des bestiaux est de beaucoup supérieur au chiffre des habi- 
tants des tentes. 

Une partie des Bédouins qui peuplent les rives de l'Eu- 
phrate se déplace moins que les Anézés;ilsne considèrent 
pas l'agriculture comme une honte, ils ne croient pas que le 
métier de berger soit un honneur comme le pensent les 
Anézés; ils ont fait un pas de plus vers la civilisation, ils 



208 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

accumulent des paillassons sur des poutres et ainsi se fabri- 
quent des maisons ; il est possible de construire ainsi toute 
une maison pour deux livres seulement : ceux-là chan- 
gent de place au fur et à mesure que l'eau du fleuve change 
de niveau. 

Chez eux aussi la misère règne. Et voici l'Euphrate, riche 
et prodigue, qui coule sans cesse auprès de toute cette pau- 
vreté. 

L'Euphrate est capricieux, il se forme un nouveau lit, 
puis retourne à son courant ancien : quelquefois il ne fait 
qu'attaquer une rive (la rive droite) comme s'il la mordait, 
parfois il s'v acharne pour la détruire, jusqu'au pied des 
montagnes, et anéantit toutes les pistes. L'autre rive, au 
contraire, est épargnée par le fleuve et s'accroît chaque 
année par le même colmatage qui forme des îles chaque 
année difl"érentes. Est-il possible de faire cesser les caprices 
de ce fleuve?'' 

Actuellement, le fleuve est divisé en cinq ou six bras par 
des îles; ces canaux partiels s'étranglent forcément, tandis 
que, si son lit était régularisé, il n'y aurait plus de défilés et 
la navigation en profiterait. 



Vlll 



DER ZOR 



Une oasis au milieu d'un désert... Der, l'étape la plus 
connue de la route de Bagdad à Alep, a pris graduellement 
de l'importance ; quelque temps auparavant, il n'était qu'un 
village misérable, mais, grâce à sa position, il a pris l'aspect 
d'une ville de i5.ooo habitants, en quinze ou vingt années. 
Le boulevard qui traverse la ville d'un bout à l'autre est 



DE STAMBOUL A BAGDAD 200 

très bien organisé, de sorte que nos grandes villes même 
l'envieraient; cette grande rue de D^r, faite sur le modèle 
des quartiers Djemilic et Azizié d'Alep, a deux défauts : l'un, 
c'est qu'elle est, suivant l'usage, dépourvue d'arbres, l'autre 
c'est que les maisons situées sur les deux côtés ne sont mal- 
heureusement pas du tout en harmonie avec cette voie 
spacieuse; ce ne sont que des ruines. Il _\' a néanmoins 
quelques édifices bien compris, un hôpital assez bon, une 
caserne, un grand Seraï et quelques belles maisons. Tout le 
reste a l'aspect d'un quartier ruiné ou bien d'une esplanade 
après un incendie. La ville a un bazar couvert et un pont à 
plusieurs piles construit sur un bras de TEuphrate; avant 
Der, le fleuve s'est divisé en deux bras, dont l'un se rattache 
au fleuve principal après avoir traversé Der; et le pont en 
question est construit sur ce bras. Le pont aboutit de l'autre 
côté à une longue île, d'une largeur d'un demi-kilomètre, 
et le flelive principal coule de l'autre côté de cette île. 

Il V a quelques années, on avait commencé sur le bras 
principal de l'Euphrate un second pont pareil à celui qui 
est établi sur le petit bras, et on avait ainsi voulu rattacher 
Der à la Mésopotamie et faciliter les rapports commerciaux 
avec Mossoul et avec l'Irak ; on avait même terminé la con- 
struction de quelques piles; mais plus tardles travaux furent 
ajournés, les calculs n'avaient pas tenu un compte suffisant 
de la force du courant. D'après ce que l'on m'a dit, les 
habitants avaient donné des milliers de livres pour ce tra- 
vail, qui resta suspendu. Ces piles pourront peut-être servir 
à la construction du pont suspendu de fer qui a été projeté, et 
dont l'estimation monte à 20.000 livres; le ministère desTra- 
vaux publics a fait figurer ce pont dans l'énumération des 
prochains travaux; les habitants attendent la mise à exécu- 
tion de cette décision ; j'avais déjà rencontré à Alep les 
ingénieurs envoyés pour étudier la route d'Alep à Bagdad ; 
ils mettront de suite à exécution les travaux de ce genre 
aux endroits où ils doivent les commencer. 



210 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La situation de Der étant déjà favorable, ce pont aidera 
beaucoup à son extension, car, grâce à lui, Der deviendra 
le point de jonction du commerce d'Alep, Bagdad et Mos- 
soul, ces grandes villes, qui sont toutes à six (ou dix) jours 
de Der. Après un voyage aussi long, il est indispensable de 
se reposer un peu, et c'est cette nécessité qui rend Der si 
animé ; son air est pur, sain et sans humidité, ses terrains 
très fertiles. 

Les revenus de la municipalité de Damas ne sont que de 
11.000 livres et ceux d'Alep encore moindres; tandis que 
cette petite ville de Der s'assure S.ooo livres de revenus par 
an. La municipalité ayant compris les inconvénients des 
khans a décidé de construire un hôtel grâce aux économies 
réalisées, et l'an prochain elle fera planter des arbres dans 
les grandes rues. En outre, pour la période des chaleurs, 
elle a commandé une machine frigorifique pour obtenir de 
la glace. Actuellement il y a dans cette ville une mino- 
terie, avec moteur à pétrole, ce qui est une importante 
innovation. Le quai, dont on a déjà entamé la construction 
le long du fleuve, sera un lieu de promenade en même temps 
qu'une digue contre les assauts de l'Euphrate. 

Tout n'est pas pour le mieux à Der. Les habitants sont 
tout à fait ignorants. 

Le ministère de l'Instruction publique doit pourvoir à 
réducation de ce pavs de deux façons : i° établir des écoles 
dans la ville; 2° envoyer chez les nomades des maîtres ca- 
pables de s'en faire comprendre et de leur apprendre au 
moins leurs devoirs religieux. 

La population fixe du territoire de Der n'étant que le 
dixième du chiffre de ses habitants nomades, il importe 
que les écoles qu'on y doit établir soient prévues en confor- 
mité avec les besoins de toutes ces tribus. 

Auparavant, le gouvernementavait fondé une école pour 
les tribus arabes à Stamboul, ce qui est nécessaire, selon 
moi, mais qui serait plus utilement installée dans des villes 



DE STAMBOIL A BAGDAD 211 

commî Zor, Kerek et Montefik, au centre même de ces tri- 
bus. 

Actuellement, il va des milliers de nomades dont l'igno- 
rance est telle qu'ils sont convaincus que l'assassinat et le 
pillage sont marques de bonne éducation. C'est un devoir 
très important pournotre gouvernement constitutionnel, qui 
a réellement bssoinde millions de sujets, de millions d'im- 
pôts et de milliers de soldats, de leur imprimer graduelle- 
ment quelques idées de civilisation et de les disposer à se 
fixer au sol. On ne peut commencer par leur parler de 
se fixer en un lieu déterminé ; leur cheïkh, qui considère 
l'agriculture comme une bassesse, y verrait une insulte per- 
sonnelle. 

Mais il faut d'abord changer la mentalité de ces Bédouins; 
ensuite il sera possible de leur parler de se fixer et d'être 
sédentaires. Actuellement, les nomades n'ont pour gagne- 
pain que deux métiers : faire paître leurs troupeaux et com- 
battre pour piller ; ces deux métiers sont de nobles et hono- 
rables occupations pour eux. L'humanité, à sa première 
période d'évolution, passait son temps à paître les trou- 
peaux, c'est plus tard qu'elle est entrée dans une autre 
étape impliquant des notions sommaires et primitives de 
l'agriculture. 

Dans l'évolution du progrès social, les Bédouins actuels 
ont dépassé seulement la période de la chasse., mais ils ne 
sont pas encore entrés dans celle de Tagriculture. Pour s'oc- 
cuper d'agriculture, il faudrait d'abord avoir le goût de se 
fixer en quelque endroit. Et les Bédouins, qui considèrent 
le dos du chameau ou du cheval comme la « poutre delà 
vie», ne peuvent supporter le travail continu ni s'attacher 
à la glèbe. 

L'ignorance séculaire aidant, ces populations sont ef- 
rayées des besoins nouveaux inventés par la civilisation. 

Que le gouvernement perce autant de routes qu'il veut, 
que la municipalité fasse autant de boulevards qu'elle en 



212 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

désire, cela ne produira aucun, effet éducatif, car les enfants 
se promènent tout nus dans les ru2s, et nul ne sent la néces- 
sité de souliers, de verres, d'arbres même comme l'oranger 
(il n'existe pas a. Der). 

Tant que le gouvernement ne se mêlera pas de la vie 
privée des habitants, de leur logement, de leur alimenta- 
tion même, tant que les habitants ne seront pas conduits de 
force et malgré eux vers le progrès comme des soldats, il 
n'y aura ici ni prospérité ni civilisation. 

Il faut les conduire et d'une poigne forte. Mais jusqu'à 
quel point cela pourra-t-il être mis en conformité avec 
notre constitution ? Cette masure, qui est nécessaire à Der, 
n'est ni utile ni possible pDur Salonique, et jusqu'à quel 
point l'unité ottomane le souffrira-t-elle ? Sera-ce l'affaire 
de l'autorité locale et de son habileté politique, comme on 
disait sous l'ancien régime?'* HMas, dans le siècle de l'élec- 
tricité et des chemins de fer, le progrès ne pénètre en ce pays 
qu'à dos de chanieau. 

Suit un chapitre purement descriptif sur les étapes de 
Der à Bagdad, — dont « quatre sur sept sont des chefs- 
lieux de Kaïmmakamlik : Meyadin, Abou Kemal, Ana 
et Roumadié... » Nous en donnons in-extenso la conclu- 
sion : 



IX 



DE DER A B.\GDAD 



Au fur à mesure qu'on se rapproche de Bagdad, la civi- 
lisation, les modes, la façon de penser de Bagdad s'imposent 
à l'attention et l'on commence à revoir un peu plus de pros- 
périté. Dans les parties septentrionales, sur les bandes de ter- 



I)K STAMBOIL A BAGDAD 21 3 

rain situées entre les montaf;ncs et le fleuve, on ne rencontre 
ja mais de canaux dirri^'.ation tandis qu'à partir d'Ana et 
surtout de Ilît, on rencontre çà et là des dattiers et, très ra- 
rement, des oliviers et quelques safsaf; de plus, en se rap- 
prochant de Hît, Roumadié, Saklavié, ou Felloudja, que Ton 
considère comme des villes, on rencontre de nombreux ca- 
naux d'un mètre et demi de large, de ces petits fossés, qui 
sont comme des veines pour la vie de la terre et des nerfs 
pour l'agriculture ; ils deviennent même tellen:ient nom- 
breux qu'ils rendent impossible le passage des voitures, et 
les bateaux se multiplient. Est-ce à cause du voisinage de 
Bagdad? c'est plutôt à cause de la fécondité croissante du 
sol après Hît. 

On croit parfois qu'à partir de Meskené (à 12 kilomètres 
d'Alep) les deux rives de l'Euphrate ont la môme fécondité 
et sont aussi aisément arrosées. En réalité, sur la rive 
droite de l'Euphrate les terres les plus larges ne dépassent 
pas 20 ou 3o kilomètres, ce sont des collines calcaires, 
hautes et rocheuses où, avec nos moyens actuels, ni la 
charrue ni l'eau ne peuvent pénétrer. La rive droite du 
fleuve, au prix de l'immensité du désert, est aussi étroite 
qu'un ruban. C'est là, dans ce terrain resserré, que s'ins- 
tallent les tribus nomades, pour l'élevage de leur bétail; 
elles y habitent aussi longtemps qu'elles peuvent, et, après 
avoir assuré leur subsistance par les movens les plus pri- 
mitifs, elles regagnent le désert. 

(La Compagnie, en demandant le privilège d'un che- 
min de fer au bord de l'Euphrate, sans garantie, deman- 
dait en compensation la cession, sur les deux côtés de la 
ligne, d'une bande de terrain d'une largeur de 20 (ou 10) 
kilomètres. Au premier abord, cette demande éblouit, 
mais bientôt on comprend qu'il faut la rejeter, car don- 
ner des terrains, sur 10 ou 20 kilomètres de large, des 
deux côtés de la ligne, signifie tout simplement une main- 
mise sur presque toute la bande des terres fertiles, et l'émi- 



214 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



gration obligatoire pour les habitants sédentaires et les 
tribus nomades. 

A partir de Hit, les terrains fertiles de la rive droite s'élar- 
gissent. Les grandes roues élévatoires, et les Kerd, à partir 
de Roumadié, permettent d'utiliser l'eau du fleuve. Le kerd^ 




FiG. 4. — Benat al Hasan : orés Hilleh. 



qu'ici on appelle tcherd, permet d'élever l'eau au moyen 
d'outrés que des chameaux ou bœufs tirent hors du fleuve, 
tandis que l'eau s'en déverse dans de petits canaux qui la 
conduisent aux fermes et servent à l'arrosage. Comme^la 
rive du fleuve est élevée, ces outres sont tirées par des pou- 
lies et les grincements continuels produits par le contact de 
la corde avec la poulie forment la musique, monotone, de 
ce pays; mais cette eau que des outres déchirées versent par 
gouttes, aux pores de ces terres dont <<. les lèvres sont fen- 
dues », comment peut-elle suffire à apaiser la soif ardente 
du sol altéré?^ Le terrain est à peine préparé, le soc pénètre 
à peine de deux ou trois doigts dans la terre, le fumier n'est 
jamais employé, les épines et les herbes sauvages ne sont 
pas sarclées, mais, malgré tout, il y a deux récoltes par an, 
une en hiver et l'autre en été. Parfois le laboureur attend, 



DE STAMBOlf. A BAGDAD 21 5 

sans avoir rien fait, que l'eau vienne d'elle-même couvrir 
la terre; l'eau se retirant, la boue se sèche, et, lorsqu'elle est 
sèche, se fend par tranches. Alors le laboureur sème le 
grain dans les interstices de ces fentes et, avec cette méthode 
rudimjntaire, on obtient un rendement magnifique. 

L'Euphrate, la fertilité du sol, l'étendue des terrains cul- 
tivés, le voisinage d'un port fluvial comme Bagdad ont 
causé la formation de ces villages, parmi lesquels Hit, chef- 
lieu de nahié, est le plus remarquable. Cette petite ville, 
entourée d'une enceinte et d'un fossé, est ancienne; elle 
est située sur un haut sommet, au bord de l'Euphrate. La 
ville resserrée entre son enceinte, a des rues étroites, plus 
étroites qu'on ne peut l'imaginer, et absolument infectes. 
Mais à l'extérieur de la ville, il y a de nouvelles maisons et 
des jardins bien arrosés. Cette ville a des richesses minérales, 
des salines et des mines d'asphalte. L'asphalte joue un grand 
rôle dans les constructions de cette ville : les maisons, les 
rues, les voiliers sont tous construits en asphalte ; les cruches 
même et les grandes assiettes sont de couleur noire, ce 
qui n'est guère encourageant. 

Seules, les rues ne sont pas cimentées d'asphalte, ce qui 
nous aurait fait penser à des pavs civilisés. D'ailleurs, l'as- 
phalte s'amollit aux rayons du soleil et devient adhérent. 

Il existerait encore, un peu plus loin, une source de 
naphte, assez impure, et encore peu utilisée, pour l'éclairage 
local. Je n'ai pu avoir de renseignements complémentaires 
sur l'importance de cette source. Si vraiment cette source 
existe, on pourrait en tirer grand parti en la rectifiant, car 
elle se trouverait presque au bord de l'Euphrate. 

Roumadié, qui est le chef-lieu d'un nahié de première 
classe, et Felloudja, qui est le chef-lieu d\m autre nahié, 
se développent aussi grâce au progrès agricole. Roumadié 
doit son existence à l'administration de la Davrah Sania : et 
Felloudja, aussi, pour la même raison, est devenu un grand 
centre d'exploitation agricole. On a essayé d'ouvrir des ca- 



2l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

naux nouveaux pour fertiliser les terres, mais les proprié- 
taires et leurs laboureurs, qu'ils font travailler par force et 
en se les associant, ne pensent guère à la voie publique ni 
au passage des voitures en creusant leurs canaux. Les voi- 
tures sont exposées à chaque instant à des accidents, à des 
chutes. Une partie des difficultés qu'on rencontre à partir 
d'Ana sur la route de Bagdad dérive de ces canaux. Qu'arri- 
verait-il si ces propriétaires, en creusant ces canaux, agis- 
saient avec conscience et couvraient la partie située sur la 
route publique? ou bien pourquoi les Caïmakams et mu- 
dirs ne tiennent-ils pas la main à ce que les propriétaires 
ouvrent leurs canaux à leur intersection avec la route? 

Continuellement des ordres sont donnés à ce sujet, mais 
les travaux ne sont pas surveillés. 

Pour parler de la route même, elle est assez unie, d'Alep 
jusqu'à Bagdad, pour ne pas rendre urgente la création 
d'une chaussée d'un bout à l'autre. Cependant il y a cer- 
tains obstacles, naturels et artificiels. Jusqu'à Der on ren- 
contre très peu d'obstacles naturels, seulement quelques 
passages pierreux ou sablonneux. Certains ponts sont cons- 
truits sur des vallées, aux environs de Der, et il y a une 
chaussée qui, à partir de Der, dure pendant quelques heures 
et c'est tout ce qui a été fait. 

A partir de Der et surtout d'Ana (à sept jours de Bagdad), 
les obstacles artificiels augmentent avec les accidents natu- 
rels. Il va plusieurs vallées où la montée et la descente sont 
si difficiles, si escarpées que les voitures et même les che- 
vaux y courent des risques. 

Il n'est pas nécessaire de faire construire des ponts sur 
ces vallées entre Hît et Bagdad; il suffirait de faire sauter 
les plus grosses pierres à la poudre ou à la dynamite. 

A côté de ces obstacles rocheux, il y a encore des maré- 
cages : on les rencontre surtout à partir de Roumadié ; la rive 
droite de TEuphrate étant très basse, une petite crue suffit 
pour rompre les digues; les eaux du fleuve se répandent 



DE STAMBOUL A BAGDAD 2I7 

alors dans la plaine et y forment des marécages jusqu'à la 
saison des basses eaux. 

Tels sont les obstacles que l'on rencontre en cours de 
route. 11 suffirait de peu d'efforts pour les anéantir. Il ne 
s'agit plus maintenant de réclamer un chemin de fer, ni 
automobiles, ni môme des chaussées. Qu'on enlève seule- 
ment ces quelques obstacles, ce qui n'est pas malaisé, et tous 
seraient contents... 

L'arrivée à Bagdad — la mie des palmeraies et des cou- 
poles dorées de Kâs^imên, a été souvent décrite ; mais com- 
bien émouvante pour celui qui retrouvait sa ville natale 
et ses souvenirs d'enfance après vingt-deux ans de sépara- 
tion ; Bagdad avait si peu changé. 



X 



BAGDAD ET SES POSSIBILITES D AVENIR 



Il y a certaines villes dont le passé est un obstacle pour 
leur prospérité dans l'avenir: Stamboul, Bagdad et autres 
villes historiques. Aujourd'hui, pour régulariser toutes les 
rues de Bagdad avec l'équerre et le compas, il faudrait 
mettre la ville tout entière en ruines. Une ancienne maison, 
malgré les réparations faites, reste toujours ancienne. Il est 
vrai qu'on peut la transformer, mais cela double les frais, 
et anéantit tous les souvenirs qui s'y rattachaient. Tandis 
quesur un espace videil est possible deconstruire une maison 
plus hygiénique, avec moitié moins de frais, sans nuire à 
personne, bien plus une maison procurant tout le confort 
moderne. 

Il faut, à Bagdad, établir quelques grands boulevards aux 

XIV. i5 



2l8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

endroits les plus fréquentés, les faire paver, et creuser les 
canalisations des égouts nécessaires au point de vue hvgié- 
nique. 

En dehorsd'une ville ancienne se forment ordinairement 
des quartiers neufs. A Bagdad des quartiers pareils ne sont 
pas encore créés, mais la tendance historique existe, depuis 
longtemps, sur les deux rives du fleuve vers le sud; autre- 
fois désertes, négligées à cause de l'insécurité, elles voient 
maintenant le nombre des maisons bâties sur le fleuve à 
distance du centre de la ville s'augmenter de jour en jour. 
L'extension de la population, l'accroissement de la richesse, 
ont ainsi poussé bon gré mal gré les riches à mener une 
vie plus large; seulement il est inadmissible que l'on ait 
négligé de réglementer la construction de ces nouvelles 
maisons devant lesquelles on aurait dû réserver un espace 
libre pour le quai. Chacun a construit sa maison à son idée : 
seuls les habitants de ces maisons profitent de la beauté 
du fleuve, alors que le devoir de la municipalité serait de 
leur faire quitter cet emplacement pour y établir le quai, 
car la promenade du matin et du soir au bord du fleuve 
n'est pas seulement une question de goût, mais un réel 
besoin d'hygiène en ce pays si assoiffé d'eau et d'ombre. 

Mais les nouveaux quartiers ne se créeront pas seulement 
sur le long du fleuve; les tramways et autres moyens de 
transport peuvent donner lieu sous peu à l'existence de 
nouveaux quartiers rattachés à la ville ; le pourtour extérieur 
du lieu dit Bab el Cherdji (Cherkiiet l'espace compris entre 
l'Azamié et Bagdad pourrontsous peu se couvrir denouveaux 
bâtiments; car la population de Bagdad augmente de jour 
en jour d'une manière étonnante : la sécurité complète qui 
y règne et sa position isolée dans le désert, au milieu d'une 
banlieue populeuse, voilà des causes de la concentration de 
population que l'on remarque à Bagdad. En aucun centre 
de l'Irak il n'y a plus de ressources qu'à Bagdad, pour ceux 
qui ne peuventpasémigrer jusqu'à Alep, Damasou Stamboul. 



DE STAMBOIL A BAGDAD 2 \ i) 

Nazim Pacha a Tintention de faire percer un boulevard 
permettant le passage d'un tramway électrique; et d'autre 
part il est en train de faire relever le plan de la ville. L'in- 
stallation des soldats en dehors de la ville serait utile au 
point de vue de la discipline militaire; et le Pacha a encore 
l'intention de faire créer un nouveau quartier à l'extérieur 
de la ville en construisant des maisons de stvle nouveau pour 
les officiers, et de les leur louer. Quanta l'intérieur de la 
ville, pour le moment on est en train de faire certains petits 
élargissements nécessaires. Une grande partie, 3o.ooo livres 
probablement, de l'emprunt de 200.000 livres dont les for- 
malités se trouvent sur le point d'être remplies, sera utilisée 
alln d'ouvrir un boulevard de 22 mètres de largeur paral- 
lèle au fleuve ; le percement de ce boulevard est d'une néces- 
sité absolue. Cependant inutile de dire qu'à cause de ce bou- 
levard il y a eu beaucoup de vains propos; les uns trouvent 
que le lieu du passage a été mal choisi et disent : « Au lieu 
d'ouvrir cette route si près du fleuve, il faut la faire passer 
plus loin ;car elle donnera de laprospérité à ces lieux éloignés 
et en même temps sera plus économique, n'emplovant que 
le tiers de la somme nécessaire à l'achat des propriétés; et 
ainsi l'argent resté libre servira pour d'autres chapitres du 
budget de la municipalité qui est actuellement gênée au 
point de vue pécuniaire. » 

Cette idée est juste mais celle de ceux qui veulent faire 
passer le boulevard près du fleuve et des lieux commerciaux 
n'est pas fausse non plus; ceux-là disent : « Le boulevard 
doit êtreouvertà l'endroit le plus mouvementé, afin qu'il serve 
au commerce; s'il passe par des endroits déserts, il ne sera 
d'aucune utilité, et ainsi opéré, son percement, qui en ap- 
parence semble profitable, serait en réalité absolument fâ- 
cheux. » D'autres critiquent ce projet de boulevard craignant 
qu'il ne passe près de leurs maisons : il y a certaines gens 
dont le cœur ne peut pas consentir à ce qu'on leur coupe 
ou bien qu'on leur détruise en entier la maison qui est 



220 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



l'héritage de leurs aïeux et où ils ont été élevés, et ils consi- 
dèrent cela comme un outragea leurs sentiments les plus 
chers. Voilà pour le côté sentimental de ces objections, car 
l'autre, c'est simplement la peur : « Nous sommes pauvres, 
on va détruire nos maisons; on ne nous donnera que peu 
de notre argent ou pas du tout. » Tout le monde est dans 
l'inquiétude; cependant il serait possible de faire dispa- 
raître toutes ces craintes, en apposant, par voie d'affiches, 

des indications sur la mise 
à exécution de ce projet. 

Comme la nécessité poli- 
tique et la sagesse adminis- 
trative exigent qu'une œu- 
vre que l'on veut voirréussir 
ait ses bases établies sans 
lésiner, avec la plus large 
équité, il serait opportun 
de gagner l'opinion publi- 
que en ajoutant lo p. loo 
aux estimations des in- 
demnités pour les immeu- 
bles à exproprier. En tout 
cas ce 10 p. lOO ne serait 
pas une mesure extraordi- 
naire, car quitter une mai- 
son ou bien en acheter une nouvelle causent certainement 
un dommage au propriétaire, que ces lo ou 20 p. 100 
pourraient dédommager. 

Cette inquiétude de la population n'est pas tout à fait 
sans motif: en effet dernièrement, la municipalité, confor- 
mément à ses règlements a, vu l'urgence, fait élargir les 
rues les plus passantes des bazars; rues fréquentées, beau- 
coup trop étroites pour la foule, Or, en faisant opérer ces 
élargissements, elle a fait détruire certains murs sous pré- 
texte qu'ils sont en surplomb, et cela sans donner aucune 




FiG. 5. — Sur le Hosayniyeh. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 22 1 

indemnité aux propriétaires. Les architectes de la ville, 
voyant des murs inclinés, ont insinué qu'ils étaient dan- 
gereux et les ont fait détruire aux frais du propriétaire. 
Malgré tout, beaucoup de gens ont été satisfaits en voyant 
que les loyers des boutiques avaient augmenté après la 
destruction de ces murs ; mais d'autres se sont plaints à bon 
droit de la perte sèche de leur bien. 

En outre, s'il fallait abattre tous les murs en surplomb à 
Badgad, il faudrait alors détruire la ville tout entière, car 
les murs les plus neufs môme sont inclinés, même les mi- 
narets; et la partie supérieure du minaret de Soultân Ali elle- 
même est inclinée. Pareille mesure générale ne serait donc 
ni juste ni légale. D'ailleurs la municipalité elle aussi a 
compris maintenant l'impossibilité de garnir sa caisse vide 
en appliquant ce règlement. Et l'on a été jusqu'à faire 
courir le bruit que le Vali, pour éviter les troubles résul- 
tant du percement de ces deux rues, avait formé une com- 
mission d'estimation des propriétés composée de notables... 

Certains critiques trouvent prématurés le percement d'un 
boulevard et l'établissement d'un tramway électrique «alors 
que les tribus sont encore nomades, que les canaux d'ir- 
rigation ne sont pas encore établis, que des milliers d'arpents 
cultivables sont inoccupés et arides », et qu'il faudrait com- 
mencer parce qui est le plus urgent. La réponse est facile; 
la municipalité n'a rien à voir avec le développement de la 
prospérité en dehors de la ville, le budget municipal est une 
chose tout à fait indépendante du budget du Gouvernement 
et d'ailleurs la Chambre a voté depuis deux ans 38o.ooo li- 
vres pour l'irrigation de l'Irak, subvention telle qu'aucun 
autre vilayet n'a pu réussir à en obtenir d'équivalente. 

Une partie de l'emprunt sera employée à la construction 
d'un pont solide, en fer, sur le Tigre, et l'autre partie pour 
l'achat de vapeurs au nom de la municipalité; ces vapeurs, 
capables de fournir une vitesse de douze milles à l'heure, cir- 
culerontsur l'Euphrate entre Felloudja à un jour de Bagdad, 



222 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et Meskené à un jour d'Alep; ainsi, par ce moyen, la poste 
arrivera en douze jours à Stamboul. C'est un projet sédui- 
sant, brillant d'imagination; certains disent : «Dieu nous 
préserve des projets séduisants. » Il demeure certain qu'on 
a décidé la mise à exécution de ce projet avec ténacité ; 
que des plongeurs ont été envovés pour étudier le cours 
du fleuve; que Ton a dit que, vu sa profondeur, la navigation, 
sera possible ; que les pierres accumulées dans le lit du 
fleuve à cause des norias seront enlevées à la dvnamite, 
dont commande sera prochainement livrée et dont la puis- 
sance pourra, en frappant les imaginations, prouver la force 
du gouvernement. Mais il y a des objections : entreprendre 
cette aff'aire sans indemniser les propriétaires de ces norias 
en leur fournissant de l'eau par des machines pour irriguer 
les cultures qu'arrosaient ces norias, c'est s'exposer encore 
à des plaintes motivées; et d'un autre côté sir Willcocks 
prétend qu'au moment du fort courant du fleuve, ces 
bateaux n'auront pas assez de vitesse pour vaincre le courant 
et que des bateaux plus forts caleraient trop pour le fleuve. 
Il est probable que sir Willcocks se trompe; mais son 
objection doit être prise en considération. Quant à moi, je 
pense qu'avec de la persévérance, on aboutira à faire 
naviguer ces bateaux et qu'ils arriveront jusqu'à Meskené. 
Midhat Pacha n'a-t il pas fait arriver autrefois, — à force 
d'énergie — les deux bateaux Meskené, et Eiiphrate, jus- 
qu'à Meskené? 



XI 

QUE FAIT WILLCOCKS? 



Avant d'aller visiter le barrage de Hindiéque sir Willcocks 
est en train de faire construire, j'avais décidé d'avoir une 



DE STAMBOUL A BAGD\D 



223 



entrevue avec 1 inf^énieur, pour connaître, a\ant 1 œuvre, 
Touvrier. Cet homme si connu habile la maison parfaite- 
ment bien installée que le général Kasem Pacha s'était fait 
aménager sous l'ancien régime. Il est instructif de noter 
que les deux édifices les plus apparents et les plus somptueux 
de Bagdad sont ainsi occupés par des Anglais; l'un, qui 




Cliché S. Sévian bey. 

FiG. 6. — En barque sur le canal Hosayniyeh près de Kerbéla 
(à gauche on aperçoit un « meftoùl »). 



sert d'habitation au Consul général d'Angleterre, est un 
splendide Séraï sur lequel le drapeau anglais est souvent 
arboré et devant lequel se trouve un petit stationnaire 
qui fait certainement grande impression sur les habitants 
mal renseignés; l'autre c'est le Séraï de l'ingénieur; ici 
aussi un mât énorme, comme celui du Consulat d'Angle- 
terre — car à Bagdad les consulats ont un mât qui rivalise 
avec celui des bateaux — arbore le drapeau ottoman. Ce 
n'est, paraît-il, que son extrême affection pour ce qui est 
ottoman qui a poussé Willcocks à hisser aussi visiblement 



224 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ce drapeau que les Ottomans eux-mêmes n'ont pas le droit 
d'arborer. 

Sir Willcocks est un homme sans façons ; dans tous les 
coins de son habitation on aperçoit, en désordre, des cartes, 
des dessins et des instruments de levés topographiques. Il 
est Anglais et pourtant l'heure du thé, qui est sacro-sainte 
pour les Anglais, ne fait sur lui aucune impression; il ose 
rester, même à cette heure solennelle, en bras de chemise 
et les manches retroussées. 

Sir Willcocks est désolé; il se plaint qu'on ne lui donne 
pas d'argent, et que la saison des travaux passe. L'œuvre 
que l'on pourrait faire en un an et demi, ne peut être exécu- 
tée ici qu'après des années ; l'emplacement des travaux étant 
loin des centres, les ustensiles, les instruments, le plâtre 
et autres matériaux nécessaires, doivent être commandés 
six mois d'avance pour qu'ils puissent être livrés au moment 
où on doit les utiliser. 

Et, observe-t-il, comme nous autres ne pouvons avoir 
l'argent nécessaire qu'après bien des luttes, nous obte- 
nons le montant des crédits au moment où il ne reste plus 
de temps, ni pour la commande, ni pour les travaux; et 
ainsi l'argent donné tard est insuffisant et ne sert à rien. 

Parmi toutes ces plaintes, un de ses récits m'a paru bien 
étrange. Il y a six mois, dit-il, quand j'étais ainsi embarrassé 
par le manque d'argent on m'annonça une bonne nouvelle : 
la direction de la Banque m'avait envoyé tant de milliers 
de livres. Je vais à la comptabilité du Vilayet, où l'on me 
répond que la nouvelle était sans fondement. 

Sir Willcocks a de tels embarras pécuniaires que plusieurs 
fois il aurait déboursé de sa poche les frais urgents et la 
paie des ouvriers. Je lui ai dit que la Chambre avait voté 
l'année passée 860.000 livres et cette année 160.000, sans 
compter 20.000 pour le budget particulier de ses tra- 
vaux, il n'a voulu ni le comprendre, ni me croire. A vrai 
dire, cela m'a, à moi aussi, paru comme une énigme. Sir 



DE STAMBOUL A BAGDAD 225 

Wilcocks semble avoir déchiffré cette énigme : «Voici, dit-il, 
vous avez fait tant de dépenses en Albanie, çà et là, qu'il 
n'y a plus ni temps ni argent pour les travaux en Irak. » 
Je lui ai répondu que les chapitres différents du budget ne 
s'entr'aident pas, que les comptes d'une année ne peuvent 
se mêler à ceux d'une autre année, mais tout cela n'a cer- 
tainement pas même efHeuré ses oreilles. Puisque je n'ai 
pas touché d'argent, en dehors de cela rien ne m'importe, 
conclut-il. 

Quant à moi, j'attribue la responsabilité de tous ces 
retards à l'absurde méthode des paperasses. Une somme 
dont renvoi est retardé par je ne sais quel employé, peut 
causer quelquefois le bouleversement des calculs d'un ingé- 
nieur. Je l'ai prié de noter les choses dont il a eu à se plaindre 
et de me les fournir officieusement, et je lui ai promis que 
je demanderais des explications en haut lieu sur les causes 
de ces ennuis, et que nous chercherions, si le retard ne 
provient pas de causes logiques, de le réduire. Il m'a fait 
cette réponse étonnante :« Quant à moi, dit-il, à part le Vali, 
je ne fournis à personne de rapports écrits, pas même au 
Ministère des Tra\aux publics, avec lequel je ne corres- 
ponds qu'une fois tous les six mois. » J'ai insisté, mais il 
était buté. 

Sir Willcocks me dit encore : « Depuis longtemps j'aurais 
abandonné cette affaire, mais je crains qu'on ne dise que je 
me suis retiré parce que je n'ai pu la mener à bien. C'est le 
point d'honneur qui m'y retient. » Nous n'avons pas le droit 
de douter de sa parole, seulement les travaux auxquels on 
l'a occupé jusqu'ici sont des choses secondaires par rapport 
à sa véritable mission. Il a été appelé dans le but de compléter 
le projet concernant la régularisation des canaux des deux 
fleuves et la répartition de leurs eaux, projet qu'il avait 
dressé à la hâte durant son premier voyage en Irak. Lui- 
même poursuit-il toujours ce but? En ce cas, les travaux 
du barrage de Hindié, évidemment urgents au point de vue 



220 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

de l'intérêt du pays, devraient être simplement confiés à un 
entrepreneur. Mais, à son arrivée, on lui a dit : « Puisque 
vous voici en fonctions ici en Irak., achevez donc aussi 
cette affaire de Hindié. Et il a accepté par obligeance de se 
charger de ce travail supplémentai^re. Et maintenant que 
ces travaux de Hindié lui prennent la plus grande partie 
de son temps, il ne peut plus trouver de temps pour relever 
les plans et dresser les schémas des autres canaux à réta- 
blir. 

Par son contrat, d'ailleurs, sir Willcocks s'était engagea 
remplir toute espèce de devoir qui lui serait confié. Q)uoi 
qu'il en soit, tous ses autres projets sont restés sur le papier 
et actuellement presque tout son zèle est accaparé par le 
barrage de Hindié. 

Dès notre enfance nos oreilles étaient déjà remplies de 
contes sur le barrage de Hindié. Pourquoi dépenser tant 
d'argent à cette œuvre ; le vaut-elle ? Pour me rendre compte 
de cela, j'ai trouvé bon d'aller jusqu'au barrage. J'avais déjà 
décidé de partir pour Kerbéla deux jours après mon entrevue 
avec sir Willcocks ; et, profitant de l'occasion de ce voyage, 
je suis allé au barrage et j'ai examiné les travaux. La route 
entre Bagdad et Kerbéla est des plus fréquentées. Journel- 
lement des deux terminus partent huit diligences dont cha- 
cune a dix vovageurs, La voiture fait arriver les vovageurs 
en dix, onze heures à l'endroit voulu. Me rappelant qu'au- 
trefois nous avions mis trois jours, j'ai béni Dieu de ce 
léger progrès. Les gens qui prennent la voiture sont des 
notables, car la plupart des vovageurs vont à âne, à cheval 
ou même à pied. En cette saison les routes ne sont pas diffi- 
ciles : mais pendant les crues, les eaux inondent et détruisent 
les chaussées. C'est après Mousseyeb, chef-lieu de Nahié 
situé sur la route et au bord de l'Euphrate, à une heure en 
voiture au sud, que l'on rencontre le barrage de Hindié. 
L'origine de Hindié est connue ; je la résume ici. Autrefois 
l'Euphrate coulait vers Hillé, à une demi-heure de distance 



DE STAMBOUL A BAGDAD 227 

au sud de iM()usseveb. Il y aà peu près cent ans de cela, un 
Hindou, dans le but pieux de faire parvenir de l'eau à 
Nedjef, avait ouvert sur le lleuve de Hillé un canal latéral 
d'où son nom deHindié. L'eau s'y est plue, elle a continuel- 
lement travaillé ce petit canal, rongeant, mordant, élargis- 
sant le lit et les bords; à ce point qu'à la fin le bras principal 
de l'Euphrate qui n'avait pas varié depuis des milliers d'an- 
nées commença à perdre son eau, puis s'assécha tout à fait. 
Actuellement l'eau ne coule plus que pendant deux mois 
dans le bras principal de l'Euphrate, c'est-à-dire dans le 
fleuve de Hillé. qui pendant tous les autres mois reste 
assoiffé, la gorge sèche, desséchant par là même toutes les 
cultures et les jardins situés sur les deux rives. 

Si le dessèchement du bras principal profitait du moins 
à l'autre 1 Mais malheureusement le canal de Hindié ne peut 
pas rendre les mêmes services que celui de Hillé; dans le 
canal de Hillé presque partout des canaux latéraux impor- 
tants sont creusés, qui, répartissant les eaux, assurent la 
prospérité ; en outre les rives du fleuve sont à un niveau 
qui permet que les terrains ne s'abreuvent que sobrement. 
Tandis qu'au canal de Hindié ou bien l'eau s'étale en 
nappe, recouvre et détruit les récoltes, ou bien, par la raideur 
de la pente, elle affouille continuellement le lit du fleuve, 
de sorte que les deux rives restent privées d'eau même pen- 
dant les crues. L'ancien bras de Hillé et celui de Hindié se 
rejoignent un peu au nord de Semavé. Si ces deux fleuves 
avaient de l'eau, ils enserreraient une île fertile. Mais cha- 
cun d'eux, avant le confluent, se subdivise en deux. Le 
fleuve de Hillé se divise en deux branches, l'Ifek et le Daga- 
ra, qui se réunissent plus en aval. Quant au Hindié, qui 
est actuellement le véritable Euphrate, il se divise en deux 
à Zoulkifil ( 1 1, à sept heures au sud du barrage; là un em- 
branchement coule vers Koufa, Djaara, et l'autre vers 

(i) Cf. tîg. 14. ib. 



228 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Chamié, puis ces deux branches se rejoignent un peu au 
nord de Chinafié (chef-lieu de Nahié) en produisant un fort 
courant dans un étroit passage entre deux berges escarpées. 
Et la branche de Chamié se trouve sur le point déjouer le 
même rôle que l'Hindié a joué ; car, en aval de Kifil, la 
branche de Chamié attire à soi toute l'eau de l'Euphrate 
tandis que le canal de Koufa s'encombre d'atterrages à 
cause des levées de terre (les Soukours), faites par les tribus 
pour leurs cultures, le riz et autres céréales. Les gens au 
courant prétendent qu'avant dix à quinze ans, la branche 
de Koufa sera desséchée comme le fleuve de Hilléet que les 
villes sur ses rives seront ruinées ; et qu'àNedjef surtouton 
souffrira beaucoup du manque d'eau. En fait, il faut trouver 
dès à présent des movens pour assurer le maintien de l'an- 
cienne répartition des eaux en faisant des dragages dans les 
canaux et en faisant enlever les Sukours et surtout les obs- 
tacles au lieu dit Nagara. En résumé, au sud de Mousseyeb 
depuis le barrage de Hindié, jusqu'à Semavé, l'Euphrate 
se compose de quatre bras séparés dont deux sont secs 
pendant dix mois de l'année, et les deux autres d'eau 
toujours vive et courante. Tandis que ce barrage avait été 
précisément construit pour assurer part égale à ces quatre 
bras dans l'écoulement de l'eau de l'Euphrate. 

Dès le début on en avait senti le besoin et on avait fait 
des barrages, mais provisoires et emportés de suite parle 
courant. 

Le premier barrage qui fut sérieusement fait a été celui 
que Sirri Pacha avait fait construire. Et, comme résultat, 
l'écoulement de l'eau avait été effectivement régularisé jus- 
qu'il y a sept à huit ans, mais à la fin on avait négligé de 
réparer et d'entretenir, — on expédiait les sommes réser- 
vées à ces travaux à Stamboul «■ pour donner des marques 
de fidélité et d'attachement au Centre du Sultanat » ; et voilà 
comment ce barrage qui avait été achevé s'est détruit, et 
comment le bras de Hillé a été privé d'eau. Actuellement 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



229 



sir Willcocks et ses auxiliaires travaillent encore à réparer 



ce dégât. 



Le barrage qui avait été fait jadis avait un mètre et demi 
d'élévation, une retenue d'un mètre et demi suffisant à la 
veine du canal de Hillé,dont le lit est plein de dépôts, pour 
s'emplir. L'année dernière sir Willcocks voulut consolider 





ClicluJ S. Scvian bey. 

FiG. 7. — Récolte du riz : aux bords du Hiadiveh. 



l'ancien barrage et refermer un trou qui s'y était ouvert; mais 
la force du courant ayant percé un autre point faible du 
barrage a ouvert une autre perte plus large et produit ainsi 
une terrible cascade d'un mètre et demi de hauteur, qui 
rend toutes ces dépenses vaines. D'après les renseignements 
fournis par MM. Medliot et Eady qui sont chargés de 
surveiller les travaux, le barrage construit par Sirri Pacha, 
malgré toute sa solidité, n'aurait jamais pu être qu'un ex- 
pédient provisoire car ses fondations ne sont composées que 
de pierres et de rochers jetés au hasard, et un jour prochain 



23o BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

l'eau les ébranlera. Cependant eux-mêmes ne peuvent que 
consolider cet ancien barrage jusqu'à ce qu'on puisse ache- 
ver le nouveau; ils sont par conséquent occupés à remplir 
les trous pratiqués par le courant au moyen de roches artifi- 
cielles : on édifie juste à l'orifice de l'ouverture des piles de 
sept à huit mètres cubes de briques de la fabrique de Kouré, 
— spécialement établie près du lieu des travaux, puis on fait 
chavirer ces piles à la vapeur ; on espère ainsi réparer la 
rupture qui s'est produite l'année dernière, et si Pancien 
barrage est ainsi réparé, l'eau coulera à Hillé, en attendant 
que les autres parties du barrage soient consolidées. 

Le total des frais pour l'année dernière et cette année par 
ces travaux monte à So.ooo livres ; mais comme ce n'est là 
qu'un travail provisoire, le projet définitif des ingénieurs 
est autre ; comme il est impossible d'obtenir des fondations 
solides en empierrant le plein courant, ils vont établir les 
fondations non dans l'eau mais sur la terre, en creusant 
un conduit artificiel où ils ne feront passer l'eau qu'après 
y avoir achevé la construction du barrage. A cet eff"et on est 
actuellement occupé à creuser un canal en forme d'arc de 
huit à neuf cents mètres de longueur, à cinq ou dix minutes 
de distance au nord de l'ancien barrage. Dans ce conduit 
un barrage solide, à 36 vannes, sera construit; et à gauche 
de ce canal artificiel, avant d'arriver au nouveau barrage, 
une prise d'eau rejoignant l'ancien lit sera ouverte dans la 
direction du bras de Hillé ; ainsi à Tépoque des basses eaux 
de l'Euphrate, les vannes du barrage étant fermées, au fur 
et à mesure des besoins l'eau coulera à Hillé. A l'époque 
des crues les eaux se répartiront par les deux canaux, toutes 
vannes ouvertes. 

En évaluant ce que ces travaux coûteront au Trésor, nous 
nous trouvons devant le terrible total de 140.000 livres. 
Mais en pensant que, dès la première année qui suivra ces 
travaux, les revenus du gouvernement augmenteront de 
5o à 60.000 livres, cette somme n'est pas exagérée, à condi- 



DR STAMBOIL A BAGDAD 23 : 

tion bien entendu que les travaux aboutissent. Cependant 
certaines personnes compétentes déclarent que ces travaux 
ne seront pas encore suffisants. 

Les méandres en aval seront de nouveau colmatés et 
comme cette fois, le bras de Hillé restant asséché, le bar- 
rage ne rompra pas, c'est en amont, dans la partie nord 
du cours du fleuve, c'est-à-dire aux environs de Mosseïeb 
qu'il faudra craindre une inondation. De plus, aux environs 
d'Ifek et de Dogara, sur le bras de Hillé, les tribus élèvent 
des levées de terre (soukour) sans penser à leur véritable 
intéi'èt et à l'intérêt public; le courant de l'eau se ralentit 
d'autant avec ces obstacles, les boues se déposent. Tant qu'on 
n'aura pas fait détruire ces «soukours », — de gré ou de force, 
— tout ce qu'on entreprendra pour ce fleuve est inutile. 

Je ne connais pas l'opinion désir Willcocks sur ce point, 
mais la chose est si évidente, qu'il a dû lui aussi y 
penser. Enfin il est indispensable de faire procéder au 
dragage du bras de Hillé qui est actuellement rempli 
de dépôts. Et depuis l'année dernière on s'occupe de 
creuser dans le bras asséché de Hillé un canal de 46 kilo- 
mètres de longueur et de 10 mètres de largeur; grâce à ces 
travaux, cette année l'eau coulera à Hillé; mais cette mesure 
ne vaut que pour cette année; elle consolera un peu les 
habitants de Hillé et permettra, pour une année tout au 
moins, à leurs terres de produire leurs récoltes; il est cepen- 
dant certain que dès l'année prochaine ce canal sera tout à 
fait envasé. 

XII 

PÈLERINS ET PELERINAGES. — TRESORS SANS EMPLOI 



On rencontre presque dans chaque localité de l'Irak un 
lieu de pèlerinage. Les habitants ontplus que partout ailleurs 



a32 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

confiance dans les lieux saints, qui sont toujours remplis 
de milliers de suppliants dont les uns baisant les tombeaux, 
d'autrefois se prosternant sur le seuil, d'autres encore fai- 
sant leurs demandes à haute voix. Jl y en a aussi qui prient 
en criant et en pleurant. 

Les pèlerinages les plus fréquentés sont ceux de Cheikh 
Abdel-Kader El-Guilani, Imami Azam Abou Hanifa. Les 
habitants vénèrent tellement El-Guilani^ que le serment fait 
en son nom est considéré comme irrévocable. 

Le bas peuple tient mieux le serment prêté au nom des 
saints que celui prêté au nom de L)ieu ; tout recours est 
impossible contre ceux qui jurent au nom de l'Imam Abbas 
enterré à Kerbéla. Jurez tant que vous voudrez au nom de 
Dieu ou du Koran, les ignorants ne le prendront jamais au 
sérieux. Un fameux brigand, Atié, que j'avais rencontré 
à Nedjef, me disait pour se défendre : « Si ceux qui m'impu- 
tent ces crimes ne sont pas des menteurs, qu'ils aillent 
donc une fois jurer au « Haram Cherîf» d'Imam Abbas. » 

Ceux à qui il arrive malheur implorent assistance en 
disant : Ya Ali ! Ya Cheikh Abdel-Kader ! Ya Abbas ! ou Ya 
Hussein ! J'ai rarement rencontré parmi la populace des 
gens disant : Yallah ! ou Ya Resoul Allah ! 

Il est nécessaire de dire que les Sunnites seuls implorent 
l'assistance d'Abdel-Kader. En allant de Hillé à Koufa, au 
moment où nous sortions du canal Ouweïnat, àl'Euphrate, 
notre tarradé (sorte de petit voilier) ayant échoué à un 
endroit très bas du canal, les rameurs furent obligés de le 
conduire au fleuve en le traînant dans la boue. Ils se répé- 
taient l'un l'autre : « Dis Ya Ali ! » 

Ces exemples montrent la profonde impression que pro- 
duisent les pèlerinages. Ceux qui attirent le plus les pèlerins 
des Indes, de la Russie et de la Perse, sont : Nedjef, Ker- 
béla, Kazmeïn, Samarra. Je n'ai pu voir ce dernier lieu, où 
se trouvent les tombeaux d'Imam Hassan Askeri et d'Imam 
Ali El-Hadi, mais partout ailleurs, j'ai constaté l'enthou- 



DK STAMBOUL A BAGDAD 2 33 

siasmedes malheureux pèlerins. Imaginez-vous l'état de ces 
pauvres gens venus souvent à pied et sans argent du Kho- 
rassan et du Mazendéran, car bien des fois ils font mal 
leurs calculs, et l'argent emporté ne suffit pas. Ces pèlerins, 
pour la plupart pâles, exténués et malades, malgré toute 
leur fatigue, se hâtent vers les lieux saints, il est impossible 
de ne pas être ému en les voyant. 

En allant de Kerbéla à Tuveridje, qui est au centre du 
Hindié, un Persan ne connaissant pas notrelangue avait suivi 
nos animaux. Ce malheureux, pâle de fièvre, inondé de 
sueur, allait à Nedjef. Il s'était joint à nous, craignant que, 
seul, on ne le pillât ou le tuât. Je lui ai demandé : « Pour- 
quoi n'es-tu pas resté à Kerbéla, afin de te soigner et de te 
reposer? » Il m'a répondu : « Que mille âmes comme la 
mienne soient sacrifiées en l'honneur d'Ali ! » Sur cette 
réponse, nous l'avons fait monter sur un âne pour lui per- 
mettre d'aller de Tuveridje à Nedjef; nous lui avons donné 
aussi un peu d'argent. On aurait dit, alors, que la vie venait 
de lui être rendue. 

A Koufa j'ai vu une autre tragédie : Un homme ayant 
l'aspect d'un cadavre s'était jeté dans le tramway pour 
arriver un moment plus tôt à Méchhed Ali et y rendre 
l'âme. Comme à ce moment on prenait des précautions à 
cause du choléra, le conducteur se mit à crier, craignant 
qu'on ne lui imposât une quarantaine. On prit ce malheu- 
reux comme une loque, et on le déposa au bord de la route. 
Il leva alors les yeux vers le ciel, sollicitant peut-être une 
intervention miraculeuse qui le transporterait à Nedjef. J'ai 
été saisi de stupeur en voyant quelle force la foi donnait à 
un malheureux épuisé par un voyage de cinquante jours, et 
dont la dernière heure était venue. 

Les pèlerins viennent souvent en caravane, conduits par 
des Tchavouchs, sorte de courtiers. Le rôle desTchavouchs 
est de parcourir chaque année la Perse, d'y réunir des 
pèlerins, de débattre le prix du voyage avec les chefs de 

XIV. 16 



234 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



caravanes et de servir de guides aux pèlerins. Aussitôt que 
l'on aperçoit les dômes dorés des lieux saints, les Tcha- 
vouchs peuvent réclamer leur salaire, ils le touchent, puis 
entrent dans les villes et arrivent dans la mosquée des 




FiG. 8. 



Cliché S. Sévian bey. 

Un ensevelissement, l'hiver, en plein désert : prés de Koùfah. 



tombeaux en prononçant les invocations dites Tehlil et 
Tes limât. 

A l'entrée des tombeaux, les Muzevirs (directeurs de pèle- 
rinage) vendent aux pèlerins de longues chandelles qu'ils 
doivent tenir à la main ; en récitant des prières et des 
Tehlil, on pénètre alors dans les tombeaux, où ces visites 
durent jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. Les villes 
de Kerbéla, Nedjef et Kazmeïn doivent toute leur activité 
aux pèlerins, et la plupart de leurs habitants parlent le 
persan. 

Mais beaucoup de pèlerins arrivent aux lieux saints 
après avoir épuisé leur argent, meurent de maladie ou sont 



DE STAMBOIL A BAGDAD 



235 



obligés de mendier : le tiers peut-être des habitants de 
Kerbéla et de Nedjef se compose de mendiants ; le spectacle 
tragique et lamentable que j'ai contemplé en traversant 
la rue entre Bab algharbi et Bab Baghdad restera à jamais 
gravé dans ma mémoire. Cette rue n'est qu'un passage 
très étroit entre les maisons et les murailles, dans les- 




' # iFlil' iiMI f iW 

Cliché b. bcvi.ui oc> . 



FiG. g. — Kerbéla. 



quelles on a percé des trous d'un demi-mètre de hauteur, 
ne pouvant servir d'habitation même à des hiboux; j'ai été 
stupéfait de voir que ces trous étaient des habitations. J'ai 
alors observé les habitants : l'un était aveugle, l'autre 
boiteux, un troisième avait le visage et les yeux gonflés ; 
chacun, enfin, étaitatteint de quelque terrible maladie. D'ail- 
leurs quelle santé pourraient avoir ceux qui demeurent dans 
ces trous ? De plus, les habitants ont transformé cette rue 
en lieux d'aisances; les voisins, voyant son état dégoûtant, y 
jettent toutes leurs ordures. On n'y trouve ni air ni soleil, 



2 36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et l'infection est telle qu'elle suffoque les passants. J'ai dû 
perdre cinq ou dix minutes pour traverser cet endroit répu- 
gnant. En sortant de là, ma tête tournait, j'avais des nau- 
sées, et je fus obligé de m'appuyer sur le bras de mon com- 
pagnon pour ne pas tomber. Maintenant, on a l'intention 
de détruire ces murailles pour construire un hôpital avec 
leurs matériaux. Les habitants en sont désolés. Des femmes 
se lamentent, disant : « Que deviendrons-nous? On \a 
nous prendre nos maisons. » Cependant j'espère que la 
municipalité de Kerbéla se hâtera de démolir ce fover 
d'infection. 

Il est étrange qu'à Kerbéla, ville de (5o.ooo habitants qui 
reçoit chaque année 200.000 pèlerins, il n'y ait ni école 
secondaire ni hôpital ; mais à quoi servirait un hôpital dans 
un pays où il n'y a que misères et maladies ? 11 serait tou- 
tefois possible de trouver de l'argent. On trouve tant de 
richards zélés pour ces lieux saints qui, en sacrifiant la 
centième partie de leurs vœux et fondations pieuses à des 
œuvres pareilles, obtiendraient quand même les récom- 
penses de Dieu. D'ailleurs, dans la plupart des tombeaux 
de saints il y a d'immenses trésors accumulés, qui demeu- 
rent inutiles quand ils ne pourrissent pas, et qui trouve- 
raient là leur véritable emploi. 

Actuellement dans les tombeaux de Abbas, Hussein, Ali, 
il y a des dons précieux apportés par des souverains et de 
riches personnages, mais le trésor le plus considérable est 
celui du tombeau d'Ali, car Nedjef a échappé aux attaques 
des Wahabites et des autres pillards; les tombeaux de Hus- 
sein et de Abbas, depuis cent dix ans, ont été plusieurs fois 
saccagés. Mais les trésors de Nedjef sont restés tels qu'ils 
étaient parce qu'on avait dès le début entouré la ville d'une 
enceinte. A Nedjef il y a deux trésors, dont l'un n'a été 
ouvert que sous Abdul-Aziz, à l'occasion de la visite de 
Nassireddin Chah, par iradé impérial, en présence du 
ministre de l'Evkaf, Kemal Pacha, spécialement envoyé 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



237 



à celte occasion. A ce moment, sur le désir de Nassireddin 
et par ordre du Sultan, un magnifique candélabre, dont la 
valeur a été estimée 5.5oo livres, a été sorti du trésor et 
pendu au-dessus du tombeau, où on le voit encore actuel- 
lement. Nassireddin a fait déposer au trésor un sabre valant 
plusieurs milliers de livres; depuis lors le trésor est resté 



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CUlIic b. Sévian bey. 



FiG. 10. — L'Abbâsiveh : à Kerbéla. 



fermé, mis sous scellés par Kemal Pacha, le ministre de 
l'Evkaf, et Midhat Pacha, alors vali de Bagdad. On a évalué 
de plusieurs manières les bijoux et objets qu'il contient. Un 
ouvrage même a prétendu que la valeur des bijoux attei- 
gnait 3o millions de livres; chose impossible. D'après ce 
que disent le Kilitdar et deux autres personnes, leur valeur 
réelle ne peut dépasser 5 à 600.000 livres. Mais les don- 
nées précises font complètement défaut. 

Je me bornerai à dire que notre gouvernement constitu- 
tionnel devrait charger de l'estimation précise du trésor 



2 38 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

une commission composée de personnes de confiance. Quant 
aux autres trésors, je les ai vus : dans celui de Hussein, on 
remarque une couronne, plusieurs centaines de livres qu'un 
Râdja indien avait données, un sabre ornéd'émeraudes va- 
lant 2.000 livres. 

Des quantités énormes de rideaux, de châles, mis dans 
la poussière Tun sur Tauire et qui pourrissent de la sorte, 
si on les met en vente, auront bien diminué de valeur, mais 
représentent une somme de lo à iS.ooo livres qui risque 
d'être perdue. Si on les avait vendus auparavant et si on 
avait fait avec le prix de la vente une œuvre de bienfaisance, 
on aurait certainement réjoui davantage Tâme magnanime 
du Seigneur des Mart\TS. Le trésor de Abbas est comme 
un dépôt d'armes; les deux chambres qui le contiennent 
sont remplies jusqu'au plafond par des poignards et des 
sabres, mais les parties en bois de ces armes sont malheu- 
reusement détruites par les vers. On ignore ici l'usage 
de la naphtaline et du camphre; pour conserver les objets, 
on n'emploie quele tabac, ce qui est insuffisant. Dans le trésor 
de Abbas il y a eiicore des caisses pleines de châles, de rideaux 
de soie brodés d'argent, de chandeliers, mais tout cela pour- 
rit sur place et se trouve hors d'usage. Seuls, une broche en 
brillants valant quelques centaines de livres, un chandelier 
très précieux et un sabre en or attirent l'attention. Dans le 
trésor d'Imam Ali il y a des tapis splendides valant cent et 
même mille livres. Un tapis brodé de soie et de filigrane, 
qui est un cadeau de Chah Abbas, est très remarquable — 
sur un bDrd du tapis est écrit : « Le chien du Seuil de Sa 
Majesté, Abbas. » Une couronne qui vaut quelques mille 
livres, cadeau d'un radja indien, est pendue au-dessus 
du tombeau. Dans les trésors qu'on peut voir, il y a nombre 
d'objets d'or et d'argent dont le poids atteint plusieurs cen- 
taines d'oques. 

Les habitants de Kerbéla et de Nedjef et même les servi- 
teurs d2S Hazrat sont d'avis que ces trésors, au lieu de 



DE STAMBOl L A BAGDAD 



239 



pourrir inutilement, devraient être mis en vente; avec l'ar- 
gent on construirait des hôpitaux ; certains exagèrent et 
disent qu'on ferait avec un chemin de fer entre K.hané- 
kine et Nedjef, pour les pèlerins. 

Nous, nous doutons qu'on puisse construire un chemin 
de fer avec l'argent de la vente ; d'ailleurs la concession de 
la ligne de Bagdad ne le permettrait pas. 




Cliché s. bévian bey, 
FiG. II. — Manipulation du Toinbac-Kerbéia. 



En tout cas, j'attire l'intérêt de nos hommes d'État — 
qui peut-être l'ignorent jusqu'à présent — sur le fait qu'à 
Kerbéla il v a des trésors vraiment dignes d'attirer l'atten- 
tion de notre Gouvernement et du ministère de rEvkaf. 
Comme l'état actuel de ces trésors ne peut se prolonger, il 
est nécessaire, et en même temps d'un grand profit pour 
les lieux saints, d'v remédier au plus tôt. 



240 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



XIII 



ZUGURDS ET CHIMIRDS 



Une interview du « Tchakerdjeli » de llrak. 

J'étais allé de Kerbéla à Hillé via Hindié, et j'avais décidé 
d'aller à Koufa par eau, après avoir visité les ruines de 
Babylone au lieu dit Kuveïrich, et la tour Birs Nimroud. 
Mais, pour ne pas revenir par la même route, je m'étais 
embarqué sur le canal d'Ouweïnat, qui prend l'eau du fleuve 
au sud de Tuveridje, centre du Hindié, sur un tarradé, 
c'est-à-dire sur un petit voilier, que les bateliers tiraient en 
arrivant aux points de jonction avec le fleuve qui était 
plein de boue, et qu'on était littéralement obligé de porter 
sur ses épaules pour le mener au fleuve. 

Nous avions calculé que nous arriverions en quatre ou 
cinq heures à Koufa, le port de Nedjef, dans le cas où le 
vent serait favorable, et nous n'y sommes parvenus qu'à 
2 heures de la nuit, à la turque, non parce que le vent était 
contraire, mais parce qu'il était calme. Quand le vent du 
sud qu'on appelle Cherki souffle, la limpidité de l'atmos- 
phère de tout l'Irak est troublée. Koufa aussi était entourée 
d'une vapeur étoufl"ante et d'un brouillard répandant une 
mauvaise odeur; l'abondance de la culture du riz dans le 
voisinage augmente, dit-on, l'épaisseur de l'air. Ajournant 
la visite plus ample de Koufa à mon retour, je me suis hâté 
de prendre un tramway d'extra, car ici le tramway ne cir- 
cule plus après le coucher du soleil. Ce tramway, que les 
chevaux menaient à grand trot, nous a conduits en une 
demi-heure à la porte de Nedjef, mais nous avons eu la 



DE SIAMBOUL A BAGDAD 24 1 

surprise de voir qu'elle était fermée : depuis que des bruits 
de choléra couraient, on fermait pendant la nuit les portes 
de la ville. Car un Persan a fait jadis entourer Nedjef d'une 
enceinte pour la préserver de l'attaque des Wahhabites. Le 
mudir de Koufa, qui avait prévu le cas, nous avait fait 
accompaj^ner par un gendarme pour attester notre identité 
et empêcher qu'on ne nous prenne pour un cholérique ou 
un vagabond. Mais le témoignage du gendarme à travers 
la porte n'a pas suffi au gardien, il fallut que nous le 
convainquions nous-même. Après ces formalités, où trou- 
ver la clef de la porte? L'un dit qu'elle est à la gendar- 
merie, l'autre chez l'officier, un troisième à la municipalité. 
Enfin, après mille difficultés, on l'a retrouvée. Mais les 
portiers novices ne connaissant pas son usage, nous avons 
dû attendre jusqu'à 4 heures (à la turque) en dehors de l'en- 
ceinte. Et cependant, l'autre porte du côté du désert n'était 
pas fermée: il paraît que la fermeture de Bab Koufa pendant 
la nuit n'est qu'un reste des anciens usages. 

La mentalité spéciale aux tribus et aux nomades à 
pénétré jusqu'à l'intérieur de Nedjef; les habitants sont 
divisés depuis cent ans en deux partis : les Zugurds et les 
Chimirds; trois quartiers de Nedjef sont habités par les 
Zugurds, et le quatrième par les Chimirds; les luttes san- 
glantes ne manquent jamais entre les deux partis; de temps 
à autre, de terribles combats éclatent entre eux ; on voit dans 
toutes les rues de la ville des trous produits par des balles, 
semblables à ceux qu'on voit au mur et au plafond du Par- 
lement à Sainte-Sophie. Dans le temps, les Chimirds et les 
Zugurds, lorsqu'ils se battaient, respectaient, dit-on, les 
droits des neutres; plus tard la situation a empiré et 
chacun des deux partis s'est mis à demander des secours 
aux tribus des environs; de la sorte, les tribus arabes enva- 
hissent parfois la ville. Comme l'appui de ces tribus est 
toujours intéressé et mû par l'espoir du pillage, les bazars 
et les maisons des neutres sont saccagés et la ville mise à 



242 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

sac. Ne vous étonnez pas si je vous dis que des événements 
pareils, tout pareils à ceux du mo}en âge arrivaient à 
Nedjef il y a trois ou quatre ans, et qu'il est très possible 
qu'ils se reproduisent à la première occasion. 





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Cliché S. Sévian bey. 
FiG. 12. — Rue du quartier d'Abbâs : à Kerbéla. 

Telle est l'affaire de Atié ibn Moutaïr, du parti des Zu- 
gurds, qui commença par des actes de brigandage et fina- 
lement rendit nécessaire l'intervention des troupes. 

Atié, apprenant que Nazim Pacha, arrivant à Bagdad, 
avait donné des conseils et obtenu des fetvas pour assurer 
la paix entre les tribus, qu'il avait invité tous leurs chefs à 
des banquets, et leur avait pardonné toutes leurs fautes, 
Atié, dis-je, s'était enfui désolé : n'avant pas de parti, il ne 
savait comment demander grâce. Un jour il entra â Bagdad 
déguisé et, suivant la coutume arabe, pour montrer qu'il 
demandait sa grâce, il mit son 'Ikal à son cou et alla tomber 
aux pieds du vali. Celui-ci, dans un but politique et pour 



DE STAMBOUL A BAGDAD 248 

maintenir la sécurité, lui accorda une lettre de grâce. Main- 
tenant, Atié a sa liberté complète à Nedjef et dans les 
environs. J'ai voulu le voir. Lui qui n'était pas des chefs de 
Zugurds, s'était fait reconnaître comme tel à force d'in- 
trigues, faisant des invites à l'un et à l'autre, cherchant 
surtout à avoir des partisans parmi les Arabes des tribus 
voisines, si bien que ceux-ci, comme les Chimirds, le haïs- 
sent à juste titre. Mais comme il avait gagné des partisans 
en faisant manger à Veli ce qu'il prenait à Ahmed, les fonc- 
tionnaires n'osaient plus lui toucher. Cependant, il }' a à 
peu près sept ans, à la suite d'un combat livré devant la 
porte de Xedjef, le Gou\ernement avait décidé de le punir. 
Il prit la fuite, fut condamné par défaut et, dès lors, ne 
cessa plus d'être condamné de la sorte. 

Comme en Irak, ces condamnations sont encore plus 
nombreuses que les dettes irrecouvrables, elles ne pouvaient 
avoir aucune influence sur la manière de faire d'Atié qui, 
bien que condamné, se promenait tranquillement dans les 
rues de Nedjef, et ne manquait pas de menacer ceux qui 
avertiraient de sa présence l'autorité locale. 11 pillait lui- 
même ou faisait piller par ses partisans des tribus avec les- 
quelles il était allié, et commettait des meurtres. 

A trente heures de distance, son nom inspirait la terreur; 
les fonctionnaires ne pouvaient pas faire dire la vérité à 
ceux qu'il avait épargnés. L'attitude des fonctionnaires, la 
précipitation avec laquelle les magistrats donnaient des 
ordres et rendaient des jugements inexécutables, ont natu- 
rellement aggravé la situation. Au lendemain de la Consti- 
tution, sur l'avis qu'Atié était arrivé chez lui à Nedjef, des 
soldats ont assiégé sa maison, mais sans pouvoir l'empêcher 
de prendre la fuite. Cette fois cependant, des troupes le 
poursuivirent jusqu'à sa forteresse en dehors de la ville, où 
il s'était réfugié, et l'ont entièrement anéantie; mais Atié a 
quand même réussi à leur échapper. Depuis lors, et jusqu'à 
l'arrivée de Nazim Pacha à Bagdad, Atié n'existait pas 



.244 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

officiellement. Maintenant, à l'en croire, il se serait soumis, 
n'ayant d'ailleurs aucune faute à se faire pardonner. 

Atié est un jeune homme de trente ans, brun, d'une 
grande taille et portant la barbe ; la flamme de la méchan- 
ceté brille dans ses yeux ; sa voix est forte, il est aussi 
disert qu'un avocat. Pour montrer sa fidélité à la Porte, il 
dit qu'il a donné à ses quatre enfants des noms qui peu- 
vent servir à l'union des différentes nationalités : Turki, 
Arabi, Adjémi et Kurdi. Écoutons-le un peu : « Efendi, dit- 
il, personne n'est plus innocent que moi, et personne n'a 
été autant calomnié que moi ; tout crime qui se commet 
m'est imnîédiatement attribué ; on augmente ainsi chaque 
jour le nombre de mes prétendus méfaits. — On a dû cepen- 
dant avoir quelques présomptions, pour vous attribuer tous 
ces crimes, — Je jure sur le nom d'Abbas que tout cela vient 
de la jalousie. Si vous voulez, demandez à toutes les per- 
sonnes présentes. » 

Les dix, quinze ou vingt personnes présentes se sont trou- 
vées dans une position très délicate; cependant, toutes ont 
témoigné en sa faveur et ont dit: « Il a vraiment bon cœur, 
sa maison est ouverte, il est très large, a beaucoup d'égards 
pour les pauvres; c'est son entourage qui l'a disqualifié. » 

Je me disais en moi-même : « Il cumule le brigand 

est généreux. » 

Atié continua: « Je n'ai jamais tiré sur les soldats; quand 
je suis attaqué par les troupes, ma seule tactique a toujours 
été la fuite. — Etant aussi innocent, et tellement sûr de 
vous-même, pourquoi n'avez-vous pas livré votre fusil au 
gouvernement? — Efendi, comment aurais-je eu con- 
fiance? J'étais certain qu'on m'aurait tué, sans avoir com- 
mis aucune faute. D'ailleurs les fonctionnaires prenaient 
des richvet (pots-de-vin) de celui-ci, de celui-là et étaient 
toujours contre moi; tout avait pour origine le richvet; 
mais actuellement, grâce à Dieu, il n'y a plus de richvet; 
grâce à l'Etat et à la Nation tout le monde en est persuadé. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 245 

Si je commets quelque faute, que mon cou devienne plus 
fin qu'un poil ! d'ailleurs comment un chien tel que nroi 
oserait-il contrarier le gouvernement? » 

Atié ne se contente pas d'être gracié, il exige d'être réha- 
bilité pour toutes ses condamnations. Il me demandait : 
« Si je le réclamais, ne pourrais-je pas Tobtenir?'' » Il va 
encore plus loin, réclame des restitutions et se considère 
comme un proscrit politique. « Toutes mes propriétés ont 
été ruinées; on a détruit ma maison ; à l'extérieur, mes 
récoltes ont été anéanties, et je n'ai plus de fortune ; je tou- 
chais de la municipalité un traitement qu'on a supprimé. 
Le gouvernement me dédommagera-t-il ? Me rendra-t-il 
mon traitement? — En allant dans cette voie, lui répartis- 
je, si on vous nomme Kaïmakam à Nedjef, vous voudrez 
devenir vali. » Et j'ai ajouté : « Vous ne tenez pas compte 
de ce qu'on vous a pardonné les crimes que vous aviez 
commis même après le rétablissement de la Constitution, 
et vous réclamez encore des dommages-intérêts. Le gou- 
vernement vous a absous ; n'aurez-vous pas assez d'équité 
pour le laisser tranquille ? » Il a finalement acquiescé. 

Je résumerai mes idées au sujet de cet homme en répétant 
le proverbe persan : « Le louveteau, bien qu'élevé parmi les 
hommes, devient quand même loup en grandissant », ce 
qui a été démontré, après mon entrevue avec lui, par un 
fait significatif. En effet, à Koufa, nous étions occupés avec le 
mudiràlouer un tarradé i barque) jusqu a. Chinafié, situé sur 
l'Euphrateetau sud. Un individu, àcette occasion, prend une 
attitude grossière, insulte le mudiret les personnesprésentes. 
Alors le gendarme se penche, tout craintif, à l'oreille du 
mudir et lui dit tout bas que ce personnage était le neveu 
d'Atié. Cependant le mudir, sans y attacher d'importance, 
donne l'ordre : « Enfermez-le au Palais du Gouvernement. » 

Quelques minutes plus tard, Hussein Elelvi, ce neveu 
d'Atié, reparaissait, gesticulant et réprimandant les bateliers 
devant le mudir, les menaçant ouvertement. Cette fois. 



