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Full text of "Revue historique"

Univ.of 
Toronto 

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REVUE 



HISTORIQUE 



REVUE 

HISTORIQUE 

Fondée en 1876 par GABRIEL MONOD 

directeurs c 
Charles BÉMONT et Christian PFISTER. 



Ne quid falsi audeat, ? 


je quid veri non audeat historia 
CicÉRON, de Orat., II, IS. 


TRENTE-NEUVIÈME 


ANNÉE. 




TOME CENT-DIX-SEPTIÈME 




Septembre-Décembre 


1914. 










PARIS 


v^' 




LIBRAIRIE FÉLIX ALGAN 




108, BOULEVARD SAINT 


-GERMAIN 




1914 







/J 






^ I 



7 



A NOS LECTEURS 



L'Appel des Allemands aux nations civilisées. 

Nos lecteurs excuseront le retard de la Revue historique 
et la dimension réduite de la présente livraison. Notre 
imprimeur et la plupart de ses ouvriers ayant été appe- 
lés sous les drapeaux, le travail a d'abord été complète- 
ment interrompu; il reprend lentement et, sans doute, 
tant que durera la guerre, nous ne pourrons remplir qu'en 
partie nos engagements envers nos abonnés et nos lecteurs, 
ris voudront bien prendre patience et nous faire crédit. 

Nous n'en dirions pas davantage et, fidèles à l'esprit 
d'impartialité qui n'a jamais cessé d'animer la Direction 
de la Revue historique, nous voudrions éviter de nous 
engager dans des polémiques de presse sur les origines 
de la guerre et sur la manière dont elle nous est faite, 
s'il n'était nécessaire de répondre à l'extraordinaire Appel 
des Allemands aux nations civilisées. Dans ce manifeste, 
on ne craint pas de nier* que l'Allemagne ait « provo- 
qué » la guerre; qu'elle ait « violé criminellement la 
neutralité de la Belgique » ; que les troupes allemandes 
<ï aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul 
citoyen belge sans y avoir été forcées par la dure néces- 
sité d'une défense légitime » ; qu'elles aient « brutalement 
détruit Louvain » ; qu'elles « fassent la guerre au mépris du 
droit des gens ». On laisse entendre que les déclarations 
faites par les ambassadeurs et les ministres de la Triple- 

1. Nous empruntons nos citations à la traduction française du document 
original qui a paru dans le journal le Temps à la date du 13 octobre 1914. Les 
noms des quatre-vingt-treize ont été donnés dans le numéro du 16 octobre. 
ReV. lilSTOR. CXVII. 1" FASC. 1 



A NOS LECTEURS. 



Entente depuis le 27 juillet jusqu'au 4 août sont menson- 
gères; que l'enquête ordonnée parle gouvernement belge 
sur les atrocités commises par les envahisseurs est un 
« faux témoignage », et l'on traite d' « hypocrites » ceux 
qui ont pris les armes pour la défense du droit des gens et 
pour le respect de la foi jurée. Cet Appel est signé par 
quatre-vingt-treize littérateurs, savants, artistes, profes- 
seurs, la plupart renommés, quelques-uns même illustres. 
C'est avec une douloureuse surprise que nous avons 
trouvé les noms de MM. Deissmann, Albert Ehrhard, G. -A. 
von Harnack, Aloïs Knœpfler parmi les théologiens; K. 
Vollmœller, U. von Wilamowitz-Mœllendorf parmi les phi- 
lologues; Lujo Brentano, W. Sombart, G. von Schmoller 
parmi les économistes ; Paul Laband parmi les juristes ; enfin 
H. Finke, K. Lamprecht, Max. Lenz, Ed. Meyer, M. Spahn 
parmi les historiens. Tous sont des érudits de profession, 
rompus à la critique des textes; par leur méthode rigou- 
reuse, ils ont renouvelé des parties importantes de l'histoire 
ancienne, médiévale et moderne. Placés en face d'un très 
grave problème d'histoire contemporaine, ils ont oublié 
tout à coup, et comme s'ils obéissaient à une consigne, 
les principes mêmes de leur enseignement et de leurs livres. 
Ils semblent n'avoir admis dans leurs dossiers que des docu- 
ments allemands; ils ignorent ou disqualifient sans cause 
les dépositions de leurs adversaires et, après un examen 
incomplet, superficiel et partial, ils proclament solennel- 
lement ce qu'ils disent être la vérité et qui n'en est que le 
travestissement. Tous les textes connus jusqu'ici, qu'ils 
viennent d'Angleterre, de Russie, de Belgique ou de France, 
ou qu'ils émanent des représentants officiels du gouver- 
nement impérial lui-même, tous, du moins ceux dont 
l'authenticité ne saurait être mise en doute, ne concordent- 
ils pas en effet pour prouver que c'est l'Allemagne qui, 
pour appuyer la politique autrichienne en Orient, a déclaré 
la guerre à la Russie et à la France; que la Belgique, enva- 
hie dès le début des hostilités contre tout droit, ainsi que 



A NOS LECTEURS. 3 

l'a déclaré le chancelier de l'Empire en plein Reichstag, 
a demandé l'appui de l'Angleterre et de la France, garantes 
de sa neutralité, contre l'Allemagne qui la violait en for- 
geant de misérables prétextes ; que c'est alors enfin et seu- 
lement alors que l'Angleterre a pris la résolution de joindre 
toutes ses forces à celles de la France et de la Russie pour 
défendre un petit pays neutre contre l'injuste et brutale 
agression d'un grand empire? La guerre n'a pas été impo- 
sée à l'Allemagne par la jalousie de ses voisins, comme 
on le répète à satiété de l'autre côté du Rhin ; elle a été 
voulue par l'Allemagne, préparée par elle avec une persé- 
vérance et une absence de scrupules vraiment stupéfiantes, 
déclarée par elle à son heure ; c'est elle qui lui a imprimé 
ce caractère de férocité qui étonne ses amis et excite l'in- 
dignation du monde entier. 

Ceux qui ont assisté aux événements de ce qu'on appe- 
lait hier encore l'Année terrible (comment qualifiera-t-on 
celle-ci?) ou qui ont pu s'en faire une idée exacte d'après 
les livres ont gardé le souvenir ou se sont formé l'image 
d'une guerre menée par l'Allemagne avec une rigueur 
scientifique, une dureté inflexible, mais néanmoins avec 
ce reste d'humanité qu'on devait attendre d'un peuple 
cultivé, qui s'attribuait le mérite d'une moralité supérieure 
à celle de tous les autres. Les actes de violence qu'on lui 
a justement reprochés pouvaient passer pour être les con- 
séquences fatales de l'état de guerre; toute armée a ses 
pillards et ses bandits. Les instincts les plus sauvages ont 
été contenus alors par une discipline qui épargnait d'ordi- 
naire les innocents. Aujourd'hui, ce sont les chefs eux-mêmes 
qui commandent et qui dirigent les innombrables atten- 
tats contre la vie et les biens des populations désarmées. 
En 1870, les Allemands, après avoir détruit la biblio- 
thèque de Strasbourg et brûlé la cathédrale, ont pu pré- 
tendre que les obus sont aveugles et qu'ils tombent où ils 
peuvent S tout comme il y a quelques semaines ils ont 

1. Voir la Bibliothèque de l'École des chartes, 1871, p. 151 et 235. 



4 A NOS LECTEDRS. 

essayé de s'abriter derrière des raisons militaires pour 
expliquer le bombardement de la cathédrale de Reims; 
mais à Louvain, ils étaient maîtres de la place, et c'est en 
vertu d'ordres précis qu'ils ont détruit méthodiquement 
la bibliothèque, la cathédrale et les plus riches parties de 
la ville. Un aviateur allemand est venu tranquillement voler 
au-dessus de Paris et lancer sur Notre-Dame une bombe 
incendiaire. Et qu'a-t-on fait de Termonde, d'Arras, de 
Lille, d'Ypres, de tant de villes ouvertes, de tant de villages, 
détruits sans motifs et sans excuse? Ces crimes contre la 
civilisation n'ont pas ému les quatre-vingt-treize. « Si dans 
cette guerre terrible », déclarent-ils, « des œuvres d'art 
ont été détruites ou l'étaient un jour, voilà ce que tout 
Allemand déplorera certainement, mais nous refusons éner- 
giquement d'acheter la conservation d'une œuvre d'art au 
prix d'une défaite de nos armes. » En quoi l'incendie de 
Louvain et de Reims pouvait-il empêcher la défaite d'une 
armée allemande et faut-il que la voix de l'humaine pitié 
soit étouffée dès que le canon tonne? 

Quel changement s'est donc opéré dans la mentalité du 
peuple allemand? Ses sentiments d'honneur et de vertu 
n'ont-ils pas été corrompus par l'excès de ce « milita- 
risme » que glorifie l'Appel aux nations civilisées, et sans 
lequel, paraît-il, a la civilisation allemande serait anéantie 
depuis longtemps »? Question redoutable, à laquelle il 
faudra bien que les Allemands répondent autrement que 
par des dénégations sans preuve ou par des affirmations 
mensongères. Car un jour viendra où ils devront faire 
leur examen de conscience et se demander s'ils ne sont 
pas les premières victimes de ce militarisme avide de 
domination, de rapine et de sang, s'ils sont demeurés, ainsi 
qu'ils le prétendent, « un peuple auquel l'héritage d'un 
Gœthe, d'un Beethoven et d'un Kant est aussi sacré que 
son sol et son foyer » . 

Gh. BÉMONT. Ghr. Pfister. 



LES 

ARTISANS ET LEUR VIE EN GRÈCE 

DES 

TEMPS HOMÉRIQUES A L'ÉPOQUE CLASSIQUE 

LE SIÈCLE D'HÉSIODE. 



'H(jLàJv yjexat éxauxo; oO Tiâvu ôp.oio; 
éxâffTtp, àWoL oiaçépwv îr)v çOciv, aXXo? 
£71 ' à),Xo'j epyoy 7ipà?iv. 

(Platon, /?e>., II, p. 370 a). 

Un des problèmes les plus ardus, mais un des plus importants 
à résoudre, que soulève l'histoire de la civilisation grecque est 
celui qui concerne l'institution et le développement de la divi- 
sion du travail social, en particulier du travail industriel. En 
effet, la division du travail n'est pas seulement un fait intéressant 
en tant que facteur du progrès économique : il est bien évident, 

— et c'est un principe déjà posé par Platon et par Xénophon', 

— que la spécialisation des ouvriers est le seul moyen d'obtenir 
à plus bas prix des produits de meilleure qualité ; mais le désir 
d'arriver à ce résultat ne saurait être considéré comme le point 
de départ de la spécialisation ; une telle théorie donnerait trop de 
prise à l'objection où se heurte n'importe quel essai d'explication 
finaliste, en supposant à priori une netteté de conception que 
l'expérience seule peut donner; si le progrès de la civilisation 

1. « Les produits se font mieux et plus facilemeat quand chacun fait... la 
besogne la plus conforme à ses aptitudes, sans se préoccuper du reste. » (Rép., 
II, p. 370 c.) Cf. encore Euthydème, p. 279 et suiv., etc. — Des idées analogues 
sont exprimées dans la Cyropédie, VIII, 2, 5-6, et 5, 1-6 : « Il est impossible, 
dit notamment Xénophon, qu'un homme qui exerce à la fois plusieurs 
métiers les fasse tous bien... Un homme dont le travail se borne à un ouvrage 
restreint doit nécessairement y exceller. » 



b PIERRE WALTZ. 

est une conséquence nécessaire de la division du travail, il n'a 
pu, — du moins à l'origine, — en constituer la fin^. C'est ail- 
leurs que dans un idéal à réaliser qu'il faut chercher la condi- 
tion nécessaire à la production de ce phénomène social : on ne 
peut la trouver que dans un commencement d'organisation de 
la société 2. En effet, — pour négliger le côté théorique de la ques- 
tion'^, — il est clair qu'un travailleur ne peut se spécialiser qu'en 
raison de la certitude où il est de pouvoir compter sur la colla- 
boration d'autres travailleurs : on n'imagine pas un forgeron fabri- 
quant des socs sans s'être assuré qu'un autre ouvrier construit 
en même temps des corps de charrues en nombre égal, ni même 
confectionnant un objet quelconque sans être certain qu'il pourra 
l'échanger contre d'autres produits, indispensables à son exis- 
tence. Les divers métiers ne peuvent donc se constituer que par 
une sorte d'entente au moins implicite entre les travailleurs ; et 
la spécialisation, qui force chacun à ne produire lui-même qu'une 
infime partie de ce qui lui est nécessaire, ne peut s'établir au 
sein d'une collectivité que dans la mesure où des relations cons- 
tantes existaient déjà entre les individus qui la composent. Si 
la division du travail est la cause d'un progrès économique, elle 
est elle-même le résultat d'un progrès social. Par conséquent, 
il n'est pas de méthode plus sûre, pour calculer la puissance 
du lien social dans un milieu quelconque, que de déterminer le 
degré qu'il a pu atteindre dans la spécialisation progressive des 
travailleurs et dans l'organisation du travail. Si l'on veut suivre 
pas à pas l'évolution de la société grecque, il est donc indispen- 
sable d'étudier, siècle par siècle, la constitution des divers 
métiers et la situation de ceux qui les exerçaient. Or, en ce qui 
concerne les temps antérieurs à l'époque classique, l'histoire 
s'est à peu près bornée, jusqu'à présent, à constater les effets 
de cette évolution à de longs intervalles, sans chercher à en 
déterminer avec précision les phases successives^ : il est admis, 

1. Suivant M. Durkheira (De la division du travail social, 1. II, ch. ii, § 4), 
« le besoin de produits plus abondants et de meilleure qualité est un résultat 
de la cause qui nécessite la spécialisation, non la cause de cette dernière. » 
Cf. encore ch. v, g 2. 

2. « La division du travail ne se produit qu'au sein de sociétés constituées. » 
(Durkheim, loc. cit.) 

3. M. Durkheim [loc. cit.) trouve la cause première de la division du travail 
dans l'accroissement de la densité et du volume des sociétés. 

4. Cf., par exemple, P. Guiraud, la Main-d'œuvre industrielle dans l'an- 
cienne Grèce {Université de Paris, Bibl. de la Faculté des lettres, t. XII, 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 7 

— et d'ailleurs facile à vérifier par de nombreux exemples, — 
qu'à l'âge homérique se trahit encore l'influence d'un état 
patriarcal inorganique, tandis qu'au v'' siècle le régime de la 
cité est définitivement constitué et l'on y voit fonctionner nor- 
malement tous les rouages d'une société organisée; mais par 
quelles étapes était passé le monde grec pour subir dans un 
temps relativement court une modification aussi profonde? TeUe 
est la question qui reste à élucider, dans la mesure où le permet 
la rareté des documents précis relatifs à l'histoire des viii^, vu® 
et VI® siècles ' . 

Pour continuer l'œuvre des historiens qui ont déjà entrepris 
cette étude sociale en ce qui concerne les temps homériques'^, 
c'est avec l'époque d'Hésiode qu'il convient, en premier lieu, 
de les comparer. Si aucune distinction notable ne pouvait s'éta- 
blir entre le milieu où Homère place l'action de ses épopées et 
celui que décrivent les Travaux et les Jours, l'analyse de ce 
poème permettrait du moins de préciser certains points que 
Y Iliade eïY Odyssée n'éclaircissaient pas suffisamment; et si, 

— ce que l'examen des idées d'Hésiode rend à priori plus pro- 
bable'^, — la différence est sensible entre la vie tant matérielle 
que morale des deux époques, nous pourrons au moins entre- 
voir, par l'étude des progrès économiques, le progrès social qui 
les a rendus possibles. 

Paris, 1900), p. 51 : « Ulysse se vantait jadis d'avoir fabriqué son lit nuptial; 
s'il eût été contemporain de Périclés, il serait allé tout bonnement l'acheter 
chez un marchand de meubles. Homère nous représente un fils de Priam occupé 
à faire son char de guerre avec le bois qu'il a coupé dans la forêt ; ultérieure- 
ment, c'eût été là de sa part une excentricité... « La vivacité de ces antithèses 
et d'autres analogues montre bien la profonde divergence entre ces deux états, 
mais le problème est moins résolu que posé. Guiraud avoue d'ailleurs (p. 64) 
qu'il est, selon lui, « impossible de suivre cette évolution à travers les âges ». 

1. Guiraud touche bien à cette question dans son chapitre sur l'Évolution 
de l'industrie en Grèce; mais il s'attache plutôt (p. 24-32) à montrer l'essor 
économique de la Grèce et la diffusion des produits de son industrie qu'à déter- 
miner les conditions de leur élaboration. Ses Études économiques sur l'anti- 
quité (2° éd., Paris, 1905) n'apportent aucun élément nouveau à la solution de 
cette question particulière. Quant au livre de Francotte sur l'Industrie dans 
la Grèce ancienne (Bruxelles, 1900-1901), bien qu'il fasse une large part à 
l'étude de l'industrie au point de vue social, il ne touche qu'en passant (cf. 
surtout t. I, p. 24-38) au problème spécial qui nous occupe. 

2. Citons en première ligne Riedenauer, Handwerkund Handwerker in den 
homerischen Zeiten (1873); Guiraud, la Main-d'œuvre..., ch. i-ii; Études eco' 
nooiiques..., p. 27 et suiv. 

3. Voir ma thèse sur Hésiode et son poème moral, p. 86 et suiv. 



PIERRE WALTZ. 



I. 

Les artisans à l'époque homérique. 

Le régime patriarcal constitue déjà une première tentative de 
groupement humain ; mais le principe essentiel sur lequel il est 
fondé, celui de l'autonomie familiale, ne favorise guère la divi- 
sion du travail ; car s'il n'est pas logiquement incompatible avec 
la spécialisation, il ne saurait, en tout cas, comporter l'existence 
de professionnels travaillant pour le public. Or, la société homé- 
rique n'est pas encore bien dégagée de cet état de choses primi- 
tif : on y voit souvent les membres d'un même « clan » habiter 
tous sous le même toit et chacun d'eux se livrer successivement 
à toutes sortes de travaux'. En matière agricole, par exemple, 
non seulement les plus hauts personnages mettent volontiers la 
main à l'ouvrage^ ; mais même les ouvriers embauchés à cet effet 
ne sont pas des spécialistes : on charge le premier venu non 
seulement de garder un troupeau ou de balayer une étable^, ce 
dont n'importe qui est capable, mais de faire une hafe, de soi- 
gner des arbres ou un jardin, de construire une fontaine^; et 
cela sans s'informer de ses aptitudes particulières ^ 

Dans les maisons, tous les travaux domestiques sont faits par 
les femmes, et chacune d'elles, pour être une épouse ou une ser- 
vante accomplie, doit être également capable non seulement de 

1. Sur l'organisation primitive du yé^oî en Grèce, voir P. Guiraud, la Pro- 
priété foncière en Grèce jusqu'à l'époque romaine (Paris, 1893), ch. i-ii, iv, 
VII, et G. Glotz, la Solidarité de la famille dans le droit criminel en Grèce 
(Paris, 1904), ch. i. 

2. Par exemple Laerte cultivant son verger {Odyssée,, XV, v. 139 et suiv.; 
XXIV, V. 226 et suiv.) ou Lycaon, fils de Priam, travaillant à la construction 
de son char {Iliade, XXI, v. 36 et suiv.). Quand Ulysse provoque Eurymaque 
(Od., XVIII, V. 366 et suiv.), il se vante de savoir faucher et labourer mieux 
que lui. Le roi préside lui-même aux moissons [11., XVIII, v. 550-560); son 
premier soin, en revenant de voyage, est de visiter ses bergeries [Od., XV, 
v. 503 et ?,\x\\.; — Boucl. Hér., v. 39); enfin ce sont parfois ses propres enfants 
qui gardent ses troupeaux {IL, XV, v. 547 et suiv.; — Od., XXII, v. 222-223). 

3. Tels sont les travaux que proposent à Ulysse Eumée [Od., XVII, v. 187) 
et Mélanthios {Ibid., v. 223 et suiv.). 

4. Cf. Od., XVIII, V. 359; — IL, XXI, v. 257 et suiv., 347. 

5. Si les Cyclopes, ces fermiers modèles, ne « savent ni semer ni labourer » 
[Od., IX, V. 108), il faut se garder de voir dans ce fait l'indice d'une spéciali- 
sation; c'est au contraire leur barbarie que le poète veut faire ressortir en 
citant ce trait de mœurs : ce ne sont pas des avSpt; k\^y\(sxa.\. 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 9 

bien tenir le ménage et de faire la cuisine ^ mais de tisser, de 
coudre, de laver le linge 2, à l'occasion même de moudre le grain ^ 
ou de soigner les chevaux^ : Hélène, Andromaque, Arête, Nau- 
sicaa, Gircé président chez elles à toutes ces tâches et n'y sont 
pas les moins habiles. Les hommes non plus ne restent pas 
étrangers à la tenue de la maison et à la confection des vête- 
ments^. Sans doute quelques captives, originaires de pays orien- 
taux où l'art et l'industrie sont plus avancés que dans le monde 
grec, se font remarquer par quelque talent spécial*^; mais, 
outre que ces ouvrières devaient être renommées en raison même 
de leur rareté, leur présence accidentelle dans les gynécées ne 
pouvait avoir une action sensible sur l'état général de l'industrie 
et de la civilisation nationales'''. 

Mais c'est surtout dans la construction des objets mobiliers 
que nous frappe la facilité avec laquelle on se passait du con- 
cours des spécialistes : non seulement dans l'île de Calypso, 
dont il est le seul habitant mâle, Ulysse n'éprouve aucun embar- 
ras à construire de toutes pièces un radeau relativement perfec- 
tionné, c'est-à-dire à se faire successivement bûcheron, menui- 
sier et voilier^; mais, même lorsqu'il n'est pas pressé par une 
nécessité de ce genre, qu'il est dans son pays, où il exerce l'auto- 
rité royale et où il lui serait aisé de trouver des collaborateurs, 
c'est de ses propres mains qu'il fabrique son lit nuptial et bâtit 

1. Cf. //., XXIV, V. 613; XVIII, v. 560, etc. 

2. Des allusions continuelles à ces travaux sont faites dans l'Iliade (VI, v. 289, 
m, 456, 490; XXII, v. 440; XXIII, v. 263, 760, etc.) et dans l'Odyssée (II, 
V. 93 et suiv.; IV, v. 121-136; VI, v. 26 et suiv., 305 et suiv.; X, v. 222, etc.). 

3. C'est ce que les servantes d'Ulysse font pour les prétendants (Orf., XX, 
V. 105 et suiv.). 

4. C'est ainsi qu'Andromaque prend soin des chevaux d'Hector (IL, VIII, 
V. 186 et suiv.). 

5. Cf. Od., XV, V. 319 et suiv. (Ulysse s'occupe du ménage d'Eumée); VIV, 
V. 23 (Ulysse trouve Eumée en train de se fabriquer des sandales), etc. 

6. Notamment les Cariennes, les Lydiennes, les Sidoniennes {IL, IV, v. 141 
et suiv.; VI, v. 289 et suiv.; — Od., XV, v. 417 et suiv., etc.); cf. infra. 

7. Les artistes ne sont pas non plus des spécialistes : les héros qui veulent 
consacrer une statue à une divinité la taillent eux-mêmes; d'où l'emploi 
exclusif du bois, plus facile à travailler que la pierre, le métal ou l'ivoire 
(Plutarque, Mor., p. 762-763). Selon la tradition, le plus ancien sculpteur pro- 
fessionnel aurait été Dédale, l'auteur des premiers perfectionnements tech- 
niques accomplis par la statuaire (notamment l'idée d'écarter les bras et les 
jambes) ; cf. Diodore, IV, 76. 

8. Od., V, V. 245-261. 



10 PIERRE WÀLTZ. 

la chambre qui doit contenir ce meuble précieux : il construit 
les murs, le toit, les portes, rabote et aligne le bois du lit, y tend 
des sangles de cuir, l'orne d'incrustations d'or, d'argent et 
d'ivoire, en un mot s'acquitte à lui seul de la besogne d'un maçon, 
d'un charpentier, d'un menuisier, d'un bourrelier et d'un orfèvre, 
le tout avec une égale compétence ' . Dans V Iliade aussi, l'on voit 
tantôt les soldats d'Achille tantôt tous les habitants de Troie 
s'improviser bûcherons, maçons et charpentiers 2. Les marins 
même ne sont pas des professionnels : quand Télémaque songe 
à quitter Ithaque ou qu'Alcinoos veut y renvoyer Ulysse, c'est 
au concours de volontaires « choisis parmi tout le peuple » qu'ils 
font appel''; leurs matelots sont des gens du commun, qui se 
seraient embauchés aussi bien pour n'importe quelle autre tâche ^. 
Tous ces ouvriers sont des « maîtres Jacques », comme Automé- 
don, le serviteur d' Achille, qui non seulement cumule les fonc- 
tions de cocher et de cuisinier, mais remplit encore le rôle de 
messager, de palefrenier, d'écuyer tranchant et de valet de 
chambre''. Pas plus dans les besognes domestiques que dans le 
travad industriel n'apparaît le moindre souci d'organisation 6. 

Cependant, au sein même de cette société inorganique, com- 
mence à se manifester une tendance à répartir les fonctions 
selon les aptitudes individuelles. Il existe déjà, dans un certain 
nombre de métiers, des artisans professionnels, qui travaillent 
pour le public, des « démiurges »~. Cet état de choses devait 
être le terme d'une assez longue évolution : à la complète auto- 

1. Od., XXIII, V. 189-201. 

2. II., XXIII, V. 114 et suiv. (érection du bûcher de Patrocle) ; XXIV, v. 448 
et suiv., 791 et suiv. (construction de celui d'Hector). — Sur l'emploi du mot 
0Xot6|xo; (XXIII, v. 114, 123), cf. infra. 

3. Od., III, v. 363 et suiv.; IV, v. 778 et suiv.; VIII, v. 35 et suiv. 

4. Les marins de VOclyssée sont des thèles (voir plus loin), comme ceux de 
l'époque classique (cf. Thucydide, VI, 43). Les mêmes hommes sont d'ailleurs 
à la fois soldats et matelots, aussi bien à l'âge homérique que pendant la 
guerre du Péloponèse (cf. Thucydide, I, 10, 4; VI, 91, 4). 

5. Voir IL, IX, V. 209; XVI, v. 145 et suiv., 472; XVII, v. 429; XIX, v. 392; 
XXIII, V. 563 et suiv.; XXIV, v. 474, 574, 625. Sa situation sociale est d'ail- 
leurs différente de celle des matelots, puisqu'il est attaché au service d'Achille 
et probablement son esclave. Sur les xi^puxeç homériques bons à tout faire, 
voir encore Athénée, X, p. 425 d, et XIV, p. 660 cd. 

C. Autre exemple : Myrtilos est à la fois le charron (àpExaTonriyôi;) et le 
cocher (i^vio/oç) d'Oenomaos (cf. Phérécide, fr. 93 Mûller). 

7. Le mot ÔYiiAiÔEpyoç, inconnu à V Iliade, se trouve deux fois dans V Odyssée 
(XVII, V. 383, et XIX, v. 135). 



LES ARTISANS ET LEDll VIE EN GRECE. 11 

nomie familiale avait logiquement succédé un nouveau régime, 
où chaque « clan » empruntait à d'autres, par voie d'échanges, 
les produits qui lui manquaient ; cet usage s'était étendu, puisque 
les poèmes homériques parlent assez fréquemment à' étrangers 
avec qui les Grecs trafiquaient ou qu'ils faisaient venir chez eux 
pour exercer des industries plus avancées dans leur pays^ L'ha- 
bitude naissait alors tout naturellement de s'adresser, pour 
chaque objet, au peuple, au groupement ou à l'homme le plus 
habile à le fabriquer ; de sorte qu'un commencement de spéciali- 
sation pouvait s'ébaucher même avant l'institution des démiurges . 
Toutefois, un artisan de métier ne peut être supérieur en toute 
matière à un « amateur » comme Ulysse ; or, c'est cette supé- 
riorité seule qui peut lui attirer la clientèle des particuliers ; il 
n'a donc des chances de succès que dans le domaine où il aura 
acquis une compétence spéciale ; si bien que l'existence d'ou- 
vriers professionnels, résultat d'une première et rudimentaire 
tendance à la division du travail, favorisait à son tour l'exten- 
sion de cette spécialisation. Il était naturel qu'elle commençât 
par les professions qui exigeaient un outillage perfectionné, une 
manipulation délicate ou des connaissances trop compliquées 
pour la majorité des intelligences. Dans une courte énumération 
des principales sortes de démiurges, YOdyssée cite les devins, 
les médecins, les chanteurs et les menuisiers (xéxTcveç), auxquels 
un autre passage ajoute les hérauts 2. Mais il ne faut pas con- 
clure de ce texte que les ouvriers manuels étaient parmi eux en 
petite minorité; car les deux poèmes en donnent d'autres 
exemples, en assez grand nombre. Le terme de tsxtwv, — pour 
examiner d'abord ceux que nomme le passage en question, — 
désigne tous les gens qui travaillent le bois et qui constituent 
pour nous plusieurs corps de métiers parfaitement distincts : 
les TéxToveç homériques sont soit des maçons ■^, soit des construc- 



1. L'Iliade cite les teinturières de Carie et de Lydie (IV, v. 141 et suiv.), les 
brodeuses de Sidon (VI, v. 289 et suiv.), les armuriers de Chypre (XI, v. 19 et 
suiv.). C'est par un corroyeur béotien qu'Ajax fait recouvrir son bouclier {IL, 
VII, V. 220 et suiv.; — Pline, H. N., VII, 57, 5); suivant Strabon (XIII, 4, 6), 
il s'agirait même d'un Lydien établi en Béotie. L'Odyssée (XVII, v. 382, 386) 
fait également allusion à ces ouvriers qu'on « appelle d'ailleurs ». 

2. XVII, V. 383 et suiv.; XIX, v. 135. 

3. //., VI, V. 315; XXIII, v. 712 et suiv.; Od., XVII, v. 340; XXI, v. 43 et 
suiv. 



12 PIERRE WALTZ. 

teurs de navires ^ soit des charpentiers 2, parfois encore des 
bûcherons^, des menuisiers d'art^, des charrons ^ ou des fabri- 
cants d'arcs 6. Rien ne fait supposer d'ailleurs qu'ils se soient 
spécialisés chacun dans une seule de ces branches^. Il en est 
de même pour les métallurgistes : le terme de '/akyi.tùç désigne 
ordinairement, dans V Iliade, un armurier^; mais VOdyssée fait 
aussi des yû^xr^z^ soit des forgerons, soit des orfèvres 9. Leur 
patron, Héphaistos, s'occupe à la fois de chaudronnerie et de 
bijouterie '0; nous le voyons fabriquer tour à tour une cuirasse, 
un bouclier, des armes offensives, des trépieds, des meubles en 
métal^^ parfois même des chambres et des portiques •2. La diffi- 
culté de travailler le métal exige un homme expérimenté ; mais 
toutes les industries où s'emploie cette matière sont également 
de sa compétence 13. 

Il est naturel que, dans V Iliade surtout, ces deux classes 
d'artisans soient le plus fréquemment nommées : l'armurier est 
le principal fournisseur des héros belliqueux ; quant au bûche- 
ron, sa besogne est, dans les récits de combats, une source iné- 
puisable de comparaisons. Mais la société homérique connaît 
encore d'autres métiers manuels, entre autres ceux de corroyeur ^^ 

1. IL, III, V. 61 et suiv.; XIII, v. 390; XIV, v. 410 et suiv., etc. 

2. Od., VIII, V. 493; IX, v. 384 et suiv. 

3. //., XVI, V. 483, etc. 

4. OcL, XIX, V. 55 et suiv. 

5. Hymne à Aphrodite, v. 12. Dans l'Iliade (IV, v, 485 et suiv.), le charron 
est qualifié d'âpixaxoTTrjYbs àvyjp ; mais cett« épithète peut bien s'appliquer à un 
TéxTwv (cf. p. 12, n. 6). 

6. IL, IV, v. 110. Il s'agit d'ailleurs d'un arc en corne, non en bois. 

7. Cf. Guiraud, la Main-d'œuvre..., p. 19-20. 

8. IV, V. 187 et 216; XII, v. 285; XV, v. 309; XXIII, v. 743, etc. 

9. IX, v. 391 et suiv., etc.; III, v. 432 (le même personnage est appelé xp'Jffo- 
xéoî, V. 425), etc. 

10. Od., VIII, V. 172 et suiv.; — IL, IV, v. 615 et suiv.; VI, v. 232 et suiv.; 
VIT, v. 91 et suiv.; XVIII, v. 400 et suiv. 

il. IL, II, V. 101; VIII, 195; XVIII, v. 373 et suiv., 478 et suiv., 609 et suiv.; 
XIV, V. 293 et suiv. 

12. IL, XIV, v. 106; XX, v. 12. 

13. Selon Hellanicos (fr. 112 et 113 MûUer), la fabrication des armes aurait 
été inventée à Lemnos, et les armuriers lemniens auraient été les premiers 
démiurges grecs. La tradition populaire attribuait la même invention aux 
Dactyles de l'Ida (cf. Strabon, X, 3, 22, etc.). 

14. IL, VII, V. 220 et suiv. (Tychios d'Hylè en Béotie, qui avait garni de cuir 
le bouclier d'Ajax); XVII, v. 389 et suiv.; — Od., VIII, v. 373 (Polybos, fabri- 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRÈCE. 13 

et de potier 1, sans compter diverses professions libérales, que 
nous avons vues classées par YOdyssée parmi les fonctions des 
démiurges 2. Les exemples en sont assez fréquents pour que nous 
puissions conclure de là que l'artisanat'^ est déjà entré dans les 
mœurs comme une institution normale, quoique les démiurges 
n'exercent encore qu'un petit nombre de métiers, — à l'intérieur 
desquels ne se manifeste aucune division*, — et que les limites 
soient mal déterminées entre le travail professionnel et celui que 
chacun fait chez soi^. 



cant (le ballons pour les enfants d'Alcinoos). Ils sont qualifiés de (Ty.uTOTÔ|i.cot, 
terme qui, à l'âge classique, désignera surtout les cordonniers (cf. Bliimner, 
Terminologie der Gewerbe und Kiinste bei Griechen und Rômcrn, t. I, 
p. 254 et suiv.). 

1. IL, XVIII, V. 599-601 (les évolutions d'un chœur de danse sont comparées 
à la rotation d'une « roue de potier »). Celte industrie était une des plus 
avancées à cette époque (cf. Blùmner, Die griechischen PrivatalterUiUmer, 
p. 408). 

2. Voici les principaux exemples qu'en citent l'Iliade et l'Odyssée : méde- 
cins, IL, IV, V. 190; XI, V. 514 et suiv., 833 et suiv.; XIII, v. 223; — devins, 
IL, I, V. 65 et suiv.; VI, v, 76; XVI, v. 234 et suiv.; XXIV, v. 221, etc.; 
Od., I, V. 415 et suiv.; X, v. 492; XI, passim; XV, v. 225 et suiv.; XX, v. 350 
et suiv., etc.; — sacrificateurs, IL, I, v. 11 et suiv.; V, v. 10, etc.; — chantres 
et musiciens, Od., l, v. 153 et suiv., 325-352; III, v. 267; IV, v. 17; VIII, 
V. 43 et suiv., 479 et suiv.; XVII, v. 518 et suiv.; XXII, v. 347 et suiv.; 
— hérauts, IL, IV, v. 679 et suiv., etc., etc.; Od., II, v. 6, 38, etc. Dans 
quelques cas, par exemple quand le poète parle d'un plongeur {IL, XVI, 
V. 750), d'un pilote (XXIII, v. 316), d'un cocher {ibid., v. 318) ou d'un athlète 
(Od., VIII, V. 164), il est assez dilBcile de dire s'il s'agit de l'exercice d'une 
profession régulière ou dune occupation momentanée. Guiraud {la Main- 
d'œuvre..., p. 20) rappelle, en la critiquant, la théorie suivant laquelle les 
noms de métiers seraient caractérisés par la terminaison -euç, tandis que la 
terminaison -oî s'appliquerait aux termes qui désignent une occupation acci- 
dentelle. En fait, bien des mots échappent à ce critérium (téxtwv, |jiâvTi;, xvjpuÇ, 
et surtout les noms en -ty]p : xuêto-roTv^p, àeXïixïjp, Iv)ttip, etc.), et d'autre part 
il n'est pas toujours exact (àoi56ç, axyTOTÔjjLo;, etc., désignent bien des métiers). 

3. On voudra bien me pardonner l'emploi de ce néologisme indisi»ensable, 
qui est d'ailleurs d'usage courant dans le langage des économistes; il me 
semble infiniment préférable au vocable artisanerie, qu'avait risqué G. Sand. 

4. Encore un exemple de cette confusion des fonctions : l'Hymne à Aphro- 
dite (v. 12-13) parle de téxtovs; qui fabriquent des chars damasquinés d'ai- 
rain (uoixfXa j^aXxôJ). 

5. Un exemple curieux de cet état de choses est donné par l'Iliade, où l'on 
voit (VI, V. 313-315) Paris bâtir sa maison lui-même (aÙTÔ;), avec l'aide de 
charpentiers de profession (téxtovei;). 



34 PIERRE WALTZ. 

II. 

Les corps de métiers au VHP siècle. 

Ce départ entre les besognes qu'effectuaient les gens de métier 
et ceUes dont chaque particulier se chargeait lui-même est un 
des points que l'étude de la poésie hésiodique peut le mieux con- 
tribuer à élucider 1. Cela tient en partie aux conditions dans les- 
quelles a été écrit le poème des Travaux et à l'intention qui en 
a inspiré la composition. Ce code de la vie rurale est plus exhor- 
tatif que proprement didactique ; en tout cas, ce n'est nullement 
un ouvrage ésotérique ; il n'est pas destiné aux spécialistes d'une 
profession déterminée ; il contient, au contraire, l'exposé de toutes 
les notions nécessaires à la vie matérielle et morale de n'importe 
quel habitant de la campagne. Il s'ensuit naturellement que le 
poète insiste longuement sur le détail des travaux que chacun 
peut être appelé à faire pour son propre compte, parce que dans 
ce cas l'occasion se présentait constamment, et pour tout le 
monde, de mettre ses leçons en pratique; tandis qu'il passe très 
rapidement sur la fabrication des instruments que les particuliers 
devront commander aux professionnels ; car cette dernière ques- 
tion reste étrangère à son enseignement. Le poème est, dans sa 
forme, adressé au frère du poète et n'énonce que des conseils 
qui puissent lui être directement utiles 2; or. Perses était un 
petit propriétaire foncier, et rien ne peut faire supposer qu'il 
ait jamais été un « démiurge »; Hésiode serait sorti de son 
sujet s'il était entré dans un développement technique d'ordre 
spécial. De l'abondance et de la précision des préceptes rela- 
tifs à une tâche quelconque, nous pourrons donc inférer 
qu'elle est de celles qui incombent à chaque maître de maison ; 
tandis qu'une omission, un manque apparent de proportions, 
une brièveté qu'à première vue on jugerait excessive font sup- 
poser à bon droit que des prescriptions plus détaillées seraient 

1. La plupart des exemples qui vont suivre sont empruntés aux Travaux, 
les poèmes pseudo-hésiodiques ne fournissant, sur la question que je traite, 
que très peu d'indications. 

2. La chose a été contestée pour les derniers vers du poème (v. 695-828), où 
en effet Perses n'est pas nommé; mais il ne semble pas qu'Hésiode le perde 
jamais de vue (cf. P. Mazon, la Composition des Travaux et des Jours, Rev. 
Et. Ane, 1912, tirage à part, p. 24 et suiv.). 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 15 

restées, pour la majorité du public, sans application pratique 
et par conséquent sans intérêt immédiat. Quand la description 
de l'hiver amène le poète à parler du costume qui convient à 
cette saison, il est évident qu'il n'en énumérerait pas toutes les 
pièces, — tunique, manteau, bottines, bonnet, — et n'insisterait 
pas sur la qualité de la laine ou des fourrures, sur le tissage, la 
couture et le feutrage i, s'il ne s'adressait à des gens qui font 
eux-mêmes leurs vêtements. Pour une femme en particulier, — 
fût-elle, comme Pandore, d'origine divine, — le premier mérite 
est de savoir tisser, coudre, faire ses habits de ses propres 
mains; et ce sont les dieux qui lui apprennent ces arts précieux 
pour la rendre encore plus accomplie^. En ce qui concerne les ins- 
truments aratoires, il faut non seulement avoir k soi tout le maté- 
riel nécessaire, mais être capable de le fabriquer soi-même : 
Hésiode le dit expressément 3. Aussi ne craint- il pas de s'attar- 
der aux détails les plus minutieux : la saison où il convient 
d'abattre les arbres, les avantages ou les inconvénients des 
diverses essences, les dimensions exactes du mortier, du pilon, 
du maillet, de l'essieu et des roues du chariot, il précise tout 
avec le plus grand soin 4; car la construction des charrues et 
des voitures est une de ces besognes que chacun doit faire pour 
soi et « chez soi »-''. 

Ce dernier point est en effet capital pour Hésiode; car une 
des premières qualités qu'il exige de son campagnard modèle, 
c'est qu'il soit en état de se suffire à lui-même et ne soit jamais 

1. Tr., V. 536-546. 

2. Tr., V. 63-64, 79; — Théogonie, v. 571 et suiv. Un fragment du Catalogue 
(fr. 94, V. 11) contient une allusion analogue aux « femmes instruites à faire 
des ouvrages parfaits )>. Cf. également Tr., v. 779 : c'est le 30 du mois que la 
femme « dressera son métier et mettra son ouvrage en train ». 

3. V. 43"2 : Aocà Se Oiaûai àpotpa, TtovoiàjjLevoç xaxà oixov. Cf. v. 407, 
457, etc. 

4. V. 423-436. 

5. Ka-cà oTuov (v. 432, déjà cité), Èv oîxw (v. 407). — Quant à la maison elle- 
même, il serait intéressant de savoir si chaque propriétaire la bâtissait de ses 
propres mains, comme Ulysse à Ithaque, ou si, comme Paris à Troie, il faisait 
appel à des maçons salariés; mais les passages où Hésiode fait allusion aux 
habitations et à leur construction ne permettent pas de résoudre la question 
avec certitude : otxov... itotiiaaaOai (v. 405 et suiv.) signifie simplement se pro- 
curer une maison, sans préciser le mode d'acquisition; — oTjcov... tcokôv (v. 704) 
peut signifier faisant ou faisant faire une maison; — TioteîaÔe xaXià; (v. 503) 
signifie plutôt, vu le contexte relatif aux provisions (pioç) pour l'hiver : « Faites 
des réserves », que : « Construisez-vous des cabanes. » 



16 PIERRE WÀLTZ. 

dans la nécessité d'implorer l'aide d'autrui. Chaque tâche doit 
se faire en son temps ; Hésiode ne cesse de le répéter, et c'est 
pour cela qu'il a inséré dans son poème moral un calendrier 
du parfait agriculteur, où il insiste moins sur le détail de chaque 
besogne que sur le moment qui lui convient et les signes natu- 
rels qui en indiquent la saison i. Or, pour être sûr de pouvoir 
labourer, moissonner ou vendanger au moment voulu, il faut ne 
dépendre de personne, n'avoir pas à compter avec la négligence 
ou la mauvaise volonté d'un voisin qui refuse de vous prêter sa 
charrue ou son attelage 2; le seul moyen d'arriver à une com- 
plète indépendance est donc d'avoir à sa disposition tous les 
outils et tous les auxiliaires indispensables 3. Sans doute, le 
poète signale en passant la nécessité de vivre en bonnes rela- 
tions avec ses semblables, en particulier avec les gens du voi- 
sinage^ : l'usage, sinon une loi formelle, établissait une sorte de 
solidarité entre les habitants d'un même bourg s. Mais Hésiode 
cherche précisément à réduire au minimun la nécessité des 
services mutuels qu'ils peuvent être appelés à se rendre. Le but 
en est louable : le poète s'efforce de supprimer ou tout au moins 
de restreindre la part d'aléa toujours trop considérable dans nos 
entreprises. Mais cet individualisme outré n'est pas sans entraî- 
ner des conséquences fâcheuses, même au point de vue matériel : 
préconiser un genre de vie où chacun ne doit compter que sur lui- 
même, c'est entraver la division du travail, donc les progrès de 
l'industrie. Ainsi s'explique, par exemple, la persistance de la 
primitive charrue « d'une seule pièce » à côté de la charrue 
« ajustée », plus légère et plus commode, mais de facture plus 
compliquée •% et ceUe du moulin rudimentaire, composé d'un 
mortier et d'un pilon en bois, à une époque où la meule était 



1. Cf. Hésiode et son poème moral, p. 64 et suiv., 88 et suiv. 

2. Tr., V. 453 et suiv. 

3. Tr., V. 405 et suiv. : « Avant tout, il faut avoir une maison, deux bœufs 
de labour..., une esclave..., puis il faut se procurer et avoir chez soi tous les 
instruments nécessaires... » 

4. Tr., v. 725 et suiv., 342 et suiv. 

5. Tr., V. 344-345. Cf. G. Glotz, op. cit., 1. I, ch. vu (en particulier, p. 197 
et suiv.). 

6. "ApoTpov aÙTOYuov; — àpoTpov itioxTÔv. Hésiode recommande (v. 433 et 
suiv.) d'en avoir deux, une de chaque type, pour ne pas être pris au dépourvu; 
dans la seconde, chaque pièce doit être faite d'un bois différent (v. 435 et suiv.). 



LES ARTISANS ET LECR VIE EN GRECE. 17 

déjà connue'. Le temps n'est pas encore oublié où Géa fabri- 
quait elle-même sa propre faux 2. 

Mais si les principes de la morale hésiodique tendent à retar- 
der la division du travail, n'est-ce pas que pour certaines causes 
sociales le développement en était alors impossible? De ces 
causes, le poète nous en fait découvrir une qui pourrait bien avoir 
été la plus importante : son but essentiel est de démontrer la 
nécessité du travail ; tout homme est tenu de peiner, s'il ne veut 
être réduit à mourir de faim ou à vivre d'expédients douteux ; or, 
la seule besogne qui pût assurer à un Béotien du viii'* siècle une 
aisance honnête et solide, c'était la culture des champs; aussi 
Hésiode recommande-t-il à tous ses concitoyens de s'y adonner, 
pour puiser dans leur propre labeur les ressources indispensables 
à leur subsistance ; car le profit que chacun en retire est le cou- 
ronnement de son activité, le résultat et la conséquence néces- 
saire de ses efibrts personnels. Dans la civilisation hésiodique, 
tout le monde est agriculteur ; seule, la tradition légendaire garde 
le souvenir lointain des ancêtres qui ne cultivaient pas le sol, 
les uns parce que la faveur des dieux les avait dispensés de 
toute peine 3, les autres parce que leur barbarie ne pouvait 
s'astreindre à cette contrainte^. 

Mais si la vie agricole est la vie morale par excellence, 
puisque nos gains ne s'y font pas aux dépens d'autrui, elle ne 
fortifie guère le lien social entre ceux qui la pratiquent : le 
laboureur n'a de relations constantes et nécessaires qu'avec le 
sol qu'il cultive et qui absorbe son activité au point de ne lui 
laisser guère le loisir de lever la tête pour étendre son regard 
sur le monde qui l'entoure. De nos jours encore, les sentiments 
de solidarité sont beaucoup moins développés dans les pays agri- 
coles que dans les régions industrielles : les divers individus ne 
s'y considèrent pas comme collaborant à une même œuvre, ils 
ne se sentent pas nécessaires les uns aux autres. On comprend 
dès lors pourquoi Hésiode conseille à ses disciples de connaître 
les travaux des champs, et, dans le catalogue qu'il en dresse, 

1. Tr., V. 423. La meule est nommée plusieurs fois dans Y Odyssée (VII, 
V. 104; XX, V. 106, etc.). 

2. Théog., v. 161 et suiv. 

3. Ceux de l'âge d'or (v. 108-120). 

4. Ceux de l'âge d'airain (v. 140 et suiv. : où5é ti ctîtov r'aOtov); comparer les 
Cyclopes de l'Odyssée. 

Rev. IIistor. CXVII. !«■• fasc. 2 



18 PIERRE WALTZ. 

impose à chacun les besognes les plus variées. Au cas même où 
son paysan a besoin de quelques auxiliaires, un toucheur de 
bœufs, un enfant pour manier le hoyau, etc. ^ c'est pour l'assis- 
ter dans une tâche collective et non pour effectuer un travail 
dont il serait lui-même incapable ; s'il fait appel au concours de 
moissonneurs ou de vendangeurs, ce sont, comme les marins de 
l'Odyssée, des tâcherons qui s'embauchent suivant le hasard 
d'une occasion, mais non des spécialistes 2. L'agriculture n'est 
pas, à proprement parler, une profession; elle est déjà, comme 
elle le restera toujours chez les Grecs, la ressource de ceux qui 
n'en ont pas d'autre : « Si vous n'avez pas appris un métier », 
dit le continuateur de Phocylide, « creusez la terre à coups de 
pioche 3. » 

Ni pour cultiver ses champs, ni pour fabriquer ses outils, le 
laboureur ne recherche le concours de démiurges : Hésiode lui 
enseigne, tout au contraire, les moyens de se passer de leur col- 
laboration. Mais par là même, quand nous le voyons engager 
ses concitoyens à recourir à leur intervention, nous pouvons 
d'autant mieux juger des cas où elle était devenue indispensable : 
car sans cela il n'y eût pas fait allusion. Certaines branches de 
l'industrie avaient assez progressé, la fabrication de leurs pro- 
duits était devenue assez délicate pour que l'on ne pût renoncer 
à l'aide des professionnels, si l'on ne voulait se condamner à 
l'emploi d'instruments ou d'objets mobiliers de qualité médiocre ; 
quand la question se posait aussi nettement, ce n'était évidem- 
ment pas à cette dernière alternative qu'il valait le mieux s'ar- 
rêter. 

Quand Hésiode veut citer quelques exemples de ces gens de 
métier, les deux premiers qui lui viennent à l'esprit sont deux 
ouvriers manuels; d'abord, le potier (-/.spap-suç), puis le menuisier 
(Té/,Ta)v)4; au cours du poème, l'occasion se présente encore de 
nommer le forgeron-^ et le bûcheron {\jko-:6\>.oq)^. Ces textes sont 

1. Tr., V. 441 et suiv., 469 et suiv., 502, 602, etc. Cf. p. 38. 

2. Cf. Boucl. Hér., v. 286 et suiv., etc. 

3. Pseudophoc, v. 158 et suiv. (imité de Phocylide, fr. 5 Crusius). Solon 
(fr. 12 Crusius, v. 47 et suiv.) oppose de même les agriculteurs à ceux qui ont 
appris un métier. 

4. Tr., V. 25 : Ka\ xspapLeù; xspafjiEÎ xotéei xa\ xéxTovt xéxtwv. 

5. V. 430, où cet artisan est désigné par la périphrase 'AQï5vair)i; ô|xàJoc, ren- 
due très claire par le contexte. Il y est fait également allusion au vers 493 : 
nàp Slot )(àXxeiov ÔôJxov xtX. 

6. V. 807. 



LES ARTISANS ET LEDR VIE EN GRECE. 19 

rares et courts ; ils nous laissent pourtant apercevoir quel genre 
de travail on demandait à chacun de ces artisans, dans quel cas 
et pourquoi il était nécessaire de faire appel à leur compétence 
spéciale. 

Le potier (xepaixeuç) est proprement l'ouvrier qui fabrique des 
objets en terre glaise {v.épx\).oq) ; son industrie comprenait donc 
la confection des lampes et de divers autres ustensiles ménagers ; 
mais la production des vases de toute forme et de toute taille 
devint bientôt sa principale fonction'. C'est qu'à la campagne 
surtout aucune industrie ne se développe aussi facilement : la 
matière première est infiniment plus aisée à se procurer et à 
manipuler que le métal; les produits en sont peu coûteux et 
ser^^ent, dans les habitations rustiques, aux usages les plus 
variés. Aucune nation, si ce n'est peut-être l'Espagne^, n'a 
d'ailleurs jamais fait, dans l'antiquité conune dans les temps 
modernes, une consommation de céramique comparable à celle 
de la Grèce. Pour Hésiode en particulier, l'art du potier, auquel 
V Iliade ne fait qu'une fugitive allusion ^ est de toute première 
importance. Aussi les Travaux en citent-ils souvent les produc- 
tions : ce sont les grandes jarres (•âîôc), qui servent, comme les 
amphores de l'âge classique, à conserver le vin, l'huile, les 
grains 4; les pots («Y^ea), où le paysan serre également ses 
récoltes 5; les « pot-au-feu » (/uipiTroBsç), où l'on fait cuire les 
aliments ou bouillir de l'eau "^i enfin le matériel complet des 
buveurs, le cratère, où se fait le « vin rouge » , et la carafe (ohoyôri) 
avec laquelle on le verse dans les coupes^. Quelques-uns de ces 
instruments eussent été, vu leurs dimensions, assez difficiles à 
fabriquer chez des particuliers; mais surtout, une certaine 
recherche du luxe commençant à se manifester, chacun désirait 



1. A l'époque classique, la division sera complète; ainsi, dans les peintures 
céramiques qui représentent des ateliers de potiers, tous les objets que les 
artisans travaillent ou exposent dans leur boutique sont des vases; cf., par 
exemple, S. Reinach, Répertoire des vases peints grecs et étrusques (Paris, 
1899-1900), t. I, p. 336 et 34G. 

2. Cf. P. Paris, Essai sur l'art et.Vindustrie de l'Espagne primitive (Paris, 
1903-1904), t. II, p. 1 et suiv. 

3. //., XVIII, V. 599-GOi (déjà cités). 

4. Tr., V. 94 et suiv., 368 et suiv., 819. 

5. V. 475, 600. 

6. V. 748. 

7. V. 744 et suiv. Le « vin rouge » est constitué par le « vin noir » (= pur) 
additionné d'eau en quantité variable. 



20 PIEllUE WALTZ. 

avoir à sa disposition des objets faits avec plus de régularité ou 
d'élégance 1 ; or, ce travail plus perfectionné exigeait un outillage 
plus compliqué : un tour"^, un polissoir et déjà sans doute un 
four spécial ; seul un démiurge avait l'occasion de fabriquer des 
vases en assez grand nombre pour avoir intérêt à posséder tout 
cet attirail'^. 

Des raisons analogues expliquent le développement de la chau- 
dronnerie. Cette industrie était déjà assez avancée pour ne plus 
se contenter d'un matériel simple et portatif, comme nous en 
voyons encore chez les peuplades africaines ou entre les mains 
de nos étameurs, — matériel que chacun eût pu aisément se pro- 
curer et installer n'importe où. Le forgeron a un atelier assez 
vaste pour servir de lieu de réunion aux oisifs qui venaient s'y 
chauffer en hiver^. Le poète ne nous donne aucun renseignement 
sur le détail du travail qui s'y faisait, ce qui, nous l'avons dit, 
sortirait du cadre qu'il s'est fixé. C'est en passant, à l'occa- 
sion, qu'il cite quelques-uns des objets que produisait la forge, 
entre autres les trépieds de bronze, qui servaient souvent d'ex- 
voto, mais qu'on employait aussi dans les maisons coiimie sup- 
ports pour les objets, — les vases notamment, — que leur forme 
ne permettait pas de poser à terres Le premier venu ne pouvait 

1. C'est surtout au vu'' siècle que la céramique d'art commença à se déve- 
lopper; mais, dès le vur, les fabriques de Corinthe et d'Athènes produisaient 
des vases renommés. 

2. Tpoxô;. Cet instrument est déjà connu d'Homère {IL, loc. cit.), qui emploie 
fréquemment aussi l'adjectif O'.vwtôç (= fait au tour). Sur ICTopvoç (instrument 
analogue en usage pour le travail du bois et des métaux) et son invention 
attribuée à Théodore de Samos, cf. p. 41, n. 1. 

3. Cf. Blûmner, Die griechischen Privatalterthumer, p. 408. Le four du 
potier, le tour, le polissoir sont souvent représentés soit sur des vases peinls 
(cf. S. Reinach, Catalogue des vases peints..., t. I, p. 346 : potier maniant un 
tour et un polissoir, ouvrier devant un four à poterie; — 0. Rayet et M. Colii- 
gnon, Histoire de la céramique grecque, lig. 7 : polissage d'un vase), soit sur 
des plaquettes corinthiennes (cf. Rayet et Collignon, lig. 4 : potier travaillant 
au four; 5 : vases cuisant dans un four; 66 : polissage des vases, etc.). 

4. Tr., V. 493 et suiv., et scJiol. : Ta -/aXxeîa itapà xoîç izalaioiç àOupa f,v, 
xa\ ô pou)v6(Ji.£vo; elarjEt xa\ èSEpîxaive-co, xa\ ol ttcvots; èxeï èxoifj.wvTo. Cf. Eus- 
tathe, in Od., XVIli, v. 328. — Dans une forge représentée sur un vase peint 
(Reinach, t. I, p. 224), on voit, entre autres personnages, figurer un visiteur; 
cf. p. 50. 

5. Tr., V. 657; — Boucl. Hér., v. 312, etc. Les poèmes homériques font de 
nombreuses allusions à cet ustensile, qui servait surtout aux échanges : on 
évalue volontiers en trépieds la valeur marchande d'un objet. Le trépied devait 
être d'usage très courant, car on le trouve figuré dans la plupart des peintures 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRÈCE. 21 

être en état de les fabriquer : outre la nécessité d'un outillage 
abondant, encombrant et compliqué, le métal était une matière 
assez malaisée à manipuler pour que ce travail exigeât un long 
apprentissage'. Aussi le cultivateur est-il souvent obligé de faire 
appel aux travailleurs du fer, dont les services ne se bornent 
pas d'ailleurs à la fourniture d'ustensiles tout faits : leur inter- 
vention s'impose toutes les fois qu'une pièce métallique est 
nécessaire dans la fabrication d'un meuble en bois. Dans la 
construction des charrues « ajustées », c'est l'affaire de chaque 
propriétaire de se procurer le manche, l'âge et le timon, en choi- 
sissant soigneusement des ais de la forme et de la qualité vou- 
lues ; mais pour que l'assemblage de ces éléments divers puisse 
offrir une solidité suffisante et « résister à la traction des bœufs 
au labour », il faut qu'ils soient parfaitement emboîtés l'un dans 
l'autre, à l'aide de fortes chevilles : c'est pour cette besogne plus 
délicate qu'on a recours au forgeron"^. Plusieurs industries con- 
courent ici à l'élaboration d'un même produit ; la chose est très 
importante à observer; car la fabrication par un professionnel 
d'une partie d'objet est l'indice d'un progrès considérable dans 
la division du travail. C'est devenu un lieu commun, depuis la 
démonstration lumineuse qu'en a faite A. Smith^, de vanter ce 
qu'y gagnent la rapidité de la production et la qualité des pro- 
duits. Mais ce « fait nouveau »^ montre surtout que les relations 
entre les individus d'une même société subissent déjà un com- 
mencement de réglementation : il ne s'agit plus d'échanges 
constituant plutôt une commodité pratique qu'une nécessité 
sociale, mais d'une collaboration supposant une entente préa- 

qui représentent un intérieur (cf. Reinach, t. I, p. 8, 23, 42, 55, 74, 76, 79, 
97, etc., etc.). 

1. Ulysse, dans la construction de son radeau {Od., V, v. 245-261) et de son 
lit (XXin, V. 189-201), ne fait usage d'aucune pièce en métal,— sauf pour les 
incrustations, qui ne sont pas une partie essentielle du meuble. 

2. Tr., V. 430. Nous reviendrons sur la périphrase 'AOyivaîrj; ô(xw;, qui 
désigne ici le forgeron. 

3. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), 
1. I, ch. I : De la division du travail. 

4. Le fait n'est d'ailleurs pas absolument sans précédent : nous avons déjà 
vu (//., VII, V. 220 et suiv.) Ajax faire appel à un corroyeur en renom pour 
garnir de cuir son bouclier : il y a là une collaboration du ■/jxlv.evç et du (txutoto- 
(xoç. Plus tard, la cliose deviendra normale, et l'on verra couramment un objet 
mobilier (table, chaise, lit, etc.) passer par les mains du xa>>x£'jç, qui ne l'aura 
pourtant |>as fait de toutes pièces (cf. Bliimner, op. cit., p. 405). 



22 PIERRE WALTZ. 

lable plus étroite, sans laquelle le travail de l'artisan n'aurait 
pas sa raison d'être. Il va sans dire que ce progrès est dû plutôt 
à une évolution spontanée qu'à une tentative consciente d'orga- 
nisation ; quand nous discernons dans un fait aussi minime l'ori- 
gine d'un phénomène devenu depuis capital, nous lui attribuons 
fatalement, a posteriori^ une importance qu'il ne pouvait avoir 
aux yeux des contemporains. Il s'en fallait tellement que la 
division fût devenue la règle que, dans l'intérieur de chaque 
professsion, on n'en soupçonnait même pas la possibilité : les 
forgerons de l'époque hésiodique tendent bien à se distinguer de 
plus en plus nettement des autres démiurges, puisqu'ils ont déjà 
leurs traditions corporatives ^ ; mais chacun d'eux se livre aux 
besognes les plus variées : comme dans l'épopée homérique, 
leur divin patron Héphaistos n'est pas seulement quincaillier 2, 
mais encore et à la fois armurier, coroplaste, orfèvre et graveur^; 
il est en même temps ouvrier et artiste ; sa compétence s'étend 
à tous les travaux dont un métal quelconque fournit la matière. 

Il en était de même pour les industries du bois : le même 
-réxTwv doit, chez Hésiode comme chez Homère, s'occuper tour à 
tour de menuiserie, de charpente, de charronnerie peut-être, et 
la construction des bateaux entre également dans ses attribu- 
tions. Cette dernière branche de la Tsv.-oauvo^ prenait une impor- 
tance de plus en plus considérable, au sein même d'une société 
où la navigation n'était pas encore très développée ; car, dès qu'on 
avait besoin d'une embarcation de dimensions assez fortes, — 
et Hésiode conseille expressément de n'employer qu'un bâtiment 
assez grand pour contenir une cargaison suffisante s, — la fabri- 
cation présentait des difficultés insurmontables pour un travail- 
leur isolé ou peu exercé. Aussi Hésiode, qui formule des préceptes 
minutieux sur les soins que chacun peut avoir à donner aux 



1. Par exemple celles qui se rapportent aux inventeurs légendaires de leur 
art, les Cyclopes {Théog., v. 146) ou les Dactyles de l'Ida (fr. 176 Rzach). 

2. Dans l'espèce, fabricant de trépieds {Boucl. Hér., v. 312). 

3. C'est lui qui forge toutes les armes d'Héraclès {Boucl. Hér., v. 122 et 
suiv.), qui façonne Pandore (rr.,v. 70et suiv.; Théog., v. 571 et suiv.), cisèle 
ses bijoux {Théog., v. 578 et suiv.), orne de gravures et d'incrustations le 
bouclier d'Héraclès {Boucl. Hér., passim). 

4. Le mot est homérique (cf. Od., V, v. 250, au pluriel), mais non hésiodique. 
Le terme classique, textovixiq, est plus récent. 

5. Tr., M. 643 : Nyj' oHyr]^ atvEîv, t^eyâ^Yi ô'èvl çopTÏa Qéaôat. 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 23 

bateaux, notamment pendant l'hivernage ^ s'abstient-il de toute 
indication relative à leur construction 2; mais les adjectifs dont 
il se sert pour les qualifier insistent précisément sur la compli- 
cation de ce travail : ce sont les navires « aux chevilles nom- 
breuses » (i:oX6YO[A<poi), « aux bancs nombreux » (TioXuxXYjïSeç)^. 
Le premier de ces termes fait allusion à l'une des besognes les 
plus délicates, à laquelle même un charpentier de profession 
ne peut suffire, puisqu'elle exige l'intervention d'un forgeron^; 
l'autre rappelle que le vaisseau doit être assez vaste pour compor- 
ter un équipage considérable. Le temps est encore loin sans doute 
où les galères seront entièrement pontées et munies de voiles à 
poulie^; mais telles qu'elles étaient dès l'âge homérique, avec 
leurs deux châteaux d'arrière et d'avant, entre lesquels se pla- 
çaient une vingtaine de rameurs"^, elles ne pouvaient déjà pro- 
venir que d'un chantier, comme ceux qui, chez les Phéaciens, 
occupaient les deux côtés de l'agora'^. Sans doute Ulysse, dans 
l'île de Calypso, fabrique lui-même de toutes pièces le radeau 
sur lequel il traversera la Méditerranée ; mais rappelons-nous 
que ce radeau était, même pour l'époque, d'une simplicité excep- 
tionnelle : à Ogygie, Ulysse est un Robinson, privé de tout 
secours humain et des ressources que la civilisation lui eût 

1. V. 624-629 : « Tirez votre embarcation sur le rivage, assujettissez-la de 
tous côtés avec des pierres, qui lui permettent de résister à la violence des 
vents humides; enlevez le bondon, pour que la pluie de Zeus ne la pourrisse 
pas; rentrez chez vous tous les agrès, rangez-les, pliez soigneusement les ailes 
du navire qui traverse les ilôts ; suspendez à la fumée de votre foyer le gou- 
vernail habilement travaillé. >> Cf. v. 45. 

2. La seule allusion qu'il y fasse se trouve dans le calendrier des Jours 
(v. 809) : c C'est le 4 qu'il faut commencer à ajuster (iiYiYvyffôat) les navires 
légers. » 

3. Tr., V. 688, 817. Le verbe u^yvuaôai, au v. 809 (cf. note précédente), pro- 
duit un eifet analogue. 

4. C'est ce que nous avons vu à propos des charrues : Em' av 'AÔY^vaiY]; 
ô[jiMoç,... YÔ|Ji?otffiv TrsXàffaç, xtX. (v. 430-431). 

b. Cf. Thucydide, I, 10, etc. 

6. Voir dans Helbig, l'Épopée homérique (trad. Trawinski), p. 96-98 et 199- 
204, et surtout dans Y. Bérard, les Phéniciens et l'Odyssée, t. I, p. 155-172, 
des détails sur la construction des vaisseaux homériques (abstraction faite des 
théories relatives à leur parenté possible avec ceux d'autres marines méditer- 
ranéennes, la solution de ce problème ayant été remise en question par les 
récentes découvertes égéennes). 

7. Od., VI, V. 268 et suiv. — Nous reviendrons sur le passage (IX, v. 384- 
386) où le poète décrit une équipe d'ouvriers en train de travailler à la cons- 
truction d'un navire. 



24 PIERRE WALTZ. 

offertes dans son pays : les Grecs avaient déjà une architecture 
navale bien plus perfectionnée, même s'ils n'étaient pas encore 
en état de rivaliser avec les tlialassocrates égéens que V Odyssée 
décrit sous les traits des Phéaciens. Or, à en juger par la des- 
cription que fait Hésiode ^ il ne semble pas que le bateau de 
cabotage où son père naviguait avec toute une colonie d'émi- 
grants et de petits commerçants 2, ni à plus forte raison la barque 
qui, suivant la tradition, aurait porté le poète d'Aulis à Ghalcis, 
lors de son unique voyage en mer-^, aient été d'une structure 
plus compliquée ou plus savante que les « vaisseaux creux » 
d'Agamemnon. Mais n'oublions pas qu'Hésiode est loin de 
représenter, à lui seul, tout le viii® siècle, et que le même art, 
rudimentaire dans sa province, pouvait être ailleurs bien plus 
développé : le temps était proche où les Milésiens et les Chalci- 
diens devaient les uns s'aventurer dans les brumes du Pont- 
Euxin sans îles et sans ports, les autres porter la civilisation 
grecque par delà les étendues désertes de la mer Ionienne^. Il 
est évident que, pour entreprendre ces voj'ages au long cours, il 
fallait être mieux équipé que pour la traversée de la mer Egée, 
où l'on ne perdait presque jamais la terre de vue et où abondaient 
les refuges contre la tempête; or, les progrès de la navigation 
sont forcément en raison directe du perfectionnement de l'indus- 
trie maritime. 

La dernière partie des Travaux nous fournit un nouvel indice 
de ce perfectionnement en nous montrant les diverses fonctions 
relatives à la même besogne en train de se dissocier : alors que 
dans V Iliade nou^ voyons le xéxTwv abattre lui-même les chênes, 
les peupliers ou les pins dont il fera les agrès de son navire ^""j 

1. Tr., V. 624 et suiv., cités p. 28, n. 2. 

2. Le père d'Hésiode naviguait en qualité d'é[X7ropoi; (cf. Tr., v. 643, 646), 
c'est-à-dire qu'il n'était pas le propriétaire du bâtiment sur lequel il voyageait 
comme passager avec sa pacotille (cf. Schol., v. 646). 

3. Tr., V. 650 et suiv. (contestés). 

4. La fondation de Cyzique, bientôt suivie de celle de Sinope et de Trapé- 
zonte, remonte au milieu du viii° siècle. Du côté de l'Occident, Naxos fut fon- 
dée probablement en 735 ; puis vinrent Syracuse (734), Mégara (vers 725), 
Sybaris (vers 720), enfin Crotone et Tarente ; sur la fondation de Cumes, cf. 
Helbig-Trawinski, p. 553-557, et Bérard, t. I, p. 579, 586; t. II, p. 114-118.— 
Pauly-Wissowa, art. Apoikia (t. I, p. 2827-2836), cite, — avec des dates légè- 
rement diiférentes, — une quinzaine de colonies fondées entre 750 et 700 (sans 
compter celles dont la date précise est inconnue). 

5. IL, XIII, v. 389-391. Ailleurs (IV, v. 485-486), ce sont les ais dont il fera 
les jantes des roues que le charron (àpîxaTOTTïjyô; àvi^p) taille lui-même. 



LES ARTISANS ET LECR VIE EN GRECE. 25 

c'est un bûcheron de profession (uXo-:é[xo;) que l'armateur du 
VIII'' siècle charge de ce travail ; c'est lui également qui taille 
les planches dont le charpentier se servira pour fabriquer les 
planches du lit', alors qu'Ulysse maniait lui-même la cognée et 
la doloire'. Voilà un nouA'el exemple de collaboration entre plu- 
sieurs spécialistes. Si l'on ne faisait pas appel au bûcheron 
quand il s'agissait de tailler un mortier, un pilon, un maillet ou 
les diverses pièces dont se composent la charrue et le chariot, 
c'est qu'il était possible de les trouver toutes faites, « en cher- 
chant bien sur la montagne ou dans la plaine »^; il ne restait 
qu'à les réduire aux dimensions voulues. Mais la tâche était 
plus délicate quand il s'agissait d'un panneau de lit : il fallait 
d'abord s'}' bien connaître pour choisir les matériaux avec dis- 
cernement^; puis une main experte était nécessaire pour donner 
aux planches, dès le moment où on débitait le bois abattu, une 
torme régulière qui permît ensuite de les ajuster exactement. 
De là le développement d'une industrie nouvelle, inconnue 
d'Homère, celle du « coupeur de bois »^''. 

Plus encore que les occupations manuelles, les arts libéraux 
sont, comme déjà chez Homère, exercés par des « démiurges ». 
Les aèdes vivent des prix qu'ils obtiennent dans les concours 
publics*^. Dans un des hymnes aux Muses, leurs « patronnes », 
par lesquels débute la Théogonie'' , sont vantés les mérites de 

1. Tr., V. 807-808 : 

... 'T>.ot6(j.ov oè TajjLEÏv 6a).a|jnr,Va SoOpa, 

vr/ià Te |u),a Tx:o>,).à, xà-r' àp(i£va yt\\)<!\ TréXovtat. 

2. Od., XXIII, V. 189--201 (déjà cités). 

3. Tr., V. 429. 

4. Cf. Blùmner, Technologie, t. II, p. 244 et 318 : un bûcheron tant soit peu 
expérimenté ne confondait pas l'u^rj oIxooojjuxt^ avec 1 uXt) va'j7:ï)yr|ai(xoç. 

5. Le mot ûXotôfxo; est employé à deux reprises au XXIII" chant de VlHade, 
une fois comme adjectif (v. 114 : vXo-6[ioy; TieXexÉaç), une fois pour désigner 
non le métier, mais une occupation momentanée de gens (les soldats d'Achille 
préparant le bûcher de Patrocle, v. 123) qui ne sont pas des bûcherons de 
profession. Chez Hésiode, le texte indique au contraire qu'il s'agit d'une 
besogne habituelle : « C'est le 17 du mois que le bûcheron coupera du bois 
pour fabriquer un lit... etc. » 

6. Cf. Tr., V. 654-662, le récit du prétendu succès d'Hésiode aux jeux de 
Chalcis. Même si le passage est apocryphe, l'interpolation est assez ancienne 
])our que nous puissions en faire état dans une étude sur la civilisation hésio- 
dique. Cf. encore fr. 265 Rzach. 

7. Théog., v. 1-115; même remarque que dans la note précédente pour la 
question d'authenticité. Sur la composition de ces hymnes, cf. M. Croiset, 



26 PIERRE WALTZ. 

l'homme qu'inspirent les « neuf fiUes du grand Zeus » : ses 
paroles nous font oublier nos chagrins; de sa bouche, elles 
coulent « douces comme le miel » ; « devant ses discours 
s'apaisent aussitôt les plus vives querelles » ; on l'honore, à son 
passage, comme un dieu^ Sous prétexte de célébrer les bienfaits 
des Muses, c'est une sorte de manifeste professionnel que le 
poète a composé. 

A côté de l'aède figurent tout naturellement le devin et le 
musicien : l'un, que l'on consulte quand il faut prendre, pour un 
avenir douteux, une décision importante^; l'autre, que l'on fait 
venir pour rehausser l'éclat d'un festin ou d'une autre fête 3. 
Mais on est surpris de voir citer par Hésiode, entre les noms du 
potier, du menuisier et de l'aède, celui du mendiant (tctw/cç)* : 
comment cette situation pouvait-elle constituer, aux yeux de l'au- 
teur des Travaux, une profession régulière? Etymologiquement, 
TTTwxiç ne signifie pas mendiant, mais réfugié^; c'est seulement 
par une déviation de sens, d'ailleurs facilement explicable, que 
ce mot a désigné un homme contraint, pour vivre, à demander 
sa nourriture; proprement, il s'appliquait aux exilés sans feu ni 
lieu, obligés de s'expatrier, par exemple, à la suite d'un meurtre 
involontaire **, — aux voyageurs égarés ou aux marins naufra- 
gés^, — aux orphelins dépouillés de leurs biens et réduits à errer 
de porte en porte, implorant la pitié de gens plus fortunés^. Ces 

Hist. Litt. Gr., t. I, p. 538 et suiv., et Rzach, art. 'HstoSo;, dans la Real- 
Encyclopadie de Pauly-Wissowa, t. VIII, p. 1188-1189. 

1. Théog., V. 75-103. Cf. fr. 197 Rzach. 

2. Les Travaux n'y font que des allusions rares et peu précises (v. 801 : 
oiwvoù; xpt'vaç; 828 : opvtôa; xpîvwv). Mais cette science était assez importante 
pour avoir donné naissance à deux poèmes pseudo-hésiodiques, l'un narratif, 
la Mélampodie, l'autre didactique, l'Ornithomancie. 

3. Boucl. Hér., \. 278-283. 

4. Tr., V. 26 : Kai TtTwyo; uTaj^w cpOovseï xal àoiSàç àoiSw. 

5. Racine, uxavc- = se blottir; cf. les divers sens de iîtco(7<tw = se blottir, 
craindre, mendier. 

6. Les poèmes homériques font de fréquentes allusions à cette coutume : tel 
est, par exemple, le cas de Patrocle [II., XXIII, v. 85 et suiv.; cï.ll., II, v. 662 
et suiv.; XIV, v. 380; XV, v. 272; XXIII, v. 118 et suiv., etc.). Phénix, pour 
avoir outragé son père, est soumis à la même nécessité {IL, IX, v. 448 et suiv.). 
Le coupable n'était pas précisément exilé du pays, mais exclu du yévoç; c'est 
par quelques-uns de ces « hommes séparés » que furent fondées les premières 
colonies grecques (cf. Guiraud, la Propriété foncière..., p. 82-83). 

7. Cf. OfZ., XIV, V. 400; XVII, v. 415 et suiv., etc. 

8. Dans Y Iliade (XXII, v. 492-498), Andromaque fait un tableau saisissant 
de ce que sera la vie d'Astyanax privé de son père. Hésiode {Tr., v. 330) place 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 27 

cas étaient assez fréquents pour que la mendicité fût, dans l'état 
social homérique, un fait normal : les vagabonds constituaient 
sinon une classe, du moins une catégorie nombreuse, compre- 
nant des individus de toute origine, et parmi eux des hommes 
de la noblesse la plus authentique ; d'où le respect qu'on témoi- 
gnait d'ordinaire, — à tout hasard, — à ces inconnus'. Mais il 
est certain que dès lors des mendiants de profession abusaient 
de ces dispositions pour essayer de se faire nourrir sans rien 
faire : « On est sans cesse importuné par ces vagabonds », dit 
Antinoos-; et ceux qui voient arriver le roi d'Ithaque, mécon- 
naissable sous ses haillons, lui adressent aussitôt le même 
reproche : « Ce goinfre aime mieux mendier que travailler! »^. 
Cette sévérité semble s'être encore accrue à l'époque hésiodique ; 
un Perses, par exemple, ne pouvait même pas bénéficier d'une 
équivoque sur son origine et sa situation : tous ceux qu'il solli- 
citait le connaissaient pour un paresseux et pour un débiteur 
insolvable^. Quant aux « chemineaux » de passage, les particu- 
liers ne se chargeaient plus d'héberger ces hôtes inconnus : 
chaque localité possédait un asile de nuit (Xsa^ï)), bâtiment public 
dont les murs mettaient les mendiants à l'abri des intempéries 
et les habitants à l'abri des mendiants^^. Mais, en dépit de cette 
défaveur croissante, la mendicité restait une institution établie, 
voire même organisée; quand Iros provoque Ulysse, c'est une 
véritable concurrence professionnelle qui suscite leur différend : 
Iros était « le mendiant » des prétendants et entendait conser- 
ver ce privilège exclusif; c'est un vrai monopole que les jeunes 
gens accorderont au vainqueur*^; le triomphe d'Ulysse fait de 



parmi les crimes domestiques les plus graves celui de ne pas respecter les 
droits des orphelins. 

1. Voir, par exemple, au ch. xiv de l'Odyssée, l'accueil cordial que fait 
Eumée à Ulysse travesti en mendiant. 

2. Od., XVII, V. 376-377. 

3. Od., XVII, V. 227-228; XVIII, v. 363-364. 

4. Hésiode fait plusieurs allusions aux dettes de son frère (Tr., v. 404, 647) 
et aux aumônes qu'il sollicitait (v. 396 et suiv.). 

5. Le même usage existe encore dans certaines de nos campagnes : en Cha- 
rente, par exemple, quand un chemineau demande à être logé, le garde cham- 
pêtre lui ouvre la porte de l'asile de nuit... et la referme à clef sur lui. Cepen- 
dant, on n'enfermait pas toujours les mendiants dans la léc-/;f\, puisque Eustathe 
{in Od„ XVIII, V. 328) définit ce hàtiment 8rj[AÔ(Ttov àôûpwxov oïx-o[ia. 

6. Od., XVIII, V. 48-49 : « Le vainqueur, dit Antinoos, sera seul reçu dans 
la salle du festin, où aucun autre vagabond ne sera admis à venir mendier. » 



28 PIERRE WALTZ. 

lui le « maître » ^ de son rival, et une hiérarchie fort précise s'éta- 
blit entre eux : l'un, mendiant en titre, sera seul admis dans la 
salle, tandis que le vaincu sera confiné à la porte, avec la mis- 
sion de chasser les chiens et les cochons'-. Il y avait donc là un 
usage ancré depuis très longtemps ; et l'influence de la tradition 
était assez forte pour dominer ici, chez Hésiode, les préoccupa- 
tions morales : il n'a certes pas voulu mettre les vagabonds sur 
le même pied que les ouvriers manuels ou les autres travailleurs ; 
mais l'existence de leur corporation était un fait social dont il 
était impossible de ne pas tenir compte. 

m. 

Situation sociale des artisans au VHP siècle. 

Ouvriers et vagabonds appartiennent d'ailleurs, par leur situa- 
tion, à la même classe de la société : les uns et les autres sont 
des gens libres de leur personne, mais qui ne possèdent aucun 
bien stable, notamment aucune propriété foncière d'où ils 
puissent tirer leur subsistance-^; qu'ils vivent d'un salaire, prix 
convenu de leur travails ou des libéralités que leur accordent 
ceux qui les accueillent et les emploient à l'occasion S leur con- 
dition est ceUe des nombreux journaliers sans ressources fixes, 
que les nécessités de l'existence contraignent à aliéner momen- 
tanément leur liberté moyennant une rétribution : ce sont des 
thètes^K Ces hommes de peine, qui se louaient, soit pour un 

1. MviSè au -^z ?eîvwv xai -K-ZM-f^MS xoi'pavoç elvat, dit Ulysse à Iros [ibid., 
V. 106). 

2. Ibid., V. 105. 

3. Tel est le cas du père d'Hésiode : c'est parce que rien ne l'attache au sol 
qu'il s'embarque comme 'é\nioçiQi;. 

4. MiffÔM Im poTÔ) [H., XXI, V. 445), [xtaÔèç... sîp-onévo; (ï>., v. 370). Ce 
salaire consistait ordinairement en vêtements et en aliments (voir Od., XVIII, 
V. 357 et suiv., etc.); cf. la définition de Suidas citée dans la note suivante 
(xpoçric Êvsxa). 

5. Voir dans VOdtjssée les passages déjà cités (XVII, v. 227 et suiv.; XVIII, 
V. 363 et suiv.) où Mélanthios et Eurymaque proposent à Ulysse de l'embaucher. 

6. Cf. Suidas : ©ïjTeç, o\ -rpoçTi; êvexa 5oy>.e'jovc£; ; — Etym. Magnum : @i\c, 
ô èni (j.ia6o. ûouXe-jwv. Le scoliasle de VOdyssée (IV, v. 644) définit les thètes : 
01 èXeOeEpoi nlv, [j.ia6w 5k SoyXsûovTEç ; cf. l'explication d'Hésychios : @rixz\>ti 
ôouXeûet [xiaôô). 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRÈCE. 29 

temps déterminé •, soit pour une tâche à forfait*, n'étaient ordi- 
nairement pas des spécialistes et assumaient, suivant les circons- 
tances, les besognes les plus variées; il est naturel que parmi 
eux Hésiode cite surtout les ouvriers agricoles : valet et fille de 
ferme 3, toucheur de bœufs ^, laboureurs, moissonneurs et van- 
neurs^; ce devait être le cas le plus fréquent, car c'est celui 
auquel les poèmes homériques font le plus souvent allusion '^. Mais 
c'était la seule différence qui existât entre eux et la plupart des 
artisans", car ces derniers, en dépit de leur nom de démiurges, 
étaient presque toujours à la solde des particuliers, en ce sens 
qu'ils n'avaient ordinairement pas de magasins, où ils auraient 
tenu à la disposition des acheteurs des produits fabriqués par 
avance et n'entreprenaient un ouvrage que sur une commande 
déterminée 8 ; qu'Ajax ait un bouclier à faire couvrir ou Nestor 

1. Ainsi Poséidon et Apollon se mettent au service de Laoniédon pour un an 
{IL, XXI, V. 444). Mais souvent la durée du contrat était beaucoup plus courte; 
c'était surtout le cas pour les moissonneurs (epiâoi) et autres journaliers (épi6o; 
vient peut-être de eptov = pensum, tâche préparée pour une journée) ; cf. Ebe- 
ling, Lex. Hom., s. v. ëptOo; et Qr\z : il semble bien que ce dernier mot ail 
désigné une catégorie plus relevée de travailleurs. En tout cas,, les thètes ne 
sont pas des journaliers, comme le prouve un passage d'Isocrate (XIV, 48) : 
... rio),>,o-j? [làv [iixptov ëvexa au(jLêoXai'tov ôouXeuovtaç, àXkoxx; inï ÔyjTEiav lovTaç, 
Toù; ô'oTttoç gxaffTot ôyvavTai to xaô' r||i£pav 7iopi^o|A£'vouç. Quand Hésiode (Tr., 
V. 602) oppose erjxa à ïptOov, c'est surtout en raison de la valeur masculine du 
premier terme, féminine du second; cf. W. Aly, Rhein. Mus., 1913, p. 66. 

2. Tel est le cas de la fileuse dont parle Vlliade (XII, v. 433-43.5) : c'est au 
poids qu'elle livre son ouvrage. 

3. Tr., V. 602. 

4. V. 441. 

5. V. 459, 502, 573, 597. Sur le terme 5\i.û)tz, qui les désigne dans ces der- 
niers exemples, cf. p. 45, n. 3. 

6. Les thètes homériques sont surtout des vanneurs {IL, V, v. 500), des ter- 
rassiers {IL, XXI, V. 257 et suiv.), des laboureurs ou des bergers (//., XXIII, 
V. 835; — Od., X, v. 84; XI, v. 489 et suiv.; XVIII, v. 357 et suiv., etc.), des 
moissonneurs (//., XVIII, v. 550 et 560), parfois encore des maçons {IL, XXI, 
V. 313-314), des marins (Od., IV, v. 644), etc. 

7. Sur la communauté d'origine entre les artisans et les autres thètes, 
cf. Guiraud, la Main-d'œuvre..., p. 22. 

8. Gela s'explique surtout pour certaines professions comme celle d'orfèvre : 
le client se procurait lui-même les métaux précieux, mandait chez lui le 
XaXxsûç et faisait e.\écuter le travail sous sa surveillance (cf. Od., III, v. 432 et 
suiv.). De même, quand une ouvrière au service d'un fiaatXsj; teint de pourpre 
un ornement d'ivoire, cet objet de prix xEîxat èv OaXâjia) (IL, IV, v. 142). En 
revanche, les potiers ont dii avoir de très bonne heure des fours maçonnés ; 
c'étaient dès l'origine des ouvriers sédentaires. 



30 PIERRE WALTZ. 

une plaque d'or à faire ciseler, ils appellent le corrojeur Tycliios 
ou l'orfèvre Laercès, qui exécutent sur place la besogne précise 
qu'on leur demande ; c'est encore spécialement pour les fils d'Al- 
cinoos que travaille le fabricant déballons Polybos* ; et ce n'était 
pas là un privilège des rois ou des riches, puisque c'est dans des 
conditions analogues que les laboureurs d'Ascra ont recours au 
forgeron du village, quand ils ont besoin de faire riverune pièce 
de leur charrue 2, 

C'est pourquoi les artisans vivaient dans une situation assez 
précaire et voyaient diminuer graduellement la considération 
dont les Grecs avaient entouré les premiers d'entre eux. A l'ori- 
gine, l'ouvrier manuel était pour eux un « homme habile, inspiré 
par Héphaistos et par Pallas Athêna »^; s'il réussissait dans son 
art, sa réputation s'étendait au loin, et on le faisait venir, sur la 
foi de sa renommée, pour lui confier une besogne délicate^; les 

1. Od., VIII, V. 373 : (açaipav), Tr,v acpiv ri6Xu6oi; TroiViCre xtX. Il ne s'agit pas 
d'un objet acheté chez un trafiquant. 

2. Tr., V. 430, déjà cité. 

3. Od., VI, V. 223 (= XXIII, v. 160) : 

... àvrip 
î'Spi;, ôv "HçatTTo; oéôaev xai IlaXXàç 'AÔYJvr,. 

Cf. II., V, V. 59-61 : 

... <ï>épexXov, 
... 0; yzçah) e7ti(TTaT0 ôai5aXa Tvâvxa 
TE-j^eiv • l\oya. yâp [aiv èçîXaxo IlaXXà? 'Aôrjvr). 

XV, V. 411 et suiv. : 

... TÉxTovoç... Sa'oiJ.ovoç, 3; pà it TiaOY); 
e^ ei'Si^ (Toçt'ï];, UTtoÔKifAoaiJVYjacv 'A8r|Vy)ç, etc. 

Solon, fr. 12 Cr., v. 49-50 : 

... 'AôrjvatYjç te xa"i 'Hcpa^dxoy TZOkMikyyttù 
êpya Saeîi;... 

D'où l'expression 'AÔYivaCyiî ô[a(oi;, dont Hésiode se sert [Tr., v. 430) pour dési- 
gner le forgeron. Plus tard, les artisans se vantèrent même de descendre de 
ces deux divinités (cf. Platon, Lois, XI, p. 920 rf, etc.). C'est là l'origine de la 
fêle professionnelle des ^aXxeîa, en l'honneur d'Héphaistos et d'Athéna. 
Héphaistos lui-même était un artisan, et cela ne diminuait en rien sa situa- 
lion dans l'Olympe. Myrtilos, charron d'Oenomaos, est un fils d'Hermès (cf. 
Phérécyde, fr. 93). Nous avons vu qu'Apollon et Poséidon avaient été placés 
par Zeus au service de Laomédon, mais nous ignorons dans quelles condi- 
tions ils avaient été astreints à cette nécessité. 

4. Outre les passages cités précédemment, cf. Od., XVII, v. 382-386 : 

Ti'î yàp 5:^ ^eïvov xaXeî... 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 31 

noms des meilleurs artisans étaient célèbres : sans remonter jus- 
qu'aux mythiques Dédale et Talos i, l'histoire a conservé, à côté 
des personnages purement imaginaires que citent V Iliade et 
VOdyssée^, le souvenir encore à moitié légendaire d'industriels 
fameux, tels qu'Ameinoclès de Corinthe, le grand constructeur 
de trières, à qui l'on venait s'adresser de l'autre bout du monde 
grec, et le menuisier-orfèvre Théodore de Samos, fils de Téléclès, 
à qui les Grecs attribuaient plusieurs objets d'art célèbres en 
même temps que diverses inventions techniques 3. Mais les dé- 
miurges eurent fatalement à souffrir du préjugé contre le travail 
que l'établissement de l'oligarchie tendait à répandre dans le 
monde grec : Hésiode est sans cesse obligé de répéter que « le 
travail n'a rien de honteux », que « c'est l'oisiveté qui est hon- 
teuse »^\ mais ses exhortations ne pouvaient empêcher que 
toute occupation matérielle passât pour inférieure et que qui- 
conque était vu un outil à la main fût pris pour un domestique s. 
Non que le travail manuel fût, en soi, considéré comme désho- 
norant : ce n'est pas parce que les nobles le méprisent qu'ils 
l'abandonnent aux gens du commun, c'est plutôt parce que les 
guerriers ont pris l'habitude d'en laisser la charge aux thètes 
et aux esclaves qu'ils en viennent à le considérer comme une 

aXXov y'i et l*-^ twv ol ôr)(xioEpYo\ ëaffiv; 



OuTot yô'p xXriTOt ye ppoTwv en àiteipova -(aXixv. 

1. Le premier est bien connu; son neveu Talos passait pour avoir inventé la 
roue de potier, le tour et la scie (Diodore, IV, 76; cf. Pausanias, 1, 21, 4, etc.). 

2. Outre Tychios, Laercès, Polybos, déjà cités, signalons encore Harmonidès 
et son lils Phéréclos {//., V, v. 59), Épeios {IL, XXIII, v. 85, etc.), Icmalios 
{OcL, XIX, V. 57). Le fait seul que le poète ait cru devoir les désigner parleur 
nom est très significatif. 

3. C'est lui qui passait pour avoir monté et gravé la fameuse bague de Poly- 
crate (Hérodote, 111, 41) et ciselé un cratère d'argent que plus tard Crésus 
envoya à Delphes {Ici., I, 51); la tradition lui attribuait l'invention de l'art de 
fondre le bronze (Diog. Laert., II, 103; Diodore, I, 98) et celle de divers outils 
de menuisier (cf. Pline, H. N., VII, 57, 7 : « Normam autem et libellam et tor- 
num et clavem [invenit] Theodorus Samius. «) Nous reviendrons sur ce person- 
nage dans un article suivant. — Sur Ameinoclès de Corinthe (fin du viir siècle), 
cf. Thucydide, I, 13. Rappelons que le premier combat naval qui nous soit 
connu a eu lieu en 664 av. J.-C, entre Corinthe et Corcyre. 

4. Tr., V. 31i, etc. 

5. C'est déjà l'erreur qu'Ulysse commet, — ou plutôt feint de commettre, — 
quand il voit Laerte bêcher son jardin. Mais cet incident se place dans une 
des parties les plus récentes de l'Odyssée (XXIV, v. 251 et suiv.j; nulle part 
une idée analogue ne se fait jour dans l'Iliade. 



32 



PIERRE WALTZ. 



occupation servile^ ; et ce n'est pas la nécessité de travailler que 
l'on regarde comme humiliante, c'est le fait de se mettre au ser- 
vice d'autrui et d'abdiquer, pour un salaire, sa dignité d'homme 
libre 2. 

Aussi bien les conditions de leur existence maintenaient-elles 
les ouvriers dans une perpétuelle dépendance, et cela sans leur 
donner une sécurité complète. La vie d'un thète, quel qu'il fût, 
était toujours fort pénible : employé par un pauvre, il gagne à 
peine de quoi manger^; s'il se met au service d'un riche, il est 
à la merci de son client tout-puissant, qui peut refuser de le 
payer, et, à la moindre réclamation, menace de le vendre comme 
esclave^; et nous voyons par le cas d'Hésiode qu'un homme peu 

1. Cf. Guiraud, la Propriété foncière..., p. 126 et suiv. C'est ainsi que, 
suivant Plutarque [Thésée, XVI, 3, Quaest. Gr.,p. 298 f), les otages athéniens 
exigés par Minos auraient été employés comme thètes, c'est-à-dire comme 
manœuvres. 

2. Telle est la réserve qu'il convient de faire à la théorie ancienne, — déve- 
loppée notamment par Blûmner, Die griechischen Privatalterlhiimer, p. 389 
et suiv., et par Caillemer, art. Artifices dans le Dictionnaire de Daremberg et 
Saglio, — suivant laquelle le travail manuel aurait été, en Grèce, l'objet d'un 
mépris universel. Dans son désir de réagir contre cette opinion excessive, Gui- 
raud [la Main-d'œuvre..., ch. iv) a peut-être été trop affirmatif en sens con- 
traire. A examiner les textes pour et contre les deux théories qu'il a recueillis 
et mis tous également en lumière avec une rare loyauté de discussion, il 
semble bien que, si le mépris pour le travail n'a pas été général en Grèce, le 
préjugé contre lui n'a pas existé uniquement parmi les aristocrates et les phi- 
losophes ; Socrate, par exemple, était obligé, tout comme Hésiode, de le com- 
battre parmi ses concitoyens (Xénophon, Mém., II, 7, 6 et suiv.). Guiraud 
reconnaît lui-même (p. 209-211) qu'à mesure que la société évoluait de l'état 
patriarcal au régime oligarchique, puis de l'oligarchie à la démocratie, le tra- 
vail, à chaque étape, « descendait pour ainsi dire d'un degré dans la hiérar- 
chie sociale, en vertu de la loi qui avait toujours régi son évolution » : aban- 
donné d'abord par les nobles aux roturiers, puis par les roturiers aisés aux 
citoyens pauvres, il finit par être dédaigné d'eux et laissé aux étrangers ou 
aux esclaves. Les philosophes qui dénigrent les occupations manuelles se font 
« l'écho d'une opinion très ancienne, qu'ils essayent de justifier par des raisons 
morales » (Guiraud, Études économiques, p. 46). Francotte (1. I, ch. viii) 
remarque qu'une différence a toujours existé, à cet égard, entre les cités démo- 
cratiques et aristocratiques, et surtout entre les milieux industriels et agricoles 
(cf. infra). 

3. Od., XI, V. 489 et suiv. : Achille, pour montrer à Ulysse combien la vie, 
quelle qu'elle soit, est préférable à la mort, lui déclare qu'il « aimerait mieux 
être laboureur aux gages d'un indigent que de régner sur tous les morts ». 

4. C'est ainsi que s'était conduit Laomédon à l'égard d'Apollon et de Poséi- 
don : « Quand les Heures amenèrent l'époque où il devait nous payer, dit ce 
dernier [II., XXI, v. 450-454), il nous refusa tout salaire et nous chassa en 
nous menaçant de nous attacher les pieds et les mains et de nous vendre dans 



LES ARTISANS ET LEOR VIE EN GRECE, 33 

fortuné ne pouvait guère compter sur l'appui de la justice ^ Les 
patrons de condition plus modeste à qui s'adresse Hésiode étaient, 
toutes proportions gardées, non moins durs pour les ouvriers; 
on abusait souvent de leur bonne volonté ou de la nécessité qui 
les pressait pour leur faire accepter un salaire insuffisant'^ ; et on 
n'admettait pas qu'une préoccupation quelconque pût à aucun 
moment les détourner de leur besogne : pour valet de ferme, dit 
Hésiode, il est bon de n'embaucher qu'un garçon sans famille'^; 
pour servante, il faut prendre une fille sans enfants, afin d'évi- 
ter des « difficultés »^. Voilà donc ces pauvres gens réduits au 
célibat ou exposés à voir toutes les portes se fermer devant eux. 
Ils étaient obligés de s'astreindre aux besognes les plus serviles-J, 
sans que cette servitude temporaire leur assurât pour l'avenir, 
comme aux véritables esclaves, la nourriture et l'abri '\ 

Les mêmes périls menaçaient les artisans : ainsi que les journa- 
liers, ils avaient sans cesse à craindre un caprice ou la mauvaise 
foi des gens riches qui les faisaient travailler et les tenaient sous 
leur coupe, comme n'importe quels thètes' ; mais c'était surtout 

quelque île lointaine. » Les patrons et les clients riches n'ont jamais perdu, 
en Grèce, celte fâcheuse habitude (voir ce que dit Guiraud, p. 182, à propos 
des ôîxai [xcaôoO). 

1. Outre les allusions à son propre procès {Tr., v. 27-41), voir l'analhème 
que le poète prononce contre les juges partiaux et prévaricateurs (v. 238-273). 

