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1 

n. 



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REVUE HISTORIQUE 

DE BORDEAUX 

ET DU 

DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE 



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REVUE HISTORIQUE 

DE BORDEAUX 



ET DU 



DEPARTEMENT DE LA GIRONDE 



TOME XI 
1918 



BORDEAUX 



FERET & FILS 



9, Rue de Oratti, 9 



M. MOUNASTRE-PICAMILH 

469 Rue Porte -Dyeauxt 45 



Albm MICHEL, libraire; Gustave LAURENT, dirbgtbur 

38, GOURI DB L'InTIRDA.ZfCS, 38 

igi8 



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i 

/ 



^ 



PORGE 

NOM DE LIEU ET SUBSTANTIF COMMUN 



Par sa graphie» sa prononciation ai la signification qu'on lui 
attribue à Bordeaux, le mot porge est curieux à examiner. Ce nom 
est porté, on le sait, par une commune du canton de Castelnau- 
de-Médoc, 

« D'où lui vient donc, dit avec quelque embarras Tabbé Baurein, 
cette dénomination de Saint-Seurin-du-Porge qu'elle porte à pré- 
sent? Il n'est pas^isé, à défaut de preuves, de satisfaire à cette 
conjoncture... Il est certain, ajoute-t-il : 1^ que le mot porge signifie, 
en gascon, cimelière ; 2^ que le plus ancien et le plus respecté dans 
le diocèse et ailleurs était celui de Saint-Seurin-lès-Bordeaux ; 
30 qu'on y apportoit de bien loin les corps des défunts pour y être 
ensevelis;... 5<> que pour s'épargner cette dépense... les habitants de 
la côte se procurèrent un cimetière à leur bienséance... 

» L'ancienne église (du Porge) a été abandonnée depuis le commen- 
cement du seizième siècle. Depuis cette époque, elle est entièrement 
couverte par les sables... On a été contraint d'en construire une 
nouvelle, qui est très belle et très bien décorée^.» 

L'opinion émise par Baurein sur la signification du mot porge 
n'est cyppuyée d'aucun exemple; il serait fort difficile de la justifier. 
Nous trouverons par la suite que porge est un vocable de pronon- 
ciation gasconne ; or, le gascon n'existait pas au temps lointain dont 
parle Baurein à propos de la nécropole de Saint-Seurin de Bordeaux, 
qui aurait, au dire de cet auteur, été à peu près l'unique lieu d'inhu- 
mation des chrétiens entre Bordeaux, Lesparre et La Teste. De plus, 
une église du Porge n'a pas été ensevelie par les sables mobiles. La 
question sera reprise plus loin. 



Sur le plan et aux pages 373-379 de Bordeaux vers 1450, Léo 
Drouyn énumère les anciens et très nombreux cimetières de Bor- 
h VoriiUi bonMaUu^ nouv. édit» t. II, p. e»^, / 



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6 PORGE, IfOM DE LIEU ET SUBSTA.NTIF COMMUTI 

deaux, qu'il appelle porges. Pour établir leur existence, il donne les 
exemples suivants : 

1537. — Confrontant au cimetière dudict hospital (de la Peste). 

1400 (environ). — Et dona et octroya cimeteri près lou dit hospi- 
taou Sent-Andriu, per sepelir los paubres. (Testament de Vital Caries.) 

1370. — Pièce de vigne qui est près le cimitière de l'hospital S^inct- 
Julien. 

1:401 . — Deux maisons confrontées au cymetière des Frères Mineurs. 

1519. — Confrontant au cimetière de la dicte paroisse de Puy-Paulin. 

S. D. — Cœmeterium, cimiterium Sancti- Andrée. 

1408. — Devant la petite porte de devant le porge Saint-Eloi. 

1457. — Pro uno feudo quod est ante simiterium Sancti- Johannis 
et Sancti-Michaelis Burdigale. 

1415. — Maison située parroisse de Sainct-Michel, devant le cime- 
tière. I 

1553. — Maison qui est en la parroisse de Sainct-Michel devant le 
Petit-Porge ^. 

S. D. — Puits vis-à-vis la porte du cimetière de Sainct-Maixant. 

1543. — A esté baillé en eschange des ouvriers de Sainct-Paul, au 
lieu du cymetere. 

1421. — Maison devant le Cimetière de Sent-Prbjeyt. 

1582. — Au devant du cimytière de Tesglise Sainct-Project. 

1500. — En la parroisse Sainct-Remy, au porge Saincte-Anne. 

1302. — Maison située dans la sauvetat de Saincte-Croix, joignant 
le cimetière. 

1337. — Au bout de la rue du Port, vers le cimetière des moines. 

De ces dix-sept exemples on ne peut guère conclure qu'une chose : 
à Bordeaux, un cimetière s'est écrit cimetière et non porge^ à de rares 
exceptions près. 

Dans le fonds de Saint-André de Bordeaux, on trouve en 12^Î6 
un fief situé dans la rue qui va du porge de Saint-Michel aux Menuts ; 
on y voit parler aussi deux fois, en 1272, de deux maisons et d'un 
sol de terre au porge de Saint-Michel 2. Ce porge, à Saint-Michel, 
désigne parfaitement le cimetière, si l'on s'en rapporte aux indi- 
cations de Léo Drouyn sur le puits autrefois situé au milieu de la 
place Canteloup, près de l'église Saint-Michel, et qu'on appelait : 
«Putz deu Porge de Sent-Miqueu. » C'est la tradition qu'on peut 
appeler orale. Mais dans les sources justificatives données sur ce 
puits par Léo Drouyn, les documents disent cimetière et non porge : 
fe' puits de la place Canteloup est appelé « puis du cimetière de 

1. Sur le plan de Lco Drouyn on voit à Saint-Michel deux cimetières, l'un portant 
le nom de Porge Saint-Jean. 

^. A.rch. de la Gironde, G 342. — A- rapprocher des exemples ci-dessus de 1457 et 1553* 



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POR6E, NOM DE LIEU ET SUBSTANTIF COMMUN 7 

Saint-Michel », dans une reconnaissance de 1362 ; d'après un titre 
de 1490, il était situé «près du cimetière de Saint-Michel»^. 



Porge n'est en réalité qu'une prononciation régionale de porche 
au sens de portique^ le gascon se pliant difficilement pour ce mot 
à la prononciation du ch dur 2. On dit en Gascogne" porge, porgi, 
pourgi, poryou... avec la signification de porche d'église. La forme 
du mot s'explique phonétiquement par analogie ^vec celle du mot 
perge (perche). Le 13 décembre 1628, le notaire Labezard écrit dans 
un acte public intéressant Lège et La Teste : a Ont tendu des filets 
sur des lattes autrement perges^. » 

Les Provençaux prononcent également porge le mot porche, nous 
apprennent le dictionnaire de Littré et le dictionnaire de Mistral. 
Ce dernier, au mot porge, dit d'une manière insuffisamment fondée : 
« Cimetière dans les landes de Gascogne. » 

Au contraire, avec des inflexions plus ou moins variées ressem- 
blant au cimeieri que présente le testament du célèbre chanoine 
bordelais Vital Caries (2® des 17 exemples qui précèdent), le gascon 
a dit le plus souvent cimetière et rarement porge pour désigner le 
champ des morts. 

A Bayonne on trouve en 1273, dans les Anciennes coutumes^ cha- 
pitre cm, § 11 : « Si lacusat de crim es fugit au semiteri ♦. » 

A Soulac, suivant des textes anciens, on atteignait la dune du 
Porge, depuis le bourg, en passant devant la porte sud-ouest de 
la basilique, où devait exister un auvent ou porche (portique), tandis 
que le cimetière se trouve du côté nord*^. 

On achetait ou l'on obtenait jadis une place pour être inhumé 
sous le porche ou dans Téglise. Depuis l'ordonnance royale du 
6 décembre 1843, aucune inhumation ne peut avoir lieu dans un 
édifice clos et fermé consacré à la célébration du culte. Mais il reste 
des porches qui sont encore une partie préférée et privilégiée du 
cimetière. On en voit un exemple bien net devant la porte d'entrée 



1. Bordeaux vers USO^ pp. 405 et 409. 

2. A noter que pour la même raison nouB avons souvent, en Gascogne, le ch mouillé. 

3. Arch. Gir., E, famille Gaupos. — On ne pourrait pas multiplier les exemples, 
parce qu'en consultant un dictionnaire de rimes on ne trouve, en fait de substantifs 
é désinence en orche, que porche et torche, et à désinence crc/ie, que perche et recherche. 

4. Arch. de Bayonne, AAII; — Balasque, Etudes hiatoriques, t. II, p. 362 et 649. 

5. Arch. Gir., H 763, p. 74, 77, 78 ; — Saint-Jours, * Soulac d'après textes et preuves • 
{Actes de V Académie de Bordeaux, 1915, p. 139-141); tirage à part, p. 99-101. 



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8 PORGB, NOM DE LIBU ET SUBSTANTIF COMMUN 

de Téglise de Cambo (Basses-Pyrénées), où le porche, attenant au 
cimetière, n'est fenné que sur deux faces. Si à Bordeaux, par exten- 
sion et verbalement, on a souvent dit porge pour désigner le cimetière 
situé près du portique de Téglise ou l'environnant, on Ta peu 
écrit. 

Voici, sur les vocables désignant le cimetière, quelques exemples 
de prononciation actuelle, pris en ordre dispersé de la Dordogne aux 
Pyrénées. On prononce : 

Porge, à Langon, Sauternes et environs, en Bazadais. — V Atlas lin- 
guistique de la France^ donne pour Targon (Gironde) : porj, (Voir 
au paragraphe suivant pour Podensac.) 

Segrat», à Saubusse et aux environs, sur TAdour, en aval de Dax; 
dans tels endroits du canton de Montfort, en amont de Dax; à 
Aureilhan (Mimizan), ancien diocèse de Bordeaux; dans la région 
de Sore et Luxey, arrondissement de Mont-de-Marsan (Sore étant 
de Tancien diocèse de Bazas). Podensac, diocèse de Bordeaux, dit 
indifféremment segrai bu porge. — L'Atlas linguistique donne 
' segrat aussi à Parentis-en-Bom (ancien diocèse de Bordeaux), à 
Hostenx (Gironde), à Sabres et à Mezos (Landes); pour Hagetmau 
(Landes), il donne : lou prat. — « Vers la Chalosse, porte le Didion-' 
naire béarnais, de Lespy, on dit : prat sacrât, pré sacré. » La Cha- 
losse est en Gascogne. 

GiMEUNTEYRE, à Cubzac, Saint-André-de-Cubzac et environs, diocèse 
de Bordeaux. 

Cemetèri, Cemitèrb... dans la région de Salles et de Mios, sur la 
Leyre, diocèse de Bordeaux ; à Pontenx-les-Forges, ancien diocèse 
de Bordeaux; à Urt, sur l'Adour (Basses-Pyrénées), etc. 

Soum'tière, à Vendays, diocèse de Bordeaux. 

En arrivant dans le Gers, on trouve le plus souvent : cementeri. 

Le porche de Téglise se dit : capiiaou à Auros, chef-lieu de canton 
du Bazadais; capitéou à Luxey et à Sore; porijou à Urt, vers Mont- 
fort, au Marensin, etc. Cette forme ou graphie poryou paraît la plus 
répandue. Lespy, dans son Dictionnaire béarnais, ne donne à porche, 
porge, que la signification de porche d'église, de portique : « Fo 
pobliad hui porge, » II est ainsi contraire à la tradition bordelaise. 

Si Clément V, pape que nous a donné le Bazadais, a écrit en 
gascon au sujet d'un cimetière, il a pu employer le mot porge; mais 
saint Vincent de Paul, en pareille conjoncture, pourrait avoir écrit 
segrat, comme aux environs de Dax, son pays. 

1. Atlas linguistique de la France, par Gilliéron et E. Edmond, lettre G {Cimetière). 

2. « Segrat, sagrat, sacré, » dit le Dictionnaire béarnais de Lespy. Provient du bas- 
latin sacratum, dit le Dictionnaire provençal-français de Mistral. — Segrat, dans son 
aspect étrange, se trouve ainsi clairement expliqué. 



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POR6E, NOM DE LIEU ET SUBSTANTIF COMMUN Q 

En tout cas, dans la grande majorité de la région, en gascon 
comme en français, nous, disons : cimetière. 

On n^est donc pas fondé à dire qu'au Porge actuel de Buch il n'y 
avait anciennement qu'un cimetière, pendant que, sous un autre 
nom, Téglise paroissiale se trouvait à 5 kilomètres au nord-ouest, 
sur un sol soi-disant envahi et recouvert par les dunes. Les habi- 
tants de la paroisse du Porge appellent en gascon porgi le porche 
de l'église, et ils dés^nent le champ des morts par : ceme/eyre, ce 
qui, de la part des gens les mieux qualifiés pour apprécier la question, 
contredit la définition donnée plus haut par Mistral du mot porge. 

Dans son vocabulaire, sa prononciation et son accent de terroir, 
un dialecte local reste à peu près immuable à la campagne et reflète 
bien le passé. Ce doit être le cas pour les termes en usage dans la 
commune du Porge : le cimetière ne s'y appelle pas autrement que 
cimetière, soit en gascon, soit en français; porge n'y est qu'une défor- 

mation de porche. 

* 

Si la tradition sur une église paroissiale du Porge abandonnée au 
loin sous les sables est tout à fait sans fondement, elle reste néan- 
moins persistante, même dans les milieux scientifiques. Par exemple, 
on la trouve présentée comme un fait positif au Congrès des Sociétés 
savantes de 1905, section de géographie, pages 201 et 204 du compte 
rendu. 

Il y eut bien anciennement sur le Porge une chapelle à la bordure 
des dunes, entre elles et des pêcheries très voisines établies sur les 
eaux de jonction des étangs, à 5 kilomètres au nord-ouest du chef- 
lieu de la commune.' Peut-être fut- elle édifiée sur ce point comme un 
gage de protection contre les deux éléments redoutés, sables et eaux. 
La confusion à son égard se trouve augmentée, au point de vue 
topographique, du fait que l'emplacement supposé de cette « vieille 
église » est marqué, d'une manière erronée, dans une zone trop au 
sud de 700 mètres sur la carte d'ctat-major et sur celle du Conseil 
général de la Gironde. Claude Masse vit en 1690-1700 les ruines de 
la chapelle dite « Vieille église », et sa carte, qui fait autorité, la 
marque nettement sur un sol plat, entre les dunes et les eaux des 
pêcheries. Il y a là un point de repère très précieux portant témoi- 
gnage que depuis un millier d'années^ il n'y a eu ni empiétement 

1. La chapelle de Sainte-Hélène-de-rÉtang, qui était celle d'habitants et de pêcheurs 
de Carcans, fut donnée en 1099 à Sainte-Croix de Bordeaux {Arch, hisL de la Gironde^ 
t. XXVII, p. 114). On peut attribuer autant d'ancienneté à celle du Porge, 



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PORGE, HOM DE LIBU ET SUBSTABTIF COMMUN 




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Cano :*., asso réduite att f^*0-ÇQ 



jié^e et le Porge en 1707, 



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PORGE, NOM DE LIEU ET SUBSTANTIF COMMUN 



II 




Carte du Conseil général réduite au ô-q-V 

li^ge ot le Porge k l'époque actuelle. 



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13 fK)ROB, NOM DB UEt) ET SUBSTANTIF GOBCMUN 

de la dune v^rs Test, ni pesée de Peau vers Touest. Cette lisière d'entre 
les eaux et les dunes est tapissée de fougère, indice d'un sol à humus, 
par conséquent très ancien. 

Baurein a dit que l'église soi-disant couverte par les sables fut 
abandonnée au commencement du xvi® siècle et reconstruite alors, 
sur la lande, à 5 kilomètres à l'intérieur. Mais Léo Drouyn a signalé 
que le clocher du Porge lui « fait l'effet d'appartenir à la fin du 
xv© siècle », qu'il est construit « en avant d'une ancienne façade » 
et qu'à la nef principale on voit des moulures qui « paraissent appar- 
tenir au xiv® siècle»*. 

Donc, puisque l'église actuelle du Porge remonte au moins au 
XIV® siècle, ce que les Comptes de l'Archevêché vont suffisamment 
confirmer, elle n'a pas été construite dans le but ^^'en remplacer 
une autre qui devait être abandonnée dans les dunes deux siècles 
plus tard. 

On ne nous a guère transmis sur le passé du littoral que âes 
légendes de cette sorte. 



Des appellations variées ont été données à la paroisse du Porge, 
d'où va bien ressortir la signification de portique. 

La plus ancienne liste connue des paroisses de l'archevêché de 
Bordeaux, celle du xiii® siècle, dite Manuscrit de Monteil, donne 
aux Comptes de l'Archevêché : 

Sanctus-Severinus-de-Bogio ■. 

Au cours du xiv® siècle, on trouve successivement, dans les 
Comptes de l'Archevêché, allant de 1332 à 1400, les différentes 
dénominations qui suivent : 

Sanctus-Severinus-de-Bogio •; 
Parr. de Porticu-in-Bogio *; 
Parr. S"-Severini-de-Buys*; 
Cap. S"-Severini-in-Bogio*; 
Ecclesie de Porticu-in-Bogio'; 

1. Arch. mun. de Bordeaux, fonds Léo Drouyn, t. XLIX, p. 8*^. 

2. Arch, hist. de la Gironde, t. XLIV (1909), p. 1. 

3. Idem, t. XXI» p. 53. 

4. Idem, p. 83. 

5. Idem, p. 135. 

6. Idem, p. 196. 

7. Idem, p. 620* 



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t»Ol(G£, NOUà DB UBU ET SUBSTANTIF GOMMUR l3 

Cap. S**-Severini-de Porticu^; 
Cap, de Porticu ■• 

Voilà qui est positif et officiel : Tarchevêché disait : paroisse du 
Portique, église du Portique, et nullement : du Porge, dans le sens 
de cimetière. 

Mais quand il s'est agi de personnes, elles sont assez fréquemment 
désignées, dans les mêmes Comptes de TArchevêché, par les deux 
mots gascons deu Porge, Un Arnaud, clerc, à propos de cens et de 
dîmes, est dénommé cinq ou six fois « Arnaldus deu Porge », cinq 
ou six fois aussi « Arnaldus de Porticu ». Ce redevable n'était pas 
un habitant du cimetière, pas plus que « Petrus de Porticu », très 
souvent nommé pour les mêmes questions de cens et de dîmes, pas 
plus que « Guilhelmus de Portis, parrochianus de Porticu », dit aflssi 
«Guilhelmus deu Porge» 3. Ce dernier est bien un paroissien «du 
Portique » et non « du cimetière ». 

On trouve, en outre, sur le nom de la paroisse du Porge : 

1341, 24 juillet. — Edouard III donne à vie à Galhard d'Ornoun 
six livres sterling de revenu sur la bailie du Porge-en-Buch *. 

1383, 19 mai. — « Per lo Porge-de-Buch, » dans une trêve entre 
le roi d'Angleterre et Je sire d'Albret'^. 

1517. — Noble Charles de la Roque avait, le 28 juin 1517, consenti 
deux baillettes à deux habitants de la paroisse de Saint-Seurin-du- 
Porge-en-Buch •. 

1551. — Jean de Lauste était qualifié seigneur de Saint-Seurin- 
de-Buch'. 

1617, 16 février. — Visite de l'église du Porge®. 

1622, 12 avril. — « Advenant le douziènjie jour du dit mois 
d'avril 1622, me suis transporté en la paroisse de Saint-Seurin-du- 
Porge, et estant entré dans lad. église...* » 

1622, octobre. — Visite de l'église du Porge ^o. 

1734, 21 mai. — Procès-verbal de la visite de l'archevêque Honoré 
de Maniban. N° 54 des réponses du curé : « Le lieu principal de la 

1. Arch, hisl. dé la Gironde^ t. XXII, p. 8. 

2. Idem, p. 101. i 

a. Voyez la table des tomes XXI et XXII des Arch. hisl. de la Gironde. 

4. Axch. mun. de Bordeaux, fonds Léo Drouyn, t. XXVII, d'après Bréquigny, — et 
l'homas Carte, Rôles gascons, t. I, p. 107. 

5. Arch. hisL de la Gironde, t. III, p. 279. 

6. Arch. muii. de Bordeaux, fonds Léo Drouyn, t. VII, p. 204. 

7. GoUlon, L^ châteaux de la Gironde, t. III, p. 288« 

8. Arch. Gir., G 637, visites des archevêques. 

9. idem, G 685. 
10. Idem. 



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t4 PORGG, NOM DE Ll£U ET SUBSTANTIF COMMUN 

paroisse (du Forge) est bourg... Le village où est situé le bourg se 
nomme Vignas^. » Et c'est bien au Vignas qu'on voit encore, sur 
les cartes, Téglise et la mairie du Porge, où ce dernier nom ne doit 
jamais avoir signifié cimetière^ mais seulement, d'après les exemples 
ci-dessus de 1332-1400, portique^ porche (prononcé porge). 

Autre remarque qui ne manque pas de force contre la signification 
de cimetière attribuée au mot porge. Les Archives historiques de ta 
Gironde mentionnent plusieurs lieux-dits portant le nom de Porge : 

T. XXI, page 447, année 1357. -^ Pro stagiis quos habent loco 
vocato au Porge-de-Bassens » (localité près de l'église de Bassens, 
dit la table du volume) ; 

T. XXII, page 81, année 1367. — « quam tenent loco vocato 

au Porge, juxta porticum ecclesie Santi-Petri-in-Baresio » (localité 
près de l'église d'Ambarès, dit la table). Remarquer la précision : 
a au Porge, près du portique de l'église » ; 

T. XXVII, page 477, année 1513. — « Per la meytat d'ung jar- 
drin en la parropia d'Aubiac, au Poi-ge » (localité à Aubiac, dit la. 
table). 

On peut soupçonner que l'église paroissiale du Porge avait un 
portique développé sous lequel les réfugiés trouvaient la garantie 
de sauveté, d'où, peut-être^ le nom de Porche (prononcé Porge) ; car 
Baurein mentionne que cette église a appartenu au prieuré hospi- 
talier fort ancien de Cayac 2. En effet, Cayac fut uni à la Chartreuse 
de Bordeaux en novembre 1618', et depuis lors on trouve que ce 
sont les Chartreux de Bordeaux qui étaient seuls décimateurs du 

Porge *. 

B. SAINT-JOURS. 

1. Arch. Glr., G 651, 

2. Variétés bordelaises j II, p.i6*2. 

3. Arch. Gir., G 618. 

4. Abbé AUain, Arch. de l'archevêché de Bordeaux^ Introduction, p. xxiii. 



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LA VIE DES FOIRES BORDELAISES 

(Suite et fin K) 



Désormais fixées dans la nouveau cadre que leur avait assigné 
Tourny, les foires bordelaises ont gardé, dans la seconde moitié du 
XVIII® siècle, leur double caractère régional et national. Elles conti- 
nuèrent à être fréquentées par les marchands des provinces voisines, 
Agenais, Saintonge, Poitou, Limousin, Languedoc surtout. Nous 
avons une liste de marchands qui prirent part à la foire de mars 
1783. Elle est au bas d'une supplique qu'ils adressèrent à la Chambre 
de commerce pour obtenir une prolongation à raison du déborde- 
ment des rivières *. Sur vingt-trois marchands qui ont signé cette 
supplique, six sont d'Agen, deux de Montauban, un de Nîmes, un 
de Montpellier, un de Limoges et un de Gahors. Â côté de ces 
« r^ionaux », on trouve une maison de Versailles, une d'Arcueil et 
une de Genève. Celle-ci, la maison Picot et Pazy, venait à Bordeaux 
pour y vendre de la bijouterie suisse. Ce n'était pas la seule : une 
lettre de l'intendant Esmangart au ministre Bertin signale la pré- 
sence à la foire de 1771 des sieurs Pinat et Bouchât, marchands 
bijoutiers à Genève, qui ont vendu à Jacques Renard, ancien offi- 
cier des volontaires bourgeois de la ville de Bordeaux, une pacotille 
qu'il pensait revendre en Amérique et qu'il n'a pu payer*. Un 
autre document de 1787 mentionne la présence aux foires de Ber- 
trand Barreaud et Jean Fourcade frères, marchands de mouchoirs 
de Béam *. Les industries pyrénéennes étaient, d'ailleurs, nous 
l'avons vu, peprésentées dès 1750* aux foires de Bordeaux. 

Comme toujours, les guerres influaient sur le succès des foires. 
Voici la description que l'inspecteur d'Orgemont fait de la foire de 
mars 1761, en pleine guerre de Sept ans : 

L'approvisionnement des marchandises de toute espèce a été beau- 
coup moins considérable qUe celuy de la foire d'octobre et la vente 

1. Cf. Bev. hiêL, 1917, p. 229-244, 309-320. 

2. Arch. dép., C 4348. 

3. Arch. dép., G 3495. 

4. Arch. mun., HH 18. 



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l6 LA TIE DES FOIRES BORDELAISES 

bien moins rapide, eu égard aux circonstances qui se font de plus 
en plus sentir et au défaut de traitte pour l'étranger des vins de la 
province, qui forment le grand ressort de toutes les opérations de 
la foire. Les prix des diverses sortes de marchandises se sont néant- 
moins généralement soutenus, à l'exception de ceux des cordiUateries, 
étoffes grossières du Languedoc et des Montagnes destinées à Tusage 
du peuple et des artisans, dont le débouché se trouvait généralement 
au Canada, qui sont baissées d'environ 4 à 5 pour cent, et de quelques 
articles de mercerie qui ne font pas une grande sensation. Il s'en esl 
à peu près vendu moitié de ce qui s'étoit apporté en ce genre, et 
environ les deux tiers de toutes les autres marchandises. Mais les 
engagements de la foire précédente, dont l'échéance tombe usuel- 
lement de foire en foire, n'ont pas été acquittés dans le général. 
L'argent est d'une rareté inconcevable, et cette rareté influe beau- 
coup si^r la consommation. Il n'y a cependant point eu de faillites. 

Il s'est apporté une quantité prodigieuse d'indiennes de presque 
toutes les fabriques étangères. Il s'en est vendu environ moitié de 
l'apport. Celles de nos fabriques sont généralement communes et de 
mauvaise qualité. Nous réussissons dans ce genre moins bien que 
l'étranger, soit par rapport à la vivacité, à l'éclat et à la solidité des 
couleurs, soit par rapport au dessin et aux nuances. Le public corn* 
mence un peu à se désabuser de ces marchandises, qui font passer 
des fonds considérables à l'étranger. 

L'approvisionnement des toiles de cotton de la Normandie a été 
très modique. Ces fabriques reçoivent un terrible échec des toilles 
peintes. Celles des soyeries ne s'en ressentent pas moins ^. 

Nos serges d'Àgen trouvent toujours un débouché avantageux dans 
le commerce, depuis que j'ay fait goutter aux fabriquants l'efficacité 
de la machine du s' Hocker destinée à abrutir les poils jarres de ces 
étoffes. Les apprêts en sont devenus plus parfaits. Cette étoffe a un 
coup d'œil plus gratieux •... 

Deux ans plus tard, la paix revint, paix honteuse pour notre 
orgueil national, mais qui rouvrit les débouchés d*outre-iuer et avec 
eux les sources de la richesse bordelaise. Une période commence 
alors, Tune des plus brillantes de notre histoire municipale, cet 
éblouissant règne de Louis XVI auquel on ne peut comparer que 
les splendeurs du municipe romain des trois premiers siècles ou le 
Bordeaux anglais du xîv® et du xv^. A cette époque où le commerce 
des Iles édifiait en quelques années de colossales fortunes, où les 
miUions gagnés par l'intelligence d'un Gradis ou d'un Bonnaffé 
profitaient à la population tout entière, où l'admirable impulsion 

1. La fabrication des toiles peintes, interdite en 1G8C, avait été de nouveau autorisée 
en 1759. L'année suivante, Christophe-Philippe Oberkanipf avait créé la manufacture 
de Jouy-en-Josas. 

2. Arch. dép., C 1579. 



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La vie des poires BORDBEAISBâ I7 

donnée par Toumy et qui avait" abouti à transformer la ville, était 
enfin suivie par les simples particuliers, qui rivalisaient de faste et 
d'élégance pour décorer de leurs somptueux hôtels les cours, les 
places, les quartiers nouveaux créés par le grand intendant, où 
Victor Louis bâtissait le Grand-Théâtre, Bordeaux présentait le 
spectacle d'une plénitude joyeuse d'activité et de vie. Mais c'était, 
j'imagine, au temps des foires que ce spectacle était le plus vif et 
le plus éclatant. Deux fois par an, en mars et en octobre, la ville 
était en proie à une quinzaine de fièvre. Le port s'emplissait de 
bateaux de toute sorte, gros vaisseaux à plusieurs ponts, bricks, 
goélettes battant les pavillons de toutes les nations, Angleterre, 
Hollande, villes hanséates, Danemark et pays du Nord, Espagne 
et pays du Sud, pavillon étoile de la jeune république américaine, 
au milieu desquels circulaient gabares et allèges. Comme le Rhône 
à Beaucaire, la Garonne à Bordeaux n'était, suivant le mot de 
Daudet, qu' « un mouvant champ de foire», et c'était, plus que 
jamais, la forêt de mâts célébrée par Seignelay, comparée à une 
houblonnière par un correspondant de Linné, une ligne ininter- 
rompue de carènes depuis les ^teys de la Grave et de Saint-Pierre 
jusqu'à l'estey de By, près de Castillon-de-Médoc; limite de la 
zone franche pour les vins^. Et sur les quais, sur les rives du fleuve 
s'alignaient les barriques venues des châteaux et des chais du Médoc 
et des Graves, par bateaux ou par lourds attelages de bœufs, s'en- 
tassaient les caisses de sucre, de café, de denrées coloniales, les 
pacotilles diverses à destination des Iles 2. 

En ville, l'animation régnait dans tous les quartiers. En prévision 
de la foire, les marchands bordelais, réveillés de l'apathie que 
dénonçait jadis Boucher 3, avaient renouvelé leurs stocks et rivali- 
saient avec les forains pour la richesse des étalages. Mais le centre 
de l'animation et de la vie, le cœur de Bordeaux, était alors autour 
de la place Royale, au monument élevé par Gabriel et Tourny à la 
gloire des foires bordelaises. A Tintérieur de la Bourse, on montait 



1. • Les limites du champ de foire sont l'estey de Bis, proche Castillon et par terre 
les ruisseaux de la Grave et de Saint-Pierre. » Notes sur la Dircclion de Bordeaux, t. II, 
p. 265 (Arch. mun., ms. rédigé en 1783). — C'est à tort que, citant et interprétant et* 
texte, M. Cirot («eu. hisL, I9I6, p. 23, n. 2) a songé, à propos de -l'estey de Bis», â 
la • Devise * et à propos de Castillon, à la « rue Castillon ■. Les « ruisseaux de la Grave 
et de Saint^ierre • sont les esteys de la Grave (quai de la Grave) et de la Devèze 
(quai Bourgeois). Voir Arch. mun., Plans, n» 3581. 

2. Voir la vue célèbre du port de Bordeaux, de Joseph Vernet (1757). 

8. • Us aiment à faire bonne chère, écrivuit-il û Orry le 13 novAibre 1739, ils ne 
sont Jamais, non plus que leurs femmes, dans leurs boutiques, et ils jouent du matin 
au loir. • (Arch. dép., G 1091. — Cité par G. Cirot, op. cil. {Rev. hisL, 1915, p. 177.) 



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ii LA VIE DES IVOIRES BORDELAISES 

des boutiques. C'était aux consuls qu'incombait ce soin^. Ces bou^ 
tiques étaient louées aux forains et leur loyer constituait un beau 
revenu. La recette était, en 1750, de 15,647 1. 10 s.; en 1761, de 
16,898 livres; à la fm tiu siècle, la moyenne des locations était de 
18,000 livres environ *. A défaut de statistiques, c,es chiffres permet- 
tent de se faire une idée du succès croissant et continu des foires. 
La progression avait été très rapide. Le 14 février 1755, les jurats 
constataient que, depuis le mois d'octobre 1749, « le produit des 
boutiques pendant le tems des foires, étoit porté au double de celui 
des boutiques de l'ancienne Bourse ». Les occupants étaient à cette 
date : Jacques Ghapuis, bourgeois et marchand libraire (deux bouti- 
ques, au loyer de 750 1.); Jean Galice, marchand papetier (une 
boutique, 350 1.); Voluzin Acquocat, marchand chapelier (une bou- 
tique, 350 1.); Louis Chamois, horloger (une boutique, qu'il tient 
du s'Belu, marchand de Limogés, loyer 150 1., maisBelu se réserve 
l'usage de cette boutique pendant le temps des foires et paie 300 1. 
par an de location aux juges et consuls); enfin le concierge de la 
Bourse, Joseph Ganucheau. Il ne s'agit là, on le voit, que des 
marchands bordelais qui occupaient quatre boutiques d'une façon 
permanente. Les autres n'étaient utiCscs que par les forains. L'un 
de ceux-ci sous-louait la sienne, louée à l'année, en s'en réservant 
l'usage pendant la foire'. 

Imaginons ces boutiques, celles de la place Royale et des rues avoi- 
sinantes, regorgeant de marchandises : draps de toute provenance, 
de toute qualité, de tout prix, depuis les cprdillats grossiers de 
Valentin(i et de la Montagne-Noire, jusqu'aux étoffes brochées de 
Lyon et de Paris; draps de toutes les manufactures royales, depuis 
Elbeuf, Sedan, Beauvais, Amiens, Lille, Rehns, jusqu'aux fabri- 
ques d'Agen, de Languedoc et de Saintonge; toiles de toute espèce, 
depuis les lucarnans de Bretagne jusqu'aux toiles peintes d'Alsace, 
dont les fabricants demandèrent, en septembre 1788, de pouvoir 
faire entrer 23,000 pièces par le bureau de Saint-Diz^er, a destina- 

1. Le iiKMilaKc vi le démontage des boutiques, de 17Ô0 à 17(53, coûta en inoyeuiie 
000 livres (\rch. dC^p., C 3685). 

'2. Ibid. 

3. Jurade du 14 février 1755 (Arch. luuii., DD, 20, orig.). — Le même document 
nous apprend qu'en dehors de la Bourse et adossées aux murs de l'édifice étaient de 
petites boutiques, que Tourny avait concédées ù ses domestiques : au s' Valet, son 
premier valet de chambre, uu s' Auvré, son maître d'hôtel, au nommé Brossart, valet 
de chambre et tapissier de rintt>ndance, au nonmié Rostin, ofUcier de AL de Tourny, 
au nommé Favrel, son cuisinier, aux nommés Saint-Louis, Saint-Joan, Dumon, ses 
domestiques, à Cli^-pentier et Govin, ses officiers de bouche, à MontmiUan, trotteur 
des appartements de Tlntendance. Ces personnages louaient ces boutiques, au prix 
de 60 livres par an^ à de petites gens. 



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Là ytS DES FOIRfiS BORbfiLAlSfiS 1$ 

tion des foires de Bordeaux, en payant seulement les droits sur le 
pied de la mercerie^. A côté de la draperie et des toiles, voici la 
mercerie proprement dite : galons d'or et d'argent, rubans de 
toutes nuances, écharpes de dentelles, bourses, boucles de souliers 
et ganses de chapeaux, gants et colifichets de toute sorte, pour 
l'opulente bourgeoisie bordelaise, pour les belles dames des Char- 
trons, mouchoirs de Béarn, capulets, mantes et lainages dei Pyré- 
nées pour les conditions plus modestes. Plus loiû, les approviaonne- 
ments d'épicerie : huiles et savons de Marseille, prunes d'Agen, raisins 
secs, sucre et café, denrées coloniales, chandelles, suifs et graisses; 
les comptoirs de bijouterie : montres, bagues, boucles d'oreilles, 
chaînes de Genève et des fabriques suisses ; les étalages de quin- 
caillerie : chandeliers et mouchettes, taques et chenets, robinets, 
fusils, sabres, pistolets, couteaux de tout modèle... Et devant ces 
boutiques passe et repasse le lent défilé des acheteurs, marchands 
détailKstes de Bordeaux et de la province, à qui la foire tient lieu 
de nos catalogues de fabriques et qui viennent faire leur réassor- 
timent pour la saison; gens de la ville et de la campagne qui ont 
attendu impatiemment cette échéance pour apprécier Les nouveautés, 
pour constituer un trousseau, pour monter un nouveau ménage; 
curieux et badauds, soldats du Château-Trompette aux blancs 
uniformes; marins de toute langue et de toute nationaHté, mulâtres 
en quôtc de bijoux, négresses aux éclatants madras... Et parmi tout 
ce monde circulent, graves, soupçonneux, l'inspecteur des manu-^ 
factures et les gardes jurés, faisant déployer les pièces de drap, les 
aunant minutieusement, vérifiant les marques, flairant la contre- 
bande, tandis que sur les quais s'empressent, les commis des fermes, 
attentifs à ne rien laisser passer sans l'avoir déballé, visité, inven- 
torié, plombé. 

I^e guet aussi a fort à faire, car cette foule n'est pas toujours très 
sage. La foiie est le grand amusement populaire de Bordeaux. On 
s'y rend en bandes pour se divertir et faire du bruit. A Bordeaux 
comme à Boaucaire, il y avait des filous qui se donnaient rendez- 
Vous aux foires^ : usage qui remontait aux origines de l'institution. 
Leurs opérations devaient être fructueuses, car l'attitude de la 
foule les facilitait. Des attroupements se formaient dans les galeries 
de la Bourse On y excitait des querelles et des huées, qui avaient 

1. JLrch. naL, F" 107, p. 423. 

2. fiernadau le constate à l'occasion de la foire d'octobre 1788 (Bibh de la Ville» 
Tablettes, t. V, p. 374). 



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ào LA VIE DES FOIRES BORDELAISES 

pour effet de troubler la vente des marchandises. Des insolents ne 
craignaient pas de s'asseoir entre les boutiques, de «former des 
pelotons et des chaînes » qui interceptaient la circulation, de barrer 
le passage aux extrémités des galeries. Les gens sérieux étaient en 
proie aux insultes ; ils étaient exposés à être « pressés » et arrêtés, 
à entendre des propos scandaleux, à être injuriés, décoiffés. Les 
personnes du sexe n'étaient pas à Tabri de ces méfaits. Les jurats 
menaçaient en vain les coupables de 500 Uvres d'amende, « enjoi- 
gnant à toute sorte de personnes de se comporter avec toute la 
décence et le respect dû au public et au lieu où se tiennent les foires». 
Les marchands se faisaient, d'ailleurs, les complices de ces abus. 
Certains encourageaient le désordre en flattant la passion du jeu, 
alors répandue dans toutes les classes de la société bordelaise. Ils 
oi-ganisaient dans leurs « loges » des tripots clandestins. On y jouait 
aux dés, aux cartes, à pair ou impair, à la raffle^, à la blanque ^. 
Les jurats interdisaient ces «jeux de loterie ou tous autres, même 
sous prétexte de vente des marchandises », ce qui montre que les 
forains faisaient servir à leur commerce la passion pour les jeux de 
hasard^. C'est l'origine des loteries qui sont restées l'un des éléments 
d'attraction populaire des foires. Les ordonnances de police des 
jurats, qui prévoyaient et réprimaient ces désordres, permettent 
de croire que les foires étaient une occasion ou un prétexte à faire 
déborder le trop-plein dévie joyeuse qui animait Bordeaux au temps 
du maréchal duc de Richelieu. 

A défaut de statistiques, voici une preuve du succès croissant des 
foires à mesure que le siècle avance. En 1773, le nombre des mar- 
chands s'était tellement accru que les boutiques de la Bourse se 
trouvaient, depuis quelques années déjà, insuffisantes. Beaucoup 
d'entre les forains étaient obligés d'étaler sur la place Royale, /à 
l'abri de baraques légères qu'ils édifiaient chaque matin et démon- 
taient chaque soir. Il y avait là un grand désagrément, et pour ces 
marchands, astreints à ce déménagement quotidien, et pour le 
public, « par l'embarras que les boutiques portatives causoient 
dans la place ». C'est ce qu'exposait le sieur Philippe Perrier, négo- 
ciant bordelais, dans une demande au roi, où il suggérait « de faire 
construire dans le pourtour de la place Roïale de Bordeaux un nom- 

1. Jeu de dés où l'on gagnait loute la mise quand chacun des dés amenait le même 
point. 

2. Loterie d'origine italienne où l'on perdait si l'on tirait un billet blanc. 

3. Voir les ordonnances du 11 mars 1758 et du 14 octobre 1762 {Ino. de la J'urade, 
U VI, p. 224-225). 



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LA VIE DES FOIRES BORDELAISES 



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bre suffisant de boutiques qu'il s'obligeoit d'y établir la veille de 
chaque foire et d'enlever le lendemain d'icelle ». Ces boutiques, 
solidement construites, et d'une manière uniforme, offriraient aux 
marchands forains «la sûreté et la commodité qu'ils peuvent désirer». 
Elles (S formeraient un coup d'œil agréable par leur régularité, la 



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décoration de leurs façades et leur disposition symétrique ». La 
voie publique ne serait pas gênée, et « ceux qui viendraient ou pour 
acheter ou pour jouir du spectacle qu'offrhoit cet établissement, 
seroient à 'couvert des injures du tems ». L'idée, du reste, n'était 
pas neuve. Elle avait été suggérée à Philippe Perrier par le succès 
qu'avaient obtenu à Paris de semblables boutiques, édifiées pour la 
foire de Saint -Ovide. A la proposition était joint un plan qui 
est conservé^. Les boutiques projetées formaient un rectangle; elles 

1. Arcb. dép.. Plans, A, 1288. 



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à a LA YIE DBS P0IKE8 BORDELAISES 

étaient précédéep d^auvents et bordées de trottoirs pour les prome* 
neurs; au^ quatre angles du rectangle étaient prévus des cafés. Un 
arrêt d\i Conseil d'État du 12 août 1773 accueillit favorablement le 
projet et le 31 (sic) septembre suivant, des lettres patentes accor- 
dèrent à Perrier pour trente ans le privilège de faire construire ces 
boutiques aux conditions suivantes : tous les frais d'établissement 
seraient à sa charge; il n'élèverait les boutiques que pendant la 
durée des foires et les enlèverait le lendemain de la clôture ; il éta- 
blirait à ses fiais deux corps de garde avec deux sentinelles prises 
dans le guet de la ville, qui veilleraient jour et nuit ; il entretiendrait 
un nombre suffisant de réverbères pour éclairer la place ; il paierait 
au tïésorier de }a Ville un droit de placage annuel de 1,000 livres; 
à l'expiration du privilège, la Ville resterait maîtresse des boutiques, 
à la charge de rembourser à radjudicataire la valeur dès matériaux 
alors existants, après une estimation de gré à gré ou à dire d'experts '. 

L'établissement des boutiques de Perrier était un progrès : il 
donnait aux foires bordelaises un cadre plus parfait, il procurait 
aux marchands et au public plus de bien-être et de confort. Mais 
il créait en même temps un nouveau privilège. Il étendait à la voie 
publique l'impôlr du plagage, jusque-là réservé aux boutiques inté- 
rieures de la Bourse. S'il constituait pour le bénéficiaire. une spécu- 
lation avantageuse, il lésait les petits merciers qui jusque-là éta- 
laient librement sur la place Royale. Ils protestèrent. Le Parlement 
prit en main leur cause, et en enregistrant, le 25 février 1774, l'arrêt 
du Conseil d'État et les lettres patentes, il demanda que les jurats 
indiquassent préalablement à ces modestes commerçants, pour y 
étaler librement, un local tel que la place du Marché-Royal ou les 
rues avôisinant la place Royale ^. Les jurats accordèrent-ils le 
Marché-Royal? Ce ne fut, en tout cas, que provisoirement, car le 
10 janvier 1776 ils rendirent une ordonnance qui y installait le 
marché aux œufs et à la volaille, qui se tenait jusque-là le samedi 
place des Fossés du Chapeau-Rouge (place Richelieu)^. Je pense 
■que les petits merciers s'installèrent sur le quai, entre la Douane 
et la rue du Pont-Saint-Jean. C'est là, en effet, qu'on les retrouve 
après la Révolution. 

Philippe Perrier paraît avoir joui en paix de son privilège, qu'il 
transmit à son fils Alexandre. Celui-ci, par contre, se vit inquiété, 

1. Arch. dép., C 3869, fol. 154 r«-15& v«. 
3. Arch. mun., BB, 1773-1775, fol. 64-67 v». 
3. Arch. mun., HH, 13 (imprimé). 



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LÀ VIE DES POIBBS BORDELAISES a3 

à deux reprises, par Tinstallation d'une baraque, établie « à côté du 
bureau de la loterie », et où Ton faisait voir une machine électrique. 
Cette baraque était venue se placer là à la foire d'octobre 1785. 
Alexandre Perrier protesta d'autant plus vivement que les Jurats 
en avaient permis l'installation et qu'à la machine électrique avait 
succédé l'exhibition d'un géant. Une enquête fut ordonnée et le 
particulier qui occupait la baraque reçut l'ordre de la vider dans 
les vingt-quatre heures. Il reparut avec sa machine électrique à la 
foire de mars 1787. L'entrepreneur privilégié des boutiques de la 
place Royale protesta de nouveau, et les jurats ordonnèrent une 
nouvelle enquête. Dans son procès-verbal, le commissaire de police 
conclut que la baraque gênait les marchands forains, comme l'avaient 
attesté deux honorables marchands de mouchoirs de Béam, qui 
occupaient les J>outiques voisines^. Ces incidents ne sont menus 
qu'en apparence. Cette baraque, dressée hardiment, avec la tolé- 
rance des jurats, sur cette place réservée à un particulier, c'est le 
symbole de la victoire prochaine de la liberté sur le privilège, c'est 
l'annonce de la Révolution. De plus, pour la première fois nous 
voyons apparaître sur le champ de foire des exhibitions pour l'amu- 
sement du populaire, ('ette machine électrique, ce géant, s'ajoutant 
aux loteries, qui maintenant ont droit de cité, ouvriront la voie 
aux spectacles forains du xix® siècle; ils préparent la transformation 
de la réunion d'affaires en kermesse. Les marchands sont à la veille 
de céder leurs « loges » aux acrobates et aux phénomènes. Ainsi le 
xviii® siècle, s'il a peut-être marqué l'apogée des vieilles foires 
l>ordelaises, a commencé d'en voir la décadence et le déclin. 



La Révolution a modifié profondément le régime des foires. Elle 
en a aboli les caractères distinctifs, la franchise et le droit régalien 
en vertu duquel elles étaient créées 2. Bordeaux accepta de bon cœur 
ce changement. A une circulaire de la municipalité de Beaucaire, 
qui proposait aux villes pourvues de foires franches de protester 
contre leur suppression, la Chambre de commerce répondit, le 
2 décembre 1790, en refusant nettement de solliciter le maintien 
du privilège : «Votre position, MM., est exactement la nôtre, et le 
reculement des barrières prive la ville de Bordeaux des faveurs et 

L. Arch. mun., HH 13« 

2. Cf. Huvelin, op. cit, p. 322-323. 



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^4 LA VIE DBS FOIRES BORDELAISES 

des exemptions dont jouissaient les deux foires, lesquelles n'exis- 
taient qu*au moyen des modérations de droits^.» Néanmoins le 
commerce bordelais n*a pas protesté, parce que les privilèges sont 
contraires à l'égalité. Dans cette attitude, il y avait sans doute une 
adhésion joyeuse au nouveau régime de liberté. Mais elle était, pour 
une part, inspirée par un sentiment moins noble et plus égoïste : la 
vieille jalousie du commerce local à l'égard des marchands étrangers 
et sa satisfaction d'être délivré d'une concurrence redoutable. 

De l'ancien régime il subsistait pourtant à Bordeaux un important 
vestige : c'était le privilège concédé en 1773 pour trente ans à Phi- 
lippe Perrier d'installer des boutiques sur la place Royale, et continué 
à son fils Alexandre. Dès 1790, un mouvement se dessine contre ce 
privilège. Le 17 septembre, le procureur de la commune est chargé 
d'examiner les plaintes d'un grand nombre de marchands qui pro- 
testent contre le prix excessif que Perrier exige pour la location de 
SOS boutiques. La municipalité invite Perrier à traiter favorablement 
les marchands, en réservant, d'ailleurs, la question du privilège 2. 
Mais le vent de liberté souffle décidément : au même moment, une 
pétition est adressée à la municipalité tendant à ce que l'on cons- 
truise sur le quai, entre la font de l'Or et celle de la Grave, une 
halle qui servira pour les foires et où s'abriteront gratis les mar- 
chands. A l'occasion de cette même foire d'octobre 1790, la muni- 
cipalité, saisie d'une demande de plusieurs marchands, leur permet 
d'établir des boutiques « le long de l'ancien parapet », en bordure 
de la place Royale, « à commencer près des bains publics en allant 
aux Chartrons ». Les pétitionnaires offraient de payer six livres par 
place occupée. La municipalité leur accorde gratuitement ce qu'ils 
demandent, à condition que la voie publique ne soit point embar- 
rassée'. Cette concession gracieuse est une première atteinte au 
privilège de Perrier. 

Encouragés par ce brillant succès, les marchands fripiers de la 
ville renouvellent, à l'occasion de la foire de mars 1791, leur pro- 
testation contre ce privilège. La municipalité charge le procureur- 
syndic d'étudier la question. Nous avons son mémoire. Il constate 
que" la municipalité s'est occupée déj^i de l'affaire en octobre 1790, 
qu'elle a entendu les parties intéressées pendant deux séances, qu'elle 
a été frappée de l'injustice du privilège, mais arrêtée par le genre 

1. Arch. dép., G 4266, 4366. 

2. Arch. mun., D 87, loi. 104. 
8. Ibid., D 119, fol. 68 V, 



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LA VIE DES FOIRES BORDELAISES a5 

de titre qui Ta établi. La question des foires est pendante devant 
J'Assemblée nationale, qui n'a encore rien décidé ^ ; mais il est temps 
d'examiner le cas particulier de Bordeaux, pour que le privilège de 
Perrier ne dégénère pas en monopole. Or, ce privilège repose sur 
des lettres' patentes; mais il est grevé d'une hypothèque. En effet, 
Alexandre Perrier a avou ' que son père l'avait obtenu en 1773 grâce 
à riniluence de Joseph-Simon Rothfouz, valet de chambre du maré- 
chal de Richelieu, auquel il s'était engagé, en reconnaissance de ce 
ser\'ice, à payer une rente viagère de 600 livres. De plus, depuis 1773, 
à la suite du succès de son entreprise, Perrier avait établi une ligne 
supplémentaire de boutiques le long de l'hôtel des Fermes, pour 
laquelle il payait aux directeurs des fermes une redevance. 11 
y avait là des circonstances de fait et de nécessité dont il était 
difficile de ne pas tenir compte. Le procureur- syndic conclut donc 
à l'inanité du privilège, mais au maintien des botitiques, vu leur 
utilité*. La municipalité soumit la question au directoire du dépar- 
tement. Celui-ci décida simplement que la municipalité taxerait le 
prix 5e location des boutiques. Il fut fixé provisoirement aux deux 
tiers du prix fixé par Perrier. en attendant qu'on procédât à une 
taxation définitive protégeant également les intérêts des deux 
parties*. ' ^ 

Ce n'était là qu'une solution de fortune. Elle n'arrêta pas le mou- 
vement d'hostilité contre le privilège. A la foire d'octobre 1792, les 
sections adressèrent au Département un vœu tendant à sa sup- 
pression pure et simple. Le Département décida d'étudier l'affaire. 
Perrier déposa ses titres à la municipalité, mais on laissa de nouveau 
dormir la question. Elle ne fut reprise qu'en février 1793, aux appro- 
ches de la foire de mars. Le 25 février, le Conseil général de la com- 
mune informa le directoire du district qu'il était d'avis de laisser 
s'établir les baraques de la place Royale : 1^ parce qu'il estime que 
le titre de Perrier constitue non. un privilège, mais une propriété 
lépritime jusqu'au bout du terme de trente ans; 2*^ parce que la foire 
va s'ouvrir et que Perrier a déjà contracté avec des marchands 
forains et même de la ville*. La question semblait enfin réglée, .et 
de façon assez nette : les droits du concessionnaire étaient reconnus. 



1. C'est, en effet, le 31 mars 1791 seulement que Chapelier présenta un projet de 
décret qui conflait aux municipalités le soin de prendre toutes décisions relatives aux 
foires et marchés (Huvelin, op. cit., p. 323). 

2. Arch. mun., D 89, fol. 198 r«-195 v». 

3. ïbid,, D 90, fol. 6 ^-7 r». 

4. Ibid., D 142, fol. 140 vo-142 r«. 



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^6 LA VIE DES POIRES BORDELAISES 

Mais survînt la Terreur, et le privilège de Perrier disparut dans la 
tourmente; du reste, les boutiques qui, pendant vingt ans, avaient 
meublé de leurs ordonnances régulières le rectangle de la place 
Royale, continuèrent à se dresser «ur la place de la Libert<^. 

Si la vie des foires persista pendant la Terreur, l'anarchie régna 
en maîtresse absolue. C'est è la fin de 1796 seulement que Tordre 
commence à renaître. On se plaint, en décembre, des abus auxquels 
a donné lieu la location des boutiques de la Bourse, au préjudice 
des fermiers. Le Département décide de les réprimer i. De son' côté, 
le bureau central se préoccupe de réformer les abus qui se sont glissés 
ft dans les dernières foires tenues sur la place de la Liberté relati- 
vement aux placement des boutiques ». Le 14 février 1797, il 
arrête que les marchands ne pourront en établir qu'au pourtour de 
la place et en tenant compte des piquet ements qui seront faits ^. 
Cet effort fait pour régulariser l'ordonnance des boutiques suivant 
le plan de Perrier, fut confirmé par un arrêté du Département, à la 
veille de la foire de mars 1798 ». Cet arrêté avait été sans doute 
motivé par les doléances du bureau central, qui constatait que ce 
régime d'anarchie avait eu pour conséquence de détruire presque 
tous les bancs de la place de la Liberté. « Toutes les dégradations, 
disait-il, proviennent de l'établissement des boutiques pendant la 
foire, et notamment celui des marchands de mouchoirs et autres 
qui étalent leurs marchandises tous les jours *. » A la foire d'octobre 
suivante, un conflit éclata entre les fermiers des boutiques de la 
Bourse et divers marchands de faïence qui avaient établi leurs 
baraques sur la place. Les premiers entendaient empêcher les 
seconds de se soustraire ainsi à l'obligation de payer des droits. 
Saisi trop tard de Tafifaire, le bureau central décida, le 7 octobre, 
de laisser provisoirement les choses en l'état, mais affirma « qu'aucun 
citoyen n'a le droit d'établir des barraques sur une place publique 
sans y être préalablement autorisé par la voirie •* ». A la fin de la 
foire, les fermiers de la Bourse firent saisir les marchandises des 
forains qui avaient refusé de payer un droit de placage pour leurs 
boutiques •. Enfin, en février 1799, la question fut réglée. Le 
bureau central arrêta, le 7 février, qu'il lui appartenait de fixer le 



1. Arch. dép., L 543. 

2. Arch. mun., D 155, fol. 96. 

3. Arch. dép., L 1956. 

4. Arch. mun., D 168, fol. 105. 

5. Ibid,, D 158, fol. 70 v«-712 r», 

6. Bemadau, Tablettes, t. VII, p. 441. 



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LA. VIB DES FOIRES BORDELAISES 37 

droit de placage sur les places et voies publiques et qu'il serait 
procédé, à la chaleur des enchères, a à la location de la place de la 
Liberté pour Tespace d'une année et seulement durant le tems des 
foires qui ont lieu du 11 au 22 ventôse et du 25 vendémiaire au 
9 brumaire^ ». Le 3 mars, un nouvel arrêté fixa le droit de placage. 

Les forains se montrèrent peu disposés à accepter la réglemen- 
tation nouvelle. Le 11 mars 1799, le bureau central constatait que 
la majorité des marchands forains établis « de la place du Chapeau- 
Rouge et sur le port jusqu'aux Portanets » avait refusé d'acquitter 
les droits 2. En dépit do cette opposition passive, le. bureau central 
mit en adjudication les emplacements destinés aijx baraques : 40 sur 
la place du Chapeau-Rouge, 14 adossées au mur de la Bourse et au 
pavillon central de la place, 22 adossées au mur de la Douane, 
2 baraques et 12 bancs en face du quai de Royan et k: baraques au 
pont Saint-Jean^. Le 17 avril, un nouvel arrêté décida qu'à partir 
db 1®' floréal a tous ceux qui occupent des places dans les foires, 
marchés ou des baraques sur la voie publique seront tenus de les 
abandonner, à moins qu'ils ne soient duement autojisés par les 
fermiers 'à en conserver la jouissance » *. Les forains n'acceptèrent 
pas plus cet arrêté que les précédents. A la foire d'octobre, il y eut 
de nouveau conflit entre eux et les fermiers, qui avaient fait saisir 
leurs effets parce qu'ils n'avaient pa? voulu acquitter les droits de 
placage. «A cette occasion, dit Eemadau, j'ay siégé à la chambre 
des vacation? du tribunal civil. Au demeurant, tout a fini assez 
paisiblement, chaque partie s'étant relâchée de ses grandes pré- 
tentions •.» 

Le besoin d'ordre et de règle se faisait de plus en plus sentir. Le 
Consulat avait, par l'arrêté du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), 
confirmé l'existence des foires bordelaises. Le Premier Empire les' 
réoiiganisa. L'ordonnance du commissaire général de police Pierre 
Pierre, du 6 ventôse an XIII (25 février 18(X>), « concernant la police 
des grandes foires sur la place de la Liberté et une partie du port », 
en fut comme la charte. Elle consacrait le droit de percevoir une 
redevance de placage au profit d'un adjudicataire, le sieur Trouillot, 
dont le bail, passé avec le maire du Centre, le 12 fructidor an XII, 
avait été approuvé le 18 par le préfet de la Gironde. Trouillot s'obli- 

1. Ardi. mun., D 158, fol. 101 r«»-v». 

2. IbitL, D 159, fol. 3. 

3. IbitL, D 159, fol. 24 r«-v». 

4. JbiiL, D 159, fol. 44 r*. 

5. Bernadau, Tablelies, U VII, p. 491-492. 



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a8 LA TIE DES FOIRES BORDELAISES 

geait à monter et à démçnter à chaque foire les baraques de la place 
de la Liberté, à tenir la dite place propre, à assurer la police par 
une garde de jour et de nuit. Il était interdit aux marchands d'éta- 
blir aucun étalfi^ge mobile « au devant des lignes tracées par les 
galeries ni dans l'intérieur de la place et de ses pourtours ». Il était 
interdit aux habitants de la place de Ja Liberté et de la partie du 
port désignée pour les foires de louer le devant de leurs maisons aux 
marchands revendeurs, preuve qu'à la faveur de la Révolution le 
vieil usage local d'avant 1750 avait repris racine. L^ordonnance de 
Pierre Pierre reproduit textuellement les ordonnances des jurats 
de 1758 et 1762 relatives au maintien de l'ordre public. Enfin elle ' 
nous renseigne sur Tétendue et le's limites du champ de foire: il 
comprenait le bâtiment de la Bourse, la place de la Liberté, la ter- 
rasse « en face du parapet » et la partie du port « depuis le pavillon 
des employés situé vis-à-vis l'hôtel de la Douane jusqu'à la porte 
du pont Saint-Jean ». Dans cette dernière partie seulement les éta- 
lages mobiles étaient autorisés^. L'ordonnance de Pierre Pierre 
rétablissait l'état des choses et des lieux antérieur à la Révolution. 
Elle confirmait au profit du sieur Trouillot le privilège accordé 
en 1773 au sieur Perrier. Elle renouait Ja tradition des foires. De 
nouveau elles étaient légalement constituées; de nouveau elles 
étaient enfermées dans le cadre que leur avait don^é Tourny; de 
nouveau était consacré ce droit de placage que les consuls de la 
Bourse revendiquaient dès 1653, qu'avaient confirmé en 1750 l'ins- 
tallation des boutiques à louer dans les galeries de la Bourse, en 1773 
les lettres patentes autorisant les baraques de la place Royale, et 
contre lequel les marchands avaient vainement tenté de s'insurger 
depuis 1790. 



Les foires bordelaises de mars et d'octobre reprirent donc leur 
cours; elles gardèrent le caractère qu'elles avaient au xviii® siècle 
et qu'elles n'avaient jamais perdu. Sous le Directoire, on y exposait 
en vente des étoffes, des cotons, des mousselines, des soieries, de la 
bijouterie, de la faïence. Il y venait aussi des bœufs, des chevaux, 
des mulets*. On y faisait toujours le commerce des armes. Le 
19 ventôse an IX (10 mars 1801), Gabriel Royet, négociant à Saint- 



1. Aich. mun., 1 D 3, fol. 99 v°-l01 v». 

2. Aj-rété du directoire du Département, 19 messidor an Vl-7 juillet 1798 (Arch. dép., 
La52). 



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Là TtE DES ^OtRES BORDEtAtSEâ âg 

Etienne, actuellement en foire à Bordeaux, s'engage à fournir à 
Elisée Nairac, pendant la durée de la présente foire, 140 fusils de 
chasse, dont 25 fusils à bascule, à deux coups, au prix de 42 francs 
pièce ; 25 id. sans damasquiné, à 40 francs pièce ; 25 id., dits à rosette, 
damasquinés, à 36 francs; 24 fusils à un coup, à bascule, damas- 
quinés, baguette en baleine, fourreau et tire-bourre, à 26 fr.; 24 à 
un coup, demi-fins, un peu damasquinés, à 18 francs : le tout bien 
encaissé, huilé, plié comme il est d'usage. La commande sera 
acquittée par Nairac le premier jour de la foire d'octobre prochain^. 
On voit par ce contrat que les vieilles traditions des foires se main- 
tenaient vivaces à Bordeaux au début du xix^ siècle : le paiement 
en foire, tel qu'il était pratiqué au xiv® et au xvi® siècle, y était 
encore en usage. La clientèle ne variait pas non plus : c'était tou- 
jours des marchands d'étoffes et de toiles du Languedoc, de Mon- 
tauban, de Castres, de Mazamet, de Limoges, de tous les centres 
manufacturiers de la région qui avaient survécu à la Révolution. 
C'était des marchands de mouchoirs et de lainages du Béarn et des 
Pyrénées. L'usage ne s'était pas perdu pour certains de ces mar- 
chands de louer des magasins en ville, comme cela se faisait en 1743. 
Ils en louaient, par tradition, dans les vieilles rues du quartier Saint- 
Pierre et dans celles qui avoisinaient la Bourse. A la foire d'oc- 
tobre 1798, les citoyens Dupré et Lacote, négociants de Limoges 
pour les cotons filés, furent victimes d'un vol dans le magasin qu'ils 
avaient loué à un voilier pour la durée de la foire, au n^ 4 des Fossés 
du Chapeau-Rouge*. Cet usage s'est maintenu bien avant dans le 
xix« siècle. 

Les vols à la foiré, voilà encore une tradition qui survécut à la 
Révolution. Le nombre des filous s'accrut à la faveur de l'anarchie 
et de l'insuffisance de la police. Quand les temps redevinrent un 
peu meilleurs, on se préoccupa d'en prévenir les dangers. En 1796, 
le procureur de la commune songe à faire établir pour la foire, de 
mars un corps de garde dans la baraque qui servait de café, vis- 
à-vis de la Bourse^. A l'approche de la foire de mars 1797, on prend 
des mesures plus sévères : le Département considérant que «J'ou- 
verture de la foire appelle ici, comme à l'ordinaire, les filous et les 
voleurs par l'espoir d'une moisson abondante », décide, le 8 ventôse 
an V (26 février 1797), qu'il sera établi (Jes corps de garde dans les 

1. Arch. mun., dossier Nairac. 

2. Courrier de la Gironde, 7 brumaire an VII, n« 337. 
8. Arch. mun., D 149, fol. 85 r». 



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3o LA TIE DES POIBES BORDELAISES 

principaux lieux de paasage, dont la consigne sera d'arrêter les 
voyageurs sans passeports et les militaires qui ne seront pas en 
règle ^. Et le 31 mars le bureau central rendait compte en ces termes 
au ministre de la police générale : « On a visité les papiers de tous les 
citoyens ^ux trois principaux passages de notre rivière... Mais nous 
savons que plusieurs ont pénétré dans notre ville et chaque nuit 
nous en saisissons quelques-uns... La foire do mars est moins favo- 
rable aux frippons par la longueur des jours. D'ailleurs les étrangers 
négociants abondent en plus grand nombre dans la foire du 15 oc- 
tobre. Il ne s'est point commis de vols pendant la foire. Nous avons 
fait les plus grands efforts pour entretenir l'illumination pendant 
sa durée*. » L'insufïisance des moyens de chauffage et d'éclairage, 
conséquences de la terrible crise économique que traversait alors 
la France/ devait rendre la situation plus difficile à la foire d'octobre 
suivant : « La foire dite d'octobre approche, écrit le bureau central 
au ministre de la police le 9 vendéhiiaire an VI {l^\ octobre 1797). 
C'est le moment où les coquins se réunissent, où nous aurions besoin 
de leur opposer la surveillance la plus active... et nous voyons avec 
le -sentiment de la plus vive douleur que notre zèle sera- totalement 
paralisé. » Il n'y a, en effet, ni chandelles ni bois pour éclairer et 
chauffer les postes de nuit de la garde nationale*. Heureusement la 
lune fut dans son plein pendant la foire, et sa lumière suppléa aux 
réverl^èies, « si indispensables dans ce tems plus qu'en tout autre ». 
La remarque est du Courrier de la Gironde^ qui nous apprend qu'il 
y eut, du reste, un vol, celui du n® 4 des Fossés du Chapeau-Rouge. 
Ils furent nioins fréquents du jour où régna une exacte police. La 
tradition ne se perdit pas pourtant. Bernadau note que la foire de 
mars 1841, si elle n'a pas attiré d'acheteurs, a réunissait une armée 
de voleurs, et qui se sont distingués par des tours de leur métier 
avec un aploml) et une adresse jusqu'alors inconnus. L'art de voler 
est porté à une grande perfection »*. Et à la foire d'octobre 1849 : 
« Il ne s'est passé un seul jour de cette foire sans que les journaux 
n'aient annoncé le vol de deux montres au moins... L'école socialiste 
est en progrès *. » 

Si la tradition des foires se maintenait sous toutes ses formes, 
les foires elles-mêmes déclinaient. Elles eurent à souffrir d'abord 



1. Arch. dép., L 544. ^ 

i. Arch. mun., D 1G6, fol. 00. 

3. Arch. mun., D 167, fol. 107 V. 

4. Bernadau, Tablelles, t. XII, p. 70. 

5. Ibid., p. 506. 



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La vie des FOIHBS BOnOÈiLAlSES 01 

de la terrible crise économique que la France, et particulièrement 
Bordeaux, traversèrent de 1789 à 1815. La Révolution et lès guerres 
jetèrent le commerce dans le plus complet désarroi, et une fois de 
plus se vérifia le principe que les foires pour vivre ont besoin de la 
paix. Les témoignages des contemporains sont unanimes. Bernadau, 
vieux Bordelais, constate avec amertume dans ses Tablettes le déclin 
progressif des foires. Celle d'octobre 1790 fut, dit-il, «peu pécu- 
nieuse^». Que dut-il en être .des suivantes? En mars 1795, «nulle 
boutique sur la place; un côté des arceaux intérieurs de la Bourse* 
occupés par des étrangers et deux côtés des galeries supérieures 
avoient des boutiques ouvertes et garnies à Tavenant * ». En 
mars 1796, la foire s'est tenue sans pluie, « chose infiniment rare, 
ainsi que sans marchand, circonstance à laquelle la Révolution nous 
a accoutumés 3 ». En mars 1797, nous sommes en plein Directoire. 
La foire « n'a été nullement brillante ni remarcable pour les affaires. 
Il n'y a été question que de modes, dont le progrès est en ce moment 
considérable du côté des femmes, dont la mise est aussi brillante 
et voluptueuse que peut le comporter la saison et la misère * ». Le 
Courrier de la Gironde fait un tableau assez vivant de ces foires du 
Directoire : « Les premiers jours de la foire se présentent de manière 
à faire présumer qu'il se fera considérablement des affaires. On voit 
étaler beaucoup de marchandises, on apperçoit un grand mouvement 
pour assortir les magasins. Mais jusqu'ici on s'observe : les vendeurs 
d'argent spéculent dans l'ombre; ils sèment des alarmes sur le crédit 
public et disent qu'il ne sera vendu que pour du compté. Cependant 
les fabricans ou les marchands en gros, qui paient à grands frais 
des magasins pendant Ua foire, qui ont des manufactures à entre- 
tenir, seront obligés de se prêter aux besoins des consommateurs; 
ceux-ci, s'ils ont de l'argent, calculeront à leur tour sur la rareté 
du numéraire et s'efforceront de faire la loi aux fabricans, parce 
qu'ils auront moins de concurrens^. » Le résultat de cette crise était 
la stagnation des affaires. La vente au détail manque. A la foire 
d'octobre 1798, on n'acheta que des draps et des lainages en pré- 
vision de l'hiver. Les vins seuls se vendirent bien, en raison de leur 
qualité supérieure. Même son de cloche en 1799 : « La foire d'octobre 
fut ouverte aujourd'huy, écrit Bernadau. On n'en présage rien de 

1. Becoadau, TableUes, t. VI, p. 71 bis, 313. 

2. Ibid., t. VII, p. 83. 

3. Ibid., p. 208. 

4. Ibid., p. 315. 

5. Courrier de la Qirondet 28 veadémiaire an VII (19 octobre 1798}» n» 826. 



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03 LA Vie t>ES POIKES foORDËLAÈSËS 

fortuné, vu le mauvais tems politique et météorologique ^.^ Et le 
Courrier de la Gironde fait un mélancolique retour sur le passé : 
« Les boutiques et les magasins de la Bourse, qui, aux autres foires, 
présentoient un spectacle si riche, si Jirillant, si animé, n'offroient 
à cette dernière qu'un abrégé de leur antique opulence commerciale. 
La vaste capacité de cet immense édifice, qui, les années précédentes, 
suffisait à peine au déppt des innombrables marchandises qu'y appor- 
toient les négociants des principales villes de commerce, fatiguent 
cette année l'œil de l'observateur, dans plus de la moitié de son 
étendue, par l'image pénible du vuide et de la solitude... La tristesse 
sembloit se multiplier pour se ménager la garde de toutes les bou- 
tiques^. » En mars 1800, c'est une véritable oraison funèbre des 
fpires qu'entonne le même journal. Tout a conspiré, du reste, pour 
faire échouer la foire : le mauvais temps et les exigences des fermiers 
du placage. Et l'on en vient à regretter l'heureux temps du privilège 
et de l'ancien régime 3. 

Le changement de régime politique n'y fait rien, du reste. Les 
foires restent aussi mauvaises sous le Consulat et l'Empire. Bernadau 
le constate régulièrement dans ses Tablettes. (Vest toujours le même 
refrain : « Les deux tiers des l)outiques sont encore vuides » (mars 
1808). « La foire est très mesquine : il n'y a pas une boutique ouverte 
dans les galeries supérieures de la Bourse m (octobre 1810). « La 
grande foire a été presque nulle » (mars 1812). Le réveil économique 
de Bordeaux sous la Restauration ne ranime pas l'institution. « On 
ferait -mieux de supprimer ces foires, écrit Bernadau en mars 1817, 
si on ne rétablit pas la franchise de tous droits pendant leur durée 
comme autrefois, car elles ne sont plus que des moyens de ruiner 
les marchands de la ville pour l'avantage de ceux du dehors et l'es- 
croquerie des voleurs. » La vieille méfiance du commerce local contre 
les forains, qui soulevait les Bordelais contre les Juifs sous Louis XV, 
et, par delà, l'antique tradition du privilège marchand des bourgeois 
ne sont pas encore mortes sous Louis XVIII. Aussi Bernadau, porte- 
parole du commerce local, s'élève-t-il avec vivacité contre la proro- 
gation de la durée des foires, que les autorités ont pris l'hajiitude 
d'accorder sous divers prétextes, dont le plus fréquemment invoqué 
est le mauvais temps. En fait, le déclin des foires était dû aux trans- 
formations profondes qui se faisaient alors dans l'activité écono- 

1. Bernadau, TableUes, t. VII, p. 489. 

2. Courrier de la Gironde, 12 brumaire an VIII (3 novembre 1799), n«> 235» 

3. Ibid,, 16 ventôse an VIII (9 mars IBOO), n» 339. 



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il Vii bls8 #otidi8 kûftbBiÀisfeé 31 

)ni<|ue. A Bordeaux, la création de TEntrepôt leur porta un coup 
très sensible : les denrées coloniales disparurent des transactions 
foraines; il ne resta plus guère que les draps. UÈcho du commerce 
du 6 germinal an XII (27 mars 1804) le constatait : « Les avantages 
que les spéculateurs du dehors trouvent à s'approvisionner dans nos 
entrepôts sont immenses; aussi y recourent-ils de préférence. » 



A partir de 1820, le déclin s'accuse. A la foire d'octobre 1822, 
Bernadau constate qu'on a supprimé les boutiques qui existaient 
jusque-là dans les galeries supérieures de la Bourse : « Une de ces 
galeries sert maintenant pour les bureaux d'assuurance, une autre 
pour les audiences du tribunal de commerce, dont on répare en ce 
moment les saUes. Les deux autres galeries ne sont occupées que 
par des marchands d'estampes ou des vendeuses d'oranges et de 
pâtisserie^. » C'est la décadence de plus en plus irrémédiable. C'est 
déjà la foire des Quinconces, avec ses étalages de bouquinistes, de 
marchands de gaufres et de nougat'. La foire est maintenant sur la 
place et surtout sur le quai, et ce n'est plus qu'une kermesse. Les 
bateleurs, que nous avons vu timidement apparaître à la veille de 
la Révolution, ont supplanté les marchands de draps et de toiles, 
de mercerie et de bijouterie. De l'éclat passé il ne subsiste que la 
joyeuse affluence du populaire, qui vient admirer les toUrs de force 
et d'adresse, les funambules, les ménageries : foule grouillante où 
brillent les grisettes de Galard, que le vieux Goya, sa casquette à 
visière sur les yeux, parcourt lentement, en quête de croquis, tandis 
que Bernadau dresse consciencieusement l'inventaire des spectacles 
forains, géants, albinos, hercules et nains, homme-squelette et 
homme-serpent... A partir de 1830, le champ de foire se déplace. 
Il abandonne de plus en plus les abords de la Bourse ; il a déserté 
le quai de la Douane; il est venu entre les embarcadères de la place 
de la Bourse et la place Richelieu ; il s'installe sur cette place à partir 
de mars 1835; il prend pied sur l'esplanade des Quinconces dès 1832. 
L'arrêté du maire du 2 septembre 1853, fixant aux Quinconces seu- 
lement le champ de foire, n'a fait que légaliser un mouvement 
commencé vingt ans plus tôt'. Mais la foire sur les Quinconces, 

1. Bernadau, TabUttes, t. X» p. 115. < 

2. Je me permets de renvoyer â mon article sur Leê spectacles foraine à Bordeaua 
de 18S1 à 1356 {Rof, hi$t de Bordeaux, 1916, p* 2à8-240). 



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Èi Li VI6 DCS FOIHES BOnDQLilSléd 

ce n'est qu'uni divertissement populaire, qu'un marché de bric-à-brac 
qui ne retient des anciennes foires que le nom. 

Cette émigration de la foire aux Quinconces a, peut-on dire, 
consacré la mort de l'institution^. Elle est morte, comme nous l'avons 
déjà entrevu, de la transformation profonde qui s'est faite dans la 
vie économique entre 1800 et 1850. C'est, d'abord, la multiplication 
des marchands de tous genres dans les petits centres et jusque dans 
les villages, notée par Bernadau en 1836. C'est, ensuite, « le colpor- 
tage ambulant et le nombre excessif des voyageurs de commerce 
qui se répandent dans les campagnes », notés par le même Bernadau 
en 1838. Le commis voyageur, l'illustre Gaudissart, peint par Balzac 
en 1832, a contribué à tuer les foires. Au même moment, elles reçoi- 
vent un nouveau coup de la création des bazars. A Bordeaux, un 
premier bazar s'intalle, en 1831-1832, dans la Galerie-Bordelaise; 
un second, en 1834, passage de La Rigaudière, çntre la rue du Loup 
et la place Saint-Projet, k Des colonies de marchands de tout genre, 
dit Bernadau, viennent peupler ces nouveaux établissements. » Ces 
bazars, composés de boutiques où sont représentées des industries 
diverses, qu'est-ce autre chose que les l>araque8 de la place Royale 
transportées au cœur de la ville et rendues permanentes? Ils font 
la transition entre les Ivoutiques des foires et les grands magasins 
qui, dans la seconde moitié du xix® siècle, les supplanteront. Enfin, 
la transformation encore plus profonde des moyens de transport 
a achevé de tuer les foires. Les chemins de for les ont rendues inu- 
tiles, La ligne de Bordeaux-Paris est ouverte en 1853, celle de Bor- 
deaux-Bayonne en 1855, celle de Bordeaux-Cette en 1857. Il suffit 
de rappeler ces dates pour se convaincre que 1850 fut pour les 
ancieimes foires l'année de mort. 

Elles avaient fait leur temps. Elles avaient rempli leur rôle éco- . 
nomique, qui fut d'introduire la concurrence dans le commerce local. 
« En un temps, a dit le baron d'Avcnel, où marchands et clients, 
enfcrjnés dans leurs murailles, semblaient condamnés à s'acheter 
les uns aux autres ce dont ils avaient besoin, les foires franches 
venaient du dehors arbitrer la valeur des marchandises... Elles fai- 
saient roflicc de la publicité des journaux ou du catalogue des grands 
commerçants actuels. Les foires étaient les bazars ambulants d'une 



1. L"s baraques établies sur l'esplanade et rhéniicycle de? Quinconces, dernière 
Burvivance ders foires du xvin« bU cle, ont dtôparu aprcb la (oire d'octobre 1908. Les 
receiteg ne couvraient plue les frais de montage. 



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tA Vlft t>feS 1tOXÊk%B BOilDkLÀtSt^^ ih 

population immobile^. » Les conditions économiques et sociales ont 
changé du tout au tout. Grâce à la transformation des moyens de 
transport, la population n'est plus immobile; les acheteurs. peuvent 
se déplaoer aisément pour faire leurs emplettes où et quand il leur 
plaît. Le télégraphe et le téléphone leur rendent la chose encore plus 
facile. L'ancien bazar ambulant qu'était la foire est devenu fixe et 
permanent. Les héritiers des foires bordelaises, ce sont les grands , 
magasins où l'acheteur trouve réuni tout ce dont il peut avoir besoin. 
La foire périodique a été remplacée par la foire permanente des 
Nouvelles-Galeries et des Dames de France, des grandes maisons 
d'habillement ou d'alimentation. Mais il reste l'ancienne idée de la 
foire de gros, de la foire périodique régionale, nationale, interna- 
tionale, telle que l'avaient réalisée à Bordeaux l'époque romaine, le 
Moyen-Age, le xviii® siècle. Cette idée, adaptée aux besoins de notre 
temps — la foire de gros transformée en foire d'échantillons — peut 
revivre, peut être de nouveau bienfaisante. De sa résurrection il est 
possible d'attendre un très grand bien pour la prospérité économique 
de Bordeau^c, de la région du Sud-Ouest, de la France victorieuse. 

Pavi COURTEAULT. 

1. D'Av«nel> Hiêloin éBOHQtnifiw iu /q<>««i t. III, p. 407. 



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TftOlS CONSHRATEUftS 

EN l8l4' 



Bâtie sur les rives de la Garonne, au point où se rencontrent les 
routes de Paris en Espagne et de l'Euiope vers TAmérique du Sud 
et TAfrique Occidentale, capitale d'une région qui produit surtout 
des vins de luxe très appréciés des Anglais, Bordeaux est une ville 
dont le sort est lié à celui du commerce extérieur; aussi souffrait elle 
beaucoup de la politique du Premier Empire. Lord Blayney, qui 
Tavait connue au temps de sa splendeur sous le règne de Louis XVI, 
s'étonnait, lorsqu'il y séjourna en 1811 comme prisonnier de guerre, 
de la trouver si différente, appauvrie, avec un port qui semblait 
abandonné. Nulle part la lassitude qu'inspirèrent à toute la France 
les guerres interminables de l'Empire ne devait être ressentie aussi 
profondément qu'en cette ville; d'autant plus que le gouvernement 
impérial n'avait plus à ses jrcux l'excuse qui aurait pu faire accepter 
de douloureuses privations, c'est-à-dire celle de la gloire militaire. 
Malgré la police, à travers les Pyrénées et les Landes, les mauvaises 
nouvelles arrivaient jusqu'à Bordeaux. Là on savait bien que 
l'armée française d'Espagne ne cessait de reculer devant les troupes 
anglo-portugaises, et comme ces nouvelles étaient colportées secrè- 
tement par des esprits malintentionnés, elles tendaient à représenter 
la situation sous un jour défavorable à l'Empire. 

Certes, les Bordelais étaient pour la plupart attachés aux conquê- 
tes de la Révolution ou plutôt, car il ne faut pas mettre en cette 

1. Sources. — Archives nationales, F IB Gironde 14. Archives de la Grande chancel- 
lerie de la Léffion d'honneur, dossiers Lynch et Both de Tauzia. Archives administra- 
tives du niinislère de la Guerre, dossiers de La Fuurie de Monbadon et de Chastenet 
de Puységur. Archives départementales de la Gironde, série M, n» 1109, Police générale. 
Bibhothéque Nationale, Lb 45.11 et Lb 45.10; Recueil de pièces intéressantes relatives 
aux événements qui ont eu lieu à Bordeaux et dans le département de la Gironde en 1B1À 
et 18t5y la plupart de ces pièces inconnues jusqu'à ce jour à Bordeaux. Imprimerie Ker- 
nel, 1817. 

Sur l'état d'esprit des populations du Sud-Ouest et l'accueil qui fut fait aux Anglais 
par la population civile, voir notre étude: Les Anglais à Bordeaux en iS14 {Revue 
des Études napoléoniennes, 1914), l'article de M. Jacques Rambaud dans la Revue 
historique de Bordeaux, 1914, p. 225, et VÉvacuaUon de l'Espagne et l'invasion dans le 
Midi, t. II, du capitaine Vidal de la Blache, 1914. 



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THOI8 CONSPIBÀTEURS EN l8l4 3? 

formule plus qu'elle ue doit contenir, au principe de l'égalité tel 
que la Révolution Tavait défini et que TEmpire Tavait maintenu; 
il ne semble donc pas qu'ils souhaitassent un changement de régime 
quoique le gouvernement impérial n'ait jamçiis <'té très populaire 
parmi eux. Le poids de la conscription pesait de plus en plus lourde- 
ment sur eux, et les deuils se multipliaient dans leurs familles. La 
guerre a^ait trop dur*^ et elli semblait trop avoir poui cause l'ambi- 
tion d'un seul homme. Les Bordelais, d'ailleurs, n'épiouvaient pas à 
l'égaid de l'Empire ja foi qui peut seule pousser les sujets d'une 
monarchie à se faire tuer pour le salut du trône. Ils étaient las 
comme tous les I<rançais, ceux du Nord aussi bien que ceux du Midi ; 
excellent état d'esprit pour permettre à des conspirateurs de réaliser 
leurs projets. Or, précisément, la population bordelaise était tra- 
vaillée par un groupe d'hommes désireux de renverser l'Empire." 
Depuis la Révolution, en effet, il y avait eu à Bordeaux un complot 
royaliste en quelque sorte permanent *. En 1814, ces conspirateurs 
étaient, semble-t-il, assez sérieusement organisés. Placés sous le 
commandement de lafTard de Saint-Germain, commissaire du roi en 
Guienne, ils avaient formé plusieurs compagnies sous le nom de 
garde royale et ils attendaient avec impatience le moment où ils 
pourraient arborer le drapeau blanc. 

Nous sommes au début de 1814. La France est envahie. Prussiens, 
Auti ichîens et Russes marchent sur Paris que l'héroïsme de l'armée 
impériale et le génie de Napoléon ne pourront sauver. Dans les 
Basses-Pyrénées, Wellington refoule le maréchal Soujt. A Bordeaux, 
les autorités se rendent compte — et la population le sait aussi bien 
qu'elles — que si l'ennemi se présentait devant la ville, celle-ci ne 
pourrait être défendue par les troupes peu nombreuses et mal 
armées qui s'y trouvent encore. La situation est désespérée. Aucun 
obstacle sérieux ne saurait empêcher les Anglais, vainqueurs à 
Orthez, de pénétrer dans la Gironde ; en effet, quelques jours après, 
à l'approche des Anglais, tout ce que pourra faire le général L'Huillier, 
commandant la 11® division militaire, ce sera de se réfugier sur les 
bords de la Dordogne et, à l'aide de la protection momentanée que 
lui donnera cette rivière, de tenter de préserver la Saintonge*. 
Les royalistes suivent d'un œil attentif les événements. Dès 



1. V. Albert Mengeot, Le Brassard de Bordeaux, If mars 18 f 4, 

2. Sur la question de savoir si le général L'Huillier doit être approuvé ou blâmé 
d'avoir quitté Bordeaux aveo tes troupes, voir notre étude : Les Angiais à Bordeaux 
en lêU^ précitée; 



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38 TAon conspiiWkTivM m i8i4 

qu'ils le jugont k propos, ils «nvoient un émisiairoi Bontùnps* 
Dubarry, auprès du duc d'Angoulême qui s« tiétit %n ekpdctatiVa à 
Saint-Joan-'de-Luz. 

Wellington a établi son quartier général à Saint^Sever. Bônteiâps- 
Dubarry et La Rochejaquelein l'y rejoignent et, trionlphant avec 
peine des projets du général anglais, le décident enfin à envoyer 
un corps de plusieurs milliers d'hommes k Bordeaux. 

Les conspirateurs royalistes étaient poui* la plupart d'obscures 
individualités : anciens émigrés, commerçants. Pour faéillter Ib 
succès de leur entreprise, il fallait que des personnalités de la 
ville, détentrices de l'autorité publique elle-même, entrassent dans 
le complot : ainsi, ce qui n'aurait été sans Ce concours qu'une 
bagarre, qu'une toieute, prendrait figure de révolution. Ces fonc- 
tionnaires en vue, ces a évolutionnistes » on les trouva faoilemeht* 
Ils furent au nombre de trois. Du reste, les royalistes firent Un coup 
de mattre : ils gagnèrent à leur cause l'adjoint au maire chargé de 
la police, celui-là même qui devait les découvrir et les faire arrêter. 
En outre, ils obtinrent l'adhésion du premier magistrat municipal, 
du maire. Ils avaient admirablement manœuvré. 

Ces trois fonctionnaires étaient le comte Lynch, maire de Bor- 
deaux, et ses deux adjoints, Both de Tauzia et Chastenet de Puy« 
ségur. 

Lynch (Jean-Baptiste), était né à Bordeaux, le 4 juin 1749. Sa 
famille était d'origine étrangère. Sous la royauté, il avait été magis- 
trat. En 1809, le maire de Bordeaux était un ancien colonel dU 
régiment d' Auvergne^infanterie, Laurent La Fadrie de Monbadon ^ . 
L'empereur ayant nommé celui-ci sénateur, la placé devint vacante « 
Les autorités impériales recherchèrent aussitôt à quel Girondin on 
pouvait la donner. Deux listes de candidatures furent établies : 
l'une par le préfet de la Gironde, Faucher ^ l'autre par Là FaUriè de 
Monbadon. Faucher proposait d'abord le premier adjoint, Gramont, 
négociant, qui était très dévoué k l'Empire et dont on vantait les 
talents et l'esprit de conciliation. A défaut de Gramont, le préfet 
présentait Lynch, « mais, écrivait Faucher, on aurait peut-être de 
la peine à lui faire accepter ce poste ; il est.d'une santé très délicate ». 
Enfin, le préfet indiquait comme troisième candidat un proprié- 
taire : Pontet. Les candidats de La Faurie de Monbadon étaient 



1« U d«vint le 10 mars 1S15, sur sa demandé^ nvwéchM de eamp bonoralfer malgré 
l'oppoBitioii des bureaux du nUnitière de la Guerre/ <|iii fàiiaieirt obievVer (|o« Itf &méé 
de tei tervicei coxnm« colonel ne Juitiûait l;>ai cette promoUooi 



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TÏIOIS CONSPIRATEURS £N f8l& Sg 

toii8 d'anciens magistrats : Lynch, qu'il notait ainài : t Très bôhïie 
réputation, mœurs douces et généralement aimé et estimé; mais 
peu de santé et d'un caractère un peu faible. Sa fortune embar- 
rassée »; Fillot de Marans et Marbotin de Conteneuil, qu'il jugeait 
d'un caractère peu communicatif. De ces deux listes, le ministre de 
l'Intérieur fit la suivante : 1° Lynch, ancien président au Parlement 
de Bordeaux, gendre de l'ancien premier président, président du 
Conseil général du département, membre du collège électoral, 
« homme sage, prudence consommée... sa fortune n'est pas consi- 
dérable»; 2® Fillot de Marans, ancien conseiller au Parlement j 
fortune assei grande, « beaucoup de caractère, d'activité et d'apti- 
tude pour le travail »; 3° Marbotin de Conteneuil, ancien conseiller 
au Parlement, membre du Conseil général et du collège éle '.toral, 
très instruit, fortune considérable; 4^ Pontet fils, membre du 
Conseil municipal,- très riche propriétaire, qui appartenait à une 
famille distinguée. On louait sa dignité, son honneur, son instruc- 
tion. De tous ces candidats, ce fut Lynch qui l'ernporta. Un décret 
du 24 mars 1809 le nomma maire. Il fut enchanté de sa nomination, 
jura un dévouement sans bornes à l'Empire, et mérita d'excellentes 
notes de la Préfecture. Le 30 juin 1811, il reçut la croix de membre 
de la Légion d'honneur et en 1813, à l'expiration de ses pouvoirs 
de maire, la police put porter sur lui ce jugement flatteur : « Une 
grande représentation} l'usage du monde, l'expérience des aftaires, 
sa fortune, ses alliances, les services qu'il a rendus dans l'exercice 
de ses fonctions, tout fait présager qu'il y sera continué par le 
gouvernement.» Ainsi fut fait. Lynch resta maire et continua à 
être bien noté. Aussi devînt-il comte de l'Empire et, le 7 janvier 
1814, recevait-il la croix d'officier de la Légion d'honneur i. 

L'adjoint au maire Both de Tauzia (Pierre-Paul), fils de messire 
François de Tauzia, écuyer, capitaine commandant du régiment 
de Chartres-dragons, et de demoiselle Marguerite Both, était né à 
Bordeaux le 5 juillet 1778. Il était parti pour Rennes comme cons- 
crit le 20 janvier 1799 et avait été soldat à la 28© demi-brigade 
d*infanterie légère, puis au 12^ régiment d'infanterie de ligne. Le 30 

1. Le capitaitu» Vulnl de la Blaclie résiimft en ces termes (p. 333) la biographie de 
Lyncli : <• Lynch était un ancien chevau-K?ircr de la maison du roi, jadis élu au Conseil 
des Cinq-Cents, puis fructidorisé et rentré en France sous le Consulat. 11 avait un 
frére qui vivait en Aneloterre dans le rhonde de l'émiïn'ation. Lynch était propriétaire, 
plantait des pins dans les Landes et passait pour un bon administrateur sans qu'on 
soupçonnât en lui un homme trop habile, s M. Vidal de la Blache parait avoir confondu 
en partie les biographies de Jean-Baptiste Lynch et de Thomas-Michel Lynch, son 
Mre. D'afiirei auteun oot fait la même confusion. 



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40 TROIS COHSPUIATEURS EN l8l4 

mars 1809, il était devenu maire de Parempuyre dans la Gironde, 
Lynch le fit nommer membre du Conseil municipal de Bordeaux le 
9 septembre 1811. cM. de Tauzia, écrivait-il, appartient à une 
famille honorable. Il est lui-même aussi estimable qu'éclairé et zélé. » 
Le 23 janvier 1812, Tauzia devenait adjoint. «C'est un jeune 
homme instruit et laborieux », disait de lui la police en 1813. « Il a 
fait un voyage à la Chine. Le Bureau de la police municipale lui a 
été confié. » Il fut donc maintenu à ce poste au renouvellement 
du 25 mars 1813; mais s'il conserva la confiance de Lynch, il ne 
tarda pas à perdre celle du Préfet, M. de Valsuzenay, qui le soupçon- 
nait non sans clairvoyance de pactiser avec les royalistes. 

Quant à Jacques-Maxime-Paul de Chastenet de Puységur, 
c'était un ancien officier de cavalerie et un ancien émigré. Il était 
né à Paris en 1755. Mousquetaire en 1770, capitaine commandant 
au régiment de hussards de Chamborant en 1775, au Royal-dragons 
en 1776, à Noailles-dragons en 1781, mestre de camp en second au 
régiment de Languedoc en 1784, chevalier de Saint-Louis en 1787, 
colonel en 1788, il avait émigré en juin 1791, en Catalogne, où il 
avait guerroyé contre les armées républicaines. En 1795, il était 
entré comme colonel au service du Portugal, puis était revenu en 
France au mois de mai 1802. Adjoint au maire, il avait fait l'objet 
en 1813 des notes les plus élogieuses de la part de la police. 
Puységur avait perdu une grande partie de sa fortune sous la Révo- 
lution. Noble, ancien émigré, il n'opposa sans doute aucune résis- 
tance aux avances des royalistes. Peut-être aussi passa-t-il de lui- 
même dans le camp des conspirateurs. 

Les Anglais pénètrent dans le département de la Gironde par 
Captieux. Nulle difficulté ne les en empêche : on dirait une marche 
en temps de manœuvres si quelques coups de feu n'étaient échangés 
avec la gendarmerie. Les voici dans les faubourgs de la ville. C'est 
le 11 mars. Le général L'Huillier comprend très bien qu'il ne peut 
les arrêter et les vaincre. Exécutant les ordres que lui a laissés le 
sénateur Cornudet, envoyé dans le Sud-Ouest par l'Empereur pour 
organiser la défense, il abandonne la ville dans la nuit du 11 au 12 
et va camper avec toutes ses troupes à Saint-André-de-Cubzac, sur 
les bords de la Dordogne ^. Le préfet et de nombreux fonctionnaires 



1. Sur les opérations militaires dont la Gironde fut le théâtre, voir nos études : La 
défense navale de la Gironde en mars-^vril 1814 {Bévue historique de Bordeaux^ VIII, n» 3) 
et La ntraité du général UiuiUitr dans la Girondtt mars^vril 1814 {Bêuue PhUomattiiqué 
Et BordêauMt XVIIi n* %h «iail 4ue l'ouvrsgt du ocpiUla» VidAl û% 1« B1mIi« prédtéé 



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TROIS C02l8PJaATEUa8 IN i8i4 4i 

paitent avec lui. Désormais, de TEmpire ne subsiste plus à Bor- 
deaux qu'une seule autorité régulière, c'est celle du maire, celle de 
Lynch. La nuit du 11 au V^ mars est passée. Le sol est couvert de 
neige. Un soleil splendide, un soluil printanier resplendit. A sa 
lumière vont se dérouler d'importants événements. 

Selon qu'on est ou qu'on n'est pas royaliste, on porte sur ces 
événements des jugements tout à fait contradictoires. C'est pour- 
quoi mieux vaut laisser aux intéressés le soin de nous en faire le 
récit. Nous possédons deux versions * : l'une émane d'un fonction- 
naire ou d'un ami de l'Empire, vraisemblablement un agent de la 
police; l'autre, d'un royaliste. Opposons-les l'une à l'autre. 

La première de ces deux versions est, croyons-nous, inédite. C'est 
un rapport qui fut transmis le 17 mars 1814 par le duc de Rovigo, 
ministre de la Police générale, au comte de Montalivet, ministre de 
l'Intérieur. L'auteur de ce rapport « un témoin oculaire et digne de 
toute confiance », connu sans doute du duc de Rovigo, s'exprime 
en ces termes : \ 

Le général Beresford est entré avec deux mille hommes et deux 
pièces de canon à midi. A neuf heures du matin, le maire adressa des 
lettres au Conseil municipal pour le réunir à dix heures. Une quinzaine 
de membres s'y rendirent; sans rien proposer, sans rien délibérer, ce 
maire dit : « Partons ! la colonne est là. » On monte en voiture. Le 
cortège est escorté d'une vingtaine de jeunes gens à cheval. On se 
rend à l'embranchement des deux routes des Capucins et de Saint- 
Julien *. Il était parti de ce point-là vers la ville quelques cocardes 
blanches. Le général attendait dans ce lieu le maire qui descend de 
voiture, laisse le Conseil municipal dans les siennes et prononce quel- 
ques phrases, met l'écharpe et la cocarde blanches et annonce 
Louis XVIII. Il monte ensuite à cheval. On fait enlever les aigles de 
la garde municipale à cheval qui prend aussitôt la cocarde blanche. 
Le maire se met en route à côté du général. Le Conseil municipal voit 
défiler le maire devant les voitures; la plupart d'entre eux n'ayant 
pas le secret de cette comédie et le plus grand nombre fort mécon- 

1. Les événementt qui se déroulèrent à Bordeaux le 12 mars 1814 ont fait l'objet 
de plusieurs récits. C'est ainsi que M. Jean Barennes, dans un article de la Bévue his- 
torique de Bordeaux (1914, p. 371) intitulé Le ii mars 1814 à Bordeaux d*aprés les sou- 
venirs de Ferrère, reproduit des passages fort intéressants des Mémoires de Ferrère. Ces 

' souvenirs ont été publiés in extenso par M. Jean Barennes dans le tome XLIX des 
Archives hiêtoriques de ta Gironde, p. 370-439. — Dans le Correspondant du 10 mars 1914, 
M. J. Lacaze-Bastard a fait paraître une narraUon intitulée La première journée de 
la Bestauration à Bordeaux, 19 mars 1i14, diaprés des souvenirs de famille. Lamartine 
aussi, dans son Histoire de la Bestauration, t. II, p. 221, s'est occupé de ces événements, 
mais on ne peut le citer que pour mémoire. 

2. Ce document confirme donc la tradition d'après laquelle la rencontre eut lieu sur 
la place qui porte aujourd'hui le nom de Nansouty. LA s'élevait Jadis, en souvenir de 
cet événement, une pyramide qui tut détruite en ISaO. (V. notre étude La BévoluUàn 

M i9H à Mféiam {Bwitê hUt^rdm 4$ B^rdéam l^i^ P* 5ii) 



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4 2 TROIS CONSPIRATEURS Ë^ iSl/i 

lents d'être Joués ainsi. De retour à la Commune, oft entre dans la 
salle du Conseil où se trouvaient réunies quelques personnes do 
qualité. Là, les incidents se pressent au point de pétrifier les plus 
obstinés. Le général anglais dit qu'il vient faire renaître le commerce. 
Le maire parle des malheurs du passé, du bonheur d'en voir la 
fin sous Louis XVIII. Au même instant, deux commissaires do 
Louis XVIII entrent avec l'écharpe blanche. Ils demandent qu'on 
hisse le drapeau blanc. Le général observe qu'il ne demande pas cela, 
qu'on est maître de ses opinions, qu'il ne protège que l'indépendance, 
les propriétés et les personne s. Le Maire ordonne et dispose tout. Le 
général se retire. On^ l'accompagne et tout le monde se disperse en se 
demandant que veut dire tout cola? jusqu*î\ MM, Gramont et Fieffé, 
deux adjoints du maire i. Le maire ordonne h la garde urbaine do 
prendre la cocarde blanche. Comme il signait l'ordre, on lui fait des 
représentations. Il répond : « A soixante-dix ans, on a assez d'expé- 
rience pour savoir se conduire. » Comme on affirmait que le général 
anglais avait pris la ville au nom de Louis XVIII, les hommes de 
garde de la garde urbaine avaient obéi, mais dans l'après-midi, on a 
eu connaissance de la comédie du matin. A trois heures après midi, on 
a donné un coup d'eau-de-vic (expression du payïi qui signifie exciter, 
monter le peuple) au peuple et aux femmes au moment de l'entrée 
du duc d'Angoulême. Elle a eu lieu à cheval. Il est descendu à Saint- 
André et on a chanté le Te Deiim. Tout est bien froid. U y a peu de 
cocardes blanches dans la ville »... 

Après la version triste, la version joyeuse. Celle-ci se trouve en 
un petit volume anonyme édité k Bordeaux chez Fernel en 1817. 
Elle a pour titre : « Copie d'une lettre écrite le 17 mars 18H a une 
dart:e qui s'était réfugiée à la campagne lors de l'approche des 

1. Kynch, considérant que l'absence de Fieffé nuisait à l'administration et présumant 
sa démission, le remplaça par Ji^an-Claude Arnoux fils, administrateur du lUirenu 
central de charité. Le 9 avril, le duc d'Angoulême conlirma cette nomination. Le ISmar**, 
le due avait nommé M. de Piis adjoint à la place de (iramont « démissionnaire pour 
raison d'inllrmités ». Pendant les Cent Jours, CJramont remplaça Lynch et Fieflé, 
Puyséirur. 

2. Avec ce rapport, le duc de hovlt^o transmit au (Tomte de Montalivel une note 
ainsi conçue: « Quelques particularités sur le maire de Bordeaux à l'occasion de l'af- 
faire (lu 12 mars. Le mal est loin d'fitre aussi prand que les bruits publics le font. Le 
maire a tout lait, et malsjré sa perfidie il n'a entraîné que peu de monde. Ce maire a 
un fitTC (pli s'est réfupié en Angrlelerre il y a deux ou trois ans pour fuir ses créanciers. 
Le maire lui-môme est criblé de tletles. ds deux hommes se sont vendus, et c'est le 
chevalier Lynclr qui à Londres aura conclu la néiîociajion. Un s' de Tauziat, émieré 
rentré, nommé adjoint et chargé de la pcilice, sur la proposition du Maire, a dû ôlre 
l'Ame de l'intrigue organi-^ée ù Bordeaux." L'explication que la police donnait de la 
conduite du maire est, pensons-nous, inexacte. C'est là l'une de ces calomnies dont 
souffrant tous les honum's |»olitiqu(s. Il cpI vrai (|ue La Fourie de Monbadon écrivait 
*n iMfW (|ue sa fortune était embarrassée. Cependant, t\ cette époi^ue on estimait ses 
revenus animels a '20.000 francs. Il faut chercher ailleurs l'explication de son adhésion 
à la royauté: oruueil, amliiliou ou (rar c'est un caractère faibl»') innutmce de parents et 
d'amis, souvenirs de son passé de matristrat de l'ancien réLnme, enfin absence de scru- 
pules politiques (commune du ret>l»* à presque tous l.»s homm<?s de ce temp^-là, y compris 
Napoléon lui-même). Le cas de Lynch pourrait filre,. lemble-t-il, l'objet d'uu« étude 
IntéresianU do piychologiei 



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TA0I8 tOlfBHRAtÉUHS ÈBT k8i4 4^ 

Atiglaid à Bordeaux, oti relation exacte de ce ({ui s'est passé le 
12 inftrt 1014 en (iette ville. » 

D'après éé récit, dés personnes malveillantes avaient fait courir 
le bruit que les Anglais se proposaient de mettre la Ville à feu et à 
sang; aussi un grand nombre do familles s'étflient-clles enfuies. 
Cornudet tint plusieurs conseils. « On y agitait les plus sinistres 
projets : il ne s'agissait de rien moins que' d'incotidier la rade, 
d'abattre plusieurs quartiers de la ville... » Mais le maire et le préfet 
s'opposèrent à de pareilles proposition!^. N'ayant pu faire triompher 
ses idées, Cornudet partit pour Libourne. Le 8, le 9 et le 10, on 
évacua les bureaux d'administration, les caisses publiques, le lycée 
et les hôpitaux militaires. Le 11, il y eut une escarmouche: trois 
gendarmes blessés furent transportés à l'hôpital Saint-Raphaël. Ce 
même jour, les membres de la garde royale se rendirent, isolément 
et sans armés, selon les ordres qu'ils avaient reçus, à la place Saint- 
Julien et lorsqu'ils se trouvèrent réunis, ils arborèrent la cocarde 
blanche en criant : a Vive le roi ! » Le 12, dans la matinée, une 
grande foule maintenue par la garde Urbaine avait envahi la place 
Saint-Julien. A huit heures, une- troupe de quarante cavaliers anglais 
ou frahgais traversa la place, se rendit à l'hôtel de ville et se fit 
livrer le magasin des vivres établi à Bacalan. Le peuple qui jusque-là 
avait paru consterné, tt^ontra tout à coup beaucoup de joie et 
témoigna d'une grande impatience à voir arriver les Anglais, <t qu'on 
regardait avec raison comme des libérateurs ». Des bandes de curieux 
allèrent jusqu'au Pont-^de-la-Maye où s'étaient arrêtés les Anglais. 
On acclatnait ces militaires dont on admirait la tenue. Enfin paruh 
une forcé de 800 cavaliers environ. On arbora la cocarde IWanrhe. 
On criait : «Vive lé roi ! Vive Louis XVIII ! Vivent les Anglais ! a 
On offrait du laUrier à ces soldats. 

Le maire, entouré d'un nombreux cortège. Vint haranguer le 
général. Tous se taisaient, car il exprimait «l'attachement des 
Bordelais pour leur légitime souverain... M. le général anglais 
répondit que c'était au nom de Louis XVIII qu'il prenait posses- 
sion de la ville, qu'il traiterait non pas comme conquise, mais 
comme alliée, que ce n^était point aux Français qu'il faisait la 
guerre, mais à leur gouvernement. A ces mots, des cris de : « Vive 
» le roi I Vivent les Anglais ! Vive tieorges ! » furent mille fois répétés. » 

Après ce discours, Lynch sortit sa croix, jeta dédaigneusement la 
cocarde tricolore qui ornait son chapeau et la reknplaça par une 
\ htUA lïecai*dé blWbhê n. Sëd gbirdéfi éà firent tk^xiéûU 



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&4 TEOIS G0N8PIBATEUAS 111 l8l4 

\ 

Sur la place Saint-Julien, la garde urbaine avait voulu faire 
enlever les cocardes blanches des chapeaux; elle avait été débordée. 

« Les Anglais el le cort^e de M. le Maire traversèrent la rue 
Bouhaut, couverts de lauriers... A l'exception de quelques misan- 
thropes, la réjouissance était générale ». Le duc d'Angoulême 
arriva à trois heures; à quatre heures, on chanta le Te Deum et 
dans la vieille cathédrale de Saint-André retentirent les cris de : 
« Vive le Roi ! Vive Son Altesse Royale ! » 

Ce second récit est certainement rempli d'exagérations : le 
laurier y occupe une trop grande place. Qu'il y ait eu des cris en 
l'honneur du roi et même des Anglais, ce n'est pas douteux ; mais 
sans doute étaient-ils poussés par les conspirateurs réunis sur la 
place Saint-Julien et dans la rue Bouhaut. L'attitude de la foule 
fut vraisemblablement plus réservée ; les Anglais eurent surtout un 
succès de curiosité. Le narrateur quelque peu naïf qui écrivit un 
pareil récit, signale, en vue de montrer la vivacité de l'enthousiasme 
populaire, que les boutiques étaient fermées. Or, il est une tradition' 
orale d'après laquelle, lors de l'entrée des Anglais à Bordeaux, une 
partie de la population fut tellement effrayée qu'elle se barricada 
dans les maisons. Il y eut une véritable panique. Voilà pourquoi les 
boutiques n'avaient pas été ouvertes. 

En outre, le commandant des troupes anglaises, Beresford, n'a 
certainement pas tenu à Lynch le discours que lui prête ce récit ; 
ce général ne pouvait pas prétendre qu'il prenait la ville au nom 
de Louis XVIII, puisque à ce moment -là les puissances alliées 
traitaient avec les représentants de l'empereur à Châtillon. Quelques 
jours après, lorsque Wellington apprendra que le 12 mars Lynch 
a tenté de faire croire à la population que les Anglais se proposaient 
de rétablir Louis XVIII sur le trône, il protestera avec véhémence, 
et cette attitude se concilie très bien avec les sympathies qu'éprouve 
le gouvernement anglais pour le retour des Bourbons sur le trône 
de France. 

De plus, dès leur arrivée dans la ville, les Anglais accomplissent 
un acte de guerre : ils saisissent des biens du domaine de l'État « par 
droit de conquête » et, plus tard, durant les négociations diploma- 
tiques auxquelles cette saisie donna lieu, le gouvernement de 
Louis XVIII ne nia jamais que cet acte n'ait été l'exercice normal 
du droit de conquête. Il est vrai de dire que, durant toute la Restau- 
ration, la version officielle de la journée du 12 mars représentait les 
Anglais comme venus & Bordeaux simplement pour escorter le duo 



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<l*Ângouléme K Singulière escorte que celle-là I Aussitôt entrée dans 
la ville; elle se proclame conquérante et s'empare des biens de TÉtat'. 

Le duc d'Angoulême arriva à Bordeaux quelques instants après 
l^s Anglais. Aussitôt il constitua un Conseil privé dont Lynch et 
Puységur firent partie. Si Tauzia n'y fut point appelé, c'est sans 
doute parce que le 14 mars, il reçut la mission de se rendre, 
avec le baron de Labarthe, à Hartwell pour présenter à Louis XVIII 
les hommages de ses premiers sujets : des Bordelais. A coté de cette 
assemolée fonctionna un Conseil militaire qui compta Puységur 
parmi ses membres. Une nouvelle municipalité fut nonimée avec 
Lynch comme maire*. 

Les trois conspirateurs méritaient de la monarchie triomphante 
de hautes récompenses. Leur espoir ne fut pas déçu. Ils figurèrent 
en bonne place a^i palmarès de la conspiration. 

Lynch devint pair de France et, afin de rendre hommage d'une 
façon toute particulière aux services qu'il avait rendus le 12 mars 
1814 et pendant le séjour du duc d'Angoulême dans la Gironde, 
Louis XVIII le nomma, le 11 octobre 1815, maire honoraire de 
Bordeaux. En outre, du grade d'oiTicier il le fit passer directement, 
le 30 juin 1814, à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur *. 

Tauzia avait montré une vocation de joueur : on lui donna 
remploi qui paraissait lui convenir le mieux : l'inspection en chef 
de la loterie royale à Bordeaux, et soit à cause de ses capacités admi- 
nistratives, soit plutôt grâce à son savoir-faire, il fut appelé à Paris 
le 17 avril 1817 comme administrateur de la loterie royale. Il fut 
fuit successivement en 1815 chevalier, en 1821 officier et en 1825 
commandeur de la Légion d'honneur. 

1. Cette quesUon' donna lieu 6 un procès peur injures et dlffamaUons intenté par le 
maire de Bordeaux, le vicomte de Gourgues, à un Journaliste nommé Pujos. Les débats 
aboutirent à des arrêts des cours d'assises de la Gironde et de Lot-et-Garonne en dates 
des 15 septembre 1820 et 12 mars 1821. (V. notre étude Les Anglais à Bordeaux en18l4, 
précitée.) 

2. Sur le séjour des troupes anglaises à Bordeaux, voir notre étude Les soldats anglais 
en France en 1814 el 1816 {Revue des Études napoléoniennes, 1918), le Centenaire du 
If mars 1814 de Maurice Ferrus, et l'Armateur Balguerie^Stuttenberg et son œuvre, de 
Pierre de Joinville, p. 38. 

3. Les royalistes redoutaient Joliclerc, l'ancien commissaire de police de* Bordeaux. 
Le 9 mai 1814, le commissaire provisoire au département de la police générale Angles 
ordonnait au préfet de faire rechercher JoUclerc. < Cet homme, disait-il, ancien agent 
du ^uvernement dans des missions périlleuses, est capable de se porter aux plus grands 
excèl. * Ordre était donné de Tarréter s'il venait à s'approcher de la personne du duc 
d'Angoulême. Voici son signalement : « Taille 1 ■'T?, corpulence forte et robuste, Ûgure 
large et carrée, yeux gris, nez droit, bouche grande, menton pointu et avcmcé. Son 
ton est en général doucereux.» Cinq Jours après, le préfet répondit qu'on n'avait pas pu 
découvrir l'ancien policier. 

4. Sur le Ueu de décès de Lynch, voir la note d'E. Rousselot {Revue historique df 
Bordeaux, 1912, p. bl). 



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&6 nOI8 QONIHI^ATBVI^t IN |&|À 

Puységur ét«il un ancien colonel : il n'eut qu'un dé{»ir, dovf nir 
cçonéral. Comme on ne ee hâtait pas de le récompenser, il réclama. 
Il se rendit à Parig au knois d'août 1814 et, arrivé dftns la capitale, 
il' adressa une supplique au roi. li rappelait les aervieçs qu'il avait 
rendus à la royauté sous Tancien régime ^t en 1814. U se plaignait 
notamment rVavoir été dépouillé par la Révolution de |)ians situés 
dans la Gironde et dont la valeur dépassait trois millions. Br^f, il 
demandait de Tavancement, Sa requête reçut un accueil favorable. 
Le 12 septembre 1814, il rentrait en qualité de maréchal de camp 
dans cette armée française qu'il avait combattue comme émigré. 
Cette étape franchie, il voulut mieux encore : le grade de lieutenant 
général. Il le sollicita en octobre 1816. Le ministre de la Guerre 
répondit qu'il ne remplissait pas les conditions exigées pour un 
pareil avancement. Il attendit donc d'avoir plu^ d'ancienneté de 
grade. Il renouvela sa demande en mars 1826 et menaça le ministre 
de se plaindre directement au roi s'il n'obtenait pas satisfaction. 
Peyronnet intervint en sa faveur, et le 1®' novembre 1836 il était 
enfin promu à titre honorifique lieutenant général. A ces récom- 
penses vint s'en ajouter une autre que Lynch, Puys^ur et Tauaïia 
reçurent certainement avec plaisir, car elle était précieuse sous la 
Restauration; comme tous les autres conspirateurs, ils se virc^it 
octroyer la décoration spéciale créée en souvenir du 12 mars 1814 : 

le Brassard de Bordeaux ^. 

André VOVARD. 

1. <iii IIP peut étudier ces «vénemcnls sans consuller rimportant ouvrage de M. le 
capiluiue Vidal dQ la UlachQ sur VÊuacuatiQn de CE$pagnê et l'inuagion dans le MidL 
Au point de vue de la documentation, c'est là un ouvrage de premier ordre qui fait 
le plus grand honneur à colui qui l'a écrit. Malheureusament, au poiot de vua dea Juge- 
ments portés sur les hommes de 1814, l'ouvrage est médiocre: ses appréciaUons ne 
peuvent «?tre acceptées que sous bénélirp d'inventaire. On sent trop que l'auteur est 
un militaire qui manquo de ce sens des nuances et du relatil qui 98t l9 890S m^me de 
la vie et en l'absence duquel un écrivain ne saurait être un bon historien, Nou« en 
donnerons un exemple, A la page 363 du tome II on Ut : * Wellington écrivait à Londres 
qu'il suffirait d'une déclaration des alliés en faveur des Bourbons pour jeter le Midi tout 
entier dans leur parti, mais il faisait remarquer, en connaissance de cause, que les 
Méridionaux ne se livreraient pas spontanément, car, dit-il, «ils craignent diablement 
la corde*. Ces deux hypothèses étaient également î>ien fondées. Lc« Bordelais, qui 
senihiaicnt à moitié repentis de leur écart du l'/î mars, virèrent en coup de vent lorsqu'ils 
furent certains qu'il n'y avait plus rien ù craindre de Napoléon. On ne vit plus elors 
que des royalistes, soi-disant do la première heure. Le préfet in^périal de la Gironde se 
ht présenter dés le 12 avril nu duc d'AngouK^mc. Pwqu*' WcHintikon auaiisi bUn pMlré 
lu raison q^i faii q^& le Midi ne s9 Ui?» 9U« hrsqu» l^ péril ml paêsi*..- Oa reinarqu^a 
le changement de temp» des verbes dau& U dernière phrase, ht eartctàre un iféri» 
dionauv qu« M- Vidni df U &l«che mt 1 9P roUçf Mt âono à km yeux nernanept. tou* 
jour» prient MqU que elit^îl. sinon qu« loi M6ri4io&»ux «ont du l|cHii et. e« qui 
e»t plus gr4V9, d^ft nuit«mortt«? Nous ne voulons pu» ouvrir iei une ^Ueunion pénible 
dont ce n*ff t ni le lieu ni surtout le temps et de laquelle les région! divertei 4e le Frenee 
ne pourraient que sortir diminuées. Nous nous contenterons de fetrc; lo critique 4e ces 
quelques lignes» d'uprca lesquelles on peut Jugtr de l'esprit dan» lequel est écrit cet 
ouvrage. M. Vidal de la Blache prétend que les Bordelais êt«iient i* moitié repent^ 



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rilOlB CONSPIRATEURS EN l8l4 ^7 

de leur écart du 12 mai-s. Or, ce ne sont pas les Bordelais qui ont agi le 12 mars, mais 
quelques royaliste». Les autres ont regardé faire. Si ces derniers ont émis des craintes, 
surtout lorsqu'ils ont appris que Decaen marchait sur Bordeaux à la tête d'une armée, 
ils n'ont montré dans leur conduite aucune co rit radie tion. Les révolutionnaires du 
12 mars, les LjTich, les Tauzia, ne varièrent pas. ^uand ces Méridionaux se levèrent, 
le dançer était-il passé? Voyons quelle est la situa lion le 12 mars : Lhuillier tient encore 
sur la Dordogne avec une troupe qui, quoique ne pouvant être opposée à une armée 
étrangère, peut devenir redoutable pour une population civile. Le drapeau tricolore 
flotte sur Blaye. L'escadre de Regnauld est toujours dans la Gironde. L'armée (celle-là 
sérieuse) de Soult n'pst pas loin. Les royalistes, (jui vont réaliser leurs projets sous la 
protection des Aniprlaia (voilà où fut leur plus grand tort), nw peuvent se dissimuler 
qu'ils courent certains risques. Ils n'ont donc pas attendu que h) danger fût passé pour 
se lever contre l'Empire. Que quelqu6ft-i|na d'entre eux qiçnt le lendemain perdu un 
peu de leur énergie, c'est possible. Il y a en France, dans le Nord comme dans le Midi, 
des esprits timorés, hésitants et versatiles. M. Vidal de la Blache note que les Bordelais 
adhérèrent brusquement à la Boyauté quand on n'eut rion à craindre de Napoléon. 
A l'appui de cette affirmation, quel exemple donne-t-il? Celui du préfet VQlsuzenay; 
or, ce préfet n'était pas lîordelais, mais Parisien. D'ailleurs M. Vidal de la Blache se 
garde bien de dire que lorsque ce préfet se flt présrnter au duc d'Angouléme, le 12 avril, 
Napoléon n'était plus empereur. Comment, du reste, l'adhésion de la majorité des 
Bordelais à J« monarchie pourrait-elle surprendre? Le mémo fait ne s'est-il pas produit 
partout en France? 

Si M. Vidal de la Blache s'était borné A témoiirner de la sympathie à l'armée impé- 
riale luttant héroïquement contre rinva«ion,' nous serions avec lui; mais pourquoi 
a-t-il voulu jeter le discrédit »ur une région dont la défaillance fut regrettable, mais 
fut commune à la France entière, y compris I« capitale elle-même? 



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MÉLAlSlGÊS 



Notes de viographie bordelaise ^ 

IjE me Viotoire*A]nèrioaiiie. 

Un grand journal parisien, le Figaro, publiait, le 4 janvier, l'éton- 
nante note que voici : 

Les Sammies qui débarquent à Bordeaux ont une première surprise 
agréable : celle de voir à l'angle d'une grande rue, dans le plus beau 
quartier dé la ville, les plaques municipales de fonte émaiilée bleue, 
portant ces mots : rue Victoire-Américaine. Cela les intrigue beaucoup 
et la chose est curieuse en effet. Il y a quelque soixante-dix ans de 
cela, mourait, à Bordeaux, une Américaine, veuve, qui s'y était 
retirée, et ayant pris en affection, ce qui se comprend, la belle cité 
girondine, lui légua toute sa fortune, qui était fort importante et sert 
encore à alimenter plusieurs œuvres fort utiles. Cette généreuse bien- 
faitrice s'appelait « America », et son prénom était celui de Victoria. 
La municipalité de l'époque, pour marquer sa reconnaissance, iÉk)nna, 
en le francisant, son nom à une rue nouvellement percée, et de là 
vient la rue Victoire-Américaine. 

J'ai adressé au Figaro^ qui ^'est empressé de la publier dans son 
numéro du 30 janvier, une rectification que je reproduis ici, en y 
ajoutant les références : 

La rue Victoire- Américaine n'est pas une « grande rue ». Longue de 
79 mètres, large en moyenne de 7»18, elle tient un rang très modeste 
dans la voirie bordelaise. Elle fut ouverte en 1 768 par le célèbre faïencier 
Hustln, sur des terrains à lui appartenant, voisins du Jardin -Public *. 
Ce fut d'abord un cul-de-sac auquel on donna le nom d'impasse Vic- 
toire, d'un des prénoms de Marie-Madeleine- Fîcfoîre Eynaud, femme 
de Hustin. Le nom du faïencier fut donné à une rue voisine, par lui 
ouverte en môme temps et qui l'a conservé. Eln 1784, M«« Hustin 
prolongea l'impasse Victoire jusqu'à la rue Fondaudège et en fit la 
rue Victoire-Américaine actuelle •. Ce nom rappelle que Victoire 
Eynaud était une créole de la Martinique. EUle était connue à Bor- 
deaux sous le nom de « Victoire l'Américaine ». La forme Victoire- 
Américaine était adoptée dès le début de la Révolution. , 

P. C. 

1. Cf. Beuuey 1908, p. 62; 1909, p. 209; 1910, p. 369; 1911, p. 55; 1914, p. 896; 1915, 
p. 105, 186, 289; 1916, p. 68, 180, 285, 288, 300, 858; 1917, p. 56, 57, 58» 118, 171, 224. 

2. Arch, hisL de la Gironde, t. XLI, p. 381-384. 

8. Voir le ph n des Archives municipales publié par M. E. Rousselot dans la Société 
archéologique de Bordeaux, t. XXIV, et un « projet d'égout pour les nieë Hustin et 
Victoire * en 1785 (Arch. mun., DD, carton 186) signalé par lui (Arche hUt de la GirondCf 
t, XLI, p. 332, n. 3). 



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ItELAilGEâ À^ 

A propos de porcelaines bordelaises. 

Lors de la vente Labadie, qui eut lieu au mois de décembre der- 
nier, et où quelques faïences atteignirent des prix qu'on dirait 
scandaleux si les enchères n'avaient été faussées par des machina- 
tions regrettables, nous avons examiné de près les pièces reproduites 
par l'érudit bordelais dans son ouvrage sur Les Porcelaines borde- 
laiseSy et au. sujet desquelles l'auteur a commis des erreurs qu'il eût 
difficilement pardonnées à ses confrères. Il importe d'autant plus 
de les rectifier que l'ouvrage de Labadie constitue le seul guide à 
l'usage des amateurs qui s'intéressent à la céramique bordelaise. 

Disons d'abord qu'après avoir rappelé les marques indiscutables 
des porcelainiers bordelais, telle la marque de Verneuilh et neveu, 
aux deux V d'or croisés, et celle d'Alluaud et Vanier, aux A et V 
bleus entrelacés, Labadie parle (p. 80) de deux marques « douteuses », 
l'une composée de deux flèches « qu'on pourrait facilement confon- 
dre » avec la marque parisienne de Locré, l'autre, faite de deux V 
a croisés » et qui pourrait être celle de la fal)rique de Vaux, près 
Meulan (Seine-et-Oise). 

Or, ajoute Labadie, la confusion entre la marque « aux flèches » 
de Bordeaux et la marque aux flèches de Paris est impossible, les 
flèches de Bordeaux n'ayant qu'une seule barbe de chaque côté de 
la hampe et les flèches de Locré en possédant plusieurs... 

Mais, avant de signaler les différences qui les séparent, Labadie 
n'aurait-il point dû — ce qu'il n'a pas fait — commencer par établir 
la coexistence elle-même de ces deux marques ? 

D'autre part, nous ignorons où l'érudit bordelais a vu ces diffé- 
rences. Nous n'avons jamais trouvé, et M. G. Papillon, le très 
distingué directeur de la manufacture de Sèvres, que nous avons 
interrogé à ce sujet, n'a lui-même rencontré nulle part de flèches 
n'ayant qu'une barbe de chaque côté. L'erreur de Labadie ne 
viendrait-elle pas de ce que les barbes, faites de deux ou trois traits 
de couleur, extrêmement ténus et» rapprochés les uns des autres, 
se sont diffusés dans la pâte et ont même coulé sous l'émail pour ne 
plus former qu'une touche unique ? 

Quoi qu'il en soit, après avoir spontanément signalé le carac- 
tère douteux* de cette marque aux ilèches, Labadie n'a pas hésité à 
faire figurer dans son livre (pi. IV), comme porcelaine bordelaise, 
une tasse avec soucoupe décor barbeau, lesquelles portaient osten- 
siblement la marque en question. 

Bien mieux, l'auteur a indiqué ces pièces comme portant le 
chiffre d'Alluaud et Vanier 1 

Une erreur du même genre et tout aussi incompréhensible que la 
première a été commise par Labadie sur la planche IIJ, où l'on voit 
une tasse avec soucoupe dite a aux Oiseaux » et marquée, suivant 
l'auteur, aux deux V d'or croisés de Verneuilh et neveu. Or, ces 
pièces portent la marque, très visible, d'Alluaud et Vanier. 



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5o MELANGES 

Enfin, Labadie prétend (pi 79) que les deux V de Verneuilh ne 
sont jamais ni bleus ni rouges, mais toujours dorés, alors qu'à la 
vente elle-même du collectionneur bordelais nous avons pu voir une 
assiette décor barbeau portant en rouge la marque en question. 

Quant à la seconde marque, faite de deux V «croisés» et que 
Labadie considère aussi comme douteuse, il semble impossible de 
ne pas l'attribuer à Vaux. 

Disons tout d'abord qpe, s'il s'agit réellement de deux V, la dési- 
gnation de V croisés est inexacte, car ces deux V ne sont point 
croisés, tels ceux de Verneuilh, par exemple. Ils sont tête-bêche, c'est- 
c'est-à-dire renversés. 

Mais, à notre avis, il ne s'agit nullement de deux V, lesquels ne 
pourraient représenter que l'initiale redoublée de Vanier, à l'exclu- 
sion de celle de son associé Alluaud, ou une variante de la marque de 
Verneuilh, ou bien encore l'initiale répétée de Vaux, toutes choses 
difficiles à expliquer. 

Le monogramme en question représente simplement les lettres 
A et V entrelacées, la pointe du V formant la barre — brisée — de 
l'A. Cette solution conduit ïiaturellement à penser aux initiales 
d'Alluaud et Vanier. Mais nous connaissons la marque de ces fabri- 
cants et il n'y a pas de motifs pour leur en octroyer gratuitement 
une seconde. Il est plus rationnel de laisser ce monogramme à Vaux, 
dont on ne connaît pas d'autre marque, et à qui l'on a toujours 
attril)ué ce chiffre où on peut lire les quatre lettres composant le 
nom de la fabrique : V. A. V. X. 

Labadie penclxait pour une attribution à Bordeaux parce que la 
fabrique de Vaux, disait-il, n'avait pas existé ou qu'elle n'avait eu, 
du moins, qu'une durée éphémère, et parce que, aussi, on trouve à 
Bordeaux beaucoup de porcelaines aux deux V « croisés» — disons 
renversés. 

Or, ces deux dernières raisons ne sont guère décisives. Quant à la 
première, elle est tout simplement une erreur... 

De plus sérieuses constatations — ignorées de Labadie celles-ci — - 
avaient semblé, un instant, justifier son opinion. 

r4'est la rencontre de plusieurs pièces (pot à lait, théière, etc.), 
décorées comme la tasse « aux oiseaux » d'Alluaud et Vanier, citée 
plus haut, mais portant, cette fois, au lieu du chiffre A V de ces 
fabricants, les deux V renversés; mieux encore, c'était une tasse au 
chiffre d'Alluaud et Vanier dont la sous-tasse portait les deux V en 
question. L'une et l'aiitrc pièce étaient cependant d'un décor 
identique au point qu'elles montraient, toutes deux, un médaillon 
de fleurs avec, les initiales P B L, entrelacées en or. Et il semblait, à 
première vue, que toutes deux dussent nécessairement sortir de 
chez AUuaud et Vanier, dont les deux V renversés apparaissaient 
comme ayant constitué une seconde marque. 

Mais pourquoi cette variante? Bien ne paraît l'avoir justifiée. Et 
l'on conçoit encore moins qu'il en ait été fait usage, concurremment 



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\ 



IlétAIfGEA 5l 



avec la marque principale, sur plusieurs pièces allant ensemble, 
comme en l'espèce. 

Sans doute est-il plus rationnel de penser que' Bordeaux a tout 
simplement réassorti des pièces dépareillées de Vaux. 

M. DE L. 



* 
• * 



Le luxe à Bordeaux sous la ttestauràtion. 

L'élégance des grisettes de Galard n*est pas un mythe. La voici 
confirmée par un extrait d'une lettre d'un habitant de Navarrenx, 
M. Adrien Labarthe, qui, venu à Bordeaux pour « pratiquer le 
commerce », habitait « chez M. Pagny, rue des Argentiers, 36 ». Il 
écrivait, le 6 octobre 1819, au colonel Roby : « Les dames sont ici 
très bien mises et la moindre épicière ou boutiquière porte de grands 
chapeaux et a les plus grands tons possibles. » 

Cette lettre a été découverte dans les papiers du colonel Roby par 
M. Louis Batcave, à qui j'en dois l'aimable communication. 

P. C. 



Suppression des veyrines en Gironde. 

Le 6 frimaire an VI, l'administration départementale de la 
Gironde prit l'arrêté suivant : « Dès la réception du présent arrêté, 
les agents municipaux des communes où il existe des veyrines les 
feront murera » 

Les administrateurs girondins ont expliqué ce qu'étaient les 
veyrines et les raisons pour lesquelles ils les ont fait supprimer, 
dans une lettre par laquelle ils transmettaient quelques jours après 
copie de leur arrêt é au ministre de l'Intérieur : « lin usage absurde 
autant que fanatique, écrivaient-ils, insultait encore à la philoso- 
phie dans quelques communes rurales de notre département. On 
trouvait dans quelques ci-devant églises un nmr plus ou moins 
épais dans lequel on avait pratiqué un trou appelé veyrine, assez 
grand pour qu'un liomme put y passer en s'y glissant comme un 
reptile. On a vu des hommes s'engager dans ces trous, se faire tirer 
à force par la tête et donner les plus grandes inquiétudes à ceux qui 
étaient chargés de cette liizarre cérémonie. La crédulité attachait 
de grandes vertus à ces trous; les mères se faisaient un devoir d'y 
faire passer leurs enfants. On voyait même des hommes faits 
s'assujettir à cette grotesque pratique. Nous avons cru, citoyen 
ministre, devoir faire justice de cet usage j)arl)are et c'est là l'objet 
de l'arrêté dont ci-joint deux exemplaires. » 

Il existait un de ces trous dans l'église de Canéjan. On croyait 
que les malades qui passaient par ces trous pouvaient guérir. 

André Vovard. 
1. Archive» nationales, F>», 428-429, Gironde. 



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53 MELANGES 

L'œuvre du représentant du peuple 
Lakanal jugée par Constantin Faucher. 

Constantin Faucher, sous-préfet de La Réole, interrogé en décem- 
bre 1800, par le préfet de la Gironde, sur Tutilisation de certaines 
contributions forcées levées en Libournais et ^destinées à rendre le 
Dropt navigable, juge ainsi, dans sa réponse, l'œuvre du représen- 
tant du peuple Lakanal (lettre du 30 frimaire an IX, Arçh. de la 
Gironde, série Q, dossier Lakanal). 

«... Vous désirés que je vous fasse connoître mon opinion sur 
les travaux entrepris par le représentant Lakanal : cet homme, 
distingué par l'esprit et des connoissances variées, a voulu le bien 
public, j'en ai la conviction. Il a pu se tromper sur les moyens 
parce que les impossibilités morales ayant disparu devant la volonté 
révolutionnaire, il a inféré,' de là, qu'il en seroit de même des iînpos- 
sibilités physiques. Il a voulu trop faire en trop peu de tems. 

» La navigation du Drot «st une très belle entreprise [quij se lie 
à la France navigable, ce rêve magnifique que la paix longtemps 
prolongée sous le gouvernement consulaire peut réaliser un jour. 
Mais, je crois que les travaux ont été entrepris sur de faux erre- 
ments. On a voulu creuser en canal le lit de cette rivière, mais la 
position méditerranée, si je puis m'exprimer ainsi, lui faisant rece- 
voir les eaux pluviales des sommets qui la bordent ou dans les 
valons la touchant^ elle déborde tout à coup et inonde les plaines : 
un canal, de déviation pouvait seul parer à de nombreux inconvé- 
niens... » 

J. W. 



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CHRONIQUE 



Société d'Hi8toir« de Bordeaux. — La Société d'Histoire de Bor- 
deaux a tenu son assemblée générale aux Archives municipales le mardi 
5 férrier, sous la présidence de M. le D' Georges Martin. Elle a entendu le 
rapport de M. F. Thomas, trésorier, sur l'exercice financier de 191 7, 
approuvé le rapport de M. Amtmann sur la gestion du trésorier et le 
projet de budget pour 1918. Elle a également approuvé les décisions prises 
le 16 novembre par le Conseil d'administration et le Comité de rédaction 
de la Rêvae au sujet des conditions provisoires de publication imposées par 
là minoration des frais d'impression. — M. le Président a exposé qu'à la 
suite du refus d'insertion opposé par M. G. Ducaunnès-Duval, gérant de la 
RevuCf à une réponse de M. Cbauliac à l'article publié dauji le numéro de 
juillet-août 191 7 par M. J.-A. Brutails, Autour de Saint-Fort, M. G. Ducaun- 
nès-Duval a reçu de M. Çhauliac, à la date du 3o janvier 1918, une assigna- 
tion à comparaître le as février devant la chambre correctionnelle du 
Tribunal civil de Bordeaux, pour s'entendre condamner à 1 ,000 francs de 
dommages-intérêts, à l'insertion du jugement dans la Revue historique 
de Bordeaux et dans un journal quotidien de Bordeaux, et au maximum 
de la contrainte par corps. A l'unanimité, l'Assemblée- générale a approuvé 
les décisions prises à l'unanimité, au sujet de cette affaire, par le Conseil 
d'administration. 

L'affaire est venue à l'audience du vendredi a a février 191 8. Le Tri- 
bunal a prononcé son jugement à l'audience du vendredi 8 mars. En voici 
le texte : 

« Le Tribunal de première instance de Bordeaux, jugeant correctionnelle-, 
ment, a rendu le jugement suivant auquel ont assisté MM. Lulé- Déjardin, 
juge le plus ancien de la chambre, présidant à cause de l'empêchement 
légitime de M. le Président; Saige, de Lafon de Jean Verdier, juges, et 
M. Guéri taudy substitut du procureur de la République ; présent et tenant 
la plume, Puyo, commis greffier assermenté. 

Entre M. Cbauliac, Pierre- Antoine- Albert, demeurant à Bordeaux, rue 
Peyronnet, n* 3i ; 

Et M. le Procureur de la République près le Tribunal do première ins- 
tance de Bordeaux, ayant son domicile élu en son Parquet^ sis au Palais de 
Justice; 

Et Ducaunnès-Duval, Philippe*Gaston-Léon, cinquante-deux ans, gérant 
de la Revue historique de Bordeaux, dont le siège social est à la Mairie de 
Bordeaux, aux Archives municipales , 

Né à Bordeaux (Gironde), le ii février 186G, de Pierre- Ariste et deMariç- 
Emma Plantié; 



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54 CHRONIQUE 

Le sieur BrutailSi archiviste départemenlali demeurant & Bordeaux, 
rue d'Aviau, aux Archives départementales, intervenant aux débats, 
présent. 

