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Full text of "Revue du seizième siècle"

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REVUE 



DU 



SEIZIÈME SIÈCLE 




PUBLICATIONS 

DE LA 

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 



NOUVELLE SERIE 



REVUE 



DU 



SEIZIÈME SIÈCLE 



TOME II — 1914 







PARIS 
EDOUARD CHAMPION 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 
5, QUAI MALAQUAIS 

Téléph. : Gobelins 28-20 
1914 



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SOCIETE 

DES ÉTUDES RABELAISIENNES. 



STATUTS. 

Article premier. 

La Société des Études rabelaisiennes a pour but l'étude de 
Rabelais et de son temps, ainsi que la publication de docu- 
ments et de travaux relatifs au même sujet. 

Elle pourra former des collections et organiser des excur- 
sions offrant un intérêt pour ses études. 

Elle s'interdit toute discussion qui aurait trait à des questions 
actuelles politiques ou religieuses. 

Art. 2. 
Le siège de la Société est à Paris. 

Art. 3. 

La Société se compose des personnes dont l'admission aura 
été prononcée dans les formes suivantes : 

Les candidats devront adhérer aux statuts de la Société et 
être présentés par deux membres. Si le Bureau agrée la 
demande d'admission, celle-ci sera portée à l'ordre du jour 
de la plus prochaine séance de la Société et devra réunir la 
majorité absolue des voix des membres présents. 

Art. 4. 

La Société se réunit au moins six fois par an. 

Outre ces séances, consacrées aux travaux ordinaires, elle 
tient, au mois de janvier, une assemblée générale annuelle, 
qui entend les rapports du président et du trésorier, approuve 
les comptes et nomme les membres du Conseil. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. I 



2 STATUTS. 

Une assemblée générale extraordinaire peut être convoquée 
par le Conseil toutes les fois que des circonstances exception- 
nelles l'exigent. 

Art. 5. 

Le Conseil de la Société, composé au maximum de vingt- 
cinq membres, est renouvelable par cinquième tous les ans. 
Les membres sortants sont désignés par roulement. 

Le Conseil choisit dans son sein le bureau et les com- 
missions. 

Le Bureau est nommé au scrutin secret, à la majorité abso- 
lue des membres présents. En cas d'égalité de suffrages, le 
plus âgé des candidats est élu. 

La Commission de publication se compose de trois membres, 
nommés chaque année et rééligibles, auxquels sont adjoints 
de droit le président et le secrétaire de la Société. Ses déci- 
sions sont souveraines. D'autres commissions pourront être 
créées ultérieurement. 

Art. 6. 

Le Bureau comprend un président, deux vice-présidents, un 
secrétaire, un secrétaire-adjoint, un trésorier. 

Les membres du Bureau sont nommés pour un an. Ils ne 
sont rééligibles dans la même fonction qu'une année après 
l'expiration de leur mandat, sauf le président, les secrétaires 
et le trésorier, qui peuvent toujours être réélus. 

Le Bureau est investi des pouvoirs les plus étendus pour la 
gestion de la Société. 

Art. 7. 

Les ressources de la Société se composent : 

1° Des cotisations de ses membres, fixées à dix francs par 
an, et rachetables moyennant un versement minimum de cent 
cinquante francs; 

20 Du produit de la vente de ses publications; 

30 Des dons qui lui seraient faits; 

40 Du revenu de ses biens et valeurs de toute nature. 

Art. 8. 
Toute proposition portant modification aux statuts sera 



STATUTS. 3 

rédigée par écrit, signée par cinq sociétaires au minimum et 
adressée au Bureau, qui décidera s'il convient d'y donner suite. 
En cas d'avis favorable, la proposition sera mise à l'ordre 
du jour de l'assemblée générale annuelle du mois de janvier, 
et, pour être adoptée, devra réunir les trois quarts des voix 
des membres présents. 

Art. 9. 

La Société ne peut être dissoute que dans une assemblée 
générale comprenant au moins les deux tiers des membres 
ayant acquitté leur cotisation. 

Dans le cas où la dissolution serait votée, la môme assem- 
blée décidera du sort de l'actif. 

Art. 10. 

Un règlement d'ordre intérieur pourra être rédigé par le 
Conseil. 



LISTE DES MEMBRES^ 

(1914). 



Adès (Jehan); Li vergier Jogleor, 
à Signy-le-Petit (Ardennes). 

Agache (Alfred), artiste peintre; 
rue Weber, 14. 

Albarel (D' p.) ; à Névian (Aude). 

Alexandre (D'); rue de Tour- 
non, 20. 

Alphaud (Gabriel), secrétaire gé- 
néral du Temps; square de 
Laborde, 14. 

Alphandéry (Paul); directeur- 
adjoint à l'Ecole pratique des 
hautes études; rue de la Fai- 
sanderie, 104. 

Amigues (D'); à Peyriac-de-Mer 
(Aude). 

Andrews (C); University square, 
à Belfast (Ireland). 

Aranha (Graça), ministre du 
Brésil à La Haye; hôtel de 
La Trémoille, rue La Tré- 
moille. 

Arconati Visconti (Marquise); 
rue Barbet-de-Jouy, 16. 

Armaingaud (D'), membre cor- 
respondant de l'Académie de 
médecine, président de la Li- 
gue française contre la tuber- 
culose; à Bordeaux. 



Asher et C", libraires; Bchrend- 
strasse, 17, à Berlin [double 
souscription]. 

Aymard; quai Saint-Michel, 23. 

Backer (Hector de), ingénieur; 
rue du Gouvernement provi- 
soire, 32, à Bruxelles. 

Baer, libraire; Hochstrasse, 6, 
à Frankfurt-am.-Main (Alle- 
magne). 

Baffier (Jean), statuaire; rue 
Lebouis, 6 bis. 

Baguenault de Puchesse (comte 
Gustave); rue de Surène, 24. 

Baist (G.), professeur à l'Univer- 
sité de Fribourg-en-Brisgau 
(Allemagne). 

Bamann (Otto), Dr. Phil., profes- 
seur à la Maria Theresia Real- 
schule; à Straubing (Bavière). 

Barante (Baron Claude de); rue 
du Général-Foy, 22. 

Barat (Julien), lecteur à l'Uni- 
versité de Gothenbourg (Suè- 
de); rue des Fossés-Saint-Mar- 
cel, 4, à Paris. 

Barbier fils (Paul); Dunster West 
Park, Leeds (Angleterre). 



I. L'initiale C. signifie : membre du Conseil. — Les adresses non 
suivies d'un nom de ville sont celles des membres habitant Paris. 
— Nous prions instamment ceux des sociétaires dont l'adresse ou les 
titres appelleraient quelque changement de vouloir bien en aviser 
le secrétaire de la Société, M. Jacques Boulenger, 22, rue Oudinot, à 
Paris. 



LISTE DES MEMBRES. 



Bardou, pharmacien; rue de la 
République, à Béziers (Hé- 
rault). 

Barthou (Louis), président du 
Conseil, ministre de l'Instruc- 
tion publique; avenue d' An- 
tin, 7. 

Baudrier (Julien), C; rue Belle- 
cour, 3, à Lyon. 

Bauermeister (F.); West Rcgent 
Street, 19, à Glascow (Angleter- 
re). [Gaulon, correspondant]. 

Baur (Albert), professeur au Gym- 
nase de Zurich; Forchstrasse, 
144, à Zurich (Suisse). 

Bayet (A.), directeur de l'ensei- 
gnement supérieur; au minis- 
tère de l'Instruction publique. 

Beaurain (Georges); à Hornoy 
(Somme). 

BÉDiER (Joseph), professeur au 
Collège de France ; rue Souf- 

fîOt, II. 

Behrend ( Adolf), libraire-éditeur ; 
Unter den Linden, 56, à Berlin. 
Aux soins de Masher, chez 
Gaulon. 

Behrens (D.), professeur à l'Uni- 
versité de Giessen (Allemagne). 

Belleville (Julien); rue du Co- 
lonel-Moll, 2. 

Beltrand (Jacques), graveur; 
boulevard Pasteur, 69. 

Bergalonne (Ch.-J.); rue de la 
Corraterie, 20, à Genève. 

Berge (Jules), propriétaire; rue 
de la Victoire, 60. 

Bernés (Henri), membre perpé- 
tuel, professeur au lycée Laka- 
nal, membre du Conseil supé- 
rieur de l'Instruction publique; 
boulevard Saint-Michel, 127. 

Berry, libraire; 212, Shaftesbury 
av., Londres W. C. 

Besançon (Henry), directeur des 



Écoles; à Aigle (Vaud, Suisse). 

Besch (Emile), agrégé de l'Uni- 
versité; 37, rue du Faubourg- 
Stanislas, à Nancy. 

BÉTHUNE (Baron François); rue 
de Bériot, 34, à Louvain (Bel- 
gique). 

Bibliothèque des Archives na- 
tionales. 

[Bibliothèque] Amherst Collège 
Library, department of ro- 
mance languages; à Amherst, 
Mass. (U. S. A.). 

Bibliothèque de la ville de Be- 
sançon (Doubs). 

Bibliothèque de la ville de Blois 
(Loir-et-Cher). 

Bibliothèque de la ville de Ciii- 
non (Indre-et-Loire). 

Bibliothèque du Collège de 
France. 

Bibliothèque royale de Copen- 
hague (Danemark). Correspon- 
dant Lamothe, libraire. 

Bibliothèque de l'Université de 
Dijon. 

[Bibliothèque royale de Dresde] 
Kônigliche ôffentliche Biblio- 
thek (Allemagne). 

Bibliothèque de I'Ecole des 
Chartes, rue de la Sorbonne, 
à Paris. 

Biblioteca nazionale centrale; à 
Firenze (Italie). Librairie See- 
ber, chez Lesoudier. 

[Bibliothèque] Freiherrl. Cari 
von Rothschild'sche ôffentliche 
Bibliothek ; Frankfurt a. M. 
(Allemagne). 

Bibliothèque cantonale et uni- 
versitaire de Fribourg, Suisse. 

Bibliothèque publique de la ville 
de Genève (Suisse). 

Bibliothèque de I'Institut de 
France. 



LISTE DES MEMBRES, 



Bibliothèque de la ville de Ham- 
bourg. 

[Bibliothèque] Germanisch-Ro- 
manische Seminar (Dr. Prof. 
Fr. Neumann); Bergstrassc, 45, 
à Heidelberg (Allemagne). 

Bibliothèque de l'Université de 
Leipzig [Twietmeyer, corres- 
pondant]. 

[Bibliothèque] Séminaire de phi- 
lologie romane de Marburg 
(Allemagne). 

Bibliothèque Mazarine. 

Bibliothèque de la ville de Mont- 
pellier. 

Bibliothèque du Musée Condé; 
à Chantilly (Oise). 

Bibliothèque publique de la ville 
de Nancy (Meurthe-et-Moselle). 

Bibliothèque publique de la ville 
de Niort (Deux-Sèvres). 

Bibliothèque de la ville d'OR- 
léans. 

Bibliothèque de FUniversité de 
Paris. 

Bibliotheca Alessandrina, R. Uni- 
versità; à Rome (Italie). 

Bibliothèque Sainte-Geneviève. 

Bibliothèque impériale publique 
de Saint-Pétersbourg (Russie) 
[M. N. Likhatscheff, conserva- 
teur]. 

[Bibliothèque] University of 
Sheffield (Angleterre). 

[Bibliothèque de Strasbourg] 
Kais. Universitâts - und Lan- 
desbibliothek (Allemagne). 

Bibliothèque de l'Institut catho- 
lique; rue de la Fonderie, à 
Toulouse. 

Bibliothèque de l'Université 
royale d'UpsAL (Suède). 

Bibliothèque de Versailles, rue 
Gambetta, à Versailles. 



Bibliothèque historique de la 
Ville de Paris. 

Bibliothèque de l'Université de 
Vienne. 

Bibliothèque de la ville de Zurich. 

Blum (Léon), homme de lettres; 
boulevard Montparnasse, 126. 

Bodin, professeur à la Faculté 
des lettres, rue de Tivoli, 43, 
à Dijon. 

Bogeng ( G.-A.-Erich ), H. Dr. 
Wilmersdorf, Kaiser Allée, 168, 
à Berlin. 

BoNDOis (Paul-M.), archiviste- 
paléographe, bibliothécaire à 
la Bibliothèque nationale; rue 
Biomet, 77. 

Bonnaire; rue Nollet, 3i. 

BoNZON (D'); rue de Berlin, i5. 

Borde (M""»), boulevard Males- 
herbcs, i58. 

Bosse (Charles), libraire; rue 
Lafayette, 46. 

Bouillon (.\rthur), percepteur à 
Hautmont (Nord). 

Boulay de la Meurthe (Comte 
Alfred), ancien président de la 
Société archéologique de Tou- 
raine; rue de Villersexel, 7. 

Boulenger (Jacques), archiviste- 
paléographe, secrétaire ; rue 
Oudinot, 22. 

Boulenger (Marcel), homme de 
lettres; à Chantilly (Oise). 

B0URDIER (.\.), éditeur; rue du 
Parc-de-Clagny, 33, Versailles. 

Bourgeois (Achille-F.), agrégé de 
l'Université, professeur au Ly- 
cée de Beauvais (Oise). 

BouRRiLLY (V. -L.), professeur 
à la Faculté des Lettres d'Aix- 
en- Provence (Bouches- du- 
Rhône). 

BouTET DE Monvel (Rogcr), at- 



LISTE DES MEMBRES. 



taché au Musée Carnavalet ; 
passage de la Visitation, 1 1 bis. 

BouTiNEAu (D' Em.); rue de 
l'Aima, 73, à Tours (Indre-et- 
Loire). 

Bouvier (Bernard), professeur à 
l'Université de Genève; rue 
Charles-Bonnet, 4, à Genève. 

BovET (E.), professeur à l'Uni- 
versité de Zurich; Bergstrasse, 
29, à Zurich. 

BoYLESvE (René), homme de let- 
tres; rue des Vignes, 27. 

Bréal (Michel), membre de l'Ins- 
titut; boulevard Saint-Michel, 
87. 

Bredan (M"° Berthie), profes- 
seur; Colmanstrasse , 20, à 
Bonn (Allemagne). 

Brockhaus, libraire; rue Bona- 
parte, 17 {double souscription). 

Brown (D' h. R.), Farlie; à Mal- 
don, Essex (Angleterre). 

Brunot (Alphonse), éditeur de 
Medicina; rue Henri - Mar- 
tin, 6. 

Brunot (F.), professeur à l'Uni- 
versité de Paris; rue Lene- 
veux, 8. 

Bruzon (D'); rue Claude-Ber- 
nard, 79. 

BuFFARD (Louis-Pierre); rue des 
Carmes, 11 bis. 

Bunau-Varilla (J.), licencié es 
lettres, membre perpétuel; ave- 
nue du Trocadéro, 22. 

Cahen (Albert), inspecteur d'Aca- 
démie; rue Condorcet, 53. 

Callary de la Mazière ; rue de 
Miromesnil, 64. 

Cardot (Philippe), docteur en 
droit; rue Saint-Sulpice, 18. 

Carrière (l'abbé); 212, rue de 
Rivoli. 



Carry (D'); rue de l'Hôtel-de- 
Ville, 54, à Lyon. 

Casanova (Paul), professeur au 
Collège de France; rue de 
Rennes, 63. 

Cavasse (D' Alfred); villa des 
Bleuets, Le Cannet (Alpes- 
Maritimes). 

Chalbot (Alfred); rue Dulong, 
65. 

Chamard (Henri), professeur ad- 
joint à la Faculté des Lettres ; 
rue Claude-Bernard, 58. 

Chambard-Hénon (D"" E.) ; cours 
Morand, 43, à Lyon. 

Champion (Edouard), homme de 
lettres, libraire-éditeur; quai 
Malaquais, 5 [grand papier]. 

Champion (Pierre), archiviste-pa- 
léographe; rue Michelet, 4. 

Charavay (Noël), expert en au- 
tographes; rue de Fursten- 
berg, 3. 

Chaumier (Etienne), greffier du 
tribunal civil de Chinon (In- 
dre-et-Loire). 

Chinard (Gilbert), maître de 
conférences à l'Université de 
Californie, Berkeley, U. S. A. 

Clément (Louis); 52, faubourg 
Saint-Honoré, Paris. 

Clouzot (H.), conservateur de 
la bibliothèque Forney, tréso- 
rier; rue Dalayrac, 37, à Fon- 
tenay-sous-Bois (Seine). 

Cohen (Gustave), professeur à 
l'Université d'Amsterdam; La 
Sapinière Laren, Nord Holland 
(Pays-Bas). 

Comber (H. G.); Pembroke Col- 
lège, à Cambridge (Angleterre). 

Comte (Charles), professeur au 
lycée Condorcet; rue d'Ams- 
terdam, 52. 



LISTE DES MEMBRES. 



CoRoi (Jean); rue de Lubeck, 33. 

CoRTADA (Alexandre); avenue 
de Messine, 17. 

CouDERc (Camille), archiviste- 
paléographe, conservateur-ad- 
joint au département des ma- 
nuscrits de la Bibliothèque 
nationale; rue de Harlay, 20. 

CouET (Jules), archiviste de la 
Comédie française; rue Le- 
conte-de-Lisle, 14. 

Courbet (Ernest), receveur mu- 
nicipal-trésorier de la ville de 
Paris; rue de Lille, i. 

Courcel (Valentin de); rue de 
Vaugirard, 20. 

Couturier (Paul), directeur ho- 
noraire au ministère de la 
Guerre; avenue de Villiers, 88. 

Crucy (François); boulevard 
Bourdon, 6, Neuilly. 

Cusenier (Elisée), industriel; 
boulevard Voltaire, 226. 

Daupeley (Paul), imprimeur; à 
Nogent-le-Rotrou (Eure-et- 
Loir). 

Delacour (Th.), trésorier de la 
Société botanique de France ; 
rue de la Faisanderie, 94. 

Delahaye (C. ), capitaine au 
10° régiment de cuirassiers; 
cours Morand, 54, Lyon. 

Delamare (Louis), Tecumesch 
avenue, 237, Mount Vernon, 
U. S. A. 

Delmas, archiviste départemen- 
tal; à Tours (Indre-et-Loire). 

Denizard (M"" Marie); rue Lava- 
lard, 65, à Amiens. 

Dervieux (D'); boulevard Saint- 
Michel, i3. 

Detken et RocHOLL, libraires; à 
Naples. 



Dorveaux (D' Paul), bibliothé- 
caire de l'Ecole supérieure de 
pharmacie, C; avenue d'Or- 
léans, 58. 

Dreyfus (Alfred); boulevard Ma- 
lesherbes, 101. 

Driesen (Otto), Dr. Phil.; Giese- 
brechtstrasse, 6, à Charlotten- 
burg (Allemagne). 

Du Bos (Maurice), homme de 
lettres; boulevard Saint-Mi- 
chel, 95. 

DuFOUR (Théophile), directeur 
honoraire des archives et de la 
bibliothèque de Genève, C; 
route de Florissant, 6, à Ge- 
nève (Suisse). 

DuGAs; rue Gay-Lussac, 68. 

DuLAU et C°, libraires ; à Londres 
[double souscription]. 

Dupont-Ferrier (G.), docteur es 
lettres; rue du Sommerard, 2. 

DupuY (Ernest), inspecteur géné- 
ral de l'Instruction publique; 
avenue du Parc-de-Montsou- 
ris, 2. 

Durand (D'' Léon); place du 
Boutge, à Albi (Tarn). 

Dureau (André), agrégé des let- 
tres, professeur au Lycée d'A- 
miens (Somme). 

Eguilles (Marquis d') ; rue de 

Tocqueville, 22. 
Endres (Joseph); Oberrealschulc, 

Kaiserlautern (Bavière). 

Fabre; rue du Languedoc, 22, à 
Toulouse. 

Fabre (Albert), conseiller à la 
Cour d'appel; avenue de l'Ob- 
servatoire, 18. 

Fallières (André), avocat à la 
Cour d'appel; rue de La Boé- 
tie, 122. 



10 



LISTE DES MEMBRES. 



Fanet (Maurice); quai de la Mé- 
gisserie, 14. 

Faucillon (D' E.); quai Charles- 
VII, à Chinon (Indre-et-Loire). 

FiLHO (D'' Thomas Alves); Cam- 
pinas, estado de S. Paulo 
(Brésil). 

Flaction (D' F.); rue des Jordils, 
24, à Yverdon (Vaud, Suisse). 

Fletcher (Jefferson B.); Colum- 
bia University, New-York City 
(États-Unis). 

FociLLON (Henri), ancien mem- 
bre de l'École française de 
Rome; professeur au Lycée de 
Chartres (Eure-et-Loir). 

FouLD (Paul); avenue d'Iéna, 62. 

France (Anatole), de l'Académie 
française; à Versailles. 

Franz, libraire; Hermann Lu- 
kaschik Perusastrassc,4, à Mu- 
nich (Allemagne). 

Frantzen (J.-J.-A.-A.), professeur 
à l'Université d'Utrecht; Oud- 
wijkerlaan, 41, à Utrecht (Hol- 
lande). 

Froussard (D"); rue Cardinet, 
55. 

Fullerton (W. Morton), homme 
de lettres; rue du Mont-Tha- 
bor, 8. 

FuNEL (Th.); villa Walkyrie, 
boulevard Carnot, 36, à Nice 
(Alpes-Maritimes). 

Furcy-Raynaud (Marc), attaché à 
la Bibliothèque de l'Arsenal; 
avenue des Champs-Elysées, 
120. 

Gabreau; avenue Elysée-Reclus, 
i5. 

Gaidoz (Henri), directeur d'études 
à l'École pratique des hautes 
études; rue Servandoni, 22. 



Gallas (K.-R.), professeur d'en- 
seignement secondaire; Pales- 
trinastraat, 7, à Amsterdam 
(Hollande). 

Gallatin (M"" R. Horace); Ma- 
dison Avenue, 488, à New- 
York (U. S. A.). 

Gamber, libraire - éditeur, rue 
Danton, 7. 

Gambh^r (Gabriel), notaire; à 
Fontenay-le-Comte (Vendée). 

Gandon (D' Henri) ; faubourg 
Cérès, 17, à Reims. 

Garnier (Armand), boulevard 
Saint-Michel, 127, à Paris. 

Gaudter (Charles), professeur au 
Lycée; rue des Telliers, 47, à 
Reims. 

Geutiiner (Paul), libraire; rue 
Jacob, i3. 

Gérold et C°, libraires; Vienne. 
Chez Gaulon. 

Girard (Paul-Frédéric), profes- 
seur à la Faculté de droit; 
avenue des Ternes, 70. 

Gnusé (Edouard), libraire; rue 
du Pont-de-l'Ille, 5i, Liège 
(Belgique). 

Godet (Marcel), archiviste-pa- 
léographe; à Neuilly-l'Hôpital, 
par Abbeville (Somme). 

GoMBAULT, directeur de l'Enre- 
gistrement; rue de Bonneval, 
1 1 bis,à Chartres (Eure-et-Loir). 

Gonse (Louis); boulevard Saint- 
Germain, 205. 

GoTTscHALK (D'') ; cité Rouge- 
mont, 3. 

Grappe (Georges), homme de 
lettres; rue Duperré, 20. 

Greban (Raymond), notaire; à 
Saint-Germain-en-Laye (Seine- 
et-Oise). 

Green (W. W.); Broadway, i65, 
New York City (Amérique). 



LISTE DES MEMBRES. 



Grimaud (Henri), membre de la 
Société archéologique de Tou- 
raine, C; rue de l'Aima, ii5, à 
Tours. 

Groisard; avenue de Breteuil, i5. 

Grosset (D' E.); à Ligré, par 
Chinon (Indre-et-Loire). 

Hallays (André), rédacteur au 
Journal des Débats, C; rue de 
Lille, 19. 

Hanotaux (Gabriel), de l'Acadé- 
mie française; rue d'Aumale, 
i5. 

Harker (G. W.); Cator Road, 6, 
Sydenham, S. E., Londres (An- 
gleterre). 

Harrassowitz, libraire; à Leip- 
zig (Allemagne). 

Hartmann (D' Hans); profes- 
seur au Gymnase, Stolzer- 
strasse, 22, à Zurich (Suisse). 

Haskovec (Prokop M.), Ph. Dr.; 
Perlava, Praha I (Bohême). 

Hauser (Henri); place Darcy, 
8, à Dijon. 

Hauvette (Henri), professeur- 
adjoint à l'Université de Pa- 
ris; boulevard Raspail, 274. 

Heiss (H.), Dr. phil.; Helmholz- 
strasse, 4, à Bonn (Allemagne). 

Helme (D'); rue de Saint-Péters- 
bourg, 10. 

Hervieu (Paul), de l'Académie 
française; avenue du Bois de 
Boulogne, 7. 

Heulhard (Arthur), C; rue Saul- 
nier, 6 [gr-and papier]. 

Hoentschel (Georges); rue Thé- 

ry, 4- 
HoGU (Louis), agrégé des lettres; 

rue Paul-Bert, 9, à Angers. 
Honoré (Maurice), directeur de 

« Tourisme »; rue Cauchois, 

i5 bis. 



Hudig (Jean), échevin de la ville 
de Rotterdam (Hollande). 

Huguet (Edmond), professeur à 
l'Université de Caen, chargé 
de cours à l'Université de Pa- 
ris; boulevard Saint -Michel, 
127. 

HuYARD (E.); rue Vital-Caries, 
26, à Bordeaux (Gironde). 

Hyde (James H.), membre per- 
pétuel; rue Adolphe- Yvon, 18. 

Jacobs (D' H. B.); Mount Ver- 
nont Place W., 11, à Balti- 
more (U. S. A.). 

Jacquemin; rue de Rennes, 108. 

Janson (Paul), ancien bâtonnier, 
député de Bruxelles; rue De- 
facqz, 73, à Bruxelles. 

Jaurès, député; rue de la Tour, 96. 

J0NESC0-M1CHAIESTI (D'), chef de 
travaux à la Faculté de méde- 
cine; Strada Rozelor, 7, Bu- 
carest. 

Jouvenel (M°" de); rue Saint- 
Simon, 2. 

Karl (Louis); professeur à la 
Faculté des lettres, à Kolozsvar 
(Hongrie). 

Ker (William Paton), membre 
perpétuel ; 95 , Gowerstreet, 
Londres W. C. (Angleterre). 

Kerr (W. A. R.), professeur à 
l'Université d'Albcrta, à Ed- 
monton (Canada). 

Kœnig (Georges), attaché au mi- 
nistère des Cultes et de l'Ins- 
truction publique; Holdptcza, 
16, à Budapest. 

Kœnigs (F.) ; Zeughaustrasse, 2, 
Cologne (Allemagne). 

Krantz (Camille); boulevard 
Saint-Germain, 226. S. A. Krzy- 



12 



LISTE DES MEMBRES. 



zanowski, libraire, Cracovie 
(Autriche). 

La Baume (Comte H. de); rue de 

l'Université, 5i. 
Lachenal (Adrien), ancien pré- 
sident de la Confédération 
suisse; place Molard, 3, à Ge- 
nève. 

Lachèvre (F\), château de Cour- 
ménil, par Exmes (Orne). 

Lafaurie (Baron); rue de Ber- 
ry, 6. 

Lafenestre (Georges), membre 
de l'Institut, professeur au 
Collège de France, conserva- 
teur du Musée Condé; à Chan- 
tilly (Oise). 

Lamotte (Albert); square La- 
garde, 2. 

Langeard (Paul), licencié es let- 
tres, élève de l'École des char- 
tes, rue Vavin, i8. 

Lanson (Gustave), professeur à 
l'Université de Paris; boule- 
vard Raspail, 282. 

Larchevêque (Théodore), avocat 
à la Cour d'appel; rue Pavée, 
2, à Bourges (Cher). 

Laroze (Lionel), maître des re- 
quêtes honoraire au Conseil 
d'État, ancien directeur au mi- 
nistère de la Justice, C; rue 
de la Baume, 9. 

Larreta (Enrique R.), ministre 
plénipotentiaire de la Répu- 
blique Argentine; rue de la 
Faisanderie, 4g. 

Lataste (D"' Pierre); à Saint- 
Émilion (Gironde). 

Laumonier (Paul), maître de con- 
férences à l'Université de Poi- 
tiers; rue de la Prévôté, 24, à 
Bordeaux, 



Lavagne; rue du Ranelagh, i3g. 

Lazard (Maurice); rue Boutarel, 2. 

Le Brun (P. L. ); Joralemon- 
Street, ni, Brooklyn, à New^- 
York (U. S. A.). 

Lecene (D' Paul); 5i, boule- 
vard Raspail. 

Leclerc (Henri), libraire; rue 
Saint-Honoré, 219. 

Lefranc (Abel), professeur au 
Collège de France, directeur 
d'études à l'École pratique des 
hautes études, président; rue 
Denfert-Rochereau, 38 bis. 

Le Gkndre (D' P.), médecin des 
hôpitaux; rue Taitbout, 95, et 
à Samois (Seine-et-Marne). 

Lelarge (André); rue Rousse- 
let, 21. 

Lemoigne (Jean), ancien négo- 
ciant; route des Flamands, à 
Tourlaville (Manche). 

Lemoisne (P.-A.), archiviste-pa- 
léographe, attaché à la Biblio- 
thèque nationale; rue de l'U- 
niversité, 91. 

Lenseigne (Georges); rue 
Édouard-Detaille, 10. 

Lepère (Auguste), graveur; rue 
de Vaugirard, 2o3. 

LÉvY (Raphaël-Georges), profes- 
seur à l'École des sciences po- 
litiques; rue Noiziel, 3. 

Leygues (Georges), député, ancien 
ministre; rue Solférino, 2. 

Lion (Jacques); rue d'Hauteville, 
74- 

L10UVILLE (D"' Jacques) ; rue de 
l'Université, 35. 

LoESCHER et C'", éditeurs; à 
Rome. 

LoiSEL (Abbé) ; au Héron, par 
Croisy-sur-Andelle (Seine-In- 
férieure). 



LISTE DES MEMBRES. 



Louis (M"" G.); avenue de Ver- 
sailles, 53. 

LouVs (Pierre), homme de let- 
tres; rue de Boulainvilliers, 29. 

LoviOT (Louis), attaché à la bi- 
bliothèque de l'Arsenal; place 
Saint-François-Xavier, 6. 

LuTAUD (D'); boulevard Males- 
herbes, log. 

LuTHRiNGER (Joseph); à Ville, 
près Schlestadt (Alsace). 

Luzeray; à Orléans. 

Magrou (Jean), statuaire; rue 
du Val-de-Grâce, 6. 

Maistre (Henri) ; rue Edouard- 
Detaille, 8. 

Mallet (Alexandre); rue Le Pe- 
letier, 22. 

Mansuy (Abel), correspondant 
du ministère de l'Instruction 
publique, professeur à l'Uni- 
versité; 93-14, allée de Jérusa- 
lem, à Varsovie. 

Marcheix (Lucien), ancien con- 
servateur de la bibliothèque 
et des collections à l'Ecole 
des beaux-arts; rue de Vau- 
girard, 47. 

Mariani (Angelo); rue Scribe, 11. 

Martin (Henry), administrateur 
de la bibliothèque de l'Arse- 
nal; rue de Sully, i. 

Marty (Antoine), préfet de l'Yon- 
ne; à Auxerre. 

Masson (Maurice), professeur 
à l'Université de Fribourg 
(Suisse). 

Mathorez, inspecteur des finan- 
ces; rond-point Bugeaud, i. 

Maurer (Maurice); rue de Bil- 
lancourt, 47 (chez Champion). 

Maury (Lucien), secrétaire de la 
Revue bleue; avenue de Ségur, 
53. 



Menget (Paul) ; rue de Belzunce, 
16. 

Meunier (Charles), relieur d'art; 
rue de la Bienfaisance, 5 [grand 
papier]. 

Meynial, libraire; boulevard 
Haussmann, 3o. 

Mignon (Maurice), chargé de 
cours à la Faculté des lettres, 
professeur au Lycée ; rue du 
Président-Carnot, 10, à Lyon. 

Mille (Pierre), rédacteur au 
Temps; quai Bourbon, i5. 

Ministère de l'Instruction pu- 
blique [20 souscriptions]. 

Morel-Fatio (Alfred), directeur- 
adjoint à l'École des hautes étu- 
des, professeur au Collège de 
France, membre de l'Institut; 
rue de Jussieu, i5. 

Morf (Heinrich), professeur à 
l'Université; Kurfùrtenstrasse, 
100, à Berlin-Halensee (Alle- 
magne). 

MoRRisoN (H. P.); Lordswood, 
Harborne (Angleterre). 

MossÉ (Georges), préfet hono- 
raire; rue de Milan, i. 

MoucHET (Fernand); sous-lieu- 
tenant de réserve au i25° régi- 
ment, à Montmidi-Poitiers. 

Mûnthe-Brun (J.), docteur en 
droit; Stand boulevard, 3, à 
Copenhague (Danemark). 

Mutiaux (Eugène); rue de la 
Pompe, 66. 

Naquet (Félix); rue de Bondy,58. 

Nëve (Joseph), directeur hono- 
raire des Beaux-Arts; rue aux 
Laines, 36, à Bruxelles. 

N0VAT1 (Francesco), professeur à 
l'Université de Milan; Borgo- 
nuovo, 18, à Milan (Italie). 



14 



LISTE DES MEMBRES. 



Oliphant (D' E. H. Lawrence); 
Newton Place, 23, à Glasgow 
(Angleterre). 

Orsier-Suarês (D' J.), avocat, 
docteur en droit; place du 
Panthéon, 5. 

OsLER (W.), regius professor of 
medicine; à Oxford (Angle- 
terre). 

Ott (Jean), ingénieur des ponts 
et chaussées; i8, passage de 
l'Elysée des Beaux-Arts. 

OuLMONT (Charles); boulevard 
Malesherbes, loi. 

Paillart (P.), imprimeur; à Ab- 
beville. 

Parini (D'Benedetto),piazza Gran 
Madré di Dio, à Torino (Italie). 

Patry (H.), archiviste aux Ar- 
chives nationales; boulevard 
de la Bastille, 40. 

Peise, licencié en droit; rue de 
Rivoli, 24. 

Pélissier (M""* L.-G.); villa Ley- 
ris, à Montpellier. 

Perdrieux (Pierre); boulevard 
Haussmann, 178. 

Péreire (Alfred); faubourg Saint- 
Honoré, 35. 

Petit (Paul); cité Vaneau, 6. 

Pètre (Augustin); rue Faidherbe, 
32, à Saint-Mandé (Seine). 

Petrucci (R.), professeur à l'Ins- 
titut de sociologie; rue des 
Champs-Elysées, 55, à Bruxel- 
les (Belgique). 

Pfeffer (Georg), Dr. Phil.; Fal- 
kensteinerstrasse, i3, à Frank- 
furt a. M. (Allemagne). 

Philipot (E.), professeur à l'Uni- 
versité; galeries Méret, 2, à 
Rennes (Ille-et-Vilaine). 

Picard (Auguste); rue d'Assas, 
41. 



Picard (Maurice), libraire ; rue 
Bonaparte, 27. 

Picot (Emile), membre de l'Ins- 
titut, professeur honoraire à 
l'Ecole des langues orientales 
vivantes, C ; avenue de Wa- 
gram, i35. 

Pineau-Chaillou (Fernand);quai 
Ernest-Renaud, 12, à Nantes. 

PiNVERT (Lucien), docteur es let- 
tres; avenue Victor-Hugo, 184. 

Piquet (Paul), commis greffier 
au tribunal civil de Chinon 
(Indre-et-Loire). 

Pirenne (Henri), professeur à l'U- 
niversité de Gand ; rue Neuve- 
Saint-Pierre, i32, à Gand (Bel- 
gique). 

PiRONTi, libraire; piazza Cavour, 
70, à Naples (Italie). 

PiRSON (J.), professeur à l'Uni- 
versité; Stenkerstrasse, 28 11, à 
Erlangen (Bavière). 

Pizard (G.); villa la Vedetta, à 
Monte-Carlo (Monaco). 

Plattard (Jean), professeur-ad- 
joint à la Faculté des lettres, C; 
boulevard du Pont-Achard, 
49 bis, à Poitiers. 

Poëte (Marcel), administra- 
teur de la Bibliothèque his- 
torique de la ville de Paris; 
rue Honoré-Chevallier, 4. 

Polack (D' Alfred); Hansas- 
trasse, 42, à Hamburg (Alle- 
magne). 

PoLAiN (M.-Louis), C; rue Ma- 
dame, 60. 

PoLLOCK (Sir Frédéric), bar', 
membre correspondant de l'Ins- 
titut, membre perpétuel ;WydQ' 
Park Place, 21, London W. 

Porcher, élève à l'Ecole des 
chartes; rue du Regard, i. 



LISTE DES MEMBRES. 



l5 



Port (Etienne), inspecteur des 
économats; rue de Vaugirard, 
i85. 

PoRTAL (Charles), archiviste du 
Tarn, membre non résidant 
du Comité des travaux histo- 
riques; rue de la Caussade, i3, 
à Albi. 

PoTEz (Henri), professeur à l'Uni- 
versité ; faubourg de Roubaix, 
no, à Lille. 

PouYDEBAT (Frédéric) ; place Eu- 
gène-Sue, i, à Suresnes (Seine). 

Pozzi (D"' S.), professeur à la 
Faculté de médecine, membre 
de l'Académie de médecine; 
avenue d'Iéna, 47. 

Pressât (Roger); rue de l'Arba- 
lète, 38. 

Prévost (Marcel), de l'Académie 
française; rue Vineuse, 49. 

Protat, imprimeur; à Mâcon 
(Saône-et-Loire). 

Prou (Maurice), membre de l'Ins- 
titut, professeur à l'Ecole des 
chartes; rue Madame, yS. 

PsicHARi (Jean), directeur d'étu- 
des à l'Ecole pratique des 
hautes études, professeur à 
l'École des langues orientales 
vivantes; rue de l'Église, 48. 

Raisin (F.), avocat; rue Senebier, 
8, à Genève. 

Ramet (André); rue Edouard- 
Fournier, 10. 

Raveaux (Georges); rue des Con- 
suls, 12, à Reims. 

Reinach (Joseph), député; ave- 
nue Van Dyck, 6. 

Renouard (Philippe); rue Ma- 
dame, I. 

Ribbergh (E.) ; à Rolduc (Hol- 
lande). 

Ricci (Seymour de); rue Coper- 
nic, 38. 



Richard (Justin) ; rue Rabelais, 
36, à Chinon (Indre-et-Loire). 

Richer; rue Girodet, à Orléans. 

R1CHEPIN (Jean), de l'Académie 
française; villa Guibert, 8. 

Richtenberger (Eug.), receveur 
des finances du xu° arrondis- 
sement; boulevard Malesher- 
bes, 29 [grand papier]. 

RiLLY (Comte de); à Oysonville, 
par Sainville (Eure-et-Loir). 

Ritter (Eugène), professeur à 
l'Université de Genève ; chemin 
des Cottages, 3, Florissant, Ge- 
nève (Suisse). 

Robida(A.), dessinateur et homme 
de lettres; route de la Plaine, 
i5, au Vésinet (Seine-et-Oise). 

RoBiNSON (Capitaine A. C); Ord- 
nance Survey Office, à Edim- 
burgh (Ecosse). 

RoDOCANACHi (E.); rue de Lis- 
bonne, 54. 

Rolland (Joachim), homme de 
lettres; 4, rue Becquerel. 

Romanisches Seminar a. d. Kô- 
nigl. Rhein. Universitât; [Paul 
Menge, bibliothécaire, Bing- 
strasse, 178], à Bonn (Alle- 
magne). 

RoMiER (Lucien), archiviste-pa- 
léographe, C; avenue Dcbas- 
seux, II, à Versailles. 

RoNDEL (Auguste); place Saint- 
Ferréol, 2, Marseille (Bouches- 
du-Rhône). 

Rothschild (Baronne James de); 
avenue de Friedland, 42. 

RoujoN (Henry), de l'Académie 
française, secrétaire perpétuel 
de l'Académie des Beaux-Arts; 
à l'Institut, quai Conti, 25. 

RoussELLE (Gaston), professeur 
au lycée de Saint-Louis (Séné- 
gai). 



i6 



LISTE DES MEMBRES. 



RoussELOT (L'abbé), docteur es 
lettres, sous-directeur du labo- 
ratoire de phonétique expéri- 
mentale; rue des Fossés-Saint- 
Jacques, 23. 

RoY (Maurice), conseiller réfé- 
rendaire à la Cour des comp- 
tes; avenue Rapp, 20. 

Ruutz-Rees ( M"° ) ; Rosemary 
Cottage, Greenwich, Conn. 
(États-Unis). 

Sagnez, avoué ; place Saint-Mi- 
chel, 6, Amiens. 

Sainéan (Lazare), C; rue Bou- 
lard, 38. 

Salomé (M"""); rue d'Erlanger, 8. 

Salverda de Grave (J.-J.), pro- 
fesseur à rUniv^ersité de Gro- 
ningue (Hollande). 

Sancier, notaire; faubourg Saint- 
Honoré, 164. 

Santi (D' de), médecin principal 
de la Compagnie des chemins 
de fer du Midi; rue Deville, 
II, à Toulouse (Haute -Ga- 
ronne). 

ScHELUNCK, libraire ; à La Hestre 
(Belgique). 

ScHiFF (Mario); via Bolognese, 
28 bis, à Florence (Italie). 

Schneegans (F.-Ed.), professeur à 
l'Université de Heidelberg; 
Neuenheim (Bade). 

Schneegans (Heinrich), profes- 
seur à l'Université de Bonn (Al- 
lemagne), C; [librairie Co- 
hen]. 

Schône (Lucien); boulevard Beau- 
séjour, 41. 

Sciama (André); avenue de Vil- 
liers, 79. 

Sebert (H.), principal du col- 
lège de Draguignan (Var). 



SiBiEN (Armand), architecte ; rue 
du Quatre-Septembre, 14. 

SiGMUND (L.), membre perpétuel; 
rue Rodier, 66. 

SiLVAiN, sociétaire de la Comé- 
die-Française, professeur au 
Conservatoire; avenue de la 
Lauzière, 22, à Asnières (Seine). 

Simon (Jules), docteur es lettres, 
lecteur à l'Université; Loth- 
strasse, 12", à Mùnchen (Alle- 
magne). 

SiRVEN (Paul), professeur de lit- 
térature française à l'Univer- 
sité; 3o, avenue Rumine, à 
Lausanne (Suisse). 

Smith (William Francis), agrégé 
du collège de Saint-Jean; S' 
John's Collège, à Cambridge 
(Angleterre). 

Snâsel (D'); professeur à Pros- 
tejor (Freiberg), Moravie, Au- 
triche. 

Société belge de librairie; rue 
Treurenberg, 16, à Bruxelles. 

Sôltoft-Jensen (H. K.), licencié 
es lettres ; Duntzfeldts Allée, 
16, à Hellerup (Danemark). 

Souday (Paul), rédacteur au 
Temps; rue Guénégaud, 9. 

Souza-Bandeira (J. de), de l'Aca- 
démie brésilienne des lettres; 
rue Baraô d'Itamby, 17, Bo- 
tofago, Rio de Janeiro (Brésil). 

SoYER (Jacques), archiviste du 
Loiret; à Orléans. 

Spaak (Maurice); rue Jourdan, 
84, à Bruxelles (Belgique). 

Stapfer (Paul), ancien doyen de 
la Faculté des lettres, profes- 
seur à l'Université de Bor- 
deaux; rue Turenne, 44, à 
Bordeaux (Gironde). 

Stéchert, libraire; rue de Ren- 
nes, 76 [neuf souscriptions]. 



LISTK DES MEMBRES. 



'7 



Stern (Jacques); av. Gabriel, 24. 

Stewart (H. F.), fellow of S' 
John's Collège; the Mailing 
house, Newnham, Cambridge 
(Angleterre). 

Stille (Th.), professeur au Ly- 
cée d'Utrecht; Wilhem de 
Zwijgerstraat, 23, à Utrecht 
(Hollande). 

Stockum (Van) et lils, libraires; 
à la Haye (Hollande). 

Sturel (René); agrégé de l'Uni- 
versité, avenue de La Bour- 
donnais, 29. 

Swarte (Victor de), critique d'art, 
C; rue Bassano, 5. 

Symes, libraire; rue des Beaux- 
Arts, 3. 

Taupenot de Chomel (M"° J.) ; 
rue de l'Abbé-Grégoire, 24. 

Tausserat-Radel (Alex.), sous- 
chef du bureau historique au 
ministère des Afiaires étran- 
gères; rue Priant, 36. 

Terquem (Em.), libraire-commis- 
sionnaire; rue Scribe, 19 [Con- 
tremarques : N. Y. P. L. — 
L. C. — Adelberg — Toronto] 
{quadruple souscription). 

Thomas (Antoine), membre de 
l'Institut, professeur à l'Univer- 
sité de Paris, C. ; avenue Vic- 
tor-Hugo, 32, à Bourg-la-Reine. 

TiLLEY (Arthur), fellow and lec- 
turer of Kings Collège; Selwyn 
Gardens, 2, à Cambridge (An- 
gleterre). 

Toldo (Pietro), professeur à 
l'Université de Bologne, C; à 
Imola-Bologna (Italie). 

TouRNEux (Maurice), homme de 
lettres, C; quai de Béthune, 16. 

TwiETMEYER, libraire; à Leipzig 
(Allemagne). 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II, 



Urso (Michèle d'); à Valva (Sa- 
lerno), Italie. 

Vabre (Léopold), médecin en 
chef de l'Hôpital; rue Casi- 
mir-Périer, 3, à Béziers (Hé- 
rault). 

Vaganay (Hugues), bibliothécaire 
à l'Université catholique de 
Lyon; rue Auguste-Comte, 3, 
à Lyon. 

Vandérem (Fernand), homme de 
lettres; avenue Montaigne, 33. 

Varenne (Marc); rue de Madrid, 8. 

Ventre (Jules), docteur es scien- 
ces, professeur à l'Ecole natio- 
nale d'agriculture; rue du Ves- 
tiaire, 10, à Montpellier. 

Verdaguer (A.), libraire; Ram- 
bla del Centro, 5, à Barcelona 
(Espagne) [pour Luis Fernando 
de S' Germain]. 

Villey, professeur-adjoint à la 
Faculté des lettres; place Saint- 
Martin, 12, à Caen (Calvados). 

ViZERiE (D' Philippe), médecin- 
major du Danton; l'Escadre, 
à Toulon. 

Vollmôller (Karl), professeur à 
l'Université de Dresde; Wie- 
nerstrasse, 9, Dresden A^ (Alle- 
magne). 

Waltser (Ernest), Privat-docent 
à l'Université; Siriustrasse, 10, 
Zurich (Suisse). 

Wedderkop (Magnus von), Regie- 
rungsrath , Justitiar im Ver- 
waltungsrath der Kgl. Museen; 
Kastanien Allée, 34, à Char- 
lottenburg (Allemagne). 

Welles (Francis R.); avenue 
Henri-Martin, 92. 



i8 



LISTE DES MEMBRES. 



Welter (H.), libraire-éditeur; 
villa Gutenberg, et Villina Te- 
desco, rue Alexandre -Guil- 
mant, 26, à Meudon (Seine-et- 
Oise). 

Whibley (Charles), homme de 
lettres ; Wavendon Manor, Wo- 
burn Sands, R. S. O. (Angle- 
terre). 

WiiiBLEY (Léonard), lecturer in 
the University of Cambridge; 
Pembroke Collège, à Cam- 
bridge (Angleterre). 



Whitney (M°"); avenue des 
Champs-Elysées, 3o. 

WiESE (Berthold), professeur à 
l'Université de Halle; Ludwig- 
Wuchererstrasse, 72, à Halle 
(Saxe, Allemagne). 

WiLMOTTE (M.), professeur à l'Uni- 
versité de Liège; rue de Pavie, 
40, à Bruxelles (Belgique). 

Wright ( C. H. C), professeur 
à l'Université de Harvard; 5, 
Buckingham Place, Cambrid- 
ge, Massachusetts (U. S. A.). 



QUELQUES 
FRAGMENTS INÉDITS DE MIGHELET 

SUR LE XVI" SIÈCLE 



On sait que, toute sa vie durant, Michelct vit dans le 
xvie siècle une des époques capitales de l'histoire. Déjà, dans 
son Précis de l'histoire moderne de 1827-1828^, il montrait que 
ce « siècle de sang et de ruines » est aussi celui où « la fleur 
délicate des arts et de la civilisation grandit et se fortifie au 
milieu des chocs violents qui semblent près de la détruire ». Et 
dans un de ces prodigieux raccourcis qui lui permettent d'en- 
fermer en une phrase le symbole de toute une période, il ajoute : 
« Michel-Ange peint la chapelle Sixtine l'année de la bataille de 
Ravenne... La grande époque du droit chez les modernes, l'âge 
de l'Hôpital et de Cujas, est celui de la Saint-Barthélémy. » 
Et il donne la caractéristique du xvi^ siècle en l'appelant le 
siècle de l'opinion. 

Dans la leçon d'ouverture de son cours public à la Sor- 
bonne^, comme suppléant de Guizot, le 9 janvier i834, il dira : 
« Le seizième [siècle], pour nous donner la liberté religieuse, 
a subi cinquante ans d'horribles petites guerres, d'escar- 
mouches, d'embûches, d'assassinats, la guerre à coups de poi- 
gnard, à coups de pistolet. » L'année suivante, il publiera ses 
Mémoires de Luther. C'est en i855 seulement qu'il donnera 
l'étincelantc, la profonde, la féconde Introduction à la Renais- 
sance, puis les volumes sur la Renaissance, la Réforme et les 
guerres de religion. C'est dans un de ces volumes que se 
trouvent les pages célèbres, tant de fois citées, sur Rabelais. 

Mais ces ouvrages nous livrent la pensée de Michelet ache- 
vée, telle qu'il voulait la transmettre à ses lecteurs. Pour savoir 

1. Deuxième période (en tête du chap. vi). 

2. Réimprimée à la suite de l'Introduction à l'histoire universelle. 



20 QUELQUES FRAGMENTS INÉDITS 

comment elle s'est formée, il faut la saisir dans sa genèse 
même, c'est-à-dire dans ses propres notes et aussi dans les 
notes prises à son cours par des élèves fidèles'. 

Parmi ces dernières, les plus curieuses sont celles qui ont 
été recueillies, en 1834, par un de ses élèves de l'Ecole normale. 
On sait qu'à l'École Michelet faisait deux sortes de cours. A 
côté du cours suivi, traitant d'une très vaste période, « il don- 
nait en seconde année une conférence libre et familière, qu'on 
nommait la petite leçon, où il apportait aux élèves les idées 
suggérées par ses lectures et ses méditations de la semaine ou 
des éclaircissements sur les diverses parties du cours »2. On 
verra, par quelques notes prises pendant ses causeries, com- 
ment s'étaient précisées les idées de Michelet sur le xvi^ siècle. 

Voici d'abord un passage de portée très générale sur Je pro- 
testantisme français. Michelet n'est pas encore arrivé, en 1834, 
à cette intime connaissance du sujet dont il fera preuve dans 
son volume sur la Réforme. Il n'a pas encore aperçu le côté 
populaire de la Réforme, le monde des artisans, des bibliens 
de Meaux. A peine si une parenthèse, à propos de la Rochelle, 
nous avertit qu'avec son sens exquis de la réalité concrète, il 
a déjà senti ce qu'avaient d'incomplet les théories alors cou- 
rantes. Ce qu'il a très bien vu, c'est pourquoi les humanistes, 
en général, ne sont pas jusqu'au bout restés fidèles à la 
Réforme : 

Le protestantisme en France avait un grand désavan- 
tage. Il avait pour lui surtout la petite noblesse. Les grands 
et le bas peuple étaient catholiques. Les bourgeois étaient 
assez indifférents, occupés surtout de leurs intérêts maté- 
riels; ils avaient hérité de leurs pères cet esprit insouciant 
et gaudisseur du bourgeois du moyen âge. Ce sont eux 

1. Tous les documents utilisés ici proviennent des dossiers cons- 
titués, pour la préparation de son cours du Collège de France, par 
notre regretté maître Gabriel Monod. La majeure partie de ces 
papiers avait été transmise à Monod par M"" Michelet et M. Mia- 
laret. 

2. G. Monod, Michelet à l'Ecole normale {Revue des Deux-Mondes, 
1894, t. VI, p. 894-917, et aussi dans Le centenaire de VÉcole nor- 
male). On y trouvera (p. 910 de la Revue) un passage sur Calvin et 
Luther et ua passage sur les Jésuites que nous ne reproduisons pas 
ici; ils sont extraits des Petites leçons de 1834. 



DE MICHELET. 



qui ont formé le parti politique dont Henri IV est l'idéal. 
Cette petite noblesse était une classe vraiment distinguée. 
Cependant elle a péri, elle a succombé; elle s'est réunie à 
la bourgeoisie ou s'est jetée dans l'administration lorsque 
l'administration est devenue quelque chose de grand. Ce 
ne fut que tout à fait à la fin de cette longue querelle reli- 
gieuse que des montagnards sauvages et fanatiques ont 
joué le premier rôle dans la lutte. Il fallait en général à 
l'ignorance du peuple des pompes religieuses et des 
images. Les grands ne croyaient pas assez à la religion 
pour choisir une secte nouvelle. La réforme n'a trouvé 
une classe moyenne qu'en Ecosse, à Genève, [à la Rochelle], 
elle s'y est prise et y est restée. En France il n'y avait pas 
de classe moyenne. Quant aux penseurs, ils préféraient le 
catholicisme; les protestants obéissaient à leurs ministres; 
les catholiques commençaient à ne plus guère dépendre 
de leurs prêtres. Les libres-penseurs se gardaient bien de 
préférer le joug à la liberté. 

Combien est curieuse encore cette note sur Philippe II ! 

Assurément, le personnage ne devait pas être sympathique à 
Michelet, même en 1834. Mais il lui rend justice. Il devine, — 
car les documents alors connus ne lui permettaient pas encore 
de savoir^, — quelle fut la belle organisation administra- 
tive de la monarchie espagnole. La comparaison finale avec le 
régime de Louis XIV, c'est déjà, en sens inverse, ce que dira 
M. Lavisse lorsqu'il montrera en Louis XIV un héritier des 
Habsbourg : 

Quand on publiera les lettres de Philippe II, il y 
gagnera. Il est certain qu'on verra combien cette cour 
était réglée; combien ce gouvernement avait de l'ordre et 
n'était point conduit au gré des caprices du maître. Ce 
n'est pas encore Louis XIV et les dépêches de M. Torcy, 
mais pour le temps cette chancellerie est une belle chose. 

I. Gabriel Monod a écrit, en marge de cette note : « Seconde vue. 
Opinion a priori de Michelet en 1834, Q^i s'est trouvée confirmée par 
les documents. » 



22 QUELQUES FRAGMENTS INEDITS 

De toutes ces notes, il en est une, sur Rabelais, qui a déjà 
paru ici même par les soins de Gabriel Monod^. Michelet, dès 
i834, voit en Rabelais l'un des plus grands génies de l'huma- 
nité. Il voit en lui ce que nous y voyons aujourd'hui, après 
les années de patient labeur de la Société des Études rabelai- 
siennes, à savoir le peintre de son temps, « l'Homère des 
Valois ». Et les plus récents exégètes du maître, — M. Plattard 
en particulier, — ne désavoueraient pas ce que Michelet dit 
des sources médiévales de l'inspiration de Rabelais : « Tout le 
moyen âge y a été absorbé, avec son pédantisme, ses formes 
barbares, sa dialectique, ses subtilités. » 

Michelet reviendra au xvi^ siècle dans ses cours du Collège 
de France, en 1840 et 1841. Nous ne pouvons songer à nous 
étendre ici sur ces cours, où se préparait le volume de i853. 
Ils seront d'ailleurs analysés dans un ouvrage posthume, et prêt 
à paraître, de Gabriel iMonod. Nous voudrions seulement don- 
ner quelques fragments des notes de Michelet. — Il ne s'agit 
pas, croyons-nous, de rédactions définitives, où Michelet aurait 
fixé à l'avance et comme figé sa parole. La forme mênie de ces 
notes, les répétitions qu'on y découvre, les lacunes aussi, tout 
semble indiquer qu'il s'agit de fragments décousus, sortes de 
méditations écrites qui précédaient la leçon elle-même. Le 
jour de la leçon venu, Michelet se réservait d'user plus ou 
moins de ces fragments, de les fondre, de les rejeter, au hasard 
de l'inspiration. 

On retrouvera dans ces notes l'origine et comme l'ébauche 
de quelques-unes des pages les plus connues, et les plus débor- 
dantes de poésie, de l'Histoire de France, par exemple sur 
Michel-Ange. On y trouvera aussi, sur l'imprimerie 2, sur 
Bernardino Ochino, etc.,' des morceaux qu'il n'a que très 
incomplètement fait passer dans son œuvre. 

Imprimerie. 

L'universalité chrétienne fut fictive. Combien de siècles 
fallait-il pour qu'une même vie pénétrât le monde? 

Les conciles, les universités, les grands ordres religieux 

1. R. É. R., t. V, p. ii5. 

2. Le passage sur l'imprimerie [Introduction à la Renaissance, 
g XI) n'a retenu que quelques traits des passage que nous citons ici. 



DE MICHELET. 23 



furent d'admirables moyens d'assimilation. Les peuples 
s'émurent un moment pour la croisade de Jérusalem; la 
croisade spirituelle des moines voyageurs, dominicains et 
franciscains porta partout le mouvement. Ces ordres 
mendiants furent des universités, mais mobiles; ils n'at- 
tendaient pas leurs disciples, qui allaient les chercher; 
ils ne choisissaient pas leurs auditeurs; ils enseignaient la 
foule. Ils représentaient déjà, mais bien imparfaitement 
sans doute, les trois choses modernes : la presse, la poste, 
l'enseignement gratuit. 

Cependant, au commencement du xv^ siècle, la scolas- 
tique des universités, le mysticisme des ordres religieux, 
tout semble languir. La papauté se meurt, le concile de 
Constance ne guérit point l'Eglise. Le grand homme du 
temps, Jean Gerson, désespère du monde. 

Il faut donc qu'un autre concile s'ouvre, mais celui-ci 
vraiment universel. Il faut que le genre humain examine 
et discute lui-même. Cet examen universel. Messieurs, 
cette discussion en commun était impossible sans l'im- 
primerie. 

C'est de l'imprimerie, c'est du xv^ siècle. Messieurs, 
que je compte vous entretenir, de cette grande révolution 
qui a constitué l'humanité en perpétuel concile. 

Veuillez, Messieurs, considérer avec moi quelle était la 
grandeur, la difficulté du problème. 

Préface du chapitre Imprimerie. 

Le mot célèbre que la Grèce inscrivit au temple de 
Delphes, « Connais-toi », la Grèce ne pouvait en connaître 
la portée. 

Connais-toi, non seulement comme homme, comme 
citoyen, mais comme humanité; connais-toi, non comme 
être éphémère, borné à un point de l'espace et du temps, 
mais dans ton rapport aux peuples lointains, aux généra- 
tions écoulées. Il ne s'agit pas ici d'une connaissance 
solitaire, comme les prêtres dans leurs sanctuaires, les 
philosophes dans leurs retraites pouvaient l'acquérir. Il 



24 QUELQUES FRAGMENTS INEDITS 

s'agit d'une connaissance sociale, d'une science de la 
société par la société même. C'est cette connaissance 
sociale que les sages de l'Orient demandaient siégeant 
aux carrefours; c'est elle que les Grecs discutaient dans 
l'agora. Oui, il faut que la société entière y contribue, 
que l'humanité étudie ensemble, qu'elle se voie, s'écoute, 
se compare, que les lumières des individus, les pensées 
des nations se soumettent au sens universel, à la raison 
divine qui est en l'humanité. « Lorsque vous serez assem- 
blés en mon nom, dit l'Esprit-Saint, je descendrai au 
milieu de vous. » 

N'est-ce pas une belle chose, que nous ne puissions 
rien trouver qu'ensemble, que le genre humain soit soli- 
daire? 

Imprimerie. 

Avoir au moins une voix, cela seul est une grande con- 
solation. 

Non pas un simple écho de la nature, comme le sou- 
haite Byron, non! une vraie voix d'hommes, une voix 
articulée ([xspôzcov àvOpwzwv). C'est là ce qui soulage, de pou- 
voir analyser ses pensées, même tristes, de savoir, de goû- 
ter ses douleurs..., Tépzovxo 70010. 

Saint Louis se contentait du don des larmes et les trou- 
vait douces, tout amères qu'elles peuvent être. Mais plus 
doux encore, de parler ses pleurs. 

« Je remercie Dieu de m'avoir donné une voix. Puissé-je 
en user selon Dieu !... » 

Le xve siècle dans ses commencements souffre et n'a 
pas de voix encore. Il en prend une, l'imprimerie, et 
d'abord il bégaie l'antiquité. Plus tard, il prendra le lan- 
gage sec et sobre de la polémique. Vienne enfin l'harmo- 
nie du xvii«= siècle, où l'esprit se réconcilie avec soi, se 
calme et prend une douceur d'automne. 

Mais s'il put se calmer, c'est qu'il avait parlé long- 
temps... Il y a un dictame dans la parole. 



DE MICHELET. 25 



L'effet immédiat de l'imprimerie fut de seconder le 
mouvement payen, en reproduisant les œuvres payennes, 
c'est-à-dire de développer la sensualité et l'asservissement 
à la nature, et, d'autre part, la croyance au libre arbitre, 
qui est celle des peuples héroïques de l'antiquité. 

Cette croyance au libre arbitre produisit par réaction 
Luther et Calvin. Mais, quelque contraire que le fond 
fût à la liberté, la forme, plus importante, lui était favo- 
rable. 

Comme l'imprimerie eut cette double tendance, il 
semble systématique de présenter l'imprimerie comme 
payenne et de la rapprocher du mouvement oriental par 
la prise de Constantinople. Néanmoins, on ne peut nier 
qu'elle n'ait eu une influence d'abord payenne, sensuelle, 
puis polémique. 

Il est curieux toutefois de voir ces événements coïnci- 
der; le plus ancien monument de l'imprimerie (bulle de 
Nicolas V) est de l'année même de la prise de Constanti- 
nople. 

Les Chercheurs. Dé-symbolisation. Michel-Ange, 
Ochino, Socino., Servet, Bruno. 

21 juin 1841. 

Messieurs, il y a des livres que je ne touche jamais sans 
une grande impression de respect et de douleur, par 
exemple le petit livre de Bruno, qui l'a conduit au bûcher. 
C'est un sinistre volume et qui a une odeur de mort. 

La première chose que je trouve dans ce livre impie, 
c'est un sonnet sublime à l'amour divin. 

Cet homme de la Grande Grèce, ce Napolitain Bruno, 
entre Pythagore, saint Thomas, Vico, est le dernier des 
grands chercheurs du xvi« siècle. Il fut brûlé en 1600 à 
Rome dans le champ de Flore. 

Est-ce à dire que ces chercheurs aient été des hommes 
sans foi? Mais pour chercher il faut de la foi. 

Messieurs, le monde vit de la foi; c'est la mienne; j'ai 



20 QUELQUES FRAGMENTS INEDITS 

besoin d'y croire. Ceux qui se croient incrédules croient, 
mais autrement. 

Ce mot de foi est grand, il y a la foi qui possède, il y 
a la foi qui cherche; la foi à la vérité voilée encore, la foi 
au vrai qu'on découvre. 

Chercher, c'est être homme, et plutôt mourir que de 
ne pas chercher l'infini. Ces grands chercheurs sont nos 
aïeux. A côté de la noble et jeune église qui croyait et 
possédait, il y avait l'humble et pauvre église qui cher- 
chait, rêvait, désirait. Soyons indulgents pour leurs rêves. 

.. . Cet infini qui est jîous fait effort en tous sens pour se 
réaliser : dans le lieu, — nous allons au monde (voyages), 
le monde vient à nous (journaux, etc.); dans la pensée, — 
ces notions, nous les sondons en profondeur; hélas! dans 
le temps aussi, — nous absorbons le passé, nous en dédui- 
sons l'avenir. 

Ainsi, autant qu'il est en nous, nous expions la dureté 
de la nature : elle nous fait petits, nous nous faisons 
grands; elle nous fait éphémères, nous tâchons de vivre 
par nos immortelles filles les idées, sinon par nos senti- 
ments. Ainsi, la nature brise et nous renouons sans cesse 
nos fibres sanglantes. C'est le premier besoin de l'homme 
de chercher ainsi sans cesse à se compléter. Mieux vaut 
mourir que de rester fini, de ne pas assouvir son infini... 

Il y a un moyen sûr d'obscurcir toute cette histoire, 
c'est d'en faire un accident du protestantisme, c'est de 
rattacher l'histoire éternelle de la liberté aux petites 
affaires de Genève et de Calvin, de subordonner les libres 
penseurs au théologien fataliste qui supprimait le repen- 
tir, la pénitence, qui sauvait et damnait d'avance. 

Il ne faut pas enfermer cela dans un coin de la théo- 
logie, mais le prendre dans l'histoire totale de l'esprit 
humain. 

J'ai dit les deux mouvements opposés de la Renaissance, 
comment le Christianisme submergé dans la légende, 
dans la diversité des symboles locaux, des saints, avait 
abouti au culte de Notre-Dame, au culte de la femme. 



DE MICHELET. 27 



lequel, mal pris, risquait d'être celui de la sensualité et de 
la nature. 

Eh bien! contre cette école de la vie s'élève l'école de 
la mort, qui brisera les images, et veut sans intermédiaire 
l'esprit, l'unité d'esprit, l'intérieur... 

Le premier degré de cette guerre à l'art me paraît être 
un artiste qui, tout en représentant la vie, ne fut amou- 
reux que de la mort, qui, le plus savant de tous dans la 
forme, n'y chercha jamais que l'esprit. 

[Michel-Ange.] Ce violent esprit était sorti du bûcher 
de Savonarole. On lui parlait de la vie : « J'aime autant 
la mort, dit-il, c'est du même maître. » 

Grand anatomisie, poète, prophète et juge, il a repré- 
senté trois choses : la mort {la notte de' Medici)^ le juge- 
ment, l'avenir (sibylles...). 

Michel-Ange resta dans l'orage de l'art, dans la pesante 
atmosphère de Rome. La ville de la mort lui plaisait et 
devait le retenir. On n'avait pas encore retrouvé l'immen- 
sité de la Rome souterraine, mais à la surface seule, on 
sentait que Rome est la tombe énorme où l'humanité 
antique est venue apporter ses os, le sépulcre de vingt 
peuples et de vingt siècles. 

Qu'a fait Rome? Elle a brisé la vie antique; et que fai- 
sait Michel-Ange? Il faisait effort pour briser la vie du 
moyen âge, pour échapper vers l'avenir, pour échapper 
au symbole convenu, pour exprimer dans les formes de 
la vie et de la nature l'esprit et la mort. 

Plus haut, vers le climat plus serein de la Grande 
Grèce, planait la philosophie... 

Cette haute influence éleva l'artiste au-dessus de la 
forme humaine; il s'éleva, tout en restant artiste, artiste 
sublime, aux formes abstraites de l'architecture (Saint- 
Pierre), et à l'art de la pensée pure, la poésie philoso- 
phique. Chaque soir il faisait son unique repas, et il 
écrivait un sonnet à Vittoria Colonna , dégrossissant, 
dit-il, son bloc intellectuel. 

La Sibylle de Michel-Ange fut une Romaine : Vittoria 



28 QUELQUES FRAGMENTS INÉDITS 

Colonna. C'était cette illustre veuve, qui vivait seule dans 
l'île d'Ischia, mais qui agissait sur toute l'Italie par ses 
poésies, par ses lettres, gouvernant à la fois Michel- 
Ange et Bcrnardino Ochino. 

L'amour divin au XVI^ siècle. 

21 juin 1841. 

Ah! combien je sens de cœur ces douloureuses aven- 
tures de l'amour divin, cette passion de l'invisible, qui 
saisit tout à coup le xvi^ siècle et lui fait poursuivre, à 
travers les cachots, le fer, la flamme, une beauté éter- 
nelle! Lorsque chacun s'aperçut de l'incomplet du sym- 
bole, de l'insuffisance des figures, des images, où il avait 
mis son cœur; quand le légiste s'aperçut que le symbole 
juridique, la stipula., les autres jouets du droit ne devaient 
pas plus longtemps matérialiser l'équité, quand le croyant 
s'aperçut que Dieu n'était pas tellement sur l'autel qu'il 
ne fût aussi partout et commença à voir le monde comme 
une gigantesque hostie; quand enfin tous, abjurant la 
patrie, la famille même, s'en allèrent, le cœur brisé, vivre 
où ils pourraient rêver Dieu dans la liberté, chacun ne 
voulant plus de foyer, de père, de mère, de fils, sinon son 
Dieu même, je dis son Dieu, celui de sa création et de sa 
pensée. 

Il faudrait pouvoir retrouver tout le douloureux détail 
de ces déchirements cruels, par lesquels chacun immolait 
ses habitudes, son pays, ses affections, son monde indi- 
viduel, où il avait depuis sa naissance engagé ses fibres 
vivantes... et dire par quel puissant effort cette masse de 
sanglantes fibres, cette forêt de veines et d'artères s'arra- 
chait d'un coup. 

Car enfin, quels pensez-vous que furent les sentiments 
d'un Bernardino Ochino, lorsque l'infortuné, parvenu au 
haut des Alpes, jeta bas sa pauvre robe de cordelier où il 
avait si glorieusement vécu, prêché, souffert..., la robe de 
saint François d'Assise, tous les souvenirs du mysticisme 
italien, toutes les douces et amusantes comédies de ce 



DE MICHELET. 29 



charmant culte, hélas ! quitter la sainte Vierge, aux pieds 
de laquelle il avait vécu, renoncer aux consolations de 
Notre-Dame, ne plus lui confier rien, n'avoir plus jamais 
les genoux maternels pour déposer ses douleurs? 

Je me figure qu'au moment où il s'assit au sommet du 
Saint-Bernard, au moment où il jeta sa robe, sa vie pre- 
mière, du côte de l'Italie qu'il ne reverrait jamais, au 
moment où, du pays de la lumière, il reporta ses regards 
vers le Nord, vers le pays de la nuit, vers les lacs bru- 
meux de la sombre Suisse, le ferme raisonneur sentit 
quelque chose qui se brisait en lui et ne put s'empêcher 
de dire : « Je vous suis, raison divine, où que vous me 
conduisiez; je vous suis jusqu'à la mort... Comment, oh ! 
comment me dédommagez-vous, sagesse éternelle; vous 
semblez ne vouloir m'apparaître qu'en me voilant l'éter- 
nelle beauté ! N'importe, recevez toujours ce pauvre fils 
de la beauté, de l'Italie..., et puisse venir le temps où, les 
voiles disparaissant, nous voyions se confondre en même 
lumière le beau et le vrai, l'art et la sainteté!... >> 

Compatissons, Messieurs, à ces douleurs, à ces arra- 
chements cruels!... 

On retrouve dans ces pages brûlantes, nous l'avons vu, le 
germe de bien des idées auxquelles Michelet donnera plus tard 
une forme définitive. On y trouve aussi bien des pensées que 
cette nature trop riche épandait sans cesse, comme ces torrents 
de lave qui se perdent sur les pentes de la montagne. On y 
trouve surtout, et bien plus souvent que dans son œuvre écrite, 
ces effusions, ces appels de l'âme à l'àme, qui faisaient de ses 
cours du Collège de France moins un enseignement qu'une 
prédication. 

Ce n'est plus ainsi que nous comprenons l'histoire, et ce 
subjectivisme déchaîné nous effraie. Mais peut-être que ces 
dons de prophète, que cette exaltation d'un voyant étaient 
nécessaires pour pénétrer les mystères, alors insoupçonnés, de 
la vie du xvic siècle. 

Henri Hauser. 



RABELAIS 



JEAN LE MAIRE DE BELGES 



On sait que le chapitre xxxix du Y'^ livre de Pantagruel^ 
que tout juge compétent reconnaît comme portant la 
griffe du Maître, est traduit en grande partie du Dionysos 
de Lucien. Mais Rabelais, comme d'habitude, ne s'est pas 
restreint à une seule source. Pour compléter son tableau, 
il a mis à contribution un auteur beaucoup plus proche 
de lui. J'ai nommé Jean Le Maire de Belges, dont la jolie 
description des noces de Pelée et Thetis, dans le premier 
livre des Illustrations de Gaule et singularités de Trojres, 
a dû plaire singulièrement à l'auteur de Pantagruel. C'est 
surtout des portraits si expressifs de Bacchus et de Pan 
qu'il s'est souvenu : 



Le Maire. 
Bacchus estoit en forme dun 
jeune homme nu et eflemine 
pour dénoter que le vin di- 
versement administre, rajeu- 
venist, desnue et amollit les 
gens * . 

Pan est le dieu des pastou- 
raux darcadie... ayant... la 
face rouge et emflambee com- 
me le soleil. La barbe longue 
jusques au pied..., les cuisses 



Rabelais. 
Sa face estoit comme d'un 
jeune enfant, pour enseigne- 
ment que tous bons beuveurs 
jamais ne vieillissent. 



Pan menoit l'arrière garde 
... les cuisses avoit velues ... 
Le visage avoit rouge et en- 
flambé et la barbe bien fort 
longue. 



I. Paris, F. Regnault, i528, fol. xxxv r 



RABELAIS ET JEAN LE MAIRE DE BELGES. 3l 

et les jambes courtes et ve- 
lues. 

... et fit danser Egle et Ga- Ses bandes estoient sembla- 

lathee les belles naiades avec- blement composées de Saty- 

ques les piaisans satyres Pan, res, Hemipans, Aegipans... 
Egypans et Tityres^. 

Sa compagnie estoit de jeu- 
nes gens champestres... Ti- 
tyres et Satyres 2. 

Le passage suivant est moins probant; il y a seulement 
rencontre des deux auteurs sur une idée. Mais cette idée 
ne se trouve pas dans Lucien : 

Le Maire. Rabelais. 

Apres Bacchus venoit son L'avant garde estoit menée 

maistre et gouverneur appelle par Silenus, homme auquel il 

Sylenus^. avoit sa fiance totale. 

Je sais bien que deux ou trois passages parallèles 
comme ceux-ci ne prouvent pas grand'chose, si ce n'est 
que Rabelais a lu, ou au moins a feuilleté Jean Le Maire 
et qu'il s'en est souvenu. Mais il y a plus. Quiconque a 
fréquenté l'auteur de Pantagruel ne peut lire Les Illustra- 
tions de Gaule sans être frappé d'une certaine ressem- 
blance de style, d'un certain air de famille entre les deux 
auteurs. Certes, l'incomparable instrument de Rabelais a 
une variété de tons que celui de son prédécesseur est loin 
de posséder; mais, dans les parties purement narratives ou 
descriptives, on est souvent porté à reconnaître l'influence 
du vieux poète. Comparez, par exemple, les chapitres xiv 
et XV du Second livre des Illust?~ations de Gaule, dans les- 
quels sont racontés les préparatifs des Grecs et les pre- 
miers combats avec les Troyens avec la relation de la 
guerre entre Grangousier et Picrochole, et vous trouverez 

1, Fol. XXXVI V". 

2. Fol. XXXV r". 



32 RABELAIS ET JEAN LE MAIRE DE BELGES. 

le même talent de raconter, la même façon d'aller droit 
au but, sans ambages, la même économie des mots, — car 
Rabelais, quand il veut, peut être aussi succinct que Thu- 
cydide, — les mêmes périodes brèves et claires. Et si 
l'on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que le 
charme des deux prosateurs vient en grande partie de 
deux qualités : le choix de l'épithète heureuse et le sen- 
timent inné de l'harmonie de la phrase. Enfin, les longues 
litanies de mots que Rabelais se plaît à entonner se 
trouvent déjà, quoique dans une mesure plus sobre, dans 
Le Maire de Belges. Lui aussi, il s'amuse à composer une 
liste d'objets analogues, comme d'animaux ou de plantes, 
pour le seul plaisir d'entendre sonner leurs noms'. C'est 
qu'il est, à l'instar de Rabelais, un vrai virtuose de mots. 
En somme, il faut ajouter aux sources multiformes où 
Rabelais a puisé une source de plus. Il faut aussi, si je ne 
me trompe pas, regarder la prose de Jean Le Maire comme 
ayant exercé sur son successeur une vraie influence. Le 
Maître a payé sa dette en lui assignant une place dans son 
épopée. Il figure assez honorablement dans son tableau 
des Champs-Elysées, et l'on aime à croire, d'après l'heu- 
reuse conjecture de M. Abel Lefranc, qu'il y figure aussi 
comme « le vieil poète françois nommé Raminagrobis ». 

Arthur Tilley. 

I. Cf. Les illustrations de Gaule, t. I, p. xxviii (fol.xxxviii v); La 
Seconde Epistre de l'amant Vert, fol. lxiii v°; t. V, fol. lxiv V. 



NOTES 

POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS 



L 

Les Silènes (1. I, Prologue). 

Nous avons marqué dans les notes de l'édition critique 
les origines de la comparaison de Socrate avec les Silènes 
antiques (cf. notes 7 et 32), ces châsses d'aspect grotesque 
qui recelaient l'image précieuse d'un dieu. Nous avons vu 
comment Rabelais les assimilait aux boîtes curieusement 
ouvragées dans lesquelles les apothicaires de son temps 
enfermaient leurs plus précieuses drogues. Après la publi- 
cation du Gargantua^ cette assimilation ou, si l'on pré- 
fère, cette identification des Silènes aux boîtes des apothi- 
caires se trouva désormais consacrée. Nous en trouvons la 
preuve dans un fragment du poème de Ronsard sur La 
Lyre (iSGy). C'est un des passages de Ronsard dans les- 
quels on peut saisir une réminiscence authentique de 
Rabelais. Le poète s'adresse à « Jean Belot, Bordelais, 
maître des Requestes du Roy » : 

Ta face semble, et tes yeux solitaires, 
Aux creux vaisseaux de nos Apoticaires 
Qui par dessus rudement sont pourtraits 
D'hommes et Dieux à plaisir contrefaits: 
D'une Junon en l'air des vents soufflée, 
D'une Pallas qui voit sa joiie enflée, 
Se courrouçant contre sott chalumeau. 
Et d'un Bacchus assis sur un tonneau, 
D'un Marsyas despouillé de ses veines : 
Et toutesfois leur Caissettes sont pleines 
D'Ambre, Civette et de Musq odorant, 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 3 



34 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 

Manne, Rubarbe, Aloës secourant 
L'estomac faible; et néantmoins il semble, 
Voyant à l'œil ces images ensemble, 
Que le dedans soit semblable au dehors. 
Tel fut Socrate et toutefois alors 
En front severe, en œil mélancolique, 
Estoit Vhonneur de la chose publique, 
Qui rien dehors, mais au dedans portoit 
La sainte humeur dont Platon s'allaitoit, 
Alcibiade et mille dont la vie 
Se corrigea par la Philosophie, 
Que du haut Ciel aux villes il logea, 
Reprint le peuple et les mœurs corrigea : 
Et le sçavoir qu'on preschoit aux escoles 
Du cours du Ciel, de l'assiete des Pôles 
De nous prédire et le mal et le bien, 
Et d'embrasser le monde en un lien, 
Il eschangea ces discours inutiles 
Au reiglement des citez et des villes. 
Et, sage, fist la contemplation 
Du cours du Ciel tomber en action. 

(Éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 48.) 
Jean Plattard. 

IL 

Les Français au combat. 

« Telle est la nature et complexion des Françoys qu'ilz 
ne valent que à la première pointe. Lors il sont pires que 
diables, mais, s'ilz séjournent, ils sont moins que femmes » 
(1. I, ch. xLHi, 1. io-i3 et note 4). 

Cf. Commynes, éd. B. de Mandrot, II, 296 : « Et ainsi 
dit l'on que c'est la nature d'entre nous Françoys et l'ont 
escript les Ytaliens en leurs hystoires, disant que, au venir 
des Françoys, ils sont plus que hommes, mais que à 
leur retraicte il{ sont moins que femmes. » 

J. P. 



DE RABELAIS. 35 



III. 

Questîo subtilissima, iitrum Chhnera, in vacuo bombi' 
nans possit comedere secundas intentiones; etfuitdebatuta 
per decem hebdomadas in concilia Constantiensi (1. II, 
ch. viii). 

Parmi les « beaux livres » que Pantagruel, étudiant à 
Paris, trouva dans la librairie de Saint- Victor, figure un 
traité en latin sur cette question très subtile : « Si une chi- 
mère bourdonnant dans le vide peut dévorer des secondes 
intentions » . Le problème, d'après le titre, aurait été débattu 
pendant dix semaines au concile de Constance. 

Quoi qu'en dise un ancien commentateur de Rabelais, 
ce n'est point le souvenir du concile de Constance qui 
a inspiré cette boutade à Maître Alcofribas. Il n'apparaît 
pas que les théologiens réunis à Constance (1414-1418) 
pour mettre fin au grand schisme d'Occident aient fait 
preuve d'une subtilité extraordinaire au cours de leurs 
délibérations qui portaient le plus souvent sur des objets 
fort éloignés de toute spéculation métaphysique. C'est un 
pur caprice de la fantaisie de Rabelais qui lui a fait dési- 
gner parmi les théologiens ceux du concile de Constance, 
pour leur attribuer la discussion d'un problème dont la 
formule était destinée à ridiculiser la Scolastique et ses 
suppôts, les théologiens. 

Pour saisir la valeur comique de cette facétieuse ques- 
tion, il n'est pas superflu d'apporter quelque précision 
dans l'examen de ses termes, — probablement obscurs pour 
la plupart des lecteurs modernes peu familiarisés avec la 
Scolastique. 

Tout d'abord, il est nécessaire de traduire Chimœra par 
un nom commun : une chimère, et non : la Chimère. Dans 
le langage de la Scolastique, on entendait par chimœra^ 
chimère, un Etre fictif ou Être de raison dont la définition 
implique ouvertement une contradiction. Exemple : un 
cercle carré. C'est dans ce sens que nous l'avons trouvé chez 



36 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 

Saint-Bonaventure, Expositiones in librum I et II Senten- 
tiarum^ lib. I, distinctio xxvii, art. I, quaestio I. Plus de 
cent cinquante ans après Rabelais, Spinoza employait 
encore ce terme de c/n'mtVe avec cette acception. Il explique 
dans le ch. i du livre I de de ses Méditations métaphy- 
siques que la Chimère^ V Etre fictif qx VÉtre de 7'aison ne 
peuvent exister (éd. Prat, t. I) et dans une note il précise 
le sens du mot chimère : « Remarquez que, par le nom 
de Chimère, on entend ici et dans ce qui va suivre ce 
dont la nature enveloppe ouvertement contradiction. » 
Au chap. m, il expose « que la chimère peut être appelée 
avec raison un être verbal ». Elle n'est qu'un mot, une 
pure négation. 

Un « être verbal », un « être » d'une réalisation impos- 
sible, voilà ce qu'était une chimère dans le langage des Sco- 
lastiques. 

Quant aux secondes intentions, elles désignaient dans la 
philosophie stoïcienne les attributs accidentels des êtres. 
Suivant les stoïciens, l'Etre, sous la forme d'un souffle 
igné, pourvu d'une grande tension (tivoç, intentio), tra- 
verse la matière informe et lui communique des qualités. 
Cette opération comporte deux stades : i» production des 
éléments autres que le feu (air, eau, terre); 2° production 
des qualités proprement dites. Donc, deux sortes dHnten- 
tiones, primœ et secundœ, correspondant aux deux étapes 
de la production des choses. La scolastique adoptant ce 
vocabulaire désigna les attributs essentiels des êtres du 
nom de primœ intentiones et les attributs accidentels ou 
secondaires du nom de secundœ intentiones. On en arriva 
à disserter sur ces attributs accidentels, ou secondes inten- 
tions, comme sur des êtres réels, et c'est de cette tendance 
de « nos maîtres » les théologiens à douer de réalité ces 
abstractions que Rabelais se gausse dans un passage du 
livre III, ch. xn. Jupiter, dit Panurge, ne m'échappera 
pas, quand bien même il se transformerait en puce, « en 
Atomes Epicuréicques ou magistronostralement en se- 
condes intentions ». D'ailleurs il semble bien que cette 



DE RABELAIS. Sy 



expression ait été considérée par Rabelais comme caracté- 
ristique du jargon pédant et obscur des théologiens. Au 
ch. XXXVIII du livre III, lorsqu'il veut appliquer h Tribou- 
let des épithètes empruntées au vocabulaire scolastique, il 
l'appelle d'abord : Fol modal, puis Fol de seconde inten- 
tion. 

On conçoit maintenant le principe de la facétie renfermée 
dans le titre : Utrum Chimera... Rabelais, suivant la ten- 
dance des scolastiques réalistes, a doué de réalité non seu- 
lement les secondes intentions, mais encore leur chimère. 
Et il a représenté cette dernière, bourdonnant dans le vide 
(Du Gange explique bombinare par crepitiim edere^ son- 
ner, péter) et avalant au passage ces êtres qu'étaient pour 
certains scolastiques les secondes intentions. 

Ce procédé d'invention caricaturale était aisé à exploi- 
ter. Il fut repris par l'auteur de la C}~esme philosophale 
des Questions enciclopédiques de Pantagruel, liste de 
questions saugrenues qui parut pour la première fois dans 
l'édition des Œuvres de Rabelais publiées à Lyon par 
Jean Martin en iSôy. Quelques-unes de ces questions sont 
faites de coq-à-l'àne dans lesquels figurent des termes de 
scolastique. Mais la première est manifestement imitée 
de la question sur la Chimère : « Utrum, une Idée Plato- 
nique voltigeant dextrement sur l'orifice du chaos, pour- 
roit chasser les esquadrons des atomes Democrites. » 

Cette « question très subtile » devait rester pour beau- 
coup de lecteurs de Rabelais le symbole de la logique et de 
la métaphysique des Scolastiques. Noël du Fail la réédita 
dans ses Contes et Discours d^Eutrapel sgus une forme un 
peu différente : An chimera bombinans in aëre fit primœ 
vel secundœ intentionis (t. II, p. 41). Plus tard. Voltaire 
en traduisait exactement et plaisamment le premier terme 
lorsqu'il comparait la métaphysique « à lâcoquecigrue de 
Rabelais bombillant ou bombinant dans le vide » (éd. 
Moland, xxxvi, 286]. 

J.P. 



38 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 



IV. 

Le style des légistes^ « stille de ramonneur de chemi- 
née... » (1. II, ch. x). 

Nous avons dit ailleurs' comment Rabelais, Laurent 
Valla, Budé et Alciat avaient critiqué la latinité barbare 
d'Accurse, de Bartole et des glossateurs médiévaux, qu'ils 
opposaient à la pureté de style des Pandectes. Voici 
quelques exemples de ce latin barbare. Ils se trouvent 
dans l'ouvrage d'un humaniste néerlandais du premier 
quart du xvi^ siècle, Murmellius. Un chapitre de son 
Scopariiis est intitulé : 

Legulei nostrorum temporum Gothica lingua utuntur, 
at veteres jurisconsulti elegantissimo stilo sunt usi^. 

Sur cette question, il cite les opinions de Laiirenthts 
Valla in proœmio III libri Elegantiarum, éd. de i52i, 
fol. XL, Budé in Pandectis., François Philelphe., Georges 
Valla, Politique I. 

Puis il dresse des barbarismes fréquents chez les glos- 
sateurs la liste suivante : 

Aliquot ex innumeris barbara vocabula a leguleis 
recepta. 

Guerra pro bello. 

Treuga jTO indutiis. 

Bannum pro proscriptione. 

Bannire j7ro proscribere. 



Putativum j7ro opinabili. 

Dispensare ^ro legibus vel canonibus solvere. 

Miles jjro équité. 

Suspectus seu favorabilis judex/ro iniquo. 

Non suspectus j?ro aequo. 



1. L'Œuvre de Rabelais, p. 104. 

2. Ed. A. Borner, p. 73. 



DE RABELAIS. Bg 



Requesta /?ro libelle i. schedula supplice. 
Magister requestarum ^ro praefecto libellorum. 



Vasallus pro cliente. 
Homagium pro clientela. 

Feudum tenere ab aliquo, pro eo quod est in lide ali- 
cujus esse... 
Alaudiale praedium j?ro immuni,,. 



Verum de his satis superque, 

J. P. 



NOS GÉANTS D'AUTERFOÉS 

(Suite i;. 



Deuxième veillée. 

De Saint-Pierre-des-Etieux au Mont-Joï. 

Mes bons amis, mes chers mondes, je vous dirai que 
j'étais acqueni à la fin de nouter première veillée qu'a été 
un peu fatiquante. De Vallon à Saini-Pierre-des-Etieux 
par Urçay et Ainay-le-Vieux, l'étang des Belles-Fontaines 
et Coust, c'est un peu long pour in houme d'âge coume 
je seus. Je me trouve arpousé, à cetelle heure, et je vas 
pouveoir arprenre moun ordon, je veus dire le voyage que 
je fasons ensembe pour suire le grand Géant Gargantua 
dans ses beaus ouvrages d'artisan et ses belles armon- 
trances de force, de grâce, de finesse, de primeté, de fran- 
chise et de bounhoumie, qu'i pourtait en sa parsoune des 
pieds à la tête et que jiglaint dans la température de l'air 
partout là où i' passait et çà en tenait grand je vous asseur. 
Je crai ben vous aveoir jà dépeinturé ceus belles vartus de 
nouter grand Géant, mais je vous les dirai encore, coume 
si c'étai un refrain d'une chanson de cheus nous. D'ailleurs, 
c'est ben quasimentune chanson que je fasons là, Bon Dieu ! 
Si on y mettait en lettres moulées sus du papier et que des 
grous lictins liraint mon parlage, çà les amuserait peut- 
être? Dame! on peu pas saveoir? Mais ceus grous mon- 
sieus de Paris, qu'avont la coutume de lire des jolis livres 
ben polisses, ben cirés, i trouveraint sans doutance mes 

I. Voir Revue du Seizième siècle, t. I, p. 265. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 41 

propos cornillous en Diâbe. Par exemple, si la mère à 
Ugène appernaitque nos histoires sont en lettres moulées 
sus des papiers, aile en serait toute étardie\ 



Je me veois forcé de ne point trop vous faire rouâtiner 
à Saint-Pierre-des-Étieux, là où y aurait fort h veoir cepen- 
dant. Y a tellement à faire que faurrais s'y arrêter des jour- 
nées pour veoir tout çà qu'est beau. Et non point tant seu- 
lement à Saint-Pierre-des-Étieux, mais à Charenton. Les 
alentours de Charenton-du-Cher, sus la Marmande, c'est 
une jolie ville qu'à évu des Seigneurs et des Syres, pas 
toujours raisounabes et bounhoumes, à ce que j'ai ouï- 
dire, mais asseurément aile en a évu des bons coume ceti là 
qu'à fait pourter son viens geare à la petite hauchette 
oisoune de Saint-Pierre-des-Étieux. C'est plein de mar- 
veilles à veoir sus ceus terroés de Charenton et de Saint- 
Pierre-des-Étieux, mais, asseurément, si je berlaisons trop 
dans ceus parages, j'irons pas à Sancoing et faut que je 
gagnaint Sancoing au coup de la mi-nuit. De la troisième 
veillée, si plaît à Dieu, j'irons au Veurdre. Je volerons gam- 
ber l'Ailler par Gargantua et par sa mère qu'il a artrouvé 
à Sancoing et, cependant que le bon Géant engraveradans 
la montagne de Tâleaux la route que va à Saint-Pierre-du- 
Moutier, la mère à Ugène nous sarvira un bon routi de 
cochon cuit au four en mesme temp que des galettes 
qu'aile va faire bonne, asseurément paceque son petit 
garson li a demandé bonne! boune! et aile sait faire une 
galette la marchoise, je vous le garantis, pour faire plaisir 
à ses enfants, un peu à son mauvais houme, mais c'est 
surtout pace qu'aile eume fort les galettes, ma famé, qu'aile 
les fait soupérieurement. Entendez ben , mes mondes, 
que je veois point de mal à çà, ben le contraire! Moé, j'ai 
idée que les gens qu'eumont ren, peuvont ren faire de 

I. Interdite. 



42 NOS GEANTS D AUTERFOES. 

ben, et c'est le pourquoé i' s'adounont au mal, au bousil- 
lage, à la détruicion de tout. 



Le clocher de Saint-Pierrc-des-Étieus qu'a été bâti 
coume le grand Gargantua l'avait dit qu'il le ferait en par- 
tant de Vallon, est une pièce râle, râle ^ . On peut dire hardie- 
ment que c'est la deuxième marveille du tenant de Terroé 
que l'aurons visité de Vallon en Suelly à Saint-Pierre-du- 
Moutier. L'Église qu'est accoté au long de ceti beau 
clocher semble un peu geain-née de se trouver vès cetelle 
oeuvre si belle. 

Y aurait ben à dire sus ceus empêchements que sont 
advenus pour faire l'arrêt de tous les corps de bâtiments 
suparbes que nos Géants avont mis en œuvres vives cheus 
nous pendant des centaines et des centaines d'an-nées. 
D'ailleurs, y a cheus nous comben t'i d'églises que sont 
pas naissues de mesme veine que les clochers, et c'est un 
peu la cause que fait dénoumer Gargantua le grand bâtis- 
seur de clochers. 

Y a pas qu'à Saint-Pierre-des-Étieux qu'on voit des 
manques. Je le disais en coumençant, ceus manque arpré- 
sentont la malice du Diâbe qu'est toujours auprès jaspi- 
gner l'idée de Dieu pour la dévoyer, la dénaturer, au 
besoin la mascander et la bousiller. 

Le clocher de Saint-Pierre-des-Étieux es' une œuvre de 
grande beauté et brâveté, mais l'église ne répond point à 
son clocher. Peut-être y avait i' une belle église qu'a été 
mascandée ? C'est possibe ! A Chârost y a itou, à ce que j'ai 
oui-dire, un clocher suparbe et l'église n'est point en 

I. Cette œuvre d'une grande envergure a été découronnée de sa 
splendide flèche, en pierre de taille, depuis quelques années. Elle 
menaçait ruine, dît-on. Va-t-on la réparer ? Paraît que les pièces 
d'appareil ont été numérotées et démontées avec soin et rangées 
précieusement. C'est à souhaiter que l'on nous rende cette mer- 
veille d'architecture française. 



NOS GÉANTS b'aUTERKOÉS. 43 

accordement. C'est pareil aus Aix Dame Angillon et à 
Chatiaumeillant. Sembelrait que ceus grands clochers 
auraint été bâtis à n'un voyage du grand Géant et que les 
églises avont été œuvrées d'un voyage de moyens Géants. 

A Vereau semble que c'est de la mesme veine que Val- 
lon et Saint-Pierre-des-Etieux. L'église est pus belle 
œuvre, à cause de son si biau portai, que le clocher qu'est 
pas si brave çartainement que les deus grands de Vallon 
et de Saint-Pierre. Je seus qu'un bourin, moé, mais j'éma- 
gine que ceti portai de l'église de Vereau c'est une œuvre 
de première main. .l'en ai janmais entendu parler par des 
bourgeois du si tant bel portai de Vereau, mais mon grand 
père Regnaud le counaissait ben et itou le père Bordier 
qu'en parlait souvent, surtout à cause de ceus si belles 
petites estâtues que son là bravement pourtant anvé une 
grâce inimaginabe, le ceintre de la porte qu'est mouluré, 
esculté et festounc qu'on peu ren veoir de soupericure à 
ceti ouvrage. A Gearmigny-l'Exemp on crairait que l'église 
a été faite par le grand Géant et le clocher bâti par un 
moyen Géant; mais, dans les premiers des deuxièmes 
serait ceti clocher. 

Au Gravier, sembelrait que le clocher et l'église c'est de 
mesme veine que les grand' œuvres que j'ai noumés. Pour 
mon compte à moé, ceus bâtiments suparbes de Vereau, 
de Gearmigny et du Gravier ça ven d'un passage de Gar- 
gantua qu'est pas arrivé à la counaissance du monde de 
nos parages aussi ben que la tournée de Vallon à Saint- 
Pierre-du-Moutier par Sancoing et le Veurdre. Et puis, 
faut dire une chouse, y a peut-être, y a ben çartainement 
des genss de ceus coûtés là que savent le fin mot sus ceus 
grands ouvrages géantesques, que moé je counais point, 
bonnes gens. Si un biau jour vous voyez Mon-sieur Cha- 
put de Charenton, i' vous dira que le père Bâffier es' un 
viens queutiaut pace que j'aurai passé trop vite sur l'ou- 
vrage que j'ai enterprise de vous conter là pour ceus 
voyages de nouter grand Géant Gargantua. I' vous dira 
encore, ceti Chaput, que Gargantua tenant la lisière du 



44 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

Berry à Saint-Pierre-des-Étieux a veoulu panctrer le 
plein Berry, et il a jité son grous martiau en tirant sur 
Bourges. Et le dit martiau est tumbé à Charly, anprès 
Blet, là où a été le Géant, en partant de Saint-Pierre-des- 
Etieux, pour bâtir le clocher qu'on voit encore au jour 
d'aujourd'hui. 

Ce serait en venant de Charly pour aller à Saint-Pierre- 
du-Moutier, par Sancoing, qu'il aurait passé faire œuvre 
au châtiau de Sagonne qu'était une place forte de grands 
Syres qu'avont régné sur le Mont-Joï, sus Sancoing et 
sus le Veurdre, à ce que j'ai ouï-dire, ben entendu, pace 
que je peus pas en mettre mon cou sous le couperet de 
Mon-sieu Guillotin. 

A persent, si in houme résout venait vous dire que Gar- 
gantua, en mesme temp qu'il était à Sagonne \ a bâti le 
châtiau de La Mouthe, qu'est à trois cents toises de 
Sagonne, qu'il a dû bâtir le châtiau de Solon, qu'est à six 
cents toises de La Mouthe, qu'il a itou bâti la Mainson-Fort 
qu'est à trois cents toises de Solon et qu'il a fait la belle 
église de Vereau que touche, je veus dire que touchait le 
grous châtiau de la Mainson Fort qu'est rasé à cetelle 
heure, faurrait pas soutenir que c'est pas vrai. 

Mes poures amis, moé je vas vous dire : Je me seus 
enterpris là anprès in ordon qu'est pas coulant. Tout ça 

I. Sagonne, bourg gaulois, gallo-romain, devint une tête de com- 
mandement au moyen âge. Les sires de Sagonne ont commandé 
à Sancoins et même au Veurdre. Malgré les restaurations ineptes 
que Mansard fit subir au château fort, il était encore imposant il y 
a cinquante ans. La ville, qui offrait un ensemble remarquable de 
maisons des xv' et xvi° siècles, tombe en ruine. Un entrepreneur 
de dévastation avait, tout récemment, acheté la maison dite du 
Bailly, pour la démolir et la revendre à quelque grossier américain, 
sans doute. Le maire de la commune, M. Gestat, ayant fait appel 
aux « États Généraux du Tourisme », ceux-ci adressèrent une 
demande de classement au sous-secrétariat d'État des Beaux-Arts. 
La démolition commencée a été arrêtée. Au moment où nous rédi- 
geons cette note, on espère sauver l'œuvre, qui est un des nombreux 
témoignages de notre art régional qui porta de si belles floraisons 
en Berry. Au dernier moment, on nous apprend que la maison 
vient d'être classée. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÈS. 4? 

pour faire plaisir à mon petit garson Ugène qu'a idée çar- 
tainement de se sarvir de mon parlage pour ses escul- 
tures. Peut-être qu'i veut mettre en estâtue la belle pres- 
tance de Gargantua ou du Géant de l'Ours. Peut-être 
veut i' se sarvir de cetelle prestance de nos Géants d'auter- 
foés pour ceti monument qu'i fait pour Bourges aus 
enfants du Berry, D'un sens, c'est ben une boune idée, mais 
sans doutance aucune, ça li rappourtera pas groùs, le poure 
enfant, cens idées de nos Pays à l'heure où tout, cheus 
nous, est à la mode des îles du lointain, pour mieus dire 
à la mode du Diàbe. 

Asseurément que Mon-sieu Chaput sait causer mieux 
que moé. Si voulez Mon-sieu Chaput, allez quérir Mon- 
sieu Chaput qu'est un râle bounhoume, et sa famé c'est 
une gente famé que pourte encore, et bellement, la coiffe 
de Saint-Amand. Pour une fumelle qui sait se coiffer, je 
vous garantis qu'aile sait se coiffer, et c'est une famé gra- 
cieuse, comme i' faut, agueryabe. Bon Dieu ! la gente famé ! 
C'est vraiment deus parsounes gentement appareillée et 
on peut dire que c'est la vraie boune famille de monde de 
cheus nous, qu'on peut donner coume modèle. 

Y a Mon-sieu Gaulmier qu'a été un grand magistrat à 
Bourges et qu'est vraiment bounhoume, coume étaint nos 
anciens Seigneurs que counaissaint les noms de leus bois, 
de leus près, de leus champs et de leur genss, et i' vous 
parlerait ben li itou de nos Géants d'auterfoés. Il a des 
garsonsque sont de boune venue, coume leu père et boun- 
houmes coume nos anciens Seigneurs ^ I' sont capabes 
de vous parler mieus que moé, ben seur, des œuvres du 
Grand Gargantua sur le Terroé de Saint-Pierre-des-Etieux 
et de Charenton. Pour le moument, c'est souffisant que 
vous savaint que le clocher de Saint-Pierre-des-Etieux, 

I . Un des fils de « Monsieur Gaulmier, Monsieur Joseph », est devenu 
maire de Charenton, et il est encore dans l'exercice de cette magis- 
trature au moment où nous préparons notre copie pour l'impri- 
meur. Il vient de nous faire visite et il regrette le court arrêt du 
père BaiTier à Saint-Pierre-des-Etieux et à Charenton. 



46 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

sans être la marveille des marveilles, coume ceii là de Val- 
lon, c'est une marveille. 

Savez don que le bon seigneur de Charenton, qu'était 
un grand Syre à ce moument là, a donné soun ainde 
pour Saint-Pierre, mais i' coumandait sus Épineuil, Meil- 
land, Bruère, Mont-Rond et il a évu çartainement de 
l'ainde de ceus Seigneuries pour l'œuvre râle qu'est là 
plantée comme un chef coumandant sans que je peuche 
saveoir le just pour quoé. Mon-sieu Gaulmier ou ben 
Mon-sieu Chaput, les deus, peut-être ben, vous diront le 
fin mot là-dessus et sus le festin qu'a été donné dès quant 
la croé a été pousée sur le faît du clocher si tant beau. 

Mes bons amis, cependant que le bon Géant fait ses 
apprêts de départiement de Saint-Pierre-des-Étieux et de 
Charenton, si voulez me suire je vons nous transpourter 
au Mont-rJoï là où je vons causer un peu des ravages, des 
saccages que les brigands avont fait, non point seulement 
au Mont-Joï, mais dans les alentours. 

Coument aval' été saccagé le chdtiau du Mont-Joï. 

Gargantua devait remainier le fort châtiau du Mont-Joï 
après des dégâs abominabes que la troupe des caterres, des 
libartins boèmes, des routiers et des patarins avaint fait 
non point tant seulement auprès le dihors et le dedans du 
châtiau, mais itou auprès le perieuré et les bâtiments 
que restaint de l'ancienne ville. Vous dire les douleurs et 
malheurs qu'avaint enduré les genss qu'étaint resté à Joï, 
c'est ren de le dire. Sancoing avait souffri comben t'i et au 
mesme temp que Joï. On dit, les uns le grand Syre de 
Courtenay, les autres le grand Syre de Sancerre, l'un ou 
l'autre, peut-être l'un et l'autre, avaint envoyé des capi- 
taines et des gens d'armes pour les mettre à la raison, ceus 
caterres, ceutis boèmes libartins, ceus routiers qu'avaint 
mosiblé Joï et Sancoing et asseurément ben ailleurs dans 
les alentours, coume le marquait mon grand-père Re- 
gnaud, et que je peus pas vous marquer, moé, dans 
cetelle histoire qu'est pour le bon Géant Gargantua, 



NOS GÉANTS D AUTERFOES. 47 



Coîiment on a vu la pt'ise du châtiau de Mont-Joï 
par les caterres^ les hoètnes libartins et les patarins. 

Asseurément, c'est besoin que je vous conte couinent 
cetelle troupe de mange-pain pardu est venue au-dessus de 
Joï et de Sancoing et, malhureusement, pas qu'une foés, 
pace que je veoirons ben tout Gargantua prêcher conter 
ceus brigands et faut ben que vous soyaint en connais- 
sance des brigandages de ceus monstres infarnals. 

C'était par les Ciiaumes Sauteriau que ceus infâmes gal- 
mandis étrangers avaint panêtré dans le giron du Mont- 
Joï qu'était soi - disant inpernabe à cause de sa grand' 
ceinture d'iaue qu'était la pus arnoumée, paraît, dans 
nouter Mitant, après Bourges. Dum-le-Roi venait après 
Joï. 

Cetelle troupe d'écumeurs, de détrouceurs et de détrui- 
ceurs avait, à ce qu'on dit, un chef que tenait anprès li 
toute les malices du grand Loucifer. Des genss disaini 
ben que c'était grand doumaige que ceutis vices infâmes 
étaint au sarvice du Diâbe, pace que ceus infamies tour- 
nées dans la boune veine ça aurait été à la gloire de nos 
pays du Mitant au ïeu d'être à leu déveine. 

Moé je crais, coume le crayait mon grand-père Regnaud, 
que ceti chef de libartins était in enfant de garse engen- 
dré par le Viens Belzcbuth d'an' un bouzin d'enfer, ni 
mais, ni moins. Point ne faut tenter Dieu, point ne faut 
s'étouner de veoir maintes foés les apparences de vartus 
parer en dihors les pires infamies du dedans. Le tout, pour 
les braves gens, est de soupeser les propos en grattant dou- 
cement la fleurs de piau du grous malin que se fait boun 
apôtre. On tarde point à veoir monter du cœur de la mau- 
vaise bête le vrin empoésouné. 

Y a ren que me met pus hors de moé quante j'entends 
dire d'un riscatout : « C'est doumaige qu'i soye si chétit, 
coume i' serait bon si i' veoulait s'en douner la peine. » 

Le bon du chétit, le chétit du bon, ça fait le jeu des lie- 



48 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

tins fisolofes que vivont de la sottise du monde, mais nous 
autres j'avons besoins d'appeler un chat un chat, in hou- 
nête houme c'est pas un fripon et un fripon c'est pas un 
hounête houme. Asseurément, c'est le devoir d'un chacun 
qu'a de l'honnêteté vcritabelment, de montrer la malice du 
Diàbe que prend souvent la formance des grâces de Dieu 
pour faire les pires malfaçons et mauvaisetés. 



Ceti chef des lictins fisolofes, des boèmes libartins, des 
caterres et des patarins, des begigis et des maignans avait 
tué un rabouilleus que voyageait sur les iauesdela grand' 
ceinture d'iaue coume i' veoulait anvé une neoire^ de 
joncs et de rouziaus qu'il avait fait pour pêcher des sang- 
suies, cueillir des grands joncs et des grand'rauches qui 
vendait pour faire des couvartures de mainsons. 

Après aveoir pris les habits de ceti rabouilleus et jité 
son calâbre dan' un précipice, i' s'était habillé anvé ceus 
habits du pourâs minabe qu'il avait émité tant qu'il avait 
pu dans son parlage, dans sa dégain-ne, en tout et pour 
tout. 

Après aveoir passé la ceinture d'iaue sur la neoire de 
joncs, de rauches et de rouziaus, le patarin a été cogner à 
une petite potarne qu'était à une avancée du fort chàtiau. 
Qui qu'est là ? a querié fort le garde de la potarne. Ami ! qu'a 
répounu le brigand. Quoé veus-tu? a dit le garde, et le 
pourâs a répounu : Je veus parler à ton Seigneur! Passe 
ton chemin, ventrâille du diâbe, qu'a dit encore le garde, 
ou je te fait dévoérer par mes chiens. Ne t'avise point d'une 
si telle sottise, maudit valet, qu'a répounu le rabouilleus; 
j'appourte ton salut et ceti là de ton maître. Va t'en te faire 
pendre dans l'enfer du Diâbe, de là où tu deven, mauvais 
hère, et laisse moé tranquille, qu'a dit encore le garde. Mais 
le brigand infâme, fasant l'émitation de la voix doulante du 

I. Radeau. 



NOS GÉANTS D AUTERFOES. 49 

rabouilleus, a dit pitieusement : malhureus ! malhureus! 
C'est toé que sera pendu sans rémission si tu parmet pas 
à un bon sarvant de ton Seigneur de sauver le châtiau de 
Joï que l'armée des caterres, des libartins boèmes et des 
patarins va prenre demain matin, de belle heure sans 
faute ^ . 

Entendant çà, le garde a évu peur et il a songé de faire 
part à son Seigneur de la nouvelle qu'i venait d'ouïr. Le 
Seigneur a ri en entendant ceus propos et il a voulu veoir 
ceti là que les tenait. En voyant le déchet humain que li 
perdisait sa parde pour le lendemain, il a souri, etcoume 
il était bounhoume, il a fait appourter une soupe de pois 
chiches au pourâs. Par mainière de badinage, il a veoulu 
causer, le Seigneur, anvé le guerdau que lia redit l'asseu- 
rance que son châtiau serait pris le landemain par l'armée 
des caterre et des boèmes et que c'était à coup seur pour 
soé, son monde, ses capitaines et ses gens d'armes, un 
grand malheur pace que li pourâs malhureus, minabc, 
s'était trouvé, par hasard, à pourtée d'entendre ceus bri- 
gands que se sont vantés d'égorger tous et toutes parsounes 
humaines qu'i prenront au châtiau de Joï. Et c'est pour çà, 
mon Seigneur, qu'a dit le misérabe, que je me seus mi en 
danger de parde la vie pour vous avartir de ce grand 
malheur qu'est en décide à l'heure que j'en parle, pour 
vous frapper demain à mort, vous, vos capitaines, vos 
gens d'armé et toutes vos genss. 

Rassurez-vous, mon poure houme, qu'a dit le Seigneur, 
ne vous mettez point tant en peine, à cause de moé, mais 
asseurément, puisque vous savez que ceti grand malheur 
es' en décide de m'advenir, vous savez ben sans doute 
coument i' se prépare! Et ben seur que je le sais, mon 

I. Le lecteur est prié de ne pas oublier que tous ces récits étaient 
des préceptes d'instruction et d'éducation, au physique comme au 
moral, et des digressions se faisaient au gré du conteur, selon le 
but qu'il voulait atteindre. J'ai entendu nombre de fois conter ce 
siège du « châtiau de Joï » avec des détails divers; le fond restait inva- 
riable. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 4 



5o NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

Seigneur, coument aile se prépare la prise de voûter cha- 
tiau. C'est par rétranguellement que fait le Mont- Roi 
auprès la grand' ceinture que ceint le Mont-Joi. 

Oh! ben! rassurez-vous, poure houme, qu'a dit le bon 
Seigneur, je crains ren de ce coûté-là. Si c'était aus 
Chaumes-Sauteriau, çà serait une auter paire de manches; 
et faurrait veoir, mais du Mont-Roi y a ren à faire. Ren 
du tout ! Faites en çà qu'où vourrez, mon Seigneur, qu'a dit 
le pouràs, asseurément, veillez y tout de mesme. Un 
boun avarti en vaut deux, vous savez ben ! Moé j'ai veoulu 
vous sarvir pace que je sais que vous êtes pour la bonne 
cause, mon cher Seigneur, à persent je vous demande par- 
don de vous aveoir été à çarge et je vous souhaite bon 
pourtement à vous, à vos capitaines, à vos gens d'armes et 
à toutes vos genss. Et que le bon Dieu vous ainde! 



Dès quante le pourâs a été parti, le Seigneur s'est 
arsongé en li mesme et, s'en pouveoir s'en empêcher, la 
venue dans son châtiau de cetelle chiure du diâbe li sabou- 
lait tout son calâbre du fait de sa tête aux fins de ses 
artous^ Il a envoyé de ses genss veoir si on artrouverait 
le guerdau, mais on n'a ren trouvé qu'une chetite guenille 
de mantiau, vès le bord du lac, que le garde de la potarne 
et le Seigneur avont recounu pour être la souquenille que 
traîn'naiî le gueu. 

Le Seigneur, de mais en mais tormenté par les dire du 
çarche-pain, a coumande doubel garde du coûté du Mont- 
Roi, et li mesme a veoulu de ses œils veoir si vraiment 
les attaques se fasaint coume le miteu l'avait dit. 

