Skip to main content

Full text of "Revue et gazette musicale de Paris"

See other formats


r 












rlj] 


THE P8JE10© UMAKY ©F THE 


©HT Y 


©F B@ 


ÎT©.M. 




ME 


ALLES» 


A. BKDWM 


©@a,iLi 


©Taess. 




£_ 




* Ô M 


\"(0 . 2L 


AT 


n> 


4- 



? 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/revueetgazettemu18363pari 



GAZETTE MUSICALE 



?* 



RÉDIGÉE P. -lit 



MM. ADOM'DE ADAM 
G.-E. ANDERS 
BEBTON, membre de l'Institut. 
HECTOR BERLIOZ 
CASTIL-BLAZE. 
ALEXANDRE DUMAS. 
DE SAINT-FELIX 
FÉTIS pkhe. maître (le chapelle du roi 
îles Belges. 



HALEVY. 
JULES JAN1N. 
GERMAMES LEPIC. 
L1STZ. 

LESUEUB, membre de l'Institut. 
JOSEPH MAINZER. 
MARX, rédacteur de la Gazette mu 
cale de Berlin. 



MERY. 

EDOUARD MONNAIS. 

JOSEPB D'ORTIGUE. 

PANOFKA. 

RICHARD. 

SEYFRD3D,mailre de chapelle à Vienne 
STEPHENDE LA MADE LEINE. 
FRANÇOIS S TOEPEL, etc, 



TROISIÈME ANNEE. 



1 856. 



[F- r --'' y-o v* 



PARIS 

AU BUREAU D'ABONNEMENT, RUE RICHELIEU, N° 97. 

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE A. ÉVERAT ET Ce, RUE D0 CADRAN. N» 16. 



^56. 



'• 



^~- 



Jto, \ho. Q-> 



3^ &^i^yu-4_ 



^ Ù 



• 












TABLE DU TROISIÈME VOLUME DE LA GAZETTE MUSICALE DE PARIS 



Académie royale de Musique. Voy.^ ï***** 
Allemagne (nouvelles musicales de l ). " i3 ', 
Anecdotes.— Napoléon et Joseph Haydn, -^ a - 
Le quatuor du Rasoir, d'Haï 011 ' 
Ibid. — Iiobcrt le Diable de Me" 
yer-bcer , joué sur une barque 
à Gruissan. 500. 
Anémocorde. Voy. Instruments. 
Annonces de musique nouvelle et de littérature 
musicale. 8 , 23 , 52, 40 , 48 , 72 , 9G , 1 04, 
•119, 160, 107, 184, 194, 202, 210, 
221,238, 205, 274, 282,290,295,500, 
544, 521 , 554,345, 560, 575, 585,592, 
405, 452, 440, 450,400. 
Artistes ( des) étrangers à Paris. 172. 

B. 
Biographie , micrologie, etc. 

Adam de la Halle, par M. Bottée 

de Toulinon. 441. 
Beethoven ( souscription pour 
élever un monnaient à). 155. 

— (Monument de), article 
traduit de l'allemand par M. le 
comte de Schulenburg. 149. 

Bellini et Rossini , art. de M. H. 
Berlioz. 45. 

Choron (sur) , art. de M. H. Ber- 
lioz. 245. 

Gomis, «rt.de AI. H. Berlioz. 275. 

Gusikow (Joseph), article signé 
G. Kastner. 459. 

Lizts, art. de M. H. Berlioz, ,98. 

Malibran (Mme), son mariage avec 
M. Rèrint. It2. 

— (Sur la mort de Mme) , art. 
de M. J. Janin. 345. 

Maumanu ( Amédée ), art. de 
M. J.Mainzer. 414. 

Reicha (des successeurs de) , art. 
de M. H. Blanchard, 200. 

— ( Souscription pour élever 
un monument à Ant.) , 202. 

Rossini (réception de) à Franc- 
fort. 221 .-Voy. Bcllini. 

Schnell (Jean-Jacques), inven- 
teur de l'anémocorde, art. de 
M. Andcrs. 113. 

Thalbcrg (Sigismond), art. de 
M. H. Blanchard. 135. 

Monomanics de compositeurs 
(Haydn , Gluck , Sarti , Zin- 
garelli , Salieri , Pacr, Pae- 
siello.), 5. 
Bruxelles considéré sous le rapport de la mu- 
sique. Lettre de M. Fétis. 258. 

c. 

Chant (de la propagation du) en France. Mé- 
thode de M. St-Germain de Caen ; de 
M. Aimé Paris, de Rouen, art. de 
M. Fr. Stcepel. 20. 

— (La méthode de) élémentaire de M. Fr. 

Stœpel , adoptée pour les écoles. 90. 

— (Sur la méthode de) pour les enlanis de 

M. Mainzer. 02. 

— (Cours de), fondés par l'association po- 

lytechnique en faveur des ouvriers, 

professés par M. Mainzer et Mermoud. 

279. 

Chenonceaux (le château de). Voy. Théâtres- 

Chorals. Leurintreduction'a St-Eustache. 119- 

Compositeurs de musique (des jeunes) , art. de 

M. Stephen de la Madeleine. 91 . 

Concerts du Conservatoire. 1" concert , art. de 

M. H. Berlioz. 58. 

2" concert, art. de M. H. Berlioz. 54. 
3 e concert. 79. 
4 e concert. 94. 

5° concert, art. de M. H. Berlioz. 97. 
6" concert, art. de M. H.Berlioz. 155. 
7«et dernier concert ,art. de M. H. 
Berlioz. 451. 



TABLE ALPHABETIQUE DES MATIERES 

— De l'Association polytechnique, Lcs/>è/e- 
rins de St-Sevulcre de Kaninann , 
exécutés par les ouvriers des cours de 
cette association , art. de M. Mainzer. 
413. — Distribution des prix 420. — 
sur cette distribution de prix , art. de 
M. H. Berlioz, 428. 

— De l'Athénée musical, dernier concert. 40. 

— — du 24 novembre 1850. 445. 

— De la société philarmoniquc de Rouen. 
429. 

— De la société philotcchniquc , art. de 
M. H. Berlioz. 440. 

— Du Jardin Turc. 210. 

— DeAIme Alberlazzi. 102, 112. 

— De M. Baillot. 156. 

— De M. Benedict. 88, 1 1 1 . 

— DeM. Berlioz. 591, 412, 420, 459. Voy. 
Lizts. 

— De Mlle Boucault. 50. 
-— Chez M. le duc deCazes. 148. 

— Donné par M. Despréaux sur le théâtre 
du Palais-Royal. 105, 119. 

— DeMlleCathinkaDielz. 47, 00. 

— De M. Geraldy. 128. 

— De M. Gusikow. 449, 405. 

— DeM. Habencck. 412. 

— DeM. Henzi. 4 59. 

— De M. Labarre. 95. 

— De M. Lefebure-Wcly. 119. 

— De M. Lipinski. 80. 
_ De MM. Lizts etBerlioz, 439,419,404. 

— DeM. Mazas, 105. 

— De MlleMazel. 15; — 'a l'Hôtel de Ville, 
art. de M. H. Berlioz. 245. 

— De M. Moschelès h Bruxelles. 29. 

— DeM. Ole Bull. 118. 

— De M. Osborne. 105. 111. 

— De M. Panseron. 105, 12, 126. 
De M. Aimé Paris. 440. 

— De M Profeti. 86. 

— De M. Rohrechts. Voy. Sovvinski. 

— De M. Ch. Schunke. 54, 60. 

— De M. Maurice Singer. 47. 

— DeM. Sor. 156. 

— De M. Al. Sovvinski. 87. De MM. So- 
vvinski et Robrechts à Caen, 465. 

— DeM. Thalberg. 112, 118. 

— Des frères Tilmant (Matinées musicales), 
art. de M. H. Berlioz. 57. 

— De M. TJrhan (séance de musique instru- 
mentale religieuse), art. de M. Bellan- 
ger. 5. 

Concerts (sur les). 59, 

— A Londres. De M. Pape. 294. De 
M. A. Sovvin.-ki. 294. De M. H. 
Hertz. 295. 

Voyez: Fêles, matinées musicales, 
séances de music/ue , soirées musi- 
cales , sociétés philtrrmonigues. 
Concours annuel de composition musicale à 
l'Institut, art. de M. H Berlioz. 
205. Séance publique de l'Institut 
pour la distribution des prix , art. 
de M. H. Berlioz. 362. 

— (Du) pour le grand prix de musique, 
et du voyage des musiciens lauréats, 
art. de M. Germanus le Pic. 553. 

— (Encore un mot sur le) de composi- 
tion musicale à l'Institut , en ré- 
ponse au dernier article de AI. Ger- 
manus le Pic, art. de M. H Ber- 
lioz. 1 er article. 570. 2° article. 577. 

— (Dernier mot à M. Berlioz sur le) pour 
le grand prix de composition musi- 
cale, par M. Germanus le Pic. 420. 

Conservatoire de musique. Entrée des élèves 
dans le bâtiment neuf. 204. 

— Emeute des mères. 264. 

— (Concours du), 1" article. 277. 
2° article. 980. 

— (Distribution des prix du) , art. de 
M. H. Berlioz. ,iS. 



— Liste des élèves couronné» 2HR 

— Concerts du. Voy. concert. 
Conservatoire de musique de Genève (Uiire .!, 

Bloc sur le). 116. 
Critique musicale | d'une) rétrospective et d, 
son utilité, art. de AL Schlcsinger. 105. 
— (De la) dans ses rapports avec l'étal ai- 
tucl de l'art, art de.M. Joseph d'Ortipnc 
526 , 358. 
Correspondance d'Amsterdam. 225. 

De Bruclie», par M. Fétii. 
— M. Moscneïès. — Ij 
Juive, p. 29. 
De Dijon. 201. 590. 
De Genève. 1 l(i. 
De Londres. f'JI 
De Mousscaux. 262. 
D'Orléans. 551. 
De Paris. 201. 
De Prague. 580. 
De Rouen. 429. 
De Venise. 61 . 
De Vienne. 155, 192, 295. 
DeM. B.... 71. 
De M. Duponchel, au sujet d, 
l'établissement d'un corps 
de musique pour les fêtes 
religieuses nu politiques . 
439. 

CosTF.S ET KOl'VEI.LES. 

Divagations musicales de 
Samuel Bach ( AI. Théo- 
phile deFerrière) Brantl- 
Sacb. 130. — Suite et 
lin. 157. 
Sébastien Floghcl, par le 
même. Essai sur la mu- 
sique cabalistique. 30fc 
— Suite et fin. 315. 
Caffarelli, par AI. J. Ja- 
nin. 4 54. 
Corelli , nouvelle , par 
M. Stephen de la Alade- 
leine. 595. 
Gabrielli, par AI. Jules 
Janin. 162, 169, 185.— 
Suite et fin. 4 95. 
Gafarelli. Vojez Caffarelli. 
La vieillesse de Guillaume 
Dufay, par AI. Stephen 
de la Aladeleine. 455. 
Stradella ou lepoèteetle 
musicien, par AI. J. Ja- 
nin, I" act. 259. 8" 

act.247. — Suite et fin. 
255. 
La loche, conte fantasti- 
que de Ch. M. de We- 
ber 55, 4'. 
Le vieux Rdcleur, par Sa- 
muel Bach. 49. 
D. 
Dactylion (du) , de AI. H. Hertz. 165. 
Débuts. Voy. Théâtres. 

Discours prononcé par AI. Bottée de Toulmi.n. 
au congrès historique, sur l'histoire de l'art 
musical depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos 
jours. 65. 

E. 
Éducation musicale, institution des jeunes 

aveugles , art. de AI. Alainzer. 200,220. 
Espagne (la musique en) , voy. Musique. 



Fête musicale d'Amsterdam 223. 

— de l'Elbe, 159. 

— de Alancbcster, 552. 
France (histoire de la musique en), voy. His- 
toire. 

G. 

Gazette musicale. Sur l'entrée de )'Opér;i- 
Comique refusée ou directeur do la Ga- 
zette, à la première représentation du Pos- 



lillon de Lonjitmeau. art. de M. Schle- 
singcr 561 . 
Grand prix de composition musicale. Yoy. 
Concours. 

H. 
Harmonie (suri'), lettre de M. Félis sur M. Bus- 
set , 299. 
Histoire de l'art musical depuis l'ère chré- 
tienne jusqu'à nos jours. Discours prononcé 
par M. Bottée de Toulmon au congTès his- 
torique. 65. 
Histoire delà musique en France, par M.Cas- 
til-Blaze (es.tr. du Dictionnaire de la con- 
versation.) 215, 227. 
I. 
Inauguration delà salle de Rennes par un con- 
cert , 88. 
Institut, voy. Concours. 
Institut musical d'Orléans, 351 . 
Institution des jeunes aveugles (sur 1') par 

M. Mainzer.206,220. 
Imstrtjmkkts. 

Du peefectionnement des instru- 
ments à cordes et à arches 
M.Vuillaume. 1 OG. 
Anémocordc (sur I'} instrument 
inventé par Schnell, art. de 
M. G. E. Anders. 115. 
Dactvlion (du) de M. H. Hertz . 

405. 
Orgue (notice sur un) construit 
par Ph. de Lannoy en 1594. 
Jrt. de 51. Fétis, 575. 
Poikilorgue , instrument inventé 

parM.Ov.ilie, 119. 
"Nouvelles timbales. Art. de 

M. Fétis, 570. 
Violon éolique (sur le) inventé 
par M. Isoard. Art. de M. G. 
E. Anders, 77. 
L. 
Lettre du chat mnrr (F.. T. A. Hoffman) , 
au rédacteur de la Gazette musicale de 
Berlin I. 

M. 

Matinées musicales des frères Tilmant , art. 

de M. Berlioz, 57. 
Monomanies de compositeurs , (Haydn , Gluck, 

Sarti, Zingarclli, Salicri, Pacr, Paisiello)3. 
Musique italienne et allemande (sur la), 107. 

— (de la) religieuse — cxiste-t-il encore 

une musique religieuse ? — Peut- 
elle exister hors des conditions 
où les anciens l'avaient placée? 
art. de M. Stephen de. la Made- 
leine, 121. 

— (De la) en Espagne. Extrait des 

études sur l'Espagne, par M. L. 
Yiardot , 177. 

— ( Bruxelles considéré sous le rapport 

delà), art. de M. Félis, 25S. 

N. 

Nouvelles de Paris 7, 16, 21 . 51, 40, 46, 56, 
64, 71, 80, 88, 95, 102, 112, 118, 156, 
148,158,167,185,195, 202, 209, 221 , 
257, 246, 254, 264, 275, 281 , 290, 298, 
506, 514, 520, 555, 545 , 552 , 559, 508, 
375, 582, 591, 405, 412, 420, 451 . 43S , 
449, 465. 

Nouvelles des Départements. 8, 23,47, 56,64, 
88, 122, 118, 148, 159, 167, 184, 195, 
502,209,221, 257,246,564,282, 290, 
306, 314, 520, 524 , 545, 552, 560, 568, 
575, 585, 590, 405 , 412, 420 , 451, 458, 
449, 465. 

Nouvelles Etrangères. 7, 16, 22, 52, 59, 47, 
56, 64, 71, 80, 88, 95, 105,112,119,148, 
159, 167, 195, 202, 210, 221. 257, 254 
264, 275, 281, 290. 506, 514,320, 355, 
545. 552,359, 508, 575, 582, 592, 403, 
412.420,431,438,449,4,05. 

Nouvelles musicales de l'Allemagne, 233. 

o. 

Orgue. Voy. Instrument . 

P. 
Poîkrlorgue. Voy. Instruments. 

R. 
Revue critique. — Littérature musicale. — 
Théorie, etc. 
Bussel.La musique simplifiée 



dans sa théorie et dans son 
enseignement, 1 81 . 
Busset. Sur les théories musi- 
cales, 267. 
Sur l'harmonie. Lettre de 
M. Fétis à M. le directeur 
de la Gazette musicale, 
sur M. Busset, 299, 
Réponse de M. Busset à M. 

Fétis, 590. 
Picchianti (Luigi).Principigé- 
nérali e ragionati délia mu~ 
sica teorico - pratica , art. 
de M. Adr. delaFage,87. 
Augustin . (Sur le traité de St-) , 
de Muicâ, à propos de l'é- 
dition de MM. Gaume , art. 
de M. Anders, 574. 
Cherubini. Errata du cours de 
contrepoint et de fugue, art. 
déM. Halévy, 190. 
Musique sacrée. 

Fcrd. Lavainne. La fuite en 
Egypte, oratorio en 2 par- 
lies, art. de M. II. Blan- 
chard, 511 . 
Chant. 

Mainzcr. Méthode de chant 

pour les enfants, 62. 
Garaudé. Soixante solfèges 
progressifs à deux voix éga- 
les avec accompagnement de 
piano, art. de M. H. Blan- 
chard, 447 
Consul. (I.) Etudes spéciales 
pour la vocalisation , art. 
de M. Mainzer, 45. 
Barraull de Saint-André. Mi- 
serrimus, première mélodie 
hébraïque, 88. 
Bergerre et Nigel. Romances, 
nocturnes , chansonnettes et 
chants sacrés, art, de M. H. 
Blanchard, 175. 
Blondeau. Valentine de St- 
Bris et Raoul de Nangis , 
romancé à deux voix , 
art. de M. H. Blanchard 
448. 
Boissclot. Mélodies avec ac- 
compagnement de piano , 
157. 
Carulli. Mélodies pour trois 

voix égales , 63. 
Consul. L'Oramattntina, petit 
duo pastoral.— Il ïorrento, 
air pour basse , art. de 
M. II Blanchard, 447. 
Panofka. Le Pèlerin, ballade, 

419. 
Strunz. La Mort de Gonds , 

art. de M. Berlioz, 419. 
L'Album marseillais, recueil 
périodique, 1 02. 
Septuors, symphonies. 

Kalkbrenner. Grand septuor 
pour piano , hautbois , cla- 
rinette, cor, basson , vio- 
loncelle et contrebasse, art. 
de M. Kastner, 402. 
Moschèles. Grand septuor pour 
piano-forte , violon ,] alto , 
clarinette, cor, violoncelle 
et contrebasse , art. de 
M. Kastner, 390. 
Sowinski. Scène de la reine 
Edwige , pour grand or- 
chestre ,117. 
Piano. 

Duverooy. Méthode pratique 
et raisonnée pour le piano à 
l'usage des commençants, 
art. de M. Kaslncr , 448. 
Ricgcr. L'art d'improviser, 
art. de M. Blanchard, 581. 
. Berlioz. Lettre à M. Hof- 
meister, éditeur de musique 
à Leipsig sur l'ouverture des 
Francs Juges, réduite pour 
le piano à quatre) mains. 



154. 
Bertini. Vi 



:inq 



études, op. 94, art. M. de 
Benoît, 245. — Variations. 
art. de M. Blanchard, 312. 

Chopin. Deux nocturnes, art. 
de M. Blanchard , 51 2. 

Dejazet. Trois mélodies ita- 
liennes variées, art. de 
M. Blanchard, 512. 

Hertz [H.) Deuxième caprice 
sur-la Folle de Grisar, 101. 

Kalkbrenner. Une Pensée de 
Beliini , rondo brillant, 
art. de M. H. Blanchard, 
581. 

Klemczynski . Fantaisie concer- 
tante pour piano et violon, 
et valses, art. de M. Blan- 
chard, 512. 

Lavainne. Fantaisie fantasti- 
que avec accompagnement 
d'orchestre. — Les deux 
archers , caprice , art. \ e 
M. Kastner, 450. 

Moschèles. Hommage àllaen- 
del, grand duo à quatre 
mains, op. 92, art, deM. Fé- 
tis, 296. Concertos fantas- 
tiques, arr.de M.Blanchard . 
512. 

Nigel. Contredanses variées, 
art. de M. H. Blanchard. 
512. 

Parent. Douze éludes ou capri- 
ces, ait. de M. Benoit, 1 56. 

Schuncke (Ch). Bibliothèque 
du jeune pianiste , art de 
M. Fétis, 580. 

Sowinski, Concerto avec ac- 
compagnement d'orchestre. 
— Variations sur un thème 
des Puritains, 1 17. 

Urhan. Publications nouvelles 
pour piano seul, et chant 
>»' pin un et violoncelle, 
art. de M. Berlioz, 419. 
Violon. 

Turbri. Méthode sentimentale, 
158. 

Bergerre. Quatre quadrilles de 
contredanses pour deux vio- 
lons ou llùte et violon, art. 

■ deM. H. Blanchard, 581. 

Campagnoli. Etudes et prélu- 
des , nouvelle édition ,16. 

Ernst. Deux nocturnes avec 
accompagnement de piano . 
117. 

Panofka. Variations brillantes 
sur Ecco ridente il cielo du 
Barbier de Rossini , 39. 
Violoncelle. 

Franchomme. Romance avec 
accompagnement de deux 
violons , alto , basse et con- 
trebasse , art. de M. Blan- 
chard, 447. 
Harpe. 

Feuillet Dumus. Le Canigou , 
grande fantaisie, 87. 
Clarinette, 

Béer. Traité complet de la 
clarinette à quatorze clés , 
art. deM. Fétis, 270. 
Ophicleidç. 

Cornette. Méthode d'ophi- 
cléide, art. de M. H. Blan- 
chard , 175. 



Séance de musique instrumentale religieuse de 

M. Urhan, art. de M. Bellanger, 5. 
Société philarmonique de Rouen, 429 . 
Soirées musicales, ou conseils aux jeunes 

personnes, par M. Ch. Schuncke, 60. 
Symphonie (esquisse de l'histoire de la), par 
M. Félis, 547. 

T. 
Théâtres. — Nouveautés représentées sur les 
théâtres lyriques. 22. 
Académie royale de Musique 
(Opéra.) 
Sur l'administration de l'Opéra 
sous M. Duponchcl. 511. 



Les Huguenots, analyse du poème. 

T2. 
Les Huguenots , opéra en 5 actes], 
musique de M. Mcyerbcer. — 
1 r ° représentation . — 1 " article, 
par II. Bcrlio:. 75. 
Les Huguenots (analyse de la par- 
tition), 1 e ', 2=et3 actes. 2° 
article par le même. 8). — 4° 
et 5 e actes,5 ! ' article par le même. 
89. 
Histoire du château de Chcnon- 
ccaux, par M. Théophile de Per- 
rière (Samuel Bach). 83. 
Reprise des Huguenots. 401 . 
La Esméralda , par M. Victor 
Hugo , musique de Mlle Bertin 
' — Framegnts dulibrctto. 94. 
La Esméralda, 1 e représentation 

art. de M. H. Berlioz. 409. 
Le Diable boiteux, ballet en 3 ictes 
de M. Corali, musique deM. C. 
Gide. 189. 
La Fille du Danube, ballet en 2 
actes de M. Taglioni , musique 
de M. A. Adam. 341. 
Notre-Dame de Paris (sur l'opéra), 

303. 
Débuts de Mlle Annctte Brambilla 
et Mlle Tomeoni , art. de M. S. 
G. 55. 
Début de Mlle Nau dans les Hu- 
guenots. 158. 
Théâtre royal Italien. 

I Briganti , melodramma - scrio , 
musica di Mercadantc (1 e repré- 
sent.) , 99. 
Reprise d'il Matrimonio Secreto , 

art. deM. Berlioz. 589. 
Reprise d'Otello , art. de M. H. 

Blanchard. 445. 
Débutde MmeTaccani, deMM. Ta- 
bellini et Monteras!, dansll Bar- 
biere. 439.] 
Théâtre royal de V Opéra-Comique. 
De l'Opéra-Comique, art. deM. H. 

Berlioz. 324. 
Sur l'augmentation de la subven- 
tion de ce théâtre. 46. 
Actéon , opéra en un acte , mu- 
sique de M. Auber. 55. 
Gasparone , musique de M. Rif- 

faut. 22. 
Les Chaperons blancs , opéra co- 
mique en 5 actes , musique de 
M. Auber. 124. 
Sarah , opéra comique en 2 actes, 

musique de M. Grisar. 1 46. 
Roch le Barbu, en un acte, mu- 
sique de Gomis. 167, 174. 
Le Luthier de Vienne , opéra co- 
mique en un acte , musique de 
M. Monpou. 255. 
Le Chevalier de Canolle , musique 
de M. Fontmichel. 289. — Sur 
M. de Fontmichel et la direction 
de l'Opéra-Comique ,251. 
Le Diadesté, opéra comique en 2 



actes , musique de M. Jules Gu- | 

dcl'roy. 519. 
Le Mauvais Œil , opéra comique 

en unacle,musi<medeMllcLoïsa 

Pugct, art. de M. Berlioz, 557. 
LePostillon dcLongjumcau, opéra 

comique en 5 actes , musique 

de M. Ad. Adam. 567. 
Les Pontons de Cadix , opéra en 

un acte, musique deM. Eugène 

Prévost. 405. 
L'Ambassadrice, opéra comique en 

3 actes, mus. deM. Auber. 402. 

Début de M. Flcury. 112. 
Théâtre de l'Odéon. Réouverture pro- 
chaine de ce théâtre sous la direc- 
tion deM. Henri Blanchard. 462. 

- Du Palais-Roy al. Le Comte dcCha- 

rolais, musique de M. Flotow.459. 

— De Royaumonl. Séraphina , musi- 

sique de M. Flotnw. 

— - De Lille. Une matinée à Caycnne , 

opéra en un acte , musique de 
M. Ferd. Lavainnc. 88. 

— De Lyon. La Juive. 22. 

- Italien à Marseille. 194. 

— De Rennes. Inauguration de la salle 

par un concert. 88. 

— De Rouen. Le Mari de circonstance, 

musique de M. Orlowski. 88. 

— De Florence. Pia de Tolomei , mu- 

sique de L. Marini, art. de M. Du- 
mas. 21. 

— De Milan. Maria Stuarda, musique 

de Donizetti. 48. — Giovanna 
Gray , de Vaccai. 148. — Théâtre 
de la Canobbiana. Don Chic- 
ciotte musique de Mazzucato.l 81 . 

— De IVaples. Lara, musique de Ruolz, 

art. de M. Al. Dumas, 1 1 . 
Palmira, musique de Stabili. 48. 
Il Disertorper amorc, musique de 
Ricci. 159. 

— De Venise. Belisario , musique de 

Donizetti. 61 . 

Incendie du théâtre de la Fenice 

le 12 décembre 1836. 

— D' Amsterdam. Le Bandit , musique 

de M. Van Bree. 56. 

— De Bruxelles. La Juive, musiq 

deM. Halévy.7, 51. 

— Le Coup de pistolet, musique de 

M. Pallaert 

— De Liège. Le Garde nuit , opéra cr 

5 actes, musique de M. Wanson 
88. 

— De Berlin. La Voix du cœur , musi- 

que de M Pixis. 52 

Dernières représentations de Mlle 

Pixis. 95. 

L'Éclair de M. Halévy. 290. 

— De Breslaw. La Juive de M. Ha- 

lévy. 412. 

— De Leipsig. La Juive. 16. 

— De Munich. Le Sonneur de cloches, 

opéra en 5 actes , musique de 
Mme Birch-Pfeiffer. 96. 

— De Prague. Lidwina , opéra en 5 



actes, musique de M. Detiauei 
580. 

— De Stuttgard. Le Pouvoir du chant , 

musique de 11. Lindpaiuin er, 274. 

— Italien à Vienne. 146. 

De Londres. St-Jamcs. AgnoSoril, 

musique de Mme Becket. 52. 

Drury-Lane. The inaid of Artoit 

musique de M. Hall". . (91. 

Opéra anglais. La Fiancée du I'.- 

ratc. 359. 
De Lisbonne. Li Norma. 439. 
De la Nouvelle-Orléans Kdbcr^-h ■ 

Diable. 118. 
DeiVfilv- York. Incendie du Bovvciy- 

Theater 575. 
De Cincinnati. Incendie de ce théâtre- 
•120. 

— Italien à la Havane. 210. 
Théories musicales (sur le f ), par M. Basset. 367. 
Timbales. Vov. Instruments. 

u 

Une Mort, un Succès, une Chute , par M. V. 
Dumas. - I. Une Mort. (Bellini - 
— II. Un Succès (Lara, musique do 
Ruolz). H. - III. Une Chute (Pia 
de Tolomei) musique de L.Marini). 
17. 

V. 
Variétés . 

Des publications à bon marché , art. 

deM. F. Lizts. 1. 
Le Chapitre des recommandation' . 

art. de M. E. M. 25. 

Le Carnaval à Rome et à Paris, et du 

sentiment de l'art chez les niasses, 

art. de M. Berlioz. 57. 

Thalberg expliqué par Daman. 180. 

Dantan, charge musicale, parMIlc-Jo- 

séphinePion. 220. 
Souvenirs de voyage, par M. Mainzt r. 
Munich. I e art. l'Opéra populaire. 
283. — 2 e art. Winter , Poissi , 
Chelard 291 .- 5 e art. Henri Isak, 
Bcrnabei, Kerl , Orlando, Lasso, 
Ett, Haubcr, Drobisch, S.unz, Ai- 
blinger. 328. — 4 e art. La Veine 
de Mozart, concert de famille. Le 
roi Louis. 355. 
Sullzbohrg. 1 er art. Heinz Sicin , le 
frère Edmund, Michel Haydn. 505. 
— 2'a/t. La Sœur dejMozart . les 
Manuscrits. 5S5. par le même 
Histoire d'un quatuor d'amateurs . 
par M. Ed. Monnais. I e ' art. 405. 
Suite et fin. 421. 
Violon Œlique. Voy. Instruments. 

PLANCHES ET MUSIQUE. 

Fac simile d'une lettre de Bellini. (Supplément 

au no 2.) 
Prière du Marin, de l'Éclair, chantées par Cliol- 

let. (Supplément au n° 2.) 
Fac simile de l'écriturede M. Cherubini, (fautes 

de gravures dans la 1'* 1 édition du Cours de 

contrepoint. (Supplément au n° 23 ) 
Fac simile de l'écriturede Mozart. (Supplément 

au n° 36.) 



Abadie, 195. 

Achard,286, 418. 

Adam (Louis), 264. 

Adam (Adolphe), 1 59, 221 , 257, 

264,354, 341,567. 
Adam de la Halle , 441 . 
Aguado, 136. 
Aiblinger, 551 . 
Alary, 520, 375,465. 
Albertazzi, 103, 264. 
Alizard, 286, 418. 
Alkan , 439. 
Alwers, 193. 
Anders (G.-E.) , 77, 113. 
Anderson (Mme), 403. 
Andrieux, 264. 
Auber, 25,55, 118, 124. 375, 

440, 462. 
Augustin (Saint) , 374. 

Bach (Samo pseudonyme. 



TABLE ALPHABETIQUE DES NOMS 

Voyez Théophile de Ferrière 
Baé'cker (Casimir), 274. 
Baillot, 156, 210. 
Baini, 112. 
Balfe,191 



Banderali,420. 
Barbereau, 201 . 
Baroilhet, 552. 
Barrault de St. -André, 88. 
Basili, 112. 
Batta, 94, 128, 459. 
Battu, 95. 
Bazin , 288. 
Beàuplan (Amédée). 
Beethoven, 48, 79, 155, 149. 
Bellanger, 5. 

Bellini, 9, 22,43, 191,257. 
Bellissan ( le marquis de ) , 552. 
Benedict, 88,111. 
Benoist(F.), 156, 245. 
Berchtold , 287. 
Bergerre, 175,381. 



Bériot (Charles de), 254, i 
420, 459. 

Bériot(Mmede). VoyezMalil 

Berker (Mme) , 52. 

Berlioz (Hector) , 38 , 54 
85, 89, 97, 111 , 155, • 
154,198,205,245,275, 
557,562,568,370,577, 
591, 409,412,418,426, 
449, 464. 

Berr, 99, 270. 

Bertin (Mlle Louise) , 505, 

Bertini jeune (Henri), 245, 
287, 506, 512. 

Berton , 275. 

Berton (Adolphe) , 25. 

Belz(MUe), 288. 

Bezozzi (Louis) , 202, 362. 

Billet, 98. 

Birch-Pfeiffer (Mme), 96. 

Blahetka (Mlle Louise) , 44 

Blanchard (Henri) , 4 55 , 



514, 


511, 512, 381, 446, 462. 




Bloc, 116. 


bran. 


Blondeau , 448. 




Boccabadali (Mme), 275. 


, 57, 


Bohrer(Max), 403,411, 420. 


151 , 


Boieldieu, 48. 


524 


Boisselot, 157, 202, 562. 


' 589^ 


Bottée deToulmon , 65, 441 . 


,459, 


Boulanger (Mme), 88, 1 12. 




Boulanger ^de Beauvais) , 52! 




Boutebonne , 552. 


409. 


Braham, 8. 


264, 


Brambilla, 221. 




Brambilla (Mlle Annctte) , Vu',. 




Brighanti (Mme) , 459. 




Brod, 94,157. 




Bultel (Mlle), 194. 




Busset, 201, 267, 299, 590. 




e. 




Caffarelli. 454. 


',0. 


Camoin (Mlle), 194. 


175 , 


Campagnol! .16. 



Carulli (Gustave), 63, 440. 

Casimir (Mme), 520, 575, 41 2. 

Castellan (Mlle ), 286. 288, 419. 

Castil-Blaze , 215,227. 

Catalani ,221. 

Catel, 257. 

Cavalié, 119. 

Gayot (Mlle), 183. 

Chelard, 291. 

Cl.erubini (L.), 79, 112, 190, 

192, 890, 540,345, 429. 
Chollet, 125, 184. 
Chopin, 512. 
Choroti , 245. 
Cimarosa , 589. 
Cioncone , 274. 
Collet, 202. 

Colon (Mme Jenny) , 463. 
Consul (Isidore) , 45, 447. 
Coppola, 238. 
Cornette, 175. 
Costa , 554, 420. 
Crescini (Mme), 80, 202, 575. 
Croisilles, 287. 
Crosnier, 561 . 

D. 
Dabadie, 22. 
Damoreau, 258,412, 420. 
Damorcau (Mme), 88, 1 1 8, 1 67, 

184,256,246,290,514,465. 
Dancla, 418, 446. 
Dantan, 181,193, 36S. 
Dauvergne , 349. 
Davide, 56. 

Deforges (Mme) , 552, 405. 
Dejazet (Jules), .1 28, 512. 
Demian (Cyrille) , 296. 
Dcrivis fils , 506, 554, 552. 
Despréaux, 105, 119. 
Dessauer, 580. 
Deuner (J.-Chr.) , 270. 
Devrient , 380. 
Dietz(Mllc), 47, 60, 71. 
Donzctti, 47,48,61,194,343. 
Dorus, 79. 
Dorus-Gras (Mme) . 6, 22, 506, 

552, 405,459. 
Ducrest(MmeG.),22. 
Dufay (Guillaume), 455. 
Duhamel , 452. 
Dumas (Alex.), 9, 17. 
Duponchel , 511,391,459. 
Duprez, 13, 105 . 159 , 193, 

264,552, 560, 368, 591. 
Duvernoy (G.-B.),448. 

E. 
Edmund ( le père ) , 566, 386- 
Eiblinger (J.) , 569. 
Elleviou , 440. 
Elwart, 8. 

Ernst.m, 117,551,420, 449. 
Eti , 550. 

F. 
Falcon, 80, 98, 183, 193,209, 

838,246, 254, 368, 575, 401 , 

405, 411. 
Fat gueil (Mlle), 88. 
Féréol , 431 . 
Ferrière (Théophile de), Samuel 

Bach, 85, 129, SOS, 31b. 
Fétis, 5,23, 29-, 299, 347, 

569, 570, 575, 580, 590. 
Festa (Mme) , 40. 
Feuillet-Dumus(Mme), 87, 210. 
Filippa, 80, 112. 
Flecheux (Mlle Maria), 465. 
Fleury, 112. 

Flotto\v(Fré. de), 552, 405, 459. 
Fontmichel, 148, 1S4, 251, 289. 
Foiconia (Mme) , 48. 
Formica. 306. 

Franchomme (Auguste) , 447. 
Frion, 184. 

G. 
Gabrielli. 169, 185. 
Gabussi (Mlle) , 72. 
Gafarelli. Voyez Caffarclli. 
Gallay, 22, 55 
Garaudé, 392, 496. 
Gareia (Mme"), 465. 
Garcia (Mlle Pauline) , 314. 
Garcia (Mme Eugénie), 40 1.60. 



Génot, 290. 

Génot(Mme), 184. 

Géraldy (Juste), 61, 128, 465. 

Gide, 189, 

Girard , 94. 

Godefroid (Jules), 519. 

Gomis, 47,118, 159,167, 174, 

254, 275.' 
Gossec, 549. 

Graun (J.-Theoph.), 550. 

Grétry, 159. 

Grignon, 159. 

Grisar, 95, 146. 

Grisi (Judith), 273. 

Grisi (Julie), 47, 72, 99, 159, 
281,506, 445, 449. 

Guichard (Mlle), 288. 

Gusikow,451, 459, 449 , 460. 
U, 

Haensens, 465. 

Halévy,7, 16,51,148,167,190, 
202, 235,257,290,506,545, 
552,591,412.429,451,459. 

Harrer, 556. 

Haydn (Joseph) , 58, 295, 549. 

Haydn (Michel), 566, 585. 

Heinefener (Mlle Clara), 254. 

Henri, 184. 

Henricet , 288. 

Henzi, 159. 

Hérold, 459. 

Hervy (Mlle) , 279. 

Hertz (H.), 101. 104, 295, 

Hoffmann (S.-T.-A.) , 1. 

Hoîzbauer, 550. 

Huner (Charles), 592. 
I. 

Inchindi, 150,585, 591. 

lomelli , 549, 

Xsoard , 77. 

J. 

Janin (J.) , 161, 195,239,247, 

255, 545. 
Jansenne, 193. 
Jaucourt , 28S. 
Jawureck (Mlle), 264,391. 
Jullien, 210, 5i>2. 

K. 
Kalkbrenncr, 47, 1 93, 381 , 446. 
Kastner (G.) , 520 , 331 , 402 , 

430, 440, 448, 460. 
Klcmczynski (Julien), 51!. 
Kloss, 254. 
Kobricht, 350. 

L. 
Labarre, 88, 95. 
Labbaye , 370. 
Lablache , 314. 
Lachner, 155. 
Lafage (Adr.de) , 87. 
Lafont,22,306, 320, 391 ,431. 
J.ahner (Franz), 56. 
Lambertini , 1 SI . 
La Madeleine (Stephen de), 91, 
121. 

Larmande ,412. 
L?unoy (Philippe de) , 573. 
Laiainne (Ferd.), 88, 511,450. 
Leborne, 7, 293. 
Lebrun ( Mlle Annette) , 264 , 

514,354. 
Lecamus , 201 . 
Lecerf, 288. 
Lecouppey (Félix) , 449. 
Lee , 431 , 439. 
Lepic (Germanus) , pseudonyme, 

353, 370, 426. 
Lesueur, 202. 
Levasseur, 80, 101, 411. 
Levti , 88. 
Liudpaintner, 274. 
Lipiuski , 64, 86. 
Lisiz (Franz), 4,198,552,450, 

449, 464. 
Loewe , 234. 

M. 
Mainzer (Jos.), 39, 4a, 62, 206, 

220, 279, 283, 291 , 54 4, 

532, 335, 363 , 585 , 420, 

432. 
Mainviclle-Fodor (Mme^ , 220. 
Mali bran ,412. 



Malibran (Mme) , 12 , 39, 48 
103, 112, 167, 192 , 221 
290, 506, 314, 321 , 553 
534, 545, 545, 552, 560 
568,582,420,451,459,465 

Maneira , 429. 

Margueron ( Mme Clara) , 334. 

Marini (Eriigé) , 21. 

Marliani , 59, 420. 

Marschner, 112. 

Martinn, 439. 

Massol, 506, 411. 

Mathet(Mme), 459. 

Mazas , 103. 

Mazel (Mlle) , 40, 243. 

Mazzucato , 181 . 

Mercadante, 99, 290. 

Meric-Lalande , 47, 159. 

Merlin(Mme lacomtesse\39, 80. 

Mermoud , 280. 

Messemer, 288. 

Meyerbeer , 75 , 81 , 89 , 1 1 8 , 
210,264.281, 506,520,335, 
545,551, 401. 

Meyer d'Alembert 4 , 165. 

Meyerhofer ,112. 

Miro, 210. 

Molique, 79, 

Monnais , 405, 421 . 

Monpou , 7, 255. 

Montai , 274. 

Monterasi , 458. 

Moretd'Erlo (Mlle), S. 

Moschelès, 22, 29, 296, 31 2, 590. 

Mozart , 506. 

Mozart (la veuve de) , 55 , 535. 

Mozart ( la baronne de Sonnen- 
burg , sœur de), 586. 

Mozin , 288. 

MusarJ, 295, 431. 
IV. 

Napoléon , 295. 

Nau (Mlle), 4T , 88, 158, 333 , 
591, 449. 

INiedermeycr, 46, 555. 

ÏS'igel , 1 75, 31 . 

Nourrit Adolphe), 47, 80, 195, 
209,210,257,246,254, 5b8, 
382, 401, 411, 420. 

Novello (Mlle) , 8. 
O. 

Ole Bull, '18. 

Onslow, 98, 264, 383,403. 

Orlow.-ki, 88. 

Ortigue (Joseph d') , 308, 315- 

Osborne, 103, 111. 

Ottavo (Mlle), 8. 
P. 

Paganini (Nicolo) , 37 . 

Paganini (le mélomane) , 56. 

Palianti , 506. 

Pallet (Charles) , 551. 

Panofka (Henri), 59, 419 

Panseron , 103, 126. 

Pape, 294. 

Paquier, 287. 

Parent (A.), 156. 

Paris (Aimé), 27, 201 ,403, 440. 

Passemann (Mlle) , 233. 

Pasta (Mme) , 56, 1 03. 

Ptllaert, 159. 

Petit , 287. 

Picchianti (Luigi) , 87. 

Pierret,288. 

Pion (Mlle Joséphine), 220. 

Poelchau , 550. 

Ponchard (Mme), 156. 

Pouilley (Mme), 391. 

Pixis , 52. 

Pixis(MlleFrancilla), 8,32, 
95, 255. 

Pradher(Mme), 583, 41S,451. 

Prévost (Eugène), 156, 5~~4. 

Prévost-Colon (Mme) , 360. 

Profeti, 86. 

Prumicr fils , 288 . 

Puget (Mlle Loïsa) , 357. 
K. 

Ragueneau, 209. 

Raimbau (Mme.) 31 , 127. 

Ranconi (F.) , 40. 

Raoul (Amédée) , 446. 



Jlebourg (Mlle) , 288. 

Reicha, 193. 

Révial, 185, 282,314. 

Ricci, 8, 159. 

Rieger, 581. 

Ries (Ferdinand) , 445. 

Riflaut, 22. 

Rifiaut (Mme) , 112. 

Robrcchts, 465. 

Ronzi (Mme) , 12. 

Rossini,43, 210,247, 383,451. 

Rossini (Mme ) , 459. 

Rouget de Lisle, 257, 264. 

Roy, 159,465. 

Rubini (J.-B.) , 59 , 64 , 99 , 

458, 445. 
Rubini (Giacomo) , 465. 
Rucstmhollz , 287. 
Ruolz, 11, 152. 
S. 
Saint-Germain (de Caen) , 27. 
Sammartini , 549. 
Santini , 568, 575. 
Sardi (Mlle) , 440. 
Schironi , 568, 405. 
Schlesinger (Maurice), 103, 361 . 
Schneider, 234. 
Schnell (Jean-Jacques) , 113. 
Schubert, 6, 184. 
Schulenbourg (le comte de ),1 49, 
Schuncke(C.),60, 127,193,580. 
Schroeder-Devriant(Mme), 345. 
Seligmann , 289. 
Serda, 295,431. 
Sessi (Mariana) , 48. 
Severini , 202. 
Singer (Maurice) , 47. 
Soler, 288. 
Solomé, 282. 
Sonnenburg ( la baronne de ) , 

sœur de Mozart , 386. 
Sor, 136. 
Sowinski , 64, 80, 86, 117 , 

294, 514, 465. 
Spohr (Louis), 254. 
Spontini , 234. 
Stœpel (Fr.) , 26, 96, 293. 
Strunz, 419. 
Stunz, 331. 
Sudre, 432. 

T. 
Tabellini , 438. 
Taccani (Mme), 359, 368 , 438. 
Tachinardi (Mme) , 1 3, 352. 
Tagelsbeck , 38. 
Tamburini , 99. 
Teissier, 288, 368. 
Telleyre, 202. 
Ihalberg, 58, 112, 153, 180, 

287, 290. 
Thomas (Ambroise) , 362 
Tilly, 183. 
Tilmant, 6, 57. 
Tolbecque, 22. 
Tolbecque ( Charles ) , 8. 
Tomeoni (Mlle) , 53, 193, 237. 
Trainquier, 288. 
Turbri (F.-L.-H.) , 158. 

V. 
Ungher (Mlle), 47, 61. 
Urhan, 5,194, 419. 

V. 
Vaccai, 148, 
VauBree, 223. 
Veron, 311. 

Vespermann (Mme) , 292. 
Vial(Mlh), 61. 
Viardot (Louis) , 177. 
Villers, 362. 

Vi lent-Bordogni (Mnu) . 392, 
Vimeux . 446. 
Yizentini , 552. 
Vuilliaume , 166. 

W. 
Wanson , 88 
Wartel , 88 , 293 
Weber (Ch.-M. d«) , 53. 
Wery, 80. 
Winter, 292. 
Wood , 2.^8. 

Z. 
Zimmermann , 16. 



. 



I1EVUE 









MUSICALE 



IDÎS &JUR2Q* 






UÉUIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BEItTON (membre de l'Institut), BEBLIOZ , CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS, DE SAINT 

i-élix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), f. iialévy, Jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méiiy , Edouard sionnais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle à Vienne), Stëphen de la madelaine, f. stœpel, etc. 



O e ANNEE. 



N° 1. 



paix de l'abonnem. 


PARIS. 


DÉPAKT. 


ÉTRAHG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


«m. 15 


16 50 


18 » 


1 an. 30 


33 » 


3fi » 



£a l&gvnc et <&azette iïïusi*alc i>e p.tris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau Je la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 3 JANVIER 1836. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbreset la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazette 
Musicale de Paris , re- 
cevront, le t er de chaque 
mois , un morceau de 
musique de piano de 
10 a 2U pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent èire affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



MM. les Souscripteurs à lajRm/e elàlaGuzelle musicale 
deParis dont l'abonnement est expiré à la fin de décembre 
sont invités à le renouveler, afin de ne point éprouver de 
retard dans l'envoi du Journal. On est prié d'adresser 
au directeur le mandat joint au présent numéro, signé 
par l'abonné, si l'on désire que nous fassions traite , ou 
que nous fassions toucher le montant à domicile. Nous 
ne pouvons garantir la livraison du second numéro 
de 1856 pour les demandes qui nous seraient adressées 
après le 9 janvier. 



SOMMAIRE- Lettre du chat Murr, par E. T. A. Hoffmann. — Monomani»s 
de compositeurs. — Des publications à bon marché , par M. F. Listz. — 
Séauce de musique instrumentale religieuse , par M. Bélangé.— Nouvelles. 



LETTRE DU CHAT MURR 

(E. T. A. HOFFMANN 

3u Efîroc teur ï>c la <&a?rttf musicale îre Scrlht. 



Mou cher ami , 



Des rives du Tenare. 



I II y avait ce jour-la séance au club des frères très- 
glorifiés de Sérapion, dans le sein duquel, a cause de mes 
éminentes qualités, je possède le titre de membre hono- 
raire auquel je joins encore la charge de secrétaire perpé- 
tuel avec voix délibérative et droit de rédaction ; la soirée 



était fort peu avancée, et je me trouvais seul devant une 
écritoire éthérée avec quelques feuilles de fluide céleste 
que nous employons, nous autres bienheureux trépassés, 
en guise de vélin (hot-press). Dans le but de passer 
l'éternité glorieuse (car vous savez qu'au Ténare , il ne 
peut plus être question pour nous du temps),j 'avais déjà 
taillé une plume d'aigle et je me disposais à écrire quel- 
ques chants immortels, lorsque tout à coup, je vis entrer 
maître Abrabam accompagné de Jean, tenant tous deux 
par la main un étranger dont les traits me parurent tout 
d'abord aussi connus qu'un dicton a demi suranné. A 
peine m'avaient-ils présenté ce personnage , pour que 
j'eusse a inscrire son nom sur la liste des visiteurs, que 
j'avais déjà renoué connaissance avec mon oncle. Ce 
n'était en effet rien moins que mon très-illustre oncle, 
le chat-botté qui , las un beau jour d'être trop heureux , 
avait eu la fantaisie de passer dans le corps d'un profes- 
seur de piano, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus tenir 
a cette nouvelle position, il ne trouva rien de mieux à 
faire que de briser, par une septièmedésespérée, l'accord 
parfait de la vie de cet estimable artiste et de la sienne 
propre par conséquent. Sic finem imposait, etc. Il arrivait 
a l'instant parmi nous par la diligence , et Jean s'était 
immédiatement emparé de son bras immatériel pour 
l'amener a notre club. 

Quand les premiers compliments eurent été épuisés , 
le chat, professeur de piano, monta aussitôt à la tribune 



REVLE ET GAZETTE MUSICALE 



et tint à l'assemblée le discours suivant que j'eus liien 
soin de transcrire mot pour mot, ce qui me fut très-facile, 
attendu que mon oncle soignait son débit d'une manière 
toute particulière. Je copiai donc son discours sur une 
feuille éthérée et je vous en donne communication pour 
que vous puissiez l'insérer dans votre journal. Vous 
y rencontrerez des passages qui se sentent un peu de la 
nature primitive de l'orateur; il m'était impossible de 
les supprimer, parce qu'en agissant ainsi , je u'auraispas 
manqué de me brouiller avec mon illustre parent. Il nous 
dit donc ce que vous allez lire : 

« Très-hoiiorée, très-gloiïfiée, très-respectable Trinité, 
augmentée aujourd'liui par ma présence! 

» Mon digne neveu, l'excellent chat Murr, maintenant 
membre honoraire et secrétaire perpétuel de cette réunion 
(ici je m'inclinai très-profondément), mon digne neveu, 
dis-je, ci-devant homme de lettres très-renommé, fait 
dans la biographie si remarquable qu'il a écrite sur lui- 
même, page 2M9, l rP partie, cette observation judicieuse 
qui lui a été soufflée par son ami Pout, savoir : qu'il est 
dans la nature de l'homme d'agir dans un coin retiré, 
tout autrement qu'il ne pourrait le faire en pleine rue. 
Je commence par vous faire observer moi-même que cette 
observation est on ne peut plus vraie, qu'elle est pour 
ainsi dire d'une évidence palpable , et je n'hésite pas à 
l'émettre ici devant vous comme épigraphe a un chapitre 
de ma vie que je viens de quitter à l'instant et dont je 
vais avoir l'honneur de vous donner fidèle communica- 
tion. Du reste, mes très-excellents amis, j'éprouve le 
besoin de réclamer de votre bienveillance que vous ne 
preniez en mauvaise part rien de ce que je vaisvous dire, 
parce que je serais désolé d'avoir jamaisl'occasion de vous 
faire sentir la longueur de mes griffes. 

( Ici je pris la liberté de faire remarquer a mon oncle 
que nous étions présentement au Ténare où l'on ne se 
fâche plus de rien. Jean se mit à rire dans sa barbe, et 
maître Abraham continua sans mot dire a découper des 
images. L'orateur poursuivit son discours. ) 

» L'orage de Steibelt qui a déjà fini son pèlerinage sur 
la terre, l'ouverture du Chaperon Rouge arrangée pour 
le piano, dans lequelle le Loup et la Mère Grand jouent 
les principaux rôles, la Biondina également arrangée 
pour le piano avec des traits qui peignent l'orage d'une 
manière si agréable ; enfin cette bataille en musique dans 
laquelle le général en chef, prenant une prise de tabac, 
est représenté par les touches du clavier et de laquelle 
notre immortel poète aurait pu dire aussi : « Il eût fallu 
appeler cela une boucherie et non pas une bataille » 
étaient autant de morceaux que j'étais en état de tam- 



bouriner sur le piano avec toute l'habileté dont un chat 
peut être susceptibfe ; aussi dans la ville que j'habitais, 
ne tardai -je pas a jm'acquéir une si grande réputation 
que toutes les filks de boulangers, de bouchers et de 
courtiers, un peu amies del'art, voulurent a l'envi m'a- 
voir pour professeur, comme étant le mieux en étal de 
leur inculquer les nobles principes du forte piano. Or, 
étant au fond assez partisan des de'is et deabus miiiarum 
genthem, dont l'argent, ainsi qu'ils le disent eux-mêmes, 
produit un son préférable a tous les autres, je me trou- 
vais occupé du matin au soir ; et , grâce a moi , il se dé- 
veloppa dans la ville un dilettantisme si prononcé ( dont 
les progrès rapides ne peuvent être comparés qu'à ceux 
de la peste dans nn pays de l'Orient), que les amateurs 
n'eurent bientôt pins rien a désirer. Sans compter 
qu'a la fin de chaque mois je recevais le prix de mes ca- 
chets en bel et bon argent monnayé, il m'arrivait encore 
de tous côtés tant de revenants bons en beurre, fromage, 
épices, jambons, etc., etc., que tout un orchestre, com- 
posé de musiciens affamés de village, n'aurait pu réussir 
en un mois a venir a bout de toutes mes provisions. 
Voyez, mes très-honorés amis, si je devais me trouver 
satisfait, dites-moi si je n'étais pas bien l'a dans mon 
véritable élément, et jugez un peu de quel incomparable 
diletto le 'dilettantisme était devenu pour moi la source 
inépuisable. — Hélas! c'était là le bon temps ! 

» Cette ardeur musicale en vint bientôt à un telpoint 
qu il ne se donna plus de soirée sans que la musique y 
figurât comme entremets entre le café assaisonné d'un 
grain de scandale et le souper. Bien plus, un riche 
marchand de farine, que j'honorais de mouamitié, conçut 
enfin le vaste projet de donner dans sa propre maison 
une de ces soirées, dans laquelle on exécuterait non, pas 
un, mais trois opéras; et comme, en bon parent, il préten- 
dait faire briller sous le jour le plus favoroble les talents 
doses filles, nièces, tantes, fils et neveux, nous choi- 
sîmes prudemment trois opéras de trois écoles différentes, 
et il fut décidé que pour cette solennité, il ne serait brûlé 
que de la chandelle-bougie. Ces troisopéras étaient : 1° 
Tancrèdeàa Maestro Rossini, choisi de préférence parce 
qu'Anna, la fille dn farinier, savait chanter au mieux 
la grande cavatine : Ditantipalpiti;T Une Folie ^ parce 
que le maître de la maison, natif de la Souabe, trou- 
vait ses compatriotes dignement honorés dans cette pièce; 
5° Enfin les Femmes Joyeuses où le Diable s'amuse {die 
Lustigen Weïber, oder der Teufel isi los), parce que 
mon Mécène prétendait renouveler dans son logis les 
joies de lundi gras. II ne fallut qu'un peu plus de cent 
répétitions pour établir une sorte d'ensemble parmi les 
chanteurs et acteurs. — La grande soirée arriva enfin. 



DE PARIS. 



— Hélas ! hélas ! elle devait me coûter mon existence 
terrestre. 

n Pour que la fête fût complète, on avait invité plus de 
six cents auditeurs , tous gens de goût, parfaitement en 
état de danser, avec toute la grâce imaginable , un qua- 
drille sur la cavatine de Tancredi, et qui, par conséquent, 
portaient en eux-mêmes le germe de tous les arts. La 
plupart d'entr'eux, sans en être priés, se mirent dans le 
troisième opéra, h entonner le bel air : Le diable est un 
brave homme Çder Teufel ist ein braver Mann). Il y 
avait même la un génie qui, dans le même ouvrage, au 
lieu de laisser les violons imiter le frottement du li- 
gneul (1), eut assez de talent pour s'acquitter de cette 
tâche avec le seul secours de sa bouche. Il est vrai que 
les envieux prétendent qu'étant savetier de son état, ses 
mains étaient assez abondamment pourvues de poix pour 
pouvoir lui rendre service en cette occasion; mais, où 
l'art, ce don sublime de la divinité, ne trouve-t-il pas 
ses envieux! L'envie est le mauvais génie des fils de la 
terre. Les six cents invités en question furent donc in- 
troduits avec toute la politesse convenable par le maître 
des cérémonies, coiffeur de profession, dans trois petites 
ebambres, et tout alla au mieux jusqu'à ce que la chaleur 
occasionnée par une si nombreuse réunion devînt tout- 
a-fait étouffante, au point même de jeter un voile sur la 
lumière des chandelles-bougies. Je dirigeais au piano; 
les trois opéras qui, commencés à sept heures du soir, 
nous avaient menés jusqu'à quatre heures du matin, non 
sans m'avoir coûté d'énormes goûtes de sueur , étaient 
heureusement arrivés à fin. Alors on se mita la danse, il 
fallut encore me remettre au piano, et, quoique je n'eusse 
joué toujours que la valse favorite de l'époque, dans tous 
les tons possibles, on ne cessa de danser que vers les dix 
heures. A peine de retour a mon logis, je fus atteint d'une 
fièvre chaude et je mourus au bout de trois jours, cou- 
ronné d'une gloire immortelle. 

"Je termine ici ma narration, mes chers amis, sans y 
ajouter la moindre réflexion morale. Contentons-nous 
de nous réjouir ensemble en songeant à l'amour de l'art, 
qui enflamme aujourd'hui si vivement les habitants du 
globe terrestre, et au bienheureux dilettantisme qui en 
est le glorieux résultat. » 

L'orateur se tut, je le reçus a sa descente de la tribune 
et lui fis de mon mieux patte de velours. Jean Kreisler 
lit en lui-même avec beaucoup de dignité, comme il 
convenait à un glorieux trépassé. Maître Abraham avait 
découpé le tout avec beaucoup d'art pour le déposer dans 
nos archives. — Je vous envoie donc, digne fils de la 

(r Fil poissé dont se servent le9 cordonniers. 



terre, la copie exacte du discours de mon révérend oncle, 
avec prière de lui donner une petite place dans votre 
feuille. 

Votre tout dévoué, 

MURIl, 
tî-devnlH nommé de lettrés. 



MOXOMAMES DE COMPOSITEURS. 

Haydn fut un des compositeurs les plus tranquilles. 
Il n'avait nullement besoin de stimuler son imagination 
au moyen du vin de Champagne ; mais il avait un spiri- 
tus Jamiliaris d'une autre espèce. Ce démon familiercon- 
sistait en une bague ornée de brillants, qui lui avait été 
donnée par le grand Frédéric. Quand il se mettait au 
travail, si parfois les idées se montraient rebelles à son 
génie, c'élait sa bague seule qu'il en accusait : il avait 
oublié de la passer a son doigt. Du moment que cet an- 
neau bienfaisant avait repris sa place accoutumée, et 
que l'œil du compositeur pouvait rencontrer l'éclat de 
l'auguste diamant, son ame était embrasée par les plus 
merveilleuses inspirations. Gluck, pour animer ses facul- 
tés créatrices, avait besoin de se réfugier au milieud'une 
verte prairie. C'est la qu'il se faisait apporter son piano ; 
a son côté était une bouteille de Champagne, et c'est 
ainsi qu'embrasé par la chaleur du soleil et par celle du 
vin, il écrivait des opéras. Sarti avait un système entiè- 
rement opposé : il avait soin de se barricader dans une 
salle vaste et obscure qu'éclairait a peine une petite 
lampe, et qui ressemblait à un caveau mortuaire. Là, 
pendant la nuit, environné d'un silence lugubre, il com- 
posait ses airs pleins de vie et de fraîcheur. Zingarelli 
s'y prenait d'une manière encore plus singulière pour 
s'inspirer. Il ne manquait jamais, avant de se mettre à 
composer, de lire les œuvres d'un des pères de l'Église. 
Salieri fuyait les appartements aussi bien que les livres, 
et cherchait son génie au milieu de la foule. Il parcou- 
rait les rues dans tous les sens, mâchait des fruits glacés, 
et revenait cependant dans son cabinet pour noter ses 
idées. Paer écrivait son Sargines et son Achille^ tout en 
plaisantant avec ses amis, en grondant ses domestiques, 
en jouant avec son chien et en se querellant a\ecsa fem- 
me et ses enfants. Enfin, c'est au lit que Paèsiello com- 
posa sa Nina, sa Molinara et son Barbiere di Siviglia . 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



DES PUBLICATIONS A BON MARCHE. 

Quel que soit au fond le jugement que l'on veuille 
norter sur la période actuelle de la civilisation , on ne 
saurait pourtant, sans un étrange aveuglement , mettre 
en question l'universel mouvement des esprits, l'expan- 
sion indéfinie de toutes les forces. À la dialectique la 
plus subtile, a l'argumentation la plus captieuse, 
chaque jour les faits répondent victorieusement , comme 
autrefois le philosophe cynique , en marchant ! ■ — Au 
petit nombre de ceux qui hésitent, doutent encore et re- 
gimbent puérilement contre la nécessité invincible qui 
presse le monde, nous répéterons avec Galilée ces mots 
sacramentels : E pur simuove ! 

Oui assurément , en ce temps de travail et d'agilation , 
tout se meut et marche, et tout se meut et marche a la 
fois. Dans toutes les directions , dans tous les ordres , 
dans toutes les sphères de l'activité humaine, il y a mou- 
vement et progrès. Jamais, a aucune époque, l'applica- 
tion des plus savants calculs et le perfectionnement des 
procédés industriels n'ont produit d'aussi remarquables, 
d'aussi merveilleux résultats ; jamais , non plus , la dif- 
fusion de la science , et l'irradiation de l'art , ce splen- 
dide soleil du monde intérieur ne furent aussi puissantes, 
générales , universelles. 

Il ne nous appartient pas en ce moment d'entrer dans 
le détail de cette infinie multiplicité d'efforts et d'impul- 
sions qui , en tous sens , se croisent et se poussent l'un 
l'autre ; nous nous bornerons a constater un seul fait , 
fait immense, complexe, pivot central de tous les mou- 
vements , de tous les progrès , nous voulons parler du 
prodigieux développement de la prodigieuse machine de 
Gultemberg. 

L'imprimerie, cette révolution mère, (selon l'expres- 
sion d'un grand poète, d'un grand écrivain , M. Victor 
Hugo) semble avoir rese.vé pour nos jours, ses plus 
utiles secrets, ses plus étonnants artifices. Non-seulement 
« en se superposant constamment sans rupture et sans 
» lacune au genre humain qui marche, monstre a mille 
» pieds, l'imprimerie traduit, exprime jour par jour, heure 
» par heure , son profond et universel mouvement , » 
mais encore , grâces à la toute-puissante action qu'elle 
exerce de toute part , un vaste syncrétisme s'établit , les 
siècles deviennent contemporains et la pensée de l'homme 
demeure a jamais impérissable, immortelle sur cette 
terre. Ne croyez pas que l'incessante activité de la ma- 
ch ne du vieux Germain soit absorbée ni par ces milliers 
de publications quotidiennes , hebdomadaires , men- 
suelles, journaux, revues, brochures, mémoires, comp- 
tes rendus des débats politiques , scientifiques, lit- 



téraires et artistiques , ni par les exigences de la niasse 
toujours croissante des auteurs nouveaux dont elle re- 
produit aussi les œuvres par milliers d'exemplaires sous 
tous les formats. Non , le présent , le siècle , l'Europe , 
les langues vivantes mêmes , ne lui suffisent pas. 11 lui 
faut, instrument docile de la pensée éternellement in- 
quiète , ressusciter le passé, dépeindre les contrées les 
plus éloignées , conserver ce qui n'est plus que ruine , 
recueillir tous les travaux, immortaliser toutes les 
gloires. L'Inde, l'Egypte , la Chine , la Perse, la Grèce 
et Rome d'autrefois , sont tributaires et fournissent leur 
contingent de choses et d'idées tout aussi bien que l'Ita- 
lie , l'Espagne , l'Allemagne et l'Angleterre des temps 
modernes. C'est a la fois le miracle de la manne et celui 
de la multiplication des pains. C'est plus qu'une seconde 
tour de Babel ; c'est comme l'aube du jour de Josaphat. 
C'est la comparution universelle des sagesses , des sys- 
tèmes, des philosophics, des poèmes, des religions , des 
passions et des incertitudes de quarante siècles d'épreuves 
et d'élaboiations , destinées peut-être a servir de fonde- 
ments a l'édification de la société nouvelle. 

On se souvient de l'influence qu'eurent, sous la res- 
tauration , les éditions Touquet de Voltaire et Rousseau. 
On sait quels efficaces secours elles portèrent au parti li- 
béral d'alors , principalement représenté par le Constitu- 
tionnel. Mais voici maintenant bien autre chose, en véri- 
té. Il ne s'agit plus de populariser et de réimprimer en 
trente ou quarante volumes un seul écrivain , un seul phi- 
losophe , mais de publier avec luxe et a très bon marché, 
en réduisant des neuf dixièmes le nombre des volumes, 
(sans aucun retranchement des matières coutenues) , 
tous les écrivains , tous les philosophes , nationaux et 
étrangers, anciens et modernes depuis Homère jusqu'à 
M. de Chateaubriand (1). Déjà les classiques et les prin- 
cipaux auteurs français , prosateurs et poètes , ont paru 
à ces conditions , et trois ou quatre éditions se trouvent 
épuisées en moins de six mois. 

Le Théâtre européen publié par M. Delloye , et la 
Collection d'histoires de tous les états d'Europe , mar- 
chent de front avec le Panthéon littéraire. 

D'autre part , l'énorme succès du Mqgasm pitto- 
resque a donné naissance a plusieurs ouvrages d'un in- 
térêt élevé, d'une instruction solide. Dans ce nombre , 
il faut citer en premier Y Encyclopédie pittoresque de 
MM. Leroux, Carnot, Reynaud, etc. , vaste et géné- 
reuse entreprise qui vaudra une gloire si durable aux 
consciencieux rédacteurs de la Revue encyclopédique ; 

( i ) Voyez le prospectus et les premiers volumes du Pan- 
théon littéraire, ou collection des chef s-cV œuvres de l'esprit 
humain. 



DE PABIS. 



la France et Y Univers pittoresques , et enfin des Dic- 
tionnaires spéciaux d'histoire naturelle , de géographie , 
de physique et de chimie , etc. 

La musique , la littérature, l'histoire et la philosophie 
de la musique n'ont sans doute pas entièrement encore 
la part qui leur est due dans le développement social. 
La gravure est restée bien en arrière de l'imprimerie. 
Une bonne moitié des chefs-d'œuvre de l'art ancien, et 
même plusieurs des plus importantes productions de ce 
temps , ne sont pas édités en France. Les oratorios de 
Ihendel et de Bach, les compositions tant sacréesque pro- 
fanes des vieux maîtres d'Italie, ne se trouvent nulle 
part dans nos magasins. Burney, Forkel, Gerber ne sont 
pas traduits. 

Toutefois, quelque énormes que soient les lacunes si 
justement déplorées par les artistes , il y a cependant 
lieu a signaler pour la musique, soit qu'on la considère 
sous le rapport scientifique ou sous le rapport artistique, 
de notables progrès. 

Deux publications , de nature différente', méritent 
surtout de fixer aujourd'hui au plus haut degré l'atten- 
tion et l'intérêt du monde musical. 

La Biographie universelle des musiciens j (et Biblio- 
graphie générale de la musique), par M. Félis. 

La Collection des œuvres composées pour piano par 
Beethoven, ïVeberj Ilummel et Moschelès , éditée a 
un sou la page , en même temps que la Collection 
des trios ,, quatuors et quintettes de Haydn , Mozart 
et Beethoven , par la Société des publications de mu- 
sique a bon marché (1). 

M. Fétis dont la collaboration a la Gazette musicale 
est un véritable événement , en ce qu'elle constate la fu- 
sion de deux écoles , l'alliance définitive de toutes les 
capacités , de tous les talents dans un seul et même but 
progressif, M. Fétis , le fondateur du premier journal 
musical à Paris (feue Revue musicale ) , vient mettre le 
sceau à la réputation que ses précédents travaux luiront 
acquise , en y ajoutant un ouvrage d'une importance 
aussi générale que la Biographie des musiciens. 

La Société des publications de musique a bon marché 
a, de son côté, dignement pris l'initiative d'un mode de 
publication essentiellement utile et populaire, en propa- 

(•1) La Société pour la publication de musique à bon marché, 
boulevart des Italiens , n. 10 , a publié jusqu'au •I er janvier 
26 livraisons de sept ouvrages ci-dessus nommés; chaque livrai- 
son de 20 pages est à 1 fr.; il en paraît une de chaque ouvrage 
tous les quinze jours. La collection complète des œuvres de 
Beethoven , pour piano , aura 8o livraisons ; Tt^èber, 4g livr. ; 
Kummcl , So livr.; Moschelès, 8o livr.; la collection des trios, 
quatuors et quintetti de Beethoven aura 45 livr. ; Haydn, 56 
livr.; Mozart, 32 liv. 



géant, dès l'abord, des œuvres belles, sérieuses, d'une 
célébrité et d'un mérite incontestés. Quelques personnes, 
il est vrai , ont objecté que la vulgarisation des magnifi- 
ques et profondes inspirations de Beethoven et deWeher, 
aurait un tout autre résultat que celui qu'on désirait ; 
que, loin de servirait progrès de l'art, elle ne ferait que 
donner lieu a un plus grand nombre de profanations. 
— Mais c'est la évidemment une erreur. Eh quoi ! Cha- 
teaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, Bousseau, Fé- 
nelon, Corneille, sont-ils moins appréciés, inoins admirés, 
depuis que des éditions à bon marché les ont rendus 
accessibles à presque toutes les classes? La société 
biblique, en distribuant par masses de cent mille exem- 
plaires des Bibles à 50 et 40 sous, a-t-elle diminué le 
respect pour la parole sainte, a-t-elle servi la cause 
de l'irréligion? . . . 

Et d'ailleurs , n'est-ce pas aux hommes d'études , aux 
travailleurs , aux artistes dont la fortune est ordinai- 
rement modique, qu'il importe de faciliter l'acquisition 
des beaux ouvrages? . . . 

Ne craignons donc pas, mais espérons beaucoup. 

Espérons que l'art , qui ne doit pas plus que la science 
demeurer le monopole des classes privilégiées, ni som- 
meiller enfoui dans le secret des temples, espérons que 
l'art, en s'étendant, en se communiquant de plus en 
plus, en pénétrant de toutes parts la société, sera de jour 
en jour mieux compris et plus religieusement aimé. 

Espérons aussi que le succès constant des publications 
de la Société de musique, succès auquel les amateurs 
et les artistes sont également intéressés , obligera bientôt 
à livrer au public de nouvelles éditions, et a faire 
paraître successivement de la même manière tous nos 
classiques , et qu'enfin parallèlement au Panthéon litté- 
raire , s'élèvera un Panthéon musical. 

F. Listz. 



SÉANCE DE MUSIQUE INSTRUMENTALE RELIGIEUSE. 

Le mois dernier, nous nous sommes plu a rendre hom- 
mage au but charitable et artistique tout à la fois que 
s'était proposé M. Urhan en célébrant la fête de sainte 
Cécile; nous sommes heureux d'avoir encore à signaler 
une œuvre d'art et de charité. Dimanche dernier, ce 
digne artiste a encore donné, dans le salon de M. Petzold, 
une séance de musique instrumentale religieuse, au bé- 
néfice de rétablissement de charité de saint Vincent de 
Paule. C'est la première fois , au reste , que M. Urhan 
s'est décidé a inviter le public a venir entendre sa mu- 
sique ailleurs que dans une église ; mais nous avons tout 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



lieu de penser que ce bénéficiaire philanthrope ne peut 
que s'applaudir de son heureuse innovation. Nous sa- 
vons en effet de source certaine, que ta recette, qui sera 
: versée intégralement entre les mains des pauvres, gros- 
sira noblement celle du produit de la vente des auditions, 
que l'auteur a également consacrée au soulagement des 
malheureux , tant à plaindre dans cette saison rigou- 
reuse : puisse cette offrande éveiller la sympathie de ta- 
lents généreux, qui comprennent, comme M. Urhan , 
que la mission de l'artiste est de faire participer tout le 
monde aux bienfaits des arts ! 

La séance s'est ouverte par un quintett pour deux 
violons , deux altos et basse avec accompagnement de 
quatre bassons, composé par M. Urhan; l'auteur qui, 
comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire , ne voit 
dans la musique qu'une poésie destinée a donner un 
corps a une métaphysique d'un ordre élevé, a voulu ex- 
primerdans cemorceau la lutte de la musique qu'il appelle 
moudaine avec la musique religieuse , lutte terminée 
par le triomphe de la dernière qui chante sur l'alto les 
mélodies graves et suaves, tandis que la première mo- 
dule ses fioritures sur les cordes brillantes du premier 
violon. On a eu l'occasion de remarquer plusieurs effets 
d'une harmonie neuve et hardie : l'accompagnement 
des bassous est puissant : l'alto principal a surtout un 
chant d'une mélodie sublime qui a été rendu admirable- 
ment par M. ïilraan, aîné. On a surtout et particulière- 
ment applaudi la mélodie à mouvement do valse, qui 
termine ce morceau et dont le thème touchant et gra- 
cieux, se représente sous mille formes nouvelles et va- 
riées avec un art infini. 

Puis, M. Urhan a exécuté ses lettres pour le piano. 
Ces lettres sont quatre mélodies , formant , d'après la 
théorie musicale de Fauteur, un poème complet qui nous 
retrace les tourments de l'absence, le souvenir d'un 
monde meilleur , l'orage de l'ame et le calme que lui 
rend la vertu. Le public écoutait étonné et dans un re- 
cueillement remarquable ces notes si simples et si péné- 
trantes qui vont droit au cœur comme les plaintes tou- 
chantes d'une amitié intime. Chacune de ces mélodies a 
été accueillie par un murmure flatteur qui trahissait en- 
core une certaine surprise , et la dernière était finie de- 
puis long-temps que plus d'une ame l'écoutait vibrer 
encore. 

Après les lettres pour le piano une prière pour deux 
violons alto et basse, composée par F. Schubert et tirée 
de son quatuor posthume. Ce dernier mot nous rappelle 
le vide immense qu'a laissé dans la grande musique la 
perte de ce François Schubert, mort à trente-deux ans, 
a peine dans toute la maturité d'un talent unique qui lait 



depuis longues années l'admiration del' Allemagne et qui 
commence à fixer la nôtre. Le zèle de M. Urhan et d'un 

traducteur des paroles consciencieux, nous ont déjà fait 
connaître quelques-unes des compositions instrumenta- 
les et des ravissantes mélodies du cigne de Vienne. 
L'exécution de cette prière est d'un effet assuré, et le 
premier accueil que le public a fait à François Schubert 
a été trop flatteur pour qu'on ne tente pas de naturaliser 
lout-à-fail sou génie en France. 

Vinrent ensuite les auditions de M. Urhan. Dans no- 
tre compte rendu île la fête de sainte Cécile, nous som- 
mes entrés à dessein dans d'assez longs développements 
pour analyser ce morceau que nous appelons de musique 
intime. Au reste, plus de trois cents exemplaires enlevés 
par le public en moins d'un mois parlent assez haut du 
mérite de cet ouvrage, qui cependant n'avait encore été 
m^requ'une fois dans l'église de Saint-Vincent de Paule. 
Nous disons maintenant que dimanche dernier, les Audi- 
tions ont été véritablement exécutées et justement appré- 
ciées, gracea l'admirable talent de M me Dorus-Gras, qui 
a eu l'esprit et le bon goût de ne pas craindre de déro- 
ger en chantant la mélodie de l'ange. Il faut avoir en- 
tendu cette voix pure et délicieusement émue, il faut 
avoir saisi ces nuances d'une délicatesse imperceptible, 
pour comprendre tout le parti que l'artiste peut tirer d'un 
chant simple et vrai, et monotone même, comme tout ce 
qui s'échappe du cœur. Nous en appelons ici au souve- 
nir de tous ceux qui ont entendu madame Dorus-Gras : 
ses accents n'ont-ils pas pénétré toutes les âmes d'une 
impression indéfinissable de joie et de tristesse, de dou- 
ceur et d'amertume. L'émotion était générale et pro- 
fonde. Empressons-nous de constater ce grand et beau 
succès, premier pas du retour au simple, au naturel, au 
vrai, hasardé franchement devant le public qui a fran- 
chement salué le triomphe de madame Dorus-Gras par 
quatre salves d'applaudissements. Puisse cette première 
et brillante épreuve encourager l'artiste a suivre hardi- 
ment la route nouvelle qu'elle vient de se frayer ! puisse 
son dévouement trouver dans nos grands artistes de dé- 
voués imitateurs! Courage, artistes de cœur et de senti- 
ment! votre poète, votre musicien, F. Schubert enfin, 
vous attend ! Ses admirables mélodies vous réclament, 
vous, leurs dignes interprètes: c'est à vous seuls qu'ap- 
partient la gloire de les nationaliser dans la patrie des 
arts, dans notre belle France. 

La séance s'est terminée par un sextuor pour trois 
altos, violoncelle, contrebasse et timballe extrait encore 
des œuvres de F. Schubert par M. Urhan , qui s'est plu 
a faire partager les honneurs de la fête au jeune et infor- 
tuné compositeur allemand qui lui est si cher, par suite 



d'une véritaMe confraternité de principes et de talent. 
L'exécution de ce sextuor, où se rencontrent trois ou 
quatre mélodies bien simple d'une suavité céleste, d'une 
mélancolie douce et consolante, richement variées avec 
un incroyable bonheur de transition, ne pouvait manquer 
son effet sur un auditoire encore sous le charme des 
auditions de M. Uihan et des accents de madame Dorus- 
Gras. 

Nous ne terminerons pas cet article sans constater un 
fait encourageant pour l'art: c'est que ce premier essai 
d'une musique intime, grave, simple et religieuse, 
toutes ses pensées revêtues de quelquesnotesmélodieuses, 
avaientattiré iineassezgrandeafEuence qui aurait étéplus 
considérable encore assurément, sans la rigueur de la 
saison. Rendons aussi une éclatante justice au talent de 
de M. Tilmant aîné, Claudel et Lntgen, qui s'étaient 
associés de cœur a l'œuvre de M. Urhan : n'oublions pas 
non plus de signaler le désintéressement de M. Petzold 
qui a voulu faire aussi son offrande en prêtant gratuite- 
ment ses beaux salons si propices a la musique. Espérons 
enfin que M. Lrhan ne voudra pas s'en tenir à un pre- 
mier succès, et flattons-nous de l'espoir de plaisirs as- 
surés, puisque nous avons appris que les frères Tilmant 
se proposent de donner encore cet hiver plusieurs mati- 
nées musicales. Bélajmger. 
®® 

NOUVELLES. 

* t * Toute notre correspondance de Bruxelles esl remplie de 
détails qui attestent le grand succès que vient d'obtenir, dans la 
capitale delà Belgique, la Juive, dont la première représenta- 
lion y a eu lieu le '2o décembre dernier, dix mois, jour pour 
jour, après la première représentation de cet ouvrage au Grand 
Opéra de Paris. Parmi nos correspondants, il en est un qui se 
trouvait ici lors de l'apparition de ce chef-d'œuvre. Voici quel- 
ques fragments de sa lettre : « La Juive vient d'avoir à 
Bruxelles le sort qui l'attend partout, soit dans les pays étran- 
gers, soit dans les provinces de France ; c'est de produire une 
sensation plus profonde encore qu'à Paris même. Le goût du 
pnblic parisien a été trop long-temps et est encore trop faussé 
en musique, par l'habitude des petits airs de ses théâtres de 
vaudeville, et des mouvements monotones de contredanse qui 
ont envahi son Opéra-Comique, et quelquefois même jusqu'à 
son Grand-Opéra. Ces habitudes de frivolité le mettent sur le 
qui-vive contre les ouvrages empreints d'une belle couleur lo- 
cale et d'émotions sérieuses. Dans sa précipitation à juger tout 
ce qu'il ne comprend pas d'abord, il a plutôt fait de le déclarer 
ennuyeux, et il faut des beautés d'un ordre IV en supérieur 
pour le ramener ensuite. Partout ailleurs la musique de vaude- 
ville et de contredanse a bien moins d'empire et n'est que 
l'exception. Partout aussi les sentiments religieux régnent bien 
plos qu'à Paris. Aussi à Londres, par exemple, la Juive a-t- 
elle eu un succès tel qu'on n'en trouve qu'un seul exemple de- 
puis vingt ans. C'est ce qui arrive également à Bruxelles ; notre 
public a saisi du premier coup tout ce qu'il y a de fidélité 
historique et de conviction religieuse dans cette partition si 
grandiose et si originale... etc. » Les journaux belges ne ta- 
rissent pas en éloges et en formules d'admiration, et il est aisé 
de voir, comme ils en conviennent eux-mêmes, qu'ils ne sont 
que les échos de l'enthousiasme général. Il paraît que les ar- 
tistes ont été électrisés par le charme des mélodies dont ils 
étaient les interprètes. Sirand, dans le rôle d'Eléazar, a chanté 
et joué avec ame; madame Stolz (Rachel) a eu de belles inspi- 



rations. Renaud a mis de l'onction dans le cardinal, et ma- 
dame Ilavry beaucoup de grâce dans Eudoxie. La partie la 
plus faible de l'exécution a été le rôle de Rodolphe, sous le poids 
duquel ont fléchi les moyens de Marquilly. L'orchestre, saof 
quelques peccadilles des instruments à vent, s'est élevé à la 
hauteur du chef-d'œuvre qui lui était confié. Somme toute, il 
n'y a qu'une voix pour louer le directeur M. Bernard, et lui 
prédire un immense succès d'argent. 

%* La répétition du 4 e et 5 e acte de la Saint-Barthélémy de 
Meyerbeer ont produit un très-grand effet à l'Opéra. Les ré- 
pétitions générales ont commencés , et cet important ouvrage 
ira en scène vers la fin du mois. 

„* + L'Eclair est un talisman pour le théâtre de l'Opéra-Co- 
mique; on renvoie beaucoup de monde à chaque représentation, 
la trop petite salle ne peut contenir la foule de dilettanti avides 
d'applaudir la nouvelle partition deM. Halevy. Désirant donner 
des articles spéciaux, et n'ayant encore pu nous procurer la par- 
tition dont on a journellement besoin au théâtre, nous remet- 
tons à notre prochain numéro l'analyse du premier acte. Npus 
ne saurions assez recommander à la direction de ce théâjre de 
mettre plus de soin à l'exécution des pièces qui précèdehf l'E- 
clair, car il est cruel d'être obligé d'écouter pendant un^Jure 
les doubles de l'Opéra-Coinique. *^^ 

%* Les demoiselles Elsler nous sont promises en élrennes 
pour la première quinzaine de janvier. 

% + Une sortcdedueldramatico-littéraire vient de se vidersur 
le terrain d'un journal de théâtre, entre le directeur de l'Opé- 
ra-Comique et les auteurs îles deux Reines; le sujet de la 
querelle était un opéra comique en trois actes, destiné à 
M. Munpou, reçu à correction, et dont la seconde lecture avait 
été deux fois promise et remise. Les deux hommes de lettres 
prétendaient que la politesse n'avait pas présidé à ce double ajour- 
nement. M. Crosnier se justifiait , en alléguant les suites d'un 
accident grave. Quoi qu'il en soit le résultat le plus fâcheux de 
cette discussion que la publicité a sans doute aigrie et qui n'a 
l'air au fond que d'un simple malentendu , c'est que les poètes 
ont renoncé à leur seconde lecture, et que le musicien devra 
tenir sa verve en suspens, jusqu'à ce qu'il ait trouvé un autre 
ouvrage. Nous faisons des vœux pour qu'il ne l'attende pas 
long-temps. 

*]£ M. Halevy va écrire la partition d'un acte qu'on dit très- 
gai , et qui est attribué à MJI. Scribe et Paul Duport. Cet ou- 
vrage sera un des premiers que jouera Mlle Jenny Colon, pour 
ses débuts à POpéra-Comique. 

*+* Les bals de l'Opéra-Coinique commenceront le g janvier. 
Le prix d'entrée ne sera que de 5 fr. 

+ * Le théâtre de la Bourse vient de confier un poème en un 
acte à M. Leborne , compositeur distingué, qui après avoir eu 
le grand prix de Rome se fit connaître dans la carrière drama- 
tique par des morceaux d'un ordre élevé dans deux pièces en 
trois actes , le Camp du drap d'or, ex, la Violette , et par les 
fraîches et gracieuses mélodies d'une pièce en deux actes, donnée 
pi us récemment. Malheureusement à l'Opéra-Comique le libretto 
exerce une grande influence sur le succès des ouvrages, et 
M. Leborne a jusqu'ici été malheureusement servi par les siens, 
qui n'avaient pas permis à ses partitions de rester au répertoire; 
puisse un aussi mauvais tour ne pas lui être joué cette fois en- 
core par son nouveau poème qu'on attribue à MM. Ancelot ei 
Paul Duport! 

*+t, Le successeur de M. dcSaint-Hilairedans ses fonctious de 
régisseur de l'Opéra-Comique, M. Solomé , a été institué dans 
son emploi, et s'occupe déjà de la miae en scène d'Acléo/i , la 
pièce de début de Mme Damoreau , qui sera représentée dans 
la seconde quinzaine de janvier. Immédiatement après passera 
la Branbançonne, où Chollet joue le principal rôie. On parle 
aussi d'un ouvrage eu trois actes , paroles de MM. Brunswick et 
Leuven, musique de M. Ad. Adam, qui ferait son apparition 
cet hiver. 

* + * L'espoir que nous avions conçu , d'après les renseigne- 
ments qui semblaient les plus sûrs, de voir l'Odéonfdevenir un 
lieu d'asile pour nos jeunes compositeurs exilés de l'Opéra- 
Comique, cet espoir si légitime est malheureusement ajourné. 
II paraît que la salle du faubourg Saint-Germain , malgré tant 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



de promesses contraires, Ta être rayée du nombre de celles qui 
se décorentdu titre de théâtre roj'al. Elle ne sera plus qu'une 
succursale de cinq ihéâlres de la rive droite, qui se concerte- 
raient pouryjoueralternativemeutchacun une fois par semaine. 
La conservation du monument serait confiée à un agent de 
l'autorité, qui, par une alliance bizarre, exercerait en outre 
les fonctions de régisseur général auprès de chacun des cinq 
théâtres , pendant son excursion hebdomadaire. 

%* Le danseur Daumont qui tenait un rang secondaire dans 
le ballet de notre Grand-Opéra, est en ce moment à Lyon, où 
il cumule la chorégraphie avec la danse. Il vient de faire repré- 
senter avec succès, dans la seconde capitale de France , un bal- 
let en 3 actes intitulé le Village et la paille. 

* + * Le fameux chanteur anglais Braham s'est chargé de la 
direction d'un théâtre nouvellement ouvert à Londres, sous le 
titre Je Saint Jame's-Tlieatre. 

t<j* Le premier concert du Conservatoire est fixé cette année 
au dernier dimanche de janvier; presque toute la salle estlouée 
pou r t ous les concerts. 

*J^\ladanie Feuillet Dumus, habile harpiste, que nous avons 
npplaudîc'à Paris, obtient dans ce moment de brillans succès 
à R^uAL|eS|nous espérons qu'elle reviendra bientôt à Paris, 
pour embellît- , par son talent, les concerts de cet hiver. 

t % Mlle Francilla Pixis, qui était attendue sous peu de jours 
à Paris , est encore à Berlin, où ses succès au théâtre Royal la 
retiennent. Le Barbier de Séville et Romeo et Juliette ont été 
un triomphe pour elle. 

*L Mlle Novello, jeune etjolie cantatrice de Londres, vient 
d'arriver à Paris, elle doit donner incessamment un concert 
dans les salons de M. Pape. 

* + * C'est par une erreur de typographie que dans l'annonce 
du titre du nouveau ballet préparé par M. Taglioni poursa fille, 
on a imprimé dans nos colonnes Elva au lieu d'Eloa , poésie 
charmante de M. Alfred de Vigny. Les journaux qui nous ont 
emprunté cette nouvelle que nous donnions les premiers, nous 
ont fait aussi l'emprunt de la.faute typographique. 

* * Les théâtres de vaudeville , les concerts quotidiens et les 
bals viennent de perdre un de leurs musiciens privilégiés, dont 
les chansons et les quadrilles populaires étaient peut-être les 
avant-coureurs d'un talent plus sérieux, et d'une plus haute 
renommée. M. Charles Tolbecquc, chef d'orchestre du théâtre 
des Variétés, vient de succomber, très-jeune encore, à une ma- 
ladie de poitrine , dont il était depuis long-temps atteint. 

* + * L'agile et infatigable Auriol va, dit-on, faire un bond du 
Cirque à la rue Lepelletier pour figurer dans les bals del'Opéra, 
ajouter à leur attrait celui de la curiosité qu'inspirent sa force 
et sa souplesse. 

*? On se rappelle un jeune musicien , M. Elwart, qui, après 
avoir commencé humblement sa carrière dans l'orchestre du 
Gymnase- Dramatique , parvint à force de travail à remporter 
en 1834, le grand prix de composition de l'Institut. Il est main- 
tenant à Rome , comme pensionnaire de l'Académie des beaux- 
arts, et il vient d'y signaler sonséjour récent par un succès qui 
fait honneUi' à son talent et h sa sensibilité. Inspiré par le regret 
delà perte prématurée de Rellini, il a mis en musique uue 
cantate en l'honneur du célèbre compositeur sicilien. Ce mor- 
ceau, qui a été chanté par la voix de soprano d'une Française 
MmeTnldi, se compose d'un chant funèbre , d'un récit dans 
lequel l'Italie pleure Bellini, et où sont introduits les plus 
saillantes mélodies de la JVorma et des Capuielti ; vient après 
une romance à deux couplets soutenue d'un chœur ; et la can- 
tate se termine par un récit mesuré suivi d'une cavatine et d'un 
air brillant. Malgré la prévention habituelle contre les musiciens 
étrangers, le public romain a payé un large tribut d'applau- 
dissements et à l'intention et au mérite distingué de cette 
composition touchante. 

*'■/. Le théâtre Saint-Charles, à Naples, annonce le Disertore, 
dont Riccia promis la partition pour le mois de janvier prochain, 
et un ouvrage du maestro Stabile.Le même théâtre va s'enrichir 
d'un ballet de Zépliire et Flore , monté par le chorégraphe 
Taglioni (car toute cette famille est chère à l'art de la danse). 
Parmi les exécutants doivent figurer Perrot , Mme Rrugnoli , 
Mattis, et enfin une demoiselle Grisi. Le théâtre Fonda a 



donné un Tarquato Tasso dont la musique est de Ricci. Une 
partition nouvelle du maestro MoreUi, l' Ossesso a été sifflée 
sur le théâtre Nitovo. 

V*La JYorma a obtenu à Palerme, sous les traits, et grâce au 
jeu et à la voix de Mlle Ungher, un succès éclatant. Parmi les 
ouvrages nouveaux représentés daus cette ville sur le théâtre 
Carolino, on cite comme ayant enlevé les suffrages des Paler- 
mitains V-Iphs di Castro, et il Disertore suizzero, qui est sans 
doute une imitation d'un opéra de Scribe le Mal du Pays. La 
cantatrice allemande est secondée par le ténor Sauti, et 
Mme Kanz-Schini. 

*+* Mlle Moret d'Erlo, jeune élève du Conservatoire de Paris, 
obtient en ce moment un accueil très-favorable à Munich où elle 
donne des concerts. Le roi de Ravière lui a adressé les éloges 
les plus flatteurs, et elle produit une vive sensation dans le 
monde musical de l'Athènes germanique , où l'exemple de 
M. Chelard nous avait déjà prouvéque les talents français pou- 
vaient attendre une hospitalité honorable et avantageuse. Nous 
trouvons sur cette jeune cantatrice quelques détails inté- 
ressants dans l'Iris, gazette littéraire de Munich. La voix de 
Mlle Moret et un beau conttaltino ou mezzo-contralto , d'une 
grande étendue, et d'une puissance, d'une pureté de sons bien 
rares à son âge. L'éclat prodigieux de celte voix, dont le timbre 
a quelque ressemblance avec celui de Mlle Falcon, permet à 
Mlle Moret de dominer à l'aise les niasses des chœurs et de l'or- 
chestre. On se rappelle que ce fut à cette qualité que Mme Mon- 
belli dut autrefois sa réputation. Tout semble donc se réunir 
pour appeler Mlle Moret au théâtre, afin d'y développer des 
dons de nature qui seraient trop à l'étroit dans la musique de 
concert. Les morceaux où la brillante élève du Conservatoire a 
enlevé les suffrages enthousiastes des Bavarois sont deux airs 
de Rossiui et de Bellini, et un duo de la Sémiramide. 

* * Une petite fille de i3 ans, que l'on dit d'une beauté très- 
remarquable , Mlle Oltavo de Vienne , et qui joue le violon 
d'une manière fort remarquable , vient de donner des concerts 
à Berlin. On a beaucoup applaudi des variations de Paganini et 
un concertino pour deux violons qu'elle a exécuté avec une 
rare perfection avec le jeune Moescr âgé de 12 ans. 

Publiée par Maurice Sclilesinger : 

2 quadrilles de contredanses 

rt îrniï tjalops 

SUR DES MOTIFS FAVORIS 

ET 

de File des Pirates 9 

POUR LE PIANO, 

3.-13. tolbecquc. 

Prix de chaque : 4 francs SU centimes. 



Le second numéro delà Revue et Gazette Musicale con- 
tiendra : Unelettre de recommandation de Bellini, par Alexan- 
dre Dumas, etc., etc.; il sera joint à ce numéro, la fac-similé 
d'une lettre autographe de Bellini, et la prière du Marin, de 
l'Éclair à'Jlalevj. 

Le troisième numéro contiendra : La Loche, conte fantastique 
inédit, par Charles Marie de VTeber; la table et le titre de 
l'année 1835. Il sera joint à ce numéro, le morceau de musique 
de piano du mois de janvier : Quatre Mazurka nouveau par 
Chopin, œuvre -i-j. 

Le second numéro de la Revue et Gazette Musicale -os sera 
adressé qu'aux personnes qui auront renouvelé leur abonne- 
ment. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



td'EVEBAT me du Cadran, 16. 



REVUE 



GAZETTE MUSICALE 

mm 3>jiiî23* 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS , DE SAINT 

félix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), f. iialévy, Jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Instilut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méiiy , Edouard monnais, d'or- 
tIgue, panofka, richard, j. g. sEYFRiED (maître de chapelle à Vienne), stépiien de la madelaine, f. stœpel, etc. 



O e .ANINEE. 



w 



2 



PRIX DE L ABONNEM. 









PARIS. 


DÉPART. 


étrabg 


(ï. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


9 J> 


10 


6 m. 15 


17 7) 


19 » 


1 an. 30 


34 » 


38 >» 



<Ta J&cvuc et &a%ette HSlusitaXe be paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 10 JANVIER 1836. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazette 
Musicale de Paris , re- 
cevront, le 1 er de chaque 
mois , un morceau de 
musique de piano de 
10 a 20 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. Une mort, un succès, une chute; par M. Alexandre Dumas. 
Revue critique. — Nouvelles. 



UNE MORT, UN SUCCÈS, UNE CHUTE. 

I. — UNE MORT. 

Une des choses qui attristent le plus dans un malheur, 
n'est pas toujours le malheur lui-même, mais l'insensibi- 
lité des choses qui nous entourent : l'homme est si faible 
qu'aussitôt qu'un coup physique le frappe , il étend les 
bras pour se soutenir a tout ce qui l'entoure, et tombe, si 
les objets auquel il s'appuie, plient ou se rompent sous 
son poids. Même chose estdel'ame, dans les commotions 
morales ; elle cherche des sympathies où se prendre, une 
harmonie de sentiments a qui céder une partie de sa 
douleur; etcetaccordde sensation, elle le demande, non- 
seulement aux êtres animés qui doivent la comprendre et 
lui compatir, mais encore aux objets privés dévie, qui ne 
peuvent avoir aucune perception du désespoir ou du 
bonheur humain. Qui ne s'est pas étonné, quoique sa rai- 
son lui dît qu'iln'y avaitaucunmotif pour que cela arrivât, 
qu'une pendule montée par la main d'une personne qu'on 
aime, continuât de vivre de sa vie mécanique et de 
marquer passivement les heures , quoique près d'elle et 
danslamèmechambre,lamain qui lui avait donné le mou- 



vement, fût glacée par la mort ? Ne semble-t-il pas que 
les deux mouvements devaient s'arrêter ensemble, que 
les deux existences devaient s'éteindre a la fois, que 
c'est une impiété à l'une de vivre plus long-temps que 
l'autre: c'est que l'esprit seul est philosophe, le cœur 
n'est que crédule; l'esprit raisonne les causes , le cœur 
éprouve les effets, et dans les fortes émotions l'esprit 
s'enfuit, et tout le corps devient cœur.^Qu'on me par- 
donne ce préambule, qui n'est que l'expression de ce 
que j'ai ressenti et de ce qu'ont dû ressentir les autres 
dans une circonstance pareille à celle où je me suis 
trouvé il y a deux mois. Il y a des choses que tout le 
monde éprouve , et que cependant on dit le premier. 

Le vent contraire m'avait forcé de laisser mon bâti - 
ment a villa San-Giovanni , et de revenir a Naples par 
les Calabres. Comme nous voulions voir le pays et les 
hommes sous le point de vue le plus pittoresque, 
nous nous étions écarté des grandes routes qui pro- 
duisent en général sur les mœurs le même état que 
sur le sol; elles aplanissent ou elles percent. La civilisa- 
tion et le pittoresque vont rarement ensemble. Le jour où 
il y aura des chemins de fer de Paris a Jérusalem , je 
conseille au poète de s'embarquer pour les îles Sandwich. 

Donc pour retrouver un peu de cette vieille Calabre, 
aux montagnes alpestres et aux cœurs montagnards , 
nous avions, depuis Parma, abandonné les grandes routes 
pour nous jeter dans les chemins de traverse. Nous 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



allions donc de village en village , cherchant ces costu- 
tumes différents qui enferment les mœurs différentes. 
Nous avions vu Maïda la provençale et Vina l'alba- 
naise. Nous avions traversé des forêts de châtaigniers 
grands comme des chênes. Nous avions passé des heures, 
sans rencontrer sur notre chemin un voyageur, qui nous 
croisât ou suivît la même route ; seulement de temps en 
temps, sur la pointe d'un rocher, immobile et enveloppé 
dans son manteau comme une statue espagnole, dont 
les yeux seuls seraient vivants, et tandis que ses chèvres 
se suspendaient aux flancs raidis des montagnes, le pâtre 
calabrais nous regardait passera ses pieds, sans curiosité, 
sans crainte, sans menace : insouciant comme tout ce qui 
est sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme 
comme tout ce qui est fort. 

Le dernier jour qui précéda notre arrivée a Triolo 
avait été triste et sombre : dès le matin des vapeurs pa- 
reilles aux fumées d'un volcan flottaient aux cimes des 
montagnes; peu a peu, elles étaient retombées sur 
leurs flancs, couvrant leurs épaules d'un manteau de 
vapeur, puis, comme secouées par elles, de gros flocons 
se détachaient de temps en temps, couraient avec le vent, 
et, nous rencontrant sur leur route, nous dérobaient tout 
a coup l'horizon, et s'éloignaient, nous laissant un mal- 
aise humide , qu'entretenait chez nous l'absence du soleil. 
Enfin, toute l'atmosphère se prit, quelques gouttes d'eau 
tombèrent, un éclair déchira le ciel, et un coup de ton- 
nerre le suivit annonçant que venait l'orage. 

Un homme du nord qui n'a pas. vu les tempêtes méri- 
dionales ne peut se faire une idée de ce que c'est. Il sem- 
ble que ce ciel serein est pareil a ces organisations 
calmes, qui se fâchent rarement mais dont les colères 
sont terribles. Deux de ces ouragans nous avaient déjà 
donné mesure de leur puissance, l'un en brisant, le 215 
août, cinq bâtiments autour du nôtre ; l'autre en entraî- 
nant, le 28 septembre, une partie des faubourgs de 
Messine. Quant au dernier, il ne paraissait vouloir céder 
en rien à ses frères aînés, et, en un instant, des torrents de 
pluie roulèrent en cascades le long des montagnes , tandis 
que la foudre, courant d'échos en échos, ne laissaitentre 
l'éclair et le bruit et entre le bruit et l'éclair que l'inter- 
valle de la pensée. 

Nous avions d'abord essayé de mettre nos chevaux au 
galop ; mais nous avions bientôt reconnu l'inutilité de 
cette tentative; nous leur avions donc laissé tranquille- 
ment suivre leur allure, et nous nous étions contentés de 
nous envelopper de nos manteaux , d'enfoncer nos cha- 
peaux sur nos yeux et d'incliner la tête. 

D'abord la pluie glissa le long du rempart dans le- 
quel nous nous étions enfermés , mais peu à peu nous 



sentîmes s'alourdir nos vêtements ; une sensation froide 
pénétra jusqu'à notre chair , et nous donna le premier 
frisson ; enfin, drap et feutre s'imbibèrent, et nous nous 
trouvâmes bientôt être plus mal a l'aise , et plus re- 
froidis que si nous eussions été nus. 

Pendant une heure ou deux encore la chaleur du sang 
lutta contre la fraîcheur de la pluie, et nous laissa la 
force de réagir moralement contre le malaise physique 
qui commençait â nous gagner; mais, peu à peu , la vie 
sembla reculer comme une garnison qui s'avoue vaincue, 
et se retira vers le cœur, sa forteresse. Le froid, de son 
côté, gagnait pas â pas tout le terrain qu'elle perdait; nos 
pieds engourdis cherchaient, sans pouvoir le sentir, l'ap- 
pui des étriers, nos mains lâchaient machinalement la 
bride, nos yeux se fermaient malgré nous; la pensée, cette 
esclave du corps, s'engourdissait insensiblement comme 
lui. De temps en temps nos chevaux en buttant nous ti- 
raient par une secousse de cette apathie; nos yeux, un in- 
stant cherchaient â voir; puis bientôt, fatigués de l'aspect 
fantastique que prenaient, a travers la pluie et le brouil- 
lard, les arbres et les montagnes, ils se refermaient de 
nouveau. Une fois j'éprouvai une sensation plus froide: 
mon cheval traversait un torrent, et j'avais de l'eau jus- 
qu'aux genoux; j'ouvris péniblement les yeux, je me vis 
au milieu d'une espèce de fleuve qui bouillonnait; un 
effet vertigieux me fit croire que j'étais entraîné avec 
mon cheval; je retrouvai la force de lui enfoncer mes épe- 
rons dans le ventre, il gagna le bord pour retrouver 
cent pas plus loin un autre torrent auquel je fis moins 
attention qu'au premier. Peu â peu nous nous habituâmes 
à cette nouvelle incommodité, â laquelle nous devînmes 
à peu près insensibles. Lanuitvint, je ne sais combien de 
temps nous cheminâmes encore; tout â coup je fus tiré de 
ma léthargie par un flambeau de sapin qui brûlait devant 
mes yeux . J'entendis qu'on me parlait; je voulus répondre, 
je crois qneje ne prononçai que des sons inintelligibles; 
enfin, je sentis qu'on me soulevait de ma selleetqu'onme 
posait a terre; mes jambes plièrent; bref, on prit, je crois, 
le parti de m'emporter, et lorsque je revins à moi, je me 
trouvai sur une pierre, , devant un grand feu allumé au 
milieu d'une chambre. Nous étions arrivés dans ce qu'on 
appelle en Calabre une auberge. En France cela n'a pas 
de nom. 

Mes premières sensations furent douloureuses : il fal- 
lait que je revinsse sur mes pas pour vivre; j'avais 
moins de chemin a achever pour mourir, et puis c'eût 
été autant de fait. 

Quant au souper, il n'en fut question que pour s'as- 
surer qu'il n'y en avait pas, en Calabre : on ne mange en 
général que ce qu'on apporte, et ce sont les voyageurs 



DE PABIS. 



<u 



qui nourrissent les aubergistes. En échange, ceux-ci leur 
donnent, moyennant une piastre, un matelas de feuilles 
de maïs; quant aux draps, ils se recommandent d'eux- 
mêmes, comme les registres de l'auberge , par la signa- 
ture de tous ceux qui sont passés avant vous. Cependant, 
j'avais été assez heureux sous ces deux l'apports : une 
vieille poule, qui ne craignait rien pour elle-même, 
avait eu l'imprudence de pondre dans un coin de notre 
chambre, et j'avais mangé son œuf; ensuite j'avais trouvé 
uneespèce de fauteuil a bras dans lequel je m'étais établi. 
Je n'avais donc, pour cette fois, pas trop a me plaindre ni 
de mon souper ni de mon lit. Quant à mon compagnon 
de voyage, il avait préféré le matelas de maïs et la chambre 
voisine au fauteud patriarcal et au bouge enfumé dans 
lequel je commençais à m'assoupir , tout en l'écoulant a 
travers la cloison faire ses préparatifs pour passer la meil- 
leure nuit possible : bientôt j'entendis une voix dialo- 
guer avec la sienne : c'était celle d'un troisième voya- 
geur. 

J'étais dans cet état de demi-sommeil, qui rend im- 
possible toute idée nette et suivie, et pendant lequel on 
distingue a peine la réalité du songe ; j'entendis pronon- 
cer le nom de Bellini, cela me reporta a Païenne, où 
j'avais entendu sa Norma, son chef-d'œuvre peut-être. 
Le trio du premier acte me revint dans l'esprit; je me 
sentis doucement bercer par cette mélodie, et je fis un 
pas déplus vers le sommeil; puis il me sembla entendre: 
« il est mort. Bellini est mort!... Oui,... je répétai ma- 
chinalement, Bellini mort, et je m'endormis. 

Cinq minutes après, la porte de ma chambre s'ouvrit, 
et je me réveillai en sursaut : c'était mon compagnon de 
voyage qui entrait. 

— Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de me ré- 
veiller, je faisais un mauvais rêve. 

— Lequel? 

— Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort. 
■ — ■ Vous ne rêviez pas , c'est la vérité. 

Je me levai tout debout. — Qu'est-ce que vous dites ? 
voyons ! . . 

- — Je répète ce que vient de m'assurer un voyageur 
qui l'a lu sur les journaux de France ; Bellini est mort. 

— Impossible ! j'ai une lettre de lui pour le duc 
de Noïa : je m'élançai sur ma redingote : je tirai d'une 
pOcbe mon portefeuille, et de mon portefeuille la lettre. 

— Tenez. 

— Quelle est sa date ? 

— 6 mars. 

— Et nous sommes au 15 octobre : il est mort depuis, 
voila tout. — Et mon compagnon de voyage prit dans 
ma chambre ce qu'il venait y chercher, et sortit. 



J'étais resté la lettre à la main. Je la lui avais vu 
écrire, cette lettre, au coin de ma cheminée : je me rap- 
pelai ses beaux cheveux blonds , sa figure mélancolique; 
je l'entendais me parler le français qu'il parlait si mal 
avec un si doux accent ; je le voyais poser sa main sur 
ce papier. Ce papier conservait son écriture, son nom. 
Ce papier était vivant et lui était mort. Il y avait huit 
jours h peine qu'a Catane, sa patrie, j'avais vu son 
vieux père. Heureux et fier, comme on l'est la veille 
d'un malheur , il m'avait embrassé ce vieillard quand 
je lui avais dit que je connaissais son fils, et ce fils était 
mort. Ce n'était pas possible. Je crus que ce que j'a- 
vais entendu était un bourdonnement du sang; que ce 
que j'avais vu était une apparition de la fièvre. Et puis 
cette lettre. Oh! si Bellini fût mort, ces lignes eussent 
changé de couleur, son nom se fût effacé. Que sais-je? 
Je rêvais : j'étais fou. Bellini n'était pas mort, et je me 
rendormis. 

Le lendemain on me répéta la même chose, mais je ne 
voulus pas la croire davantage ; ce ne fut qu'en arrivant 
à Naples que je fus convaincu. 

Le duc de Noïa avait appris que j'avais pour lui une 
lettre de l'auteur de la Somnambule et des Puritains, il 
me la fit demander. J'allai le voir , je la lui montrai, mais 
je ne la lui donnai point : cette lettre était devenue pour 
moi une chose sacrée. 

Elle prouvait non-seulement que j'avais connu Bellini, 
mais encore que j'avais été son ami. 



II. 



UN SUCCES. 



Lorsquenous arrivâmes a Naples ,lanouvelle de la mort 
de Bellini était encore toute récente , et malgré la haine qui 
divise les Siciliens et les Napolitains, elle y avaitproduit, 
quelles que fussent les opinionsmusicales des dilettanti , une 
sensation douloureuse; les femmes surtout, pour lesquelles 
la musique du jeunemaître semble plus spécialement écrite, 
et sur le jugement desquelles la haine nationale a moins 
d'influence, avaient presque toutes dans leur salon un 
portrait del gentile maestro , et il était bien rare qu'une 
visite, si étrangère qu'elle fût à l'art, se terminât sans 
qu'il y eût échange de regrets entre le visiteur et les visi- 
tés sur la perte que l'Italie venait de faire. Donizetti 
surtout, qui déjà portait le sceptre de la musique, et qui 
héritait encore de sa couronne, était admirable de regrets 
pour celui qui avait été son rival sans jamais cesser d'être 
son ami ; cela avait du reste ravivé les querelles entre 
les Bellinistes et les Donizettistes , querelles bien plus 
prompteraent terminées que les nôtres, où chacun des 
antagonistes tient à prouver qu'il a rtiison, tandis que les 



12 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Napolitains s'inquiètent peu au contraire de rationnaliser 
îeur opinion, et se contentent de dire d'un homme, d'une 
femme, ou d'une chose : qu'elle leur est sympathique 
ou antipathique. Les Napolitains sont un peuple de 
sensations, toute leur conduite est subordonnée aux pul- 
sations de leur pouls. 

Cependant , quelles que soient les opinions , les deux 
partis s'étaient réunis pour honorer la mémoire de l'au- 
teur de Norma et des Puritains; les élèves du Conserva- 
toire de Naples avaient ouvert une souscription pour lui 
faire des funérailles, mais le ministre des cultes s'était 
opposé à cette fête mortuaire, sous le prétexte peu accep- 
table en France , mais très-suffisant a Naples, que Bellini 
était mort sans recevoir les sacrements. 

Alors, ils avaient demandé la permission de chantera 
Santa Chiara la fameuse messe de Winter ; mais cette fois, 
c'était sa Majesté elle-mèmequi était intervenue, disant que 
ce requiem avait été exécuté aux funérailles de son aïeul, et 
qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait servi pour un 
roi, fût chantée pour un musicien. Cette seconde raison 
avait paru moins plausible que la première; cependant 
les royalistes avaient calmé l'irritation en faisant obser- 
ver que Sa Majesté avait fait une grande concession 
au progrès constitutionnel des esprits en daignant 
instruire ses sujets du motif de son refus, puisqu'il 
pouvait tout bonnement dire, je ne veux pas, sans prendre 
la peine de donner la raison de ce non vouloir. Cet argu- 
ment avait paru si juste que le mécontentement des bel- 
linistes s'était calmé en le méditant. 

Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un 
soleil fait oublier l'autre, un événement à venir commen- 
çait a faire diversion a l'événement passé. On parlait 
comme d'une chose incroyable, inouïe, et a laquelle il ne 
fallait pas croire du reste avant plus ample informé , 
de la présomption d'un musicien français qui, lassé 
des ennuis qu'ont a éprouver les jeunes compositeurs 
parisiens pour arriver a l'Opéra-Gomique ou au grand 
Opéra , avait acheté un drame a l'un de ces mille 
poètes librettistes qui marchent a le suite de Romani, et 
qui de plein saut, et pour son début, venait s'attaquer au 
public le plus connaisseur de l'Europe, et au théâtre le 
plus dangereux du monde. A l'appui de cette opinion 
sur eux-mêmes et sur St. -Charles, les dilettanti napoli- 
tains rappelaient avec la béatitude de la suffisance qu'ils 
avaient hué Rossini et sifflé la Malibran, et ne com- 
prenaient rien a la politesse française, qui se contentait 
de leur répoudre en souriant : qu'est-ce]que cela prouve ? 
Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pau- 
vre compatriote; j'aurais du dire deux choses : il avait le 
malheur d'être riche, et le tort d'être noble, double im- 



prudence des plus graves de la part d'un compositeur; a 
Naples on en est encore a ne pas comprendre le talent 
qui va en voiture, et le nom célèbre qui porte une cou- 
ronne de vicomte. 

Enfin, et comme un point plus sombre sur ce sombre 
horison,une cabale,chose, il fautl' avouer, si rare à Naples 
qu'elle est presqu'inconnue, menaçait pour cette fois de 
faire infraction a la règle, et d'éclater en faveur du com- 
positeur étranger. Voici comment elle s'était formée : je 
la raconte moins a cause de son importance que parce 
qu'elle me conduit tout naturellement à parler des ar- 
tistes. 

La direction du théâtre St. -Charles avait, sur la foi de 
ses succès passés , engagé la Ronzi pour soixante repré- 
sentations, et cela à mille francs chacune; il était donc 
de son intérêt défaire valoir un pensionnaire qui lui coû- 
tait par soirée la recette ordinaire d'un théâtre deFrance; 
en conséquence il avait exigé que le rôle de la prima 
donna fût écrit pour la Ronzi. 

Mais, par une de ces fatalités qui rendent les dilettanti 
de St. -Charles si fiers de leur supériorité dans l'espèce, la 
nouvelle prima donna, fêtée, adorée, couronnée six mois 
auparavant était venue tomber a plat, et si j'osais me servir 
du terme de coulisse, faire un jiasco complet a Naples. 
On avait trouvé généralement qu'il était absurde a l'ad- 
ministration de payer mille francs par soirée, un reste de 
beauté, un reste de talent, et un reste de voix, tandis qu'en 
ajoutant mille fr. de plus on aurait pu avoir laMalibran, 
qui était le commencement de tout ce dont l'autre était 
la fin; en conséquence de ce raisonnement, une espèce 
de bande noire s'était attachée aux ruines de la Ronzi, et 
les démolissaient en sifflant dessus chaque soir. 

Dès-lors l'administration avait compris deux choses : 
la première, c'est qu'il fallait obtenir de la nouvelle pen- 
sionnaire qu'elle réduisît de moitié le nombre de ses re- 
présentations, et les dégorits qu'elle éprouvait chaque 
soir rendaient la négociation facile; la deuxième, c'est 
que c'était une mauvaise spéculation de soutenir un ta- 
lent qui n'était pas adopté, par un opéra, qui ne pouvait 
pas l'être; en conséquence, le rôle delà prima donna 
était passé des mains de la Ronzi dans celles de laTachi- 
nardi, dans la voix de laquelle, au reste, il n'était pas écrit, 
celle-ci étant un soprano de la plus grande étendue; de 
Ta l'orage dont nous avons signalé l'existence. 

Quelques personnes s'étonneront peut-être qu'une fem- 
me dans la position théâtrale de la Ronzi ait eu le pouvoir 
de réunir une coterie, de former une cabale, d'organiser 
un complot, et demanderont pourquoi elle n'employait 
pas a son bénéfice propre ce qu'elle comptait employer 
au détriment d' autrui? A ceci je repondrai : -1° que les 



DE PARIS. 



13 



moyens employés en France et en Italie, par certains ar- 
tistes et dans certaines occasions, ne rentrent pas toujours 
dans le domaine de la critique littéraire; et 2° qu'un bâ- 
timent qui s'écroule, ne peut plus abriter ceux qui l'ha- 
bitent, mais peut encore tuer ceux qui passent. 

Au reste, la Ronzi écartée, la troupe de St. -Charles 
restait toujours la plus belle et la plus complète de toute 
l'Italie; elle se composait des trois éléments musicaux né- 
cessaires pour faire un tout : d'un ténor mezzo caractère, 
d'une basse et d'un soprano ; par bonheur encore ces 
trois éléments étaient aussi parfaits qu'on pouvait le dé 
sirer, et avaient nom Duprez, Ranconi et Tachinardi. 

Duprez, dont le nom est connu de noslecteurs, et que 
quelques-uns peut-être d'entr'eux se rappellent avoir vu 
débuter au théâtre de l'Odéon, apassé les Alpes en 1828, 
et est devenu depuis le premier ténor de l'Italie (1 ), c'est 
une des voix les plus développées qui existent, et je l'ai 
entendu donner avec la poitrine, les notes que les autres 
ne donnent ordinairement qu'avec la voix de gorge ou 
de tête; du reste, acteur dramatique consommé et même 
compositeur. 

Ranconi est un jeune homme de 23 ans, inconnu je 
crois en France, et qui se sert d'une magnifique voix de 
bariton, que le ciel lui a octroyée, sans se donner la peine 
d'en corriger les défauts ou d'en développer les qualités. 
Engagé par un entrepreneur (2) pour la somme de 
24,000 francs par an, le pauvre diable en touche je crois 
trois ou quatre mille seulement, ce qui lui donne une 
excellente excuse pour ne pas étudier, attendu, dit-il, 
que lorsqu'il étudie on l'entend, et que lorsqu'on l'entend 
il ne peut pas faire répondre qu'il n J est pas chez lui. 

La Tachinardi, que je crois est engagée pour l'année 
prochaine au théâtre Italien de Paris, est une espèce de 
rossignol, comparable à Mad. Damoreau pour la méthode 
et pour l'étendue des moyens; du reste voix jeune et 
pure sans jamais être dramatique, talent intelligent sans 
jamais devenir ni mélancolique ni passionnée; figure 
froide et jolie : brune qui chante blond. 

Voila quels étaient les artistes chargés de représenter 
le poème de Lara. 

Lorsque j'arrivai a Naples, l'ouvrage était en pleine 
répétition, c'est-à-dire qu'on l'avait mis à l'étude le 8 

(1 )Duprez est engagé au théâtre de Venise pour les trois mois 
du carnaval de 1 837 : l'administration lui donne pour lui et sa 
femme, 55ooo francs. Nous sommes obliger de chiffrer le talent 
pour en donner la mesure. 

(2) En Italie , on se vend pour trois ou quatre ans à un en- 
trepreneur, qui vous sous loue aune direction; les premiers ta- 
lents de l'Italie |se sont fait connaître de cette manière ; Dupré 
est en ce moment vendu àLanari,qui lui donne 4o,ooo fr. 
par an, et qui le loue au théâtre 60,000 fr. 



du mois de novembre, et qu'il devait passer le 19 dudit, 
ce qui faisait onze répétition en tout, pour un ouvrage 
du premier ordre. 

Tous les opéras ne se montent pas cependant avec 
cette rapidité ; il y en a auxquels on en accorde jusqu'à 
15 et même 18. Mais cette fois , il y avait ordre supé- 
rieur ; la reine-mère s'était plaint de ne pas avoir cette 
année une nouveauté musicale, ce qui ne manque jamais 
d'arriver pour celle de son fils ou de sa fille, et le roi de 
Naples, faisant droit a la plainte, avait ordonné qu'on 
jouerait l'opéra du Français pour faire honneur a l'anni- 
versaire maternel; c'était une espèce de victime hu- 
maine sacrifiée à l'amour filial. 

Aussi ne faut- il pas demander dans quel état je retrou- 
vai mon pauvre compatriote ; il se regardait comme un 
homme condamné par les médecins, et qui n'a plus que 
sept ou huit jours a vivre. Le fait est qu'en examinant 
sa position , il n'y avait guère qu'un charlatan qui pou- 
vait promettre de le sauver. J'essayai cependant de ces 
consolations bannales qui ne consolent pas. Mais a tous 
mes arguments, il répondait par une seule parole : grand 
gala, mon ami, grand gala ! ... Je lui pris la main, il avait 
la fièvre ; je me retournai vers le chef d'orchestre qui 
fumait avec un chibouque , et je lui dis en soupirant : il 
y a un commencement de délire. 

— Non, non, me dit Festa , en ôtant gravement le 
tuyau d'ambre de sa bouche, il apardieu raison. Grand 
gala, mon cher monsieur, grand gala! 

J'allai alors vers Duprez, qui faisait dans un coin des 
boulettes avec la cire d'une bougie , et je le regardai 
comme pour lui dire : voyons , tout le monde est-il 
fou ici? 

Il comprit ma pantomime avec une rapidité qui aurait 
fait honneur a un Napolitain. 

— Non, non, me dit-il en s'appliquant la boulette de 
cire sur le nez , non, ils ne sont pas fous, vous ne savez 
pas ce que c'est que grand gala, vous. 

Je sortis humblement, j^allai prendre mon dictionnaire, 
je cherchai à la lettre G, et je ne trouvai rien. 

— Auriez-vous la bonté, dis-je en rentrant, de m' ex- 
pliquer ce que veut dire grand gala. 

—Cela veut dire, répondit Duprez, qu'il y a ce jour- 
là dans la salle donze cents bougies qui vous aveuglent, 
et dont la fumée prend les chanteurs a la gorge. 

— Cela veut dire, continua le chef d'orchestre, qu'il 
faut jouer l'ouverture, la toile levée* attendu que Sa Ma- 
jesté ne peut pas attendre, ce qui nuit infiniment au 
chœur d'introduction. 

— Cela veut dire , termina Ruolz, que toute la cour 
assiste à la représentation, et que le public ne peut ap- 



1i 



BEVUE ET GAZETTE MUSICALE 



plaudir que lorsque Sa Majesté applaudit ; et Sa Majesté 
ri applaudit jamais ! . . . 

Diable! diable ! diable! dis-je ; ne trouvant pas autre 
chose a répondre à cette triple explication, qu'une triple 
interjection ; et joignez a cela, ajoutai-je pour avoir l'air 
de ne pas rester court, que vous n'avez plus je crois que 
sept jours devant vous. 

— Et que les musiciens n'ont pas encore répété l'ou- 
verture, dit Ruolz. 

— Oh l'orchestre, cela ne m'inquiètepas, répondit Festa. 

— Que les acteurs n'ont point encore répété ensemble, 
ajouta l'auteur. 

— Oh ! les chanteurs, dit Duprez, ils iront toujours. 

— Et que je n'aurai jamais la force ni la patience, de 
faire les dernières répétitions. 

— Eh bien, mais ne suis-je pas la, dit Donizetti en 
se levant. Ruolz alla à lui et lui tendit la main. 

— -Oui, vous avez raison, j'ai trouvé de bons amis. 

— Et ce qui vaut mieux encore pour le succès, 
ajouta Donizetti, vous avez fait de belle musique. 

— Croyez -vous? dit Ruolz avec cet accent naïf et mo- 
deste qui lui est propre. Nous nous mîmes a rire. 

— Allons a la répétition, dit Duprez. 

En effet , tout se passa comme l'avait prévu Festa , 
Duprez et Donizetti. L'orchestre joua l'ouverture a la 
première vue, les chanteurs habitués a jouer ensemble, 
n'eurent qu'à se mettre en rapport pour s'entendre, et 
Ruolz mourant de fatigue , laissa le soin de ses trois der- 
nières répétitions a l'auteur d' Anna Bolena. 

Je revins du théâtre fortement impressionné. J'avais 
cru assister a l'essai d'un écolier, je venais d'entendre 
une partition ie maître. On se fait malgré soi une idée 
des oeuvres par les hommes qui les produisent , et mal- 
heureusement on prend presque toujours de ces œuvres et 
de ces hommes , l'opinion qu'ils en ont eux-mêmes. Or, 
Ruolz était l'enfant le plus simple et le plus modeste que 
j'aie jamais vu; depuis trois mois que nous nous connais- 
sions, je ne lui avais jamais entendu dire de mal des 
autres, ni, ce qui est plus étonnant encore pour un homme 
qui en est à son premier ouvrage , de bien de lui. J'ai 
trouvé en général beaucoup plus d'amour-propre dans les 
jeunes gens qui n'ont encore rien fait , que dans les 
hommes arrivés; et, qu'on me passe le paradoxe, je crois 
qu'il n'y a rien de tel que le succès pour guérir de l'or- 
gueil. J'attendis donc avec plus de tranquillité le jour de 
la première représentation. Il arriva. 

C'est , il faut en convenir , une splendide chose que le 
théâtre Saint-Charles un jour de grand gala. Cette im- 
mense et sombre salle, triste pour un œil français pen- 
dant les représentations ordinaires, prend, dans les occa- 



sions solennelles, un air de vie, qui lui est communiqué 
par les faisceaux de bougies qui brûlent a chaque loge. 
Alors les femmes sont visibles, ce qui n'arrive pas 
les jours où la salle est mal éclairée. Ce n'est cer- 
tes, ni la toilette de l'Opéra ni le fashion des Bouffes, 
mais c'est une profusion de diamans dont on n'a pas idée 
en France, ce sont des yeux italiens qui pétillent comme 
des diamants, c'est toute la cour avec son costume d'ap- 
parat, c'est le peuple le plus bruyant de l'univers, sinon 
dans la plus belle, mais du moins dans la plus grande salle 
du monde. 

Le soir, contre l'habitude des premières représenta- 
tions, la salle était pleine ; la foule italienne, tout op- 
posée a la nôtre , n'affronte presque jamais une musique 
inconnue. Non! à Naples surtout, où la vie est toute de 
bonheur , de plaisir et de sensations , on craint trop que 
l'ennui n'en ternisse quelques heures. Il faut, a ces habi- 
tants du plus beau pays du monde, une vie comme leur 
ciel avec un soleil brûlant ; comme leur mer avec des 
flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu'il est bien constaté, 
que l'œuvre est du premier mérite , lorsque la liste est 
faite des morceaux qu'on doit écouter, et de ceux pen- 
dantlesquels on peut se mouvoir, oh ! alors, on se presse, 
on s'encombre, on s'étouffe ; mais cette vogue ne com- 
mence jamais qu'a la sixième ou huitième représentation. 
En France, on va au théâtre pour se montrer; à Naples, 
on va a l'Opéra pour jouir. 

Quant aux clajueurs, il n'en est pas question, c'est 
une lèpre qui n'a pas encore rougi les beaux succès, c'est 
un ver qui n'a pas encore piqué les beaux fruits. L'au- 
teur n'a de billets que ceux qu'il achète, de loges que 
celles qu'il loue : auteurs et acteurs sont applaudis, quand 
ce parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand 
gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du 
public étant subordonnée a l'opinion du roi, quand le roi 
n'y est pas , a celle de la reine ; quand la reine est ab- 
sente , a celle de don Carlos, et ainsi de suite jusqu'au 
prince de Salerne. 

A sept heures précises , des huissiers parurent clans les 
loges destinées a la famille royale; au même instant, la 
toile se leva , et l'ouverture fit entendre son premier 
coup d'archet. 

Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture- si belle 
qu'elle fût. Moi-même , tout le premier, et malgré l'in- 
térêt que je prenais à la pièce et a l'auteur, j'étais plus 
occupé de cette cour que je ne connaissais pas que de 
l'opéra qui commençait. Les aides-de-camp s'emparèrent 
de l'avant-scène. La jeune reine, la reine-mère, et le 
prince de Salerne prirent la loge suivante , le roi et le 
prince Charles occupèrent la troisième , et le comte de 



DE PARIS; 



1b 



Syracuse exilé dans la quatrième, conserva au théâtre la 
place isolée que sa disgrâce lui assigne à la cour. 

La première marque d'intérêt que le roi donna au 
théâtre fut de tourner le dos aux acteurs. Quant a la 
reine, cette attitude qui lui est habituelle, lui est recom- 
mandée, dit-on, par son confesseur. La reine-mère, le 
prince de Salerne et le comte de Syracuse parurent seuls 
prendre quelque intérêt au spectacle. 

L'ouverture finie, si peu écoutée qu'elle eût été, elle 
parut bien disposer le public. L'ouverture d'un opéra est 
comme la préface d'un livre. L'auteur y explique ses 
intentions, y indique ses personnages, et y jette le pros- 
pectus de son talent. On reconnut dans celle de Lara 
une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt 
allemande qu'italienne , des motifs neufs et suaves qu'on 
espéra retrouver dans le courantde la partition; enfin 
une connaissance approfondie du matériel de l'orchestre. 
Lorsque le chœur d'introduction commença, le roi 
prit un livre et se mit a lire. 

Dès les premiers morceaux, je m'aperçus de la diffé- 
rence qui existe entre l'orchestre de Saint-Charles et 
celui de l'Opéra , qui , tous deux, passent pour les pre- 
miers du monde. L'orchestre de Saint-Charles consent 
toujours a accompagner le chanteur, et laisse pour ainsi 
dire flotter la voix sur l'instrument comme un liège sur 
l'eau; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec elle, mais 
ne la couvre jamais. En France , le moindre triangle 
prétend avoir sa part des applaudissements deNourrit ou 
de M" c Falcon; et alors c'est la voix de l'artiste qui nage 
entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre 
la pureté de M me Dorus ou la vigueur de Dérivis , est-il 
très-rare que quelques mots de chant bondissent hors 
du déluge d'harmonie qui les couvre , et encore comme 
les poissons volans qui ne peuvent se maintenir sur l'eau 
que tant que leurs ailes sont mouillées , a peine la voix 
redescend-elle dans le médium, qu'on n'entend plus que 
l'instrumentation. 

Un très-beau duo entre Ranconi et la Tachinardi 
passa sans que le roi se retournât ; seulement : de temps 
en temps il portait son lorgnon a ses yeux , examinait 
avec grand soin quelque dilettante , appelait un de ses 
aides-de-camp , désignait un individu au parquet ou 
dans les loges ; l'aide-de-camp sortait aussitôt , repa- 
raissait une minute après derrière le personnage désigné, 
disait deux mots à celui vers lequel il était dépêché ; 
alors celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai 
ce que cela signifiait : on me répondit, que c'étaient des 
officiers que le roi envoyait aux arrêts pour être venu en 
bourgeois au théâtre. Du reste , sa majesté paraissait si 
occupée de l'application de la discipline militaire , 



qu'elle n'avait pas encore pensé a donner ni aux musi- 
ciens ni aux acteurs un signe de sa royale présence ; par 
conséquent, l'ouverture et les trois quarts du premier 
acte avaient passé déjà sans un applaudissement. 

Nous comptions tous sur le final ; c'était un morceau 
animé, original et varié. Festa et Dupiez nous l'avaient 
signalé d'avance comme l'une des ancres d'espérance de 
l'ouvrage ; il fut exécuté par l'orchestre et par les artistes 
avec une rare perfection : malheureusement , sa majesté 
soutenait avec le prince Charles une discussion des plus 
animées. J'appris depuis qu'il s'agissait de changer la 
couleur des bandes des pantalons de la garde nationale 
à cheval. 

Le morceau fini, la toile tomba; le public espérait que 
le roi, selon son habitude, allait passer dans la chambre 
qui est derrière la loge, ce qui lui laisse la faculté d'ap- 
plaudir. Mais le prince Charles, a ce qu'il paraît, trou- 
vait l'uniforme parfaitement assorti, ce qui retint le roi 
a sa place. Pas un applaudissement ne put donc se faire 
jour. Ruolz crut son opéra tombé et se sauva. 

