REVUE HISTORIQUE
DE BORDEAUX
ET DU
DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE
Troisième A>;\ée
Numéro i. — Janvier-Février 1910
François Gérelin.
Ernest Labadie.
J. de Laslen.
Mélanges. . .
Questions et Réponses.
Chronique
Index bibliographique.
Supplément.
SOMMAIRE :
PAGES.
Le Gouvernement du maréchal de Matignon en
Guyenne pendant les premières années du règne
de Henri IV (i58ç)-i5g4) (Suite) 5
La topographie de Bordeaux à travers les siècles,
ou catalogue historique et descriptif des vues
et plans généraux de la ville de Bordeaux, des
origines à la fin du xix* siècle. (Suite.) 33
Un retable de Sainte-Croix au Musée de Bordeaux 53
Le mur de ville du xiv e siècle entre la place
d'Aquitaine et la place des Capucins, par M. Paul
COURTEAULT 5j
La chapelle du château de Génissac, par M. J.-A. B. 5g
Notes sur les comètes, par M. G. D.-D 6o
Le capitaine de cavalerie Georges Johnston
(1773-1844). par M. André Vovard. ..... Ci
" Marian ", par M. J.-A. B 62
Fouilles au cimetière de Saint-Seurin en 1791, par
M. R. Brouillard
La chaire de l'hôpital de La Réolc, par M. J.-A. B.
63
lu
65
66
BORDEAUX
FERET & FILS
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1 5, Cours de l'Intendance, 1 T>
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CONSEIL D'ADMINISTRATION
Président. — M. le D r G. Martin, président de la Société des Archives-
historiques de la Gironde.
Secrétaire. — M. G. Ducaunnès-Duval, archiviste municipal.
Trésorier. — M. G. Cirot, professeur à la Faculté des Lettres de-
Bordeaux.
Archiviste. — M. R. Céleste, bibliothécaire de la Ville de Bordeaux.
/ M. J. Benzacar, professeur à la Faculté de Droit de
1 Bordeaux.
M. P. Meller, membre de la Société des Archives-
historiques de la Gironde.
M. Ernest Labadie, membre de la Société des Archiver
historiques de la Gironde.
Commissaires.
I
COMITÉ DE REDACTION
MM. Barrère (J.), avocat à la Cour d'appel, membre de la Société
des Archives historiques de la Gironde.
Brutails (J.-A.), archiviste du département de la Gironde.
Céleste (R.), bibliothécaire de la Ville de Bordeaux.
Cirot (G.), professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux.
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deaux, assesseur de la Société des Archives historiques de la
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Bordeaux, secrétaire général de la Société des Archives histori*
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La Revue historique de Bordeaux paraît tous les deux mois; elle
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REVUE HISTORIQUE
DE BORDEAU
ET DU
DEPARTEMENT DE LA GIRONDE
REVUE HISTORIQUE
DE RORDEAUX
ET DU
DEPARTEMENT DE LA GIRONDE
TOME III
1910
BORDEAUX
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1910
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON
EN GUYENNE
PENDANT LES PREMIERES ANNEES DU REGNE DE HENRI IV
(1589-159A)
(Suite.)
IL — Le Parlement de Bordeaux.
Mais avant d'aborder le récit de la lutte entre Matignon et le
Parlement, il convient d'exposer en peu de mots ce qu'était alors
ce grand corps judiciaire.
Il jouissait, dans l'étendue de son ressort, d'une si grande autorité,
que l'on citait, à Bordeaux, un mot de Henri IV disant que, s'il
n'eût été roi, il eût voulu être conseiller en cette cour 1 .
Ce pouvoir, il le devait non seulement au respect qu'inspiraient
ses arrêts, mais aussi à la puissance que donne une grande fortune
pécuniaire. Dès l'époque de Monluc, les membres du Parlement
possédaient à eux seuls plus de la moitié des richesses de la ville 2 .