246 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



je me suis mis en colère et j'ai demandé : « Comment se 
fait-il que cet homme soit sorti du Seraï? » Les gendarmes 
s'attribuaient mutuellement tous les torts et à la fin le 
mudir redonna Tordre de l'emmener. Alors j'ai vu une 
chose tout à fait singulière. Hussein Elelvi continuait de 
s'agiter, le gendarme ne bougeait pas de sa place. Ne pou- 



^^.r-U^Â^là 




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Cliché S. Sévian bey. 



FiG. i3. — kerbéla. 



vant plus me contenir, j'ai apostrophé le gendarme; avec 
mille difficultés on a pu l'emmener; mais probablement, 
cinq minutes après mon embarquement, il aura été relâché. 
En route les bateliers m'ont raconté que cet homme mena- 
çait de les tuer. A Chinafié aussi j'ai appris quelques exploits 
récents d'Hussein Elelvi. Alors j'ai constaté que pardonner 
sans motif est une absurdité. Cet Atié, bien qu'absous, 
pardonné, n'en a pas moins partout — comme Fehim 
Pacha (1) — des partisans s'appuyant sur lui pour com- 



(i) Hamidien fameux. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 247 

mettre toutes sortes de délits. Pauvre Irak ! que tu es loin 
de la Cop.stitution, de la loi et de la sécurité ! 



XIV 



LA NAVIGATION EN IRAK. ET LES MUZIFS 



11 aurait été plus facile d'aller à Bassora par le Tigre et 
en bateau, mais aussi il aurait été difficile de voir des choses 
intéressantes. Voilà pourquoi j'ai choisi la route de l'Eu- 
phrate. Le vovage sur l'Euphrate se fait au moyen de voi- 
liers qu'on appelle tarradé, meheïlé, mechhouf, belem,etc. 
Chacun de ces voiliers, conduit par un « Nakhouda », capi- 
taine, met à la voile lorsque le vent est favorable; dans le 
cas contraire il le fait avancer en poussant des perches appe- 
lées muredd contre la rive, ou bien dans le lit du fleuve, ou 
encore on a recours au halage. Quand on remonte le cou- 
rant, ces difficultés augmentent. Le voyage de Bassora à 
Mosseveb; dans ces conditions, dure un mois et quelquefois 
deux, mais avec le courant, malgré un vent contraire, il est 
rare que l'on mette plus de quinze à vingt jours. 

Il faut se faire un abri avec des nattes de roseaux, objet 
de fabrication indigène et d'un emploi fréquent : c'est avec 
elles que les Arabes construisent leurs habitations, sortes 
de tentes, d'un mètre et demi de haut sur deux ou trois de 
large. Impossible de se tenir debout dans Varchè, ou abri 
fait de ces nattes; on conçoit combien le voyage, de la sorte, 
est rendu pénible. 

Parmi les huttes d'indigènes, dites serifès, faites ainsi 
de nattes de roseaux, et dont le prix de revient ne dépasse 
jamais 5o piastres, au maximum, on en remarque qui sont 
un peu plus soignées. Ce sont les habitations ou muzifs des 



248 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

cheikhs; elles servent à ceux-ci et à leurs ressortissants de 
cafés gratuits, car les Arabes qui n'ont pas de Selamlik. les 
fréquentent dans la soirée. La compagnie du muzif et les 
honneurs rendus aux ;?2wssq/2rs, hôtes, varient selon le rang 
et la fortune du cheikh. Cependant, du plus grand au plus 
petit, aucun cheik n'a tenté de renoncer à la construction 
de nattes pour son Selamlik. 

Au sud de Semavé, près des limites de Sandjak de Mon- 
tefik, à cause du vent de Cherdji et de l'obscurité de la nuit, 
nous fûmes obligés de stationner notre embarcation, 
meheïlé. Près de là se trouvait le muzif du cheikh appelé 
Sefer; je suis allé voir celui-ci, qui ne me connaissait pas, 
mais ne m'en a pas moins reçu avec tous les égards en 
usage chez les Arabes. 

Dans son muzif beaucoup de personnes étaient assises, les 
uns les jambes croisées, les autres appuyés sur le coude et 
étendus à terre. Quand on reçoit une visite, la première 
chose que Ton fait est d'offrir le café : à peine êtes-vous assis, 
qu'on pile et fait griller devant vous du café vert: le foyer 
est creusé au milieu du muzif, on le fait cuire ensuite ; le 
muzif se remplit de fumée; et on apporte des cafetières aussi 
grandes que des aiguières, rangées en ordre ; après avoir 
subi plusieurs transformations et avoir été filtré plusieurs 
fois, le café est offert aux visiteurs, extrêmement chaud. II 
n'y en a qu'un doigt au fond de la tasse ; après l'avoir avalé 
d'une gorgée, vous en prenez une deuxième et une troisième 
fois. Dans tout l'Irak le café est pris de la sorte ; le sucrier 
est un usage inconnu ; il est même honteux de prendre le 
café la tasse remplie. Nous nous sommes conformés à ce 
cérémonial. Le cheikh et les siens se sont concertés à voix 
basse: ils voulaient nous offrir l'hospitalité pour la nuit. 
Je me suis excusé, et nos hôtes se mirent à manger. Le 
repas était on ne peut plus simple : du pain et du aïran, la 
seule nourriture au muzif, que les nomades prenaient tou- 
jours tard, d'ordinaire à 2 heures de la nuit (à la turque), 



DE STAMBOLL A BAGDAD 



249 



en prévision de la venue possible d'un hôte attardé. Voilà 
comment on est reçu dans le muzif d'un cheikh sans for- 
tune. 

Le lendemain soir au contraire j'étais dans le muzif du 
cheikh le plus renommé et le plus riche du pays, celui de 
Adjemi Bey, fils de Sadoun Pacha, situé à Maie, dans le 
Sandjak de Montefik. 

Sadoun Pacha avait averti son fils par télégramme de mon 
passage. Adjemi Bey fit attendre ses hommes sur les routes 
pendant quelques jours ; enfin son Mulla, ou intendant, vint 
à notre rencontre et envoya aussitôt un cavalier pour avertir 
Adjemi Bev. Il y avait cinq heures de chemin de l'endroit où 
nous étions jusqu'àMaïé; sur Tavisdu cavalier, Adjemi se mit 
de suite en route accompagné d'une vingtaine de cavaliers, 
et rencontra notre meheïlé à une heure de son muzif, où 
nous sommes allés ensemble à cheval. Ce muzif est une île 
au milieu du fleuve, il est mieux compris que les autres, 
ayant la forme d'une maison ; mais les murs sont en roseau 
et le plafond en nattes ; mais la disposition des roseaux est 
élégante. Selon l'habitude des Arabes et des Persans, on 
met au milieu une grande masse de pilaf et on dispose tout 
autour les plats : ainsi, sans avoir besoin de menu, on a 
la facilité de voir tous les mets devant soi. La table étant 
très grande, on met plusieurs plats de chaque sorte de mets 
afin que la main puisse les atteindre tous. Les Persans 
(ou les Arabes) mettent quelquefois du safran dans les mets. 

Il v a une grande difl"érence entre la région du sud de 
l'Euphrate et celle du nord, qui s'étend d'Alep à Hit et 
Roumadié au point de vue de la densité de la population. 
Les hautes terres sont tout à fait désertes et incultes, tandis 
que dans la région du sud, jusqu'à Bassora il y a de nom- 
breuses fermes, des palmiers et même des jardins et des 
vignes. De Hindié à la limite du sandjak de Montefik, les 
principales tribus sont campées sur les deux côtés du fleuve ; 
on trouve ici Béni Hassen, là Elfetle, plus bas Khezaïl et vers 
siv. 17 



I 



25o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

le sud Elziad et les Béni Hakim qui se divisent en plusieurs 
sections. Dans toutes ces tribus il y a un fait qui attire 
l'attention : s'occupant d'agriculture, elles sont fixées à la 
côte du fleuve et aux terrains étendus le long du fleuve ; 
c'est une transition de la barbarie à la civilisation, à laquelle 
conduit l'agriculture. 

Les tribus des deux rives sont si laborieuses et si atta- 
chées à leurs terres, que si jamais on voulait les forcer à 
retourner à leur ancienne existence de chasseurs et de ber- 
gers, elles montreraient la plus énergique résistance. 

Il y a beaucoup de diff"érence entre ces tribus et les Arabes 
du Badiat-ech-Cham,quisontdes chameliers. Cependant leur 
aff"ection pour la terre a ses bornes. Comme je l'ai dit plus 
haut, leurs habitations sont aussi mobiles que des tentes, 
et ces dernières sont encore d'un usage assez fréquent. Le 
premier eff'ortdu gouvernement devra se porter de ce côté. 
Au fur à mesure qu'on avance vers les xMontefik et Bassora, 
on voit que les Arabes logés des deux côtés du fleuve devien- 
nent plus attachés à la terre. La plantation des arbres est 
impossible pour les tribus nomades, car une tribu qui pos- 
sède des jardins, des dattiers, des vignes ne voudra plus 
abandonner ses biens et prendre la route du désert, quand 
changera la saison. Surtout du côté de Bassora, les planta- 
tions de dattiers garnissent les deux côtés de l'Euphrate : 
elles sont la propriété des cheikhs et des tribus. Ce progrès 
dans l'installation est venu avec le temps; mais est-ce là 
chose facile? Certainement non, car d'un côté les tribus 
sont toujours dans la défiance l'une vis-à-vis de l'autre, 
envahissant mutuellement leurs terrains (i). Cela montre 
l'impossibilité pour le gouvernement d'agir efficacement, de 
percevoir les impôts, et de faire pénétrer la civilisation 
dans les parties basses du Tigre et de l'Euphrate. Tout cela 



(i) Tous ces terrains avec leurs meubles appartiennent au gouvernement. 
Les Arabes travaillant comme locataires lui soumissionnent, ne sont que ses 
associés. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 25 1 

prouve que l'installation des tribus dans ces endroits est 
une chose qui demande un grand et méritoire effort. 

Mais la plus urgente mesure à prendre, c'est d'assurer 
la sécurité et le bon ordre dans cette région, surtout vers 
le sud à partir de Divanié. Imaginez-vous la terreur d'un 
homme qui voit toujours le canon d'un fusil braqué sur 
lui. Voilà l'état où se trouvent des centaines de milliers de 
personnes. Dans ma prochaine lettre j'eiî parlerai, in cha' Al- 
lah, d'après mes observations. 



XV 



« LE FUSIL SUR L EPAULE, ET LA FRONDE A LA MAIN » 

C'est l'attitude ordinaire dans le sud de l'Irak. On voit 
de plus en plus souvent reluire les fusils Mackenzie. La 
proximité d'un nid d'intrigues commerciales et d'insurrec- 
tions comme Koweït, fait que les armes de fort calibre, 
cartouches et revolvers abondent à l'intérieur du pays. 

11 est aussi dangereux de mettre un pistolet dans la main 
d'un petit enfant, que de donner un fusil dernier modèle 
à un Bédouin sans expérience. 

A partir de Hindié, je peux dire sans exagération que 
tous, depuis les enfants de dix ans, jusqu'aux vieillards de 
soixante-dix ans, portent le fusil en bandoulière. Tout pay- 
san, qu'il monte l'eau dans son kerd, ou qu'il batte les 
récoltes, travaille le fusil sur l'épaule. 

Il en résulte des maux sans nombre pour les habitants 
et les voyageurs, et un état d'anarchie indescriptible. Cet 
état de choses devient déplus en plus grave à mesure qu'on 
va vers le sud. 

Dès la première journée de notre voyage à Koufa, j'en- 



252 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

tendis crier à droite et à gauche : Kif ! Wakif! Abberni ! 
C'est-à-dire: « Stoppez! Faites-moi passer ! » qu'on adres- 
sait à nos bateliers, et comme je m'étonnais de ce sans- 
gêne, on m'apprit que ce n'était rien en comparaison de, 
ce que l'on voyait autrefois aux environs de Koufa et de 
Hindié. 

Auparavant, dit-on, aussitôt que le batelier entendait de 
la rive cet ordre : « Batelier, approche-toi ! » il accostait 
immédiatement en répondant : « Je suis votre esclave »; 
et s'il tardait un peu, une balle le faisait rouler dans le 
fleuve. On raconte même qu'un jour deux fellahs {Meïdi, 
dans le dialecte local) se promenaient au hasard, l'arme 
sur l'épaule; voyant des bateliers, l'un d'eux dit à son 
camarade : « En abattrai-je un du premier coup? » L'autre 
lui répondit : « Tu ne pourras pas. » Le premier tira et 
fît sauter la cervelle de l'un des bateliers. On cherche encore 
l'assassin. 

D'ailleurs, le Bédouin lui-même l'avoue : « Ah ! ce fusil, 
dit-il, c'est mon mauvais génie; quand je le prends à la 
main, il semble me pousser le bras, et m'oblige continuel- 
lement à tirer sur quelque chose ! » 

Pour le Bédouin, « la mère des turpitudes », c'est cette 
chose maudite qu'on appelle une arme ; l'ayant à la main, 
le Bédouin devient une brute furieuse, en révolte contre le 
gouvernement, contre son cheikh, contre la tribu voisine, 
contre lui-même, il n'a même plus confiance en soi. 

Au fur et à mesure qu'on descend l'Euphrate, on aper- 
çoit des « meftoul »(ij, tours fortifiées que les chefs des 
tribus ont fait construire pour s'y réfugier en cas de razzia. 

Sur ces larges tours, rondes ou rectangulaires, sont des 
gardiens qui surveillent sans cesse l'horizon ; on voit par- 
tout, sur les deux rives du fleuve, de ces tours, mais plus 
on s'avance vers le sud, plus elles sont grandes, hautes, 

(i)Cf. fig. 6. 





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É 



254 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rapprochées les unes des autres ; cela montre bien que le 
pays n'est pas sûr. 

Il va d'ailleurs une grande différence entre le cours supé- 
rieur et le cours inférieur de l'Euphrate : un fusil qui se 
vend trois livres dans la basse vallée, vaudra plus haut jus- 
qu'à neuf livres. I^e meïdi, dont toute la fortune est une sa- 
rîfé de 2 medjidiés, se vend lui-même pour posséder un fusil 
et des cartouches. Dans la basse vallée, les cartouches se 
trouvent à profusion et se vendent partout, tandis que dans 
la haute vallée, le propriétaire d'un fusil est obligé de fabri- 
quer lui-même ses cartouches. 

Dans la haute vallée chacun ne possède qu'un seul fusil, 
tandis qu'ici on voit que chacun en a plusieurs ; plus haut 
on a quelque honte à se promener avec une arme dans la 
ville, mais à partir de Chinafîé, on se promène couramment 
en armes dans les villes. Et même il y a quelques jours, 
avant mon arrivée à Chinafîé, au beau milieu du bazar, 
deux individus de Semavé sont venus appuyer le canon 
de leurs fusils sur la poitrine d'un gendarme, ensuite ils sont 
allés tranquillement à leurs affaires. Plus haut, les gen- 
darmes sont encore capables de les rappeler au respect de 
l'autorité, mais au sud de Chinafîé le nom du gouverne- 
ment n'est plus qu'un mot vain et méprisé. 

D'ailleurs, à partir du centre du caza de Semavé, qui 
marque la limite sud du vilayet de Bagdad, la zone des 
intrigues et des révoltes s'étend ; au centre, à Semavé même, 
les habitants ne peuvent passer une seule nuit tranquille. 
Un insoumis nommé Berbout a pu rosserie commissaire de 
police en plein bazar ; et non seulement on n'a rien pu lui 
faire, mais encore le commissaire, dans sa fra3^eur, a dû se 
cacher pendant quelques jours, et à la fîn il est allé avec le 
kaïmakam jusqu'au chef-lieu du vilayet, comme s'il pre- 
nait la fuite. Le kaïmakam lui-même, quoique apparte- 
nant aux tribus par sa famille, a dû subir en route les atta- 
ques des Moabbir, et n'a pu passer qu'en leur payant le 



DE STAMBOUL A BAGDAD 255 

droit de passage, qu'on appelle ici « khâvé ». Au surplus, 
de même qu'il y a des Zugurds et des Ghimirds à Nedjef, 
à Semavé aussi il y a deux clans dits Charki et Gharbi ; le 
côté nord de la ville appartient au « Gharbi », le côté sud 
au « Gharki » ; le bazar forme la limite entre les deux; et 
comme ils vivent sur la même rive droite, ils se disputent 
sans cesse. De plus, suivant l'usage, les tribus voisines 
prenant parti dans ces querelles, les bazars et les maisons 
sont fréquemment attaqués et pillés ; et même, il y a trois 
ans, la tribu des Ziâd (i) est intervenue sans se soucier de 
la présence des quelques bataillons de soldats qui avaient 
été envovés sous le commandement du colonel Muzhir Bey. 
Le plus fâcheux, c'est qu'ils ont témoigné leur mépris 
pour nos soldats par des « hoûssé » (chansons arabes sati- 
riques) ; celle que les Ziâd ont chantée à cette occasion est 
restée célèbre parmi les tribus (2). 

« MALDÎAH, WA MA MIN SAMM BIHA ; TÂYNA, WA TCHANAT 

MAHYOÛBAH » 

Faisant allusion au gouvernement ils disaient : cest un 
serpent mou mais qui na plus de venin, voilà, nous sotnmes 
entrés, et nous l'avons vu; ce n'est qu'auparavant qu'il 
nous en imposait. 

Déjà, à cette époque, le colonel Muzhir Bey a fait sem- 
blant de ne pas entendre, car il n'avait confiance ni dans la 
vigueur ni dans le bon esprit de ses soldats. 

Et il faut avouer que le gouverneur de l'Irak, il y a trois 
ans, était beaucoup plus respecté qu'aujourd'hui. 

Les tribus les plus importantes de Semavé sont : les 
Adjem, les Ziâd, les Hakîm, les Abs, les Bou Djiach, et quel- 

(i) Une partie de cette tribu se livre à la culture du riz aux environs de 
Chamié et elle est relativement paisible, l'autre partie est continuellement 
en révolte. 

(2) Nous donnons littéralement ce curieux texte d'arabe vulgaire : « maidà » 
veut dire « amolli, avachi » : « tchànat /> est ici pour « kànat » — ;et « taynâ » 
pour « ataynâ » — . 



236 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ques autres ; depuis plusieurs années elles n'ont payé aucun 
impôt. Cela est dû à leur aversion pour les soldats qui 
représentent le gouvernement, et même pour le fez. 

Dernièrement, un homme armé d'un fusil s'est approché 
du président de la municipalité qui était assis dans son 
jardin, avec un fez sur la tête, et lui a dit : « Que fais-tu ici, 
qu'est-ce que ce fez que tu as sur la tête ? Je vais te tuer tout 
de suite. » Heureusement, l'autre eut l'idée de lui répondre 
qu'il faisait partie de la tribu des Ziâd, et cela lui sauva la 
vie. 

Car dépendre d'une tribu est mille fois plus sûr que de 
dépendre du gouvernement ; tandis que celui-ci ajourne ou 
néglige la répression, la tribu, dès qu'elle apprend qu'une 
injustice a été commise sur un de ses membres, si faible 
soit-elle, se met en mesure de le venger. 

A Semavé, on ne se bat pas seulement contre le gouver- 
nement : des luttes sanguinaires se produisent sans cesse 
entre tribus ; au premier jour du Baïram, celles de Absetde 
Safran en sont venues aux mains, et, au bout d'une heure, 
il y avait 70 morts. 

Le produit normal des impôts du caza devrait s'élever à 
to.ooo livres, mais il y a plusieurs années qu'on n'a pu en 
faire rentrer plus de 800 à 900 par an, qui proviennent de 
l'intérieur de la ville et des jardins avoisinants. 

Les cheikhs, les serkârs — percepteurs officiels — se 
moquent des fonctionnaires envoyés pour toucher le mon- 
tant des impôts. 

Suivant l'usage, l'estimation pour les impôts est basée sur 
la superficie des terrains, l'unité prise étant le minchâr. 
Quand l'arpenteur a mesuré les terrains, il s'en va, avec 
mille politesses, rendre visite au serkar et lui dire par 
exemple : « Ce terrain a cinquante minchâr ». A quoi le 
serkar répond : « Tu as mal calculé, ajoute une cinquan- 
taine an plus! » et sur la réplique de l'employé : « Mais 
c''est là tout ce que j'ai pu mesurer! » le cheikh reprend : 




i 



2 58 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

« Puisque cela va être inscrit sur le rôle des redevances, 
écris donc mille (minchar). Et va-t'en. » 

A Semavé les fonctionnaires sont encore privilégiés ; ils 
peuvent au moins aller de temps à autre devant le cheikh 
et s'entendre dire d'aussi aimables paroles. Mais dans le 
Montefik, non seulement les agents du fisc, mais même les 
mudirs des nahiés ne peuvent quitter leurs résidences offi- 
cielles. En descendant en « meheïlé (i) »,au delà de Semavé, 
l'insécurité saute aux yeux. 

A partir de Chinafié, on nous a fait accompagner par 
deux gendarmes, pour parer à toute éventualité. D'après ce 
que l'on en dit, les « meïdi », bien qu'ils attaquent et 
blessent les autres voyageurs, hésitent encore en apercevant 
les gendarmes qui représentent le gouvernement. 

Et, au fait, entre Chinafié et Semavé, région où la cou- 
tume des Arabes est de percevoir des taxes dites « khavé -», 
sorte d'impôts de passage, on ne nous a rien demandé ; 
le « khavé » est d'ailleurs très peu de chose, un « menguené » ; 
soit deux « krans », à peu près un quart de medjidié. Les 
rebelles qui perçoivent cette taxe sont Chelwah, de la tribu 
des Khezaïl ; Mehemed Deban et Issa ibn Feyâz de la tribu 
des Bou Sefer. 

Par un hasard curieux, ce Chelwah, célèbre brigand, 
était venu pour affaires personnelles à Chinafié le jour de 
mon départ ; peut-être est-ce pour cela que nous avons été 
dispensés de la taxe qu'il prélève sur les voyageurs. 

Au delà de Semavé, les railleries, les marques de mépris, 
les insultes, les attaques et les menaces se multiplient ; 
chaque individu qui nous croisait, après nous avoir de- 
mandé ce qu'étaient devenus nos soldats, nous disait : 
« C'est avec ces soldats que vous allez nous attaquer? » 
Un autre nous dit : « Où est le gouvernement ? » et il passa. 
Tout le monde nous demandait des nouvelles de Sadoun 

(i) Barque. 



DE STAMBOl L A BAGDAD 2 Sq 

Pacha, les uns avec crainte, les autres pleins d'espoir. On 
nous demandait : « Est-ce que Sadoun Pacha a pris le com- 
mandement des troupes pour une expédition? » 

Certes, aucun cheikh de tribus n"a autant de partisans et 
autant d'adversaires ; ses ennemis eux-mêmes reconnaissent 
son intelligence, sa clairvoyance, son courage et sa téna- 
cité. 

Un peu plus loin, un nommé Moutaïr a failli nous empê- 
cher de continuer notre voyage, en ameutant la population 
contre nous. 



XVl 



EN PLEINE INSURRECTION 



Les semences d'insurrection que l'ancien régime avait 
répandues dans le sud de l'Irak ont produit leurs fruits, 
avouons-le, sous le régime constitutionnel ; ce régime, qui 
a fait le bonheur et la prospérité de tous les autres vilayets, 
a commencé bien tristement dans le sandjak de Montefik; 
nos soldats y ont subi deux graves défaites qui n'ont pas 
été vengées ; aussi, actuellement, y sont-ils l'objet d'insultes 
innombrables. 

Impossible de guérir une plaie sans la bien ouvrir : je 
dirai donc ici la vérité, si amère soit-elle, sans rendre res- 
ponsable personne, mais en critiquant les procédés admi- 
nistratifs. 

Il y a à peu près un an, une force armée de près de mille 
hommes, sous le commandement de Mostafa Pacha, s'ap- 
puyant sur elle-mêms, avait attaqué hardiment la tribu 
des Izeridj, stationnée aux entours de Nasirié. 

Dans un pays où il y a un gouvernement régulier et des 
forces suffisantes, il est peu normal de demander des secours 



200 



BEVUE DU MONDE MUSULMAN 



aux habitants, comme on Ta fait aux cheikhs des Montefik 
restés fidèles au gouvernement. 

Celui-ci ne doit laisser intervenir personne dans ses 
actes ; mais, par malheur, le gouvernement, bien que 
faible dans la région, a cependant traité avec violence 
un des cheikhs les plus en vue des Montefik, qui voulait 
aider les soldats de tout son pouvoir et avait vaillamment 
combattu les Arabes. Voilà pourquoi ces derniers se sont 
retirés vers l'intérieur et ont demandé du secours aux tri- 
bus du côté de Châtra. Bientôt des renforts leur sont 
arrivés, et ainsi les soldats qui, une première fois, aux alen- 
tours de la ville avaient eu le dessus, ont été cette fois dé- 
faits, laissant sur le terrain un courageux officier, Yomny 
Bey, et loo hommes. Les soldats étaient d'ailleurs démo- 
ralisés par les désertions et les désastres arrivés sous l'an- 
cien régime. Après avoir été battus une fois de plus, ils 
ont faibli encore et, malgré cela, on a décidé d'aller atta- 
quer les tribus rebelles, causes de ce désastre, acte 
nécessaire pour sauver l'honneur du gouvernement. 

Cette fois une colonne de 1.200 hommes a été envovée 
sous le commandement de Youssouf Pacha, qui a marché 
sur Châtra le long du Tigre, du côté des Al Kowayt, car 
l'origine des troubles était du côté de Gharrâf (dans le liva 
de Montefik^ attribué par concession, « Mokatea », à 
Abdallah Bey, fils de Faleh Pacha, des Sâdoûnis. 

Ce contrat ayant été passé frauduleusement, devait être 
annulé. Par ailleurs l'annulation était déjà décidée, mais 
on l'avait ajournée à l'arrivée de la « force réformatrice », 
c'est-à-dire de Youssouf Pacha, car on ne pouvait rien sans 
cette force. A son arrivée, la concession a donc été retirée, 
mais Abdallah Bey, furieux, s'est uni à Khaïoûn Ebn 
Obaïdeh, le cheikh de la tribu Ouweïré, et avec les autres 
tribus a assailli la ville de Châtra, et a fait piller le bazar; 
puis nos soldats ont été assiégés et défaits; les insurgés se 
sont même emparés d'un canon. 




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^ ^ 



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V . 



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202 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

En cet endroit il n'y a personne qui ne fasse l'éloge de 
Youssouf Pacha ; on dit même que si on lui avait permis 
de résister un peu plus, les assiégeants auraient manqué de 
munitions, notre honneur militaire n'aurait pas été terni, 
et la défaite se serait changée en victoire écrasante. Car les 
Arabes, n'ayant plus de cartouches, avaient envoyé un 
certain nombre des leurs jusqu'à Souk el-Chïoukh pour en 
chercher. 

Mais qu'a-t-on fait après cette deuxième défaite ? Tous les 
cheikhs ont été graciés ; les soldats ont été rappelés ; les 
insurgés sont restés en possession de leur butin ; Abdallah 
Bey, qui était menacé de voir toutes ses propriétés de Bas- 
sora et d'ailleurs saisies, a été épargné ; et même le terrain 
contesté lui a été officiellement attribué, comme prix du 
sang de nos soldats qu'il y avait fait tuer. 

Quant à la force morale des troupes, elle était complète- 
ment anéantie. 

Deux événements qui ont eu lieu, l'un dans l'est du 
liva de Montefik, et un autre qui a eu lieu il y a sept ans, 
dans le sud de Montefik où Mukhlis Pacha, à la tête de 
12 bataillons, fut contraint à une retraite précipitée, ont 
complètement terni l'honneur de l'armée, et ont rendu de 
plus en plus fiers les Arabes. On est arrivé, de la sorte, au 
comblede l'anarchie. Nazim Pacha ayant compris qu'avec la 
mentalité actuelle des troupes, qui ont perdu toute disci- 
pline, on ne pourrait plus rien faire, a concentré toutes 
ses forces à Bagdad, et a rappelé toutes les troupes de 
Montefik, de Semavé, de Souk el-Chïoukh et des autres 
localités. 

Sans doute, il était impossible de mener à bien une expé- 
dition avec des soldats aussi dispersés. Mais maintenant les 
habitants de tous ces territoires se trouvent dans une 
frayeur continuelle. 

Il n'est vraiment pas juste de les laisser sans défense. Sur 
leurs cris et réclamations continuelles, cinq jours avant le 



DE STAMBOUL A BAGDAD 203 

baïram du Ramazan, un bataillon avait été envoyé à Nas- 
serié (au centre de Montefik) ; les soldats n'ont pu arriver 
que vers le lo octobre. Pour donner une idée à nos diplo- 
mates de Stamboul du respect dont les soldats et le gou- 
vernement jouissent dans ces endroits, il faut parler du 
mépris qu'à partir de Kourné on a témoigné à ce bataillon, 
qui n était pas envoyé pour faire la guerre. Ces soldats, qui 
de Bagdad à Kourné avaient voyagé en bateau sans encombre, 
ont été, une fois arrivés à Kourné, embarqués sur l'Euphrate 
dans des voiliers contenant chacun 5o ou 60 hommes, et 
tous ces voiliers, ainsi que ceux portant les personnes accom- 
pagnant le bataillon e les bagages, ont formé une petite 
flotte qui, jusqu'à Hammar, n'a essuyé aucun outrage. 
Mais, à partir de cet endroit, il a été exposé aux pires ava- 
nies. 

S'il n'en a pas déjà subi à Hammar, c'était parce qu'il s'y 
trouvait un certain Sélim al-Hayyoûn, cheikh des Béni 
Essed, nommé par le gouvernement « capitaine » des 
Chibanés, avec un traitement de 70 à 80 livres par mois(i). 
Ces Béni Essed, étant donné qu'auparavant ils avaient été 
vigoureusement attaqués par les troupes, se trouvaient alors 
calmes et soumis. Il faut dire toutefois que le payement 
des appointements dont il a été question plus haut ne signi- 
fie nullement que le gouvernement paye tribut à un simple 
cheikh. 

D'après les renseignements que l'on m'a donnés à bonne 
source, les voiliers qui ont transporté les soldats avaient 
été loués 14 medjidiés chacun, mais les propriétaires, sans 
avertir les officiers, avaient payé 2 medjidiés pour chacun 
d'eux, comme « mutirkhânié » ou droit de péage, à la tribu 
des Djoweïbir qui se trouve au nord de Hammar. Je dois 
ajouter qu'il n"v a aucun bateau de commerce qui ne donne 
25 krans (5o piastres) comme « mutirkhânié » ou « khavé »; 

(1) Les Chibanés sont une sorte de gendarmerie spéciale à la région. 



264 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et même autrefois, à la suite des plaintes causées par le 
pillage et les attaques de bateaux, le gouvernement, lassé, 
avait convoqué les chefs des tribus entre Hammar et Souk 
el-Chïoukh, et leur avait demandé pourquoi ils agissaient 
ainsi. Les chefs avaient répondu : « Que faire ? puisque le 
gouvernement paye de l'argent à Sélim el-Hayyoûn, qu'il 
nous paye aussi pour que les routes soient sûres. » 

Les fonctionnaires locaux leur avaient objecté qu'il serait 
difficile de leur obtenir à Stamboul des allocations, et leur 
avaient permis, en conséquence, de prélever une somme 
fixe sur chaque voilier. 

Depuis lors, la navigation paye cet impôt, dont le produit 
s'élève parfois à mille livres par mois. Inutile de dire que 
ces tribus, qui taxent le gouvernement et le peuple, ne don- 
nent rien à l'État. 

Ces dix-huit « meheïlé », voiliers, qui portaient les sol- 
dats et leurs bagages, arrivés dans cette région turbulente, 
avaient rencontré d'abord des individus de la tribu des 
Al Ismaïl qui s'étaient mis à les insulter. L'un d'eux disait 
sur la rive ; « Ce sont des Engrez » (les indigènes disent 
ainsi pour« Anglais »}. Le batelier leur répondit : « Ayez 
un peu de justice, ce sont des Musulmans, des habitants de 
Nedjef et de Kerbéla» (ces tribus étant Chiites, les bateliers 
étaient obligés de parler ainsi). Un peu après, quelqu'un de 
la même tribu, s'adressant au batelier qui conduisait le 
commandant : « Est-ce leur chef, celui qui est dans cette 
barque ? » le batelier répondit : « Oui ». — « Vraiment, j'ai 
eu peur! », puis il se mit à injurier leurs pères et leurs 
mères. 

Une autre scène s'est produite dans la tribu de Djoweï- 
bir. Sur la rive deux Arabes causaient : « Voilà nos anciens 
partisans. » — « Non, ce sont ceux dont je vous mena- 
çais. » — « Non ; taisez-vous. Ce sont ceux qui mangent 
des souliers même sans avoir faim. » 

Après cette grossière plaisanterie, un autre incident s'est 



DE STAMBOl'L A BAGDAD 265 

produit devant la tribu de Béni Saad, où une femme, de la 
rive, demandait : « Où allez-vous, mes garçons? » — « A 
Nasserié », répond le batelier. — « N'avez-vous pas peur? » 
— « De qui ?» — « Des habitants de Châtra ; ils vous tue- 
ront. » 

Voilà l'impression que l'affaire de Châtra a produite sur 
les esprits. 

Une autre scène triste dans la tribu de Hatchâm, que 
Mukhlis Pacha n'avait malheureusement pu châtier avec 
ses douze bataillons. Un individu s'approche du bateau et 
réclame la taxe de passage au batelier, qui lui répond que 
ces bateaux transportent des troupes. L'autre, faisant sem- 
blant de l'ignorer, demande : « Est-ce que ce sont des sol- 
dats du Padichah? » Et il se mit à injurier notre Khalife, 
notre Padichah, disant : « Nous ne voulons pas de lui, 
nous voulons notre ami Abdulhamid. » Cela s'est passé 
devant un voilier portant 70 hommes. 

Les soldats, ainsi accueillis de bordées d'injures, sont arri- 
vés à Souk el-Chïoukh. Les habitants, qui les attendaient, 
ont fêté leur arrivée. Car Souk el-Chïoukh est un pays de 
commerçants, gens paisibles, loyaux et soumis, vivant dans 
une crainte continuelle des tribus du voisinage ;'ils ont reçu 
les soldats avec des « Hélhélés ». De leur côté, les soldats 
ont littéralement pleuré de joie. Tels furent les incidents 
causés par l'envoi d'un bataillon à Nasserié. Il n'est pas be- 
soin d'autres preuves pour démontrer combien l'honneur 
du gouvernement et des soldats est atteint, et mes récits 
sont rigoureusement exacts. 

Pourquoi les soldats n'ont-ils pas pris leur revanche?'' 
Parce qu'ils étaient trop peu nombreux. Ils auraient été 
fatalement anéantis par des milliers d'hommes armés, et le 
désastre de Châtra aurait eu son pendant. Tous les offi- 
ciers, tous les soldats ont jugé plus politique de supporter 
ces outrages ; ils ont même laissé un Arabe poser le canon 
de son fusil sur la poitrine d'un officier. 

XIV. 18 



I 



206 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

En apprenant ces événements, j'ai pleuré malgré moi. 
Pour ma part, le jour même où je suis arrivé à Nasserié, 
je partais pour Souk el-Chïoukh, j'ai été témoin d'un fait 
analogue sur ma route. Un homme mal élevé, parlant de 
Hadji Emin Aga qui était assis dans le voilier, disait au bate- 
lier : « Qui est celui qui porte un fez? Jetez-le au fleuve. » 
— « N'en as-tu pas pitié? » — « Jetez-le, je vous dis. » 

Heureusement que ce dialogue n'a pas été suivi d'une 
balle. 

Un peu plus loin, le fez de Hadji Emin Aga a soulevé un 
nouvel incident. Nos trois « chibanés » (gendarmes) ont 
alors prié Hadji Emin Aga d'ôter son fez (i). 

J'arrive dans Souk el-Chïoukh, là un autre danger, une 
autre scène tragique. Les habitants de la ville, craignant 
que les Arabes ne viennent la piller, sont tous armés ; les 
fonctionnaires sont escortés par 5 ou 6 fusiliers, cette ter- 
reur dure depuis sept ans. Mais maintenant, étant donné 
que sur un simple avertissement toutes les troupes ont été 
rappelées au centre du corps d'armée, il ne reste plus là 
que 7 à 8 chibanés pour garder la ville. Heureuse- 
ment que celle-ci est pourvue d'une enceinte ; à l'en- 
trée des rues on a élevé des barricades. Lorsqu'il y a un 
combat entre Arabes, les portes de la ville se ferment et de 
suite tout le monde se réfugie derrière les barricades. Les 
Arabes qui viennent de l'extérieur acheter quelque chose 
au bazar, souvent prennent tout ce qu'ils veulent à crédit 
et ne reparaissent plus. Cependant les boutiquiers et jus- 
qu'aux porteurs d'eau sont armés. Que dire de plus ? Le 
Cadi lui-même porte les armes : des fusils Mackenzie sont 
pendus aux murs de sa maison. Les habitants tremblent 
de peur, appréhendant que le pillage qui a eu lieu à Châtra 
et Deradj (au nord de Nasserié) ne se renouvelle à Souk 
el-Chïoukh. Ils disent : « S'il y avait tant soit peu de sol- 

[]) Les Chibanés s'habillent comme les Arabes. 



DE STAMBOl'L A BAGDAD 267 

dats, nous serions rassurés. Nous les aiderions, et nous 
pourrions éviter les représailles des Arabes ; car nous pour- 
rions leur dire que ce sont les soldats qui ont voulu les 
combattre. Mais, si maintenant nous nous défendons, tous 
nos voisins se vengeront cruellement sur nous. 

On peut ne pas partager cette idée, au point de vue du 
rôle du gouvernement et de l'armée, mais ces paroles 
montrent bien la douloureuse mentalité d'habitants hon- 
nêtes, parmi lesquels il y a beaucoup de cheikhs, de com- 
merçants et de propriétaires. 

Vers la fin de Ramazan, la tribu Fidjeïli, à un quart 
d'heure de la ville, avait attaqué des milliers de « kerra- 
dés » (paysans) et de fellahs Hassanis, puis les autres tri- 
bus, surtout celle de Medjerré arrivant à la rescousse, il y 
eut un terrible combat avec plusieurs tués. Quant aux habi- 
tants de la ville, ils restent fort inquiets ; les Seïds 
essayent de réconcilier, mais Ibn Mohayné, cheikh des 
Al Kowayt, ayant perdu son frère, ne veut pas de la paix;' 
par conséquent il est à craindre que demain ou après- 
demain une pluie de balles ne retombe sur la ville. Telle 
est, en abrégé, la situation de ces pays : il faut quelque 
courage pour oser dire à quoi sont réduits le gouverne- 
ment et les forces militaires. Si on continue de rester 
négligent, si on ne lave pas la souillure faite à l'honneur 
militaire, au bon renom du gouvernement, il sera tout à 
fait impossible d'améliorer la situation qui peut encore 
empirer, sans une force de 2.5 bataillons, car la puissance 
militaire des tribus et leur audace s'accroissent de jour en 
jour. 

Comment en est-on venu là ? Comment v remédier ? J'en 
parlerai dans ma prochaine lettre. 



208 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



xvi: 



LES CAUSES DE L INSECURITE 



La cause primordiale de l'anarchie qui règne en Irak est 
l'abandon dans lequel on a laissé le pays depuis la con- 
quête ottomane. Je n'exagérerai pas en disant que rirak, 
depuis le temps des Abbassides, n'a jamais connu la pros- 
périté. Les fleuves, depuis des siècles, coulent librement, 
inondent et ravagent tout sans que rien ait été fait pour 
régulariser leur cours. On n'a pas creusé de nouveaux 
canaux, et les anciens ne sont curés que par les soins des 
propriétaires intéressés, à l'intérieur de leurs domaines. 
Enfin l'Irak se transforme peu à peu en désert, et rien de 
ses revenus n'est dépensé pour améliorer sa situation ; l'Irak 
a toujours envové de l'argent à Constantinople, mais n'a 
rien reçu en échange. 

Selon moi, il n"v a que les sultans Soliman et Mou- 
rad IV qui se soient occupés de Bagdad ; jusqu'au temps de 
Midhat Pacha, rien de ses terrains n'a été distrait dans 
son intérêt, ou en vue de sa sécurité. Ce n'est que depuis 
le rétablissement de la Constitution, que, comme aumône, 
on lui accorde quelques allocations ; Bagdad en était resté 
privé, de même que de prospérité et de sécurité, pendant 
de longues années. Aux derniers jours des Mamlouks, 
il avait failli être détaché de TEmpire ottoman et avoir un 
autre Méhémet Ali. C'est un fait bien connu que Daoud 
Pacha avait fait battre monnaie à son nom. Heureusement 
l'Irak ne se trouvait pas sur la Méditerranée ; cet éloigne- 
ment des centres politiques avait fait obstacle à son auto- 
nomie, mais en même temps causé sa ruine. 

Après la chute des Mamlouks, plusieurs valis avaient 



DE STAMBOLL A BAGDAD 269 

fait de grands efforts pour rapprocher l'Irak de la capitale ; 
cette tâche a été menée à bien par Midhat Pacha, et lorsque 
celui-ci eut quitté Bagdad, le gouvernement avait bien eu 
le droit de dire : « L'Irak m'appartient ». Après cette période 
de sécurité et d'ordre, qui date de trente ou quarante ans, 
une autre période d'abus, de discorde, de négligence et de 
bureaucratie commence pour aboutir au temps présent. 
Sous le régime hamidien surtout, pour entretenir l'ému- 
lation, on excitait l'antagonisme entre fonctionnaires civils 
et militaires, valis et généraux; delà un affaiblissement 
général et la ruine de toute sécurité. 

De plus, sous le régime hamidien, la corruption, la con- 
cussion et les autres abus, qui avaient pénétré jusqu'à la 
moelle de la société, s'étaient répandus aux environs de Bag- 
dad, l'insécurité était d'autant plus grande que Bagdad se 
trouve plus loin de la capitale, et que tous les fonction- 
naires ignorants, incapables et de mauvaises mœurs, 
avaient été envoyés en Irak ; plusieurs d'entre eux avaient 
été nommés simplement pour s'enrichir à Taide d'exac- 
tions; ils venaient à Bagdad pour gagner de l'argent et ils 
en gagnaient. Du plus grand au plus petit, ils formaient 
une bande de voleurs ; à force de traire la vache qui leur 
donnait du lait, ils l'avaient amaigrie, affaiblie et vouée à 
la mort. 

Le gouvernement s'en trouvait déshonoré et dépouillé de 
tout prestige. 

D'un autre côté, il y avait les Arabes. Autrefois ils crai- 
gnaient fort le gouvernement. Depuis surtout que Midhat 
Pacha avait attaqué avec vigueur et châtié d'une manière 
exemplaire les tribus de Daghara, ils n'osaient plus mani- 
fester leur hostilité contre le gouvernement. Mais depuis, 
grâce à la désorganisation totale de l'armée, devenue digne du 
nom de « Bachibozouk », tant de fois battue et mise en fuite, 
les tribus intimidées ont repris courage, tandis que les sol- 
dats avaient perdu tout ressort moral et tout esprit militaire. 



I 



270 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les Arabes ne doivent pas leur succès à une vaillance 
supérieure, mais à la faiblesse de l'armée et à l'anarchie 
gouvernementale. 

Les importations continuelles d'armes et de cartouches 
par Koweït ont accru l'audace des tribus. La plupart des 
valis qui avaient été nommés à Bassorah sous l'ancien 
régime, par suite de leurs agissements intéressés, non seu- 
lement avaient allumé Tincendie en Irak, mais avaient 
encore attisé ce foyer d'intrigues et d'insurrections qu'est 
Koweït, toujours prêt à nuire à nos relations extérieures. 
Depuis sept ou huit ans surtout, les conséquences terribles 
de cette question s'aggravent de jour en jour. 

Nous avons mentionné plus haut les causes générales de 
l'insécurité et de la déchéance qui en est le résultat. 

Le diagnostic et le traitement d'une maladie sont en rap- 
ports étroits, par conséquent la première chose à faire, c'est 
de réorganiser et de fortifier l'armée. Je dois dire, avec 
satisfaction, que l'on s'en occupe actuellement. Mais la gra- 
vité de l'insurrection actuelle, et les douleurs qu'une mala- 
die chronique et qu'une maladie aiguë ont produites dans 
l'Irak, n'admettent pas un traitement lent. 11 faut tout 
d'abord trouver un remède prompt et efficace pour la ma- 
ladie aiguë, puis faire suivre un traitement général. 

Il faut donc assurer l'existence d'un sixième corps d'ar- 
mée permanent, et en même temps mettre à exécution les 
réformes nécessaires avec un pareil état de choses. On 
devra envoyer en Irak une force répressive pouvant sup- 
porter le climat; d'un autre côté, comme les révoltes et le 
brigandage sont localisés sur les rives des fleuves, pour 
assurer la sécurité et faciliter en même temps les transports 
militaires, il est nécessaire, au point de vue stratégique, 
d'envoyer des canonnières qui circuleront sur les fleuves. 
Cela avait été décidé, mais malheureusement aucune suite 
n'a encore été donnée à ce projet. 

Grâceà ces canonnières, toutes les forteresses, « meftoul », 



i^îf^^p?!! 




272 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

seront anéanties, et on pourra réprimer toutes les révoltes ; 
mais l'armée seule pourra y mettre fin d'une manière radi- 
cale. 

Pour en finir avec les comédies jouées jusqu'ici, la ré- 
pression devra être faite de telle sorte qu'aucun des chefs 
réputés par leurs brigandages qui demanderaient grâce 
n'obtienne son pardon; on devra les exposer comme on 
fait pour les criminels, sans toucher à un seul cheveu de 
ceux qui sont connus par leur soumission : ce sera juste et 
politique. 

Ce sera le contraire de ce qu'on voyait depuis si long- 
temps dans toutes nos campagnes, on y attaquait les tribus 
obéissantes, et au moment où on arrivait aux tribus insur- 
gées et dangereuses, où il y avait à agir, tout se réglait en 
« housse (i) », en recevant des « richvets » et très peu 
des arriérés des revenus, des cheikhs qui se présentaient 
sous de faux prétextes. Comme résultat, les tribus obéis- 
santes profitent de la première occasion pour se soulever, 
en disant : « Puisque les insurgés ne subissent aucun dom- 
mage et qu'au contraire ce sont les gens honnêtes et 
soumis comme nous qui sont dépouillés et maltraités, 
c'est nous qui devons commettre des crimes. » 

La première chose à faire, après avoir sérieusement 
nettové certains endroits de Semavé, des Montefik, etc., 
qui sont semblables à des ruches, et pendu, après juge- 
ment de la cour martiale, quelques fameux brigands, 
sous les yeux des Arabes, sera de confisquer les 
armes. Seulement il serait injuste et inutile de procédera 
ce désarmement sans prendre les mesures nécessaires pour 
empêcher l'importation des armes, car les Arabes disent : 
« Préservez nos vies, nos biens, assurez notre libre circu- 
lation, puis prenez nos fusils : étant don-né que nous 
sommes menacés à chaque instant par nos voisins, nous 

(i) Chansons satiriques des Bédouins. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 278 

sommes obligés, pour nous défendre, de porter des armes 
en travaillant avec le kerd et la charrue, en conduisant nos 
moutons, en marchant dans la rue, partout, enfin ; nous 
désarmer en ce moment, c'est nous livrer tout vivants aux 
mains sanguinaires de nos ennemis. » 

Quant à empêcher l'importation des armes, cela dépend 
d'un côté de la présence de bateaux sur le golfe Persique 
pour réprimer la contrebande, et de l'autre côté, de la 
répression définitive des révoltes de Koweït. On pourrait 
encore empêcher ce commerce funeste par un blocus sur 
mer et sur terre. 

Comme il est impossible de prendre de telles mesures 
avec les lois en vigueur, inutile de dire qu'il sera nécessaire 
de déclarer l'état de siège dans certains sandjaks qui sont 
des foyers d'insurrection. Cependant il ne faut pas se mé- 
prendre sur ce que je dis. 

En Irak, il n'y a aucun rapport entre la vie dans les villes 
et la vie nomade ; autant les habitants des villes sont sou- 
mis, calmes et disposés à observer les lois, autant les tribus 
échappent à toute disposition légale, qu'il s'agisse des lois 
civiles ou des lois criminelles. Dans le cas où on applique- 
rait inutilement la loi martiale, en l'étendant aux villes, 
nous aurions froissé les cœurs des citadins, que nous avons 
besoin de gagner, car les citadins sont les premiers à dési- 
rer qu'on châtie sévèrement les tribus, avant le plus à en 
souffrir. Ce serait manquer d'intelligence et de sens poli- 
tique. 

La question de l'envoi de renforts militaires peut soule- 
ver des objections, mais je répète encore que l'état actuel 
ne peut plus durer. En hiver, surtout, comme maintenant, 
le centre et mieux encore le sud de l'Irak sont très favorables 
aux mouvements des troupes venues d'Anatolie. 

Le 6" corps d'armée, dans son état actuel, aura besoin 
d'un an pour se mettre à même de remplir son rôle de 
force répressive ; puissions-nous ne pas dire alors : « C'était 



274 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

après la ruine de Bassorah ! » (i), car dans l'espace d'un an 
peuvent arriver bien des choses terribles qu'un siècle ne 
suffira pas à réparer. 

En Albanie et au Hauran, le grand nombre des troupes 
facilite la rapidité des mouvements et en même temps réduit 
au minimum nos pertes de ces deux côtés. Quant à l'impor- 
tance morale et économique de l'Irak pour le gouvernement, 
elle ne saurait être comparée à celle du Hauran ; il y a cer- 
tainement une question politique de première importance 
dans l'importation de tant d'armes anglaises en Irak. 
Ensuite on remarque une pénétration continuelle du golfe 
Persique vers l'Irak, soit par le Tigre, soit par l'Euphrate. 
Il est vrai qu'il y a la liberté de commerce ; mais repré- 
sentons-nous les conséquences politiques si graves des 
attaques faites, grâce à cette liberté du commerce, contre un 
gouvernement ami. 

Il y a quelques mois, un ingénieur anglais allait au bar- 
rage par l'Euphrate. Sur la route on lui réclame le « mutir- 
khanié », péage; l'ingénieur donne une livre et réclame 
le surplus ; le brigand lui répond qu'il n'a pas de mon- 
naie. L'Anglais lui dit alors : « Gardez donc tout » ; mais 
le brigand était honnête^ et tâcha de lui restituer le surplus. 
Finalement il régla ce compte compliqué en donnant à 
l'Anglais 3o ou 40 cartouches, et il lui dit : « Va montrer 
ces cartouches à Nazim Pacha. » Tel autre Anglais ingé- 
nieur qui passe par là, s'il ne se conforme pas aux coutu- 
mes locales et dit en s'entêtant : « Qu'est-ce que le « mu- 
tirkhanié »? je ne le donnerai pas », recevra aussitôt une 
balle. 

Je ne veux pas énumérer ici tous les conflits politiques 
qui surgiraient, les difficultés qu'on a à punir un assassin. 

11 est inutile de penser longuement aux sacrifices d'ar- 
gent entraînés par les expéditions militaires; si considé- 

( i) Proverbe arabe. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



275 



rables qu'ils soient, en cas de succès, ils seront très large- 
ment récupérés. Car les armes qu'on saisira ont une valeur, 
et si on fait la remise de la moitié des revenus arriérés, 
l'autre moitié suffira pour faire une et même deux expédi- 
tions. Il y a certaines tribus qui, depuis dix ou quinze ans, 
n'ont rien payé au gouvernement et cependant se livrent à 




Cil J.' .~ . ~L . lan bey . 

FiG. 18. — La palmeraie de Koufah ; en allant à la sharî'ah. 



la culture du riz, du millet et d'autres céréales, possèdent 
des jardins et des vignes. Surtout aux environs de Basso- 
rah, les Arabes mènent une vie aisée. 

Pour que ces opérations aient de l'effet, une des mesures 
à prendre est de châtier sur-le-champ les cheikhs les plus 
renommés par leurs brigandages et qui ont autant d'in- 
fluence qu'un radjah indien. Puis il faudra exiler les autres, 
moins rebelles, après jugement de la cour martiale. 

Les cheikhs moins importants, on devra les punir légè- 
rement, en se contentant, par exemple, de leur interdire 



276 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

l'entrée de l'Irak pendant une année; quant aux petits 
cheikhs, ils deviendront d'eux-mêmes des Mokhtars, de 
petits employés du gouvernement ; car les Arabes sont habi- 
tués à se réunir sous les drapeaux des grands noms et 
comme les cheikhs connus ont une grande autorité morale, 
ils forment de véritables centres d'attraction, qu'il faut faire 
disparaître, pour le bien et le succès futur du gouverne- 
ment. Autrefois, en Egypte aussi, il y avait des tribus et 
des cheikhs, mais maintenant, à part les agriculteurs, rien 
n'en est resté. En Irak aussi on doit mettre iin à cette situa- 
tion qui est une sorte de féodalité, et n'y laisser que des agri- 
culteurs. 

D'ailleurs le mot « liberté » est compris d'une manière 
également inacceptable par les Arabes et leurs tenanciers. 
Ceux-ci disent à leurs propriétaires et à leurs cheikhs, 
qui sont une autre sorte de suzerains : « La liberté 
existe. Qui êtes-vous ? Nous ne vous donnerons comme 
revenus que ce que nous voudrons. » On ne doit certes 
pas accepter cette variété de socialisme agraire ; il faut 
toujours faire respe;ter le droit de propriété, mais dans les 
terrains appartenant au gouvernement, qui en est le seul 
maître, on peut distribuer des concessions, puisque, là, il 
n'y a pas d'ayant droit. Entin, il faut surtout de la force et 
suivre une bonne méthode dans l'emploi de cette force. 
Pour cela il ne faut pas perdre une minute. Si le gouver- 
nement commet, comme sous l'ancien régime, des négli- 
gences ou des atermoiements, il est assuré de perdre l'Irak, 
qui se trouve dans un état pire que celui du Yémen, car les 
étrangers, qui ont des prétentions sur l'Irak, le regar- 
dent d'un œil avide. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 277 



XVI 



BASSORAH 



A partir de Nassirié, l'Euphrate se partage peut-être en 
quatre-vingts branches, voilà pourquoi au delà de Souk 
el-Chïouk.h les bateaux ne peuvent plus circuler. Actuelle- 
ment une embarcation appartenant à un certain Aga Djafar 
navigue entre Souk el-Chïoukh et Chinafié, dans le liva de 
Divanié, mais comment? Pour connaître son itinéraire, il 
faut absolument aller d'un bout à Tautre, car ni à Bagdad, 
ni à Kerbéla, ni à Nedjef, il n'est possible d'obtenir de ren- 
seignements précis à ce sujet. Etant donné les basses eaux 
actuelles, quand le bateau partira-t-il de Souk el-Chïoukh 
ou de Chinafié ? Voilà ce qu'il est impossible de savoir 
même après l'embarquement. 

Toutefois, ce bateau qui appartient à un Persan, mais 
arbore d'ordinaire le pavillon ottoman, sert beaucoup aux 
passagers. 

Mais nous nous étions trompés quand nous avons pris la 
route de l'Euphrate; par malchance, et par suite de son 
service irrégulier, le bateau a disparu devant nous comme 
une ombre, et le jour où nous sommes arrivés par le 
voilier à Nassirié, ce bateau, tout alourdi, allait lentement 
vers Chinahé que depuis quatre jours nous avions dépassé. 

Au delà de Souk" el-Chïoukh et jusqu'à Hammar, le 
bateau ne passe pas au moment des basses eaux ; de là 
jusqu'à Hammar, il faut aller encaïque et s'exposer à tous 
les mépris. 

L'Euphrate se partage en branches appelées giiermé et 
en marécages appelés berké. Pour cette raison, à partir de 
Souk el-Chïoukh, l'air est malsain, la terre humide et le 



278 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

climat très froid. Chaque matin, lorsque nous nous réveil- 
lions dans le caïque, nous voyionsTatmosphère chargée d'un 
brouillard si épais que « Toeil ne voit pas l'œil », et que 
nos lits sont tout trempés de rosée. Au lever du soleil, 
cette humidité, ce brouillard, cet air mouillé, produisaient 
autour de nous une vapeur telle que l'on s'imaginait être 
dans un bain, où l'on transpire beaucoup et où l'on est 
suffoqué. 

Entre Souk el-Chïoukh et Hammar, de même que les 
bateaux ne peuvent naviguer, le télégraphe ne peut fonc- 
tionner, de sorte que, pour correspondre par télégramme 
entre Souk el-Chïoukh et Bassorah, on est obligé d'employer 
la ligne de Bagdad via Tigre. Dans cette zone, de Souk 
el-Chïoukh à Hammar, qui est la zone la plus insoumise, le 
gouvernement avait autrefois établi une ligne télégraphique, 
mais maintenant il ne réussit plus à l'utiliser. Les Arabes 
chassent avec mille insultes les employés du télégraphe en 
leur disant : « Quel droit avez-vous de mettre des poteaux 
dans nos terrains? » Cette solution de continuité est de 
six heures de marche en tout : on a par là une idée de l'in- 
capacité du gouvernement. 

Au delà de Hammar on est plus tranquille, il y a des fils 
télégraphiques, et parfois il y a un steamboat qui circule. 
Nous, cependant, sans rencontrer de steamboat, après avoir 
été roulés pendant quarante-huit heures parmi les roseaux, 
les marécages, les brouillards et l'humidité, nous sommes 
enfin arrivés à Kourné. Kourné est au confluent de l'Eu- 
phrateetdu Tigre. On s'imagine qu'un endroit aussi impor- 
tant, bien que privé de tout élément de progrès, doit quand 
même connaître quelque prospérité ; mais malheureuse- 
ment on n'y rencontre que quelques cabanes où on ne trouve 
même pas de pain, un bazar infect, quantité de moustiques, 
à cause des marécages avoisinants. Voilà l'état d'un chef- 
lieu de caza de première classe. On nous avait assuré que 
presque chaque jour les bateaux du Tigre passeraient devant 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



279 



Kourné et qu'il}' a des relations suivies avec Bassorah. Bien 
qu'ayant été trompé plusieurs fois, et m'en étant aperçu, j'ai 
cru à ces affirmations, peut-être parce que je les trouvais 
conformes à mes désirs ; mais j'ai dû garder un cruel repen- 
tir de ma naïveté; le bateau ne devant arriver à Kourné 
qu'au bout d'une semaine, pour aller à Bassorah il n'y 
avait plus d'autre moyen que de prendre un belem (i). 
Comme nous avions calculé que nous serions arrivés à 
Bassorah vers le soir, nous nous sommes embarqués sans 
prendre de provisions ; d'ailleurs dans le bazar on ne peut 
même pas trouver d'œufs. Or il ne faut pas croire aux 
évaluations qu'on donne des distances ; le soir arrivé, nous 
n'étions même pas au milieu de la route. La faim, l'ennui, 
l'humidité étaient intolérables ; ce soir-là nous n'avons 
mangé qu'un morceau de pain trouvé au prix de mille dif- 
ficultés. Cette nuit-là aussi, j'ai dormi sous le brouillard 
qui tombait en pluie; et même Hadji Emin Aga, homme 
très vigoureux, est tombé malade; il eut un terrible 
accès de fièvre avec des frissons. C'est au milieu de ce 
supplice que le lendemain vers midi je suis arrivé àAchar, 
le port de Bassorah, où nous allions donner dans un 
piège sans le savoir. 

C'est plus tard que nous avons appris que le choléra 
régnait depuis quelques jours à Bassorah. Je fus étonné de 
voir que nous avions traversé tant de villages sans qu'on 
nous l'eut appris. On ne l'avait pas dit aux habitants, soit 
volontairement, soit pour les laisser dans l'ignorance, ou 
bien encore parce qu'ils n'y attachaient pas d'importance. 

Bassorah est la ville la plus malsaine de la région, elle 
est la plus importante au point de vue politique et commer- 
cial, et en même temps la plus négligée, peut-être en rai- 
son de son éloignement. 

Que l'on dise tout ce que l'on voudra, il n'en est pas moins 

(i) Caïque spécial à Bassorah, fait en bois des Indes. 



280 



K-V^h; UU MONDE MUSULMAN 



vrai que depuis trente ans Bassoraii est devenue le centre 
de l'Irak. 

A Achar, cinq ou six grands bateaux arborant tous le 
pavillon anglais sont ce qui attire tout d'abord l'attention. 

A chaque coin de rue de Bassorah on rencontre mille 
choses anglaises et on sent combien l'ongle des Anglais a 
pénétré dans la chair de ce pays; dans la conversation d'un 
vulgaire hammal, on retrouve des mots anglais arabisés ; 




Cliché S. Séviaa bey. 



FiG. 19. — Bassorah. 



leurs termes de navigation et d'autres expressions sont 
fréquemment employés par eux. 

Les Anglais, par Koweït et grâce à Cheikh Khazal, qui 
est le souverain des pays persans situés sur la rive gauche 
du Chatt el-Arab, ont littéralement enserré le sandjak de 
Bassorah dans un cercle de fer, et tâchent de répandre leur 
influence dans la région, de telle sorte que, d'après un ren- 
seignement que je n'ai pu contrôler, ils auraient même 
commencé à accorder la qualité de « sujet » ou de « pro- 



DE STAMBOUL A BAGDAD 28 I 

tégé » anglais aux Arabes du Chaii el-Arab, tant du côté 
de Mohammerah, que chez les "Abâdé près de Bassorah . 
Cependant, comme l'influence anglaise est plus forte en 
Perse qu'en Turquie, ce renseignement serait vrai plutôt 
pour ce dernier pays. Quoi qu'il en soit, le fait est très pré- 
judiciable au gouvernement ottoman. Car les Arabes, de 
l'autre côté du Chatt el-Arab, passent souvent sur la rive 
ottomane, et, forts de la protection qui les couvre, ont 
commis et pourront commettre encore quantité de méfaits. 

Ajournant ce que j'ai à dire de l'importance politique de 
Bassorah, je dirai d'abord quelques mots de son importance 
commerciale. 

Le principal objet d'exportation, ici, ce sont les dattes. 
Quant à l'importation, elle porte sur toute espèce de pro- 
duits manufacturés nécessaires aux besoins de l'Irak entier 
et d'une grande partie de la Perse. Je n'exagérerai pas en 
disant que Bassorah est le pays des dattes. 

Le flux et le reflux sont une grâce particulière de Dieu, 
pour la culture en général, mais surtout pour celle des pal- 
miers de la région. 

Ce phénomène qui se produit en amont de l'Euphrate 
jusqu'à Souk el-Chïoukh, et en amont du Tigre jusqu'à 
Amara, est une faveur divine qui semble n'avoir eu d'autre 
objet que d'arroser abondamment, deux fois par jour, les cul- 
tures et les palmeraies. Grâce aux canaux appelés g"i(er/nes, 
les eaux arrivent deux fois par jour au pied des arbres ; 
après les avoir arrosés et leur avoir prodigué ses dons, l'eau 
se retire, pour ainsi dire, avec respect, afin de les laisser 
faire leur absorption, sous l'action de la chaleur ardente 
du soleil, et ainsi nous possédons peut-être le pays le plus 
fertile du monde. 

Comme plusieurs petits canaux aussi partent des guer- 
més^ toutes les plantations sont couvertes d'un réseau de 
canalisation pareil à un damier; tous ces canaux se rem- 
plissent et se vident d'eux-mêmes deux fois par jour. Il en 

XIV. 19 



202 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

résulte qu'un plant de palmier replanté peut en trois ans 
donner des fruits. 

La culture du coton, dont maintenant on commence à 
comprendre l'utilité, et qui se répand çà et là, y est si pro- 
ductive que les plants fournissent du coton pendant neuf 
ans. 

Le « bâmiah » lui-même donne des fruits trois ans de 
suite. On cultive aussi, par endroits, le bananier. Si on le 
voulait, on pourrait gagner des millions en généralisant cette 
culture. 

Mais cette faveur divine si amplement répandue sur les 
habitants et les terres, que fait-on pour en tirer parti, ne 
serait-ce que dans la proportion d'un millième ? En raison 
du mauvais entretien des guermés et des digues, que rom- 
pent les eaux de l'Euphrate, des milliers d'hectares de ter- 
rains disparaissent sous des marécages et sont perdus. Les 
maladies y font des ravages terribles, et ainsi, conformé- 
ment aux lois de la sélection naturelle et de la survie des 
plus aptes, les enfants qui sont maigres, faibles et maladifs, 
périssent. Malgré ces richesses naturelles, la population 
n'augmente pas, et on voit très peu de vieillards. 

La culture, tout à fait rudimentaire, consiste simplement 
à attendre la saison de la récolte. Augmenter les planta- 
tions, se donner la peine d'attirer l'eau qui est quelque- 
fois à I mètre, i mètre et demi au-dessous du sol, et culti- 
ver entre les palmiers du coton, du blé, etc., ce serait pour 
les habitants une peine au-dessus de leurs forces. 

Si on fait un parallèle entre les pauvres laboureurs que 
la nature n'a pas favorisés, qui chargent sur leur dos de la 
terre et la portent sur des rochers dénudés, et l'inertie des 
propriétaires et agriculteurs de cette région, on verra com- 
bien ces derniers sont ingrats envers la nature. 

Quant au commerce et aux transports commerciaux, eux 
aussi, ils sont aux prises avec des difficultés. Il est vrai que 
sur le Chatt el-Arab, des bateaux d'une charge de 6 et même 



DE STAMBOUL A BAGDAD 2S3 

de 7.000 tonnes peuvent naviguer jusqu'à Bassorah, mais 
à condition de se décharger en entrant, devant l'île de Bou- 
bian, en dehors du Chatt proprement dit, et de compléter 
leur charge en repartant; le lit du fleuve est peu profond, 
de sorte que les bateaux lourdement chargés ne peuvent 
passer; en outre, au moment du reflux, les eaux baissent 
encore. Voilà pourquoi le bateau, en dehors du Chatt, doit 
abandonner une partie de sa charge; par exemple, s'il a 
six tonnes, il en laisse quatre, et perd ainsi quatre ou cinq 
jours. La charge déposée est transportée par des bateaux 
moins grands qu'on appelle « grands tchayés ». Le ba- 
teau attend ensuite le flux pour pénétrer dans le fleuve et il 
dépose le reste de sa charge au lieu dit Achâr, à Bassorah. 
En partant il fait de même; le bateau, après s'être chargé 
dans le fleuve de i.ooo, i.5oo tonnes, se retire à Boubian, 
c'est-à-dire en pleine mer ; le reste de la charge est trans- 
porté derrière lui, en plusieurs fois, par les « tchayés » de 
i.5oo tonnes. Ainsi, pour déposer et reprendre le charge- 
ment d'un grand bateau, on perd au moins une quinzaine 
de jours. Si l'on faisait des dragages, et si l'on régularisait 
le cours du fleuve, le commerce en retirerait de grands pro- 
fits. Les travaux coûteraient bien moins qu'on ne le croit, 
et on pourrait d'ailleurs couvrir largement cette dépense, 
en prélevant une taxe légitime sur les bateaux qui perdent, 
pour chaque jour de chômage, de 70 à 80 livres. Les Anglais 
paraissent hostiles à cette entreprise ; en effet, si on régula- 
rise le cours du fleuve, ils perdront le monopole de fait 
dont ils jouissent, toutes les bouées qui flottent devant 
Boubian, à l'entrée du fleuve, leur appartenant. 11 n'y a 
qu'un semblant de phare, il appartient aussi aux xA.nglais, 
et comme leur gouvernement ne fait connaître que par 
faveur aux autres compagnies l'emplacementexact du phare 
et des bancs sous-marins, il est toujours à même de refuser 
Tenlréedu fleuve à qui bon lui semble, etmêmeaux bateaux 
ottomans. 



284 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Il est vraiment étrange que notre Administration n'ait 
pas de phare à l'entrée du plus important de nos ports, et 
qu'il n'y ait pas de service hydrographique. Pourquoi le 
gouvernement n'oblige-t-il pas l'Administration à con- 
struire un phare sur ce point, pour le soustraire à la main- 
mise étrangère? 11 devrait le faire sans aucun délai. 

En ce moment les Anglais font de nouvelles tentatives 
pour se rendre complètement maîtres de Bassorah et de 
l'Irak, entier. Si on n'avise pas immédiatement, le résultat 
en sera désastreux pour nous. La Compagnie Lynch avant 
la concession de la ligne fluviale du Karoun qui se jette 
dans le Chatt el-Arab à Mohammerah, ces jours-ci une 
compagnie anglaise a obtenu la concession d'une très riche 
mine de pétrole, dans le cours supérieur du Karoun, et 
s'est mise d'urgence à exécuter les travaux nécessaires. Le 
Karoun prendra une importance toute particulière. Dès 
maintenant les Anglais sont en train de créer une ville toute 
nouvelle, un port anglais en territoire persan, du bord du 
Chatt el-Arab; ce sera, sous peu, un nouveau Bakou. En 
plus de cette pénétration politique et commerciale par le 
pétrole, l'Angleterre a obtenu l'autorisation d'établir une 
chaussée et de faire le transit avec toutes les régions de la 
Perse qui nous sont limitrophes, assurant ainsi à Tavenir 
leurs importations actuelles via Khanékine.De même les 
environs de Hamadan seront entièrement tributaires de la 
voie fluviale nouvelle de Karoun ; le commerce extérieur de 
Bagdad et de Bassorah sera ruiné. 

Ce nous est donc un devoir indispensable : 1" de commen- 
cer la construction du chemin de fer de Khanékine ; 2" de 
créera Bassorah un véritable port afin de faciliter le mouve- 
ment commercial. A Bassorah il n'ya pas encore d'entrepôts 
couverts pour les marchandises, qu'on laisse en plein air^ 
exposées à toutes les intempéries. On ne travaille môme pas 
à achever les deux bâtiments commencés. D'où les plaintes 
des commerçants dont la plus grande partie sont étrangers^ 




r^^ 



286 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Tintervention de leurs ambassades, et la lenteur des pro- 
grès du commerce local. La douane, elle aussi, y perd 
beaucoup. 

Par conséquent, il me paraît absolument nécessaire de 
donner des ordres pour achever les bâtiments en construc- 
tion et commencer les nouveaux. 

Voilà une quantité d'obstacles qui empêchent les progrès 
de Bassorah, mais ce qui les empêche aussi, c'est l'insécu- 
rité, des influences occultes, et une intervention étrangère 
dont je parlerai plus spécialement dans ma prochaine lettre. 



XIX 

l'importance politique de bassorah, KOWEÏT 
ET MOHAMMERAH 



Actuellement, à Bassorah, il n'y a pas de sécurité, si 
l'on prend ce mot dans l'acception que lui donnent les gens 
civilisés. Cet état de choses fort ancien s'était amélioré 
pendant quelques mois, grâce à une volonté forte, mais 
finalement certaines jalousies, des embarras que l'ancien 
régime lui-même ne connaissait pas et qu'on avait suscités 
contre l'homme au pouvoir, ont complètement paralysé 
l'action de celui-ci, et actuellement le peu de sécurité dont 
on jouit dépuis quelques mois se trouve sur le point de dis- 
paraître; il s'en faut donc de bien peu que Bassorah ne 
revienne à son état d'anarchie, grâce aux agissements des 
bandes armées soudoyées par certaines personnes. Tant 
que l'administration présente se maintiendra telle qu'elle 
est et que les foyers de révolte qui entourent Bassorah et 
l'ont infecté, la rébellion au dedans et au dehors persis- 



DE STAMBOUL A BAGDAD 287 

tera. Il faut, pour y mettre ordre, une main étrangère, vi- 
goureuse et impitoyable. 

Les quelques mois de sécurité dont nous avons fait 
l'éloge n'ont été qu'une période fugitive de mieux dans une 
maladie invétérée, maladie chronique, car si on doit cher- 
cher à Bassorah le ferment d'insurrection qui mine la ville, 
il faut savoir aussi que les pires intrigues et les plus dan- 
gereuses révoltes proviennent de Koweït et de Mohamme- 
rah. 