Le second acte commença , les beautés allèrent crois- 
sant, des flots d'harmonie se répandaient dans la salle, 
le public était haletant ; c'était quelque chose de merveil- 
leux a voir que cette puissance du génie qui pèse sur trois 
mille personnes qui se débattent et étouffent sous elles; 
l'atmosphère avait presque cessé d'être respirable pour 
tous les hommes autour desquels flottait des vapeurs 
symphoniques, chaudes comme ces bouffées d'air qui 
précèdent l'orage ; de temps en temps la belle voix de 
Duprez illuminait une situation comme un éclair qui 
passe; enfin vint le morceau le plus remarquable de l'o- 
péra: c'est une cavatine chantée par Lara au moment où, 
poursuivi par le tribunal, abandonné de ses amis, il 
en appelle a leur dévoûment, et maudit leur ingratitude. 
L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu 
ou sauvé , aussi je ne crois pas que l'expression de 
la voix humaine ait jamais rendu avec plus de vérité, 
l'abattement, la douleur et le mépris; toutes les respira- 
tions étaient suspendues, toutes les mains prêtes a battre, 
toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les yeux 
fixés sur le roi. Enfin il se retourna vers les acteurs, et 
au moment où Duprez jetait sa dernière note déchirante 
comme un dernier soupir, sa majesté rapprocha ses deux 
mains. La salle jeta un seul et grand cri, c'était la res- 
piration qui revenait a trois mille personnes. 

Le premier torrent d'applaudissements fut comme d'ha- 
bitude reçu par l'acteur qui salua ; mais aussitôt trois 
mille voix appelèrent l'auteur, avec une unanimité 
électrique; il n'y avait plus de rivalité nationale; il n'é- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



tait plus question de savoir si le compositeur était français 
ou napolitain, c'était un grand musicien, voila tout. On 
voulait le voir, l'écraser d'applaudissemenss comme il 
avait écrasé le public d'émotions ; on voulait rendre ce 
que l'on avait reçu. 

Duprez chercha l'auteur de tous les côtés et revint dire 
au public qu'il était disparu. Le public comprit la cause 
de cette fuite; lesapplaudissemens redoublèrent ; au bout 
d'un quart d'heure on reprit l'opéra. 

Le dernier morceau était un rondeau chanté par la 
Tachinardi : c'était quelque chose de déchirant comme 
expression ; la maîtresse de Lara, après avoir essayé de le 
perdre par une fausse accusation, se traîne empoisonnée 
et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. 
La Malibranou la Grisi, en pareille situation, se sérail 
peu inquiétées de la voix, mais beaucoup du sentiment, 
la Tachinardi réussit par le moyen contraire ; elle fila 
des sons d'une telle pureté, fit jaillir des notes si fleu- 
ries, s'épanouit en roulades si difficiles, qu'une seconde 
fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple. 
Cette fois l'auteur était revenu: on l'avait retrouvé je ne 
sais où dans les bras de Donizetti qui l'assistait a ses der- 
niers momens. Duprez le prit par une main , la Tachi- 
nardi par l'autre, et on le traîna plutôt qu'on ne le con- 
duisit sur la scène. 

Quant a moi qui , comme compatriote et comme ca- 
marade, qui, par esprit national et par amitié, avait senti 
dans cette soirée mon cœur passer par toutes les émo- 
tions, et qui avais appelle ce triomphe de tous mes vœux 
et de toute mon ame, je le vis s'accomplir avec unejutié 
profonde pour celui qui en était l'objet : . clest que je 
connaissais ce moment suprême et cette 'Heure où, 
comme le Christ, on est porté par Satan sur la plus haute 
montagne et où l'on voit au-dessous de soi tous les 
royaumes de la terre; c'est que je savais que de ce faîte 
sublime, on n'a plus désormais qu'a redescendre. Riche 
et heureux jusqu'alors, un homme venait tout [a coup 
de changer son existence tranquille , contre une vie 
d'émotions ; sa douce obscurité , contre la lumière dé- 
vorante du succès. Ancun changement physique ne s'é- 
tait opéré en lui , et cependant cet homme n'était plus 
le même homme ; il avait cessé de s'appartenir , pour 
des applaudissemens et des couronnes il s'était vendu au 
public ; il était maintenant l'esclave d'un caprice, d'une 
mode, d'une cabale; il allait sentir son nom arraché 
de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix 
de la publicité allaient le briser en morceaux, l'éparpil- 
ler sur le monde; et maintenant voulut-il le reprendre, 
le cacher , l'éteindredans la vie privée, cela n'était plus 
en son pouvoir , dut le corps duquel ce nom était sé- 
paré maintenant, se briser d'émotions a trente-quatre 



ans y ou se noyer de dégoût à soixante , dût-il comme 
Bellini succomber avant d'avoir atteint toute sa splen- 
deur, ou comme Gros, disparaître après avoir survécu 
a la sienne. Alex. Dumas. 

{La fin au prochain numéro.) 



Revue critique. 

Etudes et préludes pour le violon, par Camp agnoli. 
Nouvelle édilion. 

Nous recommandons ces deux ouvrages aux professeurs et 
aux amateurs ; ils y trouveront des études d'un style élevé, et 
des combinaisons harmoniques qu'ils étudieront avec intérêt. 
L'édition est très-correcte. 

®@ 

NOUVELLES. 

** Le nouveau foyer de l'Opcra a été ouvert vendredi der- 
nier; il est digne du goût exquis de M. Duponchel. 

%* La Juive, de M. Hatévy,\yient d'être représentée pour la 
première J'ois en Allemagne , le 2g décembre, à Leipzig, et a 
obtenu un très-grand et très-brillant succès. Les principaux 
théâtres de l'Allemagne s'occupent en ce moment de la mi^se 
en scène de cet important ouvrage. 

* + * Le ministre de l'intérieur, malgré les avertissements des 
journaux indépendants , vient d'augmenter la subvention du 
théâtre de l'Opéra-Comique de 40,000 francs, en sorte que ce 
théâtre reçoit maintenant une somme de 240,000 francs par an. 
Nous appelons l'attention de MM. les députés sur cet acte d'in- 
justice, car c'est du véritable gaspillage que d'accorder une 
subvention aussi énormeà un théâtre qui exécute d'une manière 
aussi pitoyable les œuvres de nos meilleurs compositeurs; qui, 
à l'exception de quelques artistes de talent, ne possède que des 
chanteurs, des chœurs, et un orchestre que ne voudraient pas 
admettre les villes de deuxième ordre. 

* + * La Saint-Barthélémy , qui ne gardera pas ce titre a la 
première représentation , est en pleine répétition : ce soir , on 
répète généralement les trois premiers actes, et à la fin de la 
semaine, les répétitions du quatrième et cinquième actes seront 
très-avancées. Il est très-probable que le nouveau chef-d'œuvre 
de M. Meverbeer verra le jour avant la fin de janvier. 

* + * Mesdemoiselles Elsler sont arrivées à Pans char- 
gées de couronnes ; elles reparaîtront incessamment dans l'Ile 
des Pirates. Avant leur départ de Berlin, le roi de Prusse a 
donné un grand déjeuner, pendant lequel ces belles danseuses 
ont exécuté plusieurs pas. Le roi, les remerciant d'une manière 
gracieuse d'avoir bien voulu venir à Berlin, et les priant d'y 
revenir bientôt, a remis à mademoiselle Fannyiine belle parure 
en diamants, et à mademoiselle Thérèse des boucles d'oreilles 
d'une grande valeur. 

* )t * Les soirées de M. Zimmermann acquièrent de plus en plus 
d'importance: celle de jeudi dernier a été un véritable triomphe 
pour MM. Thalberg et Panqfka. Le premier a joué un caprice 
nouveau et un duo avec M. Kalkbrenner, et M. Panofka une 
sonate de Beethoven et des variations sur des thèmes tyroliens. 
On a entendu, dans la même soiréeM. Cook, haut-bois de Lon- 
dres, qui a une qualité de son fort remarquable, et chante bien 
sur son instrument. 

** M. F. Hiller doit partir incessament pour l'Italie, pour y 
composer un opéra. 



Il est joint à ce numéro le fac-similé d'une lettre autogra- 
phe de Bellini, et la prière du Marin, de l'Éclair, A'Halevj. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



I. — Imprimerie d'EVERAT me du Cadran, 16. 



REVUE 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM , G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ , CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS , DE SAINT 

félix , FÉTis père (maître de chapelle du roi des Belges), F. halévy, Jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzer , marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry , Edouard monnais, d'oji- 
tigue, panofka, richakd, j. g. seyfried (maître de chapelle à Vienne), stéphen delà madelaine, f. stœpel, etc. 



O e ANÏNEE. 



!T 



3. 



"MX DE L ABONNEM. 



etrang 

Fr. o. 

to 

19 » 
58 » 



PARIS. 


DÉPART. 


fr. 


Fr. c. 


3 in. 8 


9 » 


6m. 15 


\7 y, 


1 an. 30 


34 » 



#a JiXevixe et <8azciic iûixçiealc ï>e Claris 
Paraît le DIM ANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris , rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes gui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musigue qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE \7 JANVIER 1836. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, /ac si- 
mile de récriture d'au- 
teurs célèbreset la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazette 
Musicale de Paris , re- 
cevront, le I er de chaque 
mois , un morceau de 
musique de piano de 
10 a 20 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent cire affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



SOMMAIRE. Une mort, un succès, une chute; par M. Alexandre Dumas. 
(Suite et fin.) — Nouvelles. — Annonces musicales. 



UNE MORT, UN SUCCES, UNE CHUTE. 

(SUITE ET FIN). 

III. — UNE CHUTE. 

Je quittai Naples dans l'intention de revenir en France 
par Venise : mais c'est pour l'Italie surtout qu'a été fait le 
proverbe de Y homme propose et Dieu dispose. A Civita 
Castellane , c'est-à-dire une journée après Rome F deux 
carabiniers du pape m'accostèrent au milieu de la rue au 
moment ou j'essayais de déchiffrer une mauvaise inscrip- 
tion écrite en mauvais latin au pied d'une mauvaise 
statue ; ces messieurs m'invitèrent a passer aux bureaux 
de la police; je m'y rendis assez tranquillement, quoi- 
qu'en Italie de pareilles invitations ont toujours quelque 
chose de ténébreux et de sinistre : mais Hn'y avait que 
trois jours que j'avais eu l'honneur d'être reçu par sa 
sainteté ; j'avais passé deux heures avec elle , je l'avais 
quitiée avec sa bénédiction, je me croyais donc en état 
de grâce. 

Je trouvai dans le bureau où l'on me conduisit un 
monsieur qui me reçut assis, le chapeau sur la tête et les 
sourcils froncés. Avant qu'il m'eût adressé une seule 
parole, j'avais pris un siège, enfoncé mou bonnet de 



voyage sur mes oreilles, et réglé mon visage a l'unisson 
du sien; il me regarda faire : c'est en Italie surtout qu'il 
faut n'avoir pour les autres que les égards qu'ils ont pour 
vous. Il resta un instant sans parler, je gardai le silence; 
enfin il prît dans une liasse de papiers, un dossier à mon 
nom , et se tourna de mon côté. 

— Vous êtes M. Alexandre Dumas? me dit-il. 

— Oui. 

— Auteur dramatique ? 

— Oui. 

— Et vous vous rendez à Venise ? 

— Oui. 

— Eh bien, monsieur, j'ai l'ordre de vous faire con- 
duire hors des états pontificaux clans le plus court délai 
possible. . 

— Si vous voulez vous donner la peine de regarder 
le visa de mon passeport , vous verrez que votre ordre 
s'accorde merveilleusement avec mon désir. 

— Mais votre passeport est visé pour Ancône, et 
comme la frontière la plus proche est Pérouse, vous ne 
vous étonnerez pas que je vous fasse prendre le chemin 
de cette ville. 

— Comme vous voudrez , monsieur , j'irai à Venise 
par Boulogne. 

— Oui, mais j'ai encore a vous signifier qu'en re- 
mettant le pied dans les états de sa sainteté , vous encou- 
rez la peine de cinq ans de galères. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



— Très bien, alors j'irai par le Tyrol ; j'ai le temps. 

— Vous êtes de bonne composition, monsieur. 

— J'ai l'habitude de ne discuter les lois qu'avec ceux 
qui les font, de ne résister aux ordres qu'en face de 
ceux qui les donnent, de ne me regarder comme insulté 
que par mon égal , et de ne demander raison qu'à ceux 
qui se battent. 

— Eh bien alors, monsieur, vous ne refuserez sans 
doute pas de signer ce papier. 

— Voyons d'abord. Il me le présenta. 

C'était la reconnaissance que l'ordre m'avait été signi- 
fié, l'aveu que je faisais d'avoir mérité cette décision et 
l'engagement que je prenais de ne jamais remettre les 
pieds dans les états romains, sous peine de cinq ans de 
galères. Je haussai les épaules et lui rendis le papier. 

— Vous refusez, monsieur? 
— ■ Je refuse. 

— Trouvez bon que j'envoie chercher deux témoins 
pour constater votre refus. 

— Envoyez. 

Les deux témoins arrivèrent et servirent à un double 
emploi; non-seulement ils constatèrent mon refus, mais 
encore ils me donnèrent une attestation que j'avais re- 
fusée. Je mis cette attestation dans une lettre à M. le 
marquis de Tallenay, représentant de France près le 
saint siège. 

— Maintenant, monsieur, dîs-je a l'employé, char- 
gez-vous, sur votre responsabilité, de faire parvenir cette 
lettre; elle est tout ouverte, la police romaine n'aura 
pas besoin d'en briser le cachet. 

L'employé lut la lettre. Je priais M. le marquis de 
Tallenay d'aller trouver sa sainteté, de lui exposer ce 
qui venait de m'arriver dans ses états, et de lui rappeler 
l'invitation qu'elle m'avait faite elle-même d'y revenir 
pour la semaine sainte. L'employé me regarda d'un air 
de doute. 

— Vous avez été reçu avant-hier par Sa Sainteté? 
dit-il. 

— Voila la lettre de monsignor Fieschi qui m'ac- 
corde cette giace. 

— Cependant vous êtes bien M. Alexandre Dumas. 

— Je suis bien M. Alexandre Dumas. 

— Alors je n'y comprends rien. 

— Comme ce n'est pas votre état de comprendre, 
ayez la bonté, monsieur, de vous borner a faire votre 
état. 

- — Eh bien , mon état , monsieur , est pour le mo- 
ment de vous faire reconduire hors de la frontière. 

— Oidonnez que mes effets soient déchargés de la 
voiture de Venise , et faites venir un vetturino. 



— Mais je ne dois pas vous cacher que deux carabi- 
niers vous reconduiront jusqu'à Pérouse, et qu'il ne 
vous sera permis de vous arrêter ni le jour ni la nuit. 

— Je cannais déjà la route, par conséquent, je ne 
tiens pas à n'arrêter le jour. Quant aux nuits, j'aime 
autant les passer dans une voiture propre que dans vos 
auberges sales. Restent donc les voleurs. Vous me don- 
nez une escorte , on n'est pas plus aimable. Je suis prêt 
à partir, monsieur. 

On fit venir le conducteur qui me fit payer ma place 
et mon excédant de bagage jusqu'à Venise, et un vettu- 
rino qui , voyant que je n'avais pas le temps de discuter 
le prix de sa calèche , me demanda deux cents francs pour 
me conduire jusqu'à Pérouse ; c'était cent francs par jour. 
Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son 
reçu. Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il était 
encore plus bête que voleur, puisqu'il pouvait m'en de- 
mander quatre cents, et que j'aurais été obligé de les 
lui donner de même. 

Un quart d'heure après , je roulais sur la route de 
Pérouse avec mes deux carabiniers. 

Le lendemain j'avais établi, à l'aide d'un vasistas et 
de quelques bouteilles d'orviette, qui étaient sorties 
pleines et rentrées vides , de si bonnes relations entre le 
cabriolet et l'intérieur , que mes carabiniers me propo- 
sèrent les premiers de faire une station dans la patrie du 
Perugin(i). J'acceptai, sûr que j'étais, par l'expérience 
que j'en avais iàite à mon premier passage , de trouver 
là une des meilleures auberges d'Italie, je donnai en 
conséquence l'ordre au vetturino de nous conduire à 
l'hôtel de la poste. 

Je m'attendais à ce que la vue de ma suite changerait 
quelque peu les dispositions de mon hôte, mais au con- 
traire , il vint à moi d'un pas plus leste et avec un visage 
plus gracieux encore que la première fois. C'est qu'en 
Italie ce sont les idées surtout que l'on reconduit aux 
frontières, et la considération d'un étranger s'accroît 
selon le nombre de gendarmes dont il est escorte. J'eus 
donc le pas sur un Anglais qui avait eu l'imprudence 
d'arriver tout seul , et la meilleure chambre et le meilleur 
dîner de l'hôtel furent pour moi ; quant aux carabiniers , 
qui étaient vraiment d'excellents garçons, je les recom- 
mandai à la cuisine. 

L'hôte me servit lui-même à table , chose fort rare en 
Italie, où l'on n'aperçoit jamais le maître de l'auberge 
qu'au moment où il vous monte la carte, encore quel- 
quefois s'épargne-t-il cette peiue et se conleiite-t-il de 
vous attendre, le chapeau à la main, près du marche- 
pied de la voiture. Cette formalité a pour but de de- 

(I) Vanucci Peitro, maître de Raphaël. 



mander si sa seigneurie est contente , et sur la réponse 
affirmative, de se recommander aux amis de son ex- 
cellence. 

Cependant, que les voyageurs qui auront l'honneur 
de se tronver dans la position où je me trouvais, fassent 
attention aux aubergistes qui les serviront eux-mêmes. 
Tous peut-être ne rempliraient pas l'office d'écuyers 
tranchans avec des intentions aussi desintéressées que 
l'étaient celles de mon ami l'hôtellier de Pérouse, et 
quelques paroles imprudentes, tombées entre le potage 
et le macaroni , pourraient bien amener , pour le dessert , 
un surcroît de gendarmerie locale, avec invitation à 
l'illustre voyageur de se rendre a la prison de la ville 
ou de continuer sa route , ce qui n'empêcherait pas son 
excellence de payer le lit, comme je payai l'exédant de 
bagage. 

Mais pour cette fois rien de pareil n'élait a craindre ; 
nous causâmes bien pendant le dîner, mais de toutes 
choses étrangères a la politique, et ce furent le Perugin 
et Raphaël qui firent les frais de la conversation (1). 
Au dessert, mon hôte m'apporta l'affiche du théâtre. 

— Qu'est cela, lui dis-je en souriant. 

— La liste des pièces que représentent aujourd'hui 
les comédiens de l'archiduchesse Marie-Louise. 

— Que voulez-vous que je fasse de ce papier , si vous 
ne m'apportez pas des cigares avec 

— Je pensais que son excellence irait peut-être au 
spectacle. 

— Certes mon excellence irait très-volontiers, mais je 
la crois un tant soit peu empêchée. 

— Et par qui ? 

— Mais par les honorables carabiniers qu'elle mène 
a sa suite. 

— Point du tout; ils sont aux ordres qu'elle voudra 
bien leur donner, et ils l'accompagneront où il lui plaira 
d'aller. 

— Bah! vraiment? 

— C'est donc la première fois que son excellence est 
arrêtée depuis qu'elle voyage en Italie? ajouta avec éton- 
nement mon hôte. 

— Je vous demande pardon , c'est la troisième ( l'hôte 
s'inclina), mais les deux premières je n'ai pas eu le 
temps de faire d'études, vu que j'ai été relâché au bout 
d'une heure. 

— Je présume que votre excellence est dans la dispo- 

(4) Qu'on ne s'étonne pas Ar celte dissemblance entre les 
aubergistes de France et ceux d'Italie. Ces derniers sont pres- 
que tous des brocanteurs qui possèdent des copies de maîtres, 
qu'ils essaient de vendre aux -voyageurs pour des originaux. 



sition de donner a son escorte une bonne main conve- 
nable. 

— Deux ou trois écus romains; pas davantage. 

— Eh bien! mais alors votre excellence peut aller 
où elle voudra, elle paie comme un cardinal !... 

— Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur 
trois tons différens. 

— Et je vais prévenir ses carabiniers. L'hôte sortit. 
Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait 

l'Assassin par amour pour sa Mère. Diable, dis-je, c'eût 
été fâcheux de ne pas voir un pareil ouvrage; V Assassin 
par amour pour sa Mère, ce doit être traduit du théâtre 
de Berquin ou de Madame de Genlis; quand cela devrait 
me coûter un écu de plus en bonne main, il faut que je 
voie la ebose. En ce moment mes deux carabiniers entrè- 
rent, l'hôte les suivait par derrière, et s'arrêta sur la 
porte de ma chambre de manière a ce que sa figure, moitié 
bonasse, moitié goguenarde, fut seule éclairée par la lu- 
mière de ma lampe, et annonça les carabiniers de son 
excellence; quant à mes deux hommes, ils firent trois 
pas vers ma table , s'arretant comme devant un de leurs 
officiers, tenant le chapeau de la main gauche, se frisant 
la moustache de la main droite, l'œil tendre comme des 
mousquetaires avinés, et le jarret tendu comme des gar- 
des françaises a la parade. 

— Ah ça! mes enfans , dis-je, prenant le premier la 
parole, j'ai pensé qu'il vous serait agréable, a vous, qui 
n'allez pas souvent au spectacle, d'y aller ce soir. Ils se 
regardèrent du coin de l'œil. En conséquence je vais 
faireprendreunelogepour moi, deux parterres pour vous. 
Nous irons ensemble au théâtre, j'entrerai dans la loge, 
vous resterez dans le corridor, vous regarderez, chacun 
votre tour, la représentation par le carreau, et s'il y a 
des choses que vous n'ayez pas comprises, vu la diffi- 
culté que vous aurez de les entendre, je vous les expli- 
querai demain. 

— Oui, excellence, dirent mes deux hommes. 
Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, 

tandis que l'autre fera monter une fiasque de vin; mes 
carabiniers s'inclinèrent et sortirent. 

— Eh bien? me dit mon hôte en rentrant. 

— Eh bien, mon cher ami, je dis que vous connais- 
sez mieux le pays que moi , vous en êtes. 

— Oui, dit-il, avec un air de satisfaction assaisonne 
d'un grain de suffisance, j'ai rendu, Dieu merci, quel- 
ques petits services de ce genre, depuis quinze ans que je 
tiens l'hôtel de la poste : cela ne fait de tort a personne, 
au contraire, tout le monde s'en trouve bien, voyageurs 
et carabiniers. . . 

— Et maître d'hôtel , hein ? 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



— Son excellence oublie que c'est le vetturino qui 
paie son dîner et son coucher, et que par conséquent je 
n'ai aucun intérêt — 

— Oui, mais la bonne main; 

— C'est l'affaire de mes domestiques. 

Je me levai et m'inclinai a mon tour devant mon 
hôte. — Ce qu'il venait de me dire était littéralement 
vrai, et le brave homme m'avait rendu service pour le 
plaisir de me le rendre. 

Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clef 
de ma loge. — Je pris mon chapeau, mes gants et je des- 
cendis l'escalier, suivi par l'un de mes gardes. Je trouvai 
l'autre a dix pas de la porte, aussitôt qu'il m'aperçut 
il se mit en route de sorte que nous nous avancions dans 
la rue du Cours, échelonnés sur trois de hauteur ; au 
bout de dix minutes j'étais installé dans ma loge et mes 
deux carabiniers dans le corridor. 

D'après le titre de l'ouvrage j'étais venu dans l'in- 
tention de rire de la pièce et des acteurs. — Je fus donc 
assez étonné de me sentir pris dès les premières scènes 
par une exposition attachante; je reconnus a travers la 
traduction italienne, lefaire allemand. — Je ne m'étais 
pas trompé, j'assistais à une pièce d'Iffland. 

Au second acte le rôle principal se développa. Celui 
qui le remplissait était un beau jeune homme de 28 a 
50 ans ; ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie 
et de la grâce de celui de Lockroy. — Depuis que j'étais 
en Italie je n'avais rien vu qui se rapprochât autant de 
notre théâtre, que la composition et l'exécution scénique 
de cet homme. — Cela ajouta un intérêt nouveau a l'ou- 
vrage. — Je cherchai sur l'affiche le nom de l'acteur, 
il se nommait Colomberti. 

Lorsque le spectacle fut terminé je lui écrivis trois li- 
gnes au crayon. Je lui disais que s'il n'avait rien de mieux 
a faire je le priais de venir recevoir dans la loge n° 20 
les couiplimens d'un Français qui ne pouvait les lui porter 
au théâtre ; et je signai. 

Cela était d'autant plus facile que dans les théâtres 
d'Italie la toile se baisse sans que pour cela les spec- 
tateurs évacuent la salle. Les conversations commencées 
continuent, les visites en train s'achèvent, et une heure 
après le spectacle il y a parfois encore quinze ou vingt 
loges habitées. 

Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure, il 
avait à peine pris le temps de changer de costume ; il 
connaissait mon nom et avait même traduit Charles Fil 
il accourut donc, selon la coutume italienne, les bras et 
le visage ouverts. Il était venu a Paris en 1850, y avait 
étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et ve- 
nait d'avoir un succès immense dans Elle est Folle. 



Nous causâmes longtemps de Scribe , qui est l'homme 
a la mode, en Italie comme en France. Quant à moi , 
j'aurais cru que son talent, plein d'esprit et de finesse 
locale, perdrait beaucoup, au milieu d'un pays et d'une 
société étrangères. Mais point, Colomberti me raconta 
quelques-uns de ses petits chefs-d'œuvre , et je vis qu'il 
y restait encore, en dépouillant le style et les mots, 
une habileté de construction qui leur conservait dans 
une autre langue, sinon leur couleur, du moins leur 
intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien compris 
cela, qu'ils mettent tout ce qu'ils jouent sous le nom de 
notre illustre confrère ; ce qui a bien quelquefois aussi 
son inconvénient. 

Après avoir passé en revue à peu près toute notre 
littérature moderne, Colomberti revint a moi; il me 
dit que mes ouvrages étaient défendus , depuis Pérouse 
jusqu'à Terracine et depuis Piombino jusqu'à Ancone. 
Puis il s'étonna que dans un pays où ne pouvaient en- 
trer mes œuvres, je voyageasse aussi librement. Je lui 
montrai le carreau de ma loge , contre lequel était collée 
la face de mon carabinier. Colomberti eut un mouve- 
ment de physionomie d'un comique admirable. 

Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de 
succès, qu'il est homme à obtenir, et dix minutes après, 
nous rentrâmes a l'hôtel, moi et mes carabiniers, dans 
le même ordre dont nous en étions sortis. 

Le lendemain nous nous mîmes en route au point du 
jour . vers les \\ heures nous aperçûmes le lac de Tra- 
simène ; a midi nous atteignîmes la frontière. 

Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, 
disait le roi Dagobert a ses chiens ; quant a moi , le mo- 
ment était venu de me séparer de la meute pontificale. 
La voiture s'arrêta juste au milieu de la ligne qui sépare 
la Toscane des Etats romains ; mes deux carabiniers 
descendirent, tous deux, mirent le chapeau à la main 
et tandis que l'un me montrait la limite des deux terri- 
toires , l'autre me lisait pour la seconde fois l'arrêt mi- 
nistériel qui me promettait cinq ans de galères , si jamais 
il me reprenait la fantaisie de remettre le pied sur ses 
terres de sa sainteté. (I) Je lui donnai quatre écus pour 
la peine , à la charge cependant d'en rendre deux a son 
camarade, et chacun de nous reprit sa route, eux en- 
chantés de moi et moi débarrassé d'eux. 

J'allais donc revoit' Florence, ma ville de prédilection, 
avec ses vieux palais crénelés , sa cathédrale qui a servi 
de modèle à Saint-Pierre, et ses rues où l'histoire du 

(1) En rentrant à Paris je trouvai la réponse officielle de M. le 
marquis de Tallenay , à sa première réquisition, la défense 
donnée le 28 août 1 835, avait été levée, et sa sainteté me renou- 
velait l'invitation de retourner à Rome. 



DE PARIS. 



moyen âge est si vivante encore, qu'on espère rencontrer 
à chacun de leurs angles, Dante, Machiavel ou Michel- 
Ange. Je parlerai plus tard et plus largement de cette 
Rome des arts; car ce n'est point un article qu'il faut 
faire sur elle, c'est un livre qu'il faut écrire. 

La première chose que j'aperçus en entrant a Florence 
fut une corde traversant la rue et soutenant une affiche 
sur laquelle était écrit : 

« Ce soir, au théâtre Alfieri, première représentation de Pin 
» de Tolnmei, mélorlrametragiquecn deux actes; poésie du sei- 
» gneur Girolamo Maria Marini , musique du seigneur maître 
» Luigi Orsiui. » 

Je savais déjà où passer ma soirée. 
L'épisode de la Pia est un des plus courts, des plus 
poétiques et des plus obscurs de Dante. Le voici : 
» Deh quando tu sarai tornato al mondo 
» E riposato délia lunga -via , 
« Seguitô '1 terzo spirito al secundo 
» Ricordati di me che son la Pia : 
« Siena mi fé'; disfecemi maremma ; 
u Saisi colùi che 'n nanellata pria, 
» Disposando, m'aea con la sua gemma (i). » 

C'est avec ces sept vers que le signor Marini avait fait 
son poème , et c'est sur ce poème que le signor Luigi 
Orsini avait fait sa partition. Je me fis conduire au théâtre 
avant de me faire conduire à l'hôtel, je craignais de ne 
pas trouver place , j'achetai une loge tout entière pour 
10 francs. Etait-ce la faute de l'ouvrage qu'on allait exé- 
cuter, ou de la troupe qui l'exécutait, je remis au soir a 
juger cette question. C'était la faute de tous deux, et 
jamais plus faibles bourreaux ne mirent a mort plus 
pauvre victime. 

Cependant, il faut en convenir, je trouvai une grande 
différence entre le public florentin et le public de Naples, 
et les Toscans me parurent mériter la réputation du peuple 
le plus poli de la terre. Il est impossible de faire preuve 
de patience plus longue et plus bienveillante, de saisir 
avec plus d'empressement tout ce qui pouvait consoler 
la pauvre Pia des douleurs que lui faisait souffrir son 
mari ; il est vrai aussi peut-être que la grande ombre de 
Daute se projetait dans la salle ; enfin lorsqu'il n'y eût 
plus aucun espoir de trouver un éclair de talent, lorsqu'on 
eut attendu un acte et demi pour saisir une intention 
musicale ou dramatique, et qu'on vit qu'il n'y avait plus 
rien a espérer ni d'un côté ni de l'autre, les conversa- 
tions particulières commencèrent a s'établir, et les visites 

(1) « Lorsque tu seras de retour au monde et reposé de la 
longue route, poursuivit le troisième esprit, souviens-toi de 
moi , qui suis la Pia , Sienne me donna le jour , les Maremmes 
la mort. Et celui qui mit à mon doigt l'anneau de mariage, sait 
comment je mourus. » 



a se faire. On se promena bras dessus bras dessous dans 
le parquet comme on aurait pu le faire a la Bourse; mais 
tout cela sans un sifflet, sans un murmure. Chacun pa- 
raissait fort occupé de ses affaires et laissait le poète et le 
musicien débrouiller les leurs avec les artistes. Bientôt 
ce qui se passait sur le théâtre devenu tout-â-fait indif- 
férent au parterre, les acteurs continuèrent de chanter 
pour l'acquit de leur conscience, et les spectateurs ces- 
sèrent complètement d'écouter par intérêt pour leurs 
oreilles, et peut-être la pièce eût-elle été jusqu'au bou* 
sans l'imprudence du poète qui avait mis parmi les siens 
un vers de Dante. 

« Ricordati di me che son la Pia. n 

C'était le refrain d'une cavatine chantée par la prima 
donna : cette espèce d'hommage a Dante , accompagné 
d'un air moins médiocre que les autres, rendit tout 
a coup an public son attention. Il se retourna, écouta 
avec bienveillance le premier couplet, avec complaisance 
le second, mais a la fin du troisième., et lorsque la Caro- 
blei eût achevé le vers sacramentel : 

« Ricordati di me che son la Pia. » 
un des spectateurs, profitant du silence, chanta sur le 
même air et sur le même ton : 

« Ricordali di noi qu'andiammo via (i). » 
prit son chapeau , sa canne , et sortit ; ce fut un signal 
pour toute la salle, et chacun le suivit répétant la plus 
bouffonne parodie d'un des vers les plus mélancoliques 
de Dante. 

Quant au maestro , rien ne dut lui indiquer s'il avait 
réussi ou s'il était tombé; aucun sifflet ni aucun applau- 
dissement ne s'était fait entendre, et la salle se vida pai- 
siblement sans qu'une seule voix pensât à demander 
l'auteur. 

Décidément le peuple toscan est le peuple le plus poli 
du monde. 

A. Dumas. 
@® 

NOUVELLES. 

* + * Aujourd'hui même , on répète à l'Opéra le cinquième 
acte de la Saint-Barthélémy , avec orchestre , et sous peu de 
jours les 5 actes seront répétés ensemble. Les costumes sont 
prêts et les décorations ne se feront point attendre, nous avons 
donc lieu de croire que la 1" représentation pourra avoir lieu 
avant la lin de ce mois. 

+ * Demain, au bénéfice d'Ivanof, Otello, qui n'a pas encore 
été exécuté de cette saison. On entendra Mlle Grisi, Rubini, 
ïamburini , Lablache et le bénéficiaire. 

%* Mlle Duvernay est rétablie de l'indisposition qui l'avait 
éloignée du théâtre. 

(i) « Souviens-toi de nous qui nous en allons. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



%* Le second bal de l'Opéra avait attiré cette nuit beaucoup 
de monde. 

%* Un accident dont les suites auraient pu être cruelles est 
arrivé à l'Opéra. Dernièrement, dans un entr'aete, un pan de 
décoration s'est échappé des mains des machinistes, et est allé 
alteindre Lafont au bras, et M mc Dorus-Gras à la tête. Heu- 
reusement tout le monde en a élé quitte pour la peur, et les deux- 
artistes si chers au public, n'ont pas même été forcés d'inter- 
rompre leur service. 

*j* njmc Montessu, qui tint si long-temps le sceptre de la 
danse, avant que Mlle Tàglioni vint changer le goût du public, 
et qui malgré cette inconstance, étonne encore par la vivacilé 
et la perfection de ses pas, vient de contracter avec l'Opéra uu 
nouvel engagement. 

* t * Le croirait-on? on parle en ce moment de propositions 
qui seraient faites à Mlle Tag'ioui pour l'enlever à l'Europe, et 
la faire aller en représentations, où? à la Nouvelle-Orléans. 
Cette nouvelle, qui a été répétée par quelques journaux, faisait 
dire dernièrement au foyer de l'Opéra , à un vieil enthousiaste 
de la danse : c'est bien là un autre sujet de guerre que l'affaire 
des 13 millions, etsi un pareil projet venait à s'exécuter, il fau- 
drait une lutte d'extermination entre l'ancien et le nouveau 
monde. 

%* Le nestor de la danse , Coulon père, dont l'école a donné 
à l'Opéra, les Duport, les Paul, et tant d'autres artistes supé- 
rieurs en ce genre, est atteint d'une paralysie qni fait craindre 
pour ses jours. 

%* Dabadie vient d'être mis à la pension ; le successeur qu'on 
lui désigne dans son emploi est Massol, qu'un éclatant succès 
dans le Siège de Corinthe vient de signaler à la faveur du pu- 
blic et à l'attention du directeur. 

%* MileTameoni débutera, d'ici a quelques jours, à l'Opéra, 
d?s le Philtre. 

%* Le succès de la Juive est uu coup de fortune pour le 
directeur du théâtre de Bruxelles ; chaque représentation pro- 
duit plus de 5,ooo fr. , et l'on renvoie beaucoup de monde. 

VLyon est, après Paris, la première ville de France qui ait 
représenté la Juive d'IIalévy. La première représentation a eu 
lieu le M janvier. C'est un grand succès d'argent pour ce 
théâtre. D'ici h peu de jours cet ouvrage doit être représenté à 
Rouen. 

%* Il se vend une brochure, intitulée les Italien*, renfer- 
mant des esquisses biographiques sur les artistes qui soutiennent 
avec tant de distinction le poids du répertoire de la salle Fa- 
vart. C'est une espèce de lanterne magique dramatico-musicale 
où sont passés en revue, Rubiui, Tamburini, Lablache, San- 
tini, Ivauoff; M mes Grisi, Albertazzi, Allessandri. 

%* L'Opéra-Comique s'occupe avec activité, de l'ouvr.itre 
où doit débuter Mme Damoreau, Actéon, dont les répétitions 
avaient été suspendues quelques jours par une indisposition 
d'Inchindi; il pourrait pourtant arriver que la représentation 
fut retardée à cause de difficultés entre la direction et une 
célèbre fugitive. 

%* Pour bien apprécier les artistes de l'Opéra-Comique . il 
faut avoir le courage d'entendre la Fiancée , le Cheval de 
Bronze, le Pré aux clercs, la Dame Blanche, etc. etc., tels 
qu'ils sont exécutés maintenant. Heureusement, il y a impos- 
sibilité que l'on parle ele ces ouvrages et de leur exécution, ce 
théâtre étant complètement vide les jours où l'on ne donne 
point VEclair, qui attire toujours la foule. 

%,* On a repris à l'Opéra-Comique Cosimo, suspendu quel- 
que temps par la nécessité de réserver Chollet pour l'Éclair. 
Thénard a pris le rôle principal et s'y est fait applaudir, ce qui 
doit compter pour un succès double, quand on remplace un 
artiste aussi aimé que Chollet. C'est une bonne fortune , au 
moment du Carnaval , que d'avoir pu , grâce au zélé et à l'habi- 
leté de Thénard , reprendre un des opéras-bouffons le plus fran- 
chement réjouissants du répertoire d'un théâtre où en général 
on rit si peu. 



.%* Une petite pièce sans importance, Gasparone , vient 
d'être représentée à l'Opéra-Comique. Le poème est faible et 
la musique est de M. Piiffaut. 

%* Un ouvrage, qui avait été l'occasion d'une querelle assez 
vive entre ses auteurs et le directeur de l'Opéra-Comique, vient 
d'être, à la suite d'une réconciliation, définitivement reçu. C'est 
un poème en trois actes, intitulé V Orfèvre. M. Hippolvte 
Monpou en a déjà , dit-on , écrit la partition. 

*+* C'est au mois d'avril prochain que doit expirer l'engage- 
ment de M mc Pradher à l'Opéra-Comique. 

*;* Les théâtres lyriques ont compté quinze nouveautés dans 
le courant de i835. L'Académie -Royale de Musique a dounéun 
grand opéra en cinq actes et deux ballets ; le théâtre Italien trois 
opéras , et le théâtre de la Bourse neuf opéras-comiques. Nous 
joindrons pour mémoire à cette liste, deux petits opéras don- 
nés au Palais-Royal. Ces chiffres prouvent avec plus d'éloquence 
que tous les raisônncmens, combien un second théâtre d'opéra- 
comique serait indispensable, pour favoriser l'essor de tant de 
jeunes compositeurs , parmi lesquels on compte des grands prix 
de l'Institut, et qui ne peuvent se faire jour à travers l'encom- 
brement des cartons du seul théâtre où ils puissent espérer 
d'essayer leurs forces et de se signaler à l'attention du public. 

*** Au dernier concert du roi, où les artistes du Théâtre - 
Italien avaient fait entendre plusieurs morceaux de la Norma , 
on a particulièrement remarqué une fantaisie pour le cor, 
composée et exécutée par M. Gallay , qui brille autant par son 
exécution que par ses compositions. 

V Au dernier bal des Tuileries, M. Tolbecque, chef d'or- 
chestre des bals de la Cour , a fait exécuter les quadrilles nou- 
veaux de sa composition. On a remarqué comme produisant le 
plus grand effet, {'Écho des Marais, Cosimo. l'île des Pirates, 
la Juive, les Salons de Paris et la Croix d'Or. 

*** Le ■I er concert du Conservatoire n'aura pas lieu aujour- 
d hui. L'injuste droit des pauvres sur le produit brut des con- 
certs metlra-t-il long-temps encore des entraves auxjouissances 
publiques ? 

%* Dimanche dernier, madame G. Ducrest a donné un concert 
dans les salons de M. Pape. Nous citerons parmi les morceaux 
exécutés avec le plus de succès , un nocturne pour harpe et vio- 
loncelle, par madame Baudiolet M. Hubert; une fantaisie pour 
piano et violon , par MM. Sowinski et Robrechts , un solo de 
flûte par M. Coninx, des duos et des romances, chantés par 
MM. Jansenne, Boulanger, Lafont et par la bénéficiaire qui a 
été fort applaudie. 

%* M. Singer, violoniste très-distingué, doit, avec'? leçon- 
cours de plusieurs artistes de la capitale, donner, le 1" février 
un grand concert dans les suions de M. Pelzold. 

V Le concert, annoncé par Mlle Novello, dans les salons 
de M. Pape , n'a pu avoir lieu. Cette jeune artiste a appris , le 
jour même de cette solennité, la mort de son frère, jeune 
peintre de beaucoup de talent, et elle est partie pour l'Angle- 
terre , sa patrie. 

** M. Moscheles est arrivé à Londres, de retour de son bril- 
lant voyage en Allemagne et en Hollande. Il doit pubher in- 
cessamment un nouveau concerto, un duo à quatre mains : à 
la mémoire de Haendel ; et plusieurs pelits ouvrages. 

V Un des talents les plus distingués sur la harpe, élève de 
Mlle Bertrand, Mme Feuillet Dumas, et M. Servais, célèbre 
violoncelle, viennent d'arriver à Paris. 

%* M. Kalliwoda, violon très-dislingué, donne des concerts 
à Amsterdam, et obtient beaucoup de succès. 

Les Montechi et Capuletti de Bellini ont été représentés à 
Bucharesl; on lisait sur l'affiche : Pour éviter l'effet triste du 
second acte , Romeo et Julietta ne mourront pas. 

%* Le 5 janvier a été représenté sur le théâtre de Drury- 



DE PARIS. 



Lane, à Londres, l'opéra du Cheval de Bronze, traduit en 
anglais, avec la musique originale d'Auber, adaptée (c est I ex- 
pression d'un journal) à la langue anglaise par M. A .ttoKS. 
Le succès a eu à triompher d'une opposition qu'on attribue a a 
cabale. Il n'y a du reste qu'une vois sur la iiKigniliceuce du la 
mise en scène. 

M Gio vanna , prima regina di Napoli ; tel est le titre d un 
opéra de Grenara , qui a fait fiasco , a Venise, malgré le talent 
de Mlle Ungher, et de MM. Salvt.dori et Ambrogi. On attend 
avec impatience, dans cette -ville, les débuts de Mlle Vial , 
jeune française, célèbre en Allemagne par ses brillants succès a 
Berlin. 

V On se rappelle fine la Muette de Portici a présidé en 
quelque sorte à la résolution de Belgique; aussi la cour de 
Home pcnsc-t-elle qu'un bon averti en vaut deux, et après 
avoir exercé beaucoup de mutilations sur le poème traduit sous 
le titre de la Muta, vient-elle décidément de le mettre à 1 in- 
dex, paroles et musique, dans la crainte de réveiller l'énergie 
des Piomains qui dorment sous son despotisme de sacristie. 

""/La capitale de l'Espagne voit construire en ce moment un 
nouveau théâtre, où les pièces françaises, italiennes et anglaises 
recevront droit de bourgeoisie, en adoptant la langue du pays. 

* + M. Adolphe Berlon, qu'une injuste rigueur (dont son 
nom aurait dû le défendre à défaut même de talent), avait 
naguère forcé de suspendre ses débuts àïl'Opéra-Cdmiqiie.èsten 
ce moment accueilli par le public de Versailles avec la plus grande 
faveur. Nous n'en sommes pas surpris, car nous nous rappe- 
lons que de vrais connaisseurs signalaient sa voix comme une 
des plus fraîches et des plus suaves qu'on pût entendre. Adol- 
phe fierton a éprouvé, à son entrée dans la carrière, le même 
traitement dont Fleury nous fait le récit dans ses mémoires. 
Comme Fleury, c'est au théâtre de Versailles qu'il cherche un 
refuge. Nous espérons qu'il imitera en tout cet exemple de bon 
augure , et qu'il s'élancera de l'asile où il se forme pouf venir 
briller au premier rang des artistes de la capitale. 

* * On vient d'arrêter à Besançon le directeur du théâtre, qui 
a suspendu ses paicmens. La troupe qu'il avait formée conti- 
nuera pour son compte les représentations , jusqu'à la clôture 
lie l'année théâtrale. 

* * Un incendie, vient de consumer une des plus belles salles 
de concerts de Bordeaux, située dans le bazar de cette ville. 

* * Il y a déjà fort long-temps qu'il s'est glissé dans les cou- 
lisses un "bruit léger, rasant la terre, comme dit Beaumarchais, 
et murmurant à nos oreilles la promesse d'un ballet intitulé : 
Les Trois Bals. Ce bruit grandit tout à coup, et devient l'an- 
nonce positive d'une œuvre chorégraphique en trois actes et dix 
tableaux, avec ce titre presque aussi long que le foyer de l'Opé- 
ra : la Grande Dame, la Comédienne et la Grisette. Les arts 
ne vivent que de contrastes, et en voilà un plus saillant encore 
que celui qui fit en comédie la fortune des Trois quartiers. 

* * Un danseur du grand théâtre de Lyon, Bour.ra.chpn, a 
choisi le premier janvier, jour d'idées riantes et de vœux d'une 
longue existence, pour se donner la mort d'une manière bizar- 
rement théâtrale. Cet artiste, après avoir dîné avec un de ses 
camarades et le machiniste en chef du théâtre , leur propose 
d'aller tirer le pistolet. Arrivé au tir, Bourrachon parie qu'il 
touchera la poupée du premier coup : il arme son pistolet, et 
après avoir brusquement prononcé ces mots:«Voilàla poupée», 
il introduit le pistolet dans sa bouche, lâche la détente, et tombe 
mort. 



PUBLIÉE PAR MAURICE SCHLES1NGER . 

Chopin. Op. 24. Quatre mazurka, pour piano "' 

Kalkbrenner: O. 150. La Crainte et l'Espérance, ron. br. p. p. 7 

Mendelsohii BarthohUj. Presto sciierzi'.udo, p. p. . . . . . <> 

Mèreaux (.A.) Op. 42. Gr. Fant. sur la Marc, de la Juive p. p. 7 
Osborne. Op. 18. Gr. Variations sur uu air montagnard p. p. ' 
Schunke (C.) Op. 58. Grandes Variations brillantes sur la Si- 
cilienne de Roliert-le-Diable, p. p " 

Cottignies. Op. 45. Six Fantaisies pour flûte seule, sur des 
motifs de la Juive et de l'Ile des Pirates, divisées en 

trois suites. Chaque > • 5 



Œ(DIMhIB(Eïr]I(DEr 
de Valses favorites de Vienne, 

COMPOSEES 

PAR J STRAUSS. 

Ou. 51. Charmant Walzer. Op. 67. Mosaïque de Valses. 

— *B. Tivoli de Vienue. — 68. La Belle Gabrielle. 

— 81. Plaisirs de Vienne. — 71. A la plus Belle. 

— 86. Valses dAlexaudra. — 73. L'Iris. 

— US), Les Quatre Tempéraments. — 76. La Belle Rose. 

— 6t. Tauseiidsapperment- Walzer. — 77. Seconde mosaïque de valse». 

— 65. La Galté. — 78. souvenirs de Berlin. 

— 63. L'Insomnie. — 79. Bon Soir. 

— «6. Souvenirs de Pesth. 

Le prix marqué de chaque œuvre, pris séparément, est de 4 fr. 30 c. 

Les autres numéros de cette collection sont sons presse. 

Les personnes qui prendront toute la collection ne paieront chaque cahier 
que deux francs net. 

Une pensée de Seilini, 

Variations brillantes pour le piano, 

PAR FRÉD. KÂLKBREININER. 

(.p. 13). Prix : 7 fr. 50 c. 



PUBLIÉE PAU HEXRY LEMOINE. 

./. Vcjazet. Op. 18. Trois mélodies italiennes variées pour lepiano. 

N°l. Duetto délia Norma (Bcllini) 5 

N° 2. Cavatina del Corradino (Rossini) 5 

N" 5. Coro délia Norma (Bellini) 5 

II. Bertini. Op. 102. Deux Nocturnes : N° 1, A Toi; N» 2, la 

Solitude 5 

— Op. 105. Grand Rondo de concert p. p 7 50 

A. Montfort. Six Valses brillantes p. p 6 

— N" 5. Rodolettu alla Napolitane p. p 6 

— I\° 4. 6 Valses brillantes el expressives p. p. . . 6 

— N° 5. Grand Galop à qualre mains, p. p. . . . 6 
H. Roscllen. Variât, brillantes p. p., surunerom. d'A. Adam. 6 

A. Ladé. Variations sur un thème de Pacini, p. p o 

Roubicr. N» 1. Les Favorites, quadrille p. p 4 50 

— N° 2. Contredanses brillantes 5 

II. Lemoinc, Op. 30. La Valse et le Galop, div. p. p., à 4 ma. 5 

— Op. 52. Souvenirs de Vienne, p p 5 

N. Louis. Op. 54. Les Rivales, contredanses, p.p. . , . . 4 50 

A quatre mains. . . 4 50 

JuJlien. La Saint-Hubert, quad.arr. p. p. par H. Lemoine. . 4 50 

— Les Sérénades italiennes 4 50 



PUBLIÉ PAR LA LIBRAIRIE MUSICALE DE E. DUVERGER. 

Lettres à Clémence sur la musique, 1 vol. in- 1 8, avec musique, 

broebé 2 25 

La Musique à la portée de tout le monde, par M. Fétis, in- 18, 

440 pages 4 50 

Abécédaire musical, in-l 2. avec musique I 25 

NouTeanA'o//i'oc-J{orfo7p)ic, leçons baissées par H.Panseron. net. 4 50 
50 Tableaux de musique in-folios, de M. Wilbem, et guide. . 8 
50 Tableaux de musique in-folios, de M. Quignat, pour les éco- 
les musicales (eu grosses notes), et guide 7 50 

Chants chrétiens, 100 cantiques annotés, 1 vol 5 

Les titres et tables de l'année 1835 seront joints an présent 
Numéro. MM. les Abonnés recevront, avec le numéro 4 de la 
Gazette, te morceau de musique du mois de janvier : Quatre 
Mazurka, de Chopin, op. 24. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



225 



KEYUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 




MusiqueavecprimeSk**, .*,, 

Chez Maurice Schlesïnger, 97, rue Richelieu. 

La présentation d'une loi portant prohibition des primes quelles qu'elles soient n'est plus douteuse , les Editeurs-Unis peuvent donc être prochainement 
placés entre le respect dû à cette loi et celui non moins impérieux qu'ils doivent aux ^engagements publics contractés par eux. Pour concilier d'avance ce 
double devoir, ils ont pris à l'unanimité la résolution suivante : 

Tous les Tirages seront opères dans le délai de quatre mois. 

Eu conséquence les Soixante-deux mille francs restant à répartir seront tirés , savoir : le 29 février prochain , Douze mille francs ; le 20 mars prochain, 
Cinq mille francs ; le 13 avril prochain , Cinq mille francs ; le 51 avril prochain , Cinq mille francs ; enfin le 30 mai prochaiu , Trente-cinq mille, francs; 
le tout formant 41 lots dont un seul de la somme de Trente mille francs. 

Dans le cas où la loi prohibitive des primes serait rendue avant le 31 mai , tous les tirages s'effectueront la veille de la promulgation de la loi, les Éditeurs- 
Unis en prennent l'engagement formel. 

Les bulletins délivrés par nous concourent à tous les tirages des primes, qui seront de 62,000 fr., tirées d'ici au 31 mai. 

Les numéros gagnants au tirage du 31 décembre dernier sont : Série 16, Reçu, de Monsieur Dardelet. 

n° 691 , prime de 10,000 fr. ( Celte prime a élé gagnée par M. Louis Darde- .le, soussigné, porteur de l'obligation de primes des Éditeurs-Unis . laquelle 
let, cultivateur à Gironville, près Milly , Seine-et-Oise . dont le reçu est m'a été délivrée le 12 décembre 1833, sous les numéros 691, série (6°, recon- 
inséré ci-contre). Les numéros gagnant les primes de 300 fr. sont : Série 3 . nais avoir reçu en espèces et à présentation , des mains de M. A.Cléèmann, 
n°3l ; série 64, n°447; série 02 , n° 992; série 33 , u» 9(3; série G8; n" 3".2 ; dépositaire, ïa somme de dix mille francs , montant du lot qui m'est échu 
séries, n°782. Quatre lots de S00 fr. ne sont pas encore retirés, ce qui an premier tirage qui a eu lieu le 31 décembre dernier, de la prime de 73 000 
laisse supposer qu ils ont été gagnés par des souscripteurs habitant des dé- ; fr. instituée par les Éditeurs-Unis. 
parlements éloignés. I Paris, le 6 janvier 1*36. DARDELET. 

Nous accordons la remise de cinquante pour cent sur les prix marqués de tonte musique gravée en France 
prix nets exceptés). Outre cette remise, lesaclieteurs recevront gratuitement UN BILLET DÉ PRIME avec 
l'acqu isition de musique et POUR CHAQUE SOMME DE 5 FRANCS. 

En vente, l'Eclaih, d 9 Halévy. 



Ouverture . pour piano 

N. 1. Duo chanté par JImes Pradher et Camoin : Ah ! combien cette . 

1 bis. Couplets à une voix : La riche nature en ces beaux climats. 
2. Trio cb. par M. Couderc et JImes Pradher et Camoin ; Des rivages 

2 bis. Air chanté par 51. Couderc : Des rivages d'Angleterre. . . 
5. Grand air chanté par SI. Chollet : Partons, la mer est belle. , 

3 bis. Barcarolle chantée par M. Cbollet extraite du grand air). . 
5 ter Prière du Marin chantée par Chollet ; Là bas, là bas, bien loin 

4, Sommeil pendant l'orage , rhatné par 91. Couderc : A mes deux 

5, Rondo chanté par Mine Pradher : Ah 1 ma saur chérie . . . 

6, Quatuor par Mil. Chollet, Couderc et Mines Pradher et Camoin. 



4 50 
7 50 



6 bis. Romance chantée par M. Chollet : Du Ciel la lumière a fui . 

7. Duo chanté par M. Chollet et Mlle Camoin : Connue mon crenr. 

7 bis. Provençale à une voix extraite du duo : Ah ! si tu voulais 

8. Ariette bouffe change par M. Couderc : Après ce Irait de ' . 

9. Duo chanté par M. Couderc et Mme Pradher : Prés d'une belle. 
9 bis. Chansonnette chantée par Mme Pradher : Près d'une belle 

10. Romance chantée par Mlle Camoin : O divine harmonie 

11. Romance chantée par M. Chollet : Ouand de la nuit l'épais' 
H bis. La même en l"t : Quand de la nuit l'épais nuage 

12. Quatuor par M.M.cholIel et Couderc. et Mines Pradher et Camoin 
1 j. Trio chanté par M. Chollet et Mmcs Pradher el Camoin : Quoi , 



LU !IU JttUlllfii 

PAR CHARLES SCHUNHE. 



C'est sous ce titre que non» publierons Incessamment un ouvrage destiné à un sut 




2 e Livraison. 

DIORAKIA DES ENFANTS. 

1. Ta Main dans la Mienne, saltarelle de Cosimo. 

2. Rondo-galop sur l'Ile des Pirates. 

3. Roudino sur Sérairamis de Rossini. 

4. Mosaïque des Capuletti et Moutechi, de Bellinl 
t" suite. 

5. Polonaise brillante de Faust.de Sphor. 

6. Provençale sur l'Éclair, d'Halévy. 



trop iuug-temps un œuvre portant le même titre. 
l rc Livraison. 

Simplce Ct çotts au* jctmfs Suite. 

1 . Marche des Indiens de Sémiramis , de Rossini, 

2. Chéry ripe, varié. 

3. Roudino sur Ludovic, d'Hérold et d'Halévy. 

4. Bagatelle sur les couplets de Casimo. 

5. Mélodies irlandaises. 

6. Rondo sur l'Éclair. d'Halévy. 

4 e Livraison. 

$jpuvt# &e îlécréatimt. 

1 . Variations sur la romance de l'Éclair, d'Halévy. 

2. Mosaïque sur le Straniera de Beilini, l re suite. 

3. Fantaisie diabolique sur la Danse des DémonsdeSpobr. 

4. Air du ballet de l'Ile des Pirates. 
3. Air allemand varié. 
6. Rondo pastoral sur le ranz des vaches d'Appenzell. deMeyerbeer. 

Prix de souscription pour l'ouvrage com 
Pour chaque livraison détachée 



TRÉSOR DE LA JEUNESSE. 



1. Divertissement sur le pas de Mlle Taglionl dans 

Robert-le-Diable, de Meyerbeer. 

2. Rondo militaire sur la Juive, d Halévy. 
3 Pas des bayadères de l'Ile des Pirates. 

4. Mosaïque des Capuletti etMontechi. 2* snite. 

5. Imitation à la valse, sur la valse de la Juive. 

6. Fantaisie sur les motifs d'Oberon, deWeber. 

5 e Livraison, 



Le Trésor de la Jeunesse , 

ALBURffi DES JEUNES PIANISTES, 

Contenant des morceaux de peu de difficulté et très-brillans 

SUR DES MOTIFS DE 

Sïmta 3S>oI«na, Cosimo, t'Slc b«s $}iratc0, la 3uï#e, 
tf.ctma et fâobert le Vbiable ; 

COMPOSES PiB 

CH. SCHUNKE. 

Elégamm. relié, prix net : 42 fr., avec 2 billets de prime. 



£e Eameait i> r ©r. 

1. Variations sur le Norma. de Beilini. 

2. Le Carnaval de Vienne, valses. 

3. Fantaisie sur l'air de Nourrit dans la Juive. 
t. Mosaïque de la Straniera de Beilini, 2 e suite. 

4. Variations sur nn thème, de Weber. 

6. Variations sur Anna Bolena. de Donizetti. 

plfit : 20 fr. net, avec 4 billets de prime. 
o fr. net , et un billet de prime. 



Album des Pianistes, 

RECUEIL DE MORCEAUX INÉDITS, 



COMPOSES PIB 



MM. Chopin , Kalkhrenner, Mendelsohn-Bartholdy, Me- 
reaux, Osborne et Charles Schunke. 

Très-élégamment relié, prix net : 20 f., avec 4 billets déprime. 



REVUE 




IUÊDIGÉE PAU MM. ADAM , G. E. ANDERS , BERT0N (membre de l'IllslitUl), BERLIOZ , CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS , DE SAINT 

félix , 1-étis père (maître de cliapelle du roi des Belges), F. iialévv, Jules jakin, g. LEric, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry , Edouard monnais, d'ok- 
ïigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle a Vienne), stéphen de la madelaine, f. stœpel, etc. 



O e AININEE. 



K 



A. 



PRIX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


éthang 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


S m. 8 


9 » 


10 


6m. 15 


17 » 


19 » 


1 an. 30 


34 » 


38 » 



■S- a IXcvuc et <&atette iïîusijcaU- î>* \iaxis 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 24 JANVIER 1836. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazelle 
Musicale de Paris , re- 
cevront, le 1 er de chaque 
mois , un morcrau île 
musique de piano de 
10 a 20 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE.— Le chapitre des recommandations ; par M. Edouard Monnais. 
— De la propagation du chant en France ; par M. François Stœpel. — Cor- 
respondance de Bruxelles : M. Moschelcs . La Juific; par M. '-étis. — 
Nouvelles. — Annonces musicales. 



CHAPITRE DES RECOMMANDATIONS. 

Tous les gens du monde connaissent le chapitre des 
considérations, chapitre immense, sur lequel on pourrait 
écrire des volumes d'histoire : il n'y a que les gens de 
lettres, et parmi ces derniers, ceux la seulement que le 
destin a constitués, dans un journal quelconque, souve- 
rains juges soit de la littérature , soit des arts , qui con- 
naissent a fond le chapitre des recommandations , ter- 
rihle et embarrassant chapitre pour quiconque n'a pas le 
cœur sec comme la pierre et dur comme l'airain , sorte 
de bâton qui n'est fait que pour être jeté en temps et lieu 
dans les roues de la justice. Si la critique, éclairée, im- 
partiale , est bonne et utile , apprenez-nous , s'il vous 
plaît, comment il faut nommer les recommandations, 
qui la rendent impossible? Liez les jambes et les pieds a 
un homme, et dites-lui de sauter; accablez un journa- 
liste de recommandations , et dites-lui de juger : c'est 
absolument la même chose. 

Dans cette Italie , où l'on eut si souvent et si long- 
temps du génie, on a encore beaucoup d'esprit; comme 
en France , une notable part de cet esprit , se dépense 



dans des feuilles quotidiennes, et, contrairement aux 
lois dç la pesanteur, en va remplir la région la plus 
basse , tandis que les nouvelles et discussions politiques 
en occupent la région la plus élevée. Ce qui s'appelle en 
français feuilleton, en italien se nomme appendice. Der- 
nièrement nous parcourions plusieurs numéros d'une 
gazette dans laquelle écrit le plus spirituel des critiques 
italiens, et nous y lûmes avec grande sympathie un cu- 
rieux appendice sur le danger et le ridicule des recom- 
mandations. L'article nous frappa tellement que , bien 
que n'ayant plus le journal sous les yeux , nous en re- 
produirons de mémoire, sinon les expressions, du moins 
le sens. 

C'est le feuilletoniste italien qui parle : 

« Hier au soir , on donnait au théâtre de *** un opéra 
nouveau , coup d'essai d'un jeune poète et d'un jeune 
compositeur ; je le savais, et j'entrais dans la salle, disposé 
d'avance a l'indulgence, lorsque, au moment où j'ache- 
tais le livret, l'un de mes meilleurs amis me dit a l'o- 
reille : — « Je vous recommande le poète, c'est un jeune 
» homme sans prétention : son ouvrage n'est pas un 
» chef-d'œuvre ; le style en est un peu faible; mais il 
» faut l'encourager : sa jeunesse le recommande et le pro- 
» tége : attendez-le au second pas et vous verrez ; pour 
» cette fois, pas de critique ; je vous le demande comme 
» un service personnel. — A la bonne heure, lui dis-je, 
» c'est convenu. »A quelques pas delà, un de mes parents 



26 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



m'aborde et me déclare qu'il porte un vif intérêt au com- 
positeur : « C'est un jeune homme, dit-il, de la plus 
» haute espérance, a qui la science n'est pas encore ve- 
» nue , mais que la nature a doté magnifiquement. Ne 
» faites pas attention aux fautes; ne vous attachez qu'aux 
» beautés. J'attends de vous que vous le traitiez comme 
» il le mérite, c'est-à-dire très-bien. » — Je vous le pro- 
» mets » , répondis-je , et je m'éloignai rapidement. Je 
croyais en être quitte, et pouvoir retrouver sur les chan- 
teurs et l'orchestre , la liberté de conscience , que je me 
voyais enlever sur le poète et le compositeur. Ah ! bien, 
oui ! voici un de mes confrères , que le basso cantante 
a chargé de me faire ses compliments, en me rappe- 
lant, qu'il relevait d'une maladie assez grave, et qu'il 
n'avait pas encore retrouvé ses moyens ! Voici la -prima 
donna, qui me fait dire qu'elle tremble de tous ses mem- 
bres, parce que le rôle n'est pas écrit dans sa voix, et 
qu'elle ne l'a accepté que par complaisance! Voici que 
le père du ténor me serre affectueusement la main, en me 
vantant la piété de son fils, unique soutien d'une fa- 
mille nombreuse , dont l'existence repose sur son enga- 
gement, de même que son engagement repose sur le suc- 
cès de la soirée ! Voici le décorateur, qui me presse dans 
ses bras , et invoque les souvenirs de voyages faits en 
société dans les Alpes et les Pyrénées ! Voici enfin Y im- 
présario ; qui dans un entr'acte me rencontre et s'empare 
de moi , pour m'exposer le bilan de sa situation finan- 
cière. Tout lui a manqué, tout l'a trahi ; sa ruine est im- 
minente, si le nouvel opéra ne va pas aux nues. Moi, 
j'éprouve une forte tentation de l'envoyer au diable, lui 
d'abord , et l'opéra , les auteurs , les chanteurs, le déco- 
rateur ensuite. Je rentre chez moi, fatigué, dégoûté, ne 
sachant que dire , que faire, et demandant au ciel quel- 
que grand événement , quelque catastrophe épouvan- 
table qui , menaçant des populations entières, ou détrui- 
sant l'équilibre de l'Europe, remplissent pendant quinze 
bons jours les colonnes des journaux , de manière que 
je puisse me tirer d'affaire, en disant que mon article est 
égaré, perdu, et que désormais la saison trop avancée 
ne me permet pas de le recommencer. » 

Ceci est plus sérieux qu'on ne pense : le journaliste 
italien indique le mal, mais il n'en révèle pas encore 
toute l'étendue. A Paris, l'art de la recommandation est 
exploité avec une finesse, une délicatesse dont s'hono- 
rerait la haute diplomatie. Le moindre prétexte suffit 
à qui se recommande, ou se charge de recommander, et, 
si la vérité l'emporte, si la franchise triomphe, si la jus- 
tice maintient ses droits, attendez-vous aux reproches, 
aux froideurs , aux malveillances, aux coups de bec et 
d'ongles, si l'animal que vous avez pour adversaire en est 



orné. Soyez surs que vous porterez la peine de votre dé- 
vouement aux principes, de votre fidélité à vos convic- 
tions. Les protecteurs vous traiteront de pédant et d'in- 
civil, les protégés d'envieux. Les premiers vous rayeront 
de leur amitié, les autres de leur estime. 

Attaquer Chapelain! ah! c'est un si bon homme! 

Voilà ce que disaient certains Mécènes du temps de 
Boileau , et c'est toujours ainsi qu'on s'efforce de mêler 
la question d'humanité à la question d'art. Confusion 
étrange et fatale! Qu'importe que vous soyez bon fils, 
bon mari, bon époux? Soyez bon musicien, bon poète; 
la critique ne doit s'inquiéter que de cela ; sa mission 
l'oblige à ne se pas soucier du reste, et c'est pourtant 
sur le reste que les recommandations insistent le plus. 

En fait de recommandations, le style épistolaire a son 
influence. Que de billets musqués circulent chaque jour 
à la seule fin d'enrichir le pays de quelques chefs-d'œuvre 
et de quelques grands hommes! Les recommandations 
augmentent considérablement les ieveuus de la petite 
poste, et consomment un nombre prodigieux de cahiers 
de papier glacé. C'est aussi un genre de séduction 
qu'une lettre bien tournée , bien pliée, enjolivée d'une 
cire rouge à blason et armoiries ! 

Dans le nombre de ces lettres, qui pleuvent chez tout 
jugeur patenté, un jour il nous est arrivé d'en recevoir 
une ainsi conçue : «Celui qui vous remettra la présente 
» est un imbécille d'artiste qui m'ennuie à la mort, et 
» auquel je vous prie de ne pas faire la plus légère atten- 
» tion.» La singularité de l'éloge piqua notre curiosité : 
nous causâmes avec l'artiste, que nous reconnûmes pour 
un homme du premier mérite, et qui est aujourd'hui 
notre ami. Suivant nous, il n'existe pas de fait plus ho- 
norable à citer pour la conclusion du chapitre et l'apo- 
logie des lettres de recommandation. E. M. 

DE LA PROPAGATION DU CHANT 

EN FRANCE. 

Le zèle qui se manifeste généralement pour la propa- 
gation des études musicales, surtout du chant, dans tou- 
tes les classes de la société, et les encouragements que le 
gouvernement accorde à cet art si puissant , nous pa- 
raissent d'un grand intérêt , non-seulement pour l'art en 
lui-même, mais comme étant, philantropiquement par- 
lant, une des branches les plus importantes de l'éduca- 
tion. Nous croyons donc contribuer pour notre part à 
ce progrès social, en consignant dans notre journal les 
essais qui se font dans la capitale et dans les départe- 
ments pour la plus grande popularisation de la musique. 



27 



Mais, tout en applaudissant aux efforts, notre désir d'être 
vraiment utiles nous forcera a la critique; des moyens, 
et si elle paraît quelquefois sévère, du moins sera-t-elle 
toujours consciencieuse. 

La musique dans le sens le plus élevé du mot , le chant 
uni aux vérités de la foi et de la morale, est un des moyens 
les plus efficaces pour la civilisation d'un peuple, car 
l'étude et l'exercice d'une mélodie pure développent dans 
l'homme la vie du sentiment : nul langage ne va plus 
directement à son cœur. On doit donc la lui enseigner 
dès son jeune âge, lui en faire connaître les douces émo- 
tions et la force presque divine. C'est de cette manière 
que ce qu'il y a de plus noble dans cet art , deviendra 
la propriété de tout homme vertueux , et si j'ose m'ex- 
primer ainsi, une seconde religion. 

Pour arriver facilement a ce but si désirable, il faut 
donc que renseignement du chant, pénétrant jusque 
dans les écoles primaires, n'exige d'autres antécédentsque 
la connaissance de la lecture; et que, sorti des classes, 
l'adolescent trouve dans des établissements spéciaux les 
moyens de développer le talent dontonaurajetéenlui le 
premier germe. Un point non moins important, sera le 
choix d'une bonne méthode, et c'est la le difficile, vu 
l'étonnante médiocrité de toutes celles qui nous sont con- 
nues. Peut-être cette assertion paraîtra-t-elle bien hardie, 
si on l'applique a la méthode mutuelle , la seule vrai- 
ment populaire qu'ont employée Choron, Massimino, et 
le faible imitateur de Galin ; mais nous nous proposons 
de justifier dans un prochain article ce que nous avan- 
çons ici : pour le présent, nous appellerons l'attention 
de nos lecteurs sur d'autres essais de ce genre que le 
hasard nous a fait connaître, et nous en ferons d'autant 
plus volontiers l'examen critique, que dans les provinces 
la plupart échappent aux regards des juges compétents. 
Une méthode vraiment populaire , avons-nous dit , 
doit unir l'esprit religieux a l'étude musicale, et contri- 
buer au développement non-seulement des dispositions 
physiques, mais des facultés morales de l'homme. Desti- 
nées à de jeunes intelligences et a des organes faibles, 
elle exige la plus grande lucidité dans la théorie, et la 
plus grande simplicité dans les moyens pratiques. Elle 
doit être graduée de manière a ce que les progrès soient 
tout a la fois rapides et sûrs ; enfin il faut qu'elle soit 
exempte des erreurs et des contradictions dont four- 
millent les ouvrages de ce genre, et qui semblent consa- 
crées par les siècles. Que manquera-t-il maintenant pour 
que le succès soit assuré? Des maîtres sinon habiles , du 
moins zélés, consciencieux, et disposés a se soumettre 
aux vues et aux plans de confrères plus éclairés , quand 
il y va évidemment de l'intérêt de l'art. 



Ces principes une fois posés et admis , il ne sera pas 
difficile de déterminer au juste le mérite des méthodes 
publiées h son de trompe, par M. de Saint-Germain deCaen 
et M. Aimé Paris de Rouen. En vain nous objecterait- 
on par avance, que toute critique a cet égard est inutile 
aujourd'hui ; en vain les parties intéressées nous crie- 
raient-elles : « Nous avons les résultats pour nous; nos 
élèves après deux ou trois mois de travail au plus, chan- 
tent avec a-ploinb des morceaux a plusieurs parties, des 
romances, des airs de bravoure, etc. ; que peut-on de- 
mander de plus? » Nous répondrons que tout ceci ne 
prouve rien en faveur de la méthode , et qu'on peut ob- 
tenir autant sans en employer [aucune. Avec le même 
espace de temps une serinette suffirait , il ne serait 
pas même besoin que l'élève sût distinguer une ronde 
d'une croche, un dièze d'un bémol : M. Choron a opéré 
bien d'autres merveilles. Pour nous, la lecture et l'in- 
tonation musicales des notes, l'habitude de les écrire 
sous la dictée, l'exactitude à la mesure, ne sont encore 
que des résultats équivoques. Le chant, selon nous, doit 
être une production raisonnée , il doit reposer sur une 
connaissance positive des tons et de leurs rapports rhyth- 
miques et harmoniques, et son objet principal est de tra- 
duire tout morceau comme l'expression de quelque af- 
fection de l'âme. Il n'y a donc point témérité de notre 
part, à avancer qu'on ne peut arriver à ce but par des 
manœuvres tumultueuses et souvent ridicules , par l'ap- 
pareil et les baguettes méloplastiques, par les évolutions 
des moniteurs-machines, et par d'autres pantomimes de 
ce genre, dont MM. Paris et Wilhem ne sont pas plus 
prodigues que M. de Saint-Germain des termes hellé- 
niques de son invention. Nous prétendons que tous ces 
procédés sentent tant soit peu le charlatanisme , et sont 
autant d'obstacles a la propagation de l'art musical. 

M. de Saint-Germain , qui s'est mis a la tête du di- 
lettantisme dans la ville de Caen , fut quelque temps 
élève de feu Choron, et il a conservé son mode d'ensei- 
gnement concertant , en l'enrichissant toutefois de gran- 
des et belles inventions, qui sont sa propriété particu- 
lière. Il paraîtrait que, non content d'apprendre le chant, 
M. de Saint-Germain aussi a étudié le grec et fait ce 
qu'on appelle classiquement sa philosophie. Alors il a 
conçu que la méthode de son maître péchait par la lo- 
gique, et n'enseignait que le chant purement machinal. 
Il s'est donc cru obligé de donner une base plus large 
aux études musicales , projet très-louable , mais dans 
l'exécution duquel il a malheureusement échoué. Ses 
idées et ses plans ne reposant pas sur des connaissances 
très-solides , il n'offre d'autre guide a son élève qu'une 
imagination vagabonde, et il l'entraîne, pour s'y perdre 



2 S 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



avec lui , dans des régions nébuleuses et fantastiques. 
Nos lecteurs jugeront au reste de la lucidité du profes- 
seur par un exemple pris entre cent autres. 

M. de Saint-Cermain présente, pages 8 et 9 d'un rap- 
port fait a la Société normande, un tableau qui doit 
servir de base a renseignement delà musique, et que 
voici textuellement : 

TABLEAU SYNOPTIQUE DES ÉTUDES MUSICALES. 

THÉORIt. 

Métaphysique éruditive physico-mathématique. 

Esthétique pure Esthétique appliquée. 

Histoire générale, particulière, et Bibliographie. 

Acoustique pure Acoustique appliquée. 

L'Esthétique appliquée traite : 

4 ° Nature , but , moyens, effets moraux de la musique ; 

2° Du goût de la beauté de la musique; 

3° De l'expression, du caractère, du style; 

4° Union de la musique et de la poésie. 

L'Histoire générale et particulière traitent de la musique 
chez les différents peuples. 

La Bibliographie s'occupe des mémoires, dissertations, biogra- 
phies de compositeurs, chanteurs , instrumentistes , facteurs 
d'instruments , etc. 

L'Acoustique pure comprend la formation , propagation, vi- 
tesse, durée, communication de la sympathie des sons. 

L'Acoustique appliquée, de l'ouïe et de la voix, de l'écho, de 
la formation du système moderne, de la construction des in- 
struments et des salles de concert. 

PRATIQUE. 

Composition.... Exécution. 

Instrumentale.... Vocale. 

La composition instrumentale concerne : la haute composi- 
tion , rhétorique ; contrepoint et fugues , logique , l'harmonie , 
grammaire. 

La composition vocale consiste dans la poétique , prosodie , 
allianee delà poésie et delà musique, haute composition, rhé- 
torique, contre-point etfugues, logique, Harmonie, grammaire. 

L'exécution instrumentale embrasse les instruments à percus- 
sion, à vent et à cordes. 

L'exécution vocale, le chant, la vocalisation, la déclamation, 
le solfège , la lecture , l'écriture. 

Nous laissons a tout homme sensé a prononcer d'après 
ce tableau sur le degré de confiance qu'on doit accorder 
à un pareil enseignement. Pour nous, il n'a qu'un mérite, 
et nous nous plaisons a l'y reconnaître : c'est la division 
de la musique en théorie et pratique, division qui sort du 
commun, mais qui est exacte; seulement nous nous per- 
mettrons quelques questions au professeur. 

\ ° Entend-il baser la musique sur des principes dé- 
pourvus de bon sens et d'ordre? 

2° A quoi servent ses mots grecs de nouvelle fabri- 
que? 



3° Comment la musique populaire a-t-elle été omise 
dans l'énumération des différents genres, page 6 du rap- 
port ? 

M. de St. -Germain ne brille point par ses connaissances 
historiée-littéraires , que le susdit rapport lui a fourni 
l'occasion d'étaler. 

11 est vrai qu'il les a toutes puisées dans l'essai de 
M. Laborde, et dans les bibliographies de Choron et de 
Lichtentlial , a l'exemple de M. ***, qui a tire du 
premier de ces ouvrages, sinon tout sou savoir, du moins 
ses meilleurs feuilletons ; nous nous garderons bien de 
lui donner des successeurs par notre recommandation. 
Ces compilations indigestes de tant de bonnes choses 
et de tant d'erreurs ne méritent qu'une demi-con- 
fiance, et ne sauraient, ainsi que le prétend M. de 
St. -Germain, servir de base a des études fortes. Nous 
lui demandons pardon d'être en cela , comme en mille 
autres points, d'un avis opposé au sien, et nous prendrons 
congé de lui en admirant, sinon son talent, au moins son 
extrême modestie, car c'est elle sans doute qui l'empêche 
de mentionner les noms les plus recommandables, et les 
lui fait représenter par des etc., tout au plus convenables, 
selon nous, pour désigner l'esprit des souffleurs d'orgues, 
et autres dignités musicales de ce genre. 

Voici maintenant un ouvrage plus gros de volume, et 
peut-être d'absurdité, par lequel on ne prétend rien moins 
que réformer, régénérer, élever toutes les études musi- 
cales a un système philosophique. C'est la méthode mer- 
veilleuse qu'un certain M. Paris de Rouen annonce em- 
phatiquement dans des affiches-monstres et dans des 
prospectus non moins monstrueux dont il a inondé la 
Normandie. Telle est la hauteur de conception et 
la beauté de style qui distingue ces manifestes, que 
nous reconnaissons notre impuissance h décider si 
l'auteur est un aveugle enthousiaste ou un charla- 
tan éhonté. Dans tous les cas, il est un faux prophète; 
et s'il voulait suivre un conseil salutaire, il consa- 
crerait quelques mois à l'étude de sa langue, au lieu de 
jeter ses sophismes a la face du public avec une incorrec- 
tion outrecuidante, et de nuire a la propagation d'un art 
noble et élevé par une exploitation trop évidente de la 
bourse des crédules. Peut-être trouvera-t-on delà dureté 
dans ces reproches , mais , comme dit un vieil adage : 
a chacun selon ses œuvres. 

Qu'après quatre-vingts leçons, d'une heure chacune, 
M. Paris fasse chanter sur cent clés et avec les combinai- 
sons les plus bizarres, tous les chœurs des opéras français 
et italiens, anciens et modernes, puisque tel est, dit-il, 
son but; toujours est-il que les moyens et les résultats 
offrent également matière à critique : ce ne sont ni des 



romances, ni des morceaux d'opéra qu'il faut enseigner 
a notre jeunesse, ils ne peuvent qu'amollir et corrompre 
les cœurs, et, en vérité, il serait triste de n'avoir employé 
les manœuvres mélopl astiques qu'a produire de si déplo- 
rables effets. Maintenant si, mettant à part les considé- 
rations morales, on nous demande avec quel ingénieux 
procédé M. Paris est parvenu a faciliter la lecture de la 
musique et l'intonation, rien de nouveau sous le soleil, 
répondrons-nous. Ce secret n'est autre chose que le sys- 
tème de mutation, tombé depuis long-temps en désuétude,* 
et le professeur ne s'est mis en frais que pour quelques 
observations pratiques par lesquelles il explique, so bene 
so malej les plus simples formes démodulation. L'ensei- 
gnement le plus vulgaire et le plus défectueux ne donne 
pas des résultats moindres, quoique nous trouvions dans 
le prospectus de M. Paris un chapitre intitulé aperçu 
statistique des résultats de la marche suivie jusqu'à nos 
jours, où l'auteur entreprend de démontrer la pauvreté 
des méthodes suivies jusqu'à présent. Il prétend que les 
bons chanteurs ne sont que des exceptions, que la plu- 
part même des plus célèbres ne peuvent lire la musique 
ni en comprendre la signification sans le secours d'un 
instrument, et qu'il n'y a qu'un petit nombre de capaci- 
tés qui sachent reconnaître les différents déplacements 
des tonalités, et les caractériser d'après les accidents 
introduits dans le chant, ou d'après les indices qui an- 
noncent les mutations des propriétés des sons. M. Paris 
va jusqu'à assurer que le manque de sentiment musical 
n'est pas la cause de cet état, et il continue : 

« Si l'obstacle n'est pas élevé par l'insuffisance des 
» moyens naturels, il l'est donc par la nature des signes 
» employés pour exprimer les idées musicales, et la pre- 
» mière chose à faire est d'appeler de bons signes h son 
« aide pour faire entrer dans l'esprit les intervalles des 
>> tons , après quoi on s'habituera facilement à retrouver 
» des idées devenues familières, sans la complication 
» d'une écriture moins propre à les transmettre sans em- 
» barras, à peu près comme dans un pays où les chiffres 
» romains auraient un cours forcé , on ferait sagement d'é- 
» tudier la science des nombres avec des caractères ara- 
» bes, sauf à écrire pour les autres les M, les X, les V, 
» et le reste des lettres numériques dont on saurait 
» changer en soi-même la forme toutes les fois qu'elle 
» s'opposerait à la combinaison facile des quantités. Telle 
» est la donnée philosophique dans laquelle Galin a pris 
» son point de départ; mais, laissée à l'état spéculatif, 
» elle perdrait toute son importance. Heureusement pour 
» l'avenir , celui qui avait conçu le plan de la réforme a 
» su l'exécuter , et quiconque aura lu avec réflexion le 
» chef-d'œuvre de logique dans lequel il a jeté les bases 



» d'un enseignement rationnel, conviendra que la vérité 
» est là, et ne peut être que là. 

Il n'est pas besoin d'ajouter un seul mot à ce judicieux 
raisonnement; il prouve mieux que nous ne pourrions le 
faire tout ce qu'il y a de présomption ou d'aveuglement 
à présenter une conception aussi ténébreuse comme une 
œuvre philosophique, une œuvre de régénération. Que 
M. Paris aille en Suisse ou dans le petit pays de Wurtem- 
berg onde Saxe, et là les élèves des plus petites écoles de 
village lui démontreront jusqu'à l'évidence que son entre- 
prise est loin d'être un progrès dans l'état actuel de l'en- 
seignement en général, et de l'art musical en particulier. 

F. Stoepel. 



CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE. 

Bruxelles, le 20 janvier 1836. 

M. MOSCHELÈS. 

Le célèbre pianiste Moschelès , retournant de Hambourg à 
Londres , a pris, avec toute sa famille , sa route par la Hol- 
lande et la Belgique. Ses pas n'ont été marqués que par les 
succès de son immense talent. A Amsterdam , à Rotterdam , à 
La Haie, il a donné des concerts, où les nombreux amateurs 
de bonne musique, que renferme la Neerlande , s'étaient réunis 
pour admirer et applaudir le virtuose et le compositeur. A 
Anvers, M. Moschelès n'a pu donner qu'un seul concert, à 
cause des tracasseries qui lui ont été suscitées par le directeur 
du spectacle. Plus heureux à Bruxelles , il a trouvé , dans les 
souvenirs qu'il y avait laissés , de puissants auxiliaires qui ont 
fait écarler tous les obstacles. Deux sociétés musicales ( celles 
du Grand-Concert et de l'Hôtel- d'Angleterre) se sont empres- 
sées de seconder les vues de l'artiste célèbre et de lui faire les 
honneurs de la ville. Rien de plus significatif en faveur du ta- 
lent de M. Moschelès que cet empressement d'une population 
qui se montre eu général assez indifférente pour les concerts. 

A peine la prochaine arrivée de M. Moschelès à Bruxelles 
fut-elle connue , que la société de l'Hôtel d'Angleterre fit, avec 
l'auteur de cet article, des arrangements pour que le grand 
pianiste se fit entendre dans une soirée. Il y joua la belle fan- 
taisie des Souvenirs d'Irlande, des variations sur l'air : Au 
clair de la lune, et une improvisation. Rien n'égale l'enthou- 
siasme que fit naître le talent de l'artiste , dans ces trois mor- 
ceaux , modèles de goût , de délicatesse et de brillante exécution. 
La froideur belge avait disparu devant cette perfection'idéale 
d'ensemble et de détails. C'est quelque chose de si original que 
la fantaisie des Souvenirs d'Irlande ! Les motifs principaux 
y sont traités avec tant d'art ! Il y a tant de charme dans la 
science de leur agencement , et l'exécution brillante , fine et 
délicate de l'auteur y ajoute tant de prix , que le succès d'un 
pareil morceau , entre les mains d'un pianiste tel que M. Mos- 
chelès , ne saurait être douteux, le public fùt-il encore moins 
amateur de concerts qu'il ne l'est à Bruxelles. Le plaisir de cette 
soirée a été complété par quelques morceaux , chantés avec un 
goût exquis par Ponchard , qui se trouvait momentanément à 
Bruxelles, et par deux fantaisies de violon , exécutées avec un 
talent fort remarquable, par M. Vieuxtemps, qui, à peine sorti 



30 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



de l'enfance, s'est déjà placé au rang des artistes les plus dis- 
tingués. 

Cette brillante soirée n'a été que le prélude du concert que 
M. Moschelès a donné ensuite, dans la belle salle de la rue 
Ducale. La société du Grand-Concert , qui est en possession de 
celte salle, s'était empressée de la mettre à la disposition du 
célèbre artiste, et s'était chargée de son éclairage en bougies. 
L'orcliestre du Conservatoire, réuni sous la direction de son 
chef, seconda M. Moschelès avec tout le zèle qui était dû à son 
beau talent, et en a été récompensé lorsque ce digne artiste a 
déclaré qu'il n'avait jamais été aussi bien accompagné. Certes , 
cet éloge est de quelque prix , car je ne pense pas qu'il y ait de 
musique aussi difficile à bien rendre que le concerto fantas- 
tique pour le piano, que M. Moschelès vient de composer et 
qu'il a exécuté à ce coneert. Parlons de cette belle et importante 
composition. 

Tout le monde l'avoue , les formes du concerto ancien sont 
usées parce qu'elles sont trop connues , trop convenues , j'ose- 
rais dire , et parce que le retour périodique des idées y est prévu 
d'avance. Depuis long-temps, les inconvénients de ces formes 
du concerto sont reconnues, et l'on a essayé de s'y soustraire 
en adoptant une nouvelle coupe de concertbio , composée d'un 
premier morceau de mouvement allegro, d'un adagio ou 
anclante , et enfin d'un dernier mouvement vif. Mais on ne 
s'est point aperçu qu'on gagnait peu de chose à ce change- 
ment , puisqu'on ne faisait que substituer une forme symétrique 
à une autre. Ce n'est point ainsi qu'on pouvait innover d'une 
manière heureuse dans le concerto , car toutes les parties de ce 
genre de symphonie avaient besoin d'être refaites sur un nou- 
veau plan qui ne devînt pas conventionnel; M. Moschelès a 
rempli à cet égard toutes les conditions désirables , et son 
concerto inédit, auquel il a donné le nom de fantastique , me 
paraît digne d'être compté au nombre des compositions les 
plus originales et les plus importantes de son espèce. On voit 
que, bien qu'on m'accuse d'être classique, moi, le plus chaud 
partisan de la nouveauté réelle, belle , inspirée, et non grima- 
cière ou furieuse, je ne m'effarouche pas d'un titre. 

Ce n'est pas seulement une formule nouvelle que je trouve 
dans le concerto de Moschelès , ce sont des mélodies , des 
formes de traits , une harmonie, une instrumentation, une 
combinaison de l'orchestre et de l'instrument principal , qui 
ne ressemblent à rien de ce qu'on a fait jusqu'ici. Et d'abord , 
cette combinaison de l'orchestre avec le piano , me paraît 
être, par l'effet qu'elle produit, un chef-d'oeuvre du genre. 
Les concertos de piano de Mozart , le cinquième concerto de 
piano de Beethoven (en mi bémol) , et son concerto de violon 
renferment certainement des choses d'une grande beauté , mais 
c'est aux dépens de la partie principale , qui n'est qu'une frac- 
tion de l'ensemble , et qui, en général, manque un peu de 
brillant. De là Tient que les virtuoses jouent peu cette musique, 
qui est difficile et qui ne proeure pas de ces succès d'éclat qu'ils 
recherchent tous. Moschelès , tout en faisant de la musique de 
musicien, de la musique combinée d'une multitude d'effets 
d'ensemble, a trouvé le moyen de ne rien enlever à la partie 
principale de sa prépondérance et de son caractère brillant. 
C'est une sorte de tour de force qui n'a pu être réalisé que par 
un grand musicien et un grand pianiste réunis dans la même 
personne. A ce mérite unique, est joint celui d'une riche fan- 
taisie de motifs , de modulations et de traits inattendus. Ce 
' morceau, bien qu'assez long et d'un caractère mélancolique , a 



excité le plus vif enthousiasme dans la plus nombreuse assem- 
blée qui ait peut-être jamais été rassemblée pour un concert à 
Bruxelles. Il est vrai , qu'au mérite très-considérable de la 
composition était réuni le mérite d'une exécution dont la per- 
fection est vraiment admirable. Il est vrai encore que l'or- 
chestre, électrisé par l'artiste, dont il avait bien compris les 
fantastiques inspirations, s'est prêté avec une rare intelligence 
à toutes les variations de mouvements, aux accélérations de 
vitesse et aux ralentissements progressifs dont tout le concerto 
est rempli, et qui en rendent l'exécution d'une difficulté exces- 
sive. Il semblait que toute cette masse d'instruments était jouée 
par un seul artiste , animé de l'âme de Moschelès. 

L'admiration , excitée par ce morceau remarquable , s'est 
encore accrue par le talent prodigieux , déployé par l'artiste 
dans une improvisation sur des thèmes qui lui avaient été indi- 
qués par des personnes de l'auditoire. Les thèmes étaient l'air 
d'Alice, au deuxième acte de Robert le Diable , les couplets 
de Richard, dans le Fréyschùtz, et la Dernière Pensée, at- 
tribuée à Weber. J'ai souvent entendu Moschelès improviser , 
et presque toujours d'une manière remarquable , mais en cette 
circonstance, il m'a paru s'être élevé au-dessus de tout ce que 
j'avais entendu , et même de ce que je croyais possible ; car le 
plan de son improvisation n'était pas établi sur des variations 
successives des différents thèmes. Après une introduction , dis- 
position banale , dans laquelle rentrent toutes les fantaisies , et 
dans laquelle les artistes ne se distinguent que par leur habileté 
à développer le motif, Moschelès, s'emparant de ses trois 
motifs comme devant former un seul tout, a fait entendre 
d'abord une fantaisie libre, de son imagination, où de légères 
indications de thèmes étaient jetées çà et là pour préparer 
l'oreille à les entendre développer. Puis ces thèmes ont apparu 
successivement, ont été travaillés seul à seul par le célèbre 
pianiste, se liant l'nn à l'autre par les transitions les plus heu- 
reuses, puis ils ont été réunis et se sont servis mutuellement 
d'accompagnement avec un art infini, bien, qu'en apparence, 
il n'y ait aucun rapport entre eux. Et dans tout cela , point 
d'hésitation, point de tâtonnements ; partout une pensée nette, 
riche d'imagination, mais admirablement bien réglée. Ajoutez-y 
le mérite d'une exécution , tantôt foudroyante , tantôt élégante 
et délicate , et vous aurez à peine une idée de l'immense mérite 
de cette improvisation, qui a porté le plaisir des artistes jusqu'au 
plus vif enthousiasme. 

Au sein des émotions, produites par Moschelès, comme 
compositeur et comme pianiste , il était difficile que d'autres 
choses fixassent l'attention , et pourtant deux élèves du Con- 
servatoire ont pu se faire applaudir avec transport dans un 
voisinage si dangereux. L'un, M. Aerts , âgé de dix ans et 
demi, est un jeune flûtiste, élève de M. Lahon. Cet enfant 
possède une de ces organisations rares qui font de grands ar- 
tistes dès le berceau. Il y a tant d'àme dans ce petit corps , un 
sentiment si exquis du beau, une embouchure naturelle si par- 
faite , un art si rare de donner le souffle sans qu'on aperçoive 
aucune fatigue , que je ne connais pas d'artiste qui pût se flatter 
de lutter avec quelque espoir d'avantage contre ce faible enfant. 
Frappé d'étonnement et d'admiration, M. Moschelès a proclamé 
le jeune Aerts un grand artiste. 

L'autre élève dont je veux parler est Mlle Deroy, aussi re- 
marquable par la beauté de sa voix que par l'expression de son 
chaut et la légèreté de sa vocalisation. Dans une scène A' Anna 
Bolena , puis dans une autre de IVcrma, Mlle Deroy a fait 



3S 



preuve d'un beau talent et a recueilli'de vifs applaudissements. 
Moschelèsa témoigné hautement son étonnement de rencontrer 
dans un élève un talent déjà si formé et des qualités si rares. Il 
y a pour Mlle Deroy un avenir bien riche de succès. Ces succès 
sont d'autant plus certains pour elle, qu'elle ne se montre pas 
pressée d'eu jouir, cl qu'elle comprend bien les avantages 
d'une éducation. Dans un an, tout sera dit pour elle dans 
l'école; elle ira alors achever de s'instruire au théâtre et avec 
les avertissements du public. 

Bien des sollicitations étaient adressées à Moschelès pour 
qu'il donnât un deuxième concert, mais, pressé de retourner 
à Londres, il n'a pu se rendre aux vœux qui lui étaient ex- 
primés, et a dû refuser aussi les offres qui lui étaient faites 
a Liège, Gand et Lille. Il s'est rendu directement à Calais pour 
s'y embarquer. 

LA JUIVE. 

Près de huit mois ont été employés par M. Bernard , direc- 
teur des théâtres royaux de Bruxelles , pour monter cet opéra , 
dont le luxe d'instrumentation n'est pas moindre que celui des 
décorations et des costumes , et dont les difficultés d'exécution 
sont fort embarrassantes pour des acteurs, dont la plupart ne 
savent pas la musique. Enfin l'ouvrage a paru, et son succès 
a eu beaucoup d'éclat. Toutes les représentations ont fourni 
jusqu'ici les plus fortes recettes qu'on puisse faire au Grand- 
Théâtre , c'est-à-dire un peu plus àecinq mille francs chaque 
fois. 

Ce n'est pas que le mérite de la belle facture de la partition 
ait été bien compris d'abord; il y a eu de l'hésitation dans 
l'opinion ; cette hésitation était motivée , car l'exécution 
laissait apercevoir de nombreuses imperfections, particulière- 
ment dans l'orchestre, qui n'avait pas fait assez de répétitions. 
Depuis quelque jours , l'œuvre du compositeur est mieux com- 
prise , et l'opinion publique est maintenant fixée à son égard. 
Celte œuvre est conçue dans un développement d'instrumenta- 
tion qui sort des limites ordinaires des orchestres, particulière- 
ment à l'égard des instrumeutsde cuivre. Celte multitudede cors 
ordinaires, de cors à pistons, de cornets à pistous, de trom- 
pettes ordinaires et de trompettes à pistons , qu'on réunit dans 
l'orchestre de l'Opéra, pour l'exécution de la Juive; ne se 
trouve point clans les villes de province, et le théâtre de 
Bruxelles est un peu théâtre de province à cet égard , parce que 
le directeur ne se soucie point de puiser au Conservatoire des 
ressources qui pourraient lui coûter quelques dépenses. Il est 
vraisemblable qu'on pourrait supprimer une partie de ce luxe 
d'orchestre sans nuire à la musique, au moyen de certains ar- 
rangements, faits avec intelligence par le chef d'orchestre; 
mais, soit qu'on n'eut pas pris ce soin, soit qu'on eût fait le 
travail avec trop de précipitation , il est certain que l'harmonie 
des instruments de cuivre laisse beaucoup à désirer dans l'exé- 
cution de cet opéra au Grand-Théâtre. 

La distribution des rôles a été faite aussi bien qu'il était 
possible, en l'état de faiblesse où, se trouve la troupe de l'Opéra 
cette année. Il faut rendre justice à Siraut ; il n'a rien négligé 
pour rendre les intentions de l'auteur dans le rôle du vieux 
Juif. Il s'est rendu à Paris pour y étudier Nourrit , et en plu- 
sieurs endroits il l'imite avec assez de bonheur. Il met de la 
chaleur, du dramatique dans ce personnage, et souvent il 
chante avec adresse. Ce rôle lui fait honneur , car il s'y est 
montré supérieur à ce qu'il est d'ordinaire. 



Mme Stolz , dont la belle voix et l'accent expressif font si 
souvent regretter que son éducation musicale ait été complète- 
ment négligée, Mme Stolz, dis-je, a fait aussi preuve de pro- 
grès remarquables dans le rôle de la Juive. Je ne sais qui a pu 
lui indiquer quelques intentions de Mlle Falcon dans ce rôle, 
mais elle a fort bien saisi ce qu'on lui en a dit. Si c'est d'elle- 
même qu'elle les a trouvées , il faut l'en féliciter. Je lui accorde 
avec plaisir ces éloges; mais par cela même que je trouve en 
elle de grandes qualités , je dois insister sur le besoin qu'elle a 
de se livrera des études sérieuses de chant. Il en est temps 
encore , parce qu'elle est jeune ; plus tard, ces études devien- 
draient inutiles. 

Mme Lavry fait des progrès: elle apprend à chanter à demi- 
voix et avec légèreté ; cet art lui est d'autant plus nécessaire que 
sa voix est naturellement aigre. Dans le rôle de la princesse, 
elle mérite les applaudissements qui lui sont accordés. 

Renaud possède une voix d'un beau timbre , et je crois qu'il 
est à peu près le seul bon musicien de la troupe. Il dit avec 
intelligence, mais, en plusieurs endroits, il veut donner trop 
d'ampleur à son organe pour le rôle difficile du cardinal , et il 
monte. 

Le rôle de Lafont a été bien mal chanté d'abord par Morquilly ; 
le public a fait justice , un peu sévèrement peut-être, de ses 
fautes et de sa mauvaise voix. C'est maintenant Canaples qui 
est chargé de ce rôle. Dans quelques passages il fait entendre 
de beaux sons , mais il est bien froid , et la musique est écrite 
trop haut pour sa voix, qui est plutôt un bariton qu'un ténor. 

Au résumé, la Juive est un des ouvrages qui sont joués 
avec le plus d'ensemble à Bruxelles. Son succès paraît devoir 
se soutenir, et réparer les pertes que le directeur du théâtre a 
subies depuis le commencement de l'année théâtrale. Cette 
production de M. ïlalevy ne peut que gagner à être entendue. 
C'est une œuvre consciencieuse, de mérite réel, qui porte par- 
tout le cachet d'un beau talent. Bien des attaques ont été faites 
contre cet ouvrage; mais je pense que, lorsque le temps aura 
usé certaines préventions et peut-être certains intérêts, la par- 
tition de la Juive sera considérée comme une production im- 
portante de l'époque actuelle. 

M. Rummel, maître de chapelle du duc de Nassau et com- 
positeur distingué, est en ce moment à Bruxelles, où il se 
propose de donner un concert vendredi, 22 janvier, dans la 
salle du Wauxhall. Il y fera entendre son élève, M. Grégoire 
d'Anvers, jeune pianiste de talent. FETIS. 



NOUVELLES. 

* + * Après avoir obtenu le plus brillant accueil à Bruxelles , 
à Leipzig, à Londres et à Lyon , la Juive d'Halevy vient d'être 
représentée avec un égal succès à sfngers. Notre correspon- 
dance de Rouen nous mande, que cet ouvrage sera représenté 
en cette ville samedi prochain. C'est sans doute encore un suc- 
cès que nous aurons à proclamer. 

* t * Demain , au théâtre Italien , représentation extraordi- 
naire au bénifice de M mc Raimbeaux : La Norma de Belli 
La Prova d'un Opéra Séria feront les frais du spectacle 
rendront attractif les noms de Rubini, Lablache, Santini/ 
noff, de M mcs Grisi, Assandri, et de la bénéficiaire. 

%* Romani ayant manqué de parole à Mercadaute , p|i 
composition d'un libretto , force a été de recourir à uni 
poète ; c'est un signor Crescini qui s'est trouvé chargé de 



i.k>: 




32 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



h'clic Après avoir débattu divers sujets, empruntés aux divers ' 
théâtres delà France, de l'Allemagne ei de l'Italie, c'est l'Alle- 
magne quia remporté la victoire dans la personne ou plutôt h» 
œuvres de Schiller. Le début de l'Euripide germain dans sa 
carrière dramatique, la fameuse pièce dieRa'ùberfles brigakâs), 
dont une imitation froide et décolorée produisit, il y a quarante 
ans, une si vive sensation au théâtre du Marais, tel est l'ou- 
vrage auquel on s'est arrêté. Il a été préféré à tous les autres, 
grâce à l'avantage qu'il a d'offrir pour les quatre grands vir- 
tuoses de Favarl des rôles en première ligne, Moor, le père, 
Charles et François ses deux fi's, et l'angélique Amalia. Cette 
partition nous sera donnée au commencement de mars, pour les 
dernières représentations des artistes italiens qui veulent finir 
par un roup r:e tonnerre et nous dire, après nous avoir jeté 
un succès de plus : 

C'est ainsi qu'en parlant nous Taisons nos adienx. 
*■ * Mercredi dernier le théâtre de la Bourse a fait relâche, 
et ses acteurs sont allés . en représentation extraordinaire , à 
l'Odéon. Devant ce public d'étudiants, la gaité communicative 
de Cosimo, très-bien joué par Thénard, a trouvé une vive sym- 
pathie, et la musique si franche, si chantante, si populaire du 
jeune lauréat, Eugène Prévôt, a obtenu un plein succès. La 
Giande Duchesse, qu'on donnait en premier, n'a pas rencon- 
tré U!l accueil aussi favorable. Il V avait, entre les deux pièces, 
ua < oncert , suivant l'usage que l'Opéra-Comique actuel a re- 
nouvelé de l'ancien théâtre Feydeau. 

** M. Jupin, habile chef d'orchestre de Strasbourg, vient 
fi'élre engagé en la même qualité au théâtre de l'Opéra-Co- 
mique. La durée du privilège de ce théâtre, vient d'être pro- 
longée jusqu'en i845. 

* + * Lecé'èbre Paganinia été nommé parla duchesse deParme, 
intendant du théâtre de la Cour. Nous ne voyons pas sans re- 
gret, ce roi des artistes descendre jusqu'au niveau des courti- 
sans. 

„% M. J.-N. Ilummel vient d'arriver à Bruxelles, oui? doit 
1 des concerts ; on espère qu'il viendra à Paris pour tm- 
bellir les concerts du Conservatoire. 

%* On parle dans le monde musical , d'un procès que vient 
d'intenter M. Maver d'Alembert, artiste rccommandable, à 
M, Henry Hers, pour avoir pris un brevet d'invention pour le 
nouveau genrede guirlemain, que M. d'Alembert prétend avoir 
inventé et confié a M. Herz il y a quelques dizaines d'années. On 
dit qui l'on entendra comme témoins de M. d'Aleniberl, MM. Rti- 
c/ut, Jîigel, Zimmermann, Halévy, F. Ilunlen, et plusieurs 
autres artistes , qui certifieront la vérité de la prétention de 
M. d'Alembert. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce 
curieux procès. 

"/.Mlle Francilla Pi vis continue ses brillants débuts au théâtre 
royal de Berlin ; chaque soir, elle est rappelée par le nombreux 
public , et cou vi rte d'applaudissements. Un petit opéça en un 
acte , la Voix du Cœur , musique de M. Pixis, a obtenu beau- 
coup de succès au même théâtre. Mlle Francilla s'était chargée 
du rôle principal. 

' ^ Le concert du Conservatoire aura lieu aujourd'hui, il a 
été retardé par la demande des droits de pauvres, qui suivant 
une ancienne loi , ont droit de s'oclrover le quart des recettes 
brut An tout concert. 

".' Le concert de Mi Singer, dans les salles de M. Pelzold, 
aura lieu le -1 er février. 

** Olan le Danois de Merçadante, a été représenté avec 
peu de succès au théâtre de la Kœnigstadt à Berlin. 

*** L'Opéra, joué pour l'ouverture du théâtre Saint-James, 
est intitulé Açnes-Soret. Bien rie moins honorable pour l'ima- 
gination des dramaturges anglais que cette rapsodie,qui semble 
renouvelée de nos vieux mélodrames gothiques, et ne soutien- 
drait pas même l'épreuve de la représentation sur un de nos 
derniers théâtres de boulevart. Qu on en juge par cette rapide 
analyse : « Charles VII a vu Agnés-Sorel , il en est devenu 
éperdument amoureux et, pour se rapprocher d'elle, le voilà 
qui, sous un déguisement desimpie officier, feignant d'être 
blessé par une chute de cheval, vient demander l'hospitalité 
dans'le château de l'oncle d'Agnès: mais il ne tarde pas à y ren- 
contrer un rival, le fameux bâtard d'Orléans, le beau Dunois, 
quia aussi des prétentions sur la çente damoisclle. Dunois, en 



chevalier courtois, veut battre la chamade devant son souve- 
rain . mais Charles VII, en monarque plus courtois encore, lui 
propose une sorte de tournoi amoureux et, pour rendre les 
armes égales , il j tire de cacher son rang et de ne rester dans la 
lice , c'est-à-dire au château de leur douce mie, qu'avec le titre 
qu'il a pris pour s'y introduire, sa générosité est mal récom- 
pensée par le sort des armes galantes, et Agnès semble préférer 
Dunois. Tout bâtard doit être heureux près des femmes , et 
comme l'a dit un auteur badin , l'amour est un père qui pro- 
tège ses enfans. Le roi de France, sar.s manquer à sa parole, 
use d'escobarderie , et expédie au jeune et beau Dunois une dé- 
pêche pour le faire partir, non pour la Syrie , mais pour le 
rendez-vous général de l'armée, avec le titre de généralissime. 
Dunois qui se voit mystifié, mystifie à son tour, et, se prévalant 
<\u titre de généralissime pour donner ordre à tous les officiers 
de rejoindre le camp, il enveloppe le monarque-officier dans 
la mesure générale.» Oo voit que c'est une pâle contre- épreuve 
de notre jolie comédie de la Revanche, à laquelle l'auteur an- 
glais a cnusu un dénoùment vulgaire et sans art, où l'armée 
anglaise joue en quelque sorte le rôle àc Deus ex machina. La 
musique écrite ou arrangée par M me Becket, atteste, par un 
reflet de la manière italienne, le long séjour qu'a fait cette dame 
compositeur dans la patrie des Cimarosa et des Bossini. 



PIB1.IÉE CHEZ TBOLTENAS. 

Osborne et Beriot. Duo brillant pour piano et violon, sur 

plus, thèmes des Puritains de Bellini . f) 
Jientilict et Beriot. Var. brill. sur la Sonnambula de bdiini . 9 

PUBLIÉE CHEZ BEI . 

Hunten (F.) Op. 17. Les Rubis, 2 rond. p. p. I'rii de chaque. f> 

PUBLIÉE CHEZ JIAIiTIV. 

Huber. Op. 5. Variations pour piano et violoncelle, sur un air 

de la Cenerentola de Kossini 6 

Andrade. La Danse 'des Matelots, romance. ...... 2 

— Les Adieux du Tyrolien, romaucc 2 



30 centimes la livraison. ( g //'. le vol.) 

LE MONDE 







BEVUE DES SPF.CTAC: E-, 

P8ff~ËBk£S&$^i IENT ri instituer des 

| PRIMES 

{. â=£ ,__■,- isi'i répartir entre ses 

'".xS^I Souscripteurs 

l!ffi j i;V-:l5ï-.''-Ë~ t'n semestre for- 
'•■ft? rr.anl un volume (Je 
V&. 2C livraison» donne 

'"ûr*/ ,lr, 






r 



'droit .'I un billot de 
primes pour le tirage A - |,/ - uwanl 

Ici lot. Une î.'i'.r an Tin -.tu -■ i am.us. 
2e loi. UneKXTKÉÏ ■!'"■ : " ■ ''■ ' 
r.>- lot. DneEsnirj à l'Orci«-Co».er.e. 

4elot. UlIC i'Isti-.i r. au Va. nrvn.l.ï. 
S» loi. l'neF.STi-.ii: ail RvMSAM .. 
6e loi Une HxtitEtaiM Iabii i 

7-lot.lineKMMF, .iu:miai. llfiïAL, 

S': lot. L'ne E:.Ti.:.r. a la PoRTB-S.-MABT. 
% Ces huit lots seront répartis entre les 
J souscripteurs le iè mars prochain : ceu« 
de province nui seraient dteignes par i 
sort et nue I éloigncmcnl priverait du liç-né. 
fiée de leurs eainô en recevront sur leur- 
demande la valeur en argent. 
A Paris, il surfit d'écrire au bureau. 
Pour la prouncect l'étranger, chez, tous les libraires et directeurs 
d£ postes, ou liisn a Paris, en faisant parvenir au bureau 'franco) 
un mandat sur la poste ou sur une maison de commerce a- Paris. 

Le premicrvolumcfte' semestre de l'anm ;e!ln;. . * r . 1 1 ■- ■""•'' "'' t'" ,i 
do cent gravures Sur liois cl sur acier, et reiliire pu il M. Alphonse 
Kakr, Bocbb nr. UL.trjvoiu , Hector Berlioz, Gustave Plan uf., 1 aul 
de Ko», IIiiAzii.r., clc, est en vente au pnv de s i : ;»>, au Imn-au 
du MONDE IHtAMATiyt'E. Il t E I>I5S FILLKS-S.-IHOftlAS»». 



*4ï»<mS ] £&> •"' 



MM. les Abonnés recevront avec ce numéro 
Mazurka, de Chopin, op. 24. 



Quatre 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



l'EVEBAT h» du Cadran, 16. 



REVUE _ 

GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM , G. E. AXDF.RS . BERTON (membre de l'IllStitUl), BERLIOZ , CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS , DE SAINT 

félix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges!, f. iialévy, Jules jaxin, g. lefic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzbr, maux (rédacteur de la gazette musicale dk berlin), méry . Edouard mhwais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de cbapellc a Vienne), stéimien i>e la madel.une, f. stœpel, etc. 



*ï e ANÏNEE. 



r\ T 



5. 



PRIX DE L* ABONNES!. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRASG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


S m. 8 


9 » 


10 


6m. 15 


17 a 


19 » 


1 an. 30 


34 » 


38 .. 



£a Ui-iMi» et ©asi-tti- fïlm-.lvnli- l>e JJarifl 
Parait le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui pfuliftil intéresser le public. 



TARIS. DIMANCHE 31 JANVIER (836. 



Nonobstant les supplti- 
mens, romances, fac si- 
mtle de l'écriture d'au- 
teurs ccïèbrcsct I» galerie 
des artistes , MM. les 
abonnis de la Gazette 
Musicale, recevront, le 
dernier dimanche de ilia- 
que mois , un morceau 
tic musique de piano de 
10 à Su pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent èlre affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu , 9". 



SOMMAIRE. — La Loche . conte fantastique de Charles-Marie de H cher. — 
Théâtre de lOnéra-Comique : Action ; par un vieillard stupide qui n'a 
presque plus de dents. — Freiner concert du Conservatoire ; par M. Hec- 
tor Berlioz. — Bévue critique : par * Mainzer.— Nouvelles. — \ mioiiccs de 
musique nouvelle, 



LA LOCHE, 

Conte fantastique 

Nous devons a nos lecteurs un historique de cette com- 
position littéraire d'un grand musicien, et une expli- 
cation du singulier sujet traite par lui. Une société de 
littérateurs et d'artistes s'était formée ii Dresde, où 
Weber dirigeait l'opéra allemand, et quelquefois aussi 
l'opéra italien. Des femmes faisaient partie de cette réu- 
nion, où l'on avait entrepris à frais communs un roman 
par chapitres, dont les titres étaient tirés au sort : c'était 
notre jeu des bouts rimes sur une plus grande échelle. 
Quand ce vint au tour de Weber de faire son chapitre, 
les dames qui fourraient dans l'urne les mots les plus 
étranges et les plus bizarres, en tirèrent le mot loclie (1) 
[Schlammbeiziger), qui devait être pour l'éciivain une 
source de difficultés qu'il surmonta avec une habileté où 

(i) La loche d'étang, est un poisson qui demeure loti jours 
dons la bourbe , et s'agite quaird le temps tourne a l'orage. 
Cette sorte de reptile aquatique ne nage pas , si ce n'est au prin- 
temps , au moment du frai. 



la gène ne se fait pas sentir un seul instant. Quelles 
idées pouvait fournir au poète ou au musicien le mot 
d'une chose qui n'est guère plus connue eu allemand 
qu'en français, et qui ne se trouve même pas dans tous 
les dictionnaires. Weber s'en tira avec un rare bonheur : 
nous ne pouvions nous dissimuler, cependant, que la 
manière de ce grand artiste , allemande au superlatif, 
toute tissue de poésie métaphysique et de subtile analyse, 
ne pouvait être appréciée convenablement par le public 
français, auquel nous voulions faire connaître ce difficile 
badinage. D'un autre coté, notre respect pour l'origina- 
lité nous a fait hésiter long-temps avant d'altérer cette 
composition. Nous nous sommes décidés a conserver 
intacte la filiation des idées, en changeant les pensées de 
détail, et en complétant quelques incidents là où nous 
l'avons jugé nécessaire. 



C'était trop d'infortune amassée sur une seule tète! 
Mécontent de tout, révolté même a la vue des hommes 
que je supposais tous plus heureux que moi, je me retirai 
dans ma chambre. Aigri par les rayons du soleil, qui me 
paraissaient comme autant d'éclats d'une insultante allé- 
gresse, je me barricadai contre la lumière vive et chaude, 
en suspendant devant ma petite lucarne une épaisse robe 
de chambre de molleton ; après quoi je me jetai sur un 
siège et m'abandonnai à l'acre plaisir de couver les pen- 
sées les plus noires, les rêveries les plus atrabilaires. 



34 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Toute ma vie passée me revint sous les couleurs les plus 
déplaisantes, les plus odieuses ; et je puis assurer que la 
chaudière des sorcières de Macbeth ne contenait pas 
d'ingrédients plus dégoûtants, plus affreux que ceux qui 
me paraissaient composer mon existence. Seulement, 
mes sorcières a moi, c'étaient des figures d'anges, des 
rêves d'amour , qui se tenaient en cercle autour de cet 
amalgame de parties hétérogènes. Semblables aux douze 
signes célestes du zodiaque, elles ne projetaient sur la 
suite de mes aventures leur lueur blanche et douce, que 
pour en faire ressortir les aspérités les plus blessantes , 
pour désigner a mes regards les lieux riches en souvenirs 
douloureux. Oh, oui ! m'écriai-je, il avait bien raison, 
ce garçon tisserand qui assurait que chacun de nous 
avait a faire dans sa vie un certain nombre de mauvaises 
pièces avant d'arriver a bien travailler, qu'ainsi l'on de- 
vait se réjouir chaque fois qu'on avait fait une sottise, 
puisqu'en définitive c'en était une de moins sur le compte 
total. Cette idée me transporta : je bondis de dessus mon 
siège en criant avec une joie désespérée : Eh bien! Dieu 
merci , le bonheur et l'adresse ne peuvent manquer de 
m'arriver ; car j'ai déjà fait un nombre assez notable de 
pièces manquées : j'y en ajouterai sans doute bientôt une 
autre, et plaise au ciel du moins que ce cycle ne dépasse 
pas le chiffre des signes du zodiaque ! 

J'étais donc pleinement réconcilié avec l'avenir, mais 
pour être d'autant plus mécontent du présent. Au 
fait, il n'y avait l'a rien qui dût m'étonner. Quelle 
puissance invisible pouvait m'enchaîner dans ce misérable 
Gœttingue! Je m'avisai tout d'un coup, qu'après 1 tchec 
que je venais d' éprouver, je n'en demeurais pas moins 
sans occupation et sans espoir dans ce repaire enfumé. 
Partons au plus vite! Partir, c'était bientôt dit ; mais où 
aller? uvec quels moyens? c'était la question. Ce nervus 
re^tift gerendarimij à l'aide duquel seulement on peut 
ftri^agir les aubergistes et les postillons, me manquait 
total'eïtfent ; car le paiement des pots cassés et le talent 
auxiliaire de Levy Mayer le fripier, avaient épuisé mon 
escarcelle. Quant à revenir à l'abondance égyptienne 
de la marmite de mon respectable auteur l'apothicaire, 
mon orgueil ne pouvait me le permettre. Anna Mœrsser, 
à qui j'aurais pu, en tout cas, être utile pour dresser ses 
jetu^s» Lapons, était partie et déjà loin. Pistorius avait 
quitté depuis long-temps l'université; je n'avais plus 
rien a attendre de mes protecteurs, d'autant plus que le 
huitième et le neuvième étaient les seuls qui m'eussent 
donné quelque chose, et que quelques-uns des autres 
m'avaient fait des promesses.... Enfin, ma situation 
était triste ; de plus, je ressentais les symptômes de cette 
maladie morale qui a infecté de tant de mauvais comé- 



diens les théâtres d'Allemagne , a savoir que je ne pou- 
vais plus m'appliquer a aucune étude sérieuse, que je 
n'avais rien a perdre, et que ma tête ressemblait a une 
bibliothèque bouleversée , où toutes les matières gissent 
amoncelées, incomplètes et sans ordre. Il ne résultait de 
tout cela qu'une fièvre intellectuelle où la vanité et la pa- 
resse se succédaient comme la chaleur et le frisson , et 
qui me rendait, dans mon impuissance, fort mécontent 
de moi-même et des autres. 

Fatigué de ces tristes réflexions, je me laissai machi- 
nalement aller a lire le morceau de papier imprimé du 
dernier cornet de tabac qui m'eût appartenu; c'était un 
fragment du Correspondant impartial de Hambourg, où 
se trouvait un article de Londres , dont voici les paroles: 
« L'art est, après le Dieu de la guerre , le seul qui mène 
aujourd'hui a la fortune; le fier Breton, surtout, en fait 
grand cas , et le paie plus cher que ne le font les autres 
nations. Clementi est devenu chez nous riche comme un 
puits, et tout récemment encore, la ravissante Catalani 
a encaissé, dans un seul concert, ^,000 livres sterling. 
On ne peut nier, sans doute, que cette voix puissante, 
unie aux attraits et a la "grâce d'une si belle figure... » 
Ici avaient passé les ciseaux avares du boutiquier qui 
me privèrent du reste. Mais les mots art, Catalani, 
Hambourg, tombés dans mon âme comme un éclair dans 
une cave , y allumèrent l'incendie du désir le plus dé- 
vorant. 

Un frère aîné de mon père vivait à Hambourg d'une 
façon très-confortable comme musiciende la ville. Après 
s'être brouillé avec mon père, il ne s' était jamais inquiété 
de nous : dans notre famille on parlait rarement de lui , 
et dans ces occasions on lui attribuait les singularités les 
plus étranges. Peuimportait : c'était là qu'il fallait aller, 
là que le musicien de ville devait être le premier étage 
de mon échafaudage de fortune , pour arriver ensuite à 
métamorphoser mes marcs de HamLourg enguinées de 
Londres. Avec montaient, jedevaisatteindreune hauteur 
gigantesque, et alors, je la verrais en face, celle qui 
accaparait pour elle seule toute l'admiration, celle vers 
qui m'entraînait une indicible curiosité. La renommée 
devait me servir d'avant-courrière, à moi, admirable chan- 
teur et compositeur, dont les ouvrages éclateraient alors 
dans toute leur beauté. Qui sait? je serais un jour appelé, 
sans être connu d'elle, à lui accompagner un de mes airs, 
et me perdant dans les caprices les plus éblouissants de 
l'improvisation, elle m'enlevant dans la sphère la plus 
élevée de l'enthousiasme, et me reconnaissant ensuite à 
des indices de sublime originalité, ce moment déciderait 
entre nous deux une de ces unions commandées par l'art 
et par le cœur. 



DE PARIS. 



Je m'étais exalté a tel point que tout moment nie 
parut perdu, qxii n'était point employé à l'exécution de 
ce beau plan. 

Tous mes livres volèrent chez le bouquiuiste , et furent 
(en terme d'étudiant) lavés, ma collection de perruques 
trouva son homme et même un chaland dans un coiffeur; 
je fis de l'argent avec mon vieux coffre fidèle, aveemon 
mince mobilier et mon linge ; je ne gardai que ma guitare, 
et pus dire fièrement : omnia mecuni porto. Je déposaisur 
une table des lettres pour mes chers Manichéens (créan- 
ciers), avec invitation de s'adresser a l'oncle de Hambourg; 
et quand scintilla l'étoile du soir, je mis ma guitare en 
sautoir, mon bonnet sur l'oreille et me disposai a faire 
route comme un vrai troubadour, ou si vous voulez, 
comme une fleur modeste repliée en elle-même et incon- 
nue, une sentimentale violette, par exemple. En me 
retournant encore une fois sur le seuil pour regarder 
dans cette chambre qui avait servi d'étui à tant d'étran- 
ges choses, j'aperçus, non sans émotion, sur le poêle, 
le bocal ou logeait mon ancienne favorite, mon baromè- 
tre aquatique. Le pauvre petit poisson me venait de mains 
chéries , des mains habiles , délicates , caressantes et im- 
pies de la noble damoiselle Amélie. Bref, je ne pus me 
résoudre a laisser ainsi la loche, dût- il m'en arriver 
malheur, ou tout au moins grande gène pendant le 
voyage. Allons! viens, pauvre maussade avec ta petite 
moue prophétique, lui dis-je; tu m'assigneras ma tâche, 
et en mainte occurrence tu me serviras de symbole ré- 
gulateur, toi avec qui j'ai déjà tant de ressemblance. Tu 
as la vie dure et moi aussi ; autrement existerais-je après 
le cinquième chapitre. Tu ne peux nager, ni moi non 
plus, car je suis toujours resté au fonds. Mais mon prin- 
temps va commencer, et je m'élèverai, comme toi dans 
cette saison, delà bourbe du désordre jusqu'aux sommets 
étourdissants de l'art. Dieu veuille que je ne sois pas 
mangé par mes brochets à moi, je veux dire , les jour- 
nalistes Je promets d'ailleurs qu'aucun professeur ne me 
prendra plus à l'hameçon. 

Tous ceux qui ont lu mes aventures comprendront 
sans peine que j'étais dans un état d'exaltation qui répu- 
gnait au spectacle de la vie ordinaire, et me faisait 
rechercher la solitude pour donner libre carrière a mes 
rêves artistiques: j'évitai donc les villes et les citadins; la 
cabane silencieuse du paysan m'attirait de préférence ; et 
dans le ramage des oiseaux, daDS le murmure des eaux 
babillardes , je croyais pouvoir dérober a la nature le 
secret de ses mélodies. Puis tout d'un coup je me mettais 
a regretter de n'avoir pas dirigé mes études anatomiques 
vers la structure du larynx et des autres organes de la 
voix, ou tout au moins d'avoir préféré mes tristes succès 



de versification au rare avantage d'être membre d'un 
concert d'amateurs. Et même cette dernière voie de 
progrès paraissait rocailleuse et dure a ma nature qui 
tournait considérablement au doucereux et à la délica- 
tesse ; je ne voulais plus entendre parler de musique 
instrumentale, de combinaisons harmoniques et d'effets. 
La voix, rien que la voix , c'était la ce que caressait ma 
fantaisie. Malheureusement je n'en avais pas du tout; 
mais une foi inexplicable à quelque grande révolution 
de tempérament qui devait nécessairement améliorer mon 
organe, et surtout une confiance illimitée dans la puis- 
sance irrésistible de ma sensibilité , m'aveuglaient com- 
plètement sur ce point. J'étais monté à un diapazon 
tellement élevé que mon épanouissement sentimental 
tint bon contre les plus grossières réalités de la route. 
Les fatigues pénibles de mon pauvre voyage artistique , 
les aventures qui s'y rattachèrent, les lits de paille et 
autres circonstances frugales me ramenaient en vain 
dans la prose la plus prosaïque. Il est vrai que c'a tou- 
jours été un trait distinctif de mon caractère, d'être 
entraîné vers d'autres objets que ceux auxquels me con- 
viaient la nécessité présente et le bon sens. Ce dut être 
un spectacle, ou pour mieux dire un opéra singulière- 
ment curieux que celui que je donnai aux passants par 
mon débordement en chants et en hymnes sublimes, a la 
louange de ma divine Catalani qui occupait toutes mes 
pensées. Les paroles me gênant un peu, par l'excellente 
raison que je n'en avais pas de toutes faites et que je 
dédaignais d'en faire, je composai des airs entiers sur le 
premier mot italien bien sonore qui me venait à lapensée. 
Aussi quel vaste champ s'ouvrait a mon audacieuse fan- 
taisie ! tout nageait autour de. moi dans un océan de 
musique. Les allées étaient des gammes doubles, le 
ruisseau un trait, la fumée tournoyante de la cheminée 
un trille serré, et les fleurs , que parlé-je des fleurs ? Je 
respirais tous les tons et les modes, j'entendais tous les 
parfums. Ajoutez que c'est un besoin inhérent à mon 
naturel de m'attacher avec amour a un être quelconque, 
et que cette soil affectueuse se portait tout naturellement 
vers la pauvre petite loche qui avait une part de mon 
adoration toujours croissante pour ma chère Catalani. 

(La fin au prochain numéro.) 



THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE. 

Actéon, opérs-comique en un acte , de MM. Scribe et 
Auber. 

(Première représentation.) 

Un feuilletoniste, je ne sais lequel, prétendait un jour qu il 
aimerait mieux se faire arracher une dent, que de rendre compte 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



de la première représentation d'un opéra comique ; je crois 
que si ce dédaigneux arislarque eût assisté comme nous à l'ap- 
parition d ' Acléon , comme nous aussi il eût dit : J'aimerais 
mieux me faire arracher deux dents, (pourtant il ne m'en reste 
guère), qu'un feuilleton là dessus. El -voyez mon malheur, c'est 
le feuilleton qu'on m'arrache. Aussi dois-je me tenir en garde 
contre ma mau-vaise humeur, et repousser toute expression sé- 
vère sur une œuvre pour laquelle je n'éprouve pas un enthou- 
siasme bien vif, je l'avoue, mais qui n'en plaît pas moins à 
beaucoup de gens. D'ailleur-i, cette production se trouve placée 
dans une circonstance tellement exceptionnelle , les auteurs ont 
fait, chacun à sa manière, un tel tour de force en écrivant Action, 
que celte considération devrait seule suffire pour amener sous 
ma plume, les phrases les plus mielleusement laudatives, au lieu 
des vérités qui pendent à son bec. 

Enfin , commençons ; nous verrons bien ce qui adviendra 
de ce mélange de dispositions bienveillantes saturées de mé- 
contentement. 

M. Scribe est un homme de beaucoup d'esprit; il a fait une 
foule de vaudevilles charmants, pour les Variétés, leVaudevilIe, 
le Gymnase, le Théâtre-Français , l'Opéra-Comique et le 
Grand-Opéra, il vient de faire un discours académique, il fait 
même des ballets. Il a réussi dans tous les théâtres, au théâtre 
des Quatre-Nations, aussi bien qu'à celui du boulevart Mont- 
martre ; seulement, il n'a pas osé dire dans son discours, comme 
dans son premier vaudeville, Y Ours et le Pacha : « Je veux que 
tout le monde s'amuse, ceux qui ne s'amuseront pas seront em- 
palés. » Peu d'auditeurs eussent été assez téméraires pour en en- 
tendre davantage, d'autant plus qu'il n'est pas d'usage de s'a- 
muser à l'Académie. Revenons à mon sujet, l'Opéra-Comique, 
où l'on ne s'amuse guère non plus, mais où l'on ne court pas 
risque au moins d'être empalé pour ce fait. M. Scribe donc , 
après avoir écrit un nombre immense de pièces, avenantes, pi- 
quantes , pimpantes, chantantes , dansantes , coquettes, pro- 
prettes, fluettes , joliettes, parées , pommadées , satinées, par- 
fumées, d'un goût divin et superflu, s'ennuyant un beau jour 
d'avoir toujours de l'esprit de la même manière, s'est avisé de 
persuader à M. Auber qui , par les mêmes causes , se trouvait 
absolument dans les mêmes dispositions , de changer de rôle 
avec lui, pour composer un opéra ; M. Scribe fera la musique, 
les paroles sortiront de la plume élégante et spirituelle de 
M. Auber. Il faut convenir que l'idée était originale et qu'elle 
ne pouvait manquer d'être bien accueillie de celui des deux 
collaborateurs qui ne l'avaient pas eue le premier; d'autant plus 
que si l'autre eût attendu quelques jours seulement, la sympa- 
thie de ces deux esprits est telle , qu'il ne l'eût eue que le 
second. (J'espère que voilà de l'amphigouri ; mais, que voulez- 
vous, ma tête est toute bouleversée par cette étrange révolu- 
tion dont je viens d'être témoin, qui a fait de M. Scribe un mu- 
sicien, et de M. Auber un poète.) Une fois donc les rôles inter- 
vertis, M. Scribe s'étaut mis à son piano et M. Auber à son 
secrétaire, voici ce qui en advint. 



Je serai bref. Un prince Aldobrandi est marié, amoureux, 
jaloux et ridicule au point d'enfermer sa jeune femme dans une 
maison de campagne, où aucun homme ne peut pénétrer ; le 
prince l'a expressément défendu. Il y a bien une demi-dou- 
zaine de jeunes filles assez gentilles, une petite cousine et même 
un jeune page , qui font de leur mieux pour distraire la belle 



recluse; mais ni les unes ni l'autre ne peuvent y parvenir. Pour 
se désennuyer, la princesse se livre sans réserve à son goût pour 
les arts; elle peint ; elle a commencé un magnifique tableau , 
représentant la chaste Diane entourée de ses nymphes, surprise 
par Actéon... 

.... dans le simple appareil 
D'une beauté qu'on vient d'arracher.... au bain. 