Et depuis, leur fortune n'avait fait que s'accroître; les grandes
familles parlementaires s'étaient fusionnées avec celles des tréso-
riers de France en Guyenne 3 et formaient une aristocratie finan-
cière qui dominait à Bordeaux en l'absence de la noblesse''. Le
temps était loin où l'on ne connaissait que trois carrosses en ville :
celui de l'archevêque, celui du gouverneur et celui du trésorier de
Gourgue. Ils abondaient à présent; il n'était pas un petit conseiller
qui eût osé s'en passer, non moins que d'une robe rouge. « Ce qui
Eaict ainsi croistre les espèces», remarque Gaufreteau 5 .
1. « Le parlement de Bourdeaux tenoit tellement son authorité et dignité... que le
roy disoit que, s'il n'estoit roy, il vouldroit estiv conseiller à lu cour de parlement de
Bourdeaux. » Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I, p. 3-21.
2. Jullian (C), Histoire de Bordeaux..., p. 427.
3. L'on trouve des Pontac, des Gourgues, des Cursol, des Martin, au Parlement aussi
bien qu'au Bureau des finances.
4. Sur l'absence de la noblesse à Bordeaux, cf. Jullian, op. cit., p. 425-426.
5. Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I, p. 291.
6 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Hors ville, l'influence des parlementaires n'était pas moindre :
les grands vignobles, les terres les mieux cultivées leur apparte-
naient. Les gentilshommes étaient besogneux. La noblesse de robe
seule était riche I .
Aussi les offices étaient-ils très chers, étaient-ils très recherchés :
il n'est point exceptionnel de voir la veuve d'un conseiller tenir
caché, parfois pendant plusieurs semaines, le corps de son mari
après sa mort, afin que la résignation de son office en faveur de tel
ou tel fût valable 2 .
A la tête de cette puissante compagnie se trouvait, en 1589, un
Toulousain, Guillaume Dafîis, qui pouvait avoir alors une cinquan-
taine d'années. C'était le frère de l'avocat général qui avait été
massacré à Toulouse, en février. Lui-même était premier président
à Bordeau'x depuis le 19 octobre 15853. Il avait été choisi sur la
recommandation du duc d'ÉpernonV Comme il portait une longue
barbe, et qu'il était en outre fort dévot, ses collègues l'avaient
surnommé Saint Jérôme^. Savant jurisconsulte 6 , ce vénérable
magistrat était doué d'une éloquence abondante, qui lui permettait
de parler durant quatre heures de suite « sans jamais tousser ni cra-
cher?... » Les mauvaises langues prétendaient cependant que l'ha-
bileté de sa femme n'avait guère moins contribué à sa fortune que
sa valeur propre 8 .
Aux côtés de Daffis, nous trouvons d'abord le second président
Sarran de Lalane, qui touchait à la soixantaine et qui était prési-
dent depuis près de vingt ans 9 . Cruseau, qui ne l'aime pas, nous dit
1. Cf. la violente mercuriale adressée par Henri IV à du Bernet en 1608 :
« O la méchante compagnie ! Et qui saune son procès à Bordeaux que celui qui a la
plus grosse bourse? Tous mes parlements ne valent rien, mais vous êtes le pire de tous...
Je vous connais tous. Je suis Gascon comme vous. Qui est le paysan duquel la \i:_ r ne
ne soit au président ou conseiller? le pauvre gentilhomme duquel il n'ait la terre?
11 ne faut qu'être conseiller pour être riche incontinent... Voilà pourquoi les ofïîces y
sont plus chers qu'aux autres parlements... i Texte apud Jullian, op. cit., p. 468. —
Les parlementaires Faisaient encore valoir leurs terres en interdisant aux receveurs
des droits de la ville de Bordeaux de pereeviiir aucun droit sur les fruits qui en prove-
naient: Arrêt du 26 janvier 1590. \nh. .le Bordeaux, BB 39.