Il n'est aucun juriste s'occupant de droit international 
qui puisse décrire scientifiquement la situation politique de 
Koweït. Officiellement c'est un caza dont le Cheikh Mobarek. 
el-Sabbah porte le titre de pacha, exclusivement réservé 
aux Ottomans, et jusqu'ici on y a toujours arboré le drapeau 
ottoman ; néanmoins la situation est équivoque. 11 y a sept 
à huit ans encore, Koweït était pavs ottoman sans conteste; 
mais, opprimé par un commandant avide, Mobarek dut se 
réfugier chez les Anglais, et comme résultat des entre- 
tiens entre la Sublime Porte et l'Angleterre à ce sujet, il y 
eut, je ne sais pour quelle raison, une difficulté. Voilà 
pourquoi nous considérons Koweït comme territoire otto- 
man, avec cette restriction qu'à la fin des négociations les 
troupes ajournant la répression ne sont pas entrées à 
Koweït; la question de l'intervention militaire est restée 
en suspens. Cependant Mobarek el-Sabbah, étant sunnite 
ainsi que ses lieutenants, se trouve actuellement dans une 
situation telle que, même s'il le voulait, il ne pour- 
rait arborer le drapeau anglais. D'ailleurs, ayant usurpé sa 
souveraineté en tuant son frère, il est toujours dans la 
crainte. Ayant en même temps beaucoup de propriétés, 
dont une grande partie se trouve à Bassorah, il se trouve 
de la sorte placé, dans une certaine mesure, sous la coupe 
du Gouvernement ottoman. 

Le Cheikh qui est déjà fort âgé s'en est rendu compte ré- 
cemment et a voulu témoigner de sa fidélité en essayant 



288 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

d'obtenir des « Osmanli tekzérè », passeports ottomans, 
pour lui et pour ses enfants; mais, par suite de son incon- 
stance et des agissements du consul anglais à Koweït, il a 
changé d'idée et a fait une singulière proposition, deman- 
dant que l'on donne des « tezkérè » seulement à ses filles. 

Quant à l'action que Mobarek el-Sabbah, actuellement 
devenu millionnaire, exerce sur notre sécurité intérieure, 
la voici : Comme je l'ai dit dans mes précédentes lettres, le 
seul dépôt d'armes prohibées est Koweït ; de plus xMobarek 
Pacha, selon la coutume dans les pays ignorants, a une 
politique à double face, et pour témoigner de sa fidélité aux 
Anglais, il ne se contente pas seulement de faire entrer les 
fusils et les cartouches dans le pays, mais encore, pour 
montrer qu'il est capable de mettre tous les Arabes à la 
raison, il marche souvent vers l'intérieur et attaque les plus 
importantes de nos tribus, tuant leurs hommes et pillant 
leurs biens. L'année dernière, il avait marché, avec quatre 
mille cavaliers et dix mille fantassins réunis à droite et à 
gauche, contre Sadoun Pacha, qui, à ce qu'on dit, a du 
moins convaincu son adversaire en lui faisant perdre 
quatre mille hommes. Chose digne d'attention, après le 
combat, un Anglais est survenu et a photographié les morts 
et les divers aspects du champ de bataille. 

D'après ce qui m'a été dit, Mobarek aurait voulu présen- 
ter aux Anglais cette défaite comme une victoire, mais le 
témoignage de cet Anglais est venu à propos pour détrom- 
per ses compatriotes. 

Après cette victoire, Sadoun Pacha et ses troupes sont 
allés jusqu'à Koweït et ont voulu piller les biens de Moba- 
rek el-Sabbah, mais d'après ce qu'ils disent, ils y ont renoncé 
pour ne pas provoquer de complications diplomatiques. En 
revanche, les partisans de Mobarek, il y a trois ou quatre 
semaines, ont attaqué les Zefer qu'ils ont trouvés isolés et 
leur ont pris quelques milliers de chameaux par ven- 
geance. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 28f) 

Les tribus attaquées, pillées, suivent sous le drapeau 
ottoman comme les gens de Mobarek, leurs agresseurs. 
Toutefois le drapeau arboré par ces derniers avait jusqu'ici 
trois étoiles. Dernièrement on a commencé à n'en plus 
mettre qu'une seule; Mobarek, dit-on, explique l'emploi 
de ces trois étoiles par son amour ardent des choses otto- 
manes et son dévouement à Yildiz. Mais il est du devoir 
du Gouvernement de faire rendre justice aux victimes des 
tvransetde lutter contre ceux qui troublent l'ordreet la sécu- 
rité. Je poserai une question : Est-il juste pour nous de rester 
les mains liées sans pouvoir remplir ce devoir, en présence 
des agissements des Anglais. Supposons, par impossible, 
que Koweït ne soit pas sur notre territoire, y a-t-il un 
Gouvernement au monde pour accepter qu'un Gouverne- 
ment voisin expédie 16.000 soldats sur ce territoire, et qu'à 
chaque moment il attaque ses sujets, pille leurs biens et 
leurs bestiaux ? L'Angleterre qui a l'air de nous priver de 
notre droit de répression à l'intérieur de nos frontières, 
pourrait-elle fermer les yeux dans le cas où se produiraient 
des attaques pareilles sur son territoire ou sur celui de son 
voisin?'* Koweït n'est pas un pays anglais, j'espère — inchâ' 
Allah! — que jamais il ne le sera pour nous contraindre à 
prier l'Angleterre de tancer « son » Cheikh. Mais ces brigan- 
dages, ces pillages, resteront-ils toujours sans répression ? 
Un petit Cheikh aura-t-il ainsi la puissance que les Empe- 
reurs de notre temps eux-mêmes ne possèdent pas? 

Nous trouvons certes peu digne pour un gouverne- 
ment constitutionnel et civilisé comme celui de l'Angle- 
terre de tolérer et de couvrir des vols et des pillages. 
N'insistons pas. Disons que nous aimons à croire que tout 
cela se fait sans que le Gouvernement anglais en ait con- 
naissance, et attnbuons-Ie simplement au zèle intempestif 
des fonctionnaires locaux. Il y a un autre point qu'on doit 
prendre en considération : les tribus qui nous sont sou- 
mises et ont été lésées selon la coutume arabe voudront, à 



290 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

un moment donné, comms de juste, se venger; elles assiége- 
ront et saccageront Koweït. Sadoun Pacha lui-même m'avait 
dit cela, mais en ajoutant que, suivant les orJres du Gouver- 
nement, il avait ajourné la mise à exécution de cette idée. 

Mais cette attaque juste et légitime, quel eflfet produira- 
t-elle ? Que pourra dire l'Angleterre si un tyran, qui n'est 
pas officiellement son protégé, tombe dans le puits qu'il a 
creusé lui-même comme il sied. Le Ministère des Affaires 
étrangères doit y penser dès maintenant. Pour ne pas se 
trouver plus tard devant un fait accompli, il est indispen- 
sable de prendre sans tarder les mesures nécessaires. 

La question de Mohammerah est d'une tout autre es- 
pèce. Ici nous nous trouvons en présence, incontestable- 
ment, d'un sujet persan ; il y a dix ans, au moment où un 
certain Mohsin Pacha était Vali de Bassorah, le person- 
nage appelé actuellement Cheikh Khazal n'avait aucune 
importance; toutes les forces étaient aux mains de son 
frère. Cheikh Mizal. Ayant apprécié depuis les intrigues, 
la tyrannie, les ruses de son frère. Cheikh Khazal, dégoûté 
de cet état de choses, s'était réfugié chez un de ses esclaves 
appelé Sultan, lui disant : « Je suis à bout! Faites tout ce 
que vous pourrez pour me sauver. » L'autre tua Mizal d'une 
balle (i). Les partisans de Mizal se dispersèrent alors et 
Cheikh Khazal se déclara indépendant. Il est étrange que, 
bien que l'assassin ne doive pas hériter, toutes les propriétés 
de la victime situées sur le territoire ottoman aient été attri- 
buées au nouveau Cheikh, c'est-à-dire à l'assassin. Il est 
vrai que le meurtre avait eu lieu sur un territoire étranger, 
que la culpabilité de l'assassin n'était pas rigoureusement 
prouvée pour le Gjuvernement ottoman. Cependant il est 
clair qu'il y a là une très délicate question de droit interna- 
tional privé. 

Le Cheikh en question accrut depuis lors sans cesse 

(1) Cf. autre version de l'assassinat ap. R. M. M., nov. 1908, pp. 385 seq. 



DE STAMBOUL A BAGDAD 



291 



son influence et sa force. Ayant comme confident son es- 
clave Sultan, qu'il considère comme coupable à n'en pas 
douter, il est obligé d'être toujours entouré de gardes et il 
ne va nulle part sans avoir une suite de 40 ou 5o hommes 
armés. A Bassorah aussi, il a beaucoup de châteaux, de 
propriétés; sous l'ancien régime et sous une partie du 
régime actuel son gérant pour la ville était aussi influent 




n bey, 



FiG. 2 1. — En belem : sur le Khora, prés de Bassorah. 



qu'un ambassadeur ; la plupart des valis étaient les amis 
intimes du Cheikh. Quant aux fonctionnaires, il les avait 
gagnés soit avec de l'argent, soit avec des menaces, et ainsi 
il ne se passe rien à Bassorah qui ne soit immédiatement 
communiqué à Cheikh Khazal. Voilà pourquoi une grande 
terreur règne dans la ville. Personne n'ose parler claire- 
ment des défauts du Cheikh car il a à Bassorah des « jour- 
naldjis », des espions, qui l'avisent de suite. De plus, mal- 
heur à qui s'est trompé et a mal parlé du Cheikh, car le 
Cheikh possède à Bassorah des chefs de bandes de brigands 



292 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

à qui il paie de 70 à 80 livres par mois. Ceux-ci, s'ils ne 
réussissent pas à frapper l'audacieux pendant la nuit, dans 
quelque rue, le feront du moins rapidement disparaître, 
grâce à de faux témoins, à toutes sortes de calomnies et de 
rapports. Les valis même ne peuvent résistera ces attaques; 
d'après la rumeur publique ce sont les gens de Cheikh Kha- 
zal qui, par vengeance, ont fait de Bassorah une prison 
pour le vali, car l'ex-vali avait au moins pris des mesures 
sévères non à l'égard du Cheikh mais à l'égard de ses 
hommes sur le territoire ottoman. C'est pour cela que les 
<^ serviteurs » du Cheikhà Bassorah avaient fait mille intri- 
gues et réussi à provoquer une grande discorde entre le vila- 
yet et les gendarmes, les militaires et les marins. 

Depuis, le Cheikh a continué ses intrigues. La première 
chose qu'il a essayée a été de faire tirer une terrible ven- 
geance de passion de ses hommes. Il avait été irrité de 
ce qu'on avait empêché les exactions de ses « fellahs », 
agriculteurs, à Fédaghié où ils avaient attaqué les proprié- 
taires. L'obstacle disparu, la chose empêchée se repro- 
duit. Ces « fellahs » agriculteurs, chassés un jour, repas- 
sèrent du territoire de Khazal dans celui des Ottomans, 
détruisirent les fils télégraphiques et s'emparèrent d'une 
centaine de tonnes de dattes appartenant aux proprié- 
taires, en chantant une chanson satirique : « Que le Gou- 
vernement vous protège, vous autres ; nous, nous n'avons 
pas peur, puisque Abou Kâssib-Cheikh Khazal, « le père 
de Kassib » (i), est vivant. » Les agresseurs étaient à 
peu près 5oo. Le transport des dattes pillées dura juste 
deux jours. Par suite de la destruction des fils télé- 
graphiques, le Gouvernement ne fut averti que deux 
jours après, alors qu'il était trop tard. Maintenant qu'on 
dise tout ce qu'on voudra, le vrai coupable est connu ; 
ceux qui chantent la chanson d'Abou Kassib ne sont que 

(i) Nom de son jeune fils (Photographié in R. M. \f., nov. 1908, pp. 3 85- 4 10). 



DE STAMBOUL A BAGDAD 2C)3 

des instruments: celui qui les mèneestle Cheikh, de Moham- 
merah. 

Quant à la situation politique du Cheikh, elle se trans- 
forme rapidement. Ces derniers jours il avait marché vers 
l'intérieur pour attaquer certaines tribus insurgées ainsi 
qu'une célèbre fraction de Bakhtiaris. Dans le cas où il réus- 
sirait, son influence augmenterait, sinon il est probable qu'il 
surviendra de grandes difficultés politiques, carie Gouver- 
nement anglais, sinon officiellement, du moins officieuse- 
ment, a pris sous sa protection le Cheikh. Dans une corres- 
pondance avec le Consul d'Angleterre, j'ai vu moi-même 
une phrase de celui-ci, ainsi conçue: « Vous devez savoir 
que, vu l'état actuel de la Perse, le Cheikh de Mohammerah 
est sous la protection anglaise », tandis que d'après nous 
Cheikh Khazal et ses tribus sont des sujets persans; tout 
ce qui changerait cette situation devra être rejeté par nous 
et par la Perse. xMais dans le cas où le Cheikh serait vaincu 
l'Angleterre prendra ouvertement le Cheikh sous sa protec- 
tion, en alléguant que ses affaires commerciales sont en 
danger et même que le Gouvernement britannique se 
charge eff"ectivementde la police de Chiraz et de tout l'Ara- 
bistan persan. Du moment que la Russie a concentré des 
troupes au nord de la Perse, soit-disant pour v rétablir 
l'ordre, il est impossible que l'Angleterre reste inactive dans 
le sud. 

Ce qui montre la recrudescence de raff"ection de l'An- 
gleterre à regard du Cheikh, c'est le fait de l'avoir 
décoré, la semaine passée, de l'ordre de l'Étoile de l'Inde 
qui lui a été conféré en grande pompe. Un major de l'armée 
des Indes avait été spécialement envové pour remettre la 
décoration au Cheikh, qui, conformément au cérémonial des 
rajahs, a fait saluer la décoration par des salves d'artillerie. 
L'impression produite doit nous toucher. D'après nous il 
n'existe officiellement aucune marque de protection et de 
pénétration anglaises. Si nous les constatons, nous devons 



294 • REVUE DU MONDE MUSULMAN 

protester de tout notre pouvoir et même prendre nos 
précautions en conséquence. Il est vrai que la Perse est 
divisée en deux sphères d'influence entre l'Angleterre et la 
Russie, mais ces puissances avaient en même temps garanti 
l'intégrité de la Perse. 

Quant à la déclaration de protection et l'interveniion 
effective pour rétablir Tordre à l'intérieur, ce sont des 
atteintes à l'intégrité du territoire. Les régions du Golfe 
Persique, de Chiraz, de Hovaytrah et de Hamadan avaient 
été considérées comme une zone neutre lors de la délimi- 
tation des zones d'influence ; par conséquent l'entente 
russo-anglaise ne devait avoir aucune répercussion de cecôté- 
là. L'Angleterre, en agissant ainsi, aura violé les traités, non 
seulement contre la Perse, la Turquie et les autres États, 
mais encore contre la Russie. Au surplus, si l'accord anglo- 
russe n'a été confirmé ni par la Perse ni par les autres 
puissances intéressées, il n'a pas non plus, je crois, été 
communiqué au Gouvernement ottoman. Par conséquent, 
il est inexistantpour nous. Voilà pourquoi nous considérons 
comme une question intéressant uniquement la Turquie et 
la Perse celle de faire respecter à Mohammerah les droits 
ottomans lésés et de mettre fin aux intrigues et aux 
insurrections incessantes qui vont de Mohammerah vers 
le territoire ottoman. 

De même que la confirmation par la Russie de la 
convention anglo-russe concernant le maintien des droits 
anglais sur le Golfe Persique ne peut atteindre les tiers et 
par conséquent la Turquie, de même la sauvegarde des inté- 
rêts anglais n'implique pas le fait de léser les droits otto- 
mans. 

Quelles mesures doit donc prendre le Gouvernement 
ottoman pour châtier son voisin qui est sujet persan ? Voilà 
le point essentiel auquel on doit penser; il va deuxmoyens 
d'arriver à une solution : ou bien les troupes ottomanes 
iront éteindre l'incendie, ou bien on prendra des mesures 



DE STAMBOLL A BAGDAD 2g5 

offensives, pour que cet incendie ne s'étende pas sur notre 
territoire. 

Il est nécessaire de négocier ofliciellement avec la Perse. 
Cet État doit consentir à ce que nos soldats marchent contre 
un insurgé, le punissent et lui restituent un pays calme, 
obéissant et exempt d'arbitraire et de révolte. Nous ferons 
cela simplement par amitié pour la Perse, nous le ferons 
pour assurer le calme et la sécurité intérieurs de notre pays, 
et en agissant ainsi, nous ne ferons que notre devoir, sans 
favoriser la Perse. Mais les diplomates Persans auront-ils le 
courage patriotique de permettre pareille chose ? Qu'ils 
soient sûrs que nos soldats n'ont pas l'habitude de ne plus 
sortir de l'endroit où ils sont entrés. Nous tenons notre 
parole lorsque nous la donnons. 

Dans le cas où on ne pourrait pas mettre à exécution cette 
mesure, qui probablement soulèvera des difficultés diplo- 
matiques, il serait nécessaire de recourir à la deuxième 
mesure, c'est-à-dire à l'offensive. 

Il faut tout d'abord supprimer tous les intérêts du Cheikh 
dans notre pays et, conformément au proverbe turc : «. la 
richesse est le copeau de l'âme», mettre la main sur toutes 
ses propriétés, poursuivre rigoureusement tous les siens 
dans leurs situations. Pour la Perse je ne crois pas qu'elle 
soit privée de sens politique au point de se plaindre au sujet 
du Cheikh rebelle qu'elle-même trouve nécessaire de punir. 
Quant à l'Angleterre, elle n'a aucune qualité officielle ou 
juridique pour s'opposer aux mesures que nous prendrions 
à l'égard du Cheikh Khazal et de ses partisans. C'est ainsi 
par exemple que jusqu'à présent toutes les observations 
officieuses faites par le Consul d'Angleterre au sujet des 
partisans du Cheikh n'ont jamais été prises en considération 
et que de plus le Consul a toujours été averti qu'il n'avait 
pas le droit de formuler ces observations. 

D'un autre côté, pour affirmer nos droits de souveraineté 
sur le Chatt el-Arab et pour empêcher le passage des 



296 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

hommes du Cheikh sur la rive ottomane, il est nécessaire de 
faire circuler des canonnières et des bateaux de guerre, soit 
sur le Chatt, soit dans le Golfe Persique, d'une manière 
générale. Actuellemsnt nous avons plusieurs bateaux dans 
TArchipel où ils ne servent à rien etqui joueraient un grand 
rôle dans le Golfe Persique. Seulement si on envoie ces 
bateaux, il faudra en même temps établir un bassin de 
radoub, une fabrique, un arsenal. On le voit, le Golfe 
Persique, la question du Chatt ont pris une telle importance 
qu'il faut que nos fonctionnaires, nos officiers de terre et de 
mer et nos diplomates se concertent pour dresser un plan 
d'action et le faire exécuter. Il n'y a plus un instantà perdre. 
Désormais, si on montre quelque négligence, on peut 
être assuré que Bassorah passera sans tarder sous une 
autre hégémonie politique. 

Pour traduction : 

R.-T. — L.-M. 



SECTION Dr MAROC 



Tous les gouvernements du monde s'étant donné rendez-vous dans 
la capitale de l'Empire britannique, pour les grandes fêtes du couron- 
nement, l'un d'eux fut exclu, chassé, mis à la porte : le gouverne- 
ment marocain. Devant toute la terre, devant toute l'humanité, le geste 
brutal et franc de l'Angleterre a marqué le Makhzen du signe des 
pourritures qu'on écarte, et c'est dans la politique marocaine, par situa- 
tion de fait, un nouvel élément. 

De tous les services rendus à l'œuvre française au Maroc par les cor- 
dialités d'un accord vigilant, il n'en était peut-être pas de plus désirable. 

Comme à Bokhara, oij le Kouch-Begi cumule les fonctions de direc- 
teur du harem de l'Emir et de grand chancelier, le service des menus 
plaisirs et celui de l'Etat voisinent au Maroc, il était donc advenu, en 




PAYSANS 
MAROCAINS 



Andjera 



Collection 
Bûche t 

MISSION 

SCIENTIFIQIE 

DU MAROC 



2qS 



HEVLE DU MOM)E MUSILMAN 



igoS, qu'un haut personnage marocain s'élanl absenté en mission con- 
fidentielle, la diplomatie apprit avec soulagement qu'il s'agissait seule- 
ment de remonter la maison du Chérit". Elle mit, elle-même, la nou- 
velle dans le domaine public, en forme littéraire et documentée. Mais 
ce fut ensuite le tour du service d'État, et le dossier des menus plaisirs 
disparut; on le mit dans un coin avec une grande croix par-dessus. 

Un peu de malaise subsistait en cette politique Makhzen, si peu sûre 
d'elle-même, qu'ayant jeté son adversaire aux gémonies, elle l'en tirait 
comme partenaire, pour l'élever au capitole. Entre l'anathème et l'apo- 
théose, il y avait place pour l'intervention cordiale de la « Purifica- 
tion obligatoire », fondamentale, comme chacun le sait, en doctrine 
d'Islam. 

La démonstration catégorique, suggérée au gouvernement anglais 
par le distingué correspondant du Times à Tanger, n'aura pas seule- 
ment un etl'etde moralisation idéale. Elle figure, en soi, comme un levier 
de déplacement d'équilibre, d'un emploi pratique pour changements de 
directions. 

Il s'y trouve aussi des vertus pédagogiques. L'esprit s'élève aisément 
à la notion d'une condition étrangère, dans la politique marocaine, par 




PAYSANS 
MAROCAINS 



Tangérois 



Collection 
Bûche l 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOTKS ET DOCIMENTS 



299 



le spectacle du mou\eiiicnl propre d'un résident anglais, plus puissant 
à lui seul que la vérité immanente de l'éternelle justice, car, enfin, sans 
M. W. Harris, que d'âmes excellentes croiraient encore Moulay Hafid, 
sage et continent, ses vizirs, honorables, et le Makhzénisme, à l'épreuve 
des textes. 

L'idée que l'entente britannique n'exclut pas l'opinion anglaise con- 
duit à s'expliquer les cheminements de l'Kspagne versTétouan, El K.sar 
et Larache, par l'activité d'une condition espagnole, un peu oubliée, 
mais qui se remémore elle-même à l'attention du voisinage. Et cela 
suffit pour faire entrevoir, dans la pénombre, la présence efficiente 
d'un élément germanique. 

A ce point de ses réflexions sur la valeur relative des parcelles cons- 
tituantes, la Politique éprouvera moins de peine à supposer que, le pro- 
blème marocain n'existant pas indépendamment de lui-même, on peut 
y rencontrer jusqu'à la Tribu marocaine. Les avertissements d'outre- 
Manche furent ainsi excellents. Ils aidèrent l'Homme d'Etat à pénétrer 
l'énigme de ce Maroc, oîi des populations nombreuses s'obstinent à tenir 
plus de place qu'un Emir el iVloumenin détraqué, et ses Kouch-Begi 
domestiques. 




PAYSANS 
MAROCAINS 



Beqqioui 



Collection 
Buchet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

Dl" MAROC 



3oo 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Ils l'auraient même permis de se dire : « pour avoir néglige la poli- 
tique de Tribus, il fallut une politique de conquête ■>> si ce n'eût été 
reconnaître qu'on ne se trompait pas en écrivant ici, à la veille des con- 
trats, préludes du canon : « pour négliger la politique de Tribus, il 
faudrait une politique de conquête », 

Politique de Tribus? — Mais laquelle, et comment? Les paysans 
marocains, photographiés par M. Buchet, répondent sans qu'on les 
interroge. Il suffit de les regarder pour lire dans leurs yeux la pensée 
qui travaille leurs cerveaux primitifs : « On pouvait s'entendre ». 

On pouvait aussi ne pas ouvrir le nord du Maroc à l'Espagne, en 
refaisant des Pyrénées par la politique Makhzen. 

Le moment est venu de parler sans confidences, et je le fais en de- 
mandant : « Qui donc dirige la politique de la France au Maroc ? » 

Ce n'est certes ni le peuple, ni le Parlement, ni même le Gouver- 
nement, car, nettement prévenu en mars, verbalement, par lettres, 
par dépêches, de ce qui se passait à Fès et s'y préparait, le Départe- 
ment intéressé offrait encore aux Chambres, en avril, l'expression de 
l'imperturbable sécurité de ses agents responsables. Qu'ils aient pu se 




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.MAROCAINS 



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Buchet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOTES ET DOCUMENTS 



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tromper en 1908. lorsqu'ils persuadèrent à l'autorité gouvernementale, 
dûment avisée du contraire, que la marche sur Merrakech avait 
toutes chances de réussir et ne compromettait rien : soit. Mais pour 
Fès, en mars 191 1, il ne s'agissait pas de l'avenir: on avait le présent 
sous les yeux. Les tribus ne se préparaient plus à se soulever : elles 
étaient en pleine révolte. 

Deux affirmations se sont fait entendre; l'une disait : « Prenez 
garde, la gravité des événements n'est plus chez les Zaërs, mais à Fès» 
— et l'autre voix répliquait, trois jours après, le 16 mars : « Nos nou- 
velles sont meilleures et plus sûres. Elles nous annoncent la soumis- 
sion complète des Cherarda et la parfaite tranquillité des environs de 
Fès.» — Comment douter de la sincéritédes informations du Makhzen ? 
Le Parlement vota donc le 21 mars un programme de mesure, de fer- 
meté, de droits, d'accord, d'ordre et de progrès. 

Quelques dépêches tentèrent, quand même, d'obtenir : « qu'un peu 
de prudence fut apportée dans le développement de l'action poursuivie 
au Maroc», suivant l'expression, en date du 3 mai, d'un diplomate bien 
placé pour savoir, mais apparemment moins écouté. 




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MAKOCAINS 



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Buchet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

nu MAROC 



I 



302 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



On câblait donc de Paris, le 28 mars: 

« Événements Fès montrent erreur opinion Tanger sur pa- 
cification. Conseillez Légation, profiter occasion pour décou- 
vrir véritables causalités agissantes soulèvement dont caractère 
berbère organisé prouve combien pouvoirs publics trompés 
par méconnaissance tenace condition indigène. » 

Et on recâblait le 6 avril, le jour même où furent signés à Fès les 
Accords financiers de la politique Makhzen : 

« Autant absurde 188G, vouloir débarquer mille hommes. 
Tanger contre cheval noir Ben Mansour, avec certitude mas- 
sacre deux cents Européens, autant dangereux s'obstiner cau- 
salités soulèvement provoque comme prouvent événements, 
par politique méconnaissant condition indigène. » 

Le débat était net; les avertissements ne pouvaient être ignorés et ne 
l'étaient pas. Ils ne servirent à rien. Avant la dispersion des Chambres, 
le pays reçut l'assurance officielle, que, si tout n'était pas pour le mieux 
à Fès, ça n'allait pas trop mal. Quinze jours après, on mobilisait — et 
un mois plus tard on répétait : « Non, non; je ne resterai pas à Fès. » 




VAYSANS 
MAHOCAINS 



Beqqioui 



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Buchet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOIKS ET DOCIMICNIS 



3o3 



Kt alors, la question se pose claircinenl : qui a trompé? 

Je réponds : Depuis dix ans, c'est le même coupable, un point de vue. 



Ce jugement a lui-même pour base, il l'aut le reconnaître, un autre 
point de vue, qui rejette toute idée dune pfjlitique marocaine ou- 
blieuse de la condition européenne et inditférenie à la condition indi- 
gène. On exprime une manière de voir ancienne, restée invariable, parce 
que les événements ne l'ont pas infirmée, en disant en nji i comme 
en 1901, comme en 1891 : Une politique marocaine faisant abstraction, 
par point de vue français, des points de vue européens, du point de 
vue espagnol, du point de vue indigène, se jette sur les obstacles. 

Il ne suffisait pas de dire « nous allons à Fes par devoir internatio- 
nal », pour enlever aux Espagnols l'idée d'un autre devoir, conducteur 
d'avant-gardes sur les routes d'EI ksar et de Tétouan. 

Sans reprocher nécessairement à la politique marocaine, responsable 
mais parisienne, l'expédition de Fés, quoiqu'il eut été facile de l'éviter, 
en s'y prenant à temps, on lui reproche de s'être montrée extraordinai- 
rement naïve en se lançant dans l'aventure, sans en prévoir les suites. 
Elle s'est montrée doublement naïve, puisqu'elle a dédaigné de se 




l'AYSANS 

WAROCAINS 



Fahçi 



('.ollcclian 

liUCllL'l 

MISSION 

iCIKNIlUQUK 

DU .MAROC 



3o4 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



souvenir que les Berbères indépendanls, tellement plus nombreux que 
les Berbères insoumis, se battaient depuis un millier d'années contre le 
Makhzénisme. Pensait-elle quesa sympathique estime pour le Djéhadiste 
Moulay Hafid suffirait à lui rallier la Tribu et ses fusils ?• 

Un point de vue l'emportait : elle a donc négligé d'avouer que, pour 
fabriquer un Maroc makhzen, il faudrait commencer par détruire le 
Maroc marocain. Elle s'est bien gardée de dire : « Ce que nous con- 
seillons est irréalisable, mais raison de plus. » 

Le point de vue couvrait tout : point de vue noble et vigoureux, 
auquel il ne manquait, pour devenir précieusement national, que d'être 
suffisamment pratique. C'est dix années de ce point de vue, louable, 
mais décevant, qui se payent par le soulèvement du Maroc berbère, 
sous couleur de pacification et par l'invasion espagnole, à propos 
d'indépendance. 

Nous écrivions le 23 mars 191 1 , au pouvoir dirigeant : 

« D'année en année les affirmations de la pacification du 
Maroc, des progrès de notre influence, de la suppression des 
difficultés étrangères se renouvellent, et d'année en année, des 
démonstrations contraires se succèdent. Les deux dernières 




PAYSANS 
MAROCAINS 



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SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOTES ET DOCUMENTS 



3o5 



discussions engagées devant le Parlement à l'occasion du Bud- 
get des Affaires étrangères, ont donné lieu aux déclarations les 
plus catégoriquement optimistes. Et il suffit de relire le texte 
de ces déclarations, en présence des événements du jour, le 
soulèvement des tribus de Fès et les récriminations espagnoles, 
pour constater une fois de plus une contradiction manifeste. » 
Ce fut inutilement prémonitoire. Rien ne vaut contre l'orientation 
déviée des idées et des actes, qui, par fausse direction initiale, s'écar- 
tent indéfinimenldu but. Au conseil de revenir dans la bonne voie, on 
répondit : « Politique engagée ». Politique ? Vous croyez ? 

Contre le « point de vue » de la « politique engagée », nous présen- 
tons le témoignage silencieux et décisif des paysans marocains qui 
assistent au bas des pages à ces réflexions dépourvues d'enthousiasme. 
Ayant contemplé leurs physionomies populaires, douterons-nous que, 
si la « politique de Tribus » avait disposé, comme budgets et campa- 
gnes d'opinions, des mêmes moyensque la politique Makhzen, tous ces 
Berbères qui se battent encore, seraient déjà protégés, censaux, associés 
agricoles, en attendant d'être électeurs ? 




l'A VS ANS 
MAROCAINS 



Rifain 



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Biichet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

I)i; MAROC 



3o6 



BEVUE Di: MONDE MUSULMAN 



Étant donné un territoire dont la pacification par la politique Makhzen 
coûterait 5o millions, combien coûterait sa pacification par la politique 
de Tribus? Cela revient à dire : l'aboutissement de pacification de la 
tribu marocaine étant une admirable floraison agricole, peut-on pro- 
duire cette rioraison sans makhzéniser d'abord la tribu ? 

Assurément, la politique de Tribus ne pourrait prétendre aux résul- 
tats de la politique Makhzen, si, réduite à félat de vérité, elle devait 
opérer en toute nudité. Mais la politique Makhzen a coûté dans les 
25o ou 3oo millions, pour s"en tenir aux chitiVes avoués. Que n'eût pas 
réalisé, en dix ans, une politique de tribus consacrant chaque année 
25 ou 3o millions à la pénétration pacifique par le progrès écono- 
mique. 

Nul besoin, pour s'en faire une idée, d'imaginations exaltées : il suffit 
de comparer les résultats obtenus dans les ports, par les deux poli-t 
tiques du Contrôle. L'une, cassante, indifférente à la condition indigène, 
nous valut Casablanca et les suites. L'autre, souple, adaptée à la con- 
dition marocaine, nous vaut partout les mêmes bons vouloirs des 
indigènes et de l'Europe. 




PAYSANS 
MAHOCAINS 



Rifain 



(^iiliection 
Hue 11 et 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

or MAROC 



NOTES ET DOCUMENTS 



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Que ne l"erail-on pas de la Tribu, en ôcoiiomisanl seuleiiKiil, pour 
s'en occuper, sur le prix de revient des bons offices du Waklizen ? 
Lorsqu'il y a quelques années, certains milieux juifs du Maroc sécar- 
tèrent de la France, ils répondirent à l'expression amicale de repro- 
ches motivés, en arguant de l'attitude du Sultan. Mais tout pouvait 
s'arranger, ajoutèrent-ils, car ils se faisaient forts de vendre tout le 
Makhzen,en bloc, sultan, vizirs et le reste, actes en mains, pour protec- 
torat, alliance, traité, tout ce qu'on voudrait. Kt ce n'était pas cher : 
une douzaine de millions, payables à livraison. 

L'histoire était drôle, on s'en amusa. Elle était topique aussi, par un 
précédent : celui de Bokhara, que l'entremise des juifs du K.hanat fit 
russe au lieu d'anglaise. — Avec le Makhzen on n'a pas la Tribu : avec 
la Tribu, on aurait le Makhzcn au labais. 



I,a présence, ici. des pavsans marocains éveille une autre idée 
simple. Comment ne pas comprendre qu'on viole nettement l'indé- 
pendance et l'intégrité du Alaroc marocam, en voulant lui imposer une 
structure uniforme. 



t^j.j^. 




l'AYSANS 
MAROCAINS 



Ouriai^heli 



Collection 
Buc/iet 

-MISSION 

SCIKNÏIKIQLK 

Uf MAHOC 



3o8 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



S'il existe lo millions de Marocains, on peut en compter i ou 2 mil- 
lions dans la catégorie vraiment Makhzen, et 2 ou 3 millions dans la 
classe des Naïba, soumise bon gré mal gré aux charges de souveraineté. 
Pour le reste, plus de moitié, le sultan n'est qu'un Imâm. 

Pourquoi donc, au lieu de Politique Makhzen, tout court, ne pas dire 
franchement : politique de création d'un Maroc qui n'a jamais existé et 
n'existera jamais ? Elle fut prise au sérieux, comme méthode d'auto- 
rité, au nom de l'intérêt national. Mais on voit où conduit le thème de 
domination : il ramène au point de départ entre la condition internatio- 
nale et la condition indigène. 

Qu'un déplacement de point de vue s'accomplisse ; que le point de 
vue dirigeant se limite aux idées qu'expriment les mots, sans adjonc- 
tions de derrière la tête, sans transformations de l'indépendance en sou- 
mission, de l'intégrité en découpage, sans fictions attribuant au Maroc 
Berbère un statut gouvernemental européen : tout change aussitôt. 

On ne dira plus au Makhzen : « Malgré la Tribu et contre elle, nous 
allons réorganiser votre propre armée, en plein Maroc, par la manière 
brisante, afin que tout plie, ou que tout saute. » On se contentera de 
lui proposer un marché raisonnable : « Près de la côte, près de la 




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MAHOCaINS 



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SCIENTIFIQUE 

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NOTES ET DOCUMENTS 



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frontière, nous allons constiiuer des troupes n'iarocaincs, avec des 
Musulmans d'Algérie, des abids du Sénégal, quelques Européens, et 
suflisamment de Marocains. Nous les mettrons à votre disposition et 
nous les entretiendrons, mais conditionnellement. » 

Le second programme, exposé, écrit, imprimé depuis dix ans, préten- 
dait assurer avec continuité, par régions progressives, la sécurité des 
routes, la tranquillité des marchés, l'essor agricole, sans sacrifier l'in- 
térêt matériel de tous aux bons plaisirs de la souveraineté chérifienne 
et de ses entours. Mais le point de vue faux n'en voulut pas, préfé- 
rant voir les Glaouï de rechange piller tour à tour, car il faut bien que 
Makhzen se passe. 

Des accords financiers sont intervenus, qui, inspirés par des intentions 
excellentes et des illusions malencontreuses, prévoyaient, d'une part, 
une armée marocaine, et de l'autre un premier tronçon de chemin 
de fer marocain. Théoriquement, l'État français évitait toute dépense 
initiale et tout risque final. L'opération ne devait grever et engager que 
l'État marocain ; mais comme il n'existe pas, l'assurance était fallacieuse. 
Pratiquement, la France ne pouvait éviter de payer et d'agir, mais elle 
ne fut pas prévenue. On la mit seulement en présence d'un homme de 




PAYSANS 
MAROCAINS 



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MISSION 

SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



3io 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



paille, le Makhzen, ei Tatiairc lui coûte déjà deux fois plus cher qu'elle 
ne valait. 

11 lui en eût moins coûté pour construire à fonds perdus le port de 
Tanger et le chemin de fer d'Kl K.sar, afin de les donner au gouverne- 
ment représentatif d'un Maroc indépendant et non découpé, en ajoutant 
au cadeau un bon régiment de tirailleurs marocains pour garder la 
voie. Qui eut protesté ? L'Espagne : libre à elle d'en faire autant. 
L'Europe : pas pour son commerce. Le Maroc : son genre n'est pas 
de refuser les cadeaux. L'électeur français : mais il serait resté quelque 
chose de ses centimes additionnels. 

La figure vaut ce que valent les figures. Qu'on veuille bien cepen- 
dant se mettre en présence du problème marocain, tel qu'il résulte 
d'Algésiras, de l'Allemagne, de l'Espagne, des Berbères, des Vizirs et de 
nous-mêmes; en supposant un changement de point de vue dans cette 
marche des choses qui, voulant pacifier, soulève, et qui voulant garder, 
partage. Sérieusement, nationalement, de quel côté seraient l'avantage et 
l'honneur pour l'œuvre française ? 

La démonstration s'nccomplit de tous côtés, sous nos yeux. Oij est 




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MAROCAINS 



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Buchet 

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SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOTES ET DOCIMENIS 



3ii 



le Makh/en le long de celte froniiére oranaise, j^arnie par les pachas de 
Kiguig Cl d'Oudjda d'un peiit décor à éclipse, qu'on son ou qu'on rentre, 
pour évoluer de la tribu à la colonisation. Qu'en fait-on dans celte ad- 
mirable ('.haouïa, où notre armée d'Afrique s'est montrée digne héritière 
des traditions du maréchal Bugeaud. La politique Makhzen fut-elledans 
le bombardement du pacha de Casablanca, dans la poursuite de Mou- 
lay Halid, dans l'exclusion d'Abd-ul-Aziz ? Réside-l-elle dans le Gharb-, 
où l'association agricole tint tète à la révolte fomentée par le pacha 
Makhzen, en fournissant une base d'action à l'énergie intelligente, si 
française, du consul et des officiers d'El-K.sar ? Tout ce qu'il y a de 
sain, d"habile, de louable dans notre politique marocaine, s'est accom- 
pli en dehors du Makhzen, sans lui, malgré lui, — entre les Marocains 
et nous. 

Quelques mois avant les faux mouvements qui nous acheminèrent 
vers .Mgésiras, la certitude des risques d'une politique trop Ma- 
khzen avait inspiré des avis présentés jusqu'au Président de la Ré- 
publique. On demandait que la France usât des services que pouvait lui 
rendre le Makhzen. mais avec le sentiment qu'il n'v a de gouvernement 




PAYSANS 
MAROCAINS 



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SCIENTIFIQUE 

Di; MAROC 



3l2 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



marocain que sur le papier. Pour resler alors seul créancier de l'État 
marocain fictif, en réglant lui-même en 3 p. loo ses comptes épluchés, 
l'État français n'eut même pas déboursé ce qu'il dut dépenser pour la 
politique Makhzen, au service d'une garantie qu'il n'avait pas donnée. 
Et afin que cet embryon d'œuvre française fût de belle venue et de so- 
lide avenir, il suffisait qu'elle eût la sagesse, la continence, la modes- 
tie de se dévouer galamment aux intérêts de tous, dans un Maroc 
indépendant. 

Ces souvenirs familiers à quelques hommes d'État prennent place ici 
pour répondre d'avance à la question déjà prête : 

Que faire en cette politique engagée? » — Changer de point de vue. 

A. Le ("hatelier. 




PAYSANS 
MAROCAINS 



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Collection 
Biichet 

MISSION 

SCIENTIFIQUE 

DU MAROC 



NOTES ET DOCUMENTS 3l3 



SECTION RUSSE 



Archéologie de Samarkand. 



On trouve dans le Recueil de documents sur la province de Samar- 
kand (i) de 1902, édité par le Comité Statistique de la province, un 
article de M. V. L. Viatkin qui mérite de retenir l'attention. Cette 
étude originale, intitulée Matériaux de géographie historique du 
pilay^et de Samarkand, fait connaître le passé du pays au point de vue 
de l'emplacement des centres peuplés, des travaux d'irrigation, des 
monuments historiques et des autres traces de civilisation. Ce travail 
plein d'intérêt a été suggéré à l'auteur par l'étude qu"il a faite des actes 
de vakouf du district de Samarkand, unique et précieuse source des 
recherches de cet ordre pour les trois siècles derniers. A ce point de vue 
seul, il mériterait d'être signalé tout particulièrement aux lecteurs de 
Ja Repue du Monde Musulman. 

Après avoir reproduit la liste des documents qu'il a étudiés au 
nombre de i5i, M. Viatkin consacre un chapitre à la division ad- 
ministrative du vilayet et aux changements survenus dans cette pro- 
vince sous la domination des dynasties musulmanes qui se sont succé- 
dé, dès Timourides à nos jours, et termine par un aperçu général 
des changements subis par les noms géographiques. 

Le vilayet de Samarkand, dont les limites sont restées presque sans 
aucun changement depuis l'époque des Timourides, se divisait admi- 
nistrativement en touman (districts) variables comme étendue et 
comme nombre suivant les époques. Les touman de Chaoudor, à'An- 
khar, de Nim-Soughoud ou Soughoudi-Khourd nommé Afarin-kent 
dès l'époque de Cheïbanides, celui de Kaboud, de Yar-yaïlak, de 
Soughoudi-Kalan ont existé pendant toute la période étudiée. Par contre, 
le touman Nouvel-Archan formé, sous les Timourides, de la partie 
méridionale du touman d'Arkhan, disparaît sous les Cheïbanides, repa- 

(i) Spravotchnaïa Knijka Samarkandskoi Oblasti, 1902. Izdanié Samar- 
kandskavo Oblastnovo Statistitcheskavo Komitiéta. Vypousk VIL Samar- 
kand. 

XIV. 21 



3 14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

raît de nouveau sous les Achtarkhanides et n'existe plus à l'époque des 
Manghytes. De même, les touman de Chara^ etd' Aliabad formés aux 
dépens de deux autres n'existent que depuis les derniers Timourides, 
et le touman de Saghardj on Douchamba-Kourghan pris dans le vilayet 
de Saghardj dont il faisait partie a été joint au vilayet de Samarkand à 
l'époque des Achtarkhanides. 

En ce qui concerne les dénominations géographiques (des villages, 
canaux etc.), on ne retrouve guère les noms cités dans les documents 
provenant de l'époque des Timourides que dans les environs de la 
ville de Samarkand, dans le touman de Chaoudor, surtout dans sa par- 
tie orientale, et dans la partie occidentale du ^o»wa/z d'Ankhar; ce sont 
pour la plupart des noms persans, Timouret ses successeurs (quoique 
eux-mêmes d'origine turque) ayant évité de donner des noms turcs aux 
palais, jardins et villages qu'ils ont fondés. Quant aux noms turcs 
qu'on rencontre aujourd'hui en grand nombre dans le vilayet, ils datent 
principalement du dernier siècle. 

On remarque, en général, que les anciennes dénominations sont main- 
tenues dans les contrées occupées actuellement par les Tadjik, tandis 
que les Euzbek, arrivés après et installés par tribus ou clans, donnaient 
souvent leur nom de clan à des localités oià ils s'établissaient; c'est ce 
qui fait qu'on trouve aujourd'hui des séries de villages nommés 
Bakhrin, Khitaï, Nayynan, etc.; plusieurs des tribus Euzbek évincées 
par d'autres émigrèrent ailleurs, ce qui explique qu'on trouve souvent 
des tribus portant le même nom qu'un village où elles n'habitent pas. 

D'autre part, les noms qui ont remplacé les anciens noms à l'époque 
des Euzbek, ne sont pas conservés tels que ; à leur tour ils ont subi des 
changements qui se sont produits même après la conquête russe. De 
plus, beaucoup de kichlak, surtout à Kaboud et Chiraz, ont reçu des 
noms récemment : ils ne portaient, il y a trente ans, que les noms de 
leurs aryk-aksakal. 

Les chapitres suivants ont pour objet la ville de Samarkand elle- 
même, ses faubourgs, enfin les touman (districts) de l'ancien vilayet 
de Samarkand. L'auteur a tâché de reproduire, en se basant sur les 
renseignements si divers fournis par les documents des vakoufs, l'état 
géographique du pays à chaque époque de son histoire, en comparant 
à l'état actuel. Dans l'impossibilité de reproduire entièrement ces 
60 pages extrêmement intéressantes, nous en donnons des résumés qui 
permettront aux lecteurs de la Revue du Monde Musulman de se rendre 
compte de ce qu'est le travail de M. Viatkin et d'apprécier l'importance 
des sources dont il s'est servi. 

On suit dans cette analyse le plan choisi par l'auteur lui-même. 



NOTES ET DOCUMENTS 



3i5 



La ville de Samarkand. 



Il est difficile de juger, d'après les données fragmentaires dont on dis- 
pose, ce qu'étaient Samarkand, la forteresse et les banlieues avant 
l'époque de Timour. Il devient possible d'établir, en se basant sur les 




■lW^ 




Pont de Tamerlan sur le Zerafchan. 



documents des vakouf et sur les auteurs musulmans, que postérieure- 
ment la forteresse (arA)etla ville proprement dite occupaient la même 
place qu'au moment de la conquête russe, et même que la superficie 
de leurs enceintes ne subit aucun changement malgré des variations 
de la population aux diff'érentes époques. 

Lors de la conquête de Samarkand par Timour, les murs n'existaient 
pas, probablement depuis la destruction de la ville par Djinguiz-Khan 
en 1220. Construites en i369(ou iSyo) par Timour, les enceintes de la 
ville et de la forteresse furent restaurées à plusieurs reprises, mais en 
conservant toujours les mêmes dimensions. La citadelle dont le mur 
d'ouest clôturait en même temps la ville elle-même, concentrait les 
établissements officiels, la trésorerie, la prison, le bazar, les palais et les 



3l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

maisons des seigneurs. Elle se divisait en plusieurs quartiers. La porte 
de l'ark qui conduisait dans la ville et était précédée par le profond 
fossé entourant la citadelle, se trouvait à côté de la khanékah de Nour- 
eddin Basir, cheikh et saint très vénéré. Cette khanékah n'a cessé d'exis- 
ter que lors de la conquête russe. 

Six portes conduisaient hors de l'enceinte de la ville. Les deux du nord 
étaient : la Porte de Cheikh-^ada (actuellement connue sous le nom de 
porte de Païkabak) et la porte Ahanin {Porte de fer), située auprès du 
mas{ar du Seyyid Mohammed Koussam, fils d'Abbas (Chahi-zinda). 
Deux portes contiguës donnaient au sud ; c'étaient la porte de Sou\an- 
garou {Porte d'aiguillers) et la Porte Kari^-koh ou Kari^istan {lieu 
du kari^), nommée ainsi probablement à cause d'un soulèvement du 
sol qui permettait d'amener l'eau avec un kari\. Aujourd'hui cet en- 
droit est coupé par un ravin le long duquel l'aryk Chabar coule à son 
entrée dans la ville. Plus tard la porte Kari\-koh devint Namaz-koh 
ou Aïn-koh, puis porte de Khodja-Ahrar, du nom d'un mystique 
enterré dans le faubourg de Samarkand Khodja-Kafchir, auquel la 
porte donnait accès par une large route plantée d'arbres. La porte de 
Firou\a {Porte de Ti/r^i/o/^e) venait à l'est, et la porte de Tchahar-souk 
{porte du Marché) à l'ouest ; cette dernière était située un peu à l'ouest 
du mausolée de Timour. 

A l'époque des Timourides, les médressés suivantes existaient à Sa- 
markand. 

La médressé de Vémir Firou^-chah dans la rue de la porte du même 
nom qui a sans doute reçu son nom de celui de cet émir. En 860 
(1455-1456), Khodja Ahrar construit dans le quartier de Sou^an- 
gharou, situé auprès de la porte du même nom, une médressé de deux 
étages, reconstruite ensuite par Chah Mourad-biy et nommée Safid. 

Dans la rue Taktchi s'élevait la médressé de Véinir Kasyin, de même 
que la mosquée et les bains construits par le même émir. 

La médressé de Mir Bourondouk occupait une place sur le tchar- 
souk (bazar) de Samarkand auprès de la mosquée des marchands de 
fourrures. 

Une autre médressé fut fondée par Mir Ahmed Khodja ibn Amir 
Sultan Malik Kachghari. 

La femme de Timour, la célèbre Saraï Moulk khanym ou Bibi- 
Khanym, a fait aussi construire une grande médressé près de la Porte 
de Fer; Timour s'y arrêta avant sa campagne de Chine pour suivre la 
fin de la construction qui porte le nom de sa fondatrice, Bibi-Kha- 
nym. Cette médressé se trouvait sans doute à côté du mausolée Bibi- 
Khanym, actuellement en ruines. 

On cite aussi la médressé de Maulana Koutb ed-din Sadr. Une mos- 



NOTES ET DOCUMENTS 



3.7 



quée de Rhotba a été construite à Samarkand par le Koukaldach de 
Mirza Oulough-bek, sous les noms de Alaauddin Aleïka-Koukal- 
dach, mort en 844 (1440); elle était située probablement derrière 
la Porte de Namaz-gah. Plus tard, en 936 (1529-1620;, Koutch- 
kountchi-khan y installa un énorme minbar en marbre massif. Cette 
cathédrale existait encore intacte du temps de l'historien Seïd Rakym. 




Samarkand. — Bibi-K.hanvm. 



On peut citer, parmi les rues de Samarkand à cette époque : la rue 
àwpont Ghatifar, auprès de la porte de Cheïkh-Zada,et la rue des Ar- 
tistes [Sakkachou . 

A l'époque de la visite de Maulana Vasyfi, Samarkand était très 
fortifiée, avec des murs très hauts. Les marchés se distinguaient par 
leur propreté et par fabondance des beaux fruits. 

Dans le premier quart du seizième siècle, sous les premiers Cheïba- 
nides, ainsi qu'il résulte des documents de vakouf de deux médressés 
de Cheïbani Khan, il existait à Samarkand les bazars et les bâtiments 
publics suivants : en face des médressés de Cheïbani-Khan, le bazar de 
Mohammed Tchap occupait plusieurs rues et s'étendait, croit-on, 



3l8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

jusqu'à la Porte de Fer. Une quantité de boutiques tenaient à cette 
porte et occupaient les rues environnantes même avant cette époque. 
Auprès de ce bazar se trouvait aussi le tcharsouk de Samarkand; selon 
toute vraisemblance, ce bazar principal occupait la même place qu'au- 
jourd'hui. Les deux autres bazars: celui de Pouli-Safid et de Mas'- 
oud se trouvaient en voisinage l'un de l'autre. Le bazar du prince 
Mohammed Sultan était situé dans la rue du jardin Khidy, près de 
la porte de Faroun, dans le faubourg. Il y avait ensuite: le bazar du 
prince Mohammed Kasym, le bazar près l'ancienne mahkama, et 
on cite, plus tard, le petit marché de Hasan Pahlvan à côté de la 
khanékah Makhdoumi-Khaj-a^mi qui existe encore, ainsi que le bazar 
de Bibi-Khanym, près de la médressé du même nom. 

Au bazar des feutres, se trouvait la médressé du prince Abdoul 
ainsi que la médressé de Koutb cd-din Sadr qu'on mentionne plus 
haut. La médressé du prince Mohammed Kasym était située sur le 
bazar du même nom; c'était, à ce qu'il semble, la même que la 
médressé de l'émir Kasym, de l'époque des Timourides. Il est question, 
dans le Lamahat, d'une autre médressé de Djaou\ani, où s'instruisait 
dans sa jeunesse Khoudaïdad, cheikh célèbre mort en i532. On con- 
naît, en outre, la médressé de Moulla Abdour-Rahim Sadr et celle de 
Vémir Aluk. 

Au bazar du prince Mohamm.ed Kasym s'élevaient les Bains de 
l'émir Sultan Khalil, et au bazar du prince Mohammed Sultan, un 
autre hammam portant son nom. 

On mentionne, parmi les mosquées: la mosquée au bazar des selles 
de chameaux, la mosquée de Koiiktacha et la mosquée du tombeau du 
Cheikh Aboiil Mansouria Matyridi au cimetière Djakar-di^a qui 
existe encore. 

Une vaste khanékah et une communauté pour les Derviches de 
l'ordre Koubravyié furent établies par un cheikh de cet ordre, Kamal 
ed-din Hoiisa'in elKhara^mi, à côté du mausolée en coupole de 
Afak Nouïan,f\\ïe du Mir^a Ali-Nouïan. Actuellement la khanékah est 
changée en asile pour aveugles. 

Derrière les deux médressès de Chaïbani-Khan, partant de Tchar- 
souk une rue dans laquelle se trouvaient les boulangeries et les cui- 
sines. 



Les Faubourgs de Samarkand. 

Les faubourgs de la ville formaient les quartiers [mahallat) situés 
entre l'enceinte de la ville et les anciens murs éloignés des neufs de 2 à 



NOTES ET DOCUMENTS SlQ 

4 [verstes. En réalité, ces quartiers, aussi bien au quinzième siècle 




Samarkand. — Palais de Bibi-Khanvm. 



qu'ensuite, représentaient des villages entiers entourés de jardins, de 
vignes et de champs de trèfle clôturés de murs d'argile. 
Dans l'endroit où se trouvent aujourd'hui les villages Khodja-Ahrar 



320 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

et Chahidan-khan,él2i\\ situé à cette époque le quartier de Khodja 
Kafchir, vaste et peuplé, appelé ainsi du nom du saint, Khodja 
Kafchir qui y est enterré et dont le ma^ar est encore connu. Khodja 
Ahrar a fondé dans ce quartier une communauté de çoufis, avec 
enclos, connue sous le nom de Mahaoutaï-moullaïan et où il fut en- 
terré. 

On trouve aussi les traces de l'existence de quartiers de Foroun- 
di^a, Fa\-di^a, Kousakha et Kaoutchinan, les deux derniers à la 
place des deux villages actuels de mêmes noms. 

Le quartier de Varsine se trouvait à 2 charis de la ville, près de 
Pouli Magaka, au lieu même où se trouve aujourd'hui le village de 
'Varsine. Il y avait là une colline du même nom, rattachée par la 
légende au héros Varsine. Ce village fut à une époque la propriété par- 
ticulière de Khodja Kalan, le fils aîné de Khodja Ahrar. Au sud, il 
touchait à un autre appelé Hardak. Plus loin, près de l'observatoire 
de Mirza Oulough bek, et de l'aryk qui coulait au pied du Koukhak 
(Tchoupan-aty). on trouvait le lieu dit Nakchi-djahan, du nom du 
jardin de Mir^a Oulough bek qui occupait la vallée passant derrière 
l'observatoire. Cette localité a conservé son nom. Plus bas, sur l'angle 
Siah dans l'endroit où affluait Abi-Machhad se trouvait le pont du 
prince Abdoullah. En amont et en aval, sur les aryk venant du Siab 
étaient situés en grand nombre les moulins à papier et les dépôts des 
matières premières pour la fabrication du papier. Le mécanisme de ces 
moulins était en bois, en pierre et en fer, et les bâtiments eux-mêmes 
en karkas (argile). On mentionne comme accessoires des meules et des 
pilons. 

Il semble que la localité citée plus haut fût la seule de Samarkand où 
s'était établie l'industrie des moulins à papier; Samarkand était célèbre, 
comme l'on sait, pendant les premiers siècles de l'Islam, par la fabrica- 
tion du papier, qu'on exportait en grandes quantités dans les différents 
pays. Les manuscrits de l'époque des Timourides, écrits à Samarkand, 
se distinguent par la qualité du papier. Cette industrie, empruntée aux 
Chinois, n'a disparu que récemment : à l'époque qui précède directe- 
ment celle de l'occupation du pays par les Russes, il y avait encore des 
cas de constitution en vakf des moulins à papier du Siab. 

Actuellement cette localité est entièrement couverte de moulins à 
farine. 

On cite encore les quartiers Matyrid, Fargoutach, Ma\dakin. En 
face de la Porte de Firouzaet non loin d'elle, se trouvait un grand jar- 
din clôturé portant le même nom; dans la partie occidentale de ce jar- 
din, Habiba Sultan-bekoum, de la famille de l'émir Djalal ed-din 
Sohrab, a fait construire, sur le tombeau de la fille du Sultan Abou- 



NOTES ET DOCUMENTS 



321 



Saïd Gouragan Sultan Khovand-bek, un magnifique goumbaz. Cet 
énorme bâtiment, qui rappelait par son architecture les médressés de 
Samarkand, s'est conservé jusqu'à nos jours et est connu sous le nom 
étrange de Ichrat khané ilieu d'amusements). Dans le voisinage se 
trouvait et se trouve encore le ma^ar au saint Khodja Abdi-Biroun,que 




Samarkand. — Bibi-Khanym. 



la légende dit d'origine arabe et contemporaine de la première époque 
de l'Islam. 

Sous les Chéïbanides, outre les quartiers déjà énumérés on cite en- 
core le Naou (nouveau). Le beau jardin Dil-afrou^ et beaucoup 
d'autres s'y trouvaient. A en juger d'après les noms des propriétaires 
de ces jardins, c'est là qu'étaient les maisons de campagne de l'aristo- 
cratie de Samarkand. 

En 1107 (i6g6), on constate l'existence d'un quartier nommé Yam 
avec une localité sur l'aryk Siab portant le nom de Charafi-Dourdji. 



322 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

C'est là qu'étaient alors la khanékah d'Ibadoul Cheïkh Azizan et aussi le 
rtia^ar de K.hodja K.houb (tchoup) Sivora. On y trouve aujourd'hui le 
kychlalc Khodj'a avec le mazar d'ibadoul Cheïkh Azizan sur un vaste 
cimetière. 

Un peu plus tard, mais aussi à l'époque des Achtarkhanides, on cite 
le quartier de Khodja Tcharouk, entre les aryk Abi-Machkbadet Naou- 
zarin; la roule menait, à travers cet endroit, de Samarkand à Naytna- 
nan, c'est-à-dire au village nommé actuellenient Kochtamgaly. 



Touman de Chaoudar. 

D'après le témoignage de Mirza Babour, la vallée du Koukhak supé- 
rieur (Zarafchan) portait, dans la deuxième moitié du quinzième siècle, 
le nom de Maslchi, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours. Mirza Babour 
mentionne aussi la forteresse Kchtoiit qu'il a trouvée en ruine et le vil- 
lage Fan ; dans les montagnes de Fan il a vu un grand lac, d'un chari 
environ de superficie : « un beau lac et non sans mystères ». Kchtout 
et Fan sont à présent de petits villages, et le lac dont parle Mirza 
Babour sans le nommer n'est sans doute autre que 1 Iskander-Koul. 

Le village Pendjekent (cinq villages) existait déjà aussi sous le^ Ti- 
mourides sur le même fleuve, plus bas que Kchtout; au sud de ce \il- 
lage était située la forteresse Maghian, nommée aussi, quoique plus 
rarement, Magvin et séparée de Pendjekent par une chaîne de mon- 
tagne appelées Maghian ou Koiihsar (pays de montagne). Le nom de 
la forteresse dérive du mot mag, pyrolàtre. Le fleuve Maghian-daria 
portait, à son embouchure, le nom de Djadouroud ou DJad-roud. De 
vastes terres à l'est de ce fleuve étaient otî'ertes en vakf par Khodja 
Akhrar et s'appelaient, comme les villages, Ak-tam et Kasatarak, 
dont le dernier existe encore. Un arvk, venant de Maghian-daria et 
combiné avec tout un système de kari\ sur une grande étendue, 
arrose une partie de ces terres vakf. On attribue à Khodja Ahrar la 
construction de cet aryk qui porte son nom, mais on n'a plus de do- 
cuments écrits confirmant la tradition. 

A côté de Pendjekent, sur l'aryk de Nahri-Bazartchaï-Khanian 
{canal du marché de khans), se trouvait la localité connue sous le nom 
de Mougkadaï-Pendj-Kent (Temple des Ignicoles de Pendjkenl). 

Le village de Kamangaran, situé au pied de la chaîne de Chaoudar 
était connu déjà à l'époque des Timourides sous le même nom ; il se 
distinguait par un climat sain, une situation ravissante et l'abondance 
des vignes, comme actuellement. Cet endroit servait de maison de 



NOTES ET DOCUMENTS 



323 



campagne à K.hodja-Ahrar, qui y mourut après avoir acquis de diffé- 
rentes personnes sur les terres de Kamanzaran et dans les environs une 
quantité de lots de terre labourable ou de jardins qu'il constitua en 
vakf de la médressé de Samaïkand fondée par lui. 




Samarkand. — Palais de Bibi-Rhanym. 



Le village Kara-tepé, situé sur la grande route de Samarkand qui 
allait de ce village à Kech (Chahrisabz), portait déjà le même nom du 
temps de Timour, comme on le voit dans la Zafar-natné de l'histo- 
rien Ali-Yazdi. D'après cet historien, Timour avait fait construire un 
magnifique palais, appelé Djahan-nouma, sur la pente septentrionale 



324 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

de ce terrain. Un autre palais avec jardin fut construit par Timour 
dans le village Kar-a-tepé; ces palais servaient de séjour au grand con- 
quérant pendant ses retours victorieux à Samarkand et ses nouvelles 
campagnes. 

Une grande cité portant le nom de Misr occupait l'embouchure des 
aryk Abbas et Karaounas. On ne sait pas à quel moment elle a cessé 
d'exister, mais en gSo ( i 548) elle était, semble-t-il, dans un état floris- 
sant et avait un Cadi particulier. 

Un emplacement quadrangulaire, près delà rive gauche de Dargham, 
au sud de Samarkand, et portant encore aujourd'hui le nom de 
Misr {ville, en arabe), subsiste seul. Les environs de Misr présentent 
à grande distance des traces d'une ancienne culture, et toute la steppe 
de Dargham offre un intérêt archéologique de premier ordre. 

A la tête des trois aryk: de Dargham, d'Abbas et de Karaounas on 
trouvait la forteresse Rabati-Khodja, où le darougha, à l'époque de 
Mirza Babour, habitait, et on y voyait le mazar du saint Khodja Zak- 
karia Varrak, composé du tombeau du saint et d'un bâtiment en 
forme de coupole. 

Cette forteresse avait une grande importance stratégique car elle dé- 
fendait les digues de trois aryks, surtout celle de Dargham qui approvi- 
sionnait d'eau la ville de Samarkand et ses environs : elle servait aussi 
de poste de surveillance de la digue de Dargham, lors des déborde- 
ments du Zarafchan. Les gouverneurs de Samarkand lui consacraient 
des soins particuliers en raison de son importance, l'aryk de Dargham 
étant, dés l'époque des Timourides, comme de nos jours le principal 
canal pour l'irrigation de deux touman voisins : le touman deChaoudar 
et celui de l'ancien Anhar. 

C'est là que mourut d'ivrognerie, en 963 (i556), le gouverneur de 
Samarkand, Naouraz Ahmed Khan, qui était venu pour surveiller les 
réparations de la digue. Actuellement Rabati-Khodja n'est qu'une forêt 
avec le mazar du saint et les restes de l'ancien mur de la forteresse. 

lia été possible à M. Viatkin d'identifier l'emplacement des deux jar- 
dins de Timour : le jardin de Dilkoucha avec de superbes bâtiments, 
décrit par Charafouddin Ali Yazdi, mentionné par Baber et d'autres 
écrivains, et le jardin Baghi-Bouldy, d'après le relevé fait en 1097 (1686), 
par les fonctionnaires de la ville de Samarkand, des terres vakf des 
deux médressés de Yalang-touch-biy atalyk à Samarkand; la constitu- 
tion en vakf avait eu lieu au temps de l'émir Ha'idar. 

Un autre jardin de Timour, un des plus beaux, Baghi-Baland, qui 
occupait une hauteur bordée par un ravin, du côté du Zarafchan avec 
une belle vue sur la vallée, existait encore un siècle et demi après la 
mort de son fondateur en 973 (î565), comme propriété d'un certain 



NOTES ET DOCUMENTS 



325 



Tangri-kouly biy atalyk. A celte époque, ce jardin et d'autres terrains 
adjacents furent achetés par une princesse. On peut voir aujourd'hui 
une partie de la haute muraille en argile qui entourait autrefois le jar- 
din dans les environs du village Daghi-Baland. 

Dans un SiUiTt ']'Axd\n , Baghi-Maïdan, Mirza Oulough-bek avait cons- 




Samarkand. — Palais de Bibi-Khanym. 



truit un bâtiment où on conservait une collection d'objets chinois 
{tchini-khané). 

Dans la deuxième moitié du dix-septième siècle on trouve déjà une 
série de noms de villages identiques aux noms actuels. On rencontre 
entre autres dans le rayon d'Ourghout le village de Taridjak, qui à cette 
époque était la propriété privée du cadi Mirak-chah, fils d'Abou-Tahir; 
son domaine était composé du village avec des vignes et des champs 
autour. A l'époque des Timourides, il y avait dans les environs d'Our- 
ghout beaucoup de villages, auxquels sont venus s'ajouter, sous les 
Cheïbanides et plus tard, de nouveaux centres peuplés; leur nombre 
total surpasse de beaucoup le nombre des villages existant actuelle- 
ment. 



320 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Un des documents de vakouf examinés par M. Viatkin, l'acte consti- 
tutif du vaicouf des deux medressés de Cheïbani-khan à Samarkand, 
montre un fait intéressant : l'existence, au dix-septième siècle, d'un 
grand nombre de parcelles de terre appartenant à des particuliers. 
Le nombre des agriculteurs était supérieur au nombre actuel dans la 
région du village Vatchachty. Ce document établit en effet que le vakf 
de ces medressés a acquis 144 parcelles de terre adjacentes aux terrains 
des personnages nommés dans le document. 

On trouve des noms de villages nouveaux et d'autres dénominations 
géographiques nouvelles au dix-huitième siècle. Ainsi on rencontre le 
nom de la forteresse Djouma-ba\ar située au bord du Dargham, sur la 
route de Samarkand à Ourghout. C'était alors une place bien fortifiée, 
un asile pour toute la population environnante en cas d'invasion de 
l'ennemi. Le nom de ce village indique qu'il s'y tenait des marchés 
le vendredi. En général, quand un village porte le nom d'un jour de la 
semaine, même sans l'accompagnement du mot « bazar » c'est tou- 
jours signe qu'un marché s'y tenait ce jour-là. Quand le marché 
changeait de jour, ou cessait d'exister, le nom du village se conser- 
vait. 

Parmi les villages dont on ne trouve les noms qu'au dernier siècle, 
citons au hasard : le village de Mohammed Bxchar avec le ma\ar 
de ce personnage dans les montagnes du Zarafchan supérieur au bord 
d'un petit fleuve Saraï ; le fleuve a gardé son nom, mais le village 
s'appelle aujourd'hui Ma\ari-Cherif. Sur la route de Koundouz-Çoufi 
à Samarkand on cite le village de°K.h6dja Goundjala (appelé à pré- 
sent Goundjaïch) avec le ma^ar de ce saint. De l'autre côté de Sa- 
markand, sur la route d'Ourghout, se trouve le village Tchahar Partcha 
à côté du 7na!{ar de K.hodja Kavala Apd-fourouch (vendeur de fa- 
rine) ; le village actuel s'appelle Ravala. Une route conduisait au vil- 
lage Haft-Zagharou et l'aryk Dachtak parcourait cette localité où on 
connaissait le « jardin des Tigres » Baghi-Chiran,\Qwak[ àt \aKhanékah 
et du tna^ar de Khodja Abdi Daroun. Khodja Abdi Daroun avait 
dans ce jardin des tigres qui le comprenaient et lui obéissaient. 

Près de cette khanékah et du mazar on trouvait un cimetière auquel 
conduisait la rue de Mourda Kechan (rue du « Transport des décé- 
dés »). Plus loin à l'est, on trouvait encore les villages : Ankar-alma\, 
Ka^y-kourghan qu'on appelait aussi Kabou-tar-Khana et Koutarma, 
Tali-Bar-:{OU avec le mazar de Khodja Abou Yakoub-sabz-poucha, 
surmonté d'un bâtiment à coupole, Chour-baï, Gar-goucha, Koun- 
dou\ak, etc. Enfin, à l'est du village de Baghi-Baland, au pied de 
Tchoupan-Ata,se trouvait un village aujourd'hui disparu appelé Oiirda- 
malik. Le nom deTchoupa-Ata ne se rencontre guère avant ces derniers 



NOTES ET DOCUMENTS 



827 



temps et vient du saint Tchoupan-Ata, dont le tombeau surmonté d'un 
goumba\ construit par Timour, couronne la colline. 



Toiiman d'Anhar. 

On remarque en général que la par;ii occidentale du touman d'An- 
har (dont le nom indique l'existence d'une grande quantité de canaux, 




Samarkand. — Mosquée de Chir-Dar. 



établie par les documents et par les restes de canaux abandonnés), était 
beaucoup mieux peuplée à l'époque des Timourides et en général 
avant l'invasion des Euzbek que depuis. La diminution du nombre des 
centres peuplés et, par conséquent, de celui des habitants sédentaires 
continua, et à Tavènement des Manghytes le pays n'était plus que 
ruines et désert. Les voyageurs, les commerçants et même les représen- 
tants du pouvoirescortés par des détachementsde soldats n'osaient plus 
traverser, malgré la grande commodité de la route historique de Sa- 
markand à Boukhara, par le village Koutcha-malik, « route des tzars ». 
Déjà sous Abdoul-Khan, un des Cheïbanides, la route principale de 
Samarkand suivait la zone riveraine, plus cultivable et où la popula- 



328 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tion était plus résistante : elle passait notamment à Kerminé, près de 
Katta-Kourghan actuel et le long de la rive du Kara-daria. Ce n'est 
qu'assez récemment que ce pays commença à se repeupler, sans avoir 
pu revenir à l'ancienne densité, même de nos jours ; cela tient au fait 
que les Euzbek nomades et les immigrés d'autres régions n'ont jamais 
pu relever l'eau du Dargham qui coule ici dans un profond ravin à 
hauteur des têtes des anciens aryks. 

Quant à la partie orientale decetouman, arrosée abondamment, elle 
se distinguait toujours par une densité dépopulation relativement plus 
grande dans la région la plus rapprochée de Zarafchan. 

A l'époque des Timourides, on connaissait dans ce touman, entre 
autres, le village de Dimichk, situé près de l'ancien mur de Samarkand 
du côté occidental et fondé par Timour. La tradition locale fait dé- 
river le nom de ce village de Damas et veut qu'il soit peuplé de 
captifs de Damas. Le village Khichraou se trouvait au sud de ce vil- 
lage, suivi plus loin dans la même direction par un autre, nommé 
Toiirkina. Actuellement, Dimichk, qui a gardé son nom, est un grand 
kychlak ; Khichraou, qu'on nomme aussi « Arab » d'après la prove- 
nance de ses habitants, descendants des conquérants de l'Asie Centrale, 
existe aussi ; des indications — tirées aussi bien de la situation que du 
nom — permettent d'identifier le troisième des villages cités avec le 
kychlak contemporain nommé Turk?nen. 

Quelque temps après la conquête russe, il y avait, non loin de Di- 
michk, un village Hindouvan ; ce nom se rencontre souvent dans l'Asie 
Centrale; beaucoup de village le portaient à l'époque des Timourides ou 
avant. La tradition qui se conserve parmi les indigènes et selon laquelle 
ces kychlak dans le vilayet de Samarkand ont été fondés par Timour qui 
y installa des captifs de l'Inde, n'est peut-être pas dénuée de fondement. 

L'ancien village Koutcha-malyk se trouvait à la place du petit village 
contemporain qui porte le même nom. Le touman d'Arkhan,au moins 
sa partie occidentale, était connu sous le nom du touman de Koutcha- 
malik, comme l'indique clairement le document de Khodja-Ahrar; on 
peut en déduire que Koutcha-malik dut être à cette époque un centre 
important. 