Le nommé Ducaunnës-Duval, prévenu du délit de refus d'insertion sur 
citation directe, non détenu, présent, d* autre part. 

A Taudience publique du a a février igiS.^ 

Le prévenu a été interrogé par M. le Président. 

M* Ghauliac, avocat, développe les conclusions de la partie civile. 

M* Benzacar, avocat, présente la défense de Ducaunnès-Duval. 

M* Duthil, avocat pour Brutails, intervenant. M. le Substitut s'en est 
remis h justice. 

Après quoi, le Tribunal met l'afllBiire en délibéré et renvoie pour le pro- 
noncé du jugement au 8 mars 191 8. 

A l'audience publique du 8 mars 19 18, le Tribunal a rendu le jugement 
suivant : 

Sur quoi, attendu qu'une polémique scientifique et historique s'est 
engagée entre MM. Brutails et Ghauliac au sujet de l'existence de saiqt 
Fort ; 

Attendu que cette polémique a pris naissance dans une communication 
faite par M. Brutails à l'Académie des sciences, belles- lettres et arts de 
Bordeaux au cours de l'année 191 6 ; 

Qu'elle s'est continuée dans un opuscule édité par M. Ghauliac sous le 
titre : Réflexions (Tan Bordelais sur la question de saint Fort ; 

Attendu, au surplus, que dans la Revue historique de Bordeaux et du dépar- 
tement de la Gironde j numéro de juillet et août 191 7, sous sa signature, 
dans un long article, M. Brutails a combattu en termes humoristiques et 
énergiques les théories et conclusions soutenues par M. Ghauliac ; 

Que ce dernier, qui avait été plusieurs fois nommé dans l'article de la 
Revue historique j entendant bénéficier des dispositions de la loi du 39 juillet 
1881 (article i3),a sommé le gérant de la dite Revue, M. Ducaunnès-Duval, 
de publier in extenso dans le numéro suivant, mémos pages et mêmes 
caractères, le manuscrit qui contenait la réponse de M. Ghauliac, ce dernier 
ofiVant, conformément à la loi, de payer, si besoin était, le supplément 
d'impression et autorisant le gérant à supprimer les passages qui lui paraî- 
traient injurieux pour des tiers ; 

Attendu que M. Ducaunnès-Duval ayant refusé l'insertion de la réponse 
de M. Ghauliac, il a été assigné devant le Tribunal correctionnel; 

Attendu que le' prévenu entend justifier son refus et soutenir que le 
manuscrit étant injurieux et diffamatoire pour M. Brutails, il avait 
le droit et même le devoir de s'abstenir et de ne pas le livrer à 
la publicité; 

Attendu que ce système de défense est des plus sérieux, qu'il suffit de 
lire la réponse Ghauliac pour constater qu'elle contient de nombreux pas- 
sages injurieux et même diJGTamatoires ; 

Attendu qu'à titre d'exemple, le Tribunal citera notamment les passages 
suivants : « P. i. D'un raisonnement méthodique et fort concluant on cite 
deux lignes'avec dérision, on passe sous silence tout ce qui gène et l'on 
invective l'adversaire ; c'est du reste la manière ordinaire de M. Brutails. 



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cmoifiQUB * 55 

P. 5. Faut-il que l'imagination de M. Brutails ait travaillé pour qu*il ait pu 
affirmer semblable erreur? P. i4. Nous allons montrer que M. Brutails, 
si sévère pour les autres, commet parfois de Acheuses erreurs et présente 
à ses lecteurs des textes incomplet^ ou déformés. P. 17. M. Brutails 
répond par une absurdité qui lui est personnelle. . . il persiste à vouloir 
faire croire contre toute vérité. P. 37. M. Brutails, suivant son habitude, 
tronque notre texte. P. 3o. En ce qui concerne le seul texte que M. Brutails 
cite de visu, il le tronque suivant son habitude, etc. » ; 

Attendu que de telles imputations, visant un savant qui s*est attiré, plus 
spécialement dans le Sud-Ouest, une réputation d'historien local des plus 
compétents, étaient bien de nature à nuire à sa considération ; 

Attendu que M. Ghauliac, qui est de son côté un écrivain maniant la 
plume avec aisance, peut-être avec un peu d'acrimonie, avait la faculté 
de répondre à ses risques et périls dans un nouvel opuscule à Tarticle de 
M. Brutails, mais ne peut contraindre Ducaunnès-Duval de publier en qualité 
de gérant un manuscrit aussi ii^urieux et aussi diffamatoire ; 

Attendu que la loi ne permettait pas à DucaunnèsrDuval de supprimer 
de sa propre autorité certains passages injurieux, malgré. l'invitation de 
M. Ghauliac; qu'au surplus ils étaient si nombreux que le texte ainsi tron- 
qué serait devenu incompréhensible pour le lecteur ; 

Attendu que M. Brutails est intervenu aux débats pour s'associer à la 
défense présentée par Ducaunnès-Duval ; que son intervention est recevable 
puisqu'elle a pour but d'empêcher une publication portant atteinte à son 
honneur d'historien, mais qu'actuellement elle n'a plus d'objet; 

Par ces motifs, le Tribunal, après en avoir délibéré, dit que c'est à bon 
droit que Ducaunnès-Duval n'a pas publié le manuscrit de M. Ghauliac 
dans la Revue historique de Bordeaux, déboute M. Ghauliac de toutes ses 
demandes, fins et conclusions ; 

Le condamne en tous les dépens, y compris ceux exposés par M. Brutails, 
intervenant. 

Ainsi jugé par application de l'article cent quatre-vingt-quatorze du 
Gode d'instruction criminelle. 

Fait et prononcé en l'audience publique de la troisième chambre correc- 
tionndile du Tribunal de Bordeaux, le 8 mars 1918. • 

Académie de Bordeaux. — Dans l'a séance du 10 janvier^ M. Joseph 
Maxwell, vice-président, a pris ses fonctions. Des félicitations ont été votées 
à M. Durègne, membre résidant, nommé inspecteur général adjoint des 
postes et télégraphes à Paris, et à M. Bouvy, membre résidant, nommé 
bibliothécaire en chef de la Faculté de droit de l'Université de Paris. — 
M. Alfred Leroux a offert à l'Académie le premier volume de son ouvrage 
sur La colonie germanique à Bordeaux. — M. Brutails a lu son rapport 
sur la candidature de M. Meaudre de Lapouyade. — M. Paul Gour- 
teault a achevé la lecture de son travail sur la vie des foires bordelaises. 
— M. Yèzes a fait une communication verbale sur l'acide carbonique 
liquide. 

Dans la séance du a4 janvier, l'Académie a élu membre résidant M. Mau- 
rice Meaudre de Lapouyade, au fauteuil du regretté Roy de Glotte, — Sl|ç 



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56 C«RONIQUB 

a chargé une commission composée de MM. Brutails, Julien Galvé et 
Gaston Sarreau, d'examiner la protestation de la Société archéologique de 
Bordeaux contre Texposition d*art munichois, dit art moderne, organisée 
à Paris par le Comité des arts appliqués. — Elle a attribué le prix Brives- 
Gazes à dom Réginald Biron, O. B., pour son histoire manuscrite du 
diocèse de Bazas, et une médaille d*or au capitaine TufTrau, auteur du 
Carnet d'un combattant. 

Dans la séance du 7 février, M. Meaudre de Lapouyade a pris séance 
et prononcé son discours de bienvenue, auquel a répondu M. Maxwell, 
président. — L'Académie a adopté le rapport de M. Julien Galvé sur 
la protestation contre l'exposition du Gomité des arts appliqués. — 
M. Paul Gourteault a lu le texte inédit d'une leçon professée au Collège 
de France par M. Camille Jullian, et intitulée : A propos de Mistral et 
de Mirèio, 

Dans la séance du ai février, l'Académie a donné son adhésion à la Fédé- 
ration d'hygiène sociale, qui groupe les Sociétés bordelaises pour l'assainis- 
sement des rues. — M. Saint-Jours a communiqué une note sur les diffé- 
rentes significations du mot porge en dialecte gascon (cf. Reuaêy 191 8, 
p. 5). — M. Alfred Leroux a commencé la lecture d'un travail sur des pro- 
jets de croisade contre les Turcs de i46a à là'jb. 

Dan» la séance du 7 mars, le Secrétaire général a fait part à l'Académie 
de la mort de M. Linder, inspecteur général des mines en retraite, membre 
associé non résidant. — M. Alfred Leroux a poussé jusqu'en 1 4 83 la lecture 
de son travail relatif aux projets de croisade contre les Turcs. 

Dans la séance du ai mars, M. de Bordes de Fortage a été réélu secrétaire 
général pour trois ans. — M. Alfred Leroux a achevé la lecture de son tra- 
vail sur les projets de croisade contre les Turcs à la fin du xv« siècle. — 
M. Harlé a communiqué trois lettres inédites du naturaliste agenais Bory de 
Saint- Vincent à Ja Société d'histoire naturelle et à la Société des sciences 
et arts de Bordeaux. 

Société des Archives historiques. »- Dans la séance du 95 janvier, 
M. P. Caraman a communiqué deux extraits du manuscrit de Bertheau. 
relatifs à une visite de l'archiprétré de Lesparre par le cardinal François de 
Sourdis (mars i6xa) et à u^e permission accordée par le même cardinal aux 
syndics et ouvriers de Saint- Michel de Bordeaux de bâtir quelques maisons 
dans le cimetière voisin de l'église (161 a). ^- M. A. Leroux a lu Une 
demande de naturalisation présentée par deux Allemands «depuis long- 
• temps» employés dans les douanes de Bordeaux (1817). — M"* A. Giuzan 
a analysé une donation faite par Pierre Jeantet, marchand, en faveur de 
M" Jean Baudrot, suppôt de l'Cniversité de Bordeaux (17 février lAgi). 
— M- Brouillard a donné des détails sur le rationnement du pain à La 
Béole en brumaire an II. 

Dans la séance du i5 février, M. P. Gourteault, vice-président, a exprimé 
les vifs regrets causés à la Société par la mort de M. Jules Lépicier, le plus 
ancien collaborateur de ses volumes, l'auteur des tables des tomes XX et 
XL. — M. P. Caraman a lu une dédicace de l'église des Capucins de Bor- 
deaux (16 août 1609) et la relation des actes de dévotion du cardinal Fran- 



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CHROMQUE 57 

çois deSourdis pendant les mois de janvier et février 1610.— M"* A. Gluzan 
a communiqué un contrat pour la construction des orgues à Saint-Seurin 
(11 août i5i4). — M. A. Leroux a. donné le relevé de vingt et une sessions I va^ 
tenues par les États de Guienne de i32o à i653. — M. Brouillard a donné ^ 
des renseignements précis, avec carte à l'appui, sur les circonscriptions 
territoriales de la Gironde en 1789. — La Société a renvoyé à son Bureau 
Texamen des modifications qu'impose à ses publications la majoration 
croissante des frais d'impression. — Elle a élu membre titulaire M"* Fran- 
cisque Habasque. 

Dans la séance du 23 mars, M. P. Gourteault, vice-président, a donné de 
bonnes nouvelles de M. Sam Maxwell, président, mobilisé. — Conformé- 
ment à la délibération du Bureau, la Société a décidé de continuer la publi- 
cation annuelle de ses volumes en réduisant le nombre des feuilles d'im- 
pression. — M. P. Garaman a lu trois extraits du manuscrit de Bertheau 
concernant: i* un synode diocésain de Bordeaux et de Blaye (12 avril 161 1); 
2* des prières publiques pour obtenir la cessation de la pluie (a décembre / 
1612) et des actions de grâces, la pluie ayant cessé (11 décembre 161 2); S'' la 
première visite du cardinal François de Sourdis aux religieuses de Notre- 
Dame de Bordeaux (16 12). — M. A. Leroux a communiqué l'acte de nomi- 
nation de Joseph Fénwick, premier consul des États-Unis à Bordeaux 
(1790). — Au nom de M. R. d'Anglade, M. Brouillard a lu des extraits des j v^ 
dépenses faites de 1576 à i583 pour Téducation de -Simon d'Anglade, écolier 
au Collège de Guienne. — M"* A. Cluzan a communiqué un contrat pour 
la confection de deux statues en bois des saints Crépin et Crépinien pour la 
confrérie des cordonniers de Bordeaux, par l'imagier Jean Baudouin 
(i5 janvier 1496). — M. Ducaunnès-Duval a lu une lettre de Courpon, 
commandant de la garde nationale bordelaise, à la municipalité de Bor- 
deaux, écrite de Moissac pour donner des nouvelles du détachement envoyé 
pour réprimer les troubles de Montauban (26 mai 1790). 

La colonie sroi^nianique de Bordeaux. — Nous nous bornons à 
signaler, nous réservant d'y revenir plus amplement, l'apparition du 
premier volume (1462-1870) de l'important travail de notre collabo- 
rateur M. Alfred Leroux. C'est une œuvre de science loyale et rigou- 
reuse, un chapitre absolument neuf et des plus curieux de notre histoire 
bordelaise. 

Les origines de la lithographie à Bordeaux. — M. Bouvy les 
dégage d'une façon précise et élégante dans un article de la Revue Philoma- 
thique (novembre-décembre 1917, p. 24i-255), où il passe en revue VAveugle 
de Galard, sorti de la presse de Gabillet en 1817, puis la belle série des 
pièces de l'atelier de Gaulon, Albam bordelais de Galard, Toros de 
Goya, etc. L'article est illustré de seize planches d'un tirage parfait, dues 
aux petits-fils deGaùlop, MM. Wetterwald frères. 

L'histoire de Bordeaux aux États-Unis. -- Dans son numéro du 
6 février 1918, le Post- Standard de Syracuse (État de New- York) annonce 
que M. Charles Ccstre, professeur à l'Université de Bordeaux, détaché en 
qualité d'« exchange professer» à l'Université Harvard, a fait au Club 



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58 CHRONIQUE 

franco -américain de cette ville une conférence sur Bordeaux, avecpro* 
jections. 

X'UniTersité de Bordeai|ix et la guerre. — Sur ce beau sujet notre 
collaborateur M. Paul Gourteauit a fait à TAthénée, le lundi & mars, 
sous les auspices de l'Association générale des étudiants, une conférence 
dont le texte sera publié dans les numéros de mars-avril et mai-juin de 
la Hevae Philomathiqae. 

Folklore girondin. — Dans la séance du 22 novembre de la Société 
préhistorique de France, notre collaborateur M. Edouard Harlé a signalé, 
à la limite de la Gironde et des Landes, à i kii. 1/3 à Test de San- 
guinet, deux sources saintes dites de sainte Bose et de saint Basile, auprès 
desquelles il est d'usage de placer des chiffons soit à terre, soit sur les 
buissons voisins. S'agit-ii d'une superstition romaine, ou gauloise, ou 
préhistorique ? 

Ex-librls bordelais. — M. A. Dujarric- Descombes a publié dans la 
* Revue internationaU de VBx-libris les ex-libris des frères de Lamothe et de 
l'abbé Desbiey, tirés de la collection de M. Charles Aublant, secrétaire 
adjoint de la Société historique et archéologique du Périgord. 

Promenades américaines dans Bordeaux. — La direction de 
l'Y. M. G. A. (Association chrétienne de jeunes gens), ce foyer du soldat 
américain, très confortablement installé dans le bel immeuble des allées 
de Tourny, bâti en 1 796 par Meyer, consul de Hambourg, a eu l'heureuse 
idée d'organiser deux fois par semaine des promenades dans Bordeaux 
à l'usage des soldats et des marins de nos aUiés. des promenades ont lieu 
avec un grand succès. Elles sont dirigées par MM. P. Gourteauit, Brutails, 
Berger, avec le concours de professeurs d'anglais du Lycée. Les Sammies 
prennent un vif intérêt à la visite du Grand-Théâtre, des beaux salons de 
l'Hôtel de Ville et de la Ghambre de commerce, du Musée d'antiquités et du 
Musée de peinture, des Archives municipales, des églises médiévales, des 
rues du Vieux-Bordeaux. 

Nécrologie. — La Bévue a fait une perte sensible dans la personne de 
M. Jules Léplcier, correcteur en chef des imprimeries Gounouilhou, mort le 
ai janvier 1918, à la suite d'une courte maladie provoquée par un accident. 
G'était un correcteur parfait, ayant au plus haut point les qualités et la 
passion de son métier. Sa longue collaboration aux Archives historiques de 
la Gironde l'avait initié aux détails de notre histoire locale, qu'il connaissait 
bien et qu'il aimait. Les travailleurs bordelais garderont le souvenir recon- 
naissant de ce très brave homme, qui mit à leur service avec un absolu 
.dévouement son expérience, sa compétence, sa sagacité admirable et sa 
scrupuleuse probité. 



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BIBLIOGRAPHIE 



F. ITznreaii, directeur de VAnjoa historique. La duchesse de Berry 
à Blaye. Journal de la comtesse d^HauteJort^ sa compagne de capti- 
vité. (Extrait de la Revue historique de la Révolution Jrançaise et de 
fEmpire, d'ayril-juin 1915. Largentière, Imprimerie Mazel et Plan* 
cher, igi6, iii-8* raisÎM do &8 pages.) 

Ce récit, écrit par Adélaïde de Maillé de La Tour-Landry, comtesse d'Hau- 
tefort, pendant son séjour à Blaye, s'étend sur une période de six mois 
environ, exactement du a8 décembre i83a au 8' juin i833. Il précise, en y 
ajoutant un certain nombre de détails fort intéressants, les péripéties qui 
accompagnèrent la captivité de la duchesse de Berry, en particulier les 
circonstances de son accouchement. Et il faut féliciter le savant abbé Uzu- 
reau d'avoir su en apprécier la très haute importance. Ici, en eiTet, il ne 
s'agit pointy comme cela arrive trop souvent, de mémoires rédigés après 
coup, sur des souvenirs où le recul des choses, la diversité des opinions 
ambiantes, le souci des faits postérieurs, ajoutent presque toujours une 
sorte de flottement peu favorable à la sérénité historique du narrateur. 
Nous sommes au contraire en face de notes prises au jour le jour, donnant 
par leur simplicité même l*impression que M""* d'Hautefort dit vrai, lors- 
qu'elle déclare: «Ce journal... aura le mérite de l'exactitude et de la 
vérité; et je ne lui en demande pas d'autre, puisqu'il n'est que pour moi. » 
C'est précisément à cause de cela que ces pages, éditées par M. Uzureau avec 
une introduction, de courts commentaires, et un épilogue, constituent un 
document de premier ordre. Je ne tenterai pas de les analyser. Elles se 
composent, en effet, d'une multitude de détails, tous piquants, presque 
tous utiles, mais trop succincts les uns et les autres pour se prêter au 
moindre essai de synthèse. Au surplus la chose importe assez peu. 

Ce qid me parait plus intéressant, c'est de comparer ce récit à celui que 
M. le chanoine Sabatier, mort doyen de notre Faculté de théologie, publia 
en 1866, au sujet des mêmes événements, sous le titre : « Mon premier 
séjour k Bordeaux du 7 décembre i83a au 2 juin i833 », et «Souvenirs du 
a juin x838 au 9 du même mois»^ On n'ignore pas que cet ecclésiastique 
fut l'aumônier de la duchesse pendant le voyage de Blaye à Palerme. Son 
journal, beaucoup plus littéraire que celui. de M""' d'Hautefort, est en même 
temps beaucoup moins précis. Et quoique l'auteur, soucieux de pontifier 
un brin, affecte de confronter ses souvenirs avec la documentation de Louis 

I. Pages 338 à /io4 d'un volume devenu rare et intitulé : Nouveaux Mélanges^ par 
Tabbé SabaUer. Bordeaux, typographie V Justin Dupuy et C", rue Gouvion, 20. 
In-octavo. 



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60 BIBLIOGRAPHIE 

BlanCy il est aussi moins complet : la modeste narration de la dame d'hon- 
neur ajoute très régulièrement au brillant récit de Tabbé. 

On me permettra , pour finir, de relever un petit trait d*histoire locale 
qui n'a pas encore été élucidé. La comtesse d'Hautefort raconte que la 
duchesse de Berry réussit plusieurs fois, malgré la surveillance de ses gar- 
diens^ à correspondre avec l'extérieur. Bugeaud, se comprenant berné, 
soupçonna l'archiprêtre de Blaye, M. Descraixjbes, qui venait célébrer la 
messe chaque dimanche; et dans un moment de fureur il s'écria tout 
net : « C'est ce coquin de curé. Je le ferai fouiQer. » Le bouillant général 
avait tort. M. Sabatier, en effet, nous apprend que le messager était un 
«jeune ecclésiastique, servant de messe». En arrivant pour remplir sa 
fonction, il déposait à côté des ornements sacerdotaux « un petit sachet, 
ayant la forme d'un scapulaire », où se trouvaient les lettres. « Une main 
prudente le prenait, et lui en substituait un second contenant les dépêches 
de Madame. » Il est incontestable qu'ici l'abbé Sabatier a dit presque vrai. 
Maïs la réalité diffère un peu. Lorsque j'étais professeur au collège de 
Ba^s, j'ai fréquenté un vénérable prêtre, économe de la maison, M. le 
chanoine Alexandre de Jehan. Or, à l'époque où il était non point un 
«jeune ecclésiastique», mais un enfant de dix ans et demi, c'est lui qui 
servait -de facteur à la royale captive. La vérité est qu'il savait avoir un 
rôle sérieux à remplir, sans néanmoins en connaître toute l'importance, 
à la citadelle, pour y exercer ses fonctions de petit clerc, la princesse ou 
Tune'Mes personnes de sa suite le plaçaient sur leurs genoux à la première 
occasion ; et parmi les caresses qu'elles lui prodiguaient, mettant la ùiain 
sur sa poitrine, elles prenaient ou déposaient dans son vêtement les scapu- 
laires destinés à la correspondance. L'autorité-ne se douta jamais de cette 
intrigue. Il est possible que le curé de Blaye lui-même ne l'ait point soup- 
çonnée. M. de Jehan est mort à Bazas le 3 mai 1890, à l'âge de 79 ans i mois 
et 32 jours. 

Abbé Albbrt GAILLARD. 



Charles Bémont. — Les factions et les troubles à Bordeaux de iSOO 
à i330 environ. Documents inédits, (Bulletin philologique et histo- 
rique du Comité des travaux historiques, 1916, p. 1 21-180). 

Aux grands et nombreux services qu'il a déjà rendus à notre histoire 
bordelaise, M. Charles Bémont en ajoute un nouveau. H publie huit docu- 
ments, tirés le premier du British Muséum, les sept autres du Record office, 
qui jettent un jour curieux sur les troubles civil» de Bordeaux au début du 
XIV" siècle. Ce sont: i* des plaintes contre Pierre Caillau, maire de Bordeaux 
et son frère Bertrand (i3o8-i3io), adressées peut-être au sénéchal du roi 
d'Angleterre ; a* des documents relatifs à une petite révolution opérée en 
ï3ii contre les grandes familles de l'aristocratie bordelaise afin de donner 
la mairie à un homme nouveau, Otton de Lados, à qui le roi opposait un 
seigneur agenais, Amanicu du Fossat, et de renouveler le corps des 
cinquante jurais au moyen « de marchands et autres prudhommes amis 
du droit et de la justice » ; 3' un document relatif à des accusations portées 



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fitBtlOGllilLPHlE Dl 

coatre Arnaud Gaillau, bourgeois de Bordeaux, par Élie Souciprède, sergent 
du roi de France, qui Taccusait d'avoir trahi le roi de France et livré Bor- 
deaux aux A.nglais ; 4° un factum contre Jean C.olom, bourgeois de Bordeaux, 
accusé d'avoir assassiné Élie Soucîprède, et aussi contre son père et son 
aïeul, accusés de nombreux crimes. Ce factum, véritable raccourci des 
luttes entre les grandes familles bordelaises, avait été déjà publié par 
M. Frantz Funck-Brentano dans son travail sur Les luttes sociales du 
XI v^ siècle; Jean Colomb de Bordeaux, paru dans Le Moyen-Age (1897, p. 289- 
320). M. Bémont rectifie la date donnée par M. Funck-Brentano (i33o au 
lieu de 1370), corrige les inexactitudes de sa copie, donne le texte intégral 
au lieu d'extraits: Ces documents, munis de notes qui en éclaircissent les 
obscurités, prouvent que les luttes qui agitèrent notre ville pendant le 
xui* et le4>remier tiers du xiv* siècle, ont mis aux prises, non pas, comme 
on Ta dit, deux partis, l'un aristocratique, l'autre démocratique, à l'image 
des troubles de Florence et des républiques italiennes, mais, plus prosaïque- 
ment, « quelques groupes de familles patriciennes. ^. avides d'occuper le 
pouvoir, de s'emparer de la mairie et du sceau municipal, dans l'intérêt, 
non pas même d'une classe ou d'une caste, mais de quelques individus enri- 
chis par le commerce ». 

Paul Courtbault. • 



René Page. Un procès romanesque devant la Chambre de r Arsenal 
(xYii* siècle). Brive, imp. Roche, 1917, in-S" de 45 pages. (Extrait du 
Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de 
la Corrèze)} 

En i685, il y avait à Tulle un salon où se donnaient rendez-vous les beaux- 
esprits de la ville. C'était celui de Jean Vaurillon, avocat au présidial. Il 
avait huit filles et trois fils. Le second enseignait le droit à Bordeaux. Une 
des filles, Jeanne, se laissa séduire par un officier de dragons, nomme 
d'A.rche, qui répara en l'épousant, mais pour l'abandonner aussitôt. 
M"** d'Arche se laissa consoler par un autre de ses galants, son cousin Mar- 
tial Borderie de Vernéjoux. En janvier 1687, elle vint avec deux de ses 
sœurs et son amant, à La Réole, où se trouvait alors exilé le Parlement de 
Bordeaux, pour purger un décret de prise de corps décerné contre elle par 
un curé et un sacristain de Brive. Les demoiselles Vaurillon logèrent à La 
Réole dans la Grande rue, Vernéjoux à l'auberge de la Cour Royale. Le Par- 
lement renvoya M"« d'Arche et ses sœurs « en estât d'ajournement per- 
sonnel». Le 3 mars, elles partirent pour Bordeaux, pour y accompagner 
Vernéjoux, qui y avait affaire. Elles arrivent par le bateau qu'on appelait 
fl la diligence », à onze heures du soir et se logent dans une auberge de la rue 
du Ghai-des-Farines. Le curé et le sacristain les y suivent et se logent dans 
la même rue. Le 31 mars, retour à La Réole, puis à Tulle. M""* d'Arche 
tombe malade et meurt le 1*' juillet. Dix-huit mois plus tard, le curé et le 
sacristain dénoncent Vernéjoux, qui avait été nommé maire perpétuel de 
Tulle en 1686: ils laissent entendre qu'un mystère plane sur la maladie et 
la mort de M"** d'Arche, que celle-ci dissimulait une grossesse, que le 



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6a BlBLIOGBAPttlB 

voyage à Bordeaux n*a eu d'autre objet que de la soumettre à des manœu- 
vres d'avortement. Ou instruit TalTaire. Des filles de l'auberge de la rue 
du Ghai-des-Farines, il la Ville de La RochelUy déposent qu'on a donné à la 
malade un médicament contenu dans une fiole qui se brisa ; le liquide, 
passant à travers les fentes du plancher, empesta des gens qui dînaient 
au-dessous. Le médecin qui, sur Tordre de Vernéjoux, a composé cette 
mixture, apparaît suspect. M"* d* Arche n'aurai t-elie pas été empoisonnée?..'. 
G*est, on le voit, le drame des poisons en province. Je renvoie le lecteur 
désireux d'en connaître la suite et le dénouement au récit minutieux qu'en 
a fait M. René Fage d'après la procédure conservée dans les archives de la 
Bastille, à la Bibliothèque de TArsenal. Ce drame, dont la maîtresse scène 
s'est jouée à Bordeaux, jette un jour singulièrement vif sur les dessous de la 
société bourgeoise et sur la vie provinciale au xvii* siècle. 

Paul GOURTEAULT. 



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INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 



Dv 15 octobre 1917 au 15 mars 1918. 

Americans in Bordeaux. A practical Guide Book with colloquial 
sentences. G. Delmas, publishèr. Bordeaux (1917), in-S», plans. 

Begdblièvre (Alain de), —h La s mission militaire » de Bordeaux 
vers 1684. Etudes publiées par les PP. de la Compagnie de Jésus, 
5 -août 1917, p. 322-346. 

BÉMONT (Charles). — La Wirie et la jurade dans les villes de la ^ 
Gascogne anglaise [suite el fin). Revue historique de Bordeaux, 1917, 
p. 245-257. 

' Liboume. — Cf. môme Revue, 1917, p. 121-183, 196-205. 

— Les factions et les troubles à Bordeaux de 1300 à 1330 environ. 
Documents inédits. Bulletin philologique el historique du Comité des 
travaux historiques, 1916, p. 121-180. 

Benzacar (Joseph). — Éclaircissements sur les finances de Bor- 
deaux (xviii^ siècle — 1701-mai 1791) (suite). Revue historique de 
Bordeaux, 1917, p. 297-308. 

Cf. même Revue, 1916, p. 5-22, 156-178, 271-283, 334-342; 1917, p. 79-90, 
206-216. 

— Tirage à part : Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1918, in-8o, 98 pp. 

^BiGOT (Ulysse). — Une lettre inédite de Prosper Mérimée sur Fran- 
çois Bonneau du Verdus, traducteur de Hobbes. Revue historique de 
Bordeaux, 1917, p. 273-275. 

BouvY (Eugène). — L'imprimeur Gaulon et les origines de la litho- 
graphie à Bordeaux. Revue Philornaihique de Bordeaux ei du Sud- 
Ouest, 1917, p. 241-255, pi. 

Courteault (Paul). — La vie des foires bordelaises. Revue histo^ 
rique de Bordeaux, 1917, p. 229-244, 309-320 (d suivre). 

-^ Un conteur de guerre bordelais. Revue Philomathique de Bordeaux 
l du Sud-Ouest, 1917, p. 256-268. 

— Souvenirs américains à Bordeaux. Petile Gironde, 27 février 1918. 

Douât (abbé E.). — Une paroisse rurale à la fin du xviii® siècle. 
Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1917, in-S», 36 pp. (extrait.de la Revue 
historique de Bordeaux). 

DucAUNNÈs-DuvAL (G.). — Un artiste bordelais. Le violoniste 
Rode. Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 258-272. 

Dujarrig-Descombbs (A.). — Deux ex-libris bordelais. Les frères 
Lamothe et Tabbé Desbiey. Paris, Daragon, 1918, in-S® 16 pp. 
(extrait de la Revue internationale de VEx-libris). 

Fage (René). — Un procès romanesque devant la Chambre de 
l'Arsenal (xvii« siècle). Brive, impr. Roche, 1917, in-8<>, 45 pp. (extrait 
du Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la 
Corrèze). 



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64 tNDEt BIBLIOGlIAPHtQÛË 

F... (Ed.). — La seconde foire de Bordeaux. Bévue Philomalhique 
de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1918, p. 30-33. 

Fourché (Paul). — Notes sur l'origine et Tauteur d'un tableau 
ancien du Musée de peinture. Bévue historique de Bordeaux, 1917, 
p. 275-277. 

Gaillard (Abbé Albert). — A Tombre des Pinèdes. Étude sur 
r industrie, T agriculture et le commerce dans le Belinois. Bordeaux, 
impr, Gounouilhou, 1918, in-S^, 119 pp. 

JovY (Ernest). — • Deux Lettres persanes avant la lettre. Bulletin 
du Bibliophile, 1917, p. 195-211, 243-260. 

LÉGLisE (abbé S.). — La Porte Royale de la cathédrale Saint-André 
de Bordeaux : d'où lui vient son nom. Bévue historique de Bordeaux, 
1917, p. 321-322. 

Leroux (Alfred). — La colonie germanique de Bordeaux. Étude 
historique, juridique, statistique, économique d'après les sources alle- 
mandes et françaises. Tome premier. Do 1462 à 1870. Bordeaux, chez 
F. Ferel, libraire-éditeur. 1918, in-8*», xii-263 pp. 

— New-Bordeaux (1764). Revue Philomalhique de Bordeaux et du 
Sud-Ouest, 1918, p. 34-37. 

Récit de la fondation par des prolcslants de Guienne et deSaintonge d'une 
colonie dans la Caroline du Sud. 

Lhéritier (Michel). — La carte de pain de nos grands-pères. 
Liberté du Sud-Ouest, 31 janvier 1918. 

Martin (D' Georges). — Crédit mutuel et warrant agricole au 
xviii® siècle. Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 322-324. 

A Léognan, en 1775. 

Maupassant (Jean de). — Les armateurs bordelais sous la Révo- 
lution et l'Empire. L'affaire du Caninholm et du Scipion- Français, 
contrebande de guerre par le Danemark (suite et fin). Bévue Philo- 
mathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1917, p. 269-276. * 

Cf. môme Revue, 1917, p. 190-199. 

Perroud (Cl.). — La proscription des Girondins (1793-1795). Paris 
et Toulouse, 1917, in-8o, xvi-326 pp. 

Stein (Henri). — La mort du dernier duc de Guyenne (24 mai 1472). 
Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 285-296. 



-îxx^ 



Le Gérant: G. DucAUimÂs-DuTAL. 



Bordeaux. — Imprimeries Gouhouilhou, rue Guiraude, g-ii. 



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NOTE DE LA REDACTION 



M. A. Ghaulîac a adressé à M. Ducaunnès-DuYal, gérant de la Revue hiito- 
rique de Bordeaux, la lettre suivante : 

I Bordeaux, le 13 Juillet 1918. 

Momieur Ducaunnèt-Duvalf gérant de lat Bévue hUtoriqae de Bordeaux». 

Tai rhonneur de vous envoyer ei-jointe une réponse à Vartiele oh je suis nommé, dans la 
c Bévue historique de Bordeaux » de juHlet^aoûi 1917. 

J'espère que cette r^onse sera mieux aeeueilUe ^ue la précédente. 
Agrées, Monsieur^ l'assurance de ma considération la plus distinguée. 

A. CHAULIAC, rue Peyronnet, 31. 

Nos lecteurs connaissent les motifs pour lesquels la première réponse de 
M. k. Ghauliac à M. Brutails n*a pas été insérée dans cette Bévue (voir Revue 
hUiorique de Bordeaux, n* i, janvier-mars igiB, p. 53). 

Voici le texte de la deuxième réponse de M. A. Ghauliac. Il appartiendra 
à M. Brutails de fournir une réplique dans une brochure séparée. 



LWIENNETÊ DU CULTE DE SM FORT A BORDEAUX 



(RÉPONSE A M. BRUTAILS.) 

Importante constatation. — Texte de M. Brutails. — P. 27. 
Pour établir qu'il existait dès le Moyen-Age « quelques textes litur- 
giques» sur saint Fort, M. Ghauliac se réclame de «bréviaires 
bordelais » du xiv® siècle, lesquels mentionnent la fête de Saint- 
Fort. Il eût fallu préciser que cette mention n*est pas dans le corps 
du bréviaire, mais dans le calendrier qui vient en tête. Or, les calen- 
driers, que Ton reproduisait tels quels dans les cartulaires munici- 
paux, ne peuvent guère passer pour des « textes liturgiques ». 

Certaines de ces erreurs tendent, contre toute justice et toute 
vérité, à me mettre en mauvaise posture ^. 

Réponse. — Nous avions précisé qu'il s'agissait des calendriers. 
Voici notre texte : 

Le Bréviaire n^ 86 est certainement du commencement du 

1. Beoue historique de Bordeaux, Juillet-août 1917, p. 188. 

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66 L*ÀIfCIBNNETÉ DU CULTE DE SAINT FORT ▲ BORDEAUX 

XI v« siècle; c'est le plus ancien livre liturgique du diocèse de Bor- 
deaux ayant un Calendrier et ce Calendrier, au 16 mai, mentionne 
la fête de Saint-Fort. 

Le Liber Statutorum de Téglise Saint-André de Bordeaux, dont 
la première pièce est datée, en toutes lettres, de 1306, commence 
par un Cétendrier où le nom de saint Fort se lit le 16 mai ^. 

fiRR£UilS ftfiGONNUES EXPUCITEHSNT PAR M. BrUTAILS. — 

1® Texle primiiif de M, Bridaitê. — .,. il est même dans le calen- 
drier d'un bréfvimre de la fin dn xiv« siècle pour Saint-Michel de 
notre ville... depuis 1395, date du bréviaire cité en dernier lieu, nous 
s»avons que le saint Fort auquel allait la croyance bordelaise était 
évéq«e; les cateiidriers ajoutent d'ordieaire, et martyr ^. 

Aveu de M. Brttiaîls, •—• Le manuscrit n^ 86 4e I9 Bibliothèq«« 
municipale n'est pas de 1395, ainsi que je Pavais cru, il est antérieur 
... là se bornent les résultats acquis par la brochure. Ils sont négli- 
geables...^ l'un (il s'agit de calendriers) qui est peut être le plus 
ancien, celui du Liber Statutorum du chapitre Saint-André *. 

Réponse. — Ces résultats sont si peu négligeables que, comme 
nous allons le voir, ils ruinent de fond en comble la thèse de M. Bru- 
UilSs 

Nous examinerons les Calendriers du Liber SicUuiorum, du 
Bréviaire ms. 86 de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, du 
Bréviaire de Mios (Arch. dép., G 920) et du Livre velu. 

Ces quatre Calendriers aotit éfcaMis sur des types * antérieurs à 
1350, comme nous le prouverons. 

Il existe ime date certaine, celle du 12 février 1308, où fut pnMiéc 
xme Bulle de Clément V accordant à Téglise Saint-André des indul- 
gences qui subsistent encore et qui étaient autrefois solennellemcut 
célébrées. 

L^s Calendriers do Bréviaire de Mios et du Livre velu mentionnent 
ces indulgences. Ils sont donc postérieurs à 1308. Les Calendriers 
dn Litrer Statutorum et du Bréviaire ms.86 ne les indiquent pas. Or, 
il est bien évident qne le Liber Statutorum ayant été établi par les 
dianoines de Saint-André, ils n'auraient pas omis d'y faire figurer 

U Héflexions d*'Un Bordelaie sur la queêtion ée aainl JPorlf p. 24. 

2. La Question de saint Fort, p. 28. 

3. Aeu. hist. de Bordeaux, Juilletraoût 1917, p. 190. 

4. id., p. 191. 

5. n est iTten entendu qae nons ne taisons pas de paléographie ; nous nous occupons 
seulement de l'âge des types ayant servi à râtablissement des Calaidrien dont nous 
nous occupons. 



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L*AfCeifiN«ET£ tA3 GtiLtfi t>Ë SAINT FORt A BORDEAUX é'] 

ces ÎAH^tgeiices si ettes avaient existé. D'aJBleurs, la première pièce 
du Liber Statutorum, placée après le Calendrier est datée de 1306» 
Par suite, il n*est pas douteux que ce Calendrier soit antérieur à 
1308. Si maintenant Ton remarque que la fête de Pâques est indi- 
quée au 27 «i«ifs, cifconstanee qui ne s'est produite qu'en 1^250, au 
plus tôt, pour les années antérieures à 1308, on doit en condure que 
le Calendfier du liber Statutorum est établi sur un type gui ne peut 
être postérieur à 1250. 

Le Calefidrier du Bréviaire ms.B^86 ne mentionne pas, lui non 
plus, les indulgences de Saittt-André ; il est donc antérieur à 1308. 
D'ailleurs, il indique comme nouvelle « Festum nove soilempnitatis 
Ger^ris Doi»ini nostrî fhesus-Chrîsti », la fête du Corpus Giiristi 
ou du Saint-Sacrement, qui, ainsi que le mentionne le Bréviaire, a 
été étafefie par le pape Urbain ÏV (en 1264). Le Bréviaire ne peut 
doficêtpe Wen postérieur ô cdtte date, car la fête du Saint-Sacrement 
<ttt rapidement en honneur A Bordeaux; cela résulte de la phrase 
suivante de Lopés : « Saincte Colombe, dans laquelle est establie une 
très «neienne Confrairie à l'honneur du très Sainct-Sacrement, 
comme il «p^rt d'un ancien Livre des Statuts de cette Confrairîe, où 
il «si énoncé <iu''une autre Confrairie souhs le nom de S^^Croix, 
instituée en eette Eglise Vau i397, fust unie l'ati 13W, à celle du 
S.SaeremeHl indiluée ii y e^oUjori longlemps dans la mesme Eglise ^» 

XjC Bi?éviak« tos. -86 est donc, bien certainement, de la fin du 
xi«* niède *. 

M. Ariaie Duoaunnès-I>uval, qui a transcrR le Livre velu, date !e 
Calendrier de la première moiùé du xiv^ siècle ®. Ce Calendrier 
«eiitioane la fête de Saint-Thomas d'Aquin, canonisé en 1*323. Il 
êc-iit aussi : saiHPt Seurin, saint Amand, saint Fort, lous trois 
éëê^uas 4e Bordeaux. 

Le Cfflendrier du Bréviaire de Mios e*t presque exactement sem- 
blable à celui du Livre velu. Toutefois, il n'indique pas la fête de 
Sai«(t-ÏÎK)mas d*Aqviin;oft doit donc admettre qu'il est étaWi sur 
«n type ha p^ antérieur. 

Sw le Cateadrier du Liber Statutorum, on lit au 16 mai «Forti 
episcopi ». Il n'y a pas martyr. Mais il importe d'observer que le 
CoienArier <M»et,^so^Vi^fit cette indication pour des martyrs Wen 

1. Edit. Callen, t. II, p. 15, 

2. Les Comptes de l' Archeuéchét t. XXI, -font nieirtion de la lête du Corpus Chrisii 
en 1340 (p. 71), en 1354 (p. 334), en 1355 (p. 2^), etc. La j^rocession à iravecs les rues 
est indiquée en 1355 « ad honorandum ipsum Corpus per carreriam », 

a. Anr/i» hisL du dép, de la Gironde, t. XXXiV, p. 2. 



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68 l'àngienneté du culte de sàirt fort à bordeaux 

authentiques. Parmi les plus voisins du 16 mai, nous citerons : 
au 26 avril, le pape saint Clet; au 30 avril, saint Eutrope; au 25 mai, 
saint Urbain. 

Le Calendrier du ms.86 porte au 16 Mai « Fortis e pi mr IX le b. 
Ce qui signifie que dans roiTice de saint Fort, il y avait neuf leçons 
aux Matines^. 

Le Calendrier du Bréviaire de Mios indique, au 16 mai, « Forti 
episcopi IX ». 

Celui du Livre velu «Forti épis, et mart. IXlect». {M. Brutails 
omet la mention I X lect. ^ qui se trouve, cependant, au Calen- 
drier du Livre velu'.) 

Ces préliminaires bien établis, il ne reste rien des conclusions 
de M. Brutails. 

Texte de M. Brutails, — Nom d'un lieu-dit, date fréquemment 
usitée, saint Fort nous est donc connu par des usages profanes avant 
de figurer dans la liturgie : les laïcs, le peuple Tont adopté alors que 
Tautorité ecclésiastique l'ignorait *. 

Réponse. — Non, l'autorité ecclésiastique n'ignorait pas la fête 
de saint Fort, car le clei^é de Bordeaux, sans en 'excepter Tarche- 
vêque, récitait, dès la fin du xiii® siècle, d'après le ms. 86, l'Ofiice 
de la fête de saint 'Fort avec neuf leçons aux Matines. 

Texte de M. Brutails. — L'histoire de cette légende n*est pas 
sans analogie avec la genèse des astres ; d'abord inconsistante, la 
légende échappe à l'œil ; puis elle apparaît, vague comme une nébu- 
leuse; enfin, elle prend corps et ses contours deviennent nets jusque 
dans les moindres détafls *. 

Réponse. — Non, car la légende de saint Fort n'a pas ses contours 
mieux déterminés de nos jours qu'au xiii® siècle. A cette époque, 
Tofflce de saint Fort avait, comme de nos jours, neuf leçons aux 
Matines; auqun office n'en a davantage dans les Bréviaires du 
clergé séculier; beaucoup en ont moins. 

Texte de M. Brutails. — Les uns pensent que ce fort est, pour 
l'église Saint-Seurin, l'origine de saint Fort, le peuple ayant, à la 
longue, transformé en un saint le fort qui était l'objet de tant de 
vénération •. 

Réponse. — Non, car d'après M. Brutails, cette transformation 

1. Voir Ducange au mot Festam novem Lectionum. 

2. La Queêtion de saint Fort, p. 28, renvoi 7. 

d. Arch. hist. du dép. de la Gironde, t. XXXIV. 

4. La Question de saint Fort, p. 28. 

5. La Question de saint Fort^ p. 29. 

6. /d., p. 33. 



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L'ANGIElfinSTi DU CULTE DE SAINT FORT JL BORDEAUX 69 

se serait produite au commencement du xv® siècle. Or, Téglise de 
Bordeaux célébrait les Matines de saint Fort avec neuf leçonii 
depuis la fin du xiii® siècle au moins. 

Répétons, à cette occasion, avec M. Brutails ^ : « Ainsi donc, à 
Saint-Seurin, le neutre iforte, le gascon lo fort désigneraient un 
personnage, saint Fort; voilà qui est bien invraisemblable.» 

Texte de M, Brutails.. — Nous voyons les usages s'emparer de 
Fort avant la liturgie. C'est probablement un saint d'origine popu- 
laire et laïque né de l'imagination des foules 2. 

Réponse, — Non, car les plus anciens documents où il est question 
de saint Fort étaient, nous venons de le voir, à l'usage du clergé 
qui, dès la fin du xiii® siècle, récitait l'office de saint Fort avec neuf 
leçons aux Matines. | 

Texte de M, Brutails. — Cependant, l'autorité ecclésiastique, 
plus prudente, se borne à déclarer que, suivant une vieille tradition, 
saint Fort fut évêque et martyr. Évêque et confesseur serait plus 
juste, s'il est entendu qu'à travers la personnalité de saint Fort la 
dévotion populaire s'adresse à saint Seurin ^. 

Réponse. — On n'a jamais confondu, à Bordeaux, saint Fort avec 
saint Seurin. Dans les quatre vieux Calendriers que nous avons 
cités, saint Fort figure au 16 mai et saint Seurin au 21 octobre. On 
ne confondait même pas saint Fort et saint Fortunat; ce dernier 
est mentionné au 14 décembre. 

L'examen approfondi des Calendriers dont nous nous sommes 
occupés conduit à d'autres conséquences importantes. 

Le plus ancien Propre des Saints du diocèse de Bordeaux qui 
subsiste est celui d'Henri de Sourdis. Il est de 1640. Tous les saints 
de ce Propre figurent au Martyrologe romain, à l'exception de saint 
Fort, saint Macaire, saint Clair et saint Mommolin. Ces quatre saints 
se trouvent au calendrier du Bréviaire ms. 86. 

Or, à la fin du xiii© siècle, les reliques de saint Macaire étaient à 
Saint- Afidré ; celles de saint Clair à Sainte-Eulalie ; celles de saint 
Mommolin à Sainte-Croix, Tout cela n'est pas contesté. Seules, les 
reliques de saint Fort qui étaient et sont encore à Saint-Seurin, 
d'après la tradition, n'auraient pas été connues et vénérées à la fin 
du XIII® siècle. Est-ce admissible? 



1. Beoue historique de Bordeaux^ juillet-août 1917, p, 189. 

2. La QueMtion de saint Fortf p. 85. 

3« La Question de saint Fort^ p. 37, ^ 



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76 fJAVCmnnÈTÈ BU CUioTE DB %JkWt FORT k BORDBAim 

Bien ptfis, des qfuatre sainte que bous venons de nommer^uo sevil 
a été admis par les chanoines de Sainte-André dans le Calendrier de 
leur Liber Statutorum : c'est saint Macaire, allez-vous dire, le saint 
dont le corps repose dans leur église? Non, c'est saint Fort. Proba- 
blement parce que les chanoines de Saint- André voulaient préparer 
la supercherie des chanoines de Saint-Seurin. 

Les autres saints postérieurs à Fédit de Milaa figurant au Propre 
de 1640 etfiu Calendrier du ma. 8& sont saint Delphin, saint Macaire, 
saint Amand et saint Seurin. Le plus récent est du v^ siècle. I>éGidé- 
ment, à la fin du xiii^ siècle, on plaçait saint Fort en bonne com- 
pagnie. 

La fête de saint Fort se trouve mentionnée comme suit, au livre 
des Coutumes, à. la date du 12 mai 1305 : « Âctum fuit burdegale die 
mercurii ante featum sci fortis maij anno domini raCCCV *». La 
fête de saint Fort était donc célébrée à cette époque. 

Remarquez cette locution : « ante festum sci fortis mai] ». Elle 
permet de supposer qu'il y avait une fête de saint Fort autre que celle 
du 16 mai. La même précision se trouve au registre de la Jurade & la 
date de 1421 «à la Saint-Fort de May»*; de même, à propos de la 
fondation de deux services dans Téglise de Saint-Michel « le jour 
et feste de S* Nicollas de may, et Tautre le jour de S* Fort 
aussi de May ^d. Saint Nicolas ayant deux fêtes, en mai et en décem* 
bre, saint Fort devait aussi en avoir deux. C*est ce qui résulte 
incontestablement du texte ci-après daté du 26 août 1378 qui se 
trouve dans les archives de Tabbaye Sainte-Croix de Bordeaux; 
« fossen tengut de dire o far dire dos messas bassas... lo jorn de ^ 
festa de sent Fort de may et Tautra lo jorn de la festa de sent 
Fort d'ahost*». 

Remarquons que la fête de saint Fort du mois d'août ne figure à 
aucun Calendrier, ce qui prouve que le silence de ces documenta 
ne peut être invoqué contre Fexistence d'une dévotion. 

Jusqu'en 1603, le 16 mai était une fête chômée; le Parlement ne 
tenait pas séance ^; l'obligation de la messe ce jour*Ià fut supprimée 
par le cardinal de Sourdis, qui prit en même temps pareille mesure 
à l'égard d'un certain nombre d'autres fêtes «. 



1. Edit. Barckhausen, p. 622. Voir aussi tes mt. C et D. 

2. Registres de la Jurade, 1420-1422, p. 127-128. \ 

3. Arch. dép. de la Gir., G 2166. 

4. Id,, H 732. Terrier, fol. 104 verao. 

5. Jean de Métivier, Chronique du Parlement de Bordeaux, t. II, p. 31 If 

6. Arch. hist. du dép, de la Gir., t. XLIX, p. 15S. 



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l/ANCinXWT£ DU CUI.XS DK 8AXKT FORT 4 BOm^KAJUI 71 

2^° Tcxle de M« BpuiaiU. — Labbe tt'a pas enteudu dreweic WQ 
liste des aaints d' Acpiitaôsi^ K 

Réponse. — M. Bmlails avait dit : « Le jésuite Labbe a publié... 
des vies de saints aquitains r il a omis saint Fort *. » Nous lui avions 
fait remarquer que Labbe a omis tous les saints du Pro|xre de 
Bordeaux. 

3^ Texie de M. BrutaiU, — J'ai eu tort de tabler aur le aîlenc^^.^ 
d^un ealendrîer placé en tête du Graduel coté 80 à la Bibbothè<;fu» 
municipale... le Graduel n'est pas bordelais *. 

Réponse. — Jules Delpit, dans le Catalogue des manuscrit^ de la 
Bibliothèque de Bordeaux» éerit: (t... quoique ce manuscrit ait 
appartenu à notre diocèse... » M. Couderc, auteur d'un autre G»ta^ 
logue, dit : txiv® siècle... (Chartreux). » 

Comment une dévotion dont l'antiquité bien établie remonte à plus 
de six siècles pourrait-elle être infirmée par des documents au «ujet des- 
quels des hommes compétents peuvent avoir dea avis si diilirw^ ? 

Saint-Fort de Lauzerte. — • T^ie de M. Bruiaîls, — Bntln, 
on connaissait un lieu dit Saint-Fort en Libournaîs, à la date de 1274 ; 
M. Chauliac en a découvert un en Quercy dès 1259... Admettons que 
le lieu dit Saint-Fort de 1259 prouve que l'on croyait dès cette 
époque à notre saint bordelais : celui-ci vivait, dit-on, dans les 
premiers siècles de notre ère; entre les deux dates il existe une 
lacune énorme. La foi, qui déplace les montagnes, ne saurait combler 
un vide pareil *. 

Réponse. — Nous n'avons jamais dit que saint Fort fût le premier 
évêque de Bordeaux. Voici notre texte : « Saint Fort fut^il le premier 
évêque de Bordeaux? Rien ne l'indique. Nous venons de voir que 
les Bollandistes et Henri de Sourdis ne le pensaient pas ; la tradition 
bordelaise est muette à cet égard )>, et plus loin ; « Remarquons, enfm, 
que si saint Fort a été martyrisé par les Sarrasins... » 

Ce n'est pas un lieu dit que nous avons signalé en Quercy, mais 

une église fort ancienne, qui a été reconstruite au xvi® siècle et qui 

porte le nom de Saint-Fort, fête le 16 mai. Voici, d'ailleurs, ce que 

nous avons écrit : 

SairU'Fort de Lauzerte. 

a Le hameau de Saint-Fort, commune de Lauzerte r>, dit M. Bruf 

1. Revue historique de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 190. 

2. La Question de saint Fort, p. 24. 

3. Beoue hist. de Bordeaux^ p. 190. 

4. id., ibid. 



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7^ L'AifcnsmiETÉ du gults de sairt fort a bordeaux 

tails, « est, de nos jours, sous le patronage de saint Fort de Bordeaux. 
L'égUse garde un plat de quête en plomb sur lequel se lit le nom de 
saint Fort et la date de 1520. L'inscription est-elle du xvi* siècle? » 
Si M. Brutails en doute, pourquoi ne s'en est-il pas assuré en exami- 
nant le plat? Il n'ajoute pas que le hameau portait, dès le xiii® siècle 
au moins, le nom de Saint-Fort. Voici, en effet, ce qu'on lit dans un 
ouvrage de >Moulenq, intitulé : Documenls historiques sur le Tarn-el'' 
Garonne ^ : « Sandus forlis, annexe de Sainte-Juliette ; cette église, déjà 
annexe de Sainte- Juliette en 1580, n'a pas cessé de l'être aujourd'hui. 
Ratier de Miramont et Guillaume de Gourdon, son frère, reconnurent, 
le 9 mai 1269, à Alphonse de Poitiers, tout ce qu'ils possédaient à 
SairU-Fort, dans la baylie de Lauzerte. » 

Auguste Longnon a publié un Fouillé du xvii« siècle du diocèse de 
Gahors et un compte de décimes de 1526. Voici, dans ces deux docu- 
ments, placés en regard l'un de l'autre par Longnon, ce qui concerne 
saint Fort : 

No 642. — Fouillé du xvii« siècle. — SairUe- Gilede. S. Juliltœ cum 
ann, S. Foiiis, Julianis et Nazarii, 

Compte des décimes de 1526 de V église SairUe- Julitle avecq 
Vannexe viii lvs. 

Sainte-Gilede est la déformation, encore aujourd'hui en usage, de 
Sainte-Juliette. Saint Fort, saint Julien et saint Nazaire sont trois 
saints n'ayant entre eux aucun lien commun. Saint Julien était le titu- 
laire d'une église, aujourd'hui disparue, enclavée dans la paroisse 
actuelle de Saint-Urcisse ; il reste encore un moulin portant ce nom \ 
Saint-Nazaire, détruite également, a son emplacement dans la paroisse 
actuelle de Saint-Seurin-duiBosc; son titulaire était Saint-Nazaire-de- 
Villebourgo. Quant à saint Fort, sandus Forlis, une Note de Lon- 
gnon signale l'église comme encore existante, mais ce n'est pas l'église 
primitive détruite par Fabas. 

Ainsi donc, en 1259, il y avait, dans la baylie de Lauzerte, un hameaa. 
de Saint-Fort. Il y a encore en cet endroit une église dédiée au même 
saint, que les documents ecclésiastiques nomment Sandus Forlis et 
dont la fête est le 16 mai; c'est donc bien notre saint Fort. Si le 
hameau est nommé dans une reconnaissance de fiefs en 1259, c'est 
qu'il existait antérieurement, depuis des siècles, sans doute. Conclu- 
sion : notre saint Fort était honoré au diocèse de Cahors bien avant le 
XIII® siècle. 



Saint -Fort de Savenès. — Nous avions signalé aussi que la 
dévotion de saint Fort existe à Savenès (Tam-et-Garonne) depuis 
fort longtemps. La plus ancienne visite de cette église dont 
le compte rendu subsiste, 8 septembre 1596, porte la mention sui- 

1. Tome III, p. 31. 

2. Nous tenons ces rensei^ements de M. l'abbé Taillefer, ancien curé de Sainte» 
Juliette, par l'intermédiaire du savant M. Galabert, 



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L'AMCIBlINBTé DU CULTE DB SAINT, '«ORT A BORDEAUX 78 

vante : « Pestes et solennités propres à la dite paroisse... Saint Fort... 
Autels... saint Eutrope. Reliques : I os de saint Martial. » L'église 
de Savenès existait au ix^ siècle, celle actuelle est fort ancienne; 
certaines ouvertures sont du xii® siècle ; elle est appelée maintenant 
Saint-Fort, fête le 16 mai. 

Saint- Fort de Saint-Étienne-de-Lisse. — Texte de M, Bru- 
iails, — Cela revient à dire : si un nom de lieu n'a pas varié depuis / 
six à sept siècles, on peut en inférer qu'il n'a pas varié plusieurs 
siècles avant; le lieu qui s'appelle Saint-Fort depuis 1274 s'appelait 
ainsi depuis l'an 1000. Reprenons le même raisonnement: le lieu 
qui s'appelle Saint-Fort depuis l'an 1000 s'appelait ainsi dès 600. 
Continuons : nous remonterons à l'an 200 après J.-C, à 200, à 600 
avant, etc. Bref cette appellation n'a pas eu de commencement. 
Admirables ressources de la logique déductive appliquée à l'his- 
toire K 

Réponse. — Nous laissons au lecteur le soin d'apprécier la valeur 
de ces déductions. Il n'en reste pas moins certain que ce n'est pas 
précisément en 1259 et en 1274 que Saint- Fort de Lauzerte et Saint- 
Fort de Sainf^Étienne-de-Lisse ont reçu le nom qu'ils portent encore. 
Ëtant donné le peu de variabilité des noms de lieux^il est fort pro- 
bable, comme nous l'avons dit, que ces noms remontaient à plu- 
sieurs siècles. 

Notons que, dans un Bréviaire imprimé du diocèse de Bazas, daté 
de 1530, qui se trouve à la Bibliothèque municipale, on lit, au 16 mai: 
« Fortis ep. et mrs ix le, de communi. » Le métropolitain de l'évêque 
de Bazas était l'archevêque d'Auch, et non celui de Bordeaux; le 
diocèse s'étendait de Branne à Belin, à Captieux et à Casteljaloux, 
partout on y récitait l'office de saint Fort.' Remarquons aussi que 
le diocèse de Bazas enserrait Saint-Étienne-de-Lisse par Sainte- 
Colombe, Branne et Cabarra. Constatons enfin que l'office de saint 
Fort était récité dans le diocèse de Bazas avant 1530, car les auteurs 
de cette édition du Bréviaire ont soin de mentionner les Offices nou- 
veaux qu'ils y ont introduits. Or, l'office de saint Fort ne figure pas 
parmi ces additions. 

Aveux tacites de M. Brutails. — Texte de M. Brutails, — 
J'avais mis en valeur le silence gardé par Grégoire de Tours... où 
il s'occupe de l'église Saint-Seurin. M. Chauliac dit gravement que 

1, Revue historique de Bordeaux, Juillet-août 1917, p. 187, 



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Grégoire ne g'e&i pa» oewpé de l'égide, dans» le sens d'édtice. ^'il 
n'en fait pa» la deseripiioA. Ce^i un jeu de mois, te n'e»t pa» un 
argument \ 

Réponâe. — -Quand on ne petit rétorquer un argument, on répond 
à côté. Nous avons demandé à M. Brutaib comment Grégoire de 
Tours pouvait parier de saint Fort si ce dernier avait été une vic- 
time des Sarrasins, ce qui e^t une hypotbése du Propre de Bordeaux 
de 1640. 

Il ne souffle pa» mot de cette objection aérieuse. 

Remarquons qùe^ d'après les BoUandisies, le but principal àe 
Grèfoire de Tour» était de 9'oecuper de la rencontre de saint Amand 

et de saint Seurin. « In hoc autem elogioS. Severini agît magi» 

attetor dt éjas occursu cum. S« Amando episeopo, » et que^ d'après 
Ruinart ^ ; « On a eu tort de révoquer certains aetes des saints par 
oela seul cftt'ils ne sont pas eiié» par Grégoire de Tours. » 

Voici notre texte, qui permettra au lecteur d'apprécier. 

M. Ëitftaits, remarquant le sîlenee de saint Grégoire de Tdurs à 
l'égarâ d4 i$aint Von, s'exprime a^sl t « Orégt^re s'ùceupe de Tèglise 
Saitit-80ttrin<«* il ne éonnatt pas saint Fort. » L'argument a peu de 
valeur. Quatre mois seulement du court récit de saint Grégoire de 
Tours peuvent s'appliquer à l'église Saint-Seurin : « suburbano muro- 
rum... basilicam sancti ». Voiïà la description précise et détaillée qu'il 
eit donné et où l'on s'étoraie de ne pas trouver !e nom de saint Port. 
La vérité, c'est que saint Grégoire de Tours ne « s'occupe * pàS « de 
réglke Saint-Seurin »; il parle brièvement de la vie du saint, ce qui 
est tout autre chose que la description de l'église qu'il n'a probable-* 
ment jamais vue : « de vita memoremus aliqua ». Il le fait à regret^ il 
s'édarte du plan qu'il s'était tracé, il a peur d'être traité d'inconsé- 
quent : « absurdtim dici v. Comment aggraverait-il sa faute en nous 
enif^c^nânt de saint Fùrif ou de saints dont la vie n'est pas liée h 
celle de Baint'Seurin? Grégoire est peu renseigné. « Quo sepulto », tel 
est son récit des funérailles de saint Seurin. Il ne dit pas le nom que 
portait l'église au moment où le saint y fut enseveli ; il ne précise pas 
l'endroit de la basilique où est son tombeau. Enfin, il est ^ sobre de 
détails qtté le savant Dom Oi^^^tin, désintéressé dans la question de 
saint fort, eroit qu'il êe borne à reproduire « les récits de clercs bor- 
delais, vraisemblablement venus au tombeau dé saint Martin ». Gré- 
goire est allé à Blaye vénérer les reliques de saint Homain, mais il ne 
dit nulle part qu'il soit monté jusqu'à Bordeaux. Il était en fort mau- 
vais termes avec l'évêque Berthram, son accusateur au concile de 
Bf âiiïe, et âUr lequel il laisse planer de graves soupçons. Quant à Gon- 

1* Rèvu9 historique dé Bordeauttj IvLïUeUsiO^t 1917, p< 1S4j 

2. Cité par L. Btfrdier dans l'édition du Liber Miraculorum publiée par la Société 
de THistoire de France, p. tt, n» 71f 



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dégisile, suec^saeur de'Berihram, il ne voulut sans doute pas sanc- 
tionner par une visite Tirrégularité de son élection; il se borna aux 
rapports forcés qu'il eut, peu après, avec lui à Poitiers, à Toccasion 
de Taffaîre des moniales de Sainte-Croix. Si Grégoire était venu à 
Bordeaux, comme, à défaut de texte, le regretté abbé Callen s'efforce 
vainement de l'établir, il aurait eu connaissance de la vie de saint 
Seurin écrite par saint Fortunat, vie qu'il ignorait au moment où il 
écrivait, car les derniers mots de sa relation sont, d'après Kruscb 
notamment, postérieurs à la rédaction primitive. 

Remarquons, enfin, que si saint Fort a été martyrisé par les Sarra- 
sins, ce qui est une hypothèse du Propre des saints du diocèse de 
Bordeaux publié en 1640, saint Grégoire de Tours, mort 150 ans 
auparavant, ne pouvait parler de lui. 

Erreurs historiques de M.Brutails. — Texte de M. Brutails. 
— En 1247, le pape Innocent III accorda une indulgence & Téglise 
de SaintrSeurin ^. 

Réponse. — lomocent III est mort en 1216. 

Texte de M. Brutails. — Un recueil provenant de. la collégiale 
de Saint*Ëmilion et datant du xii^ siècle... ^. M. Ghauliac triom^ 
phe parce que, au moment où le recueil fut composé, Téglise dont 
il s'agit n'était pas une collégiale \ 

Réponse, — Nous ne triomphons pas, nous constatons simplement 
une erreur historique. L'aveu d'ailleurs ne nous suffit pas, car Saint" 
Ëmilion a été une abbaye, et non une collégiale» non seulement au 
moment où le martyrologe a été composé, c'est4i«dire au xii® siècle, 
mais encore pendant tout le cours du xiii® siècle. Ce fut une bulle 
de Clément V qui la sécularisa. 

Texte de M. Brutails. — ... photographié par M.'Bémond; il aurait 
fallu écrire « pour » et «Bémont » ... Lopès — et non Lopez *. Flemar- 
quons d'abord que les Bollandistes, en correspondance avec Lopès, 
impriment son nom Lopez, ce qui ne diminue pas leur science his^ 
torique. M.Brutails, si sévère pour nous, a appelé Girart Leboneier * 
celui qui fut Girart le Bourcier « maître des requêtes de l'Hôtel du 
Roi B. Les Le Bourcier sont bien connus, l'un d'eux, Jean le Bour- 
cier, seigneur d'Estemay, général de France, battit près de Blaye 
la flotte des Bordelais, Le document H 734 fol. 85 v^* porte le nom 
exact. 

1. La Question de saint Fort, p. 26. 

2. Id., p. 24. 

3. Revue historique de Bordeam^ ittUleVSoÛt 1917, p. IS4« 

4. /</., p. ISS. 

5. Revue historique de Bedeaux, msi-Joitt 1911, pé 210« 



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76 l'ancibnubté du culte de saint fort a bordeaux 

M.Brutails a aussi appelé Eudes celui que le texte H 266 nomme 
avec raison Othon, puisqu'il s'agit du duc d'Aquitaine, comte de 
Poitou, qui devint Othon IV, empereur d'Allemagne \ Cirot, si 
bafoué, n'a pas commis cette faute ^. 

Théologiens, mathématiciens, polytechniciens, incapables 
d'écrire l'histoire. — Texle de M. Brutails, — Soit un mathé- 
maticien, habitué dès sa jeunesse à raisonner sur des chiffres, qui 
sont tous également certains : s'il n'a fait que cela, il lui sera bien 
difficile de comparer et de choisir entre des notions historiques faites 
de probabilités et de nuances. Un géomètre recourra hors dé propos 
à la déduction et un théologien à l'argument d'autorité *. 

Réponse, — Bossuet, Mabillon, Le Ceinte, Ruinart, Montfaucon, 
lesBollandistes, les auteurs du Gallia Chrisiiana, etc., etc., avaient 
étudié la théologie dès leur jeunesse et étaient obligés, par leur pro- 
fession religieuse, de ne pas cesser d'en faire. Ce sont, pourtant, de 
parfaits historiens. Leibnitz, le rival de Newton, l'un des créateurs 
de l'analyse infinitésimale, est considéré comme un des grands his- 
toriens de l'Allemagne. L'éminent mathématicien Fourier, qui fut 
professeur à l'École Polytechnique, a résumé avec un talent supé- 
rieur, dans le remarquable Discours préliminaire du grand ouvrage 
sur l'Egypte, les événements de l'histoire, les observations de la 
science, les vues de la politique. Tout récemment, notre grand 
Duhem, en racontant l'Histoire de l'astronomie, doublait, avec une 
hauteur de vue merveilleuse, un aperçu complet et lldèle de tous 
les travaux de l'Antiquité et du Moyen-Age, la plupart encore en 
manuscrits, touchant à la science par quelque point. 

Texle de M, Brutails, — M. Chauliac... est ancien élève de l'École 
Polytechnique... la pratique des chiffres est une mauvaise prépa- 
ration aux travaux de l'historien : l'esprit du mathématicien prend 
un pli... qui contrarie le travail d'observation et d'induction *. 

Réponse. — Nous venons de voir que l'esprit mathématique et la 
pratique des chiffres n'ont pas empêché Leibnitz et bien d'autres 
d'être d'éminents historiens. Beaucoup de polytechniciens sont aussi 
les auteurs de travaux historiques remarquables. De Baranle (prom. 
1798-1801) s'est vu ouvrir les portes de l'Académie française par sa 
savante Hisloire des ducs de Bourgogne. Il a écrit plusieurs autres 

1. Inventaire des Archives départementales, H 266, fol. 84. 

2. Histoire de la Grande Sauve, t. II, p. 132, 141 et 142. 

3. La Question de saint Fort, p. 3. 

4. Revue historique de Bordeaux, Juillet-août 1917, p, 178, 



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L'AIfCIENHETÉ DU GULTB DE SAINT FORT A BORDEAUX 77 

I 

ouvrages appréciés. L'ingénieur en chef Dieulafoy est allé en Perse 
et en Susiane rechercher les restes des antiques civilisations. Il a 
écrit VAri antique de la Perse^ ouvrage admiré de l'univers entier, 
jfme Dieulafoy a été son principal collaborateur, mais il s'est adjoint 
aussi plusieurs jeunes ingénieurs. Arago, Bioi, J, Bertrand, Chastes 
ont publié des ouvrages historiques fort appréciés. 

Plusieurs anciens élèves de l'École Polytechnique ont fait partie de 
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; l'un d'eux, même, en 
a été le secrétaire perpétuel. Trois polytechniciens ont été conserva- 
teurs de la BibUothèque nationale. 

En nous bornant à Bordeaux, et pour ne parler que des morts, 
nous citerons le célèbre ingénieur Bittaudet, de la promotion 1810- 
1812, auteur de travaux appréciés sur l'Académie de Bordeaux, dont 
il faisait partie. Il a écrit la Vie, si remplie, de Balguerie. Il s'est 
occupé de recherches sur le lieu de naissance de Jean Gerson, l'un 
des auteurs présumés de V Imitation de Jésus-Christ. Quand il mourut, 
la France tittéraire lui consacra un article assez étendu. 

L'inspecteur général Drœting et l'officier d'artillerie de Lacolonge 
furent présidents de la Commission des monuments historiques de 
la Gironde, dont a fait partie l'inspecteur général Jaquemet. Ce der- 
nier adressa à la Commission des mémoires historiques et archéolo- 
giques fort savants. 

Bien que le moi soit haïssable, on nous permettra bien de rap- 
peler, à raison des qualificatifs peu aimables qui nous ont été si 
libéralement prodigués, que notre Histoire de Pabbaye Sainte- 
Croix de Bordeaux, éditée par les Bénédictins de Ligugé, a reçu 
les éloges, non seulement de la Revue historique de Bordeaux, mais 
encore de plusieurs périodiques de la région, ainsi que de la 
Rioista benedittina de Rome et de VHistorische Jahrbuch de Munich. 
Les Allemands sont, cependant, peu suspects de bienveillance envers 
les auteurs français. Nous donnons ci-après la conclusion du long 
article qu'a eu l'obligeance de nous consacrer, dans la Revue de Gas- 
cogne, M. l'abbé Dégert, bien connu des lecteurs de la Revue histo- 
rique : « Notre reconnaissance et celle de tous les travailleurs ne 
compenseront point sa peine; mais elle doit du moins lui montrer 
que son labeur est compris et apprécié. Il a d'ailleurs reçu une pre- 
mière récompense dans l'hospitalité qui lui a été donnée dans la 
collection des très méritoires Archives de la France monastique : 
la justice nous fait un devoir de reconnaître que son livre est digne 
à tous égards de cet honneur. » 



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78 L'âncisnimTé m cwn ms SA.iffT roAt a bordeaux 

L'académicien (ftii a écrit les Demi-vierges^ soiti, comme noue, de 
l'École dans !' Administration des Tabacs, rirait bien si on lui appre- 
nait que « Fesprit des mathématicieiM prend un pli » dont il lui est 
impossible de se défaire. 

Assertions touchatït a i-a LiTURCtE. — Texle de M. Bruiails. — 
On ignore i qneHe époque les paroisses bordelaises ont renvoyé la 
fête de saint Sinion Stock an 17 juillet... qu'on laisse la question 
en suspens et qu'on ne fasse pas Thistoire à coup de syllc^îsmes ^ 

Réponse. — Tout le clergé de Bordeaux sait que la fête de saint 
Bîmon Stock est célébrée dans le diocèse le 17 juillet en vertu d'tin 
Induit de 18S0 du pape Pie VIÎ, provoqué par Mgr d'Aviau. Il n'y 
a là aucun syllc^sme. 

Texie de M. Bruiails, • — Notez que les Carmes de Bordeaux, 
comme tous les Carmes dn monde, célèbrent la fête de saint ^hnon 
le 16 mai. 

Réponse, — Tout le monde fiait que les Carmes et bien d'autres 
Ordres rel^eux suivent leur Ordo propre, quel que soit le lieu où 
îh résident, sans s^occuper des usages du diocèse. Or, dans l'appen- 
dice dn Martyrologe romain relatif aux Caimes, on lit, an 16 -mai : 
I ^ « Bnrdigate in Aqnîtania depositîo beatiSimonis eognomenlofitodc. » 

Texie de M. Bruiails. — L'Autorité diocésaine eHe-même n'a pitw 
droit & autant de déférence quand elle gêne l'ai^umentation de 
i M. Chauliac... L*Évêché... s'est prononcé en faveur de isaint For- 

^ lunat... «. 

■^ Réponse. — Depuis 1301 , an moins, ainsi que nous le verrons plu« 

loin, la paroisse portait le nom de saint Fort. Or, le pape «e»I peut 
antoriser le changement des titulaires des paroisses. Wetez que saint 
Fort était dans le diocèse de Saintes et que e'est révêcfcé de La 
Rochrfle, peu qualifié, on en conviendra, qiui, en 1884, a mis «ur 
tes registres paroissiaux « Ê^îse Saint-Fortunat, commune de fiaictt- 
Fort». 

Texte de M. BruiaUs. — Rainguet paraît adofjteroeJtt^ hypettièse 
que, dès le Moyen- Age, on disait indifféremment ^nt Fort-unat <m 
saint î^rt pour désigner Venance Fœt-unat, évêque de 'Poitiers. U 
est infiniment probable que la f^tane saint Fort-unat est la phm 
ancienne «. 

1. fie», hist, de Bordeaux, Juillet-août 19^17, p. lao. 

2. /A, p. 181. 

8. La Question de saint Fort, p. 18. 



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l'ATiGnEimETé t«j cvvn db satwt fort a bokdhatjx 79 

Réponse. — Pas plus que de nos jours, on ne confondait, au Moyea- 
Age, saint Fort avec eaint Foitunat. Dans les quatre Calendriers 
anciens tjuc nous avons cités, on trouve la fête de saint Fort au 
1€ mai, celle de saint Foitunat au 14 décembre, preuve certaine 
tïu't)n ne confondait pas ces deux saints. 

Notre inxîowpétence. — Texte de M. Brutails, — Les preuves 
ti'ïncompèlcnce,.. l'auteur tire argument de ce que, dans Texpres- 
sion «obre h) fort, la coutume de Bordeaux met à Foit un F majiis- 
cule. Il faut n'avoir aucune notion des écritures anciennes pour 
Varrêtcr i un fait pareil *. 

Bépoiwe, — Dans notre brochure, il ne s'agit pas d'écritures 
anciennes, mais d'un texte imprimé. Barckkausen imprime sobre 
lo fort avec un f, les frères Lamothe ont imprimé sobre lo Fort 
avec tm F; nous l'avons fait remarquer. Où est donc Vincom- 
pétence? 

Texte de M, Brutails. — ... il invoque l'autorité... d^Aii^ustin 
Thierry. Évidemment, son érudition n'est pas au point ^... 

Réponse. — M.Brutaïls contestera-t-ii Térudition de M. Gîry, pro- 
fesseur à T'Êcoîe des €baites? ïl fait grand cas, comme nous, d'Au- 
gustin Thierry ^. 

Teode de M. Bruiaits. — ... des faits sont articulés sans preuves : 
par exemple, p. 16, la transformation de la première syllabe <!!lent 
en Saiift dans les noms de lieux bordelais *. 

Bépanse. — Nous avions oublié que M. Briftaîls n^'est pas Bor- 
delais. Nous croyions que, comme tout le monde âBordeaux, il savait 
qu'A «existait xm quartier deBegles appelé Cenlujan et que ce quar- 
tier avaft été désigné souvent au Moyen-Age sous le nom de Saincl- 
njan ©u même S(nni-Uuj<in (voirBaurein, nouv. éd., II, p. 341; 
Arch. fcisf. du dépariemeni de la ijironde, t. XXVÎÏ, passim et, no- 
tamment, p. 10 et 1 12). Cette transformation de Cent en iSaînf peut 
modifier le nom de la localité, mais elle ne crée pas un nouveau saint 
et, sintoirt, elle ne rfiange jamais le nom du tîtiflaire de la paroisse. 
iyesst arnei que le titulaire de la paroisse de Bêgles, où se trouve Te 
village de Cenlujan, est saint Pierre; c'est aussi celui de la paroisse 
de Centemach, devenue ScdnlrArnac. M. Brutarb, s'appuyant sur 
un texte de Baurein, dit que « la dhapelle et Sarnt-Aon, dansBIan- 

1. Reo. hist. de BordeauXj JuUldt-août 1917, p. 182. 

2. Id., p. 182. 

3. Id,, p. 1B2. 

4. DiplomaUquet p. 856. 



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' ^ 



80 L'ANGIVHIfETé DU CULTE DE SAINT FORT A BORDEAUX 

quefort, était ainsi appelée du nom de son fondateur» ^. Mais Bau- 
rein a soin d'ajouter que Saint-Aon n'était pas le nom du titulaire 
de la chapelle. Voici, d'ailleurs, le texte de Baurein : « On observera 
que ce nom n'est pas celui du saint sous l'invocation duquel cette 
chapelle est érigée... Il y a lieu de penser que c'est un seigneur de 
cette ancienne famille qui a fondé cette chapelle 2. » 

Texle de M, Brutails, — On nous renvoie à un texte... en termes 
si vagues que le document est introuvable : dans la Table générale 
des Registres capitulaires de l'église Saint-André (p. 21), «dans les 
archives de l'abbaye Sainte-Croix » (p. 14) ^. 

Réponse, — Gomme nous avons trouvé le texte relatif à l'église 
Sainte-Croix dans des Notes que M. Brutails a eu l'obligeance de 
nous communiquer quand nous écrivions VHisloire de Vahbaye de 
Sainte-Croix, nous croyions qu'il était superflu de le lui rappeler. 
La référence est R^. H 732, Terrier 1375-1443, fol. 104 verso. Pour 
les Actes capitulaires, la référence est Reg. G 308, fo 84. 

Texle de M, Brutails, — M. Chauliac veut que d'après l'abbé 
Breuils la vogue de Guillaume fût due à saint Guillaume... la dis- 
sertation de l'abbé Breuils... explique on ne peut plus clairement que 
les noms étaient mis à la^ mode par les grands personnages, saints 
ou mécréants *. 

Réponse. — Voici le texte de l'abbé Breuils: « Pour. Guillaume, 
point de cas au ix® siècle à Auch et à Saint-Sever, mais deux à Tou- 
louse, ce qui s'explique par ce fait qu'un comle de Toulquse, vers la 
. fin de Charlemagne, porta le nom de Guillaume el fut le saint comte 
de Toulouse, Guillaune de Gillone ^, » M. Giry, professeur à l'École 
des Chartes, écrit : « Alors (à partir du règne de Philippe-Auguste), 
le nom que l'on porte est celui qui a été donné au baptême. Ce jiom 
était assez rarement choisi dans le martyrologe, bien que la plupart 
des noms en usage soient des noms de saints... ou dérivés de noms 
de saints... 

» Naturellement, chaque province avait ses noms préférés dont la 
faveur était due aux saints qui y étaient particulièrement honorés ou 
provenaient de noms portés de préférence par les seigneurs du 
pays •. » 

Comme les seigneurs de la Gascogne ne portaient pas a de pré- 

1. Reu, hlst. de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 186. 

2. Baurein, Variélés bordelaises, nouv. édit., t. II, p. 155» 

3. Rev, hist, de Bordeaux, juUlet-août 1917, p. 182. 

4. Rev, hist, de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 183. 

5. Études sur les noms de baptême..., dans le Bulletin historique, 1896. 

6. Diplomatique, p. 367. 



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l'ancienneté du culte de saint fort a BORDEAUX 8t 

férence » le nom de Fort, si on trouve ce nom extrêmement répandu 
dans nos contrées (Cirot en donne une liste considérable à laquelle 
nous pourrions encore ajouter), c'est que saint Fort « y était parti- 
culièrement honoré ». 

Texte de M. Brutails, — Etmaintenant...nousallons voira quels 
raisonnements extraordinaires mon contradicteur les a parfois sou- 
mis. P. 5 : 

« On ne sait actuellement rien de saint Fort, mais est-ce une raison 
pour nier son existence ? Sait-on quelque chose de sainte Terre et 
de sainte Sportalie? Pourtant la première a donné son nom à un 
gros bourg du Liboumais, la seconde est la patronne d'une église. » 

En effet, on ne sait rien ni de l'un ni des autres, pas même s'ils 
ont existé K 

Réponse. — Sainte Terre Ggure comme suit au Martyrologe de 
l'abbaye de Saint-Émilion dont M. Brutails faisait état contre saint 
Fort : « Eode, die sce terre uirginis. » Saint-Émilion est assez voisin 
de Sainte-Terre pour qu'on puisse admettre que ceux qui ont ajouté 
la sainte à leur Martyrolc^e se fussent renseignés auparavant. 

Sainte Sportalie n'est pas le nom populaire donné à l'église de 
Podensac. C'est le nom officiel du titulaire reconnu par l'Archevêché. 
Il est inscrit, a plusieurs reprises, dans les comptes du xiv® siècle. 
Pour qu'un évêque en bénissant ou consacrant une église lui donne 
un patron, il faut que ce soit le nom d'un saint dont l'existence ne 
lui soit pas douteuse. 

Niera-t-on aussi que saint Macaire ait jamais existé? Pourtant, 
que sait-on de lui? La légende dit qu'il fut un évêque créé par saint 
Martin, et c'est tout. 

En ce qui concerne tout particulièrement saint Fort, rappelons 
ce qu'a écrit E. Molinier à propos du Languedoc : « Ce ne fut qu'au 
ix« siècle que l'on vit les évêques se préoccuper de leurs premiers 
prédécesseurs et de rechercher leurs corps. Mais l'histoire de ces 
saints dont on retrouvait les dépouilles après un oubli de trois ou 
quatre siècles n'était plus connue. Beaucoup d'entre eux n'en avaient 
probablement jamais eu ^ » En Guienne, ce ne fut pas au ix® siècle 
que l'on fit ces recherches; les dévastations des Normands ne le per- 
mettaient pas. Ce fut beaucoup plus tard. S'étonnera-t-on encore 
que saint Fort n'ait pas d'histoire? 

Mgr Freppel fait observer, avec raison, « qu'à chaque instant des 

1. Rtu, hist de Bordeaux^ juillet-août 1917, p. 185-186. 

2. Histoire du Languedoc, nouv. édit., t. I, p. 328. Note. 



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§3 L'AnGIBNNETé DU CULTE DE SAINT FORT A BORDBAtX 

informations plus complètes viennent casser ou réformer des juge- 
ments précipités. Donc, aj'oute-t-il, ne nous hâtons pas de rompre 
avec un sentiment généralement reçu » ^. 

Au XVII® siècle, Lopès ne connaissait aucun Bréviaire ancien où 
figurât saint Léonce l'ancien. Il en est de même des Bollandistes 
qui, cependant, le classent, comme Le Cointe, parmi les saints du 
21 août. 

Or, nous avons rencontré saint Léonce, à la date du 21 août, 
au calendrier d'un Bréviaire du xiv® siècle que M, l'abbé Dégert 
croit avoir appartenu à l'abbaye de Saint-Savin « XII Kl. Sept. 
Leonci cf. » *. 

M. Brutails rappelle que nous avions lu «ad sanctum Fortem» 
et qu'il y a « ad scm forte » ^. 

S'agit-il de saint Fort, oui ou non? Toute la question est là. Or, 
personne ne le nie. 

Texle de M. Bruiails. — Les registres de Saint-Fort-sur^Gironde 
ne remontent pas à la fin du xvi® siècle*. 

Réponse, — Voici le texte d'une lettre de M. le Curé de Saint- Fort- 
sur-Giroîide à un de nos amis, qui nous l'a communiquée : « Les plus 
anciens (Registres) qui existent à ma connaissance ne remontent 
guère au delà de 1600. Je les ai consultés l'année dernière à l'occa- 
sion d'une demande de renseignements identique — qui m'était 
adressée par M. Brutails.» 1600 et au delà, c'est la fin du xvi® siècle, 
ainsi que nous l'avions dit avec raison. C'est, d'ailleurs, une chicane 
bien mesquine. 

Martyrologe d'Usuard. — Texte de M. Brutails, — J'avais 
objecté que la mention (de saint Fort) avait été ajoutée après coup. 
« Cela est exact mais ne prouve rien », répond M. Ghauliac. Pardon ! 
Cela prouve que Cirot s'était trompé et je ne disais pas autre chose ^. 

Réponse, — Nous ne nous sommés jamais donné mission de défen- 
dre Cirot. IVI. Brutails avait dit que saint Fort était mentionné en 
Audarium dans l'édition du martyrologe d'Usuard publié par la 
Patrologie de Migne. Nous avons dit et nous répétons que cela ne 
prouve rien contre le culte de saint Fort, puisque saint Amand, 
saint Émilion, saint Roch, saint Simon Stock, saint Mommolin, 

1. Sainl Jrénée, p. GO. 

2. Bibliothèque municipale de Toulouse, ms. 70. 

3. Reu. hisl, de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 183. 

4. /d., p. 183. 

5. W., p. 184. 



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L^NCIEIINETÉ DU CULTE DE SAI«T FORT A BORDEAÛl 83 

même saint Seurin, à la date de sa fête à Bordeaux, sont traités 
comme saint Fort dans Tédition précitée et que plusieufô saints 
borderais bien authentiques n'y figurent pas. Voici, d'ailleurs, notre 
texte, pour permettre au lecteur d'apprécier ; 

Témoignages des Martyrologes. 

Nous arrivons maintenant aux témoignages historiques et, tout 
d'abord, aux martyrologeë)M.Brutails fait observer, avec raison, que 
le nom de saint Fort ne se trouve pas dans Toriginal du mattyrologe 
d'Usuard et que son nom y a été ajouté ultérieurement. Il figure 
comme Auclarium danç le texte de la Patrologie de Migne : cela est 
exact mais ne prouve rien, saint Amand, saint Émilion, saint Roch, 
saint Simon Stock, saint Mommolin, tous saints bien authentiques, 
figurent aux Auclaria; saint Delphin, saint Clair, saint Gérard, 
sainte Sportalie, saint Trélody, sainte Terre, ne sont mentionnés 
nulle part. Si la fête de saint Seurin, évoque de Cologne, est dans le 
texte au 23 octobre, sa fête à Bordeaux, le 21, « apud Burdegalem civi' 
iaîem », est en Auclarium. Saint Seurin n'est inscrit ni au 21, ni au 
23 octobre, au Martyrologe d'Adon, antérieur de quelques années à 
celui d'Usuard. Usuard était un moine bénédictin de l'abbaye de Saint- 
Germain-des-t*rés, qui connaissait peu le pays bordelais. Au moment 
où il rédigea sa compilation, il trouva pour chaque jour de l'année une 
moyenne de trois cents fêtes. Ne pouvant leur donner une mention 
expresse, il y suppléa par une formule générale que l'Église a con- 
servée : El alibi aliorum ^. Les moines avaient, depuis le viii» siècle 
au moins, l'habitude de réciter, à la fin de l'heure de Prime, les noms 
des saints du lendemain. Le martyrologe d'Usuard, très commode^ 
leur servit pour cet usage dès qu'il fut connu; seulement, comme il 
n'était pas complot, on en lit des adaptations dès le xi^ siècle. L'Église 
de Bordeaux opéra comme les autres. Ce qu'il faudrait savoir, c'est à 
quelle date le nom de saint Fort a été ajouté, à Bordeaux, au marty- 
rologe d*Usuard. M. Brutails ne nous le dit pas; il fait toutefois la 
remarque suivante à l'appui de sa thèse : « Un recueil provenant de la 
collégiale de Saint-Émilion et datant du xii® siècle renferme une copie 
du martyrologe i'Adon; au 16 mai, le manuscrit enregistre la fête de 
saint Pélegrin, évêquo et martyr d'Auxerre, rien concernant saint 
Fort, évoque et martyr de Bordeaux. » 

Si le martyrologe de Saint-Émilion est réellement une copie de 
celui d'Adon, comment s'étonner que saint Pérégrin (et non Pélegrin. 
— Peregrinus, c'est le premier évêque d'Auxerre) s'y trouve, et que 
saint Fort ne s'y trouve pas? La copie est la reproduction de l'original. 
Or, saint Adon a mentionné saint Pérégrin d'Auxerre et n'a pas indiqué 
saint Fort de Bordeaux. Mais M. Brutails a dit, avec plus de raison, 
en 1897, que le martyrologe de saint Émilion est « une copie modi- 
fiée ■ de celui d'Adon. Bien modifiée même, pouvons-nous dire avec 
certitude, car nous l'avons transcrit en entier. Le type du martyrologe 

1. Voir dom Baudot* Le Marlyrologet p. 61* 

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84 l'anciehiieté du culte de saint fort a bordeaux 

de saint Émilion ne provient pas du diocèse de Bordeaux; dans sa 
rédaction primitive, le nom de cette ville n'y est indiqué qu'une seule 
fois, le 6 janvier, à propos de la mort de saint Émilion, survenue ce 
jour-là. Par contre, si Bordeaux y figure à peine, Auxerre, dont saint 
Péregpfin était évêque, y est mentionné vingt-deux fois, Lyon, treize 
fois, Périgueux, au moins dix fois. A Lyon, le martyrologe nomme 
sainte Blandine, mais non l'évoque saint Pothin martyrisé avec elle; 
saint Irénée est appelé Livirneus. 

On ne trouve à ce martyrologe presque ftucun des saints du Propre 
du diocèse de Bordeaux. Il n'y a ni saint Amand, ni saint Macaire, ni 
sainte Quitterie, ni saint Clair, ni saint Mommolin, ni saint Delphin, 
ni saint Gallicin, ni saint Léonce-le- Jeune. Saint Seurin y a été ajouté, 
après coup, en renvoi, à la fin du xiii® siècle; saint Martial est attri- 
bué uniquement au diocèse de Limoges; saint Romain ne pouvait être 
omis, car les deux abbayes étaient en relations constantes. Quant à 
saint André et à saint Paulin, ils appartiennent à l'Église universelle. 
Après une pareille constatation, on ne peut tirer aucune conclusion 
de l'absence du nom de saint Fort au martyrologe. Il est d'ailleurs 
facile d'expliquer une pareille anomalie. Au xii« et au xiii« siècle, 
Saint-Émilion n'était pas une « collégiale », mais une abbaye : « Sandi 
Emiliani abbalia », dit le Gallia christiana. Les indications astrono- 
miques données par le martyrologe nous ont permis de fixer à 1133 
l'année pour laquelle le recueil a été établi; or, en 1110, l'archevêque 
de Bordeaux, Arnaud Guiraud, avait chassé du monastère de Saint- 
Émilion une partie des chanoines qui y menaient une vie, lîbn pas 
séculière mais laïque. Pour assurer la réforme, qui avait déjà échoué 
une fols, il avait fait venir un religieux, nommé Aimoin, de l'abbaye de 
Lesterp, alors au diocèse de Limoges, et l'avait bénit comme abbé. 
Aimoin avait sans doute apporté à Saint-Émilion les livres liturgiques 
de son couvent, car il devait s'en trouver fort peu dans sa nouvelle 
résidence; ce sont ces livres qui ont servi de types. 

Mgr Duchesne constate aussi Tusage de lire, dès le vm® siècle, le 
martyrologe à l'heure de Prime. 11 dit « Sed iam inde a sœculo VIII 
mos involuit apud monachos canonicosve ut post ofTicium primœ 
horœ... cum fratres inter aulam capituli sese recepissent, ibi lege- 
rentur aliqui libri... quos inter martyrologia locus datus est ^. «Cette 
lecture du martyrologe fut rendue obligatoire par le concile d'Aix-la- 
Chapelle en 817. 

Texie de M. Bruiails. — P. 27, il est question du martyrologe 
d'Usuard. Le nom de saint Fort y a été ajouté : à quelle époque? 
Le moyen de résoudre la difficulté consisterait à rechercher la date 
des plus anciens exemplaires où figure le nom de notre saint ^... 

1. Martyrologe hiéronymien Novembre. Tome II des Acla SanclorUm Prolegomena, 
'Z, Heu. hisl. de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 179. 



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l'ancienneté du culte de saint fort a bordeaux 85 

Réponse. — M. Brutails sait comme nous qu'il n'existe aucun 
Martyrologe bordelais médiéval. (Nous lui avons prouvé que celui de 
Tabbaye Saint-Émilion n'est pas bordelais et il ne Ta pas contesté.) 
Mais Ducange assimile les Calendriers aux Martyrologes. Il écrit : 
Kalendarium, martyrologium et il ajoute que certaines moniales 
nommaient leur martyrologe « la Calande ». Or, nous avons vu que 
les plus anciens calendriers qui subsistent (xin^ siècle), mentionnent 
saint Fort. 

Quelques affirmations de M. Brutails. — Texte de M, Bru- 
tails, — Il y a un saint Fort parce que le peuple a pris un reliquaire 
pour un saint, de même qu'il y a eu un saint Amphibalus parce que 
Geoffroy de Monmouth a pris une chasuble pour un homme. (En 
note : P. Delehaye, Les légendes hagiographiques, 2® éd. p. 90 ^.) 

Réponse. — La conclusion pour tout lecteur qui ne consulte pas 
les textes, c'est que saint Amphibalus est un saint fictif, tout comme 
saint Fort. Or, le P. Delehaye dit le contraire. Voici son texte : « Si 
l'on a donné le nom de saint Amphibalus au saint confesseur sauvé 
par saint Atban de Vérulam, c'est que Geoffroy de Monmouth a pris 
une chasuble pour un homme. (En note : Revue celtique, etc.)» On 
voit donc que le P. Delehaye reconnaît l'existence de saint Amphi- 
balus et ne conteste que son nom; de plus, si l'on se reporte à la 
Revue celtique, on voit que le P. Delehaye l'a mal résumée ; il aurait 
dû dire que Geoffroy de Monmouth a pris le mot Amphibalus, qui 
signifie chasuble, pour le nom d'un saint; il n'a jamais pris une 
chasuble pour un homme. La Revue celtique prétend seulement que 
Geoffroy a lu dans un texte « de sancto abbate Amphibalo » au lieu 
de « de sancti abbattis Amphibalo ». C'est très contestable, mais 
personne ne nie l'existence du saint, ni son s^ntiquité. Gildas, Bède, 
Mathieu de Westminster racontent son histoire, Mathieu Paris, 
l'invention de ses reliques, un peu postérieure à la mort de Geoffroy 
de Monmouth. 

Texte de M. Brutails. — En 1340, un paiement fut effectué le 
mardi après la saint Fort. (En note : G. 237, fol. 17 v^.) ..,. Saint Fort 
nous est donc connu par des usages profanes avant de faire figure 
dans la liturgie : les laïcs, le peuple l'ont adopté alors que l'autorité 
ecclésiastique l'ignorait encore ^. 

Réponse. — Nous avons vu que l'office de saint Fort était célébré, 

1. La Question de saint Fort, p. 36. 

2. La Question de saint Fort, p. 28. 



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86 L*A:«ClEIfKETé DU CULTB DE SAINT FORT A BORDEAUX 

dès le XIII® siècle, avec IX leçons, aux Matines. L'autorité ecclé- 
siastique ne rignorait donc pas en 1340. Mais il y a mieux. Les laïcs 
qui parlaient, en 1340, d'un paiement effectué le mardi après la 
saint Fort « die martis post festum beati Fortis, anno XL » sont les 
vicaires généraux de l'archevêque Pierre de Luc, Guilhelmus de 
Roffînhaco, G. de Bosco et Petrus de Gampoveteri. Les comptes dans 
lesquels il est question de ce paiement sont les comptes de l'arche- 
vêché de Bordeaux *. Singuliers laïcs, on en conviendra ! 

Texte de M. Brulails, — D'autre part, à ceux qui disent : « Saint 
Fort n'est pas mentionné dans les vieux textes, donc il n'a pas 
existé », M. Ghauliac oppose que cet argument négatif ne compte 
pas ; mais lui-même le retient en le retournant : « Saint Fort n'a pas 
son office dans les vieux missels, donc, il a existé * ». 

Réponse. — Nous demandons à M. Brutails de citer la page de 
notre brochure où nous avons écrit l'absurdité qu'il nous prête : 
«Saint Fort n'a pas son office dans les vieux missels, donc, il a existé. » 
Voici notre texte : « C'est plutôt une preuve de l'ancienneté du culte, 
car, dans le Missel romain actuellement en usage, ce sont les saints 
des premiers siècles qui n'ont pas de messe propre. Nous citerons, 
parmi une foule d'autres, les papes martyrs suivants : saint Lin, le 
successeur immédiat de saint Pierre, le premier nommé au Canon 
de la messe après les apôtres ; saint Anaclet, mort en 112, saint Pie I 
en 167; saint Anicet, en 175. Si l'on veut des saints plus célèbres, nous 
nommerons saint Benoît et saint Bernard. De nos jours encore, la 
fête de saint Fort est célébrée d'après le Commun d'un martyr 
pontife avec une Collecte légèrement modifiée. » 

On voit que nous avons dit seulement — et nous le répétons — 
qu'on ne peut conclure la non -existence d'un saint de ce qu'il n'a 
pas de messe propre dans les missels du xvi® siècle et de ce que son 
office était célébré alors d'après le Commun des Martyrs pontifes. 
Saint Joseph lui-même a-t-il une messe avant le xv® siècle ? 

Saint-Fort-sur-Gironde. — Texte de M, Brutails, — M. Chau- 
liac rend compte de mes preuves : 

M. Brutails... cite, effectivement, quatre textes latins... où il est 
question d'un lieu, ou d'une église, nommée Sanctus Fortunatus. 
Ces quatre textes... concernent uniquement Saint-Fort-sur-Brouage. 

Et M. Chauliac souligne uniquement qui renferme une erreur de 

1. Arch. hial. du dép. de la Gironde, t. XXI, p. 50. 
^. Bev, hisL de Bordeaux, Juillet-août 1917, p. 186, 



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l'aNGIKNNETÉ du culte de SAinT FORT A BORDEAUX 87 

fait: l'un de mes textes, qui remonte à 1232, donne à la paroisse 
de Saint-Fort-sur-le-Né le nom de «parrochia de Sancto Fortunato *». 

Réponse. — Voici notre texte : « H cite, effectivement, quatre 
textes latins datés de 1075, 1259, 1324 et 1453, où il est question 
d'un lieu, ou d'une église, nommé Sanctus Fortunatus. Ces quatre 
textes... concernent uniquement Saint-Fort-sur-B rouage ^ » Dans sa 
discussion relative aux paroisses saintongeaises de Saint-Fort, 
M. Brutails cite onze dates; nous ne nous sommes occupé que de 
quatre d'entre elles, parmi lesquelles ne figurait pas la date de 1232, 
que nous ne discutions pas. Il est bien exact que les quatre dates 
que nous avons citées, 1075, 1259, 1324 et 1453 concernent uni- 
qaemeni Saint-Fort-sur-Brouage. Cela n'est pas contestable. Alors, 
que nous reproche-t-on ? 

Voici ce que nous avons écrit au sujet des localités saintongeaises 
portant le nom de Saint-Fort : 

2® Trois localités, au moins, de l'ancien diocèse de Saintes portent 
le nom de Saint-Fort. M. Brutails déclare «qu'elles étaient primitive- 
ment appelées Saint-Fortunat ». Il cite, effectivement, quatre textes 
latins datés de 1075, 1259, 1324 et 1453 où il est question d'un lieu, ou 
d'une église, nommé Sanôlua Poriunaius. Ces quatre textes sont tirés 
du Gartulaire saintongeais de l'abbaye de la Trinité de Vendôme; ils 
concernent uniquement Saint-Fort-sur-Brouage. 

A Saint-Fort-sur-Gironde, il faut distinguer la paroisse, que tous 
les textes anciens, français ou latins, nomment Saint- Fort, Saint-Fort- 
de-Cosnac, Saint-Fort-sur-Gironde, Sanctus Fortis, et jamais Saint- 
Fortunat (nous pourrions en citer une trentaine s'échelonnant de 
1301 à 1747) et le prieuré simple, véritable ferme, nommé d'abord 
Saint-Fortunat, puis Saint-Fort, dépendant du prieuré conventuel de 
Sainte-Gemme, fondé par Guillaume Geoffroy, comte de Poitou... 

Au xn® et au xiii® siècles, les sires de Pons se disaient seigneurs 
de Saint-Fort, et non de Saint-Fortunat. 

Le 20 janvier 1301 (n, s.), l'un des a tesmoings » d'un acte authen- 
tique est « Monseigneur Amaut Boet, chapelain de Saint Fort ». Il 
faut bien admettre que ce personnage connaissait le nom de sa cha- 
pellenie; or, il l'appelle Saint-Fort et non Saint-Fortunat. 

Le 15 octobre 1406, le prieur claustral de l'abbaye Sainte-Croix 
de Bordeaux, fournissant à la Jurade le nom et l'origine de ses 
moines, dit de lui-même et d'un de ses religieux : « Xantonensis dio- 

1. Bev, hist. de Bordeaux^ juillet-août 1917, p. 184, 

2. Réflexions d'un Bordelait, p. 16» 



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88 l'aNGIBNHBTÉ du culte de saint fort a BORDEAUX 

cesis, oriundus Sancti Fortis. » Il est certain que cet homme consi- 
dérable connaissait le nom exact de la paroisse où il avait reçu le 
baptême. S'il la nomme Sanctus Fortis, à coup sûr, c'est à bon 
escient. 

En 1668, les Pères de la Compagnie de Jésus, dans un acte officiel, 
déclarent posséder depuis l'an 1608 «la moitié de la terre et 
seigneurie de Saint Fort, size en Xaintonge ». C'était donc la déno- 
mination légale. 

« ... Église Saint-Fortunat, Commune de Saini-Forl ». Mais cette 
dénomination récente n'est paà celle des anciens registres, remontant 
à la fin du xvi« siècle, où il y a SainUFori, ainsi que l'a fait constater 
uneArérification demandée par M.Brutails. L'église de Saint-Fort-sur- 
Girondedate du xi^ou du xii^ siècle : on voit que la dévotion à saini 
Forl est très ancienne dans ces parages. 

M. Brutails pense « qu'il ne reste pas vestige d'une tradition immé- 
diate, d'une tradition continue que l'on puisse faire remonter jus- 
qu'au temps où aurait vécu saint Fort ». Cependant, depuis 814, 
l'église Saint-Seurin est établie dans le voisinage de Saint-Fort-de- 
Cosnac. A cette époque, en effet, Louis le Débonnaire lui donna 
Meschers et ses dépendances; cette église y apporta ses dévotions. 
Aussi trouve-t-on dans le pays environnant, non seulement Saini-Forl- 
de-Cosnac, mais encore Saint-Seurin-d'Uzel et môme Saint-Étienne-de- 
Mortagne. Il y a en Saintonge plusieurs lieux nommés Saint-Seurin. 

Texte de M. Brutails, — Tout cela est fantaisie pure : une liste 
des bénéfices du diocèse de Saintes en 1402 mentionne, dans l'ar- 
chiprêtré de Cosnac, « l'église paroissiale de Saint-Fortunat » ; l'abbé 
Rainguet, qui était originaire de Saint-Fort-sur-jGironde, a écrit que 
cette ancienne paroisse doit son nom au bienheureux saint Fortunat, 
dont la fête se célèbre le 14 décembre K 

Réponse, — Nous allons d'abord produire nos nombreux textes. 
Nous discuterons ensuite le seul fourni par M. Brutails, ainsi que 
l'opinion, non appuyée de textes, de l'abbé Rainguet. 

Dans nos citations, quand le texte ne porte pas Saint-Fort-de- 
Cosnac, l'identification a été faite, non par nous, mais par la Société 
des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, si elle ne 
résulte pas indiscutablement du contexte. 

1301 (janvier n. s.). Tesmoings présens : monseigneur Arnaut 
Boet chapelain de Saint-Fort (sur-Gironde) *. 

1. Bev, hUt de Bordeaux, JuiUet-«oût 1917, p. 185. 

2. Archives historiques de la Saintonge et de VAunis, t. XXVIII, p. 217 



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l'akgibnnbté du culte de saint port a bordeaux 8g 

1401. Hommage rendu aux seigneurs de Plassac et de Pons par 
le uigier [sic) de Saint-Fort ^. 

1407. W., id. ». 

142B. /d., id. ». 

1455. La coustume de la chastellenie de... Saint-Seurin... Saint- 
Fort... et Maubert *. 

1457. J. Popelin, laboureur, domourans à Saint-Fort-de-Cosnac *. 

1459. Bail à ferme du moulin de Maubert... dans la paroisse de 
Saint-Fort •. 

1461. Hommage rendu... par le vigier {sic) de Saint-Fort'. 

1462. Dénombrement... Chemin par lequel on va de Saint-Fort 
à Jonzac®. 

1464. Hommage rendu... par le vigier {sic) de Saint-Fort*. 

1467. Id., id. ^. 

1479. ... qui départ les terres de Saint-Fort et de Mortaigne ^K 

1479. Pierre Saillant domorans à Saint-Fort-de-Cosnac **. 

1482 (un peu avant). Jean de Beaufort, seigneur de Saint-Fort 
(sur Gironde) ^K 

1500. Paroisse de Saint-Fort **. 

1504. Seigneurie de Saint-Fort ^^ 

1512. Paroisse et prévôté de Saint-Fort *«. 

1524. Noble homme Vigier de Saint-Fort-de-Cosnac i'. 

1632. Chemin par lequel on va du bourg de Saint-Fort à Tabbaye 
de la Tenaille ^. 

1648. Prieuré de Saint-Fort-de-Cosnac... Cure de Saint-Fort-de- 
Cosnac ^. 

1664. Ministre protestant à Saint-Fort ». 

1664. Habitant de Saint-Fort (sur Gironde) «i. 



1, 2 et 3. Arch. dép. de la Gironde, E 710. 

4. Arch, hisL Saintonge et Aunis, t. VIII, p. 413. 

5. Id., t. II, p. 183. 

6. Arcb. dép. de la Gironde, E 530. 

7. Id., E 710. 

8. Arch. hisl. Saintonge et Aunis, t. XXXI, p. 351. 

9. 10. Arch. dép. Gironde, E 710. 

11. Arch. hist. Saintonge et Aunis, t. II, p. 189. 

12. Id., t. II, p. 193. 

13. Id., t. II, p. 297. 

14. Areh. hist. Saintonge et Aunis, t. XXI» p. 364. 

15. Id., t. XXI, p. 367. 

16. Id., t. XXI, p. 375. 

17. Id., U XIX, p. 205. 

18. Id., t. XXXI, p. 354. 

19. Pouilté général de Varchevéehé de Bordeaux. Diocèàe de Saintes, p. 34, 

20. Id., U XX, p. 74 et 159. 

21. Id., t. XX, p. 151. 



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go L'AHCIEMNETé DU CULTE DB SAINT FORT A BORDEAUX 

1666. Principauté de Mortagne et seigneurie de Saint-Fori^ K 

1683. Paroisse de Saint-Fort «. 

1691. /d., id.K 

1698. Saint Fort est Tune des paroisses de la généralité de La 
Rochelle «. 

1715. Isaac Michel, seigneur de Saint- Fort \ 

172f6. Marg. Meachinet, veuve d'Isaac Michel, seigneur de Saint- 
Fort •. 

1736. La dame de Saint-Fort ^ 

Arrivons maintenant à Tunique texte cité par M. Brutails. Il est 
tiré de la Pancarte de Rochechouart qu*il n'a pas vue lui-même. 
Est-ce un original ou une mauvaise copie? II ne nous le dit pas. 
D'ailleurs, Rochechouart est dans le diocèse de Limoges, très loin 
de Saint-Fort-sur-Gironde, mauvaise condition pour être bien ren- 
seigna. Le lecteur préférera sans doute, comme nous, Taffirmation 
du curé de la paroisse, Mgr Boet, qui, en 1301 ®, déclarait qu'elle 
s'appelait Saint-Fort — et non Saint-Fortunat. Insistons aussi sur 
la quantité de textes que nous produisons donnant tous à la paroisse 
le nom de Saint-Fort. 

Quant à l'opinion de l'abbé Rainguet, elle n'a que la valeur d'une 
opinion. Il vivait il y a plus de cinquante ans et ne connaissait pas 
les innombrables documents publiés depuis par la Société des Ar- 
chives historiques de la Saintonge et de l'Aunis. 

Texte de M. Bruîails, — Tout cela est fantaisie pure... Quant au 
prieuré, si j'en crois un document du xviiic siècle, il s'appelait Saint- 
Sauveur prieur claustral du prieuré de Saint-Sauveur de Saint- 
Fort-de-Cosnac » ®. 

Réponse. — Notons d'abord que dom Besse, dans la réédition du 
livre bien connu de dom Beaunier sur les Ahhayes et prieurés de 
V ancienne France^ classe le prieuré de Saint-Fort-sur-Gironde parmi 
les prieurés simples, comme nous l'avons dit, et non parmi les prieu- 
rés conventuels. Il écrit: «Saint-Fort-sur-Gironde, S. Fortunatus 
prope Cosnacum, dépendant de Sainte-Gemme, uni à la Mission de 
Saintes ». 

1. Fouillé général de V archevêché de Bordeaux, Dioeî^se de Saintes^ t. II, p. 207. 

2. Id., t. VI, p. 181. 

3. Id,, t. VI. p. 181 et 185. 

4. Id., t. II, p. 117. 

5. id., t. XXIX, p. 85. 

6. Id., t. XXIX, p. 86. 

7. T. XXIX, p. 87. 

8. Archives historiques Saintonge' et Aunis^ t. XXVIII, p. 217, 

9. Rev. hist. de Bordeaux^ Juillet-août 1917, p. ^85, 



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l'argienneté du culte de saint fort a bohdeaux 91 

L'acte que cite M.Bnitaîls est précisément l'acte d'union; il date 
du 20 décembre 1746. L'original de cet acte n'a pas été retrouvé; 
on n'en a qu'une mauvaise copie faite à Bordeaux. En manchette 
de la copie, on lit : « Décret d'union au Séminaire de Saintes des fruits 
et revenus du prieuré de Saint-Fortuné^ vulgo de Saint-Fori-de- 
Conac (sic). » 

Le transcripteur de la copie signale qu*une personne est appelée 
une fois Gabasolle et quatre fois Combasolle. Le même transcripteur 
ayant à parler, à une autre occasion, du décret d'union dont il s'agit, 
écrit : «Voir tome XIII, p. 466, un décret d'union au séminaire de 
Saintes du prieuré de Saini-Fori-de-Cosnac^ dépendant de Sainte- 
Gemme. » 

Voici ce qu'on lit dans la copie. 

Pour le nom de la paroisse : 

P. 467, ligne 28, Végliêe de parroisse de Saini-Fort-de-Cosnac ; 

P. 468, ligne 7, Pey chaud, curé de Saini^Fori-de-Coanac ; 

Id,f ligne 12, Peychaud, curé de Saint-Fort. 

Pour le nom du prieuré : 

P. 467, ligne 7, prieuré simple de Saini^Fortuné ou Saint^^Fort^ 
de^Cosnac; 

Id.j ligne 19, prieuré simple de Saini-Foriuné, vulgairement 
appelé de Saint-Fort-de-Cosnac ; 

Id.j ligne 24, dudît prieuré de SainUForl-de^Cosnac ; 

P. 468, ligne 10, dudit prieuré simple de Saint-Fort; 

Id,, ligne 16, audit prieuré de Saini-Fort^e^Cosnac ; 

Id.j ligne 24, dom Jean Joseph de Laterrière, prieur titulaire 
dudit SainÙFori-de-Cosnac ; 

Id.y ligne 31, dudit prieuré de Saint^Forl^de-Cosnac; 

P. 469, ligne 2', extinction du titre du prieuré simple de Saint- 
Fort-de-Cosnac ; 

Id., ligne 10, supprimons à perpétuité le titre du prieuré simple 
et régulier de Saint-Foriuné, vulgo de Saint-Forl-de-Coanac, dépen- 
dant du prieuré de Sainte-Gemme. 

Une seule fois, sur dix, on lit : dom Joseph Guéroux de Laterrière, 
prêtre, religieux de Tordre-de saint Benoît de l'ancienne observance, 
prieur claustral du prieuré de Saint-Sauveur de Saint-Fort-de-Cos- 
nac pour donner son consentement à l'extinction du titre de son dit 
prieuré de Saint-Fort-de-Cosnac. 

Il semble que M. Brutails aurait dû faire observer que la déno- 
mination qu'il citait n'était pas la seule que Tacte donnât au prieuré. 



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93 L'ANGIENNETé DU CULTE DE SAINT FORT A BORDEAUX 

Quoi qu'il en soit, dans cette dernière mention le nom du prieuré 
est altéré; cette altération peut-elle s'opposer aux neuf autres 
mentions? 

Si on le pensait, et si la dénomination donnée par dom Besse, 
d'après dom Beaunier, était aussi contestée, on ne peut douter que 
les lettres patentes royales \ approuvant (mars 1747) Ktinion faite 
le 20 décembre 1746 par l'évêque de Saintes, ne donnent au prieuré 
son nom exact. Or, cet acte signé « Louis et plus bas par le roy Phi- 
lipeaux » nomme deux fois le prieuré et, chaque fois a prieuré si^mple 
et régulier de Saini-Forlunal, vulgo de Saint-Fort-de-Cosnac ». 

La question est donc jugée en notre faveur et le lecteur conviendra, 
sans doute, qu'on a eu tort, dans tous les cas, de traiter nos asser- 
tions de (( fantaisie pure ». 

Serment sur le fort. — Texte de M, Bruiails, — Toutes ces 
arguties, toutes ces omissions, toutes ces erreurs pour aboutir à 
rétonnante conclusion que voici : « Prêter serment sur le fort Saint- 
Seurin était pour la Jurade une façon abrégée de dire prêter serment 
sur les reliques de saint Fort à Saint-Seurin. » Ainsi donc, à Saînt- 
Seurin, le neutre forte, le gascon lo fort désignent un personnage, 
saint Fort 2... 

Béponse de M, Chauliac. — Si l'assimilation n'avait pas été faite 
par la ^Jurade, ses membres, maire et sous-maire entête, auraient 
été aussi incohérents que Ton veut que nous le soyons nous-même, 
pour se déclarer satisfaits, après avoir envoyé jurer sobre lo fort 
de Sent Seurin per aysi cum es acostumat, d'accepter qu'on ait prêté 
serment sur Vautcu* de Ssent Fort et d'ajouter surtout ^per la 
maneira que es acostumai *. 

Quant aux discussions philologiques sur le neutre forte, qui n'est 
pas dans le texte de la Jurade, et sur le gascon lo fort, il est probable 
que les Jurats du xv^ siècle n'en avaient cure. 

D'ailleurs, si nous commettons une erreur philologique en assurant 
que la Jurade disait jurer sur le fort pour jurer sur l'autel de saint 
Fort, M. Brutails n'a-t-il pas commis la même erreur en écrivant 
« dans l'intervalle, le nom commun » (il s'agit d'un neutre, lo fort) 
« était devenu un nom propre »* ? 

Texte de M. Brutails, — Quant à la cinquième (formule de ser- 

1. Arch, hisl. Saintonge et Aunis, t. XIII, p. 469. 

2. Reo, hist de Bordeaux, juillet-août 1917, p. 189. 

3. Registres de la Jurade, 1420-1422, p. 405 et 419. 

4. La Question de saint Fort, p. 33. 



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L'ANCIBNIfETÉ I>€ CULTE DB SAINT FOÂT A BORDEAUX q3 

ment), il affirme qu'elle ne se rencontre pas dans le Livre des Bouil^ 
Ions; elle y est cependant imprimée, p. 509, et je Tavais citée \ 

Réponse, — Nous n'avons rien dit de pareil. M. Brutails, dans la 
Question de saint Fort, cite quatre formules de serment sur le fort, 
tirées du Livre des Bouillons, p. 513, 502, 509 et 510. La table de ce 
Livre n'en indique pas davantage. Or, nous avons écrit : « Dans les 
quatre textes tirés du Livre des Bouillons, il est toujours question 
du fort Saint-Seurin. Mais en voici un cinquième du même Livre 
(p. 532) qui précise la signification de ces mots : « quod quideni 
juramentum prestare consuevit in ecclesia Sancti St-Severini in altari 
sancti Fortis... » Où voit-on là que nous affirmions que la cinquième 
formule du serment citée par M. Brutails ne se trouve pas à la 
page 509 du Livre des Bouillons? 

D'ailleurs, pour mettre les lecteurs de la Revue en mesure d'appré- 
cier, nous sommes obligés de reproduire ce que nous avons dit au 
sujet de quelques-unes des formules de serment sur le fort citées 
par M. Brutails : 

Serment sur le Fort, à SairU-Seurin, 

M. Brutails reconnaît que sairit Fort entre dans rhistoire en 1274, 
et ^ue sa fête est mentionnée dans deux calendriers du xiv« siècle, 
comme célébrée le 16 mai, à IX leçons. Nous avons démontré que 
saint Fort avait donné son nom à trois localités au moins, bien avant 
le xin« siècle. 

Mais, en nous contentant même des concessions forcées faites par 
M. Brutails, nous nous demandons quelle lumière viennent apporter 
à la question les renseignements, bien connus pour la plupart, qui 
nous sont donnés au sujet du serment sur le fort, en latin super forte, 
dont le savant Ducange lui-même ne connaît ni Torigine, ni la signi- 
fication, ni la disparition. Il s'agit d'établir depuis quand saint Fort 
est connu et vénéré. Or, on admet qu'il l'était au xiv*- siècle, la trans- 
formation, au XV® siècle, si elle était établie, du serment sur le fort 
en un serment sur l'autel de saint Fort ne changerait rien au fait, que 
Jules Deipit déclare incontestable, de l'existence du culte de saint Fort 
au xiv« siècle. 

Qu'était-ce que le serment sur le fort? On l'ignore. Baurein a lon- 
guement parlé de ce serment sans réussir à élucider la question; il a 
changé d'opinion à plusieurs reprises. Il finit par conclure que le ser- 
ment était ainsi nommé « par la raison qu'il était le plus fort, le plus 
solennel et le plus redoutable ». Il ajoute « que le mot fort ou forte 
ne signiOe point la châsse ou le tombeau d'un saint » K M. Brutails 
croit, au contraire, que forte veut dire «châsse ou autel ou relique »» 

1. Rev. hist de Bordeaux, juUlet-août 1917, p. 189. 

2. Recherches sur Bordeaux^ p. 363 et 366. 



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94 l'ancienneté du CULTB de aAlRT FORT A BOUDEAtk 

Qui a raison? Dans le Livre des Coutumes, on lit (p. 165) luramenium 
... débet prestari super forte et hoc in preposilura, extra villam. Or, 
à la prévôté, il n'y avait ni châsse, ni tombeau, ni reliques. 

M.Brutails n'étudie pas la question générale du serment sur le fort; 
il se borne à vouloir expliquer ce qu'était le serment sur le Fort à 
Saint-Seurin. Pour apprécier la signification des textes qu'il cite, il 
suffit de les examiner de près. 

« 1279, sur le corps de saint Seurin » : en note « supra corpus sancti 
severini, vel alterius sancti vel sanctse ». 

Il ne s'agit pas, comme on pourrait le supposer, de serments qui 
auraient été prêtés dans des circonstances déterminées, mais d'ex- 
pressions tirées d'une Ordonnance rendue par Philippe le Hardi, séant 
en Parlement de Paris, en juillet 1280. Dans cette Ordonnance restée 
lettre morte, il n'est nullement question du serment sur le fort que le 
rédacteur ne connaissait probablejnent pas. Il ne faut pas perdre de 
vue que si, en 1280, le roi de France était, en droit, le suzerain de la 
Gascogne, en fait le roi d'Angleterre la possédait. Les juristes français 
devaient peu connaître les coutumes de ce pays. Il n'y a donc aucune 
conclusion à tirer du texte cité en ce qui concerne le serment sur le fort, 
puisque, nous le répétons, il n'en est pas question dans l'Ordonnance. 

« 1326, super forte seu virgam Sancti Severini Burdigalae. Super Vir- 
gam et forte Sancti Severini ». (Lamothe frères, Coutumes du ressort du 
Parlemenl de Guienne, t. I, p. xxi, note 13.) Ces mots ne sont nulle 
part dans les Coutumes, ainsi qu'on pourrait le croire ; ils sont tirés d'un 
texte fourni par Baurein à ses amis Lamothe, qui avouent ignorer 
«l'origine et la vraie signification de ce mot Fort Saint Seurin ». Les 
Coutumes, quand elles parlent avec précision du serment sur le fort, 
s'expriment ainsi : « Si segrament... que sia de vint souts en sus, sobre lo 
Fort à Senl-Seurin : et de vint sous en jus à Sent Progeit » ^ remar- 
quez « à Senl'Seurin, à Seni-Progeit ». Nulle part il n'est question, 
dans les Coutumes, du Fort de Saint-Seurin : il y a constamment par 
abréviation, le Fort Saint-Seurin avec un F majuscule ou, comme 
nous venons de le voir, à Saint-Seurin. Le Fort signifie donc quelque 
chose que l'on trouve dans l'église Saint-Seurin. 

Dans les quatre textes tirés du Livre des Bouillons, il est toujours 
question du fort Sairlt-Scurin. Mais en voici un cinquième du même 
Livre qui précise la signification de ces mots : « quod quidefn juramen- 
tum prestare consuevit in ecclesia St Severini in altari sancti Fortis • ». 
Cette mention est, vraisemblablement, de l'année 1483, mais, comme 
le texte du serment, en gascon, est le même que celui indiqué à la 
pièce 146 dont l'écriture est de la première moitié du xv« siècle, il est 
à présumer que ce texte est une explication et non une modification 
des usages adoptés. 

D'ailleurs, bien que, d'après M. Brutails, ce soit en 1420 que « surgit 
saint Fort », on le rencontre déjà en 1405. A cette date, la Table gêné- 



1. p. 96 (g 164). 

2. P. 532. 



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L*A?fClEMI<fETÉ DU CULTE DE SAINT FOKT A BORDEAUX 96 

raie des Registres capitulaires de Véglise Saini-André porte la mention 
suivante : « Le Maire de la Ville de Bordeaux jure sur l'autel de saint 
Fort. » L'écriture est de la fin du xviii® siècle. A cette époque, le Maire 
ne prêtait plus serment à Saint-Seurin depuis près de 300 ans; on ne 
peut donc supposer au rédacteur ni idées préconçues, ni thèse à 
défendre. Jusqu'à preuve contraire, on doit admettre que son résumé 
est exact. 

Les Registres de la Jurade parlent souvent du serment sur le Fort. 
Nous ne nous arrêterons qu'aux textes de 1420, année où M,BrutaiIs 
prétend, à tort, nous venons de le voir, que « surgit saint Fort ». Si 
on examine les textes dans leur intégralité, ils prouvent, sans contes- 
tation possible, que, dans l'esprit des Jurats, prêtei: serment sur le 
Fort Saint Seurin ou sur l'autel de saint Fort était une seule et même 
chose'. Qu'on en juge : 

Le 24 juillei 1420, les Jurats décident que le trésorier de la Ville 
sortant de charge «per ayssi que se anga purgar sobre lo fort de 
Sent Seurin per aysi cum es acoslumal ». 

Le 28 juillet 1420, quatre jours après, le trésorier s'est conformé à 
cet ordre en présence de quatre témoins : le lieutenant de maire, deux 
jurats et le clerc de ville. On l'a envoyé prêter serment sur le fort Saint- 
Scurin; le Registre de la Jurade constate qu'il « fitz et prestet lo segra- 
ment sur l'autar de Ssent Fort, per la maneira que es acostumat ». Ni le 
maire ni les Jurats ne protestent; l'ordre donné a été exécuté suivant 
la coutume toujours suivie. Conclusion, jurer sur le fort Saint-Seurin et 
jurer sur l'autel de saint Fort à Saint-Seurin sont une seule et même 
chose pour la Jurade. 

Autres exemples : Le 24 août 1420, un mois après, le maire va à 
Saint-Seurin et, en présence de commissaires désignés par la Jurade» 
Il « lit et prestet lo segrament acostumat per los senhors magers sur 
l'autar de Ssent Fort garnit ». C'est donc sur l'autel de Saint-Fort qu'il 
prêta le serment dit sur le Fort, et personne n'a protesté. 

Le 26 août 1420, c'est au tour du sous-maire à prêter « dabant Vautar 
de Sent Fort.., lo segrament per la forma et maneyra que es contengui 
en lo libre deus Privilegis ». Le livre des Privilèges, tel que nous l'avons 
actuellement, ne mentionne pas ce serment ; mais, comme nous l'avons 
dit, on trouve, dans le livre des Bouillons, le texte du serment que le 
trésorier devait prêter « in altari Sancti Fortis ». 

Le 15 octobre 1421, c'est-à-dire l'année suivante, les successeurs de 
ces divers fonctionnaires prêtent le môme serment « sus lo fort de 
Sent Seurin ». 

Il n'est pas possible de suivre les expressions employées les années 
suivantes, du xv® siècle, les Registres de la Jurade ayant été brûlés. 

Si l'on objecte qu'il y a eu, peut-être, erreur en 1420 et qu'on est 
revenu, en 1421, à la saine tradition, on fera une hypothèse, et rien 
de plus, les autres Registres de la Jurade alTérents au xv© siècle ayant 
disparu. Mais il est un témoignage des plus sérieux qui ôte toute 
vraisemblance à pareille supposition. Delurbe, Procureur Syndic de 
la Ville, qui avait à sa disposition toutes les archives municipales, brft- 



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96 L*ANGIEMNETé DU CULTE DE SAINT PORT A BORDEAUX 

lées depuis en grande partie, Delurbe a écrit, en 1612, que le Procu- 
reur Syndic et le Clerc de Ville ne peuvent entrer en fonctions « qu'ils 
n'ayent preste le serment, assistans deux Jurats, sur les relicques 
de saint Fort en ladicte Église Saint-Seurin ». Delurbe ajoute que le 
Maire à l'origine (nous Pavons vu en 1420) prêtait serment sur le 
même autel, mais que, ultérieurement, c'était à Saint-André qu'il jurait. 
Puisque Delurbe prend soin de noter le changement survenu dans la 
façon de procéder pour le serment du Maire, il n'aurait pas manqué de 
faire la même constatation pour le sermont du Procureur Syndic, s'il 
y avait eu lieu à la faire. Delurbe étant lui-même Procureur Syndic et 
ayant le goût des recherches historiques, était certainement très ren- 
seigné sur les pratiques de ses prédécesseurs. 

Damai, qui était Clerc de Ville, signale aussi le changement afférent 
au serment du Maire, mais ne relate pas qu'il s'en soit produit pour 
le serment du Clerc de Ville. Ce serment se prêtait « à sainct Seurin, 
sur les reliques de sainct Fort »; c'est toujours là qu'on l'avait prêté. 

Les anciens et nouveaux Statuts de la Ville d^ordeaux publiés par 
Delurbe en 1612, portent que le Maire doit jn*êter serment fi sur les 
reliques de saint Fort, à sainct Seurin ». Delurbe observe encore que 
ces Statuts ont été changés, le Maire allant à Saint-André et non plus 
à Sahit-Seurin. Les mêmes Statuts obligent le Procureur à jurer « sur 
les reliques Saini Fort, à sainct Seurin »; mais Delurbe ne dit pas que 
ces Statuts fussent différents, autrefois, pour -ses prédécesseurs. 

M. Brutails écrit que « le peuple à la longue » transforma le fort en 
saint. Le clergé, complice, ou aussi ignorant que le peuple, se serait 
prêté sans doute à la transformation? Quand on songe que l'on veut 
que ces choses se soient passées au xv« siècle, au temps de Pey- 
Berland, des conciles de Constance et de Bfile, au moment où toutes 
les vérités chrétiennes étaient mises en question I Ce qu'on n'explique 
pas, d'ailleurs, c'est l'origine des reliques actuellement vénérées comme 
étant celles de saint Fort. Dans l'hypothèse d'Amphibalus (une cha- 
suble devenant saint Amphibalus), il n'y a que simple changement, 
substitution et, en définitive, un seul saint. De la métamorphose du 
Fort en saint Fort, il résulterait deux saints concrets, avec des reli- 
ques distinctes, celles de saint Seurin et celles de saint Fort. Alors, 
ou bien saint Seurin avec ses reliques aurait dû disparaître, ou bien 
on aurait inventé, créé, celles de feaint Fort. D'où proviendraient- 
elles? Elles ne sont pas, assurément, une partie de celles de saint Seurin. 
Un examen fait, en 1863, par le professeur Oré, dont la compétence 
médicale est bien connue des vieux Bordelais, constate que le corps 
presque entier de saint Fort existe à Saint-Seurin; il manque l'avant- 
bras et la main du côté droit. Nous avons dit qu'ils ont été carbo- 
nisés lors de l'incendie de la sacristie en 1733. Nous avons aussi une 
grande partie du corps de saint Seurin. Le docteur Oré a constaté 
des restes notables des os du crâne dans le reliquaire de saint Fort. 
Or, le chef de saint Seurin et celui de saint Amand sont en haut du 
rétable de l'autel majeur, l'un à gauche, l'autre à droite. Il y a trois 
têtes, il faut trois saints. Quel est le troisième, sinon saint Fort? 



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l'ancienneté du CULtE DE SAINT t^ORT A fiORDËAUX 97 

Plus on veut retarder l'époque où les reliques de saint Fort ont été 
vénérées, plus les difficultés s'accumulent, car plus on avance dans la 
suite des siècles et plus l'Église a entouré de formalités les moindres 
déplacements de reliques, même les simples changements de reliquaires. 

Enfm, puisque dans toutes les paroisses du ressort du Parlement 
de Guyenne on jurait sur le Fott, comment se fait-il qu'il n'y ait qu'à 
Saint-Seurin qu'on ait compté la transformation de forte en sancio 
forte ? On comprendrait au reste cette altération ou cette pieuse 
fraude dans une paroisse reculée où l'ignorance des habitants aurait 
permis pareil chang<.'ment. Mais les Bordelais ont toujours passé pour 
sceptiques plutôt que crédules; la Juradc, constamment en lutte avec 
les chanoines de Saint-Seurin, poussant l'animosité jusqu'à piller et 
incendier leurs demeures, laissant la sauveté en proie à une soldatesque 
effrénée sans essayer de lui porter secours, la Jurade aurait énergi- 
quement protesté si on avait voulu changer ses coutumes séculaires 
et ne se serait pas prêtée à une supercherie sacrilège. 

La question nous paraît donc jugée. Prêter serment sur le fort 
Saint-Seurin était, pour la Jurade, une façon abrégée de dire : prêter 
serment sur les reliques de saint Fort, à Saint-Seurin. 

A titre de renseignement, voici comment, le 22 janvier 1554, le clerc 
de Ville Dubosc prêta serment en présence du sieur de la Crompe, jurât 
délégué à cet effet, « lesquels étant au devant de l'Autel Sainct Fort 
dans la cave de la dite église, le dit la Crompe, jurât, ayant faict faire 
lecture des Statuts de la Ville concernant la dite charge de Clerc, luy 
aurait fait mettre la main sur les dites reliques de sainct Fort a faict 
prester le serment de fldellemenl exercer la dicte charge et soudain 
auroint crié tous deux à haute voix : Vive le Roy et se seroient retirés. » 



Texte de M. Brutails. — Le Livre des Coutumes renferme ces 
mots : « Juramentum... débet prestari super forte, et hoc in prepo- 
sitara extra villam ». M. Chauliac a compris qu'il s'agissait de ser- 
ments prêtés dans le local même de la prévôté. « Or, dit-il, à la pré- 
vôté, il n'y avait ni châsse, ni tombeau, ni reliques. » Je ne vois pas 
quel parti M. Chauliac peut tirer de là; ce que je vois, par contre, 
c'est que dans le même chapitre de la coutume, à la même page, trois 
lignes plus haut, le texte gascon donne la clef du problème : comme 
il était facile de le comprendre, dans les procédures suivies devant 
la prévôté, le serment est prêté « sur le fort Saint-Seurin ^ ». 

Réponse. — Où M. Brutails a-t-il lu qu'il s'agit, dans le texte cité, 
de procédures suivies devant la prévôté? D'ailleurs, l'explication 
n'est pas fondée. Le manuscrit transcrit par Barckhausen, qui donne 
la leçon « sobre io fort Sent Seurin » ne mentionne pas, en effet, le 
texte latin « débet prestari super forte et hoc in prepositura extra 

1. Rev. hUL de Bordeaux, Juillet-août 1917, p. 188. . * 

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98 L*A1VCI£NlfETE DU CULTE DE SAINT FORT A BORDEAUX 

villam». Nous Tavons constaté nous-même sur le ms. Ce texte latin 
ne peut donc être expliqué par une leçon que le ms.ne donne pas. 
Par contre, les manuscrits C et D, qui donnent le texte latin « in 
prepositura » portent seulement, d'après Barckhausen, que le ser- 
ment « deu estre feyt sobre lo fort » sans ajouter Sent Seurin. Nous 
Tavons vérifié sur Tun âes manuscrits (33*^ folio, verso) qui est, 
croyons-nous, celui que Barckhausen désigne par la lettre D. Conclu- 
sion : à propos de la prévôté le Livre des Coutumes, comme nous 
Tavons dit, rappelle qu'on y jurait sur le fort et ne parle pas, à cette 
occasion, du fort Saint-Seurin. 

A Carcans, où on jurai|, sur le fort en 1317, Baurein n'a pu trouver 
trace de reliques. L'église avait pour patron saint Martin ; l'aflluence 
des pèlerins s'y produisait le jour de la fête de saint Jean-Baptiste. 
Si l'on peut ajouter quelque fonds sur la fabuleuse histoire de Céne- 
brun, c'est une source d'eau vive qu'on allait vénérer. 

« Quel parti pouvons-nous tirer de là? » C'est que M. Brutails s'est 
trompé en écrivant : « Il paraît même difficile de préciser le sens de 
forte; châsse, peut-être, ou autel, ou relique ^ » 

Texte de M. Brulails. — P. 21, au sujet des serments : « Puisque 
dans toutes les paroisses du ressort du Parlement de Guyenne on 
jurait sur le fort. » On ne jurait sur le fort que dans un petit nombre 
d'églises *. 

Réponse. — Notre affirmation est exacte. La Coutume de Bor- 
deaux prévoit au § 16 qu'en cas d'incendie, notamment, le plaignant 
devait se rendre auprès du seigneur a et deu jurar sobre lo fort que 
ed no sap qui la feit aquera causa layronissi ». C'est donc là où est 
le seigneur que le plaignant doit jurer sur le fort. Il est clair, d'ailleurs 
que des incendies pouvaient éclater dans tous les villages, que les 
seigneurs étaient nombreux. Or, il n*est pas admissible que le plai- 
gnant et le seigneur fussent obliges de se rendre à Saint-Seurin, à 
Carcans ou en tout autre lieu, l'un pour y jurer, l'autre pour y 
recevoir le serment. Le plaignant jurait sur le fort où était le sei- 
gneur, c'est-à-dire en bien des endroits, comme nous l'avons dit. 