On a ben vu, vès le coup de la mi-nuit, des houmes 
d'armes et d'auters individus que pourtaint et plantaint 
des pieus dans l'ieau et qu'attachaint des parches auprès 
sans se presser. D'auters manœuvraint des bachaus, tous 

I. Doigts de pieds. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 5i 

çà était fait vanigottement, c'était quasiment risibe, mais 
le Seigneur n'était point tranquille malgré cetelle mollesse 
de l'attaque. Sa tormentation contuinant de le sabouler à 
la mode du Diâbe, il a coumandé à deus compagnies de 
pourter leus obsarvances d'un coûté sus la Rencontre, 
sus Bessy, Levigny et Varisson, de l'auter coûté sur San- 
coing et Augy. Les deus compagnies arlevaint les gardes 
sus leur chemin et devaint se rencontrer aus alentours des 
Chaumes-Sauteriau, là où y avait doubele gardes. 



Ailes se sont ben rencontrées les deux troupes, mais 
cetelle là de Joï, çà été pour être battue, vaut tant dire le 
fin mot, pour être tuée. 



Le gueus, trois foés gueus, le fi' de bousin, l'esquerment 
du Viens Satan incarné n'avait pas amusé le terrain, coume 
vous pensez. Dihors du châtiau, dihors des anciens rem- 
parts de la ville, se cachant dans les petits taillis, les 
balais et les genièvres, pour éviter l'œil du veilleur au fait 
du grous donjon qu'on voit à cetelle heure à mi-côrps, 
ceti fi du Viens infâme Çasair, coume l'appel la mère à 
Ugène, a gagné les Chaumes-Sauteriau sur la neoire de 
joncs marins. 

Une foés hors de l'enceinte des iaues, il a souné du cor 
qui' pourtait jour et nuit pendlé auprès li, et le temp de 
virer la main, une petite troupe de cavaillés résouts et bons 
à tout s'est mise en deveoir de pourter le coumande- 
ment pour faire un semblant d'attaque au Mont-Roi, 
anvé une petite troupe, et de faire l'assaut véritabe aus 
Chaumes-Sauteriau. Tout çà a été fait déligentement anvé 
empourtement, et le pourc Seigneur de Joï, ses capitaines 
et ses gens d'armes avont été quasiment tous tués. 

On dit que les dame et damoiselles du châtiau de Joï 



52 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

avont été forcées et tuées ^ Les moines qu'étaint au 
perieuré avont été tués itou. Les genss que demeuraint 
dans le restant des mainsons que formaint auterfoés la ville 
dans les temps anciens avont évu à soufrir les mille 
misères de ceutis brigands passagers, jusqu'à temp que 
les grands Syres de Sancerre avont envoyé de l'ainde à 
nos poures malheureus anciens à fine lin de les délivrer 
de Temprise des brigands étrangers que lenaint itou San- 
coing. 

La venue de Gargantua. 

Tous cens carnages du Mont-Joï et de Sancoing, sans 
compter les misères qu'avont endurées les alentours par 
rapport au passage et surtout au séjour dans la contrée, 
de ceus enfants du Diâbe, avaint jité dans l'esprit du monde 
de nos coûtés comme une mainière de quasi aplâmisse- 
ment que fasait peine. Mais, sitôt que le bruit a couru que 
Gargantua vinrait sans faute arméger tous ceus dégâs 
qu'étaint dans l'âme des genss aussi ben que dans les 
armées de guerre et les remparts des villes et des bourgs, 
y a évu coume une flambée d'arconsolâtion et la vivacité 
de chacun a retrouvé soun aplomb. Dès quante on a su 
que le Géant, venant d'Igrande par Vallon en Seully, Saint- 
Pierre-des-Étieux et Charenton, passerait au Mont-Joï et 
à Sancoing, le réveil s'est fait dans les esprits et on s'est 
préparé, chacun de son mieus, pour arcevoir le grand 
Gargantua, non point coume des aplàmis en décourage- 
ment, mais au contraire en houmes résouts à réparer les 
fautes qu'avaint fait tumber su nouter petit Mitant de si 
tant grands malheurs et misères. .Te sais que y a évu des 
chârettes brisées, en voulez ti en voela, pour la succes- 
sion du Seigneur de Joï. Les Seigneuries de Sagonne, de 
La Mouthe, de Solon, de Vereau, Mainson-Fort, de Grous- 

I. Des squelettes de femmes, avec des bracelets restés après les 
ossements et enterrés profondément au pied du château, sont évo- 
qués comme témoignages de ces récits oraux. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 53 

souver, de lenesse et paraît mesme de Bannegon avont 
été en bisebille au sujet de cetelle succession, mais je veus 
point entrer, pour le moument, dans cetelles affaires pace 
que mes poures mondes çà nous mènerait au cinq cents 
diâbes là où t'i ! 

Gargantua, après aveoir quitté Saint-Pierre-des-Étieux 
et trois petites arrêtances à Charenton , Bannegon et 
Ainay-le-Châtiau, i' s'est départi au Mont-Joï en jitant son 
petit coup d'œil, en passant, aus Chaumes-Sauteriau. 

Gargantua au Mont-Joï. 

J'aurais ben à dire sur le petit voyage du bon Géant, de 
Saint-Pierre-des-Étieux à Joï, mais faut point nous arrê- 
ter même à marquer l'arrivée du grand artisan à Joï. 

Gargantua avait remainié le chàtiau de Joï pour le garan- 
tir conter les emprises venant du coûté des Chaumes- 
Sauteriau, là où se trouvaint, soi-disant, les feublesses de 
la place forte, mais asseurément le bon Géant a dit au nou- 
veau Seigneur et à ses capitaines, assemblés vès li, que sou- 
ventes foés les feublesses des places étaint dans les têtes et 
les cœurs des guerriers qu'avaint la çarge de les garder 
nettes. « Y a point de forts châtiaus que sayaint inpernabes, 
entendez ben, mes Seigneurs, qu'il a dit fort! Gargantua, 
c'es' à dire que faut songer à se garantir par de bons 
garants, mais ça ne souffit point. La nature de l'éplettc, sa 
formance sont percieuses çartainement, mais faut songer 
sans rémission au manche* qu'actionne l'éplette. Un bon 
artisan tenant un mauvais uti fera quante mesme de la 
bonne ouvrage, mais une boune éplette mal actionnée çà 
dounera ren de bon. Par ainsi, mes Seigneurs, songez la 
nuit et le jour que l'en-nemi vous guette sans décotter 
et que c'est au moument que l'on a ren à crainder que faut 
aveoir peur. 

Pernez farme de l'exarcice rude à contuiner pour l'cn- 

I. Sous-entendu concernant la personne qui tient l'arme ou l'outil. 



54 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

tertenement de vos narfs' et l'attrempe de voûter esprit 
sans parde de temp à écouter les propos des lictins fiso- 
lofes et des iibartins boèmes. Dormez que d'in œil et jan- 
mais les deus pieds dans le mesme sabot ^. Arcoumendez 
voûter àme à Dieu du fond de voûter cœur, mais sans jan- 
mais croiser vos mains, que devron' être prête à toutes 
minuites de nuit coume de jour à tirer l'épée. 

Si vous avez ben tenu voûter ordon de voûter vivant, 
on vous fera croiser les mains dès quante vous serez morts. 
Si vous tumbez en gloire, sus le champ de bataille, on fera 
les mains jointes à voutre estâtue pour voutre arpousement 
céleste, c'es' à dire, qu'en récompense de vos œuvres ter- 
restre, on vous mettra en délice les œils vès le ciel, et encore 
et encore, vaut çartainement mieus pour exemple que le 
guerrier soye arprésenté en estâtue l'œil dret à hauteur de 
l'œil de son en-nemi tarribe. Et l'en-nemi le pus tarribe 
de l'homme, c'est l'homme^. J'ai dit, mes Seigneurs, bon 
pourtement et bon compourtement je vous souhaite. 

Le Seigneur a répounu : « Grand Syre Gargantua, vous 
avez parlé coume i' faut parler à des guerriers. Pour mes 
gens d'armes, pour mes capitaines, je vous donne l'asseu- 
rance, que nouter devoir sera fait. » Et Gargantua a dit : 
« Brave ! » 



Mes chers mondes! mes chers mondes! d'un ren j'allais 
oubelier de vous marquer que Gargantua a mangé une 
bouchée après aveoir fini soun ordon au Mont-Joï. C'est 
ben asseurément au moument de ce petit goûter qu'il a 
fait le petit prône que je vous ai dit et je songeait ben pas, 
Jean fesse que je seu, à vous marquer ceti petit repas. On 
perd la coutume, voyez, de dire ceus contes, et la mémoire 

1. C'est du muscle qu'il s'agit. 

2. Nous avons cru garder cette expression particulièrement chère 
au conteur. 

3. Il ne faut pas oublier que Gargantua représente l'esprit en 
même temps que la matière. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOIÉS. 55 

ce reuille' coume les vieilles casseroles de fer battu que 
sarvont pas. Faut dire aussi pour moun escuse que le petit 
goûter du grand Géant, au Mont-Joï, c'est si peu de chousc 
en comparaison de la poêlée de Vallon que j'avons vue et 
de cetelle là de Sancoing que je veoirons ben tout que c'est 
pas trop étonnant qu'on ne songe point de la marquer, 
cependant aile en mérite la peine. Il a mangé six grous 
sanghiers, six grands çarfs, douze biaus chevreuils et une 
dizaine de marcassins routis, six douzaines de canards 
sauvages et six douzaines de judeles, tout ce gibier routi 
en brochette, et pour rtnir quatre tonnes de biaus poissons 
frits, bounement rissolés et sarvi au Géant sur des claies 
de cueudre. Il a beu une boune lampée d'iaue claire au 
bel et grand étang et pour se refaire la boune bouche il a 
humé et lululé une vingtaine de pièces de vin de la coûte 
de Levigny qu'était un vin frais, de boune boete et feriand. 

Ceti châtiau du Mont-Joï, qu'on voit démantibulé à per- 
sent et qu'est pourtant fier encore d'apparence ^, devai' être 
impersiounant en cens temps que je vous parle, anvé le 
perieuré et le bourg qu'étaint tapis auprès le grous calàbre 
de pierre, coume des marcassins vès leus mère laie. Dans 
ma jeunesse, j'ai été deus foés à une assemblée que tenait 
le jour de la Saint-Jean sus la grand'chaume qu'était la 
place du bourg auterfoés devant le châtiau, sans compter 
qu'i' tumbait, à cetelle assemblée, ben du monde, mais du 
depuis une dizaine d'an-nées je crai que c'est étardi cetelle 
apport^. 

Le grand étang de Javoulet que fai' encore quasiment 
une moétié de ceinture à ceti Mont du coûté de Varisson, 
de Levigny, de Bessy, de la Rencontre et du Mont-Roi, 
anvé le grand étang de Sancoing, étardit, que pourtait la 
rivière l'Aubois en remontant vès Augy, sus l'Aubois, 

1. Rouille. 

2. Plusieurs fois remanie, le fort château actuel présente les formes 
du xiV siècle. 

3. Ce mot vient du Bourbonnais; au Veurdre et à Saint-Liobar- 
din, il se prononce « appaurt ». 



56 NOS gp:ants d'auterfoés. 

c'était une râle, vraiment râle position pour une forte- 
resse, et la mère à Ugène a ben raison de dire que le Viens 
Casair n'avait point manqué de faire du Mont-Joï une 
mainière d'affût pour prenre ceti gibier humain qu'il appri- 
vait pour le sarvice de ses infamies abominabes coume on 
voit des braconniers monstreus qu'apprivont des cailles 
pour les faire sarvir à prenre les auters cailles. Paraît que 
Gargantua trouvait cetelle position suparbe, ni mais, ni 
moins, et qu'il a dit des chouses belles, belles, sur ceti spec- 
tac, si beau qu'était offri aus œils de cens guerriers fourâches 
mais point en-nemis des vartus et des beautés de nouter 
Terre, coume on le veut faire encraire, ben à tort, pace 
que nos anciens Seigneurs tenaint tout et tout de nouter 
belle Terre, la Terre de cheus nous! Je vous demande un 
peu, si c'est du bon sens, de venir nous dire que ceutis Sei- 
gneurs masacraint toutes les récoltes des campagnards, 
qu'à des foés mesme ils empourtaint les éplettes de leus 
laboureus dans leus châtiaus. Faut t'i' aveoir l'entende- 
ment encrassé pour artenir coume véridiques de tels pro- 
pos. Voyez ti cens Seigneurs ramassant les éplettes de 
leus houmes' et les empourtant dans leus châtiaus, les 
enfroumant sous clés pour les faire arbonurer à fine fin 
de les manger, sans doute, à la vinaigrette, ceutis harnais 
de laboureus. 

Gargantua trouvait réjouissant à regarder la belle cein- 
ture d'iaue naturelle et si ben aménagée que tenait en cens 
temps-là le fort châtiau de .Toï. 

Il a longtemps parlé, le bon Géant, à ce que disait mon 
grand-père Regnaud, des avantages doubles qu'on peuvait 
tirer de cetelle ceinture d'iaue suparbe, tant pour se garan- 
tir de l'emprise des patarins, des lictins fisolofes^, des 

1. Leurs hommes ou métayers, c'était les vassaux qui s'étaient 
donnés, selon le contrat synalagmatique, et non pas les esclaves, 
comme on veut nous le faire croire. 

2. Les « lictins fisolofes «, qui représentent les sophistes sont recon- 
nus par la tradition orale comme ennemis des plus dangereux à 
cause de la déformation des idées et des faits qu'ils répandent à 
profusion. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. S'J 

boèmes libartins et des caterres, que pour l'aménage- 
ment du pays, la consarvàtion des vartus et des richesses 
naturelles de nouter belle Terre. 

Cetelle ceinture admirabe que se voit encore du coûté 
de Varisson, de Givardon, de Sagonne, de Vereau, de 
Groussouver et jus au dret du Mont-Roi, on peut com- 
prenre encore la grandesse et la brâveté du spectac que çà 
devait donner au moument que Gargantua causait anvé le 
Seigneur de Joï, entouré de ses capitaines et de ses gens 
d'armes. 

Du coûté de Sancoing, on voit davantage à cetelle heure 
que les enterperneurs de détruicion sont tout-puissants 
maîtres. L'étang, le grand bel étang de Sancoing, que for- 
tifiait la rivière Aubois en fasant de l'iaue dans le pied des 
remparts de la ville est quasiment pas voyabe, d'ailleurs, 
l'Aubois, qu'était une gente rivière auterfoéset comben t'i 
sarvabe pour les moulins, les forges et fourniaus, poes- 
souneuse et pleine d'agréments, n'est pus qu'un chétit riau 
là où on voit couler de l'iaue pendant que la pluie tumbe. 
Tard à tard on voit des pécheurs résouts, que pâssont des 
journées à tremper des petites ficelés dans cetelle iaue boule, 
pour prenre de loin en loin des malheureus chétits poes- 
sons acquenis et, làs de train-ner la misère dans ceus 
iaues empestées, i' se jitons auprès ceus ficelés ben çartai- 
nement pour en finir anvé la vie misérabe qu'i menont 
dans des iaues que les guernoilles bauffutont et abandon- 
nent pour aller vivre, i' ne sais où, peut-être dans les rues 
de Paris qu'avont tant d'attirances. 



Tous ceus forts châtiaus de Groussouver, de Garem- 
bey, de Mainson-Fort, de Solon, de la Moûthe, de 
Sagonne, de Bannegon, d'Ainay, de lenesse que sont 
tous ruinés, démantibulés, sauf Groussouver et leness 
qu'avont été rebâtis, étaint t'i' auterfoés en mouvance du 
Mont-Joï ou ben de Sagonne que paraît itou aveoir été 
une tête de coumandement de grand Syre. 



58 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

Mon grand-père Regnaud savait ceus chouses-là et i' 
m'en parlait souvent, mais dame, mes poures amis, çà n'a 
point tenu accrocheté en ma sacrée gibarne de mémoire. 
Je sais que y a évu des chârettes brisée en voulez ti en 
voela. entre ceus Seigneuries. Je sais que ceus Seigneuries 
avont été armis d'accord devant le danger coumun, et ceti 
danger coumun c'estait la troupe que j'avons vue à Urçay 
enpoussant le peuple conter Gargantua, que j'avons vue 
tuant l'ancien seigneur de Joï, ses capitaines, ses gens 
d'armes, sa famille et ses genss en pernani position au châ- 
tiau de Mont -Joï qu'a été repris queuque temps après, 
coume je venons de le veoir, par nos Seigneurs. 

Compernez-vous ben les chouses que je vous marque, 
mes chers mondes. C'était ceus bandes de brigands étran- 
gers que saccageaint tout, que massacraint nos familles, 
détruisaint nos récoltes en arbe, en bousillant nos harnais 
de labourage, et tout et tout, et non point nos Seigneurs 
qu'avaint des feublesses, c'est çartain, mais i' n'étaint pas 
des affaubertis brisacs, des mangeus de blé en arbe et des 
pitreus de garet, coume on a çarcher à nous le faire craire, 
pour leu plaisir, pace que le mal qu'i' peuvaint faire à 
leus genss c'était du mal pour zeus mesme. Au contraire, 
les autres, les étrangers, les patarins, les caterres, les 
boèmes libartins, les begigis, les roulants, les maignans 
voulaint, coume i' voulont aujourd'hui le jour pus que 
janmais, l'esplotâtion, la détruicion des richesses natu- 
relles de nouter belle Terre. Mon grand-père Regnaud m'a 
dit que Sancoing a été prise et reprise^ souventes foés par 
ceus troupes d'enfants de cateau que se làssaint pas d'ar- 
venir malgré les fernâillées qu'i' recevaint. 

Asseurément, les beaus remparts qu'avait fait le bon 
Gargantua avec l'ainde des artisans de ville et de cam- 

I. Les documents historiques écrits, ils sont assez rares, que nous 
avons pu consulter ne sont pas d'accord, conséquemment pas définis 
catégoriquement. Avec des suppléments d'étude, on pourrait arri- 
ver à établir un classement des faits et la grande lutte des races 
s'éclairerait parfaitement. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. Sq 

pagne avont évu à soufïrir affreusement, ainsi que les 
belles mainsons à grand' tourelles et à fiers pignons, dans 
ceus fernâillées éffréyabes. 

A un moument qu'est venu, la Pervôté des marchands 
et artisans est devenue la Pervôté du roi. Mon grand-père 
savait pas trop ou ne voulait pas me dire le fond de soun 
idée là-dessus, mais je crai ben qu'i' sentait en dedans de 
li mesme un regret de la première Pervôté qu'avait virée 
les caterres, les boèmes et les patarins, surtout les lictins 
fisolofes que la Pervôté royale a flattés pour son malheur 
et le noùter^ 

Le départiement de Gargantua du Mont-Joï 
pour Sancoing. 

Si faut en craire mon grand-père Regnaud, la mère à 
Ugène et le père Bordier de Goutière, Sancoing^ était jà 
une ville belle, anvé des remparts, avant la venue du Vieus 
Çasair Brise-Tout, et paraît que çà été pour tenir en res- 
pect cetelle ville que ceti cousin gearmain du Vieus 
infâme Belzébuth avait bâti un chàtiau sur le Mont-Joï, 
qu'avait jà, ben seur, un fortin. 

Pendant les temps glorieus que nos grands Géants d'au- 
terfoés, bâtissaint nos villes et nos bourgs, nos cathédrales, 
nos clochers, nos forts châtiaus, nos fiers remparts, tout 
en comformant nos communautés des artisans des villes 



1. Dans les derniers Géants de cheus nous, le grand-père Regnaud 
se prononce plus nettement. Il déplore que nos Seigneurs et nos 
Rois monarques n'aient pas compris le Fais ce que dois tant recom- 
mandé par le bon Géant Gargantua, qui est en définitive l'Hercule 
gaulois duquel descendent la chevalerie et les ordres monastiques. 

2. Son nom gaulois présente plusieurs orthographes : Tincon, Cin- 
con. La carte de Jehan Chaumeau porte Xincon. Sancoins, ville 
gallo-romaine, c'était Tinconium, Cinconium ou Xinconium. Une 
lettre patente de Louis XIV porte l'orthographe Cencoing. Il est 
évident que cette ville a été vouée à l'cftacement en tout et pour 
tout ce qui la concerne : ses remparts, ses monuments, sa citadelle, 
ses maisons et jusqu'à son nom devenu méconnaissable avec l'or- 
thographe Sancoins, qui est une dérision. 



6o NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

et des campagnes, pour l'aménagement et l'embellissement 
de nos pays, dans toute la France, Sancoing a évu à souf- 
frir mille et mille souffrances pour virer les patarins, les 
caterres, les boèmes libartins, les lictins fisolofes, les 
bédoins, les routiers, les maignands, les begigis, les for- 
rains, les bâstiers et la coulée des mauvais espris de malé- 
fices échappés des chaudières infarnales du Vieus Louci- 
fer incarné. Je l'ai jà dis çà, mais c'est besoin de le redire 
souventes foés. 

Pendant les guerres de Sancerre, et encore aus temps 
des guerres de Mont-Rond, paraît que çà chauffait fort 
tout partout sus nos coûtés. Sancoing a été prise et reprise, 
comme je l'ai jà marqué d'après mon grand-père Regnaud. 
D'ailleurs, y a pas ben longtemps encore qu'on parlait 
couramment cheus nous de ceus guerres de Sancerre et de 
Mont-Rond. Le vaillant capitaine Theuraut, qu'a défendu 
Ainay-le-Châtiau conter les capitaines du grand Syre du 
Mont-Rond' était d'une famille encore existante à cetelle 
heure à Ainay etmesmement à Sancoing, La dame Brucy 
Theuraut, famé de Mon-sieu Gaberiel Brucy, notaire à 
Sancoing, est de la famille Theuraut, tenant dans son sein 
le fier capitaine qu'a maintenu nette, pour le Roi Mo- 
narque, cetelle ville d'Ainay-le-Chàtiau. 

Sancoing, coume Ainay, a évu à souffrir comben t'i' 
encore au moument de ceus guerres de Mont-Rond, et, 
bounes gens, çà n'était pus pour ses franchises, ses cou- 
munautés, sa Pervôté, ses milices. C'était pour le Roi qu'a 
veoulu tout prenre à son compte, le poure houme, le fond 
anvé le revenu, la dîme et l'impôt, le labour et la semàille, 
la moêsson et la boulangerie, le pain, le froumage et la 
poire, la chieuve et le choux et tout et tout, tant et si ben 
qu'un biau matin les caterre et les boèmes libartins, les 
lictins fisolofes et les forrains n'avont évu qu'à le couper 
en deus morciaus ceti poure Roi Monarque pour mettre 
sa puissance dans leus sac. 

I. C'était le prince de Condé. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 6i 

Et la ville de Sancoing, qu'avait été prise et reprise, 
encore prise et reprise, au nom du Roi, avait pardu à 
châ petit sa Pervôté des marchands et artisans, ses éche- 
vins, ses miliciens, ses biaus remparts, sa citadelle 
suparbe, son perieuré, ses belles mainsons gradées à fières 
tourelles, à grands pignons, toutes escultées sur le devant, 
sus le derriè, sus les coûtés, en dihors, du pied jusquante 
au fait des couvartures, là où on voyait des jolies girouettes 
en fer forgé et des chous frisés ou ben des échardons que 
semblaint jiller naturellement des têtes de fourniaus. Les 
dedans de cens belles mainsons pareillement aus dihôrs, 
escultés et crépis divinement, anvé les planchers, les 
combles, de belle charpenteries, étaint bravés de la cave au 
guernier, et tout çà par nos fameus artisans d'auterfoés 
que travaillaint léaument pour la gloire de leurs commu- 
nautés, pour l'houneur de leus familles, à l'imitation de 
nos grands Géants, les primes, les fins, les francs, les forts 
que battaint le Diâbe pour l'amour de Dieu! 



A ce que j'ai ouï-dire par mon grand-père Regnaud, j'ai 
souvenance qu'après aveoir tourné une dernière foés sa 
regardure autour du Mont-Joï, le grand Gargantua est 
tumbé en arrêt devant Sancoing. Il a dit aus Seigneurs, 
aus capitaines, aus gens d'armes et autres genss qu'étaint 
la assemblés, entour li, anvé résarve d'un grand rondiau, 
que Sancoing étai' une ville d'importance du depuis les 
temps anciens, anciens^ que mon grand-père m'a ben 
noumé, mais je m'en rappel pus. Asseurément, çà se rap- 
pourte anvé les dires de la mère à Ugène. Il a vanté, glo- 
rifié mesme, les vartus de résistance au mauvais sort que 
cetelle place fortifiée avait montrées maintes et maintes 
foés. Paraît qu'aile a évu des remparts de toutes beauté, 

1. C'était vraisemblablement avant les temps gallo-romains. 



62 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

la ville de Sancoing, et d'une attrempe que ça fasait pas 
bon de sy fortcr quand on n'avait pas envie d'êter pigné. 



Après aveoir fait encore queuques remarques sus les 
devoirs de l'houme de guerre, avisé et avarti de son mieus 
le Seigneur, pour le tenir en garde conter les emprises de 
ses en-nemis, le Géant a envisagé son départiement, cetelle 
foés pour de bon. Visibelment, il était attiré vès cetelle 
ville arnoumée que l'attendait pour se résoudre à saveoir 
si aile devait simpelment arlever ses remparts, fortement 
endoumaigés, ou ben les renforcer farme. 

Ce voyant la décide du Géant, le Seigneur de Joï li a dit : 
« Grand Sire Gargantua, si voulez vous départir par le 
Mont-Roi, je vas vous faire derser un fort pont de batiau 
à virer la main. » 

C'est pas la peine, mon cher seigneur, qu'a dit le bon 
Géant. Et après avoir salué les dames, les damoeselles, le 
Seigneur, ses capitaines, ses gens d'armes et une foulée 
d'autres genss qu'étaint là venues pour être dans la tem- 
pérature de Gargantua que donnait de la primeté, de la 
confiance et de la bounhoumie à tous ceutis-là que le 
voyaint, le Géant, d'une petite lancée, il a gambé aisé- 
ment sus le Mont-Roi. De là, il a querié en douceur au 
Seigneur de Joï de li envoyer aussi vitement que possibe 
ses éplettes, son martiau, sa cognie, sa pince ringare, son 
fourniement par ses batiaus, vès les remparts de Sancoing 
que trempaint leus pieds, en cens temps-là. dans le grand 
étang que remontait l'Aubois-sus-Augy en Joignant les 
iaues qu'enlupaint le Mont-Joï'. On voit encore, à cetelle 
heure, la chaussée de ceti étang que formait auterfoés, 

I. Il ressort clairement de l'énumération des importants châteaux 
environnant le Mont-Joï, et de sa relation avec Sancoing par la 
grande ceinture d'eau qui l'enveloppait, que cette place a joué un 
grand rôle aux temps gallo-celtiques, aux temps gallo-romains et aux 
temps gallo-français. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 63 

coume aile forme à persent, la grand route de Bourges 
à Autun, et que va itou sus Lyon par Moulin. 

Après aveoir regardé passer les batiaus que s'en allaini 
de Javoulet sur Sancoing, Gargantua, d'une auter gambée, 
il a été sur le Mont-Carpeau, de là où il a vu ses batiaus 
que navigaint toujours du coûté de la ville. Il a contuiné 
à tirer ses plans pour les aménagements des bras et des 
queus de ceus étangs par rapport aus fortifications de San- 
coing et itou à l'aveur des positions naturelles du fort châ- 
tiau de Joï, arié des alentours du coûté de Beauvais et en 
tiran sur Fred-Font et la rivière d'Arcueil que se jitte à 
Fred-Font dans l'Aubois. 

Dès quante il a évu sa flotte amârée, vès la porte de la 
ville, la porte Saint-Martin, que joutait don la chaussée de 
l'étang, formant la route comme je l'ai dit, le bon Géant, 
tranquille coume Baptiste, de sa troisième gambée il a 
pousé son pied gauche jus devant le grand portai de l'hôtel- 
lerie de la Pardrix-Grisc, sur la place d'arme de San- 
coing, qu'on appelait itou la place de la Vieille-Église 
dans ma jeunesse. 

Gargantua à Sancoing. Coument s'est vue la grande foul- 
titude de peuple qu'a voulu., coûte que coûte., arlever et 
renforcer les remparts au coumandement du grand 
Géant. 

Ces' t'i' de partout qu'on savait que Gargantua devait 
venir à Sancoing? Ces' t'i' qu'on l'avait deviné à des 
remarques dans la température de l'air? ou ben par des 
porféties? Ces l'i' pour auter chouse? Moé, mes chers 
mondes, j'en sais ren, j'en sais ren du tout! mais c'em- 
pêche pas que j'ai toujours ouï-dire que de toutes les 
paroisses d'alentour y était venu à Sancoing un monde ! un 
monde!... Paraît qu'une épingue jiiée à la voulée dans les 
rues, sur les places n'aurait point tumbé à terre tant c'était 
foulé! satté! C'était ben asseurément pas pour enfiler des 
parles que ce monde était venu en si grande foultitude, 
mais, sans doutance aucune, c'était Gargantua qu'attirait 



64 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

ce peuple. Oui, mes amis, c'était pour le grand Géant, 
bâtisseur des clochers, des forts châtiaus, des remparts 
suparbes, des glorieuses citadelles, que cetelle foulée de 
monde c'était pourtée, enserrée coume des arengs en catil- 
lon sur les place et dans les rues de Sancoing. 



Nos grand Géants d'auterfoés étaint francs , boun- 
houmes, mais c'était Gargantua et le Géant de l'Ours qu'é- 
taint les eûmes du peuple de cheus nous, par leus capa- 
cités, leus primeté, leus franchise, leus grâces, leus vartus, 
leus bounhoumie. 



Gargantua épendait entour li, i' ne sait coument, une 
grâce, une force, une grandesse, une primeté, une fran- 
chise, une bounhoumie, une confiance que randait résout 
et content de vivre tout un chacun qu'était dans son 
rayon. 

Tout le monde qu'était venu de tous les coûtés environ- 
nants pernait asseurance conter la mauvaise Aire en voyant 
le bon Géant si généreus, et c'était à qui voulait le sarvir 
en tous ses moinders besoins et désirs. Asseurément, 
c'était li toujours que se trouvait sarvant de tout le monde. 

Gargantua, par sa primeté, par sa force, par sa franchise, 
surtout par sa finesse gracieuse et sa charmante bounhou- 
mie, i' s'était mis au dessus du mazerier ' humain qu'i' peu- 
vait voir d'un peu haut à cause de sa grand'taille mais sur- 
tout à cause de soun entendement divin des chouses de la 
Terre et du Monde. Sans tant seulement battre les pau- 
pières, i' toisait de l'œil la capacité d'une foultitude de 
peuple et i savait mainier cetelle foulée, pour li faire don- 
ner le jeu qu'i' voulait, ni mais ni moins que Compagnon 

I. Fourmillière. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 65 

de Nevers savait affiâter son cornet de musette pour le 
faire flûtter comme les petits maries ou ben le faire breuil- 
1er coume les pus grous teriaus vachers. 

Le moument qu'on voit apparait?'e le Docteur Bounet-Rond. 

Cependant que les cloches sounaint à toute voulée, 
Mon-sieu le cure, les autorités de la ville étaint là sur la 
place d'armes pour souhaiter la ben venue au grand Géant. 

Le coumandant d'armes, ses capitaines, ses gens d'armes 
étaint à leus rangs. Le Pervôt des marchands et artisans, 
les échevins et les miliciens, les maîtres aus coumunau- 
tés des artisans étaint tous là, et on a demandé au bon Géant 
si il avait besoin de prenre queuques petites chouses pour 
soé se lester. 

Et le bon Géant a répounu : Seigneur coumandant, 
capitaine et gens d'armes, Pervôt, échevins, miliciens, 
maître' aus coumunautés d'artisans, artisans de la ville et 
artisans de la campagne, entendez ben çà que je vas vous 
dire : « Je seus venu pour travailler au relèvement et au 
renforcements de vos remparts, voulez-t'i arlever et ren- 
forcer vos remparts? « Vive Gargantua! vive Gargantua! 
vive Gargantua! a querié la foultitude des artisans del a 
ville et de la campagne. 

Les autorités sont restées penaudes... 

Une mainière de cagot pourtant un grand bounet rond 
et que parsoune avait vu encore à Sancoing s'es' avancé 
et il a dit : « Syre Géant, Syre coumandant, mon-sieu le 
Pervôt, mes-sieus les Échevins, mes-sieus les Maîtres, 
Bounes genss ». 

« Ne vous mettez don point en peine d'arlever vos rem- 
parts? Surtout ne les renforcez point. Çà vous fera mal 
aus mains, çà vous fera peiner et çà ne vous avancera à 
ren du tout, au contraire, çà déplaira à vos en-nemis, que 
s'enmaliceront, que s'encolèreront; i' feront peste et raige, 
et i' revindront les débesiller vos remparts renforcés. Vous 
serez à nouveau pillés, vos famés, vos filles, vos sœurs 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 5 



66 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

seront forcées, et vous autres serez tués ou brûlés vivants 
ou ben écorchés à vif, 

« N'irritez point vos en-nemis, i ne vous feront point de 
mal. Si vous contuinezà derser des murailles devant z'eus 
i' contuineront de s'irriter, de tout briser, de tout casser, 
de tout dévaster dans vos villes et dans vos campagnes. 
Au contraire, si vous abattez vos murs, si vous désarmez 
vos guerriers, vous aurez la paix. Laissez-les bonnement 
entrer dans vos villes ouvartes vos en-nemis, en leus don- 
nant tous les loisirs de panêtrer cheus vous, à seul fin de 
prenre çà qui vourront, sayez asseuré qu'i seront bons 
vivants. Par ainsi vous aurez la paix asseurément, la paix, 
la tranquillité et le bounheur. J'ai dit! » 

Les autorités étaint de mais en mais penaudes. Les 
guerriers boutrounaint, la foultitude avait les œils sus 
Gargantua que regardait en souriant le sieu au bounet 
rond, ceti la regardait ren. 

Gargantua a dit : « Mon-sieu le docteur, vous avez 
causé comme un livre, un biau livre de lictin fisolofe, 
pour nous raconter anvé une grâce parfaite et tous les 
assaisonnements des esprits charmeurs, l'histoire du petit 
garson qu'a veoulu se salir dans l'ecuelle du chanvreu. » 

« Contez-nous l'histoire du petit gâs, grand Géant! que 
la foultitude a querié fort! fort! » Et le grand Géant a 
dit : « C'était une foés un petit gâs qu'était pas élevé et 
instruit par sa famille dans la dreture et léauté de la race 
du monde glorieus. Le père et la mère de ceti enfançon 
étaint pour le Fais ce que veux conter le Fais ce que doés. 
Ce petit fasait don' çà qu'i' veoulait et on li dounait tout 
çà qu'i veoulait. Un biau jour, il a demandé à son père de 
li mettre en mains la lune qu'i' voyait bréillant dans le 
temp bleu. Le père a répounu que çà se peuvait point. 

« Et le petit chermant enfant s'est mis à piatter, à brailler 
anvé une si telle raige qu'il en est tumbé mort. On a évu 
mille et mille peine à le faire arvenir. Le père et la mère 
avont juré que jan-mais, au grand jan-mais i' contrayeraint 
pus leus petit genti enfant, pour aveoir'la paix! la tran- 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 67 

quillité! le bounheur! cheuz eus. Le lendemain de ceti 
jour penibe, le petit garson chéri a mis un petit chat vivant 
dedans un pot-au-feu bouillant et il a veoulu que son 
papa et sa maman mangeaint la soupe au chat. Li, le petit 
mignon, n'en a point veoulu manger delà soupe au chat; 
le père et la mère avont mangé la soupe, i' l'avont trouvé 
boune, cetelle soupe, pour aveoir la tranquillité, la paix 
et le bounheur. Deu' ou trois jours après ceti esploit, 
le peti mignon genti a été au cellier ouvrir la champleure 
d'un poinson à peine entaimé, et quasiment deus cent 
pintes de bon vin avont été pardues. Le bon père et la 
boune mère avont ren dit pour aveoir la paix, la tranquil- 
lité et le bounheur. 

« Regardant sa grand'mère que filait au rouet en chantant 
une chanson de cheus nous, que li plaisait et qu'il avait 
demandé le petit fi' chou, chou, il a cassé le rouet d'un 
grand coup de maluche à fine fin de veoir l'étounement 
de la poure famé, qu'il a traitée de vieille garse, à cause des 
pleurs qu'aile a varsés sus son rouet brisé qu'était une 
relique de famille. 

« Un biau matin, le chanvreu est venu en cetelle main- 
son pour forter et arriver le chanvre. Le petit garçounet 
charmant a été le voir travailler dans l'étâbe du chevau et 
sa maman li a querié : « Mon petit amé chéri, veut-tu dire 
« au chanvreu de venir manger la soupe! » 

« Et le petit chéri a ben veoulu dire au chanvreu de venir 
manger la soupe. Cependant que le bon chanvreu s'épar- 
pissait, s'époussetait, se lavait les mains, le petit gâs char- 
mant a évu une idée inconcevabe. C'était de se salir dedans 
l'écuelle du chanvreu, dans sa soupe, et le pire c'est qu'il a 
dit qu'i voulait veoir le chanvreu mangeant sa marde! La 
poure mère est tumbée en transes mortelles en appernant 
une si telle fantaisie de son tant amé enfant et aile s'est 
mise à fondre en larmes, le perlant, le supeliant de ne 
point songer à une si telle abomination. 

« Mais le petit ange mignon s'est mis à brailler affreuse- 
ment, en tapant des pieds, en déchirant les ridiaus des 



68 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

lits, en brisant à grands coups de bâton les vaisselles du 
dersoé, tant et si ben que le père du petit gâs, que pieu- 
chait au jardin, est venu en courant, épardu, craiyant à 
l'avènement d'un grand malheur! 

« Le chanvreu était là, ne disant mot, jugé! bible! 
étardi! 

« La poure mère, fondant en pleurs et doulante à faire 
pitié à un chevau de bronss, a perié le bon chanvreu 
coume on prie le Bon Dieu. En li pernant les deus mains 
dedans les sennes, se rendant à li supeliante, aile queriait, 
la poure créiature : mon bon chanvreu! mon bon chan- 
vreu ! laissez faire mon poure petit chéri ! Je vous en prie, 
je vous en suplie, ayez compassion de nous, pouravepire 
la paix, la tranquillité et le bounheur cheus nous. Je vous 
arcompenserai mon bon chanvreu! Et le père du chéri 
adoré joignait ses doulances à cetella de sa famé. Le bon 
chanvreu, pleurant de compassion de veoir ceti poure 
monde en si grands torments, a ben voulu, à fine fin, que 
le ben amé chéri adoré mignon enfant libartin se salisse 
dedans sa soupe, pour la paix, la tranquillité et le boun- 
heur de la si tant charmante famille qu'a été aus anges dès 
quante le petit garson tant cher a été sise dessus l'écuelle 
du chanvreu. 

« Malhureusement, le bon chanvreu, que paraissait 
résout à le veoir coume çà, a bourdi. C'est'i' de ropi- 
gnance? C'est'i de malice? Toujours est que son cuer s'est 
soulevé et il a bomi quatre à cinq cueillerées de la marde 
au petit enfant chéri à la figure de la mère, à cetella du 
père, et le petit gâs a été crouvi anvé le reste de l'écuellée, 
si ben que la charmante famille a été embernée, sauf la 
grand'mère que c'était ensauvée à demi morte de honte. 



« Toutes les malfaisances, les chetivetés, les vilainies que 
sont advenues dans le bourg et les environs par le fait du 
si tant charmant petit gâs libartin son pas disabes. T met- 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 69 

tait le feu en des champs de blé meuvre, en des granges 
pleines de foin et de gearbes. I' coupait à coups de goyard 
les jarrets des chevaus et des bœus dans les prés. I' tuait 
les oies, les poules, les canes et les petits cochons le long 
des chemins ou sus les chaumes. F coupait les entes dans 
les bouchures des jardins, des champs et des prés, i cou- 
pait les treilles du pied auprès les murs des mainsons, mes- 
mement y coupait des ceps dans les clous de vignes. Il 
écorçait les poiriers, les poumiers, les pruniers en fleurs. 
I quervait les œils des petits chats, des petits chiens, F 
pernait des aspics vivants pour les jiter dans les mainsons 
des genss ou ben dans les étâbes des bestiaus. F volait des 
fruits dans les jardins, des rasins dans les clous de vignes. 
F robait les clairins attachés aus cous des truies, des 
vaches et des chevaus. Pour dire le fin mot, i' fasait tout, 
hormis le bien. 

« Et toujoursonlipardounaitàceti charmantenfantlibar- 
tin pour avoir la paix, la tranquillité et le bounheur. D'ail- 
leurs, y avait comben t'i de genss de la paroisse que ceus 
ferdaines du petit gàs bicêtre amusaint, et on causait des 
monstreusités de ce petit être à dis ïeus la ronde, ben pus 
que si c'a avait été des actiounements de ben-faisance. 

« Les braves genss, cependant, avont coumencé à bou- 
trouner dès quand on a vu que les autres gamins du bourg 
pernaint modèle sus le chéri pour coumander leurs parents. 
Y avait jà une troupe formée de ceus petits libartins et il 
avaint noumé capitaine le prodige pour aller tuer en grand 
les poules, les oies, les canards, les cochons en attendant 
le moument de tuer les genss pour leus plaisir simpel- 
ment. » 

Le maire, qu'attendait les plaintes, a fait souner de la 
corne à douelle un jour à la raie de la nuit, au moument 
là où le monde renter du travail, et, sous le grous marrou- 
nier qu'était sur la place du bourg, le monde de la cou- 
mune s'est assemblé. 

Le maire a dit, après aveoir semondé le peuple : mes 
amis, n'avez-vous ren à me faire assavcoir? In ancien s'es' 



70 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

avancé et il a qiierié : « La vie n'est pus vivabe dans nouter 
coumunauté. » In autre houme de moyen âge c'est derssé 
sus le bout de ses pieds et il a grondé : « Je som dan' une 
mauvaise passe, dites-nous coument faire pour en sortir, 
Mon-sieu le maire! » 

Et le maire a dit simpelment, bounement : « Mes braves 
genss, mes chers amis. Les chouses de la vie du monde 
dans nouter coumunauté vont de mal en pire; cependant, 
les chouses de la vie ne sont point mal aisère à arranger, 
le tou' est de les comprenre. 

« Dites moé franchement : y a t'i là, dans cetelle assem- 
blée de braves genss que vous êtes tous au fond, in houme 
ou une famé, je veus dire une parsoune humaine, qu'a 
vu des oisons menant des oie aus champs? » Parsoune a 
répounu. 

Et le maire a dit encore : « Mes chers amis, jan-mais 
parsoune humaine de nouter bourg, ni d'auters bourgs, 
n'a vu des oisons menant des oie aus champs. 

« Vous n'avez qu'a prenre modèle sur les oies poure 
voûter gouvarne et voûter compourtement en tout et pour 
tout, et vous en trouverez du repousement et de la ben- 
aîseté. » 

Je seus pas jeune, jai vu, j'ai ouï-dire. 

Y a une chouse, à cetelle heure que je crais, c'est que 
toutes les bêtes de la créiâcion sont bêtes. Mais, à ma cou- 
naissance, je peux açartener que y a sus la Terre qu'une 
archibête. La counaisez-vous ? De dedans le mârrounier 
a querié une voix : c'est l'homme^ ! 



I. La grande majorité des hommes du pays affirmait dans nos 
bourgs que la voix venait de haut. Irrité de la sottise humaine pous- 
sée à l'extrême, et froissé de voir sa créature préférée méconnaître 
à ce point le bon sens de sa loi d'harmonie, le grand dieu du ciel 
s'était manifesté pour l'exemple rude du maire qui ramenait, sans 
effusion de sang, l'équilibre dans les esprits troublés et les juge- 
ments dévoyés. 

Les modernistes qui ont précédé , chez nous , les anarchistes, 
aujourd'hui tout-puissants, disaient que la voix provenait tout bon- 
nement d'une comédie du maire, qu'ils approuvaient d'ailleurs. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 7I 



Gargantua a di ans autorités et au peuple de Sancoing : 
« Cetelle famille de libartins (fais ce que veus) que je vens 
de vous persenter, mes braves amis, c'est un biau modèle 
à sarvir pour la paix, la tranquillité et le bounheur du 
monde. C'est çà les fins devartissements de la vie cheus 
les esprits souperieurs que les endormeurs de peuples 
sont auprès nous fricotter à la mode des cuisines infar- 
nales. 

« Cetelle fricassée à la bren, que les esploteurs de la 
Terre et du Monde vont nous offrir en ieu et place de nos 
richesses naturelles, de nos richesses naissues des mains 
d'hommes francs, vont nous tirer aus abîmes de la biringue 
du Diàbe, entendez ben mes braves genss, si par malheur 
je tumbons dans le trébuchet de ceutis braconniers de 
gibiers humains. La paix que vous ferez anvé cens mau- 
vais esprits, je vous le redis, c'est l'esplotâtion de nos 
richesses naturelles, et çà jusqu'à l'oussement du calâbre 
de la Terre, vaut tant dire que c'est la détruicion de toutes 
les vartus de créiation de nouter Grand'Mère nourisse, 
c'est le débésillement de nos villes et de nos bourgs, c'est 
l'abâtardissement de la race des houmes du Pays. C'est 
la parde de nouter Bien-Fond qu'est le bien de Dieu ! J'ai 
dis, mes braves gens et chers amis. 

C'est qu'il y avait déjà dans nos bourgs du centre, au milieu du 
siècle dernier, des familles de passagers libertins installées et pra- 
tiquant sciemment et ouvertement le vol, le viol, le sabotage, la 
calomnie, le mensonge, la déloyauté contre tout ce qui était 
l'honneur et la gloire de nos familles paysannes, contre nos usages, 
nos coutumes, institués par l'expérience des siècles, l'observation 
soutenue et réfléchie de la nature des êtres et des choses de chez 
nous. 

Ces libertins qui étaient, comme ils le sont de plus en plus, contre 
nos lois harmoniques et l'aménagement du pays, sont pour les lois 
arbitraires et spoliatrices de l'étranger, conçues et promulguées 
pour l'exploitation des hommes et des choses de notre territoire. 

Le D' Bounet-Rond a triomphé de Gargantua sur tout et en tout. 
Les bouasous ont tué les géants. 



72 NOS GEANTS D AUTERFOES. 

A persent choisissez ! Si vous êtes anvé le docteur Bou- 
net-Rond pour la paix que vous dounera le débésillement 
sans rémission de vos remparts, si tenez, pour voûter tran- 
quillité, à laisser aisément panêtrer cheus vous les en-ne- 
mis de vos franchises, de vos usages, de vos coutumes, de 
vos coumunautés d'artisans de ville et de campagne, si 
enfin voûter bounheur veut que vous sayaint anvé le doc- 
teur Bounet-Rond (Fais ce que veus) pour les lictins 
fisolofes, les patarins, les begigis, les boèmes libartins, les 
maignants, les roulants, les bâstiers, les forains passa- 
gers, vous n'avez pus qu'à vous coucher en paix, en tran- 
quillité, en bounheur. Et je vas vous souhaiter ben du 
plaisir. 

Si au contraire vous êtes pour le deveoir accompli 
(Fais ce que doés), faurra sans rémission cracher, tout de 
suite, dans vos mains sans crainte des poulettes, parce que 
je vous avartis qu'anvé moé faut serrer le manche. Faut 
raidir itou le jarret sans aveoir peur de mouiller sa che- 
mise. Si c'est là voûter idée, je vons nous prenre à l'ordon 
et, résouts, je vons arlever vos remparts en les renforçant 
comme j'ai marqué sur mes plans que j'ai montré à vos 
autorité et à vos anciens. 

Dites si vous êtes pour le docteur (Fais ce que veus)? 
ou ben si vous tenez au Géant (Fais ce que doés) ? » 

Vive Gargantua ! Vive Gargantua ! Vive Gargantua ! 
A bas le bouâsou ! A bas le bouâsou ! A bas le bouâsou ! 
que le peuple a querié fort! Et les autorités sont venues 
remarcier le Grand Géant et saluer le peuple de la ville et 
de la campagne qu'était là assemblé en belle humeur. 

Les gueriers avont querié brav' ! Gargantua ! 

Les cors de chasse, les cornadouelles avont souné le 
rassembelment. Et après Gargantua a querié de sa grande 
voix à l'assemblée du peuple : Mes amis, chacun à soun 
ordon ! et l'assemblée du peuple a répounu : Vive Gar- 
gantua! Vive Gargantua! Vive Gargantua! A bas le bouâ- 
sou! A bas le bouâsou ! A bas le bouâsou! 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 78 



L'œuvre vive des ramparts de Sancoing. 

Vous pensez ben, mes chers amis, que je vas pas vous 
conter par le menu coument toute cetelle belle ouvrage a 
été faite. D'abord, j'étais point sus le tàs pour veoir les 
actiounements, les allée et venues du parsounel. D'ail- 
leurs, si j'y avait été moé, sus le tàs, j'aurais fait à moun 
audret çartainement pâceque si j'ai fauté, dans ma poure 
chienne de vie, y a un flàche que parsoune humaine peu 
m'arprocher, c'est d'être un feugniant. Je veus dire à ça 
que j'aurais regardé à moun ordon coume les auters genss 
qu'étaient là sus le terrain, là où parsoune bâillait le bé', 
vous peuvez le craire. 

Les lictins faseus d'écriture moulées n'étaint pas inven- 
tés encore dans ceus temps-là, à ce que j'ai ouï-dire, et 
mesme les écriveus à la main étaint ràls à ce que me 
paraît. Faut don' nous en rappourter aus dires des anciens 
qu'avont tenu en ordre et en mémoire, de père en fi', 
cetelle histoire des parements de force, de beauté et de 
brâveté, qu'avont glorifié nouter ville de Sancoing. Fallait 
veoir les grand' mainsons à fières tourelles et à grands 
pignons, à moyens pignons et à petits pignons, ainsi que 
les tours de nos remparts de bise et de galarne anvé des 
bribes de nouter glorieuse citadelle, que mon grand-père 
Regnaud a vues dans sa jeunesse avant la Régie à Robes- 
pierre, et que j'ai aparçue' encore, moé que vous parle, 
quante j'étais gamin sous Charles X et petit garson dans 
les premiers temps du régime au Roi Louis-Phelippe. 
J'ai vu la vieille église, moé, et l'ancien portai de l'Hôtel- 
lerie de la Pardrix-Grise, là où a logé Gargantua et sa 
mère. Mesme les chitiés de bâtiments qu'on voi' encore, 
à cetelle heure, quante ce serai' t'i que la grand' mainson 
là où est le père Hittier et qu'a été l'ancienne mainson des 
échevins, à ce qu'on dit, la belle tourelle qu'était de la 
mainson du coumandant d'arme et attenante à la cita- 
delle, les mainsons là où était Montrignat, le chapelier que 
m'avait fais un si petit genti chapiau a eu long que me 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS, 



bravait si ben mon chef anvé mes cheveus blouqués et 
mes favoris gentement pignés. J'allai oubelier le grand 
bâtiment au si tant beau pignon dounant sus la grand'rue 
là où est encore le vieux Bayeron que ma fait bravement 
mes premiers souïers de garson. C'était paraît la mainson 
du Pervôt. Ren que ceus bertilles là, çà peut faire com- 
prenre que Sancoing a été une brave ville et une ville 
brave ! 

Malhureusement, ceus belles œuvres de nos Géants 
d'auterfoés sont mascandée et masquées par des bâtisses 
qu'avont ni tournures ni façons, ni eu ni nez, ni côrp ni 
âme. C'est blanchâtre, noirâtre, jaunâtre, grisâtre et je 
jure ben, ma grand' foi ma loi, que parsoune humaine ne 
pourra dire de là où çà deven et là où çà veu' aller. C'est 
imparsounel, coumc disait mon-sieu Raymond du Po- 
quain. Çà peu figurer aus îles du lointain, en Californie, 
en Anguelterre ou ben en Chine, et çà sera aussi vilain à 
une place qu'à l'autre. Çà manque de naturel et de boun- 
houmie. Çà raferdit le sang dès quante on pourte sa regar- 
dure sus ceus placages de plâtre, c'est une affligeation pour 
les braves genss de cheus nous toutes ceus bâtisses 
affreuses de nos villes et de nos bourgs qu'on fait à per- 
sent. C'est tout le contraire de la brâveté, de la force et 
de la grandesse, ceus bâtisses naissues du vilain lustre des 
forains passager. Nos mainsons de ville avont l'air d'être 
taillées en des grous mouciaus de graisse et nos châtiaus 
de campagne semblont être coulés d'une pièce en des 
grands fessielles à faire les froumages. 

Ailes sont pardue' à fond, les grâce' et les beautés que 
nos Géants d'auterfoés avaint trouvé simpelment pace 
qu'ils eumaint les beautés, les grâce et les grandesses, 
que pourtait le bon Terroé de cheus nous, et ça pour 
l'amour du grand Dieu du ciel. 

Tous nos grands-pères l'avont dit, que ce vilain lustre 
des marchands bâstiers, des caterres, des boèmes libar- 
tins, des esploteurs de démolicions, des forrains passa- 
gers, des patarins, gâterait tout. Ah! coume il' avaint 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. jS 

raison ceus grands anciens de Neuvy, le père Duval, le 
père Lechelon, le père Deloire, mon grand-père Regnaud, 
qu'alissaint leus chiens anprès les marchands bâstiers, 
les bégigis et les maignans qu'approchaint trop près de 
cheus eus. Le père Barberousse disait : ceus courandiers 
que pourtont dans leus bannes le dcbâtardissement des 
païsans, faurrait les pandler anprès nos portes de granges 
coume on fait pour ceus vilains oisilleaus de carnage. 

C'était ben de vrai le mauvai' esprit du diâbe que pour- 
tait ceus arcandiers detestabes à épendre partout dans nos 
campagnes ce vilain lustre qu'a fait le débâtardissement 
du monde de nos Francs Pays. C'est visibe, à cetelle heure, 
que ceus boèmes libartins, ceus abâttleus et ceus forains 
passagers avont enquerné, anvé leu vilain esprit, leus mau- 
vaise' idées d'abâtardissement pour détourner les bons 
esprits que mettaint arrêtance aus élans des esploteurs de 
démolicion et enterperneurs de détruicion de toutes les 
richesses, de toutes les beautés, de toutes les grâce' et de 
toutes les vartus de créiâtion de nouter belle Terre. 

Toutes ceus infamies de mal façon, de bousillerie qu'on 
voit partout se faire coume des dégâs d'oragans, ça ven 
de ceus caterres, de ceus libartins, de ceus bédouins, de 
ceus forains passagers que fasont les déserts partout là où 
i' pernont tant si peu arrêtance. Le détournement de 
nouter grand' religion, l'abandon du goût des houmes de 
cheus nous pour les beautés, les vartus de créiâcion de 
nouter belle Terre et l'amour des beaus ouvrages émités de 
ceus beautés et brâvetés naturelles, ça ven de l'enpestement 
que le mauvais monde d'étrange a épendu dans la tempé- 
rature de l'air de nos Pays. 

Pourquoè fau' t'i que nos grands Géants soyaint morts? 
Et i sont morts, tués par les bouâsous, bon Dieu! 



Le bouâsou, au bounet-rond, que j'avons vu pernantïeu 
et place des autorités de Sancoing au moument que j'avons 



76 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

VU Gargantua se mettant en devoir d'arlever et renforcer 
nos remparts, était venu à la suite des bandes d'esploteurs 
et de détruiceurs qu'avaint escoffié le Seigneur de Joï et 
ses genss, pillé et assaffré tous les environs, démenti- 
bulé les remparts, forcé les filles et les famés, massa- 
cré les houmes et les enfants dans la ville de Sancoing. 
Ceti bouàsou, cagot de soun état, était coumandé pour 
épandre dans les esprits du monde de cheus nous et dans 
la température de l'air du Pays, l'empestement de la malice 
du Diàbe conter la grâce de Dieu. Le saint Jean bouche 
d'or était coume ceus chenilles que mangeont nos choux. 
I' tenait non point anprès sa parsoune, mais dans ses 
propos vrineus' des couleurs voyantes et terluisantes que 
charmaint les genss, un chitié affeublies, que l'écoutaint. 
Et ceus genss se trouvaint empoesonnés pour le pire, 
endeurmis pour le moins dans leus jugemens et dans 
leur actiounement par le ramage de ceti oisilleau de mau- 
vais augure. 

Si le grand Géant Gargantua n'avait pas trouvé à point 
la cheville pour boucher le trou qu'avait fait ceti rat- 
souris ^ sortu des cavraudes infarnales, le batiau de San- 
coing aurait fait aufîrage en ce temps don' je vous parle 
dans la biringue du Diâbe et le peuple de la ville et des 
alentours aurait été sitoùt mécréant. 



Je disai, y a un moument, que y avait pas grand monde 
pour argarder travailler les autres sus le terrain des rem- 
parts. On n'eumait pas trop ben cheus nous et on n'eume 
guère encore les chandelles allumées en plein jour^, et 
aus temps de nos Géants d'auterfoés on voyait râlement, 
je crais, des bourgeois vivant la canne à la main. C'est 
énimaginant ceus idées qu'on a aujourd'hui le jour de 

1. Venimeux. 

2. Chauve-souris. 

3. Personnage flâneur regardant travailler. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 77 

veouloir glorifier in houme que sait ren faire de ses mains. 
Houmes, famés, fille et garsons, gamin et gamines de 
la campagne si ben que de la ville, tout un chacun était 
fier de pourter sa pierre aus remparts à fine fin de tenir 
en brâveté et en force la ceinture de garde de la grand' 
coumunauté, itou pour dire pus tard : J'y étais moé! J'y 
ai travaillé moé, à nos beaus remparts! sous le couman- 
dement du grand Géant Gargantua qu'était si bounhoume 
anvé le mot que fallait pour flatter ou pour arprenre selon 
qu'on avait fait mal ou ben. Dès quante il avait fait une 
armontrance, c'était si ben dit de la parole et si ben mon- 
tré de la main, qu'aurait fallu avoir une tête de mulet en 
bronss pour ne point comprenre. Et il était si content 
quante i' voyait que ça joutait et que ça jointait partout i' 
chantonnait une bourrée : 

La ville de Cincoing 
Grant Dieu qu'aile sera belle ! 
La ville de Cincoing 
Se moqu'ra des patarins. 

Il avait l'œil à tout, le bon Géant, et tout le monde, du 
petit au grand, voyant Gargantua et se sentant vu par li 
en tout ça qu'i fasait, c'étaint miracles là et là de veoir la 
vivacité, l'adresse et la brâveté que tenait tout ce monde. 
Tout était ordouné sus le bout de l'ongue. 

Le moinderment que la pus petite feublesse se montrait 
dans un tout petit rabicoin, pour un ren queuqu'un disait : 
Attention là -bas! Gargantua veoira la mal façon. Ah! 
mon poure petit! mon poure petit!... Si le Géant te voyait 
zisouner coume tu zisoune... Et le Géant était là pour 
faire une petite leçon au poure diâbe... et le poure diâbe 
éclairé, se lançait dans le mieux-faire à côrp pardu à en 
parde le boire et le manger jusqu'à temp que le Géant 
arcounaissait soun œuvre de bonnes mains. D'ailleurs, 
partout là où il était, et il était partout, c'était à toutes 
minutes pour armontrer, tracer, mettre en chantier, au 
besoin, Pierre, Paul ou Jacques. C'était un chariot çargé 



78 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

de pierres, accoté jusquante au moyeu. Gargantua disait 
au boyer de dételer ses bœus. Après la dételée faite, le 
bon Géant pernait d'une main le train de derrié du chariot 
et de l'autre le train de devant, la pierre et le tout, i sor- 
tait ça coume moé je tirerais d'une ornière un manche à 
balai, et dame je vous doune à songer si le monde qu'était 
là à tou-touche s'areuillait. Et c'était des joies, et c'était des 
chants, et c'était à qui ferait le mieus pour être armanqué 
et complimenté par Gargantua. C'était la gloire que ceti 
grand Géant épandait entour li, ni pus ni moins. 

Faurrais faire des livres et des livres en écriture moulée 
pour tout marquer les avènements, petits et grands, que 
sont advenus cependant que ceus remparts de Sancoing 
avont été refait et renforcés de la forte et belle mainière, 
sans compter la bràveté qu'était grande, grande. 

La grande joie et confiante arcounaissance des Sancou- 
nais et des genss des campagnes environnantes en voyant 
les si tant beaus remparts de leus ville. 

Tous les aubargistes de Sancoing auraint voulu aveoir 
l'honneur d'arcevoir Gargantua, mais li n'a point veoulu 
se départir de l'hostellerie de la Pardrix-Grise. 

Après la grande œuvre faite, Gargantua s'est sise sus 
la potarne Beurrière, il a regardé de corne en coin et il a 
dit dans sa barbe : Faurrait là une avancée. Au mesme 
moument les cornadouelles, les cors de chasse, les trom- 
pettes, les musettes et les vielles se sont mise à souner de 
tout partout. La foultitude venant vé le Géant de tous 
les coûtés s'est mise à querier: Vive Gargantua! Vive Gar- 
gantua! Vive Gargantua! 

Il avait demandé simpelment un petit goûter sus la 
place d'Armes. Les autorités devain' offrir ce petit goûter, 
mais de tous les environs et de Saincoing mesme chacun 
avait songé à soun audret à faire les persents de son 
mieus, selon ses moyens et ses capacités, pour le bon 
Géant que mettait autant de grâce à recevoir la moinder 



NOS GEANTS D AUTERFOES. 79 

petite politesse faite de bon cœur, que le pus fort beau 
persent. 

Les Seigneurs de lennesse, de Joï, de Sagonne, de La- 
mouthe, de Solon, de La Mainson-Fort, de Groussouves, 
de Garembey, d'Apermont, de Neuvy, de Mornay-les- 
Barres, avaint envoyé en abondance des persents en 
vivres et de toute grand' beauté marchande, en aumailles, 
poulâilles, volailles, sauvagines à pleines et sauvagines à 
poil, des grand tonnes de poissons, conben, conben.. ., des 
belles farines de beau seigle, de beau froument, pour 
faire au chois du bon pain frais et de la boune galette 
chesse, de la boune galette aus perniaus, et tout, et tout... 



Les coûtes gauches d'Ailler, en ceus temps-là, du depuis 
les Veuillains jusquante au cinq cents diâbes, par là-bâs de 
l'auter coûté de Saint-Liobardin, dounaint des vins ferlant 
et en grande abondance. Les petits vins blancs de Neuvy, 
de Mornay, de Châtiau étaint arnoumés pour le bouquet 
frais et le fin goût de pierre à feu qu'i tenaint, qu'i tenont 
ben encore, mais j'ai idée que y a une pardition dans ceus 
vignes que me paraît dangereuse. 

Dans les temps-là où regnaint nos grands Géants d'au- 
terfoés, on counaîssait point de maladies aus vignes coume 
on voit à persent. Je seus qu'un poure vieus terlaud, moé 
bounes genss, mais c'empêche pas que j'ai idée, je dirais 
ben, je seus seur! qu' c'est le manque de soins, le manque 
d'aménagement, le manque de percieuseté amitieuse, je 
veus dire le fin mot : c'est le manque de religion pour 
nouter si tant belle Terre, noutre Mère Nourisse, que 
fasont ceus mauvais compourtements des saisons. C'est par 
tous ceus terboulements, ceus déboisements, ceus aches- 
sements sans raisons; que la température de l'air de nos 
pays est çangée, et c'est de ceus çangements que venont 
les maladies des vignes, la maladie des âbres, des âbrustes 
et des arbages. Et ça vinra, vous y veoirez mes amis, que 



8o NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 



le Monde tumbera, li itou, en chetivetc si on contuine à 
débésiller, à dégalainner, à bousiller, à esplotter sans rai- 
son valabe nouter Mère Nourisse comme on le fait jà du 
depuis un trop long temp. Nos anciens le disaint, le père 
Liger, de la Croès-Varte, le dit et le redit : « Y a dans la 
température de l'air queuque chouse de mal sain, jai vu 
non point tant seulement les grous et moyen châgnes se 
courouner, mais aussi les balivots se courounont à cetelle 
heure. » 



Aus temps dont je vous parle, la température de nos 
pays du Mitant était saine. 

Les Seigneurs de Mornay, de Sancoing, de Châtiau, 
mesme du Veurdre, s'étaint entendus anvé leus métayers 
pour faire conduire, par leurs boyers, des châroés de vin 
rouge, devin blancs à Sancoing, pour le grand Gargantua. 

J'ai toujour ouï-dire que les boyers de Neuvy en s'en 
retournant avont vu une grand' dame blanche sus la 
chaussée de l'étang des coque et des fées toutes blanches 
coume la dame, grande! grande! dansaint en rond alen- 
tour d'icelle^ Paraît qu'au mesme moument la grand 
bête s'ébattait au riau gigot et les fées dansaint à la rouesse 
des ondines. 



Comment le petit goûter de Gargantua 
est devenu un grand festin. 

Le petit goûter de Gargantua à Sancoing est devenu un 
repas, une poêlée, un festin, si eumez mieus, coume on a 
vu à Vallon-en-Seully. Le monde qu'a virouné dans la ville 
pendant et sitôt après l'arlevement des remparts, c'est pas 

I. Nombre de personnes de Neuvy croyaient que c'était la géante, 
qu'on verra à l'hôtellerie de la Pardrix-Grise. 



NOS GEANTS D AUTERFOES. 



possibe de dire coument c'était. Emaginez don des fions 
de mouche' à miel s'ébattant dedans et alentour de San- 
coing et vous aurez une idée de la foultitude venue d'en 
sus le Berri, le Bourbonnais, le Nivarnais et la Marche. 

Ça été une occasion pour les autorités de la ville de 
s'armettre un peu dans leus grands souïers et de faire 
montre de leus vartus d'aménagement et d'entendement, 
pour la consarvâcion et l'embellissement de leus ville en 
tout et pour tout. Vous avez vu que cens vartus étaint jà 
ben entaimées par la hsolotie du docteur cagot Bounet- 
Rond, au moument que le grand Gargantua est venu 
arranger les chouses ben hureusement et à point. 

Cens autorités qu'avaint jà baufuté les genss des cam- 
pagnes sus les conseils, ou, pour mieux dire, par couman- 
dement du bouâsou, Bounet-Rond, avont montré de la 
grâce et de la bounhoumie à Faveur des artisans des 
bourgs et des pleines campagnes qu'appourtaint pour le 
sarvice de Gargantua non point tant seulement le sarvice 
de leus bras, petits et grands, mais leus vivres et tout et 
tout. 

Cetelle bounhoumie des autorités de Sancoingà l'aveur 
des artisans de campagne, c'était visibelment en émitâcion 
du bon Géant que savait si ben se faire eumer du peuple 
sans aveoir besoin de le flatter coume on voit aujourd'hui 
nos lictins fisolofes et nos faseus de lois en papier qu'avont 
pas autre idée que de tromper, en les baufutant, les 
houmes de bien que ne demandont qu'à se querver dans 
le côrp pour sarvir la République. 



Sus toutes les places de la ville, le long des rues, dans 
les mainsons, dans les cours des mainsons, dedans les 
chambres du bas aussi ben que dans les chambres hautes, 
là où y avait des poures minabe en maladie par trop 
aplâmis, c'était fête, grand fête en l'houneur du bon 
Géant qu'était venu pour arlever et renforcer les remparts 
de la ville. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 6 



82 NOS GÉANTS d'aUTERFOKS. 

Tout en s'ébattant gaietement, il a voulu faire le tour 
des remparts en dihors, si ben qu'en dedans pour veoir 
les moyens de l'attaque en mesme temps que les tenants 
de la défense et pour se faire il avait une aisance que nous 
autres, pour chetits verjons, je peuvons poin' aveoir, Je 
veus dire que sa grand' taille et sa vivacité le sarvaint au 
mieus pour ceus examinacions des remparts coume pour 
ben autre chouses. Ren li a échapé et sus le coûté de la 
potarne Beurrière il a marqué queuques petits flâche à ceus 
braves remparts pourtant si bellement fait à ce que j'ai 
toujours ouï-dire. Y a don ren de parfait, parfait, puisque 
le génie en parsoune ne peu point faire la parfection. Ce 
souvenant de l'affaire du fait de boi à Vallon, il a pensé 
ben faire en ne mettant point, sus le moument, la main à 
ceti parfectiounement par devant la foultitude qu'était là 
en joie et en confiance entièrement, et n'aurait point man- 
qué de ouir les roçinements des boèmes libartins et des 
caterres que rôdaint alentour de cetelle foulée de peuple 
coume des loups qu'attendont le moument de s'abattre 
sus le troupiau de berbis. 

Comment se fasaint les ébattements des Sancounais 
et des gens des alentours. 

Ce pendant que Gargantua visitait les remparts anvé 
les maîtres de la pierre et de la maçonnerie, dans les rues, 
sur les places de la ville et au loin, sus les routes, sus les 
chemins, on voyait des porcessions de monde que venaint 
fêter le Géant et glorifier les beaus remparts de Sancoing. 
Chaque petite paroisse formait un cortège d'houmes, de 
famés, de grands âge, de moyen âge, des jeunes houmes, 
des jeunes famés, les garsons, les filles, les petits garsons, 
les petites filles conduisant, escortant les persents que la 
paroisse pourtait pour la fête du Grand Gargantua. 

En tête de chacun de ceus cortèges étaint les sonneurs 
de cornemuses, de vielles, de flûttes douce ou ben de 
chalumeaus, que s'arrêtaint pour laisser le brave monde 
chanter cetelle bourrée : 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 83 

Voyez là bas, 

Voyez ceus beaus remparts, 

C'est pour Cincoing 

Conter les patarins. 

C'est Gargantua 

Qu'a fait ceus beaus remparts. 

C'est pour Cincoing 

Conter les patarins. 

Les Syres, les Seigneurs et leus genss venaint à chevau 
au son des trompettes, des cornadouelles et des cors de 
chasse. C'était beau de la vie! 

Mais c'était le jeu des cornemuses et des vielles qu'en- 
flambait le pus la foultitude. 

C'est, d'ailleurs, ce genti jeu de nos beaus instruments 
qu'a toujours monté haut, cheus nous, la sainte ben-aiseté, 
fleur de grandesse, de franchise, de grâce et de fraîcheur 
de nouter beau Terroé que nos anciens Syres et Seigneurs 
d'auterfoés, à l'exemple de nos grands Géants, se fasaint 
un deveoir autant qu'un plaisir de mettre en vartu de 
résistance au mauvais sort si ben qu'en religion glorieuse. 
Et çà pour tenir haut et farme, du petit au grand, le point 
d'houneur dans la famille, dans la mainson, dans le 
bourg, dans la ville, dans le palais si ben que dans le 
châtiau, enfin dans la coumunauté sociale. 

Ah ! que nos Seigneurs d'aujourd'hui, grands et moyens, 
ainssi que nos bourgeois hauts et bas, avont évu tort de 
beaufuter toutes nos fleurs de richesses naturelles, les 
parements de beauté divine de nouter belle Terre pour 
courir anprès le vilain lustre des artiflces du Diâbe et les 
plaisirs mécaniques de l'enfer que menont arié le peuple 
à la détruicion des vartus et des beautés de noutre Bien- 
Fonds. 

On nous a arinié comben, comben, pace que nos cor- 
nemuseus et nos vielleus étaint quasiment tant prisés, 
cheus nous, que des prêtres. Et bon Dieu!... moé je scus 
consentant qu'un bon sonneur de vielle ou de cornemuse 
vaut un prêtre, vaut tant dire que c'est un prêtre, d'ail- 



84 NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

leurs! Et oui, et oui, ma foi, ma loi que j'en jure, et que 
le bon Dieu me pardoune si je l'offense, je seus résout à 
dire, à redire, à soutenir, à querier mesme au besoin sur 
les couvartures des mainsons qu'un souneur de vielle ou 
de cornemuse c'est un prêtre! Et pourqoé pas? Je sais 
ben : on dira que nos poures bougres de sonneurs de 
vielle et de cornemuses sont en piètre équipage pour des 
prêtres. Et ben : les autres son' t'i si rupins? En dihôrs 
des marchands d'argent et des enterperneurs de détruicion, 
qui don' est tant que ça glorifié aujourd'hui le jour? A 
pied, à chevau, en voeture ou en vagon je vois pas ben, à 
cetelle heure, les grands Guerriers, les grands Rois, les 
grands Prêtres, les grands Syres, les grands Seigneurs, les 
grands Maîtres peuvant se vanter de terluire assé pour 
attirer à z'eus tous les rayons du grand Soulé, Dieu marci ! 
Çartainement que ceti Soulé, avant d'être éteindu par Mon- 
sieu Rostchild, pour faire des pièces de monnaie, luira 
encore un tour de temp j'émagine pour éclairer les cou- 
leurs des gâls du Berry qu'a inventées mon petit garson 
Ugène. Peut-être ben que la température de l'air de cheus 
nous gardera, queuques saison encore, assé de moëlleu 
et de fraîcheur pour transpourter dans le temp bleu cens 
jolis gcarbes de parles ferlinantes, que le pouce de nos 
souneurs de musettes fait sortir du haubois après que le 
petit doeg les a enfroumés dedans les calibondes souter- 
raines. 

Coume je les avaint auterfoés, ceus maîtres souneurs 
de cornemuses, que sortaint de leus piaus de bique et de 
leus boîtes de vielles, tous les esprits de nos bois, de nos 
champs, de nos prés, de nos vignes, toutes les grâces de 
nos fontaines fraîche et de nos petits riaus coulants, 
toutes les jolivetés, les beautés, les grandesses de nouter 
belle Terre, ne mériteraint pas d'être glorifié? Ah! que 
si ben par exemple! 

Ceus artisans-là valaint la peine d'être glorifiés deux 
foés pour une et on les a baufutés! Ça coûtera cher, c'est 
moé, petit Jean Bàfïier, que vous le dit mes mondes. Oui, 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 85 

oui, ça coûtera cher cetelle mécounaissance de la primeté 
des houmes de cheus nous à l'aveurdes beautés de nouter 
Pays et des vartus de créiâcion de nouter belle Terre. 

Les vielleus Pigny de Sancoing, Picauche du Gravier, 
Finet de Sancoing, Quesnet de la Bazelle, Brassière de 
Mornay, Leblanc de la Chapelle-Hugon, le père Bousset 
viens du Veurdre, et comben d'autres. Les sonneurs de 
cornemuses coume le grand Gaumier d'Aumery, Cons- 
tant de Mornay, Compagnon de Nevers, Blanchard de 
Sancoing, Pardrigeaut de Saint-Amand, Abel Turigny des 
•Chaumes de Chantenay, Laurent d'Augy, Bousset Jeune 
du Veurdre, Barnier d'Azy, Pâsset de Saint- Paryse, 
veoilà des noms que mon petit garson Ugène devrait 
engraver sus un biau quartier de pierre du banc gris de la 
Rencontre ^ 

Ah! mes amis, mes chers mondes, coume ça devait 
bravement souner nos musettes et nos vielles aus temps 
que Sancoing était une brave ville et une ville brave. 
Sembele que je sens transpourté au moument qu'on fasait 
fête au Grand Géant, et je vois tous ceutis cortèges des 
bourgs envirounants venant par cens chemins frais que 
j'ai vu encore moé dans ma prime jeunesse, et cens jolies 
filles, et ceus fiers garsons, toutes cens braves genss pas- 
sant sous ceus voûtes des grands châgnes en forêt, sous les 
voûtes des grous totaux en lisière des champs, des prés et 
des vignes, coume ça devait souner bellement nos musettes 
et nos vielles dans la température de l'air de cheus nous. 
*Et dès quante ceus biaus cortèges passaint sous ceus 
belles voûtes de nos portes de ville et dans les rues bor- 
dées de ceus belles mainsons à fières tourelles et à biaus 
pignons, je vous donne à penser, mes chers mondes, si ça 
devait flûtter glorieusement nos instruments dedans la 
brave ville de Sancoing. Et ceus biaus abillements, ceus 
biaus parements, coume ça parle dans nos grandes chan- 
sons, songez un peu si sa devait être brcillant et brave! 
J'en ai vu encore, moé, de ceus toilettes suparbc anvé 

I. Carrière renommée près de Sancoins. 



86 NOS GEANTS d'aUTERFOIÉS. 

des famés et des filles qu'étaint dedans ceus toilettes 
magnifiques, coume disait mon-sieur Luquet. 

Bon Dieu! c'était brave! brave!... Oui, oui, mes 
mondes, c'était brave ceus parements de toilettes d'auter- 
foés et que j'ai aparçu au moument que ça tirait à la fine 
fin. Dire que j'ai vu, je peus dire que j'ai mainié, moé que 
vous parle, des coiffes de cent écus à quarante pistoles, et 
dans ceus si tant belles coiffes y avait des têtes de filles de 
toute beauté. Je vous dirai mesme que je les ai bichées 
ceus belles figures! Bon Dieu de bon Dieu! les braves 
fumelles que c'étaint les Ballyte, les Charpyte et les Ber- 
nadate de Mornays. A Neuvy c'était aussi beau , mais 
moins riche. 

Dès quante je songe à tout çà que j'ai vu passer et repas- 
ser, j'émagine que j'ai pus de mil ans d'âge. 

Ça me paraît que le monde bâtissant et rebâtissant les 
remparts de Sancoing, au coumandement de Gargantua, 
c'est le mesme monde que ceti-là que j'ai connu cheus 
nous au temps de ma jeunesse. 

J'ai idée que nos maîtres souneurs de cornemuse, qu'a- 
vont joué si bellement au festin de Gargantua, c'était des 
houmes pareils à Constant de Mornay et au grand Gau- 
mier d'Aumery. 

Ah ! mes amis, mes chers mondes, ce Gaumier qu'a 
sarvi la fête de mariage à défunt mon père, le 17 janvier 
i8i3, c'était un rude houme et un premier maître. Par- 
tout là où i' passait en jouant de sa grand cornemuse, 
tenant son grand bourdon d'épaule, tout le monde des 
mainsons courait au devant de li et on le suivait en fou- 
lées sattées. Ceuti-là qu'étaint au lit malades se levaint, 
et il' étaint garis de leu mal en entendant les airs si 
beaus, si dous, si frais, si gais ou pitieus, que ceti grand 
maître fasait sortir de son haubois anvé une capacité si 
telle qu'on n'a point vu son pareil, du depuis ce temps-là, 
pour monter le jeu dans le ciel bleu, en gearbes de parles 
ferlinames, par l'action de son pouce, après l'aveoir des- 
cendu, par son petit doeg, dans les neoires calibondes 
souterraines. 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 87 

Tous les laboureus, les vignerons et les bochetons, les 
pieucheus, les bineus, les râpeus, les faucheus, les fen- 
neus, les moessouneus, et tout et tout, partout là où i' 
passait pour conduire les confréries en porcessions, ou 
ben les jeunes mariés à la Mairie et à l'Église, en jouant 
ses belles marches si devotieusement pour aller et ses airs 
joyeux, frais, jolis, jiglants, triomfants, pour arvenir. 
Tous ! tous ! les jeune, les vieus, mâle et fumelles, qu'étaint 
au travail dans les champs, les bois, les prés, les vignes, 
se mettaint à courir, sautant, coume des cabris, par sus les 
échaillers, les murs, les bouchures, les rivières, les riaus, 
les précipices, les taumurons, pour glorifier de près le 
maître, à l'aveur de la joie qu'il épendait par son jeu si 
tant joli! si tant beau! si tant suparbe! dans la tempéra- 
ture de l'air de nouter Pays qu'est si bellement en accord, 
ou, pour mieus dire, c'est nos musettes et nos airs de 
chansons que s'on' en accord anvé la température de l'air 
de cheus nous. 

Et, pendant l'élévation de la messe, i' jouait si beau, si 
grand, si dous que tout le monde à l'Église pleurait de 
ben-aiseté et on se sentait si ben aise et si content que 
c'était coume si le paradis du grand Dieu du ciel avait été 
descendu sur nouter belle Terre pour l'éclairer de tous 
ses rayonnements glorieus. 

La mère Gargantua à Sancoing. 

Dès quante la tournée des remparts a été faite, le grand 
Géant est arvenu à l'hôtellerie de la Pardrix-Grise, là où il 
a trouvé une famé Géante que l'attendait, à ce qu'aile a dit 
au maître hôtellier. pour se départir anvé li à Saint-Pierre- 
du-Moutier, par le Veurdre. 

Une Géante tumbant à Sancoing, à l'hôtellerie de la 
Pardrix-Grise, sans querier gare! sans que parsoune en 
soye avarti, c'es' un avènement qu'a étouné ben du monde, 
vaut tant dire tout le monde. 

On en a causé fort dans le temp que l'avénemcnt s'est 
accompli. Souventes foés, étant petit gamin, garsouniot, 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 



garson et houme fait, j'ai évu l'occasion d'en entendre 
parler, de ceti avènement, et à cetelle heure je seu inçar- 
tin pour dire le fin mot. 

Ça que je peus açartener, c'est qu'une dame Géante 
est venue à Sancoing joinder Gargantua au moument dont 
je parle. 

Y a des mon-sieus lictins qu'avont dit à mon petit gar- 
son Ugène que c'était une noumée Gargamelle. 

Je crais que c'est itou l'idée du facteur Bourdier, mais, 
asseurément, c'est pas une Gargamelle, c'est une Gar- 
gantua! 

C'est l'avis de la mère à Ugène, c'était l'avi itou de mon 
grand-père Regnaud, du père Bordier, de Chariot Robet 
et de Girard le plemeu de brères. Je pourrais dire l'avis 
de vingt parsounes tant de Neuvy que de Mornay, Châ- 
tiau, Sagonne, Givardon et Sancoing. 

Y a une chanson, sur l'air de nouter pus belle bourrée, 
que j'ai chantée, étant encore en bourasse. Dieu me par- 
donne, et que fait foi. Cetelle gente bourrée, que mon 
grand-père Regnaud chantait et qu'il a entendu chanter 
par son grand-père, je vous la dirai d'ici un moument. 

Dans ma jeunesse, on parlait à tous moument et à tous 
propos de nos Géants d'auterfoés qu'étaint douné en 
modèle pour tous ouvrages des métiers de campagnes si 
ben que pour les états de villes. 



Les ferluquets et les farauds, ainsi que nombre de 
mon-sieus, se moquaint de toutes ceus histoires anciennes 
et de nos chansons de bounhoumes qu'étaint, que sont ben 
encore paraît trop terre à terre. Nos cathédrales de villes, 
nos églises de bourgs, nos mainsons de païsans sont itou 
trop terre à terre. Je veoirons ben tout si ceus écritures 
des lictins fisolofes et ceus chansons de libartins boèmes, 
ainsi que ceus châtiaus et ceus mainsons ciel à ciel sont 
garantis de boune venue. J'ai ben peur que tous ceus 



NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 89 

ouvrages, qu'a vont coûté quasiment la détruicion des 
richesses de nouter Terre, soyaint moindres quasiment à 
ren avant que nos chants et chansons, nos châtiaus debe- 
sillés et nos clochers branlants sayaint pardus dans la 
remembrance du monde. 



La Géante de Sancoing c'est pas pus une émaginâtion 
que la lumière du Soulé. Et c'es' aussi vrai que la Géante 
a été vue à Sancoing que le Soulé rachauffe, que le Soulé 
éclaire. 

Girard, le plemeu de brères de Clavières de Mornay, le 
père Bordier de Goutière, Chariot Robet de la Baroune- 
rie sont d'avis que Gargantua, venant d'Igrande par Vallon- 
en-Seully, Ainay-le-Vieux, Saint-Pierre-des-Etieux, Ai- 
nay-le-Châtiau, le Mont-Joï, a Joignu sa famé à Sancoing. 

Mon grand-père Regnaud m'a dit maintes foés et la 
mère à Ugène asseure que la Géante que s'est trouvée à 
l'hôtellerie de la Pardrix-Grise à Sancoing c'est la Mère 
de Gargantua. 

C'est la Mère des Géants ! 

Aile ne moure point! 

Aile mourera dès quante seront mortes les vartus de 
créiâtion de nouter belle Terre! Cens vartus de créiàtion 
sont tumbée en periement, cheus nous, et la Géante n'en- 
fante pus de Géants cheus nous. Si le monde de bonne 
race n'armège pas si tout les dégâs de détruicion des var- 
tus et des beautés de nouter Terre en aménageant au pus 
vite nos Pays, avant ren de temps la France sera un désert 
là où on veoira pus que des caterres, des boèmes libar- 
tins, des bembocheurs, des patarins, des forains passa- 
gers, des maignans, des roulants, des begigis s'en allant à 
la reçarche d'autres pays à foultager, à débesiller, à mas- 
cander, à détruire pace que cens mauvais hères sont coume 
les charençons que s'en vont d'un guernier dès quante 
il avont vuidé tous les grains de blé. 



QO NOS GÉANTS d'aUTERFOÉS. 

Mon grand père Regnaud et la mère à Ugène sont d'ac- 
cord pour açartener que Gargantua n'avait point pris 
famé pas pus que le Géant de l'Ours. Paraît que nos 
Géants d'auterfoés ne s'enjipounaint pas. Moé je peus 
répondre de ren dans tous ceus dires. Ça peut ben être 
que ceus grands Géants, qu'avaint l'idée de se pourter 
prestement partout là où c'était besoin, et c'était besoin 
partout, ne peuvaint pas ou ne veoulaint pas s'enjipouner 
à fine fin d'êter prêts à tous mouments, à toutes minuites, 
à faire ce devoir rude qu'i tenaint en si grande léauté et 
primeté pour la gloire de Dieu et Thouneur du Monde. 



L'histoire que je vous conte-là, mes poures amis, coume 
je la sais, et je la sais pus trop ben, dit ren de la famé 
Gargantua du depuis Igrande jusqu'au Mont-Joï, cepen- 
dant qu'i bâti des clochers, arlève des granges, fonce des 
poinsons, entonne du vin, enterre un vigneron, boét 
l'iaue d'un étang, arpare des forts châtiaus et tout et tout. 

Ça marque la persence de la famé Gargantua à l'hôtel- 
lerie de la Pardrix-Grise à Sancoing, là où aile attend 
Gargantua pour se départir anvé li à Saint-Pierre-du- 
Moutier par Chàtiau et le Veurdre. 

Dans la cour de la Pardrix-Grise, on la voit dansant la 
bourrée, à la grande joie des artisans de la ville et de la 
campagne, au grand plaisir des autorités de la ville, des 
Syres, des Seigneurs et des Bourgeois. Bé dame et bé 
dame, mes poures mondes, je seus, à cetelle heure, embar- 
rassé pour contuiner moun ordon. Tout pourte à craire 
que la Géante était ben vraiment à Sancoing; on la voit 
en chaire et en oùs à l'hôtellerie de la Pardrix-Grise, man- 
geant, beuvant, dansant le jour du festin, on la voit le 
lendemain mangeant, beuvant et chantant, on la voit 
dans le cortège de départiement au Veurdre, on la voit 
au craut de la Mardelle, on la voit à Chàtiau, on la voit 
au Veurdre, on la voit passant le gué du Veurdre pour 
aller en Nivarnais. 



NOS GÉANTS D AUTERFOES. 9I 

Tout le monde est consentant qu'une Géante était à 
Sancoing au moument que Gargantua y était, cctelle foés 
que je parlons. Bon ! Mais c'était t'i la famé de Gargan- 
tua? C'était t'i sa mère? 

Le père Bordier, Chariot Robet, Girard le plemeu de 
brères, disont : c'était la famé de Gargantua ni mais ni 
moins, sans douner aucunes raisons. 

D'in auter coûté, y a le dire de mon grand-père Regnaud 
açartenant que cetelle Géante était la mère de Gargantua. 

La mère à Ugène est de l'avis de mon grand-père et 
aile a de bonnes et tant bonnes raisons pour asseurer 
d'abord, que nos grands Géants d'auterfoés ne s'cnjipou- 
naint pas; à coup seur Gargantua et le Géant de l'Ours, 
aile garantie qu'i n'avont point été sarvants de jipons par 
spécial. 

Ça paraît d'une grande sagesse, d'une grand' prudence 
cetelle mainière de vivre sa vie de Géant bâtisseur de clo- 
chers, rederseur de tort, armégeus de maies façons et 
des mauvaisetés de l'esprit du Diâbe. 

Une famé c'est plein de vartus admirabes, de patience 
engélique, de bonté inestimabes. Une famé pourte auprès 
elle des agréments sans fin ni sans compte. Aseurément, 
c'est le diâbe à confesser par mouments, je veus dire à 
conformer, et je crais ben que mon grand-père Regnaud 
et la mère à Ugène sont dans la vérité véridique. D'ail- 
leurs, la mère à Ugène aile donne des preuves de son dire 
et dès quante j'aurons un petit loisir, je vous pouserai, 
en mains ou pour micus dire en mémoire, ceu preuves. 
Pour le moument, je som trop occupés. 

Pour le père et la mère Ba-ffïer^ leur dévoué scribe et 
petit garson Ugène prénommé et nommé plus communé- 
ment 

Jean Baffier. 



LA DOCUMENTATION SUR LE XVI» SIECLE 
CHEZ UN ROMANCIER DU XVIIv 



LES SOURCES HISTORIQUES 



DE 



LA PRINCESSE DE CLÈVES 

(i" article). 



L'histoire occupe dans La princesse de Clèves une place 
considérable. Elle sert de cadre à la fiction romanesque, 
Taventure de l'héroïne se déroulant à la cour des Valois, 
dans les derniers temps du règne de Henri II et dans les 
premiers mois du règne de François II (i 538-1 SSg). Bien 
plus, elle se mêle à chaque instant de la façon la plus 
étroite aux détails mêmes de l'action. Chacun des faits 
d'histoire retenus par Fauteur a son écho dans Tàme de 
M.^^ de Clèves. Ainsi se marquent les moments de la crise 
sentimentale qui trouble sa vie intérieure. A chacun des 
événements dont le récit nous est tracé, se rattache chez 
la princesse un progrès de la passion, et rien peut-être ne 
contribue davantage à donner au roman de M™^ de la 
Fayette son caractère d'œuvre vivante, que cette « ingé- 
nieuse tissure », suivant le mot du vieux Corneille \ de 
l'analyse psychologique avec les scènes historiques. 

Quel goût secret poussait M"« de la Fayette vers le 
genre historique, et vers les mémoires en particulier? En 
écrivant des nouvelles dont le cadre était tiré de l'histoire 
nationale, ouvrait-elle un chemin inconnu jusqu'alors? ou 

I. Avertissement de Polyeucte. 



LA PRINCESSE DE CLEVES. qS 

s'engageait-elle au contraire dans une voie déjà fréquen- 
tée? Quel motif lui faisait choisir de préférence, pour y 
situer son drame d'amour, l'époque des derniers Valois? 
Avait-elle le sens de l'histoire autant qu'elle en avait le 
goût? Quel usage en a-t-elle fait au cours de son œuvre? 
et dans quelle mesure l'élément romanesque a-t-il pénétré, 
modifié, faussé parfois les données historiques? Autant 
de questions dont l'examen serait utile et l'étude pleine 
d'intérêt. 

Nous y reviendrons ailleurs. Dans les pages qui suivent, 
nous voudrions simplement essayer de préciser les sources 
assez diverses où M">e de la Fayette a pris les matériaux 
historiques de son roman. Même en dressant cet inven- 
taire, nous n'avons pas la prétention d'être complets. Outre 
qu'en pareille matière on n'est Jamais sûr d'épuiser le 
sujet, il faut se résigner d'avance au sacrifice de maint 
détail. L'édition critique que nous préparons comblera les 
lacunes volontaires 'que nous laissons subsister dans la 
présente étude. Il suffira sans doute, provisoirement, qu'un 
certain nombre d'exemples typiques permettent au lecteur 
de saisir sur le vif comment M"^^ de la Fayette entend la 
documentation'. 

I. 

Les « MÉMOIRES » de Brantôme. 

L'action de La princesse de Clèves se noue à la cour de 
Henri IL Pour nous préparer, à la bien comprendre, 
M"'^ de la Fayette consacre les premières pages de son 
roman à la peinture de cette cour. Elle en marque le carac- 
tère de « magnificence » et de « galanterie ». Puis elle 
introduit tour à tour les principaux personnages, hommes 
et femmes, qui en sont l'ornement, à commencer par le 

I. Pour les citations du roman, nous renverrons à l'édition Maxime 
Forment (Paris, Lemerre, 1909, i vol. in-i6), mais en rectifiant le 
texte, toutes les fois qu'il est fautif, sur l'édition originale. 



94 LES SOURCES HISTORIQUES 

roi et sa vieille maîtresse, Diane de Poitiers, duchesse de 
Valentinois, et de chacun elle trace un portrait sommaire 
et précis. 

On voit de suite quel est le vieil auteur qui l'a rensei- 
gnée en détail sur la cour des Valois : c'est Brantôme'. 

A l'époque où M""*^ de la Fayette travaillait à son œuvre, 
il y avait douze ans à peine que les Mémoires de Bran- 
tôme avaient été livrés au public. Ils étaient encore dans 
leur nouveauté. M"": de la Fayette, qui avait le goût des 
mémoires, avait sans doute lu ceux-là dès leur apparition, 
i665-i666, dans les petits volumes publiés à Leyde par 
les Elzéviers [Dames illustres^ i vol., i665; Dames 
galantes^ 2 vol., 1666; Hommes illustres et grands capi- 
taines français, 4 vol., 1666; Hommes illustres et grands 
capitaines étrangers, 2 vol., 1666). 

C'est une lecture qu'elle dut entreprendre avec d'autant 
plus de curiosité, qu'elle y était en quelque sorte préparée 
et comme incitée par un ouvrage qu'elle connaissait, et 
dont elle a tiré parti — nous le verrons plus loin — pour 
La princesse de Clèves. En lôSg, Jean Le Laboureur, con- 
seiller et aumônier du roi, publiant les Mémoires de 
messire Michel de Castelnau sur l'histoire des règnes de 
François II, de Charles IX et de Henri III, les avait 
« illustrés » de savantes et précieuses « additions » : lettres, 
instructions, traités, originaux de toute espèce destinés à 
les éclairer^. Admis à consulter les manuscrits de Bran- 



1. Lalanne est le premier qui, dans quelques pages substantielles, 
ait entrevu ce que La princesse de Clèves doit aux Mémoires de 
Brantôme. Cf. Brantôme, sa vie et ses écrits. Paris, Renouard, 1896, 
p. 367-372 (appendice). 

2. Les Mémoires de Messire Michel de Castelnau, Seigneur de Mau- 
vissiere. Illustre:^ et augmente:^ de plusieurs Commentaires et Manu- 
scrits, tant Lettres, Instructions, Traitte:^, qu'autres Pièces secrcttes 
et originalles servants à donner la vérité de l'Histoire des Règnes de 
François IL Charles IX. et Henry III. et de la Régence et du Gou- 
vernement de Catherine de Medicis... Par I. le Laboureur, conseil- 
ler et aumosnier du Rojy, prieur de luvigné. Paris, Pierre Lamy, 
M. DC. LIX, 2 vol. in-fol. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. qS 

tome, il en avait largement profité, comme il l'avoue lui- 
même dans sa préface^ : « J'ay recherché les Mémoires de 
tous ceux qui ont écrit en ce temps-là et me suis aidé par- 
ticulièrement de ceux de Pierre de Bourdcilles Abbé de 
Brantosme... De la façon que je l'employé, il sert beaucoup 
à l'intelligence de l'Histoire^. » Et de fait, nombre d'addi- 
tions de Le Laboureur contenaient d'importants passages 
de Brantôme, qui voyaient le jour ici pour la première fois. 
Beaucoup des textes de Brantôme utilisés par l'auteur 
de La princesse de Clèves se trouvent déjà chez Le Labou- 
reur, et dans bien des cas on ne saurait dire avec préci- 
sion si c'est chez lui que M'"^ de la F"ayette en a pris con- 
naissance ou dans l'édition des Elzéviers. A tout le moins 
peut-on induire que le choix de son devancier a fixé son 
attention sur l'intérêt et la valeur de certains morceaux de 
Brantôme. 



1. Cette préface contient d'intéressantes déclarations sur les 
devoirs de vérité qui s'imposent à l'historien : « La forme que j'ay 
donnée à cette Histoire sera sans doute la plus exposée aux assauts 
des Critiques, et je m'imagine leur entendre dire que c'est un ramas 
de toutes sortes de pièces bonnes et mauvaises... Il y en a mesme 
qui n'en demeureront pas là, et qui enchérissant sur cette erreur, ne 
feindront point de dire que sans se mettre tant en peine de la cer- 
titude des choses passées, il doit suffire qu'on ait un Historien de 
son costé, et que la connoissance des secrets des Ministres et des 
Grands estant presque impossible, celuy-là en écrit le mieux, qui en 
parle le plus probablement. Si cette opinion cstoit reçue, j'aurois 
perdu la peine que j'ay employée à rechercher tant de curieux Ori- 
ginaux, que j'ay inserez dans cet Ouvrage : mais elle ne le sçauroit 
estre qu'on ne fasse en mesme temps une fable de l'Histoire, et 
qu'étendant si prodigieusement l'autorité d'un Historien, on ne luy 
laisse plus que les qualitez d'un subtil faiseur de Romans, dont tout 
l'artifice consiste à bien inventer et bien énoncer de diverses avan- 
tures... L'Histoire méprise ces petits agrémens; la vérité, toute vieille 
et toute mal-ornée qu'elle soit, en fait tout le beau et tout -le pré- 
cieux... » Ce grand souci d'exactitude a pu frapper M"'' de la Fayette. 

2. Cf. aussi t. I, p. 277 : « ... Comme les Mémoires du sieur de 
Brantosme ne sont point imprimez..., je me serviray de l'occasion 
de ces Notes ou Additions pour mettre en place tout ce qu'il y a de 
choses dignes de remarque et qui servent à nostre Histoire, et je le 
donneray en ses propres termes. » 



96 LES SOURCES HISTORIQUES 

Deux points sont, croyons-nous, également hors de con- 
teste : c'est que, d'une part, elle n'a pu connaître que par 
Le Laboureur des textes de Brantôme mis en œuvre par 
elle, et que, d'autre part, au contraire, elle n'a pu trouver 
chez lui certains textes qui n'y sont pas. 

Voici, du premier cas, un bien curieux exemple. Un 
passage de la 2^ partie du roman nous décrit « l'heure du 
cercle » chez la reine. On parle d'horoscopes et de prédic- 
tions; et, tandis que la reine fait profession de crédulité, 
le roi se déclare sceptique (p. loo-ioi) : 

J'ay eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le 
Roy, mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vray- 
semblables, que je suis demeuré convaincu que Ton ne peut 
rien sçavoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint icy 
un homme d'une grande réputation dans l'Astrologie. Tout le 
monde l'alla voir, j'y allai comme les autres, mais sans luy 
dire qui j'estois, et je menay Monsieur de Guise et Descars, je 
les fis passer les premiers. L'Astrologue neantmoins s'adressa 
d'abord a moy, comme s'il m'eust jugé le maître des autres. 
Peut-estre qu'il me connoissoit; cependant il, me dit une chose 
qui ne me convenoit pas, s'il m'eust connu. Il me prédit que 
je serois tué en duel. Il dit en suite à Monsieur de Guise, qu'il 
seroit tué par derrière; et à Descars, qu'il auroit la teste cassée 
d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offença 
quasi de cette prédiction, comme si on l'eust accusé de devoir 
fuir. Descars ne fut gueres satisfait de trouver qu'il devoit 
finir par un accident si mal-heureux. Enfin nous sortismes tous 
très mal contents de l'Astrologue. Je ne sçay ce qui arrivera à 
Monsieur de Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'appa- 
rence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix le 
Roy d'Espagne et moy, et quand nous ne l'aurions pas faite, je 
doute que nous nous battions, et que je le fisse appeller 
comme le Roy mon père fit appeller Charles-Quint. 

Le fond de l'anecdote racontée par le roi se trouve 
chez Le Laboureur. Dans ses Remarques sur la personne 
du Roy Henry II (t. I, p. 279-280), figure en effet le texte 
suivant^ : 

I. Nous le citons, bien entendu, d'après l'édition de lôSg, celle 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 97 

J'adjousteray icy à la Prédiction de ce Devin [Luc Gauric], 
celle d'un autre qu'il consulta par curiosité, sur le bruit qui 
couroit de la vérité de tous ses pronostics. On dit qu'il voulut 
aller le trouver chez luy incognit, et qu'il se fit accompagner 
du Duc de Guise et du sieur d'Escars, lesquels il voulut suivre 
pour cacher sa qualité. Le Devin neantmoins s'adressa à luy 
le premier, luy dit qu'il seroit tué en duel, puis au Duc de 
Guise, et luy prédit qu'il seroit tué par derrière; dont il s'of- 
fensa, comme s'il eust entendu que ce seroit en fuyant. Et enfin 
il menaça le sieur d'Escars d'un coup de pied de Cheval qui 
auroit l'œil veron, le chanfrin et les quatre pieds blancs. La 
mort du Roy et du Duc de Guise fit appréhender au dernier la 
vérité de cette Prophétie, il n'eut plus de soins que pour l'élu- 
der, et se retira chez luy en Lymosin, fuyant toutes les occa- 
sions de la rencontre de ce Cheval omineux; mais estant arrivé 
une querelle entre des gens de qualité de sa Province qu'il 
voulut appaiser : 11 les manda, les reconcilia, et après leur 
avoir fait bonne chère, il les reconduisit sur le soir jusqucs 
sous la porte de sa basse cour, où il ne se pût donner de garde 
de ce malheureux Cheval, auquel il ne pensoit plus, et qui 
accomplit sa destinée d'un coup de pied entre les deux yeux 
dont il mourut. 

Ce passage est donné formellement par Le Laboureur 
comme extrait des Mémoires de Brantôme en sa notice 
sur Henri IL Or, on le chercherait en vain dans l'édition 
de Leyde (1666), — et d'ailleurs il n'est pas davantage 
dans les éditions modernes de Mérimée et de Lalanne. 
Est-il bien de Brantôme? Ce n'est pas la question pour 
l'instant. Toujours est-il que M'"'= de la Fayette a puisé là 
son épisode. 

Mais, d'autres fois, elle a tiré directement de l'édition 
elzévirienne ce que Le Laboureur ne lui fournissait pas. 
Si les Grands capitaines étrangers n'ont pas laissé de 
traces dans La princesse de Clèves^ en revanche on y peut 
relever maint souvenir des Grands capitaines français, 
des Dames illustres, voire même des Dames galantes. 

qu'a pratiquée M""° de la Fayette. L'édition « classique » des Mémoires 
de Castelnau et des Additions de Le Laboureur est celle de Jean 
Godefroy, Bruxelles, 1731, 3 vol. in-fol. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. n 



98 



LES SOURCES HISTORIQUES 



C'est ainsi, par exemple, que le portrait de M"^* Mar- 
guerite, sœur du roi, vient en droite ligne de deux pages 
des Dames illustres. Afin qu'on puisse mieux saisir com- 
ment procède M'"'^ de la Fayette, nous placerons ici les 
deux textes l'un en face de l'autre : 



Dames illustres, p. 324-325. 

... Elle avoit beaucoup j^de 
sapience] et de science aussi, 
qu'elle entretenoit tousjours 
par ses continuelles estudes 
les après disnées, et ses leçons 
qu'elle apprenoit des gens 
sçavans qu'elle aymoit par 
dessus toute sorte de gens, 
aussi l'honnoroient-ils comme 
leur Déesse et Patronne... Elle 
eut le cœur grand et haut, le 
Roy Henry la voulut une fois 
marier à Monsieur de Ven- 
dosme premier Prince du 
sang, mais elle fit response 
qu'elle n'espouseroit jamais le 
sujet du Roy son Frère, voilà 
pourquoy elle demeura si 
longtemps à prendre party, 
jusques à ce que par la paix 
faite entre les deux Roys Chre- 
stien et Catholique, elle fut 
mariée, avec Monsieur de Sa- 
voye, auquel elle aspiroit il y 
avoit long-temps, dés le temps 
du Roy François premier, et 
délors que le Pape Paul III. 
et le Roy François se virent à 
Nice, que la Reyne de Na- 
varre alla voir par comman- 
dement du Roy feu Monsieur 
de Savoye le père au Ghasteau 
de Nice, et y mena Madame 
Marguerite sa Nièce, qui fut 



Princesse de Clèves, p. 19-20. 

Cette princesse estoit dans 
une grande considération, par 
le crédit qu'elle avoit sur le 
Roy son frerc; et ce crédit 
estoit si grand, que le Roy en 
faisant la Paix consentoit à 
rendre le Piémont, pour luy 
faire épouser le Duc de Sa- 
voye. Quoy qu'elle eust désiré 
toute sa vie de se marier, elle 
n'avoit jamais voulu épouser 
qu'un Souverain, et elle avoit 
refusé pour cette raison le Roy 
de Navarre lors qu'il estoit Duc 
de Vendosme; et avoit toujours 
souhaité Monsieur de Savoye, 
elle avoit conservé de l'incli- 
nation pour luy depuis qu'elle 
l'avoit veu à Nice à l'entre- 
veuë du Roy François pre- 
mier et du Pape Paul troi- 
sième. Comme elle avoit beau- 
coup d'esprit, et un grand 
discernement pour les belles 
choses, elle attiroit tous les 
honnestes gens, et il y avoit 
de certaines heures où toute 
la Cour estoit chez elle. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. ÇQ 

trouvée fort agréable à Mon- 
sieur de Savoye et fort propre 
pour son fils, mais cela traisna 
par le moyen de la guerre 
jusqu'à cette grande paix, que 
ce mariage se fit et se consom- 
ma, et cousta bon à la France : 
Car de tout ce qu'on avoit con- 
quis et gardé en Piedmont et 
Savoye l'espace de trente ans, 
il fallut qu'il se rendit en une 
heure, tant le Roy Henry de- 
siroit la paix et aymoit sa 
Sœur, qu'il ne voulut rien es- 
pargner pour la bien coUo- 
quer, mais pourtant la plus 
grande part de la France et de 
Piedmont en murmuroient et 
disoient que c'estoit un peu 
trop. 

Le rapprochement des deux textes montre assez que 
M'"'^ de la Fayette, en s'inspirant de Brantôme, n'est pas 
esclave de son modèle. Elle en use avec lui librement. Le 
mémorialiste, à son ordinaire, est longuet et diffus; il 
écrit d'abondance, comme cela lui vient; il ignore l'art 
des gradations. M'"'^ de la Fayette renverse à dessein 
l'ordre des idées : elle réserve pour la fin le portrait intel- 
lectuel et fait passer d'abord les données historiques. Et 
même là, elle s'attache à l'essentiel : elle élague les menus 
faits, les détails accessoires, tout ce qui est surcharge. Une 
simple phrase (« le Roy en faisant la paix consentoit à 
rendre le Piémont pour faire épouser h sa sœur le Duc de 
Savoye ») lui suffit à résumer tout un développement. Cet 
art, à la fois subtil et savant, de condensation et de réduc- 
tion, c'est l'art classique. 

Et c'est toujours ainsi qu'elle adapte Brantôme. En 
veut-on un nouvel exemple? Dans son récit de la mort de 
Henri II, elle insère cette anecdote (p. 202) : 

L'on peut juger en quel estât estoit la Duchesse de Valenti- 



100 LES SOURCES HISTORIQUES 

nois. La Reine ne permit point qu'elle vist le Roy, et luy 
envoya demander les cachets de ce Prince, et les pierreries 
de la Couronne qu'elle avoit en garde. Cette Duchesse s'enquit 
si le Roy estoit mort : Et comme on luy eut respondu que 
non. Je n'ay donc point encore de maistre, respondit-elle, et 
personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a 
mis entre les mains. 

Cette fière parole, où se peint tout un caractère, vient 
cette fois d'une anecdote des Dames galantes [i. IJ, p. 327- 
328). Mais avec quelle habileté l'écrivain du xvii^ siècle a 
fait tenir en une phrase ce que le conteur du xw^ a noyé 
gauchement dans un flux de mots! 

Il fut dit et commandé à Madame la Duchesse de Valenti- 
nois, sur rapprochement de la mort du Roy Henry Second, et 
le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de 
Paris, et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le per- 
turber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns 
luy portoient. Estant donc retirée, on luy envoya demander 
quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la Couronne, et 
eut à les rendre. Elle demanda soudain à Monsieur l'haran- 
gueur, comment, le Roy est il mort? Non, Madame, respon- 
dit l'autre, mais il ne peut gueres tarder. Tant qu'il luy restera 
un doigt de vie donc, dit-elle, je veux que mes ennemis 
sçachent, que je ne les crains point; et que je ne leur obeiray 
tant qu'il sera vivant. Je suis encor invincible de courage; 
mais lors qu'il sera mort, je ne veux plus vivre après luy; et 
toutes les amertumes qu'on me sçauroit donner, ne me seront 
que douceurs au prix de ma perte; et par ainsi mon Roy vif 
ou mort, je ne crains point mes ennemis. 

Nous ne pouvons songer à passer en revue tous les 
emprunts faits à Brantôme par M™« de la Fayette. Il faut 
nous contenter de brèves indications. Qu'elle en ait eu 
connaissance par l'édition des Elzéviers ou par les extraits 
de Le Laboureur, toujours est-il qu'elle doit à Brantôme 
la plupart des portraits dont elle a parsemé La princesse 
de Clèves. Celui du roi, tout au début (p. 6-7), n'est qu'une 
heureuse synthèse de la notice sur Henri II [Hommes 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. lOI 

illustres françois^ t. II, p. 42 et suiv,). Et l'on en peut dire 
à peu près autant du tableau de la cour qui suit ce portrait 
(p. 7-1 1) : les éléments en sont puisés çà et là dans les 
Dames illustres et les Hommes illustres; Brantôme a 
fourni tous les noms, les titres nobiliaires, la plupart des 
traits caractéristiques. Un peu plus loin, le portrait du 
maréchal de Saint-André (p. i3) n'est qu'une réduction de 
quelques pages des Grands capitaines français (t. III, 
p. 3o6-3o9); celui de Chastelart (p. 28-29), favori de 
M. d'Anville, a sa source pareillement dans la notice sur 
Marie Stuart, qui fait partie des Dames illustres (p. 169). 
Quant à l'inclination d'Elisabeth, reine d'Angleterre, pour 
le duc de Nemours (p. 14-16), — inclination dont Henri II 
est informé par M. de Randan, son ambassadeur, et qu'il 
conseille au duc de faire aboutir au mariage, — il en est 
parlé tout au long dans les Dames galantes (t. II, p. 261- 
203), et Mn^e de la Fayette s'est contentée de déplacer, en 
l'avançant de quelques mois, un fait que Brantôme rap- 
porte comme arrivé sous François II. 

Pour en hnir avec Brantôme, nous placerons ici deux 
textes qui, mieux que tous autres peut-être, nous feront 
apprécier chez M^^^ de la F"ayette l'art si délicat de l'adap- 
tation. 

Le premier est le portrait du noble et beau seigneur 
dont s'éprend M'"« de Clèves, et qui, lui-même amoureux 
d'elle, la poursuivra de ses assiduités, le duc de Nemours : 

Hommes illustres français, Princesse de Clèves, 

t. III, p. 1-4. p. 9-10. 

Ce Prince, dit laques de ... Ce Prince estoit un chef- 

Savoye, fut en son temps un d'œuvre de la nature; ce qu'il 

des plus parfaits et accomplis avoit de moins admirable, 

Princes, Seigneurs et Gentils- c'estoit d'estre Thomme du 

hommes qui fut jamais, il faut monde le mieux fait et le plus 

librement avec vérité franchir beau. Ce qui le mettoit au 

ce mot, sans en estre repris, dessus des autres estoit une 

ou si l'on l'est, c'est tres-mal valeur incomparable, et un 



102 



LES SOURCES HISTORIQUES 



à propos : qui l'a veu le peut 
dire comme moy. Il a esté un 
très-beau Prince et de très- 
bonne grâce, brave et vail- 
lant, agréable, aymable et ac- 
costable, bien disant, bien es- 
crivant, autant en rime qu'en 
prose, s'habillant des mieux; 
si bien que toute la Cour en 
son temps (au moins la jeu- 
nesse) prenoit tout son patron 
de se bien habiller sur luy, et 
quand on portoit un habille- 
ment sur sa façon, il n'y avoit 
non plus à redire, que quand 
on se façonnoit en tous ses 
gestes et actions : il estoit 
pourveu d'un grand sens et 
d'esprit, ses discours beaux, 
ses opinions en un conseil 
belles et recevables ; de plus, 
tout ce qu'il faisoit, si bien, 
de si bonne grâce et si belle 
adresse, sans autrement se 
contraindre, comme j'en ay 
veu qui le vouloient imiter 
sans en approcher, mais si 
naïfvement, que l'on eust dit 
que tout cela estoit né avec 
luy. Il aymoit toutes sortes 
d'exercices, et si y estoit si 
universel, qu'il estoit par- 
fait en tous : il estoit très- 
bon homme de cheval, tres- 
adroit, et de bonne grâce, fut 
ou à picquer, ou rompre lan- 
ces, ou courir bague, ou autre 
exercice pour plaisir et pour 
la guerre, bon homme de pied, 
à combattre à la picque et à 



agréement dans son esprit, 
dans son visage, et dans ses 
actions, que l'on n'a jamais 
veu qu'à luy seul; il avoit un 
enjouement qui plaisoit éga- 
lement aux hommes, et aux 
femmes, une adresse extraor- 
dinaire dans tous ses exer- 
cices, une manière de s'ha- 
biller qui estoit toujours sui- 
vie de tout le monde, sans 
pouvoir estre imitée ; et enfin 
un air dans toute sa personne, 
qui faisoit qu'on ne pouvoit 
regarder que luy dans tous 
les lieux où il paroissoit. Il 
n'y avoit aucune Dame dans 
la Cour, dont la gloire n'eust 
esté flatée de le voir atta- 
ché à elle; peu de celles à 
qui il s'estoit attaché, se pou- 
voient vanter de luy avoir ré- 
sisté, et mesme plusieurs à 
qui il n'avoit point témoigné 
de passion, n'avoient pas lais- 
sé d'en avoir pour luy. Il 
avoit tant de douceur et tant 
de disposition à la galanterie, 
qu'il ne pouvoit refuser quel- 
ques soins à celles qui tà- 
choient de luy plaire : ainsi 
il avoit plusieurs Maîtresses, 
mais il estoit difficile de de- 
viner celle qu'il aimoit vérita- 
blement. 