2. C'est contre cet abus qu'Hésiode s'élève quand il recommande d'attribuer 
un salaire suffisant même à un ami (v. 370). 

3. Tr., V. 602 : ô^-ca ...âotxov (qui ne soit pas établi, comme on dit dans nos 
campagnes). 

4. XaXenr] Ô'ÛTcÔTtoprc; IpiOo; (v. 603). 

5. Les mots SoùXo;, 5o\j),£Û£iv figurent dans toutes les définitions du Ihète que 
j'ai citées; cf. Hésychios : 0ri; • SoOXo; [hctOwtôç (je .supprime la virgule que les 
éditions placent entre ces deux derniers mots). Les thètes et les esclaves font 
souvent ensemble la même besogne, sans qu'aucune distinction paraisse établie 
entre eux : tels sont, dans ÏOdyssée, les marins de Télémaque (IV, v. 644 : io\ 
aÙToO ÔYiTé; te xaî 5jj.w£;) ; cf. Guiraud, p. 8 (pour les temps primitifs) et 152 
(pour l'époque classique). 

6. « Rien n'est pis pour les hommes, dit Ulysse, que les courses vagabondes; 
le fatal estomac leur cause de cruels soucis quand ils sont errants » {Od., VII, 
V. 216 et suiv.). Ajoutons que la vie des esclaves était loin d'être toujours mal- 
heureuse : Eumée, par exemple, n'est ni àotxo?, ni â-rexvoi;, comme le théte 
hésiodique, puisqu'il est propriétaire {Od., XIV, v. 62 et suiv.) et marié (XXI, 
V. 214 et suiv.); il est le « chef » des porchers (XIV, v. 24 et suiv., etc.) et 
tenu en grande considération par ses maîtres (XV, v. 361 et suiv.); aussi com- 
prend-on que, tout fils de roi qu'il est (XV, v. 413), il ne tienne pas à recou- 
vrer sa liberté. 

7. Cf. Od., III, v. 425 et suiv. (déjà cités). 

REV. IIISTOR. CXVn. 1" FASC. 3 



34 PIERRE WALTZ. 

le chômage qu'ils devaient redouter, s'il prenait fantaisie aux 
clients de ne pas leur confier d'ouvrage * : outre que certains 
d'entre eux n'avaient pas les moyens de se procurer la matière 
première nécessaire à leur travail 2, ils ne pouvaient espérer de 
trouver au dehors un débouché que la clientèle locale ne leur 
aurait pas fourni 3. La concurrence des esclaves n'était pas 
encore bien dangereuse, parce qu'ils n'étaient pas très nom- 
breux^ et que la plupart d'entre eux n'avaient pas de connais- 
sances assez spéciales pour être, comme ils le furent plus tard, 
employés dans l'industrie. Mais c'est au sein même de leur 
caste que la nécessité d'une « lutte pour la vie » commençait à 
créer des rivalités : à l'époque homérique, le nombre des arti- 
sans était encore assez restreint pour que chacun d'eux eût sa 
place marquée et son rôle nécessaire dans le groupement où il 
vivait ; on a même supposé qu'il ne devait y avoir dans chaque 
localité qu'un seul représentant de chaque profession manuelle -^ 
Pourtant, on voit dès lors les princes choisir leurs fournisseurs, 
soit en les distinguant parmi les gens compétents de leur cité, 
soit à l'occasion en les faisant venir du dehors*^. De là ne pou- 

1. C'est ainsi que la Vie d'Homère (gg 3-4) représente la mère du poète, 
ouvrière en laine, cherchant de l'ouvrage pour se nourrir ainsi que son lils. 

2. Cf. p. 38, n. 6. 

3. Guiraud, p. 23, dit que « la Grèce homérique... était... un pays de très 
petite industrie, qu'elle se bornait à satisfaire les besoins locaux et qu'elle ne 
songeait guère à écouler au dehors les produits ouvrés ». Cf. Helbig-Trawinski, 
p. 21. 

4. Ils coûtaient fort cher (jusqu'à cent bœufs dans certains cas exception- 
nels), et c'eût été un mauvais calcul que d'en acheter pour les faire travailler 
dans l'industrie. Ulysse et Alcinoos en ont chacun une cinquantaine pour le 
service de leur palais (Od., XXII, v. 421 ; VII, v. 103). Hésiode ne fait à l'es- 
clavage une allusion précise que dans un vers très contesté {Tr., v. 406 : 
yuvaïxa xty]t9iv, oO YafAETv^v... ■Koir\a(X(!^a.C). Les Sixûsç qu'il cite à plusieurs 
reprises étaient sans doute des thètes : le sens primitif du mot n'est pas en 
effet celui de prisonnier de guerre (Saixà^œ), mais de domestique (S6|j.oç); cf. 
M. Bréal, Mém. Soc. Ling., VII, p. 449. 

5. Guiraud, p. 21 : « On dirait qu'un artisan de chaque espèce suftisait à 
chaque groupe de population; peut-être y avait-il un forgeron, un charpentier, 
un potier par ville ou village... » Cette hypothèse n'est fondée sur aucun texte 
précis, mais seulement sur cette assertion qu' « on n'aperçoit nulle part dans 
l'épopée la moindre trace de concurrence ». Mais cette affirmation est trop 
catégorique (cf. la note suivante), et l'auteur reconnaît lui-même (p. 35) que 
« de tout temps la concurrence avait été très ardente entre les villes hellé- 
niques et l'étranger, entre les villes helléniques elles-mêmes, et dans chacune 
d'elles entre les particuliers ». De plus, l'auteur a le tort d'englober, ici encore, 
le VIII' siècle dans l'âge homérique. 

6. C'est ainsi que Paris {II, VI, v. 313-315) fait appel aux meilleurs char- 



LES ARTISANS ET LEDR VIE EN GRÈCE. 35 

vait manquer de naître, entre gens du même métier, une con- 
currence qui s'était assez accentuée au viii" siècle pour qu'Hé- 
siode en fît la loi fondamentale de la vie économique : le temps 
n'est plus où « la terre fertile produisait d'elle-même des fruits 
nombreux et abondants », que les premiers hommes « recueil- 
laient à leur gré, tranquilles dans leur prospérité » • ; désormais, 
« les dieux ont caché aux hommes les ressources de la vie » - ; 
il ne reste que deux moyens de ne pas mourir de faim, voler 
son prochain ou travailler mieux que lui ; si l'on écarte le pre- 
mier procédé, la salutaire émulation peut seule nous assurer une 
vie libre et aisée : « Le fils de Cronos... l'a placée aux racines 
de la terre, au sein de l'humanité ; . . . c'est elle qui excite au tra- 
vail l'être le plus nonchalant s. » Et par une application parti- 
culière de sa théorie aux démiurges, le poète conclut qu'on voit 
s'élever partout cette rivalité féconde entre potier et potier, 
entre menuisier et menuisier, entre mendiant et mendiant, entre 
chanteur et chanteur i. Le nombre des artisans était-il devenu 
plus considérable? Les progrès de la civilisation rendaient-ils le 
pubhc plus difficile et plus exigeant? Toujours est-il qu'au lieu 
de devoir à son expérience professionnelle une situation des 
plus privilégiées, chacun était tenu à des efforts incessants pour 
n'être pas surpassé par ses confrères et pour arriver simple- 
ment à subsister. Cette fâcheuse nécessité, où étaient les gens 
de métier, de se « dévorer entre eux », fut-elle pour quelque 
chose dans le dédain que leurs clients fortunés commençaient à 
éprouver pour eux? Contribua-t-elle à faire naître chez les aris- 
tocrates cette impression qu'ils avaient à leur discrétion, comme 
leurs esclaves, des fournisseurs qu'ils pouvaient à leur gré faire 
prospérer ou laisser mourir de faim? La chose est possible, non 



pentiers de Troie pour l'aider à construire sa maison ; sur ceux qu'on faisait 
venir de l'étranger (x),vitoî), cf. p. 40, n. 1. 

1. Tr., V. 117-119. 

2. V. 42. 

3. V. 17-20. 

4. Guiraud, qui ne croit pas à une évolution sensible des conditions du tra- 
vail entre le x" et le vu" siècle (p. 10), considère comme interpolés les v. 25-2G 
des Travaux (p. 21). Mais les raisons logiques qu'on a invoquées contre leur 
authenticité n'ont rien de décisif (voir la note de mon édition des Travaux, 
et Mazon, la Composition des Travaux et des Joiirs, p. 7). D'ailleurs, sup- 
primàt-on ces deux vers, la loi de la concurrence n'en demeurerait pas moins 
expressément posée par tout le début du poème, notamment par le mythe des 
deux Éris (v. 11-24), dont je viens d'exposer l'idée essentielle. 



36 PIERRE WALTZ. 

certaine. Mais ce qui est évident, c'est que cette concurrence 
mutuelle augmentait pour eux la difficulté de trouver assez de 
besogne et leur rendait l'avenir encore moins assuré. Voilà 
pourquoi un moraliste pratique tel qu'Hésiode, sans éprouver 
aucun préjugé nobiliaire contre le travail manuel, ne considère 
pas l'industrie comme un moyen normal de gagner sa vie et 
n'estime pas l'artisan à l'égal de l'agriculteur : le paysan qui 
cultive son propre champ ne dépend de personne, il n'a pas à 
compter avec les sentiments inconstants de la clientèle ou avec 
la faveur imprévue d'un rival qui l'éclipsé. Thésée aussi plaçait 
les géomores, — si peu de terres qu'Qs possédassent, — 
au-dessus des démiurges S et l'on sait que les Grecs ont toujours 
proclamé la supériorité du travail agricole sur le travail indus- 
triel. 

Pour ces gens sans ressources régulières et parfois sans 
demeure fixe, quel remède s'offrait aux soucis de chaque jour, à 
l'incertitude du lendemain, à l'isolement plus particulièrement 
funeste à des « déracinés » dont il aggrave la faiblesse ? Le seul 
qu'une expérience de trente siècles nous ait fait découvrir est le 
groupement corporatif : beaucoup de faibles valent un fort et 
surtout l'entente entre les travailleurs empêche la clientèle de 
profiter de leur concurrence pour avilir la main-d'œuvre ; une 
association d'ouvriers bien organisée retrouverait presque la 
situation exceptionnellement favorable dont pouvait jouir à 
l'origine, dans une ville, l'unique représentant d'une profession. 
Mais à l'époque où vivait Hésiode, et principalement dans un 
milieu agricole où le « chacun pour soi » est la règle univer- 
selle, une pareille conception, même confuse, une pareille ten- 
dance, même inconsciente, ne saurait se faire jour. Si parfois 
des ouvriers collaboraient à un travail collectif, — ce qui est la 
forme de groupement la plus spontanée et la plus primitive, — 
ce n'était pas au nom d'une théorie sociale qu'ils unissaient 
leurs efiorts, c'était simplement une nécessité matérielle qui les 
y contraignait. Dès l'âge homérique, la construction d'un bateau 
ou d'une maison tant soit peu considérable exige une collabo- 
ration de ce genre ^ ; la manière dont Ulysse bâtissait sa chambre 

1. Cf. Plutarque, Thésée, xxv, 2-3. 

2. Cf. Caillemer, art. cit.; — Guiraud, la Main-d'œuvre..., p. 37 et 116. 
Dans ce dernier passage, l'historien, citant Xénophon {Écon., VI, 10), remarque 
que « c'est là une sorte de lieu commun dans toute la littérature grecque ». 

3. C'est le cas, nous l'avons vu, pour la construction de la maison de Paris 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 37 

nuptiale, pour éviter qu'aucun regard étranger pût la profaner, 
était sans doute assez extraordinaire, car il s'en vante un peu 
comme d'un tour de force * ; mais même dans des travaux de 
moindre importance, on voit souvent un chef d'industrie se faire 
aider par plusieurs compagnons^. Au viif siècle, le progrès est 
encore plus marqué : dans les ports de commerce, la construc- 
tion de bâtiments plus vastes exige évidemment un personnel 
plus nombreux; mais, sans sortir du milieu où vivait Hésiode, 
tandis que l'orfèvre de VOdyssée se rend à domicile avec son 
enclume, son marteau et ses tenailles 3, le forgeron d'Asera est 
établi dans un atelier assez spacieux pour servir de salle de 
réunion^ : ce n'est plus un thète, mais un propriétaire et un 
travailleur sédentaire; ce n'est plus un artisan, mais un entre- 
preneur ayant lui-même sous ses ordres des ouvriers qu'il sala- 
rie. Cependant, il y a loin de cet essai rudimentaire d'organisa- 
tion du travail à un groupement professionnel entre égaux ; il 
s'en faut même de beaucoup que l'un soit une étape vers l'autre. 
Le seul résultat auquel peut aboutir l'établissement d'entreprises 
industrielles plus considérables est en effet de rendre la concur- 
rence plus aiguë et plus dangereuse pour les artisans qui 
restent isolés : astreints fatalement, dans l'exercice de leur 
besogne professionnelle, à mener de front plusieurs tâches sou- 
vent fort différentes, ils se trouvent hors d'état de rivaliser avec 
une équipe d'ouvriers, dont chacun peut, sans inconvénient 
pour l'ensemble du travail, se spécialiser dans un domaine 
d'autant plus restreint qu'ils sont plus nombreux. A mesure que 

et des vaisseaux phéaciens; la situation d'Ulysse chez Calypso est, avons-nous 
dit, exceptionnelle. 

1. Peut-être faut-il voir dans cet usage le souvenir d'un état de choses qui, 
sans avoir complètement disparu, tendait de plus en plus à se modifier; il n'y 
aurait pas lieu de s'en étonner, l'élaboration de \ Iliade et de l'Odyssée s'étant 
prolongée pendant plusieurs générations. 

2. IL, XVII, V. 389 et suiv. : un corroyeur fait tendre une peau de taureau 
par plusieurs ouvriers; — Od., IX, v. 384 et suiv. : un menuisier, pour percer 
une planche, dirige la tarière, tandis que ses aides la font tourner rapidement 
au moyen d'une courroie. 

3. Od., III, V. 433-434. 

4. Cf. p. 24. Dans VOdyssée (XVII, v. 328), ou voit Mélantho reprocher à 
Ulysse de ne pas aller, comme les autres vagabonds, coucher ù la forge 
(yalY.r^ïov...86[ioy) ou à l'asile ()i(Txri) ; il y avait donc à Ithaque des forgerons 
qui n'étaient déjà plus des ouvriers ambulants, comme d'autres artisans dont 
parlent les poèmes homériques : nouvel indice d'une transformation en train 
de s'accomplir. 



38 PIERRE WALTZ. 

ces entreprises s'étendent, l'artisanat recule fatalement devant 
elles, en vertu de cette mênae loi de la division du travail qui 
lui a donné naissance. Sans doute, la Grèce ne verra jamais son 
écrasement complet par la « grande industrie », telle qu'elle se 
développera dans les sociétés modernes, grâce à l'extension du 
machinisme 1. La rivalité n'en était pas moins difficile à soute- 
nir, pour l'ouvrier établi à son compte, contre un patron mieux 
outillé et mieux secondé. La situation empirera encore quand 
les esclaves seront devenus plus nombreux, que le prix moyen 
en aura baissé- et que, la main-d'œuvre pouvant se recruter 
avantageusement parmi eux, il sera possible à un industriel de 
s'assurer sans trop de difficultés pratiques un personnel suffi- 
sant. La concurrence des ateliers serviles ne sera nullement 
comparable à celle qu'opposaient primitivement aux artisans les 
esclaves des particuliers; car ces ateliers auront sur eux la 
même supériorité qu'ils avaient sur le reste du public : une spé- 
cialisation plus complète, irréalisable pour des travailleurs iso- 
lés, normale au contraire dans la fabrique d'un Lysias ou d'un 
Céramon 3. L'institution du petit patronat n'était d'ailleurs qu'une 
première étape vers la réalisation lointaine de cet idéal : les ate- 
liers se réduisaient en effet, à l'époque hésiodique, à un nombre 
d'ouvriers très restreint ; le patron se faisait simplement assister 
de quelques compagnons S plutôt pour manier des appareils de 
fortes dimensions que pour répartir entre eux les diverses 
tâches^ Il n'en est pas moins vrai que le groupement en vue 

1. Cf. Guiraud, p. 86-87, 91; — Francotte, t. I, p. 193 et suiv., 225 et suiv. 
L'atelier le plus considérable qui nous soit connu est celui de Lysias, qui 
comptait cent vingt esclaves ouvriers. 

2. La valeur d'un esclave a toujours fortement varié suivant l'époque, la pro- 
venance, l'âge, le sexe, l'instruction, etc. Guiraud (p. 106-108) en donne, pour 
les V et IV' siècles, de nombreux exemples oscillant entre cent drachmes 
environ et vingt mines. 

3. Cf. Lysias, XII, 8, 12 et 19; Xénophon, Mém., II, 7, 3. Dans l'industrie 
textile, à l'époque classique, ce sont des ouvriers différents qui lavent la laine, 
l'épluchent, la peignent, la filent, la tissent, la foulent, la cardent et la teignent 
(Guiraud, p. 55-56, d'après Platon, Politique, p. 279 et suiv.). A l'âge hésio- 
dique, aucun de ces travaux n'était encore du ressort des professionnels. 

4. On peut en voir une image dans les boutiques que représentent des vases 
peints, — d'époque d'ailleurs plus récente, — où le personnel comprend, outre 
le patron, deux ouvriers (S. Reinach, op. cil., t. I, p. 224 : forgerons et cor- 
donniers), parfois quatre {Ibid., p. 337 : céramistes). 

5. Dans le dernier vase cité, chacun des quatre ouvriers est employé à une 
besogne identique (peindre des vases) ; dans les autres, ils combinent leurs 



LES ARTISiNS ET LEUR VIE EN GRÈCE. 39 

d'un travail collectif, tout en constituant un progrès sensible au 
point de vue économique, contient en soi les germes d'un grave 
malaise social : pour un artisan qui parviendra à fonder un ate- 
lier, combien seront réduits, par la loi de la concurrence, soit 
à gagner péniblement leur vie dans leur boutique, soit à s'em- 
baucher comme ouvriers chez un confrère plus heureux, c'est-à- 
dire à retomber dans une situation analogue à ceUe qu'Homère 
estimait la pire de toutes, être thète au service d'un homme du 
commun! Péril inévitable, et dont l'origine est aussi ancienne 
que l'artisanat lui-même, puisqu'il est une conséquence néces- 
saire de la spécialisation, qui est le principe constitutif du 
régime artisanal. 

IV. 

Conclusion. 

Il est aisé maintenant de déterminer la place qu'occupe le 
viii® siècle, tel qu'il nous apparaît surtout par l'image qu'en 
trace Hésiode, dans l'évolution de l'artisanat et le développe- 
ment de la division du travail. Le principe était déjà posé chez 
Homère, puisque l'existence des démiurges n'est plus étrangère 
à la société qu'il décrit. Les progrès matériels qu'ils avaient pu 
réaliser en commençant à se spécialiser ne semblent guère avoir 
été dépassés pendant le siècle suivant : si la poterie, par 
exemple, paraît tenir dans la civilisation hésiodique une place 
plus considérable, c'est surtout à une différence de milieu qu'il 
faut l'attribuer; seule, l'architecture navale devait progresser à 
ce moment d'une manière sensible dans les cités maritimes, à 
en juger par le rapide essor de la navigation et de la colonisa- 
tion pendant la seconde moitié du siècle. Néanmoins, les exi- 
gences croissantes de la vie, un goût plus vif du confort ou 
même du luxe rendent plus souvent nécessaire l'emploi de la 
main-d'œuvre professionnelle ; son domaine s'étend, et l'on voit 
même se constituer des métiers nouveaux ou de nouvelles spé- 
cialités ; par suite, des lignes de démarcation se dessinent avec 

efforts en vue d'un résultat commun (l'un des forgerons manie le marteau, 
l'autre lient l'outil à forger, etc.). Au contraire, les monuments où figure un 
personnel plus nombreux « représentent... des ateliers où la besogne paraît 
excessivement morcelée » (Guiraud, p. 61, citant Baumeister, Denkmaler des 
Mass. AlterUmines, 1, p. 253, 506; 111, p. 1582, 1803, 1992). 



40 PIERRE WALTZ. 

plus de précision entre les diverses besognes professionnelles, 
mais surtout entre les travaux que peuvent effectuer les profanes 
et ceux qu'il convient de réserver aux spécialistes ; la distinc- 
tion devient de plus en plus nette entre les tâches que l'on a 
intérêt à exécuter chez soi et celles qu'il faut abandonner aux 
travailleurs attitrés du bois ou du fer, parce qu'elles exigent un 
outillage perfectionné ou des connaissances particulières. Il 
arrive même, bien que ce ne soit pas encore la règle générale, 
que dans la construction d'un instrument aratoire ou d'un objet 
ménager un client fasse appel à un professionnel pour la fabri- 
cation d'une pièce plus délicate : indice d'une division plus 
profonde, d'une répartition plus précise et plus raisonnée des 
fonctions économiques. 

Mais c'est surtout en ce qui concerne les conditions du tra- 
vail qu'un changement notable se manifeste et que le régime de 
l'artisanat se dégage de plus en plus nettement de la société 
patriarcale : les artisans habiles ne sont plus des êtres d'excep- 
tion, favoris des dieux, dont la présence est une heureuse aubaine 
et dont tous sollicitent les services ; de plus en plus ils tendent 
à former, sinon encore une classe constituée, du moins une 
institution normale. Leur nombre augmente naturellement à 
mesure que deviennent plus fréquents les cas où l'on a recours 
à leur intervention, et de cette situation nouvelle naît un nou- 
veau facteur de la division du travail, la rivalité professionnelle. 
La spécialisation des gens de métier avait d'abord eu pour effet 
d'éliminer une concurrence possible, celle des particuliers; un 
riche surtout ne songe à commander une besogne au dehors que 
si ses serviteurs ne sont pas capables de l'exécuter; or, com- 
ment un artisan pouvait-il acquérir sur le premier venu une 
supériorité incontestable, sinon en se spécialisant? La société 
reconnaît alors l'artisanat comme un de ses rouages essentiels et 
indispensables, en dépit de l'individualisme agricole qui ris- 
quait d'en retarder le développement, et les relations avec les 
démiurges s'imposent au public comme une nécessité quotidienne. 
Mais si une nouvelle concurrence vient à s'établir, à l'intérieur 
cette fois d'un même corps de métier, il est logique qu'elle com- 
porte des conséquences analogues à celles de la crise d'où l'ar- 
tisanat s'était dégagé, c'est-à-dire que la division du travail s'ac- 
centue encore, chacun s'efforçant d'acquérir une spécialité qui 
lui assure un avantage sur ses rivaux; et il est naturel que cette 



LES ARTISANS ET LEUR VIE EN GRECE. 41 

seconde étape soit plus rapide, puisque c'est dans une voie déjà 
tracée qu'elle fait avancer la société. La spécialisation est faci- 
litée en même temps par l'organisation d'ateliers où il sera pos- 
sible de répartir la besogne entre divers ouvriers suivant leur 
compétence ou leurs aptitudes respectives, ce qui améliore sen- 
siblement les conditions du travail, tout en rendant la lutte pour 
la vie infiniment plus pénible à la masse des travailleurs isolés. 
Ainsi se constitue le petit patronat, intermédiaire entre l'artisa- 
nat proprement dit et la grande industrie, et qui paraît bien 
avoir été, en Grèce, la forme par excellence de ce qu'on pour- 
rait appeler 1' « industrie bourgeoise ». Encore en formation à 
l'époque hésiodique, elle devait atteindre son apogée au vu'' et 
au vi" siècle, sous les tyrans qui succédèrent aux gouverne- 
ments oligarchiques'. Mais, dès le début du viii" siècle, on voit 
apparaître nettement trois des principaux facteurs de la division 
du travail, presque complètement étrangers à la période précé- 
dente : la nécessité de connaissances techniques plus précises 
chez les ouvriers manuels, une concurrence professionnelle plus 
intense, enfin le développement et l'organisation du travail col- 
lectif. 

Pierre Waltz. 

1. Sur la protection que les tyrans accordèrent à l'industrie, cf. Guiraud, a 
Main-d'œuvre..., p. 29 et 39-40; — Études économiques..., p. 51 et suiv. 



MELANGES ET DOCUMENTS 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI 

A SIR J. MACKINTOSH ET A LA COMTESSE DE SAINTE -AUL AIRE. 



Nous devons à l'obligeance de Miss Julia Wedgwood, petite-fille 
de Sir James Mackintosh, le célèbre parlementaire anglais, la commu- 
nication d'une notable partie des papiers inédits de Sismondi^ dont 
deux séries de lettres adressées, les unes à sa fiancée et à sa femme, 
— elles feront l'objet d'une publication ultérieure, — les autres à 
M™* de Sainte- Aulaire. 

Nous allons mettre ces dernières sous les yeux du public. 

Nous ne croyons pas faire œuvre inutile en rompant le silence qui 
s'est fait, un peu soudain, autour du nom de Sismondi. A côté de 
l'intérêt ordinaire qui s'attache à la plume d'un écrivain de mérite, 
hôte assidu des cercles littéraires, témoin curieux et juge averti d'une 
époque féconde, s'exerce un attrait psychologique dont Scherer a 
fort nettement défini la nature^ : 

On peut, écrit-il, ne pas goûter bien vivement ses livres, mais on ne 
saurait feuilleter ses lettres sans éprouver de l'intérêt et de l'affection 
pour celui qui les a écrites... Nous sommes mis aujourd'hui en état de 
considérer Sismondi de cette manière, du point de vue intérieur, et il 
est certain qu'il y gagne comme une seconde et meilleure célébrité. Il 
n'est pas jusqu'à son talent dont on ne prenne ainsi une plus haute 
opinion. Dans l'épanchement d'une correspondance familière et expri- 
mant au jour le jour les impressions qu'il reçoit des événements, il 
devient plus naturel, il a plus d'imprévu et d'agrément. 

1. En dehors des manuscrits conservés dans les bibliothèques, notamment à 
la bibliothèque Fabre de Montpellier, et dont M. Saint-René Taillandier n'a 
pas épuisé la matière, nous apprenons du représentant de la famille Désideri 
de Pescia, qu'il est toujours en possession des papiers de Sismondi, dont 
M. Villari a donné l'énumération dans le premier volume de la Bévue histo- 
rique, p. 241. 

2. Études critiques, t. II, p. 146. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 43 

La restriction même qu'implique la première phrase passerait 
aujourd'hui pour un aveu d'incompétence, car il semble qu'on soit 
plus à même d'apprécier maintenant la portée de son œuvre : sans 
doute la partie historique est encore sous le coup d'un jugement 
sommaire et dont il serait souhaitable qu'on entreprit la révision; 
mais ses ouvrages économiques ont obtenu une réhabilitation écla- 
tante. Blanqui, dans son Histoire de l'économie politique, 
déclare : « Ce sera l'honneur éternel de son nom, d'avoir donné 
l'éveil à l'Europe et de s'être mis à la tête d'une croisade en faveur 
des classes les plus injustement disgraciées de notre ordre social. » 
Un économiste contemporain ' ne craint pas d'affirmer que le socia- 
lisme scientifique lui a emprunté « l'esprit de critique envers l'orga- 
nisation moderne et les grandes lignes de sa critique elle-même » , 
que L. Blanc, Vidal, Rodbertus, K. Marx lui prennent ses conclu- 
sions ou sa méthode, qu'Elster et Eisenhart enfin reconnaissent en 
lui « le précurseur remarquable de la science allemande contempo- 
raine » du « socialisme de la chaire. » 

Ce sont là, nous semble-t-il, à une époque où la critique littéraire 
sollicite notre admiration pour les moindres talents, des titres suf- 
fisants à l'attention de ceux qui lisent 2. 

Nous donnons d'abord une lettre isolée, adressée à Sir James 
Mackintosh^; elle forme un appendice naturel aux lettres écrites 
pendant les Cent-Jours et elle illustre très heureusement le senti- 
ment des classes moyennes au moment du retour de Napoléon. 

Aussitôt après sa chute, un revirement se fit dans les esprits : le 
prestige de son nom, inséparable de la gloire militaire qu'avaient 
conquise les trois couleurs, opéra davantage avec l'éloignement et 
l'on ne fut plus sensible qu'aux grandeurs de son règne. 

Par ailleurs, les excès des ultras servaient mal la cause des Bour- 

1. Albert Aftalion, l'Œuvre économique de Sismondi. Paris, 1899. 

2. Il a déjà paru de la correspondance de Sismondi : des lettres à E. de 
Sainte-Aulaire, à M""" Noyon, d&n?, Fragments du journal et de la correspon- 
dance de Sismondi, par J.-J.-C. Cheneviére (Genève, 1857); des lettres à 
M"" d'Albany, dans Lettres inédites de J.-C.-L. de Sismondi... à Ji°" la com- 
tesse d'Albamj, par Saint-René Taillandier (Paris, 1863) ; des lettres de Sismondi 
à sa mère pendant les Cent-Jours, publiées par MM. Villari et Monod dans la 
Revue historique, t. III, IV, V, VI (1877-1878). 

3. Les relations de Sismondi avec Sir J. Mackintosh dataient de 1814. Sis- 
mondi avait publié cette année-là un libelle : De l'intérêt de la France à 
Icgard de la traite des nègres, qui l'avait naturellement rapproché de Sir J. 
Mackintosh, champion avec Wilberforce de la cause des nègres en Angleterre. 
Sir J. Mackintosh, qui venait d'entrer à la Chambre des Communes (1813), 
avait fait entre temps un voyage à Genève, au cours duquel il s'était lié d'ami- 
tié avec Sismondi. Ce dernier devait épouser en 1819 une belle-sœur du pre- 
mier, Miss Jessie Allen. 



44 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

bons : « Ce n'est nullement à ces principes » , — aux principes d'ab- 
solutisme, écrivait Sismondi < , — « qu'en veulent ses adversaires. Au 
contraire, c'est peut-être par là même qu'il a le plus de rapport 
avec eux. Son arrogance m'a été insupportable pendant de longues 
années; mais l'arrogance de ceux qui ont été si humbles pendant 
ces mêmes années me révolte peut-être encore plus... » Et ailleurs : 
« Ce reflux si violent vers le despotisme est à mes yeux le présage de 
nouvelles révolutions. » 

Et, de fait, la révolution ne tarda pas. Le retour de l'île d'Elbe 
se fit par des chemins grands ouverts, tandis que l'on poussait à la 
frontière la cour désemparée. Sismondi ne tarit pas, dans ses lettres 
à sa mère, d'expressions méprisantes à l'adresse des Bourbons. Le 
duc de Berry « croit se rendre populaire en jurant. » « Monsieur, à son 
retour de Lyon, avait rempli sa voiture d'antispasmodiques ; la peur 
lui donnait des attaques de nerfs » ; à part lui, « aucun des Bourbons 
n'est sorti du palais que pour se sauver, l'on assure qu'ils ont pris 
huit milUons, toute l'argenterie, tout ce qui pouvait s'enlever, jus- 
qu'aux rideaux des fenêtres ». Le duc d'Orléans « est le seul des 
princes qui ait des sentiments français » . Ce qui acheva de réconci- 
lier Sismondi avec l'Empire, — et M. Villari ne l'a peut-être pas 
suffisamment indiqué, — ce fut l'acte additionnel, œuvre de 
B. Constant, pour la plus grande partie, et que l'on appelait pour 
cela la « Benjamine ». Sismondi écrivait à ce sujet dans le Moni- 
teur"^ : « De toutes les constitutions libres que j'ai étudiées pendant 
tant d'années 3, il n'y en a pas une seule que je ne regarde comme 
inférieure à celle qui est présentée aujourd'hui à l'acceptation du 
peuple français. » Les libertés « sont bien mieux garanties qu'elles 
ne Font été en France sous aucun gouvernement ou monarchique, 
ou républicain... » 

L'Empereur s'efforçait d'ailleurs de confirmer les libéraux dans 
leurs espérances. On n'ignore pas qu'il désira voir Sismondi et, dans 
l'entrevue du 3 mai\ il n'eut garde de contredire en rien les asser- 
tions de son interlocuteur. C'est un exemple frappant de la souplesse 
et du don d'adaptation du caractère de Napoléon. 

Il fallait donc à tout prix affermir sur son trône le garant des 
libertés reconquises, et Sismondi pensa que l'opinion de Sir J. Mac- 

1. Lettre à M"-" d'Albany, de Pescia, 2 février 1814. 

2. Moniteur des 29 avril, 2, 6, 8 mai 1815. La lettre à Sir J. Mackintosh est 
du jour même où parut le premier article. 

3. Il publiera en 1832 : Histoire de la renaissance de la liberté en Italie; 
en 1836 : Étude sur les constitutions des peuples libres. 

4. Revue historique, t. I, p. 242 (par M. Villari). 



LETTRES I.yEDITES DE SISMONDI. 4o 

kintosh pourrait être de quelque poids dans le conseil des princes 
assemblés à Vienne. Il n'hésita pas à lui adresser celte sorte de 
plaidoyer : 



To Sir James Mackintosh M. P. 

J'ai voulu vous écrire, Monsieur, il y a longtemps ; la très grande 
difficulté de faire parvenir une lettre où l'on parle du fond du cœur, 
et qu'on ne veut par conséquent point exposer à être lue aux frontières, 
m'y a fait renoncer; les exhortations de Mrs Rich< que je viens de 
voir me tirent de nouveau de ma nonchalance ; elle assure que vous- 
même vous êtes encore dans une très grande ignorance des événe- 
ments de France et de la disposition des esprits ; elle assure que les 
déclarations solennelles d'un homme impartial, d'un homme qui cer- 
tainement ne passe pas pour courtisan, peuvent faire impression sur 
vous et vos amis; elle assure que si je vous dis que je me rallie com- 
plètement au gouvernement de Napoléon, que je désire sa stabilité, 
que je désire ses victoires, cette opinion individuelle d'un homme qui 
a montré assez ouvertement son opposition, lorsqu'il marchait à la 
tyrannie universelle, sera pour vous une indication de l'opinion de la 
France, de celle de tous les hommes libres. Au nom du ciel, arrêtez 
encore sur le bord de l'abîme vos ministres insensés, avant qu'ils ral- 
lument une guerre qui perdra l'Europe, qui perdra la liberté, qui per- 
dra la civilisation et qui sera bien plus fatale encore à votre patrie 
qu'à la France. J'ai la ferme confiance que, si la France est attaquée, 
elle vaincra les étrangers, mais après une lutte sanglante et dont on 
ne saurait calculer tous les désastres. 

Comment est-il possible qu'on ait pu persuader à l'Angleterre que 
cette révolution était l'ouvrage de l'armée et non celui du peuple? Les 
faits ne parlaient-ils pas assez haut pour démentir toutes les fables du 
parti royaliste, n'avons-nous pas vu qu'il a été impossible au roi de 
faire marcher des gardes nationales contre Bonaparte, tandis que les 
gardes nationales seules ont forcé la duchesse d'Angoulême à se reti- 
rer et ont arrêté le duc? Le général Clauzel n'avait pour toutes 
troupes de ligne que trente-quatre gendarmes, lorsqu'il a marché 
contre Bordeaux, et il a forcé à la retraite une princesse courageuse 
qui avait plusieurs milliers d'hommes, parce qu'entre tous ceux-là, à 
la réserve de quelques gentilshommes, il n'y en avait pas un qui vou- 
lût combattre contre la cause nationale. A Montélimar, la garde natio- 
nale seule a affronté la petite armée du duc d'Angoulême et a décidé 
tous les régiments à passer sous les drapeaux de la patrie. En géné- 
ral, on pourrait dire que partout les paysans ont décidé les soldats : 

1. Fille aînée de Sir James; elle avait éiiousé en 1808, à Bombay, Claudius 
James Rich, voyageur et orientaliste, qui mourut âgé seulement de trente-trois 
ans en 1820. 



46 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

chaque régiment qu'où envoyait contre Bonaparte était, au moment du 
départ, encore décidé à obéir, mais lorsqu'en traversant les cam- 
pagnes il entendait les cris de joie des paysans, de voir revenir celui 
qu'ils regardaient comme leur libérateur, le sentiment français, vaine- 
ment comprimé dans le cœur de chaque soldat, se réveillait en lui et 
le faisait passer aux drapeaux de l'honneur et de l'indépendance natio- 
nale. On assure que le maréchal Ney lui-même, qui s'est déshonoré 
par une trahison, ne l'avait pas méditée, mais qu'il a été entraîné par 
l'unanimité des sentiments dont il entendait de toutes parts l'expres- 
sion. Il n'y a aucun pays au monde où l'armée soit plus intimement 
liée à la nation que la France et soit plus animée par un même esprit, 
et j'entends par la nation, essentiellement tous les habitants des cam- 
pagnes, classe qui depuis la Révolution a acquis beaucoup d'impor- 
tance, parce qu'elle est presque en entier propriétaire : ce sont des 
hommes qu'à leurs habits, à leur nourriture vous confondriez avec 
vos cottagers; ils sont du moins fort inférieurs à vos farmers pour 
l'instruction et la richesse, mais ils sont bien plus réellement indépen- 
dants. C'est parmi eux surtout que l'armée se recrute, c'est chez eux 
que les soldats reviennent avec une retraite; l'éducation des camps 
leur donne de la considération dans leurs villages, ceux qui n'ont 
point servi s'intéressent à la gloire de l'armée comme s'ils avaient mar- 
ché sous les drapeaux. La honte du joug étranger que la France avait 
subi l'année passée, les vexations, les humiliations que les plus braves 
soldats ont soufîertes sous le règne des Bourbons ont été senties avec 
amertume par la masse entière des paysans ; à leur tour, les soldats 
étaient irrités pour leurs pères, leurs frères, leurs maîtresses, de la 
spoliation prochaine de tous les acquéreurs de domaines nationaux 
qu'on avait la sottise de faire entrevoir, plus encore que de projeter. 
La noblesse de province et les prêtres, par leurs prétentions ridicules, 
avaient porté l'exaspération au plus haut degré. La révolution était 
immanquable; elle se serait faite sans Bonaparte comme par lui; dix 
conspirations se tramaient en même temps ; le mouvement du comte 
d'Erlon^ et celui de Lefebvre-Desnouettes n'avaient aucun rapport avec 
celui de Bonaparte. Tous deux ne se sont arrêtés que parce qu'ils ont 
appris ce mouvement inattendu. Je ne vous dirai point que cette fer- 
mentation de toute la France soit contenue dans les bornes de la 
sagesse; bien au contraire, un levain de jacobinisme s'est développé 
avec fureur dans toutes les têtes. Ce levain n'existait plus nulle part, 
il y a une année; ce sont les sottises de la cour qui l'ont fait renaître ; 
elle a pris à tâche d'humilier une nation orgueilleuse et qui a le droit 
de l'être. L'irritation allait croissant, et si l'explosion avait tardé six 

1. La conspiration Fouché, Drouet, d'Erlon, Lallemand et autres, formée déjà 
vers la fin de 1814, était renouée dès le début de février 1815, et ce n'est qu'en 
mars que Napoléon débarqua. Il faut ajouter que les conjurés ne s'entendaient 
que sur un point : leur opposition à Louis XVIIL Fouché penchait pour le duc 
d'Orléans, certains désiraient rappeler Napoléon, d'autres demandaient le roi 
de Rome. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 47 

mois elle aurait été bien plus terrible. Lors même que Bonaparte aurait 
été assassiné à l'île d'Elbe*, le règne de Louis XVIII n'aurait pas été 
prolongé de six mois et sa chute aurait été bien plus violente. Aujour- 
d'hui, quand les alliés réussiraient à ramener ce faible monarque en 
France, ils ne lui garantiraient pas un an de vie ou de règne et une 
nouvelle révolution éclaterait par un massacre effroyable de la noblesse. 
Aussi je ne comprends pas comment il aurait le courage d'y revenir, 
même entouré de baïonnettes étrangères, lui qui a montré tant de 
prudence et un soin si pieux de conserver sa propre vie, même contre 
l'ombre du danger, et qui avec une fermeté si royale a résisté aux sol- 
licitations de ses amis qui voulaient le retenir ou à Paris, ou du moins 
à Lille. De tels princes ne régneront jamais sur une nation dont la 
bravoure est le caractère distinctif. 

C'est au contraire le courage inouï déployé par Bonaparte pendant 
toute sa marche de Cannes à Paris, se présentant toujours seul, toutes 
les fois qu'il y avait de la résistance^, c'est le courage avec lequel il 
entra à la tête de dix-sept hommes à Paris, avec lequel il se confia aux 
Tuileries, le 20 mars, à la même garde nationale qui le matin avait 
gardé le roi, avec lequel je lui ai vu, il y a quinze jours, passer une 
revue 3 de douze mille hommes de la garde nationale de Paris, qui lui 
est fort peu dévouée, entrant sans un seul soldat, entre tous les rangs 
et permettant à tous ces citoyens armés et inconnus de lui remettre à 
la main des pétitions; c'est le courage avec lequel, dans une revue de 
troupes de ligne, il se laissait tirer les habits par derrière, par des sol- 
dats qui voulaient avoir un de ses regards et le serrer dans leurs bras ; 
c'est cette confiance héroïque dans le temps même où sa tête était à 
prix qui ont captivé l'imagination des Français et qui séduisent la 
mienne. 

Je ne vous dirai pas, cependant, qu'il n'ait contre lui un parti nom- 
breux, et qui surtout fait beaucoup de bruit. Il est composé d'abord de 
toute la noblesse, qui attachait au roi ses espérances et qui se croyait 
bien assurée que la charte constitutionnelle ne durerait pas longtemps 
et qu'elle ne tarderait pas à rentrer dans tous ses privilèges*. Les gen- 
tilshommes qui s'étaient précédemment attachés à Bonaparte sont 
peut-être ceux qui aujourd'hui se montrent les plus acharnés contre 
lui. Ensuite la grande masse des gens de lettres qui l'a tour à tour 
flatté et honni se croit obligée en honneur de s'en tenir à ce dernier 
sentiment, et elle est en général très acharnée contre lui. Enfin les 

1. On avait, en effet, discuté à Vienne divers moyens de se défaire de Napo- 
léon; il fut question de l'enlever pour le mettre en lieu sûr et même de le 
faire disparaître sans retour possible. 

2. Allusion probable à l'affaire du délilé de Laffray. 

3. C'est la revue du 16 avril, où étaient réunis 15,000 hommes environ. « Un 
grenadier ayant voulu arrêter un soldat qui s'a])procliait de lui, l'Empereur a 
jeté bas le bonnet du grenadier et tendu la main au soldat » (lettre de Sismondi 
à sa mère, 17 avril). 

4. Chateaubriand faisait à la noblesse le même reproche. 



48 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

plus riches marchands dont les projets ont été tout à coup suspendus 
par son arrivée. Ces trois classes qui sont assez riches ont une grande 
masse de gens qu'ils font vivre et auxquels ils communiquent leurs 
sentiments. C'est surtout à Paris qu'ils se concentrent, aussi l'on peut 
dire que cette ville est en général mécontente du gouvernement. C'est 
celle de toutes où Bonaparte a le moins de partisans ; cependant, ce 
mécontentement qui s'exhale dans les salons et qui n'agit jamais lui 
donne avec raison peu d'inquiétude. Il en a davantage, et il doit en 
avoir, d'un autre parti qui seul aujourd'hui est puissant en France, 
qui, en général, s'est rallié vivement à lui, qui l'a secondé, mais qui 
depuis quelques jours se livre à la défiance. C'est le parti républicain, 
et l'on pourrait mieux dire encore, jacobin. La constitution qui vient 
de paraître, et qui à mes yeux est la meilleure que puisse supporter la 
France, une des meilleures qu'aucun État libre ait eu effectivement en 
activité, n'a point réussi. Des idées fort absurdes sur la division abso- 
lue des pouvoirs, sur l'appel à la souveraineté du peuple, dans le mode 
de présentation, sur le danger des anciennes lois confirmées ^ agitent 
aujourd'hui tous les esprits. Les royalistes excitent de tout leur pou- 
voir ce mécontentement, et ils sont assez insensés pour imaginer que 
la tendance républicaine qui se développe leur sera favorable, tandis 
qu'elle est bien plus contraire encore au Roi qu'à l'Empereur, et que 
je n'aie pas de doute que celui-ci, qui connaît son siècle et la nation, 
ne proclamât de nouveau la République et ne redescendît au grade de 
général, si ce changement était nécessaire pour réunir tous les esprits. 
Quant aux forces dont la France peut disposer pour soutenir la lutte 
où l'on veut la forcer, je crois savoir avec assez de précision qu'elle a 
dans ce moment 250,000 hommes sous les armes, que l'Empereur se 
croit assuré d'en avoir encore 50,000 dans quinze jours et que le mois 
suivant lui en donnera 100,0002. Les troupes qui sont aujourd'hui sur 
pied, dont une grande partie était il y a un an dans les garnisons assié- 
gées ou dans les prisons de Russie, sont de vieux soldats accoutumés 
aux victoires, remplis d'ardeur et qui peuvent avec assurance se mesu- 
rer partout contre un nombre double du leur. L'armée a un matériel 
sutïîsant, une fort belle artillerie et peut entrer immédiatement en 
campagne. Il n'en est pas de même des gardes nationales qu'on orga- 
nise. Dans plusieurs provinces, on manque encore d'armes. Mais, en 
joignant l'activité française à celle de l'Empereur, on n'en manquera 
pas longtemps. Dans le seul immense atelier qui travaille à Paris, on 
fait par des procédés nouveaux quatre mille fusils par jour, et il y a 
déjà quelque temps que cela dure. La même activité règne dans 

1. Sismondi veut parler ici du rétablissement dans l'acte additionnel de la 
confiscation générale, supprimée dans la charte. Napoléon insista pour qu'elle 
fût inscrite à nouveau dans la constitution. 

2. Ces chififres étaient donnés à dessein par le gouvernement. En réalité, 
Napoléon avait à la fin de mars les 150,000 hommes des troupes royales, 200,000 
au plus un mois après, et à son entrée en campagne, au début de juin, il ne 
mettra en ligne que 275,000 hommes. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 49 

toutes les fabriques des provinces, et cette nation belliqueuse une fois 
complètement armée, cette nation unanime dans son mépris pour l'inca- 
pacité et la pusillanimité des Bourbons, dans sa haine pour la noblesse et 
le clergé, dans son culte pour l'honneur national et l'indépendance, ne 
sera ni vaincue au dehors par les étrangers, ni asservie au dedans 
par un despote. Le commandement d'une grande armée ne suffit point 
pour renverser une constitution, lorsque cette armée est essentielle- 
ment nationale et que la nation est en même temps éminemment belli- 
queuse. D'ailleurs, l'Empereur connaît bien son jeu; il sait qu'il ne 
peut pas espérer un allié parmi les rois de l'Europe, que l'alliance 
seule avec les peuples peut lui donner de la force, et quels que soient 
ses goûts ou ses dispositions despotiques, il s'attachera, n'en doutez 
pas, à ce qui seul peut fonder sa puissance, le maintien, le progrès 
des idées nouvelles, qu'il dominera quelquefois, parce qu'il est encore 
plus fort qu'elles, mais qu'il ne cherchera pas à saper et à détruire par 
leur base, comme faisait l'ancienne cour. C'est la difîérence entre un 
despote fort et un despote faible; l'un maîtrise la liberté, l'autre 
l'étoufïe; l'un s'irrite contre l'obstacle qui gêne souvent ses projets, 
l'autre redoute jusqu'à l'esprit de vie dont il ne peut jamais être animé 
lui-même. 

Pardonnez-moi, Monsieur, cette si longue lettre. Daignez y voir la 
preuve de cette profonde estime que vous m'avez inspirée, de cette con- 
fiance que dans tout ce qui remue profondément le cœur nous devons 
nous entendre, de cette croyance à la puissance de vos talents dans le Con- 
seil auguste d'une nation libre, à la puissance de la vérité, lorsqu'elle 
est exprimée par une bouche aussi éloquente que la vôtre. C'est beau- 
coup faire que de retarder la guerre de quelques semaines ou de 
quelques mois. Ceux qui la veulent, ce sont ces souverains et ces 
ministres qui ont joué à Vienne un rôle si ridicule, qui se sentent 
profondément humiliés par le dénouement de leur longue parade et 
qui veulent noyer dans le sang leur confusion. Mais les peuples ne 
peuvent pas la vouloir. Elle est désastreuse pour tous également, elle 
n'offre à aucun de vraies espérances. Chaque jour une vérité perce la 
barrière qu'on lui oppose, une lettre, un journal de France parvient 
en Allemagne, les peuples s'éclairent lentement, mais enfin ils 
s'éclairent, et dans deux mois les souverains ne réussiraient plus peut- 
être à entraîner leurs sujets dans la croisade aussi injuste qu'insensée 
qu'ils veulent entreprendre. 

Recevez l'assurance de la haute considération et du sincère attache- 
ment avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble 
et très obéissant serviteur. 

J.-Ch.-L. DE SiSMONDI. 

Paris, rue Grenelle-Saint-Germain, n» 26, le 29 avril 1815. 

Quelque part de vérité qu'il pût y avoir dans les prévisions de 
Rev. Histor. CXVII. 1«'' fasc. 4 



50 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

Sismondi, il faut reconnaître que son sens historique se trouvait en 
défaut lorsqu'il croyait possible un empire resserré dans les limites 
de la monarchie, et surtout un empire gouverné par un prince haï 
ou redouté de tous les princes européens et dont la gloire, dont la 
popularité, dont la raison d'être étaient dans l'expansion. 

Les lettres que l'on va lire sont d'un caractère tout différent. Elles 
offrent l'agrément particulier d'une correspondance familière où l'on 
s'abandonne sans réserve et où l'on traite des choses et des gens 
sans autre objet que de livrer sa pensée. 

Ces lettres sont, pour la plupart, datées de Chênes, village à trois 
kilomètres et demi de Genève, où le grand-père de Sismondi avait 
acquis une propriété. Il se divise en deux parties, Chêne-Bourg et 
Chêne-Bougeries, séparées par la Semiaz. C'est à Chêne-Bougeries 
que résidait Sismondi et c'est là que se trouve aujourd'hui son 
tombeau. 

La correspondante de Sismondi est M"^ du Roure, deuxième 
femme du comte de Sainte-Aulaire, — il était veuf de M"^ de Soye- 
court. — Une fille du premier lit avait épousé le duc Decazes, 
ministre de Louis XVIIL Monsieur de Sainte-Aulaire occupa, 
durant la période qui nous intéresse (1830-1838), les ambassades de 
Rome (mars 1831-janvier 1833) et de Vienne (1833-septembre 1841). 

Cette période s'ouvre au moment où Charles X jouait sa dernière 
carte. Les 25 et 26 mai 1830, l'expédition d'Alger étant décidée, une 
flotte de 11 vaisseaux de ligne, 24 frégates et près de 500 transports 
portant 36,000 hommes quittait Toulon sous les ordres du ministre 
de la guerre Bourmont. Le gros temps la contraignit à relâcher aux 
Baléares jusqu'au 10 juin. 

La Chambre avait été dissoute le 16 mai et les collèges convoqués 
pour les 3 et 20 juillet. Le ministère escomptait l'impression que 
produirait sur le corps électoral la nouvelle de la prise d'Alger; les 
libéraux, au contraire, comptaient terminer les élections avant l'ar- 
rivée des bulletins de victoire. Le duc de Broglie, chef du parti à la 
Chambre des pairs, écrivait à sa femme, — on sait qu'il avait épousé 
Albertine de Staël en 1816, — lui annonçant son arrivée pour le 
22 mai et lui faisant part de ses espérances '. Il resta à Coppet jus- 
qu'au 20 juin, et c'est durant ce séjour que Sismondi lui fît la visite 
dont il va être question. Les préoccupations politiques du duc nous 
donnent la raison du peu d'empressement dont se plaignait son 
hôte. 

1. Souvenirs du duc de Broglie, t. III, p. 253-254. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 51 

II. 

Chênes, 13 juin 1830. 
Chère amie, vous vous moquerez peut-être de moi, si je vous dis 
que j'ai interrompu dix fois les lettres que j'avais commencé à écrire 
ce matin pour aller voir rentrer mes foins. Ce même vent d'orage qui 
donne de si tristes pressentiments sur toute cette belle jeunesse embar- 
quée sur la flotte a aussi dérangé toutes les fenaisons; partout de 
superbes récoltes sont abattues; elles ont été toute la semaine inon- 
dées de pluies, et l'on voudrait les dérober à un nouveau déluge qui 
menace. Pour moi, ma ferme est bien petite, et il ne vaut pas la peine 
de parler de mes foins, mais les sauver est une petite conquête à faire. 
Je regarde sans cesse les nuages, je mesure le vent, et la chance que 
mes chariots rentrent avant que la pluie les atteigne, comme s'il 
s'agissait de notre flotte, ou peut-être parce que la même cause agit 
sur elle, et qu'après avoir si souvent songé que ce vent menace 
40,000 familles, je m'acharne à gagner une petite victoire sur lui, 
comme si elle me rapprochait de l'objet qui m'occupe. 11 y a bien long- 
temps, en effet, que nous les savons partis, et il est étrange qu'on n'ait 
encore aucune nouvelle. Je me tourmente rarement de pitié pour les 
soldats quand ils font leur métier ordinaire. Presque toujours ils 
prennent en gaîté ses plus grandes privations, même ses souffrances, ils 
sont soutenus par des passions dont quelques-unes n'excitent point en 
moi de sympathie. Leur égoïsme s'exalte au milieu du danger, la pitié 
ne les atteint plus, et le mal physique est si prompt qu'ils n'en sentent 
pas eux-mêmes la gravité; mais de pauvres soldats entassés dans 
l'entre-pont, malades, mouillés, sans linge pour se changer, manquant 
d'air, ne respirant qu'au milieu d'exhalaisons empoisonnées, forcés au 
repos et à la réflexion, courant des dangers qui ne sont pas ceux de 
leur état, je ne saurais dire à quel point ils me font pitié et combien je 
languis de les savoir hors de leurs cages flottantes. La nouvelle du débar- 
quement arrivera sans doute encore avant les élections, mais non celle 
d'une victoire décisive; d'ailleurs, si le ministère compte sur l'enthou- 
siasme qu'elle produira, il ne fait guère attention à l'état de l'opinion. 
On pourrait bien plutôt s'étonner qu'une si grande entreprise occupe 
si peu, qu'elle demeure si étrangère à la nation. Avec quelle avidité 
j'attends ce résultat des élections, quoique je le croie assuré, et puis les 
déterminations qui viendront après? La confiance de M. de Broglie, 
qu'en général j'avais trouvé disposé à voir en noir, m'en inspire beau- 
coup. Je les ai vus plus d'une fois; j'y allai mardi encore leur deman- 
der à déjeuner. Mais, chère amie, oserai-je vous le dire; non, leur 
séjour ne m'est pas très doux, bien au contraire, je languis qu'ils s'en 
retournent. Je vois fort bien qu'ils ne peuvent trouver ici que de la 
tristesse. Pour se distraire du chagrin, ils n'ont que l'ennui, dès qu'ils 
sentiront leur devoir accompli ; je suis persuadé qu'ils éprouveront une 



52 



MELANGES ET DOCUMENTS. 



g.rande joie de repartir. Pour moi, je ne puis réellement pas en profiter. 
Quand j'y arrivai mardi, par le bateau à vapeur, je m'y trouvai une 
heure avant leur déjeuner; je vis fort bien que je les dérangeais. Je 
restai avec eux une heure après leur déjeuner et alors je les dérangeais 
bien davantage encore ; ils mettaient toute la grâce et la prévenance 
imaginables à le cacher, mais d'abord j'avais le sentiment qu'occupé 
comme eux, j'aurais été fort dérangé à leur place; ensuite je voyais 
du moins l'impatience que leur causaient d'autres arrivants. Presque 
personne après tout n'aime la société, si ce n'est dans les heures 
sociales; il faut être ou bien voisin pour se voir à ces heures-là, ou 
loger les uns chez les autres. Mais à la distance où nous sommes il ne 
peut être question de se voir le soir... Joignez à cela l'impression très 
douloureuse que me fait Coppet, où je vois partout ceux qui ne sont 
plus, et vous comprendrez que j'aime bien mieux les savoir à Broglie. 
— Mon amie, ces réunions de ceux qui s'aiment et qui ne se retrouvent 
plus tout entiers, qui se deviennent au contraire étrangers les uns aux 
autres sont peut-être la seule objection fondée à ce vœu si ardent de 
votre cœur et du mien, pour une réunion dans un autre monde. M^^ de 
Broglie se retrouverait donc avec sa mère, avec son grand-père, elle 
doit les aimer, mais combien peu ces trois êtres se conviendraient, 
s'ils étaient rapprochés, s'ils se pénétraient l'un l'autre. La mort les 
aurait-elle modifiés de telle sorte qu'ils se convinssent mieux, mais 
alors que resterait-il de leur individualité, s'ils n'avaient plus ni le 
même corps, ni le même esprit, ni les mêmes sentiments? Plus on 
creuse cette pensée, plus elle embarrasse et confond l'imagination, 
mais elle ne fait après tout que la confondre, elle ne présente pas de 
contradiction, tandis que le désir si ardent de réunion qui existe en 
nous , que la croyance à l'éternité des affections ne peuvent être 
trompés, sans impliquer de cruauté le Créateur qui nous aurait donné 
des sentiments si vifs en se refusant à jamais les satisfaire... 

La révolution de 1830 eut une répercussion dans toute l'Europe. 
En Suisse, elle provoqua un mouvement libéral et démocratique 
qui marque surtout la période de 1830 à 1840. La question des 
réformes se posa au début de 1832. En mars, sept cantons avaient 
adopté les principes libéraux. Parmi les réfractaires, Schwytz et 
Bâle se trouvaient dans une situation spéciale. Divisés en deux popu- 
lations distinctes, ils furent le théâtre de guerres civiles entre les 
factions démocratiques et bourgeoises. Le 6 avril, Bâle- ville livra 
bataille à Bâle-campagne. La séparation en deux demi-cantons, 
devenue inévitable, fut prononcée par la Diète fédérale le 5 octobre 
1832. 

Sismondi, membre du Conseil de Genève depuis 1814, était des 
mieux qualifiés pour juger les événements. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 53 

m. 

Chênes, dimanche 11 août 1832. 
Ma bonne amie, j'avais compté de vous écrire avant-hier d'Ouchy, 
de notre même bord du lac, avec cette même vue sous les yeux qui 
m'est devenue si fort plus chère, depuis que je vous y ai vue, qu'il me 
semble vous y voir encore avec vos trois filles, et que je ne puis son- 
ger à cela sans songer avec une profonde reconnaissance à mon bon- 
heur d'aimer, d'être aimé d'une telle famille. Nous devions y aller le 
7 chez M. Galdimand, à cette jolie campagne où nous passâmes 
presque tout le jour ensemble, pour nous rendre le lendemain avec 
lui et sa famille à une singulière fête payenne, une procession de 
Bacchus, Cérès, Paies, etc., qui se fait tous les quinze ans à Veveyet 
qu'on nomme la fête des vignerons. Une bien cruelle attaque de rhu- 
matisme... me força d'y renoncer. La fête a eu lieu malgré le 
trouble inattendu dans lequel la Suisse a été jetée. L'attitude simul- 
tanée de Schwitz et de la ville de Bâle sur leurs deux demi-États se 
relie à un plan pour opérer une contre-révolution dans toute la Suisse ; 
des mouvements presqu'aussitôt supprimés dans la campagne de 
Lucerne et de Berne y correspondirent. Le rejet de l'acte fédéral 
avait fait croire aux meneurs des anciennes démocraties, appelés très 
absurdement aristocrates par les journaux de France, que le peuple 
était prêt pour une réaction. La victoire de la campagne de Bâle, la 
vigueur et la promptitude de la Diète et la contenance des milices con- 
voquées ont révélé aux meneurs leur erreur, et ils voudraient faire 
croire aujourd'hui que cette levée de bouchers n'était pas préméditée, 
que leur attaque n'était même qu'une défense. On n'est point leur 
dupe même ici, où une foule de Uens nous attachent à la ville de Bâle 
et où la campagne était vue de très mauvais œil ; aussi on exécute avec 
empressement et énergie les ordres de la Diète, notre contingent au 
grand complet part demain. Nous espérons que les étourdis qui ont 
commencé si imprudemment cette attaque ne résisteront pas ; l'ordre 
est donné d'occuper de gré ou de force les deux cantons où l'on se bat, 
et si l'on laisse entrer les bataillons suisses, certainement jamais armée 
n'arriva avec des intentions plus bienveillantes, plus conciliantes. Ce 
serait un grand bonheur et pour Bâle et pour Schwitz, autant que 
pour toute la Suisse, de finir ainsi une querelle qui n'a point de sens ; 
mais on ne peut s'empêcher de s'alarmer de l'obstination et du faux 
point d'honneur de deux populations qui n'ont réellement ni passions, 
ni intérêts en jeu, mais beaucoup de courage et beaucoup d'ignorance. 
De CandoUe^ avait traversé Schwitz l'avant-veille de cette malheu- 

t. 11 s'agit ici probablement d'Alphonse de CandoUe et non d'Augustin- 
Pyrame, son père, le grand botaniste. Le journal de ce dernier, publié en 186'2 
par son lils {Mémoires et souvenirs d'A.-P de CandoUe), ne mentionne point 
de voyage à cette époque. 



54 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

reuse entreprise, et son observation du calme parfait du pays, de son 
indifférence, au moment où on allait lui faire faire une si haute sottise, 
est réellement caractéristique. D'autre part, nos guerres sans soldats, 
nos guerres où les membres les plus précieux des familles donnent et 
reçoivent les coups sont les plus douloureuses de toutes. Il y a grand 
trouble aujourd'hui pour toutes les mères, et des prières touchantes 
dans toutes nos églises ; et cependant, même dùt-on se battre, encore 
nous estimerions-nous heureux si nous pouvons finir vite, de manière 
à ne pas laisser aux étrangers le temps de s'en mêler. Entre nous, nous 
ne nous battons que pour nous embrasser après... 

Bien obligé, chère amie, de ce que vous avez voulu me tenir en garde 
contre ce que disaient les Journaux, mais cela n'était nullement néces- 
saire. Je le connais lui et je les connais eux, la moitié aurait suffi 
pour me fier à lui ou pour me défier d'eux. C'est sans doute une chose 
profondément affligeante que l'abus qu'on fait aujourd'hui de la presse ; 
il s'en faut qu'on trouve souvent des gens qui aient comme vous assez 
de force et de justesse d'esprit pour y reconnaître encore le chemin 
indispensable ; je m'afflige de leur influence politique, littéraire, morale ; 
je m'afflige de la facilité de faire un petit article pour arriver à une 
grande publicité, de tous ces talents mal venus qui se produisent et 
qui ne mûriront plus; je m'afflige de ce que la vérité est une chose 
dont le journalisme enseigne à se passer comme de l'étude, et puis 
pourtant je crois que le remède arrivera de lui-même; le disinganno 
chez les lecteurs, et peut-être celui-là est déjà trop venu, le besoin 
d'une distinction plus solide, d'un succès plus durable dans les hommes 
de talent, et alors tout lendemain ne sera plus sacrifié au jour pré- 
sent... 

Nous ne citons qu'un passage de la lettre suivante où il est ques- 
tion d'une maladie de M°"= de Sismondi. Il nous paraît particulière- 
ment intéressant en ce qu'il montre la tendresse de sentiments, l'ef- 
fusion du cœur dont Sismondi était capable et aussi parce qu'il nous 
met au fait de la crise religieuse qu'il subissait à cette époque. Vers 
1830, il se dégage de ce qu'il appellera plus tard « les habitudes de 
l'esprit de M"'^ de Staël et de sa société », habitudes de scepticisme, 
d'indulgence pour toutes les faiblesses. En 1817, YAdolphe de 
B. Constant lui avait paru plein de vérité, de flne analyse. Ce n'est 
que quinze ou vingt ans après qu'il y remarque l'absence de tout 
« sentiment de la vertu et du devoir », autrement dit de sens moral. 
Il semble que l'influence de M""^ de Sismondi se soit fait sentir peu 
après son mariage et qu'elle ait beaucoup contribuée détourner son 
mari des principes du xviii* siècle. Il écrira, en effet, dans son jour- 
nal (1835) : « Je deviens plus religieux, mais c'est d'une religion 
toute à moi, c'est d'une religion qui prend le christianisme tel que 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 55 

les hommes l'ont perfectionné et le perfectionnent encore, non tel 
que l'esprit sacerdotal l'a transmis. Son autorité est dans la raison 
et l'amour. » 

IV. 

Chênes, 1" mai 1832. 

... Votre lettre du 16 avril qui vient de m'arriver décachetée me fait 
prendre la plume, car j'ai besoin de vous dire que je vous aime, que 
dans toutes les situations, dans toutes les douleurs, votre voix trouve 
toujours le chemin de mon cœur. Vous le trouvez toujours aussi avec 
certitude par l'expression de vos sentiments religieux, quoique nos 
opinions ne soient point les mêmes, que je n'admette point cette pro- 
vidence dirigeant chaque action et détruisant par là, dans mon opi- 
nion, la liberté et, par conséquent, la moralité des actions humaines. 
J'y perds cette confiance qui vous anime au milieu des fléaux quand 
vous croyez que ce qui arrive à chacun est pour le bien de chacun ; j'y 
perds aussi cette consolation que vous trouvez dans la prière, puisque 
je n'espère point que des prières changent un ordre sage, qui met les 
créatures à portée d'atteindre leur plus grand développement moral; 
le rôle de la providence est seulement à mes yeux de maintenir cet 
ordre. Mais, quoique je ne partage par votre foi, il y a quelque chose 
de si suave, de si touchant dans votre manière de l'exprimer que je 
voudrais me recommander à vos prières, tandis que moi-même je me 
soumets sans attendre rien des miennes *... 

Je ne vous ai pas dit comment j'avais quitté Paris le 10, jour où la 
maladie 2 était arrivée à son point le plus terrible. Paris était devenu 
plus lugubre que je n'en aurais conçu la possibilité. Pas un visage 
dans les rues sur lequel on ne vît cette préoccupation douloureuse, pas 
un mot qu'on entendît en passant qui ne se rapportât à ces désastres. 

1. Ce passage est à rapprocher d'une lettre adressée à Eulalie de Sainte- 
Auiaire le 14 octobre 1832, où il disait à propos des Prisons de Silvio Pellico 
qui venaient de paraître : « Nous ne sommes pas de même religion, eux et 
moi; je ne veux pas dire seulement qu'ils sont catholiques et moi protestant, 
je veux dire qu'ils sont de la religion des poètes, des cœurs brûlants d'amour 
et d'enthousiasme, des imaginations puissantes qui, se créant un Dieu à leur 
image, le rapprochent d'eux et en font leur ami et leur consolateur habituel; je 
suis de la religion des logiciens, plus froids, plus raisonneurs, je m'élève à 
Dieu par cet univers qu'il a créé, par les lois générales qui le régissent; la 
sagesse et la bonté sont ceux de ses attributs qui me frappent le plus, mais 
sans anthropomorphisme, sans faire son intelligence plus ([ue son corps à l'image 
de l'homme, sans lui attribuer par conséquent de la tendresse à mon égard, au 
lieu de la bienfaisance universelle... » 

2. L'épidémie de choléra qui éclata à Paris le 26 mars et fit prés de 
20,000 victimes en trois mois, parmi elles Casimir Perler, qui succomba le 
16 mai à la suite d'une visite à l'Hôtel-Dieu. 



56 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

M^e du Roure' en avait certainement eu une légère atteinte, mais je 
la quittai rétablie... 



En janvier 1833 fut mis en vente le XVI' volume de VHistoire 
des Français, et, suivant son habitude, Sismondi en avait envoyé 
un exemplaire aux Sainte-Aulaire. Il s'inquiétait de Topinion qu'ils 
s'en étaient faite, particulièrement des pages consacrées à la Réforme. 
Les chapitres v et vi sont relatifs au règne de François I". Il est 
traité dans le chapitre v des causes des progrès de la Réforme en 
France. Ce sont, pour Sismondi, d'abord et dans toutes les classes, 
l'aversion ressentie pour un clergé indigne et haïssable, ensuite chez 
les lettrés le « mépris pour l'ignorance et les impostures des 
moines », la croyance en la raison. 

Le chapitre vi contient le récit des persécutions endurées par les 
protestants en 1534-1535. C'est le sacerdoce que l'historien considère 
comme responsable de l'abaissement de l'église et coupable des 
guerres de religion. Il semble bien d'ailleurs avoir pensé que ces 
vices étaient inhérents à l'institution même, puisqu'il écrivait bien- 
tôt après, à propos de l'esprit sacerdotal : « Cette année de ma vie me 
l'a montré hostile à la raison et à la charité chez les méthodistes, 
chez les calvinistes, chez les anglicans-. » 



Chesnes, 7 mars 1833. 
... J'attens la critique de vos filles sur mon volume et je trouve un 
plaisir extrême à cette correspondance de confiance, de bonne amitié 
entre nous. Je comprends bien que j'ai pu paraître sévère pour le sacer- 
doce d'une certaine église et dans un certain sens, et je ne m'étonne- 
rai point que tous ceux qui n'ont pas remonté aux originaux me croient 
partial. Mais je ne voudrais pas que l'on conclût que j'ai contre le 
culte, ou les ministres du culte, l'aversion que j'ai peut-être pronon- 
cée trop fortement contre le sacerdoce, corps politique autant que reli- 
gieux, corps corrompu à l'époque dont je fais l'histoire, par sa richesse, 
son pouvoir, ses relations toutes corruptrices avec l'autorité civile. A 
cette même époque s'élevait un clergé nouveau, sans biens, sans lien 
de corps, animé par la foi et le zèle, marchant entre les bûchers et 
destiné presque en entier à périr par d'afïreux supplices, ce qui n'em- 
pêchait pas qu'il ne se renouvelât toujours, et que ses rangs ne res- 
tassent jamais vides. Ce clergé a bien eu aussi ses vices, son intolé- 
rance, son imprudence en guidant les chefs de parti dans les guerres 

1. Mère de M""' de Sainte-Aulaire. 

2. Journal, 1835. 



LETTRES INEDITES DE SISMONDI. d7 

civiles; mais ses erreurs, celles même qui méritent un nom plus grave, 
procédaient d'un sentiment élevé, d'un sentiment avec lequel je sympa- 
thise si fort que c'est la seule chose qui m'attendrisse quelquefois 
jusques aux larmes en écrivant mon histoire, et que la partialité contre 
laquelle j'ai à me tenir en garde est celle que je ressens pour Calvin et ses 
ministres et non pas contre eux. Je n'ai pas eu, il est vrai, d'occasion de 
donner beaucoup de développement à ce sentiment dans le volume que 
vous avez entre les mains ; je crois pourtant qu'il perce bien dans les cha- 
pitres V et VI. Il apparaîtra davantage dans les volumes suivants, dans 
celui entr'autres que je vais envoyer à l'impression. Un journal italien 
a publié il y a peu de semaines une lettre de moi où se trouvent ces 
mots : « Je suis sincèrement attaché à la religion qu'on professe à 
Genève, à cette église qui a admis le droit d'examen dans sa plus 
grande latitude, à ce clergé qui ne s'est pas une seule fois présenté en 
obstacle au mouvement progressif de la société... La religion chrétienne 
épurée par le rationalisme présente cependant encore aux âmes tendres 
et confiantes ce que vous désirez pour elles et que vous ne pouvez leur 
ofïrir, une foi fondée sur une révélation, une espérance qui repose sur 
la parole de Dieu même. Cette même religion considérée... » mais je 
m'ennuie de me copier... 

VI. 

Chesnes, 14 septembre 1834. 

J'appris avant-hier au soir seulement que les Broglie étaient arrivés 
à Coppet. J'y allai hier matin pour leur demander à déjeuner. A leur 
porte, j'appris qu'ils étaient partis pour Genève. La route est char- 
mante, la journée était délicieuse; ces quatre heures passées sur les 
grands chemins ne devaient pas être un grand mal; mais la dernière 
demi-heure passée dans l'atmosphère de Coppet, où j'entre moins sou- 
vent, était si pleine des souvenirs de trente-cinq ans, je l'avais passée, 
seul dans ma voiture, dans une rêverie si lugubre, voyant ressortir l'un 
après l'autre du tombeau tant de gens que j'avais aimés, quelques-uns 
de toute mon âme*, mon émotion était si douloureuse qu'en ne les 
trouvant pas j'en éprouvai un indicible chagrin. Je crus d'abord que 
je ne pourrais voir personne; je me fis conduire par Albert^ dans le 
parc, et j'atteignis d'abord Louise, dont la figure est ravissante et dont 
les manières, toute timide qu'elle était, furent gracieuses et préve- 
nantes. Je trouvai ensuite M'"^ Necker^ et M. Doudan^ et nous cau- 

1. Sismondi avait eu pour M""° de Staël une très profonde aflection. 

2. Albert de Broglie, alors âgé de treize ans, le futur président du Conseil 
dans le ministère du 16 mai. 

3. M"' Necker de Saussure, cousine de M"" de Staël, fille du naturaliste 
Saussure et auteur de divers traités. 

4. Xiraénès Doudan, chef du cabinet politique du duc de Broglie dans ses 



58 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

sâmes trois quarts d'heure... Je suis pour M'a^Necker un livre qu'elle 
lit avec curiosité, je dirais presque avec avidité, mais sans aucun inté- 
rêt pour l'auteur. Mon esprit est amusé d'une conversation si nourrie, 
ma vanité est peut-être flattée de la part que j'y prens, et puis ce n'est 
qu'après que je reconnais à une certaine fatigue combien le cœur y a 
eu peu de part, que je suis frappé ou d'une absence complète de sen- 
sibilité, ou d'une sensibilité qui n'est faite qu'avec de l'esprit; on est 
tenté de retourner un mot connu, « Tamour n'a jamais passé par là », 
et l'on comprend ce que M°>« de Staël racontait quelquefois dans l'in- 
timité, que son père, qui mettait cependant un si haut prix aux bonnes 
mœurs, avait presque du dépit de ce qu'elle avait toujours été fidèle à 
son nom ; car avec un esprit si supérieur, un esprit de première por- 
tée, elle n'avait jamais pu aimer son mari, elle n'avait jamais aimé 
personne autre... Voici pour l'amie d'Eulalieun billet deM'^'^de Staël 
qu'elle m'a demandé, il est adressé à ma femme avant son mariage 
et tout à fait indifférent. Je sens comme vous une extrême répugnance 
à faire passer à des indifférents ceux qui étaient pour moi, surtout 
lorsqu'ils contiennent quelque expression d'affection, et pourtant il fau- 
dra bien que ceux-là aillent aussi à des indifférents. J'ai presque plus 
encore le même sentiment pour ceux de Benjamin Constant, car je 
suis presque le seul qui garde pour lui une vraie affection; tous les 
autres, en se les passant de main en main, les regarderont plutôt avec 
malveillance... 

Nous relevons, à propos de la lettre suivante et de celle de juin 
1835, une erreur commise par Ohennevière, — et répétée par M. Saint- 
René Taillandier, — qui donne Eulalie de Sainte- Aulaire comme 
destinataire de ces deux lettres adressées en réalité à sa mère ; ceci 
nous autorise à croire que Chennevière n'a pas eu en main les origi- 
naux, mais bien des fragments copiés par quelque membre de la 
famille. 

VIL 

Chesnes, 14 décembre 1834. 
Je sens bien, bien vivement ce que vous me dites, mon amie; vous 
êtes une heureuse mère, vous avez des enfants en qui vous voyez se 
développer tous les charmes de l'esprit, toutes les vertus du caractère ; 
vous les voyez les uns après les autres entrer honorablement dans la 
carrière où ils seront utiles ; vous êtes contente, vous êtes reconnais- 
sante, et pourtant vous ne pouvez pas empêcher que l'absence de Vic- 
torine ne vous serre le cœur dix fois par jour^. Vous me disiez qu'il 

divers ministères. Il fut plus tard son secrétaire intime. Sa réputation date de 
la publication par d'Haussonville, Sacy et Cuvillier-Fleury de sa correspon- 
dance, en 4 volumes. Mélanges et lettres de Doudan (1876). 

1. Victorine de Sainte-Aulaire venait d'épouser M. Langsdorff, secrétaire à 
l'ambassade de Rome. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 59 

commençait à devenir probable que M. de Sainte-Aulaire passerait à 
Londres*. C'était peut-être vous donner des chances de semer une 
autre de vos filles à une grande distance de vous. Vous l'auriez fait 
sans hésiter, car vous vous oubliez vous-même dans leur établissement ; 
pourtant je craindrais à la fin que vous ne demeurassiez bien seule. 
Plus tard un journal disait de nouveau que ce serait M. de Broglie, et 
je crois bien que, s'il recherche une ambassade, ce serait celle qui lui 
conviendrait. Je n'ai rien compris à votre grande lutte ministérielle 2; 
une grande irritabilité d'amour-propre, bien des passions peu hono- 
rables, bien des défauts qui ne vont guère aux hommes d'État et qui 
n'avancent guère les afïaires du pays, se sont révélés à cette occasion, 
et ce ministère qui revient à ses fauteuils après trois jours ne peut pas 
se flatter d'y retrouver la considération qu'il aurait eue s'il ne les avait 
pas quittés. La Chambre a bien pu déclarer qu'elle se trouvait satis- 
faite des explications ministérielles, mais ce n'est pas certes qu'on lui 
ait rien expliqué. Les adversaires des ministres ne se sont pas mieux 
fait comprendre. Il est très possible qu'à Paris on ait été charmé du 
brillant des improvisations, du piquant des allusions, mais pour le 
reste de l'Europe, je ne vois pas ce qui reste de cette grande comédie, 
j'aperçois à peine la difiérence entre les deux systèmes qu'on a pesés 
l'un contre l'autre, et si c'est sur la question d'amnistie que porte le 
dissentiment, je suis bien décidément, et toujours, et après toutes les 
discordes civiles, mais plus encore dans ce cas particulier, pour ceux qui 
la proclament. —Je serais heureux de pouvoir dire de Chesnes ce que 
M'^^de Staël disait de son sallon (sic), que c'était l'hôpital des blessés de 
de tous les partis . Mais certes du moins les gens à amny stier (s ic) s'y ren- 
contrent souvent. J'y ai vu à plusieurs reprises M. Pététin du P. de 
Lyon qui est à présent en cause; M. d'Haussez 3 et M. de Saint-Marsan ■* 
s'y rencontrèrent l'autre jour; MM. de Rossi^* et A. Potocki^ devaient 
s'y trouver en même temps, quoique légalement ils eussent dû laisser leur 

1. Il ne devait quitter Vienne pour Londres qu'en septembre 1841. 

2. Il est question des remaniements^du ministère Soult. C'est, en mars 1834 
la démission du duc de Broglie, ministre des Affaires étrangères, en juillet 
celle de Soult, son remplacement par le maréchal Gérard, sa démission le 
29 octobre, celle du cabinet tout entier le 4 novembre, puis le ministère de 
trois jours, et enfin le 18 novembre le retour aux affaires de l'ancien cabinet, 
sous la présidence du maréchal Mortier. 

3. M. d'Haussez, ancien ministre de la Marine du cabinet Polignac et l'un 
des signataires des ordonnances; il s'exila à la chute de Charles X et fut con- 
damné par contumace à la détention perpétuelle. 

4. Charles de Saint-Marsan, fils d'Antoine, longtemps ministre du roi de 
Sardaigne, élait olficier dans l'armée sarde. Il prit part au mouvement libérai 
de 1821 et, après l'échec de Novare, passa à l'étranger. 

5. Le comte Rossi, ancien commissaire général du roi Murai, dut s'enfuir 
d'Italie en 1815 au moment de l'entrée des troupes autrichiennes et se réfugia 
à Genève où il demeura jusqu'en 1833. 

6. Le comte A. Potocki prit part au soulèvement de la Pologne en 1830-1831 
et échappa aux massacres de Varsovie (septembre 1831). 



60 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

tête, le premier à Paris, le second en Piémont, le troisième à Milan et 
le quatrième à Varsovie; M. d'Haussez met beaucoup de coquetterie à 
plaire à la société genevoise ; c'est le seul des légitimistes qui l'ait fort 
recherchée '... 

VIII. 

Chênes, 6 juin 1835. 
... Notre départ2 d'ici est fixé au 25 d'août, notre retour ici au 15 juin 
de l'année prochaine. Ces dix mois ne seront pas sans jouissances, 
mais combien aussi nous allons chercher de chagrins sur lesquels 
une longue absence nous avait blasés! J'espère qu'ils seront sans 
danger. Cependant je suis fort mal vu des gouvernements italiens. 
Aussi j'ai demandé à M. de Broglie, qui ne m'a pas répondu, je vous 
demande à vous, chère amie, de me faire recommander d'une manière 
spéciale aux légations françaises de Turin, Florence, Rome et Naples, 
afin que les polices ne croient pas que pour éviter le bruit il suffit de 
m'écraser tout doucement... A côté de ce désir si ardent que j'aurais 
de vous voir à Chênes, de ce ce désir qu'anime la plus vive ten- 
dresse, comme je le voudrais encore pour que vous fussiez quitte 
alors, bien plus tôt encore, de ce malheureux procès ^ ! Plus il avance et 
plus je suis confondu que des hommes de bon sens aient commis une 
semblable faute, que sur le théâtre du monde ils aient mis aux prises 
une assemblée avec une autre assemblée, qu'ils aient fait un point 
d'honneur à des prévenus, en présence de tout leur parti, d'être tou- 
jours plus violents, de ne pas reculer. On rougit en lisant les premiers 
interrogatoires, ces scènes de police, plus encore que de cours d'as- 
sises, de songer que c'est là le procès pour lequel on rappelle les ambas- 
sadeurs de toute l'Europe -♦ 

Les trois lettres qui suivent sont datées de Pescia en Toscane. La 
famille Sismondi avait aliéné en 1794, au moment de la Terreur, le 
domaine de Châtelaine, voisin de Genève, — Sismondi l'appelle son 
Paradis perdu, — et était allée s'établir à Valchiusa, aux environs 
de Pescia, dans une ferme qui devint la demeure habituelle de Sis- 
mondi enfant et oîi moururent son père, sa mère et sa sœur Sara. 
Celle-ci avait épousé en 1794 Antonio Cqsimo Forti, dont elle eut 

t. La deuxième partie de cette lettre, qui traite des opinions religieuses, se 
trouve dans Chennevière (p. 176) et dans Saint-René Taillandier (p. 51-52). 
Nous croyons inutile d'en donner une troisième copie. 

2. Sismondi et sa femme allaient partir pour Valchiusa, près de Pescia 
(voir les lettres suivantes). 

3. Les fauteurs des émeutes d'avril 1834 passaient devant la cour des pairs 
érigée en haute cour de justice. 

4. On trouvera dans Chennevière (p. 181) les deux dernières pages de cette 
lettre. 



LETTRES INe'dITES DE SISMONDI. 61 

six enfants. L'un d'entre eux, Francesco Forti, mourut au début de 
1838, pendant le séjour de Sismondi à Pescia ; il avait fait des études 
de droit distinguées. Sa sœur Henriette épousa, également pendant 
la visite de son oncle, le docteur Desideri. 



IX. 

Pescia en Toscane, vendredi 18 mars 1836. 

Je viens de recevoir, il y a deux heures, votre lettre du 28 février, 
mon excellente amie. Elle est restée bien longtemps en route, et comme 
je vois que vous aviez écrit Brescia, tandis que c'est une autre main 
qui y a substitué le nom moins connu de Pescia, je suppose que cette 
lettre, que je devais recevoir avec tant de plaisir, aura fait d'abord le 
tour de la Lombardie, avant que quelque âme charitable l'ait renvoyée à 
sa vraie destination. Pescia, où nous sommes établis, est une petite ville 
de 4 à 5,000 âmes, sur le revers des Apennins, à dix milles de Lucques, 
à quatorze de Pistoia; elle n'a aucun renom historique, elle ne peut se 
comparer à Brescia ni en opulence, ni en antiquité; mais de Rome aux 
Alpes, on trouverait à peine un site plus gracieux, un plus doux 
mélange de la végétation du midi et des belles formes toscanes, un 
séjour où l'on fût plus tenté de se fixer pour la vie. Nous avons tous 
senti déjà, chère amie, cette douce influence du climat et des objets 
extérieurs. Nous partions de Genève, il est vrai, avec un profond sen- 
timent de tristesse que j'avais peut-être trop laissé percer dans ma 
lettre à Eulalie. Tout contribuait à l'accroître, et l'état de santé de 
ceux qui me sont le plus chers à Genève, et les adieux que je 
devais dire pour longtemps aux objets animés et inanimés de mes 
affections, et la fatigue que me causait le travail, et le découragement 
que m'inspirait la politique, où tout me semble livré au hasard, et où 
de grandes révolutions ministérielles se font par de petites causes, 
sans donner ni espérances dans l'avenir, ni confiance dans aucun sys- 
tème. 

Rien de tout cela n'est changé; bien plus, notre arrivée ici a été 
marquée par de nouveaux chagrins et de nouveaux sujets d'inquiétude. 
Cependant le soleil de la Toscane, le charme de ces vues ravissantes qui 
se renouvellent et varient sans cesse, comme nous parcourons les sen- 
tiers en terrasse qui traversent toutes nos collines, nous ont déjà rendu 
à tous la sérénité. Ma femme n'entreprenait ce voyage que par un senti- 
ment de devoir, elle n'en attendait de plaisir d'aucune sorte, et au 
contraire presque chaque pas a été pour elle une jouissance. L'hiver 
siégeait encore dans toute sa rigueur sur les Alpes quand nous avons 
passé le mont Cenis, mais le soleil brillait avec éclat sur ces hautes 
neiges; les arêtes nues des montagnes se dessinaient sur elles avec 
hardiesse; jamais le mont Cenis ne m'avait paru si imposant, si splen- 
dide, et quoique nous y ayons été versés, comme nous n'avons eu 



62 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

aucun mal, nous ne voudrions pas pour beaucoup avoir passé dans une 
autre saison... Une promenade comme celle que nous fîmes hier à 
Chiari, au travers des bois d'oliviers ou des bosquets d'arbousiers et de 
lauriers thym {sic), nous console de tous nos chagrins. Ceux-ci se lient 
tous à l'état de santé où nous avons trouvé la famille de ma sœur. Sa 
fille aînée est une charmante personne, dont l'éducation et la présen- 
tation sont fort supérieures à ce que nous osions espérer, mais son 
teint jaune, sa maigreur, les fréquents accidents de santé qu'elle 
éprouve quand on devrait le moins s'y attendre, nous disent assez 
quels chagrins nous prépare peut-être un attachement qui devient 
tous les jours plus vif... 

Je suis presque depuis mon arrivée sans lettres de Paris, sans lettres 
de Genève et j'ignorais la mort de M^^^ de Rumford*. Je sens, en effet, 
qu'une exclamation : pauvre femme ! est la seule marque d'émotion que 
m'ait causé cette nouvelle, et je me le reproche, car je lui ai dû bien 
du plaisir dans ma vie. Quel nombre d'hommes distingués j'ai ren- 
contrés familièrement chez elle à ses dîners du lundi ! Quelle musique 
ravissante les vendredis!... Elle avait une vraie bonté, elle avait une 
constante fidélité dans ses affections, mais elle n'était pas femme, et 
aucun sentiment durable ne peut s'attacher à un être portant jupe qui 
n'a rien de féminin. Je sais bien qui est la femme toujours femme, 
même lorsqu'elle est éloquente comme un orateur, ou profonde comme 
un philosophe, ou inspirée comme un prophète, et je sais bien aussi 
comme on l'aime, comme on l'aimera toujours... 



Pescia en Toscane, 4 août 1837. 
Que je reçois de vous une bonne et jolie lettre, chère amie! que j'ai 
de joie à savoir Victorine heureusement délivrée I et que mon cœur 
est prêt à aimer ses enfants et tout ce qui vient de vous!... Ma femme 
prend part à cette joie et vous prie d'accepter aussi ses félicitations. 
Elle en a ressenti une bien vive en apprenant que nous nous retrou- 
verons tous à Paris ce printemps ; elle sait à présent que ce voyage est 
un plaisir vif qui m'attend et non plus un sacrifice, elle sait que le 
bonheur de vous retrouver avec vos enfans, de revoir aussi M^^ de 
Dolomieu^ et M°'« de Broglie comblera mes vœux, que je n'ai nulle 

1. La comtesse de Rumford, petite-nièce du fameux abbé Terray, veuve en 
1794 de Lavoisier, avait épousé en 1805 le comte de Rumford, physicien anglais, 
dont elle ne tarda pas à se séparer (1809). Elle vécut dès lors de la vie de 
société, recevant à ses célèbres dîners du lundi les personnages marquants de 
France et de l'étranger. Elle tint, — et elle le tint jusqu'à la veille de sa mort 
(1836), — un des derniers salons à la manière du xviii' siècle. 

2. M"" de Dolomieu, femme du marquis de Dolomieu et non de Déodat de 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 63 

part d'affections égales à celles qui m'appelleront à Paris. Elle aussi 
y rencontrera son frère qui pour la voir y viendra du fond du pays de 
Galles. Comme nous avançons dans la vie, ces rendez-vous prennent 
quelque chose de toujours plus solennel, mais ils sont chers en pro- 
portion de ce qu'ils deviennent plus ditïiciles et plus douteux; ils 
semblent en quelque sorte résumer toute une vie d'affections et puis 
au delà on se refuse à rien regarder dans ce monde. Oui, chère amie, 
il me semble que nous causerons sans fin... Combien j'aurai de plaisir 
à vous entendre, combien je me figure que vous rendrez à mon esprit 
un mouvement qui s'éteint en moi. J'ai trop vécu peut-être à présent 
en dehors de tout choc d'idées, de toute habitude de penser pour les 
autres et avec les autres, et non pas seulement pour soi. A présent, je 
commence à me troubler de l'idée que vous me trouverez bien vieilli, 
tandis que chez vous autres qui vivez dans le monde, l'esprit ne vieillit 
jamais. Je sens cette vieillesse à ce que ma curiosité pour ce que les 
autres peuvent m'apprendre ou diminue, ou s'éteint entièrement, à ce 
que mon espérance de les persuader, de faire impression sur eux s'est 
évanouie. Quand on ne lutte pas de toutes ses forces contre son 
influence, quand on n'est pas secondé par ce mouvement du monde 
qui tient en exercice toutes les facultés mentales, l'âge isole, il habi- 
tue à retourner sans cesse ses regards en dedans, au lieu de les porter 
en dehors, et ce même défaut que je sens croître en moi fait le charme 
principal de la solitude... Ma nièce, que nous avons mariée, a une 
tendre affection pour nous deux : c'est une personne douée d'une forte 
tète et qui a beaucoup réfléchi, beaucoup senti, mais elle ne sait ce 
que c'est que de communiquer ce qui se passe en elle ; il n'y a par 
conséquent point de conversation entre nous, et peu de désir de se 
rencontrer... J'avais reçu une lettre d'un ami nouveau, mais bien ten- 
drement aimé, et que j'espère que vous aimerez aussi; c'est J. Bar- 
bieri*, le plus grand prédicateur de l'Italie qu'il remplit de sa réputa- 
tion : il a tant de sensibilité, tant d'âme en même temps et de sagesse 
dans ses sermons qu'il a ramené la foule dans les églises, comme on 
ne l'y avait pas vue depuis de longues années; son nom doit être 
connu à Vienne, car tout nom qui s'élève en Italie, dans quelque car- 
rière que ce soit, est toujours un objet de défiance. Mais je vous appor- 
terai son quaresimale^ à Paris, et je pense qu'il vous plaira. Adieu, 
chère amie... 

Doloraieu, son frère, géologue connu autant pour ses aventures que pour ses 
traités (f 1801). Elle est très souvent citée dans les lettres de Sismondi à sa 
mère en 1815. Ils se voyaient tous les jours et souvent deux fois, au point que 
le mari en prit ombrage. 

1. L'abbé J. Barbieri, professeur de littérature à l'Université de Padoue, 
auteur d'un Carême, d'un Avent et de diverses poésies, renouvelait alors l'élo- 
quence de la cbaire en Italie en la débarrassant de l'emphase vide et des con- 
cetti, défauts habituels de l'époque. 

2. Italien, pour Carême. 



64 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

XI. 

Le l" janvier 1838. 

... Votre lettre, qui m'est arrivée il y a trois jours, était la plus 
douce, la plus flatteuse étrenne que je pusse recevoir. Chaque année 
m'enlève quelqu'un de ceux qui m'étaient le plus chers. J'en perds par 
la mort, hélas, j'en perds aussi par la vie. De nouveaux intérêts, de 
nouvelles habitudes se forment pour eux, et un vieux ami absent est 
relégué dans le coin le plus obscur de leur souvenir. Comme il m'est 
doux qu'il y ait au moins une personne, la plus chère à mon cœur, 
mais aussi la plus aimée, la plus admirée de tous, qui reste ce qu'elle 
a toujours été pour moi; non, je dis mal, que j'aime tous les jours 
davantage, et qui le sent, qui le comprend, qui le rend. Votre lettre 
est la seule marque de vie que j'aie reçue à l'occasion de mon livre', 
d'aucun de ceux auxquels je l'ai envoyé, et votre lettre me disait pré- 
cisément ce que mon cœur a besoin d'en entendre dire. Il est possible 
que l'amour-propre d'auteur ait part, sans que je m'en rende compte, 
à cette soif extrême que je ressens de l'attention du public : mais 
cette soif ne me semble autre chose que le sentiment d'immenses dou- 
leurs pour l'humanité, de douleurs que nous contribuons tous sans y 
songer à augmenter par une conduite de détail que nous nous figu- 
rons être indifîérente. Je crie : prenez garde, vous froissez, vous écra- 
sez des malheureux, qui ne voient pas même d'où leur vient le mal 
qu'ils éprouvent, mais qui restent languissants, mutilés sur la route 
que vous avez parcourue. Je crie et personne ne m'entend, je crie et 
le char de Jaggernant^ continue à rouler en faisant de nouvelles vic- 
times. 

... Chère amie, j'ai souffert comme vous du grand disinganno poli- 
tique; et je dirai même que cette impression de mécontentement ou 
de dégoût a contribué pour beaucoup à me faire rechercher la solitude 
absolue où je viens de passer deux ans. Peut-être cette solitude 
m'a-t-elle calmé, m'a-t-elle mieux fait sentir ces oscillations inévi- 
tables dans les sentiments nationaux, surtout aussi longtemps qu'on 
n'est point arrivé à la vérité. Parmi les hommes que nous aimions à 
cause de l'élan vers le bien que nous croyions reconnaître en eux, plu- 
sieurs sont arrivés au pouvoir, et soit qu'ils l'aient retenu ou qu'ils 
l'aient perdu ensuite, le pouvoir a eu sur eux son effet inévitable, il les 
a rendus plus personnels, il les a aigris ; leur exemple confirme encore 
les principes que nous avons toujours chéris, sur le besoin de garantie 
contre ce danger même ; mais ce qui me causait d'abord plus de tris- 
tesse, c'était le changement dans l'opinion publique, l'abandon parles 
masses des espérances et des sentiments généreux. C'est de cette lan- 

1. Tome II des Études sur l'économie politique, mis en vente le 9 décembre 
1837. 

2. Djaggernat, dans l'Inde. 



LETTRES INÉDITES DE SISMONDI. 65 

gueur nouvelle qu'il faut nous consoler en n'y voyant qu'une oscilla- 
tion. Cette grande masse d'hommes qui se croyaient libéraux, se figu- 
raient avoir approfondi toute la science de la politique ; ils l'avaient 
toute réduite à trois ou quatre axiomes ; nous avions ici un médecin 
qu'on voulait destituer parce que tous ses malades mouraient. Il 
répondait : comment donc, je les ai saignés, purgés, ventouses, je leur 
ai donné l'émétique et appliqué les vésicatoires, que voulez-vous que 
je le leur fisse de plus? Je ne pense pas que la science aille plus loin 
que cela. Nos médecins politiques ont besoin d'apprendre que la 
science va plus loin, qu'elle doit étudier les cas et se proportionner 
aux patients. Quand ils le sauront, quand ils comprendront qu'il faut 
étudier de nouveau, je l'espère, ils reviendront aux théories, et ils ne 
vous traîneront plus à travers la boue vers les intérêts matériels... 

Au début de 1838 se produisit un incident diplomatique qui fail- 
lit mettre aux prises la France et la Suisse : l'affaire Louis-Napo- 
léon, Nous rappelons qu'installé avec sa mère, la reine Hortense, à 
Arenenberg, dans le canton de Thurgovie, le prince s'était fait 
nommer en 1834 citoyen du canton et capitaine d'artillerie dans 
larmée helvétique. Après l'échauffourée de Strasbourg (octobre 
1836), Napoléon, embarqué pour l'Amérique, revint à Arenenberg 
(été de 1837) et reprit sa propagande bonapartiste. C'est alors que 
la France somma la Suisse d'expulser le prétendant. Ce fut le 
prétexte, à la Diète, de déclamations enflammées sur le droit d'asile 
et l'honneur national. Les députés Monnard et Rigaud poussaient 
à la résistance. Sismondi, se plaçant sur le terrain juridique, était 
partisan de l'expulsion de Napoléon. « J'ai cherché, écrivait-il à 
M""* ]\Iojon, à ramener la question au droit international... J'ai 
montré que par nos traités nous étions obligés de ne jamais donner 
le droit de cité à des bannis de France..., » et, en effet, les traités de 
1798 et de 1803, — ce dernier confirmé en 1821, — portent que 
« les émigrés et déportés » , les individus coupables de crimes contre 
l'Etat ne pourront trouver asile sur le territoire de la Confédéra- 
tion. 

Néanmoins, le parti de la résistance l'emporta. Au cours de vio- 
lentes manifestations, on faillit brûler la maison de Sismondi avec 
son propriétaire. Les troupes se portaient aux frontières lorsque 
Napoléon prit le parti de se retirer. II s'embarqua pour l'Angleterre. 

XII. 