Les Coutumes ainsi que les Établissements de Dax nous appren- 
nent qu'on y jurait « au fort Sent Bissens », quelquefois « sobre Sens 
au fort » ou même seulement « sober lo Sans », « suber lautar de 
mossenhor Sent Bissens » ^ 



1. La Question de saint Fort^ p. 30. 

2. Rev. hisl. de Bordeaux, juiUet-aoùt 1917, p. 183. 

3. Arch, hisL du dép. de la Gironde, t. XXVI I, passim. 



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L AU GIBNlf ETE PU CULTE DE SAtHT PORT A BOHDEAUX gg 

Texte de M. Brulails, — Un scribe du xiii^^ siècle a copié dans le 
cartulaire de Saint-Seurin une sentence arbitrale où il est question 
de serments sur le fort : n De juramentis super forte. » Plus tard, 
vers le xv© siècle, on a ajouté au-dessus de forte le mot sancto » : 
« De juramentis super sancto Forte », « Des serments sur Saint Fort ». 
C'est que dans Tintei'valle le nom commun était devenu un nom 
propre ^. 

Réponse, — Remarquons d'abord qu'il y avait « super forte » 
avec un / et qu'il se trouverait ensuite « super sancto Forte », Forte 
avec un F. 

Il est impossible avec trois lettres seulement «s/o» de déterminer 
l'âge d'une écriture. M.Brutails le sait, aussi est-il prudent, il dit que 
l'addition a été faite «vers le xv® siècle»; cela sert sa thèse. Nous 
pensons, au contraire, qu'elle date du xix® siècle, voici nos raisons : 
On sait avec quelle minutie parfois fatigante, Baurein épluche les 
textes dont il s'occupe. Or, il a reproduit entièrement le passage du 
Cartulaire cité par M. Bruiails : « Item de pecunia quae de juramentis 
super Forte percipitur est sacritae ^. » Baurein est un adversaire 
du culte de saint Fort; il n'aurait pas manqué de relever l'addition 
du mot sancto, si elle eût existé : il n'en parle pas. 

Les frères Lamothe, grands ennemis de saint Fort, sont plus 
explicites encore. Ils écrivent :*« Transaction du 10 mai 1270... il 
n'est fait aucune mention de saint Fort, mais seulement du produit 
du juramentis super Forte ^.. » Croit-on que s'ils eussent constaté 
l'addition du mot sancto, ils eussent dit «il n'est fait aucune 
mention de saint Fort »? Cette addition n'avait donc pas été portée 
quand ils ont consulté le texte. 

La possibilité de pareille addition au xix^ siècle ne peut pas 
surprendre ceux qui ont lu l'article consacré aux Archives départe- 
mentales dans les Actes de l'Académie de Bordeaux de l'année 1840. 
Ils connaissent les péripéties qu'elles ont subies au commencement 
du xix® siècle. On les a déménagées à plusieurs reprises, sans ordre 
ni soins; les paquets étaient jetés par les fenêtres pour procéder 
plus rapidement. On a même envoyé une partie des Archives à 
Liboume. Nous avons appris dans notre âge mûr que les érudits 
Douvaient aller chercher dans les salles les documents qui leur 

autorisés à les emporter chez eux. 



îrment appelé sur le Fort, p. 360, 
:i, note (13), 



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iOO L^ANGIBÎIIIETé bV GUttfi DÉ SAIllt PORt A ËORbBAtl 

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un certain nombre de pièces ont reçu 
des annotations postérieures à leurs dates. Le tome II du Gallia 
christiana porte même en marge une mention erronée assez récente 
relative à l'histoire de l'abbaye de Sainte-Croix. 

Cet état de choses a changé; M. Brutails ne Taurait jamais 
toléré, mais il a existé. 

On ne saura jamais ce qu'a été le serment sur le fort. Son origine 
est inconnue, aussi bien que la date et les causes de sa suppression. 
Il est donc étrange qu'on veuille en tirer une conclusion contre le 
culte de saint Fort. Cela d'autant plus, qu'on admet maintenant 
l'existence du culte public de saint Fort dès le xiv® siècle (nous 
avons prouvé qu'il existait au xiii®) et qu'on veut que la transfor- 
mation de forte en saint Fort ne se soit produite qu'au xv® siècle. 

L'espace que la Idi nous accorde ne nous permet pas de répondre 
à tous les arguments de M. Brutails; ce qui précède suffira à tout 
lecteur sans parti pris. 

En terminant, nous allons indiquer une série continue de dates 
établissant d'une part que, dès qu'il existe des documents où l'on 
peut, raisonnablement, chercher le nom de saint Fort, il y est ren- 
contré; d'autre part que, depuis le milieu du xiii® siècle, les dates 
se succèdent sans interruption et avec la même précision; ce qui 
ne permet ni de conclure à l'évolution progressive du culte de saint 
Fort, ni d'émettre l'hypothèse de l'introduction frauduleuse de ce 
culte. 

1250. Calendrier qui a servi de type à celui du Liber Sialuiorum. 
La fête de saint Fort figure au 16 mai. 

1259. Hommage féodal à Saint- Fort-de-Lauzerte ^. 

1274. /rf., id, à Saint-É tienne -de-Lisse 2. 

Quoi que puisse dire M. Brutails, le nom des localités était anté- 
rieur à ces dates. 

Fin xiii^ siècle. Calendrier du Bréviaire du ms. 86 de la Biblio- 
thèque municipale de Bordeaux. La fête de saint Fort figure, au 
16 mai, avec la mention IX le. 

1305. Acte du Livre des Coutumes daté de la Saint- Fort de mai ^ 

1'® moitié du xiv® siècle. Calendrier du Bréviaire de Mios (G 920). 
La fête de saint Fort y figure, au 16 mai, avec la mention IX. 

1. Moulenq, Documents historiques sur le Tarn-et- Garonne f t. III, p. 31. 

2. Areh, hist, du dép. de la Gironde, t. V, p. 276. 

8- P. 622, éd. Barckhausen. Voir aussi les ms. C et D 56* folio recto du ms. D. 



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l'aNGIENNETÉ do culte de SJLTfiT FORT A BORDEAUX ICI 

P® moitié du xiv^ siècle. Calendrier du Livre velu. La fête de 
saint Fort y figure, au 16 mai, avec la mention IX le ^. 

1340. Date figurant aux comptes de l'Archevêché de Bordeaux 
« post festum beati Fortis » -. 

1354. Id., post festum beati Fortis ^, 

1355. Installation d*un chanoine de Saint-Seurin le jour de la 
Saint-Fort *. 

1378. Actes du Livre des Bouillons datés «post festum beati 
Fortis » *. 

1378. Archives de l'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux : « La festa 
de sent fort de may... La festa de sent Fort d'ahost*. » 

1386. Trêve entre le roi d'Angleterre et le sire d'Albret « lo disabte 
après Sent Fort qui fo lo xix jorn deu mes de May w^. 

XI v^ siècle. Mention de la fête de saint Fort avec IX leçons au 
16 mai, au Calendrier du Bréviaire bordelais de la Bibliothèque 
nationale (ms. nouv. acq. lat. 300 fol. 5 v«) 8. 

1405. Le maire de Bordeaux jure sur l'autel de saint Fort, à Saint- 
Seurin ®. 

1406. Xantonensis diocesis, oriundus sancti Fortis ^^, 
1420. Lautar de Ssent Fort (à Saint-Seurin) ^^. 

1483 (environ). Formule de serment du trésorier de la Ville «in 
ecclesia Sancti Severini » in altari sancti Fortis ^^. 

1493. Réparation de la toiture de la chapelle de saint Fort, dans 
l'église Saint-Michel ^^. La chapelle était déjà ancienne, puisqu'on la 
réparait. 

1517. Fondation de deux services à Saint-Michel, Tun «le jour 
et feste de St Nycollas de may et l'autre le jour de St Fort aussi 
de may » ^*. 

1530. Calendrier d'un Bréviaire imprimé, à l'usage de Bazas. 
« 1 6 mai : S^ Fortis epi et mrs I X le de communi ^^. » 



1. 

2. 
3. 


Arch. hisL du dép. de la 
Id., X. XXI, p. 50. 
Id.. t. XXI. D. 835. 


Gironde, t. XXXIV. 
1/ Fort, p. 28. 










t2, folio 104 verso. 

!c, t. m, p. 278-281 

p. 572. 

)8, p. 84. 

10, p. 100 et 101. 










lusen, p. 532. 
55. 



rdeauz. 



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toa l'angienketé dv culte de saitct fort a bordeaux 

1560. 16 mai : « La Cour s'est levée à neuf heures pour l'honneur 
de la feste de saint Fort \ » 

1573. M An coffre de devant Sainct Fort» dans Téglise Saint- 
Michel 2. 

1595. Réparations à la chapelle de saint Fort de Téglise Saint- 
Michel •''. 

1596. Le cardinal de Joyeuse constate Texistence de la fête de 
saint Fort comme solennité propre à la paroisse de Savenès (Tarn- 
et-Garonne) *. 

1(>01. Identification des reliques de saint Fort par le cardinal de 
Sourdis ^. 

Il nous paraît inutile de pousser plus loin cette énumération. 

Nous ne saurions mieux terminer notre travail que par cette 
citation d'une réponse récente de Rome insérée dans la Semaine 
religieuse de Montpellier : 

« Le Saint Siège maintient son attitude traditionnelle et juge tou- 
» jours téméraire de toucher, même légèrement, à nos traditions 
» catholiques. Par ces temps de libéralisme où chacun se croit per- 

» mis de critiquer à son aise nos traditions locales Les ecclésias- 

» tiques doivent être les premiers par leur ministère à veiller à la 
i^ conservation des pieuses traditions de nos ancêtres » 

A. CHAULIAC. 

1. Jean de Métivier, Chronique du Parlement de Bordeaux, t. II, p. 311. 

2. Arch. dép. de la Gironde, G 2217. 

3. /<i., (i 2240. 

4. Arch. dép. de la Haute-Garonne, G 603. 

5. M. Bru la ils, La Question de saint Fort, p. 10. 



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LES ARBRES DES ALLÉES DE TOURNY 



« Allée, vole entre deux rangées d'arbres », dit Littré. A Bor- 
deaux, les arbres des allées de Tourny ont disparu depuis bien 
longtemps; le souvenir s*en est perdu, mais le nom qui seul le rappelle 
s'est pieusement conservé. Ce nom est proprement une survivance 
archéologique. A ce titrej Thistoire de la plantation des allées de 
Tourny mérite d'être contée; elle ne l'a d'ailleurs jamais été. 

Les allées de Tourny portent le nom du grand intendant qui les 
créa, en 1744. Mais l'idée, commcv beaucoup d'autres qu'il eut le 
mérite de réaliser, est plus ancienne et ne lui appartient pas. Elle 
est du grand architecte Jacques Gabriel, l'auteur des plans de la 
pJace Royale. Quand Gabriel vint à Bordeaux, au milieu de 1729, 
pour dresser ces plans, l'idée, préconisée par l'intendant Boucher, 
d'ouvrir sur le port une place destinée à recevoir la statue équestre 
du roi, se heurtait à l'hostilité du Parlement, qui trouvait « plus 
convenable et à la dignité d'un pareil monument et à la satisfaction 
des peuples, de placer l'image du prince au milieu de la ville, afin 
que les citoyens puissent sans cesse jouir d'une si chère vue ». Le 
député du Parlement à Paris, Jean-Jacques Bel, affirmait qu'«une 
infinité d'endroits » étaient propres à cet usage, mais il n'en préci- 
sait aucun ^. Gabriel jugea, du premier coup d'œil, que l'idée d'une 
place sur le port était la meilleure. Mais l'opinion du Parlement lui 
parut assez forte pour qu'il crût devoir en tenir compte. Des trois 
projets qu'il élabora, l'un consistait à créer la place Royale dans la 
ville môme, « k la rencontre de la rue Sainte-Catherine avec celle du 
Chapeau-Rouge ». Gabriel en signalait ainsi les avantages : « L'as- 
pect du Château-Trompette en est un considéral>le; un cours planté 
d'arbres des deux côtés; qui s'étendra depuis la porte du Chapeau- 
Rouge à celle de Saint-Germain, sur la longueur de 350 toises, en 

1. « Mémoire que présente le député du Parlement de Bordeaux sur le projet des 
nouveaux bâtimens que l'on veut construire sur le port de cette ville. > (Arch. Nat., 
G 7. — Arch. hist, dç la Gironde, t. XLVIII, p. 238.) 



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I04 LES ARBRES DES ALLÉES DE TOURNT 

est un autre et qui accompagneront (sicj dignement cette place ^. » Il 
. ajoutait que, même si Ton adoptait le projet de place sur le port, 
« il seroit aussi de la dignité de la ville de former le cours ou prome- 
nade publique proposée de la place du Chapeau- Rouge à celle de 
Saint-Germain, ce qui n'intéressant en rien le glacis du Château- 
Trompette, ne peut manquer de procurer à la ville un grand ornement 
et une promenade gracieuse et aizée à ses habitans » ^. L*idée des 
« promenades du Château-Trompette », née dans Tesprit de Gabriel 
à l'occasion des plans de la place Royale, lui apparaissait donc 
comme digne d'être retenue, même si le projet de place sur le port, 
qu'il jugeait le meilleur, ét^ait adopté. 

Le Conseil d'État, saisi de ces divers projets, se décida pour l'un 
des deux qui prévoyaient la place sur le port. Le projet de place à la 
rencontre de la rue Sainte-Catherine et des fossés du Chapeau-Rouge 
avec plantation d'arbres de la porto du Chapeau-Rouge à la porte 
Saint-Germain, fut écarté comme trop coûteux, « ne pouvant estre 
fait par parties »^. Mais Gabriel y tenait, et il tenta de le faire insérer 
dans l'arrêt du Conseil. Il écrivait, le 7 février 1730, à Boucher: 

Je demanday hier à M. Gloistrier * pourquoy on ne faisoit pas men- 
tion dans i'arrest du cours d'arbres que j'ay proposé le long de la rue 
du Chapeau-Rouge depuis la porte en tournant jusques à la porte 
Saint-Germain. Nous avions marqué dans notre dissertation, M. de 
Tigné » et moy, qu'au cas qu'on déterminait la place sur k^ port, il 
seroit toujours nécessaire pour l'utillité et l'agrément de la ville do 
Bordeaux, qui n'a aucune promenade, de. former le cours d'arbres 
comme il est marqué sur mon plan. Il ne faudroit pas manquer, ce 
me semble, cette occasion de le faire ordonner par le mesme arrest. 
J'estimerois mesme que vous devriez y insister, ainsi que MM. les 
Jurats, pour rendre le bon office que vous procurez à la ville complet •. 

Boucher déféra au désir de Gabriel : il écrivit, le 24 février, dans 
ce sens au contrôleur général Le Peletier"^. Mais ce fut en vain. • 

1. Mémoire do. Gabriel et de Ticrié «sur r»î9lnt présent du port de Hordeaux, les 
ouvrages propres pour sa plus ffrande commodité et son embellissemenl et sur le clioix 
d'une place convenable à l'érection de la statue équestre du Roy ». {Arch. Nat., G 7. — 
Arrh. hist. de la Gironde, t. XL VIII, p. 313.) 

2. Ibid,, p. 314. — (A. aussi p. 317, 318, 3.'>1. 

8. Le devis de Gabriel estimait la dépense, déduction faite du bénéfice produit par 
la vente des emplacements, ù 816.550 1. 10 s. La dépense totale du projet adopté ne 
dépassait pas 687.300 livres; elle pouvait êlre répartie sur plusieurs e^cercices et le pre- 
mier rrélit prévu n'était que de 70.044 livres {ibid., p. S7ûi]. 

4. r.ommis du contrôleur général Le Peletier. 

5. Dir.Mf'Hir des fortifications du pays d'Aunis, en résidence à La Rochelle. Il avait 
été proposé 11* 26 avril 1729 pour accompaerner Gabriel à Bordeaux {Arch. hisl. de la 
Gironde, t. XLVIII, p. 295). 

6. Arch. dép., C supp». 

7. Arch. naL, G 7. — Arch. hisf. de la Gironde, t. XLVIH, p. 366-367. 



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LES ARBRES DES ALLÉES DE TOURNY Io5 

En 1733^ l'idée fut reprise. Les jurats, à l'instigation de Boucher, 
résolurent de transformer en une voie décente la sordide rue du 
Burga, qui conduisait de la porte, Saint-Germain à la porte du 
Médoc. Ils se heurtèrent au mauvais vouloir de l'état-major du 
Château-Trompette. On parvint pourtant à transiger. Un arrêt du 
Conseil d'État du l^r juin 173-1 autorisa la construction d'une façade 
uniforme le long du mur du couvent des Jacobins ^. Mais on en resta 
là : l'arrêt ne reçut pas d'exécution. On s'apei-çut, après coup, que, 
pour créer la voie nouvelle et réaliser son objet, qui était de mettre 
en communication directe la rue Fondaudège et la rue Sainte-Cathe- 
rine, il fallait d'abord déplacer la porte Saint-Germain et la porter 
à 16 toises à l'ouest. La difficulté apparut si grosse que l'affaire fut 
enterrée dans les cartons de l'Intendance. 

En 1743, Tourny l'y retrouva, ainsi que le projet plus grandiose 
de Gabriel. C'est ce projet qu'il fit sien. Il décida de planter d'arbres 
le rebord des glacis du Château-Trompette de la porte du Chapeau- 
Rouge à la porte Saint-Germain. Le 24 janvier 1744, une délibéra- 
tion de la jurade décidait de jeter bas la vieille porte Saint-Germain 
et de « pratiquer une avenue ou nouveau chemin dans l'intérieur 
de la ville», entre la rue Fondaudège et la rue Sainte-Catherine^. 
Le 27, Tourny justifiait cette création dans une lettre au comte 
d'Argenson, ministre de la Guerre. Il y réfutait les ol>jections que 
l'autorité militaire aurait pu faire à la plantation d'arbres sur le 
rebord des glacis^. Le maréchal de Duras, commandant de la 
province, n'opposa au projet qu'une molle résistance. Il demanda 
simplement à voir les plans. Tourny les lui expédia aussitôt en lui 
écrivant, le 18 février 1744 : 

Vous verres, Mgr., dans le plan que vous souhaités et qui sera cy 
joint, que les allées d'arbres dont il s'agit ne font qu'orner la voye 
publique, sans avoir rien qui puisse intéresser los fortifications du 
Château-Trompette. Une partie même semble principalement faite 
pour en embellir le circuit, et dans un besoin la coupe des, arbres pou- 
roit y être fort utile. J'ay donc lieu d'espérer que vous voudrès bien 
favoriser de votre agrément cette plantation... 

1. « AiT^l permettant à la Ville de Bordeaux de vendre et aliéner... le terrain qui 
s'étend depuis la porte de Salnt-(îermain, le lone du mur de i'lcMi|re du jardin des 
Jacobins jusqu'à la maison du s' Del, A la chars^e par les acquéreurs et non autrement 
d'y bâtir des maisons en conformité des plans dressés jiar le s' marquis d'Asfeld, dont 
copies signées du 6' Bitry, inffénieur, sont c' annexées. •• 1«' juin 1734 (Arch. Nat., 
E 2140, ori'^nal). Les plans dont parle l'arrêt sont conservés aux Archives nationalfs 
sous la cote N 111, Gironde, 4S. 

2. Arch. mun., DD i(A, — Arnh. hisl. de la Gironde, t. XXXVIII, p. 280. 

3. Tourny à d'Argenson, 27 janvier 1744 (Arrh. dép., C 1219). 



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to6 tfcs AABKSS DES ALLÉES DE TOURNT 

Et le maréchal de Duras capitula de bonne grâce ^. Le ministre 
d'Argenson ne résista aussi que pour la forme. Il demanda son avis 
à Tingénieur en chef des fortifications, de Vande, mais en s'enga- 
géant à « seconder les vues de l'intendant » *. Tourny vit de Vande 
et le gagna. Il écrivait, le S9 février, à d'Argenson : 

Il est convenu que les cmbellissemcns que j'avois projetés cfTdehors 
de B ordeaux, consistant en plantations d'allées d'arbres, n'interessoient 
en aucune façon les fortifications du Château-Trompette. Il est même 
cvideni qu'ils sont à l'avantage do ces fortifications, puisque, pour 
mettre de niveau le terrain, on le baisse de 6 à 7 pieds dans des endroits 
élevés qui le dominent; au moyen de quoy M. de Vande ne trouve à 
cet égard aucun inconvonfent que j'en suive l'exécution, ainsy que je 
fais, M., sous votre bon plaisir •. 

Un an après, les allées de Tourny existaient *. Une déli))ération 
de là jurade du 16 mars 1745 le constate : « Sur ce qui a été repré- 
senté par le procureOr sindic qu'en exécution d'une délibération 
du corps de ville du 24 janvier de Tannée dernière 1744, il a été 
pratiqué dans Tinterieur de la ville, entre le glacis du Château- 
Trompette et les jardins des Jacol)ins, une avenue ou nouveau 
chemin planté d'arbres.., » *. La plantation précéda donc la construc- 
tion des maisons, car c'est le 20 avril 1745 seulement que Tourny, 
enhardi par son premier succès, écrivit à d'Argenson pour lui 
demander de substituer aux modestes échoppes autorisées en 1734 
des maisons â un étage avec combles à l'italienne et de ménager 
sur cette façade, à égale distance leç uns des autres, cinq pavillons 
plus élevés, de cinq croisées chacun, avec toit en mansarde, « afin 
d'éviter une trop longue uniformité de bâtimentt désagréalïle aux 
yeux »•. La plantation comprit, en projet, quatre rangées d'arbres 
sur le rebord du glacis, et une cinquième entre la chaussée et les 
maisons, k 16 pieds de celles-ci. Cette cinquième rangée, indiquée 
sur deux plans manuscrits', ne figure pas sur un plan particulier de 

1. Toumy à Duras, 28 janvier 1744. — Dura^ à Tourny, 10 février 1744. — Tourny 
à Duras, 18 et 22 février 1744 (Arch. dép.. C 1219.) 

2. D'Arg«nson à Tourny, 21 lévrier 1744 (ibid.). 

3. Tourny à d'Argenson, 29 février cl 6 mars 1744 (ibid.). 

4. Elles s'appelèrent d'abord » promenades de Tourny ». — Le nom d'allées de Tourny 
ne fut, à l'orififine, donné seulement qu'à la plantation d'arbres créée entre les portes 
Saint-Germain et Médoc. Une délibération de la Jurade du 25 juin 1749 le donna aussi 
«à l'allée allant de la porte Dauphine au marais de l'Archevêché» [rue Dauphine], 
Un plan des Arch. mun. (n" 3221) appelle « grande allée cours Tourny » le cours Saint- 
Jean. 

5. Arch. mun., BB, 1745-1746, fol. 43 r». — Arch, hist. de la Gironde, t. XXXVIII, 
p. 282. 

6. Arch. dép., C 1219. 

7. Arch. dép., C 1217. 



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Vn AmBHBS DtS ALLfilS Dl TÔUERT IO7 

la place intérieure de Tourny^, non plus que sur le plan d'en- 
semble des promenades du Château-Trompette, approuvé par 
d'Argenson le 12 avril 1751 «. 

A cette date, la plantation dès allées de Tourny était achevée : 
dès 1748, on y avait placé des bancs*. Elle fut complétée par celle 
de Tallée du Chapeau-Rouge, qui la prolongeait jusqu'à la nouvelle 
porte du Châpeau-Rouge et, par un retour, jusqu'à l'entrée du 
Chôteau-Trompette. C'est l'état définitif des promenades, tel que 
l'a figuré Bazemont en 1755 dans sa célèbre estampe. Sur l'emplace- 
ment actuel de la place de la Comédie, les deux plantations se rac- 
cordaient par un triangle d'arbres. On sait que l'allée du Chapeau- 
Rouge fut sacrifiée en 1773 à Tadification du Grand-Théâtre. La 
tradition, enregistrée par Detcheverry *, dit que le maréchal de 
Richelieu en fit arracher en une nuit tous les arbres. Aucun docu- 
ment connu ne confirme cette tradition. Trois plans des Archives 
municipales ^ prouvent que l'arrachement ne fut pas aussi complet 
qu'elle le prétend. Sur ces trois plans, dont le premier et le troisième 
sont de Louis, et dont le troisième est daté (3 octobre 1776), une 
rangée d'arbres de l'allée ^u Chapeau-Rouge subsiste : c'est celle 
qui longeait le glacis, en bordure de la rue Porte-Richelieu (rue 
Esprit-des-Lois). Cette rangée d'arbres aurait donc subsisté quelque 
temps. Elle a disparu sur un plan de 1792«. Sa suppression eut donc 
lieu entre 1776 et 1792. 

L'arbre que Toumy choisit pour ses allées fut l'ormeau, l'arbre 
favori de la vieille France, celui a qui se trouve partout placé de 
main d'homme, par le grand cas que l'on en fait vj, constatait VEncy- 
clopédie. Ce privilège, l'ormeau lô devait à ce qu'il est un arbre 
robuste, accommodant et souple, qui se plie volontiers aux fantaisies 
de l'homme. Il peut le mieux être planté en alignement. C'est 
l'arbre par excellence des allées, des avenues, des quinconces. On 
peut le planter aussi serré que Ton veut, car les ormeaux ne se 
nuisent pas entre eux et même dans un espace restreint deviennent 
gros et grands. Leur tige droite, leur tête feuillue leur donnent à 

1. On voit sur ce plan que, pour parfaire l'qvale de cette place, on prévit du côté 
du glacis une bordure qui eA dessinait le tracé et entraînait la suppression de deux 
arbres de la rangée extrême des allées. Ces deux arbres sont supprimés sur le plan 
définitif cité à la note suivante, en sorte que la petite place Tourny figurait un ovale. 

2. Arch. mun., Plans, n« 903. 

3. « Pour... des baacs de là" promenade qui ont été reposez, 851. » Mémoires parti- 
culiers concernant led. ouvrage [la porte Toumy], 1748. (Arch. dép., C U67.) 

4. HlMtoire des théâtres de Bordeaux, p. 63. 

5. N- 2816, 3817, 52822* 

6. Arch* muiL., Plans, d* 915. 



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Io8 LES XrBBES DE<« ALLEES DE TOURNIT 

la fois de l'élégance et de la majesté. Aussi, après avoir été Tarbre-roi 
au Moyen -Age, l'orixieau resta l'arbre classique au xvii® et au 
XVIII® siècle. II. convenait adinirablement aux allées droites et 
régulièrement taillées de Tart français. Le tilleul de Hollande, qui 
apparaît à Bordeaux en 1708 dans la plantation des Fossés, semble 
aussi avoir eu sa place aux allées de Toumy, à côté de Tormeau ^ ; 
il en fut do même au Jardin-Public. 

Toumy dut vouloir que les ormeaux de ses allées fussent taillés 
régulièrement. Les jurats confièrent ce soin au jardinier de la ville, 
Simon Paul, dont les gages furent, à cet effet, portés à 700 livres le 
18 mai 1746 2. L'estampe de Bazemont montre que Paul s'acquit- 
tait consciencieusement de sa charge. A sa mort, les jurats, par 
délibération du 7 noveml^re 1759, la continuèrent à sa veuve, 
Thoinette Martin, et à son fils, Jean-Baptiste Paul, aux mêmes condi- 
tions 3. Mais, en 1766, la taille des arbres était fort négligée. Une 
délibération de la jurade du 22 mai nous apprend que les arbres des 
alléçs, «taillés dans une forme désagréable ou sans culture, sont dans 
un état imminent de dépérition ». En conséquence, les jurats enjoi- 
gnaient au nouvel adjudicataire des plantations de la ville, Jean- 
Baptiste Jumel, de « tailler en ]>erceau les arbres des allées de Toumy, 
ceux de la contre-allée qui n^gne le long du glacis du Château 
et vis-à-vis le Jardin-Pul>lic et le retour devant la Verrerie, et, s'il 
est possil»le, l'allée qui règne le long du glacis, sur la rue des Fossés 
du Chapeau-Rouge » *. Cette clause du cahier des charges imposé au 
jardinier de la ville fut-elle observée? Un des dessins géométraux du 
Grand-Théâtre dus à Louis représente la colonnade avec, en pers- 
pective, les allées de Tourny. On y voit que les arbres ne sont pas 
taillés en berceau. Il semble bien qu'en 1773 la taille régulière 
n'était plus observée 5. 

Les jurats s'étaient, à cette date, un peu relâchés de la sollicitude 
qu'ils avaient d'abord témoignée aux allées de Tourny. Cette solli- 
citude est attestée par une ordonnance de police du 12 juin 1759, 
dont l'article 39 menaçait de poursuites «par la voye extraordi- 
naire » « ceux qui auroient la témérité de dégrader... les arbres des 
promenades », et dont l'article 42 défendait à toutes personnes « de 

1. Loren? Mcyer parle de tilleuls in 1801 (cf. infrà^ p. 111). 

2. Arch. mun., BH, 171G-1747, fol. 20 v». 

3. /6/U, HB. 1758-1760, fol. 148 v». 

4. Arrli. dép., C 1182. 

5. Les arbres des ailles de Toumy sont pourtant figurés taillés en berceau sur la 
vue perspective du projet de Grand-Théâtre dû à François Uiôte (1771), jolie estampe 
conservée au Musée du Périgord et que J'ai publiée ici même (cf. Revutt 1914, p. 1 14rll7 ). 



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tt6 Les ÀmiBES DBS ALISES DE TOVKlfY 

faire passer snr les allées... de Toumy et autres qui entourent le 
glacis du Château, des carrosses, charretes et chevaux, ni d'y déposer 
des bois, pierres ou des immondices, à peine de confiscation des 
voitures et des chevaux et de 50 1. d'amende » *. Les allées de Toumy 
étaient, avec la terrasse de la place Royale, le rendez-vous de la 
société élégante. Beaux messieurs et, belles dames venaient s'y 
reposer, y bavarder et goûter le frais sous les ombrages. On y louait 
des chaises à un sol pour Taprès-midi, et l'adjudicataire de ces 
sièges était tenu de « faire balayer et amonceler les boues et bour- 
riers une fois par semaine » et de faire arroser les allées quatre fois 
par semaine l'été et quand c'était nécessaire dans les autres saisons «. 

En décembre 1778, la création de la place de la Comédie eut pour 
elTet de modifier la plantation. On augmenta de huit arbres la 
rangée le long du glacis, de six la seconde, de quatre la troisième, «le 
quatrième et dernier rajig d'arbres étant resté tel qu'il étoit». De 
ce fait, l'extrémité est des allées se trouva perpendiculaire à la 
façade du Grand-Théâtre et parallèle à la ligne opposée des maisons 
du Chapeau-Rouge, en sorte que « l'équarrissement» de la place de 
la Comédie fut réalisé 8. 

Sous la Révolution, les allées de Tourny virent défiler les cortèges 
civiques qui de l'Hôtel de Ville se rendaient au Qiamp-de-Mars. 
C'est pour leur donner plus libre passage que le 28 ventôse an V 
(18 mars 1797), le Bureau central demandait au Département d'être 
autorisé à faire démolir les pilastres et les guichets de la porte 
Tourny *. Les allées furent aussi le théâtre de manifestations 
populaires : on y promena, le 15 juillet 1792, les têtes des abb^s 
Langoiran et Dupuy au bout de piques sanglantes. Mais c'est 
surtout à l'époque de la réaction thermidorienne et sous le Direc- 
toire que les allées de Toumy participèrent aux agitations politiques. 
Sous leura ombrages, les muscadins complotaient, se communi- 
quaient les mots de passe, les proclamations secrètes que s'effor- 
çaient de surprendre les agents de la police. Femmes et jeunes gens 
se groupaient là pour préparer les beaux tapages que l'on faisait 
ensuite au Grand-Théâtre. Et les allées de Tourny, après avoir 
entendu les musiques officielles jouant les hymnes patriotiques, 
ouïrent souvent aussi, fredonnés à demi-voix ou chantés à plein 
gosier, suivant les temps, les refrains antirévolutionnaires. 

1. Arch. mun., BB, 1758-17G0, fol. 91 v». 92 r"». 

2. Arch. mun., BB, 1773-1775, fol. 73 r*-v». 

a. Délibération de la juradc du 31 juillet 1780 (Arch. mun., BB, 1779-1781, fol. 67 v«}« 
4. Arch. mun., D 166, toi. 43 v«. 



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tB8 AàBRES DES ALLIEES DE TOUKNY tit 

Les allées restaient, d'ailleurs, la promenade favorite des Borde- 
lais. Mais elles avaient changé de caractère. Ce n*était plus le 
rendez- vous de Taristocratie et du négoce. La construction do 
maisons et d'échoppes sur le glacis du Château-Trompette, consé- 
quence de la démolition prévue de la fortereâee, en avait singuliè- 
rement altéré le décor. L'Allemand Lorenz Meyer, qui les avait 
vues en 1783-1784, déclarait que c'était alors la plus belle prome- 
nade qu'il connût. En 1801, il la trouva l)ien changée. « On a profité, 
écrivait-il, de l'anarchie qui régnait en France ppur bâtir sans la 
moindre règle et sans aucun plan la l>elle pelouse longeant l'allée 
de Tourny et qui, libre et découverte jadis jusqu'au Château, embel- 
lissait tellement cette promenade. Dcj baraques, de misérables 
bâtisses, des écuries, des entrepôts y ont été construits d'une façon 
tout à fait incohérente et sans autre autorisation que celle que 
chacun a' est octroyée ou qu'il a obtenue par surprise. La belle et 
riante allée de Tourny ne se ressemble plus à elle-même : il n'y a 
plus de surveillance et les tilleuls périssent i. » En 1804, le Hollandais 
Van der WiUigen trouva les allées de Tourny transformées en champ 
de foire «permanent». 11 les comparait au boulevard du Temple 
de Paris. Il y vit des baraques, un thOâtre de marionnettes, des 
danseurs de cordes, des phénomènes, des loteries, tout cela fréquenté 
surtout par des marins et des ouvriers 2. Cette appropriation nou- 
velle de la promenade est constatée par les documents dès 1797; le 
12 avril (23 germinal an V), Pierre Janin était autorisé à y exhiber 
des figures de cire, et le 22 juin ( 1 messidor), J. -B . Robbe, dit Samson, 
à y donner dans une baraque « quelques représentations d'exer- 
cices de force» 3. En 1799, un bal public y était installé, «près le 
Galant jardinier» ^. " , 

Quant aux arbres, si, en 1792, la municipalité s'était préoccupée 
d'en faire remplacer certains s, si, en 1796, elle avait fait revivre 
rordonnance de police de 1759 «, le témoignage de Lorenz Meyer 
prouve qu'en fait ils étaient fort négligés. Sous le Consulat, on 
commence à en prendre soin de nouveau. Le 9 pluviôse an VIII 

1. Meaudrc de Lapouyade, Voyage d'un Allemand à Bordeaux en 1801 {Rev. hUt, 
de Bordeaux, 191*.?, p. 177). 

2. Th. Amtmann, Les impressions d'un UoWv\dais à Bordeaux en 1804 (ibid,. 1913 
p. 258J. 

3. Areh. mun., D 163, fol. 8 v» et 34 v°. 

4. Ibid., D 172 (14 frimaire an Vlll). 

5- Ordonnancement, le 19 décembre 1792, de 30 livres pour frais de remplacement 
par Pierre Coutard, jardinier, de dix arbres pour les allées de Tourny (ibid,, D 122 
loi. 99 T*}. 

t>. Instruction du Bureau central pour les conmiissaires de police (l"' messidor an IV- 
19 juin 1796), article xvi {ibid,, D 154, fol. 46 v»j. 



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ttn tEà Arbres dbs ali«éeb de TouRiit 

(29 janvier 1800), le Bureau central constate que « les promenades 
publiques destinées au délassement des citoyens qui habitent cette 
intéressante cité ont été tellement négligées par ceux chargés jusqu'à 
ce jour de leur entretien, qu'il est d'une utilité généralement reconnue 
de prendre des :nesures convenables pour arrêter les progrès du 
dépérissement de ces lieux publics qui forment le principal ornement 
de ce canton » ^ Et cette constatation grandiloquente était aus?i 
vraie des allées de Tourny que du Champ -de -Mars. On s'occupa de 
remplacer Içs arbres morts. Le citoyen Goutard fut chargé de ce 
soin, et le travail fut fait en 1801 : 52 ormeaux furent remplacés 2. 
Le 30 mai 1805, on paya 28 livres à la veuve Carré pour sept caisses 
destinées à « entourer les jeunes arbres de la promenade de 
Tourny » 3, qui avaient été arrosés, du 26 messidor au 29 thermidor 
an XII (15 juilIet-17 aoi)t 1804) par les soins de Figarol, inspecteur 
des marchands d'eau *. Dès 1803, on avait établi aux deux bouts 
des allées des barrières en l>ois et des bornes de pierre pour en 
réserver l'entrée aux promeneurs *. Le 1®' août 1805, la Ville payait 
20 francs « une plaque de cuivre gravée et dorée pour le garde de la 
promenade de Tourny » ®. Les allées étaient reconstituées : le 26 juil- 
let 1813, le Conseil municipal constatait qu'elles formaient «quatre 
rangées d'ormeaux sur une longueur de 350 mètres environ»'. 
Elles sont ainsi figurées sur un plan d'appropriation des terrains 
du Château-Trompette, dressé en 1817®. 

1. An h. mun., D ICO, fol. 50 r°-v«. 

2. Le 13 tructidor an IX (31 août 1801), un arrêté du maire du Centre Letellier 
allouait 380 francs au citoyen Coutard, jardinier, ■ chargé de l'entretien et fourniture 
des arbres qui sont à remplacer dans les promenades et cours publics », au nombre 
de 152, dont 52 ormeaux aux allées de Tourny (Arch. mun., 10 D 2, fol. 28 r*). Les 
travaux ayant eu pour résultat de faire déserter les allées par le f)ublic, une indemnité 
fut accordée, le 4 brumaire an X (26 octobre 1801) à la citoyenne Anne Duranton, 
« adjudicataire du droit de plaçat^e des chaises sur la promenade de Tourni... > (i6id., 
fol. 40 r"). Le 25 brumaire (16 noNcmbre), un arrf^té du maire du Centre ordonna à 
Coutard de procéder • à la taille ou à la substitution des arbres de Touniy, suivant 
leur état » {ibid,, fol. 42 v»). Coutard toucha le 9 floréal an XIll (29 avril 1805) 120 livres 
et le 10 prairial (30 mai) 230 livres (Arch. mun., Budgets, an XllI, mairie du Centre J- 

3. Arch. mun., Budçi'ls, an XIII. 

4. Ibid.y Budgets, an XIL 

5. 25 vendémiaire an XI : « A Lamarre, peintre, pour avoir peint les barrières des 
promenades de Tourni, 470 fr. GO. » — » A Durand, architecte, pour les bornes bordant 
la barrière des allées de Tourni, 370 francs. • — 12 brumaire: « A Duran, pour les 
barrières des promenades de Tourni, 2451 fr. 50. » — 11 fructidor an Xil : ■ A Ber- 
gerac aîné, pour des bornes et châssis tout placés le lonar de la barrière au nord de 
la promenade de Tourny et autres travaux, 729 fr. • — ■ A Lamarre et Condé, peintres, 
pour avoir peint la nouvelle barrière au nord de la promenade de Tourny, 227 fr. » 
(Arch. mun., Budgets, an XI et an XII.) 

G. Ibid,, Budgets, an XI il. 

7. Cahier des observations justilicotives du budget de la ville de Bordeaux, délibéré 
par le Conseil municipal dans sa séance extraordinaire du 26 juillet 1813 (Arch. mun,. 
Budgets, 1814). 

8. Arch. mun., Plans, n"* 937 (ms.) et 941 (à Bordeaux, chez Fillastre). 



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LSS ARBHES DÉS ALLÉES DE TOUKlft tl3 

Mais la reconstitution réalisée par le Premier Empire était insuffi- 
sante. Le Conseil municipal de 1813 reconnaissait lui-même que le 
crédit de 7,000 francs inscrit au budget pour l'entretien des prome- 
nades était dérisoire. L'état des finances ne permettait pas de faire 
plus. L'effort nécessaire pour réparer le dommage causé aux arbres 
des allées de Tourny par vingt ans d'abandon, les municipalités de 
la Restauration ne le tentèrent pas pour un autre motif. Les allées de 
Tourny étaient passées de mode ; les allées des Quinconces les avalent 
tuées. Gaullieur l'Hardy le constatait dans un curieux mémoire 
en 1826 : « La promenade de Tourny se trouve abandonnée; on ne 
la fréquente plus guère que comme simple passage. Ses véritables 
destructeurs sont les nouvelles et belles allées d'Angoulême ^, qui 
réunissent à un aspect magnifique le charme si puissant et si juste- 
ment mérité de la mode.» Et il proposait de raser les arbres et d'éta- 
blir sur le terre-plein une galerie couverte qui servirait à la fois de 
promenade d'hiver et de bazar *. L'idée, lancée par un groupe de 
capitalistes bordelais, devait aboutir, en 1831-1832, à la création de 
la Galerie-Bordelaise. Proposée en 1825 au Conseil municipal pour 
les allées de Tourny ^, elle y avait — heureusement — échoué, en 
dépit de l'appui déclaré du baron d'Haussez, préfet de la Gironde, 
et de l'approbation tacite du maire, le marquis deBryas. Le rappor- 
teur avait conclu au rejet pour de nombreuses raisons; mais il avait 
surtout insisté sur le respect dû à l'œuvre de Tourny et le devoir 
de ne pas gâter la perspective du Grand-Théâtre : 

Enfin, Messieurs, et pour dernière considération, lors même que la 
perspective d'un revenu quelconque dans l'avenir pourrait résulter de 
rétablissement d'un Bazar sur les Allées de Tourny, vous seriez arrêtés, 
nous n'en doutons pas, dans l'adoption de ce projet par l'inconvenance 
que vous trouveriez, au moment où vous allez inaugurer à la place 
de Tourny la statue .décernée à M. de Tourny par la reconnaissance 
publique, à porter vous-mêmes la cognée au pied de ces arbres qu'il 
avait plantés pour lier par un magnifique développement la partie 
centrale de la ville aux vastes boulevards dont il l'entourait *. 

La municipalité montrait, d'ailleurs, plus de zèle en paroles qu'en 

1. Le 11 septembre 1818, les noms d'allées d*Angoulime et d'allées de Berry avaient 
été donnés par le Conseil municipal aux allées latérales de la place des Quinconces. 
En 1830, elles devinrent allées d'Orléans et allées de Chartres. 

-2. Gaullieur l'Hardy, Quelques considérations générales sur la convenance qu'il y aurait 
d'établir à Bordeaux une promenade couverte et réfutation des objections publiées contre 
ce projet, A Bordeaux, chez A. Brossier, imprimeur et marchand de papiers, rue Royale 
n« 13, mars 1826, pet. in-8» de 21 pp. 

8. Renvoi à la commission de travaux publics, le 17 mai 1825 (Arch. mun., 12 D 8, 
fol. 89 r»). 

4. Séance du ConseU municipal du 5 JuUlet 1825 {ibid., toi. 163 v«-166 v«}. 



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tt^ lié ARBRB8 DSS ALL^BS DB TOVRlft 

fait pour sauver les arbres de Tourny. Elle ajournait simplement la 

question, mise à Tétude, d'une plantation nouvelle ^. Enfin, en 

octobre 1830, on décida d'arracher les arbres et d'en planter de 

> nouveaux *. Le Mémorial bordelais annonçait la vente en ces termes : 

Les arbres des allées de Tourny, plantés il y a plus de 80 ans par le 
célèbre intendant de ce nom, viennent d'être vendus et vont être 
incessamment arrachés, pour être remplacés par une nouvelle plan- 
tation d'ormes. Quelques vieillards, dont les souvenirs d'adolescence 
se reportent vers les beaux jours du règne de Louis XV, où les talons 
pointus, les paniers, les coifTures gigantesques, le rouge et les mouches 
formaient la parure des dames de Bordeaux, regrettent ces antiques 
allées, qui furent si souvent les discrets témoins de leur galanterie 
chevaleresque et de leurs triomphes amoureux. Mais la génération 
actuelle, qui, depuis longtemps, a déserté les allées de Tourny pour 
fréquenter les belles promenades des Quinconces, voit avec plaisir 
l'exécution d'un plan conçu par M. Lucadou, et qui ne pouvait plus 
être ajournée, car parmi les 196 arbres qui végètent sur le sol aride de 
Tourny, il en est tout au plus une vingtaine qui ne soient pas mutilés 
et qui aient conservé une apparence de vigueur *. 

Tout le monde à Bordeaux n'en prenait pas aussi gaiement son 
parti. Bernadau, vieux grincheux et, d'ailleurs, sincère laudalor 
lemporis acii^ déplorait l'arrachement des arbres et se déclarait 
sceptique au sujet d'une plantation nouvelle ^. L'événement lui 
donna raison; il écrivait le 8 janvier 1831 ; 

Le maire annonce que la replantation de l'allée de Tourny est ajour- 
née à l'année prochaine, pour laisser le temps aux artistes de présenter, 
s'il y a lieu, quelque projet pour l'embellisseraf nt de ce terrain. Ainsi 
voici le monument parlant des travaux d'utilité publique exécutés 
par notre célèbre intendant, anéanti en présence de sa propre statue, 
qui offusque nos petits administrateurs d'avaut-hier, le maire marquis 
de Bryas et ses ridicules adjoints ». 

1. 10 juin 1828: renvoi à la commission des travaux fiubiics du dossier de la plan- 
tation des allées de Tourny. — 17 juin IS'28 : renvoi à la prochaine séance de la dis- 
cussion d'un rapport sur la nécessité de renouveler les arbr«»s d^s allées de Toumy €t 
de porter à cet effet au budget de 18*29 une somme de 6.600 fr. 09 c. { Arch. mun., 1*2 D 11, 
fol. 35 r» et 38 r»). 

2. La délibération du Conseil municipal est du 26 octobre 1830. I.e 9 novembre 
suivant, le maire de Bryas prit un arrêté ordonnant la mise on adjudication, pour être 
mis en vente, des arbres des allées de Tourny, « savoir 196, dont 49 d'une forte grosseur, 
74 moyens et 73 petits, [ibid., 14 D 17, fol. 128 r»). 

3. Mémorial bordelais^ 2 décembre 1830, p. 3. — La tradition parle d'une gelée qui 
aurait achevé de tuer les arbres. Aucun document connu ne conflrme ce détail. 

4. » 29 décembre 1830. — • On vient de commencer à arracher les arbres qui forment 
nos allées de Toumy. Ils doivent être remplacés par d'autres, qui seront, dit-on, d'une 
meilleure espèce, car dans tous les projets actuels, on promet de mieux faire que par 
le passé; mais nous en doutons beaucoup, i. (Ribl. niun., ms. 713, Tabktteb, t. X, p. 6-24.) 

5. Jbid., t. X, p. 631. — Voir aussi Histoire de Bordcuujc, p. 106, et Viographt^ 
p. 122-123. 



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ttê ARBKBS DtlS ALLEES DB TOUHnt tiS 

L'idée de replanter les allées de Tourny ne fut jamais réalisée *. 
Des projets plus grandioses vinrent la traverser. Ce fut d'abord celui 
de la municipalité Brun, qui voulut ériger I& les deux statues de 
Montaigne et de Montesquieu. Avant même que la chose fût offi' 
ciellement décidée 2, Bonfin dressa, le 29 juin 1833, un plan de 
décoration de l'esplanade : aux deux bouts, les deux statues, entou- 
rées d'un carré de verdure fermé d'une grille; au centre, une fontaine 
avec bassin circulaire; entre la fontaine et les statues, deux boulin- 
grins entourés de grilles; le tout encadré d'une bordure de bornes 
avec des bancs dans les intervalles ^. L'idée de placer Montaigne et 
Montesquieu sur l'esplanade de Tourny souleva des objections si 
vives et si justifiées qu'elle fut abandonnée. Mais Iç Second Empire, 
témoignant aux arbres un intérêt qui contraste avec le dédain ou la 
négligence de la monardiie de Juillet, reprit l'idée de rendre à la 
promenade de Tourny son décor de verdure. Le projet de Bonfin 
reparaît en 1853 avec une variante : jet d'eau au centre de l'espla- 
nade, deux boulingrin? de chaque côté, séparés par des candélabres; 
le tout encadré d'une double rangée d'arbres *. En 1856, autre 
variante : bassin octogonal au centre, aux extrémités Montaigne et 
Montesquieu, accompagnés de deux boulingrins formant motif en 
hémicyclCi En 1857, Charles Bupguet propose de placer aux extrémi- 
tés deux fontaines, accompagnées de deux boulingrins, comme dans 
le précédent projet; plus d'arbres, mais seulement des plates-bandes 
entourant des candélabres, flanqués* chacun de deux vases; entre 
les candélabres, des bancs de granit. On établit les deux fontaines et 
les candélabres et les bancs. Quant au décor de verdure, l'idée parut 
prendre consistance lorsque, l'année suivante, on dressa au centre des 
allées la statue équestre de Napoléon III. Le préfet de Mentque 
s'y intéressait ; en 1858, il exprimait au maire le vœu qu'on créât 
deux parterres entre la statue de l'empereur et les fontaines '^j 
en 1859, il proposait de planter entre les candélabres des marron- 
niers : « Une telle mesure, disait-il, répondrait victorieusement 
aux plaintes que j'ai souvent entendu exprimer, et injustement, 

1. En 1832, on décidH d'établir l'éclairage au gaz (Arch. mun., 12 D 14, fol. 2 y", 
G r», 50 r«). 

2. Le 2J août 1831, lo Conseil municipal décida que les deux statues colossales, « de 
dix pieds de hauteur au moins ■, en marbre de Carrare, seraient placées sur les allées 
de Tourny, Moutaii^ie tournant le dos au café Moreau, Montesquieu à la rue Saiutc- 
Catherine. 

3. Les documents r<;Iatifs à ces projets sont conservés aux Archives municipales, 
dans deux liasses de la série M (promenades publiques). 

4. Projet daté du l»"» octobre 1833 et signé Ferrand. Vu devis estimatif fut établi 
le 31 janvier 1.S54. 

5. Le préfet de MentqQe au maire, 27 juin 1858 (Arch. mun., M). 

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tl6 tB9 ARtoRfiS DES ALLEES Dl TOURNt 

d'ailleurs, sur la suppression de beaucoup d'arbres à Bordeaux ^. » 
La demande resta sans réponse. La municipalité fut aussi insensible 
à une pétition que lui adressait, le 15 décembre 1869, le D' Charrop- 
pin, en vue de planter sur cette esplanade nue et, Tété, brûlante 
une double rangée de magnolias '. 

Depuis 1870, on a reparlé à plusieurs reprises de replanter' les 
allées de Tourny. L'idée a même été discutée avec passion. Elle a 
une dernière fois pris corps en 1905, lorsqu'on dressa au centre de 
l'esplanade le Gamhella de Dalou. L'architecte du monument, 
M. Formigé, dessina, à cette occasion, un projet de square élégant. 
Ce projet est allé rejoindre les autres dans les cartons des Archives 
municipales. Ces velléités périodiques sont significatives. On y peut 
voir l'expression d'un regret et comme d'un remords. Au fond des 
cœurs bordelais, le vœu que Berna dau faisait en 1839 est toujours 
vivant : « Au centre d'un beau quartier, la vue d'un vaste terrain 
vide qui, par sa singulière dimension, ne peut être considéré ni 
comme une rue ni comme une chaussée dont l'élargissement deve- 
nait indispensable, fait désirer qu'on rétablisse enfin les magnifiques 
allées que le seul nom du célèbre administrateur qui les a fait 
planter aurait dû préserver de la destruction • » A la suite de Ber- 
nadau, d'excellents esprits et de bons juges eii matière d'esthétiflue 
urbaine ont plaidé la même cause ^. 

Depuis la guerre, les allées de Tourny servent de cadre aux céré- 
monies militaires. La paix revenue, songera -t- on à leur rendre 
l'aspect qui justifierait leur nom ? 

Paul COURTEAULT. 

1. Le même au même, !•' avril 1859 {ihid.), 

2. L'auteur de cette pétition imagine que les étrangers qui Voient les allées de Tourny 
par un jour d'été s'écrient : « Vous appelez cela les allées de Tourny? Je vous en fais 
mon compliment. Ah I Gascons que vous êtes ! Donnez-moi donc ces allées que vous 
me promettez, mais en attendant, allons-nous-en vite, car il est impossible de tenir 
ici.. 

8. Histoire de Bordeaux^ p. 106. 

4. Ici môme, M. Meaudre de Lapouyade {Rev. hist, 1912, p. 178). 



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MÉLANGES 



Gabirol " daureur "• 

Le 5 février 1770, on célébrait, dans l'église d'Hourtin, les obsèques 
de Jacques Withe, curé de la paroisse ^. Jacques Withe avait légué 
à son église une certaine somme et il avait nommé exécuteur tes- 
tamentaire Pierre Duperrieu, curé de Paillet. 

C'est pourquoi, le 20 septembre 1772, Pierre Duperrieu reçut 
l'acte sous-seing privé par lequel Barthélémy Cabirol s'engageait 
à peindre et dorer le retable d'Hourtin. Ce document, que M. Pierre 
Maria, professeur à la Faculté de droit, vient de donner libéralement 
aux Archives du département, suggère plus d'une réflexion. 

On sait qui est Cabirol : c'était un ornemaniste et à l'occasion un 
statuaire *, qui nous a laissé de véritables chefs-d'œuvre. La déco- 
ration des salons du palais archiépiscopal, aujourd'hui hôtel de 
ville, suffirait pour la célébrité de son nom; Cabirol est l'auteur du 
fronton de ce même palais, côté jardin ^. Son talent était reconnu 
par ses contemporains : membre de l'Académie de peinture, sculp- 
ture et architecture de Bordeaux, il avait l'avantage plus précieux 
de voir ses ouvrages largement payés ; pour le chandelier pascal de 
Saint-Michel, il reçut 800 livres *. 

Or, Cabirol nous apparaît dans le document relatif au retable 
d'Hourtin sous les traits modestes d'un « sculpteur daureur», entre- 
prenant la « réparation du retable », promettant, d'employer de l'or 
fin et se soumettant « à la visite pour la callité ». 

Le texte de l'acte, qui paraît être de la main de l'artiste, est d'un 
français affligeant ^. 

Aujourd'huy ce ving septembre mille sep cens soisente douze est 
conveneu ce qu'il suit scavoir que moy Barthélémy Cabirolt sculp- 

tin, E suppl. 3859. 

ée à Cabirol, Marionneau le qualifie « sculpteur- 

131). 

l mentionne le modèle en terre cuite de ce fronton 

, souB l'emblème d'une jeune fille richement vêtue, 

, appuyée sur un bouclier d'airain, sur lequel elle 

i du Prince Ferdinand, Archevêque, et de la droite 

cefisoires, un lion et une corne d'abondance d*où 

arionneau, op. cit.j p. 52.) 

lité relatif au chandelier pascal de Saint-Michel 



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Il8 MÉLANGES 

leur daureur mau blige de faire la réparation du retable de leglise 
paroissialle de Hortains en Medoc, par le consonlement et voUonté 
du cop de fî^bpique. 

... La sculpteure en hornement cera dauré en plain...; les figeures 
des bas-cotte ceronl fiUetrée d'or sœur lextreniites de leur draprie... 
ei ain carnée... la plainte du pies destail... les quatre coins en nengle... 
besser la porte... seur ossés le couronement. Etc. 

Cette pièce, dont l'écriture peut être attril>uce à (KiNirol, ortho- 
graphie le nom Cahiroll ; dans les signatures apposées au bas du 
traité et du reçu, en 1772 et 1774, le nom finit par un trait descen- 
dant qui, dans la seconde de ces signatures, est assez seinblal»le à 
un /. Quelques signatures montrent un / final très apparent : 1771 et 
3 février 1774 (G 1533), 10 octolvro 1778 (G 2356); dans d'autres, 
le nom s'achève en un dessin où on peut, avec de la bonne volonté, 
voir un /; dans d'autres enfin, le nom est clairement écrit Cabirol. 
L*intéressé lui-même variait. 

Le cas n'était pas exceptionnel. Que Biaise Charlut, ferronnier, 
se permît avec Torthographe des familiarités excessives, il n'y a 
pas trop a redire; mais Vernet aîné, l'un des sculpteurs l)ordelais 
les plus réputés de son temps, l'un des fondateurs de l'Académie, 
écrivait, en 1789, au bas d'un traité pour la construction du maître- 
autel de Saint-Michel : 

A prouvant lecriteure sidesus e delnutre par 

Vernet aine. 

Dans ces faits on saisit sur le vif, non pas l'opposition de l'ins- 
truction générale et de la formation technique, mais la distinction 
entre l'une et l'autre. Et cela comporte un enseignement. 

Au mois d'avril 1773, mourut Duperrieu, le curé de Paillet, exé- 
cuteur testamentaire de Jacques Withe. C'est des mains de M^**^ Du- 
perrieu que Cabirol reçut, à Sainte-Croix-du-Mont, le 9 février 177 l, 
un acompte de moitié sur les 600 livres qui lui avaient été promises 
pour la réparation du retable d'Hourtin. 

J.-A. Brutails. 



Une lettre de l'évêque constitutionnel Pacareaci. 

Le 26 mai"s 1791, Guadet, président, et Duvigneau, secrétaire de 
l'Assemhlée électorale du département de la Gironde, informaient 
le ministre de l'Intérieur que le 16 mars l'Assemhlée avait proclamé 
le chanoine Pacareau évoque métropolitain de Bordeaux. «C'est le 
prix, disaient-ils, de soixante ans de vertus. L'exemple de sa vie 
honora, cinquante ans, le ministère des autels. I/exemple de son 
adhésion solennelle aux décrets de l'Assemldée nationale sur la 
constitution civile du clergé ne tardera pas à rallier à cette loi évan- 



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MétANOBS 119 

gélique le plus grand nombre de ceux qui feignent de la méconnaître 
et tentent en vain de lui désobéir»; et ils ajoutaient, car leur lettre 
devait être montrée au Roi : « Bannissez donc, Sire, toute incertitude 
sur la tranquillité du département de la Gironde. Le fanatisme et 
Terreur ne pourront plys la troubler. M. Pacareau s'est montré : 
il né leur reste plus qu'à se cacher dans la honte ^... » 

Quelques jours avant, le procureur général syndic du dépat^tement 
de la Gironde avait transmis la lettre suivante, par laquelle le nou- 
vel évoque exprimait au Roi ses sentiments de respectueux dévoue- 
ment : 

« Sire, le département de la Gironde a bien voulu me nommer, 
quoiqu'indigne, pour remplir le siège épiscopal et métroplitain de 
Bordeaux. Un de mes premiers devoirs était de venir en personne 
vous rendre nies hommages, mais le poids des années s'est invin- 
ciblement opposé & mes désirs les plus vifs. Je vous aurais dit, Sire, 
que je ne cesse de bénir la Providence de m*avoir réservé pour une 
époque où je vois un des plus grands rois mettre sa gloire et son 
bonheur A rendre le peuple français libre et heureux. Ce trait d'un 
véritable^ héroïsme, jusqu'à ce jour inouï, sera un monument des 
plus précieu.y de l'histoire et passera h la postérité la plus reculée, 
pleine d'admiration et jalouse du bonheur des Français. Elle dira 
heureux le xviii® siècle où Louis XVI fut à plus juste titre que Titus 
les délices de la nation, le meilleur et le modèle des Roys. Entiè- 
rement dévoué à la nation, ù la loy et au Roy je suis, avec le plus 
profond respect, Sire, votre très humble et très obéissant serviteur 
et citoyen non moins fidèle de Votre Majesté. 

» Pacareau, 
» nommé à Vévêché du dé parlement de la Gironde. 

))Bordeau)c ce 19 mars 1791.» 

« Ce vieillard respecta]»le, écrivait dans sa lettre d'envoi le pro- 
cureur général syndic du département de la Gironde, vient de m'en- 
voyer la lettre qu'il a adressée à Sa Majesté. Soixante ans d'étude 
et de retraite l'ont laissé dans l'ignorance dej fo/mes nécessaires 
pour écrire au Roi et à ses Ministres. Je vous supplie de mettre sous 
les yeux de S. M. la lettre de M. Pacareau. » 

Quelques jours après, — le 3 avril, — Tévêque Pacareau fut 
consacré, en même temps que l'évêque de Porigueux, par les évêques 
constitutionnels de la Charente, du Gers et des Landes. L'évêque 
de Blois avait été prié de participer a cette cérémonie, mais il avait 
jugé que son autorité n'était pas assez solidement établie dans son 
diocèse pour pouvoir s'en éloigner. 

André Vovard. 

1. Arch. nol., F'», 428-429? Gironde. 



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Notes sur Souffrain, historien de Liboume. 

Dans la biographie de Feret, M. de Bordes de Fortage a donné 
au sujet de SoufTrain (J.-B.-A.j, Tauteur des Essais, variétés histo- 
riques et notice^sur ta ville de Liboume et son arrondissement, quelques 
indications qui peuvent être complétées à Taide de lettres envoyées 
par cet historien à Lacépède, grand chancelier de la Légion d'hon- 
neur. 

SoufTrain naquit à Libourne. Il était fils unique. Ses parents 
auraient voulu qu'il devînt prêtre, mais, manquant de vocation, 1 
se fit soldat. Il servit au régiment de Foix-infanterie, d'où il sortit 
muni d'un congé, absolu le 30 avril 1766. A vingt-deux ans il fut 
reçu avocat au Parlement de Bordeaux. Il plaida devant le pré- 
sidial de Libourne. Après avoir été jurat-avocat pendant plusieurs 
années, il devint, alors que Le Camus de Néville administrait la 
province, subdélégué d'intendance. « Pendant mon administration 
secondaire, écrit-il, j'eus le bonheur de garantir de la morve tous 
les chevaux du régiment de Royal-Pologne-cavalerie, arrivant à 
Libourne pour remplacer dans les casernes royales celui de Franche- 
Comté, dont les chevaux étaient infectés de cette maladie et dont 
il fallait abattre grand nombre de traîneurs. » Le 30 juillet 1790, 
il fut nommé secrétaire principal de l'administration du district de 
Libourne. Trois mois après, il fut élu premier juge du tribunal du 
district. Quand ces tribunaux furent supprimés, il devint officier 
municipal; mais, malade, il démissionna et s'occupa de l'éducation 
de ses enfants. Il rentra dans la magistrature comme juge à Libourne 
quand furent créés les tribunaux d'arrondissement. 

Il était associé correspondant du Muséum de Bordeaux. 

A. V. 



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CHRONIQUE 



Académie de Bordeaux. — Dans la séance du i8 avril, l'Âcadéniie 
a entendu les rapports des commissions d'économie polilique et de la fonda- 
tion Gardoze. — M. Gaston Sarreau a lu une étude sur la musique dans 
l'ancienne Grèce. 

Dans la séance du 2 mai, .Vf. H. Fournie, élu membre résidant, a prononcé 
son discours de réception, auquel a répondu M. J. Maxwell, préskient. — 
M. Brutails a lu une note sur la dénomination de style gothique, qui a 
domié lieu à des observations de MM. l'abbé Giraudin et P. Courteault. 

Dans la séance du 17 mai, l'Académie a entendu le rapport de la com- 
mission de littérature et poésie. — M. l'abbé Grraudin a lu un travail sur 
réloquence révolulionnaire en Périgord. 

Dans la séance du 6 juin, M. de Pelleport a commencé la lecture d'un 
travail sur l'assistance aux xvn* et xvni* siècles. — M. Pi Courteault a fait 
une communication sur les arbres des Allées de Tourny. 

Dans la séance du 26 juin, l'Académie a entendu le rapport de la com- 
mission du prix Bi'ives- Gazes. — M. de Pelleport a continué la lecture de 
son travail sur l'assistance aux xvu* et xviu* siècles. — M. Henri Mon nier 
a lu une savante et spirituelle étude sur l'empereur Justinien, sa mort, ses 
funérailles et sa destinée dans l'autre monde. 

Société archéologique. * Dans la séance du 8 février, lecture a été 
donnée de la protestation adressée par la Société à M. le Ministre de l'Ins- 
truction publique contre l'exposition d'art munichois organisée à Paris par 
le Comité central des arts appliqués, et de la réponse du ministre. -^ 
M** Habasque a fait don à la Société des publications de son mari; M. Bour- 
cier a ofTert au Musée du Vieux- Bordeaux des photographies de fouilles 
d'une villa gallo-romaine à Bassens. — M. Bontemps a lu une note sur les 
anciens vantaux du mv* siècle de la porte de l'église de Saint-Macaire, récem- 
ment placés à l'intérieur de l'église par les services des Monuments histori- 
ques. — M. A. Bardié a communiqué une étude sur les artisan» de la 
statuette de saint Georges déposée au Musée du Vieux*Bordeaux, sur plu- 
sieurs maisons avoisinant l'église Saint- Siméon et sur l'ancienne topogra- 
phie de ce quartier. — M. Plos a présenté deux dessins de ferronneries 
lk>rdelaises du xyiii* siècle. — La Société a élu pour 191 9 : présideilt, M. A. 
Bardié; vice-présidents, MM. Th. Amtmann et P. Rambié; secrétaire géné- 
raly M. Charroi; trésorier, M. Bontemps; membres du Conseil, MM. C. de 
.Mensignac, A. Nicole!, J. Goudol, F. Thomas, A. Dubreuilh, G. Bouchon, 
R. FerlKM, Th. Ricaud, £. Fermaud, £. Etchart. 

Dans la séance du 12 avril, M. A. Bardié, président, a donné lecture d'une 



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m Chronique 

lettre du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts autorisant 
le Comité régional des arts appliqués à s*occuper de la création d'un Musée 
d*art ancien et d*art industriel, depuis longtemps réclamé à Bordeaux. — 
M. Fourché a oflec^à la Société un tha nu scri t d' Au rélien Vivie contenant 
deux opus^les locaux, et M. Boucherie vingt-sept volumes d'histoire 
locale. — M. Ricaud a donné lecture d'un travail sur la fontaine Divona, 
dont il est parvenu à déterminer remplacement. 

Dans la séance du lo mai, M. Flos a présenté des dessins du ne grille et 
d'une porte intérieure en fer forgé, relevés chez un amateur bordelais, et 
un beau dessin de la grille du chœur de Saint-André. — M. Fourché a fait 
une communication sur Testampe du Musée du Périgord représentant le 
projet de Lhôte pour le Grand-Théâtre de Bordeaux, déjà signalée par lui 
en 1904 dans une revue d'architecture (cf. Revue, 191^, p. 1 14-117). — M. A. 
Bardié a donné lecture de la fin de son étude sur l'ancienne église Saint- 
Louis, chapelle des Carmes des Chartrons, et décrit le jardin du couvent, 
qui» après être devenu, en 1819, jardin des Archives départementales, fut 
détruit en 1870 et dont un arbre d'une grande valeur, un magnifique piltoi- 
poruRiy est conservé dans la cour des Archives de la Gironde, ruç d'Aviau. 

La Société vient de faire paraître le tome XXXVII de son Bulletin, qui 
porte le millésime de 19 17. Il contient les procès-verbaux ém séances de 
19151917, les rapports de MM. Georges Bouchon et Paul Fourché^ sur le 
projet de création d'un musée d'art ancien à Bordeaux, un travail de 
M. Tabbé Ë. Darley sur saint Fort et la crypte de Saint-Seurin, un article 
de M. l'abbé S. Léglise sur la Porte Royale de la cathédrale Saint André 
de Bordeaux (cf. Revue^ 1917, p. 3a i- 822), une description du Musée Mes- 
treau, à Saintes, de M. A. Dubreuilh, ci deux notes, l'une de M. F. Daleau 
sur une hallebarde, Vautre de M. E. Corbineau sur une bague ancienne en 
argent, provenant du cimetière de^aint-Michel-de Fronsac. 

Société dei Archiyes historiques. -- Dans la séance du 26 avril, 
M. P. Gourteaalt, vioe-président, s'est faitl'interpi^te des vifs regrets causés 
par la mort de M"* F. Habasque, membre titulaire, veuve de l'ancien prési- 
dent de la Société. — M. P. Caraman a lu deux nouveaux extraits du 
m anuscrit de Bertheau : 1° une requête présentée au roi contre le cardin al 
F. de Sourdis parle chapitre de Saint-André (1 609) ; 2*» la mention de deux 
jeunes gens possédés du démon d'après la croyance populaire (1609). — 
M^. le baron de Pelieport a fait une communication sur les origines de la 
maison FenwiclL. — M.F. Thomas, continuant sa précédente communication 
sur les Carmes des Chartrons de 1735 à 1778, a analysé des documents 
relatifs aux travaux exécutés à l'église Notre-Dame de, la Visitation par ie 
sculpteur Pierre Vernet, aux chapelles de Buissières et de Ferrière, au 
clocher et aux cloches, enfin aux maisons de campagne que les Carmes 
possédaient à Gradignan et au Bouscat. — M"** A. Gluzan a communiqué 
une instruction pour la combinaison des jeux d'orgue de l'église Saint- 
Michel (xv siècle). 

Dans la séance du 24 mai, M. P. Courteault, vice-président, a exprimé 
à M>^" A. Cluzan la sympathie de la Société à l'occasion de la mort de sa mère 
et félicité M. de Perceval, dont le fils, blessé à l'ennemi, a été cité à Tordre 



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CHKOWIQTJE ia3 

du jour. — Il a annoncé la mise en distribution du tome LI. — La^Société 
a admis comme membre titulaire M. le vicomte P, de Pelleport-Burèle. — 
Au nom de M. P. Caraman, M. Ducaunnès-Duval a lu deux nouveaux 
extraits du manuscrit de Bertheau relatifs à : i° une interdiction du théo- 
logal de Saint-André (7 juillet 1609); ^* "" jeûne de la veille de Sainte 
Mathias à La Réole (i6io); S*» des actes du vicaire général Le Venier 
en l'absence du cardinal de Sourd is (26 mai 1610). — M- Goyetche a corn-- 
mUniqué un procès-verbal de violences exercées contre le grand sénéchal 
Marc-Antoine Dupérier à rassemblée de la noblesse du 11 avril 1789. — 
M. K. Brouillard a continué sa précédente communication sur les anciennes 
et nouvelles circonscriptions territoriales de la Gironde et présenté une 
carte, par lui dressée, qui explique la formation du département. — 
M. Ducaunnès-Duval a lu : i" une adresse des sections de la commune de 
Bordeaux au ministre de la Marine au sujet de la surveillance à exercer en 
Gironde pour assurer l'arrivage des subsiî»lûnces à Bordeaux (aô avril 1793); 
a* une lettre du ministre de la Marine Motigc à l'administration delà Marine 
à Bordeaux, sur les mesures à prendre •contre les corsaires (3o mars i7g3). 

Dans la séance du aS juin, M P. Caraman n lu des observations de Tabbé 
Belfet sur les inondations de la Garonne en 1727 et 1738 et sur la gelée de 
1739. — M. P. Gourteault a communiqué: 1" un arrêt du Conseil d'Étal 
autorisant la construction d'un Hôtel des Fermes à Bordeaux (la mai 1733); 
a* un mémoire, annoté par Gabriel, dos ouvrages de sculpture faits par 
Verberckt et Vanderwoort aux façades des pavillons d'angle de la Place 
Royale et de la Douane, à la fontaine de la Douane et aux portes de ville 
de la Cour-des-Aides, de Saint-Pierre et du Chai-des-Farines (10 septembre 
1740). — M.' Goyetche a lu une protestation v de Jean-Baptiste Dudon flls, 
procureur général au Parlement de Guienne, contre le procès-verbal de 
l'assemblée de la noblesse du 11 avril 1789 (i5 avril 1789). — M. Thomas a 
analysé une série de documents relatifs aux Carmes des Chartrons pendant 
la période révolutionnaire (1790-1791). — M. Duraunnos-Duval a lu : !• une 
lettre des représentants du peuple Vsaboau et Mazade au général Servan, 
datée de Saint-Jean-dc-Luz, et rendant compte d'une attaque des Espagnols 
repousséc à la frontière (a3 avril 1793); a" une lettre d'un «poilu») bor- 
delais, le sergent Liret, de l'armée des Pyrénées occidentales, adressée 
d'Oloron à son père (i4 août 1793). — M. R. Erouillard a communiqué une 
délibération du district de La Réole accordant à la paroisse de Saint-Martin- 
de*Sescas la faveur d*user de la barrique bordelaise, comme ayant été 
comprise dans les limites de l'ancienno région économique qui avait ce 
droit (aa brumaire an 11». - La Société a élu membres titulaires MM. Henri 
François et Paul Bonifas. 

Le tome LI des ArchlTes historiques. — Ce volume, qui vient d'être 
distribué et qui porte le double millésime 1916-1917, comprend: une notice 
biographique et biiiliogrjphiquê sur Francisque Habasque, avec portrait, 
par M. Paul Gourteault; la fin des actes de l'archevêché de Bordeaux sous 
le cardinal François de Sourdis, manuscrit de Bertheau publié par M. Paul 
Caraman; onze documents divers (i36Gi596), transcrits par M*^' A. Cluzan 
et par le regretté Pierre Harlé; une première série de soixante-seize docu» 



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ia4 cmoiiiQini 

ments conoernaDt la colonie austro^llemande de Bordeaux de 170a à iSoo, 
transcrits par MM. AlAred Leroux, D' Georges Martin et Roger Brouillard; 
un rapport de Tarchitecte Paris au contrôleur général Terray sur les ira- 
vaux de construction du Grand- Théâtre (ao juillet 1774), transcrit par 
M. E. Rousselot. V 

Le culte de laint Fort en Poitou. -^ Les recherches de M. Brutails 
sur le saint Fort bordelais ont provoqué une intéressante étude de 
M. L. Gharbonneau-Lassay, publiée dans le BuUetin de la Société des 
Antiquaires de TOuest sur Saint Fort de Tourtenay et son culte dans le 
nord du Poitou, 

La stèle grecque de Talence. — On lit dans le Ballelin des Antiquaires 
de France, année 1916, p. 353-35 i : 

« M. le comte Durrieu, membre résidant, lit une lettre de M. Tabbé 
Godet, associé correspondant national, qui signale la découverte près de 
Bordeaux, à Talence, d'une slèle funéraire grecque et d*un sarcophage. 

i> La stèle semble être du second siècle avant J.-G. 

» M. Tabbé Godet croit que cette stèle prouve la présence d*une colonie 
grecque à Bordeaux. 

1 MM. Héron de Viilefosse et Martha estiment que celte stèle doit plutôt 
avoir été apportée d'Orient : les exemples en sont fréquents dans le voisi- 
nage de nos ports, n 

La stèle grecque conservée au château de Thouars, à Talence, signalée 
par le journal l'Aquitaine du 31 février igiS, a été publiée dans la Revue des 
Études anciennes (juillet-septembre 1913, p. a64-a66), par M. Paul Fournier, 
mattre de conférences delà Faculté des lettres de Bordeaux, ancien membre 
de rÉcole d'Athènes. L'étude de M. Fournier a été analysée ici même (cf. 
Revue, 1913, p. 398 3of)). Elle datait le monument de la fin du second siècle 
ou du premier avant J.-C., écartait nettement Thypothèse d'une colonie 
grecque à Bordeaux et concluait dans le même sens que MM. Héron de 
Viilefosse et Martha. M. P. Courteault faisait remarquer que la venue 
d'Orient comme pierre de lest est d'autant plus vraisemblable qu'au début 
du XIX' siècle le château de Thouars appartenait à larmateur Balguerie 
junior. 

La légende de Brômontier. -- Les fantaisies, on le voit par la stèle de 
Talence, ont la vie dure. Notre collaborateur M. B. Saint-Jours, dans Bois 
et Résineux des ai et 38 avril 1918, s'en prend une fois de plus, avec son 
habituelle vaillance, à la légende qui attribue à Brémontier l'idée première 
de la fixation des dunes du littoral gascon. Son article est fortement nourri 
de documents, dont plusieurs inédits, et d'arguments dont les lecteurs de 
la Revue (cf. 1913, p. 3 1 3-3 18; ont pu apprécier la valeur. 

Folk-lore girondin. — Dans la séance du a5 avril de la Société préhis- 
torique française, notre collaborateur M. Edouard Harlé, au cours de sa 
curieuse enquête sur les sources à chiffons (cf. Revue, 1918, p. 58), a signalé, 
d'après M. l'abbé Gaillard, curé-doyen de Belin, que dans cette paroisse on 



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cttRoniQtTfi ia5 

a soin, avant d'enterrer un défunt, de le munir d'un sou, placé dans sa 
main. Pareil usage existe à Ychoux (Landes). M. Harié conclut: «Des conver- 
sations répétées m'ont convaincu que le paysan des landes de Gascogne 
a peu de religion, mais, en revanche, un grand nombre de superstitions, 
d'autant que'les curés, qui les combattent, n*ont plus guère d'influence sur 
lui. L'usage, la tradition jouent, chez lui, un rôle considérable; il a conservé 
un passé très ancien et l'on doit par lui pouvoir mieux comprendre nos 
ancêtres les plus reculés. • 

Une nouyelle édition du OuÊde de M. Brutails. — Notre éminent 
'^v collaborateur M. J.-A.. Brutails vient de donner une nouvelle édition de son 
excellent Guide illustré dans Bordeaux et les environs. Cette édition, com- 
plètement refondue, renferme des pages nouvelles, mises au point, sur le 
développement du port, des plans nouveaux (chevet de Saint-André, crypte 
de Saint-Seurin, Sainte-Croix, Saint>Michel, musée de peinture et de sculp- 
ture, musée lapidaire, Saint-Émilion). Le texte a été muni de chiffres qui 
renvoient aux plans, « de façon à conduire le visiteur, comme par la main, 
devant les curiosités qui lui sont signalées». Il n'est que juste de remercier 
M. Brutails de ce nouveau service qu'il rend k Bordeaux. Espérons, en 
particulier, que son catalogue du Musée lapidaire qui, si succinct soit-il, a 
le grand mérite d'être le premier, contribuera à révéler aux visiteurs de 
Bordeaux et aux Bordelais eux-mêmes un trésor trop méconnu, pour ne 
pas dire inconnu. 

Viographie bordelaise. — Dans sa séance du mardi 9 juillet, le Con- 
seil municipal, sur la prc^ixwitiop et le rapt>ort de M. le Maire, a décidé, 
à l'unanimité, de donner le nom de « boulevard du Président-Wilson » au 
boulevard de Caudéran « dans toute sa longueur, depuis l'extrémité de la 
rue d'Ares jusqu^à l'extrémité de la rue Croix-de-Seguey ». Cette décision, 
parfaite en principe, est, en fait, irréprochable. Comme l'a très bien dit 
M. Charles Gruet, ■ les dénominations actuelles de plusieurs de nos magni- 
fiques boulevards peuvent être modifiées sans inconvénient. Ces artères 
portent, en e£fet, le nom de communes voisines, alors que d'autres voies de 
notre ville ont la même dénomination ». Les changements de noms des 
voies publiques doivent être faits avec prudence. Nous avons confiance 
que ceux qu'on nous fait prévoir à Bordeaux seront inspirés par ce senti- 
ment et par le respect des souvenirs du passé. 

/ 



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INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 



i- 



Da 15 mars au 15 jain 1918. 

Archives historiques du département de la Gironde. Tome LI. 
Paris j Alphonse Picard el fils; Bordeaux y Feret el fils, impr, Gou- 
nouilhoUy 1916-1917, in-4«, li-407 p., portrait. 

BÉMONT (Charles). — Les factions et les troubles à Bordeaux de 
1300 à 1330 environ, documents inédits. Paris, Imprimerie nalionale, 
1018, in-8o, 64 p. (Extrait du Bulletin philologique el hisloriqi^e [jus- 
qu'en 1715], 1916.) 

Bouchon (Georges). — Les arts anciens et modernes. Un Musée h 
Bordeaux. Bulletin el Mémoires de la Société Archéologique de Bor- 
deaux, t. XXXVII, 1917, p. 1-16. 

Brouillard (Roger). — ■ Documents relatifs à la taxe des consuls 
des nations étrangères en résidence à Bordeaux (9 janvier-1 6 avril 1 796, 
1°' prairial au IV). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, 
p. 345-352. 

Brutails (J.-A.). — Guide illustré dans Bordeaux et les environs 
(Arcachon, Saint-Émilion, le Médoc et Royan, La Réole, Bazas, 
Ùzeste et Villandraut), suivi de renseignements pratiques. Bordeaux, 
Gounouilhou, imprimeur-éditeur, [1018], in-8o, 118 p., lig. et plan. 
Nouvelle édition, complètement refondue. 

Gabaman (Paul). — Actes de l'archevêché de Bordeaux sous le car- 
dinal François de Sourdis (premier tiers du xvii^ siècle), par son 
ancien secrétaire le chanoine Jean Bertheau [suite el fin). Archives 
historiques de la Gironde, t. LI, 191^6-1917, p. 1-185. . 

Cf. môme recueil, t. XLIX (1914), p. 1-305; t. L (1915), p. 243-419. 

Chenevier (A.). — Le développement de l'industrie des produits 
chimiques à Bordeaux. Revue Philomalhique de Bordeaux el du Sud- 
Ouest, 1918^jL-74:82. 



. Cgluzan (M ^ t^»^ AJ > — Sentence arbitrale entre Élie de Pommiers, 
'ry- seigneur de Givrâc/et de 






s habitants de Portcts et Arbanals, qui pré- 
tendaient être libres de toutes charges de quest alité (29 décembre 
1366). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 186-228. 

— Sauvegarde accordée par le sénéchal de Guyenne à Antoine 
Vigier, écolier, étudiant à la Faculté de droit canon (5 juin 1491). 
Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 229-231. 

— Entrée de François 1er à Bordeaux (9 avril 1526). Archives his- 
toriques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 235-242. 

— Obligation de Jehan de Lachevrière, écuyer, en faveur de Georges 
Grévin, armurier à Tours, à raison de la vente d'une armure (21 août 
1549). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 248-249. 

— Contrats d'assurances maritimes pour risques de guerre (17 et 
24 mars 1552). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, 
p. 249-252. 

— Procuration donnée par les docteurs régents de l'Université de 
Bordeaux, aux fins de paiement de leurs gages (1" mai 1559). Ar- 
chives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 252-255. 



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ttIVEt BtBLIOOllilt>HtOUI td7 

CoRBiNEAu (E.). — Une bague ancienne en argent. Bulldin et 
Mémoires de la Société Archéologique de Bordeaux^ t. XXXVII, » 
1917, p. 56. 

Trouvée dans une tombe du cimetière de Saint-Micliel-de^Fronsuc. 

CouRTEAULT (Paul). — La vie dos foires bordelaises [suile et fin). 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 15-35, flg. 

Cf. même Bévue, 1917, p. 229-244, 3J9-820. I 

— La vie des foires bordelaises. Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1918, 
in-80, 50 p., flg. 

— Francisque Habasque (1842-1917). Archives historiques de la 
Gironde, t. LJ, 1916-1917, p. xvii-xuii, portr. — Tir. à part: 
Bordeaux, impr, Gounouilhou, 1918, iu-4<>, 31 p., portr. 

— Notes de viographie bordelaise. La rue Victoire- Américaine. 
Revue h^torique de Bordeaux, 1918, p. 48. 

— Le luxe à Bordeaux sous la Restauration. Revue historique de 
Bordeaux, 1918, p. 51. 

— L'Université de Bordeaux et la guerre. Revue Philomalhique de 
Bordeaux et du Sud-Ouest, 1918, p. 49-64, pi. {A suivre,) ^ 

Daleau (François). — Présentation d'une hallebarde. Bulletin et 
Mémoires de la Société Archéologique de Bordeaux, t. XXXVII, 
1917, p. 55. 

Trouvée à Bourg. 

DAiiLEY (E.). — -Saint Fort et la crypte de Saint-Seurin. Bulletin 
el Mémoires de la Société Archéologique de Bordeaux, t. XXXV IL 
1917, p. 27-46. 

Fourché (P.). — Un Musée d'art ancien à Bordeaux. Rapport pré- 
senté à la Société Archéologique. Bulletin et Mémoires de la Société 
Archéologique de Bordeaux, t. XXXVII, 1917, p. 17-26. 

Harlé (Pierre). — Contrat passé entre les jurats de Bordeaux et*^ 
Jauberi David, maître maçon, pour la construction d'un mur en la 
brèche des murailles do la ville près du monastère des sœurs Menudes, 
mo^'ennant le prix de 3 livres 15 sols tournois par toise (6 août 1524). 
Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 232-233. 

— Contrat passé entre les jurats de Bordeaux et le sieur Mathurin "^^ 
Grosmoreeau pour la mise en état de pièces d'artillerie et la fabri- ' 
cation d'un fauconneau (25 avril 1525). Archives historiques de la 
Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 233-235. 

— Inventaire de Tartillerie de Bordeaux fait par le prévôt de la v^ 
ville Arnaut Rivière (13 septembre 1526). Archives historiques de la ^ 
Gironde, i. LI, 1916-1917, p. 242-243. 

— Cession par le sous-maire et les jurats de Bordeaux aux sieurs ^ 
Raymond du Sault et Jehan de Menon de deux galères appartenant 

à la ville (13 juillet 1527). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 
1916-1917, p. 243-245. 

— Contrai passé entre le sous-maire et les jurats de Bordeaux et >. 
maître Nicolas Ridcl, trésorier de la Ville, relativement à la gestion ^^ 
de la recette municipale (21 août 1529). Archives historiques de la 
Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 245-247. 

— Procès-verbal fait par Jehan de Gallopin, commis par la cour N/ 
de Parlement de Bordeaux, de la question subie à la prison de la ville 
par le détcnit Pierre Bernard (2 octobre 1596). Archives historiques de 

la Gironde, U LI, 1916-1917,. p. 255-257. 



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138 IIlDBt BlBLtOGHA^HlQUB 

LÉGLiSE (S.). — La Porte Royale de la cathédrale Saint- André de 
Bordeaux. Bulletin et Mémoires de la Société Archéologique de Bor- 
deaux, t. XXXVII, 1917, p. 47-50. 

Leroux (Alfred). — Documents historiques concernant la colonie 
austro-allemande de Bordeaux. Première partie : 1702-1800. Archives 
historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 258-357. 

Martin (D' Georges). — Constat notarié d'une opération d'abais- 
sement de cataracte,, pratiquée par Hillmer, oculiste de passage à 
Langon, sur un chirurgien de Preignac (1780). Archives historiques de 
la Gironde, t. LI, 1916-1917, p. 304-307. 

— État général des vins et vinaigres exportés à l'étranger pendant 
l'année 1789 (26 novembre 1790). Archives historiques de la Gironde, 
t. LI, 1916-1917, p. 322. 

— Lettre du Directoire du département de la Gironde à l'Assem- 
blée nationale au suj^t de la vente des vins en Allemagne (30 no- 
vembre 1790). Archiûes historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, 
p. 323-325. 

Meaudre de Lapouyade. — Du retour des Anglais à Bordeaux 
en 1452. — Pourquoi fut bâti le Château-Trompette. A Mâcon, de 
V imprimerie Protat frères, 1918, in-4o, 48 p., pi. 

— A propos de porcelaines bordelaises. Revue historique de Bor- 
deaux, 1918, p. 49-51. 

RoussELOT (Ernest). — Rapport de l'architecte Paris au contrôleur 

f général Terray sur les travaux de construction du Grand-Théâtre 
20 juillet 1774). Archives historiques de la Gironde, t. LI, 1916-1917, 
p. 358-388. — Tir. à part. Bordeaux, impr, Gounouilhou, 1918, in-4o, 
37 p. 

Saint-Jours (B.). — Porge, nom de lieu et substantif commun. 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 5-14. — Tir. à part : Bordeaux^ 
impr, Gounouilhou, 1918, in-8o, 12 p. 

— Le Pin vieux de dix ou douze mille ans. Bois el Résineux^ 21 et 
28 avril 1918. 

Vovard (André). — Trois conspirateurs en 1814. Revue historique 
de Bordeaux, 1918, p. 36-47. 

Lynch, Both de Tauzia et Chastenet de Puységur. 

— Suppression des veyrines en Gironde. Revue historique de Bor- 
deaux, 1918, p. 51. 

W. (J.). — L'œuvre du représentant du peuple Lakanal jugée par 
Constantin Faucher. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 52. 

Erratum. — Dans Vindex bibliographique du 15 octobre 1917 au 
15 mars 1918 (n° de janvier-mars 1918), p. 63, lire : 

Martin (D' Georges). — Crédit mutuel et warrant agricole au 
XVII* siècle [au lieu de: au xviii* siècle]. 



Le Gérant: 6. DucAumiÈs-DuTAL. 



Bordeaux. — Imprimeries GoimouiuiotJ, rae Guiraude, o-ii. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 

LEUR SITUATION MORALE ET SOCIALE, DE l55o A LA RÉVOLUTION 

(Suite',) 



VIII 

GRIEFS DES QUINCAILLIERS, MIROITIERS ET BIJOUTIERS 

Ce n'est pas seulement avec les marchands drapiers que les 
Avignonais eurent maille à partir. Plus graves encore étaient les 
accusations portées par la corporation des quincailliers, bijoutiers 
et miroitiers, qui leur reprochaient d'être non seulement des concur- 
rents malhonnêtes, mais des receleurs et des voleurs. 

Ces plaintes contribuèrent fortement à la sévérité des mesures 
prises en haut lieu. C'est ainsi que nous voyons l'intendant Boucher, 
le 9 septembre 1737, publier à nouveau l'arrêt du Conseil du 21 jan- 
vier 1734 * : 

Veu la Requête a Nous présentée par les Marchands Bijoutiers et 
Quincaillers de la Ville de Bordeaux, disant qu'il y a quantité de 
Juifs Colporteurs en cette ville... & en conséquence faisons très- 
expresses et itératives deffenses aux Juifs Avignonois, Tudesques & 
Allemands de faire aucun Trafic ni commerce dans la Ville de Bor- 
deaux, ni dans la Généralité, à peine de confiscation de leurs marchan- 
dises. Enjoignons à ceux qui sont dans la présente Ville d'en sortir 
Hanc irniR iniirs à noinp Hp. Prij^^n. Permettons aux SuppHans d'arrêter 

)Uveront sur les dits Juifs, & dans les 
i la confiscation par nous prononcée. 

nai 1738, l'intendant faisait publier 
édée de la supplique qui l'avait 



hoquette, Pierre Roze, Pierre Ber- 
u corps des Marchands Quincaillers, 

909, n» 6, p. 368; 1911, no 3, p. 145; 1914, 
I; n» 5, p. 2t>7; 191tî, n» 1, p. 23; n» 4, p. 203. 



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iâo LÈS iuiPS A BORbEAtJX 

Miroitiers et Bijoutiers de la Ville de Bordeaux; disans, que malgré 
r Arrêt du conseil du 21 janvier 1734 & votre Ordonnance du 9 Sep- 
tempre 1737, les Juifs continuent a vendre & débiter en public & en 
cachette des Marchandises; tellement que les Supplians auroient 
fait arrêter le 23 Avril 1738, un desd. désobeïssans, sur lequel il s'y 
seroit trouvé huit Tabatières d'écaillé fondue, partie incrustées de 
mauvais argent et une petite vieille Mordre; il vous auroit plû, Monsei- 
gneur, par votre Ordonnance du 24 Avril 1738, en ordonner la confis- 
cation au profit des Supplians, & leur Partie aux dépens; cela n'a 
pas empêché que ce jourd'hui 2. May 1738. ils auroient fait arrêter 
le nommé Descampe, dit Castille, sur lequel il s'y seroit trouvé 
onze paires de Boucles de tombac^ et plusieurs Bagues d'or, d'argent 
<& d'autres métaux. 

En conséquence, les marchandises de Descampe étaient confis- 
quées au profit de THôpital des Enfants trouvés; défense était 
faite audit Descampe « de vendre à l'avenir pareilles marchandises 
et de faire aucun trafic ni commerce dans la Ville de Bordeaux ni 
dans la Généralité sous plus grande peine ». Il lui était en outre 
enjoint de sortir de la ville ^. 

Peine perdue. Il fallut une autre ordonnance le 12 juillet, égale- 
ment précédée d'une nouvelle supplique des mêmes syndics, Brebant 
Roquette, Roses et P. Bernard, qui se plaignent que les Juifs avi- 
gnonais, Tudesques et Allemands « continuent de faire le trafic qui 
leur a été si expressément et puissamment prohibé ». 

Bien plus, c'est que les Supplians s'appergoivent que le nombre 
de ces Juifs accroît & se multiplie tous les jours, & qu'ils deviennent 
toujours plus pernicieux. Assurez que par leurs intrigues, & du secret 
qui règne dans leur trafic clandestin, ils se mettent à l'abri de la 
confiscation de leurs marchandises, ils errent avec hardiesse par 
toute la Ville, vont çà et là dans les maisons, portant des marchan- 
dises dans des petits haletons, & dans leurs poches, même toutes sortes 
de mouchoirs de soye & de colton, certains feignant de vendre & acheter 
des vieux habits pour se dérober à la connoissance des Supplians; 
& ainsi ils bravent une autorité respectable, & font aux Supplians 
& à tout le Corps un préjudice très-considerable qu'ils ne ressentent 
depuis long-temps qu'avec trop d'amertume. 

Mais non seulement l'intérêt particulier des Supplians, mais encore 
celui du public, exige que l'on use de voyes assez rigoureuses à l'égard 
de ces vagabons pour parvenir à leur destruction : car il est certain 
que les fréquens vols et enlèvement qui se font dans les maisons de la 
Ville, soit par les enfans de famille, soit par tes domestiques ou autre- 

1. Alliage de cuivre et de zinc dont il est aascE souvent question au xviii« siècle. 

2. C 1093, imprimé. 



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tÊS iurfS A BORfeÊÀtji ' l5î 

fneniy n*onl d'auîre principe que la facilité que trouvent les personnes 
qui font ces vols, chez ces Juifs qui recèlent ou achéterd a modique prix 
les effets volez ^; et outre les preuves que Votre Grandeur a devers 
elle de ces faits, c'est que divers particuliers viennent tous les jours 
dans les boutiques des Supplians & autres Marchands de leurs Corps 
& dans celles des Orfèvres, les prier que si on leur présente telle ou 
telle chose qui leur a été volée de la retenir; mais ces choses volées 
n'étant pas présentées au Corps desdits Marchands ni des Orphevres, 
c'est à ces Juifs a qui il faut s'adresser, parce que par leur ministère 
les voleurs en trouvent le débouchement. N'est-il pas d'ailleurs 
certain & notoire que des gens de cette trempe sont capables de tout ? 
Ne sont-ils pas connus pour complices & receleurs de vols, trafiquans 
de marchandises défectueuses, gens que Sa Majesté a justement 
connu être à charge au peuple de son Royaume, puisqu'il veut les en 
extirper? Et quand ils ne seroient, comme ils sont, qu'errans & vaga- 
bons sans feu ni lieu, aveu ni domicile, prêts à tout moment à lever 
du pied après avoir commis quelque action punissable, ils peuvent 
se soustraire aisément à la rigueur de la Justice. 

Avec Descampe, les syndics citaient nommément un certain 
Moral. L'intendant leur enjoignit de sortir de la ville dans les trois 
jours, avec permission aux suppliants de les faire emprisonner, 
passé ce délai ^. 

Quelques jours auparavant, le 4 juillet, M. Boucher avait accordés 
«la permission de rester dans Bordeaux sans faire de commerce 
jusqu^à ce que sa femme ait acouché et d*être sorty de l'hôtel de 
/Ville » au nommé Salomon Vallabrègue, qui lui exposait 

que estant arrivé en cette Ville il y a environ un mois, pour donner 
quelque secours a sa femme, laquelle estant enseinte et n'atendent 
que l'heure de sacucher et nayant dautres possibillités ny securs 
que celuy du d^ suppl^ son niary, il auroit esté dabort a son arrivée 
suplier Vostre grandeur do lui permettre de rester dans cette ville 
jusques a ce que sa d*® femme fust accuchée, ce que Vostre grandeur 
a hu la bonté de luy ac«rder, sur condition néanmoins que le d* 
suppl^ ne feroit pas aucun comerce dans la ville, et quaque * le d^ 
supp* ait bien exécuté lordro que Vostre Grandeur luy à prescrit, 
le S' parizien m* quincailheur de cette ville fut avisé de faire arrestcr 
le supp* le 25® du courant et le faire mettre dans la consiergerie de 
l'hôtel de ville... 

La situation n'était guère changée une dizaine d'années après, 
puisque dans une nouvelle supplique adressée à M. de Tourny par 

1. Voir Revue historique de Bordeaux, 1915, p. 171. 

2. C 1093. 
8. G 1093. 

4. « Quoique »• 



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l3a LES JUIFS A BORDEAUX 

les marchands quincailliers et miroitiers de Bordeaux, signée des 
syndics Brebant et P. Bernard, et non datée, mais postérieure au 
17 juin 1747, nous retrouvons les mêmes doléances et aussi quelques 
explications complémentaires sur l'insistance de la corporation & 
réclamer des mesures coercitives : 

Leur communauté (celle des marchands quincailliers et miroitiers) 
se trouve composée d'un assés grand nombre de sujets : mais a peine 
s'en trouve-til vingt qui soient en état d'acquitter leur taux des 
Impositions royales, presque tous les autres sont des misérables qui 
n'ont que des boutiques volantes dans la ville ou sur la rivière, et dont 
la plupart ne peuvent être compris dans les rolles parce qu'ils n'ont 
aucun domicile fixe ; et même parmi les 20 sujets qui sont les seuls sur 
lesquels on puisse compter pour la levée des impositions, il s'en trouve 
déjà quelques-uns qui quittent boutique et qui pour subsister se 
trouvent réduits a la triste ressource de faire vendre leurs marchan- 
dises a l'encant ^. 

Ils prient donc Sa Grandeur « de faire cesser le colportage qui a 
augmenté et qui perpétuerait leur misère ». Au surplus, 

quelques-uns d'entre les marchands boutiquiers s'avisent de faire 
le colportage dans la ville et dans les fauxbourgs, soit par eux même 
ou par des personnes qu'ils payent. Il est aisé de concevoir le préju- 
dice que cela cause a ceux qui n'imitent pas un si mauvais exemple. 
L'égalité et le bon ordre exigent que chaque marchand borne son 
commerce au débit qu'il peut faire dans sa boutique ou ses magasins. 

Le public est sans doute intéressé à n'être point trompé. Il l'est 
cependant chaque jour par les Juifs avignonois et autres colporteurs, 
qui chassés des autres villes du royaume comme de celles des pals 
étrangers sont venus en foule chercher un asile dans celle cy. 

1 o Car ces gens là ne peuvent avoir que de mauvaises marchandises, 
parce qu'ils n'en ont d* autres que les rebuis qu'ils prennent ici aux 
marchands forains a la fin de chaque foire,ei qu'ils débitent d'une foire 
a l'autre sans en payer aucuns droits. 

2° Ce n'est pas assés que leurs marchandises soient défectueuses. 
Il arrive de plus qu'ils trompent impunément ceux qui sont suscep- 
tibles d'être séduits par l'apparence du bon marché, et ceux qui sont 
peu versés dant la connoissance des métaux. Ils vendent volontiers le 
cuivre doré pour de Vor pur, et le fer blanchi pour de Vargent, Le S' 
d' Armagnac avocat, fut trompé dans ce gout-là pendant la dernière 
foire d'octobre. La filouterie et les filous furent découverts, et le 
S^ Procureur syndic en fit faire raison au S^ Darmagnac. 

3° Que de bijoux et de meubles prdieux seroierU conservés dans les 
maisons si ces transfuges n'inondaient pas la ville ! 

1. C 1098. 



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LES JUIFS A BORDEAUX l33 

Ici, réédition des accusations de recel. De pareilles plaintes, se 
joignant à celles des marchands drapiers, durent impressionner 
l'intendant Toumy dès son arrivée en Guyenne. Aussi s'explique-t-on 
facilement Tacte de rigueur que constitue son ordonnance du 
19 juin 1748 ^ et par lequel (à en juger par la documentation qui 
nous reste) débuta son intervention entre les Avignonais et le 
commerce bordelais. 

IX 

LES MARCHANDS DRAPIERS CONTRE LES AVIGNONAIS BREVETÉS 

Mais le colportage de la menue bijouterie et de la quincaillerie 
n'était pas, on le pense bien, le fait des plus considérables parmi les 
Avignonais. Ceux-là s'adonnaient de préférence au commerce des 
étoffes, soieries et dorure. Aussi est-ce à leurs démêlés avec les 
marchands drapiers que se rapporte la plus grosse partie des dossiers 
conservés. Ces démêlés, nous les avons suivis jusqu'au moment où 
plusieurs d'entre eux obtiennent des brevets qui les mettent à l'abri 
des effets de l'arrêt de 1734. On a vu comment Jacob et Emmanuel 
Daipuget, beau-père et gendre, finirent par se faire autoriser à 
demeurer à Bordeaux (22 avril 1749) et à y entreposer leurs marchan- 
dises en vue du commerce exclusif avec les îles (1®' août) *; puis 
comment leurs coreligionnaires passèrent par la brèche ouverte, 
en deux groupes, d'abord Natan Astruc et Mossé Lange, son gendre 
(12 juillet 1750)', ensuite Jacob Salon Daipuget, Léon (ou Lyon) 
Petit et David Petit *. C'est le 3 décembre 1753 que le brevet royal 
en faveur de ces derniers avait enfin été signé. 

Ni pour les uns ni pour les autres, ce ne fut le terme des tracas, 
non plus que ce n'était celui de leurs ambitions. L'obstacle était 
toujours l'instinct de conservation, ou, comme ils disaient, la 

ent pour ces derniers, nous n'avons 
'imagination pour nous le figurer. La 
zar que les plus misérables de leurs 
idre à Bordeaux, qu'était-ce à côté 

r, 1916, p. 24. 

:, 1916, p. 33-34. 

nvier» comme dit Malvezin, Hisi, des Juifs à 



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l34 LB8 JUIFS A BORDEAUX ^ 

du commerce des étoffes accaparé en fait par ces gens tenaces, qui 
devaient pénétrer dans toutes les maisons, comme font encore un 
peu aujourd'hui les Orientaux vendeurs de fourrures, de tapis ou de 
dentelles, presque tous Juifs d'ailleurs, et dont il est si difficile de 
se débarrasser une fois le seuil franchi ? 

Et là précisément était leur force. Ils n'étaient pas en peine, 
certes, de trouver des recommandations, des certificats, des appuis 
solides parmi leur clientèle bourgeoise, aristocratique bu ecclésias- 
tique. Grâce au bon marché, à une complaisance et à une obsé- 
quiosité ingénieuses, â un crédit savamment dosé, enfin à une 
connaissance, à un sens atavique des affaires, ils avaient conquis 
la place. 

Pareil succès était fatal. Le commerce local était hors d'état de 
soutenir la concurrence. Aussi l'avons-nous vu et le verrons-nous 
encore s'en prendre à la mauvaise qualité des marchandises ainsi 
vendues. 

Qu'il y eii eût de défectueuses, c'est fort possible. Toutefois, 
on admettra difficilement que les acheteurs eussent été si enti- 
chés dans leurs préférences, s'ils avaient toujours été trompés. 
Mais, pour bien examiner les griefs tant de fois repris contre les 
Juifs marchands d'étoffes, il nous faut en reprendre un peu en 
arrière l'historique détaillé. Nous assisterons ensuite à l'assaut 
suprême. 

En vain, dans une supplique qui fut adressée au cardinal de 
Fleury en 1735 * et sur laquelle nous reviendrons, les Dalpuget et 
quelques-uns de leurs coreligionnaires avaient-ils essayé de se justi- 
fier en proposant 

que toutes les marchandises de draps, et autres qu'ils tireront des 
Manufactures do Louviers, Elbeuf, Amiens et Reims, passeront aux 
halles de Paris ou la visitte en sera faitte, et s'il s'y trouve quelques 
deffectuosité, soit dans les longueurs, largeurs, ou la qualité, et que 
le tout ne soit point loyal, et marchand, la confiscation sans « fera, et 
les Supliants suporterpnt telle amende qu'il plaira au Conseil leur 
imposer, comme aussy les marchandises qu'ils tireront des autres 
Manufactures de France, seront visitées et plombées aux lieux ordi- 
naires et accoutumés pour ester toute difficulté; en sorte que leurs 
marchandises étant bien conditionnées, et en bon état, on y aposera 
à chaque pièce le plomb de lad. halle de Paris; enfin ils se soumettent 
à toutes les rigueurs qu'il plaira a Sa Majestéé^* 

1. C 1093. 
Bt «S'ensi 



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LES JUIFS A BORDEAUX l35 

Ils faisaient observer, en outre, « qu'il n'y a dans Bordeaux n'y 
maîtrise n'y jurande, et que le commerce y est libre ». 

On dira que le moment était critique pour eux, et que pour éviter 
l'expulsion définitive, ils acceptaient naturellement les conditions les 
plus dures. On admettra pourtant que les Avignonais, avec leur 
façon de travailler, étant eui^-mêmes leurs commissionnaires, leurs 
commis-voyageurs, leurs transporteurs sans doute aussi; visitant 
eux-mêmes les pratiques, achetant directement et par eux-mêmes 
aux fabriques, bref se déplaçant et connaissant tous les marchés, 
n'avaient pas besoin de vendre de mauvais drap ou de la soie infé- 
rieure pour être en mesure d'offrir meilleur marché que les marchands 
de Bordeaux, incrustés dans leurs magasins, derrière leurs comp- 
toirs, quand ils n'étaient pas, comme disait l'intendant Boucher, à 
jouer du matin au soir *. 

L'arrêt du 21 janvier 1734 était expressément, on l'a vu *, un 
arrêt d'expulsion. On a vu aussi que les intéressés ne se remuèrent 
que pour obtenir de demeurer à Bordeaux. Dans quelles conditions 
ils y demeurèrent, d'est ce qu'achèvera de nous montrer une supplique 
sans date *, qui est nécessairement d'une dizaine d'années posté- 
rieure, puisqu'elle est adressée à «Monseigneur le Marquis de 
Toumy », et qui se place, avec vraisemblance, précisément après 
l'ordonnance du 19 juin 1748. On n'y voit pas paraître Jacob et 
Emmanuel Dalpuget; m^iis on sait qu'ils faisaient volontiers bande 
ù part*. 

Supplient humblement, David et Lion Petit frères, Salon Dalpuget, 
Jacob Deperpignan, Natan Astruc, et autres Juifs avignonois au 
nombre de dix sept a dix huit familles, domicilliés en la présente ville 
de Bordeaux depuis cinquante cinq, a soixante ans, Disant que depuis 
l'arrêt du Conseil du 21 janvier 1734 rendu sur l'exposé des Mar- 
chands drapiers de la présente ville, partie secrette des Supplians, et 
qui a eu pour objet de leur interdire le Commerce de vendre et débiter 
des marchandises do draperie et soirie, les supplians se sont soumis 
avec la dernière exactitude a Vexeculion de cet arrêta en disconlinuanl 
de vendre d débiter aucune espèce de marchandises, ce qui ayant mis 
le comble a la satisfaction des Marchands drapiers de cette viiie, cts 
supplians ont continué de faire leur résidence en la présente ville avec 
leurs familles, d en conséquence payé la capitalion et contribué aux 
autres charges publiques, ce qui leur a fait espérer que Tarrêt du 



1. Voir Beuue historique de Bordeaux, 1915, p. 177. 

S. i6/d, p. 31. 

8. C 1098. 

4 AtiiM fMortquê iê ^rdMauwt 1910| Pt Mi 



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l36 , LES JUIFS EL BORDEAUX 

Conseil du 21 janvier 1734 dont l'objet a été remply de la part des 
suppllans, ne seroit pas ramené a exécution contr'jeux à la rigueur de 
la lettre, et que vôtre Grandeur informée comme elle Test, que les 
supplians ne vendent n'y ne débitent aucune espèce de marchandises, 
ne souffrirolt pas que les marchands drapiers de cette ville fairoient 
de nouvelles tentatives pour désoler un nombre de familles qui ne 
leur font aucun préjudice, n'y n'aportent aucun obstacle a leur com- 
merce puisqu'ils rVen ford d'autres que celluy dacheiler de vieux habits, 
denvoyer quelques pacotilles aux Isles et faire valoir lé peu d'argent 
qu'ils ont sur la place, aflln de soutenir chacun en particulier une 
nombreuse famille. Le fait est sy vray que les supplians ne font 
aucun autre Commerce [,] qu'ils consentent qu'il soit fait, chés eux 
et partout ailleurs une exacte visite d perquisition des marchandises dont 
le commerce leur a été impidé par les marchands de draperie et de 
soirie et que s'ils sont trouvés dans le cas la confiscation en soit faite 
et l'arrêt du Conseil exécuté a la rigueur contre ceux qui pourroicnt 
être convaincus. Mais comme les supplians ne sont pas assés te[me] 
raires pour en imposer a Votre Grandeur, ils osent la supplier... en 
effet sy l'arrêt du Conseil étoit ramené à exécution dans toute sa 
rigueur, les supplians seroient réduits a la dernière misère et a l'état 
le plus déplorable, non seulement parce que plusieurs d'entr'eux ont 
leurs pères et autres parens ascendans dans vn âge très avancé et 
infirmes, leurs epouzes enseinte et nombre de petits enfans, mais 
encore parce qu'ils seroient dans l'impossibilité de vacquer et tra- 
vailler a faire rentrer les fonds qu'ils ont mis dehors et qui sont la 
majeure partie dans les Isles de la Merique et ailleurs... 

Ce considéré [,] Monseigneur [,] il vous plaise de vos grâces, per- 
mettre aux supplians et a leurs familles au nombre de dix sept a dix 
huit de continuer leur résidence en la présente ville de Bordeaux aux 
conditions et sous les soumissions expresses qu'ils font de ne vendre 
n'y débiter aucune espèce de marchandises de draperie, soirie et 
autres et de continuer a lavenir de payer la capitation d contribuer aux 
autres charges publiques, ainsy qu'ils ont fait jusqu'à preserU, de père 
en fils depuis cinquante cinq, a soixante ans... 

Ainsi, ces « dix-sept ou dix-huit familles » étaient demeurées à 
Bordeaux malgré l'arrêt, malgré les ordres de Paris. Mais ce qui est 
inattendu, c'est qu'elles continuaient à payer la capitation et contri- 
buaient aux autres charges publiques! Moyennant quoi, et en 
bornant leur commerce à l'achat des vieux habits, à l'envoi de 
pacotilles aux Iles, enfin à quelques opérations de banque ou d'usure 
sans doute (ce qu'ils appellent « faire valoir le peu d'argent qu'ils 
ont sur la place»), les souples concurrents des marchands de 
Bordeaux pensaient avoir enfin obtenu l'oubli. Ils étaient loin 
de compte^ et on se rappelle quelles hautes influences il leur 
fallut faire agir pour obtenir par un brevôt rautoriaation dt 



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LES JUIFS A BORDEAUX l37 

rester*. Mais on conçoit rachamement des marchands, qui voyaient 
reparaître sans cesse ces gens dont oiTiciellement on les délivrait 
si souvent. 



Du jour où leurs concurrents eurent obtenu le droit de résidence, 
ce que les marchands de Bordeaux avaient à craindre et à éviter, 
c'était que les marchandises ne fussent écoulées hors du temps 
de foire, dans quelque magasin secret ou sous le couvert d'hommes 
de paille, par exemple de quelque Portugais, ce qui paraît avoir 
eu lieu effectivement. Nous voyons ces craintes exprimées et des 
mesures préventives réclamées dans une supplique non datée 2 
adressée par les marchands drapiers à Monseigneur de Tourny, et 
tendant à ce 

que les Juifs, qui voudront tenir les foires de Bordeaux soient 
tenus, comme tous les autres marchands forains étrangers, dauoir 
leur magazin dans les lieux auoisinanls le champ de foire • ; lequel 
magazin ils seront obligés de déclarer sans delay au S^ inspecteur des 
manufactures ou a l'un des gardes marchands de draperie et soirie; 
déclarer ensemble le nombre des balles qu*ils deuvronl recevoir pendant 
ladite foire ; à peine de confiscation desdites baies ou de celles qu'ils 
n'auront pas déclaré; comme étant présumées composées de mars" 
en contravention. Toutes lesquelles balles sans exception lesdits 
Juifs ne pourrçnt ouvrir et mellre en vente pendant le cours desdites 
foires, sous quel prétexte que ce puisse être; sans avoir préalablement 
requis le d. sieur Inspecteur ou l'un des d. Gardes Jurés, de se trouver 
a V ouverture desdites baies ; lequel Inspecteur ou Gardes, se transpor- 

1. Revue historique de Bordeaux, 1916, p. 203-204, 208, 212, 216. J'ai cité déjà trois 
lettres de la princesse de Conti (p. 209, 212, 216). En voici deux autres: la première 
est celle à laquelle Tourny faisait allusion le 4 juillet 1750 (p. 207); la seconde a trait, 
sexnble-t-il, à Jacob et Emmanuel Dalpuget, et serait antérieure à leur brevet : 

• 24 juin. — A Monsieur de Tourni intendant de Bordeaux à Bordeaux. 

> des iuifs nomme david et lion petit frère salon daipuget et ses enfans m'ont prié 
moosieur de parler pour eux je vous prie de me mander si ils sont honeste gents si 
ils le sonts je vous les recomande et vous prie monsieur destre persuadé de toute mon 
estime — Louise Elisabet de bourbon. » (C 1089.) 

• 17 7bre. — A Monsieur Monsieur de Tourny intendant de Bordeaux à Bordeaux, 

> Il y a a bordeaux des juif nomes daipuget ils sont monsieur honeste gens et sous 
ma protection ie vous prie de les prendre aussy sous la votre ie suis bien aise de cette 
occasion pour vous renouveler Içs assurances de toute mon estime — Louise Elisabet 

rer et d'entraîner avec moi le lecteur dans le détail 
et les forains juifs en utilisant tout le dossier qui 
en reproduisant les pièces mômes le plus possible, 
iré par le même dossier, ne peut esquisser qu'une 
ionomie trop abstraite des débats. Seuls les textes 
, et seuls ils font revivre vraiment et sincèrement 
oire. 

roduit d'après le dossier des Archives municipales 
!e« foirei bordelaiiest article de M. Paul Courteault 
Mquê d$ J9ord«au«i 1917| pi 811 1 cfi aussi Pé 816è 



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l38 LBS JUirS A BOEDBAUX 

teront immédiatoment après auoir été avertis, pour veriHer si Ie$ 
marchandises sont conformes au[x] Règlements généraux et arrests 
du Conseil ce concernant... Tout comme aussi il leur soit fait defTences, 
de même qu'il est delTendu à tous autres marchands forains, de laisser 
dans la présente ville, ou sénéchaussée dycelle; de donner en dépôt 
ou autrement; a qui que ce puisse être; les marchandises qui leur res- 
teront invanduës a la fin des foires; enfin qu'il soit fait très expresses 
delTences ianl a tous Juifs portugais établis dans la présente ville, qu'a 
tous autres marchands; de prêter leur nom aux Juifs, soit pour la. 
réception des dites baies et marchandises, que pour la vente d'ycelles, 
en quel temps que ce soit... 

Il a été fait allusion précédemment* à Tordonnance de Toumy, 
en date du 16 février^ 1750' et aux requêtes (rordonnance en 
énumère quatre) des marchands qui l'avaient motivée. 

Ainsi qu'il a été noté, les marchands drapiers obtinrent un 
nouvel ordre d'expulsion des Juifs avignonais, tudesques et alle- 
mands. Ils eurent gain de cause également en ce qui concernait la 
défense de vendre et débiter des drap&, soieries et dorures, en dehors 
du temps des foires «& en observant alors' les usages établis à 
l'égard des Marchands forains, à peine de confiscation et d'amende ». 
Mais on leur donnait tort touchant le moyen de contrôle qu'ils 
réclamaient : 

Permettre aux gardes des Suplians de cacheter sur la coupe les 
marchandises de leur Commerce qui se trouveront entamées chez 
les dits Dalpuget, & déclarer saisissables et confiscables celles qui 
dans la suite se trouveront entamées sans ledit cçiohet au bout. 

En somme, ce qu'on leur accordait, c'était, outre la mesure 
générale d'expulsion, qui ne faisait qu'appliquer l'ordonnance du 
19 juin 1748, la mise des Dalpuget, en dépit, ou plutôt en raison 
même de leur brevet, au régime commun des forains, auquel ils 
voulaient faire exception. Mais l'intendant se refusait, bien sage- 
ment, à admettre des mesures exceptionnelles contre tel ou tel 
forain. Au surplus, le cachet sur la coupe des marchandises devenait 
superflu puisque la vente était interdite en temps ordinaire; et, 
comme on va le voir, il y avait là une prétention assez inquiétante 

1. Beuue historique de Bordeaux, 19 If, p. 213. Outre les brouillons signalés, l'original 
signé par l'intendant se trouve avec un exemplaire imprimé dans le dossier C 1089. 
Un autre imprimé dans le C 1093, avec la signification faite par les gardes des mar- 
chands à Jacob et Emmanuel Dalpuget et la supplique de ces derniers que Ton trou* 
vera plus loin, la tout attaché ensemble. 

2. Et non • 11 février*, comme dit Malvezin. 

. 6. G'e9t»*-dire que m^ine en tempi de foire il fallait obierverm 



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LES JUIFS K BORDEAUX 1S9 

pour les Dalpuget, car elle pouvait aller jusqu'à exiger que la vente 
elle-même se fît sous corde et ficelle, et par conséquent jamais au 
détail. Cette prétention, les marchands drapiers la manifestaient 
d'une façon non équivoque, comme le prouve une supplique malheu- 
reusement non datée, mais que nous pouvons insérer ici, car ce qui 
nous importe plus que l'ordre chronologique dans l'histoire de ces 
querelles entre commerçants, c'est la tendance et la thèse de 
chaque partie : 

A Monseigneur de Tourny^. 

Supplient humblement les frères Abraham [et] Roger « Juifs de 
nation Disants quen conformitté do leurs privilèges il leur est libre 
de commercer vendre et dcbitler toutes sortes do marchandises 
permises, pendant latteneur des foires des villes du Royaume; toutes 
fois après en auoir obtenu la permission des seigneurs Intendans et 
commissaires départis. 

En conséquence les supplians se sont rendus en cette ville avec 
sept balles de soiries, composées de plusieurs pièces et demy pièces 
pour les etaller et vendre en gros et en détail pendant la foire de mars 
au meilleur avantage du public. 

Les sbpliants ont été auertis que les marchands de draperie et 
soirie de cette ville ce sont jallés • que sy les marchands foiralns 
ctalloient des marchandises de draperies et soiries, et s'ils les veu" 
dolent en détail qu'ils les luy fairoient saisir sur le fondement du 
statut de bord* et dun écrit de la Cour quils presuposent prohiber 
ces sortes de ventes en détail. 

Les suppliants ne connoissent point la disposition du statut ny de 
larrct de la Cour dont on vient de parler, mais ils croyent quil nest 
pas tel que les marchands de cette ville le presuposent parce que 1° ce 
seroit contre la faculté que les marchands foirains ont toujours eue 
2*> le public seroit en cella privé de prendre en gênerai et en particu- 
lier une pièce ou demy pièce de draperie ou de soirie desdits marchands 
foirains a beaucoup meilleur compte que des marchands de bord* 
la raison ce présente naturellement sest que ceux sy prenant en gros 
des premiers et quils doiuent gaigner en distribuant en détail au 
public. 

Les suppl*» vont plus loin cest qua suposer le statut et larret de la 
cour allégué par les marchands de bordeaux tels quils le pressuposent 
les supp<* croyent qu'ils deuroient toujours authoriser a etaller leurs 
marchandises et a les vendre en gros et en détail au meilleur auantage 
du public [.] dans la circonstance critique ou ils ce trouuoient sest que 

1. G 1093. 

2. Ils Aèrent sous le nom de • Abraham et Rouget, marchands de dorrure et soyrie 
en gros, d'Avignon > dans l'^faf des marchanda forains qui tiennent des boutiques et des 
magasins aux envirêni de la Bsurce^ reproduit par Mk Qourteaulti Pi 818-314 deTarticld 
cité plus haut. 

B. ■ Vantés '1 



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l40 LES JUIFS A BORDEi^UX 

leurs sept balles soirie ayant été etallées dans d'autres foires la 
plupart des pièces sont entames de façon que sy les supp^ netoint pas 
authorises a les ctaller et a les vendre en gros et en détail pendant 
cette foire de mars il faudrait nécessairement ou quils sexposassent a 
faire saisir leurs marchandises quand même ils ne vendroient pas en 
détail parce que les marchands de bord'' quil leur trouueroit des pièces 
entamées pretendroient le contraire. 

Il faudroit donc pour ne pas sexposer a cela que les supp*» après 
auoir fait des frâîx considérables pour voile ures ou autrement ils 
eussent le mal au cœur de sen retourner chez eux comme ils en sont 
venus au grand desavantage de leurs pauures familles... 

Les frères Abraham et Roger se réclament de leurs privilèges. 
Qu'étaient ces privilèges? De qui les tenaient-ils? C'est sur quoi 
nul document positif ne nous renseigne. Nous voyons seulement 
qu'en 1742 ils se prévalent de ce que, « en conformité de leurs privi- 
lèges, il leur est libre de comercer, vendre et débiter toutes sortes 
de marchandises permises pendant la tenue des foires, toutefois, 
après en auoir obtenu la permission des Seigneurs Intendants et 
Commissaires départis ». Mais nous le savons, c'est précisément à la 
fin de 1741 * que le Conseil avait décidé de permettre aux Juifs, 
moyennant qu'ils se conformassent aux usages, la fréquentation 
des foires. Voilà ce que nos Avignonais appelaient « leurs privilèges ». 
Ce n'était qu^une tolérance laissée à la discrétion des intendants. 
Ainsi l'intendant de la généralité de Monta'uban, à qui s'adressaient 
en l'occurrence les frères Abraham et Roger, leur avait signé 
l'ordonnance suivante * : 

Nous Intendant susd. avons sous le bon plaisir du Roy et jusqu'à 
ce qu'il ait par Sa Majesté été ordonné et réglé autrement, permis et 
permettons aux suplians de paroître dans les foires de notre Départe- 
ment, d'y étaler vendre et débiter en gros et en ddail toutes sortes de 
marchandises des manufactures du Royaume et autres non interdites 
ni prohibées, a condition qu'avant la vente étalage et débit lesd. 
Marchandises seront veûes et visitées par T Inspecteur ou par les 
Juges Gardes et Jurés des Manufactures, et que celles prohibées ou 
qui ne se trouveront pas conformes aux Reglemens des Manufactures 
seront saisies et confisquées avec les amendes fixées et ordonnées par 
les Règlements. 

L'ordonnance du 16 février 1750 faisait donc la part du feu et 
consacrait les droits acquis des Dalpuget. Ceux-ci ne se tinrent pas 

1. Aevue hlsloriqm de Bordeauc^t 1915, Pi 273* 
Bi G 109ei 



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LES JUIFS A BORDEAUX I&I 

cependant pour satisfaits, ainsi que le prouve une supplique par 
eux adressée à «Monseigneur l'Intendant de Guyenne»*, non 
datée, mais écrite évidemment au moment de la foire de mars de 
la même année. Jacob et Emmanuel Dalpuget y font observer que 
l'ordonnance du 16 février dernier, « qui déboute les marchands de 
draperie de leurs prétentions trop étendues contre les suplians, leur ^ 
laisse néanmoins une voye à les inquiéter, par une interprétation 
mal entendue d'une des dispositions de cette ordonnance». Ce qui 
les inquiète, c'est la question de la «corde et ficelle». En effet, 
l'intendant a prescrit d'observer les usages établis à l'égard des 
marchands forains. Or, les Dalpuget ont la prétention de pratiquer 
ces usages, « qui sont d'avoir des Magasins et de vendre ces mar- 
chandises en gros et en pièces». Mais les marchands drapiers 
« prétendent que la vente des marchandises en gros et en pièces ne 
peuvent (sicj être vendues par les suplians dans leur Magasin que 
sous corde et ficelle». C'est que les marchands avaient pour eux 
un arrêt du Parlement de Bordeaux en date du 22 juin 1743, qiS 
imposait cette restriction sévère aux forains, et sur lequel nous 
allons voir le Parlement rafraîchir leur mémoire. 

Dans les foires et magasins qu'il est permis aux suplians de fré- 
quenter, pour y vendre, acheter, et débiter par tout le Royaume, 
les suplians y achettent des pièces et coupons tant de draperie, que 
d' étoffes de soirie et dorure; et en cas même qu'on voulût leur 
contester ces achats, ils sont en état de les justifier par leurs factures. 

Si cet achat de pièces et coupons leur est permis dans les Magasins 
mêmes des différentes villes du Royaume, la vente doit en être égale- 
ment permise dans les foires et dans les Magasins. 

Les suplians avancent même que cette vente de coupons, ou pièces 
par parties, fait une des principales branches du commerce forain à 
Bordeaux. 

Ils l'ont dit par leurs requêtes avant l'ordonnance du 16 février 
dernier, et le fait est si vrai, que les marchands de draperie ne l'ont 
pas contesté, qu'il est quantité de marchands des différentes villes 
de la province, dont les facultés ou la convenance de leur aprovision- 
nement,ne leur permet pas des achats de pièces entières, pour assortir 
leurs bouliqueSf il leur faut trouver des pièces par parties ou coupons de 
differerUes espèces, ei il ne convient qu'aux gros marchands d*êlre 
assortis généralement par des pièces entières.,. Une infinité de petits 
marchands, et ils forment le gros de ceux qui fréquentent les foires 
de bordeaux, n'y viennent, soit que parce qu'ils sont hors d'état de 
tirer directement des manufactures et fabriques, soit parce que leurs 

1. C 1093. 

2. Aux suppliants. 



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th lES ^VttS A ËORbEAt^ 

moyens ou leur débit au détail ne leur permet pas d'aprovîsionnement 
en gros; ils viennent pour assortir leurs boutiques, soit par conve- 
nance des lieux de leur domicile, soit encore par celle de leurs facultés. 

Ils ont jusqu'ici trouvé dans les magasins des marchands forains, les 
facilités de faire cet aprovisionnement d'assortiment; cependant si on 
ôte cette liberté dans les magasins des marchands forains, on prive 
tous les marchands de détail des différentes villes de Province d'une 
faculté la seule attrayante pour eux dans la fréquentation des foires 
de bordeaux, cette liberté une fois ravie, on les perd pour toujours, et 
delà ces foires franches si célèbres en souffriront un préjudice considé- 
rable, qui ne sera dû qu'à l'inquiétation des marchands de draperie, 
soirie, et dorure de bordeaux. 

Tel est pourtant l'événement à craindre, si les marchands forains 
dans leurs Magasins ne peuvent y vendre qu'en gros et en pièces, et 
sous corde et ficelle, puisque c'est principalement dans ces magasins 
de foire, que les marchands de détail des différentes villes de la 
Province font leur, aprovisionnement, qu'ils y considèrent pour eux 
faire comme de première main, et en effet, ils trouvent pour l'ordi- 
naire un prix au dessous de ceux que font ou peuvent faire les mar- 
chands de draperie, soirie et dorure de bordeaux, d'ailleurs il est 
absolument impossible de vendre les soiries sous corde et ficelle. 

La gène en gros et en pièces et sous corde et ficelle, seroit encore 
bien "^néreuse au public... puisque jusques ici dans toutes les foires 
qui otxt précédé, on a toujours vu l'étalage dans les magasins et 
boutiques, que les marchands forains y vendent principalement en 
détail des vestes travaillées sur le métier, en soirie, broderies, et 
dorures, ces vestes qui n'ont que des devans, sont autant de pièces 
coupées proprement dites, et les suplians en ont dans leurs magasins, 
comme les autres marchands forains qui en font commerce. Cepen- 
dant cette partie qui doit frapper les yeux du public par son étalage, 
ne peut pas être sous corde et ficelle, l'y assujetir, c'est priuer le 
particulier d'en faire Tachât des marchands forains, ce qui est pour 
lui de la première main, et c'est le contraindre de ne pouuoir acheter 
que chès le marchand de soirie et draperie domicilié a bordeaux et 
par la ce seroit ôter la liberté d'une foire franche, tant pour les 
marchands qui la fréquentent que pour le public qui y acheté... 

Les Dalpuget concluaient en demandant la permission « de 
vendre dans leurs magasins en foire à Bordeaux, leurs pièces de 
draperie d'étoffes, soirie et broderies et dorures ou autrement, et 
ce par parties, ou coupons aux marchands étrangers des différentes 
villes de la province... sous la déclaration qu'ils font de ne vendre 
dans aucun détail au public, sauf des vestes en pièces, comme font 
les autres marchands forains soit dans leurs magasins, soit dans 
leurs boutiques...». 

(A suivre.) Georges CIROT. 



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tTNË 

DIITTE EN GDYËIE i Li FIN DE L'AIIEN RÉGIME 

(1777-1778) 



I. Généralilés : Les disettes sont fréquentes sous l'ancien régime. 

Difficultés soulevées par le ravitaillement des populations. 

II. Situation alimentaire de la généralité de Bordeaux vers la fln 

du xviii» siècle. L'épizootie de 1774. La mauvaise récolte 
de 1777. Les premiers troubles. 



Il y a déjà longtemps que l'on a mis au jour et étudié quelques- 
uns des nombreux documents de notre histoire économique et 
signalé les effets de la politique alimentaire de TÉtat : le « pacte de 
famine» sous Tancien régime, le « maximum» sous la Révolution, 
pour ne citer que les exemples les plus remarquables, nous fournis- 
sent des enseignements précieux. Aussi n'est-il point mauvais de 
reporter Tattention sur l'étude de pareils problèmes. D'ailleurs, la 
matière est riche, presque inépuisable! Combien de documents 
importants sont encore enfouis dans les dépôts d'archives ! Il semble 
que ce soit faire œuvre utile aujourd'hui que de les exhumer et d'en 
tirer les enseignements qu'ils comportent. 

A ce titre, la disette qui sévit en Guyenne dans les années 1777 
et 1778 mérite particulièrement de retenir l'attention. Elle fut le 
point de départ de toute une série de mesures dé ravitaillement fort 
intéressantes en soi, et leur analyse permettra en outre aux esprits 
curieux d'apercevoir des analogies nombreuses. 

Les disettes sont fréquentes sous l'ancien régime. 

Les disettes étaient fréquentes sous l'ancien régime. Les historiens 
sont d'accord là-dessus ^ et ont essayé de dégager les causes de cet 

1. Marion, Une famine en Guyenne (1747'17W {Revue hUL, juaiet-août 1891). — 
Benzacar, Le pain à Bordeaux [Revue économique de Bordeaux^ 1905, n"» 95 à 102), 



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1&4 UNE DISETTE EN 6t7TEIfNfi 

état de choses. Il semble bien que ce mal périodique puise sa source 
profonde dans une mauvaise exploitation du sol : « L'agriculture, 
accablée sous le poids d'impôts répartis avec une flagrante iniquité, 
était inerte et languissante, les campagnes incultes ou mal cultivées, 
désertées de toute la population un peu aisée et un peu active que 
la crainte de la taille et de la collecte rejetait vers les villes franches 
ou abonnées^.» 

Il est vrai que Ton avait essayé de remédier à cet état de choses 
surtout depuis le milieu du xviii® siècle. Les physiocrates, ces « phi- 
losophes ruraux», avaient voulu relever Tagriculture : « La terre est 
Tunique source des richesses, écrivait Quesnay, le chef de la nouvelle 
école, et c'est l'agriculture qui les multiplie*.» Intendants et minis- 
tres, bientôt gagnés aux idées des économistes, firent des efforts 
louables et répétés dans le but d'améliorer le sort des classes rurales : 
introduction des cultures nouvelles, des «végétaux nourrissants», 
organisation des pépinières royales, protection du bétail, dégrève- 
ments d'impôts en faveur des terres nouvellement défrichées, ten- 
tative de suppression de la corvée royale, etc. Ces mesures seront 
suivies de certains résultats et l'on s'accorde à constater que l'état 
de l'agriculture est bien meilleur à la fin du siècle qu'au commen- 
cement^. Mais les réformes les plus urgentes, comme celle de la péré- 
quation de l'impôt, devaient malheureusement échouer devant les 
résistances des privilégiés, et Turgot, le disciple des économistes, le 
champion des idées nouvelles, est renvoyé du ministère en 1776, 
Avec lui disparaissent les derniers espoirs de réforme générale. 

Aussi, « la prospérité de l'agriculture française au xviii® siècle 

était plus apparente que réelle. Le nombre des terres incultes demeu- 
rait très grand malgré les encouragements, qui ne furent pas d'ail- 
leurs complètement inefficaces, donnés au défrichements. En dépit 
des progrès de la théorie, la culture se trouvait encore en 1789 dans 
un état peu avancé. La jachère était d'un usage presque universel. 
Les deux tiers du royaume ignoraient l'irrigation. Les méthodes 
inférieures de production nuisaient aux perfectionnements agro- 
nomiques et le rendement du sol continuait à être minime*. » L'agri- 
culture « s'affaissait sous le poids des droits seigneuriaux infiniment 



1. Marioii, op. cit., p. 2. 

2. Tableau économique^ 3" maxime (édition Oncketi, p. 337). 

3. P. Ardaschef, Les intendants de province sous Louis XV J, Paris, 1909, p* 91. — 
Lcvasseur, Les progrès de Vagricullure française pendant ta seconde moitié du YfÏÏÏ* siècle 
{Comptes rendus de i Académie des Sciences morales, janv. 1878). 

4. Camille Bloch, L'assistance et VÈtat à la veille de la Révolutîonj p. 21. 



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A LA FIN DE L^ANCIEN BÉGIME (1777-1778) l45 

variés, lourds, mal établis, perçus avec une rigueur extrême, et dans 
les dernières années de l'ancien régime devenus plus vexatoires que 
jamais, sous celui des impôts royaux qu'une fiscalité exubérante 
avait multipliés et qu'une perception tracassière et oppressive ren- 
dait intolérables. Les droits féodaux et les impôts abolissaient la 
plus grande partie des avances nécessaires à la « reproduction » et 
à l'amélioration des terres. La dîme et le champart accaparaient les 
pailles, privaient le sol des engrais*...» 

Cet état misérable des classes rurales explique l'exode des cam- 
pagnes qui vient encore aggraver le mal et priver la terre d'une 
main-d'œuvre utile. Tous les ans un nombre considérable de malheu- 
reux s'évadaient vers les villes. « Là ils évitaient une partie des très 
lourds impôts sous lesquels le régime fiscal accablait les campagnes. 
Ils évitaient aussi la milice. Mais les villes avaient pour eux beau- 
coup d'attraits; les plus pauvres s'y plaçaient comme domestiques. 
Un contemporain prétendait qu'il y avait à Paris plus de 50,000 la- 
quais tous fils de paysans. Il estimait que pour toute la France ils 
formaient la vingtième partie de la population 2.» Peut-être aussi 
l'ouvrier agricole était-il attiré par le développement industriel et 
par l'espoir de trouver à la ville un salaire plus rémunérateur dans 
une des nombreuses manufactures qui à cette époque se multiplient 
sur tout le territoire 3. 

Ainsi les mesures prises pour protéger l'agriculture depuis 1760 
n'étaient que des palliatifs. Il aurait fallu détruire la cause profonde 
du mal. ^n dernière analyse, si l'agriculture était languissante, la 
faute en incombait à l'organisation sociale, fondée sur l'inégalité et > 
le privilège. Les principes mêmes sur lesquels reposait l'ancien 
régime aboutissaient ainsi à la plus lamentable exploitation du sol. 
La disette, la famine, ce fléau redoutable qui hante toutes les cer- 
velles à la fin du xviii® siècle, n'est qu'une des nombreuses manifes- 
tations de la crise sociale, une des multiples conséquences-j- mais non 
des moindres, de la mauvaise répartition des charges publiques. 
C'est un signe des temps. 