A l'ouest de Kalta-kourghan, à la frontière actuelle du territoire 
russe et de Boukhara, se trouve un grand tumulus qui s'appelle 
Ramdjan. On mentionne à l'époque des Timourides une forteresse 
Ramdjan (ou Ramidjan, Ramindjan). Le kychlak Khodja-Kard^an, 
situé entre Katta-Kourghan et Ramdjan, existait aussi à cette époque, 
mais, paraît-il, sous le nom de Khodja-Kard^an ; ce n'est qu'après le 
meurtre, par les Euzbek de Cheïbani-Khan, des enfants de Khodja 
Ahrar qu'on a changé ce nom en Khodja Kardzan [frappant, por- 



NOTES ET DOCUMENTS 



329 



tant un coup de couteau) en Tadaptant aux circonstances. C'est du 
moins l'explication qu'ont donnée à M. Viatkin des Musulmans savants. 
La chaîne de montagne qui traverse le pays entre Samarkand et 
Chahri-sabz, porte des noms diflférents suivant les endroits. Une partie 
de ces montagnes, dans les limites dutouman étudié, s'appelait .U.çoî<- 
lak (ou plutôt Aksoulat). Ici aussi se trouvait la montagne Iiima/:-Da- 




Mosquoe Alosquée 

d'Oulough Bek de Chir-Dar 

Samarkand. — Place de Rechistan. 



na'i, avec des carrières. Dans la chaîne de Hisar, on connaissait en 
deux endroits de la montagne de Pendjekent les carrières d'où vien- 
nent les pierres qui ont servi à construire l'ancienne mosquée de Sa- 
markand, élevée par Timour.L'ne autre carrière, près du village Ahalyk 
ou Akhah-lik, fournissait de la pierre calcaire. Il est possible que le nom 
de Inmak-Danaï se rapporte aux montagnes de ce dernier village. 

L'absence presque complète de matériaux pour la géographie dutou- 
man d'Anhar à l'époque suivante, celle des Cheïbanides, rend impos- 
sible de suivre les noms cités à cette époque et de noter l'apparition de 
nouveaux noms. 



33o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les noms géographiques du touman à l'époque des Achtarkhanides 
se sont conservés à quelques exceptions près jusqu'à nos jours. Citons 
les plus fréquents parmi ceux qu'énumére l'auteur. 

Le village d' Ana-^iarati, dans les montagnes de Chahri-sabz, entouré 
d'un mur, jouait autrefois le rôle de forteresse. Un des mystiques les 
plus connus dans l'Asie Centrale, auteur d'ouvrages jouissant d'une 
grande popularité, Çoufi Allah-yar, Euzbek de la tribu Outartchi, a 
fait construire dans ce kychlak une médressé contiguë à l'enceinte de la 
forteresse et conservée jusqu'à nos jours, ainsi qu'une mosquée. Le nom 
d'Ana-\iarati signifie : « l'entrevue avec la mère » et a trait à une légende 
d'après laquelle le Christ aurait une fois rencontré sa mère en cet en- 
droit ; cette légende comporte plusieurs variantes, de même que celle 
sur la grotte du prophète David non loin de Tchoun-Kaimych , vil- 
lage situé à côté de Ana-ziarati. Les montagnes environnantes, yl/i3î«//A, 
Kouhi-Safif et « Takht-gahi ha^reti-Isa-Païghambar » {lieu du trône 
du prophète Jésus), ont aussi gardé leurs noms. 

Le chapitre finit par l'énumération des villages et canaux contempo- 
rains de la dernière dynastie de Boukhara. 

Touman de Nitn-Soughoud ou Afarinkent. 

On ignore quel était le centre principal de ce touman à l'époque des 
Timourides. On peut supposer cependant que c'était Afarinkent ou 
Farinkent, nommé aujourd'hui Frinkent ou Prinkent, centre peuplé 
très ancien de la vallée de Zarafchan. La « Kandié » et les traditions 
indigènes attribuent la fondation de cette ville [balda) à Gourak, roi de 
Samarkand, contemporain de Koutaïba ibn Mouslim, le célèbre conqué- 
rant arabe de la Transoxiane. A en juger d'après ses vestiges, Afarikent 
a dû être une vaste place fortifiée située au milieu du touman qui prit 
son nom dès l'époque des Cheïbanides. Hafizi-Tanych, l'auteur d'Ab- 
doullah namé dit que Afarikent était le plus beau site du Miankal avec 
un merveilleux climat, une bonne eau et une population paisible et 
pieuse. Sous les Achtarkhanides celte ville a continué d'être la rési- 
dence du Hakim ou beketduCadi militaire; mais depuis elle a cédé la 
place kDahbid. Ces deux cités ont conservé, comme d'autres kychlak 
de la vallée, leur population tadjik ; le premier a, en outre, une po- 
pulation arabe. 

Le village actuel, Kumuchkent, y existait déjà sous les derniers Ti- 
mourides. Selon l'historien de Timour, auteur de Zafar-namé, les 
environs de ce village présentaient à son époque une steppe déserte. Ici 
se trouvaient les 7na^ars de Ali-ata, Cheikh turc et disciple de Ahmed 



NOTES ET DOCUMENTS 



!3i 



Yasavi, et d'autres personnages encore vénérés ; plus tard le prince de 
Kasimov, Chighaï, y a été enterré. 

En laissant de côté les autres localités décrites par M. Viatkin dans 
la même région, passons à l'époque des Cheïbanides, pour relever le 
nom du village Dahbid, dont la notoriété date du moment où le 
Cheikh Makhdoumi-Aazam de Ferghana vint s'y installer. Il est mort 
et enterré dans ce village. Auprès de son mazar, Bahadour, le fondateur 
des deux médressés Tilla-kari et Chir-dara de Samarkand, a élevé une 
vaste khanékah. Quant à la médressé en briques actuelle, qui comprend 




Samarkand . — Rue principale de l'ancienne ville. 



34 houdjré avec mosquée et un dars-khané, elle a été fondée plus tard, 
sous les premiers Manghytes. A l'époque des Cheïbanides, Dahbid était 
entouré d'un mur, avec plusieurs portes dont la Porte du ma^ar de 
DJoiik. A la même époque il existait au nord du Dahbid plus près 
d'Ak-Daria, un village 5a/uYoî<A,détruit ensuite peu à peu par les inon- 
dations. On y voyait le ma^ar du Cheikh Chodja Ishak et une 
khanékah. Les dépouilles de Khodja Ishak ont été plus tard, les inon- 
dations menaçant de les emporter, transportées à Baghi-Baland. 

Sous la domination des premiers Achtarkhanides, le vilayet de Sa- 
gardj faisait partiellement partie du vilayet de Samarkand, soit sous le 



332 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

nom de touman de Sagharcij, soit sous celui de touman de Douchamba- 
Kourghan. Ce pays a pris le nom du point le plus peuplé, le kasaba 
Saghardj, un des plus anciens villages de la Transoxiane, centre impor- 
tant, paraît-il, lors de la conquête du pays parles Arabes. La monnaie 
arabe qu'on y frappait se rapporte aux premiers siècles de l'Islam. Ce 
village acessé d'exister, semble-t-il, sous les Achtark.hanides,et àl'époque 
des Manghytes sa place fut occupée par le kychlak Douchamda-Kour- 
ghan encore connu sous ce nom en 1801, et entouré alors d'un mur 
et d'un fossé avec, en outre, une citadelle [ark). A la porte de la cita- 
delle se trouvaient une médressé et une mosquée. La médressé subsiste 
encore, mais le village a changé son ancien nom contre celui de 
Yany-Kourghan. Le Yany-Kourghan sous les Manghytes était la rési- 
dence du bek. 

Retenons encore en passant les noms de Karlouk-ata, village avec 
le mazar du saint du même nom, et de deux autres mazar : de Hasan 
Baba et de Kouzlouk-Ata. 

Touman de Soiighoiidi-Kalaii. 

Il n'a pas été possible à M. Viatkin de se rendre compte des villages de 
ce touman qui jouèrent le principal rôle aux différentes époques. II lui 
semble cependant que, au temps de Timour, c'était Ali-Abad (ou Alia- 
Abad comme on l'appelle aujourd'hui) qui était le village principal. Il 
n'a cédé sa place à Tchelek qu'à l'époque des Manghytes. La route 
de Samarkand à Djizak traversait ce village, mais derrière commençait 
la steppe. A proximité de Ali-Abad on trouvait située la forteresse 
^Aotf/a-Z)/tifar, dont les environs étaient riches en pâturages excellents et 
servaient de lieu d'hivernage aux éleveurs nomades. Non loin de Alia- 
Abad, sur la route de Djizak, était situé Kar^ak ou Kardjak dont il n'y 
a plus de traces aujourd'hui, de même que pour K.hodja-Didar, 

Nous ne pouvons pas suivre jusqu'au bout l'auteur dans ses des- 
criptions si pleines d'intérêt. Citons seulement, pour en finir, deux pas- 
sages intéressants au point de vue de la propriété privée. 

A l'époque des Cheïbanides, au sud de la kasba d'Ali-Abad, dans 
laquelle il y avaitalors une médressé et une kanékah, il existait ur village 
Tarnaou à l'ouest duquel s'étendaient les localités nommées Bekler- 
tepé etDjo'irtak, propriété privée du gouverneur de Samarkand, sultan 
Abou-Saïd. 

A l'époque des Achtarkhanides on mentionne les terres des feux 
Cheïkhoum-Saraï et Mir-Chikar, sur lesquelles se trouvent aujour- 
d'hui de petits kychlak portant les mêmes noms. 



NOTES ET DOCUMENTS 333 

Quant aux trois touman qui restent : le touman de Chirac, celui 
de Kaboud et de Yar-Yailak, M. Viatlcin n'a trouvé aucune indication 
les concernant dans les documents dont il s'est servi pour l'ouvrage 
analysé. 



Nos lecteurs comprendront le double sentiment qui nous a conduits 
à donner cette analy^se détaillée du remarquable travail de M. Viat- 
kin. Il n'est pas seulement en soi d'un uif intérêt. Il pourra aussi 
servir d'exemple aux générations de jeunes savants français qu'une 
tradition aussi impitoyable que celle de l'Académie des Beaux-Arts 
oblige à s'acharner sur la restitution de l'Ancien Caire. Il fournira 
aussi d'utiles suggestions pour le Maroc, quand le temps sera venu 
d'y faire mieux que de la politique d'opinion. 



334 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



L'Administration et les impôts du Khanat de Boukhara. 



Sous le litre de : Le Khanat de Boukhara sous le protectorat 
russe (i), M. D.-N. Logofet vient de publier, en deux volumes, un en- 
semble de renseignements détaillés sur la géographie, l'histoire, la si- 
tuation économique, sociale et politique du Khanat. Des chapitres inté- 
ressants sont consacrés aux soulèvements populaires récents, à l'orga- 
nisation religieuse, etc. 

Nous aurons peut-être l'occasion d'en reparler. Pour le moment les 
chapitres VIII et XII, qui traitent de l'organisation administrative et du 
régime des impôts, retiendront plus spécialement notre attention. 



Le Khanat de Boukhara a une superficie de 456.000 kilomètres 
carrés avec 3. 000. 000 d'habitants. 

Les traités avec la Russie de i 868 et 1873 et le traité anglo russe de 
1873 l'ont placé sous le protectorat russe. 

Dépendant politiquement de la Russie, unifié avec elle au point de 
vue douanier, ce grand pays musulman presque aussi étendu que la 
France (536.464 kilomètres carrés) a gardé son administration inté- 
rieure, comme au temps de son indépendance. 

Chef autocratique du gouvernement et en même temps chef religieux 
du peuple, l'Emir s'entoure d'une maison militaire et civile, composée 
des personnages suivants, dont les uns remplissent des fonctions défi- 
nies, tandis que les autres n'en ont pas. 

1. Deux oudaïtchi (t.j 12), du rangde général (l'un è/j-, brigadier et l'au- 
tre datkha, général major), chargés de l'établissement de rapports spé- 
ciaux pour l'Emir et aussi de missions diplomatiques à Saint-Péters- 
bourg ou auprès du gouverneur général du Turkestan ; 

2. Les chigaoul (t. = maîtres des cérémonies), adjudants personnels 
du grade de toksaba (t. := bey militaire) et aga-ichik-bachi [l. = chef 
des gardes de la poste, colonel ; 

(i) D. N. Logofet, Boukharskoïe Khanstvo pod rousskim protectoratom, 
2 vol., gr. in-8,340 et 357 p., avec carte. Saint-Pétersbourg, 191 1. 

(2) La traduction des différents termes est donnée en sens littéral avec in- 
dication de la langue: t. = turc ; a. = arabe ; p. = persan ; r. = russe. 

L. B. 



NOTES F.T DOCUMENTS 



335 



3. Les mir^a-mingi et les mir\a-michirif, secrétaires personnels, du 
grade de toksaba (lieutenant-colonel) ; 

4. AmaUiar-mihman-khana (a, p.), préposé à la salle de récep- 
tion ; 

5. Divan-begui (p. t. = chef du conseil), intendant et trésorier ; 

6. Mirakhour-Bachi (p. t.), écuyer-chef ; 

y.Mirchab-Bachi (p. t. = premier chef de nuit), directeur de police ; 

8. Les djamaa (a. = réunions), personnages de la suite de l'Emir, 

qui lui servent d'entourage personnel. Ils occupent des grades divers, 




Samarkand. — Médressé «. Tilla Kary ». A gauche, l'ancien observatoire d'Oulough Bek, 

petit-tils de Timour. 



de karaoul-bequi (chef de poste, lieutenant) à datkha (général major). 
Leur nombre est indéfini ; ils se recrutent le plus souvent parmi les 
anciens Bek ; 

9. Les yourttchi (t. =: éclaireurs), des grades de karaoul-begui, 
mirakhour (capitaine) ou toksaba (lieutenant-colonel), qui précèdent 
l'Emir dans ses déplacements et font faire place à son escorte ; 

10. Les amaldar (a. p. = chargés d'affaires), chargés entre autres du 
remplacement des Bek révoqués. Ils sont au nombre de 5oo ; ce sont 
des Aksakal (t. := barbes blanches) élus par la population et ayant les 
mêmes grades que les yourttchi ; 

11. Las chaauirt-picha {l. = postulants, apprentis), fonctionnaires 



336 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

à la suite, pour différents emplois : les uns sans grade, les autres al- 
lant jusqu'au grade de toksaba (lieutenant-colonel). Ils sont chargés 
entre autres de porter les plis contenant les ordres de l'Emir, et sont 
au nombre de 5oo ; 

12. Les serkerdé \^. ==: chefs, commandants sont les chefs princi- 
paux des tribus et aussi les anciens Beks : ils dirigent les nouker (p. 
^ serviteurs) et leurs grades vont de tcharaghas (a. t. = chef de quartier), 
sous-officier jusqu'au aqa-ichik-bachi, colonel; 

i3. Les mahram (a. = intimes, privés) ou serviteurs personnels ; 

14. Le farrach-bachi (a. t. = chef des serviteurs), chef de cuisine, 
et le charpatdar, officier de bouche ; enfin les domestiques inférieurs. 

Il faut ajouter encore à ce nombreux personnel, qui atteint le chiffre 
de 3.000 personnes : le médecin de l'Émir, le directeur de l'éclairage, 
tous les deux Russes, ainsi que les drogmans. 

Tous les fonctionnaires sont nommés par l'Émir lui-même. 

L'héritier du trône, Bek de Kerminé, qui porte le titre de Katta-tura, 
habite auprès de l'Émir ; mais il a sa cour propre ; quant aux autres 
membres de la famille souveraine, ils occupent les postes de Btk ou vi- 
vent auprès de l'Émir, sans fonction spéciale. 

L'administration du pays se répartit entre plusieurs organismes qui 
ne constituent pas des ministères au sens européen du mot. 

L — La Chancellerie d'État, qui a dans sa dépendance tout le person- 
nel administratif, correspond avec l'Agence politique (russe) et avec les 
Beks; elle assure la perception du ^akat (a. = l'aumône légale) sur les 
marchandises étrangères. Le chancelier, Kouch-Begui (t. = chef de 
station), est le plus haut fonctionnaire d'État. Il entre directement chez 
l'Émir et gouverne le pays en son absence. Le Kouch-Begui est aussi 
le directeur du harem.de l'Émir et exerce cette direction par l'intermé- 
diaire de femmes spéciales. Suivant la coutume le Kouch-Begui doit être 
d'origine iranienne. Il a sous ses ordres les fonctionnaires suivants : 

1. Le drogman, pour les relations avec l'Agence politique, et un bu- 
reau particulier près de lui ; 

2. Les mir^as (p. = lettrés), chefs de services et fonctionnaires de 
grades divers ; 

3. Le premier esaoul-bachi (t. := intendant en chef) du grade de 
biy (général de brigade) et le deuxième esaoul-bachi, du grade de tok- 
saba (lieutenant-colonel), deux aides du Kouch-Begui. 

4. Les esaouls (t. intendants) chargés de fonctions spéciales, de 
grades divers ; 

5. Mirchab-bachi, préfet de police de la ville de Boukhara, qui a le 
grade de toksaba ou de biy ; 



NOTES ET DOCUMENTS 



337 



6. Amaldar-mihman^khana, chambellans introducteurs ; 

7. Les c}Hia/tycjr(aA\va/:c7/), de différents grades, depuis karaoul-begui 
jusqu'à loksaba ; 

8. Chaguirt-picha, au nombre de 200 et des grades de nouker à 
aga-ichik-bachi ; 

9. Toptchi-bachi t. = commandant de l'artillerie ; voir plus loin 
l'explication de ce terme), directeur des prisons ; 




Samarkand. — Mosquée de Chah-Zinda. 



10. Les aminanatchi (a. t/, les percepteurs des impôts aux mar- 
chés ; 

11. Les amalguir, contrôleurs de la vente dans les marchés ; 

12. Les chagougart ou gardiens de nuit, sous les ordres du Mir- 
chab. 

Enfin, le mirakhor-bachi (écuver en chef), le divan beghi (intendant), 
le charvat-dor (a.p.i, officier de bouche; le tarrach-bachi (chef de cui- 
sine), les mahram (a. = domestiques personnels), les domestiques in- 
férieurs (le bakaoul [\..),Videkchou, les sais (a. = écuyer) et les nouker 
au nombre de 5oo, complètent le personnel de la Chancellerie. 



338 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Tous les fonctionnaires de cette administration sont nommés par le 
K.ouch-Begui ; c'est lui aussi qui donne l'avancement, jusqu'au grade 
de karaoul-begui (lieutenant) inclusivement, l'avancement aux grades 
supérieurs dépendant de l'Émir lui-même. 

II. — Département des finances et du fisc, à la tête duquel se trouve 
\q Divan-begui (qui a parfois le titre de Kouch-Begui), le deuxième digni- 
taire du pays, chargé du service des impositions et du trésor, de la per- 
ception de la ^akat ordinaire et de Vaminana (droits de ventes). Les 
fonctionnaires sous ses ordres sont les suivants : 

î. Les mir^as; 

2. Les chaguirt-picha; 

3. Les amaldar-mihman-khana, dont les fonctions sont les mêmes 
que ceux de la Chancellerie : 

4. Les ^akattchi, percepteurs de ia zakat, et enfin tout le personnel 
inférieur, composé du mirakhor-bachi, du charvat-dar, des mahram 
(parmi lesquels se recrutent les zakattchij, des noukers au nombre de 
3oo, enfin des domestiques. 

Tous les fonctionnaires sont nommés par le Divan-Begui, mais c'est 
l'Emir lui-même qui leur donne de l'avancement. 

III. — Département du culte et de la justice, dirigé par le Ca\i-Ka- 
lan (a. p. : grand-cadi), le plus haut personnage religieux du pays ; sa 
compétence s'étend aux institutions judiciaires, notariales, religieuses 
et à l'instruction publique. Il a le droit de se présenter à l'Emir sans 
ceinture et de l'embrasser. 

Les fonctionnaires de ce département sont : 

1. Les mir^as ; 

2. Les ca-^i (a.), juges savants et notaires ; 

3. Les 7noullah-a-{im (p. a. : grands mollas), délégués à l'instruction 
des affaires ; 

4. Les fonctionnaires personnels, les domestiques, les domestiques 
inférieurs. 

C'est le Cazi-Kalan qui nomme ces fonctionnaires ; ils n'ont pas de 
grades, mais portent les titres honorifiques de Ourak ou Soudour (a. : 
chefs de la justice). 

IV. — Département de la surveillance et des recherches, avec, à sa 
tête, le chef des i^aï^ (Raïs-Bachi, a. t.), chargé de surveiller l'exécu- 
tion des lois, de veiller aux bonnes moeurs, au respect de la religion et 
au contrôle des poids et mesures dans les bazars. 



NOTES ET DOCUMENTS 



339 



Le Raïs Bachi est subordonné au Cazi-KLalan, et a lui-même sous 
ses ordres: 

1 . Des mir\as ; 

2. Des )-aïs, chargés de diverses fonctions. 

Comme les autres dignitaires, le Raïs Bachi a une suite d'agents per- 
sonnels. Il entre directement chez l'Emir, et le Cazi-Kalan et nomme 
lui-même les fonctionnaires qui dépendent de lui. 




Samarkaiid. — Tchar-Sou (marché). 

On recrute les fonctionnaires de toutes les administrations parmi les 
fils des Beks et les autres hauts fonctionnaires du pays, parmi la classe 
noble (kalan-zada, p. : nés des grands) formée des descendants de 
K.hans et de Beks héréditaires, ou souvent aussi parmi les serviteurs les 
plus proches de l'Émir. Ni les nominations, ni l'avancement ne sont 
réglés par des lois ou statuts; tout dépend du bon plaisir des chefs. A 
l'exception des candidats aux fonctions de Cadis et de Raïs qui doi- 
vent étudier le Koran et la Charia dans les médressés supérieures, les 
fonctionnaires de l'État ne passent pas d'examens. Les plus instruits 
sont nommés aux fonctions de mirzas ; les autres commencent par les 
grades inférieurs et avancent peu à peu. 



Administrativement, le Khanal de Boukhara comprend actuellement 



340 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

27 provinces, qui formaient jadis des bekats indépendants avec, à la tête 
des Mirs (altération de l'arabe émir) ou Beks héréditaires, remplacés 
aujourd'hui par des fonctionnaires de Boukhara, gouverneurs provin- 
ciaux, à pouvoir variable: les Beks des provinces de l'ouest ont des 
attributions plus limitées que ceux des provinces de l'est. 

Gouverneurs d'énormes étendues avec une population assez peu nom- 
breuse : de 5o à Soo.ooo habitants, les Beks ont à leur disposition 
toute une armée de fonctionnaires, nommés d'ailleurs par eux-mêmes. 
Ce sont : 

1. Les mir^^as (de un à trois) ; 

2. Un ou deux ésaoul-bachi, du grade de mirakhor (capitaine) ou 
toksaba (lieutenant-colonel) ; 

3. Les ésaouls (de un à trois ou plus) ; 

4. 5o à 200 chagiiirt-picha, de grades divers depuis le nouker jus- 
qu'au mirakhor, qui composent la suite du Bek et remplissent diffé- 
rentes fonctions ; 

5. Le divan-begui, comptable des revenus et des dépenses ; 

6. Un mirchab ou préfet de police de la ville, avec des chagougart 
(gardiens de nuit) sous ses ordres ; 

7. Le toplcht-backi (t.), anciennement commandant de la forteresse 
et de l'artillerie, à présent directeur des prisons; 

8. Les aminanatchi (a. t.), inspecteur de l'impôt {aminana) sur les 
ventes aux bazars; les amalguir (a. p.), percepteurs; les aksakal spé- 
ciaux pour les bazars des chevaux, des moutons et des chameaux, per- 
cepteurs de l'impôt sur les bestiaux vendus ; 

9. Les noiikers, au nombre de 200 à 3oo, pour le service de la poste 
et la garde ; 

10. Un drogman russe dans les provinces qui ont des garnisons 
russes ; 

I I. Les mahram, un charvatdar, un mirakhor-bachi, plusieurs autres 
fonctionnaires personnels et les domestiques inférieurs. 

En dehors de ces fonctionnaires que chaque Bek nouveau amène 
d'habitude avec lui et qu'il a le droit de révoquer à son gré, le Bek a 
auprès de lui cinq à quinze aksakal nommés par l'Émir parmi les 
notabilités locales et qui, restant en place lors du changement du Bek, 
représentent ainsi un élément stable de l'administration. Les aksakal 
sont chargés par les Beks de diverses fonctions pour l'instruction des 
affaires; ils sont aussi les aides des amlakdar. 

La capitale de chaque békat est en outre la résidence d'un cazi, qui 
non seulement est indépendant du Bek, mais est obligé de présenter 
des rapports, au sujet des actes du Bek, au Cazi-K.alan, son supérieur 



NOTES ET DOCUMENTS 



341 



immédiat : ils jouent ainsi le rôle de procureurs, chargés de veiller à 
l'exécution des lois et à la légalité des actes des fonctionnaires admi- 
nistratifs dans leur région. Nommés par l'Émir sur la présentation du 
Cazi-K.alan, ils ont sous leurs ordres : 

1. Un mufti, l'aide du cazi ; 

■j. Des mirzas, de 1 à 3 ; 

3. De 10 à 3o moiiilah-a^ini, délégués pour l'instruction des affaires; 

4. Enfin un personne! d'attachés, comme d'habitude. 




Samarkatid. — Intérieur de la mosquée d'Oulough Bek. 



De même, le service fiscal dans chaque békat est indépendant du 
Bek. Il est assuré par le ^akattchi nommé par le Divan-Begui principal 
et ayant à sa disposition : 

1. Des mirzas ; 

2. Des baijguirs (p.), percepteurs des impôts sur les marchan- 
dises ; 

3. Des ajna/g-»/r5, percepteurs de lazakat, au nombre de 20 à 40, qui 
prélèvent l'impôt aux bazars, sur les routes et les ponts; 

4. Un divan-begui, comptable. 

5. Un personnel d'attachés. 

Enfin, la surveillance générale des coutumes religieuses, de la pro- 
preté des marchés et des poids et mesures des marchands, est confiée 



342 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

dans chaque békat à un raïs, choisi par l'Émir, sur la présentation du 
Raïs-Bachi, parmi les personnages sachant le Qoran et le droit et qui ont 
la réputation de bons Musulmans. Les raïs forment en même temps le 
personnel de la police secrète qui surveille les fonctionnaires, ainsi que 
les particuliers. Les imams des mosquées et leurs aides, les a\ans (a.), 
sont subordonnés au raïs et surveillent, à leur tour, les médressés et 
les méktebs. 

Le Raïs a sous ses ordres : 

1. Un mufti, son aide ; 

2. Des moullah-azim ; 

3. Un divan-begui ; 

4. Un personnel d'attachés. 

La deuxième division administrative du pays est le district ou amlak 
dont chaque békat comprend de 3 à 25, avec un amlakdar (a, p. = 
chef de district) à la tète du chacun. Trois békats de l'est : les békats 
de Koulab, de Darvaz et de Karateguin, ont conservé, en outre d'autres 
divisions, celles des régions occupées par les Tadjik, qui ont à leur 
tète des chah (p. = rois), élus par la population parmi la noblesse héré- 
ditaire ; ces chah élus et confirmés ensuite par le Bek peuvent être des- 
titués par la population mécontente, qui procède alors à de nouvelles 
élections. 

Les amlakdar, chefs de districts, remplissent des fonctions adminis- 
tratives, policières et fiscales à la fois. En dehors des aksakal dont il 
était question plus haut, chaque amlakdar a sous ses ordres : 

1. Un mirza; 

2. Un ésaoul-bachi, adjoint du chef de district; 

3. Le divan-begui, comptable; 

4. Le mirchab ou directeur de police ; 

5. Des aminantchi, des amalguir et des aksakal de bazar, pour les 
impôts ; 

6. Un aryk aksakal (t. = inspecteur des canaux), chef de l'irriga- 
tion ; 

7. Des mirab (p. = chefs de l'eau), fonctionnaires surveillant l'arro- 
sage et la distribution de l'eau ; 

8. 10 à 20 noukers ; 

9. Enfin, le personnel domestique. 

L'unité administrative inférieure, le kychlak ou aoul, est régie par le 
ming-bachi (t.^ chef de mille); plusieurs kychlak ou aoul ont à leur 
tête un aksakal; les deux fonctions sont éligibles avec confirmation 
par le Bek; leur avancement dépend de l'Émir lui-même. 

Les baillis des villages tadjiks, élus également, portent le nom de 



NOTES ET DOCUMENTS 



343 



arbab (a. = maître). Enlin les nomades et les éleveurs de moutons 
ont des chefs élus, spéciaux, appelés Il-be^ui {chef de tribus). 



Le nombre total des fonctionnaires etemployés d'État atteint So.ooo 







Samarkand. 



Tombeau de Tamerlan. 



personnes sur un ensemble de population n'excédant pas 3 millions. La 
majorité de ces fonctionnaires n'ont pas de traitement fixe. Ceux qui ont 
la gestion des deniers publics, impôts, amendes et autres, sont tenus de 
fournir chaque année au trésor une somme d'argent déterminée ; ils pré- 
sentent en même temps le compte de leurs dépenses pour entrelien 
personnel. Les autres reçoivent la nourriture et le logement pour eux 



344 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et leur famille, outre plusieurs khalat {a.^: manteaux), chaque année, 
du chef sous les ordres duquel ils se trouvent. Enfin ils bénéficient 
d'un revenu particulier, la tankhah. Par lankhah il faut entendre la con- 
cession de l'impôt de la parcelle de terre qu'une paire de bœufs suffit 
pour labourer. L'importance du revenu ainsi constitué comme traitement 
va en augmentant avec la situation du bénéficiaire : un simple nouker 
ne reçoit qu'une seule tankhah; un karaoul-begui (lieutenant) en aura 6, 
c'est-à-dire le revenu de 6 parcelles de terre, un mirakhor (capitaine), i3 ; 
un biy, 1 8, et ainsi de suite. Les cultivateurs, propriétaires ou fermiers de 
ces lankhah se trouvent inévitablement dans une situation plus ou 
moins voisine du servage vis-à-vis des détenteurs de la concession. 

Quelques fonctionnaires en petit nombre reçoivent des appointe- 
ments fixes, mais si insignifiants en même temps, qu'ils ne peuvent 
pas suffire à leur entretien. Ainsi, les mirzas de la Chancellerie reçoi- 
vent un traitement de 6 roubles (i6 frs.) par mois, plus i rb. 5o kop. 
(4 frs.) pour les frais d'entretien de 2 chevaux. L'ésaoul-bachi du 
grade de toksaba (lieutenant-colonel) reçoit 7 rb. 80 kop. (20 frs.) 
plus 6 rb. pour l'entretien de 3 chevaux. Le premier PZsaoul-Bachi au- 
près du Kouch-Begui reçoit 10 rb. 80 kop. et autant pour les frais d'en- 
tretien de 5 chevau.x. Dans le service de l'Émir lui-même les traitements 
ne sont pas plus importants. 

Les cazi et les raïs, qui ne reçoivent pas non plus de traitement fixe, 
ont pour bénéfice le produit des amendes perçues pour contraventions; 
les cazi gardent en outre les sommes perçues comme droits spéciaux 
dans les transactions commerciales et dans les partages des successions. 
L"Émir ayant renoncé à la connaissance des affaires dépassant 2.000 
roubles en faveur du Cazi-K.alan, celui-ci se fait jusqu'à 100.000 roubles 
par an. 

En présence du chiffre dérisoire des traitements d'une part et du sys- 
tème administratif de fermage d'autre part, la nécessité de rechercher 
d'autres sources de revenus s'impose aux fonctionnaires. Aussi, est-il 
d'habitude générale que ceux des personnages administratifs qui ont à 
fournir au trésor une somme déterminée d'argent et des quantités fixes 
de blé, de bestiaux, d'étotîes, etc., s'approprient ce qu'ils réussissent à 
percevoir en sus. Souvent d'ailleurs et notamment dans plusieurs békats 
de l'est de Boukhara, l'usage s'est établi d'affermer administrativement 
desrégions entières à des particuliers. Aucun contrôle n'existe, les plain- 
tes des contribuables restant d'habitude sans suite à cause de la solida- 
rité des membres de l'administration. D'où de nombreux abus, qui 
s'étendent à la vente des titres et grades inférieurs par les supérieurs, 
sans parler des amendes administratives. Il arrive parfois que les habi- 
tants se révoltent contre les administrations locales et massacrent les 



NOTES ET DOCUMENTS 



345 



fonctionnaires. Ces rébellions sont punies sans pitié, mais en même 
temps on révoque les fonctionnaires responsables et leurs biens sont 
séquestrés au profit de l'Émir. 



Les impôts ne sont pas seulement perçus irrégulièrement; ils n'ont 
plus leur caractère islamique original. La zakat ne représente plus une 




Samarkand. — Détails du Goumbaz de la Mosquée de Chir-Dar. 



dîme aumonière, mais un revenu d'État. Les dérogations à la loi mu- 
sulmane sont nombreuses et se produisent aussi bien dans la réparti- 
tion que dans la perception des impôts. D'autres impôts irréguliers 
sont venus s'ajouter à la zakat. 

XIV. 23 



346 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Voici la liste complète des impositions en usage dans le Khanat de 
Boukhara : 

1. Zakat. 10. Kafsan ou Pandj-sira. 

2. Kharadj. u- Mirab-ana. 

3. Le zakat-tchekana. 12. K.afsan-Dargha. 

4. Koch-pouly. i3. Aminana. 

5. Yak-sira. 14. Djezié. 

6. Assia-pouly. i5. Badj et Badjguir. 

7. Abydjouvaz-pouly. 16. Droits de traversée sur les 

8. Tanap-pouly. fleuves. 

9. Alaf-pouly. 17- Divers impôts locaux. 

De tous ces impôts, la ^akat, le kharadj, Vaminana et \a.dje^ié, seuls 
vont en entier au trésor d'État ; les autres sont en partie réservés à 
l'Émir et en partie attribués au personnel de l'administration. 



La !{akat, teWe qu'elle fut réorganisée parlegouvernement de Boukhara 
en 1902, s'applique de la manière suivante : 

On prélève i mouton — sur 5 chameaux ne servant pas au trans- 
port et passant la plus grande partie de l'année au pâturage ; i mouton 
ou I chèvre sur 40 moutonsou chèvres et jusqu'à 100 têtes; depuis ici 
et jusqu'à 201 têtes, la zakat est de 2 moutons ou 2 chèvres ; au-dessus, 
I mouton ou i chèvre sur chaque centaine. En dehors de cette zakat, 
on perçoit, pendant les années qui suivent celle du recensement du bé- 
tail jusqu'au recensementnouveau, une zakat complémentaire, nommée 
toul pour l'accroissement supposé : le toul est d'un demi-mouton ou 
d'une demi-chèvre sur 5oo à 900 têtes ; au-dessus, il est d'une demi-bête 
par 5oo têtes. 

On prélève la zakat, partie en argent, partie en nature, d'après l'esti- 
mation suivante, instituée depuis longtemps par le gouvernement de 
Boukhara : 

Un mouton = 33 tenkas (i) = 4 roubles 95 kopeks = i3 fr. 

(i) Les monnaies de Boukhara sont les suivantes : 

Monnaie d'or : la tilla, dont le cours légal est de 4 rb. (10 fr. 65 c), mais 
la valeur courante = 6 rb. 80 kop. (18 fr.). 

Monnaie d'argent : la tenka ou tenga = i5 kop. (40 cent.). 

Monnaiesdecuivre :1a mira— 10,6 cent, -jlapaïsaoa yarim-mira ^^ 5,3 cent, 
et la vouli = 0,7 cent. 



NOTES ET DOCUMENTS 847 

Une chèvre = i8 tenkas = 2 roubles 70 kopeks = 7 fr. 

En réalité on prend habituellement le mouton à la place de la chèvre, 
ce qui n'est pas indifférent. 

Le revenu obtenu ainsi peut être évalué approximativement pour le 
Khanat entier de la façon suivante : 

Sur 12.000.000 de moutons et de brebis, à une 
tête par centaine 600.000 roubles 

Sur 2. Soo.ooo chèvres, à une tète par centaine. . 75.000 » 

675.000 » 
= 1.795.500 francs 



La perception de Timpôt est confiée à des fonctionnaires spéciaux, 
surveillés directement par les amiakdar (chefs de districts) et par le 
Bek lui-même. Ils procèdent au recensement en parcourant \esaouls et 
les kychlak et dressent séparément des listes de chaque catégorie de 
bétail. Ces inventaires se font à des intervalles variables, par ordre des 
autorités locales, ou à la suite d'une demande des habitantsd'une région 
en cas d'épizootie, etc. Les listes ainsi composées sont présentées aux 
Beks qui nomment ensuite les receveurs, le plus souvent leurs fils ou 
des parents. 

On procède au prélèvement de la zakât en été, pendant les mois de 
juin, de juillet et d'août. 

Les receveurs fixent pour chaque district une date à laquelle l'am- 
lakdar est obligé de verser la zakat prélevée par lui d'après les listes, et 
ils la transmettent au Bek. Mais les Beks ne sont eux-mêmes pas tenus 
de fournir des justifications. Les listes sont considérées comme pro- 
priété privée du Bek. Il n'y a donc pas de contrôle du pouvoir central, 
et les sommes que les Beks versent au trésor de l'Emir sont en pro- 
portion de leur honnêteté, du degré de leur parenté ou de l'importance 
de leurs relations. Il arrive cependant que l'Emir, prévenu par les rap- 
ports secrets des Cazis ou des Raïs, refuse d'accepter les explications 
d'un Bek au sujet de mauvaises récoltes, calamités, etc., et exige un 
envoi de fonds complémentaires. 

Lors de l'annexion au Khanat de Bokhara du bekat de Karatègue, 
K.houdaï-Nazar-Bek-Atalyk, le dernier Bek indépendant de Karatègue, 
s'est réservé le droit de prélever la zakat dans les bekats de Guissar, 
de Kourghan-Tubin, de Dénaou et de Baldjouan, avec affectation de 
la recette entière à son destourkhan (à sa « table »). Les privilèges du 
Bek de Karatègue, très amoindris, subsistent encore aujourd'hui : il 
prélève l'impôt comme avant, mais ses revenus personnels se bornent 



348 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

au produit de la zakai du bekat de Kourghan-Tubin, le moins impor- 
tant de tous. 



En dehors de cette savaïm \akat (zakat du bétail), il existe dans le 
K.hanat de Boukhara les zakat suivantes qui modifient le caractère même 
de la zakat en la changeant en un impôt général. 

I* On prélève, sur toute marchandise dont la valeur dépasse 
200 tenkas, une zakat se montant à 1/40 de son prix au marché, 
pour les marchands musulmans et pour les sujets russes, et égal à 1/20 
pour tous les autres non-musulmans. Le montant total de cet impôt 
ne peut être évalué qu'approximativement d'après le chiffre total de la 
zakat du pays. 

■2° La zakat sur tout argent importé: son taux est de 1/70 pour les 
Musulmans et de i/35 pour les autres ; les sujets russes seuls en sont 
exemptés. 

3° Enfin une autre zakat encore, instituée depuis 10 à 12 ans, se rap- 
porte aux chargements de blés et s'élève à : 

60 tenkas = 24 fr par wagon de riz. 

45 » = 18 fr » » de froment. 

35 » = 14 fr » » d'orge. 



ZAKAT-TCHEK.ANA 

Cet impôt atteint les propriétaires de petits troupeaux, de moins de 
40 moutons ou chèvres, exemptés légalement de la zakat. Des hommes 
de confiance spéciaux sont chargés par les Beks de la perception de cet 
impôt dont le taux s'élève à une demi-tenka (20 centimes) par chaque 
mouton et au quart d'une tenka (10 centimes) par chèvre. 



Cet impôt foncier est actuellement dans le Khanat la source de re- 
venus la plus importante. 

Le kharadj grève les produits du sol ainsi que la terre elle-même, et 
dépend quant à son taux, comme dans tous les pays musulmans, du 
caractère des droits que le cultivateur possède sur la terre occupée par 
lui. Sous ce rapport, les anciennes subdivisions des terres, instituées 
dans les premiers siècles de l'Islam, ont subi, dans le Khanat de Bou- 



NOTES ET DOCUMENTS 349 

khara des changements considérables, et on y trouve actuellement les 
catégories de terres suivantes : 

A. Les terres de l'État, amlak, qui sont considérées comme détenues 
en jouissance temporaire par des particuliers et qui sont grevées d'une 
sorte d'impôt de fermage s'élevant à i/5 jusqu'à 1/4 de la récolte et pré- 
levé en argent. 

B. Terres appartenant à des particuliers à titre privatif, mulk. Les 
propriétaires de ces terres doivent posséder un titre gardé dans les ar- 
chives gouvernementales. Les terres mulk se subdivisent en : 

1° Mulk-khouri-khalis ou. terres blanchies exemptées entièrement des 
impôts, en dehors de l'obligation de fournir des ouvriers pour le net- 
toyage des aryk (canau.x) ; 

2» Mulk-Ouchria ou terres qui payent i/io (en arabe « ouchr ») de la 
récolte; on prélève cet impôt en argent; 

30 Mulk-Kharadji, ces terres sont grevées d'un impôt s'élevant à i/5 
de la récolte et payé en nature. 

C. Terres Vakf qui ne payent pas d'impôt et qui emploient leurs 
revenus entièrement suivant l'affectation. Une partie de ces terres nommée 
Deh-Yak (en persan : un de dix) employent 1 10 de leur revenu à des 
«uvres pieuses. 

Les terres vakf ne peuvent être vendues, ni données à titre gratuit, 
ni héritées; elles ne peuvent pas retourner à l'État. Mais les terres 
mulk peuvent être constituées en vakf, par un acte spécial, et les 
terres de l'Etat, amlak, peuvent être transformées, par rachat ou à titre 
gratuit par décision spéciale de l'Emir, en propriété individuelle, mulk. 

La perception du kharadj se fait de la façon suivante : 

Au moment de la récolte, Vamlakdar envoie des fonctionnaires 
spéciaux nommés darogha, titre mongol qui s'applique ailleurs aux 
chefs de police, chargés de surveiller, chacun dans sa circonscription, 
le produit de la récolte jusqu'au moment de l'estimation de son impor- 
tance. 

Le blé déposé sur le khirman (l'aire) est battu et ensuite versé en 
tas, sous l'oeil vigilant du darogha et de ses aides, qui surveillent, le 
jour, le battage et, la nuit, les graines sur l'aire. A la fin des travaux, le 
darogha scelle les tas en posant sur chacun une sorte de cachets en 
argile ou en bois, représentant un carré de i verchok (i) de côté ou un 
rond, de i verchok de diamètre également, avec le nom du darogha 
gravé ou une autre marque. On met ces sceaux dans le tas à une distance 
déterminée les uns des autres et à une hauteur déterminée, les impres- 

(i) Le verchok, mesure de longueur russe, est le seizième de l'archine 
(o m. 711). 



350 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

sions devant être toujours au niveau de la surface du tas. Après cette 
opération, on enlève les gardes : il serait facile de constater un vol par 
le déplacement des cachets. En ce cas la responsabilité retombe sur le 
propriétaire, qui, en dehors d'une forte amende, encourt d'autres peines. 
. L'amiakdar, averti de l'achèvement du scellage, se transporte lui- 
même sur les lieux, ou bien envoie des hommes de confiance pour 
exarniner chaque tas et établir la quantité de grain qu'il contient; on 
prend comme base de l'estimation un batman, mesure de poids dont 
l'importance varie selon les régions de 8 à i6 et même à i8 pouds. 
L'amiakdar communique au cultivateur le résultat de l'examen, qui est 
rarement impartial; si celui-ci ne consent pas et indiqueun autre chiffre, 
on s'adresse à Vamin (le bailli de village), au ming-bachi ou à 
Vaksakal pour servir d'arbitre. Dans la plupart des cas les deux parties 
acceptent son jugement et ce n'est que rarement, quand il s'agit des 
agriculteurs riches et influents, que, le désacord persistant, on procède 
au pesage des blés. 

Le chiffre de la récolte définitivement établi, l'amiakdar porte dans les 
livres de kharadj le montant de l'impôt de chaque cultivateur. Le 
kharadj en nature est perçu de suite ; tandis qu'on recueille le kharadj 
en argent pendant l'hiver, suivant les « prix d'Emir» établis par l'admi- 
nistration centrale. Pour les fixer, les Cadis conjointement avec les 
Raïs notent la mercuriale du blé aux trois premiers marchés qui ont 
suivi l'estimation et, après avoir calculé les prix moyens, les envoient 
au kouch-begui à Boukhara. Ce dernier les arrête sur l'avis du cazi- 
kalan et les renvoie aux cadis qui les communiquent aux Beks. C'est, 
alors seulement que les Beks annoncent par les amiakdar « les prix 
d'Emir » avec ordre de payer le kharadj selon ces prix et suivant les 
rôles. 

Les cazis et les raïs sont intéressés par les Beks, à noter des prix 
supérieurs à la réalité. Il arrive ainsi que les contribuables payent jus- 
qu'à 5o ou 60 tenkas le batman d'orge qui ne coûte au bazar que 3o à 
40 tenkas. La différence des prix fait le profit personnel des Beks et 
des amiakdar. 

On peut estimer le chiffre total du kharadj obtenu ainsi dans le Khanat 
de Boukhara à 4 ou 6 millions de roubles, sans beaucoup se tromper. 

TANAP-pouLY(t. — argent de tanap) 

Les champs de trèfle sur lesquels les indigènes cultivent la luzerne de 
Turkestan qui leur rapporte cependant beaucoup, ne peuvent être frap- 
pés de kharadj : leur impôt spécial s'élève à ^tenkas (i fr. 60) par ta- 
nap (1/6 d'hectare environ). 



NOTES ET DOCUMENTS 35 I 



ALAF-POULY (a. t. = argent de pâturages) 

Les jardins fruitiers et les vignes payent aussi un impôt particulier, 
le Alaf-Pouly ; leurs propriétaires ont à payer i6 à 20 tenkas par an 
pour chaque tanap de terre. 

KAFSAN ou PANDJ-SIBA 

C'est une imposition au profit de l'àmlakdar ; elle consiste en prélè- 
vement d'un poud de froment par batman (8 à 16 pouds), en dehors 
du kharadj. 

KOCH-POULY 

Le Koch-Pouly est l'impôt sur les bétes de somme. Il est prélevé au 
printemps avant le commencement des travaux des champs et s'élève à 
4 tenkas par paire de chevaux et à 8 tenkas par paire de bœufs. 

YEK.-SIBA (p. = seul, à la fois) 

En dehors du Koch-Pouly, les bétes de somme font l'objet d'un 
impôt appelé Yak-Sira, qui représente l'équivalent en argent d'un batman 
de froment de 8 à 12 pouds (de 2 roubles et demi à 5 roubles) pour 
chaque paire de bêtes, chevaux ou bœufs. Les agriculteurs qui ne pos- 
sèdent qu'une seule bête de somme ne sont pas exemptés de cet 
impôt. 

MIRAB-ANA 

Cette contribution est payée au inirab (fonctionnaire qui dirige la 
répartition de l'eau sur les champs d'une région) et consiste dans le 
paiement d'un batman de. grains ou de son équivalent en argent d'après 
les prix de marché, pour chaque paire de bêtes de somme. 

AssiA-pouLY (p. t. = argent de moulin) 

Les moulins à eau sont imposés comme établissements industriels; 
ils payent 20 à 100 tenkas (3 à i5 roubles), suivant leur chiffre d'af- 
faires. 

ABYDJOUVAZ-POULY 

Le même impôt sous un autre nom s'applique aux moulins à pilons 
pour piler le riz et le millet; il s'élève aussi à 20 à 100 tenkas par 
moulin. 



352 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Les transactions sur les marchés font l'objet d'une imposition spé- 
ciale perçue par Vaminanatchi et ses adjoints, ou bien par un fermier 
concessionnaire. L'un et l'autre sont chargés d'entretenir la propreté 
du marché. Cet impôt, qui fournit un rendement considérable malgré le 
nombre des surveillants nécessaires sur tous les marchés, a comme 
tarif: 

1. Pour un batman de coton 5 tenkas et demie. 

2. — de laine 7 tenkas. 

3. — les peaux de karakoul 2 p. 100 de leur valeur. 

4. Sur le thé, l'indigo, la mousseline 

anglaise 10 p. 100 de leur valeur, 

5. Pour chaque cheval vendu i tenka 2 pouli. 

6. — chameau — 2 tenkas. 

7. — ichak — I demi-tenka. 

8. — tête des bêtes à corne 20 poulis à i tenka. 

9. — mouton 24 pouli. 

BADJ ou BADJGUIR 

Des droits spéciaux sont prélevés sur toutes les caravanes et sur les 
troupeaux qui passent de l'est du pays à l'ouest, et inversement, à l'ex- 
ception des piétons, des militaires et des fonctionnaires de l'adminis- 
tration. 

Deux douanes [badjguir-khana) sont installées dans ce but, l'une 
sur le fîeuve Vakhcha auprès du kychlak Nourek, et l'autre à côté du 
kychlak Merchad dans le bekat de Dénaou. On afferme d'habitude 
pour 10.000 roubles ces deux douanes, dont les recettes, sont attribuées, 
l'une au Bek de Karateguin, l'autre à l'entretien du Divan-Begui (mi- 
nistre des finances). 

Le tarif du badj est de : 

1. Par chaque chameau chargé, 2 tenkas. 

2. — cheval — i — 

3. — ichak — 1/2 — 

4. — vache — 1/2 — 

Les animaux de charge non chargés ne payent que demi-tarif. 

DROITS DE TRAVERSÉE 

Un droit spécial est perçu pour les traversées des fleuves dans les 
endroits où existent des calques indigènes. Cet impôt est aussi affermé 



NOTES ET DOCUMENTS 353 

pour une somme d'argent fixe avec obligation pour le fermier d'entre- 
tenir avec exactitude les calques et les hoitpsars [\). On prélève : 



I. 


Pour 


un homme 


8 poulis. 


2. 




— avec un cheval 


I tenka. 


3. 


— 


un chameau 


I tenka. 


4- 


— 


une vache 


6 poulis. 


5. 


— 


un ichak 


i6 340 poulis. 



KAFSAN-DAROGHA 

C'est une imposition instituée au profit des daroghas, fonctionnaires 
qui notent et mettent les cachets sur les récoltes. L'importance de cet 
impôt n'étant pas fixée, il dépend de l'entente du darogha avec les 
agriculteurs. 

DJEZIÉ 

Les Juifs de Boukhara, les Hindous, les Tziganes, en général, les 
non-Musulmans (à l'exception des Russes) qui ont atteint leur majo- 
rité payent, en dehors des impôts et contributions que doivent les 
Musulmans, un impôt spécial de dje\ié (Djeziya). L'importance de la 
djezié varie de 12, 24 à48 tenkas suivant les ressources du contribuable. 

Dans les Békats" particuliers, différents petits impôts locaux se juxta- 
posent à ces impôts d'un caractère général. Le mouchtak-poul^ un 
droit sur chaque caïque chargé à l'embarcadère, existe, depuis dix ans, 
dans le Békat de Kourghan-Tubin; le soii-poul (t. = argent d'eau, 
droit sur le transport des marchandises par eau) et \eyol-poul, en turc 
« argent de route », droit sur le transport des marchandises par voie 
de terre, existent dans plusieurs autres Békats ; beaucoup d'autres 
existent ailleurs. 

Il faut ajouter pour compléter le tableau des impôts, que la popula- 
tion de Boukhara est tenue d'accomplir, en dehors de toutes les contri- 
butions, des prestations en nature de deux sortes : 

L Pour l'entretien des canaux, tous les habitants sont obligés de 

(i) Les calques sont des barques à fond plat, de construction indigène, 
dont les plus grandes, les kimés, peuvent transporter des chargements de 
2 à 3.000 pouds, les plus petites jusqu'à 200 pouds. 

Les houpsars sont des peaux remplies d'air ; réunies par 8 à 20 et consoli- 
dées au moyen de perches en bois, elles forment des radeaux, amat, qui peu- 
vent soulever 3o à 40 pouds. On les emploie surtout pour les trajets où les 
cataractes ne permettent pas aux caïques de passer. 



334 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

venir, deux à trois fois par an, avec des bêclies et brancards; mais 
l'usage de ces derniers n'étant pas connu dans beaucoup d'endroits, 
on apporte des paniers, et ceux qui n'en ont pas transportent la terre 
dans les pans de leur khalat. 

II. Pour l'entretien des routes et des ponts dont la réparation se 
fait suivant les besoins, sur l'ordre et sur les indications des autorités 
locales. 



Le chiffre total des impôts et contributions exigés des habitants 
du Khanat reste inconnu. Les Belcs et les zakattchi tiennent secret 
le chiffre de leurs recettes et les livres de kharadj sont invisibles. 
Aucune statistique n'existe. D'après les chiffres officiels, le rendement 
des impôts de toute nature ne s'élèvent qu'à 2.000.000 de roubles et 
demi. 

L'entretien de l'armée absorberait . . . 1 .5oo. 000 roubles 
La liste personnelle de l'Emir et la repré- 
sentation du Khanat goo.ooo — 

L'entretien du clergé 100.000 — 

2.5oo.ooo 

Mais les auteurs compétents, Arandareno, Goubarevitch-Badobylski, 
ont été amenés par l'étude du système des impôts et de la situation 
économique à évaluer le rendement total de l'impôt pour le gouverne- 
ment à6 ou 8.000.000, non compris les sommes restant entre les mains 
des fonctionnaires. 

En l'absence de données statistiques, on a essayé des déterminations 
approximatives par un procédé curieux. 

Pour expédier le produit des impôts à l'Emir, les Beks en chargent 
des chevaux, et cela d'une façon invariable dans le Khanat entier au 
moins en ce qui concerne les pièces d'argent. On met les tenkas dans 
des sacs de cuir spéciaux qui peuvent en contenir 5.ooo ; on place ces 
sacs par deux sur un cheval, de sorte que chaque cheval est porteur 
de 10.000 tenkas (i.5oo roubles). En suivant donc dans différents 
bekats pendant une série d'années ces caravanes composées de plusieurs 
dizaines de chevaux chargés, accompagnés d'une escorte armée impor- 
tante qu'on ne peut pas dissimuler, il était possible d'établir approxi- 
mativement ce que l'Emir reçoit annuellement. L'erreur plus ou moins 
grande dépend de la proportion des monnaies d'or et des billets de 
banque, et des quantités de blé, d'étoffes, etc., qui échappent au calcul. 



NOTES ET DOCUMENTS 



355 



Cette estimation évaluative conduit aux chirt'res suivants pour les 
ay békats. 

Békat de K.ouiab 35o.'ooo roubles 

— Karateguin 600.000 — 

— Baldjouan 450.000 — 

— Guissar 600.000 — 

— Tchardjouï 400.000 — 

— Kabaklin So.ooo — 

— Nouratin 200.000 — 

— Kerminé Soo.ooo — 

— Ziatdin 200.000 — 

— Chahriziab 5oo.ooo — 

— Kitab 200.000 — 

— Yakka-Bah iSo.ooo - 

— Gouzar . Soo.ooo — 

— Karchi ......... ôoo.ooo — 

— Tciiiraktchi 200.000 — 

— Baysoun i5o.ooo — 

— Chirabad i5o.ooo — 

— Kerki Soo.ooo — 

— Denaou 200.000 

— Kabadian 100.000 — 

— Kourghan-Tubin 60.000 — 

Darvaz 25. 000 — 

— Khotyrtchi 200.000 — 

— Boukhara ySo.ooo — 

— Karakoul 100.000 — 

— Bourdalyk i So.ooo — 

— Kelyf So.ooo — 

Total 8.000.000 — 



En ajoutant à cette somme la recette des zakaitchis qui atteint de 
3o à 75.000 roubles par province et même à Soo.ooo roubles pour 
Boukara et Tchardjouï, soit en tout 2.000.000 de roubles ; en évaluant 
aussi les autres petits impôts à 3. 000. 000, on obtient le chiffre consi- 
dérable de 14.000.000 rb., non compris 3 à 4.000.000 qui restent entre 
les mains des fonctionnaires. 

On arrive au même résultat par un autre procédé. La répartition in- 
dividuelle du chiffre total des impôts d'un certain nombre de kychlaks, 
dans plusieurs provinces, d'après des enquêtes poursuivies pendant 
plusieurs années, donnerait une moyenne de 10 à 12 roubles d'impôts 



356 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

par habitant. Cette moyenne multipliée par le chiffre de la population 
du Khanat, S.ooo.ooo, déduction faite des femmes, donne une somme 
d'«nviron 18.000. ooo rb. 



En suivant de près la documentation substantielle de M. Logofet dans 
tout ce qui concerne l'énumération des fonctions et des impôts, nous 
n'avons pu insister sur la critique de l'administration du Khanat qui 
remplit une bonne partie de 60 pages résumées dans ces extraits. L'ex- 
posé si documenté de l'auteur constitue en effet un réquisitoire sur 
lequel il s'arrête volontiers, revenant aux faits déjà signalés, pour mieux 
les mettre en lumière. 

Nous croyons résumer exactement sa pensée en formulant celle que 
nous inspire l'analyse, volontairement sèche, des faits et des chiffres. 
Un pays grand comme les 4/5 de la France, riche et fertile par condi- 
tions géographiques et qui ne nourrit que 3.000.000 d'habitants parce 
que la population doit payer une douzaine de roubles par tête, — près 
de deux fois ce que payent les Musulmans d'Algérie, — pour entretenir 
So.ooo fonctionnaires, dont le premier est le directeur général du ha- 
rem de l'émir, ce pays n'est pas administré comme l'exigent ses propres 
intérêts. 

R. M. 



NOTES ET DOCUMENTS SSj 

PERSE 

Tauris, igi i . 

M. Pokhitonoff,mon aimable collègue de Russie, a bien voulu mettre 
à ma disposition la partie des archives consulaires relative au Bâb. 
Je l'en remercie publiquement ici, et je publie les documents que 
je dois à sa bonne grâce. 

A.-L.-M.N. 

Le Dossier russo^anglais de Seyyed Ali Mohammed 
dit le Bâb. 

Lettre n° 420. — Tauris, le 23 juin i85o — Rapport à M. le Ministre 
plénipotentiaire à Téhéran. 

Le « Bâb », qui est connu de Votre Altesse, aété amené à Tauris, et 
est actuellement détenu dans l'arsenal (i). On attend Tordre du pre- 
mier ministre pour savoir ce que l'on doit en faire. 

Consulat Générai d'Angleterre (2), — Tébriz, le 24 juillet i8bo. Au 
lieutenant-colonel Scheil, C. B. Ministre d'Angleterre à Téhéran. 

Je m'aperçois que mon frère a négligé de rapporter à Votre Excel- 
lence l'arrivée ici du Bâb, venant de Tcheeriq,et son exécution publique 
le 8 de ce mois (3). Il fut fusillé dans la caserne (4) qui touche le palais, 
avec l'un de ses sectateurs, beau-fils de l'Agha Seyyed Ali, l'un des 
moudjtéheds de Tauris. 

(0 II s'agit évidemment ici du dernier séjour du Bâb à Tauris. Cette dé- 
nomination « l'Arsenal » peut faire penser qu'il fut cette fois enfermé 
dans la citadelle, ou l'Ark ; mais on peut penser aussi au Djabba Khané. 

(2) Je dois communication de cette lettre et de celle que l'on trouvera 
plus loin à mon aimable collègue, M. Charles Stevens, Gérant du Consulat 
d'Angleterre. 

(3) Cette date ne concorde pas avec celle donnée par M. le Consul de 
Russie et est d'ailleurs erronée. 

(4) C'est la place du Djabba Khané dont il s'agit, où, en effet, le Bâb su- 
bit la peine du dernier supplice, et non, comme je l'avais cru, sur la place 
du Sahab ouz Zéman. 



358 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Le Vézir Nizam do.ina l'ordre de jeter leurs cadavres dans les fossés de 
la ville, où ils furent dévorés par les chiens. 

Lettre n" 437. — .4;/ Dépay-tement asiatique. — Tauris, le 3 juillet i85o.. 

Le Bâb a subi le dernier supplice à Tauris. Un de ses principaux par- 
tisans (1), nommé Mirza Mohammed Ali, a partagé sa destinée. 

Durant le supplice, aucun désordre ne se produisit, grâce aux me- 
sures réfléchies prises par les autorités locales. Les deux condamnés ac- 
cueillirent vaillamment la mort, sans avoir demandé de quartier et sans 
s'être plaints de leurs souffrances. 

Mohammed Ali a montré une ferm.eté singulière de caractère. C'est 
en pure perte que l'on tenta tout ce qui était possible au monde pour 
lui sauver la vie. On eut beau lui offrir d'abandonner le Bâb, contre la 
vie sauve, il réclamait avec emportement la permission de mourir aux 
pieds de son maître. Il ne voulut pas entendre parler de pardon. 

Tous deux furent fusillés par les soldats. Mais ceux-ci, peu habitués à 
une opération de ce genre, transformèrent ce supplice en torture com- 
plète (2). 

Les corps des suppliciés ont été ensuite jetés en dehors des portes 
de la ville, et mangés par des chiens(3). 

(i) Son secrétaire. 

(2) Si les détails précis donnés par tous les historiens, tant musulmans 
que Bâbis, sur ce supplice, ne sont pas rapportés dans cette lettre, il n'en 
reste pas moins regrettable de ne pouvoir se rendre compte de ce que l'écri- 
vain entend par ces mots : <.< Transformer un supplice en une torture com- 
plète ». M. le Consul de Russie reconnaît donc lui-même que le supplice ne 
s'est pas passé normalement. Qu'il n'ait pas cru, sur le moment, à l'événe- 
ment tel qu'il lui a été raconté, le fait est possible et même probable. Mais il 
n'empêche nullement que ces événements aient eu lieu. 

Ces documents nous permettent du moins de relever une des nombreuses 
erreurs contenues dans le Journal d'un Voyageur, de Abd Oul Béha. A la 
page 63 de son texte, il dit : << Le second jour, le Consul de Russie vint sur 
les lieux avec un peintre qui peignit les deux cadavres tels qu'ils étaient, 
gisant sur le côté des fortifications (ou du fossé) ». Comme l'on peut s'en 
rendre compte, rien de tel n'est dit dans les archives, et si le Consul de Rus- 
sie avait eu la singulière idée qu'on lui prête, il n'eût pas manqué d'en 
parler et d'envoyer le dit portrait soit à son Ministre à Téhéran, soit au 
Vice-Roi du Caucase. 

Cet ouvrage, considéré comme un Evangile, contient beaucoup d'erreurs. Il 
a été traduit par M. Browne. 

(3) M. le Consul de Russie a ajouté ici foi à la version officielle qui a dû 
lui être répétée à satiété. Nous savons cequ'il en faut penser,mais il noussem- 
ble que cette phrase venant de lui enlève toute espèce de véracité au ré- 
cit le présentant allant visiter le cadavre du Bàb. Ce Consul de Russie était 
M. NicolasAnitchkoft. 



NOTES ET DOCUMENTS SSq 

Je ne sais encore quelle sensation a été produite à Zendjan par la 
nouvelle de l'exécution du Bâb. 

Lettre n" 296/432. — Téhéran, le 3 juillet i85o. — A M.Xicolas 
Hilarionovitch (f. 

La doctrine du Bâb conquiert tous les jours en Perse de nou- 
veaux adhérents. Elle doit donc attirer notre attention la plus sérieuse. 
Je vous prie, en conséquence, de mettre tout en œuvre pour recueillir 
tous les renseignements possibles sur les dogmes de cette doctrine et 
les mouvements des sectaires. Vous voudrez bien me communiquer 
vos acquisitions dans ce domaine, et je les comparerai à celles que je 
suis à même de recueillir à Téhéran. 

La présence du Bàb à Tauris vous fournira, peut-être. Monsieur, la 
possibilité de recueillir les renseignements les plus authentiques à ce 
sujet. 

N° 462. — Tauris, le 10 juillet i85o. — Au Vice-Roi du Caucase. 

Les derniers renseignements qui me parviennent de Zendjan ne lais- 
sent pas espérer une fin prochaine des désordres qui ensanglantent 
cette ville. 

Il y a quelques jours, les assiégeants ont creusé une mine et ont fait 
sauter quelques-unes des maisons de Bàbis. Mais le résultat fut con- 
traire à ce que l'on attendait. En effet, les Bàbis firent alors une sortie 
et infligèrent un désastre complet aux Impériaux. Une soixantaine de 
ceux-ci furent tués, et le reste s'enfuit. Cependant, le chef Bàbi, Molla 
Mohammed Ali, est probablement désespéré de ne pouvoir complète- 
ment réussir dans sa révolte, car il commence à faire dire au Gouver- 
nement (2) qu'il ne partage en aucune façon les doctrines du Bàb, et 
que ce sont les circonstances qui l'ont conduit où il est. « En effet, 
dit-il, les habitants de Zendjan me considérant comme Bâbi, ont com- 
mencé à agir contre moi en ennemis et j'ai bien dû me défendre. » 
Mohammed Ali a écrit au frère du Consul d'Angleterre, en le priant (3) 
de prendre son parti. 

(i)M. Anitchkoft. 

(2) Il y a là une affirmation stupéfiante. Les renseignements recueillis par 
M. Anitchkoff lui ont certainement été fournis par les Chiites. Ceux-ci pre- 
naient leurs espoirs pour des réalités, ou bien cherchaient à tromper le 
diplomate russe. Il y a en effet tout lieu de croire que si Mohammed Ali 
s'était ainsi excusé et avait offert de se rendre à la condition que le Gouver- 
nement lui pardonnât, celui-ci n'aurait pas hésité une seconde, quitte à se 
rattraper par la suite. 

(3) Le Consul dAngleterre qui était alors à Tauris. était ,M. R. W.Stevens. 



360 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Aux pillages ordinaires aux alentours de Zendjan, et que j'ai mainte- 
fois rappelés à Votre Altesse, s'ajoutent actuellement, d'après les alléga- 
tions de nos Ghoulams, qui passent par ce chemm, les brigandages 
des soldats envoyés là-bas contre les Bâbis. 

On ne connaît, nulle part sur la route, le supplice du Bâb. 

N°472. — Tauris, le 17 juillet i85o. — An Prince Mikhaïl Semenovitch 

Vorontsoff. 

Le 14 juin, l'on a de nouveau, à Zendjan, attaqué les Bâbis. L'attaque 
fut repoussée avec de grosses pertes pour les assaillants, qui ont eu 
plus de deux cents blessés et au moins quarante morts sur place. Les 
Bâbis se sont emparés des quatre portes cochères de la ville, ont fait 
quelques fortifications et se sont procuré des munitions considérables. 

Leur chef, Molla Mohammed Ali, a capturé quatre notables habitants 
de la ville et les détient à son camp. Maintenant, près de Zendjan 
cantonnent trois régiments, dont un est de Tauris. Mais les Bâbis résis- 
tent avec un courage splendide et un succès constant. Ils ont, pour le 
cas d'occupation par l'ennemi de leurs fortifications, ramassé dans un 
endroit tous leurs biens et y ont mis des matières inflammables, dans 
le but de tout détruire par le feu et de ne pas laisser de butin aux 
soldats. 

N° 465. — Tauris, juillet i85o. — .4 M. le Ministre plénipotentiaire 
à Téhéran. (Réponse au numéro 296/452.) 

En réponse aux instructions de Votre Altesse de recueillir des infor- 
mations sur les dogmes de la doctrine Bâbie, je crois devoir lui faire 
connaître que je m'en suis depuis longtemps mis en peine. Mais les 
Persans altèrent, paraît-il, intentionnellement, cette doctrine dans les 
récits qu'ils en font. C'est pourquoi il m'a été impossible, jusqu'à pré- 
sent, de recueillir quelque chose d'authentique à ce sujet. J'espère ce- 
pendant me procurer dans quelques jours, de Hamzé Mirza, un manu- 
scrit original du Bâb, et j'en extraierai les passages principaux. 

On ne prévoit pas un prompt achèvement aux troubles de Zendjan. 

J'ai prié mon collègue anglais de vouloir bien faire dans les archives les 
recherches nécessaires. Malheureusement il n'a trouvé qu'une ou deux lettres 
dont je donne la traduction, et m'écrit qu'il ressort de la correspondance 
qu'il a parcourue, que M. Stevens écrivait souvent des lettres privées à son 
chef. Il est possible que la lettre de Mohammed Ali ait été communiquée a 
Téhéran par une lettre privée. La révolte de Zendjan n'est pas mentionnée 
dans ces archives, ce qui tend à démontrer la fréquence de la correspon- 
dance personnelle. 



NOTKS ET DOCUMENTS 36 i 

N" 574. — Tauris, le 28 aoûl i85o. Au Vice-Roi du Caucase. 

Suivant les derniers renseignements qui me parviennent de Zendjan, 
une attaque sur les Bàbis a eu meilleur succès que les précédentes. Le 
chef des troupes Impériales, l'ancien Bégler-béghi de Tauris, Mohammed 
Khan, s"esl emparé de quelques tours de la forteresse, situées à revers, 
près des fortifications des révoltés. Il parvint à traîner en haut de ces 
tours quelques pièces de canons qu'il décharge à tout instant sur les 
maisons des Bâbis. Cependant, les assiégés eux-mêmes parvinrent à 
fabriquer deux canons en bandes de fer, et fort adroitement se servent, 
pour tirer, des boulets envoyés par l'adversaire. 

N" 69O. — Tauris, le 1 1 septembre i85o. — Au Vice-Roi du Caucase. 

J'ai reçu de Zendjan les informations suivantes : Le commandant 
des troupes de Zendjan, nommé Serlip Mohammed Khan, a commencé 
une action de trois côtés. Il tire sur les fortifications des révoltés, et 
ceux-ci ont été obligés de quitter leurs habitations et se sont fortifiés 
dans un vieux caravansérail. 

Une soixantaine d'entre eux, se rendant, vinrent chez Mohammed 
Khan, des Qorans en mains. Mais ils se conduisirent si inconsidérément, 
ils dirent tant d'insolences contre legouvernement en lui attribuant tous 
les malheurs de cette guerre intestine, (i que Mohammed Khan fut 
obligé de lestenirstrictementenfermés. L'adjudant du Chah, AzizKhan, 
qui était envoyé à Erivan saluer Son /Vitesse Impériale le Prince Héri- 
tier de la couronne, en passant par Zendjan, les fit relâcher, leur fit des 
présents, et les renvoya à la ville pour persuader à leurs coreligion- 
naires de se rendre, mais depuis, ceux-ci ne sont plus revenus, et les 
leurs continuent la résistance à outrance. 

N" 74[. — Tauris, le 11 décembre i85o. — Au Vice-Roi du Caucase. 

Les renseignements qui montraient les Bàbis comme prêts à se rendre, 
sont démentis (2). Il semble bien que les fortifications des révoltés 
soient, en effet, prises; mais la maison de leur chef reste debout. Dans 

(1) Ici apparaît nettement la mauvaise foi des Musulmans qui cherchent 
à excuser l'acte de Mohammed Khan qui emprisonne les gens qui se rendent 
à lui. 

(2) Ce passage fait allusion, je crois, à la lettre n" 402 du 18 juillet i85o 
où il est question du désir qu'avait Mollah Mohammed Ali de se déf^ager du 
guêpier au milieu duquel il se trouvait pris. Ce désir, comme aussi les ra- 
contars musulmans dépeignant les Bâbis comme fatigués de la lutte sont donc 
démentis ici. 

XIV. 24 



362 BEVUE bu MONbE MUSULMAN 

cette maison, une foule de soixante-dix hommes et autant de femmes 
se sont rassemblés et repoussent l'attaque de toute l'armée. On envoie 
un régiment de Maragha (i). 

Consulat général d'Angleterre. — Tabreez le 9 décembre i85o. — Au 
lieutenant-colonel Sheil, C. B., Ministre Britannique à Téhéran. 

Un négociant persan qui l'a entendu raconter par un témoin oculaire 
m'avise que le fils de Mollah Mohammed Ali Zendjani, un jeune homme 
d'environ huit ans, a été mis en pièces sur les c>rdrts de Mohammed 
Khan. Les veuves et les filles des partisans du Mollah furent amenées 
au camp et partagées entre les soldats. De pareilles cruautés se passent 
de commentaires. 

N" q92. — Tauris, le 21 décembre 1866. — A Monsieur le Chargé 
d'affaires de Russie à Téhéran. 

Je prends respectueusement la liberté de porter à votre connaissance 
que dernièrement à Tauris s'est révélé un grand mouvement de con- 
version au Bàbisme. Le Gouvernement a effectué en ville de nombreuses 
arrestations. 

Voici comment les choses se sont présentées : 

Un Seyyed de Tauris, vieillard dont j'ignore le nom (2), fut tué par 
un Khoraçani Chéïkh Ahmed. Celuicifut immédiatement saisi et amené 
à la maison de Mouchir-Lechker (3) Mirza Qahraman. Là, en présence 
du Moudjtéhéd Hadji Mirza Bagher, l'on fit subir à Ché'ikh Ahmed un 
interrogatoire sur les causes de son crime. Cheïkh Ahmed répondit que 
le Seyyéd méritait son sort pour n'avoir pas accompli les règles du Ché- 
riat. De plus, il avoua être un des chefs de la secte nouvelle. 