Chênes, 30 septembre 1838. 
... Vous savez que nous sommes entourés de tous les pronostics de 
la guerre, et d'une guerre sans honneur et sans espoir, puisque dans 

REV. HiSTOR. CXVII. le-- FASC. 5 



66 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

le cours de trois semaines nous pouvons nous attendre à de rapides 
désastres et à une effroyable catastrophe. Lorsque la France a demandé 
que nous éloignions de ses frontières le prince Louis-Napoléon et que 
notre Directoire a répondu qu'il était Suisse, je me suis efforcé de 
prouver qu'il ne l'était pas, car nos traités envers la France nous obli- 
geaient à ne point naturaliser des bannis, car s'il avait dépendu de lui 
de changer de nation pour se faire Suisse, il avait pu également en 
changer de nouveau quand il s'était déclaré Français à Strasbourg, 
car enfin un prétendant est un être à part, qui n'est plus regardé 
comme appartenant à une nation, mais que le droit des gens régit par 
des lois toutes particulières. J'ai parlé trois fois dans nos conseils, une 
fois dans la commission, avec toute la chaleur de la persuasion et 
d'une étude approfondie de la question. Je n'ai pu entraîner les majo- 
rités. Cependant notre publicité, si imprudemment admise en Suisse 
pour les questions de politique extérieure, a engagé nos hommes les 
plus sages à faire les braves dans les assemblées populaires; on a 
enchéri les uns sur les autres, sans avoir une pensée d'avenir, sans 
chercher comment on ferait face aux dangers effroyables où l'on se 
précipitait. On n'a point donné encore de réponse officielle, mais les 
journaux ont été remplis d'injures. Les orateurs ont été souvent 
offensants, les réponses de plusieurs conseils ont même été incon- 
venantes. Ces provocations ont précédé notre réponse, et à présent 
les troupes françaises sont en marche et garnissent les frontières. Le 
départ du prince Louis-Napoléon, qu'on annonce aujourd'hui comme 
imminent, n'est pas même une garantie... 

A partir de 1838, Sismondi vivra retiré à Chênes, travaillant 
encore huit à dix heures par jour. Sa femme dépouille avec lui les 
vieilles chroniques et l'aide à rassembler les matériaux de son His- 
toire des Français. Après dîner, tous deux montent dans un char 
à bancs que traînent languissamment deux vieux chevaux. Brillant 
et Cadet, et ils se font « secouer » à travers la campagne. 

Le soir, fermant leur porte aux bruits du dehors comme ils fer- 
maient les yeux sur « tout ce qui pourrait troubler leur vie », ils 
font, aux chandelles, quelque lecture édifiante ou instructive. 

C'est ainsi que devait s'achever une existence, toute d'un labeur 
consciencieux, de droiture et de simplicité. Le 8 juin 1842, Sismondi 
mettait la dernière main au XXVIIP volume de son Histoire, et le 
25 au soir il avait cessé de vivre. 

P.-N. DE PUYBUSQUE. 



BULLETIN HISTORIQUE 



HISTOIRE BYZANTINE. 

PUBLICATIONS DES ANNEES 1912-1914. 

I. Textes et sciences auxiliaires. — M. J. Haury continue 
la publication des œuvres de Procope par l'édition du traité De JEdi- 
ficiis\ L'édition de Dindorf dans la Byzantine de Bonn, 1838, 
n'était qu'une reproduction de celle du Louvre, due à Claude INIal- 
tret (Paris, 1663), et reposait sur une étude insuffisante des manus- 
crits. M. J. Haury a établi son texte d'après les manuscrits les plus 
corrects, surtout le Vaticanus gr. 1065, xiii^ s. (V), le Laurentia- 
nus 70, 5, xv^ s. (L), l'Ambrosianus 182 sup., xiv^ s. (A). Il a en 
outre consulté plusieurs manuscrits de moindre importance. Les 
archéologues et les historiens auront ainsi à leur disposition une édi- 
tion scientifique du traité des Edifices dont le besoin se faisait sentir. 
Un excellent index historique leur rendra les plus grands services. 

M. A. Vasiljev a donné une traduction en russe de la vie arabe 
de saint Jean Damascène éditée par le Père Constantin Bâcha ^ 
d'après un manuscrit arabe du Vatican daté de 1223. Dans son 
introduction, il étudie la question des rapports entre ce texte et celui 
de la vie grecque publiée par Lequien en 1712 (voy. Patrol. Gr., 
t. XCIV). Celle-ci attribuée à Jean, patriarche de Jérusalem, qui 
aurait vécu à la fin du x^ siècle, est, au dire de son auteur, traduite 
sommairement d'un texte arabe plus ancien. Le Père Bâcha n'a 
pas hésité à voir dans le texte qu'il a publié cette vie arabe originale 
de saint Jean Damascène. Malheureusement, la préface à la vie arabe 
(absente dans le Vaticanus, mais restituée d'après un manuscrit du 
xvii« siècle découvert par le Père Bâcha en Syrie, à Kapharb, district 
de Chamatia) donne comme l'auteur un moine, Michel, du monastère 

1. Procopii Caesariensis opéra omnia, recognovit lacobus Haury, v. III, 2. 
Leipzig, Teubner, 1913, x-395 p. in-12. 

2. A. Vasiljev, Arubskaia versiia djitiia Sv. loanna Damaskina {Version 
arabe de In vie de saint Jean Damascène). Saint-Pélersbourg, Merkouchev, 
1913, 22 p. in-8° (cf. le Père Constantin Bâcha, Biographie de saint Jean 
Damascène, texte original arabe. Harissa, Liban, 1912). 



68 BULLETIN HISTORIQUE. 

de Saint-Siméon d'Antioche, qui fut emmené en captivité en Asie 
Mineure par le sultan seldjoucide Suleiman après la prise d'Antioche 
par les Turcs ( 1 084) . Cette rédaction daterait donc de la fin du xi'^ siècle. 
La question serait ainsi résolue en faveur de l'antériorité de la ver- 
sion grecque, si l'on n'avait des doutes sérieux sur la légitimité de 
son attribution à Jean, patriarche de Jérusalem, et même sur 
l'époque à laquelle a vécu ce personnage. La rédaction grecque a été 
attribuée quelquefois à Jean, patriarche d'Antioche, et dans la série 
des patriarches de Jérusalem, étudiée par Papadopoulos Kerameus, 
on trouve deux patriarches Jean, l'un au début du xi^ siècle, l'autre 
dans la dernière moitié du XII^ Mais, d'autre part, Lambros a 
signalé [Byzantinische Zeitschrift, t. V, 1896, p. 566) un palimp- 
seste de Vienne sur lequel une écriture minuscule du xi* siècle 
recouvre une vie de saint Jean Damascène, identique à celle qu'a 
éditée Lequien. La question ne peut donc être tranchée que par une 
comparaison attentive des deux rédactions et la traduction de la vie 
arabe donnée par M. Vasiljev contribuera à faciliter ce travail. 

Mgr DucHESNE a rendu un grand service à l'histoire de l'art 
byzantin en publiant de nouveau la lettre des trois patriarches 
d'Orient adressée à l'empereur Théophile en 836 ' . Ce morceau capi- 
tal, édité déjà par Sakkelion daprès deux manuscrits de Patmos 
(Athènes, 1874), était passé complètement inaperçu. La lettre est 
présentée comme un acte synodal des trois patriarches; mais 
Mgr Duchesne ne croit guère à la réalité de ce concile. Le ton 
employé pour parler à l'empereur est tout à fait respectueux et rien 
ne laisse supposer que les patriarches s'adressent au prolecteur des 
iconoclastes. Leur argumentation est surtout historique. Les images 
peintes « avec des couleurs » s'autorisent des quatre évangiles qui 
ont laissé le récit de l'Incarnation. L'énumération des sujets tirés de 
ces textes (p. 274) est fort intéressante, parce qu'elle montre ce 
qu'était au ix^ siècle la conception officielle de l'iconographie reli- 
gieuse. Enfin, les miracles accomplis par les images, le caractère 
surnaturel de certaines d'entre elles (image d'Édesse, etc.) sont 
invoqués comme des arguments décisifs. On trouve dans ces récits 
de miracles des anecdotes intéressantes : on y voit qu'une grande 
mosaïque de l'Adoration des Mages ornait la façade de l'église de 
la Nativité à Bethléem et que ce fut grâce à cette circonstance que 
les Perses, ravis de retrouver la représentation de leurs souverains 
en costume national, épargnèrent cet édifice en 614. 

1. L. Duchesne, l'Iconographie byzantine dans un document grec du 
IX' siècle. Roma e l'Oriente, Grottaferrata, 1913, t. III, p. 222-239, 273-285, 
349-360. 



HISTOIRE BYZANTINE. 69 

M. Dragoumis poursuit la publication de son commentaire histo- 
rique et toponymique de la Chronique de Morée'. On lira avec 
intérêt la discussion sur l'identification de Sergiana, Prinitsa, Makri- 
plagi, Mont-Escovée (Corinthe), Mountra (Olympie), des Sapikou- 
Kampi, de Veligosti, de Makryplagi-Gardiki, du Chastel Saint- 
Georges, près de Lacédémone. Des études de ce genre ne peuvent 
que rendre service à la constitution d'une histoire vraiment scienti- 
fique de la Morée française. 

II. Ouvrages d'ensemble. — M. Th. Ouspenski vient de publier 
le premier volume d'une Histoire de l'Empire byzantin^. Nous 
nous proposons de revenir sur cette œuvre importante. 

On a eu l'heureuse idée de réunir en un volume les études qu'Al- 
fred Rambaud avait publiées dans diverses revues sur la civilisation 
byzantine^. Bien que quelques-uns de ces articles datent de plus de 
quarante ans déjà, ils n'ont nullement vieilli et, sauf sur quelques 
points de détail, l'érudition contemporaine n'a guère modifié les con- 
clusions de Rambaud. M. Diehl a présenté ce livre dans une pré- 
face et a joint au texte des notes bibliographiques. On relira avec 
plaisir l'étude sur « le sport et l'hippodrome à Byzance » , où la vie 
populaire de Constantinople est décrite d'une manière si pittoresque ; 
Rambaud n'avait pas déterminé d'une manière assez précise le carac- 
tère officiel des factions qui formaient, ainsi que l'a montré Ous- 
penski, une sorte de garde civique; on a découvert aussi depuis 
cette époque un assez grand nombre de témoignages nouveaux sur 
l'activité de l'hippodrome dans les trois derniers siècles de l'histoire 
byzantine. On retrouvera dans ce volume l'étude sur Digenis Acri- 
tas, celle sur Michel Psellos (publiée dans la Revue historique en 
1877), le tableau prestigieux de la vie des « empereurs et impéra- 
trices d'Orient », enfin une étude pénétrante et plus actuelle que 
jamais sur la lutte entre « Hellènes et Bulgares » au moyen âge. 
Rambaud cherche à y dresser le bilan des progrès de l'hellénisme au 
cours de cette période et montre que, sauf Constantinople et la 
Thrace, il a gagné peu de chose et a été, au contraire, battu en 
brèche sur son propre territoire. Ce livre rendra service au grand 
public qui voudra s'initier aux choses de Byzance. 

M. Sp. Lambros, qui a publié à plusieurs reprises dans le JVeos- 
hellenomnemon des renseignements inédits sur l'iconographie des 

1. Dragoumis, Xpovtxûv Mopéa); caTOpixà xac Toirwvûjxtxa. Athènes, 
Sakellarios, 1912, p. 52, in-S"; 1913, p. 155-198 (extrait des 'Aerjvai). 

2. Th. Ouspenski, Istorjia Vizanlijskoi imperii, t. I. Saint-Pétersbourg, 1913. 

3. Alfred Rambaud, Études sur l'histoire byzantine. Préface et notes de 
Ch. Diehl. Paris, A. Colin, 1912, xxin-317 p. in-12. 



70 BDLLETIN HISTORIQUE. 

empereurs byzantins, a rédigé un catalogue des portraits impériaux 
réunis à l'Exposition internationale de Rome en 1911 (section hellé- 
nique) ' . En attendant l'apparition du travail confié par le Congrès 
archéologique d'Athènes (1905) à une commission internationale, ce 
catalogue provisoire, qui comprend 408 numéros d'après les statues, 
miniatures, ivoires, etc., est d'un usage très commode. Parmi les 
omissions, signalons le portrait si curieux de Constance de Hohen- 
staufen, qui épousa Jean III Ducas Vatatzès en 1244 et mourut à 
Valence (Espagne) en 1313 au monastère de Sainte-Barbe, où un 
tableau du xvii* siècle conserve son souvenir (voy. Schlumberger, 
le Tombeau d'une impératrice byzantine. Paris, 1902). La 
curieuse sculpture du Campo Angaran à Venise que M. Schlum- 
berger (voy. Byzantinische Zeitschinft, t. II, 1893, p. 192) regar- 
dait comme un portrait impérial du x*" ou du xi" siècle représen- 
terait, d'après M. Lambros, Alexis Comnène. 

III. Histoire générale par périodes. — Le premier siècle de 
rhistoire de Constantinople a été étudié par M. V. Schultze dans 
un livre d'une lecture agréable et en général bien informé 2. Cepen- 
dant le plan que l'auteur s'est proposé de suivre n'apparait pas tou- 
jours avec une netteté suffisante. Ce n'est pas l'histoire de l'empire, 
mais celle de Constantinople, qu'il a voulu écrire, et, comme il était 
facile de le prévoir, les faits qu'il a présentés dépassent souvent les 
limites de son programme. C'est ainsi que la première partie, après 
un récit de la fondation de Constantinople, offre dans un ordre chro- 
nologique un tableau de la politique des empereurs qui se sont suc- 
cédé depuis Constantin jusqu'à Théodose IL Les faits ainsi ras- 
semblés, par exemple l'histoire des luttes religieuses, intéressent 
beaucoup plus l'ensemble de l'empire que Constantinople en parti- 
culier. Il en résulte une composition quelque peu fuyante, malgré 
la disposition très claire et le récit très attachant de chacun des 
chapitres. Le titre du livre est mieux justifié dans la deuxième 
partie qui offre un tableau très animé de la vie byzantine aux iv^ et 
V siècles. L'auteur y passe en revue la ville, la cour, les classes de 
la société, les spectacles, le développement intellectuel et artistique, 
le caractère de la dévotion populaire. Les sermons et les lettres de 
saint Jean Chrysostome, de saint Grégoire de Nazianze, etc., ont 
fourni les éléments d'une description précise et parfois pittoresque. 

Et pourtant, malgré la valeur de son information, malgré le 

1. Spyr. P. Lambros, Empereurs byzantins. Catalogue illustré. Athènes, 
C. Meissner et Cargadoudis, 1911, 61 p. in-8°. 

2. V. Schultze, Allchristliche Stûdte und Landschafteti. I. Konstantinopel 
(32i-i50). Leipzig, Deichert, 1913, vi-292 p. in-8°. 



HISTOIRE BYZANTINE. 71 

talent d'exposition qui font de cette étude un livre des plus utiles, on 
regrette que M. V. Schultze n'ait pas tiré un plus grand parti des 
recherches archéologiques qui ont apporté dans ces dernières années 
des éléments nouveaux à l'histoire de la ville de Constantin. Il s'est 
du moins servi des sources numismatiques et il a tenu le plus grand 
compte des belles études de M. Maurice sur les monnaies constanti- 
niennes. En revanche, pour ses descriptions topographiques, pour 
ses études de monuments, il a employé surtout des textes. Bien que 
l'exploration de l'ancienne Byzance soit encore presque à ses débuts, 
il y a cependant déjà quelques résultats acquis. C'est ainsi qu'il est 
regrettable que le palais de Constantin ait été décrit uniquement 
d'après Eusèbe (p. 18); aucun compte n'a été tenu des études cri- 
tiques qui ont permis à M. Ebersolt {le Gî^and Palais de Cons- 
tantinople, 1910) d'en proposer une restitution. De même, les 
quelques lignes consacrées à la construction de la Grande Muraille 
(p. 176) manquent totalement de précision topographique. On 
s'étonne, du reste, que dans une étude sur Constantinople la ques- 
tion de la défense de la ville et de sa valeur stratégique ne tienne pas 
une place plus importante. La construction de la Grande Muraille 
peut cependant passer pour l'événement capital de l'histoire byzan- 
tine. Il n'est pour ainsi dire pas un seul chapitre qui n'eût gagné en 
précision si les sources archéologiques avaient été plus souvent 
employées. C'est ainsi que le témoignage le plus complet sur l'im- 
portance de Ihellénisme à Constantinople se trouve dans les inscrip- 
tions rassemblées au Corjjus. De même, il semble difficile d'évoquer 
les représentations et les courses de l'hippodrome sans avoir recours 
aux documents précis que nous fournissent les bas-reliefs de la base 
de l'obélisque de Théodose, sans citer même les sculptures si 
curieuses du musée de Berlin' ou du monument de Porphyrios à 
Constantinople 2. L'étude de ces quelques vestiges éclaire singuliè- 
rement les textes. 

Enfin, quelques erreurs inévitables dans un sujet aussi complexe 
témoignent parfois d'une méconnaissance des travaux antérieurs. II 
n'est pas rigoureusement exact, par exemple, que le titre de Bxti- 
Xeùç ait été adopté officiellement par les empereurs depuis Constan- 
tin (p. 210) ; il est exact, comme nous avons essayé de le montrer^, 



1. Dalton, Byzantine Art, p. 143. 

2. Ebersolt, A propos du bas-relief de Porphyrios {Revue archéologique, 
1911, t. I, p. 76-85). 

3. L. Bréhier, l'Origine des titres impériaux à Byzance (Byzantinische 

Zeilschrift, 1906, p. 168-172). 



72 BULLETIN HISTORIQUE. 

qu'à partir du iv* siècle l'emploi de ce litre devient plus fréquent 
dans les inscriptions et est employé par les empereurs eux-mêmes, 
mais il ne figure pas dans le protocole de leurs constitutions. Le pre- 
mier édit impérial où ce titre apparaît d'une manière vraiment 
officielle est, à ma connaissance, un éditd'Héraclius rédigé en 629'. 
C'est seulement à cette époque que tous les anciens titres, aÙToxpaTcop, 
Kaïffap, Au^ouoToç, etc., disparaissent devant cette nouvelle expres- 
sion. De même, la lettre de saint Épiphane, qui est citée page 278 
et où l'évêque raconte qu'il a lacéré une tenture parce qu'elle était 
ornée de l'image du Christ, a été reconnue, grâce aux recherches 
de M. Serruys, comme un faux des théologiens iconoclastes du 
VIII® siècle'. M. Schultze voit avec raison dans la période qu'il étu- 
die la véritable époque de transition durant laquelle le régime 
impérial venu de Rome a pris son caractère proprement byzantin. 
Mais est-il exact que ce soit à ce moment, comme il le pré- 
tend (p. 214), que l'on voit s'accroître l'influence des impératrices 
et des princesses dans la marche du gouvernement? N'en était-il 
pas ainsi dès les premiers siècles de la monarchie impériale? Il 
suffit pour s'en convaincre de se rappeler les noms de Julie, de 
Messaline, d'Agrippine, de Julia Domna, etc.; cette influence fémi- 
nine est une tradition presque aussi ancienne que l'empire lui- 
même. Le chapitre sur les spectacles (p. 253) aurait pu être plus 
complet si l'on avait tenu compte des études si solides de Reich sur 
le mime^ et des renseignements tout à fait nouveaux que La Piana 
a rassemblés sur l'origine des homélies dramatiques. On peut voir 
d'après ces excellentes études la place considérable que les spectacles 
profanes et sacrés tenaient dans la vie byzantine. 

L'époque des Comnènes, bien connue maintenant grâce aux 
excellents travaux de M. Chalandon^ a fourni la matière d'une nou- 
velle étude. M. Francesco Cognasso a raconté l'histoire de la période 
agitée qui suit la mort de Manuel Comnène et comprend la régence 
de Marie d'Antioche, les règnes d'Alexis II etd'Andronic'^. Pendant 
ces cinq années (1180-1185), l'empire a subi une crise redoutable 
qui a marqué la faillite de la politique des Comnènes. L'étude de 
M. Cognasso a été composée presque en même temps que celle de 

1. Zachariae von Lingenthal, lus (jraeco. 7-o)n., t. III, p. 44 et 48. 

2. Serruys, dans les Séances de l'Académie des inscriptions, 1904, p. 360-363. 

3. Reich, Der Mimus. Berlin, 1903. 

4. Voy. Revue historique, t. CXI, p. 326. 

5. F. Cognasso, Partiti politici e lotte dinastiche in Bizansio alla morte di 
Manuele Comneno. Torino, Vincenzo Bona, 1912, 105 p. in-4'' (estr. dalle 
Memorie délia R. Accad. d. Scienze di Torino, II, lxii). 



HISTOIRE BYZANTINE. 73 

M. Chalandon sur Manuel et il n'a pu utiliser le livre français que 
pour ses notes. Malgré le nombre relativement important de sources 
grecques, occidentales, orientales que nous avons maintenant à 
notre disposition, il s'en faut de beaucoup que tout soit clair dans 
cette succession d'intrigues et de coups de force. L'absence à peu 
près complète de documents officiels rend les conclusions incer- 
taines. Avec un véritable sens critique, M. Cognasso est arrivé du 
moins à domier une explication claire de la suite des événements. 
Il montre d'abord sur quelle base juridique reposaient les pouvoirs 
de la régente Marie d'Antioche (acte de 1171); les sources orien- 
tales montrent un véritable conseil de régence organisé; bien que 
le nom d'Andronic y figure, nous avons peine à croire que Manuel 
y ait fait entrer son redoutable cousin, rentré en grâce seulement 
trois mois avant sa mort et qui, d'ailleurs, ne parait pas être 
venu à Constantinople avant le coup d'État de 1182. Comme l'éta- 
blit M. Cognasso d'après Guillaume de Tyr (XXII, xi, 1081), 
Andronic était gouverneur de Sinope lorsqu'il se révolta contre 
la régente. Sur les aventures de ce personnage, sur les événements 
de l'histoire de la régence et la révolution de 1182, le récit, d'ail- 
leurs clair et intéressant, de M. Cognasso n'apporte rien de bien 
neuf. La partie vraiment nouvelle de son travail est le tableau qu'il 
trace du gouvernement d'Andronic. Il se trouve que ce personnage 
d'une cruauté féroce, allant jusqu'au cannibalisme, que l'on a pu 
comparer à César Borgia', a été en même temps un homme d'Etal 
remarquable. Comme l'a montré M. Cognasso, Andronic représen- 
tait une politique diamétralement opposée à celle des Comnènes. La 
puissance de cette dynastie avait été fondée par l'aristocratîe des 
grands propriétaires fonciers et grâce à l'alliance avec les Occiden- 
taux. Andronic s'appuie sur le peuple et la bourgeoisie de Constan- 
tinople, qui supportent mal la prépondérance commerciale des Latins 
et repoussent la politique d'union religieuse avec Rome. Maître du 
pouvoir, il ne se contente pas de décimer cruellement l'aristocratie 
orgueilleuse. Il entreprend une réforme administrative (suppression 
de la vénalité des charges, régularité dans la levée de l'impôt, éta- 
blissement d'un traitement fixe pour les gouverneurs). Sur cette 
œuvre, indiquée seulement dans ses grandes lignes par Nicetas, 
M. Cognasso a trouvé des détails fort curieux dans les discours de 
Michel Acominatos (éd. Lambros, t. I, p. 142-157 et suiv.) et dans 
les lettres du même prélat. Mais la partie la plus originale de son 

1. Diehl, les Aventures d'Andronic Comnène [Études byzantines, t. II, 1908, 
p. 93). 



74 BULLETIN HISTORIQUE. 

livre est sa conclusion; il montre que la chute d'Andronic a été 
causée par l'impuissance où il s'est trouvé de suivre jusqu'au 
bout cette politique. Les résistances de l'aristocratie l'ont exaspéré 
et il en est arrivé à établir un régime de terreur qui a menacé éga- 
lement tous ses sujets. D'autre part, les conditions où se trouvait 
l'Europe l'ont obligé à reprendre la politique latine de Manuel. 
Contre l'assaut que les Normands de Sicile se préparaient à donner 
à l'empire, il est revenu à l'alliance vénitienne. M. Cognasso établit, 
grâce aux documents vénitiens, qu'un accord avait été conclu entre 
Andronic et Venise avant 1185. Bien plus, il parait même avoir eu 
des velléités de se rapprocher de la cour de Rome et le témoignage 
d'un chroniqueur anglais étabUt qu'il dota une église construite à 
Constantinople et desservie par des prêtres latins [Gesta Henrici II, 
éd. Stubbs, 1. 1, p. 257). Ce sont sans doute ces nouvelles tendances 
qui expliquent la désaffection subite de la population de Constanti- 
nople à l'égard d'Andronic et la facilité avec laquelle il fut renversé. 
Bien des points restent d'ailleurs obscurs dans l'histoire de ce per- 
sonnage extraordinaire : c'est ainsi qu'il est difficile de savoir s'il 
conclut avec Saladin le traité qui lui est attribué par une chronique 
occidentale. 

Les événements qui se sont déroulés à Thessalonique au xiv^ siècle 
forment un des épisodes les plus curieux de l'histoire de l'empire 
sous les Paléologues et dévoilent sous leur véritable jour les causes 
intérieures de malaise qui ont favorisé la conquête ottomane. Grâce 
à la découverte de nombreux textes inédits dans les manuscrits 
grecs de la Bibliothèque nationale et aussi dans ceux du lycée grec 
de Salonique, M. Tafrali a pu renouveler entièrement cette his- 
toire' : ce sont, en particulier, des lettres et des opuscules de Nicolas 
Cabasilas et de Démétrius Kydonis (ms. gr. 1213), des écrits et des 
sermons de Grégoire Palamas (mss. gr. 1238-1239), des traités de 
Cantacuzène, de Barlaam et un discours de Thomas Magistros « sur 
la concorde « (ms. gr. 2629). 

La première partie du livre est une analyse très complète des 
divers éléments dont se composait la population de Thessalonique. 
Une classe, celle des « puissants » ou « archontes », domine toutes 
les autres ; le petit nombre de familles qui la composent détient la 
plus grosse partie de la propriété foncière, cultivée par des serfs ou 
« parèques » d'origine slave ou Koutzovalaque, et aussi de la richesse 
mobilière. Ce sont les « puissants » qui fournissent les grands digni- 

1. 0. Tafrali, Thessalonique au XIV siècle. Paris, Geutbner, 1913, xxvi- 
312 p. in-8°. 



HISTOIRE BYZANTINE. 75 

taires de l'empire et du haut clergé, en particulier les higoumènes 
des grands monastères, dont les domaines, exempts d'impôts, s'ac- 
croissent sans cesse. C'est à leur profit que sont établies les fran- 
chises municipales; c'est parmi eux que se recrute le « sénat » et 
qu'est élu l' « archonte » , qui exerce le pouvoir exécutif de concert 
avec le gouverneur impérial. Le tableau de ces institutions commu- 
nales, si mal connues dans l'empire byzantin, forme un des cha- 
pitres les plus nouveaux de ce livre. On trouve même à Thessalo- 
nique des assemblées du peuple convoquées au son des cloches et 
toute une organisation de corps de métiers dirigés par des nobles. 
On lira aussi avec intérêt l'étude sur l'organisation administrative 
et les variations des limites du thème de Macédoine qui s'agrandit 
en 1332 de la Thessalie et en 1339 de l'Épire; enfin, la vie si intense 
de Thessalonique est envisagée sous tous ses aspects, économique, 
religieux, intellectuel. Thessalonique n'est pas seulement une place 
de guerre de premier ordre, elle est aussi un des entrepôts de la 
Méditerranée, elle est une métropole religieuse, elle est enfin un 
centre intellectuel, la seconde capitale de l'hellénisme rajeuni. 
M. Tafrali a montré dans un chapitre curieux la place tenue dans la 
cité par le culte de saint Démétrius ; il a décrit la grande foire et le 
pèlerinage du mois d'octobre qui attiraient des pèlerins et des com- 
merçants du monde entier ; il a enfin rassemblé sur l'organisation 
de l'enseignement des détails qui montrent un mouvement remar- 
quable vers l'étude de l'antiquité classique. C'est une contribution 
intéressante à l'histoire, incomplètement élaborée encore, de l'ins- 
truction publique et de l'humanisme dans l'empire byzantin. 

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée aux deux mouve- 
ments dont cette ville fut le théâtre au xiv* siècle. L'un, le mouve- 
ment hésychasle, a un caractère religieux; M. Tafrali l'a étudié 
surtout au point de vue de Thessalonique ; mais, grâce aux documents 
en partie inédits dont il s'est servi, il a pu en renouveler l'histoire. 
Il a très bien montré surtout comment cette querelle entre des 
humanistes comme Barlaam et des mystiques comme Palamas n'a 
pas tardé à prendre un caractère politique, dès que le chef dos nobles, 
Cantacuzène, alhé naturel des grands monastères, a pris parti pour 
les Hésychastes. L'autre mouvement, celui des « zélotes », est poli- 
tique et social, mais il dérive en une certaine mesure du premier. 
Lorsqu'en 1342 le chef des nobles, Jean Cantacuzène, a usurpé l'em- 
pire, les habitants d'Andrinople et de Thessalonique refusent de le 
reconnaître. Des émeutes éclatent, à la suite desquelles le parti 
populaire des « zélotes » chasse les nobles, confisque leurs biens, 
s'empare des revenus des couvents, organise une administration 



76 BULLETIN HISTORIQUE. 

municipale, distribue des secours aux indigents, arme les citoyens, 
dirige avec succès la défense de la ville contre Oantacuzène et ses 
alliés, Turcs ou Serbes. Pendant sept ans (1342-1349), Thessalo- 
nique fut ainsi une république indépendante tout à fait analogue aux 
grandes cités italiennes. L'idée du salut public était familière aux 
zélotes, et pour réduire leurs adversaires ils ne reculèrent même pas 
devant la terreur, comme le prouve le sanglant massacre des nobles 
en 1345. Toutefois les divisions les perdirent et permirent à Oantacu- 
zène de ressaisir le pouvoir; la bourgeoisie moyenne, qui les avait 
d'abord soutenus, les abandonna; mais ce ne dut pas être un spec- 
tacle banal de voir l'empereur Jean VI convoquer l'assemblée du 
peuple et faire appel à l'opinion publique pour justifier sa conduite 
et flétrir celle de ses adversaires. 

Dans le dernier chapitre, M. Tafrali aborde le problème assez 
compliqué de la destinée de Thessalonique après 1349. La plupart 
des historiens ont adopté des dates différentes pour sa première reddi- 
tion aux Turcs. D'après la vie de saint Athanase des Météores étu- 
diée par Veïs, elle eut lieu en 1380, tandis qu'une notice d'un 
manuscrit de Venise donne la date de 1387. M. Tafrali établit que 
la ville fut prise une première fois en 1380 par Khaireddin-pacha, 
envoyé par Mourad pour punir le gouverneur Manuel Paléologue 
d'un complot contre la garnison turque de Serrés. Mais Manuel alla 
implorer sa grâce et recouvra sa ville. Une deuxième fois, en 1383, 
les Turcs revinrent et prirent la ville après un siège de quatre ans ; 
Mourad lui laissa une assez large autonomie, et c'est ce qui explique 
que l'empereur Jean V, considéré par le sultan comme un vassal, y 
soit mort en 1391. Au contraire, Bajazet resserra le pouvoir des 
Turcs, changea des églises en mosquées et demanda l'impôt du sang 
pour recruter ses janissaires (ces détails ont été fournis par de 
curieux discours inédits del'archevêque Isidore, mss. gr. Paris. 1 192). 
Manuel recouvra Thessalonique en 1402; elle fut vendue aux Véni- 
tiens en 1423 et reprise une troisième fois par les Turcs en 1430. 

On voit par cette brève analyse quel intérêt de premier ordre pré- 
sente le travail de M. Tafrah aussi bien pour l'histoire des institu- 
tions byzantines que pour celle des monuments religieux, intellec- 
tuels, sociaux, si mal connus jusqu'ici, qui ont agité les pays 
balkaniques au xiv* siècle. 

M. D. MuRATORE a raconté avec beaucoup de charme l'expédition 
romantique du comte Vert (Amédée VI de Savoie) en Orient, la 
prise de Gallipoli par les Croisés (1366), son expédition contre les 
places bulgares de la mer Noire afin de délivrer l'empereur Jean V, 
empêché par Schischman de retourner dans ses états, enfin la con- 



HISTOIRE BYZAiNTINE. 77 

clusion négative de Tentreprise et le retour en Europe'. La relation, 
établie par l'auteur dans un précédent travail-, entre la croisade et 
la création de l'ordre de l'Annonciade, n'est pas du tout certaine ; 
d'après certaines chroniques, ce fut en 1362 et à l'occasion de la 
guerre contre le marquis de Saluées qu'eut lieu cette création (voy. 
Revue de l'Orient latin, t. XII, p. 468). D'autre part, les prépa- 
ratifs laborieux de la croisade, tels qu'ils ont été décrits dans les 
ouvrages de Delaville-Le Roulx et Jorga, enlèvent à l'expédition son 
caractère épique. Le départ fut pénible ; il n'est même pas certain 
que ce soit à Avignon que le comte Vert ait pris la croix ; au der- 
nier moment, l'entreprise faillit échouer et, après avoir été annoncée 
à grand fracas, elle n'aboutit en somme qu'à la prise d'une bicoque 
mal défendue et à une démonstration dans la mer Noire. Rien ne 
montre mieux que cette expédition le défaut d'organisation qui 
devait rendre stériles toutes les tentatives faites par les Occidentaux 
pour défendre l'empire byzantin. 

M. Vasiljev a réussi à établir d'une manière plus précise qu'on 
ne l'avait fait jusqu'ici les diverses circonstances qui ont accompa- 
gné le voyage de Manuel II en Occident, entrepris pour provoquer l'en- 
voi de secours contre les Turcs ^. Depuis la publication déjà ancienne 
de Berger de Xivrey sur Manuel [Mém. Acad. inscript., 1853), 
bien des sources nouvelles ont vu le jour et plusieurs monographies 
que l'auteur passe en revue ont apporté des éclaircissements, quoique 
bien des points demeurent encore obscurs. L'intérêt de cette étude, 
d'une lecture très attachante, est d'avoir fixé aussi exactement que 
possible la chronologie du voyage impérial et montré à l'aide des 
sources le côté pittoresque de cette réception d'un empereur byzan- 
tin à la cour des princes italiens, dans le Paris du temps de Charles VI, 
à Londres auprès du fondateur de la dynastie des Lancastre. On 
voit, par tous les renseignements ainsi rassemblés, le prestige que 
gardait Constantinople aux yeux des Occidentaux, mais il y avait 
chez eux plus de courtoisie que d'enthousiasme et les résultats poli- 
tiques du voyage furent presque nuls. Manuel quitta Constanti- 
nople le 10 décembre 1399; la date est donnée par des notices de 



1. D. Muratore, Un principe Sabaudo alla presa di Gallipoli Turca. Rome, 
1912, in-8% p. 919-958 (extrait de la Rivista d'Italia). 

2. La Fondazione delV Ordine del Collare délia SS. Annunziala. Turin, 
1909. 

3. A. Vasiljev, Pulechestbie vizanljiskago imperalora Manuila II Paleologa 
po zapadnoi Evropje [le Voyage de l'empereur byzantin Manuel 11 PaléO' 
logue en Occident (1399-1^82). Saint-Pétersbourg, imprimerie du Sénat, 1912, 
84 p. in-8° (extrait du Journal du ministère de l'Instruction publique, 1912). 



78 BULLETIN HISTORIQUE. 

trois manuscrits grecs de Paris, dont l'un (Cod. gr. 2622) est entiè- 
rement inédit. Après un arrêt à Monemvasia dans les états de son 
frère Théodore, despote de Morée (février 1400), Manuel arriva à 
Venise au mois d'avril. M. Vasiljev a mis à profit les extraits des 
archives vénitiennes rassemblés par M. Jorga [Notes et extraits 
pour servir à l'histoire des Croisades au XV^ siècle. Paris, 
1899). Après une réception brillante à Padoue et à Milan, l'empe- 
reur passe en France, on ignore par quelle voie. Le 3 juin 1400, il 
est reçu à Paris par le roi Charles VI et les princes ses oncles, et il 
est l'hôte de la cour de France jusqu'en octobre ; le fait que Charles VI 
était devenu seigneur de Gênes en 1399 explique l'intérêt que Manuel 
avait à gagner son alliance. Aussi la France paraît avoir été le prin- 
cipal centre de ses opérations diplomatiques. Il ne séjourne en 
Angleterre que de décembre 1400 à février 1401 ; revenu en France, 
il y reste près de deux ans (février 1401 -novembre 1402) et négocie 
de Paris avec le pape d'Avignon, Benoît XIII, et avec les états ita- 
liens. A Gênes, où il se trouve en janvier 1403, il est encore dans 
les états du roi de France ; enfin il s'embarque à Venise (avril) et 
revient à Constantinople le 15 juin 1403. La question la plus obs- 
cure, que l'état actuel des sources ne permet pas de trancher, est 
celle des rapports de Manuel avec les deux papes, Boniface IX et 
Benoît XIII. A son premier passage en Italie, il est en bons termes 
avec Boniface IX, qui envoie une encyclique à tous les fidèles pour 
prêcher la croisade contre les Turcs (27 mai 1400). Après son 
deuxième séjour à Paris, au témoignage des Mémoires de Bouci- 
caut, il se rendit auprès « du pape » ; ce serait Boniface IX, d'après 
Berger de Xivrey, mais M. Vasiljev émet un doute à ce sujet et 
hésite entre une entrevue avec Boniface IX à Florence ou avec 
Benoît XIII à Avignon; l'ambassade envoyée précédemment à ce 
dernier pape par Manuel et l'anecdote rapportée par Martin Cru- 
sius, d'après laquelle l'empereur se serait brouillé avec Boniface IX 
à propos d'une question de cérémonial, rendent cette seconde hypo- 
thèse plus vraisemblable. 

IV. Histoire des provinces et des peuples voisins de l'em- 
pire. — M. Jean Maspero, dont les belles publications papyrolo- 
giques ont rendu tant de services à l'histoire des institutions de 
l'Egypte byzantine, a cherché, en contrôlant par ces sources nou- 
velles les récits annalistiques, à tracer un tableau de l'organisation 
militaire de l'Egypte aux vi^ et vii^ siècles, à la veille de la con- 
quête arabe ^ Comme il le montre avec raison dans son introduction, 

1. Jean Maspero, Organisation militaire de l'Egypte byzantine. Paris, Cham- 
pion, 1912, in-S", p. Ibl {Bibliothèque de l'École des Hautes-Études, fasc. 201). 



HISTOIRE BYZANTINE. 79 

malgré les renseignements nouveaux apportés par les papyrus, les 
lacunes de notre information sont encore considérables, et plusieurs 
problèmes restent jusqu'à nouvel ordre à peu près insolubles. Il a 
pu du moins, en interprétant les données éparses dans ces docu- 
ments d'archives, décrire avec une précision plus grande qu'on ne 
l'avait fait jusqu'ici l'organisation d'une armée provinciale. Ses con- 
clusions ont un grand intérêt pour l'histoire des institutions byzan- 
tines, mais surtout elles permettent de mieux comprendre un des 
événements les plus considérables de l'histoire du moyen âge, la 
conquête de l'Egypte par les Arabes, dont la rapidité foudroyante 
avait paru jusqu'ici difficile à expliquer. 

L'armée d'Egypte « n'était pas faite pour la guerre », telle est la 
situation paradoxale que révèle l'étude de sa constitution. L'Egypte, 
à cause du service de l'annone, avait une telle importance pour les 
empereurs qu'ils n'ont jamais consenti à y établir un grand com- 
mandement militaire. Le diocèse d'Egypte est donc scindé en cinq 
provinces, dont les ducs relèvent tous du magister militum per 
Orientem. Le duc d'Egypte proprement dite, qui conserve le vieux 
titre d'Augustal, avec résidence à Alexandrie, n'a lui-même sur ses 
collègues qu'une prééminence honorifique. Ces ducs sont d'ailleurs 
en même temps des magistrats civils, et il en est de même de leurs 
subordonnés, les tribuns, chefs de l'unité tactique, V oi.pi^\i.ô<; {nume- 
rus), qui résident dans la cité, chef-lieu de la pagarchie. Le recru- 
tement est presque exclusivement régional. Les noms ethniques qui 
désignent les garnisons, Maures d'HermopoIis, Daces d'Arsinoé, 
Macédoniens, etc., sont des appellations traditionnelles datant du 
iv^ siècle : les papyrus, en nous fournissant un assez grand nombre 
de noms propres de soldats, révèlent leur origine grecque et même 
égyptienne. Il semble même que les soldats servent dans leur canton 
d'origine ; l'hérédité est une des principales sources de recrutement. 
Des soldats sont en même temps propriétaires et vont cultiver leurs 
biens ; quelques-uns exercent d'autres métiers que celui des armes 
et sont bateliers, vauiat; on trouve même parmi eux un boulanger. 

L'armée égyptienne présente donc au vi'' siècle l'aspect d'une sorte 
de garde nationale, complètement déshabituée de la grande guerre. 
Elle ne sort jamais d'Egypte ; là, son rôle se borne à la police et à la 
répression du brigandage ; elle est employée aussi à faire rentrer les 
impôts. Protégée par ses déserts et par plusieurs hgnes de fortifica- 
tions (M. J. Maspero établit l'existence d'un limes libyque et d'un 
limes arabique), délivrée des incursions des Blemmyes anéantis par 
les Nobades qui se sont convertis au christianisme, l'Egypte n'a pas 
subi d'invasion avant l'arrivée des Perses en 609. Les effectifs n'y 



80 BULLETIN HISTORIQUE. 

étaient pas d'ailleurs considérables, 30,000 hommes au plus, et la 
disproportion n'a donc pas été aussi grande que le laissent sup- 
poser les historiens arabes entre ce nombre restreint de défenseurs 
et les 16,000 hommes dont Amrou a pu disposer après avoir reçu 
des renforts. Si l'on ajoute à toutes ces causes de faiblesse la mésin- 
telligence entre les chefs, leur inaptitude militaire, leur esprit de 
lucre et de rapine, on comprendra comment la mauvaise qualité de 
son armée a fait perdre l'Egypte à l'empire. 

Tels sont les résultats vraiment nouveaux de cette étude dont les 
conclusions reposent sur une analyse très délicate des sources. Dans 
le détail même des institutions militaires, quelques réserves s'im- 
posent, et il s'en faut de beaucoup que les textes permettent d'éta- 
blir d'une manière précise le statut juridique de cette armée provin- 
ciale. M. Jean Maspero distingue dans cette armée les aipaxiioTai, 
comitatenses, soldats indigènes issus du recrutement; — les limi- 
tanei, serfs miUtaires pourvus par l'état d'un domaine à charge de 
défendre le limes; — les çoiBepaxoi, recrutés chez les barbares, 
mais commandés par des officiers romains; — les au [jL[xaxot, 
peuples vassaux dont les contingents sont conduits par leurs chefs 
nationaux; — et enfin les bucellarii, soldats au service de parti- 
culiers. Ce sont bien là les divers corps de troupes de l'empire, mais 
leur coexistence en Egypte n'est pas aussi nette que cherche à l'éta- 
blir M. J. Maspero. Après avoir reconnu que leur nom ne se trouve 
dans aucun document (cependant des xatripyjaiavoC sont mentionnés 
dans le limes libyque), M. J. Maspero voit cependant des limitanei 
dans ces hommes des àpi6iJLoi de Syène et d'Eléphantine qui, tout en 
faisant leur service, exercent le métier de bateliers. Mais des faits 
analogues sont signalés dans le reste de l'Egypte, et l'on peut se 
demander, avec M. Gelzer [\oy . Byzantinische Zeitschrift, t. XXII, 
p. 514), si les liinitanei ne formaient pas la totalité des garnisons 
égyptiennes, alors que lessipaTiûiat, comitatenses, représentent 
exclusivement les armées impériales destinées aux expéditions. 
L'existence des çoiSepaToi elle-même ne repose que sur un texte 
altéré de Jean de Nikiou (p. 62). Celle des aô\i.\Kay^ot. et des bucellaires 
est au contraire formellement attestée. L'Egypte, province-frontière, 
est donc un vaste limes, et, comme le montre l'auteur lui-même 
(p. 17), c'est bien là le sens de cette expression à l'époque de Justi- 
nien. Ainsi s'expliquerait naturellement le caractère de milices bour- 
geoises qu'avaient pris les corps d'occupation d'Egypte. — Enfin on 
lira avec grand intérêt les détails curieux qui ont été rassemblés sur 
la défense des villes de l'intérieur, sur les fortifications d'Alexandrie 
et surtout sur le castron de Babylone, à la pointe du delta, dont i'im- 



HISTOIRE BYZANTINE. 



81 



portance stratégique est bien mise en lumière ; les conditions dans 
lesquelles Amrou a entrepris son raid audacieux sont déterminées 
avec plus de précision que dans l'ouvrage de Butler, et c'est pour 
cette raison que le livre de M. J. Maspero, utile aux spécialistes des 
institutions byzantines, apporte aussi une contribution nouvelle et 
importante à l'histoire générale. 

Poursuivant ses études sur les papyrus de la période byzantine, 
M. Jean Maspero a publié avec des commentaires historiques 
quelques papyrus de la collection Beaugé, aujourd'hui au musée du 
Caire'. La requête d'Apollos, colon du comte Phoibammon, lui a 
permis d'apporter des éclaircissements nouveaux à la chronologie 
des ducs de Thébaïde. Ce texte jette un jour curieux sur la condi- 
tion d'un riche cultivateur, sur ses démêlés avec ses patrons et avec le 
fisc et surtout sur les étranges pratiques de l'administration byzan- 
tine : Apollos s'engage, s'il gagne son procès, à verser le tiers de la 
somme aux employés du duc de Thébaïde. — Le contrat entre Aure- 
lios Senouthes et son beau-fils montre que la résidence du duc de 
Thébaïde était bien à Antinoé et non à Ptolémaïs (comme on l'a 
conclu d'après Hiérocles). — La lettre d'Apollonios à sa mère 
(m'' siècle) fournit des renseignements malheureusement obscurs 
sur le commerce des étoffes à Alexandrie. — Enfin le morceau le plus 
important, conservé dans une sorte de recueil de pièces, choisies à 
cause de leur valeur littéraire, a fourni à M. J. Maspero l'occasion 
d'étudier avec des éléments nouveaux l'histoire de la disparition du 
paganisme en Egypte au v" siècle. Cet Horapollon, professeur de 
philosophie à Alexandrie, qui intente à sa femme un procès d'adul- 
tère, peut être identifié avec un Horapollon cité par Suidas et par 
Zacharie le Scolastique dans sa Vie du patriarche Sévère. Il se rat- 
tache dès lors à une de ces familles de « philosophes » dont les membres, 
formant un cercle très étroit, se mariaient entre eux et luttaient encore, 
en dépit des édits impériaux, pour la défense du vieux paganisme 
national. M. J. Maspero a réuni des textes fort curieux qui montrent 
toute la force que les rites d'époque pharaonique avaient gardée 
encore au v*" et même au vi* siècle de notre ère. Il en conclut 
qu'Amélineau et Leipoldt.ont vu à tort dans le christianisme égyp- 
tien une réaction de l'esprit national contre l'hellénisme païen. Si 
ingénieuse que soit son argumentation, elle ne parait pas pleinement 
satisfaisante ; bien que ces philosophes païens parlent sans cesse de 
leurs traditions nationales, on ne voit pas qu'il y ait entre eux et le 

1. Jean Maspero, les Papyrus Beaugé. Horapollon et la fin du paganisme 
égyptien. Le Caire (extraits du Bulletin de l'Institut français d'archéologie 
orientale, t. X, p. 1-29, et t. XI, p. 1G3-195). 

Rev. Histor. CXVII. !«'■ fasc. G 



82 BULLETIN HISTORIQUE. 

gouvernement de Constantinople une opposition irréductible : plu- 
sieurs acceptent des postes officiels, voire même celui de préfet 
d'Egypte; il y avait du reste des païens ailleurs qu'en Egypte. En 
revanche, des moines comme Schenouti paraissent bien représenter 
le nationalisme copte et s'opposer nettement au christianisme hellé- 
nisé, qui était la religion officielle de l'empire. 

Un papyrus d'époque arabe montre le maintien en Egypte, après 
la conquête musulmane, des fonctions et des titres de l'âge byzan- 
tin'. M. J. Maspero identifie le gustâl à l'augustal, officier inférieur 
des bureaux de province, et Yal-gâistar^ cité par un chroniqueur, 
au logistarios, chef d'un bureau de finances. 

Depuis la perte des provinces d'Orient et de l'Italie, Salonique fut, 
à partir du ix* siècle, comme la seconde capitale de l'empire byzan- 
tin. Bien que son enceinte ait été violée à plusieurs reprises, en 904 
par les Sarrasins, en 1185 par les Normands, en 1204 par les che- 
valiers français et lombards, elle est redevenue byzantine en 1246 et 
a été, pour le maintien de l'hellénisme en Macédoine, un centre de 
premier ordre. L'étude de sa topographie offre donc un grand inté- 
rêt et M. Tafrali a rendu service à la science en entreprenant 
l'exploration méthodique de ses murailles et de ses monuments^. 
Malgré les recherches dont Salonique avait été déjà l'objet, il a 
renouvelé entièrement son sujet et il a pu étudier dans leur ensemble 
des fortifications qui sont aujourd'hui démohes. Il suffira d'énumé- 
rer les résultats les plus importants de son étude pour en montrer 
toute la nouveauté. Le port de guerre créé par Constantin en 329 
est aujourd'hui comblé par les alluvions du Vardar, mais il est pos- 
sible d'en déterminer l'emplacement, à l'ouest de l'église Saint- 
Ménas, dans le quartier de Tophané. Les inscriptions qui permettent 
de faire l'histoire des diverses parties de l'enceinte byzantine ont été 
toutes relevées. La plus importante, lue par M. Papageorgiu, attri- 
bue la construction des murs à un certain Hormisdas, dans lequel 
on a voulu reconnaître à tort le pape Hormisdas (514-523) ; M. Tafrali 
montre l'invraisemblance de cette conjecture et voit dans le person- 
nage mentionné le fils d'un prince persan immigré dans l'empire, 
qui commanda les armées impériales sous Théodose et apparaît jus- 
tement dans les chroniques en 380, au moment du séjour de cet 
empereur à Thessalonique, pour y prendre des mesures défensives 

1 . Jean Maspero, Graeco-Ai-abica (extrait du Bulletin de l'Inslitut français 
d'archéologie orientale, t. XI, p. 155-161). 

2. 0. Tafrali, Topographie de Thessalonique. Paris, Geuthner, 1913, xii- 
220 p. in-8°, 14 fig., .32 planches et 2 plans. Sur l'Histoire de Thessalotiique 
au XIV siècle, cf. supra, p. 74. 



HISTOIRE BYZANTINE. 83 

contre les barbares du Danube. M. Tafrali suit d'après les inscrip- 
tions l'histoire des remaniements apportés à l'enceinte et montre les 
caractères techniques de la construction des diverses parties. L'étude 
des monuments profanes est un peu plus vague, et c'est tout au plus 
si l'on peut déterminer l'emplacement de l'hippodrome, de l'agora, 
du palais impérial, sur lesquels on n'a à peu près aucune donnée. Il 
n'en est pas de même des églises qui ont survécu, transformées, à 
l'exception de Saint-Ménas, en mosquées. M. Tafrali n'a pas voulu 
les considérer au point de vue artistique ; il apporte cependant à leur 
étude une contribution des plus précieuses. On sait à quelles dis- 
cussions ont donné lieu les quatre plus importantes, Saint-Georges, 
l'Eski-Djouma, Sainte-Sophie et Saint-Démétrius. Un examen de 
la technique de ces monuments a conduit M. Tafrali à cette con- 
clusion qu'ils sont contemporains de l'enceinte de Théodose et 
furent élevés dans les dernières années du iv'' et les premières du 
v'' siècle. Les briques dont elles sont construites ont les mêmes 
dimensions que celles de l'enceinte, sont fabriquées avec les mêmes 
matériaux et surtout portent les mêmes estampilles ; les parois inté- 
rieures d'Eski-Djouma sont analogues aux parements des murs. La 
rotonde de Saint-Georges n'a jamais été qu'un monument chrétien, 
comme le prouvent les croix dont ses briques sont estampées. L'Eski- 
Djouma est enlevée à la prétendue Sainte-Paraskevi, qui n'a jamais 
existé que dans l'imagination des guides et restituée à la Panagia 
Acheiropoietos ; sa position actuelle correspond exactement à celle de 
cette église, qui était une des plus célèbres de Thessalonique. Les 
conclusions sont peut-être plus timides pour les Saints-Apôtres, men- 
tionnés dans un acte de 1027 et désignés pourtant par une inscrip- 
tion comme l'œuvre du patriarche Niphon (1312-1315), qui prend le 
titre de XT-Zjxwp; il semble bien cependant que, dans son ensemble, 
cette église soit du xiv'^ siècle, comme le montrent le caractère 
élancé de ses coupoles et son ornementation extérieure de briques, 
comparable à celle des églises de Mistra. — On voit toute l'impor- 
tance des renseignements nouveaux que M. Tafrali a pu tirer d'une 
exploration bien conduite. Le texte est suivi d'une belle illustration 
photographique. 

Le livre de M. Risal est au contraire une tentative pour présen- 
ter dans un tableau d'ensemble l'histoire des vicissitudes que Salo- 
nique a traversées depuis ses origines jusqu'aux derniers événe- 
nements qui l'ont rendue à l'hellénisme'. Une série de chapitres de 
style très coloré rappelle les événements essentiels et montre la suc- 

1. P. Risal, la Ville convoitée. Salonique. Paris, Perrin, 1914, xvi-368 p. 
in-12. 



S4 BtLLETIN ÈISTOftlQtË. 

cession des envahisseurs qui se sont disputé « la ville convoitée ». 
La période byzantine tient, comme il est naturel, une large place 
dans ce récit; aucun fait important n'a été oublié; on voudrait, en 
revanche, plus de précision dans la description topographique et des 
détails plus abondants sur le rôle historique du culte de saint 
Démétrius. Aucune note bibliographique, aucune référence n'ac- 
compagne cet ouvrage, mais il est facile de voir qu'il a profité des 
études de M. Tafrali, notamment dans les chapitres xi-xv (adminis- 
tration de la ville, souffrances des pauvres, révolution des Zélotes, 
querelle des Hésychastes]. Malgré une exposition très claire et par- 
fois pittoresque, le travail de critique n'est pas toujours suffisant : 
des faits dont l'établissement est au moins douteux sont affirmés sans 
restriction et quelques erreurs indiquent une certaine inexpérience 
de l'érudition byzantine : p. 49. M. Risal parle encore de l'origine 
slave de Justinien. — P. 54. Il est inexact que Léon l'Isaurien ait 
détaché Thessalonique de Vohédience papale : il l'a seulement sous- 
traite, ainsi que l'Illyricum, à la juridiction du patriarcat romain. — 
P. 60. Ce n'est qu'indirectement que saint Cyrille et saint Méthode 
ont exercé une action sur la Pologne : ils n'y sont pas allés eux- 
mêmes. — P. 76. M. Risal semble croire que l'organisation indus- 
trielle décrite dans le Livre du préfet s'étendait à tout l'empire; 
or, il s'agit dans cet ouvrage des corporations de Constantinople. 
et il ne peut nous fournir aucun renseignement sur Thessalonique. 
— P. 87. Les Latins ne sont pas précisément venus à Constanti- 
nople avec les croisades : les chrétientés de Latins et en particulier 
d'Amalfitains étaient déjà importantes au moment du schisme de 
1054. — P. 102. Au lieu de Jean Batacès, hre Vatatzès, et, p. 121, 
monastère Chortaïte au lieu de Corthaïte. — P. 103. Les brode- 
quins impériaux « à talons de pourpre » doivent être corrigés en 
brodequins de pourpre. — P. 148-150. La doctrine hésychaste est 
considérée à un point de vue un peu étroit : Ihésychasme, qui offre 
beaucoup d'analogie avec le quiétisme du xvii"^ siècle, était autre 
chose qu'un simple exercice de fakir et, d'autre part, c'est par un 
véritable anachronisme que le mot « anticléricalisme » est employé 
pour caractériser les adversaires de cette doctrine. — P. 159. La 
date de 1383 est adoptée arbitrairement comme celle de la prise de 
Thessalonique parles Turcs (voy. la discussion de M. Tafrali résu- 
mée ci-dessus, p. 76). Les derniers chapitres forment un résumé 
clair et intéressant des événements récents de l'histoire de Salonique 
et un tableau des éléments ethniques qui se la partagent. 

M. JoRGA a rassemblé plusieurs faits qui dénotent une influence 
byzantine, politique et religieuse dans les pays roumains dès le 



HISTOIRE BTZANTL\E. 85 

XIV* siècle'. Après la conquête turque, cette influence a survécu 
par Fintermédiaire des patriarches de Constantinople et de la puis- 
sante famille des Cantacuzène établie en Valachie au xvi" siècle. 
Les princes roumains comblaient de leurs dons les églises de Cons- 
tantinople et les monastères de 1" Athos : sacrés à Constantinople par 
les patriarches, suivant les rites employés pour les empereurs, ils 
pouvaient apparaître aux Grecs comme le dernier espoir de leurs 
revendications nationales. 

V. Histoire des institutions et du droit. — Si étonnant que 
cela puisse paraître, les recueils législatifs auxquels Justinien a 
attaché son nom n'avaient guère été étudiés jusqu'ici au point de 
vue de l'histoire byzantine. Les textes du Digeste et du Code 
n'avaient d'intérêt aux yeux des historiens du droit qu'en tant qu'ils 
permettaient de reconstituer l'œuvre des jurisconsultes classiques. 
Toutes les additions, tous les changements apportés par Justinien 
et ses collaborateurs au droit romain du iii^ siècle passaient pour 
de fâcheuses « interpolations « , et on n'avait pas assez de mots pour 
flétrir le vandalisme de Tribonien et de « ses complices ». La 
méthode suivie par M. P. Collinet dans ses Études sur le droit de 
Justinien 2 est toute différente : ces interpolations, négligées ou mal 
interprétées jusquici, ont pour lui une grande valeur, parce qu'elles 
représentent ce qu'il y a de vraiment vivant dans le droit du vi'' siècle, 
et c'est à rechercher comment ces innovations montrent l'adaptation 
des règles classiques aux sujets helléniques et orientaux de Justi- 
nien qu'il a consacré cette première série d'études. 

L'analyse très délicate qu'il a faite des innovations les plus impor- 
tantes du droit de Justinien a conduit M. Qollinet à reconnaître 
l'influence prépondérante que le droit hellénique et oriental a exer- 
cée sur la pensée de la commission impériale. Les circonstances 
dans lesquelles l'œuvre législative fut élaborée sont d'ailleurs signi- 
ficatives; en 534, Justinien ne possède pas encore de territoires en 
Occident, ses recueils s'adressent donc surtout à des Grecs et à des 
Orientaux; les commissaires sont des fonctionnaires, des profes- 
seurs de Constantinople et de Beyrouth ou des avocats près ia pré- 
fecture d'Orient de Constantinople; il n'est donc pas étonnant qu'ils 
aient conçu leur travail, non comme une transcription servile des 

1. N. Jorga, la Survivance byzanliyie dans les pays roumains. Bucarest, 
ministère de l'Instruction publique, 1913, p. 23-49 (communication au Congrès 
international d'études historiques de Londres). 

2. Paul Collinet, Études historiques sur le droit de Justinien. T. l : le 
Caractère oriental de l'œuvre de Justinien et les destinées des institutions 
'^lassiques en Occident. Paris, Larosc et Tenin, 1912, xxxii-338 p. in-8\ 



86 BULLETIN HISTORIQUE. 

textes anciens, mais comme une adaptation du droit romain aux 
exigences du milieu oriental : ils ont ainsi créé le droit byzantin. 
Les études de Mitteis ont déjà montré la persistance en Orient de 
règles très différentes de celles du droit romain, mais il ne s'était 
occupé que du droit populaire : ce qui fait la nouveauté du travail 
de M. CoUinet, c'est de découvrir la survivance dans les innovations 
de Justinien d'un droit savant, purement hellénique et oriental. 
Comme l'auteur le dit lui-même, la question « Orient ou Rome? » 
se pose en même temps à l'historien du droit et à l'historien de 
l'art. Le seul reproche qu'on lui fera peut-être plus tard, lorsque 
ces études à peine naissantes seront plus avancées, sera de n'avoir 
pas envisagé aussi la question « Orient ou Byzance? » et d'avoir 
confondu systématiquement les deux termes « hellénique » et 
« oriental ». 

Il est certain d'ailleurs que les sources dont M. Oollinet disposait 
ne permettent guère de pousser plus loin cette analyse. C'est en pre- 
mière ligne la série des papyrus égyptiens, destinée encore à s'ac- 
croître; c'est ensuite le Livre syro-romain, coutumier à l'usage 
de la cour du patriarche d' Antioche, dont trois manuscrits syriaques 
découverts au Vatican montrent une rédaction antérieure à Justi- 
nien; ce sont enfin les recueils de droit romain occidental, Bréviaire 
d'Alaric, papyrus de Ravenne, Papien, chartes lombardes, dont la 
comparaison avec le droit de Justinien est si instructive : on y 
trouve en effet le maintien d'un certain nombre de règles du droit 
classique qui ont été éliminées dans l'œuvre de la commission de 
Constantinople. 

A l'aide de ces éléments, M. Collinet a montré que linfluence 
étrangère au droit romain classique s'est exercée sous trois formes : 
emprunts en nombre considérable aux coutumes des populations 
helléniques, emprunt au droit romain particuher à l'Orient et déjà 
en vigueur avant Justinien, élimination d'institutions romaines qui 
ne s'étaient jamais implantées en Orient ou avaient disparu. Avant 
de conclure, comme les juristes classiques, à la désuétude de ces 
institutions, il faut voir si elles ont jamais été admises; leur persis- 
tance dans les recueils occidentaux établit nettement le motif de cette 
élimination : elles répugnaient à l'esprit hellénique et oriental. L'in- 
fluence hellénique se trahit dans la législation justinienne par la 
simplification des formalités du vieux droit quiritaire (formes de 
l'adoption, de l'émancipation, du recei^tum arbitri) remplacées 
parfois par des actes écrits ; tandis que le Bréviaire d'Alaric conserve 
les formes archaïques de l'émancipation, le Livre syro-romain 
connaît déjà les pratiques adoptées par Justinien. De même la litte- 



HISTOIRE BYZANTINE. 87 

rarum obligatio (Instit. 3, 21), acceptée clans la seule matière du 
prêt, est une conciliation entre le concept grec de récrit et la théorie 
romaine de la querela. La fonction pénitentielle des arrhes, incon- 
nue au droit classique et au droit romain d'Occident (oîi les arrhes 
ne sont qu'un moyen de preuve du contrat), est empruntée aussi à 
la coutume des peuples grecs. La même origine doit être assignée 
au dépôt irrégulier, à l'extension du bénéfice de division aux débi- 
teurs solidaires [akXriKéy^uoCj , à l'égalité imposée entre la dot et la 
donation du mari propter nuptias. Au droit romain usité anté- 
rieurement en Orient et élaboré surtout par les jurisconsultes de 
Beyrouth appartiennent les pactes et stipulations constitutifs de ser- 
vitudes, la résolution de la propriété à l'aide de la vindicatio utilis 
et surtout les constructions doctrinales telles que la natura actio- 
nis, natura contractus et les actions générales. Ces conceptions 
nouvelles ne sont pas, comme on l'avait dit, le résultat d'une évolu- 
tion du droit romain; elles portent au contraire l'empreinte de la 
philosophie grecque et surtout des doctrines plotiniennes, dont les 
professeurs de Beyrouth devaient être imbus. Telle est l'origine de 
la notion de raison naturelle, ^uaixbç Xôfoç, qui s'oppose à la raison 
civile, TcoXitabç Xé^oç; l'opposition entre les deux termes, iusnatu- 
rale et legum subtilitas, est exprimée dans la constitution de 529 
sur la viiullcatio utilis. On voit, par cet exemple, combien les con- 
clusions de M. CoUinet dépassent par leur portée le champ de l'his- 
toire du droit. Enfin, certaines institutions du droit classique sont 
éhminées pour la raison qu'elles ne s'étaient jamais acclimatées en 
Orient : telle est la mancipation remplacée par la tradition, et qui 
en revanche se maintient en Occident jusqu'au ix^ siècle; tels sont le 
receptuTïi argentarii et la dictio dotis remplacée par la simple 
promissio dotis. Le résultat capital de cette belle étude est une réha- 
bilitation vraiment scientifique de l'œuvre législative de Justinien, 
tour à tour prônée sans mesure et rabaissée injustement. Les inno- 
vations quelle renferme attestent la survivance d'un droit hellé- 
nique, moins formaliste que le droit romain et plus pénétré que lui 
du principe philosophique du droit naturel. En face des compi- 
lations serviles des jurisconsultes occidentaux, la législation justi- 
nienne apparaît donc comme la manifestation d'une culture vrai- 
ment supérieure. 

La novelle L de Léon VI supprime la nécessité de l'insinuation 
établie par le droit justinien pour toute donation supérieure à 
500 aurei. D'après Zachariae von Lingenthal, l'insinuation avait déjà 
disparu à l'époque des iconoclastes, et Léon ne fait que constater sa 
désuétude. Dans une dissertation qui apporte une contribution des 



88 BULLETIN HISTORIQUE. 

plus curieuses à riiistoire des institutions et de révolution sociale de 
l'empire byzantin, M. Monnier a prouvé, par des arguments irréfu- 
tables, que la novelle de Léon est bien une innovation <. En effet, 
les Basiliques, inspirées par Basile I" et rédigées au début du règne 
de Léon VI, reproduisent les textes de Justinien sur l'insinuation: 
or, la préface du recueil nous avertit qu'on en a éliminé tout ce qui 
était hors d'usage. Le silence de l'Ecloga sur ce point s'explique par 
son caractère incomplet et de circonstance; celui d'une novelle 
d'Irène sur les donations est dû à ce qu'elle établit seulement des 
règles générales qui n'excluaient pas les prescriptions particulières. 
L'initiative de Léon VI s'explique par son goût de la logique for- 
melle, par son désir de ménager les « puissants » et surtout l'Eglise, 
défavorables à l'acte public qui, en sanctionnant les donations, four- 
nissait au fisc des éléments précieux d'information pour l'établisse- 
ment du cadastre et des impôts. La novelle de Léon VI est donc un 
témoignage important sur les progrès de la puissance féodale. La 
date est fixée par M. Monnier entre 888 et 893 (elle est adressée à 
Stylien avant son élévation au rang de basileopator, 894, et elle est 
postérieure à la rédaction des Basiliques, 888-889). Par un examen 
des livres de droit postérieur, M. Monnier démontre que les théori- 
ciens sont restés hostiles à la novelle de Léon et n'ont cessé de 
reproduire dans leurs manuels les lois de Justinien et des Basiliques, 
relatives à l'insinuation. D'autre part, les renseignements tirés des 
livres de pratique, comme la Praciica ex actis Eustathii Romani 
[xi^ siècle), VArs iiotaria (xii^ siècle) et les textes des actes eux- 
mêmes prouvent qu'en fait la loi de Léon a été appliquée et que les 
donateurs se sont affranchis de la déclaration publique, se conten- 
tant de s'adresser aux notaires et tabularii. 

M. TcHERNOUsov a analysé en détail la novelle de Constantin 
Monomaque (1045) qui réorganisait l'école de droit de Constanti- 
nople sous la direction du « nomophylax » Jean Xiphilin^. Il montre, 
ce qui ne fait plus aucun doute, que le règne de Constantin IX n'a 
été nullement déshérité au point de vue intellectuel et a préparé la 
Renaissance qui s'est produite sous les trois premiers Comnènes. 
Parmi les personnages marquants qu'il cite dans l'entourage impé- 
rial, il oublie un des plus curieux, le patriarche Michel Keroularios. 

1. H. Monnier, la Novelle L de Léon le Sage et l'insinuation des dona- 
tions. Paris, A. Rousseau, 1912, 53 p. in-8° (extrait des Mélanges P.-F. 
Girard). 

2. E. Tchernousov, Stranitsa iz KuUurnoi istorji Vizantji XI B. (Pages 
de l'histoire de la culture byzantine au XI' siècle). Kharkov, Ziliberberg, 
1913, 16 p. in-8». 



HISTOIRE BYZANTINE. 89 

Il me permettra d'ajouter à sa bibliographie la petite étude que 
j'avais publiée sur « l'Enseignement supérieur à Constantinople dans 
la dernière moitié du xi^ siècle » {Revue de l'e7iseignement supé- 
rieur, 1902), où j'avais essayé de décrire la double fondation litté- 
raire et juridique de Constantin IX. 

VI. Histoire de l'Église. — M. Oarl Gûterbock a rassemblé 
les principaux témoignages sur les œuvres apologétiques composées 
dans l'église grecque et destinées à la propagande chrétienne chez les 
Musulmans'. Ce n'est pas à Constantinople, mais en territoire 
arabe, avec saint Jean Damascène dans son traité Ilept aîpeaéwv, que 
commence cette polémique. M. Gûterbock la suit jusqu'au xv^ siècle 
et analyse successivement le traité de saint Jean Damascène, les 
dialogues de son disciple Théodore, évèque de Karrhae en Mésopo- 
tamie, la dispute contre un Sarrasin du moine Barthélémy d'Edesse, 
qui ne parait guère antérieure au xi^ siècle. A Constantinople même, 
c'est avec Basile le Macédonien, au moment oi^i la propagande chré- 
tienne reçoit une nouvelle impulsion, qu'apparaissent les traités apo- 
logétiques dirigés contre les Musulmans. Les traités de Nicétas 
(entre 875-886), d'Euthymios Zigabenos (époque d'Alexis Comnène), 
de Nicétas Akominatos (sous Manuel Comnène) indiquent une con- 
naissance beaucoup moins complète de l'islam que celle des premiers 
polémistes qui avaient lu le Coran dans le texte. Une place spéciale 
est faite à l'œuvre tout à fait remarquable du frère prêcheur floren- 
tin Ricoldus de Monte Crucis (mort en 1309), qui parcourut la 
Terre Sainte, l'Arménie, la Mésopotamie et séjourna à Bagdad, où 
il eut des rapports amicaux avec des théologiens musulmans ; les 
témoignages qu'il a laissés sur eux dans le récit de sa « Peregrina- 
tio » sont fort importants. Il avait fait le projet d'une traduction 
latine du Coran. Son ouvrage apologétique n'est connu que par la 
traduction grecque de Demetrios Kydones : ainsi que ses prédéces- 
seurs, il considère l'islam comme une hérésie du christianisme. On 
retrouve l'influence de cet ouvrage dans les traités postérieurs dus 
aux deux empereurs Jean Cantacuzène et Manuel Paléologue. Celui 
de Manuel fournit des détails intéressants sur son séjour comme 
otage à Ancyre en 1390. Sur les polémiques suscitées par le décret 
de Manuel Comnène (p. 38), M. Gûterbock eût pu renvoyer à l'ou- 
vrage de M. Chalandon [les Comnènes, t. II, p. 660-663). 

M. TcHERNOusov a étudié la figure peu connue de Jean Apo- 
cauque, métropolite de Naupacte, au début du xiii* siècle, sous le 

1. Cari Gûterbock, Der Islam im Lichte der byzantinischen PoiemiA. Ber- 
lin, J. Gutlenlag, 1912, 72 p. in-8°. 



90 BULLETIN HISTORIQUE. 

gouvernement du despote d'Epire, Théodore Comnène, qui, après la 
prise de Salonique (1222), songea un moment à reconstituer à son 
profit l'empire byzantin ' . Une partie de la volumineuse correspon- 
dance de ce personnage a été éditée par le Père S. Pétridès [Bulle- 
tin de l'Institut d'archéologie russe de Constantinople, t. XIV, 
1909, p. 71-100). Parmi ses correspondants, on trouve le despote 
Théodore lui-même, la despoina, des membres de la noblesse épirote, 
l'archevêque d'Athènes Michel Acominatos, etc.. Jean Apocauque 
apparaît en face de l'invasion latine comme un défenseur de l'hellé- 
nisme et de l'orthodoxie. Ce qui donne surtout de l'intérêt à ses 
lettres, c'est qu'elles nous révèlent un nouvel exemplaire de ces 
évêques humanistes qui n'étaient pas rares encore au début du 
XIII'' siècle dans les rangs du haut clergé byzantin : les citations 
des auteurs classiques, Homère, Euripide, Thucydide et même 
Aristophane, y tiennent autant de place que celles de la Bible. 

VII. Histoire de la civilisation. — La question de l'exis- 
tence d'un art dramatique dans l'empire byzantin a été reprise d'une 
manière très originale par M. G. La Piana^, Rompant résolument 
avec les rêveries de Sathas, qui avait voulu faire considérer comme 
des pièces de théâtre des amplifications oratoires telles que le Xpiaxcç 
TTûca^wv ou les dialogues d'Apollinaire et de Méthodius, M. La Piana 
établit d'abord que le théâtre byzantin n"a aucun lien avec le théâtre 
classique. Il eut deux formes également populaires, l'une profane, 
les mimes, sortes de farces ou d'opérettes dont nous ne connaissons 
à peu près rien, l'autre religieuse, dont il n'est pas impossible de 
retrouver des traces assez notables. Il faut les chercher dans une 
certaine catégorie d'homélies, qui présentent un aspect dramatique 
analogue à celui de nos mystères occidentaux, dont la forme fut 
jusqu'à la fin celle d'un sermon. D'après les recherches de M. La 
Piana, ce fut au v^ siècle que cet élément dramatique s'introduisit 
dans la liturgie byzantine. Les orateurs prirent l'habitude de para- 
phraser les courts dialogues qui se trouvent dans le récit évangé- 
lique; ils puisèrent sans scrupule dans le trésor des légendes apo- 
cryphes qui se développent à cette époque, dans l'évangile de 
Nicodème et le protévangile de Jacques; ils imitèrent aussi la 
« sougitha » (cantique) des Syriens qui avait pris, avec saint 
Ephrem et Narsés, une forme dramatique. Bientôt ces homé- 

1. E. Tchernousov, Iz vizantijskacjo zakolustva XIII vyeka {Un coin du 
monde byzantin au XIII" siècle). Kharkov, 1914, 21 p. in-8°. 

2. G. La Piana, le Rappresentazioni sacre nella liltcratura bizantina dalle 
orifjfiui al sec. IX. Grottaferrata, tipog. Italo-Orientale « S. Nilo », 1912, 
xv-344 p. in-S". 



HISTOIRE BYZANTINE. 91 

lies devinrent de purs dialogues, dont chaque partie était confiée à 
un personnage différent. Aujourd'liui, il n'est pas facile de reconsti- 
tuer ce drame religieux, parce que les fragments qui nous sont par- 
venus ont été insérés par des compilateurs d'une époque postérieure 
dans des homélies destinées à servir de lectures édifiantes. Le carac- 
tère et la forme même des dialogues mettent cependant hors de doute 
leur destination dramatique. La plupart sont écrits en prose ryth- 
mée et M. La Piana a pu tenter la reconstruction métrique du plus 
important, l'Éloge de la Vierge, attribué à saint Proclus. Nous 
avons ainsi la preuve qu'une poésie populaire de forme dramatique 
s'est développée dans l'église grecque à côté de l'hymnographie des 
mélodes. Les textes étudiés par M. La Piana révèlent l'existence de 
deux trilogies dont l'unité d'inspiration n'est pas sans grandeur : il 
s'agit de la lutte du démon contre le Christ, qui se termine par la 
descente aux Enfers et la libération des patriarches. Le caractère 
populaire de ces scènes est marqué par de véritables emprunts de 
types et d'expressions aux mimes profanes. Certains épisodes, le 
dialogue entre Joseph et Marie, la conversation entre Satan et 
Orcus, ont une tournure presque comique. Enfin, dans la dernière 
partie de son livre, M. La Piana retrouve dans ces scènes drama- 
tiques usitées dans l'égUse grecque l'origine même de notre théâtre 
occidental. Les premiers monuments du drame liturgique d'Occi- 
dent, la fameuse Procession des prophètes, qui devait devenir un 
élément traditionnel du mystère de la Passion, ont une origine 
grecque incontestable. On voit par là tout ce que le livre renferme 
de neuf : c'est tout un aspect de la culture byzantine qu'il nous res- 
titue. Bien qu'il y ait encore beaucoup d'obscurités dans cette his- 
toire du théâtre rehgieux, on doit reconnaître du moins que M. La 
Piana a découvert la méthode qui permettra peut-être de les éclaircir. 
Plusieurs poèmes inédits offrant un intérêt historique ont été édi- 
tés avec une introduction critique par M. N. Banescu^ Une pièce 
de Makarios Kalorites, moine au Mont Athos, contient un récit 
curieux des persécutions qu'il a endurées de la part des Latins, pro- 
bablement après la croisade de 1204; après avoir refusé de se lais- 
ser convaincre par eux, il a dû comparaître devant un de leurs supé- 
rieurs et a été jeté en prison. Deux poèmes contemporains de 
Constantin Anagnostes, chef des notaires en Chypre, sont, l'un en 
langue savante, l'autre en langue vulgaire. Enfin, un manuscrit 
d'Iviron (Cod. Athous. 4272, xvi'' siècle) renferme un poème de 

1. N. Banescu, Deux poètes byzantins du XIII' siècle. Bucarest, F. Grobl, 
r.)î3, 20 p. in-8°. — Un poème grec vulgaire reUUif à Pierre le Boiteux de 
Valachie. Bucarest, F. Grobl, 1912, 29 i). in-8». 



92 BULLETIN HISTOIUQCE. 

Georges l'Étolien [f 1580) qui jette un jour curieux sur la dépen- 
dance dans laquelle les grandes familles grecques de Constant] - 
nople, bien en cour auprès des sultans, tenaient les princes de 
Valachie. 

Après MM. Harvey, Lethaby et Dalton, M. Weigand a plaidé 
pour l'origine constantinienne de l'église actuelle de la Nativité à 
Bethléem'. On trouvera dans son livre, rassemblées d'une manière 
très commode, toutes les pièces du procès, c'est-à-dire la réunion 
de tous les témoignages anciens que l'on peut recueillir sur cette 
basilique et l'étude critique de tous ses détails d'architecture. Mais la 
question est entrée dans une nouvelle phase depuis la découverte 
récente des restes de l'abside de l'église constantinienne par les Pères 
Vincent et AbeP. Cette église avait le plan d'une basilique latine 
et son abside fut comme emboîtée sous Justinien dans le chœur 
actuel à plan tréflé. Cette découverte ne contredit d'ailleurs en rien 
l'origine constantinienne de la colonnade et des chapiteaux de la nef, 
mais il faut attendre pour conclure une publication qui ne saurait 
tarder. Les recherches chronologiques auxquelles s'est livré M. Wei- 
gand Font amené à exposer dans des chapitres très substantiels l'his- 
toire des origines du transept et des salles tréflées dans les basiliques 
chrétiennes. 

L'exploration archéologique de Constantinople se poursuit avec 
beaucoup de lenteur. L'Institut archéologique de Russie a entrepris 
à Mirachor-Djami (ancienne basilique de Stoudios) des fouilles qui 
sont malheureusement interrompues depuis 1909. M. Pantchenko 
a découvert au cours de ces fouilles trois curieux fragments de bas- 
relief en calcaire blanc qui représentent le Christ enseignant et saint 
Pierre, l'entrée à Jérusalem, un groupe d'apôtres 3. Après une ana- 
lyse très détaillée et pleine de rapprochements ingénieux de la 
technique et du style de ces monuments, M. Pantchenko conclut 
qu'ils faisaient partie d'un même ensemble, sans doute d'un tombeau 
monumental qui fut ravagé par les Latins en 1204 et, après les avoir 
comparés aux monuments de sculpture copte auxquels ils semblent 
apparentés, il les attribue à la fin du v^ ou au début du vi^ siècle. 
Cette savante dissertation forme une contribution des plus utiles à 
l'histoire des origines de la sculpture byzantine. 

1. E. Weigand, Die Geburtskirche von Bethléem. Eine Untersuchung zur 
christlichen Antike. Leipzig, Dietrich, 1911, xi-89 p. in-8°. 

2. Séances de l'Académie des inscriptions, mai 1913. 

3. B.-A. Pantchenko, Reliefs de la basilique de Stoudios à Constantinople 
{Reliepkni iz Vasiliki Studjia ve Konstantinopolje). Sofia, 1912, iii-359 p. in-i° 
(extrait du Bulletin de l'Institut archéologique russe à Constantinople, t. XVI). 



BISTOIRE BYZANTINE. 93 

Nous avons analysé ici même le livre important que MM. Eber- 
solt et A. Thiers ont consacré aux églises de Constantinople, ainsi 
que l'ouvrage d'A. van Millingen relatif au même sujet (voy. Rev. 
histor., t. OXV, p. 395-398). Le grand incendie de 1912, qui a 
consumé tout le quartier compris entre la Petite-Sainte-Sophie, les 
murs du Vieux Sérail et l'At-Meïdan, a mis à jour l'emplacement du 
Grand Palais, jusque-là invisible sous une agglomération de mai- 
sons. MM. Ebersolt et A. Thiers ont pu étudier ainsi un groupe 
de ruines qui représentent les substructions de l'habitation impériale 
et Tune des terrasses construites pour racheter la pente du terrain 
vers la mer de Marmara ' . Un des fragments les plus curieux est un 
pavillon d'escalier destiné à faire communiquer des salles voûtées 
en berceaux avec d'autres constructions; il est couvert, suivant 
l'usage byzantin, d'un parement de briques alternant avec des moel- 
lons. De son côté, M. A. Thiers a retrouvé, au nord-ouest de l'At-Meï- 
dan, des traces importantes de galeries voûtées qui supportaient les 
gradins de l'hippodrome, et après des mensurations il fixe à 5'"50 
au-dessous du niveau actuel de la place le niveau primitif de l'arène. 
On voit à quels résultats féconds des fouilles, entreprises sur cet 
emplacement, pourraient aboutir. 

La Porte d'Or a toujours été considérée jusqu'ici comme l'œuvre 
de Théodose le Grand. On a admis depuis Du Gange [Constanti- 
nopolis christiana, p. 52) que la victoire sur « le tyran » dont il 
est question dans l'inscription fait allusion à l'usurpation de Maxime 
(388). M. Weigand, qui a examiné de nouveau les textes et renou- 
velé l'étude archéologique du monument, présente des conclusions 
très différentes"'^. Un passage de Malalas (éd. de Bonn, p. 362) nous 
apprend que la Porte d'Or d'Antioche avait deux vantaux de bronze, 
dorés par ordre de Théodose II, à l'imitation des portes qu'il avait 
fait dorer à Constantinople. D'autre part, le « tyran » de l'inscrip- 
tion est sans doute l'usurpateur Jean, qui, après la mort d'Honorius 
en 425, essaya d'enlever l'empire d'Occident à Valentinien III et fut 
renversé par les généraux de Théodose II, Aspar et Ardabar. On ne 
s'explique pas, d'ailleurs, l'érection d'un monument comme la Porte 
d'Or en plein champ, à une époque où les murs de la ville étaient 
de beaucoup en deçà. La Porte d'Or, qui n'a pas du tout l'aspect 
d'un arc de triomphe, avait une valeur stratégique et se reliait inti- 

1. J. Ebersolt et Ad. Thiers, les Ruines et les substructions du Grand Palais 
des empereurs byzantins. Paris, Alf. Picard, 1913, 9 p. in-8° (extrait des 
Séances de l'Académie des inscriptions). 

2. E. Weigand, Neue Untersuchungen Uber das goldene Tor in Konstanli- 
nopel (extrait des Athenische Mitteilungen, 1914, 6i p. in-S"). 



94 BULLETIN HISTORIQUE. 

mement à la Grande Muraille, commencée en 413, achevée en 439, 
restaurée après le tremblement de terre de 447. Il paraît donc néces- 
saire d'admettre désormais que la Porte d'Or, ainsi que les Propy- 
lées élevés en 447, est l'œuvre de Théodose II; la date de 425 (usur- 
pation de Jean) forme le terminus a quo. La seconde partie 
du travail est consacrée à l'étude archéologique des détails de la 
Porte d'Or et de ses Propylées. M. Weigand a rendu un grand ser- 
vice en déterminant à l'aide d'exemples précis l'évolution du chapi- 
teau à feuilles d'acanthe depuis la fin de l'antiquité jusqu'à l'époque 
byzantine. Dans ses conclusions, il cherche à apporter un correctif 
à la rigueur intransigeante de la théorie « Orient ou Rome? » Il est 
entendu que lart de l'époque impériale est venu de l'Orient hellé- 
nique ; il n'en est pas moins vrai que sous la domination romaine il 
s'est produit un mouvement de centralisation qui a absorbé les écoles 
autonomes et donné à l'art son aspect uniforme. L'art byzantin ne 
serait, d'après M. Weigand, qu'un développement organique et 
logique des tendances de cet art impérial. L'étude du chapiteau à 
feuilles d'acanthe lui a permis d'en donner des preuves irrécusables. 
Ce n'est là sans doute qu'un aspect très restreint du développement 
artistique ; il n'en faut pas moins reconnaître ce résultat partiel et 
souhaiter que cette méthode d'analyse patiente et affranchie de toute 
idée préconçue soit étendue aux autres domaines de l'histoire de l'art 
byzantin. 

Plusieurs monuments inédits de sculpture byzantine du musée de 
Constantinople ont été publiés par M. Ebersolt (Fragment de 
sarcophage de Macri-Keui, curieux vases liturgiques à reliefs, 
IV*- v*^ siècles) ' . J'ai moi-même poursuivi mes études sur ce sujet 
au cours d'une mission qui m'a permis d'étudier la sculpture byzan- 
tine à Parenzo, à Athènes, dans l'Italie méridionale, en Sicile et à 
Mistra, et j'ai essayé de constituer un classement chronologique des 
techniques observées dans ces divers centres 2. 

Dans ses Mélanges d'archéologie et d'épigraphie byzantines, 
M. 0. Tafrali a repris l'étude de la question si controversée de la 
date de Saint-Démétrius de Salonique^. L'examen d'un manuscrit 
en partie inédit des Actes de saint Démétrius (Bibl. nat., ms. 

1. J. Ebersolt, Sculptures chrétiennes inédites. Paris, Leroux, 1913, 7 p. 
in-8° (extrait de la Revue archéologique, 1913, t. I). 

2. Louis Bréhier, Nouvelles recherches sur l'histoire de la sculpture byzan- 
tine. Paris, Impr. nationale, 1913, 66 p. in-S" (extrait des Nouvelles Archives 
des Missions scientifiques, nouvelle série, fasc. 9). 

3. 0. Tafrali, Mélanges d'archéologie et d'épigraphie byzantines. Paris, 
Geuthner, 1913, 95 p. in-8°. 



HISTOIRE BYZANTINE. 95 

gr. 1517) lui a permis d'établir que l'incendie, qui eut lieu sous 
Héraclius dans les années 629 à 634, ne détruisit pas la basi- 
lique, que les réparations achevées sous Constant II furent 
entreprises sous un certain Léon, dont le nom figure dans la 
célèbre inscription en mosaïque et qu'une note du manuscrit 1517 
qualifie d' « éparque » (préfet). Il ne peut donc être question de 
l'empereur Léon l'Isaurien, et les deux médaillons qui accostent 
celui de saint Démétrius au-dessus de l'inscription représentent, l'un 
un des bienfaiteurs dont il est question dans les Actes, l'autre l'ar- 
chevêque contemporain de Thessalonique. Dans son ensemble, 
l'église Saint-Démétrius et la plupart des mosaïques retrouvées en 
1908 sont donc antérieures à l'incendie du vu* siècle et datent du 
V* et du VI'' siècle. Le même recueil contient une explication du 
mot ipi^r}^o^ employé par les Actes pour désigner le narthex de 
Saint-Démétrius (il s'agit de portières d'étoffe, vêla, tendues entre 
les colonnes), une étude sur l'histoire de l'architecture religieuse en 
Roumanie et la publication des inscriptions grecques du Sinaï rele- 
vées par M. Couyat-Barthoux. 

M. U. MoNNERET DE ViLLARD a rccueilli des renseignements sur 
quelques églises de Grèce peu connues et intéressantes par leur archi- 
tecture'. Le Saint-Sauveur de Galaxidi, avec sa nef unique couverte 
en berceau interrompu au quart de la longueur par un second ber- 
ceau, perpendiculaire et surélevé, rappelle par sa disposition cer- 
taines églises Cretoises. Les autres édifices étudiés, Saint-Jean de 
Koroni (Argolide), les Saints- Jason et Sasopiter de Corfou, Gas- 
touni (Elide), etc., montrent la transition entre le type primitif de 
croix grecque, encore massif, de Skripiou (874) et celui, plus léger, 
du xi^ siècle, avec toutes les voûtes portant à l'intérieur sur quatre 
piliers. 

Après une étude iconographique des mosaïques de Saint-Luc en 
Phocide, M. Th. Schmitt est arrivé à cette conclusion que la date 
proposée pour leur exécution (début du xi" siècle) est beaucoup trop 
éloignée^. En les comparant à des monuments bien datés, comme 
les peintures de la Nea-Moni de Ghio (1054) ou les mosaïques sici- 
liennes (dernière moitié du xii" siècle), il démontre que la disposi- 
tion des figures de la coupole, où les prophètes remplacent les 
apôtres autour du Pantocrator, et les nouveautés qu'on remarque 
dans les autres compositions indiquent la fin du xi* ou le début du 

1. u. Monneret de Villard, Incdita Byzantina. Milan, tipog. degli Opérai, 
1912, 14 p. in-8°. 

2. Th. Schmitt, les Mosaïques du monastère de Saint-Luc {Mozaiki monas- 
iuiria prepodobnago Luki). Kharhov, 1914, 19 p. iri-8°. 



96 BULLETIN HISTORIQUE. 

xii^ siècle. Les mosaïques de Saint-Luc seraient donc contempo- 
raines de celles de Daphni. 

La cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, fondée par le grand prince 
laroslav en 1037, peut passer à juste titre pour le plus ancien 
monument rehgieux de la Russie. Il serait intéressant de pouvoir la 
comparer à des églises byzantines bien datées et de vérifier l'exacti- 
tude de la conjecture de Laskine [Viz. Vrem., t. IV, 1897, p. 529- 
530) qui voit dans cette église la reproduction fidèle de la nouvelle 
basilique de Basile P'. Malheureusement, cette dernière construction 
n'est plus connue que par des descriptions trop vagues et la cathédrale 
de Kiev elle-même est loin de représenter dans son état actuel l'édifice 
bâti par laroslav. Pillée et dévastée maintes fois au cours des siècles 
par les grands princes, par les Mongols, par les uniates, qui en furent 
les maîtres de 1596 à 1633, elle était à moitié ruinée au milieu du 
XVII* siècle et l'on dut reconstruire toute sa partie occidentale. Bien 
que décrite déjà dans l'excellente monographie d'Ajnalov et Rjedin, 
l'église Sainte-Sophie attend donc une investigation archéologique 
qui a été jusqu'ici impossible. C'est à montrer l'intérêt que présen- 
terait une pareille investigation que s'est attaché M. Th. Schmitt 
dans un article que les historiens de l'art byzantin consulteront 
avec fruit, car il contient tous les renseignements sur les données 
actuelles du problème ^ A vrai dire, on ne possède actuellement 
aucune donnée chronologique ni sur la construction (Sainte-Sophie 
est un conglomérat d'éléments hétérogènes et d'époques diverses 
assemblés autour d'un noyau primitif), ni sur les mosaïques, ni sur 
les fresques découvertes en 1843 et malheureusement très restaurées. 
Les reproductions faites jusqu'ici de ces monuments vénérables 
sont insuffisantes; M. Schmitt demande qu'en attendant mieux on 
profite des travaux exécutés sous la grande coupole pour faire 
de bonnes photographies qui permettraient une étude de comparai- 
son avec les mosaïques byzantines bien datées. 

Les peintures découvertes dans les églises rupestres de Cappa- 
doce, dont la série a été singulièrement augmentée par la fruc- 
tueuse campagne du Père de Jerphanion en 1911, feront l'objet 
d'une publication dont l'importance sera capitale pour l'histoire 
de l'art byzantin. En attendant, le Père de Jerphanion a présenté 
quelques-unes de ses découvertes ^ et proposé un classement que 
facilite sa publication des inscriptions de la région d'Urgub^. Les 

1. Th. Schmitt, la Cathédrale Sainte-Sophie de Kiev {Kievshij Sophijskij 
Sobor). Moscou, impr. de la Société russe, 1914, 24 p. in-4°. 

1. G. de Jerphanion, Rapport sur une mission d'études en Cappadoce. Paris, 
Leroux, 1913, 23 p. in-8°. 

3. G. de Jerphanion, /rtScnp<io»w byzantines de la région d'Urgub en Cap- 



HISTOIRE BYZANTINE. 97 

textes épigraphiques recueillis, malheureusement rendus obscurs 
par leur mauvais état, vont du règne de Constantin Porphyro- 
génète (912-959) à 1293. Quelques-unes de ces inscriptions, en 
dehors de leur intérêt archéologique, soulèvent de véritables pro- 
blèmes historiques. C'est ainsi que deux inscriptions (n"' 71 et 112), 
datées de 1212 et 1217, indiquent les années du règne de Théodore 
Lascaris, dont l'autorité n'était certainement pas reconnue dans ces 
régions, du moins en fait; peut-être s'agit-il d'une manifestation de 
loyalisme qui montre en tout cas le prestige qu'avait encore l'empe- 
reur qui régnait à Nicée. Sept de ces inscriptions permettent de dater 
les peintures qui ornent les églises et d'établir un premier groupe- 
ment chronologique. M. G. Millet a indiqué par des exemples précis 
toute la distance qui sépare cet art monastique de l'iconographie 
officielle des grandes basiliques; des rapprochements curieux avec 
les motifs de l'art occidental laissent deviner le champ nouveau que 
ces découvertes offrent aux historiens de l'art ^ 

Ce sera sans doute l'étude de ces monuments qui permettra de 
répondre à la question posée par M. Théodore ScHMiTTau Congrès 
d'Athènes^ et d'expliquer le changement profond d'inspiration et de 
style qui correspond à ce qu'on appelle la « renaissance des Paléo- 
logues ». M. Schmitt dislingue dans l'art byzantin un courant pro- 
fane de tradition hellénique et une iconographie religieuse d'origine 
orientale; ces deux tendances, séparées jusqu'au xiii^ siècle, se sont 
mélangées au milieu de la confusion qui a suivi la restauration de 
l'empire après la catastrophe de 1204. De là vient le caractère inco- 
hérent des œuvres du xiv^ siècle, dans lesquelles on trouve la con- 
vention tout orientale de la perspective inverse employée à côté de 
la perspective linéaire, de tradition hellénique. Il semble bien, en 
effet, que l'art byzantin, depuis ses origines, ait toujours présenté 
deux tendances; mais l'une, toute hellénique, inspire aussi bien l'art 
profane que l'art religieux officiel des grandes églises; l'autre, d'ori- 
gine orientale et monastique, a vécu obscurément jusqu'au xiv* siècle. 
A cette époque, la prédominance du monachisme dans l'Eglise 
comme dans l'État et le besoin de mysticisme qui s'était emparé des 
âmes ont permis le triomphe de cet art monastique et populaire 

padoce (extrait des Mélanges de la Fucullé orientale de Beyrouth, t. VI, 1913, 
p. 305-400, in-8°). 

1. G. Millet, Remarques sur l'iconographie des peintures cappadociennes. 
Paris, Picard, 1912, 9 p. in-S" (extrait des Séances de l'Académie des ins- 
criptions). 

2. Th. Schmitt, la Renaissance de la peinture byzatititie au XIV' siècle. 
Paris, Leroux, 1912, 16 p. in-8° (extrait de la Revue archéologique, 1912, 1. 11). 

Rev. IIistor. CXVII. 1<" fasc. 7 



98 BULLETIN HISTORIQUE. 

représenté par les peintures cappadociennes. Entre ces peintures et 
celles de Mistra ou les mosaïques de Kahrié-Djami, il y a une filia- 
tion évidente. 

^ M. Omont a publié les peintures d'un précieux Lectionnaire des 
Evangiles en texte syriaque qui est entré récemment à la Biblio- 
thèque nationale^ ; d'après une note, elles furent exécutées à Méli- 
tène par le diacre Joseph sous l'épiscopat de Mar Joannès (1193- 
1220). Ces tableaux d'un grand luxe et qui ont l'avantage d'être 
datés d'une manière précise apportent donc un élément nouveau à 
l'histoire de l'art religieux. 

Dans le Catalogue de la Collection Stamoulis (Antiquités thraces 
provenant de Silivri, ancienne Selymbria, et d'Érégli, ancienne 
Périnthe) dressé par M. G. Seure^, la période byzantine est repré- 
sentée par un certain nombre de reliefs et d'inscriptions intéressantes. 
Citons l'inscription d'une tour (n° 17) aux noms de Théophanes et 
de Théophylacte, remarquable par son caractère décoratif, et la plaque 
dédicatoire d'une construction inconnue (n° 18) où sont nommés les 
empereurs Basile II et Constantin, « l'archegetis » Basile le Goth et le 
« taxiarque » Elpidios Vrachamios, dont la famille, d'origine armé- 
nienne, a occupé une situation importante au xi'^ siècle. L'inscrip- 
tion fait allusion à des « barbares » qui ont renversé le monument 
restauré et qui ne peuvent être que les Bulgares. Signalons aussi un 
curieux fragment (n° 37) qui représente les apôtres entre des pal- 
miers (cf. les sarcophages de Ravenne du vi* siècle), des chapiteaux 
au monogramme de Constantin Ducas (n"' 19-20) et plusieurs ins- 
criptions funéraires. 

Louis Bréhier. 

1. Omont, Peinhires d'un évangéliairc syriaque du Xll" ou du XIII" siècle. 
Paris, Leroux, 1912, 12 p. in-4° (extrait des Monuments E. Piot, t. XIX). 