D'autres facteurs expliquent d'ailleurs la fréquence et la gravité 
des disettes. Entre toutes les cultures, celle des céréales était jane 
des moins prospères, et cependant une des plus nécessaires. Le pain 

1. Camille Bloch, Vausislance el VÉlal à la veille de la Révolulion, p. 21. 

2. Camille Blocb, op, cit., p. 23. — Abbé Maury, L'ami de ceux qui n'en ont point, 
p. 90. 

3. Sur le développement industriel, voir Levasseur, Histoire des classes ouvrières^ 
Paris, 1901. 



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de froment et de seigle et ses substituts, bouillies d*avoine, de sai*- 
razin, etc., formaient la base de l'alimentation dans une proportion 
incomparablement plus forte qu'aujourd'hui. Les « végétaux nour- 
rissants», comme la pomme de terre, susceptibles de les remplacer 
en partie, commençaient à peine à se répandre malgré les efforts 
des intendants et des sociétés d'agriculture. La crainte de la famine 
avait conduit le gouvernement à réglementer sévèrement le com- 
merce des céréales, et cette réglementation produisait un effet 
contraire à celui qu'on en attendait : « L'exportation des grains 
était presque toujours interdite, et pour peu que l'année fût abon- 
dante le laboureur risquait d'être embarrassé d'une denrée sans 
débit et sans valeur qu'il était réduit à faire consommer à ses bes- 
tiaux et qu'il cessait bientôt de cultiver, n'y trouvant aucun profit^.» 
Aussi préférait-il s'occuper aux travaux plus lucratifs que pouvaient 
favoriser le sol et le climat. C'est ainsi que dans certaines provinces 
comme la Guyenne « le champ tendait de plus en plus à disparaître 
au profit de la vigne... La culture du blé s'y était naturellement 
restreinte aux seuls besoins de la consommation Focale » *. Les 
défenses des intendants qui avaient essayé de s'opposer à cet envahis- 
sement de la vigne étaient demeurées sans effet. Partiout le blé dis- 
paraissait graduellement et la Guyenne se trouvait à la merci d'une 
mauvaise récolte de céréales. 

D'autres circonstances venaient encore en Guyenne diminuer le 
stock des céréales disponibles : les réquisitions des troupes et le 
développement du commerce des minots pour la subsistance de nos 
colonies d'Amérique*. Il en résultait que dans la généralité de Bor- 
deaux plus que partout ailleurs les disettes étaient à craindre, puisque 
chaque mauvaise récolte était suivie d'une disette plus ou moins 
effective des denrées alimentaires. Or, les mauvaises années sont 
presque la règle. Nous avons à ce sujet des renseignements précis. 
M.Benzacar, à l'aide des liasses de la série G, a pu dresser le tableau 

suivant * : 

Années mauvaises et 1res médiocres. 

1708, 1709, 1712, 1716, 1718, 1719, 1722, 1724, 

.1725, 1727, 1730, 1737, 1742, 1743, 1744, 1746, 

1747 à 1749, 1751, 1759, 1766, 1767, 1768, 1769, 

1770, 1771, 1772, 1773, 1777, 1778, 1787 à 1789. 

1. Marion, op, c//., pp. 8 et 4. 

2. Ibid, 

8. C 1362, 7 mal 1778; C 1324, 13 octobre 1774. 
•L Denzucar, op, ciL, p. 7. 



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À LA PÎIf DE l'aNCIER REGIME (1777-I778) ikj 

En moyenne, sur 89 ^ns il y a 34 années mauvaises, ce qui ne 
fait pas tout à fait deux années bonnes ou moyennes pour une 
déficitaire. ^ \ 

Difficultés soulevées par le ravitaillement 
des populations. 

Ainsi il fallait continuellement faire appel à l'importation. Les 
difficultés soulevées par le ravitaillement sont multiples : mauvais 
état des transports, réglementatioh abusive du commerce des grains, 
intervention désastreuse des autorités, craintes irréfléchies des popu- 
lations. 

Les transports étaient longs, coûteux, difficiles et les arrivages 
îrréguliers. La Guyenne recevait son blé soit par la voie de terre, 
soit par la voie de mer. Par la voie de terre, elle répartissait les blés 
des régions privilégiées de la généralité qui produisaient au delà de 
leur consommation, comme TAgenais et le Condomois, et importait 
les grains des intendances voisines d'Auch, de Montauban et de 
Limoges. Par la voie de mer, elle recevait les blés de Bretagne, des 
Flandres, de Pologne et de Russie. Dans les deux cas les transports 
se heurtaient à des difficultés égales : « Les routes et les chemins 
par terre, rares et mal entretenus; étaient à peu près inaccessibles *.» 
Le journal de tournée de Tinspecteur des arts et manufactures de 
la généralité et les lettres des sub délégués fournissent à cet égard 
des témoignages précis*. Les rivières, le Lot, TAveyron et la Dor- 
dogne, étaient peu navigables, tantôt à sec, tantôt débordées. En 
1770, dit M. Benzacar, le transport de Paris à Blaye coûtait vingt 
sols de moins que de Blaye à Nontron 3. 

Quant à l'importation par mer, il suffisait d'une guerre avec TAn- 
irWp.rre nour arrêter ou rendre difficiles les arrivages. Les navires 

ter avec les vents favorables et avec 
ne en rivière les cargaisons de blé *. 
5 étaient difficiles, mais, ce qui est 
itérieur du pays, de province à pro- 
ar des ordres émanés soit de Tauto- 



aule Latapie (1778) {Arch. hisl. de la Gironde, 
septembre 1777 ; C 362, Bazas, 2 octobre 1777 ; 
mars 1778, etc. 



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l48 UNE DISETTE EU GUTENIIE 

rite supérieure, soit des magistrats des cours souveraines; elle 
était en outre entravée par les dispositions hostiles des populations, 
qui s'opposaient tout aussi bien à la répartition des denrées alimen- 
taires dans Tintérieur de la province. 

Les raisons qui poussaient le gouvernement à réglementer le 
commerce des grains ont,-^té longuement exposées dans des 
ouvrages généraux^, et nous nous contenterons d'en rappeler les 
résultats. 

Si la récolte semblait déficitaire, un édit intervenait pour inter- 
dire l'exportation des blés dans la province menacée; les généralités 
voisines prenaient peur et réclamaient elles aussi un édit protecteur. 
Par suite de ces interdictions répétées, le public s'affolait, le blé se 
cachait, et ainsi la disette s'étendait comme une tache d'huile de 
proche en proche. Il est facile de juger combien le commerce des 
grains était gêné par ces interdictions maladroites. 

Bien plus, le gouvernement, pour parer au danger qu'il avait 
peut-être fait naître en partie, prenait en main le ravitaillement, 
gênait les opérations des négociants en vendant au-dessous des cours 
ou en achetant d'un coup de grosses quantités, ce qui créait une 
hausse artificielle, se substituait parfois totalement à eux, sans avoir 
la faculté de mener à bien une entreprise qui à cette époque était 
à coup sûr au-dessus des forces de l'administration. 

Quant au bon marché fictif des grains vendus par les commis- 
sionnaires officiels, il était compensé par une perte correspondante 
dans le budget de l'État, et en définitive, pour éteindre le déficit, 
il fallait recourir à l'impôt, qui retombait sur la partie la plus misé- 
rable de la population, déjà accablée par la disette. Les économistes, 
physiocrates et partisans de Gournay, avaient bien sans doute prê- 
ché la liberté des échanges, mais leur règne, nous le savons, fut 
éphémère, et Turgot vaincu on était partiellement revenu aux 
anciens errements. 

Sans doute le gouvernement ne se lançait dans pareille aventure 
que poussé par les meilleures intentions. Mais il manquait de psy- 
chologie et c'est là le point crucial. Il se laissait porteip-par les désirs 
irréfiéchis des populations, suivait docilement ses impulsions sans 
s'apercevoir qu'il empirait le mal. Une connaissance plus réfléchie 
de l'âme collective lui aurait évité bien des fautes. Il convient d'in- 
sister sur les mobiles qui font agir les foules; nous y trouverons 

1. Afanassieff, Le commerce des grains en France aU xviin siècle (Odessa, 1892; 
traduit en français, Paris, 18^4). 



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A LA Fm DE l'aWCIETI RÉGIME (1777-I778) l49 

peut-être Texplication dernière des erreurs qui ont présidé à la 
réglementation du commerce des grains. 

Il est facile d'isoler quelques-uns des éléments de la conscience 
populaire et de suivre le processus dont la famine et les agitations 
sont l'aboutissement dernier. D'abord la peur, une peur perpétuelle, 
et maladive. La récolte est-elle bonne, on pourrait, semble-t-il 
exporter facilement. Le peuple ne s'y résoudra qu'avec peine : 
a Notre district ne saurait consommer sa récolte, et quand il en sor- 
tirait un sixième, ce serait certainement faire l'avantage du pro- 
priétaire et du colon ; cependant, comme il n'y a pas de reste de la 
précédente récolte, je doute que la population vît tranquillement 
exporter», écrit le subdélégué de Ribérac à l'intendant Esmangard 
(1775) 1. 

La récolte semble-t-elle légèrement déficitaire, l'émoi se répand 
de proche en proche; les blés se cachent, chacun veut en garder de 
peur de manquer, les prix montent, la crainte de la disette crée la 
disette. Quelques arrivages considérables sont-ils annoncés subi- 
tement, on découvre qu'on a du blé de trop. Il y a pléthore et 
m'évente. 

Il y a bien sans doute des contrées où le blé, principale richesse 
du pays, a besoin de débouchés. Mais les populations des environs 
se réjouissent de cette situation et entendent se réserver la récolte, 
de peur de manquer ou pour avoir du pain à bon marché. En cas 
de famine, elles .n'hésitent pa3 à intercepter les approvisionne- 
ments. 

Si les populations ont peur de l'exportation, elles redoutent encore 
plus les accapareurs. Or, pour la foule tout marchand est accapa- 
reur. La haine du marchand de blé, voilà un des indices caracté- 
ristiques de cette époque. D'ailleurs, ces préjugés populaires étaient 
parfois sottement entretenus par les autorités locales et souvent 
même les Parlements se feront l'écho des racontars pubjics et ordon- 
neront des mesures de rigueur contre les négociants, prétendus 
spéculateurs, dont la seule faute était d'avoir rendu service aux popu- 
lations en faisant venir des grains pendant leâ temps de disette ^. 
Sans doute il y eut bien des accapareurs, mais se trouvaient-ils là 
où le peuple les voulait voir? C'est à lui-même qu'il aurait dû s'en 
prendre, lorsque, aux premiers bruits alarmants, chaque ménagère 

1. C 1324, 25 août 1775. 

2. Voir dans Malvezin, Histoire du commerce de Bordeaux^ t. III, p. 227, les mesures 
de rij^eur ordonnées par le Parlement de Bordeaux contre les négociants qui s'étaient 
Wflupéi dt taira venir del groini Ion dt la diittta dt 177di 



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l5o VV1& DISETTE EN OUTEKNE 

cachait quelques sacs dans son grenier ou quelques gros pains dans 
sa huche. 

Quant aux véritables spéculateurs, ils furent beaucoup moins 
nombreux qu'on ne le crut généralement. Sans doute Timagination 
populaire ne les créa point de toutes pièces et certains documents 
démontrent euflisarament leur existence, mais il est vite fait de 
généraliser. Le peuple souffre, il faut bien qu'il s'en prenne à quelque 
chose, au temps, au marchand ou à l'État. 

Laissons là ces généralités abstraites et incolores. Certains docu- 
ments contemporains des événements sont tout imprégnés de vie, 
et sans doute l'érudit éprouve en les exhumant de Toubli des émo- 
tions rares et délicates. Le passé tout entier ressuscite en un moment 
et sans effort, intense, spontanée, la vie se dégage d'elle-même. Sou- 
vent, par malheur, l'impression première perd de sa force en se 
communiquant au lecteur à travers l'exposé froid, méthodique et 
rationnel de Thistorien, Une citation bien choisie vaut de longs 
commentaires et parle davantage à l'esprit. 

Rien n'est plus suggestif, par exemple, que ce mémoire d'un cer- 
tain Pierre-Laurent Martin, négociant deBazas, qui expose humWe- 
ment et respectueusement à Mgr l'Intendant, avec force détails 
piquants, les avanies qu'il subit journellement de la part des « gens 
du vulgaire » de Langon, qui lui font craindre le « renouvellement 
des excès que cette population séditieuse commit le 21 mai 1775 
sur sa personne»^. 

Langon, situé sur les bords de la Garonne, à dix lieues de Bor- 
deaux, à la limite extrême où la marée remonte, était à cette époque 
le port de tout le Bazadais. Le dit sieur Laurent Martin était donc 
obligé pour faire venir des grains de Bordeaux àBazas, de les trans- 
porter par eau jusqu'à Langon, puis de les décharger et de les voi- 
turer jusqu'à Bazas, Les gens de Langon étaient bien placés pour 
recevoir des grains môme en temps de disette, mais à l'annonce du 
danger la crainte étouffait leurs sentiments altruistes, Naturellement 
les voyages et le manège innocent du sieur Martin leur semblèrent 
une machination ténébreuse et condamnable, Aussi le « suppliant)» 
ne fait qu'ouïr outrages et insultes : « Savoir le 29 juin dernier de 
la part de deux femmes qu'il trouva au retour sur son chemin dans 
le faux bourg de Langon, qui lui reprochèrent s'il était venu ce 
jour là pour savoir si le grain avait renchéri, qu'il aurait mérité 
qu'on l'Eut jette à l'eau ; le 18 juillet courant de la part d'un matelot 

1» C861,30JuUletl777i 



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A LA nw DK L'aNGIE!! BéOIME (1777-1778) l5l 

qui lui dit aussi entre autres termes indécens de prendre garde à 
lui et de se ressouvenir du temps que ceux de Langon voulaient le 
faire noyer; le même jour de la part de deux ou trois femmes reven- 
deuses devant l'auberge du Cheval blanc quf lui reprochoient qu'il 
venoit chercher le grain à Langon pour les bazadais quoiqu'ils n'en, 
eussent pas besoin, mais seulement pour garder celui qu'ils avoient 
en magasin afin de le leur faire payer ensuite à chers deniers; le 
môme jour encore de la part de deux taneurs qui travaillant h leur 
tanerie et voyant passer le suppliant à son retour huèrent après lui 
en criant plusieurs fois : « Au voleur, au voleur de Martin ! » 

« Tout le monde est fort réservé à les déclarer, continue Martin, 
attendu que la plupart s'imaginent que les violences contre les mar- 
chands empêchent le blé de renchérir et que d'autres ne font que 
rire de pareils excès dont ils se font un sujet de farce.» 

Puis ce sont les avertissements et les menaces. On le prévient par 
voie indirecte a de la part d'un meunier de Bazas nommé Tauzin 
de ne pas aller à Langon, parce que la populace avait conspiré contre 
la vie du suppliant, que le S' Pesquaire bourgeois de Bazas pour 
y avoir voulu acheter du grain pour sa provision, attendu que d'ail- 
leurs il y a du bien, fut obligé de s'enfuir le 6..,» D'autres bonnes 
âmes le mettent en garde, dont l'aubergiste du Cheval-Blanc, où le 
suppliant a l'habitude de descendre, et« l'avertissent de ne pas s'ex- 
poser h aller à Langon à cause du danger où il serait de sa vie». 

Laurent Martin est peu rassuré; il se souvient du 21 mai 1775, 
qui marqua fortement dans son existence, et le suppliant ne peut 
s'empêcher de refaire à l'intendant un exposé de cette journée 
mémorable, d'autant mieux qu'il ne semble pas avoir une confiance 
outrée en la fermeté de MM, les officiers de police de Langon; qu'au 
surplus ces manœuvres sont condamnables comme contraires au 
bien public et au respect des lois, qui furent ce jour-là singulière- 
ment blessées et outragées en la personne du dit suppliant. Celui-ci 
« ayant acheté au commencement de mai de la d. année 1775 du bléd 
d'Espagne dans le haut pays, voulut établir un magasin dans la ville 
de Langon croyant de s'y rendre utile au public qui ne pouvoit se 
pourvoir que le dimanche aux bateaux qui descendent pour appro- 
visionner les marchés sur Garonne, En conséquence ayant chargé 
le propriétaire du magasin de la distribution du d. grain, il fit battre 
la caisse pour avertir le peuple qu'il pourroit se pourvoir tous les 
jours de la semaine et à toute heure du jour, même à un prix moindre 
de dix sols qu'on ne le venait acheter à Bazas* Le 21 du dit mois^ 



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l5s VNE DISETTE En GUYENNE 

le suppliant ayant un rendez-vous assigné depuis la veille au d. Lan- 
gon, prit occasion de se présenter au port avec une montre de son 
grain pour le débiter lui-même. Il y eut trois femmes mal inten- 
tionnées de la paroisse de Toulenne, juridiction du d. Langon qui 
imaginèrent de mauvais propos qu'elles firent courrir de bouche en 
bouche accusant faussement le suppliant de les avoir tenus aux 
marchands du haut pays pour leur faire enchérir leur grain.» 

Les propos de ces femmes nous sont rapportés par une requête 
des officiers municipaux de Bazas : « Une forte gelée ayant endom- 
magé les vignes la nuit précédente et la crainte étant généralle dans 
la campaigne que Tépi du seigle n'en eut souffert, elles eurent la 
malice de répandre faussement que le S^ Martin avait dit que les 
seigles étoient gellés pour faire renchérir les grains qu'il avait à 
vendre^. » 

« Ces malignes imputations étant devenues tout d'un coup géné- 
rales, soulevèrent la populace qui les trois femmes à la tête se rua 
sur le suppliant pour le jetter dans la rivière et l'ayçint poussé avec 
violence dans l'eau jusqu'à la ceinture, il s'accrocha néanmoins à 
un bateau dans lequel il eut toutes les peine^ à se sauver, duquel 
il passa d^ns un autre et fut obligé de donner 6 liv. 12 s. à deux 
matelots pour le faire passer à l'autre rive de Saint Macaire où il 
ne fut débarqué qu'après avoir été promené long-temps sur la 
rivière exposé aux huées de tout le peuple qui n'avait d'autre désir 
que de sacrifier le suppliant qui ne fut ainsi promené sur l'eau que 
parce qu'il s'obstina dans le refus de donner autres 6 livres auxd. 
matelots. Après avoir été débarqué, le suppliant ayant repassé la 
rivière à Saint Macaire pour aller prendre son cheval à l'auberge 
fut de nouveau assailli par le peuple furieux qui le lapidait de tous 
cotés tellement que le suppliant eut toutes les peines du monde à 
se sauver à l'auberge. 

» Tous les gens de Langon du plus petit au plus grand étaient si 
persuadés de la vérité de l'accusation que le public avait formé 
contre le suppliant par la suggestion de ces trois femmes que les 
officiers municipaux de cette ville firent les plus rigoureuses infor- 
mations pour découvrir la vérité du fait *. » 

L'histoire fait sourire; de plus elle n'est guère morale; aussi bien 
n'est-ce point un sujet d'image d'Épinal. Tel quel, ce petit mémoire 
est rempli d'observations précieuses* C'est un document qui nous 

1. C. 801, 10 août 1777. 
S. G» 8Ô1» 80 JuUlet 1777é 



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A VA Fin DE l'aNCIBU RÉGIME (l 777-1 778) l53 

expose en raccourci et nous fait comprendre toute la psychologie 
populaire: la foule impressionnable et Tégoïsme de chacun, les 
terreurs irraisonnées, la faiblesse des autorités locales, les raisons 
spécieuses, la malignité des faux bruits, et par-dessus tout la crainte 
maladive de l'exportation et des accapareurs, la haine du marchand, 
bouc émissaire de la colère publique. Ceci est à retenir : lorsque 
l'État se fera marchand de grains et prendra en main les approvi- 
sionnements, il s'exposera aux mêmes soupçons et aux mêmes 
mécomptes. Quant aux spéculateurs, ils ne sont peut-être point 
absents, mais personne ne pense à les chercher où ils sont. Ce sont 
les marchands de Langon qui en sous main poussèrent la foule à 
faire un mauvais parti à leurs concurrents deBazas. C'est du moins 
ce qui ressort de la requête des officiers municipaux de Bazas, et 
ce n'est pas invraisemblable. 

a Ces manœuvres si contraires au bien public et aux lois qui 
recommandent la liberté du commerce et de la circulation des grains 
comme le moyen le plus sûr de remédier à la disette et à la cherté 
ne peuvent avoir quelque utilité que pour les marchands de Langon 
qui font porter du blé de Bordeaux à nos marchés; il est clair que 
s'ils sont délivrés de la concurrence de nos marchands il leur sera 
facile de vendre à nos habitants le bled étranger beaucoup plus cher 
qu'il ne pourroient le faire si la quantité exposée en vente en était 
plus considérable ^ » 

En résumé, si les disettes sont fréquentes sous l'ancien régime, 
c'est que l'agriculture est en mauvais état, découragée par le poids 
des impositions. La culture du blé et des céréales est dans la situation 
la plus précaire et souffre des conséquences multiples d'une légis- 
lation défectueuse du commerce des grains. Aussi, dans certaines 
provinces, comme la Guyenne, l'étendue des terres labourables se 
restreint-elle de plus en plus. Il suffira d'une récolte déficitaire pour 
mettre les populations en danger de souffrir de la faim ou de la 
misère. L'importation est en effet difficile et irrégulière, gênée par 
les entraves multiples apportées au commerce par le mauvais état 
des voies de communication, par la politique suivie par le gouver- 
nement, par le mauvais vouloir des populations et des administra- 
teurs locaux. Ce dernier facteur a paru mériter de retenir plus spé- 
cialement l'attention. 

« 

U C 86li 10 août 1777» 



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|64 Vn DISIPTTE BN 6VTB:iI!VE 



II 

Situation alimentaire de la généralité de Bordeaux 
^ a la fin du xviii® siècle. 

Quelques précisions sont nécessaires pour apprécier retendue des 
besoins alimentaires de la généralité de Bordeaux au regard de ses 
ressources ordinaires. 

En 1777 l'intendance de Guyenne englobait de vastes territoires. 
Outre les cinq élections de Bordeaux, Périgueux, Sarlat, Agen et 
Condom, elle comprenait l'élection des « Lannes » et les pays abonnés 
de Mont-de-Marsan, Bayonne et le Labour, qui en avaient été dis- 
traits en 1716 lors de la création de l'intendance de Gascogne et qui 
venaient de nouveau de lui être réunis (1776)*, D'autre part, la 
généralité de Bordeaux était à cette époque divisée en 28 subdélé- 
gations, d'importance variable, comprenant au total 2,750 paroisses*. 

Laissons de côté ces subdivisions administratives trop morcelées 
et sans individualité géographique et considérons les régions natu- 
relles dont la réunion constituait la généralité de Bordeaux. Nous 
y distinguons en gros quatre ou cinq contrées bien différentes par 
la nature du sol, la topographie, le climat, la végétation et les pro- 
ductions. 

Le Bordelais, le Médoc, l'Entre-deux-Mers, le Libournais sont au 
premier chef des pays de vignobles. Parmi ceux-ci, les uns, comme 
le Bordelais et le Médoc, sont presque totalement dépourvus de 
grains ' et la population bordelaise réclame à elle seule quotidien- 
nement environ 1,200 boisseaux *; les autres, comme le Libournais, 

1 . Ce rattachement avait d'ailleurs des raisons sérieuses. Plus tard, en 1784, lorsqu'il 
sera de nouveau question de distraire ces pays de la génôralité de Bordeaux, Dupré 
de Saint-Maur, intendant de Guyenne, écrira : « Cette modification territoriale serait 
très préjudiciable aux intérêts de la ville de Bayonne et de seg environs qui sont en 
relations de commerce très actives par mer avec Bordeaux « (Ardaschef, Le* intendants 
de province sous le règne de Louis XV I^ p. 139). 

2. C 1323, État du produit des récoltes, 15 septembre 1777. — Ces 28 subdélégations 
étaient à peu près réparties comme suit (G 1325, G 132f): 

Élection de Bordeaux : Bordeaux, Médoc, Libourne, Blaye, Vitrezai (ou 8alnt»Palalt). 
Élection de Périgueux : Périgueux, Thiviers, Nontron, Bergerac, Ribérac, Montpon. 
Élection de Sarlat: Sarlat. * 

Élection d'Agen : Agen, Villeneuve, Clairac, MonHanquin, Marmande, Sainte-Foy, 
GastiUonnès. 
Élection de Condom: Condom, Nérac, Bazas, Casteljaloux, La Réole. 
Élection des Lannes: Dix, Saint-Sever. 
Pays abonnés : Mont-de-Marsan, Bayonne, Le Labour. 

3. « Vous savez, M., que la sénéchaussée de Bordeaux est presque toute complaniée 
en vignes ainsi que le Médoc et qu'il y a très peu de grains. > 18 octobre 1774, C 1824* 

4. Benzacar, op. cit., p. 12* 



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A LA PIN DE L^ANGXBN BÉGIMB (ï 777*17^8) l55 

peuvent généralement /se suffire h eux-mêmes dans les bonnes 
années'^. 

La région des Landes, qui s'étend de Bordeaux k Bayonne, est 
encore pauvre, malsaine, à moitié désertique. Le seigle y est la prin- 
cipale nourriture des habitants 2; le mil, petit millet ou « panis» 
leur est aussi d'une ressource précieuse 3. Les pignadas commen- 
cent à se développer et à devenir une source de richesses abon- 
dantes *. ' 

Au nord du Libournais et jusqu'aux confins de l'Auvergne et du 
Limousin s'étend le Périgord, pays plus ou moins riche suivant les 
régions. Les noix et les châtaignes sont la principale ressource 
du pays. La châtaigne présente surtout de l'intérêt parce qu'elle 
supplée dans une certaine mesure à l'insuffisance des récoltes en 
céréales ^. 

L'Ageilais et le Condomois sont les seules parties de la Guyenne 
véritablement privilégiées au point de vue des subsistances. La 
culture du blé y prospère • et l'élevage est en temps ordinaire une 
des principales ressources de la région', Située en effet sur les rives 
fertiles de la Garonne, en terrain alluvial, les riches moissons alter- 
nent avec les beaux pâturages et les pépinières d'arbres fruitiers. 
Aussi de tout temps l'Agenais et le Condomois alimentèrent la popu^ 
lation de Bordeaux et du reste de la province en blé et en céréales. 
Mais, comme nous Tavons déjà indiqué, une partie des farines de 



1. r. 1325, 15 septembre 1777. 

2. ■ Cet article (récolte en aelçle) est fort importunt parce que les habitants des 
Landes et des paroisses qui les avoisinent en font une grande consommation. > Juillet 
1776, État des apparences de récolte, C 1324. 

3. «Le blé d'Espagrne de même que la millade sont les deux rsiéces de grains qui 
fournissent les huits mois de Tannée la subsisLance aux cultivateurs et menu peuple. • 
Saint-Sever, 13 oclobro 1777, C 1825, — Voir au^i « Instruction sur la manière de 
èxiltiver, préparer et employer le petit millet connu dans les Landes sous le nom de 
panis ou, millade », G 1328. 

4. C 1G40. 30 mars 1779. lettre de Lafararue, subdéiéçrué de Dnx : « Je vous observerai 
surabondamment que ces matières sont une rioh*»B»e pour le pays Marensiti et la 
re^iource principale de cetto élection. » L'intendant Dupré de Saint-Maur a bien compris 
l'ioLéri^ qu'tl y avait à répdndre là eulture du pin maritime dans les Landes: il semble 

av4»ir «u une viiion exacte de l'avenir du pays landais : a Les parties les plus riches 

et lue plus arides peuvent s'y couvrir de pipmadas dont les produits sont aussi impor- 
tants et plus assurés que ceux des plus riches récoltes en tout {renre. a (Dupré de Balnt- 
Maur, Mémoire sur la décadence du commerce de liayonne et de Saint-Jean-de-Luz^ p. 4.) 

5. Le peuple s'y nourrit pendant trois mois de l'année de châtaignes. » (État du 
produit des récoltes, 13 octobre 1774, C 1324.) 

6. ■ Ces deux élections sont les seules où l'excédent de cette denrée fait dans une 
bonne année un objet de ressources pour les habitants. ■ (État du produit des récoltes, 
13 octobre 1774, C 1324,) — Dans la seule subdélégralion d'Açen. l'excédent de la 
production sur la consommation lors d'une année commune est de 58,000 sacs mesure 
Uu pays, soit 33,830 septietJ de Paris, 31 août 1777, C 1325. — Voir aussi G 1326, 15 ao»Vt 
177». 

7. C IB22 : • Quelituefl notes sur Içs bellec vaches de l'AgenaUi « 



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l56 UNE DISETTE EN GUYENNE 

ces régions servaient à faire des minois pour la subsistance de nos 
colonies d'Amérique i. 

Ce tableau rapide et nécessairement incomplet nous permet* 
cependant d'apprécier les différences notables qui existent entre les 
différents sols de Içi Guyenne. Les régions riches en blé sont l'ex- 
ception et le Bordelais tout entier manque de céréales. 

Il ne faut pas perdre de vue que les grains forment la partie la 
plus importante des subsistances ; et si en 1773 Bordeaux se contente 
d'une livre de pain par jour et par personne, les campagnes sont 
plus exigeantes. Le subdélégué d'Agen va jusqu'à réclamer deux 
livres de pain pour chacun de ses administrés, et là plupart defs 
estimations des autres subdélégués oscillent autour d'une livre et 
demie*. 

Tout compte fait, l'intendant Esmangard estimait en 1774 que 
le défîcil dans les bonnes années devait se porter à environ 526,000 sep- 
fiera de Paris, en o)}servant qu'il fallait en déduire la quantité de 
grains nécessaire à l'ensemencement des terres •. Mais n'oublions 
pas que les bonnes années sont presque rarissimes et que les années 
moyennes alternent avec les mauvaises et les médiocre^. 

Le dernier quart du xviii^ siècle s'ouvre sous ce rapport sous de 
fâcheux auspices. De graves perturbations atmosphériques déran- 
gent le cours normal des saisons. Gelées, sécheresse, pluies, orages, 
grêle, débordements se succèdent sans répit *. Aussi une disette suit 
l'autre, si bien que l'on finit par ne plus savoir quand l'une com- 
mence et l'autre finit : famine en 1770, mauvaises récoltes en 1771, 
1772, famine en 1773 marquée par des troubles et des agitations 
populaires*. 

L'ÉPiZOOTIE DE 1774*. 

Enfin un fléau terrible va dévaster la moitié de la Guyenne 
pendant plusieurs années. En 1774, une mala.die épiz^Otique, 
née dans les environs de Bayonne, exerçait ses ravages sur le 
gros bétail. On pensa dans la suite qu'elle fut introduite par des 



1. 31 août 1777, C 1325. 

2 C 1325. 

s! c 1324, 13 octobre 1774. 

4. Le 12 juin 1775, le subdélégué de Sarlat écrit à l'intendant : < Le pays est si misé- 
rable et si épuisé par huit à neuf années de stérilité et de cherté excessive qu'il en fau- 
drait plusieurs abondantes pour le rétablir vn peu. > C. 1824. 

6. Malveiln, Hlêtoire du commerce d« Bordeauxt t* III, Pi 227. 

0» soureeii 1926 à I567t G 1B24| 1825» ttci Blbltothi mun.i maiittiorit 8M Vltâ 



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A LA Fin DE L*A1IG1EN KÉGIME (l 777-1 778) 167 

cuirs importés de la Guadeloupe à Bayonne^. L'épidémie couva 
quelques mois dans le pays de Labour, puis une foire tenue le 
23 juillet 1774 à Saint-Justin-eh-Marsan communiqua « Tincendie 
à toute la province»*. L'élection des « Lannès» est dévastée 
entièrement. L'épizootie pénètre en même temps dans le Condo- 
mois par deux endroits différents, s'avance jusqu'aux environs 
de Bordeaux et atteint l'Entre-deux-Mers et la contrée de Saint- 
Émilion. « Les progrès sont si rapides que les précautions les plus 
promptes et les plus multipliées qu'on ne cesse de prendre sont une 
faible digue à lui opposer 3. )k En juin 1775, le montant de la perte 
totale éprouvée par la généralité de Bordeaux peut être évaluée 
à 6 millions *. Mais au retour des chaleurs « cette contagion a renou- 
velle^ ses ravages principalement dans le Condomois et daps plusieurs 
communautés qui font partie de l'élection de Dax et de celle de 
Bordeaux»*. Elle menace de nouveau l'Agenais et exerce «des 
ravages affreux» sur le bord de la mer dans les pays de Born et 
de Marensin®. 

Enfm le feu s'éteint faute d'aliment et grâce aux sages mesures 
des intendants : interdiction des foires, enfouissement des bestiaux, 
mise en quarantaine des troupeaux contaminés... En 1776, la maladie 
paraît être totalement éteinte', et au mois d'octobre de la même 
année un arrêt du Conseil permet le repeuplement des gros bestiaux ®. 

Mais la culture a subi un mal irréparable. Les conséquences de 
l'épizootie sont multiples. Presque toutes les bêtes à cornes de la 
généralité sont mortes ou abattues, surtout dans l'élection des 
Lannes et dans le Condomois, où le bétail est la principale source 
de richesse. D'autre part, la culture des terres est en souffrance parce 
qu'on manque des bestiaux nécessaires au labourage. Enfin il n'y 
a pas assez d'engrais pour fumer les champs. Le commerce de la 
province languit, « attendu que les transports ne s'y faisaient guère 
que par des voitures attelées par des bœufs»*. 

En octobre 1776, après une tournée dans sa généralité, l'intendant 



1. BU>lioth. mun., manuscrit 828 VII, 10 mai 1775. Lettre du sieur Dufau à M. La- 
mothe, membre associé de l'Académie de Bordeaux, accompagnant l'envoi d'un mémoire 
d'observations sur l'épizootie régnant dans les provinces méridionales de la France. 

2. Jbid. 

3. C 1324, 13 octobre 1774, l'Intendant au Contrôleur général. 

4. C 1324, Eut des récoltes, 1755. 

5. C 1324- 

6. C 1324, 2 septembre 1775, l'Intendant au Contrôleur général. 

7. C 1324, État de» apparences de récoltes, 1776. 

8. C 1325, 19 octobre 1776, l'Intendant au comte de Saint<Germain. 

9. C 1324, Êtot des récoltes, 1775. 



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iKS tint biSETTB ËV otlTBUllË 

Dupré de Saint-Maur pourra écrire au contrôleur général d*Or- 
messon : « Il est difficile de se faire une idée de la désolation que 
Tépizootie a répandue dans les campagnes. C'est en voyant les 
cultures presque entièrement abandonnées, des habitants dans la 
misère et le découragement, des populations épuisées par ces pertes 
que plusieurs ont essuyées deux fois et par les secours qu'ils ont 
été obligés de donner à leurs colons que Ton peut juger des funestes 
effets que ce fléau a produits*.» 

En 1777, appréciant les ravages commis, il estime que « les pays 
qui ont éprouvé le fléau de l'épizootie n'ont pu encore se procurer 
qu'un tiers des bestiaux nécessaires pour la culture» et que, par 
suite, « beaucoup de terres sont restées en friche» •. 

La mauvaise récolte de 1777. 

Telle était la situation générale de la Guyenne aux premiers mois 
de 1777. Au début du printemps, en bien des endroits la récolte 
s'annonce lionne sur les terres que l'on avait pu semer et cultiver; 
mais bientôt toutes les calamités du ciel allaient fondre successi- 
vement sur la malheureuse province. 

La correspondance de l'intendant et les rapports des subdélégués 
sur l'état des apparences et du produit des récoltes nous fournissent 
des observations et des précisions concordantes. 

Au début d'avril, ce sont les gelées qui en beaucoup d'endroits 
ont brûlé la vigne, les seigles en fleur et les boutons des arbres frui- 
tiers*. 

Au mois de mai, arrivent des pluies abondantes et continuelles :^ 

. a Depuis un mois et demi nous n'avons passé que la journée d'hier 

sans pluyes», écrit le subdélégué de Gondom à la date du 15 juin *. 

Les abats d'eau font des ravages de toutes sortes : ils lavent les épis 

en fleur, « couchent les blés, submergent les terrains qui n'ont point 

1. C 1325, 19 octobre 177G. 

2. C 1325, État du produit des récoltes, 1777. 

3. • Nous avons éprouvé celte année ce qu'on n'avait pas vu de mémoire d'homme, 
les vignnes ont été totalement (gelées les 5, 6 et 7 du mois d'avril dernier... • Saint-Sever, 
14 juin 1777, C 1325. — « Le seiçle dans sa fleur ayant souffert par la gelée, la produc- 
tion en pain sera des plus modiques... » Liboume, 15 septembre 1777, C 1325. — « La 
ffeléc arrivée dans les premiers jours d'avril a causé... du dommage aux vignes et a 

. brûlé toutes les fleurs et boutons des arbres à fruit... la perte des prunes en est une 
très con8i<lérable... » Agen, 8 juin 1777, C 555. 

4. r. 132Ô. • Les pluies continuelles du mois de mai et du présent mois... ■ Sarlat, 
23 juin 1777, C 1325. — « Depuis le 8 du mois de mai il a plu constamment jusqu'à 
ce jour... Il y a déjà trois seuiuines qu'on fait dans toutes les églises des villes et des 
campagnes des prières publiques et nous ne jouissons pas encore du retour du beau 
temps. » Saint-Sevcr, 14 juin 1777, C 1325. 



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k tk fin DE L*ANC1EII REGIME (l 777 -1 778) iSg 

d'écoulement et entraînent les guérets des terres en pente »^. « Les 
semences des menus grains que Ton faisait lorsqu'il paraissait quel- 
ques rayons de soleil ont en grande partie pourri dans la terre 2.» 
Les blés d'Espagne du Périgord ont été noyés par les pluies et il a 
fallu les semer à nouveau ^. Puis les ruisseaux et rivières grossissent, 
inondent les prairies basses et submergent les foins *. La Garonne 
elle-même déborde et ravage à plusieui*s reprises les champs de blé 
et les pâturages qui bordent ses rives dans TAgenais*, 

Les pluies continuent au mois de juin, se transforment alors en 
orages violents accompagnés de grêle et de coups de vent, hachant 
et broyant les récoltes*. 

Enfin les pluies cessent avec l'été, mais en compensation « une 
sécheresse dévorante» subsiste sans interruption pendant tout le, 
mois d'août et de septembre^. Tout l'espoir des cultivateurs se 
tourne vers la récolte de la Saint-Michel et tous attendent la pluie 
bienfaisante. Mais c'est en vain. La sécheresse continue®. 

Le tableau est achevé : gelées, pluies, grêle, sécheresse, « toutes 
ces causes réunies ont fait dépérir les grains, les fourrages, les chan- 
. vres, l'espérance des vignes et pour ainsi dire de toutes les espèces 
de production de l'été et de l'automne». Une lettre du receveur des 
tailles, Mel de Fontenay, résume bien la situation dans la généralité : 
f La partie essentielle des récoltes de l'élection de Bordeaux qui 
consiste en vins a été presque réduite au quart en 1776 et cette 
année elle sera sensiblement inférieure. L'élection de Périgueux n'a 
pas été mieux traitée où ce qui s'y est recueilli est bien éloigné de 
la somme nécessaire à la nourriture de ses habitants... Pour comble 
de malheur, les châtaignes, récolte particulière de cette élection, ne 
seront pas plus abordables. Les chaleurs et le défaut des pluies 
depuis deux mois les sèchent et elles tombent au pied de l'arbre... 



1. Agen, é juin 1777, C 555. 

2. Ibid. 

3. Sarlat, 23 juin 1777, C 1325. 

4. • Il est encore un plus grand mal c'est l'entière pertes des foins de tout ce district; 
les rivières et les ruisseaux ont débordé si souvent, l'eau en était si noire, que le foin 
à proportion qu'il sèche devient tout à fait noir. » Ribérac, 18 juin 1777, C 1325. — 
« Les pluyes ont fait déborder toutes les petites rivières qui ont salli les prairies dont 
elles sont bordées et à plusieurs reprises. » Agen, 8 juin 1771, C 555. — Voir aussi Sarlat, 
23 juin; Villeneuve, 15 juin; Saint-Sever, 14 juin, C 1325. 

5. Agen, 8 juin 1777, C 555. 

6. ■ Il est survenu à la suite de ces cruels évenncments des orages chaque jour suivis 
de grêle qui ont saccagé plusieurs paroisses de ce département et des abats d'eau qui 
ont fait plus de mal que la grêle, qui ont ravagé les coteaux et ensablé ou couvert de 
terre les récoltes qui sont dans les vallons. » Agen, 8 juin 1777, C 555. 

7. C 1325, Observations générales sur le produit des récoltes. 

8. C 1335, Thivicrs, 15 septembre 1777. 



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,l6o tNÈ DtSEtTE EN GlJtENNË 

Les élections d'Agen et de Condom où il se recueille plus qu'ailleurs 
de grains ont eu les mêmes accidents de pluies, d'inondations et de 
débordements, événements d'autant plus funestes qu'ils viennent à 
la suite de l'épizfootie qui avait ravagé ces deux élections... Les 
Lannes qui avaient pareillement éprouvé comme Condom et Agen 
la mortalité du bétail n'ont point fait de récolte, et Je vois partout 
un degré de misère véritablement effrayant ^ . » 

Ce qui rend en effet la situation pénible, c'est que non seulement 
les grains vont manquer, mais au^si les moyens d'en acheter. Toute 
importation se paie en définitive par une exportation, et quelles 
denrées la province va-t-elle expédier pour compenser les impor- 
tations nécessaires de denrées alimentaires? Un peu de vin, mais 
« les quantités en seront si médiocres que les avantages ne pourront 
être fort sensibles». D'autre part, « les châtaignes qui sont pour le 
Périgord un objet important n'ont pas réussi et il en est de même 
des prunes qui forment une branche de commerce pour l' Agenais » *. 
Récolte déficitaire, misère générale, tel est en peu de mots l'état de 
la Guyenne au début de l'automne 1777. 

Aussi bien les rapports des subdélégués dénotent une inquiétude 
compréhensible. C'est toute une gamme variée d'expressions crain- 
tives et désolées, de supplications pitoyables : « Jamais on ne vit 
année plus redoutable* (La Réole).» k On peut regarder l'élection 
des Lannes comme perdue sans ressource si vous n'avez la bonté 
de venir à notre secours * (Dax). » « Je frémis en vous envoyant l'état 
du produit des récoltes de cette année; je ne sache pas depuis long- 
temps en avoir vu de plus pitoyable. Tout le monde allarmé crie 
misère et c'est avec raison... Que de misérables vont périr si votre 
bienfaisance ne vient à leur secours* (Monflanquin).» Le subdé- 
légué de Montpon trouve que c'est « une très mauvaise position pour 
les gens en place». Il ajoute : « Je l'ai déjà éprouvé*.» 

Nous sommes au moment de la récolte et le prix du blé monte. 
Au mois de septembre 1777, le prix commun du froment dans la 
généralité est de 31 livres le septier de Paris. Le seigle monte à 
21 livres 10 sols'. On estime qu'il n'y a plus de grains que pour 
trois mois et que l'importation devra être double ou triple de ce 

1. C 1453, 9 septembre 1777. 

2. C 1325, État des récoltes, 1777. 

3. C 1325, 1«'' septembre 1777. 

4. C 1325, 16 septembre 1777. 

5. C 1325, 11 septembre 1777. 

6. C 1325, 3 septembre 1777. 

7. C 1325, État du produit des récolteSi 



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A LA rw DE L ANCIEN REGIME (1777-1778) l6t 

qu'elle était dans les années moyennes^. Devant la famine mena- 
çante, le peuple commence à s'agiter. Nous avons vu que dès le 
mois de juillet des marchands de grains de Bazas avaient été mal- 
menés par la populace de Langon 2. Ce n'était qu'un avant-coureur 
de troubles plus graves. Le peuple de Périgueux, « qui ne s'était pas 
encore écarté de son devoir dans les circonstances les plus graves 
que la province a essuyées, s'attroupe le 31 août, poursuit son offi- 
cier municipal et force les boutiques des boulangers» ^. A Bergerac, 
une lettre du lieutenant de la maréchaussée signale des attroupe- 
ments importants*. Ainsi dès la première heure les nécessités se 
révèlent urgentes. Quelle attitude va prendre en ces circonstances 
critiques l'homme du roi, celui qui préside aux destinées de la pro- 
vince, l'intendant de Guyenne, Nicolas Dupré de Saint-Maur? Quels 
principes économiques vont guider son intervention? 

(A suivre,) E. BOUGOUIN. 

1. C 1325, État du produit des récoltes. 

2. Voir plus haut. 

3. C 1453, 7 septembre 1777. Note de Duchesne, secrétaire de l'intendance. 

4. C 441. 



Il 



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tJN MAÎRË DE BORDEAUX^ INCONNU 



PIERRE THOMAS 



C'est une bien curieuse figure que celle de ce jacobin qui, ministre 
du Saint Évangile, devint tour à tour administrateur du département 
de la Gironde, maire de Bordeaux, puis commissaire du Directoire 
exécutif, reprenant entre temps son ministère de pasteur et mar- 
quant son passage aux affaires d'une empreinte originale. 

L'histoire locale a été, jusqu'à ce jour, bien chiche sur son compte : 
elle lui a accordé une simple mention, et Thomas mérite mieux ^. 

Il se distingue en effet d«s autres jacobins par son esprit cultivé, 
son talent oratoire, l'apparente sincérité de ses convictions politiques 
et son désintéressement. Habile et intelligent, il sut rester dans 
l'ombre et laisser aux autres tout l'odieux des mesures qu'il avait 
concouru à élaborer avec eux. Il nous apparaît sur la scène révo- 
lutionnaire de Bordeaux comme un souffleur dirigeant l'action de 
son trou, laissant aux autres les honneurs et les coups, et grâce à 
cet effacement, à l'urbanité de ses manièi^es, échappant, après Ther- 
midor, à la vindicte publique. 

En écrivant ces lignes, nous n'avons pas la prétention de faire une 
biographie complète du maire Thomas : les éléments nous manquent. 
Nous voulons simplement indiquer les quelques données que nous 
fournissent, sur cet énigmatique personnage, des documents épars 
dans divers fonds des Archives de la Gironde et combler ainsi en 
partie une lacune de notre histoire bordelaise *. 

1. Tous ceux qui ont écrit sur la Révolution à Bordeaux citent Thomas, en effet, 
sans fournir sur son compte aucun renseignement. On ne trouve aucune indication 
dans la France protestantct et une question sur « le pasteur Thomas », posée dans V In- 
termédiaire des chercheurs du 30 juillet 1909, est restée sans réponse. 

2. Nous avons spécialement utilisé dans cet article : l» les pièces diverses concernant 
Thomas et la ville de Sainte-Foy que M. Peiletreau a données aux Archives de la 
Gironde en 1917; 2« le dossier de Pierre Thomas dans le fonds moderne des Cultes 
(série V) du même dépôt. C'est à ces sources que l'on voudra bien se référer toutes les 
fois que nous n'en indiquerons pas d'autres. 



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t»tBkRB THOMÀ^ l63 



* 
# • 



Pierre Thomas naquit en Périgord vers 1760, d'une famille calvi- 
niste. Après de fortes études, il vint se fixer en 1782 à Sainte- Foy- 
la-Grande et y exerça le ministère de pasteur. C'est en cette qualité 
que son nom figure au bas des actes de mariage et de décès des pro- 
testants de cette ville jusqu'en 1792^. 

Une lettre d'un de ses confrères nous apprend qu'au moment où 
éclata la Révolution, Thomas, plein d'une « noble ambition», cher- 
chait un champ plus vaste à son prosélytisme. En mars 1790, il 
commença même des préparatifs pour passer en Angleterre, mais ses 
projets avortèrent. Il resta à Sainte-Foy et prit ardemment parti 
aux luttes politiques qui divisèrent la cité 2. 

Sainte-Foy-la-Grande, dont l'histoire est encore à écrire, fut un 
des centres révolutionnaires les plus importants de la Gironde. C'est 
dans cette ville que les conventionnels en mission recrutèrent leurs 
plus fidèles collaborateurs : il n'est pas une commission, un comité, 
une juridiction révolutionnaire de Bordeaux qui n'ait eu, pendant 
la Terreur, parmi ses membres, un natif de Sainte-Foy, homme tou- 
jours actif, entreprenant et travaillant avec conviction à faire 
a avancer le char de la Révolution», selon l'expression même de 
Thomas ^. 

Le jeune pasteur fut-il du nombre des sans-culottes de Sainte- 
Foy qui, h la suite des représentants du peuple, en octobre 1793, 
pénétrèrent par une brèche du mur de ville dans Bordeaux vaincu 
par la famine, nous ne pouvons le dire; mais trois mois plus tard, 
il était auprès d'eux et recevait de leur part une marque particulière 
de confiance. En effet, lorsque Tallien et Ysabeau réorganisèrent 
la commission militaire, en février 1794, ils créèrent une place de 
membre tout exprès pour Thomas. Mais celui-ci n'eut garde de se 
compromettre avec le « scélérat Lacombe», qu'il avait connu maître 
d'école à Sainte-Foy, et il ne siégea jamais à ce tribunal d'exception : 
o «i ^ - ^^ ^g|.g ^^g plumitifs d'audience ni au 

sn placard, 
e représentant Ysabeau, ayant rétabli 

>pl., no 5227. 

'homas, les très riches archives de Sainte-Foy 

nls curieux et abondants (voir Etat numérique, 

on peut citer comme orisiinaires de Sainte-Foy 



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l64 tJN liAlUE t>fe BORDEAUX UfGONlfU 

radministration départementale, qui avait été supprimée à la suite 
du mouvement girondin d'août-septembre 1793, nomma Thomas 
membre du Directoire. Cette fonction ne paraît pas Tavoir enchanté, 
car il ne mit aucun empressement à la remplir. Le 29 prairial (17 juin 
1794), ses collègues durent même lui écrire pour Tinviter « à venir 
reprendre le cours de ses fonctions». Son nom se lit pour la première 
fois au procès-verbal du 5 messidor (24 juin 1794), et le 20 messidor 
suivant (8 juillet), il démissionnait ^. Sur les instances de Tagent du 
Comité de Salut public Marc-Antoine JuUien, il venait d'accepter 
la mairie de Bordeaux et ne pouvait cumuler les charges (arrêté du 
21 messidor an II, 9 juillet 1794). Il lui fallut véritablement du 
courage pour accepter cette place, car la situation était délicate. 
Il s'agissait de succéder à Joseph-François Bertrand, qui,*convaincu 
de concussion, venait d'être arrêté et laissait les affaires de la ville 
dans le plus grand désordre *. 

Thomas fut installé comme maire de Bordeaux le 25 messidor 
(13 juillet 1794), « au milieu des témoignages les plus expressifs de 
la joie de ses concitoyens»'. 

Dans la lettre qu'il écrivit ce jour-là au Comité de Salut public 
pour l'assurer du dévouement de la municipalité épurée, il prit l'en- 
gagement de« marcher invariablement dans la ligne révolutionnaire, 
d'allier l'austérité républicaine avec la justice et l'impartialité...», • 
et il ajouta :-« Nous tâcherons de vous seconder autant qu'il sera 
en nous et de pousser le char révolutionnaire jusqu'à ce qu'il atteigne 
le but après lequel nous soupirons depuis si longtemps *. » 

Thomas quitta la mairie le 23 brumaire an III (16 novembre 1794) 
et fut remplacé par Ferrière-Colk*. 

Nous ne résumerons point sa gestion de quatre mois. Elle fut 
assez banale : il suffît pour la connaître de feuilleter le tome II de 
VInuenlaire des Archives municipales — Période révolutionnaire — 
où M. G. Ducaunnès-Duval a analysé avec tant de soin et d'exac- 
titude les délibérations de cette époque •. 

1. Dans ce court passage aux affaires départementales, Thomas lit preuve de beau- 
coup d'activité. II présenta notamment un rapport sur le dessèchement des marais 
qui existaient en plusieurs endroits le long de la Dordogne (14 messidor an II); il en 
fit un autre sur le fonctionnement et les besoins de Thôpital Saint-André (10- mes- 
sidor), etc. 

2. Histoire de Bordeaux, t. II, p. 561. 

3. Voir procës-verbal d'installation. Arch. de Bordeaux, reg. D 110. 

4. Voir le texte de cette adresse dans le tome II, page 810, de V Inventaire des Archives 
de Bordeaux, période révolutionnaire, 

5. La nouvelle municipalité n'entra en fonctions que le 23 brumaire an III, mais 
(îlle avait été nommée par arrêté des représentants du 16 brumaire^ 

6. Pe la page 81 à la page 105. 



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PIERRE THOMAS l65 

Nous signalerons seulement que le premier arrêté que prit Thomas 
est relatif aux parchemins « des tribunaux et des communautés reli- 
gieuses», qu'il fit rechercher dans les archives de la commune et 
envoyer aux ateliers nationaux pour en faire des gargousses. 

A'ia nouvelle de la chute de Robespierre, Thomas s'empressa de 
féliciter la Convention de son triomphe ^. Et dès ce moment il s'ef- 
força de ménager les deux partis qui se réclamaient alors de la 
Révolution. 

• Avec les thermidoriens , il demanda l'abrogation du décret du 
6 août, qui mettait hors de la loi les Bordelais. Il accompagna même 
une députation envoyée, dans ce but, à Paris *, mais il profita de 
ce voyage pour frayer avec la queue de Robespierre. Il alla même 
témoigner sa sympathie à Marc- Antoine Jullien, emprisonné à cause 
de sa conduite passée'. 

De retour à Bordeaux, Thomas se mit à fréquenter tour à tour 
et les salons bourgeois, où il faisait l'éloge « de l'humanité et de l'ex- 
trême bon cœur d'Ysabeau» *, et le Club de la Ferraille, où se réu- 
nissaient, chez les frères Veyssière, les pires ennemis du repré- 
sentant*. 

Aussi les terroristes le réclament-ils comme Un des leurs, et le 
Livre Rouge qui parut à cette époque, le place-t-il parmi eux avec 
cette mention : « Thomas, minisire de Sainle-Foi, maire de Bor* 
deaux, julienisle, homme atroce et de sang,)i Quant aux modérés, ils 
le considèrent dorénavant comme un fourbe. 

Dans une note bien curieuse sur « les hommes à connaître » que 
Tallien remit à son collègue Boussion au moment où celui-ci quitta 
la capitale pour aller en mission dans la Gironde, Tallien signale 
Pierre Thomas « comme un des chefs de la clique des teiToristeso, 
Et^ après avoir fait remarquer qu'il fut maire de Bordeaux J>îen 
qu'il n'ait jamais été électeur dans cette commune, le représentant 
ajoute : « [C'est un] fourbe insigne et en voici la preuve. Lorsque 
les patriotes envoyèrent à la Convention des députés pour l'éclairer 
sur la destitution du Comité de surveillance fde Bordeaux] qui 
exerçait des barbaries et des vexations sans nombre •, la commune 

1. Voir Inventaire, t. II, p. 88. 

2. Cette députation fut reçue par la Convention le 9 brumaire an III. Voir Moniteur, 
réimpr., t. XXII, p. 389. 

S. Note de Tallien remise au représentant Boussion. Arch. de la Gironde, L 475. 

4. Notes de Derey. Arch. de la Gironde, L 2142. 

5. Note de Tallien remise à Boussion. 

6. Sur cette députation et ses causes, voir Vivie, La Terreur à Bordeaux, t. II, p. 186 
et suiv. 



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l66 UN MAIRB DE BO&DfiAUX INCONNU 

I 

de Sainte-F.oy en envoyait également pour un fait à peu près sem- 
blable. Thomas était du nombre de ces derniers. Il se réunit à Paris 
aux patriotes de Bordeaux et là, les- uns et les autres se convain- 
quirent de la scélératesse de Robespierre et des scènes d'horreur 
qu'il préparait pour toute la République. Ils firent, malgré cela, une 
adresse à la Convention très forte contre ce qui venait de se passer 
à Bordeaux. Reynaud, Fontanes et Thomas y mirent chacun leur 
idée, et ce qu'il y a de remarquable c'est que Thomas composa et 
écrivit de sa main celle qui justifiait la conduite des représentants 
Ysabeau et Tallien, peignait les crimes du Comité détruit, annon- 
çait l'arrestation des coupables et la remise, au Comité de Salut 
public, des pièces qui attestaient leur délit. Peu après, Thomas repart 
pour Bordeaux bien persuadé de la sagesse et de la justice des 
représentants Tallien et Ysabeau et bien pénétré d'indignation 
contre tous les systèmes de cruauté et de barbarie puisqu'il venait 
de l'écrire et de le signer. Cependant, à peine Thomas est-il rendu 
à Bordeaux et Ysabeau chassé, qu'il devient le chef du Conseil privé 
de Julien pour toutes les mesures sanguinaires et les persécutions 
des patriotes dont, auparavant, il était le collaborateur. La pièce 
originale que Thomas a écrite de sa main est entre les mains de 
Fontanes, qui la montrera quand on voudra*.» 

Thomas avait heureusement pour lui, parmi les hommes du jour, 
un protecteur puissant en la personne de Pierre Garrau, député de 
la Gironde à la Convention et originaire de Sainte-Foy. 

L'amitié qui unissait ces deux hommes datait de fort loin et ne 
se démentit jamais. Séparés par des destinées diverses, ils conti- 
nuèrent à correspondre, et les trois lettres qui se trouvent parmi 
les pièces données aux Archives départementales par M. Pelletreau 
nous font regretter la perte des autres. On jugera de leur intérêt 
par la pul>lication de l'une d'elles que nous faisons plus loin. 

C'est grâce à cette protection que Thomas fut, une fois de plus, 
appelé à exercer des fonctions publiques vers la fin du Directoire. 

Entre temps, on le trouve à Bordeaux parmi les orateurs des 
clubs politiques de l'époque, cherchant à rallier contre la réaction 
les républicains de plus en plus divisés, y employant tout son talent 
de prédicateur et rappelant à tout bout de champ, « avec des san- 
glots dans la voix, que c'est aux principes el non aux hommes qu'on 
devait s'attacher» 2. 

1. Arch. fie la Gironde, L 475. 

2. Notes de Derey. 



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PIBRliB THOM4S 167 

Thomas fut nommé le 8 messidor an VII (26 juin 1799) commis- 
saire du Directoire exécutif près Tadministration départementale de 
la Gironde. Il accepta ces fonctions « dans les vues du bien public,... 
alors qu'il y avait des risques à courir et peut-être de la témérité 
à le faire». Entre les royalistes et les terroristes qui s'agitaient & 
Tenvi, au milieu de la réaction qui se dessinait, Thomas resta fidèle 
à ses convictions et à ses amitiés. Appelé par ses fonctions à prendre 
la parole dans les fêtes républicaines, il y célébra l'œuvre de la 
Convention, « dont l'édifice majestueux commande le respect et l'ad- 
miration » 1. Chargé de dénoncer les attentats aux lois et de pro- 
voquer les mesures de police, il se montra plein de complaisance pour 
ses anciens amis du Club de la Ferraille, devenus maintenant de 
farouches babouvisies. Il les protégea même trop ; sa po4)ularité en 
souffrit et il fut obligé de démissionner le 23 brumaire an VIII 
(14 novembre 1799). Pour pouvoir bien juger son œuvre comme 
commissaire du Directoire, il faudrait consulter ses papiers. Or, 
tandis que la correspondance et les notes de ses prédécesseurs, Mau- 
geret et Lahary, remplissent de nombreuses liasses des séries L et Q 
des Archives de la Gironde, on ne trouve rien de la main de Thomas. 
Ce fut sa suprême habileté de ne point laisser de trace de son pas- 
sage aux affaires publiques. > 

Rendu à la vie privée, Thomas songea un moment à devenir 
receveur des contributions dans un canton, car il n'était point de 
ceux que la Révolution avait enrichis. Mais cela déplut à ses core- 
ligionnaires, qui lui firent savoir « l'inconvenance qu'il y aurait à 
ce qu'un ministre du Saint Évangile devînt un publiquain». Il 
rentra donc tout simplement à Sainte-Foy et y reprit son ministère 
de pasteur, allant se reposer de temps en temps, avec sa femme et 
sa fille, dans une petite propriété qu'il possédait aux Lèves. 

Il s'y trouvait au moment des événements de brumaire, et une 
lettre de Garrau vint l'y rejoindre lui apportant la nouvelle du chan- 
gement de régime et lui donnant le mot d'ordre. Voici ce document; 
nous croyons devoir le publier en entier à cause de son intérêt : 

Paris, le 28 Brumaire an VIII. 

Garrau a son ami Thomas, 

Je te disais dans une de mes dernières lettres, mon cher Thomas, 
que la machine politique était si détraquée qu'il était impossible de 

I. Voir le Discours prononcé à l'occasion de la fête de la République le 1*' vendémiaire 
an VJIL Imprimé chez Cavassa (Arch. de la Gironde, L 434). 



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t68 t7!f MAIRE DE BORDEAUX. INGOIIKU 

sauver la République sans passer à un nouvel ordre de choses et je 
te donnais à entendre que nous étions à la veille d'une grande révo- 
lution. 

L'événement est arrivé : mais par reffet d'un maleiilendu bien 
funeste \ le parti patriote a été renversé, l'autre parti est demeuré 
debout. Moi-même j'ai été atteint d'un des éclats de la /o«(fr« et peu 
s'en est fallu que je ne périsse victime de mon zèle et de mon ardent 
amour pour la liberté. 

Cependant, quelque terrible que soit l'orage qui gronde sur nos 
têtes, gardons-nous, mon ami, de céder à des conseils extrêmes : 
c'est moins par la violence que par la sagesse que nous pouvons 
aujourd'hui dégager notre vaisseau des écueils sur lesquels il est jeté 
et de le faire surger (sic) heureusement au port. 

Je crois connaître assez Bounaparte pour assurer qu'il n'entre ni 
dans ses principes, ni dans son intention do jouer le rôle odieux d'un 
usurpateur, moins encore celui d'un tyran. Il bornera son ambition 
à donner à la France une paix prompte et honorable et un gouverne- 
ment républicain solidement fondé sur les principes immuables de 
la souveraineté du peuple, de la liberté et de légalité et c'est ainsi, ainsi 
seulement, qu'il peut justifier, aux yeux de ses contemporains et de 
la postérité, le coup d'autorité par lequel il s'est élevé à la suprême 
magistrature. Mais il est à craindre, mon ami, que, si les patriotes 
irrités laissent éclater leur mécontentement, ils se cabrent ; [si ils] 
s'acharnent contre lui, Bounaparte, obligé de se défendre, n'oublie 
ce qu'il doit à sa gloire pour ne songer qu'à sa sûreté personnelle et 
qu'il ne se jette dans les bras des royalistes qui cherchent déjà à le 
circonvenir. Alors la réaction, que lui seul a contenue jusqu'à présent, 
deviendra terrible et des milliers de' victimes tomberont de nouveau 
sous le fer assassin des compagnons de Jésiis et du Soleil, sans pouvoir 
l'éviter que par les moyens affreux d'une guerre civile ... et encore 
quels en seraient les résultats? 

Je pense donc, mon ami, que dans les circonstances critiques où 
se trouvent les patriotes, il est sage, et même indispensable, et pour 
leur salut et pour la conservation de la liberté qui ne peut exister sans 
eux, qu'ils restent calmes et se rallient au nouvel ordre de choses. La 
confiance attire la confiance; celle qu'ils mettront dans Bonaparte 
ne sera pas perdue. Un jour elle leur sera rendue avec usure : tel est, 
du moins, ma façon de voir et de penser. Le temps nous apprendra si 
je me trompe. 

En attendant, mon cher Thomas, invite nos amis, tous les patriotes, 
à suivre mes conseils. Ils sont ceux d'un homme qui aime sincèrement 
son pays et dont la proscription, quelqu'injuste qu'elle soit, a moins 
aigri le cœur qu'elle n'a éclairé la raison sur ce qu'il a à craindre et 
à espérer de la nouvelle révolution qui vient de s'opérer en France. 

Adieu, mon cher Thomas, je t'embrasse. 

Garrau. 

1. Ces mots et les suivants sont ainsi soulignés dans le texte. 



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PIERRE THOMAS 169 

Lors de la réorganisation du culte en 1802, Thomas fut réclamé 
comme pasteur en même temps par les consistoires de Sainte-Foy 
et de Bordeaux. Il aurait aimé répondre à l'appel de ce derjiier; il 
y était décidé, lorsque le souvenir de son attitude pendant la Ter- 
reur provoqua une violente opposition de la part de quelques mem- 
bres de cette communauté : « Des personnes étrangères à nos mœurfi 
et à notre caractère national — raconte-t-il lui-même — n'ont pas 
rougi d'agiter l'Église. La Religion, si propre h rapprocher les cœurs, 
est devenue, pour elles, une affaire de parti...» 

Voyant que cette division lui ôtait tout espoir de faire quelque 
bien, Thomas resta à Sainte-Foy, et un décret daté du 6 février 1805 
le confirma dans la place de pasteur de cette communauté qu'il 
occupait depuis vingt-trois ans ^. II y était encore, dix ans plus tard, 
lorsque survint la Restauration. Elle devait trouver en lui un de 
ses plus fougueux adversaires. Son âme de vieux jacobin se révolta 
en voyant le trône rétabli : sa haine inspira ses prêches. Le 24 sep- 
tembre 1815, il prononça à Sainte-Foy « un sermon portant à la 
révolte contre le gouvernement royal». Ce sermon avait pour texte 
ces paroles : a Les portes de l'Enfer ne prévaudront pas, etc.» Il 
répéta le même discours le 1^^ novembre suivant à Eynesse. Cela 
fît scandale même parmi ses coreligionnaires. Il fut dénoncé par un 
d'entre eux, originaire d'Allemagne « espèce de Dom Quichotte — 
au dire de Thomas — qui a toute la raideur irrassible, toute Vim- 
placabiié de l'orgueil germanique...». L'enquête à laquelle se livra la 
préfecture à cette époque représente Thomas comme ne jouissant 
« d'aucune considération auprès des gens de bien de sa commune» et 
n'ayant « pour partisans que des hommes qui partagent ses opinions 
politiques ou des fanatiques... Il est regardé généralement comme 
un homme dangereux et qui cherche tou|6urs avidement les occasions 
de ramener en France un gouvernement révolutionnaire.» 

Sur cea renseignements, une ordonnance royale du 24 janvier 1816 
le révoqua de ses fonctions. Le comte de Tournon, préfet de la 
Gironde, crut opportun d'en différer l'application par crainte de 
l'opinion publique, assez portée à crier à l'intolérance. Il fit faire 
des démarches auprès de Thomas pour l'amener à donner sa démis- 
sion. Mais celui-ci ne voulut rien entendre. L'ordonnance fut alors 



1. Thomas était, à cette époque, très bien vu de l'administration. A la suite de son 
désistement, le préfet mandait au ministre des Cultes : «J'ai le regret qu'un homme 
aussi recommandable par son patriotisme, son talent et la pureté de ses mœurs ne 
soit pas destiné pour l'église de Bordeaux. • (Lettre du 19 thermidor an XII.) 



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170 UN MAIRE DB BORDEAUX INCONNU 

publiée et, contre toute attente, « ne produisit aucun mauvais effet ». 
Thomas s'y soumit d'abord sans protester. Il demanda un passeport 
pour l'Angleterre et l'administration s'empressa de le lui accorder. 
Mais il n'en usa pas. Il resta à Sainte-Foy et chercha à ameuter 
l'opinion en sa faveur. Le comte de Tournon l'envoya alors à Mont- 
de-Marsan sous la surveillance de la haute police (arrêté du 2 mai 
1816). 

Cet exil dura peu, car en mars 1817 nous retrouvons Thomas 
établi aux Lèves. Il occupait ses loisirs forcés à organiser l'instruc- 
tion primaire et poursuivait l'idée de créer à Bordeaux un collège ■ 
des hautes études protestantes. Sa situation était précaire. Retiré 
sur sa petite propriété, il y vivait misérable et aigri i. Il fut même 
à cette époque obligé de tendre la main et, en janvier 1819, le comte 
Decazes, ministre de l'Intérieur, lui fit parvenir un secours de 
500 francs. Enfin l'année suivante, après avoir exprimé son repentir 
et imploré l'oubli, Thomas obtenait la place de pasteur de l'église 
consistoriale réformée de Montcarret. 

Il paraît qu'il vivait encore en 1840 et habitait Bordeaux. On 

le voyait ô cette époque fréquenter le temple de la rue du Hâ, où 

sa présence marquait toujours, car il avait conservé dans sa toilette 

les anciennes modes du Directoire^. Nous ne savons l'époque de 

sa mort. 

R. B. 

1. Voir dans le dossier de la série V une longue lettre au comte de Tournon datée 
du 29 janvier 181S : « ... Les malheureux sont comme les vieillards, ils aiment à parler 
longuement d'eux et "de leurs soufIrancRS... » 

2. Voir Intermédiaire des chercheurs, 30 juillet 1909. 



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RÉGIT DE LA FRONDE A BORDEAUX 



Pau C.\YR\C» 

(Suite.) 



[39 vo] CHAPITRE XIV 

Entrée du Roy et do la Cour venant de Bourcq, 
avec l'arrivée de Tarmée navalle devant la ville. 

Le second d'octobre MM. nos depputés, avec M. de Saint-Tout 
et les maréchaux de logis de Sa Majesté, revindrent en ville. Et le 
troisiesme ensuivant la cour de Parlemant, les chambres assamblées, 
y donna son arrest pour l'anregistremant et publication des patentes 
du Roy pour la paix...; comme aussy dans l'hostel de ville ce 
convocqua une assemblée des plus notables pour estre cerciorés de 
la teneur de laditte déclaration 

Et le cinquiesme ensuivant du dit octobre M""® la Princesse, ducqi 
d'Anguien, de BouUion et de La Rochefoucaut et tous leurs domis- 
tiques... s'embarquarent dans nos galliotes et gallères les uns pour 
Larmon et les autres pour La Bastide, et le marquis de Lusignan 
et autres seigneurs pour Agen ou autres [40] parts. 

Et sur ces entrefaites, attendant l'arrivée de Leurs Magestés, 
MM. les Juratz firent border tout le long de la rivière, puis la 
Maison Rouge jusques à la maison de la manifacture, de pièces de 
canon, où il en fut compté jusques à cent cinquante cinq pièces, 
tant de fonte que de fer, avec ordre à tous les vaisseaux de faire 
leurs descharges lorsque Leurs Majestés passeroint à la veue de 
leurs ditz vaisseaux, et [à] nostre petite armée navalle — qui estoit 
composée de quarante cinq voilles... — de ce ranger en batailhe 
du cousté de La Bastide, aux fins que comme nostre artelerie sal- 
lueroint Leurs Magestés du cousté de Bourdeaux, qu'elle fussent 
aussy salluées du cousté de la mesme Bastide. Ce qui fut grande- 

1. NouB reprenons la publication do cet intéressant récit inédit, interrompu par suite 
de la moblliftatlon de rédlteur, M. Gebelin. (Voir Revue 1914, p. 195-209 et 261-271.) 



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17a REGIT DE LA FRONDE A BORDEAUX 

mant surprenant, car les cannonades de Farinée navalle du Roy 
ou la nostre ou celle de terre dans raoingtz d'une heure firent leur 
décharge de plus de dix mille coups de canon, sans compter pareil 
nombre de mousquetz ou de fusilh qui furent deschargés par nos 

habitans 

[40 yo] Le sixiesme octobre mil six cens cinquante Leurs Magestés 
s'estans ambarqués à Bourcq dans la galliace de Brouaige, précédée 
de soixante voilles qui composoint son armée^navalle, le tout heu- 
reusement arriva au devant le faste de ceste ville entre neuf à dix 
heures du matin. Laditte armée navalle ayant fait mouiller ces 
ancres puis la Maison Rouge jusques au devant la tour de Sainte- 
Croix et apprès avoir fait toutes leurs salves, Leurs Magestés avant 
leurs dessantes furent aranguées par MM. nos jurats et receues par 
une aclamation de tous les habitans de Vive le Roy, sy tonant 
que c'estoit une merveille. Et leurs dittes Magestés furent conduites 
à leur Louvre de Tarchevesché et M. le cardinal Mazarin au doyenut, 
/ proche ledit archqvesché ; et toutes tronppes du Roy, tant celles qui 

estoint à leurs postes de Saint-Seurin qu'autres lieux, entrarent 
en ville. 

Et est à remarquer que, comme ons a accoustumé es entrées de 
nos roys de faire faire des feus de joye chacun au devant sa maison 
et un général au devant la maison de viHe, où pour y mestre le 
feu la coustume est que la cloche de la maison de ville y convocqpie 
Tassamblée généralle, et comme ces troupes du Roy ne scavoint 
point ceste coustume, le scon du [41] tambour du Pape les sur- 
print à un tel point, ce souvenant des fattigues passées, qu'avec 
une grande confusion ilz quitarent la ville et s'allarent remetre 
à leurs postes de Saint-Seurin; et ledit s' Mazarin voyant ce 
desordre ?'en alla getter dans le Louvre. Et ayant esté informés 
les uns et les autres que ce n'estoit que pour aller allumer un feu 
de joye, les uns et les autres en furent rassurés et remis à leurs 
postes. Ce qui donna à Leurs Magestés un divertissemant de 
gallannterie et de surprinse innocente. 

Le 8® octobre tous les corps de la ville allarent aranguer Leurs 
Magestés, où MM. nos jurats suppUarent le Roy... qu'il pleust à 
sa bonté vouUoir envoyer ces troupes. Ce que Sa Magesté leur 
ayant accordé et dès le neufiesme ensuivant ceux qui commandoint 
Tarmée navalle firent lepver leurs ancres de leurs vaisseaux et 
ensuite s'an alarent. Et les troupes de cavalerie et d'infanterie à 
défiler vers Blaye, vers Larmont et La Bastide et haut pais, où il 



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RÉGIT OB LA FRO:iDE A BORDEAUX I73 

Y avoit au devant ceste ville grand nombre de bapteaux pour ce 
arrestés. Et nous de l'autre cousté fismes desarmer nos vaisseaux, 
à la rezerve de la gallère nommée La Princesse qui fut [41 v^] garnie 
et enjolivée pour servir [à] Sa Magesté ou en ces divertissemans 
sur la rivière ou pour aller visiter le fort de La Bastide, que le 
Roy et la Cour admira, ou pour conduire Sa ditte Magesté à 
Blaye. 

Et les dittes trouppes ayant peu à peu demie, le Roy ne ce réserva 
que suUemant une compaignie de ces gardes françoises et autre 
des gardes de Suisse et ces garde corps demura en ville jusques au 
15 du dit octobre. Pandant son séjour il alloit presque tous les 
jours ce promener sur la rivière dans un petit esquif qui avoit esté 
préparé pour ce subjet, suivant le dessandant parfois jusques à 
Larmond et du montant parfois jusques à Gineste. 

Mme la Princesse, ducqs de Boulion et La Rochefoucaut furent 
rancontrés au Carbon-Blanc par M. le cardinal Mazarin, et le dit 
duc de Boullion fut donné le brevet de ministre d'estat. 

Et après que Sa Magesté eut donné ces ordres pour ceste ville 
et rabaissé les tailles du Bourdallois, il s'ambarqua dans la ditte 
gallère avec la Reyne, Madamoiselle d'Orléans et plusieurs autres 
grands seigneurs et dames, en laquelle Jean de Preignac servit de 
pilotte, où Sa Magesté fît donner une médaille d'or. . . , , . . 

[42] Il faut aussy, cher et amy lecteur, que je te dise qu'en la 
délibération de Bourcq, lors que Leurs Magestés eurent fait dresser 
la déclaration de nostre paciiïication, il n'estoit porté sinon qu'elle 
seroit enregistrée au seul parlemant de Bourdeaux. Et comme nos 
députés en eurent sceu le proget et teneur d'icelle, ilz sùppliarent 
le conseil de voulloir incerer dans icelle qu'elle seroit aussy enrre- 
gistrée au parlemant de Tholouze, attandeu que l'^estendue du gou- 
vememant de Guiene la majeur partie estoit du ressort du dit 
parlemant de Tholouze, et qu'en ceste conjecture le duc d'Espernon 
pourroit ce restablir en ce qui estoit du dit resort et par ainsîn 
se emicer dans la fontion de gouverneur par toute la ditte province. 
Le dit Conseil n'y voulsit point entendre... Nos ditz depputés, 
par la bouche du dit s' présidant La Prenne, dit qu'il ne pouvoit 
point accepter ceste condicion de paix, que le duc d'Espernon 
estoit tellemant en horreur et dans la province et dans Bourdeaux 
qu'ilz couroint risques de n'estre point bien venus audit Bourdeaux, 
et qu'ilz aymoint plus s'en retourner [42 v^] sans rien conclure que 



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174 RÉGIT DE LA FRONDE A BORDBAVt 

non pas courrir risques de leurs vyes et de la perte de leurs familhes, 
et qu'il pleut à Leurs Magestés leur permetre à ce retirer. 

Le dernier jour des trefves s'en alloit expiré; M^^® d'Oriéans les 
assura que, demurstnt fermes dans leurs resolucions, ilz obtiendroint 
ce qu'ilz souhaitoint ou à tout le moingtz ilz passeroint pour des 
gens de cœur. Et sur ce mesme instant leur feut octroyé, et sans 
autre dellay ils s'embarquarent. -Et vous engaige ma parolle qu'ilz 
feussent esté les biens venus et Dieu scait sy le feu ce fut bien 

réallumé La Cour permit que nos dits depputés doublassent 

le Becq, croyant qu'ilz n'auroint point la bravoure pour un sy 
petit subget de ce mettre en repos. Enfin comme ceux qui gouvernoit 
le Conseil ayant veu qu'il y alloit tout de bon... [43] à la fin les minis- 
tres d'estat envoyarent en toute dilligence une barque longue de 
l'armée navalle avec neuf rames de chacque cQUsté pour rappeller 
nos depputés; et n'eust esté la persuasion de MM. La Trene, Espai- 
gnet et Foucques, ilz n'y fusent retournés. Et estant arrivés audit 
Bourcq, il y fut adjouysté en la ditte déclaration ce que nos ditz 
depputés avoint requis 



CHAPITRE XV 

Dernier mouvemant de Bourdeaux. M. le Prince en liberté; son arri- 
vée à Paris. — Nouvelle en ville do la nomination de la persone 
du prince de Condé pour gouverneur de Guiene. 



[44] Au mesme instant que Son Altesse de Condé fut arrivé 
à Paris, il envoya un courrier exprès en ceste ville pour doner 
advis de sa liberté 

A mesme instant tous les ditz Bourdallois firent fermer leurs 
boutiques et pandant trois jours ons ne s'esgayoint qu'à feux de 
joye, dances et autres resjouissances publiques... Nosseigneurs 
de Parlemant furent les premiers qui firent dresser un feu d'artif- 
fice fort ravissant en la place de Saint-André, à rœconnomie de 
M. Taranque, conseiller en icelle. 

Il n'y avoit corps de communauté ny de frairie ny de maistrise 
qui n'en fit faire; et chacun prenoit la divise qui luy estoit desi- 
gnée par de fameux advocatz ou par des experimantés peintres, 
que les uns et les autres tiroint des Métamorphoses d'Ovide, 



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liiQIT DB LA PROtlDE A BOàDBAUX I76 

Et le plus à admirer [44 v^] et divertissant c'estoit celluy des 
capitaines et officiers de la ville, qui pours lors avoint pour leur 
chef et collègues MM. de Ciutat, Taranque et Ëspaignet, conseillers 
et qui fut fait au devant la maison de M. Denis, fossés de la 
maison de ville. Car outre la magniffanssance et décoration de son 
théâtre, qui estoit fait en triangle, et à chaque coing il y avoit une 
prison, à l'un desquelz estoit escript Condé, à Tautre Conliy et & 
V Antre Longueville; et au milieu du dit théâtre il y avoit un grand 
navire qui signiffioit Paris, lequel navire brusloit incessamant et 
donnoit de ces feus par tout le royaume et notemant aux armes 
qui estoint en une demi-lune soustenue par un lion et des croissans. 
Et à cent pas de ce théâtre il y avoit un grand bûcher presque vis- 
à-vis la ruelle qui va au couvant de l'Observance. Que le tout avoit 
esté dre3sé par Toeconomie. Et pour survenir aux frais qu'il falloit 
faire, chacque officier m'auroit mis en main la somme de douze 
livre?* Dieu scait sy les capitaines, lieutenans et enseignes estoint 
lestes, comme T estoint toutes les compaignies qui avec les tam- 
bours, trompettes et pifîres marchoint en batailhe et en tel ordre 
comme s'il eût falleu combatre quelque grand ennemy. Et après que 
le feu d'artiffîce eut fait son debvoir par ces soulleilz, ces grenades, 
ces fusées cnsarpantinées, ces décorations en l'air de Vive le Roy, 
ons alla ensuite mestre le feu audit bûcher, où tous les capitaines et 
officiers avoint un gros flambeau de cire blanche [45] allumé; et ces 
trois coronelz ou conseillurs de Ciutat, Taranque et Espaignet 
mirent le feu; lequel après avoir esté allumé l'infanterie firent leur 
descharge de plus de vingt mille coups de mousquet ou fusilh. 
Et & suite, attandeu qu'il y avoit d'argent de reste, tous les officiers 
allarent prandre le soupper chez M"*® de Bulle, où y ayant appelle 
MM. nos jurats, MM. de Nordet et de Fontanel s'y trouvarent. 

MM. les enfans des bourgeois firent aussy une calvacatte fort 
leste par toute la ville, devancés de six trompettes, avec un feu 
d'artiffice sur le fossé du Chapeau-Rouge qui estoit aussy admirable. 
Le capitaine estoit M. Bertrand Deccot, son lieutenant M. Dallies 
et le porte-guidon M. Labatut. Leurs chevaux estoint tous amaohés 
et leurs chapeaux couverts de plumes et richemans habillés. MM. les 
taneura sur leurs fossés en firent aussy un fort divertissant. Comme 
firent les vandeurs de farine au devant leurs chaix. Les charretiers 
en firent un sur le bastion du Chasteau-Trompete, et les sacquiers 
autre sur le ballvart Sainte-Croix. Et les pauvres aveugles avec 
leur violions et hautbois sur la demy-lune de porte Digeaux. . . • 



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176 RBGIT DE LA FRONDE A BORDEAUX 

[45 v*'] Et comme dès le mois de janvier ^passé ons avoit envoyé 
en Cour MM. de Pontac, de Nord et procureur scindicq pour réclamer 
[à] Leurs Magestés de nous voulloir donner un nouveau gouverneur, 
et attandeu. les advis qui nous estoint donnés de toutes partz que 
nous aurions encore le dit duc d'Espernon, nos habitans reprindrent 
les armes avec telle viollance que... la cour de Parlemant avec 
MM. nos juratz deliberarent d*envoyer advertir à Paris nos ditz 
depputés.. Et pour cest effet il fausit encore ce servir du s' Caze- 
nave, comme ons avoit fait d'autres fois, qui estant homme adret 
s'acquita fort volontiers de ceste commission et parla sy généreuse- 
ment à sa ditte Altesse [de Condé] qui obtint de Sa Magesté le 
gouvernen\ant de ceste province par la démission volontaire du dit 
duc d'Espernon.... [46]. Et à mesme temptz que les patentes de Sa 
Magesté furent expédiées et scellées, ledit prince renvoya ledit 
Cazenave en ville pour aporter ceste bonne nouvelle et le chargea 
sullemant de deux letres Tune pour Nosseigneurs de Parlemant et 

Tautre pour MM. nos juratz Et le dit s^^ de Cazenave arriva en 

ceste ville le matin seiziesme may de la ditte année 1651, feste de 
Saint- Yves, et le bapteau où il s'ambarqua à Lormont estoit tout 
couvert de lauriers. 

Et sy à la nouvelle de sa liberté ons fist forces resjouissances en 
ville, Dieu scait sy ons en fît à Tarrivée dudit s' Cazenave. Car à 
l'heure mesme ons ferma les boutiques pandant trois jours. Ons 
fit des resjouissances non ouyes, ons donna abondemant du vin aux 
pauvres habitans et en pleusieurs endroits de la ville ons avoit 
dressé des fontaines et du blanc et [46 v**] du clairet. Et au mesme 
instant Nos ditz seigneurs de Parlemant, MM. nos juratz et tous les 
corps de la ville s'en allarent faire chanter le Te Deum en l'églize 
cathedralle de Saint-André. 

Le landemain et tous les jours ensuivans et tout autant que le 
mois de may dura ons fit des repas publicqs et par toutes les rues 
on n'y entendoit que des tambours, trompetes, fifres, musettes, 
clairons les uns et les autres à qui mieux feroint. 

Et le premier que commanssa un repas publicq fut au devant 
la maison de M. Lamezas, où en platte rue des Fossés fut dressé une 
table où il y avoit cent couvertz. Et tous les chefs de maison avec 
leur femes de part et d'autre des dits fossés y portarent chacun trois 
plats des plus délicieux vivres qu'ilz avoint peu trouver, avec 
pareil nombre de bouteilles de bon vin, où ilz dignarent et souparent. 
Et le soir venu ilz donnarent au publicq un parfait vallet sur un 



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rIgIT de la PROMDE a BOBDEAtl Î^'J 

théâtre qu'ilz avoînt fait dresser sur le mitan desditz fossés, où il 
y avoit sy grand nombre de lumières que la nuit y ressambloit un 
beau et reluisant jour. 

0ns en fit presque autant [47] par toutes les rues, comme à Basax, 
Agen et autres endroitz de la province. 

Quand à MM. du Pont-Saint- Jean ilz firent un soupe fort magni- 
fique. Car en premier lieu la table tenoit puis la maison de M. La- 
marque jusques à celle de Gourdineau, et la ditte table environnée 
d'une barrière pour empescher que personne n'y entrast que les 
invités, lesquels avant ce mestre en table falloit fournir douze 
livres par advance pour desvorcer le cabaretier qui avoit entre- 
prins ce magnifique souper. Toutes les maisons de sa et délia 
estoint tapissées, puis la couverture jusques au bas ; et par le moyen 
de cordes qu'ons avoint estandues au travers de la rue d'une maison 
à autre, le dessus de la ditte rue et table estoit couverte de beaux 
linceulz. En une maison d'icelles estoint la cuisine, à l'autre le vin 
en bouteilles; à l'autre six trompetes, à l'autre la bande des viol- 
lonneurs, à l'autre une compaignie de fuseliers avec tambours et 
fifres; et joignant la maison de Lamarque, au derrier d'une tapisse- 
rie, une musique d'instrumans de toutes sortes ; et au-devant de la 
maison de M. Juge, aussy derrier une tapisserie, autre musique de 
voix des meilheures de la province; au-devant la porte du Pont- 
Saint-Jean deux navires Ollonnois montés de huit [47 v^] pièces de 
canon chacun, avec ordre de faire leurs descharges o chacque 
brinde, comme pareillemant à six pièces de canon qu'il y avoit sur 
les mesures. Et tous les chefs de maisons y estoint avec leurs femmes 
et filhes, hormis les pauvres et languisans Pemonistes qui demuroint 
cachés dans leur tanière. Et pandant le repas nos dittes femmes 
et filhes nous servoint à nos donner du vin. M. le présidant Daphis, 
presque tous les grands chambriers s'y trouvarent, comme aussy 
MM. Lachaize, Trancars, Bordes, Fayart, Espaignet, conseillers 
et M. Fontanel, jurât. Après le soupe, ayant randeu grâces à Dieu, 
on fit une dansse au son de tous ces instrumans précédés de la 
compaignie des fusiliers qui espandit presque par toutes les rues de 
la ville ; et estoit minuit quand on arriva au dit Pont-Saint-Jean, où 
il fausit encore brinder; et puis chacun ce retira. 



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i^i àlcrr Dit la proj^db a boàdeau^ 



CHAPITRE XVI 

[Arrivée de Condé en Guienne.] — La ville de Moîssac ce declaîre 
contraire au party du prince de Condé. Marchin la prand. 

• ••••••■•••••••••••••••a 

[48] Son Altesse Mgr. le prince de Condé estant adverty qu'on ce 
voulloit encore saizir de sa personne..., ce qui le fit résoudre de 
s'absanter de la Cour et de ce retirer en sa maison dans son nou- 
veau gouvememant de Guiene,... ons ce prépara pour le bien recep- 
voir. Et pour cest effet MM. nos jurats firent sortir toute Tartillerie 
hors la ville pour en border tout le faste de ceste ville du cousté de 
la rivière, et ons mit des peintres après la gallère La Princesse pour 
l'enjoliver et servir de maison navalle... 

[48 vo] Sy bien que le vingt trois de septembre de la dite année 
1651, Son Altesse arriva en ville, où il fut desvancé par les depputés 
que la ville luy avoit envoyé au devant, qui estoint au nombre 
de soixante-trois cavaliers bien montés et richemant vestus, où il 
y avoit presîdans, conseillers, thresoriers et bourgeois et des plus 
notables qui le rancontrarent près Saint-Pardon où ilz Tarangarent 
par M. le présidant La Trene qui ce fit admirer à son ordinair . 
— Il enlr donc par la porte du Chapeau-Rouge et alla prendre 
son hostel en la maison de M. Martin, rue du Mirail... Le 24 ensui- 
vant Son Altesse entra au Pallais, les chambres y estans assam- 
blées, où ayant esté placé au rang de premier prince du sang il 
désigna ces dessains à la cour et le [49] subjet pour lequel il c*estoit 
absantê de la Cour, qui n'avoit esté pour autre considération que 
pour conserver sa liberté ; où au mesme instant la Cour randist son 
arresl d'union à ces interests. 

Et le vingt-cinquième du mesme mois Son Altesse entra en 
l'hostel de ville, une assamblée notable ayant esté à ceste fin 
convoquée; où il fut receu par un discours fort relepvé et charmant 
prononcé par M. de Fontanel... Son Altesse commanssa par un 
remerciemant général de la protection et h%ns traitemans qu'on 
avoit dêparty à M^* la Princesse à M. le duc d'Anguîen et à ces 
nterests, et qu'il suplioit fort de voulloîr continuer envers luy nos 
amitiés; et que comme il avoit entré au Parlemant et progetté ces 
dessains où la cour auroit randeu son arrest d'union à ces interests, 
et qu'il supplioit instamant que les bourgeois et habitans de la 
ville suivissent les mesmes traces que celles de la cour. Il ne fausit 



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point opiner ny collîger les voix, car tous ceux qui composoînt ceste 
nombreuse assamblée dirent unanimement qu'ilz n'avoint [49 v<>] ny 
vyes ny biens que pour les conserver et sacrifier pour le service de 
Son Altesse et de tous ceux qui appartenoient à sa maison. Où il 
les remerssia et leur promit à ces acistances et sa protection et sa 
propre vye pour la conservation généralle de tous les Bourdalois, 
et que pour assurance de ce qu'il prometoit, qu'il remetroit bien tost 
pour ostage M"»© la Princesse, duc d'Anguien, prince de Conty et 
M"i® de Longueville. Et tout autant de temptz qu'il parla il avoit 
tousjours la main au chapeau et tout découvert. Et ayant achevé 
son discours, après un reiteratif remerssien^ant, il print congé et 
ce retira, où MM. les jurats Taccompaignarent avec tout le guet 
jusques à l'entrée de la rue du Mirailh. — M. d'Espernon venant en 
l'hostel de ville après la déroute de Libourne, il ne vousit jamais 
permetre que M. La Barrière, jurât, le harangat que tout debout 
et découvert. Et Son Altesse ne vousit jamais donner audiance 
audit s' Fontanel qu'il ne fut assis et couvert, comme est la cous- 
tume en ces rancontres. — Et nous avoit esté donné par la cour pour 
ceste assamblée pour commissaires MM. [50] Blanc de Mauvoisin 
et M. de Boucaut l'aisné. 

Et dans la mesme assamblée ons demura d'accord qu'on don- 
neroit le cours aux louis d'argent de trois livres quatre soulz et 
les louys et pistoUes d'or à onze livres qui estoit le cours de tout 
le royaume. 

Le mercredy vingt sixîesme dudit Son Altesse partit de ceste 
ville pour aller au devant de M™« la Princesse, où il fut visité de 
grand nombre de noblesse qui estoit conduite par M. le maréchal 
de La Force. 

Et le 28« ensuivant la ditte dame la Princesse arriva en vîUe 
sur les quatre heures du soir avec Mgr le duc d'Anguien..., et on 
la conduisit avec une aclamatîon populaire jusques à l'archeveaché, 
les bourgeois estant en haye par où elle passa, et à laquelle on 
avoit envoyé pour s'ambarquer à Larmon nostre gallère La Prin- 
cesse. Et sa dite Altesse au mesme instant quita son logement de 
la rue du Mîrail pour Mçt conjointement loger audit archevesché. 
[50 vo] Et le premier octobre ensuivant M. le comte Doignon 
arriva en ville, que, comme il tenoit lieu de vis admirai, il fut 
sallué de toutes les décharges et des navires et de nostre artillerie ; 
où il avoit esté conduit par deux gallères de Brouaige dont il estoit 
gouverneur que de tout le pais d'Aunis; et apprès avoir confléré 



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l8o AictT DE LA FROIVDK A toOBDBÀtJX 

pleusieurs heures avec Son Altesse, il fut conduit et logé en la 
maison de M. le présidant Daphis, près la porte Saint-Germain. 

Je ne fais pas mantion ny de Tarrivée de M™« de Longueville 
ny d'autres princes et grands seigneurs qui continuellemant et de 
toutes part venoint en ville. 

Le dit comte Doignan ce rambarqua le 3® du dit octobre, comme 
fit Son Altesse de Gondé qui partit pour Agea. Il ne faut descrire sa 
réception par toutes les villes et bourcqs dont il passa, là où les 
jurats et consuls faisoint de mieux pour l'entrée où il passoit; et 
nottemant ceux d'Agen; il est vray que la majeur partie estoint 
épemonistes qui, par dissimulation tesmoignoint plus de joye qu'ilz 
n'avoint de crèvecœur; et générallemant toutes les villes et commu- 
nautés de la province envoyarent leurs depputés audit Agen vers 
Son Altesse, notemant Montauban et Moissac, Tun et l'autre 
déguisants leurs party. 

Et celluy qui ce declaira le premier fut Moysac qui, ayant prins 
autre resolucion dans [51] leur maison de ville, ayant esté induitz 
par ceux de Montauban en tel point que lorsque leurs depputés 
furent de retour de Son Altesse de Gondé, leur comission ayant 
esté révoquée, ons leur ferma les portes de la ville, les habitans de 
laquelle estoint en une estrange revolucion. En telle façon que, 
comme M. de Marchin avec les troupes de cavalerie et d'infanterie 
qu'il comandoit en Gataloigne estant entre Tholouze et Chasteau- 
Sarrazin, pour les mestre d'accord et leur apprandre à recognoistre 
leur nouveau gouverneur, employa ces trouppes à les investir, et 
dans trois Jours, ils furent mis au piliage à la dernière extrémité, 
et en outre fausit que les habitans pour conserver leurs vies et reste 
des honneurs de leurs femmes et filhes qu'ilz donnassent vingt deux 
mille livres d'argent comptant pour tirer ces nouveaux hostes de 
leurs maisons. — Il est vray qu'ilz estoint un peu excusables 
attandeu qu'ilz estoint de party contraire, car M. le cardinal Mazarin 
estoit leur abbé et bien faiteur à un tel point que pandant toutes 
les guerres ilz avoint esté soulagés du logemant des gens de guerre 
et autres charges du royaume. Et le 13 octobre le dit Marchin 
arriva audit Agen, où il receut de Son AltessaFordre d'aller accorder 
les habitans dudit Moissac. [51 v^] Et les troupes que ledit s^ Marchin 
commandoiut concistoint de six regimans d'infanterie et huit cens 
chevaux, où M. La Marquouze, Balthazar et Marche estoint mestres 
de camp, sans compter les compaignies de cavalerie d'ordonance de 
Gondé, Anguien et Gonty. Et après que ledit s' Marchin eust mis 



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R^GIT DB LA FBOMDE À BORDEAUX l8l 

ledit Moyssac au debvoir de recognoissance, il employa ces trouppes 
vers Cabors, Lauzerte. 

Et Son Altesse, le dixiesme dudit octobre partit d'Agen pour 
Villeneufve, Périgueux et Bergeyrac. Et estant arrivé à Liboume, 
il y fît rancontre de Mgr le prince de Conty, ducqs de Nemours, 
Montbazon, La Rocbefoucquaut et autre grandissime nombre de 
seigneurs des plus aparans du royaume, qui tous ensamble arri- 
varent en ceste ville le 26® dudit octobre. Et le 28 ensuivant Son 
Altesse receust advis comme la ville de Saintes estoit à sa devocion 
par l'entremise de M. le prince de Tarante, et en ayoit resseu la 
garnison, où M. le duc de Richelieu avoit aussy acisté à ceste com- 
posicion. 

Et pandant Tabsance de Son Altesse..., il estoit arrivé sur quel- 
ques mulletz du Lionois une partie de six cens mille livres d'argent ; 
laquelle somme à son arrivée il deisprssa en commissions pour la 
lepvée de troupes d'infanterie ou cavalerie • 



(A suivre.) F. GEBELIN. 



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MÉLANGES 



Notes de viographle bordelaise*, 
lia rue de Bel-Orme. 

Le nom 'de la rue « de Bel-Orme » vient d'un établissement de 
plaisir datant de la Révolution. 

Cet établissement lui-m^me avait occupé ce qu'au xviii® !»iècle 
on appelait un « bourdieu ». Lea négociants et les parlementaires 
bordelais avaient alors couvert la banlieue du quartier Saint-Seurin 
d'aristocratiques résidences, moitié exploitation rurale et moitié 
parc, h la fois ferme et villa. Le domaine d'Harmensen -, sur la 
route de Saint-Mëdard, fut un des plus beaux. Une liève générale 
de Caudéran ^ dressée par' les soins du chapitre de Saint-Seurin, 
avec plans détaillés en couleurs *, nous a permis de reconstituer 
la physionomie de ce bourdieu. Il était entouré de vignes, mais 
aussi de charmilles, de bois de haute futaie; par le « portai d'entrée », 
dessinant une place semi-circulaire, de grandes avenues conduisaient 
au corps de logis précédé de parterres alignés dans le style classique. 
Mais sous la Révolution cette belle résidence devint un simple « éta- 
blissement de plaisir», une taverne populaire, restaurant ou salle de 
bal à volonté. Entre les mains des traiteurs Benoît et Candellon * 
qui TafTermèrent successivement en 1798 et 1803, l'ancien domaine 
d'Harmensen, devenu «Bel Orme», se rendit célèbre par les « noces 
et festins » qui s'y donnèrent. Des guinguettes s'établirent dans les 
environs : en particulier les Deux -Ormeaux, puis les « Folies-Bojolay », 
où Aveline, maître charpentier, qui demeurait au « ruisseau de la 
Bénatte », à deux pas de là, installa les premières montagnes russes ^ 

1. Cf. Revue, 1908, p. 62; 1909, p. 209; 1910, p. 369; 1911, p. 55; 1914, p. 396; 1915, 
p. 105, 186, 289; 1916, p. 03, 180, 235, 288, 300, 338; 1917, p. 56, 57, 58, 113, 171, 224; 
1918, p. 48. 

2. Harmensen était un Allemand de Hambourg, l'un des plus grros propriétaires 
fonciers de la colonie au xviii" siècle. La famille s'était établie à Bordeaux en 1710. 
Vers 1771, Louis XV avait confirmé les lettres de noblesse que Ausruste III, roi de 
Pologne, avait accordées aux Harmensen {Arch. hist. de la Gironde^ t. LI, p. 273, et 
A. Leroux, La colonie germanique de Bordeaux, 1918, in-S», p. 47 et 118). 

3. Liève générale de Caudéran (Arch. dép., G 1206). 

4. Plan du ténement de Terre-Nègre (Arch. dép., G 1206). 

j 5. « Avis : le citoyen Benoît, traiteur, demeurant cours de Tourny, n» 63, prévient ses 
^concitoyens qi'll vient d'afTermer le bien d'agrément appelé Bellorme, appartenant 
ci-devant à la citoyenne Wendhorea et au citoyen H armes (sic), situé à la Croix Blanche » 
{Journal de Bordeaux, 1" fructidor an VI, n» 61). 

Dans l'Echo du Commerce du 12 germinal an XI figure une annonce analogue de 
Candellon. 
6t Ernest Laroche, A trav€r$ /< vieux Bordeaux^ pi UOi 



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MfiLAlfOBS l83 

Immédiatement en face de Bel-Orme, s'ouvrit le cabaret « de la 
Bête grasse » ^ et à la jonction des rues Naujac et de Bel-Orme (ac- 
tuelle), à l'endroit dit c( la Barrière du combat», on put assister à 
des combats de taureaux et de chiens ^. 

Aussi l'établissement de Bel-Orme, si fréquenté, exerça une réelle 
influence sur le développement viographique du quartier Saint- 
Seurin. Déjà, le 9 fructidor an II, le Corps municipal de Bordeaux 
projetait d'ouvrir depuis la rue Lafaurie-de-Monbadon, vis-à-vis 
la rue Huguerie, une voie qui, raccordant la rue Saint-Fort et une 
partie de la rue Mondenard actuelle, aurait été menée «t jusques à 
la rencontre du chemin de Caudéran, en face de la maison Har- 
mensen»^. Si cet ambitieux projet n'a pas été réalisé, du moins 
Bel-Orme a-t-il imposé son nom à plusieurs des sentiers qui Tentou- 
rèrent : la rue du Haillan actuelle a été appelée jusque vers 1850 
chemin de Bel-Orme; la rue actuelle de Bel-Orme s'appelait alors 
«chemin de l'Ormeau-Mort » et^n'était qu'un sentier mal tracé*. 
Mais, en 1869, le quartier se transforma : la joyeuse guinguette 
révolutionnaire était devenue un couvent, le couvent de la Visi- 
tation, et bientôt sur l'emplacement de l'ancien domaine MM. Hé- 
riard et 1 eulet ouvrirent cinq voies nouvelles ^* A cette occasion 
on procéda, de façon définitive, à la régularisation du chemin d'au- 
trefois. Ce nom de Bel-Orme, on le voit, a été assez long à se fixer 
de façon définitive; mais il rappelle des souvenirs caractéristiques 
du quartier Saint-Seurin au début du xix^ siècle. 

Marguerite Castel. 

* 

Changements snrTeniis de 1914à 1918. 

La guerre a arrêté net la mise à exécution des grands travaux de 
voirie que la Municipalité de Bordeaux avait projetés pour 1914 
et années suivantes. Cependant, quelques démolitions partielles 
ont eu lieu, qu'il importe de noter ici : 

— On avait démoli dès l'année 1913 le clocher de l'ancienne 
église de La Bastide à l'entrée de la rue de la Benauge. La trans- 
formation s'est achevée en 1914. 

— Le cours des Messageries-Maritimes a été enfin relié au quai de 
Bacalan par l'élargissement de la rue Marmanière; mais la mise en 
état de viabilité de cette section a été suspendue (1914). 

— Le quadrilatère compris entre les rues Bonnaflfé et Duplantier, 
d'une part, la rue du Château-d'Eau et le cours de Cicé, d'autre part, 

1. D*apTès un plan communiqué par M. Carrére, géomètre de la Ville. 

2. D'après une annonce parue dans V Indicateur du 20 septembre 1835. 

3. Cf. Inventaire des Archives municipales^ période révolutionnaire^ t. II, p. 93 et 
aux Arch. départ. le plan n« 1006. 

4. Renseignements pris sur des plans communiqués par M. Carrère, géomètre de la 
VUle. 

5. Hues Mondenard et Turenne prolongées, Hérlard-Dubreuilh, Hoborel^e-CUmens 
, «i rue de Lyon* 



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l84 MitiLMCES 

a vu disparaître la plupart des maisons qu'il enfermait et est devenu 
provisoirement, dès 1917, un vaste dépôt de bois. 

— Les Arènes de taureaux (Plaza de ioros), qui avaient leur entrée 
principale par la rue de la Benatte, ont disparu au commencement 
de 1918 et leurs gradins de bois ont été utilisés à d'autres fins. 

— Enfin, la jonction de la rue Bardineau avec la place de Long- 
champs a été commencée à la fin de juillet 1918 par la démolition 
de rimmeuble n^ 26 de la rue Saint-Laurent, et celle de la maison 
adjacente qui servait d'habitation au gardien du Jardin-Public. 

— Nous prenons occasion du transfert qui a été fait, l'an passé, au 
Musée de la Porte-Cailhau, d'une petite statue équestre de saint 
Georges provenant d'une maison frappée d'alignement, pour rappeler 
que les statuettes de carrefours ne sont pas très nombreuses à Bor- 
deaux, comparativement à ce qui se voit dans d'autres villes. Nous 
en connaissons une trentaine tout au plus, qui mériteraient d'être 
photographiées, décrites, identifiées et situées. 

— Il en faut dire autant des maisons du xvi® siècle qui existent 
encore dans l'intérieur du vieux Bordeaux. On n'en compte guère 
au delà d'une dizaine, qui ne tarderont pas à tomber de vétusté. 
Il y aurait quelque intérêt archéologique à en consigner la situation 
exacte et à en garder une représentation figurative. 

— La maison n*> 26, qui vient de s'élever à l'entrée des allées 
Damour, a été débarrassée, le 31 août 1918, des échafaudages qui 
la masquaient encore. Elle ne porte ni signature d'architecte ni 
date. La postérité aura peine à croire que ce superbe immeuble à 
trois étages (celui des mansardes compris) a été construit au cours 
des deux années de difficultés économiques et financières que nous 
traversons, comme pour fournir la preuve de la vitalité de Bordeaux 
et la démonstration que la guerre n'a point paralysé toutes nos 
industries ni arrêté le roulement des gros capitaux. A. Lx. 

• 
* • 

L'industrie bordelaise et le combustible 
sous Louis XVI. 

Le baron Frédéric de Dietrich, le maire de Strasbourg, chez qui 
Rouget de Lisle chanta pour la première fois la Marseillaise, fit 
en 1784-1785 une enquête sur les ressources du sous-sol dans la 
région pyrénéenne. Il en consigna les résultats dans un curieux 
ouvrage, qu'il publia en 1786 ^. On y trouve d'intéressants détails 
sur l'industrie bordelaise. L'auteur, à propos des forges des grandes 
Landes, cite celle de Pontenx, « à M. de Gombeau, de Bordeaux ». 
On y traitait le fer tiré de la mine de Mimizan : 

Une partie de la fonte est convertie en étuves à raffiner le sucre 

1 . Voir sur Dietrich l'article de M. Henri Welschinger, Le premier maire coneUtulionnel 
de Straibourgt Frédérte de Dittrich (lT4t'179S) (Rmu9 du Dêua MondUt 16 lepttmbrt 
1918, Pi 841-076). L'attttur pàntt, dtt rtit», ignorer Touvrage du > gtntilboi&mt mintur «i 



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IfiLANOM i85 

et en chaudières qui se vendent à Bordeaux pour l'Amérique. . . Le 
gros fer se vend directement aux marchands de Bordeaux 18 à 19 sols 
le cent. 

Dietrich donne ensuite les renseignements suivants sur la con- 
sommation de charbon anglais, belge et français que faisaient les 
verreries et les raffineries de Bordeaux : 

Il y a à Bordeaux même trois verreries qui fabriquent chacune 
400 mille bouteilles par an. Elles roulent toutes au moyen du charbon 
de terre, qu'elles tirent principalement de l'étranger, et surtout de 
Neucastle et de la Flandre autrichienne. Il en vient de petites parties 
de la Flandre françoise et de Gahors : elles en consomment chacune 
90 tonneaux marchands, ou entre 65 et 70 tonneaux de mer, dont 
chacun pèse environ 180 quintaux et contient 42 barriques ou 
80 baUles. 

Le tonneau de charbon étranger paie 120 livres de droit d'entrée : 
le tonneau de charbon de Neucastle coûtait 400 à 500 livres aux 
fabricans, lors de mon passage. Celui qu'ils tiroient de Cahors ne 
revenoit qu'à 260 ou 280 livres; mais il n'est employé que pour souffler, 
celui de Neucastle servant seul à la fonte. 

Outre ces trois verreries établies dans Bordeaux même, il y en a 
sept aux environs, dont deux à Bazas, une à Bourg, une à Liboume, 
une à Nérac et une à Pouillac *. Les deux de Bazas sont les seules qui 
consomment du bois. 

Il y à ^ï^XÎIJ^ ^^^ verreries qui employent le charbon fossile : ce 
qui, à raisonfle 67 tonneaux et demi de mer, fait 546 tonneaux, dont 
les trois quarts à 400 livres coûtent 164,200 livres. Je ne crois pas me 
tromper beaucoup en admettant que les trois quarts au moins de ces 
charbons se tirent de l'étranger. 

D'un autre côté, il y a quatorze raffineries de sucre à Bordeaux, 
dont les plus fortes consomment au plus vingt tonneaux de mer annuel- 
lement; mais je pense qu'en les comptant l'une dans l'autre à treize 
tonneaux, je ne serai pas éloigné de la vérité. 

Cette fabrication n'exigeant pas un charbon si vif que les verreries, 
on mêle moitié de charbon étranger à celui qu'on tire de Cahors; de 
manière que, sur la totalité de la consommation des raffineries, mon- 
tant à 224 tonneaux de mer, il n'y en a que 112 qui proviennent du 
royaume. L'autre moitié, comptée à 400 1., forme encore une somme 
de 44 800 livres, qui, réunie à celle de 164 200 livres ci -dessus, fait la 
somme de 206 000 livres. Les ouvriers en fer achètent de même leurs 
charbons de l'étranger; de manière qu'on peut hardiment compter 
que la ville de Bordeaux paye à l'étranger au moins deux cent vingt- 
quatre mille livres par an pour du charbon fossile lorsqu'il est au prix 
de 400 livres, et près d'un septième en sus lorsqu'on le paye 450 livres, 
comme cela arrive quelquefois •. 

P. G. 

1. Charente-Inférieure, arr. de Jonzac, cant. de Montlieu. 

2. Description des gttes de minerai, des forges et des salines des Pyrénées, suivie d'ob- 
servations sur le 1er mazi et sur les mtnes des Sarde en PoitoUf par M. le baron de Dietrich, 
••orétaire général dai SuiUM et Griioni, membre de r Académie royale dee Sciencef, 
dt la SOdéié royalt dt Ootilnfui it 4t oalli dti Quritus di It Natvrt dt Berlini oommii^ 



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l86 MÉLANGES 

La municipalité de Bordeaux 
et le serment ecclésiastique en 1793. 

On n'ignore pas que la Révolution imposa au clergé divers ser- 
ments dont les plus importants sont, sans contredit : le serment à 
la Constitution civile du clergé et le serment de Liberté-Égalité. 

Le premier, voté par l'Assemblée nationale Id 27 novembre 1790, 
et sanctionné par le roi le 26 décembre suivant, ne donne lieu à 
aucune discussion. 

Par contre, depuis quelques mois, on discute beaucoup sur le 
second, voté le 10-14 août, après la déchéance de Louis XVI. Ce 
nouveau serment s'était-il substitué au premier, devenu caduc, et 
était-il illicite comme lui? Ou bien coexistait-il simplement avec le 
premier et pouvait-on le regarder comme licite? De graves revues 
parisiennes se le demandent; l'Académie de Bordeaux elle-même 
s'en est inquiétée ; et voici que de savants ecclésiastiques bataillent 
furieusement autour du même sujet : MM. Misermont, de Paris, et 
Uzureau, d'Angers, pour la première opinion; M. Mangenot, de 
Paris, pour l'autre. 

Je ne chercherai point ici à départager les antagonistes, bien que 
la thèse de MM. Uzereau et Misermont, étayée de raisons nettes, 
précises et fortes, me semble convaincante; tandis que la position 
de M. Mangenot, si habilement défendue soit-elle, me paraît moins 
solide, malgré les volées de bois vert que l'auteur administre, avec 
une générosité sans limite, à l'ensemble de ses adversaires. 

Ce que je veux signaler, c'est ceci : 

Le 10 avril 1793, Jean-Baptiste Siscand, récemment ordonné 
prêtre par M. Pacareau, et nommé vicaire à Sainte-Croix, déclare à 
la municipalité de Bordeaux qu'il est «dans l'intention de prêter 
le serment prescrit aux ecclésiastiques fonctionnaires publics par la 
loi du 26 décembre 1790», et demande qu'on lui fixe le jour où il 
pourra le faire ^, 

Le dimanche, 14 du même mois, le citoyen Bécheau, officier 
municipal, et quatre notables se rendent à Sainte-Croix, sur déléga- 
tion de la municipalité, « pour y recevoir du citoyen Siscand le ser- 
ment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 »*. 

Voilà qui est clair; et les deux serments ont bien l'apparence de 
coexister. Mais examinons le détail. 



saire du roi à la visite des Mines, Bouches à feu et des Forêts du Royaume. — Première 
partie. A Paris, chez Didot (Ils atné, Libraire, rue Dauphine. Cuchet, Libraire, rue et 
hôtel Serpente. Et à Strasbourg, chez Treuttel, Libraire. M DCC LXXXVI, in-4», 
p. 539-541 (9* Mémoire^ concernant les forges des Grandes Landes, le fer mazé et la con- 
sommation du charbon de terre dans la généralité de Bordeaux), 

L Arch. mun. de Bordeaux. Période révolutionnaire, I 112. Cahier intitulé: Soumis* 
«ion des prêtres fonctionnûiféd publics pour là prestation du serment prescrit par la loi 
du 26 décembre 1790. Acte final. 

ii. Arâh. mum de Bordeaux» Période révoUitlônnaire, D ^08, folt 61i 



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MELANGES 187 

D'après la loi du 26 décembre 1790, les vicaires juraient «de 
remplir leurs fonctions avec exactitude, d'être fidèles à la Nation, 
à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la Consti- 
tution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi » K 

Or, quel serment prêta M. Siscand? 

Je transcris le procès-verbal : « Le citoyen Bécheau a prononcé 
la formule du serment en ces termes : Vous faites serment de remplir 
vos fonctions avec exactitude, d'être fidèle à la Nation et de main- 
tenir de tout votre pouvoir les loix de la République française... Le 
citoyen J.-B. Siscand a mis la main sur sa poitrine et a dit, à haute 
et intelligible voix : Je le jure ))2. 

Ce n'est plus la le serment de 1790. La municipalité l'a transformé, 
en y supprimant la mention du roi décapité; et ce qui est plus 
grave, en y remplaçant la mention expresse de la Constitution 
civile par ces mots beaucoup plus vagues : « les loix de la République 
française ». En outre, elle a écarté le serment de Liberté-Égalité : 
* Je jure d'être fidèle à la Nation, et de maintenir la liberté et l'éga- 
lité ou de mourir en les défendant. » 

Mais, en agissant de la sorte, la municipalité a-t-elle agi selon la 
légalité? Je ne le crois pas. En voici la raison : 

Au mois d'octobre de la même année, J.-B. Siscand ayant réclamé 
un certificat de résidence, qui lui permettrait de toucher sa pension, 
se le vit refuser, parce qu'il n'avait pas prêté « le serment exigé des 
fonctionnaires publics salariés, par la loi du 14 août ^792» (vieux 
style). Argue-t-il alors, pour obtenir satisfaction, du serment prêté 
par lui le 14 avril précédent? Pas le moins du monde. Mais il adresse 
au représentant du peuple Ysabeau une pétition, dans laquelle il 
expose « qu'il n'a pas pu prêter le dit serment dans le tems, attendu 
qu'il n'a été fait prêtre que dans le mois de mars 1793 ». 

Sur quoi, Ysabeau, par décision du 7 brumaire an II (28 octobre 
1793) autorise la municipalité « à recevoir le serment du pétitionnaire 
prescrit par la loi du 14 août aux fonctionnaires publics », en spéci- 
fiant que cette formalité devait précéder l'obtention du certificat 
de résidence. En conséquence, le surlendemain 9 brumaire (30 octo- 
bre 1793), en la maison commune, devant le Conseil général assem- 
blé, (cle président ayant prononcé la formule du dit serment, le 
citoyen Siscand a juré à haute voix de le maintenir» '. 

Alors, mais alors seulement, l'ecclésiastique Siscand fut en règle. 

Quelle conclusion peut-on tirer de ces faits? J'aime autant laisser 
h d'autres, plus compétents, le soin de le dire. 

Abbé Albert Gaillard. 

1. Article second. 

2. D 103, uf supra. 

3. Atch» mun. de Dordeaux. Période révolutionnaire. D 111, fol. 173. 



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CHRONIQUE 



Académie de Bordeaux. — Dans la séance du 4 juillet, M. J. Maxwell, 
président, a donné lecture du discours qu*il a prononcé aux obsèques du 
regretté D' Régis, membre résidant. — La séance a été levée en signe 
de deuil. 

Le chAteau de Thouars. — A l'occasion d'une note de notre dernière 
chronique (cf. Revue, 1918, p. ia4), M. le baron Charles de Pelleport nous 
a fait tenir d'intéressants renseignements sur les propriétaires successifs du 
château de Thouars au xix* siècle. Il en résulte que ce château appartenait* 
à la Révolution, à Jean Tarteiron, négociant, natif de Ganges (Hérault), qui 
l'avait eu par son mariage, en date du a4 mars 1787, avec Suzanne- Victoire 
Dupuy-Montbrun. Les armes des Dupuy-Montbrun se voient encore sur la 
façade. Jean Tarteiron mourut le 18 novembre 1833. A la mort de sa veuve 
(3o mars iSSg), le château de Thouars passa par héritage aux mains de 
Charles Balguerie junior, fils de Tarmateur. Le château de Thouars n*a 
donc pas appartenu â l'armateur Balguerie Junior, mais â son fils. Cette 
rectification n'infirme en rien, d'ailleurs, l'hypotbè^ au sujet de l'origine 
probable de la stèle grecque de Talence. 

Bordeaux métropole du Sud-Ouest. — M. H. Cavaillèf a publié dans 
la collection de V Action nationale un intéressant travail sur Bordeaux et Ma 
région, î\ y fait voir que la guerre aura eu pour effet de rendre au port de 
Bordeaux le rôle qu'il eut au xviii* siècle et qui est proprement son rôle 
historique. Il y montre que ce rôle dépend aujourd'hui de l'activité écono- 
mique de la région dont Bordeaux est la métropole et conclut â la création 
d'une région économique dont notre ville sera la capitale. On sait que la 
Chambre de commerce a adopté ces vues. Les historiens ne peuvent que se 
réjouir de voir Bordeaux reprendre nettement conscience du rôle qu'il joua 
aux siècles de la paix romaine, au Moyen-Age et au xvni* siècle. 

La Terreur A Bordeaux. — M. Pierre de La Gorce a donné dans le 
Correepondant du 10 juin 1918 (p. 809-838), un fragment de ses études sur 
l'histoire religieuse de la Révolution . Il y évoque l'horrible époque Du 22 prai- 
rial au 9 thermidor et illustre ce qu'il en dit, entre autres exemples, de ce 
qui s'est passé à Bordeaux. L'émhient académicien a pris la peine de con- 
sulter nos archives départementales et la collection Vivie, aux Archives 
municipales. Il a utilisé l'ouvrage de Vivie, le livre de l'abbé Lelièvre, mais 
parait ignorer celui que Charles ChiUlittC & consacré au Père Pannetier» 
Un martyr bordtluit $00$ la Ttrnun 



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'CHAONIQtJB 189 

Les citations de Montaigne. — Dans la Revae politique et parlemen" \(^ 
taire du 10 août 1918 (p. 177-182), M. le D' Armaingaud prend la défense 
de son cher Montaign e contre les écrivains et les publicistes qui chaque Jour 
le citent inexactement. Mais lui-même, p ar une diabolique inadvertance , ne •^\ 
reproduit pas fidèlement une des phrases qu'il cite. Montaigne n*a jamais Cx 
écrit (ni d'ailleurs Téd. Jouaust, auquel se réfère M. le D' Armaingaud) : 
« Oh I quel doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance de Tincuriosité, 
à reposer une tète bien faite I » Le manuscrit (il s'agit d'une addition) 
porte : c O que c'est un dous et mol chevet et sain, que l'ignorance et Tin- 
curiosité a reposer une teste bien faicte. » £t c'est aussi le texte de l'édi- 
tion Jouaust. 

A la Bibliothèque de la Ville. — M"* B. de Saint-Affrique a fait don j^ 
à la Bibliothèque de la Ville, au nom et en mémoire de son père, le très 
regretté président Francisque Habasque, de cent volumes et de deux cents 
brochures ou fascicules intéressant particulièrement l'histoire de l'Agenais 
et celle des anciens présidiaux. 

La Bibliothèque a acquis, par l'entremise dé notre collaborateur M. Alfred 
Leroux, un lot important de livres allemands et Scandinaves provenant de 
la bibliothèque de l'église luthérienne allemande de la rue Tourat. A côté 
d'ouvrages de théologie et de piété du xviu" siècle, on 7 trouve quelques 
volumes de littérature et d'histoire. 

Nécrologie* — Le 3 septembre est décédé à La Bourboule M. Léon Drouyn, 
architecte, membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de 
Bordeaux, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. Élève de son père, compagnon, 
avec le marquis de Castelnau, de ses excursions girondines, il avait, sous sa 
direction, acquis une science remarquable du dessin et un véritable sens 
archéologique : outre de nombreuses restaurations de châteaux et d'hôtels 
particuliers, on lui doit labelle reconstitution de la porte de L'Hian, à Rions. 
Tous ceux qui l'ont connu garderont un vivant souvenir de cet artiste excel- 
lent, de son exquise courtoisie, de sa bonté discrète, de son extrême mo- 
destie. 

Généalogie girondine. — M. l'abbé V. Foix publie dans le Bulletin de V 
la Société de Borda (191 6 et 191 7) un essai généalogique sur les familles 
nobles ou titrées ayant porté le nom de Lalanne. On y rencontre nombre 
de personnages bordelais et girondins. 

La colonie germanique de Bordeaux. — Dans la séance du 6 juin 
1918, la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau a entendu la lecture 
d'une analyse, due à M. Charles Dartigue, du tome I du livre de notre colla- 
borateur M. Alfred Leroux sur la colonie germanique de Bordeaux. 

A propos des Teyrines. — Le document sur la suppression des veyri* 
nés en Gironde, publié ici (cf. Revue, 1918, p. 5i) par M. André Vovard, a été 
signalé par M. Joseph Durieux à la séance du 2 mai de la Société historique 
et archéologique du Périgord. On y a discuté sur la question et à la séance 
du a8 mai, M. Durieux a communiqué des notes de notre collaborateur 



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1^6 (JHÀÔNIQt;^ 

M. F. Thomas sur les veyrines du Bordelais (cf. BalL de ta Soe. htsior. el 
archéol, du Périgord, 191 8, p. t4o-i&i} 190- 191). 

Bordeaux pendant la guerre. ^ Dans la 2* série de ses études sur 
La France pendant la guerre^ M. Gabriel Alphaud consacre un chapitre 
à Bordeaux capitale. Beaucoup de ces pages chatouillent agréablement notre 
amour-propre local. Certaines sont moins heureuses. Il y a là des détails qui 
n'avaient pas encore été imprimés ; la censure s'est montrée bienveillante 
à ce volume. Mais pourquoi paraître croire que le Palais-Gailien a quelque 
rapport avec le César de ce nom? pourquoi traiter de marquis le maréchal 
duc de Richelieu? pourquoi confondre Mériadeck de Rohan, archevêque de 
Bordeaux, avec son cousin le cardinal de T Affaire du collier et parler, 
à propos de notre ville, des intrigues romanesques de la duchesse de Berry, 
la prisonnière de Biaye? pourquoi laisser entendre que Tourny quitta 
rintendance de Guienne en 1768? pourquoi citer, à propos des foires bor- 
delaises, un édit de Charles VII qui n'a jamais existé? pourquoi. .. Mais 
n'insistons pas. Le livre de M. Alphaud apprendra, du moins, au grand 
public Teffort de Bordeaux pendant la guerre, en particulier ce qui a été 
fait pour notre port; ici l'auteur a eu le plus sûr guide, M. Georges Clavel, 
en qui il salue c un nouveau Tourny ». 



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BIBLIOGRAPHIE 



Abbé Albert Gaillard, A Tombre des pinèdes. Étude sur l'industrie, 
Cagricultwre et le commerce dans le Belinois, Bordeaux, imprimerie 
Gounouilhou, 191 6, iD*8* de 119 pages (Extrait de la Revue philo- 
mathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1916, n*" a, 3, 5 et 6; 1917, 
n- a, 3 et 5). 

J'ai déjà loué M. Tabbé Gaillard (cf. Revue, 191 3, p. 3 10) de son zèle 
à défricher le passé historique de son pays de Belin. J*ai grand plaisir à lui 
renouveler le compliment. Dans ce sol en apparence pauvre et ingrat il a, 
une fois de plus, fait d'heureuses trouvailles. Quatre livres de comptes et 
deux copies de lettres, mis à sa disposition par d'honorables familles de Belin 
et de Béliet qui ont le respect des vieux documents et le mérite de savoir 
les conserver, lui ont fourni les éléments essentiels d'une très attachante 
étude sur la vie économique en Belinois du xviii* siècle à nos jours. Cette 
étude comprend trois parties. Dans ia première, l'auteur rappelle l'œuvre 
commencée par les intendants, achevée par la monarchie de Juillet, pour 
donner au pays les routes qui lui manquaient, puis dit quelques mots 
des habitants et des surnoms en usage. La deuxième partie, la plus impor- 
tante, traite de Findustrie, de l'agriculture et du commerce. L'industrie 
était représentée par des moulins, des tuileries, par le tissage domestique, 
la distillation de la gemme suivant un procédé très simple, par des forges, 
créées en 1797, éteintes vers i85o, par une usine pour la fabrication du 
charbon, du goudron et de l'acide pyroligneux, établie vers 1800 et qui 
n'eut aussi qu'une durée éphémère. L'agriculture était aux mains de petits 
propriétaires qui cultivaient directement leurs domaines et de quelques 
bourgeois qui faisaient travailler leur terre par des métayers. Pas de diffé- 
rence appréciable entre les uns et les autres. Les conditions du métayage se 
sont conservées telles qu'elles étaient pratiquées avant la Révolution. 
L'impôt, à Saint-Magne, était en 1816 aussi lourd qu'en 1792, au dire du 
maire. Le sol produisait des céréales, du foin, du chanvre en quantité 
insuffisante, de la bruyère, un peu de méchant vin. La population se montra 
jusqu'à la Révolution hostile à l'acclimatation de la pomme de terre. C'est 
pourtant au xviii* siècle que fut entreprise l'œuvre du défrichement : les 
lettres patentes du 29 avril 1768 furent l'acte de naissance de la culture 
intensive du pin. Le plus ancien document relatif à la récolte de la résine 
est de i5^5. M. l'abbé Gaillard fait Thistorique des plantations de pins au 
xvii« et au nvm" siècle, de leur exploitation, des mesures prises par les inten- 
dants pour la police des pinèdes. L'apiculture est aussi une vieille industrie 
du Belinois ; elie fut même une source appréciable de richesse. L'élevage des 



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tga BtBUOG&AMlfi 

moutons fut aussi prospère : il a décliné sensiblement depuis la Révolution. 
Le commerce n'a jamais consisté qu'en commerce de détail ; le crédit jouait 
pourtant un grand rôle et les billets de complaisance, pour des sommes 
élevées, étaient fréquents. La troisième partie du livre traite du Belinois 
à l'époque moderne. On y trouvera (me spirituelle critique du Maiir&PUrr^ 
d'About, quelques pages pénétrantes sur la transformation du pays et des 
mœurs, un émouvant salut à la lande, et, pour varier les plaisirs du lecteur, 
une étude sur la caisse d'épargne de Belin, preuve éloquente d'une pros- 
périté que la guerre n'a nullement atteinte. Le volume s'achève sur d'inté- 
ressants appendices : M. l'abbé Gaillard y montre qu il faut dire résinier et 
non gemmeur, comme l'a dit M. Ricard, ou gemmier, comme l'a soutenu 
M. l'abbé Daugé ; il y adopte avec raison l'opinion de l'abbé Labrie sur la 
Pierre du Diable de Lugos ; enfin, il y a réuni des notes intéressantes sur 
le château de Belin, qui illustrent une lithographie peu connue de iSsS. 
L'étude de M. l'abbé Gaillard, très solide et très agréable à la fois, écrite 
d'une plume élégante et ferme, méritait d'être signalée ici. De telles mono- 
graphies, si elles se multipliaient, rendraient aisée la tâche des sous-comités 
d'action économique qui dressent en ce moment des statistiques départe- 
mentales ; elles leur apprendraient que le présent s'explique souvent par 
le passé ' . 

Paul Gourteault 

I. P. a5, Q. a. L*abbé Bellet est mort en 17S9, à Cedilltc. (Voir la notice que je lui 
ai consacrée dans les Péies du deaxthne centenaire de V Académie de Bordeaux^ p. a&g.) 
Feret a confondu avec son neveu Isaac, médecin du roi et inspecteur des eaux miné- 
rales de France. — P. i3, n. i, lire Génelard, au lieu de Gennetard. — P. 33, ligne i5, 
lire : suffirait^ au lieu de iuffiiait. 



-^?«a*- 



Le Gérant: G. DucAimirits-DinrAL. 



Bordeaux.^ Imprimeries Gouaouiuov, rue Guiraude, g- 11. 



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SÉBASTIEN MERCIER 

A BORDEAUX 



Si Grimni, Chamfort, Rivarol ou quelque autre des nombreux 
critiques de la fin du xviii® siècle pouvaient, pour un instant, repa- 
raître parmi nous, une des choses qui leur causerait le plus d'cton- 
nement serait de voir certaines des victimes après lesquelles ils se 
sont impitoyablement acharnés devenues, aujourd'hui, Tobjet de 
Fattention et des recherches des érudits ou même des lettrés. 

L'un des plus stupéfaits, sans doute, serait Tacadémicien La Harpe 
à l'aspect du volume de 800 pages consacré, il y a quelques années 
à peine et après les notices de Monselet, de Desnoiresterres et de 
Lacour, à la première partie de la vie de Louis-Sébastien Mercier ^. 
C'est que le fougueux et excentrique polygraphe qui s'intitulait lui- 
même, à l'époque où les féconds producteurs furent si nombreux, 
« le plus grand livrier de France», laissait parmi le fatras immense 
de ses écrits sur les temps à la fois si curieux et si tragiques qu'il 
traversa et dont il fut l'un des acteurs, quelques-unes de ces œuvres 
documentaires où s'alimentent l'érudition et la curiosité de l'avenir, 
et qu'il devait s'assurer ainsi cette immortalité que poursuivent, sans 
la conquérir toujours, tant d'écrivains d'un talent plus souple ou 
plus délicat. 

Je voudrais à mon tour, et sans m'attarder à considérer sous ses 
multiples aspects cette originale et toujours amusante physionomie, 
évoquer un épisode peu connu de la vie de Louis-Sébastien Mercier; 
Je veux parler de son séjour à Bordeaux, où, pendant les années 
1763-1764, il fut attaché, en qualité de régent de cinquième, au 
collège de la Madeleine, vieille et fameuse maison fondée par les 
Jésuites au xvi® siècle et longtemps rivale florissante de l'Uni- 
versité. 



1. Sébaalien Mercier: sa oie, son œaure et son temps^ (V après des documents inédilSé 
Avec un portrait en héliogravure. Par Léon Uéclard. Avanl la Révolution, 1740-1789* 
Paria, Champion, 1903, in-8« de ix-8i0 pp. 



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194 SÉBASTIEN MERCIER A BORDEAUX 

La suppression de l'Ordre venait de contraindre la plupart des 
maisons d'éducation à des vacances forcées. Elle privait ainsi la 
jeunesse de maîtres habiles, dévoués et en possession de l'estime et 
de la confiance du public. En Guienne comme partout ailleurs, leur 
remplacement était l'objet de la préoccupation générale \ Un arrêt 
du Parlement de Bordeaux en date du 26 mai 1762 avait ordonné 
la suppression des membres de la célèbre Compagnie en Guienne, 
et c'est encore le Parlement qui nommait, le 1^' février 1763, les 
principal, sous-principal, professeurs et régents choisis à la hâte 
par le président à la première chambre des enquêtes de Lortet, et 
dont plusieurs (c'est, en particulier, le cas de Mercier) n'étaient 
même pas maîtres es arts. 

A la suite de quelles circonstances le futur auteur du Tableau de 
Paris fut-il, avec quelque 1,000 livres d'appointements, compris au 
nombre des maîtres sur lesquels* se porta le choix du Parlement? 
C'est un point que M. Béclard, son historien le mieux documenté 
puisqu'il a eu entre les mains les papiers et les archives de son héros, 
n'est pas parvenu à éclaircir. Le principal du collège de la Made- 
leine, Louis-Benoît Maréchal, prêtre et chanoine de Saini-Nicolas 
de Sézanne en Brie, était-il parent de Sébastien Maréchal, receveur 
des domaines et bois de la généralité de Metz, parrain de Mercier 
et son cousin par alliance? Le parrain fut-il, dès lors, pour quelque 
chose dans la nomination de son filleul, âgé de vingt-trois ans à peine 
à ce moment? C'est possible, mais on ne saurait l'afTirmep. Quoi qu'il 
en soit, les nouveaux professeurs choisis dans l'Université de Paris 
pour remplacer « les cidevant soi-disants Pères Jésuites », arrivaient 
ù Bordeaux le mercredi 26 janvier 1763, sur les six heures du soir. 
Accueillis par les conseillers au Parlement membres de la Commis- 
sion des études : MM. de Baritault, Conilh, de Labat de Savignac, 
Duroy, Féger et de La Montagne, ils étaient, dès le lendemain, pré- 
sentés par ce dernier au premier président Le Berthon, qui les rece- 
vait avec une parfaite bonne grâce, et, le mardi 1®' février, un arrêt 
de la Cour fixait au vendredi 4 leur installation définitive. Ce jour-là 
en présence du Parlement assemblé, de l'Université et des Jurats, 
la messe du Saint-Esprit fut célébrée solennellement par l'abbé 



1. On trouve des preuves de cette préoccupation dans les brochures suivantes : 
Mémoire de l'Université de Bordeaux sur les moyens de pourvoir à V instruction de la jeu- 
nesse, Bordeaux, Chappuis, s* d. (1762), in-12. — Réflexions sur les moyens de pourvoir 
à Véducation de la jeunesse et de remplacer les professeurs ou régms dans les collèges 
ci-devant tenus par les soi-disants Jésuites^ par M. Dufau. S. 1. m d. (Bordeaux, 1762}» 
lu-12; 



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SKBASTIEM MEUClfeK A BOhhEALX IQO 

Fcger, consfciller clerc ; on y chanta un motet tiré du pî*aunie LXVII : 
« Exsurgat Deus et disbipentur inimici Ejus et fugiant qui oderunt 
Eum a facie Ejus, » ce qui était, il est permis de le penser, une allu* 
sion aussi transparente que pleine d'à-propos à l'expulsion des 
Révérends Pères. On passa ensuite de l'église dans la chapelle de 
rétablissement, où M. Paris, professeur de rhétorique, prononça un 
discours en latin cicéronien sur la fonction d'enseigner {de raunere 
docendi). Enfin, le lundi 7 février, avait lieu l'ouverture des classes ^. 

Je veux croire que mis en possession de sa chaire, Mercier s'ac- 
quitta de sa tâche à l'entière satisfaction de ses supérieurs et des 
familles. Je ne voudrais pas répondre que cette satisfaction ait été 
partagée par tous ses élèves. Voici en effet un témoignage qui peut 
soulever des doutes assez graves sur ce dernier point. Je le prends 
dans un livre peu connu du procureur au Parlement de Guienne 
Duvigne^u, où l'on ne s'aviserait guère de l'aller chercher. A propos 
du chapitre consacré par Mercier, dans le Tableau de Paris, aux 
procureurs, et dans lequel ces ancêtres de nos avoués sont fort mal- 
traités, Duvigneau, évoquant ses amers souvenirs scolaires, s'écrie 
avec indignation: «En lisant ce beau chapitre, je me suis rappelé, 
tout de suite, que l'auteur auquel on attribue l'ouvrage entier, m'avait 
régenté la cinquième au collège de... où il m'a semblé le voir encore 
la figure enflammée et le poil hérissé, me conduire derrière la porte 
pour me donner le fouet sans me dire pourquoi... Vous riez? Mais 
c'est que c'est là exactement la manière grande et forte de l'auteur; 
il n'a épargné personne et toujours du même ton. Vous savez This* 
toire du fou d'Éphèse *. » 

Ce curieux passage, outre les renseignements qu'il fournit sur la 
façon dont Mercier exerçait son magistère, nous prouve que Vorbi-^ 
lianisme (memini plagosum Orbilium) ^ si amèrement reproché aux 
Jésuites leur survivait dans les collèges qui venaient d'échapper à 
leur direction. 