Il ne manque plus qu'un personnage, c'est celui du jeune 
chasseur. Le modèle a manqué jusqu'alors par l'obstination 
d'Aldobrandi à ne laisser entrer aucun homme au château. 
Vous me direz que le page aurait bien pu poser pour madame 
la princesse, et que cette difficulté n'est point assez motivée 
pour être admissible comme nœud de l'intrigue; je me le di- 
sais bien aussi : mais au moment même où je me faisais cette 
observation, le prince Aldobrandi, que la même idée obsédait 
sans doute, et dont le désir de voir le page contribuer à la com- 
position d'Actéon n'était pas des plus vifs, s'avise de congédier 
notre chérubino, en lui annonçant qu'il ira poser dès ce soir dans 
les antichambres du roi de Naples. Madame la princesse est 
un peu contrariée, car elle avait son idée, bien qu'elle n'en eût 
fait part à personne, et cette idée, elle tenait à la mettre à exé- 
cution. Le page est bien plus triste, son idée, à lui, étant en- 
core plus arrêtée que celle de madame la princesse. Pendant 
qu'ils consultent pour conjurer l'orage qui menace l'existence 
d'Actéon , un autre événement vient faire diversion à leur in- 
quiétude. J'ai dit en commençant qu'il y avait une cousine de 
la princesse. Cette jeune et intéressante personne est aimée du 
comte Léoni, le voisin de campagne du comte Aldobrandi; elle 
l'aime à son tour, c'est trop juste ; mais la défense du prince est 
si formelle que notre malheureux soupirant ne trouve d'autre 
expédient pour entrer au château que de se déguiser en aveu- 
gle, et de venir chanter sous les fenêtres de celle qu'il adore. On 
l'introduit, en faveur de sa cécité, et grâce à l'aveuglement 
d'Aldobrandi, qui ne sait pas que c'est un vieux moyen usé jus- 
qu'à la corde. Après que notre aveugle a chanté une foule de 
chansons avec accompagnement de flageolet (c'est-à-dire, en- 
tendons-nous, le flageolet ne joue qu'avant et après le chant; 
le comte Léoni ne possède pas le secret des pasteurs de l'anti- 
quité qui, au dire de mon professeur de troisième, chantaient 
et jouaient de la flûte eu même temps) ; après donc que l'aveu- 
gle amant a joué une foule de solos de flageolet, accompagnés 
de chansons, ne voilà-t-il pas la princesse qui s'avise de le de- 
mander pour modèle de son Actéon. Il n'y voit pas, sa présence 
ne saurait donc effaroucher la pudeur de la chaste Diane, nj 
celle de ses nymphes. En eflet, Léoni dépose son galoubet, et 
vient , entre deux touffes de roses (de ces fameuses roses de 
l'Opéra-Comique), présenter sa tête encore désarmée aux pin- 
ceaux délicats de la princesse; mais, et c'est ici qu'est l'intérêt 
de la scène, Diane, c'est la jeune cousine qu'aime Léoni; elle 
est, aussi bien que ses nymphes dans le simple appareil, et vous 
concevez quels regards notre aveugle doit jeter sur les charmes 
de celle qu'il adore, ainsi présentés à son admiration sans l'in- 
termédiaire d'aucun voile jaloux Pendant le temps que Léo- 
ni emploie si bien, le pauvre page, qui doit partir le soir même, 
a trouvé le moyen de se glisser au salon de peinture pour 
faire à la princesse ses adieux; il se cache également derrière 
une touffe de roses. L'aveugle l'aperçoit, et furieux qu'un 
autre homme ait l'audace de porter les yeux sur une scène où 
sa belle maîtresse joue un tel rôle, il oublie le sien et s'écrie : 
«Gare au page.» Le page, croyant découvrir un rival, réplique 



DE PARIS. 



par : « Gare à l'aveugle. »Lcs nymphes éperdues veulent se ca- 
cher sous les eaux, ou tout au moins se voiler avec leurs longs 
cheveux; mais rien de tout cela n'est à leur disposition, et les 
voilà réduites à se voiler tout simplement avec leurs larges 
mains. Aldohrandi accourt aux cris de ces colombes pudibon- 
des : il y mêle les siens ; il tire son stylet ; il va en frapper 
Léoni, mais celui-ci , qui a bon bras et bon œil , le désarme 
sans peine. On s'explique ; il ne s'agit pas de la princesse; Léoni 
ne fait la cour qu'à sa jeune cousine, dont il demande la main 
incontinent. Aldohrandi, trop heureux d'en être quitte pour 
la peur, accorde tout, on s'embrasse, et cela finit. Seulement 
avant de finir, Léoni, jaloux sans doute de mettre le plus tôt 
possible des exemples de vertu sous les yeux de sa fian- 
cée, invite le beau page au bal qu'il donnera le soir, en lui 
faisant entendre que c'est une consolation 'qu'il lui réserve, 
et qu'il pourra facilement, malgré le mari, faire à la princesse 
ses adieux. 

A la rigueur, ceci n'est point mal pour un musicien. Je sais 
bien que si M. Scribe eût écrit les paroles au lieu de la musique, 
il ne se serait certes pas contenté d'une intrigue aussi pau\re, 
il n'eût pas employé d'aussi vieux moyens; il n'aurait assuré- 
ment pas fait du prince Aldohrandi un personnage aussi volon- 
tairement ridicule sans être amusant ; il ne lui eût pas fait chan- 
ter dzig et dzag à propos de la manière dont il joue du poignard 
pour défendre son honneur , etc., etc. Mais en somme, comme 
je viens de le dire, ce n'est pas mal pour un musicien. A pré- 
sent voyons la musique du poète. Chose étonnante, elle ne 
trahit en aucune façon l'inexpérience de son auteur; les défauts 
qu'on remarque d'ordinaire chez les commençants ne s'y font 
pas sentir, tout cela est écrit avec goût, facilité, élégance même, 
l'harmonie a du piquant, l'instrumentation est brillante ou 
pour mieux dire brillantée comme celle de M. Auber; les mé- 
lodies sont sémillantes et légères ainsi que la plupart de celles 
de l'auteur de la Muette; cependant, pour ne pas nous laisser 
entraîner par l'engouement qu'une circonstance aussi bizarre 
est bien faite pour exciter, ce sont les seuls points de ressem- 
blance que nous signalerons entre la musique de M. Scribe et 
celle de M. Auber. Ce dernier n'eût certainement pas accueilli, 
certaines phrases, certaines formes, certaines coupes musi- 
cales qu'on regrette de trouver dans la partition d ' Acléon. Il 
se fût bien gardé d'écrire un quatuor syllabique presque calqué 
sur le fameux morceau d'ensemble de la Ccnerentola que tous 
les dilettanti savent par cœur. Il eût sans doute évité de fâ- 
cheuses ressemblances entre ses motifs et des airs populaires, 
comme celle que tout le monde a remarquée entre l'air «souvent 
un amant ment » et le fameux vaudeville de la Lithographie 
sur lequel M. Jovial a fait tant de chansons. Mais ce sont là des 
défauts inévitables dans une première composition ; en re- 
vanche, dans le milieu de ce même air que je viens de citer, 
on trouve une sorte de récitation ou de parler musical d'une 
vérité dramatique , à laquelle M. Auber n'eût probablement 
pas atteint ; il ne fallait rien moins qu'un homme habitué 
comme M. Scribe à saisir et à exprimer les nuances les plus dé- 
licates des coquetteriesTéminines,pour trouver des accents aussi 
malignement doux. Le reste de la paitition n'a pas produit 
beaucoup d'effet , malgré la partialité bienveillante avec la. 
quelle l'assemblée écoutait ce coup d'essai musical de son poète 
favori. 

Atout prendre, si l'on me demandait, pour conclure, ce 
que j'aime le mieux de la musique de M. Scribe ou de la pièce 



de M. Auber, j'avoue que je serais fort embarrassé, et peut- 
être répondrais-jc comme les enfants , en pareille occasion : 
j'aime mieux la musique de M. Auber et les pièces de M. Scribe. 
Parlons un peu de la débutante. Cette jeune fille a beaucoup 
de talent, c'est incontestable. Elle vocalise avec une facilité 
prodigieuse, ;es ornements sont du meilleur goût, sa phraséo- 
logie est toujours distinguée et nette , son organe , qui rappelle 
d'une manière étonnante celui de M" 11 ' Damorcau , est un peu 
plus faible peut-être , mais non pas moins pur ni moins ve- 
louté ; jamais on n'a chanté de la sorte à l'OpéiaComique, et, 
découragées par l'apparition d'un tel phénomène, les canta- 
trices du cru y chanteront plus mal que de coutume. La débu- 
tante ressemble même à M me Damoreau parles traits du visage, 
si ce n'est qu'elle paraît un peu plus jeune que celte charmante 
actrice, et,favorisée sous le rapport de l'embonpoint, on pourrait 
aisément prendre l'une pour l'autre. Voici qui pourrait servir 
à se garantir delà méprise : M mc Damoreau a toujours eu un 
jeu froid, à la vérité, mais c'était à l'Opéra et au théâtre Italien 
que ce défaut lui était reproché; c'était dans des ouvrages 
chantés d'un bout à l'autre et dans lesquels, par conséquent, 
le drame n'occupait que le second rang, qu'ellese permettait de 
négliger ainsi l'action ; à coup sûr M mc Damoreau eût montré , 
dans le dialogue d'un opéra comique , plus de vivacité , plus 
de mordant , plus d'entrain, sinon plus de grâce, que la débu- 
tante. M me Damoreau a une immense habitude du théâtre , elle 
y est à son aise comme dans son salon , et ne montre jamais par 
conséquent l'espèce d'embarras timide que nous avons remar- 
qué chez la débutante , dans certaines scènes qui exigeaient les 
qualités contraire. Toujours est-il , et nous nous plaisons à le 
répéter, que la jeune personne, dont il est question, possède 
un des plus beaux talents de vocalisation qu'on puisse trouver 
en Europe ; que si elle n'égale pas M me Damoreau , c'est que la 
prima donna de ce nom , tant applaudie naguère à l'Opéra , ne 
pouvait être égalée que par elle-même; à la vérité nous crai- 
gnons que ce talent , tel qu'il est, et n'eût-il pas même la chance 
de grandir encore en s'acclimatant au théâtre de la Bourse , ne 
soit plus nuisible qu'utile aux intérêts dudit théâtre, puisque 
cette méthode si savante , ces sons si purs , cette musicalité de 
haut lieu ne pouvant manquer de faire révolution, vont rompre 
évidemment l'ensemble de son exécution vocale , et qu'à l'a- 
venir il faudra nécessairement considérer les cantatrices d'a- 
vant la révolution comme des satellites sans gloire de l'astre 
brillant qui vient les entraîner dans son orbite. Une seule, 
Mlle M*****, n'y perdra rien , elle sera toujours la Lune. — . 



O mon Dieu! que me dites-vous?... c'est Mme Damorcau 
elle-même qui est la débutante ! la musique serait de M. Auber 
et la pièce de M. Scribe!... Ils n'auraient ni l'un ni l'autre rien 
changé à leurs habitudes, rien tenté de nouveau?... — Absolu- 
ment rien. — Peut-on mystifier ainsi un homme simple ! C'est 
mon voisin d'orchestre qui m'a gratifié de ces gasconnades. Et 
moi de le croire bonnement !... Ah! je me fais vieux, je le 
vois bien. Ma foi, ce n'est pas ma faute ; ce qui est écrit est 
écrit. J'ai raconté les impressions reçues sous l'influence 
celte triple erreur, le lecteur en tirera les conclusions 
paraîtront naturelles. Quant à moi, persuadé que je i 
rien de mieux à faire, je remets mes besicles dans leu 
jette au feu ma folle [plume , et je renonce à la criti 
aujourd'hui. jtn vieillard stdpide , 

qui n'a presque plus de dents 




REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



PREMIER CONCERT DU CONSERVATOIRE. 

Ces magnifiques solennités musicales ont été sur le point 
d'être supprimées tout-à-fait, grâce à la rapacité du fermier du 
droit des indigents, qui , s'appuyant sur le texte d'une loi spo- 
liatrice telle qu'on n'en faisait pas même aux te-.ips féodaux, 
Toulait prélever le quart-brut des recettes. Heureusement qu'il 
est avec la loi, comme avec le ciel , comme avec la justice, 
comme avec les brigands, des accommodements, et grâce à une 
puissante intervention, ces messieurs, si âpres à la curée pour 
faire l'aumône avec le bien d'autrui , ont daigné se contenter de 
la modestesorume de cent soixante francs par concert, pourl'ac- 
quit de leur conscience. En conséquenee Beethoven , Mozart , 
Haydn et Weber nous ont été rendus : voilà ce qn'on appelle la 
libertédes arts cheznous,voilà en quoi consiste l'égalité des artistes 
devant la loi , c'est dans cette mansuétude sans pareille que les 
musiciens trouvent une conpensation à tous leurs travaux, à toutes 
leurs peines, à leurs misèresréelles,àleurs souffrances de tous les 
jours. Louange à Dieu et à Mahomet , son prophète ! — Par- 
don, je nie croyais chez les Arabes ou chez les Turcs tout au 
moins. Les musiciens d'orchestre ont sept ou huit cents francs 
par an pour jouer dans nos théâtres si richement subvention- 
nés. — Eh bien est-ce un malheur ? — Non , non, vous leur 
fîtes, seigneur, en les prenant, beaucoup d'honnenr. Si ces 
mêmes artistes, animés de l'amour du beau , se réunissent en 
société pour exécuter les chefs-d'œuvre de l'école moderne , ob- 
jets de leur admiration ; si, pour faire partager plus sûrement 
cette admiration au public , ils emploient un temps précieux 
en répétitions fatigantes , en études minutieuses et pénibles , 
s'ils dépensent ainsi d'avance, par la perte de leurs leçons et de 
leurs autres travaux habituels, le misérable bénéfice que les re- 
cettes auraient pu leur rapporter ._ n'avez pas d'inquiétude, mes- 
sieurs les fermiers des indigents sont justes, ils sont doux, ils sont 
bénins; ils pourraient prélever le quart du produit brut de chaque 
concert. Les députés delà nation, les représentants de la France, 
les Mirabeau, les Foy , lis Benjarain-Constant de Quimper- 
Corantin et de Brives-la-Gaillarde , les y autorisent; le texte de 
l'intelligente loi à la main , ils pourraient aller faire vendre les 
meubles des musiciens qui se refuseraient à cette légère rétri- 
bution, ils pourraient enfoncer les portes du Conservatoire, 
imposer silence à Beethoven et tramer à Ste-Pélagie ses inler_ 
prêtes récalcitrants; eh bien! non, ces messieurs savent vivre, ils 
ne vendront ni les pupitres, ni les instruments , ni le lit des 
musiciens ; ils ne les feront condamner ni à la prison, ni au 
carcan, ni à la déportation , ni aux galères; on ne les obligera 
pas à mettre leur progéniture aux enfants trouvés, leur habit 
neuf eu gage, leur femme dans les chœurs de 1 Opéra-Comique 
ou du Théâtre-Italien ; rien de tout cela n'arrivera, grâce à la 
générosité héroïque et romanesque de ces bons messieurs. Ad- 
mirez donc! la société des concerts ne sera imposée que de cent 
soixantefranesparséance. Cent soixante francs! entendez-vous? 
— Qu'est-ce qu'une pareille bagatelle quand on a huit cents et 
jusqu'à mille livres de rentes. Si les artistes du Conservatoire 
n'étaient pas imposés pour leur musique, comme les marchands 
de Poissy pour leursbœufs , ceux de la Piàpée pour leur vin , et 
ceux de Montmartre pour leur bois et leur charbon , ils se trouve- 
raient au pair à fin de compte ; ils n'auraien t à peu près rien gagné 
à leurs six concerts, que le plaisird'entendreétde faire entendre 
de sublimes productions, mais au moins ils n'y auraient rien per- 
du ; ce qui est beaucoup. N'importe, répétons en fidèles croyants: 



Cela n'était pas écrit, louangeà Dieu et à Mahomet son prophète ! 
les Agas du Bazardes indigents, ne demandent que 960 fr. par 
an. Le concert de dimanche dernier a été accueilli avec un plaisir 
d'autant plus vif, que, pour les raisons dont je viens de parler, 
on avait craint un instant de perdre à tout jamais la plus 
belle de nos institutions musicalesk En se retrouvant encore 
dans la vieille mais excellente salle des Menus-Plaisirs, on se 
félicitait de n'être pas privé des douces émotions qu'à la même 
époque on y avait éprouvées depuis tant d'années. C'était une 
■victoire , une fête; on se serait embrassé volontiers en signe d'al- 
légresse, comme des passagers miraculeusement échappés à des 
pirates barbaresques. — La séance s'ouvrait par une symphonie, 
inconnue à Paris de M. Tagelsbeck. Le premier morceau , sans 
contenir rien de bien nouveau, nous a paru d'une facture franche, 
et savante, les idées y sont bien mises en lumière, tout s'y 
dessine nettement; il y a peut-être abus des imitations et des 
formes canoniques. Pour le secoud , l'adagio, nous avons eu 
beau faire pour y découvrir quelque chose de saillant , nous 
n'avons pu y voir qu'un travail froid et pénible, sans forme et 
sans couleur. Le scherzo ne manque pas de vivacité , mais il 
rappelle beaucoup trop les scherzi de Beethoven, et en particulier 
celui de la symphonie en re (la deuxième). Le finale ne m'a laissé 
aucun souvenir et je n'en saurais parler sciemment. L'auteur de 
cette symphonie est un musicien habile, qni manie avec facilité 
toute» les ressources de l'harmonie et de l'instrumentation , il a 
beaucoup étudié les grands modèles et il les imite souvent avec 
bonheur ; son style cependant nous a paru pécher surtout par 
le défaut d'élévation ; sa mélodie est rare et peu distinguée ; 
pour résumer notre opinion , nous dirons : c'est de la bonne 
musique scolastique, mais rien de plus. 

Le Motet du vieil Haydn , qui succédait à l'œuvre de 
M. Tagelsbeck, est une magnifique composition pleine de 
foi ce , et. fraîche comme au jour de sa naissance. Elle se divise 
en deux parties bien distinctes , l'une éclatante et pompeuse , 
l'autre dune douceur extrême au contraire, et riche de détails 
ravissants. La phrase en canon à l'octave, présentée par les 
basses, puis reprise par les soprani, est surtout d'une grande 
élégance. Ce morceau a été fort applaudi. 

Alors s'est présenté le jeune pianiste allemand, M. Thalberg ; 
seul, en face de ce redoutable public du Conservatoire, sans 
orchestre, sans aucun accompagnement, sans musique même. 
Voilà le virtuose dans toute la forée du terme ; sûr de sa mé- 
moire, sur de sa musique, sur de sou talent, sûr de lui-même 
enfin, modeste cependant, et d'autant plus réellement modeste 
qu il ne demande qu'à son instrument les moyens d'émouvoir 
ses auditeurs. M. Thalberg , dès les premières mesures, s'est 
montré un des trois ou quatre grands pianistes de l'Europe; 
après quelques développements, il s'est emparé complément 
de l'assemblée et l'a promenée haletante, de merveilles eu mer- 
veilles, jusqu'au dernier accord où cet immense enthousiasme, 
si péniblement contenu, a enfin éclaté. La salle en tremblait. 
Je n'ai jamais vu que Listz produire un effet pareil. Ces deux 
talents, cependant , n ont point ensemble de rapports sur les- 
quels il soit possible d'établir une comparaison sérieuse. 
M. Thalberg est plus caime, moins audacieux que M. Listz, les 
difficultés qu'il exécute sont d'une nature moins éclatante, har- 
moniques plus que mélodiques. Ses broderies, toujours lineset 
d'un ton imprévu, se rapprochent plutôt des bonds capricieux, 
des charmantes mutineries, des lolàt reries spirituel les de Chopin, 
si justement nommé le Trilby d«s pianistes. Quant à son nié- 



canisme. il n'est personne qui ne l'ait de prime abord reconnu 
prodigieux. L'usage fréquent qu'il fait de deux doigts de la 
de la main droite (l'annulaire et le petit), pour des chants et 
même des traits de la plus grande rapidité, pendant que les 
trois autres exécutent des accompagnements fort compliqués, 
autorise presque à dire, que M. Thalberg a trois mains au lieu 
de deux. Félicitons la société des concerts, d'avoir enfin oublié 
la sévérité du règlement , qui, jusqu'à présent, n'avait pas 
permis aux \irtuoses étrangers de figurer dans ses séances ; 
cette mesure générale pouvait avoir d'excellents motifs, mais 
en tout cas, elle nous aurait privés cette fois du plaisir d'entendre 
M. Thalberg , et c'eût été cruel. 

Après un assez long enlr'acte , pendant lequel l'assistance 
essayait de retrouver un peu de calme, les chœurs sont reve- 
nus, et la grande scène d Idoménée, de Mozart, supérieurement 
exécutée, a obtenu un succès d'un autre genre, un succès d'at- 
tendrissement porté jusqu'aux larmes Mozart 

Raphaël ! 

Manibits date lilia plenis. 

Quel miracle de beauté qu'une telle musique !... Comme c'est 
pur ! quel parfum d'antiquité ! C'est grec , c'est incontestable- 
ment grec, comme Ylpliigénie de Gluck, et la ressemblance du 
style des deux maîtres est telle dans ces deux ouvrages qu'il 
est vraiment impossible de retrouver le trait individuel qui 
pourrait les faire distinguer. 

La symphonie en la de Beethoven , ce riche poème musical 
qu'on De se lasse point d'admirer, terminait la séance. L'exécu- 
tion en eût été parfaite sans un accident qui , au finale , a failli 
jeter le désordre parmi les violons , et dont je n'ai pas su dé- 
couvrir la cause. Ajoutons que cette paunique a été de courte 
durée, l'harmonie s'étant rétablie avec une promptitude re- 
marquable. 

Tout était plein, parterre, stalles, loges, amphithéâtre, cou- 
loirs. Une députation des jeunes aveugles des Quinze- Vingts, 
dont on connaît l'amour pour la musique, avait obtenu la fa- 
veur de se nicher derrière le théâtre, sur une estrade élevée 
servant aux travaux des machinistes, et ces pauvres enfants 
manifestaient leur joie par les plus chaleureuses démonstra- 
tions. Ce devait être en effet pour eux, nous le croyons sans 
peine, un bonheur auquel rien en ce monde ne saurait être 
comparé. Hector Berlioz. 



Revue critique. 



Variations brillantes sur Ecco ridente il cielo , 
du Barbier, de Rossini, pour le Violon, avec accom- 
pagnement d'orchestre ou de piano, par Henri Pa- 
nojka. 

Dans un moment où le monde musical est si pauvre en 
bonnes compositions pour le violon , nous nous plaisons à si- 
gnaler une œuvre qui se dislingue de la foule des airs variés 
ordinaires par un mérite réel et une élégante originalité. Ces 
variations, que nous avons entendues plusieurs fois sous l'ar- 
chet du compositeur lui-même, offrentaux violonistes l'occasion 
de développer une exécution brillante, ainsi que les richesses 
de la double corde et des différents coups d'archet. Toutes les 



qualités qui distinguent particulièrement la manière de M. Pa- 
nofka, l'élégance et le goût, se trouvent reproduites ici à un 
degré peu commun. L'aine ardente du jeune compositeur anime 
jusqu'aux moindres détails de cette œuvre, et cependant, telle 
est la marche naturelle des idées, que ces variations sont faciles 
à exécuter, même pour les violonistes d'une force moyenne. 

La seconde variation est écrite en doubles cordes; elle produit 
un effet des plus piquants, et elle témoigne, en même temps, 
de l'originalité du style 'de M. Panofka. Nous ne trouvons pas 
moins d'intérêt dans la troisième variation, qui consiste dans 
un chant aussi simple que noble et passionné, qui se joue sur la 
quatrième corde. La dernière variation est sans contredit 
la plus élégante , et le finale est assez brillant pour que ce 
morceau ne puisse jamais manquer son effet, quand bien 
même l'exécution n'en serait qu'à peu près satisfaisante. 
La partie de piano est arrangée avec beaucoup de soin. M. Pa- 
nofka vient de nous prouver une fois encore qu'il sait écrire 
pour le violon avec une grande pureté, et en même temps de 
manière à produire un grand effet, sans cependant avoir jamais 
recours à ces monstrueuses difficultés , ni à ce charlatanisme 
trivial , qui déparent tant de morceaux de musique instrumen- 
tale. 

M. Panofka, qui s'est déjà fait connaître en Allemagne par 
plusieurs jolis recueils de romances , vient encore de donner 
une nouvelle preuve de son gracieux talent dans ce genre de 
composition. Nous ne devons que des éloges à la musique qu'il 
vient d'adapter à la ballade de la Paysanne coquette, paroles 
d'Emile Pacini, et nous croyons pouvoir prédire un véritable 
succès de vogue à cette mélodie , si simple, et pourtant si pi- 
quante. Mainzer. 
@© 

NOUVELLES. 

*+* Demain, au Théâtre Italien, au bénéfice de M. Rubini, 
Marino Faliero, de Donizetli. 

^* + Le monde dilettante s'occupe beaucoup d'un brillant 
concert qui a eu lieu chez M me la comtesse Merlin, et où l'on 
a entendu l'introduction d'un opéra de Marliani Ildeçonda , 
et un quintetto final de la Béatrice di Tenda , opéra inédit en 
France, de l'auteur de la Norma. Le morceau de Marliani, 
supérieurement exécuté par des choristes, gens du monde, et 
par la maîtresse de la maison , douée d'un soprano plein de 
suavité , atteste les progrès de son auteur dans l'art de la com- 
position dramatique. Lablache a eu beaucoup denrées dans 
nue introduction également inédite du Toi ■ (iiiiWEp'asso de 
Donizetti. 

%* Mme Tadolini est maintenant à Florence , et va débuter 
à la Pergola , dans la Sonnambula de Bellini. 

%* Les cris d'admiration frénétique, les battements de mains, 
les trépignements de pieds, qui servent de constante ritournelle 
à tout ce que chante M"" Malibran à Milan , ont un écho dans 
tous les journaux d'Italie, et nous en enregistrons la nouvelle, 
qui n'a rien de nouveau , uniquement pour mémoire. 

** On vient de représenter avec succès , au théâtre d'Am- 
sterdam , le Dieu et la Bayadere , où Mlle Ropiquet a dansé 
le rôle où Mlle Taglioni est si admirable de légèreté et de grâce. 
Qui pourrait nier l'immense supériorité de notre opéra , quand 
on voit ses plus modestes artistes , dès qu'ils sont transplantés 
sur un autre théâtre v acquérir l'importance des premiers su- 
jets de notre scène ? 

%* M mc Casimir va prendre un congé de deux mois pour par- 
courir la province. Il est question de monter à son retour une 
pièce en deux actes , due à l'association d'un auteur spirituel et 
d'un compositeur qui n'a encore rien produit au théâtre. 



"iO 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



%* Madame Damoreau est indisposée depuis la deuxième 
représentation d'Actéon, dont la recette a été au-dessous de 
3,ooo francs, tandis que l'Éclair, attire toujours une foule pro- 
digieuse. 

%* M.Georges Onslow vient d'arriver à Paris , apportant 
uiropéra comique en trois actes, entièrement terminé, dont les 
paroles sont attribuées à MM. de St. -Georges et Planard. 

*î* Deux artistes allemands, du plus grand mérite, sont 
également à Paris depuis peu; l'un, M. Lewi, est connu par son 
admirable exécution sur le cor; l'autre, M. Molique, passe 
pour un des meilleurs violons chefs d'orchestre de l'Al- 
lemagne. 

*f M. Eberwein, fils du célèbre maître de chapelle de Wei- 
mar, vient d'arriver à Paris. 

*A Le dernier concert de l'Athenée musical a été digne de 
cette institution ; la symphonie pastorale de Beethoven a été fort 
bien exécutée. M. Richelmi a chanté avec le goût et la finesse 
queinous lui connaissons les romances de Masini et Berat, et 
M. Lanza , la ravissante Tarentelle de Rossini. On a particu- 
lièrement applaudi Mlle Lambert, cette habile pianiste, qui nous 
a fait entendre les variations sur un thème du Pirate, parKalk- 
brenner, et M. Cottignies, qui a joué un concerto pour la flûte 
avec beaucoup de talent et de bon goût. 

* t * Le jeune pianiste Delioux, âgé neuf ans, donne concert 
aujourd'hui, h deux heures, dans les salons de M. Pape. 

V" Le concert de Mlle Puggt aura lieu le i5 février, à deux 
heures, dans les salons de M. Petzold. C'est Mad. Damoreau qui 
s'est chargée de faire entendre les spirituelles et gracieuses pro- 
ductions de la bénéficiaire. 

%* M. Ghys est de retour à Paris ; il est complètement guéri 
de l'ophlhalmie qui menaçait de lui faire perdre la vue à jamais. 

%* Mlle Mazel, l'une de nos plus habiles virtuoses sur le 
piano, donnera mercredi prochain, 3 février, à l'Hôtel de Ville, 
un grand concert dans lequel elle se fera entendre à la fois 
comme exécutant et comme compositeur, et dont le programme 
est disposé de façon à piquer vivement l'intérêt des amateurs. 
— Voici quelques-uns des morceaux qui seront exécutés dans 
cette soirée : Variations nouvelles sur un thème original, 
composées et exécutées par la bénéficiaire; 1 er trio de Mayse- 
der, par MM. Tilmant frères et Mlle Mazel; Solo de cor, par 
M. Rousselot; Solo de flûte, par M. Folz ; duo des nozze di 
Lammermoore, de Carafa ; sceiia duetto de Roméo, de Vaccai , 
chanté par mesd. Boulanger-Kunzé et Batiste; air du Frei- 
sç/iutz, chanté par M. Hûncr ; Deux romances nouvelles, com- 
posées par Bille Mazel, et chantées par M. Ponchard, etc. 

On trouve des billets chez tous les marchands de musique. 

* + * Mad. Eugénie Garcia, belle-sœur de mad. Malibran, et 
tout à la fois la femme et l'élève de Manuel Garcia, fils du célè- 
bre ténor, connue seulement jusqu'ici par les succès qu'elle 
avait orjaujis en Angleterre, dans les festivals et les concerts, 



ent cic^^B mju premier début ii Novarre, dans la Sonnam- 
bula de neTrrni, de la manière la plus brillante. Les éloges pro- 
digués à cette jeune cantatrice, par les journaux italiens, nous 
out paru exagérés jusqu'au moment où notre correspondance 
particulière est venue en confirmer la plus grande partie. Ma- 
dame E. Garcia est encore une élève de cette belle école de Gar- 
cia, d'où sont sorties tant de notabilités chantantes, et que re- 
présentent si dignement à Paris, Mad. Raimbaux, MM. Adolphe 
Nourrit et Juste Géraldi. C'est une nouvelle fleur ajoutée à la 
couronne funéraire de l'illustre professeur, c'est un gage de 
plus de l'habileté de son fils, digne héritier d'un si beau nom. 

* + " La société philharmonique poursuit toujours ses con- 
certs h la salle Montesquieu. Ou y applaudit plusieurs artistes 
qui ne sont pas sans distinction, et un orchestre habilement di- 
rigé par M . Loiseau. 

* * Nous entendrons incessamment M. Zani de Ferranti qui 
arrive chez nous, précédé du surnom de Paganini de la gui- 
tare, et dont le talent faisait naguère flores à Bruxelles. 

* + * Une célèbre cantatrice que les dileftanti de l'empire se 
rappellent encore avec délices et qui: partagea leur enthou- 
siasme avec M mc Barilli ; Mme Festa vient de mounir à Saint- 
Pétersbourg , à l'âge de 52 ans. ( 



** Les quadrilles sur les motifs de V Éclair, arrangés avec 
le savoir-faire qui distingue M. J. B. Tolbecque, ont été exécu- 
tés sous sa direction aux derniers concerts de la Cour, et chez 
MM. Thiers et Broglie; ils ont excité l'enthousiasme des dan- 
seurs. 

** Le célèbre ténor F. Ranconi, ci-devant au théâtre Valle 
à Rome, vient de se fixer à Naples, où il a formé une académie 
de chant. 

*/■ Mlle Varin , que le Feuilleton a souvent traitée avec tant 
de rigueur , va retourner à Londres pour y chercher la galan- 
terie française, qui lui a fait défaut en France. 

* + * II est question pour Mlle Camoin d'un mariage, à la 
suite duquel elle déserterait l'Opéra-Comique , pour aller bril- 
ler au premier rang à Toulouse. 

%* Voici à pju près quelle est la décoration du théâtre Saint- 
James , dont le privilège, consacré à l'Opéra-Comique anglais , 
vient d'être donné àLondresaucélèbrechanteurBraham. Le blanc 
mat et l'or dominent; le devant des loges supérieures est orné de 
guirlandes de fleurs qui se détachent sur un fond d'or ; la pein- 
ture des loges inférieures est dans le style de Wateau. Le pla- 
fond semble soutenu par des arches qui en font le tour, et que 
soutiennent des cariatides. La construction de la salle est con- 
forme aux règles de l'acoustique. 



PUBLIEE PÂB BERNARD LATTE. 

H. Hcrz. Op. 83. Deuxième caprice pour le piaao sur la 

Folle de (irisar 7 30 

— Op. 84. Les Etrangères, contredanses variées, sui- 
vies d'un galop pour le piano 7 £0 

PUBLIÉE PAB l'aUTEUB. 

Consul. Etudes spéciales, pour la vocalisation , avec accom- 
pagnement de piano, ,18 » 

— Iuvoiatiou à l'harmonie, chœur à trois voix égales. 4 30 

PUBLIÉE PAR MATUtEU. 

Méthode de chant , pour les enfants , par Joseph Mainzer. Un volume 
grand in-8°. Prix : 5 fr. 50 cent. 

Cet ouvrage, destiné aux écoles primaires et sus pensions, renferme, 
outre la melbode de chant, de nombreux exercices aune ou à deux 
voix , avec et sans paroles , et peut servir de véritable grammaire de 
musique. 

L'auteur a déjà publié en Allemagne une méthode qui a été adoptée 
et introduite dans de nombreuses écoles par le gouvernement prus- 
sien , qui, par une ordonnance de 1851 , a autorisé les maîtres des 
écoles primaires à se la procurer aux frais de leurs communes ; c'est la 
meilleure recommandation pour ce nouvel ouvrage, eu tète duquel on 
trouve une prélàce écrite spécialement pour les enfants, et uue instruc- 
tion aux parents et aux maîtres sur les points suivants : 

\ . La nécessité d'introduire le Cliant daus les écoles ; 

2. L'influence physique -et morale du Chaut sur l'éducation; 

5. L'âge le plus couvenable pour l'enseignement du Chant; 

4. L'influence du Chant sur la santé des enfants; 

5. Les Chansons destinées à l'enfance; 

6. L'enseignement musical dans les ecules d'Allemagne. 

A la fin de la Méthode se trouve une collection de chansons d'enfants, 
à deux voix, dont voici les sujets : le Papillou , le Printemps , l'Eté , 
l'Automne, l'Hiver, la Fête de ma mère , la Prière avant la clas«e, la 
Prière après la classe , le Petit Mendiaut, l'Enfant à la fontaine , le 
Berger, la Bulle de savou , les Adieux de l'hirondelle , Ran-plan-plan , 
le Mousse, etc. 

N. B. MM. les directeurs de pension et mailres d'école qui pren- 
dront six exemplaires, recevront le septième gratis. 

Cet ouvrage sera suivi d'une Méthode de chant pour les Ecoles de 
musique, les Conservatoires, dont une partie pour les chœurs, con- 
tiendra le chant du contrepoint, de l'imitation , de la fugue, du canon ; 
et l'autre pour les solos, contiendra chansou , romance, ballade, air et 
récitatif. 

Ces diverses méthodes, du reste indépendantes l'une de l'autre, con- 
duiront l'élève depuis la connaissance des notes jusqu'au plus haut de- 
gré d'exécution du chant dramatique. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGEE. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAU MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre (le l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS, DE SAINT 

félix , FÉTis père (maître de chapelle du roides Belges), f. halévy, Jules janin, c. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. malnzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry , Edouard monnais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. setfried (maître de chapelle a Vienne), stéphe.n de la madelalne, f. stœpel, etc. 



O e AIVISEE. 



N 



6. 



l'RIX DE L'ABONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ETtUNG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


S m. 8 


9 » 


10 


6 m. 15 


17 » 


19 „ 


1 an. 30 


34 » 


58 » 



£a KXcvuc et (Suzcttc Jîtusijcalc be parts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 7 FEVRIER 1836. 



Nonobstant les suuplc- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnis de la Gazelle 
Musicale , recevront, le 
dernier dimanche de cha- 
que mois , un morceau 
de musique de piano de 
10 a 20 pages d'imprrss. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, «7. 



SOMMAIRE.— La Loche, conte fantastique de Charles-Marie de Weher (suite 
et fin).— Bellini et Rossini, par M. Hector Berlioz.— Concert de Mlle Mazel. 
— Revue critique ; par M. J. Maùizer.— Nouvelles. — Annonces de musique 
nouvelle, 



LA LOCHE, 

Conte fantastique 

©12 (utoûsnuBS bimuib ©ta wssisia» 



J'espère, lecteur, que tu ne prendras point en pitié 
ma sensibilité maladive qui se cramponnaitavec une sorte 
de reconnaissance au seul être vivant qui fût à sa portée. 
Que de foiselleme prévint des orages,comme ses yeux noirs 
scintillaient amicalement! C'était ainsi que devait briller 
le regard de Catalani. Etpuis il n'est que trop vrai qu'on 
aime le plus ceux pour lesquels on souffre , et ce n'était 
pas une petite affaire, je vous le jure, que de porter 
dans des chemins difficiles, et souvent par une grande 
chaleur, ce bocal glissant sous mon bras. Je n'en tirai 
utilité qu'auprès des paysans qui me payèrent mes pro- 
phéties météorologiques par quelques rustiques régals. 
Cela fit que j'accordai une grande confiance a mon pois- 
son : je comptais surtout m'en servir avec avantage au- 
près de mon oncle de Hambourg. 

Pendant que je m'acheminais vers cette antichambre 
du paradis, je m'aperçus que s'il ne survenait miracle, 



la porte allait m'en être fermée. Car lorsque j'entrai dans 
un cabaret c'e Harbourg pour prendre des forces avant 
mon passage, je trouvai qu'un traître trou avait laissé 
partir de ma poche jusqu'à ma dernière pièce de mon- 
naie , et je m'assis tout pensif, fort embarrassé et rumi- 
nant a vide. 

Les mouvements inquiets du seul chaland qui fût avec 
moi dans la salle, et qui se levait sans cesse pour aller a 
la fenêtre interroger le ciel, n'auraient pas suffi pom- 
me tirer de mon stupide étourdissement, si la voix la 
plus douce d'une jeune fille n'avait résonné en ces ter- 
mes a l'entrée de la porte a moitié ouverte : « Il fait bien 
clair Fa-haut sur l'Elbe, allons, papa, vous pouvez tout 
mettre entrain. — Oui, mais qui diable peut être bien 
sûr de tout cela, répondit-il : je ne me connais pas du 
tout en rivières. » Je levai la tête et vis un homme long 
et maigre, dont les traits repoussants, tiraillés, durs et 
pourtant rusés, racontaient une existence agitée etaven- 
tureuse. Le reste de son extérieur annonçait un amal- 
game de soldat et de marin. « Je serais, continua-t-il 
avec un juron énergique, je serais volontiers débiteur 
de 20 marcs banco a celui qui me dirait à coup sûr quel 
temps il fera demain. — Tope ! » m'écriai-je. 11 se 
tourna fort étonné vers moi, et la propriétaire de la voix 
douce arriva avec un air de charmante curiosité. Que 
son regard me toucha ! Catalani devait avoir l'air aussi 
aimable. « Tope ! répétai-je ; je consens a rester ici de 



42 



KEVl'E ET GAZETTE MUSICALE 



ma personne , comme gage du pari que nous aurons de 
l'orage demain, comme aussi a vous prédire le beau 
temps quand il devra revenir , pourvu que vous payiez 
mon écot pendant ces quelques jours , et que vous me 
conduisiez ensuite chez un de mes parens à Hambourg, 
car vous êtes sans doute marin. — Pas tout-à-fait, jeune 
homme; je suis artificier, et veux faire ici quelques tours 
de mon métier , ainsi qu'a Hambourg : et celui qui pour- 
rait me prédire avec certitude le temps pendant quelques 
jours, serait content de moi; et déplus, nous partirions 
de compagnie. Mais quelle sûreté pouvez-vous me don- 
ner? votre bagage n'est pas lourd a déménager, et mon- 
sieur l'étudiant farceur, après s'être fait régaler pendant 
quelque temps, décamperait sans tambour ni trompette. » 
L'offense et le sang me montant à la tête, me fiant 
d'ailleurs sur ma loche , je répétai que c'était ma per- 
sonne même que je donnais pour garantie, et que mon 
oncle me dégagerait, si je ne prophétisais pas juste. 
L'artificier fronçant le nez d'une façon ironique se con- 
tenta de dire en me regardant : « Allons , la figure n'est 
pas mal... robuste... bien portant, » et il ouvrit une 
porte en appelant, pour être témoins du marché, quel- 
ques gaillards de même calibre qui chiquaient dans la 
salle voisine; puis, avec un air amicalement dédai- 
gneux , il m'envoya tenir compagnie a l'aimable fille, 
ajoutant que si je prouvais mon talent, ce ne serait pas 
une trop mauvaise affaire; que si je perdais le pari, la 
marine n'en serait pas fâchée. Malheureusement, je ne 
cherchai pas un grand sens a ce peu de paroles, joyeux 
avant tout d'être miraculeusement échappé a l'embarras 
le plus cruel , et de me trouver en même temps en face 
des beaux yeux de la belle Catharina. Je la priai sur-le- 
champ de faire dans son nom une transposition de 
lettres pour la rapprocher de mon idéal, et la maligne 
brunette consentit en riant a s'appeler Catharani. 

On m'hébergea d'une façon très-supportable. Le len- 
demain , qui fut orageux , me valut un triomphe qu'on 
célébra le soir par un banquet avec accompagnement de 
punch. J'y eus beaucoup de plaisir, sauf le petit malheur 
de perdre dans une parti d'ami ma montre, dernier bijou 
qui me restât. Je ne m'en chagrinai pas : la voix de Catha- 
rani-Catalani et mon espoir dans ma loche et dans mon 
oncle, me maintinrent en belle humeur. Le démon de l'or- 
gueil fit cependant que je reniai le pauvre poisson et son 
talent, pour accaparera moi seul la gloire de sibylle mé- 
téorologique ; la maligne Catharani s'était chargée de 
veiller sur mon maigre porte-manteau et sur ma com- 
pagne de voyage. Pourtant je ne laissais pas d'avoir se- 
crètement l'œil sur les mouvements de mon baromètre 
aquatique, qui m'inspirait plus de confiance que jamais. 



Comme il demeurait dans le calme le plus parfait , j'en 
conclus a une continuité du beau temps le plus soutenu , 
et je n'hésitai pas à fixer avec la plus grande confiance 
le jour du feu d'artifice. 

L'accomplissement de ma première prophétie m'avait 
mis en grand crédit. On poussa donc avec activité les 
préparatifs de toute espèce ; l'honnête compagnie aux 
figures équivoques fit bombance a compte sur la recette 
future, et la consommation fut inscrite a la craie. J'é- 
prouvais parfois une grande répugnance à me voir en 
pareille société; et, pour supporter cette singulière posi- 
tion, il ne fallait pas moins que les yeux et la voix de 
Catharani, qui me parurent bien plus beaux quand j'eus 
appris qu'elle avait entendu la Catalani , quoiqu'elle me 
racontât cette circonstance en termes assez peu artis- 
tiques. 

Enfin se leva l'aurore pour le jour décisif du feu d'ar- 
tifice. Je dis l'aurore, mais des nuages gris voilèrent dès 
le matin le ciel, et par contre-coup le front de mes arti- 
ficiers. Je n'en demeurai pas moins calme et serein , en 
dépit de leurs discours inquiétants , car a chaque coup 
d'œil que je donnais à mon baromètre embourbé, je le 
voyais paisible et immobile. Je poussai donc avec une 
impatience fiévreuse aux préparatifs du feu. Cependant 
le ciel s'assombrit de plus en plus ; les spectateurs se 
rassemblèrent , les places étaient occupées , quand sou- 
dain l'orage le plus violent, accompagné d'une abondante 
averse, détruisit le chef-d'œuvre et trempa le public qui 
se souleva pour redemander son argent. Mais la caisse 
s'était déjà mise par avance a l'abri de la pluie. On tem- 
pêta, pesta, jura, vociféra, injuria; on maltraita les 
entrepreneurs , et ceux-ci ne manquèrent pas de me re- 
passer avec usure le poids de cette colère multiple. Je 
fus jeté a terre, chargé d'invectives et de coups , enlevé 
à la hâte , et grâce a l'obscurité, traîné dans une maison 
sur l'Elbe, misérable repaire où l'on me poussa dans 
une espèce de cave que j'entendis solidement verrouiller 
derrière mes talons. 

J'y demeurai long-temps sans conscience de moi- 
même. Enfin après m 'être remis un peu , je fis mes ré- 
flexions , et ne pus comprendre de quel droit l'on me 
traitait ainsi et ce qui allait en arriver. Il me sembla 
qu'au-dessus de ma tête on s'ébattait et l'on dansait. 
L'humidité de mes vêtements et l'incommodité de ma 
nouvelle demeure me devenaient de moment en moment 
plus insupportables , quand j'entendis la voix flùtée de 
Catharina qui faisait entendre à la porte des sons misé- 
ricordieux : « Je vous plains bien , mon jeune monsieur, 
mais je ne puis vous être utile. On avait, dès le pre- 
mier moment, jeté son dévolu sur vous, et vous vous 



DE PARIS. 



ta 



êtes livré corps et âme aux vendeurs d'hommes, par 
votre imprudent pari crue vous avez répété devant té- 
moins : maintenant rien ne peut vous sauver , et vous 
partirez avec le premier vaisseau pour les colonies. Apres 
tout, il en est plus d'un qui a fait fortune la-bas , et si 
vous réussissez , n'oubliez pas l'intérêt que vous portait 
Catharina. » loche !j maudit poisson, m'écriai-je dans 
un pédantesque désespoir, c'est à toi que je dois cette 
affreuse péripétie dans ma destinée. — Comment! votre 
poisson? mais il est mort. — Mort? — Oui certaine- 
ment , et pourtant j'en avais eu bien soin ; et le jour 
même de votre arrivée, je lui avais donné de l'eau 
fraîche, de l'eau de notre puits qui est si belle et si 
claire. — Hélas ! mon Dieu ! tu n'as fait que le tuer 
ainsi, et il était trop naturel que son cadavre me parût 
calme et paisible. — Ah! ah ! ah! s'écria en riant la si- 
rène, c'était donc un poisson qui disait le temps? Oh ! 
comment peut-on avoir confiance dans une pareille bête? 
— Non, je ne m'y suis jamais- fié entièrement... mais 
c'était lui qu'on avait confié à moi, et je puis dire au 
moins que j'ai fait pour lui tout ce qui était en mon pou- 
voir. Mais l'ingratitude est la récompense ordinaire des 
bienfaits. Et qui sait si tout ce que j'ai fait pour ce pois- 
son ne m'attirera pas les malédictions de mon futur pro- 
tecteur, qui peut seul me tirer de cette position déses- 
pérée? comment? je n'en sais rien. O loche! tu pèses sur 
moi , comme la plus accablante destinée , et maintenant, 
me voici mouillé comme toi, comme toi plongé dans la 
fange et pris au filet de mon éblouissement catalanique! complètement. La capacité du génie humain, dites- 



penchèrent vers sa manière de voir ; ce qu'il y eut d'in- 
contestable, ce fut le débit rapide de la brochure. Sans 
prendre part en aucune façon a des débats de cette na- 
ture , examinons impartialement la réfutation que le 
Rossiniste adresse a l'adorateur aveugle et sicilien de 
Bellini. 

Il ne peut concevoir, d'abord, comment M. Musu- 
mucci a pu se tromper au point de ranger l'un et l'autre 
maître parmi les génies créateurs. « Nous ne saurions 
nous expliquer, dit-il, a quelle source notre auteur a 
puisé une telle proposition, puisque ni rapports parti- 
culiers, ni feuilles périodiques , ni examen critique im- 
partial des œuvres deBellini, n'ont encore fait connaître 
en lui l'homme de génie ; ses belles et intéressantes par- 
titions, vives, pénétrantes et pleines a" harmonie , tem- 
pérées par une mélodie suave et chantante , ne sont pas 
le produit d'un génie créateur, mais l'élaboration d'un 
travail étudié. — Et vous, monsieur, répliquerons- 
nous , pourriez-vous nous dire a quelle source vous avez 
puisé votre opinion, puisqu'enfin d'après vous une opi- 
nion doit toujours être puisée quelque part , et qu'on ne 
saurait s'en former une soi-même. Quel est le rapport 
particulier, ou la feuille périodique qui vous a fait con- 
naître l'absence de génie dans les ouvrages de l'auteur 
du Pirate ? et pourriez-vous nous expliquer ce que c'est 
que des partitions tempérées par une mélodie suave ? 
car pour nous, jusqu'à ce qu'un rapport particulier nous 
soit fait là-dessus , nous aurons le malheur de l'ignorer 



hélas ! » 

La nuit la plus noire m'enveloppa, j'entendis les ri. 
canements lointains de la fallacieuse Catharani, dans ma 
stupeur et m'abandonnant involontairement a mon sort, 
je dis avec un soupir de résignation : « La mort dissout 
tous les liens ; ô loche ! que la bourbe te soit légère ! » 
Charles-Marie de Weber. 

BELLINI ET ROSSINI. 

On vient d'imprimer une brochure traduite de l'italien 
(je ne dirai pas en français, et pour cause), dans laquelle 
le parallèle entre Rossini et Bellini est établi et discuté 
très-sérieusement. Elle a pour objet spécial de réfuter 
l'opinion émise dans un autre écrit publié à Païenne 
par M. Musumucci ; opinion qui placeraitle jeune maes- 
tro dont nous déplorons la perte à un rang supérieur à 
celui qu'occupe Rossini. Cet écrit , par la curiosité bien 
naturelle qu'il excita, fit parler tout le monde. Les uns 
y virent la preuve que M. Musumucci était atteint de 
monomanie ; d'autres, loin de le juger aussi sévèrement , 



vous encore, ne peut se renfermer dans le général, mais 
bien dans le particulier ; et celui-là est réputé génie qui 
dépasse ses limites. — Quelles limites? celles du général 
ou celles duparticulier ? quel particulier? quel général? 
Est-ce un calembour?... Nous aurons encore besoin 
d'un rapport la-dessus. Poursuivons. « Et de combien 
de preuves, ne pourrions-nous pas appuyer notre opinion 
en faveur de Rossini, pour faire reconnaître en lui le 
seul génie de notre siècle ? — ( Oh ! monsieur, vous 
disiez tout a l'heure qu'on avait accusé M. Musumucci 
de monomanie , nous n'en dirons pas autant de vous , 
tant s'en faut, car les médecins n'ont encore fait aucun 
rapport l'a-dessus , mais nous irons jusqu'à vous accuser 
de distraction ou, si vous voulez, de défaut d'érudition 
dans l'histoire contemporaine de la musique. Auriez-vous 
par hasard entendu parler d'un nommé Beethoven , qui 
a fait un opéra intitulé Fidelio , et une foule de compo- 
sitions instrumentales qui dépassent fièrement les limites 
du particulier ? Il est de notre siècle celui-là cependant, 
et je vous assure qu'il y a des milliers de feuilles périodi- 
ques et de critiques impartiales qui le font connaître 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



comme un géant, dans la main duquel Rossini et Bellini 
pourraient tenir ensemble fort a l'aise. Connaîtriez-vous 
tant soit peu deux autres Allemands, dont l'un a écrit le 
Freïschiitz, et l'autre Robert -le-Diable ? Eh bien ! je 
tiens de bonne source queWeberetMeyerbeer sont deux 
hommes de génie, ou du moins qu'ils sont réputés dans 
les trois quarts et demi de l'Europe, pour avoir dépassé 
les limites du général; ce qui est parfaitement identique 
selon vous. Il y a bien encore un autre compositeur qui 
s'est attiré l'éloge d'avoir dépassé dans un ouvrage {la 
Vestale) toutes sortes de limites, mais celui-là est votre 
compatriote, c'est un Italien , et un apostat par consé- 
quent , puisqu'il a écrit de la musique fort différente de 
celles qu'on admire en Italie ; vous ne devez pas lui par- 
donner un tel crime , cela se conçoit. Aussi je ne vous le 
nommerai pas. Sans quoi j'aurais pu vous affirmer que 
l'auteur de cette Feslale, qui ne s'appelle pas Paccini , 
soyez-en bien sûr, a pour admirateurs une foule de mu- 
siciens de toutes les nations, qui n'hésitent pas a le pro- 
clamer l'un des génies du siècle. Vous voyez donc bien 
que Rossini n'est pas absolument le seul. — Et pour le 
prouver, ajoutez-vous, ne suffit-il pas d'énumérer les 
véritables beautés de la plus grande partie de ses œuvres 
(et non certainement il ne suffit pas de les énumérer, il 
faut les démontrer, si toutefois le beau se démontre) de 
rappeler que peu de minutes lui ont suffi (le temps ne 
fait rien a l'affaire) pour composer la belle symphonie 
de la Cenerentola (c'est de l'ouverture sans doute que 
vous voulez parler, mais comment prouvez-vous qu'elle 
soit belle, vous le dites et c'est tout); qu'en trois heures 
il a écrit une hymne a la gloire de l'emperenr (je n'ai 
jamais ouï dire que cette production eût également servi 
a la gloire de Rossini) ; en une seule nuit le troisième 
acled'Otello (Rossini voyageait peut-être alors aux terres 
polaires où les nuits durent six mois). Et en vingt jours, 
la fameuse Stmiramide. ( Il vaudrait mieux prouver en- 
core une fois que la Semiramide est fameuse à juste titre, 
que de parler du temps vrai ou faux qu'a coûté sa com- 
position. ) Faudra-t-il citer le pari qu'il a gagné au poète 
Scribe , gageure où tous les deux ont fait preuve d'une 
facilité extraordinaire? (Oh! mon Dieu, non, il n'est pas 
nécessaire de le citer, tout le inonde sait que M. Rossini 
a une facilité incroyable, et qu'il écrit quand il veut 
aussi vite qu'un copiste.) Parlerai-je enfin de cette espèce 
de rêverie qui le prend en société , alors que des idées 
nouvelles assaillent son esprit, qu'il est là appuyé contre 
le panneau d'un salon , les cheveux hérissés, les yeux 
ouverts et ne voyant rien (oculoshabet et non videbit) , 
n'entendant pas même (aures habet et non audiet) le 
bruit qu'on fait a dessein autour de lui pour le tirer de 



cette espècedesomnambulisme; tel ce célèbre Syracusain 
qui , absorbé dans la recherche de la solution d'un pro- 
blème , ne put même être tiré de ses profondes médita- 
tions par le tumulte d'une ville prise d'assaut. 

Ces détails, il nous semble, sont d'une évidence a 
confirmer tout ce que nous venons d'avancer. N'est-il 
pas incontestable que son génie est sans bornes ? (Oh ! 
cette fois vous vous emportez, monsieur, vous sortez à 
votre tour des limites du particulier; le génie de Rossini, 
ce génie si rêveur quand il est appuyé contre le panneau 
d'un salon, ce nouvel Archimède, cet admirable som- 
nambule qui reste, en certains moments, les cheveux hé- 
rissés, l'œil ouvert sans entendre, et l'oreille au vent sans 
voir, ce génie immense enfin, qui a franchi d'un bond 
les limites du général, eh bien ! ce génie lui-même a des 
bornes. Voyons, revenez a vous, jugez plus froidement 
la question ; Rossini est un homme divin, je le sais, mais 
il n'est pas Dieu après tout : là, convenez-en; et s'il n'est 
pas tout-à-fait Dieu, quelle que soit la distance où il 
aura laissé derrière lui les limites du particulier, il est 
rigoureusement logique de dire que son génie a des 
bornes. C'est dur, c'est même cruel pour deux enthou- 
siasmes comme le vôtre et le mien, d'être obligés de re- 
connaître une aussi prosaïque vérité ; mais il ne faut pas 
moins l'admettre, le génie de Rossini a des bornes.) N'a- 
t-il pas, c'est toujours l'auteur de la brochure qui parle, 
renonçant aux routines de l'ancienne école, créé ce Guil- 
laume Tell (les ouvrages de Rossini, antérieurs à Guil- 
laume Tell, auraient donc été écrits dans les routines de 
rancienneécole. C'est étonnant pour un génie sans bornes, 
qui a franchi les limites du général et du particulier) 
dont l'apparition a fait connaître un homme nouveau 
dans un même individu , un nouveau génie dans un 
même homme? Quanta Bellini, on sent que l'art sup- 
plée chez lui à ce qui lui manque rappoH au génie ; mais 
s'il n'est pas assez heureux pour créer un motif, on ne 
peut disconvenir qu'il ne s'entende à tirer parti de celui 
qui est tout créé. {Rapport à cette opinion, puisée sans 
doute par l'auteur, dans des feuilles périodiques qui 
n'étaient pas rédigées par de bien savants musiciens, nous 
signalerons les critiques impartiales que nous avons lues, 
comme s' accordant toutes, au contraire, pour reconnaître 
chez Bellini, de l'abandon, de la grâce, de l'expression, 
une mélancolie souvent fort dramatique, en un moc beau- 
coup de naturel, mais peu de savoir-faire, et une grande 
inexpérience du métier.) L'ingénieux Bellini (ah! tout à 
l'heure l'auteur lui refusait à peu près le génie), par un 
art vraiment magistral, laissant de côté les vieilles routes 
(c'est-à-dire les routes rossiniennes, l'auteur s'oublie), a 
voulu s'ouvrir un nouveau chemin a la gloire ; et, tra- 



DE PARIS. 



65 



duisant avec ses notes la poésie dramatique, il a fait re- 
vivre la déclamation et perfectionné encore la liturgie 
du vieux récitatif, sur lequel, a la fin du xvi c siècle, ont 
beaucoup travaillé le Caccini, le Corsi, le Rinucci et le 
Péri. (Quelle invention!) Sous ce rapport, il résulterait 
que celui qui créa le Pirate, ce chef-d'œuvre musical, est 
de certaine manière supérieur au Pesarese, en cela que 
l'aventureux auteur de la tant célèbre Sémiramide, abu- 
sant des dons de la nature (allons, allons, je vois qu'il 
commence a s'amender, il a trouvé des bornes au génie 
de Rossini), a terni quelquefois le mérite de ses ouvrages 
en altérant la pensée du poète, oubliant que la musique 
est sœur de la poé?ie. Aussi, sacrifiant celle-ci a la pre- 
mière, loin de les faire avancer de front il les sépare. Il 
ne faudrait pas conclure de ceci que Rossini ne soit pas 
initié aux beautés de la musique. (Bon ! voila notre au- 
teur qui a peur a présent qu'on n'accuse Rossini de ne 
pas savoir la musique. Ce génie universel, ce génie sans 
bornes, ce génie rêveur appuyé sur le panneau d'un sa- 
lon !) — Que conclure de tout ceci, car il est temps d'en 
finir; Rossini, d'après la brochure, est-il supérieur à Bel- 
lini, comme musicien, et lui est-il inférieur comme dra- 
matiste? Nous croyons le comprendre. En tout cas, il est 
parfaitement clair pour nous que le critique n'est pas 
sorti des limites du général ni du particulier, et que pour 
le remercier, Rossini devrait lui envoyer un exemplaire 
de la fable de V Ours et V Amateur des Jardins. 

H. Berlioz. 

CONCERT DE MADEMOISELLE MAZEL. 

Jusqu'ici, Mlle Mazel, tout en se faisant entendre et applau- 
dir dans les concerts publics, se bornait à donner pour elle- 
même des soirées de souscription, pour ainsi dire privées, et 
dont l'auditoire ne s'étendait pas au-delà de ses connaissances, 
et de ses relations personnelles ; cette jeune virtuose, se confiant 
dans les études auxquelles elle n'a cessé de se livrer, a pensé 
avec raison qu'il était temps d'affronter un concert d'apparat, 
et la nombreuse et brillante société qu'elle su réunir a prouvé 
qu'elle avait eu raison. Nous aimons à constater les progrès de 
celte habile pianiste; son jeu facile, brillant et aussi nerveux 
qu'on le peut espérer chez une jeune femme, se règle et se po- 
lit, et chaque jour s'approche de plus en plus de ce cachet 
de fermeté, de ce fini d'artiste qui fait les grandes réputa- 
tions. Malheureusement le magnifique piano de M. Pape, 
louché par Mlle Mazel, n'avait pas reçu à l'intérieur le dernier 
poli de l'ouvrier qu'on remarquait au dehors, car un accident 
survenu à l'ensemble du mécanisme a nécessité la présence et 
le secours de trois personnes, y compris le facteur, et failli jeter 
un peu de froid sur l'exécution du morceau principal du con- 
cert. A ce propos, tout en reconnaissant le mérite incontesté 
de M. Pape, nous ferons observer que ce n'est jamais devant le 
public qu'un instrument neuf devrait être essayé. Les accidents 
de l'espèce de celui dont nous parlons , s'ils nuisent quelque- 



fois à l'exécutant , sont toujours funestes aux facteurs : ils sont 
nécessairement taxés d'inhabileté par les ignorants, etdc défaut 
de soin par les connaisseurs. 

Comme nous aurons occasion de rencontrer dans les autres 
réunions musicales de la saison les artistes qui ont prêté à ma- 
demoiselle Mazel l'aide de leur talent, nous renverrons à une 
aulre occasion de dire notre avis sur MM. Tilmant, Rousselot, 
Lanza, Foliz, Boulanger , Ponchard , etc., nous réservant seu- 
lement un mot pour M. Iluner , qui a exécuté le bel air du 
Frcitschûtz ; ce jeune artiste est doué d'une charmante voix, 
qu'on a fort applaudie, et avec raison. Quant à son habileté ou 
n'en voit pas de trace dans son chant, c'est un écolier inexpéri- 
menté qui ne doit de long-temps encore songer qu'à travailler. 
Que M. Huner se méfie des éloges de salons, une foule d'artistes 
ont perdu leur avenir pour les avoir écoutés avec trop de com- 
plaisance. Il leur faut des conseils, et des conseils sévères. 

Revenons à la bénéficiaire:somme toute, Mlle Mazel a dû. être 
satisfaite et des exécutants et de l'auditoire; c'est une bonne 
fortune qu'une pareille soirée au commencement de la saison. 



Revue critique. 



Etudes spéciales pour la vocalisation , par Isidore 
Consul. 

Nous ne pourrions compter le nombre des maîtres , tant an- 
ciens que modernes , qui ont essayé d'écrire des exercices de 
chant et de vocaliser , sous toutes les formes imaginables. Sou- 
ventil est arrivé que cette branche de composition a été le par- 
tage exclusif d'auteurs qui n'avaient reçu de la nature qu'une 
organisation quelque peu aride et que leur imagination eût 
abandonnés sans pitié s'ils eussent voulu se lancer dans le do- 
maine de la mélodie. Nous en dirons à peu près autant de la 
foule prodigieuse des études écrites pour les instruments, et no- 
tamment pour le piano. L'étude est de mode maintenant dans 
le monde musical, comme autrefois la queue était de rigueur 
pour les élégants du dernier siècle , dans une réunion solen- 
nelle : et, à la vue d'une foule si innombrable de queues se par- 
tageant si également son admiration , un petit maître n'aurait pas 
éprouvé plus d'embarras pour décerner justement la palme à 
l'une d'entre elles que nous n'en aurions, nous , à faire notre 
choix dans le déluge d'études qui nous inonde de toutes parts. 

Loin de nous cependant la pensée de vouloir refuser à ce 
genre de composition une attention sérieuse. Tout ce qui a 
rapport à l'éducation musicale , tout ce qui se rattache à l'étude 
de la musique a , plus que toute autre chose, des droits incon- 
testables aux égards et à l'impartialité de la critique. Celui-là 
peut se glorifier d'une belle et sainte vocation , qui se sent ap- 
pelé à réussir dans cette branche de l'art. S'il sait remplir sa 
tâche avec conscience , il peut se présenter hardiment à l'at. 
tention publique , il est sûr de voir ses efforts dignement ap- 
préciés , au moins par l'honorable minorité que forment les vé- 
ritables connaisseurs. L'élève d'un artistejoue souvent un rôle 
important sur la grande scène du monde , tandis que son pro- 
fesseur, ignoré de la société , caché par l'ombre des coulisses , 
poursuit modestement sa carrière de travail et de résignation. 
Que la critique s'occupe donc de préférence des ouvrages desti- 



&fi 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



nés à l'éducation , et celle-ci ne tardera pas à prendre une di- 
rection plus favorable : tel est le point de vue sous lequel j'ai 
étudié l'œuvre dont je vais vous parler. Il me reste à faire con- 
naître les réflexions qu'elle m'a inspirées. 

I" Étude. 

La première étude a pour objet d'exercer la voix aux gam- 
mes montantes et descendantes ainsi qu'aux intervalles dis- 
joints. La tenue , l'extension , le port de la voix , l'enchaîne- 
ment d'un ton avec les autres tons , le portamento enfin, est 
le but principal de cette étude. La mélodie de cet exercice 
est, comme celle de la plupart des numéros suivants, écrite pour 
une voix de soprano fort élevée. En effet, l'auteur , même dans 
les passages soutenus , occupe-t-il trop souvent et trop long- 
temps les élèves dans les régions aiguës de la voix. Les inter- 
valles sontdu reste toujours faciles à saisir , quel que puisse être 
leur éloignement, parce que l'accompagnement de piano ainsi 
que les changements d'harmonie sont écrits et indiqués avec 
beaucoup de soin et que la voix se trouve ainsi portée comme 
d'elle-même jusqu'aux changements des tons en apparence les 
plus abruptes et les plus opposés. 

II e Étude , pour la syncope. 

La mélodie de cette étude avec ses notes constamment synco- 
pées, produit un chant noble, pur et mélancolique, dont l'effet 
serait cerlain , même dans un morceau de musique drama- 
tique. 

Nous en dirons autant du rondo qui se joint au thème et qui 
passe successivement du ton de ré mineur dans celui de ré ma- 
jeur , pour ramener ensuite au thème que nous venons de citer 
par un passage intermédiaire plein de grâce et de fraîcheur. 

Sous le rapport mélodique , ce numéro conviendrait mieux 
à un air pour le salon ou le théâtre qu'à un exercice pour la 
voix. Cependant l'auteur a plainement rempli le but qu'il s'é- 
tait proposé, et il a su se montrer constamment fidèle à celte 
devise qui accompagne son élude pour la syncope : utile cum 
dulci. 

III e Étude renfermant l'analyse de tous les accords pour 
vaincre les intonations les plus difficiles. 

Ce numéro renferme moins de mélodie , et, par une consé- 
quence toute naturelle , il est d'une exécution moins facile. Il 
exige une étude profonde et , pour mieux dire, une connais- 
sance certaine des accords, sans laquelle il serait difficile 
d'attraper l'intonation avec certitude. Pour un chanteur qui a 
la prétention d'être un véritable artiste , il ne suffit pas de rem- 
plir sa partie d'une manière satisfaisante ; il ne doit pas se con- 
tenter de surmonter les difficultés mécaniques, il faut encore 
qu'il connaisse la théorie de l'harmonie, il jfaut qu'il soit en 
état de rattacher aux véritables accords les mélodies qui lui 
sont confiées. Ce n'est qu'ainsi qu'il parviendra à être toujours 
sur de lui-même , et qu'il pourra avoir constamment la cou- 
science intime de ce qu'il chantera. 

IV Élude pour le genre enharmonique. 

Ce morceau est une nouvelle preuve de ce que nous venons 

de dire au sujet de la précédente étude. Il est aisé de concevoir 

quelle supériorité obtiendra un chanteur qui aura donné pour 

base à ses éludes musicales la connaissance de l'harmonie , 



lorsqu'il rencontrera un changement fréquent de modulations. 
A un tel chanteur, il suffira d'un léger coup d'œil jeté sur sa 
partie pour être à même de suivre facilement le compositeur au 
milieu du labyrinthe des combinaisons harmoniques , et il ne 
craindra pas de s'aventurer avec confiance dans le dédale des 
passages enharmoniques. 

Après plusieurs études sur les passages chromatiques, sur les 
gammes et les nuances, ainsi que sur les agréments , M. Con- 
sul a écrit une autre mélodie simple, religieuse et dénuée de 
tout oruement : et en cela , il s'est probablement conformé à 
une opinion que nous ne saurions trop approuver, et qui con- 
siste à croire qu'une exécution large , noble et simple tout à la 
fois, est bien plus souhaitable qu'où ne paraît le croire généra- 
lement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que s'il se présente un chant 
bien simple et bien touchant , on ne s'avise guère de regretter 
que ce chant ne soit pas orné , mais en revanche on a souvent 
à regretter le contraire. 

D'après ce qui précède, on voit que l'ouvrage de M. Consul se 
recommande puissamment, non pas tant auprès des commen- 
çants qu'auprès de ceux dont l'éducation musicale à déjà pris 
d'assez grands développements. 

Les mélodies sont en général chantantes et pleines de goût. 
Les accompagnemens sont d'une richesse peu commune et sor- 
tent entièrement de la ligne ordinaire. Nous pouvons citer spé- 
cialement le n° I comme un véritable modèle sous ce rapport. 

J. Mainzer. 



NOUVELLES. 

* * Si nous sommes privés encore de la Saint-Barthélémy , 
on ne peut s'en prendre qu'aux peintres-décorateurs, qui n'au- 
ront terminé leur travail que vers le 20 de ce mois. Le grand 
jour fixé définitivement pour la première représentation sera 
le 22 ou 24 février. 

%* 9,4 00 f rancs ont été le produit de la 1 45 e représentation 
de Robert-le-Diable, et les applaudissements étaient tels, que 
l'on se croyait à une première audition. Les artistes out riva- 
lisé de zèle pour produire dignement le chef- d'œuvre de 
Meyerbeer. 

* * La Juive, d'Halevy, vient d'être représentée avec un 
succès d'enthousiasme à Francfort. Il est à remarquer que les 
décorations de ce théâtre sont très-mesquines, et qu'il n'y a 
point de ballets. 

*^* On a déjà commencé à répéter le grand ballet si diverse- 
ment baptisé, et que, jusqu'à nouvel ordre, nous désignerons 
sous le titre du Diable boiteux. 

*+* Dans le ballet qu'on a mis à l'étude sous l'uu des 
titres que nous avons annoncés, et dont le cadre rappellera in- 
génieusement celui du Diable boiteux de Lesage, voici la dis- 
tribution des principaux rôles de femmes : la danseuse, made- 
moiselle Fanny Elssier; la grisette, madmoiselle Pauline Leroux; 
et la veuve, mademoiselle Thérèse Elssier. 

%* C'est pour le mois de mai qu'on croit pouvoir dès à pré- 
sent promettre la rentrée de Mlle Taglioni, et le ballet composé 
pour elle par son père, et dont YÉloade M. Alfred de Vigny a 
fourni l'idée. 

*4;* Mlle Taglioni, pour hâter sa guérison si impatiemment 
attendue, est allée respirer uu air plus pur dans le voisinage de 
la Porte-Maillot. 

%} Le poème sur lequel M. Niedermaier écrit une partition 
pour le grand Opéra a pour tilre Moins et Venise. On assure 
qu'Adolphe Nourrit, homme d'esprit et d'imagination en de- 
hors même du cercle de ses habitudes d'artiste, a écrjt plusieurs 



uî 



scènes de l'ouvrage. Le héros de la pièce est un chanteuritalien 
nommé Stradella, et le sujet une anecdote célèbre dans les fas- 
tes de la musique. Le virtuose avait enlevé la fille d'un grand 
seigneur, qui envoya sursestraces deuxassassins à gage. Ceux- 
ci, |iotir théâtre de leur crime, choisirent une égliseoù Stradella 
devait chanter; mais bientôt, entendant cette voix si pure, si 
mélodieuse et si touchante, qui leur semblait le chant du cy- 
gne, leur férocité s'amollit, l'attendrissement trouva pour la 
première fois accès dans leurs cœurs, et chacun d'eux se trouva 
sous la même impression que le cuisinier ivre de La Fontaine : 

Moi, dit-il, que je coupe 
La gorge à qui s'en sert si bien ! 
Et. c'est ainsi qu'à force d'ame et de talent, Stradella se sauva 
lui-même à son insu d'un péril dont rien n'aurait pu le garantir. 

T^* Ou assure que Mlle Anetta Brambilla, élève de Bordogni, 
qui vient de débuter à l'Opéra dans le Siège de Corinthe, ne 
savait pas il y a trois mois un mot de français, et qu'elle a eu à 
joindre à ses études musicales un cours de langue et de pronon- 
ciation. 

* + * Dans un examen qui vient d'être passé à l'Opéra, le di- 
recteur vient d'admettre aux débuts une jeune danseuse, é ève 
de Mérante, Mlle Joséphine, qui a (ait déjà preuve d'heureuses 
dispositions sur lethéàtrede Londres, où elle s'est dabord fait 
connaître. 

*„* Une jeune danseuse, qui s'était fait distinguer au théâtre 
Nautique sous le nom de Fellv, Mlle Blangy, remplace Mlle 
Duvernay dans la Tempête. Eu applaudissant à la gracieuse 
remplaçante, nous annonçons avec plaisir que la charmante 
remplacée est en pleine convalescence, et recommence déjà à 
travailler. 

* f * Encore une recrue dans les rangs de l'armée chantante 
de l'Opéra. Une des meilleures élèves du Conservatoire, made- 
moiselle Nau, vient d'être engagée à la suite de mademoiselle Flé- 
cheux; on prétend quec'estRossiniquia présidé à l'engagement 
de celte virtuose , et on donne le même patron à mademoiselle 
Toméoni, dont les débuts ont été retardés par un léger échauf- 
feraient. Elle paraîtra pour la première fois dans le Philtre. 

%* Mme Alexis Dupont a obtenu un congé de huit jours pour 
aller donner une ou deux représentations au grand théâtre de 
Rouen, et danser dans le bal de ce théâtre son fameux pas sty- 
rien , qui a déjà obtenu tant rie succès à Paris. C'est un dan- 
seur nommé Alard qui a eu le privilège d'être choisi pour son 
partner. 

* t * M. Miraavaitcontracté pour les bals masqués de l'Opéra 
un engagement avec l'administration du Cirque, qui devait y 
faire intervenir, comme divertissement, les exercices des che- 
vaux, au prix de mille francs par soirée. L'autorité s'étant op- 
posée à cette innovation, M. Mira a dû rompre le traité, et se 
retranche maintenant dans le cas de force majeure contre le 
procès que lui intentent MM. Franconi, qui lui disent : prenez 
mes chevaux, comme Lagingeole, dans l'Ours et le Pacha 
dit : prenez mon ours. 

%* Une tentative à la fois ridicule et effrayante vient d'être 
inspirée par une passion frénétique pour Mlle Grisi. Lundi 
dernier, pendant le troisième acte de Marino Fatiero, au mo- 
ment où la cantatrice allait entrer dans sa loge, elle aperçoit, 
comme en embuscade près de la porte, un individu dont les 
déclarations d'amour la poursuivaient déjà depuis quelques 
mois ; elle poussa un cri ; un des directeurs, qui fort heureuse- 
mentraccompagnait, enjoint à l'inconnu de se retirer. Il obéis- 
sait en murmurant quelques excuses, quand l'oncle delà diva 
se met de la partie et entreprend de le sermoner. Alors 
cette espèce d'Antony tire une épée de la canne qu'il por- 
tait, et menace tous ceux qui l'entourent. Une lutte assez 
vive s'engage, et M. Robert, Y imprésario, est blessé à l'o- 
reille. Au milieu de cette mêlée si théâtrale par sa cause, 
survient le commissaire de police, dénouement prosaï- 
que, Detis ex machina obligé de toute la poésie criminelle de 
notre époque; et bientôt on apprend que ce chevalier du poi- 
gnard, véritable Roland amoureux, qui pousse la tendresse 
jusqu'à la folie, s'appelle Dupuget, et est âgé de trente-cinqans, 
saison de la vie assez voisine de l'automne pour avoir dû calmer 



l'effervescence de ses passions délirantes. Au surplus, quel- 
ques-uns de nos lecteurs se rappelleront peut-être que Mme 
Pradher, dans sa première jeunesse (car toute jolie femme a 
droit d'en compter deux), lorsqu'elle était encore Mlle More, se 
vit 1 héroïne d'une galanterie aussi acharnéeet aussi menaçante, 
dont elle ne trouva moyen de se délivrer que par l'intervention 
des tribunaux. 

%* II avait été question, pour la seconde pièce de Mme Da- 
morcau, d'un pasticcio musical, qui se composait de morceaux 
de MM. Meyerbeer, Rossitii, Halevy, Donizetti, Auber, etc. Ce 
projet semble être abandonné. 

%* M. Gnmis travaille à la partition d'un opéra comique en 
un acte, qui, par suite d'un traité passé entre luiet la direction 
du théâtre de la Bourse, doit être représenté au plus tard dans 
le courantdu mois d'avril. Il a, dit-on, contracté aussi un enga- 
gement ultérieur pour la partition d'un ouvrage en trois actes 
au même théâtre, indépendamment de celui qu'il doit livrerau 
grand Opéra en septembre prochain. 

ly* M. Kalkbrenner, attaqué depuis quelquetempsd'une ma- 
ladie nerveuse, est parti pour la campagne pour hâter sa guéri- 
son. Nous espérons que la santé sera bientôt rendue à ce grand 
artiste, et que nous l'entendrons cette année encore aux con- 
certs du Conservatoire. 

\* L'ouverture à grand orchestre d'un Rêve d'Été, par 
Mendelsohn Bartholdi, qui avait obtenu l'année dernière un 
si brillant succès aux concerts du Conservatoire, vient d'être 
publiée. 

*** P n P. a, ' lc Jun v °y a g e f l ue Paganini doit faire à Londres 
au mois d'avril prochain, mais on ne sait pas encore s'il est 
dans l'intention de s'y faire entendre. 

%* Donizetti vient d'être nommé chevalier de la Légion- 
d'IIonneur. Il hérite en quelque sorte de la croix dont on avait 
décoré Bellini. 

j %* Le second concert du Conservatoire aura lieu aujour- 
d'hui à deux heures. Deux Symphonies de Haydn et de Bee- 
thoven, et un solo de cor de M. Gallay, sont les morceaux les 
plus intéressants du programme. 

V Au concertdonné par M. Maurice Singer, dans les salons 
de M. Pelzold, on a applaudi, outre le héros de la réunion, ses 
habiles auxiliaires, M. Batta, dans une Fantaisie pour le vio- 
loncelle, M. Lauza, dans une Tarentelle napolitaine d'une 
gaîté communicative, M. Richelmi, Mme Duflot-Maillard, et 
Mme Charlet, dans plusieurs morceaux de chant. 

V Mlle Dietz, une des élèves les plus distinguées de 
M. Kalkbrenner, donnera aujourd'hui, dans les salons de 
M. Pleyel, un concert qui promet d'être fort intéressant. Voici 
le programme : —Première partie: i. Septuor de Beethoven, 
exécuté par MM. Vidal, Lrhan, etc., etc.; 2. Air italienchanté 
par M. Géraldi ; 3. Fragment du Concerto en la de Hummel 
exécuté par Mlle Dietz; 4. Air chanté par Mlle d'Hennin; 
5. Solo de harpe, exécuté par Mme Beaudiot. — Deuxième 
partie : 6. air chanté par Mlle *** ; y. Solo d'alto, exécuté par 
M. Urhan ; ^.[Evocation des nonnes de Robert-le-Diable, sui- 
vie de la Jeune Jille et la Mort, ballade de Schubert, chantés 
par M. Géraldi ; g. Duo à deux pianos, de Kalkbrenner, exé- 
cuté par Mlle Dietz et M. Thalberg. 

% + Bellini, malgré le succès qu'il obtint de son vivant, gagne 
encore en favenr populaire depuis qu'il n'est plus. Ainsi la 
Norma et / Capulelti sont en ce moment exécutés avec un suc- 
cès de vogue sur les théâtres de six villes d'Italie. 

*** Mme Méric-Lalande, cantatrice française, est engaôée-.aû ' 
grand théâtre de la Scala, à Milan. 

*,* Mlle Ungher, dont nos dilettanti ont appré^, pendant A 
sa courte apparition sur la scène Favart, les brillaKiés dispos!-", 
tions, vient d'être réengagée au théâtre de Palerme,%fcêtfe-^tsiïï : 
obtenu un succès d'enthousiasme. >X^ 1 -î~ ]:' 

V Le chorégraphe Henri met en scène au théâtreWe Pa- 
lerme un grand ballet d'action, intitulé le Siège de CalaisT^^" 

V Un élève de Zingarelli, le jeune maestro Slabili,'vient de 



7» S 



KEVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



donner au théâtre Saint-Charles, à Naples, un opéra nouveau 
intitulé Palmira, au succès duquel a puissamment contribué 
Mme Ronzi. 

%* Le théâtre Valle, à Rome, se dédommage de l'interdit 
lancé sur la Bluelte de Porlici, par le succès qu'obtiennent 
Zucchelli et sa femme dans le Mose. 

%* Une grande académie musicale à la mémoire de Bee- 
thoven, sous la direction de M. Krebs, a été donnée à Ham- 
bourg. Le programme se composait seulement de morceaux 
de l'illustre auteur. La recette, destinée aux pauvres, a été très- 
abondante. 

%* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts de la ville 
de Saint-Quentin propose, pour le concours de i826, un poème 
sur Boieldieu et les honneurs rendus à ce compositeur par 
Rouen, sa ville natale. 

S'adresser, pour plus amples renseignements , au secrétariat 
de l'Académie de Saint-Quentin. 

*,.* Dernièrement à Florence , un dame de la société vient de 
donner un bel exemple d'enthousiasme pour l'art et de dédain 
pour un préjugé vermoulu. La prima donna du théâtre de 
la Pergola é'ant tombée subitement malade, une virtuose, de sa- 
lon iVi™éjFÔ rconia consen tit h paraître en public, dans la Ceneren- 
tola , où elle a recueilli des applaudissements unanimes, qui ne 
s'adressaient pas moins à ce dévouement pour les plaisirs du 
puhlic qu'au talent très-réel dont elle a fait preuve. 

%* L'Opéra en vogue à Gènes est toujours Inès di Castro 
de Partiani, où le ténor Paganini continue par son chant la 
célébrité d'un nom qu'un autre artiste a rendu déjà, si populaire 
dans toute l'Europe à l'aide de son \iolon fantastique. 

% + L'aristocratie etlethéâtre, qui ne se rapprochaient guère 
autrefois que par des liaisons galantes, conservent toujours 
leursympathicen l'épurant. L'Angleterrea donné denombreux 
exemples d'alliances matrimoniales entre des lords et des actri- 
ces. Nous avons vu des cantatrices de notre Théâtre-Italien 
prendre un rang honorable parmi les dames de la plus haute 
société. Le flegmatique orgueil de l'Allemagne subit aussi la 
contagion de l'exemple. Uu parent du prince de Witlgenstein, 
le riche comte Bloom, enlève à la scène une célèbre actrice, ori- 
ginaire de Hollande, Char lotte Van Hagn, pour partager avec 
elle sa fortune et ses titres. 

* + * Jean Gultemberg, pièce en trois parties, avec prologue 
et épilogue, musique et décorations nouvelles, tel est l'ouvrage 
aui attire en ce moment la foule au théâtre de Munich. On doit 
celte production à uue femme de lettres, Mme Charlotte Birsch. 

%* Nous avions annoncé l'année dernière que la Société des 
Concerts spirituels, à Vienne, avait fondé un prix pour la 
meilleure symphonie qui lui serait adressée dans le courant de 
l'année. Cinquante-sept ouvrages ont été adressés au comité, et 
les sept juges ont unanimement accosdé le prix à une Sinfonie 
passionaia composée par M. François Lahner, maître de cha- 
pelle bavarois. 

V'MlleFrancilla Pixis continue ses brillants débutsau grand 
Opéra de Berlin. Ce théâtre lui a offert un engagement très- 
avantageux qu'elle n'a point encore accepté. 

* * La célèbre cantatrice Mariana Sessi, retirée depuis long- 
temps du théâtre et vivant à Hambourg, vient de donner une 
représentation au bénéfice des pauvres. Quoique d'un âge très- 
avancé, le public a pu encore appréetersa bulle méthode. 

*.* L'un des critiques les plus distingués de l'Italie, Lamber- 
tini, qui rédige les articles sur les" théâtres de Milan, juge avec 
sévérité la Maria Stuart, de Donizetti, écrite il y a deux ans par- 
ce compositeur, et retardée jusqu'à présent par des circonstances 
imprévues. Il ne trouve à faire un éloge complet que d'un 
chœur et de la scène finale, où mad. Malibran a déployé sa verve 
de tragédienne. Le ténor Reina et la basso Martini obtiennent 
seuls grâce aux yeux du même aristarque, et il formule plai- 
samment réprobation contre la ïosi, qui, dans le rôle d'Elisa- 
beth, excitait, dit-il, une double indignation comme reine et 
comme cantatrice impitoyable. 

%* Les journaux de Venise signalent la chute éclatante que 



vient d'essuyer dans cette ville la Giovanna di Napoli (Jeanne 
de Naples), du maestro Granara, Padoue et Turin n'ont pas eu 
plus de bonheur. Dans la première de ses villes le Thémistocle 
de Pacciui, dans la seconde les lllinesi, d^Coppola, ont suc- 
combé à un fiasco complet. 

%* La Norma doit paraîtr.e au théâtre de Kaernlhner-Thor 
de Vienne, sous les traits de mad. Devrient, qui réunit à la 
fois le talent de caulatrice et de tragédienne à un si haut degré. 
Ainsi l'Allemagne reçoit le contrecoup de l'enthousiasme qu'a 
inspiré pour Belliui dans toute l'Italie la perte récente de ce 
compositeur si digne de regrets. 



PUBLIEE PAR MAURICE SCHLESWGER . 



osaique 

IBmx sutice. 



MELANGES DES MORCEAUX FAVORIS 



ARRANGEES 

POUR LE PIANO, 

PAR 

CHARLES SCHUN&E. 

Prix de chaque suite : o fr. 

PUBLIÉE PAU L'AUTEUR. 

Planque. Agenda musical, ou Indicateur des amateurs, ar- 
tistes et commerçans en musique de Paris, la [ ro- 
vince et l'étranger. Pris 5 

PUBLIEE PAR PACCINI. 

Bcllini. I Puritani, partition de piano 50 

PUBLIÉE CHEZ TB01PENAS. 

Thalherg. Premier Caprice p. piano 7 50 

PUBLIÉE TAR SCOOîiENBEBGER. 

H. Herz. Bagatelle sur la Bergère du Valais. K° 1 de l'op. 85. 6 

F. Uunten. Variations à 4 mains, sur le Chalet 6 

— Divertissement à 4 mains, sur le Chalet. ... t> 

— Tyrolienne de Mercadante, à quatre mains. . . 4 £0 
Musarcl. Les Lilas, trois. Recueil de Valses, p. p., p. orches. 5 

Pour 2 violons, 2 flûtes et 2 llag., chaque. 4 50 

— Quadrilles du Chalet et de la Marquise, p cor. à pisl. 4 50 
Gallay. Op. 55. Vingt mélodies p. cor, solo deux suites . . 5 

— Les mêmes, p. cornet à pislon 5 

V.-Ch. Bochsa. Op. 517. Les Airs du Pirate, pour harpe et 

piano, avec accomp. à volonté de violon ou 
flûte, basse..Deux suites, chaque. . . . J0 50 
— Op. 518. 40 Etudes très-faciles, 2 suit., chaq. 7 40 

Brod. Souvenir musical, pour hautbois, accompagnement 

d'un deuxième hautbois, 4 suites, (lia que .... 5 

PUBLIÉE PAR FttEY. 

Bergerre. Op. 7. Trois Airs français variés, p. violon seul. . 5 

— Deux Quadrilles Milans, 5 Valses et uu Galop, p. 

2 violons. Demxièins livraison 6 

— Même ouvrage, troiéiima livraison 5 

PUBLIÉE PAR ZATTE. 

H. Herz. Op. 85. Deuxième Caprice sur la Folle 7 50 

— Op. 84. Les Étrangères, contredanses variées, sui- 

vies d'un Galop 7 £0 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



:dn Cadr an, 1f. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

REDIGEE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERT0N (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS, DE SAINT 

félix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), F. halévy, Jules janin, c. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de bérlin), méry , Edouard monnais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle à Vienne), stéphen de la madelaine, f. stcgpel, etc. 



O e ANÏNEE. 



N 



7. 



'tUX DE L ABOlNNEM. 



paris. 


DÉPART. 


ÉTIiAHG 


(V. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. « 


9 » 


10 


6m. 15 


17 » 


ia .. 


1 an. 30 


34 .. 


38 .. 



■£a $&evue et <3azette $$lusis&U ï>t Paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau Je la Gazette Musicale de Pauis , rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes gui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musigue gui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 14 FEVRIER 1836. 



Nonobstant les lupplé- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazette 
Musicale, recevront, le 
dernier dimanche de cha- 
J que mois , un morceau 
de musique de piano de 
10 à 2(1 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu t 97. 



SOMMAIRE.— Le Vieux Ràcleur, par M. Samuel Bach, libraire. — Débuts de 
Mlles Annette Bi'ambilla< etToméoni à l'Académie royale de musique ; Con- 
cert de M. Charles Schunke ; par M. S. G. — Second concert du Conserva- 
toire ; par M. Hector Berlioz.— Nouvelles. 



LE VIEUX RACLEUR. 
I. 

Il y avait a Paris un vieillard que tout le monde a vu. 
Ses cheveux n'étaient pas blancs, ils étaient jaunes, 
jaunes et verts comme ceux d'un dieu marin. Il parcou- 
rait les rues avec un violon fêlé qui ne sonnait que d'une 
corde : il raclait toujours cette corde à vide. On n'en- 
tendait qu'une note, mais une note effroyable ; et lui, le 
front haut et le regard fier, traversait la foule majes- 
tueusement. Parfois il gambadait, il courait, il se déme- 
nait avec un enthousiasme étrange, et mêlait le son de 
sa voix au vagissement de son violon. On l'appelait le 
Pieux râcleurj c'était un pauvre fou. 

Un jour des enfants 

. . . Cet âge est sans pitié. 

le suivirent dans la rue ; ils le tirèrent par sa redingotte, 
sa redingotte grise et trouée ; ils le prirent par ses cbe- 
veux , ses longs, longs cheveux jaunes et verts : le vieil- 
tard continua sa route et sa musique, gambadant, sau- 
tant, chantant, raclant sans les regarder. 
Les enfants le suivaient toujours. 



Ils le poussèrent, son violon lui échappa des mains et 
se brisa sur le pavé. Le vieux fou s'arrêta, croisa ses bras 
une minute, versa deux larmes et tomba raide mort. 

J'étais a prendre le frais sur le seuil de ma porte quand 
il tomba. Je courus a lui ; je le relevai ; je le traînai dans 
ma boutique ; je le déshabillai ; je lui fis respirer des sels; 
j'envoyai chercher un médecin ; le médecin voulut le 
saigner, le sang ne vint pas : il n'y avait plus d'espoir. 
On le mit dans un fiacre et on le conduisit a la inorgue 
avec ses haillons. 

Comme je faisais mes réflexions sur ce petit drame, 
j'aperçus a mes pieds un sachet de soie avec un ruban 
noir. Le ramasser, l'examiner, l'ouvrir fut mon premier 
mouvement. J'y trouvai des cheveux , une bague et un 
papier plié. Tout cela devait y être depuis long-temps. 
La bague s'était rouillée, et le papier avait été rongé par 
la sueur en plusieurs endroits. Les caractères étaient de- 
venus rouges; l'écriture était, un vrai griffonnage de chat 
ou de rat. Enfin, à force de travail, je parvins a déchif- 
frer ce qui suit : 

II. 

1 er juillet i8o3. ' 

Le violon a une ame; demandez aux lu- 
thiers! Oui, le violon a une ame. C'est le roi, c'est le 
dieu. Quand il chante, il a une voix comme la voix hu- 
maine, et il peut prolonger un son, lui, l'enfler et le di- 
minuer avec une puissance infinie , car sa voix part du 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



cœur, ainsi que la voix de l'homme. Le violon a une 
ame. 

Sa forme est gracieuse comme celle d'un ciguë. L'air 
vibrant et sonore fait trembler sa poitrine; et son cou, 
mince et alongé, se recourbe amoureusement sous les 
doigts de l'artiste : je t'adore, ô mon violon. 

Quel est le pays de l'Europe où l'on aime le plus 
sous le plus beau ciel? c'est l'Italie! Corelli, Tartini, 
Pugnani , Viotti , sont des noms italiens. Le règne du 
violon doit finir avec celui de l'amour, sa divinité avec 
celle du cœur. 

Cesse donc, ô mon violon, d'être le dieu, d'être le 
roi . 

m. 

5 juillet i8o3. 

.... Je suis né le 12 novembre -1775. J'ai vingt- 
huit ans : mon Dieu oui ! Mon père était épicier, et j'al- 
lais à l'école avec mon frère, chez les ci-devant moines 
de la rue du Bac. Je me rappelle encore la petite église 
des religieux, et l'orgue qui les accompagnait quand ils 
chantaient en robes blanches. Ces chants et cet orgue me 
jetaient dans l'extase; quelquefois je pleurais et je reve- 
nais rêveur a la maison. 

Mon frère ne comprenait rien a ces ravissements. Son 
plaisir était d'entendre sonner des écus d'argent dans son 
tiroir. Il se faisait le commissionnaire des enfants de 
l'école. Il volait des raisins secs, des figues, des dragées 
dans le magasin de mon père et les vendait a nos cama- 
rades comme -'il le.) eût achetés. Il avait fini par amasser 
un petit trésor. 

Un jour, par un beau soleil, un régiment passait dans 
la rue. Les tambours battaient ; le colonel marchait au pas 
sur son grand cheval ; les fusils et les baïonnettes ondu- 
laient et brillaient comme une moisson d'acier. Tout-à- 
coup la musique joua une marche de Gluck. Ma tête 
s'était exaltée. Je suivis la musique; la clarinette et le 
haut-bois me faisaient rire de joie; je bondissais aux 
coups de la grosse caisse ; aux éclats des trompettes je por- 
tais ma tète haute, je prenais un air martial, je regardais 
les soldats , et je battais des mains au gazouillement des 
petites flûtes. 

J'accompagnai le régiment jusqu'à la caserne. Le co- 
lonel m'avait remarqué. Il me fit venir chez lui , me fit 
causer, et s'amusa beaucoup de mes naïvetés et de mon 
enthousiasme d'enfant. Le lendemain il entra dans la 
boutique de mon père. 

— Il faut faire un musicien de ce garçon-là , dit-il ; 
je m'en charge. Gaviniès lui donnera des leçons. 



IV. 

6juillet18o3. 

Deux jours après je n'allais plus chez les moines de la 
rue du Bac, et je n'écoutais plus leurs chants à l'église. 
J'avais un cahier de musique sous les yeux, et j'étudiais 
la valeur des rondes , des blanches, des noires, des cro- 
ches et des doubles croches. 

C'est ainsi que je suis entré dans le monde musical. 

Ce fut une belle chose quand j'eus les doigts sur un 
violon pour la première fois. J'étais au martyre; tous 
mes muscles étaient tendus ; les cordes m'entraient dans 
les chairs; mon archet tirait des sons qui me faisaient 
faire des soubresauts. Il faut du génie pour être un bon 
musicien ; mais il faut de l'héroisme pour être un bon 
violon. 

Je passai toutes mes journées à jouer des gammes, sans 
dièzes, avec dièzes, sur une seule corde, en double corde, 
diatoniques, chromatiques, à la première position, à la 
septième; à battre des trilles, à détacher des arpèges, à 
frapper des accords ; à soutenir mes sons, à les enfler, à 
les diminuer , à les filer , à les marteler, à les piquer , à 
leur donner tour à tour delà rondeur, de l'énergie, de la 
suavité, de l'éclat. 

Enfin Gaviniès me fit jouer un quatuor. Je n'oublierai 
jamais ce que j'éprouvai ce jour-là. Je tenais le premier 
violon; Gaviniès le second; Geminiani la viole, et Le- 
vasseur la basse. Rousseau n'était pas plus transporté à 
la représentation de son Devin de Pillage, quand il en- 
tendait autour de lui « un chuchottement de femmes qui 
» lui semblaient belles comme des anges, et qui s'entre- 
» disaient à demi- voix : cela est charmant, cela est ra- 
» vissant ; il n'y a pas un son la qui ne parle au cœur. » 
Il y avait des moments où j'aurais voulu me taire pour 
écouter cette magnifique harmonie de l'accompagnement 
qui roulait au-dessous de moi comme les vagues de la 
mer, et me soutenait à la surface. Le quatuor était détes- 
table; mais j'étais ivre et je voyais cent merveilles que je 
chercherais en vain aujourd'hui. 

Le bon colonel assistait au concert. Il était ravi de mon 
talent et m'appelait son petit Gaviniès. Il voulut que j'é- 
tudiasse l'harmonie et me mit entre les mains de Tartini 
Rameau. 

V. 

8 juillet. 

En \ 790, j'étais violon à l'Académie Royale de Musique 
dont Jean-Jacques a parlé dans son dictionnaire en ces 
termes peu respectueux : 

k Je ne dirai rien ici de cet établissement célèbre , si- 
» non que de toutes les académies du royaume et du 
» monde, c'est assurément celle qui fait le plus de bruit. » 



DE PABIS. 



Mon père était mort. Mon frère avait pris son maga- 
sin. Le colonel était devenu le protecteur de toute la 
famille. Les armoiries royales décoraient notre boutique. 
Mon frère était un des premiers épiciers de Paris. 

J'allais le voir quelquefois , mais il me faisait mal. 
Je ne trouvais en lui qu'un automate calculateur. Pas un 
rayon , pas une étincelle , rien sous la mamelle gauche. 
Il savait au juste ce que valait le poivre et la cannelle à 
Bourbon ou à Calcutta , mais jamais il ne regardait le 
soleil ou les étoiles dans le ciel. Quand je mettais le 
pied sur le seuil de sa porte, il me semblait passer d'un 
atmosphère tiède dans un bain glacé. Mes caresses ne 
pouvaient pas lui arracher un mot du cœur, et quand je 
lui parlais de mes rêves enchantés, il me demandait 
combien je gagnais par jour. 

Cependant, il se faisait de grandes choses en France. 
On guillotinait sur la place de la Révolution l'aristo- 
cratie de la naissance, mais l'on divinisait au Panthéon 
celle du génie et du talent. Des millions d'hommes en- 
tonnaient a haute voix l'hymne de la Marseillaise. Je ne 
sais quoi de surhumain commençait a se montrer à l'ho- 
rizon de tous les arts. La musique redevenait une divinité 
antique. Elle frappait du pied la terre; il en sortait des 
bataillons. Elle jetait la foi dans le sein des masses; elle 
les remuait, elle les soulevait et leur apprenait le mépris 
des souffrances et de la mort. 

Je comprenais maintenant les grandes figures d'Or- 
phée, d'Amphion et de Tyrthée. L'art cessait d'être 
pour moi un histrion , un baladin, un amuseur d'oisifs. 
11 m'apparaissait dans sa chaire nouvelle ce qu'il était 
dans l'antiquité, dans le moyen âge, un missionnaire, un 
apôtre, un dieu. 

VI. 

g juillet. 

La musique, c'est le magicien qui transporle l'ame sur 
les hauteurs et lui ouvre le ciel des grandes contempla- 
tions. L'homme qu'elle a touché de sa baguette et qu'elle 
a fait pleurer, tant qu'il n'est pas sorti du cercle de son 
influence, est incapable d'une action lâche et vile, est 
capable de tout ce qu'il y a de grand et généreux. 

Or, la musique dont je parle, ce n'est pas cette chan- 
teuse mercenaire qui éparpille sur la foule élégante et 
oisive ses airs de Pont-Neuf, ses ariettes prétentieuses, 
ses romances parfumées et fait dire aux belles dames : 
cela est charmant, cela est ravissant, cela parle au cœur. 

Eh! que m'importe à moi, mesdames, que cela vous 
amuse et vous fasse plaisir ! 

Ma musique a moi, c'est celle qui ne tirerait pas de 
vos yeux des larmes stériles mais ferait battre vos fronts 
sur les dalles des églises , et forcerait vos doigts a vider 



votre bourse dans la main calleuse des pauvres age- 
nouillés sur le seuil. 

Dieu a placé l'ame humaine dans la création, comme 
un centre où viennent aboutir toutes les existences de 
l'univers. L'homme agit sur les choses extérieures, mais 
les choses extérieures ont aussi leur action sur lui. Une 
nature calme, champêtre ; des herbes fraîches et vertes ; 
des eaux transparentes éclairées par le soleil levant ; des 
vaches et des chevaux qui boivent et qui broutent; un 
son de cornemuse ou de haut-bois et le tintement loin- 
tain d'une église de hameau ; voila une harmonie qui 
apaisera peu a peu les tumultes de l'ame. Tandis qu'une 
nature sauvage et bouleversée, des rocs aigus et déchirés, 
des forêts qui crient et fléchissent sous la tempête , une 
mer furieuse et retentissante , la pluie, les éclairs, les 
nuages, le vent, lui donneront de l'énergie et du res- 
sort. 

Eh bien ! je veux que la musique soit un monde et 
que ses harmonies ressemblent a celles que je viens de 
signaler. Je veux qu'elle ait ses tonnerres, ses brises, ses 
ouragans, ses flots limpides ou troublés , ses herbes om- 
bragées ou ses forêls mugissantes, et qu'elle entre dans 
le cœur de l'homme , ainsi que fait Dieu , par tous les 
rayons du cercle de la création . 



VIL 



9J 



ûillet. 



Tels étaient mes rêves, mes travaux. Je prenais en 
pitié les misérables flon-flons d'opéra-comique qui bruis- 
saient autour de moi. Je demandais au contrepoint des 
ressources nouvelles et je cherchais à trouver de nou- 
velles combinaisons d'instrument. Je sentais que la muse 
de l'harmonie était encore dans son enfance, et souvent 
je m'attristais à voir comme son langage élait chétif et 
mesquin auprès de l'idéal que j'avais rêvé. 

Mon frère voyait aussi bien des choses dans la révo- 
lution, mais ce n'était pas absolument les même choses 
que moi. 

Le colonel qui nous avait enrichis tous les deux, lui 
d'argent et moi du peu de science que je savais, vint le 
trouver un jour. Il avait de l'or, beaucoup d'or. Il al- 
lait quitter la France. Il pria mon frère de garder ces ri- 
chesses en dépôt. Mon frère pesa l'or , le regarda , le 
compta , le serra précieusement et dit adieu au bon co- 
lonel. Puis il se rendit a la commune et le dénonça. Le 
colonel fut guillotiné. Je fus couvert de son sang , et je 
maudis ses bourreaux. J'ignorais que dans ce nombre 
j'eusse a compter mon frère ; je l'appris plus tard. Mon 
frère s'empara de l'or qui lui avait été confié. Les biens 
du colonel furent vendus nationalement ; il les acheta 



5 '2 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



pour un morceau de pain. C'était le temps des assignats, 
l'argent avait une valeur considérable ; mon frère sut 
faire valoir celui qu'il avait volé. Il spécula sur les blés 
et sur la disette. Il se cbargea d'approvisionner l'armée. 
Il laissa les soldats sans pain et sans chaussures, et se fit 
payer par la république comme s'il les eût chaussés et 
nourris. Il méritait de deux choses l'une, la potence ou 
des millions. Il eut les millions, c'est ainsi que cela se 
passait alors. 

VIII. 

Ce 10 juillet. 

J'étais devenu le meilleur violon de France ; quand je 
para : ssais a un concert la foule frémissait d'admiration. 
Un soir je venais de jouer un concerto de Viotti, je tra- 
versais le salon au milieu des éloges que chacun se 
croyait obligé de m'adresser; j'aperçus une jeune per- 
sonne qui me regardait en silence avec une expression 
indéfinissable de candeur céleste et de ravissement. Elle 
était pâle, avec de grands yeux; et ses cheveux bouclés 
sa robe drapée a l'antique la faisaient ressembler a une 
suivante de Diane ou bien a une prêtresse du temple 
d' Apollon. 

On a beaucoup parlé contre les amours qui naissent 
d'une première vue. Gabrielle me frappa d'admiration 
d'abord , et je sentis bientôt que je ne pourrais vivre sans 
la voir. 

Je demandai son nom. C'était la fille d'un marchand 
de cbevaux qui s'était retiré du commerce. Elle n'était 
ni riche ni pauvre : elle était charmante et j'en étais fou. 

Je la vis plusieurs fois dans le monde. Je lui parlai. 
Je sus qu'elle était musicienne et qu'elle jouait du piano. 
Je lui demandai la permission de l'accompagner : elle 
me l'accorda. J'allais souvent chez elle : son père en 
avait l'air heureux et fier tout a la fois; c'est qu'alors on 
croyait que l'art était un titre de noblesse et non pas une 
malédiction de paria. 

Il est sûr que de tout temps les artistes ont été rejetés 
en dehors de la vie commune. Il semble que ce soit une 
caste inférieure que l'on daigne encenser et adorer, parce 
qu'elle amuse, mais que l'on rougirait de rapprocher de 
soi par le mariage et la parenté. 

La révolution française qui avait nivelé toutes les su- 
périorités factices de la naissance, et effacé toutes les 
mesquines prééminences de rang ou de métier, laissait 
planer sur la société ces magnifiques aristocraties du ta- 
lent et de la vertu qui sont les seules réelles aux yeux de 
Dieu . 

Vestris le danseur et Garât le chanteur, traitaient 
de puissance à puissance avec les autres illustrations de 
l'époque. Lédiou delà danse tendait la main à tous ces 



dieux de la guerre qui faisaient l'effroi de l'Europe, et 
ces gigantesques aristocrates de la république se compre- 
naient entre eux. 

Je n'étais donc pas un joueur de violon , un musicien 
pour mon adorée et pour son père; j'étais un homme de 
génie, un noble par la pensée, et a ce titre ils me rece- 
vaient avec orgueil. 

IX. 

■M juillet. 

Quand j'étais seul avec ma Gabrielle , le violon et le 
piano étaient silencieux : nous nous parlions de nos 
lèvres, musique divine, car nous nous disions ces cho- 
ses que l'on se dit quand on s'aime : elle avait deviné 
que je l'aimais. 

Ce fut vers ce temps-la qu'eut lieu le fameux dîner 
de Versailles. L'élite des artistes de Paris avait offert un 
banquet aux trois consuls et aux ministres de la répu- 
blique. Je ne décrirai pas cette fête où se trouvaient réu- 
nis tous nos grands citoyens, et dont tous les journaux 
ont parlé. Le général Bonaparte donnait galamment la 
main a mademoiselle Contât , monsieur Cambacerès a 
mademoiselle Devienne et monsieur Lebrun a made- 
moiselle Méseray. 

Je me retirai de bonne heure et je passai la soirée chez 
le père de ma divinité. Je fus reçu comme Jupiter chez 
Philémon. Je racontai le festin : tous les yeux étaient 
fixés sur moi avec respect : il semblait que la pourpre 
consulaire eût déteint sur mes habits. 

Je fis ma cour a la jeune personne. Je parlai de ma- 
riage. Le père était trop heureux. Gabrielle baissait les 
yeux avec une grâce infinie. Sa poitrine se gonflait sous 
sa tunique, et son beau cou, si long et si blanc , se pen- 
chait doucement comme celui d'un cygne. Je partis avec 
une bague et une tresse de cheveux bruns les plus beaux 
du monde. 

X. 

12 juillet. 

Quelques jours après, le ministre des relations exté- 
rieures , le citoyen Talleyrand , donnait un bal au pre- 
mier consul. J'étais invité ; le bal fut magnifique. Tous 
ces grands salons de l'hôtel Galliffet resplendissaient de 
bougies et de diamants. Nos merveilleuses beautés, la 
citoyenne Tallien, la citoyenne Hamelin, l'élégant dan- 
seur Trénis , le danseur divin Vestris , et mille autres , 
et mon frère parmi ces mille , y brillaient comme les fées 
et les génies dans un palais des mille et une nuits. 

Au moment du souper, le' diou dé la danse qui, jus- 
qu'à ce moment, avait été traité comme un roi par tous 
les conviés de la fête , offrit gracieusement sa main à la 
citoyenne Tallien pour la conduire dans la salle a man- 



DE PAKIS. 



53 



ger. Le citoyen Talleyrand s'avança et dit qu'une table 
avait été servie clans une autre salle pour les artistes. 
Vestris s'arrêta stupéfait : mon frère présenta sa main à 
la citoyenne, et moi je suivis Vestris à la table des pa- 
rias. 

Les journaux parlèrent beaucoup de cet incident. La plu- 
part louèrent M. Talleyrand de ramener enfin la société 
au sentiment des convenances. Quelques-uns l'attaquè- 
rent vivement ; c'est donc en vain , disaient-ils, que l'on 
a fait une révolution pour l'égalité et la fraternité. Nous 
réhabilitons le fils du bourreau , mais nous reportons son 
anathème sur le front de l'homme de génie. 

XL 
tf> juillet. 

Le lendemain j'allai voir le père de mon adorée; il 
me reçut froidement.' La réaction aristocratique du cito- 
yen Talleyrand , avait passé de l'hôtel du ministre a la 
maison de l' ex-marchand de chevaux. 

La jeune personne entra, rougit, baissa les yeux, pa- 
rut embarrassée, fit semblant de ne pas comprendre mes 
allusions a notre mariage et parla de choses indifférentes 
avec une politesse glacée et cérémonieuse. Je sortis, la 
mort dans le cœur. 

Je lui écrivis une lettre folle où je lui rappelais tout ce 
qu'elle m'avait dit, tout ce qu'elle m'avait donné, tout 
ce qu'elle m'avait juré, nos longues causeries d'amour, 
sa bague, ses cheveux, nos projets de mariage et l'ac- 
cueil bienveillant que son père avait fait a mes propo- 
sitions. 

Je ne reçus point de réponse. 

J'allai pour la voir; on me dit qu'elle était sortie ; j'y 
allai deux fois, trois fois, enfin j'entrai ; je trouvai son 
père. 

— Monsieur, dit-il, vous avez rempli votre tète de 
chimères absurdes. Vous avez cru voir de l'amour où il 
n'y avait qu'un enthousiasme d'enfant pour votre talent. 
Ma fille ne peut être a vous, monsieur; j'ai d'autres 
vues sur elle, et elle-même... 

Je ne pus y tenir. Je lui lançai ce qu'il m'avait dit le 
jour du banquet de Versailles. J'étais furieux , je pleu- 
rais , je m'emportais ; je ne sais tout ce qui s'échappa de 
mes lèvres : ce qu'il y a de certain c'est que sa porte se 
referma sur moi avec ces paroles : 

— Ma fille n'est pas faite pour être la femme d'un 
maître de violon. 

Deux mois après , sa fille épousait un marchand de 
bonnets de coton. 

Et certes je ne pus pas me dire que j'avais été rejeté 
parce que j'étais trop pauvre : mon violon me rapportait 



autant d'argent que le commerce de mon heureux rival. 
C'était de la morgue de boutiquier et de l'aristocratie a 
leur manière. Mon négociant aurait cru déroger en don- 
nant sa fille a un artiste; il maintenait l'honneur de son 
écusson en la donnant a un marchand de bonnets de 
coton. 

Le même mois eut lieu le mariage de mon frère avec 
mademoiselle de***, fille du ci-devant marquis de*** 
et nièce du colonel. 

XII. 

14 juillet. 

Ainsi donc , ô rage ! de deux frères l'un vole son 
père, vole ses camarades, vole et assassine son bienfai- 
teur, vole la république, et il est jugé digne d'épouser 
la fille d'un ci-devant marquis ; l'autre donne ses nuits 
et ses jours à un travail sublime ; il nourrit son ame de 
nobles espérances et de hautes pensées; il devient un 
des premiers artistes de son époque, et il n'est pas digne 
d'être le rival d'un marchand. 

Et pourtant c'est le même sang qui coule dans les 
veines de tous les deux ; puis vous avez brisé les bar- 
rières des castes aristocratiques. Ce n'est donc plus la 
naissance qui fait le paria, c'est le métier. Or on gagne 
aujourd'hui les éperons de chevalier comme autrefois on 
gagnait la potence , et l'on déroge par le génie et par 
l'art. Il y avait de l'éclat dans le prestige d'une noblesse 
perdue a travers la nuit des temps; mais vous qui êtes 
sortis de l'écurie pour monter dans un palais, vous que 
j'ai vu manier le pilon ou la truelle , dites-moi d'où vous 
vient votre orgueil? 

Je m'arrête... Je sens ma tête qui se brise... car je 
t'aime, ô Gabrielle!.. Mais, hélas! je suis un maître 
de violon ! 

xm. 

Telles étaient les plaintes renfermées dans le sachet de 
mon pauvre vieillard. Je les place sous tes yeux, ami 
lecteur, sans commentaire; tu le feras aussi bien toi- 
même que ton très-humble et très-obéissant serviteur 
Samuel Bach, libraire. 

DÉBUTS DE M 11 " ANNETTE BRAMBILLA ET TOMÉOM 

<a l'Scatjc'mic xovaXt ic musique. 

CONCERT DE M. CHARLES SCHTTNKE. 

D'abord un mot sur l'importance des débuts fréquents^, 
ciles, importance que la direction nouvelle de l'Opéra /prab 
avoir parfaitement comprise. Ouvrez la porte, et ouv 
toute sa largeur, aux talents, aux espérances, auxpri 
Qui sait ?il y apeut-étre dans cette foule unavenir ma 




54 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



dont votre accueil favorisera l'essor, et dont les premières fleurs, 
les premiers fruits seront pourvous. Les débuts fréquents et fa- 
ciles ont un double avantage; ils aplanissent la carrière aux 
jeunes artistes, et tiennent les anciens en respect; ils servent à 
modérer les prétentions exorbitantes, à contenir les amours- 
propres évaporés. On n'a pas l'idée de ce qu'un artiste, qui se 
croit seul, et partant nécessaire, imagine de traités bizarres, de 
conditions impossibles, pour les imposer à son directeur; et si 
le pauvre directeur refuse de signer sa ruine, Achille se retire 
majestueusement sous sa tente! On sent qu'Achille estemployé 
là comme terme générique, et représente les deux sexes, le fé- 
minin comme le masculin. 

Donc, Mlles Annette Brambilla et Toméoni, sont venues 
l'une après l'autre, l'une dans le Siège de Corinthe, l'autredans 
le Philtre, pour consacrer le principe ci-dessus posé en matière 
de début. Mlle Annette Brambilla est sœur cadette de l'autre 
Brambilla, qui, l'an dernier, s'est montrée au Théâtre-Italien 
dansSemiramide. La sœur aînée {Arsace) possède un contr'alto 
peu grave et peu robuste. C'est une de ces voix telles que 
l'exemple de Mme Pasta en a tant fait faire alors. Dès qu'une 
cantatrice éprouvait quelque difficulté à monter, elle se décla- 
rait contr'alto, sans s'inquiéter si elle pouvait descendre. La 
sœur cadette (Pamira) a une voix de soprano assez agréable, 
mais dont les qualités ne sont pas très-saillantes, si toutefois 
une peur extrême n'en altérait la pureté et l'étendue. La sœur 
cadette, élève de la sœur aînée et de Bordogni, se recommande 
par l'excellence de la méthode. C'est beaucoup que de savoir 
chanter; c'est beaucoup aussi que d'être jolie, et Mlle Annette 
Brambilla réunit, sous ces rapports différents, ce que donnent 
la nature et l'étude. 

Depuis quelque temps déjà, la réputation de Mlle Toméoni, 
comme musicienne, comme pianiste, était établie, lorsqu'elle 
s'avisa de sa voix et se fitcantatrice. Dans les salons ily eutpour 
elle un bruyant chorus d'éloges et de bravos. Des salons, elle 
voulut s'élancer sur la première scène lyrique. Peut être Mlle 
Toméoni eût-elle mieux fait d'aspirer à quelque chosede moins 
grand, de tenter quelque chose de moins difficile. Elle'à échoué, 
ou peu s'en faut; sa voix a paru dépourvue de timbre et de 
charme; la justesse lui a même plus d'une fois manqué. Dé- 
plus, il faut dire que si, vue de face, la physionomie de Mlle 
Toméoni est très-séduisante, vue de profil, elle l'est beaucoup 
moins, à raison d'un trait gigantesque jeté précisément au 
beau milieu par une fantaisie delà nature, qui s'en permet quel- 
quefois de très-déplacées. 

Entre deux débuts et le concert donné par M. Schunke, il 
n'existe pas d'autre transition que celle d'un trait de plume. 
M. Schunke, l'un des grands pianistes de l'époque, dont l'exé- 
cution foudroyante excite le plus d'enthousiasme , d'étonne- 
ment,' d'admiration, n'en est plus à ses débuts, et pourtant si 
l'on pouvait pénétrer dans son ame quelques heures, quelques 
jours avantle rendez-vous qu'il donne au public, on y surpren- 
drait des tourments affreux, des terreurs inouies , dont, en le 
voyant de loin, et superficiellement , en contemplant sa struc- 
ture à la Dussek, ou le jugerait non-seulement exempt, mais 
incapable. Voilà l'artiste, voilà les mystères dont son for inté- 
rieur est le théâtre, dont ses amis ontla confidence, que la foule 
ignore et ne soupçonne même pas. 

Les doigts de M. Schunke parcourent le clavier avec une vi- 
gueur, une volubilité sans égales ; et, à travers ces flots de notes 
gaités, soulevés sans rémission, jamais le sens du morceau ne 



disparaît, jamais les nuances ne s'effacent; tout s'exprime etse 
détache nettement, finement, avec une verve éblouissante qui 
tient de la magie. Chacun des morceaux exécutés par lui di- 
manche dernier, et notamment les variations sur le Galop de 
la Tentation a renouvelé le phénomène et la surprise. M.Ernst, 
ce jeune violoniste si habile et si puissant, a obtenu aussi sa 
part de succès dans un duo sur un motif à'Oberon, composé 
et exécuté par lui avec M. Schunke, et dans des variations pour 
violon seul. M. Chopin s'est associé à M. Schunke dans une so- 
nate à quatre mains de Moschelès, et l'on devine l'effet de cet 
excellent morceau joué par deux artistes aussi supérieurs. 
M. Batta et son violoncelle , M. Lewi et son cor, qui lui sert 
pour produire des effets inconnus jusqu'ici , MM. Boulanger, 
Lanza, et leurs voix, ensemble ou séparémeut, ont complété 
la brillante soirée donnée dans les superbes salons de la rue 
de Lille, n. i j, et à laquelle on n'était admis que sur des lettres 
d'invitation. S. G. 

SECOND CONCERT DU CONSERVATOIRE. 

Il y a toujours chaque année, dans le nombre des concerts 
que nous donne le Conservatoire, une ou deux journées mal- 
heureuses. En pareil cas , les auditeurs sont moins bien dis- 
posés , sans qu'il soit possible d'en découvrir la cause; rien ne 
les émeut ; ce qui les transportait auparavant, leur fait plaisir ; 
ils ne trouvent que beau ce qui est sublime ; ils applaudissent , 
mais restent tièdes ; crient bravo , mais ne sont point émus. 
Soit que cette disposition du public réagisse sur les artistes 
soit qu'ils subissent eux-mêmes l'action directe de la cause in- 
connue qui désenthousiasme leurs auditeurs, il est certain que 
l'exécution, ces jours-là, n'est plus la même. L'orchestre est 
distrait, les instruments ne sont pas d'accord, les chanterelles 
se rompent, les chevalets sautent avec bruit, plusieurs fausses 
entrées viennent impatienter le chef dont toute l'attention est 
inutile; et certes, l'étranger qui, arrivant à Paris , entendrait 
pour la première fois en pareille occasion notre meilleure insti- 
tution musicale ne pourrait que s'en former une fausse idée. 
Dimanche dernier , les fâcheux symptômes que nous signalons 
se sont montrés d'un bout à l'autre de la séance. La symphonie 
de Haydn, incomparablement mieux rendue cependant que 
tout le reste, ne nous a pas paru dite avec la finesse de style 
qu'exigent ses formes délicates et les idées douces qui en font 
le plus grand charme. A tout instant on pouvait reprocher aux 
instruments à cordes trop de rudesse dans l'attaque, et une exa- 
gération de vigueur pour les forte lout-à-fail incompatible 
avec l'instrumentation d'abord et avec l'humeur ensuite de 
l'auteur de la Création. Peut-être l'habitude du style véhément 
et des fougueuses apostrophes de Beethoven etde Weber, n'est- 
elle pas sans avoir contribué un peu à détourner l'orchestre de 
la méthode si différente qu'il aurait dû suivre en cette circon- 
stance. Cela se concevrait très-aisément ; Haydn aime par- 
dessus tout le calme, l'ordre , la quiétude , une joie modérée; 
il est au milieu de ses instruments comme un bon père au mi- 
lieu de ses enfants, souriante leurs jeux, applaudissant à leurs 
exercices , mais en tant que ces exercices et ces jeux ne sortent 
pas d'une certaine mesure hors de laquelle il ne voit plus que 
turbulence, dévergondage, ivresse et folie. Il est donc tout 
naturel que l'harmonieuse famille, après avoir pris part si long- 
temps à de violents ébats , à des scènes pleines de troubles et 
de passion , ne puisse tout d'un coup revenir à l'existence tran- 
quille , aux joies du foyer domestique , aux émotions douces, 



V 



DE PARIS. 



*5 



les seules que Haydn ait jamais connues. L'andante de cette 
symphonie , beaucoup mieux senti des exécutants que les 
autres parties, a été vivement applaudi; il est difficile en effet 
de rien entendre de plus gracieux dans le même genre; les mé- 
lodies y sont traitées avec cet art admirable qu'on retrouve 
dans tout ce qui est sorti de la plume d'Haydn, et si parfois 
leur physionomie accuse un peu de vétusté, du moins elles 
expriment un sentiment si délicat, si vrai, qu'on ne saurait 
méconnaître la noblesse de leur origine. 

Mozart succéda à Haydn. L'hymne à grands chœurs que nous 
avons entendu, bien quelraduit en français et déjà exécutésans 
doute à l'Opéra dans le temps qu'on y donnait des couccrts 
spirituels, était inconnu à la majeure partie de l'auditoire. Le 
début , avec toute la masse de voix et d'instruments , est pom- 
peux et solennel : et cette riche harmonie éclatant dans un tem- 
ple y produirait sans doute l'effet le plus imposant ; les solos 
du milieu, pour un ténor et une basse, ont au contraire une 
tournure excessivement vieille, et, qui pis est, commune. A ce 
reproche de vulgarisme nous ne pensons pas qu'il soit possible 
de répondre en citant l'époque déjà reculée où le morceau fut 
composé; nous croyons au contraire que ce qui nous paraît 
commun aujourd'hui, l'était déjà au moment où Mozart l'écri- 
vit , et que c'est précisément à ce défaut qu'il faut attribuer 
l'aspect gothique qui fait dans ce passage une disparate si tran- 
chée avec la verdeur et l'énergie de tout lerestede l'ouvrage. 

On l'a dit bien des fois, ce qui fut en naissant original et 
distingué, peut bien être usé par l'imitation, mais ne devien- 
dra jamais commun dans la véritable acception du mot. Celle 
de toutes les partitions de Gluck qui a le plus vieilli sans con- 
tredit, c'est Armide ; mais c'est elle aussi qui offre le moins 
d'invention. L'inconvénient de mettre en musique un poème 
déjà traité par un autre musicien en est probablement la cause. 
Gluck ne pouvait complètement oublier les formes mélodiques 
de Lulli; les mots devaient nécessairement faire renaître dans 
son esprit, en dépit de tous ses efforts, les chants bons ou 
mauvais dont ils avaient été revêtus antérieurement. Aussi au- 
cune de ses autres partitions , ni Iphigénie en Tauride qui est 
la dernière , ni Alceste qui est l'une des premières , n'offrent- 
elles de traces de ce style flasque et mou qu'oii nomme aujour- 
d'hui rococo, et' dont Armide est entachée en maint endroit. 
Pour en revenir à l'hymne de Mozart, signalons encore après 
le retour du majestueux tutti dont nous avons parlé, une ca- 
dence finale italienne qu'on est désagréablement surpris de 
trouver là. L'auteur était sans doute pressé de finir, car il a eu 
bien soin, dans tous ses autres ouvrages, d'éviter cette sotte et 
fatigante formule harmonique adoptée en touteoccasion parles 
Italiens, tolérée parles Français et prohibée par les Allemands. 
L'exécution de ce grand morceau d'ensemble a été à peu près 
irréprochable. 

M. Gallay est venu ensuite nous faire entendre un pot-pourri 
sur des thèmes de Bellini, pour cor solo. Le talent de ce vir- 
tuose est connu et apprécié depuis long-temps ; l'opinion des 
artistes et des amateurs est unanime à son sujet. Embouchure 
excellente, sûreté d'intonation, justesse, pureté de son, bon 
goût dans les ornements , il a tout ce qui constitue le corniste 
de premier ordre. On eût beaucoup mieux aimé cependant 
l'entendre dans un morceau réellement composé pour lui , que 
dans cette collection de cavatines dont le principal défaut est 
d'être inévitables en ce moment. Chanteurs , cantatrices , in- 
strumentistes de toute espèce , ne vivent plus que sur les thè- 



mes de Bellini. Dans les salons, aux concerts grands et petits, 
dans les rues même , grâce aux musiques militaires , on n'en- 
tend que le duo des Puritains, ou celui des Capuletti, ou l'air 
du Pirate, ou la cavatine de \aStraniera ; malgré tout , le solo 
de cor de M. Gallay n'en a pas moins été vigoureusement ap- 
plaudi , et c'était justice. Alors ont commencé les scènes de la 
Flûte enchantée de Mozart. La marche religieuse , le grand air 
de Sarastro et le chœur des prêtres, sont , à mon avis , la plus 
sublime manifestation musicale du sentiment religieux antique. 
A de tels accents on se croit transporté tout d'un coup dans ces 
temples immenses où l'Egypte adorait Isis ; on croit respirer 
une atmosphère fraîche et calme; on entrevoit, à travers ledemi- 
jour du sanctuaire , les riches victimes de ces prêtres qui in- 
struisirent Moïse et le Christ, de ces sages qui initièrent Orphée 
à leurs mystères, et dont M. Ballanche, dans un poème digne 
de son sujet, nous a révélé les doctes entretiens. Jamais, selon 
nous, le génie de Mozart ne s'est montré plus grand , plus pro- 
fondément poétique, plus divin (vates), que dans cette partie 
de la Flûte enchantée. Et cependant dimanche dernier c'est ce 
que le public a le moins bien écouté et ce qu'il a paru le moins 
comprendre. Pendant la marche instrumentale (qui, pour le 
dire en passant, ressemble prodigieusement à l'hymne à'Iphi- 
génieen Tauride, chaste fille de Latone), on entendait assez 
distinctement les conversations du parterre. Plus loin deux ou 
trois portes de loges ont été fermées avec un bruit assez irrévé- 
rentieux , etDérivis avait à peine commencé l'air de Sarastro, 
qu'au milieu de la plus sublime période, un monsieur trébu- 
chant sur un escalier du parquet a laissé tombé une poignée de 
gros sous dont le bruit ne pouvait manquer de faire la plus ri- 
dicule diversion. D'ailleurs , le mouvement imprimé à ce mor- 
ceau, en lui enlevant une partie de sa largeur, affaiblissait en- 
core l'effet qu'il aurait pu produire. Je doute que ce soit ià le 
mouvement de l'auteur; en tout cas, un irrésistible sentiment 
nous dit que ce n'est pas ainsi que doit chanter le grand-prêtre 
de celte Isis, dont la statue avait pour inscription : « Je suis 
tout ce qui a été, tout ce qui est , tout ce qui sera , et nul mor- 
tel n'a soulevé mon voile. «Ce défaut de largeur se faisait sentir 
principalement au vers : « Jamais l'éclat ni la grandeur » ; bien 
que notée en triples croches , la fin de cette phrase n'est point 
une roulade, c'est un développement mélodique un peu plusra- 
pide, mais toujours grave, toujours majestueux, toujours calme, 
qualités que le chanteur se trouvait dans l'impossibilité de lui 
conserver à cause du mouvement imprimé au morceau par le 
chef d'orchestre dès le début. Nous soumettons ces observations 
à M. Habeneck. 

Il me reste à parler de la symphonie de Beethoven. C'était 
la quatrième en si bémol. Moins célèbre que plusieurs de ses 
sœurs, elle est d'une égale beauté cependant jusque dans ses 
moindres détails. Et ne fût-ce que pour son adagio, qui sur- 
passe tout ce que l'imagination la plus brûlante pourra jamais 
rêver de tendresse et de pure volupté , je la mettrai tout-à-fait 
au rang des compositions de Beethoven consacrées par l'admi- 
ration générale. Le public avait l'air fatigué en l'écoutant, et 
l'exécution en a été encore plus incorrecte que celle du reste du 
concert. Les instruments à vent surtout ont à se reprocher plu- 
sieurs fautes graves. Le défaut de variété, qui se faisait déjà 
sentir l'an passé dans les programmes des séances du Conser- 
vatoire , est manifeste aujourd'hui; il est de l'intérêt immédiat 
de la société de faire les plus grands efforts pour y remédier. 
Puisse-t-elle y parvenir! H. Berlioz. 



'.G 



BEVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



NOUVELLES. 

+ * + La belle mélodie de M. Meyerbeer , le Moine, qui fait 
avec un succès prodigieux son tour de France, a été récem- 
ment exéculée a Arras parle chanteur Paulvort, qui avait 
clioisicette nouveau té musicale comme leplus puissant attrait qu'il 
pût offrir au public pour son bénéfice. Le même théâtre d'Arras 
a donné , le 30 janvier , le Pirate de Bellini , où le chanteur 
Haly s'est fait applaudir dans le grand air qui ouvre le troisième 
acte de la pièce arrangée. 

%* La Juive a été représentée à Rome avec un succès prodi- 
dieux ; déjà 4 représentations ont rempli la caisse du directeur. 
( *j, A Nîmes , une souscription est ouverte parmi les abonnés 
du théâtre pour aider la direction à mettre en scène la Juive de 
M.Halevy, d'unemanière digne de ce chef-d'oeuvre. La liste est 
déjà couverte dG tous les noms les plus recommandables de la 
ville, preuve nouvelle que le goût du vrai beau en musique com- 
mence à se propager dans toute la France, et à triompher de la 
mode passagère des opéras-valse et contredanse. 

j*% Le Cheval de Bronze a réussi à Rennes. On s'accorde à 
louer Mme Bovery , qui remplissait le rôle de Mme Casimir. 

^*\ : Une première chanteuse, Mme Rocher, qui vient de dé- 
buter à Strasbourg dans le Barbier, a reçu un accueil rigou- 
reux du public , à l'occasion d'un air de Donizetti qu'elle avait 
intercalé dans le rôle de Rosine. 

t *4 A Toulon, Delcourt s'est fait applaudir, grâce à une 
voix forte et vibrante , dans Zampa, les deux Nuits , la Pie 
voleuse. Une chanteuse du même théâtre , Bille Buflardin, a 
fait sensation dans le rôle de Ninelte. 

i * HI La ville de Valenciennes vient de donner une preuve ho- 
norable de son goût pour la musique. Elle manquait d'un bon 
professeur de piano. On a attiré de Belgique une virtuose d'un 
mérite réel, Mlle Pagnin , et un concert a été organisé pour 
couvrir les frais nécessaires à son établissement. 

*«* Indépendamment de M. Girard , qui vient de succéder 
à M. \alentino dans la direction de l'orchestre de l'Opéra- 
Comique, on annonce, comme devant lui servir d'auxiliaire, 
M. Jupin, chef d'orchestre du théâtre de Strasbourg. 

%j* Il est toujours à la mode de tuer de gaîté de cœur les 
grands talents de l'époque. Récemment encore un journal ita- 
lien annonçait, sur la foi d'une prétendue correspondance de 
Francfort, la mort de Mme Schrœder Devrient, dont le succès 
probable dans la Norma de Bellini à Vienne ne lardera pas à 
constater sans doute la résurrection. 

%* On dit que Mme Damoreau a manifesté l'intention de 
prêter le charme de son talent à l'un des chefs-d'œuvre de l'an- 
cien répertoire de L'Opéra-Comique, la délicieuse Aline de 
M. Berlon. 

*'* On sait comment la mort d'un certain Pagariini, mélo- 
mane immensément riche, fit croire un instant l'année dernière 
à la perte du grand artiste qui porte le même nom. Il paraît 
que si le véritable défunt n'avait pas, sur le violon, le même ta- 
lent que son illustre homonyme, ce n'était pas du moins faute 
d'instruments; car il en avait formé une collection précieuse, 
qui lui avait coûté des sommes considérables. On cite dans le 
nombre, outre plusieurs Stradivarius, un violon marqueté en 
nacre et en ébène, qui avait appartenu à un des derniers shahs 
de Perse ; le violon qui avait été l'instrument favori de lord By- 
ron ; celui de Stanislas, beau-père de Louis XV, monarque dé- 
chu du troue de Pologne, et bienfaiteur de la Lorraine; un au- 
tre dont s'était servi Cùarles IV, artiste couronné, qui, après 
avoir oublié de compter les pauses, répondait, avec un grand 
sang- froid, qu'un souverain n'était pas obligé d'aller en mesure; 
enfin un violon sur lequel a joué long-temps le fameux Manuel 
Godoï, prince de la Paix ; et plusieurs autres instruments aux- 
quels les noms de leurs anciens propriétaires donnent une es- 
pèce d'importance historique. Peu d'années avant sa mort, ce 
Paganini avait adopté deux jeunes gens auxquels il faisait ap- 
prendre la musique; l'un d'eux est chef d'orchestre à l'Opéra 
de Vienne, et l'autre à celui de Turin. Leur protecteur les a 
couchés sur son testament chacun pour unesomme de dix mille 
francs de rentes. 