•2. C.'esl ce ipii arriva pour l'office de Pierre de liane et pour celui de Gratien du Roy.
Cf. Registres secrets, aux 2 décembre L59] el 2 avril 1593, Arch. hist. de la Gironde,
i. \l,l\ . pp. 278 el -2S0.
3. Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. XXX.
■1. Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. 1, p. 291.
5. Gaufreteau, op. cit., t. Il, p. '237.
6. Gaufreteau, op. cil., t. I, p. 291.
7. Gaufreteau, op. cit., t. I, p. 291.
8. Sa femme merveilleuse en la ménagerie d'une grande maison, admirable en ses
inventions, é] tée en ses pratiques; si elle eût vécu encore dix ans, elle eût ruiné
l'honneur de sou mari et rendu la ville sans commerce ». Texte cité par Jullian, op. cit.,
p. 427.
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 80.
LE GOUVERNEMENT DL T MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE ~
que sa vie fut scandaleuse. Il est vrai que l'année d'avant sa mort,
en 1592, on le voit jouer un rôle assez équivoque dans une affaire
d'assassinat où lui, président au Parlement, ne craignit pas de s'en-
tremettre pour tirer d'affaire, si possible, l'un des criminels. Un
conseiller à la cour, Jean de Bonneau, ayant dénoncé sa conduite,
il le menaça de lui faire donner les étrivières et cinquante coups
de poignard, «voire mesme dans son lictm. Mais les rancunes de
Gruseau contre Sarran de Lalane nous paraissent avoir une autre
origine; et ce que lui reprochait sans doute avant tout le chroni-
queur, peu sympathique à Matignon 2, c'est son intimité avec le
maréchal.
Celui-ci, en effet, avait été assez habile pour gagner à lui les prin-
cipaux membres du Parlement. Et il s'était fait notamment des
amis intimes du second et du troisième président, Sarran de Lalane
et François de Nesmond3.
Nous ne voyons guère, parmi les chefs de la Compagnie, que le
président Eymar, un Bordelais, qui faisait de la popularité dans sa
ville natale en prodiguant des aumônes aux pauvres 4, qui fut nette-
ment hostile au représentant du roi 5 .
Mais le corps même de l'assemblée était loin d'être aussi docile,
et Frontenac écrivait au Roi qu'il le trouvait « bigarré et compozé
de diverses volountés à votre servise » 6 . Il y avait notamment les
chambres des Enquêtes, composées de jeunes, de « cervelles trop
gaillardes 7 », où l'on voyait des violents, comme ce conseiller de
Mérignac qui mourut dans un accès de colère 8, qui pouvaient se
montrer indisciplinés à l'égard de Matignon.
Il ne faudrait pas croire que le titre de gouverneur de Guyenne,
porté par Henri IV avant son avènement, eût créé des liens de sym-
1. Cruseau, op. cit., t. I, p. 61. Sur toute cette affaire, cf. Cruseau, op. cit., p. 59 à 62.
2. Citons seulement pour l'instant sa remarque, au départ du maréchal en 1593.
Matignon, dit-il, partit « au grand contentement du peuple ". Op. cit., t. I, p. 82.
3. « Ses intimes amys qui sount les presidans de Lalanne, de Nemon... » Lettre de
Frontenac au roi, 3 janvier 1590 {Arch. hisl. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 219).
Et ailleurs : « Mes sans mantir, Sire, le presidan Lalane mérite que V. M. aye mémoire
de luy, car il brûle de zélé a vostre servise. » lbid.
4. Joseph d'Eymar, mort le 3 janvier 1592 « au grand regret du peuple, pour estre
amateur des povres, et après avoir servi au parlement l'espace de trente six ans, ou
en Testât de conseiller ou en Testât de président, et aagé seulement de soixante ans .
Cruseau, Chronique, t. I, p. 55. Il avait été maire de Bordeaux en 1575-1576.