Ces occupations multiples, si absorbantes qu'elles fussent, n'em« 



1. Tous ces détails sont tirés d'un article intitulé ; Bordeaux ci la société bordelaise 
aux approches de la Biuolution : Sébastien Mercicrj et inséré par E. Gaullieur au Bulletin 
municipal officiel de la Ville de Bordeaux^ numéro du 1"' septembre 1891; l'auteur les 
a tous pris, d'ailleurs, dans Vlris de Guienne de mars 1763, p. 87. 

2. Discours sur la profession de procur'eurt par M. Duvigrneau, avocat et procureur 
au Parlement de Bordeaux. Genève (Bordeaux), 1783, in>8<', pp. xxviij-xxix de la pré- 
face. Voir sur Duvigneau (Pierre Hyacinthe dit Fiton), né à Bordeaux vers 1752, guillo- 
tiné à Bordeaux le 26 juillet 1794, la notice que lui consacre le tome III de la Stalislique 
de ta Gironde d'Edouard Feret. 

3. Horace, Epitres, II-l. On peut voir à ce sujet le curieux ouvrage suivant: Mé- 
moires historiques sur Vorbilianisme el les correcteurs des Jésuilesi Genève, 1763, in-l'Zi 



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196 SEBASTIEN MERCIEll À BORDËAUl 

pochaient nullement Mercier de se livrer avec passion au culte des 
Muses, pour parler le langage de Tépoque. Il quittait Paris muni 
d'un bagage littéraire presque exclusivement composé d'Héroïdes^ 
genre faux s'il en fut jamais, qui faisait fureur à ce moment et renou- 
velé des alexandrins, surtout d'Ovide, le poète si cher au xviii*^ siècle 
avec les rimeurs légers duquel ce contemporain d'Ai^uste présente, 
d'ailleurs, les plus curieuses affinités. Ce bagage. Mercier ne tardait 
pas à l'alourdir. Au moment même où il arrivait à Bordeaux, Louis- 
Claude Leclerc, ancien officier d'infanterie * y fondait, sous le titre 
de riris de Guienne^ et à l'imitation du Mercure, une publication 
périodique dédiée au maréchal de Richelieu. Les fascicules mensuels 
de cette revue, comme nous dirions aujourd'hui, et qui mourut au 
bout d'une année faute d'abonnés, se débitaient chez Jean Chap- 
puis, imprimeur libraire sur les fossés Saint-Éloi,à peu près en face du 
collège de la Madeleine. Ce voisinage explique suffisamment les rela- 
tions qui s'établirent aussitôt entre l'équipe des nouveaux profes- 
seurs et le hbraire. Dès le mois de juin, les-noms de M. Simon, sous- 
principal, et celui de Mercier, régent de cinquième, figurent dans la 
liste des souscripteurs. Tous deux, ainsi que leurs confrères MM. Pa- 
ris, professeur de rhétorique; Savin, professeur de seconde; Lemoii- 
nier, professeur de troisième; Boucher, professeur de quatrième, 
allaient bientôt devenir les collaborateurs du recueil de Leclerc. Ces 
messieurs, en effet, ne l'alimentaient pas seulement de leurs abonne- 
ments; on peut dire sans exagération aucune que, durant son éphé- 
mère existence, à quelques renseignements commerciaux ou mari- 
times près, VIris ne vécut guère que de leurs vers ou de leur prose. 
Mercier, pour sa part, y fournit la plus abondante contribution. 
On ne risque guère de se tromper en attribuant au jeune régent de 
cinquième tous les articles signes de la première lettre de son nom : 
L'ombre d'une amanie abusée à son séducteur, pièce de 78 alexan- 
drins; Médée à Jason^ après le meurtre de ses enfants, suivi d'un mor- 
ceau de Dante (épisode d'Ugolin), «pièces d'un écrivain dans lequel, 
dit le journal, on reconnaît la forte touche de l'auteur de Sénèque 
mourant à Néron n^; les Larmes de Mitton sur son aveuglement; le 
Temple de la mort, histoire persane traduite de l'allemand: enfin 
plusieurs articles qui ne sont suivis d'aucun initialismc, tels qu'un 
morceau sur r Education des femmes, etc. Ces diverses pièces n'absor- 

1. Voir l'article Leclerc dans la Slaiistiquc de la Gironde d'Edouard Fcrel, t. HI, 
partie biographique. 
2» Hérolde de Mercier. 



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SÉBASTIEN MERCIER A BORDEAUX I97 

j)èrent pas entièrement Tactivité littéraire de Mercier. S'il faut en 
croire Qu^rard, il trouva encore le temps de composer en 1763, à 
Bordeaux par conséquent, plusieurs autres productions dont la 
France liiiéraire donne les titres, qu'il me paraît inutile de repro- 
duire. Il convient toutefois de faire dans le nombre une place à 
part au Discours anonyme sur le bonheur des gens de lellres, que 
Mercier publia, sous la même date, chez les frères Labottière, avec 
cette épigraphe de Phèdre : « Homo doctus in se semper divitias 
habet», in-8® de viii-64 pages. 

Ce discours, amplification d'une allocution de circonstance pro- 
noncée peut-être par Mercier à une fête ou à une distribution de prix 
du collège de la Madeleine, est intéressant par l'enthousiasme juvé- 
nile, encore que quelque peu déclamatoire, qu'il respire, comme par 
la parfaite orthodoxie httéraire des doctrines qui y sont exposées. 
Le futur Erostrate qui devait, au cours d'une longue carrière, scan- 
daliser — le mot n'a rien d'excessif — ses contemporains par ses para- 
doxes scientifiques ou en matière de goût, et finir, comme quelques 
années plus tard débu\aient certains romantiques, en publiant douze 
satires en vers, d'ailleurs détestables, où Racine et Boileau sont 
chargés d'invectives ^, ne s'y laisse guère soupçonner. Je ne m'at- 
tarderai pas à analyser le discours de Mercier; Je me contenterai 
d'y signaler les passages sur Montesquieu, p. 26-27; sur «le divin 
Homère», p. 28; l'éducation des femmes, p. 35-36; sur la poésie, 
enfin, « le plus beau des arts, si justement nommée le langage 
des dieux ». Ce discours fit quelque bruit ailleurs qu'à Bordeaux. 
Fréron en parla avec éloge et ne trouva à y reprendre qu'un peu 
d'enflure ^, Ce n'est guère, il aurait pu dire beaucoup. VIris, elle, 
fit un éloge enthousiaste de l'œuvre et de l'auteur, qu'elle appelle 
pompeusement le Thomas de notre Université. Mercier,'qui ne vou- 
lait perdre aucune de ses productions, a reproduit son discours en 
le remaniant de fond en comble afin d'y encadrer ses théories litté- 
raires ultérieures, dans Mon bonnet de nuit, t. IV, p. 196-254, et 
dans ses Eloges ou discours philosophiques, Amsterdam, 1776. Mais 
l'édition de Bordeaux, véritable pièce de début devenue très rare, 



1. Satyres (sic) contre Racine et Boileau. Paris, 1808, in-8». C'est dans la quatrième 
<le ces satires que se trouve ce vers exorbitant : 

• Vrais sages^ brûlez Phèdre et jouez l* Indigent. » 

L* Indigent et la Brouette du vinaigrier sont les plus connus des nombreux drames 
de Mercier. 

2. Année littéraire, 17G6, VI, p. 130. 



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I()â SÉBASTIEN MERCIER A RpRDEAUX 

vaut toujours la peine d'être recherchée sous la première forme que 
Mercier a donnée à son œuvre. 

Ce discours se débitait chez les- frères Labottière, imprimeurs 
libraires dont la boutique, la mieux achalandée du Bordeaux de 
cette époque, donnait sur la place du Palais. On trouvera quelques 
détails sur ces libraires et sur le Bordeaux de la fin du xviii® siècle 
dans Touvrage curieux et peu connu publié, en 1775, par Pahin de la 
Blancherie ^ sous le titre suivant : Exiraii du journal de mes voyages 
ou histoire d'un jeune homme pour servir d'école aux pères et auûn mères, 
Pa^is et Orléans, deux volumes in-8«. 

A partir du moment où, on ignore pour quelle. cause, il s'éloigne 
de Bordeaux, Mercier ne nous appartient plus. On sait seulement 
qu'on 1765 il est déjà sans emploi et songe à partir pour la Russie ^. 
Il paraît s'être contenté de pousser jusqu'à Toulouse, où il demeura 
juste le temps nécessaire pour compléter son recueil d'héroïdes en 
composant Calas sur Véchafaud à ses juges, à la place même où 
l'infortunée victinr^e du fanatique capitoul David de Beaudrigue 
avait subi son affreux supplice. Puis il revint à Paris, sa ville natale, 
pour y poursuivre sans répit, en attendant son départ forcé pour 
Neuchatel, cette formidable série de productions en tous genres si 
goûtées en leur temps par la Suisse romande et que l'Allemagne 
s'obstine encore à admirer : drames, comédies, romans, contes phi- 
losophiques, traductions, poèmes, essais sur le théâtre, sur la langue 
et sur les mœurs, et cela jusqu'en 1814, où la mort seule put faire 
tomber la plume de sa main. Ce passage en Guîenne laissait peut-être 
à Mercier des souvenirs reconnaissants, car bien plus tard, à l'heure 
du retour mélancolique vers le passé, il écrivait, à propos de son 
séjour à Bordeaux : n II y a quarante ans que j'étais professeur dans 
cette ville et. que je m'escrimais dans VIris de Guienne^ le journal 
le plus poji qui fût en France, » 

Pendant le peu de temps qu'il passa au collège de la Madeleine, 
Mercier avait pourtant su former dans notre ville quelques relations 
qui lui restèrent fidèles. Le recueil de vers publié en 1789 chez 
Knapen, par Pierre de Lamontagne ^ médecin et littérateur bor- 



1. Voir sur ce singulier personnage, qui fut sur le point d'épouser Manon Phlipon 
bien aVant Roland, les Mémoires et la Correspondance. Voir surtout la notice que lui 
consacre M. Claude Perroud dans son excellente édition des Lettres de M^'> Boland 
aux demoiselles Cannet. Paris, Imprimerie nationale, 1913-1915, 2 vol. ar. in-8», pp. xxx- 
XXXIV du tome I. 

2. Tableau de Paris, X, 301. 

3. Voir sur Lamontaerne, né à Lançon ((îironde) on 17.^)2, la nolire que lui ronsacre 
le tome III <!e la Slalistique de la Gironde, par Kdouartl Ferol. 



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SÉBASTIEN MERCIER A BORDEAUX I99 

délais et peut-être ancien élève du collège de la Madeleine exempt 
de souvenirs aussi cuisants que ceux évoqués par Duvigneau, ren- 
ferme deux pièces que je ne veux pas oublier de mentionner : la 
première est une Epître adressée à M. Mercier après avoir lu son 
ouvrage iniiiulé : « Mon bonnet de nuit », oii Von trouve de superbes 
tableaux de la Suisse; elle compte 37 octosyllabes: la seconde, inti- 
tulée : Vers pour mettre au bas du portrait de M. Mercier^ figure, en 
effet, sous les portraits de Técrivain gravés par Henriquez diaprés 
Pujos et par Sandos d'après Bonnevilie, et je la reproduis en 
terminant, dans tout son enthousiasme qui paraîtra peut-être 
excessif : 

Cherchant toujours l'utile il sut trouver le beau, 
ses drames éloquents sont des cours de morale, 
il peignit des Français la vaste capitale; 
le temps, qui de Paris doit creuser le tombeau, 
détruira le modèle et non pas le tableau. 

L. DE BORDES DE PORTAGE. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 

LEUR SITUATION MORALE ET SOCIALE, DE I 55o A LA RÉVOLUTION 

{Suite \) 



L'ordonnance du 10 février 17r)0, contre laquelle ils s'empres- 
saient ainsi de protester, leur avait été signifiée par huissier le 24. 
Le 27, ils avaient reçu un coup plus sérieux encore, bien qu'il fût 
destiné nommément à un nommé Dubillon, qui avait eu l'idée de 
mettre en vente à la foire des vêtements tout faits, ce que nous 
appelons aujourd'hui des confections. On verra que Dubillon 
n'était, de l'aveu même des Dalpuget, que l'associé ou l'homme de 
paille de ces derniers *. Nous sommes renseignés sur cette affaire 
par un Exlrail des Registres du Parlement ^. 

Vu par la Cour la Requête à elle présentée par les sieurs Rouillard, 
Perrier, Cornilhot et Chapus, Syndics, Gardes jurés des Marchands 
de Draperie et Soirie de la Ville de Bordeaux, expositivL> qu'aux termes 
des Reglemens de Police, conformes aux Statuts autorisés par la Cour; 
notamment par l'Arrêt par elle rendu le vingt-deux juin mil sept cens 
quarante-trois : il a été fait inhibitions et défensc^s à tous Marchands 
Forains et autres Etrangers de vendre, ni faire vendre en détail dans 
les Magasins, Boutiques, Rues et Places de la Ville de Bordeaux & Faux- 
bourgs d'icelle, en temps de Foire ni autrement, aucune sorte de Mar- 
chandises du commerce des Supplions, à peine de saisie, de confis- 
cation desdites Marchandises, & de trois cens livTcs d'amende pour 
chaque contravention; sans préjudice aux Marchands Forains de 



1. Voir Reuue historique de Bardeaux, 1909, n« G, p. 368; 1911, n» 3, p. 145; 1914, 
n»6, p. 353;I9i5. n« 1, p.22;n«»4, p. 169; n» 5. p. 267; 1916, n» 1, p. 28; n» 4, p. 203; 
1918» n«8, p. 129. 

2. Malvezin, dans son Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 195, mentionne bien et ana- 
lyse môme Tarrêt du Parlement qui suit, mais il paraît ignorer les liens qui existaient 
entre Dubillon et les Avi^rnonais. 

8. C 1089 et C 1093. imprimés. Voir rarticle déjà cité de Paul rourteault : La rie 
dfs foires honielaiseSy dans la ftrvuc historique de Bordeaux, 1917, p. 315. 



I 



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LES JUIFS A BORDEAL'X 301 

venir à Bordeaux pendant le temps des Foires^ d*y prendre des magazins, 
& d*y vendre des marchandises en gros, en pièce éc sous corde <fc ficelle : 
que TobjoL de ces Roglemens a été do favoriser les Supplions Bour- 
geois de Bordeaux qui supportent les charges de la dite Ville; parce 
que les Habitans de chaque lieu doivent avoir des droits et des privilèges 
qui les mettent en état de soutenir leurs familles , de payer les impo- 
sitions Royales, & de faire fleurir le Commerce ; que le nommé Dubillon, 
soi-disant Ghaussetier et Poulï)ointier privilégié suivant la Cour, pour 
se soustraire à la justice de ce Règlement, & le rendre illtisoire, ii'est 
avisé pendant le cours d(^ diverses Foires de Bordeaux, d'y faire 
porter une quantité prodigieuse de toutes sortes d'habils, veste, et culollcs 
devante sorte d* étoffe, qu'il est assez heureux de vendre en détail à 
la faveur de cette nouveauté, à ceux qui ont de l'argent comptant, 
en sorte que les supplians se trouvent en vain pourvus de beaucoup 
de marchandises qui leur demeurent dans leurs magazins, n'ayant 
que la triste résource de vendre à ceux qui sont dans la nécessité 
d'emprunter; qu'il est de maxime certaine, que Ton ne peut faire 
par voye oblique ce que l'on ne pourroit pas faire par voye directe, 
d'où s'ensuit que ledit Dubillon Fripier contrevient ouvertement à 
cette Règle, quoiqu'il ne débite pas des Etoffes de Drap & de Soirie, 
parce qu'en vendant des habits tout faits il porte aux Supplians 
plus de préjudice que s'il se bornoit à la simple vente de leurs Etoffes 
par aulne, attendu que l'Habitant qui se détermine à acheter un 
habit tout fait ne se porteroit pas aussi aisément à lui acheter des 
Etoffes nécessaires pour cet habit, s'il étoit obligé de porter cette 
Etoffe chez un Tailleur, qui pourroit le retarder, étant occupé pour 
d'autres pratiques; conscquemment cet habitant se porteroit plus 
volontiers chez les Marchands de la Ville pour y acheter les Etoffes 
qui lui seroient nécessaires & plus convenables par leur bonté. 

Par ces raisons... les vSupplians ont requis qu'il plaise à la Cour... 
aire de nouveau inhibitions & défenses à tous Marchands Forains 
& autres Etrangers, même expressément au nommé Dubillon, de 
vendre ni faire vendre en détail dans les Magazins, Rues & Places de 
la Ville de Bordeaux & Fauxbourgs d'icelle, en temps de Foire ni 
autrement, aucunes sortes de Marchandises du commerce des Sup- 
plians, soit en pièces soit en habits,,, sans préjudice auxdits Marchands 
Forains de venir à Bordeaux pendant le tems des Foires, d'y prendre 
des magazins, d'y vendre des marchandises en gros, en pièces, ou 
habits sous corde & ficelle,,. 

Prononcé à Bordeaux en Parlement le vingt-sept Février mil sept 
cent cinquante. 

Les accointances de ce Dubillon avec les Dalpuget nous sont 
attestées par une autre supplique ' des marchands drapiers, non 
datée, écrite à la suite d'un arrêt du Conseil du 22 septembre 1750, 

I. C 1093, 



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a02 LES JUIFS A. BORDEAUX 

qui donnait gain de cause à Dubillon et lui avait permis de reprendre 
ses aiTaiiNîs * : 

Monseigneur 

Les >iarchands de Draperie vl Soirie de Bordeaux, consternés par 
la signification d'un Arrêt du Conseil du 22 septembre dernier, obtenu 
à la Requette des S'» Jacob et Emmanuel D'alpuget, du s' Dubillon, 
et de quelques Marchands de Nîmes; et réduits dans l'Etat le plus 
fâcheux, par les suittes qu'ils en ont éprouvé pendant le cours de 
rhyver : ozent rt^courir a l'équitté de Votre Grandeur, pour la suplier 
de leur prêter le secours nécessaire pour empêcher leur ruine. 

Cet arrêt, en permettant le détail à tous les Marchands fréquentant 
les foires de Bordeaux, nous enlevé la seule branche qui nous restoit 
do la Draperie et Soirie. Il y a déjà longtôms que ces forains se sont 
emparés des ventes en gros de ce Commerce, et nous nous sommes 
bornés à un détail, que nous ozons assurer utille à nos Concitoyens, 
puisque nous leur prêtons journellement, et sans intérêt, les étolTes 
dont ils ont souvent besoin TorsquMls sont sans argent; et si la faculté 
de faire ce détail est continuée aux forains, notre Commerce ne sçau- 
roit se soutenir, soit parce que nous ne pouvons pas détailler au 
môme piix que les fabriquants peuvent établir; soit parce que les 
forains ne vendant au détail que comptant, ils nous privent de l'ar- 
gent que les particuliers auroient versé chez nous; le plus souvent 
pour payer leurs dettes. Et de là doit naître nécessairement nôtre 
impuissance à payer nos engagements, et a demander de nouveaux 
assortiments dans les fabriques. 

Ce n'est. Monseigneur, que sur la foy des privilèges de nos foires, 
et des Statuts de la Ville, confirmés par Sa Majesté, les Rois ses pré- 
décesseurs; et authorisés par nos Magistrats, qui sont aportée. de 
connoître les vrais intérêts de nos concitoyens, que nous avons em- 
brassé ce Commerce, que nous tenons pour la pluspart de nos Pères: 
assurés en quelque façon par un usage consacré par son ancienneté, 
nous avons cru y trouver les ressources nécessaires pour entretenir 
nos familles, et payer, les Charges de l'Etat. Votre grandeur, perme- 
tra t'elle que nôtre médiocre fortune soit sacrifiée a l'ambition de 
cinq a six particuliers: et que nous soyons forcés d'abandonner le 
seul comme ice que nous sommes en état de faire. 

Ozerions-nous, Monseigneur, représenter, avec le plus profond Res- 
pect, à Votre grandeur, quel? sont les principaux auteurs do notre 
perte prochaine? Ce sont ces S^s Dalpuget, juifs Avignonois, qui au 
moyen de leur union intime du S^ Dubillon, et de la complaisance de 
quelques marchands de Nimes, qui se sont prêtés h leurs vues; ont 
occasionné cet arrêt, dont les conséquences nous melront hors d'état 
de continuer nôtre Commerce. Ce sont les mêmes D'alpuget, qui pa» 

1. Il avait même laacc un beau prospeclus pour la foire d'octobre suivant et où il 
s'inlitule « tailleur privilégié du Hoy », curieux document que M. P, ("ourtcault -»ro- 
(Ju|t dans rarLicIe précité, iraj)rés le dossier C lGr)2, 



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LES JUTFS A BORDEAL'X 3o3 

leurs malversations dans la Draperie el Soirie, mises dans la dernière 
évidence, occasionnèrent en 1734, l'arrêt du Gonseil rendu du propre 
mouvement de Sa Majesté, qui les chasse, et à tous » les autres Juifs 
Avignonais, de la ville de Bordeaux et de la province do Guienne, 
avec dcffences d'y rentrer n'y séjourner. Ce sont eux, qui ayant fait 
tous leurs efforts en 1738 pour obtenir d'être tolérés à Bordeaux, occa- 
sionnèrent la Lettre du preciecesseur do vôtre grandeur, par laquelle 
il nous assure qu'il ne sera donné aucune atteinte à l'arrêt du Conseil 
de 1734. Ce sont eux, qui sous le prétexte et la promesse de ne faire 
que le commerce maritime, obtinrent en avril 1749 un Brevet pour 
demeurer à Bordeaux, ou dabord après ils firent publiquement le com- 
merce en détail de Draperie el Soyrie, comme il est constaté par diverses 
procédures. Ce sont eux, dont l'exemple, la sécurité et la contraven- 
tion aux ordres sous lesquels ils êtojent à Bordeaux; ont rapellé dans 
cette ville tous les Juifs Avignonois qui y demeurent publiquement 
malgré la disposition expresse de l'arrêt de 1734. Ce sont eux, qui 
à même de manquer* ont fait venir à Bordeaux, deux juifs Portugais, 
pour leur passer une vente générale de leurs Draperies et Soyries, pour 
en ôfer par là Droit de suite ou d*aveu à leurs Créanciers ; lesquels Por- 
tugais vendent journellement ces mêmes marchandises. Ce sont eux enfin, 
qui après s'être ménagé, en bien peu de tems, un Crédit immense 
dans les fabriques : viennent de faire une Banqueroute de près de Douze 
cents Mille Livres, la plus forte qui ait jamais été faite dans nôtre 
Province; et dans laquelle leurs créanciers consentent déjà de perdre 
soixante dix pour cent » de leurs capitaux, crainte de les perdre entiè- 
rement. 

Voilà, Monseigneur, qu'elles ont été et quelles sont nos principales 
parties, si nous pouvons dire en avoir eu dans un arrêt où nous 
n'avons jamais été instanciés, à ces Avignonois s'est uny le S^ Du- 
billion, que nous avons tout lieu de croire leur associé, qui vient depuis 
peu dans nos foires faire la profession de fripier, et qui annonce dans 
ses Imprimés qu'il acheté toutes sortes de vieilles hardes et de vieux 
linge. Quelques Marchands de Nîmes, avec qui les S" Dalpuget 
commerçoient, ont eu la complaisance de se joindre à eux. Tous les 
autres forains se sont bien gardés de se joindre à des pareilles vues; 
satisfaits du commerce en gros qu'ils font dans nos foires, et dans 
toutes celles qu'ils fréquentent dans le Languedoc, ils n'ont pas cru 
convenable de contribuer à nous priver du seul moyen de nous sou- 
tenir. 

En vain nos parties nous objecteroient qui» ce détail ne peut durer 
que quinze jours dans les mois de mars, et autant dans le mois d'oc- 
tobre : ce sont les deux mois de l'année les plus propres pour les 
achapts des habits d'été et d'hyver *; et il arriv<'ra toujours que les 

1. Gasconiijine [à dovanl le complément direct). 

2. ■ De faire faillite. » 

3. La perte alla même jusqu'à 75 0/0 si l'on en croit un mémoire Fît^nnlé plus 
loin. 

4. Voir Bev. hist. de Bordeaux, 191."), p. 200. 



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ao4 LES JUIFS A BORDEAUX 

particuliers qui auront de l'argent, fairont leurs empiètes au détail 
dans les foires, et qu'il ne nous restera à fournir qu'à ceux qui seront 
hors d'état d'acheter autrement qu'a crédit, quelle douloureuse situa- 
tion pour nous qui payons une portion considérable des charges impo- 
sées sur la ville. 

Si le détail est usité pour les forains dans les foires de Falaise, Caen, 
Angers et Alençon, cest Monseigneur, que ces foires ne sont pas à 
beaucoup près aussy considérables que celles de Bordeaux, aux qu'elles 
on peut seulement comparer les foires de Beaucaire, Montaignac, et 
Pezenas; ou tout lo commerce des forains se fait en gros. Il y a même 
de plus en nôtre faveur : nos foires ont été créées à l'instar de celles 
de Parib, par l'ordonnance rendue par Louis treize en 1613, servant 
de statuts aux Marchands Merciers, Drapiers &c., confirmée par 
Louis quatorze en 1652, et par sa Majesté Régnante en 1723. Le 
Commerce en détail est totalement prohibé aux forains. Nous pre- 
nons la liberté de raporter a Vôtre grandeur, les termes exprés de 
c<4te ordonnance. 

« Il sera permis aux dits Forains Etrangers Bourgeois non reçus 
Maîtres de distribuer et vendre leurs Marchandises ainsi visitées 
durant les dites foires et huit jours après icelles, en gros el non en 
détail, sur peins de confiscation et damande arbitraire, que ladilie 
vente en gros ne pourra se faire que sous corde, en balles, ballois &r. » 

C'est Monseigneur, sur la foy des titres aussy respectables que le 
sont ces ordonnances que nous espérons que le détail sera interdit 
comme cy-devant aux forains fréquentant nos foires... 

Les Juifs Avignonois se sont crûs authorisés à revenir à Bordeaux, 
en voyant faire ouvertement le commerce de Draperie et Soyrie aux 
S" Dalpuget; n'ayant aucun bien-fonds, ils ne scauroient y vivre 
sans faire le commerce, et ils n'en connoissent pas d'autre que celuy 
de la Draperie et Soyrie... 

Nous ne sçaurions. Monseigneur, nous soutenir en concurance avec 
des gens de pareil aloy. et nous serions obligés de les laisser les maîtres 
de notre commerce, et livrer par la à leurs uzures ordinaires, nos 
Concitoyens qui se trouveront avoir besoin de Crédit... 

d'ailleurs les S'^ Dalpuget ne peuvent plus suposer qu'ils veuil- 
lent faire le Commerce maritime, et ayant ouvertement contrevenu 
aux dispositions du Brevet... ils se sont rendus indignes de la grâce 
conditionnelle qu'on leur avait faite... 

Les gardes jurés des marchands drapiers envoyèrent le 13 février 
1751, avec une lettre, une copie de ce mémoire à M. de Toumy, qui 
a rédige lui-même sur leur lettre la minute de sa réponse. Cette 
réponse nous apprend que le mémoire était adressé à M. le Contrô- 
leur : « S'il me le renvoie, déclare-t-il, comme il y a apparence, je luy 
rendray compte avec grande exactitude des raisons qu'il y a pour 
et contre. » 



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LES JUtPS K DORDEAL't ao5 

C'est sans doute à ce mémoire que faisait allusion une lettre (de 
M. Dupin?) adressée de Bordeaux le 1^' mai 1751 à M. l'Intendant ^ : 

Je ne scay si vous avés connoissance d'une requête envoyée à 
M. le Garde des Sceaux par les marchands de Draperie et Soyerie 
de cette ville, imprimée par leurs soins, et sans doute répandue dans 
tous les lieux ou se porte leur commerce. Cette requête paroit avoir 
pour objet la re vocation de T arrêt du Conseil qui permet le débit 
aux marchands forains pendant les foires franches de Bordeaux. 
Mais les motifs dont ils se servent pour appuyer leur demande sont 
si injurieux aux Dalpugets, que ceux cy ont cru devoir présenter de 
leur part un placet au Ministre pour, en rendant compte de l'ctat de 
leurs affaires, emousser une partie des traits lancés contr'eux. Je joins 
icy. Monsieur, une Copie de ce plaoct, avec un exemplaire de Thomo- 
logation qu'ils ont obtenue au Parlement du Concordat passé avec 
leurs créanciers. J'aurois bien voulu vous envoyer un Exemplaire de 
la requête des marchands, mais il ne m'a pas été possible de me le 
procurer. Les Dalpuget en ont eu un, je ne scay comment, qu'ils 
croycnt avoir interest de conserver, et que l'un d'eux, qui part lundy 
pour Paris, aura l'honneur de vous présenter sur la fin de la semaine 
prochaine. Ces misérables qui craignent avec raison que la Requête 
des marchands ne les discrédite au point de ne pouvoir reprendre 
avec fruit le cours de leur commerce, vouloient aussi rendre leur 
placet public. Je leur ay dit de n'en rien faire, sans y être, du moins 
tacitement autorisés. Je pense néanmoins, Monsieur, que les impres- 
sions que peut faire la requête des Marchands se détruiront difficile- 
ment si les Dalpuget n'ont pas la liberté de répandre leur justification 
sur plusieurs faits qui leur sont faussement imputés. Les marchands 
eussent-ils raison dans tout le contenu en leur requête, je suis per- 
suadé que vous les désaprouverés beaucoup de la hardiesse qu'ils ont 
eue de la faire imprimé. C'est un vray libelle. 

Nous avons le placet^ dont parle la lettre qui précède. Il remet 
les choses au point en ce qui concerne le pourcentage de la perte 
subie par les créanciers : 

A Monseigneur le Garde des Sceaux 

Jacob et Emanûel Dalpuget, beaupere et gendre négociants a 
bordeaux, ont l'honneur de représenter très humblement a votre 
grandeur, que la haine, l'envie, et la jalousie des marchands de dra- 
perie et soirie de bordeaux contre les suppliants en particulier, ne 
leur permet pas de rester dans le silence lorsqu'ils sont informés par 
une feuille imprimée, du cours que les marchands de draperie et soirie 
donnent a leurs calomnies jusques aux pieds de votre grandeur. 

Les suppliants ne dissimulent pas qu'ils onl eu du malheur dans 

1. G 1093. 
a, C 1093. 



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2o6 LES JUJFS A BOtlDEALl 

Itur conimei'ce, l'époque en est assé» ressente, mais leur candeur, leur 
bonne foy et leuf probité paroissent au grand jour, elles sont attestées 
par le concours unanime de tous leurs créanciers qui se sont empressés 
par leur concordat avec les suppliants de leur accorder un relâche- 
ment proportionné a la scittuation de leurs affaires pour les mettre 
en état de faire honneur a la partie réservée dans les termes stipulés. 

Il ne faloit pas moins qu'une nécessite fatale pour forcer les sup- 
plians de recourir à clémence, mais les marchands de soirie et dra- 
perie ont manqué d'exactitude dans le récit qu'ils en fopt, il fui 
d'abord accordé aux suppliants un relâchement de 64 pour cent, niais 
de leur abondant, sur des espérances qui leur ont été données du 
malheureux débris de leur commerce en amerique, ils ont a la suite 
du concordai augmenté leur obligation de 4 pour cent en faveur de leurs 
créanciers, en sorte que les suppliants leur payent 40 pour cent, l'arrêt 
du parlement de bordeaux du 6 mars 1751. portant homologation 
du concordat fait foy de ce qu'avencent les suppliants, ils s'estime- 
roient heureux si leurs vœux exaucez, un bonheur Inespéré les con- 
duisoit par des augmentations successives, à ne laisser d'autres traces 
de leur desastre, que la Reconnaissance du bienfait gravé dans le fond 
de leur cœur, tels sont les sentiments des supplians, qu'il plaise au 
tout puissant de vouloir favorizer? 

Mais c'est insulter à la disgrâce, et à l'infortune que d'attaquer 
l'honneur et la réputation des supplians; leur malheur n'a été que 
trop fréquent à bordeaux. La décadence du commerce par les suiltes 
d'une longue guerre qui y a aporté les plus rudes atteintes, a ruiné 
les armateurs pour les colonies françoizes de l'Amérique; de la s'est 
suivie une disgrâce commune qui a aiTecté les Négociants les plus 
opulens? 

Suivent d'abord quelques considérations générales sur les risques 
des armateurs, la nécessité de donner le plus de facilités possible 
aux forains, qui sont en somme « tenus à toute espèce de chaînes 
et de droits»; puis des explications touchant les relations des 
suppliants avec Dubillon et les marchands nîmois : 

L'union qui est reprochée aux supplians avec le S' Dubillon, et 
les marchands de Nîmes fréquentant les foires de Bordeaux, se trouve 
aprouvée, même authorizée par l'arrêt du 22 7^"*® 1750. auquel seul 
elle est relative, n'y ayant aucunne socictté entr'eûx... 

Mais les marchands drapiers, que cette banqueroute (on dirait 
simplement aujourd'hui une faiilik) munissait d'un sérieux allu- 
ment, ne s'inclinèrent pas devant les rectifications opposées. C'est 
ce que prouve un nouveau mémoire émané d'eux \ sans suscription 
ni date, mais vraisemblablement postérieur à l'obtention des brevets 

1. C 1093. 



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de 1749 cl 1750 tout au moins, puisqu'il s'y agit de v diu\ ou six 
familles d'Avignonais » privilégiés. Us y invoquent encore ce 
palladium du commerce bordelais qu'était l'arrêt du Conseil de 1734, 
et continuent ainsi : 

CoU3f d'entre eux qui dix ans après ^ obtinrent un Brevet pour 
demeurer a Bordeaux, sous la condition expresse de n'y faire que la 
Banque et le Commerce maritime, s'en servirent contre les ordres de 
la Cour pour y faire le commerce de Draperie et Soyrie, et ces Bre- 
vets leur ont facilité les moyens de faire perdre plus d'un million aux 
fabriques par des Banqueroutes qui ont suivi de près leur rétablissement 
a Bordeaux. 

M- de S^ Florentin, le Bureau du Commerce, et généralement tous 
ceux qui sont instruits des procédés des aviguonois, rebut même des 
auires Juifs, ont constamment pensé qu'il êtoit contre le bon ordre 
et le bien de l'état, qu'il leur fut permis de recommencer un commerce 
qui leur a été interdit à cause de leur mauvaise foy. 

Si les Avignonais, ajoute-t-on, sont admis à faire ce commerce, 
c'est la ruine de plus de quarante familles catholiques, au profit de 
cinq à six familles d'Avignonais. 

Les avignonnois font bon marché, il est vray; mais on met en fait 
que ce prétendu bon marché n'est qu'un vol qu'ils font aux fabriques 
du Royaume, puisque de tous les temps, et sans exception, les avi- 
gnonnois qui ont fait à Bordeaux le Commerce de Draperie et Soyrie 
ont fait Banqueroute, et que n'ayant aucun bien fonds, leurs créan- 
ciers ont été obligés de subir les conditions qu'ils ont imposées; // 
fsl bien aisé de donner les marchandises à vingt pour cent au-dessous 
du cours des fabriques lorsqu'on a la ressource de faire perdre soixante 
quinze pour cent à ses créanciers, et qu'on fait aussi peu de cas de 
l'honneur et de la probité que les avignonnois... 

Votre grandeur nous permettra de lui représenter que quelques 
offres que puissent faire les avignonnois, il est évident qu'elles ne 
tondent qu'à la ruine totale des marchands catholiques, et il en seroit 
de ces promesses, comme de celles qu'ils ont fait pour obtenir leur 
Brevet dont ils ont si visiblement abusé. 

(A suivre.) Georges CI ROT. 

i. c'est quinic ans tiu'U oùt fallu dire. 



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UNE 

DISETTE m mmm { là m m mmm mm 

(1777.1778) 

(SuiUK) 



m. Les principes économiques de l'intendant DQpré de Sainl-Maur 
La liberté de> la circulation des grains. La protection du com- 
merce maritime et de la navigation fluviale. L'exportation des 
blés. La liberté du commerce des blés. La taxation du pain. Les 
primes à Tapprovisionnement. L*imj)ortation des grains de la 
Flandre autrichienne. 

L'intendant de la généralité de Bordeaux, Dupré de Saint-Maur, 
fut un des administrateurs les plus reniarqual)Ies de la fin de Tan- 
cien régime. II appartenait à cette lignée d'hommes intègres et 
laborieux qui pendant tout le cours du xvjii<? siècle, malgré les diffi- 
cultés de toute nature : fail)les^e du pouvoir cential, incohérence 
de la politique gouvernementale, coalition des pri^légiés de tous 
ordres, répartition inique des charges publiques, s'efTorcèrcnt d'ap- 
porter dans l'administration du pays de l'ordre, de l'unité et un 
peu plus de justice. Malgré les conditions sociales et politiques défa- 
voral)les, la Guyenne, sous l'administration des intendants, atteindra 
une brillante période de développement économique et de prospérité 
commerciale. 

Au point de vue économique, la personnalité de Dupix» de Saint- 
Maur est fortement marquée. C'est un partisan ardent et convaincu 
de la liberté commerciale et industrielle. Interventionniste modéré 
et libéral, il cherche surtout à favoriser le développement des ini- 
tiatives individuelles pour le plus grand bien de la collectivité *. 
Quelques citations choisies parmi les plus caractéristiques établis- 
sent nettement les tendances économiques de notre intendant : 
a La liberté, écrivait-il à Necker, est Télément de l'industrie et le 

1. Voir Reuue historique de Bordeaux, 1918, p. 148» 

2. E. BougoûLn, L'Economie sociale de Nicolas Dupré de Saint^Maur (en manuscrit). 



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A LA PIN DE l'aNGIBN MEGIME («777-1778) ^Ol) 

ressort de rémulation ^. » « La liberté, dit-il ailleurs, est l'àme du 
commerce *. » 

La liberté de la circulation des grains. 

Devant la situation alarmante de sa généralité, Dupré de Saint- 
]Nf aur appréhende les troubles qui se sont produits maintes fois dans 
des circonstances analogues. Les souvenirs récents de la guerre des 
farines sont présents à sa mémoire. 11 pense que le premier soin 
doit être d'assurer une circulation libre et abondante aux grains 
nécessaires à la subsistance de la province; il connaît les innombra- 
bles difTicuités auxquelles il va se heurter. Tout est à craindre. 

Comment vont se comporter les populations et les chefs des com- 
munautés? Les subdélégués seront-ils à la hauteur de leur tâche 
et quelle sera l'attitude du pouvoir central? Dupré de Saint-Maur 
n'est peut-être pas très sûr des intentions du directeur général des 
Finances. En effet, les opinions de Necker en matière de commerce 
des grains sont assez incertaines. En défendra-t-il avec assez d'éner- 
gie la libre circulation? 

Aussi le premier soin de l'intendant est-il d'écrire une lettre pres- 
sante au directeur général des Finances : 

J'ai eu rhonneur, dit-il, de vous informer de la médiocrité des 
récoltes de ma Généralité. On en ressent déjà les effets par rapport 
aux grains dont le prix reçoit tous les jours de Taugmentation et les 
magistrats de plusieurs villes, qui se rappellent les émeutes survenues 
dans cette province il y a quelques années, commencent à s'inquiéter 
et à proposer divers expédients qui ojit été mis en usage dans les cir- 
constances les plus fâcheuses. 

Je suis persuadé, Monsieur, que si le commerce des grains a un 
libre cours à Tintérieur du royaume, la Guyenne recevra aisément 
soit des autres piovinces du royaume, soit de l'étranger, la quantité 
de grains nécessaire pour suppléer au déQcit de ses récoltes. Mais pour 
recueillir tous les avantages qui résultent de l'émulation ot de la con- 
currence des négociants, il est à désirer qu'ils soient bien prévenu 
que leurs spéculations ne seront point traversées non seulement par 
des ordonnances de l'autorité supérieure, mais encore par ceux des 
magistrats de la province. 

En effet tous les désagréments qui sont attachés à ce genre de 
commerce sont capables d'en détourner ceux qui seraient tentés de 
s'y trouver, s'ils ne sont assurés de disposer avec liberté de leurs 
marchandises et d'éprouver à cet égard toute la protection du gou- 
vernement. 



1. C, 1589, 3ï mars 1778. 

2. Camille Jullian, Histoire de Bordeaux, 



i4 



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âiô tJ5E biSEtTE Eîl GtlE.INfe 

Il n'i'sl point d(* négociant qui n'aiit encore présent '^ IN'sprit les 
ordres de rigueur qui furent donnés contre eux et contn' leurs agents 
en 1773 et à d'autres époques par différents arrêts du Parlement et 
par des sentences de juges inférieurs. 

Ces considérations m'ont déterminé à vous proposer, Monsieur, de 
donner cette assurance au commerce afln que les négociants puissent 
dès à présent rechercher les moyens de pourvoir aux besoins de cette 
province : leur zèle industrieux est Tunique ressource sur laquelle on 
puisse compter et il est de la dernière conséquence de prévenir tout 
ce qui pourrait en empêcher les salutaires effets. 

Si vous jugiez à propos de faire connaître aux Chambres de com- 
merce de Bordeaux et de Bayonne quelles sont à cet égard les inten- 
tions du Roi, je ne doute pas que ceux des négociants de ces deux 
villes qui ont Texpérience du commerce des grains ne fussent rassurés 
contre les craintes qu'il est si naturel de concevoir par rapport à un 
commerce si délicat et qu'ils ne donnassent un libre cours à leurs 
spéculations, qui seules peuvent être le salut de la province. 

En mémo temps il serait très utile que les magistrats des divers 
ordres fussent bien informés que la liberté du commerce des grains 
est le préservatif le plus assuré contre la cherté et qu'ils se rendraient 
répréhensibles s'ils y apportaient le moindre obstacle^. 

Cette lettre est caractéristique; nous l'avons citée in exlenso car 

^11^ „ jgj^ ^Q saisir sur le vif la pensée de Dupré de Saint- 

èle industrieux est l'unique ressource sur laquelle on 
' et il est de la dernière conséquence de prévenir tout 
t en empêcher les salutaires effets. » 
e, qui résume toute la philosfophie de l'intendant, 
autre chose que la formule chère aux disciples de 
lissez faire, laissez passer»? 

^aint-Maur en poursuit sans relâche l'application : 
ressé cet appel énergique au ministère, il enjoint aux 
assurer la libre circulation par tous les moyens. 
5 ordres formels aux officiers municipaux et aux chefs 
ités. 

u 27 septembre, il écrit aux officiers municipaux de 
; villes de la province où la famine est surtout à crain- 
empêche que vous ne fassiez observer les usages qui 
squ'à présent dans les marchés de votre ville, mais 
que vous protégiez par tous les moyens qui sont à 
>n la liberté de la circulation des grains. Les moindres 
^ous y apporteriez vous rendraient répréhensibles et 

liroïKle, C 1453. 



Digitized'by VjOOQIC 



À La ti?i OE l'ancien régime (177V '77^) ^'* 

vous détourneriez les propriétaires et les commerçants d'envoyer 
des grains dans une ville où ils éprouveraient des diflicultés pour 
la libre disposition de leurs marchandises ^. » 

Parmi les subdélégués, quelques-uns obéissent avec intelligence 
aux ordres de l'intendant. Celui de Ribérac écrit : 

Le peuple commence à s'agiter et à crier contre Texportation. Mais 
on prend tous les moyens possibles pour leur faire concevoir que la 
liberté du commerce est l'unique moyen de pourvoir à leurs propres 
besoins et de prévenir une cherté excessive. J'ai dans les divers can- 
tons des prôneurs occupés à bien inculquer cette doctrine; de mou 
côté je donnerai tous mes soins à maintenir le bon ordre et la paix ». 

D'autretj, au contraire, paraissent agir plus mollement et leurs 
rapports ne sont guère que l'écho des bruits alarmants qui circulent 
dans le pays. Le subdélégué de Périgueux, dans sa lettre du 30 sep- 
tembre 1777, se plaint de ne pouvoir approvisionner son départe- 
ment malgré l'abondance des grains arrivés à Bordeaux, parce qu'il 
y a peu de particuliers ayant assez d'argent pour s'en charger. « Ce 
n'est, dit-il, que les fermiers qui sont dans l'usage de le faire qui, 
mettant l'intérêt du public à part, ne songent qu'au leur pt sont 
toujours les auteurs de Tatigmentation du prix des grains ^ » 

Pendant ce temps, Necker fait attendre sa réponse. Dupré de 
Saint- Maur lui récrit le 9 septembre: «Tous les soins seroient 
inutiles.... si la liberté de la circulation des grains dans l'intérieur 
du royaume n'est préservée de tous les obstacles dont j'ai eu soin 
de vous rendre compte le 2 de ce mois. Je ne puis que mè référer à 
mes précédentes observations *. » 

Au moment du départ de cette lettre, arrive enfin la réponse de 
Necker, en date du 16 septembre. 

Il s'est rendu aux raisons, aux instances de l'intendant : « Vous 
pouvez assurer les négociants et les spéculateurs qui voudront se 
livrer au commerce des blés et en procurer à votre généralité que 
non seulement ils n'éprouveront aucun obstacle à l'exécution de 
leurs spéculations, mais que même si le besoin le requiert, ils seront 
protégés et acquerront des droits aux grâces qu'ils peuvent espérer 
du gouvernement ^. » 



1. Arch. de la Gironde» C 484. 

2. Ibid., C 1325. 

3. Ibid,, C 441. 

4. Ibid., C 1462. 

5. Ibid., C 14G2; 



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2X2 uhe disette en GU\EN>(E 

L'intendant avait ainsi en main la lettre émanée de Tautorité du 
ministre qui allait lui permettre d'agir vigoureusement sur l'esprit 
des populations et des corps constitués. Il ne redoutait plus l'hos- 
tilité routinière dont le Parlement de Bordeaux et la Cour des 
Aides avaient si souvent témoigné ^ 

Il rend alors publiques les dispositions de la lettre du ministre, 
pur une circulaire imprimée qu'il fait distribuer aux subdélégués. 

Septembre 1777. 

Monsieur T Intendant me charge, Messieurs, de vous faire part de 
la disposition littérale d'une lettre qui lui a été adressée le 16 de ce 
mois par Monsieur le Directeur Général des Finances; elle est conçue 
en ces termes : « Je vous prie de prévenir tous les magistrats de tous 
les ordres de la province que les intentions du Roi sont qu'il soit 
accordé la plus grande liberté à la circulation des grains dans le 
Royaume et qu'ils se rendroient répréhensibles et encourroient son 
animadversion s'ils y apportoient le moindre obstacle ». » 

Necker, continuant à obéir aux suggestions de l'intendant, lui 
écrit à la date du 27 septembre: «J'ai écrit aussi aux Chambres 
de commerce de Bordeaux et de Rayonne comme vous le désiriez ^. » 

Dupré de Saint-Maur avait donc jusqu'ici gain de cause. Il était 
approuvé par l'autorité supérieure et les négociants étaient informés 
oniciellement que leurs spéculations ne seraient pas traversées par 
des ordres émanés des officiers des communautés ou des cours 
souveraines. 

Restait à prévenir les mouvements populaires qui allaient menacer 
la circulation des grains : « La mémoire des émeutes survenues 
en 1773 et qui furent pour ainsi dire impunies jette de l'inquiétude 
dans l'esprit des magistrats et des chefs des villes et des commu- 
nautés d'habitans » ^, écrivait Duchesne, au mois de septembre, 
dans une note destinée à l'intendant. Dupré de Saint-Maur n'hésite 
pas à prendre des mesures énei-giques. 

Aussi écrit-il en ces termes au prince de Montbarrey, dès le mois 
d'octobre 1777 : «J'ai l'honneur de vous envoyer l'état du produit 
des récoltes de ma généralité; il n'y a pas de mémoire qu'elles aient 
été aussi mauvaises dans toutes les espèces de production. Vous 
avez été prévenu, Monsieur, que la tranquillité pul)liquc serait en 

1. Voyez notamment arrût du Parlement de Uordeoux, le 17 janvier 1770, restrei- 
gnant la libre circulation des grains (Schelle, Turgot, Œuvres^ t. II» p. 43). 
•2. Arch. de la Gironde, C 1439. 
a. Ibid., C 1462. 
4. Ibid., C 1453 (note du 7 septembre 1777). 



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A LA FIN DE l'AWCIEN REGIME (1777-I778) ai3 

danger dans cette province si les mouvements auxquels le peuple 
se livre si aisément dans de pareilles circonstances n'étaient réprimés 
par la présence des troupes, et vous avez eu la bonté, en consé- 
quence, de destiner le régiment u Royal Champagne » pour être en 
quartiers d'hiver dans mon département. Je ferai en sorte qu'il y 
soit avec satisfaction ^. » 

La suite des événements allait prouver que cette mesure de pré- 
caution n'était pas inutile. 

Au printemps de 1778, les populations, dans la crainte de manquer 
do pain, essayèrent de s'opposer par la force au libre transport des 
grains et des farines. Mais ces mouvements n'eurent pas de consé- 
quences fâcheuses^ grâce à l'énergie de l'intendant, secondée par le 
zèle de ses subordonnés et des chefs des communautés. 

Dupré de Saint-Maur ne cesse pas d'ailleurs de stimuler ce zèle 
par des lettres pressantes : « La promptitude d'un dé})it avantageux 
est le plus gros encouragement que les négociants puissent désirer 
pour multiplier les envois qu'ils vous font. Il est seulement essentiel 
de protéger la circulation et de réprimer avec vigueur toutes les 
oppositions qu'on pourrait y apporter ^. » 

A la fin de mars, des agitations se produisent dans les marchés 
des principales villes du Périgord : à Sarlat, Domme, Montignac et 
Terrasson ^. 

Une effervescence qui aurait pu devenir dangereuse éclate dans 
le port de Domme. 

D'abord deux cents femmes s'étaient concertées pour arrêter les 
grains qui se chargeoient pour le Quercy, mais les officiers municipaux 
de Dômme à qui j'avois fortement recommandé de maintenir la 
liberté de la circulation des grains ont arrêté ce désordre naissant 
et ont obligé ces femmes de retourner dans leurs maisons. Ensuite 
pendant la nuit une troupe de 150 hommes ou environ s'étoit portée 
sur les chemins pour arrêter aussi les grains et d'autres s'étoient 
placés sur la rivière pour empêcher les bateaux de passer. 

Les officiers municipaux sont aussi parvenus à dissiper cette popu- 
lace et à lui faire restituer 15 ou 20 sacs de blé dont elle s'était déjà 
emparée... 

Le calme est rétabli dans cette partie et pour le fortifier il a été 
envoyé un détachement de trente-cinq hommes du régiment « Royal 
Champagne » *. 

1. Arch. de la Gironde, C 1326 (11 octobre 1777). 

2. 76id., C 1462 (à M. de Biran,8ubdélégrué à Bergerac, 25 février 1778). 

3. Ibid., C 485 (voir lettre de l'intendant au subdélé^ué de Sarlat, 30 mars 1778). 

4. Jbid., C 1462 (rapport à Necker, 7 avril 1778). D'après la lettre du maire 
TaUlefer, du 29 mars 1778 (C 1462). 



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ai4 ^^^ DtSETTE EÏC GUYETfXB 

En la circonstance, l'énergie du maire de Domnie, Taillefer, avait 
sauvé la situation. Aussi Dupré de Saint-Maur lui écrit-il le 6 avril : 
« On doit des éloges à votre prudence ^. » 

Il écrit d*autre part au subdélégué Gigounoux de Verdon pour 
lui faire part des intentions où il est de sévir. « Il est essentiel dn 
faire un exemple contre les chefs de cette émeute *. » 

Cette agitation fut la dernière; désormais la circulation des blés 
ne devait plus être troublée. 

Dans cette année de disette, il n'y eut qu*une émeute assez çrave : 
celle de Périgueux, le 31 août. Celle de Domme fut aisément con- 
tenue, comme nous venoni^ de le voir. Ain«îi donc, d'une part Dupré 
de Saint-Maur avait réussi à faire proclamer par le pouvoir central 
la liberté du comnjerce des grains et, d'autre part, à la faire res 
pecter par les cours souveraines, par les oflîciers des communautés 
et par le peuple Juî-même. 

La protection du commerce maritime, du cabotage 
et de la navigation fluviale. 

Mais des difficultés d'un autre ordre allaient créer des empêche- 
ments à cette circulation du blé tant sur tei;re que sur mer. L'Aqui- 
taine tout entière, isolée du reste de la France par les montagnes 
et par les difficultés des communications terrestres, attendait sa 
subsistance de la mer. Les cargaisons de blé du Nord et de Bretagne 
arrivaient dans les ports de Bordeaux et de Libourne puis, trans- 
bordées, elles remontaient les multiple» affluents de la Garonne et 
de la Dordogne. Ainsi de proche en proche, apportée par la nier 
féconde, la vie refluait jusqu'aux contrées plus lointaines et dis- 
tantes des rivages. Alors que le commerce par terre était long, diffi- 
cile, coûteux, les hauts pays comme le Périgord n'attendaient leur 
su])sistance que du trafic par eau. Les ports de Bergerac et de Domme 
étaient les centres dispensateurs •. 

Il fallait donc protéger le cabotage et la navigation fluviale. Or, 
précisément à cette époque l'administration de la Marine faisait do 
fréquents appels de classes et réquisitionnait les navires déjà chargés 
de blé pour le service de l'État, La guerre avec l'Angleterre était 
probable et la France prenait ses précautions. Mais alors l'appro- 

1. Arch. dp la Gironde, C 485. 
î>. Ihid., C 485 (4 avril 177S). 

3. I:os émcutns se urodulslfcnt nalurelloment dans ces porls, où la trftilc des grains 
fiait surtout active, 



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A LA FIN DE L'aNGIEN RÉGIME (l 777-1 778) 2l5 

visionnement du Sud-Ouest risquait d'être gravement compromis. 
En même temps, la rareté des bateliers se faisait de plus en plus 
sentir et il devenait nécessaire d'employer des paysans au service 
de la rivière, mais ces derniers hésitaient à le faire de peur d'être 
assujettis aux classes. 

Devant toutes des difficultés, Dupré de Saint-Maur écrit à Le- 
moyne, commissaire ordonnateur de la Marine à Bordeaux, pour 
lui demander de faire connaître au commissaire de chaque dépar- 
tement qu'ils peuvent permettre aux riverains de s'employer d'ici 
à la récolte sur ces bateaux et à la tire de la corde sans craindre 
d'être assujettis aux classes. « La loi de la nécessité, lui écrit-il, est 
supérieure k toutes les autres ^. » 

Puis il engage une longue correspondance avec Necker et Sar- 
tines pour obtenir la levée de l'embargo sur les navires français 
chargés de blé. Necker agit auprès de Sartines; celui-ci finit par 
donner des ordres à ses subordonnés, mais ils ne sont pas exécutés : 
ft II ne sufïlroit pas, écrit l'intendant au siecrétaire d'État à la Marine, 
que vous donnassiez des ordres généraux de concilier le service avec 
l'intérêt de l'approvisionnement de nos ports. Les commissaires de 
la Marine, principalement occupés des objets relatifs à leur admi- 
nistration particulière, continuroient de donner la plus faible atten- 
tion à l'expédition des navires qui seront chargés de grains. Il est 
donc très instant, Monsieur, que vous ayez la bonté de donner des 
ordres exprès pour qu'on ne commande pas les barques fréttécs 
pour porter des grains dans nos ports 2. » 

Quatre navires avaient été ainsi retenus en Bretagne pour le ser- 
vice du Roi. Le 31 mars, l'intendant adressera encore des plaintes 
trop justifiées au secrétaire d'État à la Marine et au directeur géné- 
ral des Finances ^. Enfin les ordres donnés finirent par avoir leur 
plein effet, car à la date du 14 avril Dupré de Saint-Maur envoyait 
une lettre de remerciement à Sartines *. La persévérance et la fer- 
meté de Dupré de Saint-Maur était venues à bout de la résistance 
sourde du ministre de la Marine et de ses subordonnés. 

C'est encore grâce à l'intendant que le commerce obtient la sup- 
pression du droit de tonnage sur les navires étrangers chargés de 
blé h destination des ports du Sud-Onost. Dupré de Saint-Maur ej\ 



1. Arch. de la (lirondc, C 1 1(33, \ Kvrior I77s, 

2. 76/rf., C 1403. 

3. JbuU, C 146?. 

4. ibid., G 1468. 



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3l6 UXE niSETTE E» GI}TE!l2<fi 

fait pour la première fois la demande le 27 janvier. Il ajoutait : « C'est 
le parti qu'on a ci-devant pris dans les mêmes circonstances *. » 

Les principaux négociants importateurs désiraient ardemment 
cette mesure, qui leur était toute avantasreuse : le sieur Labat de 
Serenne, dont nous retrouverons le nom plus bas, signait un mé- 
moire destiné au directeur général de« Finances. « Le sieur Labat 
de Serenne, envahi par l'envie qu'il a d'être utile à sa Patrie, s'est 
décidé à fréter le navire brémois la Demoinelle-Ad^laïd^, capitaine 
Johann Steengrate, qu'il a envoyé à Nantes malgré l'édit/de 17G8 
qui prohibe le cabotage français aux bâtiments étrangers. Il espère 
que le gouvernement secondera ses vues, si Monsieur l'Intendant 
veut bien avoir la bonté de demander au ministre la permis- 
sion de faire chai-ger ce navire et de l'exempter du droit de 
fret 2. » 

Le même jour, l'intendant écrivait à Necker : « Le prix du fret 
est devenu excessif. Il a été porté de 10 à 25... Ce droit ne forme que 
par accident une l)ranche de finance; il fut uniquement établi pour 
procurer à nos navigateurs une préférence qui dans les temps ordi- 
naires peut être avantageuse à l'État, mais ce droit nous deviendroit 
infiniment onéreux vu notre situation actuelle ^. » 

Se rendant à ces raisons, Necker accorda le 21 février l'exemption 
demandée. « Le Roi s'est déterminé à accorder, à compter du 30 de 
ce mois jusqu'au 31 juillet prochain l'exemption du droit de fret 
dû en cas de cabotage par des navires étrangers qui seraient employés 
au transport des grains des difTéfents ports du royaume dans ceux 
de Bordeaux, Blaye, Libourne, Bayonne, Port-Vendres, Cette et 
Toulon *. » 

Mais cette mesure importante ne reçut pas une publicité suffi- 
sante. Ainsi, Dupré de Saint-Maur écrivait au directeur général des 
Finances, le 17 mars, c'est-à-dire près d'un mois après : « Nos négo- 
ciants m'ont assuré qu'on avait refusé de les faire jouir de l'exemp- 
tion dans plusieurs ports, vos ordres n'y étant pas encore parvenus. 
Vous jugerez peut-être à propos de les renouveler par un arrêt du 
Conseil dont la publicité lèverait entièrement les doutes qu'on a 
élevés à ce sujet ^. » De même : « Nous voyons par une lettre de 



1. Arch. de la Gironde, C 1462. 

2. Ibid., C 1463, 17 iévrier 1778. 

3. /6irf., C 1462. 
; 4. 76ic/., C 1462. 

5. /6W., C 1462. 



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\ LA FIN DE L* ANCIEN RÉGIMC {i'j']'] ' ^Tj^) 217 

MonUrau qu'un négociant de Dunkerque, Devines, ignorait l'exemp- 
tion du droit de tonnage pour les navires chargés de blé ^. » 

Quoi qu'il en soit, Dupré de Saint-Maur avait a.insi obtenu des 
résultats importants en ce qui concerne les franchises et facilitée 
de circulation pour les denrées. Nous pouvons affirmer, et c'est 
surtout sur ce point que nous désirons fixer l'attention, que les diffé- 
rentes mesures prises par le pouvoir central, et en particulier par 
I^ecker, furent inspirées et préparées par l'intendant. 

L'exportation des blés. L'arrêt du C4ONSEIL 

DU 26 SEPTEMBRE 1777. 

Dupré de Saint-Maur allait encore plus loin dans la voie de la 
liberté. Il réclamait non seulement la liberté d'importation et de 
circulation des grains, comme on était en droit de l'attendre, mais 
encore, ce qui paraît étonnant à première vue, la liberté de l'ex- 
portation. 

Nocker, dès la menace de la famine, le 16 septembre 1777, écrit 
à Dupré de Saint-Maur : « Ne croyez-vous pas convenable d'interdire 
la .sortie des blés pour l'étranger par le port de Bordeaux et par 
ceux de Bretagne? Il serait peut-être utile de suspendre l'expor- 
tation ou du moins de la borner à 24 livres le septier par le Lan- 
guedoc. Il me paraît que ces différents obstacles mis à la sortie des 
grains les mettraient dans le cas de refluer et d'être importés dans 
votre généralité et dans celle de Montauban et celle de Auch, qui 
pourraient éprouver des besoins loi-sque leur récoltess, qui ont été 
au-dessous du médiocre, seront épuisées ^. » 

La lettre du ministre arriva le 20 à Bordeaux, au moment du 
départ d'une lettre de Dupré de Saint-Maur. Le premier secrétaire 
rédigea un brouillon de post-scriptum, mais l'intendant désirait 
sans doute réfléchir avant de donner un avis sur une question aussi 
importante, et la lettre partit sans le post-scriptum ^ 

Trois jours plus tard, il envoyait sa réponse; comme toujours, 
et malgré les besoins de sa généralité, elle était conforme aux prin- 
cipes de la liberté du commerce. « Le prix du froment, écrivait-il, 
est déjà porté dans le port de Bordeaux à près de 30 livres le septier 

1. Afanassiew. Le commerce des céréales en France au dix-huitième siècle^ Paris, 1894 
p. 468 (Arch. nat., Fi>« 1, lettres de Montaran à Devines, 10 mars 1778, et de Necker 
à Sartines, 4 mars 1778). 

2. Arch. de la Gironde, C 1462. 

3. Ibid,, C 1462, 20 septembre. {Posl-scriphtin, «Si M. l'Intendant l'approuve, ij 



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2l6 UNE DISETTE Eîf GUYEIÎNE 

de Paria. LVnchérissement de cette denrée de première nécessité 
est un mal fort douloureux pour le peuple, mais ce mal contient en 
lui-môme son remède spécifique; il invite par l'attrait du gain tous 
les spéculateurs à porter l'abondance où la disette se fait sentir, 
et peut-être qu'une prohibition anticipée, en opérant un effet con- 
traire, dérangerait les spéculations, qui peuvent seules faire le salut 
de la province. 

» L'examen des produits du ^Royaume et des quantités qu'on 
pourra recevoir de l'étranger est, ce me semble, l'unique point qui 
pourra voils décider sur un objet aussi délicat par toutes ses consé- 
quences ^ » 

Mais Necker n'attendit même point la réponse de Dupré de Saint- 
Maur : « Le roi, lui écrivit-il le 29, a cru devoir prendre un avis 
définitif sur la question, comme vous le verrez par la lettre que je 
vous adresse aujourd'hui 2. » Et il lui expédiait par le même cour- 
rier l'arrêt du Conseil du 26 septembre 1777, qui suspendait l'ex- 
portation des grains dans la province de Guyenne ^ 

Le préambule de l'arrêt faisait d'ailleurs prévoir que l'importa- 
tion serait également défendue dans les provinces voisines : « Le Roi, 
étant informé que dans la province de Guyenne la récolte n'avait 
pas répondu aux espérances qu'on en avait conçues. Sa Majesté a 
pensé qu'il était à la fois de sa sagesse et de sa bonté de suspendre 
pendant quelque temps l'exportation des grains à l'étranger dans 
les provinces voisines^.» 

Et les unes après les autres, les généralités des frontières durent 
subir les effHs de l'interdiction •. 

Necker surveilla d'ailleurs de très près l'observation de Tarrêt du 
26 septembre : ayant appris que l'intendant avait accordé une per- 
mission d'embarquement, il lui écrivit une lettre très ferme pour 
lui rappeler de se tenir dans la stricte observation des règlements. 

« S'il se présente de nouvelles demandes, je vous prie de vouloir 
l>ien me les faire connaître afin que je puisse prendre les ordres du 
Roy et vous informer de ses intentions •. » 

L'intendant lui répondit le 29 t{ue la permission en question « était 
pour une opération de commerce î^ moitié consomlnéo lors de l'ar- 



1. Arch. (le la Gironde, C 140*2. 23 seplcMiihre 1777. 

2. Ibid.t (". 148*2, '27 spjjtenihre 1777. 

3. yfe/V/., C 143D. 

4. Ihifi., C 1439. 

Ti. AfanaRsIew, op. cj7., pp. 4*i9-430. 

C. Arch. de la Gironde, C 1402, 15 novembre 1777, 



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A L\ FIN DE L*ANCIE5 RÉGtMÉ (1777-1778) QIQ 

rêt ». Ainsi Tîntendant savait, tout en obéissant aux ordres reçus, 
faciliter dans la mesure du possible les opérations des commerçants. 

Dupré de Saint-Maur ne se serait d'ailleurs pas laissé aller à 
accorder des dérogations spéciales pour certains négociants. Cela 
aurait été contraire en tous points aux principes économiques qui 
inspiraient les actes de son administration. Le sieur Ducos ayant 
sollicité la permission d'exporter du maïs, l'intendant refusa l'au- 
torisation : « On retomberait, ajoutait-il, dans l'inconvénient des 
permissions particulières, dont l'effet est funeste à un commerce 
qui, par sa délicatesse, exige plus que tout autre une entière égalité 
dans la concurrence ^. » 

Ainsi les règles de l'administration de Dupré de Saint-Maur res- 
taient invariablement fixées. Au nom du principe de la liberté des 
échanges, l'intendant s'était prononcé en faveur de l'exportation 
des blés et, au nom des mêmes principes, contre les autorisations 
particulières. 

La liberté du commerce des blés et la taxation 

DU pain. 

De même que Dupré de Saint-Maur voulut assurer la libre cir- 
culation das grains, de même il voulut laisser s'établir librement le 
prix des denrées suivant la loi naturelle de l'offre et de la demande. 
Il est Tadversalre déterminé de la taxation. Il ne veut pas non plus 
que les négociants soient arrêtés dans leurs opérations par des me- 
sures du gouvernement qui auraient pour but de procurer aux 
consommateurs des blés à un prix inférieur au cours normal réglé 
librement par la concurrence des acheteurs et des vendeurs. Os 
principes se trouvent assez largement et assez clairement e.vposés 
dans la correspondance administrative de l'intendant : pas de taxa* 
tion, pas de vente au rabais par l'intermédiaire de commissionnaires 
du gouvernement. Dans un rapport de Duchesne sur l'émeute de 
Périgucux du 31 août nous trouvons les réflexions suivantes : 

Il est diflîcile de croire que les consuls de cette vilh' (Périgueux) 
n'aient pas donné lieu k cet événement par la taxe du pain. 

En général, les officiers de police, par des vues trop courtes, sont 
portés à taxer le pain au plus bas prix possil)le. Qu'arrive-t-il? Les 
boulangers cherchent nécessairement à s'en dédommager suf la qua- 
lité et sur le poids, ou bien leurs boutiques sont dépourvues et le p(*uplc 
se soulève. Les consuls de Périgueux Tout senti en augmentant îH)rès 

1. Arch, de la Gironde, 29 novembre 1777, , 



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3 20 UNE DISETTE EN GUYENNE 

I coup le prix du pain mais le peuple étoit déjà en fermentation, il 
n'étoii plus temps. Il est donc essentiel de faire connoître à tous les 
ofllcjers municipaux des villes ou communautés où la taxe du pain 
est usitée qu'ils doivent la proporUonner au prix courant des grains 
d'une manière assez avantageuse au boulanger pour qu'il désire d'en 
vendre abondamment et pour qu'il y fasse des profits sulïlsans sans 
diminuer le poids vl la quantité de ses fournitures i. 

# 

Duprc de Saint-Maur adopte les conclusions de son secrétaire et 
fait écrire en conséquence aux consuls de Périgueux sur de nouvelles 
n'îclamations de leur part, quelques mois plus tard : « Je désirerais 
avec la même ardeur que vous de Voir diminuer le prix des grains 
dans vos cantons et dans toutes les autres parties de ma généralité, 
mais quelque précaution que Ton prenne à cet égard, la valeur des 
grains prend nécessairement un niveau ne présentant que les difîé- 
rences occasionnées par les frais de transport. Si vous parveniez 
contre toute espérance à faire diminuer cette valeur, dans votre 
juridiction lorsqu'elle se soutiendrait dans le reste de la province, 
vous ne pouvez pas douter que dès ce momenl les cotfimerrants aban- 
donneraient le désir de vous en pourvoir^ leur intérêt s'y opposant 
évidemment. Ainsi, le mieux est sans contredit de laisser un libre 
cours au commerce... ^ » 

Dupré de/Saint-Maur, pour éviter le retour de semblables inci- 
dents, envoie une circulaire aux subdélégués pour être adressée aux 
chefs des communautés où il était d*usage de taxer le prix du pain 
par rapport au prix du grain ^. 

La taxation paraît une opération si séduisante et si avantageuse 
que plusieurs fois encore l'intendant aura à lutter contre les dispo- 
sitions des chefs des communautés et même de ses subordonnés. 
Le subdélégué de Sarlat, effrayé par les mouvements qui viennent 
de se produire dans les différentes villes de son département écrit 

à la fin de mars 1778 : « Le moyen le plus sûr pour mettre fin 

à tous ces mouvements qui pourraient absolument devenir sérieux, 
serait. Monseigneur, que vous eussiez la bonté de nous procurer des 
grains à un prix fixe et modéré relativement aux circonstances **. » 

Dupré de Saint-Maur lui répond le 30 mai : 

Vous observez que ceux qui achètent des grains pour les revendre 
veulent y faire des profits excessifs. 

1. Arch. de la Gironde, C 1453, septembre 1777. 

2. ibid., C 442, 17 mars 1778. 

8. C 506, 20 septembre 1777. Le subdélésrué de Saint-Pallais à r Intendant. 
4. Arch, de la Gironde, C 485. 



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A LA FIN DE L'AnCIBiN H^GIME (1777-I778) 221 

On ne peut remédier à cet inconvénient que par la concurrence de 
ceux qui font le même commerce. 

Il s'en trouvera toujours parmi eux qui se contenteront d'un béné- 
lice proportionné à leurs avances et qui par ce moyen feront la loi 
aux autres. 

D'ailleurs il ne faut pas croire légèrement aux accusations de mono- 
pole. Si personne n'employait ses fonds à acheter des grains pour les 
revendre, la source de l'approvisionnement serait bientôt tarie et des 
malheurs extrêmes pourraient en être la suite. Il est bien dur sans 
doute pour le public et surtout pour le peuple d'acheter très chè- 
rement sa subsistance, mais lorsque le défaut de récolte oblige d'en 
tirer des provinces éloignées et même de l'étranger surtout dans des 
circonstances où leur transport est devenu diflicile et dispendieux, 
c'est alors que les principaux habitants de chaque lieu doivent se 
concerter pour aider le peuple à subsister en y employant toutes les 
ressources que leur crédit peut leur procurer; il n'est pas possible au 
gouvernement de baser le prix des grains, ni de se charger de l'excédent 
de leur valeur car pareil* projet serait ruineux pour l'État et ferait 
naître une multitude d'abus qui retomberaient toujours à la charge 
des populations. D'après ces principes, vous sentez qu'il*est nécessaire 
de se conformer au cours naturel du prix des grains, qui doit s'élever 
à proportion de leur rareté ^. 

Au mois de mars 1778, le ministre Bertin, ému par les bruits alar- 
mants qui circulent partout, à Paris, à Versailles, sur l'état actuel 
de la généralité de la Guyenne, écrit en particulier à Dupré de Saint- 
Maur : «Monsieur le comte de Foucaud me fait le tableau le plus 
cruel de la plus aiTreuse misère, et M** le comte d'Allemand me Ta 
encore confirmé aujourd'huy en y ajoutant que lui et plusieurs de 
ses voisins avaient fait livrer leur grain à 4 livres 10 sols et 5 livres 
pendant qu'il vaut 7 1, et 7 1. 14 sols, mais que le peuple en allait 
manquer incessamment 2. » 

En la circonstance, notre intendant fera la leçon à Tami deô phy- 
siocrates : 

J'ai lieu de croire, dit-il, qu'en continuant de favoriser l'émulation 
du commerce il suffirait à nos besoins, j'ajoute même qu'il peut seul 
y suffire par la réunion de ses forces. En effet, comment et par quelle 
voie l(^ gouvernement pourrait-il y suppléer sans s'exposer à des 
dépenses infinies et même à ne pas remplir l'objet d'un approvision- 
nement si immense? Les grains sont encore chers et il n'est pas pos- 
sible que la chose soit autrement, les frais de transport par mer, par 
les rivières et par terre aioutent beaucoup au prix de l'achat sur les 
lieux d'où on les a tirés et il serait très fâcheux dans les circonstances 

1 . Arch. de la Gironde, C 485. 

2. Ibid., C UG3, 15 mars 1778. 



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âa:t UNE utststiË en ticVsNNJs 

acluelles quo leur valeur dans la Guicnne vînt à décroître sensibleinoiit 
parce qu'elle ne manquerait pas ensuite de devenir excessive attendu 
que les négociants ne spécifieraient plus pour l'importation d'un 
objet qui ne leur présenterait que des pertes. C'est pourquoi j'oserais 
me plaindre des propriétaires de grains qui, comme M. le comte d'Al- 
lemand, les ont fait vendre au-dessous du cours. C'est en eftet contre 
leurs intentions, le moyen de détourner les négociants de toute idée 
de pourvoir aux besoins d'un canton où le prix de la denrée ne se 
soutient plus ^. 

Les primes a L'APPROVISlONNJeMENT. 

Dupré de Saint-Maur, tout en reconnaissant le principe légitime 
de la liberté des échanges, n'était pas sans s'apercevoir que dans 
l'état où se trouvait alors le commerce, il était nécessaire de favo- 
riser dans une certaine mesure ses opérations et même de les diriger 
dans un certain sens, pour l'intérêt des consommateurs. Les hauts 
pays, comme le Périgord, dépourvus de communications faciles, res- 
taient exposés aux risques de la famine et ces débouchés diiïicilcs 
offraient un intérêt médiocre pour les spéculations des importateurs. 
Il était indispensable que rautoritc supérieure intervînt. Dupré ,dc 
Saint-Maur s'en aperçut très vite. Son action en la circonstance fut 
habile et efficace autant que mesurée. 

Turgot, lors de son intendance dans le Limousin, s'était trouvé 
aux prises avec des difficultés semblables pendant la famine de 1770. 

L'administration, écrivait-il alors au Contrôleur général, est par- 
fois contrainte à agir mais son devoir est alors de prendre toutes les 
précautions possibles pour éviter le danger attaché à son intervention. 
Elle ne doit pas acheter de grains pour les vendre à bas prix : elle 
peut avancer quelques fonds à des négociants et leur donner une 
garantie pour les inviter à apporter des grains qu'ils vendent au cours 
du marché; elle peut aussi, et cela vaut mieux, donner des primes à 
ceux qui en apportent. 

Ce dernier moyen est le meilleur car il débarrasse l'administration 
du soin de suivre les détails des achats et des ventes et du danger 
d'être trompé; il ne suppose ni choix ni préférence ». 

C'est ce dernier système que devait employer Dupré de Saint- 
Maur. En revanche, Turgot, malgré ses répugnances, dut adopter 
le premier : celui des avances et de la garantie. 

Dès le 20 septembre, l'intendant envisage la possibihté d'accorder 

1. \rch. de la Gironde, C 1463, 21 mars 1778. 

'2. Schelle, Turgot, Œuvres, II, |). 5Hi La lettre était destinée à Mayiion d'Iuvau. 
contrôleur g<»néral des Finances, et fut reçue par l'abbé Terray^ qui venait de lui 
succéder. 



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A La fin de L^ANGIEN REGIME (■ 777-1 778) 333 

des primes aux négociants importateurs ; ^ Il sera peut-être néces- 
saire, écrit-il à Necker, d'encourager l'importation par des primes 
comme on en a usé précédemment avec succès, mais je crois que 
vous pouvez encore différer de quelque temps à prendre ce parti 
jusqu'à ce qu'on ait vu l'eiTet des spéculations actuelles du com- 
merce ^. » 

Necker, le 27 septeml)re, lui donne son approbation éventuelle ^. 
Dupré de Saint-Maur hésite cependant à adopter ce système tant 
que les circonstances ne ï'aui-ont pas rendu nécessaire. La lettre 
qu'il écrit à Necker le 4 octobre témoigne de cette réserve : 

Il est déjà arrivé dans les ports de Bordeaux et do Libourne dos 
quantités do grains assez considérables pour tempérer les inquiétudes 
qu'on avoit conçues à ce sujet et je suis instruit que nombre de négo- 
cians ont donné des ordres pour en faire venir do l'étranger. Cette 
circonstance m'empêche, Monsieur, do vous proposer dès à présent 
d'accorder des primes pour encourager l'importation. J'espère qu'elle 
se fera par le seul attrait du prix, sauf à recourir dans la suite à cet 
expédient s'il devenoit nécessaire *. 

Cependant la situation du Périgord restait inquiétante; il récrit 
à Necker quelques jours après : 

Il n'y a guère que la partie du Périgord qui m'embarasse un pou, 
parce que les communications y étant beaucoup moins faciles que 
dans le reste de la province, los frais de transport enchériront consi- 
diablement los grains. Je n'y vois rien de mieux que d'accorder des 
primes proportionnées à tant par setier que l'on conduirait de Bor- 
deaux ou de Libourne soit à Périgueux, soit à Sarlat et peut-être 
encore dans quelques autres petites villes de ces cantons. Je vais 
arranger cela et je vous ferai part de ce que j'aurai réglé. Je me flatte 
d'ailleurs que nous pourrons nous dispenser de donner des primes 
pour le blé étranger que les négociants importeront dans la province, 
encore qu'ils me persécutent pour cela beaucoup. Mais comme je vois 
qu'en attendant ils en font toujours venir, je diffère do prendre dos 
engagements vis à vis d'eux dans l'espoir d'épargner au gouverne- 
ment cette dépense «. 

Effectivement, Dupré de Saint-Maur « arrange » l'affaire et le 
25 novembre, sans en référer à Necker, il rendait une ordonnance 
à ce sujet ^. Le système adopté définitivement était une transfor- 

1. Arch. de la Gironde, C 1462. 

2. Ibid., C 1462. 
8. Ibid., C 1462. 

4. Ibid., C 1462. Brouillou d'une lettre ù Necker, écrit de la inuin de Dupré dt' 
Saint-Maur. 

5. Arch. de la Gironde, 01453. Ordonnance de Dupré de Saint-Maur concernant 
les gratilications qui seront délivrées à ceux des négociants qui auront le plus contribué 
à faire remonter dans le haut Périgord des grains expédiés d'un port maritime. 



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aa4 XJ^e disette en guyehnë 

mation intelligente et avantageuse de l'ébauche encore mal venue 
contenue dans la lettre précédente. Les primes n'étaient accordées 
que pour Tapprovisionnement du haut Périgord. Voici les princi- 
pales dispositions de cette ordonnance : 

Les accidents qui ont diminué le produit do la dernière récolte des 
grains dans la plus grande partie de notre généralité et surtout dans 
le Périgord nous ont fait prendre le parti d'inviter les négotians à 
faire venir des grains des autres provinces du royaume ou même de 
rétrangcr en leur donnant T assurance que non seulement ils n'éprou- 
veront aucun obstacle à l'exécution de leurs spéculations, mais qu'ils 
seront protégés et acquerront des droits aux grâces qu'ils peuvent 
espérer du gouvernement... Nous leur annonçons un encouragement 
particulier pour l'approvisionnement du Haut Périgord en considé- 
ration de la dislance où est cette contrée des différents ports de 
commerce... 

En conséquence... nous accorderons quatre prix aux négotians qui 
fairont conduire des grains expédiés d'un port maritime aux marchés 
des villes de Périgueux, Sarlat, etc. 

Un premier prix de 10,000 livres était accordé à celui qui aurait 
surpassé tous les autres pour les quantité et qualité des grains. 

Celui qui était classé second recevait un prix de 6,000 livres. 11 
y avait aussi un troisième prix de 4,000 livres et un dernier de 
2,000 livres. 

Ce système était aussi avantageux qu'ingénieux. Il avait le mérite 
de l'économie, n'exigeant qu'une dépense minime de 22,000 livres. 
Et cependant les primes décernées aux vainqueurs de cette espèce 
de tournoi étaient une récompense suffisante de leur zèle et une com- 
pensation avantageuse de leurs dél)ours. L'espérance de l'obtenir 
devait donc engager les marchands à diriger leurs spéculations vers 
le Périgord. 

Necker, un mois après cette ordonnance, eut vent de l'affaire, 
et bien que jusque-là il eût paru favorable au système des primes, 
froissé sans doute de n'avoir pas été mis au courant, il écrivait le 
21 décembre une lettre assez sèche à l'intendant : 

« On m'assure que vous avez promis au commerce une gratifi- 
cation graduelle pour quiconque importerait le plus de grains dans 
le Périgord. Cette manière, qui peut paraître encourageante au pre- 
mier abord, présente bien des inconvénients. Dans tous les cas, 
j'aurais dû en être instruit par vous, Monsieur; je vous prie de me 
dire ce qu'il y a de vrai à cet égard et de me faire part de vos motifs ^. •♦ 

1. Arch. de la Gironde, C 1462. 



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A LA FIN DE L*AXCIE\ REG'MR {^ITJ' ^1']^) a^S 

Dupré de Saint-Maur était ainsi amené à exposer lui-même les 
avantages du système qu'il avait adopté. Sa réponse, en date du 
27 décembre, nous fournira à cet égard un commentaire très clair 
et très complet de Tordonnance du 25 novembre : 

J'ai cherché les moyens d'établir cet encouragement de la manière 
la plus économique et j'y ai destiné une partie du fonds de 100,000 li- 
vres que vous avez fait remettre à ma disposition en me marquant 
que vous me laissiez le maître de l'employer ainsi que je le jugerais 
à propos... On demandoit 30 sols par boisseau de froment et 20 sols 
par boisseau de seigle pour tous les grains qui piendroient la direction 
du Périgord, afin, disait-on, de balancer l'excédent des frais de trans- 
port qui sont à la vérité beaucoup plus chors pour cette partie de la 
province que pour les autres. Instruit des quantités immenses de 
grains que l'approvisionnement du Périgord avait exigé dans des 
circonstances à peu près semblables et qui étaient peut-être encore 
moins fâcheuses, je compris qu'une prime de cette espèce, même en 
la réduisant à moitié, pourrait former d'ici à la récolte un objet de 
dépense qui excéderait cent mille écus. J'ai cru devoir préférer d'an- 
noncer une gratification graduelle au profit des négocians qui auroient 
concouru avec le plus de zèle et de succès à cet approvisionnement. 
Il étoit instant de faire cette annonce au commerce aflin que leurs 
spéculations en faveur du Périgord ne fussent pas retardées et c'est 
la raison pour laquelle, me fondant sur l'entière liberté que vous 
m'aviez laissée par votre correspondanco particulière, je n'ai pas cru 
devoir attendre des ordres exprès de votre part pour cet objet... Vous 
verrez que la gratification n'est promise qu'à ceux qui auront surpassé 
tous les autres pour les quantités et qualités des grains expédiés à 
la destination du Haut PérigordVt provenans d'un port maritime; 
cette dernière condition prévient l'inconvénient qui étoit à craindre 
qu'on ne démunît les cantons voisins du Périgord i. 

Neckep dut se reconnaître satisfait, car quelque temps après il 
proposait de généraliser le système des primes. Il écrivait le 28 fé- 
vrier : a Si vous pensiez qu'il fallut encore de nouveaux sacrifices en 
accordant une prime plus ou moins forte pour tous les grains étran- 
gers qui seroient importés à Bordeaux dans les mois de mai et de 
juin, je vous prie de me le demander 2... » 

Mais comme il était facile de le prévoir, une mesure d'une portée 
aussi générale ne devait pas rentrer dans les vues de l'intendant : 
« Je sais, écrivait-il à Necker, tout le prix du sacrifice que vous êtes 
disposé à faire en faveur de ma généralité, mais je prévois que la 
dépense en serait excessive et la consommation journalière absorbe 



1. Arch. de la Gironde, C 1402. 

2. i6id., C 1462. 



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aa6 UNE DI8BTTE EN GUtEMNB 

les envois les plus abondants. Ce besoin continuel et toujours renais- 
sant me paraît être l'encouragement le plus actif et le plus pressant 
pour le commerce. Une prime ne /pourrait y ajouter qu'un très 
faible intérêt, qui tournerait autant à l'avantage des lieux d'où les 
grains sont tirés que de ceux où ils seront importés, et le gouver- 
nement en ferait les frais pour ainsi dire en pure perte ^. » Ainsi 
l'intendant restait fidèle à ses principes; il fallait une nécessité bien 
démontrée pour le décider à y déroger. 

Ce système de primes à l'importation, Dupré de Saint-Maur l'avait 
fait adopter par Necker, mais certaines critiques continuèrent à lui 
être adressées. 

Le subdélégué de Nontron se plaint que malgré l'appât de la 
prime les marchands ne veulent pas se charger du transport des 
grains de Bordeaux et de Libourne pour différentes raisons, dont la 
principale est « la peur de faire baisser les prix... » *. 

D'autre part, une correspondance s'engage entre l'intendant et 
Bertin sur ce même sujet. Dans sa lettre du 21 mars, Dupré de 
Saint-Maur fait part au ministre de l'ordonnance du m<m de 
novembre. « Le Périgord, dit-il, en a ressenti les effets les plus avan- 
tageux, et pendant que le prix du froment s'élève dans le Gondom- 
mois par exemple jusqu'à 35 livres le setier de Paris, il n'est à 
Bergerac qu'à 30 livres, il n'est même à Nontron qu'à 27 livres 

10 sols parce que le haut Périgord reçoit des secours du Limousin. 

11 est vrai qu'à Périgueux le prix du setier de Paris est de 33 livres. 
Cette ville est entre les deux que je viens de nommer, les frais de 
transport par terre occasionnant nécessairement cette différence ^. )> 

Bertin est peu satisfait de l'ordonnance de Dupré de Saint-Maur 
et s'ingénie à y trouver mille difficultés d'application : 

J'ai lu votre ordonnance concernant les marchés du Périgord. Il est 
difficile que vous on espériez l'émulation que vous avez en vue d'ex- 
citer, parce qu'indépendamment de l'inconliance qui est toujours dans 
le public sur l'exécution de ces sortes de paiements, il est trop aisé 
de vous tromper et tous les officiers municipaux. Le particulier qui 
aura fait mener véritablement la plus grosse partie de grains pouvant 
être ruiné par les autres concurrents qui mettent sous le nom de l'un 
d'entre eux ce qu'ils feraient conduire et celui qui véritablement veut 
y porter la plus grosse quantité et qui en a la faculté, prévoyant la 
chose ou la craignant, n'a qu'un moyen pour se l'assurer : c'est de 

1. Arch. de la (iiroiide, C 14G2. 

2. Ibid., C 500, 7 mai 1778. 

3. Ibid., C 1463. Le setier de Paris (pesant 240 livres) équivalait â 15G litres. 



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A LA FIN DE l'aNCIEN REGIME {^'j']']'^']']^) '^'^1 

faire porter sa provision à Ja fin du temps que vous assignez ou du 
moins de suspendre ju§que-là la plus forte (t dernière partie en 
sorte que si cela gagnait on porterait au marché plus tard que plus tôt 
et dans les commencements et les temps les plus disetteux, on y porte- 
rait moins que plus ou il faudrait renoncer à la gratification que les 
derniers en se réunissant sous un seul nom sont assurés d'avoir. S'il 
vous était possible de donner 10 à 12. livres, plus ou moins (c'est un 
objet de calcul et de combinaison), par chaque cinquantaine de seticrs 
payables sur les mêmes certificats, cela aurait hâté la chose et le 
payement exact fait sur le champ par votre subdélégué, aux divers 
marchés dans le cas, aurait banni une partie de l' inconfiance à ce$ 
égard ^. 

Dupré de Saiat-Maur va répondre aux critiques du ministre et la 
lettre qu'il écrira à Bertin le 2 mai 1778 fait le pendant de ia réponse 
à Necker que nous avons transcrite plus haut. 

Cet encouragement a eu jusqu'à présent l'effet que j'en espérais. 
11 a balancé la peine que se faisoLcnt les négociants de s'occuper des 
besoins de ce canton, et sans l'espoir de la récompense, qui a excité 
l'émulation de plusieurs, on auroit envoyé les grains par préférence 
dans les autres parties où le transport est beaucoup plus facile et où 
il y a des rapports de commerce plus fréquents et mieux établis. Vous 
me faites Thonneur de remarquer à ce sujet que des commerçants 
pourroient chercher à me tromper en se concertant pour faire leurs 
envois dans un même nom et pour ne les faire qu'après avoir laissé 
enchérir les blés par des retards affectés. Ce concert ne me paraissoit 
point à craindre parce que le Périgord reçoit des grains non seulement 
des provinces du Limousin et du Poitou, mais principalement dos 
ports de la Charente, de la Dordogne et de la Garonne. 

D'ailleurs, en supposaat que plusieurs personnes se fussent réunies 
dans la vue de mériter la gratification, elles se seroient toujours trou- 
vées en concurrence avec d'autres qui avoient le même but et l'objet 
que j'avais en vue auroit toujours été rempli. Cette concurrence est 
le seul préservatif des monopoles, c'est pourquoi j'ai eu la plus grande 
attention à faire éprouver indistinctement à tous les spéculateurs les 
mêmes marques de faveur et de protection. Je dois avoir l'honneur 
de vous observer que les gratifications graduelles concernent tous les 
marchés des villes et communautés du Haut-Périgord dans les deux 
élections de Périgueux et de Sarlat. On évaluait à 200,000 setiers, 
mesure de Paris, le déficit de grains de ces cantons et on demandait 
une prime de 30 sols par boisseau, mesure de Bordeaux. Ce qui fait 
3 livres par setier de Paris pour envoyer des grains dans le Périgord. 
Ainsi, il en aurait coûté 600,000 livres au gouvernement pour cette 
seule partie de la province sans qu'on pût se flatter que les acheteurs 
eussent les grains à meilleur compte. En tout cas, les riches en auroient 

1. Arch. de la Gironde, C 1 403. Lettre parUculiùre du la main de Lierliii, 'l\ avril 177^=« 



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aa8 UXE DISETTG en GUYtNNE 

autant profité que les pauvres et il est bien plus juste de réserver 
en faveur de ces derniers les secours dont il «st possible de disposer. 
Ces réflexions s'appliquent aussi à la proposition que vous avez la 
bonté de me faire de donner 10 à 12 francs, plus ou moins, pout 
chaque cinquantaine de setiers qui seroient rendus dans les marchés 
du Périgord. Cet encouragement n'auroit jamais Teffet d'empêcher 
les commerçants de porter leurs grains par préférence dans les lieux 
où le débit seroit plus avantageux. Quatre ou cinq sols par mesure de 
grains seroient un objet insensible pour le vendeur comme pour l'ache- 
teur et les résultats en seroient extrêmement onéreux à l'administra- 
tion, au lieu que des qualifications considérables accordéeé aux seuls 
négociants qui auront donné les preuves les plus distinguées de leur 
zèle pour l'approvisionnement d'une province conservent à l'ému- 
lation tous les droits et l'animent par l'espoir d'une récompense utile 
et honorable. Tels sont, Monsieur, les motifs qui ont déterminé le 
parti que j'ai cru devoir prendre à cet égard ^. 

Il nous a paru utile de citer ainsi longuement ces passages qui 
nous permettent de saisir la pensée de l'intendant. 

Nous avons maintenant en main tous les éléments susceptibles 
d'éclairer notre connaissance. Tout bien examiné, il semble que ces 
mesures atteignirent leur but. L'appât de la prime donna l'essor 
aux spéculations des marchands. Le Périgord ne manqua pas de 
grains. 11 les paya cher mais il n'en manqua pas et c'était le prin- 
cipal. 

Duprc de Saint-Maur, dans sa lettre du 2 mai, afiirme une fois 
de plus à Bertin : « Les grains n'ont jamais manqué dans le Péri- 
gord. Cette partie de la province en a reçu du Limousin, du Poitou, 
de l'Angoumois, et on y a transporté des quantités considérables par 
les rivières de la Dordogne, de la Vézère et du Lot ^, » 

Les liasses du fonds de l'Intendance attestent cette alTirniation 
de l'intendant. Nous y avons trouve des dossiers constitués par de 
nombreuses demandes de négociants qui réclament la récompense 
promise. Dupré de Saint-Maur respecte fidèlement ses engagements. 
Il répondit à tous ceux qui ne remplissaient pas les conditions fixées 
qu'il ne pouvait rien pour les dédommager du mauvais résultat de 
leurs spéculations ^ mais en revanche, le 26 septembre 1779, il ren- 

1. Arch. de la Gironde, C UG3. 

2. Ibid., C 1463. 

3. Ibid., C 3S80. Voy. lettre du 21 juillet 1781 à Joly de Fleury au sujet d'une 
demande de gratiUcation présentée au Conseil par un négociant de Bergerac : • La 
distribution de ces primes a été faite en connaissance de cause... Cela est justifié par 
un exemplaire de mon ordonnance du 26 février 1779 que l'exposant a joint aux 
pièceé qui accompagnaient sa demande. Il doit s'imputer de ne s'être pas pourvu 
dans le temps du concours. * 



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JL h.K FIN DE l'ancien REGIME (Ï777-I778) 229 

dait une ordonnance qui sanctionnait les dispositions de celle de 
novembre 1778. 

Le premier prix de 10,000 livres était accordé au sieur Lespi- 
nasse, négociant à Bergerac. 

Le deuxième, au sieur Delbos, négociant à Dommc; 

Le troisième, au sieur Lacombe, négociant à Brives; 

Le quatrième, au sieur Martin, négociant à Montignac. 

Ainsi, par cette intervention habile et efficace, Dupré de Saint- 
Maur avait su ménager les intérêts du commerce, ceux des consom- 
mateurs et celui de TÉtat. 

(A suivre,) E. BOUGOÛIN. 



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RÉGIT DE I.A FRONDE A BORDEAUX 



Par CAYRAC 

(Suite et f\n^.) 



[52] CHAPITRE XVII 

L'armée navalle d*Espaigne entre en rivière. Le prince de Condé luy 
livre Thalamon et ensuite Bourcq. — Le prince de Condé part 
pour Paris, luy septiesme. — Siège de Villeneufve par le comte 
d'Arcour. — Conspiration du Père Ithey, religieux. — La prin- 
cesse de Condé c'estant acouchée d'un duc qui fut tenu au bap- 
tesme par laville et M™» de Longueville. 

Leurs Magestés pour s'oppozcr aux desseins du prince de Cond^'î 
auroint commandé au compte d*Arcour de s'acheminer en Guiene. 
Et comme Son Altesse de Condé eust toutes ces trouppes en estât, 
ayant fait resolucion d'aller avec icelles enlepver la ville de Coignacq, 
et avant partir de ceste ville il envoya ordre à MM. nous juratz 
pour convoquer une assamblée dans Thostel de ville, car avant 
partir il vouHoit dire pour un temptz ces adieux aux bourgeois 
d'icelle; comme il avoit fait à Nosseigneurs de Parlemant, les 
chambres y estant assamblées, où il pria la cour que pour la per- 
ception des droits des convois et comptàblerie, que les s" FieuzaI 
et moy, Cayrac, fussions, conjointement avec le s^ de Broussy, 
antien [52 v*>] directeur, conterroleurs desdits bureaux; où la ditte 
cour randit son arrest pour ledit conterrolle et perception desdits 
droits en fabveur et dudit s'' FieuzaI et de moy susdit. 

Et comme sa dite Altesse, avant partir de Paris, avoit fait ligue 
avec TEspaignol, qu'à cest eiïet vingt deux navires ronds de guerre 
estoint entrés en rivière, commandés par M. le baron de Bateville..., 
lequel baron de Bateville vint en ville pour conlTérer avec Son 
Altesse, où entre autres choses le dit baron de Batteville, au nom 

\ , Voir Heime historique de Bordeaux, 1914. p. 195-209 et 261-271 ; 1918, p. 171-181. 



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RÉGIT DE LA FRONDE K RORDEAUX a3ï 

du roy d'Espaigne, s'obligea de continuellemant pour la conserva- 
tion de iaditte rivière, d'y tenir une flotte de navires de guerre, et 
de fournir à Son Altesse la somme de cinquante mille piastres tous 
les mois, lesquelles seroint mises au pouvoir du s^ Lavaud, moyo- 
neur, pour icelles réduire en louys, et sa dite Altesse promist luy 
remettre la ville de Thalamon pour sa retraite et ancraige desditz 
22 vaisseaux de guerre, et sans que ledit baron de Batteville ny 
les trouppes qu'il commanderoit de mer ou de terre peussent faire 
ny exercer aucun acte d'hostillité sur les habitans de la ditte rivière 
du Medocq ny du cousté dudit Thalamon ains suUemant s'opposer 
qu'aucuns navires [53] ennemis n'entrassent en rivière et qu'ilz 
y conserveroint ceux qui vîendroint pour faire le commerce. 

Et ladite convoquation estant en estât, MM. noz jurât firent 
advertir Son Altesse, qui s'y randist estant accompaigné de grand 
nombre de grands seigneurs et nottemant de Mgr le prince de Conty, 
son frère. A laquella assamblée il proposa qu'il n'avoit point volleu 
partir pour aller commander ces armées sans au préalable dire ces 
adieux à la bourgeoisie et que pandant son absance il supplioit fort 
ceste notable assamblée de vouUoir suivre les ordres de Mgr le prince 
de Conty... Ce que tous ceux qui composoint ceste assamblée luy 
promirent de faire, tant pour eux que pour tous les habitans. 

Et le treiziesme de novembre de la ditte année. Son Altesse partit, 
c'estant fait traverser la rivière vers La Bastide, où la pluye et le 
mauvais tempts l'accompaigna jusques à Saint- Andréas en Cuzagois, 
où il arriva sur le soir de la ditte journée... Ayant joint les trouppes 
que commandoint ledit prince de Tarante [53 v^] et duc de Richellieu 
es environs dudit Coignac, où croyant s'en rendre mestre il en 
fut empesché par des pluyes continuelles et sy grand mauvais 
temptz qu'un pont de bapteaux qu'on avoit fait dresser aux fins 
que l'armée de Son Altesse eust comunication avec celle des ditz 
prince de Tarante et duc de Richelieu, fut emporté par le torrant 
et que ledit s^ comte d'Arcour eut le temptz favorable pour se 
getter dans Iaditte ville et la conserver à l'obéissance du Roy, où 
il faUsit lepver le siège confusemant, tant à cause du continuel, 
mauvais temptz que à cause mesme que les troupes de Son Altesse 
c'estoint grandemant aiïoiblies ou pour estre mal intantionnées 
ou pour avoir grandemant souffert les injures du temptz. Et fausit 
par constrainte que Son Altesse ce retirast, et tout ce qu'il peut 
faire c'est de gaigner ledit bourcq de Saint-Andréas en Cusagois, 
où les s" La Marcjuouse et Balthaajar avoint gaigné le devant avec 



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3^3 RÉCIT l)B LA PROXOE A BORDEAUX 

les régimans de cavalerie qu*ilz comandoint, où ilz firent fermes 
contre les trouppes du dit s' comte d'Arcour, pandant que Sa ditte 
Altesse avec la majeur partie de ces troupes ce retranchoint dans 
le bourcq du dit Saint-Andréas. 

Et au mesme temptz [54] fa ditte Altesse receut advis que la 
ville de Larrochelle, au préjudice de ces intancions et de celles du 
comte Du Doignon qui en estoit gouverneur, avoit esté assurée 
pour le service de Sa Magesté et que M. le marquis d'Esquissac s'en 
estoit randu le mestre, du consantemant des habitans qui pour 
cest effet avoit chassé la garnison des tours que ledit comte Du 
Doignon les avoit forcés recepvoir. 

Mondit s^ le Prince ce retira dudit lieu de Saint-Andréas et s'en 
alla à Libourne, et les trouppes qu'il avoit peu conserver à Bourcq 
et es environs. Et M^^ la Princesse ayant aprins l'arrivée audit 
Libourne de Son Altesse, elle s'y fit conduire, où son voyatge n'y 
fut pas inutille, car elle y engrossa d'un filz. 

Et comme le baron de Batteville ne trouvoit pas ny que l'an- 
craige des navires espaignolz qu'il commandoit, ny sa persone et 
ces officiers n'estoint pas bien postés au dit Thalamon il le mit en 
possession en la ville de Bourcq, où tous les navires espaignolz y 
vindrent en mesme temptz moullier leurs ancres. 

Et au mesme temptz que Son Altesse de Condé partist de Bour- 
deaux pour aller commander ces trouppes, Mgr le prince de Conty 
estoit aussy party pour Agen avec quelques seigneurs et trouppes, 
pour s'oppozer aux progrès de [54 v^] M. de Saint-Luc qui, ayant 
la ville de Montauban à sa devocion, avoit enlepvé celle de Moissac 
et chassé la garnison que M. de Marchin y avoit laissée. 

Et comme les trouppes que commandoit ledit s' de Saint-Luc 
grossissoit tousjours et que celles que commandoit M. le comte 
d'Arcour les debvoit aller joindre..., Sa ditte Altesse ce resoleut de 
prandre sa marche vers ledit Agen pour y joindre son dit frère. 
Ce qu'il fît à un tel point qu'il ce rencontra où les troupjies des deux 
partis estoint aux mains. Mais comme Son Altesse fit donner sur 
les trouppes dudit s^" de Saint-Luc..., il faus t que les troupes du 
(lit s' de Saint-Lur pliassent bagaige. Où une partie d'icelles, pour 
n'estre point tailhé en pièces, ce gcttarent dans Miradous, où 
ayant esté assiégées par les trouppes des Condé et Conti, ne les 
ayant voulleu prendre à party apprès c'estre valheureusement 
deffandues, furent enfin secourues par M. le comte d'Arcour 
qui ayant fait lepver le siège, peu s'en fallut que L^urs AltQssQ3 



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RÉGIT DE L\ FRO.NDE A IIOilD£\(JX 33!$ 

n'y fussent arrestées, et tout ce qu'ilz peurent faire c'est de gai- 
gner la ville [55] d'Agen. Et le marquis de Lusignan fut cauze de 
ce desordre, car les princes voulloint recepvoir les dittes troupes 
à party avec la ditte ville et ledit Lusignan dit qu'il falloit les 
forcer et prandre à discrétion, pandant lequel temptz ledit s^" comte 
d'Arcour eut le temptz pour s'y acheminer, car il en estoit esloigné 
de plus de quarante lieues. 

Et Leurs Altesses de Condé et de Conty estans audit Agen n'y 
furent pas trop bien receus, car les habitans ayants esté cerciorés 
du voisinage du comte d'Arcour, ilz s'opposarent à ce que aucunes 
troupes de Leurs Altesses n'antrassent en leur ville où il ne ce 
manquast pas de beaucoup qu'il n'y eust de grandes esmottions, 
car mesme s'y estant fortement barriquadés de rue en rue il y en 
eust pleusieurs qui portarent la pointe de leur hallebardes ou demi- 

picques jusqués à la poitrine de Leurs Altesses. . .- 

[55 v°] [Condé], considérant que les trouppes qu'il avoit en Guiene 
estoint ou dissipées ou mal intantionées à son party, après avoir 
laissé le gouvernement et conduite d'une partie de ces trouppes à 
M. de Conty son frère et M. de Marchin et l'intendance de toutes 
ces affaires de Bourdeaux à M. le présidant Ville et à Laisné, il 
ce résolut de s'en aller à Paris... Et sur ceste resolucion, après avoir 
fait acroire aux officiers de son armée... qu'il désiroit faire un 
voyatge jusques à Bourdeaux et que dans huit jours pour le plus 
il seroit de retour, et sur ceste resolucion luy cinquiesme les tous 
déguisés en simples soldatz avec leurs manteaux et leurs petitz 
bagaiges attachés à la croupe de leurs chevaux, au lieu de venir 
vers Bourdeaux prenent la routte vers Paris 

[56] Et comme le comte d'Arcour eut mis presque toute la pro- 
vince en l'obéissance du Roy et qu'il n'y avoit que le seul Bour- 
deaux et Villeneufve d'Agenois qui ne vousisent recepvoir ses 
ordres... il s'imagina que dans peu de jours il remetroit ledit Vil- 
leneufve et pour cest effet il donna les ordres à ces troupes pour les 
aller investir. Et les habitans de Villeneufve ayant aprins ces des- 
seins firent eux-mesmes le degast de leurs grains et ce munirent de 
toutes choses neccaissaires pour souttenir un siège, où M. le mar- 
quis de Théobon c'y gesta dedans avec quelques gentilhommes du 
voisinage du dit Villeneufve. A la fin M. le comte d'Arcour assiège 
très estroitement ledit Villeneufve, fut avec quatre regimans 
d'infanterie que treize ou quatorze mille cavalliers des meilheures 
trouppes du royaume, les bat, les arcelle par sappes, mines et 



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a3/| RÉCIT DE LA FRONDE k BORDE A OX 

escallades continuellemant et de toutes partz. [56 v9] Et comme 

M. le comte de M^rchin estoit assés adverty et des attaques du dit 
comte d'Arcour et de la deiïance des habitans, il donna ces ordres 
pour y getter du secours dedans. Et pour cest effet il s'aprocha 
jusques à demi lieue du dit campemant et du cousté de Castillionès ; 
et ayant choisi deux cens cinquante officiers ou soldatz des mieux 
faitz de ces trouppes, avec un petit corps d'armée qu'il avoit de 
cavallerie et de infanterie il donna sur un cartier où M. de Saint- 
Luc estoit de jour et sy appropos qu'ayant donné une grande 
alarme dans tout le camp ennemi et forcé celluy que ledit Saint-Luc 
commandoit, il fit entrer dans le dit Villeneufve les deux cens 
cinquante soldatz avec nombre de provisions... Et ledit s"" comte 
d'Arcour... [57] ce resoleut dès le vingtiesme juilhet que nous 
comptions 1652 de lepver le siège assés conffusemant 

Sur ces entrefaites Sa Magesté donna ces ordres à Mgr de Van- 
dosme, grand amiral de France, de faire armer en dilligence Tarmée 
navalle pour la veçiir conduire dans la rivière de Bourdeaux et pour 
nous assiéger par mer et par terre. Et comme il ce rancontroit que 
les 22 gros navires que les Espaignolz avoint raddez au devant 
dudit Bourcq avoint besoing d'estre callefrèttés et advitualhés, 
le baron de Batteville dona ces ordres pour lepver leurs ancres et 
s'en aller au lieu du Passaige en Espaigne. Sy bien que mondit 
seigneur de Vandosme ayant aprins que l'armée navalle d' Espaigne 
estoit hors la rivière, il fit antrer dans icelle l'armée navalle du Roy 
qu'il commandoit, qui fut à la fin du. mois de febvrier de laditte 
année 1652, et demura plus de quinze jours vers Castilhon et 
Pauliac ancrés. 

[57 vo] Nous avions à Larmont un régimant d'Irlandois..., et 
comme Mgr de Vandosme avoit dessaing d'y faire sa place d'armes 
il achapta ce régimant par de bon argent comptant*.. M. de Can- 
dalle aussy... ce vint camper au bourcq de Bègle où il ce retrancha. 

Ces trouppes ennemies ne nous donnoint point grande frayeur, 
mais la plus grande espine que nous eussions dans l'enclos de Bour- 
deaux c'estoit la division qui estoint parmy nous^ les conspirations 
continuelles. Et la pire c'est qu'il c'estoit formé il y avoit de long 
mois certaine trouppe de gens qui ce disoint de l'Ormée, qui avoint 
cauzé force desordres, car en premier lieu ilz avoint osté l'hautorité 
à MM. nos jurats. Et un jour de Saint-Jean, en l'absance de M. [58] 
le prince de Conty, qui avoit esté à la teste de ces troupes où il 
print Sarlat et le Mast d'Agenois et autres progrès, et nos dits 



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RÉCIT DE LA FRONDE A BORDEAUX 335 

Ormelistes ayant eu quelque soubsson des habitans du coustc du 
Chapeau- Rouge, auroint fait trainer quatre pièces de canon qu'ilz 
auroint tiré de la maison de ville et iceux postés contre les ormes 
de Camprenan \âs-à-vis Puipaulin, où ilz firent faire pleusieurs 
décharges et de leurs canons et de nombre de mousqueterie; et il 
y eust eu un grand carnaige n'eust esté que M"*^ la Princesse y 
accompaigna le Saint-Sacrement de l'autel, en la présance duquel 
et de laditte princesse tout ce dissipa et lesdits canons furent remis 
dans kdit hostel de ville. Ce qui espouvanta plus nos habitans que 
n'avoint fait nos mouvemans précédans. 

Quant aux conspirations il s'en découvrist une que le P. Ithier, 
de rOrdre de la Grande Observance de Saint-François, à qui la 
rk)ur avoit promis un brevet de evesque comme il l'a eu du despuis; 
laquelle conspiration tandoit que le s^ Leroux, recepveur des tailhes 
du Condommois, luy delivreroit la somme de cent mille livres pour 
donner à ceux qu'il pourroit corrompre et atirer à son party,,afin 
de faire entrer les trouppes [58 v°] ennemies dans la ville, les unes 
par la porte Saint-Julian et les autres par la porte du Chapeau- 
Rouge, et que pour mieux surprandre les habitans qu'on metroit 
le feu en pleusieurs endroitz de la ville et qu'on laisseroit la porte 
Digeaux à la discrétion des princes et princesses pour ce sauver 
dans les Landes. Ledit Père ne divulga que par tropt son dessain, 
car ceux qu'il croyoit corrompre luy attraparent trante mille livres 
et après ce saizirent de sa personne, qui estant conduit au conseil 
de guerre et interrogé par M. le prince de Conty acisté de quatre 
vingts en nombre, grands seigneurs, de MM. nos jurats, capitaines 
de ville, juge et consulz, clergé, advocatz et autres notables bour- 
geois, ceux qui luy avoint attrapé les dix mille escus estans dans 
laditte assamblée. Et il ne luy fausit point bailhé la question, car 
il advoa ingennumant la vérité, quoyque — historiquement, 
disoit-il, et non judiciairemant — n'approvant point la juridiction; 
disant qu'il avoit force bourgeois gaignés à son party, nottemant de 
la Rosselle et Pont-Saint-Jean, qu'il nomma et que je ne veux point 
nommer par considération, lesquelz avoint desja gaigné nombre 
d'habitans, et qu'ilz estoint inteligens à faire entrer les troupes 
de Sa Magesté par les deux portes de Saint-Julian [59] et Chapeau- 
Rouge, et qu'estans jointz avec nos mal intantionés ilz ce debvoint 
randre les mestres de la ville et par le feu et par le fer. Et après que 
ledit Père eut respondeu à toutes les interrogations faites par ledit 
seigneur prince, qui estoint fort amples, et luy fit signer sa depo- 



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a 36 RÉGIT DE LA. FnO!<PE A. BORDEA^UX 

sicion; et ensuitte il luy dit : « Mon Père, je suis grandemant sur- 
prins qu*un homme de vostre caractère aye voulleu exposer les 
habitans de ceste vilie au feu et au fer et à la brutalité des soldatz. 
Vous debviés au moings avoir considération des femmes et des 
filhes et tant d'innocens qui, pourroint estre, seroint esté dans leurs 
litz ou bien qui ce fussent trouvés envelopés sans y songer dans des 
extrémités imaginables. Et à tout le moingtz debviés vous avoir 
quelque compassion de la maison de Bourbon et notemant de 
Mme la Princesse qui, estant accouchée et allittée puis huit jours, 
estoit hors de son pouvoir, ny le petit duc de Bourbon esmaliotté, 
de. ce pouvoir sauver, ny M"*« de Longueville et duc d'Anguien de 
fuir guière loing dans les Landes, et que les uns et les autres ne 
fussent esté bien tost la proye de leurs ennemis, luy qui estoit 
conffesseur de toutes ces Altesses ». Alors le dit Père estant sur la 
sallette, print de sa main droite un crucifix qui estoit attaché à son 
chapelet [59 v^] et dit la larme à l'œil que la vanité Tavoit porté à 
ceste extrémité, qu'il supplioit fort Son Altesse et toute ceste 
honnorable compaignie de luy pardoner tout à la considération de 
spn caractère que pour estre religieux et conffesseur de la Reyne, 
et que ce qu'il avoit projette n'estoit que pour servir la Cour, et 
que, Dieu mercy, il n'y avoit point eu ny de sang verssé ny aucun 
efTait. Et après ces excuses Mgr le prince de Conty luy demanda 
s'il avoit aucuns objets contre ceux qui composoint ceste honnorable 
compaignie qui devoint estre ces juges; car aux maximes de conseil 
de guerre pour donner un jugemant ons n'y pratiquoit pas beaucoup 
de formalités, car après une déposicion des tesmoingts ons jugeoit 
et en mesme temptz ons procedoit à l'exécution. Ce bon Père fut 
bien estonné de ce voir à la dernière extremitté; et ce qui l'accabla 
encore plus fortement c'est qu'il entandoit la voix du peuple qui 
crioint par toutes les rues : il faut que ce faux moine soit tenaillé, 
bouilhy en l'huille et bruslé. Et pour lors il commanssa à regarder 
de tous coustés et respondit à mon dit seigneur le prince qu'il 
n'avoit point à objetter aucun de ceux [60] qui composoint ceste 
notable assamblé; mais sullemant qu'il prioit fort qu'aucun de la 
regelion pretandue refformée ne fut pas son juge... Ons fit retirer 
le dit moine dans le courroir affin d'opiner pour son jugemant, où 
comme il ce rancontroit que Son Altesse estoit eclesiastique et en 
ceste qualité il ce retira, et M. le comte de Marchin ce trouva le 
plus apparant pour présider, où il colligea les voix. Et MM. de la 
religion pretandue refformée ce retirarent. Les uns alloint que ledit 



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RÉCIT DE LIL FRONDE X BOUDEAliX ^37 

Père seroit bruslé tout vif, les autres roué, les autres pandeu, et les 
autres à faire amande honoraire. 0ns prononssa sur la moindre 
peine, qui fut qu'estant dégradé et mis tout nud avec une cheraize, 
une chandelle ardante à sa main droite, la hard au cou et le bour- 
reau à sa quue, qu'il seroit conduit par tous les carrefoui*s de la 
ville accoustumés, et qu'estant devant Saint-André qu'il deman- 
deroit pardon à Dieu et à tous les habitans de la ville et aux princes 
et princesses à chacun devant [60 v^] leur hostel et qu'après il seroit 
serré entre quatre murailhes dans le caniart de l'hostel de ville et 
nourry au pain et à l'eau. Ce qui fut incontinant executté. Je vous 
assure qu'il fut bien accompaignié et huche, car en véritté tous les 
habitans accouroint en fouUe par là où il devoit passer. 

A suitte vint ou fut deccouvert autre consperation don Père 
Lande, du mesme caractère et Ordre de l'Observance Saint-Fran- 
çois, qui estant inteligent avec un M. Robert qui pour lors estoit 
nostre jurât eut eu de mauvaises suittes sy elle ne fut esté esvantée. 

Autre consperation fut aussy deccouverte que un certain Cheva- 
lier, fîlz du procureur au Parlemant, trafcoit; où ayant esté prins 
et son procès fait, il fut pandeu au devant la maison de ville. 

Et fmallement deux autres conspirations furent aussy decou- 
veittes : l'une tramée par M. Fihon qui, pour recompanse d'une 
furieuse question extraordinaire qu'on luy avoit fait donner, fut 
fait thresorier de France; et l'autre par un certain Lattouche, qui 
fut attaché au pillory pandant quatre heures près le may de devant 
la maison de ville 

[61] Et comme mondit seigneur le prince [de Conti] eut considéré 
qu'il avoit plus d'ennemis au dedans la ville qu'au dehors d'icellc, 
il fit traiter sa paix en Cour; où entre autres choses Leurs Magestés 
trouvèrent h propos qu'après qu'il ce seroit delîait de tous ces 
beneflîces, qui montoit à cinq ou six mille livres de rante annuelle, 
et qu'il espouseroit l'une niepce de M. le cardinal Mazarin; et ceste 
condicion de paix nous demura quelques mois incognuc. 

Pandant tous ces désordres et que nous avions tous les pasaiges 
fermés, nous ne laissions pas pour cella de recepvoir nombre de 
grains et autres marchandizes par la voye de La Teste de Buch, 
car toutes les charrettes de la ville et charriotz d'artillerie estoint 
continuellemant occupés à ces convoys. Il est vray qu'aussy nous 
y occupions les troupes de cavallerie et infanterie pour leur servir 
d'escorte. 
^ [61 \^] Si bien qu'il ce rancontra que les habitans de Médoucq 



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a 38 RÉGIT DE LA FRONDE A BORDEAUX / 

avoint fait un gros de cavallerie et infanterie pour enlepver un 
convoy de considération et s'estoint mis en ambuscade au nombre 
de plus de trois mille... Hz furent attaqués par les regiiaans de 
cavalerie de La Marquouse et La Marche, qu'ilz furent tous taillez 
en pièces ou prins prisoniers... Et en reccompance des bons services 
qu'ilz avoint progeté de nous randre, ons leur envoya toutes les 
trouppes bourdalfoises d'infanterie ou cavallerie pour se rafraichir 
dans ledit Medoucq, où ilz leur fut fait dix mille desordres tant 
sur leurs personnes, meubles de maison que bestiaux, dont leur 
pays en est grandemant peuplé; ce qui nous fit grand bien en ville..., 
car je pansse qu'il y fut conduit plus de dix mille testes de bœuf, 
vaches que veaux, sans comprandre les aigneaux, chevaux et 
JMntiantz 

[62} Et ce fut le dix-huit de febvrier de la dite année 1653 que Son 
Altesse de Gondé s'acoucha d'un filz qui fut nommé le duc de Bour- 
bon, que la ditte princesse donna à la ville et à M™^ de Longueville 
en baptesme. Pour la fonnalité d'icelluy, où il n'y eut rien d'espar- 
gnay cousta à la ville plus de dix mille escus, qui furent prins sur 
la recepte des deniers du petit bureau. Et au bout de quelque mois 
ce jun« duc de Bourbon moureust et son corps après estre embaume 
fut mis en depost au convant des Minimes, proche le grand autel, 
où il est encore gisant 

[62 v^] Nosseigneurs de Parlemans, voyans les désordres qui ce 
commctoint journellemant par ceux qui ce disoint de l'Ormée, 
qu'ilz croyoint estre appuyés par Leurs Altesses et le peu de conduite 
que Son Altesse de Conty donnoit à la deffance de la ville... ilz s'en 
allarent tenir leurs sceances [à] Agen, où dans peu de jours la peste 
les contraignit à s'en venir à La ReoUe. Où elle fut sy grande qu'en 
tout le reste de la province c'estoit pitié et desolacion. Il est vray 
que la main providante de Dieu opéra un grand bien par ce fléau, 
car la ville de Nérac et son territoire estoit quasy possédé par les 
libertins de la religion pretandue relîormée, de fasson que presque 
aucun catholique ne pouvoit estre en leur voisinaige. Mais comme 
ce fléau les extermina en tel point que leur ville demeura comme 
déserte, pour la retourner pupler et rennouveller il c'y est habité 
en trois ou quatre années sy grand nombre de catholiques de com- 
munautés de religieux qu'il samble à presant qu'il n'y aye eu au 
dit Nérac aucune demande d'hérézie 

[03] Nosseigneurs de la Cour des aides s'en allarent aussy tenir 
leurs sceances à Libourne, comme aussy ceux de la chambre my 



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RÉGIT DE LA FaOKDE A pORDEAUr 2.3(| 

party» là où la ville demura presque dezertte, comme aussy force 
familhes qui la quiiarent que dessa que délia. 

Le 10® juillet de la dite année 1653, le comte de Fiesque arriva 
en ville venant d'Espaigne par la voye de La Teste de Buch, pour 
donner advis comme à Saint-Sebastian il y avoit 22 gros navires 
de guerre prests à faire voille, avec ordre d'entrer en rivière le 
17*^ ensuivant. Son Altesse de Gonty fit équiper en toute dilligence 
douze grosses galliottes, trois galléres, trois navires ronds et quatre 
brûlots, aux fins de joindre la dite armée navalle d'Espaigne. 

Et comme il y avoit grande division en ville et qui s'augmentoit 
de plus en plus, qu'on n'avoit pas beaucoup de pain ny chair, tous 
les habitans crioint la paix. [63 v^] Mesmes que tous ceux de Medoucq 
et d'Entre deux mers avoint accepté Tadministie, que les troupes 
du Roy qui estoint campées à Larmont et Bègie... exerssoint dix 
mille hostillités et sur les maisons et domaines. 



CHAPITRES XVIII et XIX 

Tout ce qui c'est passé de Son Altesse de Coudé puis Agcn 
et en la batailhe de St-Anthoine, lès Paris. 

Ces deux chapitres sont copiés sur les Mémoires de La Roche- 
foucauldi 



[72 vo] CHAPITRE XX 

[Paix de Bordeaux de 1653.] 

Les bourgeois et habitans de Bourdeaus, voyaxis continuellemant 
des conspirations des ennemis ou [73] mal intancionés, dont M. de 
Fontanel en fait sy souvant des discriptions dans son premier thomc, 
que nous commanssions à manquer de vivres, que nous avions pres- 
que tout le royaume contre nous, que M. le prince de Condé estoit 
sorty hors du royaume, que nous estions tous desunis, que la cour 
de Parlemant, cour des Aides et Chambre my-partis nous avoint 
abandonnés, que presque pei-sonnc ne voulloint suivre les capitaines 
lorsqu'ilz montoint les gardes pour la conservation de^s postes, 
qu'on murmuroit que M. le prince de Conti avoit fait sa paix. 



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%ko HÉGIT DE LA FllONUE A BORDEAtS 

comme j'ay dit par cy-devant, à nostre deceu, ons délibéra fort 
precipitemant de faire une paix honteuse; et ce fut par l'intrigue 
des gens mal intancionés au service du Roy et à l'interest de leur 
patrie. Il est vray que les uns aspiroint à des charges de presidans, 
conseillers, thresoriers, juratz, juges et consulz et les autres à avoir 
des reccompances d'argent ou brevetz d'abayies, priorés ou autres 
biens de l'église. Et les plus zellés au bien publicq proposoint qu'il 
falloit faire une paix [73 v©] articullée et y appeler Nosseigneurs de 
Parlemant qui en nombre de douze avoint resté en ville et ceux 
qui avoint acisté aux paix précédantes et nos généraux. Et nos 
mal intantionés et vieux Espernonistes crioint tout haut qu'il 
falloit une pak, à quel prix que ce fut. 

Et le vingt-neuf de juilhet de la ditte année 1653 on fit une 
assamblée de ces vénérables en la Bource pour conclure ceste paix. 
M. Dussaut, advocat général, homme de grande créance, de scavoir 
et de esperiance, s'y trouva, comme fit M. de Marchin, qui en furent 
honteusement chassés et uchés, et peu s'en fallut qu'ils n'y fussent 
poignardés. 

Et le trantiesmc dudit juilhet la dite paix fut signée aux termes 
et condicionâ ensuivantes, scavoir : que S. A. de Gonty ce retireroit 
à Carpentras; M™® la Princesse, duc d'Anghien, M"*^ de Longue- 
ville, leurs domistiques et comte de Marchin ce retireront par le 
Médoucq à l'armée navalle espanioUe, qui estoit au nombre de 
22 gros vaisseaux de guerre ancrés à Pauliac, et pour estre conduîtz 
[74] en Flandres; et que les troupes du prince de Condé passeroint 
incessamant à La Bastide pour prandre leur route en Flandres, et 
l'estape leur seroit dénombrée par des commissaires qui les condui- 
roint jusques aux frontières du royaume (et ces dittes troupes 
estoint composées du regimant de cavalerie d'ordonance du prince 
de Condé, d'un regimant d'infanterie, du regimant de Perssan, 
des regimans de cavallerie de La Marquouse, Balthazar, Marche et 
autres troupes considérables); que nous prandrions l'administie 
generalle de l'oubly de toutes négociacions tant domistiques qu'es- 
trangières. 

Le second d'aoust de la dite année 1653 S. A. de Gonty partit 
de ceste ville pour Carpentras avec tous ces domistiques. Comme 
firent de mespies nos princesses, duc d'Anguien, comte de Marchin 
et leurs maisons et domistiques par le Medouc, avec nombre d'offi- 
ciers dudit comte de Marchin. 

Le troisiesme ensuivant MM. de Vandosme et de Candalle firent 



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HEcix DE LA FhONDIÎ A BORDEAUX 'J^l 

leur entrée en ville. Et le 4 du mesme mois il fausit que les bourgeois 
luy prestassent quarante cinq raille livres pour advitualher Tarmée 
navalle qu'il commandoit, car il n'y avoit ni monitions ny hommes 
pbur lepver les ancres, ny pour ce [74 v^] dellandre en cas où ilz 
fussent esté attaqués. 

Le 7® aoust ensuivant, on fit nomination de nouveaus juratz, qui 
furent MM. Pontallier, Saint-Clemans, Dallon le vieux, Lauvergnas, 
Lacrompe, et Pissabœuf. Et à suite les ditz généraux envoyarent 
un courrier à Sa Magesté pour le supplier envoyer sa déclaration 
pour ceste paciffication, ce qui leur fut envoyé par le mesme cour- 
rier; laquelle après estre verifïice par la cour de Parlemant, elle fut 
publiée par les carrefours de la ville et lieux accoustumés. 

Et les divisions des guerres civilles et intestines du royaume 
estant tout affait calmées, Sa Magesté par sa bonté nous donna 
Mgr le prince de Conty pour gouverneur de la Guiene et de la ville 
de Bourdeaux. Et ces provisions ayant esté veriffiées il vint en 
ville prandre possession du gouvernemant, où il mit non sullemant 
la ville mais aussy toute la province en paix et repos et y distribua 
force charités et apaisa force procès et differans qui estoint de 
long temptz avant parmy les nobles et communautés et assoupit 
force querelles et duells que par tropt souvant les gentilhomes y 
portent. 



[75 vo] CHAPITRE XXI 

Articles de paix entre la France et TEspaigne. 

Ce chapitre contient le texte de la paix des Pyrénées, 
[98] La cour et MM. nos juratz ayant esté cerciorés [98 v»] dès 
le 8 [juin 1660] par un courrier que le Roy avoit envoyé de la 
consomation du dit mariage [de Louis XIV], elle ordonna que tous 
les corps de ville iroint le mecredy suivant 9^ dudit juing-, à Saint- 
André pour acister au Te Deum en action de grâces des bénédictions 
qu'il avoit pieu à Sa divine Magesté avoir sy liberallement espanché 
dans ce royaume pour le faict de cest avantageuse paix et d'un sy 
heureux mariage. 0ns ferma les boutiques ons cessa toute sorte 
de travailz pour conjointemant préparer les armes pour accom- 
paigner les capitaines de la ville au feu de joye au devant la maison 

i6 



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il A a RÉGIT DE LA F!lO?lt>£ A BORDEAUX 

de ville, la grande cloche sonnante à l'accoustumé. Et furent faites 
de grandissimes reBJouissances par toute ceste ville par les habitans 
d'icelle. Mesme ons tapissa toutes les rues de joncades et verdures 
où elles ressambloient de près ou parterres. Et à suite que le feu de 
joye fut allumé par MM. les jurats, chacun en son [99] particulier 
et au devant sa maison fît allumer aussy un feu de joye et les chan- 
delles furent allumées pour toute la nuit, chacun en ses fenestres. 
J'avoifi oublié à mestre par mémoire que le 13 décembre 1657 sur 
les onze heures du matin, jour de Sainte-Luce, la foudre ou feu du 
ciel mit le feu à la poudre qui estoit dans Tarssenal de la maison 
de ville, où presque toute la ditte maison de ville fut écrasée. Où 
je me trouva, avec mon lilz Cayrac, M- Lamy et s*' Gissot, à quatre 
pas dudit arssenac, où nous courusmes grand risques de nos vyes, 
où je perdis mon manteau et mon chapeau. Et nombre de maisons 
d'alantour y furent esbranllées. 

Le 17 du dit juing 1660, par ordre dû Roy, ons alla encore à 
Saint-André au Te Deum pour la seconde fois. La première avoit 
esté pour la paix et pour la célébration du mariage [99 v®] et celluy 
cy pour la consommation, que Dieu bénisse s'il luy plait. 

Le lundi 21 jung, entre trois et quatre du matin, il y arriva un 
tramblemant de terre fort surprenant en trois seccousses, qui pour- 
tant ne dura guière. Ce qui estona fort nos habitans, et prenoint 
pour mauvaise augure, à cauze que le duc d'Espernon debvoit 
arriver ce mesme jour en ville. Lequel arriva sur les dix heures 
dudit jour et y entra par la porte du Chapeau-Rouge où il fut 
sallué par les canons du Chasteau-1 rompette et des navires qui 
estoint ancrées au devant d'icelte. 

Le 23 du dit jung 1660 sur le midy, le Roy, la Reync et toute la 
Cour arriva en ville, avec la Reyne son espouse, dans la maison 
navalie que MM. nos jurats luy avoint esté presanter à Preignac, 
qui estoit fort belle, riche, [100] avec ces galleries, peintures et autres 
riches ornemans, et tirée par quatre chalupcs toutes peintes» de 
bleu dans iesqueles il y avoit vingt-cinq rameurs en chacune, tous 
couvertz de bleu de cap en pied avec le passemant d*argent desus. 
Et au droit de Ginistc Leurs Magestés furent jointz par cent petits 
bapteaux ou filladières où estoint nos principaux bourgeois ou 
bourgeoises, que le tout fut desambarqué au droit du quay du 



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/ 



t 
ftÉClt DE LA FROIDE A MORDEÀUt 2^3 

Chapeau-rouge, où Leurs Magestés allarent loger en la maison de 
M. le président Pichon et la Reyne mère en rarchevesché. Et ce 
mesme soir MM. nos juratz presantarent à Leurs Magestés un feu 
d'artifice qui avoit esté dressé long jours avant et qui es^oit sur les 
fossés, presque vis-à-vis des fenestres du Louvre. Et ce qui fut le 
plus (100 v«] divertissant de Tantrée de Leurs Magestés, c*est que 
MM. nos jurats avoint fait garnir toute la rivière de canons, puis 
la maison rouge Jusques à la manifacture, où il y avoit près de 
deux cens pièces de fer qui tiroint incessamant, comme firent aussy 
les navires. Et sur les quays du Chapeau-rouge et des Salinières 
il n*y avoit que ces canons àf fonte verte. Mesme au port de Lassois 
il y avoit 4 piesses de canon et à Là Bastide huit piesses. Il y avoit 
en ville sy grandissime nombre d'estrangiers qui y estoint venus 
de tout le royaume que toutes les maisons en estoint pleines. 0ns 
alluma des chandelles toutes la nuit, qui furent mises sur les fenes- 
ti'es et presque incessamant ons fit des descharges de mousqueteries 
ou fusilz. 

Le 24, jour de la Saint- Jean arriva en ville le [101] comte de 
Fonsaldagne^ gouverneur de-Millan et ambassadeur du roy d'Es- 
paigne, à dessain de conduire la nouvelle reyne puis Fontarrabie 
jusques à Paris. 

Le dimanche vingt-septiesme, le Roy et toute la Cour à dix heures 
du matin, après avoir ouy messe à Saint-André, s'ambarqua au 
Chapeau-rouge dans la maison navalle et arriva, Dieu mercy, à 
Blaye à trois heures après midy et de là à Paris en petites journées. 
Et ne resta en ville que trois compaignies de gardes qui s'ambar- 
quarent le landemain aussi pour Blaye. 

[lOld] Le 9® mars 1661, sur le soir, le cardinal Mazarin moureut, 
Dieu mercy, après avoir presque ruiné tout le royaume. . / . . 

Le 25 juilhet aussy 1661, jour de Saint-Jacques, moureut aussy 
à Paris le duc d'Espemon, qui ne fut pas fort regreté des babitans 
de ceste ville ny generallement de tous ceux de cestc province. . . 

[102 v°] Le lie novembre 1661 ce fit en ville de grandissimes res- 
jouissances pour la naissance de Mgr. le Dauphin. Le matin on fit 
procession generalle par la ville et le soir le feu de joye devant la 
maison de ville, et chacun au devant sa maison avec les chandelles 
allumées toute la nuit. 

Le 8® febvrier 1663 il y neigea sy fort et qui dura presque jusques 
au 22, où il ne c'y est veu jamais tant de neige en ville ny presque 



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1^44 RÉCIT DE LA FHOINDE .\ BORDEAUX 

en tous les lieux circon voisins, avec un froit sy extraordinaire qn'on 
f n'avoit point veu le pareil de mémoire d'homme. Tous les matins 
avec les pelles il falloit getter la neige au milieu de la rue et faire 
des passages pour aller de part et d'autre. Et par toutes les rues de 
la ville les enfans ou jeunes hommes avoint formé des statues de 
la hauteur d'une picque tout de neige; mesme en la basse cour de 
M. Duval un esqulteur en avoit formé une qui estoit très admirable, 
oii nombre de peuple alloit pour la voir. 

[102 V**] En Tannée 1664 nous eusmes en ceste ville une furieuse 
attaque à nos privilicges par un certain Desaleyx, intéressé aux 
affermes de la Comptablie et bureau, ayant obtenu un arrest du 
Conseil que toutes les eaus de vye faites de vin bourdalois paye- 
roint 8 11. d'antrée comme celle qui viendroit du haut pais et hors 
de la seneschaucée. Et les negocians de ceste ville pour ne payer 
ceste nouveauté prindrent resolucion avec tous les Flamans, Anglois 
et autres estrangiers de ne charger aucune eau de vye. Et comme 
ledit Desalus estoit sur le point de remettre l'affaire au premier 
estât, il y eust un certain et maudit Flaman, nommé Oyens, qui 
estant inteligent avec le dit Desalux et ayant en son pouvoir cent 
et tant de pièces d'eau de vye dudit Bourdallois, au prejjudice de 
ce qui avoit esté arresté, les chargea et paya ledit nouveau droit; 
qu'en autres règnes ons l'eut rais à la rivière avec une pierre au col 
e- eut on rayé sa maison et chassé sa familhe; à presant il est grand 
bourgeois et grand assureur. 



ADDITIONS 



[107] Le 13<' septembre [1667] feut chanté le Te Deum à Saint- 
André, où acistarent tous les corps, avec feus de joyc et d'artilïîce 
et autres resjouissances, pour la prinse de Lille et autres places du 
Pais-Bas et la deffaite de l'armée espaignole entré Saint-Omer et 
Ayre, commandée par le comte de Marchin, capitaine général audit 
Pais-Bas pour le roy d'Espaigne et le prince de Lintz. 

Le 29 dudit, jour et feste de Saint^Michel, par ordre du Roy, la 
paix fut publiée en ceste ville avec l'Angleterre suivant les articles 
accordés par les plenipotantiaires à Bréda 



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RÉGIT DE LA FRONDE A BORDEAUX 2^5 

[108] Le neufiesme de jiing de ladite année [1668], par ordre de 
Sa Magesté elle [la paix d'Aix-la-Chapelle] fut publiée en ville avec . 
les trompetes d'argent. Et le 10*^ ensuivant ons fit un feu de joye f 
avec les armes de la ville, avec de grandes rejouissances. / 

[109] Le sixiesme aoust 1668 nostre reyne s'acouoha d'un filz 
nommé duc d'Anjou; et le 18^ par ordre de Sa Magesté ons chanta 
le Te Deum [etj ons fit un feu de joye avec les compaignies de la 
ville. 

Par le décès de M. le marquis de Saint-Luc, lieutenant au gou- 
vernement de Guiene, le Roy pourveust au dit gouvememant, et 
le 20 mars 1671 les letres patentes du Roy furent vérifiées en la 
grand chambre en faveur de Messire César-Phœbus d'Albret, sire 
de Pons, prince de Mortaigne, chevalier des Ordres de Sa Magesté 
et maréchal de France, pour ledit gouvernement pour trois ans. 
Autremant l'on l'appeloit M^ de Miossans. MM. les jurats firent 
construire une belle maison navale, avec toutes les magnifîssances 
possibles pour l'entrée du dit gouverneur, qui arriva en ville le 
dernier may 1671. 