2. G. Seure, Collection Stamoulis. Antiquités thraces de la Propontide. 
Athènes, Sakellarios, 1912, 109 p. in-8°. 



COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 



F. -G. DE Pachtère. Paris à l'époque gallo-romaine. Paris, 
Impr. nationale, 1912. In-4°, xlii-192 pages, nombreuses planches. 

C'était une bien curieuse figure que celle de Théodore Vacquer, 
conservateur adjoint du musée Carnavalet. De 1844 à 1899, il a suivi 
toutes les fouilles pour les travaux qui devaient changer la face de 
Paris ; il a noté toutes les particularités découvertes dans le sous-sol, 
et il se proposait d'écrire l'histoire de Paris gallo-romain ; mais quand, 
après avoir sans cesse différé, il voulut résolument se mettre à l'ou- 
vrage, il était trop tard. Sa main tremblante ne pouvait plus exécuter 
les dessins ; on lui offrit comme collaborateur Hochereau ; il n'en vou- 
lut pas. On lui proposa alors de lui acheter ses papiers; mais, devant 
une telle proposition, il tomba comme foudroyé. « Mes papiers, ils ne 
les auront pas », s'écria-t-il, et il en brûla une grande partie. Que ren- 
fermaient ces notes si rageusement sacrifiées? Il donna quelques dos- 
siers à un ami qui les conserve précieusement. Les autres, en plus 
grand nombre, furent achetés après sa mort par la Bibliothèque histo- 
rique de la ville de Paris; ils les ont eus! M. de Pachtère les a con- 
sultés et en a fait comme le fondement de son livre. Il y a trouvé, 
pêle-mêle, une infinité de détails précieux; il a classé ces renseigne- 
ments; il les a contrôlés avec les anciens textes et les inscriptions; 
et il a écrit un très bel ouvrage qui lui est bien personnel et que jus- 
tement ont couronné l'Académie des inscriptions et belles-lettres et 
l'Académie des sciences morales et politiques. 

M. de Pachtère, après une préface assez courte où il montre com- 
ment, peu à peu, les véritables travaux historiques se sont substitués 
aux légendes et traditions sur l'ancienne ville des Parisii, après 
une excellente bibliographie où il cite toutes les sources, tous les 
livres et articles dont il s'est servie dépeint le site parisien avec la 
précision d'un géologue et d'un géographe formé à bonne école-; il 

1. M. de Pachtère a toutefois omis le livre de S. Dupain, la Bièvre, Paris, 
1886, et le livre général d'A. Léger, les Travaux publics, les mines et la 
métallurgie au temps des Romains, Paris, 1875. 

1. On ne peut pas partager l'avis de M. de Pachtère sur certains points. Il 
écrit, p. 17 : « L'île de Lulèce était bien plus petite que la Cité d'aujourd'hui, 
car elle était escortée d'îlots qu'on lui a rattachés. A l'est, on doit retrancher 
de son territoire le terrain sur lequel est bâtie la Morgue; au sud, le quai des 
Orfèvres formait, depuis le boulevard du Palais jusqu'à la façade du Palais de 



100 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

décrit le réseau de routes anciennes qui aboutissaient à Lutèce. Avec 
beaucoup de raison, il repousse l'hypothèse d'Ernest Desjardins qui 
voulut, d'après un texte mal interprété de Strabon, distinguer deux 
cités : Lutèce dans l'île et Lucotèce sur la montagne Sainte-Gene- 
viève. Cette ville unique de Lutèce, il cherche à en faire la descrip- 
tion, vers le milieu du 11"= siècle, à une époque où sont construits ses 
grands monuments et avant les premières invasions qui datent de 
la fin de ce siècle ; il nous conduit successivement sur la rive droite, 
dans l'ile et sur la rive gauche. Les dernières fouilles permettent de 
donner de cette rive gauche à l'époque romaine une idée toute nou- 
velle ; c'est ici que se sont élevés les principaux édifices : un temple 
entre notre boulevard Saint-Michel et notre rue Saint-Jacques, dans 
l'axe de la rue Soufïlot; un théâtre dont les fondations ont été retrou- 
vées sous le lycée Saint-Louis; des thermes à l'emplacement du Col- 
lège de France; les arènes jadis aménagées pour servir à la fois de 
cirque et de théâtre ; l'édifice qu'on a appelé tour à tour de façon très 
inexacte les Thermes, — on n'a reconnu dans les souterrains nul 
hypocauste, dans les salles nul tuyau de chaleur, — ou le palais de 
Julien, — ce palais se trouvait dans la Cité, — et dont la vraie desti- 
nation demeure inconnue. Sur tous ces monuments, on trouvera ici 
pour la première fois les détails les plus précis, avec des planches et 
des coupes remarquables. Après la description de la ville, M. de 
Pachtère groupe les renseignements qu'on peut avoir sur la popula- 
tion parisienne du haut Empire, à l'aide des inscriptions, des stèles 
funéraires et religieuses : il insiste tout particulièrement sur le monu- 
ment des Nautae parisiaci avec son cortège de pierres sculptées, et il 
en tire de curieuses conclusions sur la persistance, dans la Lutèce 
romaine, de la langue, des divinités et des usages gaulois. Mais nous 
voici à la période de décadence; les barbares s'avancent vers la fin du 
ii« siècle jusqu'aux bords de la Seine ; les habitants cachent leurs 
monnaies et un siècle plus tard, avant 280, les constructions de la rive 
gauche sont détruites par un incendie. Vers cette époque aussi, sans 
doute, Paris entendit parler pour la première fois de la religion du 
Christ; mais sur la prédication de l'Evangile, nous n'avons quo 
des légendes dont M. de Pachtère montre l'inanité; les fouilles ont 
permis tout au plus de constater qu'un cimetière chrétien se trouvait 

justice, l'île Galilée; à l'ouest surtout, sur la place Daupliine, un petit archi- 
pel prolongeait l'île principale. C'était, au moyen âge, le groupe des îles de 
Bussy ou du Pasteur, du Patriarche ou aux Bureaux. Tout leur sol appartient 
aujourd'hui à l'île principale. » L'île Galilée n'a existé que dans l'imagination 
de Berty; en réalité, ce nom, qui signifie un porche, s'appliquait à l'île aux 
Treilles. L'île de Bussy n'a jamais été à la pointe de l'île de la Cité, mais en 
face d'Issy. En revanche, c'est dans un îlot voisin de la Cité, l'île aux Juifs, 
que furent brûlés en 1314 le grand maître du Temple, Jacques de Molai, et le 
précepteur de Normandie, Geoffroi de Charnay. M. de Pachtère a bien raison 
quand il écrit : « II n'existe pas encore de bonne étude sur ces îlots. » 



F. -G. DE PACHTÈRE : PARIS A l'ePOQCE GALLO-ROMAINE. 101 

au bourg Saint-Marcel, et c'est là que paraît avoir été construite la 
plus ancienne église chrétienne : ce bourg fut le vicus christiano- 
rum. En ce iiP siècle, Lutèce quitta son nom pour prendre celui du 
peuple dont elle était le chef-lieu : elle devint Paris ; à ce moment 
aussi, elle changea d'aspect. Elle est confinée dans File, réduite à la 
Cité, entourée d'un rempart. A ce moment, encombrée par l'afflux, 
sur un espace réduit, d'une population nouvelle, elle est entièrement 
reconstruite; à la description du Paris du haut Empire s'oppose celle 
du Paris du bas Empire, et le contraste est saisissant. La ville, où 
séjournent Julien et Valentinien, prend le caractère d'une ville mili- 
taire'. Clovis, après avoir soumis les Wisigoths, et achevé ainsi, — 
ou à peu près, — la conquête de la Gaule, en fit en 508 la capitale de 
son royaume. A cette date s'arrête le livre de M. de Pachtère, dont 
nous venons de passer en revue les divers chapitres. Quatre appen- 
dices se rapportent à la bataille de Paris livrée sous Paris par Labié- 
nus en l'an 52 av. J.-C.^; au prétendu aqueduc gallo-romain de Chail- 
lot, — il s'agit d'un travail e.xécuté vers 1566 pour amener aux Tuileries 
les eaux d'une fontaine de Saint-Cloud-*; — aux compagnons de saint 
Denis, Rustique et Éleuthère; enfin à la vie de sainte Geneviève, 
dont la rédaction est placée à la fin du vii« siècle. L'ouvrage est fort 
bien imprimé, enrichi de planches nombreuses. Il est digne de la ville 
de Paris qui l'a fait figurer dans sa « collection verte »; il fait honneur 

1. Sur la Seine se trouvait une petite flottille que la Nolitia dignitatum 
appelle classis Anderetianorum. A sa tète était un préfet qui résidait à Paris. 
MM. Jullian, de Pachtère et Bonnard [la Navigation intérieure de la Gaule à 
l'époque gallo-romaine ; M. de Pachtère ne pouvait encore connaître cet 
ouvrage) ne croient pas qu'il faille rapprocher de ce nom celui d'Andrésy, au 
confluent de la Seine et de l'Oise. Pourtant, il faut observer que dans une 
charte originale aux Archives nationales (S. 134b) on trouve la forme : Andere- 
siaci vallis; n'est-il pas permis de supposer qu'il faille lire : Anderesiacl clas- 
sis ? Sur toute la Seine, il devait y avoir de petites stations de pécheurs ; 
Audrésy est au point de jonction des Véliocaces, des Carnutes et des Parisii, 
et à cheval le préfet de la Hotte pouvait s'y rendre de Paris en deux heures. 
Sur les milites Anderetianorum à Vicus Julius,\oh De Vit, au mot Anderitum. 

1. M. de Pachtère, qui suit M. Jullian, fait passer la Seine au gros de l'ar- 
mée romaine à quatre milles en aval de la Cité, vers Auteuil, et localise la 
baladle dans la plaine de Grenelle. Cela est vraisemblable. En 1292, nous 
voyons citer, près de la vanne Popin, la « grande traverse » et aussi « la petite 
traverse », un peu en amont de l'île de Billancourt. Tout près de là, un autre 
endroit est nommé le « pas aux chevaux ». Ces traverses et ce pas étaient de 
véritables gués et c'est là sans doute que passèrent les 10,000 hommes de 
Labiénus en quelques heures d'une nuit d'orage, au mois de juin. 

3. Dans le Minutier parisien de Caron, il est question de la petite maison 
de Catherine de Médicis à Saint-Cloud, d'où elle faisait venir l'eau aux Tuile- 
ries au moyen de tuyaux fabriqués par Bernard Palissy. M. Bloch, dans ïllis- 
toire de France de Lavisse, t. l, 2° partie, p. 370, parle à tort de l'aqueduc de 
Passy, à r<'']ioi[ue romaine. 



102 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

au jeune savant, que son ardeur enthousiaste pousse à aborder les 
problèmes les plus difficiles de l'histoire et dont la critique éveillée 
évite les hypothèses trop osées et interprète les textes et les monu- 
ments avec une grande sagacité ^ . 

Camille Piton et Chr. Pfister. 



Eduard Fueter. Geschichte der neuren Historiographie. 
Munich et Berlin, Oldenburg, 1911. In-8% xx-626 pages; prix : 
16 m. (Collection du Handbuch der mittelalterlichen und 
neueren Geschichte.) 

Id. Histoire de l'historiographie moderne. Traduit de l'allemand 
par Emile Jeanmaire (avec notes et additions de l'auteur). Paris, 
Félix Alcan, 1914. In-8°, vii-885 pages; prix : 18 fr. 

Voici, je pense, l'histoire de l'historiographie la plus intelligente, la 
plus exacte, la plus agréable à lire qui ait jamais été écrite; le sujet 
est difficile à traiter et n'avait donné naissance qu'à des ouvrages 
vagues ou superficiels ou indigestes (comme Wegele). La matière, 
très abondante et très dispersée, se prête mal à un classement; il s'est 
produit depuis les débuts de l'historiographie moderne en Italie au 
xv« siècle jusqu'en 1870 (ce sont les limites de temps adoptées par 
l'auteur) tant d'œuvres historiques dans des pays différents et des 
genres divers ! Cette énorme production consiste pour une si grande 
part en compilations sans aucune originalité ! Le choix et l'ordre ont 
ici une importance capitale. M. Fueter, qui est Suisse et qui enseigne 
à l'Université de Zurich, a eu l'esprit assez clair et la volonté assez 
ferme pour ne choisir que les auteurs et les ouvrages intéressants et 
pour établir et appliquer un plan de classement à la fois rationnel et 
souple. Il a eu soin de préciser son but qui a été d'exposer la forma- 
tion graduelle, non de la philosophie de l'histoire ni de la méthode 
historique, mais de la conception de l'histoire réalisée dans les œuvres 
écrites par les historiens pour le grand public. L'exposé a la forme 
d'une série de monographies, de longueur inégale, les plus longues (jus- 
qu'à une douzaine de pages) réservées aux originaux qui ont ouvert 
une voie nouvelle, les plus courtes (de quelques lignes) pour les 
« Épigones » qui ont appliqué à une matière nouvelle une méthode 
créée par d'autres. Chaque étude est précédée d'une notice (en petit 
texte) biographique et bibliographique où sont condensés sous un 
petit volume tous les renseignements nécessaires ; des renvois judi- 
cieux aux recueils antérieurs allègent cette bibliographie. 

1. P. 66, n. 1 : lire Berty au lieu de Rerry ; p. 175, n. : Tesson au lieu de 
Tessot. 



E. FUETER : HISTOIRE DE l'hISTORIOGRAPHIE MODERNE. 103 

« Une histoire de l'historiographie doit être autre chose qu'un lexique 
des historiens ». Les études sont reliées par des paragraphes généraux 
(d'ordinaire sous le titre .4i/gemei?ies), où sont exposées et expliquées 
les tendances communes aux historiens groupés dans le chapitre qui 
va suivre. C'est dans ces explications et dans l'arrangement des cha- 
pitres que se montrent le plus nettement les idées personnelles de 
l'auteur. 

La disposition générale est chronologique, les subdivisions sont for- 
mées par les différents pays et les différents genres. Les six livres 
correspondent à de larges périodes : 1° l'histoire écrite par les humanistes 
italiens (du xiv« au xvi« siècle). Les précurseurs, Pétrarque, Boccace. 
L'école annalistique de Bruni et ses représentants à Florence, Venise, 
Naples, Milan, Rome. L'histoire politique (Machiavel, Guichardin et 
leur école). Les biographes humanistes ( Villani, Vasari, Éncas Sylvius) ; 
les érudits (Blondus), les critiques (Valla) ; les auteurs de mémoires, 
les historiens italiens pendant la contre-réforme. 2° L'histoire huma- 
niste en Europe et l'histoire politique nationale (xvi^-xvif siècles) ; en 
France, les annalistes et les auteurs de mémoires (depuis Commines 
jusqu'à Saint-Simon); en Angleterre et en Prusse, les annalistes et la 
formation de l'histoire de parti (Clarendon, Burnet); en Allemagne, 
les historiens protestants, les histoires locales, les histoires d'Empire 
(Sleidan, Pufendorf) ; en Suisse, l'histoire nationale (Tschudi) et les 
histoires des villes; en Espagne, Thistoire nationale (Mariana) et les 
histoires du royaume, les chroniques en latin, les mémoires et mono- 
graphies militaires (Avila, Mendoza). 3° L'histoire dégagée de l'huma- 
nisme (xvF-xvii'^ siècles) ; l'histoire de l'Église, les centuries de Mag- 
debourg, les Anglais (Foxe, Knox), les Suisses; l'histoire catholique 
(Baronius, Bossuet); l'histoire ecclésiastique politique (Sarpi, Pallavi- 
cino), les Jésuites; l'histoire à théorie théologique (Bossuet) ; l'histoire 
des découvertes et « la tendance ethnographique » (historiens espa- 
gnols d'Amérique) ; création de l'histoire érudite (les Bénédictins, Leib- 
nitz, Muratori, Rapin Thoyras, Bayle, Beaufort, les Bollandistes) ; 
l'histoire « galante ». 4° L'histoire de la période des philosophes {Auf- 
klarung), Voltaire et son école en Angleterre (Hume, Robertson, Gib- 
bon), en Allemagne (Schluzer, Spittler); l'école de Montesquieu (Hee- 
ren); les originaux allemands (Winckelmann, Môser); l'influence de 
Rousseau (Schiller, Mùller, Herder, Schlosser). 5° L'histoire dans la 
période du romantisme et du libéralisme (depuis la Révolution jus- 
qu'au milieu du xixo siècle) ; la politique dans l'histoire, la théorie 
romantique (Eichhorn, Savigny) ; la « théorie des idées » dans l'histoire ; 
la littérature considérée comme création nationale (M^° de Staël, Cha- 
teaubriand); le rationalisme et l'influence de Hegel (Hegel, Baur, Zel- 
1er); le procédé romantique et la couleur locale : l'école narrative 
(Barante, Thierry, Léo); l'école lyrique (Michelet, Carlyle, Fronde); 
la combinaison du romantisme avec la philologie critique (Niebuhr, 



i04 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

Ranke et son école, Waitz, Giesebreclit, Freeman); Droysen et l'école 
prussienne; la tendance géographique (Ritter, Curtius); l'école du 
libéralisme (Raumer, Guizot, Thiers) ; le libéralisme systématique : les 
Anglais (Macaulay, Grote) ; les Américains (Prescott, Bancroft, Motley, 
Parkman); les Allemands (Rotteck, Gervinus, Strauss). 6° La réac- 
tion réaliste et l'action du mouvement social (1850-1870) ; l'école natio- 
nale libérale allemande (Sybel, Hausser, Treitschke, Erdmannsdôrffer, 
Duncker, Lorenz) ; l'union de l'histoire politique réaUste avec l'épigra- 
phie (Mommsen); transformation de l'histoire constitutionnelle en 
France (Tocqueville, Fustel); l'histoire delà civilisation en Allemagne 
(Riehl, Freytag, Janssen); l'action des théories biologiques et socio- 
logiques du comtisme (Buckle, Lecky, L. Stephen, Taine); l'histoire 
esthétique : les dilettantes (Renan, Burckhardt, Gregorovius) ; l'étude 
se termine à la guerre de 1870 par un résumé des conséquences de la 
victoire de l'Allemagne et de la « politique mondiale ». 

Cette énumération donne un aperçu des questions traitées et du 
procédé de classement qui consiste à grouper les auteurs (sans s'arrê- 
ter trop aux différences de pays), d'après l'influence dominante qui a 
déterminé leur orientation générale. Il faudrait un long, un très long 
article pour relever tout ce que cet ouvrage contient d'idées neuves 
et justes, exprimées sous une forme d'un relief et d'une précision très 
rares dans les livres écrits en allemand. Personne n'avait encore su 
rendre d'une façon si vivante en quelques pages le caractère propre 
de chaque historien et le rôle qu'il a tenu dans la formation de l'art 
et de la science historiques. Le hvre I", consacré à l'ItaUe, est d'une 
nouveauté et d'une fraîcheur d'impression surprenantes. 

Ce qui fait de cette lecture si agréable un travail scientifique de 
grande portée, c'est la vision précise des conditions générales qui à 
chaque époque ont dominé l'esprit des historiens et leur ont imposé 
leur conception de l'histoire et leur procédé d'exposition : au xv° siècle, 
l'admiration de la rhétorique et l'amour de la gloire antique; au 
xvje siècle, les préoccupations politiques et théologiques ; au xvii« siècle, 
en Angleterre, les luttes des partis; au xviiF siècle, l'élargissement de 
l'horizon sous la double action des sciences de la nature et de l'entrée 
en scène de la bourgeoisie; à la fin du xviii« siècle, la Révolution 
française; au début du xix« siècle, les mouvements nationaux, puis la 
\ résistance libérale contre la réaction; au milieu du siècle, la Révolu- 

\ tion de 1848 et le mouvement socialiste. 

j Un autre mérite scientifique, c'est la remarquable indépendance du 

\ jugement. M. Fueter ne se laisse influencer par aucune opinion reçue, 

par aucune préférence nationale. Il rend pleinement justice à Voltaire, 
en qui il reconnaît un des plus grands réformateurs de l'histoire, le 
créateur de l'histoire moderne, dégagé de tous les préjugés nationaux 
et politique, le premier historien qui ait su dans la masse des faits 
dégager les traits typiques et importants ; le premier qui ait soumis la 



L. HALPHEN : l'hISTOIRE EN FRANCE DEPUIS CENT ANS. 105 

tradition à la critique; il salue, dans l'Essai sur les mœurs, « la pre- 
mière véritable histoire universelle ». Par contre, il ose ramener au 
second plan Montesquieu. « Il n'avait aucun sens critique, il lisait 
ses auteurs comme les juristes leurs codes, occupé seulement de 
trouver un texte qu'on put appliquer au cas..., et employait ses maté- 
riaux fragmentaires à des conclusions téméraires et des générali- 
sations hâtives. » M. Fueter ne se laisse pas davantage intimider par 
les noms les plus célèbres, Herder, Hegel, Aug. Thierry, Carlyle, Nie- 
buhr, Droysen, Freeman, Bancroft, Sybel, Treitschke, Taine, Renan, 
Mommsen ; pour tous il montre hardiment le point faible. 

L'impression qui se dégage de cette revue de tous les historiens 
importants à travers cinq siècles, c'est l'extrême lenteur de l'évolu- 
tion de l'histoire due à la masse des préjugés théologiques, litté- 
raires, politiques, nationaux qui empêchaient les historiens de donner 
un but rationnel à leurs recherches. 

Cet excellent ouvrage vient d'être fort bien traduit en français sous 
la surveillance de l'auteur, avec quelques notes et additions où la 
bibliographie est mise au courant; il va ainsi être présenté au public 
le plus capable de le comprendre. 

Ch. Seignobos. 



Louis H.\LPHEN. L'Histoire en France depuis cent ans. Paris, 

Armand Colin, 1914. In-1"2, -216 pages. 

^L Louis Halphen suit, dans ce volume, l'évolution du genre his- 
toire en France depuis le premier Empire jusqu'à nos jours. H nous 
montre qu'au début les études historiques étaient complètement 
abandonnées : les médiocres volumes de Velly ou d'Anquetil con- 
tentaient la curiosité publique; mais, sous l'influence de Chateau- 
briand et de Walter Scot, sous celle du romantisme, le moyen âge 
est exalté et s'éveille la vocation d'AugusLin Thierry. Les publicistes 
cherchent bientôt dans l'histoire des arguments pour leur théorie 
politique, tels Thiers, Mignet, Augustin Thierry lui-même, et ainsi 
prend naissance l'histoire « philosophique ». A elle s'oppose l'histoire 
pittoresque qui coud les uns au bout des autres des fragments emprun- 
tés aux anciennes chroniques; M. de Barante est le chef de cette école. 
Cependant, en 1833, sont créés le Comité des travaux historiques et la 
Société de l'histoire de France ; on donne dès lors la chasse aux docu- 
ments; les archives sont ouvertes aux travailleurs; des sociétés d'his- 
toire locale se fondent. Mais bientôt on est comme submergé par la 
masse des pièces inédites ; on sent le besoin de venir à l'histoire syn- 
thétique, à la construction puissante, et cette période sera marquée 
par les noms de Michelet, de Tocqueville, de Renan, de Fustel de 
Coulanges et de Taine. Les études sur l'histoire ancienne sont remises 



106 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

en honneur et nos lecteurs ont lu l'intéressant chapitre où M. Halphen 
fait le tableau de cette renaissance de l'antiquité (Rev. hist., t. CXVI, 
p. 47). Que manquait-il pourtant aux historiens du second Empire? 
Ils acceptaient trop aisément tous les documents, ne recherchaient pas 
la filiation des textes, leur donnaient une égale valeur parce que ces 
textes étaient anciens. Aussi à cet âge succéda le règne de la critique 
marquée par la fondation en 1866 de la Revue critique d'histoire et 
de littérature, par la création en 1868 de l'École des Hautes-Études. ,— < 

M. Halphen nous montre l'état actuel de la science où, d'une part, la S 

spécialisation du travail devient extrême, où l'on consacre de mas- 
sifs ouvrages à quelque épisode de l'histoire, où, d'autre part, la socio- 
logie s'applique à trouver, par-dessus les contingences, par-dessus 
les limites des états, les lois mêmes du développement humain. Le 
livre de M. Halphen est fort suggestif. Sans doute les périodes 
qu'il distingue ne se suivent pas chronologiquement de façon aussi 
nette et elles s'entre-croisent parfois; M. Fustel de Coulanges a fait 
dans la Cité antique une synthèse; mais il a prétendu faire une ana- 
lyse complète des documents dans V Alleu ou le Bénéfice; sans 
doute aussi, dans cette revue rapide, bien des faits ont dû être laissés 
de côté; il ne semble pas que M. Halphen ait mis en lumière le rôle 
de l'Académie des inscriptions (suite des Historiens de la France, 
collection des Historiens des croisades, etc.), ni même qu'il ait plei- 
nement rendu justice à l'École des chartes; il n'a pas cité le nom de 
Hauréau (fin du Gallia christiana), ni celui de Longnon (études 
d'onomastique géographique). Il n'a pas montré l'influence de l'Alle- 
magne sur les études médiévales en France ou sur de puissants 
esprits comme Renan. Mais son livre doit être considéré comme une 
esquisse, non comme une étude complète, détaillée, ou, s'il préfère, 
comme une synthèse où les faits, d'ailleurs très bien connus, sont vus 
d'un peu haut et doivent entrer dans un cadre rigide dont ils sont 
parfois tentés de s'échapper. 

Chr. Pfister. 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 



Histoire générale. 



— F. S. Marvin. The living past. A sketch of western progress 
(Oxford, at the Clarendon Press, 1913, in-8°, xvi-288 p.; prix : 
3 sh. 6 d.). — Esquisser eu moins de trois cents petites pages le déve- 
loppement de toute la civilisation humaine dans le monde occidental 
depuis les plus anciens âges géologiques jusqu'à la dernière guerre 
des Balkans est une entreprise qui demande de vastes lectures, de 
la réflexion, une force de généralisation peu commune. Je n'affirme- 
rai pas que la synthèse présentée par M. Marvin apprenne rien de 
bien nouveau ni témoigne d'une particulière originahté de pensée. 
L'auteur est un optimiste, qui voit et qui montre l'humanité, surtout 
depuis les temps modernes, en progrès constant vers plus de justice 
et de bien-être. Le passé vit en nous, et il ne cesse de grossir l'héri- 
tage que nos enfants recueilleront à leur tour; son étude, sous toutes 
ses formes, « accroît démesurément notre confiance dans l'avenir ». 
Tels sont à peu près les derniers mots de cet essai qui témoigne au 
moins de généreux sentiments; ils suffisent pour en indiquer le ton, 
le caractère et l'intérêt. Ch. B. 

— Cecil N. Sidney Woolf. Bartolus of Sassoferrato ; his posi- 
tion in the history of médiéval political thought (Cambridge, at 
the University press, 1913, in-8<», xxiv-414 p.; prix : 7 sh. 6 d.). — 
Il faut féliciter et remercier M. Woolf, élève de M. Figgis, de nous 
présenter avec tant d'intelligence et de clarté la pensée du célèbre 
canoniste Bartole, le compatriote, le contemporain de Dante et de 
Pétrarque, sur la nature du pouvoir impérial ou royal et sur les rap- 
ports de ce pouvoir, soit avec la papauté, soit avec les Etats particu- 
liers. Son livre est un chapitre très instructif de l'histoire des idées 
politiques au moyen âge ; l'œuvre de Bartole a pour base « les con- 
ceptions que l'école des glossateurs de Bologne, un siècle au moins 
avant saint Thomas d'Aquin et la. Politique retrouvée d'Aristote, avait 
dérivées des textes du droit romain interprétés à la lettre ». Bartole 
n'a pas subi l'influence des nouvelles doctrines aristotéliciennes; il 
voulut « faire sortir des textes une loi pratiquement acceptable plutôt 
que scientifiquement correcte; mais c'est des glossateurs qu'il procéda, 
non d'Aristote ». Pour lui, comme pour les glossateurs, l'empereur est 
toujours le maître du monde. C'est la conception du droit; mais en 
fait, le monde est divisé en états indépendants et souverains. Bartole 



108 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

s'incline devant le fait tout en respectant le droit et, par un tour de 
force de raisonnement logique, il devient le théoricien du nouveau 
droit politique. Ch. B. 

— John Neville FiGGis. The divine right of hings, 2<= édition 
(Cambridge, at the University Press, 1914, in-8°, xi-406 p.; prix : 
6 sh.). — Cette seconde édition, qui se présente sous un titre légère- 
ment modifié, diffère de la première (voir Rev. histor., t. LXI.X, 
p. 156) en un point important : si elle reproduit presque sans change- 
ment le texte et les notes de la dissertation parue en 1896, elle con- 
tient trois suppléments nouveaux : 1° l'analyse d'un traité publié en 
1646 par un ministre d'Edimbourg, nommé George Gilles fils, sur le 
fondement divin du gouvernement et la distinction entre l'autorité 
civile et l'autorité ecclésiastique; il est intitulé : Aaron's Rod blos- 
soming; 2» une biographie du théologien suisse Thomas Lûber, fon- 
dateur de la secte érastienne, et un exposé de sa doctrine; S» une cri- 
tique des théories politiques répandues en Europe au xiif siècle, 
surtout sous l'influence du grand canoniste Bartole. Ces additions 
donnent au livre un caractère décousu qu'il n'avait pas à l'origine. 
Évidemment, il eût été plus méritoire de refaire l'ouvrage en fondant 
la matière nouvelle avec l'ancienne; M. Figgis a préféré lui donner la 
forme d'un recueil d'essais sur la question du droit divin, surtout en 
tant qu'elle intéresse l'histoire d'Angleterre. L'expression est d'ailleurs 
prise dans son sens le plus large, puisqu'elle sert de base à toutes les 
formes de gouvernement absolu, que celui-ci soit dirigé par un 
monarque, par une Église de forme presbytérienne ou par le chef d'un 
parti religieux et politique comme celui des Indépendants. — Ch. B. 

Histoire de France. 

— Au temps de VÉpopée. Lettres de Dupont d'Herval, chef 
d'état-major à la Grande Armée,^publiées par A. Vaillant (Paris, 
Chapelot, in-8°, 154 p.; prix : 2 fr. 50). — Dupont d'Herval est né 
en Normandie en 1758. Lors de la Révolution, il émigré en Amérique. 
Il rentre en France après la proclamation de l'Empire, fait partie de 
la Grande Armée en quaUté d'adjudant général à l'État-major et est 
tué le 7 septembre 1813 à la bataille de la Moskova. Les quelques 
lettres de lui ici publiées sont adressées à sa femme et à ses enfants. 
Elles sont remplies de bonne humeur et sont d'une lecture assez amu- 
sante; mais elles ne nous apprennent rien sur les grands événements 
de l'histoire. C. Pf. 

— Général Percin. Le combat (Paris, Félix Alcan, 1914, in-18 
Jésus, 300 p.). — Le but de l'excellent ouvrage du général Percin est 
de montrer ce qu'est le combat aux citoyens qui viendront grossir en 
cas de guerre les effectifs de l'armée permanente. L'auteur estime en 
outre nécessaire que le public soit instruit des choses de la guerre. 
afin de pouvoir influer utilement sur le législateur chargé d'élaborer 



i 



HISTOIRE DE FRANCE. 109 

les lois militaires. « Le combat est un conflit de forces morales. » Il 
est certain qu'il ne s'agit pas tant d'infliger des pertes matérielles à 
l'adversaire que de le déloger de la position qu'il occupe et de le 
désorganiser ainsi matériellement et moralement. Comme le dit jus- 
tement le général Percin, le feu le plus violent ne peut chasser l'en- 
nemi de la position qu'il occupe, il faut y joindre l'abordage ou tout 
au moins la menace de l'abordage ; la poursuite enfin est un des actes 
qui consacrent le plus définitivement le triomphe des forces morales. 
L'auteur analyse en quoi consiste la peur et examine les moyens de 
la dominer; il termine ainsi : « Les procédés de combat se sont modi- 
fiés, mais le cœur humain est resté le même. Le meilleur moyen de 
se faire suivre sera toujours de se faire aimer. » L'ofïensive seule, dit 
le général Percin, permet d'obtenir des résultats décisifs. Il ne faut 
cependant pas confondre le domaine politique avec le domaine mili- 
taire. La France a une politique défensive, mais si elle est amenée à 
faire la guerre, son devoir sera de prendre le plus tôt possible l'ofïen- 
sive stratégique. L'auteur donne ensuite, pour un lecteur non initié, 
la physionomie générale du combat. Et pour en donner une idée 
claire, il fera la description détaillée d'un épisode de la bataille de 
Coulmiers, mais en s'occupant surtout de l'exécutant. Au préalable, 
le général Percin examine les notions d'ordre général sur l'emploi des 
différentes armes. Chasser l'ennemi de ses positions est le but suprême 
et ce rôle incombe à l'infanterie : l'infanterie est donc l'arme princi- 
pale du combat. Les armes accessoires sont la cavalerie et l'artillerie. 
Le rôle de la cavalerie se résume dans le service de l'exploration et 
dans celui de sûreté; elle doit aussi recueillir les fruits de la victoire; 
le rôle de l'artillerie est d'aider l'infanterie en tirant sur ses objectifs 
d'attaque et en la débarrassant du feu de l'artillerie ennemie. Dans 
un dernier chapitre, le général Percin examine les forces qui sont en 
conflit. Il montre que les forces matérielles ne sont pas tout, qu'il faut 
y joindre les qualités intellectuelles qui permettent l'emploi judicieux 
des forces matérielles et les forces morales qui engendrent la victoire. 
En résumé, l'ouvrage du général Percin, écrit dans un style clair et 
vibrant, répond admirablement à son but d'être lu par tous. — A. D. 

— Les régions de la France. T. IX : U Ile-de-France {les pays 
autour de Pans), par Marc Bloch (Paris, Léopold Cerf, 1913, 
in-S", 135 p.; prix : 4 fr. 50. Publications de la Revue de synthèse 
historique). — On connaît ces bibliographies, où sont indiqués les 
documents et les ouvrages historiques publiés sur une grande région 
de la France et où sont signalées les questions qu'il resterait à traiter 
sur cette région. Nous rappelons les excellents fascicules de MM. Bar- 
rau Dihigo sur la Gascogne, Charléty sur le Lyonnais, Kleinclausz 
sur la Bourgogne, Febvre sur la Franche - Comté, etc. Une étude 
sur l'Ile-de-France' présentait des difficultés spéciales. Le mot Ile-de- 

1. Au début, M. Bloch fait un excellent historique du mot France et explique 



!10 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

France présente dans le passé comme dans le présent bien des sens 
différents. Sous l'ancien régime, les limites du gouvernement de l'Ile- 
de-France sont tout autres que celles de la généralité de Paris, dési- 
gnée aussi parfois sous le nom d'Ile-de-France; or, quelles limites 
adopter? M. Bloch s'en tient de façon générale aux pays autour de 
Paris, ainsi que le porte son sous-titre, et, pour être plus précis, aux 
territoires de nos départements actuels de la Seine, Seine-et-Oise, 
Seine-et-Marne, Eure-et-Loir et Loiret. Il exclut de son étude la ville 
même de Paris qui, à elle seule, forme une « région de la France ». 
Des territoires ainsi définis, il nous dit, en termes très justes et très 
clairs, les caractères géographiques, nous décrivant de façon très 
heureuse les divers pays : Beauce, Gâtinais, Brie, « France », Hure- 
poix. Il mentionne les travaux parus sur la région avant le xix"^ siècle, 
depuis le Recueil des antiquités de Poutoise de Noël Taillepied et 
VHistoire de Melun de Sébastien Rouillard jusqu'à l'Histoire de 
Chartres de Doyen, en passant par les travaux de Dom Félibien, 
de Jacques Doublet et de Lebeuf ; les appréciations de ces ouvrages 
sont très exactes. Il signale pour les xix* et xx^ siècles les sociétés 
historiques qui se sont fondées dans la région et les services qu'elles 
ont rendus à la science; il énumère les instruments que des érudits 
ont mis à la disposition des travailleurs : répertoires, bibliographies, 
inventaires d'archives, etc. Suit l'indication des monographies concer- 
nant les villes et les communes, soit une période déterminée; et, avec 
beaucoup de raison, il insiste sur les livres d'archéologie, ceux qui 
décrivent l'abbaye de Saint-Denis ou la cathédrale de Chartres, les 
châteaux de Fontainebleau ou de Versailles. On ne s'étonnera pas que 
M. Bloch, qui s'occupe de l'état des campagnes de la région parisienne 
au moyen âge, ait attiré notre attention sur les ouvrages concernant 
la technique agricole. Nous lui savons gré d'avoir tenté un essai de 
bibUographie des usages locaux, dont il a eu sans doute beaucoup de 
peine à réunir les éléments. En somme, excellente étude, remplie de 
vues originales et écrite avec talent. M. Bloch la complétera sans doute, 
comme il l'a déjà fait dans ses Additions de la fin, où il indique les 
histoires manuscrites d'abbayes, composées par des bénédictins. Nous 
souhaitons que bientôt il lui soit donné de faire profiter le public de 
ses nouvelles recherches dans une seconde édition. C. Pf. 

— Paul CouRTEAULT. Pour l'histoire de Bordeaux et du sud- 
ouest. Leçons, conférences et discours (Bordeaux, Mounastre-Pica- 
milh; Paris, Aug. Picard, 1914, in-8", viii-3o2 p.; prix : 5 fr.). — 
Depuis six ans, M. Courteault, professeur d'histoire de Bordeaux et 
du sud-ouest à la Faculté des lettres, a fait de nombreuses conférences, 
prononcé des allocutions, écrit des leçons d'ouverture. Il a réuni en un 
volume celles de ces productions qui lui ont paru dignes de survivre à 

comment s'est formée l'expression : Ile-de-France, pour la région limitée par 
la Seine, la Marne et l'Oise qui faisait figure de presqu'île. 



HISTOIRE DES ÉTATS-UNIS. 111 

l'occasion (il y en a quatorze en tout) et l'ensemble constitue en effet, 
outre un volume d'une lecture fort agréable, un recueil utile pour 
l'histoire de la Gascogne eu général et de Bordeaux en particulier. Les 
conférences sur les fouilles du cimetière gallo-romain de Saint-Seu- 
rin, sur les portes de Bordeaux, sur le Château-Trompette, sur le 
port de Bordeaux et son développement économique, nous font assis- 
ter à l'évolution si attachante de cette grande ville depuis l'époque 
gallo-romaine jusqu'au moment présent où l'on se préoccupe des con- 
séquences bienfaisantes que fait espérer le percement de l'isthme de 
Panama. Une étude sur les châteaux gascons à travers l'histoire per- 
met de mesurer les conséquences militaires et politiques du partage 
de la Gascogne entre les rois de France et d'Angleterre dans le qua- 
trième quart du xiii" siècle et contribue à l'intelligence des opérations 
militaires au temps de la guerre de Cent ans. Comme le xvi« siècle 
est particulièrement familier à l'historien de Monluc, M. Courteault 
nous a dessiné de l'humaniste Élie Vinetun portrait finement nuancé, 
et ce n'est sans doute pas sans intention qu'il a terminé son livre par 
une étude sur la maison d'Albret qui a donné à la France le plus 
illustre des cadets de Gascogne authentiques : Henri IV. — Ch. B. 

Histoire d'Alsace-Lorraine. 

— Vie latine inédite de sainte Odile par le Père prévaontré 
Hugues Peltre, avec traduction et notes de dom G. de Dartein 
(Paris, Aug. Picard, 1913, in-8°, Lxxxix-i43 p.; prix : 5fr.). — En 1699, 
le P. Hugues de Peltre, prieur des prémontrés qui occupaient alors les 
bâtiments de l'ancien couvent de Hohenbourg, fit imprimer une vie 
française de sainte Odile, fondatrice de ce couvent. Il avait écrit précé- 
demment une vie latine de la sainte restée inédite et dont le manuscrit 
périt dans l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg; M. de Dartein 
a pu en acquérir une copie à la vente de la bibliothèque de M. Deger- 
mann, de Sainte-Marie-aux-Mines. Il publie d'après cette copie la 
biographie latine avec une traduction et des notes intéressantes ; il 
fait précéder l'édition d'une introduction, comprenant une vie du P. de 
Peltre et une étude sur ses sources. Nous aurions été heureux de trou- 
ver quelques renseignements nouveaux sur la Vita metrica de sainte 
Odile que nous avons cherchée inutilement; mais M. de Dartein n'a 
pas été plus heureux que nous. La question de l'orthographe véritable 
du nom de la sainte, Odilia ou Ottilia, nous paraît de minime impor- 
tance. L'œuvre est un tirage à part de la Revue d'Alsace. — C. Pf. 

Histoire des États-Unis. 

— R. W. Emerson. Autobiographie, d'après son Journal intime. 
Traduction, introduction et notes par Régis Michaud, professeur à 
l'Université de Princeton, États-Unis (Paris, A. Colin, t. I, 1914, 
in-12, 332 p.; prix : 3 fr. 50). — En élaguant du Journal intime, qui, 



I 12 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

flans l'édition américaine, ne compte pas moins de dix volumes, tout 
ce qui ne touche pas Emerson, l'histoire de sa vie et de sa pensée, 
M. Michaud compte nous donner son autobiographie en deux volumes. 

II faut le remercier d'épargner aux lecteurs français beaucoup d'inutile 
fatras; nous y gagnons de pouvoir aisément pénétrer dans une des 
âmes les plus généreuses, un des esprits les plus élevés qui aient fait 
honneur à l'humanité. Le tome I, qui comprend les années 1820-i840, 
nous fait assister à la formation d'une intelligence ouverte à tous les 
progrès de la science et de la civilisation, mais restée délibérément 
idéaliste, optimiste et religieuse. Ch. B. 

Histoire de la Grande-Bretagne. 

— The Great roll of ihe Pipe for the 31^^ year of the reign of king 
Henry II, 118ii-1185 (publ. de la « Pipe roll Society». Londres, 1913, 
in-8°, XL-299 p.). — Ce rôle est d'une grosseur inusitée; encore est-il 
loin d'épuiser la somme des documents que nous possédons sur les 
revenus du roi en cette année financière de 1185; nous possédons en 
etïet encore le rôle des recettes de l'Echiquier pour le terme de la Saint- 
Michel, qui a été reproduit en fac-similé pour l'École d'économie poli- 
tique de Londres en 1899 (cf. Rev. histor., t. LXXVI, p. 131), et un 
autre d'un intérêt exceptionnel : Rotuli de dominabus et pueris de 
donatione régis. Ce dernier texte, actuellement imprimé, sera distri- 
bué aux souscripteurs après le Rôle de la Pipe annoncé plus haut, 
mais il fait partie du même exercice. L'introduction, due à M. Round, 
abonde en indications précieuses. Que de choses on y trouve, en peu 
de mots! Ch. B. 

— Diocesis Wyntoniensis. Registrum Johannis de Pontissara, 
pars secunda (The Canterbury and York Society. Londres, 124 Chan- 
cery lane). — C'est le 37« fascicule publié par la Société des provinces 
ecclésiastiques de Cantorbéry et d'York. Il contient la suite du registre 
de Jean de Pontoise, évêque de Winchester, publié par le chanoine 
Deedes. On y peut lire (p. 182) une lettre par laquelle le prélat fait 
remise de 9,000 Hvres sur une amende de 10,000 qui avait été pro- 
noncée « en présence de la reine de France Marguerite pour injustices 
commises au détriment de l'évêque par les maire, pair et communauté » 
de Pontoise (Poissy, 2 avril 1288, n. st.). La note de l'éditeur concer- 
nant le mot pares doit être supprimée et la date corrigée. Ailleurs 
(p. 207), le chanoine Deedes restitue avec raison à Jean de Pontoise 
des « Statuta sinodalia » que Spelman et Wilkins avaient publiés en 
les attribuant à H. Woodloke, successeur de Jean de Pontoise sur le 
siège de Winchester. Ch. B. 



RECUEILS PÉRIODIQUES ET SOCIÉTÉS SAVANTES. 



France. 

1. — Annales révolutionnaires. 1914, juillet-sept. — H. Lion. 
N.-A. Boulanger, 1722-1759; contribution à l'histoire du mouvement 
philosophique au xviii* s. (biographie et œuvres d'un littérateur mort 
à moins de trente-sept ans, qui collabora aux premiers volumes de 
l'Encyclopédie et que ses contemporains, le considérant comme un 
homme de génie, mettaient sur le même rang que Voltaire, Diderot et 
d'Alembert). — A. Mathiez. Hérault de Séchelles était-il dantoniste? 
(Hérault ne saurait être rangé parmi les partisans de Danton. Il était 
plutôt hébertiste, moins d'ailleurs par conviction que par calcul et 
par peur; c'est comme « agent de l'étranger » et non comme ami de 
Danton qu'il fut arrêté avec celui-ci). — G. Vauthier. Le Directoire 
et le garde-meuble (quand les directeurs furent installés au Luxem- 
bourg, leurs appartements furent meublés avec à peu près tout ce qui 
restait du garde-meuble, puis celui-ci fut fermé. Il devait renaître un 
peu plus tard, sous l'Empire). — Fr. Vermale. Acquéreurs et émi- 
grés au début du Directoire (étudie, d'après les pièces empruntées aux 
émigrés des départements du Mont-Blanc et du Léman, quelques épi- 
sodes judiciaires qui mirent aux prises les acquéreurs des biens natio- 
naux et les émigrés rentrés provisoirement en l'an IV et en l'an V). 
— J. Roux. Le manifeste des Enragés, juin 1793 (publie le texte 
intégral de l'adresse présentée à la Convention par Jacques Roux, 
« officier municipal de Paris, électeur du département et membre 
du club des Cordeliers »). = C. -rendus : Madelin. Danton (compte- 
rendu par A. Mathiez. Élogieux en somme; « en bonne justice, on 
ne peut être plus exigeant pour M. Madelin que pour les autres 
historiens de la Révolution. Son livre, qui sera lu et qui le mérite, 
sera un stimulant pour nos études »). — H. Jagoy. Les origines de 
la guerre de Vendée (la thèse soutenue par l'auteur est inadmissible. 
On ne peut lui concéder que cette guerre eut pour cause unique 
la persécution du clergé catholique ; que les Vendéens fussent dans la 
main des prêtres, ceci s'explique par l'extrême misère où ils vivaient. 
Semblable à la Fronde et à la Ligue, la révolte de la Vendée fut en 
grande partie « une jacquerie cléricale de meurt-de-faim »). 

2. — Bibliothèque de TÉcole des chartes. 1914, janv. -avril. — 
Noël Valois. Projet d'enlèvement d'un enfant de France : le futur 
Henri III, en 1561 (en octobre 1561, le duc de Nemours tenta de déci- 

Rev. Histor. CXVII. l^-- FASC. 8 



114 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

der le duc d'Orléans, alors âgé de dix ans, à quitter subrepticement 
Saint-Germain, où résidait la cour, pour se retirer en Lorraine auprès 
des Guise; il espérait affaiblir le parti des Huguenots en séparant 
Catherine de Médicis de ses enfants. Il n'y eut pas de complot, pas 
d'entente avec l'Espagne. Une enquête sévère ordonnée par la reine- 
mère prouva que, si Nemours avait voulu faire le jeu des catholiques 
et des Guise, il n'avait pas sérieusement eu l'idée d'un guet-apens. Fort 
émue tout d'abord et non sans cause, Catherine finit par permettre à 
Nemours, qui d'abord avait pris la précaution de se retirer en Savoie, de 
rentrer à la cour). — L. Levillain. Le diplôme faux de Pépin le Bref 
pour Notre-Dame de La Règle en Limousin (diplôme fabriqué au 
moyen de la Chronique d'Adhémar de Chabannes. Texte de ce 
diplôme, complété à l'aide de trois copies inconnues de l'éditeur des 
Mon. Germ. hist.). — Robert André-Michel. Une accusation de 
meurtre rituel contre les Juifs d'Uzès en 1297. — Ch.-V. Langlois. 
Les suppressions de papiers inutiles aux Archives nationales en 1913 
(liste très détaillée et très précise des destructions ordonnées, dans les 
formes d'ailleurs les plus régulières et après un examen scrupuleux 
des documents ; dressée par l'administration des archives, elle répond 
par des faits aux imputations injustifiées dont cette administration 
a été la victime dans la presse). = C. -rendus : L. Bonnard. La navi- 
gation intérieure de la Gaule à l'époque gallo-romaine (bon résumé, 
qui se lit avec agrément, mais dont les références manquent de 
précision). — H. Gœken. Normannische Ortsnamen bei Ordericus 
Vitalis (bon). — E. Champeaux. Ordonnances franc-comtoises sur 
l'administration de la justice, 1343-1477 (très utile et soigné). — J. Duf- 
foiir. Fragments d'un ancien sacramentaire d'Auch (bon). — P. Gra- 
tie7i. Un épisode de la Réforme catholique avant Luther. La fon- 
dation des Clarisses de l'Avé-Maria et l'établissement des Frères 
Mineurs de l'Observance à Paris, 1478-1485 (bon). — Samanek. Der 
Marschall des Kaisers im nachstaufischen Reichs-Italien (assez inté- 
ressant). =: Chronique : on reproduit ici les conclusions adoptées par 
la Commission supérieure des archives chargée « d'examiner la valeur 
des allégations portées contre M. Aulard et ses copistes » ; on sait 
qu'après en avoir pris connaissance le ministre de l'Instruction 
publique a ordonné de « supprimer immédiatement la faculté accor- 
dée aux copistes de travailler hors de la salle du public où le contrôle 
de l'administration peut s'exercer ». — Est reproduite également la loi 
(4 jan,vier 1914) sur les monuments historiques. 

3. — Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme 
français. 1914, janv.-févr. — Récit de l'assemblée générale tenue à 
MontpelUer du 8 au 10 novembre 1913 : note sur les pasteurs Dubour- 
dieu. — G. Mercier. Etienne Cambolive (avocat à Montpellier, con- 
damné aux galères en 1684). — Paul Gachon. L'œuvre de combat de 
Bâville en Languedoc. — Ed. Hugues. Le musée du Désert (au Mas- 
Soubeyran). — A.-B. Henry. Notes sur la tour de Constance à Aiguës- 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 115 

Mortes. =: Mars-avril. A.-B. Henry. L'assemblée de Montmars et ses 
conséquences (14 novembre 1751). — F. Puaux. L'évolution des théories 
politiques du protestantisme français pendant le règne de Louis XIV 
(Élie Benoît; les pamphlets publiés en Hollande ; Jurieu). — N. Weiss. 
Calvin en Angleterre, un portrait inédit du réformateur (portrait de 
Calvin peint en 1564 et conservé dans la Dulwich Gallery; notes sur 
la traduction anglaise de l'Institution chrétienne). — F. Reverdin. 
Relevé des noms des prosélytes et réfugiés figurant aux registres du 
consistoire de Genève à partir de 1660 (à suivre). — P.-E. NoyOn et 
R. Garreta. Un héritage normand réclamé par les héritiers protes- 
tants et catholiques en 1718 (avec notes intéressantes sur Basnage). =r 
Mai-juin. F. Terrisse. Théophile Terrisse, professeur à l'Académie de 
Die, 1640-1674 (d'après des documents de la bibliothèque de Genève 
et des archives de la Drôme). — P. Beuzart. Pierre Titelmans et 
l'Inquisition en Flandre, 1554-1567 (document extrait des archives du 
Nord : « Lettres de subdélégation d'inquisiteurs de lafoy pour M'=^ Pierre 
Thilleman et Jehan PoUet son assesseur, le^ décembre 1555 »). — F. Re- 
verdin. Relevé des noms des prosélytes et réfugiés figurant aux 
registres du consistoire de Genève, 1660-1667; suite. — Frank Puaux. 
Une lettre de Louvois, 8 janvier 1686 (pour empêcher le retour en 
France, sous déguisement, des ministres exilés après la Révocation). 

— M™e DE Charnisay. Les chifîres de M. l'abbé Rouquette; étude 
sur les fugitifs du Languedoc, Uzès; suite. 

4. — Feuilles d'histoire du XVIIe au XX'' siècle. 1914, l'='"juin. 

— H. Malo. L'expédition d'Ecosse en 1708 (article très documenté). 

— J. d'Aubrives. Les relations entre Rome et la France sous 
Louis XV et Louis XVI (d'après le tome III du Recueil... Rome, par 

Jean Hanoteau). — G. Vauthier. Les cérémonies des écoles centrales 
(lors de leur inauguration). — F. Baldensperger. Deux lettres de 
M. de La Tour du Pin au colonel Hamilton (lettres datées de Londres 
en 1798; elles illustrent les Souvenirs d'une femme de cinquante 
ans). — Rod. Reuss. Une dépêche de Rastatt, frimaire an VII (par 
laquelle les administrateurs du Bas-Rhin annonçaient la prochaine 
signature de la paix ; dans le même temps, il est vrai, Debry écrivait 
au Directoire que « la conflagration allait devenir générale »). — 
L. Maurer. Avant léna. Le capitaine Beaulieu (publie les rapports de 
ce Beaulieu, envoyé pour reconnaître l'emplacement des forces prus- 
siennes en septembre 1806; biographie de cet officier jusqu'à sa 
retraite en 1826). — J. Durieux. Le général d'Anglars (biographie : 
1756-1836). — A. Chuquet. Un discours de Napoléon aux troupes 
saxonnes, 9 octobre 1813 (d'après deux témoignages contemporains. 
Cette allocution, traduite par Caulaincourt dans un jargon incorrect, 
n'excita aucun enthousiasme. Les Saxons restèrent froids ou se mirent 
à rire). — P. Holzhausen. Le maréchal Davout à Hambourg, 1812- 
1813, jugé par ses contemporains allemands; chap. vi : la défense de 
la place; fin le l"'' juillet (excellente élude, très documentée et impar- 



116 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

liale). — E. Welvert. Celui qui découvrit Hoche (Hoche dut sa 
nomination de généralissime à l'incapacité de Pichegru, à sa victoire 
de Frœschwiller, mais surtout à la haine que Lacoste et Baudot por- 
taient à Saint-Just et à Le Bas. Biographie de Marc-Antoine Baudot). 

— P. Bart. Le poète Pierre Lebrun, sénateur (publie quelques pages 
où Lebrun, pour se justifier aux yeux de ses amis du reproche de 
palinodie, raconte comment il consentit à se laisser nommer sénateur 
en 1853). — M. Citoleux. Vigny et l'Angleterre; chap. vi. = l^"" juil- 
let. Cl. Perroud. Une famille en 1793-1794, Lettres d'un volontaire 
(le chef de cette famille est L.-A. Donin de Rosière-Champagneux, 
ami de Roland, et qui, en 1793, était employé au ministère de l'Inté- 
rieur, à Paris. Le volontaire est le fils aîné de Champagneux, Benoît- 
Anselme, âgé de dix-huit ans et engagé volontaire au 4« bataillon des 
Ardennes en avril 1793. Publie la correspondance échangée entre le 
père et le fils). — L. Humbert. Lettres de la comtesse de Balbi, de 
son fils et de Louis XVIH (lettres provenant de la correspondance du 
marquis d'Autichamp; en 1794-1795, le comte de Balbi, fils de la com- 
tesse, était dans l'armée des princes sous les ordres de d'Autichamp). 

— Eug. Welvert. Barras après Brumaire (d'après les rapports de. la 
police, contrôlés par les témoignages des contemporains ; on s'est bien 
gardé d'utiliser les prétendus Mémoires de Barras, sinon pour en réfu- 
ter les erreurs). — P. Holzhausen. Le maréchal Davout à Ham- 
bourg, 1812-1813, jugé par ses contemporains allemands; chap. vu : 
la fin du siège. — A. Mazon. Rapport d'un Russe sur l'instruction 
publique en France en 1842. — P. Bart. Lettres et billets de M. Thiers 
(à Lebrun, 1825-1863). — A. Chuquet. Les francs-maçons du Mexique 
et l'empereur Maximilien. 

5. — Le Moyen âge. T. XVH, 1913, nov.-déc. — E. Lesne. La 
lettre interpolée d'Hadrien I«'' à Tilpin et l'église de Reims au ix« s. 
(fin. Cette lettre renferme un important passage portant concession 
aux archevêques de Reims d'une série de privilèges qui les rattachent 
directement au siège de Rome et interdisent la division de leur pro- 
vince ecclésiastique : ce passage a été manifestement fabriqué en un 
temps où les Fausses Décrétales étaient déjà connues, à Reims même, 
dans l'entourage d'Hincmar et vers l'année 852). — K. Voigt. Le 
diplôme de Thierry HT et le privilège de 847 pour Corbie (le diplôme 
royal serait remanié). = C. -rendus : Bédier. Les légendes épiques, 
t. ni et IV (G. Huet montre à quelles difficultés se heurtent encore, 
malgré tout, les hypothèses de M. Bédier). — W. Golther. Die 
deutsche Dichtung im Mittelalter, 800 bis 1500. = T. XVIII, 1914, 
janv.-févr. L. Levillain. Sur deux documents carolingiens de l'ab- 
baye de Moissac (1° d'un acte de Pépin l"" d'Aquitaine confirmant à 
l'abbaye le privilège d'immunité concédé par Louis le Pieux, il existe 
une version authentique de l'an 818, connue seulement par extraits, 
et une autre de l'an 843 ou 844, qui est un faux et dont nous avons le 
texte complet; 2° examen d'une charte de 846-848 portant cession par 



RECUEILS PERIODIQUES. 117 

Austoricus à un abbé Vittard d'un domaine dit castellum Cerrucium : 
rien ne prouve qu'il s'agisse d'un abbé de Moissac; le domaine est 
peut-être Castelferrus, en corrigeant Fernicium). — G. de Beausse. 
Note sur un mode de tradition par les reliques (d'après un dessin du 
xiF s., dans le cartulaire du Mont-Saint-Michel). — E. Clouzot. Les 
nombres cardinaux dans la toponymie (suivant M. Leite de Vasconcel- 
los, le terme septem dans des expressions comme ad septem aras 
n'aurait pas la signification précise de sept mais seulement celle de 
plusieurs. M. Clouzot indique des exemples à l'appui de cette hypo- 
thèse). r=: C. -rendus : Blanchet et Dieudonné. Manuel de numisma- 
tique française, t. I (important article de M. Prou). — J. Burnam. 
Palaeographia Iberica. — Pissard. La clameur de haro dans le droit 
normand (R. de Fréville ajoute quelques exemples à ceux qu'adonnés 
l'auteur). = Mars-avril. M. Wilmotte. Observations sur le roman 
de Troie (au point de vue du style). — P. Flament. Le premier sei- 
gneur de Bourbon et la charte de fondation de Chantelle (ce premier 
seigneur est Aimon au milieu du x« s.). 

6. — La Révolution française. 1914, 14 avril. — E. Saulnier. 
Une prison révolutionnaire. Les otages et prisonniers de guerre à 
rhôtel du Dreneuc, en 1795; suite et fin (détails intéressants). — 
Docteur R. Laffon. La commune de Pazayac, Dordogne, pendant la 
Révolution (analyse le cahier dressé en 1789 et le registre des délibé- 
rations municipales). — Alph. Méry. La fuite à Varennes et la réu- 
nion des assemblées primaires et électorales, juin 1791 (chap. i : la 
convocation des assemblées primaires et électorales; chap. ii : la fuite 
à Varennes et l'opinion); suite et fin le 14 mai (chap. m et iv : les 
assemblées primaires et les abstentions ; chap. v : les assemblées élec- 
torales et le décret de suspension du 24 juin 1791). — Commission des 
archives de la Marine. Rapport annuel du président. — Les destruc- 
tions aux Archives nationales (lettre d'un Archiviste anonyme qui 
déplore la destruction de pièces concernant l'histoire universitaire et 
surtout « l'absence de toute méthode dans la destruction »). = 14 mai. 
F. Evrard. L'esprit public dans l'Eure; suite (chap. ii : les élections 
de la Convention; chap. m : l'élan pour la défense nationale); fin le 
14 juin (l'hostilité contre les émigrés et les prêtres réfractaires). — 
L. Gauthier. L'organisation des municipalités cantonales dans le 
département de la Vienne. — Notice sur M. de Lalande (réimpression 
du Courrier français du 19 avril 1807). — Les destructions aux 
Archives nationales (quelques remarques sur l'utilité des « situations 
morales des lycées et collèges » et sur les « états numériques et nomi- 
natifs des élèves »). = 14 juin. J. Pollio. Casanova et la Révolution 
française (montre, d'après les lettres de Casanova publiées par 
MM. Khôl et Pick, que le fameux libertin insultait volontiers la 
France et la Révolution). — Aulard. Thiers historien de la Révolu- 
tion française (cette histoire fut avant tout un manifeste de l'opinion 
libérale, ([ui s'agitait fort en 1823; elle est remarquable surtout par 



118 RECDEILS PÉRIODIQUES. 

l'effort que l'auteur a fait pour comprendre les événements racontés 
par lui et les juger avec équité et bon sens. Montre l'accueil qui fut 
fait aux deux premiers volumes dans la presse et dans le public). ^ 
14 juillet. A. AULARD. Thiers historien de la Révolution française (fin; 
Thiers rendit le grand service de faire entrer Thistoire de la Révolu- 
tion dans le domaine public et classique, de la traiter autrement que 
comme une matière à pamphlet, autrement aussi qu'un thème de 
morale ou oratoire; il élargit cette histoire en y introduisant les 
finances, il la rendit plus réaliste; enfin, il fut un défenseur courageux 
de cette Révolution). — J. Berland. Mots d'ordre et de ralliement à 
Châlons pendant la Révolution (intéressant pour l'histoire militaire et 
politique). — P. Vinson. Un essai de représentation professionnelle 
pendant les Uent-Jours (à propos de l'article 33 de l'Acte additionnel 
de 1815). — M. Nesi. La résistance au coup d'État du 2 décembre 
dans les Deux-Sèvres (sources et documents; résistance très faible). 
= Documents : 1° les hésitations d'un prêtre jureur (procès-verbal 
de Condé-sur-Huisne); 2° un mariage civil sous la Restauration 
(curieux documents extraits du greffe du tribunal d'Auxerre). = 
G. -rendu : A. Espitalier. Vers Brumaire. Bonaparte à Paris (ce livre 
suscitera des polémiques intéressantes). 

7. — Revue de l'histoire des colonies françaises. 1914, 
jer trimestre. — H. Malo. Épisodes de navigation aux Antilles (faits 
de la guerre de course, à la fin du xyii^ s. et au commencement du 
xviii« s.; d'après des documents des Archives nationales). — E. Saul- 
NiER. Les Français en Casamance et dans l'archipel des Bissagos 
(mission Dangles, 1828 ; d'après les archives du ministère des Colo- 
nies). — H. F. L'histoire des colonies françaises à l'Exposition carto- 
graphique de la Bibliothèque nationale (notes détaillées et intéres- 
santes). = C. -rendu : F.-X. Garneau. Histoire du Canada, 5'' édition, 
t. I (quelques observations sur les retouches faites par M. Hector Gar- 
neau; légères rectifications; au reste, travail digne des plus grands 
éloges). — Bulletin historique (bibliographie des travaux de Ch. 
Bréard). 

8. — Revue des études anciennes. 1914, juillet-sept. — Ph. 
Fabia et Germain de Montauzan. Le nouveau diplôme militaire de 
Lyon : Commode à Sextus Egnatius Paulus (texte du diplôme et dis- 
cussion d'une théorie de Mispoulet). — B. PiCK. Une monnaie de Nico- 
poUs d'Arménie. — H. DE La Ville de Mirmont. C. Calpurnius 
Piso et la conspiration de l'an 818-65 (fin. Les principaux conjurés ; le 
préfet du prétoire Faenius Rufus; Pison, chef nominal de la conjura- 
tion ; le rôle de Sénèque ; hésitations et mauvaise volonté de Pison ; 
le meurtre de Néron est fixé au 19 avril, et la conspiration découverte 
le 18 ; aveux et dénonciations des conjurés qui sont les premiers arrê- 
tés ; inertie de Pison qui n'agit pas et qui se tue ; sort des principaux 
conjurés ; le fils de Pison). — C. Jullian. Notes gallo-romaines : 
LXIIL De l'origine des Francs-SaUens. — J. Toutain. Une nouvelle 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 119 

inscription d'Alésia. — H. de Gérin-Ricard. Enceintes et habitats 
des environs de Marseille ({'•^ liste). — Voie antique de Marseille à 
Trets. — Inscriptions rurales de la colonie d'Apt (conservées au châ- 
teau deCoUongue, Vaucluse). — C. Jullian. Chronique gallo-romaine. 

— P. Roussel. Une inscription funéraire d'Egypte. := C. -rendus : 
.4. Jeremias. Manuel de l'ancienne civilisation orientale (livre à 
thèse, où sont groupés des faits très nombreux; rectifications et cri- 
tique par L. Legrain). — E. Courbaud. Horace (un peu artificiel). — 
P. Gauckler. Basiliques chrétiennes de Tunisie (remarquable; addi- 
tions par J.-A. Brutails). — R. Billiard. La vigne dans l'antiquité 
(sérieux et complet). — Ch. Coffey. L'âge du bronze en Irlande 
(résumé solide et nourri). — Chronique des études anciennes (Corpus 
délien; Pandora; Ciris; statuette du musée de Berlin; l'argent et la 
république romaine; etc.). 

9. — Revue des études historiques. 1914, mai-juin. — G. Gau- 
THEROT. Un démolisseur jacobin : François Daujon (1792-1799; 
d'après la série F des Archives nationales). — A. Auzoux. Un inci- 
dent diplomatique entre l'Espagne et le Directoire, 1798-1799 (inci- 
dent de personnel; fond assez anodin; récit agréable d'après des 
documents des Affaires étrangères et des Archives nationales). — 
L. PiNVERT. Mérimée et le combat de Schwardino. Le vrai « Enlève- 
ment de la Redoute « (Mérimée ignoi'e l'âme du soldat). — Vicomte 
DE Reiset. M™« de Genlis et ses historiens (travaux de MM. Har- 
mand, de Maricourt, Maugras, de Beaumont et Banos, de Parrel). = 
C. -rendus : H. Malo. Les corsaires dunkerquois et Jean Bart (sujet 
intéressant; livre remarquable). — Ed.Guyot. Le socialisme et l'évo- 
lution de l'Angleterre contemporaine (critique vive du style et de 
X l'esprit universitaire » de l'auteur). 

10. — Revue des études napoléoniennes. 1914, juillet-décembre. 

— P. Hazard. Leopardi et Napoléon (étudie « l'impression que fit, sur 
l'âme d'un des plus grands poètes du xix** siècle, le grand empereur ». 
Parle surtout des Dialoghetti, brochure publiée en 1831 parle père de 
Leopardi, qui était un ennemi acharné de Napoléon et de toute la 
France révolutionnaire. Leopardi, qui avait d'abord détesté, lui aussi, 
le « tyran », était passé au parti libéral, par conséquent à celui de la 
Révolution. Il refusa de subir la paternité du livre de son père, que 
tout le monde lui attribuait; mais il continua de ne pas aimer Napo- 
léon). — R. GuYOT. Pitt et Napoléon, d'après M. J. Holland Rose. 

— L. Batcave. La bataille d'Orthez, 27 février 1814. — G. Vau- 
THiER. La Société maternelle sous l'Empire (société privée fondée 
par la reine Marie-Antoinette en 1788 pour donner des secours aux 
femmes récemment accouchées; transformée en 1811 en une sorte 
d'institution d'État sous la présidence de Marie-Louise. Renseigne- 
ments tirés des registres mêmes de cette société. Après la seconde 
Restauration, elle redevint société privée sous le patronage de la 
duchesse d'Angoulème et disparut en 1819). — Id. Médecins français 



120 RECUEILS PERIODIQUES. 

demandés par l'empereur de Russie en 1809. — M. Escoffier. Les 
instructions de Lord Castlereagh, plénipotentiaire britannique au 
congrès de Châtillon, 1813. — A. Mansuy. Revue des revues russes, 
1912-1914. — L. Hautecoeur. Études sur l'art du premier Empire. 

11. — Revue des questions historiques. 1914, l^"^ avril. — 
L. MiROT. L'enlèvement du Dauphin et le premier conflit entre Jean 
Sans-Peur et Louis d'Orléans, juillet-octobre 1405 (Louis d'Orléans 
et Jean Sans-Peur; exposé de leurs forces, de leurs ambitions et de 
leurs politiques ; les premiers conflits ; l'enlèvement du Dauphin, en 
août 1405, avec la complicité de la reine Isabeau; à suivre). — 
L. Cristiani. Luther au couvent (suite; le commentaire de l'épitre 
aux Romains, 1515-1517; le dogme de la certitude du salut, 1518). — 
P. Bliard. Loriquet et Saint-Acheul (Loriquet directeur de l'établis- 
sement de Saint-Acheul ; « l'épouvantail et le cauchemar des libéraux 
impies aux jours de la Restauration », 1814-1828; sources inédites). — 
P. Allard. a propos de l'arc de triomphe de Constantin (combat la 
thèse du professeur Frothingham, suivant laquelle cet arc serait un 
ancien arc d'époque très antérieure, remanié pour être consacré au 
nouveau maître). — R. de Cisternes. Louis XV et le comte de Cler- 
mont à la bataille de Lawfeldt (1747; documents des archives histo- 
riques de la Guerre). — R. Buet. Un apôtre français en Suède à la 
fin du XVIII* s. (l'abbé Oster, Lorrain; d'après le livre de MM. Fiel et 
Serrière). — G. Gautherot. Les destructions d'archives à l'époque 
révolutionnaire (d'après les pièces des Archives nationales). — 
P. Ubald d'Alençon. Une lettre inédite de Félicité de La Mennais 
adressée à Gerbet (19 septembre 1833). — A. d'Alès. Le cardinal 
Rampolla historien (à propos de ses travaux sur sainte Mélanie ; une 
lettre inédite du cardinal à l'auteur). = G. -rendus : L. Garzend. L'In- 
quisition et l'hérésie, à propos de l'affaire Galilée (thèse trop subtile 
et sans preuves). — 0. Havard. Histoire de la Révolution dans les 
ports de guerre (substantiel et curieux). = R. Schneider. Chronique 
d'histoire de l'art. — F. Cabrol. Chronique d'archéologie chrétienne 
et de liturgie. — E.-G. Ledos et P. Allard. Chronique. 

12. — Revue d'histoire rédigée à l'État-major de l'armée. 
1914, mars. — L'armée du roi, 1674 (I : le recrutement; suite en avril 
et mai : les soldats). — L'organisation de la Grande Armée de 1813, les 
levées et l'esprit public, !••'= partie; chap. m : la levée de la conscrip- 
tion (suite; fin en avril). — La guerre de 1870-1871. Le siège de Paris; 
premiers jours du siège, du 20 au 30 septembre; chap. ii : premières 
dispositions militaires; chap. m, en avril : l'action diplomatique du 
gouvernement de la défense nationale pendant le mois de septembre. 
— La guerre de 1870-1871. La première armée de la Loire. III : 
période d'expectative du 18 octobre au 7 novembre; chap. v : projet 
d'offensive de la délégation du gouvernement. Conseils de guerre de 
Salbris et de Tours, 24 et 25 octobre. = Mai. La campagne de 1807. 
La manœuvre d'Eylau (suite; le plan des alliés). — La guerre de 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 121 

1870-1871. Le siège de Paris. Premiers jours de siège, 20-30 sep- 
tembre; chap. IV : mesures générales d'ordre administratif et mili- 
taire. — La première armée de la Loire; III (suite). = Juin. Une 
opinion allemande sur la genèse de la décision. — Suite des articles 
précédents. 

13. — Revue historique de la Révolution française. 1914, 
avril-juin. — Baron "de Lïitzow. Trois lettres inédites à Sir Francis 
d'Ivernois sur la guerre d'Espagne, 1810-1812, publiées et annotées 
par 0. Karmin. — O. Beuve. Un petit-fils de Montesquieu soldat de 
l'indépendance américaine (d'après des documents inédits conservés 
aux archives de l'Aube et que M. Céleste n'a pas connus. Ce sont 
des lettres écrites par Charles-Louis de Secondât de Montesquieu au 
vicomte de Saint-Chamans-Rébénac, son ami, 1780-1782). — Favret. 
Quelques documents biographiques sur le conventionnel Courtois. — 
Ch. Vellay. Les vicaires généraux de Paris et le serment constitu- 
tionnel en janvier 1791. — R. Vallentin du Cheylard. Sanary et 
le siège de Toulon ; suite et fin. — Marie-Caroline, reine des Deux- 
Siciles. Lettres inédites au marquis de Gallo, publiées et annotées par 
le commandant Weil; suite : 1802-1803. — H. Duval. Robespierre 
et l'admission des femmes dans les sociétés littéraires (compte-rendu 
d'un discours prononcé à l'Académie d'Arras le 18 avril 1787). — 
Ch. Vellay. Un rapport inédit de Robespierre à l'Académie d'Arras, 
1787. _ Id. Une lettre de Delessart au ministre de France à Mayence 
sur la question des émigrés, 14 novembre 1791. — 0. Karmin. Le 
Journal de Genève comme source de l'hisioire de la Révolution 
française, 1789-1793. — R. Brouillard. Un journal bordelais patronné 
par Ysabeau, an III. — O. Karmin. Une lettre inédite de John Adams 
à Sir Francis d'Ivernois (11 décembre 1795; J. Adams répond à l'en- 
voi que F. d'Ivernois lui avait fait de ses Réflexions sur la. guerre). 
— Id. Un récit oublié de la prise du bois de Finges, dans le Valais, 
par les Français, 28 mai 1799. — Commandant Weil. Une singulière 
idée d'un Anglais, partisan et défenseur de Napoléon, en 1815 (copie 
analytique, prise par la police de Vienne, d'une lettre où un certain 
Mac Kenrot propose à Marie-Louise de faire parvenir à Napoléon à 
Sainte-Hélène des journaux et des livres, et conseille aux membres 
de la famille impériale de former à Londres « un établissement de 
banque et de commerce sous la raison sociale Bonaparte et C'« », ce 
qui prouverait « la confiance de la famille dans l'honneur national du 
peuple anglais ». Peut-être ceci pourrait-il contribuer à mettre fin 
à « l'exil cruel et à la déportation inconstitutionnelle et illégale de 
S. ]\i. >,). _ p. Portevin. Essai d'une bibliographie de J.-B. Carrier; 
suite et fin. 



CHRONIQUE. 



France. — M. Georges Perrot, qui est décédé le ["" juillet dernier, 
était né à Villeneuve-Saint-Georges le 12 novembre 1832. Après de 
brillantes études au lycée Charlemagne, il entra en 1852 à l'École 
normale, où il eut pour camarades Fustel de Coulanges, Goumy, 
Michel Bréal. Après avoir été reçu agrégé des lettres, il fut nommé, 
le 20 octobre 1855, membre de l'École française d'Athènes. Il explora 
la Crète où il découvrit le premier fragment de la loi de Gortyne, l'île 
de Thasos, sur laquelle il écrivit un mémoire remarquable {Archives 
des Missions, 2« série, t. I). En 1861, après avoir enseigné aux 
lycées d'Angoulème et d'Orléans, il retourna en Orient, chargé d'une 
importante mission par Tempereur Napoléon III. Accompagné par 
Edmond Guillaume et Jules Delbet, il compléta à Ancyre le texte grec 
du Testament politique d'Auguste, fixa l'emplacement exact d'une série 
d'anciennes cités de la Galatie et découvrit le champ de bataille où 
César battit Pharnace. Ce voyage nous valut deux beaux volumes inti- 
tulés : l'Exploration archéologique de la Galatie et de la Bithynie 
(Paris, 1862-1872, in-4o, 1 vol. de planches). Tout en rédigeant cet 
ouvrage, il enseigna la rhétorique au lycée Louis-le-Grand et prépara 
ses deux thèses de doctorat qui furent soutenues en 1867 ; De Gala- 
tia provincia romana et Essai sur le droit public d'Athènes. Il 
traduisit aussi divers ouvrages de l'anglais, dont la Science du lan- 
gage, de Max Mûller (avec M. Harris). Après la guerre, il fut nommé 
maître de conférences de littérature grecque à l'École normale supé- 
rieure, où il enseigna pendant sept années (1871-1878), et de cet ensei- 
gnement est sorti son livre sur les Précurseurs de Démosthène. En 
1878, était créée à la Faculté des lettres une chaire d'archéologie, pour 
laquelle il était tout désigné; il l'occupa jusqu'en 1883 et il entreprit 
alors, en collaboration avec Chipiez, ce monument d'érudition qu'est 
l'Histoire de Vart dans l'antiquité. Il remonta, par delà la Grèce, à 
l'Egypte, à l'Assyrie, à la Phénicie, à la Judée, à la Perse. On a pu 
dire fort justement : « Cette œuvre, d'un plan clair et symétrique, où 
les ailes s'ajoutent régulièrement aux ailes, est pour l'archéologie con- 
temporaine ce que fut l'Encyclopédie du xviii" siècle pour les diverses 
branche du savoir humain : le rayon de bibUothèque où se déposa, en 
lumineuses assises, l'état actuel de nos connaissances ^ » Le t. I sur 
l'Egypte paraissait en 1882, le t. X sur la céramique de la Grèce 

1. Georges Radet, l'Histoire et l'œuvre de l'École française d Athènes, p. 338. 



CHRONIQUE. 123 

archaïque était donné en 1914, quelque temps avant la mort de l'au- 
teur. Se trouvera-t-il un érudit pour poursuivre cette tâche, sur le 
même plan, si étendu? Le labeur effraiera sans doute les plus vail- 
lants. On peut dire que presque pas un jour ne s'est écoulé depuis 
1878 où M. Perrot n'ait médité cette œuvre. Il la portait sans cesse 
avec lui en sa tête; en ses excursions, en ses courses à travers 
Paris, on le voyait souvent s'arrêter, pour fixer sur le papier les idées 
qui se présentaient à lui. Il l'avait commencée à la Faculté des lettres 
de Paris; il la poursuivit en dirigeant de 1883 à 1904 l'École normale 
supérieure, où, par sa droiture, par son obligeance, il se concilia, en 
des temps qui étaient parfois difficiles, la respectueuse sympathie des 
élèves. Il ne cessa d'y travailler quand, en 1905, il fut élu secrétaire 
perpétuel de l'Académie des inscriptions, à laquelle il appartenait 
depuis 1874 ; et pourtant chaque année, outre son rapport annuel, il 
donnait lecture d'une notice fouillée sur la vie et les œuvres d'un con- 
frère disparu : WaUon, Delisle, Longnon par exemple. M. Perrot est 
mort debout à sa table de travail à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Il 
laisse, avec l'exemple d'une vie très digne, une belle œuvre scien- 
tifique, et ce sera l'étonnement des savants de l'avenir qu'elle ait été 
exécutée par un seul homme. C. Pf. 

— M. André Lavertujon, ancien ministre plénipotentiaire et séna- 
teur, est mort en septembre dernier à l'âge de quatre-vingt-sept ans. 
On lui doit un gros livre, très érudit, sur la Chronique de Septime 
Sévère, texte critique, traduction et commentaire (2 vol., 1897, 1899). 

— Dom Marins Férotin, bénédictin du monastère français de Saint- 
Michel de Farnborough, mort le 16 septembre à l'âge de cinquante-neuf 
ans, est l'auteur d'une Hi&toire de Silos, abbaye castillane qui possé- 
dait une riche bibliothèque et qui occupe une place fort honorable dans 
riiistoire littéraire de l'Espagne au moyen âge. Il y a joint un Recueil 
des chartes de l'abbaye (1897). On lui doit en outre une étude critique 
sur le Véritable auteur de la Peregrinatio Silviae, la vierge espa- 
gnole Etheria (1903). Dans le recueil des Monumenta ecclesiae litur- 
gica, il a donné deux gros et importants volumes : le tome V, le 
Liber ordinum en usage dans l'Église wisigothique et mozara- 
bique d'Espagne, du V^ au X/« siècle (1904), et le tome VI, le Liber 
mozarabicus sacramentorum et les mayiuscrits niozarabes (1911). 

— M. Henri-Auguste B.A.nCKHAUSEN est mort le 10 octobre à Bor- 
deaux, sa ville natale, dans sa quatre-vingt-unième année. Professent' 
de droit administratif à la Faculté de droit, il ne publia qu'un petit 
nombre d'études juridiques; mais il se fit un nom des plus honorables 
comme éditeur de textes importants relatifs à l'histoire, aux institu- 
tions, à la littérature de sa province. Membre de la Société des biblio- 
philes de la Guyenne, il publia pour elle les Essais de Montaigne, 
texte original de 1580 avec les variantes des éditions de 1582 et de 
1587 (1871 et 1873). Membre de la Commission chargée d'éditer les 



124 CHRONIQUE. 

archives historiques de Bordeaux, il prit pour lui la plus grosse part, 
éditant les plus anciens Registres de la Jurade (2 vol., 1873 et 1878), 
le Livre des privilèges, précédé d'un Essai sur l'administration 
de Bordeaux sous l'ancien régime (1878), le Livre des coutumes, 
précédé d'un Essai sur le régime législatif de Bordeaux au moyen 
âge (1890). Ces deux derniers volumes (toute réserve faite sur le plan 
adopté pour l'établissement du texte) sont exécutés avec un soin digne 
des plus grands éloges. Pour la Société des Archives historiques de 
la Gironde, il publia les registres des Grands Jours de Bordeaux de 
1456 à 1459 (t. IX, 1871) et le Chartularium Henrici V et Hen- 
rici y/, regum Angliae (t. XVI, 1878), recueil de plus de 250 chartes 
émanées de la chancellerie royale d'Angleterre qui s'étend, en dépit du 
titre, de 1204 à 1453. La confiance qu'il sut inspirer aux héritiers de 
Montesquieu lui valut l'inestimable privilège de pénétrer dans les 
archives, jalousement fermées jusque-là, de La Brède, et c'est au 
grand historien philosophe bordelais qu'il consacra l'activité de ses 
dernières années. Déjà, en 1897, il donnait une édition nouvelle des 
Lettres persanes, qu'il reprit sous une forme achevée pour la Société 
des textes français modernes (2 vol., 1913); en 1900, il fut chargé de 
publier les Considératio7is d'après les manuscrits originaux et, en 
1907, il écrivit un très intéressant volume sur Montesquieu, ses idées 
et ses œuvres, d'après les archives de La Brède. Il y montrait qu'il 
pouvait se mouvoir aussi aisément dans le monde philosophique du 
xviii« siècle que dans les périodes les plus obscures du moyen âge. 
Resté jeune d'esprit et de cœur, malgré de cruelles infirmités (« le 
solitaire du cours d'Aquitaine », comme il se qualifiait volontiers, 
était devenu à moitié aveugle et sourd), il ne cessa de s'intéresser 
au travail intellectuel et il s'éteignit doucement après trois jours de 
maladie. Ch. B. 

— M. Marcel Reymond, mort le 13 octobre à Lyon, à l'âge de 
soixante-cinq ans, était un historien de l'art des plus distingués. Outre 
de nombreuses biographies d'artistes italiens : les Délia Robbia 
(1897), Donatello (1898), Verrochio (1905), Michel-Ange (1906), le 
Bernin (1911), Brunelleschi (1912), qui sont surtout des ouvrages 
de vulgarisation, on lui doit une étude très fouillée et originale sur la 
Sculpture florentine, qui comprend quatre volumes abondamment 
illustrés : les Précurseurs (1897), le XV^ siècle (1898 et 1899), le 
XVI^ siècle et les successeurs de l'École florentine (1900). Il admi- 
rait l'art italien et il en parlait avec autant de compétence et de goût 
que d'enthousiasme; mais il professait aussi un culte passionné pour 
l'art français : un de ses premiers écrits avait eu pour objet de dénon- 
cer Vinfluence néfaste de la Renaissance italienne en France (1890). 
Il vivait d'ordinaire à Grenoble, libre de toute attache officielle et pro- 
fessionnelle, assez mal en cour à cause de ses opinions politiques et 
religieuses. Il s'attacha avec d'autant plus d'ardeur à sa petite patrie, 
surtout aux trésors artistiques de sa province dont il étendait volon- 



CHRONIQDE. 125 

tiers l'influence loin de ses limites naturelles. Une étude sur le Palais 
de Justice de Grenoble, en collaboration avec M. Charles Giraud 
(1897), lui fournit l'occasion de mettre en relief l'école grenobloise de 
sculpture au xvF siècle, et en particulier l'œuvre de Martin Claustre. 
A l'Université de Grenoble, il sut, par son activité complaisante, sa 
chaleur de cœur, attirer et retenir une nombreuse clientèle d'étudiants 
étrangers dont beaucoup lui sont demeurés reconnaissants. — Ch. B. 

— L'inexorable guerre que nous font l'Allemagne et l'Autriche- 
Hongrie frappe si cruellement l'érudition française qu'il faudra men- 
tionner seulement les morts les plus douloureuses. Nous annoncerons 
aujourd'hui celles de MM. Déchelette et R. Michel. 

Joseph DÉCHELETTE, conscrvateur du musée de Roanne, a été blessé 
mortellement le 3 octobre à la tête d'un bataillon de territoriale à 
Vic-sur-Aisne, à l'âge de cinquante-trois ans. Neveu de BuUiot, l'ar- 
chéologue autunois, il fut initié par lui à l'étude de nos antiquités 
nationales, auxquelles il a consacré un grand nombre d'articles; rap- 
pelons seulement son rapport sur les Fouilles du mont Beuvray 
(1891-1900) (1904). Le grand ouvrage de Pic, conservateur du musée 
de Prague, sur le Hradischt de Stradonitz en Bohême, lui fournit 
le thème d'une instructive comparaison avec les fouilles de Bibracte 
(1901), et il traduisit en français l'ouvrage du savant tchèque (1906). 
Ses yases céramiques ornés de la Gaule romaine (2 vol., 1904) lui 
méritèrent les éloges unanimes de l'Académie des inscriptions. Enfin, 
il s'est acquis une renommée qui a dépassé de fort loin les limites 
de notre pays en publiant son Manuel d'archéologie préhistorique, 
celtique et gallo-romaine, œuvre considérable dont quatre volumes 
ont déjà paru (1910-1913), mais qui reste malheureusement inachevée. 

Robert Michel était le fils unique de M. André Michel, le savant pro- 
fesseur d'histoire de l'art à l'École du Louvre; il avait fait de solides 
études à l'École des chartes, d'où il sortit le premier de sa promotion 
en 1908, et à l'École des Hautes-Études. Sa thèse pour le diplôme 
d'archiviste-paléographe : l'Admiyiistration royale dans la séné- 
chaussée de Beaucaire au temps de saint Louis^ fut remarquée. 
Publiée sous les auspices de la Société de l'École des chartes (1910), 
elle semblait promettre un historien sagace à l'étude de nos institu- 
tions médiévales ; mais l'influence paternelle et le fructueux séjour 
qu'il fit à l'École française de Rome l'engagèrent dans une voie diffé- 
rente. Ayant trouvé dans les archives Vaticanes de nombreux docu- 
ments sur les constructions faites par les papes d'Avignon en France 
au xive siècle, il se fit archéologue sans cesser d'être historien; les 
textes lui fournissaient des dates précises, des noms d'artistes et d'en- 
trepreneurs, des mentions d'œuvres d'art, une riche nomenclature; il 
voulut faire de cette masse de matériaux écrits la solide base d'une 
série d'études sur l'histoire de l'architecture civile, militaire et reli- 
gieuse du moyen âge. Il se proposait d'en tirer d'abord le sujet de 
thèses pour le doctorat es lettres. L'une, sur Vllistoire des remparts 



12G CHRONIQUE. 

d'Avignon, est achevée; l'autre, sur les Villes fortes et les châteaux 
des papes d'Avignon, n'est encore qu'en préparation. Chaque nou- 
veau voyage dans le Midi, chaque nouvelle visite dans les archives 
locales lui apportait un supplément d'informations qui l'obligeait à 
reprendre son travail et à en différer l'accomplissement. Érudit scru- 
puleux, modeste et qui n'était jamais satisfait de lui-même, Robert 
Michel était en outre d'une rare distinction morale. Ceux qui ont eu 
le privilège de le connaître dans l'intimité, en particulier les directeurs 
de la Revue historique, dont il fut pendant un temps le secrétaire, 
garderont de lui un souvenir ému et reconnaissant. Il a été tué le 
13 octobre; la veille, il avait eu trente ans. Ch. B. 

— Parmi nos jeunes historiens déjà tombés pour la France et la 
noble cause de l'humanité, nous mentionnons Thierry de Lambel, 
un des premiers frappés et mort à l'hôpital du Mans des suites d'une 
grave blessure. Il avait été reçu licencié es lettres à la Sorbonne et pré- 
parait son diplôme supérieur d'histoire et de géographie. Appartenant 
à une illustre famille lorraine, habitant ce beau château Renaissance 
de Fléville qu'Israël Silvestre a gravé, il avait demandé à l'histoire de 
Lorraine le sujet de son mémoire et il devait traiter : La mission de 
Dupuy, de Lebret et de Delorme en Lorraine en 1624 ; une première ten- 
tative de chambre de réunion. Il avait déjà réuni pour ce travail des notes 
nombreuses que nous tâcherons sans doute un jour de mettre en œuvre. 
— L'Ecole normale supérieure a été particulièrement éprouvée. A elle 
appartenait Jean Roux, qui venait de terminer sa seconde année. Il nous 
avait présenté un excellent mémoire pour le diplôme sur le concile do 
Francfort de 794. Il avait traduit de la façon la plus précise les canons 
du concile, les avait commentés article par article et, de cette étude 
minutieuse de détail, il avait tiré d'excellentes considérations géné- 
rales sur la politique ecclésiastique de Charlemagne. Sous-lieutenant 
au 82« de ligne, il a été tué à Vaubécourt (Meuse) le 6 septembre. — 
Edmond BOUCHÉ faisait partie de la promotion de 1910. Il s'était par- 
ticulièrement consacré à l'histoire religieuse du xvii<= siècle et, pour 
son diplôme, il avait présenté un mémoire sous ce titre : La consul- 
tation des évêques de France en 1698 sur la conduite à tenir à l'égard 
des Réunis. Il faisait en 1913-1914 sa seconde année de service mili- 
taire en qualité de sous-lieutenant au 72" de ligne et c'est en uniforme 
qu'il vint passer les épreuves de l'agrégation au dernier concours, que 
la mobilisation a interrompu de façon si subite. Il fut rappelé bien 
vite à son régiment et ne put faire la première leçon de l'examen oral. 
Dans la nuit du 7 au 8 septembre, il était frappé sur le champ de 
bataille de Pargny-sur-Saulx (Marne). — Georges Reverdy était son 
contemporain. Il avait fait de très bonnes études au lycée de Montpel- 
lier, sous la direction de maîtres qui éveillèrent sa vocation histo- 
rique. Son mémoire pour le diplôme consista en une traduction et un 
commentaire d'un recueil de lettres de l'époque mérovingienne con- 
servé à la Vaticane dans le fonds de la reine Christine et connu sous 
le nom de : Epistolae Austriasicae. Il montra combien l'édition de 



CHRONIQUE. 127 

Gundlach, dans les Monumenta, était insuffisante, proposa des con- 
jectures très séduisantes pour corriger le texte, expliqua des passages 
qui, avant lui, étaient incompréhensibles et, dans sa traduction, sut à 
la fois être fidèle et élégant. L'article de lui que nous avons publié 
dans la Revue historique (t. CXIV, p. 61) : les Relations de Chil- 
debert II et de Byzance, est un fragment de ce travail; et le Moyen 
âge (2« série, t. XVII, p. 274) accueillit la Note sur l'interprétation 
d'un passage d'Avitus, où le jeune historien discuta avec beaucoup 
de fermeté la question du baptême de Clovis. Au concours de 1913, 
Reverdy fut reçu agrégé et en octobre il partait pour accomplir son 
service militaire. Il a été tué le 30 août à Haudonville, non loin 
de Gerbéviller, que les Allemands ont ruiné d'une façon si barbare. 
— Jules Pascal appartenait à une promotion plus ancienne, celle 
de 1906. Il avait suivi les classes du lycée de Grenoble où son père 
est secrétaire d'Académie; à l'Ecole normale, il se fit inscrire à la 
section d'histoire et étudia dans son diplôme la condition des terres 
et des personnes au moyen âge dans le Dauphiné, d'après le cartu- 
laire de l'église de Grenoble et les autres cartulaires locaux. Il aimait 
ces questions difficiles vers lesquelles le portaient ses études juri- 
diques, poussées en même temps que ses études d'histoire, et aussi 
un esprit très net ayant, avec le. sens des réalités, le besoin de géné- 
raliser, et volontiers systématique. Il trouva des solutions très 
curieuses sur la condamine, la cahannaria, le mode de propriété 
des vastes forêts ou des déserts alpins. Reçu second agrégé, il ensei- 
gna une année au lycée d'Annecy, puis passa trois ans comme pen- 
sionnaire à la fondation Thiers. Il y poursuivit ses études de droit 
et rassembla les matériaux pour ses deux thèses de doctorat; dans 
la thèse principale, il se proposait de résumer les théories des 
sociologues sur le caractère de la propriété primitive; dans la thèse 
complémentaire, il voulait étudier la situation des classes rurales et 
l'état des terres en Dauphiné au cours du xviiie siècle. Le travail de 
recherche était déjà fort avancé. En juillet dernier, il venait d'être 
nommé professeur au lycée de Marseille quand la guerre éclata. Il 
rejoignit aussitôt son poste de sous-lieutenant au 356« régiment d'in- 
fanterie et, le 22 septembre, il tomba à Lironville (Meurthe-et-Mo- 
selle); il fut enterré par ses soldats au cimetière de Noviant-aux-Prés. 
Aux familles si cruellement frappées, nous présentons nos condo- 
léances émues. Ces jeunes gens qui se destinaient à l'enseignement 
et aux paisibles recherches scientifiques ont été de vaillants soldats et 
sont morts en héros. Que d'espérances, que de belles études historiques 
ont été anéanties en un clin d'oeil ! Mais d'autres reprendront la tâche 
interrompue et la mèneront à bonne fin pour la plus grande gloire de 
notre chère France reconstituée. Chr. Pfister. 

Espagne. — L'Institut d'estudis catalans de Barcelone s'apprête 
à fêter le sixième centenaire de la mort du philosophe Ramon Lull ; 
une commission, formée pour concentrer les travaux des érudits cata- 
lans, publiera une série d'études biographiques et bibliographiques, 



128 CHRONIQUE. 

dont cinq, par MM. Gottron, Duran-Rogent, Aguilô, Alôi et Rutrô, 
sont déjà prêtes pour l'impression. Une autre commission, dont l'objet 
est de publier à Majorque toutes les œuvres de R. LuU, fêtera le cen- 
tenaire en éditant le Blanquerna d'après le texte du manuscrit de 
Munich, dont l'Institut possède une reproduction photographique: 

— Aux facultés de droit et de littérature de Madrid a été créée une 
chaire d'histoire des institutions politiques et civiles de l'Amérique ; 
elle a été confiée, à la suite d'un concours, à M. Altamira. 

Grande-Bretagne. — Un certain nombre de professeurs de l'Uni- 
versité d'Oxford se sont préoccupés de répandre dans le public les 
notions qu'il faut posséder sur les causes de la guerre actuelle et 
sur les questions de politique générale qu'elle soulève. Dans Why we 
are at war, six d'entre eux, MM. Barker, Davis, Fletcher, Has- 
SALL, Legg et Morgan, ont exposé en six chapitres les origines de la 
neutralité de la Belgique et du Luxembourg, la course aux arme- 
ments depuis 1871, le développement de la politique russe, la crise 
d'où est sortie la guerre, les négociations qui l'ont précédée, enfin les 
théories nouvelles sur l'État à la mode prussienne, sur la nécessité et 
la moralité splendide de la guerre, qui ont été enseignées en Alle- 
magne par le professeur Treitschke et le général de Bernhardi. En 
appendice, on a reproduit les principaux documents diplomatiques 
dont la lecture est indispensable à toute personne soucieuse d'étudier 
honnêtement les origines immédiates de la guerre et de déterminer la 
part de responsabilité qui incombe à chacun des belligérants. On y 
trouvera notamment une traduction autorisée en anglais des pièces 
imprimées dans le Livre blanc allemand (Clarendon Press; prix : 2 sh.; 
une seconde édition augmentée vient de paraître, ainsi qu'une traduc- 
tion en français due à un professeur français d'Oxford). — A la même 
librairie a paru une série d' « Oxford Pamphlets » parmi lesquels nous 
mentionnerons : Serbia, par Sir Valentine Chirol; Russia; the psy- 
chology of a nation, par P. Vinogradoff; India and the war, par 
E. Trevelyan; The Germans^ their einpire, par C. R. L. Flet- 
cher; The value of small states, par H. Fisher; Nietzsche and 
Treitschke ; the worship of povper in modem Germany, par E. Bar- 
rer. Chacune de ces brochures est mise en vente au prix de 2 pence 
(25 centimes). — Au même prix, a paru à Londres chez J. Murray 
une brochure de M, G. W. Prothero : Our duty and our interest 
in the war (publ. par le « Central Committee for national patriotic 
organisations »). C'est la première d'une série destinée surtout à 
éclairer la religion des neutres. 



Le gérant : R. Lisbonne. 



Nogenl-le-Rotrou, imprimerie Daupeley-Godverneor. 



LA RETRAITE 



DE 



POMPONNE DE BELLIÈVRE 

(Septembre 1588-Mai 1593). 



I. 

Le renvoi des aticiens ministres. — Les premiers temps 
de la disgrâce. 