+ * + MM. Tilmant frèresdonneront deux matinées musicales, 
destinées à l'exécution de quatuors de Beethoven , Mozart , 
Haydn, Onslow, etc. La première aura lieu aujourd'hui à deux 
heures dans les salons de M. Pape, rue de Valois , n° fO. 

*^ Dimanche prochain 21 février , Mlle Roucault donnera , 
dans les salons de M. Pape , rue de Vallois, n° 12 , un concert 
dout voici le programme : Solo pour le cor, compose et exé- 
cuté par M. Lewy ; duo italien, chanté par M. Lanza et 
Mlle Boucault ; grande fantaisie brillante pour la harpe, com- 
posée et exéeufée par Mme Feuillet-Dumus; Tarantelle de 
Rossini, chanté par M. Lanza ; duo du Barbier de Rossini , 
chanté par MM. Bordogni et Lanza. — Deuxième partie : 
Grande fantaisie brillante pour le piano, composée et exécutée 
par M. Sowinsky; cavatine de icapuletti emontechide Bellini, 
chantée par Mlle Drouart ; capricico fantaslico pour violon 
seul composé et exécuté par M. Ole-Bull; duo, chanté par 
Mlle Boucault et Drouart ; Air de Robert le Diable , chanté 
par Mlle Boucault. 

.,%. On |nous écrit de Bruxelles : « Le succès de la Juive va 
toujours en augmentant, et l'enthousiasme se soutient; la meil- 
leure preuve que je puisse vous en donner, et qui sera comprise 
par les personnes qui connaissent Bruxelles, c'est que , lors de 
la dernière représentation, l'affluence était si grande que la 
queue commençant au théâtre, allait finir à la rue des Domi- 
nicains. 

*,,* Le premier début de Mlle Jenny Colon à l'Opéra-Comi- 
que aura lieu dans une pièce de M. Mélesville, dont la musique 
est de M. Grisar. Le second ouvrage qu'elle jouera est celui de 
MM. Scribe et Paul Duport, dont la partition doit être écrite 
par M. Halevy. 

%* Le théâtre d'Amsterdam, représente ence moment avec 
succès un opéra indigène et qui n'a rien moins que trois actes. 
Le poème a été arrangé sur une pièce française intitulé le 
Bandit, la musique tst de M. Van-Brée, jeune compositeur 
Hollandais, qu'on nous signale comme plein de talents et d'a- 
venir. — Mme Ponchard , qui donne des représentations au 
même théâtre, y obtient des suffrages unanimes par la pureté 
de sa méthode et sa brillante exécution. 

* + * Dimanche dernier, l'un de nos auteurs les plus spirituels 
et les plus féconds, M. Mélesville, a donné un bal qu'en sa 
qualité d'amateur de musique, il avait fait précéder par un 
concert du meilleur goût : on y a entendu, entr'autres artistes, 
un violoncelle des plus distingués, M. Servais, virtuose belge,et 
M. Amédé de Beauplan , dont la verve entraînante a électrisé 
l'assemb'ée par des chansons pleines d'esprit et de gaîté. 

*,*Ona remisenliberté M.Dupuget,dontnous avons raconté 
la brusque et violente intrusion sur le théâtre Italien, dans le 
butde se rapprocher de Mlle Grisi : nous ignorons encore |si 
cette affaire, comme cellcde M. Duclcr, le frénétique adorateur 
de Mlle More {aujourd'hui Mme Pradher), aura du retentis- 
sement dans les tribunaux. Quelle bonne fortune pour les 
dilettanti d'aller entendre à l'audience parler une fois, celle 
qu'ils aiment à entendre chanter si souvent. 

%* A Vienne , où la musique est pris-e au sérieux et pas- 
sionne toutes les imaginations désœuvrées de notre maussade 
politique , la Société des concerts spirituels avait fondé un 
prix pour la meilleure symphonie qui lui serait adressée |dans 
le courant de l'année. Cinquante-sept compositions ont été 
soumises aux juges, qui , à l'unanimité (circonstance bien rare 
en toute espèce de jugement , mais surtout en matière d'art ou 
de littérature), ont décerné le prix à une sinfonia passionaia, 
de M. Franz-Lahner, maître de chapelle bavarois. 

t * + Un ballet burlesque de M. Petippa , les Petites Dana'ides, 
attire la foule tous les soirs au théâtre de Bordeaux. 

%* La Sonnambula de Bellini fait fureur à Ferrare , grâce 
aux talents réunis du ténor Biacchi et de Mme Riva Aspes. 

%* Le fameux David , dont la réputation, si éclatante en 
Italie, vint pâlir récemment sur notre théâtre Favart, Mme 
Pasta, qui a emporté tous les regrets et toute l'admiration des 
dillcttanti parisiens, et le basso Mariani, tels sont les troisjgrands 
artistes dont l'opéra de Vienne s'est recruté pour la saison du 
Carnaval. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Paris.— Impriment d'EVERAT rue d» Cadran, 16. 



REVUE 



GAZETTE MUSICALE 

mm &<Am&Qk 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS, BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , ALEX. DDMAS , DE SAINT 

félix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), F. halévy, Jules janin, g. lepic, listz, lesdeur (membre 
de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry , Edouard montais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. -SEYFRiED (maître de chapelle à Vienne), stéphen de la madelaixe , F. stœpel, etc. 



O e ANINÉE. 



K 



8. 



P1UX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRANG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


9 » 


10 


6 m. 15 


17 » 


19 » 


lan.30 


34 » 


38 » 



€a ÏXcvuc et <&azeitc ittusifaU- ï>e paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous tes libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 21 FEVRIER (836. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, fv. si- 
mile de l'écriture u'au- 
teurs célèbres et I» paierie 
des artistes , MM. les 
abonnés de la Gazette 
Musicale, recevront, le 
dernier dimanche de cha 
que mois , un morceau 
de musique de piano de 
10 a 20 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



V 

SOMMAIRE.— Le carnaval à Rome et à Paris, du sentiment de l'art chez les 
masses, matinées musicales de MM. Tilmant ; par M. Hector Berlioz. — Les 
concerts : par un amateur de bonne musique. — Soirées musicales, ou con- 
seils aux jeunes personnes ; par M. Charles Schunke. — Concert de Mlle de 
Dictz. — Correspondance.— Revue critique. — Nouvelles. 



LE CARNAVAL A ROME ET A PARIS. 
Du sentiment de l'art chez les masses , 

MATINÉES MUSICALES DE MM. TILMANT. 

Les séances de quatuors des frères Tilmant ont com- 
mencé dimanche dernier; l'affluence des auditeurs n'é- 
tait pas aussi considérable que l'an passé. Mais la raison 
en est simple, et je vais vous la dire. C'était ce jour-la 
ce qu'on appelle en Europe le Dimanche-Gras ; fort 
gras, en effet, gras de boue, gras de fard, de rouge, de 
blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières in- 
jures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques 
ignobles, de chevaux éreintés, d'imbéciles qui rient, de 
niais quiadmirent et d'oisifs qui s'ennuient. A Rome, où 
les bonnes traditions de l'antiquité se sont en partiecon- 
servées, on immolait naguère aux jours gras une vic- 
time humaine. Je ne sais si cet admirable usage, où l'on 
retrouve un vague parfum de la poésie du Cirque, existe 
encore aujourd'hui ; c'est probable, les grandes idées ne 
s'évanouissent pas si promptement. On conservait alors 
pour les jours gras (quelle ignoble épithète !) un pauvre 



diable condamné a la peine capitale; on l'engraissait, 
lui aussi, pour le rendre digne du dieu auquel il allait 
être offert, le peuple romain; et quand l'heure était 
venue, quand cette tourbe d'imbéciles de toutes les na- 
tions (car, pour être juste, il faut dire que les étrangers 
ne se montrent pas moins que les indigènes avides de si 
nobles plaisirs), quand cette cohue de sauvages en frac 
et en veste était bien lasse de voir courir des chevaux et 
de se jeter a la figure de petites boules de plâtre en riant 
aux éclats d'une malice si spirituelle, on allait voir mou- 
rir Y homme. Oui, l'homme ! c'est souvent avec raison 
que de tels insectes l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, 
c'est quelque malheureux brigand, qui, affaibli par ses 
blessures, aura été pris a demi mort par les braves sol- 
dats du pape, et qu'on aura pansé, qu'on aura soigné, 
qu'on aura guéri, qu'on aura confessé et engraissé pour 
les jours gras. Et certes, il y a, a mon avis, dans ce 
vaincu mille fois plus de l'homme que dans toute cette 
racaille de vainqueurs, a laquelle le chef temporel et 
spirituel de l'Eglise catholique, le représentant de Dieu 
sur la terre, est obligé de donner de temps en temps le 
spectacle d'une tête coupée. Il est vrai que bientôt après 
ce peuple sensible et intelligent va, pour ainsi dire, faire 
ses ablutions a la place Navone, et y laver les taches que 
le sang a pu laisser sur ses habits. Cette place est alors 
inondée complètement ; au lieu d'un marché aux lé- 
gumes, c'est un véritable étang d'eau sale et puante, a la 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



surface duquel surnagent, au lieu de fleurs, des tron- 
çons de choux, des feuilles de laitues, des écorces de 
pastèques, des brins de paille et des coquilles d'aman- 
des. Sur une estrade élevée au bord de ce lac enchanté, 
quinze musiciens, dont deux grosses caisses, une caisse 
roulante, un tambour, uu triangle, un pavillon chinois 
et deux paires de cimballes, flanqués pour la forme de 
quelques cors et clarinettes, exécutent des mélodies d'un 
style aussi pur que l'eau qui baigne les pieds de leurs 
tréteaux, pendant que les plus brillants équipages circu- 
lent lentement dans cette mare, aux acclamations ironi- 
ques du peuple-roi, dont la grandeur n'est pas l'unique 
cause qui l'attache au rivage. Mirate ! Mirate ! voilà 
l'ambassadeur d'Autriche ! — Non, c'est l'envoyéd'An- 
gleterre ! — Voyez ses armes : une espèce d'aigle. • — 
Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs la 
fameuse inscription : Dieu et mon droit. — Ah ! ah ! 
c'est le consul d'Espagne avec son fidèle Sancho. Rossi- 
nante n'a pas l'air fort enchanté de cette promenade 
aquatique. — Quoi! lui aussi? le représentant de la 
France? — Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, cou- 
vert de la pourpre cardinale, est bien l'oncle maternel 
de Napoléon. — Et ce petit homme, au ventre arrondi, 
au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave? — C'est 
un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, 
c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé 
par làjashion de quitter son poste sur la Méditerranée 
pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la 
place Navoue; il médite en ce moment quelque nouveau 
chapitre pour son roman de Rouge et Noir. 

Mirate ! Mirate ! voila notre fameuse Vittoria , cette 
Fornarina au petit pied (pas tant petit ) , qui vient poser 
aujourd'hui en costume d'Éminente , pour se délasser de 
ses travaux de la semaine dans les ateliers de l'Acadé- 
mie. La voila sur son char , comme Vénus sortant de 
l'onde. Gare ! les tritons de la place Navoue , qui la con- 
naissent tous , vont emboucher leurs conques et souffler 
a son passage une marche triomphale. Sauve qui peut ! 
— Quels cris de joie! Qu'arrive-t-il donc? Une voiture 
bourgeoise a été renversée ! Oui , je reconnais notre 
grosse marchande de tabac de la rue Condotti. Bravo! 
elle aborde a la nage , comme Agrippine dans la baie de 
Putzolles, et pendant qu'elle donne le fouet a son petit 
garçon pour le consoler du bain qu'il vient de prendre, 
les chevaux , qui ne sont pas des chevaux marins , se 
débattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la joie ! en 
voila un de noyé ! Aggrippine s'arrache les cheveux ! 
L'hilarité de l'assistance redouble ! Les polissons lui jet- 
tent des écorces d'orange , etc. , etc. Bon peuple , que 
tes ébats sont touchants! que tes délassements sont aima- 



bles ! que de poésie dans tes jeux ! que de dignité , que 
de grâce dans ta joie ! Oh oui ! les grands critiques ont 
raison , l'art est fait pour tout le monde; si Raphaël a 
peint ses divines Madones , c'est qu'il connaissait bien 
l'amour exalté de la masse pour le beau , chaste et pur 
idéal ; si Michel- Ange a tiré des entrailles du marbre son 
immortel Moïse, si ses puissantes mains ont élevé un 
lemple sublime , c'était pour répondre sans doute a ce 
besoin de grandes émotions qui tourmente les âmes de 
la multitude. C'est pour donner un aliment a la flamme 
poétique qui les dévore, que Tasso et Dante ont chanté. 
Oui , anathème sur toutes les œuvres que la multitude 
n'admire pas ! car si elle les dédaigne , c'est qu'elles 
n'ont aucune valeur ; si elle les méprise , c'est qu'elles 
sont méprisables , et si elle les condamne formellement 
par ses sifflets , condamnez aussi l'auteur, car il a man- 
qué de respect au public , il a outragé sa grande intelli- 
gence , froissé sa profonde sensibilité ; quon le mène aux 
carrières. 

Ainsi donc , comme les quatuors de Beethoven , bien 
qu'exécutés par les frères Tilmant , MM. Urhan et 
Claudel , n'avaient attiré dimanche dernier que fort peu 
d'auditeurs, il faut en conclure que cette musique ne 
jouit d'aucune popularité, et par conséquent qu'elle ne 
vaut absolument rien. Et sans doute, qui oserait sou- 
tenir le contraire? — Cependant ne nous hâtons pas 

trop. J'ai dit en commençant que la première matinée 
de MM. Tilmant avait eu lieu le dimanche gras. Cette 
raison , après tout , est plus que suffisante pour expliquer 
la solitude au milieu de laquelle le grand quatuor en ut 
dièze mineur, ce dernier et prodigieux effort du génie de 
Beethoven, a été exécuté. Il faut être juste, les Parisiens 
ont, tout aulant que les Romains , le sentiment de l'art , 
de l'art musical surtout; ils l'aiment, ce grand art; ils le 
respectent , ils l'adorent. Mais que voulez-vous, préci- 
sément parce qu'ils le traitent avec tant de vénération , 
cet art n'est point un délassement pour eux ; et il leur en 
faut des délassements ; l'aigle ne peut toujours planer. 
Eh bien, le dimanche gras, il est d'usage à Paris comme 
à Rome de s'amuser; tout le monde alors se livre a la 
joie, aux charmes de la promenade et de la conversation. 
On n'a pas , comme a Rome , une place inondée à par- 
courir en voiture , mais le boulevart avec sa fange noire 
a bien son prix , surtout pour les gens a pied ; puis ces 
belles créatures , si fraîches , si lestes , si piquantes , si 
spirituelles, qui de temps en temps daignent vous engueu- 
ler , le moyen de résister. Encore savez- vous que 

cette année , au dire de beaucoup de gens très-mal in- 
formés , MM. les pairs , par une attention bien délicate, 
s'étant hâtés de terminer le fameux procès, devaient 



DE PARIS. 



59 



offrir au public parisien un spectacle digne du dimanche 
gras et à l'instar de Rome, celui de l'exécution de Fies- 
chi. De sorte que, bercés par cette douce espérance, 
beaucoup de dilettanti vaguaient par les rues , les places 
et les carrefours, attendant la venue... de la guillotine. 
Il était donc moralement impossible que Beethoven 
sortît vainqueur d'une pareille lutte. Attendons une 
nouvelle épreuve pour savoir a quoi nous en tenir sur 
la popularité , et par conséquent sur le mérite de ses 
quatuors. La seconde séance aura lieu dimanche pro- 
chain ; c'est un dimanche maigre celui-là; plus de Pail- 
lasses , plus de Marquis , plus de Pierrots , plus de Co- 
lombines, plus de Nymphes en calèche découverte, plus 
de longs nez de carton , plus de mouchards, plus d'ai- 
mables conversations , plus de jeux folâtres , plus d'es- 
poir de bourreau , plus rien de ce qui faisait de Paris ce 
jour-là un séjour de délices , une vallée de Tempe , une 
véritable Arcadie ; tout sera fini , et si le public n'a pas 
dans sa sagesse décidé depuis longtemps que les quatuors 
de Beethoven sont dépourvus de tout ce qui constitue 
les œuvres de génie et de popularité , à coup sûr les 
salons de M. Pape présenteront un aspect fort différent 
de celui qu'ils avaient dimanche dernier ; car les quatre 
concertants sont reconnus par le public pour des hommes 
d'un véritable talent, et ils en ont donné à leur pre- 
mière séance de nouvelles et incontestables preuves. 
Jamais la dernière production de l'auteur de Fidelio ne 
m'avait paru plus gigantesque ; tout a été rendu avec 
précision, finesse et intelligence. Certes ce n'est pas peu 
dire , car ce quatuor est peut-êire , de tous les morceaux 
de musique connus , le plus hérissé de difficultés de 
toute espèce. Après Beethoven, M. Billet, pianiste de 
beaucoup de talent, a exécuté un brillant solo de piano, 
composé par Thalberg sur des thèmes de Mozart. Puis 
nous avons entendu un nouveau quintetto d'instruments 
à cordes, de M. Scipion Rousselot, dont les trois premières 
parties sont pleines de verve et d'originalité. Le second 
morceau surtout , à deux mouvements , m'a paru rempli 
de mélodie, comme aussi de détails ingénieux et pi- 
quants. 

On nous promet , pour la seconde séance avec Beetho- 
ven, une composition inédite de M. Onslow. A dimanche 
prochain donc , et Dieu veuille qu'on ne fasse pas espérer 
la guillotine aux Parisiens pour ce jour-là. 

H. Berlioz. 



LES CONCERTS. 

L'avalanche de concerts , qui tombe sur Paris tous les 
ans à la fin de l'hiver, commence à s'ébranler ; dans peu 



nous la verrons rouler. Il n'y aura plus un salon de fac- 
teur de pianos qui ne soit, chaque semaine, envabi par 
un nombreux et brillant auditoire composé de vingt- 
quatre personnes. Et ces soirées ou matinées , prétendues 
musicales , offriront à peu près toutes le même degré 
d'intérêt. On y entendra un solo de piauo suivi d'une 
romance; d'un air varié de flûte, d'une cavatine ita- 
lienne, d'un air varié de cor, d'une autre romance, 
d'un autre solo de piano , d'un air varié de violon et 
d'un autre air varié de fiûle , le tout exécuté dix fois 
mal pour une fois bien. Ou encore le public pourra y 
admirer un air varié de flûte, un solo de violon, nue 
romance, un autre air varié de flûte ; un solo de piano, 
une cavatine italienne , une autre romance et un solo de 
cor, le tout exécuté une fois bien pour dix fois mal. 
Puis le surlendemain arriveront les petits articles des 
petits journaux rédigés par de grands critiques , et prodi- 
guant de grands éloges à ces petits musiciens. Puis la 
jeune personne qui aura barbouillé la fantaisie de piano , 
ou improvisé un air de Mozart , l'intéressant virtuose 
qui aura vrillé l'oreille des auditeurs avec sa flûte , ou 
qui lui aura agacé les nerfs par ses traits de violon pizzi- 
cati à la Paganini , lisant dans un journal imprime' , 
l'une, que son jeu est brillant et plein d'éclat, qu'elle 
n'égale pas encore Listz , mais qu'avec du travail elle 
peut y parvenir ; les autres, que Tulou et Baitlot vont 
être éclipsés bientôt par deux rivaux d'autant plus re- 
doutables qu'ils sont plus jeunes. Ces aimables enfants 
prodiges n'ont rien de plus pressé que d'acheter l'excel- 
lent journal qui a bien voulu les encourager , pour le 
mettre sous les yeux de leurs parents. Toute la famille 
s'assemble alors, le père, la mère, les frères et sœurs, 
le grand papa pleurant d'avance de joie et de bonheur ; 
la bonne, jalouse de prendre sa part à ce festin de gloire, 
et la fille du portier qui, rêvant déjà une classe au Con- 
servatoire, se glisse derrière elle pour entendre proclamer 
les noms illustres de ses jeunes bourgeois. On lit. on 
relit, on commente, on copie, on apprend par cœur 
l'admirable compte rendu , l'appréciation impartiale , le 
jugement si fin , si plein de tact du grand critique ; on le 
découpe pour le glisser dans les lettres et en faire des 
envois dans les départements. On invite quelques amis 
pour manger un baba acheté avec le bénéfice net du 
guawd concert, et boire une tasse de thé. A la fin de 
ce banquet, les voisins, auxquels les parents ont donné 
le mot, supplient à mains jointes les triomphateurs de 
vouloir bien répéter pour eux les morceaux qui les ont 
immortalisés. La flûte sort de son étui, le violon de sa 
boîte, mademoiselle quitte ses gants, s'approche du 
piano, les auditeurs respirent à peine. 



IÎEVUE ET GAZETTE MUSICALE 



« Arrectis auribus adstant. » 
On pleure derechef, on s'embrasse même : c'est un 
talent colossal! c'est un phénomène! cela va au cœur! 
Ah ! l'année prochaine, ce sera bien autre chose! — Oui, 
le baba sera peut-être plus gros , mais voilà toute la diffé- 
rence ; du moins je le crains fort. 

Un amateur de bonne musique. 



SOIREES MUSICALES, 

ou 

PAR M. CUARLES SCHUNKE. 

La musique devient populaire en France; elle est ap- 
pelée a concourir a la civilisation et a l'adoucissement des 
mœurs; mais il importe de bien diriger cette heureuse 
impulsion. 

Nous devons le dire : une jeune personne n'est pas 
musicienne parce qu'elle exécute sans faute un morceau 
qu'elle a étudié pendant plusieurs mois. Son talent n'est 
le plus souvent qu'un mécanisme obtenu a force de tra- 
vail ; il manque à l'exécutante l'âme et le goût, ces deux 
puissants moteurs qui électrisent, et qui font rendre les 
idées par les sentiments et les sentiments par les accents. 

Si un organe pur, flexible, éloquent, peut nous ini- 
tier aux mystères de l'harmonie du style, de la délica- 
tesse des pensées et des expressions, et réveiller en nous 
le sentiment de la littérature, un habile musicien, par 
le charme de l'exécution, nous dévoile les secrets de cette 
mélodie qui enchante l'oreille, captive le cœur, et déve- 
loppe en nous le sentiment de la musique, cette poésie 
sans mots. 

C'est pénétré de ces vérités, et soutenu par une ex- 
périence de plusieurs années d'enseignement, que 
M . Schunke a fondé ces Soirées musicales dans lesquel - 
les il exécutera les compositions de tous les auteurs an- 
ciens et modernes, et fera déchiffrer aux jeunes person- 
nes les morceaux qu'elles auront préalablement bien en- 
tendus et bien sentis. 

Cette idée est neuve : nous la croyons bonne et utile ; 
les amateurs qui vont écouter la belle musique du Grand 
opéra et des Italiens savent tout le fruit qu'ils ont retiré 
de cette audition : c'est la meilleure des leçons. 

Ces Soirées auront le double avantage de fortifier les 
demoiselles dans leurs études musicales et de les réunir 
une fois par semaine pour leur donner l'habitude de 
jouer devant le monde. Si nous ajoutons que plusieurs 
dames, qui se sont fait un nom dans les arts et dans les 
lettres, ont promis de venir se faire entendre; que 



chaque mois il y aura un grand concert des premiers artis- 
tes de la capitale , et qu'enfin M. Lévi lira dans les in- 
tervalles les plus beaux morceaux des littératures euro- 
péennes , nous ne devons plus douter du succès de ces 
réunions qui promettent d'être à la fois utiles et agréa- 
bles. 

Les soirées auront lieu le samedi de chaque semaine 
de 7 heures à 10 heures; dans les salons des cours mé- 
thodiques de M. Lévi, rue de Lille, n° 19, elles ont 
commencé le 15 février. 



CONCERT DE M"e CATHINKA DIETZ. 

Lorsqu'un nouvel exécutant se fait entendre pour la pre- 
mière fois en public , il est malheureux qu'on ne puisse tou- 
jours faire précéder l'appréciation de son talent d'une notice 
succincte de sa vie antérieure et de l'histoire de ses études. Si 
cela pouvait être ainsi, on éviterait souvent des jugements 
erronés, des critiques peu justes que laissent échapper au 
journaliste le plus impartial et le- plus intègre , l'ignorance de 
quelque circonstance importante dans la vie de l'artiste. C'est 
ce qui a failli arriver au rédacteur de cet article. L'annonce du 
Concert de Mlle de Dietz, , élève de M. Kalkbrenner, pourrait 
laisser croire que le célèbre professeur avait commencé , suivi et 
perfectionné l'éducation instrumentale tout entière de sa jeune 
élève , et dans ce cas , il était permis d'exiger sans injustice clans 
le disciple, à un degrémoins éminentsans doute, toutes les qua. 
lités du maître. Mais il n'en est pas ainsi ; il y a à peine un an, 
nous assure-t-on, que Mlle deDietz, sortie d'une école vicieuse, 
mais passionnée pour son instrument , a osé venir seule à 
Paris du fond de l'Allemagne, dans l'unique but de se placer 
sous la direction de M. Kalkbrenner, et dans l'espérance d'a- 
mener à une haute perfection un talent à peine dégrossi. 
Mlle de Dietz doit se féliciter de sa courageuse résolution. C'est 
une vive satisfaction pour un maître, tel habile qu'il soit, de 
rencontrer une pareille élève. Dans un si court espace de temps 
MlIeDietz, dans le cours établi par ee célèbre professeur et à l'aide 
du guide-mains , a acquis de notables qualités. Quelques mois 
ont suffi pour lui donner une assurance parfaite, beaucoup de 
légèreté et de délicatesse dans le loucher, une grande égalité de 
doigts, une précision convenable et surtout (chose bien rare 
chez une jeune personne) l'art de se posséder devant le public. 
A ces éloges bien franchement mérités nous ajouterons quel- 
ques conseils. M. Kalkbrenner a sans aucun doute recommandé 
à Mlle de Dietz de ménager ses effets avec le plus grand soin ; 
car plus un effet est marquant et tranché , plus il en 
faut être sobre, si l'on veut lui conserver toute sa valeur. Le 
tempo rubato principalement doit être employé avec extrême 
réserve; le prodiguer, c'est donner à la musique une allure 
boiteuse déplaisante à l'oreille. Dans l'art de phraser, il est de 
même un juste milieu qu'il faut savoir garder. Un pianiste tel 
que M. Kalkbrenner peut diviser et subdiviser sesphrasespour 
ainsi dire à volonté, parce qu'il sait accentuer et phraser de 
mille façons. Un instrumentiste moins habile manque son but 
en détaillant à l'excès , parce que ces ressources lui manquent. 
Mlle de Dietz doit s'efforcer d'ajouter d'autres qualités aux 
qualités qu'elle a acquises ; ainsi elle doit s'étudier à exécuter 



les crescendo ; nous n'en avons pas entendu un seul dans le 
cours de ses deux morceaux. Dans le decrescendo que cette 
jeune artiste emploie fréquemment , elle passe trop subitement 
du demi-forte au piano. El, à ce propos, nous ferons remarquer 
que ce qui fait paraître le jeu de Mlle Dietz un peu uniforme , 
c'est qu'elle ne met en usage que ces deux degrés de force , le 
mczzo-Jbrte et le piano sans jamais s'élever à la vigueur , sans 
jamais atteindre \c fortissimo. En lisant cet article Mlle de Dietz 
s'apercevra aisément que nous l'avons écoutée avec une extrême 
attention , que son talent nous a vivement intéressés et qu'é- 
loge comme critique , c'est seulement en vue de son avenir que 
nous avons tout dit. A la réserve d'un solo d'alto habilement 
exécuté par M.Urhan, et des morceaux chantés par M. Géraldi, 
le reste du concert a élé peu saillant. M. Géraldi , qui de 
prime abord s'est placé dans les premiers rangs de nos chan- 
teurs, et qui doit ses succès autant à la variété et à la souplesse 
de son talent non moins qu'à sou habileté, a dit trois morceanx 
à solo de caractères tout à-fait opposés, et tous les trois avec 
la même supériorité : d'abord l'air de Figaro Largo al factotum 
avec une verve et un esprit tout-à-fait rossiniens ; puis l'Evo- 
cation des Nones de Robert comme on voudrait l'entendre à 
l'Opéra , et enfin la ballade de Schubert : La jeune fille et la 
mort. F. S. 



CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE. 

Venise, le 8 février 1836. 

Je n'ai pas_ oublié la promesse que je vous avais faite en 
parlant, de vous tenir au courant des nouvelles musicales de 
ce pays; malheureusement, ici comme partout ailleurs, rien 
n'est plus rare qu'unenouveauté qui vaille la peine qu'on s'en 
occupe, et j'ai dû garder le silence, faute d'avoir quelque 
chose d'assez important à vous communiquer. Mais Donizetti 
vient d'enrichir le monde musical d'un nouvel opéra , et je 
m'empresse de vous parler de son Belisario qu'on a donné 
hier pour la première fois. Il est impossible de rêver un succès 
plus brillant et plus justement mérité que ce dernier succès de 
Donizetti. Son œuvre ne contient pas un morceau qui ne soit 
remarquable : partout les motifs sont neufs et piquants; par- 
tout le musicien a su rendre avec autant de vérité que de 
vigueur l'expression des paroles. Je vais vous citer un à un 
tous les morceaux les plus importants de cet ouvrage , et j'au- 
rai soin de vous indiquer la manière dont chacun d'eux a été 
accueilli. L'introduction se compose d'un chœur de sénateurs 
se rendant à la rencontre de Bélisaire qui revient de sa con- 
quête de l'Italie. Ce morceau a exité de nombreux applaudis- 
sements. Vient ensuite une cavatine delà fille de Bélisaire : ce 
rôle est rempli par Mlle Vial dont le premier début n'avait 
pas été heureux , mais qui , à force de travail , de patience et 
de modestie, est parvenue à désarmer la rigueur du public. 
Mlle "Vial a parfaitement chanté cette cavatine, et l'assemblée 
tout entière lui a prodigué des marques non équivoques de 
sa vive satisfaction. C'est à Mlle Dngher qu'avait été confié 
le rôle important d'Antonine , l'épouse de Bélisaire. Le pre- 
mier morceau qu'elle ait chanté, est une cavatine dans laquelle 
l'épouse du général de'Justinien développe ses plans de ven- 
geance contre son mari , parce que celui-ci a tenté d'assassiner 
ses fils. Cet air est très-beau et Mlle Ungher l'a chanté avec 
un admirable talent; , aussi l'enthousiasme du public s'est 



manifesté avec tant de violence , qu'après la première caba- 
letlc , plusieurs minutes se sont écoulées avant que les applau- 
dissements pussent permettre à la cantatrice de reprendre le 
second motif. L'air une fois terminé , Mlle Ungher et le maes- 
tro ont été forcés de venir à cinq ou six reprises différentes 
recevoir les bruyantes félicitations de l'auditoire. Cette belle 
cavatine est suivi d'un duo entre Bélisaire (Salvator) et Ala- 
miro (Pasini ), jeune chef de barbares; ce morceau fort bien 
exécuté a aussi obtenu beaucoup de succès. La finale du pre- 
mier acte forme la scène où Bélisaire est accusé publiquement 
par son épouse. L'effet a été des plus entraînants, et Mlle 
Ungher a dû encore reparaître cinq fois de suite devant l'au- 
ditoire émerveillé. Dans le deuxième acte , on a beaucoup ap- 
plaudi un très-bel air fort bien chanté par le ténor. On a aussi 
admiré un duo chanté par Bélisaire aveugle qu'on vient de con- 
damner à l'exil, et la fille de cet illustre proscrit. Salvatori et 
Mlle Vial ont déployé dans ce morceau un fort beau talent 
de mimes et de chanteurs. Le troisième acte s'ouvre par un 
chœur [de barbares qu'Alamiro conduit sous les murs de By- 
sance pour tirer vengeance de l'outrage fait à Bélisaire. Ce 
chœur est suivi par un véritable chef-d'œuvre , par un trio 
dans lequel Bélisaire retrouve son fils qu'il croyait avoir perdu 
pour jamais, et quia échappé à la mort qu'on lui destinait. 
Vient enfin la dernière scène où Constantine (Mlle Ungher) 
repentante se présente devant l'empereur , et où Bélisaire 
vainqueur, mais blessé à mort , vient mourir. Constantine se 
livre alors à un violent désespoir et elle meurt à son tour , ac- 
cablée sous le poids de l'exécration générale. Le public seul n'a 
pu se décider à partager ce sentiment de haine , et il en a 
donné une preuve bien évidente , en rappelant six fois encore 
Mlle Ungher qu'il a voulu contempler vivante, après sa fin 
tragique. Donizetti a été aussi redemandé à grands cris , et il 
est venu jouir de son beau triomphe au milieu des artistes qui, 
tous, l'avaient si bien secondé. Ce nouvel opéra de Donizetti 
est sans contredit son plus bel ouvrage , et la dernière scène 
est encore plus remarquable que celle d'Anna Bolena. Depuis 
Semiramis , on ne se rappelle pas un pareil succès. 

A. F. 



MM. les peintres des décors de l'Opéra nous adressent 
la lettre suivante , que notre impartialité nous fait une 
loi d'insérer. Nous ajouterons seulement a notre article 
du 7 février _, et nous prouverons au besoin, qu'avant- 
hier , 1 9 février, les décorations de la Saint- Barthélemi 
n'étaient point terminées. 

Paris , 12 février 183C. 
Monsieur , 
Nous vous prions et requérons au besoin d'insérer cette 
lettre dans votre prochain numéro. 

Vous dites dans un article de votre journal du 7 février der- 
nier , que les décorateurs de l'Opéra sont seuls cause du retard 
apporté à la représentation de l'ouvrage La Saint-Bartliélemi. 
Cet article est évidemment malveillant , car vous ne pouvez 
ignorer , monsieur , toutes les causes qui retardent cette repré- 
sentation, et qu'il ne nous appartient pas de livrer au public. 
Agréez , monsieur , nos salutations empressées. 

Les décorateurs de l'Opéra, C. Séchan , Léon 
Feochères, E. Delplechik, Jules Diéterle. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Revue critique. 



Méthode de chant pour les enfants, par Joseph Mainzer. 

Dans un moment où la plupart des artistes se livrent à de 
si louables efforts pour hâter la propagation d'un enseigne- 
ment musical , basé sur des principes fixes et raisonnables , 
nous ne pouvons que porter un intérêt tout particulier à la mé- 
thode qui sera le sujet de cet article. 

II n'est presque pas de pays où les parents ne se laissent in- 
fluencer par ce principe erroné , savoir : qu'ils ne risquent 
rien en confiant leurs enfants à des professeurs médiocres et 
soi-disant à bon marché, sauf plus tard à leur donner des maî- 
tres célèbres qui sauront bien leur révéler les véritables beautés 
de l'art. Aussi qu'arrive-t-il ordinairement? C'est que ces maîtres 
célèbres se voient dans la nécessité de remettre leurs élèves aux 
premiers éléments, et qu'ils sont obligés d'épuiser une incroya- 
ble dose de patience pour leur faire perdre une foule demauvai- 
ses habitudes et d'idées entièrement fausses. Cet inconvénient 
est causé par la diselte où nous sommes de méthodes claires et 
complètes sur les diverses branches de l'art : aussi nous féli- 
citons-nous de pouvoir enfin annoncer aux parents un ouvrage 
qui, par sa clarté , sa disposition méthodique et sa brièveté a 
des droits incontestables à la faveur générale. 

M. Mainzer est déjà bien connu par sa grande méthode de 
chant, publiée en Allemagne, dont nous avons donné une ana- 
lyse détaillée dans la Gazette Musicale , et le gouvernement 
prussien appréciant dignement le mérite de cet ouvrage, n a 
pas reculé devant les dépenses nécessaires pour qu'il put être 
répandu dans la plupart des villes de la Prusse rhénane. Au- 
jourd'hui le même auteur se présente avec un nouvel ouvrage 
qu'il a consacré exclusivement à l'enseignement élémentaire 
destiné aux enfants. 

M. Mainzer a su traiter avec une admirable clarté les para- 
graphes ayant pour objet les notes , les clefs , la mesure , le 
rhythme, l'accentuation, etc., etc. Ces différentes leçons, expli- 
quées en peu de mots mais avec une rare lucidité, contiennent 
une explication précise de toutes ces différentes parties de la 
grammaire musicale, et elles sont constamment présentées de telle 
sorte qu'elles seront aisément comprises par tous les enfants , 
par ceux-là mêmes auxquels la nature n'a accordé que l'orga- 
nisation la plus vulgaire. Il faut féliciter l'auteur d'avoir con- 
servé les dénominations allemandes pour exprimer dans les no- 
tes , les quarts , les moitiés et les entiers. Laissons M. Mainzer 
développer lui-même ses idées sur cet important sujet. (§ 17.) 

« J'ai adopté ici la méthode allemande pour la dénomination 
» des notes , relativement à leur durée, par ce seul motif, que 
j> je la trouve plus rationnelle et par conséquent plus claire et 
» plus facile. Au lieu de distinguer les notes par rondes, blan- 
» ches , noires croches , doubles croches , triples croches 
» ( dernière dénomination qui est en outre arithmétiquement 
>• fausse ), les Allemands se bornent à une seule dénomination , 
» l'entière ; toutes les autres ne sont que des subdivisions dont 
» chaque enfant sait trouver le nom, nom significatif et qui ex- 
» plique en même temps la durée de la note. Ainsi , que l'on 
» connaisse l'unité, et cela suffit pour connaître en même temps 
» le nom et la durée de toutes les subdivisions possibles. >> 
Après avoir indiqué l'inconvénient que présentent les déno- 



minations usuelles de rondes, blanches etc., etc., l'auteur con- 
tinue ainsi : 

« Suivant notre méthode , l'élève , aussitôt qu'il connaît le 
» nom et la durée des notes, connaît en même temps le nom et 
» la durée des pauses. N'est-il pas bien plus facile de comprendre 
« qu'il y a autant de sortes de silences que de sortes de notes , 
» et que ces silences portent le même nom que les notes qui 
» leur correspondent ; Qu'il y a, par conséquent , des pauses 
» entières, des demi-pauses , des quarts , des huitièmes, etc., 
» de pause ? Mais ce n'est -pas à cela seulement que se borne 
u l'influence de notre simplification. Elle est bien plus sensi- 
» ble encore lorsqu'il s'agit d'expliquer à l'élève, la mesure. 
» Quel rapport par exemple y a-t-il entre la mesure 2/2 et 
» l'explication ordinaire : mesure de deux blanches ? Com- 
» ment peut-on faire comprendre 2/4 par deux noires, 2/8 par 
» deux croches, 6/4 par six noires ? 

» N'a-l-on pas au contraire tout dit et tout expliqué par les 
« mêmes chiffres, en employant notre méthode? Ainsi : 2/2 est 
« la mesure de deux demies , 2/4 de deux quarts , 2/8 de deux 
» huitaines , 6/4 de six quarts, etc., etc. » 

Nous ne pouvons que nous ranger entièrement à cette opi- 
nion de M. Mainzer. S'il existe une vérité utile et profitable, 
universellement reconnue chez un peuple tout entier , n'est-ce 
pas un devoir de la transmettre à d'autres peuples? et cette sim- 
plification dans les termes techniques n'est-elle pas un grand 
pas vers l'intelligence d'une théorie élémentaire où se trouvent 
d'ailleurs tant de dénominations diverses ? Nous espérons avec 
M. Mainzer que cette utile innovation obtiendra l'approbation 
qu'elle mérite. 

Cet ouvrage, ainsi que le dit lui-même son auteur, a moins 
pour but d'établir une théorie complète sur l'art du chant , 
que d'aider à l'éducation première et pratique de l'enfant, de 
former son oreille , de lui donner les explications les plus in- 
dispensables sur les différentes parties de l'art musical et de 
l'amener, au moyeu d'exercices gracieux et attachants, à pou- 
voir chanter seul ou en parties. Sous ce rapport , nous devons 
tous nos éloges aux exercices à deux voix que M. Mainzer a 
joints à sa première leçon. C'est une vérité aussi triste qu'in- 
contestable que, chez nous autres Français, l'oreille des gens du 
peuple est encore bien peu musicale , et nous devons avouer 
qu'à Paris, par exemple, si un air est chanté par plusieurs per- 
sonnes à la fois , il est bien rare que parmi les chanteurs il s'en 
trouve un seul qui soit capable d'improviser une seconde par- 
tie d'après les exigences les plus naturelles de l'oreille, ainsi que 
cela arrive toujours au contraire parmi les ouvriers allemands. 
Il est donc indispensable d'avoir recours à des exemples cor- 
rects et d'une difficulté progressive pour habituer J'oreille de 
l'enfant aux combinaisons harmoniques. Nous ferons à ce sujet 
une mention particulière des exemples qui se trouvent pages 
34, 35, 4° et 4'- 

Le paragraphe 48 contient une explication très-précise de la 
liaisou des paroles avec la musique. Après quelques exemples 
d'une grande utilité , dans lesquels les enfants apprennent par 
la même occasion la véritable manière d'écrire les notes qui se 
groupent sous une seule syllabe, M. Mainzer amène insensi- 
blement ses élèves aux exemples avec texte, exemples qui sans 
contredit, peuvent être regardés comme le plus bel ornement de 
cet ouvrage. Les paroles expriment des idées morales , nàives et 
religieuses. Les mélodies en sont constamment simples, natu- 
relles et chantantes. Viennent ensuite 21 petits exercices à une 



DE PARIS. 



'..'4 



voix et \ 6 autres à deux voix parfaitement propres à être chantés 
par des enfants, telle que : Prière avant et après la classe , le 
Printemps, l'Eté , l'Automne , l'Hiver , Ran plan plan , le Papil- 
lonne Berger, les Adieux de l'hirondelle, la Fête de ma mère, 
l'Enfant à la fontaine, la Bulle de savon, le Mousse et le petit 
mendiant. Parmi tous ces morceaux, nous avons particulière- 
ment remarqué , Ran plan plan, le Papillon, le Berger , la 
Bulle de savon. Toutes ces mélodies sont parfaitement calculées 
pour suivre les différents développements de l'organe de 
l'enfant. 

Il nous reste encore à dire quelques mots sur l'introduction 
de cet ouvrage. Nous avons différé jusqu'ici d'en parler, parce 
que nous voulions la recommander spécialement aux parents , 
ainsi qu'aux professeurs. L'auteur, employant l'accent de la 
bienveillance et de la conviction , s'adresse dans cette intro- 
duction à la jeunesse française et nous donne des détails pleins 
d'intérêt sur les écoles de l'Allemagne. Il peint des couleurs 
les plus vraies et les plus pures la vie des élèves des deux sexes 
dans ces écoles. Il montre tous ces jeunes enfants se rendant 
avec joie à la leçon de chant après les heures consacrées à l'é- 
tude des sciences; il nous fait voir comme leur |âme s'élève 
par des chants religieux dans lesquels ils célèbrent leur recon- 
naissance envers Dieu, ainsi qu'envers leurs parents et leurs 
professeurs; enfin, il nous démontre combien ces exercices 
doivent puissamment contribuer à ennoblir l'âme de tous 
ces jeunes chanteurs. 

Nous terminerons ici cet article , bien convaincus qu'un ou- 
vrage si peu dispendieux et d'une si haute utilité tout à la fois , 
ne peut manquer de se trouver bientôt dans toutes les familles, 
dans tous les pensionnats et dans toutes les écoles. 



Mélodies pour trois voix égales , par Gustave Carulli , 
à l'usage des pensionnats ; paroles d'Alphonse Lamar- 
tine et autres. 

I. LesSuisses. 

Ainsi que l'exige la mode, pour peu qu'il soit question de la 
Suisse, ce numéro commence par un ranz des vaches. De jeu- 
nes Suisses entendent dans l'éloignement les chants de leurs 
frères qui s'exilent pour les pays étrangers. Ce sont de libres 
enfants de la république qui vont se sacrifier pour soutenir les 
trônes chancelants de la tyrannie, au nord comme au sud, dans 
les états des rois comme dans ceux de Sa Sainteté le pape. 

Une voix de solo interrompt le chœur à trois voix : 

« Vers la cité marclions avec courage , 
» Venez, mes sœurs, voici l'instant fatal; 
» Ils sont partis pour un long esclavage , 
« Et du départ ces chants sont le signal. 

• Ils ont pour nous et pour notre vieux père, 
> Pour un peu d'or, vendu leur liberté, etc. » 

Le sujet serait poétique, si, au lieu de ce motif pécuniaire, 
c'était le cri de la liberté qui résonnât dans les montagnes deces 
enfants de Guillaume Tell. Un sujet noble et beau est seul di- 
gne de la poésie ; de mauvaises actions ne méritent pas d'être 
chantées en vers. 

Du reste, cette mélodie est une imitation des chants suisses 
que nous connaissons ; elle est plus agréable que nouvelle, 



mais elle est d'une exécution facile, et elle répond entièrement 
au but que l'auteur s'est proposé. 

Le numéro 2, la Semaine sainte de Lamartine, est traité 
aussi avec talent. Le motif principal est agréable; il ne manque 
même pas d'une certaine teinte religieuse ; seulement nous ne 
pouvons nous empêcher de reprocher à l'auteur l'état d'incer- 
titude pénible dans lequel il laisse l'auditeur par un trop fré- 
quent changement de modulations, et ce défaut nous paraît 
surtout repréhensible dans un ouvrage spécialement destiné à 
la jeunesse, et par conséquent à des chanteurs encore peu exer- 
cés. Aussi la marche harmonique n'est-elle pas toujours natu- 
relle. Le passage de la bémol en mi, et le retour dans le pre- 
mier ton, ne sont pas suffisamment préparés pour rendre la 
modulation coulante et naturelle. De plus, les paroles de La- 
martine sont trop vaporeuses, et s'enfoncent trop avant dans 
les abstractions méditatives pour pouvoir être comprises par de 
jeunes intelligences. Ce qui n'atteint ni le cœur ni l'esprit ne 
peut être rendu ni avec l'esprit ni avec le cœur. 

N. 3. Les Adieux à la mer, de Lamartine : Ah! berce, berce 
encore, font le sujet d'un fort joli morceau. La mélodie en est 
pleine de charme, et les petits solos se rattachent aux chœurs 
de la manière la plus agréable. Seulement le trop grand nom- 
bre des passages chromatiques, dans la mélodie principale, 
comme dans les parties de l'accompagnement, rendent l'exécu- 
tion difficile sans embellir aucunement le chant. Cela prête, au 
contraire, au morceau une teinte monotone et larmoyante ; la 
marche de la mélodie en devient gênée, et l'harmonie est loin 
de gagner en richesse ce qu'elle perd en naturel. Nous pour- 
rions même citer plusieurs passages, où l'auteur n'a pas eu 
soin d'éviter la rencontre de la note diézée et de la note natu- 
relle. Quand bien même tous les traités d'harmonie ne seraient 
pas là pour nous défendre les fausses relations, l'oreille seule 
devrait suffire pour nous guider sûrement à cet égard. 

Ces observations, nous les répéterons au sujet de plusieurs 
des numéros de ce recueil, attendu que c'est précisément par 
suite de nos remarques, que ces morceaux, très-bien faits d'ail- 
leurs, ont perdu pour nous la moitié de leur mérite. 

N. 4- Le Chant des mères moscovites nous rappelle, sous le 
rapport mélodique, le chant admirable connu sous le nom des 
Adieux du Cosaque- 

Du reste, ce morceau est encore d'une exécution difficile par 
les mêmes causes que nous venons de développer. Pour que de 
semblables composilions ne manquent pas leur effet, elles de- 
mandent à être exécutées avec une précision extrême. Une fois 
ce problème résolu, ce numéro ne peut produire qu'un effet des 
plus agréables. 

Dans le numéro 5, les A bimes profonds, l'auteur a su éviter 
les défauts que nous venons de signaler; aussi ce numéro est- 
il celui que nous plaçons au premier rang. Le style musical est 
grave, noble, je pourrais presque dire biblique. La mélodie est 
naturelle, exempte de recherche, et conséquemment elle est fa- 
cile à exécuter, même pour des chanteurs encore peu exercés. 

Des articulations brèves et vivement accentuées ne man- 
quent presque jamais leur effet en musique, principalement^-STÊT-g^ 
dans les chœurs; aussi sommes-nous fortement prévenus/é*^*"^ 
faveur du numéro 6, intitulé : Ischia. Mais, du momenifjue 
nous voyons toutes les syllabes violemment séparées paM)es x - 
pauses, nous en concluons que la musique doit perdre ASt'lS^ 
une grande partie de son effet. Le chant n'est rien autre cmK 
qu'un langage plus noble que celui de la parole. Or, ce qui* 



: 



625 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



vicieux dans le langage ordinaire ne peut être louable dans le 
chaut. Quel est l'orateur qui se hasarderait à parler ainsi : Le... 
so...leiI... ou les... to...nè...bres? Dans le chant, où les inter- 
valles sont plus considérables que dans le langage parlé, ce dé- 
chirement de syllabes doit être d'un eflet encore plus choquant. 

Ce morceau est d'ailleurs un de ceux où domine le plus la 
mélodie, principalement le petit solo, où le chant se soutient 
avec beaucoup de charme. 

En général, ce recueil forme une publication très-agréable, 
qui ne saurait manquer de recevoir un excellent accueil de la 
part du public auquel il s'adresse. 

A l'extérieur, comme dans son contenu, ce petit ouvrage est 
traité avec autant de grâce que de goût. 



NOUVELLES. 

— Les Huguenots, tel est le titre véritable du nouvel opéra 
de M. Meyerbeer, dont la première représentation aura heu, 
suivant toutes les probabilités, mercredi 24 février. 

%* Aujourd'hui, par extraordinaire, au Théâtre-Italien, la 
Gazza Iddra, exécutée par Rubini, Tamburini, Lablache, Iva- 
nof'f et la diva Grisi. La salle sera trop petite pour contenir la 
foule qui se portera à cette représentation. 

%* Ce n'est pas le public dilettante qu'on accusera d'ingra- 
titude pour les talents qui ont une fois conquis son suffrage. 
Bellini n'a pas emporté dans la tombe la faveur qui entoura 
constamment sa vie artistique. Sa place semble s'élargirtous les 
jours dans 'e répertoire du Théâtre-Italien. Mardi dernier on 
a repris avec succès / CapuletU e I Montecchi. 

* + * Le Théâtre-Italien va nous rendre bientôt le Diamant de 
Cimarosa monté avec un éclat jusqu'ici sans exemple. Lablache, 
Rubini, Tamburini, Mlle Grisi, Mme Albertarri, quel brillant 
concours pour raviver les suaves mélodies du Matrimo/iio se- 
grelo ! Le seul tort de l'administration, c'est de ne pas s'être 
hâtée pour (aire faire à cette partition, chef-d'œuvre d'esprit et 
de comique, les honneurs du carnaval. 

** On a déjà commencé à l'Opéra-Comique les répétitions 
de l'ouvrage, en trois actes, de MM. Scribe et Auber, la Bra- 
bançonne, destiné à réunir les talents de Chollet et de Mlle 
Prévost. 

%*On s'occupe au théâtre delà Bourse de remonter la Mar- 
quise de Brinvilliers, espèce à'ollapodrida musicale, pasticc o 
où contrastent, par le voisinage, les différentes manières deuos 
maestri contemporains. 

%,* C'est aujourd'hui que doit avoir lieu le concert de Mlle 
Bucault, dont nous avons inséré le programme dans notre nu- 
méro de dimanche dernier. 

%* M. Albert Sowinski donnera un grand concert vocal et 
instrumental, Ie7 mars, dans la salle de 1 Hôtel-de-Ville. Le bé- 
néficiaire jouera deux morceaux nouveaux de sa composition 
pour piauo et orchestre ; un concerlo et des grandes variations 
sur la marche des Puritains. L'orchestre, composé decinqua'nte 
artistes, dirigé par M. Tilmant, exécutera pour la premièrefois 
une grande scène dramatique de la composition de M. Sowinski, 
intitulée : la Reine Hedwige. 

%*" Le deuxième concert du Conservatoire aura lieu aujour- 
d'hui. Lue symphonie de Mozart, un concerlo de -violon, com- 
posé et exécuté par M. Molique, un motet de Gb.eru.bini, un solo 
de flûte de M. Dorus, et l'admirable symphonie en re de Bee- 
thoven, forment le programme. 

%*M. Lipinski , un des plus célèbres violons de l'Allemagne, 
donnera enfin son premier concert, samedi 27 février, à l'Hô- 
tel-de-V îlle. L'orchestre très-complet sera dirigé par M. Habe- 
neck. Nous ne pouvons douter que les amateurs de musique, et 
notamment les violons, ne s'empressent d'assisterà cette solen- 
nité musicale. 

** Le ténor Patti obtient beaucoup de succès au théâtre- de 
la Pergola à Florence. 



*'* Les deux sœurs Grisi secondent Donizetti à Turin ; à 
Parme, le ténor Pedrazzi soutient avec Mme Bocca Badati le 
poids du répertoire 

*.,* Les premiers jours du mois de mars verront arriver à 
Paris la célèbre cantatrice allemande, Mme Sabina Heinefetter, 
qui vient de quitter Berlin pour se rendre parmi nous. 

* + * La podesta et les magistrats de Bergame, pour donner 
plus de solennité à la foire célèbre de cette ville, y ont invité 
Rubini, qui est lui-même Bergamasque. Ils ont ajouté un nou- 
veau poids à leurs sollicitations en la faisant appuyer par le 
père deleur illustre compatriote, dont la réputation et la vogue 
sont cosmopoliles. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en 
mettant sous leurs yeux unepartie de la réponse de Rubiniaux 
instances de son père ; elle prouve, comme l'a dit un poète, 
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. 

« Mon très-cher père, je n'ai jamais connu de bonheur pareil 
à celui que j'éprouve en vous répondant que j'accepte de chan- 
ter à Bergame pendant la foire prochaine. 11 m'eût été difficile 
de résister à l'honneur que M. le podesta et ses collègues les 
députés me font en me priant de chanter à celte époque; il 
m'eût été surtout impossible de ne point répondre aux instan- 
ces de ma famille, et principalement aux vôtres, mon très-cher 
père. J'irai dans ma patrie; j'irai chanter en famille, et les en- 
couragements, les honneurs que j'ai reçus à l'étranger pren- 
dront plus de force des applaudissements que j'espère obtenir 
de mes concitoyens, et dont il me semblera que vous aurez vo- 
tre part.... Il est bien entendu que je donnerai ces représenta- 
tions sans conditions ni rétribution aucune, et que je me regar- 
derai comme amplement dédommagé par le plaisir que j'éprou- 
verai en faisant pour vous et pour ces messieurs une démarche 
que vous me dites devoir vous être agréable, etc. — Paris, 
■\6 octobre 1835- » — On reconnaît avec plaisir à ce langage 
l'artiste généreux qui, à Calais, il y a un an, malgré la rapidité 
de son passage, trouva moyen de chanter le Barbier de Ros- 
sini au bénéfice d'un compatriote dans l'indigence, et même, 
comme l'opéra n'était monté que dans la traduction française, 
qu'il ne connaissait pas, ne craignit pas, pour rendre service, 
rie se compromettre eu baragouinant son rôle moitié en fran- 
çais, moitié en italien. 

*+* Le journal de Valenciennes rapporte un fait curieux, et 
qui serait des plus intéressants, s'il était pleinement confirvmé; 
car, dans ce lemps, oiila plupart des journaux fabriquent com- 
me à plaisir des nouvelles bizarres, on est tenté à chaque ins- 
tant d'appliquer le fameux proverbe espagnol : 
De las cosas nias seguras 
La massegnra es dudar. 
« De toutes choses les plus sûres, la plus sûre est de douter ». 
Quoi qu'il en soit, nous rapportons le fait cité, sans autrement 
le garantir : 

« Vers les premiers jours du mois dernier, une jeune per- 
sonne de douze ansà peu près, d'une humeur douce, mais som- 
bre, portée à l'élude par goût, fut alteinted'une rougeole con- 
sidérable. Dans le fort de l'éruption, vers sept heures du soir, 
tout prêlait silence dans l'appartement ; elle s'assied sur son 
lit. près d'une sœur atteinte comme elle, et chanteavec une grâce 
infinie un air de cantique, dont les paroles en vers, parfaitement 
articulées, causent un mélange d'admiration et d'élonnement. 
Jamais chant ne parut plus tendre, plus harmonieux et plus 
analogue à la situation des parents de la malade., tous inquiets 
sur l'issue de son état. C'était une invocation à l'Etre-Suprême. 
La jeune personne, interrogée immédiatement sur ce qu'elle 
venait de faire entendre, répondit sans hésiter n'avoir cessé de 
dormir, et ne pas se rappeler le moins du monde avoir rêvé ni 
chanté. Ce qui paraîtra fort singulier, et sera matière à ré- 
flexion pour les savants même, c'est que la jeune fille n'avait 
jamais chanté jusque-la. » 



Errata du dernier article de M. Barlioz. Au lieu de : Mozart 
Succéda à Haydn, lisez : succédait à Haydn; au lieu de : les ri- 
ches victimes de ces prêtes , lisez : les riches vêtemens ; au lieu 
de : plus divin (vates) lisez : plus devin. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



sd'EVEKAT raeds Cadran, 16. 



REVUE 

GAZETTE MUSICALE 

mm iPéimn®» 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre del'lnstitllt), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , ALEX. DUMAS, DE SAINT 

félix , fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), F. halévy, Jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre 
de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry , Edouard monnais, d'or- 
tigue, panofka, richard, j. g. -SEYFRiED (maître de chapelle à Vienne), stéphen de la madelalne, f. stcepel, etc. 



O e ANNEE. 



N 



9. 



PRIX DE L ABONNEM. 



10 

ta « 
58 » 



PARIS. 


DÉPART. 


fr. 


Fr. c. 


3m. 8 


9 J) 


6m. 15 


17 » 


1 an. 30 


34 » 



■£a J&evue et <&atzettc ittitsitaU- ï>* Claris 
Parait le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris , rue Richelieu , 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 2S FEVRIER 1S36. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances, fac si- 
mile de l'écriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnis de la Gazelle 
Musicale, recevront, le 
dernier dimanche de cha 
que mois, un morceau 
de musique de piano de 
10 b 20 pages d'impress. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — Discours prononcé au Congrès historique , par M. Bottée de 
Toulmon, bibliothécaire du Conservatoire de musique.— Correspondance 
particulière.— Nouvelles. —Annonces musicales. 



PRONONCÉ PAR M. BOTTÉE DE TOULMON, 

Bibliothécaire du Conservatoire de Musique, 

AU CONGRÈS HISTORIQUE, 

(NoTembre 1835.) 

Au premier abord, la question présentée au Congrès 
par l'Institut historique : « Faire l'histoire de l'art mu- 
» sical depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos jours », a 
lieu d'étonner par l'immensité des matières qu'elle dé- 
roule devant elle. Je pense que l'on aurait tort, mes- 
sieurs, de se croire obligé de ne s'avancer ici que muni 
de tous les matériaux nécessaires pour la traiter en entier. 
La question, ce me semble, n'a été présentée que pour 
résumer la tàcbe de plusieurs orateurs. Quant a moi, j'ai 
l'intention de choisir dans les éléments qu'elle renferme 
les temps les plus obscurs, afin de faire servir les docu- 
ments que j'emploierai, a indiquer, autant qu'il sera en 
mon pouvoir, les moyens qui, je crois, sont nécessaires 
pour arriver h la connaissance de ces époques reculées. 
Mes peines seront plus que compensées si elles ont pour 
résultat d'augmenter le petit nombre des personnes qui 
s'occupent de cet art-science, considéré comme trop sé- 
rieux par les uns, et trop futile par les autres. 

Ce qu'il y a sans contredit de plus décourageant pour 
les véritables amis de l'art musical, c'est l'impossibilité 



où ils sont de pouvoir trouver dans notre littérature un 
seul ouvrage qui leur indique d'unemanière passable les 
vicissitudes que l'art a eu à subir depuis l'époque où, 
régénéré par l'instinct populaire, il est devenu suscepti- 
ble d'atteindre la perfection, en se dépouillant des en- 
traves que les spéculatives idées des anciens y avaient 
attachées. 

En effet, messieurs, la disette de renseignements dont 
nous nous plaignons ne peut être suppléée par la pré- 
sence d'ouvrages comme l'Histoire de la musique et de 
ses effets, par Bonnet Bourdelot, l'Histoire générale 
critique et philosophique de la musique, par Blainville, 
l'Histoire de la musique, par Kalkhrenner, etc. Je n'au- 
rai pas l'injustice de confondre avec ces plates rapsodies 
le recueil connu sous le nom de Revue musicale ; mal- 
gré beaucoup de points sur lesquels nous ne partageons 
pas l'avis de l'auteur, nous devons à notre conscience de 
dire que cet ouvrage est pour beaucoup dans l'élan que 
l'on a pu remarquer depuis une dizaine d'années parmi 
les personnes s'oecupant de recherches bistoriques par 
rapport a l'art musical. 11 est cependant certain que cet 
ouvrage ne comble en aucune manière la lacune que 
nous déplorons dans notre littérature. Sa forme même 
ne permet nullement de s'en servir pour une élude sui- 
vie, puisque les articles y sont séparés et indépendants 
les uns des autres. Au surplus, il serait injuste d'établir 
ses critiques sur ce point, carie hut de l'auteur n'était 
pas de faire ce que nous réclamons. 

Lorsque l'on cherche a s'occuper sérieusement d'his- 
toire de la musique, on la trouve si profondément obs- 
cure, que l'on est obligé a chaque instant de révoqueren 
doute ce que l'on en sait. Les traditions les plus fausses 
et les plus erronées se sont perpétuées jusqu'à nous de 



66 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



telle manière, que lorsqu'on veut porter un regard scru- 
tateur sur l'histoire de l'art musical, l'édifice se démolit 
de lui-même sur les différents points que l'on veut exa- 
miner ; de sorte qu'en étendant un penses recherches, 
les bases manquant de toute part, l'échafaudages'écroule 
en entier, et les matériaux épais et confus, dont le sol 
est jonché, ne servent la plupart du temps qu'a rendre 
plus difficile la reconstruction que l'on veut en faire. 

D'où viennent donc ces erreurs? et comment se sont- 
elles propagées? Ici la réponse est simple; on a trop 
longtemps considéré la musique comme étant unique- 
ment un art d'agrément. Les études sérieuses auxquelles 
on est obligé de se livrer dans des recherches sembla- 
bles auraient donc paru dès-lors inutiles, et, on doit 
dire le mot, tout a fait ridicules. Il faut encore aujour- 
d'hui presque du courage pour avouer a tout le monde 
que l'on s'en occupe, et l'on ne trouve grâce auprès de 
certaines personnes qu'a la faveur de la vogue obtenue 
par le moyen âge et ce qui peut s'y rapporter. 

Cependant la patience de ceux qui affrontent pres- 
que la raillerie devrait recevoir une meilleure récom- 
pense en dédommagement des difficultés presque insur- 
montables qu J ils rencontrent a chaque pas. 

En effet, la seule manière de se former une juste idée 
du système de la musique chez nos ancêtres, a une épo- 
que reculée, est de tâcher de comprendre les auteurs qui 
en ont parle, de les commenter, de les comparer ; mais 
que de choses incompréhensibles, inutiles, erronées! Le 
fil qui doit vous conduire se dirige souvent lui-même 
dans une mauvaise route, ce qui est encore plus fâcheux, 
sans contredit, que t'il manquait tout-a-fait ; car alors 
on est obligé de revenir sur ses pas. De plus, les traités 
que l'on doit étudier sont écrits en latin tel, qu'il est in- 
intelligible a force d'être corrompu. On peut lui appli- 
quer cette phrase dite par un auteur a propos de mémoi- 
res historiques dont il blâmait le style : Ils sont écritsde 
manière à donner des nausées a toute oreille un peu rai- 
sonnable. 

Encore ces documents si obscurs sont-ils fort rares ; 
nos bibliothèques, qui en présentaient quelques-uns, ne 
sont plus si riches qu'elles étaient. 

Après avoir parlé en général des sources auxquelles 
on est obligé de puiser pourse former une idée exacte de 
la musique a une époque reculée, je dirai qu'on peut les 
diviser en deux classes; d'abord les traités manuscrits, 
par conséquent fort rares et souvent très-défectueux, 
laissés par les auteurs qui éciivaient alors; ensuite la 
musique manuscrite qui nous reste de la même époque; 
en un mot, les ouvrages théoriques et les ouvrages pra- 
tiques. C'est a tâcher de faire coïncider les doctrines des 
uns avec les résultats trouvés dans les autres, que l'on 
doit porter tous ses soins. 

Précisons donc davantage la difficulté, en passant en 
revue d'une manière succincte les premières scènes du 
grand drame qui nous occupe. 

L'art musical chez les Grecs, loin d'être ce que l'on a 
cru si longtemps, la base de la musique moderne, fut 
au contraire un obstacle a sa perfection. En effet, la mu- 
sique, considérée comme art indépendant, ne put véri- 
tablement s'améliorer que lorsque des idées plus saines 
sur sa nature firent adopter une route différente de celle 



1! 



que les anciens avaient suivie jusqu'alors dans sa pra- 
tique. 

On aurait tort cependant de rejeter entièrement tout 
ce qui nous vient des Grecs, et de considérer leurs tra- 
vaux comme complètement inutiles; il est u\\ point sur 
lequel la musique moderne leur a eu, a son origine, une 
grande obligation. Je veux parler de leurs échelles et de 
leur système diatonique , qui fournirent le moyen de ré- 
gler, d'une manière fixe, le chant des premiers chré- 
tiens. 

Dans les emprunts qu'on dut faire a la musique an- 
cienne, il fallut pourtant apponer un grande attention ; 
car, si dans] ce que nous en savons il existait une cause 
de l'impossibilité de son amélioration, c'est évidemment 
son adhérence , si l'on peut s'exprimer ainsi , avec les 
sciences mathématiques et la poésie, de manière a former 
un milieu entre ces deux spécialités ; la musique était, 
si nous en croyons les renseignements que nous donnent les 
auteurs de cette époque , une spéculation particulière 
dans laquelle on parlait beaucoup de calcul et fort peu 
de ce qui constitue l'art de nos jours ; et comme cette 
musique, quelle qu'en soit lanature, était invariablement 
déterminée par l'usage et faisait partie des mœurs civiles 
et religieuses, il a été de toute nécessité que le grand 
édifice delà civilisation grecque fût renversé parmi évé- 
nement plus puissant qu'elle, et qui vîntenquelquesorte 
faire solution de continuité entre la tradition des anciens 
temps et une nouvelle manière de considérer l'art des 
sons ; or cet événement , ce fut l'établissement du chris- 
tianisme. 

Ce serait une erreur de s'imaginer qne la musique pût, 
à cette époque, être considérée connue un art ; non certes, 
et c'est précisément ce qui la sauva. Les persécutions 
exercées contre la nouvelle religion obligèrent les chré- 
tiens a se cacher pour former leurs assemblées primiti- 
ves-, c'est au milieu de ces gens simples et ignorants que 
la musique moderne prit naissance ; ils la pratiquèrent 
comme la nature la leur dictait , naïve comme eux, mais 
aussi, pure de toute fause convention; ce fut en un mot 
la musique du peuple, quelques chants naturels, qui se 
propagèrent d'une assemblée dans une autre. 

Il est imposible, messieurs, comme vous le pensez 
bien , de pouvoir indiquer d'une manière précise quelle 
était la forme de ce nouveau chant; quel qu'il fût, l'u- 
sage plus général que l'on en fit, devant nécessairement 
tendre a le dénaturer, les hommes instruits que l'Eglise 
avait reçus dans sou sein, lorsque la nouvelle religion 
commença a se propager, durent songer a régler d'une 
manière plus stable le chant dont ellese servait : ne pou- 
vant le faire qu'au moyen d'une échelle régulière, on 
ne doit pas s'étonner de les voir tâcher de tirer parti des 
travaux que les Grecs avaient laissés. Ils profitèrent donc 
de l'établissement du système diatonique , et la division 
des sons par tétracordes leur servit pour former l'é- 
chelle qu'ils cherchaient; c'est ce que nous appelons 
gamme. C'est ainsi que saint Ambroise établit les qua- 
tre premiers tons de l'Eglise, qui ne se distinguaient que 
par la place occupée par le demi-ton, et qui sont for- 
més par la suite des tons naturels , de manière à ce que 
le premier mode commençait par té, et finissait par ré 
a l'octave au-dessus, le second par mi avec la même 
étendue , le troisième par/À et le quatrième par sol. 



DE PARIS. 



Grégoire-le-Grand, qui gouverna l'Eglise de 591 jus- 
qu'en 604, crut avec beaucoup de raison qu'il était de 
la plus haute importance d'apporter une attention très- 
approfondie dans les améliorations dont le chant de l'E- 
glise était susceptible ; il chercha donc a le réformer 
en établissant un système nouveau; il constitua de nou- 
velles gammes ; pour cela , conservant les quatre tons 
déjà existants, il en ajouta quatre autres qui ressor- 
taient des premiers; il donna le nom S authentiques aux 
anciens , et ceux qu'il ajoutait se nommèrent plagaux ; 
leur ordre fut ensuite dérangé, et la totalité des quatre 
anciens et des quatre nouveaux fut distinguée , en ce 
que les premiers portèrent le nom des quatre premiers 
nombres impairs, et que les quatre nouveaux prirent 
celui des quatre premiers nombres pairs; ils forment en- 
core aujourd'hui, par leur réunion, le chant liturgique 
de l'Eglise romaine. 

Cependant, ce qui sépare tout-a-fait cette doctrine du 
système grec , c'est la division adoptée par octave for- 
mée de deux tétracordes égaux , division la seule natu- 
relle, système que les scolastiques connaissaient, mais 
qu'ils n'appréciaient pas a sa véritable valeur. 

Il y a loin sans doute du système actuel aux modes de 
saint Grégoire, surtout dans un principe sans lequel 
nous ne pouvons comprendre une gamme ; je veux par- 
ler du rapport qui existe entre la sensible et la tonique; 
les modes de saint Grégoire manquent presque tous, il 
est vrai , de ce rapport , mais ce qui est fort essentiel , la 
tonique existe aussi bien que la dominante; note qui joue 
un si grand rôle dans notre harmonie, que l'on peut 
presque la nommer nue sensible harmonique. 

Le système de saint Grégoire, tel qu'il était, se 
trouvait donc susceptible de perfectionnement, et la 
marche naturelle des choses devait amener en peu de 
temps un système parfait. Malheureusement l'engoue- 
ment pour tout ce qui avait appartenu aux Grecs donna 
l'idée de ressusciter les prétendus miracles que la musi- 
que produisait chez eux ; on asservit donc de nouveau 
l'art musical , et l'on arrêta ses progrès en lui imposant 
encore une fois le joug de la vieille doctrine grecque , 
malgré ses efforts pour se débarrasser de ce système tout- 
a-lait hétérogène a sa nouvelle nature; ses progrès fuient 
donc retardés jusqu'au moment où l'harmonie, c'est-à- 
dire le chant simultané de différents intervalles, commen- 
ça a s'introduire, bien que malheureusementles premiers 
essais pour réunir des consonnances fussent manques, 
attendu que, poussé par la manie de l'époque, on re- 
jeta encore le témoignage de l'oreille pour adopter les 
idées grecques; on s'obtina donc a considérer seulement 
comme consonnances la quarte, la quinte et l'octave, et 
a ranger la tierce et la sixte au rang desdissonnances(l). 

(0 Ici il faut que j'entre dans quelques explications pour évi- 
ter l'objection que l'on pourrait me l'aire: comment se fait-il 
que les Grecs, ces précepteurs du monde, aient eu des idées 
si fausses dans un art qu'ils estimaient tant ? Les intervalles 
étaient, chez eux comme chez nous, représentés par des nom- 
bres ; cependant nous n'avons de commun avec eux que l'ex- 
pression de l'octave , de la quinte et de la quarte, par la raison 
quePythagore,.qui avait établi ces rapports, avait pu le faire en 
se servant des nombres i. 2. 3. 4, dont la réunion formait le 
nombre quaternaire, si respecté par les Grecs, qu'ils avaient 
coutume rie l'employer dans leur formule de serment. Dominé 
par cette idée , en quelque sorte sacrée pour lui, le grand phi- 



Au surplus, que ce soit un malentendu ou non, telle 
est l'origine de notre harmonie , et certes, si nous devons 
quelque chose aux Grecs, cela est bien compensé par la 
mauvaise direction que l'on imprima a la musique en 
voulant marcher a leur suite, même en supposant la 
fausse interprétation. 

Ce fut donc cette route que l'on suivit, puisque Hu- 
chald, moine de Saint-Amand, écrivit, dans le commen- 
cement du dixième siècle, quelques traités obscurs dans 

losophe ne voulant pas dépasser cette limite , et de plus n'ad- 
mettant pas le témoignage de l'oreille , fut obligé de se servir 
d'expressions compliquées pour représenter les tierces ei les 
sixtes ; elles lurent par cette raison rangées parmi les dis- 
sonances , pendant que l'octave, la quinte et la quarte furent 
regardées comme consonnances. 

Cette lausse interprétation fut conservée fort avant dans le 
moyen âge, quoique Didyne, 38 ans avant Jésus-Christ , et 
Claudius Ptolémée , environ un siècle [après , eussent déjà 
donné les véritables rapports des deux tierces 5/4 et 5/6, tout 
en les regardant comme dissonances. 

Faber stapulensis les regarde encore comme telles en i5i4, 
bien que Francon de Cologne les ait déjà considérées comme 
consonnances imparfaites vers \iïq. Glarean, dans son Do- 
decachorclon en est encore au même point que Francon. Ce ne 
fut qu'en i558 que Zarlino établit d'une manière fixe la -véri- 
table place des intervalles de la gamme. Ce qu'il v a de plus 
curieux , c'est qu'aujourd'hui nous ne sommes pas plus avan- 
cés que Francon , puisque tous nos professeurs d'harmonie 
nous disent que la tierce et la sixte sont des consonnances 
imparfaites, parce qu'elles peuvent être altérées sans ces- 
ser d'être consonnances. Ce serait, il me semble, plutôt 
un motif pour les trouver parfaites. Mais de proche en proche 
la tradition nous a amené une idée fausse. On l'a acceptée sans 
yregarder , et lorsqu'on a cherché à l'expliquer on l'a fait 
d'une manière plus fausse encore. 

Je me trouve dans la nécessité , avant de reprendre le cours 
de ma narration , de vous faire encore remarquer , Messieurs 
une chose fort essentielle. Il serait possible, à la rigueur, que 
cette lâcheuse direction, imprimée- à la musique en voulant sui- 
vre les Grecs, fût le résultat d'une fausse interprétation. En ef- 
fet , des savans distingués ne pouvant se résoudre à les regar- 
der comme des barbares en fait de musique, ont élevé une 
objection sur le sens des mois consonnance , et dissonance 
d'après l'idée que l'on devait y avoir attachée chez ce peuple 
d'un goût si délicat. Ces savants donc prétendent que les Grecs 
regardaient commeconsonnants les intervallesdans lesquels il y 
avait mixtion complète des deux sons qui les constituent. C'est 
ce qui a lieu effectivement dans l'octave, la quinte et la quarte, 
dont l'audition ne fait percevoir à l'oreille qu'un seul son, pen- 
dant que le même phénomène ne se représente pas dans la 
tierce et la sixte malgré leur douceur. 

J'avoue que je ne partage pas cette idée ; elle peut être sou- 
tenue sans doute, elle l'est même par des hommes devant l'in- 
struction desquels je n'ai qu'à m'inclioer; mais enfin je ne pense 
pas ainsi. Il serait fort déplacé d'exposer ici mes raisons, je ne 
ferai que citer les deux définitions des anciens , qui ont donné 
lieu à cette polémique; c'est à vous, Messieurs, à les ap- 
précier. 

Euclide, dans son Introduction harmonique, édition Meibo- 
mius, page 8, dit : 

Consonnanlia est mixtio duorum sonorum acuti scilicel et 
gravis. 

Dissonantia contra est in duobus sonis mixtionisfuga, qui 
cum misceri récusent asperitale quadam aures lœdunt. 

D après la connaissance assez faible que j'ai de la langue 
grecque , je crois la traduction de Meibonius exacte. 

Pour la seconde définition , elle est de Boé'ce , couséquem- 
ment je la présente dans la langue originale. 

Qunties duo nervi ineequalis gravilatis simul pulsi reddunt 
permixtum quodam moao et suavem sonum , duœque voces 
quasi conjunctœ in unitm coalescunt, tune fit ea quœ dicitur 
consonnantia ; cum vero simul pulsi , sibi quisque ire cupit , 
neque permiscent ad aurem suavem , alque ex duobus com- 
I position sonum, tune est quœ dicitur dissonantia. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



lesquels il n'admet , comme consonnances, que la quarte, 
la quinte et l'octave ; c'est cette effroyable harmonie qu'il 
nomme organum. 

Videbis nasci , dit cet homme vénérable , suavem ex 
hac sonorum commixtione concentum ! ! ! Il distingue 
différentes espèces d'organum; on les trouve dans l'ou- 
vrage intitulé : Scriptores ecclesiastici de musica sacra 
potissimum, publié par le prince abbé Martin Gerbert (1 ). 
L'intervalle chéri, la quarte ou Diatessaron comme l'ap- 
pelaient les Grecs , et qu'aujourd'hui aucune oreille ne 
pourrait supporter de cette manière, y joue le rôle prin- 
cipal, pendant que la seconde et la tierce y sont em- 
ployées presque accidentellement. 

La musique étant, comme tous les autres arts, un 
enfant de la paix et de la tranquillité , ne devait pros- 
pérer, au milieu de ces temps de trouble et d'épouvante, 
que dans les retraites paisibles des religieux. C'était donc 
dans les couvents qu'elle devait être pratiquée, et des 
couvents seulement devaient sortir les améliorations ap- 
portées dans son usage. En effet, après Huchald paraît 
Guido, moine de Pompose; malheureusement ce qui 
nous reste de ses écrils ne peut en aucune façon 
servir à prouver quels étaient les mérites que l'on s'est 
plu à attacher a son nom. Si la tradition lui attribue un 
grand nombre d'innovations , d'un autre côté , une lec- 
ture attentive de ses ouvrages doit nous convaincre que 
la presque totalité de ces attributions est controuvée. Du 
reste , nulle amélioration dans Y organum dont nous 
venons de parler. Celui d'Hucbald fait avec la quinte 
lui semble trop dur, il le remplace par Y organum fait 
avec la quarte , en disant : nostra autem moliior_, c'est- 
à-dire qu'au contraire il rend le monstre plus mons- 
trueux encore. 

Nous arrivons maintenant au 12 me siècle , époque où 
la musique subit une nouvelle transformation. Le chan- 
gement qui l'avait déjà atteinte était sans doute fort 
essentiel ; mais ses résultats ne pouvaient seuls rendre 
la musique ce qu'elle devait être, un art indépendant. 
Il est nécessaire pour me faire comprendre de revenir 
un instant sur nos pas. 

La musique, chez les Grecs, n'était nullement mesu- 
rée, dans le sens que nous attribuons a ce mot; elle 
pouvait être soumise àun rhythme, mais ce rhythme était 
simplement poélique ; en un mot, les différences des 
valeurs, quant à la durée des sons, se rapportaient uni- 
quement à la prosodie des mots auxquels la musique 
était en quelque sorte rivée , de manière que cet art ne 
marchant qu'à la remorque de la poésie, ne pouvait 
prendre aucun élan par lui-même et se trouvait enfin 
dans l'impossibilité :1e faire des progrès. La rhythmopée et 
la mélopée des Grecs , choses les plus intéressantes de 
leur sjstème, devaient être abandonnées, puisqu'elles ne 
pouvaient plus s'appliquer aux langues anciennes dégé- 
nérées, ainsi qu'à la prose que l'on devaitchanter. Il fal- 
lait donc inventer un système nouveau qui permît à la 
musique de suivre une allure indépendante ; ce système , 
on le trouva vers le 12 me siècle ; ce fut ce qui constitua 

(i) Ce digne abbbé bénédictin, d'une érudition immense, em- 
ploya en grande parlic les revenus considérables de l'abbaye 
de Saint-Biaise, dans la forêt Noire, à fournir au monde savant 
des documents inédits. Il est fâcheux qu'il n'ait pas toujours été 
bien servi par ses correspondants. 



ce que nous appelons la mesure , et la musique fut di- 
visée alors en musica plana , et musica mensurata. Les 
noms de ces deux divisions expliquent par eux-mêmes 
les spécialités qu'elles avaient pour objet. La musica 
mensurata fut aussi nommée musica nova en raison de 
la date de son origine. 

Le système musical se trouvait donc complet, puis- 
que la gamme et la mesure étaient établies, c'est-à-dire 
que l'intonation et la durée des sons étaient suffisamment 
représentées. Certes, il y eut de grandes modifications 
apportées dans ces deux élémens en comparant cette 
époque à la nôtre ; mais enfin c'était le moment a partir 
duquel la musique méritait seulement le nom d'art. 

Elle se compléta encore vers le même temps par le 
développement de l'harmonie. Nous avons vu plus haut 
de quelle manière son commencement fut entaché de 
vices originels; malheureusement cet entêtement se 
prolongea fort longtemps. Suivons maintenant simul- 
tanément les progrès de cette harmonie naissante et de 
ce système tout nouveau de la musique mesurée. 

Les auteurs qui développèrent les premiers la théo- 
rie de la mesure, nous sont inconnus. Le plus ancien 
dont nous ayons un traité est Francon. Excusez-moi, 
Messieurs , si je discute cette époque un peu longue- 
ment ; je vous prie de faire attention que la chose est 
fort importante; il n'est pas seulement question de 
l'homme, mais bien delà présence d'une invention 
qui changeait la nature de la musique et qui faisait 
jaillir la lumière au milieu des ténèbres qui l'envelop- 
paient. On a été fort longtemps indécis d'abord sur 
ie lieu de la naissance de Francon ; cette difficulté fut 
levée par la découverte d'un manuscrit de cet auteur 
dans lequel on trouvait cette phrase : « Ego Franco de 
Colonia.n Après cela, il n'y avait plus moyen de douter. 
L'époque de sa naissance fut encore un sujet sur lequel 
les plus instruits se perdirent d'une manière singulière; 
car le Père Martini, entre autres, dans un endroit de son 
histoire, le place à la fois dans le 13 me et le I4 mc siècle 
avec Marchettus de Padoue, et dans un autre endroit, il 
le présente au ll rae siècle. 

Je ne m'étendrai pas sur les discussions qui se sont 
élevées à cette occasion; je dirai seulement que Forkel, 
qui a très-bien résumé toutes ces opinions dans son 
Histoire de la Musique, le place au ll me siècle. Effecti- 
vement il y eut un savant portant ce nom qui vivait en 
1060 et qui fut grand escolatre de Liège. Mais tout ce 
qu'en dit Tritbemius, qui donne ce renseignement, se 
borne à le présenter comme savant théologien , philo- 
sophe , astronome et mathématicien (compuslita); du 
reste, pas un mot sur ce qui a rapport à la musique. Il 
faut qu'il y ait erreur et qu'il ait été confondu avec un 
savant portant le même nom et venu beaucoup plus 
tard. 

En effet, on sait quelle fut l'activité avec laquelle on 
s'occupa de musique a l'époque de Guido, et quelegrand 
mouvement musical dont il fut cause se développa de 
1024 à 1057. Maintenant, en pensant que les traités 
de musique ne pouvaient se propager que par le pénible 
moyen du manuscrit, on peut croire tout naturellement 
ce que les auteurs de la Finance littéraire nous disent à ce 
sujet : 

« Piudolphe laissa d'autres écrits de sa composition et 



DE PARIS. 



69 



» fut le premier qui enseigna a Saint-Tron la nouvelle 
» méthode de Gui d'Arezzo pour le chant ecclésias- 
» tique. » Hist. litt. de la France, vol. vu, pag. 30. 
Ils avaient pris ce renseignement de Baccherius , Chro- 
niques , t. h, f'>687 (1). 

Or ce Rudolphe était un moine de Saint-Tron, dio- 
cèse de Liège , lequel devint abbé de son couvent en 
•1108(2). 

L'introduction du système de Guido dans le diocèse 
de Liège aurait donc eu lieu quelques années après que 
Francon le mensuraliste y avait développé son système. 
Mais cela est impossible a supposer, car il y a plus d'un 
siècle de progrès entre les travaux exposés par ce dernier 
et la doctrine presque barbare du bon Guido. 

Il y a plus, nous voyons par les écrits même de Fran- 
con qu'il n'était pas l'inventeur de la musique mesurée, 
car il dit dans la préface de son traité : Quoniam cum 
» viderimus multos, tam nocos quant antiquos in arlibus 
» suis de mensurabili musica multa bona dicere , etc. » 

Dans le cas où les anciens, comme les nommait Fran- 
con, auraient beaucoup écrit sur la musique mesurée, que 
serait donc venu faire, longtemps après eux, Guido 
avec son système incomplet? 

Maintenant, pouf terminer cette dissertation sur un 
seul homme , je ferai remarquer que l'auteur qui se pré- 
sente a nous après Francon , comme mensuraliste , est 
Marchettus de Padoue. Ses traités sont de la fin du trei- 
zième siècle et du commencement du quatorzième ; il y 
parle de maîtres (doctores), anciens et modernes, et 
place Francon parmi ces premiers. 

Je crois donc qu'en raison de la réunion de ces diffé- 
rentes circonstances nous pouvons placer Francon dans 
les trois ou quatre premières dizaines du treizième siècle, 
ce qui mettrait effectivement les anciens , dont il parle 
lui-même, vers le milieu du douzième. Cette hypothèse 
concorderait aussi avec le titre d'ancien que lui donne 
Marchettus au commencement du quatorzième siècle. 

Jetons donc un coup d'œil rapide sur la doctrine de 
Francon. Nous voyons qu'après avoir dit que beaucoup 
de bons écrits existaient sur ia musique mesurée, il 
ajoute qu'il ne présentait son traité que pour relever les 
erreurs des autres , qui se trouvaient dans les choses non 
essentielles , in accidentibus . 

La doctrine des figures ( c'est ainsi qu'il appelle les 
notes J et de la mesure occupe une grande partie de son 
traité; la théorie de ce système y est développée de ma- 
nière que ses successeurs y changèrent peu de chose , 
quant au principe d'après lequel cette théorie avait été 
conçue. 

Il est malheureux cependant que , pour ce qui regarde 
cette doctrine, comme aussi pour ce qui se rapporte à 
l'état de l'harmonie a cette époque, l'obscurité des expli- 
cations de cet auteur , jointe a l'inexactitude manifeste 
des exemples , rende la compréhension de toute cette 
doctrine presque impossible. 

(i) Instruxit etiam eos arte musica secundum Guidonam, 
et primas illam in claustrum nostrum inlroduxit. 

(2) Postea ad monasterium Sancti Trudonis perrexit , ubi 
rursum pueros docuit , postea decanus sive Prior, tandem 
an. 1108 abbasfuit. 

J.-B. Fabricius, Bibl. med. et inf. latinitatis, Lib. XVII, 
Vol. VI. Edii. Schoeltgen. 



On peut cependant voir qu'il divise les intervalles en 
consonnants et en dissonants. Les consonnances sont ran- 
gées en trois classes, les parfaites, qui sont l'unisson et 
l'octave; les moyennes, la quarte et la quinte; et les 
imparfaites, la tierce majeure et la tierce mineure, 

Les dissonances sont parfaites et imparfaites ; dans 
la première division sont rangés la seconde, le triton 
et les septièmes majeure et mineure ; et dans la seconde 
division, la sixte majeure et la sixte mineure, ce qui 
est, par parenthèse, assez inconséquent, lorsque l'on 
voit la tierce majeure et la tierce mineure rangées parmi 
les consonnances. Si maintenant, l'on compare a l'orga- 
num les compositions du temps de Francon , en suivant 
les règles qu'il établit, on peut voir qu'elles ont une 
supériorité énorme sur celui-ci. En effet , l'organum 
n'est qu'un faux bourdon affreux, au lieu que, d'après 
les préceptes de Francon , les intervalles consonnants et 
dissonnants marchent par mouvements différents, ce que 
l'on est en droit de regarder comme l'origine du contre- 
point. 

Après Francon, les maîtres qui se font le plus re- 
marquer, sont sans contredit, Marchettus de Padoue et 
Jean de Mûris. Ils fuient ses commentateurs , le premier 
dans son ouvrage intitulé : Pomerium inerte musicœ men- 
suratœ; le second dans son Spéculum musicce. Il m'est 
impossible de songer a présenter une notice des règles 
que ces auteurs ont données sur le déchant ou contre- 
point de l'époque. On peut en voir des exemples dans le 
Lucidarium de Marchettus de Padoue ; on le trouve 
dans la collection dont j'ai parlé tout à l'heure sous le 
nom de Scriptores ecclesiastici j comme aussi dans ce 
que Forkel a déduit des règles que Jean de Mûris donne 
dans ses Quœstiones musicce et dans son ouvrage peu 
connu Ars conlrapuncti. Je dois ajouter que Jean de 
Mûris dépasse autant Marchettus que celui-ci dépassait 
ses prédécesseurs. Car actuellement même on ne pourrait 
exiger plus de pureté que l'on n'en trouve dans les pré- 
ceptes de Mûris, bien que ces règles soient pour la plu- 
part spéciales , et par conséquent ne puissent pas être 
regardées comme formant par leur réunion une théorie 
complète. 

Il est fâcheux que l'horrible organum dont nous avons 
parlé plus haut, ait longtemps survécu au milieu de ces 
connaissances mieux réglées, et soit venu, par sa pré- 
sence de convention , arrêter l'amélioration de la musi- 
que pratique. On le verra longtemps encore planer 
comme un principe malfaisant sur la musique du moyen 
âge, à une époque même très-avancée. 

Nous voici arrivés vers la moitié du quatorzième siè- 
cle ; aussi je m'arrête , messieurs, dans mes observations 
historiques; en avançant davantage vers des temps moins 
obscurs , je perdrais de vue un point sur lequel on ne 
saurait assez insister. Je veux parler de la manière d'étu- 
dier les documents qui nous restent, pour connaître ces 
temps de ténèbres. Ce sont ceux dont nous avons parlé 
plus haut, c'esf-a-dire les ouvrages pratiques et théori- 
ques que nous ont laissés les anciens. Mais , messieurs , 
se présente alors une difficulté qui semble ne pas être de 
notre ressort ; je veux parler de la lecture des anciennes 
écritures, qui offre la plupart du temps de grands ob- 
stacles , car dans cette étude il faut distinguer deux 
choses : la lecture des anciens titres , diplômes , etc. ; 



ftEVUE ET GAZETTE MUSICALE 



c'est le but de la diplomatique ; et celle qui a rapport a 
nos études et sur laquelle il existe encore moins de ren- 
seignements, celle, dis-je, des traités manuscrits que 
nous a légués le moyeu âge. 

Malheureusement pour acquérir la connaissance de 
cette dernière partie, il faut dépenser un temps énorme, 
car, si quelques moyens fort rares nous sont donnés pour 
connaître les abréviations dont se servaient nos ancêtres, 
vous conviendrez avec moi, messieurs, qu'il est impos- 
sible de pouvoirprofiter d'une lecture, surtout lorsqu'elle 
doit servir a vous éclairer sur une matière obscure , si 
l'on est obligé de réfléchir a la valeur de chaque mot, 
d'après l'ambiguité et l'incertitude de son dessin; or, s'il 
est permis de parler de soi, je puis dire que cette con- 
naissance, dans laquelle je crois avoir acquis quelques fa- 
cilités dans ce qui a rapport a la spécialité dont nous 
parlons, cette connaissance, dis-je, a été une des cho- 
ses dans lesquelles il m'afallule plus de ténacité et depa- 
tience; car c'est sans contredit celle dans laquelle on 
rencontre le plus d'ennui. Cependant avec ces documens 
dont l'étude est si pénible, nous ne possédons encore 
aue la moitié de ce qui nous est nécessaire, il nous reste a 
connaître le moyen d'apprécier la musique écrite, qui a 
survécu aux longues années qui nous séparent du trei- 
zième, du quatorzième et du quinzième siècle. 

C'est ici , messieurs, que je puis vous assurer que tou- 
tes les peines que Font s'est déjà données ne sont rien, 
si on les compare a l'étude de la notation employée au 
moyen âge , car la , il faut tout faire , la place est nette. 
C'est dans les écrits prolixes et le plus souventrévoltants 
d'absurdités, dont je vous ai parlé tout à l'heure, qu'il 
faut creuser péniblement jusqu'au moment où l'on dé- 
terre enfin le secret qui y est recelé. 

Un de mes amis, homme du plus grand mérite dans 
notre spécialité , M. Kiesewetter de Vienne , écrivait en 
réponse a des communications de ma part sur ce sujet , 
que Forkel, Hawkins, Burney, auteurs allemands et an- 
glais d'histoires de la musique, toutes remarquables, si 
on les considérait chacune sous un point de vue dif- 
férent, n'avaient fait, a l'occasion de la paléographie 
musicale, que la lécher •, tanquam canis e Nila, Ici, mes- 
sieurs , il ne faut pas vouloir passer outre, en évitant le 
danger: nous aussi nous avons nos monstres, et, moins 
timides que le chien de Phèdre, il nous faut les provoquer 
et les combattre , autrement on ne fait que rester en sus- 
pens sur la musique de cette époque obscure , car on ne 
peut l'apprécier. Je crois donc qu'une des choses les plus 
nécessaires dans les études approfondies auxquelles on 
estforcé de se livrer, estde tâcher de connaître l'ancienne 
notation, en réduisant en principes clairs et aussi peu 
nombreux que possible, les lois d'après lesquelles les 
contemporains de Francon, de Jean de Mûris et deGaf- 
forius, ont caché jusqu'à [présent a leurs descendants 
leurs productions, en les enveloppant d'une forme énig- 
matique, qui défendait presque toujours de les déchif- 
frer. Que l'on ne se rebute pas a l'apparition des diffi- 
cultés que l'on sera à même de rencontrer : je puis le 
dire par expérience, avec une volonté ferme, on en 
viendra a bout ; mais j'avoue par exemple qu'elle est de 
toute nécessité. 

Voyons encore , messieurs, si après avoir réuni ces 
deux sortes de matériaux , on est exempté de tout tra- 



vail qui leur soit relatif, et si l'on doit hardiment mar- 
cher en avant. Eh bien, non, messieurs, on doit encore 
prendre la peine de vérifier les originaux , si ils existent, 
et de ne s'en rapporter qu'à soi-même. 

Je vais, si vous me le permettez , appuyer l'opinion 
que j'avance ici , en vous racontant ce qui est arrivé à 
un homme aussi remarquable par son immense érudition 
que par la valeur des travaux qu'on lui doit sur notre 
spécialité. 

Forkel, auteur d'une histoire de la musique, assez 
volumineuse, quoique non achevée et écrite en allemand, 
arrivé à l'époque de l'établissement de la musique mesu- 
rée, croit avec raison n'avoir rien de mieux à faire que 
de présenter en presque totalité le traité de Francon ; il 
le commente depuis le commencement jusqu'à la lin; or 
où prend-il ce traité? dans la collection des Scriptores ec- 
clesiastici de musica sacra potissimum. Lorsqu'il en est au 
chapitre relalif au déckant ou contre-point de l'époque, il 
trouve : « Discantus aulem ût cum Ijra aut cumdwersis 
» etc. , et plus loin : cum diversis lj ris fit discantus ut in 
» mottetis , rodelis et cantu ecclesiastico . » Cherchant 
donc à commenter ces paroles, et ne pouvant accorder 
le sens qu'elles présentent naturellement avec la possibi- 
lité de trouver aucun instrument qui puisseporterlenom 
de lyre, en usage dans l'Eglise du moyen âge; déplus, 
s'appuyaut sur l'autorité d'une lettre de Seth Calvisius, 
qui parle des vielles et des musettes, à propos d'instru- 
ments produisant plusieurs sons simultanés, Forkel donc, 
ayant dans cette hypothèse à choisir entre ces deux igno- 
bles instruments, prend son parti, et traduit le mot lyra 
par vielle; alors grande dissertation de sa part sur la 
manière dont la vielle était accordée; enfin un système 
tout entier est fondé sur cette supposition. 

Or, ayant eu le bonheur de trouver une copie de Fran- 
con, au moment où je m'y attendais le moins, quelle 
a été ma surprise, lorsque je m'aperçus que le mot 
lira est un mot mal lu a cause de l'abréviation , et qu'il 
fallait lire littera, ce qui change le sens entièrement, et 
ce qui signifie simplement que le dédiant d'alors se 
faisait de manière a ce que les musiciens, en exécutant 
les différentes parties dont ces morceaux se compo- 
saient, chantaientles mêmes paroles ; danscecas, c'était, 
comme Francon îe dit lui-même une ligne plus loin, 
cum eadem littera , et dans l'autre cas , chaque partie 
comportait des paroles différentes, comme dans les mo- 
tets, etc., cum dwersis litteris. 

Ce qui vient a l'appui de ce que j'avance , c'est que 
l'on peut voir que les motets qui se trouvent dans le 
manuscrit de Guillaume de Machault sont a trois voix, 
et que chaque exécutant chante des paroles différentes. 
Le douzième est assez remarquable sous ce point de vue : 
les paroles de la première partie sont en vieux français; 
celles de la seconde sont en mauvais latin , elles ont as- 
sez de ressemblance avec la physionomie d'unehymnede 
l'église ; tels en sont les premiers mots : 

Corde mesto 
Cantando conqueror 
Semper presto 
Se/viens maceror 
Sub honesto gestu, etc. 

Et enfin la troisième partie est sur un Libéra. 

Par exemple il faut rendre justice au bon goût de 



7f 



Forkel ; car , après avoir établi l'existence des vielles , 
comme nous l'avons vu plus liant, il s'indigne lui-même 
en pensant à l'effet que devait produire celte espèce de 
musique. 

Vous voyez donc bien, messieurs, que lorsqu'un 
homme aussi remarquable s'est trompé ainsi et sans qu'il 
y eût de sa foute, vous voyez , dis-je, avec combien de 
circonspection on doit s'avancer. 

En reprenant, messieurs, la question sous son point 
de vue historique, si je continuais comme j'ai com- 
mencé , je manquerais à toutes les exigences de ma po- 
sition. Dernièrement encore ii cette place, on réclamait 
de la brièveté; vous allez voir, messieurs, parmi exposé 
rapide des différentes époques qui nous séparent de ces 
temps anciens, combien il vous faudrait de patience 
pour me suivre et combien il me serait impossible de 
n'eu pas abuser. 

Nous verrions d'abord la fameuse école gallo-belge 
dans sa première période, a la tête de laquelle Duj'ay 
vient se placer; nous la verrions ensuite se développer 
sous Ockenheim, s'agrandir et couvrir l'Europe sous 
Josauin. Enfin, au commencement du 1G" 1C siècle, 
conduite à son apogée par TVdlaert, s'acclimater en 
Italie et donner à ses produits une nouvelle patrie en 
adoptant cette contrée comme la résidence définitive de 
son choix. Alors, semblable au Phénix, nous la pourrions 
voir reproduire après elle la brillante auréole de l'école 
d'Iialie dominée par le grand nom de Paleslrina. Nous 
verrions ensuite l'art sortir de l'Eglise dans laquelle il 
avait en quelque sorte établi sa résidence, pour se trans- 
former en un art nouveau et se mettre en rapport avec la 
société extérieure. Cette nouvelle transformation, mes- 
sieurs, c'est la musique dramatique; elle apparut sur la 
tin du 16 me siècle dans les salons d'un noble Florentin. 
À partir de ce moment, les améliorations se succèdent 
sans interruption, et si la musique se développa sur le 
théâtre, son élan fut semblable dans l'Église où elle 
avait pris naissance. Seulement les progrès furent aussi 
rapides , mais les pas furent plus mesurés. C'est alors 
que Monteverde agrandit la science de l'harmonie. 
Après lui , Carissimi se fit distinguer par la grandeur 
de ses compositions et la beauté de ses récitatifs. Alors 
on se servit des instruments pour accompagner les voix. 
Scarlalli vint ensuite au commencement du 18 me siècle, 
et tout en perfectionnant ce qui avait été fait avant lui, 
il recula les bornes de la science; et, à cette époque, on 
fit ressortir une combinaison nouvelle , la réunion des 
instruments, en la considérant comme musique indé- 
pendante. Nous arrivons à l'établissement de la fa- 
meuse école napolitaine, qui se rallia autour de ces 
deux noms si justement célèbres Léo et Durante. Ici 
les progrès sont encore remarquables ; la tonalité s'éta- 
blit d'une manière fixe, et les améliorations continuent 
à se développer. Enfin, messieurs, vers la fin du der- 
nier siècle , Gluck apparaît , et l'on voit marcher a sa 
suite l'expression sévère dans la mélodie dramatique et 
Se grand morceau d'ensemble. Tandis que cet artiste 
puissant savait, par son génie, tirer de son indifférence le 
monde bel-esprit, dont Paris était alors l'expression, 
deux hommes captivaient l'Allemagne attentive, et, 
faisant atteindre le plus haut degré de perfection , l'un 
à la musique instrumentale , l'autre à la musique dra- 



matique ; Haydn et Mozart produisaient , comme leur 
conséquence , au milieu de la société actuelle frappée 
d'admiration, Cherubini, Beethoven, Meyerbeer et 
flossini. 



CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE. 

Parts, le 23 février . 
A Monsieur le rédacteur de la Gazette Musicale. 

Monsieur; l'article inséré dans l<: numéro de votre intéres- 
sant, journal du 21 lévrier, sur le concert donné par Mlle Ca- 
iliiuka de Dietz, contient quelques erreurs de l'ail qui peuvent 
porter préjudice à cetle jeune artiste, et que, pour cela seul, 
vous vous empresserez de rectifier. L'auteur de cet article, ap- 
paremment d'après des informations inexactes, s'exprime 
ainsi : « Il y a à peine un an, nous assure- t-on , que Mlle de 
» Diclz, sortie d'uue école vicieuse, mais passionnée pour son 
» instrument, a osé venir seule à Paris du fond de l'Allemagne, 
>• dans l'unique but de se placer sous la direction de M. Kalk- 
» brenner, et dans l'espérance d'amener à une haute peri'cc- 
» lion un talent à peine dégrossi.... En un si court espace de 
» temps, Mlle Dietz, dans le cours de ce célèbre professeur, et 
» à l'aide du guide-main, a acquis de notables qualités, etc. » 

Les amis de Mlle de Dietz savent tous qu'elle est venue fort 
jeune à Paris, il y a plus de six ans, et qu'elle a suivi pendant 
près de cinq ans les cours de M. Kalkbrenner. Eu Allemagne 
elle avait appris le piano et la composition à l'école d'Hummcl. 
C'est sous ces deux maîtres célèbres, mais surtout a Paris, 
qu'elle a acquis ces brillantes qualités et celte solidité de talent 
auxquelles l'auteur de l'arlicle reudjustice. 

La critique veut bien lui reconnaître une assurance parfaite, 
beaucoup de légèreté et de délicatesse dans le toucher, une 
grande égalité de doigts, une précision convenable et l'art de 
se posséder devant le public. Mais comment pourrait-on acqué- 
rir ce qu'il y a de plus difficile daus l'art en passant quelques 
mois seulement sous un maître habile au sortir d'uue école 
vicieuse? Mlle de Dietz n'a pas la prétention d'avoir accompli 
un miracle; elle ne pense pas que le cours de M. kalkbrenner 
soit une serre chaude où les talents écl osent presque spontané- 
ment. Ce qu'elle a acquis est le résultat d'études sérieuses, lor- 
tes et persévérantes. Quant à la faculté que paraît lui refuser 
un juge éclairé mais sévère, de s'élever à la vigueur du fortis- 
simo et des crescendo, elle en appellera à une seconde audi- 
tion. 

J'ai l'honneur, etc. 
DeB.... 



NOUVELLES. 

%* Une indisposition de M. Adolphe Nourit a retardé la 
première représentation des Huguenots. Le nouveau chef- 
d'œuvre deM.Meyerbeer sera livré aux dilettanti demain lundi, 
29 février. Quoique en mesure d'en dire davantage que nos 
confrères, ayant eu la partition sous nos yeux, nous n'en par- 
lerons qu'après la première représentation. Notre enthou- 
siasme sera alors pleinement justifié. 

%* Ce soir par extraordinaire, au théâtre Italien, l'opéra en 
vogue, / Puritani, avec la distribution attractive. 

** M. Hector Berlioz achève en ce moment la partition qu'il 
écrit pour le Grand-Opéra sur un poème en deux actes de M. 
Auguste Barbier, connu dans la littérature parla mordante 
verve de ses Dithyrambes. 

Tj,* Pendant que l'Académie royale de musique se propose 
de monter cet automne un grand opéra tiré de la Notre-Dame 
de Paris de M. ViciorHugo^lc théâtre de Covent-GardenàLon- 
dres vient de prendre les devants par une production lyrique 
intitulée : Quasimodo, dont le sujet est puisé à la même source! 

* + * M. Mira s'occupe d'exécuter une idée heureuse pour le 
bal de l'Opéra , à la mi-caréme. I.a loterie des Allegri aura 
un grand nombre de billets gagnants , des autographes de nos 



w 



itcvljE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



principaux écrivains et compositeurs actuels , au nombre de 
trois cents, seront livrés au public. Ainsi, l'on gagnera, non- 
seulement des objets de luxe et de fantaisie, mais on pourra 
devenir propriétaire d'une page inédite de Chateaubriand, de 
Béranger, de Lamartine, Meyerbeer, Rossini, Halevy, etc. 
C'est pour le coup que le sens du mot gli Allegri sera pleine- 
ment justifié. 

% 4 Le poème desHugueiiOlSse divise en deux parties bien dis- 
tinctes ; les trois premiers actes préparent plus qu'ils ne déve- 
loppent l'action. Le but du poète a été principalement de faire 
sentir les haines religieuses quise mêlaient à tout, et pénétraient 
toutes les classes de' la nation. On les voit percer au premier 
acte dans les orgies des seigneurs catholiques, éclater au se- 
cond à la cour galante de Marguerite de Valois, etau troisième, 
au Pré-aux-Clercs dans les querelles des classes inférieures. Le 
style musical est varié comme on pouvait l'attendre del'auteur 
de Robert; mais la partie dramatique, quoique s'annonçant 
dans le finale du deuxième acte, ne commence véritablement 
qu'au quatrième. Le rôle qui nous a semblé le plus important, 
comme conception, est celui de Marcel (Levasseur), vieux sol- 
dat huguenot, serviteur d'un jeune chevalier huguenot, dont 
l'aïeul l'avait recueilli et élevé. Le poète avait fait de ce person- 
nage un domestique fidèle et dévoué, sans se douter peut-être 
du parti que le compositeur en pouvait tirer. Marcel, simple et 
naïf, bon et rude, tour à tour grandi dans la ferveur puritaine 
et dans la haine des catholiques, tranche par son enthousiasme 
de bonne foi, d'une manière souvent originale, avecla politesse 
fausse des seigneurs; mais il devient sublime dès que sa reli- 
gion ou son dévouement à son maître sont en jeu. Le musicien 
a donné alternativement à ce rôle la couleur bouffe et sérieuse, 
mais toujours il lui a conservé uue originalité protestante qui 
se reproduit jusque dans le récitatif, toujours gravement ac- 
compagné par les violoncelles et les contrebasses. Marcel, dans 
ses souvenirs, a recueilli le chant d'un choral de Luther (Lu- 
ther est en effet l'auteur de ce choral très-connu dans les pays 
protestants.) Ce choral, il s'y reprend chaque fois qu'il croit 
reconnaître dans un événement la manifestation des volontés 
divines, ou quand son maître échappe à un grand danger. Ce 
chant est pour Marcel ce que serait pour le catholique le signe 
de la croix ; il le chante au premier acte en voyant son maître 
aumilieu d'une orgie; au, second, quand celui-ci refuse un ma- 
riage avec une catholique ; au troisième, quand des soldats pro- 
tesians le sauvent d'un guet-iyjéns ; enfin, au cinquième, quand 
la mort plane sur les trois principaux personnages, et que son 
rôle grandit avec la situation. Sur l'invitation des deux amans, 
et comme obéissant à une inspiration d'en haut, il accepte, en 
l'absence d'un ministre protestant, un sacerdoce de néiessjté, 
et, malgré son humble condition, trouve dans son ame de quoi 
accomplir cette tâche auguste. Nous ne nous étendrons pas da- 
vantage à ce sujet; nous ajouterons seulement que la mélodie 
du choral est alliée à d'autres avec un tel art qu'elle ne se pré- 
sente jamais sous la même face. 

* * Mercredi dernier, l'Odéou a vu se réunir, dans une re- 
présentation au bénéfice des pauvres du onzième arrondisse- 
ment, les artistes dansans de l'Opéra, et les artistes chantans 
du théâtre Italien , les premiers dans le ballet de Nathalie, et 
les autres dans un concert. 

* " Mlle Vagon, qui figurait au nombre des plus jolies dan- 
seuses, vient de partir pour Berlin avec un engagement de trois 
ans. 

* .* Une jeune débutante, Mlle Blangy, s'est essayée dans le 
rôle* Héa du ballet de la Tempête, avec un succès qui doit l'en- 
courager. 

%* L'affaire de mademoiselle Grisi et de son tendre persé- 
cuteur a été appelée jeudi dernier à la sixième chambre. Mais, 
ô cruel désappointement pour les curieux ! La belle cantatrice 
n'a point paru en personne. Elle était remplacée par le colo- 
nel llagaui son oncle, dont le témoignage, appuyé de celui 
de MM. Robert et Severini, a fait prouoncer contre le fougueux 
Salvoisy de notre Séméramide une condamnation à un mois de 
prison et 16 fr. d'amende. Il faut espérer que cette peine, 
quoique légère, suffira pour rendre la raison à M. Dupuget , 
connu daus la littérature comme auteur de la légende de 
Jehanne ha Pucelle. et du Démon de Socrate. Ainsi tombe- 
ront d'elles-mêmes les alarmes qu'on nous a^ait faites, que ma- 
demoiselle Grisi, effrayée d'une passion aussi violente et aussi 



obstinée, songeait à quitter Paris avant même la fin de son en- 
gagement. 

* + * Le théâtre a Bologne vient de s'ouvrir aux débuts de ma- 
demoiselle Gabussi, virtuose de 16 ans , qui possède une très- 
belle voix de primo suprano, et a obtenu un grand succès dans 
la Nina pazza per amore du maestro Coppola. Un vif intérêt 
s'attachait à celte jeune cantatrice, dont le père infortuné, 
placé au premier rang des patriotes italiens , expie en ce mo- 
ment son dévouement à une noble cause, dans la forteresse de 
Civila Castellana, où il vient d'être transporté pour y subir une 
condamnation à vingt ans de carcero duro. Le public a d'une 
voix unanime rappelé la débutante après la pièce , comme si 
par son enthousiasme pour les talents de la fille , il eût voulu 
protester de sa sympathie en faveur du père , et lui donner 
une consolation indirecte. 

*.* Nous recommandons à nos lecteurs les beaux salons lit- 
téraires de M. Charles Cauchois, Palais-Royal, n° i5o, près le 
café Valois : cet établissement se distingue par sa bonne tenue 
et les nombreuses productions littéraires qui y sont réunies. 

%* Le poème des Huguenots , de M. Scribe, vient d'être pu- 
blié au prix de \ fr. 



PUBLIEE PAR MAURICE SCHLESINGER. 

Halevy. L'Éclair, opéra en 5 actes, partition et parties sépa- 
rées, chaque 125 

Tolbecque. Dem Quadrilles de contredanses suivies de Valses 

sur les motifs de l'Eclair, pour piano, chaque. 4 50 
Feuillet Dumas (1.) Le Canigou, gr. Fantaisie pour harpe. 8 
■ — <i Bons ouvriers, c'est pour ma mère », 

iomance 2 

PUBLIÉE PAR TROUPENAS. 

H. Herz. Op. 85. Fantaisie pour le piano sur les Marches fa- 
vorites d'Alexandre et de la Donna del Lago. . . 7 50 

PUBLIÉE PAR A. FARENC. 

Thalberg (Sigismond). Op. 9. Fantaisie pour le piano sur les 

motifs de la Straniera ï 5) 

Op. 1 2. Grande Fantaisie et Var. pour 

piauo, sur des motif-.de la INorma. . 7 50 

Op. 14. Grande Fantaisie et Var. pour 
piauo, sur 2 motifs de Don Juan . . 9 

PUBLIÉE PAR DELAI1ANTE. 

Schunke. Op. 40. Fantaisie pathétique et Variations sur la 

dernière pensée de Bellini 9 

Burgmul'.er (Frédéric.) Op. 22. Boléro pour le piano sur Ro- 
sine, romance favorite de Masiui. . 6 
Op. 25. La Poste, valse en forme de 

rondeau, pour piauo 5 

Op. 24. Valse pastorale eu forme de 

rondeau, pour piano 6 

Coliif/fîies. On. 40. Variations brillantes sur un thème de la 
Nornia de Bellini, pour la flûte, avec accompa- 
gnement de quatuor. Au piano complet. . . 10 

Avec piauo 7 50 

Louis(R.). Op. 37. Varjations hrillanles pour piauo et vio- 
lon sur une mélodie de L. Masini 7 50 

Labarre (T). Dernière pensée de Bellini, varice p. la harpe. . G 
Ledhuy (Adolphe). Op. 35. Méthode pour enseigner aux en- 
fans la musique et le piano 24 

PUBLIÉE PAR GARAUDÉ. 

Garaudé. Op. 27. Solfèges, ou Méthode de musique, avec ac- 
compagnement de guitare par Gatayes. ... 21 
Le même ouvrage avec ace. de piauo par l'.-iuteer". 50 
Nota. Ces 4° et 5« éditions se composent de la première 
partie de ces Solfèges, et d'un chois de Leçons de la 2 e partie. 

PUBLIÉE PAR S. RICHAULT. 

Boisselot {Xavier). Sérénade napolitaine 2 <r 

— Trois Mélodies : Abandon, le Rendez - 

vous et le Souvenir 6 

MM. les abounés recevront avec ce numéro : uke pensée de 
Bellini, variée pour le -piano, par Kalkbrenner. Op. 131. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



.riiVEKAT, rue du Cad rjn 16. 



REVUE 

GAZETTE MUSICALE 

©E MKIS, 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACH, BERTON (membre (le l'Institut), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOULMON 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), 
f. iialévy, jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre de l'Institut) , j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 
musicale de berlin), méry, Edouard monnais, d'ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle à 
Vienne), stéphen de la madelaine, etc. 



ANNEE. 



No 



13. 



PRIX DE L' ABONNES!. 



3 m. 8 
6 m. 15 
1 an 30 



9 » 
17 » 

34 >• 



Cet Ertmr ri <Ë>ajrttr illustrai? ï»r $)arts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, me Richelieu, 97; 

cbez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

'« reçoit les réclamations des personnes qui ont det griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 27 MARS 1836. 



Nonobslantles supplémens 
romances,/.» limite del'écri 
ture d'auteurs célèbres et 1; 
galerie des artistes, MM. le 
abonnés de la Gazette musical 
recevront gratuitement , 1 
dernier dimanche de charru 



"V 



piano compose par les auteurs 
les plus renommés, de 10 à 20 
pages d'impression , et du 
prix marqué de G f. à 7 f. aO c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Hichelieu , 97 



SOMMAIRE. — 5- Coucerl du Conservatoire; par M. H/Berlioz. — 
I Briganti, première représenta lion ; par M. J.-J.-J. Diaz. — Re- 
vue critique. —Nouvelles. — Prime de 75,000 fr. — Les Hugue- 
nots, de Meyerbeer. — Annonces de musique nouvelle. 



3 e CONCERT DU CONSERVATOIRE. 

Il ne faut rien moins que l'admirable manière 
dont on interprète au Conservatoire, Mozart, Haydn, 
Weber et Beethoven pour faire oublier aux Alle- 
mands jaloux des gloires de leur patrie , l'exécution 
de Don Giovanni au Théâtre-Italien. Ce n'est pas 
ici le cas d'entrer à cet égard dans de grands détails, 
de signaler la mollesse désespérante des masses , le 
sentiment d'ennui , je dirai même d'aversion , avec 
lequel une partie des rôles est rendue , et l'esprit 
d'hostilité qui domine l'ensemble de l'exécution. Ce 
n'est pas mon affaire, heureusement. Mais le lecteur 
conçoit de reste la raison de cette hostilité. Mozart 
est l'ennemi naturel des puissances italiennes, et si 
les grands hommes de l'antiquité reçurent parfois 
un accueil généreux de ceux même qu'ils avaient le 
plus long - temps combattus , il faut avouer que 
notre siècle n'offre guère d'exemples de la noble 



veiLu de ces temps héroïques. Coriolan se réfugiant 
chez les Volsques serait aujourd'hui jeté dans un 
cul de basse-fosse , et Aufidius, s'il ne présidait lui- 
même au supplice de son rival., serait peut-être assez 
lâche pour l'ordonner secrètement, et faire le pro- 
gramme des tortures. Le monde n'oubliera pas l'hos- 
pitalité du Belleî'opbon; le nom du geôlier de Sainte- 
Hélène est gravé à côté de celui de Napoléon, sur une 
table d'airain , d'où les larmes ni les crachats de la 
postérité ne l'effaceront jamais. Me voilà bien loin 
de mon sujet; j'y reviens. Quand on a réuni au Théâ- 
tre-Italien les trois ou quatre plus grands chanteurs 
de l'Europe, on croit avoir tout fait, et les compo- 
siteurs , au dire de la direction, seraient mal venus 
de se plaindre. Rubini n'est-il pas le premier ténor 
connu?... où sont les basses capables de lutter avec 
Tamburini et Lablache!... mademoiselle Grisi n'est- 
elle pas une ravissante prima donna?... Tout cela 
est incontestable; mais l'intelligence, mais le senti- 
ment véritable d'une oeuvre antipathique à leurs 
habitudes musicales , se trouvent-ils chez ces vir- 
tuoses?... Nous ne le croyons pas. D'ailleurs, encore 
une fois, y a-t-ildans l'ensemble de l'exécution, cette 
chaleur, cette verve passionnée sans laquelle la pen- 



I1EVDE ET GAZETTE MUSICALE 



s ée de Mozart est défigurée? y peut-on trouver seu- 
lement de la précision, de l'exactitude?... Comment 
pourrait-elle y être?... qui s'intéresse à Mozart au 
Théâtre-Italien ? Et si les directeurs désirent une 
bonne exécution, même pour Don Giovanni, parce 
que la recette peut s'en ressentir , comment feront- 
ils pour découvrir qu'elle est mauvaise?.. Ne réu- 
nissent-ils pas toutes les conditions voulues pour 
diriger en France un théâtre lyrique? Ne sont-ils 
pas complètement étrangers à l'art musical?... L'exé- 
cution de Don Giovanni au Tbéâtre-Italien est donc 
tout-à-fait impossible, et il vaudrait mieux se bor- 
ner à faire chanter à Rubini son II mio iesoro tout 
seul, comme morceau de concert, que de tourmen- 
ter ainsi, et les artistes, dont les principales facultés 
ne peuvent se développer avantageusement dans une 
telle partition, et les ennemis de Mozart , qui s'y 
ennuient, et ses adorateurs, qui y souffrent le mar- 
lyre. 

La séance du Conservatoire s'ouvrait par une sym- 
phonie de M. Onslow. C'est une oeuvre fort travail - 
lée, pleine de vigueur, quelquefois aussi de violence, 
dont l'instrumentation est des plus habiles , les mo- 
dulations peut-être un peu trop multipliées, le chant 
i rare, mais neuf, et l'harmonie toujours riche et dis- 
tinguée. L'adagio est un morceau de grand maître, 
aussi a-t-il été accueilli du public avec une faveur 
marquée. 

L'air du Freyschiits, cette sublime page de Weber, 
ravissante peinture de l'amour d'une vierge du Nord, 
a été dit avec beaucoup d'expression par mademoi- 
selle Falcon;pour l'orchestre, il ne m'a pas semblé, 
à beaucoup près, assez entraînant (ou plutôt assez 
entraîné) dans X allegro. A la péroraison , la pensée 
de l'auteur déborde de passion , son enthousiasme 
est de l'ivresse, et sa joie du délire ; pourtant M. ïïa- 
beneck, dans les mouvemens , ne s'est pas un instant 
écarté des bornes de la modération. 

Un accident aussi bizarre qu'inattendu nous a privés 
du plaisir d'entendre le solo de M. Billet. A peine 
l'artiste a-t-il eu frappé les premiers accords de la 
fantaisie de Thalberg, annoncée par le programme, 
que la discordance horrible du piano a fait la salle 
entière se récrier. M. Billet s'est donc vu forcé de se 
retirer au milieu du brouhaha général; et, comme 
il eût fallu attendre peut-être une heure pour réac- 
corder le malencontreux instrument, il ne restait 
d'autre parti à prendre que celui de passer outre , et 



c'est ce qu'on a fait. Espérons que les mesures seront 
mieux prises une autre fois, et que M. Billet pourra 
retrouver l'occasion de se faire applaudir. 

Le duo à\4rmide [Esprit de haine et de rage) 
supérieurement exécuté par mademoiselle Falcon et 
Dérivis, a été vivement applaudi. On avait droit 
d'espérer, cependant, pour un tel monument du 
grand style dramatique , un enthousiasme plus gé- 
néral. Sur un tiers de l'auditoire, que Gluck a fait 
frémir jusqu'aux entrailles, deux autres sont de- 
meurés ou tièdes ou froids. Sans doute le sentiment 
des beautés de Gluck n'est plus accessible aujourd'hui 
à une certaine partie du public, à celle surtout qui 
ne voit dans la musique de théâtre qu'un prétexte 
aux broderies des chanteurs, et dont la naïveté va 
jusqu'à prendre les fioritures pour de la mélodie; 
sans doute aussi le parterre du Conservatoire est, 
sous ce rapport , plus mélangé qu'on ne pense. 

La symphonie en fa. majeur (la huitième) de 
Beethoven terminait splendidement la séance ; cette 
œuvre, dont les proportions sont moins grandes 
que celles de beaucoup d'autres du même auteur , 
me semble un chei - d'oeuvre de finesse , d'es- 
prit , d'originalité , de douceur et de grâce; aussi , 
excepté le menuet, dont le milieu contient un solo 
de cor accompagûé d'un arpège de violoncelle assez 
peu intéressant, ne puis-je m'empêcher de trouver 
cette huitième symphonie tout-à-fait digne de ses 
sublimes sœurs. L'andante scherzando est un vérita- 
ble prodige dé délicatesse; l'accompagnement des 
instrumens à vent fait ressortir à merveille le chant 
dialogué des violons et basses, et l'instinct de l'in- 
strumentation a guidé le compositeur avec tant de 
certitude , que , malgré le charme extrême dont la 
mélodie est douée en elle-même, si les rôles étaient 
changés, et si le chant placé, au contraire, dans les 
hautbois, cors et bassons, était accompagné par les 
instrumens à cordes, je suis convaincu que ce mer- 
veilleux effet disparaîtrait presque complètement. 
Le final réunit une foule d'idées brillantes et éner- 
giques aux oppositions les plus saisissantes, aux con- 
trastes les plus imprévus. C'est colossal. Franche- 
ment, de quelle manière qu'on s'y prenne , c'est folie 
de ne vouloir établir aucune espèce de comparaison 
entre de telles symphonies et celles mêmes les plus 
admirables de Mozart ,• la lutte n'est pas égale. 

II. Berlioz. 



I BHIG-A1TTI, 



Melodramma serio; musique de M. Mercadante, 
librctto de M. Crescim. 

(Première représentation) 

M. Romani, la providence des compositeurs d'Italie, 
qui avait promis de venir scriturare un libretLo per ilsignor 
Mercadante , n'ayant pas rempli cette mission musicale et 
littéraire , force a été d'avoir recours à un autre signor 
poeta; et c'est ainsi que M. Cresciniaété chargé de cette be- 
sogne dramatique. Il a donc pris pour sujet de son opéra, 
une fameuse tragédie allemande; mais, craignant de blesser 
les susceptibilités aristocratiques du public éminemment 
délicat qui fréquente le théâtre Favart , en lui présentant 
les Brigands de Schiller dans leur nature abrupte, M. Cres- 
çini nous a fait des brigands comme on en voit peu, ou 
comme on n'en voit pas; des brigands qui sont les plus 
honnêtes gens du monde, des brigands à l'eau rose, quoi- 
qu'ils aient des barbes noires et qu'ils n'aient pas de rouge; 
des brigands vertueux enfin, qui brandissent bien quel- 
que peu leurs poignards, mais seulement pour la forme, 
et dont tous les excès vont seulement à tenter une restau- 
ration en faveur du père de leur chef. 

Il s'agit, dans le libretto de M. Crescini, comme dans la 
pièce de Schiller, d'une rivalité de pouvoir, et d'amour en- 
tre les deux fils de Maximilien, comte de Moor. L'aîné, 
qu'il affectionne, se fait chef de brigands par une sorte 
d'exaltation romantique, de vertu mal entendue; et son 
frère, après avoir fait enfermer son père, dont il a pro- 
clamé la mort, aspire à la main de sa cousine Amélie, qui 
le déteste, et chérit son cousin Hermann, le chef de bri- 
gands. 

On voit dans tout cela les ingrédiens qui constituent 
un opéra italien : II furore, l'amore, la gelosia , et l'éter- 
ziélle félicita avec ses nombreux palpiti. 

Les auteurs actuels de libretti ont renoncé, nous ne sa- 
vons trop pourquoi, à l'excellente forme des ouvrages cou- 
pés en deux actes, pour se rapprocher de la manière fran- 
çaise : c'est un tort. I Brigand sont donc en trois actes. Le 
premier commence par un chœur en lieux communs de 
morale lubrique, que le compositeur a peu réchauffé des 
sons de sa musique ; mais cette introduction n'est là que 
pour préparer, annoncer un bel air en fa de Tamburini. 
Il commence par un solo de cor, dit avec la sûreté, la 
grâce mélodique et le bon style qui caractérise le talent 
de M. Gallay. 

Le cantabile : Ove a me tu volga un guardo est d'un 
beau caractère , et Yagito : 

Per lei che mi sprezza 
GucT ardo e deliro.... 

est plein de verve et se distingue par une vocalisation 



brillante que Tamburini rend admîrnhlement. Nous re- 
marquerons à ce sujet que Tamburini chanteur pur, cor- 
rect, dont tous les traits sont avoués par le goût, qui est 
plein d'expression et d'ame, produit moins d'effet que 
Rubini. Cela viendrait-il du peu de finesse d'appréciation 
de nos dilettanti fiançais pour ce qui est délicat et vrai*- 
ment artistique, et de leur penchant pour ce qui nous ra- 
mène à Yurlo/rancese ? Il n'en devrait pas être ainsi , ne 
fût-ce que par esprit national. " 

Survient Amélie, nièce du vieux comte de Moor, an- 
noncée par un chœur vague sur ces paroles quelque peu 
métaphysiques : 

Comme un ctereo — spirto di leguasi 
Fra la caligine — clie il niondo accerchia, 
Ella invisibile — si strugge in lacrime, 
Ë l'età vergine — sfiora in sospir. 

La diva Grisi-Amelia, attaque ici un air en sol majeur 
Quando, o guerrier, mio splendido. 
avec toute la hardiesse vocale qu'on lui connaît, prodiguant 
les cadences forcées, à tel point que la note martelle fait 
presque entendre un intervalle de tierce. Mais à côté de 
ces défauts , que d'entraînement, de verve, de poésie mu- 
sicale! Sur un si haut, ténu, elle change trois fois le re- 
gistre de sa voix, avec un art et une grâce infinis. Chanté 
ainsi, cet air qui, du reste, est d'une mélodie assez distin- 
guée, a produit beaucoup d'effet. Le duo qui suit, entre 
Ameîia et Corrado morceau de scène, est moins heureux. 
Soit que ces menaces du tyran n'aillent pas à la muse pai- 
sible de M. Mercadante, soit qu'il n'ait pu guère s'ins- 
pirer du moyen si connu de cette écharpe ensanglantée 
que le cruel Corrado remet assez niaisement à sa cousine, 
pour lui prouver la mort de son amant, il en est résulté 
un duo sans couleur et sans caractère, une scène musicale 
démesurément longue. Enfin, Rubini vient, et après une 
ritournelle de clarinette , dite avec tout le charme qu'est 
capable d'y mettre M. Berr, le chanteur favori des habi- 
tués du théâtre Favart nous a dit, avec non moins de 
charme que l'habile instrumentiste, un suave cantabile 
sur ces paroles: 



Questi due verdi salci 
Piantati ai lieti giorni. 



Dans l'allégro : 

Vane speranze e sogni ! 
Juvanno io vi richiamo , 

il a attaqué avec son audace habituelle, mais non pas avec 
son bonheur ordinaire, ces notes hautes qui frappent 
d'admiration les demi-dilettanti et qui ne sont le plus sou- 
vent qu'un tour de force de larynx. Le bis prévu et de 
rigueur, demandé par ces messieurs et ceux qui garnis- 
saient la première banquette du parterre , on sait à quel 
titre, a offert au chanteur qu avait échoué, l'occasion de 



REVUE, ET GAZETTE MUSICALE 



prendre sa revanche, et il est vrai de dire qu'il l'a re- 
prise. 

Le théâtre qui a changé dans la scène précédente, re- 
présente un site éminemment romantique, un lac, des 
montagnes, des saules pleureurs, une église gothique, 
tout cela brossé grosso modo à l'italienne, c'est-à-dire 
poussé à l'effet et peint en quelques jours par M. Ferri, 
qui ne manque pas de talent. Dans l'église on entend le 
chant des morts. Les sons de l'orgue et d'une cloche, se 
mêlent à cette musique sacrée. 

A vrai dire, c'est seulement ici que se révèle, que se 
montre le compositeur dramatique. Le style sévère , sim- 
ple et pur de ce morceau , les accens religieux d'Amélie, 
sur le seuil de l'église, le chant si plein de mélancolie de 
Rubini Hermann , qui se mêle bien à cette situation , tout 
cela est d'un bel effet et vous impressionne profondément ; 
et puis cela s'évapore; et puis les amans se reconnaissent; 
et puis ils chantent un duo de tendresse comme on en en- 
tend partout. Disons pourtant que la cabalette de ce duo 
est bien écrite pour les deux voix , que le dessin mélodique 
en est varié, que les traits sont bien orchestrés et se croi- 
sent on ne peut plus artistement. 

Corrado, il crudel tiranno , survient, et là, commence 
un trio, con cori , qui s'enchaîne au final du premier acte 
et qu'on peut considérer comme le seul morceau de quel- 
que valeur, le morceau capital de la partition de M. Mer- 
cadante. Une belle et large mélodie domine à l'orchestre 
sans étouffer l'effet scéniqne. La voix de Tamburini se 
dessine bien là, éclate en un trait un peu trop scandé en 
musicien peut-être, sur ces paroles: 

La rabbia mi preme, 
M'arresta il terror ! 