F. GEBELIN. 



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MÉLANGES 



A propos d'une sculpture romane 
de Saint- Loubès. 

Un des meilleurs élnidits poitevins, M. Charbonneau-Lassay, 
vient de publier ^ un croquis et un article qui nous intéressent 
doublement, et par le caractère et par la pfovetiance de l'œuvro 
d'art à laquelle ils sont consacrés. C'est un petit corbeau sculpté, 
qui était jadis dans l'ancienne église de Saint-Loubès et qui a pris 
place dans la collection du comte Raoul de Rochebrune. 

La sculpture, de style roman, représente deux chefs masculins 
posés l'un à côté de l'autre. Au-dessus est une aigle à deux têtes; 
chacune des serres est posée sur le crâne de l'un des personnages, et 
chacun des deux becs s'abaisse vers l'une des oreilles placées à 
l'extérieur. 

Il est dit plus haut que le corbeau en question appartenait autre- 
fois à l'église de Saint-Loubès *. « Dans la tradition de cette localité, 
ajoute M. Charbonneau-Lassay, il représenterait deux grands 
coupables, deux traîtres à jamais maudits, auxquels cette même 
légende de Saint-Loubès donne les noms de Ganeion et de Ripus. » 

En réalité, il s'agit d'un de ces motifs que les ornemanistes de 
nos pays empruntaient à l'art du Levant ^ et qui figuraient des 
oiseaux becquetant un être vivant, d'ordinaire un quadrupède sur 
lequel ils sont juchés. La facture des ailes, qui présentent une 
décoration géométrique, tend à confirmer cette origme orientale. 

Que signifie cette sculpture? Les deux têtes humaines représen- 
tent-elles des personnages déterminés? Oui peut-être, au début et 
dans le pays lointain où le sujet a d'abord été traité; mais on peut 
tenir pour certain que l'imagier qui l'a reproduit à Saint-Loubès ne 
prêtait à ce motif, comme à ceux du même genre, qu'une valeur 
décorative. C'est plus tard que les paroissiens de Saint-Loubès ont 
créé une légende et reconnu dans ces têtes anonymes portant un 
oiseau de proie le supplice de deux traîtres. 

Conclusion : Les traditions qui mettent un nom sur les figures 
taillées dans nos vieilles corniches sont très sujettes à caution, et les 
iconographes, gens imaginatifs et quelque peu crédules, feront 
sagement de se défier. j .^ Brutails. 

1. Ganeion el Ripus, dans la Bévue du Bas-Poitou^ 1918, pp. 127-130. 

2. Dans ses notes manuscrites, Léo Drouyn a décrit sommairement les corbeaux 
qui soutenaient la corniche de Saint-Loubès. Il ne signale pas celui qui nous occupe ; 
mais il faut remarquer que plusieurs corbeaux, cachés par la végétation, échappaient 
û son examen. 

a. Drouyn en mentionne deux, dans l'église même de Saint-Loubès : deux oiseaux 
affrontés séparés par une coupe; quatre oiseaux affrontés deux à deux devant un 
objet fruste qu'Us becquôtent. 



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' ^ MELANGES 2^7 

Les archives de la maison Barton et Ouestier. 

Le grand incendie qui a atteint les chais de MM. Barton et 
Guestier, au Pavé des Chartrons, le 9 novembre dernier, s'est malheu- 
reusement étendu jusqu'au local où étaient conservées les archives 
domestiques et commerciales de la maison. Des centaines de regis- 
tres, des douzaines de caisses et de cartons, dont l'inventaire avait 
été commencé par M. André Godemet il y a quelques mois, ont été 
la proie des flammes. C'est pour l'histoire du gros négoce bordelais 
un véritable désastre, dont on peut apprécier l'étendue par les notes 
que voici, quelque incomplètes qu'elles soient : 

I. Fonds du marquis de Ségur, préssident au Parlement de Bor- 
deaux (xviii® siècle) : !<> titres de propriété de ses domaines du 
Médoc depuis le xv® siècle; 2^ correspondance du marquis avec 
Daniel I Guestier, son secrétaire et intendant; 3^ correspondance 
du dit Guestier avec les fermiers ou débiteurs du marquis; 4° lettres 
de plaideurs se recommandant au marquis-président; 5^ mémoires 
imprimés relatifs à des procès soutenus par le dit Guestier an nom 
du marquis. 

II. Nombreuses lettres adressées à M. Guestier, « bourgeois et 
négociant», rue du Cerf- Volant, à Bordeaux, 1770 et ss. 

III. Documents et correspondances relatifs à la colonie de Saint- 
Domingue, où l'un des Guestier, capitaine au long cours, avait fait 
de nombreux voyages. 

IV. Journaux et écrits divers? imprimés, de la Révolution, de 
l'Empire et de la Restauration à Bordeaux. 

V. Documents provenant de M. Beasley, consul des États-Unis 
au Havre, chargé en 1814-1815 du service des prisonniers de guerre 
américains en Angleterre et de leur rapatriement; lettres de prison- 
niers, passeports, enquêtes, etc. ^. 

VI. Papiers d'un sieur Galway, Irlandais, décédé à Bordeaux 
vers 1850 : réclamations au gouvernement français pouf pertes 
subies pendant la Révolution; correspondance de la famille Galway, 
dont un membre était établi comme professeur à Barcelone; lettres 
de 1836-1842 où il est question des troubles de cette ville et du 
boml)ardement qu'elle subit; projet d'un cabinet de lecture anglo- 
français à Bordeaux en 1840, etc. 

VIÏ. Papiers provenant de M. Auguste Guestier, négociant à 
Baltimore (1785), et concernant ses nombreux voyages aux Antilles 
et à Saint-Domingue. 

VIII. Journaux de bord, lettres de capitaines et de passagers, 
comptes de dépenses et documents divers concernant V Impératrice- 
Heine, le Pelit-Nancy et ajitres navires de la maison Guestier; 
mémoires et documents Telatifs à l'armement de corsaires, aux 
prises faites par eux, aux procès qui en résultèrent, etc. 

IX. Livres de comptabilité (copie-lettres et correspondance 
diverse), de 1800 à 1850. 

X. Documents divers : factures, mémoires, avertissements pour 
les contributions, procédures, etc. ^ L^ 

l. Vne partie de ce dossier et de quelques autres se trouvant au domicile de M. Oo- 
^lemet a été par là même conservée, 



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a. ^8 MÉLANGES 

Notes de viographle bordelaise*, 
lies rnes alsaciennas et lorraines de Bordeaux. 

Cours d'Alsace- et- Lorraine. — C'est presque au lendemain de la 
signature du traité de Francfort que la municipalité bordelaise 
résolut de commémorer le souvenir des deux provinces perdues. Le 
7 août 1871, «considérant que la pensée patriotique de perpétuer 
dans notre ville le nom et le souvenir des deux provinces que la 
fortune des armes a violement (.<?/>) séparées de la mère Patrie, 
répond à un sentiment public et aux vœux unanimes exprimés par 
le Conseil municipal dans les séances des 6 mars et 22 mai 1871 », 
le maire arrêta que la vallée du Peugue, rc^cemment ouverte, pren- 
drait le nom de cours d'Alsace-ct-Lorraine. L^arrêté spécifiait, en 
outre, au'à l'entrée du cours, du côté du fleuve, devaient être placées 
deux plaques portant. Tune le nom et les armes de la ville de Stras- 
bourg, et l'autre le nom et les armes de la ville de Metz. 

Il est curieux de constater que cette clause de l'arrêté n'a pas 
encore reçu un commencement d'exécution. Ajoutons que tout 
d'abord l'Administration municipale avait proposé de donner le 
nom de boulevard d'Alsace-et-Lorraine h la partie du boulevard 
comprise entre la rue de la Vache et l'allée de Boutant 2. Cette voie 
étant trop éloignée du centre de la ville, le Conseil avait ensuite 
discuté ^ mais pour le rejeter, un projet tendant à donner le nom 
des deux provinces aux allées de Chartres et d'Orléans. 

Rues de Metz, de Strasbourg et de Belfort. — C'est en vertu d'un 
arrêté du maire du 11 mai 1874, portant de nombreux changements 
de noms dans la voirie bordelaise, que la rue Fôsse-aux-Lions (de la 
rue d'Ares à la rue Belay) a reçu le nom de rue de Metz, en souvenir 
de l'ancien chef-lieu du département de la Moselle. 

A la même date, la rue Mauvezin (entre la rue de Pessac et la rue 
du Tondu), était dénommée rue de Strasbourg, en commémoration 
de l'ancien chef-lieu du département du Bas-Rhin. 

Quatre ans plus tard, le o octobre 1878, à la suite d'une réclama- 
tion des habitants de la rue Mériadeck, un arrêté du maire donnait 
le nom de rue de Belfort à la partie de la rue Mériadeck comprise 
entre la place Mériadeck et la rue de Pessac, en vue de rappeler le 
souvenir de l'héroïque défense de la place de Belfort en 1870-1871. 

Rues de Colmar et de Mulhouse. — Enfin, le 8 mars 1884, un 
arrêté du maire décidait que la voie ouverte entre la rue de Mar- 
seille et le boulevard de Caudéran prendrait le nom de la ville 
alsacienne de Colmar, et le 2 septembre 1885 un nouvel arrêté 
donnait le nom de la rue de Mulhouse à la troisième voie ouverte 
lans les terrains de M. Defîès, entre la rue de Marseille et le boule- 
va.'d de Caudéran. q D-J). 

1. Cl Reoue, 1908, p. 62; 1909, p. 209; 191C<p. 300; 1911, p. 55; 1914, p. 39C; 1915, 
p. 10«, 186, 289; 1916, p. 63, 180, 235, 288, 300, 358; 1917, p. 56, 57, 58, 113, 171, 224; 
1918, p. 48. 

2. D .^libération du Conseil municipal du 6 mars 1871, 
.3. /d, du 22 mai 187K 



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CHRONIQUE 



Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Dans sa séance 
du ao décembre, TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres a élu membre 
correspondant M. Alfred Leroux', archiviste honoraire. La Revae est parti- 
culièrement fiëre de l'honneur fait à l'un de ses collaborateurs les plus 
dévoués et les plus distingués. Elle lui adresse ses chaleureuses félicitations. 
Tous ceux qui connaissent les éminents services rendus par M. Leroux 
à rhistoire provinciale et, depuis une dizaine d'années, à notre histoire 
bordelaise, applaudiront de tout cœur à un titre qui consacre une vie de 
labeur très noble et très probe et rend hommage à un beau caractère d' hon- 
nête homme et d'érudit. 

Académie de Bordeauic. — Dans la séance du 3i octobre, l'Académie 
a élu vice-président pour 1919 M. le vicomte de Pelleport. — Elle a établi le 
tableau de ses officiers pour 1919. — M. J. Maxwell, président, a fait part de 
1» mort de M. Léon Drouyn, membre résidant et membre correspondant. 
Il a exprimé les sympathies de T Académie à MM. Lanelongue, Durègne, 
Picard à l'occasion des deuils qui les ont frappés et ses félicitations à M-Gla- 
vel, nommé inspecteur généi^l des ponts et chaussées, et à MM. Camille 
JuUian et Henri ROdel à l'occasion des niariages de leurs enfants. ^ M. Paul 
Gourteault adonné lecture d'une relation d'une fête franco -américaine 
à Philadelphie en 1795. 

Danslaséancedui4novembre, l'Académie, sur la proposition de M. J.Max- 
well, président, a voté une adresse de félicitations à M. Georges Clemen- 
ceau^ président du Conseil, ministre de la Guerre, à l'occasion de la conclu- 
sion de l'armistice qui annonce la fin glorieuse de la guerre et la victoire de 
la France et de ses alliés. — Lecture a été donnée d'une lettre de démission 
de M. Bouvy, membre résidant. L'Académie a nommé M. Bouvy membre 
associé non résidant. — Elle a déclaré la vacance des fauteuils de MM. Baillet, 
Régis et Bouvy. — Elle a décidé de proposer pour le concours du prix de la 
Ville de Bordeaux en 1919 le sujet suivant: Un héros bordelais de la Grande 
Guerre. — Elle a pris connaissance d'une communication de l'Académie des 
Sciences relative à une organisation académique internationale et chargé 
une commission composée de MM. Harlé, Alfred Leroux et Vèzes d'étudier 
cette proposition. 

Dans la séance du a8 novembre, M. J. Maxwell, président, a donné lecture 
de la réponse de M. Clemenceau à l'adresse de l'Académie. — La vacance du 
fauteuil de M. Léon Drouyn, membre résidant, a été déclarée. — L'Aca- 
démie a donné son adhésion à l'Union des Associations françaises contre 
la propagande ennemie. — Elle a dressé le palmarès des récompenses 



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a50 CHRONIQUE 

pour les concours * de 1918 : une médaille de vermeil a été décernée k 
M. André Faure pour son livre sur Giammaria Ortès, économiste vénitien 
(i7i3'i790). 

Dans la séance du la décembre, l'Académie a élu membre d'honneur 
M. le général de division Larchey, ancien commandant en chef du 18* corps 
el Alsacien d'origine. — Elle a entendu le rapport de sa commission sur les 
candidatures au fauteuil vacant de M. Bouvy. — M. Brutails a donné lec- 
ture d'une piquante communication sur la barbe du chanoine Belcier. — 
M. Alfred Leroux a lu une étude sur nos frontières de l'Est à la fin du 
Moyen-Age. 

Société des Archives historiques. — Dans la séance du a5 octobre, 
M. P. Caraman a lu des extraits d'un registre secret du Parlement relatif 
aux débuts de la Fronde à Bordeaux (4*6 mars 16^9). ~ M. l'abbé Lamar- 
tinie a communiqué un accord entre Douce d'Apremont, dame du Breuilh, 
épouse d'Arnaud d'Espagne, seigneur de Mérignac, et Guitard du Bourg 
(1362;. — M. Mareuse a donné lecture du marché passé entre Jacques 
Gabriel et les Lemoyne père et fils au sujet de la statue équestre de Louis X Y 
et de la procuration donnée à ce propos par les jurats de Bordeaux à Gabriel 
(9 janvier 1731). — La Société a décidé de fixer désormais sa séance men- 
suelle au quatrième lundi, à 2 heures de Taprès-midi. - 

Dans la séance du 35 novembre, M. Paul Gourteault, vice- président, s'est 
/ait l'interprète des vifs regrets causés par la mort de M. André Boyreau, 
sergent pilote aviateur, membre de la Société. — Une adresse a été votée 
à M. le commandant Sam Maxwell, président, à l'occasion de la signature de 
l'armistice. — M. Amtmann, trésorier, a donné lecture de son rapport 
annuel sur la situation financière de la Société. — M. P. Caraman a lu 
divers extraits du registre du Parlement relatif à la Fronde (7 29 mars 
1O49). — M. P. Gourteault a communiqué une lettre de Jean-Gaston de 
Montesquieu, président au Parlement de Bordeaux, à Golbert (20 mars 
1676). — M. G. Ducaunnès-Duval a lu une lettre de la section n" 12 à la 
municipalité de Bordeaux sur le renchérissement des denrées (1793). — 
M. R. Brouillard a analysé des lettres d'un soldat bordelais, Nicolas- Josepli 
Bouché, volontaire aux armées de la République (1793- 1796). 

Dans la séance du 33 décembre, M. Paul Gourteault, vice- président, a 
adressé les chaleureuses félicitations de la Société à .M. Alfred Leroux à l'oc- 
casion de son élection cqmme membre correspondant de l'Académie des 
Inscriptions. — M. le baron de Pelleport a donné lecture du rapport de la 
commission chargée de vérifier les comptes du trésorier. Des remerciements 
et des félicitations ont été votés à M Amtmann. —7 M. P. Caraman a com- 
muniqué de nouveaux extraits du registre secret du Parlement sur la 
Fronde à Bordeaux (avril 1649). — M"* Cluzan a lu un contrat d*affraya- 
nient entre Pierre Mersey et Jean Seylran (i" juin 1478). — M, R. Brouil- 
lard a continué l'analyse des lettres de ISicolas-Josepli Bouché (i8oii8i3). 
— M. P. Gourteault a lu une lettre de Richard- François Bon fin, ingénieur- 
architecte de la ville de Bordeaux, à l'archiviste Grave, qui semble ruiner la 
légende relative à Tarrachement des arbres des allées du Chapeau Kouge 
supprimés à l'occasion de la construction du Grand-Tliéàlre.^ M. Dqcaun- 



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/ 



CHRONIQUE a5l 

nès-Duval a communiqué une lettre de la section Hrutiis n* 7 (27 juin 1793) 
protestant contre les efTets du maximum. 

La vente de la bibliothèque Làbadie. — Du 26 novembre au i!\ dé- 
cembre, a eu lieu à Bordeaux la vente aux enchères de la bibliothèque de 
feu Ernest Labadie. Le catalogue, dressé par M. Mounastre-Picamilh, 
libraire, comprenait /i,i54 numéros. La vente a produit la somme de 
1 33,000 francs. Parmi les. ouvrages qui ont atteint les plus hauts prix', 
signalons: Montaigne, Essais, éd. i588, 6,oo5 fr.; éd. 1596, 3,o5o f r ; 
éd. i58o, a,55o fr.; éd. Naigeon(i8o2), 1,700 fr.; éd. 1754, 700 fr.; éd. 1687, 
600 fr.; éd. 1818, 700 fr.; éd. i83i, 676 fr. — Montesquieu, Temple de 
Gnidey éd. 177a, 2,oo5 fr.; éd. 1796, i,3oo fr.; Œuvres, éd. 1796, 600 fr. — 
Berquin, éd. i8o3, a,o6a fr. — Registres secrets du Parlement de Bordeaux, 
i,45o fr^— Ode Virginales Matarini Almandini Angeriaci, première impression 
bordelaise connue (1517), i,,5oo fr. — L es Génies des soUic H'Ç^rh împrp.i;»inn 
(le Jehan Guyart (i58o;, 1,750 fr. — Commenlaria Gabrielis de Tarregua, 
impression du même (1 534), i,^'ioofr. — Helalionde Vlsle imaginaire et Hitioire 
de la princesse de Paphlagoiiie [parla grande Mademoiselle]» Bordeaux, 1669, 
avec clé manuscrite 1,000 fr. — Dom Devienne, Histoireds Bordeaux, ex. aux 
armes de Louis-Joseph de Bourbon-Gondé, 1,000 fr. — Musée de Bordeaux, 
année 1787^ ex. aux armes de Louise-Henriette-Charlotte- Philippine de 
Noailles, duchesse de Durfort de Duras, 730 fr. — Léo Drouyn, la Guienne 
militaire, 55o fr. — Coutumes du ressort du Parlement de Guienne, ex. d'un 
des frères Labollicre, 800 fr. — ^ Ausone, éd. princeps (i472)j i,o5o fr.; 
éd. 1095, aux armes de de Thou, 680 fr. — Edme Mongin, évèque de Bazas, 
Œavrest éx. aux armes du duc de Richelieu, i,o5ô fr. — Poèmes de Pierre 
de Brach (1576), 700 fr. -*- Lenct, Mémoires (1729), ex. aux armes du comte 
de Mirabeau, 2,000 fr. -* Saint-Marc, (Mmres, i,85o fr. 

Les dtudea Historiques à Bordeaux en 1917 1918. — Notre colla- 
borateur M. André Vovard a signalé dans le Monde économique du 2 nçvem*- 
bre rgi8 les principaux articles publiés par la Rtvue historique de Bordeaux 
et la Revue phitomathique en 1917-1918 et rendu hommage à Taclivité des 
travailleurs bordelais. 

Les Grecs à Aroachon. — Nous avons déjà signalé (cf. Revue, 1917, 
p. 328) la légende, fondée sur une étymologie absolument fantaisiste, d'une 
colonie grecque à Arcachon II nous faut y revenir à l'occasion de la publi- 
cation d'une luxueuse plaquette, qui arbore hardiment ce titre: Pyla-sur- 
Mer, passés da baàsin (T Arcachon, On y lit: « Nous souvenant des racines de 
leur i&dgue, que les Grecs laissèrent dans le pays lorsqu'ils y fondèrent une 
colonie l5oo ans av. J.-C), exemple: Arcachon, Andernos, Ares, Biganos, 
Phoeré, nous avons cherché la signifîcalion du mot Pilât. Ce mot doit 
s'écrire Pyla. Or, Ton sait que Pu devient en français y: Pyla vient donc de 
riXai (plur. de Tj\rt), qui signifie portes, entrées, passes. (î'est bien \l\, en 
effet, que se trouvent les portes ou les passes du bassin d'Arcachon. On 
trouve d'ailleurs en Grèce les Thermopyles (porles chaudes), les villes de 
Pylée, Pylos » La citation se passe de commentaire. 



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aaa chronique 

La préhistoire en Gironde. — Dans les Pro^às verbaux de la Société 
Linnéenne de' i^iS, M. l'abbé Labrie consacre une intéressante étude à U 
caverne préhistorique de Haux, découverfe en 171a par les académiciens 
bordelais* U établit, par une étude critique du mémoire des frères Sarrau. 
qu*ll s*agit bien d'une caverne à ossements se rapportant à l'Âge du grand 
ours des cavernes. 

Viographie bordelaise. — Dans sa séance du 3 décembre, le Conseil 
municipal a décidé, sur la proposition de M. le Maire, d'honorer les nations 
et les chefs alliés et de perpétuer les noms de ceux qui ont, chez nous, 
incarné l'âme de la patrie et nous ont conduits à la victoire, en donnant 
leurs noms à un certain nombre de voies publiques. Le boulevard du Bous- 
cat devient boulevard Pierre-I"; la partie du boulevard Antoine-Gautier 
entre les rues du Tondu et de Pessac et la partie du boulevard de Talence 
entre la rue de Pessac et la place Saint-Genès s'appelleront boulevard Geor- 
ges-V; le reste du boulevard de Talence, boulevard Victor-Emmanuel-Hl ; 
le boulevard de Bègles, boulevard Albert-I". On sait que le boulevard de 
Oaudéran est déjà devenu le boulevard du Président- WHson. La place 
d'Aquitaine reçoit le nom de place de la Victoire; la partie du cours du 
X\X-Juillet entre la place des Quinconces et le cours de Verdun, celui du 
Maréchal-Foch ; le cours de Tourny, celui de cours Georges -Clemenceau ; la 
rue du Palais-de-Justice, celui de rue du Maréchal- JofTre. On avait d*abord 
songé à donner le nom du m^aréchal Foch à la place de la Bourse. L'idée a 
été heureusement abandonnée. 

Fête de rue. — On sait (cf. Revue, 19 18, p. 248) que la rue de Strasbourg 
fut ainsi dénommée en 1874. A l'occasion de l'entrée des troupes françaises 
dans la capitale de l'Alsace, les habitants de cette rue ont fait, le dimanche 
a4 novembre, une fête de rue qu'a présidée M. le général Larchey et h 
laquelle a assisté M. le ftUire de Bordeaux. Ce fut à la fois une manifesta- 
tion de patriotisme naiiotvçl et de patriotisme municipal. La rue, consi- 
dérée dans son passé et dans^ son nom, est un organe vivant de la cité. La 
fête de la rue de Strasbourg Jeu pour résultat de mettre en lumière ce fait 
historique trop méconnu, jf^ 

Folk-lore girondin. — Dans la séance de la Société préhistorique fran- 
çaise du a8 octobre 1918, notre collaborateur M. Edouard Harlé a signalé 
l'usage de placer une pièce de monnaie dans la main des morts à Arcins, au 
Haillan» à Mios et dans un cimetière abandonné à Lamothe, découvert par 
M. le D' Peyneau (cf. Revue, 1918, p. 124-125). 

Archives municipales. — M. le vicomte de Pelleport a fait don aux 
Archives municipales d'une collection de médailles commémoratives, et 
M. de Lapouyade d'un lot de brochures et de Vlris de Guienne, Les Archives 
ont acquis à la vente Girault des dessins et des plans concernant Bordeaux 1 
des cartes anciennes de la Guienne et un lot de parchen^ins, 



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BIBLIOGRAPHIE 



Jean Honval, SouJJIot. Sa vie, son œuvre^ son esthéliqae (1713- 
1780), Paris, librairie Alphonse Lemerre, 1918, in-8* de 555 pages, 
portr. et illuslr. 

Dans celle belle élude, M. Jean Monval consacre deux pages aux rapports 
de Soufllot avec Bordeaux. C'est le i" août 1768 que le grand artiste soumit 
à TAcadcmie d'architecture de Paris ses projets « pour un hôtel de ville, 
une salle de spectacle et un collège pour la ville de Bordeaux». En avril 
1769, un de ses élèves, Moreau, vinf à Bordeaux soumettre aux jurais, qui 
les acceptèrent, les plans du nouvel hôtel de ville. M. Monval publie deux 
lettres inédites de Mansart de Lévy et de Marigny, datées de 176^, à Tocca - 
sion des plans que les jurais avaient demandés au premier pour le même 
objet. Ces lettres sont curieuses et méritent d'être citées ici : 

« Ils ont été trouvés du goût de tout le monde, écrit Mansart de Lévy 
a Marigny le 27 mars; Ton m'en a ensuite fait voir plusieurs qui précédem- 
ment avaient été faits par MM. Portier et Gabriel, et notamment un fait et 
dressé par M. Soufflot, bien supérieur aux deux premiers, à n'y avoir pas 
de comparaison à faire; enfîn Ton m'en a fait voir un, d'un nommé le 
sieur Bonfin prenant la qualit.é d'ingénieur et d'architecte delà ville, par 
lui, dïl-on, fait eo correction de celui fait par M. SoufQot; vous sentez. 
Monsieur, comme je vous ai habillé cet architecte de nouvelle fabrique 
devant Messieurs les jurais que je vois lui être tous acquis. J'emporte donc 
mes projets avec moi, et celui de ce grand ingénieur delà ville ; j*espère 
avoir l'honneur, puisqu'ils sont faits, de vous les faire voir avec votre per- 
mission ainsi qu'à M. Soufflot, et ensuite à M. le maréchal de Richelieu 
qui m'a écrit les attendre pour les voir et les faire voir au Roi. » 

Et Marigny répond, le 7 avril : v Je suis peu surpris de ce que vous me 
marquez relativement aux di\ers projets d'un hôtel de ville que fait faire 
le corps municipal de Bordeaux : ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a vu des 
^illeb de province, après avoir consulté les hommes les plus doués de talents. 
Unir par accueillir le projet le plus faible, parce qu'il gst l'ouvrage d'un 
concitoyen ou d'un homme qu'on a coutume. d'employer. » 

M. Monval signale aussi, en note, deux documents intéressants pour 
nous: en 1757. Marigny «avait permis à Lucas, fontainier du Roi, d'aller 
à Bordeaux diriger la conduite des eaux des fontaines que les habitants de 
celle ville y faisaient élever»; le 7 avril 17C7, le Roi avait accordé « les mar- 
bres nécessaires à l'exécution des plans que Coustou avait faits pour la 
décoration de la cathédrale de Bordeaux ». P. C. 



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Index 6iBLlotiRAPitiQilË 



>^ 






bu 15 juin au 15 décembre 1918. 

Alpiiaud (Gabriel). — La France pendant, la guerre (1914-11U8), 
2« série. Paris, librairie HachetiCy 1918, in-16, 239 p. 

Voir chapitre II : Bordeaux capilale el les feux de Cordouan (p. 87-(:Jl). 

Armaingaud {D'). — Montaigne : la manière dont on le cite. Hevue 
politique et parlementaire , 10 août 1918, p. 177-182. 

B. (R.). — Un maire de Bordeaux inconnu. Pierre Thomas. Revue 
historique de Bordeaux, 1918, p. 162-170. 

BouGOUiN (E.). — Une disette en Guienne à la fin de l'ancien 
régime (1777-1778). Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 143-161. 

Brutails (J.-A.). — Cabirol « daureur ». Revue historique de Bor- 
deaux, 1918, p. 117-118. 

— et CouRTEAULT (Paul). — Notions élémentaires d'histoire giron- 
dine, des origines à 1789. Préface de M. Raymond Thamin. Bordeaux, 
imprimeries Gounouilhou, 1918, in-16, 112 p., illustr. 

Castel (Marguerite). — Notes de viographie bordelaise. La rue de 
Bel-Orme. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 182-183. 

Catalogue de la bibliothèque dv feu M. Ernest Labadic... Bordeaux, 
Marcel Mounaslre-Picamilh, libraire, 1918, in-8<>, 412 p. 

Chauliac (A.). — L'ancienneté du culte de saint Fort à Bordeaux. 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 65-102. 

GiROT (Georges). — Les Juifs à Bordeaux : leur situation morale 
et sociale de 1550 à la Révolution {suite). Revue historique de Bor- 
deaux, 1918, p. 129-142. 

a. môxne Revue^ 1909, p. 368; 1911, p. 145; 1914, p. 653; 1915, p. 22, 967; 
1916, p. 23, 203. 

CouRTEAULT (Paul). — Lcs arbrcs des allées de Tourny. Revue 
historique de Bordeaux, 1918, p. 103-116, pi. 

— L'Université de Bordeaux et la guerre {suite el fin). Revue Phi- 
tomalhique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1918, p. 122-138. — Tir. à 
part : Bordeaux, impr, Gounouilhou, 1918, in-8^ 32 p. 

— L'industrie bordelaise et le combustible sous Louis XV L Revue 
historique de Bordeaux, 1918, p. 184-185. 

— Une famille française. Revue Philomathique de Bordeaux et du 
Sud-Ouest, 1918, p. 153-168 (à siAvre), 

La famille de Marie Brlzaixl. 

— Voir Brutails (J.*A.). 

Gaillard (abbé Albert). — La municipalité de Bordeaux et le ser- 
ment ecclésiastique en 1793. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 186- 

187. 



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INDEX BtBLiOGRAtMltQUE . a55 

Gebelin (F.)' — Hécil de la Fronde à Bordeaux, par Gayrac (suite). 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 171-181 (à suivre). 

Cf. m«me Revue, 1914, p. 193-209, 261-271. 

Hahlé (Edouard). — ChilTons au bord de sources et sou dans la 
main des morts. Extrait du Bulletin de la Société préhistorique fran- 
çaise, séance du 28 octobre 1918. 

Superâtitioiis ^rondine:;. 

Labrie (abbé). — Remarques sur une caverne préhistorique décou- 
verte à Haux (Gironde) en 1712 (extrait des Procès- ver baux de la 
Société Linnéenne de Bordeaux, t. LXX). Bordeaux, impr. A. Saugnac 
et E. Drouillard, 1018, in-8^ 11 p. 

La Gorce (Pierre de). — Un chapitre de l'histoire religieuse de la 
Révolution. Du 22 ï)rairiai ou 9 {hç^rmxôoT, Correspondant, 10 juin 1918, 
p. 809-838. 

Détails sur la Ttrreur a Ho ni eaux. 

Leroux (Alfred). — La colonie germanique de Bordeaux. Étude 
historique, juridique, statistique, économique, d'après les sources 
allemandes et françaises. Tome second. De 1871 h 1914. Bordeaux, 
chez Ferel et fils, éditeurs, 1918, in-8«, 367 p. 

— Notes de viographie bordelaise. Changements survenus de 1914 
à 1918. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 183-184. 

MoNVAL (Jean). — ^Soufflot, sa vie, son œuvre, son esthétique (1713- 
1780). Paris, libr. Alphonse Lemerre, 1918, in-8o, 555 p., illustr. ^ . 

Relations? de SoulTlot avec liordeaux (p. 360-362). 

Saint-Jours (B.). — La basilique de Soulac inondée*. Revue Phi- 
lomatfdque de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1918, p. 139-144. — Tir. à 
part : Bordeaux, impr. ëounouilhou, 1918, in-8«, 8 p. 

VovARD (André). — Une h.'ttre de Tévêque constitutionnel Paca- 
reau. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 118-119. 

— Notes sur SoulTrain, historien de Libourne. Revue historique de 
Bordeaux, 1918, p. 120. 

— Les historiens bordelais en 1917-1918. Le Monde économique, 
2 novembre 1918, p. 691-693. 



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TABLE DES MATIÈRES 



Page». 

Bordes dk Fortags (L. de). — Sébastien Mercier à Bordeaux .... igS 
BouGoiJiN (E.). — Une disette en Guyenne à la fin de Tancien régime 

(nTrni^)(suUe) ii3, ao8 

Bhutails (J.-A.) — Cabirol « daureur » iij 

~ Al propos d*une sculpture romane de Saint-Loubès aA|(r 

B. (R.). — Un maire de Bordeaux inconnu, Pierre Thomas iGa 

Castbl (M"* Marguerite). — Notes de viographie bordelaise. La rue de 

Bel-Orme i8a 

(vHAULiAC (A..). — L'ancienneté du culte de Saint- Fort à Bordeaux . . 65 
CiiiOT (Georges). — Les Juifs à Bordeaux : leur situation morale et 

sociale, de i55o à la Bévolulion ^5ui7^^ 129, aoo 

CouiiTEAULT (Paul). — ,La vie des foires bordelaises (»uUe et (in) ... i5 

— Notes de viographie bordelaise. La rue Victoire- Américaine . 48 

— Le luxe à Bordeaux sous la Restauration. 5i 

— Les factions et les troubles à Bordeaux de i3oo à i33o environ 

Documents inédits. — Charles Bemont (Bibliographie) . . . 60 
* Ln procès romanesque devant la Chambre de TArsenal 

(x vil" siècle). — René Fage ^fiibWo^rap/iie/ . 61 

— Les arbres des allées de Tourny io3 

— L'industrie bordelaise et le combustible sous Louis XVI . . . i8i 
^ — A l'ombre des pinèdes. Étude sur Tindustrie, l'agriculture et 

le commerce dans le. Belinois. - Abbé Albert Gaillard 

(Bibliographie) 191 

— Soufflot. Sa vie, son œuvre, son esthétique (1713-1780). — 

Jean Monval f Bibliographie J a53 

— Chronique 53, lai, 188, a49 

D.-D. (G.). — Notes de viographie bordelaise. Les rues alsaciennes et 

lorraines de Bordeaux a48 

Gaillard (abbe Albert). — La duchesse de Berry à Blaye. Journal de 
la comtesse d*Hautefort, sa compagne de captivité. — 

F. UzuREAU (Bibliographie) 59 

— La municipalité de Bordeaux et le serment ecclésiastique en 

1793 186 

Gebëlin (F.). — Récit de la Fronde à Bordeaux, par Cayrac 

(suite et fin) 171, 23o 

Lx (A.). — Changements survenus de 1914 à 1918 i>*'S 

— Les archives de la maison Barlon et Guestier 247 

M. DE L. — A propos de porcelaines bordelaises 49 

S\iNT-JouRs (B). — Porge, nom de lieu et substantif commun. . , . 5 

V«^ARD (André). — Trois conspirateurs en 181^4 36 

— Suppression des Veyrines en Gironde 5i 

— Une lettre de révoque constitutionnel Paca reau. ...... ii8 

— Notes sur SoufTrain, historien de Libourne lao 

W. (J.). — L'œuvre du représentant du peuple Lakanal jugée par 

Constantin Faucher 5a 



Le Gérant: G, Ducaunnès-Duval. 



Bordeaux. — Imprimeries Goukouilhou, rue Guiraude, 9-11. 



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REVUE HISTORIQUE 

DE BORDEAUX 

ET DU 

DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE 



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REVUE HISTORIQUE 

DE BORDEAUX 



ET DU 



DEPARTEMENT DE LA GIRONDE 



TOME XII 
1919 



BORDEAUX 



FEREÏ & FILS 

LIBRAIBES 
g. Rue de Grassi, g 



M. MOUNASTRE-PICAMILH 

LIBRAIRE 
45, Rue Porte -Dijeaux, 45 



Albin MICHEL, libraire ; Gustave LAURENT, directeur 
38| couKs DE l'Ihtendaiice, 38 

1919 



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L'ABBÉ ALBERT GAILLARD 



Nos études d'histoire bordelaise et girondine viennent de faire 
une nouvelle perte, particulièrement déplorable. Une mort impré- 
vue et soudaine a ravi M. l'abbé Albert Gaillard, dans toute la 
force de rage et du talent. Né en 1866, il avait abordé assez tard 
les recherches historiques. Il prit rang parmi nous en 1907, à 
roccasion du premier Congrès d'histoire et d'archéologie régio- 
nales, tenu à Bordeaux. Il s'y révéla du premier coup comme un 
historien de race. Sa communication sur Les priears de Mons^et de 
Belinîui le point de départ d'une activité scientifique remarquable. 
Curé de Beliet, puis curé-doyen de Belin, il consacra les loisirs de 
son ministère à l'étude de cette région en apparence pauvre et 
infertile. 11 en défricha le passé avec un zèle et une conscience 
admirables, à l'aide des archives privées qu'il savait découvrir et 
mettre en œuvre. Coup sur coup il fit paraître, en 1909, Les vicomtes 
de FronsaCy Le presbytère de Betin, Deux paroisses de Vaneien temps 
(Belin et Beliet), Histoire d'une famille bourgeoisedu xvr au xx* siècle; 
en 19 10, Recherches historiques concernant quelques paroisses du 
Mèdoc; en 191 1, La baronnie de Saini-Magne, en 3 volumes, mono- 
gri^phie excellente qui fut couronnée par l'Académie de Bordeaux; 
en r^ia, Gens et choses d'autrefois; en 1915, L« roman d'un marin 
bordelais au xvni* siècle^ Les dévotions belinoises; en 1916-1918, 
A Vombre des Pinèdes^ études sur ^industrie, l'agriculture et le 
commerce dans le Belinois. Membre de la Société des Archives 
historiques, membre fondateur de la Société d'histoire de Bor- 
deaux, M. l'abbé Gaillard faisait partie du comité de rédaction de 
la Revue, Sa haute courtoisie, sa finesse d'esprit, son jugement sûr 
y étaient très appréciés. Il nous avait donné de solides articles sur 
le schisme constitutionnel en Gironde, sur le chroniqueur Jean 
de Gaufreteau, Il avait entrepris un grand sujet : l'histoire du 
rétablissement du culte en Gironde après la Révolution. Il l'eût 
traité de main de maître, et ce travail eût été sans doute le chef- 
d'œuvre où il aurait mis en valeur les qualités éminentes qu'il 
avait acquises par un labeur de dix années : curiosité très intelli- 
gente, probité scientifique absolue, sens très pénétrant du passé, 
ampleur de vues, art de l'exposition et du style. M. l'abbé Gaillard 
était non seulement un érudlt, un heureux fouilleur d'archives, 
mais un historien capable d'embrasser une matière sous tous ses 
aspects : archéologie, histoire économique, histoire sociale, litté- 
rature, folklore. Et c'était un écrivain : dans ses livres la science 
la plus solide fait bon ménage avec une forme toujours ferme et 
pure, souvent savoureuse. Ce prêtre excellent faisait un singulier 
honneur au clergé girondin, parmi lequel il entretenait la glo- 
rieuse tradition des Baurein, des Bertrand et des Allain. 

P. C. 



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LA BARBE DD CHANOINE BELCIER 



Les deux articles G 286 et 287 des Archives de la Gironde ren- 
ferment les procès -verbaux des délibérations du chapitre métro- 
politain pour un demi-siècle, 1520-1547 et 1547-1570. Ce sont 
deux registres rébarbatifs, tellement hauts, larges, épais qu'on se 
demande avec inquiétude ce qui adviendrait si on se laissait gagner 
0/ par le sommeil et choir entre deux feuillets. Heureusement on est 
tenu en éveil, sinon par des textes importants, du moins par des 
historiettes amusantes. 

Un chapitre de cathédrale était un petit monde, avec ses digni- 
taires, ses chanoines prébendes et semi-prébendés, ses bénéficiers, 
ses chantres, sa psallette, ses portiers et son personnel subalterne. 
Tous ces hommes étaient en contact permanent, d'où venaient 
des froissements, des incidents multiples, qui prenaient une impor- 
tance comique. 

Ainsi, lorsque les processions du chapitre se déroulaient, la tête 
de la procession rencontrait quelquefois la queue à la porte du 
cloître; or, « en soy croisant in janua dud. cloistre », à la porte du 
cloître, les gens, engoncés dans leur chape, trébuchaient, se bouscu- 
laient, et il en résultait « des rixes et des scandales ». On délibéra 
longuement à ce sujet ^ 

Il était d'usage, pour la Pentecôte, de laisser tomber de la voûte 
des étoupes enflammées, qui rappelaient les langues de feu descen- 
dant sur les Apôtres. En 1536, de mauvais plaisants ne s'avisôrent- 
ils pas de jeter sur le chapitre des « fustes de feu », bûches incan- 
descentes, de l'eau, enfin des oublies que les petits polissons d'en- 
fants de chœur durent se disputer avec animation ? On défendit de 
recommencer sous peine d'excommunication et d'amende arl)itraire ^. 

11 y avait vers cette époque, à Saint-André, un malheureux 
prébendier, insolent, querelleur, batailleur, qui faisait bien de 
Tesclandre « ob nimiam potacioncm » ; le vin doux, notamment, 
paraît lui avoir été funeste. On le faisait comparaître devant le 

1. 3 novembre 1543. G 286, fol. 383 v°. 

2. G juin 1536. G 2SG, fol. 285i 



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LA BARBE DU GHA?îOTNE BELGIER 7 

chapitre, où il ge confondait en protestations de regrets; on le 
condamnait à garder la prison, au pain et h Teau; on lui interdisait 
de sortir de chez lui pendant les vendanges, de boire du vin sans la 
permission du chapitre ou l'ordonnance d'un médecin. Il promet- 
tait... et recommençait K 

De toutes ces affaires, aucune n'eut autant d'ampleur que 
l'affaire des barbes. 

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut savoir que le cas de 
Bordeaux n'était pas isolé et que. dans la France, bien des barbes 
cléricales firent parler d'elles. 

On lit dans Jules Quicherat, Hisloire du Coslume en France^ 
pp. 368-369 : 

Le pape Clément VII ayant laissé pousser sa barbe en signe de 
deuil, diL-on, après le sac de Rome, des ecclésiastiques français 
crurent pouvoir se conformer à cet exemple. Ceux qui se piquaient 
d'obéissance aux règles établies crièrent au scandale et à la démorali- 
sation. De là une scission qui donna lieu à beaucoup de débats ridi- 
cules. Lorsque Guillaume Duprat, évêque de Clermont, revint des 
premières séances du Concile de Trente, il était porteur d'une barbe 
magnifique qu'il s'était laissé pousser, disait-il, pour ne pas paraître 
ridicule à côté des prélats italiens qui étaient tous barbus. Son chapi- 
tre voulait qu'il en fît le sacrifice. Il répondit qu'il ne le pouvait pas, 
ayant à retourner au concile. 

Non seulement la célébration de l'ofllce, mais l'assistance au chœur 
lui fut refusée... Enfin, il se fit donner une dispense apostolique pour 
célébrer. Les chanoines résistèrent encore et prétendirent limiter à 
un an la licence accordée par le Saint-Père. De guerre lasse, ils finirent 
pourtant par fermer les yeux sur le scandale. 

De pareilles difïicultés furent faites, sous le règne suivant, aux 
évoques de Troyes, d'Orléans, de Chartres, du Mans. Les prélats, 
pour surmonter cette opposition, mirent leur menton sous la sauve- 
garde du souverain, et la loi fléchit devant la puissance. Le motif 
allégué par Henri II auprès des chapitres récalcitrants, fut la néces- 
sité de laisser leur barbe à des hommes d'État qu'il se proposait 
d'employer dans ses ambassades. Lorsque cette raison n'était pas 
trouvée suffisante, il envoyait des lettres de jussion. 

Le célèbre architecte Pierre Lescot, pourvu d'un canonicat à la 
cathédrale de Paris, eut toutes les peines du monde à obtenir son 
installation parce qu'il était barbu... 

... La question de savoir si le poil convenait au menton d'un théolo- 
gien fut portée en Sorbonne en 1561, et résolue négativement. 

1. 20 février 1537, n. s.; 18 septembre 1543. G 286, fol. 292 v», fol. 382. Paaalm 
dans le même registre» 



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8 LA BARBE DU CHANOINE BELCIER 

Dans la phalange épique de ces autres poilus qui, à défaut de 
leur sang, versèrent généreusement leur encre, l'un des héros les 
plus brillants fut à coup sûr le chanoine Belcier. 

Bertrand de Belcier appartenait à une famille parlementaire. U 
était fils de François de Belcier, conseiller au Parlement de Bor- 
deaux, en 1512, premier président en 1519, mort le 30 décembre 1544 ^. 

Son principal mérite consistait, semble-t-il, dans l'influence et 
l'active sollicitude de son père. On dirait aujourd'hui que c'est un 
fils à papa. Une fois, il prétendait avoir les fièvres et demanda 
l'autorisation de rester dans la maison paternelle : le chapitre le 
lui permit, « en considération de son père, mais pour ce motif seule- 
ment )» K 

Pour les hommes de cette catéprorie, il y a toujours eu des siné- 
cures et des prébendes. Bertrand de Belcier, non content d'un cano- 
nicat h Saint-André, qu'il desservait fort mal ^ obtint l'abbaye 
cistercienne de Bonlieu, au Carbon-Blanc *. 

Nous ignorons s'il était savant canoniste et théologien; mais 
nous savons qu'il faisait du cheval, et comme la maison canoniale 
que lui avait concédée le chapitre n'était pas disposée pour loger 
de la cavalerie, on lui bailla la maison de l'œuvre -^ c'est-à-dire cette 
loge couverte où les ouvriers travaillaient lorsque le chantier de la 
cathédrale était en activité; car, dans cette société arriérée, les 
tailleurs de pierre besognaient à l'abri et gantés. Belcier ne paraît 
pas avoir été de ces clercs que l'autorité dut rappeler à l'observa- 
tion de leurs vœux : nous devons croire que la vertu de ce nouveau 
Samson l'aurait défendu contre les ciseaux d'une autre Dalila. Au 
reste, très combatif, entêté, cassant, prêt à pousser jusqu'à la 
limite de son droit et même au delà. 

1. Ces dates sont empruntées à Communay, Le Parlement de Bordeaux^ pp. 16-19. 
— Communay ne cite pas le chanoine parmi les enfants du président Belcier (p. 19, 
note 3) ; mais cette filiation ne fait aucun doute : « Super requesta per dominum Pre- 

sidentem facta, fuit conclusum quod, de i^ratia et pro anno presenti solum et dum- 

taxat, ma^ister Bertrandus de Belcier, cjus fîliuSy habeblt medietatem errossoium fruc- 
tuum, sicut unus ex dominis canonicis semiprebendatis » (G 286, fol. 54 v*»). — En 1524, 
le chapitre lui concéda une certaine quantité de vin provenant de Saint-Genés, toujours 
à la demande du Président, de errâce et en considération de sa famille : •« Audita requesta 
Preiidentis,... dominus de Belcier, canonicus, favore sui generis et de gratia habebit 
vinum in Sancto-Genesio » (G 286, fol. 81 v«>). 

2. « De gratia speciali et in favorem sui patris et non alias » (G 286, fol. 372). 

3. En 1542, Belcier fut privé de son tour de semaine, comme n'étant pas dans la 
ville et la sauveté, • ymo notorie absens » (G 286, fol. 380 v°). — Il flsrure bien rarement 
sur la liste des chanoines présents au chapitre. 

4. La Gallia Christiana donne deux dates : 1530 et 1540; Belcier était encore abbé 
en 1544. Le 9 décembre de cette année, il réclama un religieux de son monastère, malade 
du cerveau, qui, s'étant introduit dans le chœur de Saint-André sous prétexte de prier, 
avait déchiré et volé un feuillet d'un livre (G 286, fol. 404). 

5. G 286, fol. 369. 



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LA BARBE DU CHANOINE BELC1ER * 9 

Notre chanoine était un mauvais caractère, mais c'était une belle 
barbe. Ici les documents présentent une de ces lacunes qui font le 
désespoir des érudits : les nombreux textes ne fournissent pas de 
précisions sûr cette barbe importante, qui .alluma la guerre au sein 
du vénérable chapitre de l'une des plus illustres églises de France 
et qui occupa d'elle — j'allais écrire : de sa personne — le Parle- 
ment, deux fois le Saint-Siège, peut-être le Conseil du Roi. Était- 
elle brune, châtain ou blonde, d'un blond pâle ou d'un blond chaud ? 
Nous savons du moins qu'elle était longue, et il nous est permis de 
croire qu'elle était tombante : « prolixam, Ipngam, dimis<iam»; elle 
n'était donc pas en éventail, ni crépue ou frisée, ni calamistrée au 
petit fer, simplement peignée avec complaisance. 

Mais ello était d'un inonde où les plus belles barbes 
Ont. le pire destin. 

Ouvrons Littré : « Barbe, poil du menton et des joues. » Voilà 
bien rinsuiTisartce, la vanité de la philologie î La barbe est autre 
chose qu'une touffe de poils; elle est un attribut de la virilité, elle 
en est l'aiTirmation et comme le rayonnement. Une barbe avanta- 
geuse fait à l'heureux mortel qui la porte une auréole fascinatrice 
et conquérante. En vérité, plus Belcier avait de raisons pour cultiver 
sa barbe et plus l'autorité, jalouse, était fondée à la vouloir sacrifier. 

Or donc, le 13 juin 1541, le chapitre de l'église primatiale de 
Bordeaux, se conformant aux édits du Roi et aux arrêts du Parle- 
ment et cherchant à éviter les scandales, défendit, sous peine 
d'excommunication et de privation de leurs revenus, à tous cha- 
noines, bénéficiers et choristes de se présenter au chapitre, au 
chœur ou aux processions, avec une barbe longue, des chausses à 
crevés, un poignard ou une épée, des souliers à bec, de soie, de 
batiste ou de velours, d'autres vêtements indécents ou une petite 
tonsure ^. 

Quatorze mois plus tard, nouvelle délibération, qui est annoncée 
en marge comme suit : « De barba domini de Belcier, » de la barbe 
de M. de Belcier. Suivant un arrêt du Parlement, le chapitre décida 
que M. de Belcier ne serait plus admis aux distributions tant qu'il 
porterait la barbe abondante, « habens barbam prolixam »2. C'était 

1. G 286, fol. 347 v». — « Calligas divisas seu scissas..., calceos rostratos, cericos ex 
bysso sive veluto. » Peut-être faudrait-il traduire : des chaussures à crevés, des chausses 
ù bec. Ces chausses à bec pourraient être les chausses très indécentes qui sont figurées 
dans certains tableaux italiens. 

2. G 280, fol. 366. 



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10 LA BARBE DtJ CHANOINE nCTXTER 

le 29 août 1542. Le 6 mars suivant, Belcier produisit une dispense 
du Saint-Siège l'autorisant à porter la barbe longue ^ Le chapitre 
se réserva d'en délibérer. 

Le surlendemain, un chanoine de Limoges, délégué de l'ofTicial 
de Bordeaux, présenta aux chanoines le rescrit en question et 
interdit, sou^? peine d'excommunication, qu'orï empêchât Timpé- 
trant d'en jouir. Les chanoines demandèrent copie, et leur motif 
décèle quelque dépit : « Ne esset locus variationis ^ )., pour empêcher 
le texte de varier. 

Il faut croire que cette méchante humeur s'était traduite par des 
actes plus vifs, car, une semaine après, on résolut de faire les démar- 
ches nécessaires pour que le sous-chantre fût relevé de l'excommu- 
nication qu'il craignait d'avoir encourue : si Belcier s'y opposait, 
on suivrait l'instance devant le Parlement ^. 

Belcier consentit, mais r^ condition que le procès entamé contre 
lui fût arrêté et que sa barbe fût admise au chœur, au chapitre et 
aux processions *. On résolut de statuer plus tard sur le fond; en 
attendant, le procès à lui intenté à cause de sa barbe, « processus 
intentatus ratione sue barbe ?-, devait suivre son cours ®. 

Belcier dut rire dans sa barbe et penser qu'il triomphait définiti- 
vement. Grave erreur! Le chapitre procéda contre lui à la fois 
devant le Parlement et devant le Souverain Pontife. Les chanoines, 
en effet, avaient chargé de leurs intérêt<^ un banquier en cour de 
Rome, Robert Le Maistre. Belcier avait un rescrit; Le Maistre en 
obtint un second, qui annulait le premier ®. 

Belcier, qui avait du poil au menton, ne se laissa pas abattre... 
ni raser. Cependant vint l'été de ir)44 ; les délibérations se multi- 
pliaient, les sacs h procès s'empilaient. Il fallait en finir. Un jour, 
par hasard, Belcier était présent au chapitre et, si l'on peut ainsi 
parler, il étalait sa barbe à celle de ses adversaires; ceux-ci lui 
permirent de garder le poil de son menton et de ses joues, pour 



• 1. G 280, fol. 372 v". 

2. r. 286, fol. 373. 

3. G 286. foi. 373 v». 

4. 29 mars 1543. (i 286, fol. 376 v». 

5. 3 avril 1543. G 286, fol. 376 v«. 

6. C'est peut-Cire h ce propos que Belcier éleva, en février 1544, une protestation 
dont l'objet ne nous est pas connu (G 280, fol. 389). — Robert Le Maistre revint 
devant le chapitre en mars : 18 mars 1544, n. s. « Matîister Robertus Le Maistre, banc- 
querius, venit in capitulo, dicens juxta memorialia sibi tradila a dominis de capilulo 
impetrasse ex Summo Pontitice quoddam rescriptum quoad barbas lon^uas et diniissas ■ 
(G 286, fol. 390). — Les memorialia étaient les actes authentiques passés devant 
l'ofïlcial. — 20 mars 1544, n. s. Belcier demande un congé, * eo quia necessario habet 
recedere et fortasse Parisius adhire pro suis negotiis faciendis » (G 28G, fol. 390)» 



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LA BARBE DU CHANOI?IE BELGIEH II 

nous exprimer comme Littré, sans préjudice toutefois du rescrit 
pontifical ni du procès en instance devant le t^arlement. Le doyen 
demanda que les frais du rescrit fussent payés au banquier. Belcier 
s'y prêta, mais il entendait que ce rescrit fût livré aux flammes. 
Le banquier s'y opposai 

De ce jour, le conflit prit un autre aspect : il fut surtout entretenu 
p§r Le Maistre, qui, de temps à autre, réclamait ses honoraires. 

En novembre, il fit ime demande, insistant sur ce que le rescrit 
dont il s'agissait confirmait un statut capitulaire, des arrêts du 
Parlement et nombre d'autres décisions ^. Le chapitre se reconnut 
débiteur; mais des protestations diverses surgirent. Les uns, comme 
Delachassaigne, disaient : ce n'est pas le chapitre qui doit payer, 
mais bien les chanoines qui ont voulu le procès. Les autres, comme 
de Rosa, soutenaient qu'il était dérisoire de faire supporter par le 
chapitre le coût d'une bulle qui restait lettre morte ^ Ce dernier 
avis prévalut : le chapitre ordonna de ver.ser à Le Maistre un 
acompte de 10 écus sol et de présenter la bulle au juge pour exécu- 
tioB^. 

Dix écus au soleil, ce n'était pas lourd. Tls contiennent, au total, 
pour 113 fr. 50 d'or. 

Il est impossible de retracer en détail la stratégie procédurière 
des deux i^roupes : dès que la majorité du chapitre se prononçait 
dans un sens, on était sûr que des mécontents protesteraient ou 
élèveraient un appel ^ Le malheureux créancier fut réduit à traîner 
ces mauvais débiteurs devant un conseiller au Parlement, M. 
d'Alesme ® : ils consentirent à s'exécuter, pourvu que le rescrit 
sortît son plein effet. « Proviso et non alias quod dictum rei^criptum 
suum plénum sortiatur eiTectum » '. Les choses traînèrent, d'ailleurs : 
en 1548, on afl'ecta à cette dépense l'arriéré de la taille de Cadaujac, 
que le chapitre n'avait pas touchée depuis longtemps. Naturelle- 
ment, Delachassaigne protesta et, à la séance suivante, de Rosa 
protesta contre cette protestation^. En juillet, Le Maistre vint, 
flanqué d'un huissier du Parlement, pour arracher le solde, qui lui 

1. IH juin 1544. (; ÎSO, 335 v«»-3?0. 

2. 3 novembre 1544. ■ Iiisequondo stalutiim per capilulurn super hoc faclum et 
arresta per Curiam ParlameriU Burdegale super hoc lala et alia quam phirima «• ((i 2S6, 
fol. 402). 

3. 3 et 7 novembre 1544. G 28G, fol. 402. 

4. 3i) décembre 1544. (i 2H6, fol. 405. 

5. 17 avril 1744. (i 2H(), fol. SdZ v». 

6. 5 janvier 154tî, n. s. Le doyen tAchera de recouvrer une créance de 18 écus sol 
et les donnera au banquier ((i 28G, fol. 423 v"). 

7. 13 avril 1546, n. s. G 286, fol. 427. 

8^ 5 et 12 janvier 1548, n. s. G 2S7. H v"; 



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la LA BARBE DU CIIA\Ol!HE BELGIER 

était encore dû en novembre 1549 ^. Il paraît avoir reçu au total 
150 écus sol, soit à très peu de chose près pour 1,703 francs d'or. 
Autant que nous puissions en juger, les taillables de Cadaujac 
s'étaient acquittés; mais le produit dé la redevance était retenu 
par des chanoines auxquels on fit rendre gorge ^, 

Le fond du litige était passé au second plan. La difficulté fut 
réglée entre temps et presque de façon incidente. 

D'abord, on prescrivit d'appliquer « bullam des barbes », sauf 
la grâce du chapitre en ce qui concernait les Messieurs dudit chapi- 
tre. Les intéressés ne voulurent rien tenir que de leur droit et non 
pas à^ la faveur ^. Pour prévenir d'aussi fâcheuses querelles, on 
exigea des nouveaux venus l'engagement de se soumettre â la 
bulle \ 

Sur ces entrefaites, Bertrand de Belcier partit, ce qui lui valut 
deux procès de plus avec le chapitre : l'un parce qu'il n'avait pas 
fondé son anniversaire et l'autre à cause de sa maison canoniale ^. 

D'autres barbes, qui étaient comme des satellites de celle de 
Belcier, s'offrirent au rasoir: en juin 1546, le sous-chantre, d'Arbo 
et de Sponde firent la promesse de renoncer à cet ornement •. Enfin, 
en décembre 1549, le chanoine Delachassaigne offrit de se raser; 
mais, revêche jusqu'au bout, il y mit une condition, savoir que ses 
collègues plus anciens que lui en fissent autant'. 

Cette offre fut-elle suivie d'effet? Nous l'ignorons. Les documents 
nous apprennent, du moins, que les goûts mondains ne disparurent 
pas du chapitre de Saint- André. En 1579, il fallut faire défense «aux 
chanoines, demy-chanoines, chantres de chappes, prébendiers, 
choristes, portiers et aultres officiers habitans en lad. église », de 
porter les moustaches, — les moustaches, des chemises à fraises, 
« habitz ou soulliers découppés, manches pendantes, acoustrementz 
dissoluz )% des l)oucles aux oreilles et des anneaux aux doigts ^ ! 



1.31 janvier, 7, 9 février, 8 mars, 3 juillet 1548, 13 juin et 5 novembre 1.549. G 287, 
fol. 12 V», 13, 14 v«, 22 V», 3> v«, 41 v. 

2. 9 février 1548, n. s. G 2S7, fol. 13. 

3. 29 avril 1544. G 286, fol. 332 v». 

4. 7 juin, 10 juin, 13 octobre 1547. G 287, fol. 2 V, 3 et 8. — Le 13 octobre, Delachas- 
sai'jrne protesta vainement à ce sujet. — Le 19 juillet, le sous-doyen formula le vœu 
que la bulle fût entièrement respectée (G 287, fol. 6). 

5. 20 mars et 21 août 1548 et 2 juillet 1549. G 287, fol. 15 v«, 26 et 37. — Son frère 
Françoi-i avait déjà quitté le chapitre par permutation {(; 286, foL 428 v°-429). 

6. 15 juin 1548. G 287, fol. 21 v». 

7. 17 décembre 1549. « Obtulit radere barbam lon^uam quam defert, proviso et non 
alias quod ceteri domini eo antiquiores qui deferunt barbam lon^am illam radent * 
(G 287. fol. 44K 

8. 13 juin 1579. (; 289, fol. 139. — Cf. du 26 mars 1555. G 287, fol. 139. 



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LA BÀtlBE t>U CMAIfOlNE BELGIER l3 

L*afTaire des barlies est ridicule, j'en conviens, et ses héros inspi- 
rent une sympathie fortement mitigée. II est cependant possil)Ie de 
dégager de ces faits plaisants une morale sérieuse : contre un caprice 
de quelques chanoines, les efforts combinés et prolongés du Parle- 
ment et du Saint-Siège ont été impuissants; il faudrait moins de 
foudres, aujourd'hui, pour mettre à la raison des chanoines, et 
même des laïcs. Peut-être n*avons-nou& pas fait, sur le chemin qui 
mène h la liberté individuelle, autant de progrès que nous nous 
rimaginons. 

J.-A. BRUTAILS. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 

LEUR SITUATION MORALE ET SOCIALE, DE I 55o A LA RÉVOLUTIOH 

{Suite '.) 



A quel point les marchands drapiers avaient raison d'affirmer 
que les Avignonais abusaient des brevets qu'ils avaient obtenus, 
un incident dont les Astruc-Lange sont les héros va nous le démon- 
trer. On a vu 2 que, par uae ordonnance du 29 octobre 1750, Tourny 
avait permis à cette famille, pourvue de son l)revet depuis le 12 juillet, 
de s'arrêter deux fois par an dans les villes de la généralité de Bor- 
deaux, durant trois jours francs. Il vaut la peine d'examiner les 
arguments qu'avaient fait valoir les intéressés : 

A Monseigneur V Intendant de Guyenne*. 

Supplient Ktimblement Nathan Astruc et Langes frères negotians, 
Disant qu'on conséquence du privilège des foires et de la faculté 
accordée à tous marchands forains, les supplians tiennent ouvert 
depuis le commencement de la présente foire d'octobre 1750 un 
magasin de soirie et dorure a bordeaux. 

Le dérangement extrême qui rogne dans le commerce et le malheur 
du tems hiflûence jusques sur ce magasin des suplians, dont le 
débit a été beaucoup moindre que dans les précédantes foires, et les 
payemens qui dévoient leur être faits par les marchands de détail 
auxquels les suplians vendent à crédit jusques aux foires prochaines, 
n'ont été exécutés qu'en partie; ils n'ont pas recouvré le tiers des 
sommes qui leur sont dues depuis la foire de mars pour marchandises 
livrées en gros, et le débit des suplians pendant le cours de la présente 
foire a été proportionné par la circonstance. 

En sorte que les suplians se trouvent avoir une quantité consi- 
dérable de marchandises qui leur restent en soyrie et dorure, que 
comme tous les autres marchands forains ils sont obligés de sortir 
de bordeaux avant la fin de la foire. 

1. Voir Revue historique de Bordeaux, 1909, n" 6, p, 368; 1911, n*» 3, p. 145; 1914, 
no G, p. 353; 1915, n» 1, p. 22; n» 4, p. 169; n» 5, p. 267; 1916, n» 1, p. 23; n° 4, p. 203; 
1918, n* 8, p. 129, n« 4, p. 200. 

2. Jievue liistoriquc de Bordeaux^ 1916, p. 213. 

3. C 1093. 



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LES JUIFS A BORDEAUX l5 

Les suplians sont dans 1/usage de les faire voiturer dans des pro-* 
vinces étrangères pour y vendre en qualité de forains comme à 
bordeaux, mais avant sortir de la Généralité de Bordeaux ils passent 
avec leurs marchandises par plusieurs grandes villes, ou ils pourroient 
pour la commodité du public les exposer en vente, si votre grandeur 
avoit la bonté d'en accorder la permission aux suplians comme elle 
Tavoit fait il y a environ six ans. 

Ils demandaient en conséquence rautorisation de « vendre et 
débiter pendant trois jours francs dans les principales villes de la 
généralité de Bordeaux, notament dans celle de Perigueux, les mar- 
chandises en soyrie et dorure de leur magasin de foire à Bordeaux.» 

C'est ce que Tordonnance du 29 octobre 1750 leur accordait, au 
dos de la requête même. L'année suivante, les Astruc-Lange en 
demandaient le renouvellement, qui sans nul doute fut accordé : 

A Monseigneur V intendant de Guyenne^, 

Suplient humblement Nathan Astruc et Lange negotians, Disant 
que si votre Grandeur n'a la bonté de leur continuer la grâce qu'elle 
leur a cy devant accordé de pouvoir vendre et débiter les marchan- 
dises de leur commerce, notamment dans la ville de Perigueux, le 
nombre des jours qu'il vous a plû, Monseigneur, fixer hors les tems 
de foire, les suplians sont exposés a perdre une partie des sommes 
qui leur sont dues pour ventes de Marchandises, car c'est moins pour 
en avoir le débit dans cors jours de grâce que vôtre Grandeur h déjà 
eu la bonté de leur accorder, que pour les mettre a profit pour le 
recouvrement de ce qui leur est dû, que dans les tems de foire les 
suplians ne peuvent pas faire avec la même facilité, parce que les 
occupations multipliées et momentanées des forains ne leur en lais- 
sent pas le temps Ce considéré. Monseigneur, il vous plaise de vos 

grâces, accorder aux suplians les fins et conclusions de leur précédante 
requête, relativement aux ordonnances précédantes de vôtre Gran- 
deur (Signé) Astruc et Lange. 

Pareille autorisation, qui permettait en somme aux Astruc- 
Lange de tenir dans les villes et au moment de leur choix, et deux 
fois par an dans chaque ville, une foire à eux pendant trois jours, 
n'alla pas, comme on pense, sans soulever des protestations. On peut 
se demander comment Tourny ne les prévit pas, et ne comprit pas 
surtout quelle dérogation aux usages il instituait par son ordonnance. 

A Monseigneur le Marquis de Tourny^, 

Suplient humblement les marchands de draperie et de soyerie de 
la Ville de perigueux disant que consternés par la siniflcation d'une 

1. C 1093. Original (en marge: 1751). 
'2. C 1093. Original, sans date. 



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l6 LES iUIFS A BORDEAUX 

ordonnance de vôtre grandeur du 29 8^*^ 1750^, obtenue par les 
nommés Nathan Astruc et Lange frères mard" juifs sur le prétexte 
que leur débit a été moins considérable pendant la foire du mois d'8**^^ 
1750 que les précédentes et sur l'allégation qu'ils n'auroint retiré que 
le tiers de qu'il leur etoit deu; 

... personne n'ignore qu'au preiudice des deffences faittes et res- 
terées en différents tems par les Roys prédécesseurs de Sa Majesté 
les marchands foreins Regnicoles et Étrangers ainsy que les juifs 
aportant et faisant transporter dans les différentes villes et lieux 
du Royaume toutes sortes de marchandises dont la plupart etoient 
défectueuses et prohibées et les debitoient journellement dans les 
d«" Villes et Lieux pendant le cours de lannée, quoyqu'ils n'eussent 
la liberté de vendre et d'avoir Boutiques ouvertes que les jours de 
foire, il fut rendu pour reprimer cet abus en 1586 (conférence des 
ordonnances: 1162) un Edit en forme de Règlement pour toutes les 
villes du Royaume par lequel il fut ordonné que tous les marchands 
forins soit Regnicoles ou Etrangers ne pouroinl faire mener ny conduire 
leurs marchandises et la faire vendre et débiter en aucunes villes du 
Royaume si non en tems de foires seulement et durant le tems d'icdles 
et dans les endroits ou elles seroint établies et non ailleurs et qu'il fut 
aussy deffendu par le même Edit a tous marchands hostelliers et 
autres personnes de recevoir et garder les d" marchandises par Entre- 
posly ny de prester leurs maisons aux d' mard* forains. 

En 1656 * les nommés Jourdain, ponton, et autres marchands 
forains ayant voulu vendre des marchandises hors le tems de foire 
dans la ville d'aurillac en auvergne, et les marchands domidlliés 
de cette ville en ayant portés leurs plaintes au conseil il fut rendu 
le 19 j«"'' » 1657 un arrêt qui fit itératives deffences aux d. Jourdain, 
ponton, et autres marchands forains généralement quelconque de 
vendre et etaller au d. Aurillac aucunes marchandises en gros ou en 
détail ou les faire vendre par personnes interposées et de tenir Bouti- 
que, chambre ou magazins ouvert, hors les jours de foire le précèdent 
et le suivant a peine de 1500 livres d'amende et de confiscation de 
leurs marchandises 

Le 30 février 1731 il fut rendu un arrêt du Conseil d'état du Roy 
qui fit deffences aux juifs de trafiquer vendre et débiter des mar- 
chandises dans aucunes villes et lieux du Royaume autres que celles 
où ils sont domiciliés. 

Le 19 avril 1740 il fut rendu un arrêt du conseil qui ordonna 
l'exécution des reglemens cy dessus cittés et réitéra les mêmes def- 
fenses en faveur des marchands de draperie et soyerie de la ville 
de Nevers. Ceux de la ville de Valence en dauphiné en ont fait rendre 
un semblable qui porte les mêmes dispositions le 25® avril 1747, 
Enfin toutes les fois que la question s'est présentée le conseil a décidé 
conformément a ces principes. 

1. Voir Revue historique de Bordeaux, 1916, p. 213. 

2. Le texte porte par erreur, 1556. 

3. Janvier ? Juin ? Juillet ? 



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LES JUIFS A BORDEAUX I7 

Suivent une allusion à Tordonnance de l'intendant Barentin, 
en date du 29 juin 1751 ^ dont copie est jointe, puis des doléances 
au sujet de la situation créée par les forains : 

ils portent et vendent chaque jours publiquement et hors les 
jours et tems de foires toutes sortes de marchandises dans la ville 
de perigueux et qu'ils y font même des séjours très longs; les juifs 
lemportent encore par les différentes maneuvres qu'ils pratiquent, 
les nommés Nathan Astruc et Lange frères viennent en leur parti- 
culier d'en fournir un exemple bien douloureux pour les suppliants; 

En conséquence de la permission qu'ils ont surpris de la Religion 
de votre grandeur, le 29 S*»*"® 1750 qu'ils ont extrêmement mis a 
profit, ils se sont rendu le 4 fev. dernier a perigueux et ont déposés 
leurs marchandises au Bureau de controlle des marchands. Et après 
y avoir séjourné, ils ont repris leurs caisses de marchandises du 
Bureau disant qu'ils ne vouloint déplier ny, vendre, mais leur Re- 
traite ne fut pas simulée pour mieux couvrir ■ les courses qu'ils vou- 
loint faire dans les châteaux et marchés voisins; 

Etant revenus le 11 du même mois et ayant déposés une seconde 
fois leurs marchandises dans le Bureau des marchands les suplians 
prirent le partit de leur faire une sommation de se retirer. 
' Ces refractaires leur ayant fait sinifier la permission de Votre gran- 
deur apposée au bas de leur requête, les Suplians saisirent cette 

occasion de leur faire sinifier un acte en réponse ces particuliers 

retirèrent de nouveaux leurs marchandises du Bureau en pretestant 
qu'ils alloint se retirer tout a fait, n\ais ce ne fut que pour les placer 
dans des endroits dont ils s'étoint assurés relativement a leurs vues 
et les faire porter par des personnes interposées dans les maisons 
particulières en sorte qu'a la faveur de ces artifices ils on trouué 
moyens de vendre pendant huit jours entiers clandestinement dans 
la ville. 

Viennent des développements déjà connus : les marchands 
forains ne payent aucunes charges ni impositions; ils ne vendent 
qu'au comptant, et les marchands de la ville, qui ont fait crédit, ne 
peuvent plus recouvrer leurs créances; les marchandises de ces 
Juifs sont défectueuses ou prohibées, ce qui favorise les fraudes des 
fabricants. La conclusion tend à obtenir 

expresses inhibitions et défenses a tous mard^ forains colporteurs 
et autres tant Regnicoles qu'Etrangers d'etaller, détailler, vendre 
ny débiter dans la d*^ ville de Perigueux aucunes marchandises en 
gros moyen détail sinon en Balle et sous corde ou pièces entières, 
ny de les faire vendre par personnes interposées hors les jours de 
foire le précèdent et le suivant, passé lequel tems ils seront tenuts 

1. Cf. p. 18. 

2. Phrase mal venue, il faut comprendre : « ne fui simulée que pour mieux couvrir... » 



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i& LB8 iniPS A BÔftOlAtJt 

de remballer et transporter hors de la d^« ville et faubourg ce qui 
leur restera a vendre des d^ marchandises sans pouvoir les laisser en 
dépôts dans leurs auberges ny ailleurs sous peine de confiscation 
des dites marchandises et de mil livres damende pour chaque contra- 
vention tant contre les d* marchans que contre ceux qui auroint 
reçeus les d^ marchandises dans leurs maisons comme aussy de les 
exposer en vente les jours permis sans les avoir préalablement faittes 
visiter et marquer s'il y a lieu au Bureau des marchands; faire 
pareillement deffenses aux juifs de trafiquer, vendre, débiter des mar- 
chandises et faire aucun commerce dans la d>® ville sous les mêmes 
peines de confiscation et d'amende cy-dessus énoncées 

L'ordonnance de l'intendant d'Orléans ^ est ainsi libellée : 

De par le Roy Charle amable honoré Barentin chevalier seigneur 
d'Harduilliers... intendant de justice, police et finances dans la géné- 
ralité d'Orléans. 

Veu la requête a nous présentée par Nicolas Lemoyne, guillame 
Lefeurc, pierre des Sommes, jean Baptiste forcade, guillaume gron 
et Charles Goquelin, tous marchands drapiers et merciers demeurant 
a Rambouillet, contenant : qu'au préiudice de l'arrêt du conseil 
d'état du Roy du vingt février mil sept cent trente un *, et de l'or- 
donnance de M. de Baussan du seize mars mil sept cent trente huit qui 
fait défenses aux juifs de trafiquer, vendre et débiter des marchan- 
dises dans aucunes villes et lieux du royaume autres que celles ou 
ils sont domiciliés, néanmoins les nommés Joseph, le père Lange et 
son fils Elle, Raphaël et Jacob, juifs de Nation dont le vrai domicilie 
et inconnu, viennent a Rambouillet au moins tous les mois y vendre 
et débiter en détail des drapts, toilles et étoffes de soye de toutes 
espèces, et achètent et troquent tout ce qui leur est présenté, ... 

... En conséquence faisons défenses aux d» Joseph, père Lange 
et son fils Elie, Raphaël, Raphaël et Jacob, et a tous autres juifs, 
de trafiquer, vendre et débiter aucunes marchandises tant dans le 
bourg de Rambouillet, que dans toutes les autres villes, Bourg et 
paroisses de la généralité d'Orléans a peine de saisie et confiscation 

des marchandises qui^seront exposées en vente fait a Orléans ce 

vingt neuf juin mil neuf cent cinquante un. 

Dans une supplique non datée, signée « Natant, Astruc et Lange 
frère » ^, il est dit : 

Cette ordonnance (du 29 octobre 1750) est relative à autres per- 
missions semblables que vous avés bien voulu Monseigneur accorder 
en autres temps aux suplians, à la faveur desquelles ils n'a voient pas 
été inquiétés dans les différentes villes ou ils en ont fait usage, mai» 

1. C 1093, copie. 

2. Voir Bévue historique de Bordeaux^ 1915, p. 23. 

3. C 1093. 



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Les Juirs A. ËoRbEAUt 1§ 

le mois de février 1752. il n'en a plus été ainsi dans la ville de Peri- 
guoux, ou malgré l'ordonnance de votre grandeur, notifiée et une 
permission en conséquence du sieur Maire de ladite ville ^, les s" Neul- 
let et Duclaud gardes jurés du corps des marchands de ladite ville 
de Perigueux, ont fait un premier acte aux suplians le 15 février 
dernier ■, par lequel ils se sont oposés à la vente des marchandises 
qu'ils avoient voiturer dans ladite ville, parce que, disent-ils, par 
arrêt du Conseil de 1734 il est delTendu aux Juifs de vendre n'^ débiter 
leurs marchandises dans d'autres endroits que ceux de leur* domicile. 
Les suplians ayant été obligés de répondre à cet acte, les dits gardes 
jurés leur en firent un second le 18 dudit mois de février, par lequel 
ils prétendent avoir fait la visite des marchandises des suplians, 
et qu'ils leur avoient déclaré ne vouloir pas les vendre dans ladite 
ville de Perigueux, que néanmoins ils y avoient fait une vente clan- 
destine et contraire au Règlement de 1669. 

Ce sont autant d'allégations de la part de ces gardes jurés pour 
colorer leur oposition marquée à l'ordonnance de vôtre Grandeur et 
à la permission accordée en conséquence par le sieur Maire de la ville 
de Perigueux, mais il en resuite constamment un trouble réel fait aux 
suplians, dont l'effet a été de rendre leur voyage infructueux et causé 
lès frais d'un transport onéreux; les suplians se voyent exposés fré- 
quemment à de pareilles avanies de la part des marchands des villes 
et lieux ou il leur est permis de s'arrêter, vendre et étaler leurs mar- 
chandises, ce qui n'a d'autre motif qu'une jalousie de métier... 

A cette requête sont joints des actes originaux sur papier timbré : 
deux h la requête de Nathan Astruc et Lange frères; deux à celle de 
Jean NeuUet et Pierre du Glaud, « bourgeois et gardes jurés du 
corps des mar^^ ^q \^ présente ville». L'un des deux premiers, qui 
porte rindication de février 1752, sans quantième, dénonce la 
manœuvre des gardes jurés, qui, 

lorsque Astruc et Lange leur présentèrent leurs marchandises pour 
la visite, dans l'obiet de fatiguer les rcquérans et les consommer en 
frais ont différé de faire lad. visitte en remetant de la faire de iour 
a autre et enfin, ils ont fait signifier aux requerans un acte en datte 
du quinzième dud. p"' mois par lequel ils ont sommé les requerans 
de retirer leurs marchandises dud. bureau et les recharger sans delay 

et sans les exposer dans lad. ville ce qui auroit donné lieu aux 

requerans de faire signifier par acte du seize du même mois • aux 
s'« Neulet et du Claux lad. ordonnance de M. l'intendant en dalle 

du iour vingt neuf octobre mil sept cents cinquante la permission 

a eux accordée par M. Dambois maire en datte du quatorze du p"* 
mois et les auroient sommés de procéder si bon sembloit a la visite 

1. D'autres des années 1750-1752 sont jointes ù la suppliijue. 

2. Joint à la supplique. 

3. L'un des trois actes joints ù la supitiiquc. 



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20 LES JUIFS A fiORDEAUt 

des marchandises et aussi de révoquer loposition quiis a voient formé 
par lacté dud. jour quinzième du p*^^ mois a ce que les requerans 
exposassent leurs d. marchandises en vente pendant trois jours 
francs dans la d. ville de perig"... après lequel acte signifié aux d. 
s" Neulet et du Claux ils procédèrent le même iour seize... a la visite 
des d. mrachandises dont ils dressèrent leur procès verbal et ne 
sy étant rien trouvé qui ne fut conforme aux reglemens et a lordon- 
nance de Monseigf l'intendant les d. s" requerans leur of rirent ver- 
balement le payement des droits du bureau et deniers découverts 
ce dont les d. s" Neulet et du Glaux refusèrent daccepter et conti- 
nuèrent de refuser de consentir que les requerans exposassent leurs 
marchandises en vente. 

Le maire de Périgueux avait, notons-le, accordé aux Astruc- 
Lange la permission de dél)aller ainsi leurs étofîes. Il est clair que 
l'intérêt des citadins et des citadines ne se confondait pas précisé- 
ment avec celui des marchands qui les sei'vaient ou les exploi- 
taient(?) en temps ordinaire. Maison peut se demander si les adroits 
et insinuants forains n'avaient pas usé d'un procédé dénoncé cin- 
quante ans plus tôt par M. de La Vrillière dans une lettre à M. de 
La Bourdonnaye ^ : 

Monsieur II ma esté donné avis que plusieurs Juifs veulent s'éta- 
blir dans la ville du Mont de Marsan par le moyen de quelques preseiis 
quils ont fait au Maire pojur ne s'y pas oposer, et que cela seroit 
très préjudiciable à la Religion dans cette ville, où la commodité 
du commerce en attireroit en peu de temps beaucoup d'autres, 
vous prendrez s'il vous plaist la peine de vous éclaircir de ce qui se 
passe à cet égard, quels sont les prétentions de ces negocians; s'ils 
sont en grand nombre, et depuis quand ils se sont introduits dans 
la d. ville A Versailles le 13 septembre 1709 La Viillière. 

Revenons à Périgueux. Les quinze livres, en deux ccus de six 
livres pièce et un écu de trois livres, que leur offrait l'huissier 
d'Astruc et Lange pour les droits de bureau (à raison d'un sol par 
pièce de marchandises), avec la sommation en main et à leurs domi- 
ciles respectifs, c'est-à-dire avec toutes les formalités requises, les 
deux jurés se gardèrent bien de les accepter, sans nul doute; et, de 
leur côté, le 18 février ^, ils faisaient signifier par huissier aux deux 
marchands juifs, un acte d'où il résulterait que ces derniers auraient 
dit alors 

qu'ils ne vouloint pas vendre en la présente ville et que leur 
desaint etoit de se retirer ... au lieu d'agir de bonne fois et de se 

1. C 1089. 

ii. Le troisième des actes joints. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 21 

retirer effectivement, ils ont au contraire fait transporter leurs mar- 
chandises dans un endroit à leur bienséance fréquentant depuis et 
a toutes heures les maisons de la ville ou ils font porter leurs mar- 
chandises par Jean non suspects, domestiques. ou autres, connaissant 
bien Tillicitation de semblable vente... 

Ce qu'ils faisaient à Périgueux, les A?truc-Lange et d'autres 
Juifs avec eux le faisaient sans doute ailleurs, suivant leurs conve- 
nances. A preuve cette protestation des marchands drapiers de 
Libourne, adressée à M. de Tourny, et datant probablement de la 
même époque ^ : 

Les marchand drapiers, soyeries merciers et toiliers de Libourne 
remontrant très humblement a Voire Grandeur, Monseigneur, qu'au 
mépris des Réglemens rendus par les Rois pour resserrer leur com- 
merce aux seuls débitans flxes dans les divers lieux du Royaume, 
il ne laisse pas de se montrer chaque jour chez eux, chargés d'effets 
de toute sorte, des juifs en très grand nombre, gens qui sans aucun 
principe de bonne foi, au moins pour la plus grande part, et au dom- 
mage des suppUans, distribuent à tout venant et au prix que Ton 
veut, de ces mêmes effets généralement véreux, ou sans qualité, ce 
qui nuit à tous et écrase les premiers, les seuls qui ayent le droit de 
vendre au dit lieu de Libourne... ce nombre devenant, chaque jour 
plus considérable; quelques-uns même de ces forains, y ayant établi 
des magasins, où affluent les habitans du lieu, tandis que ceux des 
supplians sont désers, il leur est forcé aujourd'hui, d'en solliciter 
l'expulsion... sans parler aussi des torts qu'ils font h l'état en intro- 
duisant partout, clandestinement des effets prohibés, ou d'autres en 
fraude des droits du Roi; sans encore faire envisager les raisons 
qui exigent de la police de favoriser le peuple chrétien au préjulâice 
de la nation réprouvée, même à droit égal. 

Les marchands de Libourne parlent de « Juifs en très grand 
nombre ». Et pourtant une chose est à constater, c'est que, dans les 
contestations soulevées par la concurrence juive à cette époque, 
il n'est généralement question que de ceux qui avaient obtenu des 
Iirevets *. Ou bien les bons Libournais voyaient des Juifs partout, 
ou bien les Dalpuget et les Astruc-Lange ouvraient, sciemment ou 
non, la voie à leurs coreligionnaires, qui pouvaient leur servir de 
représentants, de courtiers, d'hommes de paille. 

Mais cette invasion subreptice par le nombre n'était pas le moin- 

1. C 1093. 

2. En fait, on ne voit figurer en fait de Juifs dans l'état de 1749 reproduit par 
M. Courteault, qu'Abraham Rouget, peut-être Cazin (Cassin ?); et c'est sous le nom 
de leur associé Dubilleau (Dubillon), que Jacob et Emmanuel Dalpuget y paraissent 
ou plutôt s'y cachent. 



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33 LES JUIFS A BORDEAUX 

dre mal. On pouvait toujours y remédier par Tapplication stricte de 
Tarrêt de 1734. 

Comment lutter contre l'envahissement progressif des porteurs 
de brevets? Comment les empêcher de se livrer à leur commerce de 
draperie en dehors des foires, alors qu'ils étaient autorisés au séjour, 
et à l'entrepôt ? alors que lés marchandises se serraient et se ven- 
daient dans des chambres louées un peu partout autour de la Bour^^e, 
et d'où il était bien difficile de les faire déguerpir ? alors enfin qu€ 
les idées répandues dans le public par les idéologues étaient oppo- 
sées à toute réglementation, comme si le commerce pouvait être 
réellement libre? 

Les Juifs auraient eu bien tort de se gêner. En 1755, les mar- 
chands toulousains avaient éprouvé un échec dans leur campagne 
contre la concurrence juive. «Sous la poussée des nouvelles idées 
économiques, proclamant la liberté commerciale et industrielle », 
nous dit-on, Trudaine, le contrôleur général, avait coupé court à 
leurs réclamations K 

Mais comme un pouvoir faible ne montre de l'énergie que sous la 
pression, et en montre d'autant plus alors, nous ne devons pas trop 
nous étonner de voir le ministre Saint-Florentin tenter de couper 
court cette fois aux abus manifestes des Avignonais. De Versailles, 
il écrivait le 25 juin 1757 2 : 

Les marchands de Bordeaux, Monsieur, ont fait des représenta- 
tions sur labus que les nommés Dalpuget et autres Juifs avignonnois 
font des Brevets qui leur ont été accordés portant permission de 
demeurer a Bordeaux nonobstant l'arrest du Conseil du 21 janvier 
1734 auquel il a esté dérogé a leur égard, sous la condition expresse 
de se renfermer dans le commerce maritime et la banque et de ne 
faire directement ny indirectement aucun autre commerce dans la 
ville, les marchands prétendent que ces Juifs porteurs de Brevets 
y contreviennent vendent et débitent journellement des Draperies 
Soyeries et autres marchandises contre la Teneur de leurs Brevets et 
q II* aucun d'eux na de navire pour pouvoir faire le commerce de mer 
qui leur est permis, les marchands ont demandé sur ces motifs la 
revocation des Brevets. Mais le Roy ayant considéré que les contra- 
ventions que les marchands de Bordeaux reprochent aux Juifs por- 
It^urs de Brevets ne sont jusliflées par aucunes poursuites et procédures 
faites contre eux dont il aparoisse et qu'il n'est pas dans l'ordre de 
la justice de punir des contraventions si elles ne sont duement 
l)rouvées. Sa Majesté considérant de mesme qu'en accordant les 

1. N. Roubin, Revue deê Eludes juives^ t. XXXIV, p. 29 h 
3i C 1093, copie. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 23 

Brevets dont il s'agit, elle a entendu exampter de lexpulsion générale 
le petit nombre de familles avignonoises déjà anciennes a Bordeaux 
quelle en a gratifiées, il paroistrolt trop de dureté a les priver du sim- 
ple azile qui doit estre indiferent aux marchands sitost que ces fa- 
milles ne feront plus aucun commerce. Sa Majesté ma ordonné de 
vous faire savoir que son intention est, que vous veillés et fassiés 
exactement veiller a ce que les Juifs avignonois qui ont obtenu des 
Brevets, ne vendent et débitent des Draperies et Soyeries ny autres 
marchandises et ne fassent aucun commerce aulre que le maritime el 
la Banque conformément a leurs Brevets et que vous ayés a autoriser 
les maistres et gardes de la communauté des marchands a faire toutes 
los visites qu'ils trouveront a propos et toutes saisies qu'il appartien- 
dra Sa Majesté se reservant suivant lexigence de révoquer les Brevets 
dont il sagit. 

A cette lettre, adressée à Tourny père, ce fut Tourny fils qui 
répondit ^ en disant que son père la lui avait renvoyée en lui mandant 

leur avoir déclaré (aux Dalpuget et autres Juifs avignonois de 
la ville de Bordeaux) que l'intention du Roi etoit qu'ils s'abstinssent 
d'y vendre et débiter aucunes marchandises de draperie, soyerie et 
ai^tres, et qu'ils se bornassent au seul commerce maritime, et a la 
Banque. 

Il ajoutait avec énergie : « Je tiendray la main a ce qu'ils n'y 
contreviennent pas, et ayderay de mon autorité les maîtres et 
gardes de la Comm*^ des marchands de Bordeaux lorsqu'ils y 
auront recours pour les visites qu'ils trouveront a propos de faire 
dans leurs maisons. » Il joignait deux placets remis à son père par 
les Juifs visés. Dans l'un de ces placets, Jacob et Emanuel Dalpuget, 
attribuent la concession de leurs brevets, en 1749, à ce que dans 
la précédente guerre ils avaient 

quatre vaisseaux en armement pour les colonies de V Amérique, que 
par une suite de disgrâces, ils ont été forcés de cesser en l'année 1752. 
Les efforts que les Suplians ont fait pour soutenir leurs armemens 
pondant un aussi long tems, et qui sont assés connus a Bordeaux, 
l3s ont réduits dans la triste situation où ils se trouvent aujourd'huy 
par les pertes immenses qu'ils ont essuyées dans leur commerce 
maritime, ce qui est tellement connu à Bordeaux qu'il est surprenant 
que les marchands de cette ville prétendent jeter un doute sur un 
fait aussi notoire. 

Il n'est malheureusement que trop certain pour les suplians, que 
les révers de la fortune, les ont plus d'une fois mis dans l'impuissance 
de faire honneur aux termes de leurs engagements, et que les tristes 
restes d'une aisance passagère, sont pour la plupart dans les colonies 

li C 1093, minute et expédition i 



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34 LES JUIFS JL BORDEAUX 

françaises de V Amérique, vers lesquelles ils avoient dirigé les arméniens 
de leurs vaisseaux, et d'où ils ne peuvent les recouvrer aujourd'huy, 
par les obstacles presque insurmontables de la guerre ouverte avec 
l'Angleterre. 

Les suplians toujours occupés du désir de parvenir a remplir 
leurs engagemons, et tenant au commerce maritime par les fonds 
qu'ils ont encore dans les colonies, avaient disposé dès avant la guerre 
présente des marchandises de sayerie el dorure pour y être envoyées,., 
mais les déprédations des Anglais et la déclaration de guerre sur- 
venue depuis ont suspendu Tesperance des suplians, et les marchan- 
dises rassemblées dans leur magasin, n'ayant pu suivre leur destina- 
tion, ils êe voient dans le cas d'avoir multiplié leurs engagemens, et 
d'être privés de l'exportation 

s'il est un cas d'exception a la Loy, ce doit être en faveur des 

suplians, puisqu'ils ont contribué de tout leur pouvoir par l'armement 
de quatre vaisseaux pendant la précédante guerre, pour Taprovi- 
sionnçmcnt des colonies françoises de l'Amérique. 

Les Dalpuget concluaient en demandant « la permission de se 
défaire par détail des marchandises de soyrie et de dorure qu'ils 
avoient destinées pour rAmérique... la faculté d'exercer un com- 
merce de soyrie et dorure à Bordeaux... » 

L'autre placet émane de « la veuve de Nathan Astruc et Lange, 
Salon Dalpuget, Lyon Petit, et les héritiers de feu David Petit, 
Juifs Avignonois et brevetés de Sa Majesté pour rester domiciliés li 
Bordeaux et y faire le commerce permis par les brevets », lesquels 
commencent par discuter les griefs des marchands drapiers : 

Il est de fait que les suplians n'ont exercé aucun commerce de dra- 
perie et soyrie depuis Tannée 1754^, qu'ils ont obtenu leur brevet. 
Feu Nathan Astruc, a la tête de leur société étoit sous son nom 
fermier de la sirie de Lesparre, apartenant à M' le Duc de Gramont, 
et le terme du bail fut l'époque où ils cessèrent tout autre commerce, 
que celui do faire valoir leur argent au cours de la place, ce qu'ils 
continuent encore aujourd'hui. 

La veuve Astruc et Lange et les Enfans de feu David Petit, ont eu 
des soyries et dorures, tirées des manufactures du Royaume, mais 
c'étoit pour fournir à leur commerce des Colonies en Amérique, et 
nullement pour en faire aucun détail dans la Province. 

Eux aussi s'en prennent aux « déprédations des Anglois commises 
en pleine paix» et à la déclaration de guerre, et déclarent que leur seule 
ressource est de « se procurer quelque débit des marchandises en 

1. Il y a 1734, mais par erreur du copiste évidemment. On se rappelle que le brevet 
des Jacob Salon Dalpuget et des Petit est du 3 décembre 1753. 



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LES JUIFS A BORDEAUX 35 

soyrie et dorure, qu'ils avoient ramassées dans leur magasins pour 
les Colonies, et à quoi sont actuellement occupés les Enfans de la 
veuve Astruc, dispersés en différents endroits de la Province. Si 
cette ressource leur manque, il ne peut leur en rester d'autre, que 
celle d'avoir recours à la clémence de leurs créanciers. » 

Ils concluent en demandant la liberté de « vendre par eux-mêmes 
les marchandises de soyrie et dorure dont ils sont chargés, et non 
de draperie, qui n'entre pas dans leur commerce... de se défaire par 
détail des marchandises de soyrie et dorure qu'ils ont actuellement 
en magasin... » 

Les marchands drapiers durent avoir connaissance de la lettre 
de Saint-Florentin, car ils y font assez clairement allusion dans une 
nouvelle requête adressée à « Monseigneur le marquis de Tourny », 
et dont nous trouvons quatre exemplaires manuscrits ^ avec cette 
particularité que deux de ces exemplaires, les seuls authentiques 
puisque seuls ils portent les signatures des gardes-jurés des mar- 
chands de draperie et soierie de^ Bordeaux 2, comportent un passage 
important, tout à fait différent de ce qu'on lit dans les deux autres. 

Quoi qu'il en soit, il vaut la peine de reproduire h peu près inté- 
gralement cette requête avec ses variantes : 

En 1749, les D al puget Juifs avignonois reparurent a Bordeaux, avec 
vn Brevet de Sa Majesté qui leur permit de rester dans la ditte ville 
à la charge néanmoins que les dits Sieurs et leurs Enfans ne pouroient 
faire par eux mêmes ou personnes interposées, le Commerce de la 
Draperie et soyrie soits en gros ou en détail, et qu'ils se borneroient 
uniquement au commerce mairitime et de là Banque conformément 
à leur Brevet; leur exemple a enhardy nombre des autres Juifs, qui 
avoient été chassés a revenir dans la province, et font actuellement 
dans Bordeaux et aux environs lo Commerce de Drapoiie et Soyrie. 
Leur cupidité leur fait tout entreprendre, et les Banqueroutes qui sont 
ordinairement la suitte de leur Commerce ne les épouvantent pas. La 
dernière qu'on fait les Dalpugels de douze cents mille Livres en est un 
exenfiple bien frappant ■. 

Les supliants ruinés par le commerce frauduleux de ces Juifs, et 
se voyant sur le point d'abandonner leur commerce, ont portés leurs 
plaintes à nos Seigneurs les ministres, qui pénétrés de la justice de 
leuâ* demande, ont décidé que l'exécution de l'arrest du 21 janvier 1734. 
ne pouvoit s'éluder ni se différer, qu'il falloit le faire mettre à exécu- 

1. C 1033. L'un des exemplaires non authentiques porte une date, 1749, mais elle a 
été ajoutée après coup. 

2. J. B. Faures, Charles Rouillard, Duclerq, J. P. Laborde, pour l'une (celle dont je 
reproduis le texte); J. P. Laborde, A. Duclercq et Mistra (?) aîné pour l'autre (qui par 
ailleurs ne présente, par rapport à la précédente, que des variantes orthographiques). 

3. Voir la requête contre l'arrêt du 22 septembre, 1750, Hevue hist. de Bordeaux, 
1918, p. 203. 



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a6 



LES JUIFS A BORDEAUX 



tion, qua Vegard des Daipugels el autres Juifs qui avoienl obtenu de 
Sa Majesté vn Brevet, qu'ils se borneroicnt à la Banque et au Com- 
merce maritime conformément à leur Brevet, et qu'il etoit juste de 
permettre aux dits Marchands de Draperie, So\Tie de faire toutes 
les démarches nécessaires et prendre les voyes les plus utilles pour 
empêcher que les Juifs avignonois, Tudesque, et Allemands ne fassent 
point le Commerce de Draperie, Soyrie et Dorure, soit en Gros, soit 
en détail, par eux ou par personnes interposées. Voua dfevés Monsei- 
gneur avoir connoissance de cette décision par Monseigneur le Comte 
de St-Florentin. 

C'est en conséquence de cette Décision que les Suppliants ont 
l'honneur de présenter a Votre Grandeur leur requeste, tendante à ce 
qu'il vous plaise Monseigneur, ordonner l'exécution de larrêt du 
21 janvier 1734 ce fesant que tous les Juifs Avignonois, Tudesque ou 
Allemands eux et leurs Enfans seront tenus de sortir sans déloi de la 
Province de Guiènc, avec delîenses d'y rentrer et séjourner, hors les 
tems de foires, enjoindre à tel ayde major de la Ville qu'il vous plaira 
de commettre de les faire sortir, et tenir la main à ce qu'ils ne rentre 
pas dans la province hors les dits tems de foires, et en cas de contra- 
ventions, attendu leur récidive permettre aux supplians de les pour- 
suivre comme contrevenant aux ordres de Sa Majesté, faire inhibi- 
tions et deffenses à ceux qui ont des Brevets de Sa Majesté de vendre 
en Gros ou en Détail aucunes marchandises de Draperie Soyrie et 
Dorure en autres tems que cetwj des foires, leur enjoindre de ce confor- 
mer à l'edit de création desifoires de Bordeaux, et h lusage qui s'y 
observe conformément aux règles et usages prescrit pour les foires, 
qu'ils remporteront et feront sortir le dernier jour de la foire hors de la 
Sénéchaussée leurs marchandises embnlUes et sous cordes, comme les 
autres marchands Etrangers, a peine de confisquation des dittes 
Marchandises et d amen de. 

Permettre aux Suppliants de faire toutes recherches et prandre 
les procautions les pluh utilles pour empocher que tous les Juifs 
dénommés cy dessus ne fassent pas le commerce de Draperie, Soyrie 
et Dorure soit en Gros ou en Détail, directement ou indirectement 
par eux ou par personnes interposées; les autoriser a faire preuve 
juridique des contraventions qui pouroient estre faites par les dits 
Juifs ou vendant au détail; Permettre aux suppliants conformément 
a la lettre de Monseigneur le Comte de S*-Florentin de saisir toutes 
les marchandises de Draperie, Soyrie et Dorure qui se trouveront 
ches les d» Juifs avignonois, tudesques. ou allemands hors les temps 
de foires. 

Les copies non signées, au lieu de « conformément... hors les 
temps de foires », ont ici : o de cachetler aux deux bouts et mettre sous 
cordes toutes les Marchandises de Draperie, Soyrie et Dorure qui se 
trouveront acluettemeni ches les dits Juifs Avignonois, Tudesques 
et Allemands, et déclarer saisissable et confiscable celles que les 



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LES JUIFS A BORDEAUX 37 

Suppliants trouveront sans leur cachet dans leurs visites suivantes. » 
Le texte commun continue : 

Faire inhibitions et deffenses a tous Juifs Portugais et Renlcols de 
presler^ leurs maisons ny leurs noms aux dits Juifs Avignonois, Tudes- 
ques ou Allemands pour faire te commerce de Draperie, soyrie et 
Dorure, soit en gros ou en détail, ny pour retirer entre les foires les 
marchandises que les dits Juifs auroiont de reste a la fin des foires 
et qui doivent être transportées hors la sénéchaussée suivant les règle- 
ments et ordonnances royaux... 

(Cette dernière clause ft ny pour retirer,... etc. ^) manque dans les 
copies non signées.) 

...a peine de répondre en leur propre et privé nom des amendes des 
dommages et interests encourus par les dits Juifs Avignonois, Tudes- 
ques ou Allemands. 

Ordonner que les dits Juifs qui aurdnt des Brevets de Sa Majesté 
seront tenus de les porter a Vôtre secrétariat deux jours après la 
publication de vôtre ordonnance pour faire faire la vérification des 
dits Brevets... 

Jointe ;» ces documents, nous trouvons une note : 

Les Juifs avignonois dont il s'agit ne pouvant aux termes de leurs 
Brevets vendre et débiter des draperies et soyries ni autres marchan- 
dises hors le temps des foires, et devant se borner dans le commerce 
de la banque ou autre commerce maritime, nous authorisons les 
suppliants en cas de contravention aux dits Brevets de faire toutes 
les visites qu'il appartiendra, fait à Bordeaux, le ■. Vu la prosente 
requête Nous avons permis aux supplians'de constater par des pro- 
ccz verbaux de visite en bonne et due forme les contraventions dont 
ils se plaignent pour être les d. procez verbaux renvoyez au Conseil 
a Bx. 

Dans le môme dossier figure une supplique adressée par tous les 
Juifs ainsi persécutés, et cette fois réunis pour défendre le privilège 
commun (et ses corollaires), «A Monseigneur de Tourny »^, proba- 
Dlement Claude- Louis Aubert, qui succéda à son père en novem- 
bre 1757 4. 

Jacob et Emmanuel Dalpuget Beaupere et jandre et frère veuve 
Astruc et ses Enfans, Salon Dalpuget et ses enfans, David et Lyon 
Petit frères et ses Enfans, Lyon et Vidal Lange frères 

1. L'une des copies authentiques porte « présenter », qui ne peut être qu'une erreur. 

2. Sic. La suite est d'une autre main. 

3. C 1093. 

4i Voirie tome XXX des Archives historiques de la Gironde^ p. 195 et 199» 



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28 LES JUIFS A BORDEAUX . 

Remontrent, très humblement a Votre Grandeur, quayant eu le 
malheur delre privés de vandre de soyeries el dorures depuis le mois de 
Juillel dernier ce quil les amis dans la situation la plus triste, par les 
gros payemens qu'ils ont fait et qu'il font journellement, joint la 
deperition des marchandises ce quy met les suppliants a un doit de 
leur perte sy Votre Grandeur ny porte un prompt remède, Elle seulle 
peut les garantir de lorage quy les menace, en douant un avis favo- 
rable au Conseil pour décider de leur sort. Les suppliants ozent 
offrir a Votre Grandeur des certifïlcats des perssonnes les plus distin- 
guées de la ville quy atesteront combien les suppliants sont hutilles 
a la ville de Bordeaux pour le bien de tout le public et par la bondancc 
du Commerce quil y ont fait depuis près dun siècle de père en fils... 
Et quelle perte pour toutes les manufîactures en gênerai sy se 
donnoict quelque ateinte a cette branche du commerce pour satis- 
faire quelques marchands quy ne cherchent qua faire une fortunne 
rapide aux depans des habitans en leur vendant les marchandises k^ 
prix quil voudront se croyant seuls possesseurs de ce commerce. 

Lcb remontrants terminent en demandant n Tintendant « d'écrire 
au Gon**eil favorablement pour qu'ils soyent maintenus dans la 
/Continuation de leur Commerce comme les autres Juifs portugais 
espagnol et autres et qu'ils jouissent des mêmes privilèges ». 

Nous voyons poindre ici l'intention que les Avignonais brevet<5s 
n'allaient pas tarder à mettre en œuvre : la demande de lettres 
patentes, comme en avaient leurs coreligionnaires portugais, bien 
tranquilles, eux, ii l'abri de toutes ces vicissitudes, de toutes ces 
vexations, parce qu'ils avaient su obtenir jadis une charte tutélaire. 
C'était en effet le seul mo^erupour eux de sortir d'une telle situation. 
Les changements survenus dans le ministère et à tintendance 
mcme allaient peut-être faciliter le dénouement. 

[A suivre.) * Georges CI ROT. 



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UN PROFESSEUR DE L'ANCIENNE UNIVERSITÉ 
DE BORDEAUX 

LE P. IVIERLHÏE DE LAGRANGE 

(1740-1798) 



Lorsque, sortant de Périgucux, par le quartier du Toulon, le 
touriste a franchi le Lourg de Ciiancelade, illustré par son antique 
abbaye, et celui de La Chapelle-Gonaguet, il ne tarde pas à se 
trouver en présence d'un spectacle bien fait pour le dédommager, 
de la longueur et de la tristesse de la route, celui de la vallée, où, 
parmi les prés, à l'ombre des peupliers et des aulnes, la Drône roule, 
vers Ribérac et Aubeterre, ses eaux vives et poissonneuses. Ënfm, ' 
grâce à une pente rapide, il arrive à l'entrée de la petite cité, bâtie 
sur les bords de la jolie rivière. 

C'est là que le touriste en quête de souvenirs historiques pourra 
recueillir avec profit ceux, vivaces encore, d'un passé qui ne fut pas 
sans honneur. 

Lisle-sur-Drône ne figure pas seulement comme ancienne ville 
d'étapes militaires; il fut surtout, et c'est ce qui lui assigne son vrai 
caractère, une des plus intéressantes villes libres du Périgord. 
Justement fiers des franchises et coutumes que la royauté leur 
avait accordées en récompense de leurs services, notamment à 
l'époque des guerres anglaises, ses habitants se gouvernaient eux- 
mêmes, sans l'intervention seigneuriale. Assemblés devant un 
notaire, qui dressait acte de leur délibération, ils élisaient, pour 
la ville, les faubourgs et les villages, les recteurs ou consuls, préposés 
à la gestion des affaires de la paroisse. Jusqu'à la Révolution, la 
communauté de Lisle fut un ardent foyer de vie municipale. 

En parcourant ses annales, on voit s'agiter, dans ce petit municipe 
périgourdin, plusieurs familles y remplissant tour à tour les diverses 
charges locales. On a remarqué que la pratique de la liberté avait 
laissé chez leurs descendants quelque chose de l'esprit d'indépen- 
dance qui avait autrefois animé les ancêtres. 



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âo UN PROPESSEUÀ DE L^ANGIRNNE UNIVERSITE DE BORDEAUt 

Les Merlhie étaient du nombre de ces familles privilégiées. Ils 
paraissent s'être enrichis d'abord par le commerce, ce qui leur 
permit de s'instruire, d'acquérir des fiefs nobles et de se destiner 
aux carrières honorifiques. 

Lorsque vint au monde le Père de la Merci, dont je veux essayer, 
à l'aide de papiers de famille gracieusement mis à ma disposition, 
de raviver ici la mémoire, ses ascendants occupaient déjà, depuis 
un siècle au moins, le premier rang piirmi cette bourgeoisie provin- 
ciale, que son intelligence, son travail et ses connaissances élevaient 
chaque jour de plus en plus dans la considération comme dans la 
fortune. 

Les Merlhie demeuraient en dehors de l'enceinte de Lisle, presque 
au joignant des fortifications, dans la partie méridionale des fau- 
bourgs. On voit encore la galerie intérieure de leur maison, donnant 
sur le jardin et la fontaine; c'est là que devait naître le P. de La- 
grange, Son bisaïeul, Raymond Merlhie, est le premier dont le rôle 
soit authentiquement établi. En sa qualité de procureur d'office de 
Lisle, il était chargé de sauvegarder les intérêts fiscaux de la cité, 
qui l'admit dans son Consulat en 1688, et de veiller au maintien de 
l'ordre public dans l'étendue de sa juridiction» 

Son fils, François, praticien comme lui, fit aussi partie du consulat. 
Il fut le premier qui, suivant l'usage constant de la bourgeoisie, 
joignit un nom terrien à son nom patronymique, celui de Lagrange, 
d'une métairie qui lui venait de son père. Il se désignait encpre 
comme sieur de Vandou, du nom d'un autre domaine qu'il acheta, 
en 1714, dans la piroisse de Celles, de la famille de Ferrand, pendant 
qu'il était fermier de la terre et seigneurie à^ Montardy, apparte- 
nant au célèbre marquis d'Allemans. L'aîné de ses fils, Antoine, 
fut le père de notre religieux ^. 

Antoine Merlhie, sieur de Lagrange, né en 1706, fit ses études au 
collège tenu par les Jésuites, à Périgueux, dont les maire et consuls 
devaient lui accorder, plus tard, des lettres de bourgeoisie. 11 paraît 
ne s'être guère occupé que d'exploitations agricoles. Il se maria 
dans la noble maison de Malet, de la branche des .seigneurs de 
la Garde du Pont. Suivant contrat passé, le 29 octobre 1728, au 
château -haut de Lisle, il épousa Jeanne de Malet de la Jorie, 
demoiselle de Villac, fille de feu Jean de Malet et d'Anne de Montet. 



l. Vn autre fils de François et de Marguerite Séguy, Jean, sieur de Lafon, vint, 
en \7lZy se lixcr au chef -lieu de la paroisse de Celles, où il épousa Jeanne Plumentie ; 
une des Uiles nées de cette union est ma bisaïeule. 



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lÈ P. MÈftLIlIE DE LAGnAKGE (1740-1798) âl 

Le futur professeur h TUniversité de Bordeaux était le plus jeune 
des fils issu? de ce mariage. L*aîné, prénommé Georges, comme lui, 
et en famille Joseph, né h Lisle en 1732, fut le père du fameux 
avocat Merlhie de Lagrange. 

Georges Merlhie de Lagrange nacfuit le 3 septembre 1740 et fut 
baptisé le lendemain, comme il résulte de l'acte suivant, extrait 
des registres paroissiaux de Lisle : 

Le quatre 7*»''<', a été baptisé Georges Merlhie, ué le 3^ du présent, 
fils de Antoine Merlhie et de Jeanne de Malet, damoiselle, bourgeois, 
habit ans des féaux bourgs de la p"'® ville. 

A esté parrain George Merlhie, marraine Marguerite Merlhie, frère 
et sœur, habitans des féaux bourgs. 

Présens : Jean Baptiste Peytoureau et Jean Rouchau, habitans 
aux feauxbourgs, qui ont signé, et le parrain et la marraine, avec moy* 

Lavaure^ curé de Lisle. 

De bonne heure, sa vocation poussa le jeune Georges Merlhie 
vers l'état ecclésiastique. Les heureuses et précoces dispositions 
remarquées en lui permettaient d'espérer qu'il pourrait s'agréger 
un jour b la savante congrégation des Pères augustins de Chan" 
celade. 

A une lieue et demie de Lisle, au Grand-Brassoc, florissait un 
pensionnat, où les familles de la noblesse et de la bourgeoisie, des 
environs envoyaient leurs enfants. Il était dirigé par un homme 
très considéré par ses concitoyens, Jacques Conte, m© es arts. 
11 préparait spécialement au noviciat de Ghancelade ceux d'entre 
ses élèves qui avaient l'intention de s'y faire admettre. Il fallait 
être âgé de seize ans, avoir fait sa rhétorique et posséder à fond la 
langue latine. 

Antoine Merlhie de Lagrange chargea le zélé directeur d'y prépa- 
rer son fils. Grâce aux papiers laissés par Jacques Gonte, dont 
quelques-uns se rapportent à son établissement d'instruction, et 
grâce à l'obligeante communication de mon collègue de la Société 
historique du Périgord, M. Charles Aublant, devenu leur possesseur, 
je puis indiquer exactement la durée du séjour du nouveau pension- 
naire. Voici la mention qui le concerne : « M. de Lagrange de Merlhie 
a mis son fils en pension le 2 novembre 1752» Il s'est retiré le 27 sep- 
tembre 1756. » Il laissait à l'école son jeune cousin gennain Jean 
Merlhie de Lafon, de Celles, entré deux ans après lui. Il avait seize 
ans révolus. Ses humanités achevées, il se présenta, comme postu- 



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Sa un PROFESSEUR DE L*A?IC1EM<E UNIVERSITÉ DE BORDEAUX 

lant, à Chancelade, dont les Pères connaissaient certainement sa 
famille, car on les voyait souvent h Lisle. Depuis le xiii® siècle, 
Téglise dépendait de leur monastère. Les abbés et le chapitre, 
auteurs primitifs, patrons et collateurà du bénéfice et décimateurs 
généraux de la paroisse, y envoyaient leurs syndics à Teffet^e perce- 
voir une grande partie de ses revenus, s'occuper des réparations de 
l'église, qui avait eu beaucoup à souffrir durant les guerres civiles. 
En 1702, ils avaient contribué, pour un tiers, aux dépenses néces- 
sitées par la refonte des trois cloches et leur échafaud, la réfection 
des vitraux et la couverture de l'édifice. 

Ce fut le 29 octobre 175G que Georges Merlhie prit l'habit de 
chœur chez ces Pères, dont le costume, très simple, consistait en 
une robe de laine blanche sur laquelle un petit scapulaire de toile, 
retenu par une ceinture, descendait jusqu'aux pieds. Quand ils 
assistaient au chœur, ils portaient le surplis avec Taumusse noire 
sur le bras, en été, et, en hiver, une chape de même couleur. 

Georges Merlhie ne resta pas plus de trois ans à Chancelade. Il 
était attiré h Bordeaux par son frère qui, après avoir étudié le droit 
et s'être fait inscrire comme avocat au Parlement, s'était marié, à 
Blaye, le 10 août 1758, avec Jeanne Moreau, fdle d'un ancien 
bourgeois de cette ville et constructeur de navires. Les nouveaux 
époux avaient établi leur demeure dans la paroisse Saint-Siméon, 
de Bordeaux, rue du Grand-Gancéra. 

La capitale de la Guyenne avait pour le jeune Chanceladais, qui 
avait manifesté un véritable penchant vers les œuvres scientifiques 
et charitables, un autre attrait que le voisinage de son frère aîné. 
Il comptait y trouver une carrière répondant mieux aux aspirations 
de son esprit et de son cœur. Il vint donc s'agréger, à Bordeaux, 
aux Rédempteurs de la Merci. Le 16 mai 1759, Jeanne de Malet, sa 
mère, faisant son testament devant M® Bonhur, notaire aux fau- 
bourgs de Lisle, déclare que bon fils est religieux profès chez les 
R. P. de la Merci K 

Parmi les institutions religieuses nées sur le sol français, celle-là 
a tout particulièrement excité chez nos pères un sentiment d'admi- 
ration mêlé de respect. L'ordre de N. D. de la Merci, conjointement 
avec celui des Trinitaires, avait pour but la rédemption des chré- 
tiens retenus en captivité chez les infidèles. Chaque année, les 

1, Ce testament est scellé d'un cachet portant un écu à deux merles affrontés, dont 
chacun est surmonté en chef d'une étoile. Les petits-fils de l'ancien procureur d'oiTIce 
préférdient ce, armoiries parlantes à celles enregistrées par d'Hozier au nom de Ray- 
mond Merlhie : d'azur à la fasce de sinople, chargée d'un château d'argent. 



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LE P. MERLHIE DE LAGRA?;6E (17ACHI798) 33 

Pères de la Merci, après avoir traversé TEurope en quêtant pour la 
rédemption des esclaves, arrivaient h Alger, où ils étaient impa- 
tiemment attendus par les maîtres empressés à toucher la rançon 
des captifs, plus impatiemment encore par les captifs, qui soupi- 
raient après leur liberté. 

Le couvent de leur ordre, fondé à Bordeaux au xv® siècle, sous 
Tarchiépiscopat de Jean de Foix, était situé à Tangle sud-ouest des 
rues de la Merci et Arnaud-Miqueu ; son rfhiplacement est occupé 
aujourd'hui par le pâté de maisons qui se trouve entre cette der- 
nière rue et la rue Sainte-Catherine, qui le sépare de la place Saint- 
Projet. Cette communauté a joué un rôle assez important aux 
XV II© et xviii® siècles. Les navires du port fréquentant les îles étaient 
souvent exposés aux prises des pirates de Tétuan ou d'ailleurs. Les 
religieux de la Merci s'entremettaient pour le rachat des marins ou 
des passagers tombés entre les mains des Mauresques. Le rapatrie- 
ment des nombreux individus ainsi rachetés et les quêtes faites par 
eux témoignent de l'activité qu'ils déployèrent. Il suffît notamment 
de jeter un coup d'œil dans les archives de la sénéchaussée de Péri- 
gueux, pour constater combien nombreuses étaient les commis- 
sions accordées aux notables des paroisses, pour faire annuellement 
la quête des aumônes et charités destinées à la rédemption des 
« pauvres chrétiens captifs », dont le montant était versé entre les 
mains de ces moines vertueux, dans la Congrégation desquels était 
entré le P. de Lagrange. 

Non content de contribuer par son zèle à leur mission humani- 
taire, il prêta encore le concours de son savoir à la Faculté de 
théologie de Bordeaux, parmi les professeurs de laquelle on voit 
figurer son nom. 

Les Pelles de la Merci avaient le droit, ainsi que quatre autres 
congrégations, de nommer le titulaire d'une chaire de théologie. 
Ce droit, qui leur avait été enlevé sous François I^', leur avait été 
rendu en 1689 \ La situation de ce professeur devait être assez 
précaire, car, outre que les statuts et règlements de l'ancienne 
Université ne lui accordaient, comme aux autres professeurs régu- 
liers, aucun traitement, il arriva que ses collègues lui interdirent 
parfois de faire des leçons publiques et ne lui permirent de prendre 
qu'une part restreinte aux examens. 

1. Acte de l' Université de Bordeaux attribuant aux Frères de la Merci une chaire 
de théologie, du 25 novembre 1689 (publié par H. Barckhausen, Statuts et règlements 
de l'ancienne Université de Bordeaux, 1886, in-4», p. 97). 



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34 UN PaOFesSEUA ÛE L*A!«C1EN7IE UNlVEllSITé DE BORDEAUX 

Le P. de Lagrange fut désigné par ses collègues pour occuper la 
place de vice-chancelier de l'Université de Bordeaux. C'est de cette 
qualification qu'il a accompagné sa signature au bas de plusieurs 
diplômes de bachelier et de docteur en théologie, de 1782 à 1785, 
qu'il m'a été donné de rencontrer : ord. de Mercede procancellarius. 

Son frère ayant été pourvu de la commission d'assesseur en la 
maréchaussée générale de Guyenne, à la résidence de Périgueux, 
dut quitter la ville de Bordeaux où, à la grande satisfaction du 
P. de Lagrange, il allait être remplacé, quelques années plus tard, 
par son fils aîné, Joseph-Êlisabeth-Geoi^es, né le 26 août 1769, à 
Périgueux, paroisse de Saint-Silain. Il y avait alors peu de pères, 
dans les classes, appelés à exercer des fonctions honorables, qui 
n'eussent l'ambition de transmettre à leurs enfants l'héritage de 
gloire ou de vertu recueilli des ancêtres. M. de Lagrange tint à 
honneur de faire de son fils un avocat comme lui. Au sortir du 
collège, celui-ci s'apprêta, par l'étude des lois, à succéder dignement 
à son père. Il alla suivre les cours de droit à l'Université de Bor- 
deaux, où il retrouva un second père dans son oncle de la Merci, qui 
eut la joie d'assister à l'heureux couronnement de ses études juri- 
diques. 

L'extrait suivant des registres des graduations de l'Université 
témoigne du succès du jeune licencié : 

Le vingt du mois de juillet mil sept cent quatre vingt dix, l'Univer- 
sité assemblée dans les écoles de la faculté de droit pour assister à 
la dispute du droit canon du sieur Delort; après ladite dispute, elle a 
assisté à la thèse de licence de M« Joseph Elisabeth Georges Merlhie 
de Lagrange, de Périgueux, lequel, après avoir soutenu avec applau- 
V disse ment, a été reçu licencié en l'un et l'autre droit, à la présentation 

de Monsieur Serre, M'» les aggrégés se sont placés à la suite de l'Uni- 
versité. Ainsi signé sur le registre : Jaubert, recteur, Langoiran, 
F. G. Merlhie de Lagrange, de la Merci; F. Gareau, min. c«>; 
F. Poumyon, carme; F. Bournazeau; Aug. Serre, Piiilippon, 
Macerouze et Dupac. 

Je, soussigné, greffier-secrétaire, trésorier et garde des archives dtr 
r Université de Bordeaux, certifie avoir tiré l'extrait ci-dessus des regis- 
tres des graduations de la dite Université. Fait à Bordeaux, le vingt 
quatre mars mil sept cent quatre vingt onze (Signé) : Teyssonnet. 

Vu le registre de l'Université (signé) : Râteau, recteur. 

Le nouveau licencié n'avait pas vingt et un ans quand il prêta 
serment devant le Parlement de Bordeaux. Le moment ne lui parut 
pas favorable pour y exercer la noble profession d'avocat. Les 



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tE P. MEIILHIÈ t>È LAGftANGE (i74o-I798) 3o 

événements se précipitaient; les préoccupations politiques assié- 
geaient tous les esprits. Bordeaux était devenu un des foyers les 
plus en vue des grandes manifestations populaires du tiers-état. 
Tous les suffrages allaient à ces jeunes hommes représentant des 
temps nouveaux qui, Tannée suivante, allaient faire partie de la 
députation de la Gironde. Ils apportaient au palais une discussion 
à Tallure vivante et mordante, pleine de mouvement et de vie, et 
qui allait bien avec les mœurs et les hommeà de cette fin de siècle. 
Il était difficile à un débutant de se créer une situation à côté de 
tant de maîtres qui s'étaient fait, dans tout le ressort du Parle- 
ment, une célébrité méritée de jurisconsultes avisés, se distinguant 
non seulement par leur instruction dans le droit écrit et dans le 
droit coutumier, mais encore par leur facilité à manier la parole. 

Depuis quelques années, les idées de colonisation étaient en 
grande faveur. Bon nombre de fils de famille quittaient la France 
pour aller aux îles porter le nom de la métropole, travailler à sa 
gloire en même temps qu'à sa prospérité. Joseph de Lagrange 
s'apprêta, à leur exemple, à traverser les mers pour se rendre à 
Saint-Domingue, avec lequel Bordeaux, le premier port de France 
à cette époque, entretenait cet immense commerce qui avait fait 
de lui comme une métropole coloniale du midi de l'Europe. Partout 
l'on parlait avec admiration de cette île privilégiée, où le nc^goce 
semblait avoir perdu ses hasards funestes pour n'offrir que des 
chances favorables. Avoir touché Saint-Domingue, c'était pour 
ainsi dire avoir abordé la fortune. 

Le jeune avocat était entretenu dans ces illusions par son beau- 
frère, François de Pescay, ancien mousquetaire de Louis XVI, 
originaire de Saint-Domingue, où il possédait des propriétés, et qui 
avait demeuré à Bordeaux. Il partit donc pour cette nouvelle France, 
dont la vieille France pouvait se montrer jalouse au point de vue 
de la fertilité et des productions. Ce fut devant le Conseil supérieur, 
qui siégeait au Cap-Français, qu'il allait faire ses débuts et donner 
la mesure de son talent, avec un tel éclat qu'il se trouva placé tout 
d'un coup aux premiers rangs du barreau dominicain. Le P. de 
Lagrange se considéra désormais rassuré sur l'avenir réservé à son 
fils adoptif, qui n'allait pas tarder, comme lui-même, à ressentir les 
effets de la fureur révolutionnaire. 

Le mouvement que la masse des bourgeois avait salué comme 
l'avènement des justes réparations, avait bientôt dévié. Avec cet 
amour, ou plutôt cet aveuglement pour des réformes hâtives, qui 



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36 UN PROFESSEUR DE L*ANCIEn?îE UNIVERSITE DE BORDEAUX 

caractérise cette époque troublée, l'Assemblée nationale avait 
décrété, le 13 février 1790, ral)olition des vœux monastiques, ainsi 
que des ordres religieux, suivie de la vente des biens ecclésiastiques. 
Par suite, furent supprim'\s les Frères de la Rédemption, sans 
qu'on tînt compte de l'utilité d'une institution qui ne tendait qu'à 
rendre des hommes à la Iil)erté réelle, motif qui eût dû être respecté, 
sous le règne de la liberté qu'on préconisait. Était-il rien de plus 
sacré à conserver, à travers tous les écroulements, qu'une Associa- 
tion d'hommes inolTensifs qui, sans espoir de lucre et au prix .de 
dangers personnels, se dévouaient à maintenir, devant le droit 
antique et barbare de l'esclavage, les droits de la civilisation et de 
l'égalité humaine? 

Lorsqu'en conformité des décrets de l'Assemblée nationale, fut 
dressé à Bordeaux l'état de consistance des l)iens religieux, ce fut 
le « Révérend Père Georges Merlhie de Lagrange, prêtre, professeur 
royal de tbéologip en l'Université de Bordeaux et vice-chancelier 
de la dite Université, né dans la ville de Lisle en Périgord, diocèse 
de Périgueux, le trois septembre mille sept cent quarante », qui, 
le 28 avril suivant, fit connaître k l'Administration l'état des reli- 
gieux de la Merci, achevant ainsi sa déclaration : « Nous a répondu 
que son désir est et a toujours été de rester, vivre et mourir dans 
l'état qu'il a embrassé, de consei-ver la société de ses confrères dans 
la maison de Bordeaux, à laquelle il est doublement attaché par les 
liens de l'habitude et de l'amitié et par la chaire de théologie qu'il 
remplit dans l'Université de Bordeaux ^ » 

Les lois révolutionnaires l'arrachèrent à son couvent et à sa 
chaire 2. J'ai vu une déclaration signée par lui, le 23 avril 1792, dans 
laquelle il se dit prêtre, âgé de cinquante et un ans et dix mois, 
ci-devant religieux de la Merci de Bordeaux, domicilié en cette 
ville, rue Sainte-Sophie, n^ 6. 11 ajoute qu'il est titulaire d'une pen- 
sion de mille livres et qu'il paie une contribution patriotique. Il fut 
ensuite incorporé dans la garde nationale, dont il fit le service, ainsi 
que le constate un certificat. Le règne de la Terreur avait succédé à la 
généreuse résurrection des forces vives de la nation. Nombre des 
meilleures familles du royaume allèrent demander à l'étranger un 
asile que la mère-patrie était devenue impuissante à leur garantir. 
Menacé d'arrestation, l'ancien Rédempteur de la Merci imita leur 

1. Communicalion de M. de Dain ville, archiviste adjoint aux Archives de la Gironde. 

2. On lit dans l'état descriptif et nominatif de l'Université de Bordeaux en 1793; 
« R. P. (ieor^e Mcrlhie-La<,'ran*^«,', ri-devant relij?ieux de la Merci: — N'avoit point de 
^asçes. — • 19 I. 3 s. 9 d. (de casucl) - (H. Barckhausen, op. cil., p. 145.) 



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LR P. MERLHIE DE LAGRANGE (174O-I798) 3" 

exemple. Il passa en Espagne et s'arrêta en Angleterre, jusqu'au 
moment où il put aller retrouver Taîné de ses neveux en Amérique. 
L'assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue 
avait accordé à ce dernier une dispense d'âge, à cause de son mérite 
exceptionnel, pour occuper par intérim la place d'avocat au Conseil 



LE p. GEORGES MERLUIE DE LAGRANGE, DE LA MERCI. 

Professeur à TUniversité de Bordeaux 

(1740-1798). 

supérieur du Cap. Ce fut le 26 juin 1792 qu'il en fut définitivement 
pourvu. Il s'acquitta de sa fonction à la satisfaction générale et sut 
gagner bientôt l'estime et l'affection des habitants d'une ville qui 
présentait tous les avantages d'une grande cité. Son avenir sem- 
blait assuré lorsqu'un souffle, arrivé de par delà l'Océan, ébranla 
jusque dans ses fondements l'édifice de la société coloniale. L'in- 
surrection des nègres le força à fuir cette colonie, désolée par le 



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38 UN PROFESSEUR DE l'aUCIENNE UNIVERSITÉ DE BORDEAUX 

massacre et rincendie. Il s'embarqua le 17 août 1793 pour aller 
demander un asile à la patrie de Washington, qui ne refusa point 
l'hospitalité à ce qui restait de la population de Saint-Domingue. 
Il s'établit à Philadelphie, en attendant des temps meilleurs. 

Le premier soin des exilés fut de se grouper en une fraternelle 
association, capable de faire respecter chacun de ses membres, ou 
du moins de rendre l'existence de ceux-ci un peu moins précaire, 
en leur assurant aide et secours. Ce fut la mission de ïa loge 
V Aménité, fondée sur- le modèle de la franc-maçonnerie, qui était 
alors partout à la mode. Respectueuse des opinions religieuses et 
métaphysiques de chacun d'eux, vivant en très bons termes avec 
le catholicisme, elle recruta ses adeptes dans toutes les classes de 
la société, aussi bien dans le clergé et la noblesse que dans le tiers- 
état. Son président, Tanguy La Boissière, étant décédé, ce fut M® de 
Lagrange qui fut désigné pour continuer la direction des destinées 
de cette première loge française, qui rendit d'immenses services à 
tous les réfugiés de Saint-Domingue et contribua puissamment à 
leur faire supporter les rigueurs de l'exil et de la pauvreté. 

L'avocat, dont les débuts avaient été très pénibles, demanda des 
ressources au travail, ce qui lui permit de réaliser un projet de 
mariage formé au temps du bonheur et de l'opulence. Le 6 février 
1794, dans l'église de Sainte-Marie de Philadelphie, il épousa la 
fille réfugiée d'un ancien capitaine des milices du Dondon, Élisa- 
beth-Françoise-Ignace Moreau. Ce fut le vice-préfet apostolique et 
curé du Cap-Français, l'abbé Cibot, qui leur donna la bdnédiction 
nuptiale. 

L'ancien religieux de la Merci ayant appris l'installation à Phila- 
delphie de celui qu'il considérait comme un fils, ne songea plus qu'à 
s'eml>arquer pour aller aux États-Unis, vivre près de lui, au milieu 
d'une colonie d'exilés pouvant lui offrir une image de la patrie. 
Ce projet fut enfin réalisé. J'ai lu une lettre écrite depuis par l'oncle, 
le 8 février 1797, à son plus jeune neveu, Yrieix Merlhie, appelé 
M. de Labatut, du nom d'une métairie familiale de la paroisse de 
Lisle, officier dans la marine. Elle révèle h quel point il afTection- 
nait les siens : 

Je no saurais f exprimer, mon très cher ami, écrivait-il à ce neveu, 
le plaisir délicieux que m'a causé ta lettre. Revenu depuis quelques 
mois de Tétat accablant auquel m'avait réduit la fausse nouvelle 
de la perte d'une partie de mes amis, ma joie a été à sou comble en 
apprenant par toi-même que tu m'étois conservé... Nous nous retrou- 



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LE P. MâRLQIE DE LAGRAIVOE (174OI798) Sq 

vons les uns et les autres de la manière la plus inespérée. Loin de te 
croire rêvant à Tombre des châtaigniers de Labbattut, je ne faisois 
point de doute, si tu existois, que tu ne fusses exposé au soleil brûlant 
de rinde. Je rends grâce à la Providence qui en a disposé autrement, 
et nous ne devons pas'doûter que si elle veut nous réunir un jour, elle 
n'en trouve les moïens. 

Cette réunion n'eut point lieu, M. de Labatut ayant péri en mer, 
sans que jamais on ait pu avoir de ses nouvelles. 

Le P. de Lagrange poursuivit sur la terre américaine son œuvre 
de dévouement au prochain. Il le poussa jusqu'au sacrifice de sa 
vie. En soignant des malades atteints de la fièvre jaune, il fut atteint 
lui-même par le redoutable fléau qu'il s'était appliqué à combattre, 
et mourut, victime de son zèle, dans les premiers jours de novembre 
1798. 

Sa perte fut vivement ressentie h la fois par la colonie des exilés 
français et par les Américains qui tous avaient apprécié ses éminen- 
tes qualités, A la loge VAménUé, dont les tendances spiritualistes et 
philanthropiques l'avaient attiré, l'orateur Chaudron prononça son 
oraison funèbre. 

Une analyse de ce discours, qui fut imprimé \ donnera mieux que 
tout autre document un aperçu de Ja vie et des mérites du modeste 
et héroïque prêtre périgourdfn. 

« Dévoré, dès ses plus jeunes ans, de deux passions sublimes qui 
commandent le sacrifice de toutes les autres, disait son coUè^çue, 
dans le style du temps, il se dévoua tout entier aux sciences et à 
l'humanité, et, quoique son génie lui permît de choisir parmi tous 
les genres de gloire, il n'ambitionna que celle d'être le plus parfait 
des hommes. » 

Un penchant irrésistible vers la bienfaisance le poussa jusqu'à 
s'oublier lui-même pour ne contempler que les souffrances d'autrui : 

Dans le nombre des institutions humaines, il s'en trouvait une 
seule qui, portant l'empreinte de la véritable sagesse, semblait émanée 
de la Divinité elle-même. L'adoration du G .*. maître de l'univers et 
l'amour des hommes en faisaient la base. Les mains pures de ces 
apôtres de la charité, connus sous le nom de Pères de la rédemption 
des captifs, ne s'étendaient vers le ciel que pour l'intéresser au sort 
des infortunés que la barbarie enchaînait au joug de l'esclavage sur 
les rivages brûlants de l'Afrique. Eh bien I mes F .*., c'est à cette 

1. Oraison funèbre du frère Georges M. de La Grange, oncle^ prononcée^ le 18 novem- 
bre 1798, dans la loge française l'Aménité, par le /.*. Simon Chaudron, orateur de la 
loge, Philadelphie, chez John Ormrod, 1800, in->8« de 14 pageSi 



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40 UN PROFESSEUR DE l'aNCIEPINB UNIVERSITÉ DE BORDEAUX 

association d'hommes vertueux que s'unit le frère de La Grange. C'est 
lui qui, sollicitant sans cesse et la pitié des âmes sensibles et le cœur 
froid des .dépositaires de la fortune publique et de l'autorité, parvint à 
briser les fers de tant de victimes de la cruauté mauresque. C'est le 
f .-. de La Grange qui rendit à leur pays, à leurs épouses, à leurs enfants, 
tant de malheureux que le fanatisme et la cupidité traînaient à la 
suite du stupide musulman. 

Les instants de sa vie que le P. de Lagrange n'avait pu consa- 
crer au secours de ses semblables, il les avait employés à Tagrandis- 
sèment de ses connaissances. A ce moment, Torateur se tournant 
vers le neveu, qui venait de perdre son premier enfant, le salua en 
ces termes, comme étant Touvrage de son vénéré oncle : « toi, 
l'objet de ses complaisances, toi, qu'il orna de tous ses talents et 
d'une précieuse sensibilité, reçois ici l'hommage que nous rendons 
à l'héritier de ses vertus ! » 

Il parle ensuite de l'exil du P. de Lagrange, qui, forcé par l'empire 
des circonstances, « quitta sa patrie pendant le fort de la tempête ». 
Mal accueilli u par le fanatisme religieux », il dut quitter l'Espagne. 
« Cédant aux sollicitations du clergé de France, il s'arrêta en Angle- 
terre, où une grande question s'agitait : l'on voulait savoir si un 
homme pouvait être à la fois prêtre et citoyen. » Le P. de Lagrange 
détruisit de vaines prétentions « en soutenant l'affirmative avec 
l'héroïsme d'un philosophe chrétien et français ». 