Le 8 septembre 1588, le surintendant des finances Pomponne 
de Bellièvre^ recevait à Blois du roi Henri III, son maître, 
l'ordre de se retirer chez lui. Le même commandement était 
fait le même jour au chancelier de Cheverny, aux secrétaires 
d'État Villeroy, BrûlartetPinart. La lettre était correcte, sèche 
et vague : le roi daignait seulement indiquer qu'il voulait désor- 
mais disposer ses affaires, ainsi que sa volonté et résolution le 
mouvaient pour le bien de son État. Bellièvre remit aussitôt au 
porteur Benoise une réponse simple et digne où il donnait au roi 

1. Les faits de celle histoire n'ont jamais été exposés. Les biographes de Bel- 
lièvre n'ont pas connu ou ils ont passé sous silence ces cinq années de sa car- 
rière. Nos documents essentiels sont pris dans les papiers de Bellièvre, qui 
forment à la Bibliothèque nationale, dans le fonds français, une riche collec- 
tion de lettres encore mal connues, intéressant l'histoire de France sous 
Charles IX, Henri III et Henri IV (n°' 15890-15911). Ce sont surtout les n<" 15892, 
15893, 15909 et 15910. — Sur Bellièvre, il n'existe aucune étude d'ensemble. 
On a deux Oraisons funèbres datées de 1007 (Paris, in-S"), l'une de Pierre 
Fenoillet, l'autre de Jean Tournet; deux Éloç/es, l'un de René le Bossu, l'autre 
de Papyre Masson (Paris, IG07, in-4''). Voir aussi Duchesne, Histoire des chan- 
celiers... Paris, 1680, in-fol.; Scévole de Sainte-Marthe, Éloges des hommes 
illustres..., mis en français par CoUetet. Paris, in-fol., 1644. — Les mémoires 
ou histoires qui fournissent sur Bellièvre des renseignements sont les sources 
habituellement consultées pour l'histoire générale de l'époque. Citons les prin- 
cipales : Palraa-Cayet, Mathieu, de Thou, Nevers, Duplessis-Mornay, Sully, 
Rev. Histor. CXVII. 2« fasc. 9 



130 J. NOUAILLAC. 

l'assurance qu'il serait fidèlement obéi ^ ; et il se retira sans bruit 
dans ses terres, abandonnant, pour « le petit ruisseau de Gri- 
gnon », « les grandes mers de la cour »'-. 

Quelles réflexions lui inspira cette brutale disgrâce? Nous 
pouvons aisément les pénétrer, car il ne se fit point faute, pen- 
dant les premiers mois de l'exil, de confier à ses amis ce qu'il 
avait sur le cœur. 

L'afi'ront lui parut d'abord absolument immérité. Bellièvre 
avait, sans fausse vanité, une conscience claire des services 
rendus à l'Etat durant une vie déjà longue. Il était, comme les 
l'Aubespine, les Morvilliers, les Cheverny et les Villeroy, ses 
contemporains, le type de ces « bons serviteurs » que la noblesse 
de robe donna à la monarchie et qui, sans laisser le souvenir 
précis d'une œuvre législative, financière ou diplomatique ori- 
ginale, s'acquittèrent « dignement et vertueusement », comme 
dit l'Estoile, de grandes et belles charges. BeUièvre avait été, 
dirions-nous, une de ces « utilités », un de ces hommes d'Etat 
intelligents et souples employés tour à tour dans les hautes fonc- 
tions judiciaires ou financières, dans l'administration des pro- 
vinces, dans la diplomatie. 

Sa vie avait été bien remplie : de vingt-cinq à vingt-neuf ans, 
le fils de Claude de Bellièvre, premier président du parlement 
de Grenoble, fut, comme il convenait, un homme de robe, con- 

d'Aubigné, L'Estoile, Villeroy. Ajoutons les Hislorietles de Talleinant des 
Réaux et les Anecdotes de l'hisloire de France... Urées de la bouche de M... 
Du Vair et autres (Lalanne, Paris, 1858). Les relations et dépèches d'ambas- 
sadeurs ilorentins et vénitiens sont aussi utiles à consulter. — Presque tout, 
dans les lettres et écrits divers de Bellièvre, est inédit; certains documents 
(surtout pour les ambassades en Suisse et les négociations de Vervins) sont en 
outre dispersés, hors des Papiers, dans les fonds Brienne et Dupuy à la Biblio- 
thèque nationale, aux Affaires étrangères, à l'Arsenal, à l'Institut. On ne trouve 
d'imprimés que la Harangue à la reine d'Angleterre (1588), XAdvis aux Fran- 
çais (1593) et diverses pièces contenues dans le Mémoire historique concer- 
nant la négociation de la paix traitée à Vervins, l'an 1598 (Paris, 1667, 
2 vol. in-12). — Signalons enfin les ouvrages modernes où l'on trouve des ren- 
seignements pour certaines parties de la vie de Bellièvre : E. Rott, Hem-i IV, 
les Suisses et la Haute-Italie (Paris, 1882) ; Histoire de la représentation diplo- 
matiqtie de la France auprès des Cantons suisses (Paris, 1902); E. Halphen, 
Lettres inédites du roi Henri IVaii chancelier de Bellièvre, 1581-1601 (Paris, 
1872). 

1. L'ordre de Henri HI a été recopié de la main de Bellièvre : f. fr. 15892, 
fol. 174. La minute de la réponse nous a été conservée, Ibid., fol. 269. 

2. Expression plusieurs fois employée par lui, notamment dans la lettre à 
la reine-mère, 30 septembre 1588, Ibid., fol. 191. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 131 

seiller au Parlement français de Charabéry (1554-1559) lors de 
l'occupation du Piémont, puis il devint, pendant quatre ans, 
lieutenant général au bailliage de Vermandois, fut nommé, en 
1564, président au présidial de Lyon, douze ans après président 
au Parlement de Paris. Depuis 1570, il était conseiller d'Etat; 
depuis 1575, surintendant des finances : c'étaient ses deux 
principaux titres au maniement des affaires. Il avait accompli 
d'importantes missions diplomatiques, en Pologne, comme 
ambassadeur de Charles IX auprès de son frère, aux Pays-Bas, 
auprès du duc d'Anjou, des états d'Anvers, du prince de Parme, 
en Angleterre, auprès d'Elisabeth pour sauver « notre pauvre 
reine douairière, la reine d'Ecosse », en Suisse et aux Grisons 
où il avait fait six longs séjours, où il était certainement le 
plus populaire des Français, le meilleur franco-helvète du siècle. 
Entre temps, comme homme de confiance de la reine-mère, 
il avait pris part, à l'intérieur du royaume, à des négociations 
aussi délicates et graves que des campagnes diplomatiques, 
puisqu'on était en pleins troubles civils : ainsi, il avait traité 
avec Condé et les protestants du midi en 1576, aidé à conclure 
la paix de Fleix en 1580, négocié avec le roi de Navarre de 
1581 à 1583. Enfin, tout récemment, en avril et en mai 1588, 
avant la journée des Barricades, il avait servi d'intermédiaire 
entre une cour apeurée et les Guises à demi rebelles. 

Il y avait en somme trente-cinq ans qu'il avait été reçu en 
cour souveraine, avec la faveur de Henri II, et trente ans qu'il 
« n'avait point abandonné le clocher des affaires de la cour »i. 
Il pouvait déclarer sans exagération qu'il n'y avait pas d'homme 
de sa robe qui ait eu plus de charges que lui en France^, Il vou- 
lait dire des affaires à traiter, des missions à remplir, car pour 
les charges honorifiques il n'avait point été gâté; il pouvait 
jurer sur son honneur qu'il n'avait demandé un seul état, si ce 
n'est l'état de président au Parlement de Paris. 

Ne croyons point toutefois que le surintendant en disgrâce 
ait passé son temps à gémir sur l'inconstance des hommes et à 
rappeler ses services. Il le fit avec une certaine discrétion dans 
des lettres au marquis de Pisani, au cardinal de Selve, à son 
cousin d'Espeisses pour répondre à quelque calomnie colportée 
en cour ou bien pour remémorer à Rome, où il sollicitait une 

1. Lettre au cardinal de Selve, sans date, fol. 2i8. 

2. Lettre à d'Espeisses, 14 juillet 1590, fol. 289. 



132 J. NODAILLAC. 

faveur, ce qu'il avait fait pour la religion. Il ne composa point, 
à la manière de Villeroy, de longues Apologies pour conter 
les choses qui lui étaient advenues depuis le début de sa car- 
rière ' . 

Le premier souci de Bellièvre fut de rechercher les causes du 
coup d'État antiministériel. Sa surprise avait été profonde. Sans 
doute, il y avait longtemps, nous assure-t-il, qu'il s'était « pro- 
posé toute incertitude aux choses à venir » et il lui semblait être 
ordinairement à la cour « comme ceux qui marchent sur la 
corde ». Mais, malgré cette philosophie, il ne s'attendait évi- 
demment à rien. Si Villeroy avait observé que le roi était plus 
réservé à son égard depuis quelques semaines, Bellièvre, lui, 
n'avait rien vu. La cour et le public, à vrai dire, ne furent pas 
moins stupéfaits que les principaux intéressés. La reine-mère 
n'avait pas été prévenue et, comme l'archevêque de Lyon, 
auquel elle en avait fait la confidence, elle avait trouvé 
« étrange » la résolution de son fils. « Etrange » et « soudain » 
sont les qualificatifs employés par les correspondants de Bel- 
lièvre qui affirment leur étonnement et leur déplaisir de cette 
mesure. Potier de Blancmesnil, Gaspard de Schomberg, Anne 
d'Esté, La Fin, Gondi, d'Aumont, Perrot et autres"^. 

Bellièvre ne connut sans doute pas les injures dont Henri III 
gratifia ses ministres d'hier dans un entretien avec Catherine. 
Il ne sut pas qu'il était un huguenot, que le chancelier s'enten- 
dait avec les fournisseurs, que Villeroy était un glorieux, Pinart 
une canaille, Brûlart un homme de rien. Si de teUes amertumes 
lui furent épargnées, il put saisir d'autres rumeurs qui lui furent 
particulièrement désagréables. On répandit sur lui des calom- 

1. Villeroy, son collègue pendant la même période, écrivit au moins trois 
récits de ses actes : Y Apologie du 8 avril 1589, « contenant les causes qui le 
contraignirent à se ranger au parti de la Ligue »; le Mémoire adressé à Bel- 
lièvre pour montrer « la peine qu'il a prise de faire la paix entre le roi et 
M. de Mayenne et sa continuelle poursuite à la pacification de nos misérables 
troubles » (1594); la Lettre à M. Du Vair « sur le sujet d'un livre intitulé la 
Satire Ménippée », 10 août 1594. — La grande lettre à Jeannin et les autres 
écrits politiques composés plus tard par Bellièvre sont très sobres de rensei- 
gnements personnels rétrospectifs. Hâtons-nous de dire que son attitude après 
sa disgrâce fut beaucoup moins discutée que celle de Villeroy qui s'était 
retiré auprès de Mayenne. 

2. Pasquier écrit : « Voici le temps des merveilles... Ces mutations si subites 
et inopinées du haut en bas et du bas en haut... apprêtent diversement à glo- 
ser » {Œuvres, in-fol., 1723, t. II, liv. XIII, p. 356). 



LA BETRAITE UE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 133 

nies; il en parle avec indignation, sans en préciser la nature et 
sans eu nommer les auteurs autrement que par métaphore, 
« comme les bêtes venimeuses que la terre produit » ^ . Il semble 
qu'on l'ait accusé de malversations, si l'on en croit une allusion 
contenue dans une lettre à Catherine de Médicis. 

Au vrai, ces griefs n'étaient pas sérieux. Ce n'étaient pas eux 
qui avaient fait renvoyer Bellièvre. Le nonce du pape et l'en- 
voyé florentin voyaient plus juste en rapportant à leurs gouver- 
nements les bruits qui couraient sur l'attitude politique de ces 
hommes. On disait, en effet, pour expliquer la décision du roi, 
que les ministres trahissaient leur maître, traversaient ses des- 
seins, s'entendaient avec les factieux. Cheverny avait aussi 
compris la vérité, quand il affirmait que le roi éloignait ses 
ministres parce qu'ils avaient été trop dévoués à sa mère. Vil- 
leroy le déclarait également et, pour sa part, il ne voyait pas 
moins juste quand, ayant « conféré avec un chacun pour décou- 
vrir les causes », il disait qu'on lui reprochait d'avoir acquis 
trop d'autorité en sa charge et d'avoir été trop favorable aux 
Guises dans les dernières négociations. Bellièvre put avoir bien- 
tôt, lui aussi, des nouvelles précises sur la cause de son renvoi. 
Son cousin, Jacques Faye d'Espeisses, venait enfin, « la face 
livide et sentant la maladie », de rejoindre la cour où son dévoue- 
ment était liautement apprécié. Ce maître des requêtes de l'hô- 
tel, avocat général au Parlement, qui allait bientôt présider à 
Tours une cour royaliste, était l'ami le plus sûr et le plus ser- 
viable de Bellièvre. On comprend qu'il se soit fait un devoir de 
renseigner exactement son cousin. Il ne pouvait, à cause du 
danger des chemins, lui confier certaines particularités; mais, 
dans son curieux langage émaillé d'expressions latines, il lui 
rapporta que la cause de l'événement était « le propre mouve- 
ment du roi ». « Addunt qu'il y a en cela un peu de soudaineté 
et de décision de faire omnia nova, j'entends un conseil nou- 
veau. » Le roi avait été surtout irrité contre Villeroy et Bel- 
lièvre : au premier, il ne pardonnait pas la paix de Juillet avec 
les Guises, les articles de l'édit de réunion qu'il jugeait trop 
avantageux pour ses ennemis; contre le second, il avait un 
grief connexe : « Les souffleurs du roi lui ont dit qu'ils s'éton- 
naient de quoi ceux qui étaient si souvent à Chàlons et Soissons 

1. Bellièvre à d'Espeisses, sans date, fol. 278. 



134 J. NOUAILLAC. 

n'avaient pu découvrir l'entreprise de Paris et la venue de 
M. de Guise. » C'était désigner Bellièvre, le négociateur de 
Soissons ; quant à ceux qui avaient excité Henri III contre Bel- 
lièvre et ses collègues, d'Espeisses les connaît et les nomme, 
mais en chiffre. 

La cause de « l'éloignement des anciens serviteurs » nous 
paraît aujourd'hui bien claire. Elle est, comme le constatait le 
cousin de Bellièvre, dans un « mouvement » de l'âme de Henri III, 
dans un revirement secret produit par la défiance, la haine et la 
fureur. Nous la trouvons dans tel ou tel cri de rage qui s'exhale 
d'un de ces billets inédits qui nous révèlent le véritable carac- 
tère du roi, dans celui-ci, par exemple, écrit à Villeroy à la 
veille des Barricades : « La passion à la fin blessée se tourne en 
fureur : qu'ils ne m'y mettent point M » Or, ils l'y mirent et, 
après les Barricades, après le honteux traité de Juillet, il res- 
sentit si vivement son humiliation et le dégoût de sa faiblesse 
passée qu'il résolut tout à coup de faire maison nette. A la veille 
de prendre de nouvelles décisions, de paraître devant les États, 
de chercher secrètement le moyen d'en finir avec la Ligue et les 
Guises, il renvoya les ministres qui représentaient un passé 
détesté, la politique de sa mère qui avait fait faillite aux Barri- 
cades. 

Mais cette cause était, il va sans dire, moins évidente aux 
mois de septembre et d'octobre 1588. « Unde ce mouvement, 
disait Paye. Nulhim verhura. » A quoi tendait-il? On ne savait 
non plus. On était vaguement inquiet : on pensait généralement 
que « le maître ne tarderait pas à se repentir de ce soudain 
changement »-. 

En tous cas, l'attitude de Bellièvre à l'égard du « maître » 
fut d'une correction parfaite. Il a beau récriminer, discuter, se 
défendre, se consoler et philosopher, il ne lui échappe jamais 
un mot de rancune à l'adresse de Henri III. Parfois il proteste 
de son dévouement pour le roi et déclare qu'il n'y a rien de plus 
« infâme que d'être ingrat envers son prince »3. Ce n'est point 
par peur ou par servilité, mais par sentiment du devoir. Le roi 
est pour lui la loi vivante, l'incarnation de la patrie, « Il n'y a 

1. Nouv. acq. franc. 1246, fol. 27. 

2. Gaspard de Schomberg à Bellièvre, 12 septembre 1588, f. fr. 15909, 
fol. 144. 

3. Bellièvre à M. de Revol, 17 octobre 1588, f. fr. 15892, fol. 201. 



LA RETRAITE DE POMPOIVNE DE BELLIÈVRE. 135 

point de juste querelle contre le roi, sa patrie, ni contre son 
père... »i. D'ailleurs, comment Bellièvre, caractère doux et 
facile, porté par le tempérament et l'âge à l'indulgence, aurait-il 
pu manifester de l'antipathie à son ancien maître et se venger 
de lui en paroles? Henri III était réellement bon prince et pos- 
sédait l'art de se faire aimer de ses serviteurs et amis. Les con- 
temporains, — à l'exception des pamphlétaires huguenots ou 
ligueurs, — reconnaissent sa nature débonnaire et sont bien 
près d'excuser les malheurs et les fautes de son règne en les 
rejetant sur la dureté des temps, la malice de ses ennemis, 
l'indiscipline générale, la jeunesse et le caractère faible du 
prince. 

Bellièvre n'était point de ceux auxquels un mauvais procédé 
peut faire oublier une longue série de bons traitements. D'ail- 
leurs, après son éloignement, il ne reçut de la cour aucune ava- 
nie. Il se montra sensible à la neutralité bienveillante du roi qui 
ne permit point à ses troupes de lui causer le moindre dom- 
mage-. Il semble bien aussi qu'il n'ait point désespéré de rentrer 
en faveur. Le jour viendrait où l'on regretterait les hommes 
d'expérience. « Madame », écrivait-il à Catherine deux jours 
après sa disgrâce, « un grand édifice ne peut être soutenu par des 
chenevottes, il y faut des bons piliers et de fortes colonnes 3. » 

Il n'avait pas rompu avec la cour et même il avait conservé 
de bons amis dans les « chenevottes » qui soutenaient tant bien 
que mal l'édifice. Henri III avait appelé auprès de lui des hommes 
nouveaux, honnêtes, mais obscurs : un avocat au Parlement, 
François de Montholon, dont il fit un garde des sceaux; un 
simple secrétaire des finances, Martin Ruzé, seigneur de Beau- 
lieu, qu'il promut à la dignité de secrétaire d'Etat; ainsi que le 
Dauphinois Louis Revol, protégé du duc d'Epernon, qui l'avait 
employé en Provence comme intendant de son armée. Plus tard, 
pour rétablir le chiiïre traditionnel des quatre secrétaires d'État, 
il leur adjoignit Louis Potier, sieur de Gesvres, qui avait tra- 
vaillé dans les bureaux de Villeroy, et Pierre Forget, sieur de 
Fresnes, qui avait été dans son jeune âge secrétaire du roi de 
Navarre. La nouvelle constellation n'était pas très brillante ; au 
moins ne fit-eUe pas mal parler d'elle; les secrétaires d'Etat 

1. Lettre sans adresse et sans date, f. fr. 15892, fol. 235. 

2. Bellièvre à d'Espeisses, 4 septembre 1589, Ibid., fol. 285. 

3. Bellièvre à la reine-mère, 10 septembre 1588, IbicL, fol. 175. 



136 J. NOTIAILLAC. 

furent de bons commis, fidèles, désintéressés et volontairement 
effacés. 

Bellièvre compta parmi eux un ami particulièrement obli- 
geant, M. de Revol, qui lui offrit ses services avec un tact et 
une modestie exquise, sans se prévaloir le moins du monde de 
sa nouvelle faveur. Jamais il ne se départit d'un ton de parfaite 
déférence à l'égard d'un glorieux aîné tombé en disgrâce. Bel- 
lièvre n'abusa pas de sa complaisance. Il s'interdisait, dans ses 
lettres, toute incursion dans le domaine de la politique du jour 
pour ne point gêner Revol. Il lui demandait seulement, si les 
circonstances l'exigeaient, d'assurer le roi de son dévouement, 
de veiUer en cour à ses intérêts particuliers, à ses affaires de 
famille. 

Bellièvre trouva un autre appui en Forget de Fresnes qui 
intervint utilement dans l'affaire si délicate de la succession 
d'Espeisses. Mais leurs relations très courtoises n'eurent point 
l'intimité des rapports avec Revol, lequel, au dire de Faye lui- 
même, était affectionné à Bellièvre comme un parent. 

Celui qui, dans les premiers temps de la disgrâce, lui rendit 
ou voulut lui rendre les plus grands services fut incontes- 
tablement son cousin d'Espeisses. Il connaissait Bellièvre 
mieux qu'aucun homme au monde et presque aussi bien que 
BeUièvre lui-même. Bellièvre ne lui cachait en effet aucune de 
ses pensées, aucune de ses intentions, aucune de ses irrésolu- 
tions. Il avait la plus grande confiance dans sa sagesse, bien 
que son ami eût quinze ans de moins et n'eût point l'habitude 
de développer dans ses lettres des sentences de philosophie. 
Ayant su qu'on disait à Paris que le roi voulait rappeler ses 
anciens ministres et trop circonspect pour accepter ou pour 
rejeter cette nouvelle, il consulta son cousin; il n'osait songer 
sérieusement à une rentrée en cour qui eût été prématurée. 
Mais, enfin, qui sait? Il n'était ])as mauvais de déblayer le ter- 
rain, quoi qu'il dût advenir. Il fallait dissiper habilement les 
préventions du maître, lui dire que « plusieurs princes et sei- 
gneurs » avaient offert leur appui à l'ancien ministre et qu'il 
l'avait refusé, combattre les calomniateurs qui le représentaient 
comme « un faiseur de menées ». Il comptait sur Faye qui trou- 
verait bien « quelque demi-quart d'heure » pour faire entendre 
au roi la vérité^. Nous ignorons quel fut le résultat de l'entre- 

1. Bellièvre à d'Espeisses, sans date, f. fr. 15892, fol. 278. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLlÈYRE. 137 

vue. En tous cas, nous l'avons dit, le roi ne témoigna pas de 
rancune à Tégard de BeUièvre et, passant près de ses terres, lui 
accorda une sauvegarde. Mais il ne fut jamais question, semble- 
t-il, du rappel de l'ancien ministre. 

Bellièvre assista donc en simple témoin aux derniers événe- 
ments du règne. Le témoin n'était pas mal informé. Sans doute, 
il lui arrivait de se plaindre d'être retiré dans la solitude des 
champs, « comme s'il était déjà au nombre des morts », ou 
encure de vivre « au pays d'ignorance »'. Il ne faut pas prendre 
ces métaphores à la lettre. Il écrivait ainsi quand il savait que 
ses paroles seraient répétées chez les ligueurs, demi-ligueurs, 
politiques et autres. Il désirait écarter les sollicitations, faire 
entendre qu'il ne se mêlait de rien. Mais il recherchait les nou- 
velles et il en recevait de toutes parts'-. 

Il apprit la tenue des Etats-Généraux, approuva sans doute 
le discours énergique du roi, à l'exception du passage où il frap- 
pait sur les absents qu'il chargeait, lui écrivait ViUeroy, « de 
négligence et d'autres défauts »^. Le meurtre des Guises lui 
causa une douloureuse surprise ; sans se préoccuper de la ques- 
tion de justice ou de légalité, il plaignait « le mallieur où était 
tombé le roi »^. Moins de deux semaines après lui parvenait la 
nouvelle du décès de la reine-mère. Il la regretta profondément : 
« Comme l'ayant perdue, nous connaîtrons de plus en plus la 
faute qu'elle nous fera ; aussi connaissait-elle la faute que nous 
faisions à son service '\ » La révolte de Paris fut pour BeUièvre 
une nouvelle calamité. Commentant les premiers désordres, 
l'épuration du Parlement par les Seize, il confessait qu'il avait 
bien vu le commencement et le progrès des troubles, mais que 
rien ne l'avait encore tant étonné que ce qu'il voyait présente- 
ment 6. Le 1^'' août, il apprit qu'un moine fanatique avait frappé 
Henri III d'un coup de couteau. « Il ne faut plus vivre », écri- 

1. Bellièvre à d'Espeisses, 12 août 1590, Ibid., fol. 293; à Villeroy, 11 mars 
1589, Ibid., fol. 329. 

2. 11 devait être fort tourmenté quand les lettres tardaient à venir, car le 
20 janvier {Ibid., fol. 316) il se plaignait de n'avoir reçu qu'une seule dépêche 
de la cour depuis le décès de la reine (qui était advenu le 5). 

3. Villeroy à Bellièvre, 26 octobre 1588, f. fr. 15909, fol. 205. 

4. Lettre sans adresse et sans date, f. fr. 15892, fol. 307. — Bellièvre à M. de 
Uuccellai, 16 janvier 1589, Ibid., fol. 314. 

5. Lettre sans adresse, 20 janvier 1589, Ibid., fol. 316. 

6. Lettre du 20 janvier 1589, Ibid. 



138 J- NOUAILLAC. 

vit-il sur-le-chami3 à un ami, « quand nous voyons ces monstres 
et le pied que la méchanceté a pris chez ces peuples. » Il expri- 
mait l'espoir que le roi guérirait, mais il se sentait inquiet à la 
pensée que l'arme pouvait être empoisonnée i. Le roi mourut le 
soir même et le ministre, oubliant les torts de son « pauvre 
maître », pleura sur ce crime qui allait plonger la France dans 
un abîme de misères-. 

IL 

Affaires de famille. 

Dès son arrivée à Grignon, Bellièvre avait avoué à la reine- 
mère ce qui allait être le gros souci de ses années de retraite : 
« Je me trouve le plus pauvre de tous ceux qui se trouvent en 
son Conseil et n'ai que bien peu de moyens pour nourrir ma 
femme et dix pauvres enfants que Dieu m'a donnés^... » 

Nous ne savons pas exactement ce que possédait Bellièvre ; 
il est certain qu'il ne touchait plus aucune pension de la cour 
et que, s'il avait des terres en Dauphiné ou en Lyonnais, il ne 
pouvait en percevoir les revenus. Jamais les propriétaires fran- 
çais ne connurent autant de misères qu'entre 1587 et 1595. 
Le plus clair de leurs biens, c'était le coin de terre où ils rési- 
daient quand la guerre l'épargnait. Quel fond pouvait-on faire 
sur le reste, en temps de guerre et d'anarchie générale, quand 
ceux de l'autre parti prenaient soin de ne point laisser les biens 

1. Lettre sans adresse, 1" août 1589, lUd., fol. 329. 

2. Les auteurs d'articles biographiques ont coutume d'attribuer à Bellièvre, 
après la mort de Henri III, une démarche très importante faite auprès des 
Suisses pour les engager à rester fidèles au nouveau roi. Ce serait le premier 
des services rendus par l'ancien ministre dans sa retraite. Nous croyons que 
c'est une erreur et qu'il faut la rectifier. Dans la correspondance, il n'existe 
pas le moindre indice de cette démarche, pas une lettre, pas une allusion. 
Bellièvre ne quitta pas à ce moment sa résidence de Grignon. On ne voit 
pas pourquoi il aurait fait le silence sur cet acte, pourquoi aucun de ses 
nombreux correspondants ne lui en parlerait, alors qu'il aime à se raconter 
dans ses lettres, qu'il cherche à se faire valoir en cour, à obtenir la bienveil- 
lance du roi. Ce fut à Sancy que les Suisses promirent de servir deux mois 
sans réclamer de solde. — Nous pensons qu'on a confondu avec une démarche 
analogue accomplie par Bellièvre, sur l'ordre du roi, au siège de La Fère, au 
mois de mai 1596, alors que les Suisses ne voulaient pas aller à Abbeville, si 
l'on refusait de les payer. Voir Halphen, Lettres inédites du roi Henri IV au 
chancelier de Bellièvre, p. 199 et suiv. 

3. Bellièvre à la reine-mère, 10 septembre 1588, f. fr. 15892, fol. 175. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 139 

inoccupés? C'est ainsi que les d'Espeisses, parents de BeUièvre, 
qui avaient eu jadis « d'assez honnêtes commodités », étaient à 
peu près ruinés pour être demeurés fermes et constants au ser- 
vice du roi, leurs biens du Lyonnais et d'Auvergne ayant été 
séquestrés par les ligueurs^. 

Au mois de mars 1592, Bellièvre déclarait à Revol que, depuis 
quatre ans, il n'avait rien reçu de ses revenus^ Sans aucun 
(ioiite, — à moins de supposer l'existence d'économies cachées, 
d'une sorte de trésor de guerre, — il vivait de ses terres de Gri- 
gnon, des champs, des bois, des prés de ses villages et des rede- 
vances féodales de ses paysans. Grignon n'était pas pour lui une 
retraite de luxe; cet asile honorable était son gagne-pain. Il ne 
le dit pas en termes formels, car il conserve toujours dans ses 
plaintes un ton de dignité. Mais on le lit à travers les lignes de 
sa correspondance de cinq années. Après sa disgrâce, il avait 
eu un instant la résolution de se retirer à Venise, où il aurait été 
fort bien accueilli. Des considérations de santé et de famille le 
retinrent. Les siens, écrivait-il à Villeroy, eussent été « en 
grande perplexité », car on n'aurait pas laissé vivre en paix 
ceux qui ne veulent que la paix^. En effet, les aurait-on laissés 
jouir tranquillement des revenus de Grignon ? La présence de Bel- 
lièvre y était nécessaire. Il fallait qu'il fût là pour veiller inlas- 
sablement à ce que les flots des misères de la guerre ne vinssent 
pas submerger son ile. Nous verrons ses efforts pour préserver 
ce canton de l'Ile-de-France. Une taille indûment levée sur ses 
manants, une grange brûlée, ce sont des malheurs qui non seu- 
lement l'atteignent dans sa sensibilité, car il est un maître plein 
de cœur, mais dans ses moyens de vivre. Un jour il écrit ces 
lignes qui nous en disent long sur sa situation : « Il vaudrait 
autant que je fusse paysan que de vivre comme je fais, parmi 
les paysans, souffrant en mon cœur le mal qui leur est fait et 
participant à leurs misères. Je cours comme eux la même for- 
tune et pour la plupart le mal qui est fait aux miens retombe 
sur moi^. » 

Bellièvre pouvait ajouter que sa maison était « plus pleine 
d'enfants que de biens » et déclarer qu'il devait faire « beaucoup 

1. Bellièvre à Fresnes, septembre 1590, Ibid., fol. 296. 

2. Bellièvre à Revol, mars 1592, f. fr. 15893, fol. 22. 

3. Bellièvre à Villeroy, sans date (1589?), f. fr. 15892, fol. 349. 

4. Bellièvre à M. d'Alincourt, 14 mars 1592, f. fr. 15893, fol. 13. 



140 3. NOUAI LLAC. 

de dépense ». Aucun de ses amis n'en doutait. Il avait fondé une 
de ces belles familles d'ancienne France qui provoquent notre 
admiration. Se femme, Jeanne Prunier, fille aînée de Jean Pru- 
nier, seigneur de Grigny et de Cussieu, et de Jeanne Renouard, 
dame de Vernaj-, lui avait donné dix enfants. Sur la personna- 
lité de M"*^ de Bellièvre, nous manquons de renseignements. Il 
n'est question d'elle, dans la correspondance, que par des com- 
pliments et des politesses que lui transmettent les amis du 
ministre. Elle paraît avoir vécu en fort bons termes avec leurs 
femmes, notamment avec M'"'' de ViUeroy. Mais elle n'était sans 
doute pas une personne savante et lettrée comme cette dernière 
qui savait le latin, avait traduit Ovide et composé des poèmes. 
Aussi ni Ronsard, ni Desportes, ni Bertaut ne la célébrèrent. En 
revanche, P. de l'Estoile, en signalant sa mort, le 20 mars 1610, 
écrit qu'elle était « dame sage, vertueuse, humble et charitable ». 
Nous pouvons donc l'imaginer comme une bonne femme d'inté- 
rieur et une bonne mère de famille ^ . 

Elle n'aurait guère trouvé le temps de cultiver les Muses, car 
eUe avait dix enfants, et elle ne considérait sans doute pas sa 
tâche comme achevée puisqu'après 1594, elle devait donner 
encore quatre héritières à M. de Bellièvre. L'aîné, Albert, le 
futur archevêque de Lyon, avait alors dix-huit ans; il étudiait 
le droit à Bourges et se disposait à partir pour l'Italie : son 
père le préparait aux hautes fonctions ecclésiastiques. Le 
second des fils, Claude, le futur conseiller au Parlement qui 
devait succéder à son frère sur le siège archiépiscopal de Lyon, 
avait douze ans. Le troisième, Nicolas, en avait cinq. Restaient 
sept filles, Hélène, Louise, Denise, Marie, Madeleine, Margue- 
rite et Catherine'-. L'aînée, Hélène, était mariée à Claude Pré- 
vost, seigneur de Saint-Cyr, d'abord conseiller à la Cour des 
aides de Paris, puis maître des requêtes. 

Parmi ces dix enfants, le sort de l'aîné seul préoccupait Pom- 
ponne de Bellièvre au moment de sa disgrâce. Il voulait lui faire 

1. P. de L'Estoile, Mémoires- Journaux, t. X, p. 171. — Si M"' de Bellièvre 
n'adressait pas de vers à ses amies, elle leur envoyait des primeurs et des 
recettes. M""" de ViUeroy recul un jour d'elle de beaux artichauts et de l'eau 
impériale et se montra très sensible à cet envoi. Elle soigna aussi très bien 
son mari pendant ses longues périodes de maladie à Grignon. Elle possédait 
contre le mal de vieilles et excellentes prescriptions (Bellièvre à M. de la Fay, 
15 novembre 1590, f. fr. 15892, fol. 385). 

2. Voir Anselme, Hist. généal. et chronol., in-fol., t. V. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 141 

obtenir l'abbaye de Jouy, en Picardie. Mais les formalités étaient 
longues; il voulait de la cour romaine une dispense d'âge et, ce 
qui était plus difficile, un gratis pour l'expédition des bulles. Il 
écrivit directement au cardinal de Joyeuse, au cardinal de Selve ; 
il plaida la cause de son fils, montrant qu'il ne tarderait pas à 
être capable de bien servir l'Église : il possédait deux langues, 
avait fait sa philosophie et ses mathématiques, étudié les lois sous 
M. Cujas et il se disposait à partir pour Rome. Il plaida aussi 
sa propre cause, fit ressortir les services qu'il avait rendus à la 
religion au cours de sa longue carrière, en Suisse, en Angle- 
terre, en France, dans ses voyages à travers les provinces où il 
avait fait conclure des traités défavorables aux huguenots •. Il 
fallait qu'aucune difficulté ne fût soulevée à la cour de France 
qui aurait pu, d'un mot, tout arrêter. Heureusement, Bellièvre 
avait à Blois de bons fondés de pouvoir. Faye, Revol, et même 
le secrétaire Ruzé de Beaulieu, travaillèrent pour lui. Revol put 
lui annoncer le 10 octobre qu'on envoyait la dépêche pour Rome 
touchant l'abbaye de Jouy « afin de tenter le gratis au hasard 
d'un refus ». Le roi l'avait signée très volontiers ^ A Rome, les 
choses se passèrent moins aisément. Le dernier jour de février 
1589, Bellièvre confessait bien avoir reçu de la Ville Éternelle 
les plus aimables lettres qu'il pût désirer, mais les buUes n'étaient 
pas encore venues 3. 

Quand tout fut réglé à Rome, il y eut encore quelques points 
à discuter à la cour de France. D'Espeisses et le bon Revol con- 
tinuèrent à s'en occuper*. L'affaire traîna, mais sans soubre- 
sauts et sans causer d'inquiétudes particulières à Bellièvre. 
Celui-ci cependant veillait sur le bénéfice prorais à son aîné, 
obtenait, par le moyen de ViUeroy, une déclaration de Mayenne 
dûment « scellée et bouclée » pour l'abbaye^, faisait surveiller 

1. Bellièvre au cardinal de Joyeuse, sans date (décembre 1588?), f. fr. 15892, 
fol. 244. — Bellièvre au cardinal de Selve, sans date, Ib'uL, fol. 248. 

2. Revol à Bellièvre, 10 octobre 1588, f. fr. 15909, fol. 201. 

3. Lettre sans adresse, du dernier de février 1589, f. fr. 15892, fol. 322. — 
La cour romaine n'accordait pas facilement ces gratis dont le nombre était trop 
élevé. D'Ossat, dans une lettre à ViUeroy, le 9 septembre 1597, le félicite 
d'avoir apporté quelque modération à l'excès de tant de gralis que l'on deman- 
dait quasi pour toutes sortes de gens. 

4. Faye à Bellièvre, 7 août 1590, f. fr. 15909, fol. 313 : « Toute votre affaire 
touchant Jouy se réduit en deux ou trois points. » Voir cbitc lettre pour l'ex- 
posé juridique que nous ne pouvons faire ici. 

5. ViUeroy à Bellièvre, 28 janvier 1591, Ibid., fol. 356. 



142 J. NOUAILLAC. 

le temporel par des voisins dévoués ou des amis qui passaient 
par là'. Albert de Bellièvre, qui était revenu d'Italie et avait 
achevé ses études, devint enfin abbé de Jouy en 1594. 

Après son fils, Bellièvre avait à s'occuper de la situation de 
M. de Saint-Cyr qu'il venait de choisir pour gendre, qu'il aimait 
beaucoup et désirait voir avancer. Il s'adressa à Catherine de 
Médicis et la supplia de recevoir le jeune homme « au nombre 
de ses fidèles obéissants serviteurs » . Après la mort de sa vieille 
protectrice, les amis de l'ancien ministre furent priés de veiller 
sur lui et de le recommander à la faveur d'Henri IV. Mais la 
mort l'emporta au début de décembre 1590. Bellièvre, en répon- 
dant aux condoléances de ses amis, ne manqua pas de leur signa- 
ler la situation de la jeune veuve. Il demandait pour elle la con- 
servation de l'état de maître des requêtes qu'avait possédé M. de 
Saint-Cyr et cherchait à éviter « la rigueur de l'ordonnance 
des parties casueUes ». Il avait pris la précaution d'envoyer 
directement une supplique au roi pendant la courte maladie de 
son gendre. Il sut intéresser à sa cause des personnages influents, 
d'O, du Plessis, Biron, qui se chargèrent de remontrer au Con- 
seil que Saint-Cyr était mort au service de S. M., en service 
commandé. L'afiaire fut promptement réglée au gré de Bellièvre -. 

La vigilance de l'ancien ministre s'étendait comme celle d'un 
patriarche sur toute sa famiUe. Son neveu d'YUins demandait à 
être employé en l'armée du Dauphiné. Henri III avait émis 
quelques objections, mais le complaisant Revol s'interposa, 
échoua d'abord, puis réussit sans doute, puisqu'il se faisait un 
devoir, deux ans après, d'envoyer à l'oncle des nouvelles du 
neveu qu'il avait reçues de Romans par la voie officielle''. 

1. Le vicaire de Boussingault à Bellièvre, Longueville, 14 mai, 8 juillet 1592, 
Ibid., fol. 457 et 467. — De la Faye à Bellièvre, Gisors, 25 mai 1592, Ihid., 
fol. 460. 

2. Bellièvre à la reine-mère, sans date, f. fr. 15892, fol. 269; au chancelier, 
14 août 1590, fol. 378. — Villeroy à Bellièvre, 12 décembre 1590, f. fr. 15909, 
fol. 431. — Bellièvre au roi (copie), sans date, décembre 1590, Ihid., fol. 435. 
— Bellièvre à Monseigneur (?), 9 décembre 1590, f. fr. 15892, fol. 300; à d'O, 
9 décembre, foi. 301; à du Plessis, 9 décembre, fol. 302; à Biron, 13 janvier 
1591, fol. 441. — Cheverny à Bellièvre, 14 janvier 1591, f. fr. 15909, fol. 352. 
Cheverny, de Mantes, mande ce jour-là à Bellièvre qu'il est très aise que l'af- 
faire ait succédé selon son désir. 

3. Bellièvre à d'Y'râns, sans date, f. fr. 15892, fol. 182. — Revol à Bellièvre, 
2 novembre 1588, f. fr. 15909, fol. 208; 27 septembre 1590, Ibid., fol. 328. 
Revol avait reçu des lettres où d'Yllins rendait compte de ses actes au roi et 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 143 

Des inquiétudes plus graves furent causées à Bellièvre, dans 
les premiers temps de sa retraite, par la situation d'une parente, 
M""" de Fréluz. C'était la belle-mère de Jacques Faye et il tenait 
à l'obliger, comme son cousin l'obligeait lui-même. Elle était 
demeurée à Paris avec sa fîUe et ses petites-filles et elle y était 
sérieusement molestée par ceux de la Ligue, comme les autres 
parents de royalistes. On aidait mis une garnison dans sa mai- 
son : on l'avait rançonnée ; on avait même menacé de la mettre 
à la Bastille avec ses petites-fiUes. Bellièvre, prompt à s'effrayer 
pour les siens, envoya plusieurs fois des serviteurs à Paris pour 
avoir des nouvelles de cette famille en détresse. L'un d'eux fut 
même injurié à une porte de la capitale et détroussé. Les Bel- 
lièvre auraient voulu donner l'hospitalité à la femme de Jacques 
Faye, leur cousine. La dame de Fréluz les remercia, leur assura 
que c'était impossible : cinq hommes, à sa prière, avaient 
répondu aux Seize de la présence de M"® d'Espeisses à Paris : 
si elle manquait de parole, sa maison serait pillée et sa vie en 
danger. Bellièvre donna à son cousin des nouvelles des siens, 
essayant de le rassurer. Mais lui-même n'était rien moins que 
tranquille; puisqu'il ne pouvait mettre à l'abri cette famille, il 
sollicita à Paris de puissantes interventions en sa faveur. Il 
s'adressa aux princesses de la famille de Guise, raconta les vexa- 
tions endurées par la dame de Fréluz, et, pour faire ressortir 
l'injustice du procédé, prononça un plaidoyer d'avocat oii les 
ombres et les couleurs étaient distribuées fort habilement pour 
dépeindre, selon l'intérêt présent, la situation politique de ses 
protégés. Il présenta un d'Espeisses de fantaisie, royaliste, assu- 
rait-il, extrêmement modéré, auquel on ne pouvait en vouloir. 
Il affirmait même, — ce qui était très contestable, — que M™^ de 
Fréluz n'avait aucune communauté de biens avec son gendre ^ 
Mais bientôt un irréparable malheur, la mort de Jacques Faye, 
vint faire oublier les ennuis de M"** de Fréluz. Cet ardent patriote, 
homme de devoir, grave et intraitable comme un ancien Romain, 

demandait à Revol d'écrire de ses nouvelles à son oncle, s'excusant de ne pou- 
voir le faire lui-même à cause de la diflîculté des chemins. 

1. Bellièvre à Madame (?), sans date, 1589, f. fr. 15892, fol. 343 : « Le sort 
est tombé qu'il est employé à Tours... Si audit Tours est advenu quelque chose 
qui déplaise à Messieurs de Paris, je m'assure que les plus sages feront diffé- 
rence entre ce qui se doit attribuer à la nécessité d'une charge ou imputer à 
animosité... » D'ailleurs, si d'Espeisses « n'eût tenu la main à modérer plu- 
sieurs choses, les aigreurs eussent passé plus avant ». — Madeleine de l'Au- 



144 3. NOUAILLAC. 

n'avait pas exercé longtemps la charge de président à mortier à 
laquelle l'avait élevé à Tours la confiance du Conseil. Il avait 
suivi le roi au second siège de Paris, abandonnant momeDtané- 
ment la toge pour une fonction militaire ; pendant les chaleurs 
de juillet, U contracta une fièvre maligne qui l'enleva le 22 sep- 
tembre 1590, à Sentis, dans toute la force de sa maturité, à qua- 
rante-six ans'. Ce fut pour Bellièvre une perte cruelle. Dans la 
belle lettre cln-étienne de condoléances qu'il adressait à sa cou- 
sine, il avouait : « Ce coup me touclie si avant que j'ai plus 
besoin de consolation que je n'ai de moj^en de consoler les 
autres 2. » 

Tout de suite, U travailla à sauvegarder les intérêts matériels 
de la veuve et des trois enfants du j)résident. Le jour même de 
cette mort, il envoyait une supplique à Henri IV, pour que l'état 
de président fût conservé à sa famille. Il écrivait à Revol, à 
Fresnes qu'il fallait ménager, car son frère Jean Forget ambi- 
tionnait la place ^. Il énumérait les calamités survenues à une 
maison « très misérable et très désolée », dont tous les biens 
étaient occupés par les ennemis du roi, et il insistait sur le fait 
que le président et sa femme avaient fait ménage commun avec 
la beUe-mère. 

Le roi montra beaucoup de déplaisir à la nouvelle de cette mort 
d'un excellent serviteur et promit de faire ce qu'il pourrait pour 
les siens. Les amis de Bellièvre agirent ; le chancelier Cheverny 
les appuya; MM. de la Cour du Parlement eux-mêmes firent 
instance pour que l'office fût réservé. Mais dans les embarras 
d'argeîit où se débattait la cour, on avait, comme disait Révol, 
« besoin de s'aider des commodités présentes ». On finit par 
trouver une solution moyenne à laquelle se résigna la famille de 



bespine, femme de Villeroy, écrivit à Bellièvre, de Paris, le 22 septembre, 
qu'elle ne croyait pas que M°" de Fréluz « coure fortune de la vie ni rien qui 
approche de cela... Mais que l'on veuille mal à sa bourse, c'est à quoi il faut 
aviser, car c'est aujourd'hui un crime capital que d'être riche » (f. fr. 15909, 
fol. 326). 

1. Sur Jacques Paye, voir les Mémoires de J.-A. de Thou, éd. Michaud, 
t. XI, p. 337 et suiv.; Scévole de Sainte-Marthe, Éloges..., trad. Colletet, t. IV, 
p. 384 et suiv. Voir aussi quelques lettres publiées par Halphen et les lettres 
inédites contenues dans le fonds français 15892. 

2. Bellièvre à M™" d'Espeisses, sans date (1590), Ibid., fol. 294. 

3. Bellièvre à Henri IV, 22 septembre 1590, Ibid., fol. 295; à Fresnes, sans 
date, fol. 296; à Revol, 4 octobre 1590, fol. 298. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLiÈVRE. 145 

Bellièvre. L'office valait 10,000 écus. Le roi chargea d'O d'ac- 
corder à la veuve une récompense de 5,000 écus et disposa de 
la charge en faveur de Jean Forget^ 

m. 

Les misères de la guerre. 

Si l'on en croyait les premières lettres de Bellièvre, on devrait 
se représenter le vieux ministre comme un philosophe désabusé, 
patient et doux, se considérant réellement comme en retraite 
et ne cherchant plus qu'à « apprendre à bien mourir ». Et de 
fait, les maximes de sagesse abondent dans sa correspondance. 
Il s'exhorte lui-même à faire provision de patience, à se confor- 
mer aux règles de la raison 2; il se console en pensant qu'à la 
cour il ne s'appartenait point, qu'il y vivait au milieu d'amis 
trompeurs et égoïstes ; il songe qu'il vit parmi ses serviteurs. 
« C'est une fort fidèle compagnie qui ne trompe point, ce ne sont 
pas des amis de cour^. » Il aime à citer des maximes latines et 
même il en risque des françaises : « Il y a deux choses où autre 
que nous ne peut toucher, le cœur et l'honneur^. » Pour le sur- 
plus, en bon chrétien, il s'en remet à Dieu. 

Pendant cette période, il reçut un grand nombre de lettres de 
consolation, quelques-unes banales, d'autres plus sincères, cer- 
taines vraiment chaleureuses et touchantes"'. Bellièvre pouvait 
être satisfait de tant de témoignages de sympathie. A vrai dire, 
à part ceux qui avaient conseillé au roi le coup d'Etat, il n'avait 
point d'ennemis. Cet esprit prudent, conciliant, débonnaire, ce 

1. Revol à Bellièvre, 27 septembre et 5 octobre 1590, f. fr. 15909, fol. 328 et 
331. — Cheverny à Bellièvre, 27 septembre, Ibid., fol. 330. — Forget de 
Fresnes à Bellièvre, 9 février 1591, Ibid., fol. 367. 

2. Bellièvre à d'Espeisses, sans date (1582?), f. fr, 15892, fol. 238. 

3. Bellièvre au cardinal de Joyeuse, sans date, Ibid., fol. 244. 

4. Bellièvre au marquis de Pisani, sans date, fol. 252. 

5. Pour ne point citer les lettres de famille, il conserva dans sa coUecUon 
les missives de l'archevêque de Lyon, de Potier de Blancmesnil, de Gaspard 
de Schouiberg, de La Fin, de Charles de la Mark, de Cheverny, de Villeroy, do 
Gondi, du maréchal d'Aumont, de Bassomi)ierro, du cardinal de Vendôme, de 
Jeannin, de Mayenne, de Ludwig Pfyft'er, « commandant un régiment de 
Suisses », de la reine-mère, d'Anne d'Esté, de Diane, légitimée do France, 
duchesse d'Angoulérae. Nous ne nommons que les principaux personnages. — 
Ces lettres se trouvent dans le fonds français 15909, fol. 140 et suiv. 

llEV. IIlSTOR. CXVIl. 2« FASC. 10 



146 J- NOUAILLAC. 

parfait courtisan devait avoir un cercle très étendu de relations, 
car il était, comme le chancelier Cheverny, de ceux qui s'étu- 
dient toujours « à contenter, satisfaire et obliger tout le 
monde ^ ». 

Cependant, il n'entendait point rester dans l'inaction près du 
ruisseau de Grignon ni passer ses journées à écrire à ses amis ou 
à gémir sur le malheur des temps. En attendant que les circons- 
tances lui permissent d'agir dans l'intérêt de l'État, il était résolu 
à jouer sérieusement son rôle de châtelain de Grignon, à défendre 
la terre où vivaient sa famille et ses paysans, à étendre sa pro- 
tection sur tous ses voisins et amis. Avec les petits récits de 
faits contenus dans la correspondance, on écrirait un curieux 
chapitre des misères de la guerre civile dans la région de Poissy, 
Mantes, Versailles. Nous nous bornerons à indiquer les anec- 
dotes principales-. 

Dès le début, il s'était procuré de bonnes sauvegardes du roi 
Henri III et de Mayenne. Malgré tout, au mois de mars 1589, 
son pays était couvert de gens de guerre, et l'on voyait en son 
village deux fois le jour des compagnies de soldats ligueurs qui 
vivaient « sur le pauvre ». Bellièvre avait auprès de Mayenne 
un ami qui, bien qu'il n'eût pas absolument les mêmes idées 
politiques, lui était très dévoué : c'était son ancien collaborateur 
Villeroy qui s'était retiré auprès du lieutenant général et s'ap- 
prêtait à servir dans son camp, malgré les ligueurs, la cause de 
la paix. C'est lui qui fut chargé de faire intervenir Mayenne 
pour empêcher ces désordres. Il s'employa aussi à la même époque 
à faire délivrer deux prisonniers qui avaient épousé deux 
parentes de Bellièvre^. 

Le pays fut tranquille pendant tout le reste de l'année. Mais, 
au début de janvier 1590, devant les succès du Béarnais en Nor- 

1. Cheverny, Mémoires, éd. Michaud, p. 504 et suiv. 

2. Nous pouvons sans inconvénient dissocier ces faits de la vie politique de 
Bellièvre, puisqu'ils sont sans relation directe avec elle. Ils contribuèrent évi- 
demment à lui inspirer l'horreur de la guerre et le désir d'y mettre fin. Mais 
il n'y a pas de relation de cause à effet entre tel ou tel de ces actes de pro- 
tection et ceux que nous étudierons plus loin. 

3. Bellièvre à Villeroy, 11 mars 1589, f. fr. 15892, fol. 325. — Le duc de 
Longueville écrivait à Bellièvre, le 27 juillet, son regret de ne pouvoir satis- 
faire à sa prière d'exempter sa terre de logis : « La brisée que le roi me com- 
mande prendre tire droit à vous, tellement que demain vous nous aurez pour 
hôtes. » 11 s'excusait : ce n'était que pour une nuit; et il lui recommandait 
d'avertir ses sujets de retirer chez lui le plus beau et le meilleur de ce qu'ils ont. 



LA RETRilTE DE POMPONNE DE BELLiÈVRE. 147 

mandie et les inquiétudes des Parisiens, Mayenne se décida à 
faire place nette autour de la capitale ; il prit Vincennes et Pon- 
toise et vint assiéger Meulan, non loin de Grignon. Il y resta 
du 9 janvier au 27 février : il ne lâcha pied que lorsque Henri IV, 
pour le déloger, eut emporté d'assaut Poissy. Ce furent des 
semaines d'inquiétudes terribles pour Bellièvre. 

Il s'adressa d'abord à Mayenne qui voulut bien lui épargner 
le logement de ses gens de guerre ^ puis à Saint-Paul qui était 
venu faire ses logis à Trappes ^ En remerciant ce dernier des 
sauvegardes envoyées à lui et à ses amis, — dont il avait dressé 
la liste, — il le suppliait de veiller de tout son pouvoir à ses 
lansquenets allemands que « peu de gens désirent en leurs mai- 
sons », car ils ne portent pas « tout le respect du monde aux 
sauvegardes qui sont écrites en français »3. 

Bellièvre avait raison d'appréhender la tourmente ; elle sur- 
vint tout à coup. Les reîtres du comte de Mansfeld allèrent 
d'abord molester deux « bons voisins et amis » du ministre, 
M. de La Grange, bailli de Montfort, et M. de Villiers, ancien 
maître d'hôtel du duc d'Anjou. Puis ils visitèrent Bellièvre, 
« ravagèrent tout ce qu'ils purent en son village, enfoncèrent la 
porte de son parc où ils entrèrent pour forcer sa basse-cour »^, 
Bellièvre se plaignit auprès de Bassompierre qui venait d'arri- 
ver en ces quartiers, réclama de nouvelles sauvegardes pour lui 
et pour ses voisins. Il semble bien que Bassompierre lui ait donné 
satisfaction . 

Le reste de l'année 1590 et l'année suivante, Bellièvre vécut 
dans une tranquillité relative. Il intervint surtout pour les autres, 
défendant des amis moins favorisés, cherchant à faire réparer 
des injustices, recommandant aux autorités militaires des gens 
qui voulaient vivre ou voyager en paix^. Au mois de juin, il 

1. Bellièvre à Mayenne, 21 janvier 1590 (lettre de remerciements), f. fr. 15892, 
fol. 361. 

2. Bellièvre à M. de Saint-Paul, 26 janvier 1590, Ibid., fol. 362 bis. 

3. Bellièvre à Saint-Paul, 31 janvier 1590, Ibid., fol. 363. 

4. Bellièvre à Bassomi)ierre, 2 février 1590, Ibid., fol. 364. — Remarquons 
que, si les Allemands ne respectèrent pas la consigne, les chefs furent aux 
petits soins auprès de Bellièvre. Bellièvre écrit dans cette même lettre : « Le 
gentilhomme que vous avez envoyé chez M. de Videville vint me trouver et 
me donna un des pages de M. le comte qu'il mit en son village. Ce gentil- 
homme a remontré aux reîtres tout le déplaisir qu'ils feraient..., etc. » 

5. Nous devons constater que les événements de 1591 nous sont moins con- 



148 J. NODAILLAC. 

plaide chaleureusement auprès de M. de Buhy, frère de Duples- 
sis-Mornajs la cause d'un certain sergent Guignard capturé par 
les royalistes au mépris de tout droit '. En octobre, par l'inter- 
médiaire de ViUeroy, il demande à Mayenne d'intervenir en 
faveur d'un royaliste, M. des Granges, pour qu'on lui fasse « un 
plus gracieux traitement » ; ce gentilhomme qui commandait 
dans Corbeil a été capturé par les Espagnols ou les Wallons et 
« fort rudement traité »~. A M. de Gourdan, il recommande, 
en juin 1591, un « bonhomme », M. Ghouart, munitionnaire de 
Calais, beau-père d'un de ses grands amis, M. du Tremblay, 
contraint de demeurer en la ville pour ses affaires et qui ne s'est 
jamais mêlé d'aucune sédition'^. Il implore M. de Sourdis pour 
un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, « de poil sur le roux, 
de moyenne taille », qui passa quatre ans à son service, puis se 
mit au service du roi et fut fait prisonnier^. Il sollicite la grâce 
d'un jeune homme qui a commis un meurtre « fortuit ». C'est le 
fils de la femme d'un sien « bon ami et voisin, le sergent Fleury, 
qui a longuement servi aux gardes et s'est comporté avec hon- 
neur »5. Au mois de janvier 1592, il élève de nouveau la voix 
en faveur de M. de La Grange, bailli et gouverneur du comté de 
Montfort. Ce « fort honnête gentilhomme », âgé et malade, qui 
s'est toujours « contenu dans sa maison » a le malheur d'avoir un 
second fils qui est allé à Dreux dans les rangs des ligueurs. Ce 
n'est pas sa faute. Le jeune homme lui a désobéi. On ne doit pas 
condamner les pères pour les fautes des enfants. « La loi de Moïse 
est expresse •\ » 

L'année 1592 fut plus mauvaise que la précédente, bien 
que les grandes opérations de guerre fussent alors terminées 
dans l'Ile-de-France et dans le centre du royaume. De sa retraite, 
BeUièvre surveillait avec anxiété trois points de l'horizon d'où 
venait le danger : le Paris des Seize, Meulan occupée par une 
garnison royaliste que commandait M. de Bellengreville, et la 
place de Pontoise défendue pour la Ligue par d'Alincourt, le fils 

nus que ceux des autres années. Pour cette année-là, il y a de grosses lacunes 
dans la correspondance. 

1. BeUièvre à M. de Buhy, 21 juin 1580, f. fr. 15892, fol. 369. 

2. BeUièvre à ViUeroy, 20 octobre 1590, f. fr. 15892, fol. 412. 

3. BeUièvre à M. de Gourdan, 19 juin 1591, IbicL, fol. 464. 

4. BeUièvre à M. de Sourdis, Ibid., fol. 471. 

5. Lettre sans adresse et sans date, f. fr. 15893, fol. 4. 

6. Lettre de BeUièvre sans adresse, le 29 janvier 1592, f. ir. 15893, fol. 8. 



LA RETRAITE DE rOMPON.\E DE BELLiÈVRE. 149 

de Villeroy. C'est de ce côté que Bellièvre avait le plus à se 
plaindre : Villero}^ d'ailleurs, était forcé d'avouer qu'il vivait 
« entre les brigands » quand il résidait auprès de son fils'. 

Le 14 mars, le seigneur de Grignon écrivit à d'Alincourt une 
lettre éloquente d'indignation : « Il vaudrait autant que je fusse 
paysan que de vivre comme je fais parmi les paysans, souffrant 
en mon cœur le mal qui leur est fait et participant à leurs 
misères... Les pauvres gens n'ont plus rien à la terre : ce qu'ils 
sèment, autres le recueillent. » Le gouverneur de Pontoise levait 
la taiUe sur eux, mais le poids en était trop lourd et de plus, 
quand ils allaient à Poissy ou aux marchés voisins vendre leur 
blé, les 'Soldats les molestaient-. A la même époque, un capitaine 
de la garnison de Meulan s'empara d'un « bon voisin et ami » 
de Bellièvre, M. de Lessay. Bellièvre fit appel à l'esprit de jus- 
tice de M. de BellengreviUe^. Celui-ci s'excusa, plaida les cir- 
constances atténuantes. Il avait envoyé le prisonnier au roi, 
se conformant à la déclaration royale d'après laquelle ceux qui 
n'étaient point allés à son armée étaient de bonne prise^. Bel- 
lièvre écrivit à M. d'0\ Nous ne savons ce qui advint de l'af- 
faire. 

Nous n'énumérerons point les passeports et les sauvegardes que 
Bellièvre sollicitait pour les uns et pour les autres dans son 
entourage. Il passait son temps à importuner ses amis des deux 

1. Villeroy à Bellièvre, le 7 janvier 1592, f. fr. 15909, fol. 441. — Villeroy 
écrivait aussi, le 27 novembre 1591, Ibid., fol. 427 : « J'ai grande envie de 
vous aller voir..., mais je crains les dangers des chemins à cause des garnisons 
de Meulan. » 

2. Bellièvre à d'Alincourt, 14 mars 1592, f. fr. 15893, fol. 13 : « Monsieur, 
vous êtes par-dessus le jugement des soldats et Dieu qui rétribue à un chacun 
selon les faits vous prospérera comme il vous connaîtra... Dieu veut être mieux 
obéi que les hommes et a pouvoir de se faire mieux obéir; toute la justice ne 
se peut pas obtenir en fait de guerre; toutefois, il faut toujours avoir devant 
les yeux ce que saint Jehan-Baptiste dit aux soldats qui demandaient com- 
ment ils pourraient être sauvés : ne faites, dit-il, aucune extorsion... Monsieur, 
l»arlant i vous, j'ouvre mon cœur comme parlant au fils de celui que j'ai tou- 
jours aimé pour sa vertu. » 

3. Bellièvre à M. de Bellengreville, 21 mars 1592, Ibid., fol. 14 ; « Les néces- 
sités, dit-il, ont apporté beaucoup de désordre parmi les gens de guerre... », 
mais, encore qu'il ne soit pas homme de guerre, il a remarqué en M. de Bel- 
lengreville de très belles et fort rares parties. Ses actions n'ont pas été « seu- 
lement accompagnées de force, mais aussi de justice ». 

4. Bellengreville à Bellièvre, du fort de Meulan, Il mars 1592, f. fr. 15909, 
fol. 452. 

5. Bellièvre à d'O, 27 mars 1502, f. fr. 15S'.}3, fol. 21. 



150 



J. NOUAILLAC. 



camps ^ Au mois de mai, nouA^elle alerte : un nouveau fléau 
s'abat sur le pays. Des gens de guerre, venus de la capitale, 
brûlent une basse-cour et un village appartenant à MM. d'Auny 
et de Mailly, la basse-cour de Ponchartrain et le village de 
M. de Villiers. Ils pillent La Bretèche et brûlent La Bretechelle. 
La fumée des feux venait jusqu'à Grignon. Bellièvre fut épar- 
gné, mais il tint à exprimer à M. de Belin, gouverneur de la 
capitale, la douleur que lui causait la ruine de ses voisins et à 
le supplier de faire régner plus d'ordre parmi ses troupes. Deux 
mois après, retour offensif des gens de guerre et principalement 
des Espagnols. Cette fois, Grignon faillit y passer, en dépit des 
sauvegardes que les soldats s'excusaient d'ailleurs de ne pas res- 
pecter, en disant qu'ils ne savaient pas à qui ils s'adressaient et 
qu'ils ne portaient point de carte du pays. Bellièvre fut sauvé 
par ses paysans. Plus de huit cents d'entre eux se jetèrent dans 
son village et empêchèrent une bande d'Espagnols de le piller"^. 
Ce fut le dernier des événements graves qui formèrent au 
temps de la Ligue la chronique de Grignon. Du moins la corres- 
pondance est-elle muette sur ce qui put se passer au début de 
l'année 1593. En somme, Bellièvre s'en était tiré à fort bon 
compte. Il avait même généreusement aidé les habitants de son 
canton et quelques gentilshommes voisins et amis à vivre, 

IV. 

La neutralité. 

Le spectacle des misères de la guerre contribua certainement 
à fortifier les sentiments politiques de BeUièvre. Ces sentiments 
sont extrêmement nets. De par sa naissance, sa profession, son 
tempérament, ses intérêts, il est passionnément attaché à l'ordre, 
à la paix publique, à l'autorité royale'^ : il déteste « les change- 

1. Il écrivait à Villeroy, le 20 octobre 1590 (f. fr. 15892, fol. 412) : « Il semble 
que je suis condamné de me faire condamner pour importun. » 

2. Bellièvre à M. de Belin, 26 juillet 1592, Ihid., fol. 41. — Il donne dans 
cette lettre des détails intéressants sur les tailles que payaient des paysans du 
comté de Montfort aux autorités de Pontoise : « Si les gens de guerre, ajoute- 
t-il, continueront de se licencier à faire de telles courses, le pauvre peuple sera 
contraint d'abandonner le labourage et le pays, dont il vous adviendra et à 
nous beaucoup de déplaisir et d'incommodités. » 

3. Dans la lettre à Jeannin, f. fr. 15893, fol. 51, il se qualifie lui-même 
de « vieil serviteur de cette couronne qui n'a point de plus forte passion 



LA RETRAITE DE POMPOiVNE DE BELLIÈVRE. 151 

ments », les « nouveautés » dangereuses, l'esprit de parti, les 
factions qui déchirent l'État ; il est « homme de paix » ; il ne 
peut s'entendre qu'avec les « gens de bien » qui veulent mettre 
fin à l'anarchie. Il a reconnu Henri IV dès son avènement 
comme le roi légitime. Il n'a jamais pris au sérieux la royauté 
du cardinal de Bourbon. Il connaît bien son Béainiais : il a foi 
en lui ; il sait que lui seul est le sauveur, qu'il saura « faire 
régner la justice parmi ses peuples, faire vivre en repos et tran- 
quillité les trois ordres de ce royamne, conservant un chacun en 
ce qui lui appartient et affectionnant... le soulagement de son 
pauvre peuple »i. Henri IV est protestant; mais la différence 
de foi n'excuse ni la rébellion ni l'abstention. La loi divine est 
formelle : il faut obéir au roi légitime. D'ailleurs, dans le cas 
particulier qui préoccupe et divise le pays, les catholiques 
n'ont-ils pas intérêt à se réunir autour de leur roi? Ils forment 
les quatre cinquièmes de la nation. Henri IV est bien disposé 
en leur faveur ; il a promis formellement de se faire instruire et 
de leur donner satisfaction ; la guerre qu'on lui a déclarée et les 
entreprises des ligueurs ne font que retarder son retour à la foi 
catholique. BeUièvre, comme tant de « gens de bien », est mora- 
lement convaincu que Henri IV se convertira. 

La doctrine du vieux ministre est donc très simple et très 
ferme. Et cependant son attitude paraît équivoque, parce qu'il 
ne s'est pas retiré auprès du roi. La Ligue a fait au début de 
grands efforts pour amener BeUièvre dans son camp. Dès le 
20 octobre 1588, Mayenne lui envoyait de Lyon ses consola- 
tions et ses compliments et le suppliait de le reconnaître comme 
« le meilleur et plus certain de ses amis ». Le 18 janvier 1589, 
il lui écrivait encore plus aimablement qu'il l'estimait, qu'il 
l'honorait et désirait lui témoigner à Paris les effets de son ami- 
tié. BeUièvre répondait avec politesse et prudence et ne sortait 
des assurances vagues de respect que pour solliciter la protec- 
tion de Mayenne pour sa famiUe, ses amis, ses terres-. Jeannin, 
ami intime et conseiller du lieutenant général, lui fit des avances 
plus directes, lui conseillant « de se mettre en lieu où il puisse 

es choses de ce monde que de voir prospérer la couronne sous laquelle il 
est né ». 

1. F. fr. 15893, fol. 136. 

2. Charles de Lorraine à BeUièvre, 20 octobre 1588, de Lyon, f. fr. 15909, 
fol. 195; 18 janvier 1589, Ibkl., fol. 237. — BeUièvre à Mayenne, 19 mai 1589 
et 21 janvier 1590, f. fr. 15892, fol. 335, 361. 



152 J. NOCAILLAC. 

servir à amoindrir le mal ou à établir le bien » '. Bellièvre, cour- 
toisement, remerciait, louant la « prudence et grande vertu » 
du duc et le « sage et bon conseil » de Jeannin. Mais il décla- 
rait qu'il voulait désormais vivre en repos et ne se mêler de 
rien^. L'archevêque de Lyon n'eut pas plus de succès que Jean- 
nin '^ Au début de 1590, l'entourage de Mayenne renouvela ses 
instances. La guerre avait repris en Ile-de-France. Jeannin 
écrivit à Bellièvre : « Nous n'aurions que très bon espoir de 
vos bons et sages conseils ». Catherine de Clèves, la veuve du 
duc de Guise, lui envoya une bonne et digne lettre qu'elle 
signait : « Votre plus affectionnée et meilleure amie. » — « L'on 
vous désire fort en cette ville », disait -elle, « et moi particuliè- 
rement qui reconnais combien vous y êtes nécessaire pour votre 
capacité^. » 

On ne vit point Belliè\Te à Paris. On ne le vit point non plus 
à la cour. Il resta neutre à Grignon pendant plus de quatre ans. 
Les raisons de cette attitude se laissent plutôt deviner que com- 
prendre explicitement par la correspondance. 

Pour revenir à la cour, il fallait qu'il y fût rappelé et, par 
conséquent, qu'on y eût besoin de lui. Henri IV était bien dis- 
posé en sa faveur. Il connaissait le loyalisme de BeUièvre, non 
seulement par les amis que celui-ci avait en cour, mais encore 
par les propres déclarations de l'ancien ministre qui était allé 
lui baiser les mains à Besne. Henri IV avait donné des ordres 
pour la protection de BeUièvre et pour la défense de ses intérêts 
de famille. Mais il semble bien que dans l'entourage du roi on 
ne fut pas très pressé de revoir l'ancien ministre. QueUe grande 
charge, quelle importante mission aurait-on pu lui ofïrir^'? Aux 
finances sa place était prise. Comme ambassadeur auprès des 
puissances protestantes, il eût été mal choisi à ce moment. De 
délégation extraordinaire ou intendance dans les provinces 
(comme il en eut une, en 1594, en Dauphiné), il n'était point 

1. Jeannin à Bellièvre, 15 mars 1589, f. fr. 15909, fol. 243. 

2. Bellièvre à Villeroy, 11 mars 1589, f. fr. 15892, fol. 329. — Voir aussi la 
lettre à Jeannin, 7 mars, Ihkl., fol. 327. 

3. Bellièvre à M. de Lyon, 25 novembre 1589, Ibid., fol. 347. 

4. Catherine de Clèves à Bellièvre (fin 1589 ou janvier 1590), f. fr. 15909, 
fol. 280. 

5. Cheverny, rappelé en juillet 1590, explique très bien que tout était en 
grande confusion depuis deux ans, qu'il n'y avait aucune forme ni apparence 
de conseil, que les guerres avaient tout déréglé, etc. {Mémoires, p. 502). 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 153 

question en ce temps d'opérations militaires (d'ailleurs, l'état de 
sa santé en 1590 et en 1591 ne lui eût pas permis ces chevau- 
chées). Il fut sans doute question de le faire rentrer au Conseil, 
comme il appert d'une lettre obscure, pleine de sous-entendus, 
qu'il écrit à Jacques Fave en juillet 15901. Malgré ses belles 
protestations de désintéressement, on a l'impression qu'il refuse 
parce qu'il trouve cet honneur un peu maigre. Il fait l'apologie 
de sa vie passée, énumère les hautes charges et missions qui lui 
ont été données et conclut en assurant qu'il sera plus heureux 
« en cette solitude des champs ». Il savait d'ailleurs qu'il avait 
en cour quelques ennemis, dont il avait éprouvé autrefois les 
« impétuosités » et qui se seraient peut-être opposés à son retour-. 
On devine aussi des résistances d'un autre genre, quand on voit, 
d'après le témoignage de Faye, Duplessis-Mornay, jaloux de 
son autorité, écarter BeUièvre, en août 1590, des négociations 
avec Villeroy^. 

Bellièvre, dans son entrevue avec le roi, ne lui avait fait 
d'autre prière que de vouloir le conserver comme son « fidèle 
sujet et serviteur ». Il lui avait atfirmé qu'il ne demandait pas 
autre chose et, dans toutes les lettres à ses amis, il répétait le 
même refrain de son « désir d'un honnête repos ». Il est donc 
bien vrai que lui non plus ne se pressait pas de retourner en 
cour. Nous connaissons déjà la principale raison de ce désir de 
retraite. Il voulait faire vivre sa nombreuse famille. Aurait-il pu 
la traîner à sa suite dans les déplacements incessants de la cour 
et dans le tumulte de la guerre? Aurait-il trouvé auprès du roi 
de quoi l'entretenir? On lui aurait sans doute donné une pen- 
sion, mais aurait-elle compensé la perte de Grignon qui serait 
certainement tombé entre les mains des ligueurs parisiens 4? 
Ajoutons que Bellièvre, très réfléchi et très lent, n'éprouvait nul 
besoin de brusquer les choses. Il avait la certitude qu'il ren- 
drait à la cause royale beaucoup de menus services dans sa 

1. Bellièvre à d'Espeisses, 14 juillet 1590, f. fr. 15892, fol. 289; 12 août, 
Ibid., fol. 374. 

2. Faye d'Espeisses à Bellièvre, (?) août 1590, f. fr. 15909, fol. 323. 

3. Faye d'Espeisses à Bellièvre, 17 août 1590, Ibid.^ fol. 317. Le roi aurait 
agréé Bellièvre comme négociateur. « M. du Plessis, qui cuncta ad se cupit 
traliefe..., jaloux de ce, non seulement a fait changer au roi d'avis, mais 
aussi a traité fort étroitement avec M. de Villeroy le père. « 

4. Notons qu'aucune de ces raisons n'est indiquée expressément dans la cor- 
respondance. 



154 j. NOUAILLAC. 

retraite. Il savait que ces services seraient appréciés et qu'il 
redeviendrait de plus en plus pey^sona grata. Il était fier, ne 
voulait point de sollicitations détournées, de démarches humi- 
liantes : il mettait son point d'honneur à rentrer, sur un appel 
direct du roi, quand il plairait à celui-ci lui faire tant d'honneur 
que de le juger digne de servir i. C'est ainsi qu'il put attendre le 
moment où, les grandes opérations de guerre terminées, la tour- 
mente touchant à sa fin, il reprit tout doucement sa place au 
gouvernement. 

V. 

Diplomatie privée. 
Ecrits politiqiœs et négociations officielles. 

BeUièvre, pendant sa retraite, rendit à l'État trois sortes de 
services : il travailla pour l'ordre et pour la paix par lettres ou 
par conversations dans le cercle de ses relations privées ; il 
composa des lettres politiques, à la manière des publicistes de 
la fin du XVI'' siècle; il prit part à des négociations entre le parti 
du roi et la Ligue. 

L'action privée est la plus difficile à saisir, car les lettres 
authentiques ou minutées qui nous restent ne forment qu'un 
choix dans la A^aste correspondance du ministre. Dans la grande 
lettre à Jeannin, il affirme qu'en 1590, pendant le siège de 
Paris, il a écrit aux grands et principaux de la cour pour con- 
naître leurs intentions, savoir comment on pourrait réunir les 
catholiques des deux partis^. Dans le parti de la Ligue, il entre- 
tenait des relations suivies avec ViUeroy qui faisait grand cas 
de ses conseils, tout en discutant courtoisement avec lui, lui 
dédiait son Apologie et lui rendait visite, plus rarement qu'il 
n'eût voulu, quand les circonstances le permettaient •''. Il reçut 
à Grignon des personnages importants des deux partis. Il en 

1. Bellièvre à d'Espeisses, li août 1590, f. fr. 15892, fol. 1^74. 

2. On a conservé une de ces lettres adressées à Matignon, le 16 juin 1590, 
f. fr. 15892, fol. 366. Il le félicite de penser à finir la guerre. « Ce pensement 
est très digne de votre grande prudence. » 

3. Voir la lettre de Villeroy du 29 avril 1589 : « Il n'est heure que je ne 
pense à vous et ne regrette votre conversation, comme une des plus grandes 
pertes que je reçoive en ce temps. » F. fr. 15909, fol. 252. — Villeroy, au début, 
vit Bellièvre au mois de mai 1589. Les lettres de Villeroy sont assez nom- 
breuses dans le f. fr. 15909. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLiÈVRE. 155 

profita pour leur parler de la guerre et de la paix et leur adres- 
ser des exhortations. Sa maison était un terrain neutre, un lieu 
de libre discussion, moins fréquenté toutefois que le château 
d'Éclimont, en Beauce, ouvert à tous indifféremment par le 
chancelier de Chevernyi. BeUièvre put ainsi parler à Mayenne 
en personne et s'empressa de le faire savoir au roi par son ami 
Biron-. Il lui arriva même un jour d'avoir une curieuse entrevue 
avec un gentilliomme espagnol de l'armée du duc de Parme 3. Il 
cherchait toutes les occasions d'apprendre et de répéter. Quand 
Cheverny eut été rappelé à la cour, BeUièvre lui écrivit que, si 
on l'estimait bon à servir en quelque chose, il serait à même 
de l'informer de ce qui se passerait en cette province « pouvant 
appartenir au bien du roi »^. 

BeUièvre, entre temps, dans le silence du cabinet, employait 
une partie de ses loisirs à faire œuvre de polémiste. La première 
des grandes lettres qu'il écrivit fut composée dans le courant de 
l'année 1591 et adressée au pape Grégoire XIV ^ Le pontife, 
aussitôt élu, « circonvenu des ministres d'Espagne et des agents 
de l'Union >>, avait déclaré au roi une guerre en règle; il avait 
commandé aux cardinaux, évêques, princes et nobles de quitter 
sans retard le roi et envoyé par le nonce Landriano des buUes 
proclamant la déchéance de Henri et excommuniant ses fidèles ; 
enfin, U avait détaché en France une petite armée sous les 
ordres de son neveu. Cette attitude beUiqueuse d'un pape plus 
« partial que père » souleva une tempête d'indignation chez les 

1. Cheverny, Mémoires, éd. Michaiid, t. X, p. 502 : « Ma maison ayant été 
ouverte à tous indifféremment, sans que jamais, grâce à Dieu, la différence 
des assistances particulières y ait apporté aucune querelle, se réservant de 
disputer entre eux après qu'ils étaient prêts de partir chez moi. » 

2. Revol à BeUièvre, 18 août 1590, f. fr. 15909, fol. 318. — Henri IV se 
montra assez sceptique, disant que le langage tenu par Mayenne était celui 
(jue tous ceux qu'il avait « vus venant de sa part disent qu'il tient ordinaire- 
ment ». 

3. Lettre à Jeannin, loc. cit. BeUièvre lui demanda si Philippe II envoyait 
son armée pour droit qu'il prétendait sur la couronne ou par désir d'ac- 
croître sa domination. L'Espagnol répondit : ni pour l'un ni pour l'autre 
motif, mais j^our protéger la religion, et il lui lit quelques confidences sur les 
sentiments conciliants du duc de Parme et même du roi d'Espagne. 

4. BeUièvre au chancelier, sans date, juillet 1590, f. fr. 15890, fol. 373. 

5. Pomponii Bellevrei ad Grecjorium XIV Epistola snper ejus monilo- 
riaiibns litteris contra Catliolicos qui régi adharebant per Marsilium 
Landrianum nuntium publicatis anno 1591, scripta in villa de Grignon. 
F. fr. 15892, fol. 491-537. 



156 J. NOUAILLAC. 

TOvaux et les politiques. Le parlement de Tours annula et fit 
lacérer les bulles et fulmina contre le soi-disant pape et le soi- 
disant nonce. Une assemblée du clergé royaliste prit hautement 
la défense du roi. « Des plumes bien fendues »' de parlemen- 
taires gallicans et royalistes ou de politiques travaillèrent dans 
le public pour la bonne cause. 

BeUièvre rédigea une énorme épître latine, dont il nous a 
laissé la copie, qui couvre quatre-vingt-cinq grandes pages. Il 
démontrait au Saint-Père tout le mal qu'avait fait la papauté à 
la France en prêtant attention aux conseils des étrangers. Il 
refaisait l'histoire du règne précédent et de toutes les guerres de 
religion. Il remontait plus haut : c'était, à l'usage de Rome, un 
véritable cours d'histoire de France, bien plus, un sommaire des 
rapports du pouvoir spirituel et du temporel depuis le début de 
l'Église. Il citait saint Jérôme, Arius, le concile de Nicée, Nicé- 
phore, Synesius. Il affirmait qu'on devait l'obéissance au roi 
légitime, que ce roi avait l'intention de se convertir, et il décla- 
rait poliment, mais fermement, au pape que le devoir des catho- 
liques était, en cette matière, de lui désobéir. 

La lettre était écrite en beau latin cicéronien. BeUièvre, rap- 
pelons-le, était un esprit cultivé qui avait fait de sérieuses études 
de philosophie, d'histoire, de belles-lettres et de jurisprudence, 
et qui, pendant toute sa vie, employa une partie de ses loisirs à 
lire et à étudier les auteurs-. Pourtant, il faut reconnaître qu'on 
ne trouve pas dans cette lettre latine les qualités de composition 
des œuvres françaises. Elle semble écrite un peu sans plan, au 
courant de la plume. Fut-elle envoyée au pape Grégoire XIV? 
Nous ne le pensons pas : la lettre avait été rédigée en septembre 
ou octobre. On peut supposer que, le pape étant mort le 15 oc- 
tobre, BeUièvre la conserva dans ses papiers. La communiqua- 

1. Expression de BeUièvre, f. Ir. 15893, fol. 122. On connaît en partie celte 
littérature par les Mémoires de la Ligue, 1758. t. IV (deux opuscules publiés), 
par l'Estoile, Mémoires- Journaux, t. IV et VI. Voir aussi la Blhliolhèque 
historique du P. Lelong. Parmi les ouvrages imprimés contre les bulles, on 
signale ceux de Paye d'Espeisses, de Claude Fauchet, président de la Cour 
des Monnaies, de Guy Coquille, jurisconsulte et historien. 

1. Sainte-Marthe, Éloge, t. V, p. 537-546. Notons que BeUièvre est placé 
parmi « les hommes illustres qui, depuis un siècle, ont fleuri en France dans 
la profession des lettres ». — L'ambassadeur d'Espagne, en envoyant à Phi- 
lippe II la liste des députés, l'appelle « letrado, que hasta aqui avia andado 
neutro )>, Pap. Simanc. K. 1413 (cité dans Bernard, Procès-verbaux des états 
de 1593, p. 703. Doc. inédits sur l'hist. de France). 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIEVRE. 157 

t-il à quelques amis? Aucun indice tiré de la correspondance ne 
nous permet de le dire. Peut-être n'était-ce qu'un exercice de 
stj-le. 

Le 13 décembre 1592, Bellièvre écrivit à Jeannin une lettre 
qui, par son ampleur et l'importance de son sujet, dépasse le 
cadre ordinaire de la correspondance ^ C'est une de ces lettres 
politiques en forme d'avis, de remontrance, d'exhortation adres- 
sées à un parti plutôt qu'à un homme et destinées à une demi-publi- 
cité dans l'entourage des chefs ou des conseillers de ce parti. 
EUe participe à la fois de la lettre privée et de la remontrance 
oratoire. Le début a un caractère personnel, puisque l'auteur y 
énumère les démarches qu'il a tentées pour la paix, mais il ne 
verse pas dans l'apologie, comme Villeroy; après deux ou trois 
pages, il cesse de se raconter; le reste est d'un intérêt général, 
mais toutefois diffère des nombreux discours sur l'état présent 
de la France qui furent alors composés ; le sujet en est limité, 
précis, et appelle une réponse. 

On était à une époque de piétinement sur place et d'inquié- 
tude pour les « honnêtes gens » qui voyaient les forces militaires 
s'équilibrer et les négociations s'enliser. Bellièvre montre d'abord 
à son ami Jeannin les raisons sérieuses qu'ont les catholiques 
royaux de se méfier des « bonnes volontés » de l'autre parti 
(entrée des forces étrangères ; déclarations belliqueuses du duc 
de Mayenne à Paris; intention marquée du pape d'appuyer 
l'élection d'un roi). L'élection est-elle pour le bien de l'État? 
Donnera-t-elle des forces à la Ligue? Lui fera-t-elle gagner la 
bataille? Ne diminuera-t-elle pas la puissance de Mayenne'^? 
Ne liera-t-elle pas davantage au roi la noblesse qui le sert? 
L'intérêt véritable de Mayenne et de son parti n'est -il pas 
dans la réconciliation avec le roi? Ne savent-ils pas qu'il est 
extrêmement difficile de battre ce roi, « lequel, à mon avis », 
ajoute Belhèvre, « ne se pourrait abattre sans une pareille ruine 
desabatteurs ». A quoi ont servi jusqu'ici les secours espagnols? 
La guerre civile n'achèvera-t-elle pas de ruiner les provinces et 
Paris ? 

1. Bellièvre à Jeannin, 13 décembre 1592, f. fr. 15893, fol. 47-62. Nous 
avons publié cette lettre dans Documents d'histoire {de Henri IV à nos jours), 
4" année, 1913, p. 5-21. 

2. « Qui appelle le plus fort à son aide se fait serf du plus fort. » ... « Nul 
ne veut être coniinandé absolument par celui qu'il a vu sou compagnon. » Hel- 
lièvre parle volontiers par sentences. 



158 J. NOUAILLAC. 

Quel est l'intérêt du pape? N'est-il pas aussi de conclure la 
paix? Que ferait-il si le Turc, riverain de l'Adriatique, envahis- 
sait Naples et les Etats de l'Eglise? On dit qu'il excommuniera 
le roi : des mesures analogues n'ont eu précédemment aucun 
succès. « Il pourrait être dommageable au Saint-Siège d'offenser 
si avant la nation française ». 

Quel est l'intérêt du roi d'Espagne? Veut-il consumer tous 
ses moyens et mettre au hasard tant de beaux États de sa cou- 
ronne? N'a-t-il pas vu le peu de fruit de ses efforts pour abattre 
le roi de France? Il est vieux ; il vaut mieux pour lui qu'il traite 
à l'amiable. 

Le raisonnement de BeUièvre est serré ; le style ferme, clair, 
concis, très différent de la plupart des œuvres analogues, presque 
toujours trop abondantes et un peu diffuses L Deux sentiments 
animent et résument la lettre : le sens de l'intérêt et l'horreur de 
la guerre. Le premier forme la trame de son argumentation ; en 
vieil homme d'Etat habitué à discuter des intérêts, il cherche 
surtout à démontrer ce que veulent les intérêts en présence. 
Quant à son patriotisme pacifique, il lui inspire une belle péro- 
raison éloquente, émue, simple, toute dénuée de rhétorique, 
toute remplie de faits. C'est un tableau sommaire des maux de 
la guerre qui « abrutit les esprits des hommes, les remplit de 
tous vices : athéisme, corruption des mœurs, mépris de toutes 
lois divines et humaines ». C'est un appel à la pitié pour le 
« pauvre peuple qui souffre tant ». 

La lettre à Jeannin fut bientôt connue dans ce que nous pour- 
rions appeler les milieux politiques du temps. Elle fut promue à 
la dignité de lettre d'Etat sur les affaires de ce temps. Le 
dernier jour de l'an 1592, un ami de Pierre de l'Estoile la lui 
communiqua ; ce grand collectionneur en fît faire aussitôt une 
copie, en déclarant dans son journal qu'on la trouverait entre 
ses papiers 2. Revol aussi en reçut un exemplaire à Chartres 
et la fît lire au duc de Nevers'^. 

1. Ni Villeroy dans ses Apologies et Avis, ni Du Vair dans son Exhortation 
à la paix (1592) et sa lettre d'un Bourgeois de Paris n'échappent à ce défaut 
de prolixité. Voir Nouaillac, Villeroy, p. 172 et suiv.,et Radouant, Guillauvie 
Du Vair, l'homme et l'orateur. Paris, 1907, in-S", p. 276 et suiv. 

2. L'Estoile, Mémoires-Journaux , t. V, p. 201. — « Ladite lettre contient 
de cinq à six feuillets et y a dedans beaucoup de particularités remarquables. 
N'a été imprimée. » 

3. Revol à BeUièvre, 1" janvier 1593, f. fr. 15910, fol. 1. — Il ne nomme pas 



I 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 159 

Le 21 février de l'année suivante, après la convocation des 
États de la Ligue et l'appel lancé par Mayenne aux catholiques 
royaux, Bellièvre achevait une longue remontrance, à laquelle 
il ne donna aucun titre rare ou sonore. Ce fut un simple Écrit 
contre la convocation des prétendus États K 

Cet écrit n'est dédié à personne. Il s'adresse à toute la Ligue. 
L'auteur ne parle cette fois ni de ses démarches, ni de l'avis de 
ses amis. Il va droit au but et soulage sa conscience. Prenant 
prétexte de l'avis imprimé signé de Mayenne, il dit nettement : 
« Pour mieux juger de cet écrit, je dirai simplement mon opi- 
nion, sans fard de langage ». 

Il démontre d'abord que les catholiques royaux, dont il indique 
le nombre, la force, la qualité, sont meilleurs catholiques et 
« plus utiles que les autres à la conservation de la religion ». 
Eux seuls aiment leur patrie, en défendent l'honneur et obéissent 
à la loi de Dieu en restant soumis à ce prince qui n'est pas encore 
réconciMé avec l'Église, mais qui certainement le sera bientôt '^. 

Les catholiques de l'autre parti, malgré leurs déclarations, 
n'ont fait qu'apporter des « traverses » à la réconciliation ; ils 
ont fait le plus grand mal à leur religion et à leur pays. Bellièvre 
dresse impitoyablement le bilan de leurs fautes, de leurs contra- 
dictions, de leurs actes néfastes. 

Dans tout ce développement qui est clair et sobre apparaissent 
les qualités de l'homme d'État versé dans l'étude du droit et dans 
l'histoire; le cas du cardinal de Bourbon provoque une discus- 
sion juridique serrée ; la politique pontificale est commentée par 
ce gallican convaincu au moyen d'exemples historiques. Le ton 
est énergique, « véhément », — Bellièvre s'excuse à la fin 
d'avoir ainsi parlé, — toujours naturel et simple. Pas une con- 
cession n'est faite à la rhétorique, pas même dans la composi- 
tion, qui n'est pas rigoureusement ordonnée. Bellièvre parle le 
langage du bon sens, qui par moments se colore d'une ironie 
savoureuse 3. 

la lettre, mais il parle de quel([ue chose dont il ne peut advenir à Bel- 
lièvre que « beaucoup de louange et d'honneur de tous les gens de bien du 
royaume ». 

1. La minute, écrite de la main de Bellièvre, est conservée dans le f. 
fr. 15893, fol. 68-96. 

2. Nous travaillons tous les jours, dit Bellièvre, pour « avancer ce saint 
u;uvre ». 

3. Surtout lorsqu'il parle des papes. Il rappelle l'histoire de Boniface VIII 



160 



.1. NOUAILLAC. 



Il répond à leurs principaux arguments. 1° Le « fait de la reli- 
gion » n'est-il pas un mauvais prétexte? Le feu roi pouvait-il 
être soupçonné de trahir la cause catholique? La rébellion 
contre un souverain légitime n'est-elle pas un péché mortel? 

2° La royauté du cardinal de Bourbon peut-elle être raison- 
nablement défendue? Pourquoi ses prétendus sujets ont-ils 
attendu du 2 août au 21 novembre pour le reconnaître, puisque 
le mort saisit le vif? Pourquoi lui ont -ils si mal obéi? Se 
sont-ils souciés de lui depuis son emprisonnement jusqu'à son 
décès ? 

3" Pourquoi vouloir élire un roi? C'est un procédé révolution- 
naire, carie royaume n'est pas électif; n'y a-t-il pas des princes 
de sang royal appelés à la couronne par la loi salique? — C'est 
« bâtir un temple à la discorde, dresser un autel à la continua- 
tion et perpétuité de nos misères ». N'a-t-on pas jugé combien 
notre roi était le plus fort ? 

4° La Ligue espère-t-eUe avoir pour son roi l'appui du roi 
d'Espagne et du pape? Mais le premier « pour ses peines » 
occupera une partie du royaume ; quant au second, son glaive 
spirituel, si l'on s'en rapporte à l'histoire du passé, ne leur 
sera d'aucun secours. 

La péroraison est ceUe de tous les écrits, de toutes les lettres 
de BeUièvre : la paix est absolument nécessaire. « Nous avons 
tous fait l'extrême effort qui se peut pour nous ruiner les uns 
les autres... Notre maladie est très grande, très dangereuse, je 
dirai mortelle, mais je n'estime point qu'elle soit incurable ». 
Il compare la France à un navire agité des vents et des vagues et 
adjure tous les catholiques réunis de le conduire au port de la 
paix. 

Nous ne pouvons dire quel fut l'écho de la protestation de 
BeUièvre. Son discours, comme le précédent, resta inédit. 
Entraîna-t-il des conversions parmi ceux de l'Union ? Il est cer- 
tain qu'il fortifia la situation morale de son auteur dans l'entou- 

qui voulait transférer la couronne de France à l'empereur Albert, « dont il 
disposait comme des choux de son jardin », le schisme d'Angleterre, au sujet 
duquel la cour romaine dit : tant pis pour les Anglais, c'est à leur honte. Or, 
« ce n'est pas l'honneur du berger quand le troupeau diminue ». A la fin, il 
montre malicieusement l'inefficacité de l'arme des excommunications, alors 
que les rois ont le couteau sur nos têtes. « Nous supplierons donc N. S. -P. 
de ne nous réduire à cette nécessité de lui désobéir ou lui obéissant désobéir 
à Dieu et à notre roi ». 



â 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIEVRE. 161 

rage du roi et qu'il lui apporta « beaucoup de louange et d'hon- 
neur » de la part des « gens de bien » . 

A ce moment, Bellièvre allait se signaler au roi par des ser- 
vices diplomatiques aux conférences de Suresne. Il ne s'était 
décidé que très lentement à prendre part à des négociations. 
Dans les premiers temps, il s'y était refusé avec énergie. 

Les premiers pourparlers entre la Ligue et le roi, sous 
Henri IV, commencèrent après la bataille d'Ivry, par l'initiative 
de Villeroy qui, sans mission spéciale, eut près de Mantes une 
entrevue avec Duplessis-Mornay, le 26 mars 15901. La tentative 
échoua, Mornay ayant réclamé à Villeroy, qui en fut offensé, la 
reddition de Pontoise commandée par son fils. Villeroy déclara 
dans la suite que, si l'on devait entrer de nouveau en négocia- 
tion, il préférait traiter avec le chancelier, avec Biron ou Bel- 
lièvre. Ce dernier fut très mécontent qu'on eût mis son nom en 
avant. Il le déclara sans ambages à son cousin Faye. Il écrivit 
ce jour-là une des rares lettres où il ait manifesté de l'irritation 
contre un maladroit ami. Il montre vraiment cette fois une pru- 
dence excessive. Il eut peur de se compromettre, d'être mal vu 
de Duplessis et du roi. « Si l'on m'a calomnié auparavant que 
je m'en mêle, que serait-ce quand je m'y trouverais embourbé? 
Il me semble que j'entends déjà un tas de causeurs qui disent : 
ha! nous le disions bien qu'ils s'entendent ensemble. Je leur 
résigne de bon cœur ma nomination-. » Il s'était proclamé 
neutre ; il voulait regagner peu à peu la confiance du roi et de 
son entourage ; il avait du dépit de se voir proposé par un homme 
d'Etat au service de Mayenne. 

Cette attitude n'est pas très courageuse'^. Elle a une excuse à ce 
moment-là. Bellièvre est sceptique sur le résultat de négociations 
qu'il juge mal engagées et prématurées. Il ne s'en désintéresse 
cependant point. Il est très exactement renseigné par Faye et 
par le bon Revol qui lui-même avouait ne voir aucune lumière 
dans cette obscurité^. Il veut continuera ne s'occuper de rien, 

1. Voir sur ces négociations notre livre sur Villeroy, p. 179 et suiv. 

2. Bellièvre à d'Espeisses, 12 août 1590, 1'. fr. 15892, fol. 290. 

3. Il dit dans la même lettre : a J'ai renoncé à toutes contentions. Je n'en 
veux point avec ceux qui nie sont inférieurs, estimant que c'est chose vile et 
d'un cœur bas; je n'en veux point avec mes pareils, cela ne peut être que 
hasardeux ; moins en veux-je avec les plus puissants. Ce serait à faire à un 
furieux. » 

4. Revol à Bellièvre, Mantes, 5 juillet 1590, f. fr. 15909, fol. 296. 

Rev. Histor. CXVII. 2« fasc. Il 



162 J. NOUAILLAC. 

à se tenir dans sa peau au moins mal qu'il peut*; il considère 
toujours que « ceux qui ne sont pas aux affaires se rendent bien 
souvent ridicules quand ils se mêlent d'en parler ». 

Les négociations reprirent au mois d'octobre, à l'instigation 
du cardinal de Gondi, de Cheverny et de Fleury, conseiller à la 
cour, beau-frère de Villeroy. Il y eut des conférences à Buhy, 
près Alincourt, à Vaux, près Gisors, à Mantes, entre Villeroy, 
d'une part, Biron, Duplessis-Mornay, Cheverny, de l'autre. 
Bellièvre ne bougea pas. Il avait besoin plus que jamais, pour 
régler avantageusement la succession d'Espeisses, que son atti- 
tude ne suscitât nulle défiance à la cour, surtout dans le groupe 
protestant. Or, les négociations à la fin de 1590 et dans les six 
premiers mois de l'année 1591 furent particulièrement épineuses. 
Villeroy cherchait à obtenir la liberté du labourage et du com- 
merce, la conclusion d'une trêve et les passeports pour la convo- 
cation des États. Mais, de part et d'autre, on soulevait une infi- 
nité de chicanes, et les discussions traînèrent sans aboutir, parce 
que Henri IV, au début de 1591, eut l'impression qu'on le trom- 
pait, qpi'on voulait lui faire accorder des passeports pour une 
réunion de députés destinée non à conclure une paix, mais à éhre 
un roi^. BeUièvre nous semble avoir battu froid à ViUeroy dans 
les derniers mois de 1590. Leurs lettres sont rares et vagues 3. 