5. « Reserve au presidan Eymar pour ce que j'é apris qu'il est très mal afesionné
à vostre servise. » Lettre de Frontenac au Roi (Arch. hist. de la Gironde, t. IV, p. 219).
6. Lettre de Frontenac au Roi (ibid.).
7. Lettre de Matignon au Roi, 28 février 1590 {Arch. hisl. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 232).
8. « Il mourut de la hernie; s'estant mis en colère contre quelques siens domestiques,
le boyau luy avala avec telle violence qu'il appela après soy tous les intestins. • Cruseau,
Chronique, t. U, p. 8.
8 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
pathie entre le Parlement de Bordeaux et lui. Bien au contraire,
c'est de ce Parlement qu'étaient partis des arrêts qui avaient été
prononcés contre lui alors que, simple roi de Navarre, il était en
lutte avec Henri III i. C'est lui qui avait érigé à Saint-Jean-d'An-
gély, à Bergerac, à Montauban des chambres de justice pour les
réformés, dont la création avait amoindri le pouvoir du Parlement
de Bordeaux 2. Les conseillers, même après la mort de Henri III,
s'obstinaient à ne voir en lui que le chef des huguenots bien plus
que le roi de France : les mots qui leur venaient aux lèvres lorsqu'on
prononçait son nom étaient : Ouse fuies înfideli^ !
III. — Les Journées des 17, 18 et 19 août.
Dès la rentrée de Matignon à Bordeaux, dès le 17 août au matin,
le conflit éclata entre le Parlement et lui. Et pour en montrer toute
la gravité, il suffit de nommer les porte -parole de la cour : ce sont
les gens du Roi eux-mêmes, le laborieux Dusault 4, l'intègre procu-
reur général Des Aiguës 5, le seul peut-être entre tous les parlemen-
taires qui mourut relativement pauvre.
Dans la matinée du 17 août, une séance solennelle se tint au Par-
lement. Toutes les chambres étaient assemblées. L'archevêque de
Bordeaux et Matignon étaient présents 6. Au nom du procureur
général, Dusault prit la parole 7 :
« Il court bruict d'une triste et déplorable nouvelle, que plust à
Dieu qu'elle ne fust véritable, du décès du roy », qui meurt, sans
laisser de fils pour lui succéder. « Il reste encores en France certain
bon nombre de princes de la très verfuze lignée de Sainct Louis,
en la très illustre famille de Bourbon. Mais, à l'ung d'eulx la loy
fondamentalle du royaulme est obicée, suyvant les esdictz de
1. Henri IV ne l'avait pas oublié en 1G08 et c'est là même, sans doute, une des causes
du la violence de ses paroles : « Quand j'étais simple roi de Navarre, je sais bien les
arrêts qu'on donnait contre moi. » Cité par Jullian, op. cil., p. 468.
2. Ces chambres, comme nous le verrons, Eurent supprimées en 1590. Arch. de la
Gironde, li 43, f° 100.
3. Caillière (J. de), Histoire du mareschal de Matignon, p. 281.
4. Charles Dusault, premier avocal général. 11 mourut le 5 mars 1607 «pour s'estre
morfondu et pour avoir par trop travaillé au faicl de sa charge ». Cruseau, Chronique,
t. II, p. 24.
5. Jacques Des Aiguës, procureur général, conseiller aux Conseils privé et d'État.
Mort le 30 jamirr icon, à cinquante-sept ans. Cruseau [Chronique, t. I, p. 230) nous
<lil qu'il était « des plus gras et replets el qu'il mourut fort pauvre ne laissant que
2,500 iras à sa fille.
6. Lettre de Matignon à Henri IV. du 18 aoûl [Arch. hisl. du départ. de la Gironde,
t. IV, p. 206). — Cruseau, chronique, t. 1, p. 12. Registres secrets, Arch. hist. de la
Gironde, t. M. IV, p. 269.