BE LA PRINCESSE DE CLEVES. I03 

l'espée; à la barrière les armes 
belles en la main, il joùoit tres- 
bien à la paulme, aussi disoit- 
on les revers de Monsieur de 
Nemours, joûoit bien à la 
balle, au ballon, sautoit, vol- 
tigeoit, dansoit, et le tout avec 
si bonne grâce, qu'on pouvoit 
dire qu'il estoit tres-parfait en 
toutes sortes d'exercices ca- 
valeresques; si bien que qui 
n'a veu Monsieur de Nemours 
en ses années gayes, il n'a 
rien veu, et qui l'a veu le peut 
baptiser par tout le monde, la 
fleur de toute Chevalerie, et 
pour ce fort aymé de tout le 
monde, et principalement des 
Dames, desquelles (au moins 
d'aucunes) il en a tiré des fa- 
veurs et bonnes fortunes plus 
qu'il n'en vouloit, et plusieurs 
en a-t-il refusé qui luy en 
eussent bien voulu départir... 
le luy ay oùy raconter plu- 
sieurs fois de ses avantures 
d'amour, mais il disoit que la 
plus propre recepte pour jouir 
de ses amours estoit la har- 
diesse, et qui seroit bien hardy 
en sa première pointe, infail- 
liblement il emporteroit la 
forteresse de sa Dame, et qu'il 
en avoit ainsi conquis de cette 
façon plusieurs, et moitié à 
demy force, et moitié en jouant 
en ses jeunes ans. 

Si l'on en juge par cet exemple, l'art de l'adaptation, chez 
M"i« de la Fayette, se ramène à trois points : loelle abrège 
et réduit tout ce qui fait longueur : une phrase, au début. 



104 ^'^^ SOURCES HISTORIQUES 

condense fortement tout ce que nous conte Brantôme, de 
façon prolixe et traînante, du charme extérieur de son 
personnage; 2° à la multiplicité des traits particuliers, elle 
substitue le général : Brantôme énumère en détail les 
divers exercices où excelle Nemours; elle se contente de 
dire : « Il avoit... une adresse extraordinaire dans tous ses 
exercices »; 3° elle supprime ou du moins adoucit ce qui 
est vulgaire ou trop cru. Bien caractéristique, à cet égard, 
est la lin du portrait. Le héros de Brantôme, qui conquiert 
une dame comme une forteresse, n'est, suivant le mot de 
Lalanne, que « le plus audacieux des libertins »^ M'"= de 
la Fayette, en cela d'accord avec son époque, qui veut des 
amants délicats autant que passionnés, laisse à Brantôme 
son réalisme un peu grossier, et, si elle fait allusion aux 
galanteries de Nemours, c'est, on le voit, avec le tact et la 
réserve d'un Racine. 

Le second texte est le récit du tournoi solennel donné 
par Henri II à l'occasion du mariage de Madame, sa fille, 
avec le roi d'Espagne. Les quatre tenants de la lice ont 
arboré chacun les couleurs de leur dame : 

Hommes illustres français, Princesse de Clèves, 

t. II, p. 38-39- P- ^9^- 

... Il [Henry II] portoit Le Roy n'avoit point d'au- 

pour livrée, blanc et noir, qui très couleurs que le blanc et 

estoit la sienne ordinaire, à le noir qu'il portoit toujours à 

cause de la belle veuve qu'il cause de Madame de Valenti- 

servoit. Monsieur de Guise nois qui estoit veuve. Mon- 

son blanc et incarnat, qu'il sieur de Ferrare et toute sa 

n'a jamais quitté pour une suitte avoient du jaune et du 

Dame que je dirois, qu'il ser- rouge. Monsieur de Guize pa- 

vit estant fille à la Cour. Mon- rut avec de l'incarnat et du 

sieur de Ferrare jaune et blanc ; On ne sçavoit d'abord 

rouge, et Monsieur de Ne- par quelle raison il avoit ces 

mours jaune et noir. Ces deux couleurs; mais on se souvint 

couleurs luy estoient très- que c'estoient celles d'une 

propres, qui signifioient jouis- belle personne qu'il avoit ai- 

I. Lalanne, op. cit., p. Sôg. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



io5 



sance et fermeté, ou ferme 
en jouissance, car il estoit 
lors (ce disoit-on) jouissant 
d'une des belles Dames du 
monde, et pour ce devoit-il 
estre ferme et fidel à elle pour 
bonne raison, car ailleurs 
n'eust-il sceu mieux rencon- 
trer et avoir. 

Voilà quatre Princes des 
bons hommes d'armes qu'on 
eust sceu trouver non pas seu- 
lement en France, mais en 
autres contrées, et qui tout ce 
jour-là firent merveilles, et ne 
sçavoit-on à qui donner la gloi- 
re, encore que le Roy fust un des 
meilleurs et des plus adroits 
à cheval de son Royaume. 



mée pendant qu'elle estoit fille, 
et qu'il l'aimoit encore, quoy 
qu'il n'osast plus le luy faire 
paroistre. Monsieur de Ne- 
mours avoit du jaune et du 
noir; on en chercha inutile- 
ment la raison. Madame de 
Gleves n'eut pas de peine à la 
deviner : elle se souvint d'a- 
voir dit devant luy qu'elle ai- 
moit le jaune, et qu'elle estoit 
faschée d'estre blonde, parce 
qu'elle n'en pouvoit mettre. 
Ce Prince crût pouvoir pa- 
roistre avec cette couleur, sans 
indiscrétion, puisque Madame 
de Gleves n'en mettant point, 
on ne pouvoit soupçonner que 
ce fust la sienne. 

Jamais on n'a fait voir 
tant d'adresse que les quatre 
tenants en firent paroistre. 
Quoy que le Roy fust le meil- 
leur homme de cheval de son 
Royaume : on ne sçavoit à qui 
donner l'avantage. 



Ici, M™= de la Fayette suit de très près Brantôme. Elle 
garde avec soin les détails pittoresques que lui fournit son 
devancier, et quant à la raison qu'il donne des couleurs 
adoptées par le duc de Nemours, habilement elle la trans- 
forme, pour la faire servir à la psychologie^ 



I. Le récit de la mort de Henri II (p. 199-200) vient également de 
Brantôme (j'è/d., p. 39-40); mais nous ne pouvons tout citer. 



I06 LES SOURCES HISTORIQUES 



II. 

Les « Mémoires » de Castelnau 
ET les « Additions » dk Le Laboureur. 

Les Mémoires de Michel de Castelnau, publiés par Le 
Laboureur en 1659, ont été de peu de secours à M™^ de la 
Fayette, et la raison en est bien simple : c'est qu'à part le 
premier chapitre, qui résume en quelques mots la fin de 
Henri II, ils portent sur les règnes suivants. Toutefois, 
un passage de La princesse de Clèves a sa source unique 
et directe dans une page de ces Mémoires. C'est la scène 
où Nemours, pressé par son souverain d'aller en Angle- 
terre pour faire sa cour amoureuse à la reine Elisabeth, 
se refuse à tenter l'aventure (p. 89) : 

II me semble... que je prendrois mal mon temps, de faire ce 
voyage présentement que le Roy d'Espagne fait de si grandes 
instances pour épouser cette Reine. Ce ne seroit peut-estre pas 
un Rival bien redoutable dans une galanterie ; mais je pense que 
dans un mariage vôtre Majesté ne me conseilleroit pas de luy 
disputer quelque chose. Je vous le conseillerois en cette occa- 
sion, reprit le Roy, mais vous n'aurez rien à luy disputer; je 
sçay qu'il a d'autres pensées, et quand il n'en auroit pas, la 
Reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne, pour 
croire que sa sœur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse 
éblouir à l'éclat de tant de Couronnes jointes ensemble. 

Or, voici ce que nous lisons dans les Mémoires de Cas- 
telnau (liv. II, chap. m, éd. Le Laboureur, t. I, p. 32-33) : 

... Philippes Roy d'Espagne qui avoit épousé ladite Reyne 
Marie, moyenna sa liberté [la liberté d'Elisabeth], et la fit sor- 
tir de prison, espérant de l'épouser au cas que Marie mourust 
sans enfans, comme il advint. Et ledit Philippes qui estoit 
pour lors au Pays-bas, envoya des Ambassadeurs en Angle- 
terre, et fit grande instance pour avoir en mariage ladite Eli- 
zabeth, laquelle n'y voulut aucunement prester l'oreille, pour 
n'y avoir point d'affection... Et outre le peu de volonté que 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. IO7 

ladite Reyne avoit de l'épouser, il y avoit encore un grand 
empeschement pour la diversité des religions, joint aussi que 
les Espagnols estoient fort mal voulus des Anglois. 

Si M™« de la Fayette doit assez peu de chose aux 
Mémoires de Castelnau, en revanche elle a mis largement 
à contribution le savant éditeur qui les a commentés. 
Outre qu'elle a trouvé chez lui, comme nous l'avons vu 
plus haut, la plupart des textes de Brantôme qui ont 
passé dans son roman, elle a souvent tiré profit des 
« additions » que Le Laboureur a multipliées, touchant 
surtout les faits et les acteurs du règne de Henri IL 

Quand M"« de la Fayette écrit que « Marie Stuart Reine 
d'Ecosse, qui venoit d'épouser Monsieur le Dauphin, et 
qu'on appelloit la Reine Dauphine, estoit une personne 
parfaite, pour l'esprit et pour le corps » (p. 7), elle se borne 
à résumer d'une façon très générale la notice de Brantôme, 
citée tout au long par Le Laboureur (t. I, p. 545 et suiv.). 
Mais elle ajoute : « Elle avoit esté élevée à la Cour de 
France, elle en avoit pris toute la politesse, et elle estoit 
née avec tant de disposition pour toutes les belles choses, 
que malgré sa grande jeunesse, elle les aimoit, et s'y con- 
noissoit mieux que personne » (p. 7). Et ce trait précis de 
sa « politesse », il lui vient du commentateur : « Elle se 
naturalisa si bien Françoise à la Cour qu'on pouvoit dire 
qu'elle n'estoit pas seulement la plus belle, mais la plus 
polie de tout son Sexe dans la langue et dans la belle 
galanterie, qui estoit alors tout l'ornement de la Cour de 
Henry II » (t. I, p. 547). 

Plus loin, M™^ de la Fayette nous apprend que M. d'An- 
ville, second fils de Montmorency, était « éperduëment 
amoureux de la Reine Dauphine » (p. i3). Brantôme est 
muet sur ce point. Mais Le Laboureur la renseigne, et, 
par un usage de l'anachronisme dont nous avons déjà 
relevé un exemple, elle transpose sous Henri II une pas- 
sion qui ne se produisit qu'à l'époque du veuvage de la 
reine : « ... Depuis qu'elle fut vefve jusques à son retour 
en Escosse, il est vray qu'elle souffrit les inclinations de 



I08 LES SOURCES HISTORIQUES 

quelques seigneurs de la Cour, et entr'autres du sieur de 
Damville depuis Mareschal, Duc de Montmorency et Con- 
nestable de France, et qu'elle déclara qu'elle l'épouseroit, 
si par la mort de sa femme Antoinette de la Marck, fille 
du Duc de Bouillon, ou autrement, il r'entroit en liberté 
de se remarier. Cette passion le fit embarquer avec elle 
pour la conduire en son Royaume... » (t. I, p. 547). 

Le prince de Condé nous est ainsi dépeint (p. 9) : « Le 
Prince de Condé dans un petit corps peu favorisé de la 
nature, avoit une ame grande et hautaine, et un esprit qui 
le rendoit aimable aux yeux mesme des plus belles 
femmes. « Certes, Brantôme a pu servir d'original, lors- 
qu'il écrit du prince [Hommes illustres français^ t. III, 
p. 211) : « Il estoit de fort basse et petite taille, non que 
pour cela il ne fut aussi fort, aussi verd, vigoureux et 
adroit aux armes, et à pied et à cheval, autant qu'homme 
de France, comme je l'ay veu en affaires. Au reste il estoit 
fort agréable, accostable et aymable... » Mais à l'atténua- 
tion des termes autant qu'au fond lui-même, il apparaît 
assez que M™<= de la Fayette a bien plutôt suivi Le Labou- 
reur (t. Ij p. 35o-35i) : « Le Prince de Condé, pauvre en 
biens, encore plus disgracié de la fortune en son corps, et 
avec tout cela le plus gentil Prince, le plus courageux, le 
plus aimable, et le plus aimé, mesme des Dames, qui fut 
en son siècle. » 

C'est encore Le Laboureur qui apprend à M™^ de la 
Fayette que Catherine de Médicis avait foi dans les horo- 
scopes et les prédictions (t. I, p. 291) ; que Lignerolles était 
« un jeune homme d'esprit «, favori de Nemours (t. I, 
p. 809) ; que François de Lorraine, grand prieur de France, 
mourut « dans la fleur de sa jeunesse » (t. I, p. 464); etc. 

Ce sont là de petits détails; mais voici qui est plus 
important. Dans l'entretien de Nemours avec Henri II, il 
est question d'un lord anglais qui fut également aimé 
d'Elisabeth et de Marie Tudor (p. 89-90) : 

Elle [Elisabeth] a aimé le Milord Courtenay il y a déjà 
quelques années. Il estoit aussi aimé de la Reine Marie, qui 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. IO9 

t 

l'auroit épousé du consentement de toute l'Angleterre, sans 
qu'elle connut que la jeunesse et la beauté de sa sœur Elisa- 
beth le touchoient davantage que l'espérance de régner. Vôtre 
Majesté sçait que les violentes jalousies qu'elle en eut, la por- 
tèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler en suitte le 
Milord Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roy 
d'Espagne. Je croy qu'Elizabeth, qui est présentement sur le 
Trône, rappellera bien-tost ce Milord, et qu'elle choisira un 
homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souf- 
fert pour elle, plûtost qu'un autre qu'elle n'a jamais veu. Je 
serois de vôtre avis, repartit le Roy, si Courtenay vivoit 
encore; mais j'ay sçeu depuis quelques jours, qu'il est mort à 
Padouë, où il estoit relégué. 

Les Mémoires de Castelnau (liv. II, chap. m) men- 
tionnent en passant ce milord Courtenay; mais Le Labou- 
reur lui consacre toute une « addition » : Du sieur de Cour- 
tenay^ Anglais, ai^né et recherché en mariage par Marie 
Reine d'Angleterre^ et c'est de là que M"« de la Fayette a 
tiré la substance du précédent passage. Elle a, comme tou- 
jours, allégé, condensé, clarifié le texte du modèle (t. I, 
p. 434-435) : 

Edoûart de Courtenay, Comte de Den et Marquis d'Ex- 
cestre, seigneur tres-accomply, et de plus riche et tres-noble, 
comme celui qui avoit plusieurs alliances avec le sang Royal; 
duquel il avoit l'honneur d'estre descendu par Catherine 
d'Angleterre son ayeule, à cause de laquelle il estoit Cousin 
issu de germain de la Reine Marie et d'Elizabeth sa sœur, 
depuis Reine d'Angleterre, fut pour tant d'illustres qualitez 
désiré pour mary par les deux sœurs. C'estoit aussi le souhait 
de toute l'Angleterre qui demandoit un Roy de sa nation ; 
mais l'esclat des beautez d'Elizabeth qui estoit plus jeune et 
plus spirituelle que sa sœur l'emporta sur le brillant d'une 
Couronne, et sur la politique, qui fit trouver à Marie un plus 
grand party en la personne de Philippe second Roy d'Es- 
pagne qui l'espousa et qui ne l'aima jamais. Le soupçon qu'elle 
eut des amours de Mylord Courtenay et de sa sœur, pour 
laquelle il s'éleva quelque tumulte en Angleterre, mit les deux 
Amans en très-grand danger de leur vie ; et enfin Courtenay 



I 10 LES SOURCES HISTORIQUES 

après avoir esté deux fois en prison quitta le Royaume, et se 
retira en Italie où il mourut à Padouë l'an i555, et en lui 
périt cette illustre branche des Courtenay Comte de Den sur 
le point de se voir couronnée, soit que ce seigneur eut espousé 
Marie, ou qu'ill'eut survescu pour régner avec Elizabeth son 
héritière qui lui succéda l'an i558^. 

Tout un long épisode de La princesse de Clèves (fin de 
la 2^ partie et début de la 3«, p. i3o-i54) raconte la liaison 
de la reine Catherine avec le vidame de Chartres. Distin- 
gué par la reine, qui veut faire de lui son chevalier ser- 
vant et l'unique confident de ses chagrins intimes, le 
vidame, de cœur volage, amoureux sans prudence de plu- 
sieurs cotés à la fois, ne sait point garder la faveur royale; 
il se perd par ses inconstances; la reine, dépitée, irritée, 
lui retire son amour, et par la suite, peut-être à l'instiga- 
tion du cardinal de Lorraine, elle l'abandonne, dans la 
conjuration d'Amboise, à la vengeance de ses ennemis. 
L'invention romanesque tient ici, cela va sans dire, la 
place principale. Mais d'où viennent les éléments histo- 
riques qui se mêlent à la fiction? C'est encore Le Labou- 
reur qui parle en ces termes de Catherine de Médicis (t. I, 
p. 291-292) : « ... Elle n'oublia pas tellement son Sexe, 
qu'on puisse dire qu'elle ait esté exempte de la passion 
qui dominoit à la Cour... Elle eut diverses inclinations, et 

I. Castelnau, dans un court paragraphe, s'est contenté de rappeler 
la passion de Marie Tudor pour ce jeune seigneur qu'illustraient à la 
fois sa royale origine et sa grande beauté. Puis il a conclu : « Mais 
luy n'avoit pas son atfection à la Rcyne Marie, mais bien à Elizabeth 
sa jeune sœur, qui luy portoit beaucoup d'affection, comme l'on 
disoit. Ce que la Reyne Marie ayant découvert, et que plusieurs du 
Royaume d'Angleterre impatiens, et qui tenoient pour chose nouvelle 
d'estre commandez par une femme, jettoient les yeux sur le Milord 
de Courtenay, et eussent bien désiré l'avoir pour Roy, et qu'il épou- 
sast Elizabeth : il délibéra de sortir du Royaume pour éviter le cour- 
roux et animosité de la Reyne Marie, et alla à Venise, où bientost 
après il mourut de poison, comme l'on dit » (t. I, p. 32)^ — On voit 
que cette rédaction est bien plus éloignée du texte du roman que 
celle de Le Laboureur. Une divergence est capitale : pour Castelnau, 
c'est à Venise, non à Padoue, que mourut Courtenay. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. I I I 

entr'autres pour François de Vendosme Vidame de 
Chartres... Je ne veux pas dire que cette amitié ait passe 
les bornes de la galanterie. Outre que c'estoit la mode, 
par ce qu'il n'y avoit gueres de Dames qui n'eussent leurs 
Chevaliers, c'estoit un moyen de s'asseurer de personnes 
qui la servissent par le plus puissant de tous les engage- 
mens. » C'est aussi chez Le Laboureur, parlant du vidame 
de Chartres (t. I, p. 466), que se trouve notée, comme un 
trait de son caractère, cette « inconstance qui le rendit 
amoureux de toutes les Dames de la Cour ». Et c'est Le 
Laboureur enfin (t. I, p. 466) qui rapporte sa disgrâce et 
sa ruine finale, « soit que la Reine eut conceu quelque 
aversion de sa conduite, ou que le Cardinal [de Lorraine] 
se deffiat de quelque retour' ». 

Nous n'avons pas épuisé la somme des emprunts de 
M™^ de la Fayette à l'éditeur de Castelnau; mais on peut 
juger par ce qui précède que sa dette envers lui n'est guère 
moindre qu'envers Brantôme. 

I. Citons en note les deux textes : 

Additions, t. I, p. 465-466. Princesse de Clèves, p. 154. 

« François de Vendosme... « Pour le Vidame de Cliartres, 
croyoit n'avoir point besoin des il fut ruiné auprès d'elle, et soit 
bonnes grâces du Cardinal de que le Cardinal de Lorraine se 
Lorraine; puis qu'il avoit mesme fust déjà rendu Maistre de son 
négligé de profiter de celles de esprit, ou que ra%'anture de cette 
la Reine Catherine, qu'il avoit Lettre qui luy fit voir qu'elle 
long temps servie par une pure estoit trompée, luy aidast à dé- 
inclination, je ne sçay pas si ce mesler les autres tromperies que 
Cardinal l'en éloigna, ou si lui- le Vidame luy avoit déjà faites; 
mesme il lui quitta la place pour il est certain, qu'il ne pût jamais 
satisfaire à son inconstance qui se raccommoder sincèrement 
le rendit amoureux de toutes les avec elle. Leur liaison se rom- 
Dames de la Cour. Quoy qu'il en pit, et elle le perdit ensuitte à la 
soit cela aida beaucoup à sa conjuration d'Amboise où il se 
ruine, soit que la Reine eut trouva embarrassé. » 
conceu quelque aversion de sa 
conduite, ou que le Cardinal se 
deffiat de quelque retour. » 

Le trait final du second texte, sur la conjuration d'Amboise, ne se 
trouve pas dans Le Laboureur : il est tiré d'un passage de Brantôme 
sur le vidame de Chartres, inséré par Le Laboureur, t. I, p. 471. 



112 LES SOURCES HISTORIQUES 

III. 

L' « Histoire de France » de Pierre Matthieu. 

Avec les Mémoires où revit l'époque des derniers Valois, 
l'auteur de La princesse de Clèves a consulté des His- 
toires de France. Elle en a mis deux à contribution : celle 
de Pierre Matthieu et celle de Mézeray. 

L'ouvrage de Pierre Matthieu, publié dix ans après sa 
mort par les soins de son fils Jean-Baptiste, n"a jamais eu 
qu'une édition. Il a vu le jour à Paris, en i63i, sous ce 
titre : Histoire de France souhs les règnes de François /6^ 
Henry //. François //. Charles IX. Henry HI. Henry IV. 
Louys XHI (2 vol. in-fol.). L'histoire des Valois est au 
tome I". 

Ce vieil ouvrage est loin d'avoir perdu toute valeur; il 
mériterait, croyons-nous, une étude particulière. L'auteur, 
« historiographe du Roy », se fait de son devoir une haute 
opinion; il est soucieux d'exactitude% et de nos jours on 
peut encore le consulter avec profit 2. 

M™« de la Fayette l'a beaucoup pratiqué pour sa part, 
et son roman lui doit de très curieux détails. Laissons 
pour l'instant de côté deux ou trois menus faits dont on 
ne peut dire avec certitude s'ils viennent de lui ou de 
Mézeray. C'est de lui que dérivent quelques indications et 
quelques anecdotes dont nous avons en vain cherché l'ori- 
gine ailleurs. 

C'est ainsi, par exemple, que la phrase sur « Madame 

1. « J'ay recueilly soigneusement les paroles des Roys, recherché 
les discours des Officiers de la Gorone, et des premiers du Conseil, 
veu les originaux des traictez, des instructions, des lettres, des advis 
de plusieurs grandes et importantes actions, en un mot je ne dis 
rien sans preuve ny fondement » {Advertissement). Il ajoute, non 
sans emphase : « Je donne quelque chose au temps, rien à la pas- 
sion, tout à la vérité. » 

2. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XIII, p. 226, le qualifie « un 
historien qui n'est pas exempt de faux goût, mais qui a des por- 
tions de vie et de vérité ». 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. Il3 

Diane fille du Roy, et d'une Dame de Piedmont, qui se fit 
Religieuse aussi-tost qu'elle fut accouchée » (p. ii), est la 
reproduction presque textuelle de cette manchette de 
Pierre Matthieu [p. 34, en marge, à droite) : « Diane fille 
naturelle du Roy, et d'une Dame qui aussi tost qu'elle en 
fut accouchée se rendit Religieuse. » Matthieu ne dit pas, 
il est vrai, que cette dame fût de Piedmont. Mais ce der- 
nier renseignement, M""^ de la Fayette le tient du 
P. Anselme^ dont nous verrons qu'elle a feuilleté, pour 
les questions généalogiques, V Histoire de la maison 7'oyale 
de France (Paris, 1674). 

La 3<= partie du roman se termine sur ce tableau (p. 202) : 
« Si-tost qu'il [Henri II] fut expiré au Chasteau des Tour- 
nelles, le Duc de Ferrare, le Duc de Guise et le Duc de 
Nemours conduisirent au Louvre la Reine Mère, le Roy 
et la Reyne sa femme. Monsieur de Nemours menoit la 
Reine Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se 
recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que 
c'estoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir 
qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce 
compliment. » Mettons à part la réflexion finale, où l'écri- 
vain, dans l'interprétation d'un geste, nous découvre une 
fois de plus son acuité psychologique. Le reste est de 
Pierre Matthieu, qui raconte en ces termes les débuts du 
roi François II (p. 208) : « Si tost que son Père eut rendu 
l'esprit : le Duc de Guise, le Cardinal de Ferrare, Alfonse 
Duc de Ferrare, et lacques de Savoye, le firent monter en 
Carrosse, et le menèrent au Louvre. La Royne Mère y alla 
aussi accompagnée du Duc de Nemours, et elle eut le 
jugement si presant en ceste violente douleur, que voulant 
monter en Carrosse, elle se souvint qu'elle estoit descen- 

I. Au nombre des enfants naturels de Henri II, le P. Anselme 
mentionne (t. I,p. 144) « Diane, légitimée de France, Duchesse 
d'Engoulesme, née de Philipe des Ducs, Damoiselle de Cosny en 
Piémont ». Il est curieux de constater que M"'" de la Fayette n'a pas 
tenu compte de cette note du P. Anselme sur Philippe Duc : « Elle 
vivoit encore le i. Juillet 1572. et ne se fit pas Religieuse comme a 
crû P. Mathieu. » 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. ' 8 



114 ^^^ SOURCES HISTORIQUES 

due d'un degré, et pour ce ne voulut retarder de faire voir 
qu'elle ne l'ignoroit, et prenant la Royne par la main, luy 
dit, Madame c'est à vous de marcher maintenant la pre- 
mière. » 

Mi'= de Chartres, la future princesse de Clèves, est à 
peine arrivée à la cour qu'elle gagne l'amitié de la reine 
dauphine. Dans une heure de confidence, Marie Stuart 
lui dévoile ses tristesses, la haine dont elle est l'objet à la 
fois de la part de la reine Catherine et de la favorite Diane 
de Poitiers; et de cette haine, elle lui apprend la raison 
première (p. 3o-3i) : 

... Elles ne me haïssent qu'à cause de la Reine ma mère, qui 
leur a donné autrefois de l'inquiétude et de la jalousie. Le 
Roy en avoit esté amoureux avant qu'il le fust de Madame de 
Valentinois; et dans les premières années de son mariage, 
qu'il n'avoit point encore d'enfans, quoy qu'il aimast cette 
Duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser 
la Reine ma mère. Madame de Valentinois qui craignoit une 
femme, qu'il avoit déjà aimée, et dont la beauté et l'esprit pou- 
voient diminuer sa faveur, s'unit au Connestable, qui ne sou- 
haitoit pas aussi que le Roy épousast une sœur de Messieurs 
de Guise : Ils mirent le feu Roy dans leurs sentimens, et quoy 
qu'il haïst mortellement la Duchesse de Valentinois, comme il 
aimoit la Reine, il travailla avec eux pour empescher le Roy 
de se démarier; mais pour luy ôter absolument la pensée 
d'épouser la Reine ma mère, ils firent son mariage avec le 
Roy d'Escosse, qui estoit veuf de Madame Magdelaine sœur 
du Roy, et ils le firent parce qu'il estoit le plus prest à con- 
clure, et manquèrent aux engagemens qu'on avoit avec le Roy 
d'Angleterre, qui la souhaitoit ardemment. Il s'en falloit peu 
mesme que ce manquement ne fist une rupture entre les deux 
Rois. Henry VIII. ne pouvoit se consoler de n'avoir pas épousé 
la Reine ma mère, et quelque autre Princesse Françoise qu'on 
luy proposast, il disoit toujours qu'elle ne remplaceroit jamais 
celle qu'on luy avoit ôtée. Il est vray aussi que la Reine ma 
mère estoit une parfaite beauté, et que c'est une chose remar- 
quable, que veuve d'un Duc de Longueville, trois Rois ayent 
souhaité de l'épouser; son malheur l'a donnée au moindre, et 
l'a mise dans un Royaume où elle ne trouve que des peines... 



DE LA PRINCKSSK DE CLKVES. Il5 

Comme toujours, c'est à M^^^ de la Fayette qu'appar- 
tient la psychologie. Mais elle y mêle de l'histoire : 
d'après la page e|ui précède, Marie de Lorraine, sœur des 
Guises, veuve d'un duc de Longueville, avant d'épouser 
Jacques V, roi d'Ecosse, avait failli d'abord épouser le 
dauphin de France, puis Henri VIII, roi d'Angleterre. 
Où M'"'= de la Fayette est-elle allée chercher ces faits, d'or- 
dinaire assez peu connus ? Nous n'en trouvons la trace que 
dans Pierre Matthieu. Avec cet art de réduction dont elle 
a le secret, elle a fondu ici deux passages très différents 
du vieil historiographe. Le premier est relatif au mariage, 
longtemps stérile, du futur Henri II avec Catherine de 
Médicis (p. 207) : 

... L'ennuy de l'attente lassant l'espérance, on fut sur le 
point de changer le mariage en divorce. Geste Princesse [Cathe- 
rine] s'estoit rendue si agréable au Roy François L que sa 
faveur et son Autorité ne luy manquèrent pour destruire ce 
Conseil, disant que c'estoit cruauté de se deffaire d'une Femme 
vertueuse et sage, et sottise d'en supporter une vitieuse : mais 
le Mary pour le désir d'estre Père, et conserver son nom et sa 
Coronne à sa postérité, eut bien tost consommé sa patience, si 
elle n'eust esté renouvellée et entretenue par les persuasions du 
Connestable, et de la Duchesse de Valentinois... Le Connestable 
sçavoit bien que le Roy aymoit la Sœur du Duc de Guise, qui 
fut depuis Roync d'Escosse, et apprehendoit que si ce mariage 
estoit deffait il ne l'espousast, et que ceste alliance eslevant la 
Maison de t.orraine n'abaissast la sienne : la Duchesse de 
Valentinois avoit interest qu'il demeurast en cest estât, parce 
que n'aymant point la Roync sa Femme, elle possedoit entiè- 
rement le cueur de ce Prince, et prevoyoit bien que s'il avoit 
la liberté d'en prendre une autre, il en choisiroit une qui auroit 
et plus de jeunesse, et plus de beauté qu'elle, et s'il en avoit 
des enfans, les affections de son cueur qui n'estoient que pour 
elle seroient partagées, et l'on tireroit tant de ruisseaux de 
ceste rivière qu'elle n'auroit plus assez d'eau pour porter le 
Vaisseau de sa fortune et de ses amours. 

Quant au second passage concernant Henri VIII, on 
peut le lire 200 pages plus haut (p. 27-28) : 



Îl6 LES SOURCES HISTORIQUES 

... 11 desiroit ardemment d'espouser Marie de Lorraine 
Vefve du Duc de Longueville, en fit grande instance, et après 
elle il rechercha sa sœur Louyse qui fust mariée au Prince 
de Cimay. Ses plus confidens serviteurs disoient à l'Ambassa- 
deur du Roy que c'estoit le vray moyen de perpétuer la Paix, 
de rompre les pratiques que l'Empereur fit en Angleterre 
après la mort de la Royne Catherine. Ce qu'il dit à Castillon 
Ambassadeur du Roy sur ce sujet mérite d'estre icy, parce 
qu'il n'a point esté dit ailleurs, et que cest [c'est] une évidente 
preuve de la simplicité et franchise de ce temps là, et que 
je l'ay tiré de l'Original : Comme cestui cy l'asseuroit de la 
constance et sincérité de l'affection du Roy, il respondit : le 
ne sçay comme le croire, car encores que depuis le commen- 
cement de mon règne j'aye plus cherché de bien entretenir la 
paix et l'amitié entre le Roy mon frère et moy, qu'avec nul 
autre Prince du monde, et mesmes jusques à vouloir prendre 
femme en France, neantmoins il a tousjours préféré à moy le 
Pape et le Roy d'Escosse mes ennemis. L'ambassadeur res- 
pond. Pour le Pape la raison le veut : Et quant au Roy d'Es- 
cosse, Madame de Longueville luy estoit promise avant la 
mort de la Royne vostre femme, et pour recompense le Roy 
vous offre celle qu'il vous plaira choisir en son Royaume de 
quelque estât ou maison qu'elle soit : C'est bien se mettre à la 
raison de vouloir bailler pour une le choix de cent mille. Ouy, 
dit le Roy d'Angleterre, mais celle là est d'une si gente race 
qu'on n'en trouve pas tousjours de telle... 

Nous avons gardé pour la fin remprunt le plus direct et 
le plus significatif. Il s'agit de l'annonce du tournoi qui 
doit marquer solennellement le double mariage du roi 
d'Espagne avec Madame Elisabeth et du duc de Savoie 
avec Madame Marguerite. Cet endroit du roman est d'un 
style tout spécial : il semble que l'auteur, pour donner à 
son œuvre un peu de la couleur du temps, ait mis quelque 
coquetterie à conserver exactement, si mystérieux qu'en fût 
le sens pour la masse des lecteurs, les termes de tournoi, 
les expressions techniques. Mais ces termes mêmes et ces 
expressions, le texte qui les fournissait à M™« de la Fayette, 
c'est encore Pierre Matthieu, dont le goût déclaré pour 
les pièces originales s'accuse ici par la reproduction fidèle 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



117 



des lettres patentes du tournoi'. En s'inspirant de son 
modèle, elle a remplacé par combat le mot emprise, qu'elle 
a jugé trop vieux, et, pour le reste, elle a simplement 
abrégé quelques phrases un peu longues : 



Histoire de France, 
p. 203-204. 

Le pas est ouvert par sa 
Majesté tres-Chrestienne. Et 
par les Princes de Ferrare, 
Alphonse d'Est, François de 
Lorraine Duc de Guise, Pair 
et Grand Chambellan de Fran- 
ce, et lacques de Savoye Duc 
de Nemours, tous Chevaliers 
de l'Ordre, pour estre tenu 
contre tous venans deuëment 
qualifiés, à commencer au 
quinziesme jour de luin pro- 
chain, et continuer jusques à 
l'accomplissement et effect des 
emprises et articles qui s'en- 
suivent. La première emprise 
à cheval, en lice, en double 
pièce, quatre coups de lance, 
et un pour la Dame. La se- 
conde emprise, à coups d'es- 
pee à cheval, un à un, ou 
deux à deux, à la volonté des 
Maistres du Camp. La troi- 
siesme emprise à pied, trois 
coups de picque, et six d'es- 
pee, en harnois d'homme de 



Princesse de Cl'eves, 
p. 113-114. 

L'on fit publier par tout le 
Royaume, qu'en la Ville de 
Paris le pas estoit ouvert au 
quinzième Juin, par Sa Ma- 
jesté Tres-Chrêtienne, et par 
les Princes Alphonse d'Est Duc 
de Ferrare, François de Lor- 
raine Duc de Guise , et Jac- 
ques de Savoye Duc de Ne- 
mours, pour estre tenu contre 
tous venans, à commencer le 
premier combat à cheval en 
lice, en double pièce, quatre 
coups de lance, et un pour les 
Dames. Le deuxième combat 
à coups d'épée, un à un, ou 
deux à deux, à la volonté des 
Maistres du Camp. Le troi- 
sième combat à pied, trois 
coups de piques et six coups 
d'épées; que les tenans four- 
niroient de lances, d'épées, et 
de piques, au choix des as- 
saillans; et que si en courant 
on donnoit au cheval, on se- 
roit mis hors des rangs. Qu'il 



I. Cf. La publication des emprises du tournoy qui doibt estre faict 
à Paris, ville capitale du royaume de France, pour la solennité des 
treslieureux mariages du Roy Catholique, avec madame Eli:^abeth, fille 
aisnée du Roy Tresclirestien : Et du Duc de Savoye, avec madame 
Marguerite de France. Publié audict lieu par les Heraux d'armes de 
France. Paris, Gilles Corrozet, ôSg, in-4°, et Lyon, Benoist Rigaud, 
i559, in-8° (Bibl. nat., Lb^i. g(3 et 97). 



ii8 



LES SOURCES HISTORIQUES 



pied. Fourniront lesdits Te- 
nans de lances de pareille lon- 
gueur et grosseur, d'espees et 
picques au choix des Assail- 
lans, et si en courant aucun 
donne au cheval, il sera mis 
hors des rangs, sans plus y 
retourner, et à tout ce que 
dessus seront ordonnez qua- 
tre Maistres du Camp pour 
donner ordre à toutes choses. 
Et celuy des assaillans qui 
aura le plus rompu et le mieux 
faict aura le prix dont la va- 
leur sera à la discrétion des 
luges : Pareillement qui aura 
le mieux combattu à l'espee 
et à la picque, aura aussi le 
Prix à la discrétion desdits 
luges : Seront tenus lesdits As- 
saillans tant de ce Royaume 
comme Estrangers, de venir 
toucher à l'un des Escus qui 
seront pendus au Perron au 
bout de la Lice, selon les sus- 
dites emprises, ou toucher à 
plusieurs d'iceux à leur choix, 
ou à tous s'ils veulent, et là 
trouveront un Officier d'armes 
qui les recevra pour les en- 
rooller selon qu'ils viendront, 
et les Escus qu'ils auront tou- 
chez. Seront tenus les Assail- 
lans d'apporter ou faire ap- 
porter par un Gentil-homme, 
audit Officier d'armes, leur Es- 
cu armoyé de leurs armoyries, 
pour iceluy pendre audit Per- 
ron* trois jours durant avant 
le commencement dudit Tour- 
noy, et en cas qu'ils n'appor- 



y auroit quatre Maistres du 
Camp pour donner les ordres, 
et que ceux des assaillans qui 
auroient le plus rompu et le 
mieux fait, auroient un prix 
dont la valeur seroit à la dis- 
crétion des Juges; que tous les 
assaillans, tant François qu'Es- 
trangers, seroient tenus de ve- 
nir toucher à l'un des Escus qui 
seroient pendus au Perron au 
bout de la lice, ou à plusieurs, 
selon leur choix; que là ils 
trouveroient un Officier d'ar- 
mes qui les recevroit pour les 
enroller selon leur rang et 
selon les Escus qu'ils auroient 
touchez; que les assaillans se- 
roient tenus de faire apporter 
par un Gentilhomme leur Es- 
cu, avec leurs armes, pour le 
pendre au Perron trois jours 
avant le commencement du 
Tournoy, qu'autrement ils n'y 
seroient point receus sans le 
congé des tenans. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. ÏIÇ 

tent ou envoyant leursdits Es- 
cus, ne seront reçeus au Tour- 
noy sans le congé des Tenans. 

IV. 

L' « Histoire de France » 
ET l' « Abrégé chronologique » de Mézeray. 

Pqur contrôler et compléter VHistoire de Pierre Mat- 
thieu, M'"^ de la Fayette ne pouvait pas manquer de 
consulter le grand ouvrage de son glorieux contempo- 
rain, François Eudes de Mézeray, membre de l'Aca- 
démie Française depuis 1648 et secrétaire perpétuel depuis 
1675'. Sous ce titre : Histoire de France, depuis Fara- 
mond jusqu'à maintenant, il avait vu le jour à Paris, de 
1643 à i65i, en 3 vol. in-fol., •magnifiquement illustrés de 
portraits gravés au burin. « Il faut, a dit Sainte-Beuve-, 
avoir sous les yeux la première édition de VHistoire de 
France de Mézeray pour s'en expliquer le succès. Le pre- 
mier tome parut en 1643, le second en 1646, le troisième 
en i65i. L'auteur se forme sensiblement à mesure qu'il 
les écrit : la tin du tome premier, à partir de Philippe le 
Bel et surtout de Charles V et Charles VI, devient fort 
nourrie et fort pleine; le second volume, qui commence à 
Charles VII et qui finit avec Charles IX, est constamment 
soutenu; le troisième, qui comprend le seul règne de 
Henri III et celui de Henri IV jusqu'à la paix de Vervins, 
est excellent. » C'est cette première édition que M^^^ de la 
Fayette a connue et maniée, la seconde n'ayant paru qu'en 
i685. 

Mais après avoir publié sa monumentale Histoire, 
Mézeray l'a reprise et réduite, et, pour le commun des 
lecteurs, il a donné lui-même en 1G68 un Abrégé chrono- 

1. Sur la valeur de Mézeray, cf. Aug. Thierry, Lettres sur l'his- 
toire de Fiance, début de la quatrième lettre (1820), et surtout 
Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. VIII (deux articles de i853). 

2. Causeries du Lundi, t. VIII, p. 2o3. 



120 LES SOURCES HISTORIQUES 

logique^ ou Extraict de l'Histoire de France (Paris, 3 vol. 
in-4°)^ Cet Abrégé, très différent de l'œuvre primitive, 
l'auteur de La princesse de Clèves l'a pratiqué conjointe- 
ment avec la grande Histoire^ sans qu'on puisse bien voir 
ni pour quelles raisons ni d'après quels principes elle use 
à la fois de ces deux ouvrages. 

Nous avons dit un peu plus haut qu'il était parfois 
malaisé de distinguer dans le roman ce qui venait de Méze- 
ray ou de Matthieu. Nous en citerons un exemple. Dans 
le récit de la mort de Henri II, presque tout entier tiré de 
Brantôme, s'insère un passage qui n'a pas chez lui son 
point de départ : « Si-tost que l'on eust porté le Roy dans 
son lit, et que les Chirurgiens eurent visités sa playe, ils la 
trouvèrent très -considérable... Le Roy d'Espagne, qui 
estoit lors à Bruxelles, estant averty de cet accident, envoya 
son Médecin qui estoit un homme d'une grande réputa- 
tion ; mais il jugea le Roy sans espérance » (p. 200). La 
source ici peut être double^ : 

Histoire de Matthieu, Histoire de Mézeray, 

t. I, p. 2o5. t. II, p. 720. 

Le Roy Philippe en estant Tous les plus habiles Chi- 

adverty envoya en diligence rurgiens furent incontinent 
Vesale son premier Médecin : appeliez pour le secourir : 
quand il l'eut veu, il dit que mesme le Roy Philippe en 
c'estoit une blessure de Chi- ayant receu la nouvelle y en- 
ron, c'est à dire irrémédiable, voya en poste des Pays-bas 

André Vesale. Mais la bles- 
sure estoit sans remède. 

Assez peu soucieuse de la chronologie, M™« de la 

1. Cet Abrégé chronologique, moins volumineux et plus accessible, 
eut deux réimpressions du vivant de l'auteur (Amsterdam, 1673, 6 vol. 
pet. in-S"; Paris, 1676, 8 vol. in-12). Dans l'incertitude où nous 
sommes de l'édition utilisée par M"' de la Fayette, nous renverrons 
à la première (1668). 

2. Voyez aussi le paragraphe sur les pourparlers de Cercamp, 
Princesse de Clèves, p. 14. Cf. Histoire de Matthieu, t. I, p. igo; 
Histoire de Mézeray, t. II, p. 698 et 705. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 121 

Fayette, quand par hasard elle cite une date, l'a deman- 
dée aux historiens. Matthieu (t. I, p. 192) et Mézeray (t. II, 
p. 711) lui ont appris que le mariage du duc de Lorraine 
avec Madame Claude de France fut résolu « pour le mois 
de Février » [iSSg] (p. 38). Mais ils ne sont pas toujours 
d'accord. La rupture des pouparlers de Cercamp est datée 
par Matthieu (t. I, p. 190) de la fin de novembre [i558], 
par Mézeray (t. II, p. 707) du début de décembre. M^^ de 
la Fayette (p. 16) suit le premier, non le second. Qui dira 
la raison de cette préférence? 

Ce qu'elle doit en propre à son contemporain reste 
encore considérable. Sainte-Beuve admirait vivement le 
portrait que Mézeray nous a tracé de Catherine de Médi- 
cis'. M™« de la Fayette, que pouvait séduire et tromper 
l'hyperbolique notice de Brantôme, reproduite par Le 
Laboureur, a finement eu l'intuition que la vérité de l'his- 
toire, c'était la reine ambitieuse et dissimulée que Méze- 
ray nous a dépeinte. Elle la présente au lecteur dès^ le 
début de son roman (p. 6) : 

L'humeur ambitieuse de la Reine luy faisoit trouver une 
grande douceur à régner; il sembloit qu'elle souffrist sans 
peine l'attachement du Roy pour la Duchesse de Valentinois, 
et elle n'en témoignoit aucune jalousie ; mais elle avoit une 
si profonde dissimulation, qu'il estoit difficile de juger de ses 
sentimens, et la politique l'obligeoit d'approcher cette Duchesse 
de sa personne, afin d'en approcher aussi le Roy. 

Pas un trait de cette peinture qui ne vienne de Mézeray 
(t. II, p. 733-734) : 

... Elle vid partager ses affections avec ses rivales, spéciale- 
ment avec la Valentinois : avec laquelle sa prudence sceut si 
bien s'accommoder qu'elle ne donna jamais sujet à son mary 
de s'aliéner entièrement d'elle... Pour son esprit, il estoit 



I. Causeries du Lundi, t. VIII, p. 214-215. Il écrit notamment : « La 
Catherine de Médicis, telle qu'elle se présente et se développe chez 
Mézeray en toute vérité, est faite pour tenter un moderne. » 



122 LES SOURCES HISTORIQUES 

extrêmement subtil, caché, plein d'ambition, et d'artifices, qui 
sçavoit s'accommoder avec toutes sortes de personnes, dissi- 
muler dans les rencontres, et conduire ses desseins avec une 
incroyable patience... 

C'est encore de Mézeray que provient l'anecdote, deux 
fois rappelée (p. 46 et 2o5), de la reine vindicative qui ne 
pardonne pas au connétable de Montmorency d'avoir osé 
dire à son roi « que de tous ses enfans il n'y avoit que les 
naturels qui luy ressemblassent »'. 

Dans le tableau qu'elle nous trace de la cour de Henri II, 
M™e de la Fayette marque d'un trait spécial le crédit sin- 
gulier de la favorite et des favoris, et, — malgré l'appa- 
rente union, — les sourdes jalousies, les secrètes intrigues, 
les menées ambitieuses qui opposent les uns aux autres 
Diane de Poitiers, les Guises et le connétable (p. 11) : 

Le Roy se reposoit sur luy [le connétable] de la plus grande 
partie du gouvernement des affaires, et traitoit le Duc de 
Guise et le Mareschal de saint André, comme ses Favoris. 
Mais ceux que la faveur, ou les affaires approchoient de sa 
personne, ne s'y pouvoient maintenir qu'en se soumettant à la 
Duchesse de Valentinois ; et quoy qu'elle n'eust plus de jeu- 
nesse, ny de beauté, elle le gouvernoit avec un empire si absolu, 
que l'on peut dire qu'elle estoit maîtresse de sa personne et de 
l'Estat. 

Ce passage présente, avec ce qu'on lit de Henri II dans 
VAbrégé chronologique^ une telle ressemblance d'idées et 

I. L'anecdote est deux fois dans Mézeray : 1° Histoire de France, 
t. II, p. 748 : « La Reyne mère le traitta bien plus rudement, luy 
reprochant qu'il l'avoir taxée en son honneur auprès du feu Roy, et 
qu'il luy avoit dit qu'aucun de ses enfans ne luy ressembloit, sinon 
sa fille bastarde. » — 2° Abrégé chronologique, t. III, p. 98g : « La 
Reyne Mère obligea le Roy [François IIJ de congédier le Connes- 
table, et de sa part elle luy fit reproche qu'il avoit dit que de tous 
les enfants du Roy Henrj^, il n'y avoit qu'une fille naturelle qui luy 
ressembloit. » Le premier passage de M""' de la Fayette (p. 45) rap- 
pelle davantage la phrase de VAbrégé, le second (p. 2o5) celle de 
l'Histoire. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. I2'3 

même de forme, qu'il est difficile de croire que la source 
n'en soit pas là. Voici le texte de V Abrégé (t. II, p. gSS) : 

Le Gonnestable de Montmorency, qu'il rappella aussi-tost à 
la Cour', François Comte d'Aumale, qui fut Duc de Guise 
après la mort de son pare, et lacques d'Albon Sainct André, 
qu'il fit Mareschal de France, eurent la meilleure part dans 
ses bonnes grâces. Il consideroit le premier comme son prin- 
cipal Ministre, les deux autres comme des Favorits : mais tous 
et la Rcyne mesme, ployoient devant sa maistresse; C'estoit 
Diane de Poitiers veuve de Louis de Brezé, et qu'il avoit 
faite Duchesse de Valentinois. Elle se mesloit de tout, elle 
pouvoit tout. 

Un autre passage du même Abrégé (t. II, p. 979) '^ semble 
bien avoir inspiré la page du roman (p. 11-12) où nous 
voyons le connétable « aspirer » à l'alliance de Diane, en 
négociant le mariage de son lils d'Anville avec M"'= de la 
Marck, petite-fille de la favorite. Mais ici, l'emprunt fait 
à V Abrégé se complique aussitôt d'un autre emprunt fait 
à VHistoire^ et ce dernier est plus typique : 

... Le Gonnestable — écrit Mme de la Fayette (p. 12) — ne se 
trouvoitpas encore assez appuyé, s'il ne s'asseuroit de Madame 
de Valentinois, et s'il ne la separoit de Messieurs de Guise, 
dont la grandeur commençoit à donner de l'inquiétude à cette 
Duchesse. Elle avoit retardé autant qu'elle avoit pu, le mariage 
du Dauphin avec la Reine d'Escosse : La beauté et l'esprit 
capable et avancé de cette jeune Reine, et l'élévation que ce 
mariage donnoit à Messieurs de Guise, luy estoient insupor- 
tables. Elle haïssoit particulièrement le Gardinal de Lorraine; 

1. Cf. La princesse de Clèves, p. 11 : « Le Roy avoit toujours aimé 
le Gonnestable, et si-tost qu'il avoit commencé à régner, il l'avoit rap- 
pelle de l'exil où le Roy Fançois premier l'avoit envoyé. » Cette 
phrase suit immédiatement le passage que nous venons de citer. 

2. « On tient que ce Seigneur [le connétable] ayant eu advis que 
l'affection du Roy en son endroit se ralentissoit fort, l'avoit réchauf- 
fée par le crédit de la Duchesse de Valentinois, en recherchant son 
alliance, et traittant le mariage de son fils Banville avec Antoinette 
fille de Robert de la Mark et de Françoise de Brezé, qui estoit fille 
de cette Duchesse. » 



124 LES SOURCES HISTORIQUES 

il luy avoit parlé avec aigreur, et mesme avec mépris; elle 
voyoit qu'il prenoit des liaisons avec la Reine; de sorte que le 
Connestable la trouva disposée à s'unir avec luy, et à entrer 
dans son alliance, par le mariage de Mademoiselle de la Marck 
sa petite fille, avec Monsieur d'Anville son second fils... 

Tout ce passage n'est qu'une reprise arrangée de cet 
autre de Mézeray {Histoire^ t. II, p. 699) : 

La Duchesse de Valentinois estoit désormais au guet pour 
empescher Guise d'empiéter davantage dans la faveur. Car 
tout considéré, elle aymoit mieux le Connestable plus modéré, 
lequel s'estoit tousjours assez bien accommodé avec elle; et 
d'ailleurs redoutoit l'ambition des Princes Lorrains. Avec cela, 
comme elle s'estoit efforcée de retarder le mariage du Dau- 
phin avec Marie Stuart leur nièce, pource qu'elle redoutoit 
l'esprit de cette jeune Princesse, le Cardinal s'estoit ligué avec 
la Reync contre elle, et l'avoit une fois traittée de paroles fort 
hautes. C'est pourquoy, afin de s'unir d'un lien plus estret avec 
les Montmorencys, elle traitta deslors secrètement de donner 
à Henry second fils du Connestable une sienne petite fille, 
qui estoit du mariage d'une de ses filles, avec le feu Mareschal 
de Bouillon. 

Si M'ne de la Fayette a profité de Mézeray pour sa pein- 
ture des intrigues de la cour de Henri II, c'est encore à lui 
seul qu'elle doit le récit des débuts de son siiccesseur. La 
dernière partie du roman commence par un exposé de la 
révolution politique qui marqua l'avènement de Fran- 
çois II (p. 2o3-2o5). Les éléments en sont tirés de VHistoire 
de France^ dont M™« de la Fayette a résumé brièvement 
cinq ou six grandes pages (t. II, p. 744-750), mais en la 
suivant pas à pas. On ne saurait songer à transcrire ici 
tous les textes. Il nous suffira d'un exemple, que nous 
prenons court à dessein : 

Histoire de France, Princesse de Cleves, 

t. II, p. 744. p. 203-204. 

... Si tost que Henry eut Le Cardinal de Lorraine 

rendu l'esprit, ils [les Guises] s'estoit rendu maistre absolu 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 12$ 

emmenèrent le jeune Roy et de l'esprit delà Reyne mère..., 

sa mère au Chasteau du Lou- de sorte que si-tost que le Roy 

vre, à l'autre bout de la Ville, fut mort, la Reine ordonna au 

Et pour prendre pied à leur Gonnestable de demeurer aux 

aise auprès de luy, firent lais- Tournelles auprès du Corps 

ser ordre au Gonnestable de du feu Roy, pour faire les Ce- 

demeurer à la garde du corps, remonies ordinaires. Cette 

comme sa charge de Grand- Commission l'èloignoit de 

Maistre l'y obligeoit, afin que tout, et luy ostoit la liberté 

cette commission l'attachant là d'agir, 
nécessairement durant trente 
jours il fust esloigné de la 
Cour, en estant si prés. 



Le p. Anselme et Th. Godefroy. 

Au P. Anselme, auteur d'une Histoire de la maison 
royale de France et des grands officiers de la couronne 
(Paris, 1674, 2 vol. in-4°), M'"^ de la Fayette a demandé 
d'abord quelques renseignements généalogiques. Le plus 
curieux de tous est celui qui concerne la famille de Clèvcs. 
Si l'héroïne du roman, M"^ de Chartres, est — comme 
sa mère — un personnage d'invention, le prince qu'elle 
épouse, en revanche, a bien réellement existé. « Le Duc 
de Nevers, dont la vie estoit glorieuse par la guerre, et par 
les grands emplois qu'il avoit eus, quoy que dans un âge 
un peu avancé, faisoit les délices de la Cour. Il avoit trois 
fils parfaitement bien faits; le second qu'on appelloit le 
Prince de Cleves, estoit digne de soutenir la gloire de son 
nom, il estoit brave et magnifique, et il avoit une pru- 
dence qui ne se trouve gueres avec la jeunesse » (p. 9). 
Ainsi, le prince aux nobles sentiments, dont l'auteur a su 
faire une si sympathique figure, est le second des trois fils 
du duc de Nevers. Où M^^^ de la Fayette a-t-elle trouvé 
ces trois fils ? Brantôme et Le Laboureur n'en mentionnent 
que deux. Mais le P. Anselme présente ainsi (t. I, p. 288) 
la descendance de François de Clèves, duc de Nevers, 



126 LES SOURCES HISTORIQUES 

et de Marguerite de Bourbon : « De cette alliance sor- 
tirent François de Cleves II. du nom, Duc de Nevers, né 
le 3i. de Mars iSSg. et mort le jour de la Bataille de 
Dreux d'un coup de Pistolet que luy lâcha par imprudence 
l'un de ses Gentilshommes l'an i562; Jacques^ Duc de 
Nevers, né le premier d'Octobre 1544. et mort sans lignée 
à Montigny prés de Lyon le 6. de Septembre 1 364 ; Hemy, 
Comte d'Eu, mort sans alliance. » C'est donc Jacques de 
Clèves, le second des trois fils, que le roman met en scène 
sous le nom de prince de Clèves. Mais M"'^ de la Fayette 
n'use pas du prénom, et le seigneur que l'histoire fait 
mourir sous Charles IX, le 6 septembre 1664, meurt chez 
elle de chagrin, quatre ans plus tôt, sous François II. Elle 
n'en est pas, nous le savons, à un anachronisme près. — 
La même insouciance à l'égard des dates lui fait écrire un 
peu plus loin (p. 22) que l'aîné des Clèves, alors comte 
d'Eu, « venoit d'épouser une personne proche de la mai- 
son Royale ». L'allusion, pour être discrète, n'en est pas 
plus exacte, et le P. Anselme dit expressément (t. I, p. 307) 
que François II de Clèves n'épousa que le 6 septembre 
i56i Anne de Bourbon, fille de Louis II de Bourbon, duc 
de Montpensier, prince du sang. 

Plus que VHistoire de la maison royale de France^ 
M'i"^ de la Fayette a mis à profit un autre ouvrage du 
P. Anselme, Le palais de l'Honneur (Paris, i663, in-40)'. 
C'est là (p. 229 et suiv.) qu'elle a trouvé tous les détails des 
fiançailles et du mariage de Madame Elisabeth de France 
avec le duc d'Albe, représentant du roi d'Espagne Phi- 
lippe II. Mais le P. Anselme lui-même reproduit en l'abré- 
geant la relation insérée par Godefroy dans son Cérémo- 
nial François (Paris, 1649, t. II, p. i5) : « Ordre du Duc 
d'Albe espousant Elisabeth de France, fille aisnée du Roy 
Henry II. comme Procureur de Philippes II. Roy d'Es- 
pagne, en l'Eglise Nostre-Dame de Paris, l'an iSSg. au 

I. L'édition datée de 1668 se confond avec celle de i663. Seul, le 
litre dilFère. L'achevé d'imprimer est le même : 20 juillet i663. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



mois de luin. » Si M^^ de la Fayette suit ordinairement le 
P. Anselme, abrégeant à son tour l'abréviateur de Gode- 
froy, elle ne néglige pas de remonter à roriginal, et d'en 
extraire certains détails que l'abréviateur n'a pas recueillis. 
Tout citer ici, cela ne se peut. Il faut nous borner à 
quelques exemples. 

Une page du roman (p. 176-177) raconte l'arrivée du 
duc d'Albe à Paris et sa réception officielle par le roi de 
France à la porte du Louvre. « Lorsque ce Duc fut proche 
du Roy, il voulut lui embrasser les genoux; mais le Roy 
l'en empescha et le lit marcher à son côté jusques chez la 
Reine. » La relation de Godefroy nous montre le duc 
d'Albe s'efforçant par trois fois de « baise?^ les pieds de sa 
Majesté ». Le P. Anselme a corrigé ce geste déplaisant, et 
c'est lui qui fournit à M™^ de la Fayette l'expression atté- 
nuée qu'elle emploie : «... Si-tost que le Duc d'Alve l'eut 
apperceu, il vint luy faire la révérence; et s'estant efforcé 
par trois diverses fois d'embrasser ses genoux^ le Roy à 
chaque fois l'embrassa en le soulevant, ne voulant pas 
permettre qu'il s'humiliast tant envers luy, mais comme 
à la personne du Roy d'Espagne, dont il estoit le Procu- 
reur, il luy fit l'honneur de le faire marcher à son costé, 
et le mena à la Salle du Louvre, oii il luy fit voir la Reyne 
sa femme » [Palais de rHonneur^ p. 23o). — Après avoir 
salué la reine, le procureur de Philippe II présente à 
Madame Elisabeth hommages et cadeaux. Puis il va '< chez 
Madame Marguerite sœur du Roy, lui faire les compli- 
ments de Monsieur de Savoye, et l'asseurer qu'il arrive- 
rait dans peu de jours ». Ce dernier détail, qui n'est pas 
dans le P. Anselme', vient de Godefroy (t. II, p. 16) : « Il 

I. Texte du P. Anselme, p. 23o : « ... Apres luy [la Reine] avoir 
fait la révérence et baisé les mains, il fit son compliment à Madame 
Elisabeth de France, à laquelle il présenta les recommandations du 
Roy Philippes II. son Maistre, luy faisant de sa part un fort riche 
présent [Godefroy dit simplement « un présent »]; ensuitte il prit 
congé d'elle,-pour aller saluer Madame Marguerite, Sœur unique du 
Roy, destinée pour estre mariée au Duc Philebert Emanùel de 
Savoye. » 



128 LES SOURCES HISTORIQUES 

la laissa [Madame Elisabeth] pour aller faire la révérence 
à Madame Marguerite, sœur unique du Roy, et fille du 
Roy François I. Vasseurant de la brieve demeure que 
ferait encore le Prince de Piedmont^ pour venir jouyr du 
plaisir qui luy estoit préparé, lequel desja estoit hors de 
son pays pour s'acheminer vers la France. » 

Mi^s de la Fayette a dépeint brillamment la solennité du 
mariage (p. igS-igy). Avec un plaisir évident, elle a noté 
la richesse des costumes, la grandeur du cérémonial, l'ex- 
traordinaire éclat des fêtes. Le P. Anselme et Godefroy 
l'ont ici renseignée en toute précision. Mais non contente 
de leur emprunter les détails les plus expressifs, elle a mis 
encore à profit, pour rehausser sa description, les docu- 
ments que Godefroy lui fournissait aux pages précédentes 
(t. II, p. I et suiv.) : i» sur le mariage du dauphin Fran- 
çois avec Marie Stuart (24 avril 1 558) ; 2° sur le mariage du 
duc de Lorraine avec Claude de France (22 janvier i559). 
Elle a cru qu'elle avait le droit, vu la fixité du cérémonial, 
d'utiliser pour son récit les diverses relations de ces 
mariages princiers. 

Quelques rapprochements de textes auront ici leur élo- 
quence : 

Princesse de Clèves, p. igS-igj. Relations utilisées. 

Le matin, le Ducd'Albe qui Le jour des Nopces arrivé, 
n'estoit jamais vestu que fort chacun ayant mis ordre à son 
simplement, mit un habit de affaire, le Duc d'Alve qui 
drap d'or meslé de couleur de avoit de coustume de se tenir 
feu, de jaune, et de noir, tout simplement, mit une Couron- 
couvert de pierreries, et il ne sur sa teste fermée à l'Im- 
avoit une couronne fermée periale, enrichie de pierreries ; 
sur la teste. Le Prince d'O- il estoit vestu de drap d'or, et 
range habillé aussi magnifi- la livrée de ses domestiques 
quement avec ses livrées, et estoit de noire, de jaune et 
tous les Espagnols suivis des rouge, chamarrée de passe- 
leurs, vinrent prendre le Duc mens d'or, avec le pourpoint 
d'Albe à l'Hostel de Villeroy, de satin jaune en broderie, 
où il estoit logé, et partirent chacun portant la toque de 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



129 



marchant quatre à quatre pour 
venir à l'Evesché. 



Si tost qu'il fut arrivé on 
alla par ordre à l'Eglise : le 
Roy menoit Madame qui avoit 
aussi une couronne fermée, 
et sa robbe portée par Mesde- 
moiselles de Mompensier et 
de Longueville. La Reine 
marchoit ensuitte; mais sans 
couronne... 



Le Roy, les Reines, les Prin- 
ces et Princesses mangèrent 
sur la table de marbre dans 
la grande salle du Palais. Le 
Duc d'Albe assis auprès de la 
nouvelle Reine d'Espagne. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 



velours noire, avec les plumes 
rouges et noires. Apres les 
Pages et les Laquais du Duc 
d'Alve, marchoit la maison du 
Prince d'Orange, laquelle es- 
toit fort leste, et les Seigneurs 
Espagnols ensuitte marchèrent 
quatre à quatre, lesquels es- 
toient venus pour assister à 
cette Cérémonie, tous riche- 
ment vestus. Le Duc d'Alve 
ainsi accompagné, partit de 
son logis (à présent l'Hostel 
de Villeroy) et arriva à la Mai- 
son de l'Evesque de Paris... 
(P. Anselme, p. 23o.) 

Elle [Madame] estoit parée 
d'une robbe couverte de pier- 
reries, et avoit une Couronne 
sur sa teste aussi fermée à 
l'Impériale. (P.Anselme, p.23o- 
23i.) — Mesdamoiselles de 
Montpensier et de Longue- 
ville portèrent la queue de ■ 
Madame de Lorraine. (Gode- 
froy, p. i5 : mariage du duc 
de Lorraine et de Claude de 
France.) — Suivoit la Reyne 
de France sa mère en pareil 
équipage, hormis la couronne. 
(Godefroy, p. 17 : mariage du 
roi d'Espagne et d'Elisabeth 
de France.) 

A l'heure du souper le Roy, 
la Reyne, et autres Princes de 
son sang, estans assis à la 
Table de Marbre, qui estoit la 
table de l'Espousée... (Gode- 
froy, p. 8 : mariage du dau- 
phin et de Marie Stuart. Cf. 
9 



i3o 



LES SOURCES HISTORIQUES 



Au dessous des dégrez de 
la table de marbre, et à la 
main droite du Roy, cstoit 
une tal)le pour les Ambassa- 
deurs, les Archevesques, et les 
Chevaliers de l'Ordre, et de 
l'autre costé une table pour 
Messieurs du Parlement. 



Le Duc de Guise vestu d'une 
robe de drap d'orfrisé, ser- 
voit le Roy, de Grand Maistre, 
Monsieur le Prince de Condé, 
de Panetier, et le Duc de Ne- 
mours, d'Eschançon. 



aussi p. 10, Séance tenue au 
Festin Royal fait en la grande 
Salle du Palais de Paris le jour 
desdites Nopces : Le Roy et 
la Reyne furent assis juste- 
ment au milieu de la grande 
Table de Marbre sous le dais.) 
Au dessous des degrez de 
ladite grande Table de Marbre, 
fut mise une table du costé de 
la main droite du Roy, tirant en 
bas le long de la grande Salle 
du Palais; à laquelle furent 
assis Messieurs les Ambassa- 
deurs, Archevesques et Eves- 
ques, et les Chevaliers de l'Or- 
dre... De l'autre costé de ladite 
Salle du Palais, et au dessous 
desdits degrez de ladite Table 
de Marbre du costé de la main 
gauche du Roy, furent mises de 
grandes et longues tables, aus- 
quelles furent placez, et assis 
Messieurs de la Cour de Par- 
lement les premiers... (Gode- 
froy, p. lo-ii : mariage du 
dauphin et de Marie Stuart.) 
A l'heure du souper. . . le Duc 
de Guise vestu d'une robbe 
de drap d'or frizé enrichy de 
pierreries... (Godefroy, p. 8.) 
— Monsieur le Duc de Guise 
servoit le Roy de Grand Mais- 
tre. Monseigneur le Prince de 
Condé servoit de Panetier pour 
le Roy, et Monsieur d'Aumale 
pour la Reyne... Eschançons, 
Monsieur de Nemours pour 
le Roy; le comte d'Eu pour la 
Reyne... Trenchans, Monsieur 



DE LA PRINCESSE DE CLÈVES. l3l 

de Nevers pour le Roy; Doni 
Alphonse pour la Reyne... 
(Godefroy, p. lo : mariage du 
dauphin et de Marie Stuart.) 



De tout ce qui précède, une conclusion se dégage quant 
à la manière historique de M™^ de la Fayette. Il apparaît 
que, pour donner à sa fiction un fond de vérité, elle s'est 
documentée avec un soin extrême. Elle a consulté de très 
près tous les ouvrages principaux, fût-ce de massifs 
in-folio, qui pouvaient la renseigner sur la cour des Valois. 
Elle a pris de divers côtés les nombreux matériaux de sa 
reconstitution; mais, avec cet art savant des vrais clas- 
siques, elle a su fondre en une artistique unité ces élé- 
ments hétérogènes. Ce procédé de composition, qui 
s'étend à l'ensemble de l'œuvre, il nous reste à montrer 
qu'il s'applique en particulier aux épisodes historiques de 
La princesse de Clèves. 

H. Chamard et G. Rudler. 



CHRONIQUES 



BULLETIN D'HISTOIRE LITTERAIRE. 

Répertoires. — La Société d'histoire littéraire de la France 
vient de faire paraître la deuxième série des tables générales 
de \a. Revue d'histoire littéraire (t. VI-XV, i8gg-igo8) préparées 
par notre confrère M. Maurice Tourneux. Elles se divisent en 
trois chapitres : 

I. Articles de fond, mélanges, documents, chroniques, 

comptes-rendus, questions et réponses. 
II. Livres nouveaux. 
III. Périodiques français et étrangers. 

Histoire générale de la littérature française au xvie s. 
— La Revue universitaire de igiS (i^r janvier-i5 octobre) a 
publié les comptes-rendus des cours publics professés à la 
Sorbonne par M. Lanson sur Les grands maîtres et les grands 
courants de la littérature fratiçaise moderne. Ce cours, qui sera 
complet en trois années, s'étend, pour la première année, de 
i5oo à i65o environ. C'est-à-dire qu'il est consacré presque 
tout entier à la littérature du xvie siècle. On jugera de son 
intérêt pour nos études par les titres de quelques leçons que 
nous transcrivons ici : 

II. Les conditions générales de la vie littéraire au xvie siècle. 

III. La tradition littéraire au début du xvi* siècle. 

IV. La tradition poétique au début du xvie siècle. 
V. La tradition morale et philosophique. 

VI. La tradition dramatique. 
VII. Les caractères généraux de la Renaissance en Italie et en 

France. 
VIII. L'apport idéologique de la Renaissance dans la littéra- 
ture française. 
IX. L'apport artistique de la Renaissance dans la littérature 

française. 
X. La réaction de l'esprit français à la tin du xvk siècle. 
XI. Clément Marot. 



CHRONIQUES. l33 



XII. Rabelais (deux leçons, publiées in extenso dans la Revue 
des cours et conférences de mai-juin. Cf. R. XF/e s., 
t. I, p. 635). 

XIII. Ronsard. 

XIV, Montaigne. 

XV. Une période de transformation : de iSqo à 1625. 
XVI. L'annonce du classicisme. 

Bibliothèques. — On sait quelles indications utiles sur le 
goût du public à des époques déterminées nous fournissent les 
catalogues des bibliothèques. On trouvera dans les Mélanges 
Picot (E. Champion, éd. iQiS), t. II, p. 333-363, un article de 
M. L. AuvRAY sur La bibliothèque de Claude Bellièvre (i53o), 
l'archéologue lyonnais. Ce catalogue comprend 168 articles. 
Celui de la bibliothèque de Moreau, sieur d'Auteuil, biblio- 
phile, en comprend trente-deux. Cf. Mélanges Picot, t. II, 
p. 371-375. 

Langue française. — Le premier traité d'orthographe fran- 
çaise imprimé est le très utile et compendieux traité de l'art et 
science d'orthographe gallicane qui fut publié en i53o par un 
Picard inconnu et que M. Ch. Beaulieux reproduit et étudie 
dans les Mélanges Picot, t. II, p. 557-568. 

La Réforme. — M. H. Prentout, dans un article de la 
Revue historique, 191 3, apporte d'intéressants renseignements 
sur la Réforme en Normandie et les débuts de la Réforme à 
l'Université de Caen. C'est dans les collèges de l'Université de 
Caen que se prépara la diffusion des idées qui devaient gagner 
à la Réforme une si grande partie de la Normandie. Dès i5i5, 
il y a un groupe de « fabrisiens » à l'Université de Caen : les 
plus actifs sont Guillaume de la Mare, auteur d'un Tripertitus 
in Chimœram conflictus (i5i3), invective dirigée contre l'or- 
gueil, la luxure et l'avarice, dans laquelle les prêtres et les 
éveques ne sont pas ménagés, et Pierre des Prez, recteur de 
l'Université (i52i). Ces humanistes sont en même temps en 
relations avec Érasme, sans doute par l'entremise de l'évèque 
de Bayeux, Lodovico Canossa : deux éditions des Adagia sont 
publiées à Caen. Ils ont les yeux fixés sur l'Université de Lou- 
vain, qui était alors un foyer d'humanisme. Au moment où se 
fonde à Louvain le collège des Trois-Langues (i5i7), on se 
met à enseigner le grec au collège du Bois, à Caen. Mais tous 



l34 CHRONIQUES. 



ces professeurs, fabrisiens, puis érasmiens, entendent bien 
rester orthodoxes; ce n'est guère que vers i55o qu'ils se font 
inscrire en nombre sur les registres des pasteurs. La Réforme 
en Normandie fut donc, selon M. Prentout, moins un mouve- 
ment politique, social et économique qu'un mouvement reli- 
gieux et intellectuel qui prit naissance dans les collèges de 
l'Université. 

Le mouvement de la Renaissance. — On trouvera des faits 
et des aperçus intéressant l'histoire littéraire de la Renais- 
sance française dans le cours professé à la Faculté des lettres 
de Bordeaux par M. E. Bourciez sur Nérac au XVI^ siècle 
(publié dans la Revue des cours et conférences, 1912-1913. 
Paris, Société française d'imprimerie et de librairie). Le 
ch. v, La Renaissance et les débuts de la Réforme, examine la 
question de la religion de la reine de Navarre et retrace le rôle 
de cette « bonne dame » de la Renaissance, à Nérac, au 
moment où se développait la Réforme. 

— La même Revue a publié un résumé des conférences que 
j'ai consacrées au Mouvement intellectuel à Poitiers dans la 
première moitié du XF/« siècle, Renaissance et Réforme, t. II, 
p. 786 et suivantes. 

Érasme. — M. Alphonse Roersch a retrouvé quarante-six 
lettres inédites d'Érasme à Schetz, banquier anversois. Il en 
publie l'inventaire dans les Mélanges Picot, t. I, p. i-io, en 
attendant qu'elles prennent place dans l'édition des lettres 
d'Érasme de P. -S. Allen, en cours de publication. 

Le platonisme. — De M. J. Merlant, dans son cours sur La 
vie intérieure et la culture du moi dans la littérature française 
à partir de Montaigne, une leçon sur Les idées platoniciennes 
dans la littérature à la fin du XVh siècle contient un exposé 
nourri et très clair du mouvement platonicien au xvie siècle 
{Revue des cours et conférences^ 1912-1913, t. I, p. 674). 

Marguerite de Navarre. — M. Gohin donne dans les 
Mélanges Picot, t. I, p. 395-407, le texte de douze huitains 
inédits de Marguerite de Navarre qui répondent à douze hui- 
tains d'un amant platonique, M. de La Vaulx, « notaire et secré- 
taire du roi et son valet de chambre ordinaire ». Ils ont été com- 



CHRONIQUES. l35 



posés par manière de divertissement poétique. Ils sont inté- 
ressants parce qu'ils nous montrent la vogue du platonisme 
qui pénétrait alors même dans des poèmes qui ne sont que 
des jeux de société. 

Clément Marot. — La première édition des œuvres de Clé- 
ment Marot, celle à laquelle il est fait allusion dans la préface 
de V Adolescence clémentine (i532), est sans doute l'ouvrage inti- 
tulé Les opuscules et petits traicte:; de Clément Marot, dont un 
exemplaire, passé de la Bibliothèque Colombine en Amé- 
rique, est analysé et étudie par M. Rahir, Mélanges Picot, 
t. II, p. 635-645. La date serait i53o. 

Calvin. — Sous le titre de Calviniana, M. Th. Dufour 
publie dans les Mélanges Picot, t. II, p. 5 1-66, trois notes sur 
les Cauvin de Paris, sut les dates de quatre /e«re^ (i533-i534) et 
sur le prétendu emprisonnement de i534, qui reste fort douteux. 

Les conteurs. — La détermination de l'auteur du Moyen de 
parvenir et la recherche des sources de cet ouvrage font l'ob- 
jet de la dissertation inaugurale de M. Herbert Reiche, de 
Dresde, Le moyen de parvenir von Béroalde de Verville mit 
besonderer Berucksichtigung der Quellen-und Verfasserfrage. 
Ein Beitrag ^ur franges. Novellistik (Cobourg, igiS, in-80, 
78 p.). L'auteur dç cette thèse substantielle confirme l'attribu- 
tion ordinaire du Moyen... à Béroalde de Verville. Il retrace la 
vie de cet auteur, donne la bibliographie complète de ses 
œuvres et consacre la plus grande part de son travail à dresser 
le riche catalogue des sources du Moyen de parvenir. A rete- 
nir, pour les études rabelaisiennes, les pages 5i-54, sur les 
rapports du Moyen... avec l'œuvre et la légende de Rabelais, 
M. Reiche signale les principales particularités de style et les 
types de facéties communs aux deux auteurs. 

Ronsard. — Dans le n" d'octobre-décembre i9i3de la i^evwe 
d'histoire littéraire de la France, M. Maurice Lange publie un 
article sur Quelques sources probables des « Discours » de Ron- 
sard. Il s'est proposé de rechercher à qui Ronsard devait sa 
science, toute d'emprunt et récente, de controversiste catho- 
lique. Constatant qu'avant i56o Ronsard célèbre volontiers 
trois protecteurs éminents, le cardinal de Châtillon (Odct de 



l36 CHRONIQUES. 



Coligny), le cardinal de Lorraine (Charles de Guise) et Michel 
de L'Hôpital, il s'est demandé si ce ne serait point à ces deux 
derniers personnages (le premier s'étant converti au protestan- 
tisme en i562) qu'il doit ses idées de polémiste et sa politique. 
En fait, il y a des rapports entre le Discours à G. des Autels, 
y Institution pour l'adolescence du Roy très chrestien Charles IX^ 
de ce nom et les œuvres latines et françaises de Michel de 
L'Hôpital. Les reproches aux huguenots que contiennent la 
Remonstrance, la Responce, le Discours sur les misères de ce 
temps et la Continuation se rencontrent dans le discours de 
L'Hôpital aux Etats d'Orléans (i56o). M. Lange signale ensuite 
des rapprochements entre les critiques adressées par Ronsard 
au clergé et certains passages des discours prononcés aux 
États d'Orléans par Quintin, orateur du clergé. Quant aux 
arguments théologiques que Ronsard fait valoir en faveur de 
l'église approuvée, ils ressemblent fort à ceux que le cardinal 
de Lorraine allégua au collège de Poissy contre Th. de Bèze. 
Peut-être fut-il encouragé dans sa tâche de défenseur du parti 
catholique parle plus catholique de ses protecteurs, le cardinal 
de Lorraine. 

— Autour du château de Talcy. Les « Amours » de Ronsard 
et le « Printemps » de d'Aubigné. Sous ce titre, M. Georges 
Servant, dans la Revue bleue du 20 septembre igiS, nous 
raconte l'histoire du château de Talcy où habitèrent Cassandre 
Salviati, la Cassandre de Ronsard, et sa nièce Diane, l'héroïne 
du Printemps d'Agrippa d'Aubigné. Sur les amours de Ron- 
sard et de Cassandre, M. Servant suit fidèlement l'interpréta- 
tion du canzonière des Amours donnée par M. Henri Lon- 
gnon, de même qu'il se contente, pour les rapports d'Agrippa 
d'Aubigné avec Diane Salviati, d'emprunter à AL Rocheblavc, 
La vie d'un héros, sa reconstitution de l'idylle de d'Aubigné. 

— De M. G. Baguenault de Puchesse, dans le Journal des 
Débats du i3 février 1914, nnSiVliclesMr Ronsard patriote. L'at- 
titude de Ronsard, auteur des Discours, s'explique, selon lui, 
par « sa foi catholique, son amour du sol, toutes ses traditions 
de familles réveillées soudain ». 

Traducteurs. — M. Victor Carrière {Notes pour la biogra- 
phie de Jacques Amyot à propos du quatrième centenaire de sa 
naissance, Fontainebleau, 1914) a rencontré dans les registres 



CHRONIQUES. l^J 



des Insinuations de l'ancien diocèse de Sens, pour les années 
i558 et iSSg, quatre ecclésiastiques sénonaisdu nom d'Amyot. 
Il se demande si l'un d'eux, Jacques Amyot, curé de Moulon 
et chanoine de Sainte-Marie-rÉgyptienne en l'église cathé- 
drale de Sens, ne serait pas l'abbé de Bellozanne. Il aurait 
obtenu cette cure en i558 et l'aurait résignée, moins d'un an 
après, au profit de Toussaint Gombault. A cette date, Jacques 
Amyot est depuis deux ans précepteur des ducs d'Orléans et 
d'Angoulême et pourvu de l'abbaye de Bellozanne. Toussaint 
Gombault, d'après le registre des recteurs de l'Université de 
Paris, aurait été reçu maître es arts une année après Jacques 
Amyot. 

Erudition. — Sous ce titre : Un ex-libris de Guillaume 
Postel, on trouvera dans les Mélanges Picot, t. I, p. 3 1 5-333, 
une étude riche de faits et d'aperçus nouveaux de M. Paul 
Ravaisse sur la vie du grand hébraïsant. 

Polémique religieuse. — MM. A. Olivet et E. Choisy 
viennent de publier chez A. JuUien, à Genève, une réimpres- 
sion de l'édition rarissime de l'ouvrage de Sébastien Gastel- 
lion : Traité des hérétiques, à savoir si on les doit persécuter 
et comment on se doit conduire avec eux, selon l'avis, opinion 
et sentence de plusieurs auteurs, tant anciens que modernes. 
C'est une réponse à la Déclaration de la vraie foi par laquelle 
Galvin, au lendemain de l'exécution de Michel Servet, jus- 
tifiait son attitude et son rôle dans cette affaire (i553). Ge 
plaidoyer pour la tolérance religieuse comprend une dédi- 
cace à Mgr Guillaume, comte de Hesse, une lettre de Mar- 
tin Bellie (Gastellion) au duc de Wurtemberg, puis la « sen- 
tence » de Martin Luther, en laquelle est « clairement montré 
que la punition des hérétiques n'appartient pas au magistrat », 
et des opinions analogues ou conformes de divers auteurs : 
Érasme, Lactance, Jean Calvin, Otto Brunfelsius, saint 
Augustin, Chrysostome, saint Jérôme, etc. 

— On lira avec profit Quelques remarques bibliographiques 
sur ce Traité des hérétiques par M. Jacques Pannier dans le 
Bulletin de l'histoire du protestantisme français de novembre- 
décembre igi3. M. Pannier a étudié la question des auteurs du 
traité, le lieu de publication; enfin, il montre comment Gastel- 
lion traduit certains fragments de l'édition latine de VInstitu- 



l38 CHRONIQUES. 



tion chrétienne, que Calvin à la même époque traduisait aussi 
en français. 

— M. Julien Baudrier a établi dans un article des Mélanges 
Picot, t. I, p. 41-56, les rapports de Michel Servet avec les 
libraires et les imprimeurs lyonnais. 

Eloquence religieuse. — Le 2o3e fascicule de la Biblio- 
thèque de r École des Hautes-Études {Paris, H. Champion, igiS) 
contient une étude de notre confrère M. Louis Hogu sur Jean 
de l'Espine, moraliste et théologien (iSoSP-iSgy). Ce personnage, 
qui fut moine augustin à Angers, puis pasteur protestant, pré- 
dicateur, docteur et auteur d'ouvrages de morale, était resté à 
peu près inconnu jusqu'à ce jour. La monographie que lui 
consacre M. Hogu semble aussi complète que possible. Des 
recherches poussées dans les sens les plus variés lui ont per- 
mis d'apporter de l'ordre et de la clarté dans une confusion de 
renseignements fragmentaires. Sans doute sur l'origine de Jean 
de l'Espine et sur la période catholique de sa vie, il reste 
encore des lacunes dans sa biographie. Mais, à partir du jour 
où il entre en correspondance avec Calvin , les notions 
deviennent plus précises. M. Hogu nous dit quelle fut l'in- 
fluence du supplice de Rabec sur Jean de l'Espine, quel rôle 
il joua au colloque de Poissy, comment il prêcha la Réforme 
dans l'Ile-de-France, quelle part il prit à la controverse reli- 
gieuse organisée en i566 par le duc de Bouillon et le duc de 
Montpensier et comment il trouva asile et secours à Montar- 
gis, auprès de Renée de Ferrare, lors de la Saint-Barthélémy. 
• Les œuvres de Jean de l'Espine comprennent des lettres, des 
sermons, des livres de théologie et de polémique religieuse, des 
ouvrages de morale théorique, des écrits moraux de circons- 
tance, enfin sept livres d' « excellents discours ». M. Hogu 
démêle la part d'humanisme mêlée à la théologie de Jean de 
l'Espine. La morale de ce théologien est la servante de la 
théologie. Elle a un caractère populaire à l'usage des pauvres 
gens. L'agriculture, la cuisine servent à l'illustrer ou à la com- 
menter. De là le caractère réaliste de son style. 

La bibliographie des œuvres de Jean de l'Espine, dressée 
par M. Hogu, abon\ie en opuscules, en volumes portatifs, de 
petit format. L'importance des petits livres au xvie siècle, 
signalée par M. Hauser, est confirmée par cette bibliographie. 

— Une leçon du cours de M. J. Merlant sur La vie inté- 



CHRONIQUES. iSç 



rieiire et la culture du moi dans la littérature française a partir 
de Montaigne étudie la culture chrétienne chez saint François 
de Sales. {Revue des cours et conférences, 1912-1913.) 

Romans. — Sous ce titre, L'âme dans l'Astrée, M. J. Mer- 
LANT rattache, dans une certaine mesure, à l'histoire de la spi- 
ritualité au xviie siècle le roman de L'Astrée, où s'affirme un 
« idéal de culture sentimentale » qui devait rayonner jusqu'au 
dernier tiers du xviie siècle {Revue des cours et conférences, 
1912-1913, t. II, p. 1-19). 

Montaigne. — Dans le numéro du ler septembre de la Revue 
des Deux-Mondes, notre confrère M. Pierre Villey étudie la 
fortune de Montaigne en Angleterre. Il constate que l'influence 
de Montaigne n'a jamais cessé d'être considérable en Angle- 
terre. Elle commence avant la publication des Essais par Flo- 
rio (i6o3); elle se fait sentir dans le théâtre de l'époque d'Eli- 
sabeth chez Marsten, Webster, Ben Jonson, Shakespeare. 
Bacon emprunte à Montaigne le titre de son livre. William 
Gornwallis admire et imite les Essais. Dans la seconde partie 
du xvii« siècle, Montaigne est beaucoup plus lu en Angleterre 
qu'en France. Il inspire les Pensées sur l'éducation de John 
Locke. Il sert de guide aux déistes anglais qui formeront nos 
philosophes du xvui^ siècle. Herbert of Cherbury, Charles 
Blount (cf. R. XVI^ s., t. I, fasc. I, II, III) « montagnisent ». 
Bolingbroke critique les religions positives en empruntant à 
Montaigne ses idées et ses expressions. Les Essais sont véri- 
tablement un livre classique en Angleterre au xviiie siècle. Au 
xixe siècle, les plus grands écrivains anglo-saxons, Emerson, 
par exemple, en Amérique, les pratiquent encore. La race 
anglo-saxonne a goûté chez Montaigne sa franchise , sa 
manière directe d'aller au réel et de le représenter, son sens 
pratique aussi et sa manière toute positive de moraliser. 

— A signaler dans le cours de M. J. Merlant sur La vie 
antérieure et la culture du moi dans la littérature française à 
partir de Montaigne, deux conférences sur Montaigne, Les 
rencontres de Montaigne et \a. Doctrine intérieure de Montaigne 
[Revue des cours et conférences, 1912-1913, t. I, p. 667 et 670). 

— Dans la même Revue, on trouvera un article de M. F. 
Baldensperger sur V Humour dans Montaigne, t. I, p. 118. 



140 CHRONIQUES. 



— M. Villey, dans un article des Mélanges Picot, Montaigne 
et le Timber de Ben Jonson, établit que l'influence des Essais 
sur le Tituber, bien loin d'être considérable, comme on l'a 
dit, peut être tenue pour à peu près nulle. 

Charron. — L'ouvrage que M, l'abbé J.-B. Sabrié vient de 
consacrer à Charron, De l'humanisme au rationalisme, Pierre 
Charron (thèse de doctorat présentée à la Faculté des lettres 
de Toulouse) <, se divise en trois parties : l'homme, l'œuvre, 
l'influence. Sur la biographie de Charron, M. Sabrié n'apporte 
rien de nouveau, semble-t-il. Mais on lira avec intérêt les 
tableaux qu'il a tracés de l'activité littéraire des diverses villes 
où a vécu Charron, ch. iv : La culture intellectuelle à Cahors 
à la fin du XVI^ siècle; ch. v : L'humanisme à Condom à la 
fin du XVI^ siècle. La physionomie morale de Charron est 
examinée avec diligence par M. Sabrié; peut-être les traits en 
sont-ils un peu trop simplifiés; de même l'écrivain est jugé 
avec trop d'indulgence. L'étude de l'œuvre abonde en rensei- 
gnements intéressants sur Charron apologiste et polémiste et sur 
Charron philosophe; l'étude des sources du livre de la Sagesse 
(Huarte, Juste-Lipse, Bodin, Du Vair, Montaigne, Senèque 
et Plutarque) est particulièrement instructive. La troisième 
partie : l'influence de Charron, est peut-être la plus originale. 
M. Sabrié a bien marqué la place du livre de Charron dans 
l'histoire des idées morales en France. La Sagesse est un des 
manuels des libertins au début du xvii^ siècle. Il est admiré 
par Guy Patin, Gabriel Naudé, Gassendi. 11 a pour adversaires 
le P. Garasse et le P. Mersenne ; pour défenseurs Saint-Cyran 
et le prieur Ogier, hostiles au P. Garasse. Dans le cours du 
xviie siècle, il exerce une influence incontestable sur Peiresc, 
La Mothe le Vayer, Saint-Evremond. Pascal lui a fait des 
emprunts. Au xvnie siècle, M. Sabrié signale son influence sur 
Bayle et plus tard sur Rousseau. La Sagesse a donc eu une 
fortune littéraire brillante ; quels qu'aient été les sentiments 
religieux de l'auteur, quelque valeur apologétique qu'ait son 
livre des Trois vérités. Charron a préparé les voies au ratio- 
nalisme et à l'athéisme. 

Le Théâtre. — M. René Sturel publie dans les Mélanges 
I. Paris, F. Alcan, igiS, in-8°, 547 p. 



CHRONIQUES. I4I 



Picot, t. II, p. 417-429, des notes sur Maître Jacques Mathieu 
le Ba^ochien. Cité par Pierre Grognât dans sa Louange et 
excellence des bons facteurs (i533), il était resté à peu près 
inconnu. M. Sturel a découvert dans un manuscrit de la 
bibliothèque de Soissons une Complainte sur sa mort (25 no- 
vembre i533) qui nous donne quelques renseignements sur sa 
personnalité. 

— Dans un compte de i5o4, aux Archives nationales, M. Ch. 
OuLMONT a découvert le nom de Mère-Sotte (Gringore), mêlé 
à ceux d'autres « fatistes » qui participèrent à l'entrée de la reine 
Anne de Bretagne à Paris en i5o4. Cf. Mélanges Picot, t. II, 
p. 385-392, Pierre Gringore et l'entrée de la reine Anne en i5o4 
(d'après un document inédit). 

— Dans les Mélanges Picot, t. I, p. 83-89, M. Jean Babe- 
LON publie le texte des Laudes et complainctes de Petit-Pont, 
par Jehan le Happère, — début du xvi^ siècle. On y trouvera, 
avec les « cris de Paris », une querelle de poissardes vraiment 
remarquable par la couleur et la variété du vocabulaire. 

Jean Plattard. 



CHRONIQUE RABELAISIENNE. 

Société des Études rabelaisiennes. — Le Conseil de la 
Société s'est réuni le 5 mars i9i4pour examiner les nouvelles 
candidatures et désigner les membres du Conseil sortants par 
roulement : MM. M.-L. Polain, Lucien Romier, L. Saipéan, 
H. Schneegans et V. de Swarte. 

— La Société a tenu son Assemblée générale annuelle, le 
5 mars 1914, à cinq heures, dans la salle Gaston Paris, à l'Ecole 
pratique des Hautes- Études, sous la présidence de M. Lionel 
Laroze, vice-président. 

M. Jacques Boulenger, secrétaire, a communiqué le nom 
des nouveaux candidats qui ont été admis à l'unanimité. La 
Société comptait, en mars 1913, 455 souscripteurs. Elle a acquis 
depuis lors 24 adhésions nouvelles. En revanche, 19 de ses 
membres sont décédés, ont démissionné ou ont été radiés pour 
non-paiement de leur cotisation. Actuellement, le nombre des 



142 CHRONIQUES. 



souscripteurs est de 467; il n'y a qu'à se féliciter de cet accrois- 
sement continu des sociétaires. Le secrétaire tient, en outre, 
à annoncer à l'assemblée que tout fait espérer que les tables de 
la Revue des Études rabelaisiennes, rédigées par MM. Etienne 
Clouzot et André Martin, archivistes-paléographes, pourront 
être distribuées cette année. Le manuscrit, qui ne comprend 
pas moins d'une trentaine de mille fiches, en est prêt. Ces 
tables comprendront, outre la table des matières, une table 
« pour le commentaire » indiquant les mots et locutions expli- 
qués dans l'ordre du texte de Rabelais, une table chronolo- 
gique indiquant les renseignements relatifs à la vie et à l'œuvre 
de Rabelais, enfin une table alphabétique générale. 

L'assemblée procède ensuite à l'élection de plusieurs 
membres du Conseil : 

MM. M.-L. PoLAiN, 

Lucien Romier, 

L. Sainéan, 

H. SCHNEEGANS, 
V. DE SWARTE, 

membres sortants, sont réélus. 

Le trésorier, M. Henri Clouzot, communique à l'assemblée 
les comptes de l'exercice 191 3 qui se solde ainsi qu'il suit : 

Recettes. 

Encaisse de 1912 42g 55 

Cotisations payées à la Société 2,521 65 

Cotisations payées à M. Champion 2,100 »» 

Vente de publications par M. Champion .... ii3 95 

Paiement de tirage à part par un auteur .... 5 »» 

Intérêts du compte au Crédit lyonnais 4 60 

Don de la fondation Peyrat 5oo «m 

5,674 75 

Dépenses. 

Impression de la Revue 4,o53 65 

Tirages à part i56 10 

Droits payés aux auteurs 3o5 »» 

Droits d'auteurs pour la Table (isr versement). . . 3oo »» 

Impression et envoi de convocations 38 »» 



CHRONIQUES. 1^3 



384 


65 


49 90 


20 


»» 


100 


»» 


25o 


»» 


17 


43 


5,674 75 



Affranchissement de la Revue 

Timbres et frais de recouvrement 

Frais de séance 

Frais de bureau 

Remise à M. Champion sur les abonnements. 
En caisse au Crédit lyonnais 



Ces chiffres sont approuvés à l'unanimité. M. Lionel Laroze, 
président, communique alors à l'assemblée les bonnes nou- 
velles qu'il a pu apprendre de M. Abel Lefranc, actuellement 
en Amérique, où il représente dignement la culture française. 
Puis il rappelle le souvenir de nos confrères MM. Jules Cla- 
retie, le Dr Le Double et H. Siéber, dont nous avons à regret- 
ter la perte cette année. Il passe ensuite en revue les princi- 
paux travaux parus dans le premier tome de la Revue du 
XVh siècle, qui continue dignement les traditions de la Revue 
des Études rabelaisiennes qui l'a précédée. 

M. Lucien Schone fait alors part à l'assemblée d'une inté- 
ressante trouvaille par lui faite, il y a quelque temps, dans 
un recueil de pièces appartenant à la Bibliothèque nationale : 
c'est celle d'un certain nombre de libelles, de Lettres de Milan, 
signées en acrostiche par Gringore et rédigées sous l'inspira- 
tion du gouvernement au début du xvie siècle. M. Schone pro- 
met de rédiger une note sur ces œuvres inconnues du poète 
Gringore. 

Enfin, M. Henri Clouzot communique la curieuse explica- 
tion de « Livie, racleresse de verdet » (1. II, ch. xxxi) qu'on 
trouvera dans un de nos prochains fascicules. 

Dessiller ou déciller. — Cf. R. É. R., t. X, p. 355, n. i. 
« On écrit aujourd'hui dessiller, mais... la véritable ortho- 
graphe, conforme à l'étymologie, devrait être déciller. » 

M. le Dr Colin, professeur d'arabe à la Faculté des lettres 
d'Alger, a récemment proposé une étymologie qui me paraît 
plus rationnelle. Relevant dans une traduction d'un livre de 
médecine arabe le terme : de conjonctione seu sigillatione ocu- 
lorum pour désigner l'agglutination des paupières (par blépha- 
rite) il remarque qu''à. sigillatio doit répondre le verbe sigillare 
et son contraire desigillare. Il faudrait donc écrire « siller » et 
non « ciller » et « désiller » ou « dessiller » et non « déciller », 



144 CHRONIQUES. 



Ainsi s'expliquerait l'orthographe traditionnelle ^. Je laisse aux 
romanistes le soin de prononcer sur cette étymologie. 

Paul Casanova. 

L'ÉTYMOLOGIE DE TALISMAN. — Cf. RcVUC du XVh Sibclc, 

t. I, p. 5i3, n. 3. L'étymologie que j'ai donnée de Talisman 
{:= Danichmendyprëlre turc) avait déjà été proposée par Ham- 
mer-Purgstall {Des Osmanischen Reichs Staatsverfassung iind 
Staaisvenvaltung, Vienne, i8i5, t. II, p. 402). « Die am besten 
bedachten Danischmend, d. i. die Wissenden, woraus Lowen- 
klau und andere Geschichtschreiber Talismanos gemacht. » 
Lôwenklau n'est autre que Jean Leunclavius dont parle M. Sai- 
néan au haut de la page 5i3. L'ouvrage de cet auteur, intitulé 
Annales Sulthanorum Othmanidorum , contient, en effet, de 
nombreux exemples du mot Talisman. L'index de la 2^ édi- 
tion (Francfort, iSgô) le mentionne sept fois. Ce passage de 
Hammer a donc échappé aux orientalistes; s'ils l'avaient connu, 
ils n'auraient pas proposé de fausses étymologies. Je suis heu- 
reux de m'être rencontré avec lui sans le savoir ; mais, main- 
tenant que je le sais, je dois le signaler pour que lui soit res- 
titué le privilège de priorité. Suum ciiique. 

Mon très savant collègue, M. Sainéan, me permettra-t-il de 
lui rappeler que le nom de l'éminent orientaliste qu'il cite est 
Schefer et non Scheffer? Paul Casanova. 

Les méfaits des « pastophores taulpetiers ». — Dans la 
Vie en Bugey au XVI" siècle (Crimes, délits et faits divers) 
(Belley, Chaduc, 1914) M. Gabriel Pérouse raconte une anec- 
dote qui servirait d'illustration au chapitre xlviii du Tiers Livre 
dirigé contre les « Taulpetiers », complices de mariages clan- 
destins. Cette affaire de famille, tirée des archives du palais 
de Chambéry, nous montre avec quelle célérité pouvait être 
menée l'entreprise d'un mariage clandestin. Le 29 juin i545, 
Jean Passerat et son frère Georges, prêtre, enlèvent leurs 
nièces, Pernette, âgée de treize ans, et Étiennette, âgée de 
onze ans, à Denise Passerat, veuve et chargée de la tutelle de 
ses deux filles. Le 3 juillet, clandestinement et à l'insu de la 
mère, ils fiancent les deux filles, Pernette à Jean du Boysson, 

I. Gabriel Colin, Aven:(oar, sa vie et ses œuvrer (Leroux, 1912), 
p. 98, note 3. 



CHRONIQUES. 145 



notaire, 3o ans, et Étiennette à Jacques du Boysson, i6 ans. 
Les serments sont prêtés sur les Heures que le vicaire Rubat- 
ton, leur complice, tient entre ses mains. Un notaire dresse 
acte des fiançailles et donne lecture du contrat. Rubatton 
avait obtenu dispense de bans. Le dimanche 5 juillet, il fait 
une publication au prône et immédiatement après procède au 
double mariage, à huis clos, dans une chambre de la maison 
Du Boysson, sous prétexte que les jeunes épouses « étaient 
mal en ordre d'accoutrements ». En moins de huit jours, le 
tour avait été joué. — Cependant, Denise Passerat demanda 
justice à la Cour de Chambéry, protestant qu'on lui avait enlevé 
ses filles et qu'on les avait mariées sans son consentement. 
Le Parlement de Chambéry instruisit l'affaire : mais la cour 
ecclésiastique n'ayant pu que reconnaître la validité du 
mariage, le Parlement se contenta de condamner Georges 
Passerat à 20 livres d'amende et son frère Jean à 100 livres. 
Les autres furent acquittés. J. P. 

Marranes et marrabais. — Le Bulletin mensuel de la Société 
d'histoire moderne de novembre 191 3 contient une communi- 
cation de M. P. Grunebaum-Ballin sur Quelques textes à pro- 
pos du « crime de sang », dans lesquels figurent les mots mar- 
ranes et marrabais que l'on rencontre chez Rabelais (cf. 1. I, 
ch. VIII, et 1. III, ch. xxii). Ils sont appliqués non plus à des 
juifs convertis, à des chrétiens d'origine douteuse, mais à des 
Italiens. Peut-être le peuple a-t-il confondu dans une même 
appellation les banquiers ou changeurs italiens et les juifs 
espagnols ou portugais, qui étaient spécialement désignés à 
l'origine par ces noms de marranes et marrabais. J. P. 

La mort de Pan. — Dans un article des Mélanges Picot, 
t. I, p. 267-273, sur La mort de Pan dans Rabelais et quelques 
versions modernes, M. Louis Karl, de Budapest, examine les 
plus récentes conjectures sur le sens et l'origine de cette anec- 
dote et il dresse la liste très imposante des écrivains, poètes 
ou prosateurs qui, depuis le xvi^ siècle, ont repris ce mythe. 

Rabelais ressuscité. — Le répertoire biographique et chro- 
nologique de tous les imprimeurs de France de M. Georges 
Lépreux {Gallia typographica), t. III, p. 36o, mentionne un 
ouvrage imité de Rabelais et publié en 161 1, à Rouen, chez 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 10 



146 CHRONIQUES. 



Jean Petit : Rabelais ressuscité. Recitant les faicts et compor- 
tements admirables du très valeureux Grangosier, roy de Pla- 
cevuide. Traduict de grec en françois, par M. Horry, clerc du 
lieu de Barges, en Bassigny. — Au lecteur : 



Après que Rabelais fust mort, 
Curieux a voulu revivre 
Afin de faire voir ce livre 
Qui resveille le chat qui dort. 



J. P. 



Anatole France et Rabelais. — La revue Les Marges a 
donné, le 27 février, un banquet en l'honneur du maître Ana- 
tole France. De la lettre que notre illustre confrère, retenu 
par une grippe, adressa aux organisateurs de la fête, nous 
extrayons cet hommage à Rabelais : 

« Vous avez le respect de la tradition; je crois l'avoir aussi 
et peut-être le peu que je vaux dépend de ce respect. Mais, 
comme le dit avec nous Joachim Gasquet, la tradition dont 
nous nous réclamons est celle de Rabelais, de La Fontaine, 
de Diderot et de Stendhal. » 

Les « LIMBES » DES VÉROLES. — Lcs poésies médicales, tirées 
des Divers rapport^ d'Eustorg de Beaulieu (1344) et publiées 
par Mlle Hélène J. Harvitt dans le Bulletin de la Société fran- 
çaise d'histoire de la médecine (avril igi3) contiennent un ron- 
deau qui nous décrit le traitement des véroles avec quelques 
détails analogues à ceux que nous rencontrons dans le Pro- 
logue du livre II de Pantagruel : 

Rondeau d'un paoure vérollé. 

Par toi, veroUe deshonneste, 
Je suis des piedz jusqu'à la teste 
Tout nud, près d'un grand feu, graissé, 
Eschauldé, bouilly, fricassé 
Sans mercy moins que d'une beste. 
Et si je me plains et regrette 
Mon barbier s'en rit et délecte, 
Quoy que soit demy trespassé 
Par toy veroUe. 

Et après (ce faict) on m'appreste 



CHRONIQUES. 147 



Ung lict chault ou fault que me mette 
Troys heures, le corps renverse, 
Si couvert de draps et pressé 
Que je brusle pis que allumette 
Par toy verolle. 

Eustorg de Beaulieu connaissait Rondelet, le médecin de 
Montpellier, ami de Rabelais. Il lui a consacré un rondeau 
dont le titre est : Sqye^ rond, Monsieur Rondelet, et le refrain : 
Soye!( rond. J. P. 

Rabelais et son œuvre d'après les manuels scolaires. — 
Il y a une question des manuels scolaires, j'entends des manuels 
de l'enseignement secondaire. Les associations de pères de 
famille se plaignent des frais causés par les trop fréquents 
changements des livres mis entre les mains de leurs enfants. 
Ils pourraient alléguer que ces changements n'ont pas pour 
excuse le souci de ne donner aux élèves que les notions admises 
par la science la plus récente. Car, en ce qui touche Rabe- 
lais, les manuels scolaires n'apportent pas beaucoup de hâte 
à enregistrer les résultats de nos recherches. Voici, par 
exemple, une Histoire de la littérature française, publiée en 
igiopar M. Ch.-M. des Granges, professeur au lycée Henri IV 
(Hatier, éditeur). L'ouvrage se recommande par de substan- 
tielles analyses des œuvres littéraires. Mais pourquoi faut-il que 
l'auteur ait négligé de se tenir au courant de la bibliographie 
de son sujet? Il écrit, p. 216, que « François Rabelais, né à 
Chinon en 1490 ou i4g5, était le cinquième enfant d\m petit 
vigneron, qui s'était peut-être établi dans la ville cabaretier ou 
apothicaire... ». Et encore p. 217 : « G. du Bellay, seigneur 
de Langey..., lui avait fait donner la cure de Souday, dans le 
Perche'. » 

L'Histoire illustrée de la littérature française, de MM. Abry, 
Audic et Crouzet (Didier, éditeur), est mieux informée sur la 
biographie de Rabelais, qu'elle résume brièvement, mais exac- 
tement. L'illustration documentaire, qui fait l'originalité de ce 
manuel, y est représentée par la reproduction du frontispice 
des Grandes et inestimables Cronicques, d'un portrait présumé 
de Rabelais datant du xviie siècle, du frontispice du Gargantua 

I. P. 225, lire : Antiphysie et non Antiphysis. 



148 CHRONIQUES. 



de iSSy, du frontispice du Pantagruel de iSSy et d'un auto- 
graphe de Rabelais. L'œuvre de Rabelais est analysée sommai- 
rement; le comique est ramené par les rédacteurs à la « fantai- 
sie » et à la « vérité ironique », la « substantifique moelle » 
concentrée dans une « théorie de la vie » et dans la « satire con- 
temporaine ». Au demeurant, l'élève qui étudiera ce chapitre 
gardera de Rabelais une idée suffisamment juste et précise. Il 
serait fâcheux pourtant qu'il crût, sur la foi de son manuel, 
que les Chroniques sont un remaniement d'un vieil almanach du 
t?ioyen âge; p. 71, que Rabelais doit à Thomas Morus l'abbaye 
de Thélème; p. j3, que Panurge consulte la Sibylle; et sur- 
tout, ibidem, qu'il prît à la lettre cette phrase : Panurge meurt 
de peur dans une tempête (IV, 18). J. P. 



Le gérant : Jacques Boulenger. 



Nogent-Ie-Rotrou, impr. Daupeley-Gouverneur. 



/<^1 



POESIES INEDITES 



MARGUERITE DE NAVARRE 



Malgré les publications et les études de ChampoUion-Figeac, 
Génin, Leroux de Lincy, P'élix Franck, Abel Lefranc, Partu- 
rier et Gohin, les recueils manuscrits du xvie siècle réservent 
encore, de loin en loin, aux chercheurs la minime trouvaille 
de quelques vers de la reine de Navarre. Je voudrais dans les 
pages qui suivent rassembler un certain nombre de pièces 
dont l'attribution à Marguerite me paraît être assez fondée^ 

Un manuscrit de la bibliothèque de Soissons, que l'on peut 
dater approximativement du troisième quart du xvi^ siècle, 
enregistre sous le nom de cette princesse deux prières en vers. 
La première (ms. Soissons 187, fol. 83 vo-84 ro) est intitulée : 

Oraison de la Royne de Navarre a Jésus. 

O doux Jésus, mon benoist rédempteur, 
Je te supply estre mon protecteur 
De ces troubles, empeschemens (et) assaulx 
Que chacun jour ma [= me] donne l'ennemy 

[= l'esprit?] faulx. 
Te suppliant par ta bénigne grâce 
Que tu me donne a {= d'] acquérir la place 
De paradis aux sainctes destinée, 
Y méritant estre prédestinée; 
Te requérant, doulx Jésus gracieulx, 
Que ma pauvre ame puisse monter es cieulx 
Et que des maulx par moy commis vers toy 
Pardon me face en usant de ta loy. 

[Rimes plates sans alternance.) 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLK. II. II 



l5o POÉSIES INÉDITES 



On a remarqué dans cette pièce l'allusion à la doctrine de 
la prédestination des élus; la suivante au contraire (ibid., 
fol. 84 fo) pourrait nous faire mettre en doute les tendances 
novatrices de Marguerite, si le titre même ne nous apprenait 
que cette invocation à la Vierge a été composée à l'intention 
du roi de Navarre : 

Oraison dti Roy de Navarre 
composée par la Royne sa femme. 

Vierge doulce et bénigne Marie 

De noz péchez qui es tousjours marrye, 

Vers toy me rendz pour conserver mon âme 

Comme celluy qui des tiens se reclame, 

Te requérant de cueur dévot et triste, 

Qu'en paradis me face avoir mon giste, 

Et que mes maulx soient remis en obly, 

[Car?] autrement trop serois atfoibly. 

Pardon requiers, et requérir je n'ause 

A ton doulx lilz, qui grand douleur me cause. 

Me recordant des delictz et offence 

Qu'ay perpétré en y prenant plaisance; 

Et si n'estoit sa parolle divine 

Nous promectant ne désirer qu'on fine 

En tel estât qu'en faisons le parquoy, 

Me mecteroys en tresgrand desarroy. 

Mais congnoissant sa divine clémence, 

Te supliray en la belle présence 

Qu'il me soit tel qu'a sainct Paul ou Pierre, 

Et que jamais a le servir je n'erre. 

(Rimes plates sans alternance.) 

Avec François 1er, que son caractère versatile exposait à des 
influences contradictoires, Marguerite put ne pas se sentir 
toujours en parfaite conformité de croyances et de sentiments 
religieux. Mais la profonde aflTection qu'ils avaient l'un pour 
l'autre encourageait la confiance, et permettait à Marguerite 
de parler librement. Aussi se livre-t-elle parfois avec son frère 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. l5l 

à des discussions presque théologiques sur les qualités de 
l'amour de Dieu. GhampoUion a publié (p. iSg) la poésie de 
François 1er qui commence par le vers : 

Biasmer ne puis l'amour errant par ignorance. 

Mais on ne connaissait pas, je crois, jusqu'ici la pièce à laquelle 
répondait le roi. Ce morceau, intitulé La foy de la Magde- 
leine, est à trois reprises attribué à Marguerite dans un recueil 
manuscrit dont le témoignage a une grande valeur : c'est 
une Farrago de pièces grecques, latines et françaises com- 
posée en 1545-1546 pour Jacques Thiboust, de Bourges, secré- 
taire de Marguerite*. Voici cette pièce qui, partout où on la 
trouve, précède celle du roi (ms. de Chantilly 523, no 28; ms. 
fr. 1667, fol. 43, 72, 196) : 

Amour sans foy faict plorcr Magdelaine, 

Car foy cherchant chose plus souveraine 

En nostre Dieu que n'est humanité 

Ne seuffre poinct que si grand deul on meyne 

Perdant ung corps, quant la chose est certaine 

Qu'il est pour nous de mort ressuscité. 