Là, tourbillonne aussi par deux fois un crescendo du plus 
puissant effet et qui n'a que le tort de venir après celui du 
quatrième acte des Huguenots. La coda en la mineur de 
ce final tombe un peu dans les idées communes; mais 
l'auditeur n'a pas le temps de s'en apercevoir, émerveillé , 
enlevé qu'il est par l'expression si éminemment pathétique 
de mademoiselle Grisi. 

Le second acte s'ouvre par un chœur de brigands, qui 
a bonne envie d'être original et qui semble y réussir un 
peu en passant rapidement d'ut mineur en mibémol , et 
vice versa. Ce morceau est accompagné d'un orage et 
d'un orchestre assez riche. Hermann vient se mêler à l'or- 
gie de ses subordonnés, et leur chante un boléro aussi en 
ut mineur, dont le refrain, répété par le chœur à la ma- 
nière française, etc. 

La vita dei briganti 
È la vita del piacer. 

Pour la couleur locale , nous aurions autant aimé quel- 



que rondeau hongrois ou tyrolien bien caractéristique du 
pays où se passe l'action ; mais il n'est pas possible , à la 
rigueur , qu'Hermann ait voyagé en Espagne et en ait 
rapporté le boléro qu'il chante à ses compagnons. Resté 
seul , il redevient religieux , et s'agenouille devant une 
image de la vierge , à qui il chante une prière accompa- 
gnée par les clarinettes et les violoncelles (M. Mercadante 
a usé fréquemment de ces instrumens dans son opéra). Ce 
chant , digne de celle à qui il s'adresse, est dit par Rubini 
avec une pureté et une onction tout angélique. 

La première partie du duo de la reconnaissance d'Her- 
raann et de son père, qu'il -vient de délivrer, est bien 
traitée ; la phrase d'Hermann : SJoga, sfoga il tuo cor- 
doglio, est touchante et belle, et bien accompagnée par 
l'orchestre; Lablache et Rubini y sont très-pathétiques; 
mais les trois temps en mi naturel et en mouvement de 
valse, qui forme la seconde partie de ce duo, démesuré- 
ment long , n'est pas heureux, et l'ensemble qui le ter- 
mine est aussi commun par la mélodie que par les batte- 
ries de violon qui l'accompagnent. 

Les brigands reviennent, et Hermann remet son père 
sous leur protection pour lui faire rendre le trône que 
son frère a usurpé , et ici commence un chant dit par La- 
blache , accompagné à l'unisson par le cornet à piston, 
mélodie qui semble spécialement destinée à certaine danse 
populaire que la police correctionnelle défend dans nos 
guinguettes par respect pour les mœurs. C'est peut-être 
un trait de génie de la part du compositeur pour peindre 
les mauvais garnemens qui opèrent la restauration du 
vieux comte de Moor ; mais comme du sublime au ridi- 
cule il n'y a qu'un pas, cette phrase nous semble une aber- 
ration musicale , ou , qu'on nous passe le mot , une 
brioche mélodique des plus singulières et des plus com- 
plètes. 

Le troisième acte renferme beaucoup de musique , 
trop peut-être. D'abord un chœur en mi-bémol des 
courtisans de Corrado , d'un assez beau caractère , puis 
une longue scène avec récitatif obligé , dans laquelle le ty- 
ran entend, d'après la belle expression de Schiller (i), le 
remords aboyer dans son cœur. Ce récitatif est suivi d'un 
air en la-bémol, dans lequel Tamburini descend admira- 
blement une gamme chromatique. Il déploie toute la ri- 
chesse de sa vocalisation dans un air guerrier en fa qui 
suit , et qui est accompagné par les trompettes et le 
chœur. — Amelia Grisi vient à son tour nous chanter un 
air en fa-mineur, accompagné de la douce clarinette de 
Berr , et d'une harpe assez inutile ; puis vient encore une 
cavatine en sol , qui n'est pas sans analogie avec celle du 



(i) Bien entendu, suivant la traduction française. 

(Note du Rédacteur.) 



Crociato : l'aspetto adorabile d'un tenero oggttlo. Et 
puisque nous en sommes aux similitudes , nous ne pou- 
vons passer sous silence celle que renferme le trio , fort 
beau d'ailleurs, dans lequel Hermann annonce qu'il a tué 
son frère involontairement. Sous ces paroles de son 
père : 

Ciel, mi serbavi a piangere 
Estinto un figlio ancor! 

une pédale et une rentrée identique en imitations, rap- 
pellent la fin de l'admirable trio de Mozart , au moment 
où don Juan dit", en regardant mourir le commandeur : 

E dal seno palpitante 
Vego l'anima partir. 

Seulement , dans ce trio de M. Mercadante , Amélie et 
Hermann remplissent les rôles que jouent le hautbois et 
le basson dans la partition de Mozart. 

Et maintenant si l'on trouvait que nous avons beaucoup 
parlé des interprètes de M. Mercadante , et peut-être pas 
assez de l'œuvre du compositeur, nous serions en droit 
de renvoyer le reproche à l'auteur dei Briganli. On dirait 
maintenant que la seule préoccupation des compositeurs 
italiens est de fourrer leurs partitions de cavatines et de 
cabalettes , comme la seule pensée des compositeurs fran- 
çais est de mettre, dans un opéra, force romances, con- 
tredanses- et galops. 

Quoiqu'un peu froid et sévère , M. Mercadante a un 
style distingué ; il possède bien son orchestre et sait écrire 
pour les voix. Son instrumentation est facile ; sa manière 
de faire chanter les violoncelles rappelle le génie mélan- 
colique de Méhul. Quand on peut réussir par une belle 
et forte création, par la puissance de son talent, on ne 
fait pas sa muse courtisane des chanteurs et des canta- 
trices, on croit en soi et l'on n'abdique pas son avenir. 
Il Barbier e ,1e Freyschiilz et Robert-le- Diable, écrasent 
ou soutiennent leurs interprètes , et n'ont pas besoin de 
s'appuyer sur eux pour vivre ; / Brigand ne vivront 
qu'autant que le voudront bien Rubini , Tamburini , La- 
blache et la diva Grisi. 

J. J. J. Diaz. 



REVUE CRITIQUE. 

Deuxième caprice pour le piano sur la Folle de 
Grisar, par Henri Herz, op. 83. 

On pourrait avec justice appliquer à ce genre bâtard 
de musique qui se compose de variations, fantaisies, ro- 
mances, quadrilles, l'épithète de facile qu'un auteur, 
dans un moment de boutade, donna à l'une des deux 
écoles de littérature. La qualification serait d'autant plus 
exacte, que dans ce déluge d'ouvrages frivoles dont nous 
sommes inondés , la quantité est en raison inverse de la 



qualité. Aussi, il n'y faut point chercher de nobles inspi- 
rations, d'élans du génie, de ces pensées esthétiques qui 
émeuvent, parce qu'elles viennent de l'ame. Si, par ha- 
sard, on y trouve quelque talent, on est toujours sûr d'y 
rencontrer la routine , cette ennemie mortelle des arts, 
en ce qu'elle les rabaisse jusqu'au métier. C'est pourquoi, 
sans vouloir dépriser le mérite, dans quelque école qu'il 
se montre, nous avouons humblement préférer la plus 
simple sonate de Beethoven, son plus modeste andante, à 
tout ce lourd bagage d'œuvres éphémères, qui ne bril- 
lent un instant d'une lumière équivoque que pour dispa- 
raître à jamais dans le fleuve de l'oubli. C'est que, la 
musique de Beethoven est une poésie chaude et colorée , 
qui remue l'ame et la fait rêver; tandis que les airs variés, 
comme ceux que l'on fait tous les jours., n'ont jamais 
éveillé en nous d'autre sentiment que l'ennui. 

Nous ne voudrions pas que l'on crût que ces réflexions 
nous sont venues à propos du morceau que nous annon- 
çons; nous répondrions que ce n'est pas aujourd'hui que 
nous signalons la route déplorable dans laquelle se four- 
voient des hommes distingués qui , au lieu de créer des 
œuvres d'une plus haute portée, s'obstinent à gaspiller en 
futilités des plus heureuses dispositions ou des succès réels 
et mérités. 

On retrouve dans le caprice sur la Folle de Grisar, les 
qualités et les défauts de M. H. Herz; sa facilité, son ta- 
lent d'exécution, et le peu d'élévation artistique de ses 
compositions. Sans vouloir ici rechercher jusqu'à quel 
point il a rempli les conditions que lui imposaient ce 
mot caprice, qui, selon l'académie, est une pièce où l' au- 
teur, s' abandonnant à son imagination, ne suit d'autre 
règle que son génie, voyons si du moins il a fait un pas 
dans le chemin du progrès. 

Le morceau qui est en re majeur et dans la mesure à 
trois temps, commence par une introduction qui n'a 
qu'une page. Cette introduction se compose de trois rhy- 
thmes, dont les deux premiers se suivent régulièrement 
de huit mesures en huit mesures. Si l'auteur a eu , dans le 
premier, l'intention de rappeler celui de la romance, 
nous ne croyons pas qu'il ait réussi. Voici pourquoi : le 
rhythme des premières mesures de la Folle, est formé 
d'une noire et trois croches, et celui de l'introduction ne 
conserve que les trois croches sans les faire précéder 
de la noire , ce qui en change la nature et détruit l'iden- 
tité. Le deuxième rhythme procède de deux mesures en 
deux mesures par une blanche et deux croches. Le troi- 
sième se compose de doubles croches dans la main droite, 
accompagnées d'abord en blanches et en noires dans la 
main gauche. Après quoi revient le groupe des trois cro- 
ches, auquel l'auteur parait tenir, puis enfin le trait bril- 
lant, la roulade descendante qui depuis que l'on écrit des 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



airs variés, conduit au repos sur la dominante, point 
d'orgue obligé qui précède toujours le thème. 

Après avoir répété dans toute son intégrité la romance 
de la Folle, M. Herz commence une variation qu'il in- 
terrompt bientôt pour aller faire entendre le même mo- 
tif en fa naturel majeur; puis, il fait le voyage consacré 
par l'usage dans le ton de la dominante, où pendant deux 
pages il dit et redit une espèce de valse , que plus tard 
il reproduira dans le ton principal, ce qui économise du 
temps et épargne de la peine. Viennent ensuite les traits 
et difficultés , qui depuis un temps immémorial , terminent 
les deux reprises d'un morceau instrumental; ceux-ci 
n'ont rien qui les distinguent de leurs devanciers : c'est 
toujours le même système , et l'on est tenté d'adresser à 
cette musique la célèbre question de Fontenelle. Après 
cette reprise , au lieu de faire une excursion dans des tons 
éloignés , ce qui romprait un peu la monotonie , nous re- 
venons dans le ton principal, par un moyen simple et 
facile, sinon nouveau, celui de considérer la comme do- 
minante après l'avoir considéré comme tonique , et cela 
grâce au sol naturel qui forme sur ce la accord de sep- 
tième dominante, si nous n'avons pas oublié nos leçons 
d'harmonie. Là , nous retrouvons le thème de la romance ; 
mais cette fois , son accompagnement en triolets , nous 
donnerait à penser que l'auteur a voulu faire une excur- 
sion dans le genre maritime : on sait depuis long-temps 
que les triolets dans la basse sont éminemment aquatiques, 
et qu'ils jouent un rôle important dans les romances à 
nacelle, à gondole, sur le lac argenté ou les lagunes de 
Venise. Quoi qu'il en soit, surviennent tout-à-coup des 
accords con passionë ed an imato ; l'un d'eux, celui de 
quinte diminuée , se résout dans la partie aiguë sur l'oc- 
tave de la tonique re, ce qui a toujours été évité comme 
étant d'un effet pauvre : les Italiens qui défendent d'em- 
ployer cette résolution, l'appellent ottava a batluta. Le 
morceau se termine par une gigue que l'auteur recom- 
mande à l'exécutant par ces mots : se/npre poco a poco 
più giojoso ad accelerando il tempo. Il est à remarquer 
que cette gigue , au lieu de rappeler le thème de la Folle, 
rappelle la tyrolienne de Guillaume Tell. 

En somme, ce caprice ressemble à tous les morceaux 
précédemment publiés par son auteur, en ce qu'ils n'offrent 
rien # de caractéristique , rien qui annonce le retour vers 
des idées plus élevées sur l'art, rien enfin qui le distingue 
des morceaux du même genre. 



L'Album Marseillais. 

Nous appelons de tous nos vœux l'époque encore éloi- 
gnée où les artistes des départemens pourront s'affranchir 
du joug pesant de la centralisation; où les œuvres artis- 



tiques, pour être jugées sans prévention dédaigneuse, 
n'auront pas besoin de porter le timbre de Paris; où il 
n'y aura plus entre les théâtres de Lyon , Marseille , Bor- 
deaux, Nantes , Rouen, Lille et Strasbourg, et ceux de 
la capitale , qu'un échange de garantie réciproque pour les 
succès ; où les jeunes compositeurs pourront s'essayer jus- 
que dans les villes de second ordre. Alors , l'école fran- 
çaise marchera l'égale des écoles Allemande et Italienne ; 
alors , nous n'aurons rien à envier aux deux peuples pla- 
cés dans les conditions les plus favorables au développe- 
ment de l'art ; car ce n'est pas l'aptitude qui manque aux 
français , mais bien les moyens de se produire. 

En attendant le moment où l'émancipation intellectuelle 
des artistes placés loin du centre ne sera plus qu'un fait 
accompli , nous remplirons avec plaisir la mission de faire 
connaître et d'encourager par une critique bienveillante 
les jeunes talens de la province. C'est dans ce but que nous 
annonçons aujourd'hui un recueil intitulé l' Album Mar- 
seillais , qui parait tous les quinze jours, par livraisons, 
dans l'antique ville des Phocéens. Les deux premiers nu- 
méros que nous avons sous les yeux, contiennent une 
romance et un quadrille. La romance , intitulée la jeune 
Esclave, a delà grâce et du naturel: on y découvre avec 
peine de l'inexpérience et quelques solécismes. Les mêmes 
qualités et les mêmes défauts se font remarquer dans le 
quadrille. Malgré ces taches, nous engageons M. Auguste 
Theveneau à persévérer. Les idées naissent avec nous, la 
science peut s'acquérir. 



%* Le Diable boiteux sera une véritable féerie , non-seule- 
ment par le sujet , mais par la magie du spectacle , s'il faut en 
croire les bruits qui courent sur les onze décorations qui se 
succéderont en tableaux dans ce ballet. L'Opéra remplit bien 
sa mission , qui est de séduire tous les sens ; et il devait redou- 
bler d'efforts pour charmer les yeux , quand il vient de ravir 
nos oreilles par des chants d'une beauté vraiment extraordi- 
naire , et auxquels on peut à tous égards appliquer l'expres- 
sion d'Horace : Carmina non prias audit a , car la musique des 
Huguenots est aussi nouvelle par l'originalité de ses mélodies 
que par l'admirable supériorité du génie qui s'y déploie. Le 
succès de vogue est tel, que onze représentations de cet opéra 
ont produit une recette de plus de 100,000 fr. 

%* Un public nombreux et brillant, pareil à celui qui se 
presse aux représentations ordinaires des Bouffes, avait été 
admis lundi à la répétition générale du nouvel opéra de Mer- 
cadaute; faveur d'autant plus précieuse pour ceux à qui 
elle était accordée que la saison tbéàtrale de notre opéra 
italien touche à son terme, et menace nos dilettanti d'une 
longue privation. 

\* La Folle des bois , la pièce de début de mademoiselle Jen- 
ny Colon , sera jouée dans les premiers jours d'avril. La jolie 
transfuge de nos théâtres de vaudeville (car elle a figuré suc- 
cessivement à trois d'entre eux) aura pour auxiliaires Couderc, 
Jansenne et Deslaudes . 

%* Le succès de l'Éclair, que n'ont pas affaibli trois mois 
de représentations consécutives, aurait probablement ajourné 
pour long-temps encore l'opéra en trois actes, de MM. Scribe 



DE PARIS. 



et Aubcr, où Chollet joue un rûle important ; mais les auteurs 
ont protesté contre ce retard , dont la cause ne permettait pas 
plus.de prévoir que de désirer le terme. L'administration a cédé 
à la crainte d'indisposer des auteurs d'un talent si distingué , 
et a sacrifié ses- intérêts aux leurs. 

V Rock-le-llarbu sera représenté presque immédiatement 
après l'opéra en trois actes. On commence à sentir le besoin 
d'un nouvel ouvrage pour varier le répertoire de madame Da- 
moreau. Le rôle qui avait été distribué à mademoiselle Far- 
gueil , transfuge du théâtre de la Bourse , sera rempli par ma- 
demoiselle Anuette Lebrun. 

%* On annonce pour la semaine prochaine la Belle Fla- 
mande , opéra nou\eau de Scribe , musique d'Auber. 

%* C'est dans le Prisonnier que doit débuter Fleury, le jeune 
élève du Conservatoire , qui est engagé dans l'emploi de ténor 
à rOpéra-Comique. 

*,* Une des plus jolies figurantes de notre opéra, made- 
moiselle Florentine, vient de grossir la liste des conquêtes 
que les guinées de Londres sont en possession de faire sur 
nous . 

\* Perrot vient de traverser Paris pour se rendre à Londres. 
Dans son séjour à Naples , il a remarqué les dispositions bril- 
lantes d'une jeune danseuse , qui porte un nom célèbre dans 
les arts , mademoiselle Cahlotta Ghisi , la cousine des canta- 
trices que nous avons entendues , et qui se sont élevées au pre- 
mier rang. Mademoiselle Carlotta fera avec ses jambes le che- 
min que ses parentes ont fait avec leurs voix. Perrot a changé 
en talent réel ce qui n'était qu'une vocation heureuse. Son éco- 
lière se rend aussi à Londres ; mais patience , nous la verrons 
infailliblement sur la scène de notre opéra ; car c'est chez nous 
que les artistes reçoivent leur baptême de gloire. On les paye 
en Angleterre ; mais c'est en France qu'on les juge. 

%* Le célèbre ténor Dupré vient d'arriver à Paris avec sa 
femme , cantatrice distinguée. 

*,* Madame Malibran est attendue à Londres peu de jours 
après Pâques. On lui prépare un opéra au théâtre de Drury- 
Lane où elle est engagée. Madame Pasta doit aussi se rendre 
prochainement en Angleterre. Nos orgueilleux voisins d'outre- 
mer auront de quoi se glorifier en possédant à la fois les deux 
plus grandes cantatrices de notre époque. 

*.* La Norma excite l'enthousiasme le plus vif à Franofort- 
sur-le-Mein, et chaque représentation de cet opéra remplit la 
salle de cette ville , si fréquentée par les étrangers. 

*-* L'un de nos jeunes compositeurs, lauréat de l'Institut , 
et qui a fait ses débuts ta l'Opel a-Comique , M. Despréaux , 
donnera, le vendredi I" avril, un concert dramatique au 
théâtre du Palais-Royal. On y entendra plusieurs morceaux iné- 
dits de sa composition , une symphonie , une scène et air ita- 
lien, un duo et trio bouffe , une introduction avec chœur. La 
partie vocale du concert sera remplie, d'une manière brillante, 
par mesdames Rimbàux, Boulanger, Toméoni; MM. Serda , 
Achard et Altererac. En outre, M. Ernst se fera entendre. 
L'orchestre, composé de cinquante musiciens, sera dirigé par 
M. Vidal. 

*,* Qui le croirait ? le nom des grands artistes que la saison 
des concerts fixe à Paris, l'intérêt qu'inspirent leur talent et 
leur réputation , sont exploités en ce moment par une spécu- 
lation d'escroquerie , contre laquelle nous devons mettre en 
garde nos lecteurs. D'officieux personnages se présentent chez 
les riches dilettanti , comme mandataires de nos sommités mu- 
sicales , pour offrir des billets pour un concert qu'elles doivent 
donner à la salle Saint-Jean. Ils perçoivent le prix de ces bil- 
lets , dont les porteurs se présentent à jour et heure fixes au 
local désigné. Porte close ! Point de concerts ! et il faut s'en 
retourner avec l'ennui d'un dérangement et la colère d'avoir 
été dupes d'une mystification dans laquelle ont été mêlés in- 
dignement les noms les plus honorables. Nous ne saurions trop 
virement appeler l'attention de la police sur ce genre d'indus- 
trie , qui pourrait devenir si préjudiciable aux intérêts des 
artistes. 

%* L'opéra français, probablement l'Opéra-Coniique, va 
s'ouvrir un asile de plus à l'étranger. 11 f;nt, avec la comédie 
et le vaudeville, partie des genres qui doivent être exploités , 
à Londres , par madame Jcnny Carniouche , dans la salle Saint- 
James , que vient de lui louer le propriétaire, M. Brabain : 
l'ouverture de ce théâtre , sous la direction de notre spirituelle 



actrice, aura lieu le 7 avril prochain. C'est M. Auguste Nour- 
rit, premier lénor, qui dirigera l'opéra. La location de la salle 
a eu lieu au prix de trente livres sterling par soirée; ce qui 
fait, pour les quatre mois que doit, durer la saison théâtrale, 
plus de 33,000 fr. Sans examiner si la spéculation offre beau- 
coup de chances favorables , nous verrons avec plaisir notre 
musique recevoir des lettres de naturalisation en Angleterre, 
où , à peu d'exceptions près, elle n'arrivait jusque-là que mu- 
tilée et mise en lambeaux par les rapsodes (prétendus compo- 
siteurs) du pays. V Éclair , d'Halévy, sera le premier opéra 
représenté à ce théâtre. 

*»* Deux concerts , dignes de fixer l'attention des vrais 
amateurs de belle musique , se succéderont, à huit jours d'in- 
tervalle , dans la salle de l'Hôtel-dc-Ville : l'un , donné par un 
de nos vétérans du violon , M. Mazas , qui a depuis long-temps 
conquis sa place parmi les maîtres, soit comme compositeur , 
soit comme instrumentiste ; l'autre, par M. Panseron , dont les 
élégantes mélodies ont fait, les délices de tant de salons , et 
dont l'habile professorat n'a cessé de contribuer à propager le 
goût du chant et à en favoriser les progrès. Le premier aura 
lieu le 29 mars, et le second, le 5 avril. Dans l'un et dans 
l'autre, on entendra nos artistes les plus distingués , au pre- 
mier rang desquels nous citerons M. Schuncke , pianiste de la 
reine. 

%* Les grandes solennités musicales, qui , en divers pays , 
ont fait en quelque sorte , de ces dernières années, une ère 
nouvelle dans l'histoire de l'art, vont continuer leur cours 
brillant et utile. Il s'en prépare une qui doit avoir lieu , à 
Strasbourg, aux fêtes de Pâques. Elle réunira huit cents ar- 
tistes et amateurs allemands. On y exécutera la musique de 
Haendel , Beethoven, Ries, et autres maîtres. Elle sera terminée 
par un grand bal donné au théâtre. Nous ne saurions trop ap- 
plaudir 'à cette propagande artistique qui s'éLend aux deux 
bouts de la France. 

*»* Vimpresario du théâtre de La Scala , qui portait le nom 
célèbre de Visconti, vient de mourir à Milan: c'est lui qui 
avait engagé madame Malibran au prix de trois mille francs 
par soirée. Les artistes doivent porter au fond du coeur le 
deuil d'un entrepreneur aussi généreux. 

* * M. Panseron donnera un concert mercredi 5 avril , dont 
voici le programme. 1. Kyrie et Benedictus, fragmens d'une 
messe à trois soprani , composée par M. Panseron , chantés par 
vingt-quatre dames , avec accompagnement d'orgue expressif. 

2. Duo italien , chanté par madame Raimhaux et M. Geraldi. 

3. Duo de piano et violon, composé et exécuté par MM. Schuncke 
et Ernst. 4. Air chanté par madame Albertazzi. 5. Rumances 
nouvelles de M. Panseron, chantées par M. Ponchard. 6. Trio 
du Mariage secret, chanté par mesdames Albertazzi, Raim- 
haux et Assandri , du théâtre royal italien. 7. Deux chœurs à 
trois soprani , tirés des récréations vocales de M. Panseron. 
8. Solo de piano, composé et exécuté par M. Schuncke. pianiste 
de la Reine. 9. Air chanté par- mademoiselle Assandri. 10. Solo de 
violoncelle , composé et exécuté par M. Franchomme. 11. Air 
chanté par M. Geraldi. 12. Duo chanté par mesdames Albertazzi 
et Assandri. 13. Romances de M. Panseron, chantées par madame 
Raimhaux et M. Ponchard. 

%* M. Osborne donnera son concert annuel à la salle Chante- 
reine , rue de la Victoire, n. 19, le mardi 29 mars, à huit heures 
du soir. Voici le programme. 1. Adagio et rondo du troisième 
concerto de Kalkbrenner, exécuté par M. Osborne. 2. Adélaïde, 
de Beethoven , chanté par M. Hùner. 3. Solo de flûte, de Mas- 
set, exécuté par M. Dorus. 4. Barcarolles italiennes , chantées 
par M. Lablache fils. 5. Solo de violon, composé et exécuté par 
M. Ernst. 6. Solo de cor , composé et exécuté par M. Lewy. 
7. Air chanté par madame Dorus-Gras. 8 Grandes variations sur 
un air montagnard (original), composées et exécutées par 
M. Osborne. 9. Valse de Weber , et polonaise de Schubert , 
chantées par M. Hiiner. 10. Duo brillant pour piano et violon , 
sur un air de Paccini, chanté par Rubini dans la Straniera ; 
composé et exécuté par MM. Osborne et Ernst. 

* * Voici le programme du concert donné par madame Al- 
bertazzi , le dimanche 27 mars 183G, à deux heures, au foyer 
delà salle Ventadour. 1. Finale des Capulctti, exécutée par mes- 
dames Albertazzi , Assandri ; MM. Puig et Lablache fils. 2. Duo 
chanté par mademoiselle Assandri et M. Lablache fils. 3. Air 
chanté par M. Puig. 4. Duo dell" Elissine d'Amore , par ma- 
dame Albertazzi et M. Ivanoff. 5. Solo de violon , pur M. Li- 
pinsky. 6. Air et variations de M. Pradolini chanté par madame 
Albertazzi. 7. Solo de flûte , par M. Stoltz. 8. Duo de ]\'orma, 
par mesdames Albertazzi et Assandri. 9. Barcarolle de Marina 
Faliero, par M. Ivanoff. 10. Duo de Torquato Tasso, par ma- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



dame Albertazzi et M. Lauza. 11. Duo Marinari , par. MM. Puig 
et Lablache fils. 12. Boléro espagnol et air anglais, par madame 
Albertazzi. 



PRIME DE 75,000 FRANCS. 

(Un billet de prime avec l'achat de musique , de chaque somme 
de 5 fr., chez Maurice Schlesinger, 97, rue Richelieu.) 

LES TIRAGES DES PRIMES AURONT LIEU , SAVOIR : 

Le 20 mars prochain , cinq mille francs ; le 15 avril pro- 
chain , cinq mille francs ; le 30 avril prochain, cinq mille 
francs; enfin le 31 mai prochain, trente cinq mille 

FRANCS. 

Les numéros sortis le 29 février sont: 



45 Nui 


ttéro 900 


8,000 francs 


230 


996 


500 


114 


623 


500 


33 


797 


500 


108 


465 


500 


116 


820 


500 


246 


731 


500 


225 


340 


500 


108 


120 


500 



LES EUO-UE1TOTS, 

2)12 SBBXiKUSIIÏB» 

La musique du nouveau chef-d'œuvre du célèbre 
auteur de Robert-le- Diable , sera livrée au public à 
Paris, à Londres et à Leipzig, le i er mai prochain. 
Tous les morceaux qui pourraient être publiés sur 
cet opéra avant cette époque , seront poursuivis sui- 
vant toute la rigueur des lois, par l'éditeur proprié- 
taire. 

Nous publions ce fait, afin d'éviter que les ama- 
teurs ne soient abusés par ceux qui voudraient sous 
différentes formes livrer au public avant cette épo- 
que, des morceaux de cet opéra. 

Notre annonce est surtout motivée par une pu- 
blication portant le titre de Fantaisie dramatique 
sur le choral Protestant chanté dans l'opéra des 
Huguenots de Meyerbeer; composé par HENRY 
HERZ, et ainsi annoncé parles affiches et dans 
l'intérieur de l'œuvre : Introduction, Scène et 
chœur, Air, Bohémienne, Choral et Air de ballet. 
Le public appréciera facilement les motifs qui ont 
engagé M. Henry Herz à tenter cette falsification 
en mettant sur le titre en gros caractères les Hu- 
guenots, et le nom de M. Meyerbeer. 

Cet ouvrage a été saisi hier chez l'éditeur et chez 
M. Henri Herz, par ordre de M. le procureur du 
roi. 

Maurice Schlesinger. 



PUBLIÉE PAR J. DELAHANTE. 

loi.is MESSEMAECKERS. Op. 15. Air allemand, va- 
rié pour le piano 6 » 

PUBLIÉE PAR J. MEISSONNIER. 

LOUIS messemaeckers. Encouragement aux jeunes 

pianistes , trois récréations faciles. . 5 « 

s. rertini. Op. 101. Le Repos, vingt quatre pe- 
tites mélodies pour le piano , en 
trois suites, chaque 6 » 

— Op. 104. Impressions de voyage, les 

Souvenirs, pour le piano 5 » 

n. herz. Op. 86. Divertissement militaire, pour 

le piano 7 50 

FRANÇOIS iiunten. Op. 75. Les Petites-Folles, trois 

quadrilles faciles pour le piano, ch. 4 50 

— Op. 78. Mélodies gracieuses, trois airs 

variés et trois rondeaux pour le pia- 
no, en trois livraisons, chaque 5 » 

— Op. 80. Dix-huit exercices pour le piano, 

dédiés aux pensionnats de France. . 7 50 

Op. 81. Douze études mélodiques pour 

le piano 9 » 

If. louis. Op. 35. Variations concertantes sur 

Zampa, pour piano et violon 7 50 

— Op. 42. Ave Maria de mademoiselle Pu- 

get , nocturne concertant , pour 
piano et violon , piano et flûte , pia- 
no et cornet à pistons ; chaque 5 « 

L. CLAPissON.Six Mélodies nocturnes à quatre voix , 
chantées par MM. Alexis Dupont , 
Massol, Déi ivis et Ferd. Prévost. Les 
six, 18 fr. ; chaque numéro séparé.. 4 50 

gustane carulli. Six Sérénades et Aubades à 
quatre voix , pour deux ténors et 
deux basses (5 » 

— Chaque numéro séparé 3 » 

PUBLIÉE PAR BERNARD LATTE. 

louis messemaeckers. Valse pour le piano 2 » 

PUBLIÉE PAR SAUZEAU, A .VANTES. 

p. reyberol- Grand duo concertant pour clarinette 

et piano 9 » 

— Grand duo pour violon et piano con- 

certant 9 » 

— Grande symphonie à grand orchestre, 

en partition 24 >> 

PUBLIÉE PAR E. TROUPENAS. 

parent. Douze études ou caprices pour le pia- 
no 15 » 

PUBLIÉE PAR PRILIPP. 

F. hunten. Op. 89. Les Souvenirs , rondeau et va- 
riât, pour le piano, sur deux thèmes 
de Spohr et Mereadante,n. I et2 , ch. 5 » 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 

AVIS. 
MM. les souscripteurs à la Gazette musicale 
dont l'abonnement finit le 5i mars, sont priés de le 
renouveler, s'ils ne veulent point éprouver de re- 
tard dans l'envoi du journal. 

Imprimerie de Félix Locqcin, rue N.-D.-des-Victoirr,s, 16. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

JLIË IPAmUOo 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACU, BERT0N (membre (le l'Institut), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOULMON 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. dumas, fétis père (maitre de chapelle du roi des Belges), 
f. halévy, jules jAMN, g.lepic, listz, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 

MUSICALE DE BERLIP»), MÉRY, EDOUARD M0NNA1S, DORTIGUE, PANOFKA, RICHARD, J. G. SEYFRIED (niaîllC de chapelle Ù 

Vienne), stéphen de la madel.une, etc. 



ANNEE. 



No 



14. 



PRIX du l'abo.nneu. 



3 m. 8 

Cm. 15 
1 an 30 



10 » 
38 » 



£it Jlctutc rt <&a?ettc JHueicalc ï>e paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Ricbelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France, 

On reçoit tes réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 3 AVRIL 1830. 



Nonobstant les supplémens, 
romances./œ: limite del'écri- 
'ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 
mois, un morceau de musique de 
piano composé par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
prix marqué de 6 f. à 7 f. 50 c. 

Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur, rue Richelieu ,97 



SOMMAIRE. — D'uue critique musicale rétrospective, et de sou 
utilité; par Maurice Schlcsinger. —Musique italienne et alle- 
mande; par un Italien. —Concert de MM. OsborneetBenedicl; 
par M. H. Berlioz. —Nouvelles. — Prime de 75,000 fr., tirage du 
31 mars. 



DUNE CRITIQUE MUSICALE RETROSPECTIVE, 

ET DE SON UTILITÉ. 

Eq se livrant à la critique des productions moder- 
nes , la Gazette musicale a peut-être trop négligé", 
jusqu'à présent, l'étude de la musique soit religieuse, 
soit dramatique , soit de chambre ou de concert , 
que l'époque reculée où elle fut écrite , et d'autres 
causes qu'on ne saurait découvrir au premier coup 
d'oeil, ont fait reléguer dans les bibliothèques , et 
qui par conséquent demeure aussi étrangère à la 
génération actuelle que si elle n'existait pas. C'est une 
lacune qu'il faut se hâter de combler. Pour y parve- 
nir, le directeur de ia Gazette musicale se propose 
d'avoir recours aux lumières des artistes et critiques 
consciencieux , à quelque école , à quelque nation 
qu'ils appartiennent , il veut laisser le champ libre 
à toutes les opinions , ne favorisant jamais l'une 
aux dépens de l'autre , et abandonnant au public le 



soin de juger de quel côté se trouveront la vérité 
le bon goût et la raison. N'est-il pas probable que 
les travaux d'hommes spéciaux et épris d'amour 
pour leur tâche , seront menés à meilleure fin que 
tant d'autres, entrepris à froid par des gens peu 
familiers avec leur sujet, et auxquels il n'inspirait 
bien souvent que l'ennui, le dégoût ou l'aversion. 
Est-il téméraire d'espérer que la lumière jaillisse de 
la controverse , et n'est-il pas évident que les explo- 
rations qui pourront la faire naître auront au moins 
servi à déterrer de précieux monumens, dont plu- 
sieurs sans doute paraîtront dignes de toute admira- 
tion? Combien de grands musiciens ne sont aujour- 
d'hui connus que de nom seulement du public pari- 
sien. Bach, par exemple, Hœndei, Graun , dans 
l'école allemande, lui sont totalement étrangers ; si 
l'on en excepte quelques artistes et les amateurs d'un 
âge fort avancé , Gluck lui-même n'est à peu près 
pour lui qu'un nom historique , et le secret de la 
puissance qu'exerça sur nos pères ce sombre génie , 
s'esta peine conservé dans un petit nombre d'esprits. 
Dans l'école italienne , savons-nous ce que furent 
Durante, Léo, Hasse, Jomelli, et tant d'autres ? 
Les récits des voyageurs sur !a chapelle Sixtine , 
attirent bien l'attention de temps en temps sur les 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



œuvres de Palestrina , et quelques fragmens de ce 
grand musicien , entendus à de rares intervalles , 
peuvent avoir donné une idée de son style; mais 
c'est tout. Et sans remonter si haut , parmi nos 
amateurs ou nos jeunes artistes les plus distingués , 
y en a-t-il beaucoup qui connaissent réellement 
Grétry ? Nous ne le croyons pas. Ils pensent seule- 
ment que sa musique n'est plus de mise aujourd'hui, 
et qu'elle représente en général le type du rococo ; 
mais est-ce là un jugement motivé ? Loin de là , le 
moindre chef d'orchestre de province , où l'on joue 
encore Grétry fréquemment , pourrait leur prouver 
de prime abord qu'ils ne connaissent pas le moins du 
monde l'auteur de Richard- C 'œur-de-Lion. C'est à 
cette malheureuse facilité d'oublier qu'il faut attri- 
buer la lenteur du progrès musical chez les masses 
et les aberrations du goût. Le véritable progrès con- 
siste à agrandir le domaine de l'art , en lui faisant 
acquérir de nouveaux moyens , de nouvelles forces, 
et non pas à le transporter d'un point à un autre , 
abandonnant en arrière des richesses égales à celles 
qu'on vient de conquérir en avant. 

La Revue rétrospective que le directeur de la 
Gazelle musicale se propose de commencer cette 
année, tendra donc à suppléer, autant que possible, 
à cette institution tant de fois rêvée et si inutilement 
réclamée par les amis de l'art , dans laquelle les bel- 
les productions de toutes les époques devraient être 
exécutées chaque année , de manière à ce que les 
grands musiciens des siècles passés fussent repro- 
duits avec la fidélité la plus scrupuleuse , ou , pour 
mieux dire , exposés comme le sont au Louvre Ra- 
phaël , Corrége , Titien , Rubens et Rembrandt. 
De cette Revue , naîtront en foule des questions 
adjacentes , dont les débats seront du plus haut 
intérêt. 

Ainsi , nous parlions tout-à-1'heure de Grétry , 
la pauvreté de son instrumentation comparée à celle 
des opéras modernes amènera naturellement les pro- 
positions suivantes : « La mélodie de Grétry gagne- 
rait-elle à être accompagnée plus richement ? — 
Les développemens de l'instrumentation moderne 
ont-ils tous tourné au profil de la musique drama- 
tique 1 — N'y a-t-il pas un moment , et ce moment 
est-il fort éloigné, où tout agrandissement de la 
puissance de Vorchestre deviendra matériellement 
impossible ? — Quelle sera la transformation pro- 
bable de l'art à cette époque ? » 



A propos de Durante et des œuvres religieuses de 
la grande école d'Italie, bien des discussions impor- 
tantes seront soulevées : « La musique religieuse 
existe-t-elle encore? — ■ Peut-elle exister hors des 
conditions dans lesquelles les anciens ravalent pla- 
cée ? — L'adjonction des instrument aux voix , 
a-t-elle déterminé ses progrès ou sa décadence ? — 
Y a-t-il une musique «{'église et une musique reli- 
gieuse ? — L'emploi du style fugué a-t-il contribué 
à épurer l'harmonie et à élever le style général des 
œuvres sacrées, ou a-t-il produit V effet contraire ? 
— En quoi consiste la différence de Fart prolestant 
et de Fart catholique ? — N'y a-t-il pas en musique 
un style à-la-fois protestant , catholique , moderne 
et antique , et celui-là est-il le seul véritable ?» — 
Mille autres questions semblables sur lesquelles l'opi - 
nion générale est encore aujourd'hui sans bases fixes, 
devront nécessairement se présenter, et pourront 
être débattues dans la Gazette avec plus ou moins de 
talent , mais avec la presque certitude d'intéresser 
le lecteur. Les rédacteurs pouvant , sur plusieurs 
points, avoir des croyances opposées , le directeur 
leur fournira les moyens de les exposer à-la-fois dans 
le même numéro, afin que le lecteur puisse appré- 
cier plus aisément lequel des deux se trompe, et celle 
des deux routes divergentes qui mène le plus près 
du but. 

Le directeur de la Gazelle musicale croit pouvoir 
compter assez sur la sincérité de l'amour de l'art chez 
les écrivains qui voudront bien entrer dans la lice 
pour prendre d'avance l'engagement qu'il ne s'agira 
point en pareil cas de soutenir des intérêts de coterie , 
ni de faire assaut d'esprit , à la défense de sophismes 
plus ou moins spécieux ; mais toujours et seulement 
de faire triompher l'opinion qui paraîtra à celui par 
qui elle sera professée la plus utile à l'art et la plus 
digne de l'artiste. De cette manière , si les espéran- 
ces du directeur ne sont pas exagérées , il pourra se 
répandre dans le public musical , si frivole et si in- 
constant aujourd'hui , un faisceau de doctrines 
d'après lesquelles ses jugemens, si souvent inexplica- 
bles, seront mieux motivés , comme aussi ses affec- 
tions dirigées peut-être dans de nouvelles et plus 
larges voies. 

.Maurice Sculesikger. 



ITALIENNE ET ALLEMANDE (I). 

L'homme et l'humanité; la pensée in- 
dividuelle et la pensée sociale ; voilà les deux élé- 
mens éternels de toutes choses. Ces deux principes 
agissent continuellement et se révèlent tour-à-tour, 
dominans dans tous les problèmes qui travaillent 
depuis des milliers d'années l'esprit humain. Entre 
ces deux points , opposés aujourd'hui comme tou- 
jours, se balancent la science ou la théorie de l'in- 
telligence , et l'art qui en est la manifestation 

Celui qui terminera cette lutte en harmonisant ces 
deux forces rivales et les faisant concourir au même 
but, dans les conditions données, aura résolu le 
problème, l'éclectisme qui, dans ces derniers temps, 
a égaré les meilleurs esprits , n'a fait que l'exposer. 

L'examen de ces deux tendances dans la philoso- 
phie , dans l'histoire, dans les lettres, dans les sciences 
physiques et dans tous les rayons du développe- 
ment intellectuel , ne s'accorde guère avec la nature 
de cet écrit. Mais dans la musique, où, comme je 
l'ai dit , l'action de la loi générale n'a jamais été 
recherchée, dî même soupçonnée , ces tendances se 
montrent bien plus évidentes qu'ailleurs. La mélodie 
et l'harmonie en sont les deux élémens générateurs. 
La première représente Y individualité , l'autre la 



(1) Le point de vue élevé d'où l'auteur de cet article, a 
considéré la question , qu'il nous semble avoir débattue 
d'ailleurs avec un talent véritable, rend plus surprenante 
encore la préoccupation qui lui fait refuser la mélodie à la 
musique allemande. C'est une vieille opinion aujourd'hui 
tout-à-fait abandonnée. Il prend Hossini pour représen- 
tant de l'école italienne; nous adoptons à notre tour Beetho- 
ven comme le chef de l'autre école. Et pourrait-il entrer 
dans la tète de quelqu'un de refuser la mélodie, et la plus 
sublime de toutes, à Beethoven. En outre, Mozart, dont les 
formes sont moins vaporeuses, moins rêveuses, moins fan- 
tastiques , moins allemandes, si l'on veut, que celles du 
géant de la symphonie , ne réunit-il pas toutes les condi- 
tions que réclame l'auteur de cet article , pour constituer ce 
qu'il appelle la musique européenne? Mozart n'est-il pas 
aussi mélodiste qu'harmoniste? et sa musique n'est-elle 
pas généralement admirée sous ce double rapport ? Nous 
ne voyons dans ce jugement d'un homme doué d'un senti- 
ment de l'art aussi fin, qu'un reste de préjugé nationaldont 
les Italiens, jusqu'ici, n'ont jamais pu se défendre. 

( Note du Rédacteur. ) 



pensée sociale. Et daDS l'accord parfait de ces deux 
termes fondamentaux de toute musique, et dans 
la consécration de cette double force à un but su- 
blime et à une sainte mission, consiste le secret de 
l'art, la conception, l'idée d'une musique vraiment 
européenne, que nous désirons, que nous appelons 
de tous nos vœux. 

Aujourd'hui , à cette double pensée répondent 
deux écoles , deux chants diflérens, je dirais presque 
deux zones , le nord et le midi; la musique ita- 
lienne et la musique allemande. Je ne parle que de 
ces deux musiques , parce que je n'en connais pas 
d'autre existante par elle-même et indépendante de 
celles-ci, et je crois que personne, si aveuglé qu'il 
soit par un amour outré et vaniteux de son pays, 
n'en pourrait trouver d'autre. 

La musique italienne est au plus haut degré mé- 
lodique (1). Depuis que Palestrina traduisit le chris- 
tianisme en notes et fit éclore de ses mélodies l'é- 
cole italienne, elle acquit ce caractère et le con- 
serva. L'ame du moyen-âge y transpire. L'indivi- 
dualité, thème, élément de ces temps-là qui, en 
Italie, plus que partout ailleurs, eut toujours, dans 
toutes choses, une expression profondément sentie, 
a inspiré en général notre musique, et la domine 
encore. Le moi y est roi : roi despote et unique. 
Elle se livre à tous les caprices, suit l'impulsion 
d'une volonté qui ne connaît point d'obstacles : elle 
va comme elle peut , et où l'emportent ses désirs. 
Elle n'a pas de règle rationnelle et constante, on n'y 
trouve pas le mouvement progressif, uniforme, 
marchant à un but déterminé. Il y a surabondance 
de sensation, élan rapide et violent. La musique 
italienne se place au milieu des objets , reçoit les 
sensations qui en émanent , puis elle en renvoie 



(i) Je parle de caractère prédominant. Dans la musique 
italienne, et particulièrement à l'époque actuelle , Yhar- 
monie envahit souvent la composition, comme dans la 
musique allemande , la mélodie s'élève souvent avec une 
expression divine au-dessus de l'harmonie caractéristiaue 
de l'école. Mais ce sont des conquêtes qui ressemblent à 
des usurpations, et qui sont courtes comme elles ; elles in- 
terrompent, mais n'excluent pas la domination d'autrui. 
Je crois inutile d'avertir qu'on se méprendrait étrangement, 
si on confondait la mélodie avec Y intonation humaine , et 
Y harmonie avec Y instrumentation. Il est bien évident que 
l'instrumentation aussi peut être mélodique. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



l'expression embellie, divinisée. Lyrique jusqu'au 
délire, passionnée jusqu'à l'ivresse, volcanique 
comme la terre, où elle naquit, étincelante comme 
le soleil qui luit sur cette terre , elle vole rapide, 
méprisant presque les moyens et les transitions : 
elle s'élance d'une chose à une autre, d'un senti- 
ment à un autre , d'une pensée à une autre, de la 
joie extatique à la douleur sans espoir, des ris aux 
pleurs, de la colère à l'amour, du ciel à l'enfer.... 
et toujours puissante, toujours émue, toujours 
exaltante, elle a une vie double des autres vies, 

un cœur qui bal la fièvre La sienne est une 

inspiration hautement artistique , mais non reli- 
gieuse. Quelquefois elle prie.... Lorsqu'elle entre- 
voit un rayon du ciel , lorsqu'elle aspire les parfums 
du grand univers , et qu'elle se prosterne et adore, 
elle est sublime : sa prière est la prière d'une sainte, 
d'une illuminée mais elle est courte; vous sen- 
tez que si elle courbe son front , elle le relèvera 
bientôt dans une pensée d'émancipation et d'indé- 
pendance ; vous sentez qu'elle s'est courbée sous 
l'empire d'un enthousiasme passager et non par ha- 
bitude d'un sentiment religieux identifié avec elle. 
Le sentiment religieux vit de la foi dans une chose 
placée au-dehors du monde visible , de l'aspiration 
vers l'infini , de la pensée d'une mission qui envahit 
la vie tout entière et se révèle dans les moindres 
actions: mais elle n'a foi qu'en elle-même, n'a pour 
but qu'elle-même. L'art pour l'art est le caractère 
suprême de la musique italienne. Delà , le manque 
d'unité, sa marche incertaine, interrompue. Elle 
renferme des secrets d'une telle puissance, que si 
elle était dirigée vers un but unique, elle remuerait 
ciel et terre pour l'atteindre? Mais où est-il, ce but? 
Le point d'appui manque au levier ; il n'y a pas 
de lien entre les mille sensations que ses mélodies 
représentent. Elle peut dire comme Faust: j'ai par- 
couru dans mon vol l'univers entier , mais partiel- 
lement, par sections, analysant chaque chose.... 
Mais l'esprit, le Dieu de l'univers, où est-il? 

Pour une pareille musique comme pour toute 
époque représentant Y individualité , il fallait un 
homme qui , en la résumant en lui seul tout entière 
et la complétant , se plaçât comme son symbole. 

Rossini parut. 

Rossini est un Titan. — Titan de puissance et 
d'audace. — Rossini est le Napoléon d'une époque 
musicale. — Rossini , pour quiconque réfléchit , a 



accompli dans la musique ce que le romantique a 
accompli en littérature: il a sanctionné l'indépen- 
dance musicale, nié le principe de l'autorité, que 
le grand nombre des hommes impuissans voulaient 
imposer à celui qui créait; il a proclamé la toute- 
puissance du génie. Quand il apparut, les vieilles 
règles pesaient sur le cerveau de l'artiste, comme 
les théories d'imitation et les anciennes unités aristo- 
téliques du classicisme garoltaient la main de ceux 
qui osaient écrire des drames et des poèmes. Et il 
osa se poser vengeur de tous ceux qui gémissaient 
sous le poids de cette tyrannie, sans pourtant être 
assez audacieux pour l'eu délivrer il cria, ré- 
volte! guerre! et osa. S'il n'avait pas osé, il ne res- 
terait peut être à la musique , à l'heure qu'il est , 
aucun espoir de se relever de l'état de langueur où 
elle était tombée et qui menaçait de la stériliser. 
Rossini s'inspirant d'un bel essai de Meyer et du 
génie qu'il sentait frémir dans son ame , rompit 
enfin le charme qui pesait sur l'art musical. C'est à 
lui que la musique doit son salut; c'est grâce à lui 
que nous parlons aujourd'hui d'initiative musicale 
européenne. C'est grâce à lui aussi, que nous pou- 
vons, sans présomption, espérer que celte initiative 
partira d'Italie et non pas d'ailleurs. 

Cependant il ne faut pas s'exagérer ou mal com- 
prendre la part qui revient à Rossini dans les progrès 
de l'art. La mission qu'il se donna n'est point une 
mission qui sort des limites de l'époque que nous 
disons éteinte, ou près de s'éteindre. C'est la mission 
d'un génie qui embrasse et résume avec puissance , 
mais qui n'initie pas. Il ne changea pas, ne détrui- 
sit pas l'ancien caractère de l'école italienne, il le 
consacra de nouveau ; il n'y introduisit pas un nou- 
vel élément qui détruisît ou modifiât puissamment 
l'ancien ; il éleva l'élément dominateur au plus 
haut degré de développement possible : il le poussa 
à sa dernière conséquence, le réduisit en formule , 
et le replaça sur le trône d'où les pédans l'avaient 
précipité , sans en substituer un meilleur. Et ceux 
qui aujourd'hui même regardent Rossini comme 
créateur d'une école et d'une époque musicale, 
comme le chef d'une révolution radicale dans les 
tendances et dans la destinée de l'art, ceux-là se 
trompent étrangement; ils oublient les conditions 
où se trouvait la musique un peu avant Rossini ; ils 
commettent la même faute qu'ont commise, par 
rapport au romantisme littéraire, ceux qui ont vou- 



lu y trouver une foi, une théorie organique, une 
nouvelle synthèse de littérature; et, ce qui est 
bien pire encore, ils perpétuent le passé tout en 
prophétisant l'avenir. Rossini ne créa pas : il res- 
taura. Il protesta ; mais non pas contre la pensée 
primitive, fondamentale, de la musique italienne ; 
au contraire, il protesta eu faveur de cette pensée 
oubliée ; il protesta contre la dictature des maîtres, 
contre la servilité des disciples , contre le vide que 
faisaient les uns et les autres. Il innova : mais plus 
dans la forme que dans la pensée, plus dans les 
moyens de développement et d'application que dans 
le principe. Il trouva de nouvelles manifestations à 
la pensée de l'époque , la traduisit en mille façons 
différentes, l'embellit d'une broderie si fine, si 
brillante ; la couronna d'une si grande richesse 
d'accessoires , de tant de fleurs et d'ornemens , qu'on 
pourra bien siéger à ses côtés, mais personne ne le sur- 
passera: il l'exposa, cette pensée, la développa, la tour- 
menta jusqu'à ce qu'il Peut épuisée, mais il ne la dépas- 
sa pas (1). Plus puissant par sa fantaisie que par la pro- 
fondeur de la pensée etdusentiment ; génie deliberté, 
non pas de synthèse , il entrevit peut-être l'avenir , 
mais ne l'embrassa point. Manquant peut-être de cette 
constance , de cette fierté dame qui ne regarde 
qu'au-delà du cercueil, il chercha la renommée , 
non pas la gloire ; il sacrifia le dieu à l'idole , cher- 
cha Vefjet , non pas le but ; cependant il lui resta un 
pouvoir immense pour constituer une secte , mais 
non pour fonder une loi. — Où est, dans Rossini , 
le nouvel élément? où est la base d'une nouvelle 
école? où est l'ange familier de ses inspirations? où 
est la pensée unique , souveraine , dominant toute 



(1) Il la dépassa par fois : il la dépassa peut- être dans 
le Moïse , la dépassa peut-être dans le troisième acte d'O- 
tello , travail divin, appartenant entièrement , parla liaute 
expression dramatique, par le souffle de fatalité qui y trans- 
pire, par la merveilleuse unité d'inspiration ; à l'époque 
nouvelle. Mais je parle du genre , je parle de la pensée 
prédominante, non pas d'une scène , ni d'un acte, mais des 
ouvrages entiers de Rossini. Certes, Rossini a pressenti la 
musique sociale , le drame musical à venir. Où est le génie 
qui, placé aux dernières limites d'une époque, ne reflète 
pas les rayons de celle qui va se lever? ne présente pas le 
secret de l'époque à venir? Mais entre le pressentiment et le 
sentiment , entre deviner instinctivement une époque et la 
créer, il y a la même différence qu'entre la réalité et l'espé- 
rance. 



sa vie d'artiste; qui harmonise, comme une épopée , 
la i^série de ses compositions, qui apparaisse dans 
chacune d'elles. Cherchez-la à chaque scène , ou 
mieux , à chaque morceau, à chaque motif; non 
pas dans un système de composition , non pas dans 
ses opéras , non pas même dans un opéra tout en- 
tier. L'édifice qu'il a élevé, comme celui de Nem- 
brot , touche au ciel; mais , comme dans celui de 
Nembrot , il y a confusion de langues. L'individua- 
lité' y siège au sommet, libre , effrénée, bizarre , re- 
présentée par une mélodie brillante, animée , évi- 
dente, comme la sensation qui l'a dictée. Dans Ros- 
sini , tout est arrêté , défini, saillant. Le vague , le 
vaporeux, l'aérien, qui semblent appartenir plus 
particulièrement à la nature de la musique, ont cédé 
la place à un style acéré , enflé , tranchant , d'une 
expression musicale fortement prononcée, maté- 
rialisée. Vous croiriez les mélodies rossiniennes 
sculptées en bas-relief, vous croiriez qu'elles sont 
émanées de la fantaisie de l'artiste , sous un ciel 
d'été , à Naples , à midi , quand le soleil brûle tout 
de ses rayons, quand il frappe verticalement et que 
les corps n'ont plus d'ombre : c'est une musique sans 
ombre , sans mystère, sans demi-jour. Elle exprime 
des passions tranchées et énergiques : la colère , la 
douleur, l'amour , la vengeance, la joie , le déses- 
poir — et toutes — mais définies de telle manière , 
que l'ame de celui qui entend est entièrement passive, 
subjuguée , entraînée. Vous y chercheriez vainement 
les gradations de sentimens intermédiaires , ou vous 
en trouverez bien peu : pas le moindre parfum de ce 
monde invisible qui nous environne. Souventl'instru- 
mentation indique bien comme un écho de cet univers 
caché, etilsemble qu'elle entrevoie l'infini ; mais pres- 
que toujours elle rétrograde ets' 'individualise, etrede- 
vient elle-même , et retourne à la mélodie. Rossini 
et l'école italienne , dont il a résumé et fondu en un 
seul les différens essais , les différens systèmes , re- 
présentent Mwtnme sans dieu , les forces indivi- 
duelles non harmonisées par une loi suprême gravi- 
tant vers un centre commun , soutenues par une foi 
éternelle. 

La musique allemande procède par une toute 
autre voie: c'est le dieu sans l'homme, son image 
sur la terre , créature active et progressive , appelée 
à développer la pensée dont le monde est le symbole. 
Il y a ici le temple, la religion, l'autel et l'en- 
cens ; mais l'adorateur et le prêtre manquent. Har- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



monique au plus haut degré , elle représente la pen- 
sée sociale , la conception générale , Vidée , mais 
sans l'individualité qui la traduise , qui la mette en 
action, qui développe la conception dans ses diffé- 
rentes applications , et qui symbolise l'idée. Le moi 
y est perdu. L'ame y vit, mais d'une vie qui n'est 
pas de ce monde. Comme dans les rêves , lorsque les 
sens se taisent et que l'esprit s'incline sur un monde 
nouveau , où tout est plus léger , le mouvement plus 
rapide , où toutes les images nagent dans l'infini , 
la musique allemande endort les instincts et les 
forces de la matière , et emporte les âmes à tra- 
vers des plaines immenses, mais qu'un souvenir 
faible, incertain, éloigné, vous représente comme 
si vous les aviez entrevues par avance dans les pre- 
mières visions de l'enfance , entre les caresses ma- 
ternelles, jusqu'à ce que le bruit, les joies et les 
douleurs de la terre disparaissent tout-à-fait. C'est 
une musique souverainement élégiaque , musique 
de souvenirs, de désirs, d'espérances mélancoliques, 
de tristesse , que des lèvres humaines ne peuvent 
soulager. Musique d'anges qui ont perdu le ciel , et 
errent à ses portes. Sa patrie est l'infini ; elle y aspire 
incessamment; comme la poésie du nord — du moins 
lorsqu'elle n'est pas détournée par des influences 
d'écoles étrangères , et conserve sa nature primitive 

la musique allemande parcourt légère, vaporeuse, 

les campagnes terrestres , mais les yeux tournés 
vers le ciel : vous diriez qu'elle ne pose son pied sur 
la terre que pour se lancer. Vous la croiriez une en- 
fant née pour le sourire , mais qui n'a pas trouvé 
un sourire qui réponde au sien — l'ame remplie 
d'amour, mais qui n'a point trouvé parmi les choses 
mortelles un objet digne d'être aimé; et elle rêve un 
autre ciel, un autre univers qui renferme une autre 
forme , la forme de l'être qui répondra à son 
amour, à son sourire de vierge, et qu'elle adore 
sans le connaître. Et cette forme , ce type de beauté 
immortelle paraît et reparaît de temps en temps 
dans la musique allemande , mais fantastique , in- 
déterminée ; beauté presque idéale, dont le crayon 
n'a fait qu'indiquer les contours: c'est une mélodie 
courte , timide , grave , et pendant que la mé- 
lodie italienne définit, épuise et vous impose un 
sentiment; la musique allemande le montre voilé , 
mystérieux , tel qu'il suffise pour que vous en gar- 
diez le souvenir et que vous éprouviez le besoin de 
récréer, de recomposer par vous-même cette image. 



L'une vous traîne de force jusqu'aux derniers termes 
de la passion , l'autre vous montre le chemin et 
tout près du but. La musique allemande est musique 
de transition, musique profondément religieuse; 
mais d'une religion sans symbole; ainsi rien d'une 
foi active et qui se traduit en faits ; pas de martyre, 
pas de conquêtes ; elle vous entoure d'une chaîne 
de gradations artistement unies; vous trempe dans 
des flots d'harmonie qui , vous berçant, soulèvent et 
réveillent votre cœur; excite la fantaisie et toutes 

les facultés mais à quoi bon? A peine la musique 

se tait, vous retombez dans le monde de la réalité, 
dans la vie prosaïque qui nous environne de toutes 
parts, avec la conscience d'un autre monde que vous 
apercevez de loin, avec l'intime conviction d'avoir 
touché aux premiers mystères d'une grande initia- 
tion , qui n'a fait que commencer pour vous, sans que 
vous vous sentiez plus fort qu'auparavant contre les 
coups de la destinée. La musique italienne manque 
de l'idée qui sanctifie toute entreprise ; de la pensée 
morale qui ravive les forces de l'esprit , du baptême 
d'une sainte mission. La musique allemande manque 
de l'énergie pour l'accomplir, de l'instrument ma- 
tériel de la conquête ; c'est la manifestation de la 
mission qui lui manque, non pas le sentiment. La 
musique italienne se dessèche dans le matérialisme. 
La musique allemande se consume dans le mysti- 
cisme. 

Voilà comment procèdent les deux écoles divi- 
sées, jalouses, rivales. L'une est l'école du nord, 
l'autre du midi. Et la musique que nous présentons, 
la musique européenne, on ne l'aura que lorsque 
les deux écoles , fondues en une seule, marcheront 
à un but social, lorsque les deux élémens qui au- 
jourd'hui forment deux mondes, identifiés dans 
la conscience de l'unité, se réuniront pour en ani- 
mer un seul, lorsque la foi qui distingue l'école 
germanique, sanctifiera la puissance d'actiou qui 
frémit dans l'école italienne , lorsque l'expression 
musicale résumera les deux termes fondamentaux : 
T individualité et la pensée universelle ; Dieu et 
Vhornme. 

Un Italien. 



m>-m 



CONCERT DE MM. OSBORNE ET BENEDICT. 

M. Osborne donne tous les ans à la fin de l'hiver 
une soirée musicale , où se presse d'ordinaire ce que 
ïa/ashion compte à Paris de plus élégant. La vaste 
salle de la rue Chanlereine , suffit à peine en pareil 
cas à contenir l'auditoire, et chaque apparition du 
pianiste Irlandais est pour lui l'occasion d'un nou- 
veau succès. Il ne faut pas croire que l'esprit de na- 
tionalité soit cause de cet empressement ; loin de là , 
il est facile de voir que les Français qui l'applau- 
dissent , sont en nombre au moins aussi grand que 
les Dileltanti d'outre-mer. M. Osborne possède un 
des plus heureux talens que nous connaissions ; son 
jeu est fin et surtout distingué; il est prudent dans 
la difficulté, et n'aventure jamais rien dont il ne 
soit parfaitement sûr ; aussi, réussit-il constamment 
dans les traits, tant par la clarté avec laquelle il sait 
les rendre, même dans la plus grande rapidité, que 
par la tournure, toujours plus ou moins originale 
que leur donne sa manière de phraser. 

Ses compositions, en outre , ont le feu et la grâce 
brillante de l'esprit Irlandais; sans sortir des limites 
où se meuvent la plupart des compositeurs d'un 
certain ordre , sans rien tenter de bien hardi, il sait 
imprimer à ses œuvres un cachet de bon ton qui at- 
tire l'attention et empêche de les confondre avec la 
foule de celles que nous voyons éclore chaque jour. Le 
duo de piano et violon sur un thème de Paccini, par 
lequel se terminait la séance, a été couvert d'applau- 
dissemens , il est vrai de dire que la manière entraî- 
nante avec laquelle l'auteur et M. Ernst l'ont rendu, 
doit être comptée pour beaucoup dans son succès. 
M. Ernst avait déjà dès la première partie du con- 
cert, obtenu sa large part des mêmes suffrages, 
dans un solo de violon de sa composition. Ce jeune 
homme possède un talent éminent , dont l'accroisse- 
ment continu depuis quelques années, fait augurer 
pour lui le plus brillant avenir. On lui reprochait 
avec raison l'année dernière un défaut de tenue qui, 
sans nuire précisément à la qualité de son instru- 
ment, répandait au moins sur l'ensemble de l'exécu- 
tion du virtuose une certaine gène , une raideurdont 
il ne pouvait que gagner à se défaire ; nous avons été 
à même d'observer dernièrement que ce défaut était 
sensiblement diminué. M. Hunera chanté avec goût 
plusieurs morceaux de Wéber, Schubert etGrisar, 
et le solo de cor de M. Lewy a étonné l'auditoire 



par la prodigieuse habileté avec laquelle l'artiste 
Viennois se joue des plus grandes difficultés de cet 
instrument. Il n'y a sorte de contrastes, d'effets, de 
demi-teinte et de clair-obscur qu'il ne produise; 
et sa manière de cha nier estd'une grande expression. 
Malheureusement, nous avons eu encore cette fois 
comme si souvent, à déplorer le mauvais choix du 
morceau dans lequel M. Lewy se faisait entendre ; 
le style et la forme en étaient tels, qu'il ne fallait 
rien moins qu'un talent d'exécution du premier 
ordre pour le faire applaudir comme il l'a été. 

Peu de temps auparavant M. Bénédict avait don- 
né dans les salons de MM. Pleyel, un concert au- 
quel nous n'avons malheureusement pas pu assister, 
mais dont le retentissement a été grand. M. Urhan 
y a joué un solo de Viole d'Amour, avec son talent 
etsonsuccès ordinaires. Nous avons eu depuis.,, l'oc- 
casion d'entendre exécuter par M. Bénédict , la com- 
position nouvelle vers laquelle avait dû naturelle- 
ment se porter dans cette séance , l'attention de l'as- 
semblée. C'est une grande fantaisie pour piano seul 
sur le sujet le plus propre à inspirer comme aussi à 
écraser un compositeur; il s'agit du Faust de Goethe. 
M. Bénédict., harmoniste habile , pianiste puissant, 
élève en outre de la grande école de Wéber, nous 
semble avoir franchement abordé et heureusement 
vaincu les principales difficultés de son vaste sujet. 
Peut-être le cadre qu'il s'est imposé (un seul mor- 
ceau) est-il trop étroit, et le désir d'y faire entrer 
trop de choses a-t-il amené dans certaines parties un 
peu d'encombrement. L'ouvrage gagnerait à être 
réduit dans ses proportions et la beauté des princi- 
paux traits du tableau ressortirait avec bien plus 
d'avantages, si celles-ci se présentaient dégagés des 
détails minutieux qui les entourent. Mais en somme, 
c'est une œuvre de haute portée qui fait le plus 
grand honneur à M. Bénédict; la péroraison surtout 
où l'auteur a reproduit avec tant de bonheur la joie 
extatique des phalanges célestes accueillant par des 
chants de triomphe la nouvelle du salut de Margue- 
rite , est d'une rare magnificence. Mélodies , har- 
monie , et dessins d'accompagnemens , tout y est 
grand , neuf et vraiment poétique; cela remue pro- 
fondément , raison de plus, ce me semble , pour ne 
pas retarder. 

Ce beau dénouement au point de n'en pouvoir 
étaler la pompe, que devant un auditeur déjà fati- 
gué et par conséquent incapable de l'apprécier 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



comme il le mérite. C'est un sacrifice de quelques 
pages, auquel l'auteur devrait se soumettre d'au- 
tant plus volontiers, que les détails caractéristiques 
dans lesquels il est entré, nécessiteraient toutes les 
ressources de l'orchestre, et ne sont qu'à peine per- 
ceptibles sur le piano. 

II. Berlioz. 



NOUVELLES. 

%* Madame Malibran (maintenant de Bériot) est, comme tous 
les talens supérieurs , disposée à rendre justice à ce qui leur 
ressemble. Lundi dernier , après avoir assisté à la représenta- 
tion des Huguenots , elle est allée sur le théâtre , avec une ad- 
miration vivement sentie, embrasser mademoiselle Falcou 
et la remercier, telle fut son expression, du plaisir qu'elle lui 
avait fait. Nourrit a eu sa belle part dans les éloges de cette 
grande tragédiecne , qui semblait heureuse de devoir à nos 
doux artistes français ces jouissances d'enthousiasme qu'elle 
est si habituée à inspirer elle-même , et quMle fera bientôt 
éprouver aux Anglais, car elle vient de partir pour Londres, 
où elle est appelée par un engagement avec le directeur du 
théâtre de Drury-Lane. 

. * f * La mise en scène du Diable boiteux est déjà parvenue au 
troisième acte. Ce ballet, qu'on monte avec tant d'activité , 
sera tenu prêt, comme un corps de réserve, pour donner en 
cas d'accidensj autrement on ne peut prévoir jusqu'où l'a- 
journerait le succès de fanatisme des Huguenots. 

ï*; Mardi dernier, 29 mars , à quatre heures , a été célébré 
dans la mairie du deuxième arrondissement , le mariage de 
madame Malibran, avec le célèbre violon Belge, M. de Bériot. 
Cette grande cantatrice, dont quelques petits journaux se fai- 
saient naguère un plaisir de calomnier le noble caractère, par 
des contes forgés à plaisir sur sa prétendue avarice, a donné le 
plus beau de tous les démentis à ces inventions absurdes. Elle 
a remis à M. le maire, qui venait de prononcer son union , 
une somme de 1000 fr. , pour les pauvres de son arrondisse- 
ment. Ce trait de générosité , au moment même d'un acte d'où 
dépend le bonheur de toute la vie, rappelle l'aoecdote fameuse 
d'un amant qui jeta sa bague dans le bosquet où il avait eu un 
rendez-vous avec sa maîtresse, disant qu'il voulait qu'un autre 
trouvât aussi du bonheur dans le même lieu où il venait d'être 
si heureux ! 

V La première représentation de l'opéra comique en trois 
actes, de MM. Scribe et Auber , est fixée au 7 avril. 

*„* Madame Damoreau a, par son engagement, un congé de 
deux mois , qu'il esi question de couper par la moitié. Elle 
partirait au 1" mai pour un mois, et prendrait le second plus 
tard. 

*»* Madame Rifaut a obtenu un congé d'un mois pour se re- 
mettre de la fatigue qui ne lui a pas été' épargnée depuis un an 
que le poids d'une partie du répertoire repose sur elle , et 
qu'elle y a joint la création d'un assez grand nombre de rôles 
nouveaux. 

V Un jeune élève du Conservatoire, Fleurv , a débuté dans 
l'emploi des ténors à l'Opéra-Comique. Il a joué successivement 
deux rôles de l'ancien répertoire , dits Elleviau : Blinva) du 
Prisonnier, et Saint-Ange, d'Une Heure de Mariage. Sa voix 
encore imparfaitement posée, ne manque ni de facilité ni de 
graee. Son jeu atteste, ou l'émotion d'un début, ou l'inexpé- 
rience d'un débutant ; mais le travail et le temps sont deux 
grands maîtres, et le premier peutmèmequelquefoisservirà dis- 
penser de l'autre. C'est surtout lorsque ce jeune artiste abor- 
dera la musique moderne qu'on pourra asseoir sur lui un ju- 
gement définitif. ' 

*% L'ouvrage que M.Monpou s'est engagé à faire immédiate- 
ment pour Madame Damoreau, a pour titre: Sainte-Cécile. 

V La représentation au bénéfice de madame Boulanger 
avait rempli la salle de l'Odéon, étonnée cette fois de se trouver 
trop étroite pour son public. La bénéficiaire a joué Ma tante 
Aurai c avec la verve et l'esprit qu'on lui connaît. Madame Da- 
moreau a été très-applaudie dans la romance fameuse des 
I<tozze di Figaro , Mon cœur soupire , qu'elle avait substitué 
dans son rôle de Chérubin au vieux pont-neuf: J'avais une 
marraine. On porte au chiffre élevé de 7,000 francs la recette 
de cette représentation. 

i% On parle d'un ouvrage nouveau, pour madame Damoreau, 
en deux actes, et dont la musique serait composée par M. Ha- 
lévy. Nous désirerions, dans l'intérêt du théâtre et du compo- 
siteur, que cet ouvrage fut transformé en trois actes , cadre 
qui convient mieux au goût des dilettanti " 



»% Aujourd'hui sera donné, dans la salle du Conservatoire, 
au bénéfice d'un artiste malheureux, un concert où l'on en- 
tendra plusieurs artistes distinguas. 

,% Le concert de M. A. Panseron , que nous avons annoncé 
aura lieu mardi 5 avril, à l'Hôtel-de- Ville; M. Charles Schunke, 
célèbre pianiste de la reine, y fera entendre une grande fan- 
taisie brillante sur des motifs des Huguenots, de Meyerbeer. 
D'avance on dit beaucoup de bien de cette nouvelle com- 
position. 

,*, Dans la semaine qui vient de s'écouler, le jury d'examen 
de l'Académie royale de musique, a procédé à l'audition de 
trois aspirans aux débuts. Mademoiselle Cavot, que nous avons 
vue sur plusieurs scènes du Vaudeville, et qui, suivant l'exem- 
ple de madame Méric-Lalande, veut s'élever jusqu'à l'opéra, a 
chanté plusieurs morceaux du premier acte du Comte Ory, 
Deux jeunes gens, un ténor nommé Ragonneau et une basse- 
taille, se sont fait entendre dans le duo et dans le trio da 
Guillaume Tell: nous ferons connaître la décision deraréopa"e, 
qui était formé par nos premiers compositeurs. 

»% Meyerhofer, facteur de pianos et mécanicien, à Utrecht, 
vient d'inventer ua pupitre à musique , dont le mécanisme , 
au moyen d'une simple pression du pied sur un ressort, fait 
tourner chacun des feuillets, dont l'exécutant a joué les notes. 
L'auteur de cet instrument ingénieux a obtenu un brevet d'in- 
vention du gouvernement. 

V Demalu, à l'Hôtel-de- Ville , salle Saint-Jean, M. Filippa , 
élève de Paganini , doit , dans un concert vocal et instrumen- 
tal, improviser des variations sur un thème donné séance te- 
nante. 

V Le concert donné par madame Albertazzi , dans le foyer 
de la salle Ventadour , a eu un résultat très-satisfaisant pour 
cette cantatrice, qui a enlevé les suffrages dans un air italien 
avec variations. 

*«* Les droits des auteurs dramatiques , pendant l'année 
1835 , se sont élevés à la somme de 700,000 francs, tant à Paris 
que dans la province. Il y a eu augmentation de cent mille 
francs sur les droits de l'année précédente. 

V L'Académie des Arts, de Berlin, vient de se recruter de 
trois notabilités musicales, dont l'une a puissamment contri- 
bue a la gloire et aux progrès de l'art. Elle a, sur la proposition 
de M. Spontmi, élu , le 27 février, en assemblée générale de 
toutes les sections, nommé membres ordinaires étrangers : 
MM. Cberubini, à Paris ; Baïni, maître de la chapelle sixtine à 
Saint- Pierre de Rome ; Basili, directeur du Conservatoire de 
musique de Milan. 

,% Madame Pouillay, qui l'année dernière, pendant un court 
séjour à Pans, a saisi l'occasion de jouer à Timproviste le rôle 
d Isabelle dans Robert le Diable, vient de 'quitter Bordeaux 
ou elle était engagée, par suite de quelques difficultés avec 
M. Robillon , le directeur du théâtre de cette ville; elle est de 
retour clans la capitale. 

,.*, M. Thalberg, donnera incessamment un grand concert 
au théâtre Italien. Il y fera entendre un grand morceau très- 
brillant, de sa composition sur des motifs des Huguenots, de 
Meyerbeer. 

**» Un opéra nouveau de Marsehner : Le château au pied de 
l Etna , a fait fiasco à Leipzig. 



PRIME DE 75,000 FRANCS. 

(Un billet de prime avec l'achat de musique, de chaque somme 
de 5 fr., chez Maurice Schlesinger, 97, rue Richelieu.) 

LES TIRAGES DES PRIMES AURONT LIEU , SAVOIR : 

Le 15 avril prochain, cinq mille francs ; le 30 avril pro 
chain, cinq mille francs ; enfin le 31 mai prochain TRl'NTE 

CINQ MILLE FRANCS. 

Les numéros sortis le 31 mars sont: 

Série 160 Numéro 704 2,000 francs 

12! 610 500 • * 

57 324 500 

97 193 500 

39 656 500 

G4 943 500 

235 663 500 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



crie de FÉL1V Locquin , rue N.-D.-des-Vi 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

mm pa&hq* 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACH, BERTON (membre de l'InStitUt), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOULMON 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), 
F. halévy, jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre de I'Instiiui) , j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 
musicale de berlin), méry, Edouard monnais, d'ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle à 
Vienne), stéphen de la madelaine, etc. 



ANNEE. 



No 



15. 



PRIX DE L'ABONNEM. 


PARIS. 


DÉPART 


ETRANG. 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


9 » 


10 » 


6m. 15 


17 » 


19 » 


1 an 30 


34 » 


38 » 



€a llcvue et <ê>a}ette Musicale ie {Jarts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bnrean de la Gazette Musicale de Paris, me Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bnreanx des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS , DIMANCHE 10 AVRIL 1836. 



Nonobstantlcssupplémens, 
romances, fac limite del'ûcri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano compose par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression, et du 
prix marqué de 6 f. à7f. 50 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — L'Anomo corde : par SI. G.-E. Anders. — Du Con- 
servatoire de musique de Genève ; par SI. Bloc. — Revue cri- 
tique. — Nouvelles. — Annonces de musique nouvelle. 



Si c'est le hasard qui fait les découvertes, c'est 
encore le hasard qui le plus souvent détermine leur 
bonne ou mauvaise destinée. Les choses pas plus 
que les hommes ne naissent toujours viables ; com- 
bien de bonnes créations, pour n'avoir pas surgi 
dans les conditions nécessaires , sont rentrées dans 
le néant , léguant l'oubli à l'invention , et la ruine 
à l'inventeur. 

Et puis, après de longs intervalles, les mêmes dé- 
couvertes reparaissent dans des temps meilleurs; et 
là où les premiers ont échoué, les seconds trouvent 
gloire et fortune. 

N'est-ce pas alors à la critique à réparer les torts 
du hasard envers le mérite méconnu , et à indemni- 
ser au moins la mémoire de ceux dont on ne peut 
malheureusement dédommager la personne? 

Cependant , tout en rétablissant l'ordre légitime , 
il faut se garder d'une préoccupation injuste, et ne 



pas confondre dans l'accusation de plagiat tous ceux 
qui ont contre eux des présomptions de postériorité ; 
car quelquefois le second inventeur a ignoré les 
antécédens , et se trouve par le fait tout aussi créa- 
teur que le premier. Aussi , doit-on souvent se bor- 
ner à rapporter à qui de droit l'honneur de la priorité , 
sans rien statuer au fond sur le mérite imaginatif de 
chacun. 

C'est ainsi qu'à l'occasion du violon éolique(i), je 
me suis borné à avancer que ce n'est pas un nou- 
veau mode de production du son , que de faire ré- 
sonner une corde au moyen d'un courant d'air. J'ai 
rappelé , à ce sujet, Vanémocorde de Schnell. Au- 
jourd'hui, je vais donner une note plus détaillée sur 
cet instrument, et l'histoire de l'inventeur se liant à 
celle de l'invention, je commencerai par une notice 
biographique qui n'est pas sans intérêt. 

Jean-Jacques Schnell naquit, en 1740 , à Vaihin- 
gen , dans le duché de Wurtemberg. Voué par son 
père à la profession de menuisier , il fit l'apprentis- 
sage de ce métier ; mais se sentant bientôt une vocation 
plus élevée, il entra chez un facteur d'orguesqui l'ini- 



(1) Voir le numéro 10 de la Gazelle musicale. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



tia dans son art. Quelques années après, il sortit de 
ses ateliers avec la réputation d'un ouvrier très- 
habile; il travailla chez plusieurs facteurs, et passa 
enfin en Hollande , où il resta six ans chez Van Dilken, 
alors l'un des plus célèbres facteurs de ce pays. 

Maître de tous les procédés de son art , et désirant 
sortir de l'état de simple ouvrier, pour travailler à sa 
propre gloire et à sa propre fortune, il se dirigea 
vers la France. Ce fut en 1777 qu'il arriva à Paris , 
où il se fixa , en établissant pour son compte une 
fabrique d'instrumens. Son établissement devint 
bientôt considérable ; les clavecins sortis de ses ate- 
liers eurent du succès , et i) put à peine suffire aux 
demandes des amateurs. Il obtint enfin le droit de 
bourgeoisie , et un brevetde facteur de son altesse le 
comte d'Artois. 

Non content d'occuper une place honorable par- 
mi ses confrères , et d'égaler les plus habiles d'entre 
eux, Schnell brûlait de se faire une position plus 
haute, et d'attacher son nom à quelque instrument 
de son invention. Le hasard lui vint en aide. Un 
jour, il avait accroché ou suspendu en l'air une 
harpe. Il n'y songeait plus, lorsque tout-à-coup son 
oreille fut frappée de sons étrangement modulés, qui 
partaient de cet instrument. Un courant d'airs'étant 
établi dans la chambre, le vent avait fait réson- 
ner les cordes. On sait qu'un accident semblable a 
donné la première idée de la Harpe-Eolienne. Il en 
vint aussitôt à l'esprit de Schnell une autre digne 
d'un génie inventeur. Ces sons, se dit-il, produits au 
hasard , et suivant le caprice de la nature , ne pour- 
rait-on pas les produire, par un mécanisme parti- 
culier , volontairement et au gré de l'exécutant ? 
L'idée était simple, et bientôt l'instrument exista 
dans la tète de Schnell ; mais les détails qui se com- 
pliquaient, présentèrent des difficultés, et il fallut 
toute la persévérance du facteur allemand pour les 
surmonter. Ce ne fut qu'au bout de quatre ans qu'il 
parvint à terminer son instrument , après beaucoup 
d'essais et d'expériences. Il le nomma Anémoeorde , 
voulant désigner un instrument, dont les cordes sont 
mises en vibration par le vent. 

Ce fut en 1789 qu'il soumit son invention au pu- 
blic. La curiosité, piquée par l'annonce d'une nou- 
veauté de ce genre, lui amena la foule des amateurs, 
des musiciens et des savans. On raconte que Beau- 
marchais fut si enchanté de la suavité du son , qu'il 
resta devant l'instrument plus de quatre heures , 



plongé dans une extase rêveuse , dont il se réveilla , 
en s'aperce van t qu'il n'avait pas dîné. L'Académie, 
après avoir fait examiner l'instrument par quelques- 
uns de ses membres , témoigna à l'inventeur sa satis- 
faction. 

La reine Marie-Antoinette aimait la musique et 
protégeait les musiciens. Un nouvel instrument dont 
tout Paris parlait alors , devait attirer son attention. 
Elle résolut de l'acheter; mais voulant récompenser 
l'inventeur avec une munificence vraiment royale , 
et se trouvant momentanément gênée, elle se vit 
obligée de différer l'achat. Elle fit dire à Schnell de 
lui garder son instrument , promettant de le pren- 
dre aussitôt que des circonstances plus favorables 
le lui permettraient , et fixant le prix à la somme 
de 100,000 francs, non compris une gratification 
de 5o,ooo fr. 

Cent cinquante mille francs ! Jolie fortune d'ar- 
tiste! Jugez de la joie de Schnell et de ses espérances 
d'avenir. Car la reine jouant de Y anémoeorde , l'ins- 
trument sera de mode infailliblement ; les dames de 
la cour , les duchesses , les marquises, toutes les per- 
sonnes riches enfin , voudront l'avoir , il y aura plus 
de commandes qu'il ne sera en état de fabriquer 
d'instrumens. Les prix nécessairement s'en ressenti- 
ront , et dans dix ans il ne peut manquer d'être au 
moins millionnaire 

Illusions!... Hélas! la révolution, se développant 
de plus en plus, vint bouleverser les calculs du pau- 
vre facteur , et chasser des têtes royales le souvenir 
de Y anémoeorde . Marie-Antoinette eut vraiment 
bien d'autres soucis que celui de contenter notre ar- 
tiste. 

Cependant un riche anglais se présenta chez 
Schnell, et lui fit des offres avantageuses. Schnell 
ferait avec son instrument, aux frais de l'Anglais , 
le voyage de Londres. Là l'instrument serait exposé 
et montré pour de l'argent pendant quatre semaines. 
Pour chaque semaine, l'Anglais lui garantissait une 
recette de îoooguinées, s'engageant à compléter de 
sa bourse ce qui manquerait à celte somme. Au bout 
de ces quatre semaines, l'instrument deviendrait 
la propriété de l'Anglais, moyennant une autre 
somme de 18,000 livres. 

Schnell fut séduit; mais croyant sa parole engagée, 
et influencé par les conseils de hauts personnages , 
qui affirmaient que bientôt les affaires de l'état pren- 
draient une tournure favorable pour le château , il 



se décida à garder son instrument , et refusa net les 
offres de mylord. Celui-ci partit pour Londres. Trois 
joursaprès,eutlieulafuiteduroi à Varennes. On sait 
ce qui s'ensuivit. 

i Voilà donc Schnell livré aux regrets et au déses- 
poir; mais des malheurs plus graves l'attendaient en- 
core. La terreur , cherchant partout d'innombrables 
victimes, ne l'oublia pas. Il était muni du brevet de 
facteur royal de la cour, ce fut une raison suffisante 
pour l'accuser de royalisme , et le jeter au cachot. 
Il allait périr sur l'échafaud , lorsque des démarches 
de sa femme parvinrent à le rendre à la liberté. 

Schnell quitta la France , trop heureux encore 
de pouvoir emporter son instrument , et retourna 
dans sa patrie. En 1795, il arriva à Ludwigsbourg, 
où il se fixa comme facteur de pianos , en recom- 
mençant, seul et modestement, une carrière qu'il 
avait parcourue avec un éclatant succès. 

La petite ville ne pouvait lui offrir que peu de 
ressources. Espérant améliorer sa position par la 
vente de l'anémocorde , il entreprit un voyage 
et arriva , en 1799, à Vienne en Autriche, où son 
instrument trouva beaucoup d'admirateurs , mais 
point de chalands. 

Je ne sais , s'il retourna chez lui , ou s'il se fixa 
dans la capitalede l'Autriche. Ce qu'il y a de certain, 
c'est qu'en 1811 , au mois d'avril, son anémocorde 
y paraît de nouveau dans un grand concert que 
Schnell donna à cet effet. Cette fois, ce fut le cé- 
lèbre Hummel qui en toucha et qui, par une admi- 
rable improvisation, fit valoir toutes les ressources 
de l'instrument. 

Depuis- lors, plus de nouvelles ni de l'anémo- 
corde, ni de son inventeur. 

Si maintenant on voulait connaître la construc- 
tion de l'instrument , je n'oserais promettre de sa- 
tisfaire complètement la curiosité du lecteur. Les 
détails du mécanisme intérieur n'ont pas été rendus 
publics. L'inventeur , tout en montrant son instru- 
ment, en garda soigneusement le secret. Ce qu'on en 
a su, le voici : 

Il y avait trois cordes pour chaque touche du 
clavier, et l'étendue de ce dernier était de cinq oc- 
taves. Le vent, fourni par deux soufflets, se dis- 
tribuait dans des tubes métalliques, dont l'extré- 
mité aboutissait aux cordes. Des soupapes d'une 
construction particulière s'ouvraient lorsqu'on pres- 
sait les touches; et alors, lèvent poussé vers les 



cordes, mettait celles-ci en vibration. Il y avait 
en outre , quatre registres placés au-dessous du cla- 
vier, pour modifier la force du vent, et pour pro- 
duire le crescendo et decrescendo, que l'on dit 
avoir été d'un effet surprenant. Quant à la construc- 
tion de tout ce mécanisme intérieur , les détails 
en sont restés complètement inconnus. 

A l'extérieur l'anémocorde présentait un carré 
long , delà profondeur de 7 pieds sur une largeur de 
5, et une hauteur de 4 et demi. L'instrument était 
d'un poids considérable, à cause du métal qui 
était entré dans la construction. Selon le dire de 
Schnell, il contenaitplus de ooolivresde laiton, em- 
ployé à la confection des tubes, dont il a été 
question plus haut. 

Les personnes qui ont entendu l'instrument de 
Schnell , s'accordent à lui reconnaître une rare sua- 
vité de son. Dans le pianissimo , c'était réellement 
des sons aériens arrivant à l'oreille comme de loin, on 
ne savait d'où, et qui n'avaient rien d'analogue aux 
sons d'instrumens connus. C'était le souffle d'un zé- 
phir; puisleson se renforçait et montait à undegréde 
force surprenante. Seulement, les touches ne parlant 
pas avec rapidité, il fallait renonceraux allégros, et 
se bornera des mouvemens très modérés. L'adagio et 
l'andante, c'était là le domaine de l'anémocorde. 
On aurait tort de lui en faire un reproche. Chaque 
instrument a ses qualités particulières, et c'est mé- 
connaître sa nature que d'en exiger celles qui ne 
sauraient lui convenir. 

Dans une composition toute nouvelle, un artiste 
célèbre a voulu faire accompagner un morceau 
de chant par les sons d'une harpe-éolienne -, l'idée, 
j'en conviens, estoriginale; mais, la véritable harpe 
écolienne ne pouvant s'employer à cet effet, il a dû 
se borner à une imitation plus ou moins heureuse , 
en essayant de faire rendre au piano les étranges mo- 
dulations de l'instrument aérien. Toutefois, l'ac- 
compagnateur, quelque habile qu'il soit, a beau 
faire; ce n'est toujours qu'un piano que l'on en- 
tend. 

Si l'Anémocorde existait encore, l'instrument 
imitateur eût été tout trouvé, et M. Urhan, n'en 
doutons pas, se fût empressé de le choisir pour l'ac- 
compagnement de ses auditians. 

G.-E. Anders. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



DU CONSERVATOIRE DE MUSIQUE 



DE GENEVE. 



Un conservatoire vient de se former à Genève 
sous la direction de M. Bloc, l'ex-chef d'orchestre 
de l'Odéon, dont l'habileté ne fut pas d'une médio- 
cre importance dans les derniers temps de l'exis- 
tence de ce théâtre. Violoniste habile , M. Bloc 
possède en outre une autre qualité , malheureuse- 
ment plus rare qu'on ne pense parmi les musiciens , 
c'est l'amour de son art. Il en donne en ce moment 
la preuve par les travaux auxquels il se livre pour 
l'éducation musicale des Genevois , et la persévérance 
avec laquelle il combat chaque jour les difficultés 
inhérentes à sa louable et belle entreprise. Tout sem- 
ble prouver que ses efforts seront avant peu couron- 
nés du plus brillant succès. M. Listz, qui habite 
Genève en ce moment , s'est joint à lui avec l'ardeur 
qu'on lui connaît pour tout ce qui est réellement 
beau et utile. L'influence de son nom et celle plus 
grande encore de son immense talent , ne peuvent 
manquer de hâter la marche progressive d'un éta- 
blissement , dont les premiers mois d'existence ont 
déjà donné des résultats fort remarquables. Nous 
trouvons la preuve de la rapidité avec laquelle 
l'institution se développe en se cousolidant , dans 
une lettre malheureusement trop courte , que nous 
adresse M. Bloc. La voici. 
Monsieur , 

Je m'empresse, selon votre désir, de vous trans- 
mettre quelques renseignemens sur notre conserva- 
toire,- j'ose espérer qu'ils ne seront pas absolument 
dépourvus d'intérêt pour vos lecteurs. 

Le comité s'est réuni mercredi dernier, pour la 
première fois depuis l'ouverture des classes; un mois 
s'était écoulé depuis cette époque. Je pouvais déjà 
donner des détails sur la marche et les progrès de 
l'institution; je vais vous répéter à peu près ce que 
j'ai dit à ces Messieurs. 

Les maîtresonttous été d'une exactitude parfaite, 
tous montrent beaucoup de zèle , espérons que cela 
durera. Les classes de piano ont fait des progrès re- 
marquables, grâce à l'habile direction qui leur a 
été donnée par le célèbre pianiste qui est à la tête 
de cet enseignement. Nous pouvons dire qu'une 
belle école de piano est fondée à Genève et qu'elle 
porte déjà ses fruits. La classe de violon qui ne 
comptait que cinq élèves en débutant, est com- 



plète aujourd'hui. Quelques-uns des élèves donnent 
de belles espérances , les autres classes instrumen- 
tales ne sont pas complètes. J'ai fait annoncer dans 
les journaux que les inscriptions restaient ouvertes 
jusqu'à ce qu'elles aient atteint lenombre voulu par 
le règlement. La classe de chant marche bien, il y a 
déjà progrès, mais d'une manière moins remar- 
quable que dans celle de piano; la classe des hommes 
qui n'avait en débutant que trois élèves , en a sept 
aujourd'hui; celle des dames était complète depuis 
l'ouverture. 

J'arrive à notre grande école de solfège : 
La première classe des dames va très-bien , elle 
est composée de 80 personnes. Nous avons appris la 
théorie en un mois, depuis cinq leçons nous avons 
commencé le solfège, ces dames y mettent beaucoup 
de zèle et d'exactitude, déjà nous avons obtenu ce 
qu'on n'a pu obtenir jusqu'à ce jour à Genève, de l'é- 
nergie et desnaances. Quoique nous ne chantions en- 
core que la gamme, j'ai tenu à ce qu'elles appren- 
nent à chanter, en même temps qu'elles solfient et 
qu'elles chantent les mêmes exemples avec les nuan- 
ces de piano et de forte. La première classe des mes- 
sieurs est un peu moins nombreuse que celle des 
dames , ils en sont à peu près au même point et 
montrent aussi beaucoup de zèle ; mais une classe 
qui est certainement extraordinaire , c'est celle des 
jeunes filles ; il faut assister aux leçons pour com- 
prendre quelle belle organisation existe dans la tête 
de ces petits êtres. Nous en sommes encore àla théo- 
rie, mais elles comprennent et me rendent admira- 
blement compte de tout ce que je leur ai expliqué. 
Je ne vous citerai qu'un seul exemple : elles trans- 
posent à livre ouvert la musique écrite sur la clef 
de sol , dans toutes les autres clefs usitées , et même 
celles qui ne sont pas employées dans la musique mo- 
derne. C'est étonnant d'être arrivé à ce point en si 
peu de temps; malheureusement, autant les jeunes 
filles sont attentives et studieuses, autant les jeunes 
garçons sont indisciplinés et distraits. J'ai menacé 
ceux qui ne faisaient pas de progrès do les ren- 
voyer; si cette menace ne produit pas d'effet , je 
crois que je serai réduit à en renvoyer quelques-uns, 
qui empêchent les autres d'aller en avant. 

Quelques-uns des membres du comité d'inspection 
sont venus confirmer mon rapport, et ont accordé 
les plus grands éloges aux maîtres de piano , le jeune 
Herrmann compris. 



Je ne parle pas de M. Listz , j'aurais trop à dire ; 
son zèle et son désintéressement sont au-dessus de 
toute louange. 

En résumé, les classes marchent mieux que je 
n'osais l'espérer. Ce que je redoutais le plus, c'était 
de voir, dès le premier mois , la désertion dans les 
classes si nombreuses du solfège; heureusement, 
cela n'est pas encore arrivé; si nous pouvons at- 
teindre la fin du premier semestre avec tous nos 
élèves , la partie est gagnée. Dès le deuxième se- 
mestre nous exécuterons des chœurs à plusieurs voix j 
alors, ce que l'étude du solfège a d'aride sera passé: 
j'aurai l'honneur de vous adresser alors de nouveaux 
détails plus étendus. 

Agréez, etc. 

Bloc. 



REVUE CRITIQUE. 

Scène de la Reine Edwige , pour grand orchestre ; 
Concerto pour le piano, avec accompagnement d'or- 
chestre ; Variations sur un thème des Puritains ; par 
A. Sowinski. 

Ces trois ouvrages que l'auteur a fait entendre à son 
concert de l'Hôtel-de-Ville ont obtenu un succès bril- 
lant et mérité. Celui à grand orchestre [La Scène de 
la reine Edwige ) , instrumenté avec habileté , et d'une 
conception chaleureuse , a ouvert avec éclat la séance. Le 
concerto de piano qui l'a suivi, a été exécuté avec une 
énergie et une habileté de doigté, qui nous a fait ob- 
server, avec plaisir, que M. Sowinski n'est pas de ceux 
qui s'endorment au premier relais de leurs succès , et 
qu'il cherche chaque année à ajouter de nouveaux élé- 
mens aux siens ; aussi, son jeu, porté au plus haut degré 
de vigueur et de pureté, atteste de la constance de ses 
travaux. 

Le premier tutti de ce concerto, en sol mineur , ren- 
ferme les principaux motifs qui y sont annoncés sans dé- 
veloppement. L'instrumentation et le plan de ce tutti ac- 
cusent l'habilité du compositeur. Le canto di mezzo en 
si b majeur accompagné d'une basse continue, est redit 
par le piano. L'effet mélancolique de sol mineur, soutenu 
par les instrumens à vent, les notes fa et la b traînées par 
les basses et les trombonnes, sont interrompues d'une ma- 
nière énergique par les accords vigoureux qui nous an- 
noncent le solo de piano , remarquable par une foule de 
passages brillans et gracieux. Le tutti qui le suit et la tra- 
vail qui précède la rentrée du motif, est d'une bonne fac- 
ture, ainsi que celui qui précède le troisième solo, dont 
l'harmonie est un peu recherchée , mais où l'on trouve de 



la chaleur et du mouvement. Nous regrettons que l'amour 
du compositeur pour son orchestre, l'entraîne souvent à 
lui confier un trop grand nombre de détails , qui dis- 
traient de l'attention que l'on doit au pianiste, et nuisent 
à l'effet des solo, qui doivent s'élever sans entraves, et do- 
miner tout le reste. 

Le larghetto rcligioso, en mi b, est préparé par une 
prière , que chantent les bassons et les hautbois. Le 
piano fait entendre ensuite un chant en six-huit , d'une 
mélancolie douce et vague. Une entrée énergique de basse 
fait diversion, mais le piano ramène bientôt à son motif. 
Un passage de basse à l'unisson et le morendo final sont 
bîen amenés, disposés avec art et d'un bel effet. 

Le rondo, d'une couleur plus prononcée , porte une 
légère teinte de la musique du pays (l'auteur est polonais); 
le motif en est d'une heureuse vivacité ; une suite de 
septièmes, ainsi qu'une gamme chromatique en tierce, en 
rendent le début brillant. Une mazurk de l'auteur, devenue 
populaire, y est intercallée avec bonheur. Malgré quelques 
longueurs, comme le passage en mi b, et quelques modu- 
lations surabondantes et trop développées, ce morceau , 
coupé avantageusement, et traité d'une manière remar- 
quable, a été écouté avec un vif intérêt. 

Les variations de piano sur la marche des Puritains , 
forment un morceau brillant d'une immense difficulté, 
que M. Sowinski a exécuté avec une vélocité de doigts 
étonnante. 



Morceaux de salon. Deux nocturnes pour le violon , 
avec accompagnement de piano ; par H. W. Ernst- 

Ces deux morceaux , qui se distinguent par un chant 
noble et senti , et dont nous avons entendu le pre- 
mier avec tant de plaisir, par l'auteur, dans le concert de 
M. Osborne, forment le premier cahier d'une suite de 
morceaux de salon, que le jeune compositeur se pro- 
pose de faire paraître. Il est temps que les violonistes 
changent la forme des fantaisies dans celle des nocturnes ou 
des caprices; comme l'ont déjà fait les pianistes, parce 
que le compositeur est à même de développer ses talens 
comme tel, ainsi que comme exécutant dans des morceaux 
moins longs et moins phrasés que les variations , qui ne 
sont que trop usées. 

Que M. Ernst continue à marcher dans cette nouvelle 
voie, une teinte de mélancolie, qui lui semble propre, 
sied à merveille à des compositions de ce genre. Nous 
recommandons ces nocturnes à l'attention des amateurs 
du violon, ils trouveront avec nous que l'auteur a su unir 
la mélodie à l'harmonie, et que bien exécutés, ils produiront 
un grand effet dans ces mêmes réunions musicales, où les 
nocturnes pour le piano, par M. Chopin, sont si juste- 
ment appréciées. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



NOUVELLES. 



V*Le 2avril,M. Duponchel est parti pour Londres. On l'y at- 
tendait huit jours plus tôt; mais ce voyage avait été retardé parune 
indisposition. Nous le mentionnons ici ; parce qu'il est entre- 
pris dans l'intérêt de l'art et de nos plaisirs. Parmi les artistes 
que veut apprécier l'habile directeur , afin de voir s'il y a lieu 
à les produire devant le public délicat de l'Opéra , on cite un 
danseur, excellent mime, M. Costou, dont le talent estla co- 
queluche de l'Angleterre. 

* ¥ * Une indisposition subite de M. Nourrit, a obligé l'opéra 
défaire relâche mercredi dernier; les Huguenots sont suspen- 
dus pour le moment; mais , nous espérons que l'habile chan- 
teur, qui va beaucoup mieux , sera rétabli sous peu de jours , 
et que le public'rawra mercredi le nouveau chef-d'œuvre de 
M. Meyerbeer, dont la dernière représentation avait produit 
une recette de 9,455 francs. 

V* Un grand nombre des abonnés de l'Opéra dont l'abonne- 
ment finissait le 31 mars, ont fait prolonger leur inscription 
de deux mois, pour jouir plus long-temps de l'admirable par- 
tition de M. Meyerbeer, la foule assiège toujours encore les 
bureaux de location de l'Opéra , et tout fait supposer que cette 
vogue inouïe sera de longue durée , puisqu'elle augmente à 
chaque représentation. 

%* Le rétablissement progressif de la santé de mademoi- 
selle Taglioni confirme les espérances qu'on avait de sa rentrée 
pour les premiers jours de juin, époque où seront suspendues 
forcément les représentations du nouveau chef-d'œuvre de 
M. Meyerbeer par l'absence des grands artistes , dont il a dou- 
blé le succès et la renommée, en montrant leur talent sous un 
nouveau jour, plus dramatique et plus passionné que jamais. 

*„* On va commencer à l'Opéra la mise à l'étude du ballet 
composé par M. Taglioni pour sa fille. Par une coïncidence cu- 
rieuse, le théâtre de Berlin monte en ce moment un ballet sur 
la même donnée, et un ballet du fils de M. Taglioni . 

%* 11 est question de reprendre Nathalie à l'Opéra. Made- 
moiselle Fanny Elssler remplira le principal rôle, et dansera 
avec sa sœur un pas terminé par une valaisienne, espèce de 
valse originale. Ce pas est de la composition des deux sœurs. 

V* La première représentation des Chaperons blancs de 
Scribe et Auber, a eu lieu hier soir, nous en rendrons compte 
dans notre prochain numéro. 

%* Il est question à l'Opéra Comique d'un ouvrage impor- 
tant, qui serait confié , par un des poètes les plus féconds et 
les plus heureux de ce théâtre , à l'auteur à'I Briganti et d'£- 
lisa e Claudio. En attendant, Mercadante va repartir pour 
Novarre, où il est rappelé par les fonctions de maestro di 
capella à la cathédrale. 

%* Madame Damoreau étant sur le point de prendre un con- 
gé de deux mois, et le théâtre de l'Opéra-Comique ayant un 
traité signé avec M. Gomis pour jouer son ouvrage en un acte 
avant la fin d'avril, on a , d'un commun accord , offert à ma- 
dame Casimir !e rôle principal de Roch-le-Barbu , qui du reste 
n'avait été donné à madame Damoreau que sur les instances 
de la direction , et par des convenances administratives. Ma- 
dame Casimir a fait preuve de son zèle ordinaire, en acceptant 
avec empressement ce rôle qu'elle s'occupe déjà d'étudier. Cette 
pièce sera représentée immédiatement après le grand ouvrage 
de MM. Scribe et Auber , les Chaperons blancs. 

*,* C'est le 12 de ce mois que madame Damoreau doit partir 
pour Bordeaux. Elle y est engagée à onze cents francs 
par chaque représentation , et quarante francs de jeton. L'en- 
gagement est pour douze représentations. 

V On parle d'un ouvrage en trois actes, dont la partition , 
confiée à M. Onslow , à qui 'l'Opéra-Comique doit déjà le Col- 
porteur, est terminée , ou peu s'en faut , et au sujet duquel se 
seraient élevées des contestations entre la direction et ce com- 
positeur distingué. On voulait mettre sur-le-champ à l'étude 
cet ouvrage sur lequel on compte, dans l'espoir de l'opposer 
victorieusement aux chaleurs de l'été. Le compositeur aurait 
refusé cet honneur dangereux , et préféré prudemment , pour 
recueillir le fruit de son travail , 

Attendre que septembre ait ramené l'automne , 
Et que Cérès contente ait fait place à Pomone. 
et il aurait enfin obtenu d'être ajourné à cette saison privilé- 
giée où l'on vendange les succès à pleines grappes. 

%* Le sixième concert du conservatoire a lieu aujourd'hui , il 
commence par la symphonie héroïque de Beethoven, et Unit 
par l'ouverture d'Oberon. Les deux chefs-d'œuvre exécutés, 
comme on a l'habitude de les entendre aux Menus-Plaisirs , 
suffiraient pour remplir une salle trois fois plus grande que 
celle de la rue Bergère. 



%* Nous avons déjà plusieurs fois signalé avec empressement 
les nombreux exemples qui attestent que le Nouveau-Monde 
commence à naître à la grande et belle musique. Cette propa- 
gande artistique fait chaque année de rapides progrès. En voici 
une preuve de plus que nous sommes fiers d'avoir à enregis- 
trer : il existe, à la Nouvelle-Orléans , deux théâtres , l'un 
français , consacré au répertoire de toutes les scènes de Paris, 
depuis le léger vaudeville jusqu'au grand opéra, où l'art est 
pris au sérieux ; l'autre, américain, où sont joués dans leur 
langue originale les chefs-d'œuvre dramatiquesdel'Angleterre, 
et où nos meilleurs pièces françaises reçoivent l'hospitalité , 
en adoptant le costume du pays , c'est-à-dire , sans métaphore, 
que moyennant une traduction en anglais, faite tant bien que 
mal par des auteurs américains. Dernièrement le théâtre fran- 
çais avait monté Robert-le- Diable , au grand enthousiasme des 
habitans. Alléchés par la vogue que ce chef-d'œuvre avait 
procurée à leurs rivaux , les auteurs du théâtre anglo-améri- 
cain fabriquèrent à la hâte une traduction du poème , et 
donnèrent à leur tour ce bel opéra, dont la musique ne fut pas 
pour eux un moins puissant aimant de recettes que pour leurs 
devanciers. Ainsi, chose inouie jusqu'à ce jour! le génie de 
M. Meyerbeer aura pu, dans une même ville, défrayer deux 
succès avec un seul ouvrage ! Mais, avec un engoûment si 
prononcé pour l'opéra , les gens qui spéculent sur les goûts 
et les caprices du public comme sur ses besoins, ont deviné 
que deux théâtres ne suffiraient bientôt plus à l'avidité de la 
foule. Les spéculateurs ont donc songé à faire construire une 
salle qui put contenir la masse des curieux , et qui pût réu- 
nir dans son sein tous les genres exploités par les deux direc- 
tions rivales. En conséquence, les nouveaux entrepreneurs ont 
fait élever un édifice dont les dimensions surpassent celles du 
Grand-Théâtre de Naples. Des troupes d'acteurs anglais, fran- 
çais et italiens desserviront tour à tour l'autel de ce nouveau 
temple des arts. Des danseurs de toutes les nations et de tous 
les climats danseront, sur cette vaste scène , au hruit d'un 
orchestre venu de toutes les parties du globe. Ce sera un 
théâtre monstre, en un mot, exploité par l'assemblage mon- 
strueux de tout ce qu'on pourra réunir de plus divers en fait 
d'artistes et de décors, au profit de la curiosité d'une popula- 
tion cosmopolite , aussi avide d'émotion et de jouissances que 
d'affaires et d'argent. 

* t * Les auteurs dramatiques avaient toujours admis jusqu'ici 
dans leur commission deux compositeurs. Cette année, le sort 
n'ayant pas fait sortir ni M. Adam , ni M. Piccini , qui représen- 
taient l'art musical, l'assemblée a, dans ses nouveaux choix , 
compris le nom de M. Halévy , soit qu'elle regardât comme 
juste de donner dans la commission le cinquième des voix à 
un art aussi important, soit qu'elle voulût honorer le composi- 
teur qui vient de se signaler par deux succès aussi brillanset 
aussi prolongés. Nous saisissons cette occasion de mettre en 
relief la justice de MM. les auteurs pour les musiciens, et la 
défaveur qu'ils trouvent près de l'autorité. Sur quinze repré- 
sentans de l'art dramatique , la musique française en compte 
trois ; sur quinze théâtres ouverts dans le sein de la capitale 
(en ne comptant ni l'opéra italien , carrière exclusivement ré- 
servée aux étrangers; ni les deux théâtres consacrés à l'en- 
fance) nos compositeurs français ne trouvent que deux scènes 
où ils puissent recueillir le fruit de leurs travaux ! Cette iné- 
galité, si funeste à nos artistes, sera bien plus clairement 
mise dans tout son jour par le calcul suivant. Il se joue envi- 
ron trois cents pièces nouvelles à Paris chaque année. Eh bien! 
en supposant la plus grande activité aux deux théâtres , de 
l'Opéra et de l'Opéra-Cotnique , le premier ne peut monter que 
deux opéras , l'autre , que dix ; et ainsi la part que les com- 
positeurs français obtiennent ne peut être que d'un vingt-cin- 
quième .'.'.' Quel avertissement pour l'autorité dans un pareil 
état de choses, que l'importance reconnue à la musique par les 
auteurs , qui la font entrer pour un cinquième dans l'élection 
de leurs représentons ! 

*„* On a vu dos rois ne pas dédaigner les chaumières. On 
vient de voir le théâtre italien émigrer vers le théâtre de la 
porte Saint-Antoine. !Lablachc, père et fils, et d'autres artistes 
favoris du dilettantisme ont chanté dans cette petite salle au 
bénéfice d'une jeune actrice, à laquelle l'influence de leur nom 
a procuré une recette de 2,80(1 francs. 

%* Mademoiselle Cayot , dont l'audition a eu lieu devant le 
jury de l'Opéra, ue sera point admise aux débuts. 

*,* Le concert de M. Th/ilberg au théâtre Italien , est fixé au 
16 avril , il est toujours décidé qu'il jouera une fantaisie de 
sa composition, sur des motifs des Huguenots. 

\* M. Ole-Bull , donnera un concert le 11 avril , dans lequel 
on entendra madame Damoreau. 

*»* L'Eclair d'Halevy vient d'obtenir un succès d'enthou- 
siasme à Rouen et à Bordeaux. 

*»* M. Pixis, qui, pendant près de deux ans, avait laissé re- 
poser sa plume, vient de publier deux nouvelles compositions : 



DE PARIS. 



un grand trio pour piano, violon et basse (le cinquième), et 
une fantaisie et variations sur des motifs de la Somnambule , 
de Bellini, pour piano et violon. Nous rendrons compte de ces 
deux ouvrages. 

%* M. Despréaux a donné, vendredi-saint, un concert dans 
le théâtre du Palais-Royal , où il semblait vouloir rappeler du 
verdict prononcé contre lui par les directeurs du théâtre de la 
Bourse. L'exécution a été tellement mauvaise, qu'il est impos- 
sible de juger du mérite des œuvres du jeune lauréat , et nous 
attendrons une occasion plus favorable. 

%.* Nos lecteurs se rappellent sans doute avoir lu, il y 
a peu de jours , dans notre feuille, un article sur la position 
des jeunes compositeurs. Voici que déjà on nous annonce que 
le théâire de Versailles va bientôt, sous une direction nouvelle, 
régénérer son orchestre, et leur offrir une scène de début, tan- 
dis que nos théâtres subventionnés refusent leurs partitions. 
MM.Robillon et Emile Pfeiffer,qui prennent la direction au mois 
de mai, ont compris que Versailles ne pouvait rester étranger au 
progrès décentralisateur en musique; ils appellent les jeunes 
artistes qui ont besoiu d'acquérir l'habitude de la scène avant 
d'aborder nos grands théâtres lyriques, et leur en offrent un ù 
la porte de la capitale, qui, par d'heureuses circonstances, dont 
l'ouverture du Musée n'est pas la moins importante , sera suivi 
par un public aussi nombreux que bienveillant. L'union de fa- 
mille et d'intérêts , qui va présider à cette nouvelle direction , a 
reçu à Versailles un grand encouragement, et la faveur pu- 
blique lui est acquise, si, comme nous le désirons, elle réalise 
les espérances des nombreux amis du théâtre dans cette ville. 

%* Le théâtre de Stultgard fonde en ce moment l'espoir 
d'un grand succès sur un opéra de M. Gastelli , intitulé: Le 
pouvoir de la Musique. Ce titre pourrait convenir au sujet du 
grand opéra confié à M. Niedermayer par la direction de notre 
Académie royale de musique. Jamais l'art de la mélodie ne ma- 
nifesta son empire sur les cœurs par un exemple aussi frappant 
que dans l'aventure de Stradella, désarmant ses assassins , 
grâce au charme de sa belle voix. 

%* Le Ménestrel, fidèle à ses promesses , publie aujourd'hui 
une production piquante de M. Amedée de Beauplan, intitulée 
ruban bleu rose au côté , et destinée à un grand succès. Grâce 
au nouveau directeur, le Ménestrel parait vouloir décidément 
entrer dans les voies de régénération, dont il avait tant besoin. 

%* On a définitivement adopté , dans l'église de Saint- 
Eustache, le système de chant, en usage dans les églises ca- 
tholiques d'Allemagne : des chorals à plusieurs voix, accompa- 
gnés par l'orgue, remplacent une partie des anciens plain- 
chants, et on n'a conservé de ces derniers que ceux qui étaient 
populaires ou qui se distinguaient par la beauté de leur mélo- 
die. Celte innovation nous paraît du plus haut intérêt pour 
cette partie de l'art musical. Adopté dans toutes les églises , 
où son exécution facile le rend praticable, ce genre de musique 
seconderait admirablement les efforts qu'on fait de tous côtés 
pour répandre le goût et populariser l'étude de la musique 
en France , en même temps qu'il rendrait au chaut sacré 
son véritable caractère. 

%* Parmi les artistes engagés par mademoiselle Jenny Vert- 
pré au théâtre français de Londres, salle de Tottenheim-Street , 
on cite le jeune Adolphe Berton , chanteur gracieux et plein 
d'espérance, qui n'a pas besoin , pour captiver la bienveillance, 
du puissant intérêt qui s'attache à un nom illustré par son 
grand-père. Ceux qui , au théâtre de Versailles , ont été té- 
moins de ses rapides progrès , attestent qu'il avait bien su se 
venger de l'inconcevable rigueur avec laquelle il avait été ac- 
cueilli par les connaisseurs de notre Opéra-Comique. 

%* L'épouse de notre plus grand écrivain, madame de Cha- 
teaubriand, est, comme on sait, la fondatrice d'une institution 
de bienfaisance, placée sous l'invocation de sainte Thérèse. Cet 
asile sacré, à double titre, a été récemment le théâtre d'une 
cérémonie pieuse, où la musique d'église a tenu une place 
honorable. On y a entendu le motet Ave verum, de la composi- 
tion de M. Plantade, chanté par Alexis Dupont ; un thème du 
même compositeur , mis en solo de violon par M. Baillot , et 
une pièce d'Haydn , exécutée par ce grand artiste , dont l'ar- 
chet harmonieux semble aux assistans un prélude des harmo- 
nies célestes. 

** Dans un concert donné par M. Lefébure-Wély , on a en- 
tendu le poikilorgue , instrument à clavier et à anches li- 
bres, de l'invention de M. Cavaillé. Cet instrument , que l'on 
avait déjà remarqué à la dernière exposition des produits 
de l'industrie, est aujourd'hui porté à un rare degré de per- 
fection. A voir son pelit volume ( 3 pieds et demi de largeur 
sur 2 pieds de profondeur), on est surpris de la puissance du 
son , qui , surtout dans la basse, a quelque chose d'imposant, 
et qui , susceptible d'être diminué et renflé à volonté, se prête 
à l'expression la plus variée. Nous regrettons que , sous ce der- 
nier rapport, M. Lefébure, dans son improvisation , n'ait pas 



assez fait valoir toutes les ressources de l'instrument. Avec un 
peu de travail, il obtiendra l'habitude nécessaire pour faire 
agir convenablement les deux soufflets. Nous aurons l'occasion 
de parler plus amplement du poikilorgue et des autres travaux 
de M. Cavaillé. 

*„* Nul concert de la saison n'a peut-être été aussi remar- 
quable que la matinée musicale offerte, le 2 de ce mois, à deux 
cents élus, par M. Fournicr , marchand de pianos , rue de 
Choiseul , n. 12. Au mérite d'exécutans tels que Thalberg , 
Servais, Dauprat, Allar, Levasseur , Ponchard et mademoi- 
selle Flécheux , est venue se joindre une véritable musique 
d'artistes , dite avec un entraînement et une coquetterie d'é- 
mulation dont on a peu d'exemples. Le duo de la fausse magie, 
chanté avec la verve la plus comique par Levasseur et Pon- 
chard, ne pouvait produire plus d'effet que les autres mor- 
ceaux , mais en raison de la brièveté, on en a demandé une 
secoude audition. Chose rare! nul artiste n'avait été empêché, 
nul intervertissement n'a eu lieu sur le programme ! 



PUBLIÉE PA11 MAURICE SCHLESINGER. 

MOSAÏQUE. 

Mélange des morceaux les plus favoris et des plus 
saillans de 

L'ECLAIR,, 

ARRANGÉ POUR LE PIANO 

par 
CHARLES SCHUNCK.E. 

3 Livraisons.— Prix de chacune : francs. 



GRAND DUO POUR PIANO ET YIOLON 

SUR DES MOTIFS DE 

L'ECL4!1 9 

PAR 



N. LOUIS. 

Prix : 9 fr. 



PUBLIEE PAR MARTIN'. 

chérit. Les derniers adieux, romance chantée 
par Richelmi 

catrufo. Tarentelle napolitaine , avec paroles 
françaises 

iiexriete Martin. Op. 12. Fantaisie sur une valse 
de Strauss 

chaulieu. Les faisans. 4 quadrilles faciles pour 
piano, chaque. 

BRETONNIËRE. Le Souvenir et l'Espérance, qua- 
drilles pour piano, n. ! et 2, chaque. 

PUBLIÉE PAR LAUNER. 

j. r. pixis. Fantaisie et variations sur un thème 
de la Somnambula , de Bellini, pour 
piano et violon 

PUBLIÉE PAR S. RICHAULT. 

j. p. pixis. Cinquième grand trio pour piano, vio- 
lon et violoncelle 

PUBLIÉE PAR HENRY LEMOINE. 

N. louis. Op. 30. Premier duo expressif à quatre 
mains -. 

Osbohne et ernst. Variations brillantes sur une 
cavatine de Pacini, piano et violon , 
chantée par Rubini dans la Stranicra. 

mocker. Op. 54. Rondoletto , walse sur un 

thème du Vampire, pour le piano.. . 

— Op. 58. Mélodie tyrolienne, variée pour 

le piano 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



MOCKER. Op. 60. 3 nocturnes (Tenerezza , Dolo- 

re , Simpatia), pour le piano 5 

rosellin. Op. 8. Variations pour le piano sur un 

thème de la dona del Lago 5 

bertini. Op. 106. (Dell' aura tua profetica) dél- 
ia Norma, varié pour le piano 7 

H. w.ERNST. Op. 8. Premier livre. Morceaux de sa- 
lon, pour le violon 6 



CH. scHWEJVKE.Op. 44. 3 duos concertans non diffi- 
ciles, pour piano et violon 5 

— N° 1. Chœur de la Norma 5 

— N° 2. Duetto de la Norma 5 

— N° 3. L'Andalouse , de Monpou 5 

lemoine. Vingtième bagat. sur les Deux Reines, 

de Monpou, pour le piano 5 

jullien. Le Romantique, sur des romances de 

Monpou, pour le piano 4 



Société pour la publication à bon marché de musique classique et moderne. 

10 , BOULEVARD DES ITALIENS. 



A Ifr. la livraison de 2A3 pages. 

EN VENTE : TRENTE-ET-UNE LIVRAISONS DE CHAQUE OUVRAGE- 



COMPLÈTE 



COMPLÈTE 



îres trios , quatuors et quinktti , ÎK0 trios , quatuors et quinteitt 

COMPOSÉS POUR 
INSTRUMENS A CORDES, 

PAR 



COMPOSES POUR 
INSTRUMENS A CORDES, 

PAR 



BEETHOVEN. 

(L'ouvrage complet aura 45 livraisons.) 



n pie t aura 33 livraisons.) 



(B®M»ï2®ïïa©SI 

de 85 quatuors, 

POUR 
2 VIOLONS, ALTO ET VIOLONCELLE , 

COMPOSÉS PAR 




(L'ouvrage complet aura 56 Ii 



DES OEUVRES 

romposers pour U piano, 

PAR 

BEETHOVEN. 

Les ouvrages avec accompa- 
gnera ent seront i mpri mes en par- 
tition et les parties séparément. 



DES OEUVRES 
composées pour If piano, cmvo6 } SBV0VX [ c piano, 



COMPLÈTE 

DES OEUVRES 



WEBER. 



<Bd}Q4L!B(KEl(DB 

DES OEUVRES 
composas pour le piano, 

PAR 



La musique fait des progrès assez rapides en France, pour qu'il y ait lieu d'espérer qu'en peu d'années nous devenions 
un peuple musical, et que dans cet art, comme dans tous les autres , nous surpassions les Italiens et les Allemands, nos 
rivaux. Pour y parvenir , il n'y a qu'un moyen , c'est d'étudier les grands maîtres avec zèle : mais le prix des chefs- 
d'œuvres modernes étant jusqu'ici trop élevé pour les mettre à la portée de toutes les bourses , les pères de famille se 
voyaient forcés d'en refuser l'acquisition et la jouissance à leurs enfans. Il était donc d'une utilité générale de publier 
ces chefs-d'œuvre à un prix assez modéré pour que tous ceux qui touchent du piano puissent se procurer la collection 
des ouvrages de Beethoven, Weber, Hummel et Moschelès, et les amateurs du violon, les œuvres de Beethoven, Mo- 
zart et Haydn. Désormais ce résultat est assuré : moyennant une minime dépense , on s'assurera rapidement la pos- 
session de l'un de ces grands maîtres, ou de tous sans distinction. A compter du i5 décembre 1 83 4, il se publie chaque 
semaine, savoir: le I er et le i5, une livraison des œuvres de Beethoven et de Moschelès, pour le piano, et des qua- 
tuors de Haydn; le 8 et le 22, une livraison de Weber et de Hummel, pour le piano, et des œuvres de Beethoven et 
Mozart, pour instrumens à cordes. Trente-et-une livraisons de chaque auteur sont en vente. Le prix de chaque livrai- 
son de 20 pages, est de 1 franc. 

« Les collections des œuvres de BeeÛioven et Mozart pour instrumens à cordes, seront complets à la fin d'avril; 
» le prix de souscription cessera alors, et ces ouvrages seront portés à des prix plus élevés, mais toujours modérés. 
» Aussitôt ces deux collections terminées, il paraîtra chaque semaine une livraison des quatuors de Haydn, ce qui 
» n'empêchera point la marche régulière de publication des œuvres de Beethoven, Weber, Hummel et Moschelès, 
>> pour le piano. » 

Nota. On peut souscrire pour chaque auteur séparément. (Affranchir.) 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



de FÉLIX LOCQI'IN, rue N.-D.-des-Victoii 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

mm ipjimii®* 

RÉDICÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BAcn, BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOULMON 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), 
• f. halévv, jules janin, g. lepic, listz, lesueur (membre de l'Institui) , j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 

MUSICALE DE BERLIN), MÉRY, EDOUARD MONNA1S, D ORTIGUE, PANOFKA, RICHARD, J. G. SEYFRIED (maîlre de chapelle à 

Vienne), stéphen de la madelaine, etc. 



ANNEE. 



No 



PRIX DE L ABONNEM. 



3 ni. S 
G m. 15 
1 an 30 



Fr. c. 

10 » 

19 » 

38 « 



Ca Emue d (frajette illusicale tac parts 

Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musitrue de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 17 AVRIL 1836. 



Nonobstantlessupplémens, 
romances,/» limite de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazelle musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano composé par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
priimarquédeG f. à7f. 50 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — De la musique religieuse; par M. Stéphen de la 
Madelaine. — Théalre de l'Opéra-Comique : Les Chaperons 
blancs; par M. J.-J.-J. Diaz. — Concert de M. Panseron.— Con- 
cert de M. Géraldy. 



©Œ &û KTOH-^BS îïl!KLll(Ml!tf933<» 

Existe-t-il encore une musique religieuse ? — Peut-elle 
exister hors des conditions où les anciens l'avaient pla- 
cée? 

L'appel que la Gazette Musicale a fait aux capa- 
cités de notre époque, aura du retentissement. Des 
hommes de conscience et d'érudition descendront 
dans la lice qui leur a été ouverte pour ce libre exa- 
men de la musique ancienne. Du choc de leurs opi- 
nions eootradictoirement formulées, jailliront de 
précieuses lumières pour notre siècle avide de 
connaissances , mais de connaissances toutes prépa- 
rées. Aux savans littérateurs-musiciens, les recher- 
ches profondes, les travaux persévérans , les polé- 
miques intrépides. A vous, jeunes hommes, écri- 
vains ardens , mais superficiels, cette magnifique 
moissons de notices et de données dès que le soleil 
de la science l'aura fait mûrir. 

Nous laisserons auxRhéteurs de l'art le soin d'exa- 
miner la musique religieuse avec ses formes et ses 
allures; d'autres que nous définiront son caractère 
et d'une main hardie, poseront ses '.limites, des- 
sineront son but , fouilleront et mettront au jour 
son point de départ. Mais qu'il nous soit permis de 



préluder à ces savantes dissertations par le rapide 
examen de ces deux questions qui nous semblentpu- 
rement préparatoires: existe-il encore une musique 
religieuse? Peut-elle exister hors des conditions où 
les anciens l'avait placée? 

La première de ces questions nous semble étroi- 
tement unie à des principes de politique éventuelle; 
la seconde se lie à la situation de nos croyances re- 
ligieuses. Ces deux sujets, nous les aborderons avec 
la franchise d'un artiste et sans arrière -pensée. 

Procédons avec ordre : 

La musique d'églises'adresse aux masses, il est vrai, 
mais sans flatter leurs passions et dans le seul but 
d'éveiller des sentimens graves et solennels ; elle ne 
saurait, comme la musique dramatique, lever un 
tribut aléatoire sur la curiosité du public et sur son 
goût pour le plaisir. De tout temps, la musique re- 
ligieuse a été l'objet d'une sollicitude gouvernemen- 
tale , et dans chaque pays où le pouvoir sait appré- 
cier le prix des influences morales sur le peuple , il 
fait tous les frais de ces importantes institutions. 

La France, nous n'hésitons pas à le dire, s'était 
placée sous ce rapport en avant des autres nations. 
La chapelle-musique de l'empire et de la restaura- 
tion n'avait rien à envier à la chapelle sixtine elle- 
même. Le prestige de son exécution vocale et instru- 
mentale, ses magnifiques oratorios anciens et mo- 
dernes, offraient des modèles raphaëliques à l'étude 
et à l'admiration de nos contemporains. 

Oui , à celte époque , la musique religieuse exis- 
tait encore en France. Dépouillée de toutes les mai- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



trises oùrayonnait autrefois son ancienne splendeur, 
elle n'avait plus qu'un seul asile, il est vrai; mais cet 
asyle était un sanctuaire digne d'elle et des souve- 
rains qui l'y recueillaient. 

La restauration, loin de lui donner une extension 
plus large et plus glorieuse, avait au contraire écor- 
né ses attributions et rogné le budget que lui avait 
assigné la munificence impériale. Puis le tourbillon 
de juillet i85o vint emporter le reste d'un seul coup. 
La trombe révolutionnaire écrasa l'édifice, et la 
pauvre musique religieuse broyée sous l'étreinte du 
géant qui venait de renverser un trône, se réfugia 
languissante et percluse au conservatoire de musique, 
oùellefait entendre à de longs intervalles , dans une 
salle de concert, des soupirs incompris, des lamen- 
tations profanées. 

Au moment où le flot de la fureur populaire rou- 
lait son écume sur les derniers débris de la musique 
sainte, nous, hommes de paixetd'étude qui , comme 
tant d'autres , avions pris les armes pour la cause de 
nos libertés attaquées, lorsque nous arrivâmes cou- 
verts d'une sueur sanglante et le fusil à la main dans 
cette chapelle jadis vénérée, où nos voix s'étaient si 
souvent faitentendre, lorsque nous vîmes les tristes 
souvenirs du passage des vainqueurs qui jonchaient 
le marbre du lieu saint, ces barbares mutilations 
éveillèrent tout d'un coup dans nos pensées de 
sombres réflexions sur le grand acte à l'accomplis- 
sement duquel nous avions concouru. L'avenir des 
arts se déroula devant nous, sinistre et menaçant, 
et nous aperçûmes sur le premier plan de ce tableau 
de désolation , la ruine de la musique religieuse. 

En effet, la réhabilitation de la monarchie en France 
protocolisa des restrictions qui frappaient tout d'a- 
bord sur l'ancienne majesté du trône, puis sur la 
puissance usurpée du clergé. L'institution de la cha- 
pelle-musique se liait étroitement àl'uneet ài'autre, 
elle portait particulièrement ombrage à la révolu- 
tion, qui grondait encore sous son cratère éteint. 
Cette institution à jamais regrettable fut sacrifiée au 
vandale patriotisme, qui voulait voir une atteinte li- 
berticide dans un fait purement artistique. La mu- 
sique religieuse fut condamnée au silence et à l'oubli 
sans qu'une seule des mille voix de la presse pério- 
dique s'élevât en sa faveur, si ce uVst la nôtre; et 
cependant , la presse est l'amie des arts, et se dit l'or- 
gane de cette population éclairée qui veut le pro- 
grès. 

Ce qu'il y a de remarquable dans cette œuvre de 
démolition, la honte de notre époque artistique, c'est 
que dans l'une des phases delà restauration actuelle 
qui réhabilite peu à peu et avec raison les anciennes 
coutumes bonnes à conserver, la chapelle royale a 
été rendue au culte sans que l'opposition y trouvât 
la moindre des choses à redire, tandis qu'elle a jeté 
les hauts cris , lorsqu'une fausse nouvelle lui a fait 
supposer que la chapelle-musique allait être rétablie. 

Rassurez-vous, messieurs; l'art qui a immortalisé 
Palestrina , Pergolèse, Haydn, Mozart, Cherubini et 
Lesueur, est bien et dûment banni à perpétuité de 
la Fiance. Le type des grands effets de la musique a 



été relégué dans les bibliothèques. Vous avez démoli 
de fond en comble ce foyer de science, où les artistes 
de tous les pays allaient retremper leur génie , l'A- 
cadémie sainte où vos jeunes compositeurs allaient 
chercher de sublimes inspirations et de nobles en- 
seignemens. 

Pas un de vous, libéraux que vous prétendez être, 
ne s'est levé pour imposer silence aux clameurs irré- 
fléchies de ces journalistes sans nationalité, qui dé- 
chiraient impitoyablement les pages les plus glo- 
rieuses de l'histoire de l'art en France. Si notre voix 
eût été assez haute, nous aurions été cet homme-là. 
Nous aurions crié aux gouvernans comme à l'oppo- 
sition : Grâce pour l'art que vous immolez! Respect 
à cette source vénérable et sacrée, dont vous souil- 
lez le lit, dont vous allez tarir les flots! 

Nous aurions essayé de démontrer aux uns et aux 
autres que la chapelle n'est point un symbole , ni 
pour la majesté royale, ni pour la puissance du cler- 
gé , mais simplement une bannière pour la science, 
Nous aurions dit au roi : Sire, vous aimez les arts , 
celui de la musique a droit à votre royale protec- 
tion, et vous ne pouvez mieux la signaler qu'en 
réédifiant l'asileoùétaient précieusement conservées 
les saintes doctrines et les respectables traditions de 
nos premiers maîtres ! 

Malheureusement notre nom n'a point l'autorité 
qu'il faudrait pour donner de la puissance à nos pa- 
roles, et nous ne pouvons que faire des vœux ar- 
dens pour qu'elles germent dans l'oreille d'un de nos 
princes de la littérature, qui puisse un jour nous 
servir d'interprète. 

En attendant, nous croyons avoir démontré que 
la musique d'église était étroitement garottée avec 
la politique, bien qu'elle lui soit naturellement 
étrangère. Il nous reste à prouver maintenant qu'elle 
est unie, par des liens plus rationnels, au progrès de 
nos croyances religieuses, et nous répondrons en 
même temps à la seconde des questions posées : La 
musique d'église peut elle exister hors des condi- 
tions où les anciens l'avaient placée? 