Petit à petit, pourtant, l'attitude de BeUièvre se modifie, et, 
lentement, dans le cours de l'année 1591 , il se décide à sortir 
de sa réserve. Le nuage qui avait troublé son amitié avec Ville- 
roy était passé. Villeroy lui faisait des avances, lui rappelait le 
passé, leur ancienne communion d'idées, lui démontrait qu'ils 
avaient au fond le même but, Bellièvre « avec plus de modéra- 
tion », plus de circonspection. Installé à Pontoise auprès de son 
fils, pendant la reprise de la guerre en Normandie, il s'efforçait 
de faire accorder à Bellièvre tout ce que celui-ci lui demandait 
pour la protection de ses terres. Il lui rappelait parfois que « les 



1. Bellièvre à Villeroy, 2 janvier 1590, f. fr. 15892, fol. 359. 

2. Voir pour le détail de ces négociations notre livre sur Villeroy, p. 212 
et suiv. 

3. Villeroy écrit le 23 octobre une lettre polie et insignifiante; le 23 novembre, 
il remercie Bellièvre de continuer à avoir bonne opinion de lui : « Qui est 
celui qui ne perd ses amis et dont la réputation n'est bien ébranlée en cette 
saison? » Le 14 janvier, il écrit une lettre extrêmement cordiale qui semble 
marquer la réconciliation (f. fr. 15909, fol. 338-354). 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLiÈVRE. 163 

choses allaient de mal en pis » et sollicitait ses conseils^. Bel- 
lièvre ne pouvait se dérober. A son tour, il parla en toute con- 
fiance et franchise à son ancien collaborateur. Il n'était 
pas tout à fait du même avis que lui. On devait employer 
les remèdes les plus prompts, arriver au fait, le plus sim- 
plement possible, entre Français, éviter de convoquer une 
assemblée où viendraient les ambassadeurs du pape et du roi 
d'Espagne. « Nous n'avons pas besoin de traiter une paix, nous 
avons besoin de la résoudre ». Il se moquait des innombrables 
donneurs de conseils qui ne font qu'embrouiller les choses. Il 
voulait qu'on laissât de côté les considérations vagues pour 
déterminer tout de suite l'intérêt essentiel des parties en 
présence ^ 

De nouvelles négociations furent entamées au mois de mars 
1592, après l'échec du roi en Normandie. Les catholiques roya- 
listes pressaient Henri lY plus vivement que jamais de se con- 
vertir. Un peu impatients, nettement favorables à un rappro- 
chement, ils surent élever la voix, et le roi consentit à une 
reprise des pourparlers « par impuissance et nécessité »^. 
Remarquons que la hardiesse de BeUièvre s'accroît à mesure 
que grandissent la force et l'autorité des grands seigneurs et 
conseillers catholiques de Henri IV. Il avait d'ailleurs moins à 
craindre maintenant les défiances et jalousies. Il avait donné 
des gages de sa bonne volonté. Le roi l'avait vu et lui 
avait donné des preuves de son estime. Enfin, il était alors 
moins dangereux de négocier, puisque les négociations ten- 
daient à devenir officielles. Villeroy et Duplessis-Mornay furent 
autorisés à se mettre en rapports. Villeroy voulut en même temps 
entamer une négociation parallèle avec les catholiques royaux, 
ce que ceux-ci recherchaient aussi et ce que permit Henri IV. 

BeUièvre avait favorisé de son mieux le rapprochement. Il 
avait servi d'intermédiaire entre le duc de Nevers et le négo- 
ciateur des politiques. Le duc était resté longtemps, lui aussi, 
un neutre, catholique et royaliste, conservant à la couronne son 
gouvernement de Champagne, mais sans vouloir secourir effec- 

1. Voir les lettres de Villeroy (19 et 28 janvier, 13 février, 12 mars, 25 juil- 
let, 14 août), f. fr. 15909, fol. 355-405. 

2. Lettre sans adresse et sans date (fin 1592?), f. fr. 15893, fol. G3. 

3. Villeroy, Mémoires d'Estat, éd. Miciiaud, p. 181. Voir pour ces négocia- 
tions notre livre sur Villeroy, p. 212 et suiv. 



k 



164 J. NOUÀILLAC. 

tivement un souverain encore protestant. Il s'était récemment 
décidé à travailler d'une manière plus active à la conversion de 
Henri IV. Bellièvre écrivit à ViUeroy, le 26 mars, que Nevers 
devait faire ses pâques à Mantes et lui demandait sa volonté et 
le lieu où ils devaient se rencontrer. Bellièvre voulait bien, lui 
aussi, se mettre aux champs, mais « sans hasard » avec « un 
bon passeport » de d'Alincourt pour une durée de quinze 
jours. C'est la première fois qu'il se risquait à sortir de Gri- 
gnon. 

Vers le 10 avril, Nevers et Luxembourg vinrent faire à Gri- 
gnon « un assez maigre dîner ». Gondi arriva après, ViUeroy 
pendant la nuit. Le lendemain, les négociateurs se rencontrèrent 
tout près de là, à Montforti. Les négociateurs se mirent vite 
d'accord sur le point de la conversion « faite toutefois digne- 
ment », sur « l'expédient », c'est-à-dire une déclaration du roi, 
de se faire instruire, et sur l'envoi d'une ambassade royaliste à 
Rome. Mais leur bonne volonté fut inefficace; Mayenne, devenu 
plus fort, émit tout à coup des prétentions exorbitantes sur 
le mode de la conversion, sur « son particulier » et ses 
sûretés. 

L'ambassade royaliste, conduite par Gondi, ne fut même 
pas reçue par le pape. Mayenne, poursuivant une politique 
toute personnelle et tortueuse, fit admettre l'idée qu'on devait 
attendre la réunion des États dont il comptait se servir dans 
l'intérêt seul de son parti. 

Les États de la Ligue se réunirent à la fin de janvier 1593, 
après la déclaration de Mayenne qui servit à Bellièvre de pré- 
texte à une belle dissertation politique. Se doutait-il qu'il allait 
être désigné pour assister à la conférence qui devait être la plus 
mémorable du temps des troubles? La conférence, lancée 
comme un défi par les catholiques royaux aux ligueurs, fut 
acceptée, grâce aux instances des plus modérés parmi les dépu- 
tés. EUe s'ouvrit à Suresne au début du mois de mai. Douze 
délégués élus par les Etats s'y rencontraient en terrain neutra- 
lisé avec huit députés royalistes. 



1. Bellièvre à ViUeroy, 26 mars 1592, f. fr. 15893, fol. 20. — A M. de ... (?), 
12 avril, fol. 24. — A Nevers, sans date, fol. 65. — Parmi les lettres à Bel- 
lièvre, très peu font allusion aux négociations en 1592, excepté celles de 
Revol, 9, 13 et 20 juillet, f. fr. 15909, fol. 469-472. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE RELLlÈVRE. 165 

Bellièvre venait d'être rappelé quelques jours auparavant • . 
Il se trouvait en conapagnie d'amis d'ancienne date : Rambouil- 
let, Schomberg, De Thou, Revol. Dans le parti adverse, il retrou- 
vait Villeroy, Belin, Jeannin, Épinac. Il ne joua, comme ses 
collègues, qu'un rôle effacé. La conférence avait pris le carac- 
tère d'une joute oratoire entre l'archevêque de Bourges et l'ar- 
chevêque de Lyon, le premier défendant les droits du roi, le 
second l'intérêt supérieur de la religion. Pahiia-Cayet nous 
apprend que l'archevêque de Bourges prenait toujours conseil 
de sa compagnie, qu'après son premier discours il invita Bel- 
lièvre à présenter quelques autres particularités, à démontrer 
qu'on avait raison d'espérer pour bientôt la conversion de 
Henri IV. Bellièvre répondit « qu'il ne pouvait rien ajouter au 
discours du sieur de Bourges qui avait très dignement touché 
tout ce qui se pouvait dire sur ce sujet »-. C'est la seule mention 
qui soit faite d'une intervention de BeUièvre dans les débats. 
La correspondance ne nous fournit à ce sujet aucun indice. 

Nous retrouvons Bellièvre aux conférences qui se tinrent, à 
partir du 11 juin, à la Villette, et où les députés royaux pro- 
posaient d'étendre pour trois mois à toute la France la trêve 
conclue en mai pour les environs de Paris. Il fallait vaincre les 
hésitations des chefs ligueurs. Nous ne connaissons pas mieux 
que pour les précédentes négociations les actes et les paroles de 
BeUièvre. Il signa avec l'archevêque de Bourges et les autres 
députés une Déclaration écrite donnée à ceux de l'Union qui 
était un dernier et éloquent appel à la concorde de tous les 
Français '^ Aucun document ne permet d'affirmer que BeUièvre 
l'ait composée ou ait pris une part prépondérante à sa rédaction. 
Signalons, cependant, une lettre où Perrot déclare à BeUièvre 
que chacun estime cet écrit sorti de sa « trempe » ; lui-même, 
ajoute-t-il, en fit semblable jugement « pour y reconnaître de 
queUe modération, avec une simplicité ouverte et néanmoins 



1. De Thou, Hist., 1. CVI. 

1. Palina-Cayet, Chronologie novenaire, M. Michaud, p. 452. Voir aussi sur 
la conférence Bernard, Procès-verbaux des États de 1593 (où le nom de Bel- 
lièvre seul est mentionné, p. 174). — II. du Laurens, Discours et rapport 
véritable de la conférence. Paris, 1593. — Nouaillac, Villeroy, p. 239 et suiv. 

3. « Lettre au nom de tous les députés à la conférence écrite à ceux de la 
Ligue pour les exhorter à la paix. » (Copie), 23 juin 1593, f. fr. 15893, fol. 123- 
129. 



166 J. NOCAILLAC. 

pressante et persuasive », il avait accoutumé de traiter les 
affaires ^ . 

Il est probable qu'en dehors des séances officielles, Bellièvre 
conversa beaucoup en particulier comme son ami Villeroy, qui 
affectionnait ce genre de tactique. Une note écrite en marge 
du registre du tiers état, aux Etats de 1593, fait allusion à des 
entretiens secrets de Villeroy avec Bellièvre, Revol et Schom- 
berg, à Clignancourt, à la fin de juin, et signale que l'on en 
« espérait beaucoup pour le bien public »-. D'autre part, parmi 
les très rares lettres de cette époque, nous en trouvons une 
adressée par Bellièvre à M. de Belin ; il lui annonce la con- 
version assurée du roi et l'exhorte éloquemment, ainsi que les 
seigneurs et gens de son parti, à vouloir enfin se laisser con- 
vertir eux-mêmes à l'obéissance au roi 3. 

Le 25 juillet 1593, dans la basilique de Saint- Denis, le roi 
Henri IV fut reçu « au giron de l'Église catholique, apostolique 
et romaine ». Bellièvre assista à la cérémonie et prit part à 
la joie générale^. « Il n'y eut aucun de nous, dit- il, qui ne fût 
rempli d'une bonne espérance du meilleur succès des affaires en 
ce royaume ». Neutres, royaux, politiques ou ligueurs qui 
« n'avaient point d'Espagnol au ventre », pensaient comme 
lui et pouvaient dire aussi comme Villeroy : « C'était le seul 
remède à nos maux qui nous restait ». 

Tous les maux ne disparurent pas d'aiUeurs comme par 
enchantement. La Ligue commença à se désagréger, mais sa fin 
fut longue. Bellièvre, après la conversion, voulut-il encore agir 
sur le public, par voie de presse? On trouve dans ses papiers un 
libelle imprimé de trente-sept pages qui s'intitule : Aclvis aux 
Français sur la déclaration faite par le roi en l'église 
Saint-Denis le 25'' jour de juillet 1593. C'est une exhortation 
à la soumission adressée aux Français encore en armes par un 
« homme, comme vieil, comme vrai Français, nourri de longue 
main et du tout affectionné au service de la couronne »^. Har- 
lay, qui l'a jointe à sa collection, estime qu'elle est du style de 

1. Perrot à Bellièvre, 3 août 1593, f. fr. 15910, fol. 41. 

2. Voir notre Villeroy, p. 242. 

3. F. fr. 15893, fol. 129. — (Réponse à une lettre, — non conservée, — reçue 
de Belin par Bellièvre à Saint-Denis, le 11 juillet.) 

4. Lettre sans adresse, de Poissy, novembre 1593, IbicL, fol. 110. 

5. F. fr. 15893, fol. 136. La feuille de corrections contient des mots à ajou- 
ter avec le signalement de la page correspondante. 



LA RETRAITE DE POMPONNE DE BELLIÈVRE. 167 

Bellièvre, qui a ajouté à l'imprimé sur une feuille à part des cor- 
rections de sa main. 

Il avait, depuis trois mois, repris sa place « à l'ombre de la 
couronne », comme il aimait à dire. Dans quelles circonstances 
précises avait eu lieu ce rappel, nous l'ignorons absolument. 
Mais du silence des documents contemporains et de la corres- 
pondance, comme du récit des événements précédents, nous 
pouvons sans trop nous risquer conclure que ce retour n'eut 
pas d' « histoire ». 11 était prévu depuis longtemps ; à travers les 
négociations de 1592 et de 1593, Bellièvre s'y était acheminé 
doucement. Le chancelier de Cheverny, son chef, qui avait 
repris les sceaux en 1592, le désirait; il n'avait que des amis 
parmi les catholiques royaux, il n'avait plus d'ennemi parmi 
les huguenots. 11 n'y eut donc nulle opposition. 

Dès la conversion, il reprit, dirions-nous, son service régulier 
et bientôt il fut appelé là où il fallait négocier ; du mois d'août 
au mois d'octobre, il prit part aux conférences de Milly et d"An- 
drésy pour la prolongation de la trêve; en décembre, il fut 
désigné pour conférer avec les députés des églises protestantes 
au sujet de leurs cahiers; l'année suivante, il partit pour le pays 
de Lyon et le Dauphiné comme intendant délégué en mission 
et y demeura près de deux années. En 1597 et en 1598, il 
représente le roi à Yervins, avec Brûlart de Sillery, et négocie 
le traité de paix avec l'Espagne. L'année suivante prit fin cette 
carrière de « chargé de mission ». Le chancelier de Cheverny 
étant mort, le roi nomma Bellièvre à la charge la plus haute 
qu'il pût donner à un sujet. Pas une voix ne s'éleva pour criti- 
quer ce choix. Ce vieillard de soixante-dix ans était l'homme 
de robe qui possédait les plus beaux états de service et qui pas- 
sait pour un des plus sages et des plus intègres en France. Le 
roi Henri IV, nous dit P. Matliieu, « a dit plusieurs fois qu'il 
le tenait pour le plus homme de bien de son royaume » ' . 

J. NOUAILLAC. 

1. p. Mathieu, Histoire de Henri IV..., 1G31, t. II, p. 767. — Le mot de 
grand homme de bien revient fréquemment dans les jugements portés sur lui. 
Voir, dans Albèri, Le relazioni decjli ambascialori veneti..., 18G"2, in-8°, la 
relation de P. Duodo, en 1598, append., p. 188-189. Il appelle Bellièvre 
vecchio e aiilico servitore délia corona, sliinalo per grand' uomo da bene. » 



MELANGES ET DOCUMENTS 



LA POLITIQUE ESPAGNOLE 

DANS LA CRISE DE L'INDÉPENDANCE BRETONNE 

(1488-1492). 



Sous la minorité de Charles VIII, la question du Roussillon' 
avait créé entre la couronne de France et l'Espagne nouvelle un état 
permanent d'antagonisme 2. Il s'agissait, pour les « rois catholiques », 
de susciter à la régence le plus d'embarras possible et d'appuyer 
tous ses adversaires du dehors comme du dedans afin d'obtenir cette 
restitution des comtés de Roussillon et de Cerdagne que Louis XI 
mourant avait promise et qui avait été refusée ou tout au moins 
systématiquement différée dès le lendemain de sa disparition 3. Par- 
tout où la maison de Valois, au cours d'une minorité particulière- 
ment laborieuse, rencontre des difficultés, — en France aussi bien 
que hors de France\ — s'aperçoit la main de l'Espagne. Il est 
intéressant de suivre la politique de Ferdinand et d'Isabelle dans un 
épisode où l'intérêt direct de l'Espagne n'est que secondaire et où l'on 

1. Les origines de ce conilit ont été étudiées dans notre ouvrage : Louis XI, 
Jean II et la révolution catalane. Toulouse, Privât, 1903, in-8° {Bibliothèque 
méridionale, 2° série, t. VIII). 

2. J. Calmette et P. Vidal, les Régions de la France; t. VI : le Roussillon 
(publication de la Revue de synthèse historique). Paris, L. Cerf, 1909, p. 46, 
avec bibliographie de la question. — Cf. Un incident franco-espagnol en 
liSk, dans la Revue des Pyrénées, 1"'' trimestre 1906. 

3. Les négociations poursuivies entre les deux cours à ce propos ont été 
retracées dans notre mémoire intitulé la Fin de la domination française en 
Roussillon au XV siècle, étude d'histoire diplomatiqxie, publiée dans le Bul- 
letin de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, 
1902, t. XLIIL — Cf. P. Vidal, Histoire de la ville de Perpignan, p. 338 et 
suiv. 

4. L'Espagne a contrecarré en particulier la France en Italie, ainsi que nous 
l'avons montré successivement pour la guerre de Ferrare (Revue historique, 
1906, t. XCII) et pour l'atiaire des barons napolitains {Ibid., t. CX, 1912). 



LA CRISE DE l'iNDÉPENDANCE BRETONNE. 169 

ne s'attend guère à la voir figurer au premier plan : la crise de l'in- 
dépendance bretonne ' . 



I. 



La « Guerre folle » , qui suivit la mort du duc de Bretagne Fran- 
çois II et lança les adversaires de M™'' de Beaujeu dans une première 
équipée, fournit à l'hostilité espagnole l'occasion de se manifester avec 
éclat. Excités par l'habile et remuant Alain d'Albref^, un des pré- 
tendants à la main de la duchesse Anne 3, Ferdinand et Isabelle s'im- 
miscent dans les affaires intérieures de l'Etat valois. Un pacte s'éla- 
bore entre les féodaux de France et d'Espagne. Alain négocie au nom 
des princes coalisés et n'hésite pas à engager la ligue, en faveur des 
revendications aragonaises, sur la frontière des Pyrénées orientales. 
Un marché est formellement conclu à Valence (Espagne), le 21 mars 
1488; Alain et ses alliés, en échange de secours armés, s'effor- 
ceront de faire rendre au fils de Jean II la conquête opérée par 
Louis XI-*. Peut-être était-ce pour éviter cette collusion malencon- 
treuse que la cour de France avait dépêché outre-monts le « maître 
d'hôtel Jean-François »^. De fait, à la fameuse bataille de Saint- 
Aubin-du-Oormier, livrée le 28 juillet, les quelques contingents 
biscayens et navarrais qui se trouvaient dans l'armée des princes 
périrent, et, parmi les morts, l'annaliste Zurita nomme un des 
principaux dignitaires de la cour d'Aragon, D. Jaume de Hijar®. 

Ferdinand et Isabelle comptaient d'ailleurs beaucoup plus sur la 
diplomatie que sur les armes et ne laissaient partir des soldats que 
dans la mesure stricte oîi il était indispensable de faire des sacrifices 
à l'effet de nouer contre la couronne de France un solide faisceau 



1. L'intérêt commercial de l'Espagne castillane et aragonaise sur les côtes 
bretonnes est néanmoins considérable et les archives de Nantes en témoignent 
hautement pour le xv siècle. 

2. A. Luchaire, Alain le Grand, sire d'Albret, p. 28-29. 

3. En 1486, il avait été question d'un mariage breton-napolitain. Un docu- 
ment (Arch. de la couronne d'Aragon, Cancellaria, n» 3609, fol. 122) fait allu- 
sion à une combinaison fugitive qui aurait consisté à unir Anne de Bretagne à 
Frédéric d'Aragon, second lils de Ferrand I" de Naples. 

4. Zurita, Anales de la corona de Aragon, t. IV, p. 354 : « Pero en el caso 
de los condados de Rossellon yo trebajare con mis fuerças e poder, como aya 
effecta e se cumple lo que el rey Luis dispuso al tiempo de su lin, cerca de la 
restitucion que a sus Altezas se avia de fazer de los dichos condados. » 

5. Bibliolhè([ue nationale, f. fr. 15741, fol. 24. Il s'agit de Jean-François de 
Cardone. 

G. Zurita, Anales de la corona de Arayon, t. IV, p. 2 el 357. 



i70 



MELANGES ET DOCUMENTS. 



d'ennemis. Or, les relations du couple royal, soit avec le roi d'An- 
gleterre, soit avec Maximilien d'Autriche, équivalaient depuis plu- 
sieurs années à une sorte de triple alliance ^ tout au moins implicite, 
dont l'intimité en 1488 se resserre, devient particulièrement agis- 
sante ^ . Les compétitions suscitées par le problème toujours pendant de 
la destinée de la Bretagne servaient d'aliment à la malveillance crois- 
sante des puissances naguère entamées ou menacées par la politique 
envahissante de Louis XL L'Espagne, pour sa part, ne pouvait que 
se prêter avec empressement au jeu d'intervention que l'Angleterre et 
même le roi des Romains se plaisaient à pratiquer : bref, protéger 
la fdle de François II contre Charles VIII, tel était le thème que la 
triple alliance inscrivait nettement à son programme. 

Le 11 décembre 1488, Henri VII fait appeler l'ambassadeur Ruy 
Gonzales de Puebla, accrédité auprès de lui^. « Si je secours la 
duchesse Anne, lui dit-il, pouvez-vous me promettre que l'Espagne 
lui enverra des secours de la même façon? — Il est fort probable, 
réphqua l'Espagnol ; toutefois, je ne puis préciser dans quelle mesure 
ni à quel moment''. » Or, à cette heure même, deux agents des rois 

1. Au lendemain de la mort de Louis XI, l'alliance traditionnelle de l'An- 
gleterre et de l'Espagne avait été renouvelée à Westminster le 30 août 1483, 
(Rymer, Fœdera, éd. Holmes, t. V, S- partie, p. 136). Au mois de septembre 
suivant, le sire de La Force apporte en Espagne une lettre affectueuse {Ibid., 
p. 137). Un projet de mariage anglo-espagnol est activement poussé eu 1487 : il 
s'agissait de marier Arthur, prince de Galles, à l'infante Isabelle que, selon Ber- 
genroth {Calendar, Spain, introduction, p. lxii), sa mère aurait précédemment 
songé à fiancer à Charles VIII, ai)paremment pour obtenir de l'héritier de Louis XI 
quelques sacrifices. Quant à Maximilien, dès la catastrophe de Nancy, il a été 
pour la maison d'Espagne le champion de la maison de Bourgogne, et l'entente 
austro-espagnole n'était pas autre chose que le développement de la « fraternité 
d'armes « qui avait autrefois uni Jean II d'Aragon avec Charles le Téméraire 
(cf. notre étude sur l'Origine bourguignonne de l'alliance austro-espagnole, 
dans le Bulletin de la Société des amis de l' Université de Dijon, 1905). 

2. Le 10 mars 1488, le roi d'Angleterre envoie une ambassade en Espagne 
(Rymer, Ibid., p. 189). Le 20, il délivre un sauf-conduit à une mission qui 
lui a été dépêchée par le roi des Romains [Ibid.]. Sur ces entrefaites, 
Maximilien ayant été retenu prisonnier en Flandre, les ambassadeurs espa- 
gnols pressent le pape d'intervenir (Zurita, loc. cit., t. IV, p. 357, juin 1488). 
Au projet de mariage anglo-espagnol (cf. la note précédente) fait pendant un 
projet de mariages austro-espagnols : Philippe le Beau épousera l'infante Mar- 
guerite, la fille de Maximilien épousera le prince des Asturies (Zurita, t. IV, 
p. 356). Un traité d'alliance et de mariage sanctionne cette combinaison le 
7 juillet 1488 (Bergenroth, Calendar, introduction, p. lxv). 

3. Bergenroth, Calendar, t. I, p. 5 et suiv., montre dans Puebla un des 
négociateurs du projet de mariage anglo-espagnol. 

4. Ibid., t. I, p. 16. « Henry. If he should succour to the duchess, can De 
Puebla promise that Spain would likerwise send succour? — De Puebla. Ans- 
wered that it was most probable, but he dit not know in what manner or at 



LA CKISE DE l'iNDe'pENDAIVCE BRETONNE. 171 

catholiques, Francisco de Rojas et Nicolas de Dicastillo, intriguaient 
en Bretagne; quand ils retournèrent auprès de leurs maîtres, ils 
furent accompagnés de diplomates bretons que le maréchal de 
Rieux, directeur alors incontesté des affaires ducales, leur avait 
adjoints^ . 

Suffisamment rassuré par la réponse de Puebla, peut-être aussi 
par les nouvelles du continent, Henri VII envoie le même jour, 
11 décembre, deux représentants en Bretagne, savoir Richard Edge- 
combe et Henry de Aynsworth^, Le même jour encore, il distribue 
toute une série d'instructions : au « duc de Bourgogne », Philippe le 
Beau, et aux États de Flandre il dépèche John Arundel et Richard 
Gough; à Maximilien, John Riseley et John Balteswell; à Ferdi- 
nand et Isabelle, Thomas Savage et Richard Nanfan^. Ces ambas- 
sadeurs étaient soigneusement munis de pouvoirs spéciaux pour 
conclure un traité"*. De son cùté, conformément à sa tactique ordi- 
naire, à laquelle préside un art consommé de ménager les efforts et 
les effets, Ferdinand répond le 17 décembre à Puebla. N'est-il pas 
évident que l'Anglais, étant le mieux placé pour surveiller les 
affaires de Bretagne, est par là même le mieux qualifié pour agir 
efficacement en faveur de la duchesse menacée^? Au demeurant, 
Puebla a bien manœuvré en promettant au roi Henri la coopération 
de l'Espagne et il a non moins sagement agi en négociant, comme il 
la fait, avec les ambassadeurs que le roi des Romains a fait passer 
en Angleterre et qui doivent de là se rendre ensuite en Espagne^. 
De cet échange de missions et de lettres, il résulte clairement que dans 
l'affaire de Bretagne les trois puissances marchent de concert. Tou- 
tefois, comme à l'ordinaire, chacun s'efforce d'arracher à autrui la 
majeure part des sacrifices. A la vérité, les rois catholiques étaient 
passés maîtres dans l'art de faire travailler en toutes circonstances 
leurs alliés pour eux. 

Les deux ambassadeurs de la maison d'Autriche auxquels Ferdi- 
nand faisait allusion dans sa réponse à Puebla étaient Baudoin, 
bâtard de Bourgogne, et Petit-Salazar. Ces deux personnages furent 

what finie. » La date du 11 décembre, donnée par Bergenroth, est-elle exacte? 
Comment Ferdinand d'Aragon aurait-il pu lui répondre déjà le 17 décembre? 

1. Ant. Dupuy, Histoire de la réunion de la Bretagne à la France. Paris, 
1880, t. II, p. 163. 

2. Rymer, Ibid., p. 193. 

3. Ibid., p. 194-195. 

4. Bergenroth, Calendar, t. I, p. 21. 

5. Ibid., t. I, p. 18. 

6. Rymer, Ibid., p. 19G. Un sauf-conduit est signé pour eux le 14 dé- 
cembre : nous ignorons ce qui avait pu être dit entre les agents autrichiens 
et le représentant des rois catholiques en Angleterre. 



172 MÉLANGES ET DOCUMEINTS. 

reçus à Valladolid*, où de grandes fêtes furent données en leur hon- 
neur durant les premiers jours de 1489. Ne s'agissait-il pas de célé- 
brer non seulement l'union déflnitive des deux familles, mais encore 
la fondation de la future puissance austro-espagnole^? 

Cependant, le roi d'Angleterre faisait de bruyants préparatifs. L'ac- 
tivité diplomatique, dont Henri VII avait donné le signal le 11 dé- 
cembre 1488, s'accompagnait d'une activité militaire^. La duchesse 
Anne, toute à l'espoir d'échapper à l'emprise du Valois, attendait 
avec impatience le retour des agents qu'elle avait de son côté expédiés 
dans les différentes cours, surtout en Angleterre et en Espagne ■*. 

Ses représentants dans ce dernier pays se rencontrèrent sans 
doute avec la mission anglaise reçue à Médina del Campo le 7 fé- 
vrier^ et vraisemblablement aussi avec Puebla lui-même, qui paraît 
avoir fait à cette époque un voyage auprès de ses maîtres^. De ce 
chassé-croisé de missions résulte une série d'instruments diploma- 
tiques dont la régence aux aguets ne pouvait guère méconnaître la 
gravité. 

Trois traités offensifs contre la France avaient été rédigés en 
quelques semaines : un traité d'alliance anglo-bretonne en date du 
8 février, ratifié le 1*"" avril suivant à Westminster'^; un traité dont 
les signataires étaient Maximilien et Philippe le Beau, en date du 
14 février^; un traité anglo-espagnol, en date du '21 mars^. Ce der- 
nier document était assurément le plus redoutable pour Anne de 
Beaujeu. Si les pièces revêtues de la signature des princes autrichiens 
n'ajoutaient rien à la situation créée par le problème de la succession 
de Bourgogne, il semblait en revanche que seule la collaboration 
intime des Anglais et des Espagnols pouvait donner au problème 
breton assez d'ampleur pour le rendre vraiment dangereux. Une 
clause toutefois y était glissée qui pouvait en atténuer la portée et 
montrer que l'intervention espagnole en Bretagne ne dépasserait en 

1. Zurita, Anales, t. IV, p. 357. 

2. Zurita, Anales, t. IV, p. 359. Au cours de ces réjouissances fut décidé le 
mariage de l'un des ambassadeurs, le bâtard de Bourgogne, avec une favorite 
de la reine de Castille, doîïa Marina Manuel. 

3. Rymer, Fœdera, t. V, 3" partie, p. 196. 

4. Archives départementales de la Loire -Inférieure, Chancellerie, lû89- 
li90, fol. 51. 

5. Zurita, Anales, t. IV, p. 358. 

6. Zurita, Anales, t. IV, p. 359. 

7. Dupuy, op. cit., t. II, p. 165; Rymer, Ibid., p. 199. 

8. Rymer, Ibid., p. 198. 

9. On ne trouve pas dans Rymer le texte du traité du 27 mars 1489, mais il 
est rappelé explicitement dans le traité de 1490 donné dans les Fœdera, t. V, 
4* partie, p. 17. Sur la date du traité, Bergenroth, Calendar, t. I, p. 21 et suiv. 



LA CRISE DE l'lNDE'pEISDANCE BRETOINNE. 173 

aucun cas la portée d'une diversion : le traité du 27 mars, en stipu- 
lant la solidarité des deux parties contractantes contre la France et 
en leur interdisant les traités séparés avec l'adversaire commun, 
exceptait expressément l'éventualité dans laquelle Charles VIII 
consentirait de bon gré à la rétrocession du Roussillon et de la Ger- 
dagne ^ . 

Quant au roi d'Angleterre, sans attendre la signature du traité 
avec l'Espagne, il était allé, le 19 mars, passer en revue un corps 
de 1,200 hommes destiné à débarquer en Bretagne 2. Pour former le 
cercle qui se dessinait ainsi autour de la France, l'alliance entre 
Henri VII et Maximilien était pareillement adaptée aux circonstances 
grâce à un nouvel acte conclu à Francfort le 21 juillet^. Ainsi, en 
vue du débat dont le sort de la duchesse Anne était l'occasion ou le 
prétexte, une grande coahtionse formait. Or, si l'Espagne s'y enga- 
geait et en grande partie l'inspirait, c'était uniquement pour obtenir 
par voie d'intimidation la rétrocession des deux comtés pyrénéens. 
La clause par laquelle Ferdinand et Isabelle se réservaient d'aban- 
donner la ligue, si satisfaction leur était donnée sur leur frontière 
catalane, découvre les mobiles de la cour d'Espagne avec la plus par- 
faite clarté. 

Cependant, comme la sœur de Charles VIII, dépositaire de l'hé- 
ritage paternel, se gardait bien d'entrer en conversation sur la ques- 
tion des Pyrénées, un geste plus démonstratif qu'une simple signature 
apparut nécessaire. A la fin de 1489, un corps espagnol débarque à 
Vannes. Le commandement de ces renforts appartient au comte de 
Salinas^ Seulement, les contingents infiniment variés qui coopé- 

1. Rymer, Fœdera, t. V, 4" partie, p. 17. « Inter quse erat concordalum, conveu- 
tum et conclusuin quod neuter dictorura regain a bello per ipsos seu eorum ali- 
([ueni inceplo sine alterius eorum consensu desislerc valeat, sed ulerque eorum 
contra Carolum ejusve successorera belluin realiter agere debeat, nisi quod ipse 
Galloruni princeps prœfatis Castellœ, Legionis, Aragonum, Sicilijc principibus, 
eorum lieredibus, successoribusve suis, comitatus Rocilionis et Saritaniœ de 
sua volunlate restituât, quo casu ab hujusmodi Ijello ipsi Castell», Legionis, 
Aragonum, e(c., principes sine régis Anglia^con.sensu libère desistere valeant ». 
11 est vrai que le roi anglais se réservait la même faculté si la France lui 
abandonnait la Normandie et la Guyenne. C'était là une clause de pure forme. 
Si le désir de s'assurer plus facilement la Bretagne pouvait faire consentir la 
France à l'abandon du Roussillon, il ne pouvait entrer sérieusement en l'es- 
prit de quiconque qu'elle se résignât en cette occasion à un second traité de 
lirétigny. 

2. Pélicier, Essai sur le rjouvernement de la dnme de Beaujeu, p. 154. 

3. Ulmann, Kaiser Maximiiian, t. I, p. 67 et suiv. 

4. Boissonnade, Histoire de la réunion de la Navarre à la Castille, p. 77, 
note 1. Salinas avait mille cavaliers et trois mille fantassins, d'après le chro- 
niqueur Hernandodel Pulgar, éd. delà Biblioteca deaulores espanoles, p. 476, 



174 MÉLANGES ET DOCDMENTS. 

raient alors tant bien que mal à la sauvegarde de l'indépendance 
bretonne étaient paralysés par d'incessants désaccords. En vain, l'am- 
bassadeur Francisco de Rojas s'évertuait-il à apaiser les difîérends 
sans cesse renaissants ^ La duchesse, qui aurait à solder et à rapa- 
trier les Espagnols^, tirée en sens contraire par ses alliés offi- 
cieux et jaloux, tant français qu'étrangers, ne savait plus auquel 
entendre. 

Du moins, à travers les complications de cette collaboration inté- 
ressée et médiocrement sincère, les rois catholiques ne perdaient 
point de vue leur objectif personnel et plus immédiat. Il y parut une 
fois de plus lorsqu'un diplomate nouvellement envoyé d'Espagne, 
Luis Margarit, s'abouchant avec Alain d'Albret, demanda que 
Nantes fût mis « en tiers » dans sa main. Il s'agissait pour l'Ara- 
gonais de saisir un gage que l'on pourrait échanger au bon moment 
contre Perpignan 3. Ce beau coup échoua par suite de la trahison 
d'Alain. Celui-ci, en effet, vendit Nantes aux Français le 2 janvier 
1490^. 

IL 

Le pape Innocent VIII, alors en conflit avec les Aragonais de 
Naples et fort enclin à se servir contre eux de la France, avait ima- 
giné, précisément à celte heure, de résoudre à sa manière le conflit 
breton. Il espérait rendre libres les Valois à son profit en dissolvant 
la triple alliance. En vue d'obtenir ce résultat sous couleur de paci- 
fication 5, le Saint-Siège avait envoyé en mission dans le duché de 
Bretagne un légat, l'évêque de Concordia, et les négociations dont 
ce prélat avait pris charge paraissaient en bonne voie, au lendemain 
de la livraison de Nantes, plus précisément à la date du 1 1 février 
1490®. Mais les efforts de la diplomatie pontificale se heurtaient 
naturellement à l'opposition des rois catholiques. Ceux-ci avaient 
pour contrecarrer les menées de l'évêque Concordia les plus déter- 
minantes raisons. Non seulement, en effet, ils espéraient tirer parti 
sur les Pyrénées des difficultés où se débattait Charles VIII, mais 

1. Zurita, Anales, t. V, p. 4. 

2. Archives nationales, J 605, n° 8''. — Ci-après, pièce justificative n° II. 

3. Zurita, Anales, t. V, p. 4. 

4. Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. III, p. 688. 

5. Touchant les relations d'Innocent VIII et de Ferdinand à cette époque et 
le retentissement des affaires d'Italie sur la politique générale, cf. notre article 
cité sur la Politique espagnole dans l'affaire des barons napolitains, dans la 
Revue histoi-ique, t. CX, 1912. 

6. Rawdon Brown, Calendar, Venice, t. I, p. 184 (Flores à Innocent VIII). 



I 



LA CRISE DE l'iNDe'pENDANCE BRETONNE. 175 

encore ils savaient bien que, si le pape se donnait tant de mal à l'heure 
présente en faveur du roi de France, c'était surtout afin de jouer de 
lui dans la partie engagée contrôleur « frère et confédéré », Ferrand 
de Naples^ dont la cause leur tenait tout particulièrement à cœur. 
Au demeurant, une lettre de Ferdinand et d'Isabelle à Tévêque de 
Badajoz, leur représentant à Rome, est caractéristique à cet égard^. 
Les souverains espagnols ont appris que le protonotaire Flores s'est 
Joint au légat chargé de s'interposer entre la France et l'Angleterre. 
Or, Flores est un ennemi juré de l'Espagne. Si donc il travaille à 
réconcilier Charles VIII avec Henri VII, ce n'est point dans l'inté- 
rêt de la paix, mais dans la pensée de nuire à la puissance espagnole 
en Italie. Sans doute l'intention du saint Père est louable dans le 
fond. Leurs Majestés souhaitent également de leur côté le rétablisse- 
ment de la paix entre chrétiens. Encore faut-il considérer ce qui 
conduira le plus sûrement à ce but pieux, un traité entre la France 
et l'Angleterre ou un traité entre la France et l'Espagne. De toute 
évidence, l'accord entre la France et l'Espagne entraînerait un 
accord entre l'Angleterre et la France, tandis que la réciproque n'est 
point vraie. Le différend entre la France et l'Espagne ne saurait 
prendre fln que si la première des deux puissances renonce à détenir 
un bien qui appartient à sa voisine. Ainsi s'exprimaient en subs- 
tance les rois catholiques. Par là, ils marquaient une fois de plus la 
pensée maîtresse qui dirigeait en France et en Europe toute leur 
conduite : la question du Roussillon dominait leur politique exté- 
rieure, comme la conquête de Grenade dominait leur politique inté- 
rieure. Au plan d'Innocent VIII, c'est-à-dire au plan d'une inter- 
vention pontificale en Bretagne, ils tentaient fort subtilement de 
substituer le plan d'une intervention pontificale sur les Pyrénées^. 
Cette invite échoua, et tandis que la cour d'Espagne, sans beaucoup 
d'espoir sans doute, essayait cette élégante manœuvre, l'évêque de 
Concordia et le protonotaire Flores réussissaient, sinon à résoudre 
la crise, du moins à ménager une trêve entre le gouvernement valois 
et le gouvernement breton ^ 

1. La Politique espagnole dans l'affaire des barons napolilains, dans la 
Revue historique, t. CX, ldV2. 

2. Bergenrolh, Calendnr, t. I, p. 31. 

3. L'idée d'une médiation pontificale pour régler au profit de l'Espagne le 
problème pyrénéen n'était d'ailleurs pas nouvelle. On |)Ouvait d'autant plus 
facilement donner une couleur religieuse à l'inspiration de la rétrocession qu'on 
en attribuait l'idée, disait-on, à François de Paule incitant au repentir uu 
Louis XI vieilli. 

4. D. Morice, Histoire de Bretagne, t. III, p. 6G7 (mai). 



176 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 



III. 



A vrai dire, ce n'était là qu'une accalmie. Redoutant la défection 
du roi d'Angleterre, Maximilien s'applique à réchauffer son zèle; il 
appuie les représentations de l'Espagne : le 22 mai, une ambassade 
composée du chevalier de Ghevara et de maître Jacques de Gonde- 
bault vient trouver Henri VII au nom du roi des Romains ^ Henri 
est déjà tout décidé à agir; le 30 mai, la duchesse écrit aux « capi- 
taines de l'armée d'Angleterre » une lettre close fort significative 2. 
En juillet, Henri VII mobilise de nouveau des forces en vue de la 
guerre en Bretagne 3, et la crainte d'une paix prématurée provoqua 
aussi un geste nouveau de la part des lois catholiques : l'Anglais 
reçoit, le 17 juillet, l'avis que les forces espagnoles ont ordre de 
se joindre aux siennes''. 

Ainsi, après un succès partiel et momentané, la diplomatie ponti- 
ficale allait échouer. Flores s'alarmait de l'activité nouvelle du roi 
d'Angleterre ^ l'Espagne se rassurait. Pour bien manifester où 
était le point sensible, la reine Isabefie, à ce moment précis, faisait 
personnellement à M"'' de Beaujeu par l'organe du Navarrais, 
frère Jean de Mauléon, des ouvertures en vue d'un règlement des 
comptes, et même il était vent d'une entrevue prochaine des deux 
princesses entre Fontarabie et Bayonne^. 

L'éternelle tactique du couple royal d'Espagne, faite d'intimida- 
tions et avances alternées, se heurta cette fois encore à l'impassibilité 
de la régente, bien décidée à ne pas entendre les réclamations rela- 
tives à ces comtés de Roussillon et de Cerdagne, si inlassablement 
revendiqués. Fidèle, elle aussi, à un principe, elle se refusait avec 
persévérance à acheter par l'abandon d'une province et d'une fron- 
tière la rupture du cercle diplomatique, qui pourtant l'élreignait de 
plus en plus, et la liberté de ses mouvements en Bretagne. Elle se 
rendait compte, évidemment, que l'Espagne, dont les meilleures res- 
sources étaient alors absorbées par la guei-re des Maures, n'irait pas 
jusqu'à se lancer dans une guerre extérieure et se bornerait à une 
démonstration. La mission de Jean de Mauléon échoua donc et avec 

1. Rymer, Fœdera, t. V, 4, p. 10. 

2. Archives départementales de la Loire-Inférieure, E 123. — Pièce justifi- 
cative n° I. 

3. Pélicier, Essai sur le gouvernement de la daine de Beaujeu, p. 172. 

4. Bergenroth, Calendar, t. I, p. 32. 

5. Rawdon Brown, Calendar, Venice, 1. 1, p. 191 (Spinoza au duc de Milan, 
juillet 1490). 

6. Ibid. (Flores à Innocent VIII, 28 juillet). Jean de Mauléon était de retour 
au début de 1491, d'après Zurita, Anales, t. V, p. 6. 



LA CRISE DE l'iNDÉPENDANCE BRETONNE. 177 

elle le projet séduisant d'une entrevue entre la fille de Louis XI et la 
reine de Oastille. 

Par un contre-coup immédiat, TEspagne redouble alors d'activité 
diplomatique auprès des ennemis de Charles VIII. Elle pousse plus 
vivement que jamais ses intrigues avec Henri VII, avec Maximilien, 
avec la duchesse Anne. Le 7 septembre, celle-ci prend rengagement 
solennel de payer tous les frais que les souverains espagnols vont 
avoir à faire pour sa défense ^ Le 8 septembre, le roi des Romains 
et le roi d'Angleterre se lient étroitement par un traité 2. Le 11 sep- 
tembre, un autre traité, conclu cette fois à trois, unit l'Espagne, 
l'Angleterre et la maison d'Autriche dans une triple alliance for- 
melle, « super bello inferendo contra Carolum Francise w^. La rati- 
fication du nouveau pacte anglo-espagnol a lieu le 20 septembre^ 
et la duchesse Anne y adhère le 28 octobres L'Angleterre et la 
Bretagne sont plus amies que jamais ^ Enfin la maison d'Espagne, 
qui n'a pas approuvé la proposition de marier l'infante Isabelle à 
Maximilien, fait sienne l'idée de réaliser le mariage de ce même 
Maximilien avec la duchesse Anne. Le plan d'une vaste combinai- 
son contre Charles VIII se précise de la sorte au début de 1491. 
Au programme valois, qui comporte la réunion de la Bretagne à la 
France par une combinaison matrimoniale, s'oppose, tout comme 
au temps de la crise déterminée par la disparition de Charles le Témé- 
raire, le programme des puissances rivales élaboré sous la forme d'un 
projet de mariage autrichien. 

Dans ce péril, Anne de Beaujeu parait avoir donné l'une des 
preuves les plus tangibles de son habileté. Par un recul apparent, 
elle fait mine d'accepter enfin la conversation jusqu'ici refusée sur la 
question des Pyrénées et accueille avec de bonnes paroles, en mars 
1491, Juan de Albion, qui vient renouveler la tentative de Jean de 
Mauléon^. En même temps, spéculant sur la détresse financière du 
roi d'Angleterre et du roi des Romains, toujours besogneux, elle 
entre en coquetterie avec les deux alliés de l'Espagne^. Enfin, à la 

1. Pièce justificative n° II. 

2. Rymer, Ibid., 4" partie, p. 13. 

3. Rymer, Ibid., p. 12. Cf. Pélicier, op. cit., p. 173. Pélicier s'est d'ailleurs 
trompé en donnant à ce traité la date du U novembre. Les deux traités du 
8 et du 11 septembre ont été conclus « apud Oking ». C'est aujourd'liui Woking, 
au comté de Surrey. 

4. Bergenrolh, Calendar, t. I, p. 33. 

5. Archives départementales de la Loire-Inférieure, E 124. 

6. Rymer, Ibid., p. 27. 

7. Zurita, Anales, l. V, p. 6. 

8. Déjà, au mois de mai, les rapports entre la France et l'Angleterre paraissent 

Rev. IIistor. CXVII. 2« fasc. 12 



178 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

faveur de celte manœuvre, elle brusque l'événement et marie son 
frère à la duchesse dans les circonstances que l'on sait ^ 

IV. 

L'union de Charles VIII avec Anne de Bretagne ne ravissait 
pourtant pas aux souverains espagnols le levier principal dont ils 
avaient prétendu se servir pour arracher les comtés à la France. 
Sans doute la duchesse Anne, devenue reine de France, ne pouvait 
plus être dans les mains des rois catholiques l'instrument d'une 
intrigue pyrénéenne. Mais la triple alliance ne désarmait en aucune 
façon^ et bientôt la prise de Grenade, survenant le 2 janvier 1492, 
donnait à la menace espagnole une valeur nouvelle. Un grand effort 
extérieur de la part de l'Espagne ne pouvait être redouté sérieuse- 
ment tant que les derniers Maures tenaient en Andalousie : cet effort 
maintenant devenait possible, imminent. Le contre-coup de l'événe- 
ment du 2 janvier, si considérable en Italie, se fit sentir également 
en Bretagne 3 et la coopération armée des Anglais et des Espagnols 
dans le duché prit rapidement une allure inquiétante. Il devenait 
évident que l'Espagne unifiée et libre de ses mouvements allait être, 
dans la coalition des puissances rivales de la France, une parte- 
naire autrement résolue et autrement ardente qu'elle ne l'avait été 
jusqu'alors. En un mot, tout annonçait l'approche d'une conflagra- 
tion générale. 

Le revirement politique qui marque, comme on sait, l'as- 
cension de Charles VIII au gouvernement personnel, ménagea à 
cette aventure une tout autre solution. Pour obtenir une complicité 
qu'il croyait propre à lui livrer l'Italie, Charles VIII traita avec 
chacun des membres de la triple alliance et concéda à la cour d'Es- 
pagne ce qu'elle avait toujours proclamé comme la condition essen- 

se détendre sensiblement (Rymer, Fœdera, t. V, 4" partie, p. 30). — Sur les 
rapports entre la France et la maison d'Autriche à ce moment, voir Buser, Die 
Beziehungen der Mediceer zu Frankreich , t. I, p. 191. 

1. Dora Morice, Histoire de Bretagne, t. III, p. 711. Le contrat ne porte que 
la date du 6 décembre. 

2. Rymer, Ihid., p. 37-38. 

3. Bibliothèque nationale, Collection Dupuy, 261, fol. 192. Guy de Laval 
écrit de Guingamp au roi de France, le 24 juin : « ... Troys prisonniers de ce 
pays, estymés gens de bien et créables, ont dit qu'ilz ont trouvé moyen d'es- 
chapper de leur dite prison en Angleterre et qu'ilz en partirent vendredi der- 
renier, où le lundy paravant ils avait veu arriver soixante gros navires d'Es- 
pagne, chargés de gens de guerre espaignolz et autre nombre de Flandres, 
lesquelz avecques les navires anglois povoient bien estre trois cens voiles... 
et disoit-on communément qu'ilz avoient entreprinse de descendre en deux 
lieux de vos pays sans déclairer où. » 



LA CRISE DE l'iNDÉPENDANCE BRETONNE. i79 

tielle d'un retour aux relations normales, la restitution des comtés 
de Roussillon et de Cerdagne. 

Le célèbre traité de restitution des comtés signé à Barcelone s'ac- 
compagne d'une pièce curieuse qui souligne d'étrange façon le rôle 
joué dans l'ensemble de la politique espagnole par la crise de l'indé- 
pendance bretonne. C'est, de cet épisode, un épilogue bien sugges- 
tif. La duchesse Anne n'avait point acquitté, en dépit de ses pro- 
messes, les frais du secours espagnol dont elle avait usé naguère 
pour tenir tète au roi de France. Celui-ci, par un fréquent retour 
des choses, n'allait-il pas être tenu maintenant de cette dette conju- 
gale et n'allait-il pas se trouver obligé de rembourser à la paix le 
coût de la guerre dirigée contre lui par celle-là même qui partageait 
désormais son trône? Le couple royal d'Espagne entendit épar- 
gner au roi très chrétien cette fâcheuse extrémité', et ce n'est point 
sans une certaine ironie que les heureux bénéficiaires du traité font 
remise totale à leurs nouveaux amis d'une créance qu'ils auraient 
eu vraiment quelque mauvaise grâce à poursuivre. 

J. Calmette. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



I. 



Rennes, 30 mai 1490. — Lettre de la duchesse Anne de Bretagne 
aux capitaines anglais. 

(Archives départementales de la Loire-Inférieure, E 123.) 

Très chiers et grans amys, bien cordiallement nous recommandons 
a vous. Pour ce que avons eu quelques nouvelles de vostre descente 
en nostre pays avecques le bon et grant secours que mons»" mon bon 
père le roy d'Angleterre nous a envoyé, nous avons expédié le cappi- 
taine Lornay, le s^" de La Moussaye et Thomas de Kerazet, nostre prevost 
de mareschaulx, noz chambellan[s], pour vous recuillir et faire pour- 
veoir des choses qui vous seront neccessaires, aussi vous dire de nostre 
désir et intencion, lesquels veillez croyre de ce qu'ilz vous en diront de 
nostre part et nous faire amplement savoir de voz nouvelles avecques 
se chose desirez que faire pussons, et nous le ferons de très bon cueur 
comme seoit Nostre Seigneur qui, très chiers et gran[s] amys, vous 
ayt en sa sainte garde. Escript a Rennes, le pénultième jour de may. 

1. Pièce juslilicalive n" III. 



180 



MELANGES ET DOCUMENTS. 



La royne des Romains, duchesse de Bretagne, etc. Bien vostre, 

Anne. 

De Forest. 

(Au dos :) A très chiers et grans amis les capitaines de l'armée 
d'Angleterre présentement envoyée a nostre secours par mons"" mon 
bon père le roy d'Angleterre. 



II. 

Rennes, 7 septembre 1490. — Obligation contractée par Anne de 
Bretagne envers l'Espagne. 

(Archives nationales, J605, n° 8^. Archives départementales 
de la Loire-Inférieure, B12, fol. 165, chancellerie de Bretagne i.) 

Anne [par la grâce de Dieu, duchesse de Bretaigne, comtesse de 
Montfort, de Richemont, d'Etampes et de Vertus], a tous [ceulx qui 
ces présentes lectres verront], salut. Savoir faisons que nous, consi- 
derantz la grande, entière et parfaicte amour que par vraye^ expé- 
rience très haultz, très puissantz et très excellantz [princes mes très 
honorez] seigneurs, oncle et tante, le roy et la royne 3 de Castelle, de 
Léon, d'Arragon, etc., ont monstre par effect avoir a nous comme de 
prandre et avoir noz matières a cueur, ainsi qu'ilz pourroient de leur 
propre fille naturelle et legetime, et principalement^ de la grande 
armée que a nostre prière et requestre ilz nous ont envoyée par mer 
pour nous et nostre pays subvenir et aider contre le roy de France 
qui nous faisoit [et faict] la guerre, tendent^ a nous mectre en ses 
mains et conquérir nostre pays^ et duchié^, a l'occasion duquel 
secours et aide que nouz ont faictz mesditz très honnorez seigneurs, 
oncle et tante, et de la declaracion qu'ilz ont faitz en nostre faveur 
avons esté grandement consolée et nostre dit pays^ préservé et def- 
fendu. De quoy nous tenons et cognoessons, nous et nostre pays^, 
[estre] grandement obligez a mesditz très honnorez seigneurs, oncle 
et tante, lesquelz ont envoyé, entretenu et entretiennent icellui secours 
a leurs propres coustz et despens, dont sommes ^^ tenuz et obligez 

1. Les deux textes de cet acte difl'érent en quelques points et l'on a distin- 
gué ici les leçons de la façon suivante : les passages supprimés dans le registre 
de Nantes sont ici entre crochets ; les variantes fournies par le texte de Nantes 
sont indiquées en notes. 

2. Nantes : vroie. 



3. Nantes : 

4. Nantes : 

5. Nantes : 

6. Nantes : 

7. Nantes . 

8. Nantes : 

9. Nantes : 

10. Nantes 



rayne. 

principallement. 

tendant. 

païs. 

duché. 

païs. 

païs. 

.• suymes. 



LA CRISE DE l'uVDe'pENDANCE BRETONNE. 181 

satisfaire a mesdits très honnorez [seigneurs], oncle et tante, de leurs- 
dits fraiz, mises et coustaiges, et les asseurer de leur en faire pay- 
ment' et satisfacion. Pour lesdites causes et autres a ce nous mou- 
vans, et que nostre très cher et bien amé messire Franscisco de 
Rojas, ambassadeur de mesdits très honnorez seigneurs, oncle et 
tante, nous en a requis, avons promis, promectons et obligeons [nous] 
noz hoirs et successeurs et tous nos biens en parolle de princesse a 
mesdits très honnorez seigneurs, oncle et tante, leurs héritiers et suc- 
cesseurs, de les payera et satisfaire entièrement a tout leur bon plaisir 
toutes et chascunes les sommes de peccunes, lesquelles ilz ont exposé 
et exposeront^ pour ledit secours tant au payement'' de leurs gaiges 
que en s la conduite ^ d'iceluy jusques a la mer, en venant et passant 
par mer en nostre pays, et entretenement d'iceluy, et en le repassant 
en Espagne et autrement. Et s'il advenoit par cy après que mesdits 
[très honnorez] seigneurs, oncle et tante, a nostre requeste nous 
envoyant autre secours, nous obligeons en pareille forme payer'' et 
restituer a mesdits très honnorez seigneurs, oncle et tante, leurs héri- 
tiers et successeurs, toutes les sommes de peccunes qu'ilz exposeront 
a cause dudit secours. Et desquelles mises et despences tant faictes 
que a faire pour ledit secours qui est ycy présent ou autre, s'il adve- 
noit qu'il se feist, comme dit est, promectons comme dessus faire le 
payement 8 en une ville située en Espaigne en la seigneurie de mesdits 
très honnorez seigneurs, oncle et tante, a mes dangiers et despens. 

Et en tesmoing et seureté de ce avons, en la présence dudit messire 
Francisco de Rojas, promis tenir et accomplir toutes les choses des- 
susdites. Et avons signé ces présentes et faict sceller de nostre scel. 
Donné en nostre ville de Rennes, le [septiesme] jour de [septembre] 
l'an mil CCCC quatre vingts et dix. 

[Par la duchesse, de son commandement et pour double : De 

FORESTZ.] 

III. 

Perpignan, 18 septembre 1493. — Remise des soinmes dues 
par Anne de Bretagne aux rois catholiques. 

(Archives nationales, J605, n° 8*. Original, parchemin avec sceau de cire 
rouge pendant sur lacs de soie jaune et rouge.) 

Nos Ferdinandus et EUsabeth, Dei gratia rex et regina Castelle, 

1. Nantes : poienient. 

2. Nantes : paier. 



3. 


Nantes . 


■ exposseront 


4. 


Nantes . 


• paiement. 


5. 


Nantes . 


■ a. 


6. 


Nantes . 


• conduicte. 


7. 


Nantes . 


• paier. 



8, Nantes : paiement. 



182 MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

Legionis, Aragonie, Sicilie, Granate, etc. Superioribus annis, cum, 
ob amorem quo amplectimur serenissimam Annam, tune ducissam 
Britanie, nunc vero reginam Francie, consobrinam nostram carissi- 
mam, misimus ad ejus et terrarum suarum defensionem ac tutamen 
exercitum stipendiatorum, dicta serenissima regina Majestatibus nos- 
tris promisit solvere et restituere expensas et sumptus omnes quos 
inde per nos fieri contingeret; cumque idem amor qui eo tempore nos 
impellebat ad sumptus ipsos exponendos, et cum hoc plus fraternitas, 
amicicia ac confederacio, qua nunc astricti sumus cum serenissimo 
Francorum rege, viro suo, fratre et confederato nostro carissimo, 
eciam inpresenciarum nos impellat ad sumptus ipsos relaxandos, 
eapropter, tenore presencium scienter et consulte absolvimus et diffini- 
mus et perpetuo relaxamus dicte serenissime regine, consobrine nostre 
caris^ime, omnem actionem, peticionem et demandam nobis compe- 
tentem et quam movere possemus adversus eandem et bona sua 
racione seu ex causa obligacionis preinserte. Nos enim super eisdem 
nobis et successoribus nostris scilencium imponimus sempiternum, 
promictentes eciam dicte serenissime regine quod duplum dicte obli- 
gacionis, quod est in civitate Cordube, quodque pênes nos adhuc res- 
tât, cum jam aliud simile duplum restituerimus, récupérante illud 
ejus vice et nomine reverendo in Christo pâtre Ludovico de Ambasia, 
episcopo Albiensi', prefati serenissimi Francorum régis oratore et 
mandatario, ad nos misso, restituemus eidem regine, vel pro ea pre- 
fato reverendo episcopo Albiensi, oratori predicto, cicius quo poteri- 
mus, omni excepcione remota. Quam quidem obligacionem, ad ube- 
riorem cautelam, cancellamus, anullamus et abolemus, et volumus 
omni carere efficacia et valore ad agendum contra dictam serenissi- 
mam reginam, consobrinam nostram, ita quod nullo unquam tempore 
in judicio nec extra judicium nobis prodesse possit nec illi obesse seu 
nocere. 

In cujus testimonium presentem fieri jussimus, nostro secreto sigillo 
impendenti munitam. Datum in opido nostro Parpiniani, die x\u]° 
mensis septembris anno a nativitate Domini millesimo quadringente- 
simo nonagesimo tercio. 

{Signatuï^es autographes :) Yo el rey. Yo la reyna. 

Domini rex et regina mandaverunt michi, Johanni de Coloma. 

{Sur le repli :) In quitança del sellado de Bretaiîa. 

1. Louis d'Aniboise, évêque d'Albi, qui, avec l'évéque de Lectoure, avait été 
plénipotentiaire de la France au cours des négociations destinées à préparer le 
traité franco-espagnol. 



BULLETIN HISTORIQUE 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 

Sources et critique des textes. — Il nous faut signaler une 
nouvelle édition ^la neuvième) des Select charters de Stubbs. 
Revisé par un excellent érudit, M. Davis', ce recueil est une œuvre 
en partie nouvelle. M. Davis a pu faire de sérieuses économies de 
place en donnant seulement les extraits les plus significatifs de deux 
traités publiés in extenso par Stubbs : le Dialogus de Scaccario, 
dont nous possédons maintenant une bonne édition ■^ et le Modus 
tenendi parliamentum, dont l'autorité est fort discutable. D'autre 
part, il a inséré quelques textes nouveaux tirés des Rectitudines 
singularum personarum, du Domesday book, du De legibus 
Angliae de Bracton, des Coutumes de Londres et même quelques 
lignes d'une chronique inédite d'Ely. Tous les textes ont été revus 
avec soin et notamment améliorés. Des notes discrètes, où sont 
corrigées certaines théories exposées par Stubbs dans sa Consti- 
tutional liistory ou des appréciations sur la valeur de certaines 
sources (lois d'Edouard le Confesseur, chartes de Henri P^ etc.), 
mettent l'ouvrage tout à fait au point. 

M. Ballard, qui s'est déjà fait connaître par une étude remar- 
quée sur les villes qualifiées « bourgs » dans le Domesday book, a 
repris le sujet, mais en lui donnant une plus grande extension. Il 
s'est proposé de nous donner l'analyse méthodique des chartes (le 
nombre dépasse le chiffre de trois cents) qui ont été concédées à des 
bourgs en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, de 1042 à 1216 '. Les 
plus anciennes remontent au temps d'Edouard le Confesseur (celles 
qui accordent des droits de justice ou « soken » à la guilde dite des 
chevaliers de Londres, 1042-1044, et à Chertsey, 1058-1066); les 

1. William Stubbs, Select charters. Ninth édition, revised througbout by 
H. W. C. Davis. Oxford, at Ihe Clarendon Press, 1913. Iii-8% xix-528 p. Prix : 
8 sh. fj d. La première édition a paru en 1870 et la huitième en 1895. 

■2. Cf. Rev. histor., t. LX.XXIII, p. 350. 

3. Adolphus Ballard, British Borouxjh charters, 10i2-1216. Cambridge, at the 
University Press, 1913. In-8% cxlvu-266 p. Prix : 15 sh. 



i84 BULLETIN HISTORIQUE. 

plus récentes ne dépassent pas la mort de Jean Sans-Terre. Par le 
mot « chartes », l'auteur entend non seulement les actes désignés 
par l'expression technique de « chartae », mais aussi les « brefs » 
ou « writs », qui s'en distinguent au point de vue diplomatique, et 
même certains coutumiers semblables à ceux dont Miss M. Bateson 
avait déjà tiré la substance d'une si remarquable publication'. 
Enfin, comme il est fort difficile de dire exactement quels sont les 
caractères qui distinguent les « bourgs » des autres agglomérations 
rurales et urbaines, M. Ballard déclare qu'il admet à figurer dans 
son « code » tous les documents émanant de la chancellerie royale 
ou d'un seigneur, et qui ont été concédés à des localités qualifiées 
« civitates » (c'est à des villes épiscopales) ou « burgi », à des 
habitants appelés « cives » ou « burgenses ». 

De ces documents, il a tiré un code (le mot est de lui) des insti- 
tutions municipales. Adoptant en gros la classification proposée par 
les auteurs de la History of english law, il imagine sept sections 
principales dans lesquelles il fait entrer, quelquefois par une opéra- 
tion un peu rigoureuse, les phrases et articles découpés dans les 
chartes. Les textes qu'il donne ont été édités avec soin, d'après les 
meilleures éditions et parfois après examen des originaux mêmes ; 
chaque extrait (tous les textes sont en latin) est suivi dune traduc- 
tion en anglais. Il n'est pas trop malaisé de reconstituer les chartes 
elles-mêmes à l'aide de leurs membres dispersés et de leur rendre la 
vie ; l'auteur a su atténuer dans la mesure du possible les défauts 
dun plan trop systématique et il faut le louer de nous avoir donné 
un recueil des plus instructifs. Il a fait plus : dans une minu- 
tieuse et inteUigente introduction, il a étudié la formation des 
bourgs anglais, la tenure en « bourgage », les exemptions et charges 
des bourgeois, la justice municipale, les privilèges concernant les 
marchés et les foires, les guildes et le commerce, les finances, enfin 
les magistratures municipales. En terminant, M. Ballard s'efforce de 
dégager les traits caractéristiques du bourg, de montrer comment il 
a fini par devenir peu à peu, sous les rois angevins, ce qu'il n'était 
pas au temps du Domesday book, une personne morale; enfin 
il compare les résultats obtenus par la longue analyse des documents 
anglais avec ceux de France, d'Allemagne, du royaume latin de 
Jérusalem, enfin avec les « fueros » aragonais de Teruel et de 
Cuenca"^. Cette étude parallèle est du plus haut intérêt. M. Ballard 

1. Borough customs (t. XVIII et XXI des publications de la Seldeii Society, 
1904 et 1906); cf. Rev. histor., t. XCIII, p. 387. 

2. Pourquoi M. Ballard n'a-t-il étudié pour l'Espagne que ces deux-là seuls 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 185 

a pris la peine de résumer lui-même les résultats qui lui paraissent 
acquis en deux conférences dont il convient de recommander la lec- 
ture ' ; encore qu'il n'ait pas réussi, Je le crains, à trouver les for- 
mules les plus propres à bien rendre sa pensée. Elles laissent dans 
l'esprit un certain vague que seules la lecture et la méditation des 
Borough charters peut éclairer ou dissiper. 

Une étude minutieuse des manuscrits qui nous ont conservé le 
cartulaire et l'histoire du monastère d' Abingdon a permis à M. Sten- 
ton2, non seulement de rectifier certains détails concernant l'origine 
et les débuts de ce monastère jusqu'à sa destruction par les Danois, 
mais aussi de mettre en lumière certains points de l'histoire de Mer- 
cie. L'auteur montre combien l'édition donnée par Jos. Stevenson 
dans la collection du Maître des rôles (1858) est défectueuse : des 
trois manuscrits qu'il avait à sa disposition, Stevenson a suivi le plus 
récent, et celui-ci est défiguré par des interpolations d'un caractère 
légendaire qui ont compromis l'autorité des documents. M. Stenton 
la leur restitue à l'aide d'une rédaction purifiée. 

La Société anglaise d'études franciscaines a publié une partie de 
ïOpus tertium de Roger Bacon, oi:i se trouve un fragment inédit. 
Rappelons, en abrégeant l'introduction de M. LITTLE^ les faits 
essentiels qui concernent l'œuvre maîtresse du célèbre franciscain : à 
la demande du pape Clément IV (lettre du 22 juin 1266), Bacon rédi- 
gea d'abord le traité connu sous le titre d'Opits majus; puis, pour 
remplacer cet ouvrage s'il venait à se perdre, pour combler certaines 
lacunes qu'il avait constatées après coup, pour économiser le temps 
du pape, il en écrivit un abrégé, VOpus minus, qui fut envoyé à 
Rome avec VOpus majus, et deux autres traités de moindre éten- 
due. Reprenant une troisième fois le sujet, Bacon écrivit (1267) 
VOpus tercium, qui est un nouvel abrégé de l'œuvre primitive. 
h'Opus tercium a été puijlié depuis longtemps par Bre\ver^ mais 
d'après des manuscrits incomplets. En effet, de VOpus majus qui 



et pourquoi n'a-t-U pas cherché de parallèles aussi dans les chartes ita- 
liennes? 

1. The enxjUsh borough in the twelfth century. Cambridge, at the University 
Press, 1914. In-8% 87 p. Prix : 3 sh. 6 d. 

2. F. M. Stenton, The early histonj of Ihe abbey of Abingdon. Reading, 
publ. by the University Collège, 1913. ln-8% iv-52 p. 

3. A. G. Little, Part of Ihe Opus tertium of Roger Bacon, including a 
fragment now printed for the first time. Aberdeen, the University Press, 
191-2. In-8% xLviii-92 p. Prix : 10 sh. 6 d. (T. IV de la British Society of francis- 
can studies.) 

4. Rolls séries, n° 15, 1859. 



186 BULLETIN HISTORIQUE. 

est divisé en sept parties, le texte publié par Brewer représente seu- 
lement les quatre premières, moins trois sections de la quatrième 
partie. Ce qui manque a été retrouvé dans un manuscrit de la Biblio- 
thèque nationale de Paris et publié par M. Duhem, professeur à 
rUniversité de Bordeaux. Dans l'intervalle entre l'édition Brewer 
et celle de M. Duhem, avait paru, par les soins de M. Bridges, 
le texte entier de l'Opiis majus\ moins les sections 5 et 6 de la 
septième partie, qu'on retrouve abrégées dans l'édition Duhem. 
Cependant, entre la partie de VOpus tertiuin publiée par l'édi- 
teur anglais (Brewer) et celle de l'éditeur français (Duhem), 
il y avait une lacune que vient combler le fragment publié par 
M. Little aux pages 1-19 du présent volume. Le reste de ce 
volume (p. 20-89) ajoute peu de chose, pour le fond, au fragment 
déjà publié par M. Duhem. Mais désormais nous possédons VOpiis 
tertium en entier et, par contre-coup, toute la substance del'Opws 
majus. La publication de M. Little, très soignée, arrive à point 
pour contribuer à célébrer le septième centenaire de frère Roger 
Bacon. 

Le manuscrit de la bibliothèque Cottonienne Cleopatra A xvi con- 
tient une chronique allant de 1299 à 1367, qui est en partie l'œuvre 
d'un moine de Westminster appelé Jean de Reading^. De cet auteur, 
nous savons peu de chose : son nom apparaît pour la première 
fois sur une liste des moines de Westminster en 1340; il chanta sa 
première messe en 1342, fut « infirmier » de l'abbaye en 1353 et 
mourut sans doute en 1369. C'est vers 1366 quil commença d'écrire 
sa chronique et celle-ci sarrète brusquement en 1367. Il était en bon 
lieu pour recueillir d'utiles renseignements historiques; mais la lec- 
ture de son œuvre montre que ce fut un esprit médiocre : crédule, 
superstitieux, partial et borné, il emploie une langue entortillée, à 
peine correcte, souvent peu claire. Quant au fond, sa chronique se 
rattache à la fameuse compilation des Flores historiariun, si 
longtemps attribuée à un Mathieu de Westminster qui n'a Jamais 
existé ; commencées à Saint- Alban par diverses mains, transportées 
à Westminster après 1265, les Flores furent continuées dans cette 
abbaye par diverses mains Jusqu'en 1307. Sur ce tronc premier sont 
venues se greffer de nouvelles compilations : par Robert de Reading 
Jusqu'en 1325, par Adam de Murimuth Jusqu'en 1338 (première édi- 

1. Voir Rev. histor., t. LXVl, p. 248; LXIX, p. 142; LXXVII, p. 460. 

2. Chronica Johantiis de Reading et Anonymi Cantuarioisis, 13i6-1367, 
edited with introduction and notes by James Tait. Manchester, at the Univer- 
sity Press, 1914. In-8% x-394 p., 2 fac-similés. Prix : 10 sli. 6 d. (Forme le 
t. XX des publications de l'Université de Manchester, série historique.) 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 187 

tion), puis jusqu'en 1346. C'est à ce point que commence l'œuvre de 
notre chroniqueur. Il a fait d'abord de notables emprunts à Robert 
d'Avesbury; mais pour les dix années qui suivirent celle où ce der- 
nier s'arrête (1356), il est tout à fait original. Or, c'est une période 
pour laquelle nous n'avions que des récits fragmentaires etécourtés, 
et il nous faut savoir gré au médiocre chroniqueur qui nous apporte 
quelques nouveaux témoignages sur la campagne de Poitiers, sur 
la peste noire, sur le relâchement des mœurs qui suivit ce fléau 
dévastateur, sur les mouvements insurrectionnels dont Londres fut 
le théâtre en 1363-1366, sur les conséquences de l'expédition du 
Prince Noir en Espagne : l'Angleterre, dégarnie de troupes, fut 
menacée par une invasion danoise (1366), par une alliance plus 
étroite de la France avec l'Ecosse, etc. Jean de Reading fut vite 
oublié; sa chronique, copiée par les continuateurs du Polychro- 
nicon et d'Adam de Murimuth , abrégée par le Brut anglais, 
fut comme noyée dans la compilation qui servit de base au 
Chronicon Angliae, de 1328 à 1388, et à ÏHistoria angli- 
cana de Thomas de Walsingham; la voici maintenant, grâce à 
M. Tait, dégagée de cette masse d'œuvres dont Jean de Reading 
fut tour à tour le débiteur et, si l'on peut ainsi parler, le créditeur. 
Le savant professeur de Manchester a parfaitement déterminé les 
rapports que ces sources ont entre elles et porté l'ordre dans un des 
chapitres les plus embrouillés de l'historiographie anglaise au 
xiv'' siècle. 

La chronique anonyme de Oanterbury, qui fait suite à celle de 
Jean de Reading, est la seule partie originale d'une de ces compila- 
tions qui remontent jusqu'aux origines troyennes de l'Angleterre, 
jusqu'à « Brutus », le héros éponyme de la « Britannia ». Comme 
celle de Reading, elle s'arrête brusquement en 1367 et, quand l'au- 
teur cessa d'écrire, le. prince de Galles était encore en Espagne. Son 
récit, qui couvre exactement la période racontée par Reading, est 
beaucoup plus simple, mais aussi plus sec. Henry Wharton, quand 
il composa son Aiiglia sacra, connut le manuscrit (Lambeth, n° 99) 
qui renferme cette chronique, ainsi que plusieurs autres morceaux 
historiques, et il crut pouvoir les attribuer tous à un moine de Christ 
Church à Canterbury, Etienne de Birchington; mais, comme le 
prouve M. Tait, un homme qui devint moine seulement en 1382 
ne peut être l'auteur de chroniques rédigées quinze ans aupara- 
vant. 

L'introduction de M. Tait comprend soixante-quinze pages; elle 
est suivie de quelques extraits de la compilation qui, dans le manus- 
crit de la Cottonienne, précède la chronique de Jean de Reading 



188 BULLETIN HISTORIQUE. 

(p. 77-90). Des notes nombreuses, précises, et dont plusieurs cons- 
tituent autant de dissertations fort érudites pour l'histoire des années 
1346-1367, complètent le volume (p. 229-371), dont l'importance ne 
saurait être exagérée. 

Après que la principauté de Galles eut été conquise par l'Angle- 
terre en 1282-1283, le sol devint la proie du vainqueur. Denbigh et 
son territoire, limité par les rivières de Conway et de Chvyd, formèrent 
une seigneurie, ou mieux un ensemble de seigneuries groupées 
sous le nom d' « honneur », qui, après avoir passé par plusieurs 
mains, fmit par échoir, vers le milieu du xiv'' siècle, à la maison des 
Mortimer de Wigmore. Après la mort d'un de ces seigneurs, Guil- 
laume Montacute (1 334) , il en fut dressé une « extenta » ou terrier dont 
le texte, pubhé sous la direction de l'illustre auteur du Villenage of 
E?îg ia?id , M. ViNOGRADOFF , est fort important 1 . Il nous fait connaître 
en effet la condition sociale et économique du pays avant la con- 
quête, alors qu'y régnaient encore les coutumes celtiques, et les trans- 
formations qu'elles subirent sous l'influence de la féodalité anglaise; 
nous y voyons la tribu {progenies) et ses subdivisions [lecta, 
gavelle, etc.), formant la base même de la société, possédant et 
exploitant le sol en commun ; l'exploitation en est encore toute primi- 
tive : c'est le pâturage, l'élevage des bètes à cornes, à toison et à laine, 
si favorable au communisme agraire, et à côté fonctionne déjà, cin- 
quante ans après la conquête, le régime de la propriété individuelle 
sous forme de tenure féodale, qui dominait alors dans toute l'An- 
gleterre ; et l'agriculteur apparaît à côté du pâtre. L'examen appro- 
fondi de ce document a permis de compléter et de corriger sur cer- 
tains points les belles études de Seebohm dans son Tribal System 
in Wales; il est un vivant commentaire des anciennes lois gal- 
loises. Le texte, publié avec un soin minutieux, est précédé d'études 
de détail pour lesquelles M. Vinogradoff a fait un heureux appel 
aux élèves de son « séminaire »^. L'ensemble est remarquable et 
méritait d'être placé sous le haut patronage de la « British Academy » . 

On sait combien l'étude attentive des Year-books, ou recueils 

1. Survey of the Honour of Denbigh, 133^, edited by Paul Vinogradoff and 
Frank Morgan. Londres, Huniphrey Milford; Oxford, University Press, 1914. 
ln-8°, cxxiv-347 p., deux tableaux généalogiques et une carte. Prix : 16 sh. 

2. Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, mentionnons les sections sui- 
vantes : « bois et terres incultes », par Miss Lodge; « agriculture », par 
M. Todd; « fermages et services », par Miss Neilson; « fonctionnaires », par 
M. Jones; « les non-libres », par Miss Lees; « tenures féodales », par M. Wea- 
ver; « population urbaine », par M. Whitwell. Il y a trois tables pour les noms 
de lieu, de personne et de matières. La langue est riche en termes techniques 
qu'il faudrait recueillir dans une nouvelle édition de Du Cange. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGXE. 189 

annuels de plaidoiries devant les cours supérieures de Justice (cour 
du Banc du roi et cour des Plaids communs) , importée l'histoire du 
droit. On les connaît soit par d'anciennes éditions généralement fau- 
tives et où les recherches sont des plus pénibles, soit par des éditions 
récentes dont certaines sont des modèles de science et de critique, 
mais qui n'atteignent encore que le règne d'Edouard III. Pour celui 
de Richard II, il n'en existe aucun. Cependant, des recherches faites 
dans une vingtaine de manuscrits ont fait découvrir un certain 
nombre de « cas » plaides et jugés entre 1379 et 1399. Ceux qui se 
rapportent à la douzième année du règne (1388-1389) ont été publiés 
par un érudit américain, M. G. F. Deiser ^ , sur le modèle des Year- 
books édités pour la « Selden Society », c'est-à-dire qu'en regard 
du texte, écrit dans cette langue spéciale qu'est l'anglo-français usité 
dans les tribunaux anglais et dans les officines des procureurs, 
M. Deiser donne une traduction en anglais et qu'il ajoute le texte 
latin des plaidoii'ies quand elles ont été consignées sur les rôles de 
la cour. Ce travail, exécuté avec soin, rendra de sérieux services et 
il faut souhaiter que d'autres volumes viennent bientôt s'ajouter à 
celui-ci pour combler une lacune qu'on pouvait croire sans remède. 
Richard Beauchamp (1382-1439), qui succéda dans le comté 
de Warwick à son père Thomas, quatrième comte, en 1401, est 
un grand personnage qui visita la Terre sainte, l'Italie, la France, 
l'Europe orientale et lAllemagne, représenta Henri V au concile de 
Constance (1414), prit part au siège de Rouen (1418), contribua à la 
défaite du duc de Bourgogne quand celui-ci essaya de reprendre Calais 
(1436) et fut en 1437 lieutenant de France et de Normandie pour le 
roi d'Angleterre. Il fut le beau -père de Warwick, le « faiseur de 
rois » . Les principaux événements de sa vie ont été représentés en 
une suite de cinquante-trois beaux dessins conservés dans un manus- 
crit de la bibliothèque Cottonienne (Julius Eiv). L'artiste est 
inconnu; mais c'était certainement un Anglais qui travaillait entre 
1485 et 1490. Ces dessins ne donnent donc pas l'image fidèle du 
comte ni de son temps; ils ne pourraient servir à illustrer Frois- 
sait; mais pour l'époque de Henri VII ils fournissent une incompa- 
rable variété de scènes de la vie civile et militaire. La reproduction 
qu'en donnent le vicomte Dillon et Sir Saint-John Hope^, d'après 

1. George F. Deiser, Year-books of Richard IL 12 Richard II, 1388-1389. 
Harvard Univcrsity Press, États-Unis; Londres, Huniplirey Milford, 1914. 
ln-8°, XXX, p. 1-202 doubles-239, 4 fac-similés (inutilisables, tant la photogra- 
phie est réduite). Forme le t. I des publications entreprises sous les auspices 
de la Fondation J.-B. Ames fondée en 1910 « pour aider à l'avancement de la 
science du droit ». 

2. Viscount Dillon et Sir W. H. S' John Hope, Pagcanl of the hirth, life and 



190 ^BULLETIN HISTORIQUE. 

les photogravures exécutées par M. Walker, met à la disposition des 
amateurs une source des plus précieuses pour l'histoire des mœurs 
et du costume. 

Un excellent livre sur les sources de l'histoire d'Angleterre au 
xv^ siècle est dû à M. Kingsford, bien connu par ses savantes édi- 
tions des « Chroniques de Londres », du « Tableau de Londres » 
par John Stow, etc.^ Après une introduction où l'historiographie 
anglaise est caractérisée en traits précis et sûrs, il étudie Thomas de 
Walsingham et ses contemporains, les biographies de Henri V, les 
chroniques dont le cadre est fourni par la suite chronologique des 
maires de Londres et celles qui se rattachent à la légende de Brut^, 
dont il nous montre les nombreuses ramifications et l'importance, 
les chroniques de second ordre qui continuent si pauvrement le tra- 
vail historique pendant les longues années sèches du xv^ siècle 
(1422-1469), puis celles de la maison d'York (1470-1485), les corres- 
pondances, les récits et vers et les ballades. Cet exposé, très subs- 
tantiel, bien distribué, où Fauteur ne s'est pas contenté d'analyser 
les œuvres imprimées, mais où il a signalé nombre de faits nouveaux 
directement empruntés aux manuscrits, se termine par un chapitre 
sur Ihistoire du xv« siècle dans les chroniqueurs du xvi% fort inté- 
ressant à coup sûr, mais qui surprend tout de même comme un hors- 
d'œuvre. Vient un long appendice de documents en grande partie 
inédits^. Pour aucune période de Thistoire d'Angleterre il n'existait 

death of Richard Beatichamp, earl of Wai'wick, 1389-li39. Pholo-engraved 
froin the original ms. in the British Muséum by Emery Walker. Londres, Long- 
maus, 1914. ln-4% ix-109 p. Prix : 21 sh. — Pourquoi le titre porte-t-il les 
dates i589-1439, puisque Beauchainp naquit, comme on lit sur la première 
planche, « the .xxviii. day of the raoneth of Januar., the yere of the Incarna- 
cion of our Lorde Ihu Criste .M'.CCC.LXXXI. », c'est-à-dire le 28 janvier 1382 
(n. st.)? 

1. Charles Lethbridge Kingsford, English historical literature i7i the fîf- 
teenth cenlury; with an appendix of thronicles and historical pièces hitherto 
for the most part unprinted. Oxford, at the Clarendon Press, 1913. In-8°, xvi- 
429 p. Prix : 15 sh. 

2. L'étude du Brut anglais avait déjà été poussée très loin dans l'excellente 
édition de M. F. W. D. Brie : The Brut, or the Chronides of England (Early 
english Text Soc, 1906-1908). M. Kingsford y ajoute des textes et des faits 
nouveaux empruntés au Brut latin. 

3. Chronique du Midi de l'Angleterre (1399-1422) et chronique du Nord (1399- 
1435); extraits du Brut en anglais (d'après une rédaction de 1430) et deux 
rédactions du Brut en latin (1399-1437); brève chronique des années 1445- 
1555; annales de Sherborne (1437-1456), de Waltham (1422-1477) et de Glouces- 
ter (1449-1469); notes recueillies par un partisan de la maison d'York (1447- 
1452); chronique de l'abbaye de Tewkesbury pour l'année 1471; procès-verbaux 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 191 

jusqu'ici de guide pareil; il serait très désirable que l'exemple donné 
par M. Kingsford fût suivi. On ne pourrait imiter un meilleur 
modèle. 

Époque anglo-saxonne. — De quelle partie delà Germanie sont 
venus les barbares qui envahirent et occupèrent la Bretagne celto- 
romaine? Aux témoignages recueillis par les historiens et les philo- 
logues, M. Leeds ajoute celui de l'archéologie'. Il fait parler les 
morts, car ce sont seulement les tombes qui nous renseignent sur 
l'origine des Saxons, des Angles et des Jutes, sur le degré de civili- 
sation auquel ils atteignirent et sur les origines continentales de cette 
civilisation. Les tombes qu'il a interrogées sont celles de l'époque 
païenne, époque relativement longue, puisqu'elle s'étend sur deux 
siècles, depuis l'arrivée des Anglo-Saxons jusqu'à leur conversion au 
christianisme (de 450 à 650 environ). Les Anglo-Saxons païens enter- 
raient leurs morts isolément, près de leurs demeures; une fois con- 
vertis, ils durent les inhumer dans les cimetières, près des églises, 
changement qui entraîna des modifications dans l'établissement des 
sépultures et dans le mobilier funéraire. La carte où M. Leeds a 
marqué la répartition des tombes païennes (p. 19) est fort instruc- 
tive; elle montre que les envahisseurs, guerriers d'occasion, étaient 
avant tout des paysans, des agriculteurs; ils s'établirent le long des 
cours d'eau, remontant peu à peu les tleuves et les rivières qui 
furent leur principale voie de pénétration, loin des voies romaines 
et des villes fortifiées. Maitzen a mis en pleine lumière deux 
modes d'occupation du sol par les tribus de la Germanie septen- 
trionale : à l'ouest du Weser, les familles vivaient dans des mai- 
sons isolées qui formaient de simples hameaux séparés par d'assez 
vastes espaces libres ; à l'est du Weser et jusqu'au Slesvig, elles se 
groupaient en villages avec un noyau central de maisons et les champs 
rayonnant à l'entour. Le premier système prévalut dans les 
comtés de Wessex, de liants, de Dorset, où dominent les Saxons ; le 
second au nord, dans les régions occupées par les Angles. Quant aux 
Jutes du Kent et de l'île de Wight, M. Leeds incline à croire qu'ils 
venaient de la vallée inférieure du Rhin, et les rapprochements qu'il 
fait entre le mobilier funéraire des deux régions, entre la civilisation 
de Kent et celle de la basse Allemagne (Hollande et Prise), donnent 
à son étude sa principale originalité. 

d'un héraut d'aniies dont on ne connaît que le nom de guerre : Bleu-Manteau, 
(1471-1472), etc. 

1. E. Thurlow Leeds, The archxology of llie anglo-saxon selllemenls 
Oxford, at the Clarendon Press, 1913. In-8°, 144 p. Prix : 5 sh. 



192 



BULLETIN HISTORIQUE. 



Comment se forma le royaume de Wessex? Quelles furent les 
étapes de celle longue lutte contre les Bretons qui rendit les rois de 
Saxons occidentaux maîtres du pays de Somerset? C'est ce que 
MM. Major et Whistler se sont proposé de montrer ^ Ils se sont 
efforcés de préciser les avantages lentement obtenus par les rois Ken- 
wealh (643-672), Kentwine (676-686), Ine (688-740); leur parfaite 
connaissance des anciens ouvrages de défense, des camps retranchés 
si nombreux dans ce pays, à la double ou triple enceinte terrassée, 
leur a permis de présenter les faits dans un ordre logique. Cepen- 
dant cette combinaison si savante ne laisse pas que d'inspirer quelque 
défiance : si encore on savait quand et par qui ont été construits ces 
camps retranchés ! Mais Je souscrirai très volontiers à cette opinion 
que la longue attaque menée par les rois de Wessex contre les Celtes 
de l'ouest (Devon) explique la longue résistance qu'ils purent oppo- 
ser à leur tour aux Danois sous le roi Alfred et la suprématie que 
le Wessex exerça sur les autres royaumes anglo-saxons au temps 
d'Ecgberht. La partie la plus solide de l'ouvrage me paraît être le 
livre III, concernant les campagnes d" Alfred contre les Danois en 
876-878 ; le chapitre relatif à la victoire d'Ethandun et au traité de 
paix imposé à Gulhrun est pénétrant et lumineux. Les arguments 
mis en œuvre pour établir que la bataille eut lieu à Edington en 
Somerset, colline qui s'élève à l'est du Parrett, en vue d'Athelney, 
refuge inexpugnable d'Alfred après la défaite que lui infligea 
Guthrun dans sa foudroyante campagne d'hiver, sont présentés 
avec une science et une habileté qui s'imposent à l'attention. Deux 
excellentes cartes permettent de suivre le détail des opérations mili- 
taires. 

Moyen âge. — Le xiv'= siècle tout entier est traité dans les deux 
volumes par lesquels Sir James Ramsay termine sa monumen- 
tale histoire de l'Angleterre au moyen âge^; il y raconte, en effet, 
les règnes d'Edouard II, d'Edouard III et de Richard II (1307- 
1399). On retrouve dans ces volumes les mêmes caractères et les 
mêmes qualités que dans les précédents : un exposé clair et facile, 
une intelligence remarquable des choses militaires et financières, un 

1. Albany F. Major, Earhj irars of Wessex. Edited by the late Chas. W. 
Whistler. Cambridge, at the University Press, 1913. In-8% xvi-238 p. Prix : 
10 sh. 6 d. — M. Charles Watt Whistler est mort le 10 juin 1913 quand l'ou- 
vrage était déjà sous presse. 

2. Sir James H. Ramsay of Bamff, Genesis of Lancaster. Or the three reigns 
of Edward II, Edward III and Richard II. Oxford, at the Clarendon Press, 
1913. 2 vol. in-8% xxix-495 et xiv-446 p. Prix : 30 sh. — Le titre de l'ouvrage 
étonne. Sir James aime d'ailleurs à surprendre son lecteur; les titres courants 
attirent l'attention par des effets un peu gros. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 193 

jugement éclairé et sans peine équitable. Sir James a visité les 
champs de bataille célèbres et il faudra tenir compte des détails qu'il 
fournit, des cartes qu'il donne sur ceux de Crécy, de Poitiers', d'Ot- 
terburn(1388j2.llramèneàdes proportions raisonnables les chiffres 
que les choniqueurs grossissent si facilement : celui de l'armée du 
Prince Noir à Poitiers, celui des victimes que fit la révolte des pay- 
sans eu 1382 (au plus 700 personnes tuées ou exécutées; Stubbs 
admettait encore le chiffre de 7,000), etc. Il aligne en imposants 
tableaux les sommes des revenus et dépenses de la royauté et il les 
appuie de renvois aux archives financières ; mais quand on sait avec 
quelle négligence et quelle confusion étaient tenues ces archives, on 
demeure un peu sceptique, ce qui n'empêche pas d'ailleurs qu'à l'ave- 
nir on renverra en toute confiance aux tableaux de Sir James. Très 
attentif à ne négliger aucune source d'information originale, il n'a 
pas fait un heureux choix parmi les nombreux travaux qui ont pré- 
cédé le sien ; il fait état d'ouvrages aujourd'hui fort démodés, tels que 
Sismondi et Henri Martin; il cite ÏHistoire de Finance de Lavisse, 
mais il omet Déprez et Delachenal ; les textes auxquels il renvoie ne 
sont pas toujours cités d'après les meilleures éditions. Pour terminer 
par une observation générale, je noterai que Sir James tient le règne 
d'Edouard III pour une période de transition importante dans l'his- 
toire d'Angleterre (t. III, p. 70) ; M. Tout, dans un livre dont il sera 
parlé plus loin, attribue précisément ce caractère à celui d'Edouad II. 
En réalité, le « point tournant » ne doit-il pas être placé dans ce demi- 
siècle (1330-1380) où s'opéra définitivement la séparation des deux 
chambres du Parlement, où l'Angleterre brisa le lien féodal qui la 
mettait dans la dépendance de la France et refusa de payer le tribut 
que, depuis Jean Sans-Terre, elle payait au pape, où se fonda une 
nouvelle noblesse, celle des princes du sang, où débuta la littéra- 
ture anglaise? C'est vraiment au temps d'Edouard III que l'An- 
gleterre rejeta les entraves du passé pour courir à de nouvelles 
destinées. 

Le centenaire de la bataille de Bannockburn, remportée par les 
Écossais sur les Anglais en 1314, a provoqué plusieurs travaux 
intéressants. Dans une brochure qui doit être lue avec soin, M. Mac- 
KENSiE ^ a soumis à une critique minutieuse les auteurs eontempo- 

1. Sir James, qui connaît bien la France, a laissé passer néanmoins des noms 
de lieu tels que La Marmande, Millon (pour Meilhan?), Roqucmadour, Rovergue 
(pour Rouergue). 

2. Comment se fait-il que le nom ne se trouve pas à l'index? 

3. M. Mackensie, The baille of Bannockburn. A sludy of mediaival war- 
fare. Glasf^ow, James Maclehose, 1913. In-8°, vr-114 p. Prix : 2 sh. 6 d. 

Rev. Histor. CXVII. 2« fasc. 13 



194 BULLETIN HISTORIQUE. 

rains, parmi lesquels le poème de Barbour occupe une place considé- 
rable, mal aperçue jusqu'ici; une étude attentive des lieux lui a 
permis en outre de préciser le rôle des deux armées dans les deux 
engagements successifs qui furent livrés le 23 et le 24 juin. Le 23, 
l'avanl-garde anglaise attaque inconsidérément les Ecossais rangés 
en bon ordre sur une hauteur et en partie dissimulés par un bois ; 
elle est repoussée. Le gros de cette armée s'entasse alors dans la plaine, 
au delà du ruisseau de Bannock et près du Forth ; il y est attaqué 
le 24 par les piquiers de Bruce. Ceux-ci repoussent une charge mal 
réglée de la cavalerie anglaise qui, attaquée à son tour de flanc par 
la cavalerie écossaise, s'enfuit en désordre. Ainsi c'est linfanterie 
qui. combattant à découvert, repousse la cavalerie féodale, et cette 
victoire remportée par les gens du commun marque une ère nou- 
velle dans l'histoire militaire. Le sujet a été repris par M. Morris', 
bien connu par une excellente étude sur la composition des armées 
avec lesquelles Edouard I" conquit la principauté de Galles. Dans 
sa « monographie du centenaire », il montre sans aucun appareil 
d'érudition, d'abord les éléments qui constituaient l'armée et en évalue 
le nombre probable (le chiffre de 100,000 ou même de 60,000 hommes 
qu'on lui a donné est ridiculement exagéré ; puis, pour chaque épi- 
sode de la bataille où il suit d'ordinaire INI. Mackensie, il reproduit 
les uns après les autres les témoignages contemporains, et il s'efforce 
de prouver que celui de l'Écossais Barbour l'emporte sur tous les 
autres 2. Des vues photographiques habilement prises et une bonne 
carte permettent de contrôler les indications assez imprécises, 
disons-le, et parfois contradictoires, des chroniqueurs. 

Après avoir consacré quatre volumes au règne de Henri IV, 
M. WvLiE avait abordé celui de Henri V''; mais il est mort peu de 
temps après l'apparition du tome I qui s'arrête au moment où le roi 
s'embarque à Southampton pour cette expédition que devait termi- 
ner la bataille d'Azincourt; c'est donc seulement l'histoire dà peu 
près trente mois qu'on trouvera dans ce volume, du 20 mars 1413 au 
24 juillet 1415; mais on ne saurait trouver récit plus rempli, bibho- 
graphie plus abondante, connaissance plus approfondie des sources 
imprimées ou manuscrites. D'aucuns estiment que les notes occupent 

1. John E. Morris, Bannockburn. Cambridge, at the University Press, 1914. 
In-8°, vi-107 p., 1 carte et 9 illustrations. Prix : 6 sh. 

2. Joindre un article de M. Th. Miller dans la Scotish historical Review 
(octobre 1914); il présente une solution assez différente de celle où aboutissent 
MM. Mackensie et Morris. 

3. James Hamilton Wylie, The reign of Henry the Fifth. Vol. I : lil3- 
U15. Cambridge, at the University Press, 1914. In-8% 589 p. Prix : 25 sh. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 195 

vraiment trop de place ; pour ma part, je ne vois pas que leur alwn- 
dance, leur condensation massive nuisent à la clarté ni à l'intérêt du 
récit; elles sont par ailleurs si substantielles, elles fournissent tant 
de renseignements précis sur les faits, les hommes, les lieux, les 
choses, que j'éprouve un vif sentiment d'admiration et de reconnais- 
sance pour un tel labeur. Les affaires de France y occupent une si 
grande place qu'il sera désormais impossible chez nous de s'occuper 
de cette époque de notre histoire sans se reporter à l'ouvrage de 
M. Wylie ' . Sur la question très controversée du caractère de Henri V 
et de sa « conversion » après son avènement, on lira avec un intérêt 
particulier le chapitre xiv; M. Wylie montre que, si le fameux 
épisode où le prince adolescent insulte le juge Gascoigne et est 
gourmande par lui ne peut s'appuyer d'aucun témoignage digne de 
foi, des contemporains bien informés ont fait de claires allusions à 
des actes d'une truculence shakespearienne commis par Henri et par 
ses trop joyeux compagnons. La mort de son père et la cérémonie du 
sacre transformèrent le jeune écervelé ; âme violente dans un corps 
demeuré chaste, il voulut être le champion de l'Église contre les héré- 
tiques et contre les infidèles, le protagoniste des droits de sa couronne 
contre la France. 

La guerre des Deux-Roses ou mieux les guerres entre les deux mai- 
sons de Lancastre et d'York ont été fort bien présentées au point de 
vue politique et militaire par M. Mowat^ ; l'auteur s'est abstenu de 
toucher au coté économique et social. 

L'histoire de l'Angleterre de 1272 à 1485 a été résumée par 
M. ViCKERS en un volume de la collection que dirige le professeur 
Charles Oman^*. Placé entre les brillants exposés de M. Davis (l'An- 
gleterre sous les rois normands et angevins) et de M. Innés (l'Angle- 

1. Le souci de tout dire est si fort chez M. Wylie qu'ayant à parler des 
fonctions charitables de Henri V il demande aux comptes de l'IIôtel-Dieu de 
Paris, en 1414, les renseignements que les documents anglais ne sont pas en 
état de lui fournir. 

2. R. B. Mowat, The wars of Ihe Roses, 1377-li71. Londres, Crosby Lock- 
wood et lils, 1914. In-8% xii-288 p., avec 8 tableaux généalogiques et 1 carie 
montrant la répartition des domaines possédés par les deux maisons et leurs 
partisans. Prix : 6 sh. 

3. Kenneth H. Vickers, England in ihe later middle âges (t. III de la His- 
lory of Emjland in seven volumes, edited by Ch. Oman). Londres, Methuen, 
1913. In-S", xiii-542 p., 4 cartes. Prix : 10 sh. 6 d. Signalons en particulier 
la carte du pays de Galles et de la Marche galloise sous Edouard I"''. Un examen 
même superficiel de cette carte suffirait pour dissiper les confusions ou les 
erreurs que l'on rencontre trop souvent encore sur l'histoire de ce pays dans 
les livres français. 



196 BULLETIN HISTORIQUE. 

terre sous les Tudors), il souffre un peu de ce voisinage et paraîtra 
moins original. C'est néanmoins une mise au point consciencieuse 
et intelligente des travaux les plus récents qui ont paru en Angle- 
terre et en France; l'auteur, déjà connu par une bonne biographie 
de Honfroi, duc de Glocester, renvoie le plus souvent aux sources 
elles-mêmes qu'il connaît bien. 