L'ignorance de ceste vérité 

Luy faict sentir une increable peine ; 

Amour la mect en telle cécité, 

Que l'on la voit oblyer deité 

Pour s'arrester a la nature humaine. 

O pouvre amour, et espérance vaine, 

Vous la iraictez en grande austérité. 

Foy luy donne la source et la fontaine, 

Et vous faictes que sans lin se pourmcine 

Cherchant de l'eauc par infidélité 



I. Un registre de i525-i526 donne à Jacques Thiboust les titres de 
« notaire et secrétaire du Roy, aussi secrétaire et valet de chambre 
de M"" la duchesse d'AUençon et de Berry, esleu pour le faict des* 
aides et tailles audit pays et eslection de Berry ». Un autre registre 
de 1541 nous le montre adjoint à titre de notaire et secrétaire du 
roi aux deux autres commissaires nommés par la duchesse de 
Berry pour rédiger les déclarations des vassaux de l'apanage. Cf. 
Hipp. Boyer, Un ménage littéraire dans le Berry. 



l52 POÉSIES INÉDITES 



Dans ung ruisseau; mais ceste charité 
Aveuglant foy n'est louable ne saine, 
Car ayant tout elle a nécessitée 

(aabaabbabbaabaabbab.) 

La correspondance poétique de François I^r et de Margue- 
rite n'était pas toujours aussi sévère, et leurs discussions de 
casuistique amoureuse se rapportaient plus souvent à l'amour 
humain qu'à l'amour divin. On sait du reste combien la défi- 
nition du « vray amour » a préoccupé Marguerite. Plus d'une 
parmi ses Dernières poésies y est consacrée. Voici également 
deux pièces inédites qui se rapportent à ce sujet. La première 
nous est fournie par la Farrago de Thiboust (ms. fr. 1667, 
fol. 48) : 

Tout le discours, parler et contenance, 
Tristesse, ennuy, dissimulation, 
Souspir, pleur, ris et désolation 
Est telle au faulx qu'au vray par l'apparence; 
Chacun dit j'ayme de bonne intencion 
Vostre salut, honneur et conscience; 
Chacun cherche par grand'experience 
D'en faire au vray la demonstracion ; 
Mais nul ne scet ce que le mauvais pense, 
Fors a la fin et consommacion, 
Ou l'on trouve toute dampnacion. 
Souvent trop tart pour faire penitance. 
Le bon amy sans nulle fiction 
Ne cessera de faire dilligence 
Pour le salut, sans avoir négligence 
De bien servir pour tribulacion. 

I. On peut rapprocher de cette pièce trois rondeaux que contient 
le ms. 521 du Musée Condé et que PauHn Paris {Bulletin du biblio- 
phile, 1880, p. 17) attribuait à Louise de Savoie ou à Marguerite 
d'Angoulême. Ce sont ceux qui commencent ainsi : 

L'aveugle fol qui sans miséricorde... 

— Faulte de foy est cause de meffaict... 

— Le cueur piteux de vertus atourné... 



DE MARGUERITE DE NAVARRE, l53 

Doncq je concluds, puisque la cognoissance 
Est a la fin pour approbacion, 
De n'y mectre tant son affection 
Que l'on en ait regrect ou repentance. 

(abbabaababbabaababba.) 

L'autre, qui présente avec celle-ci une grande analogie de 
sujet, sinon de conclusion, se trouve dans le ms. fr. 2334, i3, 
le ms. du Musée Condé 523, 94, et la Farrago de Thiboust (ms. 
fr. 1667, fol. 225) qui l'attribue à La Rqyne de Navarre et la 
date de i532 : 

Si bien celer, froideur ou fiction, 

Visaige faulx, dissimulacion. 

Aux vrays amans d'amour sont nourriture, 

Couvrir tel feu leur est punicion; 

Mais ceulx qui n'ont [amour?] ne passion 

Facillement ilz usent de pincture : 

Du faulx, du vray cognoistre la nature 

Nully ne peult* tant ait il grant savoir, 

Mais si l'amour et la peine est bien dure, 

Prandre ne peult si forte couverture 

Que quelque foys ne se face bien veoir. 

[aabaabbcbbc.) 

Parmi les questions amoureuses et galantes, on sait que l'une 
des plus souvent traitées à la cour de François 1er était celle 
du ouy et du nenny. Marot a écrit au moins trois pièces sur 
ce sujet : 

Ung doulx nenny avec un doulx soubrire... (Jannet, III, p. 29.) 

— Nenny deplaist et cause grand soulcy... (Ibid., p. 82.) 

— Ung ouy mal accompagné... (Ibid., p. 82.) 

Le roi lui-même s'était exercé dans un quatrain : 
Dissimulez vostre contentement... (Champollion, p. i55.) 



I. Les trois premiers mots de ce vers sont écrits en surcharge. 
La première rédaction était peut-être nul ne le peult. 



l54 POÉSIES INÉDITES 



et dans deux huitains : 

Dictes oy madame ma maistresse. (Ibid., p. 157.) 

— Dictes sans peur l'ouy ou le nenny. (Ibid., p. 95.) 

Cette dernière pièce a été imprimée dans VHecatomphile et 
elle y est suivie d'une réponse anonyme qu'a reproduite Blan- 
chemain (t. III, p. 280). Le ms. fr. 2335 nous la donne égale- 
ment, ainsi que la Farrago de Thiboust qui l'attribue à La 
Royne de Navarre. En voici le texte d'après ce manuscrit : 

Pour vous rendre parfaict contentement 
Ma volunté désire oy choisir, 
Mais estimant honneur sur tout plaisir 
Nenny diroy plus que jamais aymant. 
Gloire en aurez d'aymer si fermement, 
Sans espérer loyer, temps ne loisir, 
Et moy aussi de vaincre mon désir 
Pour honnorer amour parfaictcment. 

[abbaabba.) 

Ai-je besoin de faire remarquer qu'il n'y a absolument rien 
à tirer de ces déclarations galantes, pour les sentiments réci- 
proques du frère et de la sœur? Ces deux pièces rentrent dans 
le genre, très répandu alors, des correspondances fictives, qui 
se rapportaient presque toujours à l'amour. 

Il n'y a sans doute pas plus de passion réelle dans les vingt- 
quatre huitains échangés par Marguerite et le sieur de Lavau, 
qu'a publiés M. Gohin dans les Mélanges Emile Picot. A cette 
correspondance, on peut joindre six autres pièces qui s'y rat- 
tachent, et que nous lisons dans la Farrago de Thiboust et 
dans un manuscrit du Musée Condé. Le premier de ces 
recueils, en orthographiant le nom de Lavau sans / ni x, con- 
firme l'identification proposée par M. Gohin; il nous donne en 
même temps pour l'une des pièces de cette correspondance 
galante la date de i532 : 

Monsieur de La Vau. 

Quant fortune a veu ma dame en propos 
De me donner ung peu d'allégement 



DE MARGUERITE DE NAVARRE, l55 



■Quoy! aura doncq, dict elle, aucun repos 
Celluy que j'ay condampné a torment? 
Je feray tant que tout bon traictement 
Luy tournera tousjours a malencontre. 
Depuis ce temps, quant ma dame me monstre 
Ung bon samblant en signe d'amytic, 
Quelque meschief me survient a l'encontre, 
Et mon malheur surmonte sa pitié. 

[ababbccdcd.) 
[Ms. fr. 1667, fol. 224; ms. Chantilly 523, nos j3 et 240.] 

Continuacion [par la reine de Navarre]. 

Il tient a vous et non a la fortune 
Qui n'a sur moy force ou puissance aucune 
Que ne voyez l'effect de ma doulceur; 
Mais en fuyant tousjours l'heure oportune 
Sans en chercher des vingt et quatre l'une, 
Vous ne pouvez parvenir a vostre heur. 
Ne vous pleignez d'amour ne de douleur, 
Car si au cueur les sentiez vivement. 
Fortune et temps ne meschef, soyez seur, 
N'auroient pouvoir de vous donner torment. 

[aabaabbcbc.) 
[Ms. fr. 1667, fol. 224; ms. Chantilly 523, 74.] 

Le manuscrit de Chantilly ajoute cette signature : 

C'est celle la qui jamais ne confesse 
Ainsi que vous fortune estre déesse. 

Le seigneur de La Vaii, i532. 

Quant elle a sceu que fortune envyeuse 

Tout bon accueil me tournoit a malheur. 

Elle a usé de lectre gracieuse 

Pour me punir en me faisant faveur [var. : frayeur], 

J'ay toutesfoys jouy de la doulceur 



l56 POÉSIES INÉDITES 



De son escript et n'ay eu rien contraire : 
Voila de quoy me sert de contrefaire 
Le malheureux. Je vous laisse penser 
Que ce seroit s'elle vouloit bien faire, 
Veu qu'elle en faict en voulant offencer. 

{ababbccdcd.) 
[Ms. fr, 1667, fol. 216 yo et 224 yo; ms. Chantilly 523, yS.] 

La royne de Navarre en continuant. 

Si ma bonté usant de son devoir 

A mis a riens fortune en son pouvoir 

Par ung disain pensant vous faire honneur, 

Si pour le bien que commancez d'avoir 

Punicion estimez recepvoir, 

Cesser je doy tous effectz de doulceur: 

Si vous tout seul forgez vostre malheur, [blasme; 

Fortune et moy n'en avons \var. : aurons] plus de 

Le jugement très faulx de vostre cueur 

Vous servira de fortune et de dame. 

{aabaabbcbc.) 
[Ms. fr. 1667, fo'- -17 V* ^^ 225; ms. Chantilly 523, 76.] 

Après ces quatre dizains, le manuscrit du Musée Condé 
contient deux autres pièces qui, bien que sans indication d'au- 
teur, sont évidemment la suite de cette correspondance : 

[Le seigneur de La Vau.] 

Si la rigueur des secondz vers fust faincte 
Comme l'estoit des premiers la doulceur, 
Son menasser ne me donroit de craincte 
Non plus que m'a faict de bien sa faveur, 
Mais je congnois que l'une part de cueur, 
L'autre ne vient que de plume conduicte 
Par main qui peult trop prodigue estre dicte 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. I Sy 



Du bien d'aultruy et trop chiche du sien. 
L'une est voulue çt l'aultre n'est qu'escripte, 
Dont j'ay de peur plus que n'euz onc de bien. 

{ababbccdcd.) 

[La reine de Navarre.] 

Si la douleur vous tenez pour ung songe 
Et la rigueur pour vérité très pure, 
J'en ay usé a fin que de mensonge 
N'eusse le bruict contraire a ma nature. 
Car en voyant que ma doulce escripture 
D'une autre main conduicte voulez dire, 
J'ay par rigueur vaincu vostre foy dure 
En vous faisant le bien et le mal lyre. 
Entre voz mains l'ay mis a fin d'eslire 
De deux dizains le choix. Ayez mémoire 
Que mal avez pour avoir prins le pire, 
Et moy l'honneur pour m'estre faicte croire. 

(ababbcbccdcd.) 

C'était également un usage très fréquent à la cour de Fran- 
çois !««■ que de composer des poésies pour une personne déter- 
minée. Peut-être en avons-nous un exemple dans la pièce 
suivante qui repose sur un médiocre calembour, et que le seul 
manuscrit qui nous l'ait conservée, la Farrago de Thiboust, 
attribue à Marguerite (ms. fr. 1667, fol- 227 v») : 

Pour homme laid disant a une jeune dame, 
faict par la Royrte de Na''^. 

De riens tant que du laict un enfant n'a envye 
Et ne désire mieulx pour conserver sa vie. 
Parquoy en contemplant ton enfantin visaige 
Je pensé veoir d'amour enfant le vray imaige, 
Qui me fist devant toy sans craincte présenter 
Saichant que l'enfant doit du laict se contenter. 



l58 POÉSIES INÉDITES 



Si tu dis qu'il est blanc et peu a moy semblable, 
Le vesseau en est noir, qui q'cst moins agréable; 
Mais voyant le dedans l'enfant prent le vesseau 
Et s'en sert aussi bien que s'il estoit plus beau. 
Ne refuse doncq point ma volunté tant bonne, 
Regardant, du bon laid le cueur, non la personne. 
(Rii7ies plates sans alternance.) 

Mais laissons ces raffinements d'esprit, qui ne sont pas tou- 
jours exempts de mauvais goût, et venons-en à des poésies 
plus personnelles et à des sentiments plus profonds et plus 
sincères. On connaît l'épitaphe de Louise de Savoie attribuée 
à François 1er ; 

Cy gist le corps dont l'âme est faicte glorieuse. 

Cette pièce, qu'a publiée ChampoUion (p. io6), se trouve 
dans le ms. 520 du Musée Condé (n° 24), et elle a été imprimée 
en i53i dans le recueil In Lodoicae régis matris mortem Epi- 
taphia (fol. Aiij), où elle est précédée des lettres L. R. [le Roy?]. 
Marguerite avait composé elle aussi pour sa mère une épitaphe 
que nous a conservée la Farrago de Thiboust (ms. fr. 1667, 
fol. 19g vo) : 

Epitaphe de feue ma dame 
par la Roy ne de Navarre., i532. 

Morte icy gist soubz inutille terre 

Celle qui fut tant utille vivante 

Que mort donner a l'immortelle guerre, 

Fpible de corps et d'esperit puissante. 

Or est icy sa chair en paix gisante, 

Et l'ame en hault, qui pour paix temporelle 

Laisser ça bas, dont el fut tryumphante, 

Tant travailla que pour son [trop] grant zelle 

La mort housta avant le temps son elle. 

Dont voulant bas la paix nous délaissa. 

Puis en reprint trop plus forte et plus belle. 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. I Sq 

Qui au plus hault des cieulx tant la haulcea 
Qu'elle joyt de la paix éternelle ^ 

(ababbcbccdcd.) 

Cette pièce, comme l'indique le titre, n'a été écrite qu'en 
i532. Si Marguerite a attendu si longtemps pour rendre ce 
devoir k sa mère, ce n'était pas assurément indifférence ou 
oubli. Mais, avec une modestie excessive, elle jugeait qu'un 
seul avait le droit d'exprimer sa douleur, c'était le fils bien- 
aimé de la défunte, le confident intime de tous ses secrets, de 
tous ses sentiments, celui avec qui elle ne faisait qu'un cœur 
et qu'un esprit. C'est ce qu'elle déclarait dans une autre pièce 
que contient également la Farrago de Thiboust (ms. fr. 1667, 
fol. 226 vo) : 

Les dames plorantes a ceulx qui se meslent de parler 
et escripre^ par la Royne de Navarre. 

Arrestez vous, plume par trop soubdaine, 
Et vous taisez parolle basse et vaine. 
Laissez le lieu aux piteux pleurs et crys 
Qui parlent mieulx que ne font voz escriptz, 
Pour regretter celle a la vérité 
Qui a de tous les vivans mérité 
Plainct immortel et louange éternelle 
Autant qu'en peult nostre vertu mortelle; 
Car ses vertus grandes et innombrables 
Ne peuvent estre de voz bouches louables, 
Veu qu'en disant vostre mieulx rien ne dictes 

I. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à M. Léon Dorez, dont 
l'expérience m'a permis de lire et d'interpréter ces derniers vers, 
aussi obscurs par l'expression que par l'écriture du manuscrit. 
L'activité qu'avait déployée Louise de Savoie pour établir la paix 
avait hâté sa fin; la mort lui arracha prématurément son aile. 
Mais avant de quitter cette terre {dont signifie avec laquelle aile 
volant bas, c'est-à-dire sur terre) elle nous laissa cette paix bien- 
faisante. Puis, juste récompense de sa vertu, elle reçut en échange 
de son aile humaine une plus noble et plus puissante, sur laquelle 
elle s'éleva au ciel. 



l60 POÉSIES INÉDITES 



Que digne soit de louer ses mérites. 

Or couvrez doncq par extresme doleur 

L'ignorance qu'avez de sa valeur. 

Pleurez, pleurez tant que vie vous dure 

Geste perte trop incogneue et dure, 

Faisant voz yeulx par pleurs dehors sortir 

Et par souspirs voz cueurs fendre et partir. 

Faictes voz voix piteuses et haultaincs 

Cryant à tous : « La source des fontaines 

D'honneur, vertu et tout bien est tairie. 

Car la dame de paix nous est perie. » 

Faictes ancre de voz larmes très noires 

Pour [en?] escripre en tous lieux la mémoire. 

Autre pappier que cueurs l'on ne doit prendre 

Ne autre ancre que larmes y respandre. 

Geste dame dont chascun scet le nom 

Ne peult d'aultruy prandre bruyt ne renom. 

D'elle est sorty son honneur, sa louange, 

Qui ne se peult augmenter d'homme ou d'ange, 

Et si quelcun jamais s'en doit mesler 

Le roy son filz tout seul en peult parler. 

En elle a prins grâce digne d'escripre 

Ses grandz vertus qu'autre ne sauroit dire; 

Luy seul en a parfaicte cognoissance 

Et d'en parler le sçavoir et puissance. 

Tous deux ont eu le cueur d'un seullement, 

Pareilz d'amour, d'esprit, d'entendement; 

L'un n'a rien faict que l'autre n'entendist; 

L'un ne pensoit rien qu'a l'autre ne dist. 

Soit de vertus du cueur et de ses faictz 

Qui soustenu de fortune a le fais, 

Sçoit des ennuytz qu'elle a portez d'enfance 

Pour ce seul filz, soit de sa délivrance, 

Soit de l'amour parfaicte et maternelle 

Dont oncques n'eut mère pareille à elle, 

Soit du regrect que France en doit avoir. 

Nul fors que luy ne le sauroit sçavoir. 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. l6l 

Laissez a luy l'honneur de l'honnorer, 

En telle œuvre ne devez labourer 

Mais tous bons cueurs je vous veulx bien prier 

Que ne cessez de plourer et cryer 

Avecques nous tant que serons en vie. 

C'est le festin la ou je vous convye. 

{Rimes plates sans alternance.) 

Cette union intime d'idcies et de sentiments entre Fran- 
çois l" et sa mère nous est attestée par bien des témoi- 
gnages, à commencer par celui de Louise de Savoie elle-même : 

Ce n'est qu'un cueur, un vouloir, un penser 
De vous et moy en amour, sans cesser. 
Mon très cher filz et bonne nourriture. 

Mais c'est par une modestie excessive que Marguerite n'a 
pas revendiqué ici sa part dans cette communauté de pen- 
sées et d'affection; elle savait bien pourtant, et l'on savait bien 
autour d'elle, qu'elle formait avec sa mère et son frère 

Ung seul cœur en trois corps, 

comme dit Jean Marot au début d'un de ses rondeaux (Cham- 
poUion, p. 80, note); et dans une épître à P'rançois le"" elle se 
félicitait d'avoir été admise dans cette intimité de la mère et 
du fils (Ghampollion, p. 80) : 

Ce m'est tel bien de sentir l'amitié 

Que Dieu a mise en nostre trinité 

Daignant aux deux me joindre pour tiers nombre 

Qui ne suis digne à m'en estimer l'ombre... 

Mais sa déférence pour son frère et son admiration pour sa 
mère l'empêchent ici de s'élever à leur niveau. Nous retrou- 
vons cette discrétion modeste et cet effacement dans la façon 
dont elle rappelle l'œuvre politique de Louise de Savoie; elle 
semble oublier qu'elle a elle-même utilement contribué à la 
délivrance du roi et à l'établissement de la paix. Ce sont les 
mêmes sentiments d'humilité, mais, cette fois, vis-à-vis de 
Dieu, que nous montre une dernière poésie, inédite aussi je 
crois, dans laquelle Marguerite rapporte au Tout-Puissant 
tous les événements heureux du règne de son frère et rend 



102 POÉSIES INÉDITES 



grâce à la Providence dont la main secourable l'a délivre de 
tant de dangers (ms. fr. 1667, fol. 40 vo) : 

Te Deum laudamiis 
par la Roy ne de Navarre. 

A toy seigneur Dieu de lassus, 

A ton aymé filz Jésus [lire Et a ou ton bien...] 

Gloire et louange nous donnons 

Des biens que de toy seul tenons. 

Ame ne peult ange et martir 

De ta louange despartir; 

Prophète, apostre ou confesseur 

Sans cesse louent ta doulceur. 

Vierges, esleuz et sainctz espritz 

De ta louange sont espris : 

Tout ce qui est et terre et mer 

Est bien obligé de t'aymer; 

Parquoy avecq eulx humblement 

Nous chanterons dévotement : 

Jésus, Jésus, Jésus, Jésus, 

A qui nous sommes tant tenuz : 

Par toy Jésus sommes créez, 

Et par ta mort tous recréez; 

Asses ne te pouvons louer 

Qui enfans nous digne advouer ; 

De nouveau louer te debvons 

Du bien que de toy recepvons. 

C'est que tu as noz ennemis 

Soubdain hors de ce pays mis, 

Et sans effusion de sang 

Ils ont perdu d'honneur le ranc. 

Tu as saulvé ton serviteur. 

De ton honneur vray amateur; 

Comme la mère ses enffans, 

Des ennemis tu le defans : 

C'est nostre roy treschrestien 

François qui confesse estre tien, 



BE MARGUERITE DE NAVARRE. l63 

Pour qui nous fusmes occasion [supp. nous on 

Tu le délivras de prison, [lire fusme] 

Non-que nous l'eussions mérité, 

Mais par ta grande charité; 

Puis les deux enfans délivras 

Dont grand joye tu nous livras. 

L'empereur qui l'avoit tenu, 

En son royaulme estoit venu, 

Le(fuel usurper il pensoit, 

Et de l'avoir nous menassoit. 

Mais toy, qui a tous donne pain, 

As faict ses gens mourir de faim, 

Et par famine tout a coup 

Est retourné sans frapper coup. 

C'est ta forte main, seigneur Dieu, 

Qui ra(s) chassé de ce lieu. 

Nul fors toy ne l'a faict fouyr. 

Dont en toy nous fauli resjouyr : 

Parquoy sans cesse te lourons, 

Te mercyrons [et??] te aymerons. 

Nous te debvons bien mercyer. 

Et tousjours en toy nous fyer, 

Car qui se fye de bon cucur, 

Il est des ennemys vincueur. 

Toy seul as la force et l'escu 

Par qui l'ennemy est vaincu. 

Nous te supplions a genoulx 

Que ta grâce soit dessus nous : 

Saulve ton royaulme et ton roy 

En leur donnant perfecte foy. 

Fais nous aymer ce que tu vculx, 

Car toy [seul?] Seigneur Dieu le peulx 

Fais que le nom de Jésus Christ 

Ton fîlz soit en nos cueurs cscript, 

Et que tant que vivrons ça bas. 

Ta grâce ne nous laisse pas, 

Mais que si fort y abundons 



164 POÉSIES INÉDITES 



Que par foy nous te possédons, 

Tant que sans fin puissions aulx cieulx 

Te louer, Seigneur Dieu des cieulx. 

{Rimes plates sans alternance.) 

Cette pièce ne porte pas de date, mais il est facile de la 
dater approximativement. Parmi les événements que rappelle 
Marguerite, il en est un sur lequel elle insiste d'une façon 
toute particulière : c'est la fuite de Charles-Q^int; les autres, 
la délivrance du roi et celle de ses deux fils laissés en otage, 
ne sont mentionnés qu'accessoirement. C'est donc sans doute 
peu après l'insuccès de l'invasion impériale en France, et à 
propos de cet heureux événement, que Marguerite a composé 
son Te Deum. Nous ne saurions mieux commenter ces vers 
que par un passage d'une lettre datée de Montfrin (i536), dans 
lequel elle félicite le roi et remercie Dieu de cette famine si 
heureusement organisée, qui, en consacrant la réputation mili- 
taire de Montmorency, allait provoquer tant d'actions de 
grâces en vers et en prose, avec plus d'un pamphlet mordant 
à l'adresse des Impériaux ^. 

I. L'un des plus connus est VÉpitaphe d'Antoine de Lève par 
Mellin de Saint-Gelays (éd. Blanchemain, I, 119) : 

S'il eust su fouir 

Si promptement que sa venue ouïr. 
Il n'cust pas faict à la mort sacrifice , 
Mais ne pouvant de la fuite jouir, 
A l'Empereur il laissa cest office. 

A la suite de l'Apologie en défense pour le Roy... contre ses enne- 
nemys et calumniateurs, dédiée par Sagon à Marguerite de Navarre, 
se trouve un Chant royal a la louange dii^roy et de France tritim- 
pliante sur l'Empereur qui l'avoit assaillye d€ toute sa puissance et 
de toutes pars. La Provence y parle en ces termes : 

L'honneur de France, esprouvé en Provence, 
Ou l'on ha veu l'ost d'Empire am'asser : 
L'antique dueil, des Françoys recompense 
D'ainsi en veoir un ennemy chasser, 
Qui sur le Rosne a pont cuidoit passer, 
Et maintenant en fuyant l'abandonne. 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. l65 

« Ce ne vous est petit honneur que ung de vos servicteurs 
arreste l'Empereur et le fait mourir de faim, en. sorte que si 
Dieu vous preste, comme il faict, sa main, je tiens la victoire 
ou la paix comme vous la sçauriés demander : et pensez, mon 
seigneur, voyant vostre santé et vos affaires aller sy bien, en 
quel contentement et louange de Dieu s'en va priant conti- 
nuellement pour vostre prospérité, vostre...'. » 

Dieu juste et droit mort a son camp ordonne 
D'extresme faim, de flux et trenchaison, 
Rendant sa peine, a bon droit, cher vendue, 
Pour rendre France, encontre faulx blason. 
Bien assaillye, encor mieulx défendue. 

Bien que cette œuvre de Sagon n'ait été publiée, je crois, qu'en 
i544, c'est aux événements de i536 que le poète fait allusion dans 
ces vers, comme dans toutes les autres strophes de ce chant royal 
relatives à Fossano, Turin, Péronne. 

Je citerai enfin sur ces mêmes événements deux pièces latines 
que contient un autre recueil manuscrit de la bibliothèque de Sois- 
sons (189 B, fol. i83 v-iSq). La première est intitulée: Le Te Deiim 
de la fuicte et deffaicte de ï Empereur et des Espaignol:^ en Pro- 
vence l'an mil V" XXXVI par le Roy [ces trois mots ont été bar- 
rés]. Le premier vers est : 

Te Karolum viclum gaudemus, te perfidum execramur. 

La seconde, qui commence par : 

In exitu Cesaris de Gallia et André Dorie de mari profundo, 

est intitulée : In exitu faict contre la fuicte de l'Empereur et de 
André Dorye, capitaine sur mer pour ledict empereur à Mercelle 
[= Marseille] l'an mil V" XXXVI par le Roy [ces trois derniers mots 
ont été barrés]. Cf. encore d'autres pièces citées par Décrue, Anne 
de Montmorency, t. I, p. 286. 

I. Quelques années plus tard, en i543, dans une lettre publiée par 
Génin (t. II, p. 225), et dont l'original se trouve à la Bibliothèque 
nationale (ms. 6624, fol. io5), Marguerite écrit ces mots : « J'espère, 
puisque ceux de Landrecy peuvent attendre, que le temps défera 
vostre ennemy par pluyes, comme la faim le chasse devant Avi- 
gnon. » Faudrait-il conclure de cette phrase que les événements de 
i536 se sont reproduits en Provence d'une façon identique sept ans 
plus tard, ou n'est-il pas plus probable que Marguerite a voulu 
écrire le chassa ou l'a chassé en faisant allusion à la famine orga- 
nisée jadis par Montmorency.'' 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 12 



l66 POÉSIES INÉDITES 



Pour toutes les pièces que je viens de publier, il ne semble 
pas qu'il y ait lieu de mettre en doute l'attribution donnée 
par des manuscrits aussi autorisés que le recueil de Soissons 
et surtout la Farrago de Thiboust, puisque aussi bien ni 
manuscrits ni imprimés du xvi= siècle ne nous fournissent de 
témoignages contradictoires. Voici par contre l'indication de 
quelques poésies dont l'attribution à Marguerite peut paraître 
contestable ou du moins a été contestée. 

Le rondeau : 

A Dieu me plains qui seul me peut entendre, 

se trouve dans l'édition de 1574 des Œuvres de Saint-Gelays. 
Mais ce recueil posthume ne saurait avoir une bien grande 
autorité. La Monnoye avait rencontré ces vers dans un manus- 
crit de poésies de Marguerite, avec l'attribution à cette prin- 
cesse. Blanchemain (t. I, p. 304) est naturellement hostile à 
cette hypothèse, et il semble, pour la combattre, alléguer les 
sentiments d'homme et non de femme qu'elle exprime; mais 
on sait que cet argument est absolument sans valeur. Si l'on 
devait en effet retirer à Marguerite toutes les pièces où elle 
parle au masculin et où elle exprime des sentiments d'homme, 
elle perdrait une bonne partie de son œuvre la plus authen- 
tique. Pour cette poésie en particulier, si les mss. fr. 2335, 
Chantilly 523 et Rothschild 2964, ne portent pas de nom d'au- 
teur, le témoignage de la Farrago de Thiboust, qui l'intitule 
Rondeau de la royne de Navarre, confirme celui du manuscrit 
cité par La Monnoye. 

C'est avec moins de raison encore que Blanchemain (t. III, 
p. 99) revendique pour son poète la pièce : 

S'il est ainsi qu'une meule tant dure, 

qu'aucun manuscrit ni imprimé ne lui donne, tandis que le 
recueil 188 de Soissons (3 v^) la déclare faicte par la royne de 
Navarre. 
J'en dirai autant du huitain : 

Tout son reffuz et mauvais traictement, 



DE MARGUERITE DE NAVARRE. 167 

que ce même recueil (49 vo) attribue à Marguerite et que nous 
lisons également, mais sans aucune indication, dans les mss. 
fr. 2334 (47)> Chantilly 523 (192), Rothschild 2g65 (64 vo); Blan- 
chemain l'a publié (t. III, p. 5o) d'après le manuscrit de La 
Roche-Thulon. 

Les éditions modernes de Marot inscrivent parmi ses ron- 
deaux celui du vendredy sainct qui commence par : 

Deuil ou plaisir me fault voir sans cesse. 

Il se trouve déjà dans l'édition de 1544, et aussi, mais sans 
nom d'auteur, dans le ms. fr. 12489 (96 vo), nouv. acq. fr. 477 
(i32 vo), Rothschild 2964 (i|. D'autre part, la Farrago de Thi- 
boust l'attribue à la Royne de Navarre. Cette attribution est 
assurément loin d'être certaine. Elle reste néanmoins possible : 
l'édition de 1544, ^"^ effet, n'a pas été surveillée par Marot, et 
l'on conçoit que l'éditeur ait pu être tenté de lui attribuer cette 
pièce par analogie avec les Tristes vers de Beroalde sur le jour 
du vendredy sainct qu'a en effet traduits maître Clément (Or 
est venu le jour en dueil tourné). 

Enfin la Farrago attribue à Marguerite deux pièces que 
ChampoUion a publiées sous le nom de François Kr. L'une : 

Le désir est hardy, mais le parler a honte, 

se rencontre sans nom d'auteur dans les mss. fr. 2334 (9) et 
Chantilly 523 (27). Quant à la Farrago qui le cite trois fois 
(45, 75, 194), elle ne l'attribue qu'une fois (194) à la Royne de 
Navarre. 

11 en est de même de l'autre : 

Si ung œuvre parfaict doibt chascun contenter, 

cité sans nom d'auteur (ms. fr. 1667, 43 vo, 73 vo) et attribué à 
la Royne de Navarre (ibid., 186). Cette attribution est assez 
douteuse, car plusieurs recueils donnent la pièce à Fran- 
çois I*:"" (ms. fr. 2335, ms. Soissons 188, 6 v»; cf. en outre une 
allusion dans la traduction anonyme de l'Hécube d'Euripide 
[par Guillaume Bochetel], 044 et un distique latin du cardi- 
nal de Lorraine traduit par Brodeau en un quatram : 

A deux Francoys suis beaucoup redevable... 



l68 POÉSIES INÉDITES DE MARGUERITE DE NAVARRE. 

(ms. Soissons 187, fol. 84 v» ; et ms. fr. 2334, ^° 5). D'autres le 
reproduisent sans nom d'auteur (ms. fr. 2334, i; Soissons, 
189 C, 77; Chantilly, 52o, 74; La Roche-Thulon). 

Ces derniers exemples semblent indiquer que les attributions 
de la Farrago de Thiboust ne sont pas toujours certaines. 
Mais, outre qu'il est difficile, même pour ces deux ou trois 
pièces, de les convaincre d'erreur, nous ne devons pas, je 
crois, en tirer argument pour mettre en doute les autres témoi- 
gnages de ce manuscrit relatifs à Marguerite, car il paraît être 
de ceux qui, par la situation de leur destinataire et par l'esprit 
dans lequel ils ont été faits, méritent à cet égard le plus de 
confiance. 

René Sturel. 



UN MARTYR DE L'HUMANISME 



TRAGIQUE HISTOIRE 

D'HAYMON DE LA FOSSE 

ÉTUDIANT PICARD' 

(i5o3) 



Nous ne savons rien de sa naissance, sinon qu'il s'ap- 
pelait Haymon de la Fosse, ou peut-être Haymon du 
Fossé, au témoignage du comptable de l'hôpital Saint- 
Jacques, trop peu savant pour connaître la forme latine 
du nom (Hemondus de Fovea) que les gens d'église insé- 
rèrent dans leurs procès-verbaux, d'où les chroniqueurs 
ont tiré par traduction Haymon de la Fosse. Ainsi le 

I. Hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins. Extrait des comptes que 
rendent honnorables hommes Robert Le Jay et Regnault Anthoullet 
et Denys Simon, marchans et bourgeois de Paris ( 1 5o3-i 5o4), publié 
par M. Henri Macqueron dans le Bulletin de la Société d'Émulation 
d'Abbeville. Abbeville, Paillart, 1888-1890, t. I, p. 3i-33. — Sententia 
officialis parisiensis cum eo assistente haereticae pravitatis inqui- 
sitore (copies du xvir siècle). Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1149, 
fol. 85 v°-86 r"; ms. ii5o, fol. 97 r°-v* et 25o r°-v°. — Liber de ori- 
gine congregationis canonicarum regularium in regno Franciae anno 
christi i4q6 a contemporaneo canonico S. Severini Castri Nantonis 
conscriptus. Bibl. nat., ms. lat. 15049, fol. 3i V. — Le Rosier histo- 
rial de France..., nouvellement imprimé à Paris, le xxvj" jour de 
février, l'an mil cinq cens et xxij, avant Pasques, in-fol. goth. (à 
l'année i5o3). — Jean d'Auton, Chroniques de Louis XII (éd. de 
Maulde de la Clavière), 1889-1895, 4 vol. in-8°, t. III, p. 270-272; Jean 
Bouchet, Les Annales d'Aquitaine (nouv. éd.). Poitiers, 1644, in-fol., 
p. 329. 



170 TRAGIQUE HISTOIRE 



nom picard du réformateur, Cauvin, s'est mué en Calvin 
sous la plume des latinistes. Haymon avait vu le jour 
« emprès Abbeville », dit le même témoin, dans les der- 
nières années du règne de Louis XI, en 1480 ou 1481. Il 
tint son nom de baptême d'un ancien comte de Ponthieu, 
contemporain de saint Fursy et de saint Josse, que l'on 
considéra longtemps comme un sainte 

On imagine les parents émerveillés des belles disposi- 
tions de leur enfant et le faisant entrer, sans doute avec 
l'appui de quelque clerc, aux grandes écoles du chapitre 
de Saint-Vulfran, d'Abbeville. Les chanoines, à leur tour, 
l'investirent peut-être d'une des six bourses dont ils 
avaient la nomination au collège du Cardinal Lemoine, 
dans l'Université de Paris. L'illustre fondateur n'était-il 
pas né, deux siècles plus tôt, d'une humble famille de, 
paysans de Crécy-en-Ponthieu? L'adolescent quitta la 
vallée brumeuse de la Somme, où s'estompaient les clo- 
chers de tant d'églises et de monastères, où s'assoupis- 
saient les échos de tant de cloches. Il gagna la capitale, 
où, comme toujours, les disputes scolastiques menaient 
leur train, cependant que la voix mélodieuse de quelques 
maîyes attirés d'outre-mont insinuait déjà, sous le com- 
mentaire séduisant des distiques latins, les complaisances 
sensuelles et les tranquilles audaces de la pensée antique. 

Au collège du Cardinal, à la « Maison du Cardinal », 
comme on disait, Haymon retrouva des étudiants picards 
comme lui. Peut-être y fraya-t-il avec un de ses compa- 
triotes, Valerand de La Varanne, qui, devenu plus tard 
docteur en théologie, mit la vie de Jeanne d'Arc en un 
poème de trois mille vers, où les historiens ont trouvé à 
glaner^. Un collège était alors surtout une maison de 

1. Hagiographie du diocèse d'Amiens, par l'abbé J. Corblet. Paris, 
Dumoulin, 1868-1875, 5 vol. in-8°, t. IV, p. 3ii-3i2. 

2. Valerandi Varanii de gestis Joannae virginis, Franciae egre- 
giae bellatricis, poème de i5i6, remis en lumière, analysé et annoté 
par E. Prarond. Paris, Picard, 1S89, in-12; du même éditeur: Trois 
poèmes de Valerand de la Faranne. Paris, Picard, 1889, in-12 (14 p.). 



D HAYMON DE LA FOSSE. I7I 

famille, où les boursiers logeaient et prenaient leurs repas 
en commun. Le règlement de la Maison du Cardinal 
n'excédait pas en sévérité ceux des autres collèges. Si Ton 
peut d'ailleurs inférer qu'Haymon y séjourna dès son 
arrivée à Paris, ce n'est là, il faut l'avouer, qu'une fragile 
hypothèse. Le Jeune homme ne tarda pas à s'affranchir de 
ces liens provinciaux. Le hasard des rencontres, la diver- 
sité de ses goûts ne tardèrent pas à le conduire ailleurs. 
En i5o3, il est qualifié par les chroniqueurs d'écolier du 
collège de Bourgogne. Il y suivait sans doute des cours 
en simple externe. 

Haymon, qui atteignait quinze ans en 1493, commença 
à cette époque, comme la plupart des étudiants de son âge, 
à assister aux leçons de la Faculté des Arts. Ces études, à 
la îois philosophiques et littéraires, servaient d'introduc- 
tion à la théologie et au droit canon. Elles correspondaient 
à nos anciennes humanités. Celui qui les abordait connais- 
sait déjà l'écriture, la lecture et les éléments de la gram- 
maire latine. Il choisissait son maître, maitre qui bien 
souvent n'était pas de dix ans plus âgé que lui, dont il deve- 
nait le disciple et bientôt l'ami. La leçon finie, l'écolier 
déambulait à sa guise à travers le quartier latin, fréquen- 
tait les cabarets. Certains, la nuit tombée, parcouraient 
les rues en armes, jouaient des tours pendables aux bour- 
geois, volaient et parfois tuaient. Le prévôt les emprison- 
nait avec dureté, quand il pouvait les prendre, et sou- 
vent même les exécutait, malgré le privilège de clergie. 
Deux cachots du petit Chàtelet, habituellement réservés 
aux étudiants, s'appelaient, comme on sait, l'un la rue 
du Fouarre, l'autre le clos Bruneau. Haymon fut-il sem- 
blable aux mauvais sujets de son âge? Plût au ciel qu'il 
eût donné, comme dans la ballade de Villon : 

Tout aux tavernes et aux tilles' ! 



I. Villon, Grand Testament : Ballade de bonne doctrine à ceulx 
de mauvaise vie... 



172 TRAGIQUE HISTOIRE 



Il se fût peut-être ménagé, le cycle des études parcouru, la 
chair apaisée, un âge mûr non moins honorable que tant 
d'autres, qui vécurent sans penser. L'ivresse que l'on prend 
dans les gobelets est capiteuse, mais combien légère et 
passagère! Elle fait trébucher aux réverbères, briser 
quelques vitres. Mais celle que lk)n puise aux livres de 
science peut faire chanceler bien des croyances qui sou- 
tiennent le monde, crouler des forteresses idéales, qu'il est 
difficile, hélas! de relever. 



Le jeune homme se passionna, non pour les batailles de 
mots, les duels de syllogismes qui, depuis trois siècles, met- 
taient aux prises les âpres docteurs de la rue du Fouarre, 
mais pour les idées qui s'agitaient obscurément sous ces 
termes barbares. Il ne prit pas un raisonnement pour une 
mécanique verbale, vide de sens, mais il en tira sans doute 
des conclusions pratiques, auxquelles d'habiles logiciens 
avaient toujours fait en sorte d'échapper. 

Certaines thèses audacieuses, propagées ouvertement 
depuis deux siècles, niaient le dogme de la résurrection, 
l'autorité de l'église, proclamaient qu'il n'est de bonheur 
qu'en ce monde, que la fornication est permise, que le 
christianisme est un obstacle à la science'. Elles se récla- 



I. On soutenait publiquement, dans la rue du Fouarre, en 126g : 
« Que le monde est éternel; qu'il n'y eut jamais de premier homme; 
que l'âme disparaît avec le corps; qu'il n'y a pas de providence. » 
La condamnation prononcée alors par Etienne Tempier, évêque 
de Paris, ne semble pas avoir porté grand fruit. Les mêmes erreurs 
réapparaissent en 1277. La censure qui les condamne, à cette date, 
mentionne en outre les propositions suivantes : « Qu'il est impos- 
sible de réfuter les arguments des philosophes sur l'éternité du 
monde; que la création est chose impossible, encore que la foi 
enseigne le contraire; que le philosophe ne doit pas croire à la 
résurrection en tant que philosophe, mais qu'il doit enchaîner son 
intelligence pour y croire en tant que chrétien... » Ici apparaît la 
distinction entre la vérité philosophique et la vérité religieuse, der- 
rière laquelle s'abritera longtemps l'incrédulité (Du Boulay, Hislo- 



d'haymon de la fosse. 173 

maient de l'autorité incontestée d'Aristote et surtout de 
celle de son commentateur arabe, Ibn Roschd, nom que 
des traductions multiples ont mué en Averroès'. Grâce à 
ce dernier, en effet, le rationalisme et le matérialisme 
antiques avaient pénétré, au xiii^ siècle, dans le monde 
du moyen âge. 

L'effort gigantesque d'Albert le Grand et de Thomas 
d'Aquin pour christianiser la science grecque, pour utili- 
ser Aristote à la défense de l'orthodoxie, ne put atteindre 
tous ceux qui lurent le commentaire d'Averroès. Cer- 
tains penseurs demeurèrent en marge de la théologie offi- 
cielle, ou plutôt ils firent habilement deux parts dans 
leur vie. Tandis qu'ils protestaient de leur adhésion sin- 
cère à la foi chrétienne, ils démontraient tranquillement, 
tel Siger de Brabant, dont le nom apparaît à Paris en 
1266, que la raison de l'homme parvient à établir des véri- 
tés philosophiques qui sont la négation de l'enseignement 
révélé 2. Ces averroïstes subtils ne risquèrent jamais leur vie 
pour leurs idées, qui, s'ils n'y avaient pris garde, eussent 

via Universitatis Parisiensis..., t. III, p. Sgy-SgS; Denifle et Châte- 
lain, Chartulaviiim Universitatis Parisiensis..., t. I, p. 552-533. 
Cf. Averroès et l'averroisme, essai historique, par Ernest Renan. 
Paris, 1862, "in-S", p. 2i3 et suiv.; Siger de Brabant et l'averroisme 
latin au XIII" siècle, étude critique et documents inédits, par Pierre 
Mandonnet, O. P. Fribourg, 1899, in-4°, p. ccxxv et suiv.). 

1. Averroès vivait en Espagne au xn" siècle. La prétendue har- 
diesse de ses opinions philosophiques le fit condamner par le kalife 
Al Mansour. Il eut peu d'influence sur les compatriotes musulmans; 
mais les juifs traduisirent ses œuvres en hébreu et, grâce à leurs 
relations commerciales, les divulguèrent rapidement à travers la 
chrétienté. Traduites d'hébreu en latin par Michel Scott et par l'Alle- 
mand Herrmann, elles furent, au xiir siècle, connues des docteurs 
de Paris. 

Averroès condensait, dans son commentaire sur Aristote, les doc- 
trines des philosophes arabes, ses devanciers. Ceux-ci admettaient 
l'éternité de la matière. Quoique respectueux des religions établies, 
Averroès écartait systématiquement tous les mythes, les regardant 
comme des fictions dangereuses; il rejetait le surnaturel hors du 
domaine de la philosophie (Renan, Averroès..., p. 7 et suiv., 66 et 

suiv., 122-125). 

2. Mandonnet, Siger de Brabant..., p. ccin. 



174 TRAGIQUE HISTOIRE 



pu les conduire au bûcher. Ils ont si bien dérobé leur 
penchant secret, que nous nous demandons encore aujour- 
d'hui lesquelles, en cas de conflit, ils auraient sacrifiées 
de leurs convictions scientifiques ou de leurs convictions 
religieuses. Ces dernières n'étaient-elles qu'un masque 
imposé par la nécessité des temps? 

Les contemporains ne s'y méprenaient pas. Averroïsme 
devint synonyme d'impiété. On attribua rapidement au 
philosophe arabe des outrances de pensée et de parole, 
que son éclectisme lui eût certainement interdites. Ayant 
fait allusion sans parti pris aux « trois lois » qui se par- 
tagent le monde : le judaïsme, le christianisme, l'isla- 
misme, il passa pour avoir proféré le célèbre blasphème 
des Trois Imposteurs ^ Et ce grossier propos contre l'Eu- 
charistie fut divulgué sous son nom : « Y a-t-il au 
monde une secte plus insensée que celle des chrétiens, 
qui mangent le Dieu qu'ils adorent'-^? » 

Ce courant secret de libre pensée ne cessa de grossir 
jusqu'à la fin du moyen âge, grâce à l'autorité magistrale 
qu'Averroès, logicien et commentateur d'Aristote, détenait 
dans les écoles. Si quelque disciple plus hardi rejetait la 
doctrine péripatéticienne, c'était pour se réclamer d'Epi- 
cure, tel ce Nicolas d'Outricourt, bachelier du diocèse de 
Verdun, qui répudia ses erreurs en 1346. Il admettait le 
système des atomes éternels, enseignait la matérialité de 
l'âme. Certaines de ces propositions semblent mettre en 



1. Ces Trois Imposteurs, on le devine, étaient Moïse, le Christ et 
Mahomet, le Christ demeurant, suivant Averroès, le moins habile 
des trois, puisqu'il ne réussit qu'à se faire crucifier. Une rumeur 
un peu difterente attribuait au philosophe arabe le propos suivant : 
« Il y a trois religions, dont l'une est impossible, c'est le christia- 
nisme; une autre est une religion d'enfants, c'est le judaïsme; la 
troisième une religion de porcs, c'est l'islamisme. » Le mot des 
Trois Imposteurs passa même pour le titre d'un livre — livre qui 
n'a jamais existé, — dont Averroès se vit attribuer, avec Frédéric II, 
Boccace, Pogge et bien d'autres, la paternité (voir Renan, Averroès..., 
p. 222 et suiv.). 

2. Ibid.^ p. 236. 



d'haymon de la fosse. 175 

doute l'existence de Dieu'. Mais en vain se rétractait-on, 
les idées survivaient aux amendes honorables et aux 
bûchers. Et si des maîtres avaient soutenu en chaire des 
thèses matérialistes, celles-ci, moins contenues, aggravées 
par l'exclusion de tout contrôle, par la chaleur du débat, 
ne devaient-elles pas se répercuter étrangement dans 
maintes conversations du quartier latin? 

De telles suggestions guettaient Haymon de la Fosse. 
Les blasphèmes attribués aux averroïstes contre l'Eucha- 
ristie purent sans doute imposer au jeune homme l'idée 
fixe du sacrilège. Mais d'autres influences infiniment plus 
larges, infiniment séduisantes allaient pétrir ce cerveau de 
vingt ans. Haymon fut un humaniste. En cette fin du 
xve siècle, où les livres retrouvés des Grecs et des Latins 
commençaient à se répandre dans Paris, il s'enthou- 
siasma comme bien d'autres pour un passé, que, dans 
sa longue juvénile, il voulut peut-être recréer et 
revivre. 

Certes, l'admiration de l'antiquité ne s'opposait pas 
nécessairement aux pratiques de la vie chrétienne. A 
l'époque où vivait Haymon de la Fosse, un Robert 
Gaguin, supérieur général de l'ordre des Trinitaires, con- 
sacrait sa vie au service de l'église et se piquait d'écrire 
comme Cicéron et comme Sénèque. Sensibles comme lui 
au charme des périodes latines, beaucoup d'esprits crurent 
de bonne foi que le fait d'avoir retrouvé la civilisation de 
l'ancienne Rome ne devait entraîner aucune modification 
dans les idées philosophiques et religieuses de leur siècle. 
Épris de beau style, ils considérèrent la culture antique 
comme une écorce vide, comme un vêtement sans corps. 
Purement formel, leur humanisme sut rester orthodpxe, 
et l'église, tant qu'elle ne se sentit pas attaquée, fit des 
sacrifices pour l'accueillir^. Mais, poussée jusqu'à ses der- 

1. Du Boulay, Histotia Universitatis Parisiensis..., r. IV, p. 3o8; 
Denitle et Châtelain, Chartidarium Universitatis Parisiensis..., t. II, 
p. 576 et suiv. 

2. L'Inquisition, il est vrai, se réveillait parfois. L'humaniste 



176 TRAGIQUE HISTOIRE 



nières conséquences, la science nouvelle attendait un autre 
destin. Elle conduisait, par son culte de la philologie, à 
la discussion des textes sacrés et procurait des armes au 
protestantisme naissant. Indifférente au dogme et à la 
révélation, confrontant dans son enquête tous les systèmes 
philosophiques, embrassant, comme le prodigieux Pic de 
la Mirandole, l'histoire de toutes les religions, elle menait 
droit au rationalisme et à l'encyclopédie. Les véritables 
successeurs des humanistes du xvi^ siècle sont les philo- 
sophes du xviii^. 

Ce développement fatal échappait aux contemporains. 
Seul, le rude et mystique Standonck, qui, dans les der- 
nières années du xv^ siècle, proscrivit les études littéraires 
du collège de Montaigu, le pressentait peut-être obscuré- 
ment'. Et, par une coïncidence bizarre, il devait, avant 

Galcottus Martus, dans le dernier tiers du xv" siècle, pour avoir 
écrit que celui qui se conduit bien et qui agit d'après la loi naturelle 
entre au ciel, à quelque peuple qu'il appartienne, eût étc brûlé par 
les inquisiteurs de Venise, si le pape Sixte IV, son ancien élève, ne 
l'eût sauvé. Moins heureux, un autre humaniste, Giorgio di Navarra, 
accusé d'avoir tenu des propos impies, fut brûlé à Bologne, en i5oo. 
Trois années plus tôt, un médecin, Gabriel da Salo, avait échappé 
au bûcher en faisant amende honorable. Ces faits sont exception- 
nels, car il faut avouer que la plupart des humanistes ne rompirent 
jamais avec l'Église. L'élégant Marcile Ficin et son école tentèrent, 
à Florence, de concilier le dogme chrétien avec la philosophie pla- 
tonienne. Si un contemporain d'Haymon de la Fosse, Pietro Pom- 
porazzi, de Mantoue, disciple d'Aristote, expose logiquement qu'il 
est impossible de démontrer l'immortalité de l'âme, il se hâte d'a- 
jouter que nous devons la tenir pour hors de doute, puisque l'Ecri- 
ture l'enseigne. Son fameux traité De immortalitate animae fut mis 
à l'index lors de son apparition, en i5i6, mais l'auteur se défendit 
de toutes ses forces et ne semble pas avoir été inquiété. Le célèbre 
Pomponius Laetus, tenu par beaucoup d'hommes de son temps pour 
un contempteur de la religion chrétienne, eut, lorsqu'il mourut à 
Rome, en 1497, '^^^ funérailles dignes d'un prince de l'Eglise (voir 
Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance 
(trad. Schmitt). Paris, i885, 2 vol. in-8% t. II, p. 280 et suiv., 844 et 
suiv.). 

I. Voir A. Renaudet, Jean Standonck, un réformateur catholique 
avant la Réforme. Bulletin de la Société de l'histoire du Protes- 
tantisme français, janvier- février 1908, p. 5-8i ; M. Godet, La con- 



D HAYMON DE LA FOSSE. I77 

de mourir, assister sur le bûcher la malheureuse victime 
de cette culture déréglée. Ce qui pour presque tous alors 
n'était qu'un passe-temps curieux, devint en effet tout à 
coup pour Haymon de la Fosse une réalité vivante. 

Il fut, dira-t-on, un fou! Mais pourquoi, Picard tenace 
et exalté, n'aurait-il pu tirer les conséquences logiques de 
ses lectures? Des presses de la Sorbonne, des ateliers 
du Soleil-d'Or, du Soufflet-Vert, des officines de Jean du 
Pré, de Guillaume du Bois, de Pierre Levet, de Denidel, 
de Michel Lenoir, de Michel Toulouse sortaient au 
grand jour, multipliées par l'art magique de l'imprimerie, 
les plus belles pages des anciens ' . Les œuvres de César^, de 
Tite-Live^, de Salluste'', de Valère Maxime^, de Florus^, 
permettaient de niieux connaître la vie publique et privée 
des Romains. Virgile^, Horace^, Properce^, Ovide^'* révé- 
laient au lecteur attentif, sous l'élégance harmonieuse de 
leurs mètres, l'épicurisme raffiné de leur pensée. Térence'^ 
Perse *2, Juvénal'^ mettaient plaisamment au jour, pour 
les flageller, les vices d'une société infiniment mieux 
policée que la société du moyen âge. Le monde ancien 
sortait de l'oubli, avec ses mœurs libres, sa religion 
légendaire et variée. Le christianisme n'était donc pas 

grégation de Montaigit. Paris, Champion, 1912, in-8° {Bibliothèque 
de l'Ecole des Hautes-Études, fasc. 198). 

1. Voir Claudin, Histoire de l'imprimerie en France au XV" et 
au XVI' siècle. Paris, Impr. nationale, 1900-1904, 3 vol. in-fol., t. I, 
p. 28, 29, 37, 5i, 54, 84, 159, 160, 198, 238, 262, 417, 447; t. II, p. 170, 
262, 263, 363. 

2. Pierre Levet (148?). 

3. Jean du Pré (1480). 

4. Sorbonne (1471); Soufflet- Vert (1476); Soleil-d'Or (1478). 

5. Sorbonne (1471); Soufflet-Vert (1476); Atelier anonyme (1476). 

6. Sorbonne (1471). 

7. Sorbonne (1472); Soleil-d'Or (1478); Pierre Levet (1492-1494, 1498). 

8. Denidel (1498). 

9. Michel Toulouse (1499)- 

10. Michel Lenoir (149 ?). 

11. Sorbonne (1472). 

12. Sorbonne (1472); Denidel (1498). 
i3. Sorbonne (1472). 



178 TRAGIQUE HISTOIRE 



universel. Il prenait place au nombre de ces « trois lois » 
qu'Averroès considérait avec un doux scepticisme. Il 
imposait des pratiques peu justifiables aux yeux d'un let- 
tré, n'ayant pas, d'ailleurs, produit plus de héros que le 
polythéisme. L'homme antique , centre du monde, ne 
crée-t-il pas, au contraire, des êtres supérieurs conformes 
à ses sentiments? Ne légitime-t-il pas, en les divinisant, 
toutes ses aspirations? La force, l'amour, la prudence, la 
ruse ont leurs dieux. Une divinité préside à tous les 
actes de la vie. Rien de honteux, rien de caché; tous nos 
instincts sont bons. L'homme doit tout attendre de l'exer- 
cice de sa propre raison. Il porte en soi son évangile et 
son dccalogue. Le bien, pour lui, est de poursuivre le 
développement complet et harmonieux de toutes ses 
facultés. Quelle place tenait, en face de ce rêve païen, la 
conception chrétienne de la vie qu'offrait à Haymon le 
moyen âge linissant : ce moyen âge lamentable, riant et 
pleurant à la fois, où les hommes vivent de regrets et 
d'aspirations infinies, où la danse macabre, aux Saints- 
Innocents, rappelle au promeneur son indécrottable 
misère, où les prédicateurs en chaire, tel Olivier Maillard, 
apportent une tête de mort et l'interrogent? 

Le pauvre étudiant ne connut pas les distinctions élé- 
gantes, par lesquelles maint humaniste savait concilier 
son enthousiasme pour l'antiquité avec les exigences d'une 
situation à ménager. Il rejeta délibérément les dogmes 
traditionnels et cessa de croire à l'évangile que lui avait 
enseigné sa mère. Allant au delà du « Sequere naturam », 
où s'arrêtèrent tant de beaux esprits, il voulut se faire du 
matérialisme des anciens une règle publique de vie. Illu- 
miné comme les hérétiques des anciens âges, il éprouva le 
besoin de proclamer publiquement sa croyance, fût-ce au 
prix d'un sacrilège. 

Il avait fréquenté, dit-on, des Espagnols, qui prirent 
la fuite aussitôt son arrestation, d'où un chroniqueur a 
conclu que ces écoliers formaient à Paris une secte pour 



D HAYMON DE LA FOSSE. î-jg 

exciter les jeunes gens à violer les hosties dans les églises ^ . 
Faut-il voir, plus simplement, dans les conseils pervers 
donnés à Haymon, la vengeance de quelques juifs exas- 
pérés par leur expulsion de la péninsule en 1493^? Ces 
malheureux affluèrent alors dans le midi de la France et 
jusques dans la capitale. Vers la même époque, des 
Israélites de Sternebach, en Allemagne, se procurèrent, 
avec le concours d'un prêtre nommé Pierre, une hostie, 
qu'ils lacérèrent à coups de couteau et couvrirent de cra- 
chats. Le pain consacré, au témoignage de Chrétien Mas- 
sieu, qui rapporte le fait, laissa couler du sang. Les cou- 
pables furent brûlés; le prêtre seul manifesta avant de 
mourir un profond repentir-^ 

Un sacrilège semblable fut commis, le 3 juin 1491, à 
Notre-Dame de Paris, par le prêtre Jean Langlois. Ce 
dernier avait voyagé h l'étranger et fréquenté aussi, 
disait-on, des Juifs, qui l'auraient corrompu. Revenu à 
Paris visiter sa mère et un de ses frères, domestique au 
collège de Montaigu, il se rendit, le lendemain du Saint- 
Sacrement, à la cathédrale. Un prêtre célébrait la messe 
à l'autel de saint Crépin, situé dans le déambulatoire, à 
droite du chœur. Cette chapelle est aujourd'hui dédiée à 
saint Georges. Placée jadis sous le vocable multiple de 
saint Jacques, saint Crépin, saint Crépinien et saint 
Etienne, elle servait, depuis 1379, de lieu de réunion à la 
corporation des cordonniers de Paris'. Jean Langlois se 
tint près de l'autel. Au moment de l'élévation, il se jeta sur 

1. Humbert Vellay, Clironiqttc abrégée..., ch. xxvi; cité par Qui- 
chcrat, Histoire de Sainte-Barbe. Paris, 1860, 3 vol. in-8°, t. I, p. 114. 

2. Voir Isabelle la (Catholique, par le baron de Nervo. Paris, 1874, 
in-S", p. 294 et suiv. 

3. Chronicoriim multiplicis historiae utriiisqiie testamenti... libri 
viginti. Anvers, 1540, in-4°, p. 268; Duplessis d'Argentré, Collectio 
judiciorum de novis erroribiis qui ab initio Xllmi saeculi usque ad 
annum iji3 in ecclesia proscripti sunt et notati. Paris, 1725-1736, 
3 vol. in-fol., t. I, p. 324. 

4. La cathédrale Notre-Dame de Paris, notice historique et archéo- 
logique, par Marcel Aubert. Paris, Longuet, 1909, in-i8, p. 84-85. 



l8o TRAGIQUE HISTOIRE 

le prêtre, renversa par terre le calice et se saisit de l'hostie 
consacrée. Après une seconde de stupeur, les assistants et 
l'officiant lui-même se précipitèrent sur le sacrilège. Un 
jacobin, Jean de Billève, lui arracha des mains l'hostie. 
Langlois fut mis en prison. Devant les théologiens qui 
instruisaient son procès, il ne montra aucun repentir, mais 
le principal de Montaigu, appelé en celte circonstance, 
insista avec tant de chaleur, que le malheureux prêtre, 
croyant sauver sa vie, déclara qu'il abjurait et se con- 
fessa. Lorsqu'il vit néanmoins la mort inévitable, il 
retourna à son péché» Après une procession solennelle, 
dégradé devant les portes de Notre-Dame, retranché de 
l'église et livré au bras séculier, il fut jeté en travers d'une 
mule et conduit au marché aux pourceaux, où s'élevait le 
bûcher, non loin de l'emplacement actuel de l'église Saint- 
Roch. Standonck le suivit à pied, l'exhortant infatigable- 
ment à demander pardon. Lorsqu'ils arrivèrent au lieu 
de l'exécution, le confesseur était à bout de souffle. Le 
bourreau trancha le poignet qui avait profané le corps de 
Dieu. Vaincu enfin par la douleur, Langlois clama qu'il 
voulait mourir dans la foi chrétienne. Sans égard à ses 
cris, on perça d'un fer rouge la langue qui avait blas- 
phémé et le prêtre repentant fut lié au poteau. Standonck 
s'éloigna le dernier, encore tremblant d'angoisse. Il devait 
renoncer, de ce jour, à l'usage de la viande *. 

L'événement fit quelque bruit. Chrétien Massieu le note 
dans sa Clvonique universelle'^. Il est certain qu'Haymon 
de la Fosse l'entendit raconter quelques années plus tard, 
lors de son arrivée à Paris. La conduite de Langlois influa- 
t-elle sur ses convictions personnelles? Celles-ci furent 
du moins longuement mûries. Le jeune homme devait 
avouer à ses juges en i5o3 que, depuis six années, il avait 
renoncé à la religion chrétienne. 



i. Liber de origine congregationis canonicarum regiilarium..., Bibl. 
nat., ms. lat. 15049, fol. 23 ^-24 v°. 
2. Op. cit., p. 268. 



D HAYMON DE LA FOSSE. lôl 

Depuis l'âge de dix-sept ans, il avait vécu dans ce rêve 
étrange de n'être plus chrétien, dans une société impré- 
gnée jusqu'aux moelles de christianisme. Cette transfor- 
mation morale dut s'opérer graduellement. La lecture 
attachante des écrivains de l'antiquité ; la nouvelle concep- 
tion de la vie et de la morale, qui en découlait ; le pro- 
blème que posait soudain la découverte de divergences 
profondes entre les doctrines philosophiques et reli- 
gieuses des anciens et le christianisme; le matérialisme 
des thèses averroïstes, fournissant une base solide à la 
négation du surnaturel; enfin, les suggestions ardentes de 
ces juifs d'Espagne, fuyant depuis 1493 devant l'inquisi- 
tion et ne reculant devant rien pour venger leurs frères 
massacrés, — on sait d'ailleurs que les doctrines aver- 
roïstes n'étaient nulle part mieux connues que chez les 
Juifs, — tels sont les facteurs qui purent graduellement 
intervenir dans cette crise décisive. 



Les faits qui nous l'ont révélée tiendront en peu de 
pages. Et pourtant la jeunesse d'Haymon, son obstina- 
tion invincible ont à ce point frappé les contemporains, 
qu'il n'est guère de chroniqueur qui ne raconte ce qu'il en 
sait'. Ces témoignages nous reportent au 25 août î5o3, 
jour de la Saint-Louis, fête alors joyeusement carillonnée 
partout le royaume. Les quatre ordres mendiants, en par- 
ticulier, avaient coutume de la solenniser en célébrant 
l'office dans la Sainte-Chapelle du Palais, où ils venaient 
en procession. Une atlluence de gens de toutes classes 
se pressaient sur les degrés du sanctuaire dédié au saint 
roi. On accédait à la chapelle haute par un escalier exté- 
rieur assez large, élevé de quarante-quatre marches, qui 



I. Voir plus haut, p. i6g, n. i. Jean Bouchet, qui se trouvait à Paris 
à cette époque, ne manque pas de noter l'événement dans ses 
Annales d'Aquitaine. 

REV. DU Sf:iZIÈME SIÈCLE. II. l3 



l82 TRAGIQUE HISTOIRE 

partait de la cour située devant la Chambre des Comptes. 
Cette cour porte aujourd'hui le nom de cour de la Sainte- 
Chapelle. L'escalier, disparu en i85o, longeait, en s'éle- 
vant, le flanc méridional de l'édifice. A une époque recu- 
lée, et certainement au commencement du xvi^ siècle, de 
petits autels s'élevaient au pied des statues d'apôtres gar- 
nissant les piles intérieures de la chapelle haute. C'est à 
l'un de ces autels, placé sous le vocable de saint Pierre et 
de saint Paul, qu'un prêtre, en ce jour de la Saint-Louis 
de l'année i5o3, se présenta pour dire la messe. 

Il n'amenait point de servant avec lui. Il semble 
d'ailleurs qu'un assez grand désordre régnait dans le 
sanctuaire. En i5o4, un bénitier d'argent était impuné- 
ment dérobé; en 021, la nécessité devait contraindre les 
chanoines à créer trois fonctions d'appariteurs ou ser- 
gents pour la garde des portes du chœur et la surveillance 
des offices ^ Le prêtre étant monté à l'autel, Haymon de 
la Fosse, qui se trouvait dans le public, se présenta pour 
l'assister. 

Le jeune homme « se mist à genolz, dit Jean d'Auton, 
la teste descouverte, contrefaisant le bon crestien et dévot 
catholicque ». Il assista à la messe avec une apparente 
ferveur, répondant exactement au prêtre. Quel pouvait 
être alors l'état d'âme d'Haymon? Attendait-il, en cet 
instant suprême, un fait extraordinaire, un miracle, qui 
lui eût prouvé péremptoirement la divinité de cette reli- 
gion, dont il s'était détaché, en son for intérieur, depuis 
plusieurs années? Ou son recueillement n'était-il qu'une 
ruse destinée à masquer plus complètement son jeu? 
Avait-il même des complices dans le voisinage? Combien 
dut lui paraître longue cette messe, la première sans 
doute, à laquelle il assistait avec attention depuis bien 
longtemps! 

Il sonna le Sanctus. La consécration vint. Le jeune 

I. Le Palais de justice et la Sainte-Chapelle de Paris, notice his- 
torique et archéologique, par Henri Stein. Paris, Longuet, 1912, 
in-i8, p. iSy. 



d'haymon de la fosse. i83 

homme alluma un cierge et s'approcha du célébrant, « bien 
près, au costé, dit Jean d'Auton, comme si par grande 
devocion eust voulu veoir le Saint-Sacrement ». Peut- 
être voulait-il entendre une dernière fois, avec certi- 
tude, la formule magique qui devait changer en Dieu le 
disque blanc de l'hostie? Le prêtre, ayant prononcé les 
paroles sacramentelles, s'agenouilla, puis éleva des deux 
mains le corps de Jésus-Christ, pour le faire adorer des 
fidèles prosternés. Au même moment, Haymon, impa- 
tienté, lui arracha l'hostie des mains, en s'écriant : « Et 
durera toujours ceste folye ? » Au témoignage du comptable 
de l'hôpital Saint-Jacques, il froissa le pain consacré dans 
sa main et en jeta une partie à terre, puis essaya de s'en- 
fuir. Mais les assistants, outrés à la vue de ce crime 
« néphande »\ se ruèrent sur lui, l'empoignèrent par les 
cheveux et, lé battant, le traînèrent jusqu'en bas de l'esca- 
lier de la Sainte-Chapelle, devant la Chambre des Comptes. 
Étourdi, l'écolier se laissa alors seulement ouvrir la 
main, et ce qui restait de l'hostie tomba sur le pavé. 

Un gentilhomme présent voulait percer Haymon de 
son épée. Mais un conseiller à la Cour, qui passait, inter- 
vint pour lui épargner la vie, afin qu'il fût plus sévère- 
ment châtié par la justice. On l'emprisonna sur l'heure à 
la Conciergerie. 

Des magistrats l'interrogèrent le jour même, et, au dire 
de Jean Bouchet, ne trouvèrent pas grand propos en lui. 
Les déclarations d'Haymon les étonnèrent à ce point qu'ils 
le crurent fou. Des médecins furent mandés, qui exami- 
nèrent gravement le jeune homme. Ils l'entendirent attes- 
ter Jupiter et Hercule et se réclamer de la loi naturelle. 
N'en pouvant obtenir davantage, ils déclarèrent qu'il 
« estoit maniaque et frappe en une partie de son entende- 
ment »2. Mais aucun diagnostic ne pouvait détruire la 
matérialité du sacrilège, qui, suivant les idées de l'époque, 
devait être grièvement expié. 

1. Jean d'Auton, ouvr. cité, p. 271. 

2. Jean Bouchet, oîivr. cité, p. 329. 



184 TRAGIQUE HISTOIRE 



La cour d'église fut régulièrement saisie du procès. 
L'official de Paris fit comparaître les témoins et, en pré- 
sence de Michel Sandayre, licencié en droit canon, de 
Jacques Pernot, de Clément Hébert et de Louis Carré, 
notaires de l'officialité, procéda, dans la tour de l'Hor- 
loge, à l'interrogatoire d'Haymon de la Fosse ^ 

Les faits ne furent pas difficiles à établir. Le jeune 
homme reconnaissait avoir arraché l'hostie des mains du 
prêtre, après la consécration. La plus grosse partie des 
Saintes-Espèces était tombée à terre, près de l'autel; le 
reste, dans la cour de la Chambre des Comptes, au bas de 
l'escalier de la Sainte-Chapelle. Haymon assura d'ailleurs 
que, si le temps lui en avait été laissé, il eût foulé l'hostie 
aux pieds-. Il déclara ensuite que ce n'était là qu'un pain 
sans valeur, et non le corps de Dieu, et que ceux qui 
l'adoraient étaient des idolâtres. Il renia publiquement la 
foi chrétienne et apprit à ses juges que, quelque semblant 
qu'il fît d'être dévot, il avait cessé de croire depuis plus 
de six ans. Il bafoua la naissance du Sauveur et se moqua 
de la rédemption, disant que le Christ n'était pas né d'une 
vierge et qu'il n'était pas mort pour nous. 

Il nia la résurrection. .Tésus, selon lui, n'était qu'un 
sorcier; ses miracles s'expliquaient par des artifices ma- 
giques^. 



1. Sententia officialis... Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1149, fol. 86 \". 

2. «... Post consecrationem corporis Christi, a manibus Sacerdotis 
in sacrosancta capella Regalis Palatii Parisius ad altare beatorum 
Pétri et Pauli celebrantis ipsum corpus Christi et hostiam conse- 
cratam, coram hominum coetu violenter rapuisti, cujus quidem 
hostiae consecratae majorem partem juxta ipsum altare, in terram,- 
aliam vero et minorem in curtem ipsius palatii juxta grades capel- 
lae cadere dimisisti, quam, si tibi tempus affuisset, forsan, ut asse- 
ruisti, pedibus conculcasses, scandalum permaximum in clerc et 
populo generando... » [Ibid., fol. 85 v°). 

3. « ... Qui etiam iteratis viribus de hostia consecrata solum panem 
seu nebulam, non corpus Christi, ac hujusmodi hostiam adorantes 
idolâtras esse dicere non erubuisti, qui inquam lîdem christianam, 
licet christianus esses, tanquam perditionis et iniquitatis filius abne- 
gasti, ore polluto dicendo : Christum non esse natum de Virgine 



d'haymon de la fosse. i85 

Il étonna ceux qui Tccoutaient par d'autres affirmations 
que le jugement ne devait point reproduire. L'inquisiteur, 
le dominicain Charonnelli, qui assistait au procès, n'en 
demandait point tant. Haymon ne pouvait échapper au 
feu, encore qu'il reconnût avoir fréquenté des étudiants 
d'Espagne, qui, de l'avis commun, l'auraient perverti. 
On n'imaginait pas, en effet, qu'il eût trouvé seul de si 
damnables opinions. Mais ses complices s'étaient enfuis; 
on n'en put retrouver aucun. 

Avant de remettre le coupable au bras séculier, l'église 
voulut le convertir. Les docteurs allèrent le visiter dans 
sa prison. Jean Standonck était encore du nombre. Ils lui 
demandèrent pourquoi il avait fait ce crime « si exé- 
crable ». Il répondit tranquillement que, s'il ne l'avait pas 
fait, il le ferait. Devant eux, il nia tous les principes, 
« fors les naturels ». La « loi de nature » était en etfet la 
seule devant laquelle il s'inclinât. Cependant, soit qu'il 
vit dans les dieux du paganisme des forces naturelles divi- 
nisées, soit qu'il alliât à ce matérialisme scientifique une 
sorte de mysticisme païen, assez fréquent chez les huma- 
nistes de cette époque, il déclara à plusieurs reprises 
qu'il ne croyait « estre de déïtés que Jupiter et Hercules », 
et que « autre paradis n'auroyent les sauvez que les 
champs Élisées » '. 

Une si folle conviction touchait de pitié tous ceux qui 
l'approchaient. Les docteurs n'ayant pu ramener l'adoles- 
cent à la foi de son baptême, on alla chercher son père et 
sa mère. La belle saison adoucit leur voyage. Ils vinrent, 
par les routes, d'Abbeville à Paris et trouvèrent leur 



Maria neque pro nobis vere passum, nec etiam a mortuis verc resus- 
citatum, quin imo daemoniorum invocatione fuisse, et miracula per 
eum in terris facta artibus magicis focisse, cum pluribus aliis asser- 
tionibus et erroribus de fide christiana, non relatu dignis; in quibus 
et proh dolor! hue usque perseverasti, prout ex tua confessione 
coram nobis facta et emissa, et alias per processum tuum, instante 
promotore nostro factum et agitatum de praemissis constat et appa- 
rat... » [Ibid., fol. 85 v°-86 r°). 

I. Jean d'Auton, oxivr. cité, p. 271-272. 



l86 TRAGIQUE HISTOIRE 



pauvre enfant dans sa prison. « C'étaient, dit le Rosier 
historial, gens de bien et d'autorité. » Mais quelle auto- 
rité humaine pouvait fléchir ce caractère obstiné? La 
pauvre mère vit le fils qu'elle avait nourri, sur l'avenir 
duquel, peut-être, elle avait édifié de beaux rêves, iné- 
branlable dans son crime. Elle ne put, humble chrétienne, 
dompter sa douleur et mourut, « de deuil et de desplai- 
sance »\ dans la capitale. Cependant, le père entra dans 
une violente colère. Il renonça Haymon pour son fils. Il 
l'eût tué sur-le-champ. 

Devant l'impuissance des remèdes humains, on s'adressa 
au ciel. Une procession générale fut ordonnée, pour le 
vendredi i«^f septembre, à toutes les paroisses de Paris, 
procession solennelle , « comme le jour du Saint- 
Sacrement ». Le comptable de l'hôpital Saint -Jacques 
eut à faire les frais de sept « chappeaulx » à cette occa- 
sion. Les Parisiens s'y rendirent à grande presse, « nuds 
pieds, plorans et crians miséricorde », raconte Jean 
Bouchet, qui vit passer la foule en curieux. Depuis le 
jour du sacrilège, le lieu où était tombée la sainte hostie 
avait été couvert d'un drap d'or et clos, afin que « des 
pieds homme ne touchast »-. Deux cierges y brûlaient 
nuit et jour. La procession s'étant arrêtée, on ôta pompeu- 
sement le pavé qu'avait frôlé le précieux corps. Il fut, 
au témoignage des chroniqueurs, mis en reliquaire et con- 
servé dans le Trésor avec les parcelles de l'hostie recueil- 
lies dans un calice après l'attentat. Mais il faut croire que 
la négligence du clergé aura, par la suite, laissé retirer 
cette pierre comme vile et sans prix, car aucune mention 
d'elle n'apparaît dans les inventaires, pourtant nombreux 
et détaillés, postérieurs à cette date. 

La solennité de cette procession réparatrice frappa 
vivement l'imagination populaire. On raconta que, sur le 
parcours de la petite paroisse Saint-Pierre, deux bœufs. 



1. Le Ro:{ier historial... 

2. Jean d'Auton, oiivr. cité, p. 271. 



d'haymon de la fosse. 187 

que Ton conduisait à la bouciierie de l'Hôtel-Dieu, s'age- 
nouillèrent devant le Saint-Sacrement'. Haymon de la 
Fosse, tiré de sa prison, suivait cette foule pleine de fer- 
veur, qui suppliait Dieu pour sa conversion. Il entendit 
les adjurations véhémentes d'un prédicateur et ne changea 
point d'opinion. La justice décida de suivre son cours. 

Le 5 septembre, la cour d'église, après avoir rappelé 
le chef d'accusation, le déclara solennellement criminel de 
lèse-majesté divine, ennemi de la foi chrétienne, excom- 
munié, hérétique et apostat. Elle le dépouilla du privi- 
lège de clerc, le retrancha de la communauté des fidèles, 
comme un membre pourri, et le remit au bras séculier^. 
Il fut renvoyé au Parlement, qui le condamna par arrêt au 
supplice du feu, réservé aux hérétiques, le même qu'avait 
subi, dix ans auparavant, Jean Langlois. Deux jours plus 
tard, sans doute le vendredi 8 novembre, s'il faut en croire 
le comptable de l'hôpital Saint-.Tacques, qui fixe à treize 
jours la durée de la détention d'Haymon à la Concierge- 
rie, le malheureux étudiant fut conduit au supplice. Trois 
confesseurs, Standonck, Charonnelli et un cordelier l'as- 
sistaient encore à ce moment suprême. 

Comme il sortait de la chapelle de la Conciergerie, où 

1. Les deux figures de bœufs sculptées dans la pierre au portail 
de la petite église Saint-Pierre-aux-Bœufs, aujourd'hui disparue, 
passaient, au xviii° siècle, pour un monument commémoratif de ce 
miracle. Saint-Foix, qui rapporte cette opinion, sans y croire, ajoute 
judicieusement : « Ce qu'il y a de certain, c'est que très longtemps 
avant que l'on fît cette procession, cette église de Saint-Pierre-aux- 
Bœufs s'appellait ainsi, parce qu'étant la paroisse des bouchers de 
la Cité, ils y avoient fait mettre ces deux figures de bœufs sur le 
portail » {Essais historiques sur Paris. Œuvres complètes de M. de 
Saint-Foix, historiographe des Ordres du Roi. Maestricht, 1778, 
6 vol. in-i2, t. III, p. 252). 

2. « ... Dicimus et pronunciamus te fuisse et esse laesae majestatis 
divinae reum et criminosum fidei christianae adversarium, excom- 
municatum, haereticum et apostatum, te ab omni honore, etiam 
tonsura et privilegio clericali deponendo, prout nunc deponimus et 
privamus, te tanquam membrum putridum a communione fidelium 
amoventes et te curiae saeculari relinquentes » {Sententia officialis..., 
Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1149, fol. 86 r^-v"). 



TRAGIQUE HISTOIRE 



sans doute une dernière messe venait d'être célébrée pour 
son salut, Jean Bouchet, qui se trouvait là, entendit le 
dominicain l'exhorter violemment à laisser sa folle opi- 
nion et à retourner à Dieu. A quoi Haymon répondit, 
calme, par ces mots : « J'en suis bien marry, mais je ne 
puis le faire. » 

Il tint bon jusqu'au bout. Aux termes de l'arrêt, il fut 
traîné sur une claie jusqu'au pied de l'escalier de la Sainte- 
Chapelle. On le releva, et sur le lieu même où il avait 
jeté à terre la dernière parcelle de l'hostie, on lui trancha 
le poing. La douleur atroce, qui avait vaincu le prêtre 
Langlois, laissa l'écolier impassible. Le moignon ruisse- 
lant fut enfoui dans un sac de son, lié solidement. On 
jeta la victime dans un tombereau, qui prit le chemin du 
marché aux pourceaux. 

Arrivé là, Haymon fut déchargé et le bourreau lui 
perça la langue d'un fer rouge. Puis, en présence des trois 
docteurs, qui Texhortèrent en vain jusqu'au bout, il fut 
attaché au poteau et brûlé vif, « sans soy vouloir révoc- 
quer en quelque manière «, dit un contemporain, qui 
trouve cette fin misérable et très méchante'. 



Les historiens ont cité ce triste épisode comme carac- 
téristique du trouble que la Renaissance commençante à 
Pa/is avait jeté dans les esprits. Un génovéfain, le père 
Fronteau, qui a copié de sa main la sentence de condam- 
nation d'Haymon de la Fosse, voit dans son sacrilège un 
prélude des attentats que les protestants commettront 



I. « ... Puis après fut mené au marché aux pourceaux, là où il 
fut lié à une eustache et bruslé tout vif sans soy vouloir revocquer 
en quelque manière et la fina misérablement et très mescham- 
ment... » (Hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins, Extrait des comptes 
que rendent honnorables hommes Robert Le Jay..., etc.). 



d'haymon de la fosse. 189 

par la suite contre le sacrement de l'auteP. Il n'en est 
pas moins vrai que son acte a plus qu'une valeur indivi- 
duelle. 

Nul, en effet, même au temps où le jeune écolier mar- 
cha au supplice, n'a pensé qu'il fût isolé dans son opinion. 
Plus d'un, sans lui, grisé par la nouveauté de ses lectures, 
troublé par l'indépendance audacieuse de la pensée 
antique, trouva dans les systèmes des philosophes anciens 
des thèses plus adéquates aux aspirations de sa raison 
inquiète que les dogmes traditionnels. Chacun se fit des 
convictions intimes, qu'il se garda de divulguer hors des 
cercles d'amis, où l'on se piquait de faire reluire son 
savoir et ses audaces intellectuelles. Alors que rien ne 
menaçait publiquement l'orthodoxie, la liberté de penser 
était plus grande qu'elle ne fut depuis. Seul un scandale 
pouvait entraîner une répression. 

Contrairement à tant d'autres, Haymon chercha cet 
éclat et par des moyens blâmables à tous égards. Espé- 
rait-il, dans son illusion, changer la face du monde, 
lorsqu'il s'écria, en arrachant l'hostie des mains du 
prêtre « : Et durera toujours ceste folye? » La démence 
qu'il imputait aux rites de la religion de son enfance 
s'empara-t-elle alors, par une cruelle ironie, de son 
propre cerveau? On n'en saurait rien affirmer. 

Les sectes religieuses eurent leurs martyrs. Presque 
tous les hérétiques moururent illuminés par l'espérance 
de l'au-delà, appelant leurs juges au tribunal de Dieu. 
Haymon de la Fosse semble s'être sacrifié pour un 
motif d'ordre rationnel. Le fait d'avoir cité, à ceux qui 
l'interrogeaient, Jupiter et Hercule, témoigne de sa cul- 
ture humanistique. Mais croyait-il à ces Champs-Elysées, 
par lesquels il remplaçait ironiquement le paradis? On en 
peut douter, car le jeune homme proclama à plusieurs 

I. « En atrox facinus quod Lutherana et calviniana heresi mox 
suscitando de divino Sacramento insensissima praelusit... » (Bibl. 
Sainte-Geneviève, ms. ii5o, fol. 97 r°). 



igO TRAGIQUE HISTOIRE D HAYMON DE LA FOSSE. 

reprises qu'il ne reconnaissait que la « loi de nature ». Il 
est mort avec l'apparente conviction qu'il allait rentrer 
dans le néant. 

Il s'immola pour des abstractions surgies au cours de 
lectures désordonnées; trop faible pour résister à l'ob- 
session de l'idée, cette idée, qui, encore aujourd'hui, 
arme le bras du nihiliste. On eût grandement étonné cer- 
tains beaux esprits du xvi^ siècle en leur apprenant que ce 
jeune insensé était de leur compagnie, eux qui surent 
décocher leurs flèches à la dérobée et couvrir leurs attaques 
de fleurs. Mais ne fut-il pas abreuvé aux mêmes sources; 
ne tira-t-il pas les conclusions les plus extrêmes de l'exer- 
cice de cette raison, qui allait devenir le pivot d'une phi- 
losophie nouvelle? Et notre humanisme facile refuserait-il 
un souvenir de pitié à l'étudiant, qui, sans gloire, non 
sans fermeté, sacrifia sa jeunesse à une opinion méta- 
physique? 

Marcel Godet. 



NOTES 

POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS 



I. 

Vin à une oreille [Garg., ch. v). 

Sur cette expression, nous avons reçu plusieurs com- 
munications. D'abord M. Léo Spitzer, de Vienne, nous 
apprend que la même expression se rencontre aussi dans 
les langues ibériques. 

« Ainsi, Iulio Moreira, dans ses Estudos da lingiia por- 
tuguesa, t. I, p. 204 et suiv., cite le passage suivant tiré 
des œuvres d'Antonio Ribeiro Chiado (mort en ibgi) : 

Fernâo : Mas todavia tetn niau saibo. 
Vasco : Por vossa vida! 
Fernâo : PardeUias! 

Vinho (ie ditas orelhas 
Assentae que nunca é taibo. 

Et voici ce qu'il ajoute au sujet de l'interprétation du 
passage : « Vinho de duas orelhas facilmente podemos 
saber o que significa. No diccionario de Moraes, s. v. 
orêlha^ lê-se : Vinho de orelha; bom : « Este vinho he 
d'orelha, por S. Pisco ». Ulis (do Fr. vin d'une oreille : o 
vin de deux oreilles é mâo). » Suit l'explication de Brieux 
citée par Littré, s. v. oreille et par le commentaire de l'édi- 
tion Lefranc. De même, nous trouvons en espagnol vino 
de dos orejas 'Firnewein' (lolhausen), « vin vieux ». 

Un article de M. Pratt [Revista hisitana^ XV, 32o)* sur 

I. La locution s'entend encore aujourd'hui, d'après M. Pratt, dans 
la province de Minho. 



192 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 

la locution portugaise daqui! « exclamaçâo popular usual 
em todo o paîs, quando se prétende signîficar que uma 
coisa c optima, especialmente qualquer iguaria on bebida. 
A frase acompanha um gesto expressive que consiste em 
apanhar levemente entre o polegar e o indicador da mâo 
direita a polpa da orêlha », met ce geste en rapport avec la 
locution vinlw de orelha^ « bon vin », vino de diias orelhas, 
« mauvais vin ». L'explication de Littré semble recevoir un 
appui par les vers cités, Todos, cabeceando dito aprovào 
deixando à tal va\ào cair a orelha (Azevedo Tojal, Fogue- 
tario). Au contraire, mon savant confrère M. Urtel, qui 
prépare un grand travail sur les noms des maladies en 
roman, penserait, pour é d'aqui et pour vinho de 07~elha^ à 
l'oreille comme siège de l'intellect, mais il déclare ne pas 
comprendre vinho de ditas orelhas. En tout cas, la sug- 
gestion du commentateur de l'édition critique de Rabe- 
lais, à savoir qu'il s'agirait d'un terme de draperie, est 
écartée par le fait qu'en France, comme dans la péninsule 
ibérique, 1' « oreille » apparaît toujours, et exclusivement, 
à côté du « vin ». 

M. le D"" P. Albarel, de Névian, a trouvé cette même 
expression dans les vers suivants d'un poète languedo- 
cien-toulousain, Goudelin (i 580-1649) • 

« Dins le brut das mousquets et toc des tambouris 

Ma son doussomen se nouiris; 
Le bi me fa dourmi, mes se n'es d'uno aureillo 

Une mirgueto me rebeillo. 

[Dans le bruit des mousquets et choc des tambourins, 
Mon sommeil doucement se nourrit; 

Le vin me fait dormir, mais s'il est à une oreille, 
Une souris me réveille.] 

« D'après cela, il résulterait que le vin à une oreille était 
le bon vin, agréable à boire, qui ne produisait pas le som- 
meil de l'ivresse, mais un sommeil léger qui pouvait être 
troublé par le pas d'une souris. Le vin à deux oreilles 



DE RABELAIS. I 93 



était le vin de mauvaise qualité qui laissait le dormeur 
ivre-mort, dormant sur ses deux oreilles. » 

Il serait intéressant de savoir si Goudelin a emprunté 
cette expression à Rabelais. Quoi qu'il en soit, le sens de 
vin à une oreille n'est pas douteux : c'est du bon vin, mais 
sur l'origine de cette expression, nous n'avons pas encore 
de données certaines. 

J. P. 

II. 

Par saint Foutin l'apostre (1. I, ch. xvii, n. 33). 

Ce saint, invoqué par les Parisiens menacés du déluge 
urinai de Gargantua, était populaire surtout dans le midi 
de la France, si nous en croyons Agrippa d'Aubigné, 
Confession du sieur de Sancy (éd. Réaume et Caussade, 
II, 323). 

« Mesmement les instituteurs de nos cérémonies n'ont 
pas eu honte des plus anciennes pièces de l'antiquité, 
puisque l'on adore le Dieu des Jardins en tant d'endroits 
de la France : tesmoin sainct Foutin de Varailles en Pro- 
vence, auquel on desdie des parties honteuses de l'un et 
l'autre sexe formées en cire. Le plancher de la chapelle 
en est fort garny et quand le vent les fait entrebattre, cela 
desbauche un peu les dévotions en l'honneur de ce sainct. 
Quand j'y passay, je fus fort scandalisé d'ouïr force 
hommes qui avoient nom Foutin; la fille de mon hos- 
tesse avoit pour sa marraine une damoiselle nommée 
Mademoiselle Foutine. Quand les Huguenots prindrent 
Ambrun, ils trouvèrent entre les reliques de la principale 
église un Priape de bois à l'antique, qui avoit le bout 
rougi à force d'estre lavé de vin. Les femmes en faisoient 
le Sainct Vinaigre, pour appliquer à un estrange usage. 
Quand ceux d'Orange ruinèrent le temple de Saint 
Eutropy, on trouva une mesme pièce, mais plus grosse, 
enrichie de peau et de bourre. Il fut bruslé publiquement 
en la place par les Hérétiques qui cuyderent tous crever 



194 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 

de la puanteur. Il y a un autre sainct Foutin à la ville 
d'Auxerre et un autre en un bourg nommé Vuedre, aux 
marches de Bourbonnois. Il y a un autre sainct Foutin 
au bas Languedoc, diocèse de Viviers, appelle Sainct 
Foutin de Cruas. » 

III. 

Livie^ racler esse de verdet (1. II, ch. xxx). 

La singulière profession que Rabelais attribue à Livie 
est, comme celles de griffon ou de bisoiiard, un petit 
métier local qu'il avait eu occasion d'observer sur place. 
C'est un souvenir de son récent séjour à Montpellier (sep- 
tembre i53o à novembre i53i). 

Le verdet ou vert-de-gris y était l'objet d'un commerce 
considérable, et les produits fabriqués jouissaient d'un 
tel renom qu'en lySo et lySS l'Académie des sciences ne 
dédaignait pas de publier des Mémoires sur la question. 
Le Dictionnaire des sciences de Diderot et d'Alembert 
donnait à son tour un long article sur la fabrication du 
verdet de Montpellier, dû à un apothicaire de la ville 
nommé Montet (t. XVII, p. 54 et suiv.). 

Voici comment on procédait : 

On découpait dans des plaques de cuivre de Suède, au 
moyen du ciseau, de petits morceaux affectant des figures 
plus ou moins géométriques et on les rangeait au nombre 
d'environ une centaine dans des jarres de terre ou ouïes 
pour les faire macérer entre des grappes de raisin fermen- 
tées. Les grappes étaient cueillies au moment des ven- 
danges, puis séchées au soleil. Au moment de les employer, 
on les mouillait avec de la vinasse ou du vin. On les 
égouttait, puis on en formait un peloton d'environ deux 
livres qu'on déposait dans la jarre. On y versait environ 
quatre pintes de vin spiritueux, — Saint-Georges, Saint- 
Drezery, ou autre terroir de Montpellier, — de façon à 
bien humecter les grappes, à les aviner. On remuait le 
mélange, on fermait le vase et on laissait fermenter. 



DE RABELAIS. IQS 



Quand le degré de fermentation était à point, — c'étaient 
des femmes qui surveillaient l'opération et qui s'en aper- 
cevaient à une mince pellicule formée à la surface de la 
vinasse, — on jetait le liquide, on égouttait les grappes 
et on les remettait par couches dans le vase en disposant 
les lames de cuivre entre chaque couche. 

Trois ou quatre jours suffisaient pour verdir les lames. 
On les retirait quand on apercevait des points blancs, — 
on disait qu'elles se cotonnaient^ — on les faisait sécher, 
puis à trois reprises on les humectait de vinasse et on les 
faisait ressécher. C'est ce qu'on appelait nourrir \e vert- 
de-gris. Toutes ces opérations duraient de vingt-cinq à 
trente jours. 

Le moment était alors venu de racler les plaques de 
cuivre pour recueillir le vert-de-gris. On le mettait en 
sac, on le portait au poids-le-roi pour être inspecté et on 
le vendait aux commissaires, qui à leur tour le pétris- 
saient et en faisaient des pains pressés et durcis. La Hol- 
lande, où les portes et les clôtures de maisons se peignent 
encore en vert, était le pays importateur du verdet par 
excellence. 

Toute cette fabrication s'opérait dans les caves de Mont- 
pellier, où il fallait éviter de descendre avec une lampe, 
une seule goutte d'huile tombant sur le vase pouvant en 
perdre le produit. Certains particuliers avaient jusqu'à cinq 
cents pots en service, mais c'était l'exception. La fabrica- 
tion du verdet était une petite industrie. 

Henri Clouzot. 



ANDRE CHENIER ET RABELAIS 



Ginguené, dans son Essai sur l'autorité de Rabelais 
dans la Révolution^ constate que les gens de sa génération 
dédaignent la lecture de Rabelais. La récente publication 
des Œuvres inédites d'André Chénier^ par M. Abel 
Lefranc, nous invite à rechercher si cette assertion est 
vraie d'André Chénier. 

Le plus long de ces fragments inédits est une disserta- 
tion en prose sur les Causes et les effets de la perfection 
et de la décadence des lettres et des arts. Les considéra- 
tions sur l'histoir.e des littératures, tant modernes qu'an- 
ciennes, y sont nombreuses. Naturellement, le tableau de 
la renaissance des lettres devait trouver place dans cet 
ensemble de réflexions et d'aperçus historiques. Mais, 
dans l'état d'inachèvement où nous est parvenu le manus- 
crit, ce tableau se réduit à une simple esquisse, p. 72-73. 
Il faut y faire un tableau de la renaissance des lettres., 
dit Chénier, et, après quelques remarques générales, il 
ajoute, p. 73 : [Détailler bien tout cela). S'il ne nous a pas 
donné ce détail, c'est peut-être que sur ces matières sa 
pensée n'avait pas encore mûri de réflexions originales. 
En effet, il n'y a rien de personnel dans ce qu'il dit des 
causes de la Renaissance et de ses premiers caractères. 
Ses idées sont à peu près celles que Dalembert avait expo- 
sées dans la seconde partie du Discours préliminaire de 
V Encyclopédie^. Il est vrai qu'il fait figurer, dans son 
énumération d'humanistes, des noms peu connus de ses 

1. Ed. Champion, éd., 1914. 

2. Cf. éd. Picavet, p. 75-81. 



ANDRE CHENIER ET RABELAIS. IQJ 

contemporains et qui font honneur à son érudition : Bu- 
chanan, Politien, Vida et... les frères Amalthée. Mais il 
n'apparaît pas qu'il ait pratiqué les plus grands des écrivains 
delà Renaissance française, à l'exception d'un seul, Mon- 
taigne. On sait le succès de l'auteur des Essais auprès des 
philosophes du xvni^ siècle. Pour André Chénier comme 
pour ceux-ci, Montaigne est un réformateur, un auteur 
plein de pensées libres qui mérite d'être cité à côté de 
Bayle, de Rousseau et de Montesquieu pour « avoir 
réclamé contre l'excès des tyrannies royales ou ecclésias- 
tiques »^ C'est d'ailleurs un auteur « qui fait l'étude et 
les délices de tous les âges », comme Virgile, Horace et 
La Fontaine^, parce qu'il aie charme de la tiaïveté-^, c'est- 
à-dire parce qu'il « est vrai avec force et précision »•'. 

Quant à Rabelais, il n'est mentionné que deux fois dans 
cet ouvrage. André Chénier connaît le rite de la réception 
des docteurs en médecine à Montpellier. Pour cette céré- 
monie ils revêtaient alors une robe que la tradition pré- 
tendait être celle de Rabelais, bien que la plupart d'entre 
eux n'eussent pas mérité un tel honneur. « Les empereurs, 
dans la cérémonie de leur sacre, portent la couronne, 
l'anneau, le sceptre, l'épée, le baudrier de Charlemagne, 
comme ceux qu'on reçoit docteurs en médecine à Mont- 
pellier sont revêtus de la robe de Rabelais. — L'absurde 
comparaison! — En quoi donc si absurde, Monsieur^! » 

Ailleurs, à propos des commentateurs qui retrouvent 
dans les livres saints les découvertes de la physique 
moderne, il se gausse de cet excès d'ingéniosité : « Sans 
vouloir les offenser par cette comparaison, Rabelais 
applique tout aussi justement des morceaux d'un psaume 
aux pèlerins mangés en salade. » 

Voilà une réminiscence d'une lecture du roman de 

1. Cf. Œuvres inédites, p. i3o. 

2. Cf. p. 109. 

3. Cf. p. 108. 

4. Cf. p. io5. 

5. Cf. p. 161. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. I4 



198 ANDRÉ CH1<:NIP:R et RABELAIS. 

Rabelais [Gargantua, ch. xxxviii). Ce n'est point la seule 
qu'on puisse découvrir dans l'œuvre d'André Chénier. 
Parmi les fragments publiés par M. Dimotf, sous la 
rubrique Idylles marines^ se rencontre le plan d'une des- 
cription de tempête, qui semble bien inspirée par la tem- 
pête du Quart Livre*. Les passagers, après avoir rappelé 
leurs voyages, entrent en contestation au sujet des mérites 
de leur patrie : 

[L. 38] A, B, r, A. — Ma patrie est la plus belle, etc.. 

Le pilote. — Paix..., quel bruit! on ne s'entend pas. Est-ce 
le temps de disputer? Voici une tempête terrible... 

Baisse la voile..., prends ce câble..., je crois que tous les 
démons sont à cheval sur cette vague... Quel vent!... Voilà la 
voile en pièces... 

Les voyageurs pleurent et gémissent. — Ah! pourquoi ai-je 
quitté ma famille, etc.. O Jupiter de tel lieu, Neptune Ténien, 
Apollon Délien, Junon Samienne... (chacun le Dieu de son 
pays). 

Le pilote. — Paix donc!... 

Les voyageurs. — Cent moutons, mille brebis..., cent tau- 
reaux...! 

O Dieux! sauvez-nous!... 

Le pilote. — O quels cris! vous nous rendez sourds et les 
Dieux aussi... Simon, tire ce câble..., au lieu de crier, travail- 
le^ et aide^-nous... Voyez-les un peu qui disputent et crient 
entre eux, et dans le danger ils ne savent que pleurer et se 
mettre à genoux : 

Et nommer tous les Dieux par leurs noms et surnoms. 

Travaille^..., cela vaudra mieux. Matelot, tiens ferme..., o... 
Oh ! cette vague me cassera le gouvernail... Dieux ! nous sommes 
engloutis... Non, ce n'est rien... Eh bien, que fais-tu là? Toi, 
Siphniote, imbécile..., que ne vas-tu aider!... 

L'énergie du pilote, opposée à la couardise des pas»- 
sagers, rappelle l'attitude de Frère Jean au fort de la tem- 

I. Cf. Œuvres complètes d'André Chénier, publiées d'après les 
manuscrits, par Paul DimofF (Paris, Delagrave), t. I, p. 171. 



ANDRE CHENIER ET RABELAIS. IQQ 

pête. Pendant que Panurge pleure, gémit et fait des vœux 
à saint Michel d'Aure et à saint Nicolas, Frère Jean l'ob- 
jurgue d'aider à la manœuvre et se met lui-même en pour- 
point (ch. xix) pour secourir les nochers, tirant sur les 
câbles, encourageant les matelots et défiant les légions de 
diables qui dansent aux sonnettes sur les vagues. 

Enfin, pour achever le parallélisme entre les deux 
scènes, la tempête finie on sait comment, Panurge se dis- 
pense d'accomplir son vœu (ch. xxiv) : « Voyla le gallant, 
gallant et demy [dit Eusthenes] : s'est vérifié le proverbe 
lombardique : 

Passato el pericolo, gabbato el santo. » 

Le dénoûment de l'épisode esquissé par André Chéiiier 
est exactement le même. Les passagers, invités par le 
pilote à s'acquitter de leurs vœux, prétendent qu'ils ne 
sont tenus à rien. « Pour une autre fois, nous gardons 
nos offrandes : 

Le pilote. — Oui, le danger fini, les Dieux sont oubliés. » 

De telles ressemblances entre les deux scènes nous 
inclinent à croire que la seconde procède de la première 
et que Rabelais doit être compté parmi les sources d'André 
Chénier^ 

Jean Plattard. 



I. Notre président M. Abel Lefranc m'apprend qu'André Chénier 
aurait annoté un exemplaire de Rabelais. Je n'ai trouvé nulle part 
aucune trace de cet exemplaire qui constituerait un document inté- 
ressant sur André Chénier lecteur de Rabelais. 



JUSTE LIPSE 



ET 

LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN 

A LA FIN DU XVI» ET AU DÉBUT DU XVII» SIÈCLE 



L'Homme. 



Joest Lipe (i 547-1606) ou, comme on l'appelle généra- 
lement, Juste Lipse, fut considéré à son époque comme 
l'un des triumvirs littéraires dont le travail et le talent 
contribuèrent, à la fin du xvF siècle, à faire passer la 
suprématie de l'érudition de l'Italie aux pays du Nord. 
C'est ainsi qu'en parle à sa mort le panégyriste officiel 
qui rapporte évidemment là un lieu commun de la cri- 
tique, et son biographe moderne, dans l'excellent livre où 
il fait revivre cette ancienne opinion, le place au même 
rang que Scaliger et Casaubon'. Il faut remarquer cepen- 
dant que, de nos jours, sa réputation est tombée bien au- 
dessous de la leur et, quand ils ne l'ont pas négligé dans 
la critique des forces littéraires de son temps, les savants 
modernes ont eu quelque malin plaisir à rappeler que le 
triumvirat romain comprenait un élément de faiblesse^. 

1, C. Nisard, Le triumvirat littéraire au XVI" siècle : Lipse, Sca- 
liger, Casaubon. Paris, i852. L'ouvrage de P. Amiel, Un publiciste 
du XVI^ siècle (Paris, 1884), a moins de valeur. 

2. Voir l'article de Mark Pattison sur Lipse dans V Encyclopédie 
britannique. 



JUSTE LIPSE ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 201 

De telles variations d'opinion sont intéressantes. Il est 
toujours possible que le jugement de la postérité soit 
moins exact que celui des contemporains; je dirai plus, 
il semble probable que le siècle qui a le mieux connu les 
hommes les a le plus justement appréciés, et notre curio- 
sité s'efforce de découvrir dans les tendances, dans les 
simples circonstances, ou peut-être dans le seul goût 
qu'ont les hommes pour les contrastes frappants, les 
causes possibles d'une injustice posthume. Il n'est certes 
pas difficile de trouver de pareilles raisons au discrédit 
dont a souffert Lipse. Tout d'abord, ses opinions et sa 
conduite dans les affaires d'Église et d'État n'y furent pas 
étrangères. Catholique d'éducation, il fut enlevé à cet 
enseignement par ses parents qui craignaient de le voir 
devenir la victime des théories et des desseins des Jésuites 
et, pendant onze ou douze ans, il fut professeur à l'Uni- 
versité calviniste de Leyde. Il dut, d'une façon quelconque, 
y affirmer des principes protestants; cependant, c'est là 
même qu'il écrivait son fameux ouvrage : Politicoriim 
libri sex^ dans lequel il approuvait la persécution des 
hérétiques par le feu et l'épée, sous prétexte que l'ordre 
et la paix sont les objets essentiels de la société humaine. 
Ses paroles : « Ure et seca «, tirent scandale dans toute 
l'Europe protestante; il semble pourtant qUe ce soit de 
son plein gré qu'il abandonna sa chaire en lôgi et se remit 
entre les mains de la colonie jésuite de Louvain. A partir 
de ce moment jusqu'à sa mort, en 1606, il servit fidèle- 
ment avec sa plume la cause de la Contre-réforme. 

L'avantage de ces changements au cours de sa vie fut 
de lui permettre d'entretenir des relations littéraires avec 
les membres des deux partis et avec tous les pays euro- 
péens, du Danemark à l'Espagne, en même temps qu'il 
étendait son influence plus loin qu'aucun autre homme 
de son époque. Mais, d'un autre côté, les protestants, qui 
admiraient et imitaient son style, ne pouvaient guère, 
après qu'il les eut quittés pour les Jésuites, lui accorder 
leurs louanges cordiales, tandis que, par cette espèce de 



202 JUSTE LIPSE 



fatalité qui poursuit souvent l'homme qui varie, ses amis 
jésuites furent parfois tentés de déprécier son travail de 
littérateur et de savant, parce qu'il était inspiré par des 
tendances et une méthode qu'ils blâmaient. C'est ce que 
montrent les écrits d'un certain nombre de Jésuites, maîtres 
de rhétorique, ceux du Père Bouhours, entre autres, et du 
Père Vavasseur; d'autre part, l'évêque Joseph Hall est un 
excellent exemple de ces hommes qui furent ses disciples 
littéraires bien que conduits, par leur attachement à leur 
cause, à couvrir de ridicule et de mépris ses ouvrages reli- 
gieux*. 

En second lieu, son caractère, son tempérament, son 
attitude morale et intellectuelle sont demeurés sans attrait 
pour un certain nombre des rares lecteurs modernes qui 
se sont intéressés à ses œuvres. Il n'y eut rien d'héroïque 
chez Lipse. Il n'a jamais soutenu une opinion pour 
laquelle il eût cru devoir mourir, ou même lutter très 
sérieusement. Sa nature était de celles qui doutent plus 
aisément qu'elles n'affirment et qui examinent de façon 
aussi sceptique leurs propres opinions et celles des autres; 
catholiques et protestants n'étaient sans doute pas telle- 
ment différents à ses yeux en ce qui concerne la vérité de 
leurs dogmes respectifs, et sa soumission à l'autorité des 
jésuites, vers le milieu de sa vie, paraît avoir été quelque 

1. L'évêque Hall, dans ses Épitres, raille les traités de Lipse Diva 
Vi7-go Hallensis el Diva Sichemiensis (decad. I; ch. 5 et 6). Il cite un 
passage où Lipse affirme qu'un jour de l'année i6o3 vingt mille per- 
sonnes ont visité l'une des deux petites chapelles où la Vierge opé- 
rait des guérisons miraculeuses. Voici le commentaire de Hall : 
« Ah ! quel grand dommage que cet esprit distingué devienne à la 
fin de sa vie sujet au radotage; les créations viriles de son esprit, 
nous les avons aimées et, quand il y avait lieu, admirées; mais ces 
vierges absurdes, issues de son cerveau malade, qui les peut sup- 
porter.'' » Scaliger qui, à l'Université de Leyde, succéda à Lipse, se 
trouva fort embarrassé par certaines louanges qu'il avait faites de 
l'érudition de Lipse (voir une lettre adressée à Casaubon et citée 
par Bernays, Scaliger, Berlin, i855, p. 171). Scaliger, cependant, 
était aussi un adversaire littéraire ; il essaya de s'associer aux opi- 
nions « romantiques », au sujet de la seconde période de la latinité 
(voir Nisard, p. i28-i3o). 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 2o3 

chose comme une façon d'échapper h l'impossible tache 
de faire un choix intellectuel. Dans ses opinions littéraires, 
il montre la même incertitude, la même hésitation; fon- 
dateur d'une école de prose, il devint le premier partisan 
de l'opposition et indiqua la route à suivre à maint cri- 
tique hostile de la génération suivante. 

Blâmer de tels hommes est chose facile; leurs craintes, 
leurs scrupules et leurs gémissements semblent petits à 
côté des nobles enthousiasmes des premiers humanistes 
et il y a certainement quelque chose de faible et de bien 
peu viril dans les efforts de Lipse pour échapper à la res- 
ponsabilité des temps malheureux où il vivait, quelque 
chose d'hypocondriaque, comme Nisard le fait remarquer 
dans les lamentables tableaux qu'il fait des massacres, de 
la dévastation et de l'anarchie dont il fut témoin en Alle- 
magne et dans les Pays-Bas ^ Pourtant, il serait injuste 
de juger Lipse sans se rappeler qu'en effet la vie pouvait 
paraître aussi noire qu'il le dit pendant les dernières 
années du xvi^ siècle, que la politique européenne, reli- 
gieuse et séculière, avait changé depuis la Renaissance et 
que les difficultés intellectuelles des esprits sérieux aug- 
mentaient tous les jours. L'enthousiasme naïf de Pic de 
la Mirandole, de Colet ou de Mélanchton est absolument 
invraisemblable chez un homme de la génération de 
Lipse : le comparer à eux, c'est ne voir que le plus mau- 
vais côté de sa nature. La comparaison, du reste, est inu- 
tile et fausse et sa vie morale prend, d'un autre côté, un 
intérêt et un sens tout spécial si nous le voyons sous son 

I. Surtout dans son traité De Constantia, libri duo, qui alloquium 
praecipue continent in publiais malis... Ex officina Ch. Plantini, 
1584. ^^^ intéressant opuscule fut traduit en anglais par Sir John 
Stradling en ibgb; il montre l'influence de Montaigne qui s'en ser- 
vit et, sans doute, réfuta les opinions qui s'y trouvent dans ses 
Essais, particulièrement au livre III, Essais 9 et 10. Voir l'ouvrage 
de M. Villey, Sources et évolution des Essais de Montaigne, p. 161 
et suiv. Suivant M. Villey (II, 69) l'œuvre joua un rôle important 
dans la renaissance de la philosophie stoïcienne à la fin du xvr s. 
Naturellement, cette renaissance aida au changement qui se fît dans 
la prose et que nous étudions ici. 



204 JUSTE LIPSE 



vrai jour, parmi les hommes les plus modernes de son 
temps, le précurseur des générations qui viendront. Lipse 
est un des premiers spécimens d'un type nouveau, auquel 
appartiennent Montaigne, Balzac, Burton, Sir Thomas 
Brownc et même Pascal : hommes désillusionnés et 
mélancoliques, las du bruit de la vie, spectateurs con- 
templatifs, moralistes stoïciens, égoïstes qui se plaisent à 
étaler leur « moi « faible et sans héroïsme. 

La troisième cause du déclin de la réputation de Lipse 
comme savant se trouve dans la nature, vraie ou suppo- 
sée, de ses études classiques. Mark Pattison a formulé 
l'accusation, avec sa brusquerie habituelle, lorsqu'il a dit 
que l'intérêt que Lipse prenait aux classiques était uni- 
quement celui d'un rhéteur'. Naturellement, ayant sous 
les yeux ses ouvrages politiques, ses lettres, ses biogra- 
phies et ses traités philosophiques, Pattison devait forcer 
là sa pensée; ce qu'il a voulu dire, c'est que Lipse a peu 
ajouté à ce que nous savions de la vie extérieure de Rome, 
de ses institutions judiciaires et militaires, de sa topogra- 
phie, en un mot à cet ensemble de faits chers à l'archéo- 
logue, et il implique par ses paroles qu'en comparaison 
de Scaliger et de Casaubon, par exemple, Lipse s'intéres- 
sait peu aux réalités de la vie romaine. 