Ici nous nous sentons sur un terrain scabreux ; 
la question devient éminemment religieuse : mais si 
nous ^la traitons avec la décence qu'elle exige, il 
nous semble qu'on ne pourra pas arguer contre 
nous d'une diffusion en apparence étrangère au su- 
jet ; car il nous est impossible d'établir la nécessité 
d'une musique religieuse, sans examiner préalable- 
ment les conditions dans lesquelles se trouve la reli- 
gion elle-même , dont ce genre de musique est en 
quelque sorte l'organe. 

Les adeptes delà philosophie voltairienne , école 
d'athéisme et d'indifférence eu matière de religion , 
ne manqueraient point de déclarer ici que la mu- 
sique religieuse étant l'expression de sentimens 
éteints, la formule d'une croyance usée, il en ré- 
sulte que les conditions de son existence lui man- 
quent, et qu'elle ne peut plus vivre dorénavant que 
par ses reliques et dans nos souvenirs. 

Les dépositaires de cette doctrine, si florissante 



au commencement du siècle, ont cela de commun 
avec les doctrinaires, de quelque nature que soient 
leurs principes philosophiques-, c'est qu'ils {généra- 
lisent leur système comme si la majorité s'y ratta- 
chait nécessairement. Ainsi leurs argumentations 
partent ordinairement de ces prémices toutes sim- 
ples : « Aujourd'hui qu'on ne croit plus en Dieu , » 
ou encore : « Maintenant que le flambeau de la vé- 
» rite éclaire les peuples , et qu'ils savent apprécier 
» à leur juste valeur les jongleries de la reli- 
» gion , etc.... » 

Ouvrez les yeux, vaniteux retardataires, et voyez 
les hommes fatigués du doute et de l'incrédulité, 
revenir à la religion de leurs pères. Voyez le respect 
des choses saintes se répandre tous les jours davan- 
tage au milieu de la population vraiment éclairée. 

Remarquez donc avec nous que la dévotion exa- 
gérée des Bourbons avait mis l'hypocrisie à l'ordre 
du jour, et que par conséquent elle avait éloigné 
des autels une foule de coeurs généreux qui crai- 
gnaient de voir leur piété confondue avec la bigote- 
rie courtisanesque. Remarquez aussi que depuis l'é- 
poque où la religion a cessé de faire cause commune 
avec le pouvoir, elle n'est plus qu'une affaire de 
conscience , et que les opinions lui sont ouvertement 
revenues; et cela au point que la simple politesse a 
fait de l'athéisme une chose de mauvais goût dans 
le monde. 

Malheureusement l'incrédulité , qui se manifestait 
autrefois parmi les hommes de la classe supérieure, 
a gagné les prolétaires-, et, tandis que la partie éle- 
vée de la population revient aux doctrines reli- 
gieuses, les sentimens populaires, qui se traînent à 
sa remorque, attendent encore les bons effets de 
cette réaction. 

Le catholicisme, dit l'école voltairienne , tombe 
de vétusté. Nous soutenons, nous, que le catholi- 
cisme est encore dans son enfance, ou que du moins 
sa morale n'est point encore en pleine sève. Les 
peuples n'ont pas encore achevé de comprendre ce 
vaste principe d'affranchissement -, ils regardent en- 
core comme des chaînes ces liens qui unissent 
l'homme à l'homme , et le mortel à Dieu lui-même. 
Ils menaçaient naguère les églises au nom de la li- 
berté , les insensés ! Ils ne comprenaient pas que 
leurs simulacres de libertés humaines ne font que 
rendre les hommes égaux en droits , tandis que la 
religion du Christ en fait des frères. Ils ne voient 
pas que leurs lois ne veulent que la justice de cha- 
cun, à chacun , tandis que le catholicisme veut la 
charité , c'est-à-dire le dévoùment complet de 
l'homme pour l'homme. Ils ne sentent pas que ce 
grand principe de la confession, qui met le cœur à 
découvert , en chasse l'égoïsme, cette lèpre inguéris- 
sable par des moyens humains, et qui rend aujour- 
d'hui toute république impossible. Ils ne devinent 
pas, enfin, que cette loi générale, qui fait des peu- 
ples une même famille , peut seule extirper tout 
germe de guerre et de désastres. 

Mais si toutes ces grandes vérités sont encore ob- 
scures pour les masses, les temps sont arrivés où leur 
raisonnement y portera ses propres lumières. Le 



siècle marche, et le bien-être des peuples progresse 
tous les jours avec son instruction. Les prévisions du 
Christ se réaliseront, et son œuvre , en achevant de 
s'accomplir, achèvera aussi la regénération de l'u- 
nivers. 

Telles sont du moins nos croyances et celles de 
bien d'autres. Il u'est donc pas vrai dédire que la 
religion chrélienue s'éteint, ou que ses principes 
tendent à s'effacer et à disparaître entièrement. 

Or, si le catholicisme, écrasé pendant quarante 
ans sous le poids d'une révolution et d'une contre- 
révolution , survit aux coups que lui a portés l'a- 
théisme, et surgit aujourd'hui plus glorieux qu'il ne 
Tétait avant ses mauvais jours , la musique reli- 
gieuse, qui est l'expression de ses sentimens, se 
trouve encore, sous ce rapport du moins, dans les 
conditions où nos pères l'avaient placée. 

Mais pour que la musique d'église obtienne les ré- 
sultats qu'ont rêvés les maîtres de chapelle en la 
composant , croyez-vous qu'il suffise de la réunion 
d'une certaine quantité d'excellens artistes, tels que 
ceux du Conservatoire, par exemple? Non certes- 
il faut à la musique religieuse les grandes voûtes des 
cathédrales, il lui faut l'accompagnement mystique 
d'un prêtre officiant à l'autel. Et de même que les 
oratorios sont faits pour ouvrir l'ame aux besoins 
de la prière, et pour l'exalter jusqu'à la contempla- 
tion du créateur, de même aussi l'œuvre de l'orato- 
rio reste incomplète dans son exécution , si son but 
lui est arraché ou s'il n'est plus qu'une fiction. La 
partition sacrée se ravale dès-lors jusqu'à la compa- 
raison d'une triviale exécution d'opéra comique de- 
vant les banquettes vides d'une salle obscure. 

Ceci explique tout naturellement, suivant nous, 
le peu d'effet que produit à l'Opéra le magnifique 
Dies irœ , de Mozart, supérieurement exécuté dans 
le final de Don Juan. Là , malgré les prestiges de la 
scène, les diableries qui l'accompagnent , l'ensemble 
remarquable de l'orchestre et des chœurs , ce terrible 
fragment d'harmonie mortuaire abandonne l'ame à 
ses distractions habituelles. Exécutée par des musi- 
ciens médiocres, dans une église et devant une bière, 
l'œuvre de Mozart éveille en vous, dès les premières 
mesures , un frémissement qui ne vous quitte plus 
qu'à la cadence finale. 

Et , de même qu'il n'est pas exact de dire que les 
masses intelligentes ont abandonné toute croyance 
religieuse , Userait tout aussi faux d'avancer qu'elles 
sont devenues insensibles à l'effet de la musique d'é- 
glise. Nous soutenons, au contraire, que la foule 
recherche avec avidité les sensations extraordinaires 
qu'excite en elle l'imposante exécution d'une messe 
musicale. Celles qui ont été chantées aux services 
de Choron et de Boieldieu, dans l'église des Inva- 
lides , avaient attiré de tous les points de la capitale, 
un concours immense. Et bien la gravité toute 
pleine d'une décence religieuse qui régna dans cette 
cohue , malgré les élémens hétérogènes qui la com- 
posaient et sa gêne dans cette grande église devenue 
trop petite pour elle , cette gravité, disons-nous, té- 
moignait assez de son respect pour les choses saintes, 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



et de son admiration pour les chefs-d'œuvre de nos 
premiers maîtres. 

Nous disons donc hardiment que l'influence de 
la musique religieuse n'a rien perdu de sa puissance 
primitive; son résultat relativement à la religion 
serait toujours le même , et celui qu'elle obtiendrait 
sous le rapport des mœurs ne serait pas douteux. 

En effet, n'est-il pas évident que la musique en 
général est devenue l'une des premières nécessités 
de la vie? Elle fait partie de nos habitudes, elle a 
élu son domicile dans tous nos salons , si modestes 
qu'ils soient; elle est le complément indispensable 
de l'éducation publique et privée; enfin et de toute 
manière elle tend à se populariser. Nos moralistes 
officiels applaudissent avec raison à ce penchant 
universel; il adoucit visiblement les mœurs du 
peuple, dans ce sens qu'il offre aux facultés fati- 
guées par le travail de la journée ou de la semaine, 
un délassement qui, loin de les stimuler par des 
plaisirs acres et factices , les amollit au contraire 
dans un bain d'harmonie, les retrempe dans un vo- 
luptueux repos qui n'inspire que de douces pensées, 
et qui élève l'âme au lieu de l'abrutir. 

Or, si les résultais généraux de la musique ob- 
tiennent déjà ces salutaires effets , quels ne seraient 
pas ceux d'une musique religieuse qui ne s'adresse- 
rait pas à une certaine classe de la société , comme 
nos concerts au rabais, mais qui parlerait au peuple 
lui-même dans les temples où tous les hommes sont 
frères ! 

Résumons-nous : 

i° La musique religieuse n'existe plus par le fait , 
mais elle existerait dans un mois, si l'administration 
prenait une fois la résolution de protéger, non pas 
les artistes qui n'ont pas besoin de protection, mais 
l'art lui-même qui ne peut vivre sans l'appui gou- 
vernemental. 

2° La musique religieuse , sous le rapport de son 
expression et de son but, ne saurait en effet se main- 
tenir hors des conditions où les anciens l'avaient 
placée; mais elle est encore aujourd'hui dans ces 
mêmes conditions. 

Ce que nous avons dit est le résultat de convic- 
tions profondes et raisonnées. Nous concevons ce- 
pendant qu'on puisse avoir une opinion diamé- 
tralement opposée à la nôtre , en matière de 
religion surtout , et nous ne doutons pas qu'un bon 
nombre de nos lecteurs ne trouve que nous nous 
sommes étendus avec trop de complaisance sur ce 
chapitre là. Mais loin de demander grâce pour 
notre prolixité, nous ferons remarquer encore une 
fois que nous ne pouvions traiter la question de 
l'existence de la musique religieuse , sans parler de 
la situation actuelle de la religion qui en est toute 
l'essence. 

Du reste, si quelque opinion contraire à la nôtre, 
ne dédaigne pas de formuler ses principes, nous 
sommes prêts à suivre une polémique mesurée sur 
le terrain qu'on voudra bien lui assigner. 

Stépiien de la Madelaine. 



THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COHUQOE. 

Les Chaperons blancs , opéra-comique en trois actes , 
musique de M. Auber, libretlo de M. Scribe. 

(Première représentation) 

Et d'abord, disons avec franchise qu'il est d'un bien 
mauvais goût littéraire de foudroyer du haut de sa tribune, 
comme l'a fait chaque feuilletoniste dans son journal, un 
libretto d'opéra-comique. Quand donc la presse musicale 
en France cessera-t-elle de se répandre en lieux com- 
muns? En vérité on dirait que tout l'avenir de la littéra- 
ture est compromis parce que M. Scribe a fait un médio- 
cre opéra-comique. Et ne croyez pas que ce soit la parti- 
tion qui préoccupe ces messieurs quand il s'agit d'un 
ouvrage lyrique : non, non! ils dirigent sept ou huit co- 
lonnes d'indignation ou d'ironie contre l'auteur des paroles 
ou du poëme, comme ils appellent cela, et consacreront 
à l'auteur de la musique un petit paragraphe en dix ou 
douze lignes, dans lequel ils disent tous, et d'une manière 
à peu près identique : Cette musique vive et légère est digne 
du spirituel compositeur à qui nous devons la Muette et 
la Fiancée; ou bien : Nous reviendrons sur cette remar- 
quable partition , sur laquelle ils ne reviennent pas 
du tout. Oh! que Gluck connaissait bien ces habiles 
jugeurs de son art ! Presque toujours consacrant une 
année, et quelquefois deux, à composer une de ses belles 
partitions, il en résultait pour lui une grave maladie; et 
après une pénible et longue convalescence, il disait : voilà 
pourtant ce que les Français appellent faire des chansons. 

Pour en revenir à M. Auber, qui n'a pas précisément 
beaucoup de rapport avec Gluck, et à M. Scribe, qui vaut 
bien l'abbé du Rollet, qui arrangeait Piacine en ce temps- 
là, et le mettait en opéra , nous dirons d'abord que l'auteur 
des paroles de la pièce nouvelle n'est pas aussi coupable 
qu'on veut bien nous le dire. 

Le libretto de M. Scribe nous montre un prince nommé 
Louis de Maie , espèce de Henri F en certain lieu , ré- 
gnant fort à son aise sur les Gantois , peuple turbulent , 
comme chacun sait , et faisant joyeusement la cour à ma- 
demoiselle Marguerite, servante d'un vieux chimiste, 
apothicaire et usurier, chez qui il se fait recevoir apprenti. 

Mademoiselle Marguerite est courtisée encore par son 
maître, par un jeune élève en pharmacie et même par rnes- 
sire Gilbert, grand écuyer du prince, seigneur mécontent, 
qui conspire contre son souverain. Le signe adopté par 
les conjurés pour se reconnaître est un chaperon blanc. 
Gauthier, le jeune pharmacien, se trouve par hasard pos- 
sesseur d'un de ces chaperons , et fait ainsi partie des 
conspirateurs sans s'en douter, comme dans le vaudeville 
du Gymnase , intitulé les Manteaux. Ce sont de ces situa- 
tions comiques qui ayant réussi quatre-vingt dix-neuf fois 



au théâtre, n'en réussissent pas moins bien la centième. 
Enfin, les conspirateurs échouent, grâce à l'adresse et au 
dévoûment de Marguerite; et le prince, qui s'est assez peu 
occupé de cette petite affaire, où il y allait pour lui du 
trône et de la vie, récompense la vertu et la fidélité de 
Marguerite, en l'épousant. 

Telle est en somme l'analyse du libretto de la Braban- 
çonne, de la Belle Flamande , titres que portait d'abord 
cet opéra, et qu'on a intitulé définitivement les Chape- 
rons blancs. 

Tout cela n'est pas plus mauvais que beaucoup d'autres 
choses. Il y a dans cette pièce un grand mouvement scéni- 
que, des situations intéressantes et très-musicales. Nous 
savons bien que les grands noms historiques de Charles vi, 
du duc de Bourgogne, du connétable Ollivier de Clisson, 
arrivent là, comme on dit vulgairement, à propos de bottes ■ 
mais cela plait et fait ouvrir de grands yeux et de grandes 
oreilles au dilettante commerçant de la rue Saint-Denis. Il y 
a dans cette pièce , tant critiquée par la haute presse , un 
fronfron , un cliquetis d'événemens politiques et drama- 
tiques qui ne sont pas sans charme. M. Scribe a toujours 
aimé les difficultés à vaincre au théâtre. Il nous a désen- 
chantés sur le prestige des premières amours, sur les ma- 
riages d'inclination, et nfaintenant il nous met en opéra- 
comique une conspiration , une révolution et une restau- 
ration. 

- Pour nous, l'importance de la question artistique n'est 
pas, au reste, dans le libretto, mais bien dans la partition. 

M. Auber en serait- il arrivé au point où l'archevêque de 
Grenade était parvenu quand Gilblas lui fit entendre, assez 
inutilement il est vrai, qu'il était temps de mettre un terme 
à ses homélies, et de s'arrêter? Nous le craignons. Sa der- 
nière partition est péniblement travaillée. Si M. Auber n'a 
jamais eu la tète largement musicale, s'il a souvent manqué 
de franchise et de fraîcheur mélodique , il a toujours su 
mettre du moins de l'esprit dans son chant et dans son 
orchestre. 

L'ouverture, qu'on avait beaucoup vantée à l'avance, est 
un composé de quelques thèmes de l'ouvrage, et par con- 
séquent manque d'unité, d'ensemble symphonique; les 
instruniens à vent y disent une polonaise d'une mélodie 
assez franche, mais un peu commune, qui se reproduit 
au commencement du troisième acte, chantée par Thé- 
nard. Il résulte de ce pot-pourri, fait sans doute à la hâte, 
un morceau confus et aussi difficile que mal doigté pour 
les violons. 

L'introduction en mi bémol , à trois temps, est ce qu'il y 
a de mieux dans l'ouvrage. Elle est pleine de verve, de 
chaleur et de gaité. Il faut dire aussi que le poète a on ne 
peut mieux servi le compositeur : c'est une exposition 
charmante de véritable opéra-comique. Mystère , amour , 
dispute, tous les élémens d'effets sont jetés là comme à plai- 



sir, et mis en œuvre par le musicien avec autant d'esprit 
que d'art : mais quelle exécution , bon Dieu! On peut dire 
sans injustice que le vieil apothicaire dont nous avons 
parlé, chante comme un instrument dont ses pareils se 
servaient au temps de M. de Pourccaugnac. Cette intro- 
duction , qui commence en trio, se continue en quatuor, 
et finit en quintette par l'arrivée du prince-Chollet, an- 
noncé par le ton de la majeur, qui jure et parait bien cru 
en succédant au ton de mi bémol, avec lequel il fait un 
divorce si brusque , que les oreilles un peu exercées en 
sont désagréablement chatouillées. Qu'importe, au reste, 
et par le temps qui court , le respect à l'unité des tons re- 
latifs? Nous avons renversé et renverserons encore bien 
d'autres entraves. 

Il n'y a rien à dire de l'air en si bémol majeur qu'a 
chanté mademoiselle Prévost, sinon qu'il est au-dessous de 
toute analyse sérieuse, et que la cantatrice l'a pris sur un 
ton un peu haut , quoique chargée du personnage d'une 
humble servante. 

L'entrée de messire Gilbert, air-trio chanté par Henri , 
Thénard et Ricquier, rappelle un peu : Cest In princesse 
de Navarre , de Jean de Paris, mais ne vaut pas ce mor- 
ceau d'une si franche et si belle mélodie. Comme dans 
l'œuvre de Boïeldieu, le chant est à l'orchestre, mais il y 
reste, et ne monte pas sur la scène. Vient là un duo de 
scène assez remarquable entre Chollet et Henri. Pendant 
que le prince écrit à sa belle, et lui dit : 
O bacbelette, 
Sage et coquette ! 
le grand écuyer conspirateur, chef des Chaperons blancs, 
lit une lettre du connétable de Clisson au prince Louis, 
qui lui dévoile les dangers dont il est entouré. Les deux 
parties, de ténor et de basse, sont bien contrastées et 
d'un bel effet scénique; mais, pour être juste, il faut encore 
dire ici que le poète peut réclamer la moitié de cet effet, 
par la situation dramatique qu'il a donnée au composi- 
teur. Ici se trouve le final du premier acte, digne de l'au- 
teur à'Actéon, mais non de celui de la Muette ou de 
Fra-Diavolo. 

Le second acte s'ouvre par des couplets en ut majeur 
dits par Henri. Ces couplets, écrits avec esprit, et d'une 
bonne déclamation, sont cependant d'un médiocre effet, 
quoique le chanteur les dise d'une manière juste, dans 
toute l'acception du mot. 

L'air de Chollet en la bémol est un grand morceau pré- 
tentieux , fait avec assez d'art ; mais ce n'est point là un air 
comme en ont composé Rossini et Meyerbeer, ou, dans 
l'ancienne école française , Méhul et Berton. M. Auber fait 
tous les airs en marquetterie. Majestueux remparts, etc., 
est un air, enfin, comme le pot-pourri des Chaperons 
blancs est une ouverture. Ce morceau est chanté par 
Chollet avec la supériorité qui le distingue, mais cepen- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



dant avec une affectation dont nous voudrions bien le voir 
corrigé. Sans doute c'est un beau don du ciel que d'avoir 
l'arae musicale ; mais cette précieuse faculté ne doit pas 
pousser un chanteur habile jusqu'à l'expression niaise et 
maniérée. Nous voudrions bien aussi qu'il essayât de 
temps en temps de monter ou de descendre diatonique - 
ment et chromatiquement au lieu d'arriver aux cordes les 
plus hautes par intervalles de tierces , ou d'attaquer des 
sons de fausset , qui sont fréquemment au-dessus du ton. 
Nous savons bien que le bourgeois de Paris et le feuille- 
toniste anti-musical prennent cela pour une éclatante har- 
diesse et une heureuse audace ; mais le noyau de connais- 
seurs , d'où émane toujours l'opinion bonne et vraie , ne 
voit ou plutôt n'entend, dans ces intonations nasales et ha- 
sardées , que le produit d'un charlatanisme provincial. 
Nous devons dire cependant que Chollet, excellent musi- 
cien, rencontre souvent des traits d'un goût exquis, comme 
par exemple , celui que , dans cet air , il fait sur ce vers : 
Protégez mes jeunes amours. 

Le quatuor en fa majeur , qui suit , et qui semble cher- 
cher la couleur gothique et locale , n'est que monotone et 
sans couleur. Quelle différence avec ce trio si empreint 
d'une mystérieuse volupté, dans le Comte Orj, où cet 
autre séducteur est aussi déguisé en femme ! 

Le grand duo en mi naturel, entre Chollet et mademoi- 
selle Prévost, ce duo de séduction qui devait enlever tous 
les suffrages , disaient les amis du compositeur avant la 
représentation , ce morceau capital qui réunissait à l'effet 
de la scène une mélodie enchanteresse et une harmonie des 
plus dramatiques et des plus expressives, n'a pas produit 
les merveilles qu'on en attendait. Ce duo est estimable 
et fait consciencieusement, mais il n'a nullement excité 
l'enthousiasme. 

Dans un chœur de table en si bémol , et dans les cou- 
plets chantés par Chollet: Le plaisir n'a qu'un jour, 
M. Auber l'entre dans le domaine de Musard ou du Pont- 
Neuf. Cependant il y a quelque chose de rossinien dans la 
fin de chaque couplet, qui, en la majeur , tombe à la 
tierce inférieure , c'est-à-dire sur l'accord parfait de fa ma- 
jeur, petit effet parodié , au reste , de l'air de table du 
Comte Ory , voire même des couplets de Fra-Diavola : 
l' oyez sur cette roche. Ce moyen de brusque modulation 
commence à s'user. 

Nous analyserions bien le final du second acte, qui nous 
a paru renfermer de belles choses , si la partie de timbales 
nous avait permis de l'entendre entièrement. 

Le troisième acte ne renferme guère de remarquable 
qu'un trio en fa majeur, peut-être un peu trop continuel- 
lement dans le même ton. Ce morceau , qui est celui où 
Gilbert veut engager le prince à abdiquer , pendant que 
Marguerite l'en dissuade par des à parle , est d'un beau 
caractère, d'une large et noble mélodie; et c'est pour res- 



ter sous l'influence , sous le charme de cette belle scène 
musicale , que nous ne nous occuperons point de la polo- 
naise chantée parThénard, que nous avons déjà signalée 
à propos de l'ouverture , et d'une ou deux tyroliennes , 
chantées par Chollet, qui sont reproduites aussi dans 
l'ouverture. 

Et maintenant, pour nous résumer , nous dirons que 
nous doutons que M. Auber comprenne bien les intérêts 
de sa position en donnant de tels ouvrages. M. Auber et 
M. Halévy, sont les seuls représentais de l'école française 
depuis la mort d'Hérold et de Boïeldieu. M. Auber est 
possesseur d'au moins vingt mille francs de rente, digne- 
ment acquis par sa plume musicale , il peut travailler à 
loisir et choisir ses poèmes. Sied-il donc à un artiste aussi 
haut placé d'entasser partitions sur partitions ? de faire 
vite et mal pour gagner de vitesse , non ses rivaux , mais 
de nouveaux compositeurs qui pourraient surgir. Sied-il 
à M. Auber de prendre M. Musard pour Apollon , et de 
n'avoir en vue, lorsqu'il compose un nouvel ouvrage , que 
le bazar Saint-Honoré ? de ne penser qu'aux quadrilles et 
galops qui pourront résulter de ses inspirations ? Voilà 
tout ce que M. Auber nous a légué (car on peut le considé- 
rer comme mort) depuis son petit opéra comique du 
Philtre. Demandez au premier amateur venu s'il se rap- 
pelle autre chose dans Gustave que le fameux galop; dans 
le Serment , que l'air composé par madame Damoreau ; 
dans Lcstocq , que la jolie figure de madame Pradher; 
dans le Cheval de bronze , qu'un cliquetis perpétuel de 
valses et de contredanses; et dans Acléon, enfin, d'une pe- 
tite chansonnette de madame Damoreau : Souvent un 
amant ment, etc. 

Que M. Auber se souvienne que Grétry, voyant s'élever 
l'école musicale de la république, qui produisit de si belles 
partitions pendant dix ans . sentit lui-même que son or- 
chestre était pauvre et insuffisant , et qu'il créa Elisca , 
Lisbelh et Anacréon , ouvrages remarquables qui se dis- 
tinguent par de nobles et belles mélodies , et par une in- 
strumentation plus riche et plus variée que celle de tous 
ses précédens ouvrages. Grétry était plus pauvre et plus 
vieux alors que ne l'est maintenant M. Auber. 

J. J. J. Diaz. 



CONCERT DE M. PANSERON. 

Le concert que donne chaque année M. Panseron 
compte toujours parmi les plus courus et les plus bril- 
lans, et ce n'est que justice. M. Panseron est bien sans 
contredit un des artistes qui a le plus contribué à ré- 
pondre le goût de la musique dans les salons. Long-temps 
tout-à-fait à la mode, il est un des premiers qui a tiré la 
romance et le nocturne de cette plate banalité, dont porte 
le cachet presque toute la musique de chambre composée 



sous l'empire, alors que l'air insipide vous me quittez 
pour aller à la gloire, passait pour un chef-d'œuvre. 
M. Panseron, disons-nous, est un des premiers qui a 
dêbanalisê la romance, qu'on nous passe ce mot; si 
d'autres depuis ont fait plus , ou pour mieux dire ont 
fait autrement, il n'est pas moins juste de le louer de ce 
qu'il a fait. Sans être un fort grand innovateur, M. Pan- 
seron a toujours eu le tact assez fin pour reconnaître la 
marche réelle de la musique, ainsi c'est un des premiers 
artistes qui ont reconnu l'immense talent de Rossini. Et 
qu'on nous pardonne de rappeler ce fait, hors de propos, 
si l'on veut, mais qui n'est pas moins curieux. Lorsque 
M. Panseron, lauréat de l'Institut, revint d'Italie, il 
rapporta d'outre-monts, une admiration bien sincère, fort 
raisonnable et bien raisonnée pour les œuvres du Cigne 
de Pcsaro (appellation inventée sans doute par quelque 
détracteur converti ) , et avec son admiration quel- 
ques fragmens des partitions de ce maître. L'Ilalie tout 
entière retentissait alors des acclamations d'enthou- 
siasme, que faisaient naître chaque jour les chefs-d'œuvre 
du jeune Maestro. Qui fut bien étonné à son arrivée à 
Paris, ce fut certes notre lauréat, qui s'attendait à 
trouver chez nous le même enthousiasme, dont il avait vu 
les effets à Rome, à Naples , à Venise, à Milan. Mais 
point, le nom de Rossini était complètement ignoré des 
artistes parisiens, et quand déployant ses partitions, il 
voulut communiquer à ses confrères l'admiration bien 
sentie qui le maîtrisait , on lui rit au nez. — Depuis ce 
temps jusqu'à Guillaume Tell, Rossini a fait faire bien 
du chemin aux artistes parisiens, mais ceci n'a plus de 
rapport avec M. Panseron. — Nous avons dit que M. Pan- 
seron avait du tact, et nous en avons donné une preuve, 
en voici une nouvelle. Les migrations successives d'une 
foule d'artistes allemands, en Eîance, devaient faire naître 
cb ez nous le goût du chant d'ensemble, si répandu en 
Allemagne; M. Panseron pressentit l'influence de ce goût 
lorsqu'il naissait à peine , et le favorisa de son influence, 
fort grande il faut le dire, car il est un des professeurs 
les plus répandus. Le succès de ses récréations musicales , 
a démontré qu'il ne s'était point fourvoyé, car aujourd'hui 
le chant d'ensemble est à la mode. — Seulement la mode 
va trop loin , comme presque toujours ; on veut du 
chant d'ensemble , même au détriment du chant indi- 
viduel, on en veut trop et l'on oublie qu'en musique, 
les plus grands effets dépendent non des masses, mais 
des individus. — Au reste , 

La réaction viendra , gardez-vous d'en douter. 
En attendant M. Panseron, qui n'est aucunement cou- 
pable de l'abus, poursuit avec zèle sa double carrière de 
professeur de chant et de compositeur. Le nombre de 
ses petites compositions vocales, devenues populaires, 
montre qu'il a accompli la moitié de sa tâche; quant à 



l'autre moitié, nous attendons qu'il ait produit en public- 
quelque élève remarquable. Venons à son concert. La 
partie vocale se comptait tout naturellement des pro 
ductions du bénéficiaire. Quatre romances ont été chan_ 
tées avec goût et expression, par M. Ponchard. La plus 
goûtée, la plus applaudie, était aussi la plus ancienne, et 
s'il faut le dire incomparablement la meilleure. Dans les 
autres , le compositeur nous a semblé moins heureuse- 
ment inspiré. Vingt dames ont chanté un Kirie et un 
Benedictus à trois soprani , dont nous ne dirons rien , 
ne les ayant pas entendus, le nombreux auditoire qui 
encombrait la vaste salle de l'Hotel-de-ville, ne nous a 
permis de trouver place qu'après ces morceaux; ces mêmes 
dames ont dit deux chœurs tirés des Récréations musicales. 
Ces chœurs écrits pour des pensionnats, pour déjeunes 
élèves peu habiles, sont peut-être d'une simplicité un peu 
nue, toutefois ils sont clairs, ils sont chantans et ne man- 
quent pas d'une certaine grâce. 

Deux artistes du théâtre Italien, mesdames Albertazzi 
et Raimbaux, sont venues prêter à M. Panseron, le con- 
cours de leur talent. C'était une nouveauté que deux 
artistes italiens, dans la salle de l'IIôtel-de -Ville , aussi les 
plus bruyans applaudissemcns ne leur ont pas manqué, 
et ces applaudissemens , le public de Favart les leur au- 
rait donnés, car le duo de Sémiramide a été délicieuse- 
ment dit. Ces dames ont été moins heureuses dans leurs 
solos. Madame Albertazzi avait choisi un rondo de Tado- 
lini, quelque peu insignifiant; madame Raimbaux, le 
rondo delà Cenerentola. L'exécution a été un peu pâle; 
pâle, vu le talent des deux virtuoses, c'est bien entendu. 

Restent les instrumentistes. Le talent d'exécution de 
M. Charles Schunke, son énergie, sa fermeté, sa verve, 
sa chaleur, toutes les qualités qui le distinguent , sont 
trop généralement appréciées par nous appesantir sur ce 
sujet. Nous préférons dire un mot de sa nouvelle com- 
position que le programme intitule ainsi: Scène des Hu- 
guenots, Fantaisie dramatique sur deux chœurs favoris 
de Meyerbeer, titre fort amphibologique, quelque peu 
ambitieux , et qui a un tort de plus, celui de ne pas bien 
préciser la donnée du morceau. Mais ceci est une tache 
légère, facile à effacer. Au reste, cette Scène, cette Fan- 
taisie dramatique , comme on voudra l'appeler, renferme 
des beautés réelles. Les deux motifs principaux y sont 
enchâssés, reproduits et développés avec talent, les pas- 
sages de piano proprement dits, je veux dire ceux écrits 
pour faire briller l'instrumentiste, n'étouffent point les 
motifs, les encadrent au contraire et les font ressortir 
avec adresse. Il y a plusieurs oppositions du forte au 
piano habilement ménagées, et vers la fin un passage 
quiproduitun effet électrique. Somme toute, c'est un mor- 
ceau très-remarquable, et si l'auteur veut se décider à 
en éliminer quelques longueurs qui rendent l'introduc- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



tion obscure et indécise, ce morceau lui fera le plus 
grand honneur. — L'orgue expressif est un bel instru- 
ment, et madame de la Hye en tire de beaux effets, mais 
je l'avoue, je n'aime les improvisations que quand l'artiste 
s'appelle HummelouMoschelès,je\>Té{cre\es impromptus 
faits à loisir. — Que dire de M. Servais, il a du talent, 
beaucoup de talent, on aime à le proclamer, mais pour- 
quoi se donne-t-il tanl de peine pour faire de l'effet au- 
trement que par les oreilles; à quoi bon ces tournemens 
d'yeux, ces balancemens de corps, cette façon préten- 
tieuse, de tenir, de tirer, de pousser l'archet, à quoi bon 
ces psit, psit , lancés avec affectation à son accompagna- 
teur, qui n'en a que faire, surtout quand cet accompagna- 
teur n'est autre que M. Jules Dejazet, jeune artiste d'un 
soin, d'une conscience, d'un mérite si incontestés; je l'ai 
dit, je le répète avec conviction et plaisir, M. Servais a du 
talent, beaucoup de talent; il est malheureux qu'on n'en 
puisse complètement jouir qu'en fermant les yeux. Est-ce 
ma faute si je préfère M. Batta. 



CONCERT DE M. GÉRALDY. 

Je ne sais si M. Geraldy a été satisfait du résultat ma- 
tériel de son concert, quant à moi, j'aime à me rappeler 
cette soirée musicale comme une des plus agréables et 
des mieux remplies, que j'ai eu l'occasion d'entendre cet 
h; ver . — En homme de goùt,le bénéficiaire avait composé 
son programme de belle et bonne musique, de cette mu ■ 
sique substantielle qui n'entre guère dans la composition 
du programme de cette sorte de réunions. Si le nombre 
presqu'effrayant des concerts, qui, depuis quelques semai- 
nes, ont mis en émoi toute la population chantante et son- 
nante,ne rendait matériellement impossible l'examen détail- 
lé de chacun d'eux ; le compte-rendu de celui-ci aurait été 
pour le rédacteur de cette courte notice, non pas une cor- 
vée, mais un vrai plaisir. M. Geraldy s'est montré à la fols 
comme virtuose et comme professeur. Deux de ses élèves 
ont fort bien dit avec leur maître et MM. Puig et Lanza, le 
beau quintetto de Mozart : Sento , oh diol et les connais- 
seurs ont pu en toute sûreté de conscience, prodiguer 
les encouragemens au double début de ces jeunes soprani. 
L'exemple de leur maître doit leur servir de puissant ai- 
guillon. M. Geraldy en effet, qui s'est fait entendre au pu- 
blic parisien depuis bien peu de temps, un ou deux ans 
au plus, a su dès l'abord marquer sa place au milieu des 
artistes les plus aimés et les plus habiles. Telle sera tou- 
jours pour un chanteur l'influence d'une bonne école, 
et M. Geraldy, on le sait, est sorti de l'école des Garcia, 
la seule qui mérite véritablement ce nom, autant par les 
beaux fruits qu'elle a produits que par l'excellence des 
principes et la sûreté de la méthode. M. Geraldy a chanté 
trois solos de caractère entièrement différens, et à chacun 



il a su donner le style et le caractère convenables; au 
grand air du Comte Almaviva : Vedro menlre io sospiro } 
il a conservé ce chant grandiose et simple tout à la fois, 
dont Mozart a empreint ce morceau ; dans la scène du 
Moine , morceau de déclamation passionnée , il a gardé 
la teinte de sombre violence, de terreur religieuse, dont 
Meyerbeer a coloré la composition , le trio de Yltaliana 
in Algieri, a été dit avec cette gaie désinvolture, cette 
charge bouffonne qu'on croit vulgairement réservée aux 
seuls Italiens. 

Ajoutez que le chant, que la voix ne souffre jamais de ces 
contrastes, qu'elle est toujours franche, pure et pleine. 
Voilà, nous aimons à le répéter, les heureux résultats 
d'un bon enseignement, d'une éducation logique. Et tout 
en reconnaissant la valeur des dons personnels que 
M. Geraldy a reçus de la nature, nous ne craignons pas 
d'affirmer que sans les maîtres qui l'ont dirigé , ce jeune 
virtuose serait bien loin du point qu'il a atteint. Ce n'est 
pas que nous nous donnions ici pour l'apologiste aveugle, 
pour le louangeur exclusif de M. Geraldy, il sait comme 
nous qu'il est loin de la perfection, qu'il faut toujours 
apprendre même en enseignant aux autres, que dans les 
arts qui n'avance pas recule. C'est de l'ensemble de son 
talent que nous parlons ici, car s'il fallait le juger abso- 
lument sur la manière dont il a chanté à son concert, 
nous serions forcés de dire qu'il est resté au-dessous de 
ce qu'il fait et de ce qu'il peut. Mais nous attribuons la 
faiblesse comparative de son organe (c'est en cela surtout 
qu'il a péché) , aux fatigues extrêmes que nécessitent la 
préparation d'un concert. Nous ne finirons pas sans lui 
adresser un conseil d'ami véritable, c'est que la facilité 
de sa voix est son ennemi le plus grand. S'il ne parvient 
à modérer sa fougue, à tempérer sa verve, la netteté de 
son agilité peut disparaître et ses fioritures devenir con- 
fuses ; il peut perdre les plus belles qualités du chanteur, 
la précision et la clarté. 

Nous regretterions d'avoir sacrifié au bénéficiaire 
MM. Bertini, Batta et tous les autres artistes qui ont si 
bien secondé M. Geraldy , s'il n'était convenu qu'on s'oc- 
cupe particulièrement de celui qui donne le concert , 
chacun devenant bénéficiaire à son tour. Il faut tout au 
moins mentionner ici les noms de MM. Bertini et Batta, 
et en particulier M. Batta, véritable chanteur sur son ins- 
trument , et chanteur plein d'aine et d'expression. Ces 
qualités dont nous parlions tout à l'heure, la précision et 
la clarté, M. Batta les possède à un haut degré, et c'est là, 
sans contredit, une des principales causes de ses succès et 
de sa popularité. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Imprimerie de Félix LqcqdiNj rue N.-D.-des-Victoires, 16. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

mm ipjimii®* 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACH, BERTON (membre (Je l'InstilUl), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOULMON 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. diimas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), 
f. HALÉVY, jules jANiN, g. lepic, listz, lesueur (membre de L'Institut) , j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 
musicale de berlin), méky, Edouard MONi\Ais, d'ortigue, panofka, «iciiard, j. g. seyfried (maître de chapelle à 
Vienne), stépuen de la madelaine, etc. 



5 



ANNEE. 



No 



17. 



PRIX DE L' ABONNES!. 



fr. 
3 m. 8 
6 m. 15 
1 an 30 



9 » 
17 » 
34 » 



€a Hcduc et <êci}ctte JHustcnle to jparis 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bnreaa de la Gazette Musicale de Paris, me Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux. bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 24 AVRIL 1836. 



Nonobstantlcs supplémens, 
romances, fac simile de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazate musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano composé parlesauteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
prix marqué de G f. à 7 f. 50 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis, et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — Divagations musicales de Samuel Bach. Brand- 
Sachs. — 6" Concert du Conservatoire; par M. Berlioz. —Avis 
aux admirateurs de Beethoven.— Nouvelles.— Prime de 75,000 fr. 
Tirage du 15 avril. 



DIVAGATIONS MUSICALES DE SAMUEL BACH. 

§I er . 

Ma vie est un roman, on a pu le voir (2) ; mais un 
roman à la manière de Lesage, et non comme ceux 
que l'on rêve aujourd'hui. J'ai vu beaucoup de 
choses: j'ai revêtu bien des fortunes, bonnes et 
mauvaises, ternes et dorées. Il y a de mes aven- 
tures qui auraient pu , si j'avais été le trésor imagi- 
naire de tel grand auteur d'aujourd'hui, se dénouer 

(1) Ce conte est tiré d'un manuscrit de Samuel Bach , 
intitulé : Divagations musicales, que le vieux libraire a re- 
mis avant de mourir à uu de nos collaborateurs, M. de Fer-- 
rière, et qui paraîtra dès qu'on aura fini de déchiffrer l'é- 
criture illisible de cet excellent baron de Bach. 

(2) llvivere, par Samuel Bach, libraire. La deuxième 
édition vient de paraître sous ce titre : Contes de Samuel 
Bach. Chez Delaunay, Palais-Royal, etc., etc. 



pour moi par un suicide ou par un assassinat; mais 
j'ai, dieu merci! la tête froide et le sens droit : c'est 
mon idole entre toutes, le bon sens; et tous ces 
mauvais souffles de la destinée, qui soulèvent chez 
les hommes tant de ces flots d'écume que Ton nomme 
poésie. , n'ont pu creuser un pli dans mon cœur. 

Je nie suis souvent demandé pourquoi l'esprit de 
l'homme était ainsi fait, qu'il forme à lui seul toute 
sa vie. Nous sommes tous plus ou moins malades 
imaginaires. Tel homme meurt de chagrin et de mé- 
lancolie , dans ce siècle-ci , pour des événemens ou 
des circonstances qu'il aurait à peine remarqués 
dans un autre. La destinée n'a , depuis cinq mille 
ans, que les mêmes armes contre nous. Le drame de 
la vie extérieure a toujours les mêmes scènes depuis 
la création. Il n'y a de changeant et de réel que notre 
émotion intime. La vie de l'homme est dans l'homme, 
et il n'est pas nécessaire, pour en être convaincu , 
de comparer le stoïque Régulus au sybarite désespé- 
ré du pli d'une feuille de rose. 

J'ai dit que ma vie avait ressemblé plutôt à un 
roman de Lesage qu'à un roman d'aujourd'hui. Vo 
précisément la différence 

Dans les romans de Lesage , il y a une infi 
d'incidens qui se pressent et s'enchaînent, dont 




REVUE ET GAZETTE MUSICALE 






moindre suffirait pour mettre à la renverse le héros 
d'un ouvrage moderne, et finir son histoire. Nous 
sommes quelque chose comme le sybarite que je ci- 
tais tout à l'heure. La moindre ride sur le cristal de 
notre vie fait tourbillonner au fond de notre aine 
des montagnes de sable ou de boue. Un événement 
qui, pour Gilblas ou Guzman, est l'affaire d'un 
chapitre , après quoi le personnage se secoue et 
passe à d'autres aventures, cet événement terminera 
la vie d'un Werther, et précipitera tous nos héros et 
toutes nos héroïnes, celui-ci dans le suicide, celui- 
là dans le meurtre, les autres dans la démence ou la 
fureur. 

Si l'on regarde la littérature comme l'expression 
des mœurs d'une époque , il est sûr qu'il y a loin de 
la ligne calme et sérieuse des siècles d'Auguste , de 
Léon X et de Louis XIV, à cette excentricité fan- 
tasque et maladive de notre temps. 

Il y a des gens qui tranchent nettement la ques- 
tion. L'homme est toujours le même , disent-ils. Les 
écrivains des grands siècles l'avaient étudié : ils le 
représentaient au naturel; nos grands hommes d'à- 
présent ne sont pas sortis de leur chambre : ils ont 
mieux aimé créer , comme Dieu , que d'analyser la 
création-, ils ont mis au monde des monstres. 

Je n'essaierai pas de défendre la cause de nos 
grands hommes. Je ne ferai pas le serment qu'ils ont 
étudié longuement et consciencieusement la nature 
qu'ils dessinent. Je n'affirmerai pas, sous peine de 
perdre la vie, que leurs personnages ont une exis- 
tence en dehors de leur livre. Je n'affirme rien ; je ne 
jure rien; je n'essaie rien; je ne veux me brouiller 
avec personne ni parler politique. 

Mais je crois à la vraisemblance de Werther 
comme à celle de Gilblas. Je crois qu'il y a des océans 
qui se referment paisibles sur l'engloutissement d'un 
monde, et des profondeurs souterraines qu'un peu 
de salpêtre suffit pour bouleverser. 

N'avons-nous pas la biographie d'Hoffmann , qui 
nous offre un type réel et vivant de toutes ses ima- 
ginations fantastiques? N'avons-nous pas Rameau , 
le musicien, et bien d'autres, et ce Brand-Sachs, 
qui est mort il y a dix ans, que j'ai connu , et dont 
je vous dirai la vie? 

En général , les hommes d'un esprit sain , qui ont 
peu réfléchi sur l'organisation humaine , sont singu- 
lièrement déroutés quand ils aperçoivent, parmi les 
personnages de leurs lectures, quelqu'un de ces ca- 



ractères exceptionnels , comme on les aime surtout 
de notre temps, qui vivent dans un rêve, qui pleurent 
les larmes de leurs yeux pour des douleurs de leur 
imagination ; qui seraient fous , s'ils n'étaient 
poètes, et qui, pareils à don Quichotte, se battent 
de bonne foi contre des marionnettes ou des moulins 
à vent. 

Ces personnages pourtant existent dans la vie 
réelle. On en rencontre parfois ailleurs qu'à Bicêtre 
ou à Charenton, et si l'on veut me permettre une 
petite digression psychologique, on comprendra fa- 
cilement, et leur existence, et le rang qu'on leur 
doit assigner dans la hiérarchie de nos dédains et de 
nos admirations. 

Il y a quelque part , dans madame de Staël , une 
phrase que voici : 

« Delphine n'a que deux intérêts au monde : le 
» sentiment et la pensée; elle est sans désirs comme 
» sans avis sur les détails journaliers. » 

De cette phrase , il résulte que , pour les maris qui 
aiment voir leur femme à la tête de sa maison , sur- 
veiller en souveraine la bonne administration de ce 
petit empire , Delphine n'aurait pas été d'une grande 
ressource. 

Mais , en revanche , pour les amoureux , qui ne 
veulent de la femme de leur voisin que ses beaux 
yeux et ses douces paroles , et les langueurs ardentes 
et voluptueuses du tête-à-tête , oh ! quelle perle , 
Delphine ! quel diamant ! 

Or , quelle est donc celte qualité ou ce défaut qui 
manque à Delphine, et qui lui ôterait cette dédai- 
gneuse insouciance des détails journaliers , si per- 
fide pour un mari , si commode pour un amant? 

Cette qualité, ce défaut, comme vous voudrez 
l'appeler , selon que vous êtes libre ou non des liens 
de l'hyménée, est tout simplement ce qu'on nomme 
le sens commun. C'est cette faculté naturelle à tous 
les hommes et à toutes les femmes de nous mettre en 
rapport avec les choses extérieures; cette faculté 
vulgaire qui force le pyrrhonien à se garantir du 
fer et du feu, malgré qu'il ne croie ni au feu ni au 
fer; cette faculté pratique et active, qui nous lance 
des limbes du possible dans la sphère du réel, qui 
nous jette de la pensée dans l'action ; la faculté hu- 
maine par excellence; notre créatrice, en quelque 
sorte, puisqu'elle nous fait passer de l'état de pur 
esprit à celui d'être agissant et vivant, et que sans 



elle on peut être un fou , un archange , un dieu , que 
sais-je? mais non pas un homme. 

Ainsi , madame Delphine , vous n'avez pas le sens 
commun. En compensation , que de gens n'ont pas 
autre chose. Ces gens-là dorment, s'éveillent , 
mangent , vendent leur toile ou leur coton , mangent 
encore et digèrent au soleil; c'est le bonheur des 
bonheurs, la journée de ces gens-là , mais ce n'est 
pas la vie; ces gens-là ne vivent pas, car ils ne 
pensent pas, car ils ne sentent pas. 

Ce sont des êtres animés; ce ne sont pas des ânes , 
ce ue sont pas des chevaux, ce ne sont pas des 
brutes, ils ont le front à l'image de la divinité : on 
les dirait des hommes s'ils avaient un cœur dans 
leur poitrine et une pensée dans leur cerveau. 

L'homme véritablement digne de ce nom, celui 
dont l'organisation est complète, joint au sens com- 
mun de ces êtres heureux le sentiment et la pensée 
de la Delphine de madame de Staël. 

Suivant une tradition orientale , il y avait de purs 
esprits qui vivaient à la manière des esprits , c'est-à- 
dire dans la contemplation oisive de l'idée suprême. 
Ils commirent une faute, et Dieu les revêtit de chair 
et leur imposa , comme moyen d'expiation , la né- 
cessité d'agir dans le temps et dans l'espace. Ces es- 
prits devinrent des hommes. Il leur fut interdit de 
s'abandonner à l'extase des rêveries paradisiaques , 
sous peine d'être induits en erreur par l'infirmité de 
leurs organes. Et il leur fallut joindre à leur sublime 
nature, cette faculté d'action qui , dans les êtres in- 
férieurs, se nomme instinct , et dans l'homme, sens 
commun. 

Toutes les grandes époques, tous les grands 
hommes, ces représentans augustes des beaux siècles, 
nous montrent réunis ces trois élémens de l'existence 
humaine sur la terre , le sentiment , la pensée et le 
sens commun. 

Où verrez-vous , dans l'art , une ligne plus sim- 
ple et plus harmonieuse, plus pure et plus grave , 
que la ligne grecque et latine aux temps d'Auguste 
et de Périclès, ou celle de Raphaël, ou celle de Ra- 
cine, sous Louis XIV, et Léon X! 

Voilà pour les grands siècles : arrivons aux grands 
hommes. 

Je sais que nous vivons dans un âge où toutes les 
gloires sont contestées, où l'on a trouvé le secret de 
faire de la poussière avec des noms comme avec des 
ossemens; je prendrai donc parmi les illustrations à 



la mode du jour: Molière et Corneille, Schiller et 
Goethe, voilà des enthousiasmes de ce matin, et 
Goethe a fait Werther. 

Ecoutez donc ce que dit de Goethe madame de 
Staël, qui l'a vu à Weimar : 

« Rien ne trouble la force de sa tête. Diderot était 
» sous le joug de son esprit; Goethe domine le sien. 
» On dirait qu'il n'est pas atteint par la vie, et 
» qu'il la décrit seulement. Goethe soutient qu'il 
» faut que l'auteur soit calme, alors même qu'il 
» compose un ouvrage passionné , et que l'artiste 
» doit conserver son sang-froid pour agir plus for- 
» tement sur l'imagination de ses lecteurs. » 

Et de Schiller, ce poète si ardent, si fougueux, 
l'auteur des Brigands: 

« Schiller était le meilleur ami, le meilleur père, 
» le meilleur époux; aucune qualité ne manquait à 
» ce caractère doux et paisible , que le talent seul 
» enflammait. » 

On connaît ce passage de La Bruyère sur Cor- 
neille : 

« Ln autre est simple, timide, d'une ennuyeuse 
» conversation , et il ne juge de la bonté de sa pièce 
» que par l'argent qui lui en revient. » 

Voici comme en parle Fontenelle, dans sa biogra- 
phie : 

« Il était bon ami, bon parent, tendre et plein 
» d'amitié. Son tempérament le portait assez à l'a- 
» mour, mais jamais au libertinage, et rarement 
» aux grands attachemens. » 

Quant à Molière , c'est l'apôtre du sens commun. 
Il a poursuivi le ridicule depuis les Précieuses jus- 
qu'au Malade imaginaire. J'ai donc trop beau jeu 
avec celui-là. 

Je sais bien que dans le grand siècle, il y avait 
un homme de génie qui se nommait La Fontaine, et 
que cet homme de génie, dans sa vie de tous les 
jours, n'avait guère lesenscommun; mais c'est qu'il 
en mettait trop dans ses fables ; et puisque nous 
sortons de notre liste, qu'est-ce le nom de La Fon- 
taine devant les noms de Bossuet , de Montesquieu , 
ces génies si admirables de bon sens et de raison, de- 
puis la première page de leurs livres jusqu'à la der- 
nière action de leur vie privée ! 

Oui, les vrais grands hommes ont été des hommes 
de bon sens. Qui de nous connaît les noms de tous les 
écervelés qui ont rêvé de mourir à la façon de Wer- 
ther , ou de courir les forêts d'Allemagne comme le 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Raùber Moor , tandis que les immortels auteurs de 
ces œuvres si puissantes méditaient dans le calme et 
dans le silence de nouvelles créations? 

On a dépensé pour les victoires de Napoléon au- 
tant d 9 enthousiasme qu'il lui a fallu de sang-froid 
pour les remporter. 

Ainsi donc, un homme n'est véritablement grand, 
une époque n'est véritablement grande, qu'à la con- 
dition de réunir ces trois choses : le sentiment , la 
pensée et le sens commun. 

On pourrait faire une philosophie de l'histoire et 
une psychologie de l'homme , en suivant l'existence 
des individus et des nations , selon qu'elle se présente 
avec l'un ou l'autre de ces élémens , ou avec tous 
les trois. 

On y verrait qu'il y a prédominance du sentiment 
sur les deux autres, à côté du berceau des hommes 
et des peuples ; et de la pensée auprès de leur 
tombe. 

Si l'on me parle de la Thébaïde , et de l'enthou- 
siasme pieux de ces solitaires qui vivaient à la ma- 
nière des faquirs indiens, debout sur des colonnes , 
je dirai que tout cela est admirable , mais que le 
beau temps de l'église catholique est plus loin ; qu'il 
n'y a pas de monument de la raison des hommes 
comparableà la législation et au gouvernement de l'E- 
glise sous Grégoire VII , et que les ordres reli gieux de la 
règle de Saint-Benoît recommandaient les travaux 
les plus humbles et les plus matériels à ces intelli- 
gences, que la rêverie du cloître aurait pu jeter en 
dehors de la simple vie humaine. 

La religion chrétienne a cela d'admirable , qu'elle 
exalte le sentiment et la pensée à la plus grande 
hauteur que l'homme puisse atteindre, et qu'elle a 
des règles merveilleuses pour les empêcher, dans 
leur vol sublime, de perdre de vue le sens commun. 
On ne saurait voir au monde rien de plus simple et 
de plus pratique que la vie d'un vrai chrétien. La 
religion chrétienne déracine toutes les mauvaises 
passions du cœur de l'homme-, elle lui laisse l'amour 
de Dieu, qui est la poésie suprême, et l'obéissance 
au devoir, qui est le bon sens. C'est dans l'Imitation 
de Jésus-Christ que l'on trouve ces belles paroles : 

« Mon fils, en quelque lieu que vous soyez, 
» quelque chose que vous fassiez, et es quelque oc- 
» cupation que vous vous trouviez, ayez grand soin 
» de demeurer toujours libre au dedans de vous. 
» Conservez un empire sur vous-même , et ne vous 



» laissez point accabler et abattre sous les choses 
» extérieures; mais tenez-vous toujours élevé au- 
» dessus d'elles, afin que vous soyez le dominateur 
» de vos actions , les conduisant comme en étant 
» le maître , sans vous y assujétir comme un es- 
» clave. » 

Ce qui fait la grandeur calme du siècle de 
Louis XIV, c'est cette parfaite alliance du sentiment, 
de la pensée et du sens commun dans le sein d'une 
même croyance religieuse : le catholicisme. Il n'y a 
pas un nom vraiment illustre de cette époque , qui 
ne nous représente cette triple unité. 

Si nous appliquons à notre histoire de France la 
formule que nous avons posée , nous trouverons 
qu'avant et après le siècle de Louis XIV , on cesse de 
rencontrer cette union des trois principes. 

Le sens commun et la pensée sont un peu en ar- 
rière du sentiment dans le XVI e siècle; c'est au con- 
traire la pensée qui dépasse et coudoie le sentiment 
et quelquefois le sens-commun dans le XVIII e . 

Quanta notre XIX e , il présente un spectacle sin- 
gulier. 

Il y a dans la vie" réelle une grande émancipation 
du sens commun. On boit, on mange, on dort. On 
est garde-national ; on est épicier. L'intérêt du mé- 
nage et de la boutique est le grand mobile de toutes 
les actions. Il y a sur toutes les places un veau d'or, 
et c'est le dieu qui reçoit le plus d'encens. 

Eh bien! ouvrez un livre de ce temps-là, prose 
ou vers, n'importe, drame ou roman. Vous y ver- 
rez des hommes pâles ou des femmes échevelées qui 
cherchent les lacs bleus au clair de lune; déjeunes 
et beaux, de belles et jeunes mélancoliques qui se 
mirent dans l'eau des sources et se disent qu'il serait 
bien doux le soir de s'y noyer. 

Nos poètes ont crié que le siècle était prosaïque, 
mais que l'art n'avait pas besoin de lui pour s'inspi- 
rer ; ils ont élevé un observatoire pour l'art bien 
haut dans les nuages; ils ont parlé à'artpur et d'in- 
tuition , puis un beau matin ils ont été dupes de leurs 
œuvres ; ils se sont persuadé que ce qu'ils avaient 
vu dans les étoiles de leur esprit se passait réellement 
sur la terre; ils l'ont dit et ils ont trouvé des gens 
pour le croire et le répéter. 

Il est vrai qu'il y a une influence exercée sur nous 
par nos lectures, que l'on nesaurait nier. Cette litté- 
rature fantastique, où le sentiment et la pensée se 
développent avec profusion, et d'où le sens com- 



mun est banni; cette littérature, qui formait un 
parfait contraste avec le siècle , a fini par faire 
éclore, dans le sein même de la société, une infinité 
de petits êtres à son image, qui, avec une sensibi- 
lité nerveuse et un esprit subtil, n'ont pas l'ombre 
du bon sens. 

Ainsi, dans ce siècle d'intérêts et de calculs , il 
nous faut joindre à ce petit nombre d'êtres excep- 
tionnels, qui , par nature, pouvaient, comme 
Brand-Sachs, Hoffmann, et plusieurs autres, vivre 
dans les rêves de leur cœur et de leur pensée, plus 
que dans la réalité, toute une multitude exaltée par 
les livres à la manière du héros de Cervantes. 

Cela nous amène naturellement à résoudre la 
question qui domine ce chapitre, à savoir, s'il est 
convenable à la littérature de traiter de préférence 
les caractères d'exception. 

Je crois que la littérature n'est pas seulement un 
miroir des choses sociales. Je ne la crois pas non 
plus une étoile perdue dans les nuages ou dans le 
ciel. Elle a, dans mon idée, une robe sacerdotale. 
Son action sur les esprits est une vérité hors de toute 
discussion. 

Je pense donc qu'elle devrait nous présenter, 
comme modèle , l'homme complet : c'est ce qu'elle 
fait dans les grands siècles. Et quand il lui arriverait 
de traduire sur son théâtre une nature exception- 
nelle, j'aimerais qu'elle accusât son imperfection. 

Le malheur de notre école littéraire , c'est qu'elle 
nous habille merveilleusement ses personnages ma- 
lades et incomplets. Elle pousse le charlatanisme de 
sa mise en scène jusqu'à nous persuader, ce qui est 
faux, que tous les grands génies ont été des extra - 
vagans. 

Je sais bien que c'est une réaction contre le maté- 
rialisme brutal de l'époque-, mais n'y a-t-il donc 
moyen de combattre l'erreur que par l'erreur? 

Brand-Sachs était un de ces hommes doDt l'in- 
telligence et le sentiment ont acquis des proportions 
immenses, au détriment du sens commun. 
j Je vais vous présenter son ame teile que je l'ai 
connue ; vous admirerez ses trésors ; vous le plain- 
drez de ce qui lui manque; et vous éviterez le double 
écueil de ne pas croire à la réalité des natures fan- 
tastiques, et de croire à leur perfection. 

[La suite à un prochain numéro.) 



6 e CONCERT DU CONSERVATOIRE. 

Magnifique I admirable! superbe! c'est ce que chacun 
disait en sortant ; et nous serions heureux de trouver des 
épithètes plus énergiques pour exprimer l'enthousiasme 
que nous avons partagé avec le public, car il y a long- 
temps, en vérité, qu'on n'avait vu une aussi brillante ma- 
tinée au Conservatoire. Celle-ci offrait un attrait particu- 
lier, dont beaucoup de gens ne se doutaient guère, tant 
nous sommes oublieux ou ignorans au sujet des grandes 
inspirations de l'ancienne école : on y devait exécuter un 
fragment de Ylphigéhie en Tauride, de Gluck. Que de 
jugemens contradictoires, que d'opinions erronées cette 
simple annonce avait fait naître ! Les personnes auxquelles 
Gluck est encore étranger se divisaient en deux partis 
bien distincts : l'un ne voyait dans cette prétention de re- 
produire la musique d'un compositeur du siècle dernier 
dont les œuvres ne figurent plus au répertoire , qu'une 
tentative absurde, dont le résultat devait être souveraine- 
ment ridicule ; comment tolérer, en effet, ce style, aujour- 
d'hui passé de mode, et tombant de vétusté; cette instru- 
mentation incomplète, cette pauvre harmonie, et surtout 
cette perpétuelle tendance à l'expression du mot qui a fait 
de la musique de Gluck une sorte de récitatif fatigant et 
monotone. L'autre parti, moins prévenu, moins superfi- 
ciel, moins exclusif, moins dandy, moins enfant, moins 
niais, moins dilettante , ne connaissant pas davantage le 
grand homme dont le nom se trouvait à l'improviste placé 
sous ses yeux, paraissait bien aise cependant de faire 
connaissance avec lui, et ne jugeait pas d'avance aussi sé- 
vèrement une œuvre qui a pu exciter à un si haut degré 
l'admiration de nos pères , et qui possède encore aujour- 
d'hui celle de beaucoup d'artistes , garantis par leur âge 
du prestige des souvenirs. Une autre portion de l'audi- 
toire , la moindre, il faut bien l'avouer, celle qui méprise 
les arrêts de la mode, qui ne croit pas les productions du 
génie soumises à ses caprices ridicules, celle qui cherche 
dans l'art musical de nobles émotions, au lieu de le consi- 
dérer comme un frivole passe-temps, bon tout au plus à 
amuser le loisir que laissent le jeu, la chasse, les courses 
au clocher, les intrigues, le bal et la bourse, cette infini- 
ment petite partie du public du Conservatoire , qui s'oc- 
cupe assez sérieusement de musique pour connaître et ap- 
précier ce qu'il y a de beau dans toutes les écoles , an- 
ciennes et modernes, celle-là seulement, pleine d'admira- 
tion pour le génie de Gluck, frémissait de plaisir à l'idée 
d'entendre le fragment à'Iphigéme. 

La symphonie héroïque , par laquelle s'ouvrait le con- 
cert, pouvait seule modérer l'impatience des uns , la cu- 
riosité des autres, et consoler les adeptes du dandysme de 
la mystification dont ils se croyaient menacés; car, pour 
ce monde-là, Beethoven est à la mode, comme Gluck le 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



fut pour les muscadins de la cour de Louis XVI. Et le 
temps n'est peut-être pas fort éloigné où le dédain de ces 
messieurs remplacera pour lui le faux enthousiasme dont 
ils font parade : rien alors ne manquera plus à sa gloire. 
L'exécution de cette admirable symphonie n'a rien laissé 
à désirer sous le rapport de l'ensemble ; s'il faut absolu- 
ment relever les incorrections de détails , nous dirons que 
le trio du scherzo a perdu un peu de son effet, a cause du 
troisième cor (c'est-à-dire celui qui exécutait la partie la 
plus grave) (i), qui se trouvait un peu trop bas, et dont 
le timbre cuivré dominait de temps en temps le son des 
deux autres plus que son rôle ne l'eût exigé, altérant ainsi, 
par ses nuances trop prononcées, la couleur sombre et 
presque rêveuse de ce beau passage. L'ouverture A'Obe- 
ron , au contraire, de même que ie choeur à'Eurianthe , 
qu'on a fait répéter , ont été rendus de la façon la plus 
complètement irréprochable. On ne saurait concevoir une 
interprétation du compositeur plus intelligente, plus fidèle, 
ni plus dramatique. Le chœur du Crociato , de M. Meyer- 
beer, a produit moins d'effet que l'année dernière. Serait- 
ce que les immensités des Huguenots ont rendu le public 
plus exigeant , ou que la coupe italienne du morceau avec 
sa longue ritournelle , son solo de clarinette , et ses déve- 
loppemens plus considérables que de coutume , lui ont 
nui, ou bien que le parterre était las d'applaudir ?... Peut, 
être y a-t-il au fond un peu de tout cela. Toujours doit-on 
dire que ce fragment du Crociato, malgré sa tendance 
italienne, est du plus beau caractère; les accords synco- 
pés des violons , sur le trait détaché des bases , sont sur- 
tout d'un effet puissant. Il n'y a que le chant de la clari- 
nette que je suis fâché de trouver là, d'autant plus que 
l'auteur, je le gagerais, ne l'affectionne pas beaucoup 
plus que moi, et qu'il ne l'a écrit sans doute que pour 
faire un peu sa cour au parterre de La Scala, dont on con- 
naît le goût pour les phrases empanachées. Le solo de 
violon, qu'annonçait le programme, est de M. Allard, et 
fauteur l'a exécuté avec un bonheur vraiment remar- 
quable. M. Allard est très-jeune, son talent n'est pas encore 
parvenu à sa maturité, il participe un peu de toutes les 
écoles , on voit qu'il cherche à reproduire ce qu'il a trouvé 
de bien chez ses rivaux. Probablement dans quelques an- 
nées , les belles qualités qu'on remarque aujourd'hui dans 
son jeu se fondront ensemble pour produire une manière 
plus simple , plus une, plus individuelle, type du talent 
véritable, qu'il est appelé à posséder.. En attendant, cha- 
cun s'est plu , dimanche dernier, à rendre justice au sen- 
timent avec lequel il chante, autant qu'àlahardicsse souvent 
heureuse de ses traits les plus ardus. Mais nous lui répéte- 
rons ce que nous avons déjà dit aux virtuoses cent fois en pa- 
reille occasion, son morceau est trop long, énormément 

(i) Il n'y en a que trois dans cette symphonie. 



trop long ; l'attention se fatigue si vite à suivre un solo in- 
strumental ou vocal, quel que soit du reste le mérite de 
l'exécutant, que, dans son intérêt, l'artiste devrait tou- 
jours se renfermer dans les proportions les plus stricte- 
ment nécessaires au développement de ses principales fa- 
cultés, et ne rien chercher au-delà. — Nous avions eu déjà 
l'occasion d'entendre M. Billet dans la même fantaisie de 
piano qu'il a jouée au Conservatoire. Cette oeuvre de Thal- 
berg, sur un thème de Mozart (le duo: La ci darein la 
mano, de Don Juan) fourmille de traits brillans d'une 
grande difficulté, que M. Billet a su rendre avec une ai- 
sance et un aplomb qui doublent le mérite de son exécu- 
tion. M. Billet fait le plus grand honneur à son maître , 
M. Zimmermann. On voit que j'ai réservé pour la fin de 
mon article le fragment à'Iphigénie. C'est qu'en effet, il 
eût été assez mal avisé pour moi de quitter Gluck pour 
parler d'un solo de piano et de violon , et comme après 
tout i! faut rendre justice au talent quand on le rencontre, 
fût-ce même dans le dangereux voisinage du génie, j'ai 
mieux aimé suivre l'ordre inverse. 

Cette scène sublime , où figurent à peu près seuls les 
Scythes et leur roi Thoas, perd énormément à être enten- 
due hors de la scène; elle avait en outre été tronquée en 
quelques endroits fort inutilement, témoin le dernier air 
de ballet en ré majeur, et les deux petites reprises en ré 
mineur qui le précèdent , dont la durée n'excède pas en 
tout une minute et demie, et qui terminent, en le com- 
plétant si bien, le monologue de l'orchestre. Celte coupure 
intempestive a été cause d'une fausse entrée des seconds 
violons, qui , n'étant pas bien avertis sans doute, et ayant 
sous les yeux la copie entière du morceau, ont voulu 
passer outre. Massol a dit avec chaleur son air de Thoas ; 
mais du point où nous étions placés , l'orchestre couvrait 
presque entièrem ent ça vo ix . Le chœur et l'orchestre ont bien 
rempli leur tâche : c'était ferme , vigoureux, rude même , 
comme le sujet l'exigeait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit 
ailleurs, au sujet du premier air de danse en si mineur: 
il n'y a pas là de cymbales dans la partition, elles ne sont 
employées par l'auteur que dans l'accompagnement du 
chœur : « Les dieux apaisent leur courroux , » et au der- 
nier morceau du ballet , celui dont je viens de regretter la 
suppression. Il n'y en a pas non plus dans le chœur : <i II 
nous fallait du sang , » mais seulement un tambour et un 
triangle. L'auteur savait trop combien les organes se fa- 
tiguent ou se blasent promptement par l'usage des instru- 
mens bruyans, pour ne pas en varier l'emploi autant que 
possible. Ce sera quelque imbécille de danseur qui , 
dans le morceau en si mineur , d'un caractère sombre 
et d'un effet sourd, n'entendant pas assez l'orchestre à l'O- 
péra , aura demandé et obtenu la continuation de la par- 
tie de cymbales , qui finissait au dernier mot du chœur. 
De là l'erreur qui s'est glissée à l'exécution du Conservatoire. 



Gluck corrigé par un danseur !!!! 

Malgré cela, l'effet général a été foudroyant, et l'assem- 
blée tout entière a paru frappée de terreur comme à l'as- 
pect d'une apparition surnaturelle. C'étaient des transports 
frénétiques , des cris , un étonnement à faire rire les Gluc- 
kistes qui savaient à quoi s'en tenir sur la puissance du 
vieux maître , s'ils avaient pu rire dans un pareil moment. 
Les dandys eux-mêmes mordaient le bout de leurs gants 
blancs en souriant avec bienveillance, et plusieurs ont 
bien voulu déclarer que ce n'était pas mal. Allons, peut- 
être que Gluck redeviendra à la mode par le feu éter- 
nel! Si cela arrivait, il faudrait murer la porte du Con- 
servatoire ; c'est déjà bien assez pour lui d'avoir subi cette 
honte une fois. H. Berlioz. 



AVIS AUX ADMIRATEURS DE BEETHOVEN. 

Ce fut dans tous les temps et chez tous les peu- 
ples, un devoir regardé comme sacré d'honorer la 
mémoire des grands hommes par des monumens du- 
rables , légués aux générations futures comme sym- 
bole de l'admiration contemporaine. Cette obligation, 
si impérieuse à l'égard de tous les hommes extraor- 
dinaires, ne dous est-elle pas imposée plus impé- 
rieusement encore lorsqu'il s'agit d'un génie dont 
les admirables créations sont conuues, non-seule- 
ment en Europe, mais même dans les contrées les 
plus lointaines; lorsqu'il s'agit d'un homme dont le 
nom est placé en première ligne, toutes les fois qu'il 
est question des opérations les plus hardies et les 
plus sublimes de l'imagination humaine, de l'essor 
le plus prodigieux de l'invention artistique , et , 
avant tout , de la perfection de la musique comme 
art indépendant; en un mot, lorsqu'il est question 
de Louis van Beethoven! Qui ne connaît les neuf 
symphonies de Beethoven , cette gloire immortelle 
de la musique instrumentale ! qui ne connaît l'ini- 
mitable opéra de Fidélio ! qui ne connaît enfin les 
grandes compositions pour le piano, compositions 
qui ont ouvert à l'instrument une ère toute nou- 
velle! ces ouvertures, ces quatuors, ces messes, 
ces oratorios, ces cantates, ces Lieder, en un mot 
ces magnifiques productions d"un génie ardent et 
infatigable, qui savait se frayer des routes si nou- 
velles et qui se proposait toujours un but si noble 
et si élevé. Peu d'artistes ont laissé derrière eux des 
monumens aussi imposans que ceux de Beethoven. 
Lui-même s'était créé une tâche, une tâche ef- 
frayante s'il en fut jamais, celle de ne rien écrire 



qui ne fût entièrement neuf, ou qui ne satisfît pas à 
toutes les exigences de l'art, considéré sous le point 
de vue le plus élevé, et son puissant génie réjoi- 
gnait tellement des routes déjà connues, que , bien 
loin d'imiter les autres compositeurs, il ne lui est 
jamais arrivé, au milieu de productions si nom- 
breuses, d'imiter même ses propres idées. C'est ainsi 
qu'il imprima une direction neuve et pleine d'ave- 
nir aux efforts des artistes , de telle sorte que l'art 
ne lui fut pas seulement redevable d'un progrès im- 
mense, mais que son exemple eut l'influence la plus 
salutaire sur les artistes ses contemporains, ainsi 
que sur ceux qui devaient venir après lui. Un talent 
si exceptionnel, un génie d'une nature si rare et 
si bienfaisante, mérite d'être consacré d'une manière 
toute particulière par l'érection d'un grand monu- 
ment plastique. Quant au lieu où doit être élevé ce 
monument, ce ne peut être une question douteuse. 
La Aille de Bonn, sur le Rhin, dans laquelle le grand 
artiste a reçu le jour, et dont l'admirable position 
attire un si grand nombre d'étrangers, a paru la 
plus convenable à cet effet, et une commission s'y 
est réunie dans ce but, après avoir obtenu l'autori- 
sation de l'autorité ministérielle. Mais comme un 
tel projet exige d'immenses moyens d'exécution , les 
soussignés s'adressent avec confiance à tous les ad- 
mirateurs de Beethoven pour obtenir des secours 
produits, soit par des souscriptions particulières, 
soit par des concerts ou par des représentations 
dramatiques. Nous croyons être en droit d'espérer , 
non-seulement que tous les amateurs de l'art musi- 
cal s'empresseront de se rendre à ces représentations, 
mais encore que tous les artistes exécutans voudront 
s'imposer de légers sacrifices pour honorer la mé- 
moire du grand maître auquel ils doivent de si 
grandes et de si douces jouissances. Toutes les rédac- 
tions de journaux sont priées de vouloir bien con- 
tribuer à cette collecte et d'admettre sans frais cette 
réclamation , qui intéresse tout le monde artistique. 
Les soussignés se feront un devoir de faire connaître 
de temps en temps les progrès de l'entreprise. 

Signé, à Bonn, par la commission nommée pour 
l'érection du monument : A. W. von Schlegel , 
président; Breideksteix , de Clqeer, Gerhards 

KuEISEL, NoGGERATH , VOn SaLOMON , WaLTER (l). 



(i) Les souscriptions seront reçues par le gérant de la 
Gazette, et les noms des souscripteurs insérés dans le jour- 
nal. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



NOUVELLES. 



%* L'Opéra a fait, dimanche dernier , la plus forte recette 
qui s'était jamais vueà l'Opéra. 11, 168 fr. 40 c. ont été le produit 
de la seizième représentation des Huguenots. Ce fait parle 
mieux que tous les éloges du colossal succès que cet ouvrage 
obtient, et qui augmente à chaque représentation. 

%* Les répétitions de l'opéra de JS'otre-Dame-de-Paris , ré- 
duit de cinq à trois actes , ont déjà commencé, et cet ouvrage, 
dont le poème est d'un de nos plus célèbres écrivains, et la mu- 
sique d'une dame, sera sans douteoffert dans le courant de l'é- 
té à la curiosité du public, en compagnie du ballet du Diable 
boiteux, qui est déjà tout prêt , et de celui qu'on va mettre à 
l'étude pour la rentrée de mademoiselle Taglioni. 

%* Nourrit et mademoiselle Falcon ont chacun, au l' r juin, 
un congé d'un mois : le premier doit se rendre à Bruxelles, et 
l'autre à Bordeaux. 

%* Les répétitions de la Folle des Bois et de Rock-le-Barbu 
marchent de front au théâtre de la Bourse, et ces deux ouvrages 
ne tarderont pas à venir combler le vide que laisse l'absence de 
madame Damoreau. 

V* L'Opéra-Comique va perdre le surcroit de 60 mille francs 
ajouté à sa subvention. Et c'est justice; car la subvention de 
240 mille francs, accordée à ce théâtre, ne sert absolument à 
rien. Les artistes avaient espéré qu'on emploierait cette somme 
à rouvrir l'Odéon , où un asile serait accordé à la musique 
progressive. 11 paraît que cette espérance est encore ajournée. 

%* Inchindi part pour une tournée départementale. En son 
absence, débutera à l'Opéra-Comique, le chanteur Roi, engagé 
pour l'emploi de basse-taille. 

%* Nous apprenons avec plaisir à nos lecteurs que le plus 
habile des maîtres de chants, M. Bordogni, qui a formé le 
plus grand nombre d'élèves remarquables, entre autres ma- 
dame Damoreau, nous donnera l'hiver prochain deux jeunes 
cantatrices qui réuniront, à une excellente méthode, de fort 
belles voix, et qui seront une excellente acquisition, soit 
pour les Italiens, soit pour l'Opéra. 

%* Cosimo vient d'obtenir un succès de fou rire au théâtre 
d'Amiens. La jolie musique de M. Eugène Prévost a fait une vive 
sensation. 

%* Madame Ponchard est de retour de sa tournée en Hollande 
et en Belgique , où elle a obtenu partout un accueil très-favo- 
rable. 

** Le concert donné par M. Baillot, mardi dernier, à l'Hôteï- 
de- Ville, avait attiré beaucoup de monde. Le plus célèbre de 
nos violons a joué avec la perfection qu'on lui connaît, et a re- 
cueilli une riche moisson d'applaudissemens. 

*„* M. Sor a donné dernièrement une soirée musicale dans 
les salons de M. Petzold. L'auditoire se composait principale- 
ment d'Espagnols accourus pour applaudir un artiste compa- 
triote et un instrument national. On a distingué une fantaisie 
villageoise , composée et exécutée par le bénéficiaire, et un duo 
de guitare entre lui et son émule , M. Aguado. Nous devons 
constater une innovation introduite par ce demie;- : au lieu de 
tenir la guitare sur ses genoux, il l'appuie sur une espèce de 
piédestal , qui laisse la liberté des bras à l'exécutant, et donne 
plus de fermeté à l'instrument lui-même. 

%* L'ouvrage de M. Onslow, que nous avions déjà annoncé , 
doit être représenté au commencement de l'hiver prochain. 
L'action du poème nous reporte, dit-on , à une époque dont la 
couleur est musicale et dramatique, à 1588, c'est à seize ans 
après la Saint-Barthélémy, quelque temps après la bataille de 
«'.outras, lorsque le prince de Condé, Henri I", mourut empoi- 
sonné, lutte de passions galantes, religieuses, politiques et 
guerrières ! 

*»* Le domaine intente , en ce moment , un curieux procès à 
l'administration de l'Académie royale de musique. Ce procès a 
son origine dans la tombola des bals de l'Opéra. Quatre des 
plus beaux lots n'ont pas été réclamés par les porteurs des bil- 
k-ts gagnans; ce sont: le tableau de Roqueplan , estimé 
4.000 francs ; un heaume , de 1,500; un cachemire de mille écus 
et un bracelet de S00 francs. En vertu d'un article du Code 
civil, qui adjuge au domaine public tous les biens vacans et 
sans maîtres, le fisc étend ses bras armés de griffes ; mais l'ad- 
ministration de l'Opéra objecte que, les lots ayant été un don 
gratuit, un acte de munificence de sa part , ne confèrent au- 



J cun droit à la régie, qui ne peut se substituer au donataire. 
Cette affaire intéressante vient d'être mise en délibéré. 

%*ûAutant nous aimons à constater tous les progrès de l'art, 
autant nous plaisons-nous A enregistrer les preuves de géné- 
rosité des artistes. On sait qu'à Teste , dans la Gironde, les 
derniers coups de vent ont fait beaucoup de veuves et d'orphe- 
lins dans des familles de pauvres pêcheurs. Le jeune Filippa, 
élève de Paganini, veut profiter du succès qu'il obtient en ce 
moment pour venir au secours de ces malheureux, et annonce 
un concert à leur bénéfice. Nul doute que le public ne s'asso- 
cie avec empressement à cette bonne œuvre musicale, où le 
plaisir des oreilles s'unit à la satisfaction du coeur. Si l'on 
comptait, à la fin de chaque année, les secours que nos artistes 
ont procurés ainsi aux pauvres par leur talent , nous affirmons 
que le total de leurs bienfaits ne serait guère au-dessous de 
celui des chantés officielles. 

%* Dans ce moment, où les grandes villes demandent la par- 
tition des Huguenots, de M. Meyerbeer, pour monter cet ou- 
vrage, il n'est p,is sans importance, pour les directeurs de 
théâtre, desavoir où se procurer la nouvelle clarinette basse, 
jouée avec tant de talent par M. Dacosta, dans le célèbre trio 
du cinquième acte des Huguenots, et qui produit un si grand 
effet. Cette clarinette est en si bémol (les instruniens anté- 
rieurs à cette invention , qui ne pourraient pas servir à ce mor- 
ceau, étaient en ut). Le doigté de celui-ci est le même que 
pour la clarinette oïdinaiie ; il faut seulement avoir des anches 
un peu ouvertes, faibles, et serrer les doigts, vu qu'il y a des 
clefs sur lesquelles il faut appuyer pour les boucher. Il se 
trouve chez M. Buffé, facteur d'instrumens , n. 4, rue du 
Bouloy. 

%* La commission des auteurs dramatiques a obtenu cette 
semaine une audience de M. de Monialivet, ministre de l'inté- 
rieur. Le but était de demander la réouverture du théâtre de 
1 Odéon, comme succursale du Théâtre-Français et de l'Opéra- 
Comique, et pour y exploiter conjointement ces deux genres. 
Les intérêts des compositeurs ont été chaudement défen- 
dus par MM. F. Halévy, A. Adam et A. Piccini , membres de la 
commission. Le ministre a parfaitement accueilli la réclama- 
tion de ces messieurs, et en a compris toute la justesse. Tout 
nous fait donc espérer que l'année prochaine les compositeurs 
français trouveront enfin un théâtre qui accueillera leurs ou- 
vrages, et sortiront de la triste situation où ils se trouvent 
iians un pays où il existe dix-sept théâtres qui exploitent le mé- 
lodrame et le vaudeville, tandis qu'il n'y a que deux théâtres 
lyriques, où ils ont encore à combattre la concurrence redou- 
table , et souvent heureuse, des musiciens étrangers. 

%* Une statistique théâtrale porte le personnel de tous les 
théâtres de France, chanteurs, tragédiens, comédiens, danseurs 
des deux sexes, au nombre de 4,000 personnes. 



PRIME DE 75,000 FRANCS. 

(Un billet de prime avec l'achat de musique, de chaque somme 
de 5 fr., chez Maurice Schlesinger, 97, rue Richelieu.) 

LES TIRAGES DES PRIMES AL'RONT LIEU , SAVOIR : 

Le 30 avril prochain , cinq mille francs ; et le 31 mai pro- 
chain, TRENTE CINQ MILLE FRANCS. 

Les numéros sortis le 15 avril sont: 



Série 261 Numéro 109 

330 SC9 

336 694 

265 773 

38 277 
2W 



500 francs. 

500 

500 

500 

500 

500 



933: 

MM. les abonnés recevront avec ce numéro : Ron- 
deau brillant sur : le Retour des Promis, romance 
favorite de Dessauer, par J. Moschelès. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Imprimerie de Félix Locqcis, rue N.-D.-des-Victoires, 16. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

1DJÈ JPAmUQo 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACH, BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, BOTTÉE DE TOUL3ION 

(bibliothécaire du Conservatoire), castil-blaze, alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), 
F. halévy, jules jAMN, g. lepic, listz, lesueur (membre de l'Institut) , j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette 
musicale de berlin), méry, Edouard monnais, d ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle ù 
Vienne), stéphe'n de la madelaine, etc. 



ANNEE. 



No 



18. 



prix de l'abosnem. 


PARIS. 


DÉPART 


ÉTRANG. 


fr. 


Fr. c. 


Fr. t. 


3 m. 8 


9 » 


10 » 


6 m. 15 


17 » 


19 » 


1 an 30 


34 » 


38 » 



Cet Actmt rt Qr»a?ett<r JHusicaU fre parts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 

chez MM- les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoitîes réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 1" MAI 1836- 



Nonobstnntles supplémens, 
romances, /ae simile de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano composé parles auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression, et du 
prix marqué de 6 f. à 7 f. 50 c. 
Les lettres , demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis, et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97 



SOMMAIRE. — Divagations musicales de Samuel Bach (suite). 
—Théâtre de l'Opéra -Comique : Sarah, ou I'Orpheline de 
Glea'çoÉ; par M. J.-J.-J. Di a z.— Nouvelles. 



DIVAGATIONS MUSICALES DE SAMUEL BACH. 

, ( Suite. ) 

Il y avait à Berlin un marchand de musique. Ce 
marchand faisait en outre des pianos et en jouait , 
mais surtout parlait d'esthétique et de métaphy- 
sique fort bien pour faire mousser sa bière qu'il ai- 
mait beaucoup. 

Il avait été reçu docteur à l'université de Gcet- 
tingue , et sa thèse était imprimée de vacuo facien- 
do et machina pneumalicâ , ce qui lui avait donné 
celte idée merveilleuse de faire de la métaphysique 
sur un pot de bière, comme le vide sur l'eau pour la 
rendre légère et volatile. 

C'était sa vie , cela ; boire et philosopher , philo- 
sopher pour boire ; et dans cette gastronomie trans- 
cendentale , quand il avait créé quelque syDthèse 



àpriori, quelque type bien aérien, et ne touchant 
pas la terre, sa bière était bonne, et il avait de la 
joie pour le reste du jour. 

Un soir il soupait avec un musicien de ses amis. 
Ce musicien faisait de la métaphysique aussi, car il 
buvait de la bière; et de l'esthétique, car il avait 
nom Hoffmann; de sorte que c'était comme une 
danse d'esprits au-dessus de leurs tasses où la bière 
moussait. 

Comme ils évoquaient ainsi tous leurs fantômes , 
ils en virent passer un qui brillait et faisait pétiller 
la liqueur. Il était mince, délié, blond, et disait 
sur la musique des choses d'un autre monde. 

Le marchand tressaillit et trouva sa bière par- 
faite , ce qui lui démontra qu'il avait bien philoso- 
phé. Mais le musicien dit : « Il serait mal de laisser 
cette idée sur cette bouteille; je vais la prendre et en 
faire un conte, que je nommerai Kreïsler. » Et le 
marchand dit : « C'est vrai ! moi , je veux en faire 
un homme, et elle se nommera de mon nom, BraDd- 
Sachs. » Ce qui prouve que la philosophie, je dis la 
saine philosophie, n'est jpas ennemie du mariage, 
comme on le prétend; car le marchand de musique, 
après ce raisonnement, se maria, et Brand-Sach 
vint au monde. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



C'est une phrase à la mode , celle-ci : Les ide'es 
s'incarnent ; les idées se fout homme. Je ne sais 
trop comment ces demoiselles s'y prennent pour se 
donner chair et os; niais un homme faire lui-même 
cette transformation!... C'était un grand problème. 
Notre marchand s'adressa pour le résoudre à l'édu- 
catioa. 

A peine le petit Brand-Sachs était-il né , que son 
père lui jouait sur ses pianos des mélodies de Mo- 
zart et de Beethoven. Il respirait les sons avec l'air 
du jour, et fermait sa paupière au sommeil quand 
les grosses cordes d'argent cessaient de bourdonner. 

Les touches d'ébène et d'ivoire furent les pre- 
miers hochets de ses doigts enfantins. Brand-Sachs 
disait fa , sol, avant de dire papa, et savait solfier 
a van* de savoir parler. 

On lui apprit à lire dans le Kreïsler d'Hoffrnann. A 
deux ans, il jouait des sonates et des fugues -, à trois 
ans , il improvisait. Son père ne le quittait pas une 
minute. Il l'environnait d'une atmosphère fantas- 
tique, et secouait sur lui comme une poussière d'or 
les rêves qu'il avait évoqués sur ses pots de bière. 

L'organisation poétique et musicale de l'enfant 
se développa rapidement. La vie était pour lui 
comme un conte de fées. Il la voyait entre les lignes 
d'un cahier de musique , en dièze ou en bémol, avec 
des paroles d'opéra , les ailes abandonnées aux vi- 
brations de l'orchestre. 

A douze ans, Berlin se l'arrachait. Les grandes 
darnes voulaient voir le petit prodige. Le monde 
s'illuminait pour lui de ses plus belles bougies , de 
ses plus riches diamans, de ses plus doux sourires. 
Déjà son ame plongeait dans l'infini des émotions 
musicales. Il pensait en musique, et les élans de sa 
sensibilité galvanique et nerveuse annonçaient de 
belles choses pour l'avenir. 

Le marchand le fit alors voyager en Europe. Le 
voyage fut un vrai triomphe. Le journalisme , cette 
renommée de l'Olympe moderne, courait avec sa 
trompette devant leur chaise de poste. Les théâtres 
levaient leur toile et allumaient leur gaz pour les re- 
cevoir ; le parterre leur battait des mains , et les 
gants blancs des loges leur jetaient des couronnes. 

Oh! quelle vie, ne tenir par aucun point à la 
réalité ; vivre dans l'art comme Malebranche en 
Dieu-, ignorant des hiérarchies sociales, enfant gâté 
de toutes les aristocraties, roi comme Macbeth, 
par les fantômes et par les visions ! 



Le marchand regarda son oeuvre et s'applaudit , 
non de voir comme elle était admirée , encensée , 
chose vulgaire ! mais comme elle ressemblait à l'être 
métaphysique qui avait voltigé sur la mousse de son 
pot de bière , lorsqu'il scupait avec Hoffmann. 

Cela fait, il mourut. Brand-Sach8 avait seize ans. 
II était à Paris, et le premier pianiste du monde. 

A Paris, Brand-Sachs vit nos poètes et nos ar- 
tistes. Il se jeta dans le tourbillon de nos querelles 
philosophiques et littéraires. Précisément l'Alle- 
magne était à la mode, et son frère Kreïsler faisait 
alors fureur. Paris ouvrit de grands yeux pour voir 
ce conte d'Hoffmann fait homme. Les femmes 
furent curieuses d'avoir pour amant un conte d'Hoff- 
mann. Brand-Sachs eut des succès et des aventures. 

Ce double contact , avec les choses et les idées , 
lui fit envisager l'art sous un nouveau point de vue. 
Il le regarda comme l'anneau mystérieux qui unit le 
monde idéal au monde réel. Otez à Amphion sa lyre, 
disait-il dans son langage mystique, les murs de 
Thèbes restent dans le néant. 

Dès ce moment, il vit dans l'art un apostolat. Il 
jeta les yeux sur la société, d'une part; de l'autre , 
sur les idées civilisatrices. Hélas, ce n'était plus le 
temps des temples grecs, si celui des cathédrales 
gothiques. Que dire à cette société de nos jours ? 
Quelle idée faire entrer dans son sein? 

La lyre avait passé des mains d'Apollon à celles 
des bergers. Elle disait les soupirs de la terre au lieu 
de répéter les paroles du ciel. L'art ne descendait 
plus radieux et consolateur de la sphère des idées , 
mais il montait incessamment vers elle chargé de 
douleurs et d'imprécations. 

Brand-Sachs n'avait pas de foi religieuse. Mon 
Dieu non! une religiosité vaporeuse , des nuages de 
poésie, des visions ailées et célestes passaient dans 
son ame par intervalle comme des oiseaux divins ; 
mais voilà tout. Et il ne jouait pas de l'orgue, mais 
du piano , ce qui est bien différent. Par malheur, il 
n'avait pas le génie de la contredanse. Donc il lui 
fallait une religion. C'était une de ces organisations 
qui ne peuvent que pleurer quand elles ne peuvent 
pas prier. Il pleura. 

Voyez-vous d'un côté la sensibilité la plus im- 
pressionnable, l'imagination la plus vive, le cœur 
le plus ardent, la tête la plus romanesque; de 
l'autre, un panthéisme vague, nulle idée des con- 



venances sociales, et nulle conviction de la néces- 
sité de souffrir ici-bas? 

Tel était Brand-Sachs. La liberté humaine avec 
toutes ses voiles, mais sans lest. 

Du reste, il touchait par si peu de points au 
monde réel ; l'art dans lequel il voguait était chose 
tellement diaphane et immatérielle, qu'il se main- 
tenait sans contrepoids. La vie était pour lui spec- 
tacle et musique : rien de plus. Il la voyait d'en 
haut comme eu passant, et si parfois il souriait , ou 
versait des larmes, sa tristesse religieuse à part, 
c'est qu'il y avait comédie ou tragédie en bas. 

Réciproquement le monde ne le comprenait 
guère. Les uns riaient de lui comme d'un Gilles , 
les autres haussaient les épaules comme d'un charla- 
tan; il y en avait qui s'écriaient, en extase: Fan- 
tastique! fantastique! D'autres le regardaient en l'air 
avec un télescope , et découvraient en lui des mer- 
veilles dont il ne se doutait pas. Les femmes di- 
saient : Il est à la mode ! et ce mot leur permettant 
d'admirer sans comprendre , elles faisaient des bra- 
vos et des grimaces à n'en plus finir. 

Ce que je dis ici des femmes ne doit pas les offen- 
ser, et ce n'est pas une vengeance de toutes les tri- 
bulations qu'elles m'ont fait essuyer. Elles peuvent 
bien être artistes et fantastiques aussi ; elles ne le 
sont souvent que trop; je le sais mieux que per- 
sonne; mais, en général, celles-là même qui sentent 
le plus vivement, les bougies du grand monde les 
font un instant futiles et élégantes. Le moyen de 
pleurer avec Schubert ou Weber quand on a la plus 
ravissante robe de blondes, et que le comte de *** 
ou le duc de *** est derrière votre fauteuil? Le sen- 
timent de l'art est comme le sentiment religieux : il 
ne se développe que clans une certaine atmosphère 
et sous certaines conditions. Vous pouvez donc bien 
applaudir et vous extasier, surtout si vous avez un 
personnage de Blue Stocking à jouer. Mais avez- 
vous écouté ? a vez-vous compris ? Je n'oserais en ré- 
pondre. D'où je conclus que c'est là un singulier 
rôle pour l'art, ce rôle d'amuseur public qu'il 
remplit dans nos salons depuis qu'il a quitté ses ca- 
thédrales. 

Je fis la connaissance de Brand-Sachs d'une façon 
bizarre. C'est ce que je vais raconter dans le cha- 
pitre suivant. 



§ m- 

On a bpau dire , je suis poète aussi , moi , à mes 
heures. J'ai mes rêveries, le soir, quand le ciel est 
bien éloiié, les arbres bien noirs, et la lune bien 
ronde et bien blanche dans l'immensité. La musique 
me promène dans un monde d'émotions intimes , 
que je savoure délicieusement, après le dîner sur- 
tout, quand tout est calme en moi et chez moi, et 
que j'ai pris mon café. Je pleure comme un niais au 
drame le plus absurde , et je ris aux éclats de la plus 
plate bouffonnerie. Polichinelle fait mon bonheur 
quand il tient son bâton entre ses bras et frappe et 
tue le chat et le commissaire, jusqu'à ce que le dia- 
ble vienne et l'emporte en enfer. J'adore aussi Pail- 
lasse recevant des soufflets. En un mot, malgré mes 
soixante-trois ans, j'ai dans mon imagination et 
ma sensibilité, un trésor de larmes, de rires , de 
rêves, d'hallucinations et de titillations que je con- 
serve avec soin, pour ma récréation et mon plaisir. 

Mais tout cela ne me fait pas oublier mes affaires. 
Mon habit n'est jamais chiffonné , ni ma perruque 
dérangée, de toutes mes petites agitations inté- 
rieures. Et je ne me rappelle pas être jamais arrivé 
trop tard chez mon notaire ou mon courtier , ni 
avoir dépassé une fois l'heure de mon déjeuner ou 
de mon diner dans mes contemplations poétiques 
et fantastiques. 

On bavarde beaucoup sur les feuilles et les herbes, 
aujourd'hui. Le pittoresque est à la mode. Il n'y a 
pas de livre qui ne soit rempli de longues admira- 
tions sur l'eau et le ciel, et c'est un des caractères 
les plus marqués de la littérature de celte époque. 
Lisez un auteur du dix-septième ou du dix-huitième 
siècle , il vous dira qu'il est allé à Rome , à Madrid, 
à Vienne, et cela sans extase descriptive au sujet 
des pierres et des troncs d'arbres. Les mémoires 
même des siècles plus éloignés sont pleins de voyages 
dans des contrées lointaines et poétiques. Nous 
avons Bassorn pierre, et ses excursions européennes; 
Joinville , et sa croisade d'Afrique; Ville-Hardoin , 
Vitry, Guibert de Nogent, et mille autres, qui ont 
parcouru la terre et les mers. Ils racontent les faits, 
et n'ont pas une page de mélancolie ou de descrip- 
tion pour les cèdres , les sables , les pics et les tor- 
rens. 

Il faut penser cependant que le spectacle de la na- 
ture matérielle agissait sur eux comme sur nous ; 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



mais ils ne croyaient pas devoir jeter sous les yeux 
de leur lecteur le trésor secret de leurs sensations in- 
térieures. 

J'ai toujours eu le sentiment de la forme et de la 
couleur. Les lumières et les ombres, les ardeurs du 
soleil et les lueurs crépusculaires , les teintes variées 
des feuilles dans le jour et les grandes lignes des ro- 
chers et des édifices sur un ciel bien bleu, toutes ces 
choses, dans mes voyages d'Italie ou d'Allemagne , 
m'ont toujours plongé dans de rêveuses extases dont 
je n'ai jamais parlé. 

Je n'ai pas cessé de regarder celte terre comme un 
théâtre splendide où il se joue à chaque instant des 
drames magnifiques , et où il passe sous nos yeux de 
magiques décorations. 

Je me suis toujours servi des choses extérieures , 
comme les malades se servent de la musique et du 
spectacle , pour me distraire de mes cbagrins , et 
souvent un rayon de soleil , colorant des feuilles au- 
dessus de ma tête, a chassé bien des nuages de mon 
coeur. 

Maintenant même que je ne sors plus de Paris , 
je rencontre mille et une merveilles dans l'enceinte 
de ses murs, et j'ai rarement passé sur les ponts de la 
Seine, par une fraîche matinée ou par une soirée 
chaude, sans m'arrêler un instant pour contempler 
l'effet du soleil, à son lever ou à son coucher, sur la 
rivière et les maisons. 

Unsoir du mois d'avril, unbeausoir clairettiède , 
je m'étais accoudé sur le parapet du Pont-Royal , et je 
regardais la Seine. Le ciel n'avait plus de soleil; 
mais sous sa robe fluide et transparente , si transpa- 
rente et si fluide qu'elle semblait de perle, bien des 
nuances de couleur passaient comme sous un prisme: 
à l'horizon, le rose-, puis le jaune doré, puis le blond 
d'opale, puis un bleu vert, puis un bleu sombre, puis 
les étoiles, puis la nuit. 

La Seine , à demi voilée par l'ombre de ses quais , 
se colorait pourtant de toutes ces teintes du ciel. Elle 
avait le bleu sombre, que son eau verte nuançait 
d'un ton plus sombre encore ; elle avait le blond , et 
ses petites vagues scintillaient comme les boucles 
d'une chevelure-, mais surtout une longue lame, 
d'un beau jaune d'or, luisante comme une lame 
d'épée-, et sur cette lame courant noirs et rapides 
de petits bateaux; on aurait dit de grosses mouches 
dans un rayon de soleil; ces petits bateaux jaillis- 
sant et s'évanouissant tour-à-tour de la barre lumi- 



neuse dans l'ombre-, l'eau peinte et éclairée; du 
jour dans l'eau ; du ciel dans l'eau ; quelque chose 
de suave et d'harmonieux , à cette heure , dans ce 
mélange de la rivière et du ciel; je ne sais quoi de 
mystérieux et de confus dans les bruits que la brise 
du soir apportait de la grande ville.... 

Le beau coucher de soleil! m'écriai-je involon- 
tairement. Le beau coucher de soleil ! répéta une 
voix à côté de moi. 

Je tournai la tête. Je vis , appuyé sur le parapet, 
à ma droite, un petit homme, mince, avec de longs 
bras , une grosse tête pâle , des yeux verts et des che- 
veux rouges. 

Il me regardait avec attention. Son regard, fixe 
comme celui de l'aigle, me fit baisser les yeux. 

J'allais continuer mon chemin, quand il me prit 
brusquement par le bras : 

— Avez-vous des larmes pour la musique ? me 
demanda le petit homme avec un sourire d'enfant. 

— Mais, mais, monsieur...., dis-je un peu 
étonné. 

— Avez-vous entendu Brand-Sachs? Venez chez 
moi, monsieur; vous entendrez Brand-Sachs. Ve- 
nez , je vous en supplie , je vous en conjure, je le 
veux. 

Et s'emparanl de mon bras sans plus de façon, il 
m'entraîna rapidement. 

Les journaux, les jeunes gens , les revues , tout 
m'avait parlé cent fois du talent prodigieux de 
Brand-Sachs; mais je n'avais pas encore pu le juger 
par moi-même. Je le désirais vivement, et ce soir- 
là je me trouvais de loisir. Puis, j'ai toujours aimé 
l'étude des caractères excentriques , et le personnage 
que j'avais près de moi me semblait assez original. Je 
le suivis donc sans résistance. 

Comme nous passions au Carrousel , une calèche, 
et dans cette calèche une femme seule, drapée, les 
bras sous son schall blanc, et le corps encoussiné 
dans le fond de sa voiture, glissa devant nous légè- 
rement. 

Mou homme s'arrêta. Ses yeux la suivirent quel- 
que temps; puis, comme il faisait sombre, il cessa 
de rien voir, et continua sa route, niais lentement 
et rêveur. 

Je me mis tout de suite dans la tête que j'avais 
saisi le nœud d'une intrigue romanesque, et malgré 
que le héros ne fût pas des plus beaux avec ses che- 
veux rouges et sa petite taille, comme j'ai toujours 



SUPPLEMENT au N" 18 de la Gazette Musicale. 

aimé savoir le secret des autres , je demandai à mon 
silencieux compagnon , avec une feinte indiffé- 
rence : 

— Celte dame n'est pas mal. Je la vois partout. 
A propos , quel est donc son nom? Je l'ai oublié. 

Le son de ma voix sembla réveiller d'un songe 
mon enthousiaste. Il tressaillit et médit, en hâtant 
sa marche : 

— Vous la connaissez ? 

■ — Oui , répondis-je , un peu, c'est-à-dire de vue -, 
mais aidez-moi donc à me rappeler son nom. 
■ — Moi , dit- il , je ne le sais pas. 

— Comment cela ! m'écriai-je stupéfait. 

— C'est la première fois que je la vois. De grâce, 
ne mêla nommez pas. Je serais désolé de la retrou- 
ver. Ma vision perdrait de son idéal dans une se- 
conde rencontre. Mais marchons vite; j'ai hâte de 
donner une forme aux fantômes qui m'ont visité ce 
soir. 

Pour le coup je n'y compris plus rien. 

Cependant nous avions hâté le pas. Mon original 
était retombé dans le silence; autour de nous, 
comme un réseau , la foule entrecroisant ses mailles, 
et la nuit qui s'abattait sur la ville, et l'illumination 
des réverbères, pendus comme des têtes ardentes ; 
parfois , de larges clartés à droite et à gauche , les 
lueurs des boutiques , tout ce spectacle de Paris qui 
veille et qui bruit. 

Nous traversâmes bien des rues , larges, étroites, 
désertes, populeuses, et bien des heures sonnèrent 
aux horloges des églises, et nous marchions tou- 
jours. 

Enfin je commençai à perdre patience. Il était évi- 
dent que mon conducteur, absorbé dans je ne sais 
quelle contemplation intime , ne donnait pas toute 
l'attenlion nécessaire au chemin que suivaient ses 
pas, et plusieurs fois nous avions passé par la même 
rue; je l'arrêtai donc et je lui dis : 

— Monsieur , voilà deux heures que vous m'avez 
fait l'honneur de m'inviter à venir chez vous en- 
tendre Brand-Sachs; il paraît que vous demeurez 
dans un quartier bien éloigné: mais comme j'ai l'ha- 
bitude de me coucher tous les soirs à minuit.... 

— Ah ! ah ! fit mon homme en roulant des yeux 
égarés , c'est vrai , je me souviens. 

->-■ Comme il achevait ces mots , une porte s'é- 



ment les honneurs? 

Honteux du rôle que je jouais là , je voulus 
ter mon histoire, mon homme du Pont-Ro 
m'en laissa pas le temps : 

Monsieur, dit-il, en souriant, j'ai fait corrî 



M^fcs 




tait ouverte ; il entre, monte l'escalier, traverse une 
antichambre, une salle à manger, et passe dans un 
salon , où il y avait un grand feu allumé. 

Il' m'offrit un siège avec la politesse d'un maître 
de maison , et s'approcha du piano , qu'il trouva 
fermé. 

Quoi ! dit-il, la clé n'y est pas! qu'est-elle deve- 
venue ? où est la clé de mon piano? 

En ce moment une petite fille ouvrit une porte, 
et à notre aspect elle se retira eu criant avec effroi : 

— Grand'maman , grand'maman, deux hommes 
dans le salon !... 

Une femme d'un certain âge et d'une belle figure 
s'avança vers nous , et après nous avoir salués : 

— Messieurs, dit-elle, pourrais-je savoir.... 

— Madame , dit mon petit monsieur, faites-moi 
l'honneur de vous asseoir. Que désirez-vous , ma- 
dame? à quoi suis-je redevable de votre visite , ma- 
dame ? 

Pendant qu'il multipliait ses politesses , la pauvre 
dame montrait tour-à-tour sur sa physionomie les 
signes de l'étonnement et de la frayeur; enfin la 
crainte l'emporta, elle sortit du salon en criant : 

— Louis, Baptiste, au voleur! 

Je compris notre position. Mon original était 
entré dans la maison d'un autre et se croyait chez 
lut. J'étais dans un embarras mortel, et je me 
repentais d'avoir suivi un pareil fou. 

Ah! mon Dieu, dit- il, éveillé par le bruit, je me 
suis trompé ! 

Et il prit l'air honteux d'un écolier qui a fait une 
sottise. 

Il était bien temps de s'en apercevoir. 

Je méditais une fugue quand la porte se rouvrit. 

Pas un domestique, disait la vieille dame, cela 
n'a pas de nom !.. Us nous laisseront voler, assassi- 
ner, étrangler! 

Elle rentra suivie d'une jeune femme qui parais- 
sait être sa fille, et d'un jeune homme qui devait 
être son gendre. Tous deux cherchaient à la calmer. 

Messieurs, nous dit le jeune homme, seriez-vous 
assez bons pour me dire si vous avez acheté ces 
meubles et cette maison pour en faire aussi noble^. , 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



l'astrologue du bon La Fontaine. J'ai marché dans 
la rue en regardant une étoile, et au lieu de rentrer 
chez moi , comme je le croyais , je ne suis pas tombé 
dans un puits , mais je suis monté chez vous , ce qui 
heureusement est bien différent. Je suis Brand- 
Sachs , ajoula-t-il en relevant la tête, et quant à 
monsieur, je ne sais pas son nom, mais c'est un 
honnête homme, je vous en réponds, car je l'ai 
rencontré tout-à-l'heure , pour la première fois, sur 
le Pont-Royal, regardant l'eau couler et se coucher 
le soleil. 

Je ne pus m'empêcher de sourire de cet éloge de 
ma personne-, mais au nom de Brand-Sachs, il 
s'était fait un coup de Théâtre, Le jeune homme et 
la jeune femme qui l'avaient déjà entendu , le com- 
blaient de louanges et ne savaient comment expri- 
mer leur joie et leur admiration. La jeune fille le 
regardait en extase , et la vieille dame le priait avec 
cette gracieuse et irrésistible coquetterie des femmes., 
qui ont respiré long-temps l'atmosphère du grand 
monde, de vouloir bien ne pas leur retirer cette 
soirée qu'elle devait à une distraction. 

Vous êtes chez vous, disait le jeune homme en 
riant, vous le savez, et vous ne pouvez pas quitter 
le salon au moment où il vient si nombreuse com- 
pagnie. 

Brand-Sachs se prêta de bonne grâce à ce qu'on 
voulait de lui. On me défendit de partir, et je 
me retrouvai dans ce monde que j'avais quitté 
depuis que je m'étais fait libraire et philosophe, fort 
enchanté que la chose eût tourné ainsi. 

La jeune femme ouvrit le piano, et Brand-Sachs, 
en feuille-tant la musique, tomba sur l'ouverture du 
F reischûlz. 

Weber, s'écria-t-il avec enthousiasme, vous 
aimez Weber? Oh! dites, vous l'aimez, car, voyez- 
vous, ce ne sont pas de ces phrases banales qu'on 
pille à droite, à gauche , et que l'on range symétri- 
quement quatre mesures par quatre mesures, comme 
des compagnies de la Landwehr, de ces lambeaux que 
l'on jette, que l'on ramasse, que l'on décout et 
recout en caprices et fantaisies, de ces accords dé- 
duits logiquement comme des théorèmes d'arithmé- 
tique... Oh! non, cen'estpascela!...maisdel'ame, 
mais du cœur, mais de l'amour ,. mais des nuits, 
bien des nuits passéesdans les larmes; des jours déchi- 
rés par les pointes des rochers et battus par les flots des 
tempêtes, tout ce qui élargit la pensée, tout, ce qui 



l'élève, tout ce qui fait qu'un homme n'est plus 
homme, mais tousles hommes, mais le monde, mais 
Dieu , passion, malheur, désespoir, vision , extases, 
la terre , l'enfer, le ciel, appeler cela sa vie et mou- 
rir à trente-six ans , voilà Weber , voilà le poète ! 

Et Brand-Sachs joua l'ouverture de Weber. Nous 
étions tous près de lui sous une influence magnétique. 
Son jeu communiquait à nos âmes une vibration 
prodigieuse. 

Oh ! quelle vie , s'écria Brand-Sachs , la vie du 
poète!... vivre non pas seulement avec du pain, 
mais , comme dit l'évangile, avec autre chose encore 
que du pain! Non ! le mauvais ange nie transporte- 
rait sur la montagne , il m'offrirait des villes et des 
royaumes, à condition de renoncer à mon art, que 
j'aimerais mieux mon art, vivre pauvre avec mon 
art, que régner au milieu de ses royaumes et de ses 
villes, car, tout cela, ce sont des pierres et delà 
terre , les derniers élémens du monde que nous habi- 
tons; mais l'homme qui pense, c'est le dernier 
anneau de la chaîne de ce monde aux mondes supé- 
rieurs. Tout se lie dans l'univers. Dieu fît les miné- 
raux pour former la terre, la terre pour durcir la 
tige des plantes, les plantes et les animaux pour 
nourrir l'homme, la réunion des pensées de lous 
les hommes et de tous les siècles, pour fixer la 
pensée de l'homme de génie. L'homme de génie, 
c'est la nature entière qui devient parole, c'est un 
commencement de spiritualisalion du monde maté- 
riel , et quand il n'y aurait dans l'univers qu'un seul 
homme qui pense, cet homme seul suffirait pour 
s'asseoir dignement sur le sommet de cette échelle , 
et pour unir la terre au ciel. Qu'importent après 
cela toutes les misères de cette vie brutale , et cette 
destinée de vivre parmi les hommes comme un être 
incompris? L'être supérieur est-il jamais compris 
par l'être inférieur? la brute comprend-elle l'homme? 
la plante comprend-elle la brute? la pierre, la 
plante ?.. Oh! Beethoven, meurs, meurs, mais en 
mourant, ne doute pas de ton génie et ne deman- 
de pas à Hummel : N'est-ce pas que j'avais du 
talent? 

En disant ces paroles , la tête de Brand-Sachs 
avait pris une expression sublime, ses yeux lançaient 
des éclairs, et son front inspiré semblait environné 
d'une auréole. 

Quand je revins chez moi , minuit était sonné, 
les rues étaient désertes, les cafés même, ces veil- 



Ieuses de la nuit, avaient perdu la clarté qui s'épan- 
dait de leurs vitres fermées comme des yeux. Le 
chat Murr miaulait sur les toits; la flamme tremblait 
aux réverbères. De temps en temps, le pas d'un 
piéton retentissait sur les dalles, ou dans l'ombre 
une voiture passait rapide avec ses deux lumières 
au front. 

§IV. 

Je vis Brand-Sachs plusieurs fois depuis cette pre- 
mière et singulière rencontre. J'admirais son talent, 
j'aimais sa naïveté de cœur, j'aimais jusqu'à ses 
extravagances, qui me désolaient et que j'avais en- 
trepris de guérir par mes prédications; mais je ne 
pouvais réussir. Tous les jours, j'apprenais ou je 
voyais quelque nouvelle excentricité démon pauvre 
ami. 

Ne s'était-il pas mis dans la tête un beau matin, 
que la musique était appelée à régénérer le monde; 
il me citait les noms d'Amphion et d'Orphée; il pre- 
nait au sérieux les cordes de leur lyre, et se dessé- 
chait la cervelle à chercher la modulation qui devait 
le rendre maître des peuples et des rois. 

C'était bien le mélange le plus bizarre, la nature 
de Brand-Sachs! il s'abandonnait à la première 
idée qui passait dans son esprit ; il ressemblait à un 
homme endormi ; sa volonté captive dans les liens 
du sommeil le laissait à la merci de tous les rêves ; 
on ne pouvait jamais compter sur son exactitude; 
il promettait de bonne foi , et un nouveau fantôme 
chassait sa promesse. Voici une aventure qui donnera 
une idée de cet abandon à l'heure présente qui fai- 
sait la vie de Brand-Sachs. Il venait de finir un con- 
certo de piano , et il avait organisé une soirée pour 
le faire entendre. Le concerto était fort travaillé 
dans le goût de l'école moderne. Les iustrumens de 
l'orchestre étaient combinés de manière à produire 
des effets inconnus. Brand-Sachs comptait beaucoup 
sur son concerto , et il en avait suivi les répétitions 
avec un soin et une attention inimaginables. 

Enfin, le grand jour arrivé , il part de chez lui et 
se dirige vers la salle du concert; il était à pied. 
Comme il traversait le passage de la rue St-Honoré 
où sont les diligences, il en aperçoit une prête à 
partir, avec les six chevaux impatiens et le postillon 
botté. C'était la diligence de Prusse, etle conducteur 
faisait l'appel des voyageurs. Un souvenir de la 
patrie passa dans l'ame de Brand-Sachs, et il s'arrêta 



pour voir ces heureux qui allaient visiter sa chère 
Allemagne. 

Madame Ilermann , cria le conducteur! 

A ce notn du pays , Brand-Sachs sentit redoubler 
sa curiosité. Il s'approcha de la voiture et vit une 
femme d'environ quarante ans , avec une jeune per- 
sonne qui semblait être sa fille, blonde comme la 
Charlotte de Werther, avec des yeux bleus d'une 
douceur infinie, et je ne sais quoi de céleste et de can- 
dide dans le front, qui rappelait les plus suaves créa- 
tions de Klopstock. 

Brand-Sachs, à celte vue, oublia complètement 
Paris et le concert et le concerto, et ses espérances de 
gloire, et ses engagemens avec le public; et quand la 
portière se referma sur cette ravissante vision, une 
seule pensée traversa son cœur; ce fut de tout tenter 
au monde pour ne pas s'en séparer. 

Il y a encore une place , dit le conducteur , mon- 
sieur de Valéry! 

Monsieur de Valéry , répétèrent les assistans. 

Il n'est pas arrivé, s'écria le conducteur! tant pis 
pour lui; postillon , en route! 

Je vais monter à sa place, dit Brand-Sachs hors 
de lui. 

Comme vous voudrez, dit le conducteur; avez- 
vous des paquets? votre nom? Je vais vous inscrire. 

La voiture partit au grand trot. Brand-Sachs était 
assis à côté de sa belle Allemande, et poursuivait son 
rêve d'archanges , d'anges et de nuages dorés. 

Il était sept heures du soir , et le ciel avait la plus 
belle nuit que l'on pût désirer. La lune se montrait 
déjà dans la plaine , et le bruit des roues, et le bruit 
des chevaux, et les yeux bleus de la blonde Alle- 
mande; tout cela jetait Brand-Sachs dans un enivre- 
ment délicieux. 

Je ne parlerai pas de toutes les chimères qui vol- 
tigèrent dans son imagination, ni de toutes les dou- 
ces paroles qui sortirent de ses lèvres, ni de celles 
plus douces qu'il entendit, et dont la brise du soir 
retint quelque chose. A peine avait-il galopé quel- 
ques heures et fait quinze ou vingt lieues, le con- 
ducteur ouvrit la portière, et deuxgendarmes, éclairés 
par une lanterne , mirent le nez dans la voiture et 
demandèrent les passeports. 

L'ange blond donna le sien, mais Brand-Sachs 
n'en avait pas. 

vile prose de la vie sociale! ô gendarmes! ô passe- 
port! ô police! 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PAEÎS. 



Il lui fallut quitter sa blanche Jungfrau, descen- 
dre et jeter un long et triste regard sur cette voiture 
qui la renfermait. 

Ah ! ça , dit le conducteur , vous allez me payer 
votre place, puisque vous restez ici. 

Brand-Sachs n'avait pas le sou. 

Mais c'est un voleur, ce monsieur-là, dit le con- 
ducteur. 

C'est un conspirateur, dirent les gendarmes! 

Un voleur ! répéta madame Hermann avec effroi! 

Un conspirateur, dit la jeune fille, avec un accent 
d'intérêt qui alla droit au cœur de l'artiste ! 

Brand-Sachs fut ramené à Paris de brigade en 
brigade à pied, entre deux gendarmes, et je lui 
appris de belles choses à son retour. 

On s'était rendu en foule à son concert. Les mu- 
siciens, placés à leurs pupitres, attendaient tou- 
jours le maestro qui n'arrivait pas. Des marques 
d'impatience avaient éclaté dans la salle. Enfin, 
après une heure d'attente, l'exaspération était mon- 
tée à son comble. Les cris : c'est une mystification ! 
rendez-nous notre argent! s'étaient fait entendre de 
toutes parts. Des jeunes gens avaient brisé les ban- 
quettes et escaladé la scène, et le tumulte avait été 
si grand qu'il avait fallu faire évacuer la salle avec 
le secours des baïonnettes. 

Vous pouvez juger de la douleur de Brand-Sachs. 
Mais toutes ces catastrophes ne le corrigeaient pas, 
et j'en souffrais plus que lui. 

Hormis une seule, et à la fin de sa vie , je n'ai 
jamais connu à Brand-Sachs de grande passion. Il 
était trop loin de terre pour cela. Il avait eu des 
aventures, mais elles n'avaient touché que son ima- 
gination. Aussi bien tant de femmes s'étaient jetées 
à sa tête qu'il n'aurait pas eu le temps de se pas- 
sionner pour elles. 

Un matin on lui apporta un billet. Il défait l'en- 
veloppe et trouve ces mots tracés avec une petite 
écriture de femme, sur du papier parfumé: 

« Si vous n'avez pas peur des revenans, soyez 
» demain à minuit, à l'hôtel de ***, rue de ***. 
» Vous monterez au premier. On vous introduira. 
» Silence et discrétion. » 

Le lendemain à minuit, Brand-Sachs était à son 
poste. Il frappe-, on ouvre. L'escalier était éclairé. 
Il monte. Une camérière, vêtue de noir, le reçoit 
sans dire un mot. Elle lui fait traverser deux salles 
tendues de noir et le laisse dans une troisième au 



milieu de la plus complète obscurité. Tout-à-coup 
une porte s'ouvre et une lueur éblouissante frappe 
les yeux de Brand-Sachs. Il avance et voit une 
chambre magnifiquement meublée dans le style du 
dix- huitième siècle. Des girandoles de cristal je- 
taient la lumière d'une multitude de bougies sur 
les fauteuils damassés et les meubles ciselés d'or. Il 
y avait des tables de laque, des porcelaines du Ja- 
pon , des magots de la Chine, et sur un divan, 
poudrée et serrée dans la plus jolie robe à paniers 
qu'on pût voir, la plus jolie femme de vingt ans 
qu'il fût possible de rêver. Elle avait un petit air 
capricieux et volontaire , qui lui allaita ravir, et 
sans prononcer une parole , elle montrait du doigt 
à Brand-Sachs un piano de laque ouvert, doré de 
figures chinoises avec un cahier de musique sur le 
pupitre. Brand-Sachs s'était arrêté à la porte immo- 
bile comme devant une apparition. Il obéit au signe 
de la jeune femme et vint se mettre au piano. Il 
jeta les yeux sur le cahier de musique, c'était l'Ar- 
mide de Gluck. Il joua la partition. Gluck, le Tasse, 
Armide et ce dix-huitième siècle qui était un en- 
chantement , et cette ravissante féerie qui était là 
près de lui , passaient et repassaient devant son re- 
gard et dans sa pensée. Jamais il n'avait été plus 
poète, plus artiste. Puis il leva ses yeux et vit dans 
la glace une délicieuse figure qui se penchait sur 
son front, des parfums se répandirent dans l'air 
qu'il respirait, et il se trouva dans les bras de la 
jeune femme du billet. 

Si l'on a bien suivi l'éducation de Brand-Sachs, 
on a vu que chez lui le sentiment et la pensée 
avaient été développés par l'amour-propre ; son 
génie s'était épanoui au souffle des applaudissemens; 
mais la volonté qui creuse péniblement et dans 
l'ombre son sillon ; celte volonté de l'homme vrai- 
ment supérieur , qui a sa base dans l'austère raison 
et qui plane au-dessus des enthousiasmes de la foule, 
cette volonté calme lui manquait entièrement. Tant 
que sa vie avait flotté dans les nuages sur les ailes 
du succès, il s'était laissé aller à la brise qui le pous- 
sait; mais quand il lui fallut prendre au corps la 
dure réalité , l'étreindre et la combattre, il se sentit 
faible et tomba; pauvre Brand-Sachs! Je vais vous 
conter cela. 

Son génie lui avait fait des jaloux; sa naïve fran- 



cliise lui fit des ennemis. Quelques journalistes d'es- 
prit et de talent furent de ce nombre. C'est une chose 
misérable, comme cette foule parisienne se laisse 
conduire par les feuilletons qu'elle lit chaque matin. 
Brand-Sachs, en moins d'un mois, fut dépouillé de 
son auréole. On jeta sur son nom autant de ridicules 
qu'on lui avait brûlé d'encens, et il lui arriva de 
donner un concert où il n'eut personne. 

Brand-Sachs avait été d'abord étourdi de toutes 
ces attaques, puis il avait essayé de faire face à 
l'orage; à ce dernier coup il perdit la tête; il revint 
chez lui morne et le front baissé, et le lendemain 
il était dans une maison de fous. 

Il avait d'autant plus souffert de cette humilia- 
tion, qu'il était fort amoureux alors d'une chanteuse 
italienne; il aurait voulu mettre des couronnes à 
ses pieds , et il n'avait à lui offrir que la honte d'une 
défaite. 

Dans sa folie, Brand-Sachs était persuadé que sa 
maîtresse l'avait repoussé avec mépris. Il déplorait 
son malheur, il appelait la mort. 

Hélas ! cette femme l'aimait; elle vint me trouver 
en larmes et me pria de la conduire au chevet du 
malade , car, au milieu de toutes les calomnies et de 
toutes les haines, deux choses seulement étaient 
allées jusqu'à son cœur, l'admiration et la douleur. 

Quand nous entrâmes dans la chambre de Brand- 
Sachs, il était au lit, étendu sur le dos, la tête sou- 
levée par l'oreiller. Ses lèvres étaient blanches; ses 
joues blanches et creuses. Ses paupières étaient à 
demi fermées et ses yeux ternes et immobiles. 

Il dort, dit Carlotta à voix basse? 

On lui répondit: Non madame. 

Ce non était affreux. 

Il est donc mort, dit Carlotta avec un accent 
déchirant? 

On lui répondit encore : Non madame! 

Wilhelm, dit Carlotta, Wilhelm? 

Il ne fit aucune réponse? 

— C'est moi , c'est Carlotta I 

11 ne vous entend pas, madame, dit une vieille 
garde-malade, il ne peut pas vous entendre. 

Mon pauvre Wilhelm, dit Carlotta! et penchée 
sur la tête du malade, elle cherchait à se placer dans 
la direction de ses regards. 

Il ne peut pas vous voir, madame , dit la garde- 
malade. 



Est-ce qu'il va mourir, s'écria Carlotta? oh ! dites, 
est-ce qu'il va mourir? 

Et pâle , elle se tournait tantôt du côté de Brand- 
Sachs , tantôt du côté des infirmiers qui étaient 
venus dans la chambre avec elle. Les infirmiers l'as- 
surèrent que le docteur était assez content de ce 
calme litargique , comme ils l'appelaient. Oh! ma- 
dame, dirent-ils, c'était comme un Boland furieux, 
ce monsieur Grand-Sac. Nous étions quatre après 
lui et la camisole de force encore. Les douches lui 
faisaient comme de l'eau claire et les saignées 

comme rien du tout. Enfin, depuis hier le voilà, 

et le docteur dit que la conjexion au cerveau n'est 
plus si conséquente. 

Oh! dit en branlant la tête la vieille garde-ma- 
lade , je n'en augure rien de bon , moi. Et je crois 
que le pauvre jeune homme ira retrouver son espri t 
dans le ciel , que Dieu le bénisse ! 

Quoi? que dites-vous, s'écria Carlotta? vous n'a- 
vez plus d'espoir, vous , ma bonne femme?... est-ce 
que vous croyez.... qu'il va mourir? 

La vieille fut effrayée de l'effet qu'avaient produit 
ses paroles. 

Mourir, dit- elle? est-ce que je l'ai dit, madame, 
qu'il va mourir ? Dame ! il pourrait bien en réchap- 
per tout de même. On ne sait ni qui vit, ni qui 
meurt. Mais j'aimerais mieux pour lui qu'il fût 
moins calme en ce moment. 

Une idée soudaine vint illuminer le front de 
Carlotta. On avait apporté quelques-uns des meu- 
bles de l'artiste dans sa chambre , et parmi ces 
meubles son piano. Carlotta l'ouvrit, s'assit devant 
le clavier et se mit à jouer une fantaisie que Brand- 
Sachs avait composée dans le temps de sa première 
jeunesse. Le visage de Brand-Sachs s'animait pen- 
dant qu'elle jouait; une légère rougeur pointait sur 
ses joues. Au milieu de l'andante, ses yeux s'ouvrirent 
et il regarda le ciel : 

L'Allemagne, dit-il, ô mon Allemagne! 

Carlotta cessa de jouer. La mélodie avait vaincu. 

Brand-Sachs parlait, il pleurait, oh! oui, elle 
avait vu des larmes rouler le long de ses joues. 

Brand-Sachs , dit Carlotta ! et elle écartait les 
rideaux d'une main brûlante , et elle penchait sa 
tête d'ange sur le lit de douleurs. 

Brand-Sachs tressaillit. 

Qui m'appelle, dit-il ?... Brand-Sachs... oui! c'é- 
tait mou nom... Il y a bien des jours!... Brand- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Saciis, messieurs, Wilhlm Brand-Sachs! (pleurant) 

oh ! mou père! (riant) Ha! Ha! entendez-vous? 

lesophyeléïdes.. comme dans l'église, au diesirœ?.. 
ta, la, ta, je veux danser aussi, moi!... ah! les 
maudits violons!... les maudits, les maudits, les 
maudits, les maudits violous, violons — que je suis 
bête! 

Et il retomba dans son silence. 

Dieu! s'écria Carlotta ! par pitié, Wilhelm! c'est 
moi, c'est Carlotta! 

[îrand-Sachs leva les yeux : 

Carlotta, dit-il doucement? ah ! c'est Carlotta! 

Et il souriait en la regardant. 

Ah! c'est bien, dit-il d'une voix lente et faible! 
c'est bien!... tu es venue partager ma prison, n'est- 
ce pas? c'est bien mais tu souffriras cruellement, 

va ! car ils font bien du mal , nos geôliers. Tu 
ne sais pas tout ce qu'ils font souffrir, pauvre Car- 
lotta !.... Tes bras sont si blancs! Eh ! bien, ils t'ou- 
vriront les veines avec leurs couteaux.... Je le sais 
moi, tiens ! 

Et il lui montrait son bras entouré de bandelettes. 
Mais nous souffrirons ensemble, n'est-il pas vrai? 
va ! nous serons encore heureux. Vois-tu , je vais te 
dire ce que sont nos geôliers. Approche-toi. Carlotta, 
causons tous deux... Il y a bien long-temps que je 
ne t'ai parlé... Ce sont des gens, vois-tu, qui ont 
trouvé le moyen de faire penser la chair. Quand les 
hommes voient que la pensée d'un homme jette 
une lueur qui leur déplaît, ils s'adressent à nos 
geôliers..., et ceux-ci lui découpent tout le corps 
avec un scalpel, jusqu'à ce qu'il puisse penser 
comme ils veulent. Oh ! ils le tourmentent bien le 
corps, Carlotta! mais, vois-tu, je te le dis à toi , ne le 
leur répète pas , ils nous feraient du mal!.. Carlotta, 
écoule..., le corps meurt, il ne pense pas. 

Carlotta était dans un état affreux. Il y avait dans 
le regard de Brand-Sachs je ne sais quoi de lugubre 
au milieu de sa douceur, qui semblait appeler la 
tombe. Puis, ce délire où il la voyait, où il lui par- 
lait, ce délire, où il peignait ses souffrances et où il 
peignait en même temps son amour; ce délire était 
une chose horrible. 

Carlotta, dit Brand-Sachs, embrasse-moi ! Oh ! 
Carlotta, que je t'aime!., tu es mon bon ange. 
C'était toi , n'est-ce pas , qui me chantais ce chant 
de mes beaux jours? Carlotta , fais approcher de 



i mon lit ce piano que tes doigts touchaient tout-à- 
Hieure? 

Les infirmiers approchèrent le piano. 
Brand-Sachs s'élança vers lui... , mais ses forces 
le trahirent. Il tomba dans les bras de Carlotta. Il 
était mort. 

Samuel Bach. 



THÉÂTRE DE l/OPÉRA-COMIQOE. 

Sarah , ou l'Oupheline de Glençoé , musique de 
M. Grisar, libretto par M, Mélesvilie. 

(Première représentation.) 

La pièce de M. Mélesvilie avait été annoncée sous le 
titre de la Folle. Ce n'est pas que l'héroïne de ce libretto 
se livre à la moindre extravagance, au contraire; elle est , 
à elle seule, plus sage, plus raisonnable, plus fine et 
plus adroite que tous les personnages qui l'entourent, et 
dont elle fait, pour ainsi dire, tout ce qu'elle veut. Elle 
berne nue espèce de frater montagnard , elle se moque 
d'un colonel anglais, qui n'est pas précisément un imbé- 
cille; elle domine son amant, son protecteur, et lui fait 
faire ce qu'elle veut, elle se débarrasse fort cavalièrement 
d'un régiment écossais qui la gêne, et cependant l'auteur 
nous présente cette jeune fille comme folle. C'est une folle 
comme il en faut au public de FOpéra-Comique, de ces 
folles de convention, dont le vocabulaire est fixé, vous 
débitant trois ou quatre petites phrases douces et senti- 
mentales qui attendrissent, de temps immémorial, le 
marchand de rubans de la rue Saint-Denis et la vaporeuse 
épicière de la rue Montmartre. 

M. Mélesvilie avait un autre motif de faire une folle du 
principal personnage de sa pièce. .Son compositeur était 
connu, dans le inonde musical, par une fort jolie ro- 
mance, intitulée : la Folle. Biais comme il sait qu'une 
romance, à tout prendre, n'est, comme un vaudeville, 
qu'une chose de circonstance , et qu'il n'a pas voulu 

Chanter la circonstance et mourir avec elle , 
il a donné à son opéra le litre de Sarah , ou l'orpheline 
de Glencoé. 