7. l.e compte rendu de son discours se trouve à la Bibl. Nat. Dupuy, t.»LXI, f°30etsq.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 9
reunion faictz par le Roy.» En une semblable circonstance, s'il
s'agissait de la succession d'un simple comté, voire d'un duché, un
Parlement résoudrait la difficulté. M;iis c'est la couronne de France
elle-même qui est en jeu, qui contient tous les Parlements ».
Aussi c'est-il une chose impossible que l'un seul d'entre eux se
prononce; le concours de tous est nécessaire. C'est à l'assemblée
générale des trois états qu'il appartient de juger la chose « par la
voye de la justice douce et paisible... sans desploier les armes De
u[u]zer de voye de faict et de viollance ». Mais la convocation des
États généraux est chose longue et laborieuse. En attendant, « nul
ne peult faire doubte que, par les meurs et loix de France, l'autho-
rité, puissance et commandement souverain ne réside cependant
ez cours de Parlement . chescune en son ressort, lesquelles représen-
tent les roys, leur magesté et grandeur, en leur absence, pandant
leur vie et après leur mort... La cour donc doict continuer l'exercisse
de la dicte puissance et authorité souveréne, laquelle réside en elle
seulle pour le présent en son ressort, quy sera assistée et fortifiée de
la présence du sieur Mareschal», aydée de ses bons advis, prudens
conseils et opinions... Espérant que par ce moyen, tous ensemble
randrons ce ressort entier entre les mains de celluy quy sera déclaré
par lesdietz estât z sucesseur et héritier catholique de ceste corone ».
Le discours de l'avocat général continua sur ce ton pendant
longtemps. En fin de compte. Dusault conclut en requérant de la
cour trois points principaux :
Qu'elle déclare qu'il appartient aux seuls États généraux du
royaume de désigner l'héritier de la couronne.
Qu'elle enjoigne à tous hs sujets de son ressort d'observer stiic-
tement l'Édit d'Union, loi fondamentale du royaume.
Qu'elle convoque enfin les états de la province à Bordeaux. Et
qu'en attendant le gouvernement soit confié à un conseil composé
du maréchal, de membres du Parlement et de représentants des
trois ordres 3, mais dont les décisions seront subordonnées à l'exa-
men du Parlement «pour estre autorisées ainsin qu'il apartiendra
et que la dicte cour advisera estre affaire par raison ».
1. L'Édit d'Union de juillet 1588 (Isambert, t. XIV. p. 616). Sa confirmation aux
États de Blois, 18 octobre 1588 (Isambert, t. XIV, p. 629 . Sun renouvellement après
la mort des Guise, 31 décembre 15s^ [Mémoires de lu Ligue, t. III, p. 17 1 .
2. Matignon.
3. Cruseau ajoute que ce conseil serait composé des présidents au Parlement, de
quelques conseillers, de l'archevêque, de Matignon, de deux gentilshommes, deux
membres du clergé, deux jurats «et ung de leur parquet . — Le discours que nous
analysons est moins précis.
IO LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON" EN GUYENNE
Résumons le discours en une phrase : il ne tendait à rien moins
qu'à la main-mise du Parlement sur le gouvernement de la Guyenne.
Matignon ne commit pas la faute de répliquer. Il comprit qu'après
un pareil discours, qui flattait autant qu'il le faisait l'orgueil et
l'ambition des conseillers, il n'y avait qu'une chose à faire : gagner
du temps, afin d'empêcher toute discussion, qui eût fatalement été
orageuse, et tout vote. Il fit valoir l'heure avancée déjà et fut assez
heureux pour obtenir le renvoi au lendemain de la suite des débats ».
Les parlementaires ne comprirent certainement pas les consé-
quences de ce renvoi.