Voilà sans doute un jugement extraordinaire. Le carac- 
tère général des recherches savantes du xvii^ siècle, com- 
parées aux efforts des premiers humanistes, c'est d'avoir 
rapproché les Grecs et les Romains de la vie contempo- 
raine, grâce en partie à une connaissance plus intime de 
leur existence journalière et grâce aussi à un sentiment 
nouveau de la continuité de la culture intellectuelle depuis 
les anciens jusqu'aux temps modernes, en passant par la 
littérature des Pères de l'Église et par l'Église du moyen 
âge. Au lieu de les contempler avec respect et vénération, 
figures grandies et indistinctes dans une mystérieuse splen- 
deur, séparées de nous par une brèche dans l'histoire, on 



I. Encyclopédie britannique, art. Lipse. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 2o5 

commença à les voir avec leurs proportions réelles et à 
mesurer leurs actions à l'échelle de la vie moderne. L'ef- 
fort des savants fut de moderniser les anciens, tandis que 
leurs prédécesseurs s'étaient attachés à se romaniser ou à 
s'helléniser eux-mêmes. Appliquées aux grands contem- 
porains de Lipse, ces remarques ne pourraient soulever 
aucune controverse; Pattison en reconnaît la justesse à 
propos d'Isaac Casaubon ; s'il n'a pas su voir qu'elles con- 
venaient parfaitement à Lipse, c'est en raison de cette forte 
tendance pragmatique qui a caractérisé l'érudition anglaise 
jusqu'à une époque très récente. Il ne pouvait pas s'inté- 
resser beaucoup à Lipse, parce que Lipse s'intéressait 
moins à la vie extérieure de l'antiquité qu'à sa vie inté- 
rieure et morale. Car Lipse était avant tout un moraliste 
et un philosophe. A l'époque malheureuse que fut la 
sienne, il trouva sa consolation, non point dans l'ensei- 
gnement religieux de ses maîtres les Jésuites, mais dans 
la doctrine stoïcienne de la résignation calme et du déta- 
chement intérieur. Le traducteur anglais de son traité 
sur la Constance s'en rendit si bien compte qu'il crut néces- 
saire, dans sa préface, de demander pardon au lecteur de 
l'absence de toute note chrétienne dans les maximes et il 
se peut que ce besoin de justifier son auteur reflète le sen- 
timent d'alarme excité dans les cercles orthodoxes par un 
autre ouvrage de Lipse, son Thraseas, qui ne fut pas 
publié et dans lequel il soutenait, entre autres doctrines 
stoïciennes, le droit au suicide*. Bien qu'il semble que ce 
livre n'ait jamais été imprimé, le scandale poursuivit l'au- 
teur toute sa vie. Son traité sur le stoïcisme, Manuductio 
ad Philosophiam Stoicam, et son édition des œuvres de 
Séncque confirmèrent la réputation que ses premiers 
ouvrages lui avaient value, et le Jésuite, — qui fut son 
apologiste, — dut examiner, entre autres questions dou- 

I. Voir ses Epitres, II, 22, 28 (epître à Plantin, son imprimeur). 
L'édition des œuvres de Lipse dont nous nous servons ici est Opéra 
omnia, Vesaliae, 1875, 4 vol. 



206 JUSTE LIPSE 



teuses, An Lipsius Stoicae Sectae*. La réponse évasive du 
Père Scribanius équivaut presque à celle que Lipse lui- 
même fait dans une des lettres que nous venons de citer : 
il avait choisi le refuge, de tous temps vénéré, des infor- 
tunés qui, depuis Abélard jusqu'à Montaigne, s'étaient 
trouvés, dans le domaine intellectuel, « naître sous une loi, 
attachés à une autre ». C'est-à-dire qu'en tant que chré- 
tien, il faisait sa soumission à l'Église, mais qu'en tant 
que philosophe, il suivait les anciens. 

La vérité, c'est que Lipse étudia l'antiquité dans l'inten- 
tion d'y trouver une consolation et une règle de vie. Tacite 
et Sénèquelui fournirent des modèles de style, mais il fut 
attiré vers eux, dans le principe, parce que l'un d'eux 
était « pater prudentiae » et l'autre « fons sapientiae »2. Il 
diffère de Scaliger et de Casaubon, non pas parce que son 
sens des réalités de la vie antique était moins vif que le 
leur, mais parce que son sens des besoins moraux et intel- 
lectuels de son époque l'était beaucoup plus. Nous voyons 
en lui l'un des chefs intellectuels de cette génération qui 
subit la première la réaction contre les espérances et les 
enthousiasmes de la Renaissance. La philosophie stoï- 
cienne, avec sa théorie de la supériorité de l'esprit sur les 
circonstances, qui, de divers côtés, éveilla tant d'échos 
entre 1675 et 1675, qui inspira les plus beaux passages de 
Chapman, de Greville et de Donne, par exemple, qui reten- 
tit de façon différente dans la sombre école espagnole de 
Quevedo et de Balthazar Gracian et dans les maximes de 
Montaigne, fut exposée par Lipse dans ses traités et dans 
ses lettres avant qu'aucun de ses contemporains ou succes- 
seurs aient formulé leurs opinions. 

1. Justi Lipsii Defensio Posthuma, dans les Opéra omnia, t. I, p. 85 
et suiv. 

2. Voir Ep. ad Italos et Hispattos, ép. 89. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 2O7 



II. 

Sa Rhétorique. 

Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est le rôle que Lipse 
joua en guidant la prose dans la direction qu'elle prit au 
xvii= siècle. Il était né bon écrivain, et ses lettres, ses trai- 
tés auraient pris place dans la littérature auprès des Essais 
de Montaigne, bien qu'à un rang inférieur, s'ils avaient 
été écrits dans une langue vivante ; mais c'était aussi un 
maître de rhétorique, dont l'idéal et les méthodes étaient 
bien définis. Un certain nombre d'autres écrivains de son 
temps, en particulier Bacon et Montaigne, eurent les 
mêmes opinions et le même goût littéraire que lui, et, à 
vrai dire, il ne fait que représenter une tendance générale 
de la prose en Europe; seulement, il semble bien qu'il 
soit le seul homme de sa génération qui ait formulé la 
rhétorique de ce nouveau mouvement, qui l'ait enseignée 
et défendue ouvertement. Voilà comment s'explique le 
retentissement considérable qu'eut son style à son époque 
et pendant les cinquante années qui suivirent sa mort; et 
c'est pour cette raison aussi qu'il mérite, dans la critique 
moderne, une place plus importante que celle qui lui est 
généralement faite. 

Lorsque commença la vie publique de Lipse, le cicé- 
ronianisme était encore florissant. Avant le milieu du 
xvF siècle, il avait été attaqué par deux des plus grands 
chefs intellectuels de la Renaissance : en i538 par Érasme, 
dans son fameux dialogue Ciceronianus, et un peu plus 
tard par Ramus, l'ennemi d'Aristote, dans un traité nommé 
Oratio de studiis philosophiae et eloquentiae conjiingendis 
(1546). Cette critique, pleine de bon sens, dirigée contre 
le mouvement cicéronien par les apôtres de la liberté et 
de la lumière paraît concluante à l'esprit moderne et la 
force de leur ironie irrésistible. La victoire de la raison ne 
fut cependant qu'apparente et sans résultat, et dans le troi- 



208 JUSTE LIPSE 



sième quart du siècle, Ascham, Cheke et Car en Angle- 
terre, Mélanchton, Sturm et Camerarius en Allemagne et 
les disciples de Bembo à Rome marchaient encore dans les 
sentiers battus de l'humanisme orthodoxe. 

Cette résistance remarquable d'un dogme étroit ' , et sur- 
tout son grand succès auprès des humanistes des églises 
de la Réforme s'explique par un défaut dans le programme 
de ses adversaires, ou, pour mieux dire, par leur défaut 
complet de programme. Ils attaquaient le régime de l'ab- 
solutisme sans offrir une constitution qui le remplaçât. La 
seule méthode qu'ils surent proposer pour substituer à 
l'imitation exclusive de Cicéron fut le choix, pour chaque 
écrivain, d'un modèle parmi les maîtres de l'antiquité, ou 
bien un éclectisme vague, qui réunirait les qualités de dif- 
férents auteurs. Mais le xvi<= siècle savait qu'il n'était pas 
capable d'une liberté sans frein. Il savait, ou tout au moins 
pressentait vaguement, qu'il était exposé au danger de 
retomber dans l'abîme de barbarie auquel sa culture avait 
récemment, et péniblement, échappé. La ligne de démar- 
cation entre le bon et le mauvais latin, entre le style véri- 
tablement classique et les formes corrompues du latin du 
moyen âge n'était pas encore nettement établie dans l'es- 
prit des hommes, et le charme de la rhétorique des 
sophistes grecs, de la recherche d'Apulée, du latin provin- 

I. Il faut se rappeler que, dans la controverse de la Renaissance, 
on entendait par cicéronianisme non seulement l'admiration et l'imi- 
tation de Cicéron, mais l'imitation exclusive de cet auteur, et, par 
anticicéronianisme, toute opposition à cette théorie. Tous les anti- 
cicéroniens, Lipse, Montaigne et Bacon, proclamaient, et très sin- 
cèrement, que Cicéron était le plus grand maître de la rhétorique 
latine, quoique tous ils aient préféré d'autres modèles. 

Sur le cicéronianisme, voir J.-E. Sandep, Harvard Lectures on the 
Revival of Learning, Cambridge (Angleterre), igoS; Izora Scott, Con- 
troversies over the imitation of Cicero, New-York, 1910 (édition 
revue); E. Norden, Die Antike Kunstprosa, Leipzig, 1898, vol. II, 
p. 773-782. Aucun de ces livres ne s'étend sur le dernier mouve- 
ment anticicéronien que nous étudions ici et qui fut couronné de 
succès. On trouvera quelques remarques intéressantes sur le cicé- 
ronianisme dans le Vittorino da Feltre and other humanist ediica- 
tor de W. H. Woodward, Cambridge, 1907, p. io-i3. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 2O9 

cial des Pères de l'Église attirait encore par trop des esprits 
restés médiévaux au fond. 

Les dangers qui assaillaient tous ceux qui s'écartaient 
du chemin étroit de la langue purement classique sont 
rendus évidents par la prose des différents pays au 
xvi* siècle. Les écrivains qui visent à l'élégance de la forme 
tombent généralement dans l'imitation des procédés trop 
faciles de la rhétorique des Pères de l'Église, tandis que 
ceux qui préfèrent se montrer simples et directs sont ordi- 
nairement grossiers et vulgaires, ou simplement insipides 
et impossibles à lire. Ce fut donc un excellent instinct qui 
poussa les humanistes à faire du dogme cicéronien comme 
une haie autour de leur Jardin et à le cultiver conformé- 
ment aux règles qu'il prescrivait. 

Pendant le dernier quart du siècle même, alors que de 
nouvelles attaques contre le cicéronianisme commençaient 
de plusieurs côtés, la plupart des chefs échouèrent parce 
qu'ils ne purent pas, ou n'osèrent pas opposer au cicéro- 
nianisme de programme d'imitation bien détini. Muret', 
l'ami de Lipse, tombé en disgrâce dans son pays à cause 
de l'aide qu'il apporta à la Ligue, conduisait à Rome, sous 
la protection de la curie, une campagne contre la supers- 
tition de la rhétorique, laquelle, à ce moment, restait sur- 
tout liée à la Réforme. Dans ses Variœ Lectiones de i58o, 
il étale, d'un air de défi, une longue liste d'auteurs latins 
pour qu'on les imite, sans distinction de mérite; il est vrai 
que sa liste montre une préférence précisément pour les 
auteurs de l'âge d'argent que Lipse commençait à défendre, 
et, dans une lettre écrite à peu près à la même époque, 
nous le voyons se plaindre amèrement des obstacles que 
les Jésuites dressent sur sa route quand il veut enseigner 
Tacite à ses élèves. Mais, parmi les nombreux modèles 
qu'il propose. Tacite et Sénèque côtoient des écrivains 
d'un tout autre caractère; comment l'élève doit-il faire son 



I. Voir sur Muret, Ch. Dejob, Vie de Muret, et Nisard (ouvr. ci-des- 
sus) pour ses relations avec Lipse. 



210 JUSTE LIPSE 



choix? Comment son goût sera-t-il formé et guidé, pour 
lui permettre d'établir la distinction qui convient? 

La réponse d'un moderne à cette question serait natu- 
rellement que nul guide, nul modèle de ce genre n'est 
nécessaire au succès de l'élève dans la rhétorique, car son 
style doit être personnel, et un instinct infaillible lui indi- 
quera le prototype dont il a besoin, s'il ne lui tient lieu 
de tout modèle. L'un des résultats de la révolte contre le 
cicéronianisme, que nous étudions ici, fut en effet de pré- 
parer la voie à la théorie moderne de l'individualisme; 
mais ce n'était pas, à l'époque, une théorie sage ni sûre. 
Les générations qui virent la fin du xvi= et le commence- 
ment du xvii^ siècle ne pouvaient ni se passer d'une doc- 
trine d'imitation, ni se fier à leur propre instinct de la 
forme : leur sens de la forme n'était pas encore un ins- 
tinct; ils percevaient la forme de certains modèles clas- 
siques et s'appuyaient sur une autorité reconnue, pas 
encore sur des lois naturelles. Le danger de rejeter toute 
espèce de dogme apparaît clairement lorsque, continuant 
à lire la liste de Muret, nous y trouvons le nom d'Apulée, 

Ce qui distingue Lipse, c'est qu'il indique au mouve- 
ment la route à suivre pour se libérer du cicéronianisme. 
Il découvrit une méthode qui semblait concilier les deux 
forces opposées de son temps : le besoin d'autorités et de 
conventions d'une part, le désir de la nouveauté de l'autre. 
Il ne se rendit cependant pas maître de sa méthode dès le 
début; le style particulier qui le caractérisa plus tard n'était 
pas encore formé lorsqu'il se présenta au public, en i56y, 
avec un ouvrage de critique de textes intitulé Variœ Lec- 
tiones. L'ouvrage était précédé d'une longue dédicace, sous 
forme de lettre adressée à son protecteur le cardinal Gran- 
velle et écrite en périodes cicéroniennes claires et lim- 
pides. Nisard, — excellent cicéronien lui-même, — loue 
fort cette préface et prétend que Lipse n'écrivit jamais aussi 
bien; pour nous, l'intérêt de cette lettre est simplement de 
nous montrer Saûl chez les prophètes, Lipse commençant 
sa carrière comme disciple de Mélanchton, de Sturm, et de 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 211 



Bembo. Il n'avait toutefois que vingt ans quand l'ouvrage 
parut ; après un intervalle de sept ans, il publia un volume 
du même genre, Quœstiones Epistolicœ, où le changement 
survenu dans son goût est déjà visible. Plaute est désor- 
mais son auteur de prédilection. Il est clair que dans les 
vieux mots, dans le réalisme piquant de l'auteur comique, 
il a trouvé le moyen d'échapper à l'ennui créé par un 
purisme suranné; il avoue, en effet, que ce vieux style a 
plus de saveur pour lui que celui de Cicéron et ajoute, 
en parlant de son propre style, que le plan de son ouvrage 
ne lui permet pas d'employer la diction souple, agréable et 
nombreuse consacrée par l'usage, mais lui impose, au 
contraire, un mode d'expression plus précis et plus mor- 
dant. Ceci est dit avec un semblant d'humilité, et il 
cherche à se réfugier sous le couvert orthodoxe des lettres 
de Cicéron; mais il est évident qu'il est déjà arrivé à un 
tournant décisif. 

Ces paroles du reste ne sont pas tout à fait sincères; la 
conversion à laquelle elles font allusion n'a sans doute 
point été amenée par l'étude de Plaute et des lettres de 
Cicéron, mais en partie par ses entretiens avec Muret à 
Rome en iS6j et en partie par les recherches, déjà très 
avancées, qu'il faisait pour sa fameuse édition de Tacite. 
Cette œuvre parut, sous sa première forme, en iSyS, alors 
que Lipse avait vingt-huit ans. A cette époque, il avait 
découvert ce qui sera le but des travaux de toute sa vie, 
et, désormais, tous ses efforts d'éditeur et de critique s'ap- 
pliqueront à reconstituer les textes, à défendre le style et 



I. Une lettre écrite à un ami à propos de cet ouvrage montre 
qu'en réalité il était beaucoup plus avancé dans sa théorie du style 
qu'il ne veut bien l'admettre publiquement. Voici ce qu'il dit : « De 
quibus [son nouvel ouvrage] quid judicaturi sitis timeo. Alia enim 
quacdam a prioribus mais haec scriptio, cui nitor ille abest, et luxu- 
ria et Tulliani concinni : pressa ubique, nec scio an quaesita nimis 
brevitas. Quae me tamen nunc capit. Timanthem pictorem célé- 
brant, quod inejus operibus plus semper aliquid intelligeretur quam 
pingeretur, velim in mea scriptione ». C'est une description de 
Sénèque et de ses imitateurs. 



212 JUSTE LIPSE 



à expliquer la philosophie des auteurs romains du premier 
siècle de l'Empire. Dix ans plus tard, son nouveau style 
est déjà fameux, il doit lutter contre ses adversaires et ses 
imitateurs et a déjà commencé le grand ouvrage qui fait 
pendant à son Tacite, l'édition des œuvres de Sénèque, 
qui acheva, en i6o5, le monument qu'il avait consacré à 
la mémoire de l'âge d'argent. 

Le dessein de Lipse est très nettement indiqué dans un 
éloge extraordinaire publié l'année qui suivit sa mort par 
Gaugericus Rivius, un juge de Malines, qui se dit le dis- 
ciple du maître. La valeur de cet ouvrage ne consiste pas 
seulement dans son sujet, mais aussi dans le fait que son 
style est plein de toutes les erreurs de goût signalées par 
Lipse chez ses imitateurs. Dans le passage le plus impor- 
tant, Rivius s'exprime ainsi : 

Voilà la scène sur laquelle Lipse joua le rôle principal, non 
point paresseusement et en vain, mais bien réellement; et 
(quoique cette erreur ou cette maladie se soit grandement 
répandue de nos jours) jamais on ne le vit s'appliquera recher- 
cher avec un zèle inquiet, où pouvait bien avoir été la cuisine 
d'Apicius, l'Apollon de Lucullus, ou le lupanar de Messaline; 
com.bien on pouvait mettre de guirlandes à la statue de Mar- 
syas, si le menton de Poppée était beau et bien fait, de quel 
pays, Thessalie ou Numidie, venait le cheval de Curtius, si le 
vin de Palerme était plus délicat que celui de Chios, ou mille 
autres bagatelles, mille autres niaiseries de ce genre. Mais, 
déclarant qu'il vivait pour l'État ^, et que l'État n'était pas à 
lui seul, il décida dès l'abord de sauver la vie de ses semblables 
par son travail, de redonner par ses soins la santé aux malades, 
de rendre leurs possessions premières à ceux qu'on avait injus- 
tement dépouillés et de les libérer de leurs fers. C'est pour- 
quoi il visita toutes les prisons et remarqua Sénèque 2, le poète 
tragique, Velleius Paterculus, le fameux Pline, ce panégyriste 
jadis célèbre de l'empereur Trajan, et beaucoup d'autres encore 
qui portaient les chaînes et le costume des prisonniers et se 

1. Il entend probablement Respublica litterarum. 

2. Il plaisante sur la condition tragique de la réputation de 
Sénèque. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 2l3 

tenaient là, dans la boue et la saleté, marqués au fer rouge, 
rasés, à demi morts. Dans la même foule, il aperçut encore 
Valère Maxime, si peu semblable à lui-même, si peu semblable à 
son nom'... Et deux prisonniers surtout se distinguaient, qu'on 
avait injustement punis... Lucius Annaeus Seneca et Gains Cor- 
nélius Tacitus, hommes qui avaient occupé le rang de consuls, 
sortis on ne sait de quel barathre, de quel antre de Polyphème, 
ou plutôt de quelle caverne, peuplée de tigres et de panthères... 
A Lipse, qui eut pitié d'eux et demanda pourquoi des hommes 
qui avaient, comme citoyens, travaillé pour le bien public 
étaient prisonniers, pourquoi on mettait dans les fers et pour- 
quoi on enchaînait ceux qui s'étaient attaché toute Vhumanitc 
par leurs services et auraient dû être entre les mains et sur le 
cœur des princes; pourquoi on souillait ceux qui avaient fait 
briller au delà des limites du monde, au delà de la nature, la 
lumière éclatante de la prudence et de la sagesse; à Lipse, ils 
n'expliquèrent qu'une chose : c'est qu'au point de vue de ceux 
qui sont à la fois ignorants et influents, rien ne distingue un 
grand d'un médiocre talent, car ces puissants de la terre ne 
peuvent souffrir qu'on s'élève à leur niveau, et chez les cou- 
pables, l'innocence elle-même devient une espèce de crime et 
est considérée comme telle. Eux-mêmes cependant [Tacite et 
Sénèque] étaient laborieux, graves, sobres dans leurs discours, 
ennemis de la pompe et de la perfidie des cours et amis de la 
vérité. En conséquence, ils n'étaient ni dupes, ni trompeurs 2. 
Le style de ces grands hommes lui plut, bien que, sous ce rap- 
port, on les ait dit particulièrement désagréables. Et voilà que, par 
un coup de sa baguette magique, il les affranchit et leur rendit 
tous leurs droits de citoyens, de citoyens, ai-je dit? Il fit encore 
davantage : quand tous les membres qui leur restaient furent 
guéris, ils reçurent la pourpre et tous les ornements attachés 
au rang, comme en vertu du « postliminium » ; puis, dans cet 
état, ils s'en retournèrent au Sénat. Sénèque et Tacite, ayant 
ainsi été secourus, afin de rendre le bien pour le bien, comme 
il sied à des hommes libres et bons, secoururent leur protec- 

1. Lipse publia des annotations sur Valère Maxime en i585etdes 
remarques sur Veileius Paterculus en i5gi. 

2. J'ai indiqué en italique dans ce paragraphe deux pointes ou 
acumina, caractéristiques de l'école anticicéronienne. La concision 
et la subtilité de Lipse devint, chez son imitateur, de l'obscurité et 
de l'extravagance; l'anticiccronianisme tourne au coiicettismo. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. U. l5 



214 JUSTE LIPSE 



teur Lipse pendant toute sa vie, l'aidant de leur présence et 
de leurs conseils <. 

Ce passage ajoute quelque chose à ce que nous savions 
de la carrière de Lipse et nous éclaire d'une façon inté- 
ressante sur les œuvres secondaires qui occupèrent les 
intervalles entre ses grands travaux. Dans la liste donnée 
par Rivius, un lecteur familier avec la littérature anglaise 
et continentale du xvii^ siècle reconnaîtra les noms d'au- 
teurs fort populaires à cette époque, et très souvent cités, 
qui étaient méprisés ou inconnus au xvi^ siècle et sont 
plus ou moins retombés dans l'oubli depuis. Il comprend 
mieux alors pourquoi Jonson et Balthasar Gracian citent 
fréquemment Velleius Paterculus, pourquoi Montaigne 
et Burton connaissent si bien Valère Maxime et pourquoi 
on a tant étudié et imité en Espagne, en France et en 
Angleterre le panégyrique de Trajan par Pline le jeune 2. 
Et l'on peut dire aussi que Lipse, comme lui et ses con- 
temporains le publient, aida par son influence à créer 
cette admiration pour Salluste, qui fut l'un des traits du 
goût au commencement du xvii« siècle. Bref, Lipse choi- 

1. Dans la traduction, l'extravagance du style est atténuée pour 
qu'on puisse comprendre. L'ouvrage s'intitule J. Lipsii Principatus 
Litterarius, et parut avec un volume d'œuvres diverses de Lipse et 
d'éloges sur lui, publié l'année qui suivit sa mort par son éditeur 
Moretus. Il contient un très beau portrait orné de figures symbo- 
liques. 

2. Comparer le Panégyrique du roi Charles de Wotton, qui dit y 
imiter Pline, et l'analyse et éloge du Panégyrique de Trajan par 
Dom Jean Goulu (l'adversaire de Balzac) dans la seconde partie de 
ses Lettres de Phyllarque à Ariste (1628); aussi les Commentaribus 
de Lipse, Opéra omnia, vol. IV, p. 34g et suiv. Le goût que l'on mon- 
tra pout cet ouvrage et l'admiration de Tacite résultent en grande 
partie de ce qu'on étudiait l'art d'être courtisan avec grande appli- 
cation dans tous les pays européens à la fin du xvi° siècle. Le mou- 
vement anticicéronien, la réaction catholique et la monarchie nou- 
velle sont reliés les uns aux autres d'une façon intéressante. Dans 
sa préface au lecteur, Lipse s'excuse du peu d'importance attribuée 
à la langue dans son livre et suppose que quelqu'un vient lui rap- 
peler que Pline était un maître de politique et « conveniebat Aulae, 
cui scribis ». 



ET LE MOUVEMENT ANTICICKRONIEN. 21 5 

sit le rôle de défenseur de la latinité de l'âge d'argent, d'in- 
terprète auprès de son époque des phases du mouvement 
anticicéronien qui commença pendant la vie même de 
Cicéron et triompha pendant le siècle qui suivit sa mort. 
C'est vers ce mouvement qu'il dirige l'attention de ses 
contemporains, leur donnant par là un moyen sûr d'échap- 
per à leur propre cicéronianisme. Comment devons-nous 
alors comprendre le terme « âge d'argent de la latinité » 
ainsi employé et quels sont les caractères du style de ses 
auteurs qui le différencie du style de Cicéron et lui per- 
mit de servir de type à une école de prose moderne? 

En ce qui concerne les détails de construction et d'or- 
nement, nous répondrons en analysant soigneusement le 
style de Lipse et ses préceptes; mais, en ce qui concerne 
l'inspiration du premier mouvement anticicéronien et ses 
tendances, c'est dans les lettres qu'il écrivit à ses amis et 
où il exposait ses théories qu'il faut chercher ses opinions. 
Par exemple, il écrivit en i586 : « Je désire publier quelque 
chose qui fasse savoir tout ce que je pense au sujet de 
l'imitation. Car il est trop tard pour que moi je change : 
cet arbre, qu'il ait poussé droit ou de travers, s'est endurci 
dans sa forme. J'ai aimé Cicéron autrefois, je l'ai même 
imité, mais je suis devenu homme, et mon goût s'est 
modifié. Les fêtes asiatiques ont cessé de me plaire, je 
préfère les banquets attiques'. » 

Le terme « attique » appliqué au mouvement anticicé- 
ronien de Sénèqne et de Tacite ou au mouvement cor- 
respondant des xvi<= et xvn^ siècles semble un peu obscur 
et nécessite quelque explication. Le style artificiel, pour 
ne pas dire affecté, qui prévalut à ces deux époques, semble 
à l'esprit moderne plus éloigné de la concision de Démos- 
thène que de l'élégance de Cicéron lui-même. Cependant, 
le terme fut constamment employé pendant les deux 
périodes, et la critique de nos jours ne l'a point rejeté. En 
fait, il explique la nature du mouvement qui se fit dans la 

I. Epitres diverses, II, lo. 



2l6 JUSTE LIPSE 



prose entre iSyS et lôyS dans la mesure où il exprime un 
mépris de l'ornement inutile et du formalisme creux et la 
recherche de l'expression précise et brève. 

Dans d'autres lettres, Lipse indique ses goùis d'une 
façon plus nette. Ses adversaires avaient signalé aux 
maîtres la détestable influence de son style sur la jeunesse : 

Si c'est là leur crainte, écrit-il, il [mon style] doit avoir un 
charme et une séduction étranges. En vérité, le sentiment qu'ils 
expriment là leur prouve bien (j'en appelle à lui comme témoin) 
qu'il y a quelque chose de rapide et de vivant dans mon style, 
bien qu'il soit érudit, qu'ils raillent du bout des lèvres plutôt 
que du fond du cœur. Nous les connaissons, ces êtres mépri- 
sables qui se raccrochent à leur précepte étroit : « Hoc exor- 
dium, haec narratio est : hic allegoria, hic metaphora », et 
jurent qu'ils sont les interprètes éminents de Cicéron, oui, et 
cicéroniens eux-mêmes. En vertu de quoi? Parce que leurs 
écrits manquent de vie et d'énergie [« elumbis et exsangues »], 
qu'ils sont apathiques par l'expression, le sentiment et le 
rythme, si froids en un mot qu'ils glaceraient jusqu'à leurs 
neiges allemandes. Et ce qu'il y a de plus amusant, c'est que 
ce n'est pas Cicéron qu'ils voudraient nous voir soutenir, mais 
leur Mélanchton, un homme que je m'en voudrais de mépriser, 
si ce n'est à cause de sa religion, mais qui, parmi les maîtres 
de l'éloquence, ou même parmi les meilleurs de ses défenseurs, 
n'a droit à aucune placée 

Ailleurs, c'est un critique français, Henri Estienne pro- 
bablement, qui attire les foudres de Lipse : 

Dans quel siècle vivons-nous,. pour qu'un fatras nonchalant 
et languissant y soit apprécié! Et c'est en cela qu'ils se croient 
cicéroniens? Puisse en vérité mon style avoir quelque chose 
de piquant et d'érudit qui sorte de l'ordinaire; qu'il montre 
quelque sentiment, et pas seulement l'éclat, mais encore la 
chaleur du génie-. 

Ces remarques caractérisent parfaitement la nature de 



1. Ep. ad Belgas, III, 28. 

2. Ep. ad Gcrmanos, ép. i5. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 21 7 

la réaction anticicéronienne de la Hn du xvi^ siècle. La 
force d'expression, plutôt qu'une beauté sensuelle et exté- 
rieure, l'attention portée sur tous les détails, plutôt qu'une 
diffusion, et une dispersion de l'intérêt pour un effet d'en- 
semble, — une concision mordante, plutôt qu'une recherche 
cérémonieuse, — la pensée sérieuse de l'individu rendue avec 
toute la chaleur de sa conception première dans l'esprit, de 
préférence aux idées plus vastes, plus nobles et plus géné- 
rales qui appartiennent à toute une portion de l'humanité : 
voilà ce qu'a cherché le mouvement anticicéronien, et les 
paroles de Lipse que nous avons rapportées prouvent que 
ce fut aussi son idéal. Si, en insistant comme elles le font 
sur les mots « érudit « et « concis », elles montrent bien 
quelles tendances dangereuses le mouvement contenait à 
l'état latent, elles n'en sont que plus intéressantes. En un 
mot, le mouvement anticicéronien fut une protestation 
contre une manière conventionnelle et vide dans la rhéto- 
rique. Il paraît quelquefois même être une protestation 
contre toute espèce de style conventionnel; si nous lisons 
ses manifestes en pensant à l'histoire des siècles qui vien- 
dront, il nous semble parfois entendre les premiers mots 
de la théorie du style individuel, qui a laissé si peu de 
place à l'étude de la rhétorique dans les programmes 
modernes. Mais, si le mouvement anticicéronien eut bien 
pour effet de préparer le monde à cette théorie, ce serait 
une grave erreur de voir là le but de ce mouvement. Mon- 
taigne, il est vrai, la prévoyait, mais les intuitions des 
hommes de génie sont rarement comprises de leur géné- 
ration, et les chefs de la révolte contre Cicéron ne purent 
ni ne voulurent en général tirer les conclusions logiques 
de leur enseignement. Ils changent de modèle, mais non 
point de méthode. Ils visaient à la personnalité, à l'origi- 
nalité d'expression, mais, à leur sens, ce but n'est nulle- 
ment incompatible avec la ferme croyance à la doctrine 
de l'imitation. Lipse, et il est peut-être le seul, a nettement 
formulé cette opinion, et, après avoir longuement réfléchi, 
il fit connaître sa méthode d'application dans son traité 
intitulé Instiîutio Epistolica. 



2l8 JUSTE LIPSE 



Cette œuvre commence par établir que l'imitation, 
« cette harmonieuse conformité de notre discours avec 
celui des anciens », harmonie manifestée par le style, est 
le seul moyen d'atteindre à la perfection en rhétorique; 
et l'auteur expose alors un plan d'imitation qui rempla- 
cerait la méthode exclusive de l'étroite école cicéronienne. 
Il faut citer le passage presque en entier. Se demandant 
quels auteurs doivent être imités et dans quelles circons- 
tances, Lipse dit : 

En premier lieu, il serait à désirer qu'il nous restât une suf- 
fisante abondance de textes [anciens] pour que le procès puisse 
être jugé en toute équité. Nous avons peu d'auteurs anciens, 
qui osera nier qu'il soit bon de les lire tous? Quelques Italiens 
l'ont fait récemment et restreint la liberté de l'éloquence en 
lui assignant comme limites le texte de Cicéron. Hommes dif- 
ficiles et stupides, qui ne vont pas seulement à l'encontre des 
opinions des anciens maîtres, mais à l'encontre de l'expérience 
et de la raison. Croyez fermement avec moi qu'il vous faut 
tout lire et tout imiter, pas en même temps cependant, ni à la 
même période de votre vie. Une distinction s'impose entre les 
âges, qu'il est peut-être bon que je définisse. 

Il y a une première imitation, celle de la jeunesse; une imi- 
tation pour la jeunesse plus avancée [crescens] et une autre 
pour les adultes. Pendant la première période, l'hérésie ita- 
lienne me satisfera; durant ce laps de temps, on devra non seu- 
lement beaucoup lire Cicéron, mais Cicéron uniquement. Pour- 
quoi? Eh bien! afin que la langue dans son ensemble puisse se 
mouler sur un modèle défini et sur un style oratoire uniforme. 
Je ne sais si mon opinion resterait la même au cas où les œuvres 
de Calvus, de Cœlius, de Brutus, de César et d'autres encore 
parmi les orateurs classiques existeraient encore. Mais, dans 
les conditions actuelles, qui nous a enseigné nos périodes, nos 
contructions et nos rythmes et l'art d'enchaîner le discours, si 
ce n'est Cicéron? C'est à son école donc, à mon avis, que la jeu- 
nesse doit faire ses débuts. Comme un peintre qui, ayant entre- 
pris un portrait, trace d'abord les contours avant de rechercher 
les couleurs convenant à chaque partie, mon imitateur, après 
avoir trouvé les grandes lignes de son style , ira chercher, de divers 
côtés, les couleurs. S'il ne fait pas ainsi (crois-moi maintenant, 
jeune homme, ou tu seras bien obligé de me croire plus tard). 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 219 

il arrivera à un style mal composé, qui aura pris différentes 
formes dans différents auteurs et ne sera jamais stable, je vois 
le fait se produire tous les jours, et je n'ignore point les causes 
de cette erreur ^. Que Cicéron donc occupe le premier la pre- 
mière place, et qu'il l'occupe seul. 

Dans l'imitation de l'adolescence, j'introduirai cependant 
d'autres modèles, mais successivement, afin que vous n'avan- 
ciez pas par bonds, mais par degrés, pour ainsi dire. Aussi, si 
vous m'en croyez, vous vous tournerez d'abord vers ceux qui 
s'écartent le moins de Cicéron, et qui, par la richesse, l'harmo- 
nie et l'abondance de leur diction rappellent le plus cet heu- 
.reux et facile génie. Tel est surtout Fabius, ou encore Quinte- 
Curce, Velleius Paterculus, César; ils auraient tous ressemblé 
davantage à Cicéron, si un autre ordre de sujets ne les avaient 
retenus et dirigés. Pendant cette période, lisez-les donc, mais 
superficiellement, lisez Plante et Térence, au contraire, avec 
grand soin. Chez qui trouvera-t-on mieux le terme propre? 
Chez qui cette élégance attique de la phrase? C'est dans la 
même catégorie que je rangerai aussi Pline, le concis, le fin, 
le raffiné Pline, bien qu'il se montre par instant, et d'une façon 
qui n'est point déplaisante, prolixe et pas assez viril. Et je 
lui adjoindrai un moderne, plus grand cependant que les 
modernes 2, le fameux Ange Politien, Toscan 3, qui, malgré 
quelque recherche et quelque affectation, semble égaler les 
anciens eux-mêmes dans l'art de l'épître. 



1. II se peut que Lipse pense à Montaigne. Dans son style, comme 
dans celui de Burton et (dans une certaine mesure) de Brownc, on 
voit le résultat d'un individualisme voulu et le mépris des tournures 
des locutions, des phrases et des périodes classiques convention- 
nelles. Pour eux, l'antiquité ne sert plus à former leur art, mais à 
l'enrichir de connaissances, à l'orner de nobles détails, à le broder 
d'allusions. Ils sont libérés des lois de l'imitation servile et cela leur 
donne un nouveau et précieux privilège. Ils considèrent les clas- 
siques en romantiques pour ainsi dire; ils sentent leur charme, 
leur éloignement comme aucun humaniste consciencieux n'aurait 
voulu le faire. 

2. Pointe typique qui illustre les argittiae que Lipse condamne 
sans conviction chez Politien à la ligne suivante. 

3. Ange Politien fut l'un des premiers anticicéroniens. « Condam- 
nez-vous Tite-Live, Salluste, Quintilien, Sénèque et Pline parce que 
ce sont des barbares.'' » demande-t-il à Scala dans une lettre en 
1493. 



220 JUSTE LIPSE 



Que cette période préparatoire couvre deux années pendant 
lesquelles les jeunes écrivains doivent être retenus dans leur 
recherche du style par la toga pura de la jeunesse, et alors, je 
leur donnerai pleine liberté d'errer çà et là parmi toutes les 
sortes d'écrivains, qu'ils lisent, qu'ils voient, qu'ils cueillent 
toutes les fleurs dans tous les jardins pour orner la couronne 
de l'éloquence. Mais je leur recommande surtout Salluste, 
Sénèque, Tacite et d'autres écrivains aussi concis, aussi péné- 
trants, pour que leur abondance se trouve fauchée, comme par 
un fer tranchant, et que leur discours devienne fort, précis et 
véritablement viril. 

J'en ai fini maintenant avec cette première partie; à moins 
que je n'ajoute, avec un semblant de légèreté, qu'il sera bon 
de lire et de relire Cicéron, tous les jours, dans la soirée sur- 
tout, et, si l'on en a l'occasion, au moment même de s'endor- 
mir. L'esprit, je ne sais trop pourquoi, saisit, retient et s'assi- 
mile mieux à cette heure tranquille. Essayez, et d'un avis 
insignifiant vous tirerez le plus grand profit'. 

Bien que le but où tend ce plan d'études progressif soit 
commun à tous les anticicéroniens, l'invention du plan 
lui-même appartient à Lipse, et son extrême confiance 
dans sa réussite vient probablement de ce que lui-même 
l'a suivi. Comme l'élève auquel il pense, il a commencé 
par être un cicéronien sincère, bien que sa période d'ap- 
prentissage se soit étendue au delà de la limite qu'il pres- 
crit à ses disciples ; puis, par des essais faits à l'avefiture, 
il est petit à petit parvenu à se libérer des modèles affectés 



I. Inst. Epist., ch. xii [Opéra omnia, vol. II : 1078-1080). Le der- 
nier paragraphe semble être inspiré par un scrupule très particulier 
à Lipse : la crainte de nuire à ujje vérité' en en défendant une autre. 
Il pense peut-être à ses élèves imprudents qui se moquaient tout 
haut de Cicéron; d'un autre côté, le passage peut être une imitation 
de l'enthousiasme cicéronien, il rappelle le Ciceronianus d'Érasme. 
L'Inst. Epist. est condensé dans deux chapitres des Discoveries de 
Jonson; quand on lisait les lettres de Lipse dans quelques écoles 
anglaises au xvn' siècle, on se servait quelquefois du traité comme 
ouvrage de rhétorique. Voir Cambr. history of Engl. lit., ch. xni 
(édition américaine, p. 3b'), par le professeur Tester Watson et, du 
même, Eug. Grammar-schools to 1660, Cambridge, 1908. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN, 221 

de sa jeunesse, jusqu'à ce qu'enfin, dans le style « concis 
et pénétrant » qu'aimaient Tacite et Sénèque, il eût trouvé 
« son. but et son repos ». Il n'est pas étrange qu'il se soit 
imaginé que d'autres après lui pourraient acquérir un 
style aussi expressif, aussi vivant que le sien, en suivant 
la même méthode, et réussir, comme lui, à garder tous les 
charmes de la nouveauté, sans quitter pour cela la voie 
sûre de l'imitation. 

Nous n'avons point besoin de faire remarquer, cepen- 
dant, que l'esprit moderne découvre dans ce plan une 
fâcheuse complexité et prévoit les dangers qui résulte- 
raient de son succès. Car il paraît impliquer l'union idéale 
des deux grands principes de tout art littéraire, — la con- 
vention et l'originalité, — et supposer que cette union, le 
but et le désespoir de tous les artistes, puisse s'effectuer 
au moyen de purs artifices. Or, nous pouvons comprendre 
ce qu'il y a d'absolument conventionnel dans le système 
cicéronien d'imitation et tolérer les restrictions qu'il 
impose, parce que la théorie en est au moins simple et 
normale; nous pouvons aisément excuser l'insuffisance 
du style du xviii^ siècle, parce que nous comprenons, et, 
jusqu'à un certain point nous approuvons, son conventio- 
nalisme plus ou moins libéral ; quant à la doctrine moderne 
du style individuel, de celui qui appartient en propre à un 
homme, elle gagne immédiatement notre sympathie et nos 
suffrages. Mais que dire d'un système qui prétend unir 
les extrêmes de ces tendances dans une méthode pratique, 
combiner l'imitation imposée à la chaleur et l'originalité 
du génie. Car, le but de Lipse n'est pas moins ambitieux. 
Il prescrit les modes de l'expression individuelle, une rou- 
tine qui assure l'originalité, un système pour produire la 
nouveauté. Son plan d'imitation prend pour base l'hypo- 
thèse que l'ardeur et la vivacité du génie sont dans le 
domaine de la rhétorique et peuvent s'enseigner avec le 
même succès que les figures du style cicéronien. 

Nous voyons clairement maintenant qu'un tel système, 
dans sa donnée même, contient une contradiction, et nous 



222 JUSTE LIPSE 



pouvons, sans crainte de nous tromper, prédire (après la 
lettre) ce qui résultera de son application rigoureuse; nous 
obtiendrons ou bien cette sécheresse qui suit toujours l'ef- 
fort fait pour trop resserrer l'expression, ou un succès 
passager dans le genre emphatique et exagéré. Mais, la 
génération de Lipse ne pouvait pas se voir avec des yeux 
de modernes, elle se trouvait à mi-chemin entre le moyen 
âge et le monde moderne, elle cherchait en aveugle son 
chemin vers la liberté et l'originalité de la pensée. Elle 
avait eu un aperçu des vastes champs qui s'ouvraient 
devant la raison humaine émancipée; mais, d'un autre 
côté, elle n'en était pas encore arrivée à une philosophie 
d'indépendance sur laquelle elle eût pu fonder sa con- 
fiance dans la validité de ses perceptions intellectuelles. 
Elle aspirait vaguement (pour continuer ici l'image de 
Lipse) à errer librement dans les champs ensoleillés de la 
nature, mais elle ne savait pas encore que sa robe et sa 
toque médiévales ne convenaient guère à de pareils exer- 
cices juvéniles. En somme, l'époque du mouvement anti- 
cicéronien fut celle qui précéda Descartes, l'époque de la 
philosophie de Bacon, période qui semble, à de certains 
moments, avoir comblé le gouffre qui nous sépare du 
moyen âge et paraît à d'autres bien plus lointaine, bien 
plus médiévale que l'âge si simple des premières années 
de la Renaissance. 

III. 

L'application des théories de Lipse. 

La théorie de Lipse, qui veut que tous les auteurs clas- 
siques soient imités, créera, naturellement, une grande 
variété de style chez les différents imitateurs. Même parmi 
les écrivains des premiers temps de l'Empire qu'il recom- 
mande à l'imitation des adultes, le choix çst vaste, et un 
admirateur de Sénèque, par exemple, n'écrira pas comme 
celui qui a pris Tacite pour modèle. Nous ne nous pro- 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 223 

posons pas de discuter ici les différences entre ces deux 
auteurs, qui furent les principaux modèles de l'école anti- 
ciccronienne; mais la preuve de l'influence de l'un ou de 
l'autre peut approximativement s'établir en comparant 
leurs diverses tendances en ce qui concerne la qualité de 
clarté. 

Il est évident que la subtilité et l'extrême concision 
dans toutes les formes littéraires risquent d'amener l'obs- 
curité; Sénèque obvie à cet inconvénient par un effort 
volontaire vers la clarté. Dans ses critiques, il insiste sans 
cesse sur la nécessité de la clarté, et, quoiqu'il méprise 
ces allongements, cette diffusion de la phrase par laquelle 
l'orateur réussit à flatter l'intelligence de la foule, il a 
grand soin de composer et de présenter son aphorisme 
le plus succinct de telle façon qu'un auditeur attentif et 
intelligent le comprenne au premier abord. Tacite, au 
contraire, augmente plutôt l'obscurité d'un discours natu- 
rellement compact et extrêmement expressif. Il aime à 
enchevêtrer les paradoxes et étudie toutes les ressources 
de l'ellipse ; le fait que l'obscurité de l'école de prose espa- 
gnole dite « conceptiste » est généralement attribuée à la 
mauvaise influence de ce « prince des ténèbres » ^ montre 
quelle fut, au xvii<= siècle, sa réputation sous ce rapport. 

Lipse n'ignorait pas les dangers qui résultent de la 
recherche d'un style « concis et pénétrant », car, dans 
VInstitutio Epistolica, s'il place au premier rang la qua- 
lité de concision, il y ajoute quatre qualités qui en cor- 
rigent le défaut, à savoir la netteté, la simplicité, la grâce 
et la justesse d'expression^. L'influence de Sénèque appa- 
raît là, comme aussi dans la formule fort commode qu'il 
inventa pour le style, « Concision et clarté » ^. 

1. C'est ainsi que Bouhours {La manière de bien penser dans les 
ouvrages d'esprit, 1687) le dépeint en parlant de son imitateur Bal- 
thazar Gracian. 

2. « La seconde vertu est la justesse d'expression, mise à dessein 
immédiatement après la concision, parce que la première se trouve 
grandement menacée par cette dernière », ch. viii. 

3. « Écrivez donc, si vous le pouvez, clairement et avec concision, 



224 JUSTE LIPSE 



Son style montre l'union de ces deux qualités; il est 
expressif, nerveux, elliptique et précis, mais, comme 
dans Sénèque, la phrase est nettement esquissée, les 
ellipses se comprennent facilement, et les « pointes « sont 
rendues claires par la forme sous laquelle elles se pré- 
sentent; si,, par exemple, il y a antithèse dans la pensée, 
celte antithèse se retrouve aussi dans l'expression. L'in- 
fluence de Tacite se remarque dans certaines locutions, 
mais, dans l'ensemble, son style imite clairement celui de 
Sénèque. 

Au point de vue technique, les caractères de ce style 
sont plus exactement les suivants : 

1° La concision. Par là nous entendons ses phrases 
courtes, ses locutions brèves, où, constamment, il nous 
faut compléter les ellipses, et l'habitude qu'il a d'éviter 
volontairement, et avec quelque affectation, les détours 
polis des préfaces, des apologues et des exordes cicéro- 
niens ^ . 

2" L'omission, chaque fois qu'il le peut, des conjonc- 
tions et des transitions. Ce caractère est presque nécessai- 
rement celui du style haché, fait de phrases courtes, et, 
au contraire, ne se rencontre pas dans le style périodique; 
Macaulay, par exemple, possède ce trait en commun avec 
Lipse, bien qu'il soit absolument différent pour ce qui est 
du caractère suivant. 

3° Lipse évite les phrases qui se répondent, il évite le 
parallélisme, la similitude et tous les autres procédés de 
la « concinnité » cicéronienne. Il cherche plutôt à rompre 
le rythme en arrêtant brusquement ses phrases, manquant 
ainsi, comme des critiques hostiles l'ont dit, à ce que 
l'oreille attendait de lui. 

n'oubliant jamais que cette dernière qualité est louable, la première 
indispensable. » 

I. Une manière brève de commencer et de terminer les lettres, 
les préfaces, etc., est la marque d'un esprit anticicéronien. Lipse 
écrit à Montaigne qu'ils n'aiment ni l'un ni l'autre faire autrement, 
et la préface de Wolton à ses Eléments of architecture est un excel- 
lent exemple de cette raideur voulue. Voir la lettre de Lipse, plus 
bas et la note. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 225 

4° Il fait un emploi fréquent des parenthèses et des tour- 
nures concises; si nous rapprochons ces deux traits, c'est 
que ce sont là deux procédés pour couper la longue 
période cicéronienne et stimuler l'esprit en trompant 
l'oreille. Les parenthèses de Lipse sont fameuses, et c'est 
un des signes qui permettent de reconnaître les auteurs qui 
l'ont imitée 

5° Lipse s'exerce aux pointes ou « acumina », c'est-à- 
dire aux pensées subtiles (généralement très brèves et très 
serrées et présentées sous forme d'antithèse), qui veulent 
défier la vivacité d'esprit du lecteur. 

6" Il aime les métaphores"^. Voilà un trait caractéristique 
de la prose du xvii^ siècle, et qui la distingue de celle du 
xvi«, qui préférait la comparaison plus claire et plus dif- 
fuse. Ce goût a d'abord marqué le style des chefs du 
mouvement anticicéronien, Montaigne, Bacon, Lipse et 
les concettistes espagnols, et, dans les théories de ces 
derniers, il a joué un rôle très important. 

Les passages des lettres et des traités de Lipse que nous 
avons déjà cités et traduits illustrent toutes ces qualités; 

1. Chez l'évêque Hall, par exemple. Voir la remarque faite par un 
des amis de Hall, prédicateur célèbre à Londres, Thomas Adam, 
dans un de ses sermons : « Autant de parenthèses dans une seule 
phrase que Lipse en emploierait dans toute une vie. » Œuvres 
(choisies), éd. J. Brown, Cambridge, 1909, p. 157. 

2. Cette qualité, il est vrai, est moins remarquable chez Lipse que 
chez les autres anticicéroniens, sans doute à cause de son désir de 
clarté. Dans le passage que nous citons plus bas, la comparaison 
est plus fréquente que la métaphore, mais le goût nouveau qui 
s'était développé pour la figure concise se voit dans un passage de 
VInst. epist. cité plus haut et aussi dans ce qui suit (déjà cité en 
partie). Remarquer aussi l'extrême concision et le piquant du style 
de Lipse : « Quid quod nec Schemata et ornatus illos tloridos ora- 
tionis tango? Nam visum mihi pertenuia haec et scholastica esse, 
quae didicisse oportcat magis qiiam discere, neque Aquila, ut in 
proverbio est, captât muscas. Ergo politica et graviora illa dogmata 
explicares, dicet alius : et conveniebat Aulae , cui scribis. Haud 
negaverim istud, illud non suscipio, quia et si talium monitorum 
uberrima et pulcherrima hic seges, tamen falcem meam nunc non 
sentiet, et satis atque abunde rnessuisse arbitrer in Politicorum libris 
qui extant. » Comm. in Pliiiii Panegyrictim ad. lectorem. Le passage 
en italique est une autre « pointe » typique. 



220 JUSTE LIPSE 



mais nous pouvons y ajouter ici deux courts extraits, dans 
la langue originale, d'une lettre sur les voyages à l'étran- 
ger que Lipse écrivit à un jeune noble'. Le premier 
l'avertit des vices des nations étrangères et est cité en 
grande partie parce qu'il illustre le choix des figures sub- 
tiles et érudites, de préférence aux images simples, réa- 
listes et jolies des cicéroniens, parce qu'il montre, pour 
parler en termes de prose anglaise, l'image à la façon de 
Bacon employée plutôt que celle de Sidney : 

Tu haec fuge, et imprimis vera et interna animorum vitia, 
quorum ubique larga et obvia seges, e qua ne quas spicas impro- 
vide colligas, magna mihi pro te cura, imo metus. Admittimus 
enim neseio quo modo et combibimus facile peregrinas illas cul- 
pas; sive quia novitate aliqua blandiuntur, sive quia specie vir- 
tutum. Atque ut vcnena vinis admixta, medicorum consilio, 
perniciter et perniciose pénétrant; sic peccata haec adsita vir- 
tuti. Fere enim ita fit : ut in qua gente vitia certa increbuere, 
mores jam vocentur, nec in veniam modo veniant, sed laudem. 
Adde, quod natura ipsa proniores nos ad mala imitanda. Ut 
pictor, levi manu, et volante penicillo, rugas, verrucas, naevos 
in facie exprimit, haud tam facile ipsam : sic probitatem labo- 
riose imitamur, nullo negotio maculas illas animorum. 

Plus loin, l'humeur senteniieuse de Polonius reparait, 
et le style offre presque toute la concision mordante des 
essais de Bacon : 

Cres mihi esto inier bretas. Nec viam tibi tamen ad fraudes 
praeco absit, sed ut nedici, venena quaedam venenis pello, in 
salutem tuam, non in noxam. Ad minutas et innocentes quas- 
dam simulatiunculas te voco : nec ad aliénas insidias, sed ad 
animi tui opportuna tegumenta. In Italia tota tria haec mihi 
serva. Frons tibi aperta, lingua parca, mens clausa^. Comis et 

1. Traduit en anglais sous le titre : A direction for Travellers, par 
Sir John Stradling, dès 1592. C'est l'épître 22 des Epitres diverses, 
cent. I. 

2. Cela rappelle, non seulement Polonius, mais aussi la maxime 
de Sir Henry Wotton pour les ambassadeurs envoyés en Italie : 
« The thougts close and the countenance loose ». Voir Pearsall 
Smith, Life and Letters of Wotton, I, 109. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 227 

communis vultus adversus omnes sit, animus externo nulli 
pateat : et velut in theca clausum eum habeas, dum redeas 
ad notos animos et vere amicos. Epicharmaeae sapientiae illae 
nervus hic valeat nulli fidere. Nisi facis : non unus Ulysses 
Ajacem te circumveniet : et dolorem nobis debes, illis risum. 

Ces derniers mots sont un bon exemple de pointes sous 
forme d'antithèse, à la manière de Sénèque'. 



IV. 

Sa place dans l'Histoire littéraire. 

Il est évident, d'après les plaisanteries de ses adver- 
saires « de imitatione Lipsiana », que les idées nouvelles 
de Lipse sur la rhétorique eurent une grande popularité. 
Nous avons vu comment, jeune encore, il était devenu le 
chef d'une école de rhétorique et se plaignait déjà du 
zèle maladroit de ses disciples. Bientôt on le regarda 
comme l'homme dont les erreurs avaient, pendant sa vie 
même, servi de base aux doctrines d'une secte-, et la rail- 
lerie ne perd rien de son sel pour n'être qu'une répétition' 
de la campagne autrefois menée contre Sénèque. Quel 



1. Un court passage extrait de la traduction anglaise du De Constan- 
tia, par Sir John Stradling (Londres, iSgS), montre non seulement la 
concision pénétrante du style de Lipse, mais aussi la tournure d'esprit 
rationaliste et sceptique qui le rapproche de Montaigne : « Si le feu 
venait à éclater dans cette cité, ce serait un tumulte général : les 
infirmes, les aveugles presque se précipiteraient au secours. Pourquoi, 
pensez-vous .''Pour le bien de leur pays .'' Interrogez-les et vous verrez; 
ce serait parce que les pertes rejailliraient sur tous, ou tout au moins 
la peur. 11 en est de même ici. Le malheur public émeut et inquiète 
bien des hommes, non point parce qu'il touche le grand nombre, 
mais parce qu'ils sont eux-mêmes une unité de ce nombre », p. ig. 

2. Voir, par exemple, la préface des Lettres de Bal:^ac, éd. de 
i655. Dans ses Dissertations, p. iio [Le Socrate chrétien... et autres 
œuvres, Paris, 1602), Balzac prétend que Lipse avait corrompu un' 
nombre infini de jeunes gens préférant Sénèque à Cicéron, mais il 
ajoute qu'il l'excuse, car, en plaidant la cause de Sénèque, il plai- 
dait la sienne aussi. 



228 JUSTE LIPSE 



fondement y avait-il exactement aux plaintes de Lipse et 
aux attaques de ses ennemis, et jusqu'où s'étendait en 
réalité la secte lipsienne, nous ne pouvons maintenant 
le dire; elle pouvait se composer seulement des élèves 
qui avaient reçu l'enseignement du maître à Leydc et ail- 
leurs, ou, d'un autre côté, comprendre toute l'école anti- 
cicéronienne, puisque Lipse en était le chef reconnu et 
enseignait sans cesse ses doctrines dans sa correspon- 
dance. Mais, quel qu'ait été le champ de son influence 
personnelle, — c'est un point sur lequel nous reviendrons 
tout à l'heure, — il est certain que, dans la critique litté- 
raire de son siècle, il occupe une plus grande place qu'au- 
cun autre maître de rhétorique. La controverse dont son 
nom fut le centre embrasse une période d'au moins 
soixante-quinze ans, s'étendant de la grande époque de la 
Renaissance à celle de la prose classique française, période 
qui se divise en deux parties distinctes correspondant à 
deux phases du progrès de l'opinion en rhétorique. Durant 
sa vie, et pendant les dix années qui suivirent sa mort, on 
attaque Lipse comme innovateur, comme hérétique litté- 
raire, on l'accuse de nier les traditions les plus sacrées de 
l'humanisme orthodoxe, et on peut remarquer, comme une 
curiosité littéraire, que, alors qu'il était encore professeur 
dans une université protestante, ses appuis étaient sur- 
tout dans les pays du midi et que les attaques dirigées 
contre lui étaient envenimées par un sentiment de haine 
contre le catholicisme. 

La première de ces deux périodes de controverse est 
marquée par les écrits de Joseph Scaligeretdu plus jeune 
des Estienne. Dès i586, Henri Estienne consacra un gros 
volume. De latinitate Lipsania^ aux principes de l'huma- 
niste hollandais'; cette œuvre déçoit celui qui étudie la 
théorie de la rhétorique ; le peu de critique littéraire qu'on 

I. Le titre (abrégé) est : De Lipsii Latinitate... nec Lipsiomini, 
nec Lipsiocolacis ; multoqtie minus Lipsiomastigis. Libertas volo sit 
Latinitate, sed Licentia nolo detiir illi. L'édition qui se trouve au 
Musée britannique est datée de Francfort, iSgS. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 229 

y trouve est une critique de texte, sans grand intérêt, et, 
dans la majeure partie de ses cinq cent soixante pages, des 
questions de trahisons et de conspirations politiques et reli- 
gieuses se mêlent d'une manière inexplicable à la discus- 
sion des tendances de Lipse en rhétorique. Des influences 
perfides, venues d'Espagne et d'Italie, travaillent étrange- 
ment pour le style « sallustien », comme il l'appelle quel- 
quefois, et contre le protestantisme : personne ne pouvait 
sans doute comprendre ce que tout cela voulait dire. 

Les commentaires de Scaliger offrent beaucoup plus 
d'intérêt. On trouve dans Norden une description très 
exacte, étant donné son hostilité, du style de Lipse, tirée 
du poème latin De stilo et charactere. En voici la traduc- 
tion : 

D'autres sont choqués de ce genre de style uni et égal qu'ont 
cultivé César et Cicéron et apprécient la manière compacte et 
serrée des pointes, qui vont sautillant, plutôt qu'elles ne 
marchent, et n'offrent à la fin à l'attention impatiente du lec- 
teur qu'une chose qu'il lui faut interpréter, plutôt que lire'. 

Ainsi s'expriment les adversaires contemporains de 
Lipse 2, conservateurs qui défendent la tradition cicéro- 
nienne contre les attaques d'un innovateur et répètent les 
phrases mêmes par lesquelles les anciens cicéroniens 



1. Josephi Scaligeri Poemata omnia, n° 14. Consulter Norden, Dîc 
Antike kunstprose, p. 777, vol. 27. Dans le Scaligerana II, on trouve 
cette remarque brève sur Lipse : Maie scribit. 

2. Il y a dans le même ton un « Jugement d'un homme célèbre 
sur la latinité de Lipse » cité par Balzac {Œuvres, éd. de i665, II, 
608). « Si l'on désirait écrire en latin de vieux mots à demi morts se 
présentaient, ramassés chez Ennius et Pacuvius; les périodes, deve- 
nues de courtes phrases, allèrent sautillant, et un discours maigre, 
sec, délabré, privé d'énergie et d'abondance (copia), coupé de 
pointes {punctilium) et d'allusions, ou de parenthèses et de ques- 
tions courtes et piquantes produisaient un etfet de nausée et répu- 
gnaient ». Dans ma discussion, j'ai laisse de coté certains traits du 
style de Lipse, tels que l'emploi d'un vocabulaire non classique ou 
impur, qui n'eurent aucun effet sur les langues vivantes des diffé- 
rents pays. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. l6 



23o JUSTE LIPSE 



Quintilien, Fronton, Aulu - Celle avaient montré leur 
mépris des deux Sénèque et de leurs imitateurs. 

Pendant les vingt dernières années de la vie de Lipse 
et pendant les vingt années qui suivirent sa mort, le ton 
de la critique reste le même, mais, à la tin du premier 
quart du xvii^ siècle, une période nouvelle s'ouvre dans 
l'histoire de la prose, période où la critique française 
devait jouer le plus grand rôle. Descartes, Balzac et les 
Pères jésuites Nicolas Caussin et François Vavasseur sont 
les théoriciens de la rhétorique à l'époque de Richelieu 
et de la fondation de l'Académie française. Lipse est encore 
au premier plan le point de mire de la critique, et le mou- 
vement qu'il a dirigé et personnifié est toujours la cause 
des débats; mais la nature des attaques a radicalement 
changé. Le cicéronianisme est mort, et, à l'exception de 
quelques maîtres en province, personne ne préconise plus 
la doctrine de l'imitation exclusive; on reconnaît partout 
que Tacite et Sénèque ont été sauvés de l'oubli et du 
mépris où on les avait autrefois tenus et qu'un nouveau 
style, fondé sur l'imitation de ces maîtres, non seulement 
rivalise avec le style imité de Cicéron, mais l'a déjà sup- 
planté dans la faveur publique; on signale ses erreurs; 
les dangers qui le menacent, — l'obscurité et l'extrava- 
gance, — sont mis en lumière par de nombreux exemples 
tirés surtout des écrivains espagnols, mais on reconnaît les 
fautes du genre cicéronien avec presque autant de franchise. 
Il est en somme clair qu'un style unique ne pourra plus 
jamais faire seul autorité. Le succès du mouvement anti- 
cicéronien a détruit l'unité de but qui caractérisait les 
premiers humanistes, et, si ceux qui les suivirent visaient 
à corriger et à purifier le goût littéraire, il leur fallait, 
pour réussir, trouver un principe plus large que l'admi- 
ration et l'imitation d'un auteur donné ou d'une école 
donnée. On prit donc désormais l'habitude d'énumérer 
les différents types de prose qui avaient prévalu dans l'an- 
tiquité et ont aussi, par imitation, prévalu dans les temps 
modernes; d'indiquer les dangers qui menaçaient chacun 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 23 1 



d'eux, et, finalement, de préconiser, — excellent conseil, 
— l'imitation des qualités plutôt que des défauts. Cette 
conclusion peut paraître faible et boiteuse, mais c'était en 
réalité une immense modification apportée à la doctrine 
d'imitation et un grand pas fait en avant vers l'indépen- 
dance de la raison et du goût. 

Telle est, par exemple, la méthode du Père Nicolas 
Caussin, le maître jésuite, qui réussit à grouper autour 
de sa chaire de rhétorique à Clermont des nobles, des 
prêtres et des grandes dames de la cour de Louis XIII. 
Dans son long traité De Eloquentia sacra et humana., il 
n'énumère pas moins de dix espèces de styles, l'ampoulé, 
le scolastique, etc...., et, en dernier lieu, le style qui se 
distingue par une concision pénétrante et des expressions 
subtiles et mordantes ^ Parlant de celles-ci, il dit : 

Si je condamnais ce style en tous points, je montrerais que 
je raisonne mal en ce qui concerne, l'éloquence. Je n'ai ni l'in- 
tention, ni le dessein de porter accusation contre ces héros : 
Sénèque, Salluste, Pline, Tacite, et d'autres encore, qui ont 
adopté cette manière, non seulement avec enthousiasme, mais 
en arrivant à de fort heureux, résultats; je veux simplement 
démontrer que ce style, que chacun convoite, n'est approprié 
ni à tous les talents, ni à tous les sujets, ni à tous les temps 
(voilà la modération où en est réduit un cicéronien) et que, si 
on s'obstine à l'affecter, ce style sera probablement défiguré par 
mainte faute de goût (ineptiis) d'une espèce puérile. 

Caussin est cicéronien dans le sens où le terme se com- 
prend à son époque. Le fond de son livre, qui est écrit avec 
charme, est une attaque contre les « Anti-Cicerones », 
comme il les appelle, et la défense de ce qu'il y a de meil- 
leur dans le style de Cicéron. Mais il ne se contente pas 
de faire soigneusement le départ entre les mérites et les 
erreurs de Sénèque et de Tacite, il excuse aussi ce qu'il y 
a de diffus et de vide chez son héros, ce qui en a fait un 

I. Livre II, ch. xiv-xvi, De acuta styli brevitate , senteniiisque 
abruptis et suspiciosis. 



232 JUSTE LIPSE 



objet de ridicule, et va jusqu'à s'efforcer de démontrer 
que Cicéron, en ses plus beaux endroits, possède précisé- 
ment les qualités dont les partisans de Sénèque sont si 
tiers. Il cite ainsi, dans ses discours, des exemples de ces 
« acumina » ou pointes qui distinguent l'école anticicé- 
ronienne, le fameux « Tu ipsam victoriam Caesar vicisti », 
entre autres. Si bien qu'en somme, le Cicéron qu'il adore 
n'est pas tout Cicéron, mais l'orateur des Philippiques, et 
il met à côté de son nom, pour qu'on le révère encore 
davantage, le nom de Démosthène. 

Tout cela, et mainte autre chose dans son livre, indique 
bien quel changement s'est opéré dans l'opinion au point 
de vue de la rhétorique dans le premier tiers du siècle. 

Ce fut cette période qui vit le commencement du règne 
de la raison et des règles du goût, d'où sortit l'art classique 
en France. Il est naturellement impossible de décrire ici 
les changements successifs que subit l'opinion au sujet de 
la rhétorique : c'est un drame trop long et aux person- 
nages et aux incidents multiples et divers; nous désirons 
seulement montrer qu'il y eut une étape préliminaire dans 
le changement graduel né du mouvement anticicéronien, 
en partie à cause de la réaction et de l'opposition, en par- 
tie aussi parce que les forces lancées par le mouvement 
lui-même ont continué d'agir et se sont développées. Ce 
mouvement, par conséquent, et les événements qui l'ont 
immédiatement suivi sont bien les anneaux de la chaîne 
qui relie la prose de la Renaissance à celle de la période 
classique. 

Balzac est le plus grand prosateur du temps, et ses opi- 
nions, bien qu'identiques à celles de Caussin dans la plu- 
part des cas, marquent plus exactement le progrès de la 
pensée. Comme la majeure partie des prosateurs de son 
temps, Balzac avait reçu l'enseignement anticicéronien de 
Lipse, de Montaigne et de Bacon; dans sa jeunesse, il se 
pénétra surtout du style attique ou « moderne » de Sénèque 
et de Tacite, et l'on a toujours beaucoup critiqué sa langue, 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 233 

parce qu'il se livre trop aisément aux pointes ou recherches 
d'esprit'. En effet, dans la préface à l'édition de i658 de 
ses Lettres, écrite par un ami, on raconte que, Jeune, 
Balzac avait rencontré Lipse à Metz, et que le vieux 
savant lui avait assuré qu'il n'avait rien à lui apprendre, 
car il s'était déjà rendu maître des principes de style que 
lui-même avait prêches toute sa vie. Plus tard, il ne renia 
point l'enseignement de sa jeunesse, et quand la pratique 
eut rendu évidentes les erreurs de la méthode de Lipse, il 
resta « attique », et dans ses derniers écrits il condamne 
avec l'ardeur des premiers réformateurs l'asiaticisme vide 
et fleuri qui ne s'adresse qu'à l'oreille. Il croyait que l'er- 
reur de Lipse avait été de choisir des modèles médiocres, 
non pas de s'être trompé sur le style, et il essaya de cor- 
riger les mauvais résultats obtenus en recherchant le meil- 
leur « attique » partout où il put le trouver dans Sénèque 
et dans Tacite (en tant du moins qu'on peut en cela les 
prendre pour guides), dans les derniers et plus sévères 
discours de Cicéron, les Philippiques par exemple, et 
surtout dans les discours de Démosthène, où la veine 



I. Les goûts littéraires de Lipse pendant la première partie de sa 
carrière sont exposés exactement, par un certain Frère André, dans 
un opuscule public à la fin de la première partie des Lettres de 
Phyllarque à Ariste, Paris, 1628; il fut aussi publié par Ogier, à 
propos de son Apologie pour- M. de Dal:{ac, un peu plus tard. Le 
but de ce travail est de montrer Balzac plagiaire, et cent dix pas- 
sages de ses œuvres environ sont rapprochés des passages qui sont 
censés les avoir inspirés. Il y en a trente-cinq de Sénèque, quinze 
de Tacite, onze de Plutarque, neuf de Cicéron, une vingtaine ou 
davantage de divers auteurs latins, neuf des Méditations et carac- 
tères de l'évêque Joseph Hall et deux des Essais de Bacon. L'apo- 
logie d'Ogier est intéressante, particulièrement à cause de son bel 
éloge de la mélancolie (p. 234-240) qui causa tant de souffrances à 
Balzac, mais servit aussi de nourriture à son génie. « C'est de cette 
humeur que deviennent tous les hommes à mesure qu'ils acquièrent 
de l'expérience et de la sagesse ». Voilà un trait qui le rapproche 
encore de Lipse et de Burton, de Montaigne et de Sir Thomas 
Brown. L'étude de la mélancolie au xvii° siècle éclairerait grande- 
ment quelques phases obscures de son histoire littéraire. 



234 JUSTE LIPSE 



attique est le plus pure. C'est-à-dire qu'il s'en tient tou- 
jours aux méthodes d'imitation des humanistes et que, 
comme Lipse, il recommande l'imitation de plusieurs 
types, plutôt que le choix des auteurs aboutissant à l'étude 
d'une école ou d'une période particulière : Balzac remet 
à la raison critique le soin de faire ce choix. 

Ce programme correspond, dans son ensemble, à celui 
d'autres écrivains de la période de transition qui s'étend 
entre le mouvement anticicéronien et le xviii= siècle, 
époque à laquelle on arriva à une doctrine stable. C'est 
en réalité une nouvelle preuve du désir de trouver un 
modèle de pureté qui s'était fait jour aux premiers temps 
de l'humanisme et qui apparaît maintenant sous une 
forme plus libérale et plus rationnelle. Caussin raisonne 
comme Balzac, nous venons de le voir, quand il conseille 
d'imiter ce qu'il y a de meilleur plutôt que de plus mau- 
vais dans les auteurs, leurs qualités plutôt que leurs 
défauts. Vavasseur offre presque le même programme, 
mais le cicéronianisme, chez lui comme chez Caussin, 
est réactionnaire à l'excès, sans doute parce qu'en leur 
qualité de prédicateurs, ils regardent le discours comme 
la forme typique d'expression. En tous cas, ils ne surent 
pas voir combien le style attique, sous sa forme la plus 
sévère, convenait à l'expression de cette morale de l'hé- 
roïsme qui était devenue partie intégrante de l'idéal du 
xvii« siècle. 

Francis Bacon serait peut-être arrivé à une position 
comparable à celle de Balzac. Après avoir joué un rôle 
important dans le mouvement anticicéronien, à la fois 
par un passage fameux de son Pj'ogrès de la science et 
par ses propres imitations de Tacite et de Sénèque, il vit 
aussi les fautes de ce nouveau style tel qu'on le pratiquait 
souvent, et ajouta, en 1622, un passage peu connu à son 
édition latine du Progrès de la science, où il expose ces 
fautes dans les termes ordinaires. Il ne dit pas en quoi 
son expérience personnelle a modifié ses théories en rhé- 
torique, mais il est probable qu'il en était arrivé au prin- 



ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 235 

cipe d'imitation et de choix raisonnes que ses contempo- 
rains formulèrent un peu plus tard*. 

Nulle autre méthode, en effet, n'était possible à une 
époque où l'on croyait encore à l'imitation. Mais, d'un 
autre côté, cette doctrine de l'imitation elle-même se 
trouvait menacée et affaiblie par la forme nouvelle qu'elle 
prenait. Car, un goût qui est assez raffiné pour pouvoir 
distinguer les qualités et les défauts des différents modèles 
classiques sans qu'aucune autorité, aucune méthode le 
guide, affirmera bientôt son indépendance et commencera 
à chercher une autorité dans la simple réalité des choses 
et dans les lois naturelles de la pensée. 

C'est chez Descartes que nous trouvons les premiers 
indices de cette nouvelle phase; dans l'histoire de la pen- 
sée^ moderne, c'est sur sa philosophie que repose l'indé- 
pendance du jugement et de la raison humaine, et nous 
avons heureusement un aperçu de la façon dont il eût 
appliqué sa philosophie à l'art de la prose. Une lettre où 
il loue fort le style de Balzac indique clairement ses opi- 
nions. Comme beaucoup d'autres auteurs de son temps, 
il décrit les genres littéraires qui dominent; il y a d'abord 
le style imité de Cicéron où « un sujet ennuyeux, longue- 
ment exposé, déçoit l'esprit attentif ». Puis il y a le style 
imité de Sénèque opposé à celui de Cicéron et dont Des- 
cartes parle avec plus de sympathie, tout en signalant ses 
erreurs, car : si... « les phrases les plus pleines de sens et 
de nobles réflexions plaisent par leur richesse aux esprits 
cultivés, trop souvent aussi elles fatiguent par leur style 
trop serré, qui tend à l'obscurité «^. 

Il passe alors au style sec et sans ornement, au style 
des concettis et des pointes, avec ses « fantaisies poé- 



1. Il doit y avoir une erreur ici, car Balzac n'était qu'un enfant 
quand Lipse mourut. Mais le fait qu'on raconte cette histoire montre 
que Balzac était considéré comme le produit du mouvement anti- 
cicéronien. 

2. Voir sa Paraphrase, on de la Grande Eloquence, Œuvres, éd. 
de i665, p. 5i9 et suiv. 



236 JUSTE LIPSE 



tiques, ses raisonnements faux et ses pointes puériles », et 
son admiration de Balzac est grande, parce que, d'un 
côté, il a su éviter la diffusion de Cicéron et que de l'autre 
« la grandeur et la dignité des sentences... n'est point 
ravalée par l'indigence des mots » '. 

Ce qui fait l'intérêt principal de cette lettre, c'est que 
Descartes, dédaignant pour ainsi dire une opinion suran- 
née, n'attribue pas à ces styles nouveaux les noms clas- 
siques que nous leur connaissons. Il ne fait mention 
d'aucun modèle classique et les Grecs et les Romains 
n'apparaissent que comme les corrupteurs de la pureté de 
l'éloquence à l'âge héroïque. Des phrases, qui seront plus 
tard dites et redites, s'entendent ici pour la première fois, 
ou plutôt s'y entendent pour la première fois avec le sens 
que nous leur donnons maintenant : « la langue du peuple 
corrigée par l'usage », « des pensées élevées rendues en 
des termes familiers », « une heureuse harmonie entre les 
choses et le style », « l'élégance naturelle du discours ». 
Mais pas un mot n'est dit de l'imitation, pas une allusion 
n'y est faite. La théorie de Descartes, autant qu'on en 
peut juger par cette lettre, paraît être qu'un bon écrivain 
devrait chercher à puiser dans la langue ordinaire des 
hommes « corrigée par l'usage » les éléments de beauté 
qui s'y trouvent et s'efforcer de les combiner de façon à 
se rapprocher le plus possible de la beauté idéale du style, 
beauté naturelle et simple qui, avant d'être corrompue 
par la rhétorique des sophistes de l'Antiquité, existait, 
pense-t-il à l'origine, à un âge d'or. 

Descartes, naturellement, est en avance sur son temps; 
avec cette prescience de l'esprit philosophique, il prévoit, 
— en partie au moins, — ce qui se produira. La doctrine 
de l'imitation n'est pas encore morte, et il est intéressant 
de voir le père Bouhours, à la fin du siècle presque, lutter 
encore contre Tacite et Sénèque en défendant le nom de 
Cicéron et essayer de montrer ce qu'on devrait imiter et 

I. Lettres de M. Descartes, Paris, 1667, vol. I, lettre C, p. 466- 
471. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN, zSj 

ce qu'on devrait laisser de côté chez ces auteurs, tandis 
qu'au commencement du xviii^ siècle, Shaftesbury, en 
Angleterre, se moque de ses compatriotes et de leur imi- 
tation servile du style de Sénèque '. 

Nous ne pouvons pas nous étendre davantage sur les 
progrès de cette tendance. Il nous suffit de faire remar- 
quer ici que la critique des trente ou quarante premières 
années du siècle révèle dans le style, et d'une façon presque 
universelle, une tendance attique, inspirée de l'école anti- 
cicéronienne antique, que cette tendance ouvre une ère 
nouvelle à la prose des différents peuples, et finalement 
qu'on regarde Lipse comme la figure la plus en vue de ce 
mouvement, et comme celui qui le fit triompher. 

Il n'en fut pas, naturellement, l'unique promoteur; le 
mouvement était trop général pour n'avoir qu'une seule 
source ; il aurait pu naître spontanément des besoins intel- 
lectuels du siècle, sans l'enseignement de Lipse, Cepen- 
dant, plus on l'étudié, plus on se rend compte de l'impor- 
tance du rôle qu'y joua le maître; le fait qu'il fut le 
premier en date de ses chefs après Montaigne ne peut être 
négligé, sa théorie bien définie du style et sa méthode 
extraordinairement claire d'enseignement aidèrent certai- 
nement au succès de la prose nouvelle; la publication de 
ses éditions des anticicéroniens de l'antiquité fut plus 
importante encore, et, sans aucun doute, son fameux 
Tacite, qui parut alors que Bacon n'était qu'un écolier et 
que Montaigne n'avait encore rien publié, alors que la 
grande école des historiens espagnols ne faisait que com- 
mencer ses travaux, doit compter parmi les forces maî- 
tresses qui donnèrent l'impulsion au mouvement. 



I. L'influence de Saint-Évremond compte pour une grande part 
dans l'admiration qu'on a continué à avoir pour l'imitation de 
Sénèque ou des anticicéroniens, dans la seconde moitié du siècle, 
au moins en Angleterre, où elle survécut plus longtemps qu'en 
France. Voir Bourguin, Les maîtres de la critique au XV II" siècle. 
Une renaissance importante de l'influence de Montaigne en Angle- 
terre semble être due à la présence de Saint-Évremond. 



238 JUSTE LIPSE 



Ajoutons à tout ceci que Lipse exerça, par sa correspon- 
dance, une influence que l'on peut considérer comme 
remarquable, même à une époque où la propagande litté- 
raire se faisait surtout par les lettres. J'ai parlé précédem- 
ment de la difficulté qu'il y avait à déterminer les limites 
de la secte lipsienne, mais il n'est pas difficile de trouver 
les noms des chefs de la réforme anticicéronienne dans 
les différents centres littéraires de l'Europe. En Angleterre 
Bacon, l'évêque Hall et Sir Henry Wotton sont les grands 
noms; en France, Montaigne surpasse tous les autres; en 
Espagne. Quevedo et Gracian, les maîtres du « concep- 
tismo » en prose, ont eu l'imprudence de pousser le mou- 
vement à l'extrême, et l'ont, par la suite, fait universelle- 
ment condamner. Je me propose en terminant d'apporter 
ici les preuves que J'ai pu recueillir de l'influence de Lipse 
sur ces trois écoles anticicéroniennes, en ce qui concerne 
la prose de chaque pays. 

Il y a très peu à dire sur l'Angleterre, bien que l'ac- 
tion de Lipse, comme philosophe et comme rhétoricien, 
paraisse y avoir été aussi forte qu'en France. Si Bacon 
n'était point le plus discret des hommes quand il s'agit de 
ses obligations envers les autres savants, nous appren- 
drions peut-être qu'il doit le choix de ses modèles en prose 
aux opinions connues par l'un de ces enchaînements de 
correspondance qui répandaient si vite les idées à son 
époque. Il est fort probable aussi que, par l'intermédiaire 
du « grand Van Does », l'ami intime de Lipse qui vint 
deux fois en Angleterre comme envoyé des états belligé- 
rants, les voyageurs anglais cherchaient à voir à Leyde 
le célèbre érudit. Mais, parmi les lettres de Lipse, pas une 
n'intéresse l'Angleterre, et nous ne connaissons à Lipse, 
parmi les hommes qui se sont distingués dans le mouve- 
ment littéraire de son temps, aucune relation chez les 
Anglais, si ce n'est l'évêque Hall, qui exprime certaine- 
ment l'estime qu'il a pour lui en homme qui Ta connu. 
Hall fît deux fois le voyage des Pays-Bas, et, la pre- 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 239 

mière fois, en i6o5, prit une part active dans certaines 
discussions avec les partisans des Jésuites à Spa^ 

Lipse, au contraire, entretenait une correspondance 
régulière avec les beaux esprits espagnols, alors même 
qu'il était professeur d'une université protestante; toutes 
ses lettres montrent, d'une façon fort intéressante, qu'il 
répandait activement ses nouveaux principes littéraires et 
que les cercles espagnols partageaient de tout cœur son 
admiration pour Tacite et Sénèque. Mais nous nous occu- 
perons seulement ici d'une série de lettres qui forment, 
pour ainsi dire, un anneau dans la chaîne de témoignages 
qui relient l'art espagnol du « conceptismo » au mouve- 
ment anticicéronien. 

Francisco Quevedo, le Jeune auteur burlesque qui, dans 
ses œuvres sérieuses, chercha à être le Sénèque de l'Es- 
pagne, — le Sénèque chrétien de la réaction catholique, — 
avait commencé une étude sur les Vestales, lorsqu'il reçut 
le De Vesta et Vestalibiis de Lipse. Il écrivit immédiate- 
ment au vieux savant (ceci se passait en 1604, Quevedo 
avait vingt-quatre ans et Lipse cinquante-sept), avouant 
qu'une grande partie de son travail était inutile mainte- 
nant, mais proposant de refaire son livre sur un plan nou- 
veau et demandant à Lipse l'autorisation de soumettre 
le manuscrit à son appréciation. Lipse répondit, et Que- 
vedo envoya une seconde lettre qui ne montre pas seule- 
ment la nature des idées qu'échangeaient les deux hommes, 
mais est aussi un exemple frappant de ce genre « concis 
et subtil », tout fait d' « acumina » ou pointes, et que Lipse 
enseignait à ses disciples. Le lettre de Lipse, dit-il, l'avait 
guéri d'une maladie : 

Nunc verbis virtutem inessc credo, non a magia, sed a tua 

I. Il y a une lettre de Lipse à Lancelot Brown, un médecin, sur 
William Paddy (plus tard Sir William Paddy, médecin du roi 
Jacques) que Brown avait envoyé à Lipse. Lipse accueillit le jeune 
homme et, quand il le renvoya, il était devenu « de notre troupeau » 
et se faisait remarquer en ce qu'il avait « notre nuance de goût lit- 
téraire particulière ». Paddy fut reçu docteur à Leyde en iSSy. 



240 JUSTE LIPSE 



doctrina; et ideo quae olim scripsisti lego. Quae scribis opto 
pro futuris laboribus tibi a Deo vitam, et ab aliis mihi... Seneca 
noster te totum habet, et non aliter totum Senecam habere 
possumus. Félix ille qui tuo labore ante ultimum solem mundi 
iterum vivus volitabit per ora virum*. Bellis ferrea vestra tem- 
pora videntur, sed tuis scriptis aurata secula emulantur. Credo 
et Marte non Minerva facta; sed tu facis. Quid de mea Hispa- 
nia non querula voce referam? Vos belli praeda estis, nos otii 
et ignorantiœ. Ibi miles noster opesque consumuntur, et desunt 
qui verba faciunt, non qui dent. 

Dans sa réponse, Lipse lui donne Taccolade qui l'arme 
chevalier de l'ordre nouveau : 

Quel charme, quel esprit dans vos lettres, dit-il! Elles m'ont 
fait doublement plaisir, et, à vous dire vrai, me rappellent cette 
Espagne des temps anciens, la mère de génies comme le vôtre. 

Lipse mourut moins de deux ans après, mais les lettres 
qui restent montrent qu'il avait déjà conquis un ascendant 
considérable sur l'esprit de ce jeune disciple, ascendant 
qui n'était rien moins, dit le biographe de Quevedo, 
qu' « une sorte de direction à la fois philosophique et lit- 
téraire, exercée de loin par le grand humaniste ». Et 
M. Mérimée ajoute que l'œuvre de Quevedo prouve com- 
bien l'influence de Lipse fut réelle-. 

L'amitié qui unit Lipse et Montaigne ne fut pas celle 
d'un maître pour son élève, mais celle de deux égaux. La 
supériorité que l'âge et le génie pouvaient donner à Mon- 

1. M. Mérimée, dans sa traduction, ne voit pas la signification du 
mot ante, et il se trompe aussi sur le sens de la phrase précédente 
où Quevedo fait allusion à l'édition de Sénèque, que l'on attendait 
de Lipse. 

2. Je dois la connaissance de cette correspondance à l'essai de 
Mérimée sur La vie et les œuvres de Quevedo, Pans, 1886, ouvrage 
de grande valeur. Les lettres de Quevedo se trouvent dans le Syl- 
îoge Epistolarum a Viris Ilhistribus scriptarum de Picter Burman, 
épîtres 835 et 836. Celles de Lipse n'existent pas dans la collection de 
ses lettres, mais, suivant M. Mérimée, elles sont dans Vincentii 
Marineri Opéra Omnia, Turnoni, i633, p. 340 et 404. Voir Mérimée, 
Ibid., p. 18. 



ET LE MOUVEMENT ANTICICÉRONIEN. 24 1 



taigne était compensée par l'autorité qu'avait Lipse comme 
érudit, et aussi par le fait que ce dernier était déjà célèbre 
quand Montaigne commença à écrire; peut-être même la 
balance pencherait-elle du côté de Lipse, car M"^ de 
Gournay' assure que c'est la main de Lipse qui « ouvrit 
les portes de la gloire » aux Essais de son père intellec- 
tuel. Quoi qu'il en soit, les deux amis furent attirés l'un 
vers l'autre par la similitude de leur goût littéraire et par 
une sympathie naturelle, et ils trouvèrent l'un chez l'autre 
le secours dont ils avaient besoin. Si Lipse tient de Mon- 
taigne l'habitude de parler à la première personne, et de 
vivre dans une nouvelle intimité avec son lecteur, c'est 
probablement à Lipse, d'un autre côté, que Montaigne doit 
son admiration de la morale stoïcienne et son plaisir 
toujours croissant à imiter le style de Sénèque. Les travaux 
de M. Villey'^ ont révélé l'étendue exacte de la dette de 
Montaigne, tandis que les lettres de Lipse montrent les 
raisons de leur sympathie intellectuelle. Dans la plus 
ancienne des lettres que nous possédions (iSSg), il dit 
qu'il connaît l'amour de Montaigne pour Sénèque et son 
mépris d'un style fleuri et creux, qui ne saurait véritable- 
ment instruire^. 

Il est inutile de nous attarder à rechercher lequel des 
deux amis montra la route à l'autre, car ils obéissaient en 
réalité tous les deux à l'influence de leur époque. Leur 
rationalisme, leur curiosité mêlée d'incertitude, la préoc- 
cupation que leur cause les problèmes moraux, leur amour 



1. Voir sa préface à l'édition de lôSg des Essais. 

2. Les sources et l'évolution des Essais de Alontaigtie, Paris, 1908, 
t. I, p. i6i-5 et 248 et suiv.; II, p. 386-7. ^^^ ^'^^ relations person- 
nelles des deux hommes, voir P. Bonnefon, Montaigne et ses amis, 
1898, t. II, p. 178-195, et aussi E. Amicl, Un piibliciste du XVII° siècle, 
p. 94. M. Villey a montré que Montaigne lisait les ouvrages de Lipse 
à mesure qu'ils paraissaient et n'y fit pas moins de cinquante-huit 
emprunts de diverse nature. 

3. Épitres diverses, II, épître 87. Le 3o septembre, il écrit : 
« J'avoue qu'il n'y a point d'homme en Europe avec qui je me 
rencontre plus souvent qu'avec vous. » 



242 JUSTE LIPSE ET LE MOUVEMENT ANTICICERONIEN. 

de l'isolement stoïcien, leur désir étrange, mais sincère 
de concilier la soumission au dogme et le doute philoso- 
phique étaient le résultat de cette évolution de la pensée 
qui était en train de transformer la Renaissance pour en 
faire le monde moderne; leur tendance anticicéronienne 
n'était au fond qu'une manière d'exprimer cette évolution 
en termes de rhétorique. C'est pourquoi il est inutile d'in- 
sister sur l'antériorité qu'on pourrait réclamer pour Lipse 
sur les autres chefs de ce mouvement; la question : qui, 
le premier, fit telle ou telle chose, est impossible à 
résoudre en pareil cas, et d'une façon générale absurde, 
car, dans un organisme vivant, le point de départ de tout 
mouvement est impossible à découvrir. Le fait vraiment 
important, c'est que Lipse incarne son époque; son goût 
pour un certain genre de latinité fut partagé par bon 
nombre de ses contemporains les plus originaux, il devint 
universel pendant la première moitié du xvii^ siècle, et, 
s'alliant de diverses manières à d'autres tendances, à 
d'autres habitudes du siècle, produisit dans les différents 
pays les genres de prose qui caractérisent l'époque, tandis 
qu'il imprimait au grand courant de la prose du xvn^ siècle 
une certaine direction. 

Croll. 
(Université de Princeton, N.-J., U. S. A.) 



LES 

JARDINS FRANÇAIS 

A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE 



Le troisième centenaire de la naissance de Le Nôtre a 
provoqué l'an dernier une vive curiosité pour les jardins 
de nos pères. Entre toutes les conceptions qu'ils se sont 
faites du jardin, l'art du jardin dit à la française a été par- 
ticulièrement magnifié. Expositions rétrospectives, dis- 
cours, conférences, essais, ouvrages techniques, albums 
ont vanté la beauté des jardins de Le Nôtre et analysé les 
modes de sensibilité ou les habitudes intellectuelles aux- 
quels il correspond. Tout a été dit, sans doute, sur ce 
sujet, depuis quelque quarante ans qu'à la suite de Taine 
on continue de tenir le jardin français pour une création 
propre de l'art classique. En revanche, les jardins de la 
Renaissance française sont un peu délaissés. Leur étude 
pourtant n'est pas sans intérêt. Les descriptions que nous 
en trouvons dans les livres du temps nous fournissent 
des documents, parfois bien curieux, sur le goût des gens 
du xvi^ siècle; elles nous permettent aussi de mesurer 
plus exactement l'originalité de l'art du jardin français 
dans l'âge suivant, qui devait être celui de son apogée. 



L'ordonnance générale du jardin français au xvi"^ siècle 
reste à peu près ce qu'elle était dans les siècles précédents. 
Elle est fort simple. Quelques allées rectilignes, se coupant 
à angles droits, divisent une aire carrée ou rectangulaire 



244 ^^5 JARDINS FRANÇAIS 

en compartiments réguliers. Si nous nous reportons aux 
gravures des Plus excellents bastimens de France d'An- 
drouet du Cerceau, qui nous représentent les jardins des 
grands châteaux, nous constatons qu'à deux exceptions 
près, c'est toujours sur un terrain uni que le jardin est 
dessiné. Bernard Palissy qui se pique d'introduire des 
agréments nouveaux dans son Jardin délectable^ ne s'écarte 
pas sur ce point de la tradition. Il choisit l'emplacement 
du jardin au bas d'une montagne, afin d'y prendre quelque 
source d'eau, mais il spécifie qu'il l'établit en un « lieu 
planier », selon la tradition'. Le jardin décrit par Isaac 
Habert, et qui est présenté comme l'œuvre du dieu même 
des jardins, de Priape, est en parterre aplani « aussi large 
que long ». Rien ne devait paraître à Montaigne plus ingé- 
nieux dans les jardins italiens que la manière dont ils uti- 
lisaient pour l'agrément les inégalités du sol. « Là où j'ai 
aprins combien l'art se pouvoit servir bien à point d'un 
lieu bossu, montueus et inégal; car eus [les Italiens] ils 
en tirent des grâces inimitables à nos lieus pleins et se 
praevalent très artificielement de cette diversité-. » « Nos 
lieus pleins », cette expression indique suffisamment que 
les Français d'alors n'avaient pas l'idée d'un jardin qui ne 
fût établi sur un sol uni. 

Des allées rectilignes coupées par d'autres allées per- 
pendiculaires divisaient donc le terrain en comparti- 
ments. Ces allées étaient bordées d'arbres, ormeaux ou 
coudriers^, généralement taillés de manière à forrçier 
une voûte ou berceau. Aux extrémités des allées étaient 
ménagés des cabinets de verdure ou des- pavillons de 
maçonnerie légère^. 

Les compartiments dessinés par ces allées étaient bor- 



1. Cf. Recepte véritable par laquelle tous les hommes de la France 
pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors (i563). 

2. Journal de voyage de Montaigne, éd. L. Lautrey, p. 263. 

3. Cf. Le jardin d' Isaac Habert, Le jardin délectable de Bernard 
Palissy, etc. 

4. De briques, dans Le jardin délectable de Bernard Palissy. 



A l'Époque de la renaissance. 245 

dés d'arbres. Parfois ils étaient entourés de palissades 
peintes, ou encore cernés d'une bordure de fleurs ou de 
verdure. 

Ils étaient plantés d'arbustes, de plantes à fleurs et 
d'arbres fruitiers. C'est la grande différence entre le jardin 
du xvie siècle et celui du siècle suivant. Celui-ci comporte 
deux éléments essentiels : les parterres de fleurs et les 
bosquets, qui dispensent au promeneur l'ombre et la fraî- 
cheur. Celui-là n'admet guère que des fleurs et des plan- 
tations d'arbres fruitiers dans les compartiments qui 
divisent son aire plus étroite. Fleurs et fruits composent 
un paradis de sensations d'une grande variété. Le Jardin 
que décrit Remy Belleau dans la seconde journée de sa 
Bergerie^ et qui est celui du château de Joinville, a un 
complant d'arbres fruitiers « comme de pommes, poires, 
guignes, cerises, griottes, oranges, figues, grenades, 
pesches, avant-pesches, presses, persiques, pavis, perdi- 
goines, raisins muscats, prunes de damas noires, blanches 
et rouges », et le parterre est à l'avenante Le jardin 
d'Isaac Habert offre dans ses carres des fruits indigènes : 
primes, bigarreaux, griottes, pommes, cerises, guignes, 
merises, poires, abricots, pèches, pavis, cognasses, et des 
fruits exotiques : orangers , grenadiers. La décoration 
florale y est aussi luxuriante : 

Ce jardin est parti en sis grandes allées, 
En longueur et largeur justement égalées, 
Qui font douze quarrez, bordez de tous costez 
D'herbages et de fleurs et d'arbres droit plantez. 
Voy ces compartiments, voy ces riches bordures, 
Voy ces ronds, ces carrez de diverses parures, 
Icy le pouliot, le thin, le serpolet, 
Le baselic, la sauge en ce rond verdelet 
Eslevent leur richesse; icy dans ceste ovale 
La douce marjolaine au ciel ses brins étale. 
Dans ce triangle icy la lavande fleurist. 



I. Cf. tîd. Marty-Laveaux, t. II, p. 12. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. I7 



246 LES JARDINS FRANÇAIS 

Le romarin, le bausme; icy rien ne fletrist. 
Dedans ces lacs d'amour, la buglosc, la mante, 
Le tymbre, l'origan, ia bourache piquante 
En replis compassez s'assemblent proprement. 

Quelle bigarrure de fleurs dans ces « carrés », ces 
« ronds », ces « ovales », ces « triangles » et ces « lacs 
d'amour » ! Habert cite encore le lis argenté, la rose, les 
fleurettes de mars [violettes], les passe-velours et les œillets 
grivelés. Sans doute l'exubérance de ces Paradons est une 
fantaisie de l'écrivain et ne répond pas à une réalité pré- 
cise. Cette énumération nous prouve pourtant que la flore 
dont nos Français du xvi« siècle faisaient la parure de leurs 
jardins n'était pas aussi indigente qu'on l'a dit'. 

Parfois le jardinier, dans les parterres, composait avec 
des fleurs de couleurs différentes des armes et des devises. 
A Anet, séjour de Diane de Poitiers, les parterres offraient 
aux regards dès croissants, les armes de France, l'écusson 
de Catherine de Médicis, etc. 2. 

Afin qu'il ne manque rien au jardin décrit par Habert, 
près du parterre et du verger, se trouve le potager, fourni 
d'une aussi grande variété de plantes utiles : 

Dedans ces longs quarreaus, qui servent d'ornements 

A ce jardin fleuri, se voit la chicorée ; 

Dans les autres icy, l'oseille, la poirée. 

En ceus cy l'artichaud, la passepierre aussi, 

Le stragon, le pourpier, les civots, le souci 

Croissent de jour en jour; icy la pimprenelle, 

La roquette, le coq, le persil et la berle. 

Le cerfueil, le panis, la courge et les melons. 

L'asperge, le concombre et les sucrez pompons 

Viennent en abondance ; il seroit difficile 

De les pouvoir nommer; ils croissent mille à mille. 

Le plus généralement, le potager était voisin du jardin 

1. M. Maeterlinck, L'intelligence des fleurs. 

2. Cf. Olivier de Magny, Odes, éd. Courbet, t. II, p. 7, Les 
loiienges du jardin d'Ennet. 



A L ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE. 247 

de plaisance, mais il en était distincte Le jardin, à propre- 
ment parler, était constitué de parterres de fleurs et de 
plantations d'arbres fruitiers^. 

Le devis du jardin au temps de la Renaissance est donc 
analogue à celui de l'âge classique. Un même besoin de 
régularité et de symétrie en a dicté l'ordonnance générale. 
Ce goût des dispositions géométriques se révèle même 
plus exigeant au xvi« siècle que postérieurement : ce ne 
sont pas seulement les parterres de fleurs qui affectent des 
formes régulières, carrées, rondes, triangulaires, ovales, 
mais dans les complants d'arbres fruitiers, régnent la 
ligne droite et « l'ordre quincunce y>^. 



Parmi les détails d'ornementation qui nous semblent 
appartenir en propre au jardin français de l'âge classique, 
beaucoup datent en réalité d'une époque plus lointaine. 
Des fontaines, des Termes, des statues ornaient déjà les 
jardins de la Renaissance. Le buis, soigneusement tondu, 
bordait les compartiments du parterre, ou y dessinait des 
arabesques et des entrelacs. « Les petits ifs en rangs 
d'ognons » ne sont pas caractéristiques du parc de Ver- 

1. On le voit par les plans de jardins modèles que donnent quelques 
écrivains, comme Bernard Palissy dans son Jardin délectable. 

2. Voici un jardin idéal dont le plan comporte un parterre de 
fleurs, un parc et deux vergers, l'un pour les arbres indigènes, 
l'autre pour les arbres exotiques. C'est le jardin de Vénus dépendant 
du château de Fébus et de Diane, dans le livre XI d'Amadis. « Le 
verger de Vénus, croisé en allées couvertes de berceaux revestuz de 
coudres; et un pavillon au myllieu souz lequel la grand fontaine 
fait un large canal es deux costez des allées, laissant à sec un quar- 
tier de terre planté à la ligne de tous arbres fruitiers exquiz, l'autre 
en tailliz et garenne, le tiers en jardin de fleurs, le quart en dédalus 
d'orangers, grenadiers et citronniers. » 

A Thélème, le verger est distinct du jardin de plaisance qui n'est 
sans doute qu'un parterre de fleurs. Cf. Gargantua, ch. lv. 

3. Cf. Rabelais, Gargantua, ch. lv, Comment estait le manoir des 
Thelemites. « Du cousté de la tour Cryere estoit le verger, plein de 
tous arbres fruitiers, toutes ordonnées en ordre quincunce. » 



248 LES JARDINS FRANÇAIS 

sailles, dessiné par Le Nôtre. Il y en avait dans les jardins 
du xvjc siècle. Parfois même, comme à Gaillon, une fan- 
taisie qui pouvait se recommander de l'exemple des 
Anciens, les avait taillés en forme de chevaux, de navires, 
d'animaux ou d'hommes'. 

Le labyrinthe, qui fut un des ornements des jardins 
français jusqu'à la fin du xviii^ siècle, se recommandait 
d'une longue tradition. Dès la fin du xiv« siècle, les 
jardins de l'hôtel Saint- Pol à Paris étaient fameux par 
leur labyrinthe. Au xvi^ siècle, le dedalus ou labyrinthe 
est mentionné dans toutes les descriptions de jardins. 
Rabelais le place au milieu du jardin de Thélème. Le 
jardin de Vénus, au 1. XI d''Amadis, possède un deda- 
lus d'orangers, grenadiers et citronniers et « sept pavil- 
lons d'arbres courbez, dont le septiesmc estoit au vray 
point du mylieu du labyrinthe ». Le labyrinthe figure 
encore dans le jardin décrit par Jacques Yver dans son 
Printemps; dans le parc du château de Joinville où Remy 



I. Cf. Don Antonio Beatis, Voyage du cardinal d'Aragon en Alle- 
magne, Hollande, Belgique, France et Italie (iSiy-iSiS), traduit de 
l'italien d'après un manuscrit du xvi" siècle, avec une introduction 
et des notes par Madeleine Havard de la Montagne, préface de 
Henry Cochin (Perrin, 191 3); cf. encore A. de Baïf, Œuvres, éd. 
Marty-Laveaux, t. I, p. m. 

Au Roy. 

C'est à vous que je doy tout ce que j'ay d'ouvrage, 
A vous qui me donnez et moyen et courage, 
Ouvrant de mon métier, faire ce cabinet 
De mes vers assemblés. Tel comme un jardinet 
Planté diversement : oîi so7it bordures vertes, 
Chasseurs, chiens, animaux : où tonnelles couvertes, 
Où les fontènes sont : où plaisans espaliers 
De lierre dur au froid et de tendres loriers. 
Orangiers soleillez fleurissant y fruitissent. 
Là parterres dressez tondus se compartissent 
Raportés par bel art : là closes de verdeurs 
Diverses planches sont produisans mille fleurs. 
Ainsi divers sera ce présent que j'aporte 
De mes vers assemblez de diferante sorte... 



A L EPOQUE DE LA RENAISSANCE. 249 

Belleau place la scène de sa Bergerie. Habert nous décrit 
celui de son Jardin en vers dignes de l'abbé Delille : 

Regarde, je te prie, au milieu justement 
De ce riche jardin; voy de l'entendement, 
Un œuvre merveilleux, cest obscur labyrinthe, 
Ses tours et ses destours : tu ne sçais pas la feinte 
Alors qu'on est dedans pour après en sortir, 
Il n'y a qu'un secret aisé pour en partir... 

Les jardins de la Renaissance étaient ornés également 
de ces constructions légères qui devaient porter le nom de 
« fabriques ». Le plus souvent c'étaient des pavillons de 
briques ou de charpente. Bernard Palissy en place un à 
l'extrémité de chacune des allées de son jardin délectable., 
« en briques cuites, avec colonnes, chapiteaux, architrave, 
frise et corniche, et sur chaque frise une inscription ». 
C'étaient aussi des galeries de charpente légère où s'en- 
roulaient les plantes grimpantes. Il y en avait à Dam- 
pierre, à Anet, à Blois, à Montargis. De ces dernières, Du 
Cerceau nous a laissé un dessin : les galleries de charpen- 
terie du jardrin., lesquelles de présent sont couvertes de 
lierre. Leur nom latin : deambulationes ligneœ, indique 
quelle était leur destination ; c'étaient des promenoirs. Ces 
galeries, qui parfois, comme à Anet, enceignaient tout le 
jardin, rappelaient singulièrement le cloitre dont elles pro- 
cédaient peut-être. 

Vers le milieu du siècle, la mode vint d'Italie de cons- 
truire dans les jardins une grotte rustique. Il y en eut une 
qui fut immédiatement fameuse ; c'est celle dont le cardi- 
nal Charles de Lorraine embellit ses jardins de Meudon. 
Plusieurs écrivains en ont parlé et Ronsard nous l'a 
décrite dans sa troisième églogue, Chant pastoral sur les 
nopces de Mgr Charles, duc de Lorraine : 

Ils furent esbahis de voir le partiment, 

En un lieu si désert, d'un si beau bastiment. 

Le plan, le frontispice et les piliers rustiques 



250 LES JARDINS FRANÇAIS 

Qui effacent l'honneur des colonnes antiques : 
De voir que la nature avait portrait les murs 
De grotesque si vive en des rochers si durs : 
De voir les cabinets, les chambres et les salles, 
Les terrasses, festons, guillochis et ovales, 
Et l'esmail bigarré, qui resemble aux couleurs 
Des prez, quand la saison les diapré de fleurs : 
Ou comme l'arc-en-ciel qui peint à sa venue 
De cent mille couleurs le dessus de la nue^. 

I. Cf. Ronsard, éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 404. Benjamin Fillon 
a cru retrouver une description de cette grotte dans un manuscrit 
datant du xvii° siècle (Bibl. nat., ms. fr. 944). Il l'a publiée dans ses 
Lettres écrites de la Vendée (1861), p. 48. Nous la transcrivons ici : 

« A deux lieues de Paris est Meudon, où se voit dans le bois une 
admirable et merveilleuse grote, enrichie d'appuis et d'amortisse- 
ments de pierre taillée à jour, de petites tourelles tournées et mas- 
sonées à cul de lampe, pavée d'un pavé de porphyre bastard, mou- 
cheté de taches blanches, rouges, vertes, grises et de cent couleurs 
différentes, netoyée par des esgouts faits à gargouilles et à muffles 
de lyon. Il y a des colonnes, figures et statues de marbre, des pein- 
tures grotesques, compartimens et images d'or et d'azur et aultres 
couUeurs. Le frontispice est à grandes colonnes cannelées et ruden- 
tées, garnies de leurs bases, chapiteaux, architraves, frises, corniches 
et moulures de bonne grâce et juste proportion : le vase et taillouer 
soustenu sur les testes des Vertus, approchantes à la moyenne pro- 
portion des colosses, enrichies de feuilles d'acante et de branche 
ursine, pour soustenir la plinte du bastiment, très bien conduit et 
bien achevé; mais les troubles y ont fait d'irréparables ruines et 
surtout aux tuyaux qui ont été rompus. » 

Le « voyageur » qui a laissé cette description de la grotte de Meudon 
peut parfaitement ne l'avoir jamais vue. Il s'est borné à transcrire 
quelques passages des descriptions architecturales de la Bergerie 
de Remy Belleau, Première journée. Cf. éd. Marty-Laveaux, t. I, 
p. 182 : « Du costé où le soleil rapporte le beau jour... se descou- 
vroit une longue terrace... enrichie d'appuis et d'amortissemens de 
pierre taillée à jour [le reste, jusqu'à muffles de lyon, comme dans 
le texte cité par Fillon]. 

« L'un des bouts de ceste terrace estoit une gallerie vitrée, lambris- 
sée sur un plancher de carreaux émaillez de couleur : le frontis- 
pice, à grandes colonnes, cannelées et rudentées » [le reste, jusqu'à 
juste proportion, comme dans le texte cité par Fillon]. 

P. 2i3. « Ceste sépulture est en figure carrée, au lieu de colonnes 
ce sont les Vertus approchantes à la moyenne proportion du colosse; 
elles soustiennent le vase et taillouer du chasteau dessus leurs testes, 
enrichies de feuilles d'acante et Branche-Ursin , pour soustenir le 



A l'Époque de la renaissance. 25 i 

Cette grotte de Meudon, célébrée par les poètes, devint 
en quelque sorte l'idéal du genre. Pour vanter le devis 
d'une grotte qu'il avait fait pour la reine-mère, Catherine 
de Médicis, Bernard Palissy promettait que son ouvrage 
serait plus beau que celui que « Mgr le cardinal de Lor- 
raine a faict construire à Meudon. » A l'instar de l'archi- 
tecte de Meudon, il y admettait des Termes, une architrave, 
une « frise », une corniche, un tympan et un frontispice. 

Bernard Palissy introduisait d'ailleurs dans son « jardin 
délectable » des éléments nouveaux. Il décorait les bassins, 
fossés et fontaines de « rustiques hgulines » : lézards, gre- 
nouilles, serpents et poissons. C'était une mode venue 
d'Italie. Les bassins du jardin décrit dans le Songe de 
Polyphile^ de Francesco Colonna, ouvrage qui put du 
succès en France dans la première moitié du xvi^ siècle, 
sont peuplés de poissons et de reptiles dans le goût des 
figulines de Palissy : les vignes même y sont agrémentées 
d'oiseaux, de lézards et d'enfants en terre cuite, La vogue 
de ce genre de décoration des grottes et bassins est attestée 
par divers documents. Citons seulement ce fragment du 
Printemps d^Yver. Dans le jardin du château construit par 
la fée Mélusine, tous les « démons et farfadets les plus 
experts en l'art de poterie et sculpture » semblent avoir 
rivalisé d'ingéniosité avec Bernard Palissy pour imiter, par 
les « figments », « les formes et les couleurs de la nature » : 
« Ils entrèrent en une grotte rustique, si bien et si naïfvement 
élaborée que Nature se confessait vaincue par l'artifice 
humain, car les limasses, lézards, taulpes, grenoilles, sau- 
terelles, coquilles, cailloux avec tous animaux terrestres 
et aquatiques estoient représentez si au vif parmi les 
rochers mousselus et toutes sortes de plantes que non seu- 
lement on eust cuidé estre en un petit désert d'Arabie et 



plitithe de ce bastimcnt, si bien conduit et si bien achevé qu'il ne 
sçauroit rougir pour les antiques. » 

On voit que le « voyageur » du xvii" siècle ne s'est pas donné 
beaucoup de mal pour démarquer les descriptions de Remy Bel- 
leau. 



252 LES JARDINS FRANÇAIS 

près de quelque ruisseau d'Afrique où toutes sortes d'ani- 
maux se trouvent pour boire, mais on se fust soy-mesme 
pensé hermite; et se fust-on volontiers mis à brouter les 
racines sauvages et cueillir les fruicts si bien représentez, 
sinon qu'on les trouvoit un peu durs et de peu de subs- 
tance, comme n'estans faits que pour nourrir les yeux ». 

Ces animaux en terre cuite émaillée groupés autour des 
fontaines, parmi les rochers ou dans les bassins, accusent 
un goût singulier pour 1' « artifice humain ». Les jardins 
du xvi^ siècle comportaient parfois d'autres ornements 
encore plus artificiels. Le jardin de Gaillon offrait une 
première ébauche du hameau de Trianon : on y voyait, 
d'après Du Cerceau, « une petite chapelle, un petit logis 
avec un rocher d'hermitage assis au milieu d'une eaue ». 
Le « jardin délectable » de Bernard Palissy ajoute aux 
plaisirs de la vue et de l'odorat les agréments de la musique. 
Les faîtes des cabinets de verdure se terminent en pyra- 
mides, sur lesquelles se dressent des girouettes « à 
flageols », qui chantent lorsque le vent souffle. Palissy 
avait emprunté cette idée au Songe de Polyphile. 

Son imagination lui a inspiré pour son jardin d'autres 
agréments singuliers. Il y a machiné des surprises pour 
les promeneurs. « Bien voudrois-je faire certaines statues, 
qui auroient quelque vase en une des mains et en l'autre 
quelque escriteau, et ainsi que quelqu'un voudroit venir 
pour lire la dite escriture, il y auroit un engin qui cause- 
roit que ladite statue verseroit le vase d'eau sur la teste 
de celuy qui voudroit lire ledit épitaphe. » Bonne attrape 
pour le promeneur trop curieux! Des surprises du même 
genre attendaient le voyageur qui s'aventurait dans le 
labyrinthe du jardin de Vénus décrit au 1. XI d''Ainadis. 
« S'esgarant et fourvoyant es sentiers divers des carre- 
fours, rencontroit trois de ces pavillons qui à l'entrée, en 
ouvrant l'huis, le baignoient d'un seau d'eau ou, passant 
sur petits pons couverts de mousse et motte herbue, tom- 
boit et prenoit des connins verdz. » Arroser son hôte 
d'un seau d'eau ou lui faire prendre des lapins verts, c'est-à- 



A l'Époque de la renaissance. 253 

dire le faire choir sur l'herbe, voilà des facéties, — plus ou 
moins plaisantes, — qui sentent le village. Elles ne semblent 
nullement avoir choqué les gens du xvi^ siècle. Lorsque 
Montaigne visitait les jardins du grand-duc de Toscane à 
Pratellino, il prenait plaisir à des machineries hydrauliques 
du même goût : « A un seul mouvement, toute la grotte 
est pleine d'eau, tous les sièges vous rejaillissent l'eau aux 
fesses et fuiant de la grotte, montant contremont les escha- 
liers du château, il sort d'eus en deux degrés de cet esca- 
lier, — qui veut donner ce plésir, — mille filets d'eau, qui 
vous vont baignant jusques au haut du logis. » Dans une 
autre maison du duc, à Castello, pendant que Montaigne 
et ses compagnons « contemplaient des figures de marbre, 
il sourdit sous leurs pieds et entre leurs jambes, par infinis 
petits trous, des trets d'eau si menus, qu'ils étaient quasi 
invisibles; de quoy ils furent tout arrosés, par le moyen 
de quelque ressort souterrin que le jardinier remuoit à plus 
de deux cents pas de là'... » Manifestement, ces artifices 
de l'ingénieur hydraulicien intéressent et divertissent Mon- 
taigne : il ne regrette pas d'avoir été arrosé. 