Temps modernes. — Les entreprises maritimes depuis l'avène- 
ment de Henri VII jusqu'à celui d'Elisabeth ont été exposées avec 
succès par M. Williamson ; dans un livre d'une unité un peu fac- 
tice', il étudie la politique économique de Henri VII, l'organisation 
du commerce maritime sous les premiers Tudors, son expansion 
dans la mer du Nord et la Baltique, en France et en Espagne; et 
encore la part prise par le gouvernement anglais aux découvertes 
maritimes; enfin, les opérations navales qui mirent les Anglais et 
les Français aux prises pendant la première moitié du xvi" siècle. 
Sans doute les voyages de découverte, les tentatives de colonisation 
dans le nouveau monde, la guerre avec la France importent à l'his- 
toire des entreprises commerciales ; malgré tout, les quatorze cha- 
pitres consacrés à ces questions à la fois connexes et diverses ne 
sont pas fortement enchaînés. Ajoutons aussitôt que ce défaut de plan 
est racheté par de sérieuses qualités : M. Williamson connaît bien 
les textes et il nous apprend nombre de faits nouveaux puisés 
directement aux sources; il a beaucoup utilisé et il complète l'ou- 
vrage de Schanz, toujours si précieux à consulter. Il donne un bon 
résumé de l'histoire commerciale. Revenant sur la question des décou- 
vertes opérées par Jean et Sébastien Cabot, il prend jusqu'à un cer- 
tain point la défense de ce dernier. Il s'efforce de prouver que tout ce 
qu'a raconté Sébastien n'est pas mensonge ; qu'après les deux expé- 
ditions dirigées' par son père (1497 et 1498), Sébastien, convaincu 
que les terres nouvellement aperçues appartenaient à un continent 
jusqu'alors insoupçonné, partit à son tour pour chercher une route 
menant, au delà de ce continent, vers les îles à épices de l'Extrême- 
Orient; qu'enfin ce voyage, le premier qui ait été fait pour trouver 
un passage du nord-ouest, fut exécuté en 1499 ou en 1500. Les docu- 
ments qu'il allègue, la suite logique où il les range méritent d'attirer 
l'attention. 

Quand, âgé déjà de soixante-dix-huit ans, James Gairdner entre- 
prit de refaire sous un plus vaste plan l'histoire de l'Eglise d'Angle- 
terre au XVI* siècle, dont il avait été chargé pour la collection de 
Hunt et Stephens, il se proposait de la mener jusqu'en 1570, c'est- 

1. James A. Williamson, Maritime, entreprise, li85-1558. Oxford, at the 
Clarendoii Press, 1913. In-8°, 416 p. et illustrations. Prix : 14 sh. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 197 

à-dire à la rupture définitive du gouvernement anglais avec Rome; 
mais il ne put en donner que trois volumes allant jusqu'à la mort 
d'Edouard VI ' ; à sa mort, il laissait en manuscrit un tome IV qui 
continuait le récit jusqu'après le mariage de Marie Tudor avec Phi- 
lippe d'Espagne. Ce volume vient de paraître par les soins de M. Wil- 
liam HuxT^. Il renferme en un long et intéressant récit la première 
année du règne de ]\Iarie. Les précédents volumes se composaient 
de dissertations sur les principaux épisodes de l'histoire de la 
Réforme; celui-ci est plutôt une chronique tracée au jour le jour 
d'après les documents de l'époque. On croirait lire parfois un cha- 
pitre des Annales de Strype. Mais cette chronique est si honnête, si 
substantielle, qu'on la suit avec un intérêt constant. Comme dans 
ses Letters and papers, on y trouvera l'analyse précise des docu- 
ments et en plus une vivante peinture des sentiments qui animaient 
les principaux acteurs d'un des plus beaux drames de l'histoire. 

La Réforme fut imposée au pays par Henri VIII et par ses 
ministres et l'on sait quelle résistance elle rencontra sur certains 
points du territoire : en 1536, c'est le « Pèlerinage de grâce » qui sévit 
dans le nord; en 1549, c'est le soulèvement de Ketten Norfolk et en 
Suffolk et celui des paysans en Cornouailles et en Devon. Dans les 
comtés de l'est, ce soulèvement eut le caractère très nettement mar- 
qué d'une révolution agraire; les paysans recoururent à la violence 
dans l'espoir d'adoucir les maux causés surtout par les « enclô- 
tures ». Dans l'ouest, c'est pour le rétablissement de l'ancienne foi 
que l'on prit les armes. L'histoire de cette sorte de « Vendée » et de 
son principal épisode, le siège d'Exeter, était déjà assez bien connue 
par un grand nombre de témoignages; elle vient d'être refaite par 
M™" Rose-Troup^; des recherches approfondies dans les archives 
locales, comme au P. Record Office et au British Muséum, lui ont 
fait connaître beaucoup de faits nouveaux et de documents inédits 
dont les principaux enrichissent les appendices de son volume. 

1. Voir Rev. histor., t. CI, p. 150, et t. CIX, p. 116. 

•2. James Gairdner, Lollarcbj and the Refonnation in England. An histo- 
rical sxirvey, vol. IV, edited by William Hunt. Londres, Macraillan, 1913. 
In-8°, xiv-422 p. Prix : 10 sh. 6 d. M. Hunt a donné dans une courte préface 
la biographie du défunt. On sait que M. Gairdner est mort le 4 novembre 1912 
âgé de quatre-vingt-quatre ans. 

3. Frances Rose-Troup, The western rébellion of 15i9. An account of the 
insurrections in Devonshire and Cornwall agninst rcUgious innovations in 
the reicjn of Edward Vl. Londres, Smith Elder et C'% 1913. In-8°, xvi-520 p. 
Prix : 14 sh. — L'auteur relève non sans rudesse un certain nombre d'erreurs 
commises par M. Pollard et dresse une longue liste de fautes de lecture dans 
certaines pièces publiées par Pocock. 



198 BULLETIN HISTORIQUE. 

La condition de plus en plus misérable où tombèrent les paysans 
de 1350 à 1550 eut cette conséquence déplorable entre autres de mul- 
tiplier, avec les sans-travail, le nombre des vagabonds, des coquins 
et des filous de tous les styles. Au xvi* siècle, ils pullulent, à Londres 
principalement, et toute une littérature, procédant en ligne plus ou 
moins directe de Sébastien Brand et de Lazarillo de Tormes, nous 
les fait connaître. M. Aydelotte a étudié cette littérature^; il a 
montré qu'elle n'était pas un pur jeu d'esprit; que son témoignage 
est corroboré par nombre de documents officiels et que l'histoire 
peut en faire son profit. Le chapitre iv sur les pamphlets concer- 
nant les vagabonds et sur leurs sources forme un curieux chapitre 
d'histoire littéraire. Les autres sur l'art de mendier et sur les lois 
contre le vagabondage, sur les vingt-quatre manières de tricher au 
jeu et sur la législation destinée à surprendre et à punir les « attra- 
peurs de lapins « (« Oonning-catching ») intéressent tout particuliè- 
rement l'histoire picaresque des bas-fonds de la société. 

M. Bayne nous ramène dans un monde respectable : il étudie les 
rapports de l'Angleterre avec Rome pendant les sept premières années 
du règne d'Elisabeth^. Des documents nouveaux trouvés à Londres, 
à Paris, à Simancas, à Vienne et à Bruxelles ^ lui ont permis de les 
traiter avec plus de précision; mais, à vrai dire, il n'apporte pas de 
lumières nouvelles sur le fond même de l'histoire. On savait déjà 
que, si le pape, qu'il fût Paul IV ou Pie V, n'entra pas en lutte 
contre la reine dès que celle-ci eut rétabli le protestantisme comme 
religion d'État, c'est parce que son action fut paralysée par celle de 
l'Espagne. Maître des Pays-Bas, Philippe II avait besoin de vivre 
en bons termes avec le souverain qui régnait en Angleterre ; il crai- 
gnait, en outre, que, si le pape lançait contre Elisabeth les foudres 
d'excommunication toujours prêtes, une alliance franco -anglaise 
aussitôt conclue vint lui faire échec. On essaya donc de négocier; 
mais la mission de Parpaglia, de Martinengo, du cardinal de Ferrare 
n'aboutirent à rien ; ces envoyés du pape ne purent même pas entrer 
en Angleterre. Les années passèrent, et quand enfin Pie V eut pris 
résolument l'offensive en excommuniant Elisabeth (1570), il était 

1. Frank Aydelotte, EUzabethan rognes and vagabonds (t. I des Oxford 
historical and lUerary studies, issued under the direction of C. H. Firth and 
W. Raleigh). Oxford, at tlie Clarendon Press, 1913. In-8°, xii-187 p. Prix : 
7 sh. 6 d. 

2. C. G. Bayne, Anglo-roman relations, 1558-1565 (forme le t. II des 
Oxford historical and literar y studies). Oxford, al the Clarendon Press, 1913. 
In-8% 335 p. Prix : 8 sh. 6 d. 

3. M. Bayne publie soixante-huit documents en appendice. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 199 

trop tard : la reine, affermie sur un trône longtemps chancelant, put 
supporter le coup sans en être ébranlée. 

Un remarquable exposé de Thistoire d'Angleterre au temps d'Eli- 
sabeth, depuis la défaite de l'Armada Jusqu'à la mort de la reine, a 
été donné par M. Cheyney, prol"esseur d'histoire européenne à 
l'Université de Pennsylvanie'. Il comprendra deux volumes. Le pre- 
mier contient un tableau de l'administration royale : la reine en 1588 
et sa maison, ses ministres et ses principaux serviteurs, les usages 
de la cour; puis les grands services publics qui étaient le plus direc- 
tement associés à la politique générale : le Conseil privé, la Chambre 
étoilée, les Cours suprêmes des requêtes, de l'amirauté et de la chan- 
cellerie. C'est peut-être la partie la plus neuve et la plus instructive 
de louvrage. Viennent ensuite les affaires militaires : expédition de 
1589 contre l'Espagne et le Portugal ; négociations et ententes avec les 
puissances protestantes du continent; expédition deWilloughby, de 
Norris et d'Essex en France; campagnes aux Pays-Bas (1589-1592). 
La troisième partie traite des voyages d'exploration vers le nord-est et 
le nord-ouest, des expéditions maritimes des Anglais dans la Médi- 
terranée, sur la côte d'Afrique, aux Indes orientales. Une quatrième 
partie, étroitement rattachée à la troisième, est consacrée à l'exercice 
du droit de représailles sur mer, à la course et à la piraterie, enfin à 
la guerre navale contre l'Espagne (1589-1596). C'est, comme on le 
voit, une sorte de continuation de la grande œuvre de Fronde que 
nous donne le professeur américain. M. Cheyney nest pas aussi 
richement documenté que Tétait Froude. Si l'on excepte le State 
papers office, il n'a pas fouillé les archives étrangères; son infor- 
mation est puisée surtout dans les recueils de documents déjà impri- 
més. D'autre part, son style, simple, clair, précis, n'a pas le relief et 
l'éclat qui donnent tant de valeur à l'œuvre de son prédécesseur. 
Mais il l'emporte par la sérénité et l'équité de ses jugements; il n'a 
pas les partis pris violents de Froude ni sa foi intolérante dans les 
destinées nécessaires du peuple anglais. S'il montre que les violences 
sur mer étaient pratiquées au xvi'^ siècle par toutes les nations mari- 
times de l'Europe, il ne laisse pas ignorer que certains excès com- 
mis par Hawkins ou Drake ont légitimement contribué à donner 
aux Anglais le renom de pirates qu'on leur prodiguait alors sur le 
continent. Le volume s'arrête sur un épisode qui caractérise bien les 

1. Edward P. Cheyney, A hislory of England, from Ihe defeat of Ihe Armada 
to the dentli of Elizabeth; wilh an account of english institutions during the 
latcr sixteentL and early seventeenth centuries, t. I. Londres, New-York, Bom- 
bay, Longrnans, 1914. In-8°, x-560 p. Prix : IG sh. 



200 BULLETIN HISTORIQUE. 

mœurs internationales du moment : de 1589 à 1596, la guerre mari- 
time n'a cessé de sévir entre l'Angleterre et l'Espagne, mais sans 
mettre directement aux prises ces deux puissances. Une fois de plus, 
la circonspection de Philippe II lui fut fatale ; il laissa l'Angleterre 
prendre l'offensive et bientôt le désastre de Cadix vint lui rappeler 
que la fortune favorise les audacieux. 

Un autre érudit américain, M. Usher^ professeur à l'Université 
Washington de Saint-Louis, a soumis à une critique approfondie 
l'histoire de la cour dite de Haute-Commission. L'origine de ce tri- 
bunal doit être cherchée dans les commissions temporaires instituées 
après que Henri VIII, ayant pris le titre de chef suprême de l'Église 
en Angleterre, s'arrogea un droit de juridiction suprême; elles 
eurent pour objet la suppression de l'hérésie et le maintien de l'or- 
ganisation ecclésiastique. Leur œuvre commença en 1535 et on 
les vit servir d'instruments d'abord à Henri VIII pour combattre 
l'hérésie conformément aux canons de l'Église romaine; puis à 
Edouard VI pour dépouiller le clergé séculier et imposer l'observa- 
tion des quarante-deux articles ; à Marie I''^ pour écarter les évêques 
nommés par Edouard VI ; enfin à Elisabeth pour renverser l'œuvre 
de restauration catholique et pour rétablir les actes de suprématie et 
d'uniformité^. A partir de 1565, quand l'Église anglicane eut été défi- 
nitivement restaurée, une commission, que l'usage tendit de plus en 
plus à nommer la Haute- Commission 2, commença de fonctionner 
d'une façon permanente dans la province de Canterbury; elle devint 
une cour de justice à laquelle beaucoup de particuliers s'adressèrent 
volontiers, parce que sa procédure était plus expéditive et ses pénali- 
tés moins rigoureuses que devant les tribunaux ordinaires. A la fin 
du siècle, elle était complètement organisée. Mais déjà elle était en 
butte à l'animosité des Puritains, qu'elle persécutait et qui refu- 
saient de lui reconnaître le caractère légal d'une cour de justice. Sous 
Jacques P', elle rencontra une opposition plus redoutable encore 
chez les juges des tribunaux ordinaires, ceux qui administraient la 
« Common law », en particulier chez le fougueux Coke; mais, si le 
chef-juge pouvait prétendre que l'existence de cette cour était con- 
traire aux statuts du royaume, elle trouvait un abri sûr derrière les 
lettres patentes qui l'avaient instituée. L'autorité royale était alors 
trop forte pour que des magistrats pussent l'ébranler. La cour sub- 
sista donc, toujours très appréciée d'ailleurs par les plaideurs eux- 

1. Roland G. Usher, The rise and fall of the High Commission.' Oxford, 
at the Clarendon Press, 1913. Ia-8% 380 p. Prix : 15 sh. 

2. Voir p. 25-26. 

3. L'histoire du mot a été complètement traitée en appendice au chapitre i. 



HISTOIRE I)E GRANDE-BRETAGNE. 201 

mêmes ; sous l'influence de Laud, elle rendit de réels services, que 
M. Usher met hors de conteste par une étude minutieuse de ses 
actes et de sa procédure. Mais les attaques dirigées contre elle par les 
Puritains l'avaient déconsidérée aux yeux de Topinion la plus avan- 
cée; de plus, comme son personnel avait avec celui de la Chambre 
étoilée d'étroites relations, on la rendit responsable des violences com- 
mises par cette dernière et elle fut renversée avec elle dès que le Par- 
lement fut assez fort pour briser les instruments de règne que s'était 
forgés la tyrannie des Tudors. 

Voici maintenant les Puritains au pouvoir. Comment ont-ils réor- 
ganisé l'Église et les Universités, si étroitement unies alors à 
l'Église? Comment Tépiscopat fut-il supprimé? Quel fut le sort des 
membres du clergé pendant les dernières années de la République 
et sous le protectorat de Cromwell? Ces divers points ont été traités 
avec une compétence éclairée par un des élèves de M. Firth, M. Tat- 
ham'. Le chapitre vu, qui traite de la hberté religieuse sous les 
Puritains, affligera ceux aux yeux de qui l'idée de liberté est insépa- 
rable de ridée de tolérance. 

En 1656 parut, sous forme de roman, un traité sur les principes 
de l'organisation qu'il convenait de donner à l'Angleterre; c'est 
YOceana. de James Harrington. « Oceana », c'est la fille même de 
l'Océan, c'est l'Angleterre; mais l'Angleterre du Protecteur, au 
moment précis où Cromwell (désigné sous le nom d'Olphaus Mega- 
leton sentait le besoin de donner des institutions définitives à l'Etat 
qu'il dominait de toute la hauteur de son génie. La solution que lui 
apportait Harrington a été étudiée d'une façon fort instructive par 
M. Smith 2, Harrington était un républicain et un aristocrate. Il 
avait servi fidèlement Charles P"" et avait su, en dépit de ses opi- 
nions, se concilier les bonnes grâces du roi prisonnier; mais c'était 
un théoricien pour qui la science de la politique a pour base la supré- 
matie de la loi et non d'un homme. Tout pouvoir, d'après lui, repose 
sur la propriété foncière; la diversité des formes politiques est en 
raison de la distribution différente du sol. Si une seule personne 
possède tout le territoire d'un pays le gouvernement est monar- 
chique; il est démocratique si la terre appartient au peuple seul; il 
est mixte si le sol appartient au roi et à un nombre limité de pro- 

1. G. B. Tatham, The Puritans in power. A study in the history of tfie 
English church from Î6i0 to 1660. Cambridge, at the University Press, 1913. 
In-8% 282 p. Prix : 7 sh. 6 d. 

2. H. F. Russell Sinilli, Harrington and his Oceana. A study ofthe llth cen- 
tury Utopia and Us influence in America. Cambridge, al tlie University Press, 
1914. In-8% 223 p. Prix : 6 sh. 6 d. 



202 BULLETIN HISTORIQUE. 

priétaires. Au pays d'Oceana, le système de tenure féodale introduit 
par le Conquérant a institué un régime illogique et périssable. Une 
nouvelle loi agraire doit donc être le fondement du nouveau régime 
établi dans un rapport exact avec le nombre et la qualité des pro- 
priétaires fonciers. Voilà un premier principe ; en voici un second : 
un gouvernement s'use quand il est toujours manié par les mêmes 
mains; pour qu'il se renouvelle, il faut séparer les pouvoirs et en 
investir les citoyens à tour de rôle. Ces idées, Harrington les a pui- 
sées en partie dans ses lectures : Ja Politique d'Aristote, le Prince 
de Machiavel, qu'il admire plus que tous les autres, les œuvres de 
Bacon et de Grotius ; en partie dans ses voyages, car les Pays-Bas 
et Venise qu'il a visités lui ont fourni ses principaux modèles. Les 
lois agraires des Romains, et mieux encore celles qui avaient 
réparti et qui régissaient les terres irlandaises conquises par les 
soldats de Cromwell lui ont servi pour ainsi dire de champs d'ex- 
périence. Tout un chapitre (le chapitre m) expose en détail les 
idées politiques de Harrington sur les conséquences sociales de 
la loi agraire et sur les remèdes qu'il propose pour restaurer 
l'ordre politique au pays d'Oceana. M. Smith montre ensuite que, si 
ces théories et ces remèdes ne furent pas appliqués en Angleterre, 
ils ont exercé une réelle influence en Amérique, soit au moment où 
certaines colonies telles que la Caroline, le New- Jersey, la Pennsyl- 
vanie reçurent leur constitution au xvii*^ siècle, soit au moment de 
la déclaration de l'indépendance, en 1776. John Adams, le second 
président des Etats-Unis, était un admirateur de Harrington. En 
France, Siéyès le connut aussi et l'apprécia. Si M. Smith se trompe 
en croyant que la division de la France en départements a été réel- 
lement opérée d'après un tracé géométrique rigoureusement observé, 
du moins a-t-il eu raison de signaler les emprunts faits par Siéyès à 
l'utopiste anglais, notamment dans son projet de constitution de 
l'an VIII. 

Il serait sans doute malaisé de présenter un résumé plus clair et 
plus précis de l'histoire d'Angleterre au xix'' siècle que dans le 
volume rédigé par M. Marriott pour la collection Oman'. A vrai 

1. J. A. K. Marriott, England since Waterloo. Londres, Methuen, 1913. In-8°, 
xxi-558 p. Prix : 10 sh. 6 d. Le volume forme le tome Vil et dernier de la 
History of England in seven volumes; il commence au lendemain de Water- 
loo et se termine à la mort de la reine Victoria (1815-1901). Dix cartes le com- 
plètent; on appréciera notamment celles qui montrent les transformations du 
pays électoral depuis le « Reform bill » de 1832. L'histoire de cette loi, si 
importante pour la transformation sociale de l'Angleterre, a été écrite d'après 
des documents nouveaux par M. J. R. M. Butler dans un livre : The passing 
of Ihe Greut reform bill (Longmans), qui ne nous est point parvenu. 



HISTOIRE DE GRA>DE-BaETAGNE. 203 

dire, cet ouvrage eût été mieux en harmonie avec l'entreprise concur- 
rente de VHistoire politique publiée parla maison Longmans, car 
]M. Marriott omet presque complètement tout ce qui se rapporte au 
mouvement intellectuel, à la « civilisation » si Ton veut. Na-t-il pas 
pu ou su se ménager la place nécessaire pour esquisser au moins 
cette face de Ihistoire? Quoi qu'il en soit, le tableau qu'il trace 
des événements politiques et parlementaires, nourri de faits, vivant 
et judicieux, termine dignement la remarquable collection dirigée 
par M. Charles Oman. 

Institutions. — Signalons en tout premier lieu un excellent 
manuel d'histoire constitutionnelle par M. Hatschek, professeur à 
l'Université de Gœttingue'. Il est divisé en quatre parties correspon- 
dant à autant de périodes historiques : la première, où dominent les 
conceptions féodales et qui, comprenant toute l'époque anglo-saxonne, 
se prolonge jusqu'à la fin du xiir' siècle; la seconde, caractérisée par 
l'assemblée des États du royaume ou Parlement, qui occupe tout le 
xiv'^ et le xv*" siècle; la troisième, où la monarchie, absolue ou cons- 
titutionnelle, lutte pour la suprématie politique (1485-1714) ; la qua- 
trième enfin, où le pouvoir est exercé par le roi et le Parlement. Le 
livre s'arrête à l'avènement de la reine Victoria. Chacune des quatre 
parties est divisée en un nombre à peu près égal de chapitres qui se 
suivent toujours dans le même ordre. Ce plan un peu rigide ne 
laisse pas d'être monotone; mais le Uvre est si substantiel que ce 
défaut ne choque pas. Clair, précis, exempt de longueurs, il inspire 
toute confiance parce qu'on sent que l'auteur, s'il a lu beaucoup 
d'ouvrages, n'appuie son opinion que sur les textes et qu'il choisit 
les plus significatifs pour les citer et les analyser. S'il fournit moins 
de détails techniques que le traité (ou les traités) de Gneist, il met en 
meilleure lumière le développement des institutions. Il se place 
d'ailleurs à un point de vue différent. Gneist était préoccupé de l'idée 
du selfgovernment et il s'ingéniait à en montrer les rouages; 
mais l'histoire de la constitution anglaise ne saurait se renfermer 
dans celle du selfgovernment. En écrivant sur l'Angleterre, 
Gneist pensait surtout à la Prusse; M. Hatschek fait mieux com- 
prendre l'ancienne constitution par des rapprochements fréquents 
avec les institutions de l'AUemagne et delà France. Il était d'autant 
plus autorisé à refaire l'œuvre de son illustre devancier que, depuis 
trente ans, nombre de documents nouveaux ont été produits et que 

l. Julius Hatschek, Englische VerfassungsgeschicfUe bis zum Regierungs- 
(intrill (1er Kônlgin Victoria. Munich et Berlin, Oldenbuif;, 1913. In-8°, x-761 p. 
Prix : 18 m. (Fait partie du Handbuck der miUelaUerlichcn und neueren Ge- 
schichle, publ. par G. von lielow et F. Meinecke.) 



20'l BULLETIN HISTORIQUE. 

les idées se sont modifiées sur plusieurs points importants. Ce n'est 
pas manquer de respect à la mémoire de Gneist que de constater 
qu'il a vieilli. N'en peut-on dire autant Jusqu'à un certain point de 
Stubbs lui-même? 

Après avoir étudié dans des volumes qui ont fait époque l'organi- 
sation sociale de la tribu celtique et le communisme agraire dans 
l'Angleterre bretonne, anglo-saxonne et anglo-normande, M. See- 
BOHM a fait porter ses recherches sur un point particulier de sa vaste 
enquête' ; il a constaté que la mesure de superflcie appelée, suivant 
les pays, jugerum, arpent, acre, forme une unité d'une importance 
capitale dans l'histoire des communautés primitives. Il a donc entre- 
pris d'en déterminer les dimensions et la forme géométrique; il a 
montré que ces mots représentent des parcelles de terrain rectangu- 
laires, d'égale superficie, entre lesquelles était divisé le territoire d'une 
tribu, plus tard d'un manoir; que cette division du sol, peut-être 
déjà existante à l'époque où les tribus étaient encore soumises aux 
conditions de la vie pastorale, s'est généralisée quand la culture du 
blé commença de se développer à côté du pâturage. Les hommes 
hbres, propriétaires de ces parcelles (acre, bide ou arpent), s'asso- 
ciaient pour la culture en commun, les champs sans clôtures élant 
séparés par de simples bandes de terrain que la charrue n'entamait 
point. C'est Yopen field System, avec sa rotation biennale ou 
triennale si bien décrite par M. Seebohm dans un de ses premiers 
ouvrages. Dans cet état économique, l'acre est l'unité fondamentale; 
elle paraît représenter la quantité de sol que l'on peut cultiver avec 
une charrue attelée de huit bœufs; c'est aussi une unité financière en 
ce sens que celui qui la possède doit au chef de la tribu des rede- 
vances fixes en nature. Elle est la base fondamentale de l'organisa- 
tion sociale et économique de la tribu ; mais elle a survécu au régime 
de la tribu, car on la retrouve encore à la base de l'organisation 
manoriale avec son mode de culture en commun et ses redevances 
féodales. L'importance historique de l'acre, telle que l'avait déter- 
minée la coutume, n'est pas cependant l'objet propre du présent 
livre dans l'état d'achèvement où il nous est parvenu^ ; c'est la forme 
géométrique, ce sont les dimensions de l'acre elle-même, ce sont les 
mesures linéaires qui ont servi à en tracer les contours qu'étudie 

1. Frédéric Seebohm, Cuslomary acres and their Iiistorical importance. 
Being a séries of unfinished essays. Londres, Longrnans, 1914. In-8°, xiii-274 p. 
Prix : 12 sh. 6 d. 

2. M. Seebohm est mort en 1912; c'est h son fils Hugh E. Seebohm que l'on 
doit cette publication qui lui vaudra la reconnaissance des érudits. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 205 

M. Seebohm dans une série de dissertations sur les divisions du sol 
employées dans Tantiquilé classique; et spécialement chez les Celtes 
[Gallois, Irlandais, Bretons armoricains), en Angleterre et dans l'an- 
cienne France. Dissertations tout à fait techniques, accompagnées 
de figures géométriques, de cartes et de chilîres où se complairait 
sans doute un Guilhiermoz ou un Brutails'. Tout ce que j'oserai 
en dire, c'est que la critique de l'auteur parait parfois fort subtile, 
qu'il faut lui concéder certains postulats dont l'évidence ne semble 
pas incontestable et que les résultats, si frappants ou brillants 
qu'ils soient, de ses opérations arithmétiques laissent subsister dans 
l'esprit quelque inquiétude. 

La thèse de M. Pasquet sur les origines de la Chambre des Com- 
munes^ est une étude bien conduite, fondée sur une connaissance 
étendue des textes, écrite avec une précision simple et élégante, très 
judicieuse dans ses conclusions. Les Communes étant la chambre 
des représentants, l'auteur a commencé par rechercher les origines 
du système de la représentation; il montre que ce système était 
constamment suivi dans les cours du comté où étaient, à chaque 
session, appelés des chevaliers et même des délégués des communautés 
rurales et urbaines; que, peu à peu, il s'introduisit au Parlement où, 

1. Un résumé de la table des matières peut donner une idée du riche con- 
tenu de l'ouvrage. 1" partie : Témoignages bretons et irlandais : i, les unités 
de tribut et de contribution en nature usitées en Galles (le tref, le milltyr 
ou parasange de trois lieues gauloises, Verw, le tref et le manenol des codes 
gallois); ii, les unités de tribut et de contribution en nature en Irlande (des 
mesures mentionnées dans les lois des Bretons, le tir-mmail et le trlchaced); 
iir, les unités de tribut dans l'Ecosse gaélique; iv, les unités de tribut dans le 
Domesday book (\aijer de Cornwall, la carucata, la hida). 1" partie : Le vieux 
mille breton. 3" partie : Des diiïérentes acres usitées en Bretagne, en Irlande 
et en Armorique ; Yopen field system dans la Bretagne armoricaine et les 
acres usitées dans les régions agricoles de l'ancienne France, aux bouches du 
Pô et du Danube. 4" partie : Des difTérentes acres usitées dans l'Europe sep- 
tentrionale (la slimde ou la parasange) et orientale (la verste), dans les Pays- 
Bas; de l'origine orientale des jiarasanges européennes. 5° i)artie : Des unités 
territoriales dans le bassin de la Méditerranée : la charrue homérique; les uni- 
tés territoriales de l'Egypte; les traces de colonisation grecque en Grande- 
Grèce et en Sicile; les unités agraires en Italie; le rorsiis latin et son exten- 
sion dans le district ligure à l'ouest des Alpes-Maritimes; les unités agraires 
en Espagne et dans les pays compris entre la Loire et la Garonne. 6° partie : 
Le problème des acres usitées chez les Celtes bretons et armoricains. 

2. D. Pasquet, Essai sur les origines de la Chambre des Communes. Thèse 
compléiiienlairc pour le doctorat es lettres. Paris, A. Colin, l'.)14. In-S", 271 p. 
L'autre thèse de M. Pasquet est intitulée : Londres el les ouvriers de Londres. 
11 en sera rendu compte prochainement. 



206 BULLETIN niSTORIQUE. 

depuis Jean Sans-Terre, la royauté crut nécessaire de convoquer de 
temps à autre les représentants élus de la petite noblesse et des villes 
pour traiter concurremment avec les meml^res du haut clergé et les 
barons certaines affaires touchant le royaume. Chacun de ces cas 
particuliers est discuté à sa place et mis en bonne lumière ' . M. Pas- 
quet prouve par exemple, contre M. G. B. Adams, qu'avant 1264 la 
convocation de ces délégués avait un caractère nettement représen- 
tatif. Pour le règne d'Edouard P'', il fait ressortir l'importance du 
précédent de 1275, que nous ont révélé les brefs de convocation 
découverts et publiés par M. Jenkinson 2. Le roi y appela quatre 
chevaliers pour chaque comté et quatre ou six citoyens ou bourgeois 
des « cités, bourgs et villes de marché ». C'était un parlement com- 
plet, antérieur de vingt ans au « parlement modèle » de 1295; et ici 
encore on montre que ce parlement de 1295 n'a pas été le modèle 
suivi par tous les autres parlements convoqués pendant les douze 
dernières années du règne. Aussi le magistral exposé de Stubbs 
doit-il être modifié sur certains points. Dernier problème, le plus 
délicat de tous : pourquoi Edouard P'' a-t-il convoqué les représen- 
tants des Communes? M. Pasquet soumet à une critique serrée et 
fort instructive les opinions présentées par les auteurs les plus auto- 
risés et il se rappi'oche en somme beaucoup de celle qu'a présentée 
le D"" Ludwig Riess^, mais en lui donnant plus d'ampleur. Tout 
d'abord, il faut bien se pénétrer de cette vérité que l'appel des 
représentants des Communes au Parlement a été un acte dû à l'ini- 
tiative royale. Les députés sont convoqués au Parlement comme les 
nobles sont convoqués à l'armée ; ils sont tenus dy venir : c'est une 
obligation de caractère féodal. L'assistance des représentants des 
villes est si bien une fonction obligatoire qu'ils doivent fournir des 
cautions, dont le nom est soigneusement consigné sur les rôles du 
Parlement à la suite du nom des députés élus. Et les cas ne sont pas 
rares oîi des villes essayèrent d'échapper à l'obligation parlementaire. 
On ne saurait trop insister sur ce point, car rien ne montre mieux 
combien le Parlement du xiii^ siècle ressemble peu à celui des temps 

1. Ajouter les textes fort signiflcatifs qui ont été signalés par M. Whitedans 
deux articles de Y American historkal Review; le premier (octobre 1911; cf. 
Pasquet, p. 50) intitulé : « La première concentration des jurys » ; le second 
(juillet 1914) intitulé : « Quelques exemples de la concentration des représen- 
tants au Parlement d'Angleterre. « 

2. English historical Bevieiv, avril 1910. Cf. Stubbs, Sclecl Charters, 9° édi- 
tion, p. 440. 

3. Der Ursprung des englischen Vnterhauses, dans Historische Zeitschrifl, 
1888. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 207 

modernes. Pourquoi donc le roi impose-t-il cette obligation? Pour 
associer tous ses sujets à son œuvre politique et législative"? Qui 
pourrait le croire, surtout d'un prince comme Edouard P^ qui ne 
concevait guère de limites à son autorité souveraine? Ce n'était pas 
pour diminuer son pouvoir, mais pour servir ses desseins qu'il con- 
voquait les représentants élus de la nation ; il voulait par ce moyen 
faciliter le rendement de l'aide féodale demandée aux nobles et 
de la taille levée sur les bourgeois, assurer la bonne administra- 
tion de la justice, répondre aux pétitions adressées de toutes parts 
à la royauté. A cet égard, le titre de la publication officielle des rôles 
du Parlement est significatif : Rotull parliamentorum, ut et 
2Detitiones in pa.rUamento. M. Pasquet en arrive à discerner dans 
la politique d'Edouard I" une conception nouvelle des rapports 
entre le roi et ses sujets. « Si l'on hésitait », dit-il avec son ordinaire 
prudence, « à employer des termes qui sont nécessairement des 
anachronismes, on serait tenté de dire que le but d'Edouard P', 
pendant tout son règne, a été de transformer ses vassaux et ses 
arrière-vassaux en sujets et les aides féodales en impôts, et que la 
convocation des députés des Communes a été un des moyens les plus 
efficaces qu'il ait employés pour etîectuer cette transformation » 
(p. 242). Il y a, je crois, une grande part de vérité dans cette affir- 
mation; mais la preuve en est difficile à donner. D'autre part, je 
suis en plein accord avec M. Pasquet quand il écrit en terminant : 
<( Lorsque l'aristocratie fut écr.asée à la fin du xv^ siècle et que la 
royauté parut devenir toute-puissante, il était, en réalité, trop tard 
pour que le pouvoir absolu put s'établir en Angleterre. Les anciennes 
formes, consacrées par deux siècles de pratique, résistèrent au despo- 
tisme des Tudors; au xvii^ siècle, l'institution dont Edouard P' 
avait voulu faire un des soutiens de l'autorité royale se retourna 
contre le roi. » 

De même que la petite noblesse des comtés et la bourgeoisie des 
villes furent sommées d'envoyer au Parlement des députés élus, de 
même aussi le fut le bas clergé; les chapitres, le clergé paroissial 
durent envoyer leurs représentants, avec pleins pouvoirs, soit à cer- 
tains Parlements du royaume, soit dans ces assemblées des pro- 
vinces ecclésiastiques de Canterbury et d'York désignées plus parti- 
culièrement par le nom de Convocations. Les origines de cette 
représentation ont été étudiées par M. Bauker^ Il les trouve dans 

1. Einest Barker, The Dominican order and Convocation. Oxlord, al llio 
Clarendon Press, 1914. ln-8°, 83 p. Prix : 3 sh. 



208 BOLLETIN niSTORIQDE. 

l'organisation quasi démocratique des Dominicains, puis des Fran- 
ciscains, leurs imitateurs, et c'est, d'après lui, en 1226, c'est-à-dire 
juste après l'arrivée en Angleterre des ordres mendiants, que le prin- 
cipe de la représentation fut appliqué dans les assemblées du clergé. 
Sur ce point, M. Barker émet des idées ingénieuses et met en bonne 
lumière des faits intéressants. Mais il va plus loin en prétendant que 
la représentation parlementaire a précisément son origine dans cette 
représentation cléricale. C'est la pratique suivie dans l'Ordre domi- 
nicain qui, d'après lui, aurait servi d'exemple à celle qu'on a vue 
fonctionner dans les parlements du royaume. M. Pasquet a opposé 
à cette théorie séduisante, mais paradoxale, des arguments convain- 
cants et je ne puis qu'y renvoyer. 

Ne quittons pas l'hisloiredu Parlement sans mentionner une inté- 
ressante étude sur la Chambre des Lords pendant le règne de Guil- 
laume III, par M. Turberville'. Le plan n'en est pas heureux; 
l'auteur décrit d'abord la composition de cette Chambre et les chan- 
gements, somme toute peu considérables (sauf en ce qui regarde les 
pairs ecclésiastiques, dont elle fut lobjet, la situation sociale des 
pairs, les privilèges dont ils jouissaient au Parlement, les pouvoirs 
judiciaires dont ils étaient armés; puis il nous parle de la révolution 
de 1689 et des modifications qu'elle introduisit dans la constitution. 
N'aurait-il pas été plus logique de suivre Tordre inverse? Quoi 
qu'il en soit, l'ouvrage se lit avec profit, parfois avec agrément. 
L'auteur montre avec justesse que la révolution de 1689 eut un 
caractère essentiellement aristocratique, qu'elle opposa non pas les 
deux partis historiques, car les Whigs ni les Tories ne comptaient 
pas encore comme des partis organisés (à la mort de la reine Anne, 
la majorité des Lords était tory et non whig), mais les deux chambres 
du Parlement, et que la chambre haute l'emporta sur la chambre 
basse par sa puissance territoriale, la solidarité de ses membres, sa 
supériorité intellectuelle; enfin, que le pouvoir royal ne sortit pas 
diminué de la révolution. Etranger aux passions des partis politiques 
et des sectes religieuses, Guillaume III ne fut le prisonnier de per- 
sonne. Son avènement marque seulement la défaite du pouvoir absolu 
et du papisme. 

La Chancellerie et l'Echiquier sont, comme on sait, les assises 
fondamentales de l'administration royale au xiii^ et au xiv'^ siècle : le 
chancelier fut d'abord comme l'unique secrétaire d'État du souverain 

1. A. s. Turberville, The Eouse of Lords in the reign of William III 
[Oxford historical and literary studies, vol. III). Oxford, at the Clarendon 
Press, 1913. In-8% vi-264 p. Prix : 8 sh. 6 d. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 209 

et c'est dans ses bureaux qu'étaient rédigés tous les mandements 
royaux scellés du grand sceau; à l'Échiquier se concentraient toutes 
les affaires financières delà royauté. Mais le roi vivait entouré d'une 
masse considérable de serviteurs; il avait des intérêts privés, une 
fortune particulière; pour entretenir sa maison, diriger son person- 
nel, gérer sa fortune, une nouvelle administration aux nombreux 
rouages se développa peu à peu. Les services de l'hôtel que l'on con- 
naît à la cour des rois capétiens se retrouvent à celle des rois anglais. 
Deux d'entre eux ont eu une importance que les manuels d'histoire 
administrative ne laissent guère soupçonner : celui de la Chambre (qui 
n'était d'abord que le service de la chambre à coucher) et celui de la 
Garde-Robe (où s'entassaient d'abord les vêtements du roi, des per- 
sonnes de la famille royale et de leurs serviteurs, les étoffes dont ces 
vêtements étaient faits, les armes et les bijoux qui en étaient insé- 
parables). Les chefs de service : chambellans, gardien de la garde- 
robe royale, personnes vivant en contact permanent avec le roi, en 
arrivèrent peu à peu à traiter avec leur maître même des affaires 
générales du royaume; la Chambre et la Garde-Robe devinrent de 
véritables départements ministériels. Dans la seconde moitié du 
xni'' siècle, le chef, ou « gardien » (« keeper »), de la Garde-Robe 
prend aussi le titre de trésorier et son importance est telle qu'on le 
confond parfois avec le trésorier de l'Échiquier, qui était un des grands 
officiers delà couronne; sous ses ordres est placé un « contrôleur n, 
qui est en même temps garde du sceau privé du roi ; car le roi possède 
une chancellerie privée à côté de la grande chancellerie du royaume. 
Au temps d'Edouard I", la Garde-Robe est chargée de toutes 
les dépenses royales ; elle administre ce qu'on pourrait appeler les 
départements de la guerre et de la marine; elle est chargée de la 
correspondance privée du roi et du service diplomatique. En étudiant 
de près, dans ses archives mêmes, l'histoire et l'organisation de la 
Garde-Robe, M. Tout a réuni les éléments d'un travail d'ensemble 
qui ne tardera sans doute pas à paraître et dont nous devons beau- 
coup attendre. Il a noté' que le règne d'Edouard II marque une date 
importante dans l'histoire de cette institution; puis, élargissant son 
horizon, il s'est convaincu que ce règne, troublé par tant de factions 
et de révoltes, terminé d'une façons! tragique, fut à plusieurs égards 
un véritable point tournant dans le développement politique, admi- 

1. T. F. Tout, Tlie place of Ihe reign of Edward 11 in encjlish history. 
Based upon the Ford lectures delivered in the University of Oxford in 1913. 
Manchester, at the University Press, 1914. In-8°, xiv-4il p. Prix : 10 sh. 6 d. 
(Forme le n" XXI de la série historique des publications de l'Université.) 
Kev. IIistor. UXVIL 2« fasc. 14 



210 BULLETIN HISTORIQUE. 

nistratif et social de FAnglelerre. Il exposa ses idées dans une suite 
de conférences faites à Oxford en 1913 (« Ford lectures «), et il a publié 
ces conférences en un volume plein de faits, nourri d'idées intéres- 
santes et qui Jettent un jour en partie nouveau sur l'histoire de l'An- 
gleterre et de ses institutions au moyen âge. 

Parlant de la Garde-Robe, :M. Tout montre que les ordonnances 
de 1318, 1323, 1326 organisèrent la maison du roi telle qu'elle exista 
jusqu'à la fin du xv'' siècle et même, jusqu'à un certain point, jus- 
qu'à la réforme de 1782; en particulier, la garde du sceau privé fut 
séparée de l'administration générale de la Garde-Robe et devint un 
véritable service public : l'Office du « Privy seal ». Il empiétait sur les 
attributions de la Chancellerie. Un autre empiétement, moins radi- 
cal, toucha aussi l'Échiquier. En 1300, l'Échiquier avait tenté de 
s'assurer le contrôle des finances privées du roi, comme il contrôlait 
déjà les finances publiques, en même temps qu'il formulait cette 
règle que le roi ne devait pour ses dépenses personnelles compter 
que sur ses revenus propres. Mais comment distinguer entre les 
besoins personnels de l'homme et du souverain? Et d'ailleurs le sou- 
verain pouvait-il se résigner au contrôle qu'on prétendait lui impo- 
ser? Alors, sous Edouard II, la Chambre, dont l'importance s'était 
trouvée très diminuée depuis la minorité de Henri III, prit une 
importance toute nouvelle au détriment de la Garde-Robe, dont plu- 
sieurs ordonnances ' limitèrent étroitement l'autorité et les privilèges. 
Elle eut son sceau, le « secret seal », sans doute imité du sceau du 
secret employé à la cour de Philippe le Bel. Aussi peut-on dire 
qu'au milieu du xv" siècle l'administration royale comptait quatre 
chancelleries différentes : l°la grande chancellerie, avec le grand sceau; 
2° le « Privy seal » de la Garde-Robe ; 3° le « secret seal » de la 
Chambre; 4" le sceau de l'Échiquier. De là une grande complication 
dans les Archives royales, complication telle que les recherches y 
sont devenues fort difficiles par l'énormité soit des rouleaux de la 
Chancellerie, soit des liasses de l'Échiquier, par l'enchevêtrement 
d'administrations semblables, rivales et séparées, enfin par la déplo- 
rable pratique très longtemps suivie au P. Record Office où, sous 
prétexte d'établir partout un ordre logique, on a, sans établir de 
minutieuses tables de concordance, bouleversé les anciens fonds et, 
dans certaines séries, créé un désordre presque inextricable. Et nunc 
erudimini ! 

Remarque à longue portée faite par M. Tout : le mouvement 

1. Le texte français de l'Ordonnance de 1318 a été publié p. 270-318. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 211 

réformateur, entrepris par les adversaires d'Edouard II et de ses 
courtisans, continua même après la réaction de 1322; il fut dirigé 
par les courtisans eux-mêmes, c'est-à-dire par les Despenser, qu'il 
faut considérer comme d'intelligents serviteurs de la couronne; et 
leur œuvre a survécu à leur disgrâce. Ainsi un mauvais roi et des 
ministres détestés ont contribué, malgré eux peut-être, mais de la 
façon la plus efficace, à pousser l'Angleterre sur le chemin du pou- 
voir autocratique et centralisateur qui fut la loi de son développe- 
ment pendant tout le moyen âge. 

Ce n'est pas d'ailleurs seulement en matière d'institutions adminis- 
tratives' que M. Tout voit ce caractère de transition féconde qui 
distingue pour lui le règne d'Edouard II. C'est aussi l'époque où déci- 
dément l'emporte la tendance à ne considérer comme de vrais parle- 
ments que ceux où figuraient les représentants élus des Communes ; 
où l'art de la guerre se transforme, s'il est vrai que la bataille de 
Bannockburn soit la victoire de l'infanterie sur la chevalerie féo- 
dale; où se forme en Angleterre une classe de capitalistes rivale 
des banquiers italiens : les Frescobaldi, les Bardi; où le commerce 
extérieur, affranchi de la tutelle que faisait peser sur eux l'exploita- 
tion de la douane affermée à ces étrangers, est soumis au régime 
nouveau de l'Etape et impose son contrôle national aux marchands 
étrangers comme aux producteurs indigènes ; où le pape (Jean XXII) 
s'arroge le droit de nomination aux évêchés anglais. Sans doute, 
pour fortifier sa thèse, M. Tout exagère parfois l'importance ou la 
nouveauté de certains faits ; mais on ne lui contestera ni l'origina- 
lité, ni la fécondité de ses principaux résultats. Enfin, il a ce mérite 
de signaler le premier les limites de ses connaissances, de montrer 

1 . Dans le second appendice, M. Tout a dressé la liste des principaux digni- 
taires de la Chancellerie (chanceliers et gardes du sceau royal), de l'Échiquier 
(trésoriers et barons, chanceliers et « Reinembranciers », chambellans de la 
Recette), de la Garde-Robe et de l'Hôtel du roi; en outre, la liste des juges 
et gardiens de la Forêt; celle des « échoiteurs », chargés de déterminer les 
biens qui devaient faire retour à la Couronne par suite de confiscation, de déshé- 
rence ou autrement; celle des gardiens du change à Londres et à Canterbury, 
des juges des cours souveraines de justice, des administrateurs de la prin- 
cipauté de Galles et du comté de Chester, maintenant réunis à la Couronne 
(on sait qu'Edouard II fut le premier héritier présomptif de la Couronne qui 
reçut le litre de prince de Galles, mais ([u'Édouard III ne le i)orta jamais); 
celle des agents royaux en Irlande, en Ecosse, en Gascogne et en Ponthieu. 
Ces listes, dressées avec le plus grand soin et au prix d'un labeur considérable, 
sont un précieux instrument de travail. — Inutile de dire que l'ouvrage se 
termine par un copieux Index; combien de livres français, même parmi les 
meilleurs, en sont encore dépourvus! 



212 BULLETIN HISTORIQUE. 

les voies que d'autres devront suivre à leur tour. Pendant son ensei- 
gnement déjà long, il a formé des élèves; il se plaît à les nommer, 
à noter les études où ils se sont déjà engagés ^ ; excellente méthode de 
travail en commun qui ne peut manquer de donner les meilleurs 
fruits. 

L'étude de M. Baldwin sur le Conseil du roi pendant le moyen 
âge 2 peut être considérée comme un modèle du genre. Des recherches 
bien dirigées dans les archives lui ont permis de montrer le dévelop- 
pement de cette institution et de porter la lumière sur un grand 
nombre de points demeurés très obscurs jusqu'à ce jour. Issu de la 
Curia régis, dont il ne se distingue pas encore au xii'' siècle, le 
Conseil tendit peu à peu à former un corps de conseillers qu'un ser- 
ment spécial attachait au service du roi et dont la compétence était 
pour ainsi dire illimitée. Les épithètes par lesquelles on le désigne 
au xiii^ ou au xiv" siècle, de Conseil secret ou privé, de Grand Con- 
seil, etc. , n'ont aucune valeur distinctive ; c'est toujours le Conseil du 
roi, assez variable et souple pour se plier à tous les besoins. On a 
dit souvent que l'année 1386 marque une date importante dans son 
histoire, parce qu'en cette année commencent les procès-verbaux 
[Proceedings and ordinances) publiés par Nicolas; mais Nicolas 
lui-même avait retrouvé des minutes du Conseil pour les années 
1337 et 1341, et M. Baldwin a mis la main au P. Record Office sur 
nombre de pièces plus anciennes encore^. Il montre bien comment le 
Conseil se sépare et se différencie peu à peu des autres cours souve- 
raines sorties, comme lui-même, de la Curia régis : l'Echiquier, 

1. Ainsi Miss Hilda Johnstone se propose de donner une biographie com- 
plète d'Edouard II (et M. Tout propose comme modèle de ce genre l'Histoire 
de Charles F par Delachenal); elle a déjà terminé ses recherches sur l'alTaire 
de Saint-Sardos en 1324 et sur l'administration du Ponthieu avant l'avènement 
d'Edouard II. Miss L. B. Dibben terminera prochainement une étude détaillée 
sur la chancellerie royale avant Richard II. Miss Ethel Hornby a fait des 
recherches sur les nominations épiscopales et sur l'action décisive du pape 
Jean XXII à cet égard. M. Harold Kay étudie l'histoire des seigneuries de la 
Marche galloise pendant la première moitié du xiv siècle. M. Arthur Jones 
celle de la principauté de Galles à la même époque. A tous ces érudits qui ont 
été ses élèves, M. Tout a fait des emprunts qu'il s'empresse de reconnaître. 
Notons enfin la particulière estime qu'il professe pour les Études de diploma- 
tique anglaise d'Eugène Déprez. 

2. James Fosdick Baldwin, The king's Council in England dnring the 
middle âges. Oxford, at the Clarendon Press, 1913. In-8°, xv-559 p. Plusieurs 
fac-similés. Prix : 18 sh. 

3. Voir le chap. xiv : « Records of the Council », et l'intéressant choix de 
pièces publiées dans les appendices. On y trouvera le texte d'un registre du 
Conseil pour les années 15-16 de Richard II qui avait été ignoré de Nicolas. 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 213 

la Chancellerie et le Parlement. Depuis l'avènement d'Edouard IV, 
l'activité du Conseil se ralentit ; son rôle devient de plus en plus effacé 
jusque vers 1540, époque où le roi lui rend au contraire un rôle pré- 
pondérant à la tête du gouvernement. Pendant ces quatre-vingts ans 
d'existence amoindrie, les archives du Conseil disparaissent en 
quelque sorte. Il ne faut donc pas s'étonner s'il n'y a plus de procès- 
verbaux; ils ne sont pas perdus, comme on l'a dit, ils n'ont jamais 
existé. 

Pour déterminer aussi exactement que possible ce qu'il faut 
entendre par la tenure en bourgage telle qu'on la rencontre dans 
les villes ou bourgs jouissant de la liberté civile, M. Hemmeon' a ins- 
titué une triple enquête sur les incidents de la tenure féodale (aide 
aux trois cas, garde et mariage, relief, forfaiture, hommage et fidé- 
lité, service militaire, retrait féodal, service de cour, etc.), les 
taxes foncières dans les villes, le morcellement et l'aliénation des 
terres. Un dépouillement consciencieux et intelligent d'un grand 
nombre de chartes et de coutumes municipales lui a fourni des faits 
qu'il a classés dans chacun des casiers de cette enquête et il en a tiré 
des conclusions intéressantes, comme d'une statistique bien faite. Un 
quatrième chapitre contient de bonnes dissertations sur la « firma 
burgi », sur la tenure en bourgage dans le Domesday book, sur 
l'influence exercée par la « loi de Breteuil » en Angleterre (M. Hem- 
meon montre ce qu'a d'original et en même temps d'aventureux la 
thèse de M'" Bateson sur ce sujet), sur la tenure urbaine en Nor- 
mandie, aux Pays-Bas et en Allemagne. Enfin, dans un appendice 
qui aurait aussi bien pu être fondu avec le chapitre iv, fauteur 
examine ce que les chartes municipales d'Allemagne nous apprennent 
sur les trois points de son enquête : incidents de la tenure féo- 
dale, taxes foncières et mobilité de la propriété foncière dans les 
villes. Il se défend de toucher à la question des origines munici- 
pales ; comme analyse des institutions en vigueur depuis le xii^ siècle 
environ, son ouvrage sera consulté avec fruit. 

M. Salzmann a écrit une fort bonne introduction à l'histoire de 
l'industrie en Angleterre^ en une dizaine de chapitres où il décrit, 
en se serrant de près les textes, les débuts et le développement de 

1. Morley de Wolf-Hemmeon, Burgage tenure in mediaeval England. Cam- 
bridge (Mass.), Harvard University Press; Londres, H. Milford, 1914 (//«/-«'«rrf 
hhtoriul Sliidies, vol. XX). In-8% viii-233 p. 

2. L. F. Salzinann, English industries of the middle âges. Being an intro- 
duction to the induslrial history of médiéval England. Londres, Constable 
et C'% 1913. In-8°, xi-260 p. Prix : 6 sU. 6 d. 



214 BULLETIN HISTORIQUE. 

Findustrie minière (charbon, fer, plomb, argent, étain , des car- 
rières (pierre, marbre, plâtre et chaux), de la fonderie, de la poterie 
et de la briqueterie, du tissage, de la cordonnerie et de la brasserie. 
Il s'arrête au xvi" siècle, le règne dÉlisabeth marquant la transition 
entre l'industrie médiévale et celle des temps modernes. L'auteur 
s'est imposé la loi de choisir dans l'immensité des faits que lui 
ont fournis les documents et les livres les plus caractéristiques. 
Dans son élégante sobriété, ce résumé est appelé à rendre de réels 
services. 

Les impôts d'Etat qui ont été étabhs au xvii*' et au xviii'' siècle 
ont été étudiés par M. Kennedy* à un point de vue fort intéressant. 
L'auteur n'a pas voulu écrire un chapitre sur l'histoire des finances ; 
il a recherché les principes et les intentions dont se sont inspirés les 
souverains et les ministres quand ils transformèrent les anciens 
impôts et qu'ils en créèrent de nouveaux, et les opinions qui furent 
exprimées dans le public à leur endroit. Il a pris l'année 1640 comme 
point de départ, car les impositions levées par le Parlement pour 
subvenir aux frais de la guerre contre la royauté ont marqué le 
début d'une ère nouvelle, et il s'arrête à l'année 1799, où fut inau- 
gurée Ylncome fax. Un des principes directeurs qu'il a fait ressor- 
tir est celui-ci : le xvii" siècle, continuant en ceci le xvi% estimait que 
l'impôt devait frapper tout le monde, les pauvres aussi bien que les 
riches, tandis qu'au xviii® prévalut cette maxime que le pauvre doit 
en être autant que possible déchargé. Les chapitres sur la philoso- 
phie politique au xviii'* siècle, les réformes financières de Walpole, 
les théories d'Adam Smith concernant la distribution des richesses, 
enfin sur les doctrines sociales du xviii^ siècle devront être lus avec 
une grande attention. 

Ch. BÉMONT. 

1. William Kennedy, English taxation, Î6i0-1799. An essay on policy and 
opinion. Londres, G. Bell a. Sons, 1913. In-8°, ix-199 p. Prix : 7 sh. 6 d. 
(Publié sous le patronage de la « London school of économies and political 
science ».) 



COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 



Louis Passy. Un ami de Machiavel : François Vettori. Sa vie et 
ses œuvres. Paris, Plon-Nourdt, 1914. 2 vol. in-8°, iv-467 pages 
et 3 gravures, et 393 pages et 4 gravures. 

Ce livre a été écrit con amore. Le premier volume retrace dans le 
plus grand détail l'existence de ce « vrai Florentin », qui fut de bonne 
heure un pallesco, un admirateur de Laurent, duc d'Urbin, mais qui 
mourut sans doute avec la douleur (en 1539) d'avoir préparé l'asser- 
vissement de sa patrie à Charles-Quint. Vettori intéresse notre his- 
toire non pas seulement parce qu'il fut envoyé florentin à Constance 
en 1507 au moment où Maximilien essayait de détacher Florence de 
l'alliance française, puis ambassadeur à Rome en 1513-1515, mais 
dans l'automne de 1515 et jusqu'en 1518 il fut ambassadeur en France. 
M. Passy nous donne la traduction de nombreuses lettres de Vettori 
à Machiavel, et aussi un grand nombre de lettres écrites de France, 
par Vettori, aux Huit de Pratique; sur bien des points, il complète 
heureusement l'insutUsante publication de Desjardins, et cela seul don- 
jierait à son livre une très appréciable valeur documentaire. Les cha- 
pitres suivants (vi-xv) sont surtout intéressants pour l'histoire, si 
riche et si douloureuse, de la République florentine. Vettori apparaît 
comme l'un des auteurs de la révolution de 1532, qui amena au pou- 
voir le duc Alexandre, et comme l'un des inspirateurs du nouveau 
régime. C'est grâce à lui et à Guichardin qu'après la fuite de Loren- 
zaccio, Cosme prend le pouvoir. 

Moralement, Vettori est bien un ami de Machiavel, un sceptique, 
un fanfaron de paganisme voluptueux *, un raisonneur es sciences 
politiques. Tout cela ne laisse pas d'être assez fatigant. Ce qui l'est 
surtout, c'est ce soi-disant Voyage d'Allemagne qui forme (t. H, 
p. 45-218) le premier appendice de M. Passy et qui, encadré dans un 
récit de voyage, est un recueil de novelle laborieusement Hcencieuses. 
On lira avec beaucoup plus d'intérêt (app. II, p. 219-357) la traduction 
des dépêches de la légation d'Allemagne. M. Passy nous traduit 
encore (app. III) la relation de Machiavel sur les affaires d'Allemagne, 
son Ritratto délie cose di Alemarinia, et l'opinion de François Vet- 
tori (app. V) sur le gouvernement de Florence (1531), complétée par sa 
lettre à l'archevêque de Capoue (app. VI). Eniin il nous donne 
(app. IV) le texte latin du traité de mariage (1518) entre le duc d'Urbin et 

1. M. Passy (p. 55 et n. 2) n'a pas compris dans un sens assez « italien » 
l'allusion aux mœurs spéciales de Brancaccio et (p. 59) de Filippo Casavecchia. 



216 COMPTES-RENDDS CRITIQUES. 

Madeleine de La Tour d'Auvergne. L'ensemble des deux volumes est 
donc une utile et agréable contribution à l'histoire de Florence et 
aussi à l'histoire de la politique européenne pendant les quarante 
premières années du XVF siècle. 

Henri Hauser. 



Urkunden zur Geschichte der W^aldenser-Gemeinde Pragela, 

gesammelt und herausgegeben von Prof. D. Bonin. Magdebourg, 
Heinrichshofen, 1911-1914. 3 vol. in-8°, xix-310, viii-207 et 
xi-322 pages. 

L'association huguenote allemande, — Deutscher Hugenotten- 
Verein, — publie déjà depuis longtemps des Geschichtsblatter où 
elle raconte l'histoire des communautés protestantes françaises éta- 
blies en Allemagne. En 1909, elle a décidé de réunir, en des volumes 
plus étendus, tous les documents qui permettent d'écrire cette his- 
toire, de donner des Urhunden-Bûcher des deutschen Huguenotten- 
Vereins. Les trois présents volumes ouvrent la série. Ils sont consa- 
crés à la communanté vaudoise de Pragela : Pragela est le nom de la 
vallée supérieure d'un petit affluent du Pô, le Chisone, qui arrose Fénes- 
trelles et Pignerol. Elle se compose d'une vingtaine de villages ou 
écarts; elle a été française jusqu'au traité d'Ulrecht qui la céda au 
Piémont; les habitants étaient de langue française. 

Les documents publiés au tome I se rapportent à l'époque où ces 
Vaudois habitaient cette vallée des Alpes. Il n'y en a point d'anté- 
rieur au xvii« siècle, sinon un dénombrement en latin des revenus 
du dauphin dans la vallée de Cluzon fait en mars 1265 et connu seu- 
lement par une copie de 1755 aux archives de l'Isère à Grenoble 
(M. Bonin écrit Grenoble). Pour le xviP siècle, nous possédons les 
registres de l'état civil de la communauté de Pragela depuis 1674 jus- 
qu'à la Révocation, en 1685, avec une lacune de janvier 1675 à juin 
1678; ils sont conservés aux archives de La Rua, le centre principal 
de la commune. M. Bonin publie ces registres, mais en rangeant les 
indications qu'ils fournissent par ordre alphabétique des noms de 
famille, soit qu'il s'agisse de naissances, de mariages ou de décès. 
C'est le dépouillement de ces registres qui remplit le premier volume, 
où nous n'avons plus à signaler qu'une enquête sur une inondation 
qui, en 1685, causa dans la vallée les plus grands ravages, un état de 
la consistance et valeur des biens ayant appartenu aux Vaudois, du 
19 avril 1688, et un ancien mémoire sur les usages de la vallée. 

Après la Révocation de l'édit de Nantes, les Vaudois furent con- 
traints de quitter leur vallée et, à l'imitation du roi de France, Victor- 
Amédée expulsa de ses états les Vaudois qui y résidaient. Les gens 
de Pragela trouvèrent d'abord un refuge à Genève et dans les envi- 
rons; mais ils furent bientôt appelés en Hesse-Darmstadt, où la 
régente Elisabeth-Dorothée mit à leur disposition des terres à défri- 



,T. LAW DE LAURISTON : QUELQUES AFFAIRES DE l'EMPIRE MOGOL. 217 

cher à Arheiligen et à Nidda. Le séjour fut de courte durée, car le 
duc de Savoie Victor-Amédée, se séparant de Louis XIV dans la 
guerre de la Ligue d'Augsbourg, appela ces réfugiés dans ses états, 
et les Vaudois de Pragela profitèrent de l'autorisation de séjourner en 
Piémont; ce fut la « glorieuse rentrée ». Mais, après la paix de Rys- 
wick, Louis XIV contraignit le duc d'expulser les anciens sujets fran- 
çais huguenots ou vaudois installés chez lui, et les gens de Pragela 
reprirent le chemin de l'exil ; cette fois, ils se fixèrent définitive- 
ment^ en liesse où ils constituèrent de véritables colonies à Rohrsbach, 
Wembach, Hahn, Kelsterbach, Arheiligen, etc. Le second volume 
pourrait s'appeler VExode. On y a réuni tous les documents qui nous 
permettent de suivre les Vaudois depuis 1685 jusqu'à leur établisse- 
ment définitif en Hesse. 

Le troisième volume contient 170 documents sur la situation des 
Vaudois en Allemagne : privilèges que leur accorde d'abord le grand- 
duc, puis redevances qu'il exige d'eux, émigration des Vaudois en 
Amérique, élection de pasteurs, de maîtres d'école, liste des chefs de 
famille, etc. M. D. Bonin, qui descend d'une de ces familles vaudoises, 
qui a déjà exposé l'histoire de ces colonies dans une série d'articles, 
soit dans les Geschichtsblatter, soit dans d'autres revues, à qui nous 
devons une excellente brochure : Die Waldenser-Gemeinde Pragela 
auf ihrer Wanderung ins Hesseland, était tout désigné pour entre- 
prendre ce recueil; il s'en est acquitté avec beaucoup de soin et 
une véritable piété filiale. Les Français lui doivent être reconnais- 
sants d'avoir mis à leur disposition ces documents, dont la plupart 
sont écrits en français, et qui pourraient donner lieu à d'intéressantes 
observations philologiques 2. Et ils ne sauraient oublier que cette 
histoire des réfugiés vaudois est comme une tranche de leur propre 
histoire. 

Ch. Pfister. 



Jean Law de Lauriston. Mémoire sur quelques affaires de l'em- 
pire mogol (1756-1761), publié par Alfred Martineau, gouver- 
neur des établissements français dans l'Inde, avec deux cartes 
hors texte. Paris, 1913. In-S", lvi-589 pages (Édition de la 
Société de rHistoire des colonies françaises). 

Ce volume est le second de la série des textes inédits publiés par la 
Société de l'Histoire des colonies françaises à côté de sa revue pério- 
dique. Jean Law de Lauriston, neveu du célèbre financier, se trouvait 
en 1756 chef de la loge de Cassimbazar au Bengale, lorsque éclatèrent 

1. Sur les Vaudois qui s'établirent en Wurtemberg, on consultera Mârkt, 
Die Wurtemberg i.sche Waldensergemeinde, 1699-1899. Stult{?art, 1899. 

2. Sans doute on pourrait relever de-ci de-là quelques petites négligences 
attestant une connaissance imparfaite de notre langue; mais elles peuvent tou- 
jours être aisément corrigées. 



218 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

aux Indes les premiers effets de la guerre de Sept ans. La perte de 
Chandernagor et la défaite de Plassey obligèrent Law à évacuer 
sa loge. Il parvint à échapper aux Anglais avec son personnel et un 
petit corps de troupes. Pendant quatre ans, il erra de province en pro- 
vince et de prince en prince, parmi les pièges et les trahisons, usant de 
diplomatie ou donnant la parole à ses huit petits canons de trois et de 
deux livres, qui lançaient des projectiles en terre cuite. Il s'employa de 
son mieux à seconder la politique et les intérêts français, confondus avec 
ceux de la Compagnie. Dans les moments critiques, il comptait passer 
dans le Decan et rejoindre Bussy ; mais il lui paraissait le plus sou- 
vent préférable de demeurer à portée du Bengale : que l'escadre arri- 
vât et agît contre les Anglais installés dans la région de Calcutta et sur 
le Gange, Law les prenait à revers. Hélas, on comptait en vain sur 
l'escadre. Les vaisseaux du roi venaient bien de l'Ile-de-France, se 
montraient à la côte, mais s'empressaient de s'en retourner dès la 
mauvaise saison. Il leur aurait fallu demeurer aux Indes pour obtenir 
des résultats décisifs : c'eût été trop demander aux officiers qui les 
commandaient. Suffren manquera périr pour les y avoir contraints. 

Law de Lauriston , colonel et chevalier de Saint-Louis , grand 
maître de l'artillerie du grand mogol Shah-Alem, fut vaincu avec ce 
prince à la bataille d'Eisa, le 15 janvier 1761, et fait prisonnier. Il 
rentra en France en 1762; après la paix, il revint aux Indes en qualité 
de gouverneur. Il écrivit le mémoire de ses aventures pour M. Bertin, 
contrôleur général des finances. Il le compléta par la suite, et l'annota 
prêt pour l'impression. M. Alfred Martineau, l'éditeur actuel, eut peu 
de notes à ajouter à ce texte qui donne des renseignements du plus 
haut intérêt sur l'état matériel et moral des Indes à cette époque, et 
sur les événements qui s'y déroulèrent. C'est un tableau coloré de la 
décomposition de l'empire mogol. Servis par leur sens politique aigu, 
les Anglais en profitèrent; nos fautes leur facilitèrent la tâche, et les 
exploits individuels furent vains. Les Hollandais firent une assez 
piètre figure dans ces événements; la suite leur donna lieu de s'en 
repentir. 

Le mémoire de Law de Lauriston est un document de premier ordre 
et d'un intérêt capital pour l'histoire de la mainmise des Anglais sur le 
Bengale. Il est précédé d'une lettre de Law à M. Bertin et suivi d'une 
série d'itinéraires et d'un vocabulaire explicatif. L'introduction de 
M. Alfred Martineau situe clairement dans leur cadre les événements 
qui forment le thème du récit et les personnages qui y jouent un 
rôle; elle expose l'état politique et économique de la Compagnie à 
cette époque. M. Martineau a dressé utilement un tableau comparatif 
des graphies française et anglaise de noms hindous. 

Henri Malo. 



A. RAMBAUD : HISTOIRE DE LA RUSSIE. 219 

Alfred Rambaud. Histoire de la Russie, depuis les origines jus- 
qu'à nos jours. 6« édition, revue et complétée jusqu'en 1913 
par Emile Haumant. Paris, Hachette, 1914. In-12, 963 pages. 
Prix : 6 fr. 

M. Haumant vient de compléter l'Histoire de la Russie par Alfred 
Rambaud. Celle-ci s'arrêtait à la date de 1877. M. Haumant a rema- 
nié quelques détails sur le développement économique et intellectuel du 
règne d'Alexandre II, repris surtout le mouvement d'expansion en 
Asie. Mais sa principale contribution est l'exposé des dernières années 
d'Alexandre II (1877-1881), du règne d'Alexandre III (1881-1894) et de 
celui de Nicolas II jusqu'en 1900. Un sommaire fort bien fait termine 
le volume jusqu'à l'année 1913. Chacune de ces divisions naturelles 
garde les cadres de l'histoire de Rambaud : politique intérieure, poli- 
tique en Asie, politique en Europe. Une abondante information sup- 
porte cet ensemble de près de 250 pages. C'est l'équivalent d'un 
volume nourri de faits précis, sobrement exposés et qui met en 
une vive lumière les transformations radicales que la Russie a subies 
à la fin du xix« et au xx'= siècle. 

Dans cet empire autocratique, composé à peu près uniquement de 
nobles et de serfs, une nation s'est éveillée aussi bien sous l'influence 
des actes du pouvoir, tels que l'affranchissement des serfs, ou des 
réformes libérales d'Alexandre II, que sous l'impression des pas- 
sions nationalistes et intellectuelles ou des événements extérieurs. 
Alexandre II mène la victorieuse guerre russo-turque, revanche des 
humiliations de la guerre de Crimée. Mais elle a été préparée par la 
propagande des slavophiles autant que par la diplomatie elle-même. 
Et lorsque après le triomphe il faut subir les déconvenues du Congrès 
de Berlin et l'établissement de l'Autriche en Bosnie-Herzégovine, le 
mécontentement devient si vif que les nihilistes recommencent leurs 
attentats, que l'empereur accorde une constitution à la Russie, le 
jour même où il périt sous leurs bombes. 

Alexandre III s'enferme dans l'autocratie pour lutter contre le nihi- 
lisme. Et, à force de surveillance, d'exécutions, d'exils, il réussit à 
triompher tant bien que mal. Mais, tout en comprimant le mouvement, 
il donne satisfaction aux passions nationales : il s'attaque aux pays 
qui ont gardé les privilèges d'une langue ou d'un régime particulier : 
provinces baltiques de langue allemande, grand-duché de Finlande, 
gouvernement de Pologne; il refoule les Juifs dans les limites d'un 
territoire défini. Cependant les actes décisifs de son règne ont été 
l'avancée en Asie et l'évolution capitale de la politique russe en 
Europe. 

La poussée des Russes vers la Perse, l'Afghanistan, le Pamir 
paraissait si résolue que la guerre faillit un moment éclater avec les 
Anglais, inquiets pour leur possession de l'Inde. Dans l'état bulgare, 
né grâce à elle, la Russie prétendait se réserver une tutelle impérieuse 



'220 COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

et au besoin agressive. L'émancipation, commencée par le prince 
Alexandre de Battenberg, confirmée par l'habileté de Ferdinand de 
Cobourg, paraît à M. Haumant d'une telle importance pour l'ensemble 
de la politique russe qu'il en expose l'histoire en détail. En fait, ce 
n'est pas seulement une brouille avec un protecteur hautain, et que 
l'humeur intraitable d'Alexandre III risque de rendre définitive, c'est 
l'exemple d'une infidélité qui permit à l'Autriche d'enlever à la Rus- 
sie sa clientèle dans la presqu'île des Balkans ou de la tourner contre 
elle. C'est aussi le coup de grâce porté à l'alliance qui unissait la 
Russie à l'Autriche et à l'Allemagne. Alors se dessine l'évolution vers 
la France et l'alliance française. Voulue par le tsar, mûrie par une 
suite de démarches qui sont soutenues avec plus de suite du côté de 
la Russie que du côté de la France, cette union répond si bien à la 
situation créée en Europe par la politique de Bismarck et les événe- 
ments balkaniques que, à peine révélée par l'apparition d'Alexandre III 
sur le pont d'un vaisseau de guerre français à Cronstadt, elle entraîne 
l'assentiment des deux nations et provoque le même enthousiasme à 
Moscou qu'à Paris. 

Nicolas II arriva à vingt-six ans au pouvoir. Il annonça bien ses 
intentions de continuer la politique de son père. Mais, en dépit de ses 
déclarations, dans les six premières années de son règne (1894-1900), 
ses tendances naturelles l'inclinèrent au libéralisme et à détendre les 
procédés de russification en Pologne, en Finlande et dans les provinces 
baltiques. Il avait proclamé son amour sincère de la paix et rien ne le 
prouva mieux que l'initiative qu'il prit, en 1898, de convoquer un 
u congrès de la paix » à La Haye. Aussi ne pensa-t-il qu'à maintenir 
le statu quo en Europe pour porter tout l'effort de sa politique en 
Asie. Tandis qu'il se réconciliait avec la Bulgarie, concluait avec l'Au- 
triche une entente pour maintenir l'état de choses présent dans la 
presqu'île des Balkans, fortifiait l'alliance avec la France par son 
voyage inoubliable à Paris et à Châlons, il se donnait les mains libres 
pour agir en Asie : construction du transsibérien, colonisation de la 
Sibérie par l'immigration de milliers de paysans, prise de possession 
pacifique d'une partie de la Mandchourie, intrigues pour dominer la 
Corée et, quand les victoires inattendues du Japon sur la Chine 
amènent l'intervention de l'Europe, participation au partage de la 
Chine et au refoulement du Japon. 

La Russie ne sut pas apprécier la valeur du rival redoutable qui 
venait de se révéler aux portes de la Chine; la guerre russo-japonaise 
lui ferma la Corée et lui enleva la Mandchourie. Surtout elle provoqua 
une véritable révolution intérieure. 

L'opposition à l'autocratie n'avait jamais cessé de se manifester par 
des attentats, en dépit des rigueurs de la surveillance policière. Mais 
le mécontentement était descendu profondément dans la masse des 
paysans. Affranchis depuis 1861, ils avaient dû payer les terres qu'on 
leur laissait à cultiver; l'accroissement énorme de la population, la 
propriété collective, les distributions continuelles de parcelles morce- 



G. SONGEON : HISTOIRE DE LA BULGARIE. 221 

lées ne leur laissaient ni des récoltes suffisantes, ni des étendues de 
champs capables de nourrir les familles incessamment accrues. Sous 
l'influence des désastres de la guerre, une véritable jacquerie se 
déchaîna dans le centre et le nord de la Russie, compliquée de mas- 
sacres concertés des juifs dans une partie des villes du sud. 

En présence de ces catastrophes, Nicolas II a accompli deux actes 
décisifs. Il a donné une constitution à la Russie et réuni une assem- 
blée élue, la Douma, que doit contrôler le Conseil de l'Empire. Comme 
la première Douma n'avait pas remédié à la crise agraire, l'empereur, 
par un acte personnel, a décrété que les paysans pourraient provoquer 
le partage des terres possédées jusque-là en commun et fonder ainsi 
des propriétés individuelles. C'était toute une révolution. 

Sans doute, il a fallu modifier à plusieurs reprises la composition de 
la Douma. Ces tâtonnements étaient inévitables puisqu'il faut faire 
vivre ensemble une assemblée qui contrôle le pouvoir au nom de la 
nation et un pouvoir qui seul, auparavant, concentrait toute l'autorité 
et la décision entre ses mains. Il n'en est pas moins vrai que la liberté 
politique, avec ses instruments essentiels et l'influence régularisée de 
l'opinion, a fait désormais son apparition en Russie. D'autre part, la 
propriété individuelle se multiplie de jour en jour; elle accroît chaque 
année les récoltes que le paysan tire de sa terre. Cette augmenta- 
tion de la production agricole complète le prodigieux développement 
de la richesse industrielle et de toutes les forces vives du pays. 

M. Haumant, comme une conclusion à son bel ouvrage, aligne une 
série de chiffres qui permettent de mesurer les énormes progrès maté- 
riels et intellectuels de la Russie. Et, sans doute, ces chiffres sont 
éloquents à leur manière. Cependant, quoique M. Haumant ne nous 
donne qu'un tableau sommaire depuis 1900, nous sera-t-il permis de 
regretter qu'il n'ait pas indiqué l'orientation nouvelle des efïorts indus- 
triels et la tendance à affranchir le travail national de la dépendance 
économique de l'Allemagne? 

Au total, c'est un ouvrage où l'exactitude des connaissances, l'équi- 
libre des développements, la fermeté et la modération des apprécia- 
tions font le plus grand honneur à l'auteur. 

Gaston Créhange. 



R. P. Guérin Songeon. Histoire de la Bulgarie depuis les ori- 
gines jusqu'à nos jours (485-1913). Paris, Nouvelle Librairie 
nationale, 1913. In-12, viii-480 pages. 

Cette nouvelle histoire de là Bulgarie est plus complète et mieux 
informée pour la période ancienne que celle de M. G. Bousquet, analy- 
sée ici même (voyez Rev. histor.,t. CV, 1910, p. 182) ; cependantelle est 
peut-être moins impartiale et, si elle témoigne d'une connaissance 
sérieuse de la Bulgarie actuelle, elle montre parfois une méconnais- 
sance singulière des conditions dans lesquelles s'est développé le 



222 C0MPTES-15ENDUS CIUTIQUES. 

peuple bulgare au moyen âge et de ses relations avec l'empire byzan- 
tin. Ces inconvénients sont du moins rachetés par une composition 
très claire et une exposition agréable et intéressante. Le Père Guérin 
Songeon a eu connaissance des travaux de l'Institut archéologique 
russe à Aboba-Pliska ; mais au lieu, comme il eût été naturel, d'en 
incorporer les résultats à son texte, il leur a consacré un simple appen- 
dice. Il est fâcheux de voir les historiens du moyen âge oriental délais- 
ser ainsi le secours réel que pourrait leur apporter l'archéologie. L'au- 
teur, qui a conçu son ouvrage comme une histoire de la Bulgarie (point 
de vue contestable, car il y a un peuple bulgare, tandis que les limites 
de la Bulgarie ont toujours été et seront longtemps encore incertaines), 
remonte à l'antiquité la plus extrême. Il était bien inutile de parler 
des Thraces et il suffisait de montrer l'état de la Mésie au moment de 
l'arrivée des Bulgares. La Dacie colonisée par Trajan n'est pas exclu- 
sivement la Roumanie (p. 15). L'établissement des Serbes et des 
Croates dans la péninsule des Balkans par Héraclius (p. 28) est rien 
moins que certain (voyez la discussion de Pernice, Eraclio, p. 19). 
Justin et Justinien sont encore donnés comme des Slaves (p. 29) : ces 
légendes ont décidément la vie dure. On ne voit pas pourquoi l'auteur 
accuse le clergé de Constantinople de s'être refusé à convertir les Slaves : 
tous les témoignages montrent au contraire que les nombreuses 
« Sclavinies » éparses dans les territoires grecs depuis le vi« siècle ont 
été absorbées grâce à la propagande religieuse (voyez les textes réu- 
nis par Vasiliev, les Slaves en Grèce, Vizant. Vrem., 1898). On ne 
peut donner le titre d'empereur (p. 50) au grand prince russe Vladi- 
mir. Les migrations des Slaves dans la péninsule aux ii« et iii« siècles 
sont très incertaines (p. 23) : à vrai dire, on n'a guère de certitude 
avant la fin du v<' siècle. Les chapitres "sur l'établissement des Bul- 
gares (la date de 659 d'après l'inscription de Chatalar commentée par 
Bury est adoptée avec raison), l'étude sur l'œuvre monarchique de 
Kroumn et surtout celle des oscillations des tsars du ix« siècle sollici- 
tés à la fois vers l'ouest (alliance avec les Slaves de Moravie, union 
religieuse avec Rome) et vers l'est (attrait de Constantinople) sont 
bien au courant des travaux récents et se lisent avec intérêt. L'ori- 
gine valaque du deuxième empire bulgare à la fin du xiP siècle est 
signalée, mais peut-être avec trop de discrétion. L'auteur est surtout 
injuste pour la civilisation byzantine : les sarcasmes dont il l'accable 
sont en contradiction avec le très beau chapitre qu'il a consacré à 
l'œuvre des saints Cyrille et Méthode. La part faite aux Bulgares est 
quelquefois trop belle. Il est inexact, par exemple (p. 64), qu'en 718 
Constantinople ait été sauvée des Arabes grâce aux Bulgares ; les 
Arabes décimés par les maladies avaient déjà commencé à battre en 
retraite quand ils furent attaqués par un corps bulgare en Asie 
Mineure. De même est-il exact de dire (p. 293) que la littérature bul- 
gare est la mère des littératures slaves et russes? 
La dernière partie de l'ouvrage présente un tableau très coloré et 



A. DE LA JONQIHÈRE : HISTOIRE DE l'eMPIRE OTTOMAN. 223 

très partial aussi de la renaissance bulgare, de la révolte de 1876, du 
régime de Stamboulof, « le Richelieu des Balkans » (c'est beaucoup 
dire), du gouvernement réparateur du prince, puis tsar Ferdinand, 
enfin de la coalition contre la Turquie et de la guerre de 1912-1913. Le 
dernier chapitre, fait d'impressions vécues, offre un grand intérêt 
d'actualité; le récit des événements s'arrête à la conférence de Londres 
(janvier 1913). Depuis le moment où ce livre a paru, les événements 
ont marché, et, si la conclusion était écrite aujourd'hui, elle serait sans 
doute un peu différente et moins enthousiaste. 

Louis Bréhier. 



Vicomte A. de La Jonquière. Histoire de l'empire ottoman 
depuis les origines jusqu'à nos jours. Nouvelle édition. Paris, 
Hachette, 1914. 2 vol. in- 12, ii-472 et 732 pages. 

L'histoire de l'empire ottoman de La Jonquière, le seul ouvrage d'en- 
semble écrit en français sur cette question, méritait certainement 
une réédition. A vrai dire, tout le deuxième volume, qui commence à 
Abdulaziz (1861) et se termine au traité de Londres (20 mai 1913), est 
entièrement nouveau. Des chapitres copieux et fort intéressants sont 
consacrés au régime hamidien, à la révolution de 1908-1909, au gou- 
vernement des Jeunes-Turcs, à la guerre de 1912-1913. On appréciera 
surtout le tableau d'ensemble de l'empire ottoman, envisagé au point 
de vue ethnographique et administratif, qui termine l'ouvrage. Les 
problèmes qui se posent aujourd'hui et que l'avenir se chargera de 
résoudre sont nettement indiqués et avec une assez grande impartia- 
lité. C'est un résumé commode et bien fait de toutes les questions qui 
intéressent la politique actuelle des Turcs et des puissances euro- 
péennes. Il est seulement regrettable que le premier volume n'ait pas 
été mis davantage au courant des travaux de ces trente dernières 
années. Çà et là se trouvent encore des affirmations vraiment rétro- 
grades. La lettre de Mahomet aux souverains est donnée comme cer- 
taine (p. 29). Les Scythes sont regardés comme les ancêtres des Turcs 
(p. 40). Alexis Comnène passe toujours pour avoir provoqué la pre- 
mière croisade, et la « perfidie » des Grecs est encore une fois flétrie. 
On se demande comment on peut aujourd'hui réimprimer le jugement 
d'ensemble sur l'empire byzantin qui figure pages 65-66. C'est mécon- 
naître entièrement l'œuvre historique d'un demi-siècle; si l'on n'en 
admet pas les conclusions, il faudrait au moins en donner des rai- 
sons. Ces jugements tout faits, à la mode avant 1870, font sourire 
aujourd'hui et déparent singulièrement une œuvre qui, dans son 
ensemble, se lit avec intérêt et peut rendre de réels services. 

Louis Bréhier. 



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 



Histoire générale. 

— Adolph Wagner. Les fondements de l'économie politique 
(t. IV traduit par K. L. et t. V traduit par L. Polack. Paris, Giard et 
Brière, 1913-1914, 2 vol. in-8°, de 455 p. chacun, dans la Bibliothèque 
internationale d'économie politique). — Voici les deux derniers tomes 
du magistral ouvrage du professeur de l'Université de Berlin. Ils 
forment la deuxième partie de cette œuvre capitale et sont consacrés à 
l'étude de l'économie et du droit. L'auteur y étudie la liberté indivi- 
duelle au point de vue de l'économie nationale, l'organisation de la 
propriété au point de vue économique. On sait avec quel soin Wagner 
établit les bibliographies de chacun de ses chapitres (voir en particu- 
lier le chapitre consacré au servage) ; on sait qu'il a sans cesse la 
préoccupation de l'évolution et qu'il apporte, dans l'étude des idées, 
le constant souci de leurs origines et de leurs transformations : c'est 
là ce qui fait l'intérêt de ces deux nouveaux volumes pour les histo- 
riens qui essaient de systématiser leurs connaissances. Ch. S. 

— LiNDNER. Die Weltlage Europas seit den Befreiungskriegen 
(Leipzig et Dresde, B.-G. Teubner, 1914, in-8°, 27 p.; prix : m. 80). 
— Conférence faite le 14 mars 1914 à la Gehe-Stiftung à Dresde. 
Considérations très générales sur l'histoire de l'Europe de 1814 à 1914 
et qui n'apprennent rien. L'auteur, qui ne veut « souffler ni dans le 
chalumeau de la paix ni dans la trompette de la guerre », termine 
néanmoins en montrant la puissance militaire de l'Allemagne, où l'im- 
pôt de guerre d'un milliard est rentré, dit-on, si aisément. — C. Pf. 

Histoire de l'antiquité. 

— Dictionnaire des antiquités grecques et romaines. Fasc. 49 
(Paris, Hachette, 1914; prix : 5 fr.). — Notons dans ce fascicule les 
articles triumphus, tumultus, turma, urbanae cohortes, vacatio 
ynilitiae, vallum, par R. Cagnat; tropœum., tuba, umbo, vagina, 
par Ad. Reinach; tutela, par L. Beauchet et P. Collinet; tyran- 
nus, par A. HuMPERS; ulna, par E. Babelon; universitas, usura, 
usus, par E. CuQ; enfin l'important article vasa, traité de céramique 
grecque et romaine, par Ch. Dugas et E. Pottier. Ch. B. 

— A. Jardé. La Grèce antique et la vie grecque (Paris, Charles 
Delagrave, 1914, in-12, 295 p.). — Très joli petit livre par la netteté 



HISTOIRE DE FRANCE. " 225 

de l'exposition et du style, par l'impression fort soignée, par les 
quatre-vingt-quatre illustrations bien choisies. On y trouvera en sept 
parties une géographie de la Grèce et de ses colonies, avec la topo- 
graphie d'Athènes ; le relevé des grands faits de l'histoire grecque avec 
un index des noms célèbres; un précis de la littérature grecque; 
quelques notions sur l'histoire de l'art ; puis sont passées en revue la 
religion, la vie publique et la vie privée des Grecs. Le livre s'adresse 
aux élèves des lycées ; mais les grandes personnes auront plaisir à le 
feuilleter. C. Pf. 

— Henri Ferrand. Recherches pour déterminer le col des Alpes 
franchi par Hannihal (Lyon, A. Geneste, 1914, in-8°, 15 p. Extrait 
de la jReuue alpine). — M. C. Jullian, dans son admirable Histoire 
de la Gaule (t. I, p. 475, n. 6), énumère toutes les opinions émises 
sur le lieu de passage des Alpes par Hannihal et opte pour le col du 
Cenis. M. Ferrand, qui connaît si bien le massif alpestre, se prononce 
après Perrin, Azan et Colin pour le col Clapier, d'où le général car- 
thaginois a pu montrer à ses troupes la plaine d'Italie. H souhaite 
que des fouilles soient entreprises ; elles auraient peut-être pour résul- 
tat de faire découvrir des traces du camp, des foyers, des ossements 
et des détritus. C. Pf. 

Histoire de France. 

— René Pétiet. Contribution à l'histoire de l'ordre de Saint- 
Lazare de Jérusalem en France (Paris, Edouard Champion, 1914, 
in-S», 463 p.; prix : 10 fr.). — Le livre est mal composé; on y trouve 
trop de digressions, par exemple sur les origines de la lèpre, sur les 
relations de l'Occident avec l'Orient avant les croisades, sur les 
ordres militaires en général, sur les Templiers en particulier; mais il 
nous donne des détails intéressants sur l'ordre de Saint-Lazare, sur 
sa fondation en Palestine, sur les établissements qui lui furent donnés 
en Terre-Sainte, en France (Saint-Lazare de Paris n'a jamais appar- 
tenu à l'ordre), en Angleterre, en Allemagne. M. Pétiet s'est aussi 
efforcé d'établir la liste des grands-maîtres. Le 28 mars 1489, le pape 
Innocent VIII supprima l'ordre, puisque aussi bien les lépreux, que les 
chevaliers devaient soigner à l'origine, devenaient rares et que la mala- 
die était en train de disparaître. Mais au début du xvii« siècle, en 
1608, l'ordre renaît, uni à celui de Notre-Dame-du-Mont-Carmel ; 
il est protégé par les rois de France et prend un caractère militaire; 
les vétérans des armées y sont reçus et, avec la croix, y trouvent une 
pension et une honorable retraite. A la tête de l'ordre, après les Néres- 
tang, sont Louvois, le marquis de Dangeau, le duc d'Orléans, le duc de 
Berry, le comte de Provence; mais ses revenus diminuent sans cesse 
et le clergé s'oppose énergiquement à l'union de Saint-Lazare avec 
les ordres du Saint-Esprit de Montpellier, de Saint-Antoine de Vien- 
nois, de Saint- Ruf dans le Vaucluse; les Lazaristes étaient en pleine 

Rev. Histor. CXVII. 2« fasc. 15 



226 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

décadence quand le décret de la Constituante du 30 juillet 1791 pro- 
nonça la dissolution de l'ordre. Ces événements nous sont exposés non 
sans confusion par l'auteur, qui a réuni les renseignements trouvés 
par lui aux Archives nationales et dans diverses bibliothèques. L'ordre 
de Saint-Lazare est devenu nobiliaire; M. Pétiet se propose de publier 
prochainement la liste et l'armoriai des chevaliers aux xvii^ et 
xviii" siècles, complétant ainsi le travail publié en 1875 par le comte 
A. de Marsy. Une telle publication aura certainement du succès auprès 
des nobles, qui y trouveront confirmation de leurs titres. — C. Pf. 

— Maurice Pellisson. Les comédies-ballets de Molière (Paris, 
Hachette, 1914, in-16, x-234 p.; prix : 3 fr. 50). — Le sous-titre 
indique le but de l'ouvrage : « Originalité du genre ; la poésie, la fan- 
taisie, la satire sociale dans les comédies-ballets. >> D'une plume fine 
et discrète, l'auteur montre que la comédie-ballet, destinée à récréer 
aussi bien la cour que la ville, tient dans l'œuvre de Molière une place 
vraiment honorable. Elle illustre avec une fantaisie charmante une 
part, ou si l'on veut une parcelle, de la vie sociale au jeune temps du 
Grand Roi. Ch. B. 

— BOSSUET. Correspondance. T. VII : janvier 1695-juin 1696, 
publiée par Ch. Urbain et E. Levesque (Paris, Hachette, collection 
des Grands Écrivains, 1913, in-8°, 537 p.). — Ce tome contient surtout 
des lettres de direction à M™«** Cornuau, d'Albert, de Béringhen, de 
Luynes, de La Maisonfort, etc. Pourtant, Fénelon et M"" Guyon (pen- 
dant sa retraite à la Visitation de Meaux) y figurent encore. A l'ap- 
pendice III, les éditeurs nous donnent les divers actes de soumission 
de M™e Guyon d'après le registre de Bossuet, ce qui nous permet de 
voir les corrections apportées, à la demande de la pénitente, au texte 
primitivement établi (voy. des fac-similés, p. 513 et 514). L'appen- 
dice IV contient la protestation formulée par M">« Guyon au sujet de 
sa soumission du 15 avril 1G95. H. Hr. 

— Saint-Simon. Mémoires, éd. A. de Boislisle, L. Lecestre et 
J. DE Boislisle. T. XXVI (Paris, Hachette, collection des Grands 
Écrivains, 1914, in-8°, 567 p.). — Ce nouveau volume contient la 
suite de 1714 et le début de 1715, l'affaire du bonnet, le célèbre mor- 
ceau sur Fénelon, la chute de la princesse des Ursins, la peinture de 
la cour dans les derniers temps de la vie de Louis XIV. En dehors 
des Additions à Dangeau, qui sont ici particulièrement importantes, 
on notera les précieux appendices sur l'extraordinaire coup de théâtre 
de Jadraque (il y a là une série de correspondances qui infirment 
certaines parties du récit de Saint-Simon), sur le cardinal de Bouillon, 
sur Philippe V au lendemain de son mariage et sa réconciliation avec 
le duc d'Orléans. — L'annotation est parfois d'une richesse excessive. 
Est-il utile, p. 298, n. 2, d'écrire : « François Rabelais, d'abord cor- 
delier, puis bénédictin, enfin médecin et pourvu de la cure de Meudon, 
mourut en 1553. Son roman de Pantagruel parut en 1532 «? La suite 



HISTOIRE DE FRANCE. 227 

de la note, sur l'édition dont se servait le futur Régent, est la seule 
chose qui nous intéresse. Je crois aussi (p. 307, n. 10) que Ludovic le 
More est un personnage assez connu. H. Hr. 

— Chanoine V. Dubarat. Le livre des fondations de la cathé- 
drale de Bayonne au XVI^ siècle (Paris, Champion; Archives his- 
toriques de la Gascogne, 2" série, fascicule 18, 1913, 124 p.). — Ce 
« Livre des fondations » ou OMtuaire (où ne se trouve pas, il est vrai, 
la date de la mort des fondateurs) a été rédigé en 1544 ou 1545; il est 
en dialecte gascon. Le texte, intéressant pour l'histoire du culte et 
aussi pour celle des familles bayonnaises au XVF siècle, a été très 
exactement reproduit avec des sommaires et des notes fort utiles. Une 
excellente introduction fournit toutes les indications désirables sur le 
manuscrit, aujourd'hui conservé aux archives départementales des 
Basses-Pyrénées, sur son importance historique et linguistique, sur les 
services religieux ordonnés par les actes de fondations et sur le person- 
nel qu'on y employait. Le chapitre vi doit être particulièrement noté 
à cause des détails précis qu'il contient sur les monnaies usitées à 
Bayonne au xvi« siècle. Plusieurs fac-similés, trois plans de la cathé- 
drale à trois époques différentes, des reproductions d'armoiries et de 
marques de libraires illustrent l'ouvrage. Cette publication, qui sera 
terminée dans un prochain fascicule, est digne en tout point de l'éru- 
dit à qui l'on doit, entre autres textes importants, le Missel de 
Bayonne de 15k3 et (avec l'abbé Daranatz) les Recherches de Veillet 
sur la cathédrale de cette ville. Trouvera-t-il ensuite le temps de ter- 
miner la réimpression de l'Histoire de Béarn de Marca? — Ch. B. 

— Maurice Dieterlen. Le fonds lorrain aux Ayxhives impé- 
riales et royales de Vieyine (Nancy, A. Crépin-Leblond, 1913, in-S", 
52 p.). — Les traités de Vienne, en enlevant la Lorraine au duc 
François III, stipulaient que les papiers de famille, tels que contrats 
de mariages, testaments et autres, leur seraient laissés. Quel fut le 
sort de ces archives depuis 1737? C'est ce que nous dit M. Dieterlen 
dans la présente brochure, extraite des Mémoires de la Société d'ar- 
chéologie lorraine. Elles furent emportées en 1737 à Florence; un 
archiviste, Thierry, classa les plus anciennes pièces (série D) en 213 faux 
volumes, et divisa la série moderne en trois séries. A, B, C, dont 
il rédigea un inventaire (en tout 364 faux volumes et 3 cartons). De 
Florence, ces archives émigrèrent à Vienne, où on les trouve incor- 
porées en 1765 aux archives secrètes de la maison, de la cour et de 
l'état d'Autriche. Aucun travail d'inventaire ou d'analyse important 
n'a été fait à Vienne. M. Dieterlen a rédigé pour son usage person- 
nel un catalogue des originaux antérieurs au xvii« siècle , total 
640 pièces, et il tient ce catalogue à la disposition des érudits. A ces 
mêmes archives sont un certain nombre de manuscrits intéressant 
la Lorraine et parmi eux doux volumes du fameux cartulaire de 
Thierry Alix qui sont en déficit aux archives de Meurthe-et-Moselle 



228 NOtES BIBLIOGRAPHIQUES. 

et dont M. Dieterlen nous donne la description exacte. Nous laissons 
de côté la partie de son travail où, d'après les mentions hors texte des 
documents qu'il a consultés à Vienne, il cherche à refaire l'histoire 
du trésor des chartes de Lorraine, et nous signalons seulement les 
anciennes chartes qu'il publie en appendice : l'une de Simon II en 
1179, deux de Ferry II en 1206 et 1208. M. Dieterlen a prouvé qu'il 
était possible de faire encore de nombreuses découvertes sur l'histoire 
de Lorraine dans le dépôt devienne. C. Pf. 

— Henri Carré. Querelles entre gentilshommes campagnards, 
petits bourgeois et paysans du Poitou au XVIII" siècle (Paris, 
Hachette, 1914, in-4°, 16 p. Extrait de la Revue du XVIII^ siècle). 
— Charmant article, composé avec les archives du grefÎB criminel du 
siège présidial à Poitiers. On y voit les méfaits commis par un cer- 
tain nombre de gentilshommes ; on y retrouve le fameux Ysoré, sei- 
gneur de Pleumartin, dont George Sand s'est souvenue dans son 
roman de Mauprat. Les petits bourgeois et les paysans s'attaquent 
souvent à ces gentilshommes ruinés et criminels, et l'on saisit de la 
sorte les origines de la guerre sociale qui éclatera en 1789. — C. Pf. 