Dans les papiers trouvés dans le logement de Ché'ikh Ahmed, l'on 
saisit 90 lettres adressées à différents personnages, soit de Perse, soit 
de Turquie. C'était lui le courrier chargé de faire parvenir ces 

(1) Il y avait encore dans les archives russes le récit de la prise deZendjan. 
Quand je le demandais par la suite, il avait disparu. 

(2) 11 s'agit ici de AghaSéyyed Ali A'arabe, tué parce qu'Ezéli 11 avait, dans 
une discussion avec Cheïkh Ahmed, sout'inu àprement ce qu'il croyait être 
la vérité et n'hésita pas à montrer son déJain pour Béha Oullah. Chéïkh 
Ahmed, qui était venu ce lour-là avec un compagnon, se précipita sur le 
vieillard et, le maltraitant, lui tordit les parties sexuelles avec violence. 
Seyved Ali, vieux et faible, mourut aussitôt. Les deux compères s'enfuirent, 
mais furent retrouvés, grâce aux indications données par la femme de l'as- 
sassiné. Cette femme était parente du Djévad auquel le Bàb adressait une 
sourate de Makou. 

(3) Il y a là un lapsus, tj^ahraman Khan avait le titre de Emine-Lechker. 



N'oTes et documents 363 

lettres à leurs adresses. On irc uva aussi de nombreux exemplaires du 
Qoran Bàbi (i). 

Toutes les personnes dont les noms se trouvaient sur les lettres et 
qui habitaient Tauris, furent arrêtées. Or, l'une de ces missives était 
adressée à Hadji Djatarolî', marchand de manufactures à Téhéran. On 
en télégraphia à Serdar Qouli, qui prit les mesures nécessaires pour 
faire arrêter ce négociant et qui télégraphia à Mouchir Lechkcr de re- 
chercher soigneusement et d'arrêter toutes les personnes suspectes. Le 
nombre des personnes jetées en prison atteint, dit-on, cent hommes. 
On ne sait quel sort leur est réservé, mais on sera, je pense, bientôt 
renseigné. 

N° 1021. — Tauris, le 19 décembre 1866. — .4 la Légation de Russie 

à Téhéran. 

En complément de mon rapport en date du i i décembre, sous le 
numéro 992, je prends la liberté de vous présenter la copie de l'ins- 
truction, que j'ai secrètement acquise, donnée par le Mourchid (2) des 
Bâbis à Chéïkh Ahmed, adhérent à la susdite secte, arrêté à Tauris. 

Dans cette ville les arrestations sous l'inculpation de Bàbisme con- 
tinuent. 

N" 4. — Tauris, le 3 janvier 1867. — A la Légation de Russie. 

Par mes rapports en date des i i et 19 décembre de l'année dernière, 
j'ai eu l'honneur de porter respectueusement àvolre connaissancequ'on 
avait arrêté un très grand nombre de Bâbls à Tauris. 

Il y a quatre jours on a reçu de Serdar Qouli les ordres télégraphiques 
de supplicier les principaux sectaires arrêtés. Le jour même trois d'entre 
eux, notamment Chéïkh Ahmed, Mirza Moustafa et un derviche 
dont le nom m'échappe, furent suppliciés. Les cadavres furent aban- 
donnés sur le lieu du Supplice (3) durant trois jours et laissés en 
butte aux outrages des passants et aux injures des bêtes errantes. Ils 
furent, en effet, dévorés par les chiens et leurs restes enterrés le qua- 
trième jour. 

A.-L.-M. Nicolas. 

(i) Appellation impropre. 

(2) Mourcliid est dit ici par quelqu'un qui ne connaît pas le Bàbisme et qui 
habitant la Perse croit qu'il s'agit d'un soufisme quelconque. Il indique très 
probablement Béha Oullah, les personnes dont il s'agit ici étant Béhaïes. 

Le double de ces instructions n'existe pas aux archives de Tauris. — Le 
Ministre de la République à Téhéran a bien voulu, à ma requête, deman- 
der à la Légation Impériale de Russie si ce document existait encore àTéhéran. 

(3) La Place Heft Qetchel. 



304 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



La Légende de Chouchter 



A l'époque d'Ardéchir ibn Babek ibn Saçan (2), les Arabes sortirent 
de leurs déserts et vinrent insulter tant les frontières de Chouchter (3) 
que celles du Khoraçan. Ils accumulèrent ruines sur ruines, et il n'y 
eut personne qui restât indemne des déprédations de ces pillards. 

Le Kaïcer de Roum se saisit de l'occasion et voulut s'emparer des 
villes de la Perse. Il y fit tant de dégâts, que le petit-fils de Ardéchir, 



(1) Traduit de Abd Oui Latif B. Abi Tiileb B. Nour-ed-Dine B. Ni'met Oulla 
El-Houcéïni Ei-Mouçévi Ech-Chouchtéri. 

(2) Saçan, dit notre auteur, se prononce comme Ahçan. On nomme ainsi un 
mendiant, un homme dont le métier est de mendier. Les Sassanides remon- 
tent, en elTet, à Saçan ibn Isfendiar Qétani, et celui-ci avait été élevé par un 
groupe de derviches. C'est pourquoi on appela cette dynastie « Saçanian », 
ceux qui ont été élevés par les derviches. 

(3) Sur l'origine du nom de Chouchter, voici ce que dit notre auteur : 
« Un jour, quelques hommes vinrent se plaindre au roi Houcheng des dom- 
mages que leur causaient les bêtes féroces. L'ordre auquel il est obligatoire 
d'obéir fut donné qu'il fallait que les hommes se construisissent des maisons 
en terre, l'une à côté de l'autre. On devait construire un grand mur autour 
de toutes les maisons, de façon à ce qu'elles forment comme une seule 
maison. Conformément à cet ordre, les travailleurs se mirent à construire 
des maisons et, en peu de temps, une grande ville fut édifiée. Les hommes 
habitèrent dans ces maisons, et leurs moissons, leurs provisions, leurs ani- 
maux ils les mirent dans des endroits spéciaux à l'abri des voleurs et des 
bêtes féroces. Cela plut aux hommes et c'est pourquoi ils nommèrent cette 
ville « Chouch ». En effet, dans les langues anciennes «. Chouch » veut dire 
bon. Actuellement, il ne reste aucune trace de cette ville, si ce n'est quel- 
ques morceaux de briques et quelques vestiges de constructions qui furent 
détruites et rasées au niveau du sol. Chouchter est à cinq farsakhs de là, 
au nord. On dit que Chouch fut faite sur la forme d'un faucon. Or, un jour, 
Houcheng, pour marcher un peu et chasser, se promenait aux alentours de 
la ville, du côté de la rivière Qéren (Qérn). 11 vit un lieu très plaisant, et, 
avec la langue qui explique les révélations, il dit : « Ici, c'est Chouchter 
(Meilleur)! » ce qui voulait dire :« ici l'endroit est meilleur pour y construire 
une ville ». II donna donc des ordres à d'habiles ingénieurs, qui jetèrent là 
les bases d'une grande ville qu'ils s'occupèrent à construire... Quelques-uns 
disent Choster, et les Arabes, suivant le génie de leur langue, l'appellent 
Tester, quelques historiens ont dit qu'un nommé Tester, de la tribu Béni EdjI, 
conquit cetteville à laquelle il donna son nom. Actuellement certains écrivent 
Chouchter et Tester. Ils prétendent que la première des deux opinions que 
nous avons rapportée est une erreur. Quoi qu'il en soit, la muraille de cette 
ville est la plus grande muraille qui fut construite en ce monde après le 
déluge de Noé. 



NOTES ET DOCUMENTS 365 

Chahpour, qui était roi et s'était assis sur le trône encore enfant, tout 
plein qu'il était du désir de bien régner et tout nourri de projets élevés 
et d'idées hautes, se jeta d'abord sur les Arabes, en tua beaucoup à 
chaque surprise et à chaque rencontre, et en fit un f»rand nombre pri- 
sonniers. Ces prisonniers, il leur perçait les épaules et les liait deux à 
deux avec des cordes, puis les faisait emporter au camp. Cette façon 
d'agir lui fit dorvner le surnom de Zoul-Ektaf (i). 

Après qu'il en eut fini avec les Arabes, il se tourna contre César. 11 
le vainquit, le fit prisonnier et le mit en prison en Perse. Après qu'il 
eut bien causé avec lui, il finit par lui dire : « Si tu veux ton salut, il 
faut que tu répares les ruines que tu as accumulées dans ces provinces 
qui étaient miennes et dont tu t'es emparé. » Et, comme Chahpour 
désirait beaucoup la prospérité de Chouchter, il prit de César l'engage- 
ment de reconstruire tout d'abord la digue de Chouchter, afin que l'on 
pût reprendre, comme autrefois, les cultures aux alentours de la ville. 

César fut enchanté d être rassuré sur sa vie, et de voir que Chahpour 
lui assurait la couronne. Aussi donna-t-il l'ordre à des ingénieurs ha- 
biles, à des architectes éprouvés de venir du Roum et du Frenghistan; 
il fit rassembler de grandes richesses destinées aux dépenses du tra- 
vail. 

Les ingénieurs, après avoir vu et examiné le niveau des eaux, se ren- 
dirent compte que, par suite de leur trop grande masse et de la violence 
du courant, il était impossible de construire la digue, impossible aussi 
de paver le lit du fleuve pour l'empêcher de s'abaisser. Il fallait tout 
d'abord détourner le cours de la rivière, et, quand on aurait pavé son 
lit et terminé la digue, faire de nouveau suivre aux eaux leur ancien 
cours. Alors il serait temps de fermer le chemin que tout d'abord il 
fallait ouvrir. 

Ces savants maîtres décidèrent donc de creuser un tunnel sous la 
montagne qui contient le tombeau de Séyyèd Mohammed Guiahkhour, 
de façon à donner par là une route au fleuve. C'est ce que l'on fit : on 
ouvrit la route à la pioche et l'eau s'écoula sous la montagne susdite 
jusqu'à Ben-Qir, qui est juste à douze farsakhs de là. On laissa les choses 
ainsi jusqu'à la fin des travaux de la digue. 

Aujourd'hui encore, on aperçoit, dans les environs, tout le long de 
la rivière, les traces des pioches, jusqu'à Ben-Qir. 

C'est la première des fautes commises par les Ingénieurs, c'est la pre- 
mière ruse des Roumis contre les Persans. 

Bref, les hommes de César commencèrent le travail, et César donna 
l'ordre d'envoyer chaque jour vers Chouch, du Roum, mille moutons 

(i) Le sens premier du verbe était « blesser quelqu'un à l'omoplate ». 



366 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

le malin et mille autres le soir. Sur le cou de chacun de ces moutons, 
on mit une certaine somme d"or ou d'argent, ou de cuivre ou de fer. 
Ainsi chaque jour, matin et soir, 2.000 moutons arrivaient et c'est avec 
leur lait que l'on délayait la chaux et le plâtre. 

On dit que Chahpour déclara à César qu'il ne fallait user pour les 
travaux que de la terre de Constantinople. Celui-ci, obéissant, fit venir 
dans des chariots tant de terre de son pays, que l'on déchargea en 
dehors de la ville, qu'il en reste encore aujourd'hui de hautes collines, 
et que les potiers s'en servent pour en faire des objets de leur industrie. 
Ils s'en serviront longtemps encore. Bref, le plâtre et la chaux furent 
délayés avec du lait; les pierres très grandes, que l'on transportaiideux 
par deux, étaient liées avecdes liens de fer, et l'on s'en servait dans les 
travaux. De la bouche du Mah Férian, jusque sous le pont, on pava à 
un seul niveau, et, avec du plomb fondu, on consolida les trous des 
pierres. C'est la raison pour laquelle on appelle ce pavage Bend-é-Mizan. 
Puis, en suivant les mêmes errements, on éleva une digue dans la lar- 
geur de la rivière. Au sommet delà digue, on construisit un grand pont 
extrêmement solide, pour donner un passage commode et facile aux 
hommes et aux animaux. 

Le passage que l'on avait pratiqué sous le Séyyèd Mohammed Guiah- 
khour, fut fermé avec cette chaux, ce lait de brebis et du plomb fondu. 
L'on fit écouler les eaux de l'autre côté. 

On s'arrangea de façon à ce que quatre parties des eaux, sur six, pas- 
sassent sous le pont, et deux autres parties allassent dans la rivière de 
Qerqer, par les ouvertures laissées à cet effet par César, ces deux 
dernières parties iilimentaient les jardins qui étaient au sud de la 
ville. C'est pourquoi les villages qui se trouvent aux alentours de l'an- 
cienne rivière se nomment Tchéhar Doungué, et ceux de l'autre côté 
Do Doungué. 

On créa des vergers, des jardins, des cultures d'été, et cela en si grand 
nombre qu'on en transportait les produits dans les villes lointaines. Le 
pays devint si prospère que les déserts Asker et les terres de Darian 
furent nommés Zémin-é-Minou (Terres du Paradis) et qu'actuellement 
ils ont encore conservé ce nom. 

La vérité est que le Bendé-Mizan que fit César est une construction 
extraordinairement solide et telle que jusqu'à aujourd'hui elle n'a subi 
aucun dommage. Les historiens ont écrit de grandes louanges sur cette 
digue de Chouchter et le Bend-é-Mizan, et ils disent qu'il n'y a pas au 
monde de constructions plus solides. 

Chahdourvan (i) signifie des tentes vues de loin, ou des tapis ornés 

(i) Avec un « Ou »;sur le « D ». 



NOTES ET DOCUMENTS SÔy 

de dessins, et très grands, que l'on ne peut se procurer qu'à grands 
frais. Comme le sol de la rivière a été tapissé avec du marbre blanc de 
fort jolie façon, et qu'on y pouvait voir les joliesses dont nous parlons, 
on l'a nommé Chahdourvan. 

Nous avons vu que. dans certains endroits, Chahdourvan signifiait le 
passage des eaux. 

On sait que les ingénieurs de César, après qu'ils eurent fait les devis 
de ces travaux, s'aperçurent que les trésors que le Roi pos.iédait à ce 
moment ne suffiraient pas à meneràbien une œuvre aussiconsidérable. 
De plus, le travail était tellement pénible que l'ouvrier qui avait travaillé 
un jour entier n'avait plus la force de travailler le lendemain. On 
aurait beau augmenterson salaire, on n'arriverait jamais à le contenter. 

Les gens intelligents du Roum se souvinrent d'une confiture qui don- 
nait des forces et de la gaieté et qui était composée de fruits, de 
parties animales et d'autres végétales. On émit l'idée de préparer 
cette confiture pour les ouvriers, afin que, celle-ci s'emparant de leurs 
cerveaux, on pût facilement terminer le travail, et même faire des 
économies. 

L'oncle de Allamé Séyyèd Abd Oullah a conservé la formule de cette 
confiture. La voici : 

Feuilles de roses, roses comme un joli visage : un plateau. 

Fleurs de cardamone : deux sourcils, 

.Amandes de l'œil : deux. 

Iris en forme de joli nez : un. 

Rubis aux tons de grenade : deux lèvres. 

Pistache souriante : une. 

Perles non percées, semblables à des dents : un collier. 

Ambre cendré comme un grain de beauté : un grain. 

Cédrat délicat comme un sein : un. 

Jacinthe bouclée : deux. 

Grenades fermes comme une jeune poitrine : deux. 

Coquille de nacre, blanche comme la gorge : une. 

Pâte de santal veloutée comme le ventre : un morceau arrondi. 

Un nombril de musc. 

Fleurs du cyprès (ou de la coquetterie) : un bouton. 

Jasmin de la cuisse : un embrassement. 

Petit lézard : un mollet et deux bras. 

Jujube comme l'extrémité des doigts : vingt. 

Sucre raffiné comme un doux sourire, la quantité nécessaire pour 
agiter les membres. 

Cette formule plut au César, qui ordonna que l'on préparât cet 
élecluaire, avec tous les éléments indiqués. 



368 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Donc, on fit venir d'Europe des femmes dont le corps est semblable 
à l'argent, le visage comme un parterre de fleurs; des jeunes hommes 
deRoum ressemblant à la Lune, et qui, quand ils marchaient, semblaient 
des cyprès se mouvant ! On fit venir en même temps des chanteurs à 
la jolie voix, comme celle de Barbod, des vins limpides et précieux, 
des dragées, des friandises, des nourritures de digestion facile. On mit 
tout ce monde sur les lieux des travaux, et l'on fit connaître aux ouvriers 
que quiconque travaillerait aux chantiers pendant la journée pourrait, la 
nuit venue, arriver à ces tailles de lune et se réjouir de dormir dans les 
bras de ces tailles de cyprès. 

On doubla d'ailleurs les salaires. 

Aussi, les ouvriers arrivèrent-ils de tous côtés en si grand nombre, 
qu'un travail aussi gigantesque et aussi pénible fut terminé en très peu 
de temps. 

D'ailleurs, l'on dépensa fort peu d'argent, parce que ce que les ouvriers 
gagnaient comme salaire de leur travail de jour, ils venaient le dépenser 
la nuit avec ces personnes qui pillent l'intelligence et l'entendement. Le 
matin venu, cet or revenait aux mains de César, qui s'en servait à nou- 
veau pour payer ses ouvriers. 

Toutes ces tailles de lune étaient réunies sur les bords de la rivière, 

et c'est pourquoi celle-ci reçut le nom de « Rivière des morceaux de 

Lune»(Mah Parégan). Par usure, le mot est devenu Mah Farian qui 

st le moarrab de Parégan, conformément au génie de la langue arabe 

qui n'a ni '< P » ni « Gaf. » La grandeur est à Dieu. 

Ainsi donc, il y eut un jour où l'état des Francs était tel que nous 
venons de le décrire! Et maintenant, leur grandeur, leur majesté dans 
l'Hindoustan bien gardé, et particulièrement dans le Bengale, est tel 
qu'on ne le peut décrire. 

Celui-là seula le droit de prétendre à la grandeur et au moi 

Dont l'empire est antique et l'essence sans besoin. 

Bref, quand le Bend-é-Chahdourvan et le pont furent terminés, Chah- 
pour donna congé au César, qui rentra avec ses Roumis dans son pays. 

Certains d'entre eux se plurent cependant dans le climat de (Lhou- 
chter. 

Avec l'autorisation de César, ils demeurèrent dans le pays et y mani- 
festèrent des choses extraordinaires. 

Il existe à douze kilomètres de la ville, au nord, une source dite 
«Guermék ». L'eau de cette source, soit parce qu'elle est voisine de 
sources de soufre, soit pour toute autre raison, est chaude. Près de 
cette source, les Roumis trouvèrent une mine d'argent, qui, chaque 
année, produisait une certaine somme et rapportait un impôt à Chah- 
pour. Aussi devinrent-ils riches et opulents. 



NOTES ET DOCUMENTS BÔQ 

Ils ne laissaient entrer dans leur usine aucun Persan, et accomplis- 
saient eux-mêmes tout le travail. Actuellement ce lieu est inconnu de 
tous et la roule qui y conduit est perdue. 

Ils fabriquèrent, à Chouchter, une étoffe fort belle, avec la laine 
Qalablab. Qalablab est un arbre qu'en indien on nomme Aqhéé. J'en ai 
vu dans les terres de Bénarés et de Lucknow. Les médecins des Indes 
mêlent ses fleurs dans certains électuaires et dans certains sels com- 
posés. Cette fleur est extrêmement digestive, et elle enlève les lourdeurs 
d'estomac. On parle beaucoup de la chaleur de ce médicament. Les 
médecins persans ne s'en servent cependant pas; mais ils emploient le 
lait qui sort de la branche quand on la casse. 

Les chimistes s'en servent pour tuer certains minéraux, et l'on sait 
que les Frenghis cuisent ce « Pembé Qalablab » avec certaines drogues et 
qu'alors il devient propre à être tissé. 

Aujourd'hui, tout cela ^t oublié, et personne ne sait plus le filer. 

On fabriquait aussi le « Déba ». C'était une étoffe plus douce et bien 
préférable à la soie pure. On la bordait avec des fils d'argent et d'or, de 
li façon la plus charmante. Cette étoffe était spécialement réservée, à cette 
époque, pour les turbans des rois. Sa beauté était passée en proverbe, de 
sorte que les poètes éloquents, quand ils voulaient louer à l'exagération 
quelque chose, le comparaient au « Déba » de Chouchter. 

Un autre des ouvrages de ces Roumis est le <.< Doulab Roumi » — 
Roue de Puits. — Grâce à cette roue on peut élever l'eau très haut, 
sans recourir à l'homme ou aux animaux. 

A l'époque où je quittais Chouchter, il y existait dans les jardins 
plusieurs de ces roues, sur les bords du Kerker. Mais depuis j'ai appris 
qu'elles ont été complètement abandonnées, et qu'il n'en reste même 
plus de traces. 

Une autre chose que nous devons aux Roumis, ce sont les feux d'ar- 
tifice. Ils avaient en effet pour habitude de tirer des feux d'artifice 
des terrasses de leurs maisons, la première nuit du premier Techrine, 
qui est le commencement de leur année. Pourles imiter, les Persans en 
tirèrent eux aussi la première nuit de Ferverdine, mois ancien. Et main- 
tenant, les croyants, la nuit du No Rouz, qui est le jour de l'entrée du 
Soleil dans le signe du Bélier, tirent chacun un feu d'artifice du haut 
des terrasses de leurs maisons. 

Ce pont, construit pas César, resta tel qu'il était jusqu'au moment 
où Chébib Kharédji fit de Chouchter sa capitale. 

Celui-ci eut plusieurs fois à combattre les troupes de Damas et de 
Syrie, mais fut toujours vainqueur. Cela dura jusqu'au gouvernement 
d'Abd Oui Mélik ibn Mervan El Hakem. Celui-ci fit de Hadjadj ibn 
Youcef Saqafi son vali et letiomma dans les deux Eraq et au Khoraçan. 



SyO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Hadjadj vint attaquer Chébib avec une grande armée. Chébib ne put 
lutter, et il fut cerné. Il opérait des sorties chaque jour, et le soir venu 
il rentrait dans la ville. 

Un jour que, suivant l'habitude quotidienne, il revenait vers la ville 
— et ce jour-là, la crue du fleuve était forte — Chébib, pour admirer 
les flots, se promena à cheval sur une jument. Le cheval de Chébib 
s'excita, et son maître le frappa sur le nez. Le cheval recula en se 
cambrant et tous deux tombèrent dans la rivière. Aucun d'eux ne 
reparut. 

Le matin Hadjadj rentra dans la ville, distribua ses troupes de place 
en place, afin de s'opposer aux troubles, et demanda avec colère aux 
habitants :« Pourquoi avezvous accueilli Chébib ? Pourquoi êtes-vous 
venus à son aide ? » 

Les habitants se firent humbles et répondirent : « Nous ne nous 
attendions pas à son arrivée. C'est au milieu'de la nuit qu'il nous a 
surpris, avec une troupe trop nombreuse, et nous n'avons pu lui ré- 
sister. » 

Hadjadj accepta leurs excuses, el ordonna de détruire le pont. On 
devrait désormais passer, comme autrefois, en bateau. 11 espérait ainsi 
empêcher toute surprise. On obéit, on détruisit le pont, et il resta dé- 
truit jusqu'à ce que Fath Ali Khan le réparât (i). 

A.-L.-M. Nicolas. 

(i) Dans quelques histoires, peut-être même dans certains livres de tradi- 
tions il est enregistré des anecdotes qu'un esprit intelligent hésite à accepter. 
Il se peut, il est vrai, que nos intelligences soient courtes et ne puissent les 
embrasser. Mais comme nous écrivons ici l'histoire de Chouchter, nous ra- 
conterons ce que nous avons entendu. 

La plupart des historiens racontent, sur la foi de Abou Mouça Ach'ari, que 
quand Chouchter tomba aux mains des Musulmans, on trouva un cercueil 
de plomb qui contenait un cadavre. Mais, avec le cadavre, il y avait un sac 
de monnaies. Quiconque avait besoin d'argent, y empruntait cequ'il voulait. 
Quand il avait paré à son besoin, il reportait l'argent dans la bourse. Si 
sans excuse suffisante il tardait à rembourser la somme empruntée, il tom- 
bait malade. 

On raconta cette chose inou'i'e à Médine à quelques compagnons qui 
répondirent « C'est Daniel, le Prophète : il faut l'enterrer ! » 

On le fit, et maintenant le tombeau d2 Daniel est célèbre à Suze. 

On y a construit une grande construction qui domine le tombeau de Chah. 



NOTF.S F.T DOCUMENTS Syi 



CHRONIQUE DE LINDE 



La Bégum de Bhopal. 



Le séjour en tLurope de S. A. la Begum Sahiba de Bhopal, venue pour 
assister au couronnement du roi Georges V, est un événement sensa- 
tionnel et nous oblige ? donner quelques détails sur cette éminente 
princesse. 

Le Bhopal est après Hydarabad l'Etat musulman le plus important de 
rinde; il fut fondé au dix-septième siècle par un chef Afghan qui se 
rendit indépendant à la mort d'Aurengzeb. Il est compris dans la 
« Bhopal Agency » dont le quartier général est à Sehore, où réside le 
Political Agent, et s'étend sur les frontières orientales du Malwa, con- 
fine au Bundelkhand et au territoire du Gondwana. Après avoir atteint 
comme population le chiffre d'un million d'habitants, il n'en compte 
plus que 663. 961 ; cette énorme diminution est due aux famines de 
1896-1897, 1899-1900. I^a capitale a toujours conservé ses 77.023 habi- 
tants. 

La Begum Sahiba Sultan Jahan est la troisième princesse à laquelle 
est revenu l'honneur de présider aux destinées du Bhopal; de bonne 
heure elle fut destinée au trône; sa mère Shah Jahan la désigna pour 
son héritière lorsqu'elle succéda à la fameuse Sikandar Begum. Elle 
a droit à un salut de 19 coups de canon en territoire anglais et de 
21 dans ses Etats. En 1904, elle fut faite Grand Commandeurde Vin- 
dian Empire et, en 1910, elle reçut les insignes du même grade de 
l'ordre de V Étoile de Vlndc. 

Sultan Jahan Begum administre elle-même son Etat, assistée de son 
fîls aîné, Nawab Muhammed Nazir-ullah Khan. Ses autres fils sont Sa 
hibzada Ubaid-ullah Khan, qui commande V Impérial Service Laticers, 
et Hamid-ullah Khan, tous deux anciens élèves d'AIigarh. Comme 
nous nous réservons de parler bientôt de l'histoire si intéressante du 
Bhopal, nous ne donnerons aujourd'hui que quelques détails sur la 
manière dont il est gouverné. 

Le Bhopal étant un Etat de première classe, le chef est investi d'une 



372 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

autorité absolue dans toutes les affaires administratives et a droit de 
vie et de mort. Deux ministres l'assistent : le Muin-ul-Muham et le 
Nasir-ul-Miiham, qui s'occupent, le premier des finances, le second des 
affaires judiciaires et de la police. Il y a 3 conseils : le I/las-i-Kamil, 
composé de quatre membres, est chargé de faire des enquêtes sur toutes 
les questions portées à sa connaissance; le Kamiti-i-Mal, composé de 
huit membres, s'occupe des questions financières et le Kamiti-i-Faiij- 
dari du travail législatif. Parmi les autres services de l'administration il 
y a le Deorhi-i-Khas, cabinet particulier du chef; puis viennent le 
Mufti et le Ka!{i qui décident certaines questions d'après le Coran; le 
Maflis-i-Ulama, composé de quatre membres qui jugent en dernier res- 
sort les différends entre le A'a^/ et le Mitjti; le Minita^im, inspecteur 
général de la police, les directeurs des travaux publics et des forêts, le 
Vakil-i-Riasat entre les mains de qui passent les communications du 
chef et du Political agent; le daftari-na^ir, chef de la comptabilité, le 
Klia^ana, trésorier dont les attributions sont différentes de celles du 
Bakhshigirihisab, enfin le Bakhshigiri Fauf, commandant en chef des 
troupes. Le Nawab Mohammed Nazir-ullah IChan, fils aîné de la Be- 
gum Sahiba, est resté à Bhopal ; ses deux autres fils l'ont accompa- 
gné. en Europe (i ). 

Quoique le Bhopal soit un Etat musulman, gouverné par une musul- 
mane, la population hindoue est supérieure à la musulmane (hin- 
dous : 483.(111; musulmans : 83.988^ Dans la ville même, l'élément 
musulman domine. 

Il y a un fort appoint de tribus animistes, entre autres les Gonds 
qui travaillent dans les forêts. 



Recensement. 

Un extrait des Proceedings du gouvernement de l'Inde, publié le 
20 mars dernier à Calcutta, permet de relever déjà des observations 
intéressantes sur les opérations du dernier recensement. 

La coutume de faire, à des époques déterminées, un dénombrement 
plus ou moins exact de la population, est assez ancienne dans certaines 
provinces, telles que Madras et le Punjab; mais le premier essai tenté 
d'après une méthode absolument rigoureuse, c'est-à-dire en comptant 
par unité, remonte aux années comprises entre 1867 et 18 72. Toutefois 
beaucoup d'étals natifs, Hyderabad, Kashmir, ceux de l'Inde Centrale 

(i) Le journal Jarida-i-Bhopal à un caractère purement officiel. 



NOTES ET DOCUMENTS ByS 

les « Agencies » de Radjpoulana et du Punjab, avaient été mis de côté. 
Kn outre, le recensement n'était pas fait au même moment et les opé- 
rations étaient rarement bien conduites; on procédait parfois d'une 
manière très sommaire. Néanmoins cette expérience fut bonne, car elle 
prépara les voies au premier recensement régulier d'après les procédés 
modernes, inauguré le 17 février 1881. Les opérations s'étendirent 
alors à toutes les provinces et à tous les Etats, sauf K.ashmir et quelques 
régions éloignées. Les calculs étaient simultanés, et Ton pouvait arriver 
à en obtenir rapidement le résultat, sauf dans les régions forestières et 
peu habitées où il était impossible d'opérer la nuit et où la manière de 
procéder était modifiée d'après les nécessités matérielles. Dans certains 
endroits, on dressait une liste sommaire dont la vérification se faisait le 
jour, tandis que dans d'autres on se passait de celte revision. Dans ce 
dernier cas, les listes ne mentionnaient pas les personnes présentes 
dans chaque maison la nuit du recensement, mais celles qui y résidaient 
habituellement. 

Le second recensement eut lieu le 26 février 1S91, d'après un système 
analogue à celui que nous venons de décrire, mais il fut fait avec plus 
de soin; le territoire où l'on ne pût opérer d'une manière simultanée 
était moins étendu. La Birmanie, récemment annexée, le Kashmir et 
le Silckim furent compris dans les opérations. Le troisième recensement 
eut lieu le i'''" mars 1901 ;on y engloba, pour la première fois 1' « Agency » 
du Baluchistan, le pays Bhil du Radjpoutana, les établissements de 
Nicobaret des îles Andaman et des territoires situés sur les confins de la 
Birmanie, du Kashmir et du Punjab. La partie du territoire dans la- 
quelle on ne put opérer simultanément était encore plus restreinte, 
et quand on ne jugea pas possible de vérifier, on s'en tint aux listes offi- 
cielles. Dans quelques régions récemment anne.\ées, comme on ne 
pouvait obtenir de résultats immédiats, on évalua la population d'après 
le nombre des maisons ou les renseignements donnés par le chef de la 
tribu. Le quatrième recensement vient d'avoir lieu le 10 mars 1911, 
dix ans et neuf jours après le dernier. Cette date avait été choisie pour 
que les fonctionnaires pussent profiter du clair de lune et éviter les 
fêles religieuses, les foires et les dates considérées favorables à la célé- 
bration des mariages et des pèlerinages aux rivières sacrées. Il y eut 
malheureusement une forte recrudescence de peste qui, dans quelques 
endroits, s'opposa au dénombrement et causa un déchet passager de 
la population dans des localités telles que Nagpur, Gaya et Indore, 
délaissées par un certain nombre d'habitants. Dans l'Inde du Nord, les 
pluies tombèrent en abondance lorsqu'on procéda au recensement défi- 
nitif. Ce recensement comprenait le Baluchistan, sauf K.haran et les 
territoires les plus reculés de la Birmanie dont on ne s'était pas encore 



l 



^74 pëVue bu MONbE musulman 

occupé. Dans les parties où le dénombrement précédent n'avait pu être 
fait d'une manière simultanée, on en fit un simultané, et dans cer- 
taines autres, une évaluation réelle fut substituée à une évaluation ap- 
proximative. 

Voyons maintenant les totaux. 

La population de l'Inde donne 3 1 5. 001.099 habitants : soit 244.172.371 
pour le territoire britannique et 70.828.728 pour les États indigènes; 
le territoire britannique a contribué à l'augmentation totale des 
20.640.043 habitants pour 12.547.564 et les États indigènes pour 
8.092.479. Ces chiffres sont d'ailleurs provisoires et susceptibles d'être 
corrigés après vérification: l'expérience nous démontre que, pour l'ins- 
tant, ils sont suffisants. En 1901, la différence dans toute l'Inde entre 
la population figurant sur les listes provisoires et celle qui fut obtenue 
en dernier lieu n'a été que de 94.355 ou o3 pour cent. Les variations 
proportionnelles des trois derniers recensements sont données dans la 
table ci-dessous. On verra qu'il faut tenir compte de la plus grande 
exactitude des dénombrements récents et du fait que, à chaque recense- 
ment, une partie de l'augmentation apparente est due à l'annexion de 
nouveaux territoires. 

Variation depuis 1881 dans la population de l'Inde: 

1 89 1 - 1 90 I 1 90 1 - 1 9 1 I 
+ 2,4 + 7.0 

+ 4,7 + 5,4 

+ 5,1 + 12,9 

On estime que, pour la période de iS8i à i89r, on a gagné 9,8 et pour 
la décade suivante i : 5 pour cent. Les opérations du dernier recense- 
ment ayant été mieux faites, on est arrivé à plus de rigueur dans la 
classification des castes et des occupations; du reste, sauf dans cer- 
taines parties reculées, les omissions étaient déjà si peu nombreuses en 
1901 que, par le fait, il n'y a eu que de très légers changements, d'au- 
tant que les territoires qu'on a recensés pour la première fois n'ont 
qu'une faible population. 

Nous allons maintenant jeter un coup d'œil sur certaines notes ajou- 
tées par le com^nissioner du recensement et relatives à la condition 
des principales provinces anglaises pendant la dernière décade. 

Le Bengale a joui d'une certaine prospérité pendant les quatre pre- 
mières années. Les quatre autres ont été médiocres, mais elles furent 
suivies de deux autres où les récoltes furent bonnes. En 1906, les inon- 
dations causèrent une famine locale à Durbhanga.En 1907, la mousson 
ayant cessé de bonne heure, la récolle d'hiver du riz manqua dans 
toute la province. Aussi les secours furent-ils distribués dans quatre 





1881-1891 


Inde 


+ l3,2 


Provinces 


+ 1 1,2 


États 


+ 20,2 



NOTKS F;T bOCL'MKNTS ByS 

districts et, en 1908, dans dix autres privés d'eau par suite du peu 
d'abondance de la mousson. Quant à la mortalité, elle n'a pas été très 
élevée; les naissances ont été de prés de deux millions supérieures aux 
décès. La peste a sévi tous les ans et a causé, de 190 1 à 19 10, 
59'J.ooo décès. 

Pour Bombay, cette décade a été marquée par une forte reprise des 
affaires jusqu'en 19 jS-oq, époque à laquelle le prix du colon a subi une 
baisse; mais, en 1909-191 0, il y a eu une nouvelle reprise, et le com- 
merce du port de Karachi a été plus actif qu'il ne l'avait jamais été. Les 
chemins de fer et les travaux d'irrigation ont acquis une grande exten- 
sion. Les conditions matérielles ont donc été assez favorables, saut 
dans le Guzarate; la peste a malheureusement reparu pendant les deux 
dernières années. Le nombre des décès a été de i.3i3.ooo. 

En Birmanie, le recensement a constaté une augmentation de popu- 
lation ; la province est fertile, et le commerce s'y est développé. L'enre- 
gistrement des naissances et des morts, quoique peu exact, permet de 
juger que les naissances sont supérieures aux décès. Beaucoup d'immi- 
grants de .Madras ont contribué à l'augmentation de la population. 

Les Provinces Centrales et le Berar ont été très éprouvés par les fa- 
mines de la fin du dix-neuvième siècle; mais depuis 1901 les classes 
agricoles sont plus heureuses, quoique, en 1909, la mousson ait manqué 
en partie dans les divisions de Jubbulpore et de la Nerbudda. La cul- 
ture du coton a pris une grande extension et a procuré de sérieux béné- 
fices. 

Dans le Bengale Oriental et l'Assam, le commerce du thé, qui avait 
souffert d'une surproduction au commencement de la décade, a repris 
son essor. De 1901 à 1909, la récolte s'est élevée de 167 à 200 millions 
de livres et le nombre des travailleurs dans les plantations. à l'exclusion 
de Jalpaiguri,a augmenté de 645 à gbô mille. A noter l'ouverture de la 
ligne de VAssam Bengal Railwny et la prolongation de celle de VEast- 
ern Bengal Raihvay. 

Les conditions générales de la province, épargnée par la peste, ont 
été excellentes. L'épidémie de K.ala Azar a disparu de la vallée du 
Brahmapoutra. 

Depuis 1S77, la Présidence de Madras n'a pas été visitée par la famine, 
et à part quelques épidémies de choléra, la santé générale a été satis- 
faisante ; le nombre des naissances a été supérieur à celui des décès. 
Un mouvement d'émigration en Birmanie et à Ceylan s'est produit ; 
d'un autre côté, on demande des ouvriers malais. Le résultat de la st.i- 
tistique des naissances et des décès n'est pas encore connu. 

Les territoires des provinces du Nord-Ouest, quoique très peu peu- 
plés, ont participé au mouvement général. Les communications sont 



376 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

plus faciles, les routes et les voies ferrées ont été améliorées. Les chif- 
fres du recensement ne sont pas encore connus. 

Au Punjab, les récoltes ont été mauvaises, surtout de igoi à 1902 
dans les districts de Delhi et de Kangra et, en igoS, dans ceux de Roh- 
talc et de Hissar. Depuis lors, sauf en 1907-190S, les conditions de 
l'agriculture ont été bonnes. La peste a malheureusement fait près de 
deux millions de victimes, dont un tiers en 1907, et les fièvres perni- 
cieuses un nombre presque égal dans les districts orientaux et du 
centre. La moyenne de la mortalité a été en conséquence très élevée. 
Les statistiques accusent une décroissance de 2 et demi p. 100 net dans 
la population de la province. 

Il y a eu au contraire un regain de prospérité dans les Provinces 
Unies pendant les quatre premières années de la décade, mais les ré- 
coltes de 1905 et de 1906 furent mauvaises et suivies de famines 
dans le Bundelkhand et au sud de la division d'Agra ; de meilleures 
récoltes amenèrent ensuite une période de bien-être relatif. La peste a 
fait en outre à peu près un million et demi de victimes. La mortalité 
causée par la fièvre a été encore plus élevée : en 1908,11 y a eu deux 
millions de décès. 

D'après le Daily Te legniph, on publiera vers le mois de juin un rap- 
port qui donnera les chiffres de la population ; mais le résultat définitif 
du recensement ne pourra guère être livré à l'impression avant deux 
ou trois ans. 

D. M. 



Le Gérant: Drouard. 



31-5-11. — Tours, Imprimerie E. Arrault et C'' 



POLITIQUE MUSULMANE 
DE LA HOLLANDE 



Quatre Conférences 



PAR 



C. SNOUCK HURGRONJE 

CONSEILLER DU MINISTÈRE DES COLONIES NÉERLANDAISES 
POUR LES AFFAIRES INDIGÈNES ET ARABES 



Juin igi 1 • 



(Revue du Monde Musulman) 



POLITIQUE MUSULMANE 
DE LA HOLLANDE 



Quatre Conférences 



SOMMAIRE 

Pages 

i'^ Conférence. — La propagation de l'Islam, particulière- 
ment dans Varchipel des Indes Orientales 38i 

■2® Conférence. — Caractères du système de l'Islam 4i5 

3® Conférence. — Le gouvernement colonial néerlandais et le 

système islamique 460 

4* Conférence. — Les Pays-Bas et leurs Mahométans . . . 484 



Revue du Monde Musulman 



5' Année. JUIN N° 6. 



POLITIQUE MUSULMANE 
DE LA HOLLANDE 



La Revue du Monde Musulman est heureuse de présen- 
ter à ses lecteurs la traduction de quatre conférences faites 
par M. Snouck Hurgronje, à l'Académie des Adminis- 
trateurs pour les Indes Néerlandaises. 

Dans une courte préface publiée avec le texte hollandais 
de ces conférences., M. Snouck Hurgronje a formulé son 
programme ; devant un public informé par ses études colo- 
yiiales et par une expérience personnelle de la vie de r Is- 
lam, il s agissait de rappeler et de préciser certains traits 
essentiels; il s agissait en outre d'affirmer une doctrine 
s'adressant aux personnes que préoccupent la politique 
coloniale et les problèmes de civilisation, dont l Islam 
demande en partie la solution au monde occidental. 

Envisageant ces dernières questions du point de vue 
hollandais, M. Snouck Hurgronje proclame sa foi dans la 
politique de collaboration : « Rien ne peut, dit-il, aussi 
sûrement amener une débâcle qu une politique égoïste, sem- 
blable à celle que nous font trop bien connaître les annales 
de la Compagnie des Indes Orientales et le régime de la 
Culture forcée, dont la condamnation est depuis longtemps 

XIV. 25 



378 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

acquise devant le tribunal suprême de l'histoire univer- 
selle. » 

Tous les liommes d'intelligence et de pensée, qui, en 
France, réfléchissent aux conditions des rapports du 
inonde occidental avec V Islam, et des puissances coloniales 
avec leurs sujets, sauront gré à Véminent Conseiller du 
Gouvernement Général des Indes Néerlandaises pour la 
politique indigène, d'avoir bien voulu confier à la Revue 
du Monde Musulman le soin de propager ses enseigne- 
ments. Quon nous permette de dire la satisfaction pro- 
fonde que nous éprouvons à voir V illustre savant qui, pour 
parfaire ses éludes musulmanes, s'en fut, au temps de sa 
jeunesse, s'installer à la Mecque, et dont la longue carrière 
politique a été aussi la plus remarquable carrière scienti- 
fique de l orientalisme moderne, professer pour V Islam 
hollandais d' Extrême-Orient les doctrines que nous profes- 
sons ici pour r Islam français de l'Afrique du Nord. 

Politique de collaboration! Ah! certes et à tous les 
points de vue, car, enfin, si les idées de justice et de bonté 
doivent prendre rang dans les systèmes politiques des 
peuples modernes, les civilisations qui se montrent inca- 
pables de comprendre le rôle inévitable de la vérité et d'en 
demander la formule, au moins approximative, à la certi- 
tude scientifique, doivent s'attendre à voir passer devant 
elles leurs concurrents mieux préparés aux rivalités mon- 
diales. 

L'admirable prospérité des Indes Néerlandaises, épui- 
sées jadis par la Culture forcée de Van den Bosch, par 
la corvée et la domination coloniale, date de /'Agrarische 
Wet de iSyo. Elle fut Vœuvre initiale des grands libéraux 
qui, au milieu du dix-neuvième siècle, se levèrent tour à 
tour devant l'opinion publique néerlandaise et dans le Par- 



INTRODUCTION Sytj 

lement néerlandais, i éloquent pasteur Van Iloëvell, Fran- 
sen Van de Putte, Vet/i et Vander Lith. 

Ils avaient semé la bonne semence d'ordre et de progrès. 
Restait à la faire grandir et fructifier, à lui demander 
la riche moisson de prospérité que le vingtième siècle ré- 
serve à la Malaisie musulmane par l'application des doc- 
trines démocratiques devenues, de nos jours, la base de la 
politique coloniale hollandaise. Ce fut l œuvre définitive des 
principes préconisés par M. Snouck Hurgronje. 

En lui demandant les conseils de sa haute expérience, 
pour les suivre, le gouvernement colonial des Indes Néer- 
landaises a témoigné qu'il avait le sens intelligent de la 
politique indigène. Elle ne s accomplit ni par discours élec- 
toraux, ni par anarchie administrative, ni par rien de 
contraire à la claire raison de la justice sociale et de la 
vérité scientifique. 

A. Le Châtelier. 




Tombeau d'une reine de Pasè (Soumatra), cinquième descendante du fondateur 
du royaume de Pasè, morte le 17 Dou'l-hiddjah 83 1 H. (27 septembre 1428). 



CONFÉRENCES 
DE M. SNOUCK HURGRONJE 



LA PROPAGATION DE L ISLAM, PARTICULIEREMENT DANS 
l'archipel des INDES ORIENTALES 



Vlslâm n'est venu dans l'archipel qu après soti évolution 

complète. 

Douze cents ans environ après Jésus-Christ, le Mahomé- 
tisme commençait à recruter des adeptes, en nombre impor- 
tant, à Soumatra, à Java, et dans les îles situées plus à l'est. 
La chute de Madjapait en i5i8 conquit tout Java à Tlslâm, 
et dans le courant du seizième siècle les autres grandes 
îles commencèrent à se soumettre également. 

On voit que Tlslâm avait atteint depuis longtemps son 
évolution complète, lorsqu'il fit son apparition en Extrême- 
Orient. Pour comprendre le Mahométisme particulier des 
Indonésiens, nous n'aurons donc guère besoin d'appro- 
fondir l'histoire de l'évolution de l'Islam, comme reli- 
gion et comme culture ; nous pourrons nous contenter 
d'envisager plus spécialement le système musulman dans 
la forme stable qu'il avait prise, au moins comme principes 
essentiels, trois siècles après l'Hégire. Nous étudierons aussi 
la vie des peuples musulmans, telle qu'elle se montra de- 
puis cette époque de consolidation, en subissant l'influence 
du système. 

Il faut que nous voyions clairement que cet Islâm était au 



382 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

culte de Mahomet ce que l'homme cosmopolite, développé 
par une vie active dans plusieurs milieux humains, devient 
comparativement au paysan maladroit qu'il fut dans sa 
jeunesse. 

Caractère de la religion de Mahomet. 

Mahomet n'a jamais revendiqué l'originalité pour sa 
révélation. Il se glorifia, au contraire, de ce que les inspira- 
tions d'Allah à son « prophète illettré » s'harmonisaient 
avec les révélations antérieures. Il s'imaginait le monde 
partagé en groupes qu'il appelait Oummahs, sans com- 
préhension claire du fondement de cette division ; nous 
dirions des peuples, ou des communautés qui, par l'habi- 
tat, le langage et les caractères extérieurs différaient les 
unes des autres. 

A quelques-unes de ces Oummahs, celle des Juifs, celle 
des Chrétiens, Allah avait envoyé des prophètes de leur 
nationalité et de leur milieu, pour leur enseigner sa loi et sa 
doctrine. D'autres, comme celle des Arabes, à laquelle appar- 
tenait Mahomet lui-même, erraient encore dans l'obscurité, 
sans le savoir, puisqu'ils ignoraient la lumière que Maho- 
met se sentit en fin de compte appelé à faire luire sur 
l'Arabie. 

Au point de vue historique, nous constatons que sa révé- 
lation se compose de données tirées successivement de 
sources, plutôt troubles, juives et chrétiennes, auxquelles 
il s'est reporté tant bien que mal, en commençant à réflé- 
chir à la signification de la vie humaine. Il les arran- 
geait en les adaptant à l'ensemble primitif de ses idées. 
Puis, son esprit formait du résultat de ce façonnage psy- 
chique, comme une projection céleste, et l'œuvre se présen- 
tait à son sixième sens, le sens du Prophète, comme venant 
objectivement d'en haut: paroles divines, en prose rimée,, 
d'un style supérieur au langage quotidien et révélant la 
vérité divine. 



LA PROPAGATION DE l'iSLAM 383 

La doctrine delà résurrection et du jugement dernier, où 
toute l'humanité apparaîtra devant Allah, avec le paradis 
céleste et l'enfer comme fond : voilà le centre de sa foi. 
C'est par cette doctrine surtout qu'il se trouvait en oppo- 
sition formelle avec la conception du monde des Arabes, 
auxquels il allait transmettre le message d'Allah, car elle 
s'occupait uniquement de la vie terrestre, ignorant tout 
de la damnation et du bonheur éternel d'outre-tombe. 

Un potentat terrestre ne tolère pas qu'une partie de 
ses sujets se conduise avec indépendance, ou recon- 
naisse d'autres maîtres. Combien moins encore le Créateur, 
le Législateur, le seul Juge de toute l'humanité pourrait- 
il souffrir qu'une partie des êtres humains vive sans Islam, 
c'est-à-dire sans soumission ; soumission absolue et exclu- 
sive, dont ils auront à faire profession devant lui et qu'ils 
devront lui prouver par leurs actes. 11 exige d'eux des 
formes cultuelles fixes, ça/df, dont le nom trahit l'origine 
juive et chrétienne et dont la forme s'était modelée sur 
ce qui se voyait dans les synagogues et les églises orien- 
tales. Il veut encore que ses créatures jeûnent à des époques 
déterminées. Ils doivent pratiquer la charité comme une 
vertu principale, aussi bien pour soulager les misérables 
que pour montrer un détachement personnel des biens 
terrestres. Dans leurs rapports mutuels, ils suivront les lois 
et les règles édictées par Allah, quoique plus d'une fois 
en opposition avec les usages préférés des compatriotes du 
Prophète. 

Signification de la H ici jr ah. 

Pendant douze ans, la répétition continue des révélations 
se heurta chez les compatriotes de Mahomet aux moqueries 
d'un scepticisme inébranlable ; quelques membres de sa fa- 
mille, quelques déshérités, et un petit nombre de person- 
nages importants, susceptibles d'impressions plus élevées, 
formaient la petite communauté des croyants. Suivi de ses 



384 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

disciples, rempli de colère, il tourna le dos à sa ville natale, 
la laissant aux mains du Dieu vengeur. Et ce fut la hidjrah 
(hégire), non pas la/t»7e, comme on l'a parfois traduit, mais 
la rupture: la rupture de tous les liens qui l'attachaient aux 
infidèlesde sa tribu. En se fixant à Médine, il fonda une nou- 
velle communauté qui ne puisait pas sa force dans l'unité 
de sang, mais bien dans l'unité de croyances. Cette rupture 
constituait déjà par elle-même, d'après les idées arabes, un 
acte d'inimitié de Mahomet contre sa tribu. Son activité 
créa en peu de temps à Médine une communauté impor- 
tante. Lorsque de nouvelles révélations législatives, et 
la direction individuelle de Mahomet eurent donné à 
cette communauté une organisation suffisante, l'inimitié 
se traduisit par des actes d'hostilité, et bientôt, l'Arabie 
entière se trouva entraînée dans la guerre entre Médine et 
la Mecque. 

A la longue, l'envoyé d'Allah eut la victoire; huit ans 
après la Hidjrah, la Mecque tombait entre ses mains; les 
deux dernières années qui lui restaient encore à vivre, lui 
suffirent pour soumettre, à peu près entièrement, la pénin- 
sule arabe 

Islamisation violente de V Arabie. 

En même temps que sa puissance, le programme que 
Mahomet se proposait de réaliser par la force, se développa 
pendant ces années de luttes incessantes. La guerre, qu'il 
ne faisait d'abord que pour défendre les intérêts de la com- 
munauté, prit bientôt le caractère d'une action nettement 
offensive, pour en finir d'un seul coup avec tous ceux qu'il 
pouvait considérer, plus ou moins, comme des ennemis de 
son Oummah, donc de Dieu même. Après 63o, l'année de 
la prise de la Mecque, cette guerre devint une lutte générale 
pour la soumission de toute l'Arabie, à l'autorité d'Allah et 
de son Envoyé sur terre. 

Pour les Arabes païens, cette soumission n'était possible 




Tombeau du prince Mouhammad ibn Abdal-Qâdir, descendant du khalife 
Abbaside al-Moustancir, mort à Pasè, le 23 Radjjab 822 H. (i5 août i5ig). 



386 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

que par un Islam complet, ce qui veut dire par la recon- 
naissance de Mahomet comme envoyé de Dieu. 

Pour les Chrétiens et Juifs, dont Mahomet avait invoqué 
le témoignage au début de sa mission, afin d'en affir- 
mer la vérité, la condition était inapplicable et ils avaient 
désappointé Mahomet en témoignant contre la mission 
divine, au lieu de l'affirmer. Pour se tirer de cette difficulté, 
le Prophète s'était rendu indépendant d'eux, en leur repro- 
chant la falsification de leur propre doctrine et de leurs 
écritures; il finit par exiger leur soumission à son auto- 
rité, môme s'ils ne voulaient pas accepter ses révéla- 
tions. 

L'Islam veut soumettre tout l'Univers. 

11 est difficile de déterminer si, vers la fin de sa vie, 
Mahomet a vraiment cru que sa mission s'étendait au 
monde non arabique, et même à toute l'humanité. Ceci, 
du reste, nous est relativement indifférent, parce qu'il 
est sûr que sa communauté est entrée dans cette voie, 
presque immédiatement après sa mort, et sans beaucoup 
d'hésitation; plus tard, aucun croyant n'a douté que la con- 
quête miraculeuse de tous les pays, de Gibraltar aux fron- 
tières de la Chine, en un seul siècle, n'eût été faite sur 
l'ordre de l'Envoyé d'Allah. 

En Europe on s'est longtemps imaginé que la marche 
triomphale de l'Islam avait été exécutée par des hordes de 
fanatiques furieux qui, le Qoran dans une main et le glaive 
dans l'autre, ne laissaient de choix aux ennemis qu'entre 
la conversion ou la mort. Cette façon d'envisager les choses 
a été souvent combattue, et spécialement avec beaucoup de 
vigueur et de talent par T. W. Arnold, jadis professeur à 
Aligarh, dans les Indes anglaises, et maintenant à Londres, 
dans son livre : The preaching of Islam, a history of the 
propagation of the muslim faith. 



LA PROPAGATION DE l'iSLAM 38/ 

Ulslâm na dû sa puissance ni à une œuvre de mission- 
naires ni à des causes économiques 

Avec une érudition peu commune, puisée également aux 
sources occidentales et orientales, Arnold veut démontrer 
que rislâm, en tant que religion, doit ses plus grands 
triomphes non à ses victoires mais à sa grande force mis- 
sionnaire, qui le mit en état de se faire, mieux que les autres 
religions universelles, beaucoup d'adeptes en peu de temps, 
sans violence. Mais, tandis que le professeur Arnold attri- 
bue toujours la première place à l'élément religieux dans 
la conversion des peuples à Tlslâm, d'autres savants ont 
tenté dernièrement d'expliquer ses progrès, en amoindris- 
sant, ou en éliminant presque tout à fait le rôle de l'élé- 
ment religieux. Ils veulent expliquer cet exode colossal 
d'hommes presque barbares, s'en allant, de leur péninsule, 
au septième siècle, pour conquérir soudainement les pays 
d'ancienne civilisation, par des raisons presque entièrement 
économiques, qui rendent cette émigration aussi naturelle 
et nécessaire que la crue des rivières après la fonte des 
neiges. La religion de Mahomet n'aurait été qu'un phé- 
nomène accessoire. 

Le prince Caetani de Rome et le professeur Becker de 
Hambourg ont déployé un remarquable talent dans la 
défense de cette thèse. 

La nature du sol arabe, disent-ils, force, pour ainsi dire 
périodiquement, les habitants de ces pays arides à chercher 
des débouchés hors de chez eux. Nous voyons déborder 
chroniquement la bouilloire arabe ; les pays environnants 
sont inondés, à moins que les gouvernants ne soient assez 
forts pour maintenir le couvercle fermé. La prédication de 
Mahomet ne fut qu'une cause secondaire ; la décadence 
politique des deux grandes puissances mondiales de l'épo- 
que, l'empire persan et l'empire romain oriental, avait pré- 
paré un large lit pour ce fleuve, qui put ensuite se frayer 



388 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

une voie sans difficulté. Ces deux points de vue, mission- 
naire et économique, ont le mérite d'avoir appelé l'atten- 
tion sur des faits qu'on avait souvent négligés autrefois. 
Il est absolument vrai que les premiers conquérants mu- 
sulmans cherchaient, avec beaucoup plus de zèle, à éten- 
dre la domination musulmane, qu'à augmenter le nombre 
des convertis ; que les impôts payés par les adeptes des re- 
ligions tolérées les intéressaient à un plus haut degré que 
la reconnaissance de la mission divine de Mahomet. Plu- 
sieurs gouverneurs mahométans se montrèrent disposés à 
étendre la tolérance garantie auxgens de «l'écriture sainte », 
non seulement aux adorateurs persans du feu, mais aussi 
aux Hindous et à d'autres, qu'on ne pouvait classer parmi 
les peuples possédant une révélation, qu'en faisant preuve 
d'indulgence. 

On trouve au moyen âge, dans les pays mahométans, de 
grandes communautés prospères de non-Musulmans (sur- 
tout des Juifs et des Chrétiens), jouissant d'uneprotection que 
les non-chrétiens ne rencontraient certes pas dans les pays 
chrétiens. La conversion à l'Islâm de la grande masse des 
populations, en Perse et dans les pays chrétiens, comme en 
Egypte et en Syrie, se fît longtemps après la conquête ; sui- 
vant la théorie missionnaire, ce fut grâce à l'énergie de la 
mission musulmane, et suivant l'autre théorie, toujours 
par des motifs d'ordre économique. 

Le facteur religieux a donné Vélan; la violence a été le 

principal moyen. 

Sans retenir l'une ou l'autre de ces vues exclusives, 
sans méconnaître la portée du mouvement religieux sus 
cité par Mahomet, et sans nier, aussi, que la force brutale 
ait beaucoup contribué à l'extraordinaire développement 
de rislâm, on peut faire droit à l'ensemble des faits qui nous 
sont présentés par les partisans des deux théories. Il suffit 
pour cela d'envisager l'histoire sans parti pris. 



LA PROPAGATION DE l'iSLAM SSç 

On a beau considérer la conversion de la masse chré- 
tienne de la Syrie, de l'Egypte et de l'Afrique septentrio- 
nale à rislâm, comme une conversion volontaire, elle n'en 
avait pas moins été préparée par la conquête préalable de 
ces pays. Après l'annexion au territoire musulman, on ac- 
corda aux gens de l'Écriture une tolérance assez large pour 
le moyen âge, mais avec une liberté de la vie publique très 
limitée ; en toute occasion, les vaincus étaient contraints de 
se montrer soumis aux envahisseurs. Si certains chefs 
musulmans allaient loin dans la faveur qu'ils témoignaient 
à des individualités juives ou chrétiennes, la plupart des 
membres de ces religions tolérées avaient beaucoup à souf- 
frir de l'abus constant par la populace musulmane de sa 
majorité sociale, artificielle. 

Circonstance certainement favorable pour la propagande 
musulmane, l'Eglise Orientale se trouvait dans une situa- 
tion de décadence spirituelle déplorable. Quelques savants 
européens ont même considéré la simplicité de la doctrine 
de rislâm, sans clergé ni chicane dogmatique, comme 
offrant aux Monophysites, aux Nestoriens et à toutes les 
autres sectes chrétiennes de l'Orient, une délivrance spiri- 
tuelle qu'ils devaient accepter à bras ouverts. Mais il est 
évident qu'ils n'auraient jamais recherché cette délivrance, 
s'ils n'avaient été poussés de l'église à la mosquée par une 
violence directe ou immédiate. 

Le système de V Islam nous le prouve. 

Cette contrainte se manifeste clairement, en forme docu- 
mentaire, dans le système de rislâm^ tel qu'il existe depuis 
le troisième siècle de l'Hégire environ et est reconnu par 
tout le monde mahométan. On en trouve l'exposé dans les 
traités consacrés à la loi qui font autorité. La manière sui- 
vant laquelle doivent se poursuivre la propagande et l'exten- 
sion de rislâm est exposée dans les chapitres consacrés à la 
guerre sainte et aux questions qui la concernent. 



3qO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Territoire de l'Islam et Territoire de la Guerre. 

La terre, suivant la doctrine islamique, doit être consi- 
dérée comme divisée en territoire de Tlslâm proprement 
dit et en territoire de Guerre. Le premier est soumis à l'auto- 
rité du chef de toute la communauté musulmane, nommé 
imâm (directeur) ou khalife (successeur), successeur de 
l'envoyé d'Allah dans sa qualité de directeur des croyants. 
Les habitants de ces territoires sont, soit des Musulmans, 
soit des /possesseurs ûf 'écritures tolérés qui, au prix detoutes 
sortes de conditions humiliantes et limitatives, jouissent de 
la protection mahométane pour leurs vies et leurs biens. 

Les Indes Néerlandaises sont territoire de rislàm. 

Théoriquement, on compte aussi comme appartenant 
au « Dâr'al-lslâm » des pavs dépendant autrefois de la 
domination musulmane, quoique administrés aujourd'hui 
par ['des non-Musulmans. C'est ainsi que les territoires 
des Indes Britanniques et Néerlandaises, habités par les 
croyants, sont considérés comme territoires de l'Islam. 
C'est à tort que des hommes telsqueW. Hunter et d'autres 
personnages politiques anglais, s'en sont réjouis, s'ima- 
ginant que cette doctrine donnait un caractère de sédi- 
tions illégales, aux insurrections des Musulmans des Indes 
Britanniques contre l'autorité anglaise. Vaine illusion ! 
Si la doctrine rangeait ces colonies orientales dans le 
territoire de la guerre, comme c'est le cas pour l'An- 
gleterre et les Pays-Bas, la règle légale, qui n'est d'ailleurs 
pas sans exceptions, ne permettrait aux Musulmans de s'y 
livrer à des actes belliqueux qu'avec l'autorisation du chef 
de la communauté musulmane. Dans le territoire de l'Islam 
même, le souverain non musulman est une anomalie : on ne 
peut le supporter qu'aussi longtemps qu'on est impuissant à 
réagir. Tout pays qui se trouve en dehors des limites du 
Dâr al-Islâm est territoire de Guerre en son entier et, cela 
veut dire : destiné à être transformé par la force en terri- 




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392 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

toire de l'Islam, aussitôt que les circonstances le permettent. 
Pour les véritables païens, la soumission ne peut se faire 
que sous la forme de conversion à la foi en[ Allah et son 
Prophète. Ceux qui confessent un culte reconnu par l'Is- 
lam peuvent se borner à reconnaître l'autorité de l'État 
musulman, comme gouvernement suprême. 

La guerre sainte. 

Voilà donc les grandes lignes du Système. On voit que 
la légende qui montre le Musulman tenant d'une main le 
Qoran et de l'autre le glaive, présente un caractère de réa- 
lité, caria loi musulmane veut voir la suprématie de ce 
qu'elle tient pour la vérité, assurée par le moyen de la 
force; la mission vraiment dans l'esprit de la loi consiste 
dans l'assujettissementdes non-croyants, par la victoire des 
armées musulmanes. 

On apprécie bien les mérites des marchands et des co- 
lons mahométans, utiles pionniers de la propagande paci- 
fique dans les pays païens, où les armées de l'Islam n'ont 
pas encore pénétré; de même, il est très louable que 
d'autres tâchent de faire des conversions parmi les Juifs et 
les Chrétiens. Tout cela n'empêche pas que, d'après la let- 
tre et l'esprit de la loi sacrée, c'est dans les mesures vio- 
lentes qu'il faut rechercher le moven par excellence de pro- 
pager la foi. Cette loi considère tous les non-crovanis 
comme des ennemis du grand empire d'Allah et leur résis- 
tance doit être brisée par les Musulmans. 

La doctrine de la guerre sainte ne repose pas sur un mal- 
entendu. 

Nous ne saurions prétendre avec le professeur Arnold, 
qui se trouve en cela en contradiction avec les juris- 
consultes musulmans de tous les siècles, que ce système 
belliqueux n'est pas le véritable, qu'il repose sur une 
fausse interprétation de certains versets du Qoran, et que 



LA PROPAGATION DE l'iSLAM SçS 

le véritable Islam ne demande sa propagation qu'à la per- 
suasion. 

Un petit groupede Mahométansse montrent actuellement, 
il est vrai, partisans de cette adaptation de l'Islam aux 
conceptions modernes. Mais ils représentent aussi peu la 
doctrine de la religion, dont ils sont adeptes par naissance, 
que les modernistes celle de l'Église catholique. On 
pourrait plus facilement attribuer quelque valeur à l'argu- 
ment que, dans l'Islam, plus encore qu'ailleurs, la théorie 
et la pratique, la doctrine et la vie sont fréquemment en 
contradiction. En effet, les gouverneurs musulmans ont 
prissouvent envers les non-crovants, du dedans et du dehors, 
une attitude beaucoup moins intransigeante que ne leur 
prescrivait le dogme. D'autre part, on a souvent vu la foule 
populaire, se permettre envers les « tolérés » des excès 
sévèrement condamnés par la loi mahométane. Mais ce qui 
est beaucoup plus significatif que ces déviations, à droite 
ou à gauche, c'est le fait incontestable que la doctrine de 
la guerre sainte, avec ses annexes, est le développement 
logique des principes que nous voyons à l'œuvre, de la 
conquête de la Mecque par Mahomet, au troisième siècle 
de l'Hégire. Tous les faits qui se succèdent se rattachent 
l'un à l'autre, sans interruptions, sans contrastes, sans traces 
d'emprunt à des principes venant de l'extérieur, dans les 
traits essentiels. 

Pendant les dernières années de sa vie, Mahomet n'a 
pensé qu'aux moyens d'augmenter le nombre des croyants, 
ce qui avait naturellement affaibli la sincérité de la foi. 
Après sa mort, les Arabes soumis retombèrent, en grand 
nombre, dans le paganisme. 

Mais Abou Bakr, successeur du Prophète, se conforma 
exactement à l'idée de Mahomet en considérant une nou- 
velle soumission de ces infidèles, comme le premier et le 
plus important des devoirs des croyants. Entreprise sous sa 
direction, cette œuvre fut couronnée du succès le plus 

XIV. 26 



394 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

complet. Immédiatement après, vient la conquête d'une 
partie importante du monde par les Arabes, définitivement 
islamisés. Pendant que ces événements s'accomplissent, on 
voit marcher de pair la théorie des légistes qui, au premier 
siècle de l'Islam surtout, veulent imposer l'idée que la 
guerre sainte est le principal devoir du croyant; pour eux. il 
n'}" a pas de plus belle fin à une vie pieuse, que la mort sur 
le champ de bataille, en témoignage de la foi, la mort 
du martyr {chahîd) de la cause céleste. Si dans les premiers 
siècles de notre ère, un grand nombre de chrétiens ont 
recherché l'occasion d'obtenir la couronne du martvre 
passif, bien plus grand fut le nombre des anciens croyants 
de rislâm, qui recherchèrent avec ardeur, la mort sur le 
champ de bataille, en défenseurs actifs de la foi, dans la 
lutte contre ceux qui résistaient à Allah et à son Prophète. 
Cette passion exagérée de la guerre ne devait pas durer 
plus longtemps que les expéditions victorieuses de l'Islam à 
travers le monde. Lorsque ces conquêtes eurent atteint 
leurs limites provisoires, l'école des légistes prit à son 
compte la théorie plus calme, en vertu de laquelle le fidèle 
pouvait acquérir le titre honorifique de témoin de la foi, 
en exerçant un métier paisible pendant sa vie. La guerre 
sainte ne se montra plus, dans le système, que sous la forme 
d'un devoir solidaire de la communauté prise dans son en- 
semble, devoir à remplir par un nombre de croyants, variable 
selon les circonstances, et fixé à chaque époque par le gou- 
vernement. L'état de guerre ne devait cependant pas être 
considéré comme prenant fin, avant la réalisation du but 
indiqué par Allah : la soumission du monde entier à l'Islam. 

Les légistes et la masse du peuple sont d'accord à ce sujets 
On ne trouve pas de divergence d'opinion importante,, 
à ce sujet, entre les savants légistes des difi"érentes écoles, 
aux époques successives; cette doctrine est même devenue 
plus populaire qu'aucune autre partie du Code, chez les 



# 



LA PROPAGATION DE L ISLAM 



395 



laïques et dans la grande masse des ignorants. Elle fournit 
pour ainsi dire Texposé théorique de l'action de Tlslâm au 
dehors, pendant sa période la plus brillante, sous forme 
d'une loi immuable. Elle flatte grandement la vanité de la 



^aaiiii.. 




Portrait du dernier sultan d'Atcheli, Touang-kou Mouhammad Dawôt, 
soumis à l'autorité néerlandaise en 1903. 



foule, car on n'a qu'à prononcer la double formule de la 
profession de foi pour être sûr d'appartenir à la commu- 
nauté à laquelle Allah a promis la domination du monde. 
Cette doctrine agit encore, quoique l'histoire universelle 
se soit moquée de ses prétentions orgueilleuses. Dans 
les écoles de droit, on continue à l'enseigner, parce que, 
comme toute la loi islamique, elle passe pour avoir une 



SgÔ REVUE DU MONDE MUSULMAN 

autorité infaillible pour tous les âges. En même temps, elle 
fortifie les vains espoirs de la populace et sa haine contre 
l'incrédule. 

L'autre opinion est de beaucoup celle de la minorité. 

Les Jeunes-Turcs et les autres Musulmans d'éducation 
moderne ne demandent pas mieux que de cacher cette doc- 
trine du djihâd, de la guerre sainte, dans le musée de leurs 
antiquités politiques et beaucoup de Musulmans possédant 
l'expérience du monde, sans avoir une éducation moderniste, 
partagent ce désir, pour des raisons purement pratiques. 
Aucun d'eux, pourtant, ne pourrait tenter de donner de 
nouvelles bases, aux rapports de l'Islam avec les autres 
religions, sans risquer de perdre la confiance de la majorité 
et de s'entendre accuser à grands cris d'incrédulité. 

Lorsqu'en 1908, dans le premier élan, les meneurs de la 
révolution jeune-turque, écrivirent les mots : « Liberté, 
Égalité, Fraternité » sur leurs pavillons, les docteurs de la 
religion leur firent bientôt comprendre, d'accord avec la 
grande masse de la population, que l'égalité ne saurait con- 
sister qu'en prétentions égales à la protection des droits, 
mais que les droits diffèrent pour les adeptes des diffé- 
rentes religions; quant à la fraternité, on la raya simplement 
comme vraiment trop choquante. 

La violence comme moyen de conversion dans le christia- 
nisme et dans V Islam. 

L'équité veut que nous nous souvenions ici de certaines 
alliances suspectes, conclues au moyen âge, dans le monde 
chrétien, entre les pouvoirs temporels et la religion. Les 
peuples et les princes de la chrétienté ont converti les païens 
les armes à la main ; ils ont martyrisé et tué les incrédules 
et les hérétiques, pour la plus grande gloire de Dieu ; ils ont 
traité les Juifs de façon fort inhumaine. Mais jamais on n'a 
tiré des Saintes Écritures chrétiennes des prescriptions soi- 



LA PROPAGATION DE l'iSLAM 3g7 

disant valables pour tous les temps et sanctionnant ces 
pratiques. Le malheur de l'Islam c'est qu'il a cru devoir 
donner, une fois pour toutes, avec autorité infaillible, des 
règles fixant les actions des croyants jusque dans les plus 
petits détails. Cette loi prit justement sa forme définitive à 
répoque où l'Orient se trou vait, comme l'Occident, sous l'in- 
fluence de la plus grande intolérance. La doctrine de l'emploi 
de la force, pour gagner des adeptes à ce que l'on croit 
la vérité, subsista donc comme un mal héréditaire, se suc- 
cédant d'une génération à l'autre, parmi les crovants de 
rislâm. 

0)1 appliquait aussi des méthodes plus douces pour la 

cojiversion. 

La conception islamique de la mission religieuse est 
dominée dans tous ses détails par la doctrine que nous 
venons d'esquisser. Certes, on rencontre parmi les Maho- 
métans des types religieux très différents. Il s'en trouve qui, 
par compassion pour le malheur éternel futur des païens, 
se font un devoir de leur prêcher la parole de Dieu; mais 
ils ne représentent pas le type caractéristique du propa- 
gandiste musulman. Le vrai zélateur de l'expansion de la 
foi mahométane considère plutôt que son devoir l'appelle, 
comme fidèle soldat de Dieu, à agrandir son royaume 
terrestre, par l'extermination de ses ennemis et par l'aug- 
mentation du nombre de ses sujets fidèles. Cela peut s'ob- 
tenir aussi par la persuasion, et la loi nous indique la voie 
à suivre, en ce cas. Se référant à ce que Mahomet fit dans 
les dernières années de sa vie, la loi veut qu'on attire les 
incrédules à l'Islam par des avantages temporels. Une partie 
même de certains revenus de l'État, du ^akât, impôt reli- 
gieux, est expressément destinée à cet objet. Se rappelant 
bien, et avec raison, la manière d'agir de Mahomet vis-à-vis 
des nobles Qoraïchites après leur conversion forcée, à la 
suite de la chute de la Mecque, la loi enseigne qu'on doit 



SgS REVUE DU MONDE MUSULMAN 

surtout tâcher de lier les convertis de rang élevé à l'Islam, 
par des avantages matériels. 