Cette orpheline a perdu ses parens, massacrés par les 
Anglais. Elle a été confiée toute jeune, et par son père 
mourant , à un jeune montagnard écossais nommé Evan, 
qui est forcé de s'engager dans un régiment anglais pour 
subvenir aux besoins de la jeune orpheline, qu'il aime 
comme une sœur et même comme une jolie fille dont on 
désire faire sa femme. Sarah est aimée de Dougal, ce chi- 
rurgien , droguiste et barbier, sorte de Figaro niais dont 
nous avons déjà parlé plus haut; elle estencore aimée du 
colonel de ce régiment d'habits rouges dans lequel s'est 
engagé son amant. Pour empêcher Evan de partir, Sarah 



lui donne un narcotique, que Dougal, autre Vanderblas 
des Chaperons blancs, lui a remis; et, comme dans la 
pièce de M. Scribe, et comme dans un vaudeville récem- 
ment joué au Gymnase, où l'on empêche, par le même 
moyen, un jeune Américain, du temps de Washington , 
de rejoindre son régiment, Evan est considéré comme 
déserteur, et condamné à mort; mais le colonel anglais, 
quittait venu pour séduire Sarah, reconnaît, dans l'or- 
pheline de Glençoé, la fille, héritière du montagnard qui 
a été tué par le régiment que son père commandait, et 
dont il avait pris les biens. Le jeune colonel renonce , 
comme on le pense bien, à son amour illicite, rend à 
l'orpheline les belles propriétés dont il est assez injuste- 
ment possesseur, et ces quatre personnages, secondés du 
régiment écossais qui se trouve là, 

Célèbrent, dans cet heureux jonr, 
Les charmes de l'hymen avec ceux de l'amonr. 

Voilà l'œuvre du poète, œuvre comme à peu près toutes 
celles qui sortent de la plume de M. Mclesvil'e , conscien- 
cieuses et ternes, bien faites, mais un peu empreintes de 
cette liqueur dont se sert Sarah pour empêcher son amant 
de partir. 

Ce nouveau libretto dénote cependant l'habitude du 
genre. Je ne dirai pas , comme tous nos feuilletonnistes 
littéraires , qu'i/ est bien coupé pour la musique , car il 
gagnerait beaucoup à être réduit en un acte. Quoiqu'il en 
soit , tel qu'il est , ce poème est suffisamment musical , et 
passera sans dificultés aux représentations suivantes,attendu 
que si rien ne vous y étonne, ne vous saisit, rien non 
plus ne vous y choque : vous vous trouvez là en compa- 
gnie de gens et de situations de connaissance. Il y a beau- 
coup de personnes qui n'aiment pas les nouvelles figures , 
et, sous ce rapport, celles de M. Mélesville leur convien- 
dront. 

La partition de M. Grisar a plus d'éclat d'instrumenta- 
tion que de profondeur : ses modulations sont plus crues 
que fondues; il y a plus de mignardise que de sensibilité 
dans sa mélodie : elle manque même souvent de fraîcheur 
et surtout d'unité. 

L'ouverture s'annonce par un andante en mi naturel , à 
trois temps , dans lequel se dessine assez bien un s oli de 
quatre cors, qu'on serait porté à trouver d'un beau ca- 
ractère, n'était le souvenir de celui de l'ouverture du 
Freyschiitz, qui vous saisit d'une bien autre façon. L'al- 
légro , en pas redoublé , rappelle aussi le mouvement 
pressé du dernier morceau de l'ouverture de Guillaume 
Tell. M. Grisar pouvait s'inspirer plus mal que de Weber 
et de Rossini. Il est juste de dire cependant que s'il y a si- 
militude dans le dessein , il n'y a pas réminiscence absolue 
avec les deux illustres compositeurs. 

Dans une introduction attaquée brusquement, en ré 
majeur, après l'ouverture en mi naturel, nous avons re- 



marqué un air en si bémol, chanté par Dcslandes, qui a 
de l'originalité et de la gailé : l'instrumentation en est 
même variée. 

Les couplets chantés par Couderc : 
Adieu ma belle patrie! 
sont d'un caractère noble et touchant : l'auteur aurait pu 
ce nous semble, les écrire dans un autre ton que celui de 
l'introduction. 

L'air de Jansennc : « Ange ou démon, » qui commence, 
à ce qu'il nous a paru, en si bémol majeur, n'offre guère 
que des lambeaux de mélodie, et manque de cette unité de 
pensée que nous avons déjà reprochée à M. Grisar. 

Ici se trouve l'entrée de mademoiselle Jenny Colon, sur 
des couplets en fa majeur, qui ne peignent pas mal le semi- 
désordre d'esprit de l'orpheline, mais qui sont loin d'être 
aussi louchans que la romance de la Folle , du même au- 
teur. "Vient ensuite un duo , en fa majeur , comme les cou- 
plets précédens (M. Grisar aurait dû songer un peu plus à 
varier les tons de ses morceaux) ; ce duo : •■ J'ai donné ma 
parole,» qui s'enchaine avec le morceau de table: 

Au repas qui s'apprête 

Portons nn front joyenx ; 
puis le petit air : 

Sous nn ciel étranger 
Voyager , 

C'est chercher le danger, 
offrent du mouvement , de la vie et quelquefois de la 
verve. 

L'air de sommeil qui suit, en si bémol majeur , accom- 
pagné par les violons avec sourdines, les violoncelles et 
les cors, et chanté par mademoiselle Jenny-Colon, est d'un 
bon sentiment mélodique et orchestré d'une manière dis- 
tinguée. Il plairait davantage s'il n'était coupé ou suivi 
d'une annonce de trompette , aussi intempestive que mal 
exécutée. Nous savons la difficulté de varier la mélodie 
consacrée et presque invariable de ce rauque et barbare 
instrument; nous n'ignorons pas la difficulté qu'il y 
a pour l'instrumentiste d'attaquer ex abrupto un solo de 
trompette : c'est pour cela que le compositeur aurait dû 
placer là une fanfare sur le théâtre, chose qu'il est encore 
temps de faire. 

L'entr'acte , en mi naturel , qui précède l'air que chante 
mademoiselle Jenny Colon en commençant le deuxième 
acte, renferme un trait de violoncelle qui est par trop 
identique à la romance d'Hérold : » Adieu! je pars et vais 
quitter Marie, s Nous conseillons à l'auteur de modifier 
cette phrase. Ces fréquentes rémiuiscences, et d'autres 
que nous n'avons pas le temps de signaler , sont les incon- 
véniens qu'on rencontre souvent dans les compositeurs 
exclusivement mélodistes. Cet air , fort bien chanté par 
mademoiselle Colon, renferme, au reste, sut ces paroles : 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



Non , ce n'est que pour toi 
Que je veux être belle, etc. 
une valse charmante, et qui ne peut manquer d'être répé- 
tée dans les salons. 

Le grand duo, en la mineur, que nous appellerons le 
morceau du réveil, morceau bruyant et à prétention scé- 
nique , manque d'effet pour en vouloir trop faire. L'ac- 
compagnement en est assourdissant. Il n'y a rien à remar- 
quer non plus dans le duo qui suit, entre mademoiselle 
.fcnny Colon et Jansenne : 

Au rendez-vous je suis fidèle , 
si ce n'est qu'il est à trois temps, comme la plupart des 
morceaux de la partition de M. Grisar, mouvement qu'il 
affectionne beaucoup trop. Serait-ce parce que sa romance 
de la Folle , aussi à trois temps , a obtenu un grand suc- 
cès ? La Folle ou l'orpheline Sarah n'en obtiendra certes 
pas autant. 

On peut reconnaître dans ce jeune compositeur un 
faire facile , un orchestre assez bien mouvementé , s'il 
n'est pas savant; mais que M. Grisar se persuade bien 
qu'un opéra, un ouvrage dramatique , ne s'éternue pas 
comme une romance ; qu'il sache que pour faire parler un 
orchestre , ce grand corps aux cent voix, tel que nous l'ont 
fait les grands maîtres modernes , il faut de longues et con- 
sciencieuses études; que chaque instrument a un caractère 
qui lui est propre , une voix qui lui est pour ainsi dire per- 
sonnelle. Quand M. Grisar saura tout cela , et encore 
beaucoup d'autres choses , nous espérons qu'il nous don- 
nera un opéra plus fortement pensé et mieux écrit que son 
Orpheline de Glençoé. 

J. J. J. Diaz. 



NOUVELLES. 



V Toujours la même affluence aux Huguenots. Avant-hier , 
la dix -neuvième représentation a produit une recette de 
9,400 francs. Pour satisfaire aux nombreuses demandes des 
personnes qui ne trouvent pas de places dans la semaine , le 
directeur est même OBLIGE de donner cet ouvrage aujour- 
d'hui.... 

%* Il court dans le monde dramatique, et quelques jour- 
naux ont répété un bruit des plus bizarres. L'Opéra-Comique 
n'aurait rien de mieux à offrir au public, pour lutter contre 
les chaleurs de l'été , que le Chevalier de Canolle , drame joué 
deux ou trois cents fois à l'ancien Odéon , et arrangé depuis 
sous le titre A'Arwed , pour le tbéâtre du Vaudeville , où il a 
encore compté un bon nombre de représentations récentes. Le 
nouvel arrangement serait dû à une dame auteur , dont la ré- 
putation si méritée d'esprit et de tact , rend cette nouvelle 
assez invraisemblable. Peut-être, au surplus, si, comme on 
l'ajoute, M. de Fontmichel est le compositeur chargé de la par- 
tition, la spirituelle romancière et le théâtre auront sacrifié 
leurs intérêts au désir de lancer un artiste dont on espère beau- 
coup. Reste à savoir si c'est rendre à la musique un service 
bien profitable que de la condamner au supplice de Mérence. 
Quoi qu'il en soit, M. de Fontmichel est digne d'inspirer le plus 
vif intérêt par le brillant succès qu'a obtenu, à Marseille, sa 
partition du Gitann, que la faiblesse du poème seuleaempêché 
de figurer sur l'affiche du théâtre de la Bourse , où l'appelait la 
réputation de ce compositeur. 

*„* La semaine dernière, dans une représentation à bénéfice 
donnée sur le théâtre de l'Opéra-Coniique , l'affiche annonçait 



deux vaudevilles : l'un du Gymnase , l'autre du Palais-Royal. 
Il parait que l'autorité supérieure a fait changer le spectacle, 
pour empêcher ce mélange profane des répertoires des théâtres 
secondaires avec'celui d'un théâtre royal. Où l'aristocratie va- 
t-elle se nicher ?| N'est-ce pas là " tout justement prendre la 
morgue pour la dignité, et empêcher cet/' échange fraternel 
de bons offices que les artistes étaient si fiers de se tendre 
entre eux? Craint-on maintenant jusqu'à la république des 
lettres? Espérons que l'autorité, mieux avisée, ne fera plus 
revivre cette prétention rétrograde, dont la restauration même 
n'avait pas encouru le ridicule. 

%* Tandis qu'on vient d'accorder encore un nouveau privi- 
lège de théâtre de vaudeville , au moment où nous perdons l'es- 
pérance de voir l'Odéon ouvrir un asile indispensable à nos 
jeunes compositeurs , nous apprenons avec plaisir que cette 
hostilité contre l'art musical n'a pas entièrement découragé 
ceux qui se vouent à en favoriser les progrès, et qu'une nou- 
velle société, sous la direction de M. Joachim Duflot, fait d'ac- 
tivés démarches pour obtenir la liberté d'ériger le Gymnase- 
Musical en succursale de l'Opéra-Comique. Puisse cette hono- 
ralde tentative triompher enfin de tant d'intrigues et de mau- 
vais vouloir. Si le bon sens , le goût , l'intérêt de l'art et des 
artistes avaient quelque droit et quelque influence, le succès 
d'une pareille demande sciait infaillible et prochain. 

\" La Juive, de M. Halévy, est naturalisée maintenant en 
Allemagne : elle a déjà été représentée à Leipzig, Vienne, Cassel, 
Francfort, Hambourg, Hanovre et Breslau, et partout, cet 
ouvrage a obtenu le plus brillant succès. 

V Une des cantatrices les plus distinguées et les plus jolies 
de la province, mademoiselle Julie Berthaud, est dans ce mo- 
ment à Paris; elle va à Bruxelles, où elle est engagée pour 
cette année. 

V M. Damoreau vient d'arriver de Marseille à Paris. 

** Le succès de la Juive se soutient à Rouen , d'une ma- 
nière inouïe dans les fastes du théâtre de cette ville. Le bel 
opéra de M. Halévy a fait 2,400 francs (recette énorme pour la 
localité) a la dix-hujtième représentation. L'Eclair n'a pas une 
moindre vogue. L'actif directeur, M. Walter, se préparc à mon- 
ter les Huguenots et Cosimo. 

V Le 21 avril, a été donné, dans les salons du grand-réfé- 
rendaire delà Cour des pairs, M. le duc de Cazes , un concert 
très-brillant, ou le choix des morceaux luttait d'attrait avec 
leur exécution. On a distingué la voix mâle et sonore de M. Ge- 
raldy , dans a partie de Marcel du triodes Huguenots. Un noc- 
turne , de Clapisson , a cte chanté par MM. Boulanger et le 
baron Christophe avec beaucoup de charme. Nous citons en- 
core une valse de M. Chopin , exécutée par l'auteur avec le fini 
de jeu qu ou lui connaît. Mais les honneurs de la soirée ont été 
pour une dame vénitienne, madame Ccscini, cantatrice am - 
leur , dont la voix de contralto rappelle la mordante énergie de 
celle de madame P.sarroni , et qui excelle surtout par le talent 
de b.en déc amer. Elle a fait entendre une cantate écrie ex- 
près pour elle par un de nos jeunes compositeurs qui donnent 
le plus d'espérance , M. Alarv, italien, qui a lon"-têi os tri 
vaille au Conservatoire de Milan. Cette cantate, intitulées ™ 
net Ckiostro Héloïse dans le cloitre) , est pie ne H i nélod » ci 

SlMS'll ; '"r UPS Phr r s »>'4îna.es P et"ais;s "m el'on 
en.e»é tous les suffrages, et la cantatrice a partagé avec l'au- 

vovrn f^ P e M SC 7 nS Ct ' CS d,0 « cs <'" "»'■'* ^Sitoire Nous 
liaueJ, , , iv r g ' ands f0 » cti °nnaires choisir la mu- 

s que pour obje et pour ame de leurs fêtes. C'est ainsi que 
n„ h?i r .' P ", S °." mini5tèie > a ™>t Préféré un concert à 
un bal. Cet exemple doit avoir une influence favorable pour 
1 art dont nous sommes les apôtres et les défenseurs. 

V. Troppe noie, troppe note, tel est le jugement porté par 
le spirituel critique de Milan, Lambertini, sur le dernier opéra 
de Vaccai , Giovanna Gray fJeanne-Gray). N'est-il pas éton- 
nant que cette jeune victime de la cruauté de Marie Tudor si 
intéressante dans l'histoire, n'ait jamais été mise à la scène 
par un génie capable de donner à son nom la popularité d'un 
sucres dramatique ? C'est aux Meyerbeer , aux Rossini , aux 
Halévy qu il faudrait demander leurs inspirations musicales 
pour ce sujet si pathétique. 



l r ' colonne, 



ERRATUM DU DERNIER NUMÉRO. 

i" ligne, nu lieu de: trésor imaginaire, lisez 

héros imaginaire. 

Dans l'annonce du dernier tirage des primes de 75,000 francs, 

on a oublié celle de 2,000 francs : elle a été gagnée par le n. 586, 

de la vingt-septième série. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



de Félix Locquin, rue N.-D.-des-Victoires, 16. 



REVUE 

GAZETTE MUSICALE 

mm jpjimuQ. 

ÎEDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , SAMUEL BACH, HENRI BLANCHARD, BERTON (membre de l'InStilUt) , BERLIOZ, 

V. benoist professeur de composition au Consenaioire), bottée de Toui.MoiNlbibliolhécaire du Conservatoire), 
castil-blaze,alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), r. halévy, jules janin, g. lepic, 
listz, lesueur (membre de I'Insiilui), j. mainzer, marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry, 
Edouard monnais, d'ortigue, pajnofka, richard, j. g. seyfried (maîire de chapelle à Vienne), STÉPHEN DE LA 

MADELAINEj etc. 



ANNEE. 



No 



19. 



PRIX DE L'ABONNEM. 


TARIS. 


DÉPART 


ETRANG. 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


9 » 


10 » 


6 m. 15 


17 » 


19 » 


I an 30 


34 » 


38 » 



€a Ecuuc rt <É>ci?cttc Mmieait ïte parts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

s'abonne an bnrean de la Gazette Musicale de Paris, me Richelieu, 97; 
chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 
et chez tons les libraires et marchands de musique de France. 

oit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PABIS, DIMANCHE 8 MAI 1836. 



gale 



lobslantlcs supplémcns, 
ncet,/ac timili del'ccrl- 
d'auteurs célèbres et la 
ie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette muiicale 
recevront gratuitement, le 
dernier dimanche de chaque 
mois, un morceau de muilqu'i de 
piano composé par les auteurs 
lesplusrenommes.de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
prix marqué de 6 f. à 7 f. 60 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97 



SOMMAIRE. — Monument de Beethoven; traduit de l'Allemand 
par lé comte de Schulenburg. — T et dernier concert du Con- 
servatoire; par M. II. Berlioz. — ThaVberg ; par M- Henri Blan- 
chard.— A. M. IIofineistei'iparM. Hector Berlioz.— Du Dactylîon 
de M. Henri Hertz. — Correspondance particulière de la GA- 
ZETTE MUSICALE; par M. C**. —Bévue critique. — Nouvelles. 



MONUMENT DE BEETHOVEN 

A Bonn , ville natale de Louis van Beethoven , il 
s'est formé , sous la direction d'Auguste-Guillaume 
Schlegel , une société pour ériger un monument à la 
mémoire de ce grand homme , dont les œuvres trop 
peu appréciées à leur apparition ont vu reconnaître 
maintenant leur suprématie en France et en Angle- 
terre aussi bien qu'en Allemagne , et dont la musique 
mâle et harmonieuse doit survivre à l'or des trônes 
et au marbre des temples. 

De tels génies , dira-t-on , n'ont pas besoin de 
monument , ils en ont déjà un plus magnifique et 
plus durable que tous les autres dans la mémoire des 
hommes ; mais si l'on sonde le cœur des gens qui 
tiennent un pareil langage , on verra qu'il s'en faut 
de beaucoup que le monument qu'ils y ont élevé 
soit complet. 

Quel est celui , lorsqu'il est pénétré du mérite d'un 
grand homme , qui ne désirerait le voir face à face 
pour_ mieux graver dans son cœur l'image de cet 
homme dont chaque souvenir, même le plus futile , 
est cher à son admiration , lui dont le culte peut se 
comparer à celui d'un amant pour sa maîtresse. 



Quel beau spectacle , si le peu de poésie qui règne 
encore dans notre vie intérieure , au lieu de se réfu- 
gier dans les salons de quelque riche amateur , se 
répandait , comme aux anciens temps , dans les rues 
et les places publiques ! Quel beau spectacle , si du 
haut des arcades et des portiques, les actions desre- 
présentans de la gloire nationale dominaient la mul- 
titude de manière à n'offrir aax yeux que des images 
élevées propres à maintenir dans chacun le senti- 
ment de sa dignité , et à accoutumer aux véritables 
beautés les regards trop souvent absorbés par des 
objets d'un intérêt misérable et vulgaire ! Quel beau 
spectacle, si les statues colossales des grands hom- 
mes s'élevaient dans chaque ville comme des colon- 
nes triomphales, comme des juges éternels , punis- 
sant d'un œil sévère le mal qui se ferait autour d'eux, 
et encourageant par la sérénité de leurs traits les 
belles actions qui tenteraient de surgir à l'abri de 
leur grand nom. 

Les rois ont su payer un juste tribut de reconnais- 
sance à ceux qui ont illustré leur pays. Napoléon a 
érigé un Panthéon aux grands hommes delà patrie; 
le roi de Bavière un. Walhalla ; le roi des Français 
déroule au musée de Versailles les plus belles pages 
de l'histoire de France ; mais les provinces et les vil- 
les qui peuvent revendiquer un nom illustre n'ont 
encore presque rien fait pour en perpétuer le souve-< 
nir. Ce n'est pourtant pas faute d'argent , car l'in- 
dustrie absorbe chaque jour d'immenses capitaux. 

Lorsqu'au moyen des chemins de fer , on pourra 
se transporter avec une prodigieuse vitesse d'un 
pays à l'autre , on restera frappé du peu d'efforts 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



que nos villes ont faits pour retenir le voyageur dans 
leurs murs. 

Mais écartons ces pensées affligeantes, pour nous 
représenter Beethoven tel qu'il était. Nulle part nous 
n'avons trouvé un portrait plus fidèle de ce grand 
génie que dans les lettres de l'aimable et spiriluelle 
Bettina au célèbre Goethe -, il y est peint d'après lui- 
même et sur ses propres expressions. 

Voici la traduction de la lettre adressée de Vienne 
à Gœthe , en date du 28 mai 1 810. 

« C'est de Beethoven que je vais t'entreteuir : il 
m'a fait oublier tout le monde et jusqu'à loi même. 
J'ose avouer que je crois à une divine magie , élé- 
ment de la nature spirituelle; cette magie, Beetho- 
ven l'exerce dans son art; il y a dans ce qu'il en dit 
une véritable fascination; chacune de ses pensées ren- 
ferme le germe d'une existence supérieure. Il se tient 
en dehors du cercle mécanique des affaires humaines. 
Qu'ont de commun avec le monde ses œuvres, et 
lui-même , qui commence sa sainte tâche avec le 
jour , se recueille en lui-même au coucher du soleil 
et se laisse emporter sur les ailes de l'inspiration 
bien loin du cours monotone de la vie journalière ? 

»I1 m'a dit : — «Quand je regarde autour de moi, 
» je soupire , car tout ce que je vois est contre ma 
» religion ; et je suis forcé de mépriser le monde qui 
n ne se doute pas que la musique est une révélation 
» d'en haut , supérieure aux théories des savans et 
» à la sagesse des philosophes. La musique , c'est le 
» vin qui double l'activité de l'esprit; et moi, 
» nouveau Bacchus, je verse aux hommes ce nectar 
» délicieux dont ils s'enivrent , et duquel , revenus 
» à eux-mêmes, ils peuvent retirer d'inépuisables 
» trésors. Je n'ai point d'ami et suis le seul confident 
» de mes pensées; mais je sais que dans mon art , 
» Dieu est plus près de moi que des autres; je com- 
» munique avec lui sans crainte , car je l'ai toujours 
» reconnu et compris; aussi , ne suis— je pas inquiet 
» de l'avenir de mes compositions; il ne saurait être 
» douteux; ceux qui les comprennent s'affranchis- 
» sent du joug de misère sous lequel rampe la masse 
» des hommes ! » 

» Tout cela , Beethoven me l'a dit dès notre pre- 
mière entrevue , et j'étais toute pénétrée de celte 
aimable franchise envers moi , qui devait lui sembler 
si insignifiante; j'étais toute surprise, car on me 
l'avait peint comme sauvage et peu communicatif ; 
on craignait de m'introduire chez lui . il m'a fallu 
m'y introduire seule. Il a trois retraites où il se ca- 
che, l'une à la campagne , l'autre en ville et la troi- 
sième sur les remparts; c'est à cette dernière que je le 
trouvai à un troisième étage; j'entrai sans être présen- 
tée, il était à son piano; je me nommai , il se montra 
très-affable et très-bienveillant. Il me demanda si je 
voulais entendre une romance qu'il venait de com- 
poser; alors il se mita chanter d'une voix perçante 
et sonore qui faisait passer dans mon ame les émo- 
tions de la sienne : 

Connais-tu ce beau pays 

Où fleurissent les orangers?* 

« N'est-ce pas que c'est beau , très-beau , me di- 
sait-il plein d'enthousiasme? Je veux vous le répé- 

* Kennsl dn das Lind wo die Cilronen blùhen. (Goethe.) 



ter. » Il était ravi de la joyeuse expression de mes 
applaudissemens. 

— « La plupart des hommes , disait-il , sont atten- 
dris par un beau morceau; mais ceux-là n'ont pas 
des cœurs d'artistes ; les artistes sont tout de flam- 
me, ils ne pleurent pas. « 

»I1 chanta ensuite une de tes romances qu'il avait 
récemment mise en musique : 

« Laissez couler les pleurs de l'amour éternel. » 

»Il m'accompagna chez moi , et chemin faisant , 
il m'exposa, sur l'art, toutes les idées sublimes que 
je viens de te communiquer; il parlait si haut en 
s'arrêtant toujours dans la rue , qu'il fallait un vrai 
courage pour l'écouter. Il s'énonçait avec feu, et 
d'une manière à laquelle j'étais si peu préparée, que 
j'oubliai moi-même le lieu où nous étions. On fut 
très-étonné de le voir entrer avec moi dans mon 
salon, où une nombreuse société était réunie pour 
dîner ; après le repas , il se mit au piano sans en être 
prié, et joua longtemps et d'une manière sublime. 
Orgueil et génie , tout chez lui fermentait ; dans de 
tels momens d'exaltation , il crée des choses inconce- 
vables , et ses doigts le servent merveilleusement. 

» Chaque jour il vient me voir , ou je vais chez 
lui ; il me fait oublier les cercles , les musées , les 
théâtres , et même la tour de Saint-Etienne; il me 
dit : — « Que verrez-vous dans tout cela ? Je vien- 
drai vous prendre, nous irons nous promener dans 
l'allée de Schœnbrunn. » 

«Hier, j'allai avec lui dans un magnifique jardin 
eu pleine fleur , dont les serres tout ouvertes répan- 
daient des parfums enivrans. Beethoven s'arrêta , les 
rayons du soleil sur la tête , et me dit : — « Les poé- 
» sies de Gœthe ont sur moi une grande influence, 
» non-seulement par leur contenu, mais encore par 
» leur forme rhylhmique ; ce langage , qui renferme 
» déjà en lui le secret de l'harmonie , m'excite et 
» m'entraîne à composer; il me force à faire jaillir 
» de toutes parts la mélodie du foyer de l'inspira- 
» tion ; je la poursuis , je m'en empare avec pas- 
» sion ; je la vois s'enfuir et disparaître dans la 
» masse confuse de mes émotions ; je la ressaisis avec 
» un nouvel enthousiasme ; il me faut , dans un 
» entraînement rapide, la multiplier en mille mo- 
» dulations, et au dernier moment, c'est là que je 
» triomphe de ma première idée musicale ; voyez- 
» vous , — c'est là une symphonie ! 

» Oui , la musique est bien l'intermédiaire entre 
» la vie de Lame et des sens : je voudrais m'entrete- 
» nir avec Gœthe à ce sujet pour savoir s'il me 
» comprendrait. 

» La mélodie , c'est la vie sensuelle de la poésie; 
» n'est-ce pas la mélodie qui donne un corps à l'ame 
» du poète ? n'est-ce point par elle que dans la ro- 
» mance de Mignon, l'on éprouve soi-même les 
» sensations qui ont dû agiter cette femme ? ces sen- 
» sations ne font-elles pas vibrer en nous des cordes 
» nouvelles? C'est alors que l'esprit voudrait par- 
» courir une immensité sans bornes; que tout de- 
)> vient une source de sentimens, qui , nés de la 
» simple pensée musicale, n'auraient pas sans cela 
» vu le jour: voilà F harmonie. C'est par elle que 



brillent mes symphonies, où, jusqu'à la fin, 
mille formes variées coulent pour ainsi dire dans 

> le même sillon ; c'est elle qui fait sentir à l'homme 

> qu'il y a dans le domaine de l'esprit des régions 

> éternelles, infinies, inaccessibles; et, bien que 
dans mes œuvres j'aie toujours la certitude d'at- 
teindre mon but, toutefois je me sens tourmenté 
d'une ardeur insatiable de recommencer , comme 
un enfant, ce qui me semblait accompli avec le 
dernier coup d'archet qui devait faire passer dans 
l'auditoire toutes mes convictions et mesjoies mu- 
sicales. — 

» Il y a des milliers de gens qui croient se marier 
par amour , et l'amour ne se révèle pas une seule 
fois dans ces gens-là, bien qu'ils en fassent profes- 
sion. Ainsi des milliers de personnes s'occupent de 
l'art musical sans en avoir reçu la révélation. La 
musique, comme tous les autres arts, a pour 
base les caractères sacrés de la conscience mo- 
rale ; toute inspiration véritable est un progrès 
moral. S'assujétir à ces lois incompréhensibles , 
dompter son propre esprit et le gouverner par ces 
lois , de manière à en faire émaner les révéla- 
tions qu'il a reçues , c'est là le principe absolu de 
l'art; s'abandonner tout entier à celte inspiration 
de l'art , c'est véritablement se soumettre à la 
voix divine qui résonne en nous , à cette voix , 
qui, dans toute sa majesté, calmé et puissante , 
domine les extravagances d'une imagination in- 
domptée, et donne par-là même, à de fécondes 
fantaisies, le plus haut degréde perfection qu'elles 
puissent atteindre. Ainsi l'art représente toujours 
la divinité-, et la relation de l'homme à l'art, 
c'est sa religion. Toute véritable inspiration nous 
vient de Dieu ; c'est une révélation d'en-haut qui 
pose à l'homme un but, où il doit toujours arri- 
ver. — Nous ignorons d'où nous vient la con- 
naissance des choses célestes. Le grain, renfermé 
dans sa capsule , a besoin d'un sol imprégné tout 
à la fois d'humidité et d'électricité pour germer, 
croître et mûrir -, la musique , c'est le sol élec- 
trique dans lequel l'esprit existe , pense et devient 
créateur : et quoique l'esprit ne soit pas maître 
de ses créations , elles ne lui eu procurent pas 
moins d'ineffables jouissances. Ainsi, chaque pro- 
duction de l'art est indépendante , plus forte que 
l'artiste même, et , sitôt qu'elle voit le jour , elle 
remonte à la source céleste , dont elle n'est descen- 
due que pour rendre témoignage du lien mysté- 
rieux qui unit l'homme à la divinité. » 
«Beethovenme conduisit à une répétition générale 
à grand orchestre de Fidelio. — J'étais seule dans ma 
loge, la salle n'était pas éclairée. C'est là que je vis cet 
esprit colossal régner et gouverner en despote : 
Gœthe! aucun empereur , aucun roi n'a de sa puis- 
sance une telle certitude, aucun n'a la conscience de 
sa force au même degré que ce Beethoven, qui, dans 
notre promenade , cherchait tout à l'heure encore la 
source d'où lui viennent ses inspirations musicales. Si 
je le comprenais comme je le sens, la nature n'au- 
rait plus rien de caché pour moi. Là, je le vis impo- 
sant , ferme et résolu; ses mouvemens et le jeu de 



sa physionomie exprimaient la perfection de son 
œuvre ; il prévenait chaque faute, chaque malen- 
tendu ; aucun son n'était imprévu ; la présence de 
son esprit gigantesque communiquait à tout l'ordre 
et l'activité. On serait tenté de prédire que, dans la 
perfectibilité d'une vie future, un tel génie sera des- 
tiné à gouverner une sphère encore bien plus im- 
mense. » 

{Traduit de l'allemand par le comte de 

ScnULENBUfiG.) 



SEPTIEME ET DERNIER CONCERT 

DC CONSERVATOIRE. 

La loi du crescendo a été cette fois parfaitement 
observée; les habitués du Conservatoire ont emporté 
de la dernière séance des impressions dont le souve- 
nir seul doit suffire à les charmer pendant le silence 
de huit mois, où se renferme tous'les ans la Société 
des concerts. Il ne faut pas croire les amateurs 
(remarquez bien que je ne dis pas les dileltanlt), 
pour qui la petite salle des Menus-Plaisirs est le 
temple de l'art; il ne faut pas, dis-je, supposer ces 
gens-là capables de chercher de grossiers dédomma- 
gemens aux nobles plaisirs qu'ils ont perdus, dans 
les nombreuses tavernes musicales dont Paris abonde; 
non , la musique est pour eux , pendant tout ce 
temps d'abstinence, une maîtresse absente, dont ils 
attendent chastement le retour. Après la clôture du 
Conservatoire, l'Opéra reste bien ouvert, il est vrai, 
et je sais qu'on peut y entendre fréquemment de 
grandes compositions dignement exécutées. Cette 
compensation cependant est loin d'être suffisante 
pour les vrais amateurs; le nombre des belles parti- 
lions, dont l'exécution est soignée à l'Opéra, est 
trop restreint pour eux , et le reste du répertoire 
n'est pas de leur domaine. D'ailleurs , dans ce vaste 
théâtre, qui coûte tant d'argent, la préoccupation 
constante et bien excusable des directeurs est de 
remplir la salle et la caisse le plus souvent possible. 
Tout est mis en œuvre pour y parvenir. La musique 
ne s'accommode guère des associations auxquelles 
on la contraint alors de prendre part , pas plus que 
des mutilations qu'on lui fait subir. La musique est 
bien la fille aînée de la maison; mais elle a tant de 
compagnes folles, coquettes et jalouses, que leur 
turbulence trouble ses poétiques travaux , et qu'elle 
se voit souvent privée du nécessaire pour satisfaire 
aux caprices dispendieux de ses sœurs. Pour les di- 
lettanti (remarquez que je ne dis pas les amateurs), 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



au contraire , qui , sous prétexte de n'être pas ex- 
clusifs, écoutent volontiers un pot-pourri de ponts- 
neufs après une symphonie de Beethoven , un solo 
de flûte ou de guitare après un choeur de Weber, 
une cavatine italienne après une scène de Gluck ou 
de Mozart; pour ceux-là, rien de plus naturel que 
d'entrer, en sortant du Conservatoire, chez Musard, 
au Jardin-Turc , et même à l'Opéra-Comique. Bien 
plus, s'ils voulaient être sincères, ils avoueraient 
qu'ils éprouvent, à entendre les contredanses qu'on 
y débite en gros et en détail , infiniment plus de 
plaisir qu'aux savantes compositions que la fashion 
les oblige d'écouter religieusement sans y rien com- 
prendre. Mais Beethoven est à la mode, il faut donc 
avoir sa loge au Conservatoire, dût-on s'y ennuyer 
comme le lièvre de La Fontaine s'ennuyait dans son 
gîte. 

Quoi qu'il en soit , le dernier concert a été plus 
splendide que les six précédens; l'orchestre et le 
choeur se sont surpassés. Le programme s'ouvrait 
par la symphonie en ut mineur , et vers la fin avait 
été placée la scène d'Iphigénie en Tauride (rede- 
mandée). Ainsi la grande voix de Gluck semblait 
une fière et sublime réponse à l'immortel défi jeté au 
début par Beethoven. Nous n'avons pas eu cette fois 
à signaler la moindre tache dans l'exécution ; les 
cymbales ajoutées dans l'air de danse , en si mineur, 
des Scythes, ont disparu. Il est vrai que le petit 
garçon, chargé de la partie de triangle, a continué 
son bruit métallique pendant ce morceau , quoique 
l'auteur ne l'ait employé qu'avant et après ; mais il 
parait décidé que ce malheureux ballet ne sera ja- 
mais rendu dans toute son intégrité. Cette légère in- 
advertance a passé inaperçue , et l'effet du ballet , 
des chœurs et de l'air de Thoas, fort bien dit par 
Massol, a été foudroyant. Le chœur du quinzième 
siècle , intitulé cette année : Alla beata Trinita , 
est le même que nous avions entendu tant de fois 
sous le nom de Landi spirituali. Ce changement de 
titre, qui avait fait croire à beaucoup de personnes 
qu'il s'agissait d'un morceau non encore exécuté au 
Conservatoire, serait-il une petite supercherie? 
Nous ne le pensons pas. Cependant il a servi à faire 
mieux ressortir le défaut réel des programmes de 
ces belles matinées musicales : le défaut de variété. 
On dirait, à voir cette persistance à toujours repro- 
duire le même morceau, quand il a été bien accueilli 
du public, qu'il n'en existe pas d'autre du même 



genre , ou que messieurs les membres de la société 
des concerts n'ont pas des connaissances très-éten- 
dues en bibliographie. C'est M. Fétis , qui , le pre- 
mier, a mis en circulation cette belle harmonie reli- 
gieuse, en la faisant entendre dans ses concerts his- 
toriques; sans lui on n'eût jamais songé à la déterrer 
dans les cartons poudreux où elle gisait enfouie. Cela 
se conçoit jusqu'à un certain point. Il n'en est pasde 
même pour les œuvres dont la renommée est euro- 
péenne, et dont la gravure a multiplié et répandu 
une foule d'exemplaires. Tels sont les fameux psau- 
mes de Marcello, dont jamais, depuis les concerts 
de Choron, nous n'avons pu entendre une note. 
Pourquoi donc ont-il ainsi été oubliés, — car je ne 
puis croire que ce soit une exclusion préméditée. 
Peut-être re viendra-t-on là-dessus l'annéeprochaine. 
— Aimez-vous les concertos de cor? Pas plus que 
moi , je le gage. Il faut pourtant que je vous parle 
du solo de cor en la bémol, composé par Murich , 
et exécuté par M. Bernard. M. Bernard joue très- 
bien du cor : voilà le fait. Quant aux conséquences 
de ce fait , elles sont d'une déduction facile; les voi- 
ci : Quand un directeur de théâtre , un chef d'or- 
chestre ou un compositeur aura besoin d'un bon 
premier cor , il peut en toute assurance s'adresser à 
M. Bernard. 

Le talent de M. Brod est trop généralement ap- 
précié, et j'ai trouvé trop souvent l'occasion de lui 
rendre justice, pour y revenir: je parlerai seulement 
de sa fantaisie nouvelle à l'espagnole , c'est-à-dire 
avec accompagnement de castagnettes, que beau- 
coup de personnes ont trouvée gracieuse, mais un 
peu trop longue, surtout dans l'adagio. 

Il me reste à parler de la scène avec chœur, frag- 
ment d'un opéra de M. de Ruoltz, que Nourrit a 
chantée avec son talent et sa verve ordinaires. M. de 
Ruoltz, après avoir écrit une partition sur le sujet du 
poème célèbre de Byron (Lara), a perdu deux ou 
trois années en stériles efforts pour la faire connaître: 
il a dû s'expatrier pour y parvenir. Cela est parfai- 
tement dans l'ordre ; les directeurs du Théâtre-Ita- 
lien ne reçoivent pas du gouvernement français une 
énorme subvention , pour faire représenter des par- 
titions dues au talent des compositeurs français. 
Celte somme , bénéfice net en sus de leurs autres bé- 
néfices , n'a absolument pour objet que de les récom- 
penser dignement des sacrifices de toute espèce , des 
efforts constans et intelligens qu'ils font chaque an- 



SUPPLÉMENT au N" 19 de la Gazette Musicale. 



née pour la gloire et les développemens progressifs 
de l'art musical. Aux grands hommes la pairie re- 
connaissante .'.' On conçoit donc sans peine que 
M. de Ruollz, le Français, ait dû trouver accueil et 
encouragement partout ailleurs qu'à Paris, et c'est 
au directeur du grand théâtre de Naples que revient 
l'honneur de lui avoir accordé l'un et l'autre. Lara 
a obtenu , à San Carlo , un succès complet , dont 
M. Alexandre Dumas a raconté aux lecteurs de la 
Gazelle musicale toutes les péripéties , infiniment 
mieux que je ne pourrais le faire. Grâce à ce succès, 
M. de Ruollz a trouvé place dans le programme du 
dernier concert du Conservatoire. Le fragment de 
son ouvrage qu'il y a fait entendre, nous paraît re- 
marquable par la largeur du style , par l'intention 
dramatique , et surtout par une entente générale de 
l'effet, assez rare pour la signaler avec éloges. C'est 
de la musique italienne dans toute l'acception du 
mot, et notre passion pour ce genre n'est pas des 
plus violentes , on le sait ; cependant , à travers le 
réseau des usages, habitudes et convenances , dans 
lequel l'auteur a dû nécessairement se laisser enlacer 
pour trouver accès sur un théâtre italien, s'échap- 
pent de temps en temps des idées pleines d'énergie 
et assez neuves pour que les Napolitains aient cru 
y trouver le type du style allemand. C'est à propos 
de cette tendance à sortir de l'ornière italienne que 
nous complimenterons M. de Ruoltz, en y ajoutant 
des félicitations sur le bonheur qu'il a eu de se la 
faire pardonner des Napolitains. Le public du Con- 
servatoire a favorablement accueilli ce début (et 
c'en était un assez dangereux) du jeune compositeur. 
En conséquence , fort de la double épreuve que sa 
partition vient de subir, M. de Ruoltz peut aller 
hardiment la présenter aujourd'hui aux directeurs 

du théâtre Favart il est sûr de son affaire 

on la refusera. 

H. Berlioz. 



Sigismond Thalberg est-il un de ces hommes pri- 
vilégiés qui possèdent l'art, le dominent, l'asser- 
vissent comme un esclave à leur volonté , sans lui 
rien faire perdre de sa noblesse, pendant le cours 
d'une vie longue et pleine ainsi que Gluck, Haydn 



et Hummel; ou serait-il destiné comme Raphaël, 
Mozart , Pergolèze et Weber , à tomber avant le 
temps, consumé par l'inspiration dévorante qui 
brûla ces génies tout exceptionnels? on pourrait le 
craindre en voyant ce jeune homme froid en appa- 
rence, d'une constitution faible, d'un physique 
grêle, faire vibrer si puissamment le piano, qu'on 
oublie la sécheresse de cet instrument mécanique 
et qu'on est tout surpris de l'entendre filer des sons, 
chanter, pleurer comme Grisi , Malibran-de-Beriot 
ou Rubini. 

Que parlons-nous d'instrument? C'est l'ame ex- 
pansive de Thalberg qui erre sur cet ivoire. Pas de 
mouvemens fébriles, de contorsions, d'expression 
d'épaules; mais une conviction profonde , un mys- 
ticisme allemand , qui le font se dévouer corps et 
ame, s'immoler aux poignantes inspirations de son 
art , comme Sand à ce qu'il crut la liberté de son 
pays. Sous ce calme apparent, sous ce phlegme ger- 
manique, bouillonne un incessant besoin de créa- 
tion; et ce besoin, ce démon familier de Socrate 
est dans Thalberg un stryge qui dévore , détruit 
sourdement le système physiologique le plus exquis 
qui fut jamais. 

Thalberg est déjà un grand artiste aimant la gloire 
avec passion, celte gloire qui le tuera. Il y a deux 
hommes en lui. Je l'ai vu le matin , en robe de 
chambre, artiste, bon enfant, camarade; il se met 
à son piano et vous jette toutes les improvisations 
que vous lui demandez, et cela en se jouant sans 
fatigue; mais paraît-il devant une assemblée nom- 
breuse? Le feu sacré s'empare de lui , l'isole de l'hu- 
manité, et c'est alors qu'il entre dans l'ame de chaque 
auditeur; c'est alors que de ses mains s'échappent 
des poignées de perles, ainsi que le disait, d'une 
façon originale et toute pittoresque, une fort jolie 
dame qui était près de moi , en écoutant un de ces 
chants en arpèges groupés et ramassés, qui sont 
d'un si bel effet, d'une mélodie si riche et si pleine. 

Nul n'a jamais chanté sur le piano comme Thal- 
berg. Le son est soutenu, nuancé par le rin/orzando, 
de telle sorte qu'on croit entendre l'archet expressif 
de Batta, glissant avec grâce sur la corde de son 
violoncelle, ou la note suave du cor de Gallay; 
vous pénétrant d'une douce mélancolie. Mais Thal- 
berg, sous sa mélodie élégante et pure, met, de plus 
une harmonie riche et sévère, qui le place a côté 
de Hummel comme compositeur. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



Pour Thalberg, l'instrument n'est pas, comme 
pour les pianistes ordinaires, un but, celui de jouer, 
d'exécuter un morceau avec plus ou moins de pu- 
reté, de vélocité; le clavier n'est qu'un moyen sous 
ses doigts pour peindre, pour arriver à la haute 
poésie de son art. 

Il y a quelque chose de doux , de grave et de 
distingué dans tousses traits. Fils d'un homme haut 
placé et né la même année , le [même mois , le 
même jour que le malheureux duc de Reichstadt , il 
a été levé avec ce jeune prince , qui avait pour lui 
la plus vive amitié. Thalberg, après la mort du fils 
de Napoléon , à Schœnbrun , voulut coucher dans le 
lit où il avait succombé , et s'y enivra de ses regrets 
et de sa poignante douleur. Oh ! comme le jeune 
artiste aurait donné avec enthousiasme son beau 
talent, la gloire qui l'attend, sa vie même, pour 
rappeler à l'existence ce jeune prince, son ami! 

Thalberg était déjà venu jeune en France. 11 en 
parle la langue avec autant de facilité que d'élé- 
gance. Il est revenu dans notre pays pour nous y 
faire voir, 

L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère , 
en donnant un concert au bénéfice des incendiés. 
La dernière fois qu'il s'est fait entendre au théâtre 
Italien, il a eu pour auditoire toute la haute fashion 
de Paris. Quoique pianiste de l'empereur d'Autriche, 
il a compris en artiste de sens et de goût, que notre 
capitale de France sanctionne et consacre toute ré- 
putation européenne dans les arts. 

Et maintenant que, comme un météore brillant, 
il n'a fait que passer rapidement parmi nous , et 
qu'il va essayer de se faire comprendre de nos positifs 
voisins d'outre-Manche et de leurs vaporeuses ladies, 
nous lui conseillons de ne pas s'arrêter plus long- 
temps à Londres qu'à Paris, et d'y rester même un 
peu moins. Si l'auteur du Freyschûlz avait été res- 
pirer l'air pur de la noble Italie, ou était resté dans 
sa verte Allemagne , au lieu d'aller dans la froide 
et triste Angleterre, le plus beau génie de l'Europe 
musicale existerait peut-être encore. 

Puisse Thalberg nous revenir bientôt, nous ne 
l'avons pas assez entendu. 

Henri Blanchard. 



X MONSIEUR HOFMEISTER, 

EDITEUR de musique a leipsick. 
Monsieur , 

Vous avez publié dernièrement une ouverture ré- 
duite pour le piano à quatre mains, sous le titre d'Ou- 
verture des Francs-Juges , dont vous m'attribuez 
non-seulement la composition, mais aussi l'arran- 
gement. Il est pénible pour moi, monsieur, d'être 
obligé de protester que je suis parfaitement étran- 
ger à cette publication, faite sans mon aveu, et sans 
que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement 
de piano que vous venez de livrer à l'impression 
n'est pas de moi , et je ne saurais davantage recon- 
naître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture. 
Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, 
taillée et recousue de telle façon, que je n'y vois plus 
en maint endroit qu'un monstre ridicule, dont je le 
prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une 
semblable liberté avait été prise à mon égard par un 
Beethoven ou un Weber, je me serais soumis sans 
murmurer à ce qui m'eût certes paru néanmoins une 
humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven 
ne me l'auraient jamais fait subir; si l'ouvrage est 
mauvais, ils ne se fussent pas donné la peine de le 
reloucher; s'il leur eût paru bon, ils en auraient 
respecté la forme, la pensée, les détails et jusques 
aux défauts. Et puis les hommes de cette trempe n'é- 
tant pas plus communs en Allemagne qu'ailleurs, 
j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est pas 
tombée entre les mains d'un musicien bien extraor- 
dinaire. La simple inspection de son travail en four- 
nit une preuve évidente. Je ne parle pas du style de 
piano qu'il a substitué au style d'orchestre , et qu'on 
croirait souvent emprunté à des sonates faites pour 
les enfans de huit ans; je ne dirai rien non plus de 
l'inintelligence complète dont il fait preuve d'un 
bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de 
la façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût 
nécessité toutes les puissances du piano pour don- 
ner une idée approximative de l'effet d'orchestre, 
soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée 
principale , et vice versa; dans tout cela il n'y a pas 
de la faute de l'arrangeur , je suis persuadé qu'il n'y 
a point mis de malice. Mais ce qui me paraît vrai- 
ment déplorable , c'est que vous ayez chargé un pa- 
reil] chirurgien de me faire d'aussi graves amputa- 



lions. On ne coupe pas un membre d'ordinaire sans 
en connaître l'importance générale, les fonctions 
spéciales , les rapports intimes , et l'anatomie interne 
et externe. 11 n'y a que le bourreau qui puisse cou- 
per le poing à un malheureux sans tenir compte des 
articulations , des attaches musculaires, des filets 
nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le fait-il 
brutalement d'un coup de hache, et la tète du patient 
saute bientôt après. C'est le supplice des parricides. 
C'est celui , monsieur, que votre arrangeur m'a in- 
fligé. Il a fait disparaître non-seulement des passages 
entiers, mais des fragmens de phrases dont la sup- 
pression rend l'ensemble incompréhensible ou ab- 
surde. Ainsi, dans la prière en ut mineur des flûtes 
et clarinettes, au milieu de l'allégro, l'arrangeur n'a 
pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les 
signes de l'allégro dans lequel il est jeté-, qu'une 
ronde y représente toujours une noire , trois rondes 
liées et soutenues une blanche pointée , et que par 
conséquent il faut quatre mesures du mouvement 
allegro pour'former une seule mesure réelle de ce 
chant adagio. Trouvant donc cette prière trop 
longue, et sans tenir compte de l'action contrastante 
qui se passe en même temps dans le reste de l'or- 
chestre , votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte, 
qu'il est impossible à présent d'y trouver aucune es- 
pèce de sens; il a enlevé des mesures isolées qui ne 
représentaient en réalité qu'MM temps de la grande 
mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se 
développe , et le rhythme tombant à faux, amène 
nécessairement une conclusion aussi imprévue que 
slupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la 
coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo 
de la péroraison , il est évident qu'elle détruit en- 
tièrement l'éclat de la rentrée du thème en fa ma- 
jeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi brus- 
quement triviale , ni sans avoir passé par des trans- 
formations qui donnaient plus de force et de puis- 
sance au retour de l'idée primitive reproduite inté- 
gralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les traces 
des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai 
à protester de nouveau que la seule ouverture des 
Francs-Juges, arrangée à quatre mains, que je re- 
connaisse , est celle que viennent de publier M. Ri- 
chaut à Paris, et M. Schlesinger à Berlin , encore 
celle de M. Schlesinger, bien que gravée sur un ma- 
nuscrit que je lui ai adressé moi-même, diffère-t-elle 
un peu de l'édition de Paris en quelques endroits , 



poar la manière dont les parties sont disposées dans 
les extrémités du clavier. Ces légères modifications 
m'ont été indiquées par plusieurs pianistes habiles, 
tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke, Sowinski, 
Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les 
épreuves, et me donner leurs conseils. Pour toute 
autre publication de la même nature sur cet ou- 
vrage , qu'elle me soit attribuée ou non , je la désa- 
voue formellement, et sur ce, je prie Dieu de par- 
donner aux arrangeurs comme je leur pardonne. 
Recevez, etc. 

Hector Berlioz. 



CORRESPONDANCE PARTICULIERE DE LA GAZETTE MCSICALE. 

Vienne, le 10 avril 1836. 

Nous avons eu cette année six concerts spirituels, au 
lieu de quatre qui avaient lieu autrefois, et les amateurs 
de la belle et bonne musique doivent des remerciemens 
aux entrepreneurs qui ont su multiplier ainsi leurs jouis- 
sances. Dans les deux derniers concerts, on a répété la 
symphonie de Lachner, symphonie qui a remporté le prix 
au concours établi à Vienne, et le public a été mieux à 
même d'apprécier le mérite de cette composition, parce 
que l'auteur ayant consenti à quelques coupures, lesbeau- 
tés, concentrées dans un cadre moins vaste, en étaient de- 
venues d'autant plus saillantes. 

Nous avons entendu en outre lei deux symphonies que 
les juges du concours avaient placées immédiatement 
après celle de Lachner. L'une d'elles a été composée par un 
jeune Polonais, nommé Dobrezinsky, élève du Conserva- 
toire de Varsovie, et l'autre est de M. Strauss, chef de 
musique à Carlsruhe. Le premier de ces deux ouvrages se 
distingue par une grande clarté et beaucoup de simplicité; 
le style en est correct, il ressemble à une idyle, mais il est 
pauvre en grands effets; le second, au contraire, m'a paru 
travaillé avec beaucoup de soin, peut-être même pèche-t-il 
par l'excès de ce qui manque à l'autre. Ces deux composi- 
tions ont d'ailleurs été fort bien exécutées et ont reçu 
beaucoup d'applaudissemens. 

En artistes étrangers, nous avons entendu M. Stoll, qui, 
sur un instrument aussi difficile et aussi peu propre à un 
rôle principal que la guitare, a fait preuve cependant d'un 
talent du premier ordre. Madame Friedrichs a su aussi 
se foire applaudir de toute l'assemblée par une grande agi- 
lité de doigts , aussi bien que par une exécution pleine 
d'ame et de goût. 

Les deux signori, Balochius et Morelli ont prisa bailla 
salle d'opéra de la cour, et ont commencé leurs représen- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



talions le lundi de Pâques avec leur troupe italienne. Le 
premier ouvrage qu'ils aient joué est le Moïse de Rossini. 
Les artistes qui composent cette troupe sont les signore 
Tadolini, Fux et Vial , et les signori Marini , Pedrazzi , 
Spiaggi, Milesi et Rigamonti. On s'était porté en foule à 
cette première représentation, et quoique d'après les 
noms que nous venons de citer , il soit aisé de voir que 
cette troupe est loin d'être du premier ordre , le public 
n'en a pas moins éprouvé un enthousiasme peu commun ; 
les applaudissemens ont été fréquens , et nous avons eu 
bon nombre de chanteurs redemandés pendant le cours 
de la représentation. Les représentations suivantes avaient 
attiré moins de monde , et l'enthousiasme semblait bien 
refroidi. C**. 

REVUE CRITIQUE. 

Douze études ou Caprices pour !e piano ., dédiés à 
son maître , M. Zinimerman, et composés par A. Pa- 
rent. 

Lorsque Destouches écrivit ce vers si connu : 
La critique est aisée, et Fart est difficile (i), 
il eut sans doute en vue ces prétendus aristarques de salon, 
qui, pour se donner l'importance de connaisseurs pro- 
fonds, jugent de tout à tort et à travers, et se font une 
règle absolue de trouver tout ce qu'ils jugent détestable. 
Cette critique-là est en effet aisée. Détestable! cela répond 
à tout, et c'est une monnaie courante, comme le fameux 
Sans dot d'Harpagon , et l'eau chaude du docteur San- 
grado. Mais si l'auteur du Glorieux a voulu parler de la 
critique en général, même lorsqu'elle est judicieuse, éclai- 
rée, et surtout impartiale, nous croyons qu'il s'est trom- 
pé , en ce sens que l'examen approfondi des œuvres artis- 
tiques exige au moins, de la part de celui qui s'y livre, 
quelques connaissances spéciales. Sans doute il est assez 
rare , par le temps qui court , de ne parler que de ce que 
l'on sait bien. Cependant , pour écrire sur un art , il est 
nécessaire d'en avoir long-temps étudié les principes gé- 
néraux, la technologie et l'esthétique; de l'avoir suivi dans 
ses progrès, ses transformations et ses vicissitudes; enfin, 
de s'être fait initier aux mystères de sa pratique : et cer- 
tainement, quoi qu'en dise Philinte, ou plutôt Destouches, 
cela n'est pas aussi aisé qu'on pourrait le croire. 

Il est un autre obstacle à vaincre que nous ne ferons 
qu'indiquer, mais sur lequel on pourrait écrire des in- 
quarto; écueil presque insurmontable , et contre lequel 
viennent échouer la plupart de ceux qui mettent du noir 
sur du blanc : c'est la difficulté de satisfaire à la fois les 



(i) Le Glorieux, acte deuxième , scène 5. 



opinions bien arrêtées de certains lecteurs. Tout critique a 
devant lui deux partis en présence, au milieu desquels il 
s'avance comme arbitre: ce sont les amis ou les rivaux en- 
nemis de l'auteur qu'il juge et de l'ouvrage dont il rend 
compte. S'il loue sans réserve, parce que telle est son opi- 
nion , le voilà classé parmi les adulateurs ou ces amis 
complaisans qui ne savent que formuler des éloges. Si, au 
contraire, il blâme, parce qu'il trouve à blâmer , on ne 
manque pas de rejeter sur l'envie ou une inimitié person- 
nelle ce qui n'est souvent qu'un acte de conscience ou une 
preuve d'indépendance: et c'est ce que nous voyons tous 
1rs jours. Ainsi la critique, même celle qui n'emploie que 
des armes courtoises, est à son tour censurée, et, le plus 
souvent, condamnée sans appel. Quel palliatif opposer à 
ce mal? Aucun; sinon de prendre pour maxime l'ancien 
adage: « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Telle 
a toujours été notre devise ; et si quelquefois notre tâche 
est ingrate et aride, elle sera facile aujourd'hui: nous 
avons à parler d'un ouvrage consciencieusement fait, de 
douze études sur le piano , par M. Parent, et qui sont dé- 
diées à son maître , M. Zimmermann , l'un de nos plus ha- 
biles professeurs. 

A en juger par le nombre toujours croissant d'études 
dont on nous accable, on pourrait croire que ces publi- 
cations, qui se succèdent coup sur coup , répondent à un 
besoiii généralement senti; mais ce serait une erreur; car, 
dans les réunions musicales , on entend fort peu d'études. 
Encore, si ces compositions méritaient leur titre; si c'étaient 
des morceaux de peu d'étendue, ayant un commencement, 
un milieu et une fin, et surtout une idée principale qui 
se développerait au moyen d'un rhythme inhérent à la 
nature de l'instrument. Mais non : ce sont ordinairement 
des préludes et des exercices où l'on trouve de tout , ex- 
cepté ce qu'on y cherche. 

Il est louable sans doute de parvenir, par un travail as- 
sidu, à bien faire les gammes, les octaves, les tierces et 
les cadences doubles , pour se perfectionner dans le mé- 
canisme clés doigts, et leur donner l'agilité et la souplesse 
si nécessaires à une exécution brillante et irréprochable ; 
mais tout cela se trouve dans les méthodes, et il nous faut 
quelque chose de plus élevé dans des études. Celles de 
M. Parent sont une heureuse exception à ces divagations 
continuelles que nous entendons trop souvent. Elles sont 
écrites dans un excellent système: celui du développement 
d'une idée. 

La première se compose d'une phrase en doubles 
croches, qui se reproduit dans tous les tons où passe l'au- 
teur. Il y a de l'unité dans ce morceau; mais nous aurions 
désiré y trouver des modulations plus élégantes et plus in- 
génieusement amenées. La deuxième offre un chant ac- 
compagné par des triolets redoublés; nous y avons re- 
marqué une transition en la bémol d'un bon effet. Beau- 



coup d'accords dans la troisième , mais rien de bien sail- 
lant. La quatrième se distingue, comme la deuxième, par 
un chant , ou plutôt ici des notes soutenues dans le cin- 
quième doigt de la main droite; l'accompagnement est 
complexe : il consiste en doubles croches par six dans les 
autres doigts de la même main, et en croches dans la 
main gauche. Le travail en est bon, ainsi que celui de la 
cinquième , en doubles notes, dans les deux mains, ce qui 
produit des accords par mouvement contraire et liés de 
deux en deux. Dans la sixième , les doigts les plus faibles 
(les quatrième et cinquième) forment un dessin en doubles 
croches , tandis que les autres font des ténues en rondes. 
Son exécution exige une grande main. Les doubles notes 
dans la main droite donnent , à la septième, un air de fa- 
mille avec l'étude 29 e de là première suite de Cramer. Nous 
avons remarqué aussi, dans la deuxième page de cet 
exercice , une réminiscence de la cinquième étude de 
M. Parent. La huitième en octaves répétées sur les mêmes 
touches dans un mouvement agilato , offre un exercice 
utile aux poignets rebelles, et doit contribuer à leur don- 
ner de la souplesse. Rien de bien remarquable dans les 
neuvième et dixième, si ce n'est que le rhythme de celle-ci 
rappelle celui de la marche d'Alexandre , et qu'elle ren- 
ferme (à la troisième ligne) un passage qui nous a paru 
trivial, et qui se reproduitàla dernière ligne deladeuxième 
page. Nous pensions que l'auteur le ferait entendre de nou- 
veau en le présentant sous une forme plus piquante et 
avec une harmonie plus recherchée, mais nous avons été 
trompés dans notre attente. Dans la onzième, la chant 
passe alternativement dans les deux mains, et a pour ac- 
compagnement des octaves brisées parcourant le clavier. 
Cette étude est une des meilleures pour le style , qui en est 
noble, et le développement, qui en est ingénieux. La dou- 
zième procède par des accords en arpèges dans les deux 
mains : elle est un peu longue; l'auteur module trop vite 
et reste trop long-temps en la bémol. Quoi qu'il en soit , 
et malgré quelques taches légères , échappées à l'inexpé- 
rience d'un débutant, nous pouvons affirmer que ce re- 
cueil d'études est supérieur à plusieurs que nous pourrions 
citer, et qui ont acquis une réputation qui nous semble 
usurpée. Nous engageons M. Parent à marcher dans la 
voie qu'il s'est tracée, et nous recommandons son œuvre 
à l'attention des amateurs de ce genre de compositions. 
F. Bf-Noist. 



Mélodies avec accompagnement de piano, par M. Xavier 
Boisselot. Romance de Sirunz. — Méthode sentimen- 
tale pour le violon , par Turbri. 

Le nom de M. Boisselot est, comme celui de plusieurs 
autres jeunes compositeurs de beaucoup d'espérances , 
peu connu du public; il mérite de l'être cependant, et 



nous croyons sincèrement que dans quelques années ce 
nom occupera un rang des plus honorables parmi ceux 
que les succès auront popularisés. Notre opinion, à cet 
égard , ne résulte point de petites influences de camara- 
derie, mais seulement de l'examen attentif que nous 
avons fait des compositions qu'il vient de livrer à la pu- 
blicité , et qui forment le sujet de cet article. 

Les moyens qui restent aux jeunes compositeurs pour 
faire apprécier leur mérite , ou seulement pour donner 
signe de vie, sont tellement bornés en France, surtout 
depuis que , pour la gloire et la fortune du vaudeville , 
dont nous admirons chaque année les développemens pro- 
gressifs, les protecteurs de ce grand art (l'art du vaude- 
ville), ont mis la musique hors la loi , qu'il faut savoir gré 
à ces messieurs de n'avoir pas encore prohibé la publi- 
cation des œuvres musicales. Probablement , cette der- 
nière ressource ne saurait tarder à être enlevée aux jeunes 
artistes qui ne font pas de vaudevilles , alors encore nous 
devrons être pénétrés de reconnaissance pour le pouvoir 
bénévole qui leur permettra d'exercer leur art à huis-clos, 
et de produire des œuvres non vaudevilliques sans être 
condamnés à l'amende , à la prison ou au carcan. Car en- 
fin, dès que le vaudeville , parlé , chanté ou instrumenté ; 
vaudeville de théâtre, vaudeville de salon, vaudeville de 
concert; dès que le flon flon , sous quelque forme qu'il 
se montre, qu'il soit pièce, romance , galop, contredanse 
ou opéra-comique ; dès que cette belle et puissante forme 
d'art, où réside, dit-on, le type du genre national , a ob- 
tenu la protection spéciale et exclusive des gens qui ont la 
force en main , et par conséquent la sagesse et la raison , 
il est évident que tout ce qui s'écarte de cette voie lumi- 
neuse doit être sévèrement prohibé. Je suis convaincu , 
si Dieu ne leur vient en aide , que ]es compositeurs de mu- 
sique en viendront à être obligés de cacher leur profes- 
sion , à dérober leurs études et leurs œuvres aux investi- 
gations de l'autorité avec autant de soin que le faisaient 
naguères les astrologues , les alchimistes et les devins. 

Avoir composé un oratorio, un opéra ou une sympho- 
nie, sera plus que suffisant pour encourir, et par consé- 
quent pour mériter (les plus forts sont toujours justes) 
quelques années de galères. Il y aura dans les bureaux 
des beaux-arts (c'est-à-dire du bel art, car il n'y en aura 
plus qu'un, le vaudeville) , il y aura , dis-je, une liste des 
suspects , sur laquelle devront figurer les noms de tous 
ceux qui , par inadvertance , auront fait preuve de quel- 
que sentiment musical élevé ; avoir seulement écrit sur un 
album une phrase de huit mesures , un peu moins triviale 
que ne le comporte le style de la Faridondaine, sera con- 
sidéré comme un délit suffisant pour la mise en accusation 
de l'auteur. J'en connais, par le temps qui court, un assez 
bon nombre, qui n'ont heureusement rien à redoutera 
cet égard, et la grande loi protectrice du genre national 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



lût elle promulguée demain, ils pourraient continuer à 
écrire en toute sécurité, ses rigueurs ne sauraient les at- 
teindre. M. Boisselot , au contraire, est de ceux dont la 
place est marquée à Toulon ; il doit se hâter de publier ses 
œuvres, car, à l'avènement du vaudeville au gouverne- 
ment absolu, s'il s'avisait d'une telle liberté, il courrait 
grand risque d'être condam né , soit à quinze ans de bou- 
let , soit à deux ans d'orchestre à l'Opéra-Comique. Plu- 
sieurs des mélodies que nous annonçons (i) se distinguent 
éminemment de la foule des publications du même genre, 
par un tour de chant aussi naïf qu'original , par une har- 
monie toujours pure et par des formes rhythmiques sou- 
vent fort piquantes. Je signalerai d'abord l'Aveu du Ban- 
dit et le Secret. Cette dernière se rapproche par sa cou- 
leur essentiellement moyen-âge, comme on dit aujour- 
d'hui, des vieux fabliaux dont Grétry a su faire revivre 
les formes dans son Richard-Cœur-de-Lion. J'aime moins 
le chœur intitulé Prière ; il manque de nouveauté sous 
tous les rapports , et le solo de ténor est plutôt commun 
que simple. L'auteur a oublié d'indiquer le mouvement de 
ces trois morceaux. Ceux du second recueil me paraissent 
d'un style plus soutenu. L'Abandon , quoique renfermant 
un majeur en mouvement de valse d'une mélodie assez peu 
saillante, offre un thème mineur , et c'est le thème princi- 
pal , plein d'une élégante finesse. La phrase épisodique du 
milieu se fait remarquer par sa coupe de trois mesures , 
contrastant avec le rhythme carré de la précédente. Le 
Rendez-vous est une scène véritable, dans laquelle le 
piano joue un rôle aussi important et beaucoup plus diffi- 
cile que le chant. Exécutée avec précision et surtout avec 
la verve dramatique que le sujet exige impérieusement , 
elle produira certainement un très-grand effet. La péro- 
raison , ou plutôt l'épilogue du morceau, contient une 
suite d'accords chromatiques aboutissant à une cadence 
plagale, d'une excellente intention, pendant que la voix 
récite, sur une seule note, les derniers vers: 

Le gouffre se ferma ; les enfans du rivage 

Qui vinrent le matin, 
De coquilles Je mer ramasser leur batin , 
Trouvèrent les débris d'une barque à la plage. 

M. Strunz , au talent duquel on doit plusieurs compo- 
sitions importantes dans le genre chorégraphique , et qui 
le premier a écrit, pour les instrumens de cuivre à pistons, 
des quatuors et quintetti d'une facture large et vigoureuse 
et remplis de beaux effets d'harmonie, vient de publier , 
dans le Ménestrel, une charmante binette pour piano et 
contralto , qu'il a dédiée à mademoiselle Francilla Pixis. 
Rien de plus gracieux que cette romance, dont la vogue 



(i) En deux recueils, de 6 francs chaque, chez Ricbaut , boule- 
nt Poissonnière, n. 16. 



serait assurée, si la jeune cantatrice, pour qui l'auteur l'a 
écrite à Munich , était à Paris pour la chanter. 

Malheureusement les contralti sont bien rares ; made- 
moiselle Pixis en possède un fort beau, que rendent plus 
puissant encore une exquise sensibilité et la plus rare in ■ 
telligence musicale. Pourquoi faut-il que cette jeune per- 
sonne, dont les succès sont si éclatans dans toute l'Alle- 
magne , s'obstine à rester éloignée du seul théâtre où elle 
serait parfaitement à sa place : le théâtre italien de Paris !... 

Un autre ouvrage, important par ses proportions et par 
le but que s'est proposé l'auteur , vient de paraître. Il est 
intitulé : Méthode sentimentale de violon , par F. L. H. 
Tuubri. Par l'épithète de sentimentale, ajoutée à une œu- 
vre de cette nature, l'auteur a voulu faire entendre sans 
doute que les élèves qui s'exerceraient d'après les leçons 
qu'elle contient , arriveraient à exécuter avec goût et sen- 
timent. « C'est une espèce de bibliothèque musicale , ren- 
» fermant tous les genres de morceaux d'expression pos- 
» sibles ; elle mettra les personnes qui l'étudieront à même 
» d'exécuter les œuvres de Rossini, Haydn, Mozart, Ree- 
» thoven, etc., avec le caractère particulier qui leur con- 
» vient. » Cette note, placée sur la première page , donne 
en peu de mots l'idée du plan que s'est proposé M. Tur- 
bri. Il a composé lui-même les trente-six morceaux qui 
doivent servir à exercer les élèves sur le style des grands 
maîtres, et forment la totalité de l'ouvrage. On voit que 
cette méthode n'a aucun rapport avec toutes celles qui ont 
paru jusqu'à ce jour, et qu'elle est un recueil dont l'agré- 
ment égale l'utilité. 



NOUVELLES. 



%* C'est sur la demande des élèves de l'école polytechnique 
que les Huguenots ont été joués dimanche dernier. Jamais ce 
magnifique ouvrage n'avait attiré foule plus nombreuse, et ex- 
cité un plus vif enthousiasme. Cette représentation a offert une 
nouveauté: les débuts de mademoiselle Nau avaient été ajour- 
nés par la vogue du chef-d'œuvre de M. Meyerbeer ; la jeune 
virtuose s'en est vengée honorablement , en s'offrant à rem- 
placer , dans le rôle du page , mademoiselle Flécheux, dont une 
indisposition subite menaçait de faire manquer le spectacle. 
Sans asseoir un jugement définitif sur ce début improvisé , on 
peut dès à présent dire qu'il a laissé des impressions aussi fa- 
vorables au talent qu'au zèle de la débutante. Sa voix a du 
charme , sa méthode de la sûreté , de l'élégance : on voit 
qu'elle a puisé ses leçons à bonne source. Les connaisseurs du 
balcon se plaisaient à remarquer qu'elle était fort bien faite, et 
avait d'assez jolies jambes pour causer de l'envie, même aux 
danseuses. Cet avantage, qui est de luxe pour les rôles ordi- 
naires, devient le strict nécessaire pour un rôle de page. Les 
Huguenots oui été offerts trois fois cette semaine par l'Opéra. 
La recette de ces trois représentations a été de 28,4i7 fr. 90 c. 
Nous avons vérifié sur les registres de l'Opéra le chiffre de la 
recette de vingt-deux représentations de cet ouvrage : elle se 
monte à 204, 3o7 fr. 25 c. L'enthousiasme augmente àchaque au- 
dition. 

%* A l'Opéra, la danse se prépare activement à relever la 
musique des glorieuses fatigues que le magnifique succès des 
Huguenots lui impose. Nous avons déjà annoncé que la mise en 
scène du Diable boi/eux était fort avancée. En attendant ce 
nouveau ballet , et le prochain retour de mademoiselle Taglio- 
ni , d'heureux essais , une rentrée non moins heureuse ont eu 
lieu. Mademoiselle Fanny Elssler a joué de la manière la plus 



piquante le rôle de Nathalie ; mademoiselle de Fitz-James, dans 
celui d'Azélie , de la Révolte au Sérail , a voulu prendre , et a 
pris conimcmime , le rang distingué qu'elle avait déjà comme 
danseuse; enfin mademoiselle Duvernay , dont l'absence avait 
semblé longue, a reparu avec beaucoup de succès dans le Dieu 
et la Bayadère. 

** C'est M. Adolphe Adam qui est chargé d'écrire la musique 
du nouveau ballet que M. Taglioni prépare pour sa fille. L'actif 
compositeur en a déjà terminé le premier acte. M. Adam a déjà 
obtenu, dans le genre de la musique chorégraphique , de bril- 
lons succès à l'Opéra de Londres. 

*,* M. Halévy va écrire, pour le retour de madame Damo- 
reau, la partition d'un ouvrage en trois actes, composé exprès 
par MM. Scribe et Saint-Georges. La pièce s'appellera, dit-on , 
Suinte- Cécile, et le sujet serait emprunté à une nouvelle, pu- 
bliée récemment sous ce titre , dans la Bévue du Nord. 

%* L'Opéra-Comique prépare la reprise de la Marquise de 
Briiwilliers , ouvrage de neuf auteurs, sept compositeurs et 
deux poètes. Thénard remplacera Féréol. Puissent, et la pléiade 
mélodieuse, et les Gémeaux du poème, jeter un plus vif éclat 
à cette seconde apparition qu'à la première , qui fut bien pâle 
et bien courte! 

%* Les débuts se sont succédé cette semaine à l'Opéra-Co- 
mique. Grignon s'est montré dans le Koller, des Deux Reines, 
rôle établi par Inchindi , et dans celui de Frontîn , du Nouveau 
Seigneur, qui était un des triomphes de Martin. On voit qu'il 
en résulterait une espèce d'emploi mixte. Roy et sa femme ont 
paru à leur tour dans la Dame blanche, où le premier a joué 
Gaveston , et la seconde Jenny. C'est à des rôles nouveaux , et 
écrits pour leurs voix , qu'il faut attendre des chanteurs qui 
arrivent de province, avant d'asseoir un jugement définitif sui- 
te mérite de leurs voix et de leurs méthodes , sur leur talent 
d'acteur, et sur les ressources qu'ils peuvent offrir dans l'in- 
térêt de l'art. 

%* Malgré une fort grave indisposition de M. Gomis, qui l'a 
retenu long-temps au lit, les répétitions de Bock-le Barbu se 
sont continuées à l'Opéra-Comique, grâce au zèle et à l'habileté 
du nouveau chef d'orchestre, M. Girard, qui s'est concerté 
avec le compositeur pour prendre et faire exécuter toutes ses 
intentions. Cet ouvrage sera probablement offert au public 
dans les premiers jours de la semaine prochaine. 

%* La nouvelle que nous avions annoncée a déjà reçu un 
commencement d'exécution : la troisième édition du Chevalier 
de Canolle, revue, corrigée et considérablement augmentée 
d'airs, de duos, trios, chœurs, etc., vient d'être mise à l'étude 
sur le théâtre de la Bourse. Rien de plus flatteur pour M. de 

Fontmichel que l'admission d'un poème aussi connu ! elle 

prouve à quel point on compte sur l'originalité de sa musique 
pour rajeunir des situations qui sont déjà depuis long-temps 
clans toutes les mémoires. 

%* MM. Adam et Halévy nous prient d'annoncer qu'ils sont 
complètement étrangers à la rédaction des articles sur l'Opéra- 
Coinique , qui ont été et qui seront encore insérés dans la 
Gazette musicale. 

*J* Le sublime Don Juan , de Mozart, le chef-d'œuvre des 
chefs-d'œuvres, vient de faire demi fiasco à Milan !!! Après ce 
fait j quel jugement musical peut-on accorder aujourd'hui aux 
Milanais ? 

** MM. Adolphe Adam et Comis viennent d'être nommés 
chevaliers de la Légion-d'Honneur. De tels choix seront sanc- 
tionnés par l'opinion publique, car ils étaient indiqués par 
elle: c'est la récompense du talent et des succès. 

*»* Madame Mcric Lalande est engagée dans ce moment au 
théâtre Carignan de Turin: elle avait passé le carnaval à Milan 
sans engagement. 

*,* La fête musicale de Dusseldorf aura lieu le 20 mai , sous 
la direction de M. Félix Mendelsohn Bartholdi , qui, pour cette 
solennité, a composé un grand oratorio, intitulé Saint-Paul. 
MM. Chopin et Panofka ont reçu des invitations pour embellir 
cette fête par leurs beaux talens. 

%* La neuvième fête musicale de la réunion de l'Elbe aura 
lieu à Brunswick les 7, 8 et 9 juillet prochain. On exécutera, le 
premier jour, la messie de Haendel , sous la direction de M. F. 
Schneider, et par plus de trois cents chanteurs et cantatrices , 
et environ deux cents instrumentistes. Les artistes les plus 
distingués se feront entendre le deuxième jour , et le troisième 
sera destiné à l'exécution de grands morceaux de musique vo- 
cale et instrumentale. 

V M- Kalkbrenner, après avoir souffert tout l'hiver d'une 
maladie nerveuse, a été guéri par l'homéopathie et par les 
soins du docteur Hahuemaun : il est parti pour la Belgique. 



* f * Le talent d'artiste , qui était jadis polir une femme l'abdi- 
cation des avantages de la vie sociale, devient presque aujour- 
d'hui le marchepied des positions les plus brillantes. Ainsi 
mademoiselle Giuletta Grisi vient d'épouser tout récemment un 
français, M. Giraud de Meley , possesseur d'une fortune con- 
sidérable. 

* ¥ * M. Carmouchc a abdiqué la direction de Versailles , où 
il a pour successeur son prédécesseur , M. Robillon. 

*„* L'engagement de madame Casimir à l'Opéra-Comique 
finira avec le mois d'août prochain. Elle se propose , après une 
fructueuse tournée en province , d'aller en Italie , à la source 
des fortes études musicales. Nous ne pouvons que la féliciter 
d'un pareil voyage. Pour peu qu'elle y perfectionne les dons si 
rares qu'elle a reçus de la nature, nul doute qu'elle ne soit ap- 
pelée à un brillant avenir. 

*** M. Pellaest, compositeur belge, qui a déjà donné au 
théâtre de Bruxelles la partition d'un Faust, accueillie avec 
succès , vient d'éprouver encore une fois la bienveillance de ses 
compatriotes dans un opéra nouveau , intitulé : Le Coup de Pis- 
tolet. On le loue surtout de s'attacher, dans la musique, à être 
original, et de ne se traîner servilement sur les traces d'aucun 
maître. Cet éloge, s'il est mérité , en vaut bien un autre: il 
n'est pas donné à tout artiste d'être un homme de génie; mais 
il ne dépend que de lui d'être lui-même. 

%* Une danseuse agréable, mademoiselle Joséphine Hullin , 
qui s'est fait tour-à-tour applaudir à Bruxelles, à La Haye et 
au Havre, est, dit-on, en pourparler pour venir grossir la liste 
des jolies nymphes de notre Opéra. 

%* La direction du théâtre de Namur vient d'être confiée à 
M. Alfonse Leniaire, ancien chef d'orchestre de ce théâtre. 

%* Richelmi , qui tenait l'emploi de premier ténor à Metz , 
madame Morin-Lebrun , qui tenait celui de Uugazon, à Liège, 
sont en ce moment à Paris. M. Waltrin , qui s'est distingué 
dans l'emploi de baryton et basses chantantes, vient d'être en- 
gagé par madame Carmouchc, pour le théâtre français à Lon- 
dres. 

* f * Un artiste suisse, M. Henzi , vient de donner, dans la 
salle Saint-Jean, un concert où dés romances, des tyroliennes, 
des ranz de vaches , en un mot des mélodies tout empreintes 
de couleur locale , et pour ainsi dire parfumées du serpolet des 
montagnes helvétiques, ont produit d'autant plus d'illusion 
qu'elles étaient chantées dans le costume national du canton de 
Soleure. 

%.* Les dilettanti de Naples viennent de voir deux opéras 
nouveaux se produire avec des destinées bien contraires : la 
danza lrlandese , libretto de Romani, musique de Mazza , a 
fait fiasco complet ; au contraire , il Disertor per Amorc , de 
Luigi et Frederico Ricci , a obtenu un succès éclatant. 

%* Le célèbre ténor Dupré , que nous avons entendu autre- 
fois à l'Odéon , où il a fait ses premières armes dans la musique 
dramatique, et qui naguère a obtenu tant de faveur à Naples, 
où il a notamment contribué pour sa belle part au succès de 
Lara , de notre compatriote , M. Ruolz , se trouve en ce mo- 
ment à Paris , où il vient d'arriver. Nous souhaitons qu'il nous 
rende , dans quelque concert, juges de ses progrès, que toute 
l'Italie mélomane s'accorde à proclamer. 

%* Le directeur du théâtre de Lyon, qui, l'année dernière, 
a offert à ses abonnés Gustave, la Juive et le Cite val de bronze, 
leur promet, pour l'année prochaine, les Huguenots, l'Éclair, 
Cosimo et les Deux Reines. Codirecteur, M. Provence, a fait 
représenter (qui le croirait?) cent neuf ouvrages nouveaux 
dans l'année théâtrale. Belle leçon pour nos directeurs de 
Paris! 

%* Nous ne savons ce qu'est devenue la statue de marbre de 
Giciry , offerte aux artistes de l'ancien Feydeau par un en- 
thousiaste de ce compositeur célèbre, M. de Livry (surnommé 
Livry-les-beaux-onglcs , à cause de son goût effréné pour ce 
charme dans une main de femme). La ville natale de l'auteur 
de Richard et du Tableau parlant va le venger de l'oubli où 
on laisse son image dans le pays qu'il a enrichi de ses produc- 
tions. Une commission s'est formée pour lui élever une statue 
à I iége sur la place de la Comédie. Il est représenté vêtu d'une 
polonaise , retombant eu plis sur le devant, et laissant à dé- 
couvert la jambe droite ; son regard , levé vers le ciel , semble 
y chercher l'inspiration. Sa main gauche vient d'essayer un 
prélude ; la droite a saisi la plume. On lira ces paroles, deve- 
nues proverbiales, du beau quatuor de Lucile: Où peut-on 
être mieux qu'au sein de sa famille ? Le devant du piédestal 
sera orné d'une lyre en bas-relief, avec cette inscription : « La 
ville de l.iége, à Grétry. » Sur les côtés, les titres des ouvrages 
du grand artiste. La statue en fonte aura douze pieds et demi 
d'élévation , et le piédestal treize et demi. C'est un véritable 
monument à la gloire de l'art. Si Grétry n'eu a pas avancé les 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



progrès par la science, il eu a du moins manifesté tout le 
charme par sa riche et brillante imagination. 

%* Le grand opéra de Vienne, le théâtre de la porte de Ca- 
rinthie (Kœrntner Tkor) a] représenté , le 9 avril dernier , la 
Pazza per Amore , musique de Coppola. La partition n'a pro- 
duit qu'un effet pâle et douteux ; mais la prima donna . madame 
Eugénie Garcia , belle-sœur de madame de Bériot, a enlevé les 
suffrages, comme cantatrice et comme tragédienne. Le public 
viennois est enthousiasmé de sa voix flexible de mezzo-soprano, 
de sa grâce et de la pureté de sa méthode. Elle parait destinée 
à soutenir avec distinction le nom qu'elle porte , et qui est de- 
puis long-temps célèbre dans les fastes de l'art. On l'a surtout 
applaudie avec transport dans une cavatine finale : Dalla tom- 
ba usci quel canto. 



miDSl^IDa ï3©J)T3lL2i2 



PUBLIEE PAB MAURICE SCHI.ESINGER. 



LA JUIV 



OPÉRA EN CINQ ACTES, 

. ARRANGÉ POUR 

FI-àîTO SOLO, 

Avec accompagnement de flûte ou violon , ad libitum , 

COMPOSÉE PAR 

F. HALÉVY. 

Cartonnée , prix : 25 francs. 

A. ADAM. Quatre rondolettos sur des mot. de l'É- 
clair, divisés en 2 suites, chaque. 5 

duvernoy. Op. 75. Divertissement sur des motifs 

de l'Eclair 6 

H. lemoine. 21 e bagatelle sur des motifs de l'Éclair. 5 
moschelês. Op. 90. Concerto fantastique pour pia- 
no seul 13 

— Avec accompagnement de quatuor 18 

— — d'orchestre. ... 24 

— Op. 92. Hommage à la mémoire deHaen- 

del , grand duo à 4 mains 9 

Rondo brillant , précédé d'une intro- 
duction , sur la romance favorite de 
Dessauer, le Retour du Promis 6 

osrorne. Op. 21. Variations brillantes sur la ro- 
mance de l'Éclair : Quand de la nuit 
l'épais nuage,. 7 

sowinski et cottignies. Op. 42. Trois duos con- 
certans, pour piano et flûte, sur des 
motifs de l'Éclair, Cosimo et l'Ile des 
Pirates : 

— KM. Variations sur la romance de l'E- 

clair 7 

— N° 2. Fantaisie sur des motifs de Co- 

simo 7 

— N° 3. Rondo brillant sur un motif de 

l'Ile des Pirates 7 

cottignies. Op. 44. Six fantaisies, pour flûte seule, 
sur des motifs de l'Eclair et Cosimo, 
divisées en trois suites, chaque 5 

eerd. cabulli. Mosaïque sur les motifs de l'Eclair 
pour guitare seule , deux suites , 
chaque 4 

— Trois divertissemens , pour guitare et 

flûte ou violon, sur les motifs de l'E- 
clair, trois suites, chaque 4 

berp.. Trois pas redoublés, sur des motifs de 

l'Ile des Pirates, arrangés pour mu- 
sique militaire, trois suites, chaque. 4 

panofka. La Juive, d'Halévy, arrangée en qua- 
tuor pour deux violons, alto et basse, 
3 suites , chaque là 

— La Juive, arrangée en quatuor pour 

flûte, violon, alto et basse, 3 suites, 
chaque 15 



STRUNZ. Robert-le-Diable, en quatuor pourdeux 
violons, alto et basse, quatrième 
suite 

— La même, quatrième suite, pour flûte, 

violon, alto et basse 

TOLBECQUE. Deux quadr. à 4 mains sur les motifs 
de l'Éclair, chaque 

— Les mêmes à grand orchestre, chaque. 

— Les mêmes en quintetti 

— Les mêmes pour deux violons 

— Les mêmes pour deux flûtes 

— Les mêmes pour deux flageolets 



LE CARROUSEL, 







Paris, 3 mois, 12 T. » c. ; 6 m., 22 T. » cl; 12 m., 40 f. a c. 

Province, 3 mois, I4f. »c; em.,24 r. »c; 12 m., 46 f. »c 

Etranger, 3 mois, 15 f. » c. ; 6 m., 28 f. » c; 12 m„ 50 f. » c. 

On souscrit pour Paris au Bureau, rue Lafitle, n° î. — Pour la 
province et l'étranger, chez tous les libraires, directeurs de poste 
et bureaux de messageries, 'ou bien à Paris, en fesaul parvenir au 
Bureau, franc de port, le montant de l'abonnement en un mandat 
sur la poste ou sur une maison de commerce de Paris. 

Chique souscripteur pour un an sera considère < omme ahonn»- 
fondateur et sera inscrit à ce titre dans uu des premiers numéros. 



PRIME DE 75,000 FRANCS. 

(Un billet de prime avec l'achat de musique, de chaque somme 
de 5 fr., chez Maurice Schlesinger, 97, rue Richelieu.) 

LE DERNIER TIRAGE DES PRIMES AURA LIEU, 

|Le 31 mai prochain , ( trente cinq mille francs). 
Les numéros sortis le 30 avril sont: 



Série 151 Numéro 428 

133 169 

144 650 

318 927 

30 227 

112 560 

53 597 



2000 francs. 
500 
500 
500 
500 
500 
500 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Imprin 



de FÉLIX LOCQCIN, 



s, 16. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

rédigée par mm. adam, g. e. anders , samuel Bach, f. benoist professeur de composition au Conservatoire), BER- 
ton (membre de l'Instiiui), berlioz, he.nri Blanchard, bottée de toulmon (bibliothécaire du Conservatoire), 
castil-blaze,alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), F. halévy, jules jasix, g. lepic, 
listz, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer , marx (rédacteur de In gazette musicale de berlin), mérv, 
Edouard monnais, d'ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle a Vienne), stéphen de la 

MADELAINE, etc. 



ANNEE. 



No 



20. 



PRIX DE L'ABONNEM. 



fr. 
3m. 8 
6 m. 15 
1 an 30 



Fr. c. 

9 » 

17 ). 

34 » 



Cet îlnutf rt QmjcUc illttstcttk to fJctriô 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bnreau do la Gazette Musicale de Paris, me Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 15 MAI 1830. 



Nonobstantles supplémens, 
romances,/** limil, de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, aLM. les 
abonnés de la Gazette musicale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano composé par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
prix marqué de C f. à 7 f. 60 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adresses au 
Directeur , rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — Gabrielli ; par M. J. Janin. - Du Dactylion de 
M. Henri Herz. — Du Perfectionnement des instrumens à 
cordes et des archets.— Nouvelles. — Annonces de musique 
nouvelle. 



En 1777, sous le règne de Métastase, le grand 
poète italien, un jeune seigneur français voyageait 
en Italie , et il venait d'arriver à Venise, quand le 
hasard, ou plutôt son propre bonheur, le fit le hé- 
ros de l'aventure que voici : 

Notre jeune homme habitait une vieille et solen- 
nelle maison de la place Saint-Marc, un ancien pa- 
lais tout chargé d'armoiries , sombre et silencieux 
comme le front d'un noble Vénitien , demeure ou- 
verte à tous les vents et à tous les voyageurs de 
bonne famille. Dans cette maison, et quel que fut 
l'étranger qui l'habitât, régnait toute l'année un si- 
lence vénitien : c'est tout dire. Voilà pourquoi le 
jeune seigneur, qui fut le héros de cette histoire , 
s'ennuyait fort de cette maison silencieuse , et de 
cette grande ville masquée , Venise , qu'il s'était figu- 
rée si remplie de luxe , de bruits et d'intrigues d'a- 
mour. 



Un jour, un jour d'hiver, que le nuage vénitien 
était plus épais que de coutume, et le vent enrore 
plus aigu; où toute la ville appartenait à la tristesse 
de ces gondoles noires qu'on eût prises pour autant de 
tombes qui glissaientjusqu'à l'asile des morts , lejeune 
comteenîendit qu'il se faisait un grand bruit à la porte 
de la maison qu'il habitait. Les portes s'ouvraient à 
deux battans, les vastes escaliers de marbre reten- 
tissaient sous les pas des valets; les loDgs corridors 
se remplissaient de bagages, et tout d'un coup , le 
gardien de cette maison, entrant d'un air effaré 
dans la chambre occupée par notre jeune homme : 

— Ah ! seigneur ! ah! seigneur ! s'écria cet 
homme, nous sommes perdus! je suis perdu. Malé- 
diction à moi ! ajoutait-il en s'arrachant les cheveux. 
J'ai trahi la confiance de ma maîtresse, j'ai violé 
son asile. Elle m'avait confié son palais pour que 
j'en prisse soin en bon et fidèle domestique, et ce 
palais, je l'ai loué à des étrangers, au premier venu 
qui a voulu me payer! Malédiction sur moi ! malé- 
diction ! un autre que ma maîtresse a foulé ces vieux 
tapis, un autre que ma maîtresse s'est promené dans 
ces vastes salons , un autre que ma maîtresse a, sans 
sa permission, couché dans son lit de chêne et de 
damas. — Malédiction sur moi ! malédiction ! Et ce- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



pendant, que faire? que devenir? ma maîtresse, 
que je croyais bien loin, oh! oui, je la croyais 
bien loin, elle arrive tout d'un coup. Elle est là, l'en- 
tendez-vous venir? là, vous dis-je? Voici ses domes- 
tiques, voici ses officiers , voici ses bagages, voici 
son majordome , voici l'armée de ses femmes ! Les 
entendez-vous ! les entendez- vous! Où fuir? où ne 
pas fuir? Ah! seigneur étranger, illustre comte, ve- 
nez, de grâce, venez à mon secours. Protégez-moi, 
fuyez vite, fuyez. Emportez avec vous votre bagage; 
voulez-vous que j'appelle votre valet, monseigneur? 
voulez-vous que j'accompagne votre altesse à l'hô- 
tellerie voisine , excellence? Nous avons peut-être 
encore le temps de fuir, vous et moi, avant que ma 
maîtresse n'ait appris que vous avez habité sa mai- 
son , que vous avez dormi dans sa chambre et dans 
son lit. Oh! fuyons, fuyons, fuyons ! Disant ces 
mots, l'honnête Bénédict paraissait véritablement 
consterné. 

Je ne vous ai pas dit le nom de notre jeune 
homme : il s'appelait le comte de Rochetaillé. Il 
avait un beau nom pour un nom de province ! c'é- 
tait un beau jeune homme de vingt ans, qui appar- 
tenait tout entier, corps et ame, à cette douce oi- 
siveté de vingt ans, que la jeunesse appelle — ses 
passions. Il avait quitté le château paternel, moins 
encore pour voyager que pour chercher des aven- 
tures, et depuis tantôt six mois qu'il était en marche, 
il n'avait pas rencontré l'ombre d'une aventure. 
Quand donc il entendit tout ce moutement inaccou- 
tumé qui se faisait autour de lui , et qu'il vit toute 
cette maison déserte se remplir , ii comprit que quel- 
que chose d'extraordinaire lui allait arriver enfiD. 
Aussi le malheureux Benedict fut-il très-mal reçu de 
notre jeune homme quand il vint pâle d'effroi lui 
proposer de quitter cette maison, à l'instant même 
où cette maison devenait, une maison extraordinaire, 
remplie d'événemens extraordinaires; cette maison 
qui appartenait à un eue extraordinaire , et qui 
allait venir. 

— Seigneur Benedict , répondit le jeune comte au 
malheureux concierge qui se tordait les mains, j'en 
suis bien fâché pour vous, mais ce que vous nie de- 
mandez est impossible. Il ferait le plus beau temps 
du monde , votre beau ciel vénitien serait aussi bleu 
qu'il est noir à l'heure qu'il est; le vent qui souffle 
deviendrait zéphyr, au lieu d'être un vent de bise,- 
au lieu de ce tourbillon de poussière que je vois là- 



bas, ce serait un tourbillon de fleurs , que pour fout 
au monde je ne quitterais pas la place. La maison est 
à moi ; je l'ai louée pour six semaines , n'est-ce pas? 
C'est vous qui l'avez voulu. Six semaines! je ne vous 
demandais que quinze jours. Ainsi donc j'y resterai 
six semaines , tout autant. Cependant cjuoique la 
maison soit à moi tout entière, je veux être plus 
hospitalier que vous ne l'êtes vous-même. Par le 
temps qu'il fait, on ne mettrait pas un espion à la 
porte. Ainsi puisque votre noble maîtresse est assez 
malavisée pour venir voussurprendreàl'impiovisle, 
honnête Benedict , je serai moins cruel pour elle 
que vous-même vous voulez l'être pour moi. Je par- 
tagerai avec elle cette maison, qui est la mienne, jus- 
qu'à la fin de mon contrat avec vous , qui êtes le 
chargé d'affaires de cette noble dame , et je tâcherai 
de lui en faire les honneurs de mon mieux. 

Ainsi parla le comte de Rochetaillé à Benedict. Il 
avait la parole si assurée, que Benedict comprit 
tout de suite qu'il n'y avait rien à espérer d'un pa- 
reil homme. — ■ Au moins, seigneur, dit Benedict , 
les mains jointes, s'il plaisait à votre excellence de 
choisir un autre appartement dans cette maison ! 
Votre seigneurie habite justement la chambre de ma 
maîtresse, et vous ne voudrez pas lui faire ce cha- 
grin-là , seigneur ! 

Mais le comte ne daigna pas répondre à Benedict. 
Il était trop occupé déjà, épiant du regard les nom- 
breux préparatifs qui se faisaient devant lui dans la 
chambre qu'il habitait. Comme Benedict parlait 
encore, plusieurs valets de pied étaient entrés dans la 
chambre du comte , et sans paraître l'apercevoir , ils 
disposaient toutes choses pour leur maîtresse. Le 
comte les laissa faire. Etendu dans un grand fauteuil, 
au coin du feu, il rendit aux nouveaux arri vans, in- 
différence pour indifférence. Peu d'inslans suffirent 
aux domestiques de madame pour changer entière- 
ment cette chambre, qui d'abord ressemblait; à s'y 
méprendre , à la chambre à coucher de quelque 
somptueuse hôtellerie. Le tapis de pied, sale et usé, 
fut remplacé par un magnifique tapis aux mille cou- 
leurs variées ; les vieux meubles, qu'enveloppaient 
une serge noire-, débarrassés de ce triste linceul, 
laissèrent éclater tout à coup le velours et la dorure, 
vieux velours tout neuf, vieille dorure tout écla- 
tante, et sculptée à jour. En même temps , d'autres 
valets apportèrent, dans cette chambre déjà magni- 
fique , les mille petits meubles précieux , à l'usage 



d'une belle femme. Des vases de la Chine , des tables 
de vieux laque, des corbeilles magnifiques, des can- 
délabres d'or chargés de bougies, ces mille délicieuses 
chiffonneries à l'usage des élégantes petites -maî- 
tresses de tous les temps. Surtout , ce qui frappa d'é- 
tonoement notre gentilhomme, ce fut une magni- 
fique toilette de marbre et d'or , que deux esclaves 
noirs eurent grand peine à traîner dans un coin de la 
chambre. A coup sûr, c'était la toilette d'une reine. 
L'or, le cristal, les coralines précieuses, la re- 
cherche la plus infatigable, éclataient de toutes parts. 
Quand ce meuble fut disposé , une jeune et habile 
servante le couvrit des essences les plus précieuses. 
On eût dit que tout l'Orients'étaitdonné rendez-vous 
dans ces riches flacons. — Que cette femme-là doit 
être belle , se dit à lui-même Rochetaillé! Et plus il 
voyait d'étranges choses , plus il se tenait immobile 
et muet dans son coin. 

11 avait été si occupé à regarder tous ces change- 
mens et surtout son attention avait été si fort excitée 
par les mille détails de cette toilette d'or , qu'il n'a- 
vait pas remarqué que les rideaux de la fenêtre , 
sales guenilles de cotonjaunies par le temps , avaient 
été remplacés par de magnifiques rideaux de soie , 
commeaussi la vieille tenture de l'appartement avait 
cédé la place à un magnifique velours parsemé d'or. 
La métamorphose du lit n'avait pas été moins ra- 
pide ni moins complète. Que de broderies ! que de 
fines dentelles ! que de riches armoiries I On eût dit 
un autel élevé tout d'un coup par quelque génie , à 
quelque déesse de l'antiquité profane. A peine la 
nouvelle tenture fut-elle posée, que d'autres domes- 
tiques apportèrent plusieurs tableaux précieux; de 
molles et voluptueuses peintures , têtes d'anges , 
têtes de vierges, vierges lascives ; le plus charmant 
pêle-mêle de l'amour chrétien et du profane amour; 
sans compter un Christ magnifique trouvé dans 
l'ivoire par quelque artiste de Florence ; sans 
compter les plus beaux marbres, les plus riches 
porcelaines , les plus magnifiques vases d'argent ; 
sans compter la magnifique pendule qui chantait 
les heures -, sans compter les glaces portatives , sans 
compter les épais coussins: sans compter tout ce 
lu&e grand et petit, noble et frivole , enfin ce luxe 
à part, ce luxe de quelques heureux des siècles, 
ce luxe qui est le luxe des rois , ou plutôt qui était 
le luxe des rois, luxe de la plus belle époque du 
luxe , seizième siècle , le siècle de François 1 er . 



Je vous laisse à penser si le jeune comte de Roche- 
taillé fut ébloui à l'aspect de ces magnificences 
qu'il n'avait vues encore nulle pr.rt, pas même dans 
les Mille et une Nuits , cet idéal de l'orient ! Notre 
jeune homme qui se croyait riche , n'avait jamais 
pourtant rien vu de si riche , même dans ses rêves. 
Ce qui ajoutait encore à sa stupeur, c'était la rapi- 
dité incroyable de tous ces changemens , c'était l'ar- 
rivée spontanée de toutes ces merveilles qui ve- 
naient se poser là en même temps et à la fois cha- 
cune à sa place et sans confusion , comme si elles en 
avaient reçu l'ordre de quelque fée. Ce qui l'éton- 
nait encore , c'était surtout le zèle et le silence des 
serviteurs empressés qui avaient envahi cette mai- 
son tout d'un coup, et qui l'avaient métamorphosée 
ainsi en un clin d'œil. 

Voilà ce qui se passait dans cette chambre à cou- 
cher; dans les autres parties de la maison, la même 
révolution s'opérait presqu'avec le même silence. 
Les marches des escaliers se couvraient de tapis 
et de fleurs ; tous les vieux lits se couvraient de 
duvet et de linge plus fin que la soie ; les cuisiniers 
si long-temps oisifs, allumaient leurs fourneaux, les 
caves se remplissaient de vins exquis; toute la mai- 
son se remplissait de richesses, d'éclat , de propreté , 
d'élégance. Bientôt le sombre monument fut illu- 
miné de haut en bas -, et l'éclat de mille bougies re- 
plongea sur la place St-Marc. Ceci dura à peine trois 
heures. Au bout de trois heures , tout était prêt en- 
tièrement : la maîtresse de ce riche palais pouvait 
venir. 

Le comte de Rochetaillé restait toujours muet à 
toutes ces merveilles. Nul ne lui avait adressé la 
parole au milieu de tous ces préparatifs. Il était si 
près de la cheminée , qu'on ne l'avait même pas dé- 
rangé pour poser le tapis de la chambre. Un esclave 
respectueux avait attendu qu'il se levât, pour rem- 
placer par un petit sopha oriental, le vieux fauteuil 
sur lequel il était assis , puis le vieux fauteuil avait 
disparu comme les autres. Rochetaillé croyait à pré- 
sent que la chambre où il se trouvait était complète, 
et il n'imaginait pas qu'on y pût rien ajouter. Ce- 
pendant , à chaque instant de nouveaux domesti- 
ques entraient, apportant de nouvelles richesses qui 
trouvaient leur place à côté de toutes ces richesses. 
L'un d'eux surtout , un homme âgé, qui portait utv 
habit de velours noir et sur sa toque une plume noiroj 
se présenta tenant à la main un portrait de femniV 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



et une épée. Le vieillard déposa l'épée sur le marbre 
de la toilette , puis après il chercha vainement une 
place pour le portrait. Il déposa ce portrait sur une 
console dorée qui était en face du comte. Le vieil- 
lard sortit. Un autre domestique entra; il alluma 
toutes les bougies de la chambre , les candélabres , 
les flambeaux ; un autre domestique vint jeter du 
bois dans le feu , puis sur un petit réchaud d'argent 
il fit brûler quelques morceaux de bois de sandal , 
après quoi il sortit comme les autres , et la lourde 
portière de damas retomba sur lui. 

— . Par le ciel ! se disait le comte , voilà qui est 
étrange. Une reine n'aurait pas un plus riche atti- 
rail. — ■ C'est peut-être une reine , en effet , mais 
quelle reine ? En même temps ses regards s'arrê- 
tèrent sur ce portrait de femme qui semblait lui 
sourire et l'appeler du regard. C'était une merveil- 
leuse peinture. Une tête italienne dans tout sou éclat 
et dans toute sa beauté : l'oeil italien tout noir, les 
cheveux italiens tout noirs, la peau italienne de 
cette belle pâleur de l'ambre sous laquelle le sang 
éclate comme le feu sous la cendre; et dans le sou- 
rire, tant d'amour , et dans le regard tant de fierté , 
et des mains si blanches , et des doigts si effilés , et 
tout cela si jeune ! Rochetaillé oublia à la vue de 
ce tableau toutes les magnificences qui l'entouraient. 
Il admira, mais comme le peintre admire. Sa posi- 
tion durerait encore , s'il n'eût pas été retiré de sa 
contemplation muette , par un grand bruit qui , 
cette fois, venait du dehors. 

Ce grand bruit , c'était cette reine si impatiem- 
ment attendue, qui arrivait dans une gondole, sui- 
vie de plusieurs gondoles. Rochetaillé la vit des- 
cendre , ou plutôt il vit comme une forme humaine 
enveloppée dans sa mantille, et d'un saut elle fut 
sur le péristyle du palais , et d'un bond elle franchit 
l'escalier; Rochetaillé ne l'entendit pas venir. Elle 
était dans la chambre avant qu'il eût pu songer lui- 
même à la recevoir. 

Elle cependant, elle entra sans façon et comme si 
elle eût été seule, dans cette chambre où se tenait 
le jeune comte. Celui-ci commençait à se trouver 
fort embarrassé de son inaction. Etre compté pour 
si peu de chose, lui , ce beau jeune homme , avide 
et curieux de tout voir , par cette belle personne, 
cela lui paraissait au moins étrange ! Cependant , 
après un premier instant d'embarras , il résolut de 



garder tout l'avantage de sa position et de ne pas 
en avoir le démenti. 

Il resta donc assis à sa place , comme l'ita- 
lienne resta assise devant la glace de sa toilette. 
D'abord elle prit plaisir à regarder dans la glace , 
sa figure noble et transparente , puis bientôt elle 
frappa des mains, et alors entrèrent deux ou trois 
femmes à son service. — Allons, dit-elle, il faut qu'on 
m'habille ! En même temps elle découvrit sa belle 
tête, et dans ses cheveux noirs qui s'échappèrent, 
Rochetaillé reconnut les cheveux noirs du portrait. 
Rientôt ces beaux cheveux furent relevés avec beau- 
coup d'art. On lui apporta un bassin d'argent, dans 
lequel elle plongea ses belles mains et ses deux bras 
faits au tour. Dans un'autre bassin elle plongea sa 
belle figure comme fait un jeune cygne qui plonge 
dans le cristal du lac. Une robe de velour noir couvrait 
encore ces blanches épaules, la robe tomba et elle 
fut remplacée par un élégant vêtement de satin, qui 
laissait la gorge et le cou à découvert. Sur son cou 
elle plaça un collier de perles, sur ses cheveux une 
couronne de roses, à ses bras des bracelets d'or, à 
ses oreilles des diamans qui brillaient comme des 
étoiles. En un mot , on eût dit à la voir ainsi s'ar- 
ranger, se parer, s'admirer, changer sa chaussure 
brune contre un soulier de satin , choisir ses bijoux, 
placer ses dentelles , couvrir et découvrir cette belle 
poitrine,, se sourire à elle-même, charmée et contente 
comme une belle femme qui sait qu'elle est belle et 
qui se trouve plus belle que jamais, on eût dit qu'eu 
effet elle était seule à s'admirer et à se voir. Elle 
allait , elle venait , elle montait , elle fredonnait ses 
plus doux airs, elle distribuait à ses femmes sa parure 
du matin, elle s'approchait delà cheminée et ellepré- 
sentait au foyer ardent son pied si souple quisemblait 
se dilater à la douce chaleur; elle regardait l'heure à 
la pendule , ou bien encore elle s'agenouillait auprès 
de son portrait et elle le regardait avec la complai- 
sance d'une femme qui regarde son enfant, l'image 
vivante de ses quinze ans. Et comme elle regardait 
son portrait , Rochetaillé regardait à la fois le por- 
trait et le modèle , et il trouvait que le peintre 
n'avait pas flatté celte belle personne. Mais com- 
ment aurait-il pu la faire plus belle, se disait-il? 

Cela dura une belle heure, une heure de féerie 
et d'enthousiasme. Rochetaillé qui, comme tous les 
hommes trop heureux, avait la superstition que 
donne le bonheur, commençait à se demander si 



par hasard il n'était pas invisible? Car pour être le 
jouet d'un rêve , il était sûr qu'il ne rêvait pas. Son 
cœur battait si vite et si fort! 

Il en était là, quand le majordome entrant dans 
la chambre d'un air grave et sérieux, s'approcha de 
la dame, la salua en silence , puis tout d'un coup 
faisant volte-face et se retournant vers le comte de 
Rochetaillé. — Monseigneur est servi , lui dit-il. 

— Il ne sera pas dit, pensa Rochetaillé, que je 
reculerai encore cette fois. — En même temps il 
se leva et présentant sa main à cette belle dame , 
qui le regardait enfin: 

— Madame, lui dit-il , ferez-vous tant d'honneur 
à un étranger, que de partager avec lui son modeste 
repas comme vous partagez sa maison? 

La dame prit sérieusement la main de l'étranger. 

J. Jakik. 
{La suite à un prochain numéro.) 



DU DACTYLION DE M. HENRY HERZ. 

Il y a dix ou douze ans que M. Meyer-Dalembert, 
professeur de piano, commença à entretenir ses amis 
d'un appareil de son invention, pour faciliter l'étude 
du piano. Les artistes distingués auxquels il s'a- 
dressa , en général , ne l'approuvèrent pas; ils lui 
firent observer que le piano étant un instrument sec 
par nature , le talent de l'artiste doit consister sur- 
tout à cacher ce défaut, et à lier le plus possible les 
sons les uns aux autres. En se servant d'une machine 
dont le but est tout-à-fait contraire, puisqu'elle 
force les doigts à se relever dès qu'ils ont frappé la 
touche, on augmente encore ce défaut. On conseilla 
à M. Meyer de soumettre son invention à M. Henri 
Herz,dont le jeu détaché et les mouvemens des mains 
et des bras devaient être merveilleusement servis par 
cet auxiliaire ; en effet , M. H. Herz fut enchanté de 
l'invention de M. Meyer, et le pria de la lui confier 
afin d'en approfondir tous les avantages. On peut 
s'imaginer combien fut grande la surprise du pauvre 
auteur, en voyant que M. H. Herz , après avoir exa- 
miné pendant nombre d'années cet appareil, s'en 
était tellement pénétré qu'il avait fini par s'en croire 
l'inventeur, et après l'avoir désigné sous un pom- 
peux nom grec, s'était fait donner un brevet d'in- 
vention. Le véritable inventeur avant de commen- 
cer les poursuites contre son infidèle ami , lui 
écrivit : Comment osez-vous publier en votre nom 



une machine dont je suis l'inventeur? Le cas était 
pressant , mais un homme qui prend l'invention d'un 
autre, bonne ou mauvaise, n'est pas embarrassé de 
trouver une raison pour ne pas payer, et voici la ré- 
ponse qu'il lui fit, réponse étonnamment naïve. 
« Monsieur, je ne me rappelle pas que vous m'ayez 
« parlé du Daclylion , mais , en tout cas , c'est une 
« vieille invention que mon père a déjà vue autre- 
ce fois en Allemagne, et qui n'est pas plus de vous 
« que de moi, etc. , etc. » Conçoit-on rien de 
plus plaisant? et c'est M. IL Herz qui dit cela : il 
s'est donc moqué de MM. les membres de la Classe 
des Beaux-Arts, en leur demandant un brevet pour 
une vieille invention allemande. Il en sera toujours 
ainsi, tant que des compositeurs dramatiques seront 
chargés d'examiner ce qu'un jury composé de pia- 
nistes pourrait seul décider. 

Quant au Daclylioii, nous allons prouver que son 
principe est complètement faux , que son usage est 
mauvais et même dangereux. Le point de résistance 
qu'offre les ressorts, obligeant les personnes faibles 
d'employer la force de l'épaule, leur fera jouer du 
bras et leur donnera des maux de poitrine. En tra- 
vaillant ainsi avec un point de résistance constant 
sousles doigts, on aura sans aucun doute un jeu dur, 
lourd et sec. Le Daclylion se compose d'une barre 
transversale , à laquelle sont fixés dix ressorts en 
forme de fouet , terminés par un fil de fer et un an- 
neau , dans lequel on passe le doigt. Une chose assez 
curieuse , c'est que tous les traits les plus importans 
pour le pianiste ne peuvent s'étudier avec le Dacty- 
lion , tels que le passage du pouce , les gammes , les 
octaves, les sixtes, etc., etc. Nous ne reconnaissons 
pas dans le choix des exemples le goût ordinaire de 
M. H. Herz; nous défions la constitution musicale la 
plus robuste d'écouter sans dégoût frapper ensemble 
des intervalles tels que ceux-ci : 




Il faut donc le dire franchement, le Daclylion est 
une machine pour attraper les sots, et M. Herz a 
compté sur sa réputation pour prélever un petit im- 
pôt sur eux. Un piano d'un clavier ferme rempli- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



rait toutes ces conditions sans en avoir les incon- 
véniens(i). 



I)C PERFECTIONNEMENT 

DES IXSTRl'MEXS A CORDES ET DES ARCHETS. 

On se demande depuis long-temps comment il se fait 
que, dans un siècle où le piano et les instrumens à vent 
ont reçu de si notables améliorations, le perfectionnement 
des instrumens à cordes, au contraire, reste si négligé et 
que, pour s'en procurer de bons, on soit encore obligé 
d'en revenir aux Guarnerlus, aux Amati , aux Stradiva- 
rius, etc De là est venue cette opinion si répandue qu'un 
violon ou une basse ne peuvent être bons qu'après avoir 
été joués un bon nombre d'années , si bien que nos lu 
thiers pour nous consoler, ne trouvaient rien de mieux 
que de nous faire espérer en l'avenir. 

Mais un de nos luthiers les plus habiles paraît avoir 
pris au sérieux cette importante question , et il s'est dit 
avec r-aison que, puisque les Amati, les Stradivarius, les 
Guarnarius étaient déjà si célèbres de leur vivant même ; 
pour l'excellence de leurs instrumens , il fallait bien que 
la difficulté tînt à autre chose qu'à une question de temps, 
et il a pensé qu'il ne doit pas être impossible de faire des 
instrumens neufs aussi bons que les anciens. M. Vuillaume 
s'est donc mis à l'œuvre, il a travaillé à ce problème avec 
un zèle infatigable, et nous lui devons des félicitations 
pour la manière heureuse dont il l'a résolu. Nous avons 
vu de ces violons qui , après quelques semaines , ne lais- 
saient déjà plus rien à désirer, et pouvaient soutenir le 
parallèle avec les meilleurs violons italiens. Les avantages 
produits par cette amélioration sont immenses. Jusqu'à 
présent, les artistes étaient obligés de s'imposer des sa- 
crifices énormes pour l'achat d'un violon italien ; il leur 
fallait pour une telle acquisition 2 , 3 et même 4i°oo fr. , 
et encore avec de si fortes sommes ne leur était-il pas 
toujours facile de s'en procurer un, parce qu'il y a des 
amateurs qui, sans être eux-mêmes violonistes, ne laissent 
pas d'acheter tous les bons violons , au grand détriment 
des artistes. Nous connaissons un amateur qui dans l'es- 
pace d'une seule année a dépensé plus de vingt mille fr. 
en achat d'instrumens. 

M. Vuillaume , en établissant ses beaux instrumens à 
bon marché, rend donc aux jeunes artistes, un service 
d'une haute importance, puisque, tant pour la forme que 
pour le vernis, ces instrumens ressemblent si parfaitement 



(1) Nous apprenons que M. Meyer Dalembert est sur le 
point de taire paraître cet instrument, avec les perfeclion- 
nemeus auxquels il travaille depuis l'époque à la quel le il avait 
confié ses premiers essais à M. Henry lieiz. 



aux anciens violons italiens , que des yeux même bien 
exercés ont peine à distinguer la copie de l'original. 

Cet habile luthier, ne s'est pas contenté de travailler à 
l'amélioration des instrumens, il a fait aussi subir aux ar- 
chets des modifications qui méritent une attention toute 
particulière. 

Dans la confection des archets en bois, il est difficile 
de trouver du bois assez dur et assez sec pour que les 
archets neufs offrent dans la baguette une résistance égale 
à celle que présentent les archets d'un certain âge. 
M. Vuillaume a donc remplacé le bois par l'acier et le 
débit prodigieux qu'il fait de ses nouveaux archets , 
prouve assez que les artistes en reconnaissent l'utilité. On 
doit encore au même luthier une amélioration toute ré- 
cente dans la manière de placer les crins , et là encore 
nous croyons voir un grand progrès. 

Les archets tels qu'on les a construits jusqu'à présent 
présentent deux graves inconvéniens : le premier provient 
de la difficulté qu'on éprouve à disposer les crins de ma- 
nière à ce qu'ils forment une espèce de ruban parfaitement 
plané dans toute sa longueur; le second consiste en ce 
que la hausse à laquelle se trouve fixée l'extrémité in- 
férieure de la mèche des crins, changeant continuellement 
de position, la longueur est nécessairement variable, 
par conséquent , l'artiste qui doit toujours tenir le pouce 
près de la hausse, le place à des distances différentes de la 
tête même de l'archet , ce qui fait varier sa longueur, et 
par conséquent le poids de cette partie de la baguette et 
cela seul suffit pour altérer l'extrême sensibilité de tact 
qui se transmet en quelque sorte de la main de l'artiste à 
l'extrémité de l'archet. 

Pour parer à ces deux inconvéniens, il fallait d'une 
part, trouver un moyen moins vicieux de fixer les crins, 
de l'autre , faire en sorte que la hausse pût être rendue im- 
mobile. Dans la nouvelle invention de M. Vuillaume, la 
hausse qui est en ébène comme à l'ordinaire , est évidée à 
l'intérieur , et invariablement fixée à la baguette, la mèche 
s'attache à une espèce de hausse intérieure qui est en 
arrière et est mise en mouvement comme dans l'archet 
ordinaire, au moyen (l'une vis de rappel fixée au bouton. 

La hausse intérieure peut donc s'avancer et se reculer 
dans la proportion convenable , sans que la portion de 
crins comprise entre la tête et la hausse extérieure puisse 
varier le moins du monde. 

Les mèches sont formées de crins disposés avec soin , 
parallèlement placés les uns à côté des autres, uniformé- 
ment tendus et fixés solidement à chacune de leurs extré- 
mités dans une sorte de pince cylindrique. 

La hausse intérieure et la tête de l'archet sont percées 
de part en part pour recevoir ces petites pinces, de ma- 
nière à ce que chacun puisse placer soi-même la mèche de 
son archet avec la plus grande facilité. 



Bien que cotte nouvelle façon d'archets exige plus de 
travail que celle des archets ordinaires, M. Vuillaume les 
livre cependant au même j>rix. 

Nous recommandons vivement cette amélioration à la 
sollicitude de tous les artistes, ainsi qu'à celle des ama- 
teurs, et nous souhaitons que M. Vuillaume ne se lasse 
pas d'approfondir son art dans lequel il s'est déjà rendu 
si utile. 

NOUVELLES. 

*„* L'Opéra vient de gagner son procès contre le domaine 
piihiio, qui voulait étendre sa main avide sur les riches lots 
que les propriétaires des billets gagnans n'ont pas encore ré- 
clamés. 

*„* La pièce jouée vendredi au théâtre de l'Opéra-Comique, 
sous le titre de Rock-le-Barbu , est un ouvrage fort agréable 
qui renferme des situations comiques et musicales. En con- 
statant le succès de ce nouveau libretto , de MM. Paul Duport 
etDeforges, qui, dès le premier jour, a pris place au réper- 
toire, nous nous proposons de revenir, dans le prochain nu- 
méro, sur cette nouvelle partition de M. Gomis et de dire 
consciencieusement si elle vaut ses aînées. 

%* L'Opéra-Comique va reprendre la Fête du village voisin 
pour les débuts de madame Boulanger dans l'emploi dit des 
duègnes. Elle remplira le rôle de la jardinière, créé avec tant 
de verve et de franchise par madame Dcsbrosses. 

*,* Mademoiselle Jenny Colon va jouer prochainement dans 
le Chalet, et dans la reprise de la Jeune femme colère. 

%* Rennes et Caen sont les deux premières villes par les- 
quelles madame Pradher, qui n'est pas réengagée à l'Opéra- 
Comique, va coriimencer sa tournée départementale. 

*/ Le Moine de M. Meyerbeer a le succès des grands ouvra- 
ges de cet illustre maître, on le chante, on l'applaudit, on 
l'admire partout. Dernièrement à Vienne, cette belle scène 
musicale d'une facture si originale et si passionnée, a produit 
une telle sensation dans les salons, que M. Horzalka , profes- 
seur du conservatoire impérial , l'a instrumentée à grand or- 
chestre, et que M. Staudigel , la première basse-taille du 
théâtre de la Porte de Carinthie (le grand opéra devienne) l'a 
exécutée entre deux pièces au milieu d'un enthousiasme qu'il 
est impossible d'exprimer. 

*„* Rien n'arrête la manie, tantôt odieuse , tantôt ridicule 
de s'occuper de la vie privée des grands artistes ; on ne doit 
donc pas être étonné qu'elle s'adresse aujourd'hui a Mademoi- 
selle Falcoh. Voici que deux ou trois journaux marient notre 
belle cantatrice. Ils lui choisissent un mari , les uns dans la 
haute administration , les autres dans la classe opulente des 
fabricans. Pour un rien, ils iraient jusqu'à rédiger le contrat, 
et enfin , il ne manquerait absolument rien à ce mariage , 
sinon d'avoir le moindre fondement. Nous pouvons assurer 
qu'il n'en a pas été question jusqu'ici. 

* * Madame Damoreau n'a pas, dans ses représentations sub- 
séquentes, à Bordeaux, éprouvé le mauvais accueil qu'elle 



avait eu à subir lors de sa première apparition. Son talent , 
«| 11 î rappelle en tout celui de Rotdngni , son niaitre, a été ap- 
précié dans les rôles qui demandent plus de chant que de jeu , 
plus 'le méthode que de voix, comme ccu\ d'Adèle, du Con- 
cert à la Cour; de Késie , du Calife ; d'Elvire , dans la Muette ; 
et enfin dans V Italienne à Alger. 

*»* La Juive vient d'obtenir un succès d'éclat à iVimes. Cette 
population méridionale, si sensible à la musique, dont au 
moyen-âge elle seule avait le secret en France, a joui avec 
transport des délicieuses mélodies du chef d'œuvre de M. Ila- 
lévy. Parmi les artistes qui se sont distingués, et sont parvenus 
à s'élever à la hauteur de leur rôle, on cite Valgalier, qui n'a 
pas déployé moins d'expression dramatique dans Eléazar que 
dans Robert, et madame Henri Leroux, pleine d'aine et de sen- 
timent dans l'.achcl. Les choeurs et l'orchestre ont puissamment 
contribué à l'effet général , et les décors sont d'une magnifi- 
cence inusitée dans les villes de province. 

** Les concerts font leurs adieux au public; ils ne se font 
plus entendre qu'à de plus longs intervalles , et comme un 
écho affaibli des brillantes solennités musicales qui ont signalé 
cet hiver. Aussi l'attention des amateurs, moins partagée, 
accueillera- t-elle avec intérêt l'annonce du concert que doit 
donner mercredi prochain à l'hôtel de ville le jeune Philippa , 
élève de Paganini. Que le public mélomane se hâte de jouir 
des plaisirs qui se présentent encore. Bientôt le printemps aura 
fait envoler tous les artistes , et les chants auront cessé ! 

**„* Un début brillant fixe en ce moment l'attention des di- 
lettanti lyonnais: c'est celui de madame Biacabe, dont la voix 
légère et bien timbrée s'unit à une expression , qui devient la 
première qualité d'une cantatrice, aujourd'hui que le chant 
scénique cesse d'être considéré comme un simple exercice de 
vocalise, grâce aux exemples des Malibran et des Falcon , et à 
la révolution heureuse opérée dans la musique par les im- 
menses succès de Robcrt-le-Diable , de la Juive et des Hugue- 
nots. 

*,* L'affluence qui se porte au théâtre deDruy-Lane, chaque 
fois que chante Madame de Beriot (Malibran) est vraiment 
prodigieuse. La recette s'élève , tenue moyen , à 500 livres ster- 
ling ( 12,500 fr. ) par représention. 

%* La représentation au bénéfice de Mademoiselle Grisi , à 
l'opéra de Londres , a dû avoir lieu jeudi dernier 12 mai. 

* ¥ * L'engagement de madame de Bériot (Malibran) lui inter- 
disait de chanter â Londres dans aucun concert avant son dé- 
but, qui a eu lieu mardi dernier au théâtre de Drury-Lane. 

*,* La première condition de mademoiselle Grisi, en se ma- 
riant, a été qu'elle ne quitterait pas le théâtre. Après la saison 
de l'Opéra de Londres, elle viendra, en attendant la réouver- 
ture des Bouffes, se reposer avec son mari dans le beau châ- 
teau de Vaucrcsson, qu'elle vient d'acquérir. 

* f * Pendant que la charmante diva s'enchaînait dans les liens 
du mariage, un de ses adorateurs réclamait devant les tribu- 
naux contre rcmprisionnemcnt auquel il avait été condamné 
pour l'amour d'elle. M. Dupuget , héros d'une lutte comico- 
chevaleresque . entreprise, disait-il, pour délivrer cette belle 
opprimée de l'esclavage où elle languissait, vient, après un 
plaidoyer fort original, prononcé par lui, d'obtenir :>on acquit- 
tement. La nouvelle mariée applaudira sans doute à cet arrêt 
en se rappelant ce beau vers d'un poète tragique : 

Ali ! quand on est heureux, qu'on pardonne aisément! 



MUSIQUE NOUVELLE 

PUBLIÉE PAR MAURICE SCIILESINGER. 
Pour pa raître le lïsmai. 



Ouverture 

1. Orgie (choeur des seigneurs) 

t bis. Le même, arrangé pour une voix 

2. Romance chantée par M. Nourrit (avec accomp. 
d'alto obligé) 

2 bis. La même, avec accompagnement de piano 
seul (transposée^ 

3. Récitatif et choral chantés par M. Levasseur. . . . 



4. Chanson huguenote, chantée par M. Levasseur, 
et choeur 

4 bis. La même , sans chœur 

5. Cnvatine du page, chantée par mademoiselle 
Flécheux 

G. Grand air chanté par madame Dorus-Gras. 

G bis. Cavatine chantée par madame Dorus-Gras 
(extraite du grand air) 



3 à 
7 50 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



C ter. Quatuor pour quatre voix de femmes (extrait 
du grand air) 

7. Chœur des baigneuses (dansé) 

7 bis. Le même, arrangé pour une voix 

S. Scène du bandeau ; chœur de femmes 

!). Duo, chanté par M. Nourrit et madame Dorus- 
Gras. • 

10. Serment, quatuor chanté par MM. Nourrit, Le- 
vasseur, Serda et Dérivis , avec chœur 

11. Couplets militaires des soldats huguenots, lita- 
nies des femmes catholiques, et chœur du peuple.. 

1 1 a. Couplets militaires des soldats huguenots 

chantés par Wartel (sans accompagnement) 

1 1 b. Les mêmes , arrangés pour une voix 

Il c. Litanies des femmes catholiques à deux voix. 

12. Ronde des Bohémiennes à deux voix 

13. Le couvre-feu 



14. Duo , chanté par M. Levasseur et mademoiselle 
Falcon 

15. Septuor du duel , chanté par MM. Nourrit, Le- 
vasseur , Serda, Dupont, Massol , Prévost et F. Pré- 
vost 

10. Chœur de la dispute 

17. Romance chantée par mademoiselle Falcon.... 

18. Conjuration et bénédiction des poignards (mor- 
ceau d'ensemble ) 

19. Grand duo chanté par M. Nourrit et. mademoi- 
selle Falcon 

19 bis. Cavatine chantée par M. Nourrit (extraite 

du duo) 

19 ter. La même , transposée 

20. Air chanté par M. Nourrit 

21. Grand trio chanté par MM. Nourrit, Levasseur 
et mademoiselle Falcon 



Pour è Ire publié le 5i mai. 

e:2l:oth±o.xj3 du jbttio f:ait:ste. 

!B!B(bikbii:l aïs ïa©ia ( &sûŒ& aes^ia'aamiFS ara ^migâas 

A 1,'USAC.E DE LA JEUNESSE, SUR DES MOTIFS DES OPERAS DE 

BELLIX5 , HALÉVY, MEYERBEER ET IIOSSIM, 

COMPOSÉ ET TRES-SOIGNEUSEMENT DOIGTE TAR 

CHARLES SCHUNKE, 

Pianiste de la Reine. 



PREMIERE LIVRAISON. 

SIMPLES LEÇONS AUX JEUNES FILLES. 

1. La première leçon , première suite, contient : 
L'orgie des Huguenots, chœur de bal des Huguenots. 
deMeyerbeer, marche de Sémirarais, de Rossini. . ,. 3 75 

2. La première leçon , deuxième suite, contient : 
Barcarolle de l'Eclair , d'Halévy ; cavatine du Crocia- 

to , de Mcyerbeer ; valse de Cosimo 3 75 

3. Un petit rien sur les couplets de Ludovic, d'Hé- 
rold et d'Halévy , et de la marche de Moïse , de Ros- 

sim • « /o 

4. Un Noël, vieil air français varié 3 75 

5. Rondo sur un motif de Maometto , de Rossini, et 
bagatelle sur l'Eclair, d'Halévy 3 75 

6. Saltarelle de Cosimo, de Prévost 3 75 

DEUXIÈME LIVRAISON. 

DIORAMA DES ENFANS. 

1. Rondo-galop sur le galop de l'Ile des Pirates.. . 3 75 

2. Bagatelle sur les couplets de Cosimo 3 75 

3. Polonaise brillante de Faust, de Sphor 3 75 

4. Rondo de la marche des Indiens, de Sémiramis, 

de Rossini 3 75 

5. Pas des bayadères de l'Ile des Pirates 3 75 

6. Variations sur un thème de Weber 3 75 

TROISIÈME LIVRAISON. 

TRÉSOR DE LA JEUNESSE. 

1. Première mosaïque de la Straniera de Bellini. . 3 75 

2. Fantaisie sur les plus jolis motifs d'Oberon , de 

Weber 3 75 

3. Divertissement sur le pas de mademoiselle Ta- 

glioni dans Robcrt-Ie-Diable , de Mcyerbeer 3 75 

4. Première mosaïquedes Capuletti et Montechi , de 

Bellini 3 75 

.1. Rondo militaire sur la marche des chevaliers de 

la Juive, d'Halévy 3 75 

6. Variations sur la cavatine favorite de la Korma, 

de Bellini 3 75 



3 75 
3 75 



3 75 
3 75 



Quatrième Livraison. 
HEURES DE RÉCRÉATION. 

1. Deuxième Mosaïque des Capuletti et Montechi , 
de Bellini 

2. Air du ballet de l'Ile des Pirates 

3. Invitation à la valse , rondo sur la valse de la 
Juive , d'Halévy , 

4. Deuxième Mosaïque sur la Straniera de Bellini. 

5. Fantaisie diabolique sur la danse des Démons de 
Faust , de Sphor 

6. Air allemand varié 

Cinquième Livraison, 
LE RAMEAU D'OR. 



1. Rondo brillant sur Robert-le-Diablc 3 75 

2. Le Carnaval de Vienne , rondo-valse , 3 75 

3. Variations brillantes sur la cavatine d'Anna Bo- 

lena , de Donb.etti 3 75 

4. Rondo pastoral sur le ranz des vaches d'Appen- 

zell , de Meyerbeer 3 75 

5. Variations sur la romance favorite de l'Eclair , 
d'Halévy 3 75 

6. Fantaisie sur la cavatine de la Juive , d'Halévy. 3 75 

Le prix de souscription pour l'ouvrage complet jus- 
qu'au 3i mai est de 20 francs net. 



ERRATUM DU DERNIER NUMERO. 

Deux colonnes du supplément ayant été transposées , nos abon- 
nés sont priés de les remplacer par celui que nous leur envovons_ 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Imprimerie de FÉLIX LoCQUIN, rue N.-D.-dej-Victoires, 16. 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

rédigée par mm. adam, g. e. anders , samuel BAcn, f. BENOisT professeur de composition au Conservatoire), BER- 
ton (membre de l'Instiiui), berlioz, henri blakciurd, bottée de toulmow ( bibliothécaire du Conservatoire), 
castil-blaze.alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), f. halévy, jules ja^in, g. levic, 
listz, lesueur (membre de I'insiiiui), j. mainzer , marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), méry^ 
Edouard monnais, d'ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maîire de chapelle à Vienne), stéi-uen de la 

MADELAINE, etc. 



ANNEE. 



No 



21. 



prix de l'abonnem. 


PARIS. 


DÉrART 


ETRANG. 


fr. 


Fr. c. 


Fr. e. 


3 m. 8 


9 » 


10 » 


6 m. la 


17 » 


19 » 


1 an 30 


34 » 


38 « 



fa flcmir et (É>a?ctte iHustcalc î>e jpariâ 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bureau rie la Gazette Musicale de Paris, rne Richelieu, 97- 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et cbez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des grief; à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser te public. 



PARIS, DIMANCHE 22 MAI 1836. 



Nonobstantlessupplémens, 



s, fa, 



ul,dc\\ 



ture d'auteurs célèbres, et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette muâteMt 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche do chaque 



tiau 



piano composé pa r les au teurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression, et du 
prix marquéde G f. à 7f. 60 c. 
Les lettres , demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Richeb eu , 97. 