Le xvn« siècle se montrera plus difficile pour la déco- 
ration de ses jardins ; les attrapes et les inventions d'une 
puérile ingéniosité en seront bannies. Il en subsistera sans 
doute, mais les gens de goût les dédaigneront, comme 
bonnes tout au plus à divertir les bourgeois et les touristes 
allemands. Lorsque La Fontaine, Boileau, Molière et 
Racine visitent Versailles, on fait jouer pour eux les eaux 
de la grotte de Téthis : 

« Mille jets, dont la pluie à l'entour se partage, 
Mouillent également l'imprudent et le sage. 
Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal : 
Chacun se trouve en butte au liquide cristal... 
Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge. 
Ma musc est impuissante à peindre ce déluge... 

« Les quatre amis ne voulurent point être mouillés; ils 

I. Journal de voyage, éd. Lautrey, p. 187 et igS. 



254 ^^^ JARDINS FRANÇAIS 

prièrent celui qui leur faisait voir la grotte de réserver ce 
plaisir pour le bourgeois ou pour rAllemand' et de les 
placer en quelque coin où ils fussent à couvert de l'eau 2. » 



Dans le Jardin français de l'âge classique, un goût plus 
sévère préside au choix des ornements; mais l'ordonnance 
générale procède des mêmes principes et reste à peu près 
la même qu'à l'époque de la Renaissance. Les dessina- 
teurs de jardins des règnes de Louis XIII et de Louis XIV 
suivent la tradition de leurs prédécesseurs. Il est vrai que, 
disposant de plus d'espace et de plus de ressources, ils 
conçoivent plus grand. Dans l'allée centrale élargie, trans- 
formée en avenue, se déroule un tapis de gazon. Les allées 
secondaires prolongent au loin la perspective de leur 
voûte de rameaux. Entre leur double paroi de verdure 
s'encadrent fontaines, bassins, Jets d'eau. Cet agrandisse- 
ment des proportions permet à l'œil de mieux saisir les 
lignes maîtresses du dessin général. Des masses de feuil- 
lages, vues par larges plans, des nappes d'eau, des pans de 
ciel composent des tableaux nouveaux; l'aspect du Jardin 
est considérablement modifié. Est-ce parce qu'il ne l'a été 
qu'insensiblement que les contemporains ne semblent pas 
avoir été frappés de l'originalité de cette nouvelle figure 
du Jardin? — Aucun d'entre eux, en tout cas, n'a vanté la 
beauté qui résulte de la régularité des lignes. Leurs éloges 
n'impliquent aucune admiration particulière pour « les 

1. Il y avait donc à cette date des touristes allemands en France. 
La Fontaine en fait mention à deux reprises dans les Lettres à 
Madame de La Fontaine {Voyage en Limousin), lettre IV et lettre V : 
« Je lui répondis [au concierge] que Richelieu était une maison 
accomplie; mais que, n'ayant pu tout voir, nous reviendrions le 
lendemain et reconnaîtrions ses civilités et les offres qu'il nous 
faisait. — On ne manque jamais de dire cela, repartit cet homme; 
j'y suis tous les jours attrapé par des Allemands... Cela me fit rire 
et je lui donnai quelque chose. » 

2. La Fontaine, Les amours de Psyché, 1. I. 



A l'Époque de la renaissance. 255 

plans verticaux homogènes » ou « le caractère intelligible 
de l'ensemble »^ Lorsque La Fontaine, Boileau, Racine 
et Molière visitent Versailles, ils n'ont pas une exclama- 
tion, pas une remarque, pas un mot sur l'ordonnance 
grandiose du paoc. Ils s'arrêtent à contempler la ménage- 
rie, font un tour à l'orangerie et surtout admirent la grotte 
de Thétys, dont La Fontaine nous décrit complaisamment 
les piliers, les masques, les Tritons à conque et les jets 
d'eau 2. Bref, seules les curiosités du jardin attirent leur 
attention. Ils ne manifestent nullement ce goût pour la 
régularité d'une belle ordonnance, où nous voyons aujour- 
d'hui la marque de l'esprit classique, ami de l'ordre et 
de la discipline^. 

Dira-t-on que, par l'effet de leur culture et de leurs habi- 
tudes d'esprit, ils ne conçoivent même pas une dérogation 
à ces « lois de l'intelligible ? » Il est plus vraisemblable que 
s'ils ne notent pas la régularité du parc de Versailles, c'est 
que son plan ne diffère du plan traditionnel des jardins 
que par l'amplification de ses proportions. Leur œil, habi- 
tué à cette ordonnance régulière, ne s'arrête pas à la remar- 
quer : depuis la Renaissance et même avant, n'était-elle 
pas la condition ordinaire du jardin en France? 

Jean Plattard. 

1. L. Corpechot, Les jardins de l'intelligence^ p. 141-2. 

2. Cf. La Fontaine, Les amours de Psyché, 1. 1, début. 

3. En revanche, La Fontaine avoue son goût pour le caractère 
agreste d'un jardin. Cf. Voyage en Limousin, lettre I : « Le jardin 
de Madame C. mérite aussi d'avoir place dans cette histoire; il a 
beaucoup d'endroits fort champêtres et c'est ce que j'aime sur 
toutes choses... Souvenez-vous aussi de ce bois qui paraît en l'en- 
foncement, avec la noirceur d'une forêt âgée de dix siècles... » 



COMPTES-RENDUS. 



Rabelais. Gargantua et Pantagruel. Texte transcrit et 
annoté par M. Henri Clouzot, conservateur de la 
bibliothèque Forney. Paris, 1914, bibliothèque La- 
rousse, i3-i7, rue Montparnasse, 3 vol. in-i6, portr. et 
fac-similés. 

Il y aura bientôt dix ans que, rendant compte d'une déplo- 
rable « traduction « de Rabelais en « français moderne », nous 
regrettions qu'il n'existât quelque édition de Gargantua et de 
Pantagruel où le texte fût présenté d'une façon plus acces- 
sible aux lettrés qu'il ne l'est dans les éditions ordinaires, 
c'est-à-dire hardiment ponctué, transcrit sans changement, 
mais dans notre orthographe actuelle, et enfin débarrassé de 
divers morceaux, comme les Fanfreluches antidatées par 
exemple, dont l'effet était peut-être grand sur les contempo- 
rains de l'auteur, mais dont il faut bien avouer que la valeur 
esthétique et le comique nous échappent entièrement aujour- 
d'hui. Ce souhait est à cette heure réalisé. M. Henri Clouzot 
vient de publier une édition des cinq livres en orthographe 
moderne, et grâce à cette simple transcription, qu'il a faite 
avec goût, l'œuvre admirable se trouve désormais à la portée 
de tous. 

Entendez bien que M. Clouzot n'a nullement « adapté » 
l'ouvrage de Rabelais : il n'y a pas changé un seul mot pour 
un autre, il n'y a pas traduit un seul terme vieilli par un terme 
moderne. Il s'est contenté d'écrire dans notre orthographe 
actuelle les mots encore vivants aujourd'hui et de simplifier 
légèrement l'orthographe des mots qui ne sont plus usités, en 
remplaçant par exemple les y finaux (lesquels ne sont que des 
i longs, tels que les scribes avaient accoutumé d'en tracer 
pour l'élégance de leurs manuscrits) par des /, ou en suppri- 
mant certaines lettres parasites, comme 1'^ de cestuj^, qu'il 
écrit cetuy. 



COMPTES-RENDUS. 257 



Voilà qui est excellent ; toutefois, j'aurais préféré que M. Clou- 
zot ne traduisît point oi par ai dans les imparfaits des verbes. 
Les éditeurs de la collection des Grands Écrivains, M. de 
Boislisle notamment dans son édition de Saint-Simon, se sont 
bien gardés de conserver l'orthographe des manuscrits lors- 
qu'elle était par trop fantaisiste : c'est ainsi que le texte de 
Saint-Simon se trouve fort heureusement imprimé, non point 
dans l'orthographe abracadabrante de l'auteur, mais dans notre 
orthographe moderne; toutefois, M. de Boislisle a gardé les 
imparfaits, les conditionnels en oi. J'avoue que j'eusse fait de 
même pour Rabelais : tant pis pour la logique ! Je crois bien 
que ce qui nous défigure le plus un texte ancien, c'est d'y 
trouver, par exemple, j'irais au lieu de j'irois. M. Clouzot a 
cru devoir agir autrement; il a peut-être eu raison. 

Pour la transcription des mots encore usités, mais que 
Rabelais donne sous une forme savante ou archaïque, il n'a 
eu de guide que son bon sens et son goût. C'est ainsi qu'il a 
gardé diimet pour duvet et pigner pour peigner, mais qu'il a 
corrigé esperit par esprit, médicin par médecin, print par prit, 
vesquit par vécut, etc., et aussi qu'il a toujours mis au singu- 
lier le pronom leur que Rabelais met souvent au pluriel. Mais 
là se sont arrêtées ses libertés. « Nous avons, dit-il, respecté 
scrupuleusement la syntaxe, laissant au féminin des mots 
comme arbre, âge, navire, espace, au masculin des termes 
comme affaire, étude, enclume, sauce, offre, etc., n'accordant 
pas les participes passés quand Rabelais néglige de le faire, 
donnant au contraire le pluriel aux participes présents que la 
grammaire nous prescrit de laisser invariables... » Moi, j'au- 
rais corrigé ces dernières «fautes «-là, puisque je rectifiais 
l'orthographe... Mais, en pareille matière, chacun n'est con- 
duit que par son propre sentiment. 

L'ouvrage s'ouvre par une excellente Vie de Rabelais par- 
faitement au courant des découvertes les plus récentes, il n'est 
pas besoin de le dire. 

Enfin tous les termes vieillis et qui pourraient présenter 
la moindre difficulté sont traduits en note sans aucun com- 
mentaire : tollirait, « ôterait » ; — me parforcerai, « m'effor- 
cerai )> ; — sang de les cabres! « sang des chèvres! » (en 
gascon), etc. 

Grâce au travail de M. Clouzot, la lecture de Rabelais 
devient commode à tout le monde, et j'ajoute qu'elle ne perd 



258 COMPTES-RENDUS. 



guère de sa beauté à être ainsi rapprochée de nous. Car le 
nouvel éditeur s'est bien gardé d'y rien couper de ce qui en 
fait pour une grande part le caractère. Rabelais a, si j'ose dire, 
l'obscénité lyrique et l'ordure épique : il fallait être George 
Sand pour rêver un Rabelais ébranché d'incongruités. M. Clou- 
zot n'est pas George Sand : il a du goût, tant mieux pour nous. 

Je finirai par une querelle. L'éditeur a dû faire quelques 
coupures pour faire rentrer l'ouvrage dans un cadre arrêté à 
l'avance. Il a donc supprimé quelques chapitres, et parmi eux 
certaines kyrielles assez fades à notre goût moderne, comme 
la liste des géants qui ont précédé Gargantua et Pantagruel, 
celle des jeux de Gargantua, des mets des Gastrolâtrcs ou des 
cuisiniers de la Truie. J'eusse aimé qu'il eût conservé la 
nomenclature des livres de Saint-Victor, qui est amusante, 
quitte à ôter quelque autre chapitre du Quart Livre. Mais sur- 
tout je regrette qu'il ait négligé tous les prologues. Il y a là 
quelques-unes des plus admirables pages de Maître François, 
et aussi des plus imitées. Ces prodigieux boniments, qui ont 
exercé une influence considérable sur notre littérature, on 
n'en trouve pas le plus petit exemple dans l'édition Clouzot. 
C'est grand dommage assurément. 

Ce léger inconvénient est d'ailleurs largement compensé par 
les avantages de l'édition. Grâce au travail de M. Clouzot, 
tout le monde peut désormais lire Rabelais avec facilité. Ce 
n'est pas un mince service que l'auteur de cette édition vient 
de rendre aux lettres. 

Jacques Boulenger. 

Abel Letalle. Les fresques du Campo Santo de Pise. 
E. Sansot et C'^ In-40. Prix : 10 fr. 

La maison E. Sansot et C'e vient d'inaugurer de très élé- 
gante façon sa nouvelle collection artistique en publiant une 
fort substantielle étude de M. Abel Letalle sur Les fresques 
du Campo Santo de Pise. En cet essai critique, l'auteur, après 
avoir commenté les premières compositions de Buffalmacco 
et de Pietro di Puccio, analyse avec un soin judicieux tout le 
charme d'émotion sincère qui se dégage de si belles œuvres, 
— encore que tant détériorées par le temps et l'incurie des 
hommes, — d'Andréa Orcagna et Benozzo Gozzoli. Maître 



COMPTES-RENDUS. 259 



Rabelais les vit sans doute ces murailles peintes en leur fraî- 
cheur initiale ; que ne nous a-t-il gardé le souvenir de sa 
visite? — En trente-six planches hors texte, nous revoyons fidè- 
lement reproduites ces admirables pages de l'histoire de l'art 
où l'ironie n'est pas plus absente que l'enthousiasme, ainsi 
que les compositions plus méconnues de Pietro Lorenzetti, 
Simone Martini, Andréa da Firenze, Antonio Veneziano, Spi- 
nello Aretino, Francesco da Volterra, Giotto, Paolo Guidotti, 
Agostino Ghirlanda et Zaccaria Rondinosi. De cet ensemble 
se dégagent, en sus des documents si précieux de technique 
picturale et de recherches crudités, cette poésie intense, cet 
effort constant vers une interprétation profonde de la sensibi- 
lité, cette clairvoyance sans cesse ouverte vers l'idéal, cette 
foi soutenue, cet entrain juvénile et serein qui devraient cons- 
tituer pour les artistes de tous les temps et pour le nôtre en 
particulier un exemple et un réconfort. 

Maurice Du Bos. 



CHRONIQUES 



BULLETIN D'HISTOIRE DE FRANCE. 

Bibliographie et Historiographie. — MM. Max Prinet, 
J. Berland et G. Gazier ont entrepris V Inventaire sommaire 
des archives communales de la ville de Besançon, antérieures à 
1790. Le tome ler de l'inventaire de la série BB< comprend le 
sommaire des registres de délibérations depuis les origines 
(1290) jusqu'à l'année iSyG. On y trouve mentionnés des textes 
touchant des événements notables de l'histoire du xvi^ siècle. — 
Il existe encore en Allemagne une école qui s'inspire des idées 
et de la méthode de J. Burckhardt, l'historien justement 
célèbre de la Renaissance italienne. Aux travaux de cette école 
nous semble appartenir le livre de M. Adolf Philippi, Der Begriff 
der Renaissance, Daten ^u seiner Geschichte'^. 

Histoire religieuse. — Nous voudrions recommander aux 
personnes qui savent priser, malgré les défauts qu'elle com- 
porte toujours, l'originalité intellectuelle et morale d'un histo- 
rien, la lecture du grand ouvrage de l'érudit espagnol D. Miguel 
MiR, Historia interna de la Compaiiia de Jesûs^. Si nous ne 
nous trompons, Mir avait appartenu à l'ordre des Jésuites, 
dont il s'était séparé tout en gardant l'exercice du sacerdoce 
catholique. Son esprit honnête et curieusement maintenu put 
juger avec clairvoyance, sans parti pris, guidé par ses souve- 
nirs en même temps que par sa critique indépendante autant 
que respectueuse, la fameuse « religion » de saint Ignace. L'ou- 
vrage ne vaut pas seulement par la qualité personnelle de son 
auteur, il est le fruit d'une recherche patiente et dirigée avec 
une haute conscience. Mir est mort en décembre 1912; il a 
laissé, outre cette histoire de la Compagnie de Jésus, une 
vaste biographie de Sainte Thérèse d'Avila, qui est aussi un 
monument. — Dans la séance du 8 août igi3, M. Léon Dorez 

1. Besançon, 1912, in-4°, vi-340 p. 

2. Leipzig, C.-A. Seemann, 1912, in-4°. 

3. Madrid, Ratés, igiS, 2 vol. in-8°, 23o et 852 p. 



CHRONIQUES. 261 



a communiqué à l'Académie des inscriptions un article de 
compte extrait de l'un des registres de la trésorerie secrète du 
pape Paul III, et ainsi conçu : « Le 29 avril iSSy, Sa Sainteté 
doit 33 écus payés à M^ François Vannuzio (l'aumônier ponti- 
fical) pour les donner comme aumône à onze écoliers parisiens 
qui vont au Saint-Sépulcre. » M. Dorez a établi que ces « onze 
écoliers parisiens », c'est-à-dire ces onze maîtres es arts de 
l'Université de Paris, n'étaient autres qu'Ignace de Loyola et 
ses dix premiers disciples. 

M. Plattard a déjà rendu compte ici de l'étude de M. Louis 
HoGu, Jean de L'Espine, moraliste et théologien^ . A signaler, 
parmi les appendices, un récit inédit de la controverse de i566 
par Claude Haton. L'occasion nous paraît bonne de souhaiter 
que les auteurs qui s'occupent de personnages de second plan 
veuillent bien, prenant pour modèle le travail de M. Hogu, 
mesurer le poids de leur « contribution » à l'importance du 
sujet et nous donner des études substantielles, mais concises. 

On ne saurait trop appeler le zèle des érudits vers l'histoire 
diocésaine de l'Eglise gallicane au xvie siècle. Quelle fut dans 
la première moitié de ce siècle et aussi pendant les guerres 
civiles l'efficacité des cadres administratifs de l'organisme catho- 
lique; sous quelles formes concrètes et locales, pour quelles 
raisons personnelles ou matérielles se manifestèrent, à l'inté- 
rieur de chaque diocèse, des mouvements hostiles ou favorables 
au clergé; quelle fut précisément l'influence démoralisante des 
bénéficiers étrangers et surtout des Italiens; comment s'établit 
une rivalité entre le haut et le bas clergé ; pourquoi les prêtres 
et les religieux de certains diocèses sont devenus, en grand 
nombre, des ministres de la Réforme, etc.; sur tout cela nous 
ne savons à peu près rien. Aussi des recherches, même frag- 
mentaires ou incomplètes, seraient-elles favorablement accueil- 
lies. A défaut d'autres documents, que l'on étudie les comptes 
et que l'on en tire des données concrètes sur l'organisation 
économique et financière des domaines d'un évêché, sur les 
revenus et les dépenses de l'évêque. C'est ce qu'a fait M. L. 
Imbert pour Les comptes de l'évêché d'Angoulème sous Phili- 
bert Babou (i536-i553)^. 

1. Paris, Champion, igiS, in-8°, viii-184 p. 

2. Mémoires de la Soc. histor. et archéol. de la Charente, 8° série, 
t. II (1912), p. 33-129. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. l8 



202 CHRONIQUES. 



Pour l'histoire de la Réforme française dans la première 
moitié du xvi^ siècle, nous ne trouvons guère à noter que l'ar- 
ticle de M. H. Prentout, La Réforme en Normandie et les 
débuts de la Réforme à l'Université de Caen\ dont il a été 
rendu compte déjà par M. Plattard. Les conclusions de M. Pren- 
tout touchant la prédominance d'un mouvement religieux et 
intellectuel dans les origines du protestantisme normand nous 
paraissent, malgré l'autorité et la compétence spéciale du savant 
professeur, assez discutables. Cette thèse peut s'appuyer sans 
doute sur des références bibliographiques et des comparaisons 
de doctrines, mais elle n'explique pas la vigoureuse et subite 
poussée de Tesprit de dissidence dans toutes les classes de la 
société normande, en particulier dans la noblesse et dans le 
peuple rural. Soumise à une fiscalité intense, terre privilégiée 
de commerce et d'échanges avec l'étranger, couverte de grandes 
abbayes dont la richesse finit par rompre Tcquilibre de la dis- 
tribution des propriétés foncières, véritable mosaïque de béné- 
fices ecclésiastiques que convoitait la noblesse pauvre, mais 
qu'obtenaient le plus souvent des clercs étrangers à la pro- 
vince, la Normandie devait être appelée par toute sorte de 
motifs à réagir contre l'exploitation dont elle était l'objet de la 
part de l'Église et du roi. Quoi qu'il en soit, les recherches et 
les observations de M. Prentout présentent un très vif intérêt. 

Ceux qui gardent avec piété le souvenir des premiers pro- 
testants qui payèrent de la vie l'affirmation de leurs croyances 
trouveront dans le petit livre de M. John Vienot, Promenades 
à travers le Paris des Martyrs ( 1 523-i55<j)', un guide dili- 
gent, sinon impartial. 

Histoire politique. — M. L. Rey a présenté et soutenu, à 
l'École des chartes, en janvier 1914, comme thèse de sortie un 
Essai sur la conquête et la perte du royaume de Na-ples par 
Louis XII ( i5oo-i5o4)- 

François de Rochechouart, pendant qu'il gouvernait Gênes 
au nom de Louis XII, fit exécuter des ouvrages de genre his- 
torique par Alexandre Sauvaige ou Salvago, l'auteur des Chro- 
niques de Gênes. Le comte Durrieu a montré à l'Académie des 



1. Revue historique, novembre-décembre igiS. 

2. Paris, 1913, in-i8, 179 p., planches. 



CHRONIQUES. 203 



inscriptions l'exemplaire original d'un ouvrage intitulé l'Éthi- 
quette des temps, sorte d'histoire universelle très abrégée, que 
composa Salvago, en i5ii, pour Rochechouart. Ce manuscrit 
sur parchemin, illustré d'un grand nombre de dessins à la 
plume, en partie rehaussés d'or et « d'une exécution extrême- 
ment remarquable «, est un souvenir matériel de l'occupation 
momentanée de Gênes par les Français au temps de Louis XIV. 

Du fonds des Lettres missives des archives départementales 
du Nord, M. André Chagny a tiré la plupart des 17g pièces 
publiées par lui sous ce titre : Correspondance politique et 
administrative de Laurent de Gorrevod, conseiller de Margue- 
rite d'Autriche et gouverneur de Bresse, première partie [\5oj- 
i52o)2. On y peut suivre avec intérêt le rôle de Marguerite, 
ainsi que la vie locale de la Bresse au début du règne de 
Charles-Quint. 

M. Maurice Roy, infatigable et heureux « découvreur », a 
mis au jour un marché du 2 décembre iSBg qui montre Jean 
Cousin père et deux autres maîtres peintres chargés par Jérôme 
délia Robbia d'exécuter les peintures décoratives des arcs de 
triomphe élevés dans la rue Saint-Antoine, pour l'entrée à 
Paris de l'empereur Charles-Quint (ler janvier i54o); c'est la 
première fois que Jean Cousin apparaît comme exécutant des 
ouvrages à la demande de François lers. 

D'un acte notarié découvert par M. Germain Bapst, il résulte 
que François Clouet fut chargé d'organiser les funérailles de 
François 1er*. 

M. Louis Caillet a choisi, parmi les documents légués à la 
bibliothèque de Lyon par l'amateur Morin-Pons, et publié 
des Lettres de princes et princesses appartenant à la maison de 
Savoie (XVI^, XVIJe et XVIIh siècles)^. A noter, pour l'his- 
toire du xvi= siècle, des lettres inédites de Marguerite de F^rance, 
du duc Emmanuel-Philibert, de l'infante Catherine, de Mar- 
guerite de Savoie et du bâtard Jacques. 

M. Alph. Boulé a consacré une brochure de 72 pages à une 

1. Cf. l'article du comte P. Durrieu, dans la Revue de l'Art,ancien 
et moderne, 10 avril 191 3. 

2. Màcon, Protat, igiS, gr. in-8°, cxx-465 p. 

3. Soc. des Antiquaires de France, 20 novembre 1912. 

4. Soc. des Antiquaires de France, 29 janvier 191 3. 

5. Correspondance historique et archéologique, janv.-mars 1913. 



264 CHRONIQUES. 



« étude historique » sur Catherine de Médicis et Coligny^. La 
méthode et les intentions de l'auteur ne relèvent pas de la cri- 
tique érudite. 

Rouen fut le théâtre, en mars i564, d'un conflit violent entre 
le peuple catholique et les protestants, dont s'inquiéta fort la 
reine-mère et qui faillit compromettre la grande pacification 
entreprise par le gouvernement royal. Au moyen de pièces 
tirées des archives du Parlement de Normandie, M. E. Le Pas- 
QUiER a établi un récit nouveau de cette affaire 2. — M. Vincent 
a présenté, devant la Faculté des lettres de Rennes, un 
mémoire sur Le protestantisme en Haute-Bretagne dans la 
seconde moitié du XVI'^ siècle. — Enfin, M. J.-L. Rigal a publié 
les Mémoires d'un calviniste de Millau^, où sont enregistrés les 
mouvements de la vie locale pendant les guerres de religion. 

M. P. DE Cenival, qui étudie depuis plusieurs années l'his- 
toire du duc l'Anjou, le futur Henri III, a signalé Un récit 
inédit de la troisième guerre de religion''; il s'agit du Discours 
sommaire contenu dans les manuscrits fr. 25oi5 et fr. SySS de 
la Bibliothèque nationale et dont l'auteur est Jules' Gassot. 
— On attendait avec impatience l'édition de VHistoire de la 
Ligue, œuvre inédite d'un contemporain, qu'avait découverte 
M. Charles Valois. Le premier volume (1574-1589), qui vient 
de paraître, sous les auspices de la Société de l'Histoire de 
France, est très intéressant, tant par le texte que par l'annota- 
tion sobre et topique^. 

M. Albert Mousset, à qui l'on doit déjà la publication des 
dépêches du s»" de Longlée, résident de France en Espagne 
sous Henri III, examine, dans une nouvelle étude, d'après les 
documents des Archives nationales et des Archives de Siman- 
cas, Les droits de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie à la cou- 
ronne de France; en appendice, deux pièces in extenso tirées 
du fonds Estado^. 

Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, du bon 

1. Paris, Champion, igiS, in-8°, 72 p. 

2. Bull, de la Soc. de Vliist. du protestantisme français , septembre- 
octobre 1913. 

3. Archives Iiistori^iies du Rouergue, t. II. 

4. Mélanges de l'École de Rome, t. XXXIII, fasc. 3. 

5. Paris, Laurens, 1914, in-8°, xlv-3o4 p. 

6. Bulletin hispanique, janvier-mars 1914- 



CHRONIQUES. 205 



livre de M. l'abbé Pasquier sur René Benoist, le pape des 
Halles. M. L. Hogu, s'occupant de répitaphe de ce dernier, 
montre que les deux lignes de grec qu'on y lisait appartiennent 
au poète Alexandrin Callimaque'. A noter enfin le recueil 
publié par M. H. de Terrkbasse, Correspondance de MM. de 
Dismieu, gentilshommes dauphinois ( 1 568-i y 1 3)^. 

Histoire des institutions et du droit. — Dans le premier 
volume de sa grande Histoire du Parlement de Paris^, M. Ed. 
Maugis a consacré des chapitres nourris aux règnes des cinq 
derniers Valois. Parmi tant de livres qui traitent le même 
sujet, celui-ci vaut surtout par le dépouillement complet et 
vraiment méritoire qu'a fait l'auteur des registres conservés 
aux Archives nationales. 

M. Gabriel Pérouse, archiviste de la Savoie, apporte dans 
ses études d'histoire locale beaucoup d'initiative et d'origina- 
lité. Peu soucieux des « curiosités « et des anecdotes, il 
recherche parmi les documents la vie profonde et Journalière 
des groupes humains d'autrefois. L'étude qu'il a publiée sur 
Les usages et le droit privé en Savoie au milieu du XVI^ siècle^, 
d'après les minutes des notaires de Chambéry déposées aux 
archives départementales, atteste cette tendance heureuse de 
son érudition. Le livre comprend un chapitre sur la famille, un 
autre sur la terre, un troisième sur la propriété urbaine, les 
métiers, le commerce de l'argent; en outre, quatre-vingt-treize 
pièces justificatives, une table et un glossaire. 

Aux nombreux ouvrages concernant l'histoire du notariat, 
il faut ajouter l'étude de M. J. Gaston, La communauté des 
notaires de Bordeaux ( iS^o-ijgi )^\ 

Histoire des mœurs. — M. G. Loisel a écrit, en trois 
volumes, une Histoire des ménageries de l'antiquité à nos 
jours''. C'est un ouvrage très sérieux, heureusement conçu et 

1. Extr. de la Revue de l'Anjou, igiS, 8 p. 

2. Lyon-Paris, igi'i, in-8°, xxvii-734 p. 

3. Paris, 1913, in-8°, xxvii-734 p. 

4. Chambéry, 191 3, in-8°, 327 p. Extr. des Mémoires de l'Académie 
de Savoie. 

5. Bordeaux, 1913, in-8°. 

6. Paris, 1912, 3 vol. in-8°. 



206 CHRONIQUES. 



plein de nouveautés. Le tome I^"" expose les recherches de l'au- 
teur touchant l'Antiquité, le Moyen âge et la Renaissance. 

On sait déjà beaucoup de choses précises sur l'invasion paci- 
fique de la France par les étrangers au xvi« siècle. Peut-être 
conviendrait-il d'étudier maintenant, non plus seulement le 
phénomène de l'immigration, mais celui de l'adaptation de 
tels éléments aux divers milieux qui les reçurent. Dans cet 
ordre de faits, M. J. Mathorez a observé Les Italiens et l'opinion 
française à la fin du XVh siècle, il a montré l'hostilité du 
peuple à l'égard des immigrés, qui étaient la plupart des finan- 



GÉOGRAPHiE ET HISTOIRE ÉCONOMIQUE. — L. von Pastor avait 
publié, en iSgS, le texte original du journal qu'Antonio de 
Beatis, secrétaire du cardinal d'Aragon, rédigea pendant le 
voyage de son maître à travers l'Europe occidentale. M"« Havard 
DE La Montagne vient d'en donner une traduction française, 
qu'accompagne une préface de M. Henry Cochin, sous ce 
titre : Voyage du cardinal d'Aragon en Allemagne, Hollande, 
Belgique, France et Italie ( i5 ij-i5i8)'^..K\ns\ se trouve mise 
à la portée de tous une lecture attrayante et doucement ins- 
tructive. — C'est une œuvre analogue qu'a réalisée, avec beau- 
coup d'érudition, M. Paul Courteault en traduisant et com- 
mentant les passages qui intéressent le Bordelais dans la Relation 
écrite, en i528, par le Vénitien Andréa Navagero, à son retour 
d'Espagne 3. — Lorsque l'on considère l'intérêt de tels docu- 
ments et que l'on pense aux nombreux textes de même nature, 
qui restent inédits dans les diverses archives de l'Europe, on 
se prend à rêver d'un Corpus qui réunirait, groupés par régions, 
tous les matériaux de la géographie historique de notre pays. 
11 serait facile d'organiser, avec le concours de nos « missions » 
et .de nos « écoles » scientifiques, une entreprise collective, 
dont les résultats, même incomplets, renouvelleraient totale- 
ment, on peut l'affirmer, notre vision de l'ancienne France. La 
collection des dictionnaires topographiques des départements, 

i. Bulletin du bibliophile, mars-avril 1914. 

2. Paris, Perrin, igiS, in-S", xxx-32i p. 

3. Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 
septembre-octobre igiS. 



CHRONIQUES. 267 



faite par et pour les linguistes, est presque sans utilité pour les 
historiens. 

Les foires de la Renaissance ont été l'objet de nombreux 
travaux. M. Marc Brésard, après tant d'autres, a étudié Les 
foires de Lyon aux XV^ et XV!"^ siècles* dans un livre solide- 
ment construit sur des pièces desArchivescommunalesde Lyon. 
M. Brésard, suivant la plupart de ses devanciers, malgré qu'il 
en ait, a considéré les foires purement comme une « institu- 
tion », dont il expose le mécanisme et les agents. Sans négli- 
ger l'importance des recherches ainsi conduites, on peut 
souhaiter qu'un historien ose mener une enquête à la fois plus 
profonde et plus large sur la « civilisation » créée par telles 
foires ou tel groupe de foires; il y a tant à écrire touchant les 
routes d'influences, l'esprit et les moeurs des marchands, les 
idées qu'ils ont colportées, leur rôle intellectuel, politique et 
social, etc. 

Avec son livre sur Les corsaires dunkerquois'^, M. H. Malo 
nous a servi un véritable régal. On y trouve, à chaque page, la 
vie -et la couleur, tirées habilement, sans procédé artificiel, 
des matériaux mêmes de l'histoire. Les péripéties de la guerre 
de course et les vicissitudes du port de Dunkerque sous la 
domination espagnole sont présentées avec autant de fidélité 
que d'agrément. 

M. Hector Garneau publie une 5e édition, revue et annotée, 
de Y Histoire du Canada de F.-X. Garneau, son grand-père 3. 
Des références, des notes bibliographiques et des appendices 
considérables rajeunissent l'ouvrage et en font un instrument 
fort utile. 

Numismatique. — M. F. Mazerolle s'est occupé de Marc 
Béchot, le premier tailleur général des monnaies, de 1547 ^ 
1557. Les documents, découverts par M. G. Bapst, prouvent 
que Béchot était, en outre, sculpteur, qu'il travaillait le marbre, 
l'albâtre, l'or, l'argent et la terre ''. 

La brève étude de M. Roger Picard sur Les mutations des 



1. Paris, Picard, 1914, in-8°, vni-386 p., illustrations. 

2. T. I : Des origines à 161S2. Paris, 1912, in-8% 461 p. 

3. T. I" : (i 534-1744}. Paris, Alcan, igiS, in-8°, Lv-607 p. 

4. Soc. des Antiquaires de France, 5 mars igiS. 



268 CHRONIQUES. 



m'onnaies et la doctrine économique, du XF/e siècle à la Révo- 
lution*, n'est qu'un résumé de seconde main sans recherches 
originales. 

Le commandant A. Babut a publié un travail sur les Ateliers 
monétaires des rois de France à Chambéry et à Turin au 
XF/e siècle ( i536-i55gp. 

Portraits. — C'est une charmante collection qu'a réunie 
Mme Louise Roblot-Delondre dans son beau volume, Portraits 
d'infantes fXVIc siècle)^. On salue, au passage, parmi des figures 
étrangères, les traits familiers de quelque princesse de France. 
Les commentaires de M^e Roblot sont bien informés et gra- 
cieux. 

The Burlingthon magapne* contient un article de M. L. 
DiMiER sur l'iconographie de Diane de Poitiers et en particu- 
lier sur un portrait idéalisé de la favorite, conservé dans la 
collection du comte Spencer à Althorp et qu'il faudrait rap- 
procher d'un crayon de i56o (Musée Gondé). 

Monuments de la Renaissance. — Le 21 mai igiS, M. L. 
DiMiER entretenait la Société des Antiquaires de France d'une 
cheminée du château de Fontainebleau, connue sous le nom 
de Belle Cheminée, dont les divers éléments ont été dispersés 
dans plusieurs salles de ce château et au musée du Louvre; 
il montrait qu'on avait attribué par erreur à cette cheminée 
des morceaux qui proviennent d'une autre cheminée exécutée 
par Pierre Bontemps pour la chambre de Henri IL — Devant 
la même Société, M. Maurice Roy s'est occupé, lui aussi, de 
Fontainebleau à plusieurs reprises. Le 11 juin igiS, il a com- 
muniqué une étude sur la décoration en menuiserie de la gale- 
rie François 1er- cette décoration comprenait des panneaux, 
des lambris, divers sièges et un parquet très orné; les lambris 
qui existent encore en partie furent exécutés, comme le prouve 
un marché passé le 2 avril iSSg, par l'artiste italien Francisque 



1. Paris, Geuthner, 1912, in-8°, 25 p. Extr. de la Revue d'hist. des 
doctrines économiques et sociales. 

2. Genève, 1912, in-8°. 

3. Paris et Bruxelles, van Œst, igiS, in-4% 237 p., 76 pi. 

4. Novembre 1913. 



CHRONIQUES. 269 



Siber de Carpi. — Dans les séances du mois de mars 1914, 
M. Roy, à l'aide de documents tirés de minutes de notaires 
parisiens, a décrit le nouveau logis de Henri II à P'ontainebleau 
et prouvé que la chapelle de la Trinité ne datait pas du règne 
de François I^r, mais qu'elle avait été construite par Philibert 
de Lorme sur les fondations de l'ancienne église des Mathu- 
rins. 

Les 14 et 21 février 1912, M. Roy a retracé, devant la Société 
des Antiquaires, l'histoire de l'achèvement de la Sainte-Chapelle 
de Vincennes par Philibert de Lorme sous Henri II. 

D'après un manuscrit conservé aux Archives départemen- 
tales du Calvados, M. F. de Mallevoûe a publié les devises 
dont Sully voulut orner son hôtel de VArsenalK 

M. L. MiROT s'est occupé de l'hôtel (TÉtampes, rue Saint- 
Antoine, qui fut adjugé, en 1544, à Diane de Poitiers 2. 

MM. Germain Bapst et Maurice Roy, étudiant la construc- 
tion du château de Vallery en Sénonais, résidence fameuse du 
maréchal de Saint-André puis du prince de Condé, ont prouvé 
que l'architecte de cette demeure fut Pierre Lescot. — M. Mau- 
rice Prou a publié la photographie d'un meuble provenant de 
Vallery et qui appartint peut-être au maréchal de Saint-André'. 

Depuis longtemps, il est question de restaurer Vhôtel de 
Gadagne à Lyon et d'y installer un musée d'histoire locale. 
On dit que le projet se réalisera bientôt. Ce serait une occasion 
pour les visiteurs de flâner à travers les quartiers Saint-Jean 
et Saint-Paul, pleins de souvenirs et de reliques du xvi^ siècle. 

Un décret de mars 1914 a autorisé l'État à accepter la dona- 
tion que lui a faite M. Bompard, ambassadeur, de V Auberge 
de France à Rhodes. Cette demeure, la plus belle des anciens 
chevaliers, date de 1480; elle porte sur sa façade les armes de 
Pierre d'Aubusson, avec la devise : Montjoie Saint-Denis! 

Les derniers travaux exécutés à Rome, sous la direction de 
M. Giacomo Boni, ont mis au jour, dans les anciens Orti Far- 
nesiani du Palatin, les restes de constructions que fit élever, 
d'après les plans de Michel-Ange, le cardinal Alexandre Far- 



1. Bull, de la Soc. de l'hist. de Paris et de l'Ile-de-France, t. XL 
(1913), 5° livr. 

2. Soc. des Antiquaires de France, 19 mars igi3. 

3. Ibid., 17 janvier 1912. 



270 CHRONIQUES. 



nèsc, au bas du palais de Domitien. Les jardins du Palatin 
furent aménagés par le cardinal Alexandre grâce aux ressources 
énormes qu'il tirait des abbayes de France. On sait que Napo- 
léon III eut l'idée, un moment, d'installer dans ces jardins 
l'École qui est aujourd'hui au Palais Farnèse. Nous revien- 
drons sur ce sujet à propos du livre que vient de publier 
M. l"'crdinand de Navenne. 

Peintres et sculpteurs. — M. H. Omont a communiqué à 
l'Académie des inscriptions' un document nouveau pour la 
biographie de Jean Boiirdichon, peintre des Heures d'Anne de 
Bretagne; ce sont des lettres patentes de Louis XII, adressées 
aux trésoriers de France et relatives au payement, en 1498, de 
3oo livres tournois, acompte sur une somme de 1,000 livres que 
Charles VIII avait précédemment données à l'artiste pour 
marier sa fille. — M. de Mély a présenté à la Société des Anti- 
quaires 2 un portrait de saint François de Paule, gravé par 
Masne au xviie siècle d'après l'original peint pour Louis XII 
par Bourdichon en iSoy et envoyé plus tard à Léon X. Ce 
tableau est vraisemblablement au Vatican, et M. de Mély fait 
appel aux chercheurs pour l'y découvrir. 

M. Claude Cochin a étudié, en collaboration avec M. Max 
Bruchet, archiviste du Nord, une série de documents inédits 
trouvés dans les papiers de Marguerite d'Autriche, et notam- 
ment une lettre datée du 28 mai i5i2,par laquelle le sculpteur 
Michel Colombe s'excuse d'avoir retardé l'exécution du tom- 
beau de Philippe de Savoie, destiné à l'église de Brou : « Je 
suis après, écrit-il à Marguerite, pour fournir les dix Vertus 
qui sont à l'entour; mais j'ai été malade et suis avec vieillesse 
qui me tient compagnie 3. » 

M. L. DiMiER s'est occupé d'une statue d'Hercule en argent, 
commandée à Benvenuto Cellini par François !«•• pour l'entrée 
de Charles-Quint à Paris, le \" janvier 1540^ 

A l'assemblée générale de la Société de l'histoire de France, 
tenue le 6 mai iqi3, M. Maurice Roy a fait une lecture sur la 
disgrâce de Philibert de Lorme en i55g. 



1. Séance du 27 décembre 1912. 

2. 9 avril igiS. 

3. Acad. des inscriptions, 21 novembre iQiS. 

4. Soc. des Antiquaires, 28 janvier igiS. 



CHRONIQUES. 27 1 



Armures. — M. Gh. Buttin a signalé ^ une armure de 
Henri II qui appartient au duc de Saxe-Weimar (à la Wart- 
burg) : « Cette armure a img-i, elle est complète. Elle aurait 
été donnée par la cour de France à celle de Saxe, en i55i, 
comme souvenir. On possède trois armures de Henri II, l'une 
au Louvre, l'autre au Musée d'artillerie et enfin celle-ci; elles 
représentent trois époques du règne de ce prince. Les décora- 
tions prouvent que l'art français était loin d'être inférieur aux 
arts allemand et italien de cette époque. » 

Lorsque S. M. Alphonse XII, roi d'Espagne, de passage à 
Paris, visita le Musée de l'Armée, il remarqua quelques pièces 
— un chanfrein, deux rondelles et deux cubitières — d'une 
armure de Philippe II, qui était conservée incomplète à VAr- 
meria real de Madrid. Le 11 janvier 1914, un décret présiden- 
tiel prescrivit le dépôt de ces pièces à ladite Armeria. Une loi 
étant nécessaire pour distraire d'un musée national un objet 
classé, le décret, rendu sur la proposition du ministre de la 
Guerre, précisait que ces pièces seraient errvoyées à Madrid 
« à titre de dépôt », mais qu'elles resteraient « propriété de la 
France ». Le 14 janvier, M. Gh. Buttin faisait une communica- 
tion à la Société des Antiquaires où il montrait l'importance 
et la valeur des pièces dont le Musée de l'Armée allait se des- 
saisir. Dans les premiers jours de février, les membres du 
Comité de perfectionnement de ce Musée, qui n'appartiennent 
ni à l'administration ni à l'armée, adressèrent au ministre de la 
Guerre une lettre attirant son attention sur les conséquences 
que pourrait avoir, pour l'avenir du Musée, la cession à ÏAr- 
meria du chanfrein, des rondelles et des cubitières. Au mois 
de mars, M. E. Constant, député, déposa sur le bureau de la 
Chambre une proposition de loi, dont l'article essentiel était 
ainsi formulé : « Le ministre des Affaires étrangères est autorisé 
à offrir au gouvernement espagnol le chanfrein et les pièces 
accessoires de l'armure de Philippe II, actuellement conservés 
au Musée de l'Armée. » Cette proposition fut votée à mains 
levées. Enfin, le 2 avril, le Sénat, après avoir entendu le 
ministre de l'Instruction publique, qui précisa qu'il ne s'agis- 
sait plus d'un dépôt, mais d'une aliénation, et M. Delahaye qui 
protesta contre cette aliénation, adopta le projet déjà voté par 
la Chambre. 



I. Soc. des Antiquaires, 19 juin 1912. 



272 CHRONIQUES. 



Cette armure* fut exécutée à Augsbourg, pendant les années 
i549 ^^ i35o, par l'armurier Desiderius Colman et son aide, 
l'orfèvre allemand Jorg Sigman, pour Philippe, alors duc de 
Milan et prince héritier d'Espagne. Le père et le grand-père 
de Desiderius Colman avaient été déjà les plattners préférés de 
Maximilien et de Charles-Quint. Colman travailla très proba- 
blement sur un modèle fourni par Diego de Arroyo, peintre 
attitré de Philippe venu avec lui à Augsbourg. L'ensemble des 
pièces fut payé trois mille écus d'or. 

Lucien Romier. 



CHRONIQUE RABELAISIENNE. 

Société des Etudes rabelaisiennes. — La Société s'est 
réunie, le 17 juin 1914, à cinq heures, dans l'Ecole des Hautes- 
Études, sous la présidence de M. Abel Lefranc. Assistaient à 
la séance : MM. Jean Baffier, le comte Baguenault de Puchesse, 
Joseph Bédier, Mme l. Bordes, MM. Jacques Boulenger, Paul 
Bruzon, Buffard, Casanova, Henri Clouzot, P. Couturier, 
P. Dorveaux, Du Bos, Lionel Laroze, Abel Lefranc, G. Len- 
seigne, Louis Loviot, Paul Menget, Joseph Orsier- Suarès, 
J. Porcher, Lucien Romier, L. Sainéan , M^e c. Salomé, 
M. V. de Swarte. 

Le président remercie l'auditoire très nombreux qui est 
venu assister à la séance. Il retrace les épisodes de son voyage 
en Amérique et de ses cours à l'Université de Chicago, où le 
nom de Rabelais a été fréquemment prononcé. Plusieurs étu- 
diants projettent des recherches de syntaxe ou autres sur Rabe- 
lais et son œuvre. Nos publications sont fort connues et appré- 
ciées ; notre Revue et notre édition figurent dans beaucoup de 
bibliothèques, et à Harvard, à Madison comme à Chicago. 
L'œuvre de l'Alliance française, dans les grandes villes et 
même les petites, prépare des auditoires nombreux et très 
favorables à la langue et à la littérature françaises. 

I. Cf. Ch. Buttin, L'armure et le chanfrein de Philippe II {Revue 
de l'art ancien et moderne, 10 mars 1914). 



CHRONIQUES. 273 



M. Lefranc attire ensuite l'attention de la Société sur l'uti- 
lité qu'il y aurait à entreprendre l'examen de la question du 
Cinquième Livre. Est-il apocryphe? C'est l'opinion la plus 
répandue à cette heure. Il y aurait probablement à revenir sur 
ce jugement. Les témoignages que l'on invoque contre l'au- 
thenticité sont vagues. D'autre part, il est remarquable que 
l'auteur du Cinquième Livre ait si bien poursuivi le plan de 
Rabelais et achevé cette navigation de Pantagruel qui ne 
répondait plus à des préoccupations si vives en 1 562-1 564 
qu'en i55o environ et en lui conservant son caractère. Enfin, 
M. Lefranc rappelle les résultats auxquels a été amené son 
collaborateur dans l'Introduction à Vlsle sonante. 

M. Jacques Boulenger fait observer qu'il y aurait lieu d'exa- 
miner critiquement et de comparer le texte de Vlsle sonante, 
celui de l'édition de 1564 et celui du manuscrit qui forment 
trois rédactions différentes. Il incline à croire que le Cin- 
quième Livre a été fait au moyen des papiers de Rabelais; 
qu'il se compose de morceaux achevés, de traductions et 
d'ébauches que quelque auteur, peut-être « l'écolier de Va- 
lence », aura mis au point et complétés. 

M. Joseph Bédier remarque qu'en somme c'est aux parti- 
sans de l'inauthenticité du Cinquième Livre d'établir leur opi- 
nion. On peut contester l'authenticité de tout ouvrage, quel 
qu'il soit; mais, en bonne méthode, on ne peut considérer un 
texte comme apocryphe que sur de bonnes raisons. Si dans le 
Cinquième Livre on retrouve les préoccupations secrètes de 
Rabelais au sujet de la géographie, la question lui paraît 
tranchée. 

Le Rabelaisien passionné. — C'est à M. Abel Lefranc que 
M. Élie-Joseph Bois décerne ce titre dans un article du Temps 
du 29 décembre igiS, tout ardent de fièvre rabelaisienne. Nous 
en détachons quelques confidences de notre président sur les 
origines de son culte pour Rabelais : 

Ma grand'mère, me dit-il, qui était originaire du Valois (elle était 
la compatriote de Dumas père, qu'elle a beaucoup connu) et qui a 
vécu jusqu'à quatre-vingt-six ans, avait un culte pour les légendes 
et les vieilles chansons, et elle a certainement contribué à me l'ins- 
pirer. Un jour, il y eut une cavalcade à Noyon et dans cette caval- 
cade un char de Gargantua. J'avais alors cinq ou six ans. Ce char 
fit sur moi une impression extraordinaire qui a duré bien long- 



274 CHRONIQUES. 



temps, puisque, après quarante-cinq ans écoulés, je le revois encore 
devant mes yeux, alors que j'ai oublié toutes les autres splendeurs 
de la fête. Je demandai à ma mère qui était le géant Gargantua. 
Ma mère, qui par la sienne avait quelque teinture de ces choses, 
me raconta brièvement la légende de Gargantua, grand mangeur et 
grand buveur. Le récit me frappa singulièrement et n'est jamais 
sorti de ma. mémoire. 

En fouillant les papiers de Noyon, j'avais trouvé d'abondants docu- 
ments sur la Réforme et sur Calvin. Je fis un livre sur la jeunesse 
du grand Réformateur. J'allai le porter à Renan qui était adminis- 
trateur du Collège de France. 

— Cherchez donc, me conseilla-t-il, les origines du Collège de 
France. 

C'est ce que je fis. Et je m'ancrai davantage dans le xvi' siècle. 
Chemin faisant, je m'arrêtai à Marguerite de Navarre. 

Ainsi tous mes travaux s'enchaînaient, les uns amenant Toccasion 
des autres, et qu'il s'agît des uns ou des autres, au détour, je ren- 
contrais sans cesse Rabelais qui était devenu l'objet de mes préfé- 
rences. Aussi quand en igoi je fus nommé maître de conférences à 
l'Ecole des Hautes-Etudes, la période d'incubation était terminée, 
je pris Rabelais comme sujet principal de mon cours. 'Vous savez 
la suite : la fondation de la Société d'études rabelaisiennes, etc.. 
Si bien que je puis dire, sans forcer la note et sans renier les 
influences qui s'exercèrent sur mon esprit, que c'est Calvin qui me 
conduisit à Rabelais, et que Rabelais m'ensorcela. Il m'est arrivé 
de lui faire des infidélités passagères, mais c'est à lui que je reviens 
toujours avec une sorte d'amour. 

— Qui n'est pas mal placé. 

— Je crois... 

— Et votre bonheur est de faire des rabelaisiens... . 

— C'est ma faiblesse. 



Rabelais en Amérique. — M. Abel Lefranc a fait, durant 
rhiver 1913-1914, des cours à l'Université de Chicago, en qua- 
lité d' « exchange professer ». Une des séries de leçons profes- 
sées par notre président et réservées aux étudiants portait sur 
Rabelais et sur l'explication de fragments de ses difTérentes 
œuvres, M. Lefranc a fait un exposé de la biographie de l'au- 
teur du Pantagruel et des principales questions soulevées par 
ses ouvrages. Il a donné, en outre, un certain nombre de 
conférences sur le grand Tourangeau à Chicago, New-York, 
Boston, Greemvich, et aux Universités de Madison, Johns 
Hopkins, etc. 



CHRONIQUES. 276 



Notre Bibliothèque, — Notre confrère M. J. Mathorez 
nous a remis quelques intéressantes études dont il est l'au- 
teur : Un apologiste de Vaillance franco-turque au XVh siècle, 
François Sagon (Paris, Leclerc, 191 3, in-S», 20 p.; extrait du 
Bulletin du Bibliophile). — Notes sur les origines et la formation 
de la population de Nantes (Nantes, impr. A. Dugas, igiS, in-S», 
26 p.; extrait du Bulletin de la Société archéologique de Nantes 
et de la Loire- Inférieure). — Les Italiens à Nantes et dans le 
pays jianfa/5 (Bordeaux, Féret; Paris, Fontemoing, igiS, in-S», 
32 p.; extrait du Bulletin italien). — A propos d'une campagne 
de presse contre l'Espagne (Paris, Leclerc, 1913, in-80, 41 p.; 
extrait du Bulletin du Bibliophile). — Julien Guesdon, poète 
angevin et ligueur breton (Paris, Leclerc, igiS, in-8°, 18 p.; 
extrait du Bulletin du Bibliophile). 

Rabelais et Baptista Mantuanus. — Revue du Seit^ième 
siècle, vol. I, p. 633. En parcourant l'édition de Baptista Man- 
tuanus de M. Mustard, j'avais déjà remarqué les rapproche- 
ments qu'il a signalés avec les passages de Rabelais (v. 3 et 
V. 3i). Le vers Bardocucullatus, etc., doit être la source de « bar- 
docucullez... comme une allouette sauvage », mais la phrase sur 
« les Lampyrides... reluisans lorsque l'orge vient à maturité » 
doit son origine à Pline, X'VIII, 26, § 66 (25o) « signum illius 
(hordei) maturitati... lucentes vespere per arva cicindelœ; ita 
appellant rustici stellantis volatus, Graeci vero lampyridas ». 
On peut observer encore une correspondance entre : « Je pen- 
sois que fussent, non Lanternes, mais poissons, qui de la 
langue Hamboyans, hors la mer fissent feu » (v. 3i) et le pas- 
sage de Pline, IX, 27, § 43 (82) : « Subit in summa maris piscis, 
ex argumento appellatus lucerna, linguaque ignea per os 
exserta tranquillis noctibus relucet. » 

Rondelet [de pisc. mar., X, c. 8) note aussi que ce poisson, 
qu'il appelle milvus, « a nostris quoque lucerna vocata, quod 
noctu splendeat. » Il cite Pline, IX, 27, et Oppianus, Halieu- 
tica, lib. I. 

Le chapitre est inspiré de Lucien, Vera Historia, I, c. 29 : 
Tt£p\ éc-rtépav àiptxôfxsOa è; Triv Av)-/_v67ro),tv xa),oy(iÉvr]v... aTtoêâvTs; 8e ouôlva 
àvQpcÔTtwv e'jpO|jL£v, XOyvo'jç 8à TtoXXoù; Ttcpiôcovraç xal èv -qi àyopà xat Tcepî 
xbv ),c|X£va ôiaTpîêovTaç. 

J'avais noté aussi deux autres passages en Mantuanus que 
Rabelais peut avoir visés : 



276 CHRONIQUES, 



1. L. III, ch. 24 : M Epistemon remonstroit à Panurge com- 
ment la voix publique estoit tout consummée en mocqueries 
de son desguisement, et luy conseilloit prendre quelque peu 
de ellébore. » 

Mantuanus, Ed., II, vers 58 : 

populo jam fabula factus. 
Non resipiscis adhuc. 

2. Mais je trouve une similarité frappante en comparant les 
passages suivants : 

« Et le vieux bonhomme Grandgousier, son père, qui après 
souper se chauffe à un beau clair et grand feu, et attendent 
graisler les chastaines, escript au foyer avec un baston bruslé 
d'un bout, dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et 
famille de beaulx contes du temps jadis. » (Gargantua, ch. 28.) 

Tune juvat hibernos noctu vigilare Décembres 
Ante focum et cineri ludos inarare bacille, 
Torrere et tepidis tostas operire favillis 
Castaneas, plenoque sitim restinguere vitro 
Fabellasque inter nentes ridere puellas. 

(Mantuanus, Ed., V, vers 8i-5.) 

Les Edogues, dit M. iVIustard dans son édition, ont été 
publiées en 1498, commentées par Badius Ascensius et sont 
devenues un livre d'instruction pendant deux cents ans, de 
sorte que Rabelais aurait pu facilement s'en servir. 

W. F. Smith. 

Conférences sur Rabelais en Ecosse. — Il fut un temps où 
les Écossais résidant en France divertissaient nos pères par 
leur langage « escosse-françois ». C'était un baragouin fort 
plaisant; Rabelais s'en est amusé... L'Ecosse est aujourd'hui 
un pays où le français est entendu et parlé par une élite de 
plus en plus nombreuse. La prose même de Rabelais y est 
appréciée. Nous avons eu le plaisir de le constater au mois de 
mars dernier. Nous étions invité à faire des conférences à 
Edimbourg, Glasgow et Aberdeen par la Société franco-écos- 
saise, qui propage dans ce pays le goût de notre langue et 



CHRONIQUES. 277 



mérite d'être comptée parmi les plus précieuses de nos amitiés 
françaises. A Glasgow, le sujet de conféronce choisi entre plu- 
sieurs que nous avions proposés était le Tableau de la Société 
française à l'époque de la Renaissance d'apr£S Rabelais. L'au- 
ditoire était nombreux : l'activité du sympathique trésorier de 
la Société franco-écossaise, M. Archibald Graig, ne cesse de 
faire dans Glasgow de nouvelles recrues. La conférence était 
présidée par le Lord Provost de Glasgow, M. Stevenson, que 
l'administration d'une cité d'un million d'habitants n'empêche 
point de trouver le temps de patronner notre langue. Rabe- 
lais et ses modernes éditeurs eurent les honneurs de la séance. 

A l'Université, Maître François fut encore l'objet principal 
d'une autre conférence. Là, grâce au zèle du professeur de 
français, M. Martin, et de ses deux assistants, MM. Pitoy et 
Gottin, le nombre des étudiants en français atteint maintenant 
trois cents. G'est donc devant un public nombreux et varié, — 
parmi les étudiantes en robe universitaire, nous distinguions la 
cornette d'une religieuse ! — que fut exposé l'état actuel des 
questions rabelaisiennes. 

A Edimbourg, à Aberdeen, de toutes les citations que com- 
portaient des conférences sur Les voyageurs français en Italie 
au XF/e siècle, nulles ne furent plus goûtées que certains 
fragments des Lettres à Mgr d'Estissac ou l'anecdote de Ber- 
nard Lardon. 

Voilà qui eût rendu Rabelais plus indulgent pour les compa- 
triotes de saint Treignan et leur langage « escosse-françois ». 
Et qu'eût-il dit s'il lui avait été donné de connaître les charmes 
de l'hospitalité écossaise? J. P. 

Les menus provençaux de Rabelais. — Sous ce titre, M. Jules 
Belleudy a publié dans le Provençal de Paris du i^r février 
1914 un article d'une saveur rabelaisienne. La cuisine pro- 
vençale est représentée dans la nomenclature des victuailles 
offertes par les Gastrolâtres à Messer Gaster (ch. i.ix du Quart 
Livre). M. Belleudy y relève un certain nombre de termes pro- 
vençaux : guourneaulx, cardes, liguombeaux, caules emb'olif, 
etc. Gette connaissance de la cuisine provençale lui semble 
une preuve que Rabelais a séjourné en Provence et il se 
demande s'il ne faudrait pas prendre à la lettre la phrase du 
Tiers Livre : « Stoechas, de mes isles Hieres, antiqucment 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. ig 



27B CHRONIQUES. 



dictes Stoechades » — et si Rabelais n'a pas été moine aux 
îles d'Hyères. — Dans l'état actuel de nos connaissances, nous 
pouvons conjecturer seulement que Rabelais fit un séjour aux 
îles d'Hyères; mais si peu qu'il ait goûté à la cuisine proven- 
çale, elle lui a paru mériter un souvenir et au Quart Livre il a 
acquitté sa dette de reconnaissance. 

Hommage du président Poincaré a Rabelais. — M. Poin- 
CARÉ, dans le discours qu"il a prononcé au banquet qui lui a 
été offert le 28 mai dernier à l'Hôtel-Dieu de Lyon, n'a pas 
manqué de rappeler le souvenir du séjour de Maître François 
dans le Grand Hôpital du Pont du Rhône. Voici, d'après les 
comptes-rendus de la presse, les termes de cet hommage à 
Rabelais : « Dans les anciens bâtiments, qui s'élevaient, je 
crois, sur l'emplacement de la chapelle actuelle et qui ne pou- 
vaient guère recevoir encore que quatre-vingts personnes hos- 
pitalisées, le xvie siècle a vu passer un docteur qu'Etienne 
Dolet a appelé l'honneur de la médecine et qui fut surtout, 
suivant le mot de Bacon, le grand railleur de France. Il avait 
nom François Rabelais, et, depuis qu'il est mort, il a guéri un 
grand nombre d'âmes du mal de mélancolie. » 

La robe doctorale de Rabelais a Montpellier. — M. Fa- 
vier, conservateur de la bibliothèque publique de Nancy, nous 
signale une mention de la robe doctorale de Rabelais dans un 
pamphlet de 16 pages, publié à l'occasion des guerres de reli- 
gion et intitulé : La grande division arrivée ces derniers jours 
entre les femmes et les filles de Montpellier, avec le sujet de 
leurs querelles. A Paris, 1622. 

Montpellier était assiégé par Louis XHL Comme dans Lysis- 
trata, les femmes s'étaient assemblées pour se plaindre des 
misères de la guerre, et chacun à son tour donnait son avis. 
A la page 10, on lit ce qui suit : 

« Ma commère, répliqua une grosse dame, on dit que la 
ville de Troyes eût été imprenable si les Grecs n'eussent dérobé 
le Palladium qui estoit dans le temple de Minerve : tout le 
destin de ceste ville et de la monarchie troyenne n'estoit 
attaché qu'à ceste petite image; mais nous ne devons encore 
craindre. La robbe de Rabelais est notre Palladium : tandis 
qu'elle sera en ceste ville, jamais elle ne peut estre prise. 



CHRONIQUES. 279 



« Ah ! Madame, dit alors une damoiselle de qualité, de qui 
le mary estoit au lict, blessé d'un coup de mousquet au bras, 
il ne faut pas se fier à la robbe de Rabelais : le plus beau Pal- 
ladium qu'on puisse souhaitter pour la deffence d'une ville, 
c'est le nombre des gens et des soldats qui y sont... » 

L'authenticité du V« Livre de Pantagruel. — Nous avons 
signalé dans la Revue du Seipème siècle, t. I, p. 633, la com- 
munication faite à l'Académie des inscriptions et belles-lettres 
d'une étude de notre confrère M. Cons, attribuant le livre V 
de Pantagruel à Jean Quentin. Depuis cette date, M. Cons, de 
qui nos lecteurs ont pu trouver ici même, t. I, p. 473, un 
article sur L'auteur de la Farce de Maistre Pathelin, a publié 
les grandes lignes de son étude dans la Revue bleue du 25 avril, 
sous le titre : Le problème du Cinquième Livre de Pantagruel. 
Le Continuateur. 

Ses arguments en faveur de l'attribution du livre V à Jean 
Quentin, humaniste, professeur de droit (i5oo-i56i), sont de 
deux sortes : les uns intrinsèques au livre V, les autres extrin- 
sèques. Nous les examinerons successivement. 

I. Arguments intrinsèques. Jean Quentin a mis sa signature 
à trois reprises dans le livre V. Au ch. xviii, M. Cons interprète 
comme une allégorie le titre du chapitre. Comment notre nauf 
fut enquarrée et fusmes aidés d'aulcuns voyageurs qui tenoient 
de la Quinte, signifierait : Comment le récit précédent fut brus- 
quement interrompu et comment il fut aidé par la collabora- 
tion d'un soi-disant La Quinte. En effet, le récit du voyage de 
Pantagruel a été interrompu dans Vlsle sonante (i562) presque 
immédiatement avant le ch. xviii, remarque M. Cons'. 

Nous objecterons à M. Cons que La Quinte n'est pas Quen- 
tin. Il arrive bien que les écrivains du xvie siècle dissimulent 
leur signature par des artifices cryptographiques, anagrammes, 
acrostiches, etc. Mais ils ne laissent pas alors de donner leur 
signature entière et authentique. Gringore a donné son nom 
en acrostiche plusieurs fois : c'est toujours, intégralement et 

I. La publication de iSfe, en réalité, se termine sur l'épisode des 
Apedeftes. Il est suivi, dans le texte de 1564, de l'épisode d'Outre et 
c'est là, ch. xvii non au ch. xvni, que devrait se placer la signature 
du continuateur du récit. 



28o CHRONIQUES. 



exactement, Gringore, non, par exemple, Gringoire. Girault, 
auteur de Croniques admirables, signe en acrostiche Girault, 
non Giraut ou Giraud*. Quentin s'appelait Quentin, en latin 
Quintinus ; sa signature cryptographique reste Quentin ou 
Quintinus. 

La seconde signature, que M. Cons découvre dans une ana- 
gramme des mots Nature Quite, qui sont à la suite de l'épi- 
gramme finale du livre V (Nature Quite = Auteur Quinte), est 
à écarter pour la même raison 2. 

La troisième se trouverait, d'après M. Cons, dans la sen- 
tence grecque sur laquelle se termine le ch. xxxvi : 

« En l'autre [table], je vis à senestre, en majuscules lettres, 
clegantement insculpé, cette sentence : 

Ilpo; T£),o; aÙTwv TiàvTa xtvsîTat. 

Toutes choses se mouvoient : à leur fin. » 

« Telle est la leçon du manuscrit de la Nationale dont j'ai 
une photographie sous les yeux. Les deux points après se 
mouvaient sont parfaitement lisibles et appuyés. 

« Ainsi xtvEtTat, un indicatif présent est traduit ici par un 
imparfait. Ce gros barbarisme s'étale en majuscules, il est de 
plus souligné par la ponctuation après se mouvoient. Je vis là 
une jolie ruse d'humaniste pour accrocher l'attention sur le 
mot xivEîTai. Or, ce dernier mot, c'est encore et toujours Kinte 
(Quinte), plus un gros lA, qui esquisse le prénom Jean. Don- 
nant à ce mot Quinte la valeur d'une signature, je posai l'équa- 
tion : npô; TÉXo; a-jTwv Tzivza. xcvsïTat ::= Tout ce qui est écrit d'ici 
à la fin est l'œuvre de Quinte. » 

Il faut avouer que la traduction de x^veïtat par un imparfait est 
bien étrange de la part d'un humaniste qui a traduit si élégam- 
ment, quelques pages plus loin, le triomphe de Bacchus d'après 
le texte de Lucien. Nous y verrions plutôt une distraction du 
copiste, accusée par ces deux points placés après le verbe, qui 
isolent et rendent inintelligibles les mots : à leur fin. Com- 



1. Cf. Seymour de Ricci, Une rédaction inconnue de la Chronique 
de Gargantua {R. É. R., t. VII, p. 23). Léon Ladulfi est de même l'ana- 
gramme exacte de Noël du Fail, etc. 

2. Et pour d'autres encore : l'orthographe ordinaire d'auteur au 
XVI' siècle est autheur ou aucteur, non auteur. 



CHRONIQUES. 201 



ment d'ailleurs, par quelle « ruse » aurait-on ainsi accroché l'at- 
tention du lecteur sur x'.veïTtxt? Cette erreur de traduction ne 
pouvait avoir d'autre effet que de le déconcerter et non d'arrêter 
sa réflexion sur xivsîxat, qui, nous le répétons, aux yeux d'un 
homme du xvie siècle n'est pas la signature de Quentin, parce 
qu'il n'en est pas l'anagramme exacte. En outre, comment un 
humaniste aurait-il pu supposer que ces cinq mots grecs 
seraient jamais traduits comme ils le sont dans le second terme 
de l'équation posée par M. Cons? 

Ainsi, d'après M. Cons, Quentin aurait arrangé le livre V 
depuis le ch. xviii jusqu'au ch. xxxvi, et continué le livre, du 
ch. XXXVI à la fin. — S'il en était ainsi, après avoir comparé 
les ch. xxiii-xxiv (Tournoi et bal de la Quinte) aux ch. xxxviii- 
XXXIX {Bacchus chez les Indiens), il nous faut mettre le conti- 
nuateur au-dessus de Varrangeur. Quentin, livré à ses seules 
forces, égalerait Rabelais; car la description du hourt de Bac- 
chus vaut certainement les plus belles pages du Rabelais 
authentique, celles qui sont marquées de la « griffe du lion ». 

2. Preuves extrinsèques. Jean Quentin était l'ami de Rabe- 
lais. Il a fréquenté le cercle de Fontaine-le-Comte^ ; il est cité 
au 1. III, ch. XXXIV, parmi les amis de Rabelais qui jouèrent 
avec lui à Montpellier la farce de la Femme Mute ; il a été en 
relations avec Cotereau, que M. Cons identifie avec le Cotiral 
mentionne au ch. xviii du livre V; il a voyagé en Orient, ce 
qui expliquerait certaines allusions du livre V à des lieux 
situés en Orient. 

Voilà de tous les arguments extrinsèques rapportés par 
M. Cons ceux qui établissent que Quentin a pu être l'arran- 
geur et le continuateur du livre V. En voici d'autres, que nous 
empruntons également à son étude, et qui militent contre 
cette attribution du livre V à Jean Quentin. 

Quentin fut, en i56i, l'orateur du clergé aux états généraux 
d'Orléans. Il édita un catalogue des hérétiques. Il serait 
étrange, dans ces conditions, qu'il eût donné une suite à un 
livre condamné par la Sorbonne et considéré, à cette date, 
comme impie 2. 

1. M. Cons écrit, lac. cit., p. 525 : Fontenay-le-Comte; mais l'abbé 
Ardillon qu'il mentionne résidait à Fontaine-le-Comte. Cf. R. É. 
R., 1907, p. 52, Sur quelques amis de Rabelais, par Abcl Lefranc. 

2. Cf. notre article sur Pantagruel lu au Louvre devant le roi 



282 CHRONIQUES. 



Il mourut en i56i, avant la publication de Vlsle sonanle. 
Comment a-t-il pu rédiger la suite du livre V et en préparer 
une édition, qui ne devait paraître que trois ans après? 

Pour parler net, l'hypothèse de M. Gons nous paraît donc 
inadmissible, à n'examiner que les seuls arguments produits 
dans l'article de la Revue bleue. Il nous annonce une étude 
plus détaillée de la question. Nous doutons qu'il arrive à des 
résultats plus solides. Mais nous serions bien étonné si de 
cette enquête sur Jean Quentin il n'y avait pas finalement 
quelque profit à tirer pour la connaissance de Rabelais. 

J. P. 

Une imitation de l'Inscription de Thélè:me par Eustorg 
DE Beaulieu. — Nous avons déjà vu dans un des numéros des 
Études rabelaisiennes {191 1, p. 172) que le poète Eustorg de 
Beaulieu connaissait sans doute les ouvrages de l-rançois 
Rabelais. Nous trouvons dans son volume de poésies, les 
Divers Rapport^, une ballade qui doit son inspiration à la 
célèbre « Inscription mise sur la grande porte de Theleme » 
{Gargantua, ch. liv). 

Ballade mise en ung Tableau par l'aucletir à la porte de la maison 
d'une Chappelle qu'il a en la ville de Tulle, au bas Pays de Lymo- 
sin, intitulée « la Paoureté ». 

Salut à vous tous, pervers et iniques, 
Chaulx et lubricques, tant ecclésiastiques 
Que mecanicques, et nobles, et vilains, 
loueurs, trompeurs, et remplis de trafficques, 
De ces cronicques notez bien les rubriques 
Très autenticques, et iurez tous les sainctz 
Qu'ung iour (mal sains) m'apporterez les grains, 
Prins par voz mains es champ d'iniquité, 
lusques à Thuys de ceste paoureté. 

Charles IX en i563, dans la R. É. R., t. IX, p. 442. Nos lecteurs 
trouveront quelques extraits du discours prononcé par Quentin aux 
Etats d'Orléans dans un article que M. Lange a consacré à Quelques 
sources probables des discours de Ronsard dans la Revue d'histoire 
littéraire, igiS, p. 807 et suiv. Des phrases comme celle-là sont d'un 
fanatique : « Bats-les [les hérétiques], frappe-les jusqu'à internecion 
(qui est la mort). » 



CHRONIQUES. 



283 



Braues, hragardz, couuers de mirlifiques, 
Sotz fantastiques suyvans voyes obliques, 
Folz lunatiques, et tous foybles des reins, 
Apres voz faictz et gestes impudiques, 
Vaines praticques, et moyens falciticques, 
Dyabolicques, et trop plus que inhumains, 
Venez au moins veoir là où ie remains, 
Et de voz gaings portez la cothité 
lusques à l'huys de caste paoureté. 

Charmeurs, et vous docteurs es ars magicqucs, 
Gens maleficques, croçheteurs de boutiques, 
Et tous ethicques d'amours prins et attains, 
Et vous (aussi) grosses putains publicques, 
Corps veneriques farsis d'ordes relicques, 
Fainctz cœurs duplicques, deceuant tous humains. 
Plusieurs demains ie atendz que de voz trains 
Et plaisirs vains, mon droict soit apporté 
lusques à l'huys de ceste paoureté. 

Prince prodigue, aulcuns folz trop haultains 
Prez et loingtains, sont tous seurs et certains, 
D'estre contrainctz venir par équité 
lusques à l'huys de ceste paoureté. 

{Divers Rapport^, édition i537, fol. 58.) 

Helen J. Harwitt, 
New-York. 

Rabelais réputé poète par quelques écrivains de son 
TEMPS. — Nous avons dit dans un article de la R. É. R., t. X, 
p. 291-293, que Rabelais est cité par quelques écrivains du 
xvie siècle parmi les poètes contemporains de Marot. Aux 
textes que nous avons allégués, il faut joindre le suivant, que 
nous signale notre confrère M. Hugues Vaganay. 11 est de 
Robert le Rocquez de Garentan en Normandie; dans son 
Miroir d'éternité, publié à Caen en 1589, mais composé vers 
i56o, Rabelais y figure parmi les poètes du « sixiesme aege 
du monde » (fol. ii3 v) : 

Les Poètes Lors fleurissoit Heroët en la France, 

regnans au Lequel a faict entière recouurance 

temps de Frâ De vray amour, en sa parfaite amie, 

çois de Va- Œuure excellent en haute poésie, 



284 



CHRONIQUES. 



loys. Hcroët, Et qui d'amour a touche le vray poinct, 
Merlin, Ma- Qui ame, et cœur diuinement espoinct. 
rot, Chappuy, Homme lequel pour son sçauoir notoire 
Sceue, deux A mérité sur tout autre la gloire. 
duBeslay,Ra- Aussi estoyent Merlin de sainct Gelais, 
bêlais Mede- Marot, Chappuy, Sceue, aussi Rabelais, 
cin, Charles Deux du Beslay, auec Charles Fontaines 
Fontaines. Plusieurs aussi de sciences hautaines, 

Comme le Maire, en lettres vray touchet, 
Et en Poictiers le docte Jean Bouchet : 
Lequel a peinct de sa plume .dorée 
Le vray discours de l'ame incorporée. 

J. 



Le gérant : Jacques Boulenger. 



Nogent-le-Rotrou, impr. Daupeley-Gouverneur. 



RABELAIS 

ET LES PEUPLES CONQUIS 



Il y a, dans le premier chapitre du Tiers Livre, une 
déclaration formulée par Rabelais avec le désir évident 
d'affirmer ses sentiments d'humanité à l'égard des peuples 
conquis, qui m'avait toujours attiré et quelque peu 
intrigué, en ma qualité de membre impénitent du Comité 
de protection et de défense des indigènes, fondé par le 
regretté Paul Viollet. Je me demandais toujours quel pou- 
vait être le motif de cette profession de foi, développée 
avec complaisance, à propos de la conquête de la Dipso- 
die, et appuyée sur une série de curieux exemples. Voici 
le texte principal (en réalité tout le chapitre s'applique à 
cette question) : 

Noterez doncques icy, Beuveurs, que la maniera d'entrete- 
nir et retenir pays nouvellement conquestez, n'est (comme a 
esté l'opinion erronée de certains espritz tyrannicques à leur 
dam et deshonneur) les peuples pillant, forçant, angariant, 
ruinant, mal vexant et régissant avecques verges de fer; brief 
les peuples mangeant et dévorant en la façon que Homère 
appelle le roy inique Demovore, c'est à dire mangeur de 
peuple. Je ne vous allegueray à ce propous les histoires 
antiques, seulement vous revocqueray en recordation de ce 
qu'en ont veu vos pères, et vous mesmes, si trop jeunes n'es- 
tez. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, berser, 
esjouir. Comme arbre nouvellement plantée, les fault appuyer, 
asceurer, défendre de toutes vimeres, injures et calamitez. 
Comme personne saulvé de longue et forte maladie et venent 
à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer. De 
sorte qu'ilz conçoipvent en soy ceste opinion, n'estre au monde 
Roy ne Prince, que moins voulsissent ennemy, plus optassent 
amy. » (Suivent les exemples, qui vont jusqu'à la fin du cha- 
pitre.) 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 20 



286 RABELAIS ET LES PEUPLES CONQUIS. 

Aucune idée, on le sait, n'est exprimée, dans les œuvres 
de Rabelais, au hasard ni sans cause. La démonstration 
des liens innombrables qui rattachent celles-ci à la vie, à 
la réalité ambiantes, n'est plus à faire. Ici encore, l'élé- 
ment vécu, si j'ose dire, peut pareillement se retrouver. 
La biographie du grand Tourangeau, une fois de plus, 
nous le fournira. C'est le résultat de l'expérience acquise 
par lui en pays « nouvellement conquesté » qu'il nous 
apporte ici. Il s'agit du Piémont et du séjour que Rabe- 
lais y fît, aux côtés de son illustre protecteur et ami Guil- 
laume du Bellay, de iSSj à 1542, c'est-à-dire pendant 
la période de sa vie qui précède immédiatement la prépa- 
ration et la publication du Tiers Livre. Pour comprendre 
à quel point notre écrivain dut s'intéresser à cette question 
de la politique humaine et bienveillante à l'égard des 
peuples conquis, il n'y a qu'à lire les chapitres 11 et m du 
livre IV du solide et judicieux Guillaume du Bellay'^ de 
notre confrère Bourrilly. Toute l'explication de la sollici- 
tude de Rabelais, exprimée d'une manière si touchante, au 
seuil de son troisième livre, se trouvera là, lumineuse et 
complète. 

Quand le seigneur de Langey vint en Piémont, amenant 
avec lui comme son médecin et secrétaire l'auteur du Pan- 
tagruelj « il s'agissait de rattacher solidement au royaume 
une province à peine conquise, ruinée par la guerre, 
encore foulée par les soldats. Comment? par la force? en 
faisant peser sur toute la population la terreur des bandes 
qu'on menace de lâcher pour ne pas avouer qu'on est 
incapable de les tenir? C'est le système... que les Français 
avaient appliqué jusque-là... Langey en use d'autre sorte : 
il a recours à la douceur et à la justice, qui passent pour 
de la générosité. Il contient les soldats et, autant qu'il le 
peut, les astreint à une stricte discipline que l'on admirera 
fort dans la suite, sans pouvoir malheureusement la faire 
revivre. Loin d'accabler les habitants, il leur vient en 
aide, leur fournit à meilleur compte de quoi se nourrir et 
reconstituer leurs forces. Il les protège à la fois contre la 

I. Paris, 1905, in-8°. 



RABELAIS ET LES PEUPLES CONQUIS. 287 



rapacité des troupes ei contre les exactions des gens de 
finances en quête de rapine. S'il compte sur les moyens de 
défense,... il est convaincu qu'il est une autre force qui le 
mettra mieux à l'abri de leurs coups et rendra leurs 
efforts inutiles : c'est l'attachement des populations, leur 
sympathie pour une domination qui n'a pas cru s'affaiblir 
en consentant à se manifester généreuse et aimable' ». 

Telle fut la caractéristique de l'administration du pays 
« conquesté » à laquelle prit part Maître François et dont 
il put apprécier les effets si bienfaisants. Si l'on veut bien 
entrer maintenant dans le détail des choses, on verra jus- 
qu'à quel point les nobles accents du début du Tiers 
Livre reproduisaient fidèlement les conceptions chères., 
après une mûre expérience, à Guillaume du Bellay et à son 
fidèle conseiller, François Rabelais. Celles-ci ne furent, 
du reste, réalisées que pendant le gouvernement exercé 
par le généreux capitaine à Turin et dans sa banlieue, la 
politique contraire ayant prévalu avant comme après. Ce 
sont les instructions expédiées par le roi à Langey, à la 
fin de 1537, lesquelles avaient été en réalité préparées par 
lui, qui nous permettent d'apprécier la rare humanité de 
cette politique nouvelle. 

« Sa principale préoccupation devait être de faire vivre 
en bon ordre, justice et police les troupes laissées pour 
défendre la place et de les empêcher de molester les habi- 
tants : dans ce but, les obligations des unes et des autres 
étaient strictement définies. Langey évitera autant que 
possible de loger des soldats au cœur de la ville pour faci- 
liter les traflficz et marchandises des habitants; les gens de 
pied seront établis aux prochains quartiers à l'entour des 
murailles et les gens de cheval un peu plus loin. De minu- 
tieuses prescriptions étaient indiquées pour la répartition 
des soldats, la distribution des logements, les fournitures 
en logis et en meubles qu'on pourrait exiger. « Et seront 
« lesdicts meubles qui se fourniront auxdicts gens de 
« guerre consignez aux chefz de chambre ou capz d'es- 
« couade qui en respondront aux capitaines, et les capi- 

I. Bourrilly, op. cit., p. 406-407 : Conclusion. 



288 RABELAIS ET LES PEUPLES CONQUIS. 

« taines à ceux qui les auront et ne pourront les hostes 
« estre contrainctz, s'ilz ne veulent, de fournir aucune chose 
« aux gens de guerre sinon les logvs et meubles... et si à 
« plus on les veult contraindre, auront recours aux cappi- 
« taines et puis au gouverneur, en deffaut que le capitaine 
« ne leur en fist raison. » De même il était formellement 
interdit aux soldats de prendre n'importe quoi, foin, four- 
rage, bois, sans payer, et ce, sur peine d'être punis par 
rigueur de justice et même sur peine de vie. En retour, les 
serviteurs, manans et habitants des villes, villages, châ- 
teaux et places, situés autour de Turin dans un rayon de 
8 milles, devraient amener à Turin les fourrages et les 
foins, les blés, vins et autres vivres nécessaires à la subsis- 
tance des troupes pour les y vendre à un prix raisonnable 
qui serait fixé après une entente préalable avec le gouver- 
neur. Pour les rendre plus dociles aux réquisitions de 
vivres, le Roi ordonnait de leur faire rembourser le prix 
de celles qu'ils avaient précédemment fournies. Il con- 
firmait en outre à la ville de Turin la jouissance de ses 
revenus, émoluments, privilèges, libertés et immunités. 
Enfin il laissait au gouverneur, sous le contrôle du lieute- 
nant général, l'initiative la plus large pour réaliser ce qui 
était l'objet essentiel de la politique française dans le nord 
de l'Italie : se concilier les sympathies des habitants, 
implanter solidement notre influence dans le Piémont, 
faire de cette province notre base d'opérations dans la 
péninsule, etc. ^ » 

Il nous a paru utile, dans ce temps d'épreuves pour les 
droits de l'humaine pitié, de faire revivre les beaux et 
clairvoyants enseignements de Rabelais, en fournissant la 
preuve, qui n'avait pas encore été présentée, de leurs rap- 
ports évidents avec la réalité du temps et avec l'expérience 
personnelle du père du pantagruélisme. 

Abel Lefranc. 

I. Bourrilly, op. cit., p. 258 et suiv. 



LA DOCUMENTATION SUR LE XVI' SIECLE 
CHEZ UN ROMANCIER DU XVII*. 



LES SOURCES HISTORIQUES 



DE 



LA PRINCESSE DE CLÈVES 

(2' article). 



LES EPISODES HISTORIQUES. 

Dans sa brièveté relative, La princesse de Clèves n'est 
pas autrement composée que les longs romans du 
xvne siècle : l'action principale s'y charge d'épisodes, qui 
sont comme autant d'actions secondaires, invariablement 
présentées sous la forme de narrations qu'un personnage 
fait à un autre. Ici les épisodes sont au nombre de quatre, 
insérés un peu lourdement par M'"« de la F"ayette dans ses 
deux premières parties^ : 

jo ^me de Chartres raconte à sa fille l'histoire de Diane 
de Poitiers, duchesse de Valentinois (p. 45-32). 

2" M. de Clèves raconte à sa femme l'histoire de M™e de 
Tournon, aimée de Sancerre et d'Estouteville (p. 73-87). 

1. Voir le premier article, Revue du Seis[ième siècle, t. II (1914), 
p. 92. — A propos de cet article, M. le professeur E. Ritter a bien 
voulu nous signaler une étude qu'il a publiée dans la Revue savni- 
sienne de 1908, sous ce titre : La Philothée de saint François de 
Sales et la maison de Clèves. Cette étude, qui sur deux ou trois 
points devance nos recherches, nous avait échappé. Nous sommes 
heureux d'y renvoyer le lecteur : il y trouvera par surcroît un pré- 
cieux tableau généalogique de la maison de Clèves. 

2. Pour les références et les citations, nous continuons de suivre 
l'édition Maxime Forment (Paris, Lemerre, 1909). 



2gO LES SOURCES HISTORIQUES 

3° La reine dauphine Marie Stuart raconte aux dames de 
la cour l'histoire d'Anne de Boulen, femme de Henry VIII 
(p. 104-108). 

40 Le vidame de Chartres raconte à Nemours l'histoire 
de sa triple passion pour la reine Catherine, pour M'n'= de 
Themines et pour M>"^ de Martigues (p. 130-140). 

De ces quatre épisodes, le second, — histoire d'une 
jeune veuve très coquette, qui se laisse courtiser par deux 
amants à la fois et qui sait l'art subtil de donner à chacun 
les mêmes espérances, — est, autant qu'il nous semble, 
d'ordre purement romanesque. Du moins, en dehors des 
deux noms de Sancerre et d'Estouteville, empruntés à 
Brantôme, nous n'avons rien trouvé qui donne à ce récit 
une base historique. 

Le quatrième épisode, lui aussi romanesque en très 
grande partie, contient, nous l'avons déjà dit (premier 
article, p. i lo-i 1 1), des éléments pris à l'histoire. M™« de 
la Fayette doit à Le Laboureur, qui la mentionne expres- 
sément, cette liaison de la reine avec le vidame de Chartres, 
comme aussi l'inconstance extrême du vidame, « qui le 
rendit amoureux de toutes les dames de la Cour ». 

Quant aux deux autres épisodes, celui de Diane de Poi- 
tiers et celui d'Anne de Boulen, ils sont strictement histo- 
riques et veulent une étude à part. Nous avions pensé tout 
d'abord que la matière assez touffue de ces véritables hors- 
d'œuvre venait pour chacun d'une source unique. C'est en 
ce sens que nous avons cherché, tâchant de découvrir 
quelque ouvrage du temps qui parlât en détail de Diane de 
Poitiers ou d'Anne de Boulen'. Nous avons cherché lon- 



I. Pour préciser, touchant le dernier épisode, nous avions un 
instant admis, entre les sources reconnues par nous et le roman 
lui-même, la possibilité d'ttn intermédiaire d'où procédât tout l'épi- 
sode : par exemple, quelque biographie de reines ou de femmes 
illustres. Mais un simple raisonnement renverse, il nous semble, 
l'hypothèse. D'une part, en effet, un tel ouvrage ne saurait être ni 
anglais, puisque, pour rendre compte de La princesse de Clèves, il 
devrait mêler aux sources anglaises des sources françaises très par- 
ticulières; ni français, puisque la traduction tardive de Sanderus 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 2g I 

guement; mais nos recherches ont été vaines, et jusqu'à ce 
qu'une trouvaille d'un plus heureux que nous vienne 
ruiner nos conclusions, il nous faut bien admettre que 
M™e de la Fayette a composé ses épisodes comme le reste 
de son roman, empruntant de divers côtés des éléments 
qu'elle a fondus de façon plus ou moins habile. 

I. 

L'ÉPISODE DE Diane de Poitiers. 

Valincour a déjà noté^ le caractère artificiel de cette 
longue digression où, sous couleur d'instruire sa fille des 
vraies mœurs de la cour, que dissimulent les apparences, 
M^^e de Chartres mêle à l'histoire de la célèbre favorite un 
résume des intrigues du règne de François I«^ Pour avoir 
tout entière la série des emprunts et saisir leur agence- 
ment, il faut suivre ici pas à pas la narration du roman- 
cier, en marquer nettement les diverses parties. 

1° Un premier développement (p. 45-46) retrace la nais- 
sance illustre de Diane et la façon dont, jeune encore et 
déjà belle, elle sauva la vie à Saint- Vallier, son père, com- 
promis dans l'affaire du connétable de Bourbon : 

Pour revenir à Madame de Valentinois, vous sçavez qu'elle 
s'appelle Diane de Poitiers; sa maison est très illustre, elle 
vient des anciens Ducs d'Aquitaine, son ayeule estoit fille 
naturelle de Louis XL et enfin il n'y a rien que de grand dans 
sa naissance. Saint Valier son père, se trouva embarrassé dans 
l'affaire du Connestable de Bourbon, dont vous avez oùy par- 
ler : Il fut condamné à avoir la teste tranchée, et conduit sur 
l'échafaut. Sa fille dont la beauté estoit admirable, et qui avoit 

par Maucroix (1676), — dont il sera question plus loin, — ne lui eût 
guère laissé le temps de se produire avant le roman (1678). Et 
d'autre part, ce travail de marqueterie ne nous surprendrait-il pas 
plus, venant d'un étranger, que de M"" de la Fayette, dont c'est 
l'ordinaire méthode .' 
I. Lettres sur le sujet de la princesse de Clèves, 1678, p. 18 et suiv. 



292 LES SOURCES HISTORIQUES 

déjà plû au feu Roy, fit si bien (je ne sçay par quels moyens) 
qu'elle obtint la vie de son père. On luy porta sa grâce comme 
il n'attendoit que le coup de la mort, mais la peur l'avoit tel- 
lement saisi, qu'il n'avoit plus de connoissance, et il mourut 
peu de jours après. Sa fille parut à la Cour comme la maî- 
tresse du Roy. 

Tout le début vient, croyons-nous, de quelque traite 
généalogique. Encore qu'il ne dise rien du rattachement 
de la maison de Poitiers aux anciens ducs d'Aquitaine, il 
se pourrait que le P. Anselme, dont M""" de la Fayette a 
si souvent mis à profit les ouvrages ^ eût part à ce début. 
Son Palais de la Gloire (Paris, 1664, in-40), qui fait suite 
au Palais de l'Honneur, contient (p. 553 et suiv.) une 
généalogie de la maison de Poitiers-Valentinois, où l'on 
relève ce passage (p. 554) : 

Aymar de Poitiers, Seigneur de Sainct Vallier, Seneschal et 
Lieutenant de Roy en Provence, prit alliance avec Marie de 
France, fille naturelle du Roy Louis XL De ce mariage 
vindrent Jeanne de Poitiers, femme de Jean de Levis, Seigneur 
de Mirepoix, et Jean de Poitiers, Comte de Valentinois et de 
Sainct Vallier. 

Ce qui fortifie notre conjecture, c'est que le reste du 
développement sur la condamnation et la grâce de Saint- 
Vallier, si vite suivies de sa mort, présente un rapport sin- 
gulier avec le texte du P. Anselme (p. 554-555) : 

... Ayant favorisé la retraite du Gonnestable de Bourbon, il 
fut arresté prisonnier par l'ordre du Roy, et condamné à avoir 
la teste tranchée, mais les attraits de la beauté de Diane sa fille 
furent si puissans, que toute la Cour intercéda pour luy; si 
bien qu'en sa faveur le Roy François I. envoya la grâce sur 
l'eschaffaut. Ce Seigneur avoit veu la mort de si prés, et avec 
tant de frayeur, qu'estant ramené en sa maison, la fièvre con- 
tinue le saisit si violemment, qu'il en mourut^. 

I. Cf. premier article, p. i25 et suiv. 
. 2. Cf. aussi l'Histoire de Matthieu, t. I, p. 34, et l'Histoire de 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 298 

Toutefois, ce texte du P. Anselme ne suffit pas à rendre 
compte de la rédaction de M"^ de la Fayette. Lorsqu'il 
écrit : « Les attraits de la beauté de Diane sa fille furent 
si puissans, que toute la Cour intercéda pour luy », il ne 
fait guère que reproduire l'assertion de Mézeray [Histoire, 
t. II, p. 602) : « Les attraits de sa beauté avoient esté si 
puissans dés l'an 1524. que toute la Cour avoit intercédé 
pour son père. » Mais la phrase du romancier contient 
quelque chose de plus : « Sa fille dont la beauté estoit 
admirable, et qui avoit déjà plû au feu Roy, fit si bien [je 
ne sçay par quels -moyens) qu'elle obtint la vie de son 
père. » Cette phrase, et surtout l'incise je ne sçay par 
quels moyens, a comme un air de mystère, et la pensée, 
peut-être à dessein, reste énigmatique. C'est qu'en 1666 a 
paru, dans les Dames galantes de Brantôme, la scabreuse 
anecdote, — dont nous renonçons à citer les termes', — 
d'après laquelle Diane de Poitiers aurait payé de son 
honneur la grâce de son père. Mézeray, dont VAbrégé 
chronologique est postérieur de deux années (1668), s'est 
emparé de l'anecdote, et, rectifiant le texte de son Histoire 
(1646), il a précisément écrit : « On fit le procès à Sainct 
Vallier, il fut condamné à perdre la teste : mais comme il 
estoit en Grève sur l'eschaffaut, au lieu du coup mortel il 
receut sa grâce. On disait que le Roy la luy avoit envoyée 
après avoir pris de Diane sa fille, aagée pour lors de 
quelque 14. ans, ce qu'elle avoit de plus pretieux. » 
[Abrégé, t. II, p. 861). Ainsi, M'"^ de la Fayette est en pré- 
sence de deux versions, dont l'une explique la grâce de 
Saint-Vallier par l'intercession de la cour, sensible aux 
charmes de la jeune fille et tout émue de compassion pour 
son malheur, et dont l'autre l'explique, d'une façon moins 
glorieuse, mais peut-être plus vraisemblable, par le sacri- 
fice personnel de Diane. Laquelle choisir? L'auteur ne 

Mézeray, t. II, p. 602. Mais c'est du P. Anselme que M""" de la 
Fayette se rapproche le plus. 

I. Édition de Leyde, t. I, p. io5. — Dans les éditions modernes, 
cf. Lalanne, t. IX, p. 103-104; Mérimée, t. XI, p. 120. 



294 ^^^ SOURCES HISTORIQUES 

choisit pas et laisse la chose dans l'incertitude : je ne sçay 
par quels moyens. Est-il exagéré de dire, cependant, qu'il 
semble incliner en secret vers la seconde hypothèse? 
Regardez le contexte, en ert'et. M"*^ de la Fayette avance, 
— ce qui n'est mentionné par aucun historien, — c^u'avant 
d'obtenir la grâce de son père, Diane « avoit déjà plû 
au Roy ». Elle ajoute ({Wapi-ès la grâce, elle « parut à 
la Cour comme la maîtresse du Roy ». N'est-ce pas 
admettre comme intermédiaire que cette grâce fut le prin- 
cipe ou la rançon de la faveur? Et par conséquent, 
n'est-ce pas admettre implicitement l'anecdote de Bran- 
tôme, accueillie déjà par Mézeray? 

Nous n'insisterons pas sur ce point très spécial. De 
savantes recherches, fondées sur des dates précises, ont pu 
depuis faire justice des allégations de Brantôme ^ Au 
milieu du xvii= siècle, ce travail critique était impossible, 
et l'on aurait mauvaise grâce à blâmer M"^= de la Fayette 
d'avoir accepté trop facilement une donnée que Victor 
Hugo n'a pas craint d'accepter à son tour dans son drame 
le Roi s'amuse. Admirons plutôt la délicatesse de son 
expression, cet art de nuancer la pensée, d'insinuer avec 
bienséance ce qu'on ne peut et veut pas dire, et, sous la 
réserve des mots, de voiler décemment la crudité des 
choses. 

2° Dans un second développement (p. 46-47), M°i« de la 
Fayette nous montre la passion de François l" pour 
Diane de Poitiers brusquement interrompue par l'expé- 
dition d'Italie et la captivité du prince à Madrid. A son 
retour d'Espagne, il remarque à^Bayonne, dans l'entourage 
de sa mère, une fille d'honneur dont il s'éprend, M"e de 
Pisseleu. C'est le point de départ d'une ardente rivalité, 
faite de mutuelle jalousie, entre l'ancienne maîtresse du 
roi et la nouvelle, entre la duchesse de Valentinois et la 
jeune duchesse d'Étampes. 

I. Cf. G. Guiffrey, Lettres inédites de Dianne de Poytiers, Paris, 
1866, p. IX et suiv. 



DE LA PRINCESSE DE CLÈVES. 2gb 

Il nous paraît superflu de citer tout le passage. Mais il 
faut du moins détacher tout ce qui trahit un emprunt 
direct. 

D'abord, la phrase qui relate la circonstance et l'origine 
de la nouvelle passion du roi : « Lors qu'il revint d'Es- 
pagne, et que Madame la Régente alla au devant de lui à 
Rayonne, elle mena toutes ses filles, parmy lesquelles 
estoit Mademoiselle de Pisseleu, qui a esté depuis la Du- 
chesse d'Estampes. Le Roy en devint amoureux. » Cette 
phrase nous semble une combinaison de Brantôme et de 
Mézeray, dont il convient de présenter parallèlement les 
deux textes : 

Hommes illustres françois, Abrégé chronologique, 

t. II, p. 6. t. II, p. 874. 

Pour sa principale Mais- Au sortir de sa prison qui 

tresse, il prit, après qu'il fut fut de treize mois, il tomba 

venu de prison, Mademoiselle dans la captivité d'une belle 

d'Helly, que Madame la Re- Dame, Anne de Pisse-leu, que 

gente avoit prise fille, et le sa mère luy amena exprés 

Roy ne l'avoit point encore pour le divertir de ses longs 

veuë qu'à l'entreveuë de ma- ennuys. Il l'honora depuis du 

dite Dame sa mère, il la trouva titre de Duchesse d'Estampes, 
très-belle et à son gré : de- 
puis il la fit Duchesse d'Es- 
tampes. 

M'"^ de la Fayette, qui enregistre volontiers les détails 
caractéristiques, a recueilli soigneusement un mot de la 
duchesse d'Étampes, très fière de sa grande jeunesse : « Je 
lui ay ouï dire plusieurs fois, qu'elle estoit née le jour que 
Diane de Poitiers avoit esté mariée. » D'où provient-il? 
D'une manchette de Pierre Matthieu, dans son Histoire de 
France (t. I, p. 34, en marge, à gauche) : « La Duchesse 
d'Estampes disoit souvent, Je ne sçay quel est mon aage, 
mais on me dit que je vins au monde le jour que Diane de 
Poitiers fut mariée'. » 

I. Cf. dans notre premier article, p. ii3, la reproduction presque 



296 LES SOURCES HISTORIQUES 

Ce mot dédaigneux et cruel, où se peint tout l'orgueil 
d'une rivale triomphante. M'"^ de la Fayette en conteste le 
bien-fondé : « La haine le lui faisoit dire, et non pas la 
vérité : car je suis bien trompée, si la Duchesse de Valen- 
tinois n'épousa Monsieur de Brezé. grand Seneschal de 
Normandie, dans le mesme temps que le Roy devint 
amoureux de Madame d'Estampes. » Nous ignorons 
d'après quel témoignage elle établit ce synchronisme, 
mais il est contraire à l'histoire. L'entrevue de Bayonne 
est de mars i526, tandis que le mariage de Diane de Poi- 
tiers avec Louis de Brezé remonte au 29 mars i5i3. Nous 
avons déjà noté plusieurs fois chez notre auteur des 
manques analogues à l'exacte chronologie. 

L'assertion que François l" continua d'aimer Diane de 
Poitiers en même temps que sa jeune favorite a pour 
garant Le Laboureur, lequel avance {Additions aux 
Mémoires de Castelnau^ éd. de 1659, t. I, p. 276) que « le 
Roy partageoit ses affections entr'elle et la Duchesse d'Es- 
tampes ». 

Pour finir, une réflexion sur l'humeur inconstante du 
monarque : « Ce Prince n'avoit pas une fidélité exacte 
pour ses maîtresses; il y en avoit toujours une qui avoit le 
titre et les honneurs, mais les Dames que l'on appelloit de 
la petite bande, le partageoient tour à tour. « Cette fois, 
c'est Brantôme qui fournit la matière : « Il ne s'y arresta 
pas tant, — écrit-il de François I^^ à propos d'Anne de 
Pisseleu [loc. cit.^ t. II, p. 6), — qu'il n'en aymast d'autres. « 
Et dans un passage des Dames illustres (p. 46), il com- 
plète ainsi son information : « Le Roy François avoit 
choisi et fait une troupe qui s'appelloit la petite bande des 
Dames de sa Cour, des plus belles, gentilles, et plus de 
ses favorisées ^ « Celte petite bande^ encore un curieux 
détail que M™= de la Fayette s'est bien gardée de négliger! 

textuelle par M"' de la Fayette d'une autre manchette de Pierre 
Matthieu (précisément au même endroit, p. 34, à droite). 

I. Ce passage est cité par Le Laboureur (t. I, p. 298) avec cette 
variante : « et plus de ses favorites ». 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 297 

3° C'est à Brantôme également, — renforcé par Le 
Laboureur. — qu'elle emprunte à peu près tout son déve- 
loppement sur les fils de François h^ (p. 47-48). 

L'aîné meurt à Tournon, peut-être empoisonné (i536), 
et cette perte cause au roi « une sensible affliction ». Bran- 
tôme, qui s'étend tout au long sur le fait {Hommes illustres 
françois, t. I, p. 334 ^^ suiv.), avait marqué cette douleur : 
« Le Roy son père porta cette mort si impatiemment, que 
de long-temps il ne s'en pût remettre. » 

A la longue, sa tendresse se reporte sur son troisième 
fils, le duc d'Orléans : « C'estoit un Prince bien fait, beau, 
plein de feu et d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui 
avoit besoin d'estre modéré; mais qui eust fait aussi un 
Prince d'une grande élévation, si l'âge eust meuri son 
esprit. » Pas un trait de cette peinture qui n'ait sa source 
dans Brantôme [loc. cit., p. 340 et suiv.) : « Monsieur 
d'Orléans estoit le plus beau de tous, encore que la petite 
vérole luy eust gasté un œil, mais il n'y paroissoit point... 
Il estoit prompt, bouillant, et aimant à faire tousjours 
quelque petit mal... C'eust esté pourtant un jour un brave 
et grand Prince et bon Capitaine, après qu'il eust eu jette 
sa gourme et ses fougues, comme l'on dit des jeunes pou- 
lins. » 

Quant au dauphin (le futur Henri II), son père, nous dit 
M'ns de la Fayette, l'avait en moindre affection. « Il ne lui 
trouvoit pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il 
s'en plaignit un jour à Madame de Valentinois, et elle lui 
dit qu'elle vouloit le faire devenir amoureux d'elle, pour 
le rendre plus vif et plus agréable. » Anecdote curieuse, 
tout à fait significative, qu'a seul fournie Le Laboureur 
(t. I, p. 276) : « On dit que le Roy François son père, qui 
le premier avoit aimé cette Dame [Diane de Poitiers], luy 
ayant un jour témoigné quelque déplaisir après la mort 
du Dauphin François son fils, du peu de vivacité qu'il 
voyoit en ce Prince Henry, elle luy dit qu'il le falloit 
rendre Amoureux, et qu'elle en vouloit faire son Gallant. » 

Que M™« de la Fayette ait insisté sur l'origine et la 



298 LES SOURCES HISTORIQUES 

durée de cette liaison du dauphin avec Diane de Poitiers, 
rien n'est moins surprenant : c'est par là que l'épisode se 
rattache à l'action, puisqu'il s'agit pour M™« de Chartres 
d'expliquer à sa fille comment il se fait « qu'une femme 
puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans ». Des 
raisons psychologiques suffisent à justifier la violente oppo- 
sition que le romancier imagine, à ce propos, entre le 
père et le fils, le père voyant « avec une colère et un cha- 
grin dont il donnoit tous les jours des marques » les pro- 
grès d'une passion où le fils, bravant tout, s'attache obsti- 
nément. Ici, sans aucun doute, nous sommes loin de 
l'histoire, et M'"= de la Fayette a de parti pris négligé la 
véridique indication de Pierre Matthieu (p. 34, en marge, 
à gauche) : « Le Roy François se mocquoit de ce que son 
Fils aymoit la vieille ^ » 

4° Un paragraphe de transition (p. 48) rappelle l'hosti- 
lité qui animait l'un contre l'autre le dauphin et le duc 
d'Orléans. C'était « entr'eux une sorte d'émulation, qui 
alloit jusqu'à la haine. Celte émulation avoit commencé 
dés leur enfance, et s'estoit toujours conservée. » Malgré 
la différence des termes, ce fait précis vient de Brantôme. 
Après avoir conté dans quelle circonstance le dauphin 
« conceut une sourde jalousie, voire inimitié contre son 
frère », il conclut [loc. cit., p. 347) : « Si ne peurent-ils 
pourtant jamais bien compatir ensemble. » 

A cette inimitié, M™^ de la Fayette rattache une anecdote : 

Lors que l'Empereur passa en France, il donna une préfé- 
rence entière au Duc d'Orléans sur Monsieur le Dauphin, qui 
le ressentit si vivement, que comme cet Empereur estoit à 
Chantilly, il voulut obliger Monsieur le Connestable à l'arres- 
ter, sans attendre le commandement du Rov. Monsieur le 
Connestable ne le voulut pas; le Roy le blasma dans la suite, 
de n'avoir pas suivi le conseil de son fils; et lors qu'il l'éloigna 
de la Cour, cette raison y eut beaucoup de part. 

I. Cette phrase précède immédiatement celle que nous citons plus 
haut (p. 295) comme utilisée par le romancier : « La Duchesse d'Es- 
tampes disoit souvent... etc. » 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 299 

Tout ce passage montre une fois de plus avec quel art 
l'auteur de La princesse de Clèves utilise ses documents, 
quel talent de condensation dénote sa manière d'écrire. 
Les premiers mots de l'anecdote, touchant la préférence 
donnée par l'empereur au duc d'Orléans sur son frère, 
sont un emprunt fait aux Additions de Le Laboureur (t. I, 
p. 277), qui rapporte d'après Brantôme qu'une des raisons 
de la haine de Henri II contre Charles-Quint, ce fut « qu'il 
monstroit plus grande affection et amitié à feu Monsieur 
d'Orléans, quand il passa en France^ et le recherchoit plus 
que luy ». Quant à l'alfaire de Chantilly, la source où 
l'auteur l'a puisée est V Histoire de P. Matthieu. Très ama- 
teur de documents originaux et d'informations person- 
nelles, le vieil historiographe a cru devoir consigner tout 
au long (p. 32) le « discours » que lui tint M. d'Anville sur 
les causes secrètes de la disgrâce de son père le conné- 
table. La citation d'une partie de ce « discours » permettra 
d'apprécier par un nouvel exemple ce qu'est, chez notre 
romancier, l'art savant de la réduction : 

L'Empereur Charles passant en France pour aller en Flandres 
demeura quelque temps à Chantilly où il prenoit plaisir pour 
la chasse. Le Roy Henry II. qui estoit lors Dauphin, y vint un 
jour, et dit à M. le Connestable qu'il luy venoit confier un 
dessein afin qu'il l'assistast de son jugement et de sa resolu- 
tion pour l'exécuter. M. le Connestable luy respond, Qu'il 
n'avoit qu'à luy commander. Il luy dit qu'il estoit résolu de se 
saisir de l'Empereur pour avoir raison des torts qu'il avoit fait 
au Roy son Père... M. le Connestable luy respond. Monsieur 
ceste Maison est vostre, vous y poiiva^ tout ce qu'il vous plaira, 
mais je vous diray, les bœufs se prennent par les cornes et les 
hommes par la parole. On ne peut demander raison aux Roys 
par la force ny par la Justice comme aux personnes communes, 
on ne les prend que par eux-mesmes et leur parole, le Roy 
vostre Père a donné sa foy à l'Empereur, je dis Monsieur que 
vous estes obligé de la tenir, que vous ne la pouve^ rompre, et 
que vous l'offensere:^ grandement, ruinant l'honneur qu'il tire 
et que toute la Chrestienté luy donne pour le bon traitement 
qu'il fait à son ennemy. Cela l'arresta tout court. Ceux qui 



300 LES SOURCES HISTORIQUES 

vouloient mal à M. le Connestable voyans que le Roy estoit 
fort en colère de ce que l'Empereur ne tenoit ce qu'il luy avoit 
promis, n'oublièrent pas de luy dire qu'il n'avoit tenu qu'à luy 
que le Roy ne fust content, et qu'il avoit destourné Monsieur 
le Dauphin de la resolution qu'il avoit prise par le seul mou- 
vement de son courage de l'arrester. Le Roy luy commanda de 
se retirer à Chantilly... 

5° A partir de ce moment, le travail d'adaptation de 
M'^'^ de la Fayette tend à se simplifier. Tout le développe- 
ment qui suit (p. 48-50 : intrigues des deux rivales, la 
duchesse d'Étampes s'appuyant sur le duc d'Orléans pour 
faire échec à Diane, que soutient le dauphin; menées de 
l'empereur, qui cherche, en travaillant à son élévation, à 
dresser le duc contre son frère; succès du dauphin en 
Champagne et trahison de la duchesse d'Étampes, qui 
livre à l'ennemi deux villes françaises) est tiré d'une source 
unique : à savoir, V Histoire de France de Mézeray (t. II, 
1646), que M^^ de la Fayette suit en général pas à pas, 
tantôt renversant l'ordre des idées, tantôt se bornant à 
l'emprunt des faits sans y joindre l'emprunt des termes. 
C'est ce que peuvent établir quelques rapprochements de 
textes : 

Histoire de France, Princesse de Clèves, 

t. II, p. 569-370. p. 48-50. 

Il y avoit lors deux brigues La division des deux frères 
à la Cour, celle de la Dame donna la pensée à la Duchesse 
d'Estampes maistresse du Roy, d'Estampes de s'appuyer de 
et celle de Diane de Poitiers Monsieur le Duc d'Orléans, 
maistresse du Dauphin. La pour la soutenir auprès du 
première de ces Dames, pi- Roy contre Madame de Va- 
quée d'une furieuse jalousie lentinois. Elle y réussit : ce 
contre la seconde, qui n'ayant Prince sans estre amoureux 
aucun avantage sur elle ny d'elle, n'entra guère moins 
en jeunesse ny en beauté, dans ses interests, que le 
avoit pourtant gagné l'amour Dauphin estoit dans ceux de 
du jeune Prince Henry heri- Madame de Valentinois. Cela 
tier de la Couronne, s'estoit fit deux cabales dans la Cour. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



3oi 



attachée aux interests du Duc 
d'Orléans, pour avoir un ap- 
puy en ce Prince, si le Roy 
luy venoit à manquer. 

Or entre les conditions de 
paix l'Empereur avoit proposé 
de donner ou sa fille, ou une 
de celles de son frère Ferdi- 
nand, au Duc d'Orléans, avec 
la Duché de Milan, ou les 
Pays -bas en dot... Le Dau- 
phin n'avoit point cette négo- 
ciation agréable. 



La Dame d'Estampes crai- 
gnant donc que ces desseins 
n'empeschassent la bonne for- 
tune du Duc d'Orléans, adver- 
tissoit l'Empereur de tout ce 
qui se traittoit au Conseil... 



L'Empereur qui avoit con- 
servé de l'amitié pour le Duc 
d'Orléans , avoit offert plu- 
sieurs fois de lui remettre le 
Duché de Milan. Dans les pro- 
positions qui se firent depuis 
pour la Paix, il faisoit espérer 
de lui donner les dix -sept 
Provinces, et de lui faire 
épouser sa fille. Monsieur le 
Dauphin ne souhaitoit ni la 
paix, ni ce mariage. 

[L'armée de l'Empereur] 
eust péri entièrement, si la 
Duchesse d'Estampes crai- 
gnant que de trop grands avan- 
tages ne nous fissent refuser 
la paix et l'alliance de l'Em- 
pereur pour Monsieur le Duc 
d'Orléans, n'eust fait secrette- 
ment avertir les ennemis de 
surprendre Espernay et Ghas- 
teau - Thierry, qui estoient 
pleins de vivres. 