A cette époque de sa vie, « deux objets occupaient son âme tout 
entière : le sort de son pays et le sort de son fils adoptif, notre 
V .•. maître». Ce fut alors qu'il apprit la transplantation de son 
neveu sur le continent de l'Amérique. L'orateur rappelle leur joie 
réciproque quand ils se retrouvèrent; celle de l'avocat, qui atten- 
dait au port l'arrivée de son oncle, ne' fut pas la moins vive : « Quelle 
fut sa surprise, quand, le cœur palpitant de joie et de tendresse, à 
l'arrivée du vaisseau qui portait le trésor de toutes les vertus, il 
l'aperçut parmi ces hommes malheureux que la fortune condamne 
à se contenter de la dernière place partout où le sort les jette ! » 

Depuis cet heureux événement, l'oncle et le neveu ont vécu dans 
un «échange mutuel de sentiments tendres et affectueux:... La 
mort seule pouvait rompre cette chaîne fortunée ». C'est en vain 
que les secours les plus dévoués ont été prodigués au P. de Lagrange, 
terrassé par la cruelle contagion. Ses derniers soupirs ont été 
recueillis par les S" Foucher, Gervais et Dubreuil. «Vous n'avez 
remarqué, s'écria l'orateur en s'adressant à ceux-ci, ni les angoisses 



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LE P. MEBLHIE DE LA^GRANGE (174O-I798) 4l 

d'une conscience craintive, ni l'inquiétude d'une destinée incer- 
taine; sa belle âme s'était depuis longtemps frayé un passage 
facile jusqu'au sein de la Divinité. La pratique de la vertu est un 
commerce intime entre l'homme et le souverain Être, que rien 
n'avait interrompu pendant la durée de la vie du f .*. de La Grange. 
Il en jouit sans trouble dans l'éternité, et nos soupirs sont peut-être 
un blasphème contre la justice divine... Daigne, ô Dieu de miséri- 
corde, souffrir que notre pieuse amitié apporte jusques au pied de 
ton trcine le triliut douloureux de nos pleurs! » 

L'épitaphe suivante, composée par le s' Foucher, fut placée sur 
le tombeau que M. de Lagrange fit élever à la mémoire de son oncle : 

De La Grange, passant, a fini sa carrière, 
Victime d*iin saint zèle envers les malheureux. 
Après avoir servi, soixante ans sur la terre, 

D'exemple aux mortels vertueux, 

Par le plus tendre des neveux, 
Son corps fut déposé sous cette simple pierre. 
Et sa belle Ame a volé dans les cieux. 

Tels sont les faits qu'il m'a été donné de rassembler sur le P. Mer- 
Ihie de Lagrange. Jls suffiront, je l'espère, pour éclairer sa vie, dont 
le cours bienfaisant fut si brutalement interrompu. La figure 
sympathique du religieux et du professeur méritait le pieux hom- 
mage que je lui ai rendu. Quant au portrait qui l'accompagne, il est 
la reproduction d'un tableau peint par un artiste bordelais, qui ne 
l'a point signé. Lors du départ du religieux pour l'exil, ce portrait 
fut expédié à son frère, l'ancien assesseur de la maréchaussée péri- 
gourdine, retiré alors à Vandou, où le fils de celui-ci, désormais 
inscrit au barreau parisien, après un séjour de treize années aux 
États-Unis, fut heureux de le retrouver. Étant venu, au mois d'oc- 
tobre 1803, recueillir le dernier soupir de son père, il emporta à 
Paris la toile, qu'il fit remettre en état par le restaurateur de tableaux 
Rey, de la rue de l'Arbre-Sec. A la mort de la fille unique de l'avocat, 
la comtesse Le Pays de Bourjolly, ce portrait fut apporté chez sa 
cousine germaine. M™® Dujarric-Grandpré, née Ghabaneix du 
Ghambon, ma vénérée grand'tante. C'est à la généreuse amitié de 
ses arrière-petites-filles que je dois la possession de cette précieuse 
peinture, qui depuis est restée à Lisie jusqu'en 1917, époque où 
elle est revenue dans h commune de Celles, que j'habite. 

Le P. de Lagrange y est représenté, jeune encore, en son habit 
blanc de Rédempteur, robe et pèlerine, au-dessous de laquelle, à 



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43 UN PROFESSEUR DE l' ANCIENNE UNIVERSITE DE BORDEAUX 

droite, est suspendu par une boucle le scapulaire à croix de Malte 
de la Merci. Son épaule gauche est recouverte de Tépitoge du pro- 
fessorat, bande de moire grenat terminée par une pointe d'hermine. 
Il apparaît debout, avec un front largement découvert par une 
calvitie prématurée, avec une physionomie ouverte et douce, reflé- 
tant à la fois les dons du cœur et de Tesprit dont fut orné le « Petit 
Père de Lagrange », comme l'appelaient ses parents, à cause de la 
petitesse de sa taille. 

A. DUJARRIC-DESCOMBES. 



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BEAllARGHAIS ET L'imVDANT DlIPRE DE SAllKT-MAUR 



On sait que Beaumarchais fut en relations avec Dupré de Saint- 
AJaur. L'auteur du Barbier de Sêville était l'ami de Victor Louis. 
Jl s'intéressa h la construction du Grand-Théâtre : le 6 décembre 

1778, il écrivait de Paris à Dupré de Saint Maur pour lui exposer 
une combinaison financière qui, d'après lui, eût permis d'achever 
rapidement la construction de la salle de spectacle de Bordeaux. 
L'intendant lui répondit, le 22 décembre, par une lettre peu encou- 
rageante, mais où il louait son «génie inventif» ^ Beaumarchais 
continua à suivre avec sympathie les travaux de Louis : le 18 mai 

1779, il lui promettait d'assister, avec le maréchal de Richelieu, 
à l'inauguration de la salle 2. 

Cette même année, Beaumarchais vint à Bordeaux. Le 16 oc- 
tobre, il annonçait aux directeurs de la Chambre de commerce sa 
prochaine arrivée et qu'il descendrait « chez Lanes, traiteur, place 
du Puy-Paulin » ^, Il était alors tout absorbé par la grande affaire 
qu'il avait entreprise, la fourniture d'armes et de munitions aux 
insurgenls américains. Son séjour à Bordeaux eut certainement 
pour effet de resserrer ses liens d'amitié avec l'intendant. Il revint 
dans notre ville en 1782. Au lendemain de la défaite du comte de 
Grasse par Rodney à la Dominique (12 avril 1782), il s'était mis en 
campagne pour stimuler le zèle patriotique des négociants français 
et ol) tenir d'eux qu'ils armassent des navires pour aider le gouver- 
nement de Louis XVI dans la guerre de l'indépendance des États- 
Unis. Il fut assez mécontent de la combinaison adoptée par la 
Chambre de commerce de Guienne pour répondre à son appel *. 
Au mois d'octobre, il était à Bordeaux, d'où il rendait compte au 

1. Ces deux lettres oui élé publiéi's par Léouce de Lamolhe dnns son travail sur 
1^8 Théâtres de Jiordraux^ 1853, in-H», p. 43-49, ot reproduites par Mariouneau dans son 
Victor Louis, IHH\, in-H% p. 390-395. 

2. Billet publié par Marionneau, op. cit., p. 411-412. 

3. IJeauniarchais «aux directeurs et sindics de la (Ih^inibrc do commerce», IG octo- 
bre 1779 {Arch. hisi. de In Gironde, t. XL\, p. 82). 

4. Beaumarchais aux directeurs de la Chanibro de comniprcc, 28 mai 17S2 (Arch. 
hist. de la Gironde, t. XI.X, p. 83;. -^ Iluaumarchais au romle de VerjTenncî», (i octo- 
bre 1782 (publ. par Gustave Labat, licauninrchuis à iiorde-iux, dans les Actes de V Aca- 
démie de Bordeaux^ 1904, p. 78-82). 



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44 BEAUMARCHAIS ET l'iWTENDANT DUPnÉ DE SAIIVT-MAUR 

minisire des Affaires étratigères, M. de Vergennes, de la visite du 
comte d'Estaing, vice-amiral de France, qui avait pour objet 
d'établir un comité de six négociants chargé de recruter des oITiciers 
de la marine marchande pour servir sur les vaisseaux du roi ^. 
Le 10 décembre, il datait encore de Bordeaux une lettre au même, 
où il lui demandait un sauf-conduit pour trois frégates qu'il avait 
à l'entrée de la Gironde, et qui furent, du reste, prises par les 
croiseurs anglais ^. 

Beaumarchais séjourna dans notre ville jusqu'à la fin de décembre 
1782. Le 24, il écrivait à Dupré de Saint-Maur, alors absent de 
Bordeaux, la lettre suivante, où il sollicitait une diminution d'impôt 
en faveur d'un de ses amis : 

Bordeaux, ce 24 x"'«'c 1782. 
Monsieur, 

J'ai eu r honneur do solliciter votre justice pour mon ami M. Do 
Montieu, seigneur de S^- Magne». Cette chétive et médiocre profes- 
sion ne peut supporter l'augmentation d'impôt à laquelle on veut 
l'assujétir *. 

Vous eûtes la bonté de me promettre de faire examiner la demande 
de mon ami. Le mémoire cy joint vous en rappoUera le contenu; ne 
pouvant rester à Bordeaux jusqu'à votre retour, je prens la liberté 
de vous le faire présenter par M' Gachet, ami et correspondant de 
Mr de Montieu et le mien. Je partagerai toute la reconnaissance 
de M' De Montieu. Mais rien ne peut augmenter le très respectueux 
attachement avec lequel je suis 

Monsieur 

Votre très humble et très 

obéissant serviteur. 
Caron de Beaumarchais. 
M' Dupré de S^-Maur ». 

Voici la réponse, tout administrative, de Dupré de Saint-Maur : 

A Bord» ce 8 janv" 1783. 
M' de Beaumarchais. 

J'ai reçu, M', la lettre que vous m'avés fait l'hontieur de m'écrire 
le 24 du mois d®^. J'ai renvoyé au directeur des 20è«»es j^» mémoire 

1. Beaumarchais à Vergennes, 19 novembre 1782 {ibid., p. 84-91). 

2. Le même au même, 10 décembre 1782 {ibid., p. 9l-9i). 

3. Il s'agit irAntoine-Joseph Carrié de Montieu, trésorier de France, habitant Paris» 
«en son hôtel, rue de Harlay, paroisse Saint-Paul ». Il avait acheté la terre de Saint- 
Ma<me le 12 avril 1779 à Jean-Pierre de Cazenave et la revendit, le 20 décembre 1785, 
à Antoine-Auffuste Journu (abbé Albert Gaillard, La baronnie de Sainl-Mogne^ Bor- 
deaux, 1911, in-8«, t. I, p. 213-214K 

4. Le procés-verbnl de l'état des lieux dressé par le notair3 Soulié au moment de la 
prise de possession par Antoine. Journu, justifie l'appréciation de Beaumarchais (cf. abbé 
Gaillard, op. cil., p. 215-216). 

5. Arch. dép. de la Gironde, G suppl», divers, original. 



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\ 



fiEA.UMAiiCaAIS ET L^IHTEnDANT DUPBÉ DE SAtNt-MAUR à^ 

qui concerne M. de Montieu votre ami, a l'elTet de recevoir de sa part 
des eclaircissemens que je ne puis me dispenser de prendre en pareil 
cas. Lorsqu'il me l'aura fait repasser, je m'empresserai de rendre 
à M. de Montieu la justice qui peut lui être due. Je serai toujours 
très flatté de rencontrer l'occasion de faire ce qui pourra vous être 
agréable. 

J'ay l'honneur d'être avec un sincère attachement, M... i. 

Voilà donc Beaumarchais profitant de ses relations avec Dupré 
de Saint-Maur pour lui recommander la requête d'un Parisien pro- 
priétaire en Bordelais. Le voici intervenant en faveur d'un « col- 
lègue », trafiquant, comme lui, avec les États-Unis : 

Paris, ce 20 mars 1783. 
Monsieur, • 

Permettés-moi de recommander à votre protection M. D'aguins, 
au quel il arrive a bordeaux un accident d'un genre absolument fait 
pour exciter l'indignation d'une ame honeste et d'un administrateur 
éclairé. Des fripons se sont avisé, sans aucun litre, de mettre oppo- 
sition sur un fort parti de marchandises qu'il allait faire embarquer 
pour l'Amérique. 

Il a demandé qu'on exigeât caution des opposants qui étant insol- 
vables, se jouent d'un acte conservatoire qui n'est fait que pour 
assurer des dettes légitimes. 

On n'a pas eu d'égard à sa demande, d'où il résultera que les dom- 
mages accordés enfin, porteront à faux. Son aventure est étrange. 
Il désire que je vous prie de prendre un peu d'intérêt a la justice de 
sa cause dont il vous rendra compte lui mesme. C'est un très honêste 
homme et digne en tout de vos bontés. 

Je partagerai sa reconnaissance et je profite de cette occasion pour 
vous remercier de l'exemplaire de votre superbe plan que j'ai reçu 
chez moi. 

La foule est telle au Mercure de France que le morceau de M. Gudin 
n'a pas encore pu y trouver sa place. Il s'en est plaint aux rédacteurs 
qui se justifient par les dattes antérieures des morceaux qu'ils em- 
ployent. 

Recevés avec votre grâce ordinaire, je vous prie, les assurances 
du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être 

Monsieur, 
votre très humble et très obéissant 
serviteur. Caron de Beaumarchais. 
M' Dupré de St-Maur *. 

La lettre est intéressante. On y voit que Dupré de Saint-Maur 
tenait Beaumarchais au courant de ses projets d'embellissement 

1. Arch. dép. de la Gironde, C suppl^ minute. 
^Z. Ibid., original. 



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46 BE.iUMA^RClIAIS ET l'iNTENDANT DUPRE DE SAINT-MAUR 

de Bordeaux : il lui avait envoyé un exemplaire gravé du fameux 
plan joint au Mémoire relatif à quelques projets intéressants pour 
la ville de Bordeaux^ qu'il avait lu à l'Académie le 7 mars 1782. 
Bien plus, il avait obtenu de Beaumarchais qu'il fût parlé de ce 
mémoire dans le Mercure; et un ami de l'écrivain, un confrère, 
Gudin de la Brénellière s'était chargé d'en faire un compte rendu. 
Voici la réponse de l'intendant : 

A Bord', ce 12 avril 1783. 
M. de Beaumarchais. 

M' Daguins, M^, s'est rencontré chez moi avec les juges consuls 
au moment où il venoit me parler de son afTaire. Je l'ai mis à même 
d'en raisonner avec eux et j'ai été témoin qu'ils lui ont promis bonne 
et brieve justice. 

Chargés vous donc, je vous supplie, de rendre mille grâces à M' Gu- 
din de toute la peine qu'il se donne pour mon pauvre mémoire. Je 
lui çnverrai incessement celui de Bayonne qui va être imprimé. 

Recevés, je vous prie, etc. ^. 

Dupré de Saint-Maur annonçait dans cette lettre l'envoi de son 
Mémoire sur la décadence du commerce de Bayonne et de Saint-Jean- 
de-Luz et sur les moyens de le rétablir. Il ne semble pas, d'ailleurs, 
que Gudin ait publié dans le Mercure les comptes rjcndus promis; 
du moins je n'ai pas su les y découvrir. Mais cette correspondance 
prouve, une fois de plus, le souci qu'avait l'intendant de faire 
l'opinion publique juge de son administration et aussi son désir 
de la mettre au courant des projets qui intéressaient l'avenir de 
Bordeaux et de la province. 

Paul COURTEAULT. 

1. Arch. dép. de lu Gironde, C âuppl^ iniiiulc avec correclions autographes. 



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UN MAIRE DE BORDEAUX INCONNU 



PIERRE THOMAS 

(supplément) 



L'article que nous a\îons publié dans la Revue ^ sur Pierre Thomas, 
maire de Bordeaux, nous a valu, de divers côtés, des communications 
intéressantes. 

Nous les résumons ci-dessous en remerciant leurs auteurs de 
l'obligeance avec laquelle ils ont bien voulu nous les transmettre. 

1° M. Ulysse Bigot nous a signalé une thèse présentée en, 1881, 
à la Faculté de théologie protestante de Paris, par M. A.-E. Caris, 
de la Roquille (Gironde), ayant pour titre Essai sur le développe- 
ment de la Réforme à Ste-Foy ^, Ce travail, assez superficiel et dé- 
pourvu de références, est cependant intéressant, au point de vue 
qui nous occupe, par les traditions locales que Fauteur a recueillies 
et qui permettent de mieux dépeindre le personnage. 

M. Caris indique d'abord (p. 81) que le pasteur Thomas exerçait 
ses fonctions à Sainte-Foy depuis 1778 3. «C'était, ajoute-t-il, un 
homme remarquable par son intelligence, la variété de ses connais- 
sances et son talent oratoire. Il avait la voix forte, incisive; après 
avoir captivé son auditoire, il savait l'émouvoir et le conduire à 
son gré. Il avait l'éloquence d'un tribun et jouissait dans la ville 
d'une réputation méritée. » 

D'après M. Caris (p. 82), ce serait à Lacombe que Thomas aurait 
dû son entrée à l'Hôtel de ville de Bordeaux : « Un aventurier, 

nommé Lacombe, l'appela à Bordeaux et le fit nommer maire 

de cette ville le 12 germinal an II (1^' avril 1794) *. Thomas accepta 

1. Voir le numéro de juillet-septembre 1918, p. 162 et 6uiv. 

2. Libourne, Steear, impr. ; un vol. in-S» de 110 pages. Nous avons pu nous procurer 
cotte thèse grâce à l'obllfireance toujours ai empressée de M. Alfred Leroux. Qu'il veuille 
bien agréer nos bien vifs remerciements. 

3. Et non en 1782, comme l'indique V Inventaire de la série E suppl. des Archives de 
la Gironde. 

4. Date erronée; Thomas fut nommé maire le 9 Juillet 1794 et installé le 13 suivant 
(-21-25 messidor an II.) 



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^8 . tN MAIHE de bordeaux l!CCOTlNt; 

ses nouvelles fonctions soit par goût, soit plutôt par crainte 

Devenu maire de Bordeaux, le pasteur Thomas joua le rôle le plus 
honorable. Les difficultés ne lui permirent point de faire tout le 
bien qu'il aurait désiré, mais il arracha un grand nombre de vic- 
times à l'échafaud. » Et M. Caris cite, parmi les actes de bienfaisance 
et de courage du maire, le fait d'avoir empêché un couvent de reli- 
gieuses d'être envahi et saccagé, « sa voix mâle et entraînante retint 
la foule prête à enfoncer les portes ». L'auteur s'abuse ici car, depuis 
les premiers jours d'octobre 1792, il n'y avait plus de religieuses 
dans les couvents de Bordeaux, et le prédécesseur de Thomas à la 
mairie de Bordeaux, le célèbre horloger Bertrand, s'était chargé 
d'en faire le pillage sans le concours de la foule. 

2o M. Alfred Leroux nous a fait remarquer que Thomas, lors de 
la réorganisation du culte, fut réellement nommé pasteur de l'église 
réformée de Bordeaux. Jl fut en elTet élu à cette fonction par 
onze voix sur dix-huit votants, à la séance du Consistoire du 20 flo- 
réal an XI (10 mai 1803). 

A la séance suivante, du 28 prairial an XI (17 juin 1803), il 
crut devoir se justifier des accusations portées contre sa conduite 
passée. 

M. Leroux a bien voulu transcrire à notre intention sur les 
Registres des délibérations du Consistoire de Bordeaux le procès- 
verbal de cette intéressante séance ^. En voici la teneur; 

Séance du 28 prairial an XI {= 17 juin 1803). 

Le président (citoyen Martin) •, annonce à l'assemblée que le cit. 
Thomas s'étoit présenté chez lui et avoit demandé une réunion des 
membres du Consistoire pour les entretenir relativement à la vocation 
qui lui avoit été adressée. 

Le citoyen Thomas présent à la séance, demande la parolle et 
remercie l'assemblée de ce qu'elle avoit songé à lui lors de la nomina- 
tion d'un pasteur pour l'église de Bordeaux. Il dit aussy que ce choix 
dont il se sentoit honnoré, i'auroit flaté davantage s'il n'avoit appris 
qu'il avoit été improuvé par plusieurs membres de l'église; que cette 
improbation l'avoit d'abord déterminé à écrire au citoyen Martin, 
de manière à lui annoncer une renonciation à cet avantage, mais 
qu'ayant apris ensuitte qu'un membre du Consistoire (le cit. Vanhe- 
richem) l'avoit calomnié publiquement en faisant signer un libelle 
contre lui, sa réputation particulière et l'avilissement du ministère 
dont il est revêtu, lui avoit fait un devoir de se présenter au Consis- 

1. Archives du Temple des Chartrons. 

2. François Martin, pasteur de l'Église de Bordeaux depuis 1797. 



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t>lEKRB tHÔBIAS Aq 

toire pour s'i justifier en demandant que ses accusateurs soient 
appeliez pour faire connoître leurs griefs et le mètre à même d'y 
répondre. Il fait ensuite le récit et Thistoire de sa vie publique depuis 
la Révolution. Il prouv-e que s'il accepta les fonctions d'administra- 
teur du département dans un tems où des événements douloureux 
pour lui dévoient le retenir dans sa famille, ce ne fut que par un efet 
de menaces qui lui furent faite par le représentant du peuple Talien, 
de le regarder comme suspect et fanatique et de le faire arretter 
comme tel; et qu'ensuitte il fut nommé maire de la commune et forcé 
égallement d'accepter cette place; que, de (sic) l'instant qu'il l'occupa, 
il ne cessa de demander sa démission; qu'au reste, loin de s'en re- 
pentir, il s'en fellicite, attendu qu'il avoit la satisfaction de se rap- 
peller y avoir fait du bien et évité beaucoup de mal; enlîn il défie 
tous les citoyens de cette commune de le convaincre de leur avoir 
nui. 

Il rétablit sa première demande, sur laquelle on fait des difficultés. 
Cinq lettres sont sur le bureau, parmi lesquelles est celle du cit. 
Vanheyrichem. On en demande la lecture avant de se déterminer sur 
la demande du cit. Thomas. Cette lecture est décidée, mais on de- 
mande que le cit. Thomas n'i soit pas présent. L'assemblée est cou- 
sultée sur cela et se détermine en faveur de la proposition. Le cit. 
Thomas se retire. 

La première lettre est du cit. Vanheyrichem, dans laquelle se 
trouve une seconde, signée de 27 personnes, qili observent que le 
ministre qu'on a nommé n'a pas leur confiance ni celle de quelque[s] 
famille[s] qui contribuent le plus aux frais du culte et au soulagement 
des pauvres; que cette nomination peut jeter du trouble et du scan- 
dalle dans le troupeau etc., etc. Les trois autres sont moins impor- 
tantes pour le cit. Thomas et le Consistoire ne croit pas devoir s'i 
arretter. Il désavoue et blâme la conduite du cit. Vanherichem et 
reconnoit que les imputations qui lui sont faites (au cit. Thomas) 
sont dictées par des méchants, et que les signataires ou adhérans 
sont des gens dont on a surpris la bonne foy. 

Le citoyen Thomas rentre et prend lecture de ces diverses lettres 
et reconnoit qu'il n'y a que le cjtoyen Vanheyrichem dont il a à se 
plaindre. Cependant il a la générosité d'oublier ses [griefs?]. Il lui 
sufit d'avoir l'estime du Consistoire. L'assemblée l'invite à prêcher 
le lendemain, qui est dimanche, ainsi qu'il l'avoit promis au cit. 
Martin. 

Sabrier, secrétaire. 

Le Consistoire, conquis par le prêche du nouveau pasteur et 
n'ayant reçu d'autre part aucune opposition à son élection, décida, 
le IcJ" Messidor an XI (20 juin 1803), que Thomas, s'étant « complète- 
ment justiGé aux yeux du Consistoire sur les calomnies méchantes 
répandues sur sa conduite publique lorsqu'il était maire », était élu 
pasteur de l'Église Réformée de Bordeaux et en exercerait les 



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5o vu ItAIRB DE BOtiDEAUX tlfCOf^Nt 

fonctions «conjointement avec le citoyen Martin, pour le plus 
grand bien de l'Église et pour la gloire de Dieu ». 

Thomas ne devait rester pasteur de Bordeaux que quelques mois; 
il fut en effet replacé, Tannée suivante, à Sainte-Foy. Le motif de ce 
changement est indiqué par la lettre que Ton va lire, adressée, le 
12 messidor an XII (l^r juillet 1804), à «M. Charles Delacroix, 
préfet de la Gironde » ^. 

Monsieur, 

Vous avez eu la bonté d'écrire au Gouvernement pour demander 
la confirmation do mon élections à la place de pasteur de l'Eglise 
Réformée de Bordeaux. Cet acte de votre bienveillance généreuse 
m'a pénétré d'une reconnoissance sans borne. 

Le Consistoire de S^^-Foi a dû vous prier de faire la même demande. 
Après avoir accepté la vocation de T Eglise de Bordeaux, consentir 
à rester à S^e-Foi est au moins une marque apparente de. légèreté. 
Je vous dois compte des motifs de ma conduite, personne mieux 
que vous ne peut les apprécier. 

Si je me déterminais à consacrer mon ministère à l'Eglise de Bor- 
deaux, ce fut uniquement par un dévouement entier au bonheur de 
mes concitoyens. Des hommes plus éclairés que moi m'en firent un 
devoir. L'espoir d'opérer le bien fut toujours une tentation à laquelle 
je ne sçus jamais résister. 

Ma nomination à soulevé des passions. Des personnes étrangères à 
nos mœurs, à notre caractère national n'ont pas rougi d'agiter 
l'Eglise. La Religion, si propre à rapprocher les cœurs, est devenue 
pour elles une affaire de parti. 

J'ai rempli avec honneur et impartialité des fonctions publiques 
pendant les jours orageux de la Révolution. J'ai mérité la haine des 
ennemis du Gouvernement actuel. Vous connoissez, Monsieur, les 
oppositions à ma nomination, les protestations contre votre ouvrage 
qui est celui de la loi. 

Il en est résulté des division» qui sont toujours affligeantes mais 
qui le sont encore plus dans l'Eglise parceque pour les appaiser, on 
n'a qu'une force morale, à laquelle l'amour propre qui les alimente, 
résiste toujours. 

Le scandale de ces divisions m'a oté l'espoir de faire le bien. Je 
n'ai plus de motifs pour aller à Bordeaux. J'en ai de bien puissants 
pour rester a S*«-Foi. 

L'estime de mes concitoyens des deux cultes dont je jouis, me 
donne la certitude que je puis être ici de quelqu' utilité. 

De trois pasteurs qu'il y avoit dans l'arrondissement, l'un s'est 
voué aux Eglises de la Dordogno, l'autre est infirme. Je suis seul. 
Si je m'en vais, il n'y aura plus de culte dans cette contrée. 

Quoique j'ai donné mon consentement aux démarches du consis- 

I. Archives de la Gironde, série V. Dossier Thomas. 



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t>IERllE TnOMAâ 5f 

toire de S**î-Foi, je n'ai point manqué aux sentimens de délicatesse 
qui dirigent l'honnête homme. Ce consentement est conditionnel; 
il est subordonné à votre approbation ; elle seule peut me consoler des 
calomnies des méchans. / 

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect. 

P[ier]re Thomas. 

3^ Au sujet de la révocation de Thomas comme pasteur de 
Sainte-Foy et de sa relégation dans les Landes, M. Caris, en une note 
de sa thèse citée ci-dessus (p. 82), s'exprime ainsi : « Lors du passage 
du duc d*Angoulême à Sainte-Foy (7 janvier 1816), Thomas fut exilé 
par le duc comme ayant été maire de Bordeaux sous la Terreur, 
et relégué dans la petite ville de Roquefort dans les Landes. Sa 
fille raccompagna dans cet exil qui dura jusqu'en 1818. y» 

Le rapprochement de la date du passage du duc (6 janvier 1816) 
de celle du décret de relégation (24 janvier suivant) paraît appuyer 
cette assertion. Cependant aucun document de la série V des Ar- 
chives de la Gironde ne la confirme. On y trouve au contraire l'indi- 
cation que la conduite de Thomas avait attiré l'attention du gou- 
vernement bien avant le passage du duc d'Angoulôme. Le 18 dé- 
cembre 1815, le ministre des Cultes écrivait au préfet de la Gironde : 

Des personnes tout à fait dignes de foi et appartenant à la religion 
protestante, m'indiquent, comme corrompant l'esprit public de 
Stc.Foi-sur-Dordogne, Messieurs Thomas et DuUoles, ministres de 
cette communion. Est-il vrai que M. Thomas soit un jacobin très 
prononcé, qu'il ait été maire de Bordeaux en 1793, et qu'il s'y soit 
mal conduit?... i, etc. 

Nous avons, d'autre part, raconté les causes de la persécution 
que subit Thomas à cette époque, d'après la correspondance offi- 
cielle, nous n'avons rien à y ajouter. 

4° Enfin, au sujet de la date de la mort de Thomas, M. Camille 
Pelletreau, rédacteur à la Pelile Gironde, à la générosité duquel 
les Archives départementales doivent un important dossier sur 
Sainte-Foy, a bien voulu nous faire parvenir l'intéressante note 
suivante qui rectifie les indications fournies par V Intermédiaire des 
Chercheurs : 

J'ai connu, dans ma jeunesse, à Sainte-Foy-la-Grande, la fille de 

1, Archives de la Gironde, série V. Dossier Thomas. Voir également dans ce même 
dossier la réponse du préfet au ministre à la date du 22 décembre 1815 dont nous 
avons cité des passages dans notre précédent article. — Voir aussi lettres indiquant 
que Thomas était de retour à Sainte-Foy en mars 1817. 



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3a UN MAIRE DE BORDEAUX INCONNU 

Pierre Thomas. C'était une bienveillante femme âgée, d'une belle 
intelligence, d'une éducation cultivée, et chez qui l'âge n'avait pas 
altéré la fraîcheur du souvenir. Elle avait épousé le docteur Ben- 
jamin Broca, médecin à Sainte-Foy; Paul Broca, le célèbre chirur- 
gien, l'éminent anthropologiste, est né de ce mariage. 

Mme Broca — qui de son prénom s'appelait Annette — a sou- 
vent parlé devant moi de son père, au cours de réunions intimes, 
le soir, à la veillée, réunions auxquelles j'assistais avec ma famille. 
Et ainsi j'ai entendu dire par l'aimable femme que Pierre Thomas 
était mort à Libourne, dans la cour des Messageries, s'afTaissant 
subitement au moment où il allait prendre place dans la voiture 
publique qui devait le ramener à Sainte-Foy. La date de ce décès 
m'était inconnue, mais j'étais parfaitement convaincu qu'elle était 
de beaucoup antérieure à l'année 1840. 

Et ma conviction était fondée, ainsi que le prouve l'inscription 
gravée sur la pierre tombale de Thomas dans le cimetière donné par 
la famille Broca au temple protestant des Bouhets, commune des 
Lèves, canton de Sainte-Foy, inscription que je reproduis textuel- 
lement : 

Ici Repose 

Pierre THOMAS, pasteur, 

Président du Consistoire 

DE Sainte-Foy, 

Victime de la Terreur Blanche, 

Né A Eymet en 1760, 

Décédé le 5 7bre 1822. 



Nous allendons de 

nouveaux deux el une 

nouvelle terre où la 

justice habite, 

Pierre, III, 13. 

Le Thomas qui fréquentait le temple de la rue du Hâ en 1840 
n'était donc pas l'ancien maire de Bordeaux. 

L'expression « victime de la Terreur Blanche », dans Tinscription 
funéraire du cimetière des Bouhets, fait évidemment allusion aux 
mesures de police prises contre Pierre Thomas, mesures qui, disait 
Mme Annette Broca, ayant causé un violent chagrin à son père, 
avaient considérablement ébranlé sa santé et certainement hâté le 
moment de sa mort. 

R. B. 



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MÉLANGES 



La police à Bordeaux au XVI'' siècle. 

Comment fonctionnait la police bordelaise au début du xvi® &iè- 
cle? Certainement, pas à la satisfaction générale des habitants. 
Le fait suivant va nous montrer que dans certains cas l'initiative 
privée intervenait pour suppléer à l'insufTisance du personnel 
municipal chaîné de la recherche des criminels. 

En 1505, Jeanne Thibaudin, veuve très honorable do la paroisse "^ 
Saint-Michel, avait pris chez elle en qualité de précepteur de son 
jeune enfant, un nommé Germain Deccr, originaire de l'Astarac. 
L'enfant était-il paresseux, ou bien la dame Thibaudin n'avait-elle 
pas confiance dans les maîtres du collège de grammaire, installé 
depuis une vingtaine d'années près de l'Hôtel de Ville ? nous l'igno- 
rons. Toujours est-il que sa confiance a\ait été bien mal placée. 
Si Germain Decer était versé dans les belles-lettres, il n'avait que 
des connaissances très superficielles en morale et, notamment, 
sur le respect dû au bien d'autrui. Mais il est probable qu'il ne 
traita jamais ce chapitre devant son jeune élève et qu'il se borna 
à lui révéler les règles de la grammaire. Le confort du milieu dans 
lequel il vivait lui suggéra une pensée criminelle. Le 13 mai 1505, 
<» occultement et de nuyt », il quitta la maison hospitalière de la 
dame Thibaudin, mais non sans emporter de nombreux objets" de 
valeur, en souvenir très certainement de son séjour au milieu d'une 
si estimable famille. Dans l'énumération des objets volés figurent 
de nombreux bijoux : «un anneau d'or pesant environ 11 ducatz, 
auquel y avoit une poincte de dyaman vallant vingt ducatz et 
plus; ung aneau d'or rompu, apelé un maryage, en quoy y avoit 
ung luby et une esmeraude; ung Agnus Dey d'or à façon d'es- 
mail; IIII culhères d'argent, les troys en y mages au bout de la 
coue, et l'autre en façson de poincte de lance surdoré »; des halle- 
bardes, des garnitures de ceintures et enfin une certaine quantité 
de monnaie, le tout ayant une valeur de 500 francs bordelais et 
môme plus, grosse somme pour l'époque. 

Le préjudice était grave, aussi la dame Thibaudin prit-elle mal 
la chose. Une inforniation, tout comme de nos jours, fut ouverte, 
mais certainement sans résultat. Aussi, le 24 mars 1506, la dame 
Thibaudin, lasse d'attendre de la police municipale l'arrestation 
de son voleur qui courait toujours, eut-elle l'idée d'agir par des 
moyens personnels. Elle se rendit chez son notaire à l'effet d'y 



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5/i MÉLANGES 

faire dresser une procuration au nom de Pierre Martin, marchand 
de Bordeaux « pour et au nom de la dicte constituente, poursuivre, 
investiguer, enquérir et charcher» Germain Decer, le précepteur 
fugitif, « et, en quelque part et lieu qu'il soit trouvé et apréhendé 
luy demander, lever, prandre et recouvrer de luy •> les objets dérobés. 
Le sieur Martin avait également mandat de rechercher deux indi- 
vidus qui étaient partis de Bordeaux, dans la même nuit, en com- 
pagnie de Germain Decer et qui devaient rtre ses complices ^. 

Nous ne savons si le sieur Martin a eu plus de flair que la police 
locale et si Germain Decer est allé expier sa faute dans les sombres 
et terrifiants cachots de l'Hôtel de Ville que Ton peut encore voir 
aujourd'hui dans les tours de la Grosse Cloche. M«us il nous a semblé 
curieux de signaler ce cas d'initiative personnelle pour seconder 
l'action défaillante de l'autorité compétente. 

G. D.-D. 



La cloche de Ludon. 

M. l'abbé Delhomme, curé de Ludon, veut bien nous adresser 
une note sur la cloche de son église. De cette note on trouvera 
ci-après la substance. En remerciant M. le Curé de Ludon, nous 
exprimons le vœu que ses confrères, imitant son exemple, nous 
signalent les faits qui intéressent leur paroisse. 

On n'a pas oublié que, dans la matinée du 11 novembre dernier, 
M. Pams, ministre de l'Intérieur, prescrivit d'annoncer et de fêter 
l'armistice. Son télégramme disait notamment : « Faites sonner 
tout de suite les cloches à pleine volée. » Les sonneurs de Ludon 
obéirent avec tant de vigueur et d'entrain que la cloche en fut 
cassée^. Il a fallu la refondre. 

Elle portait l'inscription suivante : 

t JumsDicTioN d'Agassac t 

Ji H. S. Maria. 

Pour S* Martin db Ludon en Médoc. 

Faicte l'an 16.56. 

N'est- elle pas émouvante l'histoire de cette cloche qui, de 
Louis XIV à nos jours, de Turenne à Foch, avait sonné de si nom- 
breux Te Deum et qui s'est brisée en clamant la fin victorieuse de 
la grande guerre? 

J.-A. B. 

1. Arch. de la Gironde, série 3 E n*» 4469, miriutes de Devaux, notaire à Dordcaux. 
Procuration du 24 mars 1505/06. 

2. Kn mars IC2'2, on avait brisé la cloche de Ludon en sonnant le tocsin à cause 
des troubles religieux. Le fait fut consigné par le curé de la paroisse sur son registre 
des baptêmes (Archives de Lu^on, GG 1}. 



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MÉLANGES 55 

Un guide dans Bordeaux 
à Tu^ge des niarins allemands, 1912. 

M. Brutails a démontré, il y a quelque temps ^, combien le 
Guide Bœdeker était peu exact en ce qui concerne Bordeaux, et 
combien, par conséquent, la confiance que beaucoup de voyageurs 
étaient disposés à lui témoigner aux dépens du Guide Joanne 
était peu justifiée. 

A Tappui de la nécessité qu'il y a, non point de condamner en 
bloc toute la production historique de l'Allemagne qui en majorité 
était solide et forte, mais de comprendre qu'elle a mis au jour 
nombre d'ouvrages de piètre qualité, nous allons montrer ce que 
vaut pour Bordeaux un curieux petit livre, qui a été versé récem- 
ment à la Bibliothèque municipale de notre ville avec le « fonds 
germanique » que l'administration du séquestre y a fait entrer. 

Ce petit volume de 242 pages in-S® a été imprimé par Gebauer- 
Schwetschke, à Halle, en 1912. C'est évidemment une œuvre col- 
lective, due à la collaboration de correspondants bénévoles, éditée, 
à Londres {sic) par les soins du pasteur Oskar Gœhling y résidant, 
au nom et aux frais de la « Mission allemande parmi les marins » 
(Deutsche Seemannsmission) ^ association de pasteurs et de fidèles 
qui s'occupe des intérêts moraux et religieux des marins de l'Em- 
pire et qui a eu jadis son représentant à Bordeaux. 

L'ouvrage est intitulé : Der Làfidlotse : ein Handbuch fur Seefahrer 
(Le Pilote sur terre : manuel pour les navigateurs) et fournit 
pour les principaux ports du monde, au nombre d'environ 280, 
sous une forme très sommaire, surchargée d'abréviations et de 
signes conventionnels, une foule d'indications précieuses ou sim- 
plement utiles aux lecteurs auxquels il est destiné. Élégamment 
imprimé en caractères latins, non moins élégamment relié, il plaît 
à l'œil. Manifestement les auteurs anonymes de chaque notice et 
de chacun des plans (ceux-ci au nombre de 62) se sont évertués 
à faire de leur mieux, pour un prix nécessairement modique. Je 
ne sais s'ils y ont toujours réussi; je puis affirmer seulement, en 
ce qui touche Bordeaux, qu'ils ont beaucoup failli. En voici les 
preuves. 

La notice remplit toute la page 40, pas davantage, par raison 
de convenance typographique. Les églises paroissiales Saint-Seurin, 
Saint-Michel et Sainte-Croix y sont appelées Kalhedrals, tout comme 
Saint-André. Il y est dit que Bordeaux se trouve à 6 kilomètres de 
l'embouchure de la Garonne dans le golfe de Biscaye (ou de Gasco- 
gne). Il y est fait mention du « Foyer allemand » de la rue Cornac, 17, 
lequel n'existait plus depuis assez longtemps en 1912. L'adresse 
de la librairie Féret est encore donnée au cours de l'Intendance. 
Enfin, les fautes d'impression y sont plus nombreuses que ne le 

1. Revue historique de Bordeaux^ 1916, p. 183-138, reprod. dans le Conseiller des 
touristes, déc. 1916, p. 84-86. 



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56 MELANGES 

voudrait l'intérêt même des étrangers : gare de Gadillas (au lieu 
de Cadillac), rue Moudenard (au lieu de Mondenard), place des 
Quinconnes (au lieu de Quinconces), rue Canignol (au lieu de 
Cassignol). 

Le plan de Bordeaux occupe toute la page 41. Il est très judi- 
cieusement conçu, en ce sens qu'il donne uniquement les artères 
principales de la ville, ce qui facilite grandement la conduite des 
étrangers. Cependant, le cours d'Alsace-et- Lorraine a été omis; de 
même aussi le Palais de Justice, indiqué pourtant dans la notice. 
Les églises Saint-Seurin et Saint-Michel sont mal orientées ! La 
gare du Médoc semble intercepter le cours Saint-Louis. La cathé- 
drale Saint-André est mal située par rapport à l'Hôtel de Ville. 
Le consulat d'Allemagne fait le coin des rues Foy et Tourat ! Le 
cours Champion, le cours de Cicé, le quai des Chartrons, la rue 
Croix-de-Seguey, la rue David- Johnston, bien que tracés, ne sont 
pas dénommés. Le nom de la rue Paulin est étendu indûment à 
la rue Caussan, comme celui de la rue Belleville aux rues ChaufTour 
et Lachassaigne, comme celui du cours du Jardin-Public au cours 
Portai. 

Je me garde de supposer que de pareilles erreurs se retrouvent 
dans toutes les parties du volume ^. Mais c'est déjà trop qu'elles 
se pressent si nombreuses sous la plume du correspondant de 
Bordeaux. Une exacte revision des épreuves eût donné à ce guide 
une valeur que nous sommes autorisé à lui contester, jusqu'à nou- 
velle édition. Alfred Leroux. 



Le " fonds germanique " 
de la Bibliothèque municipale de Bordeaux. 

Nous avons déjà annoncé (1918, p. 189) la vente faite à la Biblio- 
thèque municipale de Bordeaux d'un fonds important de livres 
anciens et modernes provenant du temple allemand de notre ville, 
à l'efTet de couvrir les frais d'administration du séquestre -. Voici, à 
cet égard, quelques précisions, empruntées au rapport de M. Alfred 
Leroux. 

Sur les 874 volumes, pour la plupart reliés, emportés du temple 
le 14 septembre dernier, il y avait en exemplaires multiples beau- 



1. Je constate cependant que, dans la très courte notice de huit lignes consacrée 
au port de Rouen (p. 184), la statue de Jeanne d'Arc y est placée sur le grand pont 
de pierre, qui n'a jamais hospitalisé que la statue de Pierre Corneille. 

2. Vente autorisée par ordonnance du président du Tribunal civil du 3 septembre 1918. 
Cette vente a eu pour heureux effet de conserver la presque totalité de cette petite 
bibliothèque qui, empilée dans des caisses et exposée depuis quatre ans à la poussière 
et à rhumidité, commençait ù se détériorer. 



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MÉLANGES 57 

coup de bibles en langues étrangères, de recueils de cantiques, 

d'ouvrages d'enseignement religieux; au total 382 vol. 

Il y avait en outre, un certain nombre de sermon- 
naires des xviii® et xix^ siècles en très mauvais état 

de conservation : au total 28 — 

410 vol. 

Ces 410 volumes ont été vendus au poids du papier pour la 
somme de 74 fr. 40, après prélèvement d'une quinzaine de doubles 
plus particulièrement intéressants, qui ont été distribués dans 
quelques bibliothèques de Bordeaux. 

Quant aux 464 ouvrages restants, que îa Bibliothèque municipale 
a payé 500 francs, ils ont été rangés en deux groupes et inscrits 
sur le registre d'entrée, sans beaucoup d'ordre \ en attendant que 
le catalogue définitif en soit dressé. En voici le relevé méthodique : 

A. Bibles en toutes langues (hébreu, latin, allemand, hollandais, 

danois, suédois, norvégien, anglais), de diverses dates depuis 
1712, et de divers formats depuis le petit in-12 jusqu'à 
rin-40 31 vol . 

B. Recueils liturgiques en allemand et en danois.... 13 — 
G. Recueils de chants religieux pour différents pays 

d'Allemagne, depuis 1766 21 — 

D. Partitions pour chorals (en forme d'album) 15 — 

E. Psautiers en allemand, danois, hollandais avec mu- 

sique 6 — 

F. Livres de prières en allemand, danois, hollandais 

depuis 1738 11 — 

G. Catéchismes et cours d'instruction religieuse (entre 

autres un exemplaire moderne du fameux Caté- 
chisme d'Heidelberg (1796) et un autre du Caté- 
chisme de Luther (1840) 1 1 — 

H. Postilles, commentaires, études sur les Écritures 

(en allemand et danois) depuis 1707 31 — ■ 

L Sermons de Cramer, célèbre prédicateur allemand 

du xviii® siècle 14 — • 

J. Sermons divers en allemand depuis 1751. 19 — 

— — en danois et norvégien — 10 — 

— — en hollandais — 5 — 

K. Ouvrages et traités de théologie (Basedow, Arnd, 

Moller), en allemand et en danois 8 — 

L. Ouvrages d'édification en allemand et en danois, 

depuis 1774 24 — 

M. Histoire du Christianisme et de l'Église chrétienne. 5 — 
N. Recueils périodiques de contenu religieux, tels que 
der Sœemanrij le Compilateur chrétien (en danois), 
le Nouveau Compilateur chrétien (en danois), la 
collection des Textes et sentences des Frères mo- 
raves, les Nachrichten der Briidergemeine, des 

revues de Sociétés diverses 60 — 

Premier total partiel 284 vol. 

1. 319 flches, soas lei n»* 36933 à 37249 (avec deux bis}. 



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58 MéLAIfGES 

Ces 284 volumes donnent à la collection venue de la rue Tourat 
son caractère propre et lui assignent même place dans notre Biblio- 
thèque municipale qu'aux fonds provenant des Congrégations et 
couvents disparus à la Révolution. 

Mais à ces 284 volumes s'en ajoutent 180 autres, d'un contenu 
tout laïque, qui modifient considérablement le caractère de l'ensemble 
et y introduisent une variété à laquelle on ne s'attendait pas d'abord. 
Ce sont : 

O. Des revues périodiques modernes, en fort bon état, 
die Gegenwarl, die Garlenlaube, die Deulsche 
Rundschau, die Monalshefie, et diverses compo- 
sitions musicales 12 vol . 

Puis les ouvrages suivants : 

P. Gœze, Europaeische Fauna {xyiii® siècle) 9 — 

Q. Berghaus, Vœlker und Laenderkundo 7 — 

R. Biographies de personnages allemands 26 — 

S. Histoire d'Allemagne 8 — 

T. Belles-lettres, romans, poésies, théâtre, chants (en 
allemand et en Tune ou Tautre des langues Scan- 
dinaves) 41 — 

U. Œuvres complètes de Schiller U — 

V. Sciences proprement dites et philosophie (Basedow 

et Gœze) 17 — 

W. Ouvrages pédagogiques et scolaires (dictionnaires, 
grammaires, traités divers en allemand, danois, 

français) 31 — 

X. Ouvrages divers (voyages, guides, comptes-rendus, 

xviiie et xix® siècles) 17 — 

Y. Un manuscrit de théologie anonyme (xviii^ siècle). 1 — 

Second total partiel .... 180 vol. 

Total général : 284 + 180 = 464 volumes qui, sans grande 
valeur commerciale, ont une valeur propre pour l'érudition en gé- 
néral et pour l'histoire de la colonie germanique de Bordeaux en 
particulier. A. Lx. 

* 

L'incendie des Archives du Port de Bordeaux. 

Dans la nuit du 20 au 21 mars 1919, un incendie, dont les causes 
n'ont pas encore été établies, se déclarait au Magasin des vivres de 
la Marine, rue Achard. Depuis la guerre, cet immeuble servait de 
casernement aux Arabes et jndo-Chinois de TA. M. B. C. (Arme- 
ment maritime des bâtiments de commerce). Il n'y eut pas de 
victimes, mais tout le contenu du magasin fut ]>rûlé. Les marchan- 
dises détruites, entre autres des cordages en grande quantité, sont 
évoluées à plus d'un million de francs. 

L'attention du public n'a pas été attirée sur une perte aussi 



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MÉLANGES Sq 

grave que celle du matériel de TÉtat, impossible à réparer et que 
ne peut couvrir aucune assurance, c'est celle de la totalité des 
Archives du Port de Bordeaux. 

Ces archives étaient placées au premier étage, dans une salle 
reculée dont l'unique porte apparaissait au fond d'un grenier et 
qui donnait par deux fenêtres sur la cour. Elles s'y trouvaient 
depuis 1878, date à laquelle elles furent transférées de l'Hôtel de 
la place Tourny et des autres locaux relevant de la Marine. Elles 
furent ijassécs, numérotées et mises en rayon par les soins de 
M. L. Lacoste, administrateur de l'Inscription maritime, qui en 
publia, en 1906, un inventaire très précis, précédé d'un historique 
et contenant un plan de la salle *. 

Les documents, presque tous manuscrits, se répartissaient en 
deux grands groupes, le fonds de l'Ancien Régime, comprenant 
453 articles (volumes, cartons ou liasses) et le fonds postérieur à la 
Révolution, qui en contenait 1.628. 

Dans le premier de ces fonds, d'une importance inestimable pour 
l'histoire de Bordeaux et même l'histoire de France, les deux plus 
belles séries étaient les B^ et B^, service général, correspondance 
émanant du ministre ou à lui adressée. Les lettres ministérielles se 
suivaient dans 51 volumes et 5 liasses. Les volumes, in-folios reliés 
en plein veau, contenaient près de 21 ,000 pièces, depuis l'année 1726 
jusqu'6 1790. Toutes les dépêches et instructions intéressant la 
circonscription maritime dont Bordeaux était le centre, qu'il se 
fut agi du service général, des colonies, des classes, des invalides, 
des prises, dos chiourmes, se trouvaient réunies dans cette superbe 
collection. Ces originaux portant la signature ou la griffe de Mau- 
repas, de Machault d'Arnouville, de Ghoiseul, de Praslin ou du 
marqui» de Castries, permettaient de reconstituer toute l'histoire 
du port de Bordeaux, à l'époque de sa plus grande splendeur. 

Complétant la précédente série en ce qui concerne les années 1761 
à 1789, une suite d'in-folios, d'une magnifique écriture et reliés en 
veau, donnait les copies de toutes les lettres écrites à la Cour par 
les commissaires ordonnateurs de la Marine dans notre ville. 

Un autre ensemble précieux était celui des rôles de désarmement 
des bâtiments marchands et corsaires de Bordeaux, Blaye et 
Lîbourne. En ce qui touche Bordeaux, une suite de 62 volumes 
reliés grand in-folio, ininterrompue et en parfait état, faisait con- 
naître le sort des navires pendant les guerres de Succession d'Au- 
triche, de Sept ans et de l'Indépendance américaine. On pouvait 
ainsi retrouver ceux d'entre eux qui avaient échappé aux croisières 
anglaises. 

D'autres rôles d'équipages, des Registres matricules des gens de 
mer, diverses liasses relatives au matériel, i\ la comptabilité géné- 
rale, aux invalides et prises, s'ajoutaient au fonds de l'Ancien 
Régime. 

1. Inventaire des Archives du Port de Bordeaux (par L. Lacoste). Paris, Chapelot, 
1906, in-8», 44 p. Extr. de la Bévue maritime, numéro d« décembre 1906. 



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6o MÉLANGES 

Le fonds postérieur à la Révolution était plus riche encore. Il 
comprenait les mêmes séries, conformément au classement ofliciel, 
mais avec un nombre de documents beaucoup plus considérable. 
L'ensemble des BB^, dépêches ministérielles de 1792 à 1856, était 
de lî)6 volumes contenant chacun une moyenne de 500 pièces. jI 
s'y joignait d'autres lettres, écrites par le préfet maritime, le préfet 
de la Gironde, les quartiers de Bordeaux, Bayonne, Libourne, Blaye, 
Pauillac, Langon, La Teste, etc. La correspondance envoyée par 
le port au ministre — série BB^ — comprenait 125 registres, cartons 
ou cahiers datés de 1798 à 1879. 

Signalons encore dans le fonds moderne les rôles d^équipages, 
armement et désarmement (1791-1879), un dossier relatif à la 
détention de la duchesse de Berry à Blaye (1832-1833), paru en 
majeure partie dans la Bévue Maritime de juillet 1904, plusieurs 
liasses concernant l'Hôtel de la place Tourny, le magasin des vivres 
de Bacalan, i'ancien chantier du Roi en Paludate, l'ancien arsenal 
de Bayonne, la chapelle du Verdon, le sémaphore de Meschers. 

La série FF^, Prises^ était une mine de renseignements pour l'his- 
toire de la course maritime sous la Révolution et l'Empire. Où y 
voyait de nombreuses pièces imprimées du même genre que celles 
du fonds Delpit, à la Bibliothèque de la Ville, c'est-à-dire les pros- 
pectus, comptes d'armement, de relâches, de liquidations de prises, 
de désarmement, que faisaient paraître les armateurs pour les 
actionnaires de leurs corsaires. Une liasse de la série Prises concer- 
nait la liquidation de 67 navires prussiens séquestrés à Bordeaux 
en 1807; d'autres étaient consacrées h des saisies de navires étran- 
gers ou à des affaires maritimes comme celle de Gassies, armateur 
de V Egyptienne (1819-1833). 

La destruction des archives du Port de Bordeaux fait dispa- 
raître non pas une page, mais un chapitre de l'histoire de notre 
ville et du Sud-Ouest. Aujourd'hui, le travailleur qu'attirera le 
souvenir de la vie maritime intense sous les règnes de Louis XV et 
de Louis XVI, sous la Révolution, l'Empire et la Restauration, le 
chercheur qui voudra s'occuper de ce sujet aussi neuf que fécond se 
verra privé de sa source d'informations la meilleure et la plus riche ; 
j1 ne pourra y suppléer d'une manière suffisante par le fonds de 
l'Amirauté, aux Archives départementales, trop restreint et trop 
spécial, ni par le fonds de la Marine, aux Archives nationales, où 
il ne trouvera qu'occasionnellement des documents concernant 
Bordeaux. 

Puisse cet événement désastreux servir de leçon ! Pour éviter le 
retour de semblables malheurs, il serait à souhaiter qu'une loi 
rendît obligatoire à toutes les administrations détentrices d'archives 
anciennes le versement de leurs fonds dans les dépôts publics où 
ils seraient aux mains de spécialistes qui en assureraient la mise en 
valeur et la conservation. 

Jean de Maupassant. 



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CHRONIQUE 



Société d'Histoire de Bordeaux. — La Société d'Histoire de Bordeaux 
a tenu son assemblée générale le vendredi 3i janvier 191 9, aux Archives 
municipales, sous la présidence de M. le D^ Georges Martin. Elle a entendu 
le rapport de M. F. Thomas, trésorier, sur la situation financière en 1918. 
L'approbation des comptes, après vérification, a été ajournée à l'Assemblée 
générale de juillet. Le projet de budget pour 19 19 a été approuvé. 11 a été 
décidé, en raison du renchérissement des frais d'impression, de supprimer 
la réduction d'abonnement consentie aux membres de l'enseignement 
primaire. 

Distinction honorifique. — M. Alfred Leroux, dont nous avons 
annoncé (Revue, 191 8, p. a49) l'élection comme correspondant de l'Institut, 
vient d'être fait chevalier de la Légion d'honneur. Cette distinction est 
une nouvelle et odlclelle consécration d'une belle carrière. Nous adressons 
derechef nos sincères et cordiales félicitations à notre très distingué 
collaborateur. 

Académie de Bordeaux. — Dans la séance du 16 janvier, l'Académie 
a reçu M. le général de division Larchey, membre d'honneur. — M. J. Max- 
well, président, a félicité M. Alfred Leroux, élu membre correspondant de 
l'Institut. — L'Académie a nommé une commission chargée d'examiner 
l'adhésion demandée par le Comité de la rive gauche du Rhin. — M. Alfred 
Leroux a lu un épisode de l'histoire d* Alsace, la mainmise de Charles le 
Téméraire, duc de Bourgogne, sur le comté de Pfirt (1467-1474). — L'Aca- 
démie a élu M. Guérin, conseiller honoraire à la Cour d appel, membre 
résidant, au fauteuil vacant par la démission de M. Bouvy. 

Dans la séance du 3o janvier, M. Guérin, élu membre résidant, a pris 
séance et prononcé son discours de réception, auquel a répondu M. J. Max- 
well, président. — L'Académie a voté des félicitations à MM. G. Ctavel et 
A. Leroux, qui ont reçu, le premier, la cravate de commandeur, le second, 
la croix de chevalier de la Légion d'honneur. — M. Gayon a donné lecture 
de son rapport sur l'exercice financier de 1918. — Sur le rapport de M. A. de 
Sèze, l'Académie a adopté un vœu tendant à la restitution à la France de la 
frontière de 181 4 et à des garanties à prendre sur la rive gauche du Rhin. 
— M. Paul Gautier a lu un poème patriotique, Le Froment. — L'Académie 
a élu M. Capus, professeur départemental d'agriculture, membre résidant, 
au fauteuil vacant par le décès de M. Baillet. 

Dans la séance du la février, présidée par M. A. de Sèze, ancien prési- 
dent, l'Académie a élu M. le D' André Moussous, professeur à la Faculté de 
médecine, membre résidant au fauteuil vacant par le décès de M. le profes- 



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03 GttROtftQtJE 

seur Régis. — M. Brutails a lu un document du 17 octobre lO^a relatif aux 
pigeons de la cathédrale de Saint*André. 

Dans la séance du 37 février, M. Capus, élu membre résidant, a pris séance 
et prononcé son discours de réception, auquel a répondu M. J. Maxwell, 
président. — M. Paul Gourteault a lu une note sur une correspondance iné- 
dite de Beaumarchais et deTintendant Dupré de Saint-Maur. — M. Guérin 
a donné lecture de deux poésies : La ballade des basochiens et Les heures des 
magistrats. 

Dans la séance du i3 mars, M. le professeur André Moussons, élu membre 
résidant, a pris séance et prononcé son discours de réception, auquel a 
répondu M. J. Maxwell président. — M. de Bordes de Fortage, secrétaire 
général, a donné lecture de son rapport sur les travaux de l'Académie en 
1916-1917. 

Société des Archives historiques. — Dans la séance du 37 Janvier, 
M. Sam Maxwell, président, a exprimé la joie que lui cause son retour 
parmi ses collègues. M. P. Gourteault, vice-président, a félicité M. Sam 
Maxwell de sa belle conduite pendant les quatre années de guerre. — M. le 
Président a exprimé les regrets causés par la mort de M. François, membre 
titulaire, et les félicitations de la Société à M. Alfred Leroux, nommé cheva- 
lier de la Légion d'honneur. — Lecture a été donnée des vœux de bonne 
année adressés en vers latins par la Société archéologique de Tarn-et- 
Garonne. — M. P« Garaman a continué la lecture d'extraits du registre du 
Parlement relatif à la Fronde (avril 1649). — Au nom de M. A. Leroux, 
M. Brouillard a communiqué un projet de règlement de la maison de cha- 
rité fondée aux Ghartrons en 1781 par l'Église réformée de Bordeaux. — 
M. Ducaunnès-Duval a lu une délibération de la section des Amis de la 
Sagesse relative au ravitaillement de Bordeaux (3 octobre i793)» — M. Brouil- 
lard a communiqué une confirmation des privilèges de la ville de Bourg en 
1735. — M. P. Gourteault a lu un éiatde dépenses faites par Fournier, tapis- 
sier de la commune, pour la démolition et le transport de divers objets 
mobiliers dans les églises de Bordeaux (18 octobre 1792). — La Société a élu 
membre titulaire M. René Calvet. 

Dams la séance du 24 février, M. Sam Maxwell, président, s'est fait l'inter- 
prète des douloureux regrets causés par la mort soudaine de M. l'abbé Gail- 
lard, membre titulaire. — M. P. Garaman a continué la lecture de docu- 
ments sur la Fronde, d'après le registre secret du Parlement (avril 1649). 
— M. le baron de Pelleport a lu une note sur M. Desnanots et son hôtel 
(xvin* siècle). — M. A. Brouillard a communiqué des renseignements sur le 
couvent des Récollets à Bordeaux en 1789 et sur la section n* 6, dite des Amis 
de la Sagesse. — M"* Gluzan a analysé trois accenses par les jurats de Bor- 
deaux des droits à acquitter pour les pierres débarquées sur le port (30 août 
1487), des droits à payer par les regrattiers et regrattières (30 août 1492), 
et des droits à payer par les bouviers et charretiers (30 août i493). — La 
Société a élu membres titulaires MM. Léon Cosme et Edmond Lanoire. 

Dans la séance du 34 mars, M. Sam Maxwell, président, a signalé la 
destruction totale des archives de la Marine à la suite de l'incendie du 
Magasin des vivres de Bacalan. — M. P. Garaman a donné de nouveaux 



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CfiROtllQtJft 6â 

extraits du registre du Parlement relatif h la Fronde (mai 1649). — 
M"* Gluzan a lu un arrêt du Conseil sur remontrance du Parlement concer- 
nant les crues et les augmentations des offices de présidents et de conseillers 
(10 fftvrier 1070 ). — M. le baron de Pelleport a communiqué le testament v/ 
du conseiller au Parlement Guy de Lestonnac (1613) et un document sur 
récoulement des eaux de la rue Hustin (1787). — M. R. Brouillard a fait 
connaître des documents divers sur le couvent des Récollcts de Bordeaux. 
— La Société a élu membres titulaires M"* Ëscarraguel et M. Henri Lawton. 

La collection des gravures d'Ernest Labadie. — Elle a été 
dispersée au feu des enchères les ao, 21 et aa février. Les trois vacations 
ont atteint le chiffre de i8,3i5 francs. Citons parmi les plus belles pièces, 
le plafond du Grand -Théâtre, 3oo francs; les vues de Bordeaux du cheva- 
lier de Bazemont, aoo francs; vue de Bordeaux, dessin original de MaroUes 
(xviii* siècle), 34o francs; vue de Bordeaux, par Danckerts, 180 francs; por- 
traits de Montaigne et de Montesquieu, en couleur, par Ali^, i5o et a6o fr.; 
vues de Bordeaux, de Verne t, ia5 francs ; de Garneray, 126 francs. Voici 
quelques prix atteints par les œuvres de Galard : ï Album bordelaU, 
3io francs; Y Album départemental^ i45 francs; VAlbumvignicoley io5 francs; 
la Galerie théâtrale, i3o francs; Les extrêmes se touchent, 6a francs; Réunion 
d*arlistesy 85 francs; Gauche droite, i55 francs; Malbrou s'en va-t-en guerre, 
90 francs; La danse n*esi pas ce que J'aime, ia5 francs; enfin le Recueil des 
costumes bordelais, à toutes marges, dans une reliure en maroquin, a été 
adjugé 1,900 francs à M. le marquis de Galard. 

Société des Antiquaires de France. — Dans la séance du 3o mai 
19 17 (cf. Bulletin delà Société nationale des Antiquaires de France, a* tri- 
mestre 1917, p. 175-176), M. Héron de Viliefosse a lu une note de notre 
collaborateur M. Brutails signalant, au-dessus de la voûte moderne de 
réglise romane d'Ambarès, un voûte maçonnée sur croisée d'ogives et, sur 
la ferme correspondant à Tare triomphal, l'inscription suivante, gravée au 
simple trait, en minuscules gothiques : « [E]n Van mil CCCCLXX fu feyt 
aquest Irap aun la mitan (?J, laquau hobra feren mesire arnt de irancohaui 
e m* p. blanc . Jhs m* . » 

JLa famille de Marie Bricard. — Sous le titre Une famille française, 
notre collaborateur M. Paul Courteault a consacré dans la Revue Philoma- 
thiqae (1918, p. i53'i68, 199-313) deux articles à l'étude entreprise sur sa 
famille par M. Edouard Harlé (cf. Revue, 191^, p. 294). Dans le premier, il 
résume Thistoire de Marie Brizard et de la maison de commerce qui porte 
son nom. 

Madame Louis. — M. P. Laconie publie dans la Petite Gironde du 
8 mars 19 19 un intéressant article sur M"* Louis, la femme de Farchitecte 
du Grand-Théâtre, qui fut une pianiste virtuose. 

A la Bibliothèque de la Ville. — Les héritiers d*Ernest Labadie 
fait don à la Bibliothèque delà Ville de la collection des fiches alphabétiqu< 
sur les personnages notables de Bordeaux et de la Gironde et du répe: 
sur fiches des factums bordelais qu'il avait dressé. 



V 



ie ont ^ 
tiques 1 
Ttoîre I 



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64 ClfliONtQtJË 

Aux Archives municipales. — M. Meaudre de Lapovyade a fait don 
aux Archives municipales d*un lot important de clichés photographiques 
sur Bordeaux et la région, provenant de la vente Labadie. 



O^ 



L'humaniste Aimar de Ranconnet. — Dans des Noies sur un hôtel de 
la rue des Pouliesy publiées dans le Bulletin de la Société de V Histoire de 
Paris et de Vlle-de-Prahce {igiy^p. 06-70), M. Léon Mirot donne des ren- 
seignements biographiques nouveaux sur Aimar dej anconnet, Iç juris- 
I consulte, humaniste et bibliophile bordelais du xvi'' siècle. 

Le plafond du Grand-<Théâtre. — Le Grand-Théâtre a été rouvert au 
public le dimanche a mars. Cette réouverture a permis d'admirer la restau- 
ration intérieure très intelligente dont a été Tobjct le monument de Louis 
et, en particulier, la si fidèle reconstitution du plafond original de Robin, 
due au beau talent de M. Roganeau. Il est seulement permis de regretter, 
au point de vue historique, que les médaillons des pendentifs aient été 
reconstitués d'après ceux de Lacour, qui avait, de son autorité, substitué, 
sur Tun d'eux, Rameau à Racine. 

Maisons natales de peintres bordelais. — Dans un article publié 
dans la Petite Gironde ^m ai mars igig» M. Maurice Ferrus, rappelant, entre 
autres, que Rosa Bonheur est née rue Saint-Jean-Saint-Seurin, 29 (aujour- 
d'hui rue Duranteau, 55), exprime le vœu très légitime qu'une plaque soit 
placée sur sa maison natale, et aussi sur celle où naquit le peintre espagnol 
Diaz de la Pena, cours de Tourny 33, (aujourd'hui cours Georges-Cle- 
menceau, 20), à l'imitation de celle qui Ta été sur la maison natale de Carie 
Vernet, cours du Chapeau Rouge» aa. La maison où naquit Brascassat, 
grande rue Saint- Jean, aoi (aujourd'hui cours de la Marne, entre le cours 
Barbey et la rue Malbec), a disparu. 

Viographie bordelaise. — Par délibération en date du i4 janvier 1919, 
et à la suite d'un article publié par notre collaborateur M. Paul Courteault 
dans la Petite Gironde du 3o décembre 191 8, le Conseil municipal a décidé 
de grouper autour de la place d'Aquitaine, dénommée place de la Victoire, 
les souvenirs principaux de la grande guerre. En conséquence, le cours 
Saint- Jean a été appelé cours de la Marne, le cours d'Espagne cours de VYseri 
le cours de Toulouse cours de la Somme, et le cours de Rayonne cours de 
VArgonne. Par la même délibération, le cours Champion est devenu cours 
du Maréchal-Pétain. Il restera encore à l'archevêque de Bordeaux ainsi 
dépossédé le cours de Cicé et la rue Champion-de-Cicé pour perpétuer 
sa mémoire* 



-^>o<5^ 



Le Gérant: G. Ducaumnès-Dutal. 



Bordeaux. — Imprimeries Gourouilhou, rue Guiraude, 9- 11. 



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VIEUX QUARTIER ET PORTE DU CAILLOU 

A BORDEAUX 
LE VRAI NOM ET SON ORIGINE 



Bien peu de noms parmi les souvenirs de notre cité ont eu plus 
de vicissitudes que celui de Caillou, donné autrefois à un quartier 
de Bordeaux et ne désignant plus aujourd'hui que la porte si connue 
qui avoisine le quai de Bourgogne. 

Tandis que le peuple continue à appeler la porte par son nom 
traditionnel, un certain nombre d'érudits et la plupart des sociétés 
savantes de la ville, semblent avoir adopté le nom plus ancien 
de Calhau. Certes, s*il ne s'agissait que de reprendre le vieux nom 
gascon, donné autrefois à la porte et qui, à Bordeaux comme ailleurs, 
avait le sens de caillou y il n'y aurait point lieu de trop insister, 
bien que semblable changement dût être jugé inopportun et assez 
contraire aux règles suivies en matière de noms de lieux. Mais tel 
n'est point le sens de cette substitution; Charles Durand, qui l'a 
proposée, a en effet avancé qu'un membre de la famille Calhau 
aurait donné son nom à la porte. 

Il convient de dire que, parmi ceux qui étudient le passé, tous 
étaient loin d'admettre cette opinion sans réserves. J'ai déjà pu 
constater que nos éminents collègues, MM. Courteault et Brutails, 
reconnaissaient son peu de consistance. M. Courteault, commen- 
tant le texte de Barré, que j'aurai à citer plus loin, souligne combien 
la manière de voir de Durand, qui s'écarte d'ailleurs sans motif 
de la tradition populaire, est peu vraisemblable i. Tout récemment 
M. Brutails portait le même jugement et me disait combien il était 
difficile de défendre l'explication Durand. 

Si jusqu'ici l'opinion de l'architecte bordelais n'a pas été formel- 
lement contredite, cela tient surtout à ce qu'il a été longtemps 
difficile de réunir des documents bien explicites concernant l'endroit 
même où se trouve la porte. On verra bientôt qu'il n'en est plus 

1. Rcuue hisloriquei 1916, n^ 2, p. 75, note 5. 

5 



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/ 



66 VIEUX QUARTIER ET PORTE DU CAILLOU A BORDEAUX 

ainsi et que d'autre part on rencontre, en dehors de Bordeaux et 
parfois assez loin, le même nom de Caillou^ anciennement CcUkau^ 
qui non seulement ne peut s'accommoder de l'explication Durand, 
mais qui la contredit. 

Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici de reprocher à personne 
d'avoir employé l'expression porte Colhau ou de Calhau. Je trouve 
au contraire très naturel qu'on désigne un nom de lieu par le mot, 
dont l'usage semble prévaloir au moment où on écrit. Comment 
voudrait-on en effet que ceux qui écrivent souvent puissent s'en- 
quérir chaque fois de la légitimité des noms propres -qu'ils ont 
à citer? Seul Charles, Durand est responsable de l'opinion qu'il a 
émise et qui, se trouvant au reste la plus récente, n'avait jamais 
été e?fplicitement combattue. 

Cette opinion est née du désir, très louable au fond, de fournir 
une explication. Mais en ces matières mieux vaut assurément 
conserver le véritable nom inexpliqué, comme cela nous arrive 
pour tant d'autres noms de lieux, que de suivre une explication 
fort compréhensible sans doute, mais inexacte. 



* » 

Comme il s'agit d'une opinion à réfuter, il esj juste de la présenter 
avant tout telle que son auteur a cherché à la faire valoir i. Voici 
donc comment s'exprime Charles Durand : 

Le monument est également connu sous les noms de Porte du 
Palais, Porto du Gaillau et Porte du Caillou. 

Le nom do Porte du Palais se comprend aisément, si on se rappelle 
que le Palais de l'Ombrière, à l'ouest du monument à l'étude, occupait 
un emplacement considérable. Quant au nom de Porte du Caillau 
ou du Caillou, son origine est moins connue. / 

Il n'y a pas à prendre au sérieux l'étymologie naïve donnée par la 
Chronique de Gaufreteau, où on lit, vol. 1, p. 36 : 

1493. — « En cette année et sur la fin d'ycelle, fut bastio la porte 
de la Ville de Bourdeaux, du costé de la rivière et qui regarde le 
Palais de l'Ombrière et fut appelée du Caillou, parce que les navires 
qui venoyent à Bourdeaux pour quérir du vin deschargeoient en 
cest endroit leur lest, qui estoit ordinairement du caillou. » 

« Le chroniqueur est coutumier de semblables ingéniosités », 
ajoute Durand, qui, laissant aussitôt la porte du Caillou, critique 

1. Porte de Caillau ou du Palais. Eelevés de Vélal actuel et élude de restauration ^ par 
Charles Durand, architecte des constructions municipales, 1882. 



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LE VRAI NOM ET SON ORIGINE 67 

rexplication donnée par Gaufreteau pour la porte des Paux et de 
la Grave, ainsi que pour le Château du Hâ. Mais il n'y a pas à 
s'arrêter à ces réflexions étrangères à la question. 

Il constate ensuite que de Lurbe n'explique rien au sujet de la 
porte, mais qu'il se borne à dire qu'en 1494 « les tours et portail du 
Caillau » furent bâtis en mémoire de la bataille de Fornoue, erreur 
qu'il s'empresse de releyer, puisque cette bataille n'eut lieu que 
le 6 juillet 1495. Néanmoins, comme la porte, commencée en réalité 
à la fin de 1493, s'achevait au moment de la victoire de Charles VIII, 
«la transformer en arc de triomphe, dit Durand, ne coûtait guère; 
au-dessus de l'entrée on mit la statue du roi ». Puis l'auteur conclut 
que malgré tout « ce fut toujours et c'est encore la porte du Palais 
ou de Caillau, Pour ce dernier nom, nous restons dans le doute; 
voyons s'il est possible d'en sortir. » 

Ici commence en effet la démonstration proprement dite de 
Durand ; il faut donc citer le texte intégralement : 

Tous ceux qui se sont occupés d'archéologie savent combien il est 
ordinaire de voir un monument prendre le nom de son fondateur : 
nos rues gardent le souvenir des magistrats qui les firent ouvrir; la 
tour do Pey-Bcrland rappelle à tous le paysan môdocain devenu ar- 
chevêque de Bordeaux; et le grand nom de Tourny plane encore sur 
l'ensemble des œuvres du célèbre Intendant. 

Plein de cette idée, il m'a paru y avoir lieu de rechercher si ce nom 
de porte du Caillau ne se rattacherait pas, par un lien encore inconnu, 
à ccttk famille de Cailhau qui eut son temps de splendeur dans la 
bourgeoisie et dans la jurade. 

Eu consultant la nomenclature des maires do Bordeaux, on en 
rencontre trois portant le nom de Cailhau. 

En 1303, Arnaud Cailhau ou Calhau. 

En 1306-1307, encore Arnaud Cailhau. 

En 1308-1309, Pierre Cailhau. 

Nous voici bien loin de 1493, de la bataille de Fornoue et de 
Charles VIII; cependant nous sommes sur la voie et voici comment : 
c'est au commencement du xiv® siècle, vers 1302, que la ville de 
Bordeaux rompit pour la deuxième fois son enceinte trop étroite. Au 
nombre des portes qui furent construites à cette époque, se trouvait 
celle de Cailhau, la même qui est indiquée dans une ordonnance des 
Jurats, de 1407, comme ayant été donnée en garde à Jehan de Kale *. 

Il est permis de remarquer combien la première de ces dates 
coïncide avec celles de la magistrature municipale d'Arnaud Cailhau 

1. Durand omet de citer le texte de Tordonnance. U convient de réparer dès main- 
tenant celte grave omission, au moins en ce qui concerne le nom de la porte. Le texte 
gascon contient l'expression poriau deu Calhau, qui se prononçait poriaou déou Calhaou 
et signifiait portail du Caillou. 



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68 VIEUX QUAETlEa ET PORTE DU CAILLOU A BORDEAUX 

et peut-être n'est-ce pas pousser trop loin l'amour des papprochements 
et des déductions historiques que de croire que l'ancienne porte du 
Caillau, celle qui faisait partie de l'enceinte de 1302, avait été cons- 
truite par le fait de l'initiative et peut-être de la munificence d'Arnaud 
Cailhau, qui lui légua son nom. 

Lorsqu'en 1493, on étendit la ville entre l'embouchure du Peugue 
et celle de la Devise, de la Monnaie à la tour de Watafel, la vieille 
porte dut disparaître et la nouvelle hérita de son double nom de 
Porte de Cailhau et de Porte du Palais ^ Néanmoins, il est évident 
que pendant le temps de la construction, de 1493 à 1495, la vieille 
porte fut conservée en attendant l'achèvement de la nouvelle. 

Il n'y a pas à contester ici Tassertion très générale de Durand sur 
le fait que des monuments portent parfois lé nom de leur fondateur, 
mais bien l'application très particulière qu'il fait de ce principe. 

C'est surtout dans l'avant-dernier alinéa de cette citation, qu'il 
s'efforce de démontrer qu'Arnaud Calhau « légua son nom » à la 
porte. 

On conviendra vite que le moindre document relatif au nom 
m^me de la porte ferait mieux notre affaire, que les hypothèses 
de l'auteur, dont l'alinéa peut très fidèlement s'analyser ainsi : 
1° coïncidence de dates entre la construction de la première porte 
et la magistrature d'A. Calhau, d'où 2^ : il n'est pas exagéré de 
croire que la construction de la porte est due « à l'initiative et 
peut-être à la munificence d'A. Calhau », qui, partant, aurait laissé 
son nom au monument. 

On peut relire avec soin le texte, on n'y trouvera pas autre chose. 

Avant d'aller plus loin, je dois faire observer que Durand, qui 
semble indiquer trois noms différents, tout à fait au début, n'en 
reconnaît que deux dans les lignes qui suivent et surtout à la fin 
où il parle du « double nom de la porte ». Il se trompe assurément, 
en commençant par dire que le monument est connu « également » 
sous les trois noms qu'il indique; car, loreque Durand § écrit, le 
mot Calhau n'était plus usité et ne se retrouvait que dans les 
auteurs des siècles précédents, ou par hasard dans les citations 
modernes que les érudits pouvaient en faire. Là -dessus l'auteur 
manque de précision, aussi bien que lorequ'il nous fait passer 
brusquement de l'expression porte du Calhau, toujours employée 
dans les textes anciens, à celle de porte de Calhau, d'un usage excep- 
tionnel et surtout relativement récent; et pourtant il s'appuie 

1. Durand coQimet ici une erreuc qui, bien qu'étrangère au sujet, doit Ctre rele\*ée 
Le nom de porte du Palais est beaucoup plus récent. 



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LE VRAI NOM ET SON ORIGINE 69 

exclusivement sur cette dernière expression pour justifier la possi- 
bilité d'un fait, qui se serait produit en 1302, c'est-à-dire : le nom 
d'Arnaud Calhau donné à la première porte. 

Quant au mot CailloUy la critique de l'explication Gaufreteau 
ne nous suffît pas. Si en effet ce dernier s'est trompé, ce que nous 
admettrons volontiers, ce nom mal expliqué n'en existe pas moins. 
Il est seulement regrettable que Duralid, après avoir reconnu 
l'usage du mot Caillou, n'en dise rien, se contentant de nous parler 
des deux autres noms. 

Cette lacune et ce manque de netteté dans l'exposé de l'auteur 
doivent être réparés de la sorte, car il importe de bien préciser 
qu'il n'y a en réalité que deux noms : l®^ nom, parle du Palais; 
2® nom, parle du Calhau (mot gascon), ou bien parle du Caillou 
(mot français), ces deux dernières appellations n'étant que des 
formes différentes d'un seul et même nom. 

Au reste, je ne dois plus m'attarder aux détails de cet exposé, 
mais il convient d'appuyer désormais chaque démonstration, soit 
de faits, soit de documents et renseignements précis. 



# # 



I, — Les plus anciens noms donnés au quarlier ou à la parle, ainsi 
que diverses explications anciennes, impliquent exclusivement le sens 

de CAILLOU. 

1^ Le plus vieux document où on désigne le quartier du Caillou 
par un nom latin, appartient au xiv® siècle et se trouve antérieur 
de plus d'un siècle à la construction de la porte actuelle, qui fut 
achevée en 1495. Les Comptes de V Archevêché, qui nous donnent 
de si curieux détails sur cette époque, emploient en effet le mot 
calculus, qui signifie caillou et qui correspondait au mot calhau, 
alors usité dans la langue ordinaire du Bordelais, soit comme 
substantif commun, soit à l'occasion comme nom de lieu ou de 
personne, comme on le verra plus loin. 

Cette partie des Comptes appartient aux années 1382 et 1383 
et le nom de lieu Calculus s'y trouve à quatre endroits. 

Il s'agit d'abord d'un achat de bois de chauffage « pro pondère 
XXX. ton. lignorum que emi apud Calculum in diversis vicibus » i. 

1. Archives hisioriques, XXII, p. 314. — Bien que apud précède quelquefois les noms 
de personnes, ici il 9*agit incontestablement d'un nom de lieu et les citations qui sui- 



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70 VIEUX QUARTIER ET PORTE DU CAILIOU A BORDEAUX 

Le second texte est relatif aux dépenses faites pour la réparation 
des vaisseaux vinaires, dont Ténumération est donnée en un lan- 
gage qui parfois fait songer à celui de certaines harangues latines 
de Rabelais ou de Molière : « videlicet, dit le titre du paragraphe, 
ton. piparum, barriquarum, comporta rura, ac torcularium et cuva- 
rura ». On y traite aussi des accessoires, puisque Talinéa qui nous 
intéresse plus particulièrement parle d'une quantité de cercles 
(coldra), « quam feci portare ad aquam, apud Calculum ^, 

Il est question plus loin de « sex pipis et I. ton. porta tis de archi- 
episcopatu ad Calculum » 2. 

Enfin, on lit : « recepi supra Calculum a domino Aymerico de 
Vineis II. pipas vini clari » ^ 

Si maintenant, sans aucune idée préconçue, nous devons traduire 
Calculas, non point par un mot usité et compris aux xiv® et 
xv® siècles, mais en bon français des xix« et xx® siècles, nous 
serons obligés de rendre apud Calculum et ad Calculum par Tex- 
pression au Caillou. 

Il n'est pas douteux non plus que dans le second texte, à cause 
de l'adjonction ad aquam, on ne doive interpréter au porl du Caillou, 
Pour le quatrième texte, supra Calculum, il faut dire en français 
sur le quai du Caillou; il s'agissait sans doute de recevoir sur la 
rive gauche des fûts envoyés de la propriété de Lormont. 

Ce serait peu que cette traduction donnât simplement satisfaction 
aux latinistes, si avant tout elle ne s'accordait avec les explications 
anciennes et le mot populaire. 

Léo Drouyn ne donne point le mot Calculus dans sa table géné- 
rale des divers noms contenus dans les Comples de V Archevêché, 
Cette omission est d'autant plus fâcheuse, que ce mot latin pour 
tous ces textes n'y est compris que sous la désignation équivoque 
à Caillau [quarlier de Bordeaux) *. Néanmoins, si Drouyn a cons- 
tamment traduit dans la même table supra Gravam par quai de 
la Grave *, il devait aussi bien traduire supra Calculum par quai 



vent ne laissent aucun doute à cet éîjard. Je crois devoir faire observer en outre qu'il 
ressort des textes que ce nom de lieu no peut ^tre tiré d'un nom d'homme, car dans 
ce cas, au lieu de ad Calculum et supra Calculum^ on trouverait ad portum Calcult\ 
comme on trouve par exemple podium Paulini, Encore faut-il convenir quR mCme 
l'emploi du jE|;énitlf, le cas échéant, serait loin d'impliquer qu'il s'agît toujours d'une 
dénomination issue d'un nom de personne. 

1. Archives historiquest XXXII, p. 319. 

2. Ibid., p. 329. 

3. Ibid., p. 357. 

4. Ibid., p. 738, 

5. Ibid., p- 840, 



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LE VRAI NOM ET SOH ORIGINE 7! 

du CailloUy ou tout au moins quai du Calhau^ s4l tenait à conserver, 
sans le traduire, le mot gascon du xiv« siècle. 

Cette contradiction dans la traduction do deux expressions 
semblables est fort difïîcilo à expliquer. Très regrettal)le si elle 
était due simplement à la négligence, elle le serait bien davantage 
si elle tenait à un parti pris. Léo Drouyn n'était-il pas déjà partisan 
de l'explication Durand? Il faudra bien l'admettre après avoir 
lu la conclusion de sa notice sur la famille Calhau : « c'est peut-être 
eux, dit-il, qui ont donné leur nom à la porte ^e Calhau » ^ Cette 
assertion, même atténuée par le doute, est d'autant plus surpre- 
nante de la part de Drouyn, que les Comptes qu'il a transcrits ne 
parlent jamais de la porte, mais simplement du lieu dit le Calhau, 
cité quatre fois en latin et trois fois en gascon. 

La traduction si obscure de Drouyn, d Caillou^ se trouve d'ailleurs 
corrigée par les Comptes eux-mêmes, qui, en 1396, remplacent 
Calculus par le mot gascon. L'endroit désigné par les expressions 
précédentes, ad aquam apud Calculum et supra Calculum, va donc 
se retrouver dans l'expression portas deu Calhau, 

Les deux premiers textes sont semblables et portent : « pro 
faciendo portari de portu deu Calhau ad granerium archiépisco- 
pale » 2. Le troisième, un peu différent dans sa forme, a le sens 
des deux premiers : <« pro faciendo quadrigari de portu deu Calhau 
ad archiepiscopatum » ». Il faut croire que le comptable voulait 
coûte que coûte déterminer par l'article le mot Calhau, puisqu'il 
a inséré l'article contracté deu, même dans le latin. Le croirait-on? 
Malgré cette insistance, Drouyn pour ces trois textes supprime sans 
autre forme l'article, qui décidément l'obsède, et l'expression s 
claire portus deu Calhau devient encore en français dans sa table 
port de Caillau * ! 

Puisqu'il n'est pas posîdble de pénétrer les causes d'un manque 

1. Archives hisloriquex^ XX XII, p. 673. 

2. Ibid., pp. 479 et 482, — Au lieu de porlariy le second textn dit adporlari. 

3. Ibid., p. 484. 

4. IbitUy p. 834. — Il faut bien le dire, Léo Drouyn en prend parfois trop n son aise 
avec les traductions. Quelques-unes sont môme tout A fait inarceptablcs, par exemple 
la traduction de lurtur par gr/w, avec le commentaire suivant intercalé dans l'énumé- 
ration des plats d'un dîner : « ..., une bécasse et 13 grives {lurtur, nous avons lieu de 
croire qu'il fout traduire turlur par prive et non par louri^rcllc, parce qu'en lanRasre 
gascon les grives s'appellent tours)... » {Arch. hi§t.y t. XXII, p. 062). Pourquoi hésiter 
à reconnaître que le mot gascon tour^ ou plutôt lourd — quelques patois font encore 
sentir le d — vient du latin lurdus, grive, mot de la bonne époque employé d'ailleurs 
plusieurs fois par Horace et qui n'a rien à voir avec turlur, tourterelle? Mais loin de 
critiquer Drouyn pour quelques imperfections, on ne saurait au contraire trop rendre 
hommage au travail considérable qu'il a réalisé et qui peut être consulté avec tant 
^'Intérêt, 



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7 a VIEUX QUARTIER ET PORTE DU CAILLOU A BORDEAUi: 

d'exactitude si persistant, je ne dois plus m'y arrêter. Je crois 
cependant devoir faire observer, bien que je n'aie pas encore 
à traiter cette question, que l'emploi de l'article ne peut être consi- 
déré comme indi lièrent . Auraîs-je besoin de dire que sa suppression 
peut même parfois modifier profondément l'acception d'un mot? 

En tout cas, on reconnaîtra que le mot Calculus des Comptes 
de rArchevêchéj mot qui se traduit en français par le Caillou et 
que le comptable lui-même traduit en gascon par le Calhau, ne 
peut avoir aucun rapport avec Calhau, nom d'homme. Il ne semble 
pas même avoir encore beaucoup de rapport avec la porte, puisque 
jusqu'ici nous voyons qu'il ne désigne que le quartier dans un 
rayon plus ou moins étendu. Ce fait sera beaucoup mieux établi 
plus loin et j'en reparlerai quand il s'agira de l'examen des anciens 
textes gascons, cette simple allusion m' étant imposée dès main- 
tenant par la connexité des questions traitées. Ce n'est que plus 
tard que la porte retiendra seule ce nom de Calhau ou Caillou^ 
comme l'indiquent les documents suivants. 

2^ Le second document, qui est des plus péremptoires, est 
du xvje siècle. Il a déjà été signalé par M. Courteault dans un 
article fort intéressant sur L'entrée de François 7®' à Bordeaux 
en 1526, d'après la relation de Pierre Barré, greffier du chapitre 
de Saint-André i. L'obligeance de M. Brutails me permet de citer 
intégralement le passage qui se rapporte à l'entrée du roi par la 
porte du Caillou : « Urbem ingreditur Cilicea porta : hanc sic 
nominatam produnt a cilice portentose magnitudinîs eo loci eiïoso 
(sic) cum urbis fundamenta jacerentur. « 

Plus de doute : Cilicea porta est bien la porte du Caillou, L'expli- 
cation donnée par Barré vient par surcroît nous faire connaître 
les motifs de cette appellation; il s'agit d'un énorme caillou extrait 
du sol au moment où était construite l'enceinte de 1302. Le texte 
est fort clair et ne peut prêter à aucune confusion. 

Je ne ferai pour le moment aucun commentaire sur cette expli- 
cation, que je me borne simplement à enregistrer, en tant qu'elle 
confirme le sens de caillou dans le nom donné à la porte. II ne s'agit 
encore que de ce point de vue. 

Si Calculus est le mot souche, d'où sont dérivés Calhau en langue 
d'oc et Caillou en langue d'oil, le mot Silex (ou Cilex), de Barré, 
ne peut nous déplaire, puisqu'il vient nous apporter une lumière 
plus vive. 

1. Bévue historique, 1916, n° 2, pp. 69 et suiv 



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LE VRAI NOM ET SON ORIGINE 73 

Il est fort heureux qu'à cette époque il se soit trouvé des gens 
ayant la bonne idée — plusieurs 4iraient peut-être la manie — de 
tout écrire en latin, puisque la précision des mots de cette langue 
nous met en garde contre Tinterprétation équivoque de notre 
vieille expression gasconne le Calhau, 

3^ Le troisième document est du xvii© siècle. Il s'agit du texte 
de Gaufreteau, que j'ai reproduit au début en donnant Texposé 
de Durand. Si on ne peut admettre l'explication du chroniqueur, 
du moins nous est-elle d'un grand secours pour nous fixer sur 
le sens qu'on attribuait à cette époque au mot Calhau, Qui donc 
pouvait mieux savoir le véritable sens de ce nom, que ceux qui 
vivaient à un moment où on n'écrivait pas autrement que porte 
du Calhaul Car si Gaufreteau nous parle de la, porfe du Caillou i, 
il écrit aussi ailleurs porte du Caillou ^, Il admet donc que les deux 
noms, l'un français, l'autre gascon, ont le même sens. 

On peut très mal expliquer un nom, qui n'en reste pas moins 
le^ véritable nom. Ainsi fait Gaufreteau, qui se trompe d'espèce, 
si je puis ainsi dire, en nous parlant des cailloux servant de lest, 
mais qui reste néanmoins dans le genre, puisque, comme les autres, 
il nous parle lui aussi du Caillou et il ne donne même son explication 
que pour justifier l'emploi de ce mot. 

Ce n'était point en tout cas à la fin du. xix^ siècle qu'il eut fallu 
contester le s^s des mots employés au xvii®. Que pourraient 
penser ceux qui viendront après nous si, dans deux cents ans par 
exemple, quelqu'un s'avisait de prétendre que des mots que nous 
avons employés en leur attribuant un sens déterminé, avaient eu 
en réalité un sens différent? Or, Durand n'a point fait autre chose : 
il a pris le mot gascon Calhau, en faisant complètement abstraction 
du sens qu'on lui avait attribué avant lui, sens qui avait d'ailleurs 
parfaitement survécu chez le peupK- 

(A suivre.) Abbé LABRIE. 

1. Chronique hordeloisc^ par Jean de Gaufreteau (Bordeaux, Levebvre), t. I, p. 36. 

2. /6i^p. 204. 



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LES CASERNES DE LIBOURNE 

ET LES CORPS DE TROUPE QUI Y ONT TENU GARNISON 



La question des casernes se pose pour la première fois, à Libournc, 
en 1718. Ce n'est pourtant qu'en 1766 que fut commencée la cons- 
truction du quartier Lamarque actuel, dont le projet ne reçut son 
complet achèvement qu'en 1877. 

C'est l'historique de cette question, dont la solution définitive 
se fit attendre pendant plus d'un siècle et demi, que nous allons 
essayer de retracer brièvement. 

I. — Construction des Casernes. 

Ainsi que bien d'autres villes autrefois, Libourne considérait — 
et non sans raisons — comme une lourde charge le logement des 
gens de guerre i. On ne pouvait s'habituer à recevoir sous son toit 
les soldats de la garnison ou ceux de passage. Cette sujétion existait 
déjà du temps des Anglais, et on fut soumis au même régime près 
de deux siècles encore après la réunion de la Guyenne à la couronne 
de France. 

Dès le xvn® siècle, la jurade, avec l'assentiment de l'intendant 
de la province, avait, pour décharger «un peu ses administrés, loué 
des maisons qui se transformaient en casernes provisoires. Les 
habitants les meublaient, mais c'était la communauté qui fournis- 
sait les draps, les serviettes et les nappes. Plus tard, pour alléger 



1. Voir délibérations de la jurade: 2« registre, f° 100 (délib. du 3 janvier 1640); 
fo 101 (délib. des 17 avril et 3 mal) ; et f» 105 (déllb. du 30 juillet) ; f» 129 (délib. du 3 mars 
1G41); fo 131 (délib. du 6 avril); f» 132-133 (délib. du 19 avrU); f" 16-^ et suiv.; P 181. 
— 3* ree., f» 18 (délib. des 22, 25 et 30 nov. 1054); f» 22 (délib. du 5 mal 1655); f» 69 
(délib. du 12 février 1660); f« 84 (délib. du 10 novembre 1662); — 4» reg., f» 29 (délib. 
du 1" novembre 1677); — 5« reg., f° 50 (délib. du 13 septembre 1685); — 6« reg,, f» 29 
(délib. du 16 février 1686) et lettre de l'intendant du février; — Arch. muu., boîte 
XXXIV EE (aff. mlllt.), n« 34. 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI T ONT TENU GARNISON 76 

encore la population, elle acheta aussi des lits i. Mais leur nombre 
était loin de suffire. Les habitants, à tour de rôle, en fournissaient 
encore les deux tiers, qui leur étaient payés, par jour de location, 
à raison de 1 livre par lit d'officier et 10 sols par lit de soldat. 

Il fallait également doter ces maisons des ustensiles nécessaires 
à la troupe, voire même aux officiers, et, si Ton avait affaire à de 
la cavalerie, louer en outre des chais, des hangars ou des greniers 
que Ton transformait en écuries » ou en magasins à fourrages. Les 
crèches et les râteliers appartenaient à la commune, et on les dépla- 
çait suivant les besoins. 

Ce n^est pas seulement au point de vue pécuniaire que le logement 
militaire était une lourde charge?. Souvent les soldats, et même 
les officiers, se rendaient encore intolérables par leurs vexations 
et leurs exigences. Les archives de la ville contiennent de nombreux 
exemples de faits scandaleux à Tactif des militaires en quartier 
(c'est ainsi qu'on désignait les troupes qui faisaient dans la localité 
un séjour plus ou moins prolongé, par opposition à celles de passage, 
qui y faisaient seulement étape). Les soldats traitaient la ville et 
ses environs en pays conquis *, se faisaient nourrir par leurs hôtes ^^ 
ne trouvaient pas les lits assez bons », molestaient les habitants 7, se 
montraient très grossiers*; les officiers demandaient pour leurs 

1. 128 en octobre 1698, pour la somme de 2,000 livres, empruntée sur le « pied fouiv 
ché », et 80 en 1710, pour la somme de « douze cent septante livres » (a) (reg. des délib. 
de la jurade; 10« reg., f» 57 v», et 26« reg., f« 10). 

2. Achat, en 1652, d'un grand chai dans la me Sainte-Cathorino et d'un autre, en 1699, 
dans la rue Neuve. Ce chai de la rue Sainte-Catherine, appelé Grande écurie du Roi (ou* 
de la Ville) (6), était situé à l'emplacement qu'occupent actuellement le logement des 
pompes à incendie et l'école communale des garçons dite du Centre. Cette partie de 
Tancicnno me Sainte-Catherine, après avoir porté pondant quelque temps le nom de 
rue des Écurles-du-Rol, s'appela plus tard me du Marchô-aux-Farines, parce que ces 
écuries, qui étaient devenues Inutiles après la construction des casernes, servirent de 
magasin aux farines lorsque l'ancienne église Saint-Thomas, qui avait re^u cette affec- 
tation depuis 1791, fut transformée en salle de spectacles (1805). Le chai de la rue 
Neuve, ou écurie de la communauté, servit, quelque temps avant 1793, d'écurie ou 
maître de la poste aux chevaux, qui l'acheta ensuite. 

8. Voir 32« reg., f° 4 (délib. du 20 janvier 1721); 48» reg., f» 20 (déliB. du 81 janvier 
1730); 33« reg., f° 42 (délib. du 28 mai 1722); 34« reg., f« 1 (délib. du 18 juin 1722); 
112» reg., f" 47-48). 

(a) Dépenses nécessaires pour cosemer, jusqu'à nouvel ordre, six compagnies d'in- 
fanterie du régiment do la Marine, arrivées le 9 août (délib. du 24 août). 

(6) L'intendant Esmengart décide la transformation de l'Écurie du Roi en manège 
pourDauphin-Dragons. Ledevisdela réparation est de 188 liv. 16 s. (187« reg., f" 12-13). 

4. Plaintes de la jurade contre les régiments de Normandie, dp la Mcillpraio et d'Es- 
tissac, en quartier dons le Fronsadais, 3* reg, f"» 3 (délib. dos 5 et 14 septembre 1653) 
et fo 4 (délib. du 10 octobre). — Voir aussi Souffrain, Variétés sur LibournCy etc., t. II, 
p. 103; sa version diffère légèrement. 

5. 3« reg., f» 127 (délib. du 11 déc. 1665); lettre de l'intendant du 13 décembre 1708, 
18« reg., f» 68 (délib. du 17 décembre). 

6. 24« reg., f 9 (délib. du 20 déo. 1714). 

7. 3» reg., f« 85 (délib. du 2 décembre 1662) et f" 103 (délib. du 8 juin 1640); -- 
40» reg., f" 3 (1724); -— voir aussi Souffrain, t. II, p. 364. 

8. 91» reg., f« 22. 



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76 . LES CASE|illE> DE LIBOURIIIE 

hommes plus qu'il ne leur était dû \ ou toléraient qu'ils le pris- 
sent^; ils exigeaient pour .eux-mêmes un confortable que la ville 
avait peine à leur procurer 3, s^empa^aient des logements qui 
leur plaisaient 4, froissaient les justes susceptibilités des autorités 
municipales et allaient mênie jusqu'à méconnaître leurs droits 
les plus légitimes ^ et à les insulter «. Il est vrai de dire que quel- 
quefois aussi certains habitants 'manquaient gravement aux égards 
dus aux oiTiciers?, et que, d'autre part, la jurade eut, à maintes 
reprises, encore plus à se plaindre des miliciens que des troupes 
régulières 8. Certains régiments méritèrent mêmi des éloges par- 
ticuliers ». 

Les objets formant le mol^ili^er des casernes et appartenant à 
la communauté étaient confiés' à un casernier. Ce casemier, en 
1724, recevait comme gages-, «pour les soins à donner pour la 
conservation des meubles et ustensiles destinés aux troupes », 
3 livres par mois quand il n'y avait pas de troupes en quartier, 
et 6 livres quand il y en avait. L'échange des draps devait notam- 
ment se faire tous les vingt jours par son intermédiaire ^^. 

Pendapt une longue période où la ville paraît avoir complètement 
cessé de recevoir garnison (de 1728 à 1745), les gages du casernier 
furent réduits de moitié, en raison de la sinécure qu'il remplissait 
(il ne touchait que 18 livres' par an depuis la délibération de la 



1. 30* re^., f«" 29 et sutv. (délib. d«s 7 et 15 février 1720). 

2. Voir lettre de rinf^endant de Boucher, du 9 septembre 1722 (34« reg., f» 21). 

3. Voir lettre de Tlntendant du 3 décembre 1724 (39« reg., f® 1); — lettre des maire 
et juratB de Liboume à Mgr l'Intendant, du 27 avril 1759 (arch. dép., Intendance, 
corresp. avec le subdélégué, C 318; — lettre de Tintendant du 5 mai 1759 (110* ireg., 
fo 23 v»); — arch. dép.. Intendance, corresp. avec le subdélégué de Liboume, C 317; 

— démêlés avec le régiment de Vexin (arch. de Liboume, boite XXXV, EE n» 147); 

— voir aussi Guinodie, Hist» de Libourne, 2« édit., p. 298, note 3; 

4. Lettre de l'intendant du 22 novembre 1709, et 19« reg., f* 17 v"; — 33» reg., !• 6 
(délib. du 28 avril 1721). 

5. Voir dans Guinodie les incidents créés par le régiment Dauphin -Dragons en 
diverses occasions (inauguration des orgues de Saint-Jean, août 1753; Te Deum pour 
la naissance du duc d'Aquitaine, novembre 1753; feu de la Saint- Jean de 1754) (1'* édit., 
t. I, p. 325; 2* édit., t. I, p. 285),- et la correspondance échangée à ces sujets entre la 
jurade et l'Intendance, 98» reg., f®" 13 à 16 (délib. du 30 novembre et du 3 décembre 
1753); — 99» reg., f«" 19 à 21 (délib. des 26 juin et 5 juiUet 1754); — 103« reg., f" 1 à 2, 
3 et 3 vo (délib. des 23 et 26 juin 1756), ainsi que les lettres écrites à l'intendant ou 
reçues de lui (2 décembre 1753, 28 juin 1754, 12 juUlet 1754, 24 et 28 juin 1756). ~ 
Voir aussi 112" reg., f«» 27 et suiv.; — 142« reg., f« 38 (délib. du 1" décembre 1786). 

6. 19* reg., f« 14 (délib. du 18 nov. 1709) et lettre de l'intendant du 20 novembre. 

7. 111» reg., f*»» 33 et suiv. (délib. du 19 août 1759); — lettre du maire du 
2 janvier 1787 (142* reg., f« 43). 

8. 43« reg. (délib. des 25 et 28 avril et du 5 mai 1727) et Souffrain, t. II, p. 358. 

9. Éloge du régiment de Bourbon-Busset par le subdélégué de l'intendant k Libourne, 
M. Bulle, en 1759 (arch. dép., C. 317). D'autres régiments reçoivent, plus tard, des 
félicitations analogues (Royal-Pologne en 1790; 14* chasseurs en 1799; 12* chasseurs 
en 1838, etc.). 

10. 38* reg., f» 23 (délib. du 9 aoû^ 1724). 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI Y OHT TENU GARWISON 77 

jurade du 26 mai 1736), et finalement supprimés (1742). Tout 
le matériel dont il avait la garde fut vendu i. , 

Dans le même ordre d'idées, cette longue absence de garnison 
avait fait tomber en désuétude l'habitude d'avoir des maisons 
louées comme casernes 2. En 1748, on'iut obligé de revenir au 
système de location de « casernes » ^, décidément plus avantageux 
que le logement chez l'habitant, réappliqué depuis 1745, ce qui 
entraîna l'achat de nouveaux ustensiles et le rétablissement d'un 
casernier. Le sieur Michel Lavalade fut agréé en cette qualité, aux 
appointements de 72 livres annuelles, dans les mêmes conditions 
qu'autrefois *. Son traitement fut porté plus tard à 100 livres par 
an, « qu'il y ait d^s troupes en quartier 'ou qu'il n'y en ait pas «fi. 
Toutefois, profitant encore d'une période d'absence de garnison 
(1763-64), on rogna de nouveau les'gages de ce modeste employé, 
qui furent maintenus à 100 livres quand. il y avait des troupes, 
mais réduits à 50 livres quand il n'y en avait pas. On lui alloua 
seulement 25 livres* pour les six mois échus (depuis le 22 août 
précédent) '. . . 

Ce n'est pas feulement le mobilier et l'ustensile* que la ville 
devait fournir aux troupes. On l'obligeait aussi à donner le bois 
et la chandelle pour les chambres et les corps de garde », et jusqu'aux 
effets de campement i®. 

^ Tout cela était fort onéreux, tant pour la ville que pour les par- 
ticuliers, surtout si l'on considère que le nombre de privilégiés 
exempts du logement militaire était considérable et que la corvée 
ne roulait que sur un chiffre assez limité .de bourgeois et sur les 
gens peu aisés. L'intérêt général commandait de remédier à cet 
état de choses, et la construction de casernes définitives, à l'instar 
de tant d'autres villes, devait fatalement s'imposer. 

Le 3 avril 1718, les notables de la bourgeoisie furent convoqués 

1. 76« reg., f» 9 (déllb. du 3 juin 1742) et f» 21 (déilb. du 16 juillet). 

2. Voir lettre de l'intendant au maire de Lib'ourne (82* reg., f» 47). 

3. 89« rég., !*• 28-30 (délib. du 7 août 1748). 

4. 89* reg., f". 28 v». 

5. 112« reg., !• 24 (délib. du 23 novembre 1759). 

6. Délibération du 1" mars 1764, 

7. En 1775, avec les nouvelles casernes, les gages du casernier étaient déjà portés 
à 500 livres par an. 

8. Délibération du 17 mars 1720. 

9. Vobr lettre de l'intendant de Boucher, du !•' janvier 1721 (32« reg., f« 4); — lettre 
de l'intendant au subdélégué d'intendance à Libourne du 9 avril 1750 (92« reg., f<* 2); 
— état de loumitures de bois faites au régiment de Cambis- Infanterie, établi le 30 dé- 
cembre 1758 par M. Cbcverry, commissaire des guerres à Bordeaux (109<> reg., f" 41) 
et t^ 50 du même registre. 

10. 43< reg., f« 47 (délib. du 28 août 1727). 



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78 LES CASBRTVBS DE LIBOLRNE 

à riiôtel de ville pour chercher, de concert avec le Conseil de la 
commune, les moyens de parvenir* à Tabonnemept de la taille et à 
« rétablissement d'un corps de casernes ». Six commissaires, pris 
dans cette assemblée, furent nommés pour étudier le projet et 
fournir un mémoire « à TefTet de parvenir à trouver les fonds néces- 
saires » 1. Le 28 du même mois eut lieu une nouvelle assemblée 
des notables, dans laquelle fut prise une délibération à TelTet 
d'obtenir du roi de «faire bâtir un corps de casernes p' Loger 
dans Lad. Ville Six cents hontes de Troupes de Sa Majesté et les 
garnir de Meubles nécessaires ». On offrait annuellement « la somme 
de 9,300 livres, payables qua|ftier par quartier et par avance, laquelle 
somme sera prise sur le provenu des 300 pipes de sel appartenantes 
aux bourgeois de la ville pour leurs provisions ». Pour fournir à 
cette dépense, les délibérants demandaient à être autorisés à « lever 
par doublement pendant neuf années consécutives (sic) qui se pren- 
nent annuellement 2, sur la vinée^ le pied fourché, le courau-virat, le 
grenier d sel, la maison marchande^ et le papegay ^. Ils travailleront 
à chercher des personnes qui voudront avancer, dans Tespace de 
trois ans, la somme de 56,000 livres, de laquelle les prêteurs se rem- 
bourseront annuellement sur le provenu du doublement des droits 
jusqu'à leur entier remboursement, et qu'ils prendront 10,000 livres 
au delà de lad. somme de 56,000 livres pQurleur tenir lieu de grati- 
fication des avances de leur argent, et que led. temps de neuf années 
finy on cessera de lever led. doublement, même plus tost sy le 
produit dudit doublement est suffisant pour l'établissement des 
casernes et reml>oursement des avances qui seront faites » ^. 

Le 2 mai suivant, MM. Feuillade, maire, et Lafon, prud'homme, 
délégués par la communauté, se rendent à Bordeaux auprès de 
l'intendant de Gourson pour lui demander « l'honneur de sa protec- 
tion pour la réussite du projet d'édification des casernes », et lui 
remettre, avec la copie de la délibération ci-dessus, les mémoires 
à l'appui fournis par les commissaires désignés. Le 16 mai. 



J. Ces commissaires, désignés à l'unanimité, étaient: MM. Dumas, av* père, ancien 
Jurât; Pierre Dumas, aussy av», ancien jurât; Badailh père, bourgeois et mar' et ancien 
jurot; Turenne, proc; Boutin, bourgeois et m», Jean Chaperon, aus&y bourgeois et m' 
(déiib. d^i 3 avrii 1758, 28* reg.. f " 23). Cette délibération fut approuvée par l'inteadaut 
de Guyenne, de Lamoignou de Courson, par lettre du 26 avril adr.BSée au maire, 
M. Feuillade. 

2. C'est-à-dire * partir de la présente année. 

3. Noms do divers droits ou revenus de la vllie, confirmés par les rois d'Angleterre, 
puis ceux de France (voir l'Histoire de Libourne, de Guinodie, édit. 1845, t. II, pp. 191^ 
210, et édit. 1876, t. II, pp. 138-162). 

4* DéUbéraUon du 28 avril 1718 (28« reg., I» 29). 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI Tf ONT TENU GARNISON 79 

ils rendent compte de leur mandat. L'intendant a approuve le 
projet, auquel il a promis son appui, et a dit qu^l le transmettrait, 
avec avis favorable, à M?"^ le Garde des Sceaux ^. 

L'affaire, néanmoins, n'eut pas de suites. Les offres de la ville de 
Libourne ne furent pas agréées, mais le roi lui fit offrir une indem- 
nité de 30,000 livres si elle voulait, comme d'autres villes, se chargei" 
d'entreprendre elle-même la construction des casernes. M. de Bitry, 
« ingénieur en chef pour le Roi, des fortifications de Bordeaux », 
fut chargé d'en faire les plans et devis. L'édifice devait comporter 
deux corps de bâtiments, «jouignant les Murs de lad. Ville, atte- 
nants, et néanmoins les cours séparées par un mur d'une hauteur 
suffisante, ayant leurs entrées l'une par la Rue Sainte-Cécile, et 
l'autre par la rue Saint-Thomas ». Il devait contenir un logement 
pour 2,000 hommes couchant trois par trois, et des écuries pour 
320 chevaux. Pour réduire au minimum la dépense, au delà des 
30,000 livres allouées, les maire et jurats demandèrent l'autorisa- 
tion (( de prendre des matériaux aux courtines et parapets qui sont 
sur lesd. murs, Ensemble les autres Edifices attenants à Iceux 
qui y sont Inutilles Et qui les déshonnorent par Leurs ruines, 
ce qui peut se faire ainsi qu'il a été jugé par Led. S^ de Bitry sans 
afoiblir Lesd. murs ny endommager en rien à la Gloiture de Lad. 
Ville, Gomme aussy de prendre les Bois et Charpentes d'une halle 
qui est au milieu de la place publicque et qui la déshonijore » 2, 
et proposèrent de faire fournir par les paroisses voisines les voitures 
nécessaires au transport des matériaux, «comme sy Sa Majesté 
faisoit faire Lesd. Cazernes » 3. 

Le sieur Trigant, procureur du roi, fut chargé de présenter 
à l'intendant ces desiderata. Celui-ci approuva les propositions 
formulées par la communauté, mais ajouta qu'il lui fallait « prendre 
des mesures plus avantageuses pour elle que celles d'engager ses 
revenus; que pour cet effet il lui feroit prêter par la Compte des 
Indes, à deux pour cent, les sommes dont elle aurait besoin 



1. Délibération>$ des 2 et 16 mal 1718 (môme reg., f<" suiv.). 

2. péjà en 1719, d'accord avec M. de Bitry, on avait proposé «pour advizer aux 
moyens les plus convenables pour parvenir à la construction des cazemcs ordonnées 
par l'Ord*^" du Roy du 35 sept. 1710 », de désafTecter l'égUse Saint-Thomas, « mal saine, 
humide, ouverte à Tous Vents et Très Expozée aux injures du Temps et Dépandante 
de Léglize parroissiale, sans fonds et sans revenus », pour y transporter la halle « qui 
est au Milieu de la place publicque et qui mesme la deshonnore >, et de faire servir 
les matériaux de cette halle, en même temps que ceux du lambris de l'Eglise, à la cons- 
truction des casernes (délib. du 7 décembre, boite XXXYIII, FF; (17« reg.de police 
f» 28). 

3. Délib. du 20 avrU 1720 (31« reg., f»- 1 et suiv.).* 



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8o LKS GASBRUBS DE LIBOURIfE 

non-seulement pour fournir à ce qu'il faudra de plus que des trente 
mil(sîc) offertes par le Roy, mais encore pour payer ses créanciers, 
et qu'il faut soumettre ces propositions & la Communauté » *. 

Pour se conformer aux ordres ci-dessus de l'intendant, le Conseil 
politique de la ville se réunit de nouveau le 1«' mai 1720. Dans 
cette réunion, on délibéra dans le même sens que le 20 avril pré- 
cédent, — le registre des délibérations se répète presque mot pour 
mot, — en spécifiant en plus « qu'il sera Etably un Casernier à 
la nomination desd. jurats, aux gages qui luy seront assignez et 
payés annuellement des revenus de lad. Commué suivant la fixation 
qui en sera faite par Mondit seigneur le comte de Courson» et 
« qu'il sera permis de démolir les maisons et prendre le terrein des 
particuliers qui se trouveront enclavés dans l'enceinte du ter- 
rain qui sera marqué pour lesd. cazernes^ en dédomageant les 
particuliers à dire d'expert, dont les particuliers et le procureur 
du Roy convieridront devant Mondit seigneur le comte de Courson 
ou devant lesdits jurats à son choix autrement il en sera pris d'of- 
fice ». L'offre de l'intendant est acceptée et la communauté « le 
supplie très humblement d'accorder son agrément pour pouvoir 
obtenir de Sa Majesté un arrest du Conseil qui authorise la presante 
délibération et permette à Iq^dite Comté d'emprunter de la Com- 
pagnie des Indes à deux pour cent d'interest annuellement les 
sommes qui lui seront nécessaires » 2. 

Envoyé derechef auprès de l'intendant pour lui présenter cette 
délibération nouvelle, le procureur Trigant rend compte de son 
mandat le 20 mai. Msr de Courson promet son appui et ajoute que 
a Comme le conseil faisait à ce sujet un nouvel arrangement, il 
examinerait la susdite délibération et écrirait à la Magistrature 
ce qu'il faudrait faire « ». C'était probablement un enterrement 
en règle, car l'affaire en demeura là 1 

Le nouvel intendant, Claude de Boucher, revient cependant 
à la charge et pousse de nouveau la ville à reprendre son projet 
primitif de 1718. ^ Je ne crois pas. Messieurs, écrit-il à la com- 
munauté, que l'établissement d'un collège * que vous vous êtes 
proposé de faire puisse être utile à votre ville, tant parce qu'elle 
n'est pas assez peuplée que parce qu'elle est trop voisine de Bor- 



1. Délib. du 29 avrU 1720 (31« reg., !«• 6 et suiv.). 

2. DéUb. du 17 mai (31* reg.). 

3. Délib. du 20 mai {ibid.). 

4. n s'agissait d'un collège de Jésuites. 



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BT LES GOBPS t>E TAOUPE QUI Y ONT TENU GARNISON 8l 

deaux. Il serait plus à propos que vous songeassiez à construire 
un corps de cazemes ou faire abonner la taille de votre ville. Elle 
retirerait de plus grands avantages de pareils établissements qpe 
celuy d'un collège i. » 

Dans sa délibération du 10 août 1721, le Conseil politique de la 
ville adhère en principe aux conseils de l'intendant, et décide 
qu'il lui sera écrit « pour le remercier très humblement de ce qu'il 
procure à la Communauté l'ouverture de l'abonnement de la taille 
de cette ville ou l'Etablissement d'un corps de cazemes. Et à cet 
effet il sera supplié sy la Communauté doit penser pour le Tout 
ou pour une partie et sur sa réponse être pris par la Commué les 
moyens convenables pour y parvenir » ». 

En 1728, la jurade essaie de nouveau, mais sans succès, de se 
procurer les capitaux nécessaires à la construction des casernes 3. 
Sur sa demande, M. de Bitry, qui venait, Tannée précédente, 
d'attacher son nom à la réparation de la tour de Cordouan, est 
envoyé par l'intendant pour reprendre les études commencées. 
Mais le projet échoua encore, et finalement la question des casernes 
parut définitivement abandonnée. On n'en reparla plus pendant 
une trentaine d'années. Ce n'est qu'à la fin de 1754 qu'elle revint 
sur le tapis *, et cette fois elle eut un commencement de réalisation. 
Il fallut toutefois une première tentative infructueuse de casernes 
intra muros pour qu'on fût amené à adopter le projet des casernes 
hors ville qui existent actuellement. 

Pendant presque tout ce laps de temps, Libourne resta dépourvue 
de garnison ; c'est ce qui explique pourquoi la question des casernes 
resta ainsi en souffrance. Depuis le 8 octobre 1728, date à laquelle 
le régiment Dauphin-Dragons quitta Libourne, jusqu'au mois 
d'août 1745, où deux compagnies du régiment d'infanterie de 
Montmorin (régiment de nouvelle levée) y prit garnison, la ville 
ne reçut que des troupes de passage, à intervalles plus ou moins 
éloignés. C'est la plus longue interruption que nous ayons constatée. 

Il fallut alors louer de nouvelles casernes temporaires, aménager 
des écuries, fournir l'ustensile, entretenir un casernier, etc. Tous 
les tracas recommencèrent. Le retour de ce régime onéreux eut 
pour effet de démontrer une fois de plus la nécessité de la création 

1. Lettre datée de Bordeaux, du 1" mai 1721. 

2. 33« reg., f» 2. 

3. Délib. des 7 et 9 avril 1728 (45« reg., !«• 20 et suiv.). 

4. Lettre du subdélégué de Tintendant, en date du 15 novembre 1754 (Arch» dép», 
Intendance, C 943}. 



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8a LES CASKRNfeS OB LIBOURNB 

de casernes, et, tiré de la torpeur où Tavait laissé trente années 
de tranquillité relative, le corps de ville reprit à cœur la solution 
de la question. En 1757, M. de Toumy, intendant de Guyenne, 
autorisa la communauté à emprunter 120,000 livres pour cons- 
truire un corp^ de casernes. On revint sensiblement au plan de 1720, 
et remplacement fut choisi dans le quartier de la Terrière ou 
Tarrayre i, dont ces casernes prirent le nom ^. L^avis du subdélégué 
de rintondance, M. Bulle 8, paraît avoir déterminé ce choix *. 
Elles occupèrent toute la portion de terrain comprise entre les 
rues Périgueux^ Neuve et Tarrayre, près des murs de la ville*. 
L'emprunt de 120,000 livres nécessaires fut, grâce à Tappui de 
M. de Tourny, assez facilement réalisé. La fabrique de Puy-Paulin 
(à Bordeaux) prêta 15,000 livres; les religieuses bénédictines de Mar- 
mande, 36,000 livres'; la maison de force de Bordeaux, 6,000 livres; 
rhôpital des incurables de Bordeaux, 30,000 livres; le syndic des 
pauvres de la paroisse d'Ambarès, 7,000 livres; M. Arquier, cui^ 
de Libourne, 10,000 livres*, etc. L'État ne donna rien, mais le 
commandant de la province, le maréchal Charles O'Brien, comte de 
Thomond, autorisa les maire et jurats à démolir les parapets et 
courtines des murailles de la ville et à rabaisser celles-ci de 25 pieds *. 
Les casernes devaient coûter 250,000 livres. Un sergent de ville, 
Jean Rousselot, parut pour en être l'adjudicataire pour cette 
sommet. Le sieur Jourdain Danger (d'Angers?), directeur des 
bâtiments publics à Bordeaux, obtint l'entreprise de ces casernes. 
Elle ne fut pas très brillante pour fui. On cria beaucoup contre son 
œuvre; on en critiqua les plans i^. Le maréchal de Richelieu, dans 

K La Tarrayre (terrière) était située au point de jonction des rues Neuve et Saint- 
Ëutrope (aujourd'liui rue Élienne-Sabatié). C'était, au dire des vieillards (1810 et 1811), 
un endroit marécageux. En 1775, il y avait une pièce d'eau de forme paralléloirrammique. 
Elle a été comblée de débris. Dans le xvii* siôcle, on y avait transporté le marché des 
cochons. En 1838 ou 1830, des maisons construites ont définitivement fait disparaître 
ce vacant (Burgade, Inuenlaire des Archives de Libournet t. I, f° 21). 

2. Délibération du 14 mars 1758 (107« reg., f" 47-48). 

3. Léonard Bulle, ancien lieutenant générai de la sénéchaussée de Libourne, pré- 
sident présidial et subdélégué de l'Intendance au département de la même ville. 

4. Voir lettre de M. Bulle du 30 janvier 1758 (Arch. dép., Corresp., C. 315). 

5. Aujourd'hui rue Gambetla: anciennement rue de «la Terre «. 

6. La rue Elisabeth-Gelly s'appelait, naguère encore, rue des Vieilles-Casernes. 

7. Voir lettre de M. de Tourny du 26 novembre 1757 (107* reg. des délibérations de 
la Jurade, f" 10 et 11). 

8. Un arrêt du Conseil d'État, en date du 17 février 1759, autorisa la construction 
des casernes et l'acquisition de huit maisons situées sur leur futur emplacement (110« reg., 
f»- 21-23). Voir aussi 107« reg., f« 48. 

9. Voir Guinodie, Hist. de Libourne^ édit. 1876, t. !•', p. 300 (d'après les Archives 
de la Ville). 

10. Burgade, Catalogue des Archives de Libourne^ t. III, f» 218. 
H. Voir lettres du subdélégué des 13 et 30 juillet, et lettre du sieur Jourdain du 
22 juillet 1750 (Arch. dép., Corresp. Intendance, C. 318). 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI t ONT TENU GARNISON 83 

une visite qu'il fit à Liboume, décida qu'il fallait abandonner les 
travaux et construire de nouvelles casernes extra muras ^. C'était 
la disgrâce et la ruine pour le mâ!heureux Jourdain 2. La ville lui 
régla ses honoraires, s'élevant à 2,555 livres 8, et renonça à ses 
services. Toutefois, comme le successeur de M. de Tourny, l'inten- 
dant de Boutin, n'adopta pas la manière de voir du maréchal, 
les travaux continuèrent sous la direction du sieur Duperron*, 
ingénieur des ponts et chaussées. Le sieur Biot, dit l'Espérance, 
entrepreneur à Sainl-Emilîon, fut chargé de l'exécution de ces. 
travaux, qui furent terminés, ou à peu près, en 1760. Mais la cons- 
truction était si défectueuse qu'avant même que le bâtiment fût 
couvert, les murs se lézardèrent et menacèrent ruine; il fallut les 
soutenir et accorer les voûtes. L'intendant de Boutin, lors de sa 
venue à Liboume (21 décembre 1760), visita les casernes et les 
condamna à la démolition. La ville qui, dans cette entreprise 
désastreuse, s'était endettée au point de ne pouvoir plus se libérer ^ 
n'eut d'autres ressources que de vendre les vieux matériaux, dont 
elle retira 11,500 livres», ainsi que les emplaû^ments 7. 

Cette affaire des vieilles casernes eut des dessous assez louches 
qui éclairent d'un jour tout particulier les rapports qui existaient 
à l'époque entre les autorités locales. La ville, déjà très appauvrie, 
et qui ne réalisait ses emprunts que par petites sommes, faisait 
traîner quelque peu ses paiements à l'entrepreneur Biot. Celui-ci, 
qui depuis seize mois réclamait un arriéré de 11,477 livres, pour 
lequel les maire et jurats — sur l'avis, d'ailleurs, de l'ingénieur 
Duperron* — faisaient la sourde oreille, et qui s'était adressé vaine- 



1. Voir lettre du sieur Jourdain à M. de Tourny, du 6 juillet 1759 (Arch. dép., C 318)* 

2. Le sieur Jourdain écrivit à l'intendant une lettre désolée, non datée, conservée 
aux Archives départementales. Il se fit, en outre, recommander par le sieur Michel- 
Ange Villeneuve, ingénieur et géographe de la commanderie de Bordeaux, qui, dans 
une lettre adressée au duc de Lorge, lieutenant général des armées du roi, en date du 
8 mars 1760, le proposa pour la place, devenue vacante, d'ingénieur en chef des ponts 
et chaussées de la haute et basse Guyenne, pour le dédommager de ses déboires. 

3. Le compte, arrêté à Libourne le 26 novembre 1759 et acquitté à Bordeaux le 
13 décembre, par le sieur Jourdain, figure aux Archives de la Ville. 

4. Il signe du Perron de Gesnecourt. 

5. En 1763, elle payait 5,625 livres d'intérêts de la dette pour les casernes. La Révo- 
lution a passé l'éponge sur cette dette, conmie sur bien d'autres, et les créances à des 
ordres religieux disparurent avec les ordres auxquels il avait été fait emprunt (Burgade, 
Invent. des Archives de Libourney t. I, f«« 21-34, et t. IV, f« 28). 

6. L'acquéreur fut Pierre Touflaire, entrepreneur des nouvelles casernes. On pré- 
tendit qu'il fut singulièrement favorisé dans cette affaire. Les matériaux, au dire de 
Sou£[rain (HLst. de Libournêf IV* partie, p. 445) valaient < le double- et plus >, et il 
fut dispensé de donner caution pour la sûreté du paiement. 

7. Elle y fut autorisée par lettres patentes du 21 octobre 1765, enregistrées au Par- 
lement de Bordeaux le 6 avril 1766 (Soufirain, HisL de Libourne^ t. II, p. 445). 

^, 8. Lettre de Du Perron de Gesnecourt, datée de Blayo le 19 août 176L 



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84 LES GASERIIES DE LIBOURNB 

ment à rintendant pour se faire payer ^ se permit un beau jour 
de démolir une partie des ouvrages déjà exécutés et d'en vendre 
les matériaux ^, sous prétexte iqu'il avait besoin d'argent pour 
s'ac(iuitter envers les ouvriers qu'il avait employés et envers ses 
divers autres créanciers. La jurade en dressa procès-verbal (11 avril 
1761) 3. L'ingénieur Duperron fut appelé à fournir un rapport sur 
cette affaire. C'est ce rapport, très instructif d'ailleurs, adressé à 
M. Duchesne, secrétaire de l'intendant*, qui nous dévoile la vraie 
cause de la non réussite de cette entreprise, due aux procédés peu 
délicats de M. Bulle, le subdélégué de l'intendant à Libourne. 
M. Duperron y fait un portrait peu flatteur de ce personnage, et 
il émet incidemment, sur le caractère des Libournais, une opinion 
sévère — mais assez juste, d'ailleurs, il faut bien l'avouer — qui 
ne manque pas de saveur. 

Il ne paraît pas que le sieur Biot ait été inquiété pour ce coup 
d'État. 11 est probable qu'on l'obligea simplement à restituer les 
matériaux dont il avait indûment disposé et à remettre les choses 
en l'état primitif, ce qui n'améliora pas la situation. Le règlement 
de comptes qu'il sollicitait dut encore se faire attendre, car quel- 
ques mois après (13 août 1761), il adresse une nouvelle requête à 
l'intendant, pour lui exposer sa misère croissante et lui réclamer 
justice ^. Ne pouvant réussir à obtenir satisfaction, il finit, au 
début de 1762, par faire opposition judiciaire sur tous les revenus 
de la ville, qui n'avait pas besoin de cet embarras nouveau *. 
L'intendant l'obligea à donner mainlevée, car cette opposition 
paralysait tout et aggravait encore la situation pécuniaire, déjà 
si critique, de la communauté de Libourne. Biot reçut quelques 
acomptes. Mais il fallut, pour pouvoir faire face à ses obligations, 
que la ville se procurât des ressources nouvelles. Elle dut recourir, 
nous venons de le voir, à la vente des emplacements et des maté- 



1. Lettre non datée. 

2. Au sieur André Gelly, dit • La Jeunesse », entrepreneur à Libourne. 

3. Ce procès-verbal est signé: André Gelly (l'acquéreur des matériaux); Cliaperon, 
jurât (Pierre- Ignace Chaperon, notaire royal et jurai); Combarat, procureur syndic, 
et Goudicheau, secrétaire greffier commis. La copie certifiée, signée : • Goudicheau, 
secrétaire - grelTler », est aux Archives départementales (Corresp. du subdélégué de 
Libourne avec Tintendani, art. G. 320). 

4. n est daté du 24 avril (1761) et est conservé aux Archives départementales (Cor- 
resp. Intendance, G 320). Nous regrettons, en raison de sa longueur, de ne pouvoir 
le reproduire ici in exlensOt malgré tout l'intérêt qu'il présente. 

5. Lettre du 13 août 1761, datée de Saint^Émilion (Arch. dép., G 320). 

6^ Voir deux lettres des maire et jurats, l'une sans date, l'autre du 8 mars 1762 
Àrch. dép., Gorresp. Intend., C. 322). 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI Y OTT TENU GARJÎISO» 85 

riaux des casernes i, définitivement condamnées à la démolition 
par rintendant, vente à laquelle celui-ci donna son approbation 
par lettre du 7 août 1763 2. Cette vente ne se fit pas d'ailleurs sans 
difficultés. L'ingénieur Pierre ToufTaire se présenta une première 
fois, au mois de janvier 1765, pour s'en rendre acquéreur. Mais 
son estimation et celle de ses concurrents était trop modique ; on 
sursit à l'adjudication. Le Conseil d'État, par un arrêt du 30 juin 
suivant, que confirmèrent des lettres patentes du 21 octobre 1766, 
ayant donné à. la jurade plus amples pouvoirs pour cette opération, 
une nouvelle adjudication eut lieu en décembre 1767. Elle se fît, 
ainsi qu'il a déjà été dit, en faveur de Pierre Toufïaire, pour la 
somme dérisoire de 11,500 livres. La ville avait fait 130,000 livres 
de dépenses ! ! ! Les emplacements se vendirent les années suivantes. 

C'est en 1766 que commença la construction des casernes actuelles. 
Mais les premiers travaux ou études remontent à 1764. Suivant 
Soufîrain 3, le maréchal de Richelieu, dans une de ses visites à 
Libourne, en 1763, aurait lui-même tracé avec sa canne les empla- 
cements qu'il destinait aux casernes futures et ordonné aux jurats 
d'en faire la concession à deux de ses protégés. « J'espère, Messieurs, 
avait-il dit en se retirant, que vous n'y ferez faute. » Mais les officiers 
municipaux ayant fait part de cet ordre verbal à M. de Boutin, 
celui-ci leur défendit de faire les concessions en question avant 
d'avoir pris l'avis du Conseil de ville, qui seul pouvait en apprécier 
les avantages ou les inconvénients. Le maréchal, instruit de cette 
fin de non-recevoir, écrivit aux maire et jurats une lettre conçue 
en termes très durs pour l'intendant, qu'il appelait impertinemment 
« votre petit Boutinet ». Souffrain ajoute que dans la cause réelle 
de cette mésintelligence entre ces deux grands personnages il faut 
chercher la femme. L'intendant, aurait négligé, paraît-il, dans 
un souper magnifique qu'il offrit au maréchal et où se trouvaient 
« les dames de Bordeaux les plus distinguées par le rang », d'inviter 
la Roux Capou, sa favorite, qui passait pour sa fille naturelle. 
Inde irœl 

Les travaux marchèrent assez rapidement. La pierrç provenait 

de Saint- Émilion. Une ordonnance de M<?r Boutin, en date du 

I 

1. Lettre (de l'intendant ?) datée de Paris, du 2 mars 1765, et «projet de lettre à 
écrire, de la part de M. le Contrôleur général, aux maire et conseils de la ville de Li- 
bourne » (Arch. dép., Intend., C 943). 

2. Lettre de Tintendant à la Jurade du 7 août 1763 (Arch. dép., Corresp. Intend. 
C 323». 

3. Essais et Variéiés historiques sur la ville de Libourne, IV* partie, p. 447. 



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86 LES CASERNES DE LIBOURTtB 

28 juillet 1764 \ déclare d'utilité publique l'ouverture de carrières 
sur les terrains appartenant à divers propriétaires, notamment . 
aux Cordeliers de la ville de Saînt-Émilion, qui refusèrent tout 
d'abord leur consentement, se basant sur ce que leur bien était 
bien d'Église 2. Il fallut une nouvelle ordonnance de l'intendant 
pour faire cesser leur résistance s. 

Les frais de construction, auxquels la ville de Liboume, trop 
endettée, ne put contribuer, furent supportés par le roi et par la 
province. Les « élections » de Périgueux, Agen, Gondom et Bordeaux 
furent, à cet effet, imposées de 180,000 livres*. 

En juin 1767, M. Fargès, le nouvel intendant de Guyenne, vint 
les visiter et en activer les travaux. Au dire de Souffrain «, on pré- 
tend qu'il s'écria : « Dieu veuille que cet édifice s'achève I » Présage, 
ajoute l'historien liboumais, des événements qui suivirent bientôt. 
Et de fait, ce n'est qu'un siècle plus tard, après douze règnes ou 
régimes différents par lesquels passa successivement la France, 
que ces casernes furent enfln terminées ! 

En 1770, elles reçurent encore la visite d'un nouvel intendant, 
M. Esmengart. Dès 1772, l'aile voisine de la^ route de Castillon et 
destinée à la troupe et aux chevaux (aujourd'hui bâtiment A) 
était achevée «. Elle fut occupée successivement par les chevaux, 
puis par les cavaliers du régiment de Dauphin-Dragons, dont 
deux compagnies étaient alors en quartier à Liboume (1773-1774) ^. 
La légion corse, qui succéda cette même année 1774 au régiment 
Dauphin-Dragons, avec un effectif plus fort, occupa définitivement 
tout le bûtiment. En 1776, le pavillon du milieu, réservé au loge- 
ment des officiers (bâtiment B), était terminé®, et les fondations 
de l'autre bâtiment, parallèle à celui de la troupe (bâtiment G), 
s'élevaient jusqu'à deux pieds du sol». Mais on s'en tint là. Ce 
n'est qu'en 1826 que M. le capitaine du génie Chayrou ^^ construisit 

1. Arch. dép., Corresp. Intend., G. 324. 

2. Lettre du Bubdélé^é en date du 2 août 1764. 

3. Lettres de l'intendant du 4 août 1764 (Arch. dép., Corresp. Intend., C. 324). 

4. Voir aux Archives départementales (Corresp. Intend., C. 325) deux états relatif 
à ces impositions. 

5. Essats et variétés historiques sur la ville de Liboume, IV» partie, p. 456. 

6. Lettre de Toufaire du 3 janvier 1772 (Arch. dép., Corresp. Intend., C. 327). 

7. Les chevaux furent installés dans les écuries vers le mois de juin 1773 (voir lettre 
au subdélég:ué datée de Bordeaux le 29 mai 1773, et réponse de celui-ci du 31 mai; Arch. 
dép., Corresp. avec 1* Intend., C. 332) et les hommes prirent possession des chambres 
vers le mois d'avril 1774 (délib. de la Jurade du 25 avril 1774 et Arch. dép.. Intend., 
c. 335). 

8. Voir procès-verbal de l'inventaire du mobilier de ce pavillon (Arch. de Liboume, 
botte XXXV, EE, n* 157). 

9. Mémoire du 31 décembre 1820 (Arch. du Génie, à Bordeaux). 

10, Jean-Joseph Chayrou se flxa à Liboume. Il tut même membre du Conseil municipali 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI Y ONT TENU GARNISON 87 

au centre de cette future aile, le manège dont tous les visiteurs 
admirent encore aujourd'hui la charpente si curieuse. Cette char- 
pente est du système du colonel du génie Emy, qui construisit 
aussi à Marac, près de Bayonne, un hangar analogue ^ 

Les archives du Génie, comme du reste celles de la ville ou du 
département, ne possèdent aucun renseignement relatif à Tacqui- 
sition du terrain sur lequel ont été construites les casernes, à Texcep- 
tion d'un croquis sommaire trouvé aux archives départementales 
(cote G. 324). 

Le 22 octobre 1791, suivant procès-verbal de même date, dressé 
par le commissaire des guerres attaché à la 11^ division, les casernes 
de Libourne furent remises à l'administration de la Guerre, service 
du Gt^nie 2. Dix-neuf ans plus tard, le décret du 23 avril 1810 
abandonna aux villes, à charge d'entretien, la propriété de leurs 
casernements; mais les revenus de la ville étant insuffisants, le 
procès- verbal du 25 novembre suivant conclut à ce que cette cession 
n'eût pas lieu, et l'État conserva en conséquence le casernement s. 