Leur prospérité sera un exemple alléchant pour leurs 
égaux et pour ceux sur lesquels ils exercent leur autorité. 
Le croyant qui réussit, par ses démarches personnelles, à 
gagner des hommes à l'Islam en excitant et en contentant 
leur appétit de richesses ou d'honneurs, se rend très méri- 
tant pour la sainte cause. Personne ne pensera à lui re- 
procher d'avoir mélangé le matériel au spirituel. Des ff 
moyens de propagande du même genre ont souvent été 
employés dans le monde chrétien. La différence consiste 
en ce que, pendant la période florissante de l'Islam, cette 
méthode est devenue pour toujours une loi d'autorité 
infaillible 

La conversion est extrêmement facilitée . 

Il va de soi qu'en raison du principe qui domine cette 
sorte de propagation de la foi islamique, on ne peut pas 
exiger une préparation sérieuse de ceux qui veulent deve- 
nir membres de la communauté. Ce serait compromettre 
l'augmentation du nombre des Musulmans, œuvre qui 
importe avant tout, A l'origine, on a posé la question du 
minimum de pratique à exiger du Mahométan. La loi 
a des exigences assez lourdes dans ses commandements posi- 
tifs et négatifs ; mais on se trouva bientôt d'accord sur le 
fait que, malgré de nombreux péchés de négligence et de 
transgression, le croyant pouvait espérer en la grâce d'Allah, 
et que pour lui, en tout cas, la punition de l'enfer ne 
serait pas éternelle. Il fallait donc, avant tout, connaître 
et fixer les actes qui font l'apostat. La manière de voir qui 
triompha finalement fut que, celui qui a attesté en pleine 
connaissance de cause, qu'il n'y a pas d'autre Dieu qu'Al- 
lah et que Mahomet est son envoyé, doit être considéré 
comme Musulman ; il reste tel, aussi longtemps qu'il n'a 
pas renié sa profession de foi ou qu'il n'a pas déclaré non 



LA PROPAGATION DE L ISLAM 



399 



valable un des commandements d'Allah, même s'il n'en 
pratique aucun. L'objection qu'on risquerait d'encourager 
par cette doctrine les croyants d'apparence se réfute, parce 
qu'Allah, seul, peut juger l'authenticité de notre foi, tan- 




Canon sacré, du voisinage de Banien. vénéré sous le nom de Si Amok par les 
indigènes, dont quelques-uns le considèrent comme l'épouse d'un autre canon sacré. 
Si Pëndjagour, qui se trouve à Batavia. 



dis que les créatures humaines ne se jugent elles-mêmes 
qu'aux signes extérieurs. Or, le signe extérieur de ceux 
qui appartiennent à la communauté islamique, est de pro- 
noncer la profession de foi, sans que cette confession soit 
suivie de paroles ou d'actes qui lui enlèvent sa valeur. 
Si on a bien compris tout ce système de la propagande 



400 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

musulmane, on possède en même temps la clef du secret de 
la force missionnaire, tant admirée, que recèle l'Islam ; on 
comprendra aussi pourquoi l'Islâm est un concurrents! dan- 
gereux pour la mission chrétienne, surtout quand toutes les 
deux travaillent chez des peuples de culture inférieure. Un 
orientaliste allemand a appelé le mahométisme : la plus 
humaine de toutes les religions révélatrices; comme reli- 
gion missionnaire, il tâche en effet d'atteindre un but 
humain, par des mo^'ens tout à fait humains. 

Ni clergé ni mission organisée. 

N'importe quel Mahoméian, si ignorant soit-il, peut à 
tout moment, montrer à n'importe quel incrédule voulant 
se convertir, comment il doit s'y prendre pour être admis, 
sans cérémonie ni perte de temps, dans la commu- 
nauté islamique. L'Islâm ne connaît pas de sacrements, 
ni de prêtres par conséquent, ni d'autres personnes sacrées 
ou ordonnées, chargées de les distribuer. Il ne connaît pas 
non plus les missionnaires professionnels. Dire qu'à son 
heure, chaque Mahométan est un missionnaire, peut être 
exagéré, si l'on veut entendre par là que tous sont remplis 
d'un zèle fanatique pour l'expansion de leur croyance ; mais 
c'est vrai, en ce sens que, personne n'étant envoyé offi- 
ciellement en mission par la communauté ou par des so- 
ciétés spéciales, la plupart des ^Musulmans collaborent 
volontiers à l'expansion de la communauté, dont ils font 
partie, quand l'occasion s'en présente. 

Propagande laïque. 

L'intérêt personnel y oblige même les colons et les mar- 
chands qui se fixent, pour toujours ou pour quelque temps 
seulement, dans un pays de population païenne. Ils ont 
besoin d'un milieu à eux ; ils veulent se créer d'abord 
une famille, puis ensuite un cercle à eux, d'autant plus 
influent qu'il s'élargira davantage. Tout cela ne va pas sans 



I 



LA PROPAGATION DE L ISLAM 4OI 

prosélytisme. Un Mahométan ne peut épouser une femme 
païenne; il ne peut faire élever ses enfants dans une autre 
religion que celle de l'Islam. Le Musulman étranger faci- 
lite donc autant que possible la conversion de la femme 
de son choix, puis il tâchera d'entraîner d'autres parents. 
Le mouvement continue et il se forme bientôt un groupe de 
croyants, de sang plus ou moins mélangé, qui, par sa con- 
naissance du monde, par son développement spirituel et par 
un lien réciproque, se distingue avantageusement du reste 
de la population inférieure. La population non convertie 
sent une différence entre elle et les convertis ; les païens 
se sentent monter en grade socialement, en adoptant l'Is- 
lam. 

La propagande musulmane comparée à la propagande 

chrétienne. 

Une autre condition explique partiellement pourquoi 
la propagande musulmane obtient, ordinairement, plus de 
succès que celle des Chrétiens. Dans l'Islam, on voit une 
assimilation étroite suivre immédiatement la conversion ; 
malgré son dévouement, le missionnaire chrétien reste au 
contraire, comme ceux de sa race, un étranger pour la 
population primitive chez laquelle il travaille. Le profes- 
seur Arnold a grandement raison d'attirer l'attention sur 
ce point, comme d'ailleurs, la plupart de ceux qui étudient 
l'expansion de l'Islam, dans le centre de l'Afrique par 
exemple. Un missionnaire anglais de ces parages voulant 
détruire la barrière, se maria avec une négresse, et cette 
application de l'unité dans la foi causa tant de scandale 
qu'il se vit obligé de quitter le pays. 

Comme nous l'avons déjà constaté, la conversion à l'Islam 
offre encore beaucoup d'autres avantages. Le nouveau con- 
verti, devenu musulman sans difficultés, a droit à la sym- 
pathie de ses nouveaux frères ; et on met volontiers ces 
droits en pratique. Si peu qu'il sache, au début, de la 



402 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

croyance qu'il vient d'adopter, si peu qu'il suive les pré- 
ceptes de la loi, il peut de suite se flatter d'être un de ceux 
qui sont destinés à régner sur tous les autres et qui ont le 
droit de hâter l'établissement de cette domination, aux dé- 
pens des non-Musulmans. 

En regard d'un pareil progrès et de tels avantages, 
l'obligation plus coutumière que légale de faire suivre la 
conversion par la circoncision, sans trop de délai, ne con- 
stitue pas un obstacle grave. 

La popularité de la doctrine de la guerre sainte, dans les 
races primitives à moitié islamisées par des colons ou des 
commerçants étrangers, s'affirme souvent de telle façon 
que les nouveaux Mahométans se battront contre ceux de 
leur race qui ne sont pas encore convertis. Les aspirations 
des peuples de civilisation inférieure, sont ainsi agréable- 
ment excitées et trouvent facilement à se manifester. En 
violant, en pillant et en faisant des esclaves, ils sont main- 
tenant certains d'accomplir un devoir agréable à Dieu, 
pourvu que les victimes de ces actes soient des païens. 
L'avidité et la vanité humaine sont flattées et mises au ser- 
vice de la propagande. Le reproche de faire la guerre sainte 
ofïensivement, sans l'autorisation du Khalife, disparaît 
devant la doctrine spéciale qui permet aux chefs influents 
des contrées lointaines de remplacer le Khalife. 

On ne fait pas grand' chose pour f éducation de la masse 

musulmane. 

L'Islam a remplacé la devise évangélique « Enseignez 
tous les peuples » par le commandement : « Soumettez 
tous les peuples », mais cela ne lui suffit pas tout à fait. 
Il veut que l'enseignement vienne après la soumission. 
Mais le désir primordial de voir augmenter son domaine 
et le nombre de ceux qui ont prononcé la double con- 
fession de foi, Ta naturellement empêché de travailler 
en profondeur sur l'esprit des croyants. Beaucoup d'autres 



LA PROPAGATION DE L ISLAM 



4o3 



circonstances interviennent encore, et font que l'éducation 
spirituelle des convertis à l'Islâm laisse beaucoup à désirer. 
Dès le commencement, les savants se sont occupés de tant 
de subtilités dogmatiques et juridiques, que, dans le feu de 
leurs disputes, ils n'ont pas trouvé le temps de prendre à 




Arrivée du Mahmal (litière sacrée) d'Egypte, à Djeddah. 



cœur les intérêts pédagogiques des illettrés. Ils trouvent 
tout naturel qu'une petite catégorie de connaisseurs de la 
loi regarde la foule des ignorants d'un œil dédaigneux. 
On découvre rarement chez eux la trace du sentiment de 
leur responsabilité dans cet état de choses. La minorité de 
la population jouissant d'un peu d'instruction l'a reçue 
dans la forme la moins pratique. Dans les premiers siècles 
de rislâm, on pouvait encore supposer que les anciennes 
langues des pays musulmans feraient place à Tarabe. 
C'est sur ces espoirs, qui plus tard se sont montrés irréa- 
lisables, qu'a été basé tout l'enseignement religieux élé- 
mentaire. Celui qui veut apprendre quelque chose est sup- 



404 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

posé savoir l'arabe et même l'arabe classique ! C'est plus tard 
seulement qu'on a fait timidement de petites concessions 
aux langues maternelles des fidèles. Il resta cependant im- 
possible pour ceux qui ne possédaient pas plus ou moins 
Tarabe, d'acquérir une connaissance assez parfaite de la loi. 
Les laïques durent se contenter d'apprendre à psalmo- 
dier mécaniquement le Qoran, dans sa langue originale, et 
de s'initier aussi mécaniquement aux parties les plus indis- 
pensables du rituel. Mais la majorité du bas peuple resta 
privée même de ce peu de savoir. 

L'ancien paganisme continue en grande partie à dominer 

la civilisation des pay^s musulmans . 

On ne doit donc pas trop s'étonner que la sphère des 
pensées populaires contienne, dans presque tous les pavs 
mahométans, beaucoup plus d'éléments d'origine païenne 
que d'origine islamique. En étudiant les descriptions des 
mœurs, des coutumes ei des superstitions qui jouent le 
rôle principal dans la vie populaire, dans l'Afrique septen- 
trionale, en Egypte, en Syrie, et même dans le pays natif 
de l'Islam, en Arabie, on voit partout l'unité d'Allah mas- 
quée par un nombre incalculable de saints personnages 
morts ou vivants et par des objets sacrés qui sont l'objet de 
la plus grande vénération. Partout, on s'aperçoit que les 
moyens indiqués par la loi pour gagner la faveur d'Allah 
sont remplacés par des pratiques magiques anié-islamiques. 
La culture musulmane ne se manifeste, dans la masse du 
peuple, que par quelques pratiques de pure forme, chez les 
pieux illettrés, ou quelquefois aussi par ce sentiment de satis- 
faction qu'on éprouve àfaire partie de l'immense empire ap- 
pelé à dominer le monde, dont j'ai parlé tout à l'heure. 
S'il en est ainsi dans les pays où naquit l'IsIâm et dans ceux 
qu'il a soumis les premiers, il va de soi que l'enseignement 
officiel et la vie populaire s'éloignent, davantage encore, de 
cette culture, dans les régions conquises plus tard à l'Islam. 



LA PHOPAGATION DE L ISLAM 405 

VIslàm a pénétré pacifiquement dans les Indes Orientales. 

C'est pacifiquement que le Mahoméiisme a recruté ses 
premiers croyants dans TArchipel des Indes. Suivant la trace 
séculaire de leurs compatriotes hindous, des marchands 
musulmans de l'Inde se fixèrent, temporairement ou défini- 
tivement, dans quelques ports sur les côtes des îles et ces 
petites colonies exercèrent leur attraction habituelle, même 
à Java, dont la civilisation avait pourtant élé dominée 
pendant des siècles parla religion hindoue. 

Il ne faut pas oublier que cette civilisation hindoue 
n'avait pu s'enraciner ici, aussi profondément que dans sa 
patrie, en dehors de laquelle, elle ne s'étendit qu'à titre 
d'exception, sans communiquer sa culture raffinée aux 
castes inférieures. Il en résulte que, dans ce pays plus ou 
moins hindouisé, la majorité delà population pouvait être 
tentée de chercher à sortir de son état d'abaissement en 
s'adressant à l'Islam. 

On ne peut comparer les propagateurs musulmans aux 

missionnaires chrétiens. 

Pour les étrangers, musulmans, la propagande fut sou- 
vent plutôt un moven qu'un but. La plupart étaient des 
aventuriers plus que des missionnaires : on peut en être 
convaincu même quand la légende populaire leur donne 
une auréole de sainteté. Dans les pays musulmans, comme 
partout ailleurs, ce n'étaient pas les plus vertueux qui 
allaient chercher fortune en Extrême-Orient. Encore au- 
jourd'hui, ce sont toujours les chercheurs de fortune qui 
commencent la propagande musulmane parmi les païens 
des Indes Orientales. 

Il est donc insensé que des amis maladroits de la mis- 
sion chrétienne comparent cette sorte de mission avec 
la mission chrétienne organisée, et reprochent au gou- 
vernement néerlandais de ne pas soumettre ceux qui 
essaient de convertir nos sujets des Indes à l'islamisme, 



4o6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

à la même surveillance que les missionnaires chrétiens. 
Je laisse entièrement de côié la question de savoir s'il 
est nécessaire de limiter l'activité de nos missionnaires 
chrétiens, par l'obligation d'une permission spéciale, comme 
le prescrit le Regeeringsreglement actuellement en vigueur. 
A regard des Musulmans, quoi que ce soit de semblable 
serait impossible, puisque tout marchand mahométan qui 
fait des affaires avec les païens gagne des adeptes à la reli- 
gion, quand il en a l'occasion. Même si le négociant colonial 
européen en avait le désir, il ne pourrait pas le faire, puis- 
qu'il lui manque d'abord la qualification voulue pour don- 
ner une instruction religieuse préparatoire, et surtout le 
pouvoir d'administrer le sacrement obligatoire du baptême. 
L'une et l'autre sont inutiles pour la conversion à l'Islâm. 
Le païen, après avoir été éclairé, peut se convertir de lui- 
même à cette religion sans l'aide de personne. Défendre 
aux marchands musulmans qui visitent les régions païennes 
de donner ces éclaircissements serait en contradiction 
directe avec la liberté religieuse; pratiquement, d'ailleurs, 
cette défense ne pourrait être efficace, faute d'un contrôle 
applicable. 

Le Gouvernement favorise la propagande musulmane en 
installant des fonctionnaires mahométans dans les ré- 
gions païennes. 

Le Gouvernement doit pourtant faire attention à ne pas 
placer en territoire païen trop de subalternes indigènes de 
religion musulmane, afin de se protéger contre une expan- 
sion involontaire de l'Islâm. Dans les colonies allemandes 
de l'Afrique orientale, on se trouve aux prises avec les mêmes 
difficultés. La tentation est particulièrement forte chez nous, 
parce que les fonctionnaires indigènes de Java, de culture 
en général développée, sont très au courant de nos règles 
administratives, en même temps que le zèle religieux exa- 
géré est rare chez eux. Leur installation dans les pays 




o> 



408 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

païens sert cependant à la longue, autant que l'immigration 
des aventuriers musulmans, à la propagation de la religion 
qu'ils professent. Il peut en résulter que la population chez 
laquelle ils travaillent, se laisse gagner au système religieux, 
dont les Javanais sont déjà en train de s'émanciper. 

On ne pourrait interdire aux marchands mahométans 
de pénétrer dans une partie quelconque de l'Archipel, en 
les accusant de faire de la propagande musulmane, sans 
mériter le reproche d'un arbitraire injustifiable. Mais il 
nous est possible, avec un peu de prudence, d'éviter de con- 
tribuer nous-mêmes, à la conversion des non-Musul- 
mans. 

Une fois établi^ V Islam même dans les Indes Orientales s'est 

propagé par la violence. 

L'œuvre d'islamisation commencée dans nos colonies par 
des aventuriers étrangers se continua à l'aide des indigènes. 
Au milieu du quatorzième siècle, le voyageur arabe Ibn 
Battoutah louait le prince de Soumatra (Pasè) qui entrepre- 
nait la guerre sainte contre les païens du centre de cette 
île. Les colonies musulmanes de la côte septentrionale de 
Java qui se développaient en petits royaumes vainquirent 
Madjapaït et Padjadjaran, en partie par la force d'attraction, 
en partie par la guerre. De Java, l'Isiâm se répandit dans 
le sud de Soumatra, dans une partie de Bornéo, de Célèbes, 
et dans les îles situées plus à l'est. 

Les premiers introducteurs venaient de Vlnde ; C influence 
arabe ne commence à se faire sentir que plus tard. 
Parmi les premiers introducteurs de l'Islam dans l'Ar- 
chipel, il en est auxquels on attribue un arbre généalogique 
arabe d'une authenticité douteuse. Quelques-uns étaient 
réellement d'origine arabe. Mais leur culture islamique n'en 
montrait pas moins un caractère indien très marqué, s'assi- 
milant parfaitement, à Java surtout, à l'élément hindou qui, 



LA PROPAGATION DE L ISLAM 4O9 

lui s'était pénétré, longtemps avant, de l'animisme pri- 
mitif indigène. Ce fut seulement plus tard qu'une influence 
arabe, proprement dite, se fit sentir. Des aventuriers de 
noble origine, \enus du Hadhramaout, fondèrent les petits 
États littoraux de Siak, dans l'île de Soumatra, et de Pon- 
tianak dans l'île de Bornéo. Des émigrants de cette partie 
de l'Arabie méridionale s'étaient installés depuis un siècle 
et demi à Palembang et dans différents ports commerciaux 
de Java et de Madoura. Ceux d'entre eux qui avaient des 
lettres, faisaient de leur mieux pour supprimer dans la reli- 
gion musulmane indigène les éléments spécifiques de l'Inde 
continentale et les caractères d'origine hindoue ou ani- 
mistes ; ils s'efforçaient aussi de purifier les mœurs de 
ces influences. Une action beaucoup plus puissante, en ce 
sens, vint de la Mecque, non seulement parce que quelques 
citadins de cette ville se fixèrent dans les Indes, mais sur- 
tout en raison des pèlerinages en Terre sainte, où depuis 
260 ans beaucoup d'indigènes sont allés faire ou terminer 
leurs études. Le remplacement pacifique, parles idées et les 
méthodes arabes, des idées et des méthodes musulmanes, 
que les Indiens avaient introduites dans l'Archipel, a com- 
mencé par les indigènes qui avaient fait des études prolon- 
gées à la Mecque ; il continue. 

Conclusion. 

Je crois que nous avons maintenant devant nous un 
tableau de grandes lignes, de la façon dont l'Islam a cher- 
ché à réaliser son idéal de domination universelle sur le 
genre humain. Nous pouvons nous faire, en même temps, 
une idée du genre de propagande qui a amené à son culte 
une grande partie de l'Archipel indien. 

A partir de 63o l'Islam cherche à atteindre son but, en 
soumettant avant tout, le plus rapidement possible, le plus 
grand nombre d'individus. C'est une méthode qui a eu 
beaucoup de partisans en dehors de Tlslâm, pendant le 

XIV. 27 



410 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



moyen âge. Dans le système de Tlslâm qui acquit sa forme 
définitive vers 900, le moyen de la force brutale garda la 
première place, même après que l'évolution du temps l'eût 
rendu presque inapplicable dans la. pratique. 

Dans les temps modernes, il a toujours fallu, en fait, se 
borner à une autre sorte de propagande, recommandée et 
pratiquée dès le commencement, à côté de celle de la force : 
celle de la persuasion pacifique, surtout chez les peuples 
primitifs. Elle a pris, le plus souvent, la forme de l'assimila- 
tion de ces peuples, par les marchands et les aventuriers qui 
les fréquentaient, dans un but d'intérêt personnel. Ladocirine 
de la guerre sainte, transmise textuellement par les savants 
religieux, et toujours chère à la classe inférieure, resta de côté, 
quitte à se montrer au moment propice. Aussi n'était-il pas 
rare que des peuplades, à peine converties, soumissent de 
force à l'Islam les incrédules de leur propre race. Le but 
principal était toujours l'accroissement précipité du nombre 
des crovants ; l'éducation des convertis, suivant les prin- 
cipes et les préceptes de l'Islam, restait ajournée ou ne se 
tentait que par des procédés peu pratiques. Comme moyens 
de persuasion, on préférait systématiquement et pratique- 
ment les moyens matériels. On a vu jadis des cas exception- 
nels d'emploi de moyens intellectuels; mais, si de nos jours 
il s'est fondé des sociétés missionnaires musulmanes, c'est 
par réaction et concurrence contre les missions chrétiennes, 
à l'œuvre chez les Musulmans. 

Le régime théorique de l'Islam a peu modifié les condi- 
tions de la vie. 

Grâce à l'histoire de la propagande musulmane et de 
ses résultats, on comprend sans peine la distance qui existe 
entre la doctrine et la loi d'un côté et, de l'autre, la vie, en 
particulier la vie populaire, partout où l'Islam est maître. 
Sans l'étude de l'histoire, on ne comprend rien de tout cela et 
on se forme facilement un jugement entièrement faux. 



412 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

On en a eu dernièrement la preuve, par un de nos dé- 
putés : il ne craignit pas de prétendre, par la voie des jour- 
naux et au Parlement, que sur les 35 millions de sujets néer- 
landais officiellement inscrits comme Musulmans, 6 mil- 
lions seulement l'étaient en réalité. Il est toujours délicat 
pour un profane de décider, suivant son propre critérium, 
combien de ceux qui se disent membres d'une communauté 
religieuse s'y rattachent en droit. 

La question de savoir si une population professe l'Islam 

n'a pour critérium que le degré de confiance qu'elle 

accorde aux autorités de cette religion. 

Combien de millions d'Européens, dont le nom figure sur 
les registres de baptême, pourraient être mis en dehors delà 
communauté chrétienne, parce qu'ils sont devenus étrangers 
à leur religion, parce leur savoir religieux est insuffisant, ou 
parce qu'ils sont adonnés à des superstitions païennes, et 
même à des pratiques d'origine animiste. Que resterait-il 
ainsi, du christianisme de tant d'indigènes baptisés ? Le seul 
critérium possible est de savoir à quelle religion les indivi- 
dus prétendent appartenir, principalement parce que c'est 
la seule façon de savoir où ils ont placé leur confiance. 

Fixons notre attention sur Java qui, au point de vue de 
la population, est de beaucoup l'île la plus importante des 
Indes Néerlandaises. A l'exception des Badouis, de la popu- 
lation du Tënggër et des petites communautés chrétiennes 
dirigées par des missionnaires européens, toute la popula- 
tion se déclare musulmane. 

Dans le centre de Java surtout, l'homme du peuple 
ignore presque entièrement encore la doctrine et la loi de 
rislâm, tandis que les mœurs et les superstitions témoi- 
gnent du pouvoir des anciennes idées animistes plus ou 
moins colorées par l'influence hindoue antérieure. Cepen- 
dant un pandit hindou aurait aujourd'hui autant de diffi- 
culté à se faire écouter qu'un prêtre chrétien. 



LA PROPAGATION DR l'iSLAM 4i3 

Le degré de connaissance de la doctrine et de la loi ne 

saurait servir de critérium. 

Sans doute, quelques dizaines de milliers de Mahométans 
seulement, sur ces millions, vont apprendre quelques no- 
tions du dogme et de la loi de l'Islam dans les pésantrèns, 
écoles pour les sciences musulmanes, répandues dans tout 
Java. Comme dans tous les autres pays, les théologues dé- 
daignent la foule ignorante et font peu de chose pour l'ins- 
truire. 

Mais comme partout ailleurs, aussi, on voit ce peuple 
considérer ces savants comme méritant sa confiance en ce 
qui regarde ses plus hauts intérêts. Qu'on lui offre une 
marchandise spirituelle bonne ou mauvaise, la population 
la juge tout d'abord par l'étiquette musulmane dont elle 
est marquée. A défaut, on la considère sans examen, avec 
arrière-pensée et méfiance. C'est calomnier le Gouverne- 
ment que de prétendre qu'il a encouragé ou fait naître 
cette disposition par des mesures administratives. Elle 
existe depuis les jours de la Compagnie; Raffies l'a con- 
statée au commencement du dix-neuvième siècle ; et le 
peu de changement qui s'est produit dans l'état d'esprit du 
cultivateur javanais l'a laissée intacte. 

La population de Java, comme les Atchinois, les Malais, 
les Bougis, les Macassars et tous ceux qui se disent Maho- 
métans dans les Iles indonésiennes, le sont en effet, ou 
bien, il ne faudrait pas non plus donner ce nom aux Ber- 
bères, aux Egvptiens, aux Syriens et même à la majorité 
des Arabes. 

Le gouvernement peut remplir entièrement sa tâche sans 

violer la liberté religieuse. 

Le gouvernement peut admettre ce qui précède, sans avoir 
pour cela à reculer devant les mesures administratives exi- 
gées par l'intérêt du pays et de la population. Mais tant 
qu'il prétendra au titre de gouvernement honnête, il ne 



414 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pourra se conformer au désir exprimé par le député dont 
il vient d'être question. Au nom d'amis imprudents de la 
mission chrétienne, ce député voudrait faire déclarer païens 
ou panthéistes quelques millions de Musulmans, afin qu'il 
devienne possible de soutenir plus directement les missions, 
par l'application à ces indigènes, étiquetés à nouveau, de 
mesures qu'on trouverait illicites envers des Musulmans. Un 
concours gouvernemental de cette nature serait indigne 
même des missions chrétiennes. On obtiendrait du reste un 
résultat contraire à celui qu'on avait en vue. On ferait naî- 
tre une résistance fanatique. 

Le gouvernement a raison de tâcher de profiter du fait 
heureux que, chez beaucoup de Musulmans des Indes Néer- 
landaises, les principes islamiques n'ont pas encore pénétré 
profondément, ce qui les rend plus accessibles à d'autres 
influences civilisatrices, que si le cas contraire prédominait. 
Dans l'intérêt de la nation même, il importe de tirer parti 
de cette situation avant qu'il soit trop tard. Il faut agir de 
toutes ses forces pour immuniser contre la maladie musul- 
mane héréditaire les indigènes indemnes jusqu'ici, avant 
que les éléments hostiles à la culture réelle qui tiennent à 
risiâm comme un mal datant du moyen âge, ne trouvent 
l'occasion d'exercer sur eux leur influence. J'espère prouver, 
dans la suite de mon étude, que cela peut se faire parfaite- 
ment, de façon honnête et sans fausses ruses. 



II 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 



Adaptation de V Islâm à la civilisation des peuples conquis. 

Dans ma précédente conférence, j'ai appelé plusieurs fois 
l'attention sur le fait que le système islamique n'a reçu sa 
forme définitive que trois siècles environ après Mahomet 
et qu'il comprenait des éléments tout autres qu'on ne pou- 
vait le pressentir, même vaguement, à l'époque du prophète . 
Rien de plus naturel étant donné le formidable développe 
ment du territoire de l'Islam. 

II semble déjà miraculeux que ces Arabes, à peine civi- 
lisés, aient soumis si vite tous les peuples, du midi de l'Es- 
pagne à la frontière occidentale de la Chine. On s'étonne 
plus encore qu'ils aient su imposer une nouvelle religion 
simpliste à la plupart de ces nations, de cultures anciennes 
et supérieures ; qu'ils aient assuré au moins la préférence à 
la langue arabe et qu'ils soient arrivés à faire reconnaître 
la descendance des fils du désert, comme la plus haute aris- 
tocratie. Tout cela eût été impossible sans une grande fa- 
culté d'assimilation. 

Les lois, les doctrines sobres et naïves du Qoran étaient 
absolument insuffisantes pour régler dans ces pays déjà 
développés le régime de la propriété foncière, du commerce, 
des relations qui en dépendent. Mais la conviction que 
toutes les conditions de l'existence, petites ou grandes, sans 
exception, devaient être réglées par la parole sacrée d'Allah, 



4l6 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

expliquée par son Envoyé, s'était enracinée dans la pre- 
mière communauté jusqu'à devenir inébranlable. Il devait 
en être, après la mort de Mahomet, dans l'empire fondé, 
comme à Médine durant sa vie, alors qu'il était pour les 
siens le vivant organe de la révélation. 

Les éléments étrangers prennent place dans les préceptes 

du Prophète à l'aide de la fiction. 

Comment accorder les exigences si variées de la pratique, 
avec ce qui semblait une condition de vitalité pour l'Islam : 
la limitation de la source de toute sagesse à quelques oracles, 
destinés à maintenir ou à rétablir Tordre dans la société 
primitive de Médine? On ne pouvait que suggérer, par une 
lîction pieuse, ce que le Prophète aurait probablement dit, 
s'il avait pu connaître l'avenir. Suppléer ouvertement aux 
paroles d'Allah et de son Envoyé eût été considéré comme 
un sacrilège. Aussi chaque question qui vint à se pose.-, 
pendant ou après la grande expansion, donna-t-elle lieu à la 
création d'une tradition nouvelle sur ce que le Prophète 
avait fait ou dit, afin d'en déduire les éclaircissements néces- 
saires à chaque nouveau cas. Plus tard, on limita le nombre 
toujours croissant de ces traditions par élimination, en les 
classifiant plusou moins méthodiquement. C'est ainsi qu'on 
obtint les collections canoniques de traditions que nous con- 
naissons. Elles ne formaient pas une oeuvra aussi définitive 
que la collection des paroles de Dieu, du Qoran. Elles lais- 
saient beaucoup plus de place aux compléments postérieurs 
et à diverses interprétations. Mais elles rendaient impos- 
sible, ou presque, un grand développement futur de la légis- 
lation, suivantle sens que nous attachons àce mot. Bon gré, 
malgré, pendant les deux premiers siècles de son existence, 
l'Islam fut obligé de montrer toute la souplesse que lui 
permettait sa nature rigide. C'est ainsi qu'il absorba par des 
voies très différentes des institutions et des idées qui trahis- 
sent leurs origines grecques, persanes, ou hindoues, bien 



■^^^^' 




4l8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

qu'elles se soient enveloppées du manteau gris et mono- 
tone de la tradition musulmane. Sans ces hors-d'œuvre de 
toutes sortes et ces condiments, il lui eût été impossible de 
digérer les peuples et les pays qu'il avait absorbés avec tant 
d'avidité. Mais la limite de son élasticité fut alors atteinte. Il 
y a mille ans que sa faculté de s'assimiler d'autres époques 
et d'autres peuples s'est épuisée. 

La doctrine de l" infaillibilité de la communauté mu- 
sulmane. 

Le système, tel qu'il était déjà ciselé dans ses plus petits 
détails, fut fixé théoriquement par la doctrine de Vinfail- 
libilité de la communauté musulmane, considérée en entier 
et représentée par ses légistes. Dans tous les cas où ceux- 
ci étaient d'accord sur l'explication du Qoran et de la tradi- 
tion canonique, sur la loi et la théologie qui en dérivent, la 
question se trouvait mise hors de discussion. Les résultats 
d'un travail intellectuel de trois siècles se retranchaient in- 
violablement dans la forteresse de la doctrine de l'infailli- 
bilité. 

Ce fut cependant cette forte position qui devint pour 
rislâm la cause de son dépérissement car, de plus en plus, 
il perdit le contact suivi de la vie. Il va parmi nous des 
optimistes qui n'attachent pas autant d'importance à cette 
causalité. Ils disent que la doctrine de l'infaillibilité du 
« consensus » de la communauté, fournit justement le 
moyen de rendre possibles des réformes importantes, 
pourvu que les savants les considèrent comme nécessaires 
ou désirables. Je ne partage pas cet espoir. 

Un développement important du système islamique est 
presque impossible après le troisième siècle de Vhé- 
gire. 
Ce ne fut pas une unité de principes qui fut fixée pour 

toujours il y a mille ans, mais un système de préceptes^ 



CABACTERKS DU SYSTEME DE L ISLAM 419 

reposant sur l'autorité divine et prophétique. Ce système 
liait la vie sociale, politique et individuelle des fidèles, en 
toute chose et pour tous les cas qu'on avait pu prévoir, jus- 
que dans les détails et les particularités. 

Il est vrai que. depuis ce temps, la vie qu'ont menée les 
divers pays mahométans présente, à beaucoup de points de 
vue, pas mal de variétés Cest la conséquence nécessaire 
des différences de situations économiques, politiques, etc. 
Mais ce qui constituait l'unité dans cette diversité, c'était 
justement, en dehors du dogme fondamental, la reconnais- 
sance unanime du caractère divin de la loi, quoique cette 
loi trahît, en toutes ses parties, son origine arabe et son 
évolution dans l'ouest de l'Asie, aux septième, huitième et 
neuvième siècles. Il est vrai que plusieurs fois, pendant les 
dix siècles suivants, cette loi s'est vue forcée de faire des 
concessions aux besoins qui se firent sentir impérieuse- 
ment; mais la difficulté de faire accepter ces modifica- 
tions inévitables prouve, mieux que tout, l'intransigeance et 
la rigidité inébranlables du système de l'Islam. Pour attri- 
buer quand même un peu plus de souplesse à ce système, on 
a allégué l'importance accordée par beaucoup de légistes au- 
torisés aux intérêts des fidèles, comme raison de certaines 
modifications de la loi. D'après les mêmes autorités, \di pres- 
sion des circonstances peut aussi entraîner l'abrogation de 
parties de la loi sacrée. Mais ces appels ne se produisent 
chez les scribes musulmans que pour justifier le cours du 
développement de la loi dans le passé, ou les exceptions 
temporaires, et non pour ouvrir la voie à un développement 
futur pouvant changer ce qui avait été fixé autrefois par 
une autorité infaillible. 

Le raisonnement par analogie (très strictement limité), 
admis après quelques hésitations par les savants religieux 
des premiers siècles, ne saurait davantage servir de prin- 
cipe réformateur. Il permet seulement de déduire des for- 
mules existantes, de nouvelles décisions, pour des cas 



420 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

jusque-là inconnus. A quelque point de vue qu'on se place, 
chaque tentative d'améliorer la loi dans ses détails me- 
nace d'effondrement tout l'édifice séculaire; toute tenta- 
tive de révision fondamentale fait soupçonner d'incré- 
dulité celui qui la propose, et cela à juste raison. Des 
efforts en ce sens éveilleront toujours une résistance vio- 
lente de la plupart des théologues, appuyés par la grande 
masse populaire qui prendra instinctivement leur parti. 

La rigidité de l'Islam, qui pendant sa première période 
fléchit un moment sous l'irrésistible pression des circon- 
stances, devint à partir du troisième siècle de l'hégire un de 
ses traits les plus marquants. Une religion révélée « posi- 
tive », qui ne veut rien moins que des préceptes venant en 
droite ligne du ciel, pour tous les détails de la vie, ne peut à 
la longue éviter ce sort. 

Le système se divise en dogme et en loi. 

J'ai plusieurs fois employé l'expression de système de 
Vlslâm. En effet, au commencement, c'était bien un tout. 
La totalité des questions y fut traitée et résolue par une 
seule et même classe d'experts théologiques. Ensuite la ma- 
tière islamique se partage en deux parties principales : les 
questions de foi, de dogmatique, qui relèvent des théolo- 
giens, et les questions concernant les devoirs pratiques du 
musulman, qui sont traitées par les légistes. Ces deux bran- 
ches se touchent de très près ; mais elles se distinguent 
quand même par leur but, leurs moyens et leurs mé- 
thodes. 

Nous n'avons pas besoin de nous étendre sur la dogma- 
tique. Un dogme naît de la lutte pourle développement de la 
doctrine, et tâche de fixer définitivement en formules nettes 
les thèses prédominantes. En letenant pour infaillible ou au- 
dessus de toute révision, la doctrine entrera fatalement en 
lutte, pendant la période consécutive du développement de 
la pensée humaine, avec les idées nouvelles d'une partie 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 42 1 

de ceux qu'elle veut garder sous ses ailes. Ce désaccord, 
entre la doctrine officielle et les idées personnelles de ceux 
qui sont censés y adhérer, peut se produire sans beau- 
coup de conséquences pratiques, pourvu que le dogme se 
tienne dans ses propres limites, et ne se mette pas à péné- 
trer sur le terrain de l'action pratique. C'est ce qui s'est 
passé pour l'Islam. Après l'ardeur des premières luttes, 
poursuivies jusqu'au troisième siècle sur les formules dog- 
matiques et dont le résultat revêtit la forme d'une doctrine 
orthodoxe, l'intérêt de ces discussions ne subsiste plus que 
pour les cercles étroits des professionnels. 

Le dogme une fois Jixéna dans la pratique qu'une impor- 
tance secondaire. 

Les questions sur lesquelles on s'était tant disputé, en se 
traitant mutuellement d'hérétiques, ressemblent jusquedans 
les détails, à celles qui avaient préoccupé les esprits dans 
l'église chrétienne. La prédestination, née comme dogme 
principal de la lutte contre les adeptes de la doctrine du 
libre-arbitre, ne fut pas comprise dans l'Islam en un sens 
plus fataliste qu'ailleurs. 

L'unité de Dieu, sévèrement maintenue, fut associée à 
la multitude des attributs divins qu'énumère le Qoran, de 
telle sorte qu'elle donnait satisfaction aux Musulmans d'un 
développement intellectuel moyen, aussi bien qu'à la classe 
illettrée. 

La doctrine des peines éternelles de l'enfer pour les infi- 
dèles, en contraste avec la félicité éternelle réservée à tous 
les croyants, accentuait dans le sens du moyen âge les 
barrières entre le Musulman et le non-Musulman. Le dogme 
du salut éternel par la foi seule — la foi signifiant ici recon- 
naissance respectueuse de la toute-puissance de cet Allah 
prêché par Mahomet, à peu près comme un sujet dévoué 
reconnaît son monarque — servait à encourager les faibles 
et à faire avancer la propagande. Sans faire partie de la 



422 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

croyance, les œuvres pieuses aident à l'embellir, à la rendre 
plus parfaite, et à donner au croyant un droit plus grand à 
une plus prompte entrée au paradis céleste. 

Il A' aurait encore beaucoup à dire sur tout cela; mais 
pour la pratique de la vie qui nous intéresse spécialement, 
une excursion plus prolongée sur ce terrain serait super- 
flue. 

Si donc le système est opposé à toute idée de révision, 
même pour le dogme pur, pendant les dix derniers siècles, 
la liberté de penser des Musulmans n'en éprouve pas d'ob- 
stacle sérieux. Les esprits qui vivaient dans des sphères plus 
élevées, passèrent à travers et au-dessus des principes, ou 
s'en allèrent par des chemins de traverse, tandis que la 
masse vulgaire, tout en respectant les grands devoirs théo- 
logiques, restait fidèle à son ancienne superstition, peu mo- 
difiée dans sa forme extérieure. On avait rarement raison 
de craindre, si l'on ne prenait pas une attitude provoca- 
trice. 

Seules, quelques idées eschatologiques provoquent parfois 

quelque trouble. 

Un chapitre de la dogmatique doit retenir de temps en 
temps, l'attention, même de celui qui ne s'intéresse guère 
aux doctrines pures, sans suite pratique directe ; c'est celui 
de l'eschatologie. L'attente messianique introduite dans l'Is- 
lam trouva son expression la plus répandue dans l'espoir 
d'un mahdî (un chef plus particulièrement guidé par Al- 
lah). Celui-là rénovera l'Islam, lui rendra son ancienne 
grandeur et exterminera les infidèles. Cette attente agite 
les cerveaux musulmans les moins développés, chaque fois 
que des excitateurs réussissent à faire croire à une popula- 
tion musulmane que la résurrection est proche, ouà lui faire 
considérer un personnage donné comme le mahdî ou un 
de ses précurseurs. Les dispositions envers les hétérodoxes 
deviennent alors haineuses et sont quelquefois la cause 



424 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

d'actes fanatiques. Mais là s'arrête l'importance du dogme 
pour la pratique populaire. 

Donc, quoiqu'on enseigne le dogme orthodoxe dans \espe- 
santrèns de Java et dans les écoles semblables, souraus de 
Soumatra, etc., quoiqu'on montre même dans nos posses- 
sions une prédilection souvent exagérée pour cette branche 
d'études, il serait inutile à notre point de vue de s'en pré- 
occuper. 

Il s'agit pour nous de connaître l'action du système de 
rislâm sur la vie des Musulmans en général, et en particu- 
lier sur la vie des Indonésiens mahométans. C'est donc la 
loi qui doit retenir toute notre attention. 

Uautorité gouvernementale et lexplication de la loi ne 

restèrent pas longtemps réunies. 

Tout à l'heure nous avons reconnu que cette loi contient 
beaucoup plus d'éléments d'origine étrangère qu'on ne 
voudrait l'avouer, et qu'après cette adaptation elle est de- 
venue extrêmement sévère et rigide. Sa rigidité même fut 
cause que, dans la vie courante, on la tournait assez souvent. 
L'attitude indépendante de la vie envers la loi eut encore 
une autre cause. Quelques dizaines d'années après la mort 
du Prophète, les gouvernants et les jurisconsultes ne colla- 
boraient déjà plus; ils formaient même deux groupes qui se 
méfiaient et qui étaient jaloux l'un de l'autre. Depuis, cela 
n'a pas changé. Ceux qui détenaient l'autorité étaient aussi 
peu enclins à se soumettre au contrôle souvent désagréable 
des légistes, que ceux-ci à renoncer, pour les princes de ce 
monde, à leur droit de critique. Les juristes pouvaient donc 
s'adonner assez librement à leurs jeux de casuistique. Re- 
gardante masse ignorante avec mépris, comme nous l'avons 
constaté ailleurs, ils n'étaient pas pénétrés de l'idée que leur 
explication de la loi infaillible avait à tenir compte des be- 
soins pratiques de la société. 



CARACTÈRES DU SYSTEME DE l'iSLAM 425 

Admise en théorie, la loi est souvent violée dans la pra- 
tique. 

Le rapport de la théorie à la pratique laissait déjà beau- 
coup à désirer, pendant les trois premiers siècles de l'évo- 
lution du système islamique, dans les pays mêmes où il 
se développa. Combien davantage, par conséquent, dût-il 
être insuffisant aux époques plus avancées, dans les pavs 
éloignés du centre primitif. Le droit coutumier local et le 
bon plaisir des gouvernants firent, presque partout, oublier 
que, dans beaucoup de ses chapitres, le Code n'était pas 
seulement fait pourêtre étudié. La charge officielle de qâdhî, 
créée pour le règlement des différends selon les ordon- 
nances divines, dégénéra bientôt. Entraîné dans la corrup- 
tion générale de ses confrères, ce fonctionnaire fut aussi 
paralysé dans la liberté de ses fonctions, par son état de 
dépendance vis-à-vis de l'administration. 

Pour conserver leur tranquillité d'âme en présence du 
fait indéniable que les commandements d'Allah étaient 
négligés de tout point, les érudits décrétèrent que le monde 
était trop corrompu pour une loi aussi parfaite; elle n'avait 
pu donner sa mesure que dans l'âged'ordeMahomet et de ses 
premiers successeurs, mais elle serait encore appliquée, en 
toute son intégrité, le jour où le mahdî, le chef guidé par 
Dieu, setrouvant à la tête de la communauté, remplirait ce 
monde d'autant de justice qu'on y trouvait maintenant 
d'injustice. On fit même dire par Mahomet, sous forme de 
prophétie, que cela devait se passer ainsi. 

Les jurisconsultes musulmans ont su faire accepter leur 
oeuvre dans tout le monde islamique, quant à la théo- 
rie. Celui qui mettait en doute un seul précepte marqué 
au sceau de l'infaillible « consensus » de la communauté, 
était déclaré rebelle envers le Tout-Puissant ; celui qui 
osait nierdevenait un « kâfir». C'est justement pour cela que 
nous ne pouvons guère dire qu'aucune partie de la loi 
manque de signification pour la vie des Mahométans. On 

XIV. 28 



420 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

peut seulement, d'après leur valeur pratique, distinguer entre 
ces parties des degrés d'importance. 

Les éléments purement religieux. 

Les cinq principaux devoirs des croyants envers Allah, 
ceux qu'on appelle les cinq colonnes de l'Islam, et dont les 
manuels de législation traitent en premier lieu, sont d'une 
grande importance pour la compréhension de la vie reli- 
gieuse individuelle. Ils ont même, à ce point de vue, plus 
d'importance à notre époque qu'au moyen âge, quand leur 
accomplissement était stimulé par l'administration et la 
police. Actuellement, même dans les pays soumis à un 
gouvernement islamique, ce devoir dépend le plus sou- 
vent de l'inclination des croyants, de sorte que, mieux 
qu'autrefois, on peut juger ce qu'est le genre de culte reli- 
gieux préféré. Pour ce qui est de savoir si on doit ou non 
classer une population comme musulmane, ces préférences 
relatives n'ont, comme nous Tavons vu plus haut, aucun 
intérêt. 

Dans larchipel indonésien elles diffèrent beaucoup 
selon les lieux. A Atchèh par exemple, on ne pratique 
pas le « calât » avec autant de zèle qu'à Bantèn. Le jeûne 
est négligé par une grande partie de la population du 
centre de Java. Dans la partie occidentale de cette île on 
exagère tellement ce devoir qu'on le pratique plus fidèle- 
ment que les cérémonies rituelles. Les Soundanais suivent 
beaucoup plus strictement le commandement du «zakât » 
que les autres habitants de Java. Comparativement aux 
autres pays de culte musulman, on exagère le zèle pour 
le pèlerinage à la Mecque dans la plupart des îles de l'ar- 
chipel. 

Éléments de peu d'importance pour la pratique. 

D'autres chapitres de la loi règlent les rapports des 
hommes entre eux, en tant que sujets de l'Etat, membres 



CARACTERES Dl SYSTEME DE L ISLAM 427 

de la société et de la famille. Plusieurs ne nous intéressent 
que pour expliquer le caractère de l'ensemble ou bien parce 
qu'ils permettent à l'historien de l'Islam de vérifier les 
sources étrangères, auxquelles les anciens auteurs de la loi 
ont puisé pour compléter la matière, assez pauvre, d'origine 
purement arabe. D'autres chapitres qui, à la longue, n'ont 
nulle part de force législative réelle, ne possèdent qu'une 
valeur pédagogique pour les cercles restreints qui étudient 
le Code entier et y trouvent réglé Tidéal d'une vie pieuse. 
Cela est ^■rai, par exemple, à quelques exceptions près, pour 
l'étude des contrats, pour la jurisprudence pénale et pour- 
tant d'autres subdivisions qui n'ayant plus maintenant de 
valeur pratique, n'en sont pas moins analysées par les 
casuistes jusqu'à l'extrême des conséquences, comme si le 
salut de l'univers en dépendait. 

Dispositions ayant la valeur de préceptes moraux. 

Pour beaucoup de sujets on trouve dans la loi divine des 
dispositions connues de cercles très étendus, et dont la 
transgression est regardée comme un péché par les fidèles. 
Ce sont, le plus souvent, des interdictions, et plus spécia- 
lement celles qui reposent sur un arrêt absolu, émanant de 
la parole même d'Allah. Cette catégorie a beaucoup plus de 
valeur pour les Musulmans que celle qui a été mentionnée 
plus haut. 

Il n'y a guère de Musulman qui se fasse scrupule de con- 
clure un contrat d'achat ou de location établi suivant d'autres 
règles et dans une autre forme que celle qu'indique la loi 
divine. Mais s'il s'engage par un contrat, où il y a stipula- 
tion d'intérêt d'une manière quelconque, il se sentira cou- 
pable envers Allah ; quand il conclut une assurance, sa 
conscience ne sera pas plus tranquille. En effet, leQoran in- 
terdit formellement le prêt contre intérêt sous peine de pu- 
nitions sévères dans l'autre monde ; les légistes musulmans 
considèrent, d'autre part, les polices d'assurances comme 



428 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

des contrats de hasard, et tout jeu de hasard est, d'après la 
parole d'Allah, œuvre du diable. Au point de vue canonique, 
on peut faire valoir la nullité d'un contrat d'achat ou de 
vente, dans lequel les préceptes de la loi divine ont été 
oubliés. Mais si les deux parties s'estiment engagées par ce 
contrat, si le pouvoir public l'approuve et le sanctionne au 
besoin, cette dérogation n'a de suites nuisibles pour per- 
sonne, ni au point de vue matériel, ni au point de vue moral. 
Il en est autrement des dispositions défendues par Allah 
et qu'il a déclarées criminelles. Conclure un contrat qui 
stipule des intérêts est, au point de vue religieux et moral, 
aussi grave que boire du vin ou se prostituer. 

Une loi qui passe pour infaillible, mais qui, sans souci 
du temps ni du lieu, défend certaines dispositions, quoique 
devenues à la longue indispensables au développement nor- 
mal du commerce et des rapports sociaux, verra nécessai- 
rement ses adhérents s'émanciper d'elle, un jour ou l'autre. 
Cela peut se produire par la transf^ression, qui, par sa gé- 
néralisation et sa fréquence, finit par perdre son caractère 
odieux, ou encore on élude l'obligation en conservant une 
apparence d'obéissance aux préceptes. Ces deux manières 
de faire sapent le vrai respect des commandements. Le 
fait que la loi musulmane se voit traiter ainsi tous les 
jours par ses propres adeptes, doit être attribué à la tare 
originelle dont elle se trouvait atteinte, lorsqu' elle com- 
mença sa marche à travers le monde, en uniformisant 
pour tous les temps ce que le temps ne cesse de changer. 

Il en est résulté que les légistes eux-mêmes ont cru de 
leur devoir non seulement d'expliquer et de mettre au point 
les préceptes de la loi, mais encore de montrer le moyen 
d'en éluder les passages devenus anachroniques. 

Un jurisconsulte allemand a cru pouvoir déduire de cette 
coutume des légistes musulmans, dans une étude de juris- 
prudence comparée, la conclusion que dans l'Islam, la vie 
fut réellement gouvernée par le droit canonique. Il fallait 



CARACTERES DU SYSTÈME DE l'iSLAM 



429 



bien, selon lui, que les commandements de la loi fussent 
exécutés rigoureusement puisqu'on trouvait nécessaire de 
les éluder par des moyens très compliqués. Il oubliait que 




Indigènes de Bantèn (Java), jouant au jeu de Gedebuus, spécial à la confrérie 

des Rifà'iyyah. 



cette nécessité se fait sentir aussi, lorsqu'il s'agit d'une loi 
canonique détaillée, qui, par sa nature même et malgré son 
origine divine, se trouve en conflit continuel avec les exi- 
gences de la vie. Les moyens d'élimination s'appliqueront 
aussi bien à une morale immuable formée de préceptes au 



43o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

lieu de principes. La méthode suivie par les interprètes d'une 
loi ne peut jamais justifier de conclusions sur le rôle 
que cette loi doit jouer dans la vie. Pour l'Islam surtout, 
la jurisprudence comparée ferait fausse route en négli- 
geant l'histoire, qui enregistre à chaque page des conflits 
entre la théorie du droit musulman et la pratique. 

Chapitres de la loi réellement valables. 

La quatrième catégorie à envisager dans les chapitres de 
la loi, traite, à notre point de vue, des questions qu'on a tou- 
jours considérées comme ne devant être réglées, pour une 
raison ou pour une autre, que par le droit canonique. Il en 
fut ainsi, même pendant la longue période qui suivit les 
trente années privilégiées des khalifes orthodoxes et avant 
l'aurore de l'époque messianique du mahdî. Dans cette caté- 
gorie viennent d'abord le statut personnel, les chapitres qui 
traitent du mariage, de la famille et des successions. Aucun 
gouvernant musulman n'a jamais pensé à enlever à la juri- 
diction duQâdhîle jugement des différends relatifsàcesques- 
tions.Les conditions et les bases d'un contrat de mariage ne 
peuvent être réglées selon le bon plaisir des deux parties 
intéressées, parce qu'Allah a donné à chaque transgression 
volontaire des règles qu'il avait fixées, un caractère de péché 
grave, en menaçant des peines les plus lourdes, pendant et 
après cette vie, ceux qui s'en rendent coupables Même sans 
cette restriction, la famille est considérée dans toutes les 
sociétés basées sur des principes religieux, comme un 
sanctuaire inviolable, dont l'organisation ne peut être sou- 
mise à la fantaisie humaine. 

L'Islam, dont la tendance à réglementer jusqu'aux dé- 
tails nous est bien connue, voulait même astreindre à des 
préceptes indépendants du temps et du lieu les formes de la 
politesse, du costume, de la toilette et de l'expression du 
sentiment : il va de soi que, dans son domaine, la famille 
devait être partout uniforme ; il lui était impossible de tran- 



CARACTÈRES DU SYSTEME DE l'iSLAM 481 

siger sur ce point avec les caractères ethnologiques spé- 
ciaux de ses adeptes. 

A côté de ces chapitres de la loi sacrée, les plus im- 
portants de beaucoup pour tous les Musulmans, nombre 
d'autres attirent encore notre attention. Ils se rapportent à 
des sujets auxquels tout le monde n'est pas intéressé prati- 
quement, et ont cela de commun avec les préceptes con- 
cernant le statut personnel, le mariage, la famille et les 
successions, qu'ils s'imposent pour les questions dont ils 
traitent, 

Fojidations pieuses. 

Tout le monde n'a pas la possibilité de créer des fon- 
dations pieuses en faveur du culte, de renseignement ou 
d'autres objets d"utilité sociale générale ; mais celui qui 
peut et veut employer ses richesses de cette manière 
ne pense naturellement pas à s'v prendre autrement que 
suivant les indications d'Allah. Il risquerait, en agissant 
autrement, de manquer le but principal de sa générosité : 
la grâce d'Allah dans la vie future. 

II est probable que la loi concernant les biens « waqf » 
(Habous), doit son origine à l'influence des institutions des 
pays conquis, et n'est entrée dans le droit musulman qu'à 
l'époque de l'adaptation. Quoi qu'il en soit, elle se présente 
aux crovants dans son état actuel, comme procédant des 
mêmes sources d'infaillibilité d'où découlaient toutes les 
dispositions attribuées par l'histoire à Mahomet. Aucun 
Musulman ne s'en écartera volontairement, s'il veut aug- 
menter son crédit au grand livre d'Allah, en mettant une 
partie de sa propriété en main morte. 

Les vœux. 

On peut, jusqu'à un certain point, en dire autant des 
vœux, par lesquels le croyant promet à Dieu, soit sans 
condition, soit sous condition de la réalisation d'un évé- 



^32 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

nement, une sorte de présent de reconnaissance sous forme 
d'une œuvre agréable aux yeux d'Allah, Sur ce point cepen- 
dant, l'autorité de la loi révélée n'est pas aussi exclusive 
que pour les précédents. On a d'abord en vue par la fonda- 
tion d'un waqf, une élévation de rang dans Fautre monde, 
tandisquepar les vœux on ne prétend généralement atteindre 
que des buts terrestres. Les conditions qui s'attachent le plus 
généralement à l'accomplissement d'un vœu sont : la guéri- 
son des malades, le bonheur dans le mariage, la chance 
dans le commerce ou dans un emploi administratif, etc. 
Les peuples islamisés avaient déjà Thabitude, avant leur 
conversion, de se servir de toutes sortes de moyens magi- 
ques pour la réalisation de leurs désirs; l'influence édu- 
cative de rislâm n'a jamais été assez forte pour détruire ces 
superstitions populaires ; aussi, les anciennes formules, d'ori- 
gine païenne, sont-elles encore loin d'avoir cédé la place 
à la doctrine officielle, épurée dans le sens strictement mono- 
théiste. Elles continuent à jouir d'un grand crédit auprès 
du public illettré. 

Règles concernant l'administration de la justice. 

Les règles de la loi musulmane sur la procédure sont 
réellement admises; elles ont conservé toute leur action, dans 
les cas où la juridiction selon la loi révélée n'a pas dû céder 
sa place, soit à l'administration, soit aux tribunaux mo- 
dernes. 

Cela revient à dire que les diff^érends relatifs au statut 
personnel, à la famille, aux successions, aux mariages, 
aux fondations pieuses, etc., sont jugés par les tribunaux 
canoniques, qui n'acceptent que les preuves reconnues par 
la sainte loi. Dans leur forum, parties et témoins doivent 
être mis en état de s'exprimer sans aucune pression ; le 
témoignage des femmes est d'une valeur inférieure et celui 
des non-Musulmans sans valeur aucune ; le serment ne 
peut être demandé qu'aux parties et non aux témoins ; 



CARACTÈRES DU SYSTEME DE l'iSLAM 433 

enfin, il n'y a pas de preuve écrite au sens propre du 
mot. 

Il en est tout autrement lorsqu'il s'agit des affaires 
retirées aux qâdhîs pendant le cours des âges : elles sont 
jugées d'après le droit coutumier, suivant le bon plaisir des 
gouverneurs ou suivant les Codes modernes. 

Ordonnance sur les rapports avec les non-Musulmans. 

Les règles légales destinées à fixer les rapports entre 
l'État musulman et le « territoire de guerre », entre les 
adeptes de l'Islam et les incrédules ont, pendant des siècles, 
conservé une importance réelle même lorsqu'on ne les 
appliquait pas avec la dernière rigueur. On se l'explique 
en se rappelant que l'application dépendait des princes et 
de leurs serviteurs et non des légistes. Même après le 
déclin politique de i'islâm, on continua à s'attacher à ce 
principe du moven âge qu'un souverain musulman ne devait 
jamais conclure de paix durable avec un pays non-mu- 
sulman, et que les trêves ne devaient pas durer plus de dix 
ans. De nos jours encore, comme nous l'avons déjà vu, il 
ne faut pas croire que la loi de la guerre sainte et de ce qui 
en dépend, soit indifférente dans la pratique, quoiqu'il ne 
s'agisse plus ici d'une application stricte, comme dans le cas 
de la loi sur le mariage, etc. 

L'histoire du développement de la loi s'oppose à sa codi- 
fication. 

Ce résumé permet de se représenter clairement ce que 
fut et ce qu'est encore le rôle du système de l'Islam dans la 
vie de ses adeptes. Il faut cependant ajouter quelques mots 
sur la nature des sources qui font autorité, pour la connais- 
sance de ce système et spécialement de ses éléments législa- 
tifs. Mon intention n'est pas de répéter encore une fois l'his- 
toire de l'évolution de la loi musulmane l'ayant exposée 
plusieurs fois déjà ; mais je voudrais faire ressortir que cette 



484 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

loi n'est jamais arrivée à une codification proprement dite, 
et que toute tentative pour y parvenir dans l'avenir paraît 
avortée d'avance. 

Le Qoran et la Sounnah. 

Les dirigeants de la communauté musulmane ont affecté, 
dans les premiers temps, déconsidérer la loi entière comme 
reposant sur les propres paroles d'Allah ; ils se basaient entre 
autres sur un verset du Qoran : Nous n avons rien négligé 
dans le Livre (VI, 38), paroles de révélation qui, d'après le 
contexte, ont une tout autre portée. On craignait d'attribuer 
à l'autorité humaine une valeur à peu près égale à celle de 
l'autorité divine. 

On ne put cependant pas oublier longtemps que le Qoran 
supposait jdès le début l'explication de ses brèves décisions 
légales avec autorité par la parole et l'exemple du prophète. 
La sounnah, ou manière d'agir de Mahomet, fut donc recon- 
nue comme une deuxième source de révélation à côté du 
Qoran. Cette Sounnah offrait l'avantage d'une certaine élas- 
ticité qui manquait au Qoran, rédigé définitivement peu 
d'années après la mort de Mahomet. On usa largement de 
cette élasticité pour l'adaptation de la loi aux besoins in- 
contestables des peuples conquis. Le hadîth (la tradition) 
sur le contenu de la Sounnah resta en évolution pendant 
deux ou trois siècles, ce qui permit à la loi musulmane de 
s'approprier les éléments étrangers indispensables, en les 
déguisant sous la forme de traditions des paroles et des actes 
du Prophète. 

La tradition, dont l'élasticité disparut au bout de trois 
siècles environ, n'a jamais eu une forme aussi immuable que 
celle de la révélation. Les savants autorisés choisis- 
saient, chacun selon sa critique personnelle, dans les 
innombrables traditions portant toujours sur un petit 
détail de la loi les traditions « authentiques ». Ils les 
rangeaient dans leurs collections soit selon le contenu, 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 



435 



soit selon l'origine. Bien que quelques-uns de ces recueils 
aient acquis une sorte de valeur canonique, il n'a jamais 
été interdit d'avoir des opinions différentes sur les tradi- 
tions qu'ils contenaient, ni d'attribuer la même valeur à 




Maître d'école qoranique avec ses écoliers, à Atchèli ^Soumatray. 

d'autres traditions, quoiqu'elles n'aient pas trouvé place 
dans les collections. Pour toutes, l'explication restait au 
moins aussi sujette à discussion que l'exégèse de la parole 
d'Allah. 



La loi détachée de ses sources. 

Les prescriptions légales, déduites des sources tradi- 
tionnelles, furent ensuite classées systématiquement, après 
qu'on eût supprimé les démonstrations des légistes, et 



436 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

réunies en manuels de ce qu'on pourrait appeler la science 
des devoirs musulmans. C'étaient des livres d'étude, dans 
lesquels la loi était analysée avec l'autorité qu'évoquait 
le nom de l'auteur. Les différences d'opinion marquées 
dans la façon de traiter le sujet, se bornaient le plus sou- 
vent à ce qu'on peut appeler les questions secondaires. 
Ces différences diminuèrent encore avec le temps. On 
n'est cependant jamais arrivé à une unanimité parfaite pour 
un seul chapitre de la loi, pas même dans les limites d'une 
des écoles de jurisprudence, dont quatre existent encore : 
celles des Hanafites, des Malikites, des Chafî'ites et des Han- 
balites, qui représentent ce qui subsiste de ces diver- 
gences de vues. Cela ne porte aucun préjudice à la ca- 
tholicité du système islamique, les résultats législatifs des 
premiers siècles ayant été garantis par l'infaillibilité de la 
communauté qui prit le tout, différends compris, à son 
compte. 

La communauté infaillible na pas d'organe stable. 

Cet état de choses s'oppose, on le comprendra facilement, 
à l'idée d'une codification unique, même pour ce qui est ad- 
mis comme vérité dans une seule et même école. Il ne 
pourrait v avoir de codification sans qu'entre opinions dif- 
férentes de même valeur on en mette définitivement quel- 
ques-unes de côté. 

Dès le commencement, l'infaillibilité du « consensus » 
n*a opéré qu'organiquement. Les décisions qui, dans une 
génération de légistes, avaient pris le dessus furent peu à 
peu considérées comme des arrêts du consensus par la 
génération suivante. 

Il n'y eut jamais un corps ou un comité s'octroyant le 
pouvoir de prendre une décision à un moment donné, sur 
certaines questions, au nom de la communauté infaillible. 
Charger une commission de savants d'un rite (Madhab) 
de la codification de la loi musulmane serait une véritable 



CARACTÈRES DU SYSTEME DE l'iSLAM 437 

innovation, abstraction faite de la difficulté de réunir les 
représentants de cette école de droit, en raison de leur 
dispersion mondiale. On sait de plus combien, dansTIslâm, 
les légistes sont ennemis des nouveautés, en souvenir de la 
parole attribuée au prophète : Gardez-vous des choses 
nouvelles, car toute nouvelle chose est hérésie ; toute hérésie 
est erreur ; et toute erreur mérite le feu de Venfer. 

En admettant qu'on puisse vaincre les difficultés vraiment 
compliquées que je viens d'indiquer, l'acceptation de la 
codification la plus scrupuleuse se heurterait encore à des 
difficultés de sentiment presque insurmontables. On ne 
verrait dans ce Code qu'un nouveau manuel s'ajoutant à 
tous ceux qui existent déjà, mais non un Code véritable et 
unique. Les manuels des différentes écoles ont, en réalité, 
remplacé les vraies sources de la loi, de telle façon qu'il 
n'est plus permis à personne de les utiliser indépendam- 
ment de ces écoles de droit. Le droit de la critique sa- 
vante sur les décisions des manuels autorisés est lui-même 
fortement limité. Cependant, le manuel est toujours consi- 
déré comme expliquant le contenu législatif du Qoran et 
de la tradition d'après les prédécesseurs, sans pour cela 
remplacer les sources sacrées par une œuvre nouvelle. 
Aucun concile mahométan, en supposant qu'il soit possi- 
ble d'en réunir un, n'os<erait prétendre à donner l'explica- 
tion définitive de ces sources. 

Le gouvernement général d'Algérie est en train de faire 
un essai de codification. Les délégations financières avaient 
exprimé, dans leur assemblée du i8 mars 1908, le vœu d'une 
codification du droit musulman en vigueur dans la colo- 
nie, le manque d'un Code, adapté aux usages européens, 
étant une cause de difficultés multiples^ empêchant no- 
tamment l'établissement d'un nouveau régime foncier. 
Le gouverneur général répondit à ce vœu en décidant, le 
22 mars 1908, la formation d'une commission de onze 
membres, fonctionnaires, députés et savants, dont cinq In- 



438 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

digènes et six Français, « pour l'étude d'une codification 
des dispositions du droit musulman, applicables aux indi- 
gènes musulmans de l'Algérie ». Selon les procès- verbaux, 
ce Code comprendrait le statut personnel et familial, le sta- 
tut successoral, le régime des fondations pieuses (habous), 
le statut réel immobilier et la doctrine des preuves. Le gou- 
vernement général de l'Algérie, et la commission ont fourni 
aux gouvernements coloniaux un bel exemple, parla publi- 
cité donnée à leurs travaux préparatoires, pour permettre à 
tous de les voir et de les juger. Sous le titre général de Pro- 
jet de Codification du Droit musulman, il a paru, de 1906 
à 1909, cinq plaquettes qui réunissent le compte-rendu 
exact de tous les avis, favorables ou non, d'un grand nombre 
de spécialistes français ou indigènes, les rapports des réu- 
nions de la commission et les projets de loi préparés par un 
des membres, avec les améliorations ajoutées par d'autres. 
Cette collection de documents conservera une grande im- 
portance, même si en fin de compte la tentative de codifi- 
cation n'aboutit pas. Mieux que par toute démonstration à 
priori ce serait la preuve que la collaboration, même de 
personnalités éminentes,ne suffit pas pour surmonter les 
obstacles qui s'opposent à la réalisation d'un plan de ce 
genre. 

Les avis sont moins favorables quils ne le paraissent. 

Pour moi personnellement, je l'ai déjà dit, le résultat 
n'est pas douteux. 

La conviction que j'ai toujours eue, que le droit musul- 
man ne permet aucune codification, est encore fortifiée 
par le texte des publications de la commission algérienne. 
Cela n'empêche pas que les membres de cette commission 
persistent eux-mêmes dans leur optimisme. 

Le mouvement en faveur d'une codification des lois 
musulmanes vient entièrement, exclusivement, du milieu 
européen. Les juges français, qui sont chargés de trancher. 



440 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

en première OU en seconde instance, des différends dans les- 
quels le droit musulman prévaut, ne savent souvent pas trou- 
verla clef de la solution dans les manuels arabes. Ils sentent 
le besoin d'un résumé des dispositions légales, établi 
suivant la méthode et dans la forme qu'ils ont l'habitude de 
pratiquer pour le droit européen. Les colons européens de- 
mandent une réglementation des droits des indigènes sur 
les biens immobiliers, pour mettre fin aux incertitudes dans 
leurs rapports avec les propriétaires fonciers indigènes. 

Les conseillers européens se sont montrés d'opinions très 
diverses quant à la possibilité de donner satisfaction à ce 
désir. Parmi les autorités indigènes consultées, qui ont 
exprimé leur avis, beaucoup se sont montrées hostiles à la 
codification. 

Le nombre des opposants augmenterait certainement si on 
prenait l'avis des légistes musulmans non fonctionnaires : 
dans les affaires de ce genre, ils représentent beaucoup plus 
la pox populi que ceux que des liens officiels attachent au 
gouvernement. Des avis indigènes classés comme favora- 
bles par la commission, beaucoup émettent cette réserve 
que la codification se limitera strictement à une classifica- 
tion des textes des manuels arabes, ce qui les rendrait ainsi 
utilisables par les Européens, sans toucher ni à l'esprit ni 
à la lettre des textes eux-mêmes. Les défenseurs absolus du 
projet, parmi les indigènes, sont apparemment ceux qui, 
sous l'influence des idées européennes, se sont plus ou moins 
détachés des traditions de leur propre peuple. Leur avis, 
dans une question aussi délicate, ne doit être envisagé 
qu'avec une grande réserve. 

C'est à tort qu'on en appelle aux précédents. 

Pour démontrer les mérites de son projet, la commission 
fait appel à l'exemple de ce qui a été réalisé en Turquie, 
en Egypte, en Tunisie : ces exemples ne peuvent valoir, tant 
qu'on n'aura pas démontré, ce qui serait difficile, que les 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 44I 

collections officielles de règles et de dispositifs de la loi mu- 
sulmane, établies sur l'ordre des gouvernements turc ou 
égyptien, sont réellement employées comme codes par les 
tribunaux de la Charî'ah.ll faudrait prouver que ces codes 
ont radicalement remplacé les manuels et \cs f et w as dont 
les qâdhîs se servaient depuis les origines, pour baser leurs 
sentences. En ce qui concerne la Tunisie, il faudrait prou- 
ver qu'on est sorti de la sphère des projets pour les chapitres 
les plus importants du droit musulman. 

La codification sous la direction de non-Musulmans est 

d'ailleurs suspecte. 

Deux faits rendent la réalisation du projet plus difficile 
pour un gouvernement non musulman, comme celui 
de la France, que pour des gouvernements musulmans, 
comme ceux de la Turquie et de l'Egypte. A tous les points 
de vue, mais surtout quand il s'agit de manier l'application 
de la loi sacrée, le gouvernant musulman le moins impor- 
tant possède, aux yeux de la population musulmane, une 
autorité incomparablement supérieure à celle du plus puis- 
sant Etat non musulman. Si le gouvernement général 
de l'Algérie se décidait à sanctionner, par décret, un code 
de droit musulman, rédigé par une commission compo- 
sée de quelques Français faisant autorité dans la matière 
et de quelques fonctionnaires musulmans, ce code serait 
déjà, par sa seule origine, suspect aux yeux de tous les Mu- 
sulmans pieux. Si, de plus, on avait tenté pour cette codi- 
fication d'emprunter aux thèses différentes des écoles de 
droit de l'Islâm ce qui convenait le mieux aux conceptions 
du droit moderne — et c'est vraiment à cela que tend la com- 
mission algérienne — l'obéissance de la population musul- 
mane à ce code prouverait simplement que l'autorité du 
gouvernement français est telle qu'il aurait tout aussi faci- 
lement pu remplacer le droit musulman par un autre. 



29 



442 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La loi s'applique par des méthodes très différentes de celles 

de V Occident. 

Une seconde objection, non moins sérieuse, consiste en 
ce que ce droit ne résulte pas seulement de textes spéciaux 
nécessitant, suivant l'opinion des Musulmans compétents, 
une étude constante des manuels approuvés par le « con- 
sensus » : les juges et les mouftis (interprètes autorisés 
de la loi) sont tenus pour son application à certaines 
méthodes très différentes de celles des juristes européens. 
Un juge européen prononçant un jugement basé, avec une 
logique parfaite, sur un article du code musulman sup- 
posé, pourrait cependant causer un scandale légal pour 
les Musulmans, bien que ceux-ci n'eussent rien à reprendre 
à l'article en question. 