Quant à Matignon, il sut admirablement utiliser le répit qu'on
lui laissait. Dès l'après-dîner, il se rend à l'hôtel de ville : il s'y
trouvait en face de jurats de fraîche date, élus dans les circonstances
que nous avons vues, dans la crainte de la Ligue, sous l'empire du
maréchal, qui n'avaient rien à espérer que de celui qui les avait
fait élire, à la tête desquels le mettait sa qualité de maire.- Il n'avait
même pas à les consulter; les désirs qu'il pouvait leur exprimer
étaient des ordres. Aussi à peine avait-il commencé à leur exposer
ses desseins, que « tous d'une même voix 2 » le prièrent d'introduire
des forces dans la ville « pour les maintenir en la seureté qu'ilz ont
eue jusques icy»3. Et l'habile maréchal a la satisfaction d'écrire
au Roi que c'est a suivant leur réquisition » qu'il a fait entrer, le
18 au matin, ses lansquenets à Bordeaux ! >. Désormais il « ne doubte
plus riens »5.
Le lendemain 18, la Gour et le maréchal se retrouvèrent à la
messe du Saint-Esprit, qui fut dite dans la chapelle du Palais 6 . La
messe achevée, avant même de pénétrer dans la salle des délibé-
rations, l'on put s'apercevoir que Matignon changeait d'attitude :
il refusa d'entrer si l'on y devait parler de la convocation des États.
On insista cependant, on lui munira ({in: si chacun se dérobait de
la sorte, l'affaire demeurerai! indécise. 11 consentit enfin à entrer
dans la salle. Mais, avant que l'on passai au vote, il prit lui-même
la parole.
1. « Sur quoy fust résolu de bien prier Dieu ce jour, et le lendemain se trouver à la
messe du Saint-Ksprit qui se diroil à ces lins en la chapelle du Palais. Et puis on déli-
bereroit sur les dictes propositions. < Cruseau, Chronique, t. I, p. 12.
2. Lettre de Matignon au Roi, du 18 aoûl L589. Anii. hisl. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 20G.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Le palais de justice était alors le Palais de l'Ombrière, vieille bâtisse qui brûla
en 1597 et qui se trouvait non loin de la Garonne, à proximité de la porte du Caillau.
LE GOUVERXEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE I I
Il convient ici de relever une assez grosse inexactitude dans la
façon dont Caillière présente l'attitude de Matignon vis-à-vis de
la Cour. L'orthodoxie de cet auteur répugne à croire que le maré-
chal pût avoir témoigné de l'attachement à un prince hérétique.
Il imagine alors d'en faire une sorte de duc d'Épernon au petit
pied, s'appliquant à « ne donner ny ne refuser publiquement son
obéissance au Roy « » et ne s'occupant que de concentrer des forces
considérables, jusqu'à ce qu'il « se vit en estât de choisir le party
qui luy sembleroit estre le plus juste » 2 . — Gomme il ne peut admet-
tre, d'autre part, que Matignon ait jamais subi le moindre insuccès,
il prétend que c'est lui qui a entièrement dicté l'attitude du Parle-
ment, et le discours qu'il lui fait prononcer 3 n'est que la para-
phrase de l'arrêt qui fut rendu le 19 aoûf», et se termine par ces
mots^véritablement extraordinaires dans la bouche du maréchal :
« Et comme le roy de Navarre a demandé du temps pour se con-
vertir, vous en prendrez aussi pour le reconnoistre 5 . »