— M.-Z. ISNARD. État documentaire et féodal de la Haute- 
Provence. Nom.enclature de toutes les seigneuries de cette région 
et de leurs i)ossesseurs depuis le XII^ siècle jusqu'à l'abolition 
de la féodalité. État sommaire des documents d'archives commu- 
nales antérieures à Î790. Bibliographies et armoiries (Digne, Vial, 
in-8°, xx-496 p.). — La Haute-Provence, c'est le département des 
Basses-Alpes dont M. Isnard est archiviste et qui d'abord s'appela le 
département de la Haute-Provence. Dans cet État sommaire, les 
localités sont transcrites par ordre alphabétique; pour chaque com- 
mune, on indique l'état des archives par séries avec la date initiale de 
chacune d'entre elles; s'il y a lieu, on mentionne les travaux qui ont 
été publiés sur la commune; suit la liste des seigneurs qui ont possédé 
la localité ou qui y ont eu des biens nobles ; l'article se termine par 
la description des armoiries de la ville ou du village. L'auteur s'oc- 
cupe des seigneuries à propos des localités. Il nous eût semblé pré- 
férable de consacrer des articles spéciaux à la seigneurie dans son 
ensemble, puis aux communes. Ainsi on aurait fait un article géné- 
ral sur la baronnie d'Allemagne; puis des articles spéciaux sur les 
communes d'Allemagne, d'Albiosc, de Saint-Martin-de-Brômes, qui la 
constituaient; le répertoire eût gagné en netteté et l'auteur eût évite 
des redites. Pourtant, le répertoire rendra service aux historiens 
locaux. C. Pf. 

— Alfred Martineau. Inventaire des anciennes archives de 
l'Inde française (Pondichéry, Société de l'Inde française, mars-avril 
1914, in-8°, 38 p.). — M. A. Martineau, ancien élève de l'École des 
chartes, a pris le plus vif intérêt à notre histoire coloniale; il est le 
fondateur de la Revue de l'histoire des colonies françaises. Nommé 



HisTOiBE d'allemag.^e. 229 

gouverneur de nos établissements de l'Inde, il a classé les anciennes 
archives de la colonie, qui comprennent 250 registres et 333 liasses, 
et il publie ici, avec grand soin, l'inventaire des 105 registres conte- 
nant les documents politiques et administratifs; les autres registres 
renferment les documents judiciaires. Nous espérons qu'il nous don- 
nera aussi l'inventaire des pièces volantes réunies dans les liasses, et 
que son exemple sera suivi dans les autres colonies. C. Pf. 

Histoire d'Allemagne. 

— D"' A. HiLSENBECK. Registev zu den Abhandlimgeyi, Denk- 
schriften iind Reden der k. Bayer. Akademie der Wissenschaf- 
ten, 1801-1913 ^Munich, J. Roth, 1914, in-8s 201 p.l. — On trouve la 
table des publications de l'ancienne Académie électorale de Bavière, 
de 1759 à 1805, dans le livre de Lorenz Westenrieder : Geschichte 
der Bayer. Akademie der Wissenschaften. Le présent répertoire 
commence avec la réorganisation de l'Académie le i^^ mai 1807 et con- 
duit jusqu'à la fin de 1913. Il contient trois tables : par volumes, par 
auteurs, par matières. Sans doute les dissertations mathématiques ou 
d'histoire naturelle présentent pour nos lecteurs un moindre intérêt; 
mais les dissertations historiques sont nombreuses et elles émanent 
d'hommes comme Andr. Buchner, Cornélius, Krumbacher, W. Pre- 
ger, S. Riezler, L. Rockinger, H. Simonsfeld, etc. Tous les écrits 
émanés de l'Académie sont inventoriés, à l'exception des Sitzungs- 
berichte, dont les tables pour 1860 à 1910, l'une pour la classe de 
philologie et d'histoire, l'autre pour celle de mathématique et de 
physique, ont paru l'année précédente par les soins du même doc- 
teur A. Hilsenbeck. C. Pf. 

— Enrico Rivari. La mente e il carattere di Lutero. Conside- 
razioni j)sicologiche., avec préface du professeur Raiïaele Brugia 
(Bologne, Beltrami, 1914, in-8°, 265 p.). — Luther « fut un dégénéré 
mental et moral, atteint de paranoïa mystique et religieuse et sujet 
à des attaques épisodiques de psychasthéuie ». On s'en doutait. C'est, 
appliquée à Luther, la méthode que M. Binet- Sanglé, chez nous, 
applique à Jésus ou à d'autres créateurs de religion. M. Rivari 
croit-il que, parmi les moines du xvi« siècle, il n'y en ait pas eu 
d'autres atteints d'orgueil, de logolatrie, de coprolalie, même d'éro- 
tisme (au moins Luther a-t-il su faire à l'érotisme sa part!), de mélan- 
colie; n'y en a-t-il pas eu d'autres qui aient eu peur du diable, qui 
aient eu des hallucinations';' Et, cependant, il n'y eut qu'un Luther. 
— Quel malheur que les contemporains n'aient pu parvenir à l'in- 
telligence intime de cet esprit. C'est « qu'avec les connaissances 
psychologiques d'alors ils ne pouvaient démêler en lui l'origine 
paranoïque de tant d'observations de la faculté ratiocinante, ni appré- 
cier de façon adé([uate la valeur des perturbations alïeclives et des 
idées délirantes jointes à des erreurs sensorielles ». Aujourd'hui, 



230 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

mieux renseignés sur les « conditions psychopatliiques » de son 
action, nous savons qu'il a réussi parce qu'il « prêchait un système 
de vie plus joyeuse » que le catholicisme et « qu'il satisfaisait la ten- 
dance universelle aux plaisirs ». Luther hédoniste! La science des 
psychopathes a de ces surprises. H. Hr. 

Histoire de Grande-Bretagne. 

— William Sharp Mackechnie. Magna Carta. A commentary on 
the Great charter of king John, with an historical introduction. 
Second édition, revised and in part re-written (Glasgow, James Macle- 
hose, 1914, in-8°, xviii-530 p.). — Édition revisée et remaniée, dit le 
titre; c'est l'exacte vérité : tandis que la première édition comprenait 
plus de 600 pages, celle-ci n'en compte que 530; tout en mettant son 
livre au courant des travaux les plus récents, en développant davan- 
tages certaines parties (celle par exemple qui se rapporte à la « charte 
inconnue » des hbertés anglaises), l'auteur a réussi, par une heureuse 
condensation, à le rendre plus court. Il a soumis plusieurs chapitres 
de son commentaire à une rédaction nouvelle et plus précise. Signa- 
lons en outre deux heureuses modifications apportées aux documents 
qui figurent dans l'appendice : pour la charte de Henri !<='■ (1100), il a 
donné le texte, désormais classique, qu'a établi M. Félix Liebermann; 
pour les rééditions de la Grande Charte, il a renoncé, avec toute rai- 
son, au texte de 1217 et reproduit celui de 1225 qui seul possède une 
indiscutable valeur juridique. On ne peut qu'approuver ces change- 
ments qui accroissent encore le mérite de cet excellent instrument de 
travail. Ch. B. 

— Naval and military Essays (Cambridge, at the University press, 
1914, in-8°, viii-243 p.; prix : 7 sh. 6 d.). — Le Congrès international 
d'histoire à Londres avait créé une section d'histoire maritime et mili- 
taire. Les mémoires lus dans cette section forment le tome I d'une 
nouvelle collection commencée par 1' « University press » de Cam- 
bridge. Ce volume comprend deux parties dans lesquelles sont répar- 
tis les mémoires suivants : L Histoire maritime : Sir John K. Laugh- 
TON, Des historiens qui ont traité de l'histoire maritime (il est curieux 
que cette histoire ait été jusqu'ici fort médiocrement traitée en Angle- 
terre); J. Corbett, Des histoires rédigées par les états-majors; capi- 
taine H. W. RiCHMOND, l'Histoire maritime considérée au point de 
vue des officiers de marine; J. R. Tanner, Samuel Pepys et son rôle 
comme administrateur (des grands services qu'il a rendus à la marine 
anglaise; jusqu'à quel point peut-on parler de sa corruption?); lieute- 
nant Alfred Dewar, l'Histoire maritime, nécessité d'un catalogue des 
sources (avec une ébauche de bibliographie). — II. Histoire militaire : 
colonel Sir Lonsdale Hale, Des difficultés que présente l'histoire 
militaire; lieutenant-colonel F. Maurice, De l'utilité de l'histoire 
militaire pour préparer au commandement à la guerre; L. J. Amery, 



HISTOIRE DE GRANDE-BRETAGNE. 231 

De l'influence des principes de tactique sur l'art militaire ; J. E. NovÂK, 
le Feld-maréchal prince Schwarzenberg (très intéressante étude sur 
le caractère de Schwarzenberg, sur son « humanité », d'après sa cor- 
respondance avec sa femme). Les communications de MM. Rose : 
Esquisse des plans de Napoléon pour la campagne d'automne en 1813; 
Oman : Utilité de l'histoire militaire, et Atkinson : Régiments étran- 
gers au service de l'Angleterre, de 1793 à 1815, ne sont ici que de 
brefs résumés. En somme, l'étude de M. Novâk est le morceau de 
résistance du volume et son principal attrait. Ch. B. 

— Lord Macaulay. Historical essays contributed to the Edin- 
burgh Review (Oxford, University press, in-S», 821 p.); Literary 
Essays (Ibid., 702 p.; pri.x : 1 sh. 6 d. chaque). —Voici en deux 
volumes les célèbres Essais qui, insérés dans la Revue d'Edimbourg, 
classèrent d'emblée Macaulay au premier rang des historiens et don- 
nèrent tant d'éclat à la revue libérale. Les Essais sont reproduits pure- 
ment et simplement : ni introduction ni notes ; mais chaque volume 
est muni d'un index. Il est intéressant de constater la faveur nouvelle 
dont jouit Macaulay; la critique s'est acharnée depuis un demi-siècle 
à montrer les lacunes de son information, le parti pris de ses juge- 
ments; mais il est devenu un des grands classiques de la littérature 
anglaise; malgré ses taches, il est immortel. Ch. B. 

— Thomas Carlyle. Olivier Cromwell, sa correspondance, ses 
discours, traduit de l'anglais par Edmond Barthélémy, t. III 
(Paris, Mercure de France, collection d'auteurs étrangers, 1914, in-12, 
558 p.; prix : 3 fr. 50). — Ce tome III contient les parties 6 à 9 de 
l'œuvre de Carlyle et se rapporte à la guerre d'Ecosse, 1650-1651, au 
petit Parlement, 1651-1653, au premier Parlement du protectorat, 
1654, aux majors généraux, 1655-1656. La traduction se lit avec 
beaucoup d'intérêt; mais les historiens ne pourront l'utiliser en 
toute sécurité qu'à condition de se reporter aussi à l'édition Lomas 
(voir Rev. histor., t. XCIV, p. 117) qui contient d'utiles additions et 
rectifications au texte de Carlyle. M. Barthélémy ne pouvait se les 
approprier. Ch. B. 

— Jacques Bardoux. Croquis d'outre-Manche (Paris, Hachette, 
1914, in-16, ix-229 p.; prix : 3 fr. 50). — Deux parties très différentes 
dans ce volume de mélanges : 1° impressions d'un littérateur, qui 
parcourt les plateaux de la Cornouaille, les falaises du Devon, les val- 
lées du Somerset; 2° impressions d'un publiciste quia eu le privilège 
d'assister en bonne place aux fêtes du couronnement d'Edouard VII 
et de Georges V. Aspects variés du sol, de la petite vie provinciale, 
de l'art gothique (la cathédrale de Wells) et italien (le château de 
Long-Leat, près de Bath) ; spectacles prestigieux de la procession 
royale à travers les rues de la Cité et de Westminster, de la revue 
navale à Southampton. Le contraste violent entre les deux parties 
surprend le lecteur, qui, le livre fermé, se console aisément en pen- 



232 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

sant qu'il a pris une utile leçon de choses avec un guide aussi bien 
informé. Ch. B. 

Histoire de Russie. 

— Mélanges Korsahoff. Recueil de travaux offert à Dmitry 
Korsakoff, D"" et prof, émérite de VUniversité de Kazan, à loc- 
casion du LX« anniversaire de son professorat et de ses cin- 
quante années d'activité d'érudit et d'écrivain (Kazan, 1913). — 
Il y a, dans ce recueil, des articles d'histoire politique et littéraire, 
d'archéologie, de linguistique, de pédagogie, signés, pour la plupart, 
par des professeurs des universités russes. Les plus intéressants, 
pour nous, sont naturellement ceux qui concernent l'histoire de Rus- 
sie depuis ses origines : Liaskoronski, les Princes de Leversk avant 
l'invasion mongole; Harlampovitch, l'Influence de la Russie de 
l'ouest, au XVF siècle, sur celle de l'est; Ilinski, Un Russe en Occi- 
dent au xvP siècle; Chusourlo, l'Avènement de Catherine I, d'après 
les archives de La Haye ; Gautier, l'Administration provinciale au 
xviii« siècle; Stchétchoulim, Encore un mot sur les sources du 
Nakaz de Catherine II; Dovnar Zapolski, la Guerre de 1812 et la 
société russe; Arkhangelski, les Origines de la commune agraire en 
Russie, etc. Le mémoire de M. Dovnar Zapolski, en particulier, méri- 
terait une longue analyse. L'auteur y a étudié les dispositions, en 1812, 
non seulement de la société, mais encore de ce peuple, au sujet duquel 
nous nous sommes souvent demandé (voir Alfred Rambaud, Fran- 
çais et Russes, p. 82, et mon livre sur la Culture française en 
Russie, chap. xxi) si Napoléon aurait pu et dû recourir à l'arme 
qu'aurait été pour lui la proclamation de la liberté des serfs. Les docu- 
ments et les faits cités par M. Dovnar Zapolski sont de nature à faire 
croire que, s'il l'avait fait, la guerre aurait tourné autrement. 

Emile Haumant. 

— Louis Léger. Nicolas Gogol (Paris, Bloud, in-16, 265 p.; col- 
lection des « Grands écrivains étrangers » ; prix : 2 fr. 50). — Nous 
ne pouvons que mentionner cette fort agréable biographie du grand 
romancier russe. Rappelons cependant que, si Gogol fut un des 
peintres les plus curieux de la vie russe, s'il a tracé une image célèbre 
du fonctionnaire (dans sa comédie du Revisor), il s'est aussi essayé 
dans l'enseignement. Il fut en effet professeur d'histoire du moyen 
âge à l'Université de Saint-Pétersbourg. Il y était entré sans diplômes 
et il n'avait sur l'histoire que des idées dont la source principale était 
dans son imagination; d'ailleurs, il professa pendant une année à 
peine (1834-1835) et s'empressa de revenir à la littérature, qu'il ne 
devait plus quitter. Ch. B. 



RECUEILS PÉRIODIQUES ET SOCIÉTÉS SAVANTES. 



France. 

1. — Feuilles d'histoire du XVIIe au XX« siècle. 1914, 1" août. 

— M.-N. SCHVEITZER. Les Chartreux de Vauvert propriétaires à Paris, 
1753 (histoire des propriétés marquées dans un inventaire de 1753). — 
Cl. Perroud. Une famille en 1793-1794. Lettres d'un volontaire 
(•2« article ; détention de Champagneux père, d'après les Notices qu'il 
écrivit lui-même durant son incarcération à La Force. Lettres de son 
fils, Benoît- Anselme, volontaire à l'armée des Ardennes, puis dans le 
bataillon de Mayenne-et-Loire; envoyé ensuite au siège de Lyon; 
suite en aoùt-nov. 1793). — L. Humbert. Lettres de la comtesse de 
Balbi, de son fils et de Louis XVIII (suite ; Armand de Balbi, fils de 
la comtesse, était en 1795 sous les ordres du marquis d'Autichamp. 
Il quitta son corps sans permission, sous prétexte de se joindre aux 
troupes qui devaient débarquer à Quiberon ; cette équipée lui valut 
d'être rayé du régiment, révocation que le roi confirma purement et 
simplement. C'était la rupture définitive avec la comtesse de Balbi). 

— G. Vauthier. Les demandes d'emploi dans la maison de l'Empe- 
reur (en 1804). — Fr. Larcher. Le chapitre impérial d'éducation pour 
les filles d'Austerlitz (plan d'éducation proposé par M"""* Campan dans 
une lettre à l'Empereur, 1804). — Eug. Welvert. Barras après Bru- 
maire (suite; sous la première Restauration, Barras eut des relations 
suspectes avec le comte de Blacas ; on se rappela alors ses intrigues 
avec ou pour les royalistes au 18 fructidor. La plupart de ses amis 
l'abandonnèrent en ce moment. Heureusement pour lui, n'ayant ni 
accepté d'emploi ni signé l'acte additionnel pendant les Cent-Jours, il 
put échapper à la réaction royaliste de 1815 et attendre, tranquille dans 
le Midi, l'amnistie du 19 janvier 1816. En 1818, on le voit solliciter 
le duc de Berry, et sa requête est accueillie avec bienveillance. 
Avait-il donc tenté de se vendre aux Bourbons?). — A. Marquiset. 
La fin de Godoy (mort à Paris, rue de La Michodière, le 6 oct. 1851). 

2. — La Révolution française. 1914, 14 août. —A. Aulard. Jean 
.laurès. — Alph. Méry. Les élections à l'Assemblée législative de 1791 
et les assemblées électorales en aoùt-sept. 1791. — M. Préaux. Un gre- 
nadier du 18 brumaire : le capitaine Pourée (Pourée, un des « sau- 
veurs » de Bonaparte le 18 brumaire, fut libéralement récompensé 
par Joséphine et par le Premier Consul : chevalier de la Légion 
d'honneur en 1804, il parvint au grade de capitaine en 1811. Il mou- 



234 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

rut le 5 juin 1844). — P. Vinson. Un essai de représentation profession- 
nelle pendant les Cent-Jours (suite et fin). = Documents : Une lettre 
du conventionnel Ritter à son collègue Laurent (de Paris, 3 messidor 
an II ; détails sur l'affaire de Catherine Théot). — Jugement contre les 
assassins de Hoche (pièces concernant l'accusation contre ceux qui 
avaient comploté d'assassiner le pacificateur de la Vendée, 1796-1797; 
ils appartenaient au parti royaUste). ■=. Sept.-iiov. A. Aulard. Le 
Recueil des actions héroïques (publié par les soins du Comité d'ins- 
truction publique de la Convention nationale en l'an II; les rédacteurs 
en furent Léonard Bourdon, puis Thibaudeau. Il n'eut que cinq numé- 
ros). — F. Raymond. Les Constituants de Lyon et leurs électeurs, 
juin 1789-sept. 1791. — F. Uzureau. Arrestation des fédéralistes ange- 
vins. — A. MÉRY. Les élections à l'Assemblée législative de 1791 : les 
assemblées électorales (suite). = Documents : 1° Manœuvres des 
prêtres dans l'Ardèche en prairial an III; 2" Lettres de Roux-Laborie 
à Thibaudeau en l'an VIII. 

3. — Revue des questions historiques. 1914, l»"" juill. — R. de 
Launay. Le combat de Perrigny, août 52 av. J.-C. (exposé critique du 
récit des Commentaires, VII, 66). — Am. Moulle. Les corporations 
drapières de la Flandre au moyen âge (l^"" article). — Léon Mirot. 
L'enlèvement du Dauphin et le premier conflit entre Jean Sans-Peur 
et Louis d'Orléans, juill. -oct. 1405 (suite; les manifestes des ducs de 
Bourgogne et d'Orléans). — Henri du Bourg. La saisie du temporel 
ecclésiastique du diocèse de Saint-Papoul en 1582 (détail de la procé- 
dure suivie pour cette saisie ; il s'agissait de contraindre le très pauvre 
diocèse de Saint-Papoul à s'acquitter des charges pécuniaires qui lui 
avaient été imposées par le roi et par le pape, afin d'alimenter la guerre 
contre les protestants). — R. de Cisternes. Un colonel du régiment 
de Champagne à l'Académie française (Charles-Armand-René de La 
Trémoille et de Thouars; élu en 1738, il mourut de la petite vérole en 
1741 à l'âge de trente-trois ans). — Baron André de Maricourt. 
Lettres de l'abbé Le Gouz au baron de Gémeaux, 1740-1764. = 
C. -rendu : A. Manaresi. L'impero romano e il cristianesimo (bonne 
histoire de l'empire romain et du christianisme au temps des persécu- 
tions). = Bulletin historique : Albe. Chronique du INIidi (analyse des 
bulletins et recueils des Sociétés savantes de dix-huit départements qui 
tous ne sont pas du Midi). — M. Besmer. Chronique d'histoire 
ancienne, grecque et romaine. — L. Didier. Courrier des États-Unis. 
= Bulletin bibliographique : Tournebize. Histoire politique et reli- 
gieuse de l'Arménie depuis les origines des Arméniens jusqu'à la mort 
de leur dernier roi, l'an 1393 (volume fait de pièces et de morceaux, 
où l'auteur ne craint pas de se contredire lui-même. Il s'y trouve de 
très bonnes parties, mais une histoire de l'Arménie reste à faire). — 
Lefebvre de Montjoye. Les Ligures et les premiers habitants de l'Eu- 
rope occidentale; leurs termes géographiques (c'est de la divagation 
pure). — K. Six. Das Aposteldekret, Act. xv, 28-29 (savant mémoire 



RECUEILS pe'riodiqdes. 235 

sur le décret édicté par le concile de Jérusalem). — F. Lenzi. San 
Domnio, vescovo e martire di Salona, f 304 (bonne mise au point 
d'une question qu'avait embrouillée la vanité d'une « tradition d'apos- 
tolicité »). — Palmarocci. L'abbazia di Monte Cassino e la conquista 
normanna (histoire politique et économique de la célèbre abbaye jus- 
qu'au milieu du xii^ siècle; mais l'auteur donne trop de place aux 
conjectures, pas assez aux textes). — Longas Bartibas. La represen- 
tacion aragonese en la junta central suprema (1808-1810; excellent). 

— A. Brou. Saint François-Xavier (bon). — Herrera y Oria. A pro- 
posito de la muerte de Escobedo (tend à prouver qu'Antonio Ferez a 
empoisonné lui-même le prêtre Pedro de La Hera, astrologue, dont il 
suivait les conseils dans la conduite de sa vie et dont le témoignage pou- 
vait à l'occasion lui être funeste). — A. Lombard. L'abbé du Bos (très 
intéressant). = 1" oct. L. MmOT. L'enlèvement du Dauphin et le pre- 
mier conflit entre Jean Sans-Peur et Louis d'Orléans, juill.-oct. 1405 
(suite et fin; neuf documents inédits publiés en appendice). — M. Se- 
PET. Observations critiques sur l'histoire de Jeanne d'Arc. La relation 
officielle du procès de condamnation et la diplomatie de l'Angleterre 
(cette relation officielle est le document publié par Quicherat, Pi^ocès, 
t. III, p. 377, sous le titre à' Instrumentum sententise; c'est un 
résumé du procès composé longtemps avant la rédaction officielle in 
extenso du procès de condamnation. Il contient l'exposé de la cause 
faite au nom et sous l'inspiration de Cauchon ; on y constate les esca- 
motages et les falsifications sur lesquels s'appuya la condamnation. Il 
eut surtout pour objet de convaincre les juges. Plusieurs autres pièces, 
celle qu'on appelle V Information posthume, les Lettres de garan- 
tie, ont été annexées à r7nsiri(me?iiMm senfeniiae afin de convaincre 
Rome et les princes de la chrétienté de la légitimité de la sentence). 

— M. Prévost. L'assistance aux invalides de la guerre avant 1670. 

— J. Rambaud. a propos des martyrs de Lyon (voici un point de droit 
significatif : un des accusés, Attale, originaire de Pergame, allait être 
mis à mort, quand on apprit qu'il était citoyen romain; aussitôt il fut 
reconduit en prison et l'on écrivit à l'Empereur pour lui demander la 
conduite à tenir. Cet incident judiciaire n'a pu se produire qu'avant 
l'édit de Caracalla ordonnant que tous les habitants de l'empire fussent 
faits cives romani. Il est donc impossible, comme M. Thompson l'a 
cru, que le martyre ait eu lieu seulement au iii^ siècle). — J. Gui- 
RAUD. Rome, la Renaissance et les Farnèse (d'après l'ouvrage de 
M. Ferdinand de Navenne). — G. de La Véronne. Une aliénation de 
biens ecclésiastiques (contribution à l'étude de la propriété foncière 
sous l'ancien régime; analyse les pièces relatives à l'aliénation, par 
l'évêque de Nevers, d'une partie des biens qui formaient la mense de 
l'abbaye do Saint-Cyran au diocèse de Bourges, 1757-1768). — 
C. Daux. État du diocèse de Montauban à la fin de l'ancien régime 
(d'après le répertoire-manuel du dernier évoque de Montauban, Le Ton- 
nelier de Breteuil, qui mourut le 14 août 1794). — P.-R. du Magny. 



236 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

Une supercherie historique. Le pseudo-manuscrit de la comtesse 
d'Apchier (les « documents inédits » sur lesquels M. Jean de Bonne- 
fon s'appuie pour établir que le Dauphin, échappé du Temple, est mort 
en 1854 sous le nom de baron de Richemont, sont des faux; il est 
impossible en particulier que les mémoires rédigés en 1833 et 1853 par 
la comtesse d'Apchier soient authentiques). =: C. -rendu : R. Gleizes. 
Jean Le Vacher, vicaire apostolique et consul à Tunis et à Alger, 
1619-1683 (excellente biographie). = P. Courteault. Bulletin du sud- 
ouest, 1911-1913 (bibliographie très complète). := Bulletin bibliogra- 
phique : F7\ Dutacq. Histoire politique de Lyon pendant la Révolu- 
tion de 1848 (bon). — F. de Cardaillac. Un témoin du coup d'État, 
1848-1852. Bernard Lacaze (d'après sa correspondance). — Fr. Rous- 
seau. Souvenirs de l'invasion et du siège de Paris (intéressant). — 
V. Cartier. Le général Trochu (1815-1896; touchante apologie). — 
Gausseron. Un Français au Sénégal. Abel Jeandet (importants docu- 
ments). 

4. — Revue d'histoire moderne et contemporaine. 1914, mars- 
juin. — M. Marion. Les rôles des vingtièmes et les statistiques de la 
propriété territoriale sous l'ancien régime (ces rôles ne sauraient four- 
nir les minutieux détails que M. Loutchitsky s'ingénie à leur demander, 
car les revenus des propriétaires y sont évalués au hasard, les muta- 
tions n'y sont pas consignées exactement, les omissions et les doubles 
emplois y sont fréquents; on ne peut s'en servir qu'après un sévère 
examen critique). — Ch. Ballot. La politique extérieure du Directoire 
d'après des ouvrages récents (si la paix n'a pas été conclue à Lille, la 
faute en est surtout à Reubell, qu'inspirait une haine irraisonnée 
contre l'Angleterre; après le 18. fructidor, c'est lui qui dirige la poli- 
tique du Directoire dans les voies de Bonaparte). — P. Muret. 
Alexandre II et Napoléon III, d'après un ouvrage récent (celui de 
M. François Charles-Roux; ouvrage remarquable, mais dont la docu- 
mentation offre de regrettables lacunes). ^= C. -rendus : .4. Schir)i- 
berg. L'éducation morale dans les collèges de la Compagnie de Jésus 
eu France sous l'ancien régime (important). — 0. Schinid. Der Baron 
von Besenval, 1721-1791 (bon). — P. Bordereau. Bonaparte à Ancône 
(inutile). 

5. — Journal des savants. 1914, mai. — L. Le&er. Les sœurs 
de Pierre le Grand. — R. Gauthiot. La langue étrusque (l'étude de 
M. Martha présente de tels défauts de méthode qu'elle aboutit à des con- 
clusions inacceptables ; elle se perd dans l'imprécision et dans l'arbi- 
traire; « l'étrusque serait-il vraiment iînno-ougrien que M. Martha 
n'aurait contribué en rien à l'établir; il aurait pu rapprocher de 
l'étrusque une autre langue quelconque, avec exactement les mêmes 
exemples ». — M. Besnier. Fouilles et découvertes récentes en Tuni- 
sie. =z Juin. C. Bellaigue. L'opéra itahen en France avant LuUi 
(d'après le livre de M. H. Prunières). — P. Fabia. L'irréligion de 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 237 

Tacite (d'après M. R. von Puhlmann). — F. -G. de Pachtère. 
L'Afrique du Nord avant l'iiistoire et au début de l'iiistoire, 1" art. 
(d'après M. S. Gsell). — H. Dehérain. Lettres de William Henry 
Waddington sur son voyage archéologique en Syrie en 1861 et 1862. 

6. — Polybiblion. 1914, mai. — L. CluGnet. Hagiographie et 
biographie ecclésiastiques (bulletin critique des ouvrages récents). = 
C. -rendus : A. Bouché-Leclercq. Histoire des Séleucides (étendue 
de l'information, style savoureux, mais quelques partis pris). — Le 
Douteiller. Notes sur l'histoire de la ville et du pays de Fougères 
(intéressant, mais non irréprochable). — H. Malo. Les corsaires dun- 
kerquois et Jean Bart (plume alerte, grande érudition). — P. Mon- 
tarlot et L. Pingaud. Le congrès de Rastadt, t. III (documents bien 
pubhés, lecture attachante). — R. Kerviler. La Bretagne pendant la 
Révolution (ne renouvelle aucune question). — A. Baudrillart. Vie 
de Mgr d'Hulst (instructif et émouvant). = Juin. M. Lambert. 
Ouvrages concernant la jurisprudence. = C. -rendus : J. de Dain- 
pierre. Mémoires dé Barthélémy (vive critique au sujet de l'absence 
de notes). — J. Bryce. La République américaine, t. III et IV (dis- 
cute les conclusions). = Juill. A. Froidevaux. Histoire coloniale et 
colonisation. = C. -rendus ; D-" F. Roland. Les cartes anciennes de 
la Franche-Comté; étude historique et descriptive. Première partie 
(très utile). — Sakarai. Niku-Dan. Mitraille humaine, récit du siège 
de Port-Arthur (récit vivant et angoissant). — A.-P. Steer. Le « Novik », 
journal posthume, traduit par le commandant de Balincourt (récit 
très émouvant de la brève campagne maritime du « Novik », de son 
naufrage sur la côte de Sakhaline et de la retraite de l'équipage jusqu'à 
Nicolaieff). 

7. — Revue critique d'histoire et de littérature. 1914, 30 mai. 

— Mélanges de la Faculté orientale de Beyrouth, t. VI (contient le cata- 
logue raisonné des manuscrits historiques conservés à la bildiothèque 
de l'Université Saint-Joseph, un recueil d'inscriptions byzantines de 
la région d'Urgub, la fin des études sur le califat de Jazid I^"-, par le 
P. Lamnens, etc.). — Sadjak. De codicibus graecis in Monte Cassino 
(Ijon). — A. von Mess. Ctesar (vie de Jules César pleine de fautes de goût 
et d'erreurs de jugement). — Samaravi. J. Casanova, Vénitien (savante 
et agréable étude sur divers épisodes des Mémoires de Casanova). — 
Vicomte de Reiset. Joséphine de Savoie, comtesse de Provence, 1753- 
1810 (gros livre sur une princesse insignifiante; ce gros livre est rem- 
pli avec des riens). = 6 juin. R. Dussaud. Introduction à l'histoire 
des religions (beaucoup d'érudition; mais un dogmatisme trop étroit). 

— Wieland. Altar und Altargrab der christlichen Kirchen im 
4 Jahrh. (très instructif). =: 13 juin. Guest. The governors and judges 
of Egypt (bonne édition critique de deux ouvrages composés par le 
fameux philosophe el-Kindî, mort en 961 : c'est une histoire des gou- 
verneurs de l'Egypte et une autre des juges du même pays. Documents 



238 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

d'un caractère encore plus littéraire qu'historique, mais qui cepen- 
dant nous renseignent sur l'établissement des Arabes en Egypte pen- 
dant les quatre premiers siècles de l'hégire). — Hœlscher. Die Pro- 
pheten (remarquable; au début, excellente étude de psychologie et 
d'histoire sur les origines de la prophétie). — P. Thomsen. Kompen- 
dium der palsestinischen Altertumskunde (bon). — L. Gautier. Intro- 
duction à l'Ancien Testament, 2^ édit. (excellent). — P. de Labriolle. 
Les sources de l'histoire du Montanisme. La crise montaniste (deux 
volumes excellents). — 0. Procksch. Die Genesis ûbersetzt und 
erklàrt (œuvre de critique prudente et de solide érudition; mais, en 
matière d'exégèse, les idées de l'auteur sont parfois un peu enfan- 
tines). — E.-C. Quiggin. Essays and studies presented to William 
Ridgeway (analyse des mémoires contenus dans ce volume; ils se 
rapportent pour la plupart à l'archéologie antique). — G. Renard. 
Histoire du travail à Florence (excellent résumé). := 20 juin. Mxrzâ 
Muhammad Qazv^înî. The Tarikh-i-Jahan-Gusha. Part I containing 
the history of Chingiz khân and his successors (bonne édition d'un 
texte important pour l'histoire de l'Asie centrale; ce texte a été com- 
posé en 658-1260). — 0. Prock&ch. Die Vôlker Altpal?estinas (bref 
résumé; l'auteur est beaucoup trop affirmatif). — Philarétos. Péri- 
clès, Aspasie (intéressant). — Lûbker. Reallexikon des klassischen 
Altertums, 8<= édit. (excellent). — G. Landgraf. Kommentar zu Cice- 
ro's Rede pro Roscio Amerino (excellent). = 27 juin. Witkowski. 
Epistolae privatae graecae quae in papyris aetatis Lagidarum servan- 
tur (nouvelle édition heureusement remaniée). — Trendelenburg . 
Pausanias in Olympia (instructif). — Fr. Stolle. Der rômische Legio- 
naer und sein Gepseck (travail très soigné). — H. Prunières. L'opéra 
italien en France avant Lulli (fort intéressant). — Couard. L'adminis- 
tration départementale de Seine-et-Oise, 1790-1913 (important). =z 
4 juill. G. Marsais. Les Arabes en Berbérie du xi<= au xiv^ s. (bon). 
= 11 juill. Pouget de Saint-Aiidré. Le général Dumouriez, 1739- 
1823 (« il y a quelques bons endroits dans ce livre; le reste est 
médiocre et mauvais ». Seize pages d'errata et de critiques par A. Chu- 
quet à l'appui de ce jugement. Cependant, l'auteur a fait quelques 
heureuses trouvailles dans les dépôts publics de Paris). =: 18 juill. 
G. Kittel. Die Oden Salomos (prouve que ces odes sont d'origine chré- 
tienne, qu'elles sont imitées des psaumes canoniques). — Linck. De 
antiquissimis veterum quae ad Jesum Nazarenum spectant testimoniis 
(bonne critique des témoignages de Josèphe, Pline, Tacite et Suétone; 
on ne saurait nier « que Jésus ait existé »). — W. Drandt. Elchasaï, 
ein Religionsstifter und sein Werk (bonne étude sur un personnage 
certainement historique, un juif, qui vivait dans les premières années 
du règne de Trajan). — Hoennicke. Die Apostelgeschichte (tient pour 
l'unité et l'authenticité du livre des Actes considéré comme étant de 
Luc, disciple de Paul). — W. Stuhlfath. Gregor I der Grosse (biogra- 
phie critique de ce pape avant son élection; l'auteur utilise unique- 



RECUEILS PE'RIODIQUES. ^39 

ment les documents contemporains de Grégoire, car les « Vitae » 
ont été écrites dans un dessein d'édification et ont un caractère tout 
à fait légendaire). — E. Millier. Peter von Prezza, ein Publizist der 
Zeit des Interregnums (bonne analyse des œuvres d'un pamphlétaire 
italien du xiip s.). — R. Teuffel. Individuelle Persônlichkeitsschil- 
derung in den deutschen Geschichtswerken des 10 u. 11 Jahr (bon). 
^ 25 juill. Susan H. Ballon. The ms. tradition of the Historia 
Augusta (description détaillée du ms. qui doit servir de base à une 
nouvelle édition de l'Histoire auguste). — R. Allier. La Compagnie 
du Très-Saint-Sacrement de l'autel à Toulouse (utilise avec sagacité 
des documents nouveaux ; mais on n'a pas encore retrouvé les registres 
de la Compagnie; sont-ils perdus"?). — R. Cruchet. Les Universités 
allemandes au xx^ s. = l^'' août. J Wellhausen. Kritische Analyse 
der Apostelgeschichte (les Actes des apôtres, tels qu'ils nous sont 
parvenus, ne peuvent être l'œuvre de Luc ; les pièces de remplissage 
y occupent une place trop considérable). — W. Bousset. Kyrios 
Christos. Geschichte des Christusglaubens von den Anfsengen des 
Christentums bis Irenaeus (« beau livre qui fait entrer dans le cadre 
général de l'histoire des religions le dogme fondamental du christia- 
nisme )>). — Paget Toynbee. Dante Alighieri; his life and work 
(4e édition ; précieux répertoire de renseignements, présentés le plus 
souvent sous la forme même où les sources nous les fournissent). 

8. — Bulletin hispanique. 1914, avril-juin. — Alf. Morel-Fatio. 
A propos de la correspondance diplomatique de D. Diego Hurtado de 
Mendoza (observations critiques sur les divers recueils ; en appendice, 
six lettres de Mendoza, 1540 et 1547). — C. Pérez Pastor. Nouvelles 
données sur l'histrionisme espagnol aux xvi« et xyii^ s. (suite). — Con- 
grès d'art chrétien en Catalogne. — L'œuvre historique de M. Carlos 
A. Villanueva (histoire sud-américaine), zz Juillet-sept. P. Paris. 
Mérida (promenade archéologique). — G. Cirot. Florian de Ocampo, 
chroniste de Charles-Quint (additions importantes au livre de M. Morel- 
Fatio ; étude sur la façon dont Ocampo s'est renseigné pour son tra- 
vail historique; mss. de la Bibl. nat. de Madrid et de l'Escurial). — 
J. Mathorez. Notes sur les Espagnols en France depuis le xvi« s. 
jusqu'au règne de Louis XIII (surtout dans l'ouest). — U. Kahrstedt. 
Les Carthaginois en Espagne (traduction d'un chapitre de l'ouvrage 
de cet auteur). — L'architecture romane en Catalogne avant le xii^ s. 
(compte-rendu étendu par J.-A. Brutails du deuxième volume de l'ou- 
vrage de Puig y Cadafalch, Falguera et Goday). — Article nécrologique 
sur Boris do Taunenberg, par Alf. Morel-Fatio. 

9. — Revue des bibliothèques. 1914, janv.-mars. — A. Rébel- 
LiAU. Les fonds historiques de la bibliothèque Thiers. — J. Paz. 
Archives générales de Simancas. Secrétairorie d'État. Catalogue des 
documents des négociations de Flandres, Hollande et Bruxelles, 1506- 
1795 (suite). — J. Bonnerot. Victor Mortet (notice et bibliographie). 



240 RECCEILS PÉRIODIQDES. 

=: C. -rendus : W.-P. van Stockum. La librairie, l'imprimerie et la 
presse en Hollande à travers quatre siècles (reproductions d'impres- 
sions néerlandaises). — G. Lépreux. Gallia typographica, t. III et IV 
(excellente synthèse de renseignements). — J.-M. Burnam. Pahieo- 
graphia iberica (important et curieux). 

10. — Revue des sciences politiques. 1914, 15 avril. — M. Cou- 
rant. Russes, Kalmouks et Mandchous (exposé historique d'après les 
travaux de Gaston Cahen). = C. -rendu : E. Guyot. Le socialisme et 
l'évolution de l'Angleterre contemporaine (travail très bien fait et de 
haut intérêt; observations importantes par Léon Morel). i= 15 juin. 
P. C. Journal d'un Français à Uskub pendant la deuxième guerre bal- 
kanique, du 29 juin au 6 août 1913 (quelques détails intéressants). 

11. — Revue Mabillon. 1914, mai. — A. Chauliac. Un marty- 
rologe du XIP s. de l'abbaye de Saint-Émilion. — D. L. Guilloreau. 
L'obituaire de l'abbaye de Saint- Vincent du Mans (fin). — D. J.-M. 
Besse. Les correspondants cisterciens de Luc d'Achery et de Mabil- 
lon (lettres de Lannoy, 1676-1677). — D. P. Monsabert. Documents 
inédits pour servir à l'histoire de l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers 
(suite; extrait du Coutumier). — D. J.-M. Besse. Chronique biblio- 
graphique. 

12. — Le Correspondant. 1914, 10 juin. — M. DuBOlS. Géogra- 
phie et géographes. L'évolution de. la géographie contemporaine 
(depuis Karl Ritter, disciple plus ou moins conscient de Kant; de 
Kant procède aussi d'ailleurs Michelet qui fut, en géographie et avant 
Ritter, un novateur. Des progrès de l'enseignement géographique 
en France ou mieux à Paris, à la Sorbonne et à l'École normale 
depuis Vidal de La Blache. Ce qu'il faut entendre par « géogra- 
phie régionale » et « géographie humaine »). — M. Vaussard. Les 
nouvelles tendances du nationalisme italien. — Abbé Augustin Sicard. 
M. Olier et Saint-Sulpice (d'après la biographie de J.-J. Olier par Fré- 
déric Monier). — A. Chéradame. L'Europe et l'Albanie. z= 25 juin. 
H. Bremond. Walter Scott et le romantisme conservateur. — H. La- 
porte. Les emprunts français à travers l'histoire. — Fr. Boucher. 
La journée de Bouvines, 27 juillet 1214 (quelques pages d'histoire 
militaire, sans plus). — A. Britsch. Les courses de chevaux sous 
Louis XVI. Les prix du roi (utilise quelques documents nouveaux). 
= 10 juillet. A. Chéradame. La nouvelle Serbie (avec deux cartes). 
— A. VoGT. La restauration du catholicisme à Genève sous la domi- 
nation française; à l'occasion des fêtes du centenaire genevois. — 
P. Leblanc. L'archiduc François-Ferdinand d'Esté et la duchesse de 
Hohenberg. Souvenirs intimes (l'auteur, vicaire général de Versailles, 
fut appelé auprès d'eux pour leur donner son avis sur l'éducation 
religieuse de leurs enfants. Il les a donc connus dans l'intimité. Sou- 
venirs assez brefs d'ailleurs). — P. de Chadaleu. Le nouvel héritier 
présomptif d'Autriche. L'archiduc Charles. Souvenirs personnels. 



RECUEILS rÉRIODIQDES. 241 

13. — La Grande Revue. 1914, 10 juin. — Ch.-M. Couyba. Le 
Parlement sous la seconde République. = 25 juin. Victor Bérard. 
Finance et diplomatie (depuis 1898 et le voyage de l'empereur d'Al- 
lemagne en Orient; comparaison avec l'ancienne diplomatie, celle 
du prestige, de la magnificence et de la gloire, celle qui « a pour loi 
le respect du droit, de tous les droits, le soin des intérêts réguliers et 
permanents des peuples et quelque scrupule comme quelque patience 
dans l'emploi des moyens » ; fin le 5 juillet). — L. Deries. Policiers 
et douaniers contre Victor Hugo (montre, d'après les archives de la 
Manche, la terreur causée au gouvernement impérial par les pam- 
phlets de V. Hugo et les moyens mis en œuvre pour en empêcher l'in- 
troduction clandestine sur le sol françaisl. — M. Ligère. Un fief 
ecclésiastique au xx^ siècle (c'est la Haute-Bretagne où, depuis dix 
ans, se sont formés de véritables domaines d'église). = 5 juillet. 
G. Aron. Les principes de la Révolution et les problèmes politiques 
actuels. — H. de Montfort. L'organisation scientifique de la repré- 
sentation nationale, d'après Condorcet. — Ch. Guignebert. Questions 
religieuses contemporaines. 

14. — Mercure de France. 1914, l<^i" juin. — R. Bl.a.nco-Fom- 
BONA. Bolivar. Aspects de son génie. = le^ juillet. H. Malo. Le 
vaincu de Bouvines (biographie et portrait de Renaud de Boulogne, 
comte de Dammartin). z=. 16 juillet. A. van Genxep. La signification 
du premier Congrès d'ethnographie (qui s'est tenu à Neuchâtel en juin 
dernier. Note la séparation qui s'est opérée entre l'anthropologie, la 
préhistoire, l'ethnographie et montre le profit que la science peut 
tirer de cette division du travail, à condition que des jalousies person- 
nelles ne viennent pas troubler l'œuvre parallèle). 

15. — La Revue. 1914, l^r juin. — A. Cahuet. Napoléon délivré 
(exhumation de l'Empereur, dans la nuit du 14 au 15 octobre 1840; 
translation du corps aux Invalides, le 15 décembre suivant). =: 15 juin. 
Ed. Petit. Jean Macé, professeur de demoiselles (biographie de Jean 
Macé jusqu'à son mariage en 1850; pour faire marcher son ménage, 
ce « fouriériste impénitent » devint professeur à Beblenheim, près de 
Colmar). = l^-^ juillet. Frank Hedgcock. Victor Hugo et le Congrès 
de la paix de 1849. Documents inédits. — Paul Louis. La poussée du 
socialisme en Europe. 

16. — La Revue de Paris. 1914, 1«'' juin. — Jules Ferry. 
Lettres; 2« art. : 1872-1877. — Comte André de Fels. L'organisation 
professionnelle au xyiip s.; fin (influence exercée par les doctrines des 
encyclopédistes; agitation croissante des associations ouvrières; le 
progrès économique rend inutiles, nuisibles à la production, le mono- 
pole et les réglementations imposés par les corps de métier, qui sont 
supprimés par la Constituante). = 15 juin. E.-F. Gautier. Une visite 
aux grottes de Dahra (description des lieux et récit de l'opération 
militaire qui eut pour effet, le 19 juin 1845, d'anéantir, par le feu et 

Rev. Histor. CXVIL 2« fasg. 16 



242 



RECUEILS PERIODIQUES. 



l'asphyxie, toute la population rebelle réfugiée dans ces grottes. Rôle 
joué dans cette catastrophe par Pélissier et par Saint-Arnaud). — 
Colonel E. Picard. Au service de la nation. Lettres de volontaires : 
1792-1798. — Edm. Bruwaert. Jacques Callot à Florence. — 
G. Constant. La reine de neuf jours (Jane Grey ; son avènement, sa 
chute et son supplice. Récit rapide, mais substantiel, et puisé aux 
sources les plus pures). = l^^ juillet. Chapuisat. Comment Genève 
devint ville suisse (en 1814-1815). — M. Chardon. Le jeu à la cour 
de Louis XIV (d'après les mémoires du temps). =: 15 juillet. Chapui- 
sat. Empereurs, rois et ministres au Congrès de Vienne (extraits 
instructifs et piquants d'un journal que tinrent un des députés genevois 
au Congrès de Vienne, Jean-Gabriel Eynard, et sa femme, née Lui- 
lin de Châteauvieux). — Martine Rémusat. Un amoureux de Char- 
lotte-Amélie de La Trémoïlle (biographie du comte Pierre de Griffen- 
feld, grand chancelier du royaume de Danemark, victime de son 
amour pour la nièce de Turenne). 

17. — Revue politique et littéraire. 1914, 13 juin. — Beau- 
marchais. Lettres d'Espagne, publ. par Louis Thomas (appelé à 
Madrid, où vivent deux de ses sœurs, Beaumarchais veut mettre à 
profit ce voyage pour faire des affaires; il veut devenir fournisseur 
général des vivres de l'armée espagnole et remue ciel et terre pour 
mettre sur pied cette entreprise qui finalement échoue, 1764-1765. Ses 
lettres nous en font suivre toutes les péripéties) ; suite le 20 juin et fin 
le 27 juin. — Dauphin-Meunier. Une lettre inédite de Linguet (à 
M'^^ de Cabris, sœur aînée de Mirabeau. Furieuse contre son père, 
qui l'avait fait enfermer, elle tenta d'obtenir l'aide de Linguet pour 
un pamphlet où elle se proposait d'accommoder à sa façon et son père, 
le marquis de Mirabeau, et son oncle, le bailli. Linguet, qui s'attendait 
à être mis à la Bastille pour sa querelle avec le duc de Duras, donne 
à M™« de Cabris le conseil de se soumettre et de demander son par- 
don, 1780). = 20 juin. Questions militaires. A propos de la deuxième 
guerre des Balkans. Bulgares contre Serbes, ch. vi (état matériel et 
moral des deux armées à la veille du conflit; causes de Tépuisement 
où se trouvait l'armée bulgare). = 27 juin. Hugues Le Roux. L'héri- 
tier de Ménélik (détails intéressants et de première main sur Méné- 
lik, sur la formation de ses idées et son œuvre politique, sur la 
manière très éthiopienne dont il a préparé l'éducation et le règne de 
son petit -fils). ^ 4 juillet. Et. Fournol. Du gouvernement des 
Albanais (à suivre). — Maréchal Vaillant. Lettres et billets iné- 
dits, publ. par Paul Bonnefon (adressés pour la plupart au poète 
Pierre Lebrun. Notons au moins ce passage : « Vous avez tort de 
dire que je me raidis contre les recommandations. Non; mais je 
crains de faire des injustices. Je m'étudie à n'en pas faire. En agis- 
sant ainsi, on ne se fait pas de clientèle, je le sais, mais on quitte le 
pouvoir la conscience en repos. » Écrit par un maréchal du second 
Empire, le 20 juin 1855). — Edme Champion. L'Église et la Révo- 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 243 

lution (la lutte de l'Église contre la Révolution a commencé bien 
avant la constitution civile. Ce n'est pas celle-ci qui est la cause de 
la rupture, mais bien l'incompatibilité fondamentale qu'il y avait, 
qu'il y a peut-être encore, entre les deux régimes). i= 11 juillet. 
Jos. Reinach. La France et l'Allemagne devant l'Histoire, 1814- 
1815 (suite; expose pourquoi la France, vaincue à Waterloo, fut 
obligée de subir, sans pouvoir les discuter comme elle l'avait fait 
avec succès en 1814, les conditions des vainqueurs ; elle conserva cepen- 
dant presque intactes les limites que lui avait données l'ancienne 
monarchie. La Prusse voulait lui reprendre l'Alsace et la Lorraine 
pour les restituer à l'empire ; mais une Allemagne démesurément 
agrandie eût été une menace pour le reste de l'Europe, et c'est pour- 
quoi le projet présenté par la Prusse fut écarté. On conclut une « nou- 
velle paix d'Utrecht » qui, sans doute, fortifiait les « barrières » contre 
la France, mais respectait, du moins dans ses parties essentielles, son 
intégrité). := 18 juillet. J. Gautier. Questions universitaires. Un siècle 
d'enseignement des langues vivantes. — M. Lair. Allemagne et Rus- 
sie (le professeur Th. Schiemann a écrit dans la Gazette de la Croix : 
« Nous avons toujours été d'avis que le jour où Paris et Saint-Péters- 
bourg auraient la certitude d'être appuyés par l'Angleterre, une guerre 
européenne en résulterait, plus que probablement, dans un avenir très 
proche. » M. Lair estime que cette prédiction ne saurait être accueillie 
sans réserve; mais la guerre, si elle éclatait, aurait des causes surtout 
économiques : c'est à la fin de 1916 qu'il faudra reviser le traité de 
commerce germano-russe, et l'Allemagne veut pouvoir à cette époque 
imposer ses volontés à la Russie). — H. Hauser. Les sources de l'his- 
toire du règne de Henri IV (introduction au tome IV des Sources; 
fin le 25 juillet). — M. Vernes. Un vieux sanctuaire chananéen en 
Israël : Gabaon. == l"^*" août. Et. Fournol. Questions extérieures. Du 
gouvernement des Albanais. — P. Lebrun et A. Martin. Deux amis 
sous la Restauration. Correspondance inédite, pubhée par P. Bonne- 
FON (lettres de Martin à son ami Lebrun ; note ses impressions de 
voyage lorsqu'il alla rejoindre son poste de consul de France àChris- 
tiansand, 1816-1817; suite). — Gaulis. Le centenaire de Genève. = 
14 aoùt-14 nov. Vesnitch. La Serbie et la guerre européenne (renais- 
sance serbe au xix« siècle ; c'est cette renaissance que l'Autriche-Hon- 
grie a voulu réprimer, d'abord seule, puis avec l'appui de l'Allemagne). 
— E. Fournol. Sur les origines de la guerre (l'Autriche avait besoin 
d'une guerre de prestige, et c'est le comte Tisza qui en a été le princi- 
pal promoteur). 

18. — Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes- 
rendus des séances de l'année 1913. Bulletin de décembre. — Cagnat. 
Un temple de la gens Augusta à Carthage. = 1914, janv. F. Sar- 
tiaux. Recherches sur le site de l'ancienne Phocée. — J. Carcopino. 
Note sur un fragment épigraphique récemment découvert à Constan- 
tine. — L. Châtelain. Note sur les dernières fouilles exécutées à 



244 RECUEILS PÉRIODIQUES. 

Mactar (Tunisie). — A. Boulanger. Notes sur les fouilles exécutées 
à Aphrodisias en 1913. — M. Dieulafoy. Basilique constantinienne 
de Lugdunum Convenarum. ^ Févr. G. Darier. Note sur l'idole de 
bronze du Janicule. — F. PréChac. Le dernier ouvrage de Sénèque. 
— J. LOTH. Les noms propres d'hommes et de lieux de la plus 
ancienne Vie de saint Samson de Dol. — P. Paris. Antiquités pré- 
romaines de Mérida (Estrémadure). — R. Gagnât. La carrière du che- 
valier romain Rossius Vitulus. = Mars. Fr. Gumont. La dédicace 
d'un temple du soleil (station de Gôme). — Germain de Montauzan 
et Ph. Fabia. Note sur les fouilles de Fourvière (décembre 1913-février 
1914). — E. HÉBRARD. Les monuments seldjoukides de Konia (Asie 
Mineure). — M. Dieulafoy. La ziggourat de Dour Charroukin (Chal- 
dée). — N. Sloush. Résultats historiques et épigraphiques d'un 
voyage dans le Maroc oriental et le Grand Atlas. — G. de Créqui- 
MONTFORT et P. Rivet. L'origine des aborigènes du Pérou et de la 
Bolivie. = Avril-mai. F. Préchac. Sénèque et la Maison d'Or 
(Sénèque, qui a parlé plusieurs fois de ce palais construit par Néron, 
fournit à qui sait bien le lire des renseignements inédits). — Note sur 
les récentes découvertes de M. Bonnel de Mézières (entre Oualata et 
Goumbou, dans le Sahara). — F. Courby. L'omphalos delphique 
(l'auteur croit l'avoir retrouvé dans les ruines du temple d'Apollon 
à Delphes). — Ch. Picard et Ch. Avezou. Les fouilles de Thasos, 
1913. — j. Maurice. Les capitales impériales de Constantin et le 
meurtre de Crispus. = Dans les procès-verbaux des séances, signa- 
lons une note de M. Carcopino sur une mosaïque tombale où est 
gravé le nom d'un évèque de Tipasa, Renatus ; un fragment d'inscrip- 
tion grecque trouvée à Narbonne par M. Rouzaud. = Juin. P. Mon- 
ceaux. Notice sur la vie et les travaux de M. Philippe Berger (avec 
la liste chronologique de ses publications, 1873-1912). — Note sur les 
fouilles pratiquées à Fourvière en oct.-nov. 1913 et en avr.-mai 1914 
par M. G. Montauzan et M. Ph. Fabia. —M. Dieulafoy. Le temple 
de Bel à Babylone, note complémentaire. — R. Mesguich. Un palais 
de Byzance : « la maison de Justinien » ; premiers travaux. 

19 — Séances et travaux de l'Académie des sciences morales 
et politiques. Compte-rendu. 1914, avril. — A. Liesse. Notice sur 
la vie et les travaux de M. Emile Levasseur. — Comte d'Hausson- 
ville. M-^e de Staël et M. Necker, d'après leur correspondance iné- 
dite (suite). = Mai. Ch. Benoist. Introduction au Rapport sur les 
causes économiques, morales et sociales de la diminution de la nata- 
lité. — H. Hauser. Une famine il y a quatre cents ans. Organisation 
commune de la défense contre la disette (d'après les archives de Dijon, 
1529). p. Meuriot. La question des grandes villes et les Econo- 
mistes auxviiP s. = Juin. Imbart de La Tour. Renaissance et Réforme. 
La religion des humanistes. = Juillet. Comte d'Haussonville. M"^« de 
Staël et M. Necker, d'après leur correspondance inédite (suite ; les 
premières impressions de M™" de Staël sur l'Allemagne). 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 245 

20. — L'Anjou historique. 1914, mai-juin. — La noblesse des 
maires d'Angers. — "M"^" Dubois de La Ferté, née d'Andigné de May- 
neuf. — Tableau de la province d'Anjou (1680-1689). — Le « Sacre 
d'Angers » avant la Révolution. — Angers au xviii« siècle. — Le dis- 
trict de Segré (1790-1795). — Bannissement des prêtres angevins en 
Espagne (1792). — Le général Moulin aîné en Vendée. — La ville 
d'Angers sous le Directoire. — État du canton de Pouancé après le 
18 Brumaire. — Le général Thiébault et Mgr Bernier. — L'école 
ecclésiastique de M. Forest à Saumur (1806-1831). — Le mariage de 
l'Empereur et les Angevins (1810). — Manifestations d'amour pour 
les gouvernements à Angers (1813-1815). = Juillet-août. Un voyage 
en Anjou (1466). — Les Récollets de La Baumette-lès-Angers. — Les 
halles d'Angers. — Les monastères bénédictins en Anjou (1765). — 
Le présidial d'Angers en 1778. — Le commerce et l'industrie à 
Angers (1787). — Le district de Saint-FIorent-le-Vieil en 1790-1791. — 
Les carriers d'Angers en 1790. — Le clergé constitutionnel en Maine- 
et-Loire. — En Vendée (juin-août 1793). — Un rapport sur la guerre 
de Vendée (octobre 1793-janvier 1794). — A la prison du château 
d'Angers (avril-juin 1794). — L'instruction publique dans l'arrondis- 
sement de Segré au début du xix^ siècle. — Le collège de Cholet 
(1806-1914). — La naissance du roi de Rome et les Angevins. — 
Achille Joubert, sénateur de Maine-et-Loire (1814-1883). — Le duc 
d'Angoulème en Maine-et-Loire (1817). — Le troisième abbé de la 
Trappe de Bellefontaine (Augustin de La Forest-Divonne, 1845-1849). 
^ Sept.-oct. La rédaction de la coutume d'Anjou, 1508 (liste des dépu- 
tés qui composèrent l'assemblée chargée d'approuver cette rédaction). 
— Les protestants à Saumur et à Angers (statistique des naissances à 
Saumur de 1613 à 1700; quelques notes d'état civil à Angers). — A 
l'abbaye de Fontevrault, 1650 (notes sur les religieuses bénédictines de 
la FidéUté réfugiées à l'abbaye, en avril 1650, au moment de la 
Fronde). — M. de Villeneuve, vicaire général d'Angers, 1734-1809. — 
Les Angevins et l'attentat de Damiens, 1757 (relation des cérémonies 
religieuses célébrées à cette occasion par le secrétaire perpétuel de 
l'Académie d'Angers). — M. Morin, recteur de Freigné, guillotiné le 
5 mars 1794. — La Terreur en Maine-et-Loire (extraits d'un discours 
prononcé le 20 octobre 1794 par J.-A. Vial, maire de Châtonnes-sur- 
Loire, qui venait d'être acquitté par le Tribunal révolutionnaire). — 
Le musée d'Angers, 1794. — Les prêtres insermentés en Maine-et- 
Loire à la fm de la Convention. — La duchesse d'Angoulème en 
Maine-et-Loire (récit, tiré du Moniteur, de la visite qu'elle fit à 
Saint-Florent-le-Vieil les 22-23 septembre 1823). — Obsèques d'un 
adjoint au maire d'Angers, 1824. — Le monument de Cathelineau au 
Pin-en-Mauges, 1826-1832. — Réunion de la cure de la cathédrale 
d'Angers au chapitre, 1850. = Nov.-déc. R. Lehoreau. Description 
de la ville d'Angers au début du xyill^ s. (d'après un cérémonial inédit 
de l'église d'Angers composé avant 1717). — La dépréciation du 



246 RECUEILS pe'riodiqîies. 

papier-monnaie en Maine-et-Loire, 1791-1796. — Le général Dauican 
et la guerre de Vendée (extrait de l'ouvrage les Brigands déinasqués, 
publié par Danican à Londres, où il s'était réfugié en 1796). — Les 
Angevins au Tribunal révolutionnaire de Paris. — Marie et Renée 
Grillard, de Cholet, fusillées au Champ-des-Martyrs. — La police 
secrète dans l'arrondissement de Beaupréau, 1805. — La bataille d'Aus- 
terlitz et les Angevins. — Quatre prêtres angevins proposés pour l'épis- 
copat, 1856-1861. 

21. — Annales de Bretagne. 1914, avril. — J. Trevet. L'instruc- 
tion primaire dans l'arrondissement de Fougères sous le régime de la 
loi du 28 juin 1833. — H. Baulig. La géographie politique de l'ouest 
de la France (d'après l'ouvrage d'André Siegfried). — L. GouGaud. 
Alexis-François Rio et la Bretagne (l'auteur de la Petite chouanne- 
rie et de l'Art chrétien; d'après des documents inédits, correspon- 
dances, carnets de voyage, etc.). — Nouveaux documents sur La 
Mennais (les premiers vers; la date des ordinations; l'affaire de la 
vocation). — A. Mousset. Nicolas Delvincourt et le nobiliaire de 
Bretagne (pièces inédites et curieuses sur le généalogiste faussaire). — 
R. Durand. Le prix des grains à Guingamp sous la Révolution 
(extraits du registre des délibérations du Conseil municipal et de 
l'Annuaire diuanais). — E. Sevestre. Le clergé • breton en 1801 
(suite et fin; enquêtes préfectorales des Côtes-du-Nord, du Finistère 
et du Morbihan). = C. -rendus : E. Gabory. Napoléon et la Vendée 
(lacunes sur certains points). — C. Maréchal. La jeunesse de La 
Mennais (remarquable, mais d'une inspiration trop antilibérale). = 
Juin. J. Trevet. L'instruction primaire dans l'arrondissement de 
Fougères sous le régime de la loi du 28 juin 1833 (suite et fin). — 
R. Durand. Le port du Légué sous la Restauration (quelques chiffres). 
— F. Quessette. L'administration financière des États de Bretagne 
de 1689 à 1715; suite (chap. vi : le Dixième). 3« partie en nov. : les 
créations d'ofQces (chap. i : les offices sur les fouages). = Nov. Ori- 
gines bretonnes. Etude des sources (l''« partie : questions d'hagiographie 
à propos du calendrier de saint Jacut). — M. Citoleux. Chateau- 
briand et Alfred de Vigny (influence exercée sur Vigny par Chateau- 
briand ; le poète était attiré et séduit par l'imagination puissante du 
romancier, mais en même temps il s'éloignait de lui à cause de ses 
tendances religieuses ; « il le pillait et, tout en le pillant, il était tou- 
jours prêt à le désavouer »). — A. Botrel. Le général Valleteau, 
1757-1811 (Valleteau commandait à Lamballe les troupes républicaines 
durant les troubles de la chouannerie; il fut député de cette même 
ville au temps du Consulat; ayant ensuite repris du service, il fut 
envoyé en Espagne. Il fut tué le 23 juin 1811 à Quintanelle del Valle, 
non loin d'Astorga). — L. Maître. Études sur le lac de Grandlieu et 
ses affluents (fin ; analyse les projets de dessèchement du lac qui ont 
été proposés de 1784 à 1894; organisation des syndicats d'exploitation). 

22. — Annales du Midi. 1914, avril. — E. Duprat. Un faux 



RECUEILS PÉRIODIQUES. 247 

évêque d'Avignon : Pierre (un Pierre de Corbie, imposé aux Avignon- 
nais après le siège de 1226, a été inventé par Robert Gaguin; la 
source à laquelle il a puisé donnait pourtant le vrai nom, celui de 
Nicolas de Corbie. Ce dernier succédait à Guillaume de Monteux, 
mort le 18 novembre 1222. Il y eut donc un intervalle de quatre 
années pendant lesquelles le siège demeura vacant; on a essayé de 
combler en partie cette lacune en intercalant le faux Pierre de Corbie 
entre Guillaume et Nicolas; mais le principal document invoqué en 
faveur de cette intercalation est un diplôme de l'empereur Frédéric II, 
fabriqué par Polycarpe de La Rivière, professionnel aussi méprisable 
que Jérôme Vignier, son contemporain. Pendant la longue vacance du 
siège, Avignon répudia l'autorité épiscopale ; mais elle dut payer cher 
ce triomphe d'un moment quand elle eut été conquise parles croisés). 

— A. Langfors. Le troubadour Guilhem de Cabestanh (avec les quatre 
rédactions de sa biographie). — Babut. Bérenger, comte de Substan- 
tion ou de Mauguio en 898 (on trouve le nom de ce comte dans la 
notice, mal interprétée jusqu'ici, d'un jugement prononcé en avril-mai 
898). — A. Thomas. Dans les jardins d'Arpaillargues, en 1397. Dernier 
écho de la Touchinerie du Bas-Languedoc (publie deux documents de 
1390 et de 1397 montrant l'horreur inspirée par le mot ou injure de 
tuchin ou mieux touchin). = C. -rendus : Sabarthès. Dictionnaire 
topographique du département de l'Aude (excellent). — Régné. Étude 
sur la condition des juifs de Narbonne du v« au xiv« siècle (remar- 
quable. Utiles observations présentées par R, Caillemer). — M. Lhé- 
ritier. Histoire des rapports de la Chambre de commerce de Guienne 
avec les intendants, le Parlement et les jurats, de 1705 à 1791 (très 
instructif). — Charbonnet et Dalleiime. L'arrondissement de Saint- 
Yrieix (bon). — A. Bonis. Historique de l'enseignement primaire 
public à Bordeaux, 1414-1910 (la partie ancienne est trop maigre, mais 
il y a de nombreux détails pour l'histoire depuis 1791). = Juill. 
J. MORIZE. Aiguesmortes au xiii^ s. (origine du port et création de la 
ville; son importance maritime et coloniale; sa prompte décadence). — 
A. Langfors. Le troubadour Guilhem de Cabestanh (suite et fin; ce 
que les documents historiques nous apprennent de ce personnage). — 
Ch. BÉMONT. De quelques documents mal datés dans les Chartes 
d'Agen (montre que cinq des documents publiés dans ce recueil sont 
du temps d'Edouard II ; les éditeurs les avaient attribués tous, sauf un, 
au règne d'Edouard I"). — P. Dognon. Pièces relatives aux États de 
Languedoc, 1423-1426. — E. Delmas. Chronique d'Auvergne : Cantal. 

— G. Desdevises du Dézert. Chronique d'Auvergne : Puy-de- 
Dôme. 



CHRONIQUE. 



France. — Au mois de juillet dernier, est mort M. Jean Zeller, 
ancien professeur suppléant à la Faculté des lettres de Nancy, inspec- 
teur d'Académie de l'Aisne, puis recteur de l'Académie de Chambéry 
et de l'Académie de Grenoble. Il avait publié en 1881 deux thèses de 
doctorat consacrées à la diplomatie au temps de François !«■■ ; Quae 
■prirasLe fuerint legationes a Francisco I in Orientem missae (152k- 
1538); La diplomatie française vers le milieu du XVI'^ siècle, 
d'après la correspondance de Guillaume Pellicier, évêque de Mont- 
pellier, ambassadeur de François /«■■ à Venise (1539-15^2). 

— Paul ViOLLET est mort le 22 novembre, âgé de soixante-quatorze 
ans. Né à Tours, le 24 octobre 1840, il fit ses études classiques au 
lycée de sa ville natale ; puis il vint suivre à Paris les cours de l'École 
des chartes. Il sortit de cette Ecole en 1862, le premier de sa promo- 
tion ; le second était Gaston Paris. Sa thèse sur la cour du vicomte ou 
juridiction bourgeoise en Orient au temps des Croisades n'a pas été 
publiée. Après quelques années passées à Tours comme secrétaire 
général et archiviste de la ville, il fut appelé aux Archives nationales 
où il resta dix ans (1866-1876). Pendant cette période, sa curiosité 
scientifique se dispersa sur beaucoup de sujets, ainsi qu'en témoignent 
les articles de lui qu'inséra la Bibliothèque de l'École des chartes : 
Élections aux États-Généraux 7'éunis à Tours en lk68 et en IkSk, 
d'après des documents inédits tirés des archives de Baydnne, Senlis, 
Lyon, Orléans et Tours (1865); Note sur le véritable texte des ins- 
tructions de saint Louis à sa fille Isabelle et à son fils Philippe 
le Hardi (1869); Examen critique d'un ouvrage de M. Gérin sur la 
Pragmatique de saint Louis (1870); Caractère collectif des pre- 
mières propriétés immobilières (1872; article qui suscita une véhé- 
mente critique de Fustel de Coulanges et une réplique de Viollet dans 
la Revue critique d'histoire et de littérature en 1886); une Gi^ande 
chronique latine de Saint-Denis. Observations pour servir à l'his- 
toire cintique des œuvres de Suger (1873); Registres judiciaires de 
quelques établissements religieux du Parisis au XIIP et au 
XI V^ siècle, suivi de Notes pour servir à l'histoire de la législa- 
tion sur le t!oi(1873); les Enseignements de saint Louis à son fils; 
réponse à M. de Wailly et observations pour servir à l'histoire 
critique des Grandes Chroniques de France et du texte de Join- 
ville (1874; il est encore revenu sur la question des Enseignements de 
saint Louis dans le même recueil en 1912). Nommé en 1876 bibliothé- 



CHRONIQUE. 



249 



caire de la Faculté de droit de Paris, puis archiviste de la même 
Faculté (1878), fonctions qu'il ne cessa de gérer jusqu'à sa mort avec 
une ponctualité, un dévouement, un esprit de méthode au-dessus de tout 
éloge, il concentra ses etïorts sur une grande œuvre : une édition de 
la compilation juridique connue sous le titre d'Établissements de 
saint Louis. Dans un mémoire lu en 1877 devant l'Académie des 
inscriptions sur les sources de cette compilation, il établit qu'elle 
n'avait aucun caractère officiel, que l'auteur anonyme se contenta de 
copier un règlement relatif à la prévôté de Paris et une ordonnance 
royale, qu'il utilisa ensuite une coutume d'Anjou et une coutume 
d'Orléanais ; l'œuvre est contemporaine du saint roi (elle fut achevée 
avant le 19 juin 1273), mais ne saurait lui être attribuée. Chargé de 
publier ce coutumier pour la Société de l'histoire de France, il donna 
en quatre volumes successifs (1881-1886), outre une édition critique 
des Établissements d'après tous les manuscrits connus, les documents 
qui lui servirent de base et ceux qui en dérivèrent immédiatement; des 
éclaircissements nombreux et variés où s'étale l'érudition infinie de 
l'auteur; enfin, une savante introduction où sont résumés, sous une 
forme limpide et séduisante, les enseignements les plus caractéris- 
tiques du coutumier. L'ouvrage fut accueilli avec toute la faveur qu'il 
méritait et fut récompensé deux fois par le premier prix Gobert (1882 
et 1884) ; aussi Viollet ne tarda-t-il pas à être élu membre de l'Acadé- 
mie des inscriptions (1887). Cependant, il avait abordé de plus vastes 
sujets en écrivant son Précis de Vhistoire du droit français (2 vol., 
1884-1886; seconde édition parue en 1893 sous le titre : Droit privé et 
sources. Histoire du droit civil français, avec des notions de droit 
canonique et une abondante bibliographie). Cet excellent ouvrage 
le désigna pour recueillir la succession d'Ad. Tardif et il fut en 1890 
nommé en efîet professeur d'histoire du droit civil et du droit cano- 
nique à l'École des chartes. Chose singulière, c'est alors qu'il parut 
s'éloigner du droit pur et, comme s'il avait voulu suppléer au cours 
un peu trop impersonnel de son collègue .T. Roy, il consacra au Droit 
public trois volumes d'une Histoire des institutions politiques et 
administratives de la France (1890-1903), auxquels est venu s'ajou- 
ter récemment un volume d'une série nouvelle, qui restera inache- 
vée : le Roi et ses ministres pendant les trois derniers siècles de 
la monarchie (1912). Si son cours oral, qui n'était parfois qu'une lec- 
ture ou une répétition de ses livres, a produit peu d'impression sur 
l'esprit de ses élèves, ses ouvrages leur ont rendu d'inappréciables 
services et ils en rendront longtemps encore à tous ceux qui voudront 
pénétrer dans le passé le plus obscur de l'ancienne France. Cependant, 
ses devoirs de bibliothécaire et de professeur ne lui faisaient pas oublier 
ses obligations d'académicien et, dans les Mémoires de l'Académie des 
inscriptions, il fit insérer plusieurs travaux : Mémoire sur les cités 
libres et fédérées et les principales insurrections des Gaulois 
contre Rome (1891); Mémoire sur la lanistry, forme de droit suc- 
Rev. Histor. CXVII. 2« fasc. 16* 



250 CHRONIQDE. 

cessoral, ordinairement politique (je lui emprunte à lui-même cette défi- 
nition) et suivant lequel l'héritage du défunt passe, non à ses enfants, 
mais au collatéral le plus âgé ou aux collatéraux les plus âgés (1891) ; la 
Question de la légitimité à l'avènement de Hugues Capet (1892); 
Comment les femmes ont été exclues en France de la succession 
à la couronne (1895); les États de Paris en février 1358 (1895); les 
Communes françaises au moyen âge (1901; ce dernier mémoire est 
devenu le ch. iv du livre IV de son Histoire des institutions, t. III) ; 
les Interrogatoires de Jacques Molai (1909). A l'histoire littéraire, il 
donna un chapitre du tome XXXIII sur les Coutumiers de Norman- 
die. Encore tous ces travaux n'épuisèreut-ils pas son activité. Il était 
un de ceux qui avaient le plus contribué à fonder en 1874 la Société de 
l'Histoire de Paris, et il en fut pendant trente-cinq ans le zélé secré- 
taire ; il fit insérer, dans le tome IV des Mémoires de cette Société, 
Quelques textes pour set^ir à l'histoire politique des Parisiens au 
Xy« siècle. Ajoutez les Œuvres chrétiennes des familles royales 
de France (1870), un Examen de l'Histoire des Conciles de 
Mgr Hefele, qu'il a donné à la Revue historique (1876) ; les Remem- 
hrances de la Haute-Cour de Nicosie, les Usages de Naxos, frag- 
ments publiés dans les Archives de l'Orient latin (i^e année); une 
étude sur la Communauté des fours et des moulins au moyen âge, à 
l'occasion d'un récent article de M. Thévenin (1886) ; puis, comme 
un divertissement ou une diversion à de plus austères travaux, une 
réédition des Lettres intimes de M"<= de Condé à M. de La Gervai- 
sais, 1181-1188 (1878), et une traduction en français des si curieux 
tableaux tracés par Ad. Schmidt sur Paris pendant la Révolution, 
d'après les rapports de la police secrète (4 vol.; 1880-1894). C'est 
qu'en efîet Paul Viollet n'était pas enfermé dans un seul genre d'études 
ni dans une seule époque. Sans doute, le moyen âge avec l'extrême 
complexité de ses origines ne cessa d'attirer l'attention d'un esprit à 
la fois préoccupé de l'infini détail des faits et tendant aux généralisa- 
tions les plus rapides; mais il n'en fit pas son domaine exclusif. Il 
suivit avec une passion réfléchie le mouvement contemporain et il en 
étudia de près les problèmes politiques, rehgieux et sociaux. Catho- 
lique fervent, il garda toujours l'indépendance de son jugement. Il 
avait loué la fermeté de saint Louis en lutte avec certains évêques 
et avec le Saint-Siège ; il estima qu'il restait fidèle à la doctrine de 
l'Église catholique en interprétant dans le sens de la liberté l'Infail- 
libilité du pape et le Syllabus (1904), et, dans la candeur de sa foi, il 
ne parut pas s'émouvoir des protestations que cette attitude souleva 
dans le monde religieux, en particulier chez les Jésuites. Les entre- 
prises coloniales des peuples qui se disent civilisés et qui prétendent, 
au nom de leur supériorité intellectuelle, asservir les indigènes dans 
les pays occupés par eux, offensaient le sens, qui était si déhcat en 
lui, de la justice et du droit et il fonda une Société pour la protection 
des indigènes qui, malgré le petit nombre de ses membres, malgré 



I 



CHRONIQUE. 251 

l'opposition sourde ou déclarée qu'elle ne cessa de rencontrer chez les 
particuliers et dans les pouvoirs publics, a réussi, grâce au zèle infa- 
tigable de son président, à produire quelque bien. On ne peut oublier, 
d'autre part, que dans l'affaire Dreyfus, qui posait une question de 
haute moraUté, P. VioUet fut parmi ceux qui, dès l'origine, prirent 
nettement parti pour la victime d'une lamentable erreur judiciaire. 

Une existence si bien remplie se termina brusquement. Le poids de 
l'âge, des chagrins domestiques, que la guerre vint encore aggraver, 
l'invitaient à prendre sa retraite. Il y était préparé et songeait à se 
retirer bientôt dans sa petite maison de Croissy quand il s'éteignit 
brusquement, laissant aux siens, à ses élèves, à ses amis, l'exemple 
réconfortant d'une vie consacrée tout entière aux devoirs les plus 
élevés envers la famille, la science et l'humanité. Ch. B. 

— L'Académie des inscriptions et belles-lettres a jugé comme suit 
le concours des Antiquités nationales. Quatre médailles ont été attri- 
buées à MM. L. Stouff : Catherine de Bourgogne; J. M.^rx : 
l'Inquisition en Dauphiné; L. Régnier : l'Église Notre-Dame 
d'Écouis; Ch. M.a.rteaux et M. Leroux : Boutac (les fuis d'An- 
necy), vicus gallo-romain de la cité de Vienne. Six mentions ont 
été attribuées à MM. E. Audoin : Essai sur Varmée royale au 
temps de Philippe-Auguste; Menjot d'Elbenne : Cartulaire de 
l'abbaye Saint-Vincent du Maris; le chanoine Durville : les 
Fouilles de l'évêché de Nantes; Fr. Gébelin : le Gouvernement 
du maréchal Matignon en Guyenne; L. Bonnard : la Navigation 
intérieure de la Gaule à l'époque romaine; l'abbé Touflet : le 
Millénaire de la Normandie. 

— L'Académie française a récompensé MM. Faral : Recherches 
sur les sources latines des contes et romans courtois du moyen 
âge; F. Caussy : Voltaire, seigneur de village., etVAUTHiER : Vil- 
lemain; une partie du prix Bordin a été attribuée à M. M. Maréchal : 
/a Famille de Lamennais sous l'ancien régime et la révolution, 
et H. Prunières : l'Opéra italien avant Lulli. Elle a réparti le prix 
Marcelin Guérin entre MM. Fabrègues : Histoire de Maguelone; 
AuDRiLLAN : l'Expansioyi de l'Allemagne; Cornudet : Histoire 
de la paroisse Saint-Thomas-d'Aquin; Detruc : Montpensier ; 
Gautherot : l'Épopée vendéenne; de Heidenstam : Marie- Antoi- 
nette, Fersen et Barnave; Mellon : l'Académie de Sedan, centre 
de l'influence française; Poëte : la Promenade à Paris au 
XVIII^ siècle, et Fl^do-Justl\ni : l'Esprit classique et la précio- 
sité au XV II" siècle. — Sur les fonds du prix Thérouanne, elle a 
récompensé MM. Vidal de La Blache : l'Évacuation de l'Espagne 
et l'invasion dans le Midi, 2 vol.; Emile Gabory : Napoléon et la 
Vendée; capitaine Noël : M""" de Graffigny (1695-1758); Bernard 
DE Serrigny : l'Évolution de l'empire allemand de 1811 à nos 
jours; Trésal : l'Annexion de la Savoie à la France (18k8-1860); 



252 CHRONIQUE. 

sur les fonds du prix Halphen, MM. Dolléans : le Chartisme 
(1830-18i8), 2 vol.; Noblemaire : Histoire de la maison des Baux; 
TuRQUET : Souvenirs d'un brigadier de hussards (1810-1811). — 
Un prix spécial créé par l'Académie a été attribué à MM. Victor 
GiRAUD : les Maîtres de l'heure, 2 vol., et Edmond Esmonin : la Taille 
en Normandie au temps de Colbert (1661-1683). — Parmi les nom- 
breux prix Montyon, nous mentionnerons : l'Administration dépar- 
tementale de Seine-et-Oise (1190-1913), par M. E. Couard; l'Infante 
Isabelle, par M"»^ de Villermont, 2 vol.; Souvenirs d'une femme 
sur la retraite de Russie., par M™^ d'Arjuzon; les Provinces au 
XVIII^ siècle et leur division en départements, par M. Charles 
Berlet; les Prisons du Mont-Saint-Michel (lk'25-186k), par M. Et. 
Dupont; la Défense de Besançon, par M^^^ Isabelle Febvay; René 
Benoist, le pape des Halles (1521-1608), par l'abbé Emile Pasquier; 
Souvenirs d'un diploynate, par M. Jules Patenôtre, 2 vol.; Louis 
Veuillot, par M. Eugène Tavernier. — Le prix Juteau-Duvigneaux 
a été partagé entre les ouvrages suivants : Saint Césaire (!il0-5ii3), 
par l'abbé Chaillan; Gustave III et la rentrée du catholicisme en 
Suède, par MM. Fiel et Serrière; les Bienheureuses domini- 
caines (1190-1511), par M. G. de Ganay; Chesnelong, son action 
catholique et parlementaire., par Mgr Laveille; Claude-François 
Poullart des Places (1619-1109), par le R. P. Henri Le Floch; 
Luther et le luthéranisme, par M. J, Paquier, 4 vol.; Deux mys- 
tiques normands au XVII" siècle, par M. Maurice Souriau. — Une 
partie du prix Furtado a été attribuée à M. Henry Lee pour son His- 
torique des courses de chevaux, de l'antiquité à ce jour. — Le prix 
Charles Blanc a été partagé entre les ouvrages suivants : Alexandre 
Lenoir, par M. Edouard André ; Voyage au pays des sculpteurs 
romans, par M. Alexis Forel ; la Peinture, X Vil" et X VI 11^ siècles, 
par M. Louis Gillet; et le prix de Joest entre les ouvrages suivants : 
Églises de chez nous (arrondissement de Château-Thierry ), par 
M. Etienne Moreau-Nélaton ; Nos églises artistiques et histo- 
riques, par M. PÉLADAN. — Enfin une partie du prix Davaine 
a été attribuée à M. Guy Chantepleure pour son livre : la Ville 
assiégée. Cette ville est, on le sait, celle de Janina, assiégée et con- 
quise par les Grecs. L'auteur n'est autre que la femme du consul de 
France, qui résida dans la place pendant toute la durée du siège. 

— Un comité présidé par M. Lavisse, avec M. Durkheim pour 
secrétaire, s'est constitué en vue de publier une série d'études rela- 
tives à la guerre. Il n'entend pas opposer aux pamphlets ou aux pané- 
gyriques allemands des pamphlets ou des panégyriques en sens con- 
traire, n veut exposer des faits, présenter des documents choisis et 
critiqués et mettre ainsi à la disposition des personnes qui veulent se 
faire une opinion éclairée des éléments d'information. Faire connaître 
les choses telles qu'elles sont est le meilleur moyen de servir la cause 
de la France et de ses alliés. — Paraîtront très prochainement à la 



CHRONIQDE. 253 

librairie A. Colin : Qui a voulu la guerre? par MM. Durkheim et 
Denis; Faits de guerre racontés par des soldats allemayids, par 
M. Bédier; la Violation de la neutralité belge, par M. Weiss. 

— Le ministère de l'Instruction publique, « en présence des événe- 
ments actuels, » vient de rapporter (14 décembre) l'arrêté concernant 
le 53« Congrès des délégués des Sociétés savantes; ce Congrès, qui 
devait s'ouvrir à Marseille le 6 avril 1915, n'aura pas lieu. 

Espagne. — La Liga cervantina universal, qu'on ne peut mieux 
comparer qu'avec l'Alliance française, vient de lancer l'idée d'un Con- 
grès international d'hispanisants qui aura sa réunion à Madrid au prin- 
temps de 1916; la présidence en a été confiée à notre collaborateur 
M. Altamira, dont le nom est à lui seul une garantie. Pour tous ren- 
seignements utiles, il faudra s'adresser au secrétaire de la Ligue, apar- 
tado (poste restante), 486, Madrid. 

Grande-Bretagne. — L'appel des quatre-vingt-treize savants alle- 
mands au monde civilisé (An die Kulturwelt!) a suscité de nombreuses 
réponses. Dans ce concert de réprobation, les Anglais ne pouvaient 
manquer de faire entendre leur voix, d'autant moins que c'est contre 
eux maintenant que paraît dirigée toute la puissance de haine et de 
sarcasme des hommes d'État et des publicistes allemands. De leur 
réponse, qui a été traduite en français, nous donnerons seulement les 
dernières lignes, d'un ton à la fois si ferme et si élevé : « Nous avons 
une admiration réelle et profonde pour l'érudition et pour la science 
allemandes. Nous avons de nombreux liens avec l'Allemagne, liens de 
camaraderie, de respect et d'affection. Nous regrettons profondément 
que, par l'influence néfaste d'un système militaire et de rêves effrénés 
de conquête, le pays que nous honorions jadis se révèle maintenant à 
nos yeux comme l'ennemi commun de l'Europe et de tous les peuples 
qui respectent le droit des nations. » Cette réponse a été contresignée 
par une centaine d' « intellectuels », non moins réputés ou illustres 
que les Allemands; nous y relevons seulement les noms d'historiens 
tels que MM. Firth, Fisher, Haverfield, Hunt, Kenyon, Lee, Margo- 
liouth, G. Murray, Pétrie, Pollard, Pollock, J. Reid, Rose, Sayce, 
Tout, etc. 

Les réponses individuelles ne manquent pas. Signalons seulement 
les brochures suivantes qui ont été traduites aussi en français : la 
Guerre européenne, discours prononcé par David Lloyd George, 
chancelier de l'Échiquier, au Queen's Hall de Londres le 19 septembre 
1914; les Nations neutres et la guerre, par James Bryce, ancien 
ambassadeur aux États-Unis; Comment la Grande-Bretagne essaya 
de -tnaintenir la paix, exposé des négociations anglo-allemandes, 
1898-1914, d'après les documents les plus authentiques, par Sir Edward 
COOK. Ces brochures (12 et 22 pages) sont en vente à Londres, chez 
Ilarrison et fils. 

— La Dritish Academy a décidé d'entreprendre une collection de 



254 CHBONtQUE. 

textes sur l'histoire sociale et économique de l'Angleterre et du pays 
de Galles. Un comité, composé du vicomte Bryce, président actuel de 
l'Académie, de MM. Cunningham, Firth, Gollancz, Poole, Prothero, 
Rhys, Tout et de Sir George Warner, a été formé, et la direction des 
publications a été confiée à M. Vinogradofï. Le tome I, qui contient le 
terrier de 1' « honneur » de Denbigh (1334), a été annoncé plus haut 
(p. 188). Viendront ensuite le « Livre noir » de l'abbaye de Saint- 
Augustin, à Canterbury; un registre des fiefs des Templiers (1185); un 
terrier de Flint, comté de Lincoln; des documents pour servir à 
l'histoire économique et sociale des pays soumis à la loi danoise 
(Danelaw); un livre de comptes de l'abbaye de Bolton, comté d'York. 
D'autres volumes seront consacrés plus spécialement à l'industrie et 
au commerce. Le Parlement a ouvert des crédits pour cette entreprise, 
à laquelle applaudira le monde entier de l'érudition. Ch. B. 

Italie. — On annonce la fondation d'une revue italienne consacrée 
spécialement à l'histoire du premier Empire. Intitulée A'^apoieoiie, elle 
sera dirigée par M. Antonio Curti et éditée à Milan chez les éditeurs 
Alfieri et Lacroix. G. Bn. 

— On publie à Caltanisetta, depuis le mois de juillet 1913, une nou- 
velle revue intitulée : Sicania, rivista siciliana di storia, archeolo- 
gia e folklore. 

Pays-Bas. — Notre collaborateur, M. C.-Th. Bussemaker, est 
mort subitement le 12 septembre, âgé de cinquante ans. Une thèse 
sur l'Histoire de la province d'Overyssel au temps où il n'y eut plus de 
stathouder, c'est-à-dire de Jean de Witt, et qui devint un ouvrage en 
deux volumes (1890), lui ouvrit l'enseignement des universités. Il pro- 
fessa d'abord à Groningue, puis à Leyde. Dans un second ouvrage 
sur la Scission entre les provinces du Nord et celles du Sud (2 vol., 
1895-1896), il mit en œuvre un grand nombre de documents sur 
l'époque des « Malconteuts » et de la Pacification de Gand. Chargé 
ensuite par le gouvernement d'un voyage d'études, il visita les archives 
de Lisbonne, de Séville, de Madrid, de l'Escurial, de Simancas et de 
Bruxelles et il en consigna les résultats dans un instructif rapport 
(Verslag, 1905). Il collabora ensuite au monumental recueil de la 
Correspondance de la maison d'Orange-Nassau, où il publia le t. III 
de la 4^ série, relatif aux années 1749-1755 (1909). Il donnait de temps 
en temps à la Revue historique un bulletin fort apprécié sur les 
publications historiques parues dans les Pays-Bas. Sa perte est un 
deuil pour nous, ainsi que pour l'Université de Leyde, où il était très 
estimé. 



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INDEX BIBLIOGRAPHIQUE. 



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de saint Jean Damascène, 67. 

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du xiii' siècle, 91. — Un poème grec 
vulgaire relatif à Pierre le Boiteux 
de Valachie, 91. 

Bréhier {Louis). L'origine des titres 
impériaux à Byzance, 71. 

— Nouvelles recherches sur l'histoire 
de la sculpture byzantine, 94. 

Chirol (Sir Valentine). Serbia, 128. 

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de l'œuvre de Justinien et les des- 
tinées des institutions classiques en 
Occident, 85. 

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morte di Manuele Coinneno, 72. 

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l'empire ottoman, nouv. édit., 223. 

Lambros (Sp. P.). Empereurs byzan- 
tins, 70. 

La Piana (G.). Rappresentazioni sacre 
ncUa litteratura bizantina dalle ori- 
gini al sec. xi, 90. 

Maspero {Jean). Organisation mili- 
taire de rÉgyi)te byzantine, 80. 

— Les papyrus Beaugé. IlorapoUon et 
la tin du paganisme, 81. 

— Graeco-Arabica, 82. 

Millet {G.). Remarques sur l'iconogra- 



phie des peintures cappadociennes, 

97. 
Monneret de Villard (U.). Inedita by- 

zantina, 95. 
Monnier {H.). La novelle L de Léon 

le Sage et l'insinuation des dona- 
tions, 88. 
Muratore (D.). Un principe Sabaudo 

alla presa di Gallipoli Turca, 77. 
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géliaire syriaque du xir ou du 

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byzantine, publ. p. Ch. Diehl, 69. 
Risal (P.). La ville convoitée : Salo- 

nique, 83. 
SchmUt(Th.). Les mosaïques du mo- 
nastère de Saint-Luc, 95. 

— La cathédrale Sainte- Sophie de 
Kiev, 96. 

— La renaissance de la peinture by- 
zantine au xiv^ siècle, 97. 

Schullze (F.). Altchristliche Stœdte 
und Landschaften. I. Constantino- 
pel, 324-450, 70. 

Seure (G.). Collection Stamoulis. An- 
tiquités thracesde la Propontide,98. 

Songeon (R. P. Guérin). Histoire de 
la Bulgarie, 221. 

Tafrali [0.]. Thessalonique au xiV s., 
74. 

— Topographie de Thessalonique, 
82. 

— Mélanges d'archéologie et d'épigra- 
phie byzantines, 94. 

Tchernousov (E.). Stranitsa iz kultur- 
noi istorji vizantji xi B., 88. 

— Iz vizantijskago zakolustva xiii vye- 
ka, 90. 

Thiers {Ad.). Voir Ebersoll (Jean). 
Vasiliev (A.). Arabskaia versia djtiia 
sv. loanna Damaskina, 67. 

— Putechestbie vizantjiskago impe- 
ratora Manuila II Paleologa po za- 
padnoi Evropje, 1399-1403, 77. 

Weigand [E.). Die Geburtskirche von 
Bethléem, 92. 

— Neue Untersuchungen ûber das gol- 
dene Tor in Konstantinopel, 93. 

HISTOIRE d'extrème-orient. 

Law de Lauriston (Jean). Mémoire 
sur quelques affaires de l'empire 
mogol, 1756-1761, publ. p. A. Mar- 

lineau, 217. 
Marlinvau [A.). Voir Law de Lauris- 
ton (Jean). 



TABLE DES MATIERES. 



ARTICLES DE FOND. Pag 

Ch. BÉMONT et Chr. Pfister. L'appel des Allemands aux 

nations civilisées 1 

J. NouAiLLAC. La retraite de Pomponne de Bellièvre (sep- 
tembre 1588-mai 1593) 129 

Pierre Waltz. Les artisans et leur vie en Grèce des temps 
homériques à l'époque classique. Le siècle d'Hé- 
siode 5 

MÉLANGES ET DOCUMENTS. 

J. Calmette. La politique espagnole dans la crise de l'indé- 
pendance bretonne (1488-1492) 168 

P.-N. DE PuYBUSQUE. Lettres inédites de Sismondi à Sir 
James Mackintosh et à la comtesse de Sainte- 
Aulaire 42 

BULLETIN HISTORIQUE. 

Histoire byzantine, par Louis Bréhier 67 

Histoire de Grande-Bretagne, par Ch. Bémont . . . 183 

COMPTES-RENDUS CRITIQUES. 

BoNiN (D"" D.). Urkunden zur Geschichte der Waldenser- 

Gemeinde Pragela (Chr. Pfister) 216 

Fueter (Ed.). Geschichte der neueren Historiographie. — 
Histoire de l'historiographie moderne, trad. fr. par 
Jeanmaire (Ch. Seignobos) 102 

Halphen (Louis). L'histoire en France depuis cent ans 

(Chr. Pfister) 105 

La Jonquière (vicomte A. de). Histoire de l'empire otto- 
man; nouv. édit. (L. Bréhier) 223 

Law de Lauriston (Jean). Mémoire sur quelques affaires 
de l'empire mogol, 1756-1761, publ. par A. Mar- 
tineau (H. Malo) 217 

Pachtère (F. -G. de). Paris à l'époque gallo-romaine 

(C. Piton et Chr. Pfister) 99 

Passy (Louis). Un ami de Machiavel : François Vettori 

(H. Hauser) 215 

[Supplément au numéro de novembre-décembre 1914.] 



TABLE DES MATIÈRES. 259 

Pages 

Rambaud (Alfred). Histoire de la Russie. 6« éd. revue par 

Emile Haum.ant (G. Créhange) 219 

SONGEON (R. P. Guérin). Histoire de la Bulgarie (L. Bré- 

hier) 221 

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES. 

Histoiregénérale(Ch.BÉMONT,Chr. PFiSTER.Ch. Schmidt). 107,224 

Histoire de l'Antiquité (Ch. Bémont, Chr. Pfister) ... 224 

Histoire d'Allemagne (H. Hauser, Chr. Pfister). ... 229 

Histoire d'Alsace-Lorraine (Chr. Pfister) 111 

Histoire des États-Unis (Ch. Bémont) 111 

Histoire de France (Ch. Bémont, H. Hauser, Chr. Pfis- 
ter) 108,225 

Histoire de Grande-Bretagne (Ch. Bémont) 112,230 

Histoire de Russie (Ch. Bémont, É. Haumant) .... 232 

RECUEILS PÉRIODIQUES ET SOCIÉTÉS SAVANTES. 
France. 

1. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres .... 243 

2. Académie des sciences morales et politiques .... 244 

3. Anjou historique (1') 245 

4. Annales de Bretagne 246 

5. Annales du Midi 246 

6. Annales révolutionnaires 113 

7. Bibliothèque de l'École des chartes 113 

8. Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme 

français 114 

9. Bulletin hispanique 239 

10. Correspondant (le) 240 

11. Feuilles d'histoire du xvii« au xx« siècle 115,233 

12. Grande Revue (la) 241 

13. Journal des savants 236 

14. Mercure de France (le) 241 

15. Moyen âge (le) 116 

16. Polybiblion 237 

17. Révolution française (la) 117,233 

18. Revue (la) 241 

19. Revue critique d'histoire et de littérature 237 

20. Revue de l'histoire des colonies françaises 118 

21. Revue de Paris (la) 241 

22. Revue des bibliothèques 239 

23. Revue des études anciennes 118 

24. Revue des étudcîs historirjucs 119 



260 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages 

25. Revue des études napoléoniennes 119 

26. Revue des questions historiques 120, 234 

27. Revue des sciences politiques 240 

28. Revue d'histoire moderne et contemporaine .... 236 

29. Revue d'histoire, rédigée à l'État-major 120 

30. Revue historique de la Révolution française .... 121 

31. Revue Mabillon 240 

32. Revue poUtique et littéraire 242 

CHRONIQUE. 

Espagne 127, 253 

France 122,248 

Grande-Bretagne 128,253 

Italie 254 

Pays-Bas 254 

Index bibliographique 255 



Le gérant : R. Lisbonne. 



Nogent-le-Rotrou, imprimerie Dadpeley-Gouverneor. 



D 
1 
R6 
1. 117 



Revue historique 



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