SOMMAIRE. — Gabrielli ; par M. J. Janin ( suite. ). — Des ar- 
tistes étrangers a Paris -, par un ami des artistes). — Théâtre 
de l'Opéra-Coiniquc : Rocn-l.E-UAr.BC ; par M. J. J. J. Diaz. — 
Revue critique ; par M. Henri Blanchard. 






(Suite.) 



Je vous ai dit comment le sombre et triste hôtel , 
habité à Venise par le jeune comte de Rochetaillé, 
s'était rempli en un clin-d'œil et comme par enchan- 
tement, de toutes les merveilles que peuvent entasser 
sur un seul point, le goût , le luxe , l'amour des arts 
et la très-grande fortune. La chambre à coucher de 
notre jeune homme, n'était pas le seul endroit de 
la maison qui eût subi cette métamorphose. Les 
vastes salons qui menaient à la salle à manger , 
étincelaient de lumières et de dorures; la salle à 
manger, si froide et si déserte , était remplie devais- 
selle d'argent et d'or, étalée sur de magnifiques 
buffets d'ébène qui étaient eux-mêmes des merveil- 
les de l'art ; la table était chargée de grands plats 
d'argent ciselés avec cette infatigable coquetterie de 
formes, qui est l'attribut du seizième siècle vénitien. 
Rochetaillé donna donc la main à cette belle dame , 



dont il était l'hôte , et il lui fit de son mieux les 
honneurs de ce riche palais qui lui avait si peu 
coûté. La dame, de son côté, parut sensible à tou- 
tes ces politesses : elle prit place à table dans un 
grand fauteuil de cuir noir , qui encadrait mer- 
veilleusement toutes ces resplendissantes beautés. 
Le repas répondait à tout cet appareil : les mets 
les plus exquis et les vins les plus vieux furent ver- 
sés et servis tour à tour. Notre gentilhomme , qui 
était entré tout-à-fait dans son rôle, pria la dame 
de l'excuser s'il ne l'avait pas mieux reçue. — Mais, 
lui disait-il, votre visite était si peu espérée! nous 
avons eu si peu de temps pour nos préparatifs! 
qu'en vérité, madame, vous me voyez bien honteux. 

A peine le repas était-il achevé, qu'on vint aver- 
tir les deux convives que la gondole les attendait , 
et que l'opéra de Métastase allait commencer. 

— Métastase! Métastase! s'écria la jolie dame ; 
vite de l'eau sur mes mains ! En même temps elle 
tendait à l'aiguière d'or ses deux petites mains blan- 
ches avec une grâce enfantine, et, pendant qu'une 
jeune servante versait sur les mains de sa maîtresse une 
eau tiède et parfumée : — Métastase ! Métastase ! di- 
sait la dame , l'abbé Métastase ! c'est lui qui nous a 
donné notre théâtre, monsieur ! Il est notre Eschyle, 



m 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



il est notre Sophocle, il est notre Euripide , monsieur ! 
c'est lui qui a fait la Bidon, monsieur, Diddone 
abhandonnata ! Métastase , que Charles VI a appelé 
Poeta Cœsaro; Métastase , la gloire de ce siècle , le 
poète du cœur , le Sophocle italien , monsieur , 
vite, vite, ma gondole; vite , votre main, seigneur. 
Et en même temps la jeune femme tendait sa main 
humide encore â son jeune convive, et elle l'entraî- 
nait dans sa gondole , en répétant : Métastase ! Mé- 
tastase ! 

Ils arrivèrent au théâtre en trois coups de rame. 
Rochetaillécroyaitquesonrêverecommençait. Toute 
cette grande salle vénitienne était remplie jusqu'aux 
combles. Quatre mille personnes, les plus belles et les 
plus riches, les plus puissans et les plus nobles, atten- 
daient en ces lieux leur belle heure d'enthousiasme 
et de plaisir : c'était le plus magnifique pêle-mêle qui 
se pût voir. IVobles, prêtres, soldats, étrangers, 
grands artistes, filles de joie, si belles et si nues, 
qu'on les eût prises pour la vertu; tout Venise s'était 
donné rendez-vous au théâtre : les espions eux-mê- 
mes se faisaient hommes dans cette vaste et magni- 
fique enceinte. — ■ Une seule loge était restée vide, 
et naturellement tous les regards étaient tour- 
nés vers cette loge , et dans la plus grande impa- 
tience. La loge s'ouvrit; Rochetaillé se plaça sur 
le devant, à côté d'elle! à côté d'elle ! Alors elle 
ôta son masque, et à peine ce masque fut-il tombé, 
que ce furent de toutes parts, dans la salle , mille 
clameurs à faire crouler les murs. On criait , on 
applaudissait, on la saluait, on lui disait: Viva , 
viva ! Il y en avait qui pleuraient à la revoir. 
C'est elle ! c'est elle ! Figurez-vous ces quatre mille 
personnes, battant des mains à outrance. Un nom 
courut de bouche en bouche, de cœur en cœur; le 
frisson fut universel : Gabrielli! Gabrielli ! On se 
levait pour la regarder, on se penchait pour la re- 
garder; toute la salle lui envoyait mille baisers en 
portant sa main sur son cœur: — Gabrielli! Ga- 
brielli! Elle, cependant, elle avait pour tous un 
geste , un regard , une larme , une émotion de joie ; 
elle eût voulu que Venise n'eût qu'une seule tête 
pour l'embrasser d'un seul coup. On criait toujours: 
Gabrielli ! Gabrielli ! Gabrielli ! 

Heureusement la toile se leva. Aussitôt le plus 
grand silence tomba sur ce grand bruit. Ce jour-là 
c'était la Romaniua qui jouait la Didone. En l'ab- 
sence de Gabrielli, Romanina était la reine de Ve- 



nise et de Métastase. C'était aussi une admirable ita- 
lienne qui avait toutes les passions de l'Italie. D'a- 
bord , entendant la foule applaudir , Romanina , 
heureuse et fière , avait pensé que ces applaudisse- 
mens furibonds s'adressaient à elle ; mais que de- 
vint-elle, grand dieu! quand la toile fut levée, et 
quand , avec le regard d'une rivale, elle découvrit 
dans sa loge, heureuse, triomphante , adorée, sa 
rivale Gabrielli? Gabrielli elle-même , qu'elle croyait 
pour long-temps encore, pour toujours peut-être, à 
la cour de l'impératrice Catherine II, dans le palais 
de l'Hermitage ? Gabrielli plus jeuneet plus belle que 
jamais? A cette vue, Romanina voulut, mais en vain, 
accomplir sa noble lâche; elle pâlit, ses genoux 
fléchirent sous elle; la voix lui manqua : elle tomba 
évanouie dans les bras de M Anna soror, et cet ingrat 
public , ce public qui l'adorait hier, sans s'inquiéter 
de ce malaise , se tournant vers la loge de Gabriel- 
li, se mit à battre des mains de nouveau , et à crier 
à faire peur au tonnerre : Gabrielli ! Gabrielli ! Ga- 
brielli ! 

Gabrielli , alors pendant qu'on emportait la Ro- 
manina évanouie, se pencha vers le parterre, et 
de sa douce voix et en tendant ses petites mains, 
elle s'écria : — J'y vais, j'y vais, seignours ! Puis 
elle disparut tout d'un coup. Rochetaillé tourna la 
tête, il était seul dans cette loge, Gabrielli s'était 
éclipsée par une petite porte qui menait de la loge 
au théâtre. Tout d'un coup la toile se relève , voici 
Didon qui reparaît sur le théâtre , mais une nouvelle 
Didon plus belle que la première. C'est elle , c'est 
Gabrielli! Quel regard! quelle belle tête! Quelle 
voix! quelle passion! Celte fois l'admiration fut 
muette et silencieuse. Chacun retenait son souffle, 
son esprit, son cœur, sa joie, ses transports. Gabrielli 
était bien en effet la noble et belle reine de Carthage ! 
C'était elle ; elle dominait la foule de toute la hau- 
teur de sa passion ; elle commandait même à l'ad- 
miration, même à l'enthousiasme de ces Italiens 
qui n'ont jamais su contenir ni leur admiration , ni 
leur enthousiasme. Qu'elle était grande ainsi ! 
Tout le théâtre de Saint-Benoît était dans le ciel. A 
peine eut-elle paru, que Pacehiaroti qui jouait ce 
soir pour la première fois, s'écria plein d'effroi : — 
Malheureux que je suis : c'est un prodige ! — Po- 
vero me ! Povero me\ Vous décrire cependant l'éton- 
nement, l'admiration , l'ivresse de Rochetaillé , à la 
vue de ce triomphe de Gabrielli, sa compagne, Ga- 



brielli ! c'est impossible. Il se demandait à lui-même 
à présent si c'était bien là la même femme avec la- 
quelle il avait dîné tête-à-tête? comme il s'était déjà 
demandé, en présence de son portrait, si c'était bien la 
même belle personne qui avait posé pour ce portrait. 
Il passait ainsi d'enchantemens en enchantemens. A 
la fin cependant, le drame commencé s'arrêta , le 
silence fit de nouveau place au bruit; Gabrielli , 
redemandée à grands cris , reparut sur le théâtre , 
conduite par un jeune sénateur de la maison de 
lîragadini. Et que de fleurs, et que de dentelles, que 
d'enthousiasme et quelle pluie de sonnets italiens 
tombèrent sur sa tête, à ses pieds , sur son cœur ! 

Il fallut faire évacuer la salle de St Benoît par la 
force-armée. Les soldats eux-mêmes s'arrêtaient 
pour applaudir. Quant à Rochetaillé, il était encore 
dans sa loge, quand la petite porte du théâtre s'ou- 
vrant de nouveau, une jeune fille du théâtre, Calha- 
rina , les joues encore chargées de rouge et dans son 
attirail de jeune romaine, vint lui dire de la suivre, 
que la signora Gabrielli le demandait. En même 
temps, la jolie fille marchait devant Rochetaillé, 
relevant gracieusement sa toge bordée de pourpre ; 
dont les longs plis flottans faisaient ressortir mer- 
veilleusement la blancheur de ses fraîches épaules. 
Gabrielli était dans sa loge , entourée déjà de 
toute l'aristocratie vénitienne. Venise , en ce temps- 
là, s'en allait chaque jour au néant, par un sentier 
de fêtes, de voluptés et de plaisirs. Venise s'était 
faite française tant qu'elle avait pu, et elle ne se 
doutait guère qu'un jour elle deviendrait autri- 
chienne. Le dix-huitième siècle l'avait saisie corps et 
ame, et elle obéissait en esclave à ces voluptés venues 
d'une si belle cour. Au milieu de tous ces galans 
seigneurs , jeunes et vieux , Gabrielli avait redoublé 
d'orgueil. Elle se servait de cette foule d'admira- 
teurs comme elle se serait servie d'une femme-de- 
chambre : celui-ci lui présentait ses dentelles de la 
nuit, celui-là tendait la main pour recevoir son 
collier de perles ; il y en avait qui se disputaient à 
qui remettrait à ses pieds ses petites pantoufles d'or 
et de soie; d'autres murmuraient doucement à ses 
oreilles de douces et tendres paroles vénitiennes , 
spirituels concetti devant lesquels Marivaux lui- 
même eût baissé pavillon bien bas. Gabrielli triom- 
phante , heureuse , se laissait ainsi admirer , fêter, 
adorer. Magnifique Venise , disait-elle à ces jeunes 
gens qui l'entouraient , il n'y a qu'une mer adriati- 



que, il n'y a qu'un théâtre de St-Benoît ! Seigneurs, 
seigneurs , votre pauvre Gabrielli vous a bien pleu- 
res , allez, au mileu des glaces à moitié fondues 
et des fleurs à moitié écloses de la Russie. Sei- 
gneurs, seigneurs , parlez-moi tant que vous pour- 
rez ce soir le langage vénitien , chantez à mes 
oreilles charmées cette musique vénitienne; depuis 
si long-temps je n'ai entendu que des barbares ! Ainsi 
parlait-elle ; et elle avait la voix si tendre , le re- 
gard si doux, le geste si poli , elle avait si fort l'air 
de les aimer tous de toute son ame et de tout son 
cœur , qu'ils furent tous sur le point de se mettre à 
genoux devant elleens'écriant : — Nous t'adorons, 
Gabrielli, car, à coup sûr , c'est toi qui as créé le 
ciel, la terre, la mer, avec toutes ses créatures, 
suave Gabrielli ! 

En même temps , c'était parmi ces jeunes gens à 
qui lui ferait honneur et fête. — Viens dans mon pa- 
lais, disait l'un,nousvoulons tous nousenivrer ce soir 
à Tarente, avec du vin de Chypre , Gabrielli ! — Je 
viens de faire bâtir une chapelle , disait l'autre, je 
veux te la dédier ce soir , Gabrielli! — Gabrielli, 
disait un troisième , si vous m'en croyez , vous tire- 
rez au sort , et celui que le sort désignera , aura 
l'honneur de vous donner à souper ce soir. — Et 
mille bravos d'accueillir cette proposition. 

Mais Gabrielli émue jusqu'aux larmes, — sei- 
gneurs , leur dit-elle , si vous le permettez , ce n'est 
pas moi qui irai chez vous ; ce sera vous qui vien- 
drez souper chez moi cette nuit, ou plutôt tenez, 
messeigneurs , regardez ce jeune étranger (en même 
temps elle montrait Rochetaillé) , c'est lui, s'il vous 
plaît , qui aura l'honneur de vous recevoir. Les dés, 
les inslrumens harmonieux, les belles personnes , 
les improvisateurs , les chanteurs ambulans , les 
masques de soie et les habits brodés , et les belles 
courtisanes, ne manquent pas chez lui. D'ailleurs, 
il est mon hôte ; je lui appartiens. Ne vous en 
déplaise, il a annoncé le premier dans la ville 
que j'allais revenir , et, grâce à lui , j'ai trouvé mon 
palais rempli de luxe et de fêtes. 11 sera donc aussi 
votre hôte pour cette nuit. Il vous invite par ma 
voix , seigneurs , à honorer de votre présence la fête 
préparée ; venez donc ; la table , le vin , les dés , 
les instrumens sonores, les poésies mélodieuses , les 
flambeaux , astres de la nuit, nous attendent-, ainsi 
donc, qui m'aime me suive ! En même temps elle se 
levait et tendait la main à Rochetaillé : — Venez, dit- 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



elle , seigneur comte , doonez-moi la main comme 
c'est votre droit'. 

Et le lendemain dans Venise., après toute une 
nuit de plaisirs et d'ivresse où le bal , le vin , le jeu , 
les chansons , les poésies, les perles de la plus belle 
eau, les parfums de l'Orient , les pierres précieuses, 
avaient joué leur rôle jusqu'au matin , toute la jeu- 
nesse de Venise ne parlait dans tout Venise que de 
la beauté de Gabrielli , de la munificence pleine de 
goût du jeune étranger Français, l'opulent et beau 
jeune homme , le comte de Rochetaillé. 

J. Janif. 
(La suite au 'prochain numéro.) 



4 PARIS. 

L'influence de la presse parisienne sur l'esprit des 
artistes étrangers, virtuoses ou compositeurs, est 
Vraiment extraordinaire. En lisant chez eux le 
compte trop souvent emphatique que rendent nos 
journaux, même les plus sérieux, du concert le 
plus futile, les éloges qu'ils accordent à des talens 
médiocres, et le bruit qu'ils font des mille et Une 
niaiseries musicales qui se disputent chaque hiver 
l'attention du public, ils se persuadent aisément 
que Paris est la ville du monde où l'on s'occupe le 
plus de musique et où les artistes sont le plus as- 
surés de trouver des auditeurs. Ils ne font point en- 
trer en ligne de compte l'ignorance profonde de 
certains critiques, et l'obligeance extrême ( nous 
allions dire coupable) de quelques autres, qui, cé- 
dant à diverses influences complètement étrangères 
à l'art, laissent échapper de leur plume des phrases 
louangeuses ou admiratives dont ils ne pensent pas 
un mot. De là des erreurs d'autant plus déplorables , 
que les conséquences en deviennent très-graves pour 
ceux qui, cédant aux sollicitations de leur amour- 
propre, quittent leur patrie, où ils avaient des 
moyens d'existence assurés, pour venir faire ce qu'ils 
appellent leur réputation à Paris. 

Le nombre de ces malheureux a été effrayant cet 
hiver. On ne pouvait aller dans un bureau de jour- 
nal, sans coudoyer au passage quelque solliciteur 
allemand , belge, suédois, danois, polonais ou ita- 
lien en quête de sa célébrité, entrer dans un maga- 
sin de musique sans mettre la main ou le pied sur un 



programme de concert, traverser le boulevart sans 
voir une demî-douzaine d'élèves de Paganini, de 
violons solos du grand duo Scanilzoëff'endorf , de 
flûtes de la musique particulière de la princesse 
Schnahelewospska , de chefs d'orchestre du prince 
de Monaco , etc., etc. Je ne parle pas des composi- 
teurs attachés à Vex-cour de V ex-roi as , des 

prime donne revenus de la cour de Lisbonne et de 
ses grandeurs , des pianistes sans titre et des cors 
sans pistons. Je n'en finirais pas à citer tant de 
noms ; une colonne de la Gazette musicale suffirait 
à peine à les contenir tous. Mais l'illusion qui fait 
accourir à Paris des quatre coins de l'Europe cet 
essaim d'enfans de l'harmonie , tarde peu d'or- 
dinaire à se dissiper. L'idée fixe de chacun 
d'eux, celle qu'il a couvée pendant son voyage, la 
pensée de ses jours, le rêve de ses nuits, c'est de 
donner des concerts. Il fera entendre, dans le pre- 
mier, sa grande fantaisie , son grand air varié, 
son concerto militaire , qui vient d'être terminé, et 
que l'auteur a écrit exprès pour les Parisiens; cet 
ouvrage, admirablement exécuté, aura un succès fou, 
dont le retentissement suffira pour assurer aux séances 
suivantes une vogue extraordinaire; les éditeurs s'ar- 
racheront le manuscrit,- le roi voudra entendre le 
virtuose; après l'avoir admiré au concert de la 
cour, sa majesté lui enverra quelque diamant de 
grand prix , accompagné de la lettre la plus flat- 
teuse; les grands critiques des grands journaux écri- 
ront à ce sujet de grands feuilletons, où ils l'acca- 
bleront à l'envi de grands éloges. Après quoi , ras- 
sasié de gloire, sûr de sa célébrité , il partira pour 
Londres, emplir sa malle des guinées et son porte- 
feuille des bank-notes que la générosité britannique 
ne manquera pas de lui prodiguer. C'est là ce que le 
mauvais ange, l'esprit d'orgueil, qui nous suit, hé- 
las! tous tant que nous sommes, murmure inces- 
samment à l'oreille de beaucoup d'artistes étrangers, 
en accompagnant le perfide discours du tintement 
magique de ces cinq mots: Gloire, Fortune, Pa- 
ganini , Listz , Thalberg. — Si leur bon ange ne les 
avait pas abandonnés déjà quand ils forment le projet 
de s'expatrier, Voici ce qu'il leur dirait à son tour 
pour les retenir: « Oui , Paganini , Listz et Thalberg 
ont réussi à Paris , ils y ont trouvé gloire et fortune; 
mais tu n'y trouveras , toi , que l'obscurité et la mi- 
sère, parce que tu n'es ni un Listz , ni un Thalberg, 
ni un Paganini. Il faut d'abord bien te persuader de 



cette vérité. Ton talent est des plus ordinaires, et, I 
parmi les musiciens qui habitent Paris, plusieurs te 
sont évidemment supérieurs, et n'y produisent ce- 
pendant aucune sensation. N'est-ce pas folie d'espé- 
rer qu'en arrivant dans celte immense capitale, dont 
tu ne connais ni les usages, ni les mœurs, ni la so- 
ciété , ni les artistes , tu vas concentrer sur toi des 
hommages qu'on n'y accorde qu'à peine au génie? 
Ne t'imagine pas qu'un article de journal, quelle 
qu'en soit la teneur, y soit d'une si haute impor- 
tance, quand il n*est pas la conséquence naturelle , 
l'expression vraie d'un grand succès réel ; quand il 
ne résume pas l'opinion de la plupart de ceux qui se 
sont trouvés dans le cas d'apprécier le talent d'un 
artiste, il n'y a guère de lecteurs assez simples pour 
s'y laisser prendre ; beaucoup d'entre eux ne se 
donnent même pas la peine de lelire, et n'y font au- 
cune espèce d'attention. D'ailleurs, la difficulté de 
monter à Paris un concert passable est très grande. 
Il n'y a pas de salle dont on soit assuré de pouvoir 
disposer pour son argent, comme partout ailleurs; 
la seule qu'on obtienne assez facilement, est la salle 
obscure, petite, incommode et lointaine de l'Hôtel- 
de-Ville. Et combien de gens refusent d'y aller à cause 
de son éloignement et de sa situation dans le plus 
affreux quartier de la ville. Il faut ensuite former un 
programme présentable; pour cela, les instrumen- 
tistes ne suffisent pas , il faut des chanteurs et sur- 
tout des cantatrices. Où les prendre ? Tous ceux 
qui, dans nos théâtres, ont su gagner la faveur 
publique, sont hors de la portée des donneurs de con- 
certs; une autorisation spéciale de leurs directeurs est 
indispensable pour qu'ils puissent figurer dans une 
séance musicale payante; et celle autorisation on 
ne l'obtient jamais , quand on n'est pas l'ami intime 
de l'acteur demandé et du directeur auquel on le 
demande. Mais je suppose que la partie vocale du 
concert soit convenable , une autre difficulté égale- 
ment grave se présente pour les soli d'instrumens. 
S'ils sont confiés aux grands artistes en vogue dans 
le moment , ils absorberont infailliblement tous les 
applaudissemens , et l'éclat de leur exécution fera 
pâlir la modeste lueur qu'aurait pu jeter le talent du 
bénéficiaire; si au contraire celui-ci n'a pu parve- 
nir à décorer son affiche de quelque nom talisman , 
il devra nécessairement avoir recours à la foule de 
ses rivaux et compatriotes nouveaux débarqués , 
qui n'étant pas plus connus que lui des dillettanti 



parisiens , suffiront bien à combler les lacunes du 
programme, mais non pas, hélas! le vide de la 
salle. Et je n'ai pas encore parlé de l'embarras où va 
se trouver l'artiste qai a besoin d'un orchestre pour 
l'accompagner. Ici les dangers de toute espèce qu'il 
court sont vraiment capables de lui faire perdre 
courage. Ou il réunira gratis une troupe hétérogène 
d'amateurs et d'artistes médiocres , et sa musique 
sera massacrée de la plus horrible façon , ou il se 
résoudra à payer un bon orchestre , et alors les frais 
du concert deviendront si énormes , que la recette à 
laquelle il peut raisonnablement prétendre , ne suf- 
fira pas à en payer la moitié. Ce qui n'empêchera 
pas le percepteur du droit des indigens de venir lui 
demander encore le huitième de la recette brute , 
effroyable aumône, extorquée sur un bénéfice qui 
n'existe pas. Et quand bien même le concert aurait 
marché à souhait , quand le nouveau venu aurait 
trouvé moypn de s'adjoindre les talensles plus aimés 
du public , de réunir un excellent orchestre et de 
faire annoncer à grand bruit son programme dans la 
plupart des journaux , grâce à l'encombrement causé 
par l'émigration de tant d'autres artistes qui don- 
nent dans le même travers , ces soirées ou ma- 
tinées sont devenues si nombreuses, que l'amateur 
le plus intrépide , loin de lire les affiches qui les 
annoncent , détourne la tête à l'inspection du seul 
mot concert, et ne songe qu'au moyen d'échapper aux 
billets que les amis des virtuoses pourraient vouloir lui 
faire prendre. Puis, pour couronner l'œuvre, quand 
le pauvre diable aura salué bien bas son petit public, 
pour les petits applaudissemens accordés à son petit 
talent ; quand il aura calculé de combien de centai- 
nes de francs les dépenses dépassent la recette , il 
aura le plaisir d'entendre dire en sortant par les assis- 
tans : « Mon Dieu ! quel talent inconcevable ! quelle 
puissance ! quelle inspiration ! Jamais il n'a été si 
étonnant ! — Qui donc ? — 'Et parbleu , Listz ; qui 
voulez-vous que ce soit! » Ou bien : « Voilà un beau 
concert , l'orchestre était vraiment bon ; quelle belle 
chose que cette ouverture d'Obérou ! Mademoiselle 
Falcon a une superbe voix. — Et le bénéficiaire 
qu'en pensez-vous? — Oh quel lourdeau ! comme 
il est froid ! comme il est épais! ne m'en parlez pas ; 
je n'étais pas venu pour lui. » Ce n'est pas tout. Il 
s'agit maintenant de surveiller l'insertion du fameux 
article qui doit porter le nom glorieux du virtuose , 
jusqu'aux extrémités du monde. Il va donc, plein 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



d'un secret effroi , faire une visite matinale au criti- 
que célèbre, pour lequel son prince , sa princesse, 
son grand-duc ou son électeur lui avait donné une 
lettre de recommandation. Il sonne tout tremblant. 
On l'introduit-, l'homme de lettres est encore au lit, 
et du haut de ce trône le regardant à peine : «Qu'est- 
ce que c'est ?... Ah! c'est vous, monsieur! j'oublie 
toujours votre nom !... Ah ! oui, oui; c'est pour vo- 
tre concert; quand donc a-t-il lieu, je tâcherai d'y 
assister. — Il a eu lieu hier, je croyais que vous 
m'auriez fait l'honneur d'accepter les billets que je 
vous ai envoyés -, ils ont été remis chez vous il y a 
trois jours. — Ah! parbleu c'est vrai , les voilà! mais 
comment diable voulez-vous qu'on se sou vienne d'un 
concert au bout de trois jours. D'ailleurs il y en a 
tant. Savez-vous que le vôtre est le trente-deuxième 
qu'on me prie d'annoncer depuis trois semaines. — 
Alors , monsieur , il n'en sera pas question dans 
votre journal , puisque vous n'y avez pas assisté? 
— ' Ce n'est pas une raison, je serais bien fâché de 
manquer l'occasion d'être agréable à votre protec- 
trice, la princesse *****ska; c'est une femme déli- 
cieuse, j'ai valsé avec elle l'hiver dernier. Ainsi en- 
voyez-moi un petit article que vous ferez faire par 
un de vos amis , je le ferai passer. » L'article passe 
en effet, mais il passe inaperçu ; encore notre vir- 
tuose, avant de trouver un de ses amis capable 
d'écrire passablement des éloges en français , avant 
de rencontrer le grand critique pour lui remettre le 
manuscrit , avant d'en avoir obtenu les corrections 
indispensables, avant d'avoir pu parler au directeur 
propriétaire du journal pour lui en recommander 
l'insertion , a-t-il usé en courses sur le pavé boueux 
de Paris dont il ne connaît pas les rues, au moins 
trois paires de bottes; quand l'article , dont le ré- 
dacteur en chef a supprimé la moitié, vient enfin à 
paraître , le nom du virtuose et le souvenir de ton 
concert ont déjà depuis long-temps disparu dans le 
gouffre où si peu d'hommes et de choses parviennent 
à grand'peine à surnager. Il ne reste donc plus au 
pauvre diable qu'à trouver un compatriote de bonne 
volonté qui puisse lui prêter de l'argent pour s'en 
retourner , car il n'a pas même de quoi payer le 
loyer de sa modeste chambre. Et après quatre ou 
cinq jours d'un triste voyage , il retombe de l'im- 
périale d'une diligence devant la porte de son prince, 
de son grand-duc ou de son électeur, le cœur serré, 
la bourse vide, et « Gros-Jean comme devant. » 



THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQOE. 

Rock -le- Barbu , libretto en un acte, paroles de 
MM.PaulDuport et Déformes, musiquedeM. Garnis 1 . 

(Première représentation.) 

Un jeune officier norwégien , aussi présomptueux que 
romanesque, a parié avec son frère qu'il s'introduirait chez 
une comtesse, jeune veuve tout aussi romanesque que lai, 
et qui ne peut souffrir les adorateurs qui lui font la cour 
d'une façon ordinaire. Notre hardi militaire se présente 
donc chez la comtesse sous le nom et le costume de Rock- 
le-Barbu, célèbre partisan ou voleur, qui exerce sa no- 
ble profession à la manière de Robert ,chef de brigands. La 
belle veuve qui éprouve un effroi qui n'est pas sans charme, 
d'après ses idées, auprès du soi-disant chef de bandits, 
apprend bientôt que son redoutable hôte n'est tout bon- 
nement qu'un simple amant déguisé qui aspire à sa main. 
Elle se venge alors de ce stratagème en continuant la mys- 
tification qu'elle tourne contre le jeune officier. Feignant 
de le prendre pour Rock-le-Barbu , elle lui dit que sa vie 
aventureuse la séduit; qu'elle n'aspire qu'à le suivre dans 
les montagnes et à partager ses dangers. On conçoit le 
dépit et l'embarras de notre élégant militaire de se voir 
aimé en qualité de brigand. Nous n'avons pas parlé d'un 
certain baron, surintendant de la police, et de sa femme, 
amie de la comtesse. Ce baron, qui est pour la partie co- 
mique du libretto, y jette, en effet, assez de gaîté. Chargé 
d'arrêter Rock-le-Barbu, qui lui-même a eu l'extrême 
insolence d'arrêter sa femme et de la retenir pendant trois 
jours prisonnière, notre baron marche de bévue en bévue 
et fait toutes sortes de brioches administratives. Quoiqu'il 
se dise d'une finesse, d'une subtilité rares, il n'en montre 
pas moins une confiance des plus niaises : il croit à la fi- 
délité de sa femme, à la voix de Mlle. Olivier chargée de 
la représenter; il croit enfin à une infinité de choses illu- 
soires de ce genre. La malicieuse comtesse , après s'être 
moquée du baron et du colonel mystificateur, mais peut- 
être pas tout- à-fait assez , au gré des spectateurs qui vou- 
draient voir la petite vengeance féminine un peu plus pro- 
longée, accorde sa main au faux Rock-le-Barbu, au moment 
où l'on vient annoncer que le véritable vient d'être arrêté. 
Ce libretto, formulé d'une manière comique et musicale, a 
complètement réussi, ainsi que nous l'avons annoncé dans 
le numéro précédent. La partition de M. Gomis est digne 
de celles qu'il a déjà écrites pour le théâtre de l'Opéra- 
Couiique; elle est, toutefois, empreinte de la couleur 
italienne, elle a une légère teinte de Rossinisme, et le 
trois temps en mouvement de valse s'y montre un peu 
trop fréquemment. L'ouverture est un morceau conscien- 
cieusement fait , bien mouvementé, richement orchestré. 
Le début en est large , franc et rappelle, non comme ré- 
miniscence , mais comme caractère et dessin noble et 



De paris. 



animé le thème de l'ouverture de la Gazza ladra. Les 
couplets en ut chamés par la comtesse, au commencement 
de la pièce , sont d'une mélodie tourmentée et fort peu 
agréable. Jamais harmonie plus bruyante n'accompagna 
des paroles telles que celles-ci : 

O coquetterie, 

Viens par ta magie, etc. 

Nous engageons fort M. Gomis à supprimer les trois 
trombones qui font entendre leurs voix âpres et rauques 
dans la ritournelle finale de ces couplets, et qui nous re- 
présentent le trio sauvage des trois sorcières de Macbeth. 
Je prierai le compositeur , à titre de compatriote, et au 
nom de toutes les oreilles délicates, de supprimer ces trois 
formidables trombones, ou j'invoquerai le pouvoir dis- 
crétionnaire de M. Girard , le chef d'orchestre, afin d'ob- 
tenir un pianissimo à défaut d'un lacet de ces trois voix 
cuivrées et étourdissantes qui m'ont poursuivi. Le duo qui 
commence en mi mineur entre Rock et la comtesse est 
bien dialogué pour les voix : c'est un morceau d'une fac- 
ture estimable. Nous ne savons pas si Thénard et Mme. 
Casimir ont quelque bienveillance l'un pour l'autre ; mais 
ils devraient bien se faire la concession , elle de donner un 
peu moins de développement à sa belle voix , lui de donner 
quelque peu plus d'ampleur, de rondeur et de mordant à 
ses sons. Ce sont de ces petits égards qu'on se doit réci- 
proquement en chantant un duo. Et en fait de duo, celui 
entre le baron et sa femme, dit par Fargueil et Mlle. Olivier, 
est un morceau qui prouve jusqu'à l'évidence que M. 
Gomis est un compositeur scénique. Ce morceau est bien 
déclamé et rappelle la vraie manière et le bon temps de 
l'Opéra-Comique français. C'est un genre de musique qui 
demande autant à être joué avec esprit que chanté avec 
goût. 

Les couplets en si bémol de Rock-le- Barbu, chantés 
par Thénard, ont un caractère de sauvagerie norvégienne 
qui est originale. Si Thénard pouvait attaquer le fa à 
pleine voix et mettre un peu de côté sa voix mixte sur le 
vers : 

Venez briser vos chaînes, 
ce morceau gagnerait en vigueur et en effet dramati- 
que. L'air en mi bémol : 

Quel noble caractère! 
J'aime son ame ahière , 

chanté par Madame Casimir est très-beau. Il avait été 
fait pour Madame Damoreau , et n'a rien perdu en passant 
par la voix pure, sonore et vibrante de Madame Casimir ; 
vient ensuite un quatuor en ré mineur, qui est le morceau 
capital de l'ouvrage. L'introduction en est large et d'un 
beau style. L'allégro à trois temps, qui suit en caractère de 
valse, est moins distingué, et ce n'est d'ailleurs qu'un solo 
de vocalisation pour la cantatrice , un trait de flûte , pen- 
dant que les trois autres parties ne jouent que des rôles 
ripiene, ainsi que dans la Polacca d'IPurilani, chantée 



par Madame Meley-Grisi. Quoi qu'il en soit, ce morceau 
a produit et produira aux représentations suivantes un 
grand effet, par le brio qu'y déploie la cantatrice et les 
difficultés inextricables dont elle se tire avec audace, 
bonheur et habileté. Roch-le-Barbu est un succès de plus 
pour l'Opéra Comique comme libretto et comme musique. 
Mais ce succès serait bien plus franc, bien plus réel, 
si , par un acte de justice administrative et non de bon 
plaisir ministériel, Mademoiselle Annette Lebrun, qui a 
de la voix et de la méthode, et qui ne dit que deux mots 
et qui ne chante pas une seule note dans la pièce, était 
chargée du rôle de la femme du surintendant de police. 
Malgré cela, l'opéra de MM. Gomis, Paul Duport et De- 
forges, est assez fort de son double mérite dramatique et 
musical pour fournir une heureuse carrière au théâtre de 
l'Opéra-Comique. 

J. J. .1. Diaz. 



REVUE CRITIQUE. 

Romances , Nocturnes , Chansonnettes et Chants sa- 
crés, par MM. Burgerre el Nigel. — Méthode d"0- 
phicleïde , par M. Cornette. 

A l'époque de diletlanlismomanie où nous sommes, 
dans le déluge de productions musicales qui nous sub- 
merge, rien n'est, certes, plus nécessaire qu'une bonne et 
franche critique en musique ; mais ce n'est pas chose facile 
que de trouver une telle critique, ainsi que l'a dit naguère, 
mon honorable et savant ami Benoist, dans la Gazelle 
musicale. Tout le monde, à très-peu d'exceptions près, 
aime, exerce tant bien que mal, et croit pouvoir juger 
l'art musical. C'est un champ vaste, tout semé de méta- 
physique , où chacun se croit en droit de faire une guerre 
de raisonnemens, dans laquelle la raison reste neutre. Il 
n'est point de littérateur qui , chantant un peu la romance 
en société, où ayant exécuté les duos de Viotti au collège, 
ne se croie appelé à formuler son opinion en musique , 
d'une manière tranchante et absolue, en arguant du sen- 
timent inné, qui vaut mieux que toutes les études les plus 
sérieuses et les plus profondes pour se poser en Quintillien 
musical dans le premier feuilleton venu. Ce travers , dont 
il faut espérer que nous serons bientôt débarrassés, nous 
vient des philosophes du dix-huitième siècle qui, excepté 
J.-J. Rousseau et un ou deux autres, divaguèrent à qui 
mieux mieux au nom du sentiment musical inné. 

S'il y a eu dans les journaux de ces phrases qui soient 
devenues types de critique ridicule, comme, par exemple, 
celle-ci: La pièce est de deux hommes de beaucoup d'es- 
prit qui se sont trompés , mais qui sont en fonds pour 
prendre leur revanche , n'avons-nous pas cette annonce 
pour lui servir de pendant: M. X...., tun de nos plus 
spirituels compositeurs, vient de publier trois romances 
qui sont déjà sur tous les pianos, et obtiennent une vogue 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



Méritée? C'est ,ce qu'en conscience nous ne pouvons pas 
.dire des chansonnettes, romances , nocturnes et chants sa- 
crés que viennent de jeter dans le monde musical MM. Ber- 
geore et Nigel. Sans vouloir -être désagréable à M. Nigel, 
nous lui dirons franchement que nous aimerions mieux 
passer notre temps à lire quelques chapitres des aventures 
de son homonyme, dont Walter-Seott nous a relaté la vie, 
.que de nous livrer à l'analyse de ses nocturnes : Quand 
viendras-tu , Colin? Du zéphyr la douce haleine; de sa 
chansonnette : L'amour avocat ; et de sa ronde intitulée : 
J'étais heureux , dont il a composé les paroles et la mu- 
sique. Après avoir lu de pareilles productions, il est im- 
possible de prendre pour soi et de s'appliquer le titre de 
la dernière. 

Rien de plus naïf que les paroles, la mélodie et l'harmo- 
nie de M. Nigel. Nous ne lui demanderons pas pour quelle 
voix il a écrit . et s'il sait que chaque voix a un caractère 
et une étendue fixés. A quoi bon? Le génie s'arrête bien à 
ces bagatelles ! c'est comme s'il fallait qu'il s'astreignit à 
nepasmettre des notes longues et de valeur sur des syllabes 
muettes et brèves; allons donc! La sixte et la tierce, à deux 
voix . mêlées gracieusement et fréquemment , font admira- 
blement dans la musique de M. Nigel. 

M. Bergerre est plus grave : il donne dans la musique 
sacrée. Or, vous savez, lecteurs, ou vous ne savez pas 
que le. genre sacré est ce qu'il y a de plus sévère, de plus 
écrit dans i'ant; que c'est dans ce beau genre de musique, 
riche d'imitations , de style pur et fugué , qu'un composi- 
teur fait voir qu'il sait les mystères de la science. M. Ber- 
gerre s'est fort peu inquiété de tout cela. II. lui est échappé 
quatre petites mélodies romancières , en forme de noc- 
îurnes à deux voix , et ,il a décoré cette élucubration du 
titre pompeux de musique sacrée , adjectif qu'il aurait tout 
aussi bien pu mettre avant qu'après. La tierce, la sixte et 
l'unisson jouent un rôle aussi important dans la musique 
vocale de M. Bergerre que dans celle de M. Nigel. M. Ber- 
gerre ne s'en est pas tenu au genre sévère, il a donné, 
comme M. Nigel, dans la romance et la chansonnette. Ces 
deux messieurs ne sont pas très-heureux en paroles de ro- 
mances et de chansonnettes, soit qu'ils se les fassent faire 
ou qu'ils se les fassent eux-mêmes. 
En lisant la romance intitulée Lise : 

N'avais fait de vers de ma vie , 

Et point en faire ne voulais; 

En veut Lise , et Lise est jolie : 

Ne puis lui répondre jamais , 

on est fâché que son auteur ne s'en soit pas tenu à la réso- 
lution qu'il annonce dans les deux premiers vers, en style de 
Marot, dont on serait tenté de changer l'orthographe. 

M. Bergerre, en homme adroit, a dédié ses romances à 
l'élite de nos jeunes chanteurs , Thénard, Wartel, Ré- 
vial, Jansenne et Lanza, afin que ces artistes popularisent 
sa. musique en la faisant entendre dans le monde musical. 



Quoique nous doutions fort qu'il obtienne ce résultat, 
nous le désirons , en lui conseillant toutefois d'étudier 
sérieusement son art , s'il veut absolument écrire et faire 
graver de la musique sacrée. 

— • Il nous reste à nous occuper de la méthode d'ophy- 
cléïde de M. Cornette. Ceci est un ouvrage utile, cons- 
ciencieusement fait et qui manquait dans l'enseignement. 
L'ophvcléïde est un instrument d'invention toute moder- 
ne, et qui a remplacé le serpent dans la musique militaire; 
il fait aussi partie de la famille des grands orchestres : 
c'est la contrebasse des instrumens de cuivre. Sa voix 
puissante hurle d'une manière surhumaine dans le tu- 
multe harmonique, et retentit comme la voix d'Achille, 
lorsque d'un seul cri il épouvantait les Troyens. 

M. Cornette a civilisé ce rauque instrument , et l'a sou- 
mis aux lois de la méthode. Il y déduit clairement les 
principes de l'ophycléïde basse et l'art déjouer de l'ophy- 
cléïde alto, qui n'est pas moins essentiel d;ins un orchestre 
complet. Plus d'un compositeur ne se doute pas de l'éten- 
due de cet instrument et du parti qu'on en peut tirer. 
L'auteur de cette méthode nous fait arriver progressive- 
ment aux traits les plus difficiles. 11 procède d'abord par 
de petites leçons bien écrites ; puis viennent six duos con- 
certâtes pour deux ophycléïdes , dans lesquels nous vou- 
drions que la seconde partie fit meilleure basse , et finit 
par la tonique au lieu de terminer chaque morceau par la 
sixte inférieure. 

Six solos en forme d'études qui suivent ces duos sont 
écrits assez purement , et accompagnés par une bonne 
basse. Nous aurions désiré que l'auteur qui, sans doute, 
est un excellent ophycléïdiste, à en juger par les traits 
difficiles qu'on rencontre dans ces études , se fût un peu 
plus occupé de la mélodie , qu'il donnât à l'élève des 
exemples et des préceptes pour chanter sur l'ophycléïde, 
qu'il enseignât l'art de pincer le son, ce qui doit être dif- 
ficile avec une aussi large embouchure , et , par consé- 
quent, de le soutenir et de le rendre égal. Un air pour le 
trombone ayant été exécuté l'année passée à la société des 
concerts , M. Cornette n'a pas voulu que son instrument 
restât en arrière, et il donne à la fin de sa méthode des 
variations aussi brillantes que difficiles sur l'allégro de la 
jolie cavatine d'il Crocciato de Meyerbeer , Yaspelto ado- 
rabile , etc. 11 est permis de douter que M. Cornette, 
malgré toute son habileté , puisse rivaliser de douceur et 
de grâce avec Madame Damoreau lorsqu'elle chante ce 
délicieux morceau ; mais il n'en est pas moins vrai que la 
méthode de M. Cornette est une œuvre estimable , et qui 
a fait faire un grand pas à l'ophycléïde dont la puissance 
et l'utilité sont reconnues dans nos orchestres. 

Henri Blanchard. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 

merie de FÉLIX LocQUIN, rue N.-D. -des- Victoires, 16. 



REVUE , 

GAZETTE Mlf&CALE 

mm s>M.mi&^ 

rédigée par mm. adam, g. e. anders , SAMUEL bach, f. benoist proflj^Lir de composition au Conservatoire), BER- 
ton (membre de l'Institut), berlioz, henri islanciiard, bottée de^^lmon (bibliothécaire du Conservatoire) , 
castil-blaze.alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du imû|^Plges), f. iialévy, jules janin, g. lepic] 
listz, lesueur (membre de l'Institut), j. maiinzer , marx (rédacf^We la gazette musicale de berlin), mkrv| 
Edouard monnais, d'ortigue, panofka, ricuard, j. g. SEYFRiED (nintre de chapelle à Vienne), stéphen de la 

MADELAINE, etC. 



ANNEE. 



No 



22. 



PRIX DE L'ABONNEM. 


TARIS. 


DÉPART 


ETRANG. 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


9 » 


10 » 


6m. 15 


17 » 


19 » 


1 an 30 


34 « 


38 » 



€a llcnur rt <6a?cttc ittusicûle ïic paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonDe an bureau de la Gazette Musicale de Paris, rne Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tons les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 29 MAI 1836. 



Nonobstnntlcs supplémens, 
romances, fac limite de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes , MM. les 
abonnés de la Galette mulieate 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

piano composé par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression , et du 
prix marqué de 6 f. à7f. 60 c. 
Les lettres , demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis , et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97 



SOMMAIRE. — La Musique en Espagne. — Thalbcrg expliqué par 
Dantan ; par M. Ed. M.— Milan. Théâtre de la Canobbiaua : DON 
Quichotte. — Revue critique. — Nouvelles. —Annonce de mu- 
sique nouvelle. 



L'histoire de la musique en Espagne est générale- 
ment peu connue. Quelques notes éparses dans des 
ouvrages volumineux , et quelques articles de jour- 
naux, sont à peu près les seuls documens qu'on ait 
sur ce sujet. Un travail spécial reste toujours à faire ; 
et certes, ce ne serait pas un des moins intéressaus 
de la littérature musicale. Mais ce n'est qu'en Es- 
pagne même , et avec les ressources cachées jusqu'ici 
dans les archives et les bibliothèques de ce pays , 
qu'on pourrait écrire un ouvrage de cette nature. 

M. Viardot s'est beaucoup occupé de l'Espagne. 
Dans l'un de ses derniers ouvrages (i), il a consacré 
un chapitre à l'état littéraire et à l'état des arts dans 
ce pays. La musique n'y est pas oubliée. Bien que ce 



(i) Études sur l'histoire des institutions, de la littéra- 
ture, du théâtre et des beaux-arts en Espagne. Paris, Pau- 
lin, i835, iu-8°. 



chapitre laisse beaucoup à désirer; il est en général 
assez intéressant, et nous avons cru être agréables à 
nos lecteurs en le reproduisant ici : 

« L'histoire de la musique serait intéressante et 
curieuse. Elle aurait même un attrait particulier ; 
c'est que le sujet est neuf, et que personne encore 
ne l'a traité, même partiellement, même indirecte- 
ment. On n'a rien écrit, que je sache, sur la mu- 
sique espagnole, absolument rien. Mais ce qui fe- 
rait, dans le pays, l'avantage du premier venu, 
fait le désespoir d'un étranger. Sans guide, sans ma- 
tériaux , n'ayant que mes souvenirs, aidés de ceux 
d'un ami, je ne puis donner à ce sujet tous les dé- 
veloppemens qu"il mérite. Il faut se borner à quel- 
ques traits généraux. 

» En Espagne, il y a long-temps que la musique 
est un art; elle y fut cultivée aussitôt que la poésie. 
Ces troubadours et ces jongleurs du douzième siècle 
ne les séparaient point; ils étaient chanteurs ainsi 
que poètes, et l'on a conservé, en même temps que 
leurs vers, quelques-uns de leurs chants. Alphonse X 
a fait lui-même des cantiques (cànticas), et, comme 
si leur rhythme pouvait laisser sur ce point quelque 
doute, il déclare expressément dans son testament 
que ces cantiques doivent êtr,e chantés. Le chapitre 



KEVUE ET GAZETTE MUSICALE 



de Tolède en possède un manuscrit , annoté de la 
main même d'Alphonse, qui contient les vers et la 
musique sur laquelle on les chantait "te" n'est déjà 
plus du plain-chaDt (canto-llano) ; on trouve, dans 
ce manuscrit, outre les notes inventées un siècle 
plus tôt par le moine Guy d'Arezzo, les cinq ligues 
et la clé, dont la découverte fut trèsrpostérieure. 
Quand on sait où Alphonse puisa tottà sa sgiénce , 
quand on se rappelle que les premiers instru- 
mens modernes furent appelés moresques dans 
l'Europe entière, il paraît évident que les Arabes, 
qui cultivaient la musique malgré l'analhème de 
Mahomet , et qui ont écrit scientifiquement sur la 
matière, prêtèrent aux Espagnols des connaissances 
toutes formées. Quoi qu'il en soit de son origine, cet 
art avait dès-lors une grande importance, puisque 
Alphonse, lorsqu'il reconstitua l'université de Sala- 
manque, en 1264, y créa, pvès des chaires de droit 
canonique et de philosophie, une chaire de mu- 
sique. 

» Malgré des débuts si précoces et si brillans, mal- 
gré l'aptitude générale et le goût très-vif de la na- 
tion , la musique ne fit point , en Espagne , des pro- 
grès aussi grands , ou , du moins , aussi complets , 
qu'on aurait pu dès-lors le prédire. Comme on l'a 
vu, le théâtre sortit de l'église ; chose étrange ! la 
musique y resta. Dans les premiers essais du drame, 
on mit bien, pour occuper l'intervalle des entr'actes, 
une guitare derrière la couverture , selon le mot de 
Cervantes ; plus tard , et toujours dans les inter- 
mèdes , il y eut de petits concerts de voix et d'instru- 
mens; mais jamais la musique ne monta de l'or- 
chestre sur la scène, et ne fut mêlée à la déclamation. 
En un mot , avec une langue aussi propre que l'ita- 
lienne à l'accentuation musicale, les Espagnols 
n'eurent point d'opéra. Ils ne pensèrent pas même à 
imiter les Italiens, lorsque ceux-ci leur en appor- 
tèrent le modèle, aucun essai un peu sérieux ne fut 
tenté pour la création d'un opéra national, et je ne 
connais que les cinq à six petites pièces du célèbre 
ténor Manuel Garcia (el Criado fingido , el Poeta 
calculisla , los Ripios del maestro Adan, etc.), 
jouées au commencement de ce siècle , par ordre 
du prince de la Paix, que Ton puisse comparer à 
nos premiers opéras-comiques ; mais, au départ de 
leur auteur, ces essais furent abandonnés. 

» A défaut d'opéra , l'Espagne n'eut que deux 
sortes de musique, celle du peuple et celle de l'é- 



glise. La première, depuis les cantares et \esvillan- 
cicos du treizième siècle, a constamment gardé son 
caractère original. Que l'on entende un de ces airs 
anciens , un air immémorial , si l'on peut dire ainsi, 
comme celui des Folies d'Esjiayne , ou bien le der- 
nier qui ait couru les carrefours de Madrid, l'embar- 
ras ne sera pas de les reconnaître pour frères, mais 
de reconnaître quel est l'aîné. Ce qui distingue la 
musique populaire de l'Espagne, ce n'est pas seule- 
ment l'emploi fréquent du ton mineur (car ce carac- 
tère se trouve dans toutes les musiques populaires , 
au nord de même qu'au midi , à Moscou de même 
qu'à Séville, comme si la plainte et la mélancolie 
étaient plus naturelles à l'humanité que le plaisir 
et l'allégresse) ; c'est surtout la coupe, l'accent , le 
rhytlnne mélodiques , je veux dire un emploi tout 
particulier des temps forts , des suspensions , des syn- 
copes, des cadences, qu'on ne peut faire clairement 
comprendre sans le secours de l'écriture musicale. 
Quant à l'usage habituel de la mesure à trois temps, 
il s'explique par cette circonstance, que tout air 
sert également , el souvent tout à la fois, à chanter 
et à danser. Les noms mêmes sont communs aux 
deux choses, et les boléros , les séyuidillas , le fan- 
dango, la cachucha , sont aussi bien des danses que 
des chants. En Espagne, il n'est pas rare de retrou- 
ver encore ce travail multiple, ce travail commun, 
où naquirent jadis les romances nationaux. Bien 
des chansons populaires se font dans la rue . paroles 
et musique ; l'un commence, l'autre continue , un 
troisième achève. C'est ainsi , par exemple, qu'a été 
composé le beau chant patriotique du marquis de la 
Romana , et , je crois aussi > l'hymne de lliégo. 

» La vraie musique de l'Espagne est la musique 
sacrée. En ce genre , elle peut défier tous les autrr s 
pays, et les archives de ses chapitres recèlent des 
trésors sans prix comme sans nombre. Mais c'est une 
science pareille à celle de la vieille Egypte ; elle ne 
sort pas du temple. Non seulement l'Espagne n'a pas 
communiqué à l'Europe ses richesses musicales; 
mais, en Espagne, aucune province ne commu- 
nique les siennes à l'autre. Chaque cathédrale a ses 
traditions, son répertoire , ses maîtres, ses élèves. 
Séville n'emprunte rien à Valence, ni Saint-Jacques 
à Burgos. ïl n'y a point d'école, point d'oeuvres com- 
munes, el la musique espagnole, j'en tends celle d'église, 
n'est pas un corps, mais un faisceau. 

» Du reste , elle a suivi dans son histoire toutes 



les phases historiques de la poésie, qui elle-même a 
suivi toutes relies de la politique. La musique et la 
poésie sont nées ensemble; ensemble, et par les 
mêmes motifs, elles ont eu leur grandeur et leur 
décadence. Le temps de la belle musique religieuse , 
de la musique simple , grande , pathétique , est celui 
du siècle d'or , l'époque comprise entre la seconde 
moitié du seizième siècle et la première moitié du 
dix-septième. Alors , il y eut en Espagne plusieurs 
compositeurs de premier ordre, et quelques-un;, 
portèrent leurs leçons jusqu'en Italie, tels que Fe- 
rez, dont on chante encore aujourd'hui, dans la 
chapelle Sixtine, de magnifiques fragmens ; Monte- 
verde, l'un des créateurs de l'opéra italien; Sali- 
nas, aveugle de naissance , et peut-être le plus grand 
organiste qui ait jamais existé. Quand la littérature 
déclina, la musique aussi fit fausse route. Comme 
l'autre , elle se perdit par excès de recherche et d'af- 
fectation ; elle eut enfin ses cul/os et ses concep/istas. 
On abandonna les larges et claires mélodies poul- 
ies canons, les fugues et toutes les subtilités du 
contre-point. L'art fit place au métier, et le génie à 
la patience. Le goût de ces vains jeux d'esprit , qui 
n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vain- 
cue, alla , on peut le dire littéralement, jusqu'à l'a- 
nagramme. Ainsi, le cantique de Saint-Jean , 

Ul queal Iaxis 
jResonarc fibris , etc. 

dont les six premières syllabes des six premiers vers 
ont ser«vi à nommer les six notes primitives , fut 
mille fois travaillé dans cette ridicule manière. Pour 
la faire mieux comprendre, je vais citer au hasard 
un des exercices à la mode dans les maîtrises. On 
dictait aux élèves ces vers à peu près dépourvus de 

sens : 

LaJ/ibr\ca suprema, 

Mi reyno ccleslial , 

Del infeliz nioital 

Hma mofa Wtando , etc. ; 

les syllabes formant le nom d'une note, la, mi, re, 
fa, sol, devaient toujours reposer sur la note qu'elles 
semblaient appeler-, et cet exercice était d'autant 
plus difficile qu'il fallait l'écrire à quatre ou huit 
voix , quelquefois en fugue ou en canon. C'étaient 
d'incroyables tours de force -, mais quel effet pro- 
duisaient-ils? Est-ce qu'ils pouvaient , je ne dirai 
pas remuer l'ame, mais flatter l'oreille? L'abbé Xi- 
méno, homme très-versé dansla matière, avait écrit. 



à la fin du dernier siècle, un roman burlesque , dans 
le genre de Fray Gcrundio de Campazas , pour se 
moquer du mauvais goût introduit dans les maî- 
trises, comme le père Isla du mauvais goût régnant 
dans la chaire. Son livre ne fut pas imprimé , et je 
ne sais ce qu'est devenu le manuscrit. Il aurait été 
curieux pour l'histoire de l'art , qui n'a nul monu- 
ment -, mais je doute qu'il eût mieux réussi que son 
modèle à corriger le vice et la mode. Long-temps 
encore on fera des conceptos en musique , c'est-à- 
dire de ridicules contre-sens-, long-temps encore on 
étouffera le Chrisle, dona nohis pacem, sous le va- 
carme d'une fugue étourdissante et confuse. 

» Pour rendre un peu plus complet cet aperçu de 
l'histoire de la musique en Espagne , je vais y ajou- 
ter quelques traditions de l'une des cathédrales, 
celle de Valence, où l'art fut peut-être cultivé avec 
plus de goût et de succès qu'en aucune autre. Le 
plus ancien maestro de capilla dont les œuvres y 
soient conservées, non pas aux archives, mais au 
répertoire courant, c'est Comès, qui dirigeait la cha- 
pelle dans la seconde moitié du seizième siècle. 
Tous les ans , on exécute plusieurs de ses composi- 
tions, entre autres, une Litanie au Saint-Sacrement 
pour les prières de quarante heures, un Salve re- 
gina , et enfin, dans la semaine sainte, l'oratorio 
de la Passion. C'est un grand et magnifique morceau 
divisé en trois rôles : le texte, chanté à quatre par- 
ties ; Jésus , chanté par un coryphée, et le peuple , 
chanté en chœur. Après Comès viennent successive- 
ment : Orteils , maestro des premiers temps du dix- 
septième siècle , dont on répète chaque année une 
lamentation pour le mercredi-saint , un motet pour 
la Chandeleur (la Candelaria), des psaumes et des 
messes; Baban , duquel on a conservé xmpsaume à 
la Vierge des douleurs , un autre au lavatorio , une 
prière des trois heures pour Pâques et la Fêle-Dieu ; 
Kabaza, Pradas, Fuentès, Moréra et Pons , moit il y 
a peu d'années, qui, tous, ont laissé d'imporlans 
ouvrages. 

« A ces hommes de science et de génie , il n'au- 
rait fallu, pour devenir célèbres, qu'une occasion 
de se produire au grand jour. A ceux du moins que 
des circonstances violentes ont enlevés à l'ombre de 
la sacristie, la renommée n'a pas manqué. Je trou- 
verai mes témoins sans quitter la cathédrale de Va- 
lence. Sous la maîtrise de Fuentès , un des enfans de 
chœur s'amouracha d'une chanteuse italienne venue 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



en Espagne dans les troupes appelées par Ferdi- 
nand VI. Il la suivit en Italie, et, la faim le talon- 
nant, se fit compositeur pour vivre. Ce jeune homme 
s'appelait don Vicente Martin y Soler; en Italie, 
on l'appela Martini ; c'est l'auteur de la Cosa rara. 
La restauration de i825 a chassé d'Espagne un autre 
enfant de chœur de cette même cathédrale de Va- 
lence , disciple bien-aimé du maestro Pons, qui était 
devenu chef de musique dans la milice nationale de 
Madrid. Réfugié en France, et d'abord modeste pro- 
fesseur de chant, il s'est enhardi à écrire pour le 
théâtre; cet autre Martini, c'est l'auteur du Reve- 
nant et du Portefaix, c'est Gomis. » 



2ha&£e&@ 



EXPLIQUE P A II DAN TAN. 

Vive un artiste pour comprendre un artiste, et pour 
l'expliquer! n'est-ce pas que le sentiment est encore 
plus intelligent que l'intelligence, de même que l'i- 
mage est plus claire que la définition? L'un de nos 
habiles confrères avait dit récemment, dans ce 
journal, tout ce qu'on pouvait dire de plus vrai , 
de plus ingénieux sur le talent extraordinaire du 
jeune pianiste, qui nous est venu cet hiver, qui a 
joué et qui a vaincu. Il l'avait dépeint au physique 
et au moral -, il avait raconté son enfance, en étu- 
diant le phénomène dans les causes probables et 
dans ses effets certains. Bref, il avait tracé sur le 
papier le Thalberg le plus ressemblant et le plus 
complet que l'on puisse obtenir avec l'encre et la 
plume. Thalberg se retrouvait dans ces lignes pleines 
d'observation et de sens, autant qu'il est possible au 
papier mort de restituer un homme vivant. 

La plume, l'encre, le papier ayant fait leur of- 
fice, voilà que l'ébauchoir et la terre glaise ont voulu 
faire le leur : voilà que le plâtre est entré en lice , 
ou, si vous l'aimez mieux , que Dantan s'est mis à 
l'œuvre , pour nous donner aussi son Thalberg , son 
jeune virtuose , son phénomène de vingt-quatre ans. 
Ah! que Dantan fut bien inspiré, en modelant cette 
nouvelle effigie! Vous avez vu Listz, vous avez vu 
Soucbard, vous avez vu Habeneck et tous les mem- 
bres de la famille grotesque, sans préjudice de la 
famille sérieuse: vous n'avez rien vu de plus sai- 
sissant que Thalberg, rien de plus spirituel, rien de 
plus simple. 



D'abord Thalberg est devant son piano comme 
Listz: (et où pouvait-on les mettre ailleurs?) L'atti- 
tude différente de chacun d'eux indique manifeste- 
ment la différence de leur nature. Vous vous rap- 
pelez la violente contraction du visage et du corps 
de Listz, emblème du plaisir fougueux , parvenu 
jusqu'aux angoisses de la douleur. Thalberg, au 
contraire, est assis tranquillement, carrément: son 
large front s'incline vers les touches , que ses yeux 
ne perdent pas de vue: c'est le symbole de la con- 
viction profonde, mais calme, de l'enthousiasme 
ardent, mais concentré, du feu sans fumée, mais 
non sans chaleur. 

La physionomie germanique de l'artiste se re- 
produit admirablement dans ce plâtre inanimé , 
décoloré-, non-seulement sa modestie, sa candeur, 
s'y lisent en traits significatifs, mais les teintes 
blondes de ses cheveux, mollement rejetés sur un 
côté de la tête, mais les teintes roses de ses joues 
lisses et fraîches, quoiqu'un peu creuses, y sont 
accusées distinctement; on ne saurait s'y mépren- 
dre. Ses flancs s'enfoncent légèrement comme ses 
joues et les pointes de chaque coude semblent en- 
trer dans leur double cavité : ses bras s'ouvrent en 
éventail, afin que ses mains atteignent sans effort 
les plus lointaines extrémités du clavier. 

Nous voici aux mains du jeune virtuose : at- 
tention ! nous touchons à l'idée du sculpteur , 
à l'esprit de son plâtre , à l'ame de son chef- 
d'œuvre. On écrirait des volumes sur les mer- 
veilles qu'exécutent les mains de Thalberg, sur l'il- 
lusion qu'elles produisent , illusion poussée à ce 
point , que parfois on s'imagine entendre quatre 
pianos, parfois un orgue immense , parfois des in- 
slrumens à vent ou à cordes : on entasserait phrases 
sur phrases, descriptions sur descriptions, méta- 
phores sur métaphores , et l'on resterait encore en- 
deçà de la réalité; on n'arriverait pas à figurer net- 
tement la puissance de l'artiste. Un jour, Thalberg 
venant de jouer l'une de ses fantaisies devant l'au- 
teur du Barhiere et à'Olello, celui-ci borna son 
éloge à demander s'il n'y aurait pas moyen d'ar- 
ranger le morceau pour deux mains? Nous appro- 
chons ! nous approchons ! du mot de Rossini à 
l'idée de Dantan la distance est petite: l'idée vaut 
le mot , le mot vaut l'idée. 

Cette idée, qu'est-ce donc? Eh! mon Dieu, une 
bagatelle, un rien, mais un rien qui dit bien des 



choses, un rien qui peint, commente, résume, 
éclaircit, illumine, plus vivement, plus éloquem- 
ment que la parole et la plume , que l'histoire et 
la poésie ne sauraient jamais faire. Dantan a trouvé 
ce rien , sans le chercher, comme il en a déjà trouvé 
bien d'autres, et il l'a exécuté sans façon, sans 
ambition , sans luxe. Il n'a pas cherché à le faire 
valoir par l'entourage, à le rehausser par les acces- 
soires. Non, il a jugé la valeur de son idée, et il a 
pensé qu'elle en aurait assez toute seule. C'est à vous 
de voir si vous approuverez, ainsi que nous l'ap- 
prouvons , si vous admirerez autant que nous l'ad- 
mirons, l'idée de l'artiste expliquant l'artiste. 

A chacune des mains de Thalberg , Dantan a 
donné dix doigts! 

Ed. M. 



MILAN. — Théâtre de la Canobbiana : première repré- 
sentation de Dox Quichotte , mélodrame , avec une 
musique nouvelle de Mazzucato (1). 

Direz-vous quelque chose de l'opéra d'hier au 
soir? Oui. — Vous traiterez à fond la matière? 
Non. — Ah ! ah ! vous vous tirerez d'affaire le plus 
brièvement et le plus sèchement possible? Oui. — 
Sans craindre qu'on dise tout bas que c'est éviter un 
travail ? Non. — Le jeune maestro a du mérite. 
Oui. — Et la musique d'hier ?... Non. — Com- 
ment , non? Oui. — Il n'y a peut-être pas un beau 
chant simple d'un genre gai , mais pénétrant 1 Non. 

— Il y a du moins des motifs agréables et variés.... 
Oui. — Qui sont tous le produit du génie et de la 
verve de Mazzucato. Non. — Donc, il a, par ci par 
là, dérobé quelques idées? Oui. — Avec intention ? 
Non. — On s'en est aperçu ? Oui. — Et le maestro 
conviendra qu'il a profité des idées des autres? Non. 

— Les compositeurs , les poètes ,les prosateurs, sont 
tous de même pâte ? Oui. — L'auteur du poème de 
Don Quichotte croit sans doute aussi qu'il a fait 
quelque chose de neuf? Non — Il sait donc qu'il a 
pris son sujet quelque part ? Oui. — Ce sujet est 
donc éminemment propre à la scèpe lyrique , et en 



(i) Dernièrement nous parlions de l'esprit du feuilleto- 
nisrae italien : il nous a semblé piquant d'en donner un 
échantillon dans l'article que l'on va lire , et dont l'auteur 
est M. Lainbertini ; nous l'empruntons à la Gazelta privi- 
legiata (27 avril). 



rapport avec le goût actuel ? Non. — Alors le poète 
a eu grand tort de ne pas fournir au maestro l'occa- 
sion d'éveiller quelque intérêt , quelque passion 
chez le spectateur. Oui. — Il n'y a ni meurtre , ni 
empoisonnement , ni sang , ni mort dans son ou- 
vrage. Non. — Mais seulement des extravagances 
dignes d'une parade ou d'un ballet. Oui. — Est-il 
donc si facile de faire rire ? Non. — Cela n'est pas 
aisé , quand on veut y mettre du goût et du sel. 
Oui. — Il suffit donc que le sujet soit bizarre ? Non. 

— Il faut que la musique soit vive et brillante. 
Oui. — Et Mazzucato a-t-il réussi dans ce genre ? 
Non. — Cependant on a applaudi l'introduction , 
l'air de Dasadonna , le duo de la Iiuggeri et de Co- 
vaceppi. Oui. — Et la Demeri , qui excelle dans 
le comique, n'a-t-elle pas un beau rôle? Non. 

— Elle n'en reste pas moins ce qu'elle était. Oui. — 
Et dans cet opéra plaît-elle ? Non. — Du reste, le 
rôle de Salvatore est bon. Oui. — Il lui convient 
parfaitement. Non, — Ne croyez-vous pas que le 
compositeur a semé sa musique d'inspirations heu- 
reuses qui méritaient d'être mieux goûtées et plus 
applaudies ? Oui. — Donc , l'ouvrage gagnera à être 
représenté. Non. — Mais la nouveauté, le nom du 
compositeur , la rentrée de la Demeri avaient rem- 
pli la salle. Oui — Et elle est restée pleine jusqu'à 
la fin? NoUi — Beaucoup de spectateurs l'ont quit- 
tée avant qu'on baissât la toile ? Oui. — Les jour- 
nalistes aussi ? Non. — A cause de cette maudite 
obligation de parler de l'ouvrage. Oui. — Et tou- 
jours avec la fureur d'en dire du mal. Non. — 
Mais savez-vous que la sécheresse de vos répliques 
est fort ennuyeuse ? Oui. — Plus que l'opéra d'hier 
au soir ? j\on. 



REVUE CRITIQUE. 

La musique simplifiée dans sa théorie et dans son 
enseignement. 

Tel est le titre d'un ouvrage que vient de publier tout 
récemment M. Henri Lemoine, et dont Fauteur, M. Bus- 
set, ne s'était encore fait connaître en aucune façon du 
public musical. Il peut sembler téméraire au premier 
abord, qu'une personne dont le nom n'est d'aucune au- 
torité en musique, dont le sentiment de cet art ne s'est 
manifesté par aucune production , dont la manière de le 
juger n'a pu être appréciée par aucune étude critique des 
productions d'autrui; il peut paraître étrange, dis-je, 
qu'un écrivain placé dans de telles circonstances , débute 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



ex abrupto par un œuvre d'enseignement. Cependant , il 
ne faut pas se hâter de le condamner ; on conçoit qu'un 
homme ait pu se trouver situé de telle sorte, que par 
des études solitaires et sans aucune communication directe 
avec les praticiens ou même avec les théoriciens, il soit 
parvenu, d'abord à apprendre la musique; ensuite à 
découvrir une méthode et des procédés pour l'enseigner 
aux autres , plus faciles qu'aucuns de ceux qu'on avait 
publiés avant lui. Séduit alors par l'espérance d'aplanir 
les difficultés qui découragent trop souvent les commen- 
çans , il aurait perfectionné, agrandi son plan; il l'aurait 
développé, réduit en système, et enfin livré à l'impression. 
Tel est le cas où se trouve M. Busset. Il a quelquefois été 
heureux dans le choix de ses moyens pour faciliter l'in- 
telligence des premiers principes; souvent aussi, il s'est 
attaché à des démonstrations compliquées , à des discus- 
sions étendues sur des questions de médiocre importance, 
ce qui pourrait amener l'élève à prendre une idée fausse 
des points de doctrine musicale, sur lesquels on force 
ainsi son attention de se concentrer péniblement. Cepen- 
dant, il y a beaucoup d'excellentes choses dans ce traité; 
il a été évidemment conçu dans un esprit dégagé de tout 
préjugé, et Ton sent, en le lisant, que la préoccupation 
constante de l'auteur n'est point de faire triompher son 
opinion , mais seulement de rendre l'étude de la musique 
accessible au plus grand nombre. Nous allons citer quel- 
ques passages de sa préface; ils expliqueront mieux que 
nous ne pourrions le faire le but qu'il s'est proposé, et 
les moyens qu'il a employés pour l'atteindre : 

« Le but de cet ouvrage est d'expliquer la musique en 
parlant aux yeux; de démontrer en quelque sorte , par 
des figures et des tableaux synoptiques , les questions les 
plus abstraites de cet art si généralement cultivé et en 
même temps si mal conquis. 

» Des hommes d'une haute capacité, qui se sont rendu 
les mathématiques familières dans ce qu'elles ont de plus 
difficile, tout en aimant la musique, n'ont pu parvenir à 
l'apprendre. 

» D'autres, réputés excellens musiciens, n'ont jamais 
pu comprendre l'harmonie. 

» Dans l'habileté qui nous étonne, lorsque nous les 
voyons promener leurs doigts sur le clavier d'un piano , 
ils ne sont guidés que par un heureux instinct , et ne 
pourraient rendre aucun compte de ce qu'ils font. 

» Ces derniers ne craignent pas de montrer le mépris 
que la science leur inspire. Ils exécutent mieux que ceux 
qui la professent : à quoi bon dès-lors , disent-ils, per- 
dre son temps à apprendre une chose inutile, fùt-clle 
même intelligible ! 

» Ce langage, qui peut paraître vrai, n'est cependant 
que spécieux. En effet, s'il est donné à quelques êtres 
privilégiés d'exécuter, étant dans une obscurité profonde, 



des choses que la foule ne saurait faire au grand jour, à 
coup sûr ils n'en peuvent conclure que la lumière soit in- 
utile, mais seulement qu'ils seraient plus habiles encore 
si l'obscurité cessait pour eux. 

» Les méthodes sur la musique se bornent générale- 
ment au simple énoncé de quelques faits généraux, que la 
mémoire de l'élève doit retenir, sans que son intelligence 
soit mise à même de saisir le lien qui les réunit. 

» Je me suis dit souvent que si les livres de mathéma- 
tiques étaient écrits à la manière des solfèges , il eût fallu 
à l'illustre Laflace un génie plus puissant encore que le 
sien , pour y trouver les élémens de la mécanique céleste. 

» Il m'avait été impossible d'apprendre la musique par 
les moyens ordinaires ; j'ai appris l'harmonie, seul et en 
peu de temps , par les moyens que je me suis créés : c'est 
donc le résultat d'une expérience toute personnelle que 
j'offre au public. 

« La forme des explications, qui toutes sont accompa- 
gnées d'exemples ou de figures dont l'objet est de frapper 
l'intelligence parle secours des yeux, 

» Les caractères qui ont été fondus exprès pour ces 
démonstrations inusitées en musique , 

» Enfin la distribution des matières, 

» Font que cet ouvrage ne ressemble à aucun de ceux 
qui ont été publiés jusqu'ici sur le même sujet, et qu'il 
pourra être utile aux personnes qui enseignent la musique 
comme à celles qui désirent l'apprendre. 

» Je sais le dédain du public pour ce qu'on nomme use 
préface ; toutefois, comme c'est là qu'il faut chercher les 
motifs déterminans d'un auteur, je crois devoir associer 
le lecteur aux faits successifs par lesquels j'ai été conduit à 
écrire ce traité , qui , dans son origine , ne devait avoir ni 
le même but ni les mêmes développemens. 

» Ayant fait pour la guitare une découverte que les ama- 
teurs de cet instrument considèrent comme fort impor- 
tante , puisqu'elle doit avoir pour objet de la populariser, 
en [la mettant à la portée de toutes les intelligences , je 
voulais d'abord ne publier que quelques tableaux, des- 
tinés à éclairer et à simplifier la pratique de la guitare ; 
mais en faisant ce travail de quelques jours , j'en ai senti 
l'insuffisance, et dès-lors j'ai cru devoir accompagner ces 
tableaux d'explications propres à faire comprendre mon 
système aux personnes qui , des effets , veulent remonter 
aux causes. 

» Peu à peu le sujet s'est agrandi; j'ai été amené presque 
à mon insu à traiter des questions étrangères par leur gé- 
néralité à la spécialité de la guitare, et qui ne devaient point 
entrer dans le cadre que je m'étais d'abord tracé. 

» Je me suis donc vu contraint de diviser mon travail 
en deux parties distinctes, pour ne point enfouir dans un 
traité de guitare quelques idées neuves sur les principes 



d'un art auquel nous devons des émotions si profondes et 
si diverses. 

Généralement on apprend, en musique, des mots et 
non des choses. De là vient qu'après un grand nombre 
d'années consacrées à cet art , on reste encore très-pauvre 
musicien. 

»Sur cent individus à qui on donnele nom de musicien, 
dix à peine savent ce que c'est qu'une quinte , une quarte, 
une note sensible , et la différence qui existe entre une 
tierce majeure et une tierce mineure. 

» La chose est incroyable , et cependant elle est vraie ; 
c'est peut-être un peu la faute des parens (qui, pour vou- 
loir trop tôt cueillir les premiers fruits, n'en peuvent plus 
obtenir que privés de maturité ) , mais c'est à coup sûr la 
faute des faiseurs de méthodes. 

» N'oubliant pas que j'écris exclusivement pour ceux 
qui ne savent pas , je donnerai de longs développemens ; 
[insisterai sur certains points jusqu'à paraître ridicule aux 
savans qui me liront ( si les savans daignent me lire ) ; mais 
ces détails fastidieux , inutiles , ridicules si l'on veut , an- 
nonceront toujours que là j'aurai eu personnellement à 
vaincre une difficulté , ou qu'elle m'aura été proposée par 
des praticiens consommés que je n'aurai pu éclairer 
qu'avec beaucoup de peine. 

» M. Deslutt-Tracy a dit dans sa logique : 

a Qu'un art dépend toujours d'une science, que c'est la 
« science qu'il faut créer pour procéder avec méthode , 
» et qu'ensuite on en tirera facilement des conséquences 
» utiles pour la pratique. » 

» Toute vraie que soit cette pensée , j'y trouverai des 
exceptions. Par exemple : 

» Si , par un moyen mécanique , prompt et facile , on 
peut apprendre facilement un art, avec son secours on 
arrivera plus tôt à la science, et même elle deviendra inu- 
tile , si elle ne devait servir que de moyen pour arriver 
à l'art. 

» Ainsi, toutes les fois que la science est inutile, je suis 
d'avis qu'on supprime la théorie et qu'on se borne exclu- 
sivement à la pratique. 

uMais lorsque la science est nécessaire ( et je crois qu'il 
en est ainsi en musique ), un traité ne doit pas se borner 
à la simple énonciation des faits; l'esprit veut autre chose: 
la démonstration est indispensable. 

» En mathématiques , on emploie des figures sans les- 
quelles il serait impossible de saisir les raisonnemens 
abstraits qu'elles sont destinées à faire comprendre , et 
l'on rappelle à chaque nouvelle démonstration , non-seu- 
lement les démonstrations précédentes qui y sont relati- 
ves, mais encore les axiomes qui leur servent de base. 

» Toute naturelle que fût la pensée d'appliquer à la mu- 
sique le Langage et les formes rationnelles que je viens 
d'indiquer , je dois convenir que ce n'est pas tout d'abord 



que j'y ai songé ; mais enfin cette idée simple m'a frappé. 

» C'est donc ainsi que je procéderai : Je multiplierai les 
exemples , en rappelant les faits énoncés ou démontrés 
précédemment. 

» S'ils ont été compris, ils se graveront mieux encore 
dans l'esprit du lecteur. 

» S'ils ont été abandonnés comme trop abstraits pour 
être saisis , on sf nlira la nécessité de faire un pas en arrière 
pour lâcher de deviner ce qui d'abord aura paru une 
énigme : car, on l'a dit souvent, dans toute science les 
propositions sont comme les anneaux d'une chaîne qu'il 
faut de toute nécessité saisir l'un après l'autre, sans que 
l'ordre en soit interverti. » 



NOUVELLES. 

%* L'indisposition de mademoiselle Falron qui avait inter- 
rompu le beau succès des Huguenots , lui a enfin permis de 
reprendre son rôle vendredi dernier. La foule qui se pressait à 
cette représentation était toujours la même, immense; la recette 
s'est élevée à la somme énorme de 10,100 fr. Jamais l'enthou- 
siasme ne fut plus grande ; à chaque nouvelle audition de cette 
belle partition , on trouve des beautés jusqu'alors passées 
inaperçues. Nous n'avons plus que demain lundi pour en jouir; 
les congés de M. Nourrit et de mademoiselle Faleon vont en 
suspendre les représentations pendant un mois ; qu'ils reçoivent 
ici l'hommage qu'ils méritent, pour le talent qu'ils déploient 
dans cet ouvrage, ainsi que M. Levasseur ; il serait injuste de 
ne pas étendre nos hommages à M. Démis et Wartel,qui savent 
se faire applaudir dans des rôles moins importans, et en général 
à tous ceux qui concourent à l'exécution des Huguenots, ils y 
rivalisent de zèle et de conviction. 

V* C'est le V juin que la musique des Huguenots sera mise 
en vente. (Voir à la fin du journal Musique nouvelle.) 

%* Robert-le-Dinble , redemandé à l'Opéra lundi dernier, 
après avoir été exécuté la semaine précédente , a déjà atteint 
sa l'i6" représentation avec une recette de 9,400 francs. C'est 
un succès sans exemple dans les fastes de la musique drama- 
tique. 

%* Une importante audition a eu lieu à l'Opéra-Comique. On 
a entendu six artistes ; mais là , comme partout , beaucoup 
d'appelés, peu d'élus. Un jeune ténor, M. Cotelle, a paru seul 
offrir des chances de succès. On annonce déjà son prochain 
début. Il doit cet honneur à une excellente prononciation , à 
un bon rhythme , à la stricte observance des intentions de 
l'auteur, et surtout à une voix fraîche , sonore et bien posée, 
dont l'accent est expressif et passionné. Si , par des études 
consciencieuses, M. Cotelle continue à développer les heureuses 
qualités dont la nature l'a doté, nous le croyons destiné à 
parcourir une brillante carrière. 

*»* M. de Saint-Esteben publie dans les journaux une lettre 
destinée à démentir le bruit que le privilège de l'Odéon lui 
avait été retiré. Ainsi sont ajournées les espérances que les 
jeunes compositeurs avaient conçues, de voir s'ouvrir pour 
eux une succursale de l'Opéra-Comique. 

*,* Révial , libre de son engagement avec l'Opéra-Comique , 
commence une tournée musicale dans la Normandie et la Bre- 
tagne. 

%* Mademoiselle Cayot a débuté dernièrement à l'Opéra , 
dans le page du Comte Or)-, sous le nom de Céline. Le même 
soir, mademoiselle Nau se faisait entendre dans le rôle brillant 
de la comtesse. 

*»* VÉclnir et Cosimo sont en ce moment à l'étude au 
théâtre de ValeDciennes. D'après les renseignemens qui nous 
arrivent chaque jour, ces deux nouveautés ne tarderont pas à 
être au répertoire dans tous les théâtres de province. L'étran- 
ger s'en empare même déjà, et ils sont en pleine répétition au 
grand théâtre de Bruxelles. 

%* Madame Clara Margueron qui, depuis son départ de 
l'Opéra-Comique, fait les délices du public Marseillais, se trouve 
actuellement à Paris en congé pour trois mois. 

*»* Une violente opposition a protesté dernièrement au 
théâtre des Arts, à Rouen , contre le réengagement de Tilly et 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



de madame Génot. Elle a été repoussée par des applaudisse- 
ment énergiques qui partaient de tous les côtés de la salle ; 
et (chose bizarre dans nos usages parisiens ! ), les commissaires 
de police sont intervenus, et ont proclamé que la majorité s'é- 
tait formellement prononcée pour l'admission des deux artistes , 
et qu'ainsi ils étaient irrévocablement adoptés au théâtre pour 
l'année. 

*»* Mademoiselle Rossi , fille de madame Rossi, du Théâtre- 
Italien, va débuter prochainement à l'Opéra-Comique. 

%* Le bruit se répand que , pour avancer la représentation 
du Chevalier de Canolle à l'Opéra-Comique , et faire plus tôt 
connaître son talent musical au public, M. deFontmichel, avec 
le désintéressement généreux d'un véritable artiste , aurait ra- 
cheté à ses propres frais, et au prix de quinze mille francs , le 
congé auquel Chollet, en vertu de son engagement, avait 
droit pour l'été prochain. Si cette nouvelle, qui n'est encore 
qu'un on dit de coulisses , vient à se confirmer , elle ajoutera 
sans doute encore à l'intérêt qu'inspire par avance au public le 
début du nouveau compositeur. 

*»* Aujourd'hui , à deux heures de l'après-midi, dans la 
grande salle du Conservatoire, M. Frion , première clarinette 
de l'Opéra-Comique , donnera un concert vocal et instrumen- 
tal , où on entendra plusieurs de nos artistes en faveur. 

%* On parle d'un rôle important pour madame Boulanger 
dans une des pièces en trois actes reçues au théâtre de la 
Bourse. 

%* Il ne parait pas que Grignon doive rester à l'Opéra-Co- 
mique , où ses débuts ont produit peu de sensation. 

%* Euzet, transfuge de l'Opéra-Comique, a reçu un accueil 
favorable au théâtre du Havre. 

%* Madame Damoreau, après une indisposition, causée 
peut-être par le mauvais accueil qu'elle avait essuyé à sa pre- 
mière apparition sur le grand théâtre de Bordeaux, y a reparu 
dans Rijbert-b'-Diable, Guillaume Tell et le Concert à la Cour. 
Ses représentations dans cette ville doivent être à présent ter- 
minées. On attendait son départ pour commencer une série de 
débuts , qui éveillent la curiosité du public bordelais. 

*'* Mademoiselle Pauline Leroux, chargée, dans le Diable 
boiteux, du rôle de la grisette, se trouvant attaquée en ce mo- 
ment d'un mal de pied qui menace de devenir le plus grave , 
on fait répéter concurremment ce rôle par mademoiselle Du- 
vernay, qui, dans le cas où ses études resteraient inutiles, est 
assurée d'une retraite honorable dans un pas de quatre fort 
brillant ; si , au contraire, elle est réclamée par la pantomime, 
mademoiselle Julia la remplacera comme danseuse. Cette per- 
spective de revirement atteste à la fois, et le zèle de ces artistes 
rivales et la prévoyance de l'administration de l'Opéra. Du 
reste, les deux premiers actes de ce ballet ont déjà été répétés 
avec les costumes. 

%* A peine venons-nous d'annoncer le mariage de mademoi- 
selle Grisi , la cantatrice, qu'il est question d'un mariage entre 
sa nièce, jeune danseuse du même nom qu'elle , et le célèbre 
Perrot. 

%* Mademoiselle Louise Ropiquet , jeune échappée du corps 
de ballet de notre Opéra , fait merveille au grand théâtre 
d'Amsterdam, et vient d'exciter l'enthousiasme des phlegma- 
tiques Hollandais dans le rôle de Suzanne , du Barbier de Se- 
i'ille , où Duport , à la fois auteur mime et danseur , fit courir 
tout Paris dans les premières années de l'empire. Il parait qu'a- 
vec nos vieilleries l'étranger fait des nouveautés. 

%* Suivant la loi que nous nous en sommes imposée, nous 
enregistrons avec soin toutes les tentatives qui se font encore 
pour régénérer le culte de la belle musique d'église , et en ra- 
viver le goût. Ainsi , nous nous félicitons d'annoncer que , le 
jour de l'Ascension , une messe de Schubert a produit le plus 
grand effet à Saint-Eustache, et qu'on parle de faire entendre 
prochainement dans cette église les grandes compositions sa- 
crées d'Emmanuel et de Sébastien Bach. Tant qu'il s'entretient 
dans quelques foyers isolés une étincelle du feu sacré , on peut 
espérer qu'elle suffira plus tard pour le rallumer sur tous les 
autels. 

%* On prend toujours les artistes en récidive de bonnes 
œuvres. Encore un concert au bénéfice d'une artiste mère de 
famille; et, parmi les noms inscrits sur le programme, ceux de 
MM. Richelmi , Thyl , Cotelle, mademoiselle Hirne, élève de 
Ponchart , pour le chant; et pour la partie instrumentale , 
ceux de MM. Urhan, Regnaud , etc. Faire du plaisir aux uns eu 
faisant du bien aux autres, heureux privilège des arts! 

V Après s'être fait entendre dans la grande fête de Tivoli , 
les chanteurs suisses , Ml Henri et ses quatre sœurs , ont voulu 
douner un concert à l'Hôtel-de-Ville. Leurs chants montagnards 
offrent un contraste piquant au milieu de tous les raffinernens 
variés de notre civilisation musicale. 



BTD8!I(g)!DX OïDHWBUfcl 

PUBLIÉE PAU MAURICE SCHLESINCER. 

Pour paraître le V juin. 

LES HUG-TJSITOTS, 

W2 SBÏXIHRIBllBb 

Ouverture 

1. Orgie (chœur des seigneurs) 

1 bis. Le même, arrangé pour une voix 

2. Romance chantée par M. Nourrit (avec acconip. 
d'alto obligé) 

2 bis. La même , avec accompagnement de piano 
seul (transposée; 

3. Récitatif et choral chantés par M. Levasseur 

4. Chanson huguenote, chantée par M. Levasseur, 
et chœur > 

4 bis. La même , sans chœur 

5. Cavatine du page, chantée par mademoiselle 
Flécheux 

0. Grand air chanté par madame Dorus-Gras 

6 bis. Cavatine chantée par madame Dorus-Gras 
(extraite du grand air) 

6 ter. Quatuor pour quatre voix de femmes (extrait 
du grand air) 

7. Chœur des baigneuses (dansé) 

7 bis. Le même, arrangé pour une voix 

8. Scène du bandeau ; chœur de femmes 

9. Duo, chanté par M. Nourrit et madame Dorus- 
Gras 

10. Serment, quatuor chanté par MM. Nourrit, Le- 
vasseur, Serda et Dérivis , avec chœur 

11. Couplets militaires des soldats huguenots, lita- 
nies des femmes catholiques, et chœur du peuple. . 

1 1 a. Couplets militaires des soldats huguenots 

chantés par Wartel (sans accompagnement) 

11 b. Les mêmes, arrangés pour une voix 

Il c. Litanies des femmes catholiques à deux voix. 

12. Ronde des Bohémiennes à deux voix 

13. Le couvre-feu 

14. Duo , chanté par M. Levasseur et mademoiselle 
Falcon 

15. Septuor du duel , chanté par MM. Nourrit, Le- 
vasseur , Serda, Dupont, Massol, Prévost et F. Pré- 
vost 

1C. Chœur de la dispute 

17. Romance chantée par mademoiselle Falcon 

18. Conjuration et bénédiction des poignards (mor- 
ceau d'ensemble ) 

19. Grand duo chanté par M. Nourrit et mademoi- 
selle Falcon 

19 bis. Cavatine chantée par M. Nourrit (extraite 

du duo; 

19 ter. La même, transposée 

20. Air chanté par M. Nourrit 

2i. Grand trio chanté par MM. Nourrit, Levasseur 

et mademoiselle Falcon 

Pour le piano. 

c. czer.n'Y. Op. 403. Rondo brillant sur le duo : 

Beauté divine des Huguenots 

duvernoy. Op. 76. Divertissement sur des motifs 

des Huguenots 

CH.scnuxKE.Op. 46. Trois divertissemenssur les mo- 
tifs des Huguenots. 

N" 1. Cavatine et Bohémienne 

S" 2. Orgie 

N" 3. Rataplan 

J.-B. TOLBECQUE. Trois quadrilles, deux galops et 
une valse sur les motifs des Hugue- 
nots, avec accomp., chaque quadr.. 

~~ ! GérâîûTMÂURIcF SCHLESINGER. 

Imprimerie de Fklix LccQL'IN, rue N.-D.-des-Victoires, Il 



7 50 

4 50 



4 


50 


3 


» 


3 


3 


7 


50 


3 


75 


4 


50 


5 


» 


4 


50 



3 75 
3 75 



REVUE 

ET 

GAZETTE MUSICALE 

mm IPJUR2® 

rédigée par mm. adam, g. e. anders , Samuel rach, f. benoist professeur de composition au Conservatoire), BER- 
ton (membre de l'Instilui), berlioz, henri blanchard, bottée de toulmon (bibliothécaire du Conservatoire), 
castil-blaze.alex. dumas, fétis père (maître de chapelle du roi des Belges), f. halévy, jules janin, g. lepic, 
listz., lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer , marx (rédacteur de la gazette musicale de berlin), hêry, 
Edouard monnais, d'ortigue, panofka, richard, j. g. seyfried (maître de chapelle à Vienne), stéphen de la 

MADELAINE, etc. 



ANNEE. 



No 



23. 



fr. 

3 m. 8 
6 m. 1 

i an 30 



E L'ABONNEM. 


DÉrAKT 


F.TRANG. 


Fr. c. 


Fr. c. 


9 « 


10 ■> 


17 » 


19 » 


34 » 


38 » 



Cet Ecmtr et (6a?dtc iîtusiralf ï>t parts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bnrean de la Gazette Musicale de Paris, rne Richelieu, 97; 

chez MM. les directeurs des Postes, aux bureaux des Messageries, 

et chez tons les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 

à la musique qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 5 JUIN 1836. 



Nonobstantles suppléerions, 
romances, /uc sanilt de l'écri- 
ture d'auteurs célèbres et la 
galerie des artistes, MM. les 
abonnés de la Gazette mutUale 
recevront gratuitement , le 
dernier dimanche de chaque 

fiano composé par les auteurs 
les plus renommés, de 12 à 25 
pages d'impression, et du 
prix marqué de 6 f. à 7 f. 50 c. 
Les lettres, demandes et 
envois d'argent doivent être 
affranchis, et adressés au 
Directeur , rue Richelieu , 97. 



SOMMAIRE. — Gabriclli: par M. J. Janin (suite.). —Académie 
royale de Musique: Le Di*bi.e Boiteux; par M. J. J. J. Diaz.— 
Revue critique. — Correspondance. — Nouvelles. —Annonce de 
musique nouvelle. 



(Suite.) 

Où en étions-nous de cette histoire ? Quelle que 
soit la futilité de nos récits et leur peu de durée , le 
temps marche plus vite encore ; il vous emporte un 
conte léger comme il ferait d'une grande histoire ! 

Nous disions donc que cette belle Gabrielli, l'hon- 
neur de l'Europe musicale au dix-huitième siècle , 
la Malibran de l'Italie, la Pasta de son temps , 
après avoir quitté brusquement Venise , sa patrie, 
avait été refaire, pour la quatrième ou la cinquième 
fois, sa fortune à St-Pétersbourg , cette Athènes 
improvisée dans les glaces par le génie de Catherine- 
le-Grand. Gabrielli avait dit adieu à Venise pourne 
plus la revoir , disait-elle ; elle avait pris congé de 
Métastase pour jamais, disait-elle; elle avait quitté 
l'Italie sans retour, disait-elle. La Russie avait déjà 
mérité tout son amour. Et en effet , la Russie , 
étonnée et charmée avait applaudi avec des trans- 



ports tout français, à la voix et au génie de la grande 
cantatrice! Pétersbourg s'était prosterné aux pieds 
de l'enchanteresse ; pour elle , Potemkim avait 
oublié un instant celle qui était doublement sa sou- 
veraine : les éclats, les fêtes , les nuits orientales de 
St-Pétersbourg , la famille impériale , celte ville 
moscovite qui tendait sa tête rebelle à ce joug de 
fleurs , tous ces triomphes si complets et si nouveaux, 
avaient trouvé Gabrielli ravie , enchantée , elle en 
avait oublié le ciel. — Enthousiasme d'une heure ! 
Un jour que par grand hasard le soleil s'était 
montré à St-Pétersbourg, cette folle et char- 
mante Gabrielli avait pensé au soleil italien , et à 
l'instant même elle s'était mise en route ; elle avait 
dit adieu du fond du cœur aux barbares civilisés 
dont elle était l'idole , et elle était revenue au pas 
de course, du palais impérial de l'Hermitage à son 
vieil hôtel de la place Saint-Marc où elle avait 
trouvé le jeune comte de Rochetaillé. Vous savez le 
reste. Rochetaillé eut l'esprit de prendre eu riant 
cette bonne fortune inattendue ; d'abord la dame 
avait voulu rire aux dépens d'un gentilho 
étranger , qui ne voulait lui céder ni sa chambr/ 
son lit; puis, quand elle l'eut vu de si bonne c 
position , il se trouva qu'elle fut séduite par l'es 




REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



et la bonne grâce de son nouveau chevalier. — Elle 
était si bien une femme habituée à l'imprévu. 

Cependant , tout Venise s'occupait du jeune 
comte : — Qui était-il ? — Et d'où venait-il? On 
disait partout qu'à coup sûr, il fallait que ce fût un 
gentilhomme d'une grande discrétion et d'une im- 
mense fortune , et d'un rare bonheur. Quoi donc ! 
cette Gabrielli , cette adorée , qu'aucune prière 
n'avait pu ni retenir en Italie ni arracher à St-Pé- 
tersbourg , ce jeune homme l'avait fait revenir à son 
premier signal ? Et non-seulement elle était reve- 
nue , mais encore elle avait reparu sur la scène aux 
premiers applaudissemens de cette Venise disgraciée 
par elle ? En même temps, on savait bon gré à Ro- 
chetaillé de sa discrétion et de sa retenue. Il élait 
arrivé à Venise comme un simple voyageur ; il 
avait dissimulé avec soin tous ces riches préparatifs ; 
il avaitditsihabilementetsi discrètement àGabrielli : 
— Je ne suis ici que pour toi ! Bref, dans tout Ve- 
nise on ne parlait que de Gabrielli et du jeune comte 
de Rochetaillé. fous les hommes entouraient la 
belle cantatrice , toutes les jeunes femmes voulaient 
obtenir un regard de cet élégant jeune homme. Les 
plus belles l'attiraient du regard, du cœur , et de 
l'éventail. Les Français et les Françaises qui étaient 
à Venise écrivaient à Paris et à Versailles, afin qu'on 
pût leur dire qui était ce jeune et brillant comte de 
Rochetaillé ? 

Gabrielli cependant s'entretenait ainsi avec le 
jeune homme qui lui faisait de tendre déclarations 
d'amour : — « Mon hôte , lui disait-elle, avec cette 
voix mélodieuse , si mélodieuse qu'on eût dit qu'elle 
chantait toujours , prenez garde de me trop aimer, 
car je ne puis vous aimer encore que huit jours. Je 
ne suis pas venue ici pour vous , seigneur, quoi 
qu'en dise toute la ville ; je suis venue ici pour mon 
poète favori , pour mon très-sage et très-grand 
Métastase ; vous voyez donc que je suis honnête et 
loyale ; je vous avertis quand il en est encore 
temps, ne m'aimez pas trop , seigneur. Je vous ai 
trouvé chez moi parla faute de mon serviteur de con- 
fiance , et je vous garde par vanité et par faiblesse; 
mais encore une fois , il ne faut pas trop m'aimer , 
seigneur. Vous cependant , profitez de mon ombre 
pour vous mettre en relief. Vous êtes jeune et beau ; 
les femmes et les hommes le sauront bien vite, vous 
voyant à mes côtés. Ce que vous auriez fait à peine 
en deux années de soucis et de fatigues , vous le ferez 



en quinze jours, quand Venise verra l'heureuse et 
fière Gabrielli suspendue à votre bras. Vous, cepen- 
dant, servez-moi comme je veux vous servir moi- 
même. Rendez-moi mon poète fugitif , et je vous 
donne Venise la belle tout entière. Allons, du cou- 
rage , ne me regardez pas ainsi; votre amour pour 
moi vous est venu par surprise, il s'en ira par une 
autre surprise. — -Tenez, voulez-vous être loyal à 
votre tour : je parie qu'avant de m'avoir vue , votre 
cœur était occupé ailleurs?» 

Alors Rochetaillé, qui venait de comprendre au 
premier mot, qu'il n'y avait pas de place pour lui 
dans le cœur de cette folle beauté: — En effet , lui 
dit-il, en lui prenant la main, comme on prend la 
main d'un ami , je vous avouerai, chère Gabrielli» 
qu'avant votre arrivée dans mon palais, j'étais en 
effet passionnément amoureux d'une bellejeune per- 
sonne de mon pays, ma voisine, mais si belle et 
si riche, quejamaisje n'oserailui adresser mes vœux. 
D'ailleurs elle si fière, plus fière que vous, Gabrielli, 
quand vous vous appelez la reine de Carthage! Celle 
pour qui je soupire , ou plutôt celle pour qui je sou- 
pirais avant de vous voir, elle s'appelle la marquise 
du Caure, elle est la veuve d'un amiral de mon 
pays, elle a été à Versailles, et le roi Louis XV, lui 
a donné la main pour la faire monter dans les car- 
rosses de la cour. C'est en outre une dame de beau- 
coup de vanité et de vertu. » 

Mais à présent que je vous ai vue, à présent quej'ai 
été votre chevalier et votre hôte, Gabrielli, à présent 
que Venise tout entière vous a donnée à moi et moi 
à vous, voyez ce qui m'arrive, madame! Voici que 
maintenant vous me dites: — Va-t'en! il n'y a rien 
ici pour toi! il n'y a rien pour toi que de doux 
regards, de tendres soupirs, tout le bonheur appa- 
rent de l'amour et puis rien! Cependant, celle que 
j'aimais avant de vous voir, celle que j'osais aborder 
à peine, saluer à peine, cette fière et orgueilleuse 
marquise que je suivais de loin par toute l'Italie, 
que va-t-elle penser de moi? Moi votre amant! 
moi votre hôte ! moi qui vous donne les plus belles 
fêtes du monde vénitien! elle ne voudra plus ni 
me voir, ni me reconnaître , et encore moins vou- 
dra-t-elle jamais entendre parler de mon amour. — 
madame, vous voyez dans quel abîme, grâce à 
vous, je suis tombé. 

— Gabrielli qui l'écoutait en souriant : — Ce n'est 
que cela? lui dit-elle. Quoi vous êtes si novice! Quoi 



m PARIS. 



vous verrez qu'au lieu de vous nuire auprès de celle 
que vous aimez, une belle femme d'esprit et de re- 
nommée , toute à vous, ne peut pas au contraire 
que vous faire aimer en prouvant que vous êtes ai- 
mable. Vous n'êtes pas galant , mon gentilhomme, 
et surtout vous n'êtes pas habile ! Laissez-moi faire, 
laissez-vous conduire , je veux avant peu que celte 
si belle marquise duCaure, non-seulement elle vous 
aime, mais encore qu'elle soit fière d'obtenir un de 
vos regards. Mais je vous le répète , il faut vous lais- 
ser conduire par moi et m'obéir en toutes choses. 
Oui c'est cela, je veux vous servir comme je veux 
que vous me serviez à votre tour. J'avais donc bien 
raison de vous dire que vous étiez amoureux autre 
part. Ainsi voilà qui est bien convenu. Vous m'ado- 
rez plus que jamais. Plus que jamais vous m'entou- 
rez de soins et de prévenances; il faut me combler 
de présens, voici des diamans et des perles; il faut 
me donner les fêtes les plus magnifiques et les plus 
galantes-, ordonnez! Il faut qu'on ne parle que de 
vos profusions et de vos adorations de tout genre. 
Il faut que vous soyez toujours avec moi, près de 
moi, à mes côtés, me souriant, m'écoutant, me 
regardant, me disant des regards : — Tu es la plus 
belle des plus belles , Gabrielli ! Et moi je ferai parler 
mes yeux comme vous les vôtres Oh! c'est cela! 
c'est cela ! comme nous relevons notre valeur per- 
sonnelle l'un et l'autre! Comme notre passion mu- 
tuelle va éveiller d'inquiétudes, de terreur, de ja- 
lousies et de désespoir sur notre chemin! que de 
soupirs étouffés! que de larmes réprimées! A T ous al- 
lons donc à Venise. Dans un mois, dans un mois, il 
faut que mon poète soit à mes pieds de nouveau, hu- 
milié, repentant, amoureux, il faut que ma digne 
rivale, la Romanina soit mise à la porte de Métas- 
tase, comme elle a été mise hors du théâtre; il faut 
aussi que votre fière marquise se mette à vous sui- 
vre; il faut qu'elle pâlisse et que son front se couvre 
tour-à-tour d'une vive rougeur et d'une sueur glacée, 
quand par hasard vous tournerez les yeux du côté 
où elle sera cachée pour vous voir. Voilà notre œu- 
vre. Allons donc de l'amour et faisons-nous beaux 
vous et moi ! Et laissons de côté tout futile propos 
de galanterie et d'amour ! 

Puis elle reprit: au fait , vous ne savez pas encore 
mon histoire. Vous ne savez pas qui je suis, je suis 
pour vous une belle femme de talent et tout au plus; 
voici que vous êtes amoureux de moi , parce que 



je suis tombée tout-à-coup auprès de vous et sans 
crier gare! Allons, prenez place, mettez-vous à l'aise 
avec moià présent que vousn'avez plus d'amourpour 
moi ! — ni moi pour vous. — Quand vous avez en- 
tendu mon nom et que vous avezvumagaîlé, dites- 
moi qu'avez-vous pensé? 

— J'ai pensé, lui répondit Mochetaillé , que vous 
étiez quelque belle arrière-pelite fille de ce poète, 
de ce savant et sévère Gabrielli, qui condamna Pé- 
trarque à l'exil, et je me disais: — « Il faut bien 
qu'elle expie par sa beauté, par sa jeunesse et par 
ses amours, la sévérité de son aïeul. » 

— Eh bien • eh bien ! seigneur comte , je suis en 
efl'et de cette savante et sévère maison Gabrielli, 
nous avons eu un cardinal dans notre famille; Jean- 
Marie Gabrielli ; le même homme d'esprit qui a dé- 
fendu votre Fénélon, contre votre sévère Bossuet, 
qui voulait mettre des bornes à Vamour de Dieu. 
Ainsi pardonnez au Gabrielli qui a exilé le poète 
amoureux , Pétrarque, en faveur du cardinal Ga- 
brielli, qui a défendu le poète amoureux Fénélon! 

Je suis donc de cette noble maison , seigneur, 
mais je ne suis pas née tout-à-fait dans le plus bel 
endroit de la maison. Je suis venue au monde à la 
douce lueur du fourneau domestique. Enfant, je 
chantais déjà les plus beaux airs. Un jour que j'avais 
entendu une ariette de Galuppi , je revins chez mon 
père en chantant le nouvel air , mais si doucement 
et avec tant de belle, voix que tout-à-coup le prince 
notre maître,' qui passait dans ses jardins, s'arrêta 
pour m'entendre. Après m'avoir entendue il m'ap- 
plaudit. Quant il m'eut applaudi , il voulut me voir, 
et il vit en effet une petite fille de quatorze ans, jo- 
lie, déliée, svelte, un peu louche, mais louche comme 
la Vénus de Medicis; toutes les belles statues de la 
Grèce sont louches, ainsi me l'a dit Métastase. Aus- 
sitôt voilà ce prince qui s'écrie : — Quelle voix ! 
et quelle jolie personne! il ne faut pas que tout ce 
trésor soit perdu, mon enfant! Bref, me voilà deve- 
nue virtuose. Les plus grands maîtres d'Italie, Gar- 
cia et Porpora, deux habiles chanteurs, m'apprirent 
les secrets de l'art, les premiers secrets que j'avais 
devinés déjà , si bien qu'à seize ans , je chantais pour 
la première fois en public , dans ce même opéra de 
Galuppi, la même ariette qui avait commencé ma 
fortune. Cher Galuppi! Et puis vint, pour moi , la 
Didone de Métastase; cher et beau Métastase! et 
tout d'un coup il se trouva que le nom de la 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



belle petite cuisinière Gabrielli (Coohettadi Gabriel- ï ne où j'insultais même les épées des gentilshommes 
li\) fut aussi illustre et non moins fêté que si elle eût 
été en effet la princesse Gabrielli! 

Ainsi commença mon excellence , seigneur ; 
ma fortune date de cet air de la Didone : Son regina 
e sono amante! Je fus entendue de Venise jusqu'à 
la cour d'Autriche -, l'empereur m'appela. C'était 
l'empereur François I er , un grand prince , un ami 
de Métastase ! quelle fête pour moi de charmer 
tous ces Allemands et d'en faire des Italiens enthou- 
siastes et passionnés ! quelle fête , de se voir ado- 
rée à-la-fois ici et là-bas, applaudie ici et là-bas ! 
Quelle fête ! Tous ces grands seigneurs prosternés à 
mes pieds, implorant un sourire , et moi leur préfé- 
rant un poète ! Et quel poète ? Métastase ! Ils m'ai- 
maient tous , ils m'entouraient , ils criaient : Fioa ! 
viva ! Moi j'étais insolente et fière ; j'avais la suite 
d'une reine. J'avais deux amans, et deux nobles 
amans , l'ambassadeur de France et l'ambassadeur 
de Portugal; l'un galant, plein d'esprit et d'ironie, 
l'autre emporté, violent, riche comme un vieil 
Espagnol. Ils m'aimaient tous les deux , l'un avec 
grâce , l'autre avec rage. Un jour, le Portugais sur- 
prit le Français à mes genoux : il me frappa de son 
épée. Le Français tira la sienne ; et innocente que 
j'étais! je me jetai à demi nue entre ces deux épées 
qui me faisaient peur. Ces deux seigneurs s'arrêtèrent 
à ma voix. — Il faut nous dire qui vous aimez , 
Gabrielli , me dit le Français en souriant. — Il faut 
le dire , s'écria son rival , ou malheur à toi ! — 
Seigneurs, seigneurs, leur répondis-je , vous allez 
le savoir ; mais rengainez vos épées. — J'aime Mé- 
tastase ! 

En même temps, mon sang coulait', ma robe de 
satin blanc se teignait en pourpre. Mon Portugais 
épouvanté se jeta à genoux devant moi , en s'écriant : 
Pardon! pardon! — Prince, lui dis-je, je vous par- 
donne, à condition que vous me rendrez votre épée ! 
— Et tenez , seigneur comte , la voici cette épée ; 
elle ne me quitte guère plus qu'un flacon de ma toi- 
lette. — En même temps Gabrielli tirait la lame du 
fourreau , et sur cette lame , Rochetaillé put lire ces 
mots en lettres d'or : Epée, sans vergogne , quia 
frappé Gabrielli ! 

Elle reprit bien vite en riant : 

Mais tenez, mon ami, il n'y a dans le monde 
qu'un soleil, le soleil de l'Italie , qu'un enthousias- 
me , l'enthousiasme de l'Italie ! Cette ville deVien- 



je l'eus bien vite pris en haine , et reprenant mon 
vol aux cieux paternels , je m'abattis à Palerme , 
comme fait le rossignol de retour des pays loin- 
tains ! 

A Palerme , j'étais loin de Métastase; j'étais libre , 
et que je fus coquette et méchante et cruelle ! la 
joie ! Un jour , le vice-roi , le vice-roi ! lui-même , 
m'avait prié de chanter, et j'avais promis. L'heure 
venue, je me dis : A quoi bon 1 le vice-roi ! qu'il 
attende. Je ne chante pas , et je m'en vais me pro- 
mener sous les orangers de Naples. Naples ! Voilà 
le vice-roi qui s'impatiente ! il appelle ! il attend ! 
il envoie chez moi son gentilhomme ! Soyez donc 
gentilhomme ! Pas de Gabrielli ! Gabrielli se prome- 
nait en chantant sur le rivage de la mer ! Le croi- 
riez-vous'? le vice-roi m'envoya prendre de force et 
jeter de force en prison ! En prison ! moi Gabrielli ! 
moi ! Elle-même ! Pardieu ! allons, c'était en effet une 
vieille prison , de grosses portes , des verroux , des 
gardes, des geôliers tout l'alirail! Moi je m'arrange 
à merveille ; j'appelle à moi toutes les misères 
que renferment ces tristes murs ; je les invite à 
ma table , je leur verse de mon vin , je leur par- 
tage mon linge, mes habits, mes dentelles, je 
suis la fête et la joie de cette prison- — La prison 
est devenue palais ! Oh que j'étais heureuse ! Ces 
malheureux me baisaient les mains ! Ils appelaient 
sur ma tête les bénédictions du ciel ! J'étais leur bel 
ange gardien ! Cependant la ville s'ameutait autour 
de mon cachot, on s'inquiétait , on m'appelait , on 
voulait me voir , on voulait m'entendre , moi je 
chantais les vers de Métastase aux pauvres prison- 
niers ! 

Et le vice-roi ? le vice-roi éperdu , tremblant , 
amoureux, honteux, me suppliait de sortir de ma 
prison et de reprendre ma liberté, et de monter de 
nouveau sur mon théâtre, mon royaume; mais 
moi, inflexible! Je répondis : Non pas, seigneur, 
vous m'avez jetée dans cette prison ; j'y suis bien , 
j'y reste. — ! Bonjour. 

Que vous dirai-je ? Il fallut capituler avec moi , 
et traiter de puissance à puissance. Voici le traité 
passé entre sa seigueurie Gabrielli, et S. M. le vice- 
roi de Naples: 

i° Le vice-roi accorde la liberté à tous les prison- 
niers de la ville de Naples ; 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



SUPPLEMENT au N° a3 de la Gazette Musicale. 



2° Le vice-roi paie toutes les dettes des prisonniers 
de la ville de JVaples; 

3° Le vice-roi demandera pardon à Gabrielli le 
même soir. 

Et je revins triomphante, adorée , sur mon théâ- 
tre , entourée de mes prisonniers et de mes pauvres 
dans le palais du vice-roi ! 

J. Jamw. 
{La fin au prochain numéro.) 

ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE. 

Le Diable boiteu* , tfà'ifèl-punïomimeen trois actes, p;ir 
M. Coraly , musique de M. Gide , décors de MM. Se- 
chan, Feuehèrcs, Dieierle, Despleelitu , Philaslre.ei 
Cambon. 

(Première représentation.) 

Une nuit du mois de novembre couvrait d'épaisses 
ténèbres la ville de Madrid, lorsque don Cléo/as.... C'est 
ainsi ou à-peu-près, autant que je puis me le rappeler, 
que commence le fameux roman de Lesage. Le ballet de 
M. Coraly débute tout autrement. Il ne s'agit nullement 
d'épaisses ténèbres ; mats tout au contraire d'une somp- 
tueuse salle de bal scintillante, éblouissante de lumières , 
de masques grotesques, de folle gaité, et d'une scène 
enfin qui rappelle le carnaval de Venise. 

Au milieu d'intrigues croisées, une querelle s'élève, on 
se menace, on tire l'épée; la garde, des alguazils , des 
hallebardiers, arrivent pour arrêter don Cléofas qui se 
sauve par la fenêtre. 

Le théâtre change et représente le laboratoire où se 
trouve la fiole qui renferme Asmodée. Bris de ladite fiole , 
apparition du diable boiteux. Dans ce tableau, seulement, 
le chorégraphe a suivi Lesnge. 

Vous faire l'analyse de ce ballet serait chose difficile et 
même inutile, car ce n'est pas par l'inlrigue et l'action qu'il 
se distingue. M. Coraly n'a guère cherché dans ce sujet 
qu'une suite de tableaux gracieux, animés et variés , et 
l'on peut dire avec justice qu'il les a trouvés. Tout cela 
d'ailleurs est aussi français qu'espagnol; et, sous le costu- 
me galant du siècle de Louis XIII , nous voyons le foyer 
de la danse de notre Académie royale de musique en iS36 
C'est Asmodée qui est maître de ballet , et, avec le bâton 
classique à la main, initie le public au remue-ménage, à 
tous ces préparatifs qui précèdent l'entrée en scène des 
danseurs. Est-il bien de faire voir ainsi la cuisine choré- 
graphique derrière le rideau ? Nous ne savon, trop. Quel- 
ques vaudevillistes ont eu l'audace imprudente de dévoi- 
ler ainsi dans quelques pièces leurs relalions avec les assu 



reurs de succès; et l'on se rappelait en voyant cette fran- 
chise colorée de cynisme, le mot crû, mais vrai de Napo- 
léon à son corps législatif: Nous devons laver notre linge 
sale enfamdle. 

Quoi qu'il en soit, ces exercices préparatoires , ce pêle- 
mêle dramatique , ces portails chargés de quinquets, cette 
danse intime ont quelque chose d'original ; et d'ailleurs , 
les deux enchanteresses, Fanny et Thérèse , ne répètent 
elles pas leur pas délicieux au milieu de tout ce désordre? 
11 est vrai qu'il intervient dans ce joli pas une fraction de 
solo de violon exécuté , il faut le dire , d'une manière 
aussi mesquine sous le rapport du son , qu'équivoque sous 
celui de la justesse. Certes , ce ne sera pas le Moniteur ou 
M. Fulchiron qui signaleront de pareils abus, si la Ga- 
zette masicalene prend l'initiative ; et, quoique la musi- 
que d'un ballet n'ait pas une grande importance pour 
l'art musical, faut-il encore que cette musique soit exé- 
cutée convenablement. Celle de M. Gide est bien arrangée, 
les airs parlans , ainsi que cela se dit en langage chorégra- 
phique, sont bien choisis et heureusement trouvés; ils 
servent bien la scène. Meyerbeer , Rossini, voire même le 
bonhomme Grétry , ont été mis fréquemment à contri- 
bution. 

La première décoration représentant une salle de bal 
est d'une architecture riche et mouvementée et d'un style 
aussi pur qu'élégant. Nous désirerions que les lustres qui 
l'éclairent suivissent la ligne perspective de la galerie dans, 
laquelle ils sont suspendus , et que par conséquent ceux 
du second plan ne soient pas plus haut que ceux du 
premier. 

La salle de danse du premier tableau du second acte 
est d'un excellent ton- La cheminée en marbre blanc du 
fond surtout est d'une belle et franche exécution. Quoi- 
qu'elle soit on ne peut mieux modelée , elle viendrait en- 
core plus en saillie si le fond était en marbre noir. 

La salle de l'opéra de Madrid est brillante , chatoyante, 
éblouissante et mieux entendue que le même effet que 
nous avons vu dans le temps au théâtre des Nouveautés 
dans la pièce intitulée : Paris et Londres , et dans le Di- 
lettante au Vaudeville. La chambre à coucher qui suit 
cette salle de spectacle si prestigieuse , est une petite dé- 
coration coquette , mais d'un ton un peu criard, comme 
on dit en lerme du métier. 

Le troisième acte s'ouvre par une décoration d'un effet 
un peu crû , et qu'on serait tenté d'attribuer à M. Ferri , 
si l'élite de la peinture théâtrale française ne figurait sur 
l'affiche. La lumière y est aussi jaune que brusque ; le ciel 
pourrait être justement critiqué. Cependant tout cela 
est bien composé et d'un effet original. La jolie salle du 
château qui vient ensuite, et qui n'est autre que la repré- 
sentation exacte d'une pièce du château de Fontainebleau , 
est d'un effet délicieux par la lumière et l'harmonie qui y 



DE PARIS. 



régnent. Nous ne nous arrêterons pas sur le paysage dans 
lequel se termine la pièce ; car il y aurait trop de choses 
à critiquer , et telle n'est pas notre intention. Quand nous 
dirions que les derniers plans ont autant de valeur que 
les premiers , que le peintre a confondu le commun avec 
l'agreste, que feraient de telles observations , et d'autres 
au succès du nouveau ballet ? Qu'importe action, musi- 
que , décoration ? La ravissante Fanny Elssler n'est-elle 
pas elle-même un succès tout entier, permanent, croissant, 
étourdissant ? Depuis le jour où , toute jeune encore , elle 
apparut pour la première fois à "Vienne , sa ville natale , 
sur le théâtre Karnlhner- Thor, ( théâtre de la Porte de 
Carinthie) n'a-t-elle pas pris l'invincible habitude de mois- 
sonner des bravos, des succès et des fleurs à INaples, à 
Londres et surtout à Berlin qui l'idolâtre ? Paris n'a pas 
voulu rester en arrière de tant d'admiration et d'enthou- 
siasme. En simple robe de mousseline blanche , en sédui- 
sant costume d'espagnole dansant la voluptueuse Cachu- 
cha , en habit de colonel et tirant l'épée avec autant de 
noblesse que de vigueur, de grâce que d'aplomb, elle a 
enlevé tous les suffrages. Mademoiselle Taglioni assistait 
dans une loge au triomphe de son émule , de son égale, 
et a joint son approbation d'artiste , ses légers applaudis- 
semens de Sylphide , qui ont beaucoup de poids , à ceux 
de la multitude subjuguée , enivrée d'admiration. Espé- 
rons qu'elle joindra bientôt aussi sa gracieuse désinvolture 
aux admirables pointes de la brillante Fanny Elssler qui 
va faire marcher sans clocher le Diable boiteux dans la 
voie d'un succès brillant et productif. 

J. J, J. Diaz. 



REVUE CRITIQUE. 

ERRATA DU COURS DE CONTREPOINT ET DE FUGUE , DE 

L. Cherubini. (I) 

Malgré tous les soins apportés à la publication du cours 
de contrepoint et de fugue de Cherubini, des fautes de 
gravure, soit dans le texte, soit dans les exemples , avaient 
échappé aux patientes recherches de l'illustre auteur. Ces 
erreurs, successivement découvertes par M. Cherubini 
lui-même, par les professeurs qui emploient ce livrejdans 
leur enseignement, et quelquefois même par les jeunes 
élèves qui y cherchent les secrets de l'art , ont été corri- 
gées soigneusement par le maître; ce sont ces corrections 
dont la Gazette Musicale offre aujourd'hui xmfac simile 
à ses abonnés, l'i). 



(i) Ces errata corrigés de la main de M. Cherabiui, sont jointsau 
présent numéro de la Gazette Musicale, 

(i) Les souscripteurs au cours de composition peuvent réclamer 
gratuitement un exemplaire de ce/âc simile. 



J'essaierai plus tard de donner dans ce journal une 
appréciation exacte de l'ouvrage de M. Cherubini. Je me 
bornerai à signaler maintenant la clarté et la précision des 
règles, l'excellence et la profusion des exemples. Les fu- 
gues à deux, à trois, à quatre parties, celles à deux 
chœurs qui terminent le traité, sont d'admirables modè- 
les de ce genre difficile de composition. 

Des critiques spirituels et distingués ont reproché à 
M. Cherubini, la sévérité de quelques-uns de ses précep- 
tes, et la forme despotique qu'il emploie souvent. Je dirai 
d'abord que M. Cherubini ne discute pas avec les élèves, 
il dicte des lois, il faut avoir foi en lui. J'ajouterai ensuite, 
qu'il a été lui-même au-devant de ces reproches dans l'in- 
troduction claire et concise de son traité. « Il est néces- 
* saire, dit-il, que l'élève soit contraint de suivre des 
« préceptes sévères , afin que par la suite , composant dans 
« un système libre, il sache comment et pourquoi son 
„ génie, s'il en a, l'aura obligé de s'affranchir souvent de 
« la rigueur des premières règles. » Vous voyez que d'a- 
vance , 1 illustre compositeur annonce à l'élève , qu'un jour 
il saura s'affranchir de la rigueur des premières règles; 
mais en attendant , il veut que l'élève respecte les entraves 
qu'il va lui donner, qu'il les accepte et s'y soumette volon- 
tairement et sans murmure; et plus tard, l'élève reconnaî- 
tra peut-être qu'à cette même rigueur, à ces salutaires 
entraves, il devra plus de vigueur dans la pensée, plus 
d'indépendance dans le style , plus de souplesse enfin dans 
l'exécution , alors qu'il marchera dans sa force et dans sa 
liberté. 

« Le jeune compositeur, dit-il encore, qui aura suivi 
'i avec soin les instructions contenues dans ce cours d'é- 
« tude, une fois parvenu à la fugue, n'aura plus besoin de 
« leçons, il pourra écrire avec pureté dans tous les styles, 
u et il lui sera facile, en étudiant les formes de différens 
a genres de compositions , d'expr imer convenablement 
i ses pensées et de produire l'effet qu'il désire. » 

Vous voyez qu'ici, M. Cherubini proclame l'affran- 
chissement total , non-seulement des règles, .nais du maî- 
tre. Désormais , l'élève ne doit plus rien recevoir que de 
l'observation; il faudra qu'il étudie les formes , les effets, 
le goût du public,] mais' dans ces éludes il devra mar- 
cher seul, obéir à cet instinct qui guide et éclaire l'artiste, 
à cette voix f intérieure qui le soutient et l'anime , et lui 
indique la route à suivre, l'écueil à éviter, le chef-d'œuvre 
à admirer. 

Celui qui le premier s'est servi du mot contrapunto, a 
rendu un bien mauvais service aux études musicales en 
France. Devenu Français sous la forme barbare de contre- 
point, ce mot a enfanté des haines et des proscriptions. 
Tandis que les gens du monde étaient persuadés que le 
contrepoint ne pouvait être qu'un arcane , une science 
occulte, cabalistique, à laquelle on initiait 1 es adeptes dans 







^ 



ï* 













fa' 

II! 

1 il, 

P* î|.i 




i s 

^ s 






4 






c£ 



^i 

% 



<3 



Vs 






••i 

c3 




DE PARIS. 



181 



]es souterrains du conservatoire, des fuguistes effrénés et 
fanatiques proclamaient que « hors la fugue point de 
salut, » et criaient raca aux musiciens plus polis et plus 
raisonnables , qui pensaient qu'on pouvait faire une ro- 
mance sans le secours du contrepoint à la douzième, et 
une walse sans avoir étudié les canons à l'écrevisse ; et 
d'un autre côté , on criait, l'écume à la bouche, que le 
contrepoint était une substance vénéneuse des plus actives, 
un véritable acide prussique , dont la plus légère dose 
suffisait pour faire avorter le génie le mieux constitué. 
« Homme de génie , garde-toi de ce poison, ne porte pas 
à tes lèvres cette coupe impure, ne respire pas ce gaz dé- 
létère, tu succomberas sous deux lignes de contrepoint. » 

L'homme de génie s'éloignait frappé de terreur, et 
restait toute sa vie un homme de génie, parfaitement 
connu de son portier et de ses voisins. 

Toutes ces ridicules querelles sont aujourd'hui éteintes 
et oubliées. On sait très-bien que si des études , quelque 
bien dirigées qu'elles soient , ne peuvent donner le génie, 
ces mêmes études peuvent encore moins ravir ce don pré- 
cieux à l'être fortuné qui l'a reçu de Dieu. Ce qu'on sait 
aussi, c'est que tout s'apprend, et que des travaux sérieux 
et forts sont aussi productifs en musique que dans toute 
autre branche de l'intelligence humaine. La musique est 
une langue divine , mais les hommes privilégiés qui savent 
la parler l'ont étudiée. Dieu leur a donné le génie qui 
prée, l'étude leur a donné l'art qui met en œuvre. Il faut 
savoir. II faut apprendre, si vous voulez produire de 
grands effets (et les grands-maîtres nos contemporains 
nous en fournissent de nombreux exemples), il faut ap- 
prendre, dis-je, à combiner harmonieusement le plus 
^rand nombre possible de parties réellement différentes; 
[il faut savoir donner à chacune de ces parties une allure libre 
et indépendante, et conforme au sentiment qu'elle doit ex- 
primer; il faut savoir tirer un morceau long et dévelop- 

d'une seule idée , en faisant parcourir à cette même 
idée toute l'étendue des sons qu'il nous est donné de per- 
cevoir , que tantôt elle serve de base à tout l'édifice , 
tandis que des chants nouveaux viendront se grouper au- 
ïessus d'elle jusqu'au sommet ; qu'une autre fois elle 
plane dans l'air comme un chant venu du ciel, en s'ap- 
?uyant sur des notes graves, solennelles, qui descendront 
usqu'aux confins les plus profonds de l'empire musical ; 
lue là, elle apparaisse légère et timide, vêtue de blanc 
ït à moitié cachée par un nuage transparent; qu'ail- 
eurs, elle se pare des couleurs les plus éclatantes, 
lu'elle emprunte toutes les voix de l'orchestre pour vous 
araser de sa puissance , et vous pénétrer d'harmonie et 
le majesté; tout cela est fort long et fort difficile, et 
>e s'apprend pas en un jour. Sachez aussi passer mé- 
odieusement d'un ton dans un autre, cherchez des modu- 
ations suaves et douces , cherchez-en de brillantes et de 



fortes, cherchez-en de hardies, qui étonnent et frappent 
l'auditeur. Toutes ces choses s'apprennent , elles se 
cherchent, quelquefois on les trouve. Appelez les études 
que vous ferez , harmonie, contrepoint, composition , à 
vous permis, mais travaillez, étudiez, sachez; encore une 
fois, vos travaux ne vous donneront pas le génie si la 
nature vous l'a refusé , mais vous sentirez bien plus pro- 
fondément les merveilles du génie. L'admiration que vous | 
éprouverez sera votre première récompense, elle pénétrera 
votre cœur de reconnaissance pour Dieu, et de respect 
pour ces hommes heureux à qui il a daigné se manifester; 
et si|un jour, une émotion vraie éveille en vous une idée, 
les études que vous aurez faites sauront l'agrandir et la 
féconder, et qui sait, si à force d'art et de travaux, vous 
ne saurez pas aussi dérober au génie un de ses rayons vi- 
vifians? 

Remercions donc les hommes qui, comme Chérubini, 
ne dédaignent pas de descendre des hautes régions où le 
respect de tous les peuples civilisés les a placés, pour 
conduire par la main le jeune artiste qui cherche la 
science, et lui révéler peu à peu par quels moyens, par 
quels travaux, il pourra arriver à produire lui-même les 
merveilleux effets qu'il admire dans les chefs-d'œuvre des 
grands maîtres. 

Disons aussi que maintenant la littérature musicale 
française est riche en beaux ouvrages didactiques. Les 
travaux consciencieux et riches de faits et d'observations 
de Catel, de Berton, deFétis, de Chérubini, de Rei- 
cha , (i) dont l'art déplore aujourd'hui si vivement la 
perte cruelle et prématurée, peuvent aplanir la route 
aux élèves studieux , et tenir lieu de la parole du maître. 

F. Halevt. 



CORRESPONDANCE PARTICULIERE DE LA GAZETTE MUSICALE. 

Londres, le 28 mai 1836. 

On a représenté hier pour la première fois, dans la 
salle de Drury-Lane , et devant une foule prodigieuse, le 
nouvel opéra de M. Balfe : The maid of Artois. Cette 
héroïne est un peu de la famille de Clari dans Tlie maid 
of Milan. Il s'agit d'une jeune villageoise, aussi innocente 
que belle, qui a eu le malheur d'attirer les regards d'un 
noble peu scrupuleux , le marquis de Chàteauvieux. Ce 
nouveau Lovelace est parvenu à attirer dans sa maison 
celle dont il prétendait faire sa victime. Par le prestige de 
son rang et de ses richesses, il espère la faire enfin renon- 
cer à l'austérité de ses principes. Biais Isoline, pour res- 



(r) La Gazette Musicale consacrera bienlot nu article bio 
p'uique à ce savant compositeur ravi trop tôt à l'art musical. 



REVUE ET GAZETTE MUSICALE 



ter sage , n'est pas seulement soutenue par sa vertu , elle 
est encore protégée par le souvenir d'un amour né au 
village, par l'image de Jules de Montagnon, image chérie 
qui vient toujours s'interposer entre elle et les séductions 
coupables. Cependant Jules , en proie au malheur et à la 
misère , a tenté de découvrir la retraite de sa bien- aimée , 
et, au milieu de ses recherches, il est tombé victime des 
embûches que lui a tendues un soldat appartenant au ré- 
giment du marquis. Bref, il se trouve engagé malgré lui 
au service du roi. Il encourt la peine de mort pour cause 
d'insubordination, et le marquis, découvrant les liens qui 
l'attachent à Isoline, ne consent à lui accorder la vie 
qu'autant que cette dernière voudra se sacrifier elle-même, 
et céder à l'amour dont il brûle pour elle. Jules parvient 
ensuite à dérober un moment d'entrevue avec la belle Iso- 
line; mais il est surpris parle marquis, et celui-ci est frap- 
pé par son rival, dont on parvient à se saisir au moment 
où il vient de s'abandonner à cette action désespérée. Le 
premier acte se termine par une scène qui a le défaut 
d'être empruntée à la S omnambula , et dans laquelle l'a- 
mant est traîné en prison, pendant que l'héroïne fait de 
vains efforts pour le sauver. Au second acte, plusieurs 
années sont censées s'être écoulées , et nous nous trouvons 
transportés sur l'autre hémisphère , au milieu d'une co- 
lonie française , dans l'Est de l'Amérique. Là , parmi un 
grand nombre d'esclaves de couleur, et de condamnés, 
paraît Jules de Montagnon, expiant sous la verge d'un 
maitre impitoyable, le double crime de rébellion et de 
meurtre dont il s'est rendu coupable. Un nouveau gouver- 
neur arrive dans la colonie, et le vaisseau qui leporteamène 
aussi la tendre Isoline déguisée en matelot, qui vient avec l'es- 
poir de sauver son malheureux amant, et qui parvient 
non seulement à le découvrir , mais encore à se procurer 
une entrevue avec lui, par l'entremise d'un geôlier qu'elle a 
su gagner. Ici encore sa beauté lui attire de nouvelles per- 
sécutions de la part de Symelet , le maître farouche de 
Jules. Celui-ci sauve sa maîtresse de ces odieuses pour- 
suites; mais tous deux se trouvent en butte à la vengeance 
du traître, et il ne leur reste d'autre espoir que dans une 
prompte fuite au milieu d'un horrible désert qui se trouvenon 
loin de là. Aidés de Ninka , bonne petite pâte de négresse , 
ils opèrent heureusement leur retraite; mais, dans ces af- 
freuses solitudes, leurs forces les abandonnent, et après une 
lutte déchirante contre la soif qui les dévore, ils tombent 
épuisés sur les sables brûlans. Au moment où leur perte 
ne parait que trop certaine, on aperçoit, dans le désert, 
un nuage éloigné, qui approche peu à peu et qui se trouve 
être formé par un corps considérable de troupes, à la 
tête desquelles se trouve le nouveau gouverneur de la co- 
lonie. Voil