Il est très remarquable que, pour la fin de sa dernière 
phrase, M™« de la Fayette, comme elle l'a fait quelquefois 
à l'égard de Pierre Matthieu, a simplement utilisé les man. 
chettes du récit de Mézeray (p. Syo) : « La Dame d'Es- 
tampes l'advertit de tout. | Luy donne advis de prendre 
Espernay, | et Chasteau Thierry, où ils trouvent grande 
quantité de vivres. » 

6° Cet exposé sommaire d'histoire politique est sus- 
pendu par la mention d'un petit fait particulier (p. 5o) : 
« Peu après. Monsieur le Duc d'Orléans mourut à Far- 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLi: . II. 21 



302 LES SOURCES HISTORIQUES 

moutiers, d'une espèce de maladie contagieuse. » Détail 
précis, qui provient de Brantôme Hommes illustres fran- 
çois, t. I, p, 340) : « Il mourut de belle peste à l'Abbaye de 
Fermonstier prés d'Abbeville, voulant loger en un logis 
pestiféré. « 

M""= de la Fayette s'est bien gardée de laisser à Bran- 
tôme la galante anecdote qu'il raconte à propos de ce 
prince {loc. cit., p. 349-350) : 

J'ay connu une Dame de par le monde, qui depuis en nostre 
Cour a bien fait la marmiteuse et la prude, qui en estoit fort 
esprise d'amour, aussi disoit-on qu'il l'entretenoit comme s'il 
l'eust nourrie. Quand elle sceut sa mort elle sceut en mesme 
temps celle de son mary, qui luy ayda à celer et cacher telle- 
ment le regret qu'elle portoit de son Prince, que plusieurs, 
qui n'en sçavoient le serpent sous l'herbe, attribuoient du tout 
ce grand deuil pour le mary, mais il estoit plus voué au Prince 
qu'au mary, et ainsy d'une pierre fit deux coups, et se servit 
de l'un pour couvrir l'autre; ainsi la mort de son mary luy 
profita en cela, pour cacher son hypocrisie, car sans cela elle 
estoit descouverte, pour les hauts cris qu'elle fit, et le grand 
regret qu'elle démena pour la mort de ce Prince, qu'elle sceut 
seulement un jour avant celle de son mary. Voilà comme la 
moitié du monde se déguise et trompe l'autre. 

Comme toujours, Brantôme est prolixe et diffus ; mais 
le trait qu'il cite est curieux. Il vaut de figurer dans un 
roman de psychologie amoureuse, oià la galanterie tient 
une si grande place. M^^^ de la Fayette le retient donc, et 
de l'anecdote de son devancier voici ce qu'elle fait : 

Il aimoit une des plus belles femmes de la Cour, et en estoit 
aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vescu depuis 
avec tant de sagesse, et qu'elle a mesme caché avec tant de 
soin la passion qu'elle avoit pour ce Prince, qu'elle a mérité 
que l'on conserve sa réputation. Le hazard fit qu'elle receut la 
nouvelle de la mort de son mari, le mesme jour qu'elle apprit 
celle de Monsieur d'Orléans; de sorte qu'elle eut ce prétexte 
pour cacher sa véritable affliction, sans avoir la peine de se 
contraindre. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 3o3 

7° La dernière partie de l'épisode (p. 5o-52) remémore 
brièvement la fin du roi François I" et ses inutiles ins- 
tructions à son fils, la réaction qui suit son règne, la dis- 
grâce de la duchesse d'Étampes et le définitif triomphe de 
Diane de Poitiers, maîtresse absolue du roi Henri II, 
qu'elle domine « depuis douze ans » par l'habitude d'une 
passion qui ne va pourtant pas sans orages, l'amant royal 
ayant de sérieuses raisons d'être jaloux d'un de ses servi- 
teurs, le comte de Brissac. 

Pour cette partie de son épisode, M'"'^ de la Fayette a 
mis à profit sirmiltanément l'ouvrage de Pierre Matthieu 
et les travaux de Mézeray, V Histoire de France et V Abrégé 
chronologique. Tout se mêle ici de telle façon qu'il n'est 
pas toujours bien aisé d'indiquer nettement la source. Il y 
faudrait d'ailleurs de longues citations, que peut bien se 
permettre une édition critique, mais qui ne sont pas à leur 
place dans un article de revue. Un simple exemple suffira 
pour faire saisir au lecteur le procédé d'adaptation. 

M"»^ de la Fayette écrit (p. 5o) : 

II [François I^r] recommanda à Monsieur le Dauphin de se 
servir du Cardinal de Tournon et de l'Admirai d'Annebault, et 
ne parla point de Monsieur le Gonnestable, qui estoit pour 
lors relégué à Chantilly. Ce fut neantmoins la première chose 
que fit le Roy son fils de le rappeller, et de luy donner le 
gouvernement des affaires. 

Pour composer ce paragraphe, elle a, ce semble, utilisé 
conjointement ce que lui fournissaient Matthieu et Méze- 
ray, négligeant les divergences (sur la maison de Guise) 
pour fondre les détails communs dans une sorte de co7ita- 
mination : 

Histoire de Matthieu, Histoire de Mézeray, 

t. I, p. 29-31. t. II, p. 601-602. 

... Il [François I^"] loua la ... Son père [François I^'l 

valeur et la générosité des luy avoit sérieusement recom- 
Princes de la Maison de Guise, mandé qu'il se servist d'Anne- 



304 LES SOURCES HISTORIQUES 

la fidélité de l'Admirai d'An- haut... mais sur tout qu'il se 
nebaiit, la prudence du Car- donnast bien de garde, s'il 
dinal de Tournon. aimoit le bien de son Estât, 

de rappeller le Connestable 
de Montmorency; et, ce di- 
sent quelques uns, de trop 
aggrandir la maison de Guise. 
... Si tost que le Roy Fran- ... Il [Henri II] osta l'admi- 

çois eust rendu l'esprit, il nistration de toutes les affaires 
[Henri II] envoya Dandelot à à Annebaut et au Cardinal de 
Chantilly porter au Cormes- Tournon, pour la bailler à 
table la nouvelle de ceste mort Montmorency, 
et le commandement de reve- 
nir à la Cour. 

Pour la raison dite plus haut, — une attention particu- 
lière à recueillir tous les traits de galanterie, — M'"^^ de la 
Fayette s'est étendue sur la passion de Diane de Poitiers 
pour le comte de Brissac et sur la jalousie du roi. 

Matthieu fournissait ici peu de chose, une brève indi- 
cation consignée en manchette (p. 76-77) : « Le pouvoir du 
Mareschal de Brissac pour commander en Piedmont, 
estoit de S. Germain en Laye le 10. Juillet i55o. Vhistoire 
dit que le Roy s'apperceut que la Duchesse de Valentinois 
l'aymoit^ et qu'il l'eslongna pour cela. » 

Mais Mézeray était moins sobre de détails. Dans son 
Histoire., il rappelait d'abord (p. 6o3) comment la rancune 
implacable de l'orgueilleuse favorite avait dépossédé, au 
profil de Brissac, le grand maître de l'artillerie, Claude de 
Taix : « A la fantaisie de cette rusée, il [Henri II] changea 
aussi-tost toute la face de la Cour. Claude de Tais, pour 
avoir fait quelque conte d'elle et de Brissac, en fut banny 
et privé de sa charge de grand Maistre d'artillerie : elle fut 
donnée à Brissac, pour lors Colonel de la cavalerie légère, 
l'un des plus beaux Chevaliers de son temps et le miroir 
des plus belles Dames de la Cour. » 

Plus loin (p. 612), il mentionnait comment le même 
Brissac avait remplacé, comme gouverneur de Piémont et 
comme maréchal de France, Jean Caracciol, prince de 



DE LA PRINCESSE DE CLÈVES. 3o5 



Melfe : « Charles de Cossé-Brissac qui venoit de luyestre 
substitué au gouvernement de Savoye et Piémont, luy suc- 
céda aussi en sa charge de Mareschal. L'Histoire du Cabi- 
net dit que le Roy l'envoyoit en ce gouvernement pour 
l'esloîgner de la veuë de Diane de Poitiers^ qui s'en estoit 
folement passionnée^ et que neantmoins il luy donna le 
baston à la recommandation de cette femme. » 

Et Mézeray, plus récemment, dans son Abrégé chrono- 
logique (t. II, p. 936 et 947), avait repris les mêmes faits, 
mais en les condensant en phrases plus précises, plus net- 
tement affirmatives : « On osta, disait-il, la charge de 
grand Maistre de l'Artillerie à Claude de Tais pour la 
donner à Charles de Cossé-Brissac, le Seigneur de la Cour 
le plus aymable et le plus aymé de la Maistresse du Roy. » 
Puis, après avoir répété que Diane « aymoit esperduëjnent ^^ 
Brissac, il ajoutait, parlant de Henri II : *. Il est bien vray 
qu'à la prière de cette Dame, ou peut-estre pour esloigner 
Brissac d'auprès d'elle, il le fit Gouverneur de Piedmont. » 

C'est de tout cela qu'est sorti le développement suivant 
(p. 5 1-52), où rien n'appartient en propre à Mf^^ de la 
Fayette, que ses notations psychologiques sur la jalousie : 

Le Comte de Taix, grand Maître de l'Artillerie, qui ne l'ai- 
moit pas, ne pût s'empescher de parler de ses galanteries, et 
sur tout de celle du Comte de Brissac, dont le Roy avoit déjà 
eu beaucoup de jalousie. Neantmoins elle fit si bien, que le 
Comte de Taix fut disgracié, on luy ôta sa Charge ; et ce qui 
est presque incroyable, elle la fit donner au Comte de Brissac, 
et l'a fait en suite Mareschal de France. La jalousie du Roy 
augmenta neantmoins d'une telle sorte, qu'il ne pût souffrir 
que ce Mareschal demeurast à la Cour : mais la jalousie qui 
est aigre et violente en tous les autres, est douce et modérée 
en luy par l'extrême respect qu'il a pour sa maîtresse ; en sorte 
qu'il n'osa éloigner son Rival que sur le prétexte de luy don- 
ner le Gouvernement de Piémont. 

Enfin, pour achever l'histoire de cette passion, M™'= de 
la Fayette y rattache un dernier fait : elle explique par un 
secret désir de revoir sa maîtresse le voyage d'utilité que 



3o6 



LES SOURCES HISTORIQUES 



fit à la cour, en iSSy, le gouverneur de Piémont, ce qui 
l'amène à expliquer l'insuccès de ce voyage par la haine 
jalouse du roi. Ici encore, les éléments historiques viennent 
de Mézcray; le reste, que nous soulignons, relève de la 
psychologie où se complaît le romancier : 



Histoire de' France, 
t. II, p. 707-708. 

Depuis que le Roy eut rap- 
pelle une partie des forces de 
ce pays-là [Piémont] après la 
Journée de S. Quentin, Bris- 
sac fut tousjours en nécessité 
d'hommes et d'argent. Il es- 
toit mal-voulu des Guises, qui 
taschoient d'obscurcir sa ré- 
putation... Ils luy estèrent 
tous les moyens de bien 
faire... En ces angoisses il 
envoyé Gonnor son frère à la 
Cour remonstrer ses nécessi- 
tez; on luy donne des paroles 
et du papier, mais point d'ar- 
gent, ny de troupes : telle- 
ment qu'il est contraint d'y 
venir luy-mesme, mais non 
sans beaucoup de peine à ob- 
tenir son congé. Le Cardinal 
de Lorraine employa tous ses 
artifices pour le traverser, se 
servant pour cet effet de la 
hayne secrète que le Vidame 
de Chartres avoit contre luy... 



Princesse de Clèves, 

p. 52. 

Il revint l'Hyver dernier, 
sur le prétexte de demander 
des Troupes et d'autres cho- 
ses nécessaires pour l'Armée 
qu'il commande. Le désir de 
revoir Madame de Valenti- 
nois, et la crainte d'en estre 
oublié, avoit peut-estre beau- 
coup de part à ce voyage. Le 
Roy le récent avec une grande 
froideur. Messieurs de Guise 
qui ne l'aiment pas, mais qui 
n'osent le témoigner à cause 
de Madame de Valentinois, se 
servirent de Monsieur le Vi- 
dame, qui est son ennemy 
déclaré, pour empescher qu'il 
n'obtint aucune des choses 
qu'il estoit venu demander. 
// n'estoit pas difficile de lui 
nuire : Le Roy le haïssoit, et 
sa présence lui donnait de l'in- 
quiétude; de sorte qu'il fut 
contraint de s'en retourner 
sans remporter aucun fruict 
de son voyage, que d'avoir 
peut - estre rallumé dans le 
cœur de Madame de Valenti- 
nois des sentimens que l'ab- 
sence commençait d'éteindre. 



Tel est cet épisode, dont on voit maintenant la savante 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 307 

texture. Il est fait de divers morceaux, provenant de 
sources diverses : Brantôme, Matthieu, Mézeray, Le 
Laboureur, le P. Anselme ont contribué, pour des parts 
inégales, à fournir les matériaux d'une histoire dont la 
galanterie fait la seule unité. Sur une échelle plus réduite, 
on retrouve ici la mêrne méthode de documei.iation histo- 
rique et d'adaptation artistique que dans l'ensemble du 
roman. 

H. 

L'ÉPISODE d'Anne de Boulen. 

Pour être plus court et plus ramassé que celui de Diane 
de Poitiers, l'épisode d'Anne de Boulen (p. 104-108) ne se 
rattache pas au sujet principal par des liens plus étroits. 
L'étude néanmoins en est intéressante, puisqu'elle nous 
permet de voir comment, au xvii^ siècle, une femme ins- 
truite et cultivée se renseignait sur l'histoire étrangère. 

Dans les ouvrages consultés en vue d'établir avec pré- 
cision les parties historiques de sa Princesse de Clèves, 
M™"^ de la Fayette ne trouvait sur Anne de Boulen, femme 
de Henry VIII, que d'insuffisantes données : quelques 
détails épars dans Mézeray [Histoire de France^ t. II, 
p. 466 et 494), une « addition » de Le Laboureur (t. I, 
p. 411), D'Anne Boulen^ Reine d'Angleterre. C'était trop 
peu pour satisfaire sa curiosité. Il s'en faut bien que la 
notice de l'érudit commentateur de Castelnau rende 
compte de tous les faits entassés par le romancier dans 
son dramatique épisode. 

Pour compléter son instruction, M'"^ de la Fayette a lu 
de près et mis à profit, — mais sans le contrôle de l'esprit 
critique, — un très partial ouvrage du controversiste 
anglais Nicolas Sanders (en latin Sanderus), publié à 
Cologne en i585 : De origine ac progressa schismatis 
anglicani libri II V. Malgré sa connaissance du latin, il 

I. Cet ouvrage avait eu plusieurs réimpressions (Rome, i586; 



3o8 LES SOURCES HISTORIQUES 

est douteux qu'elle ait pratiqué Foriginal, ayant à sa dis- 
position la traduction que venait d'en donner le chanoine 
Maucroix, l'ami de La Fontaine : Histoire du Schisme 
d'Angleterre^ de Sanderus^ mise en François par Mon- 
sieur Maucroix^ chanoine de Reims (Paris, 1676, in- 12). 

1° Le premier tiers de l'épisode (p. 104-106), — c'est-à- 
dire ce qui concerne les origines d'Anne de Boulen, ses 
charmes physiques et mondains, son séjour à la cour de 
France, ses aventures galantes et ses penchants hérétiques, 
enfin son ambitieux et perfide dessein, tandis que Wolsey 
travaille au divorce de son maître, de monter elle-même 
au trône d'Angleterre en se faisant épouser par Henry VIII, 
— tout cela n'est qu'un ingénieux amalgame des données 
fournies par Le Laboureur et par Sanderus. 

Pour la clarté de l'analyse, il nous faut ici séparer ce 
qu'a si bien fondu l'auteur. Sa dette envers Le Laboureur 
est moindre qu'envers Sanderus; mais c'est que le second 
fournissait davantage. 

Qu'apportait le premier? 

D'abord, des précisions sur l'origine d'Anne (p. 411) : 
« Plusieurs ont creu qu'Anne Boulen estoit Françoise 
d'extraction... Il y a eu une famille de mesme nom qu'elle 
à Paris qui a donné lieu à cette créance; mais cette Reine 
estoit originaire de la Duché de Nortfolc en Angleterre. » 
Elles ont passé dans le roman (p. 104) : « ... L'on dit 
qu'elle estoit née en France. Ceux qui l'ont crû se sont 
trompez... Elle estoit d'une bonne maison d'Angleterre ^ » 

Le Laboureur parlait encore de l'arrivée d'Anne à la 
cour de France : « La raison pour laquelle on l'a estimée 
Françoise, est qu'elle fut envoyée en France pour y estre 

Ingolstadt, i588; Cologne, 1610 et 1628). — Cf. Dictionnaire de 
Bayle, art. Sanderus. Cf. aussi Mémoires de Niceron, t. XV, p. 76. 
I. Notons qu'ici M""" de la Fayette avait pu lire dans Castelnau 
lui-même {Mémoires, 1. II, ch. 11, éd. Le Laboureur, t. I, p. 28) : 
« Il advint que le Roy Henry devint amoureux d'une jeune Dame 
rare en beauté et d'illustre maison d'Angleterre, nommée Anne de 
Boulen, marquise de Penbrok, niepce de Thomas Howart, Duc de 
Northfolk. » 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



3o9 



élevée avec les tilles d'honneur de Marie d'Angleterre 
seconde femme de Louis XII. » C'est de là qu'est sortie la 
phrase du roman (p. 104) : « Elle vint ici avec la sœur de 
Henry VII. qui épousa le Roy Louis XII. » 

Enfin, par Le Laboureur toujours, M'"^ de la Fayette 
apprenait que la jeune Anglaise était restée quelque temps 
au service de la reine Claude et de Marguerite d'Alençon : 



Princesse de Clèves, p. 104-105. 

... Elle demeura fille d'hon- 
neur de la Reine Claude. 
Cette Reine mourut, et Ma- 
dame Marguerite sœur du 
Roy, Duchesse d'Alençon, et 
depuis Reine de Navarre, dont 
vous avef veu les contes, la 
prit auprès d'elle, et elle prit 
auprès de cette Princesse les 
teintures de la Religion nou- 
velle. 



Additions, t. I, p. 411. 

... [Marie d'Angleterre] es- 
tant morte, elle demeura en 
mesme qualité [fille d'hon- 
neur] auprez de la Reine 
Claude femme de François 
premier, et pour l'inclination 
qu'elle avoit de demeurer en 
ce Royaume, elle se donna 
encore après sa mort à Mar- 
guerite de France Duchesse 
d'Alençon, depuis Reine de 
Navarre. Ce fut auprez de 
cette Princesse, qui l'une des 
premières embrassa la Reli- 
gion Luthérienne, qu'elle se 
laissa infecter du poison de 
l'Heresie. 



Sauf l'habile allusion aux Contes, — publiés en effet à 
la date précise où la scène est censée se passer \ — que 
contient donc le texte du roman, qui ne soit déjà dans les 
Additions ? 

Avec Sanderus, source du reste, M™« de la Fayette a dû 
procéder comme avec Brantôme, — par vastes suppres- 
sions et fortes réductions. Le vieil auteur est de son 
siècle, où l'on ignorait l'art de serrer ses idées : même 

I. L'action de La princesse de Clèves se déroule de i558 à iSdq. 
Or, VHeptaméron fut publié d'abord, incomplet et sans nom d'au- 
teur, par Pierre Boaistuau en i558, — puis complet et donné comme 
de Marguerite, par Claude Gruget en lôSg. 



3 10 LES SOURCES HISTORIQUES 



dans la version « fort polie » de Maucroix\ il parle lon- 
guement et conte lourdement. Mais M'^'^ de la Fayette, 
elle aussi, est du sien, où Ton estime qu' « une période 
retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, et un mot 
vingt sous ». 

Sanderus s'étend à plaisir sur le portrait d'Anne de Bou- 
len (trad. Maucroix, p. 23-24) • " Elle estoit brune et de 
belle taille, elle avoit le visage ovale, le teint blanc, et 
tenant un peu des pâles couleurs... Elle estoit fort bien 
faite; elle avoit la bouche très-belle, la conversation 
enjouée; elle joiioit du luth mieux que fille de son temps; 
dansoit avec une grâce nompareille; inventoit tous les 
Jours de nouvelles modes, et s'habilloit de si bon air, 
qu'elle servoit de modèle à toute la Cour. » S'étonnera- 
t-on que M'"= de la Fayette, suivant son habitude, ait 
ramené ce portrait, un peu chargé de détails, à des pro- 
portions plus modestes? Cette fois encore, à la multipli- 
cité des traits particuliers, elle substitue le général (p. 104) : 
« Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément 
dans sa personne et dans son humeur. J'ay oùy dire que 
son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et 
qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautez 
Angloises. » C'est tout au plus si elle ajoute un peu plus 
loin (p, io5) : « Elle avoit les manières de France qui 
plaisent à toutes les Nations ^ : elle chantoit bien, elle 
dansoit admii'ablement. » 

Un autre point que Sanderus développe avec com- 
plaisance, c'est le chapitre de la galanterie. M™^ de la 
Fayette ne doit qu'à lui tous les détails galants et scan- 

1. L'expression est de Bayle. 

2. Ce trait n'est pas dans Sanderus. Il vient d'ailleurs. Le Labou- 
reur écrit dans sa notice sur Anne {loc. cit., p. 411) : « Henry VIII. 
Roy d'Angleterre, ne put résister à la force de ses charmes qu'elle 
accompagna de toute la galanterie qu'elle avoit apprise dans la plus 
fameuse escole de l'amour; car c'est ainsi qu'on pouvoit appeller la 
Cour de France. « Mézeray, d'autre part, avait déjà noté [Histoire, 
t. II, p. 466) qu'Anne de Boulen « avoit premièrement esté nourrie 
dans les gentillesses de la Cour de France ». 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



daleux de son histoire. Lorsqu'elle dit d'Anne de Boulcn 
(p. 104) que « le feu Roy [François I"] en estoit amou- 
reux », c'est qu'elle a lu dans Sanderus (p. 24) : « Fran- 
çois I. eut part à ses bonnes grâces, on la nomma depuis 
la mule du Roy. » Lorsqu'elle écrit (p. 104) : « Henry VIIL 
avoit esté amoureux de sa sœur et de sa mère et l'on a 
mesme soupçonné qu'elle estoit sa fille », sachons-lui gré 
de sa concision : elle résume ici fortement deux pages de 
Sanderus (p. 2i-23), où s'étale tout au long une scabreuse 
anecdote sur les déportements de la femme de Thomas 
Boulen et de sa fille aînée Marie. Lorsque, après avoir 
rappelé le séjour d'Anne en France, elle ajoute (p. io5) que, 
de retour en Angleterre, « on la mit fille de la Reine 
Catherine d'Arragon, et le Roy Henry VHL en devint 
éperduëment amoureux », c'est toujours Sanderus qu'elle 
suit (p. 25) : « Estant revenue en Angleterre, on la mit 
chez la Reine : le Roy ne tarda gueres à l'aimer. » 

Sanderus est encore la source où M«"e de la Fayette a 
puisé tout ce qu'elle dit du cardinal Wolsey, ministre de 
Henry VIII, et de son rôle dans l'affaire du divorce. Un 
exemple nous montrera comment elle abrège et condense 
les narrations de son modèle, supprimant les détails 
oiseux pour ne garder que la substance. Sanderus parle 
ainsi de Wolsey (p. i2-i5) : 

... Il ne songeoit qu'à s'élever au souverain Pontificat. L'Em- 
pereur ayant découvert son dessein, résolut de s'en prévaloir; 
II flatoit cet esprit ambitieux avec plus de finesse que de géné- 
rosité : Il luy écrivoit souvent, toujours de sa main, et ne 
manquoit jamais de souscrire, Vostre Fils et vostre Cousin : 
Il luy promit mesme, s'il faisoit en sorte que son maistre joi- 
gnist ses forces aux siennes, pour attaquer la France, que 
pour reconnoistre ce grand service il le placeroit dans la 
Chaire de S. Pierre, après la mort de Léon X. Volsey satisfit 
promptement au désir de l'Empereur; mais tant s'en faut que 
l'Empereur luy tint parole, qu'au contraire, il favorisa de tout 
son pouvoir rélection d'Adrien VI. quoy qu'un peu auparavant, 
le bruit eust couru dans toute l'Italie que Volsey estoit Pape : 
Il dissimula pourtant jusques à la mort d'Adrien ; mais quand il 



3l2 LES SOURCES HISTORIQUES 

connut Que l'Empereur luy manquoit ouvertement de parole, 
Que depuis la prison de François I. à la bataille de Pavie, et 
la détention de ses enfans en Espagne, il luy écrivoit rare- 
ment, mesme d'une main étrangère, et sans autre soubscrip- 
tion que celle de Charles; Alors Volsey fit éclater son ressen- 
timent, et quitta les interests de l'Empereur pour embrasser 
ceux du Roy de France. 

Volsey qui sçavoit le peu d'inclination que Henri avoit pour 
Catherine, et combien cette Princesse estoit ennemie de son 
ambition, entreprit de faire un coup tout à la fois avantageux 
pour sa fortune, agréable à son Maître, funeste à Catherine, et 
sur tout très sensible à l'Empereur. II fit entendre à Jean Long- 
land Evesque de Lincolne, et Confesseur de Henri, combien 
le salut du Roy luy estoit cher; qu'il n'avoit pas crû devoir 
celer une affaire d'une si grande importance ny la découvrir, 
qu'à un homme pour qui le Roy n'avoit rien de caché. Enfin 
il luy dit qu'il ne trouvoit pas que le mariage de Henri et de 
Catherine fust valable: et ajouta les raisons de son avis. Long- 
land crût que Volsey parloit avec sincérité, et n'osant s'oppo- 
ser à un homme de ce crédit, en une affaire que le Prince 
favoriseroit asseurément, il répondit au Cardinal, Qu'il en fist 
l'ouverture à sa Majesté; le Cardinal se chargea de cette com- 
mission, et en ayant touché quelque chose au Roy, le Roy luy 
dist Qu'il prist garde de renouveler une question déjà ter- 
minée. 

Trois jours après, Longland, introduit chez le Roy par Vol- 
sey, pria sa Majesté de permettre au moins Que l'on examinast 
la chose : Le Roy y consentit; là dessus Volsey ajouta : Qu'il 
y avoit en France une très-belle Princesse, sœur du Roy et 
veufve du Duc d'Alençon; Que sa Majesté ne pouvoit faire un 
plus digne choix. Nous parlerons de cela une autrefois, répon- 
dit Henri, sur tout gardons le secret, de crainte qu'il n'y allast 
de mon honneur, si cette aff"aire estoit inconsidérément divul- 
guée. Il avoit son dessein formé, et sçavoit Qui il vouloit mettre 
en la place de Catherine. 

Voici ce que devient ce long passage sous la plume du 
romancier (p. io5) : 

Le Cardinal de Volsey son Favory et son premier Ministre, 



DE LA PRINCESSE DE CLÈVES. 3i3 

avoit prétendu au Pontificat; et mal satisfait de l'Empereur, 
qui ne l'avoit pas soutenu dans cette prétention, il résolut de 
s'en vanger, et d'unir le Roy son Maître à la France. Il mil 
dans l'esprit de Henry VIII. que son mariage avec la tante de 
l'Empereur estoit nul, et lui proposa d'épouser la Duchesse 
d'Alençon, dont le mari venoit de mourir. 

Il est impossible, vraiment, d'être plus bref et plus 
concis; mais ne peut-on pas dire aussi que cette extrême 
concision a pour résultat une vue d'ensemble un peu trop 
sommaire? 

Inutile de signaler que la phrase où l'auteur relate la 
mission politique du cardinal en France (p. io5-io6) est 
un nouvel emprunt à Sanderus (p. 20-21). Le seul détail 
dont nous n'ayons pu retrouver la source chez le contro- 
versiste anglais, c'est celui qui a trait aux honneurs rendus 
à Wolsey (p. 106) : « Au retour de France, le Cardinal de 
Volsey fut receu avec des honneurs pareils à ceux que l'on 
rendoit au Roy mesme. » Mais, sauf erreur de notre part, 
il a son origine dans le passage suivant : «... En toutes 
choses il [Wolsey] estoit honoré comme à la personne du 
Roy, seoit tousjours à sa dextre, et en tous lieux où 
estoient les armes de sa Majesté, les siennes estoient au 
mesme rang : si qiCen tous honneurs ils estoient égaux. « 
Ce passage est extrait de V Histoire d^ Angleterre rédigée 
par André du Chesne (Paris, 1666, t. II, p. 33). Et ceci 
nous amène, précisément, à la seconde partie de l'épisode. 

2° Cette seconde partie (p. 106-107), on sait quel en est 
le sujet : c'est l'élévation d'Anne au trône, et les faits qui 
s'ensuivent, l'excommunication lancée par le pape contre 
Henry VIII et l'établissement de l'Eglise anglicane. Mais 
il semble bien que l'auteur ait eu surtout pour objectif 
dans son récit de mettre en relief l'entrevue de Boulogne 
entre le roi de France et le roi d'Angleterre (21 octobre 
i532). Le cérémonial de cette entrevue a sans doute frappé 
M^'^ de la Fayette, comme celui du tournoi, comme celui 
des fiançailles et du mariage de Madame Elisabeth avec le 



3 14 LES SOURCES HISTORIQUES 

roi d'Espagne*. Du moins, on peut l'inférer du soin 
qu'elle a pris de noter strictement les détails pittoresques. 
Ces détails, d'où lui viennent-ils? — En i6ig, Nicolas 
Camusat-, dans ses Meslanges historiques^ avait reproduit 
un vieux document : Extraict d'une lettre escripte sur 
Vordre et cérémonies observées à l'entreveuë des Roys de 
France et d'Angleterre^. Mais ce curieux « extraict « que 
l'auteur des Meslanges s'est borné à transcrire, André du 
Chesne^ l'avait pour son compte déjà mis en œuvre dans 
son Histoire d^ Angleterre., d'Escosse et d'Irlande^. Nous 
inclinons à croire que, de ces deux savants, M""« de la 
Fayette a connu le second plutôt que le premier. Toute- 
fois, comme il se peut à la rigueur qu'elle les ait connus 
tous deux, il est sage de les citer l'un en face de l'autre. 
Nous ne citons, bien entendu, que les parties utilisées 
dans le roman : 

Meslanges historiques, Histoire d'Angleterre, 

26 part., fol. io6 vo-io8 r». t. II, p. 44-45. 

..." De si loing que lesdits ... De si loin que les deux 
deux Roys se veirent, si sor- Roys se veircnt, ils sortirent 
tirent hors de leurs trouppes hors de leurs troupes, picque- 
et picquerent droict l'un à rent droict l'un à l'autre, et 
l'autre, et eux arrivez près, estans arrivez prez s'embras- 
se prindrent à se embrasser, serent réciproquement. Puis 
après lequel embrassement se passans outre ils allèrent em- 

1. Cf. premier article, p. 104-105, 116-119, i26-i3i. 

2. Sur Nicolas Camusat (i575-i655), cf. les Mémoires de Niceron, 
t. XXX, p. 217. 

"i. Meslanges historiques, Troyes, 1619, in-8°, 2° partie, fol. 106 r'. 
Une autre édition, datée de 1644, se confond avec la première; le 
titre seul diffère. 

4. Sur André du Chesne (1584-1640), cf. les Mémoires de Niceron, 

t. VII, p. 322. 

5. Cette Histoire, publiée pour la première fois en 1614 (Paris, 
I vol. in-fol.), fut réimprimée, avec additions, en 1634, 1641 et 1657. 
Nous avons consulté la « nouvelle édition reveue et corrigée par le 
S' du Verdier, historiographe de France », Paris, 1666, 2 vol. in-fol. 
C'est la plus rapprochée de la date où travaillait l'auteur de La 
princesse de Clèves. — Cf. t. II, p. 44 et suiv. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. 



3l5 



laissèrent, et picquerent ou- 
tre, et vindrent embrasser 
c'est assavoir le Roy les Prin- 
ces d'Angleterre, et le Roy 
d'Angleterre les Princes de 
France : et iceux faiz se re- 
prindrent l'un l'autre, et che- 
vauchèrent ensemble, et bailla 
la main droicte le Roy au Roy 
d'Angleterre à toute force, car 
il la refusa souvent... 

... Quant aux habillemens 
desdits deux Princes : le Roy 
ledict jour de Mardy envoya 
au matin au Roy d'Angleterre 
pourpoinct saye et robbe et 
le reste des habilements, bon- 
net et autres choses en tout 
pareilz à ceux qu'il porta le- 
dit jour qui estoit un pour- 
poinct et saye de satin cra- 
moisi decouppé et faict à 
triangles, lesquels estoient te- 
nus et lassez de perles joinc- 
tes ensemble et y avoit mer- 
veilleusement grande quantité 
desdictes perles, dessus avoient 
une robbe de velours blanc 
brochée de fil d'or doublée de 
crespines d'or faictes quasi à 
filez à prendre poisson... 

... Vendredy passé après 
disner lesdits deux Roys par- 
tirent de ceste ville [Boulo- 
gne] pour aller à Calais... Les- 
dits deux Roys celuy jour 
arrivez audit Calais feist lo- 
ger le Roy en une maison des 
marchans qui est toute carrée, 
quatre corps de maison, la 
court au milieu et le Roy 



brasser, sçavoir est le Roy de 
France les Princes d'Angle- 
terre, et le Roy d'Angleterre 
les Princes de France. Quoy 
fait, les deux Roys se reprirent 
l'un l'autre, et marchèrent en- 
semble, et bailla le Roy Fran- 
çois la main droite au Roy 
Henry à toute force, car il la 
refusa souvent... 

... Le lendemain au matin 
qui fut Mardy, le Roy Fran- 
çois envoya au Roy Henry un 
pourpoint, saye et robbe, et 
le reste des habillemens pa- 
reils en tout à ceux qu'il porta 
le mesme jour : sçavoir est le 
pourpoint et saye de satin 
cramoisy découpé, fait à trian- 
gles, lesquels estoient tenus et 
lassez de perles jointes en- 
semble : la robbe de velours 
blanc, brochée de fil d'or 
doublée de crespines d'or fai- 
tes quasi à filets à prendre 
poisson... 



... Le Vendredy après dis- 
ner l'un et l'autre partirent de 
Boulogne pour • aller à Ca- 
lais... A leur arrivée à Calais 
le Roy de France alla loger 
dans la Maison des Mar- 
chands, et celuy d'Angleterre 
assez loin de la : ayant en 
son logis la Marquise de Boul- 
len accompagnée de dix ou 



3l6 LES SOURCES HISTORIQUES 

d'Angleterre assez loing de douze Damoiselles. A laquelle 
ladicte maison, et estoit au le Roy François envoya par 
logis dudict Roy d'Angleterre le Prévost de Paris un pre- 
Madame la Marquise de Bou- sent d'un diamant, qui estoit 
lan, acompagnée de lo. ou estimé quinze ou seize mille 
12. Damoyselles, à laquelle le escus... 
Roy envoya un présent par le 
Prévost de Paris d'un Dia- 
mant qui est estimé i5. ou 
i6. mil escus... 

Comme il faut s'y attendre, le tableau que dessine 
M™e de la Fayette (p. io6) est plus sobre et plus ramassé : 

François premier donna la main à Henry VIII. qui ne la 
vouloit point recevoir : Ils se traitèrent tour à tour avec une 
magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits pareils 
à ceux qu'ils avoient fait faire pour eux-mesmes. Je me sou- 
viens d'avoir oûy dire que ceux que le feu Roy envoya au Roy 
d'Angleterre estoient de satin cramoisy, chamarré en triangle, 
avec des perles et des diamants, et la robe de velours blanc 
brodée d'or. Après avoir esté quelques jours à Boulogne, ils 
allèrent encore à Calais : Anne de Boulen estoit logée chez 
Henry VIII. avec le train d'une Reine, et François premier 
lui fit les mesmes présents et lui rendit les mesmes honneurs 
que si elle l'eust esté. 

Quant à la suite du récit, qui relate brièvement le 
mariage de Henry YIII avec Anne de Boulen et l'immé- 
diate excommunication qui détacha le roi de l'Eglise 
romaine, nous ne voyons pas qu'elle ait d'autre source que 
Y Histoire d'André du Chesne. II a marqué la promptitude 
avec laquelle agit le pape [loc. cit., p. 54) : 

Et fut la chose si précipitée ', que ce qui ne se pouvoit faire 
en trois Consistoires, se fist en un seul, et l'on fulmina la sen- 



I. Cf. aussi Mézeray [Histoire, t. II, p. 494) : « ... Le Pape fulmina 
la Sentence, la chose ayant esté si précipitée qu'il se fit en un Con- 
sistoire, ce qui n'eust dû se faire qu'en trois. » 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. SlJ 

tence le vingt-troisiesme du mois de Mars... Et ledit Roy 
d'Angleterre adverty de la précipitation dont on avoit usé en 
son endroit, et marry, ce dit-il, que le Consistoire n'eust faict 
non plus de cas de luy, que du moindre de la Chrestienté, 
il se sépara luy et son Royaume de l'obéissance de l'Eglise 
Romaine, etjist à l'instant une ordonnance, par laquelle il se 
déclara chef de l'Eglise Anglicane immédiatement après 
-Jesus-Christ. 

Et c'est aussi cette rapidité des événements, d'où va 
sortir un schisme, que consigne en une phrase M^^^ de la 
Fayette (p. 106-107) : 

Le Pape prononça les fulminations contre lui avec précipi- 
tation, et Henry en fut tellement irrité, qu'il se déclara Chef de 
la Religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le mal-heureux 
changement où vous la voyez. 

3° Après nous avoir retracé l'ascension brillante de son 
personnage, il ne reste plus à l'auteur, pour achever cet 
épisode, qu'à nous dire sa disgrâce et sa mort. C'est le 
sujet du dernier paragraphe (p. 107-108). 

La matière en est prise d'un ouvrage nouveau, le 
dernier, croyons-nous, auquel ait eu recours M""' de la 
Fayette. Cet ouvrage, que nous désignerons sous le titre 
abrégé d'Annales d'Angleterre, avait paru l'an 1647, à 
Paris, ainsi libellé : Annales des choses plus mémorables 
arrivées tant en Angleterre qu'ailleurs, sous les règnes de 
Henry VIII. Edouard VI. et Marie. Traduites d'un 
Autheur anonyme par le Sieur de Loigny, gentil-homme 
ordinaire de la Chambre du Roy (i vol. in-40). L'œuvre 
offerte au public par le sieur de Loigny était la version 
d'un livre latin de Francis Godwin, savant anglais que 
Jacques I«^ par égard pour son mérite, avait fait évêque 
de Hereford'. 

I. Sur Francis Godwin (i56i-i633), cf. les Mémoires de Niceron, 
t. XXII, p. 166, et le Dictionnaire de Moréri (éd. de 1759), t. V, p. 247. 
— Son ouvrage est intitulé Rerum Anglicarum Henrico VIII. 
Edwardo VI. et Maria regnantibus Annales. Publié à Londres en 

REV. DU SEIZIÈMK SIÈCLE. II. 22 



3i8 



LES SOURCES HISTORIQUES 



Que M""^ de la Fayette ait lu le livre de Godwin, cela 
prouve une fois de plus sa curiosité d'esprit et son souci 
d'information. Le rapprochement de textes suivant mon- 
trera dès l'abord, de façon péremptoire, le parti qu'elle en 
a tiré : 



Annales d'Angleterre, p. iq5. 

Il ne faut pas demander de 
quelle aurcîlle Anne en receut 
la nouvelle [il s'agit de la 
mort de Catherine d'Aragon], 
et si elle crût pas sa dignité 
entièrement affermie par ce ' 
decez. La fortune toutesfois 
qui se plaist aux contrepar- 
ties en décida tout autrement, 
car lors qu'elle se croyoit le 
mieux dans l'esprit du Roy, 
se divertissant avec luy à 
Grenwich, et prenant plaisir 
le premier jour de May aux 
joustes et aux courses de ba- 
gue du Vicomte de Rochefort 
son frère, de Noiris, et de 
quelques autres Gentilshom- 
mes de la Cour; Ce Prince, 
dis-je, saisi d'une prompte ja- 
lousie se sépara brusquement 
de l'assemblée, et arriva la 
nuit à Londres ayant laissé 
commandement d'arrester la 
Reyne, Rochefort, Noiris, et 
quelques autres de ses domes- 
tiques. 

M«n« de la Fayette explique sous quelle secrète influence 

1616, il fut réimprimé deux fois (Londres, 1628; La Haye, i653). En 
i63o, Morgan Godwin, fils de l'auteur, le mit en anglais. — La ver- 
sion du sieur de Loigny, faite sur le texte latin, est précédée d'un 
curieux Advis au Lecteur (Bibl. nai., Nb. 76). 



Princesse de Clèvcs, p. 107. 

Anne de Boulen ne jouit pas 
long-temps de sa grandeur; 
car lorsqu'elle la croyoit plus 
asseurée par la mort de Ca- 
therine d'Arragon, un jour 
qu'elle assistoit avec toute la 
Cour à des courses de ba- 
gues que faisoit le Vicomte de 
Rochefort son frère, le Roy 
en fut frapé d'une telle ja- 
lousie, qu'il quitta brusque- 
ment le spectacle, s'en vint à 
Londres, et laissa ordre d'ar- 
rêter la Reine, le Vicomte de 
Rochefort, et plusieurs autres, 
qu'il croyoit amants ou confi- 
dents de cette Princesse. 



DE LA PRINCESSE DE CLEVES. SlQ 

la jalousie fit son œuvre dans le cœur de Henry VIII 
(p. 107) : « Quoy que cette jalousie parust née dans ce 
moment, il y avoit déjà quelque temps qu'elle luy avoit 
esté inspirée par la Vicomtesse de Rochefort, qui ne pou- 
vant souffrir la liaison étroite de son mari avec la Reine, 
la fit regarder au Roy comme une amitié criminelle. » 
Mais c'est qu'elle a lu dans Godwin (p. 249) qu'on soup- 
çonna toujours la vicomtesse « d'avoir accusé son mary 
d'intelligence lascive avec la Reyne Anne Bolen sa sœur, 
l'amitié de ces deux personnes luy donnant tant d'inquié- 
tude, qu'elle leur suposa, à ce qu'on dit, ce crime fatal à 
l'un et à l'autre ». 

Il est curieux de constater que M™^ de la Fayette, dont 
la chronologie est toujours assez vague, doit à Godwin les 
quelques précisions qu'elle a mises dans son récit. Lors- 
qu'elle écrit, par exemple, que Henry VIII épousa Anne 
« après une passion de neuf années » (p. 106), ce n'est 
point là chiffre arbitraire : elle s'en est rapportée pour son 
calcul aux Annales d'Angleterre^ qui datent de i525 la 
passion naissante du prince et placent son mariage sous 
l'année 1534. Lorsqu'elle écrit un peu plus bas (p. 107) : 
« En moins de trois semaines, il fit faire le procez à cette 
Reine et à son frère, leur fit couper la teste, et épousa 
Jeanne Seimer », elle résume exactement les données 
chronologiques de Godwin (p. 202) : « Le martel ou la 
jalousie surprit le Roy le premier de May; on arresta sa 
femme le lendemain, elle receut sentence le i5. son frère 
et ses amis moururent honteusement le 17. et elle le 19. 
Seymer luy succéda le 20. « 

Avec le supplice d'Anne de Boulen, l'épisode touche à 
son terme. L'auteur le clôt en deux phrases (p. 107-108), 
et chacune vient encore de Godwin. 

La première ne fait qu'évoquer les autres femmes de 
Henry VIII, « qu'il répudia, ou qu'il fit mourir », notam- 
ment « Catherine Havart, dont la Comtesse de Rochefort 
estoit confidente, et qui eut la teste coupée avec elle ». En 
mentionnant la condamnation qui frappa la reine Cathe- 



320 LES SOURCES HISTORIQUES 

rine, les Annales d'Angleterre (p. 248-249) ajoutent en 
effet que « Jeanne vefve du Vicomte de Rochefort fut aussi 
comprise au mesme jugement ». 

La seconde a trait à la mort du roi : « Henry VIII. 
mourut estant devenu d'une grosseur prodigieuse. » Et 
cette remarque, un peu inattendue pour une conclusion, 
transpose simplement la phrase réaliste de Godwin (p. 282) : 
« L'âge, les incommodités, et le ventre de Henry chargé 
de graisse^ le rendoientdesja valétudinaire et fort pesante » 

Ainsi, tout comme l'épisode de Diane de Poitiers, celui 
d'Anne de Boulen nous apparaît fait de morceaux pro- 
venant de sources diverses : Le Laboureur, Sanderus, 
peut-être Camusat, en tout cas du Chesne et Godwin en 
ont donné les éléments, et M™'= de la Fayette les a 
ramenés, cette fois encore, avec plus ou moins de bonheur, 
à l'unité voulue d'une histoire galante. 



En arrivant au terme de ces longues études, un peu minu- 
tieuses sans doute, mais qui nous ont fait pénétrer dans 
l'art d'un romancier classique, nous ne voudrions point 
tirer des conclusions qu'on jugeât excessives. Et pourtant, 
lorsqu'on voit avec quel soin curieux M™« de la Fayette 
s'est enquise et documentée pour établir solidement toutes 
les parties historiquesd'uneœuvred'imagination,n'évoque- 
t-on pas, malgré soi, par un rapprochement fatal, le grand 
écrivain réaliste si soucieux, lui aussi, de précision docu- 
mentaire, quand l'histoire se mêlait au roman? Et, tout 
compte fait, malgré les différences qu'on ne peut mécon- 
naître, La princesse de Clèves ne fait-elle pas déjà songer 
à Salammbô? 

I. Cf. aussi Sanderus, p. 264 : « ... Il devint si replet à force de 
bonne chere, qu'il ne trouvoit presque plus de porte assez large 
pour y passer, et point d'escalier assez facile pour y monter. » 



DE LA PRINCESSE DE CLÈVES. 321 

Mais on peut aller plus loin, croyons-nous, et marquer 
entre les deux œuvres une ressemblance de plus. « Je me 
moque de l'archéologie! écrivait Flaubert à Sainte-Beuve. 
Si la couleur n'est pas une, si les détails détonnent..., s'il 
n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. » 
Cette unité, cette harmonie, M'"^ de la Fayette les a 
recherchées avant toute chose. Non plus que Flaubert de 
l'archéologie, elle n'a jamais usé de l'histoire pour elle- 
même; elle n'y a vu qu'un moyen, dont on a droit de dis- 
poser suivant la fin qu'on se propose. Comme l'auteur de 
Salammbô^ elle l'a pliée à son idéal d'art, — et il n'est pas 
sans intérêt de constater qu'elle ne l'a pratiquée avec tant 
de conscience que pour la manier ensuite librement. 

H. Chamard et G. Rudler. 



BEROALDE DE VERVILLE 

ET LA QUERELLE DE « L'ABSTINENTE » 



Bien que le dernier éditeur du Moyen de parvenir, 
M. Charles Royer (Paris, 1896), ait établi, avec des pré- 
somptions qui approchent de la certitude, que Béroalde 
de Verville est bien l'auteur de ce singulier ouvrage, et 
qu'aucune édition n'en peut être antérieure à 1612, il y a 
encore beaucoup à glaner sur un terrain aussi peu exploré. 
Ce Béroalde à la plume infatigable, si moderne par son 
inlassable curiosité, qui le fait toucher aux sujets les plus 
divers : mathématiques, mécanique, médecine, alchimie, 
théologie, histoire, poésie (onpourrait dire aussi par son 
aimable scepticisme qui le fait passer du calvinisme au 
catholicisme pour revenir au calvinisme avec une égale 
facilité), a laissé dans son œuvre des points de repère 
auxquels il est difficile de ne pas s'arrêter. M. Charles 
Royer en a relevé d'essentiels; mais on en peut trouver 
d'autres, telle par exemple son allusion à l'abstinente de 
Confolens '. 

M. Royer l'a fait figurer dans sa notice, mais sans en 
tirer parti, par suite d'une confusion difficile à expliquer 
de la part de cet excellent érudit, qui lui a fait reporter 
l'anecdote à l'année i582, tandis que cette date, dans le 
Palais des Curieux où il l'a relevée, s'applique à une 
tout autre abstinente. Or, le singulier cas observé à Con- 

I. Dans le chapitre intitulé Remonstrance, un interlocuteur s'écrie : 
« Mais cependant que je prendray un peu de réfection, dites à nostre 
ami Erasme qu'il vous conte Thistoire de Rodigue. Ce que je 
désire me refectionner d'un peu de viande et de liqueur, est que je 
crains de perdre le devant et le derrière, comme ceste abstinente 
de Confolant : Je m'en rapporte aux médecins » (t. I, p. 145). 



BÉROALDE DE VERVILLE. 323 

folens se passa de iSgg à 1602 et ne vint à la connaissance 
du public savant qu'à cette dernière date. Voici le fait tel 
que le rapporte un médecin fameux de Poitiers, François 
Citois, dans sa brochure Abstiiiens Confolentanea (Poitiers, 
1602) ou plutôt dans la traduction parue à Paris, la même 
année, sous le titre de Histoire merveilleuse de l'abstinence 
triennale d'une fille de Confolens en Poictoii..., traduit en 
français du latin de monsieur Citois* : 

Cette fille est âgée d'environ quatorze ans, et s'appelle 
Jehanne Balan, son père Jehan Balan, serrurier, et sa mère 
Laurence Chambelle. Elle est pour son âge de stature conve- 
nable, de meurs un peu rustiques, natifve de la ville de Confo- 
lens, sur la rivière de Vienne, es confins du Limosin et du 
Poictou, laquelle en l'onziesme an de son âge, estant saisie 
d'une fièvre continue le i6 de febvrier iSgq, elle fut encore 
depuis assaillie de beaucoup d'autres accès de maladie, et sur- 
tout d'un vomissement continuel, par l'espace de vingt jours. 
La fièvre l'ayant aucunement laissée, elle devint muette, et 
demeura vingt-quatre jours sans rendre une seule voix; au 
bout desquels revenue à elle et parlant comme devant (quoy 
que ce fussent des paroles pleines de rêverie et hors de bon 
sens) luy arrive une torpeur et engourdissement de tous les 
sens et mouvements corporels, au dessouz de la teste, de sorte 
que mesme l'œsophage (partie de l'estomach qui conduit au 
boire et au manger pour passer au petit ventre) estant resoult, 
il perdit sa force attractive, et n'a-on peu depuis ce temps là 
persuader en aucune façon à cette fille de manger, quoy qu'on 
l'ait alléchée par des viandes délicates, fruicts, et douceurs 
propres à cet âge. Toutefois le mouvement de ses membres 
luy revint environ six mois après, hors-mis à une hanche, du 
costé de laquelle elle marche encore avec difficulté. Une seule 
impuissance luy est restée, de ne pouvoir avaller aucune 
chose,... encores qu'elle travaille au ménage, qu'elle aille qué- 
rir la viande au marché, qu'elle balaye la maison, qu'elle file 

I. Histoire merveilleuse de l'abstinence triennale d'une fille de 
Confolens en Poictou..., à quoy est adjoutée une Apologie sommaire 
pour feu monsieur Joubert, médecin. Le tout traduit en français du 
latin de monsieur Citois, docteur médecin de Poictiers. A Paris, 
chez Jean de Heuqueville, 1602, in-8°, 71 p. 



324 BÉROALDF DE VERVILLE. 

à la quenouille, tourne le fuseau et s'adonne, comme une 
autre, à tout ce qui est du service d'une famille'... 

Il y avait là, on en conviendra, de quoi soulever quelque 
peu d'incrédulité, et de nos jours on admettrait guère sans 
contrôle une observation si peu ordinaire. Les contradic- 
teurs ne manquèrent pas, et l'un d'eux, Israël Harvet, 
publia une réfutation des théories de Citois. Sa Confuta- 
tio parut à Orléans la même année 1602. 

Ce médecin Orléanais avait déjà pris position dans la 
controverse à propos des Décades de Laurent Joubert, et 
avait fait imprimer à Niort, en iSgy, un Discours par lequel 
est monstre contre le second paradoxe de la première 
décade de M. Laur. Joubert^ qiL'il n'y a aucune raison que 
quelques-uns puissent vivre sans manger durant plusieurs 
jours et années. Il avait dédié son opuscule à Marie du Fou, 
veuve d'Eschalart de la Boulaye, gouverneur de Fontenay- 
le-Comte, qui aimait, à l'instar des plus hautes dames de 
la Renaissance, à réunir autour d'elle une petite cour de 
savants et de lettrés. François Mizière n'avait pas dû 
rester étranger à cette publication. Comme Citois s'était 
posé, dans son Asbstinens Confolentanea, en défenseur de 
Laurent Joubert, encouragé par les éloges en vers des 
beaux esprits et des docteurs poitevins, Nicolas Rapin, 
Vidard, J. Moreau, Pascal Le Coq, l'ennemi de Joubert, 
Harvet ne pouvait manquer de lui répondre. Nous pen- 
sons qu'à son tour il fit appel au talent poétique de ses 
amis, et que Béroalde fut de ce nombre. 

« A ce propos, lit-on dans le Palais des Curieux, je me 
représente les discours de ces doctes médecins qui ont 
escrit en la considération de l'abstinente de Confolans, 
sur quoy je ne sçay que resouldre après la resolution que 
j'en pris es stances que je posé en l'un de leurs livres. 
Toutes fois je ne lairray de me donner carrière en faveur 
de l'un et de l'autre. » 

I. Voyez de Thou, Histoire., i23« livre, à l'année 1599. 



BÉROALDF, DE VERVILLE. 325 

On comprend qu'ayant pris parti dans la querelle de 
« l'abstinente », Béroalde en ait rappelé le souvenir dans 
son Palais des Curieux, et même qu'il soit revenu à la 
charge dans le Moyen de parvenir. Nous avons ainsi 
une date extrême, i6o3, au delà de laquelle la composi- 
tion de ce dernier livre ne peut être reculée, et, s'il en 
était besoin, une forte présomption pour une publication 
postérieure au Palais des Curieux, où l'auteur entre dans 
des détails plus précis. 

Quant à la date de i582 donnée par M. Roybet, elle se 
rattache à un autre cas d'abstinence non moins extraordi- 
naire, bien que sa durée ne dépasse pas un an et demi, mais 
il se passe en Anjou, près de Morannes'. Le récit vaut 
la peine d'être lu, et il n'est pas inutile de le rapporter à 
l'usage de ceux qui refusent à Béroalde le don du style : 

Je me souviens qu'environ l'an mil cinq cens quatre-vingt- 
deux, je n'ay pas bien mis en ma mémoire Tannée, mais ce 
datte fera ressouvenir ceux qui sçavent l'histoire mieux que 
moy, pour avoir esté plusieurs fois sur le lieu; en ces temps 
estant en Anjou, je fréquentois un gentilhomme de Morane, 
auquel lieu par bonne rencontre je voyois Paschal Robin, 
sieur du Faix, une des lumières entre les doctes d'Anjou. 
Devisant familièrement avec eux, ils me firent récit d'une 
fille de là auprès qui ne mangeoit ny beuvoit... Ces gens de 
bien m'ayant imbu de cette nouvelle firent partir (pour me 
gratifier) de passer jusques au lieu où la fille demeuroit, qui est 
nommé Sainct Barthélémy, où l'aer est beau et de bonne grâce, 
les maisons assez ornées et au haut de la croupe. Ce ne sont 
pas des palais, mais il y a quelques mestairies apparentes, en 
l'une desquelles demeuroit cette fille... 

La compagnie étant entrée, la conversation s'engage et 
l'on se prépare à faire honneur à une rustique collation : 

La belle abstinante ayant rincé les verres, vint à nous et 
nous pria d'approcher vers la colation qui estoit de fruicts et 

I. Gant, de Durtal, arr. de Baugé (Maine-et-Loire). 



320 BéROALDE DE VERVILLE. 

laictages. Elle mesme me présenta la serviete pour prendre du 
pain que je reçeu. Je ne sçay si ce fut que je fusse beau fils à 
ses yeux, car elle ne s'estrangea aucunement de moy, encore 
qu'ayant oublié ce qui m'avoit esté denotté, ou que je le fisse 
exprès, je luy dis que je ne mangerois point si elle ne man- 
geoit aussi, à quoy j'eus cette réponse : « Je vous prie de venir 
faire le banquet, et ne prenez pas garde à rnoy, je croy que 
vous ne me cognoissez pas. Je vous assuere que je ne puis 
manger, » ce qu'elle dit avec un petit sousry de bonne grâce. 

— Et pourquoy ne mangez vous point, la belle fille? 

— Je ne sçay s'il vient de là, dit elle. Je m'oublie le Ven- 
dredy Sainct de jeusner, et mon père, qui par avanture estoit 
fasché d'autre chose, me tança. Il m'est advis qu'il dit comme 
s'il m'eust conjurée à jamais ne manger, dont je fus si faschée 
que je n'ay sçeu manger depuis. 

— Combien y a-il? 

— Plus d'un an et demy. 

— Ne mangeriez vous pas bien pour l'amour de moy si je 
mange pour l'amour de vous? 

— Ouy si je pouvois. 

Je pris donc de la colation avec la compagnie, sans laisser 
cette fille que j'entretins tousjours, ayant extresme désir de 
cognoistre ce que s'en estoit, mesmes folettement et comme 
par mesgarde, je luy mis la main au sein, et la trouvé en bon 
point. 

La précision de cette anecdote donne une idée de l'abon- 
dance de détails et de personnages locaux semés dans les 
œuvres de Béroalde et tout particulièrement dans le 
Moyen de parvenir. Le théâtre de ses scènes plaisantes se 
déroule sur les bords de la Loire, à Angers, à Tours et à 
Orléans. Un changement à vue nous transporte à Genève, 
à Lyon, à Rouen, à Paris, en Bas-Poitou. Chaque étape 
de la carrière vagabonde de l'auteur lui fournit une mois- 
son de noms propres et de localités. 

Sa terre d'élection, c'est la Touraine. On sent ici qu'il 
est chez lui, que les personnages qu'il brocarde lui sont 
connus de longue date. Les premiers atteints par ses 
traits, ce sont les gens d'église : chanoines de Saint- 



BÉROALDE DE VERVILLE. 827 

Venant et de Saint-Martin, minimes, moines de Saint- 
Julien, curé de la Riche, chantre de Saint-Gratien, vicaire 
de Saint-Saturnin, granger de Saint-Martin. Quelques-uns, 
maître Gilles, Hauteroue, sont désignés nominativement. 
Puis viennent les médecins, barbiers, apothicaires, non 
seulement de Tours, mais de Vendôme et de Blois. On 
nomme le médecin Taillerie, les barbiers Claude, Pierre 
Legrand, Bourgault, Jardin, Yverd. Les élus et les consuls 
ont aussi leur tour. Et c'est tout un détilé des localités de 
la région, le couvent de Cormery, Tabbaye de Marmoutier, 
Langeais, Plessis-les-Tours, Maillé j^Luynes], Portillon, 
Ballan, Bléré, le château de la Bourdaisière, le curé de 
Coudrai, Château-la-Vallière, Chinon, Loches, Vendôme. 

Pour dater l'action, Béroalde la reporte au temps où 
le Parlement siégeait à Tours, oîi la Ligue sévissait, où 
le roi séjournait à Tours, où le Conseil se tenait aux 
Augustins. 

L'Anjou n'est pas moins bien partagé. C'est Angers, 
avec ses chapitres de Saint-Maimbeuf et de Saint-Maurice, 
le prieuré de Saint-Éloi, Saumur, la Flèche, Baracé, 
Durtal, Vieilleville, les Loges', Rochefort-sur- Loire, 
Bourgueil, Benais, les religieuses de Fontevrault, le 
bateau qui remonte la Loire d'Angers à Tours, Cheffe, le 
Verger. Partout des personnages à identifier : frère Jean 
de Laillié, M. de la Gontière, Jean de Guigni, le sergent 
Lespinay, Bersaut d'Angers. 

Pour ce dernier, gentilhomme huguenot qui arrête les 
prêtres sur le grand chemin et menace de leur faire subir 
le sort d'Abélard, la chose est faite. C'est évidemment ce 
gentilhomme d'Anjou, Pierre Bressaut, dont parle Bran- 
tôme, t. I, p. 354, qui, aux premières guerres civiles, por- 



I. Sans doute le château de « monsieur du Gast », à qui sont 
dédiées les Appréhensions spirituelles : « Aussi ay je dressé ces mes- 
langes en Thermitage qui est au pied de vostre maison des Loges. » 
Il y aurait un livre à faire de tous les amis ou protecteurs de 
Béroalde cités dans ses livres ou ses dédicaces. 



328 BÉROALDE DE VERVILLE. 

tait, à l'instar des capitaines allemands au siège de Rome, 
une chaîne enfilée de c. .. de prêtres. 

Pour Orléans, les allusions sont moins nombreuses et 
surtout plus vagues. L'auteur parle des pelles de bois qui 
servent à mesurer le blé, vante le bon vin, voudrait voir 
achever Téglise Sainte-Croix sur le modèle de la char- 
treuse de Pavie. Mais peu ou point de noms propres. 
Béroalde se contente de qualificatifs : l'avocat du roi, un 
sergent, un apothicaire, le doyen des médecins, la belle 
épicière d'auprès les ponts. 

Si les bords de la Loire sont le séjour de prédilection de 
l'auteur, on trouve dans son livre le souvenir d'autres 
périodes de son existence, notamment en ce qui concerne 
Genève et la Suisse. Il s'agit encore là de choses vues dans 
le milieu des ministres et des Français « venus pour 
l'Évangile « au moment de la Saint-Barthélémy : un mar- 
chand de Lyon, un maître horloger, un ancien couturier 
(le seigneur Lait), un menuisier, le seigneur Tarault de 
Vautravers, du comté de Neufchâtel, le ministre Jean 
Pinaut, le ministre de Vevey, les pécheurs de Versoix, le 
libraire Zacharie Durant, les conseillers du Consistoire, 
et bien d'autres. Il se garde d'oublier Bâle, où il a fait son 
apprentissage d'horlogerie. 

Passons les allusions à la Normandie, au Bas-Poitou, 
à Lyon, à la Savoie. Quand on ferme le livre après une 
lecture attentive du Moyen de parvenir, on a l'impression 
d'un témoin parfaitement informé, d'un observateur 
sagace qui rapporte les bons traits, les bonnes histoires 
qu'il a recueillis de la bouche même de tant d'interlocu- 
teurs divers. Hélas! c'est un piège tendu à notre naïveté, 
un artifice de conteur pour rajeunir de vieilles anecdotes 
ou déguiser des emprunts un peu trop audacieux. Rabe- 
lais n'en agit pas autrement quand il s'écrie : « C'était un 
lundi matin,... il pleuvait,... je mangeais des godiveaux 
avec frère Artus Culletant'... « En réalité, Béroalde est le 

I. Cf. 1. III, ch. xviit : « Frère Artus Culletant me l'a aultres foys 



BEROALDE DE VERVILLE. 829 

moins original des conteurs. 11 a pris son bien partout, 
et si l'on ne tenait compte des habitudes des auteurs du 
xvie siècle et en particulier des nouvellistes, on le quali- 
fierait de plagiaire audacieux. L'éditeur de 1764 a relevé 
sept emprunts à V Apologie pour Hérodote. On peut gros- 
sir l'acte d'accusation de bien d'autres méfaits. Conten- 
tons-nous ici de quelques rapprochements avec le* Serées 
de G. Bouchet parues comme on sait de 1584 à i5g8 : La 
femme bercée (Bouchet, t. I, p. 108; Béroalde, t. IL 
p. 224); La confession de la femme qui s'est fait faire un 
enfant par son joiu^nalier (Bouchet, t. II, p. 89; Béroalde, 
t. II, p. 2o8i; Le mari qui refuse de payer l'enterrement 
de sa femme (Bouchet, t. V, p. 69; Béroalde, t. II, p. i83); 
Le cancre dans le pot à pisser (Bouchet, t. II, p. 36; 
Béroalde, t. I, p. 245); La demoiselle qui a une arête 
dans la gorge (Bouchet, t. II, p. 192; Béroalde, t. II, 
p. 74); Le malade à qui on demande s'il n'a rien pris 
(Bouchet, t. II, p. 204; Béroalde, t. II, p. 114); La bonne 
femme qui rend le pain bénit (Bouchet, t. III, p. 270; 
Béroalde, t. II, p. 204); Débat du clerc et de la maîtresse 
(Bouchet, t. IV, p. 77; Béroalde, t. II, p. 59); L'âyie 
bâté (Bouchet, t. IV, p. 217; Béroalde, t. II, p. 65); Mot 
du Savoyard sur le roi de France (Bouchet, t. V, p. 59; 
Béroalde, t. II, p. i83). 

Sans doute beaucoup de ces traits plaisants font partie 
du répertoire traditionnel que les conteurs se repassent de 
Tun à l'autre depuis le moyen âge; mais le nombre des 
rencontres, — nous ne citons que le résultat d'une pre- 
mière recherche, — est assez important pour qu'on puisse 
conclure à un emprunt direct de Béroalde à Bouchet. 

Les Serées ayant eu à leur apparition un succès incon- 
testable, il n'est pas besoin de chercher d'autre raison à la 
prédilection que Béroalde marque pour leur auteur. Mais 
il est à peu près certain que les deux conteurs se connais- 

dict, et feut par un lundy matin, mangeans ensemble un boisseau 
de guodiveaulx, et si pleuvoit, il m'en souvient. » 



330 B^ROALDE DE VERVILLE. 

saient. En tout cas, ils avaient trouvé des protecteurs et 
des mécènes dans la même famille poitevine, celle des 
Brochard. Le second livre des Serées est dédié à Isaye 
Brochard, sieur de la Clyelle, conseiller et maître d'hôtel 
du roi (1597); le Cabinet de Minerve (iSgy)* est dédié à 
Pierre Brochard, sieur du Petit-Marigny et de la Gaudi- 
nière, oonseiller du roi et maître des requêtes de son 
hôtel. Béroalde reconnaît lui devoir sa prébende : « Choi- 
sissez doncques icy ce qui est à vous... car c'est vous qui 
l'avez causée, puisque vous m'avez estably le loisir qui 
m'a esté propre. » 

Cette remarque était utile à faire. Il y en aurait bien 
d'autres tout aussi intéressantes à tirer des œuvres de 
Béroalde. Mais nous en avons assez dit pour montrer 
les résultats qu'on pourrait obtenir d'un examen critique, 
qui n'a pas encore été tenté sérieusement, du Moyen de 
■parvenir et des autres productions du fécond chanoine de 
Tours. 

Henri Clouzot. 

I. Et la traduction du Songe de Poliphile, 1600. 



MELANGES DU XVF SIÈCLE 



Les termes patois chez d'Aubigné. 

La collection des Grands Écrivains français, qui 
compte déjà nombre de volumes remarquables, s'est 
enrichie en 1910 d'une nouvelle biographie d'Agrippa 
d'Aubigné. Dans un cadre d'une parfaite tenue littéraire, 
M. Rocheblave esquisse la vie et l'activité de ce grand 
homme du xvi= siècle, qui fut à la fois capitaine et écri- 
vain insigne. Les traits rudes et puissants du guerrier se 
reflètent dans son oeuvre variée et complexe. M. Roche- 
blave nous donne de l'une et de l'autre un tableau à grands 
traits, mais plein d'intérêt et de vie. 

Il est dommage que l'auteur ne soit pas resté dans son 
domaine littéraire où il montre de la sûreté et du goût. 
Au cours de son exposé, il a cru devoir émettre plusieurs 
assertions, d'ordre purement philologique, touchant le 
vocabulaire de d'Aubigné dans ses rapports avec celui de 
Rabelais, assertions tout à fait contestables. Pour appré- 
cier, en connaissance de cause et à sa juste valeur, ces 
deux lexiques, les plus touffus du xvi^ siècle, il faut en 
posséder plus qu'une connaissance superficielle. Une 
appréciation en gros, basée sur de simples présomptions, 
risque forcément d'aboutir à des exagérations, à des 
erreurs. 

Voici, par exemple, l'appréciation enthousiaste de notre 
biographe sur les Aventures du baron de Fœneste (1617- 
i63o), roman satirique de d'Aubigné : 

Fœneste est tout marqueté de cette mosaïque populaire. I.e 



332 MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 

même roman contient encore bien d'autres curiosités linguis- 
tiques, à savoir des italianismes, des hispanismes, presque 
tous les gasconismes du temps, les patois de Saintonge et du 
Poitou et le dialecte picard : le tout fondu en un mélange de 
haut goût, où la bizarrerie n'est qu'apparente. Car d'Aubigné, 
dans ses curiosités verbales, serre d'aussi près la réalité que 
Rabelais s'en éloigne par ses débauches d'érudition et ses 
orgies de vocables. Ici encore d'Aubigné est fidèle témoin de 
son temps. 

Nous craignons fort que l'auteur ne soit ici victime 
d'un manque de perspective et qu'il ne se soit laissé aller 
au gré de son enthousiasme. Qu'est-ce en effet que le 
Baron de Fœneste ? 

Une satire de trois cents pages dans un jargon gascon- 
français. L'idée étrange qu'eut d'Aubigné d'écrire tout un 
roman dans un pareil pot pourri montre qu'il était com- 
plètement dépourvu du sentiment de la mesure, pour ne 
pas parler du goût à peu près inconnu à son époque. 
C'est comme si Rabelais avait composé tout un livre de 
son roman dans le jargon de l'écolier limousin. Cette 
langue factice a condamné Fœneste à un oubli mérité. 
Combien de « seiziémistes » le lisent encore d'un bout à 
l'autre? Nous doutons fort que M. Rocheblave ait eu lui- 
même ce courage. La forme en est parfaitement fantaisiste 
et la valeur linguistique à peu près nulle. Personne, assu- 
rément, ne s'avisera d'aller chercher, dans le Baron de 
Fœneste^ des textes sur l'emploi des termes gascons au 
xvie siècle, alors que Rabelais et Montaigne en offrent 
seuls les sources authentiques. 

D'ailleurs, chaque phrase de l'alinéa cité de M. Roche- 
blave prête à la critique. 

Que veut-il dire par les « italianismes et les hispa- 
nismes » du Fœneste? Fait-il allusion aux bribes de 
phrases italiennes et espagnoles disséminées dans ce 
roman? Mais est-ce là ce qu'on appelle communément 
des « italianismes » et des « hispanismes » ? 

Que signifie, ensuite, le « dialecte picard » du Fœneste? 
On n'en a jamais entendu parler... 



MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 333 

En ce qui concerne le gascon lui-même, il s'agit là d'un 
pastiche dialectal, d'un jargon gascon-français et non pas 
du patois réel de la Gascogne. 

« Tous les gasconnismes du temps », ajoute l'auteur. 
Hélas, qu'en savons-nous? Il suffit de faire remarquer que 
les termes soi-disant gascons dont se servent d'Aubigné 
manquent généralement à Rabelais et à Montaigne, les 
deux autorités linguistiques dans la matière. 

Quant aux « patois de Saintonge et du Poitou », ils sont 
à peu près absents du Fœneste^ comme on le verra ci-des- 
sous dans le relevé des traces dialectales que renferme 
l'œuvre entière de d'Aubigné. 

Que dire, enfin, de cette affirmation de M. Rocheblave 
que « d'Aubigné, dans ses curiosités verbales, serre d'aussi 
près la réalité que Rabelais s'en éloigne? »... 

Encore une fois, le langage du Fœneste est d'un bout à 
l'autre absolument factice : en quoi dès lors est-il « un fidèle 
témoin de son temps »? D'autre part, si d'Aubigné a été 
tellement heureux dans ses créations verbales, comment 
se fait-il ({vCaucune d'entre elles n'a trouvé un imitateur, 
alors que les créations de Rabelais ont vécu une longue vie 
et continuent à nous charmer? 

Citons d'ailleurs un de ces échantillons du lexique de 
d'Aubigné, son terme favori astorge (du grec àffiopyoç, 
impitoyable, cruel) qu'on rencontre presque dans toutes 
ses œuvres. 

On le lit dans sa Ffe, t. I, p. 5 : « Dès quatre ans accom- 
plis le père luy amena de Paris précepteur Jean Cottin, 
homme astorge et impiteux... » 

Ensuite, deux fois dans les Tragiques : 

Pachuderme de corps, d'un esprit indompté, 
Astorge sans pitié, c'est la Stupidité. 

[Δivres, t. IV, p. 127.) 

Hommes desnaturez. Castillans naturels... 
Nourris à exercer V astorge dureté... 

[Ibid., p. 124.) 

REV. 0U SEIZIÈME SIÈCLE. II. 23 



334 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

Enfin, dans la préface de son Histoire universelle (éd. 
de Ruble, t. I, p. i) : « Il s'en trouve qui aiment mieux 
un historien pathétique et faux qu'un astorge et véritable. » 

Dans cette même préface, p. ii, l'auteur va jusqu'à 
écrire : « Les craintes et les storges (c'est-à-dire a-copYr,, 
tendresse^ amour) de son sexe... » 

Ce terme et ceux de même nature sont restés absolu- 
ment isolés et n'ont jamais été employés au xvi^ siècle en 
dehors de d'Aubigné. 

Revenons maintenant à notre sujet. Le nombre des 
termes patois, proprement saintongeais, chez d'Aubigné 
est des plus restreints. Dans les œuvres publiées par 
Réaume, de Caussade et Legouez (1873 à 1892) et dans 
V Histoire universelle réimprimée par de Ruble ( 1886- 1896), 
nous n'avons noce que les termes suivants tirés de la Sain- 
tonge ou du Poitou ' : 

Cacher, au double sens : 

1° Écraser [Œuvres^ t. III, p. 04) : 

Des piedz cacher la teste d'un crapaud... 

2° Chasser [Hist. univ.^ t. III, p. 3oo) : « C'estoit pour 
cacher une flotte d'Espagne. » 

Les deux sens sont encore vivaces dans le Languedoc : 
cachée écacher, écraser, broyer et chasser, le premier 
répondant à l'anc. fr. escacher ; le deuxième, à cacier, 
chassier. 

Canton, écrit aussi quanton, carrefour, quartier d'une 
ville [Hist. univ.^ t. I, p. 255) : « Les prestres instruisirent 

I. Nos sources : P. Jônain, Glossaire du patois saintongeais, Paris, 
1869, et A. Éveillé, Glossaire saintongeais, Paris, 1887. 

Abbé Lalanne, Glossaire du patois poitevin, Poitiers, 1867. — L. 
Favre, Glossaire du Poitou, Niort, 18Ô8. — Beauchet-Filleau, Essai 
sur le patois poitevin, Clief-Boutonne (Deux-Sévresj, Melle, 1864. 

G. Verrier et R. Onillon, Glossaire étymologique et historique des 
patois et des parlers d'Anjou, Angers, 1908, 2 vol. in-8°. 

Fr. Mistral, Lou Thresor don Felibrige, ou Dictionnaire proven- 
çal-français, Paris, 1879-1886, 2 vol. in-4°. 



MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 335 

aussi les faineans de se tenir aux quantons, chantans des 
Salve Regina; « et plus loin (t. VIII, p. Sy) : « La galerie 
du Palais et tous les cantons de Paris raisonnoyent des 
portraitz du roi parsemez de diables. « 

Le mot est saintongeais (Jônain) ou poitevin (Lalanne) : 
le carrefour est le lieu de réunion dans les villages; en 
Languedoc, le mot désigne encore la ruelle, le quartier 
d'une ville (Mistral). 

Cherve, chanvre [Œuvres, t. II, p. 52o) : « C'est le 
propre de ce que nous appelons icy [Gascogne] et vers 
vous la cherve^ d'estre esgrugée entre des fers ferrez et 
pointus. » 

Terme usuel à la fois en Saintonge, en Poitou et en 
Gascogne; Palissy s'en est également servi (t. I, p. 94 de 
ses Œuvres, éd. Benj. Fillon) : a Du costé du vent du 
Nord seront les mottes pour les cherves^ lins et aubiers 
doux et certains vimiers. » 

CiMOis, écrit aussi simois, au sens propre : 
1° Lisière pour attacher un enfant dans son berceau, se 
lit deux fois dans les Tragiques : 

Laissoient dans les berceaux des enfans si petits 
Qu'enferrés de cimois, prisonniers dans leurs couches, 
Ils mourroicnt par la faim... 

[Œuvres, t. IV, p. 40.) 

L'enfant qui pense encore aller tirer en vain 
Les peaux de la mamelle a les yeux sur la main 
Qui deffaict les cimois... 

{Ibid., p. 44.) 

2° Langes, pris au figuré [Hist. univ..^ t. I, p. i5) : 
« Les serpens qui ont servi de simois à ce berceau. » 

Le terme manque aux glossaires saintongeais. En Poi- 
tou et en Anjou, cimois désigne le bandeau de linge que 
les campagnardes attachaient autrefois sous le chignon 
par des cordons et auquel elles fixaient leur coiffe; dans 
les Deux-Sèvres, simois., c'est le haut d'un bas (Lalanne) ; 
mais à Toulouse, cimoisso signifie encore lisière et bande- 
lettes d'un enfant en maillot (Mistral). 



336 MÉLANGES DU XVl^ SIECLE. 

Cruon, ou cruion, cruche {Œuvres, t. I, p. i83) : 
« Parmi la pottrie qu'il fault amasser pour la cuisine, 
fault mettre à part une centaine de pots longs, ou de 
C7nio7is^ comme pour Thuyle... »; et t. II, p. 448 : « Un 
cruion d'huile de noix. » 

Le mot est encore usuel dans la Vendée et les Deux- 
Sèvres : « Cryon^ pot à bec pour l'huile » (Lalanne), 
« cruchon pour mettre de l'huile » (Beauchet-Filleau); de 
même, dans l'Anjou : « Cruon, petite cruche » (Verrier et 
Onillon). C'est d'une de ces régions que Rabelais a connu 
le mot, 1. III, ch. viii : « Saulve Tevot le pot au vin, c'est 
le cruon. « 

EssiGOLER, argoter, couper les chicots [Hist. univ., 
t. III, p. 284) : « En le visitant, le trouva essigolant ses 
antes, et une serpe à la main. » 

Jônain donne : « Essigoter, houspiller avec un couteau », 
et Mistral : « Cigouta, couper les chicots. » 

Gervis, treillage [Hist. univ., t. III, p. 3 18) : « L'amiral, 
non encore mort, se prit des mains à un morceau de ger- 
vis., qu'il emporta... » 

Le mot est encore usuel, avec ce sens, dans les Deux- 
Sèvres (Lalanne) et à Poitiers, où il existe une rue du 
Gervis- Vert; Jônain l'explique ainsi : « Gervis., clairvoie, 
treillis en petites baguettes qui servaient de vitres à nos 
anciens paysans. » 

GuiLDROu, courir le guildrou, aujourd'hui courir le guil- 
ledou., aller en quête d'aventures galantes [Hist. univ., 
t. VIII, p. 337, année 1593) : « Avisez à choisir, ou de 
complaire à vos prophètes de Gascongne et retourner 
courir le guildrou., en nous faisant jouer à sauve qui peut, 
ou à vaincre la ligue. » 

Locution d'origine vendéenne : courir le guilledrou, 
courir le sabbat, marcher rapidement (Lalanne), synonyme 
de courir la galipotte., aller au sabbat sur un manche de 
balai. 

Mareau, terrain marécageux [Hist. univ.., t. II, p. 272) : 
« Un petit mareau de marais qu'ils tirent quitter pour y 



MÉLANGES DU XV1« SIECLE. 337 

loger cent de leurs hommes »; et plus bas, t. III, p. 45 : 
« La rivière de Charente servoit de ma?- eau- coulis aux 
Reformés. » 

Cette forme, dérivée de mare, est encore vivace dans la 
Vendée : mareau, marais (Lalanne). 

Marreaux, méreaux, pris au sens figuré de signe de 
reconnaissance (ilfw/. univ., t. I, p. i5g) : « Les sacremens 
sont adjoustés à la parole... afin de nous estre gages et 
marreaux de la grâce de Dieu. » 

Voici ce qu'en dit Littré, v° méreau : « Se disait aussi, 
chez les protestants, d'une espèce de cachet qu'on donnait 
a ceux qui voulaient communier », avec cette citation de 
V Institution de Calvin, p. io35 : « Il dit qu'ils n'ont point 
esté participans de la circoncision-, en quoy il signifie 
qu'ils estoyent exclus de la promesse, puisqu'ils n'en 
avoyent point eu le méreau. » 

La forme qu'on lit chez d'Aubigné, marreau pour 
méreau^ est archaïque et dialectale. 

Matrouiller, bredouiller comme les enfants [Œuvres^ 
t. I, p. 194) : « Certains gallands, qui aprez avoir desrobé 
une bonne jument, armez d'une grande espée de duel et 
d'un vilain poignard à coquille et avec freses dentelées, 
nous venoyent offrir leur service avec un langage matrouil- 
lant, comme pour dire Capitaine, ils disoyent Quepitaine, 
Caitaine, Quiretaine et enfin Quitaine. » 

Les patois actuels ne connaissent que le sens propre de : 
mâcher lentement et avec dégoût, mâchonner (Saintonge, 
Anjou, Deux-Sèvres). 

Noue, au sens probable de vessie natatoire, v. Littré 
[Hist. univ., t. II, p. 124) : « A quelques uns les picques 
servirent de noues^. » 

Nouziller, noisetier {Œuvres, t. II, p. 248) : « ... les 
nou\illers fleurissant à toute lez Netre Damme. » 



I. L'éditeur rend le mot par « nacelle » et explique ainsi la 
phrase : « C'est-à-dire que les fugitifs s'aidèrent de leurs piques 
pour traverser le fleuve à la nage. » 



338 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

Même forme usuelle dans la Saintonge, l'Anjou et le 
Poitou ^ 

RoLLON, échelon [Hist. univ.^ t. II, p. i25) : « Une 
eschelle de quarante rollons. >> 

Mot usuel dans la Saintonge, l'Anjou et le Poitou. 

RuMEAU, râle d'agonie 2, dans les Tragiques , t. IV, p. 47 : 

Que si tu vis encor, c'est la mourante vie 

Que le malade vit en extrême agonie 

Lorsque les sens sont morts, quand il est au rumeau... 

et dans VHist. univ.^ t. VII, p. 100 : « Une femme aban- 
donnée de médecins et jugée de tous pour estre au rumeau. » 
C'est la forme saintongeaise; dans les Deux-Sèvres, on 
prononce roumeau^ râle (Beauchet-Filleau), et dans l'An- 
jou, rumion, même sens (Verrier et Onillon). 

Sandrille, mésange [Hist. univ.^ t. VIII, p. 323) : « L'autre 
faisoit cercher des chiens et des chevaux pour commencer 
une chose, et quand les chevaux n'en pouvoyent plus, 
forçoit une sandrille à pied. » 

C'est le saintongeais et poitevin cendrille qui est devenu 
un des noms vulgaires de l'oiseau : ce nom est aujourd'hui 
connu dans la Vendée, les Deux-Sèvres, la Charente et le 
Berry'. 

SouRDON, bucarde [Hist. univ., t. IV, p. 35) : « Sur la 
grande nécessité des Rochelois, le havre fut rempli d'une 
monstrueuse quantité de sourdons et pétoncles, ce qu'on 
n'avoit jamais veu en ce lieu. » 

Nom saintongeais d'un genre de mollusques, souvent 
employé par Palissy, t. I, p. 5o : « Item, ay trouvé plu- 
sieurs coquilles de sourdoti, qui estoyent réduites en 
verre »; et plus loin, p. 134 : « Les huitres, les moucles, 
les sourdons., les pétoncles, les availlons... » 

1. Voir Revue des Études rabelaisiennes, t. IX, p. 5o-5i. 

2. Le mot est rendu pour le premier texte, dans Godefroy, par 
« dernière extrémité »; et dans le deuxième, dans l'édition de Ruble, 
par « à toute extrémité ». 

3. E. Rolland, Faune populaire de la France, t. II, p. 304. 



MÉLANGES DU XVI» SIECLE. SSq 

Sur les côtes de l'ouest, sourdon désigne encore la 
bucarde'; le mot manque aux glossaires saintongeais et 
poitevins. En Languedoc, cette espèce de coquillage 
s'appelle besourdo (Mistral). 

Talbot, au sens figuré de modérateur [Hist. univ., t. III, 
p. 204) : « Trois habitans de ceux qu'ils appelloient hugue- 
nots souffrans lui apportent les clefs; il laisse sur la porte 
un corporal qu'on lui avoit donné pour talbot et qui l'im- 
portunoit. » 

L'acception propre du mot, encore usuel dans la Sain- 
tonge et en Poitou, est,: bâton qu'on suspend en travers 
au cou des chiens, bœufs ou vaches, pour les empêcher 
de courir ou d'entrer dans les vignes. 

De cet ensemble de dix-huit termes patois^, la majorité 
appartient à VHistoire universelle^ laquelle, comme le dit 
très bien M. Rocheblave, p. i83, est « à elle seule aussi 
importante, pour la langue, que tout le reste de l'œuvre 
de d'Aubigné ». 

Cette moisson des termes saintongeais, chez d'Aubigné, 
doit s'ajouter à celle recueillie par M. Dupuy dans l'œuvre 
de Palissy; mais, antérieurement à ces deux écrivains, 
Alfonse le Saintongeais avait puisé à la même source, et 
j'ai précédemment^ fait ressortir l'importance de ces 
emprunts du terroir dans sa Cosmographie (i545). On 
obtient ainsi un ensemble d'autant plus précieux que les 
glossaires modernes de la Saintonge laissent infiniment à 
désirer (celui de Jônain est insuffisant, celui d'Éveillé, nul). 

Ces éléments dialectaux, chez d'Aubigné, sont moins 
nombreux que chez les deux autres écrivains saintongeais 
que nous venons de nommer. 

En dehors de la Saintonge et du Poitou, la contribution 
dialectale de d'Aubigné est insignifiante : ses gasconismes 

1. Idem, Ibidem, t. III, p. 220. 

2. Nous laissons naturellement de côté les passages entièrement 
en patois (comme certains dialogues dans Fœneste). 

3. Revue des Etudes rabelaisiennes, t. X, p. 44 à 52. 



340 MÉLANGES DU XYI^ SIECLE. 

sont du français gasconisé, c'est-à-dire un pastiche et non 
le reflet de la réalité; les prétendues traces du « dialecte 
picard » sont une affirmation purement gratuite. 

En somme, le vocabulaire de d'Aubigné est imposant et 
digne d'étude; mais, par respect même pour cet écrivain 
éminent, gardons-nous bien de le comparer à celui de 
Rabelais, cet océan où se sont déversés tous les courants 
linguistiques du passé et d'où dérivent tous ceux de l'avenir. 



IL 



Les « Bigarrures » de Tabourot 

ET leur source PRINCIPALE. 

Parmi les écrivains facétieux du xvi= siècle, Etienne 
Tabourot a été un des plus goûtés, comme le montrent 
les diverses réimpressions de ses Bigarrures, depuis 
l'édition princeps (1572) jusqu'à la dernière réimpression 
faite à Paris en 1662 et dont voici le titre : les Bigarrures 
et Touches du Seigneur des Accords^ avec les Apo- 
phtegmes du Sieur Gaulard et les Fscraignes Dijon- 
noises^. 

Au milieu de bizarreries et de gravelures fortement 
pimentées, l'auteur y fait montre d'une érudition très 
variée, dont Rabelais et son œuvre constituent le cadre. 

Dans l'Epître de l'Imprimeur qui accompagne une des 
premières éditions des Contes et Discours d'Eutrapel de 
du Fail (i585), on lit leurs deux noms réunis : « Rabelais 
et Des Accords., scientifiques gausseurs », c'est-à-dire iro- 
nistes pleins d'érudition. On n'est pas peu surpris de voir 
ainsi mis sur la même ligne le maître et le disciple, l'écri- 
vain de génie et le bibelotier littéraire qu'était Tabourot. 
Cette surprise diminue pourtant quand on songe au parti 

1. Ce nom est un pseudonyme tiré de la devise A tous accords, 
que Tabourot a)OUta plaisamment aux armes parlantes de sa 
famille : un tambour [taboiir). 

2. Réimpression moderne par Gay, Bruxelles, 1866, 3 vol. in-12. 



MÉLANGES DU XVI* SIECLE. 841 

heureux que ce dernier a su tirer de l'œuvre du maître, 
et à l'habileté avec laquelle il a encadré et fondu ces 
emprunts dans le texte des Bigarrures^ dont ils consti- 
tuent ainsi un des côtés les plus attrayants. 

C'est, on le sait, un recueil des plus curieux sur les dif- 
férents jeux d'esprit : rébus, équivoques, allusions, etc.\ 
Comme Rabelais n'a pas dédaigné ces petits côtés de la 
littérature de l'époque, son œuvre ne pouvait manquer de 
fournir à Tabouret à la fois les illustrations et les exemples. 
Suivons-les à travers son livre. 

Dans l'épître liminaire adressée au lecteur, André Pas- 
quet justifie le sujet frivole des Bigarrures par l'exemple 
des grands écrivains de tous les temps qui se sont amusés 
à traiter des matières légères : Homère, Virgile, Ovide, 
Lucien..., et, au xvi= siècle : « Érasme, Xo. Folie. ..^ l'autheur 
des Macaroniques ., son œuvre italien-latin, sous le nom de 
Merlino Coccayo; l'inimitable Rabelais, son Gargantua 
et Pantagruel... Ronsard s'est bien amusé aux louanges 
de la fourmy, de la grenouille et du frelon ; et Belleau, sur 
la cerise, la tortue, et autres : voire un peu avant son 
decez, il fit ce gentil Macaronique De Pigliamine Reis- 
trorum...'^. » 

Quant au titre de son livre, voici ce qu'en dit l'auteur 
lui-même dans sa préface : « Il est baptisé par ce nom de 
Bigarrures, qui donne assez à connoistre que ce sont 
diverses matières, et sans grande curiosité ramassées. Je 
l'ay mieux aymé surnommer ainsi, que de pescher un 
autre nom plus superbe, entre les Grecs et Latins, comme 
font plusieurs qui veulent acquérir réputation d'estre bien 
sages en Grec et en Latin, et grands sots en François, 

1. Un érudit normand, A. Canel, a repris de nos jours les sujets 
traités par Tabourot dans son livre : Recherches sur les jeux d'es- 
prit., les singularités et les bi:[arrcries littéraires, principalement en 
France, nvreux, 1862, 2 vol. in-8°. Cf. aussi Ludovic Lalannc, Curio- 
sités littéraires, Paris, iSSy. 

2. Voici le titre complet de ce poème macaronique : Dictamen 
metrificum de bello Huguenotico et reistrorum pigliamine ad sodales, 
Paris, s. d., in-4''. 



342 MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 



pour aller, comme coquins, emprunter des bribes estran- 
geres, et ne sçavoir de quoy trouver à vivre en leur pays. « 
Après avoir consacré le premier chapitre à Tinvention 
et utilité des lettres, Tabourot aborde, dans le deuxième, 
les Rébus de Picardie : 

Sur toutes les folastres inventions du temps passé, j'entends 
depuis environs trois ou quatre ans en ça, on avoit trouvé une 
façon de devise par seules peintures, qu'on souloit appeller 
des Rébus, laquelle se pourroit ainsi définir : que ce sont 
peintures de diverses choses ordinairement connues, lesquelles 
proférées de suitte sans article, font un certain langage ; ou 
plus briefvement, que ce sont équivoques de la peinture à la 
parole. Est-ce pas dommage d'avoir surnommé une si spiri- 
tuelle invention de ce mot Rébus? qui est gênerai à toutes 
choses, et lequel signifie des choses? Encor pensay je qu'on 
les a nommés en Latin, faute de meilleur terme, et à fin que 
les nommant selon le mot François, Des choses, cela me sem- 
bloit trop gênerai en nostre langue. 

Quant au surnom qu'on leur a donné de Picardie, c'est en 
raison de ce que les Picards, sur tous les François, s'y sont 
infiniment plus et délectez. Ce que tesmoigne Marot en son 
Coq à l'asne : 

Car en rébus de Picardie 

Une faux, un eslrille, un veau, 

Cela fait estrille Fauveau. 

Et peut on dire, à ceste raison, qu'on les a baptisés du nom 
de ceste nation, par antonomasie; ainsi que l'on dit Bayon- 
nettes de Bayonne, Ciseaux de Tholose, Ganivets de Moulins, 
Couteaux de Langres, Peignes de Limoux, Moustarde de 
Dijon, etc. 

Or, ces subtilitez ont esté longtemps en vogue, et de non 
moindre réputation que les Hierogliphiques des Egiptiens 
envers nous : de sorte qu'il n'estoit fils de bonne mère qui ne 
s'en mesloit. Mais depuis que les bonnes lettres on eu bruict 
en France, cela s'est je ne sçay comment perdu, qu'à grand'- 
peine la mémoire est elle demeurée, pour en faire estime, 
sinon envers quelques cervelles à double rebras, qui sont 
encore aujourd'huy si opiniastres, qu'on ne leur sçauroit oster 



MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 343 



de la teste, qu'une sphère ne signifie Tespere : un lict sans 
ciel, un licentié; l'ancholie, melancholie; la lune bicorne, 
pour vivre en croissant; un banc rompu, pour banqueroute... 
et autres, dont les vieux courtisans faisoicnt parade, selon 
tesmoigne Rabelais, livre I, chapitre ix, qui s'en mocque plai- 
samment. 

Toute une partie du texte de Tabourot, — réflexions et 
exemples, — est tirée de Rabelais, qui lui fournit encore 
cette citation sur le même sujet (p. 6 v^) : « Or, laissant là 
les Italiens..., je viendrayà nos François et commenceray 
à l'interprétation de l'anneau qu'envoya une dame de Paris 
à Pantagruel, auquel estoient escrits ces mots en Hebrieux, 
Lamah sabacthani, et y avoit au chaton un faux diamant, 
qui fut ainsi déclaré par Panurge, Dyamant faux, pourquoy 
m'a tu laissé : car les mots Hebrieux signifient, pourquoy 
m'as, etc. » 

A l'occasion des Équivoques français, Tabourot men- 
tionne « un proverbe commun : Qu'on ferme bouteille à 
bouchons et flacons à vis, id est flacs cons à vits », et il 
interprète par la devise Moult me tarde, le « proverbe vul- 
gaire pourquoy Ton dit Moustarde de Dijoti* «. 

Plus loin, il parle (p. 38 v°) d'un quidam qui voulait 
contrefaire le Limousin rabeletique, c'est-à-dire l'écolier 
limousin de Rabelais. 

A propos des Équivoques par amphibologies, « vulgai- 
rement appeliez Entends-trois », il remarque (p. 4g r») : 
« Rabelais n'a-t-il pas gentillement descrit l'Entends-trois 
de Raminagrobis, qui invitoit ses clientules par ces mots : 
Or ça, mon amy, que demandez-vous au Conseil; Or ça, 
vostre question est là; Or ça, or, je l'entens bien; Or là, 
mon amy, il ne reste plus que vous conseiller; Or ça, or 
là. Puis l'ayant bien payé et satisfait, il disoit. Or bien de 
par Dieu : Or bien, vostre cas ne sçauroit mal aller. Par 



I. Cf. Gargantua, 1. I, ch. ix : « Par mcsmes raisons... ferais je 
paindre un pot à moutarde [dénotant] que c'est mon cueur à qui 
moult tarde. » 



344 MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 



lesquels trois dissillabes, or ça, or /à, or hien^ il faisoit 
entendre qu'on vint à luy, qu'on mist en sa gibecière de 
l'or, et quand on y avoit mis, que tout alloit bien. » 

Dans le même chapitre, le cinquième, il appelle du 
nom de Joannes de Bracmardo un des régents du collège 
de Foitecul; et, plus bas, il parle d'un procès de grande 
importance au Parlement de Mirelingue... 

Le début du chapitre viu, des Antistrophes ou Contre- 
pèteries, est également inspiré de Rabelais : « Encor 
qu'aucuns ayans estimé que ces Antistrophes soient Equi- 
voques, si est-ce qu'il y a grande différence, si l'on consi- 
dère la définition de l'un et de l'autre. Car Antistrophe 
est proprement une alternative conversion de mots... De 
ceste inversion de mots, nos pères ont trouvé une ingé- 
nieuse et subtile invention que les Courtisans ancienne- 
ment appelloient des Equivoques, ne voulansuser du mot 
et jargon des bons compagnons, qui les appelloient des 
Contrepèteries. Et n'entendans aussi ce mot Antistrophe, 
qu'ils estimoient estrele langage inventé de quelque Lifre- 
lofre. C'a esté le gentil, sçavant et gracieux Rablais [sic]^ 
qui les a premier baptisé de ce propre nom grec... » 

Et Tabourot cite entre autres exemples : « Ces deux sui- 
vans sont exiraicts de l'histoire veridique du grand Pan- 
tagruel : Femme folle à la messe est volontiers molle à la 
fesse; A heaii-mont le viconte... Il ne se faut scandaliser, 
s'ils sont un peu naturalistes; car je ne sçay comme il 
advient qu'ordinairement et plus volontiers on se rue plus 
sur ceste matière que sur une autre... » 

Le chapitre xi, des Allusions, renferme toute une série 
d'étymologies burlesques dans le genre de celles données 
par Rabelais, pour se moquer de la manie étymologique 
des savants de l'époque : 

Bonnet, de bon et net, pour ce que l'ornement de la teste 
doit estre tel. 

Chapeau, quasi eschappe eau : aussi anciennement ne le 
souloit on porter que par les champs en temps de pluie. 

Chemise, quasi, sur chair, mise, etc. 



MÉLANGES DU XV1= SIECLE. 345 

Ce n'étaient pas là de simples plaisanteries. Plusieurs de 
ces étymologies étaient courantes et provenaient de savants 
de grand mérite. Voici, par exemple, l'opinion du cha- 
noine Charles de Bovelles sur l'origine du premier des 
mots cités : a Bojiet, capitis tegumentum : factitia et arbi- 
traria dictio. Forte a duabus dicta bon est : quia tegere 
caput adversus catarrhos et pituitas bonum est'. » 

Plusieurs de ces saillies sont tirées de Rabelais lui- 
même : 

Chausse, pour ce qu'on trouve au cul chaut ce, ainsi que la 
Beauce fut nommée par Pantagruel. 

Gentils-hommes, quasi hommes gentils sur les autres; mais 
aujourd'huy, depuis que chaque canaille les contrefait, on dit 
des gens-pille hommes. 

Paris, pour ce que par ris elle fut compissée par Gargantua. 

Sargent, de serre argent, pour ce qu'un sergent serre volon- 
tiers ce qu'il reçoit. 

Chose amusante! Certaines de ces bouffonneries ont 
persisté et on les lit encore dans les traités d'étymologie : 

Coquin, à coquina, c'est-à-dire cuisine : car tout bon coquin 
aime la cuisine. 

Indague, quasi sans dague : pour ce qu'un temps a esté 
qu'un homme sans dague estoit estimé mal entendre son 
entregent. 

L'origine alléguée de coquin, que Littrc trouve encore 
« très probable », avait été déjà émise par le même Charles 
de Bovelles : « Coquin, h coquina, quia amans coquinam, 
et apud caminum atque titiones inertiam fovens. » Elle 
devint courante au xvi« siècle, et Estienne Pasquier la 
mentionne à son tour {Reche?'ches, 1. VIII, ch. xlii) : 
« Coquin, du lat. coquina..., parce que ces mendians 
volontaires halenent ordinairement la cuisine. » 



I. Liber de differentia vulgariiim linguartim, et Gallici sermonis 
varietate, Paris, i533, p. 56. 



346 MÉLANGES DU XVP SIECLE. 

Tabourot conclut ainsi ce curieux chapitre des étymo- 
logies burlesques : « Je ne m'espancheray d'advantage à 
poursuivre ces Allusions et Etymologie, qu'aucuns ont 
bien esté si grues, que de dériver moitié du François et 
du Grec et du Latin, et de tous trois quand ils se sont 
advisez. Comme un certain translateur de bons autheurs 
Grecs et Latins en mauvais François, qui dérive son nom 
Philibertus de çtXoç et [îépxoç pour vertus, quasi dicat, 
Aymé vertus. N'est-il pas digne qu'on en face cas, puis- 
que luy mesme l'a mis en lumière, en ce siècle si poly? » 

Tabourot expose au même endroit l'origine orientale 
du nom à^ Assassin^ « qui est tiré d'assez loing et dont l'his- 
toire est agréable », et, dans les éditions ultérieures, ce 
chapitre finit par des remarques qui constituent la pre- 
mière mention du blason : « Encore adjouteray je ces 
Allusions que l'on a fait par forme de proverbe, il y a 
plus de six vingts ans, sur les villes de Bourgogne, qu'au- 
cune trouvent assez correspondantes aux mœurs : 

Dijon, dit, Mocqueur de Dijon... 
Saulieu, saute, Chèvres de Saulieu. 
Semur, semé, Bleds de Semur. 
Avalon, avale, Grandgosier d'Avalon... » 

Il est curieux que Tabourot, dans son chapitre des 
Anagrammes, ait oublié de citer, parmi de nombreux 
exemples, celui de Maître François Rabelais : Alcofribas 
Nasier. 

Dans le chapitre xx, Autres sortes de vers, Tabourot 
remarque, p. 147 r° : « Je n'ay point veu devers François 
monosyllabes à la fin, si ce n'est qu'on en pourroit faire 
d'infinis et fort aisément; veu qu'au V^ livre attribué à 
l'inimitable Rabelais, il y a bien des proses de frère Fre- 
don qui ne respondit que par monosyllabes. De ces 
responses j'ay mis en vers ce peu qui s'ensuit... » 

Et plus bas, p. i5o v^, il exhibe un échantillon rimé 
dans un langage analogue à celui de l'écolier limousin : 
« Je viendray maintenant aux Excorilinguilati7iise:[^ 



MÉLANGES DU XYI* SIECLE. 347 

comme en l'epitre mise a la fin du V« de Pantagruel. 
Mais tu auras ce suivant Epitaphe de ma façon, pour 
exemple d'un Locumtenant Rouargois, qui se délectait 
même en jugement de parler de cette façon : 

Dessous ce tumulle est jasent 
Un impigre Locumtenant. 
Il n'avoit cabale ne mule, 
Il spermatisoit la vetule... » 

Dans les éditions ultérieures des Bigarrures^ parmi les 
adjonctions au chapitre des Entends-trois, on lit ces 
anecdotes relatives à Maître François : 

Rabelais, médecin domestique d'un Cardinal, voyant que 
l'on avoit servy au disné de son maistre d'une lamproye ros- 
tie, frappa (suivant son ordinaire) d'une baguette sur le bord 
du plat, en disant : Diirœ digestionis. Ce que ayant veu et 
ouy le Cardinal, qui aymoit sa santé, fit couler le plat et la 
lamproie sans y toucher, jusques au bas de la table, où Rabe- 
lais se mettoit après que chacun estoit assis : lequel, sans 
crainte que la lamproie fut de dure digestion, en fit si bonne 
chère qu'il la mangea toute. A quoy le Cardinal ayant pris 
garde luy dit : « Comment, Rabelais, vous m'avez dit que cette 
lamproye estoit durce digestionis, et toutesfois vous l'avez 
toute mangée? » — « Pardonnez moy. Monseigneur, dit Rabe- 
lais, je vous ay seulement monstre frappant sur ce plat d'ar- 
gent qu'il estoit durce digestionis ; mais je n'ay pas entendu 
parler de la lamproye qui estoit très bonne. » — « Vous pou- 
vez respondre seul de sa bonté, dit le Cardinal, aussi bien que 
le curé de Bourg faisoit en la recommandace pour prier pour 
deflfunct Jean Petit, qui avoit fourny vingt ans durant de vin 
aux messes de paroisse, et qui asseuroit qu'il avoit tousjours 
baillé du meilleur vin de sa cave. Car personne n'eust sceu 
acertener de la bonté du vin que ce curé, luy seul disant la 
grande messe. Et autre que vous aussi, Rabelais, ne peut par- 
ler de la bonté de la lamproye que vous seul avez mangée. » 

Un jovial ayant rencontré le médecin Rabelais, luy demanda : 
D'où venoit que bien souvent quand il pissoit, il petoit? A 
quoy Rabelais repartit : Cela n'est rien, et est chose naturelle 
et commune, tous les asnes en font autant. 



348 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

Ce mesme médecin, tastant le poux d'un malade et luy ayant 
demandé : Avez vous rien pris aujourd'huy? — Non, Mon- 
sieur, respondit le malade, je n'ay rien pris qu'une mouche^. 

Rabelais estant à Rome avec le Cardinal son maistre, enten- 
dit un Protonotaire Italien se moquer des François, et leur 
dire Oiiyn, oiiyn, Monsieur. Or ce Protonotaire estant prié de 
disner chez le Cardinal, se rencontra assis à table fort proche 
de Rabelais, lequel ayant devant luy un quartier de chevreau, 
en fit des honneurs et en présenta à tous ceux qui estoient en 
table, fors au Protonotaire. De quoy un aumosnier s'aperce- 
vant, dist à Rabelais : « Vous avez oublié Monsieur le Proto- 
notaire et ne luy avez point donné du chevreau. « — « Je 
n'avois garde, dist Rabelais, de peur que par adventure il 
n'eust mangé de son propre fils. « Si cet Italien avoit appelle 
par entends-trois les François Pourceaux, par ces mots Ouyn, 
ouyn, pour Ouy, ouy, il reconneut que l'on luy donnoit son 
change et que, par un autre entends-trois, on l'appelloit Becco 
curnuto'^. 

Ces différentes anecdotes ont défrayé la chronique rabe- 
laisienne depuis le xvi= siècle Jusqu'à nos jours. Plusieurs 
sont des réminiscences d'historiettes antérieures, par 
exemple l'anecdote relative à la lamproie qui n'est qu'une 
variante de celle que Michel Scot raconte dans sa Mensa 
philosophica et que Rabelais rapporte lui-même à la fin du 
ch. II du Tiers Livre. En voici la donnée : Thomas 
d'Aquin, invité à la table du roi saint Louis, mangea seul 
une lamproie destinée au monarque, tout en composant 
son hymne sur le Saint-Sacrement. La lamproie et l'hymne 
achevés, il s'écria Consumatum est l 

On voit combien le livre du seigneur Des Accords est 
pénétré de Maître François^. Des souvenirs de Gargan- 

1. Même anecdote dans Guillaume Bouchet et le Moyen de par- 
venir. 

2. « Les Italiens ont un autre mot plus commun pour signifier un 
cocu, à sçavoir becco, et quelquesfois par emphase ils adjoustent 
corniito avec becco ». Henri Estienne, Deux Dialogues, p. 92 et g3. 

3. Dans le Quatriesme des Bigarrures, en parlant d'aiguillette, 
Tabourot fait mention, fol. 46 r", de « cest anneau de Hans Carvel ». 



MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 849 

tua et de Pantagj'uel se rencontrent aussi dans les autres 
écrits de Tabourot. 

Dans les Touches ou Epigrammes, cette contretouche 
à propos d'un prêtre ignorant (p. 23 vo) : 

Veux tu sçavoir quelle doctrine 
Ce Monsieur là voudroit gouster? 
Ce sont Taillevent et Platine ' : 
Les Apostres du Dieu Gaster. 

Et, plus loin, p. 33, cette épigramme dirigée contre les 
protonotaires courtisans : 

Le Magnifique. Porter de braves vestemens, 
Faire bien une reverance, 
Et tenir bonne contenance, 
Parler en desdain des sçavans, 
Voyla que font ces ignorans 
Qu'on surnomme Protonotaires : 
Ce sont boëtes d'Apoticaires, 
Belles dehors et rien dedans. 

Contretouche. Ils feroient mieux s'ils ressembloient 
Aux Silènes de l'ancien temps, 
Qui, comme Socrates, estoient 
Laides dehors, belles dedans. 

Les vers sont suivis de cette Considération : « Ancienne- 
ment on appelloit Silènes les boettes d'apothicaire, parce que 
sur elles estoient représentées plusieurs ligures drolatiques et 
ridicules, telles que du bon Silenus, maistre de Bacchus, dans 
lesquelles on mettoit les plus fines et précieuses drogues, 
ainsi que l'interprète l'Aristophane F"rançois que j'aime suivre 
plustost que l'interprétation que donne Erasme sur le pro- 
verbe Silenis Alcibiadis'^. Or aujourd'huy, par le contraire, 
elles sont belles extérieurement et n'y a dedans drogue qui 
guère vaille. » 

1. Auteurs de célèbres livres de cuisine au xv' siècle. 

2. Voir, sur ces diverses interprétations, les articles de MM. Le- 
franc et Dorveaux, dans la Revue des Etudes rabelaisiennes, t. VII, 
p. 433 à 441. 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 24 



35o MÉLANGES DU XVI^ SIKCLE. 

Dans les Contes du sieur Gaulard, plusieurs person- 
nages portent des noms dérivant de la même source : 
Monsieur d'Engoulevent (p. i5 v»), le sieur de Sambre- 
gouoy (p. 41 vo), Mademoiselle la clergesse de Pilleverjus 
(p. 58 r»), etc. 

Dans les Escraignes Dijonnoises . Guillaume Tape- 
coûe, Tienot Franc Taupin, Perrin Dandin, etc. 

Tabourot, sans être un disciple insigne de Rabelais, 
n'en reste pas moins un des érudits les plus sympathiques 
de son temps, un écrivain tout imbu de l'esprit du maître. 
Son livre curieux nous fournit plus d'un renseignement 
utile sur le goût public de l'époque en même temps qu'il 
constitue un des derniers témoignages du xvi^ siècle sur 
l'influence féconde de l'œuvre rabelaisienne. 

III. 

Un chapitre d'histoire littéraire. 

Le xvi« siècle, ce siècle créateur par excellence, qui a 
ouvert à l'esprit humain tant de perspectives nouvelles et 
fécondes, a vu également apparaître les premiers rudi- 
ments de l'histoire littéraire. Ces timides et curieux essais 
concernent tous la poésie, et il n'est pas sans intérêt de 
suivre ces premières et humbles manifestations d'un genre 
destiné à un brillant avenir. 

C'est le « maistre es arts et licencié en chascun droit », 
Pierre Grosnet, poète parisien, auteur des Mot\ dore\ de 
grand et saige Cathon (i533), qui eut, paraît-il, le premier 
l'idée d'une revue des poètes de son époque. Dans une 
pièce de vers banale et parsemée de jeux de mots, il traite : 
« De la louange et excellence des bons facteurs qui bien 
ont composé en rime, tant deçà que delà les monts ^ » 

I. Dans le second tome des Mot^ dore^, pièce réimprimée dans 
Montaiglon, Recueil des poésies des XV' et XVI' siècles, t. VII, 
p. 5 à 17. 



MÉLANGES DU XVF SIECLE. 35 1 

En voici le début : 

Plusieurs ont esté bons facteurs 
Et de maintz livres vrays autheurs, 
Et premier maistrc Alain Chartier 
De maint bon propos est chartier... 
Meschinot a faict les Lunettes 
Des princes, et sentences nettes 
Bien moralles... 

Voilà pour les poètes « deçà les monts » ; quant à ceux 
« delà les monts », il mentionne un des premiers en 
France le nom de Dante : 

Dante y mectz en ma rubriche..., 

qu'il apprécie d'ailleurs, comme tous ses contemporains, 
plutôt comme théologien que comme poète : 

Théologie est moult en ses dictz'... 

Un autre poète de l'époque, Guy Le Fevredela Borde- 
rie, nous a laissé une sorte de tableau de l'histoire litté- 
raire et artistique du xvi^ siècle sous ce titre : La Galliade 
ou de la Révolution des Arts et des Sciences^ Paris, iSyS. 
L'auteur se propose d'y « encercler brevement l'origine, 
progrez et perfection qu'ont acquis les bonnes lettres au 
cours des siècles par tout le Rond de la terre et nommé- 
ment en notre Gaule. » 

Ce vaste sujet est divisé en cinq sections ou cercles. 
Le premier offre un coup d'œil historique; le deuxième 
traite d'architecture et d'architectes; le troisième, du 
savoir des druides et de la magie; le quatrième, de 
musique. « Au cinquième et dernier j'ay traité de la Poé- 
sie, laquelle, bien que je l'ay mise entre les Arts et les 

I. Voir, à cet égard, notre étude « Les sources modernes du 
roman de Rabelais », dans la Revue des Études rabelaisiennes, t. X, 
p. 412-413. 



352 MÉLANGES DU XVI* SIECLE. 

Sciences, semble toutesfois estre plustost une sainte fureur 
et élévation d'esprit que non pas une doctrine acquise par 
industrie et puissance humaine. » 

Dans ce dernier cercle, on voit défiler les principaux 
poètes de la Grèce, de l'Italie et de la France. Voici la 
revue des poètes modernes de l'Italie, Dante, Boccace, 
etc. (p. 121 et suiv.) : 

Mais comme Dante un jour, à qui rien ne peut plaire. 

Cherchoit pour ses ennuis un séjour solitaire, 

L'ombre du Mantuan, après mille ans errant 

Par les lieux recelez qu'il alloit discourant, 

Le rencontre pensif, et dedans la caverne 

De l'une et l'autre sœur le guide sans lanterne : 

Là d'elles fut reçeu, chery et caressé, 

En faveur de celuy qui l'avoit addressé, 

Et devient si privé avec la Poésie 

Qu'elle aveignit du croc sa Lyre ja moisie 

Pour luy mettre entre mains et luy faire jouer 

Les Peines des Enfers et hautement louer 

Du Paradis de Dieu la perenelle joye, 

Où par nouveau sentier Beatrix le convoie... 

Lors voyant le Latin estre ja suranné. 

Il luy monstre à chanter en son Toscan enné, 

Et avecques le tems si bien s'y apprivoise 

Qu'elle parloit Toscan quelque part qu'elle voise. 

Pétrarque par après au champ la rencontra, 

Lorsque l'œil lampegeant de sa Laure l'outra, 

Et luy apprit si bien sa langue desguisée 

Qu'elle fut de Romaine en bref Petrarquisée. 