Quelques conseillers français ne croient même pas qu une 

codification soit désirable. 

Quelques conseillers du gouvernement français qui, 
comme moi, ne croient pas à une codification du droit 
musulman susceptible de satisfaire les fidèles, se pronon- 
cent à part de cela, contre l'opportunité d'une fixation des 
dispositions de la loi. Ils appellent l'attention sur ce fait, 
qu^en établissant une codification, le gouvernement français 
assurerait à des institutions qu'il désapprouve, mais qu'il 
tolère pour des raisons historiques et pour ne pas froisser une 
partie de ses sujets, une existence plus durable que si elles 
restaient abandonnées à elles-mêmes, dans la lutte contre les 
conceptions modernes. Loin de voir dans l'absence de code 
un vice gênant pour la vie sociale, ils la regardent plutôt 
comme un grand avantage qui permet aux juges et aux 
gouverneurs français d'exercer leur influence, en toute occa- 
sion. Par cette influence, on pourra de plus en plus mettre 
d'accord les pratiques des Musulmans avec des principes 
plus modernes, ce qui, du reste, a déjà réussi plusieurs fois. 
Une partie du code, qu'on est en train d'élaborer, sera donc 



CARACTÈRES DU SYSTEME DE L ISLAM 



443 



déjà vieillieavant sa naissance; il rendrait, en outre, difficile 
le développement si désirable de la société musulmane hors 
des entraves de son moyen âge. 




Mosquée dans le pays d'Atchèh. 



On a demandé aussi une codification dans les Indes Née)'- 

landaises. 

Plus d'une fois, des voix se sont élevées dans les Indes 
Néerlandaises, pour la confection d'une codification des 
parties de la loi musulmane, qui sont d'importance pratique 
pour l'administration delà justice aux indigènes. Nulle part 
notre législation n'en a fixé la limite avec la précision 
qu'on trouve en Algérie ; mais la marche naturelle des 
choses a établi les mêmes limites de sujets : le statut per- 
sonnel, le mariage, la famille, le statut successoral en pre- 
mier lieu, puis les fondations pieuses (Waqf, Habous), relè- 
vent naturellement des textes de la loi sacrée. La doctrine 



444 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

musulmane de la preuve, qui s'écarte si sensiblement et à 
tant de points de vue des conceptions modernes, est la seule 
qui puisse être observée par quiconque applique officielle- 
ment la loi de l'Islam. 

Ceux qui insistaient chez nous pour obtenir une codi- 
fication appartenaient à peu près aux mêmes groupes 
qui, en Algérie, ont formé ce même vœu, irréalisable selon 
moi. C'étaient surtout des fonctionnaires de l'ordre 
judiciaire ayant compris qu'à la longue le gouvernement 
ne peut se dispenser de tout contrôle sur la jurisprudence 
musulmane et indigène ; ils avaient senti aussi que ce con- 
trôle ne peut rester limité à l'établissement légal des tribu- 
naux ou aux questions de compétence ; et qu'il doit s'éiendre 
au contrôle des textes, des sentences, si l'on ne veut pas 
que ceux qui ont droit à la justice soient livrés au caprice 
de juges peu ou point rétribués, quoiqu'installés par le 
gouvernement. Pour ces juristes européens pas de con- 
trôle possible, s'ils ne peuvent disposer d'un code utilisable 
revêtu d'une autorité indiscutable. 

Des scrupules s'ajoutent aux autres considérations. 

Après ce qui a été dit de l'essai qui se fait en Algérie, 
il est inutile de répéter ce que sont les principales objections 
contre une codification pour nos propres colonies. Même si 
l'on pouvait surmonter tous ces obstacles, ce que je nie, 
notre gouvernement hésiterait encore, je suppose, à avoir 
l'air de consacrer, par une codification officielle, des usages 
comme celui de la polygamie, avec toutes ses conséquences, 
pour n'en pas mentionner d'autres, quoiqu'il puisse se croire 
avec raison obligé de tolérer les institutions populaires de 
ses sujets orientaux, surtout quand elles sont basées sur 
des fondements religieux. 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 



445 



La codification diminuerait linfluence du droit couiumier 

indigène. 

Pour satisfaire aux demandes des indigènes musulmans 
les plus autorisés, une codification du droit musulman 
devrait ignorer l'existence, et par conséquent préparer la 




Mosquée sépulcrale du grand saint arabe de la capitale d'Atchéh, 
Teungkou Andjông. 



suppression des institutions fondées sur le droit coutumier 
des indigènes, dont bien des juges ont maintenant l'habi- 
tude de tenir compte ; au point de vue des intérêts de la popu- 
lation, leur maintien mérite au contraire d'être assuré. Je ne 
veux mentionner que cette coutume répandue dans presque 
toute l'île de Java et dans celle de Madoura, de la « répu- 
diation conditionnelle » après chaque mariage, à laquelle 
la position de la femme mariée doit de se fortifier, beaucoup 
plus que par une simple mise en pratique de la loi musul- 
mane. Je citerai encore la coutume de partager, après le 



44^ REVUE DU MONDE MUSULMAN 

divorce ou la mort de l'un des époux, les biens acquis pen- 
dant le mariage, entre les époux, ou leurs héritiers. 

Un des légistes musulmans les plus autorisés des Indes 
néerlandaises, le Sayvid Outhmân bin Jahja, de Batavia, a 
démontré bien qu'indirectement, par la publication de son 
guide, si utile pour les tribunaux religieux musulmans {al 
Qawânîn ach Char'iyyah), Timpossibilité d'une codifica- 
tion. Il savait, par une longue expérience, quels sont les cas 
soumis en général aux tribunaux religieux de Java et de Ma- 
doura. Son but était de recueillir, dans les meilleurs ouvrages 
des docteurs en droit chafiïte, ce qu'à défaut de ce travail, 
les membres des tribunaux auraient à rechercher dans 
nombre de manuels. Il a fourni tout ce que les hommes com- 
pétents en la matière étaient en droit d'attendre : non pas une 
codification, mais un nouveau manuel répondant à des be- 
soins spéciaux, et qui, dans bien des cas, oblige celui qui s'en 
sert à recourir à d'autres auteurs. Il ne fait naturellement 
mention du droit coutumier que pour le combattre énergi- 
quement, ce droit ne concordant pas avec la loi canonique. 

Signification du mysticisme dans V Islam. 

Notre rapide esquisse, caractéristique du système de 
l'Islam, serait par trop incomplète si nous passions sous 
silence le mvsticisme. Pour celui qui veut étudier l'Islam 
en tout sens, le sujet intéresse assez pour qu'on s'v arrête 
longtemps ; car c'est justement par son mvsticisme que l'Is- 
lam a trouvé le moven de s'élever à une hauteur d'où il 
peut voir plus loin que son propre horizon, étroitement 
limité. Pendant la période dadaptation de l'Islamisme aux 
pays conquis, il s'est trouvé des esprits musulmans pour qui 
la cuirasse des dogmes et des préceptes législatifs pesait 
trop lourdement. Ils ont réussi à assurer dans les limites 
du système de l'Islam un certain droit de cité à des pensées 
d'un autre ordre. 

Dans ces cercles, l'ascèse et la profondeur de l'esprit phi- 



CARACTERES DU SYSTEME DE L ISLAM 



447 



losophique d'origine grecque, persane ou indienne, con- 
courent à déprécier la loi et la dogmatique officielle, jusqu'à 
y voir les moyens les plus élémentaires pour parvenir à 
créer l'union mystique, l'union de l'homme et de Dieu. Cela 




Mosquée de Bant'én, avec Mounarah (minaret). 



alla si loin parfois, qu'il ne restait plus guère des pré- 
ceptes spécifiques et des doctrines islamiques. D'où, natu- 
rellement, la persécution contre ces hérétiques. C'est pour ce 
motif que beaucoup de mystiques évitèrent d'étendre la 
subordination du système officiel à leur idéal plus élevé, 



44B REVUE DU MONDE MUSULMAN 

jusqu'à Tabolition pratique des préceptes de la loi. Mais tout 
cela appartient au domaine religieux et à la philosophie 
pure, dont nous ne nous occupons ici qu'au point de vue 
des conséquences pratiques. 

On ne peut compter sur une réforme du système du côté 

mystique. 

Le mysticisme ne se rattache à ce qui nous intéresse ici 
qu'à un seul point de vue. Ce qui le distingue, aussi bien 
dans rislâm qu'ailleurs, c'est sa tendance à élever la religion 
au-dessus des formes, et à aller par conséquent vers la con- 
ciliation. Il a en lui, si je puis m'exprimer ainsi, quelque chose 
d'« interreligional ». C'est pour cela que quelques-uns ont 
considéré le m3^sticisme musulman comme destiné à sauver 
rislâm de son isolement spirituel et qu'ils comptent sur lui 
pour réconcilier l'Islam avec la culture moderne. Si cet 
espoir était fondé, il aurait une signification spéciale pour 
les musulmans de l'archipel indonésien, car c'est là surtout 
que les idées mystiques se sont enracinées, au commence- 
ment de l'islamisation. Le terrain était particulièrement 
bien préparé, non seulement à Java, mais aussi ailleurs, par 
la religion hindoue, autrefois prédominante. Or les premiers 
prédicateurs de la doctrine d'Allah descendaient eux-mêmes 
des Hindous islamisés qui avaient gardé beaucoup de leur 
ancien fond religieux. Cette circonstance est, sans doute, 
favorable au rattachement des Malais et des Javanais à la 
civilisation moderne, ceux du moins qui n'ont pas trop subi 
rinfluence de l'Arabie de l'Ouest et du Sud, de la Mecque et 
du Hadhramaout, car elle réagit avec succès contre le peu 
d'autorité de la loi et de la doctrine. Mais les tendances mys- 
tiques ne sont à envisager que parce que,grâceàelles, les In- 
donésiens s'opposent beaucoup moins que d'autres adeptes 
de rislâm à une pénétration de l'esprit étranger. De là, à une 
réforme générale de l'Islam dans le sens mystique, pouvant 
entraîner les Musulmans de l'archipel indien, il y a loin. 



J 



CARACTÈRES DU SYSTÈME DE L ISLAM 449 

L'espoir d'un mouvement « interreligional » de ce genre 
n'est pas justilier. En elTet, le mysticisme de l'Islam n'a 
jamais fait de propagande parmi la classe inférieure. Il s'est 
toujours limité à quelques milieux qui se considèrent comme 
composés de privilégiés intellectuels, et dédaignent la foule 
plus encore peut-être que ce n'est le cas des légistes et dog- 
matistes. Les grands mystiques sont regardés par la masse 
comme des hérétiques, ou comme des saints accomplissant 
des miracles, mais dont la manière d'agir et de penser ne 
peut servir d'exemple aux simples mortels. Il manque donc 
à leur conception du monde et de la vie humaine tout ce 
qui pourrait servir à captiver ou à attirer le grand public. 

Les confréries mystiques. 

Il s'est développé aussi une sorte de mysticisme popu- 
laire qui a pris la forme de soi-disant congrégations spiri- 
tuelles nommées tarîqaJj. Mais ces tarîqah ne peuvent pas 
non plus prétendre à une énergie réformatrice, puisque c'est 
en flattant le besoin populaire du culte d'idoles humaines 
et de superstitions de toutes sortes qu'elles obtiennent leurs 
succès. Ni la mystique spéculative, souvent élevée, mais 
généralement présomptueuse, ni les tarîqah qui spéculent 
sur les penchants inférieurs des humains, nepeuvent appor- 
ter à rislâm l'émancipation spirituelle qui doit un jour le 
rendre propre aux échanges intellectuels. 



III 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 
ET LE SYSTÈME ISLAMIQUE 



Le gouvernement des Pays-Bas ne peut pas se dispenser 

d'avoir une politique islamique. 

La propagande dont il a été question dans notre première 
conférence, a exercé son influence sur la population de notre 
archipelindonésien,depuisprèsdesept siècles. Depuis quatre 
siècles environ la majorité de cette population s'est soumise à 
rislâm : cela veut dire qu'elle s'est ouverte à l'influence du 
système étudié dans notre deuxième conférence. Elle s'est 
ainsi rendue moins accessible à d'autres cultures, quoique 
dans quelques régions les facteurs réformateurset éducateurs 
du système se soient encore à peine fait sentir. Trente-cinq 
millions de sujets néerlandais sont musulmans, ce qui fait 
presque un septième du chiffre total supposé pour tous les 
croyants. Et cela ne va pas en diminuant, au contraire. Ce 
nombre augmente pour deux raisons : d'abord parce que 
la population est très féconde, et ensuite, parce que le trafic 
international se développant tous les jours, tend à effacer 
partout les originalités locales. L'Islam en profite ici avec 
les meilleures chances de jouer un rôle prépondérant, 
dans la pénétration qui en est la suite. 

Depuis que les Pays-Bas ont enfin pris conscience de 
leur devoir de faire participer les peuples de l'archipel in- 
donésien à la civilisation internationale moderne, notre pa- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 461 

trie a sa question islamique, comme tout État non musul- 
man qui règne sur des sujets mahométans. C'est une ques- 
tion vitale dont la solution doit intéresser tout Hollandais 
soucieux de l'avenir ; mais ce sont surtout le gouverne- 
ment et ses fonctionnaires qui doivent s'en occuper de la 




Un des trois endroits de la vallée de la Mouna (Mina) où se fait le jet de pierres, 
à l'occasion du grand pèlerinage annuel, les 10, 11 et 12 Dou'l-Hiddjah. 

façon la plus sérieuse. On n'a plus à défendre, heureuse- 
ment, le principe du respect de la liberté religieuse pour tous 
les sujets de l'État, dans toutes les questions qui exigent 
une solution. 

Le petit groupe de ces aveugles qui, en diminuant des 5/6 
le nombre réel de Musulmans indigènes, voudraient porter 
un coup fatal à l'Islamisme indonésien, ne mérite pas l'hon- 
neur d'une réplique sérieuse. 

Mais rislâm est devenu un système qui ne se contente 



452 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

pas de régler les rapports des croyants et de leur Dieu ; il s'oc- 
cupe, avec au moins autant d'intensité, des rapports entre 
gouvernants et gouvernés, entre sujets musulmans et non 
musulmans d'un même État. Un État qui a des millions 
de sujets musulmans ne peut rester indifférent, surtout 
quand il sait que la doctrine de Mahomet tend à soumettre 
à ses préceptes jusqu'aux plus petites particularités de la vie 
quotidienne. 

Fût-ce à contre-cœur, cet État souverain sera obligé de 
fixer, au moins en théorie, une ligne de séparation que l'Is- 
lam ne saurait établir. Je dis : il est obligé de tracer une 
ligne de séparation entre un domaine dans lequel il peut 
tolérer, par respect pour la liberté de conscience, cet impe- 
rium in imperio, et un autre domaine, dans lequel l'in- 
fluence illimitée de cette puissance ne peut s'accorder avec 
des intérêts plus généraux. 

Le gouvernement doit rester neutre envers le dogme et 

les préceptes purement religieux de V Islam. 

Le gouvernement ne devra toucher, à aucun point de vue, 
aux dogmes religieux proprement dits de l'Islam. Ils ne 
sont, du reste, pas plus dangereux pour l'État que ceux de 
quelque secte que ce soit, dont la liberté confessionnelle 
est garantie par le gouvernement. Et ceci vaut même pour 
la partie eschatologique, car les mouvements révolution- 
naires qui s'y rattachent spécialement, en se prévalant de 
parfois l'attente du Mahdî, n'entraînent que des igno- 
rants, et encore par malentendu. Là où ces révoltes se pro- 
duisent, on devra toujours les supprimer parla force. Si on 
veut les prévenir il faut éduquer le peuple. 

L'État se gardera aussi d'entraver les pratiques que le 
musulman regarde comme faisant partie de sa religion au 
sens strict du mot. 

Partout, mais surtout là où l'Islam ne joue plus le rôle 
principal, la fidélité rigoureuse à ce qu'il prescrit aux fidèles 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 453 

comme devoirs cardinaux — les « cinq colonnes » de l'Is- 
lam — est une cause de difficultés pour les fidèles qui pren- 
nent une part active au négoce moderne. Les lois sur la pu- 
rification rituelle, les exercices religieux içalât) à répéter 
cinq fois par jour, le jeûne sévère d'un mois entier chaque 
année, tout cela complique fort la vie du fonctionnaire, du 
négociant, de l'industriel, de l'ouvrier musulman du ving- 
tième siècle, quand ils se croient réellement obligés d'ob- 
server ces commandements. L'importance du conflit se 
démontre clairement par le fait que, même dans les pays 
gouvernés par les Alahométans, difl"érentes classes de la so- 
ciété s'émancipent de ces pratiques rituelles trop gênantes. 

Pas plus que le gouvernement des Français en Algérie 
ou celui des Anglais dans les Indes Britanniques, notre 
gouvernement colonial ne saurait s'arroger la direction 
de l'évolution naturelle par un manque d'égards envers 
ceux qui se croient encore obligés de suivre ces préceptes 
religieux démodés. Toute pression directe ou cachée contre 
les observances religieuses est déraisonnable, ne serait-ce 
que parce que l'évolution naturelle s'en trouve retardée, car 
tout ce qui est exposé à une attaque augmente de valeur 
pour celui qui le possède. Cette façon d'agir d'un gouver- 
nement ou de ses fonctionnaires serait du reste en contra- 
diction directe avec le principe de la liberté de conscience. 

Il est facile de ménager ce principe, en ce qui concerne la 
^akàt ou impôt religieux, qui figure aussi comme une des 
cinq colonnes fondamentales de l'édifice islamique. Tenant 
compte du fait que dans les pays mahométans le gouver- 
nement n'est pas institué selon ses préceptes, la loi musul- 
mane contient, depuis des siècles, les articles nécessaires, 
pour le cas où l'accomplissement de ce devoir se trouve aban- 
donné à la conscience et à la libre initiative des croyants, 
sans que des représentants du pouvoir officiel s'en occu- 
pent. Le gouvernement indo-néerlandais est déjà rentré 
dans la vraie voie depuis des années, en avertissant ses 



454 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

fonctionnaires qu'il désire que la s^akât soit considérée 
comme une sorte d'aumône volontaire, à laquelle personne 
ne doit être obligé, et en enjoignant aussi à ses agents de ne 
pas entraver l'exécution de cette prescription. 

De même pour le pèlerinage : on ferait preuve de peu 

(Thabileté en Cempèchant. 

La situation est autre pour la « cinquième colonne », 
le pèlerinage à la Mecque, obligatoire pour tout JMusulman, 
physiquement et financièrement en état de le faire. J'ai traité 
ce sujet en différentes occasions avec tant de commentaires 
que je puis me borner ici aux explications essentielles. Cela 
pourrait même paraître inutile, si l'on ne demandait sans 
cesse au gouvernement toujours avec les mêmes arguments 
hors d'usage, de prendre des précautions, pour empêcher 
autant que possible la participation de ses sujets à ce que 
les Alahométans appellent le hadj. 

Le dernier qui ait traité cette afîaire avec persévérance 
était ce même membre du Parlement qui a déjà essayé de 
simplifier la question musulmane, en ravant 5/6des crovants 
des registres de l'Islam, parce qu'ils n'étaient pas selon lui 
de vrais mahométans. Il oubliait naturellement d'indiquer 
au gouvernement, comment, sans limiter la liberté de 
conscience, ni la liberté individuelle qui permet de se trans- 
porter d'un lieu à un autre, on pourrait amener les sujets 
à s'abstenir du pèlerinage. Il se contentait simplement 
d'eff"rayer ses collègues qui ne connaissent pas les Indes, 
aussi avec le fantôme du hadj, à l'aide de quelques argu- 
ments éloignés de la vérité que de la bienséance. 

Que dire — quand on sait par expérience que le fanatisme 
mahométan se rencontre aussi bien parmi les indigènes 
sans turban que parmi les hadjis, et quand on s'est rendu 
compte que des dizaines de milliers de hadjis vivent en 
sujets tranquilles de notre gouvernement — que dire de 
cet arrêt du député ci-dessus : « le pèlerin qui malgré sa 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



455 



foi musulmane n'était pas dangereux avant son voya^je en 
Arabie, deviendra toujours un excitateur à la révolte contre 
le gouvernement, quand il aura accompli le hadj sous toutes 
ses formes »?... Qu'en pensez-vous en constatant le fait 
que presque tous les membres de l'aristocratie javanaise ont 




Campement du Grand Chérif de La Mecque et du gouverneur général du Hidjàz, 
dans la vallée de Mouna (Mma), du 10 au i3 Dou'l-Hiddjah. 



des proches qui sont allés à la Mecque et que parmi eux on 
s'intéresse de plus en plus à ce qui se dit dans nos journaux 
et dans notre Parlement sur le monde indonésien ? Que 
pensez-vous de cet autre oracle qui prétend que les indi- 
gènes revenant d'Arabie sont, comme des voyageurs qui 
retournent dans leur pays « armés de dynamite et d'armes 
(sic) pour faire sauter les édifices et faire un carnage de tous 
nos compatriotes? » 



456 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La vérité sans phrases nous apprend que, si beaucoup de 
Musulmans indo-néerlandais qui, étant données leurs pos- 
sibilités physiques et financières, devraient d'après leur loi 
faire le pèlerinage, négligent ce grand devoir, beaucoup s'en 
acquittent. Comparativement à d'autres pays musulmans, 
le zèle pour obéir à ce précepte est assez grand, plus grand 
même que l'envie d'accomplir d'autres devoirs religieux qui 
pourtant devraient être aussi à cœur que l'obligation d'al- 
ler à la Mecque. 

Les causes de ce phénomène sont multiples. Le privi- 
lège d'absolution pour les péchés, que l'opinion populaire 
attribue au pèlerinage, le rend très sympathique à tous ceux 
qui négligent souvent leurs devoirs journaliers et annuels 
envers Allah. 

Une certaine distinction , dont les hadjis jouissent aux yeux 
de leurs compatriotes, contribue aussi à faire apprécier le 
pèlerinage. Cependant ce stimulant diminue d'efficacité par 
l'augmentation régulière du nombre des pèlerins. Pour les 
indigènes indonésiens, le voyage à la Mecque est encore 
presque le seul moyen assez facile et pas trop coûteux pour 
sortir de leur isolement, et voir enfin quelque chose des 
autres pays. Tous ces motifs sont encore fortifiés par les 
encouragements des intéressés de la Mecque qui « enrô- 
lent » les « hadjis » suivant l'expression consacrée. Il y a 
très peu à faire contre l'action des « guides de pèlerins »car 
les vrais raccoleurs qui enrôlent l'habitant du desa, ne sont 
pas des étrangers à qui on pourrait interdire de venir chez 
nous : ce sont ordinairement des indigènes, intéressés par 
les cheikhs de hadjis à leurs aff"aires, en proportion du 
nombre de clients qu'ils raccolent. 

Signification politique du hadj. 

Chez la grande majorité des pèlerins, le voyage de la Mec- 
que n'a pas d'effets au point de vue politique. Les pèlerins 
reviennent aussi savants ou aussi stupides, aussi fanatiques 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 457 

OU aussi tolérants qu'ils l'étaient quelques mois auparavant, 
au début (Je leur voyage. Ce qui mérite toute l'attention, 
c'est le fait que, depuis deux siècles et demi, de jeunes indi- 
gènes, en assez grand nombre, passent plusieurs années à 
la Mecque pour faire leurs études. Cette situation a eu 
pour première conséquence, que les anciennes méthodes 
d'étude, qui avaient été importées dans l'Archipel du conti- 
nent indien, ont été remplacées par celles qui sont d'usage 
à la Mecque. De plus, les étudiants indigènes, accessibles à 
ces tendances, prennent dans le milieu mahométan interna- 
tional des idées panislamiques, qui peuvent influer 
d'une façon déplorable sur l'opinion qu'ils se font du 
gouvernement européen. Ces germes de fanatisme n'arri- 
vent heureusement à leur développement complet que chez 
la minorité des Indonésiens qui étudient en Arabie. Per- 
sonne jusqu'ici n'a su trouver le moven d'arrêter ce fleuve 
encore élargi depuis l'invention du bateau à vapeur. Le seul 
procédé qui se recommande avec certitude est lent et indi- 
rect. Il consiste à influencer dans un autre sens le caractère 
des indigènes. Tout ce qui développe l'éducation du peuple 
peut y servir. Chaque pas de l'indigène dans le sens de 
notre culture le détourne de la passion du pèlerinage. 

Les résultats économiques du hadj. 

Les désavantages économiques du hadj pour la société 
indigène ne sont pas de pure imagination, quoiqu'on les 
exagère parfois d'une façon démesurée. Il est vrai qu'une 
partie des cinq millions de florins, environ, qui quittent 
chaque année l'Archipel, comme frais de voyage, de séjour 
et dons pieux, profite au trafic maritime néerlandais; mais 
la somme entière pourrait être mieux employée dans l'in- 
térêt véritable delà population. Comparativement au chiffre 
du peuplement, et à beaucoup d'autres exploitations finan- 
cières, auxquelles les Indes sont soumises, sans en avoir le 
moindre profit, la dépense faite annuellement pour le pèle- 
XIV. 3o 



458 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rinage n'est pas aussi importante que cela paraît à première 
vue. En tout cas, il est sûr que tout essai administratif ayant 
pour but d'entraver ou d'empêcher l'excursion à la Mecque 
serait inutile et soulèverait une tempête d'indignation dans 
le monde musulman, où notre gouvernement a déjà la ré- 
putation d'être enclin à l'injustice envers les Mahométans. 
Il n'y a, pour le Gouvernement, qu'un parti à prendre 
envers ses sujets musulmans, en ce qui concerne leurs lois 
religieuses proprement dites et leurs convictions dogma- 
tiques, c'est de maintenir la liberté de conscience sans 
réserve et de la façon la plus scrupuleuse. Et cela, sans tenir 
compte du degré d'islamisation des uns, ni des raisons qui 
peuvent amener les autres à se montrer d'une fidélité excep- 
tionnelle ou même exagérée, à quelques préceptes religieux. 
Toute atteinte à ce principe porte sa punition en elle ; seuls, 
les non responsables oseront recommander une autre mé- 
thode. 

Le droit islamique du mariage, de la famille, des succes- 
sions et du statut personnel doit être respecté. 
On peut conclure des remarques qui précèdent que, quel- 
ques parties du svstème islamique qui chez nous semble- 
raient relever du droit humain, doivent être respectées par 
le Gouvernement, tout autant que le dogme et les devoirs 
religieux. Ce sont, en premier lieu, le statut personnel, le 
droit matrimonial, le droit successoral, le droit familial et 
toutcequi en dépend immédiatement. La nécessité de ces mé- 
nagements ressort, on ne peut plus clairement, du fait que tous 
les Mahométans de l'univers sont d'accord pour l'observa- 
tion effective de ces chapitres de leur droit canonique ; elle 
résulte aussi de l'attitude adoptée à ce point de vue par 
tous les États ayant des sujets musulmans. En effet, ni la 
France, ni l'Angleterre n'ont jamais songé à toucher à ces 
droits sacrés. 

Dans tous leurs projets de réformes, ces lois restaient au- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



459 



dessus des tentatives. Quelques voix se sont élevées en der- 
nier lieu, çà et là, pour prétendre que le Gouvernement 
pourrait facilement introduire le droit familial occidental, 
notamment dans une grande partie de Java, où les idées et 
les mœurs de la population sont encore plus qu'à demi 




Une partie de la plaine d'Arafat, pendant la grande assemblée des pèlerins, 
le 9 Doul'l-Hiddjah. 



paiennes ; elle ne connaît que très peu les institutions mu- 
sulmanes, n'y est guère attachée et ne les pratique qu'autant 
que les chefs s'y intéressent activement. 

Pour moi, personnellement, je ne vois dans ce raisonne- 
ment qu'un sophisme non sans perfidie, et qui ne devient 
pas plus sympathique, quand on le met en avant pour rendre 
plus facile la prédication de l'évangile. Non tali auxilio ! 
devraient s'écrier avec dégoût les chrétiens honnêtes. 

Certes, le laboureur indigène, l'habitant du desa dans 
une grande partie de Java, n'ont presque pas de connaissance 



460 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

du droilfamilierou du statut personnel musulman ; ils n'ont 
pas adopté ces institutions comme supérieures, après les 
avoir comparées à d'autres lois sur la même matière. 
Comme la plus grande partie de la population de Constan- 
tinople ou de la Mecque, le fellah égyptien partage cette 
ignorance. Mais tous savent quels sont les docteurs compé- 
tents en la matière ; ceux-ci jouissent de leur confiance et 
sont toujours prêts, quand ils sentent s'approcher l'attaque, 
à avertir les illettrés que leur religion est en danger et qu'il 
ne s'agit pas seulement d'un bien précieux transmis par 
héritage des aïeux, mais des commandements du Très- 
Haut, commandements dont la méconnaissance équivaut à 
l'apostasie. 

Seule, la plus grossière ignorance peut excuser, jusqu'à 
un certain point, les mauvais conseils du genre de ceux que 
je viens de citer. Cette ignorance des données les plus élé- 
mentaires de la question islamique faisait dire à notre 
membre du Parlement, — celui qui proposait de supprimer 
les 5/6 du chiffre officiel des Musulmans indigènes, — que 
le Gouvernement hollandais administre ses sujets indoné- 
siens d'après des principes de justice islamique, et leur 
inspire ainsi l'idée qu'il lui serait agréable de les voir pra- 
tiquer en bons Musulmans. 

Je ne crois pas que notre député lui-même ose pré- 
tendre qu'on trouve dans n'importe quelle partie de notre 
législation, applicable aux indigènes, la moindre trace de 
principes juridiques mahométans. Sa critique ne peut donc 
être prise comme sincère qu'en ce qui s'attache aux statuts 
personnel, successoral, familial, qui ont toujours été en 
vigueur depuis que nous possédons les îles indonésiennes 
orientales, à cause de leur connexion intime avec la religion 
même. Cette vérité, qui n'a jamais été contestée, apparaît 
maintenant tout à coup à ce député comme une erreur 
administrative, due à la peur ou à la sympathie pour l'is- 
lâm, qui aurait égaré le bon sens du Gouvernement. Pour 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NÉERLANDAIS 46 1 

défendre sa thèse inouïe, il apporte à la tribune le témoi- 
gnage d'autorité non spécifiée de trois savants, dont deux 
ne se sont jamais occupés de ces questions, tandis que le 
troisième s'est prononcé très positivement pour l'observa- 
tion des chapitres en cause du droit musulman, par les 
Mahométans indigènes. Nous ne pouvons nous arrêter plus 
longtemps à de tels non-sens. 

Le Gouvernement doit avoir soin de laisser la voie large- 
ment ouverte à l'évolution. 

On peut reconnaître franchement que certains précep- 
tes du mahométisme doivent d'être ménagés, sans pour 
cela les juger désirables. A plusieurs points de vue, ils con- 
viennent mieux à la civilisation de l'antiquité ou du 
moyen âge, qu'à notre époque. La polygamie, la grande 
facilité du divorce, la situation de la femme, inférieure 
àson mari, qui peut se permettre impunément toutes 
les injustices et tous les caprices, pour ne citer que ces 
inconvénients, empêchent l'évolution normale du mé- 
nage. 

En dehors de ces grands principes, beaucoup de règles 
de détail semblent caduques. Comme cela s'est vu ailleurs, 
l'Islam a déclaré permanent ce qui par nature ne saurait 
être que temporaire. A des préceptes peut-être très utiles 
dans un pays, à une époque, il a donné une puissance in- 
faillible, de durée indéfinie. Aussi longtemps qu'on se con- 
tente d'exploiter la population d'une colonie, ces institutions 
ne présentent qu'un intérêt théorique; mais un gouver- 
nement qui veut administrer ses sujets suivant des prin- 
cipes de morale, ne saurait y rester indifférent. Sans perdre 
de vue le caractère extrêmement délicat de certaines règles 
sanctionnées par la religion, celles surtout qui concernent 
la vie de l'individu et de la famille, l'autorité gouverne- 
mentale devra laisser la voie largement ouverte à une évo- 
lution si désirable ; il faudra même au besoin élargir acti- 



462 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

vement cette voie, en aplanir les difficultés et tâcher dV 
attirer les administrés, si faire se peut. 

La codification nest donc pas à recommander. 

Une des plus lourdes fautes que le Gouvernement puisse 
commettre, serait donc de codifier la partie du droit musul- 
man qui continuée être appliquée, même si ce n'était pas im- 
possible en soi. En codifiant, on fixerait pour un temps 
indéterminé ce qu'on aimerait justement à voir se dévelop- 
per. En outre, l'observation de ce droit, volontaire en In- 
donésie, n'a jamais été complète ni intégrale ; plus d'une 
adat (institution du droit coutumier) qui sut passer à tra- 
vers le filet de la loi sacrée, a droit à la protection officielle 
par sa propre valeur. Il est donc de grand intérêt de lais- 
ser à ceux qui sont chargés de cette partie de l'administration 
de la justice, toute liberté pour décider dans chaque cas de 
doctrine du droit musulman indigène, sans le lien d'une 
sorte de code officiel. On devra charger de cette fonction 
juridique les personnalités qui possèdent de l'autorité sur 
la foule et qui méritent la confiance du Gouvernement, 
comme ne possédant pas seulement une grande connais- 
sance de la loi musulmane, mais comme se trouvant 
aussi à la hauteur de leur temps et comprenant les besoins 
d'une bonne évolution. 

Linsiitution des tribunaux religieux à Java et à Madoura 

fut une faute. 

Il en résulte que l'institution des tribunaux, désignés à 
tort sous le nom de « conseils de prêtres », Priesterraden, 
que le Gouvernement fonda en 1882, a été une faute grave. 
L'administration de la justice pour les affaires traitées d'après 
la Charî'ah, à Java et à Madoura, était alors entre les mains 
des panghoulous, assistés par leurs subalternes, et quelque- 
fois aussi par des experts du dehors. Elle était soumise 
au contrôle des régents. On crut à tort qu'on améliore- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



463 



rait la situation en donnant aux adjoints subalternes du 
ju^e le titre de membre d'un collège délibérant, avec nomi- 
nation par le Gouvernement, sans contrôle de leurs arrêts. 
Cette réforme a fait nécessairement augmenter les abus, parce 
que les juges, appelés par le Gouvernement à siéger, ne sont 




Partie occidentale de la vallée de Mouna (Mina) pendant la grande réunion 
des pèlerins (du 10 au i3 Dou'l-Hiddjah.) 



pas rétribués par lui. Comment avoir confiance en des 
juges qui, avant en main les intérêts les plus intimes d'une 
population, n'ont d'autre salaire que des émoluments de 
fonctions non réglés. On recruta les membres de cette 
magistrature parmi les individus qui avaient plus ou 
moins étudié la loi musulmane dans les pèsantrèns indi- 
gènes, ou pendant un séjour prolongé à la xMecque. C'étaient 
ordinairement des gens au cerveau étroit, ayant peu de 
contacts avec la vie pratique. La voix du bon sens indi- 
gène;, qui, autrefois, se prononçait souvent d'une manière 



464 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

décisive par l'organe du régent, se trouvait maintenant 
étouffée; la violation de la loi devenait facile et l'évolution 
de la société indigène, très difficile. 

En soi, le fait qu'un règlement sur la justice mahométane 
indigène fut élaboré en 1882 par le Gouvernement, consti- 
tuait plutôt un progrès. On eût reculé autrefois devant cette 
mesure, aussi bien par peur que par indifférence. En se 
basant sur le principe juste que le Gouvernement devait 
s'abstenir d'ingérence dans les matières religieuses, on 
oubliait que, dans l'Islam, la doctrine religieuse contient 
beaucoup d'institutions et que ces institutions demandent 
quand même un règlement dont une administration com- 
prenant son devoir nepîjeut se désintéresser. Si souvent avec 
l'aide des fonctionnaires indigènes ou même européens, 
on mésusait des biens des mosquées, qui devaient leur exis- 
tence à l'initiative des Régents, le Gouvernement ne se 
jugeait pas qualifié pour intervenir, car cela regardait la 
religion des indigènes. On faisait valoir les mêmes réserves 
au sujet des honoraires, souvent ruineux, que les paiighou- 
lous et consorts exigeaient pour leurs services, en vertu des 
anciennes habitudes en matière de mariage, ou de divorce, 
de liquidations de successions et de jugements. On trouvait 
déjà à redire quand un employé de l'administration voulait 
se faire une idée des écoles religieuses (pèsantrèns) par 
inspection personnelle. 

Ces manières de voir anachroniques dataient d'une épo- 
que où la population indigène ne représentait, aux yeux du 
Gouvernement, qu'un instrument pour la culture des pro- 
duits d'exportation. Elles ont persisté longtemps après que 
la théorie de l'exploitation en a été abandonnée, au moins 
en principe. 

Tout cela maintenant a changé. On ne croit plus à cette 
sagesse d'antan du laisser-faire, pour la population indigène, 
et on comprend aujourd'hui que, même dans le domaine 
réservé des us et coutumes populaires, d'origine religieuse, 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 465 

le Gouvernement colonial doit avoir soin qu'il ne se produise 
d'injustices contre personne, au moins par la faute des 
fonctionnaires qu'il reconnaît ou qu'il a nommés lui-même. 

Mariages mahométans ; enseignement religieux. 

Ainsi, l'administration des caisses de mosquées est sou- 
mise à des règles et à un contrôle administratif. De même, 
pour prévenir l'incertitude et les abus, on a donné des 
bases plus nettes à l'assistance officielle pour les mariages 
et les divorces des indigènes mahométans. L'enseignement 
religieux a été placé sous un contrôle identique, qui, bien 
appliqué, présente de bonnes garanties pour Tordre public, 
et permet au Gouvernement de connaître les influences 
auxquelles se soumettent beaucoup de ses sujets musul- 
mans, sans avoir à se mêler des questions religieuses. 

Venant de parler d'une application bien comprise des 
mesures gouvernementales, je ne puis m'empêcher de faire 
remarquer qu'il s'en est souvent fallu de beaucoup que 
cette application fût parfaite. Était-ce la nouveauté du cas 
ou le manque d'habitude de prendre garde à cette catégorie 
d'intérêts populaires; était-ce le surmenage; existait-il 
d'autres raisons pouvant empêcher le fonctionnaire européen 
d'appliquer les ordres du Gouvernement, quoiqu'ils fussent 
simples, sans sous-entendus, et répétés plusieurs fois de 
façon précise et rigoureuse ? 

Je ne saurais répondre catégoriquement à ces questions. 
Mais je pourrais vous raconter des histoires véridiques de 
résidences, où, au bout de plusieurs années, on n'avait pas 
même encore commencé à préparer l'exécution des ordres 
les plus absolus. Des instructions rappelées régulièrement 
n'y arrivaient pas seulement sur le papier; elles restaient 
sur le papier, ou même disparaissaient et devenaient introu- 
vables au bout de quelque temps, dans les bureaux respon- 
sables. 

Cette apathie administrative se montre surtout quand 



4^6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

il est question de recommandations du Gouvernement 
concernant l'Islam. Cest ainsi qu'il semble impossible de 
faire remplir convenablement les passeports pour la Mecque, 
dont l'administration locale doit pourvoir les hadjis qui 
vont partir. Le consul des Pays-Bas à Djeddah, fonction- 
naire lui-même des Indes Orientales, déclare que, parmi 
les mille passeports qu'il reçoit annuellement pour les viser, 
ceux qui sont établis régulièrement sont d'une rareté ex- 
traordinaire. 

L'ordonnance de 1882 sur les tribunaux religieux, les 
Priesterraden, devançait les règlements dont nous venons 
déparier; on n'a pas eu à se plaindre d'une application 
défectueuse. C'est que l'organisation de ces tribunaux et la 
nomination de leurs membres dépendaient de l'autorité 
centrale et se faisaient en temps voulu, régulièrement. 
Louable en principe, ce pas était malheureusement un faux 
pas sur le terrain des institutions mahométanes, pour les 
raisons mentionnées plus haut. 

Comment corriger Vadministralion de la justice par les 

tribunaux religieux ? 

Il n'y a qu'une chose à faire pour améliorer la situation : 
c'est la suppression de ces collèges créés à un mauvais 
moment, pour rendre le droit de jugement au juge indigène 
ordinaire. 11 y aura alors quelques précautions à prendre. 
Pour les questions de droit canonique, on devra attribuer 
une grande valeur à l'avis du panghoulou qui, actuellement, 
dans les tribunaux cantonaux [Landraad) n'est conseil- 
ler qu'en apparence et ne fait qu'assermenter les témoins. 
Il sera nécessaire d'assurer la solution rapide des procès de 
droit familial, qui onten général, besoin, parla nature même 
des cas, d'être terminés vivement, ce que les tribunaux 
religieux réalisaient mieux jusqu'ici que ne le feraient les 
tribunaux locaux ordinaires. 

Si en outre, on a soin de nommer avec plus de circonspec- 




= 02 
^^ 'a 



468 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tion les panghoulous dont le métier n'exige pas seulement 
l'étude de quelques kitabs et le port du turban, mais une 
éducation générale et une expérience avisée, l'ivraie de 
l'énorme corruption, si fréquente dans les jugements des 
tribunaux religieux se trouvera arrachée : ce sera la voie de 
l'évolution naturelle largement ouverte à Tamélioration 
des institutions indigènes qui en dépendent. 

Pourquoi nous avons fixé notre attention sur Java et 

Madoura. 

Chaque fois que j'ai parlé du point de vue que le 
Gouvernement doit suivre vis-à-vis des institutions mu- 
sulmanes, ma pensée se fixait, comme instinctivement, 
sur l'état des choses à Java et à Madoura. On compren- 
dra, sans beaucoup de commentaires, qu'il en soit ainsi. 
L'activité de l'administration y est infiniment plus avancée 
qu'ailleurs, même pour les cas qui nous occupent; là aussi, 
le nombre des mahométans est beaucoup plus élevé que pour 
l'ensemble des autres îles. Ce que l'on peut décider pour 
ces deux îles peut être appliqué avec peu de changements, 
suivant les conditions locales, à toutes les possessions exté- 
rieures : si grande que soit la différence ethnographique ou 
historique des populations de l'Islam, nous retrouvons 
toujours le même facteur, fonctionnant toujours de la même 
façon, quoique à des degrés différents suivant les endroits. 

Le point de vue du Gouvernement sera naturellement 
celui de la neutralité, vis-à-vis d'une troisième catég^orie 
de chapitres de la loi, celle qui contient des préceptes 
que les indigènes apprécient très diversement, et dont 
l'application n'est confiée ni aux tribunaux religieux, ni à 
d'autres personnes ayant des charges spécialement musul- 
manes. 

Les Musulmans que les principes religieux empêchent 
de conclure des contrats stipulant des rentes, des risques 
ou des assurances, ne doivent pas être un objet de préoc- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 469 

cupation pour le Gouvernement, plus que ceux qui obser- 
vent l'interdiction des boissons spiritueuses. 

Les liens, trop étroits pour les temps modernes, dans les- 
quels la loi musulmane enserre la vie de ses croyants, se 
relâchent, dès que notre culture commence à les attirer plus 
fortement. Mais il faut que ces tendances se développent 
d'elles-mêmes, et non qu'elles viennent du dehors. 

Des éléments importants au point de vue politique. 

Le Gouvernement ne peut se borner à envisager pla- 
toniquement un autre aspect de la question : l'ensemble 
de ce qui prend un caractère politique ou est capable 
de le prendre. Le khalifat, le panislamisme, la guerre 
sainte, sont les mots les plus significatifs pour ce que nous 
voulons en dire ici. 

Au commencement, les khalifes^, comme leur nom l'in- 
dique, étaient les successeurs de Mahomet, ce qui signifiait 
qu'ils lui succédaient dans la direction et l'administration 
de la communauté. A mesure que la conquête s'est élargie 
et fixée, le khalifat est devenu une dynastie princière ré- 
gnante, en ce sens qu'il régnait sur un empire, et s'arrogeait, 
en théorie la domination du monde entier. Nous rappelions 
déjà, dans une des conférences précédentes, combien cette 
idée de domination universelle est enracinée dans le sys- 
tème de risiâm, comme dans les enseignements populaires 
de ses docteurs. Même après l'émiettement politique de 
l'empire qui vint rapidement, on continua à s'attacher à la 
fiction de l'unité; dépourvus de toute puissance réelle, les 
khalifes s'évertuaient encore à sceller de leur sceau les faits 
accomplis en dehors de leur influence, pour conserver, 
au moins, le svmbole de l'unité. 

Le khalife est le chef de lÈtat musulman et non un 
prince ecclésiastique. 
D'après cette fiction donc, les khalifes restaient de nom 



470 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ce que leurs prédécesseurs avaient été en réalité; ils se 
donnaient pour gouverneurs de tout le territoire islamique 
et non pour chefs spirituels, ne s'occupant que des intérêts 
spécialement religieux. Le système de l'Islam était complet 
depuis le dixième siècle; et son interprétation détaillée se 
faisait toujours sous la direction des savants légistes; per- 
sonne ne l'attendait de l'autorité centrale, réelle ou fictive. 
Ni les politiciens musulmans, ni les savants, ni les laïques, 
n'ont vu autre chose dans le khalife que le chef et le Gou- 
verneur de tous les croyants. 

Pendant des siècles, l'impuissance manifeste des khalifes 
Abbasides avait démontré, pour ainsi dire, la vanité de la 
prétendue doctrine du khalifat. Au seizième siècle, enfin, 
les Turcs ont su restaurer l'unité nominale et réelle de 
cette dignité. Forts par leurs armées, ils réussirent à se 
faire reconnaître comme khalifes par la majorité des Musul- 
mans orthodoxes, en sachant faire oublier les conditions de 
cette fonction auxquelles ils ne pouvaient satisfaire, comme 
par exemple la descendance deQouraich, Ayant l'habitude 
en politique, plus que sur les autres terrains, de s'incliner 
devant la force du fait accompli, le monde mahométan 
accepta ce changement sans beaucoup de protestation, 
même dans les pays qui ne sont jamais entrés en rapports 
réels avec le Gouvernement turc. Jusque dans l'Extrême- 
Orient, dont notre archipel indonésien fait partie, le Sultan 
turc est devenu, sous le nom de Radja Roum ou de Sultan 
Stamboul, le héros vénéré de la légende populaire du kha- 
lifat. L'idée s'est répandue chez les légistes que les mo- 
narques de Constantinople étaient les maîtres légaux du 
monde, tandis que tous les autres rois ou princes de la 
terre n'étaient que ou leurs vassaux ou leurs ennemis. Il 
est vrai que la grande majorité des Mahométans indigènes 
n'ont pas l'occasion de se casser la tête pour les pro- 
blèmes de la haute politique. Ils ont déjà trop à faire pour 
contenter les autorités villageoises, les chefs de districts, 




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Q. '3 



472 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

leurs princes ou régents, et, enfin les administrateurs euro- 
péens. Ils n'ont pas le loisir de s'intéresser au partage du 
pouvoir dans le grand monde du dehors. Cela n'empêche 
pas que chez les indigènes musulmans d'esprit plus élevé et 
qui, eux, s'intéressent à la position de leurs coreligionnaires 
dans le monde, il existe parfois une tendance fâcheuse à 
trouver anormale leur situation politique vis-à-vis de notre 
gouvernement et à ne la croire que temporaire. Leurs co- 
religionnaires des autres pays fortifient quelquefois cette 
idée. 

La pensée est libre, et, cependant, le Gouvernement ne 
saurait rester indifférent à la formation et à la propagation 
d'idées de ce genre. Ce serait imprudent. Ceux qui sont à 
son service doivent savoir qu'une simple nuance de panis- 
lamisme serait incompatible avec la conception honnête de 
leur devoir ou de leur fonction. Cela va sans dire pour le 
panislamisme classique : il prêche l'entière soumission du 
monde à l'autorité de l'Islam, comme un but que le croyant 
ne doit jamais perdre de vue, et pour lequel il doit agir 
toutes les fois que l'occasion s'en présente. 

Les Mahométans plus ou moins modernisés entendent le 
panislamisme comme l'union de tous les Musulmans sous 
la direction du khalifat, c'est-à-dire sous la protection du 
plus puissant monarque mahométan, pour travailler à ce 
qu'ils croient leur intérêt commun. Cette forme même n'est 
pas acceptable pour un Gouvernement non musulman et 
mérite une répression sans merci. Transiger avec ce pro- 
gramme signifierait qu'on tolère, pour les rapports entre 
l'État et ses propres sujets, l'intervention d'une puissance 
étrangère, non d'une puissance spirituelle prétendant pro- 
téger les intérêts de ses coreligionnaires, mais d'un Etat 
étranger, attaché quand même à des espoirs politiques ar- 
riérés. 

Les grandes nations qui régnent sur des sujets maho- 
métans ne se sont jamais, autant que je sache, prononcées 



LE GOUVKRNEMKNT COLONIAL iNKEBLANDAlS 473 

catégoriquement et clairement à ce sujet. En observant 
l'attitude du Gouvernement des Indes Britanniques, on le 
•dirait enclin, dans certains cas, à ne pas s'opposer à la 
reconnaissance d'un khalifat par ses sujets. Il semble 
•qu'il tienne à passer aux yeux de ses sujets musulmans 
pour l'ami de leur khalife. Cette manière d'agir est, cela 
va de soi, inspirée par la supposition, fausse au point de 
vue de l'histoire et du système, que la dignité de khalife 
se borne à une sorte de contrôle suprême sur l'édifice reli- 
gieux de rislâm. Le Gouvernement français a l'air d'être 
mieux informé, en ce sens qu'il se refuse absolument à 
toute ingérence du sultan ottoman, même s'il se contente 
pour les besoins de la cause de se laisser appeler contrôle 
spirituel. Quoi qu'il en soit, le Gouvernement néerlandais 
ne doit pas hésiter à adopter en toute indépendance, la 
ligne de conduite que l'intérêt de ses sujets et le sien lui 
indiquent. 

Liberté de religion pour les sujets mahométans, avec défense 

absolue de toute ingérence étrangère. 

Le Gouvernement peut très bien garantir une entière 
liberté religieuse à ses sujets mahométans, tout en repous- 
sant toute ingérence turque, ou autre, vis-à-vis d'eux. 

Ce que Tlslâm a possédé ou possède encore, comme 
organisation centrale, est d'ordre politique. Il n'a jamais 
rien connu dans le genre de la papauté ou des conciles. 
Les affaires purement spirituelles de l'Islam sont traitées, 
depuis treize siècles, dans chaque pays, par les savants reli- 
gieux qui l'habitent : quoiqu'ils profitent librement des 
lumières de leurs confrères des autres pays, ces savants ne 
sont pas soumis à l'autorité suprême d'une représentation 
oecuménique de tous les Musulmans. 

Les guides spirituels des Musulmans indonésiens. 

Le choix des pays d'où la sagesse venait à nos iMusul- 

XIV. -•*! 



474 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

mans indonésiens fut fixé, naturellement, par l'école de 
droit dont elle dépendait, sous la direction des premiers 
prédicateurs du continent des Indes : c'était l'école cha- 
fi'ite. Leurs manuels de la sainte loi, les plus connus du 
rite, sont presque toujours écrits par des auteurs de 
l'Arabie occidentale, de l'Egypte, du Hadramaout, ou quel- 
quefois des Indes continentales, à moins que ce ne soient 
des compilations, ou des précis condensés par des indi- 
gènes, d'après les principales œuvres. Pour les autres 
branches de la science religieuse, on se pourvoyait de 
manuels sur les mêmes marchés qui fournissaient la 
littérature judiciaire. Ceux qui n'étaient pas satisfaits de 
l'érudition que donne l'enseignement des écoles du pays, 
s'en allaient à la Mecque, s'ils disposaient des ressources 
nécessaires, ou par exception au Caire, afin de compléter 
leurs études. Des savants du Hadramaout, établis dans l'ar- 
chipel des Indes, aidaient de leur côté à satisfaire le besoin 
d'une lumière venant de l'extérieur. 

Nous pouvons regretter que toutes ces influences étran- 
gères n'aient pas été contrebalancées par un puissant senti- 
ment national, chez les indigènes ; mais il n'est pas en 
notre pouvoir de changer ce qui est, ni pour le passé, ni 
pour l'avenir. Il faut seulement nous tenir rigoureusement 
sur nos gardes contre les influences étrangères à tendances 
politiques, directes ou indirectes. 

Donc, pas de tolérance envers les consuls de Turquie 
qui voudraient se poser comme agents du khalifat et 
protecteurs des indigènes mahométans ; ne favorisons pas 
officieusement les quêtes pour la construction du chemin 
de fer du Hedjâz, pour les soldats invalides de quelque 
guerre turque, ou pour les veuves et orphelins des soldats 
tués à la guerre ; empêchons autant que possible les prières 
pour le sultan turc, dans les services du vendredi, si elles ne 
sont pas un élément de la récitation mécanique de for- 
mules incomprises, et si on les prononce sciemment comme 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



475 



profession de foi politique. Le contrôle de l'enseignement 
mahométan indigène aura à veiller contre toute propa- 
gande panislainiquc. La doctrine de la guerre sainte ne doit 




Types Atchinois. 



pas plus être enseignée dans les pèsantrèns et les souraus 
que celle du khalifat ; la plupart des gourous (professeurs) 
sont d'ailleurs assez intelligents pour éviter d'eux-mêmes 
cet écueil. 



476 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Combattre le retour artificiel des attentes eschatologiques. 
Il faut prévenir à temps la propagation des racontars ou 
des prophéties d'eschatologie, qui provoquent des émotions 
anormales dans les classes inférieures et crédules. Si l'émo- 
tion se réveille, et si elle 
se répand, cela finit par 
des mouvements de sédi- 
tion qui doivent être ré- 
primés par la force armée 
et alors, ce sont souvent 
des innocents séduits qui 
paient de leur vie ou de 
leur liberté. Que l'admi- 
nistration ne se laisse 
donc pas tromper par 
Finsignifiance apparente 
du contenu des « der- 
nières exhortations » de 
Mahomet dans « un rêve 
à Médine» qui, commu- 
niquées à quelquecheikh 
sont chroniquement ré- 
pandues dans la popula- 
tion, ni de sortes de ca- 
téchismes se rapportant à l'arrivée prochaine du Mahdî ou 
d'individus qui se donnent pour précurseurs et annon- 
ciateurs de ce Messie mahométan. Pour l'esprit naïf du 
Musulman ordinaire tous ces gens, toutes ces choses ont 
une grande importance; il en résulte l'éveil de cette in- 
quiétude, de cet égarement que la propagande de l'idée 
panislamique cause toujours, quelle que soit sa forme. 




Pèlerins de Moko-Moko et de Indrapoura 
Ouest de Soumatra^. 



Éviter tout ce qui peut avoir fût-ce Vapparence d'être 
contraire à la liberté religieuse. 
Plus le Gouvernement mettra de netteté dans sa résis- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



477 



tance contre les tentatives d'influence extérieure, plus il 
devra veiller aussi à tout ce qui, de loin, pourrait avoir l'air 
d'une atteinte à la liberté religieuse de ses sujets mu- 
sulmans. 11 peut paraître étrange d'insister sur ce sujet, 
quand nous savons qu'on reproche souvent à notre Gou- 
vernement de protéger l'Islàm plus qu'il n'en est besoin, et 
de sympathiser avec lui, si même on ne s'associe pas à l'ac- 
cusation insensée de gouverner suivant les principes juri- 
diques de rislâm, une population de Musulmans douteux. 

On ne doit pourtant pas trop s'étonner de mon insis- 
tance en faveur de la li- 
berté de conscience, parce 
que, dans les pays maho- 
métans situés hors de 
nos frontières, la ru- 
meur publique prétend 
que le Gouvernement in- 
do-néerlandais persécute 
et opprime fanatique- 
ment rislâm. Ces deux 
critiques diamétralement 
opposées sont fondées 
sur des exagérations qui 
trouvent leur origine 
dans l'ignorance. 

Comment se fait-il que 
notre Gouvernement soit 
souvent honni par les 
journaux musulmans, 
comme l'ennemi des Ma- 

hométans; et que dans de petits manuels géographiques, 
employés par les écoles turco-arabes, les Pa\'s-Bas soient 
représentés comme une nation n'aNant pas le sens de la 
liberté de conscience et sous le joug de laquelle soupirent 
des millions de Mahométans ? Deux causes l'expliquent : 




Pèlerins de Idi (Nord de Soumatra) 



478 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Chaque fois que dans nos Indes il y a eu des révoltes 
dont les instigateurs prenaient leurs raisons dans l'Islam, 
il a semblé ensuite que beaucoup de fonctionnaires avaient 
manqué de prévoyance. Ignorant les éléments musulmans 
de la mentalité indigène, ils avaient méconnu les symptômes 
révolutionnaires qu'ils auraient dû voir. 

Réveillés alors tout à coup, et surpris rudement, ils pre- 
naient des précautions exagérées, cédant au pire des con- 
seillers : la crainte stupide. Les professeurs de théologie 
les plus innocents, des élèves des pèsantrèns, des serviteurs 
du culte public, longtemps négligés, se voyaient traités 
avec une méfiance incroyable, aux généralisations folles. 
La police les guettait et les tracassait, comme on le fait en 
Russie pour les gens soupçonnés d'anarchisme. 

On voyait alors des fonctionnaires hollandais se ranger à 
la sotte opinion énoncée par le député, déjà cité, au sujet des 
pèlerins de la Mecque, croire qu'ils revenaient chez eux ar- 
més de bombes, et que tout hadji était un agitateur. 

A la Mecque, où se rencontrent les Mahométans des dif- 
férentes parties de l'archipel, ils se racontent ces histoires 
de souffrances et d'injustices, endurées pendant les périodes 
de terreur. Ces bruits se répandent naturellement de la 
Mecque, dans les autres pays où vivent les Musulmans. Que 
dans ces cercles de crovants on confonde ces fantaisies pas- 
sagères de fonctionnaires affolés avec des principes de poli- 
tique gouvernementale, cela est trop naturel pour nous 
étonner ou pour nous indigner. 

Plaintes des Arabes établis dans les Indes Orientales. 

Une autre cause vaut à notre administration coloniale 
un jugement défavorable dans beaucoup d'autres pays mu- 
sulmans : c'est, pour m'exprimer avec modération, la poli- 
tique sans principes que nous avons suivie, pendant des 
dizaines d'années, envers la classe de la population que l'ad- 
ministration désigne comme « étrangers orientaux ». Cette 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



479 



politique n apas encore été entièrement abandonnée, quoi- 
qu'on y ait introduit une petite réforme, l'année passée. 

Nous n'avons pas à nous occuper ici de la question, par 
rapport aux Chinois : les rapports de notre Ié;^islation sur 
les étrangers orientaux et de notre question islamique se 
bornent aux Arabes. 




Pèlerins de Djapara (Java). 



Ceux de celte race qui voyagent, ou qui s'établissent dans 
les Indes Néerlandaises sont, pourla plupart, natifs du Ha- 
dramaout, pays mortellement pauvre, peuplé de chevaliers- 
brigands (qabàvil) éternellement divisés entre eux par la 
vendetta ; d'esclaves Çabîd) qui leur servent de soldats ; 
de descendants fanatiques du prophète {sayyids) ; de ci- 
toyens imasâkîn) opprimés. C'est un pays sans gouverne- 
ment régulier, sans ordre, ni unité, et sans prospérité. Les 
individus qui en émigrentdans les Indes Orientales n'appor- 
tent ni capitaux, ni capacités spéciales, ni d'autre qualité 
utile que de savoir s'adapter parfaitement à l'ordre qui 
règne chez nous. Ils ne créent en effet que rarement des 
difficultés à la police ou à la justice. 



480 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Si notre Gouvernement considérait que ces fils du pays 
aride ne peuvent pas être utiles aux Indes et qu'à certains 
égards, leur présence est nuisible à la population, personne 
ne pourrait lui en vouloir de défendre l'immigration de ces 
Arabes, à l'exception de ceux qui peuvent faire valoir des 
droits acquis. Le Hadramaout n'aurait pas le droit de se 
plaindre, parce que ce pays se ferme lui-même, sans pitié,, 
à tous les non-xMahométans, l'anarchie politique y empê- 
chant de plus toute relation normale avec d'autres na- 
tions. 

Cette mesure, un peu rigoureuse, mais très justifiable, n'a 
pas été prise. Les Hadramites ne sont ni exclus, ni admis 
libéralement. On les laisse entrer, au prix de conditions 
assez faciles à remplir; mais une fois installés, la liberté 
de leurs mouvements est entravée d'une façon insuppor- 
table ; chacun de leurs déplacements est contrôlé et soumis 
à des conditions qui, quoiqu'elles n'aient pas été dictées 
par de mauvaises intentions, sont très vexatoires dans la 
pratique, surtout parce que tout dépend de fonctionnai- 
res administratifs changés incessamment .et dont les vues 
sont très variables. Tout manque donc de stabilité pour 
l'Arabe des Indes exposé aux vexations administratives. 

Les Arabes d'une certaine importance ont tenté suc- 
cessivement tout ce que leur ont conseillé leurs amis, 
pour arriver à s'émanciper des règlements qui entravent 
leur commerce et leur trafic, dans un pays, où, théori- 
quement, ils sont admis pour s'y livrer. Ils se sont adressés, 
en fin de compte, au khalifat, et à la presse mahométane 
qu'ils ont remplie de leurs plaintes. Ces plaintes étaient 
souvent exagérées ; mais j'ai ouï dire que ce ne sont pas 
seulement les Hadramites qui, s'ils crient enfin des griefs 
ressentis profondément et longtemps cachés, exagèrent et 
disent plus qu'ils ne pourraient prouver. 

Telles sont les deux causes principales de l'opinion défa- 
vorable propagée dans le monde musulman, d'après la- 



LE GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 



4S. 



quelle notre Gouvernement traiterait les Musulmans avec 
injustice et intolérance. 

D'où vient l'opinion contraire, spéciale aux Pays-Bas, 
d'après laquelle, le Gouvernement favorise le Mahométisme 
d'une manière exagérée et flirte parfois avec l'Islam d'une 
manière provoquante? 




Pèlerins de Malang et Pasourouan (Java). 



Jugement défavorable de quelques amis des missions sur 
notre pDlitique islamique . 

C'est toujours dans les cercles des amis des missions 
chrétiennes qu'on se plaint de la faveur extravagante dont 
rislâm jouirait auprès du Gouvernement. Tous ceux qui 
prennent une part active aux missions, font l'expérience 
que le christianisme ne rencontre nulle part de plus gran- 
des difficultés de propagande que là où il arrive après 
rislâm. 

J'ai donné plusieurs raisons de ce phénomène, dans 
notre première conférence. Ce n'est pas seulement dan^ 
les Indes Néerlandaises, mais partout, que l'Islam fait, pour 
ainsi dire, le désespoir des missions chrétiennes. Le mission- 



482 RKVUE DU MONDE MUSULMAN 

naire voit, par exemple, dans les Indes Orientales, qu'un des 
avantages du système islamique est son internationalisme; 
c'est par le pèlerinage à la Mecque, que cette influence se 
fait le plus fortement sentir, et notre missionnaire se de- 
mande à la fin si le Gouvernement ne pourrait pas remédier 
à ce mal, en entravant la participation indigène au pèleri- 
nage. Il voit encore que l'indigène de basse classe, si facile 
à conduire, résiste vigoureusement aux efforts tentés pour 
le convertir, malgré la connaissance défectueuse qu'il pos- 
sède de sa propre religion. Ce sont les théologiens qui le 
conduisent en l'intimidant. Le missionnaire se demande 
alors s'il ne serait pas possible au Gouvernement de sup- 
primer en quelque sorte l'influence de ces docteurs et de ces 
guides des Musulmans ? 

Tels sont, entre autres, les procédés par lesquels les 
hommes des missions qui cherchent tous les moyens 
pour faire fructifier la prédication de l'évangile sur un sol 
stérile frappent aux portes derrière lesquelles il n'y a per- 
sonne pour répondre ; animés d'un zèle passionné, ils ne 
voient pas qu'il est impossible de donner satisfaction à 
leurs demandes pressantes. Même sans les mesures arbi- 
traires auxquelles ces âmes pleines de zèle voudraient ré- 
duire le Gouvernement, les Mahométans ont vraiment des 
griefs qui, exagérés parfois, ne sont pourtant pas imagi- 
naires ; ces amis des missions n'ont pas l'air de s'aperce- 
voir que leur point de vue est exclusif. 

Les amis véritables et raisonnables des missions ne 
voudraient d'ailleurs pas de l'appui gouvernemental, que 
réclament les zélateurs dont nous venons de parler, ne 
serait-ce que parce qu'ils savent très bien que l'antipathie 
contre l'Évangile n'en ferait qu'augmenter. 

Conclusion. — De quelque côté que nous envisagions les 
choses, la conclusion reste la même, c'est-à-dire que la seule 
attitude qui convienne à un Gouvernement sage et juste. 



l.E GOUVERNEMENT COLONIAL NEERLANDAIS 483 

envers l'Islam, serait de lui garantir aussi strictement que 
possible, la liberté religieuse, avec des réserves quant au 
côté politique du système musulman et en laissant ouvertes 
toutes les voies qui peuvent conduire les Mahométans à une 
évolution sociale, supérieure à leur doctrine religieuse. 

Les Mahométans, eux-mêmes, peuvent accepter un régime 
de ce genre, car leur loi et leur doctrine sont, somme toute, 
assez pratiques pour leur fournir la manière d'exercer et de 
professer leur religion sous une domination étrangère. La 
nécessité, du moment qu'elle vient du dehors, supprime 
bien des difficultés pour les Musulmans, à condition qu'ils 
puissent vivre leur vie intime selon les lois religieuses ; 
cela étant, ils peuvent reconnaître à la puissance étrangère 
sous la domination de laquelle Allah les a placés, le droit 
d'édicter les règles qui conviennent à sa propre nature. 

Dans tout le monde musulman prévaut un proverbe qui 
dit : « Un royaume peut subsister sans la vraie foi, mais il 
ne le peut en vivant d'injustice. » 



IV 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMETANS 



La conclusion de noire dernière conférence ne conduit pas^ 

à des résultats positifs. 

Les partisans sérieux de la politique morale n'auront 
pas, je crois, d'objections réelles contre mes observations 
sur noire question islamique et sa solution, fis ne se mon- 
treront cependant pas satisfaits des conclusions auxquelles 
nous sommes arrivés, et je n'en suis pas moi-même très 
content. Dans la vie des Indonésiens, soumis ou exposés au 
système de Tlslâm, nous avons délimité le domaine de la 
religion pure, où le gouvernement et ses fonctionnaires 
doivent maintenir une stricte liberté. Nous avons encore 
marqué dans cette vie musulmane un autre terrain, de 
caractère presque religieux, où, sans intervenir arbitraire- 
ment, nous pourrions du moins préparer les voies d'une 
évolution aussi large que les circonstances le permettent, 
puis enfin, le terrain politique pour lequel la liberté doit 
être soumise à quelques restrictions dans l'intérêt général. 
Le modus vivendi auquel on arrive par ces principes ne 
saurait rendre cependant quedes services négatifs: il s'écarte 
du mal sans s'approcher du bien. 

Nous ne pouvons pas nous en tenir aux mesures qui ne 
servent qu'à prévenir les révoltes et les mécontentements, 
pour fortifier notre autorité sur les indigènes. Notre but 
n'est pas le « repos public » qu'on appréciait tant autre- 



l.KS PAYS-BAS KT LKL RS MAHOMÉTANS ^S5 

fois, mais le mouvement. Notre domination doit se justi- 
fier par l'accession des indigènes à une civilisation plus 
élevée. Ils doivent acquérir parmi les peuples sous notre 
direction la place que méritent leurs qualités naturelles. 

C^ est par r éducation et renseignement que les Musulmans 
peuvent être libérés de lélroitesse du système islamique. 
L'éducation et l'enseignement sont les moyens pour at- 
teindre ce but. Même dans les pays de culture musulmane 
beaucoup plus ancienne que celle de notre archipel, on les 
voit mis en œuvre avec succès, pour libérer les Mahomé- 
tans du bagage d'idées si arriérées qu'ils traînent encore. 
Je sais bien que pourdes raisons historiques, \e système reste, 
quand même, inaccessible à une réforme satisfaisante : ni 
la modernisation de la loi, ni la vulgarisation des doctrines 
mvstiques n'y suffiraient. Mais la société musulmane, igno- 
rant dans la pratique ce qu'elle n'ose pas réformer, est en 
route pour la culture moderne, en dehors de son système : 
•c'est ce qui se passe en Turquie, en Egypte, en Syrie. 

Comme éducateurs et instituteurs des Mahométans indo- 
nésiens, nous avons pour nous beaucoup d'éléments de suc- 
cès qu'on ne trouve guère au même degré dans les autres 
pays. La pénétration tardive de l'Islam dans nos îles a em- 
pêché son influence de s'étendre à tous les actes de la vie. 
Cela facilite l'accession aux idées nouvelles, à condition 
de ménager en théorie le principe religieux. L'habitude 
séculaire que les indigènes ont, à Java surtout, de s'entendre 
avec des races et des civilisations très variées a gardé ce 
peuple de la petitesse d'idées qui résulte de l'isolement. On 
trouverait difficilementune population plus docile envers ses 
chefs que les Javanais ; l'aristocratie javanaise est d'une 
promptitude aussi exceptionnelle à suivre les voies indi- 
quées par les fonctionnaires du Gouvernement étranger du 
pays. 



486 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Circonstances favorables dans les Indes, surtout à Java. 
Les fonctionnaires indigènes sollicitent et suivent les 
conseils de leurs chefs européens, avec une confiance tou- 
chante, principalement en ce qui concerne l'éducation à 
donner à leurs enfants. On leur conseillait en général, autre- 
fois, de ne faire donner à leurs fils qu'une éducation très 
élémentaire, les connaissances nécessaires aux Européens 
pour se faire une position étant inutiles pour les indigènes, 
dans leur sphère de travail bornée. Ces conseils ont été 
fidèlement suivis, quoique les motifs qui les inspiraient les 
eussent fait accueillir d'un sourire ironique. L'Européen 
a changé d'opinion sur la valeur intellectuelle de l'indi- 
gène. Il commence peu à peu à apprécier sa valeur mo- 
rale. L'expérience faite, que tout dépend du soin donné à 
l'éducation, réduit au silence les détracteurs de la mentalité 
de la race indigène. En même temps, le désir de se former 
dans le sens de notre culture moderne se manifeste, de 
plus en plus, dans les classes élevées de Java. 11 en résulte 
que l'offre d'instruction fournie par le Gouvernement reste 
bien au-dessous de la demande. Dès qu'un certain nombre 
de jeunes indigènes eurent goûté aux fruits de l'arbre de 
la science, d'autres suivirent en grand nombre ; ils seraient 
encore plus nombreux si la bureaucratie européenne, avec 
son conservatisme incarné, n'avait arrêté pendant quelque 
temps ce nouveau courant. 

Ce courant favorable a besoin d'une direction forte. 

Le nombre des élèves indigènes qui demandaient à entrer 
dans les écoles primaires européennes augmentant toujours, 
on se mit à contrecarrer ce mouvement sous des prétextes 
qui, s'ils avaient été sérieux, auraient tout aussi bien servi 
pour exclure beaucoup d'enfants européens. On prétendit 
consoler les refusés en fondant pour eux une nouvelle caté- 
gorie d'écoles qui ne répondaient pas aux besoins. On 
donna avec largesse aux Chinois, qui le réclamaient bruta- 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMÉTANS 487 

lement, renseignement qu'on refusait aux indigènes, qui 
demandaient discrètement. Ce qu'obtenaient les indigènes 
rappelle la croûte de pain noir de la fable de Gellert, que le 
richard jette d'un geste généreux au mendiant alïamé. 

Si on peut conclure de ces faits à l'indifférence du Gou- 
vernement pour les aspirations du monde indigène vers 
notre civilisation, on peut d'autre part citer de nombreux 
exemples d'encouragements officiels, qui témoignent déplus 
de sympathies pour ce mouvement intellectuel. Si honora- 
bles que fussent ces témoignages de bon vouloir, l'indolence 
des organes gouvernementaux, qui auraient dû appuyer et 
diriger le courant, n'en était pas moins manifeste. Rien de 
plus attristant que de voir comment on traitait des jeunes 
gens ayant suivi la nouvelle direction avec tout le succès 
qui ne dépendait que d'eux-mêmes. 

Exemples de la déplorable indécision des autorités. 

Un jeune homme indigène, élevé en Hollande, entière- 
ment d'après nos méthodes, avait passé ses examens pour le 
service administratif colonial. Mis à la disposition du gou- 
verneur général pour occuper une place de fonctionnaire, 
il fut nommé; mais peu de temps après, on le retira du 
corps des administrateurs, pour le placer dans le service 
spécial du crédit agricole. 