Rien n'est plus inexact. Nous avons la substance du discours
de Matignon. C'est lui-même qui nous la fournit dans une lettre
qu'il écrivit à Henri IV dans l'après-midi du 18, le jour même où
il parla au Parlement 6. Et nous voyons qu'il fut très net, qu'il fut
très ferme, qu'il n'essaya en rien de se gagner la cour par des flat-
teries ou des concessions. Il déclara qu'il était absolument illicite
d'opiner sur la proposition de l'avocat général « parce qu'elle estoit
directement contraire à la dignité royalle. D'autant qu'il n'y a
aucun interrègne en cest estât, où le mort saisist le vif et auquel les
roys viennent par succession légitime, non ellectifs, prenans la
fonction de la dignité royalle dés la mort de leur prédécesseur,
comme il s'est tousjours observé, de temps en temps, ce qui a-esté
la conservation de cest estât ». La proposition des gens du Roi était
faite pour apporter le trouble plus que le calme. Si l'on ne tient
compte des paroles du maréchal, il déclare qu'il s'opposera aux
décisions de la Cour, en raison du service qu'il doit à la couronne,
dont il a l'honneur d'être un des principaux officiers. Mais en ce qui
touchait « le repoz public et la conservation de la ville en Testât où
1. Caillière (J. de), Histoire du mareschal de Matignon, p. 289.
2. Ibid., p. 288.
3. Ibid., pp. 285 à 287.
4. Cf. plus loin.
5. Caillière (J. de), op. cit., p. 287.
6. Lettre de Matignon au Roi, de Bordeaux, 18 août 1589 (Arch. hisl. du dépari, de la
Gironde, t. IV, p. 206).
12 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
elle est à présent », il offrait d'employer sa vie et ce qu'il avait « de
meilleur » pour les conserver.
11 y eut bien quelques conseillers plus avancés que les autres qui
protestèrent après le discours de Matignon i. Mais la majeure partie
se laissa intimider et l'on passa au vote. Ce fut le doyen du Parle-
ment, François d'Alesme, qui opina le premier». Douze de ses
collègues donnèrent ensuite leur avis 3. Nous n'avons pas malheu-
reusement le détail de ces votes. Cruseau 4 nous dit qu'ils furent
assez divers « en plusieurs particularités ». Mais dans l'ensemble,
s'ils n'adoptèrent pas les propositions des gens du Roi, ils ne sui-
virent pas non plus l'avis du maréchal. « Tous conclurent qu'il
estoit difficile que l'Estat ne peust subsister aveq un roy d'autre
relligion que la catholique, apostolique et romaine 5 . »
Un semblable résultat était inquiétant pour Matignon. Aussi
essaya-t-il encore de gagner du temps. Le vote devait se poursuivre
le lendemain 19. Ce jour-là, au moment de l'ouverture de la séance,
le maréchal fit dire qu'il était indisposé et qu'il ne pouvait venir;
que, d'autre part, on l'avait averti qu'il y avait des assassins postés
sur son passage 6 . Les instances du Parlement finirent cependant
par le fléchir : il vint au Palais. Le vote se continua. Quinze ou seize
conseillers opinèrent?. Les autres furent renvoyés à l'après-dîner.
A une heure de l'après-midi, la séance reprenait. Elle fut très
longue : elle ne prit fin qu'à sept heures du soirS. Mais l'arrêt fut
enfin prononcé 9 .
La Cour exhortait les ecclésiastiques du ressort à prier Dieu
pour l'âme de Henri III et le maintien du royaume en la religion
catholique. - - Elle enjoignait aux baillis, sénéchaux et autres offi-
ciers» du ressort, de faire observer comme avant, d'une part l'Édit
d'Union conclu entre Henri III et les seigneurs catholiques •<> et ses
1. « ... quelques ungs, qui n'ont peu cacher leurs passions particulliéres. » Lettre
du 18 août.
2. Cruseau (Et. de), Chronique, t. I, p. 13.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid., p. 13.
6. « Le mareschal manda qu'il ne pouvoit venir, estant travaillé de la colique, et
qu'il avoit esté adverti qu'on le vouloit tuer, alant ou venant du Palais. » Ibid.,
p. 13.
7. Ibid., p. 13.
8. Ibid., p. 13.
9. Reg. secrets, Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 269. — Cruseau, op. cil., t. I,
p. 13. — Mémoires de la Ligue. I. IV, p. 45. Ces derniers donnent l'arrêt in extenso.
— C'est par erreur que Boscheron-Desportes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. I,
p. 300, donne à cet arrêt la date du 17 août.
10. Édi1 de juillet 1588 (Isambert, t. XIV, p. 616).