En décembre 1814, un projet fut établi pour agrandir et amé- 
liorer le quartier. Ce projet comprenait la construction de l'aile 
qui manquait encore et qui devait se faire sur le même plan que 
l'autre; d'un fossé d'enceinte, dont une partie existait déjà; d'un 
aqueduc amenant l'eau aux casernes, et de deux guérites en maçon- 
nerie à l'entrée du quartier. Mais il ne fut pas exécuté, et quelques- 
uns de ces desiderata ne se réalisèrent que bien plus tard. 

Le 15 août 1825, une maison adjacente, située route de Caslillon, 
fut acquise par l'État * pour servir de manutention. Cette manu- 
tention, qui fut démolie en 1885 et remplacée par celle qui existe 
aujourd'hui, occupait l'emplacement actuel du paddock et des 
ateliers du casernement. 

Le 9 juin 1874, un décret déclara d'utilité publique l'acquisition 



1. La description de cette remarquable charpente se trouve dans les deux ouvrages 
ci-après : a) Notice sur l'exécution de la nouvelle charpente de M. le colonel Emy au quar- 
tier de cavalerie de Libourne, par M. Chayrou, capil. du Génie ; in-8° de 22 pp. avec 
pi. extrait du Mémorial de Voffîcier du génie (1827?); 6) Description d'un nouveau «ys- 
lème d'arcs pour les grandes charpentes exécuté sur un bâtiment de 20 mètres de largeur 
à Marac, près Bayonne, et sur le manège de la caserne de Libourne, par A. B. Emy, 
colonel du génie en retraite. Chevalier de l'Ordre Boyal et Militaire de Saint-Louis, Officier 
de l'Ordre Boyal de la Légion d'honneur, ex-direcleur des fortifications de La Bochclle e 
de Bayonne, Membre de l Académie Boyale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de La 
Bochelle, A Paris, chez Carilian-Gœury, 1828, gr. in-f» de 18 pp. avec 7 grandes planches 
hors texte. La Bibliothèque municipale de Libourne possède ce dernier ouvrage en 
double exemplaire (n« 1943 du catalogue). 

2. Archives de la Direction, à Bordeaux. 

3. Ibid. 

4f A la famiUe Porge, moyennant 10,000 francs, 



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88 LES CASERNES DE LIBOURIIE 

de diverses parcelles de terrain ^ nécessaires à l'extension du caser- 
nement jusqu'au chemin de fer, avec prise de possession urgente. 
Le 25 septembre de la même année, le ministre approuva le projet 
de convention préparé entre l'État et la ville de Libourne. L'État 
s'engageait à ne pas réduire la garnison (un régiment de cavalerie, 
un bataillon et le dépôt d'un régiment d'infanterie), et la ville 
concourait pour 400,000 francs à l'agrandissement du quartier 
de cavalerie et à la constructidn d'une caserne nouvelle pour 
l'infanterie. 

Cette caserne, qui prit en 1887 le nom de caserne Proteau s, fut 
construite de 1875 à 1877, en même temps que se terminaient les 
deux ailes du bâtiment C encadrant le manège. 

Le quartier de cavalerie s'appela, à la même époque, quartier 
Lamarque 3. 

En 1879, on construisit de nouvelles écuries (celles qu'on dé- 
nomme écuries-docks) pour remplacer les écuries anciennes, indé- 
pendantes du quartier, et qu'on voit encore de l'autre côté de la 
route de Castillon. C'était, jusqu'à leur suppression, les écuries 
des jeunes chevaux de la remonte. 

Le 8 juin 1892, un décret du Président de la République déclara 
d'utilité publique l'acquisition d'une parcelle de terrain pour la 
construction d'un second manège *. L'État entra en possession 
le 4 juillet 1892. 

Entre temps, de. 1815 à 1892, le quartier de cavalerie avait reçu, 
outre ces accroissements successifs, de nombreux aménagements 
intérieurs nouveaux, tels que l'installation de pompes et d'abreu- 
voirs (1815-1838), des locaux pour le garde de garde, le logement 
du casernier, le laboratoire vétérinaire et la forge (1822-1826), 
des écuries d'infirmerie pour les chevaux malades (1830-1838), 
la construction des locaux disciplinaires et des bureaux attenants 
(1865), la création d'une infirmerie régimentaire (1865), etc. 



1. Appartenant aux sieurs Fontnouvelle, Pommier et Surein. 

2. Proteau (Jean), né à Libourne le 30 octobre 1752, sous-lieutenant au régiment 
de Foix, général de brigade, tué dans un combat sur le canal de Louvain ^campagne 
du Nord; le 15 juillet 179S fArcb. du Génie, ô Bordeaux). 

3. Comte Lamarque (Maximllien), né & Saint-Sever le 22 Juillet 1770, grenadier 
au 4« bataillon des Landes, adjudant général, général de division, décédé à Paris le 
1" juin 1832. Campagnes : Pyrénées-Orientales, Ouest, Angleterre, Rhin, Portugal, 
Grande Armée, Naples, Allemagne du Nord, Calabre, Espagne, Catalogne, France, 
Caprée, Altafulla (Arch. du Génie, à Bordeaux). 

4. De 1,230 mètres carrés pour 12,000 francs (acte d*acquisition approuvé par l3 
ministre le 21 octobre 1892). D'autres parcelles de terrain, pour une somme de 6,000 fr., 
furent acquises en 1894 pour une deuxième cour aux fumiera (décret d'utilité publique 
du 18 janvier, acte d'acquisition approuvé le 7 août/t 



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ET LES CORPS DE TROUPE QUI Y ONT TENU GARNISON 89 

Et tout récemment, à la suite du vote de la loi de trois ans^ 
qui augmentait dans de fortes proportions les effectifs de notre 
armée permanente, — il était temps ! — nos casernes furent encore 
agrandies et dotées de nombreuses annexes nouvelles. Maïs nous 
touchons déjà à Tactualité, et ce n'est que le passé que nous avons 
voulu faire revivre. 

Il appartiendra à d'autres, plus tard, de compléter, s'il y a lieu, 
ces notes succinctes, que nous arrêtons volontairement au seuil du 
xx© siècle. 

Les casernes étaient primitivement entourées, en partie, d'un 
large fossé ou douve. Devant elles s'étendait un terrain vague sur 
lequel on avait bâti une vaste échoppe qui servait de cantine et 
dans laquelle aussi les ouvriers qui travaillaient à leur construc- 
tion déposaient leurs outils. Elle appartenait à la commune, mais 
elle fut possédée, dans la suite, par divers particuliers, sur des titres 
assez mal définis. Toutefois on ne put les en dessaisir légalement. 
Il fallut la racheter. La ville en fit l'acquisition en 1860 ^ avec 
d'autres baraques ou lopins de terre voisins, et en forma une vaste 
place (place des Casernes), sur laquelle on établit, en 1865-66, le 
jardin public actuel. Les douves du quartier disparurent à cette 
même époque. 

Enfin, pour terminer cette notice sur le casernement de Libourne, 
ajoutons que c'est en 1840 que la garnison fut dotée du terrain 
de manœuvres actuel, remplaçant l'ancien, qui était à Cruseau. 
Les premiers pourparlers remontent à 1837. Dans sa séance du 
3 septembre, le Conseil municipal en vota l'acquisition. Ce terrain 
devait former un carré d'environ 32 arpens (12 hectares), compris 
entre le chemin dit des Barottes, celui de Quinault et la grande 
route de Castillon, et entouré de fossés de toutes parts. « Pour 
communiquer des casernes à ce champ de manœuvres, l'adminis- 
tration crée une grande allée qui, devant être fermée des deux 
côtés par de larges fossés, fera que ce terrain sera une dépendance 
immédiate des casernes et que toute communication à l'extérieur 
pourra être facilement interdite. » 

Les fonds à acquérir appartenaient à trente-sept propriétaires 
différents; l'ensemble des estimations s'élevait à 46,000 francs, 
auxquels il fallut ajouter une dépense de 5,000 francs environ 



1. Voir aux Arch. dép. (C. 2127) trois lettres à ce sujet : l'une, non signée, datée de 
Bergerac (?) du !•' août 1784; la deuxième, de Paris, du 9 décembre, et la troisième 
du 24 décembre de la même année. 



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QO LES CASERNES DE LIBOTJRIIB 

pour faire de larges fossés tout autour du terrain, aplanir et battre 
le sol, faire des plantations de haies et d'arbres, etc. On concluait 
à un emprunt de 52,000 francs i. 

«Si ce projet se réalise, comme il n'y a pas lieu d'en douter, 
ajoute le journal La Chronique^ qui donne ce compte rendu de la 
séance, nos casernes ne laisseront plus rien à désirer 2, et les régi- 
ments se disputeront l'avantage de tenir garnison à Liboume ! » 

Le projet ne se réalisa pas complètement, car le tracé du chemin 
de fer de Paris à Bordeaux, passant entre les casernes et le terrain 
de manœuvres, obligea h renoncer à la grande allée qui devait 
les relier. 

Un jugement rendu le 26 janvier 1840, par le tribunal civil 
de Libourne, prononça l'expropriation, pour cause d'utilité publique, 
des terrains destinés à servir de champ de manœuvres. «Ce juge- 
ment, ajoute la Chronique^ était du reste presque inutile, nous le 
constatons avec plaisir, la plupart des propriétaires ayant déjà 
traité à l'amiable ^ » 

Vers 1891-92, un autre projet de terrain dé manœuvres plus 
étendu fut à l'étude. Ce terrain devait comprendre de 30 à 40 hec- 
tares, et était situé près de Saint-Sulpice-de-Faleyrens, entre la 
route de CasLillon et la route de Brannc, à hauteur des hameaux 
de Saint-Martial et de Grand-Gontey, au sud et à l'est du moulin 
de Cantelone. Le devis approximatif prévoyait, pour une super- 
ficie moyenne de 35 hectares, une somme de 350,000 francs environ, 
qui se réduisait "à une dépense, pour l'État, de 150,000 francs seule- 
ment, si la ville, rachetant le terrain de manœuvres actuel, dont la 
contenance est, en chiffres ronds, de 10 hectares (ou 100,000 mètres 
carrés), le payait à raison de 2 francs le mètre ■*. Mais ce projet 
n'aboutit pas. 

(A suivre.) Lieut. -colonel LEWDEN. 

1. Journal La Chronique^ 3« année, n» 5 (n* du 10 septembre 1837). 

2. Le quartier ne comportait cependant encore que deux ailes au lieu des trois 
qu'il possède maintenant. 

3. La garnison de Liboume fut, en outre, après la réorganisation qui suivit la guerre 
de 1871-70, dotée d'un cbamp de tir sur les doux rives de Tlslc (communes de Salllans 
et des BUloux). 

4. C'est l'auteur de cette notice, alors capitaine-instructeur au 15" régiment de 
dragons, qui tut cliargé de l'étude préliminaire de ce projet (plans et devis), dont le 
service du Génie s'empara ensuite pour préparer la convention entre la Ville et l'État. 



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LA DÉFENSE DES FORÊTS 

D'APRÈS UN MÉMOIRE INÉDIT DE L'AN II 
CONSERVÉ AUX ARCHIVES DE LA GIRONDE • 



< Escoute, bûcheron, arreste un peu le bras... t 
(Ronsard, Elégies.) 

Partout, des trains emportent au loin les forêts dévastées. Tran- 
chées, galeries de mines, constructions, chauffage, pâte de papier 
ou de poudre ont nécessité la coupe des arbres de toute essence 
et de tous âges, depuis les pins voisins de la mer dont on recueillait 
la gemme odorante jusqu'aux grands hêtres qui abritaient au flanc 
des montagnes un séjour d'ombre et de paix. 

Les amateurs de sites et même quelques esprits pratiques finis- 
sant par s'émouvoir, ont demandé au gouvernement de protéger 
contre le désir du lucre et la spéculation, le reste de nos bois. On 
leur a répondu : « C'est la guerre ! » et, pour une fois, la réponse 
était bonne. 

La guerre et les révolutions n'ont jamais été favorables aux 
forêts. Il semble que ces deux fléaux s'acharnent contre ces témoins 
du passé qui n'ont pu croître qu'à la faveur de la paix et de l'ordre. 

Ce n'est pas sans une certaine mélancolie que tout homme qui 
pense voit en un jour se dissiper le lent apport de longues et nom- 
breuses années. 

Un peu de cette mélancolie se lit entre les lignes du mémoire 
qu'écrivait, en l'an II, le citoyen Dufort, agent national. 

Il faisait partie du personnel de l'ancienne Maîtrise des Eaux 
et Forêts, une des rares administrations que la Révolution avait 
conservées provisoirement, les gens des bois n'étant dangereux que 
pour les nymphes. 

Seulement, si l'administration forestière était demeurée la même, 
le respect des arbres avait bien changé. La nation, qui avait mis la 

1. « Examen de la question de savoir s'il est utile ou nuisible de vendre les forêts 
nationales*.., par le citoyen Dutort, administrateur. » Q 1072. 



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ga LA DÉFENSE DES FORÊTS 

main sur les forêts des émigrés, des condamnés et des déportés, y 
faisait pratiquer de larges coupes extraordinaires pour se procurer 
de l'argent ou pour se chauffer. 

Les citoyens, jaloux de leur jeune liberté, ne voyant pas de dis- 
tinction bien nette entre eux et la nation dont ils étaient les mem- 
bres, trouvaient dans ces bois un usage commode et journalier. 

Chose plus grave, des spéculateurs, alléchés par une aussi riche 
matière, suggéraient au gouvernement Tidée de réaliser en bonne 
monnaie et d'un seul coup cette immense fortune d'une possession 
si précaire et si incertaine. 

Indigné de ce gaspillage, effrayé de ces convoitises, ulcéré dans 
son âme d'honnête fonctionnaire qui vit des bois et sans lesquels 
il ne saurait exister, Dufort se décida à présenter un long mémoire 
où il mit le meilleur de lui-même et qui, peut-être, était dans son 
esprit un plaidoyer pro domo sua. 

Il commence d'abord par asséner à ces spéculateurs, promoteurs 
de l'aliénation des forêts, que leur idée n'a même point le mérite 
d'être originale ou nouvelle : 

a ... Ces questions se sont déjà présentées sous le ministère de 
Brienne, une coalition de capitalistes qui n'existait que par de 
grandes entreprises et où comptait beaucoup d'Anglais, avait 
presque fait adopter au ministère la vente des forêts : des actions 
dans l'entreprise, la certitude d'y gagner quelques millions influoient 
surtoqt sur cette détermination. Elles se sont reproduites dans les 
assemblées nationales, elles ont arrêté l'organisation d'une admi- 
nistration forestière, on a fait quelques objections pour et contre 
et la solution de cette grande question est encore suspendue... » 

Puis il passe en revue les arguments que mettent en avant ces 
bons apôtres pour prôner leur combinaison. Leur thèse semble 
d'ailleurs construite avec une étonnante connaissance de la psy- 
chologie de l'époque, et l'argument de la bourse, si éloquent par lui- 
même, y alterne avec le refrain républicain, voire même avec le 
couplet sentimental, s'adressant tour à tour à toutes les fibres 
émotives. 

En premier lieu, ces vastes étendues boisées représentent des 
capitaux immenses immobilisés à petit intérêt, en un temps où l'on 
a si grand besoin d'argent, et encore faut-il en déduire les frais 
de conservation, qui ne sont point à négliger. 

Sans parler de cette fortune, que l'on peut mettre en poche aisé- 
ment, une telle mesure pourrait être la source d'autres profits 



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LA DÊFElfSE DES FORÊTS 9$ 

indirects mais très appréciables. L'inaliénabilité des forêts natio- 
nales soustrait en effet un capital important «aux variations de 
propriétés, qui seules produisent un avantage si considérable dans 
les flnances ». 

D'ailleurs, si ces raisons économiques ne semblaient pas suffi- 
samment convaincantes, il faut songer à _V œuvre républicaine, 
édifiée avec tant de peine et de labeur et que faute d'une sage mesure 
Ton peut mettre en péril : 

« Une République exige une grande division de propriétés, c'est 
à ce but que doivent tendre toutes les lois... »; or, les énormes pro- 
priétés nationales sont en contradiction avec ce principe. 

Tl y a bien quelques personnes qui prétendent que les forêts ont 
leur utilité et qu'il les faut conserver. Mais nul moyen n'est plus 
efficace pour assurer leur protection que de les aliéner. En effet, 
l'intérêt du propriétaire augmenterait cette protection par une sur- 
veillance autrement plus zélée. En admettant même que quelques 
acquéreurs, poursuivant toujours leur intérêt, défrichent ces forêts 
à eux adjugées, la nation devrait doublement s'en réjouir : ces 
défrichements sont certainement plus utiles, car ils assurent des 
ressources « que la République trouverait désormais en elle-même » 
et donneraient au peuple, par l'agriculture, non seulement l'aisance, 
mais aussi « des mœurs austères », 

L'on ne manquera pas de bois malgré cela, car «l'intérêt de 
varier ses cultures en fera toujours laisser suffisamment»; ensuite 
Ton peut faire venir du Nord des provisions pour plusieurs années 
et ce sera là un nouvel aliment pour le commerce. 

Dufort réplique d'abord que 'tous ces arguments sont bons pour 
« un capitaliste ou un négotiant » et non « pour le gouvernement 
d'une grande nation »... « L'un n'a en vue que son intérêt personnel 
et l'augmentation de ses jouissances, l'autre doit veiller à l'intérêt 
général et embrasser des espaces éternels dans ses spéculations. » 

Puis son âme, nourrie de Rousseau et toute imprégnée de cette 
sensibilité si spéciale de la fin du xviiie siècle, s'épanche en un 
lyrisme sentimental : 

« La nature a répandu abondamment le bois sur la surface de 
la terre; il en est, pour ainsi dire, le dominateur. Elle lui a donné 
une tendance naturelle à s'en emparer en entier, elle a varié à l'infini 
ses espèces, comme l'homme en a varié les Ubages. Si elle a donné 
aux plus utiles une existence plus longue, elle a. aussi prolongé le 
temps de leur accroissement, et comme si elle avait voulu les mettre 



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94 tA DÉFENSE DES PORÊTS 

SOUS la sauvegarde des gouvernements, elle n'a pas attaché à Texis- 
tence de Thomme Tespérance de les planter et d'en jouir. » 

Comment se passer du bois? 

C'est un objet de première nécessité, indispensable pour notre 
chauffage, la cuisson de nos aliments, la construction de nos de- 
meures, la fabrication des meubles qui servent à notre vie. 

C*est un objet de luxe également, une matière que Tart sait 
revêtir de formes séduisantes. 

Mais il y a plus : la nature et la position du sol de la France pen^ 
mettant de varier à l'infini ses productions, elle peut devenir, par 
sa richesse, un objet de convoitise pour de puissants voisins. Dès 
lors, le bois ne doit plus suffire à la consommation courante, mais 
encore à l'établissement d'une marine propre à protéger ses côtes 
et à défendre son commerce maritime, d'une flotte qui lui permette 
même «d'avoir une part active aux mouvements de l'Europe, d'y 
conserver une balance, de soutenir et ses colonies et ses alliés... » 

La nécessité de la conservation des bois ainsi établie, peut-elle 
être confiée à des particuliers? 

C'est possible sous une monarchie, dont le but doit être la for- 
mation de grandes propriétés et où « un certain nombre d'individus 
se trouvent tellement au-dessus des besoins journaliers, qu'ils peu- 
vent faire à leur orgueil le sacrifice de certaines jouissances et même, 
considérant la grande fortune de leurs familles, s'attacher à leur 
laisser, par ces vastes capitaux, des ressources pour la suite... » 

L'Europe en est un exemple. Dans les gouvernements monar- 
chiques, les grands seigneurs et les grands corps sont les seuls à 
posséder « des massifs de futayes ». 

C'est impossible sous un pouvoir despotique où la transmission 
incertaine des biens incite l'homme à en jouir tout de suite. C'est 
également impossible en république. La division des propriétés y 
devenant « un des points de vue les plus essentiels du gouvernement 
et qui doit y varier suivant l'étendue du territoire... » 

Le partage égal, possible sur un petit territoire, comme l'a montré 
Lycurgue, ne l'est plus dans un grand pays à cause de la différence 
de qualité du sol et des débcrtichés : i ... des lois agraires considérées 
comme partage des propriétés y seroient la destruction de toute 
industrie et la mort du corps politique... » 

Il regrette cependant qu'au lieu de vendre les biens confisqués, 
on ne les garde pas pour les partager aux défenseurs de la patrie. 

Mais il y a uû danger plus grave qui menace l'existence des forêts 



(2^ 



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LA DéPEIfSE DES FORÊTS 96 

si on les abandonne aux individus. Le partage égal des successions 
apportera un morcellement sans cesse plus grand de la propriété, 
et alors il devient impossible de « remettre la conservation des bois 
dans les maisons des particuliers... Les beaux bois de la marine 
ne se trouvent que dans les belles futayes... Les belles futayes ne 
peuvent exister qu'en grandes masses. » « Plus les propriétés seront 
divisées et plus il sera de l'intérêt du propriétaire de s'attacher à 
une jouissance plus rapprochée, et la jouissance est incompatible 
avec le titre de propriétaire de futayes. » 

Et puis ce n'est pas tout : admettons un instant que l'on se décide 
pour l'aliénation des forêts. On se heurte aussitôt à des difficultés 
pratiques insurmontables. En effet, comment les aliéner? 

A une compagnie ? L'intérêt de l'État est d'éviter ces associations 
trop puissantes. 

A des individus? On se trouve alors en présence d'un dilemme : 
ou bien l'on vendra par grandes masses et l'on ira à rencontre du 
principe de division en petites propriétés, ou bien l'on vendra par 
parcelles et la destruction des forêts est assurée. Quant à les pro- 
téger par des clauses dans la vente, si l'exploitation n'est plus le 
but, on ne trouvera pas d'acquéreurs. Au demeurant, ce procédé est 
contraire à la liberté. 

(( ... Que l'expérience nous serve de guide. Puisque le luxe en dimi- 
nuant peut-être les richesses réelles, en a produit de factices, que 
l'homme, ne songeant plus qu'à lui, a augmenté sa consommation 
en cherchant à augmenter à tous les moments ses jouissances. Vous 
voyez dans la République presque toutes les futayes des particuliers 
détruites, le ci-devant Périgord, le Querci, les Landes, la Gascogne 
jusqu'aux lieux rapprochés des Pyrénées, qui étaient autrefois cou- 
verts de futayes, en sont dénués, et nous devons en prévoir une rareté 
dans les bois qui même est déjà sensible... » 

Nous sentirions bien plus cruellement encore ces conséquences 
des dévastations forestières sans le hasard de l'émigration, qui a 
mis entre les mains de la nation tant de bois particuliers, « dont on 
voyait déjà la masse diminuer tous les ans... » 

C'est une erreur de penser que les défrichements augmenteraient 
la masse des subsistances : 

« ... Ce n'est pas la terre qui manque au travail de l'homme, c'est 
l'homme qui- manque presque partout au travail de la terre; elle 
ne produit que par une culture soignée, et lorsque ces soins se divi- 
sent sur une plus vaste étendue, ils sont toujours moins bien dirigés. » 



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96 LA DÉFEIfSE DBS FORÊTS 

Les futaies concourent d'ailleurs, plus qu'on ne pense, à la ferti- 
lisation du sol. Elles procurent par elles-mêmes des engrais remar- 
quables. Elles permettent d'élever aux environs des bestiaux plus 
nombreux. Elles sont nécessaires pour la salubrité de l'air par leur 
attraction et leurs émanations. 

Quant à «l'idée favorite de Brienne», qui voulait difficilement 
en reconnaître « l'absurdité », l'approvisionnement dans le Nord, 
c'est soumettre ses besoins à l'arbitraire des saisons ou au caprice 
des hommes. 

Ce n'est pas à dire que n'importe quel boqueteau doive être 
conservé. Les parcelles étant trop « gréveuses » par les difficultés 
de garde et d'administration, on devra s'efforcer de former de 
grandes masses et surtout de les mettre « en nature de futaye ». 

Quant aux taillis, on pourra les aliéner en s'opposant aux défri- 
chements par des a lois de police >. Mais il serait bien que la nation 
en possédât aux environs des grandes villes, dans les endroits où 
l'on pourrait établir des usines ou des exploitations nationales qui 
assureraient ainsi un débit à peu près égal à une consommation 
nécessairement étendue. 

Il exhorte le législateur à s'occuper de cette question trop né- 
gligée : « Des siècles entiers répareront à peine les pertes qu'elle 
a essuyées depuis la Révolution... On peut sans crainte vous citer 
l'exemple d'hommes à qui il ne manquait peut-être que de pouvoir 
adopter leur vue à un régime républicain pour perfectionner cette 
partie. Sully et Colbert la regardoit comme la branche principale 
de l'administration; vous pouvez agrandir leurs vues et perfec- 
tionner leurs opérations. » 

Il préconise la constitution de massifs par vpie d'échanges; un 
aménagement en coupes annuelles; des semis et des plantations 
pour assurer l'avenir là où les bois manquent aujourd'hui. 

Enfin, il s'occupe même d'urbanisme, et j'hésiterais à écrire ce 
mot pédant si l'époque où vivait Dufort ne m'y autorisait. Cette 
partie de son mémoire est empreinte de la plus pure sensiblerie, 
mêlée à cette préciosité de la fin de l'ancien régime, qui s'était 
conservée tout en changeant d'objet. 

Il demande la plantation des places publiques. Ces plantations 
seront confiées à la famille qui aura le mieux mérité de la patrie. Au 
milieu sera placé le chêne de la liberté, et le reste sera « complanté 
d'arbres d'espèces variées, qui, tantôt épars, imiteroient le beau 
désordre apparent de la nature, tantôt avec des simétries, retra- 



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LA DÉFEnSE DES FORÊTS 97 

ceroient à nos yeux des formes géométriques propres à exciter le 
goût des arts. » Suit un petit passage que n'aurait pas désavoué 
la Quintinie : 

« On pourroit approprier les arbres à leur site. Au milieu d'eux, 
on verroit toujours s'élever le chêne national ^ fier du titre d'arbre 
sacré de la patrie, il éléveroit au-dessus des autres une tête orgueil- 
leuse que la coignée respecteroit à jamais. Dans les lieux un peu 
humides, l'ormeau rivaliserait avec lui en hauteur et grosseur. 

» Dans les endroits gras, le noyer; dans les pierreux, le châtaignier, 
dont on a tant négligé la culture précieuse, réuniraient à la fraîcheur 
de leur ombrage, des fruits nombreux et sains qui donneroient aux 
enfants du voisinage les plus douces jouissances de l'enfance. 
Dans les endroits plus secs, l'acacia, qui réunit à la rapidité de l'ac- 
croissement la dureté de son bois jaune et d'un poli si propre à la 
menuiserie, embaumeroit les airs de l'odeur de ses fleurs et en 
écarteroit les miasmes putrides... » 

Ces plantations auraient aussi l'avantage d'épargner les futaies : 
a Au moins cinquante mille arbres de futaye de la plus belle venue 
ont été arrachés chacune des années 1792 et 1793 pour servir d'arbres 
de la Liberté dans les 44 mille municipalités. Ils ont péri en pure 
perte... » 

Et Dufort finit son mémoire en jetant sur l'éclat des fêtes révolu- 
tionnaires, la tristesse de son cœur forestier. Que lui importe la 
beauté dévêtue des déesses Raison et la joie fraternelle des bons 
citoyens nouveaux riches : ... «il sera ensuite difficile de considérer 
sans frayeur quels seront les résultats de nos fêtes civiques renou- 
velées tous les ans, si tous les ans de nouveaux arbres doivent en 
faire l'ornement.» 

xM. OUDOT DE DAINVILLE. 

1. « J'ai parlé du chêne parce qu'il est l'arbre auquel on paroit avoir donné la pré" 
férence pour Tarbre de la liberté, cependant c'est le plus difficile à prendre et le plus 
long à venir; Je choisirois plutôt le platane; il prend avec une très grande facilité, croît 
avec rapidité, dure des siècles et réunit à la plus grande grosseur et l'élévation la forme 
la plus agréable. Il simboliserait peut-être même davantage par le dépouillement annuel 
de son écorce avec le génie de la Liberté, qui doit toujours tendre à détruire les abus 
qui se glissent dans le gouvernement. » 



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UNE 

Dîne EN fiumi n u fin de l wien régime 

(1777-Ï778) 

(Suite K) 



L'importation des grain» dç ia Flandre 

AUTRICHIENNE. 

Dans d'autres circonstances, l'intendant, tout en respectant le 
principe de la liberté du commerce, donna l'impulsion aux opérations 
de ravitaillement des négociants. L'importation des grains resta tou* 
jours l'objet de son attention. Dans cet ordre d'idées, il fit tout ce 
qu'il était possible de faire pour favoriser l'initiative privée. 

Au mois de janvier il apprend que les grains sont abondants dans 
la Flandre autrichienne, il écrit immédiatement à Necker pour le 
prier d'engager des négociations avec la cour de Vienne ; « On m'a 
aussi donné une ouverture dont je vous prie de vouloir biQn favo* 
riser l'entreprise auprès de M. le comte de Yergennes. Les grains 
sont abondants et à bas prix dans la Flandre autrichienne. Il serait 
possible d'obtenir du gouvernement impérial une permission d'en 
extraire d'abord 40 ou 50 mille setiers. On pourrait, selon la circons- 
tance, répéter la même opération et il en résulterait évidemment 
un avantage considérable soit pour la Guyenne... soit pour la Flan^ 
dre, qui tirerait par ce moyen un meilleur parti d'une denrée qui 
est surabondante ^. >» Necker suivit ce conseil. Mais les négociations^ 
furent difficiles, comme en témoigne une lettre du directeur général 
des Finances : 

« Les secours en grains que nous espérions obtenir des Pays-Bas 
autrichiens seront peu considérables quant à la quantité et difficiles 

1. Voir Reuue historique de Bordeaux^ 1918, p. 143. 
2i Arcli. de la Gironde, C 1462, 30 janvier 1778* 



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A LA FIK DE LAKCIBN RÉGIME (1777-I778) 99 

à se procurer vu les conditions et lea gênes que le gouvernement de 
Bruxelles veut imposer. En effet, non seulement la permission d'ex- 
porter n'excédera pas 20 à 30,000 setiers,... mais on se réserve de 
restraindra cette quantité selon la sensation que pourroient faire les 
achats et pour la diminuer on a exigé expressément que les achats 
fussent faits par une seule maison de commerce du pays, à laquelle 
il faudra que le gouvernement français fasse des avances. De 
pareilles entraves me détermineroient dans toute autre circonstance 
à ne point profiter de cette permission; cependant, vu la position 
dans laquelle se trouve votre généralité et d'après le compte que 
j'en ai rendu à Sa Majesté, elle a bien voulu promettre les fonds 
nécessaires. J*ai seulement désiré qu'on se concertât avec le ministre 
de France et une personne de confiance. Je vous informerai de ce qui 
se fera \ » 

Cette réponse n'était point faite pour satisfaire Dupré de Saint- 
Maur, d'autant plus que sur la foi d'une lettre du maréchal de 
Mouchy, il avait cru pouvoir donner au commerce l'assurance que 
le gouvernement de Vienne avait accédé aux demandes du minis* 
tère. Aussi récrit-il immédiateijient à Necker, et dans sa réponse 
s*aflirment une fois de plus sa foi en la toute-puissance de la liberté 
du commerce et sa répugnance à user des services d'un commis- 
sionnaire unique agissant ofliciellement pour le compte du gouver* 
nement : <» J'avais déjà prévenu le commerce qu'on aurait les faci* 
lités de tirer des Pays-Bas autrichiens jusqu'à concurrence de 
30,000 setiers de grains dont 2/3 de froment et 1/3 de seigle parce 
que Monsieur le maréchal de Mouchy m'avait envoyé la lettre de 
Monsieur d'Adhémar qui l'annonçait sans restriction; mais je vois 
par celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 du mois 
dernier que le gouvernement de Bruxelles y avait mis des condition 
fort gênantes et dont les effets pourraient nous être très préjudicia- 
bles si vous n'aviez la bonté d'y pourvoir. En effet, si nos négociants 
viennent à être instruits que c'est une seule maison de commerce 
qui fera les achats dans la Flandre autrichienne, que le Roi a la 
honte d'avancer les fonds et qu'une personne de confiance sera 
chargée de ces grains, non seulement ils abandonneront l'idée de 
diriger leurs spéculations vers cet objet, mais il est même à craindre 
qu'ils rétractent les ordres qu'ils ont donnés pour en tirer d'ailleurs. 
L'émulation du commerce nous a servi jusqu'à présent aussi bien 
qu'on pouvait le désirer; il serait d'autant plus fâcheux de* la voir 

1. Arch. de la Gironde, G 1462, 28 février 1778. 



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lOO UNE DISETTE EN GUYENNE 

se ralentir qu'on ne peut attendre que d'elle la subsistance de cette 
province et de celles qui éprouvent dans son voisinage des besoins 
semblables. Vous jugerez, Monsieur, d'après ces obsei^vations, des 
mesures qu'il y a lieu de prendre pottr prévenir des inconvénients 
si graves. 

» Le moindre soupçon de se trouver en concurrence avec l'autorité 
suffît en cette matièrte pour décourager des entreprises dans lesquelles 
on ne peut se proposer qu'un gain fort modéré et qui expose à des 
pertes considérables. Je vous avoue, Monsieur, que j'aimerais encore 
bien mieux renoncer aux offres qui nous sont faites que de courir 
tous les dangers qui pourraient être la suite d'un pareil marche. Je 
ne verrais qu'un moyen pour les éviter. Ce serait que la personne 
dont vous aurez fait choix se contentât de prêter son nom à nos 
négociants tant pour faire leurs achats que pour l'expédition, et 
que ceux-ci eussent une liberté entière de disposer des grains par 
eux achetés, en sorte que le cours du commerce n'en reçût aucune 
atteinte et qu'ils n'eussent pas à payer deux droits de commission. 
Le sieur Bethman, négociant de Bordeaux et consul impérial dans 
cette ville, qui a des relations particulières dans les dépendances du 
gouvernement de Bruxelles, avait déjà écrit pour avoir quinze mille 
setiers de grains des Pays-Bas autrichiens. Il s'était adressé à une 
maison de Bruges qu'il savait avoir une principale part à la pro- 
tection et à la confiance du gouvernement. J'espère que la personne 
qui a mérité la vôtre voudra bien, en prêtant son nom à ce négo- 
ciant et aux autres qui ont fait la même spéculation, ne point exiger 
d'eux de droits de commission ^. » 

Dupré de Saint-Maur résolvait ainsi ingénieusement en faveur de 
la liberté du commerce les difficultés créées par le gouvernement de 
Bruxelles. Quelle fut la suite donnée à cette affaire? Nous l'ignorons. 
Il paraît probable que Necker suivit les conseils de l'intendant. 

Quoi qu'il en soit, ces quelques lettres de Dupré de Saint-Maur 
projettent une lumière éclatante sur les principes de sa poHtique 
économique. 

Cette affaire d'importation de grains de la Flandre autrichienne 
nous fournit en outre la preuve la plus évidente de la continuité de 
son intervention bienfaisante et tempérée, et toujours inspirée 
cependant par les principes fondamentaux de la doctrine du « laissez 
faire ». 

1. Arcli. de la Gironde, C 1462. 



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A UL FIN DE l'aISCIEN RÉGIME (1777-I778) lOI 



IV. L'assistance. — 1. Les ateliers de charité. 2. Prêt de grains 
de semence. 3. Prêt aux communautés. 



L'Assistance. 

L Les ateliers de charité. 

Dupré de Saint-Maur avait posé comme règle fondamentale que 
la liberté absolue du commerce pouvait seule vivifier les parties de 
la province menacées par la famine. Cette liberté ne devait pas être 
troublée par des mesures d'approvisionnement du gouvernement, 
non plus que par des taxations qui risquaient de décourager les 
importateurs. Mais alors les blés restaient chers, trop chers pour que 
la partie la plus misérable et la plus nombreuse de la population 
pût en payer le prix. Dupré de Saint-Maur était ainsi amené à pren- 
dre des mesures d'assistance d'une certaine envergure; ces mesures 
n'étant d'ailleurs que les corollaires nécessaires des principes déjà 
posés : il ne faut pas faire baisser le prix des grains ; or, ce prix est 
trop élevé pour la moyenne des consommateurs. Il est donc néces- 
saire de donner à ce consommateur indigent le moyen d'acquérir 
1^ numéraire indispensable. Ce raisonnement se présentait avec la 
rigueur d'un syllogisme. L'intendant allait demander aux ateliers 
de charité la solution principale du problème. 

Ces « ateliers de charité » n'étaient pas de création récente, bien 
que l'opinion courante en attribue communément l'invention à 
Turgot. Nous les voyons en efîet, sous des noms diiïérents, fonc- 
tionner à une époque bien antérieure. Tourny ^, dès 1747, lors de 
la famine qui désolait la Guyenne, avait organisé des « ateliers de 
remuement de terres ^w. En 1748, il avait obtenu du roi, pour cet 
usage, une somme de 80,000 livres ^. Ces ateliers donnèrent toute 
satisfaction h l'intendant*. 

C'est dans des circonstances analogues, pour faire face aux 
mêmes besoins, lors de la famine de 1770, que Turgot, alors inten- 

1. M. Benzacar. Les règles économiques de Vadminislration d'Auber de Tournij, p. 39. 

2. C 1374. 19 novembre 1747. 

3. C 3177, 20 février 1748. 

4. C 1416, 1«' avril 1752. « Ces ateliers furent installés dans toute la généralité de 
Bordeaux, à Marmande, à La Réole, à Villeneuve... Les salaires des hommes étaient 
de 7 sols, ceux des femmes de 5 sols et ceux des enfants de 12 à 13 ans de 4 sols. » (Ben- 
zacar, op. cit.) 



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lOa UNE DISETTE EN GUYENNE 

dant de Limoges, organisa et perfectionna es ateiers de chanté, 
et cette expérience est restée célèbre. 

L'intendant prenait Tinitiative de l'assistance, mais il n'entendait 
point fournir gratuitement la subsistance aux indigents en état de 
travailler : « Ceux à qui leurs forces permettent de travailler ont 
besoin de salaires ; l'aumône la mieux placée et la plus utile consiste 
à leur procurer les moyens d'en gagner ^, » Des ateliers publics, 
dits a de charité », devaient fournir aux hommes valides l'ouvrage 
qui leur manquait. Ces ateliers n'étaient d'ailleurs établis que pour 
des travaux utiles, de routes par exemple, sous la direction d'entre- 
preneurs, ou de filatures dans des manufactures existantes 2. 

Ainsi, les travaux entrepris étaient d'utilité publique, et si les 
finances de l'État supportaient le poids des salaires, la collectivité 
retirait néanmoins du système des avantages immédiats. 

Lorsque Turgot arriva au pouvoir, l'institution des ateliers de 
charité fut généralisée. En 1775, il fut accordé des fonds aux diffé- 
rentes provinces pour organiser des ateliers où pourraient s'em- 
baucher les ouvriers sans travail *. C'est ainsi que les fonds répartis 
à la Guyenne pour l'année 1777 se montaient à la somme de 
180,000 livres *, lesquels fonds étaient pris sur le moins imposé de 
la taille *. 

La première idée de Dupré de Saint-Maur, devant la situation 
précaire où se trouvait sa généralité, fut donc de recourir à ces tra- 
vaux de charité. Dès le 19 août 1777, il écrivait au directeur général 
des Finances : 

Je suis bien éloigné, Monsieur, de vous proposer dos distributions 
gratuites qui sont communément la proye des plus avides et de ceux 
qui méritent le moins d'y participer; mais il me paraît indispensa- 
blement nécessaire de multiplier les ateliers de travaux publics, de 
manière que les journaliers et les pauvres cultivateurs qui manquent 
de pain et d'occupation puissent y trouver Tun et l'autre. Par ce 
moyen, le peuple sera pour ainsi dire inaccessible aux impressions 



1. Instructions sur les bureaux de charité, art. 2, p. 10 {Œuvres de Turgot, II, p. 6). 

2. Schelle. Turgol, œuvres y II, 59. 

3. C 122. • Instruction pour rétablissement et la régie des ateliers de cliarité > (1775}. 
« Le Roi ayant bien voulu arrêter qu'il serait chaque année accordé des fonds aux 
différentes provinces, pour soulager les habitants des villes et des campagnes moins 
aisés, en leur offrant du travail, 8a Majesté a pensé que le moyen le plus si^r de remplir 
ces vues était d'établir des ateliers de charité dans les cantons qui auraient le plus souf- 
fert de la médiocrité des récoltes et de les employer soit à ouvrir des routes nouvelles, 
soit ft perfectionner les routes déjà commencées, soit à réparer les chemina (le irai- 
verse... • (Préambule.) 

4. C 1462, 18 août 1777. Dupré de SaInt-Maur à Necker. 

5. C 1463, 21 mars 1778, Pupré de Saint-Maur à 3ertiii, 



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A LA FIN DB L'ANGIBN BÉOIME (Ï777-I778) Io3 

dangereuses du murmure et de Tesprit de soulèvomont, et ce sera en 
quelque sorle meiîre à profil les malheurs mêmes pour Vulililé de la chose 
publique, en procurant des réparations et des améliorations également 
avantageuses à l'agriculture et au commerce. 

Les fonds qui m'ont été accordés cette année pour les travaux de 
charité ne s'élôvent qu'à 180,000 livres, dont la majeure partie est 
déjà employée. D'ailleurs, pour Une généralité aussi étendue et aussi 
peuplée que la mienne, ce secours ne peut être sensible que pour la 
plus petite partie, de près de 3,000 paroisses dont elle se compose et 
qui vont éprouver presque toutes les mêmes besoins... Je ne puis vous 
demander moins qu'un nouveau fonds de 309,000 1... ^. 

L'intendant renouvelle cette demande par lettre du 9 ^ et du 
20 septembre *. Le directeur général, légèrement impatienté, lui 
répondra : « Vous n'insistez que sur îes fonds pour les travaux de 
charité; maià si la denrée manque, ce n'est pas là un remède suffi- 
sant. Tâchez d'être bien instruit sur ce point...*.» 

Avec une louable persévérance, l'intendant reviendra plusieurs 
fois à la charge. Necker lui ayant demandé s'il ne convenait pas 
d'accorder des fonds pour des primes, ce dernier répondra : 

... Il me semblerait bien préférable d'employer les fonds en aug- 
mentation des travaux de charité. J'ai cru devoir vous présenter 
plusieurs fois cet article comme celui qui me paraissait le plus digne 
de votre attention 5. 

Enfin, Necker l'avisa qu'il mettait un secours de cent mille livres 
à la disposition de sa généralité et qu'il laissait à son économie 
et à son intelligence le soin d'en disposer pour le mieux des popu- 
lations. Il ajoutait : 

Vous pouvez même prendre sur cette somme ce que vous croirez 
convenable d'employer pour le moment à des ateliers de charité, sauf 
à remplacer ce que vous en aurez distrait sur les secours qui seront 
distribués à votre généralité pour cet objet. 

Nous voyons, par un état de dépenses imputées sur le fonds de 
100,000 livres envoyé à Necker, le 14 février 1778, que sur un total 
de 68,000 livres employées à cette date, il y en avait eu plus de 



1. C 1462. 

2. Ibid., 1462. 

8. Jbid., C 1462. 

4. Jbid.t C 1462, 27 septembre 1777. 

D, C H62 (4 octobre 1777). Voyez aussi C 1462 (11 octobre 1777). 



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Io4 UNE DISETTE EN GUYENNE s 

40,000 destinées aux ateliers de charité ^ Necker frappé de ce fait, 
en fit la remarque : 

Je vois, par la note que vous m'envoyez, de l'emploi d'une partie 
des cent mille livres que vous m'avez demandées, que vous avez 
appliqué ces fonds à augmenter les travaux de charité. Je n'ai rien 
ù dire si cela était nécessaire, mais vous ne me dites pas si en faisant 
ces sacrifices au nom du Roi, vous avez engagé les seigneurs et les 
communautés à y contribuer *. 

En effet, il était d'usage, dès rorigine de cette institution, de 
faire participer les seigneurs et les communautés aux frais nécessités 
par leur. entretien. C'est ainsi que dès le premier jour, Turgot avait 
agi dans la généralité de Limoges. Mais c'était chose fort difficile, 
comme le prouve une lettre de notre intendant du 21 février 1778. 
Il écrit qu'il a sollicité « les villes et communautés, les seigneurs et 
les bénéficiers », mais on lui oppose « la privation des revenus de 
cette année et les fléaux antérieurs, tels que l'épizootie ». « Ce que 
j'ai pu obtenir, dit-il, est infiniment disproportionné à ce qui aurait 
eu lieu dans tout autre temps. ^» 

Malgré tout, Dupré de Saint-Maur réussit à obtenir ce concours 
des notables et des principaux habitants des lieux, comme en 
témoigne la lettre suivante : 

Il me sera facile de vous prouver, Monsieur, écrivait-il à Necker, 
que la peine que je me suis donnée pour exciter les contributions aux 
ateliers de charité, n'a pas été infructueuse... Je n'en ai presque pas 
encore accordé (de fonds) sans que les seigneurs, les bénéficiers ou 
les communautés d'habitants n'y aient ajouté un tiers *. 

Mais les travaux de charité ne s'adressaient qu'à la partie valide 
et active de la population et il fallait procurer des aumônes aux 
femmes, aux enfants, aux vieillards, aux infirmes et aux malades; 
d'autre part, certaines circonstances exceptionnelles, comme les 
charges de famille, recommandaient quelques particuliers à la pro- 
tection de l'autorité : de là l'institution des bureaux de charité 
et les distributions de secours sur ordonnances de l'intendant. 

Dupré de Saint-Maur organise donc les bureaux d'aumône; des 



1. C 1462. 

2. c 1-462 (21 février 1778). 

3. c: 1462. 

4. C 1462 (28 février 1778). Si Dupré de Saint-Maur fait tous «ses eflorts pour amener 
les communautés à participer aux frais des ateliers de charité, il veut ésralement que 
les fonds attribua à ces ateliers ne soient pas distraits de leur destination primitive. 
Voyez C 1463, 25 mars 1778, et C 1464, 4 juin 1778. 



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A LA FIN DE L* ANCIEN RÉGIME (1777-I778) Io5 

extraits de sa correspondance administrative nous éclairent sur les 

difficultés que l'intendant eut à vaincre, pour |£S faire fonctionner. 

Le 20 janvier 1778, il écrivait au directeur général des Finances : 

Je n'ai rien négligé pour faire établir dos bureaux d'aumône dans 
rétondue do ma généralité en y invitant les seigneurs, les bénéficiers, 
les notables habitants de chaque lieu. Quelques communautés ont 
répondu d'une manière satisfaisante, mais le plus grand nombre s'en 
est défendu en m'exposant l'impossibilité absolue où sont les pro- 
priétaires de pourvoir à la subsistance de leurs colons ^. 

C'est par Tintermédiaire de ces établissements que Dupré de 
Saint-Maur fait passer aux familles nécessiteuses les secours en riz 
dont Necker vient de « faire remettre une abondante quantité ^ ». 
Ces secours ^ sont destinés, comme il est bien entendu, aux « pau- 
vres... dans r impossibilité de gagner leur vie^ ». 

En même temps, l'intendant fait parvenir par ordonnance, aux 
personnes les plus méritantes, des sommes d'argent prises sur les 
fonds de cent mille livres mis à sa disposition par Necker. La liasse 
C. 1464 nous fournit à cet égard quelques précisions intéressantes ^. 
Nous pouvons ainsi juger que ces secours individuels étaient dis- 
tribués à bon escient* 

Enfin, pour continuer cette œuvre d'assistance, Dupré de Saint- 
Maur envoyait en mission dans la province son collaborateur Lâ- 
tapie, l'inspecteur des arts et manufactures. 

Il est à désirer, lui écrivait-il le 12 mars 1 778, que vous commenciez 
aussitôt après la foire de Bordeaux, la tournée que vous devez faire 
dans votre département* Il y a nombre de paroisses dans lesquelles 

1. c 1462. Voir aussi C 557 : 19 février 1778, institution d'un bureau d'aumônes à 
Pommerie, subdélégation d'Agen; 26 janvier 1778, institution d'un bureau d'aumônes 
à Castelsagrat. — Agen, 12 avril 1778, le subdélégué écrit à l'intendant qu'il a fait 
accélérer l'établissement d'un bureau de charité : • Monseigneur l'Évêque a montré 
le premier l'exemple; il donne par mois 700 livres et donne à tous les pauvres qui se 
présentent trois fois par semaine, ce qui lui en' coûte beaucoup plus... Les chapitres 
qui font des distributions particulières ont aussi donné au bureau de charité, ainsi que 
les particuliers. • 

2. C 1463, 21 mars 1778. Dupré de Saint-Maur à Bertin. 

3. C 1462. Ces riz devaient être achetés et distribués pfbr Labat de Serenne, muni- 
tionnaire des vivres. 

4. C 1462. 21 mars 1778. Dupré de Saint-Maur A Necker. 

5. C 1464. C'est ainsi que 300 livres sont accordées au sieur Jean Légué, laboureur 
de la province de Gaugeac, pour le mettre en état de faire subsister sa famille, composée 
de dix enfants en bas âge. 800 livres sont destinées à des familles acadiennes réfugiées 
à' Bordeaux et dont le gouvernement avait pris è sa charge la subsistance. 50 livres 
sont accordées à AIe?fis la Touche, marchand de la paroisse Saint-Remi, pour famille 
nombreuse. Le vicaire général du diocèse de Sarlat reçoit 300 livres pour faire subsister 
cinquante enfants qu'il entretient dans une maison de charité « et qu'il emploie aux 
filatures et autres ouvrasses *. C'est ainsi qu'un certain Briol, tailleur d'habits k Cadillac, 
reçoit 200 livres pour faire vivre sa nombreuse lamillc, etc.( Ordonnances des 25, 30 mar<}, 
15, 23 mal et 1»' juin 1778...). 



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I06 UNE DISETTE EH GUYENXE 

il serait très utile do jeter des semences d'industrie et les circonstances 
y sont plus favorables que jamais. Les besoins que les peuples éprou- 
vent par la cherté dos subsistances doivent les disposer à embrasser 
avec ardeur toute espèce de travail capable de les aider à subsister. 
Je vous prie, en conséquence, à mesure que vous trouverez des per- 
sonnes zélées et intelligentes qui voudraient se charger d'occuper à 
la filature des femmes et des enfants, de m'en informer en me pro- 
posant d'y pourvoir avec succès, et je ferai passer des fonds à titre 
de prêts à ceux que vous m'indiquerez et dont la solvabilité ne serait 
pas équivoque. Les entretiens que vous aurez avec mes subdélégués, 
pour qui je vous donnerai mes lettres de recommandation, vous met- 
tront sur la voie de conférer sur cet objet avec les seigneurs des lieux 
ou avec les curés et autres principaux habitants qui seraient en état 
de vous aider à faire le bien que vous avez en vue. Je joindrais ici 
une ordonnance de la somme de 600 livres pour vous indemniser des 
dépenses que pourraient vous occasionner les recherches particulières 
que j'attends de votre zèlo pour le soulagement de l'humanité *. 

Nous reconnaissons là la prédilection particulière de Dupré de 
Saint-Maur pour les travaux de charité. 

Mais seules toutes ces mesures d'assistance auraient été insufiî- 
s^antes pour remédier efficacement aux conséquences de la disette. 
Laissons de côté les aumônes et les secours individuels nécessaire- 
ment limités et disproportionnés aux besoins réels. Les ateliers 
donnèrent-ils des résultats positifs? Il n'est guère permis d'en douter 
ils avaient fait leurs preuves ailleurs et qu'il nous suffise de citer 
la lettre suivante, émanée du sieur Lavau de Guyon, subdélégué 
à Marmande et adressée au premier secrétaire de l'intendance : 

... Je ronds, par ce courrier, un nouveau compte à Monsieur l'In- 
tendant des travaux de charité établis au contour de cette ville. 
Je vous supplie, Monsieur, de vouloir les protéger, c'est une belle 
œuvre à remplir. Je désirerais que Monsieur l'Intendant et vous, 
Monsieur, puissiez les voir; ils exciteraient votre admiration 2. 

Mais quels que soient d'ailleurs les résultats, les ateliers ne pou- 
vaient prétendre à remédier à tous les maux issus de la disette. Les 

fonds à ce alloués étaient insuffisants. 

« 

Les travaux de charité, écrivait l'intendant h Neckcr, que je vais 
multiplier aulant qu'il me sera possible, ne peuvent secourir que la 
partit? la plus petite des habitants de mon département, et si l'oncon- 

1. C 1464. Nous possédons le Journal de tournée que Latapic rédiçrea au jour le jour 
pendant ses loisirs, loi-s de cette mission. Il a été publié par la Société des Archives his- 
toriques de la Gironde, t. XXXVIII, p. 835, 

2. C 1404, 22 mai 1778. 



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A LA PIN DE L* ANCIEN RÉGIME (1777-I778) IO7 

sidère qu'il y en a plus d'un million qui sont réduits à une misère 
extrême, on ne parviendra pas assurément à vous faire croire qu'avec 
les secours que vous avez remis à ma disposition je puisse les faire vivre 
d'une récolte à l'autre; j'y mets toute l'industrie et toute l'économie 
possible '. 

D'ailleurs, il n'était pas toujours possible de recourir aux ateliers 
de charité : 

.., Les ateliers de charité, écrit le subdélégué de Sarlat, qui auraient 
été d'une très large ressource pendant l'hiver, aujourd'hui que les 
travaux de la campagne vont s'ouvrir pour la cuHure des vignes... 
ils ne serait utiles qu'aux simples manœuvriers. Les cultivateurs, dont 
la plus grande partie manquent de pain, seront dans le cas ou d'aban- 
donner la culture de leur fonds pour aller gagner leur vie aux tra- 
vaux de charité ou de périr de faim s'ils préfèrent ». 



IL Prêls de grains de semences. 

Aussi, concurremment avec les ateliers de charité, l'intendant 
organisa-t-il, dès le mois de septembre 1777, d'autres modes d'assis- 
tance. 

Le 23 septembre, il écrivait à Necker : « Nopibre de cultivateurs 
vont manquer de grains pour les semences » ^ et il exposait dans la 
suite de sa lettre les lignes principales d'un plan qui avait pour but 
de prêter aux syndics des communautés qui en auraient fait la 
demande, une certaine somme d'argent, destinée à l'achat des grains 
de semence. La répartition de 6es grains aurait eu lieu par les soins 
de commissaires nommés à cet effet par une déhbération prise par 
chaque communauté. La somme prêtée devait être avancée par le 
receveur des tailles, sur ordonnance de l'intendant, et réimposée 
l'année suivante au marc la livre de la taille. D'un autre côté, 
les cultivateurs qui auraient bénéficié de cette opération seraient 
tenus d'en remettre la valeur après la récolte « pour en être le mon- 
tant employé en déduction de la taille do ïa Paroisse * ». 

Le système de l'intendant était assez simple et les principes 
étaient sauvegardés. En effet, le gouvernement ne se chargeait pas 
de procurer lui-même des grains de semence aux cultivateurs; 
ainsi donc, pas de mesures d'approvisionnement officielles, et, d'autre 

1. C 1462. 

2. c 485. 

3. c 1462. 

4. /6/d., C im^ 



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I08 t7»B DISETTE EN GUYENNE 

part, la rentrée des sommes prêtées paraissait entourée de garanties 
sérieuses. 

Mais Necker trouva que le plan proposé pouvait « entraîner avec 
lui des inconvénients, occasionner des pertes et même, par les évé- 
nements qu*on' doit prévoir, être à charge à ceux-là mêmes que Ton 
cherche à secourir * ». Il préféra recourir à un commissionnaire 
ofTiciel qui, en Toccurrence, fut le sieur Labat de Serenne, régisseur 
général des vivres : 

Il m'a paru beaucoup plus utile, dit-il, d»^ charger le régisseur général 
des vivres de se procurer une certaine quantité de grains de semence 
et de les faire délivrer aux officiers municipaux et syndics des com- 
munautés, auxquels vous aurez fait passer vos ordonnances. Ces 
mêmes officiers seront personnellement chargés de faire après la 
récolte prochaine sur chaque particulier auquel il aura été accordé 
des sem<'nces, le recouvrement de la même quantité de grains en na- 
ture que celh» qui leur aura été délivrée et de les reverser dans le 
magasin d<' vivres. 

Pour le détail, Necker s*en remettait d'ailleurs à Dupré de 
Saint-Maur. 

Le 7 octobre, le directeur général des Finances lui confirmait ses 
précédentes instructions; il ajoutait: 

Je crois qu'il vaut mieux que vous dirigiez tout ce qui concerne 
votre généralité que si je traitais ici avec quelques commissionnaires, 
comme on a fait ci-devant. Cela est presque toujours mal interprété, 
mal gouverné et vos négotiants seraient découragés par cette con- 
currence Je confie le tout à votre sagesse, à votre zèle, à votre 

intelligence et votre économie...*. 

Ainsi Necker, malgré ses opinions assez peu fixées en matière 
de commerce des grains, n'était pas sans se rendre compte des 
inconvénients des mesures d'approvisionnement prises officiellement 
par le gouvernement et par l'intermédiaire de commissionnaires. 
Que pensa l'intendant de ce nouvc^iu mode de prêt? 

A vrai dire, il semble bien que^ les principes économiques de 
Dupré de Saint-Maur auraient dû s'opposer à un prêt fait dans de 
pareilles conditions. Mais le régisseur des vivres n'était pas un 
commerçant quelconque; puis, dès l'abord, il semblait que l'opé- 
ration ne souffrirait point de difficultés, qu'il n'y avait qu'à prendre 
dans les réserves du magasin des vivres des grains en nature. 11 

1. C 1462, 4 octobre 1777. 

2. C 14G2, 4 octobre 1777. Posl-scriplum de la main de Necker. 



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A. LA rUH DE l'ancien REGIME (1777-I778) lOQ 

n*y aurait donc point eu d'achat au commerce, qui aurait été sus- 
ceptible de faire encore hausser le prix des grains. C'est ce qui ap- 
paraît dans la réponse de Dupré de Saint-Maur : 

Je profilerai de la faveur que vous me donnez de prendre des blés 
du munilionnairc pour fournir des semences aux laboureurs qui en 
manqueront et cela parce que les blés sont plus beaux et plus nets 
sans compter qu'ils auront l'avantage deiie les rendre qu'à la récolte; 
car d'ailleurs je ne voudrais pour rien que le commerce pût imaginer 
que le gouvernement prend sur lui la charge d'une partie des appro- 
visionnements. Gela l'effrayerait sûrement et nous priverait d'une 
concurrence bien nécessaire. Les réflexions que vous me faites à ce 
sujet sont trop judicieuses et trop bien senties pour que j'ai besoin 
de vous en dire davantage *. ^ 

D'ailleurs, Dupré de Saint-Maur n'acceptera pas sans réserves 
le système de Necker : 

Jv3 crains que la facilité de se procurer à titre d'emprunt des grains 
fort chers pour n'en rendre que la même quantité à une époque 
encore éloignée et dans un temps où leur valeur aura Ijaissé, ne mul- 
tiplie les demandes au point de ne pouvoir y satisfaire. C'est pour 
cela que j'avais cru devoir vous proposer un prêt en deniers aux 
chefs des communautés *. 

Necker finit par se rendre compte de la justesse des arguments 
de l'intendant : 

Je vous prie d'abord, lui écrivait-il le 15 octobre, de vous borner 
dans la distribution à l'absolue nécessité et de restreindre si cela vous 
est possible les demandes que vous avez faites au régisseur général 
des vivres. Il convient aussi que vous adoptiez pour la rentrée des 
fonds une partie de ce que vous m'avez précédemment proposé, c'est- 
à-dire d'exiger de la part des cultivateurs auxquels vous prêterez des 
grains, d'en remettre la valeur après la récolte prochaine aux personnes 
que vous préposerez pour en faire le recouvrement afin que le mon- 
tant en soit employé à la décharge de la paroisse qui sera imposée en 
sus de la taille ordinaire à la somme à laquelle monteront les avances 
qui se trouveront avoir été faites en grains ». 

Mais le prêt allait devenir encore plus dispendieux que ne le 
pensait Necker, car les magasins des vivriers n'avaient pas suffi- 



1. C 1462. 

2. c 1462, 11 octobre 1777. 

3. C 1462.' 



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IlO UNE DISETTE E^f OUTEWFIE 

samraent de grains en réserve, et les deinandos de semences étant 
considérables \ il fallait acheter des blés pour les prêter. 

Je suis effrayé, écrivait Neckcr, de la somme en blé que vous avez 
demandée. Ils (les vivriers) me demandent 400,000 livr<»s pour y 
faire face. Or, j'avais compris que les vivriers étaient en état de faire 
une avance en grains qui leur seraient rendus en nature, à la récolte. 
J'avais d'autant plus lieu de Tentendre ainsi qu'on m'avait présenté 
cette opération comme beaucoup plus convenable pour la finance 
et qu'elle serait très préjudiciable si le Directeur des vivres achète 
pour notre compte purement et simplement et reprend à la récolte 
des blés au cours d'alors. 

Il concluait : « Ainsi votre plan vaudrait beaucoup mieux. » 
Enfin, il s'en remettait à Tintelligence de Dupré de Saint-Maur : 

En attendant mieux, combinez ces observations et ménagez les 
intérêts du roi en suivant telle forme que vous jugerez la meilleure et 
donnant vos ordres en conséquence au directeur des vivres à Bor- 
deaux «. 

Mais ici nous assistons à un revirement complet dans la manière 
de voir de Dupré de Saint-Maur, comme en témoignent les lettres 
qu'il adressait à Necker le 25 octobre et le 1®^ novembre. Ces lettres 
nous expliquent d'ailleurs très bien les causes de cette volte-face. 

1. Cependant, au début, à Bazas, les demandes de grains de semencds sont peu nom- 
breuses, comme en témoigne la lettre suivante : 

«Bazas, !•» décembre 1777. 

» n y a toute apparence que le magasin de grains de semence que vous avez eu l'in- 
tention de faire former h Langon ne sera pas d'un grand usage : 1<* parce que la beauté 
de l'automne ayant favorisé beaucoup les ensemencements des terres, presque tous ' 
les pauvres cultivateurs qui manquaient de grains ont eu le temps de s'intriguer près 
de ieurs parents et amis où à leur défaut auprès des personnes charitables de leurs 
paroisses ou du voisinage pour se procurer les semences dont ils ont eu besoin. Aussi 
non seulement presque toutes les terres qui devaient être semées cette année le sont 
depuis plusieurs jours... mais encore pour remplir le grand vuide que laissera aux 
approches de la récolte prochaine la disette excessive de la dernière, on a semé en 
général un quart ou un tiers plus qu'on n'eut fait dans une année ordinaire. 

2<> Parce que le très petit nombrç de cultivateurs les plvs pauvres qui n'ont pu 
trouver à empnmter de grains de semence à cause du déraiigcment extrême de leurs 
afTairea et du pou d'exactitude qu'ils ont montré cy devant à s'acquitter de leurs dettes 
n'ont pu gagner la confiance des prêteurs, et que les mêmes circonstances font que les 
consuls et sindics de leurs paroisses ne veulent point s'engager personnellement et soU- 
dairement à remplacer au magasin les grains de semence que je leur ferais délivrer... 
Quelque chose que j'aye pu dire et écrire aux consuls et syndics pour calmer la crainte 
/{u'ils ont d'être obligé solidairement au remplacement de ces grains et quoique je leur 
•1 promig de les autoriser i les prendre h la prochaine récolte sur les premlt^es gerbes 
que les emprunteurs dépiqueront, il n'est pas possible de les rassurer, et je comprends 
qu'une crainte pareille forme le même obstacle dans les subdélégations voisines puis- 
qu'il ne m'a point encore été fait une seule demande de bled de semence de la part de 
mes confrères pour leurs cultivateurs. Meureusement ceux de mon district qui se sont 
présentés jusqu'à présent n'excèdent pas le nombre de 9 à 10 et leurs demande? n*attei- 
gnent pas au delà de 12 à 15 boisseaux. • (G 362.) 

2. G 1462, 25 octobre 1777. 



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A LA Fllf DE l'ancien BÉGIME (1777-1778) III 

Jusqu'ici Dupré de Saint-Maur avait tâché de concilier et de ména- 
ger également les intérêts du Trésor et ceux des populations. Mais 
devant les besoins urgents de sa généralité, l'intendant pensa 
qu'il fallait sacrifier les premiers aux seconds et que le gouverne- 
ment devait faire tout ce qu'il était humainement possible de faire 
pour secourir le peuple affamé. 

Plus j'approfondis les besoins, disait-il, et plus ils me paraissent 
considérables... C'est le cas où radministratiou doit semer pour 
recueillir et je m'assure que vous n'aurez aucun regret aux avances 
que vous aurez bien voulu faire... Si je pouvais mettre sous vos yeux 
la correspondance que cette calamité m'occasionne, elle vous persua- 
derait qu'on no saurait assez soulager les peuples... Je me suis em- 
pressé aussitôt que vos premiers ordres me sont parvenus de faire 
connaître au public qu'il suffirait de rendre en nature après la récolte 
de l'année prochaine les mêmes quantités et qualités qui auraient 
été prêtées au nom du roi pour l'ensemencement des terres. L'annonce 
de ce bienfait a excité dans tous les cœurs les sentiments de la plus 
juste reconnaissance. Leur joie se convertirait en une douleur amère 
s'il pouvait être aujourd'hui question d'en répéter le prix même après 
la récolte suivant leur valeur actuelle. Ce serait retenir après avoir 
donné et on n^ manquerait pas encore d'élever des difficultés sur 
cette valeur qui n'est jamais' aux yeux de l'acheteur toUc qu'il la 
désirerait. 

D'ailleurs, affirmait l'intendant : « la garantie personnelle et soli- 
daire des chefs de chaque communauté forment une barrière in- 
franchissable que l'importunité et la fausse compassion transgres- 
seront difficilement ^ ». 

Il est maintenant utile de donner quelques détails sur la manière 
dont cette opération de prêt fut menée. 

Il fallait d'abord trouver l'argent nécessaire pour l'achat des 
grains. Le mqnitionnaire général des vivres n'ayant voulu faire 
aucune avance, ce fut son correspondant qui s'en chargea, et le 
sieur Labat de Serenne fournit les fonds nécessaires. Il est bien 
probable qu'il ne perdit rien à cette opération. Il fut acheté dans le 
mois d'octobre, par l'entremise de ce commissionnaire : 19,99S bois- 
seaux de froment et 7,939 boisseaux de seigle. 

Avec les frais de magasinage et de manutention, le tout revint 
à environ 376,000 livres 3. 

Ces blés devaient donc servir à ensemencer les terres, mais une 

1. C 1462, !•» novembre 1777. 

2. C 3680. 



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113 UNE DISETTE EN GUYENNE 

partie d'entre eux restèrent inemployés et il fallut s'occuper de 
vendre le surplus. Cette vente était difTicile à réaliser, il était facile 
de le penser, pour plusieurs raisons dont Timpossibilité de trouver 
des acquéreurs «qui pourraient y mettre un prix sufiîsant pour 
couvrir les dépenses de l'achat et les frais de transport ^ ». 

Cependant Dupré de Saint-Maur mit toute son activité à faire 
aboutir cette opération dans les meilleures conditions possibles ^. 

Il faut d'ailleurs remarquer que malgré la modération des prin- 
cipes qui guidaient la politique de notre intendant, la mission du 
sieur Labat de Serenne fut troublée par les susceptibilités des autres 
négociants. La répartition des grains de semence était difficile. 
Les frais de transport par terre étaient excessifs et il fallait recourir 
au transport par eau. Outre les difficultés créées par le mauvais 
état du réseau navigable, il fallait remédier à celle du manque de 
bateliers. Dupré de Saint-Maur avait permis à Labat de Serenne de 
réquisitionner les bateaux nécessaires au transport des grains de 
semence. Cette préférence souleva des plaintes qui, à plusieurs 
reprises, furent adressées au directeur général des Finances ^. Des 
explications furent demandées à l'intendant, mais ce dernier main- 
tint énergiquement son point de vue : « Il est inconcevable qu'on 
ait osé vous porter encore des plaintes. Il n'y a point de négociant 
honnête qui ne doive sentir qu'en cas de concurrence, les grains qui 
étaient envoyés par ordre de Sa Majesté pour l'ensemencement des 
terres ne devaient point souffrir de retardement. Le commerce, 
au surplus, n'en a pas souffert la plus légère interruption et vous 
pouvez être bien assuré de ma vigilance à écarter tous les obstacles 
qui pourraient en ralentir le cours et gêner sa liberté *. » Ainsi, 
tout en appliquant les principes de la liberté du commerce, l'inten- 



J. C 1462, 27 décembre 1777. 

2. C 1462, 12 janvier 1778. Dupré de Saint-Maur à Labat de Serenne. « Mon sub- 
délé^é de Bazas me marque, M., qu'on offre 3 livres du boisseau de seigle mesure de 
Bordeaux et il a reçu cet avis du sieur Du Tilh son correspondant à Langon chez 
qui vous avez fait entreposer des grains qui étaient destinés aux Bemences. J*ai vu 
par vos états d'achat que vous avez eu des parties de seigle à un moindre prix ainsi 
je pense qu'il serait à propos de vendre dés à présent cette espèce de grains aiin d'en 
prévenir le déchet et de faire cesser les frais du loyer de magasio. ■ 

3. C 1462. Mémoire adressé à Necker : • Des négociants animés d'un zèle patriotique 
voukmt répondre aux vues du gouvernement en contribuant à Tapprovisionnement de 
la paroisse de Bordeaux, n'ont pu donner carrière à leur zèle attendu que le s' Labat 
de Serenne, négociant Bordeaux y fait d'autorité de M' les Commissaires arrêter 
tous les bateaux, même ceux que les négociants y envoient exprès et ote par là aux 
négociants tous les moyens de débit et de circulation de leurs grains, met leurs fortunes 
dans un péril évident et indispose le peuple, qui répugne à recevoir des subsistances 
d'une même main et n'aime pas à voir un objet de ce genre géré par un commerce 
exclusif. * 

4. C 1462. 



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A LA FIN DE L'AlfCtEN HÉGlME (l 777-1 778) Ilâ 

dant savait les faire plier aux exigences de la situation, et contrai- 
rement à l'opinion soutenue à cet égard par Afanassiew, nous ne 
l'en blâmerons point. 

Telles sont, sommairement exposées, les mesures d'assistance que 
l'intendant avait prises avant le mois de mars 1778. A cette époque, 
nous assistons à une recrudescence des besoins. La misère se fait 
sentir de plus en plus. Des désordres éclatent comme nous l'avons 
signalé plus haut ^. 

Nombre de témoignages concordants fournissent à cet égard des 
précisions concluantes : ce sont d'abord les rapports des subdélégués. 
Une lettre de M. .Gigounoux, du Verdon, délégué à Bergerac, est 
particulièrement caractéristique : 

Depuis longtemps le même peuple vit de son. J'ai examiné la ma- 
nière dont ils l'apprêtent : Ils le mettent au soleil, ensuite le font 
moudre à nouveau, en font du pain comme s'il était de la farine. J'ai 
goûté de ces pains de son que j'ai trouvés fort mauvais mais la misère 
fait que ces misérables le mangent comme s'il était du pain de 
gaussette ■- 

Le journal de tournée de Latapie confirme l'exactitude de ces 
faits. Nous trouvons, à la date du dimanche 22 mars, les lignes sui- 
vantes, écrites lors de son passage à Langoiran et Cadillac, localités 
pourtant toutes proches de Bordeaux. 

La misère commence à se faire sentir vivement dans ce pays-ci. 
Les paysans manquent de blé et commencent à se nourrir de son et 
à chercher des herbes et des racines pour vivre. Le pain vaut deux 
sous et demi la livre et davantage ». 

Devant l'imminence du péril, Dupré de Saint-Maur n'hésite point 
à demander des mesures appropriées aux circonstances. 

Nous avons vu qu'il restait une certaine quantité de grains 
d'invendus. L'intendant proposa de distribuer cet excédent à titre 
de prêt aux communautés les plus indigentes. Le prêt de grains de 
semence se muait ainsi en un prêt de grains de consommation. 

Les besoins du peuple, écrivait-il et Neckcr dès ia fin de janvier, se font 
ressentir actuellement dans ma généralité d'une manière si vive que 
je crois devoir vous faire part d'un moyen qui m'a été proposé pour 
venir à leur secours et qui paraît conforme à vos intentions. Les grains 
que vous avez destinés, M. pour mettre les pauvres cultivateurs en 

1. p. 213» supra. 

2. G 455, 22 février 1778. 

3. Arc/i. Hist, t. XXXVIII, p. 825. 



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Il4 UNE D»BtTE KH GUYERIIB 

état d'ensemencer leurs terres, n'ont pas été entiôfement employés 
à cet usage. Ce qui en reste n'a point encore été vendu et pourrait être 
distribué aux paroisses les plus misérables pour la nourriture des 
indigents qui par leurs infirmités et les autres circonstances de leur 
situation ne peuvent absolument se procurer les moyens de subsister. 
Cependant pour no point tomber dans l'inconvénient des distribu- 
tions gratuites, j'exigerai de ces cqmmunautés une soumission de 
rétablir ces grains en nature dans les magasins après la récolte, ou 
d'en payer la valeur, sauf à elles à prendre les sûretés qu'elles jugeront 
à propos...^. 

Gomme Necker se faisait prier pour accorder ces nouvelles avances, 
Dupré de Saint-Maur lui représenta que ces grains pourraient encore 
être employés, comme il le désirait, pour ensemencer «en mars 
les terres qui n'avaient pu l'être à la fin de l'automne ». 

Si j'avais pu, écrivait-il encore, vous faire passer les tableaux 
effrayants que je reçois, vous condamneriez l'opposition qu'on parait 
former à l'autorisation que je ne cesse de vous demander pour que je 
puisse prêter aux communautés les plus malheureuses ce qui me reste 
des grains destinés aux semences '. 

Necker accorda enfin l'autorisation demandée, un peu à contre- 
coeur, il est vrai : 

Je consens à ce que vous prêtiez encore à des communautés le 
blé qui vous reste si vous pensez que c'est le meilleur usage qu'on 
puisse en faire. 

Il recommandait en outre à l'intendant de « soigner les intérêts 
du trésor autant qu'il était possible», lui rappelant que dans les 
autres généralités « on n'avait point voulu prêter, au nom du gou- 
vernement, et que les seigneurs et les communautés elles-mêmes 
avaient ensemencé fort exactement » ^. 

Gomment, en définitive, se solda l'opération? 

Gomme l'on pouvait s'y attendre, elle fut longue et difficile, 
Necker avait demandé, au mois de novembre 1778, un état sommaire 
de la situation du sieur Labat de Serenne. L'intendant, en l'ab- 
sence du munitionnaire des vivres, répondit que sur 376,000 livres 
de dépensées, il y avait 79,636 livres de rentrées et 47,381 livres 
d'obligations dont les échéances allaient jusqu'au 1®' janvier 1779. 
Il restait encore des blés qui n'avaient point été prêtés ni vendus *« 

1. C 1462, 20 janvier 1778. 

2. C 1462, 21 février 1778. 

3. C 1462, 21 février 1778 . 

4. C 3680. Compte du s' Labat de Serenne. 



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A LA FIN DE l' ANCIEN REGIME (1777-I778) Il5 

A vrai dire, nous ne savons quelle perte exacte fut suJ)portée par 
le gouvernement et les communautés, mais il est probable qu'elle 
dut s'élever à un chiffre important. Il est toutefois certain qu'au 
mois de novembre 1780 l'opération n'était pas encore terminée^. 

Prêts aux communautés. 

Dans certains cas exceptionnels, Dupré de Saint-Maur ira jusqu'à 
prêter de l'argent aux communautés pour se procurer des grains. 
Il écrit au subdélégué de Sarlat : 

L'événement survenu à Dômme exigent, Monsieur, des précautions 
do la part des officiers municipaux de cette ville pour assurer la sub- 
sistance de leurs cantons d'ici ô la récolte... Ce pays est apparemment 
démuni de céréales et si la rivière cessait d'être naviguable do Ber- 
gerac à Domme comme cela ne manque point d'arriver en cas de 
sécheresse, il n'y aurait plus de ressource. IJ est très instant d'attirer 
de Bergerac des provisions pour les boulangers de Sarlat et de Domme, 
de manière que leurs boutiques puissent toujours être surabondam- 
ment fournies d'ici ix la récolte. Les négociants ou marchands qui ont 
le plus de crédit doivent être invités par les consuls sans perte de 
temps à se procurer ces provisions. Vous avez offert de ma part aux 
communautés un prêt gratuit pour cet objet moyennant une sou- 
mission de la part des principaux habitants dont je vous ai envoyé 
le modèle. Je pourrai prêter à la ville de Sarlat et à celle de Domme 
5,000 livres à chacune *. 

C'est le seul exemple que nous avons trouvé de prêt aux négo- 
ciants par l'intermédiaire des communautés. 

(A suivreO E. BOUGOÛIN. 



1. C 1452, 11 novembre 1780. Lettre de Dupré de Saint-Maur à M. Sarrazin, sub- 
délégué de l'intendant à Agen. Il efit d'ailleurs à remarquer que Dupré de Saint-Maur 
Ùt tout ce qui était en son pouvoir pour achever l'opération dans les meilleures condi- 
tions possibles : 

c Étant informé que les officiers municipaux et principaux habitants de plusieurs 
communautés de l'Agenois qui avaient souscrit des engagements solidaires pour le 
rétablissement des grains de semence remis à leur disposition en l'année 1777 ont 
négligé Jusqu'à présent d'y satisfaire sous prétexte de la difflculté du recouvrement 
des grains et attendu que leur négligence à cet égard pourrait devenir préjudiciable 
aux habitants de notre généralité et empêcher qu'à l'avenir les mêmes secours ne leur 
soient accordés» nous ordonnons que ceux qui ont souscrit leurs engagements seront 
contraints par les voies de droit à y satisfaire. Mandons à notre subdélégué d'Agen 
d'y tenir la main. • 

d. G 1464. 



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MÉLANGES 



Notes de viographie bordelaise '. 

Rue Ohaiifloiir. 

L'examen des lièves et des terriers du chapitre de Saint-Seurin 
permet de préciser l'origine de la rue Chauffour. C'est un huissier 
au Parlement de Guyenne, Pierre GhaufTour ou Chaufour, établi 
au quartier Saint-Seurinau début du xvii^ siècle, qui paraît lui 
avoir donné son nom/ 

En 1613, nous trouvons une reconnaissance ^ consentie par un 
certain Antoine Gaussens, pour une pièce de vigne « située au vivey, 
paroisse dudit Saint-Seurin, laquelle confronte d'un costé devers 
le nord à autres vignes... qui souloient apartenir à feu M' Etienne 
Cruzeau, avocat du roy en Guyenne, d'autre costé vers midy à la 
vigne de M^ Pierre Chaufour, huissier en la cour, d'un ))out vers le 
levant à la vigne du sieur afTevat et au chemin apellé chemin de la 
justice, d'autre bout devers couchant à la vigne de M' Pierre Belloc, 
procureur en Guienne... ». Le quartier du Vivey, ici mentionné, J>or- 
dant la rue de Pont- Long (aujourd'hui rue d'Ares), et correspondant 
plus particulièrement à la partie traversée par la rue alors appelée 
du petit Pont-Long (aujourd'hui Charles-Marionneau) dont la rue 
ChaufTour est toute proche; le «chemin de la Justice» dont il est 
question, sans qu'on puisse savoir d'où lui vient ce nom bizarre, 
est probablement la rue ChaufTour. 

Le sieur ChaufTour, qui s'était établi dans un milieu si éminem- 
ment parlementaire, possédait d'autres propriétés au faubourg 
Saint-Seurin. Une pièce du 11 novembre 1640^ mentionne une 
exporle « consentie par M^ Pierre ChaufTour, huissier en la cour du 
parlement de Bordeaux », pour terre et vigne « au lieu apellé à Cap- 
deville, confrontant d'un cousté vers le levant à la terre et vigne 
dudit sieur ChaufTour, cy devant fief du doyenné Saint-Seurin, ... 
d'autre cousté du couchant à autre vigne dudit sieur ChaufTour, 
fief de la chapelle de Chambeil, ... et d'autre bout vers le midy au 
grand chemin par lequel l'on va et vient du bourg de Saint-Seurin 
à Gaudéran» (c'est la rue Capdeville). 

1. Ci Heoue, 1908, p. 62; 1909, p. 209; 1910, p. 369; 1911, p. 55; 1914, p. 896; 1915 
p. lOo. 186, 289; 1916, p. 63, 180, 235, 288, 300, 358; 1917, p. 56, 57, 58, 113, 171, 224; 
1918, p. 48. 

2. Arch. dép. C 1340. 
8. Arch. dép. C 1111. 



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lAÉLAMGE^ I I 7 

Et en 1635 ^, nous trouvons une autre reconnaissance « de Chau- 
four» pour «terres confrontant vers le levant au grand chemin 
public par lequel on va et vient de la porte Dijeaux au palais Galien, 
et d'un bout par le devant vers le midy à la rue appellée Judaique » 
c'est-à-dire à l'angle des rues Judaïque et du Palais-Gallien, soit à 
remplacement de l'Hôtel des Postes. 

La famille de ChaufTour resta peut-être établie longtemps au 
quartier Saint-Seurin. Nous pouvons mentionner, en effet, une 
annonce parue sous la Révolution, dans le Journal de commerce, 
de politique, de littérature et petites affiches de Bordeaux, ainsi conçue : 
« Maison à vendre, située au bas de rue Pont-Long, près celle du 
citoyen Chaufour, fleuriste. » \ 

M. G. 



* * 



Une congrégation illicite à Bordeaux en 1658. 

Le registre C 3784 des Archives départementales de la Gironde 
est un recueil factice d'édits, arrêts et déclarations, imprimés ou 
manuscrits, allant de 1616 à 168* et ayant appartenu à Tlntendance 
de Guienne. 

Dans le nombre de ces documents figure, à son rang chronolo- 
gique, un placard imprimé, que nous allons d'abord reproduire, en 
corrigeant la ponctuation, qui est fort défectueuse, en établissant 
des alinéas et en ajoutant quelques notes indispensables. C'est un^ 
arrêt du Parlement de Bordeaux, signalé d'ailleurs par M. Raoul 
Allier d'après les indications de M. le pasteur Cadène, et dont ^oici 
la teneur : 

Extraici des registres du Parlement, 

Sur ce qui a esté remontré à la Cour, les chambres assemblées, par 
le procureur général du Roy que, bien que par les ordonnances royaux 
il soit deffendu à toute sorte de personnes de faire aucunes assemblées 
sans permission du Roy ou de la Cour, néantmoins il a sçeu par une 
notorité (sic) publique que, depuis quelque temps, il s'est fait une 
congrégation illicite de plusieurs personnes, privilégiés et non privi- 
légiés, qui décident de la réputation des hommes et des femmes et 
envoyent dans les maisons de cette ville des billets injurieux, ou 
quelqu'un d'entre eux, pour troubler le repos des familles, — ce qui 
fait un grand scandale et pourroit causer plusieurs diverses (sic) dans 
les mariages et produire des pernicieuses conséquences; — ils font 
aussi enlever des femmes et des filles pourt les enfermer dans le 
couvent {sic) de Saincte-Magdelaine 2 sans aucune information ny 

1. Arch. dép. C 1305. 

2. U Inventaire imprimé de la série C, qui analyse le présent arrêt, substitue par 
mégarde Saincte-Marguerite à Saincte-Magdeleine. — Les religieuses de ce dernier 
(G. S. A.)» établies à Bordeaux en 1641-42, demeuraient rue Lalande; leur couvent 
était une sorte de maison de force où Ton enfermait, par autorité de justice, les fllles 
repenties. 



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Il8 MBLAHOBS 

condemnation précédente; ce qui ne peut passer que pour une entre- 
prise sur la jurisdiction des magistrats ostablys par le Roy et sur 
Tauthorité de la Cour; à quoy il est important de pourvoir. 

Attant *, le dit procureur général a requis estre fait très expresses 
inhibitions et delTences à toute sorte de personnes, de quelque qualité 
et condition qu'ils {sic) soient, de s'assembler sans Tauthorité [sic) 
du Roy et permission de la Cour, aux peynes portées par les ordon- 
nances, d'envoyer ny porter aucuns billets injurieux à la réputation 
des hommes ou des femmes, à peynes de punition corporelle, et aux 
jurats de donner aucun billet ny les forces* de la Ville pour conduire 
aucunes femmes ou filles dans le dit convent, et à la supérieure de 
les recevoir sans qu'il leur aparoisse d'une condemnation, à peyne 
contre les jurats d'en répondre en leurs propres et privés noms, et 
contre la supérieure de la saisie de son temporel ; et en cas de contre- 
vention (sic) luy permettre » d'en informer, et aflîn que personne n'en 
prétende cause d'ignorance, ordonner que l'arrest qui interviendra 
sera affiché aux cantons et carrefours de la présente ville. 

La Cour, les chambres assemblées, faisant droit sur la réquisition 
du procureur général du Roy, a fait très expresses inhibitions et 
deffences à toute sorte de personnes, de quelle (sic) qualité et condition 
qu'ils soient, de s'assembler sans permission du Roy ou de la Cour, 
aux peynes portées par les ordonnances royaux, de porter ny envoyer 
aucuns billets injurieux h la réputation des hommes ou des femmes, 
à peyne de punition corporelle, et aux jurais de donner aucuns billets 
ny prester les armes de la Ville pour conduire aucunes femmes ou 
filles dans le dit convent (sic) Saincte-Magdelaine, et à la supérieure 
de les recevoir sans qu'il leur aparoisse d'une condemnation, à 
peyne contre(s) les jurats d'en r^spondre en leurs propres et privés 
noms, et contre la supérieure de la saisie de son temporel; et en cas 
de contrevent ion (sic) la dito Cour permet au dit procureur général 
d'en informer, pour, l'information faite et raporlée, y estre pourveu 
de tel décret qu'il appartiendra. 

Et afïln que personne n'en prétende cause d'ignorance, ordonne 
que le présent arrest sera affiché aux cantons et carrefours de la pré- 
sente ville. 

Fait à Bourdeaux en Parlement, les chambres assemblées, le dou- 
sième juillet mil six cent cinquante huict. 

Signé : Suau. Collationné. 

Monsieur De Poniac, 

premier président. 

Quelle était donc cette congrégation qui jouait à Bordeaux un 
rôle si extraordinaire? 

Si nous considérons la date du présent arrêt : 16^S, — le carac- 
tère mixte de la congrégation, composée de pri\ilégiés et de non 
privilégiés, — le fait qu'elle n'avait point été autorisée par lettres 
royales, — les procédés comminatoires dont eile use envers les 

1. C'est-à-dire alors, ainsi. 

2. PluB loin, le mot force est remplacé par le mot armes dans un contexte tout sem- 
blable. Le sens est clair. 

3. Il faut corriger comme sul^ î Le procureur général a requis*^, luy esfre permis pu 
qu'on luy permelle. 



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MÉLANGES 119 

familles qui lui sont suspectes, — le droit qu'elle s'arroge de requérir 
la force publique pour taire enfermer les coupa«3les, sans condamna- 
tion préalahle, — les complicités qu'elle trouve parmi les jurats, il 
n'v a pour nous aucun doute sérieux : nous avons affaire à la fameuse 
Compagnie du Saint-Sacrement, association secrète, qui avait cons- 
titué (on le sait de bonne source) un groupement à Bordeaux. Les 
pratiques que lui reproche l'arrêt du Parlement sont celles-là même 
(|ue le P. Clair, MM. Rabbe, Raoul Allier, A. Rebelliau, comte 
Begouen et nous- même avons constatées à Paris, Grenoble, fJmoges, 
Toulouse, Marseille, partout où ses archives ont été conservées ^. 



Alfred Leroux. 






Un projet de statue d'Henri IV à Bordeaux. 

En juin 1830, le ministre de Tlntérieur Peyronnet décida qu'une 
statue en marbre d*Henri IV serait exécutée par le sculpteur Raggi 
pour la ville de Bordeaux, c Je suis neureux, écrivait-il au préfet 
de Curzay, de pouvoir enrichir d'une bebe statue du père des Bour- 
bons une ville à laquelle je me fais gloire d'appartenir et qui a donné 
tant de preuves de dévouement pour la famille de nos Rois ^. » Le 
29 juin, le préfet communiqua cette décision au maire du Hamel, 
qui en fit part le 2 juillet au Conseil municipal. Peyronnet annonçait 
en même temps le don à la ville de Bordeaux d'un taoleau « repré- 
sentant saint Louis priant pour les soldats malades de la peste )> 
et destiné à être placé dans l'église Notre-Dame K Le tableau fut 
envoyé et mis en place : il est du peintre bordelais Monvoisin, qui 
s'est représenté lui-même sous les traits de saint Louis. Quant au 
projet de statue d'Henri IV, il sombra, un mois plus tard, dans la 
Révolution de 1830, avec la statue colossale de Louis XVI, com- 
mandée au même sculpteur Raggi. 

L'image du Béarnais, que Peyronnet voulait offrir à Bordeaux, 
avait été coulée en bronze et offerte en 1829 è la ville de Nérac 
par le comte de Dijon. Elle fut exécutée en marbre pour la ville de 
Pau en 1842 et inaugurée, le 27 août 1843, par le duc de Montpensier, 
fils de Louis-Philippe, sur la place Royale*. 

P. C. 

1. La compagnie de Paris» qui vécut de 1627 â 1666, comptait 56 succursales en pro- 
vince. Voy. Annaleê du Midi, 1903, p. 221. 

2. Arcli. mun., dossier « Statue d'Henri IV, 1830 ». 

3. Ibid., 12 D 12. 

4. H. Barthety, Histoire de la statue d'Henri IV à Pau, Pau, 1890, in-4«. 



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CHRONIQUE 



Académie des InscriptioiiB. — Notre éminent collaborateur M. Charles 
Bémont a été élu membre de TAcadémie des inscriptions et belles- lettres 
dans la séance du i6 mai dernier. La Revue hUiorique de Bordeaux est heu- 
reuse de lui exprimer ses félicitations pour un honneur dont le prix sera, 
dans notre Sud-Ouest, ressenti plus vivement qu'ailleurs. Depuis le temps 
où il consacrait, en i884, un beau livre à Simon de Montfort, M. Bémont a 
donné une part importante de son activité scientifique à notre histoire bor- 
delaise et régionale. Ses deux volumes des RÔlee goicons, son édition des 
Recogniciones feodorum, ses récentes études sur les institutions municipales 
de Bordeaux, de Libourne, de Bourg, de Saint-Êmilion, de La Réole au 
Moyen-Age ont singulièrement accru nos connaissances et offrent aux tra- 
vailleurs de parfaits modèles de conscience scrupuleuse, d'érudition solide, 
d'exposition sobre, de méthode critique. L'élection de M. Bémont a été 
accueillie avec joie et fierté par tous ses amis bordelais : ne sont-ils pas tous 
ses obligés? 

Académie de Bordeaux. — Dans la séance du lo avril, M. de Sèze a 
donné lecture d'une note sur la monnaie et les monnayeurs de Guienne. — 
M. P. Gourteault a présenté un travail intitulé Le ceneri di Lovanio e lafilo- 
iofia di Tamerlano, offert à l'Académie par M. Michelangelo Biilia, profes- 
seur à l'Université de Florence. 

Dans la séance du 8 mai, M. J. Maxwell, président, a rendu compte du 
Congrès des fédérations pyrénéennes qui s'est tenu à Bordeaux, dans le 
local de l'Académie. — M. Alfred Leroux a donné lecture d'un rapport au 
nom de la commission d'histoire. — M. P. Gourteault a lu une étude sur 
les noms des rues de Bordeaux. 

Dans la séance du a a mai, l'Académie a élu M. Sauvaire-Jourdan membre 
résidant au fauteuil laissé vacant par le décès de M. Léon Drouyn. — M. Al- 
fred Leroux a lu un travail où il expose comment et depuis quelle date 
Bordeaux peut justifier son titre de capitale delà Guienne et de la Gascogne. 
— M. J. Maxwell a commenté et expliqué un curieux grimoire magique 
manuscrit de la fin du xvii* siècle, communiqué par M. le D' Gaston Lalanne 
et qui a pour titre : Les clavicules de Salomon. Ce commentaire a provoqué 
diverses observations de M. le chanoine Giraudin. — L'Académie a élu 
membre correspondant M. Michelangelo Biilia, professeur à l'Université de 
Florence. 

Dans la séance du 7 juin, M. Sauvaire-Jourdan a pris séance et prononcé 
son discours de réception, auquel a répondu M. J. Maxwell, président. — 
L'Académie, saisie par M. le Recteur de l'Académie de Bordeaux de la cons- 



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CHRONIQUB lai 

titution d'un comité départemental de l'œuvre internationale de Louvain, 
ayant pour objet d'aider à la reconstitution de l'illustre Université belge, a 
désigné pour la représenter dans ce comité MM. le chanoine Giraudin, 
P. Courteault, Gapus, Harlé et Sauvaire-Jourdan. — L'Académie a voté une 
adresse de félicitations à l'Académie de Metz à l'occasion de la reprise de ses ^ 
séances publiques, interrompues depuis 1871. —Aanom de M. Brutails, j ^(^ 
M. P. Gourteault a lu une/§tude sur une organisation régionale de la batel- ^ 
lerie de la Garonne au xvi" siècle. 

Dans la séance du a6 juin, M. le vicomte de Pelleport, vice-président, a 
souhaité la bienvenue à M. Gonzalo Bilbao, directeur de l'École des beaux, 
arts, à Séville, commissaire général de Texposition des œuvres d^ Goya et 
des peintres espagnols modernes, organisée par la municipalité, membre 
associé de l'Académie. — M. le général Fournie a fait part de ses impressions 
au cours du récent voyage qu'il a fait à Strasbourg. Gctte communication a 
donné lieu à d'intéressantes observa^tions de MM. Monnier, Sauvaire-Jourdan, 
Gamena d'Almeida et Dolhassarry. — M. Alfred Leroux a donné lecture 
d'un chapitre de son travail inédit sur les relations de la France et du Saint- 
Kmpire germanique au xv* siècle, où il étudie les tentatives faites par 
Louis XI pour poser sa candidature à la couronne impériale (i46i). — Sur 
la proposition de MM. Girot et Gourteault, l'Académie a décidé de prendre 
sous son patronage la conférence que M. Alfonso Reyes, critique d'art, doit 
faire à Bordeaux sur Goya. , 

Société des Archives historiques. — Dans la séance du a8 avril, 
M. Sam Maxwell, président, s'est fait Tinterprète des regrets causés par la 
mort de M. Gharles Gaden, membre de la Société. — Sur la proposition de 
M. P. Gourteault, des félicitations ont été adressées à M. Sam Maxwell, 
nommé chevalier de la Légion d'honneur pour sa belle conduite pendant la 
guerre. — M. P. Garaman a communiqué de nouveaux extraits du registre 
secret du Parlement concernant la Fronde bordelaise (mai 1649). — ^* ^^ 
baron de Pelleport a présenté plusieurs congés militaires accordés à des sol- 
dats bordelais (x VIII* siècle). — M. R. Brouillard a communiqué un état des 
communautés religieuses d'hommes du diocèse de Bordeaux en 1767. — 
M"' Gluzan a analysé les lettres de fondation du couvent de la Petite Obser- 
vance à Bordeaux (4 mars 1489). — M. Gorbineau a lu une relation par le 
maire de Gartelègue, d'un petit combat livré par les Anglais à Ëtauliers 
(5 avril i8i4). — M. G. Ducaunnès-Duval a communiqué une adresse de la 
section n"" iS, dite du, Dix-Août, aux riches de l'arrondissement pour faire 
appel à leur générosité en faveur des indigents (21 vendémiaire an II). 

Dans la séance du 26 mai, M. Sam Maxwell, président, a annoncé l'appari- 
tion du tome LU de la Société. — M. P. Garaman a lu de nouveaux extraits 
du registre secret du Parlement concernant la Fronde bordelaise (mai 1649). 
— M"' Gluzan a communiqué une donation par Edouard I", rot d'Angle- 
terre, aux habitants de Mimizan de la montagne de Bias, à charge d'une 
lance d'exporle (37 novembre ia88). — M. A. Leroux a lu un arrêt du Par- 
lement, du 12 juillet i658, relatif très probablement à la fameuse compa- 
gnie du Saint-Sacrement à Bordeaux. -- M. P. Gourteault a communiqué 
divers documents relatifs au plan de Lattre et à un incident entre Tourny 



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122 GHRONIQUB 

et les jurats à Toccasion de la présentation de ce plan à Louis XV (1753- 
1755). -^ M. G. DucaunnèS'Duvai a lu une pièce relative aux mesures prises 
contre raccaparement des denrées (i5 juin 1798). 

Dans la séance du 23 juin, M. Sam Maxwell, président, a commur.iqué 
une lettre du Comité de Tœuvre internationale de Louvain invitant la 
Société à collaborer à la reconstitution de Tillustre Univerûté belge. — La 
Société a émis un vœu en faveur du versement aux Archives département 
taies e t municipales des docume nts a ntérieurs à 1^71 provenant des adm i- 
ri îslrations publiques ; services de la marine, ponts et chaussées, grelTes de s 
tribunau x, établissements universitaires, etc. — M. P. Caraman a donné 
lecture de nouveaux extraits du registre secret du Parlement relatif à la 
Fronde (mai-juin 16^9). — M. F, Thomas a communiqué des extraits des 
mémoires du littérateur Jean-Marie Saugeon. — M. L. Gosme a donné des 
détails sur deux journaux de tournée inédits de Latapie, inspecteur des 
manufactures en Guicnne (1782 et 1789).— M. Brouillard a lu un arrêté de 
la commission militaire de Bordeaux relatif à une pièce de théâtre intitulée 
La tentation de Saint-Antoine (4 nivôse an II). — Au nom de If. l'abbé 
Lamartinie, M"* Cluzan a communiqué deux documents sur le château du 
Breuilh (i3io). — M. le vicomte de PcUeport a donné des renseignements 
sur l'histoire de la Compagnie du Saint-Sacrement au xTii* siècle. 

Société archéologique. — La Société archéologique a fait paraître le 
tome XXXV de sort Bulletin. Ce fascicule porte le millésime de 19 id'. Il 
comprend un compte rendu par M. G. Bouchon d'une visite de la Société 
au cimetière Israélite, aujourd'hui disparu, du cours Saint-Jean, une notice 
de M. A. Bontemps sur le vieil hôtel de ville de Libourne, une étude de M. le 
capitaine Foureur sur la grotte préhistorique de Fongaban, à Saint-Émi- 
lion, un travail de M. G. de Mensignac sur un poignard roman du xi' siècle 
et une lame de poignard de la même époque dragués dans le lit de la 
Garonne devant Bordeaux, une note posthume d'Émilien Piganeau à propos 
de Tautel de l'église d'Uzeste, deux études de M. François Daleau sur un 
'moule moderne à fusaioles et sur une manille, anneau ouvert usité 
comme monnaie à la Côte d'Ivoire, enfin diverses notes de MM. C. de Men- 
signac, Dubois, Ë. F. et F. Thomas. 

Oonférence. — A l'occasion de l'ouverture de la foire de Bordeaux, notre 
collaborateur M. Paul Courteault a fait, le vendredi aS mai, dans le grand 
amphithéâtre de l'Athénée, sous les auspices de la Ligue française, une 
conférence sur La Foire de Bordeaux: son passé et son avenir. 

Une Bordelaise aux lËtats-Unis. — On vient de publier les lettrés 
que notre regrettée collaboratrice M^^ Madeleine Pou rés y écrivit en 1917- 
1918 des États-Unis, où elle était boursière d'études au collège de Bryn- 
Mawr, près de Philadelphie. Son sens artistique si lin y apparaît offensé par 
les pastiches où se complaît l'architecture américaine. « Je ne pourrai pas, 
dit-elle, assez regarder nos humbles trésors bordelais quand je les aura| 
retrouvés. » 



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INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 



Du 15 décembre 1918 an 15 juin 1919. 

Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. 
Compte rendu des séances rédigé par le secrétaire, général. Année 
1918. Il : Séances des 23 mai, 6 juin, 20 juin, 4 juillet, 31 octobre, 
1 ^ novembre, 28 novembre, 12 iiécemhre, Bordeaux, impr. Gounouilhou, 
1918, in-8o, 34 p. 

— nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Pro- 
gramme des questions mises au concours pour Tannée 1919 et les 
années suivantes. Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1918, in-S®, 11 p. 

ArjPHAUD (Gabriel). ~ La France pendant la guerre (1914-1918). 
Deuxième série. Alsace. La Guyenne et Bordeaux. Angoumois. 
Aunis et Saintonçe. Ardennos. Bourgogne, Marseille. La Provence. 
Corheil, impr. Crélé, Paris, lihr. Hachelle, 1918, ln-16, 244 p. 

Archives historiques du département de la Gironde. Tome LU 
{Bordeaux, impr. Gounouilhou). Paris, Alphonse Picard el fils; Bor- 
deaux, Ferei el fils, 1918, in-4", XXI-280 p. 

Bayi.et (Léon). — Ville de Bordeaux. Restauration du Grand- 
Théâtre municipal. Rapport présenté par M. Léon Baylet, conseiller 
municipal, rapporteur du budget des Beaux- Arts, dans la séance du 
10 décembre 1918, Bordeaux, impr. F. Pech, 1919, in-H», 57 p. 

Bémont (Charles). — La mairie et la jurade dans les villes de la 
Guyenne anglaise. La Réole. Annales du Midi, 1919, p. 1-34. 
Cf. Revue historique de Bordeaux, 1917, p. 121-133. 

BoNTEMPS (A.). — ■ Notice sur le vieil hôtel de ville de Libourne. 
Sociélé archéologique de Bordeaux, Bulletin, 1913, p. 89-99. 

Bordeaux-Revue. Hebdomadaire illustré, artistique et litté- 
raire. Albert de Tant, directeur. Bordeaux, impr. Coopéralive, IG, rue 
Saini'Siméon, in-4o illustré. 

N» 1,8 juin 1919. Rédaction et administration: rue Saint-Siraéon, 16, Bordeaux. 

Bordes de Portage (L. de), — Sébastien Mercier à Bordeaux. 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 193-199. 

Bouchon (G.). — Les cimetières juifs de Bordeaux. Visite de la 
Société archéologique de Bordeaux à la nécropole du cours Saint -Jean. 
Société archéologique de Bordeaux. Bulletin, 1913, p. 69-88. 

BouGOuiN (E.). — Une disette en Guyenne à la fin d(^ l'ancien 
régime (1777-1778). Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 208-229. 
{A suivre.) 

Cf. même Bévue, 1918, p. 143-161. 
Brouillard (Roger). — Un maire de Bordeaux inconnu, Pierre 
Thomas (supplément). Revue historique de Bordeaux, 1919, p. 47-52, 
Cf. jpôm© Revue, 1918, p. 162-170. 



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1)4 INDEX BIBUOORAPHIQUB 

Brutails (J.-A.). — A propos d'une sculpture romane de Saint- 
Loubôs. Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 246. 

— La barbe du chanoine Belcier. Bévue historique de Bordeaux, 
1919, p. 6-13. 

— La cloche de Ludon. Bévue historique de Bordeaux, 1919, p. 54. 

Bulletin de la Foire de Bordeaux. Informations quotidiennes. 
Édité par V a Exportateur français ». Paris, impr. Dubois et Bauer, 
n» 1, 1«' et 2 juin 1919, in-4o, 16 p., illustr., et suiv. 

CiROT (Georges). — Les Juifs à Bordeaux, leur situation morale 
^ et sociale de 1550 à la Révolution. Bévue historique de Bordeaux, 
tN 1919^ p. 14_28. {A suivre,) 

Cl. même Reuue, 1909, p. 368-382; 1911, p. 145-166; 1914, p. 353-370; 1915, 
p. 22-38, 169-185, 267-275;1916, p. 28-36. 203-220;1918, p. 129-142, 200-207. 

Glavel (Georges). — Le Port de Bordeaux en 1918. Bévue philo- 
mathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1919, p. 49-62, i\g. 

Cluzan (M"« a.). — Acte de rétractation de propos diffama- 
r^L toires (12 juin 1538). Archives historiques du département de la Gironde, 
1918, p. 72-73. ' 

— Arrêt du Parlement de Bordeaux portant suppression des 
S^ auvents qui se trouvent aux maisons de la dite ville (20 juin 1511). 

Archives historiques du département de la Gironde, 1918, p. 53. 

— Contrat passé entre les Frères mineurs de Rions et Guillaume 
j Roy, maître menuisier de Bordeaux, pour la construction de stalles 

^^r^ etd'un jubé dans l'église de leur couvent (10 décembre 1511). Archives 
historiques du département de la Gironde, 1918, p. 53-56. 

— Contrat pour des réparations à l'église Sainte-Croix et au moulin 
^'^^^^ de Tabbaye (29 juin 1527). Archives historiques du département de la 

Gironde, 1918, p. 67-71. 

— Contrat pour la confection d'une croix de procession destinée 
à la Confrérie de Notre-Dame de l'église de Marmande (27 avril 1518), 
Archives historiques du département de la Gironde, 1918, p. 61-62. 

^^ — Contrat pour la confection d'une croix de procession destinée 
^^ à l'église de RuiTlac en Bazadais (6 octobre 1517). Archives histori- 
ques du département de la Gironde, 1918, p. 60-61. 
j — Contrat pour la construction des orgues de l'église Saint-Seurin 
'^ de Bordeaux. Archives historiques du département de la Gironde, 1918, 
p. 57-60. 

— Contrat pour la construction du clocher de l'église des Fières 
^ Menuts (22 mai 1493). Archives historiques du département de la 

Gironde, 1918, p. 35-36. 

— Contrat pour la construction d'un clocher et d'un auvent à 
l'église de Bègles (19 mars 1508-1509). Archives historiques du dépar- 

^ tement de la Gironde, 1918, p. 51-52. 

— Contrat pour la façon de trois statues destinées à l'église de 
Saint-Laurent, en Médoc (14 mars 1514-1515). Archives historiques 

4-. du département de la Gironde, 1918, p. 56. 

— Contrat pour la façon d'une cloche pour l'église de Saint-Ciers- 
,. la-Lande (27 novembre 1499). Archives historiques du départemerd 
^ de la Gironde, 1918, p. 43. 



^ 



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UIDBX BIBLIOGRAPHIQUE Ia5 

Cluzan (M"« a.)- — Contrat pour la façon de deux statues en bois w 

pour la confrérie des cordonniers de Bordeaux (15 janvier 1496-1497). ^ 

Archives historiques du département de la Gironde, 1918, p. 42. 

— Différend entre Tabbaye de La Sauve et Jean de Ségur, seigneur 

de Pardaillan, au sujet de la paroisse de Dardenac (3-5 mai 1479). ^ 
Archives historiques du département de la Gironde, 1918, p. 1-33. 

— bonation par Pierre Gentet, marchand, en faveur de M'® Jehan 
Baudros, suppè.t de l'Université de Bordeaux (17 février 1491-1492). >C 
Archives historiques du département de la Gironde, 1918, p. 36. 

— Fondation pour la chapelle Saint-Bernardin au couvent des 
Frères Menuts (3 décembre 1464). Archives historiques du départe- 
ment de la Gironde, 1918, p. 34. 

— Instruction pour la combinaison des jeux de l'orgue de l'églifee 
Saint-Michel de Bordeaux (xv® siècle). Archives historiques du dépar- 
tement de la Gironde, 1918, p. 44. 

— Inventaire des effets de Jehan Champainhac, changeur de Bor- 
deaux, dressé par le R. P. Prieur des Augustins, Mf« Jehan Militis, >^ 
notaire, etc., ses exécuteurs testamentaires (19 juillet 1505). Archives 
historiques du département de la Gironde, 1918, p. 48-51. 

— Mandat donné par les maire et jurats de Bordeaux à Jean de v^ 
Maucamp, bourgeois de la dite ville, pour prendre livraison de dix ^ 
mille charges de blé en Picardie (novembre? 1504). Archives histori- 
ques du département de la Gironde, 1918, p. 45-46. 

— Paiement de la solde des garniyns du Château-Trompette et 4 
du château du Hâ (4 octobre 1556). Archives historiques du départe- 
ment de la Gironde, 1918, p. 77-79. 

— Procuration donnée par Jeanne Thibaudin à Pierre Martin, ^^ 
marchand de Bordeaux, pour retrouver l'auteur d'un vol commis ^^ 
dans sa maison (24 mars 1505-1506). Archives historiques du départe- 
ment de la Gironde, 1918, p. 46-48. 

— Procuration donnée par les monnayeurs de Bordeaux (21 jan- w 
vier 1541-1542). Archives historiques du déparlement de la Gironde, ^ 
1918, p. 76-77. 

— Réception à la Monnaie de Bordeaux d'ouvriers monnayeurs ^ 
de la monnaie de Morlaix (17 mai 1539). Archives historiques du dépar- 
tement de la Gironde, 1918, p. 73-76. 

— vSupplique adressée au Roy par les religieuses de Sainte-Claire j^ 
aux fins d'être autorisées à habiter au couvent de !'« Ave Maria » ou 
Annonciade, leur monastère ayant été démoli lors des dernières 
fortifications de la ville (17 février 1527). Archives historiques du 
département de la Gironde, 1918, p. 65-67. 

— Supplique adressée par l'intermédiaire des ouvriers de l'église ^^^ 
Saint-Michel à Louis Tindo, président au Parlement, afin qu'il aide 
Jean de Fraines à payer la rançon de son fils prisonnier à Rennes 
(entre 1485 et 1497). Archives historiques du département de la Gironde, 
1918, p. 41-42. 

— Testament d'Arnaud Miqueu, écuyer et citoyen de Bordeaux 
(7 juin 1492). Archives historiques du département de ta Gironde, 1918, 
p. 37-41. 

— Vente de l'office de garde de la Monnaie en la ville de Bordeaux, 
par P. de Bailloc à Robert Chavineau, maître orfèvre (4 octobre 



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136 IKDEX BIBUOORAPHIQUB 

1519). Archives historiques du département de la Gironde, 1918, 
^ p. 62^64. 

GouRTEAULT (Henri et Paul). — Arrêt du ConsoJl d'État autorisant 
la construction d'un Hôtol des Fermes à Bordeaux (12 mai }733). 
Archives historiques du déparlement de la Gironde, 1918, p. 98-99. 

GouRTEAULT (Paul). — L'abbé Albert Gaillard.. iîôi;u« historique de 
Bordeaux, 1919, p. 5. 

— Beaumarchais et l'intendant Duprô de Saint-Maur. Revue 
historique de Bordeaux, 1919, p. 43-46. 

— Documents relatifs ô l'Hôtel des Fermes et à la décoration de 
la place Royale à Bordeaux. Archives historiques émdépartement de la 
Gironde, 1918, p. 100-113. 

Quatre documents, 10 Juin 1783, mÔme date, 19 août 1788, 10 septembre 1740. 

— Documents relatifs aux foires de Bordeaux. Archives historiques 
du département de la Gironde, 1918, p. 79-82, 113-132. 

Cinq pièces, novembre 1547, 15 octobre 1611, 1743, 30 septembre 1773, 
25 février 1805. 

— Questions locales. A propos de dénominations de rues et de 
places. La Petite Gironde, n© du 30 décembre 1918 (1'®j\ 9 « édition). 

— Une famille française. Revue philomathique de Bordeaux et du 
Sud-Ouest, 1918, p. 153-168, 199-213. — Tir. à part. Bordeaux, impr. 
Gounouilhou, 1918, in-8o, 32 p. 

La famille de Marie Brizard. 

Dagrant (H.). — Los Pendentifs de Robin au plafond du Grand- 
Théâtre. Revue philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1919, 
p. 83-88. — Tirage à part. Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1919, in-S», 
6 p. 

Daleau (François). — Un moule moderne à fusaioles. Société archéo- 
logique de Bordeaux. Bulletin, 1913, p. 134-139. 

— Présentation d'une manille. Sociélé archéologique de Bordeaux. 
Bulletin, 1913, p. 139-140. 

Doublet (E.). — Le voyage de circumnavigation du «Bordelais » 
de 1816 à iSid. Revue philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1919, 
p. 71-82. {A suivre,) 

Dubois (M.). — Grotte de Roquefort (Landes). Société archéolo- 
gique de Bordeaux. Bulletin, 1913, p. 142-143. 

Dubois de Saint-Savin. — Promenade aux Amis des Arts. Revue 
philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1919, p. 17-29. 1 pi. 

Ducaunnès-Duval (G.). — Notes de viographie bordelaise. Les 
rues alsaciennes et lorraines de Bordeaux. Revue historique de Bor- 
deaux, 1918, p. 248. 

— La police à Bordeaux au xvi® siècle. Revue historique de Bor- 
n^ deaux, 1919, p. 53-54. 

Dujarhig-Dbscombes (A.). — Un professeur de Tancienne Uni- 
versité de Bordeaux, le P. Merfhie de Lagrange (1740-1798). Revue 
historique de Bordeaux^ 1919, p. 29-42. 

E. F. — Sarcophages de Gironde. Société archéologique de Bordeaux. 
Bulletin, 1913, p. 143. 

Exposition d'archives et documents de guerre du Service de Santé 
de la 18^ région et d'œuvres d'artistes mobilisés au Centre d'oto-rhino* 



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tNDfiX BtBLIOOtiAPtlIQtS 137 

laryngologie et de chirurgie maxillo-faciale. Du 12 avril au l''» juin 
1919. Terrasse du Jardin-Public. Bordeaux. Catalogue illustré. 
Bordeaux, impr, Gounouilhou, 1919, in-S", 48 p. et annjonces. 

Perrus (Maurice). — Maisons natales des grands peintres borde- 
lais. Rosa Bonlieur. Carie Vernet. Brascassal. Diaz de la Pena. La 
Petite Gironde, n® du 21 mars 1919. 

Foire de Bordeaux. Catalogue olHciel, 1919. [Bordeaux^ impr, 
Gounouilhou^ 1919), in-S», 576 p., flg., couv. illustr. 

— Suite de la liste complémentaire des exposants par ordre alpha- 
bétique. {Bordeaux, impr, Gounouilhou, 1919), in-S^, 12 p. 

Supplément au Catalo^e ofiQciel. 
Foire ( La) de Bordeaux. — Voir Bulletin de la Foire do Bordeaux. 
FouREUR (capitaine). — La grotte de Fongaban (Saint-Émilion). 
Société archéologique de Bordeaux, Bulletin, 1913, p. 100-112. 

Gebelin (F.). — Récit de la Fronde à Bordeaux, par Cayrac. 
Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 230-245. [Suite et fin.) 
Cf. même B^ue, 1914. p. 195-209, 261-271; 1918, p. 171-181. 

Lacome (P.). — La première pianiste virtuose. La Petite Gironde 
n«>du 11 mars 1919 (l'o édition). 

M"« Louis, femme de Tarchitecte du Grand-Théâtre de Bordeaux. 
Leroux (Alfred). — Les archives de la maison Barton et Guestier. 
Revue historique de Bordeaux^ 1918, p. 247. 

Archives détruites dans l'incendie des chais de MM, Barton et Guestier, 
cours du Pavé-des-Chartrons, à Bordeaux, le 9 novembre 1918. 

— Documents historiques concernant la colonii' austro-allemande 
de Bordeaux. Deuxième partie : 1769-1914. Archives historiques du 
déparlement de la Gironde, 1918, p. 133-261. 

45 documents. — Cf. Arch, hisL de la Gironde, 1917, p. 258-357. 

— Histoire externe de la communauté des rt^ligionnaires de Bor- 
deaux de 1758 à 1789. Bulletin de la Société de V histoire du protestan- 
lisme français, 1919, p. 35-62. 

— Le « fonds germanique » de la Bibliothèque municipale de Bor- 
deaux. Revue historique de Bordeaux, 1919, p. 56-58. 

— Un guide dans Bordeaux h Tusage des marins allemands, 1912. 
Revue historique de Bordeaux, 1919, p. 55-56. 

Martin (D^ Georges ). — Documents relatifs aux réparations à 
faire à Téglise de Barsac (1702-1704). Archives historiques du départe- 
ment de la Gironde, 1918, p. 85-98. 

5 documents, 21 mai 1702 — 3 avril 1704. 

— Inventaire des titres et objets du culte appartenant à la fabri- 
que de Barsac (24 janvier 1639). Archives historiques du département 
de la Gironde, 1918, p. 82-84. 

— Lettre de François l^' au premier président du Parlement de 
Bordeaux; il le remercie de ce qu'il a fait en faveur des Franciscains 
et Texhorte à continuer malgré les interdits et les excommunications 
de r archevêque (30 mai 1523). Archives liàstoriques du département de 
la Gironde, 19iai p. 64-65. ( 

Maupassant (Jean de). — L'incendie des Archives du Port de Bor- 
deaux. Revue historique de Bordeaux, 1919, p. 58-60. 
Archives incendiées dans la nuit du 20 au 31 mars 1919. 



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sC 



ia8 INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 

Mensignac (Camille de). — Poignard roman du xi® siècle et lame 
de poignard de même époque draguées dans le lit de la Garonne devant 
Bordeaux. Société archéologique dé Bordeaux. Bullelin, 1913, p. 113-127. 

— Deux pointes de flèche découvertes récemment dans le Bas- 
Médoc et dans le Blayais. Société archéologique de Bordeaux. Bulletin, 
1913, p. 141-142. 

MiROT (Léon). — Notes sur un hôtel de la rue des Poulies (Hôtel 
de Vaucouleur, de Gypières, de Créqui). Bulletin de la Société de r his- 
toire de Paris et de V Ile-de-France, 1917, p. 56-70, avec plan. — Tir. à 
part. Paris, impr. P. Benouard, 1917 (18 janvier 1919), in-S®, 17 p., 
avec plan. 

Renseignements biographiques sur Aimar de Ranconnet, humaniste borde- 
lais du XV i« siècle. 

OuDOT DE Dainville (M.). — Lc logement des gens de guerre au 
XVII® siècle, d'après quelques sacs à procès du Parlement de Bor- 
deaux. Revue philomathique de Bordeaux et du Sud- Ouest, 1919, 
p. 33-38. 

PiGANEAU (Émilien). — A propos de Tautel de Téglise d'Uzeste. 
Note posthume. Société archéologique de Bordeaux. Bulletin, 1913, 
p. 128-134. 

PuYRENiER (Antony). — Esthétique. Mon salon. Mars 1919. 
Bordeaux, impr.-édit. F. Pech el C*«, 1919, in-16, 94 p. 

Salon annuel de la Société des Amis des Arts de Bordeaux, 1919. 

RÉVOLUTION (La), journal du peuple. Rédaction et administration, 
23, rue Boulan, Bordeaux. Dimanche 1«' juin 1919, in-fol., 4 p. 

Sauvaire-Jourdan (F.). — Bordeaux et la création d'une « région 
économique » du Sud-Ouest. Revue philomathique de Bordeaux et du 
Sud-Ouesl, 1919, p. 1-16. 

Société archéologique de Bordeaux. Bulletin, t. XXXV, Mémoires, 
2« partie, Bordeaux, impr. J. Cadord, 1913, in-8o. 

— des Amis des Arts de Bordeaux. Soixante-troisième exposition, 
1919. Catalogue. Bordeaux, impr. Gounouilhou, 1919, in-S», 72 p. 

Thomas (F.). — Souvenirs du compagnonnage. Société archéolo- 
gique de Bordeaux. Bullelin, 1913, p. 143-147. 



-Oo<5- 



Le Gérant: G. Ducaunnès-Dutal. 



Bordeaux. — Imprimeries Govrouilbou, rue Guiraude, 9-11. 



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LA 
PRÉSENTATION A LOUIS XV DU PLAN DE LATTRE 



Quand Tourny, après dix ans de labeur ardent et tenace, eut à 
peu près complètement réalisé les projets d'embellissement qui 
transformèrent Bordeaux, il estima qu'il convenait de consacrer 
son œuvre en faisant dresser un plan géométral de la ville, pour 
être présenté au roi et lui permettre d'apprécier l'importance de 
cette transformation. Les «géographes» Santin et Mirail furent 
chargés de ce travail. En même temps, Nicolas Le Roy de Bazemont, 
peintre officiel de l'hôtel de ville depuis 1742, reçut mission de fixer 
par le dessin deux des principaux embellissements dus à Tourny : 
les promenades du Château-Trompette et la place de Bourgogne. 
Il fut enfin décidé que ce plan et ces deux vues perspectives seraient 
gravés, le tout aux frais de la ville. 

Au mois de mars 1753, Tourny était à Paris. Le 26 mars, a stipu- 
lant pour M" les Maire, soûmaire et jurats » de Bordeaux, il signait 
une convention ^ avec le s^ Jean Lattre, graveur, « demeurant à 
Paris, rue St-Jacques, parroisse St-Seveiin, à l'enseigne du Pa- 
villon»'-^. Par cette convention, Lattre s'engageait à «travailler 
dans le courant de la présente année le plan de la ville de Bordeaux 
et environs, avec une bordure de quatre doigts de large, dans la- 
quelle seront distribuées les élévations des différents édifices de la 
ville », et à a graver dans le même détail deux perspectives, l'une 
des 'nouvelles promenades de lad. ville, l'autre de là place et porte 
Bourgogne, desquels plans, élévations d'édifices et prospectives 
les desseins faits à l'ancre de la Chine lui ont été remis par Mons' 
de Tourny. » Le texte du contrat porte encore : 

Que ces ouvrages seront composés et gravés avec le plus d'exacti- 
tude, d'intelligence et de goût qu'il sera possible^ en y employant le 

1. Arch. mun., II, 15. — Cette convention a été signalée, sans indication de source, 
par E. Labadie dans son travail sur La topographie de Bordeaux à travers les siècles 
{Rev, hist. de Bordeaux^ 1910, p. 121). 

2. Le registre de la Jurade porte papillon au lieu de pavillon» A la suite de la com- 
mande de Tourny et des Jurats, Lattre modifia son enseigne; il mit sur sa boutique : 
A la Ville de Bordeaux, 



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l30 LA PRÉSENTATION A LOUIS XV DU PLAN DE LATTBi 

papier le plus fort, le plus beau et lo plus convenable, conformément 
h rôchantillon qili en sera approuvé. 

Qu'à Teffet que les personnes qui souhaiteront avoir le plan de la 
ville et des environs sans les élévations des édifices le puissent avoir 
à meilleur marché et proprement, led. plan sera gravé avec une petite 
bordure de goût, de façon que pour [sic) les personnes qui voudront 
la bordure contenant les élévations des édifices puissent couper la 
première bordure et la remplacer de l'autre côté et ajuster comme 
si ce n'étoit qu'une même feuille. 

Que le s^ Lattre fournira dans led. délai aux maire, soûmaîre et 
jurats, en papier tel qu*il est dit cy dessus, la quantité de cinq cents 
plans avec la bordure des élévations d'édifices, dont trente seront 
collés proprement sur une toille {ino,, et pareil nombre de cinq [cents] 
estampes de chacune des deux prespectives, lesquels plans, estampes 
seront fourny du plus beau tirage, c'est h dire ce qui viendra après 
le premier demi cent ou le premier cent tiré. 

Que pour l'ouvrage et la fourniture de tout ce que dessus, il sera 
payé au s' Lattre par le trésorier des revenus de la ville de Bordeaux 
la somme de deux mille huit cents livres ^, savoir neuf cents livres 
dans le mois, neuf cents livres quand l'ouvrage paroi tra bien avancé, 
et le surplus lors de la livraison desd. plans et estampes. 

Qu'au moyen de lad. somme de deux mille huit cents livres, le 
s' Lattre se charge de tous les fraix de graveure, papier^ dessein et 
autres généralement quelconques qui pourront être nécessaires pour 
porter l'ouvrage à la plus grande perfection qu'il pourra avoir et 
qu'il a promis d'y mettre; au surplus, les planches appartiendront 
au s' Lattre, et pourra pour son compte en tirer d'autres exem- 
plaires comme il avisera bon être. 

La convention faite en double, Tourny l'expédia de Paris à Le- 
tellier, commis à l'inspection du port 2, qui en communiqua le 
texte aux jurats. Ceux-ci prirent, le 29 mai ^ une délibération 
conforme que l'intendant approuva *. 

Lattre se mît à l'œuvre. On lui envoya de Bordeaux les légendes 
à joindre aux éhivations des édifices ^ La gravure du plan était 

1 . Et hon 2,500, comme l'a imprimé Labadie. 

2. Henri Letellier avait succédé, en novembre 1743, à Pudefer comme inspecteur 
du port; les jurats Pavaient nommé à la demande de Tourny, qui Tavait sans doute 
amené avec lui à Bordeaux* Voir la lettre des jurats à Maurepas, du 9 novembre 1743 
(Arch. mun., BB, Corresp. des jurats, 1740-1750, fol. 86 r*). — Letellier servait 
d'agent offlcicux à Tourny et le renseignait sur ce qui se passait à Bordeaux pendant 
ses absences. Voir les lettres qu*il lui adressait en 1751, à l'occasion de la porte de 
Bourgogne (Arch. dép., C 1161). Il est quatiflé dans cette correspondance d'inspecteut 
des garde-côtes. 

3. Et non le 29 mars et le 30 avril, comme l'afllrme Labadie sans preuves. 

4. Arch. mun., Il, 15. — Sur le registre de la Jurade, le début de la délibération a 
été brûlé. 

5. « Etat des differens dessins et élévations envoyés à M. Latré, graveur, pour mettre 
dans la bordure du plan de Bordeaux qu'il grave. » (Arch. dép., C 1163.) On Ht an bas, 
de la main de Lettré : « U me manque les titres de la place royale, de la porte royale» 
de la porte Bourgogne et de la porte Tourny. i 



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LA PEÂSBNTATlOIf A LOUIS XY DtJ PLAN DE LATTRi l^t 

terminée en août 1754. Lattre en expédia une épreuve à Tourny. 
Les Jur^ts, à qui elle fut soumise, n'en furent pas satisfaits. Leur 
mécontentement est connu par la lettre suivante du graveur à 
rintendant : 

Monsieur, 

J*ay reçu l'honneur de votre lettre en datte du 21, par laquelle 
vous m'anoncé la réception de ma lettre et du rouleau. Je suis sensible, 
Monsieur, à la défiance de Messieurs les Jurats; ils doivent s'aper- 
cevoir que j'ai bien employé ce que j'ai touché. La façon dont j'ai 
traité le Château Trompette, qui est admiré de tous les connaisseurs, 
les frais que j'ai fait pour le cartouche, les vaisseaux que j'avais mis 
dans la rivière pour l'enrichir, et enfin l'elegance des élévations, 
tout cela n'est pas d'un homme qui cherche à tiré de l'argent sans 
besoin. Je puis vous repeter. Monsieur, ce que j'ay eu l'honneur de vous 
dire plusieurs fois, que mon principal objet dans cet ouvrage est de 
vous satisfaire et de me faire honneur. J'espère, Monsieur, que vous 
voudrés bien leurs exposé mes raisons et de me croire avec un très 
profond respect, 

Monsieur, 

votre très humble et très 
obéissant serviteur. 

LiLTTRÉ 

A Paris, le 8 7^« 1754 ». 

Lattre avait confié la gravure des deux vues de Bazemont à 
Cholïard. Quant aux cartouches du plan, il avait chargé Gochîn fils 
de dessiner sur celui de droite les figures des trois enfants person- 
nifiant la Guerre, le Commerce et la Marine qui accompagnent 
Tavers et le revers de la médaille de du Vivier commémorant la 
pose de la première pierre de la statue équestre sur la Place Royale. 
Les vaisseaux dont Lattre avait cru devoir o enrichir » la rivière 
furent supprimés. Le cartouche de gauche, qui accompagnait la 
dédicace au Roi, fut aussi modifié, sans doute à la suite de la lettre 
suivante que Gabriel adressait de Versailles a Tourny, le 31 mars 
1755: 

J'ay vu le dessein du cartouche pour la dédicace de votre carte 
de Bordeaux. Je l'ai trouvé très bien, mais je vous avouerés que je 
n'ai rien compris aux trois fleurs de lis qui sont dans le globe du soleil. 
Il est vrai que je ne suis pas trop au fait de ce qui doit caractériser 
les devises. Ainsy je crois fermement que cela ne vous a pas échapé 
et que vous êtes fondé pour l'adopter. Pardon de cette petite dis- 
gression *. 

1. Arch. dép., C 1163, orl^. 

2. Ibid., C 1162, orig. — Le globe du soleil a été remplacé par un visage humain 
entouré de cheveux; les trois fleurs de Us eut été placées sur le hvucUer qui fait partie 
des attributs militaires encadrant la dédicace. 



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lia LA PRESENTATION A LOUIS XV DU PLAN DE LATTRE 

Plan et vues étaient prêts au mois de juillet. Sur les trente plans 
collés sur toile, un certain nombre fut monté sur rouleaux dorés ^. 
Un certain nombre de vues fut mis sous verre dans des cadres dorés. 
C'était les exemplaires destinés à être offerts. On en avait prévu 
pour le Roi, la Reine, le Dauphin, la Dauphine, Mesdames (les 
quatre filles de Louis XV), le comte d'Eu, le comte de Saint-Flo- 
rentin, le 'Chancelier, le garde des sceaux, le comte d'Argenson, le 
duc de Gesvres, le marquis de Paulmy, le contrôleur général, le 
ministre des Affaires étrangères Rouillé, le marquis et la marquise 
d'Estrades. 

La présentation au Roi donna lieu à un incident qui éclaire d'un 
jour assez vif les rapports de Tourny avec les Jurats. Il est connu 
par une lettre que Tourny adressa de Paris, le 26 juillet, à Dupin, 
secrétaire de l'Intendance 2. La légende du plan associait les 
noms de l'intendant et des magistrats municipaux qui en avaient 
conjointement ordonné la levée. Mais la dédicace et la présentation 
étaient au nom des a Maire, Sous-Maire, Jurats, Procureur-Sindic 
et Secrétaire de la Ville ». Ceux-ci entendirent s'en tenir à la lettre 
de cette dédicace. Le comte de Saint- Florentin fut du même avis, et 
quand le jour de la présentation fut arrêté, il convoqua le marquis 
d'Estrades, maire, le procureur-syndic Thibaut et l'avocat de la 
ville Trouvé, sans se concerter avec Tourny, sans même qu'il en sût 
rien. Le contrôleur général, informé de l'affront fait à l'intendant, 
fit observer à Saint-Florentin a combien cela conviendroit peu de 
toutes façons ». /V la suite de cette intervention, Thibaut reçut l'ordre 
de prier Tourny de se trouver à la cérémonie. Tourny, piqué au vif, 
refusa. Le contrôleur général l'envoya chercher pour lui parler de 
l'affaire. « Je fis, écrit Tourny, beaucoup de difficulté de promettre 
d'y aller, parce que je ne trouvois pas qu'on eut observé envers 
moy ce qui se devoit. Cependant, sur ce qu'il me dit et me prévint 
que me diroit M. le G*« de St-Florentin, je me rendis, bien entendu 
que je ne serois pas comme présentant, mais comme accompagnant 
M. le C*® de St-Florentin, qui presentoit au Roy les presentans. » 

La présentation eut lieu le 19 juillet, au château de Compiègne. 
Dès que le comte de Saint-Florentin et la délégation municipale 
eurent offert le plan et les vues, le Roi jeta d'abord les yeux sur 
l'intendant, qui avait assisté, impassible, à la scène, et dit : (» Voilà 
l'ouvrage de M. de Tourny. » Puis, sans plus se préoccuper du 

1. Lob Archives municipales en possèdent un. 

2. Arch. dép., C 1163, minute. 



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LA. PRiSBNTATIO!! A LOUIS XT DU PLAN DE LATTftÉ l33 

maire de Bordeaux et de ses compagnons, il se mit à examiner le 
plan, qu'on avait étendu sur une table, et pendant quatre à cinq 
minutes posa « quantité de questions » à celui en qui il venait de 
saluer le véritable et unique auteur des embellissements de Bor- 
deaux. Saint-Florentin, d'Estrades et Tliibaut, sentant que leur 
présence était parfaitement inutile, quittèrent le cabinet du Roi 
pour aller faire la présentation à la Reine. Tourny les rejoignit 
chez celle-ci, à qui il fit ses excuses en lui expliquant le motif de 
son retard. La Reine lui répondit en lui disant, au sujet du plan, 
les choses les plus flatteuses. Elle les lui répéta le lendemain à son 
dîner, ajoutant qu'il lui avait fait le plus beau présent du monde, 
qu'elle en était charmée, l'avait fait mettre dans son cabinet... 
« Même présentation ensuite à Mesdames, écrit Tourny. J'y étois. 
Toutes les questions, toutes [les] marques de satisfactions, toutes 
les louanges, etc. ne s'adressèrent qu'à moy et durèrent au moins 
un quart d'heure. » 

Retenu à Compiègne, Tourny ne put, ce jour-là, se rendre à 
Versailles, où la présentation fut faite au Dauphin et à la Dauphine. 
Il y alla le 25 juillet, pour s'excuser. L'accueil fut chaleureux : 

Quand j'entrai, M. le Dauphin étoit devant son fauteuil pour se 
mettre à table, où étoit déjà Mad^ la Dauphine. M'ayant aperçu pas 
loin de luy, il se tourna, vint à moy et me parla d'abord du plan 
l'espace d'environ 2 minuttes, se mit ensuite à table. Tout le diné 
se passa à parler de moy et des embclissemens de Bord'.*Il m'adressa 
plus de 20 fois la paroUe avec une bonté admirable. Ce fut de la part 
de tous les seigneurs de sa cour et de toutes les Dames de celle de 
Madame la Dauphine plus de louanges que je ne puis dire, aux quelles 
l'un et l'autre aplaudissoient. 

L'accueil fait à Tourny avait fait comprendre aux délégués de 
la jurade leur maladresse. Trouvé s'efforça de la réparer et de faire 
amende honorable à un homme aussi bien en cour. Le 26 juillet, 
il écrivait à l'intendant : 

Monsieur, 

J'ai l'honneur de vous envoyer l'état des plans qui ont été pré- 
sentés et de ceux qui sont à présenter. Ayés la bonté de me faire 
connaître vos intentions auxquelles je me conformeray. 

Je pense qu'il en faudra distribuer dans les bureaux et en donner 
à d'autres personnes. M'» les Jurais doivent m'écrire à ce sujet. 



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l34 LA. PBéSKHTATIOlf A LOUIS XV DU PLAIf DE LATTEA 

D'ailleurs Je ne faits que suivre les intentions de M. le Marquis Des* 
trades. 

J'ay rhonneur d'être avec un très profond respect 
Monsieur 

votre très humble et obéissant serviteur 
Trouvé. 
A Paris, ce 26 juillet 1755. 

A la suite de Tétat annoncé, Tavocat de la. ville ajoutait : 

M. Thibaut doit écrire de Bordeaux la quantité de plans qu'il 
faudra sur rouleaux et des veûes encadrées, ainsi que des plans sans 
rouleaux et de veûes sans cadre. 

Il doit pareillement marquer la quantité qu'il faudra garder icy 
soit en rouleaux ou en cadres pour les veûes. 

J'ay actuellement chés moy sept plans avec rouleaux dorés et 
autant de veûes à cadre doré. M. le marquis Dest rades attend que 
le reste soit fait pour faire la distribution i. 

Cette lettre, plutôt humble, était faite pour désarmer Tourny. 
Malheureusement il avait, au même moment, connaissance d'un 
article de la Gazelle de France^ où il était rendu compte de la pré-- 
sentation faite à Compiègne, sans plus de mention de lui que s'il 
n'avait pas eu de part à Touvrage et à la cérémonie. Justement 
mécontent, il expédia aussitôt à Dupin une relation sommaire. 
Il entendait que l'on sût à Bordeaux comment les choses s'étaient 
passées. Et voici la conclusion de sa lettre : 

Je passe cent circonstances dans tout cela plus flateuscs les unes 
que les autres. Je vous raconte seulement cecy somairement pour 
que vous puissiés répondre aux personnes qui, ayant lu la Gazette 
vous parleront de cette cérémonie avec surprise de ne m'y pas voir. 
Vous pourrés leur dire à peu près tout cela, même leur lire ma lett^'o, 
s'ils en sont curieux, sans toutefois en laisser prendre copie. Je veux 
bien qu'on