Un autre, qui avait fait les mêmes études avec le même 
succès, fut désigné de suite pour cet emploi spécial. Devrait- 
on s'étonner, en conséquence, si l'opinion se répandait, 
dans l'aristocratie javanaise, que le Gouvernement voudrait 
faire de tous les indigènes ayant passé l'examen de haut 
fonctionnaire des employés spécialisés dans la branche du 
« crédit » ? Ce ne serait pas la vérité, car un autre jeune 
indigène, après avoir passé brillamment l'examen de haut 
fonctionnaire, eut à féliciter de leurs nominations tous ses 
camarades européens, dont la plupart étaient classés au- 
dessous de lui comme capacités, avant qu'on s'occupât 



488 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

de lui, si peu que ce fût. A force de démarches, il réussit 
enfin à obtenir une place médiocre dans le corps de l'admi- 
nistration indigène. Ses compatriotes eussent donc été 
fondés à se demander si c'était réellement la peine de faire 
donner une éducation si coûteuse à leurs fils, quand le 
Gouvernement semblait attacher si peu d'importance aux 
résultats. 

Qu'on me comprenne bien. Mon intention n'est pas de 
défendre l'introduction d'indigènes dans le corps adminis- 
tratif européen, comme une mesure désirable. Mais la loi 
en vigueur depuis 1864 les y admet et les portes des écoles, 
qui V conduisent, leur sont ouvertes. On leur permet de 
subir les examens pour les fonctions administratives euro- 
péennes. Dans ces conditions, le traitement qu'ont subi les 
trois jeunes gens dont nous venons de parler est injuste. 
11 est inadmissible de réserver aux candidats indigènes qui 
réussissent, le rôle de victimes des indécisions officielles. 

Un autre jeune indigène, voulant aller faire son droit, 
désirait savoir auparavant si, après avoir satisfait aux exi- 
gences des règlements il ne se verrait pas exclu, à cause de 
son origine, d'une place dans le corps judiciaire de sa pa- 
trie. Un an avant le moment d'une décision pour l'orien- 
tation de ses études, il prit des informations auprès du 
Gouvernement. Deux années plus tard, le Gouvernement 
lui fit une réponse plus ou moins évasive, ne disant ni oui 
ni non. 

La même réponse conditionnelle et réservée, point satis- 
faisante, en conséquence, fut encore faite à un autre indi- 
gène, qui voulant se faire ingénieur, désirait des garanties 
officielles sur les possibilités que le service de l'État lui 
offrait dans cette branche. 

Un seul geste du Gouvernement semble dicté par la con- 
science naissante de ses devoirs, envers le mouvement 
intellectuel de ses sujets indigènes : c'est la création d'une 
école de droit pour les Indigènes. Mais peu après sa nais- 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMÉTANS 489 

sance, l'institution nouvellement née fut laissée sans soins, 
car malgré beaucoup d'instances, rien n'assura officielle 
ment l'avenir normal des élèves : raison dirimante pour 
détourner les pères de confier leurs fils bien doués à ce 
nouvel établissement. 

Ce que tant d'autres nations coloniales essaient d'imposer 
à leurs sujets, avec beaucoup de peine, une éducation qui 
les rende capables d'associer leur vie à celle de leurs maîtres, 
la population de Java et de nos possessions extérieures 
nous supplie de le lui donner. Ne serait-ce pas une honte 
ineffaçable pour notre administration coloniale que de 
laisser inexploitée cette mine d'or intellectuelle, comme un 
concessionnaire qui, faute de capital, n'exploite son terrain 
qu'à la surface, jusqu'à ce qu'un syndicat énergique vienne 
prendre sa place? 

La solution de la question islamique dépend de V adhésion 

des indigènes à notre civilisation. 

Quels sont les rapports de ces faits avec la question mu- 
sulmane néerlandaise? 

A mon avis, elle est là tout entière, car sa solution dé- 
pend entièrement de l'association des Musulmans, sujets de 
la Hollande, avec les Hollandais eux-mêmes. Si cette asso- 
ciation s'accomplit, il n'y aura plus pour nous de question 
islamique; il y aura assez d'unité entre les sujets de la 
Reine qui vivent sur les côtes de la mer du Nord et ceux qui 
vivent dans l'empire de rinsulinde,pour ôter toute signifi- 
cation politique et sociale à la différence de religion. Si, au 
contraire, cette association ne se fait pas, l'essor inévitable 
de la civilisation des Indonésiens les éloignera de plus en 
plus de nous, car d'autres que nous auront alors en main 
la direction de leur évolution intellectuelle. 

V opinion publique des Pays-Bas doit se montrer ferme. 
L'expérience ne nous permet pas d'espérer que la solu- 

XIV. 32 



490 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tion vienne d'abord du Gouvernement. Si la sympathie 
nécessaire ne lui fait pas défaut, il manquera certainement 
de force pour accomplir cette besogne. Peu importe, pour 
le moment, la cause de cet état de choses : il est acquis que 
le Gouvernement est un corps à marche alourdie, dans 
lequel les coups brusques amènent seuls quelque mouve- 
ment. Le chant guerrier de Max Havelaar (i), le cri d'alarme 
de Wekker (2) dans le A vondpost, ont provoqué des mesures 
officielles, que les exposés paisibles d'hommes compétents 
n'avaient pas réussi à faire prendre. Des Chinois presque 
rebelles ont vu s'accomplir des souhaits que l'indigène 
calme et docile formait en vain. 

Pour ceux qui n'aiment pas le bruit, il n'est qu'un 
moyen d'arriver a» but : moyen qui opère lentement, il est 
vrai, mais sûrement. C'est la pression que l'opinion pu- 
blique ne manque pas d'exercer à la longue sur le Gouver- 
nement. Nous devons donc, avant tout, convaincre le peuple 
hollandais que l'association de la vie indigène de l'Archi- 
pel indonésien à notre vie nationale doit se faire dans l'in- 
térêt des deux parties. II faut qu'on sache que le mouve- 
ment intellectuel des hautes classes de la société indigène 
rend cette association urgente, qu'il y a. periciilum in mora. 
Il ne suffit pas que cela se dise en paroles : il faut tra- 
vailler dans cette direction, il faut faire des sacrifices d'ar- 
gent et de travail. Sans l'appui continuel de l'initiative 
privée, il v aura toujours danger que le Gouvernement, 
avec son indécision proverbiale, ne se laisse surprendre par 
les circonstances et ne laisse passer le moment favorable 
pour prendre les rênes en mains et les garder. 

(i) Héros da célèbre roman de Multatuli (E. Douwes Dekker). 

(2) Wekker (Riveilleur). C'est le pseudonyme de l'auteur d'une série 
d'articles sur la situation à Atchéh, qui ont causé un certain bruit et abouti à 
une enquête officielle. 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMETANS 49 1 

Seuls les amis des missions ont monlré qu'ils n ignoraient 

rien de tout cela. 

L'idée qu'il s'agit d'un intérêt national vital, ne dépasse 
pas chez nous des cercles assez limités. Les seuls qui s'en 
soient rendu compte sont les amis zélés et actifs des mis- 
sions. Ils aspirent eux-mêmes à une association d'ordre 
plus élevé que celle dont nous parlons, car ils désirent 
une union qui, si elle se réalisait, supprimerait toutes les 
antithèses gênantes. Ce serait l'unité de civilisation et de 
conscience nationales entre les parties orientales et occi- 
dentales du royaume néerlandais. Ah ! si cela pouvait se 
faire ! Mais malgré l'admiration avec laquelle nous con- 
templons le labeur et les sacrifices des missionnaires, 
malgré notre grande admiration pour ceux qui, dans la 
mère-patrie, apportent un appui inépuisable à leur œuvre, 
nous ne pouvons oublier le peu de chances de la mission 
chrétienne dans les pavs où a soufflé l'haleine de l'Islam. 
Dans les missions mêmes, les esprits raisonnables ne se 
font pas trop d'illusion, tout en poursuivant leur tâche. Il 
ne saurait donc être question que notre peuple et son Gou- 
vernement puissent abandonner à la mission chrétienne 
l'association en vue, sans se soucier du mouvement favo- 
rable à sa réalisation qui se manifeste en ce moment dans 
le monde indigène. 

Les indigènes musulmans désirent une association nationale 
et politique, et non une association religieuse. 
Ce mouvement témoigne clairement et nettement de 
l'accomplissement d'une belle pensée politique et nationale., 
faisant de l'État néerlandais une puissance divisée en deux 
parties très éloignées géographiquement, mais unies inti- 
mement par un même esprit : l'une dans le nord-ouest de 
l'Europe, l'autre dans le sud-est de l'Asie. Il ne s'agit pas 
d'une utopie idéale. Le but est positif; le Gouvernement et 
le peuple néerlandais se reprocheraient trop tard de l'avoir 



4g2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

perdu de vue, s'ils ne saisissaient pas des deux mains l'oc- 
casion favorable qui se présente actuellement. 

Les vers de Goethe prennent ici toute leur force et leur 
valeur : 

Was du ererbt von deinen Viltern hast, 
Ervvirb es, um es zu besitzen. 

Les beaux et riches pays conquis, sont pour nous l'héri- 
tage dont il est question ; le lien politique d'une domina- 
tion les unit à nous. Si nous voulons défendre cette unité 
politique contre la tempête des temps, il faut que l'annexion 
matérielle soit suivie de l'annexion spirituelle. 

Pour prévenir les désillusions et les malentendus, nous 
devons nous rendre exactement compte des limites dans 
lesquelles l'annexion spirituelle est réalisable. Si importante 
que la religion soit pour notre vie nationale et politique, ce 
n'est pas elle qui nous lie les uns aux autres, même dans 
le petit royaume néerlandais de l'Occident. Notre unité a 
ses racines dans des idées de civilisation plus générales où 
le christianisme est sans doute pour beaucoup, mais qui 
unissent aussi les chrétiens des sectes les plus diverses, 
les juifs et les athées. Toutes ces catégories revendiquent 
également le respect de ce qui est le propre de chacun ; 
toutes sont animées du même sentiment national, senti- 
ment général qui provoquerait la résistance à outrance,, 
contre toute tentative de changement de nationalité. 

Notre État et notre nation ne sauraient donc entreprendre 
une propagande se proposant d'amener les indigènes maho- 
métans à une religion qui n'est pas la seule chez nous, 
quoique comptant un grand nombre d'adeptes. 

L'État ne peut intervenir dans cette lutte que pour garan- 
tir à chacun son droit de liberté. Seule, une corporation 
religieuse, Église ou société missionnaire, pourrait tenter 
de saper les fondements du système islamique, qui en est 



LKS PAYS-BAS ET LEURS MAHOMETANS 498 

à la domination partielle et prétend à la domination absolue 
de la vie des indigènes musulmans. 

On n'en sera pas moins fondé à engager une action ten- 
dant à incorporer les indigènes, plus étroitement qu'aupara- 
vant, dans notre unité politique et dans notre nationalité. 

Ils n'ont plus de vie politique ou nationale à eux, depuis 
des siècles ; nous leur avons pris depuis longtemps ce qu'ils 
en possédaient, en leur promettant une entière liberté reli- 
gieuse; nous avons assumé le devoir moral de leur ap- 
prendre à partager notre vie politique et sociale. Eux-mêmes, 
en nous suppliant de réaliser cette annexion spirituelle, ils 
nous ôtent tout prétexte de retard. 

On ne se rend pas du tout compte chez nous combien 
<:ette impulsion est forte chez eux. Ce ne sont pas seulement 
les fonctionnaires indigènes et en général l'aristocratie, qui 
veulent faire apprendre à leurs enfants d'abord le hollandais, 
puis ensuite, le plus possible des sciences que la connais- 
sance de cette langue leur rend accessibles. Le nombre de 
ceux qui aiment mieux confier leurs fils pour l'enseignement 
et l'éducation à des Européens, que les élever dans les 
sciences de l'Islam, augmente même parmi les savants ma- 
hométans. On apprend tous les jours à Java que les pesan- 
frèns perdent beaucoup et qu'aujourd'hui, tout le monde 
veut aller à Vécole. La crainte, si générale autrefois dans les 
cercles dévots, que le contact de la civilisation néerlandaise 
mette en danger la croyance héréditaire, fait place de plus 
en plus à la conviction qu'on peut très bien rester fidèle 
aux idées et aux habitudes religieuses d'autrefois, sans pour- 
suivre sa vie dans l'ignorance, dont on ne peut mieux se 
débarrasser qu'en confiant ses enfants à l'école européenne 
■et même, si les circonstances le permettent, à l'éducation 
familiale européenne. 



494 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Inconvénients des écoles chrétiennes subventionnées avec 

enseignement religieux obligatoire. 

Cette confiance ne va pas sans restrictions, quand l'in- 
digène doit, faute de place ou pour raison économique, 
envoyer ses enfants à une école chrétienne, où tous les 
élèves sont obligés d'assister à renseignement religieux. 
Beaucoup d'entre eux ne considèrent pas cette obligation 
comme un obstacle insurmontable, et c'est bien la meilleure 
preuve d'un besoin profond d'instruction. Il serait dange- 
reux d'en tirer d'autres conclusions. Le fait qu'on se sou- 
met quelquefois à la condition de la nécessité, ne nous 
autorise pas à croire que des écoles chrétiennes subvention- 
nées, maintenant cette obligation, pourraient répondre au 
pressant besoin d'instruction européenne des indigènes de 
Java. La grande tolérance, l'indifférence religieuse rela- 
tive de la majorité de l'aristocratie javanaise répondent, il 
est vrai, à l'habitude séculaire des classes populaires de 
rapports avec les étrangers de toute race et de toute religion. 
Gela rend la tâche des missionnaires plus aisée que dans 
les autres pays musulmans. Mais la plupart des théologiens- 
légistes seraient poussés par l'activité énergique de la mis- 
sion chrétienne, à sortir de la petite sphère dans laquelle 
ils ont l'habitude de vivre, et à réagir. Ils regarderaient la 
tentative de convertir des Mahométans au christianisme, 
comme un essai des Européens pour leur prendre encore 
ce qu'Allah leur a promis dans l'autre vie, après leur avoir 
enlevé tant de biens terrestres. 

Si le Gouvernement pousse ceux qui veulent s'instruire 
suivant le sens occidental du mot, vers les écoles subven- 
tionnées, où renseignement religieux chrétien est obliga- 
toire, l'opposition ne tardera pas à se manifester. Il en 
résultera soit un nouvel arrêt du mouvement vers notre 
civilisation, soit la demande d'écoles musulmanes subven- 
tionnées, si le Gouvernement persiste à vouloir pour les 
indigènes des écoles à tendance religieuse. 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAMOMÉTANS 495 

Selon toute probabilité, cela ne mènerait provisoire- 
ment qu'à diminuer l'envie d'une éducation intellectuelle, 
parce que la société indonésienne n'a pas encore le moyen 
de créer un assez grand nombre d'écoles pouvant récla- 
mer des subsides du Gouvernement. En exploitant cette 
situation par l'obligation pour les Mahométans de fréquen- 
ter des institutions entretenues, en grande partie, par les 
impôts qu'ils paient eux-mêmes, et dont le programme sco- 
laire comprend la propagande chrétienne, on se mettrait, 
suivant moi, en contradiction directe, aussi bien avec le 
principe de Fécole libre, qu'avec celui d'une politique pré- 
voyante. 

Encore une fois, le grand désir de s'élever jusqu'à notre 
civilisation, dont la société indigène fait preuve depuis 
vingt-cinq ans, est tout à fait en dehors de la religion. Nous 
devons nous réjouir que les indigènes ne se soucient pas 
trop, à ce point de vue, des principes de l'Islam, qui en réa- 
lité serait contraire à cette fusion. Comme peuple et 
comme État, nous devons leur tendre la main, sur un ter- 
rain neutre dans l'ordre de la religion. Nous devons laisser le 
soin des questions religieuses aux seules institutions et so- 
ciétés dont la vocation est de poursuivre une assimilation 
beaucoup plus intime et plus élevée. 

Notre enseignement et noire éducation doivent viser, en 
premier lieu, les classes les plus élevées de la société 
indigène. 

L'éducation et l'instruction dans le sens européen, avec 
plus ou moins d'adaptation à leurs besoins spéciaux, voilà 
ce que les indigènes musulmans nous demandent. Notre but 
ne saurait être de combattre l'Islâm, ni de tâcher de con- 
vertir les indigènes au christianisme, mais d'appuver leurs 
efforts, pour se libérer des parties du système islamique 
qui, sans être du domaine de la théologie pure, empêchent 
ces populations de participer à notre culture moderne. 



496 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Reste à savoir comment et à qui appliquer d'abord les 
moyens à employer. Nous devons nous placer au seul point 
de vue de la pratique, sans nous occuper des « cas suppo- 
sés », dont la solution ne paraît pas urgente pour le mo- 
ment. 

Contre l'opinion qu'en donnant satisfaction àla demande 
d'éducation du Javanais et du Malais des classes plus éle- 
vées, nous ne faisons que remplir un devoir, on entend 
souvent objecter que ce serait atteindre l'aristocratie seule, 
sans que la grande masse soit touchée. On nous dit qu'il en 
résulterait une trop grande différence de culture entre les 
gens de naissance et le bas peuple, ce qui aurait pour résul- 
tat la destruction de l'harmonie entre les différentes classes 
de la population. 

Mieux vaudrait certes s'attaquer, en même temps, à tous 
les éléments du corps malade, si on connaissait les voies et 
si on disposait des moyens qui conviennent, pour élever le 
simple Javanais à un degré supérieur, et rapprocher en 
même temps la noblesse javanaise aussi près que possible 
de notre intellectualité. Mais cela est au-dessus de nos 
forces, ne serait-ce que parce que la psychologie de 
l'homme du peuple nous offre encore trop de problèmes à 
résoudre. 

Faute d'un diagnostic méritant toute confiance, le 
remède pourrait avoir un résultat absolument mauvais. 
Chaque tentative pour élever le niveau social de l'homme 
du « desa » nous fait courir le danger de le conduire, mal- 
gré lui où il ne devra pas aller, sans que nous ayons la 
conviction que cela puisse lui être utile. 

Création récente des écoles de« desa ». 

Je n'attends pas grand'chose des écoles nouvellement 
ouvertes dans les « desa ». Elles feront probablement du 
bien, mais les plus optimistes eux-mêmes ne pourraient 
probablement pas considérer cette nouveauté comme un 



LES PAYS-BAS ET LEIRS MAHOMETANS 497 

pas de géant vers la grande association nationale. Pour 
expérimenter sur ce terrain, il faut attendre que nous puis- 
sions utiliser les avis précieux d'un nombre de Javanais 
de haute culture, joignant le savoir occidental à l'avan- 
tage de l'expérience orientale. Ils pourront nous dire, 
avec moins de chances d'erreur, comment amener les 
humbles laboureurs de leur race à participer dans une cer- 
taine mesure à la vie moderne, suivant des limites natu- 
relles. On préfère toujours entreprendre le travail qui pré- 
sente le plus de chances de succès ; or, avec les classes no- 
bles de Java, on est sûr d'un succès, pourvu qu'on développe 
l'application des moyens dont l'expérience a déjà démontré 
l'efficacité, sans oublier de tenir compte des conditions 
locales. 

Éducation d'indigènes bien doués, dajis les Pays-Bas. 

Les jeunes indigènes d'un mérite réel doivent pouvoir 
compter sur nos encouragements et surnotre appui, pour se 
livrer en Hollande aux études d'enseignement supérieur, 
qui ne sont pas encore représentées dans leur patrie. Nous 
ne ferons ainsi que continuer la construction d'un édifice 
dont les fondements existent déjà ; car il y a des dizaines 
d'étudiants indigènes, dans nos universités, sans qu'aucun 
ait été incité par le Gouvernement à prendre cette voie. 
Il est de la plus haute importance, pour ces jeunes étu- 
diants, qu'ils trouvent chez nous des conseillers, méritant 
leur confiance, des cercles d'amis sympathiques et sérieux. 
Un danger spécial les menace généralement en Hollande, 
dont il importe de les garder: c'est celui d'être gâtés par 
de soi-disant amis maladroits, qui regardent ces indigènes 
modernisés comme des phénomènes curieux, des objets de 
démonstrations intéressantes. Ils les amènent à s'exhiber 
pour ainsi dire devant un public stupéfait de leurs tours de 
force intellectuels, à faire des conférences, à écrire dans les 
journaux sur des sujets, que leur pensée ne saurait encore 



498 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

approfondir. On comprend aisément que^, traités ainsi, des 
indigènes heureusement doués perdent parfois l'équilibre 
et échouent moralement. 

L'instruction européenne pour les indigènes qui restent 

che^ eux. 

Nous devons aux Indes, ouvrir aussi largement que pos- 
sible pour les indigènes, les meilleures institutions de l'en- 
seignement européen. Là encore, rien de nouveau n'esta 
créer. On ne fera que confirmer et développer ce que les 
indigènes eux-mêmes ont déjà réussi à créer, car, jusqu'ici, 
ils ont dû, pour ainsi dire, forcer les portes de ces écoles, 
malgré la réserve des autorités. Parfois même, on a eu l'air 
de prendre ces pionniers de la culture indigène pour des 
agitateurs. 

Qu'on fonde de plus des écoles moyennes et d'enseigne- 
ment technique, spécialement arrangées pour les besoins 
indigènes, mais qu'on ne perde pas trop de temps à réflé- 
chir aux projets. Des délibérations sans fin auraient pour 
résultat, qu'une génération encore serait privée de l'édu- 
cation si impatiemment attendue. Mieux vaut, pour le 
moment, une école imparfaite que pas d'école du tout. 

Qu'on mette à la disposition des indigènes de bonnes 
écoles primaires européennes, pour que la foule de ceux qui 
le désirent puisse y apprendre à fond la langue néerlan- 
daise, qui leur servira d'instrument de travail pour une 
culture plus élevée. 

Éducation en dehors de r école. 

Il arrive souvent que les indigènes ne retirent pas tout le 
profit possible de leur enseignement, parce qu'après les 
heures scolaires, ils vivent dans un milieu plutôt nuisible à 
leur éducation. Un intérieur familial correspondant à ce 
qu'ils apprennent à l'école serait donc, sous ce rapport, d'un 
intérêt prépondérant. Au début, pendant la première période 



LES PAYS-BAS ET LKURS MA}10METANS 499 

du mouvement vers Tassociation nationale, on ne pourra 
leur procurer l'équivalent que dans la vie de famille euro- 
péenne. C'est une des grandes difficultés qui attendent les 
initiateurs du mouvement intellectuel, mais elle n'est pas 
insurmontable. 

La mission chrétienne pourrait y contribuer. 

Ici, quoiqu'incompétent, j'inclinerais presque à faire une 
prière, et aussi à donner un conseil à ces hommes et 
femmes qui sacrifient leur existence aux durs labeurs des 
Missions. 

La Mission procède souvent, avec raison, par des voies 
indirectes. L'enseignement, la médecine, l'agriculture, ser- 
vent aux missionnaires de moyens pour mettre les indi- 
gènes en contact avec le christianisme. L'enseignement, à la 
vérité, n'a pas beaucoup rendu comme moven de mission 
dans les pays musulmans : je veux dire qu'il ne produit 
pas de conversions. Comme on l'a vu, les Musulmans, dont 
l'enseignement laisse tant à désirer, profitent volontiers 
du nôtre, quand les élèves ne sont pas tenus de prendre 
part à l'instruction religieuse. Les missions n'en continuent 
pas moins à s'engager dans cette direction en se conten- 
tant, provisoirement, de l'extension de l'esprit chrétien, 
chez ceux qui ne veulent pas encore de la doctrine chré- 
tienne. Avec la mission médicale, il en est de même. 

Or on a grand besoin à Java, et il en sera de même dans 
les autres îles de l'Archipel, d'intérieurs familiaux, de pen- 
sions, où les nombreux jeunes gens des familles indigènes 
qui fréquentent les différentes écoles puissent recevoir une 
éducation sérieuse. N'est-ce pas un devoir tout indiqué pour 
les missions de faire face à ce besoin ? Qu'elles procurent à 
ces jeunes gens, pour une rétribution modique, une pension 
convenable dans des familles chrétiennes, vivant simple- 
ment, et qui puissent les habituer à la vie dans une atmo- 
sphère de pratique chrétienne, sans tenter pour cela de les 



5oO KEVUE DU MONDE MUSULMAN 

convertir. La mission pourrait trouver dans cette direction 
un champ de travail de grand avenir. 

A ce conseil qu'on ne m'a pas demandé, j'en joins en- 
core un autre. S'il est désirable qu'au commencement de 
leur nouvelle éducation, les jeunes indigènes soient reçus 
dans des intérieurs européens de bonnes mœurs, la cause 
principale en est que la famiile indigène ne peut pas encore 
donner à ses fils l'appui moral dont ils ont besoin. Cela 
changera, mais il faut commencer par élever le niveau 
d'éducation de la femme. 

La femme indigène doit être plus instruite ; elle doit 
surtout être mieux formée moralement. L'école peut faire 
quelque chose, mais la grande réforme doit venir de 
l'influence personnelle des femmes européennes, de mœurs 
éprouvées. On a bien vu déjà quelques jeunes filles de gran- 
des familles javanaises fréquenter les écoles européennes 
pendant un certain nombre d'années; mais ce qu'elles rap- 
portent chez elles, de formes sociales et de connaissance du 
néerlandais, ne constitue généralement qu'un vernis : il leur 
sert juste assez pour leur éviter d'être déplacées, en devenant 
les épouses d'indigènes de culture occidentale. Elles quittent 
trop tôt l'école, hors de laquelle on ne donne pas assez de 
soin à la formation de leur caractère, pour en faire des com- 
pagnes capables d'aider leurs maris à élever leurs familles 
au niveau de nos ménages européens, auxquels nous voulons 
les associer. Sans femmes indigènes de haute culture, l'asso- 
ciation ne peut se faire ; avec leur aide, son succès est assuré. 

Quiconque voudra collaborer, dans cet ordre d'idées, à la 
formation morale de quelques centaines de fillettes de Java, 
pourra se flatter avec raison de voir un jour, comme fruit 
de ce labeur, la vie monogame devenir la vie normale du 
monde indigène, et les parents javanais travailler sérieuse- 
ment à édifier la vie de leurs enfants. Cette tâche n'est-elle 
pas assez belle pour inciter au sacrifice les missionnaires 
femmes. 11 y aura pour elles sacrifice, même en ce sens 



LES PAYS-BAS ET LELRS MAIIOMÉTANS 5oI 

qu'elles devront borner leurs elTorts au but réalisable de 
Tassociation sociale et nationale, sans la mettre en danger, 
par des essais prématurés de conversion. 

Celui qui escompte la christianisation des Musulmans 
indigènes (j'ai déjà dit pourquoi je n'en partage pas l'espoir) 
doit, en tout cas, voir dans l'annexion nationale et politique 
des sujets néerlandais un premier pas dans cette voie. Il 
doit donc y travailler de toutes ses forces. En effet comme 
tout autre Hollandais, de n'importe quelle secte ou classe, 
le missionnaire se fera mieux comprendre de compatriotes 
orientaux, civilisés à notre manière, que des sujets indigènes 
de cet ancien régime, dont, espérons-le, la fin s'approche. 

On doit garantir aux indigènes de culture supérieure une 

grande part dans le service de l'État. 

En multipliant les occasions pour les indigènes d'arriver 
à une formation supérieure, le Gouvernement devra réviser 
la répartition des fonctions officielles, de façon qu'on en 
réserve une grande partie aux indigènes de culture mo- 
derne. On ne peut pas s'en tenir à l'état actuel des choses : 
on voit encore les chefs des bureaux de l'administration 
centrale regarder les jeunes indigènes élevés à l'occidentale 
comme d'effrayants fantômes, qu'on case après de longues 
hésitations dans quelque coin écarté, comme pour n'avoir 
plus à s'inquiéter de leur aspect. Ils ne tombent pourtant 
pas du ciel comme des météores, et on sait plusieurs 
années d'avance qu'ils viendront solliciter la place qui leur 
est due. On n'a donc pas d'excuse quand on se laisse sur- 
prendre par leurs demandes, sans s'y être préparé. 

Le Gouvernement indonésien ne doit laisser aucun loi- 
sir à ses départements de l'Administration intérieure et de 
l'Instruction publique, avant qu'ils n'aient résolu d'une 
façon satisfaisante les problèmes que fait surgir cette évo- 
lution. Trouver des obstacles est assez facile; les lever est 
le devoir des chefs de nos colonies. 



502 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Objections mesquines contre l'association. 

Des gens sans courage ont souvent essayé d'effrayer les 
partisans de Tassociation nationale, en prophétisant que 
l'effort tenté créera une classe d'indigènes déséquilibrés, 
portés aux extrêmes et qui auront perdu le contact de leur 
milieu social sans pouvoir s'adapter à un autre. 

Ces vues se sont fait jour de tout temps, partout où un 
groupe de créatures tâchait de sortir de sa sphère devenue 
trop étroite. Jamais on n'a pu arrêter l'évolution. Dans la 
métropole, comme aux Indes, les changements dans la vie 
politique et sociale ne se réalisent pas aussi pacifiquement 
qu'ils s'élaborent sur le papier. Parmi ceux qui s'élèvent 
comme civilisation, il s'en trouve toujours qui, se lançant 
à l'improviste dans les sauts périlleux, provoquent des mo- 
ments de folie générale. Nous devons nous attendre à ce 
qu'il en soit ainsi aux Indes. Les prophètes de malheur 
montreront triomphalement l'accomplissement de leurs 
sombres prophéties. Mais le caractère exceptionnellement 
pacifique des indigènes nous donne pleine confiance que 
les déviations n'iront pas loin ; avec une direction intelli- 
gente, l'équilibre sera vite rétabli. 

Arrêter le mouvement est impossible. 

On ne doit d'ailleurs pas se figurer que l'affaire soit en- 
core au point de départ, comme si nous étions à un carre- 
four de routes, et comme s'il dépendait du bon plaisir du 
Gouvernement de s'orienter à droite ou à gauche. La ques- 
tion est engagée en dehors de la volonté du Gouvernement 
ou du peuple néerlandais. On peut dire qu'elle s'est posée 
malgré une certaine résistance officieuse. Il ne s'agit plus 
de savoir si les éléments de la population, aptes à une cul- 
ture plus élevée, viendront nous rejoindre sur le terrain 
intellectuel. Il reste seulement à décider si nous allons col- 
laborer à ce mouvement qui s'est manifesté avec force, et le 
diriger, ou s'il s'accomplira malgré notre résistance, et 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMÉTANS 5o3- 

alors sous la conduite d'autres inspirations qui ne se fe- 
ront pas attendre longtemps. Il me paraît que la réponse à 
cette question ne peut donner lieu à de longues contro- 
verses . 

Résumé de nos réflexions. 

Nous approchons de la fin d'une étude, au cours de la- 
quelle j'ai essayé de vous montrer ce que sont les princi- 
paux problèmes en présence desquels l'islamisation de 
35 millions de sujets néerlandais met notre Gouvernement 
et notre nation. J'ai essayé aussi d'indiquer la direction 
dans laquelle on pourrait, je crois, trouver la solution de 
ces problèmes. Qu'on me permette un regard en arrière, 
pour résumer encore une fois ces considérations. 

Nos vues, sur la propagation de l'Islam à travers le 
monde, nous expliquent plusieurs phénomènes qui sont les 
conséquences de cette propagation ou en dépendent : rigi- 
dité du svstème islamique contre tout ce qui résiste à 
son influence; caractère militant de Flslâm; facilité avec 
laquelle il augmente le nombre de ses fidèles, et en même 
temps indifférence pour la culture spirituelle ; amour des 
Musulmans pour leur religion ; inaccessibilité de leur 
crovance aux influences spirituelles du dehors, même 
quand la connaissance de la doctrine et la pratique de la loi 
laissent tout à désirer. 

En ce qui concerne le système de l'Islam, comme il se 
manifeste dans sa forme définitive, depuis le troisième 
siècle de l'Hégire environ, nous avons eu l'impression 
d'une raideur excessive, d'un manque absolu d'aptitude à 
Tassimilation. 

Forcé dans sa première période d'incorporer plusieurs 
éléments étrangers, il ne s'y est prêté qu'avec une répu- 
gnance manifeste, en contestant autant que possible tous 
les emprunts et en les représentant, par une fiction pieuse, 
comme basés sur des décisions du Prophète. Il s'est refermé 



504 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

sur lui-même, voilà mille ans environ, en déclarant infail- 
libles et éternellement valables, les préceptes auxquels il 
prétendait lier la foi, l'action et la pensée des hommes. 
Nous avons constaté ensuite le conflit inévitable et logique 
entre la vie réelle et la théorie. Cela nous a donné l'occa- 
sion de diviser la loi qui règle tout, en deux parties : celle 
qui en réalité gouverne la pratique, et celle qui n'a pour la 
vie réelle qu'une valeur relative. 

En envisageant chacune de ces parties séparément, nous 
avons vu que la doctrine des Mahométans n'exerce qu'une 
influence assez superficielle sur leurs actions et leurs pen- 
sées. Pour ce qui est de la loi, qui a toujours entravé plu- 
tôt que réglé le développement de la vie des Musulmans, et 
dont les données sont en flagrante contradiction avec les 
exigences du temps, nous ne trouvons, ni dans son système, 
ni dans l'histoire des peuples islamiques le moindre signe 
d'espoir de sa réforme. Nous ne pouvons pas non plus 
partager l'illusion de ceux qui croient qu'on trouverait 
dans la mystique les éléments nécessaires à l'émancipation 
et à évolution de l'esprit mahométan. 

Nous avons essayé ensuite de délimiter le degré d'influence 
des difl"érentes parties du svstème musulman, sur la vie des 
Mahométans indo-néerlandais, afin de déterminer la posi- 
tion que les Pa}'s-Bas, le Gouvernement et les fonctionnaires 
doivent prendre vis-à-vis des manifestations de la vie indi- 
gène, influencées par l'Islam. Nous avons dit qu'il faut 
témoigner d'un respect illimité pour tout ce qui tient à la 
religion, au sens strict du mot. Nous avons demandé le 
même respect pour les institutions du droit musulman 
relatives à la famille, puisqu'elles sont plus que les autres 
intimement liées aux idées religieuses. Nous n'avons pas 
manqué de noter qu'à cet égard, on doit laisser largement 
ouvertes les voies qui peuvent conduire à une évolution ou 
à une émancipation, en se gardant bien de tout ce qui 
pourrait contribuer à pétrifier ou fixer ces institutions. 



LKS PAYS-BAS ET LKIBS MAMOMKTANS 5o5 

Nous avons recommandé rindiflérence pour toutes les 
parties du système qui sont en dehors de cette sphère, 
abstraction faite de ce que la doctrine et la loi contiennent 
d'éléments d'ordre politique; contre eux, le Gouvernement 
doit être tout à fait intransigeant. 

Nous sommes arrivés, en fin de compte, à la conviction 
que la ligne de conduite que le Gouvernement néerlan- 
dais doit sui\re envers l'islamisme se trouve nettement 
tracée. Mais, en même temps, nous avons constaté que le 
devoir de notre nation va beaucoup plus loin, les Néerlan- 
dais devant conduire les Musulmans indonésiens au rang 
que leurs aptitudes leur assignent parmi les autres peuples 
du monde. 

Nous avons reconnu aussi que le Panislamisme est bien 
l'obstacle le plus sérieux au progrès normal de la culture mo- 
derne, chez les Musulmans; il constitue un obstacle contre 
lequel les réformateurs musulmans se heurtent à chaque 
pas, même dans les anciens domaines de l'Islam, Nous avons 
vu que ces obstacles se trouvent déjà supprimés en grande 
partie par les indigènes eux-mêmes, en observant que 
depuis quelques dizaines d'années, les classes les plus élevées 
de nos Indonésiens musulmans s'eiTorcent spontanément 
de s'initier à la culture occidentale, dans sa forme néerlan- 
daise. Les premiers pas dans la voie d'une association de 
leur vie intellectuelle à la nôtre, ont été faits par eux, sans 
notre aide, pour ainsi dire. Il est donc temps de prendre en 
main la direction de leur mouvement et de les conduire 
en avant. Dans cette question si importante pour notre 
vie nationale, le gouvernement nous paraît sans réso- 
lution et sans énergie. Au lieu de dominer les circonstances, 
il en devient souvent le jouet, toujours surpris par des faits 
qui se produisent cependant aux yeux de tout le monde. La 
mission chrétienne, très laborieuse, suit un programme 
dont l'exécution, si elle était possible, amènerait certaine- 
ment l'émancipation nécessaire et l'évolution désirée. .Mais 
XIV. 33 



5o6 PEVUE DU MONDE MUSULMAN 

son programme est ouvertement en opposition contre 
l'essence même du système islamique. 

C'est donc un programme qui, en tenant compte de l'ex- 
périence acquise, n'a que peu de chance de succès, même en 
laissant de côté le fait que, ni notre gouvernement, ni notre 
peuple ne sauraient le prendre pour règle de conduite. 

Le peuple et le gouvernement ne peuvent ouvrir aux 
indigènes la bonne voie qu'ils cherchent, en souhaitant une 
association intellectuelle avec nous, qu'en tournant le svs- 
tème de l'Islam ; cette voie doit rester en dehors de la 
religion ; elle ne doit tendre qu'à une association nationale 
et politique. La Mission même, quoique se proposant un 
but plus élevé, peut collaborer à cette œuvre. Son appui 
serait important, parce qu'elle possède pour son travail des 
ouvriers dont le dévouement est d'un ordre supérieur à celui 
que les motifs politiques et nationaux inspirent d'ordinaire. 

L'association de la société indigène à notre civilisation 

Ole toute sa force au panislamisme. 

L'idée panislamique, qui n'a pas encore beaucoup de 
prise sur l'aristocratie indigène de Java et des autres îles, 
perdra toute chance d'avenir dans ce milieu, quand ceux 
qui le composent seront devenus les libres associés de 
notre civilisation. S'il arrivait alors qu'une partie des mil- 
lions d'indigènes indonésiens, dont le labeur journalier dans 
la petite agriculture ne permet pas aux esprits de s'élever 
au-dessus du niveau de leurs champs de riz, se trouvent 
attaqués par l'épidémie du panislamisme, leurs compa- 
triotes, devenus nos associés, nos égaux, auraient eux-mêmes 
le plus grand intérêt à conjurer ce danger menaçant. Pour 
émanciper les autres classes du système de l'Islam, sans 
porter atteinte à la doctrine, il ne faudra que du temps, 
sans recourir à la force, si nous savons élargir libéralement 
nos frontières politiques et nationales. 



LES PAYS-BAS ET LELBS MAHOMÉTANS boj 

Autres résultats heureux de rassociation. 

Nous n'avons encore envisagé les résultats de l'associa- 
tion, qui commence à s'accomplir, qu'au point de vue res- 
treint de la politique islamique. Ajoutons qu'elle fournira 
encore, à d'autres égards, la solution du problème des rap- 
ports futurs entre la population de l'archipel indonésien et 
la mère patrie. A un point de vue de politique générale, il y a 
pour nous un intérêt vital à ne pas attendre que des circons- 
tances inattendues viennent nous contraindre à donner ce 
que nous pouvons accorder aux Indonésiens \oIontaire- 
ment, et dans la forme qui nous paraît la meilleure. Le 
docteur Van Hoëvell a exprimé naguère le vœu de voir pré- 
venir les révoltes de Java, en édifiant dans les coeurs des 
Javanais des forteresses de reconnaissance, plutôt qu'en 
construisant des « bentings ». Cet idéal est trop noble et trop 
beau pour être réalisable. Un peuple n'est jamais recon- 
naissant des bienfaits, si grands soient-ils, qui lui ont été 
imposés malgré lui. Le jour où l'association que l'on sou- 
haite, de part et d'autre, aura donné au domaine commun 
de l'esprit javanais et de l'esprit hollandais son maximum 
d'extension, on n'aura plus à parler de reconnaissance. Ce 
qui était étranger sera devenu national ; il n'y aura plus 
que des Néerlandais orientaux et occidentaux, unis politi- 
quement et nationalement, d'une union que la différence 
de race ne pourra plus affaiblir. 

Réfutation des objections contre l'association nationale. 

Quel serait donc l'obstacle insurmontable à la réalisation 
de l'idée d'association? Les différences de couleur et l'ori- 
gine? Mais combien de races venant d'Europe et d'Asie com- 
posent le peuple que nous sommes? Quel mensonge vaniteux 
dans ce vers de notre chant national : « Libre de toute tache 
étrangère ». Depuis des siècles déjà, nous nous sommes telle- 
ment mélangés de sang indonésien, que toutes les nuances 
blanches ou brunes sont représentées chez les Néerlandais. 



5o8 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

L'obstacle serait-il donc dans la trop grande distance 
de notre civilisation et de notre philosophie, à celles des indi- 
gènes? On n'a pas oublié que les classes les plus élevées de 
la société indigène ne demandent qu'à faire disparaître 
ces différences autant que cela se pourra? Leurs étudiants 
qui fréquentent les Universités de Leyde, de Delft et 
d'Amsterdam sont beaucoup plus nos égaux que des 
groupes entiers de nos paysans et de nos marins. L'unité 
intellectuelle, qui, d'un peuple, fait un seul ensemble, se 
manifeste à des degrés divers pour les différentes classes. 
La communauté de traditions groupe des éléments très 
différents sous un même drapeau; cela est vrai pour l'union 
qui nous associe nous autres Hollandais et le serait aussi 
bien pour toute notre Nation, Indonésiens compris, quoique 
l'idée de cette unité-ci n'ait pas encore pénétré toutes les 
classes de notre peuple. 

L'Islam et le Christianisme peuvent très bien se suppor- 
ter réciproquement, dans la pratique de la vie nationale, 
pour peu que Ton réussisse à écarter l'idée du panisla- 
misme. Nous avons vu combien les conditions nous sont 
favorables dans le cas qui nous occupe. Beaucoup parmi 
nous pourraient aller prendre des leçons de tolérance chez 
les Indigènes, 

J'ai assisté comme étudiant à une conférence d'Ernest 
Renan sur la question : « Qu'est-ce qui fait une nation ?» 
Dans les grandes lignes, la réponse fut que : l'élément vrai- 
ment constituant de la nation n'est ni la race, ni la couleur, 
ni la langue, ni la religion, ni les frontières naturelles; c'est 
le désir d'être ensemble. Quoique cette phrase n'explique 
pas tout, elle contient certainement une grande part de 
vérité. Nous aussi, nous connaissons ce sentiment national, 
mystérieux, qui, malgré les différences d'origine, d'éduca- 
tion, de sphère où nous vivons, malgré toutes les disputes 
dans les domaines religieux et politique, nous fait dire en 
fin de compte, sans hésitation, que nous voulons rester 



LES PAYS-BAS ET LEURS MAHOMLTANS 5o^ 

Néerlandais quand mcMiie. Or les représentants les plus 
nobles d'une grande race, qui vit depuis des siècles sous 
notre domination, nous demandent instamment de les 
adopter dans notre grande famille nationale, eux et les 
leurs. Tendons-leur donc la main, et traduisons le désir 
mutuel d'une union nationale, le désir d^ètre ensemble^ 
par des faits courageux, qui montrent que notre petit peuple 
reste capable de grandes actions. 

C. Snouck. Hurgronje. 



NOTES ET DOCUMENTS 



Un Voyage à la Mecque. 



M. G. CoRDiEB, directeur des Écoles françaises à Yun-nan-fou , 
dont nous donnerons prochainement deux nolices, dans nos Études 
sino-niahométanes, a trouvé, au cours de ses fréquentes visites aux 
mosquées chinoises ou che^ les Musulmans Yunnanais, quelques feuil- 
lets de notes relatives à un voyage à la Mecque. Il nous envoie la tra- 
duction de ce récit, qui, dans sa naïveté, pourra présenter quelque in- 
térêt pour nos lecteurs. L'auteur est le plus vieux des âhongs musul- 
7nans de la région. M. G. Cordier, qui s'est efforcé de connaître le nom- 
bre des Mahométans du Vunnan qui ont accompli le voyage, assa; 
compliqué, dont il s'agit, écrit qu'il n'a pu s'en faire indiquer que 
trois ou quatre qui soient connus de leurs coreligionnaires comme 
l'avant effectué. 

A. V. 



En la cinquième année du règne de T"ong-Tche (1866), un Français 
nommé Cou-Se-To vint au Yunnan en exploration. II loua ma maison. 
Il venait souvent me voir ; j'y allais aussi ; c'est ainsi que nous arri- 
vâmes à nous lier. 

Il m'engageait beaucoup à voyager ; d'autre part, les gens de notre 
religion ont le devoir de faire un pèlerinage vers l'ouest. Malheureuse- 
ment je n'en avais pas la possibilité. 

Pourtant, en la treizième année du règne de T"ong-Tche( i 874), il se 
trouva que le général Ma-In-Fong allait à Pékin pour se présenter à 
l'Empereur. 



NOTES ET DOCUMENTS 5ll 

Mon père profila de l'occasion pour m'envoyer à Mang-K'o (la Mec- 
que). Nous partîmes le 21 de la première lune. Après avoir voyagé pen- 
dant une dizaine de jours, nous passâmes à Wei-Ning-Tcheou (Hoèi- 
Tcheou), où déjà le pays changeait sensiblement. La température y 
était très froide ; il pleuvait souvent ; les hnutes montagnes étaient 
couvertes de neige. 

La population de ces régions étant peu dense, on y t'ait peu de com- 
merce. 

De Weï-Ning-Tcheou nous gagnâmes le Setchoan; puis on ordonna 
au préfet de Yong-Ning-Fou de faire préparer les bateaux afin que nous 
puissions suivre le fleuve. Nous vîmes successivement Lou-Tcheou, 
Tchong-K.'ing-Fou, K.'oei-Tcheou-Fou et arrivâmes à Itchang-Fou, 
dans le Hou-Pé, après vingt jours de voyage. 

Les bateliers et les nombreux coolies qui les aident naviguant sur ce 
fleuve ont l'habitude de pousser de grandes clameurs. 

Ce pays jouit d'un climat très doux ; le commerce y est prospère et 
l'on y vit à bon compte. 

Nous prîmes à Itchang, sur le Yang-Tsé-K.iang, un bateau qui nous 
conduisit au bourg de Cha-Che peut-être Che-Cheou avoisiné par de 
très hautes montagnes. 

A la fin du troisième mois, nous étions arrivés à Ou-Tch'ang. 

La population y est assez fortunée ; elle aime à dépenser ; tout est 
plus abondant, en cet endroit, que dans les trois provinces réunies du 
Yunnan, du Setchoan et du K.oei-Tcheou. Le commerce y est très dé- 
veloppé ; les Européens s'y sont établis en assez grand nombre, et les 
marchandises européennes y abondent. En revanche il y fait très chaud 
et les coolies-porteurs, ou les coolies traînant des voitures gagnent am- 
plement leur vie. 

Nous restâmes là quatre mois, parce que le général Ma avait des ques- 
tions officielles à régler. 

A la fin du septième mois nous prîmes le bateau, qui, en une demi- 
heure, nous amena à Hang-K.eou. Là les coutumes sont les mêmes qu'à 
Ou-Tch'an. Nous y vîmes pourtant des voitures à chevaux. 

Plus tard, un bateau à vapeur nous conduisit à Kieou-K.iang dans le 
Kiang-Si ; puis à Ngan-K.'ing-Fou dans le Kiang-Nan : à Tchen-Kiang 
dans le Kiang-Sou, enfin à Shanghai. .Après trois jours de voyage nous 
trouvions une région sensiblement différente des précédentes. 

On y voyait à la fois les coutumes chinoises et étrangères. Le com- 
merce et l'industrie y sont florissants. 

Tous les ans, dans la concession commerciale de chaque nation, le 
Consul fait arranger les routes et entretenir les établissements publics 
et la poste. 



5 12 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La population est très dense. Les marchandises, telles que la soie, le 
coton, les montres, les horloges, les machines, les objets d'agrément, 
les étoflfes, y sont très bon marché. Le pays est vaste. On voyage en 
pousse-pousse, en voitures à chevaux, en tramways, ce qui permet 
d'aller plus vite !...0n y gagne difficilement de l'argent; l'extérieur des 
personnes est agréable ; les gens sont actifs. 

Les nations étrangères ont installé là des forces militaires et une po- 
lice considérables. 

A un jour déterminé, on fait des exercices militaires d'ensemble ; 
tout cela est fort bien organisé. 

Le jardin public et les maisons européennes sont propres et luxueux. 
Quant à la perfection de l'industrie, il est inutile d'attendre que j'en 
parle. Le riz n'est pas cher. 

La température est tantôt chaude, tantôt froide, toujours très hu- 
mide. Dans la nuit, on allume des lampes électriques, et il fait clair 
comme dans le jour. 

Alors que j'étais à l'hôtel je vis un homme du Sou-Tcheou qui avait 
plus de 9 pieds de hauteur. Ses habits étaient grands et larges. Il venait 
d'Angleterre ; il était très doux, très adroit, c'était un Chinois qui sor- 
tait de l'ordinaire. 

A ce moment de notre voyage, le général Ma me quitta et je restai 
à Shanghai plus d'une année. 

A la fin du huitième mois de la première annéede K.ouang-Siu(i875). 
je m'embarquai sur un bateau à vapeur pour aller au K.ouang-Tong, où 
j'arrivai le 3 de la neuvième lune. Ici choses et gens sont les mêmes 
qu'à Shanghai ; mais les habitants sont dix fois plus nombreux. Ils sont 
sincères. Leurs vêtements sont longs et amples. Les marchandises et les 
produits de l'industrie indigène sont d'aussi bonnes qualités que pos- 
sible. Le santal rouge, les objets d'ivoire, les peaux d'animaux, les mé- 
dicaments, les briques de verre y abondent. La nourriture, les 
objets de consommation sont encore meilleur marché qu'à Shanghai. 

Je restai là plus de dix jours et, reprenant le bateau à vapeur, j'arri- 
vai à Hong-K.ong, où les maisons sont bâties à l'européenne. Elles 
sont hautes, grandes et solides. Les montagnes et les bois sont plus 
beaux que ceux de Shanghai ; mais j'y eus un peu froid. 

On y voit aussi des pousse-pousse, des voitures à chevaux et des 
lampes électriques. 

Le 2 I de la neuvième lune, je pris un très grand bateau à vapeur 
pour aller à Singapour. J'y arrivai en six jours. Il y fait bien chaud ; 
dans les quatre saisons il n'y a ni jours longs, ni jours courts. Les ha- 
bitants ont la figure très brune ; ils ne portent rien autre sur le corps 
qu'un long morceau d'étofte qui les enveloppe. C'est un pays avec 



NOIES KT DOCUMENTS 5l3 

lequel nous avons fait autrefois du commerce. On y vend des marchan- 
dises anglaises et françaises ; mais les Anglais sont plus nombreux que 
les Français. 

On se sert également de pousse-pousse, de voilures à chevaux, de 
lampes électriques, comme à Sanghai et à Hong-Kong. Il y a aussi un 
jardin avec toutes sortes de plantes, et où l'on voit un très petit 
homme qui a seulement un pied huit ou neuf de hauteur. C'est 
l'homme le plus petit du globe. Les animaux et les oiseaux de ce jar- 
din ne sont point rares. Dans ce pays on parle ci'nq sortes de langues. 
Les Mahométans forment plus de la moitié de la population ; on y 
compte trente-quatre mosquées. 

On sait que là les Mahométans vont et viennent depuis longtemps. 
Les bateaux à vapeur y sont plus grands qu'à Shanghai et à Hong 
Kong. Le pays est très vaste. 

Le onzième jour du dixième mois je partis pour la Turquie. Après 
vingt-deux jours de mer, j'arrivai à Houai-Te, où les coutumes sont 
encore sauvages. Le riz y est très cher. Les habitants, peu nombreux, 
d'ailleurs, sont tous Musulmans. On n'y connaît aucune autre religion. 
11 y avait là en station quelques bateaux de guerre turcs. 

Enfin je quittai ce pays et, montant à chameau, j'arrivai à la Mecque 
après deux jours et deux nuits de voyage. 

Il fait très chaud à Mang-K'o;il pleut très rarement, le commerce 
est peu développé. 

Au jour du pèlerinage, les fidèles présents étaient au nombre de 
cinq ou six cent mille. 

Les cérémonies sont les mêmes pour tous les Musulmans du monde. 
A côté de T'ieng-Fang il y a un bassin qui renferme une eau qu'on 
appelle l'Eau de l'Esprit. 

Après avoir visité le T'ieng-Fang on va à Mé-li-na (Médine) pour 
voir le tombeau de Mahomet. 

Dans cette région le paysage est si beau qu'on ne peut le dire ni l'écrire. 
Quelques jours plus tard, je retournai au Yunnan suivant les che- 
mins que j'avais déjà parcourus. 

Mes frais de voyage s'élevèrent, au total, à 400 taels d'argent. Mais je 
dépensais peu parce que je voyageais avec le général. 

Je n'employai pas la route du Tonkin parce qu'à cette époque les 
communications étaient dangereuses. 

Ce voyage est long, difficile et coûteux. Actuellement à Yunninsen 
nous ne so7nmes que trois qui ai'ons pu l'accomplir. 

G. CORDIEH, 

Directeur lies Écoles françaises à Yunnanfou. 
xiv. 34 



5 14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



SECTION DU MAROC 



Documents relatifs au territoire du Fahç. 



On sait que le domaine de l'Islam se divise en territoires conquis, 
3lad al Anoua, territoires de capitulations, Blad aç Çol/ia, et territoires 
restés la propriété des anciens maîtres du sol qui se sont convertis à 
rislam pour conserver cette propriété. 

Les jurisconsultes musulmans ne sont jamais arrivés à se mettre ab- 
solument d'accord sur la situation exacte dts différentes parties du do- 
maine de rislam, relativement à ces trois catégories. 

De nombreuses discussions ont eu lieu à propos de la véritable situa- 
tion du territoire de Maghrib. 

Quelques-uns ont prétendu que ce territoire était resté la propriété 
des anciens occupants en vertu de capitulations ; d'après l'Imam Malik 
le Maghrib est en entier un territoire conquis par les Musulmans et par 
conséquent habous comme appartenant à la communauté musulmane. 
Le Sultan Almohade Abdalmoumen ben Ali le considérait comme 
terre de Kharadj, puisqu'il le faisait mesurer pour la perception de cet 
impôt. 

Entin, sous les Saadiens, il fut admis que les plaines du Maghrib 
étaient terres conquises et que les montagnes étaient pays de capitula- 
tions. Certaines régions furent considérées comme étant restées la pro- 
priété de leurs habitants, qui s'étaient convertis à l'Islam, sans luttes, 
et auxquels n'avaient pas été imposées de capitulations. 

Les limites établies entre ces différents territoires, dans leurs parties 
limitrophes, ont forcément donné lieu à de nombreuses contestations, 
et les limites du Blad al Anoua, devenu le Blad al Makhzen, se modi- 
fiaient tout naturellement selon que l'autorité du Makhzen était plus 
ou moins effective et selon les moyens dont il disposait pour l'exercer. 

Il nous serait difficile de retrouver quelle a été la situation des terres 
des environs de Tanger dans les premiers temps de la conquête musul- 
mane. Cependant il semble que ce territoire devait être considéré 
comme pays conquis, puisqu'un soulèvement se produisit contre un des 
premiers gouverneurs arabes qui prétendait exercer le droit de butin, 



NOIES ET DOCUMENTS 3l3 

non seulement sur le sol, mais sur les personnes mêmes des habitants. 

Ce ne fut qu'après la reprise de Tanger sur les Anglais par Moulay 
Ismaïl, en logS (1G84-76), que la situation des environs de cette ville fut 
nettement définie. 

Le Sultan distribua aux troupes victorieuses des Rifains, constituées 
en giiich, les terres du Fahç de Tanger, c'est-à-dire que, considérant ce 
territoire comme conquis sur les infidèles qui s'étaient enfuis, il en at- 
tribua, pour le bien des Musulmans, la jouissance gratuite au giiich 
rifain de Tanger qu'il y établissait. 

Le Fahç s'étend vers le sud, jusqu'à l'Oued Al KLharroub, qui prend 
sa source, d'après Ai Bekri, près de l'ancienne qaçba du même nom 
dans les Béni Meçaouar. 

De l'autre côté de cette rivière se trouve le territoire de la Ghartia, 
qui tire son nom d'une fraction des Doukkala des environs de Mazagan : 
ces populations, fuyant devant la domination portugaise, avaient 
été établies à cet endroit comme idala, garde frontière, par les Saadiens, 
afin d'arrêter l'expansion, dans l'intérieur du pays, des Portugais de 
Tanger. 

Dans la même région, à l'est de la Gharbia, du côté de Mzora, ainsi 
qu'au nord du Khiot et du Sahel, se trouvent également des Arabes 
""Amer, qui s'étendent même au nord jusque sur le territoire du Fahç. 

11 est difficile de retrouver l'origine exacte de ces 'Amer, mais il y a 
tout lieu de croire qu'ils sont une fraction des Riah. 

Établis dans le Habt, au sixième siècle de l'hégire, par le sultan AI- 
mohade Yaqoub Al Mançour, ces Riah furent en partie détruits par le 
sultan Mérinide Abou Thabit, au huitième siècle. 

Ceux qui échappèrent au massacre se répandirent dans les tribus. Il 
est probable qu'une partie des 'Amer se réfugia dans le nord, c'est celle 
que l'on retrouve entre Tanger et Argila. D'autres 'Amer sont en béni 
Hasen, autour du marabout de Sidi Ali Ar Riahi. 

On retrouve des Riah, sous le nom d'OuIad Ar Riahi, dans le KhIot, 
près des Oulad Mousa et chez les Sofyan, non loin de la qaria de ben 
Aouda, d'une part, et du Souq al Khemis de Sidi Qasem iMoula Har- 
rouch, d'autre part. 

Autrefois guich des Almohades, les Riah, aujourd'hui disséminés, 
ne constituent plus une tribu et sont soumis partout où ils se trouvent 
à l'impôt de la Naïba. 

Les 'Amer établis dans le Fahç de Tanger sont les seules popula- 
tions de cette région qui ne soient pas guich. 

Le territoire qui leur avait été attribué dans le Fahç, fut même 
■donné comme résidence, par le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, 
.à des gens du Sous, qui n'y séjournèrent pas longtemps. 



5l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

On y retrouve en effet les 'Amer à partir du règne de Moulay Yazid, 
qui occupa ce trône pendant deux ans, de 1204 a 1206, après la mort 
de Sidi Mohammed son père, avant l'avènement de son frère Moulay 
Sliman. 

A la fin du douzième siècle de l'hégire, pendant que les gens du 
Sous occupaient le territoire des 'Amer, où ils avaient été établis par 
le sultan régnant, Mohammed ben Abdallah, une discussion s'éleva 
entre eux et les Boua k har étâhWs dans les environs de Tanger par. Mou- 
lay Abdallah ben Ismaïl lorsqu'il se rendit dans cette ville après avoir 
vaincu et tué le Bâcha Ahmed ben Ali Ar Rifi au Minzah, près d'AI 
Qçar al K.ebir. 

Le chérif d'Ouezzan, Moulay Ali ben Abdassalam,a bien voulu nous 
communiquer la copie du document d'Adoul établi en 1191 pour déli- 
miter les territoires concédés aux gens du Sous et ceux concédés aux 
Bouakhar (document n° i) ainsi quelesdeux originaux (documents n°^ 2 
et 3) des documents établis, alors qu'une nouvelle contestation s'était 
produite, à propos du même territoire, entre les 'Amer qui y avaient été 
réintégrés et la tribu montagnarde du Djebel Habibqui en revendiquait 
la propriété. 

Le document n" i avait été établi sous le règne du sultan Mohammed 
ben Abdallah. On remarque dans la copie que la date, en partie effa- 
cée par l'usure du papier, a été modifiée dans un but qu'il est impos- 
sible de comprendre. 

Le texte dit en effet : 

V aJl_5 AoU; Oj-^»-i3 C^^^'J' (C? 

fi aouakhar aam ouahadoua t...oiia ma'iata oiia alf 

« à la fin de l'année un et... et cent et mille, c'est-à-dire mil cent... et 
un, ou onze cent... et un ». 

Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah étant monté sur le trône 
en 1 171 et étant mort en 1204, il ne peut s'agir que des années 1 181 
ou 1 191. 

D'autre part, tamanaoun jjJU.*, quatre-vingts, s'écrivant avec un 
Cj à trois points et la lettre subsistant dans le texte, étant un vIj • 

deux points, ce mot détruit ne peut être que tasaoun '^yuJ, quatre- 
vingt-dix, c'est-à-dire 1191. Pour suppléer au nom qui manque, on a 
ajouté un noun au mot maïata, cent, de façon à en faire ma'iatainiy 



NOTES ET DOCUMENTS 5 I 7 

200, de telle sorte qu'en lisant superficiellement on est tenté de voir 
1201, au lieu de 191 1 qui est la date véritable. 

La copie de ce document a dû être faite au moment où ont été éta- 
blis les actes n"' 2 et 3, c'est-à-dire en 1206. 

Ces trois actes établissent d'une façon évidente que le territoire des 
environs de Tanger, dans toute la région du Fahç, appartient au 
Makhzen et que le Sultan en donne la jouissance à qui bon lui semble. 
Ce ne sont même pas des terres de tribus, puisque le sultan Sidi 
Mohammed ben Abdallah en avait fait partir les 'Amer pour v établir 
des gens du Sous. 

La revendication de la tribu du Djebel Habib indique la tendance 
de toutes les tribus de montagnes à s'étendre dans la plaine qui leur a 
appartenu avnnt l'occupation arabe et où elles ont d'ailleurs encore des 
labours et des troupeaux, en association avec les occupants actuels. 

C'est ainsi que les Béni Arous ont d'importants azibs à l'est de la 
Gharbia, et que les Béni Gorfet, les Ahl Sérif, les Maçmouda ont des 
pâturages communs avec les K.hlot et les Sofyan. 

Il y a une dizaine d'années, les gens du Sérif avaient également 
revendiqué la propriété de la ville d'Alqçar, sous prétexte que cette ville 
était construite' sur le territoire de leur tribu, ce qui est d'ailleurs exact. 
La question fut examinée et il fut reconnu que les limites du Sérif 
avaient été depuis plusieurs siècles reculées à l'est. 

Au milieu d'une confusion apparente, les limites de chaque terri- 
toire sont donc parfaitement établies et les documents que nous 
reproduisons démontrent que les sultans n'étaient pas indifférents au 
maintien de ces limites et qu'ils chargeaient leurs qaïds et les qadis 
d'empêcher le blad aç çolha, où s'exerce le droit absolu de la propriété 
particulière, d'envahir \q blad al anoua où la propriété est un droit 
souverain et où les particuliers ne possèdent qu'un droit de jouissance 
à conditions déterminées. 

Ed. Michaux Bellaire. 










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NOTES ET DOCUMENTS SlQ 



Document n" i . 

Louange à Dieu. Copie d'un acte pris pour servir à toutes fins utiles. 

Louange à Dieu. Lorsque est arrivé l'ordre souverain élevé par Dieu 
au K.atib chargé des ordres chérifiens Sid Al F4adj Mohammed Al 
Hahi et au cavalier glorieux noble et fortuné, serviteur du trône élevé 
par Dieu, le qaïd Amara ben Mousa Al Oudii, de délimiter les terres 
occupées par les Bouakhar esclaves de notre Seigneur, que Dieu le rende 
victorieux, et par les gens du Sous, nous nous sommes rendus sur les 
lieux, et avec nous les deux susnommés et le serviteur de notre Sei- 
gneur, que Dieu le rende victorieux, Ahmiddan Al Oudii, qui était 
accompagné de deux adoul : il y avait également avec nous un grand 
nombre de Bouakhar et de gens du Sous. Du côté d'Achaqqar (au sud 
du Cap Spartel) les limites établies furent ce qui est compris entre 
rOued Boukhalf et le chemin qui passe au-dessous du village de ghoul- 
man jusqu'au plateau de Charf (al Aqab ?) (i) et jusqu'à AïnalTarfani va : 
puis la limite revient au chemin de telle façon que ce chemin se trouve 
à gauche de quelqu'un qui irait à Dâdàt. La limite va ensuite directe- 
ment jusqu'à... ("i). 

Les commissaires ont également mis les intéressés en possession du 
territoire qui s'étend sur l'autre rive (rive gauche) de l'Oued Amharhar, 
entre cette rivière, les Béni Meçaouar, le mur et le chemin qui descend 
du village de Menzila à Çafçafa, passe par les Abouab (les défilés) direc- 
tement jusqu'à rOued Amharhar. La limite de ce territoire suit ensuite 
cette rivière jusqu'à la mer. 

La grande... (3) qui se trouve entre les Dàdàt et l'Oued Amharhar 
n'est habitée uniquement que par les dddara (gardiens des troupeaux 
des ddirs, pâturages du Sultan). Quiconque a des terres comprises dans 
les limites sus-mentionnées, soit des gens du Rif, soit des occupants 
des terres de notre Seigneur, que Dieu lui donne la victoire, est encore 
en possession de ce qui lui a été donné. Seuls les esclaves de notre 
Seigneur, que Dieu lui donne la victoire, 'les Bouakhar' n'ont rien à 
prétendre dans ces limites. 

Les témoignages de toutes les personnes présentes, susnommées, 
ont été enregistrées à la fin de l'année 1191. 

Signature des adoul : 

Abdalqader ben Abdalkerim Al Abdarrezzaqi, que Dieu le protège. 

Aba Mohammed ou Hasein Ez Zeydi, que Dieu lui soit favorable. 

(1) Le document est déchiré à cet endroit. 

(2) Le document est déchiré à cet endroit. 

(3) Le document est déchiré à cet endroit. 



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cjf'^ lé^v-riJ^- iK ,,.•■>'■ x.'.e^^.. "^'^^I--^^ fe-"^ 









NOTES ET DOCUMENTS 52 1 

Cette copie a été collationnée avec l'original, lettre par lettre sans 
qu'on n'y ait rien trt)uvé ni en plus ni en moins. 
Signatures illisibles des adoul : 
Avération par le qadi de Tanger. 
Abdarrahman ben Al Arhi ben Al Moufarradj. 

Document ii° 2. 

Les témoins, dont les noms sont indiqués plus bas. déclarent con- 
naître en toute connaissance l'ensemble et les limites du territoire 
occupé par la tribu des 'Amer, qui se trouve à Aseguedla, dans le Fahç 
de Tanger, et c'est en vertu de cette connaissance qu'ils affirment que 
la limite de ce territoire commence à l'Oued Amharhar en venant de 
Chérif et en se dirigeant vers les Abouab ^défilés), puis la limite suit la 
grande route et se prolonge directement en la suivant jusqu'au gué 
« MechraalHadjar » de l'Oued Bou Houlban (ou Bou Djoulban) (1) jus- 
qu'au chemin qui descend du village de Çafçafa ; la limite suit en- 
suite le chemin et se dirige directement encore jusqu'à la colline de 
Djelloun, dite« Qoudiat al Chmait » et le chemin qui descend du vil- 
lage d'el Menzila; puis elle va directement en suivant la route, jusqu'à 
Hadjar al Hafid, jusqu'à la forêt et jusqu'à la mer. 

Ce territoire était déjà entre les mains des 'Amer du temps du Sultan, 
notre Seigneur Abdallah (ben Isma'i'l) et du temps de son fils et suc- 
cesseur le Sultan généreu.x notre Seigneur Mohammed, jusqu'à ce que 
le même sultan, Dieu lui fasse miséricorde, les en ait fait partir, pour v 
établir les gens du Sous ; ceux-ci restèrent sur ce territoire pendant un 
certain temps ; le Sultan leur avait désigné pour limites, les limites an- 
ciennes, conformément au document qui les fixaient (document n° ù. 
Les 'Amers revinrent ensuite sur ce territoire ; ils en jouissent ercore, 
il est resté entre leurs mains depuis cette époque et personne n'a en- 
tendu dire qu'il leur ait été contesté pendant ce laps de temps, par qui 
que ce soit, ni que personne l'ait occupé avec eux, sauf les gens du Rif 
qui ont des terres enclavées dans ce territoire qui a conservé ses limites 
et les choses sont restées en l'état jusqu'à ce jour. Tout ce qui précède 
est à la connaissance certaine des témoins, qui savent qu'il en est 
ainsi, sans aucun doute ; en vertu de quoi ils ont donné leur témoi- 
gnage qui leur avait été demandé : le 4 Rebi at Tani, an 1206. Le 

(i) Le texte dit houlban jlJ^>- « le fenugrec ». on peut penser que le 
point a été oublié et qu'il faut lire j»--^ djoulban, « les petits pois ». 
XIV. 35 








■ ^^'fe^o^i-"iLjïi' 



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NOTES ET DOCUMENTS 523 

Chérif Sidi Moulay Abou Paris ; le qaïd Al Masan ben Ahmed Al Met- 
tiouï. Le qaïd Omar bcn Ikhicf AI Yazidi ; le qaïd 'Amar Achcrqi ; le 
qaïd Mohammed ben 'Amar Al Garti-'Agad ben Ali Al Garti ; le mo- 
qaddem Ibrahim \z Zirari : Abdalqader ben Ali ben Midoun Al Garii; 
Mohammed ben Ali ben Miloud Al Garti; Mohammed ben Mohammed 
An Neggadi ; Omar ben Ahmed At Touzini. Mohammed ben Hosein 
As Sofiani, ont donné leur témoignage à ceux qui sont venus pour le 
recueillir et qui en ont pris acte. 

Louange à Dieu. Le faqih, le savant, etc., qadi de Tanger, Abdarrah- 
man ben Al Arbi Al Moufarradj, donne son témoignage de l'authenti- 
cité du document ci-dessus, témoignage absolu, qu'il considère ce do- 
cument suffisant pour le but dans lequel il est établi, et ce à la date ci- 
dessus. 

Suivent les signatures des deux adoul. 

Suivent également trois avérations de qadis, dont Tune au verso du 
document, apposées à des époques différentes. 



Document w 3. 

Louange à Dieu. Lorsque l'ordre souverain émanant de notre Sei- 
gneur, que Dieu l'assiste (le sultan Moulay Yazid ben Mohammed) est 
parvenu à son serviteur dans la ville de Tanger, le qaïd At Taher Fen- 
nich, lui ordonnant d'examiner le différend soulevé entre la tribu du 
Djebel Habib et celle des 'Amer, au sujet d'une terre à laquelle elles 
prétendent toutes deux, et qui est située dans le Fahç de Tanger, ce 
haut fonctionnaire, en exécution de cet ordre, a convoqué le qadi de 
cette localité, le faqih, le très savant, le professeur, le docte, l'éminent, 
le béni, le très équitable qadi de Tanger, Abdarrahman ben Al Arbi Al 
Moufarradj, que Dieu, qu'il soit exalté, le glorifie et qu'il protège cette 
ville. Ont comparu également Abdelqader ben Khaddjou, représentant 
la tribu du Djebel Habib, et Idris ben et-Taher el 'Amri, représentant 
la tribu des 'Amer, Le quadi sus nommé, que Dieu le glorifie, a de- 
mandé aux parties, entre les mains de qui se trouvait la terre en litige 
et qui en était possesseur. Abdalqader ben Khadjjou a reconnu que la 
possession de cette terre était aux mains des 'Amer depuis l'époque où 
Mohammed ben Abdalmalik était gouverneur, et qu'elle y était encore 
actuellement; il a pris, de plus l'engagement, dans le cas où la terre en 
litige serait comprise dans les limites établies entre les tribus, du côté 
de Fahç de Tanger (c'est-à-dire si elle était comprise dans les limites 
du Fahç, de renoncer à la revendiquer et de l'abandonner à la tribu 
des 'Amer. Le représentant de cette tribu a produit alors un document 



524 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

(document n» i) établissant que la terre en litige rentrait dans les dites 
limites. Pour ces raisons et pour d'autres encore, le qadi décida de 
rendre un jugement maintenant la dite terre aux mains de ses posses- 
'Scurs et de l'établir par un acte définitif et exécutoire. En présence des 
sus nommés, il a donné acte des témoignages aux requérants. Le qadi 
a établi par un acte sa décision qu'il a signifiée aux parties mentionnées, 
conformément à ce qui se trouve dans le document produit, ainsi qu'à 
leurs représentants, sains de corps et d'esprit et dont il avait reconnu 
ridentité. Les témoignages ont été recueillis deux jours avant la rédac- 
tion du présent acte, qui a été rédigé le 6 de Rebi atTani, an 1206 

0790- 

Signature des Adoul : 

Al Arbi BEN Abderrezzaq, que Dieu l'assiste. 

I>'esclave de son Dieu, qu'il soit exalté. Al Mehdi Azid. 

Signature du qadi : Louange à Dieu, a vérifié l'authenticité du pré- 
sent acte, Abdarrahman ben Al Arti Al Moufarradj que Dieu, qu'il 
soit exalté, le fasse bénéficier de sa grâce. Amen. 

On trouve ensuite, écrit à une date postérieure au-dessous