Sonnant si doux sonnets sur le Luth remonté 

Qu'Amour qui donne tout, luy mesme en fut dompté. 

Sannazar du depuis la trouvant plus hardie, 
Lui apprint à chanter ses pasteurs d'Arcadie, 
Et lui enfla si bien la loure et ses bourdons. 
Qu'aux rives il la fit descendre des hauts monts. 
Puis Bembe et l'Aretin d'une louable envie 
Chascun à qui mieux mieux la chérit et convie, 
Et luy apprint à dire un parler si mignon 



MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 353 

Qu'au Latin le Toscan fut quasi compagnon. 
L'Arioste en après y chanta la vaillance, 
Les fureurs, les amours des Palladins de France, 
Les guerres, les assauts des Marranes bandez 
Contre Charles le Grand et ses Pairs commandez. 

Il passe ensuite aux poètes de la France, p. 123-126 : 

Marot, l'un des premiers*, d'un vers doux et facile. 

De la Muse se feist auditeur fort docile. 

Et chanta l'Epigramme, et l'Eglogue bien joint 

Tant après Martial que Virgile plus coint : 

Puis son stile elima de façon plus heureuse 

En la Metamorfose héroïque et nombreuse, 

Et aux chants de David, qu'en vers il a rendus 

Assez bien agencez, et non pas entendus. 

Salel d'un mesme tems accoustre à la Françoise 

Son Homère, entamant l'Iliade grégeoise : 

Melin de Sainct Gelais, d'un vers emmiellé. 

Contenta les esprits de son Prince oreille. 

Le docte Heroët, à la veine héroïque. 

Chanta son Androgyne en haut sens Platonique, 

Et sa Parfaicte Amie, œuvre entier et parfaict, 

Qui tesmoigne l'esprit de celuy qui l'a faict. 

Et le dénombrement continue sur ce même ton qui ne 
retient de la poésie que la rime et les mots sonores... Il 
chante alors la Pléiade, l'école lyonnaise, etc., pour finir 
avec ces vers : 

Sur un autel marbrin y luyse Des Autelz, 

Et soyent avecques eux les chantres immortels. 

Nous arrivons maintenant à deux véritables poètes, 
qui se sont efforcés de célébrer l'un et l'autre, non sans 
lyrisme, les progrès de l'esprit humain et tout particuliè- 
rement ceux de la poésie. 

I. Il n'est pas certain que Boileau ait ignoré ce poème quand il 
a rimé son Art poétique. 



354 MÉLANGES DU XVI* SIECLE. 

Maurice Scève, poète lyonnais, mort en i562, année où 
parut son œuvre capitale, Le Microcosme^ poème en trois 
chants sur la création. Dans le deuxième livre, le poète 
représente Adam, accablé de sommeil, qui contemple en 
rêve l'évolution de l'humanité future, les idiomes innom- 
brables sortant des quatre langues primitives (p. 58) : 

Quatre formes d'iceux de quatre noms divers 
Rempliront, mais sans fin des langues, l'univers. 

Et le poète de glorifier leurs représentants spirituels 
(p. 60) : 

Ce grand Prophète Hébreu dessus la rouge mer, 
En sa céleste ardeur apperçoit enflammé, 
Et durant que son peuple hors de flots sauvé range, 
Pour grâces rendre à Dieu, exametre louange 
Du royal cytharede en peu de temps suivi, 
Qui des doigts resonnans et de bouche ravi, 
Ses quinquemetres fait, et trimetre courir. 
Et en hymne plaisans hautement discourir. 

Que Flacce après essaie avec le Grec Pindare 
Et en ceux où Saphon fut premièrement rare. 
Puis du grand Salomon oit les grans cantiques. 
D'autres plusieurs assés révérés pour antique, 
Mètre, qui par mesure, et certaine raison, 
Comme en tous instrumens, consiste en l'oraison. 
Oraison haut parler, et des Muses miracle. 

Pour Heroës chanter, le Pythien oracle, 
Par nombre et par Pies, l'Aseclepiade enjambe. 
Suivant de rage armé son Archiloque iambe. 
Et à l'Eleyne, mal commiserant ses pleurs. 
Se lasse d'escouter ses amours et malheurs. 

Pour ses poumons estendre à rire du Comede, 
Et à l'autel fumant ouir le bouc Tragede, 
Qu'Eschile personne en toute gravité 
Au père Libre otîroit, père d'authorité. 

De l'autre part Menippe entend assés plus plaire, 
Que Menandre mordant et dur au populaire ; 
L'un par ces mots masqués se rendant excessif, 
Et l'autre à imiter le Satyre lascif. 



MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 355 

Mais c'est du Bartas, le fameux disciple de Ronsard, le 
chantre à l'imagination vive, au souffle puissant, à l'élo- 
quence naturelle, qui nous a laissé la revue littéraire la 
plus complète que connaisse le xvi= siècle. Elle se trouve 
dans la deuxième Semaine ou Création du Monde (1578- 
1584). C'est une digression récréative au milieu de hautes 
méditations que le poète justifie ainsi dans son Advertisse- 
ment : « Pour faire mieux avaler les salutaires breuvages 
que la sainte parole présente aux esprits malades et 
degoustez de ce temps, j'y ai meslé le miel et le sucre 
des lettres humaines... » 

Comme Scève, son frère en Apollon, du Bartas ima- 
gine une vision grandiose où les hautes colonne du temple 
de l'Éloquence 

Portent de quatre en quatre une langue de celles 
Que ce siècle sçavant couche au rang des plus belles. 

Et on voit alors se dérouler, comme dans un kaléidos- 
cope, les personnages célèbres de l'antiquité hébraïque : 
Moïse, David, Salomon, suivis de ceux de la Grèce : 
Homère, qui fait 

Comme un grand Océan ruisseler sa faconde..., 

Platon « le tout-divin », Hérodote « au clair style », 
Demosthène : 

Loy des hommes diserts, Roy des cœurs, bouche d'or. 

Viennent ensuite les grands hommes de Rome : Cicé- 
ron, source d'éloquence à laquelle 

S'enyvrent chaque jour les plus rares esprits..., 

ainsi que César, Salluste et Virgile, « escrivain cheu des 
cieux... tousjours clair, tousjours grave ». 

Le poète arrive alors aux temps modernes et sa vision 
s'élargit. Voici les génies de l'Italie nouvelle : 

Le Toscan est fondé sur le gentil Bocace, 



356 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

Le Pétrarque aux beaux mots, esmaillé, plein d'audace : 

L'Arioste coulant, pathétique, divers : 

Le Tasse, digne ouvrier d'un héroïque vers. 

Figuré, court, aigu, limé, riche en langage, 

Et premier en honneur, bien que dernier en âge. 

On y remarque l'absence du nom de Dante, dont la 
poésie sublime échappait alors totalement, tant en Italie 
qu'en France, aux hommes du xvi« siècle, qui voyaient en 
lui le théologien subtil plutôt que le chantre inspiré. 

Le poète passe rapidement sur l'Allemagne où, en 
dehors de Luther (natif d'Eisleben), il ne cite que des 
noms de savants, de traducteurs, de diplomates : 

Le Tudesque à celuy, qui refait Allemand 
Le gentil Slcidan^, l'Eternel ornement 
D'Islebe et Witemberg^ : et Peucer^ qui redore 
Ses attrayans discours : et mon Boutric* encore. 

Vient après l'Espagne avec ses célébrités littéraires : 

Guevarre, le Boscan, Grenade et Garcilase, 
Abreuvez du Nectar : qui rit dedans la tasse 
De Pitho verse-miel, portent le Castillan : 
Et si l'antique honneur du parler Catalan 
N'eust Osias ravi, docte, il eust peu debatre 
Le laurier Espagnol avec l'un de ces quatre. 

Ensuite l'Angleterre, assez parcimonieusement repré- 
sentée : 

Le parler des Anglois a pour ferme piliers 

Thomas Moore et Baccon, tous deux grands chancelliers : 

Qui sevrant leur langage et le tirant d'enfance, 

1. Michel Beuther, traducteur allemand des Commentarii (i555) 
de Sleidan. 

2. Martin Luther, traducteur de la Bible et père de la poésie reli- 
gieuse allemande. 

3. Gaspard Peucer, savant allemand du xvr siècle, gendre de 
Mélanchthon. 

4. Pierre Butric, conseiller et agent du duc Jean-Casimir. 



MÉLANGES DU XV1<= SIECLE. 357 

Au sçavoir politique ont conjoint l'éloquence. 
Et le Mylord Cydné * qui, cygne doux-chantant, 
Va les flots orgueilleux de Tamise flotant. 
Ce fleuve gros d'honneur emporte sa faconde 
Dans le sein de Thetis, et Thetis par le Monde.- 

Et linalement la France, que le poète exalte en vers 
enthousiastes : 

O mille et mille fois terre heureuse et féconde! 
O perle de l'Europe ! ô Paradis du Monde ! 
France, je te salue, ô mère des guerriers! 
Qui jadis ont planté leurs triomphans lauriers 
Sur les rives d'Euphrates, et sanglante leur glaive 
Où la torche du jour et se couche et se levé : 
Mère de tant d'ouvriers, qui d'un hardi bonheur, 
Taschent comme obscurcir de Nature l'honneur. 
Mère de tant d'esprits, qui de savoir espuisent 
Egypte, Grèce, Rome, et sur les doctes luisent 
Comme un jaune esclatant sur les pasles couleurs. 
Sur les astres Phœbus, et sa fleur sur les fleurs. 

Une revue de la poésie française, de Marot à Ronsard, 
clôt ce cortège de noms illustres : 

Mais qui sont les François? Ce terme sans façon, 
D'où la grossière main d'un paresseux maçon 
A levé seulement les plus dures escailles. 
C'est toy. Clément Marot, qui furieux travailles 
Artistement sans art : et poingt d'un beau soucy, 
Transporte Helicon d'Italie en Quercy. 
Marot, que je révère ainsi qu'un Colisée 
Noircy, brisé, moussu : une médaille usée, 
Un escorné tombeau : non pour leur beauté. 
Que pour le sainct respect de leur antiquité. 

Je ne puis bonnement cest autre recognoistre : 
Il a bien, quel qu'il soit, la façon d'un bon maistre, 
.le demeure en suspens, car je le pren bientôt 
Pour Biaise Vigenere, ore pour Amyot. 

I. Sir Philippe Sidney, poète de la Renaissance anglaise. 



358 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

L'autre ce grand Ronsard, qui pour orner la France, 
Le Grec et le Latin despouille d'éloquence, 
Et d'un esprit hardi manie heureusement 
Toute sorte de vers, de style et d'argument. 

A côté de ces représentants de la littérature européenne, 
du Bartas n'oublie pas les penseurs et poètes arabes qu'il 
caractérise dans ces vers : 

Le langage Arabesque a pour fermes appuis 
Le subtil, le profond, le grand fils de Rois, 
L'Avicenne facond, l'Eldebag satyrique, 
L'Ibnu-farid coulant, gentil, allégorique. 

C'est la première mention, à notre connaissance, de la 
littérature arabe au xvi« siècle. Nous l'avons réservée pour 
la fin, attendu que les noms orientaux cités par notre 
poète ont été jusqu'ici mal expliqués ou sont restés incon- 
nus. Les commentaires qui accompagnent la grande et 
belle édition in-folio des oeuvres de du Bartas de 1611 
sont plus que suffisants en ce qui concerne les noms euro- 
péens; ils sont insignifiants ou nuls quant aux écrivains 
arabes. Voici quelques notes complémentaires : 

Le « grand fils de Rois », c'est naturellement Averroës, 
transcription latine d'Ibn-Rochd; le nom d'Avicenne est 
connu. Sur « Eldebag, satyrique », Claude Duret nous 
donne ces éclaircissements : 

Du poète satyrique Eldebag, et de ses poèmes composez en 
langue Arabesque. 

Eldebag, Poète satyrique, Arabe de nation, natif de la ville 
de Melaga en Grenade, bien renommé et cogneu en ceste pro- 
vince des Mores, fut en son vivant très disert et très facond 
en sa langue Arabesque, et admirable à detracter d'autruy 
pour avoir esté l'un des plus vray Satyrique qui aye jamais 
esté entre les Arabes... Les escrits de ce Poète ne se trouvent 
aisément pour le jourd'huy en Asie, et Turquie, quelque 
curieuse recerche que j'aye faict de les pouvoir recouvrer. 



MÉLANGES DU XVI«^ SIECLE. 359 

Voyez J. Léon, liv. 5 de sa description d'Afrique, chap. de 
Tcbesse^. 

C'est, en effet, Jean-Léon Africain, le célèbre voyageur 
dont la Description^ d'Afrique a été la source immédiate 
où a puisé du Bartas. Voici ce que Léon dit à propos de 
la ville algérienne de Tébessa : 

Les habitans sont si mécaniques, avares et brutaux que 
tant s'en faut qu'ils honorent et caressent les estrangers qu'il ne 
les veulent veoir en sorte que ce soyt, tellement qu'à Eldabag, 
poëte, natif de la cité de Malaga en Grenade, bien renommé 
en ces parties là, passant par cette cité, fut fait quelque déplai- 
sir et outrage, au moyen de quoy il composa ces vers sous- 
crits avec deshonneur des habitants d'icelle : 

Tebesse n'a rien qui soit de valeur, 
Fors que les noix. Je faux, elle a cet heur 
D'un fleuve avoir, dont les eaux cristallines 
Et l'ample tour des murailles infimes 
Luy donnent lustre. Or, quant à la vertu, 
Le peuple en est tellement devestu 
Que, cognoissant Nature en celuy luire, 
Tout vice y fait à force noix produire. 
Comme sachant qu'avec ses douces eaux, 
Brutaux esprits se paissent en pourceaux. 

Ce poète icy fut très facond en langue arabesque, et admi- 
rable à detracter d'autruy. 

Quant à Ibnu-Farid, c'est-à-dire Ibn-al-Faridh, un des 
plus grands poètes arabes du xiii« siècle, le commentateur 
de du Bartas reste muet : « Le dernier à sçavoir Tlbnu- 
Farid m'est incogneu ». Mais Claude Duret nous fournit 



1. Claude Duret, Thresor de l'histoire des langues de cest Uni- 
vers, Yverdon, 1619, p. 436. 

2. Léon Africain, Description de l'Afrique, tierce partie du monde, 
premièrement en langue Arabesque, ptiis en Toscane et à présent 
mise en François. Nouvelle édition annotée par Ch. Schefer, Paris, 
1898, t. III, p. ii3. 



36o MÉLANGES DU XVI* SIECLE. 



les renseignements suivants sur ce poète mystique de 
l'Orient : 

Ibnu-Farid, natif de la ville de Fez en Afrique, Arabe de 
nation et Mahometan de religion, fut dès son enfance grand et 
admirable p.oëte Arabesque s'appliquant à rédiger une certaine 
doctrine qu'il suyvoit, en vers et carmes Arabesques fort gen- 
tils, exquis, coulans et fluides, mais tous remplis de méta- 
phores et allégories; tellement qu'il semble ne traicter d'autre 
chose que d'amour*... 

Les détails qu'on vient de lire sur les premiers essais 
d'histoire littéraire au xvi« siècle, malgré leur caractère 
fruste et rudimentaire, ne manquent pas d'intérêt. Ces 
efforts successifs porteront leurs fruits et le plus célèbre 
historien de son époque, Jacques-Auguste de Thou, mar- 
quera dans cette direction un progrès réel. UHistoit'e de 
son temps (1546-1600), publiée en latin de )6o4 à 1608, 
fruit de toute une vie de recherches et de méditations, 
embrasse à la fois les événements politiques et littéraires, 
avec une hauteur de vues et une sérénité intellectuelle qui 
rappellent les meilleurs des historiens modernes. 

IV. 

Joseph-Juste Scaliger et ses connaissances linguistiques. 

Cet illustre savant passait non seulement pour le prince 
des philologues de son époque (la seconde moitié du 
xvfs siècle), mais encore pour un homme doué d'apti- 
tudes linguistiques hors ligne, un véritable prodige. L'ad- 
miration de ses contemporains à cet égard a trouvé un 
écho dans l'épopée de son compatriote du Bartas, celui-ci 
natif de Gascogne comme Scaliger. Dans le deuxième jour 
de la Semaine, intitulé « Babylon », venant à célébrer 
l'homme comme le seul animal capable de paroles arti- 

I. Claude Duret, Thresor, p. 437. 



MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 36 1 

culées et d'une grande diversité de langues, du Bartas 
cite comme exemple notre 

... Scaliger, merveille de notre âge, 

Le Soleil des sçavants, qui parle eloquemment 

L'Hébreu, Grégeois, Romain, Espagnol, Alemant, 

François, Italien, Nubien, Arabique, 

Siriaque, Persan, Anglois et Chaldaïque : 

Et qui Chameleon, transfigurer se peut, 

O riche, o souple esprit! en tel autheur qu'il veut. 

Digne fils du grand Jules et digne frère encore 

De Sylve son aisné, que la Gascogne honore. 

Il nous a paru intéressant de rechercher dans les témoi- 
gnages mêmes de cette époque le degré de confiance qu'il 
faut attacher à ces éloges enthousiastes. Le xvi^ siècle est 
riche non seulement en génies féconds, mais aussi en 
visioiniaires, en illuminés, tel ce fameux Guillaume Pos- 
tel dont Guy de la Borderie soutenait qu'il a 

... le rond du Monde environné 

Et des Arts la rondeur, qui a vescu deux âges 

Et des peuples divers sceut les divers langages'. 

Qu'y avait-il donc de vrai dans le panégyrique de du 
Bartas et tout particulièrement en ce qui concerne les 
langues de l'Orient? 

Pour l'apprécier à sa juste valeur, il faut se rappeler 
qu'à l'époque dont il s'agit les études orientales étaient 
encore en France et en Europe dans un état rudimentaire 
et qu'il fallait des peines inouïes pour les aborder. Les 
maîtres et les livres manquaient également; il fallait des 
sacrifices disproportionnés de temps et d'argent pour en 
acquérir une connaissance tant soit peu superficielle. 

Il ne s'agit donc pas de chercher si Scaliger possédait 
une connaissance approfondie des choses orientales, mais 
tout simplement jusqu'à quel point ses efforts répondaient 

I. La Galliade, p. 32. 



302 MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 

à sa curiosité immense. Or, on trouve à cet égard des ren- 
seignements très intéressants dans les Lettres françaises 
inédites de Scaliger, publiées en 1879 par Tamizey de 
Larroque. 

Dans une lettre datée de Poitiers du 2 juin iSyS' et 
adressée au célèbre jurisconsulte Pierre Pithou (iSSg- 
1596), Scaliger parle d'un livre « escrit en langue 
indienne », c'est-à-dire en sanscrit, et il ajoute : « J'ay 
faict beaucoup d'observations sur icelle. » 

Quelques jours plus tard, par une lettre du 29 juin 
1578, il demande au même Pithou un livre éthiopien : 
« Cette langue de laquelle j'ai plus de livres qu'homme 
qui soit ès-parties occidentales, et si ose dire que nous 
entendons aussi bien cette langue que l'hébraïque ou 
syriaque. » 

Un mois après, autre lettre du 19 juillet 1578, adres- 
sée à l'érudit bibliophile Claude Dupuy : « J'ai reçu les 
Tables étrusques qu'il vous a pieu m'envoier, lesquelles 
j'estime beaucoup et pense pouvoir en tirer quelque sens. » 

Un an passe et, par sa lettre du 27 mai 1579, Scaliger 
demande de nouveau à Pithou un « Alcoran en colonnes, 
l'un en langue arabicque, characteres latins, l'aultre est la 
version latine ». 

L'année suivante, on lit ceci dans la lettre du i5 février 
i58o adressée à Dupuy : « Je tasche d'avoir Avicenne en 
Arabiq par le moien de Mons. l'ambassadeur d'Abain... 
Quant au nouveau Testament arménien de M. Pithou, il 
s'est offert plusieurs fois de sa propre volonté de me le 
donner... » 

Enfin, dans une lettre datée d'Aix le 24 février i583 et 
adressée à l'illustre historien Jacques-Auguste de Thou, 
Scaliger le prie de lui procurer, par l'intermédiaire des 
Juifs de Venise, plusieurs livres hébreux dont il énumère 
les titres. 

I. A cette date, Scaliger assistait à Poitiers à une représentation 
en italien de Gelosi. Cf. Bouchet, 5eree5, II. 26, et H. Clouzot, Ancien 
Théâtre en Poitou, p. 39. 



MÉLANGES DU XVI« SIECLE. 363 

Nous suivons ainsi pas à pas les sollicitations inces- 
santes de Scaliger auprès de ses amis, érudits bibliophiles, 
magistrats ou diplomates, pour se procurer les textes ori- 
ginaux de l'Orient. Ces efforts continus, que rien ne rebute, 
n'accusent-ils pas déjà une conscience de recherche toute 
moderne? A parcourir cette correspondance, on se prend 
à partager l'admiration des contemporains pour ce grand 
homme qui, dans la plupart des disciplines, — chronolo- 
gie, épigraphie, critique, histoire littéraire, — a laissé des 
traces ineffaçables d'un esprit investigateur, vaste et 
fécond ' . 



Qu'est-ce que « le jargon de Galimatias » de Montaigne ? 

Le xvi^ siècle est riche en termes qui désignent un lan- 
gage inintelligible. En dehors des appellations du passé, 
comme jargon et baragouin^ Rabelais possède à lui seul 
toute une nomenclature : langage des Antipodes, langage 
de 1627 de mon pays d'Utopie, langage Lanternoys... 

he jargon de Galimatias de Montaigne, tout en présen- 
tant une formation analogue, dérive néanmoins d'une 
autre source. L'expression se lit pour la première fois en 
i38o, dans les Essais de Montaigne (1. I, ch. xxiv) : « J'ay 
veu chez moi un mien amy, par manière de passetemps, 
ayant affaire à un de ceulx cy, contrefaire un jargon de 
galimatias, propos sans suitte, tissu de pièces rapportées, 
sauf qu'il estoit souvent entrelardé de mots propres à leur 
dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à desbattre, pen- 
sant tousjours respondre aux objections qu'on luyfaisoit; 
et si estoit homme de lettres et de réputation, et qui avoit 
une belle robbe^. » 

1. Ajoutons qu'à son passage à Tours, en 1578, il emprunta à 
Béroalde un livre chinois auquel il tenait fort, et, bibliophile très 
moderne, se garda bien de le lui restituer. Cf. Palais des Curieux, 
p. 579, et Moyen de parvenir, éd. Royer, t. II, p. 286. 

2. Dans l'édition Strowski, 1896, c'est le ch. xxv (t. I, p. 179). 



304 MÉLANGES DU XVl^ SIKCLE. 

Treize ans après Montaigne, cette expression se ren- 
contre deux fois dans la Satire Ménippée (iSgB) : « Fin 
Galimathias, alias Catholicon, composé pour guarir des 
escrouelles. .. L'on n'y entend que du galimathias...^ . » 

D'Aubigné, dans son Fœneste, reproche à une dame de 
confondre ce mot nouveau avec un ancien synonyme 
(1. IV, ch. xvi) : « Madame, à tous coups vous prenez des 
mots que vous n'entendez pas pour des mots de cuisine..., 
vous appelez un galimafrée^ pour un galimatias. » 

Et, finalement, on lit ce mot dans la Comédie des Pro- 
verbes qui, par son fond, remonte à l'âge antérieur, 
acte III, scène V : « Je voy bien que vous n'entendez pas 
tout ce galimatias icy , avec plus de loisir je vous esclair- 
ciray la matière. » 

Arrêtons-nous au seuil du xvii^ siècle, où galimatias 
devient d'un emploi général^, et bornons-nous à mention- 
ner seulement ces lignes du Berger extravagant de Sorel 
de 1627 (t. III, p. 3 10) : « Le premier qui a usé de ce mot 
galimatias est le comédien Bruscambille, qui l'a donné 
pour titre à quelques-uns de ses prologues, qui ont esté 
faits pour n'avoir point de sens et, depuis, l'on l'a donné 
à des discours qui, de vérité, ont bien esté faits pour avoir 
du sens, mais qui n'en ont gueres neantmoins. » 

En fait, comme on l'a vu, le terme remonte au dernier 
quart du xvf siècle, et on peut en tout état de cause en 
attribuer la paternité à Montaigne. 

Où l'a-t-il entendu? 

Galimatia est propre au Béarn où il a parcouru les 
étapes suivantes : 

1° Nom d'un pays d'Asie, simple prononciation locale 
d'Arimathie^ ville de l'Evangile : 

Jùuse de Galimatié vengue... 

1. Satire Ménippée, p. i3 et i5. 

2. « Je m'en vay faire ici une galimafrée de divers articles » (Mon- 
taigne, Essais, t. I, p. 343). 

3. C'est à cette époque que le terme passa en Angleterre. Le plus 
ancien exemple que cite Murray est tiré de la version de Panta- 



MÉLANGES DU XVl"^ SIECLE, 365 

« Joseph vint d'Arimathie », dit une chanson populaire 
béarnaise citée par Mistral. Cette forme vulgaire du nom 
évangélique répond à cette autre « Joseph de Bafimathie », 
qu'on lit dans les Mystères et qui est encore vivace dans 
la Basse-Bretagne. 

Tandis que cette dernière représente un fait d'ordre 
syntaxique [Barimathie^ c'est-à-dire ab Arimathia)^ l'ini- 
tiale du béarnais galimatié ou garimatié s'explique par 
une raison orthoépique, analogue au rouergat garo 
(maintenant), pour aro; au gascon gausa (oser), pour ausa, 
etc. C'est une aspiration initiale rendue graphiquement 
par une gutturale. 

2° Pays d'outre-mer, envisagé comme la patrie primi- 
tive des Cagots béarnais (sous la variante orthoépique 
Galimachié). Un poème ^ facétieux sur l'origine de Gahets 
ou Cagots pyrénéens nous dit qu'ils se seraient trouvés : 

Déu temps déu rey Gripput, dans la Galimachié, 
Acô qu'ey u recoenh par darrè la Turquie... 

c'est-à-dire : « Du temps du roi Gripput, de la Galima- 
chié, qui est un recoin par delà la Turquie. » 

Et, dans une autre rédaction, on éloigne les limites de 
ce pays imaginaire : 

D'oun bin aquare Galitnachié? 

De cent mil lègues loenh de la Turquie^... 

« D'où vient cette Galimachié? — De cent mille lieues 
loin de la Turquie. » 

gt^el par Urquhart (i653) qui caractérise les Fanfreluches antida- 
tées comme « a galimatia of extravagant conceits ». 

1. Cité par Fr. Michel dans son Histoire des races maudites de la 
France et de l'Espagne, Paris, 1847, t. II, p. i33 à 143 : Poème sur 
l'origine des Gahets, composition facétieuse que l'auteur ne croit 
pas remonter au delà du xvi" siècle. 

2. Ibid., t. II, p. 134 à i38. Les vers suivants sont : « Ce roi avait 
un grand laquais dégoûtant, Qui était chargé de lèpre depuis la 
tête jusqu'en bas. » 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 23 



366 MÉLANGES DU XVI^ SIECLE. 

3° Pays où l'on parle une langue inintelligible, pays des 
Cagots béarnais, analogue au Gamachié ou Gabachié^ le 
pays des Gavaclies ou montagnards des Pyrénées, qui 
parlent mal, dont le patois est inintelligible (au dire de 
leurs voisins) : un cagot de Gamachié ou Gabachié^ c'est- 
à-dire originaire de Galimachié. Ce dernier nom, nous 
disent Lespy et Raymond, ne désigne pas seulement le 
pays d'origine des Cagots, mais aussi la race de ces parias^. 

On comprend maintenant le sens de la \oc\ix\on jargon 
de Galimatias que Montaigne a recueillie sur les bords 
de la Garonne ou de l'Adour. Grâce aux Essais, ce mot se 
répandit et fit fortune, non pas sous sa forme complète, 
mais sous celle abrégée de galimatias qu'on lit quelques 
années plus tard dans la Satire Ménippée. C'est ainsi que, 
chez Rabelais, le langage de Lanternais devint tout sim- 
plement le Lanternois, que Panurge prétendait entendre 
« comme le maternel..., comme le vulgaire ». 

En définitive, galimatias est un mot gascon, introduit 
par Montaigne 2, et que la grande expansion de son œuvre 
généralisa dans la langue. Il faut l'ajouter aux autres gas- 
conismes qu'on lit dans les Essais, et dont aucun n'a 
acquis la popularité de galimatias. Ce terme, éminemment 
vulgaire dans son terroir, est ainsi en français d'origine 
purement livresque. 

L. Sainéan. 

1. Dictionnaire Béarnais, i886, v" Gabachié. 

2. M. Schuchardt, en faisant complète abstraction du sens pri- 
mordial de galimatias (« pays d'Asie »), le rapproche du basque 
kalamatika, criaillerie, en voyant dans l'un et l'autre mot un reflet 
du lat. grammatica (voir le Dictionnaire étymologique de Meyer- 
Lùbke, p. 285). Comme notre terme ne remonte pas au delà du 
xvi° siècle, toute attache au latin reste illusoire. 



NOTES 

POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS 



V. 

Les diables qui tentent les hermites par les desers de... 
Montserrat (1. III, ch. x). 

Au-dessus de l'antique abbaye de Notre-Dame de Mont- 
Serrat (Catalogne), lieu de pèlerinage presque aussi fameux 
que Notre-Dame-de-Lorette ou Saint-Jacques-de-Com- 
postelle, on voyait encore au xvin^ siècle douze ou treize 
celdas de hermitanos creusées dans le roc : « Tous les 
pèlerins qui vont à Saint-Jaques passent par Notre-Dame 
de Mont-Serrat. Quand on y va de Barcelone, on traverse 
le Llobregat, qui coule au pied de la montagne... en hiver, 
il est fort gros et n'a qu'un filet d'eau en été. On monte 
cette montagne par un chemin extrêmement rude, et 
l'on trouve d'abord une hôtellerie toute seule pour rece- 
voir les voyageurs, et à sept ou huit cens pas de là, on 
rencontre le cloître et l'église... On voit par-ci par-là, 
en divers endroits de la montagne, au-dessus de l'église 
douze ou treize celdas de hermitanos^ ou cellules d'her- 
mites, qui semblent être attachées aux rochers, et où l'on 
ne peut monter que par des degrés taillés dans le roc; ce 
sont d'ordinaire des personnes de qualité, qui, dégoûtées 
du monde, se retirent dans ces hermitages pour y consa- 
crer le reste de leurs jours à la pénitence. Quoique leurs 
cellules soient sur le roc, où il semble qu'on ne doive 
rien trouver, cependant on y voit une chapelle, une 
chambre, un jardin et un puits creusé dans le roc, le tout 
fait avec beaucoup de peine et à grands frais. Quelques- 
uns de ces hermites ne veulent point voir le monde; 



368 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 

d'autres, qui mènent une vie moins austère, reçoivent des 
visites. » Bruzen de la Martinière, Dictionnaire géogra- 
phique. Paris, 1778, t. IV, p. 374. 

H. C. 

VI. 

Ainsi furent...^ et de nostre temps., le docte Villanova- 
nusfrançois., lesquels onques ne songèrent {\. III, ch. xiu). 

On a cru à tort que Rabelais a visé dans ce passage 
Arnaud de Villeneuve (i240-i3i3), auteur du Regimen sani- 
tatis et d'un traité des songes intitulé : Expositiones visio- 
num quœfiunt in somnis. Mais cet auteur mentionnant dans 
son livre des rêves qui lui sont propres, il est difficile de 
le ranger parmi ceux qui « onques ne songèrent ». D'ail- 
leurs « l'expression de nostre temps », Tépithète de « docte » 
font penser beaucoup plus à un personnage contempo- 
rain qu'à un docteur du xiii« siècle. C'est avec des expres- 
sions analogues que Rabelais mentionne ses amis : Tira- 
queau, Viardière, Lascaris, vingt autres. Nous pensons, 
avec Le Duchat, qu'il s'agit ici de Simon de Villeneuve, 
mort à Padoue en i53o à l'âge de trente-cinq ans, entouré 
des regrets et des éloges de Christophe Longueil, de 
Dolet, de Bunel, de Macrin. Ce dernier, Hymnes choi- 
sies., 1. III, p. 77, dans une ode saphique à G. du Bellay, 
met Simon de Villeneuve au rang des hommes illustres 
qui ont fait honneur à la France par leur érudition. On 
peut donc conjecturer que Rabelais avait entendu parler 
de Villeneuve dans l'entourage de Langey ou dans le 
cénacle de Lyon. En tous cas, — la remarque est, nous le 
croyons, nouvelle, — on trouve un autre souvenir du 
« docte » disparu dans un passage de la fameuse épître de 
l'imprimeur de 1542 à Etienne Dolet, où ce dernier est 
formellement accusé d'avoir détourné les écrits de Simon 
de Villeneuve et de se les être appropriés : « Les œuvres 
duquel [Dolet] ne sont que ramas... des livres daultruy... 



DE RABELAIS. 36g 



dont l'esprit de Villanovanus se indigne d'estre de ses 
labeurs frustré. » 

Reste à expliquer Tépithète de « françoys », et l'inten- 
tion de Rabelais nous échappe. Pierre Bunel, un Toulou- 
sain mort à Turin en i 546, au bas de sa IV« épître adres- 
sée à Emile Perrot (Bibl. nat., ms. latin 8644), parle de la 
mort de Simon de Villeneuve et lui donne le titre de 
Belge : « Simoni Villenovano Belgae... testimonio Lon- 
galii toti Italiae praeclare commendato, Galli, in demortui 
patriasque commendationem, placata Italia, posuere. » 
Dolet, qui avait demeuré trois ans à Padoue avec de Vil- 
leneuve et lui avait composé une épitaphe gravée par ses 
soins sur une table d'airain, avait-il imposé à sa mémoire 
cette nationalité étrangère que Rabelais semble rectifier? 

H. G. 



VIL 



L'amour que je vous porte ^ invétéré par succession de 
longtemps (1. III, ch. xvi). 

En faisant remonter l'affection de Pantagruel pour 
Panurge à un passé lointain, il semble que Rabelais se 
laisse entraîner par sa période cicéronienne. Cette succes- 
sion « de longtemps », si Ton s'en tient aux données du 
roman, devrait se réduire tout au plus à quinze mois, 
deux ans au plus. Les événements du livre II qui se 
déroulent à Paris, depuis la rencontre de Pantagruel et 
de Panurge à l'entrée du chemin de Charenton, jusqu'à 
l'embarquement à Ronfleur, peuvent tenir en quelques 
mois. (La lettre de Gargantua du chapitre vni est datée 
du 17 mars et l'aventure de la dame parisienne a lieu le 
jour de la Fête-Dieu.) Le périple autour de l'Afrique et la 
navigation jusqu'au port d'Utopie, toujours avec vent 
favorable, ne doit pas, dans l'esprit de Rabelais, deman- 
der plus de six mois. La conquête de la Dipsodie ne 
représente sans doute pas plus de quelques mois, et quant 
au gouvernement de Panurge en Salmigondinois, nous 



370 NOTES POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS. 

savons qu'il dure exactement quatorze jours. Nous voici 
loin de la « succession de long temps. » 

Cet indice n'est pas le seul qui nous prouve que Rabe- 
lais, dans ce Tiers Livre, n'a pas tenu grand compte des 
données des deux précédents. Frère Jean reparaît sans 
que nous sachions ce qu'est devenue sa communauté de 
Thélème. L'action débute à Salmigondin en Dipsodie, et 
trois journées de marche, au chapitre xvi, suffirent à 
Panurge pour atteindre Panzoult (Indre-et-Loire), etc. 

H. C. 

Vin. 

Je luy veulx, vray bis, constituer en Salmigondinois 
quelque bonne rente, non courante, comme bacheliers 
insensés, mais assise, comme beaux docteurs régens (1. III, 
ch. xviii). 

Les commentateurs se sont attachés à expliquer la plai- 
sante appellation de bacheliers courants, opposés aux 
beaux docteurs régents assis dans leur chaire professorale. 
Mais ils n'ont pas défini l'expression de rente courante. 
C'est la rente viagère. « Il y a aussi, dit le Dictionnaire 
de Trévoux, des rentes viagères qui ne sont qu'à vie et 
qui s'éteignent par la mort de celui au profit de qui elles 
sont constituées... On appelle aussi ces rentes en plusieurs 
lieux rentes courantes ou volages. » 

Henri Clouzot. 



REGIME MEDICAL 

POUR UN PRINCE ADOLESCENT 

(i555) 



Au cours de l'été 1549, Louis de Gonzague, troi- 
sième né de Frédéric duc de Mantoue et de Marguerite 
Paléologue, âgé de dix ans, s'éloignait de son pays natal 
pour se rendre à la cour de France. Il partait suivant les 
conseils du cardinal Hercule, son oncle, qui considérait 
ce voyage comme un moyen de ramener aux Gonzague 
la bienveillance du Très Chrétien, bienveillance qu'avaient 
fortement diminuée les services éclatants rendus à Charles- 
Quint par le fameux Don Ferrante. On espérait aussi que 
l'enfant, qui allait devenir page du dauphin François, 
rencontrerait dans son exil quelque bonne fortune. Cet 
espoir ne fut pas déçu, puisque Louis fonda en France la 
maison des Gonzague-Nevers et parcourut une carrière 
brillante jusque sous le règne de Henri IV. 

Le jeune prince de Gonzague, dès son arrivée en France, 
prit rang et charge de page du Dauphin et vécut dans une 
étroite intimité avec les enfants du Roi. Au début de l'an- 
née i555, il tomba malade, et l'on craignit un moment 
qu'il ne devînt phtisique. Voici les circonstances de sa 
maladie, telles que nous les trouvons précisément rappor- 
tées dans une lettre de son chapelain et gouverneur, Fran- 
cesco Borsieri, datée du i3 février' : 

La maladie de Monseigneur commença le 22 janvier. La 
veille, pour suivre en compagnie du Dauphin la chasse au cerf 
que courait le Roi, il avait monté un courtaud nouvellement 

I. Fr. Borsieri à Sabino Calandra, i555, i3 février, Saint-Germain 
(Arch. de Mantoue, Ambasciatori, Francia; orig.). 



372 RÉGIME MÉDICAL POUR UN PRINCE ADOLESCENT. 

arrivé à la maison, dont le trot incommode l'avait complète- 
ment éreinté; le soir, il avait mangé sans appétit et très sobre- 
ment. Le matin du 22, il se leva à l'heure accoutumée et se mit 
à étudier sur le texte de Justin V Histoire des Ama^^ones. Cour- 
toisement, il me vint trouver le livre en main, et, après m'avoir 
demandé comment je me portais, il me dit en souriant : 
« Voyez un peu, vous dites que je n'étudie jamais sans épe- 
ron; j'ai étudié encore ce matin malgré certains empêche- 
ments qui auraient pu m'en dispenser. » Et il me les rapporta. 
Il me récita sa leçon de manière très satisfaisante, sauf trois 
ou quatre mots omis... Après dîner, Monseigneur écrivit une 
lettre ou deux, puis sortit pour accompagner le Dauphin; 
quand il revint à la maison, il ne se sentait pas bien, comme 
je le vis, et toute la nuit il eut de la fièvre. Le matin suivant, 
il ne se leva pas, et on fit venir les médecins : ils lui ordon- 
nèrent de rester au lit, et, ce jour-là, ne décidèrent rien autre. 
Le lendemain, ils lui donnèrent une potion de cassis; déjà, 
la nuit précédente, il avait fait certaines matières visqueuses 
de la couleur du blanc d'œuf, que les médecins nommaient 
« des crudités » ; les matières restèrent de même aspect pen- 
dant dix ou douze jours, et j'entendis les médecins parler de 
choses non digérées et dire qu'ils y retrouvaient la panade 
intacte. En conséquence, ils résolurent de lui réparer l'esto- 
mac, bien qu'ils fussent persuadés que la fièvre augmenterait; 
ils firent donc préparer de l'eau de fer et la lui donnèrent à 
boire avec une nourriture spéciale; ainsi, en deux jours, ils 
lui réconfortèrent l'estomac. Dieu, heureusement, opéra à 
rencontre de leurs prévisions et fit aussi diminuer la fièvre : 
de jour en jour, elle est devenue moins forte, mais n'a pas 
encore disparu. Ils appellent les matières que fait maintenant 
Monseigneur « opilées ». — Je ne veux pas manquer de vous 
dire tout ce que j'ai appris des médecins. Au début, les urines 
leur paraissaient grasses : ce symptôme, la difficulté de la res- 
piration, la soif continuelle et les crachats leur semblaient les 
indices d'un commencement de phtisie, d'autant plus qu'il y 
avait une petite toux, accompagnée de fièvre lente. Je crois 
entendre que les remèdes ordonnés maintenant sont pour ce 
cas. Aujourd'hui même, les médecins ont dit que si Monsei- 
gneur ne prend pas ce qui lui est donné pour sa santé, sa 
maladie sera longue : cela, parce qu'il montre un peu de répu- 
gnance à prendre les remèdes. — Au moment où j'écris, le 



RÉGIME MÉDICAL POUR UN PRINCE ADOLESCENT. ByS 

maître d'hôtel m'est venu trouver et m'a dit qu'il avait parlé 
au médecin qui soigne en ce moment Monseigneur : il lui a 
avoué franchement qu'il croit que si on ne fait pas une cure 
convenable, le prince deviendra phtisique, m.ais que le pou- 
mon n'est pas encore ulcéré, pour employer son terme. 

Louis de Gonzague se releva de sa maladie, mais il 
resta faible. C'est alors que son médecin rédigea pour lui 
l'ordonnance de régime que nous publions ci-dessous : 
document peut-être unique pour saisir sur le vif la méde- 
cine appliquée de cette époque. Le texte est conservé aux 
archives Gonzague de Mantoue, dans la Correspondance 
de France, à la date de février i555 : c'est une copie de 
l'original français, mise en dialecte mantouan par le cha- 
pelain Borsieri et destinée à la mère du jeune prince. 

L. ROMIER. 
ReGOLA DEL VIVERE DELL lLL«no Sr LODOVICO GoNZAGA. 

Sarà buono che l'Illmo s' Lodovico tutte le mattine levato 
che sarà del letto, s' ne vadi alla scrana per far suo servitio 
per liberare lo corpo suo et la vesica délie superfluitadi. Poi 
si farà pettenare, si lavera le mani et volto et la bocca et se 
fregherà H denti con un drappo bianco. Fatto questo potrà 
dire le sue devotioni, et poi far la corte et essercitio, studiando 
poi fin' air hora de desinare. 

L'essercitio suo sarà di passeggiare in bel luogho a piedi ô 
a cavallo. Potrà giocare alla palla, ballare et scrimare. Ma è 
da notare que tutto Tessercitio eccessivo et véhémente gl' è 
contrario, per il che io non gli lodo ne de saltare ne cor- 
rere ne de maneggiare cavalli, et sarei di parère che più tosto 
montasse sopra acchinee che cavalli trottieri. 

Il fregarlo la mattina prima che levi gli sarano de grande 
utilitade. Doppo lo detto essercitio, potrà desinare, sendo 
reposato, et mi parebbe chel dovesse mangiare tre volte al di, 
mettendo cinque o sei hore tra un pasto et l'altro ; et bisogna 
chel mastichi bene le vivande prima che mandarle giù, et che 
se contenti de tre o quattro sorti di vivande al più in un pasto, 
et che sempre si parti da tavola con appetitto ; 

Deve usare di pane bianco ben stagionato, di carne di 



374 RÉGIME MÉDICAL POUR UN PRINCE ADOLESCENT. 

capretto, vitello, cervetto, capriolo, levoratti, conigli, galline, 
caponi, gallinotte, perdici starne, fasiani, francolini, grives, 
otardi grossi, lodoie, beccavichi et ortolani ; 

Si debbe guardare di tutte le vivande di paste senza levame, 
corne zambelli, bozolani, tartari, ravioli, canoncini et simili 
cose ; 

Si debbe guardare délia carne di bue, lardo, porco, cigniale, 
cervio, lièvre, ove, anatre, aironi et tutti ucelli di riviera, da 
trippe et piedi de bestie, dal sangue, beroldi, cervello, fegato 
et milze, da salcicie et pastizzi, et tutte cose fritte; la carne 
boUita gl' è migliore che la rostita : il modo que si serva nella 
vostra cocina è buono; 

Porrà mangiare del pesce de riviera corrante, come truite, 
ombri, lavoretti, luzzi, persiche, et de pesci di mare, come 
arenghi fresche et suole; si debbe guardare di mangiare pesce 
senza scaglie, de gambari, tono et simili grossi pesci; la 
lumaca gl' è contraria, benche il brodo dove sono cotte gli 
sia buono; 

L'ova fresche cotte in l'acqua con lo guscio et senza guscio 
gli son buoni ; l'ova fritti gli sono contrari, et cosi ogni for- 
maggio vecchio et salato ; 

Porrà usare butero fresco, buon' olio d'oliva, et amandole 
dolze, per mettere in ordine le sue vivande; al présente io 
non lo trovo in bt;ona dispositione che ne il latte ne latticini 
gli siano buoni, et per aventura in estate gli potriano esser 
buoni ; 

In la minestra potrà usare biete, scaruola, spinacci, herba 
brusca, porcellana, herba bianca, boragine, bugolosa, petro- 
semolo, incorporando le frede colle calde nel brodo délia 
carne, o con esso olio de olivo; 

Item délia simola, panata, pangrattato, amito, uva passa, 
orgio passato, rovione passato, con latte d'amandole, zucche 
con le cime d'herbe di fenocchio, et l'humo potrebbe fare con 
tre o quattro amandole peste et lo mollo d'un pane et un poco 
d'agreste et un poco di zaffrano col brodo d'un cappone o gal- 
line; 

Si debbe guardare da râpe, navoni, riso, verze, et da tutte 
altre herbe et da tutte le radici, come sono pastinache, carotte 
et simili; 

In insalata porrà usere dell' indivia et cicorea bianca, de 
fiori de boragine, mescolate con menta, panpinella et petrose- 
molo, con l'herbe più fredde acciô non possano offendere el 



RÉGIME MÉDICAL POUR UN PRINCE ADOLESCENT. ByS 

suo stomaco; porrà anchor usare radice di cicorea cotta, 
qualche poco de capari, potrà masticare délia bassigia et 
fenocchio confetto con l'aceto, qualche volta un' oliva per 
darli appetito, et per guardare chel aceto non gli possa nocere, 
bisognera mescolarlo con l'olio vergine et uva passa; 

Porrà usare délia semente d'herba brusca, naranzi, limoni 
et citroni, pomi, graneti, brugne cotte, uva passa, zibeli et uva 
passa di Lingua d'occa, amandole et nizuole, et di péri cotti 
alla fine del pasto; 

Debbisi guardare dall' uva fresche, da fichi freschi et secchi, 
da dattile, cerase dolci, noci fresche et secche, persici et cas- 
tagne ; porrà usare délie fraghe col zuccaro al principio del 
pasto, moderatamente; 

Si debbe guardare di tutti salami, da vivande speciate, da 
vivande forte, corne agli, cipolle, porri, ravinelli, mostarda, 
fenocchio, latte et basicie. 

Per suo bere debbe usare vin bianco et ben chiaro, che non 
sia dolce, inacquato di buona acqua cotta, o di buona fon- 
tana, l'acqua di pozzo gl' è contraria ; 

Non deve bere assai in una volta, ma poco et spesso, ne 
apresso lo pasto, ne quando ha dormito senza grandissima 
sete, ne deve patire ne famé ne sete ; tutti gli vini negri et 
dolci et torbidi gli sono contrari. 

Porrà dormire da cinque a sette hore, et star in letto otto 
hore, debbe andare a dormire tardi, et dormire col capo alto 
et piedi bassi, sopra uno de duoi lati più tosto che alla rin- 
versa; et non deve dormire doppo lo desinare, et per queste 
cause et per altre io non trovo buono che travagli colla mente 
doppo el mangiare, come studiare, leggere et scrivere. 

Il troppo caldo et troppo freddo gli è nocivo, et più el caldo 
chel freddo ; et perô debbe fare poco essercitio in estate et 
contraguardarsi ai giorni caniculari et cosi ail' automno che 
gli è contrario; si deve guardare di mettersi ai gran venti, et 
specialmente il marino et il favonio gli sono contrarii. 

Quanto ail' essercitio, non potrebbe far cosa più contraria 
che appresso haver mangiato et avanti che havere digesto far 
gran essercitio, sia a piedi come correre, saltare, giocare alla 
palla, o a cavallo, in managiare cavalli et andare alla caccia et 
correre. 



^ABANDON DE LA CORSE 

PAR LES FRANÇAIS (iSSg) 



La Corse, occupée par les troupes de Henri II depuis 
i553, resta sous la domination française pendant six ans. 
Le traité, signé au Cateau-Cambrésis le 3 avril i559, 
ordonna la restitution de l'île par les conquérants aux 
anciens possesseurs, les Génois. Cette restitution, soumise 
au contrôle du gouvernement de Philippe II, ne s'accom- 
plit qu'au mois de septembre iSSg. La lettre publiée ci-des- 
sous fut adressée de Bonifacio, le 19 septembre, par Diego 
de Arbiçu, commissaire espagnol, à Figueroa, ambassa- 
deur du Roi Catholique à Rome. Le texte en fut transmis 
par l'ambassadeur à son maître, puis versé aux archives 
de Simancas, où nous l'avons retrouvé dans le fonds 
Est ado, legajo 884, n" 53. 

L. ROMIER. 

[i55g, ig septembre, Bonifacio.] 

A los quatro del présente escrevi desde San Florençio por la 
via de la Bastida y di aviso de nuestra llegada a aquel lugar y 
que los Françeses lo havian consignado a estos s^^^ commissa- 
rios. Despues, a los cinco consignaron el lugar del Ayaço que 
es adonde hapa la residençia Jordan Ursino, y a los xvij con- 
signaron Puertoviejo, y ayer consignaron este lugar de Bonefa- 
çio, con el quai se ha concluydo la consignacion : es lugar fuerte 
de sitio y los Françeses lo han reparado a costa de los habita- 
dores, y, segun a dicho su maestre de campo, esta fortificaçion 
la ha heclio sin costar al Rey cosa alguna, sino que vindia a los 
pobres hombres el trigo la terçia parte mas de lo que costava y 
aquella terçia parte que se ganava la distribuya en la fortifica- 
çion. Y no es de maravillar si Jordan Ursino y los capitanes 



l'abandon de la corse par les français. 377 

françeses estavan de bucna gana en esta isla, porque Jordan 
era rey asoluto y los capitanes robavan lo que querian. 

A la consignaçion a venido Mons. de Seiire, gentilhombre de 
la camara del rey de Françia, el quai a estado por embaxador 
en Portugal, persona discreta y de buen discurso. Y cou las 
galeras ha venido Mons. de Carceres, lugarteniente del Rey en 
ausençia del gran Prior, persona de authoridad. Yo los he ydo 
a visitar al unoy al otro de parte de V. S., los quales me lian 
hecho grandes offrescimientos. Jordan Ursino a consigtiado los 
lugares, el quai ha^^e la representaçion de gênerai en esta isla. 
Los Corços han venido como la culuebra al encanto a visitar 
estos ^res commissarios con çiertas escusas de poco fundamento, 
excepto en este lugar de Boni/agio que han hecho grande ale- 
gria, por ser affectionados a la republica de Genova y tambien 
por el maltratamiento que han rescebido de Françeses. Las 
escripturas de la consignaçion se han hecho a contentamiento de 
los jres commissarios, no obstante que el canciller de Jordan 
querta poner una condiçion, que Genoveses prometiessen que en 
tiempo alguno no yrian contra el rey de Françia; pero, des- 
pues, se ha procedido conforme a la capitulaçion. 

Estamos esperando tiempo para pariirnos a la vuelta del 
lugar del Ayaço, adonde tomaran la fidelidad y haran jurar 
los anebatisias que han servido a Françeses d'esta parte de los 
Montes; y de ally se yra a la Bastida para ha^er jurar a los 
que estan de aquella parte de los Montes ; y, despues, procura- 
ran de despacharse lo mas presto que pudieren, y no sera tan 
presto como y querria. 

Traduction : 

Le quatre du présent mois, je vous écrivis de Saint-Florent, 
par la voie de Bastia, et vous donnai avis de notre arrivée 
dans ce lieu et que les P'rançais l'avaient restitué à ces com- 
missaires. Puis, le 5, ils firent restitution de la place d'Ajac- 
cio, ville où résidait Giordano Orsini; le 17, ils restituèrent 
Porto-Vecchio, et hier, cette place de Bonifacio, où s'est ter- 
minée la restitution. Bonifacio est un lieu fortifié par la nature ; 
et les Français y ont fait des réparations aux frais des habi- 
tants : selon ce qu'a rapporté leur mestre de camp, il accom- 
plit ces travaux de fortification sans qu'il en coûtât rien au roi 
de France; il revendait le blé aux pauvres gens un tiers plus 
cher qu'il ne lui coûtait, et ce bénéfice d'un tiers, il l'em- 



378 l'abandon de la corse par les français. 

ployait à la fortification. 11 n'y a pas à s'étonner si Giordano 
Orsini et les capitaines français se plaisaient dans cette île, vu 
que Giordano y était roi absolu et que les capitaines volaient 
à leur gré. — A la restitution est venu assister M. de Seure, 
gentilhomme de la Chambre du roi de France, qui a été 
ambassadeur en Portugal, homme d'esprit sage et d'honnête 
propos. En outre, avec les galères, est arrivé M. de Carcès, 
lieutenant du Roi en l'absence du Grand Prieur et personnage 
d'autorité. Je suis allé les visiter l'un et l'autre de la part de 
V. S., et ils m'ont fait de grandes offres de service. Giordano 
Orsini, qui tient la dignité de général dans cette île, a restitué 
les places. Les Corses, comme la couleuvre sous le charme, 
sont venus visiter nos commissaires avec quelques paroles 
d'excuses peu sincères, sauf dans ce lieu de Bonifacio, où les 
habitants ont fait de grandes réjouissances, tant parce qu'ils 
sont dévoués à la république de Gênes qu'à cause du mauvais 
traitement qu'ils ont reçu des Français. Les écritures de la 
restitution ont été passées au gré de nos commissaires, bien 
que le chancelier de Giordano voulût y insérer une clause 
suivant laquelle les Génois auraient promis de ne jamais 
prendre parti contre le roi de France; à la fin, on a procédé 
conformément au traité. — Nous attendons un temps favorable 
pour nous diriger sur Ajaccio, où les commissaires recevront 
la fidélité et le serment des « anabaptistes » qui ont servi les 
Français de ce côté-ci des Monts; de là on ira à Bastia pour 
faire jurer ceux qui se trouvent de l'autre côté des Monts; 
ensuite, ces commissaires se disposeront à partir le plus tôt 
qu'ils pourront, et ce ne sera pas si tôt que je le voudrais. 



RAPPORT 

SUR 

L'ATTITUDE DES PROTESTANTS DE LA BOURGOGNE 

EN i566 



Le rapport du président Godran à J. de Morvilliers, 
membre du Conseil privé de Charles IX, que nous publions 
ci-dessous, est conservé en original aux archives départe- 
mentales du Nord dans la collection des Lettres missives, 
liasse 54. 

L. ROMIER, 

[i566, 3o décembre, Dijon.] 

A Monseigneur, Monseigneur de Morvilliers, 
conseiller au Conseil privé du Roy, en court. 

Monseigneur, 

J'ay donné advis à la Majesté de la Royne et à vous, au 
moys de novembre dernier, que la Tournelle de ceste ville, 
pour avoir advertissement des contraventions à l'eedict de 
paciffication et déclarations d'icelluy, avoit ordonné à tous les 
officiers des sièges généraux et particuliers des bailliages de 
ce ressort advertir icelle Tournelle desd. contraventions en 
leur destroit, à quoy la pluspart a satisfaict, non touteffoys 
deans le temps que leur estoit ordonné ny aulcungs sy claire- 
ment que l'affaire le requéroit, retenans quelque chose à la 
plume, se contentans de dire que les subjectz de Sa Majesté 
vivoient en grand repos et tranquillité sans émotion ou sédi- 
tion, qui auroit esté cause selon l'occurrence de faire une 
recharge à ceulx qui en laissoient l'occasion et ordonner, 
quant à ceux qui n'avoient satisfaict, comme de Challon, 
NuYS, auttres, que les lieutenans viendroient en personne 
satisfaire à ce qui leur estoit corhmandé et r^spondre aux con- 



38o RAPPORT SUR l'aTTITUDE 

clusions du procureur général de Sad. Majesté pour leur 
demeure et désobéissance par eux commise. 

Ce qui se peult recueillir des lettres desd. officiers desd. 
contraventions est : quant au bailliage et siège de Dijon, que 
le seigneur de Villey, ayant toute justice en sa terre, reçoit 
au preschc qu'il faict faire en sa maison plusieurs particuliers 
habitans d'Iz sur Tille, de Marcy et aultres villaiges circon- 
voisins, à tous exercices de religion, comme à la cène, batesmes 
et mariages, combien que les fauxbourgs de la ville de Nuys 
leur soient destinés à cest effect, comme estans dud. bailliage 
de Dijon, dont ilz sont distans de huict lieues ou plus; cela a 
esté dénoncé à Monsi" d'Aumalle, qui leur feit deffence et feit 
procéder extraordinairement contre aulcungs particuliers par 
les commissaires qu'il depputa; desd. deffences appel a esté 
interjette au Roy; cest appel a despuis esté traicté en lad. 
Tournelle, et néantmoins informé de ce que dessus et adjour- 
nement personnel donné contre led. s"" de Villey et aultres, et 
despuis, deffault avecques exploit qui est de prise de corps, 
qui sera difficile à exécuter; quant ausd. particuliers, contre 
lesquelz a esté procédé par lesd. commissaires, à faute de 
preuves ilz ont esté eslargis à caution par iceux commissaires, 
et la sentence confirmée par arrest avant l'establissement de 
lad. Tournelle, et sont ancores les pièces es mains du procu- 
reur commis par mond. sr d'Aumalle; — en une petite ville 
nommée Mirebeau, nous avons ordonné astre informé de 
quelque assemblée qui se faict en une maison pour faire 
prières sans qu'il y ait ministre; les informations rapportées, 
elles seront décrétées selon les preuves; — quant au siège 
d'AuxoNNE, les officiers donnent tesmoignage qu'il n'y a aul- 
cune contravention ny procès concernans led. eedict; — au 
siège de Sainct Jehan de Lône n'y a aulcune contravention, 
synon que deux fois la sepmene aulcuns habitans dud. lieu 
s'assemblent en une maison deans lad. ville pour faire prières 
sans ministre; il y a eu informations prises, qui sont décrétées, 
et adjournement personnel donné contre les chargés ; — les 
officiers de Beaune attestent n'y avoir en leur ressort aul- 
cune contravention, mais que le sr des Bastie, despuis quelques 
jours, faict prescher en son chasteau ; il leur est ordonné de 
parler plus clairement, et que, cependant, informations seront 
faictes des contraventions, sy aulcunes sont; — les officiers 
. de Nuys n'ayant satisfaict ont donné occasion de décerner 



DES PROTESTANTS DE LA BOURGOGNE. 38 1 

adjournement personnel contre le lieutenant aud. Nuys; — 
les officiers du Roy au bailliage de Chastillon, où il n'y a 
qu'ung siège, après avoir esté contraints, ont déclaré n'y avoir 
aulcune contravention en leur ressort, synon que plusieurs 
n'estans dud. bailliage font aud. Chastillon tous exercices de 
religion, y estant presche estably pour led. bailliage, et que 
ceux de la religion prétendue réfformée font ensevellir les 
mors au cimetière des bons malades; dont il est ordonné qu'il 
sera informé ; les informations veues, sera pourveu sur ce qui 
se treuvera vériffié; — il a esté ordonné que le lieutenant 
général au bailliage et siège d'AuruN viendra en personne, 
pour n'avoir obéy; et néantmoins a esté procédé extraordi- 
nairement contre aulcungs prestres dud. Autun s'estans mariés 
depuis les troubles; et, pour la difficulté qui résultoit de leurs 
responces et dud. eedict, remonstrances ont esté faictes à Sa 
Majesté, lesquelles sont envoyées à Monseigneur le Chance- 
lier plus tard que nous n'eussions voulu pour n'avoir treuvé 
argent es mains du commys à la recepte des amandes; — les 
officiers du siège de Montcenys tesmoignent qu'il n'y a aul- 
cune contravention en leur destroit; — semblablement ont 
donné tesmoignage les officiers du siège de Semeur en Brion- 
NOYS ; — à BouRBONLANCYs, en la dernière maison de l'ung des 
fauxbourgs, se faict assemblée pour faire prières le dimenche 
sans présence de ministre; il est ordonné qu'il sera informé 
de contraventions; — au Charrollois y a plus d'affaire qu'ail- 
leurs : aulcung presche n'y est estably, et néantmoins, au tes- 
moignage des officiers, despuis peu de temps, il s'en faict à 
Gharrolles et Parroy et tous aultres exercices de religion; 
l'information veue, il y sera prouveu ainsy que l'affaire le 
requiert et que lesd. eedictz et déclarations le commandent; 
— au bailliage de Challon, n'y a qu'ung siège, dont les offi- 
ciers sont en demeure, et, à ceste occasion, y a adjournement 
personnel contre le lieutenant général dud. Challon; et, ce 
pendant, ordonné que aulcungs habitans de Louhans, qui 
appartient à Madame la princesse de Condé, faisantz prescher 
aud. Louhans, ayans appelle des deffences qui leur en ont 
esté faictes, viendront plaider en lad. cause d'appel au pre- 
mier jour et feront apparoir de la permission qu'ilz disent 
avoir esté concédée à Monseigneur le prince de Condé de 
faire prescher en toutes ses terres et de l'évocation qu'ilz 
disent luy avoir esté concédée de toutes ses causes au Grand 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 20 



382 RAPPORT SUR l'aTTITUDE 

Conseil, mesmes de celles de lad. qualité, à laquelle par son 
procureur il s'est adjoinct; sy lesd. habitans de Louhans n'y 
satisfont, il en sera ordonné suivant les eedictz de Sad. Majesté ; 
— les officiers du bailliage de Semeur en i.'Auxois, siège prin- 
cipal, ont attesté n'y avoir aulcunes contraventions en leur 
ressort, et ont joinct à leurs lettres des interpellations judi- 
cialles à tous advocatz et procureurs de déclarer celles qui 
leur seroient venues à congnoissance ; touteffoys le feu lieute- 
nant général par lettres particulières nous a advertis qu'il a 
ouy dire et aultrement ne le sçavoit qu'es lieux de Villiers- 
Patras, Dracy soubz Viteaux, Les Launes et Saulieu, se 
faisoit exercice de la nouvelle religion; quant aux troys pre- 
miers, les villages appartiennent à gentilzhommes, à qui tel 
exercice n'est deffendu; quant aud. Saulieu, suivant l'adver- 
tissement qu'en avons reçeu par Monsf le mareschal de Bour- 
dillon, il en a esté informé; ceux des deux religions sont là 
sy unis qu'ilz ne se veullent offencer l'ung l'aultre, n'ayans les 
tesmoings desposé qu'à moityé et sans dire sy, au lieu où ilz 
confessent quelque petite assemblée, il se faict presche ou 
prière par le ministre de Mons"" de Conforgien qui est près de 
là, le nom duquel ministre n'a peu estre sçeu pour en sçavoir 
la vérité; il est ordonné que les informations seront ampliées 
et cours de monition permys et mesmes informé du nom dud. 
ministre, et, cependant, ceux qui se sont treuvés chargés 
adjournés à comparoir en personne, ausquelz justice sera 
administrée ; — du siège d'AvALON, où le presche est estably 
pour led. bailliage d'Auxois, les officiers asseurent qu'il n'y a 
aucune contravention; — au siège d'ARNAv-LE-Duc, il est 
notoire et tesmoigné par les officiers que plusieurs habitans 
dud. lieu vont faire tous exercices de religion en la justice du 
sr de Mimeures, proche de là, et s'assemblent une ou deux 
foys la sepmene en la maison du ministre pour faire prières, 
ancores que le lieu qui leur est destiné soit aud. Avalon ; def- 
fences leur ont esté faictes par mond. s"" d' Aumalle ; ilz en ont 
appelle à Sad. Majesté; l'appellation se traicte à lad. Tour- 
nelle, où ilz doivent venir plaider au premier jour; estant le 
nombre des appellantz fort grand et qui difficilement s'accom- 
moderont à aller au lieu d' Avalon, dont ilz sont loing de dix 
lieues, mesure du pays, je me suis estonné de ce que les offi- 
ciers dud. bailliage d'Auxois n'ont parlé de Noyers, qui est en 
leur ressort et appartient à Mad. dame la princesse de Condé, 



DES PROTESTANTS DE LA BOURGOGNE. 383 

OÙ l'on dict qu'il se faict publiquement exercice de lad. reli- 
gion; le procureur général n'en a faict aulcune réquisition; 
pour cela rien ne demeurera à faire. 

Cependant, j'asseureray Leurs Majestcz et vous que tous 
lesd. officiers par toutes leurs lettres et attestations tesmoignent 
qu'il n'y a aulcune sédition, trouble ou division entre les sub- 
gectz de Sad. Majesté, mais grande union, paix et tranquillité, 
ce qui est fort aisé à croire et que l'horreur du feu et du sang, 
le regret des pertes communes et universelles qui ont esté 
veues du temps des troubles, et le peu de proflfict qu'ilz 
reçoivent de se mesler de la conscience de leurs voisins, les 
faict contenir et s'amuser chascung en son particulier. 

Voilà, Monseigneur, sommairement Testât de ceste province. 

Vous jugerez les contraventions qui vous semblent d'impor- 
tance, et sy à Paris mesmes ou en beaucoup d'endroictz de 
ce royaume il s'en commect de pareilles sans que les juges 
soient blasmés de ne les rechercher. Je voys et ne le vous 
veux celler que les adjournés à comparoir en personne ne se 
présenteront; si l'on les veult prendre au corps, il y fauldra 
de la force; sy ilz y résistent, vous voies la conséquence, car 
encores que les pênes desd. contraventions ne soient corpo- 
relles, sy fault-il qu'ilz obéissent. Rien ne demeurera par nous, 
quelque connivence que l'on nous ayt voulu imputer. J'ay eu 
advis que ceux de lad. religion se plaignent aussy de nous, 
comme la justice qui est le millieu entre deux extrêmes cor- 
rige et l'ung et l'aultre et ne s'y accorde jamais. Aussy les 
ministres d'icelle, qui fidèlement serviront le Roy, ne se pour- 
ront garder d'ofTencer et l'ung et l'aultre ny éviter d'estre blas- 
més de tous deux. 

Ce ne m'est petit heur que durant le temps qu'il a pieu à Sa 
Majesté se fier en moy de ceste charge, la province soit tran- 
quille. Mais ce me sera ung grant bien que Leurs Majestés se 
contente de ce peu que j'y ay peu faire et treuvent bon d'or- 
donner qu'ung aultre préside es causes dud. eedict... Etc. 

A Dijon, le xxx^ décembre i566. 

Vostre bien obéissant serviteur, 

Odinet Godran. 



CHRONIQUES 



BULLETIN D'HISTOIRE DE FRANCE. 

L'alternance habituelle de nos Chroniques appellerait à cette 
place le Bulletin d'histoire littéraire, si la guerre n'avait imposé 
à M. Plattard d'autres devoirs. Ce collaborateur, à qui les 
amis de la Revue doivent tant de gratitude, est aujourd'hui 
sur le front de combat : nous lui adressons nos félicitations et 
nos vœux. 

Historiographie. — Le Musée Jeanne d'Arc, à Orléans, 
possède un manuscrit des premières années du xvje siècle, qui 
contient un « abrégé » ou résumé par règne de l'histoire de 
France jusqu'à l'avènement de Louis XIL M. Jacques Soyer, 
archiviste du Loiret, en a publié le texte avec une introduc- 
tion ^. L'auteur écrit le pur français, la langue du Parisis, de 
l'Orléanais et du Blésois. Il fait montre d'un esprit relative- 
ment « scientifique », puisqu'au lieu de commencer à la guerre 
de Troie, il ne débute qu'avec Marcomir, Pharamond et Glo- 
dion : on sait que jusqu'à la Renaissance généralement, les 
Troyens ont été considérés comme nos plus lointains ancêtres. 
Contemporain et très probablement serviteur de Louis XII, il 
laisse voir ses tendances gallicanes. M. Soyer pense que cet 
auteur pourrait bien être l'historien-poète Guillaume Crétin, 
Parisien, trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, cha- 
pelain ordinaire de Louis XII et ami de l'historiographe Jean 
d'Auton. 

Histoire morale et religieuse. — M. P. Imbart de la Tour 
a publié la troisième partie de son grand ouvrage sur les Ori- 
gines de la Réforme. Après la France moderne et la Crise de 
la Renaissance dans l'Église catholique, voici VÉvangélisme 
( i52i-i528)'^. C'est une étude sur les débuts, le caractère, 

1. Mém. de la Soc. archéologique et historique de l'Orléanais, 
t. XXXIV. 

2. Paris, Hachette, 1914, in-8°. 



CHRONIQUES. 385 



l'évolution de la Réforme avant Calvin : d'où vient la Réforme? 
Est-elle française ou allemande? Sous quelle forme s'est-elle 
présentée? Comment s'est-elle constituée peu à peu en une 
contre-église ? Quelle a été, enfin, dans la révolution religieuse, 
l'attitude de l'Église romaine? A ces questions, l'auteur répond 
d'une façon, certes, brillante, et il nous semble que son der- 
nier livre contient les pages les plus réfléchies quant au fond 
et les plus littéraires qu'il ait encore écrites. Maintenant, il 
faut dire que beaucoup de gens ne pourront s'empêcher de lui 
chercher querelle à tous les tournants. M. Imbart de la Tour 
dédaignera les critiques, et avec raison : nous ne croyons pas 
qu'il ait voulu construire un monument d'érudition. Son 
œuvre est celle d'un artiste doué d'une personnalité originale, 
d'un esprit convaincu qui a choisi les documents peut-être 
avant de les avoir trouvés et qui les a interprétés, d'ailleurs, 
avec un grand souci de justice. On doit le lire en tout cas, et 
de préférence après avoir lu un autre historien catholique, 
Pastor par exemple. 

— Un des derniers tomes de VHistoire des Papes est consa- 
cré au long pontificat de Paul III Farnèse. De la famille Far- 
nèse, qui représente éminemment la civilisation italienne et 
romaine au xvi^ siècle, M. Ferdinand de Navenne a voulu 
peindre les œuvres dans la Ville éternelle, et restituer en même 
temps tout le décor de l'époque. Le beau volume intitulé 
Rome, le palais Farnèse et les Farnèse^, honore le talent litté- 
raire et la curiosité historique de son auteur. Depuis dix ans, 
on savait que M. de Navenne faisait des recherches sur l'his- 
toire du palais fameux, qui est aujourd'hui propriété de la 
France. Ces recherches ont été conduites avec soin et amour; 
il suffit de feuilleter le livre pour s'en rendre compte : on y 
trouve quantité d'informations nouvelles ou peu connues. 
Nous ne sommes pas sûr pourtant que l'auteur ait tiré des 
archives italiennes tout ce qu'elles contiennent touchant le 
palais Farnèse, et il semble que si un érudit avait la patience 
de lire les correspondances romaines de l'époque, qui sont 
encore inédites, il obtiendrait des renseignements encore plus 
précis; et puisqu'il s'agit d'une œuvre de San-Gallo et de 
Michel-Ange, la peine ne serait pas perdue. Cette remarque ne 

I. Paris, A. Michel, 1914, in-8°, 5oi p. 



386 CHRONIQUES. 



tend pas à diminuer le mérite de M. de Navenne, mais à jus- 
tifier une question que nous nous permettons de lui adresser. 
Pourquoi n'a-t-il pas borné son exposé à l'histoire du palais? 
Nous entendons bien qu'il était difficile de ne pas « esquisser 
quelques lignes de cette noble figure qui a nom Rome » ; nous 
aurions même souhaité que l'aspect extérieur de la Rome du 
xvie siècle fût rendu avec plus de largeur et de précision (le 
tableau reste à faire, et il eût été là bien placé). Nous enten- 
dons aussi « qu'un édifice sans souvenirs est comme un pays 
sans histoire », que « le palais Farnèse est peuplé d'ombres », 
et qu'il convient de parler des habitants à propos du logis. 
Mais n'était-il pas dangereux d'écrire toute une chronique des 
vicissitudes politiques de la casa Farnese ? Chronique établie sur 
des recherches forcément plus hâtives et si développée qu'elle 
submerge l'histoire du palais. Le livre est très intéressant dans 
ses parties originales, mais il eût gagné, même auprès du 
grand public, à être plus ramassé et mieux limité. 

— MM. O. Fallières et le chanoine Durengues ont publié 
le texte intégral d'une enquête faite en i538 par l'inquisiteur 
Louis de Rochette sur la première infiltration des idées pro- 
testantes dans le pays d'Agenais^ L'inquisiteur finit par se 
laisser séduire au charme de l'hérésie qu'il avait charge de 
découvrir, et il fut lui-même brûlé comme « luthérien » à 
Toulouse au mois de septembre de cette même année i538. 
Les actes du procès se trouvent en appendice. 

— Au congrès des Sociétés savantes réuni à Grenoble, 
Mlle L. GuiRAUD a présenté deux notes : l'une sur Un registre 
inconnu de l'Université de droit de Montpellier ( iSSô-iSjo), 
l'autre sur Le séjour de Pierre Charron à Montpellier (i565- 
i56g; iSjo-iSji)^. 

Histoire politique. — MM. E. Baux et V.-L. Bourrilly 
ont écrit un mémoire très solide et très riche sur le séjour de 
François /er à Lyon en i5i6^. La deuxième partie de cette 

1. Recueil des travaux de la Soc. d'agriculture, sciences et arts 
d'Agen, 2' série, t. XVI, 191 3. 

2. Bull, liist. et philol. du Comité des travaux liistor., année igiS, 
n°' 1-2. 

3. Revue d'histoire de Lyon, années igiS (p. 116 et suiv.) et 1914 
(p. 161 et suiv.). 



CHRONIQUES. 887 



étude, qui traite des négociations diplomatiques et des affaires 
financières, rentre dans l'histoire générale. Le roi demeura 
pendant plus de quatre mois à Lyon. Il avait choisi ce séjour 
pour être à portée de l'Italie du Nord, dont la situation lui 
inspirait des inquiétudes : Lyon devint alors, en même temps 
que le siège du gouvernement, « le centre agissant et comme 
la véritable capitale du royaume ». Cette activité politique est 
mise en lumière grâce à de nouveaux documents, tirés de la 
Bibliothèque et des Archives nationales, des archives de 
Lucerne et des archives de Turin. 

— Le deuxième volume de l'édition critique, publiée par 
M. P. GouRTEAULT, des Commentaires de Biaise de Moulue a 
paru^. C'est le récit de dix années, i553 à i563, particulière- 
ment fécondes. L'érudition de l'éditeur ne laisse rien à sou- 
haiter. Il n'est pas exagéré de dire que par sa clarté, sa pré- 
cision et le zèle de ses recherches elle honore la critique 
française. 

— L'éminent historien du Grand Schisme d'Occident, M. Noël 
Valois, semble se rapprocher du xvi^ siècle et particulière- 
ment de l'époque des guerres de religion. Il a consacré deux 
études critiques à des incidents du règne de Charles IX, bien 
connus, certes, mais interprétés jusqu'aujourd'hui avec une 
partialité hâtive. La première de ces études, intitulée Vassy^, 
est un petit chef-d'œuvre par le sens du concret et le souci 
des nuances qui s'y manifestent. L'auteur a raison quand il 
insiste sur le caractère accidentel du « massacre », dont le 
retentissement a tant favorisé les desseins politiques de Gondé. 
Le même caractère se retrouverait dans un grand nombre de 
tumultes de cette époque. Est-ce à dire, pourtant, que les 
huguenots sincères, qui prirent les armes en i562, se soient 
servis d'un vain prétexte? Nous ne le croyons pas. Il y a eu à 
ce moment, nous semble-t-il, un effort habile de Gondé et de 
ses complices pour exploiter l'incident, pour soulever le fana- 
tisme des deux confessions, pour tromper et enflammer les 
calvinistes récalcitrants et déchaîner la guerre civile, mal- 
gré l'opposition des théologiens genevois. Le même procédé 
avait été déjà employé deux années auparavant, pour entraî- 

1. Paris, Alph. Picard, in-8° (2 cartes). 

2. Annuaire-BulletindelaSoc.de l'histoire de France, année igiS. 



388 CHRONIQUES. 



ner une partie des églises protestantes dans la conjuration dite 
d'Amboise. 

— Avec le même esprit de minutieux examen, M. Valois a 
écrit son étude sur le Projet d'enlèvement d'un enfant de France 
(le futur Henri III) en i56iK II verse des documents nou- 
veaux au débat, et il est le premier à donner un récit complet 
et solide des incidents qui entourèrent ou suivirent la tenta- 
tive faite par le duc de Nemours, en octobre i56i, avec l'appui 
plus ou moins décidé des Guises, pour éloigner de la cour 
l'un des jeunes frères du roi. La lecture de cet exposé nous a 
suggéré les remarques suivantes. Le projet, de la part des sei- 
gneurs catholiques, de soustraire les enfants de France aux 
influences qui s'exerçaient alors à Saint-Germain-en-Laye, se 
rattache étroitement à l'histoire du colloque de Poissy. Il faut 
y voir, à notre avis, non pas précisément un dessein politique, 
moins encore un complot, mais le souci de protéger les jeunes 
princes du contact des ministres calvinistes, venus pour assis- 
ter au colloque et qui, pendant plusieurs mois, eurent la liberté 
d'exposer leurs doctrines à la cour en des conversations pri- 
vées, ouvertement. Le chef éminent du catholicisme français à 
cette époque, le cardinal de Tournon, avait tout fait, dès le 
début du colloque, pour empêcher que la discussion entre les 
théologiens orthodoxes et les théologiens protestants ne se 
poursuivît en présence de la famille royale, parce qu'il crai- 
gnait que le roi, un enfant, et ses frères, plus jeunes encore, 
ne fussent impressionnés par l'éloquence ou la dialectique des 
ministres. Ceux-ci, au contraire, avaient cherché, dans le col- 
loque, moins peut-être le moyen d'un accord que l'occasion 
de défendre leurs opinions et leurs actes devant la cour. Tour- 
non obtint gain de cause sur le fait des discussions publiques, 
mais les ministres usèrent largement des entretiens privés. 
Les Jésuites, qui arrivèrent à Saint-Germain, en septembre, 
avec le légat Hippolyte d'Esté, constatèrent le succès de la 
propagande faite autour de la famille royale. Que les catho- 
liques aient voulu soustraire à cette propagande celui des 
jeunes princes sur lequel ils avaient le plus d'influence, c'est 
chose naturelle. Les inquiétudes de Catherine de Médicis sont 
aussi très naturelles, et M. Valois en a très bien expliqué les 
raisons. Quant aux protestants, s'ils exploitèrent les révéla- 

1. Bibl. de l'Éc. des chartes, 1914, i" livraison. 



CHRONIQUES. 3Sg 



tions du duc d'Orléans, s'ils exagérèrent la méchanceté du 
« complot », doit-on les accuser de mauvaise foi? 

— M. V. Chareton a publié un fort volume sur La Réforme 
et les guerres civiles en Vivarais^. C'est une des régions les 
plus âpres de France. La pénétration des nouvelles doctrines 
s'y fit de bonne heure obscurément et se révéla vers i334. 
M. Chareton observe : « Le grain n'eût pas germé si le terrain 
n'avait été de longue date préparé par une main invisible, et 
cette main était celle du mécontentement, de la misère. » Il 
montre les impôts, les charges de toutes sortes qui résultèrent 
des guerres de François ler, accablant ce pays naturellement 
pauvre; il mentionne les fléaux, la disette, la peste, qui lais- 
saient l'âme du peuple désorientée dans l'épouvante. Abon- 
damment illustré de cartes, plans, dessins, photographies, 
nourri de nombreux documents, le récit que l'auteur nous 
donne des guerres religieuses en Vivarais retient et intéresse 
l'esprit comme une histoire de brigands. 

— Le savant conservateur de la bibliothèque de Caen, 
M. R.-N. Sauvage, vient d'écrire une étude remarquable sur 
Les troubles de Lisieux en i562 2. Nous y avons relevé quelques 
faits qui ont une valeur générale, parce qu'ils s'accordent avec 
ce que nous savons des troubles de la même époque en d'autres 
villes. Telle, par exemple, l'intention que manifestèrent les 
protestants, avant la guerre civile, « d'entrer par force » dans les 
églises catholiques. M. Sauvage ne reconnaît ces velléités, chez 
les huguenots de Lisieux, qu'au printemps de 1 562 ; nous croyons 
que là, comme ailleurs, elles remontent aux premiers mois de 
i56i, époque où fut donné aux églises réformées une sorte de 
mot d'ordre pour appuyer par des manifestations la demande 
de temples. A Lisieux aussi, suivant un exemple général, les 
officiers royaux, à commencer par le bailli d'Évreux, et la 
bourgeoisie de basoche se mêlèrent aux protestants en leur 
donnant l'appui le plus efficace. Les iconoclastes lexoviens, 
une fois maîtres de la place, « rompirent » les objets du culte 
catholique, mais, conformément à l'attitude de leurs coreli- 
gionnaires pendant les premiers troubles, ils n'usèrent pas, 
semble-t-il, de violence grave à l'égard des personnes. Un fait 



1. Paris, Documents d'histoire, P. Catin, 1914, in-8% xn-430 p. 

2. Extrait des Études lexoviennes, t. I. 



BgO CHRONIQUES. 



ordinaire, du reste, en Normandie, c'est l'absence de toute 
résistance de la part des catholiques. Pour ce qui concerne les 
pillages, il faut distinguer plusieurs phases, qu'on retrouve à 
peu près dans tous les tumultes pareils. Au début, les icono- 
clastes, qui avaient ordre de ne pas piller, mais seulement de 
détruire les idoles, reçurent un salaire en compensation; ils 
brûlèrent chapes, ornements, linges, armoires, etc. Mais déjà 
beaucoup de « séditieux » ne résistaient pas à la tentation du 
vol. Plus tard, les chefs de l'armée protestante décidèrent que 
toutes les richesses des églises catholiques seraient enlevées, 
après décharge donnée aux gardiens, et vendues ou monnayées 
pour payer les troupes. Quelques-uns des lieutenants de Condé, 
chargés de ces opérations, y mirent des formes et se condui- 
sirent personnellement avec honnêteté; mais la plupart, nobles 
ou capitaines besogneux, cherchant dans le désordre une belle 
aventure, pillèrent pour leur propre compte et firent tort à 
leur parti aussi bien qu'à leurs adversaires. Fervacques, le 
futur maréchal, agit de cette manière à Lisieux. On remarque, 
d'ailleurs, que dans une lettre adressée à leurs concitoyens, le 
8 janvier i563, les Réformés lexoviens, alors exilés de la ville, 
affirmaient avoir été reconnus étrangers à la destruction des 
images et plus encore au pillage. Cette lettre, découverte et 
publiée par M. Sauvage, est une pièce étonnante : on y relève 
une allusion à la « vertu de la mirifique pantoufle ». 

— M. le chanoine Daranatz a publié une lettre missive iné- 
dite de Henri IV, du 3 juillet 1601, adressée au parlement de 
Bordeaux ^. 

Histoire des institutions et du droit. — Devant le Congrès 
des Sociétés savantes à Grenoble, M. G. Lavergne a commu- 
niqué un acte inédit de François 1" relatif aux impôts (de 
Bordeaux, le i5 juin i53o)2. 

— M. Olivier Martin publie dans la Nouvelle Revue histo- 
rique de droit, d'après les registres originaux, les sentences 
civiles du Châtelet de Paris ( 1 3g5- 1 5o5) ^. Dans la même Revue *. 

1. Bull, du Comité des travaux liistor., année igiS, n" i. 

2. Ibid., Annexe. 

3. En cours de publication. Années igiS, p. 758-804; 1914, p. 61 
et suiv. 

4. Janvier-avril 1914. 



CHRONIQUES. Sgi 



à lire les précieuses observations de M. Ch. Lefebvre sur l'his- 
toire des rentes perpétuelles. 

— L'histoire du droit a été privée d'un de ses maîtres les 
plus éminents par la mort de M. Paul Viollet. Cet homme de 
haut caractère et d'esprit original représentait, dans notre 
temps, mieux que personne, la puissante et subtile érudition 
des juristes de l'ancien régime. On souffrait de voir ses 
recherches présentées au public sous la robe verdâtre des édi- 
tions modernes ; sa science était faite pour les longues colonnes 
des vieux in-folio, propices aux digressions et aux malices 
cachées. M. Viollet avait abordé plusieurs fois, dans son His- 
toire des institutions et dans son livre sur le Roi, l'étude du 
xvi= siècle, mais il ne s'y était guère arrêté que pour signaler 
l'avènement de la tolérance religieuse : on devinait chez lui 
l'aversion que professaient les anciens « médiévistes » pour la 
Renaissance. Nous recueillons, cependant, avec gratitude les 
observations dont il a enrichi nofre domaine. 

Histoire des mœurs. — La région de Vitré et de Saint-Malo 
fut, aux xve et xvi^ siècles, un des centres les plus prospères 
d'activité économique et de commerce international. La popu- 
lation ouvrière de Saint-Malo se recrutait alors dans tous les 
pays, comme celle d'un grand port de nos jours. Les mar- 
chands de Vitré trafiquaient avec les Flandres, l'Allemagne, 
l'Angleterre, l'Espagne, les Indes, y exportant surtout des 
toiles ou « cannevaz ». Là se forma une riche bourgeoisie, 
dont on peut encore admirer les logis et qui orna les églises 
de tapisseries, de vitraux, de tableaux, de draps d'or. M. Emile 
Clouard publie dans la Revue de Bretagne le journal ou livre 
de raison de deux bourgeois de Vitré (i490-i583)'. On peut en 
tirer un certain nombre de notes intéressantes. L'auteur écrit 
sous la date i6 février i5ii : « Arriva vers moy Gabriel, fils de 
Lancelot, de la ville de Brucelles es pays de Flandre : quel 
Gabriel, mon nepveu m'a envoyé pour aprendre le langaige et 
pour aller à l'escole, ainsy qu'il apert par la lettre que m'a 
cscrite, par laquelle il me promectz rendre ce que je mectré 
pour led. Gabriel. » Ce jeune Flamand, venu à Vitré pour étu- 
dier le français, s'en alla quinze mois après, et les frais de sa 

I. Février-mai 1914. 



392 CHRONIQUES. 



pension pour tout ce temps montèrent à dix écus d'or. Plus 
loin, nous trouvons le long récit d'un mariage bourgeois, une 
relation détaillée de l'entrée d'Anne de Montmorency, com- 
tesse de Laval, des renseignements précis sur la valeur de 
l'argent et le prix des choses, sur le train de la vie familière 
ou commerciale. L'auteur du journal mentionne aussi les 
grands événements avec exactitude : la prise de Calais et celle 
de Thionville en i558, les mariages princiers de i55g. Il 
signale, dès i558, plusieurs vols d'objets du culte en l'église 
Notre-Dame de Vitré. Intéressants aussi les détails sur l'édu- 
cation exceptionnelle que reçut l'un des fils de la maison. 
L'enfant « commença à aller à l'escolle à Vitré [en iSig, à 
l'âge de sept ans], et eut bons principes, dit son père, qui 
m'ont cousté xx deniers tournois, parce qu'il savoit ses Heures ». 
Quatre ans après, le célèbre Antoine Fumée, ayant remarqué 
l'écolier, pria le père de le « luy bailler pour l'envoyer au col- 
lège de Navarre à Paris ». A partir de ce moment, nous assis- 
tons aux répercussions familiales du séjour de l'adolescent 
dans la capitale. La pension est lourde à payer. La mère 
envoie des « chemises de lin », des « coueffes », des « mou- 
chers », une « robe de frisse grise fourrée de agneaux blancs » 
qui coûte très cher. Bientôt l'écolier commence à faire des 
dettes. Ses compatriotes vont le visiter, à l'occasion de la foire 
du Lendit. Et un jour, le père lui-même prend la route de 
Paris. — En lisant ce journal naïf, on songe parfois aux 
hommes et aux choses qu'a peints Noël du Fail. 

Lucien Romier. 



CHRONIQUE DE NOTRE SOCIÉTÉ. 

Notre Société, déjà grandement éprouvée par les pertes 
qu'elle a subies au cours des mois qui ont précédé l'ouverture 
des hostilités : Jules Claretie, Jules Roy, Henry Roujon, Jean 
Jaurès, Pierre Dauze, A. Durel, vient de subir, du fait de la 
guerre, une série de deuils particulièrement douloureux. Plu- 
sieurs de ses jeunes membres, parmi ceux qui faisaient conce- 
voir les plus belles espérances, sont tombés au champ d'hon- 
neur pour la défense de cette noble 

France, mère des arts, des armes et des lois, 



CHRONIQUES. 3g3 



que nos pères du xvie siècle ont si magnifiquement glorifiée 
par la bouche de leurs grands poètes, Ronsard et du Bellay, 
et dont notre Rabelais, « qui créa les lettres françaises, » reste 
comme le « génie-mère », suivant la double et admirable 
expression de Chateaubriand. C'est pour nous un pieux devoir, 
qui prime en ce moment tous les autres, de rendre hommage 
à ces héroïques victimes qui ont scellé de leur sang leur amour 
de la douce France et de sa civilisation immortelle. Trois de 
nos confrères sont morts sur le champ de bataille; deux autres 
amis du xvie siècle sont considérés comme disparus. Comme 
il n'y a pas de certitude en ce qui les touche, nous ne parle- 
rons que des trois premiers. 

Fernand Mouchet. 

Fernand Mouchet était d'origine poitevine; il appartenait à 
une famille d'instituteurs. Né à Ingrandes (Vienne) le ler juillet 
i88g, il entra à l'École normale supérieure en 1910. Il fut reçu 
au concours de l'agrégation des lettres en igiS. Son intention 
était de se consacrer à l'étude de la littérature du xvi« siècle. 
Auditeur assidu du cours d'histoire littéraire de la Renais- 
sance, à l'École pratique des Hautes-Études, de 1910 à igiS, 
il s'était occupé, à cette conférence, de la question de l'au- 
thenticité du Contre-Un de La Boétie et plus spécialement de 
la préparation d'un travail d'ensemble sur la vie et les œuvres 
de Clément Marot. 11 remplit en igii une mission de recherches 
sur l'auteur des Psaumes, à Lyon, à Genève et en Savoie (rap- 
port publié dans VAnnuaire de l'École pratique des Hautes- 
Études de 1911-1912, p. 95). Nous avions le droit d'espérer de 
Fernand Mouchet, qui comptait faire de ce travail sa thèse de 
doctorat, l'ouvrage critique qui nous manque encore sur le 
charmant poète du xvi^ siècle. Au Collège de France, il avait 
eu la mission de recueillir un certain nombre de mes leçons 
sur l'histoire intellectuelle de la Renaissance française pour la 
Revue des cours et conférences, et il s'était acquitté de cette 
tâche avec autant de probité que de tact. Il était de ceux sur 
la conscience desquels on peut compter pour ces besognes 
souvent délicates, et c'est justement à cette occasion qu'il fut 
donné à son professeur de pouvoir apprécier son sens de la 
mesure et sa perspicacité. Il avait un esprit judicieux, un goût 
sûr, une érudition solide et bien équilibrée. Nature sensible 
et tendre, il réfléchissait et pensait beaucoup par lui-même. 



394 CHRONIQUES. 



accusant déjà, comme étudiant, une personnalité pleine de 
promesses. C'est une belle espérance qui s'évanouit avec lui. 

Il allait achever ses deux années de service militaire, lorsque 
la guerre éclata. Sous-lieutenant au 325e d'infanterie, il tomba 
glorieusement dans la forêt de Champenoux (Meurthe-et-Mo- 
selle), le 1 1 septembre 1914. A l'École normale comme à l'École 
des Hautes-Etudes, son souvenir sera pieusement gardé par 
tous ceux qui l'ont connu et aimé. Que sa mère, si éprouvée, 
et ses deux frères trouvent ici l'expression de nos regrets émus 
et de notre sincère sympathie. 

Fernand de Val de Guymont. 

Fernand-Louis de Val de Guymont était né à Paris le 24 juil- 
let 1887. Il appartenait à une vieille famille originaire d'Au- 
vergne. Élève de la Faculté de droit, il se fit recevoir licencié 
et suivit, de 1907 à 1912, les cours de l'École des Hautes- 
Etudes. Il élabora, à la conférence d'Histoire littéraire de la 
Renaissance, outre diverses explications, un travail sur « Cal- 
vin étudié et jugé par les critiques et historiens littéraires du 
xix* siècle », qui n'a pas été publié. Il avait une sincère curio- 
sité d'esprit, de la ferveur littéraire et un vif désir d'acquérir 
une culture large et variée. Son caractère était affectueux et 
dévoué, et il se montrait, en toutes circonstances, tendrement 
attaché à ceux qui lui avaient témoigné de l'amitié. Il appar- 
tint, pendant plusieurs années, à notre Société, prenant volon- 
tiers part à nos réunions. 

Fernand de Val de Guymont est mort, tué à la bataille de 
Ghamploux (Meuse), le 8 octobre 1914, par une balle reçue 
dans la tête, face à l'ennemi, au moment où, comme caporal, 
il rassemblait ses hommes pour la retraite qui venait de son- 
ner. Nous savons, par divers témoignages, que sa conduite 
sur le champ de bataille lui avait valu l'estime et l'amitié de 
ceux qui furent ses derniers compagnons de lutte. Il habitait 
à Paris, auprès de sa mère et de ses deux sœurs, vivant pour 
ces trois êtres qui l'entouraient d'un amour touchant et qui, 
aujourd'hui, demeurent inconsolables. Nous leur offrons 
l'hommage douloureux de nos sentiments affligés et de nos 
fidèles souvenirs. 

Marcel Godet. 

Marcel Godet, né à Canchy (Somme), le 25 juin 1882, était 



CHRONIQUES. SgS 



d'origine picarde. Licencié es lettres et en droit, il entra à 
l'École des chartes et à l'École pratique des Hautes-Études 
en 1906. Archiviste-paléographe de la promotion de 1910, il 
fut diplômé de l'École des Hautes-Études avec une thèse intitu- 
lée La congrégation de Montaigu ( i4go-i58oj qm a été publiée 
en 1912 dans la Bibliothèque de cette École, dont elle forme le 
fascicule ig8. Il a occupé pendant quelques années, avec un 
zèle et une conscience tout à fait dignes d'éloges, le poste de 
conservateur de la bibliothèque, des archives et du musée 
d'Abbeville, trois dépôts qui sont, on le sait, particulièrement 
intéressants. Lorsqu'il dut abandonner ces fonctions, son 
départ fut salué par les regrets unanimes de ses concitoyens. 

Dès son séjour à l'École des chartes, Marcel Godet avait 
donné la mesure de l'énergie de son être moral. Victime d'un 
grave accident qui faillit lui coûter la vie et l'immobilisa pen- 
dant de longs mois, — il était tombé de l'étage supérieur de 
la bibliothèque de l'École dans la salle de travail, — il fit 
preuve, dans les moments qui suivirent cette terrible chute, 
d'un calme et d'une maîtrise de soi qui firent l'admiration de 
tous ceux qui assistèrent à cette scène émouvante. Le futur 
combattant des bords de l'Yser avait montré, ce jour-là, la 
vaillance de sa belle âme. Pendant les trois années qu'il me 
fut donné de l'avoir comme élève, à la conférence d'Histoire 
littéraire de la Renaissance, j'appréciai chaque jour davan- 
tage ce charmant esprit si cultivé, si fin, si français. 11 n'est 
personne, parmi ceux qui ont suivi les explications de Vil- 
lon, à cette conférence, qui n'ait conservé le souvenir de ses 
curieuses conjectures, aussi bien que de ses interprétations 
judicieuses. Telle de ses découvertes a été utilisée par le plus 
récent éditeur de Villon. Il exposait avec clarté et avec agré- 
ment les résultats auxquels l'avait conduit son solide esprit 
critique. Un caractère avenant et réfléchi, une intelligence 
ouverte, une réserve légèrement teintée de mélancolie sédui- 
saient en lui tous ceux qui l'approchaient d'un peu près. 
On devinait en Marcel Godet une haute délicatesse de senti- 
ment qui s'alliait à une compréhension pénétrante des hommes 
et des choses. Ame noble et généreuse, douce et ferme 
tout ensemble, notre ami recherchait la vérité avec une sorte 
de passion infiniment touchante. Tout ce qu'il m'avait laissé 
deviner de son évolution morale et religieuse faisait le plus 
grand honneur à sa parfaite loyauté intellectuelle. Son labeur 



396 CHRONIQUES. 



scientifique portait l'empreinte de sa curiosité variée, de 
ses méditations des choses de l'âme et de sa méthode rigou- 
reuse. Il suffit de lire son article sur Haymon de la Fosse, 
d'une si grande fraîcheur de sentiments, pour s'en rendre 
compte. Combien il était difficilement satisfait de ses travaux, 
avec quel scrupule, avec quelle ardeur il les remaniait, il les 
améliorait! Il avait au plus haut degré le sens de la dignité de 
l'Histoire et de la gravité des responsabilités qui incombent à 
ceux qui la cultivent. Très épris de son pays abbevillois, il 
se montrait fier d'en faire connaître les beautés et les curiosi- 
tés artistiques comme d'en évoquer le beau et séduisant passé. 
Son désir était de se consacrer de plus en plus à l'histoire du 
xvie siècle, qui l'attirait depuis le début de sa carrière, et de 
profiter de ses loisirs, — qui s'étaient accrus depuis qu'il avait 
renoncé aux fonctions de bibliothécaire d'Abbevillc, — pour 
poursuivre des recherches importantes dans ce domaine. Il 
allait publier un travail d'ensemble sur la Réforme à Abbeville 
au xvie siècle. La perte de ce travailleur, déplorable à tant 
de titres, est donc pour nos études un événement particuliè- 
rement douloureux. Nous perdons en lui un collaborateur 
zélé en même temps qu'un ami sûr et plein de charme. 

Lieutenant de réserve au 8^ bataillon de chasseurs à pied, 
Marcel Godet est tombé glorieusement pour sa patrie, qu'il 
aimait et qu'il comprenait si bien, le 24 octobre 1914, près de 
Pervyse, entre Dixmude et Nieuport. Mortellement blessé, il 
s'éteignit peu après, malgré les soins des infirmiers belges. Il 
repose auprès d'une ferme de Pervyse. Notre ami avait épousé, 
il y a quelques années, une compagne digne de lui et qui 
s'était intéressée à sa vie de travail. Il lui laisse deux petites 
filles. Que ces trois êtres qui lui furent si chers agréent l'ex- 
pression de notre sympathie profonde! Le souvenir de ce 
représentant parfait de la jeune génération patriote et lettrée, 
dont le rôle a été si beau et si grand dans les conjonctures 
présentes, restera gravé dans nos cœurs. 

Bibliographie des ouvrages de Marcel Godet. 

I. Pedis Admiranda, ou les Merveilles du Pied de Jean Dartis, 
remis en lumière avec la vie de l'auteur, une notice de Mercier de 
Saint-Léger, une description de quelques ouvrages principalement 
anciens concernant le Pied et la Chaussure, des notes savantes, etc. 
(Paris, Champion, 1907, in-12.) 



CHRONIQUES. 897 



2. Jean Standonck et les Frères Mineurs. Extrait de VArchivium 
franciscanum historicum, t. II, p. 398-406 (1909). 

3. Le Collège de Montaigu. Extrait de la Revue des Etudes rabe- 
laisiennes, t. VII (1909). 

4. Le Matreloge du Mesnil-Domqueur, précédé d'une étude sur 
les biens et l'administration d'une paroisse rurale en Ponthieu à la 
fin du moyen âge. [Bulletin de la Société d'émulation d'Abbeville, 
année 1909, n" i et 2.) 

5. La Congrégation de Montaigu. (Positions de thèses de l'École 
des chartes, année 1910.) 

6. Catalogue des nouvelles acquisitions de la bibliothèque d'Abbe- 
ville, publié par le journal L'Abbevillois et le journal Le Pilote de 
la Somme (novembre 1910). 

7. Compte-rendu de l'Histoire de Saint-Valery d'Adrien Huguet, 
publié dans la Bibliothèque de l'École des chartes, t. LXXI (1910), 
p. 637-640. 

8. Discours d'inauguration du monument Ernest Prarond, publié 
par le journal Le Pilote de la Somme (i" et 3 novembre 1910) et le 
journal L'Abbevillois (3 novembre 1910). 

9. Ernest Prarond, article dans le No7-d illustré (i5 novembre 
1910). 

10. Compte-rendu de l'excursion du 18 août igio : Rue, Villiers- 
sur-Authie, Valloires. [Bulletin de la Société d'histoire et d'archéo- 
logie du Vimeu, n° 54, année 191 1.) 

11. Consultation de Tours pour la réforme de l'Église de France 
(12 novembre i4q3j, publiée dans la Revue de l'histoire de l'Église 
de France, ib mars et 25 mai 191 1. 

12. Un imagier de village : Jean-François Flicourt de Canchy, 
peintre et sculpteur, 1 734-17 g4, d'après des documents inédits. 
[Bulletin de la Société d'émulation d'Abbeville, 1911, n" 2.) 

i3. « En Normandie », compte-rendu de l'excursion des ig et 
3o mai igi i. [Bulletin de la Société d'émulation d'Abbeville, année 
191 1, n°* 3 et 4.) 

14. Catalogue des nouv. acq. de la bibliothèque d'Abbeville en 
igii, publié dans les journaux de la région. 

i5. Conférences sur la Société au moyen âge et l'Art au moyen 

âge (faites à Amiens, salons Liesse, décembre 191 1 et janvier 1912). 
Non publiées. 

16. Discours prononcé aux obsèques d'Aldus Ledieu, publié par le 
journal Le Pilote de la Somme (3o mars 1912) et par le journal 
L'Abbevillois [2 avril 1912). 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. II. 27 



398 CHRONIQUES. 



17. La Congrégation de Montaigii (i4go-i 58o). Paris, Cham- 
pion, 1912, vol. gr. in-8°. 

i8. Huysmans. (Compte-rendu du livre de l'abbé Blandin, publié 
dans le journal L'Abbevillois, 8 février 191 3.) 

19. La bibliothèque d'Abbeville. Ce qu'elle est, ce qu'elle pourrait 
être. Rapport publié dans l'Abbevillois du 16 janvier 1913, et dans 
le Pilote de la Somme des 16 et 18 janvier. 

20. Aldus Ledieu ( j85o-i gi2j, l'Homme et l'Œuvre. Abbeville, 
Lafosse, igiS, in-8°. 

21. Les briilements d'archives à Abbeville pendant la Révolution. 
Paris, Champion, igiS, i vol. in-8°. 

22. La Picardie. {Bulletin régional de la Revue de l'histoire de 
l'Église de France, n" de janvier-février 1914.) 

23. Article Amiens, dans le Dict. d'histoire et de géographie ecclé- 
siastiques. Paris, Letouzey. 

24. Compte-rendu de l'Histoire des paroisses, villages et seigneu- 
ries de Saint-Christ-Briost et Ci^ancourt de A. Arcelin, publié 
dans le Bulletin de la Revue de l'histoire de l'Église de France, 
n" de mars-avril 1914. 

25. Tragique histoire d'Haymon de la Fosse. {Revue du XVI' siècle, 
t. II (1914), p. 169-190.) 

26. Poèmes en prose publiés dans Notre Picardie, revue mensuelle 
de la région picarde : 

La grande pâture, i" juin 191 1, n» 60. 

Le village, i" novembre 1911, n° 65. 

La ville : paysage d'hiver, i" janvier 1912, n° 67. 

Le printemps sur la plaine picarde, 1" août 1912. 

Un Picard en Hollande. 

Nous ne pouvons encore donner, à l'heure présente, des 
nouvelles de tous nos confrères appelés sous les drapeaux. 
Disons seulement que notre cher et tant dévoué collaborateur, 
le secrétaire de notre Société depuis sa fondation , Jacques 
Boulenger, a été fait sous-lieutenant sur le champ de bataille. 
Il a combattu, depuis plusieurs mois, dans les environs de la 
ville qui faisait l'admiration du monde pour ses halles mer- 
veilleuses. Son régiment, seul de toute l'armée territoriale, 
croyons-nous, a été cité à l'ordre du jour pour sa belle con- 
duite au feu pendant plusieurs semaines. Ses lettres, qu'il 
faut souhaiter de voir publier un jour, resteront sans doute 



CHRONIQUES. Sgg 



comme un des documents sincères et vécus de l'épopée qui se 
poursuit. 

Le secrétaire de notre Revue, dont le zèle et la compétence 
sont appréciés hautement par nos confrères, Jean Plattard, 
est devenu également sous-lieutenant. Il s'est occupé active- 
ment de la construction et de l'organisation des tranchées 
dans la région de la ville que « le libérateur du territoire » a 
conservée à notre affection. 11 a mis en action le prologue du 
Tiers Livre et prouvé, une fois de plus, sa solide connais- 
sance des textes anciens. Il a mérité les éloges du comman- 
dement et des ministres venus visiter ses tranchées modèles. 

Le savant D' Bruzon, l'ami des fidèles du Prophète qui 
combattent si vaillamment pour nous, soigne les malades et 
les blessés, sur le front, dans la région de la Somme. Le vail- 
lant Henri Massis a reçu une double blessure; il est soigné 
avec toute la sollicitude que mérite son âme généreuse et 
combative. Marcel Boulenger a eu les pieds gelés ; le char- 
mant et délicat écrivain est maintenant complètement rétabli. 
Maurice Du Bos, après plusieurs mois de garde consciencieuse 
auprès d'un pont de l'Oise, nous est revenu avec sa classe, 
guéri d'une maladie contractée dans l'humidité de la berge. 
Gustave Cohen, qui, depuis quelques années, faisait une œuvre 
si utile à l'Université d'Amsterdam, est devenu élève officier. 
On n'a aucune nouvelle de René Sturel, notre précieux col- 
laborateur, aimé de tous, depuis la seconde moitié du mois 
d'août. Conservons cependant l'espoir d'apprendre qu'il est 
retenu blessé et prisonnier, quelque part, dans une ambu- 
lance située dans les régions occupées et d'où les lettres ne 
parviennent pas. A. L. 



LIVRES REÇUS. 



Nous avons reçu les ouvrages suivants, dont il sera rendu 
compte par le chroniqueur de l'Histoire littéraire, sitôt qu'il 
pourra reprendre ses études. 

Gennaro Perfetto (Janunculus). Le opère di Francesco 
Rabelais, per la prima volta tradotte in lingua italiana. I. Gar- 
gantua. — Nuova edizione rifatta e preceduta da uuo studio 
su Rabelais cd i suoi tempi. — Napoli, T. e R. Pironti edi- 
tori, 1914. I vol. in-i2, ccccxxxv-233 pages. (Importante intro- 
duction.) 

Classici del ridere. — Margherita d'Angoulème, regina di 
Navarra. Heptameron. Prima versione italiana di Francesco 
Picco. Incisioni del Freudenberg. — Genova, A. -F. Formig- 
gini editore. i vol. petit in-80, xxxii-zBo pages. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Pages 

Statuts I 

Liste des membres 5 

Quelques fragments inédits de Michelet sur le xvi^ s., 
par Henri Hauser 19 

Rabelais et Jean Le Maire de Belges, par Arthur Til- 
LEY 3o 

Notes pour le commentaire de Rabelais, par Jean Plat- 
tard, Spitzer, Albarel, Henri Glouzot . . 33, 190, 367 

Nos Géants à^anter fois (suite et fin), par Jean Baffier. 40 

• La documentation sur le xvie siècle chez un roman- 
cier du xviie. Les sources historiques de La Princesse 
de Cleves, par H. Chamard et G. Rudler .... 92,289 

Poésies inédites de Marguerite de Navarre, par René 
Sturel 149 

Tragique histoire d'Haymon de la Fosse, par Marcel 

Godet 169 

André Chénier et Rabelais, par Jean Plattard . . . 196 

Juste Lipse et le mouvement anticicéronien à la fin 

du xvie et au début du xvii^ siècle, par Groll. . . 200 

Les jardins français à l'époque de la Renaissance, par 
Jean Plattard 243 

Rabelais et les peuples conquis, par Abel Lefranc . 285 

Béroalde de Verville et la querelle de « l'abstinente », 
par Henri Glouzot 322 

Mélanges du xvie siècle. Les termes patois chez d'Au- 
bigné. — Les « Bigarrures » de Tabourot et leur 
source principale. — Un chapitre d'histoire litté- 
raire. — Joseph-Juste Scaliger et ses connaissances 
linguistiques. — Qu'est-ce que « Le jargon de Gali- 
matias » de Montaigne, par Lazare Sainéan ... 33 1 

Régime médical pour un prince adolescent (i555), par 
L. RoMiER 371 



y 



402 TABLE DES MATIERES. 



Pages 
L'abandon de la Corse par les Français (iSSg), par 

L. R 376 

Rapport sur l'attitude des protestants de la Bourgogne 

en i566, publié par L. R 379 

Comptes-rendus. 

Henri Clouzot. Gargantua et Pantagruel (Jacques 
Boulenger) 256 

Abel Letalle. Les fresques du Campo Santo de Pise 

(Maurice du Bos) 258 

Chroniques. 

I. Bulletin d'histoire de France, par Lucien Romier, p. 260, 
384. — Bibliographie et historiogrî^hie, p. 260, 384. — His- 
toire morale et religieuse, p. 260, 384. — Histoire politique, 
p. 262, 386. — Histoire des institutions et du droit, p. 265, 
390. — Histoire des mœurs, p. 265, 391. — Géographie et 
histoire économique, p. 266. — Numismatique, p. 267. — 
Portraits, p. 268. — Monuments de la Renaissance, p. 268. 

— Peintres et sculpteurs, p. 270. — Armures, p. 271. 

II. Bulletin d'histoire littéraire, par Jean Plattard, p. i32. 

— Répertoires, p. i32. — Histoire générale de la littérature 
française au xvi^ siècle, p. i32. — Bibliothèques, p. i33. — 
Langue française, p. i33. — La Réforme, p. i33. — Le mou- 
vement de la Renaissance, p. 134. — Érasme, p. 134. — Le, 
platonisme, p. 134. — Marguerite de Navarre, p. 134. ^ 
Clément Marot, p. i35. — Calvin, p. i35. — Les conteurs, 
p. i35. — Ronsard, p. i35. — Traducteurs, p. i36. — Eru- 
dition, p. 137. — Polémique religieuse, p. 137. — Eloquence 
religieuse, p. i38. — Romans, p. 139. — Montaigne, p. 139. 

— Charron, p. 140. — Le théâtre, p. 140. 

in. Chronique rabelaisienne, p. 141, 272. — Société des 
Études rabelaisiennes, p. 141, 272. — Dessiller ou déciller 
(P. Casanova), p. 143. — L'étymologie de talisman (P. Casa- 
nova), p. 144. — Les méfaits des « Pastophores taulpetiers » 
(J. P.), p. 144. — Marranes et Marrabais (J. P.), p. 145. — 



TABLE DES MATIÈRES. 4o3 

La mort de Pan, p. 145. — Rabelais ressuscité (J. P.), p. 145. 
— Anatole France et Rabelais, p. 146. — Les « Limbes » 
des véroles (J. P.), p. 146. — Rabelais et son œuvre d'après 
les manuels scolaires (J. P.), p- 147- — Le Rabelaisien pas- 
sionné, p. 273. — Rabelais et Baptista Mantuanus (W. F. 
Smith), p. 275. — Conférences sur Rabelais en Ecosse (J. P.), 
p. 276. — Les menus provençaux de Rabelais, p. 277. — 
Hommage du président Poincaré à Rabelais, p. 278. — La 
robe doctorale de Rabelais à Montpellier, p. 278. — L'au- 
thenticité du Ve Livre de Pantagruel (J. P.), p. 27g. — Une 
imitation de l'inscription de Thélème par Eustorg de Beau- 
lieu (Helen J. Harwitt), p. 282. — Rabelais réputé poète 
par quelques écrivains de son temps (J. P.), p. 283. 

IV. Nécrologie : Fernand Mouchet, Fernand de Val de Guy- 
mont, Marcel Godet (notice accompagnée d'une bibliogra- 
phie), par Abel Lefranc, p. 393. 



Le gérant : Lucien Romier. 



Nogent-le-Rotrou, impr. Daupeley-Gouvkrneur. 



PQ 
230 
R5 
t. 2 



Revue du seizième siècle 



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