LE GOUVERNEMENT DU MA.KECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE l3
confirmations', et d'autre part, la déclaration du 26 avril sur la
trêve avec le roi de Navarre 3 , qui avaient été enregistrés au Par-
lement. — Elle ordonnait enfin aux rebelles de poser les armes et
de se retirer chez eux « en attendant qu'il ait plu à Dieu impartir
sa grâce et miséricorde à ce roiaume, pour la conduite et direction
d'icelui à son honneur et gloire, exaltation et conservation de la
sainte Foi et religion catholique, apostolique et romaine » 3 .
Cet arrêt fut publié à son de trompe par les carrefours de
Bordeaux le surlendemain 21 août' 1 .
Ainsi que le l'ont remarquer De Thou et les Mémoires de la Ligue^,
cet arrêt ne fait pas mention du nom de Henri IV. C'est une sorte
de déclaration de neutralité qui, sans le compromettre, permettait
au Parlement d'attendre et de se réserver une attitude plus claire
selon la tournure que prendraient les événements. C'était déjà
beaucoup pour Matignon que d'avoir obtenu de la Cour qu'elle ne
se déclarât point contre un roi que sa religion rendait suspect à tous
les catholiques. C'était beaucoup que le Parlement condamnât le
meurtre de Henri III 6 , et partant la faction au nom de laquelle il
avait été commis, en ordonnant des prières pour le repos de l'âme
du Roi. Et un semblable arrêt devait empêcher déjà bien des révoltes
en Guyenne. — Mais nous n'irons pas jusqu'à dire, comme Caillière?
qu'il ait été un succès pour Matignon. De Thou lui-même nous parait
avoir exagéré un peu la part du maréchal dans la détermination
de la Cour 8.
Et, par contre, Scipion Dupleix9 tombe dans l'excès opposé,
quand il ne veut reconnaître aucun élément ligueur au Parlement,
et quand il prétend que Henri IV ne fut pas nommé dans l'arrêt, à
seule fin de ne pas effaroucher les villes catholiques du ressort et les
contenir dans l'obéissance.
En réalité, le jour même où la Cour rendait l'arrêt que nous
venons d'analyser, elle donnait une preuve de sa défiance à l'égard
1. Déclaration des États de Blois du 18 octobre 1588 (Isambert, t. XIV, p. 029)
et déclaration du 31 décembre 1588 {Mémoires de la Ligue, t. III, p. 171).
2. Déclaration du 26 avril 1589 (Isambert, t. XIV, p. 645).
3. Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 45.
-1. lbid.
5. lbid., p. 46, note. — Thou (J.-A. de), Historiée sui lemporis, 1. XCVII, § 9.
6. Quelque temps après, le 19 octobre 1589, le Parlement ordonnait des poursuites
contre les complices de Jacques Clément. Inventaire des registres de la jurade (de Bor-
deaux), t. I, p. 399.
7. C.aillière (.1. de), «/>• cit., \>. 281 et sq.
8. « Et ad régis tanquam legitimi iieredis auctoritatem constituendam quadantenus
conducere existimans, si senatus elogio decessoris sui memoria cohonestaretur , in
curiam venit et senalus consullum condicurauil. » De Thou, 1. XCVII, s' 9.
9. Dupleix (Se), Histoire de Henry le Grand, pp. 30 et 31.
l4 LE GOUVERNEMENT BU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
du nouveau roi, en ordonnant d'expulser les huguenots de Bor-
deaux i.
Quelques jours après, le 27 août, une procession eut lieu à la
cal hédrale pour le repos de la France, selon les vœux du Parlement.
Ce fui un jacobin, du nom d'Arapsu 2 , qui prêcha; et le thème de
son sermon fut que l'on ne pouvait souffrir un roi hérétique 3 .
Le 29 août enfin, comme la Cour n'était point payée de ses gages,
elle déclara qu'elle le serait sur h.' produit de la Comptablie 4 . Et,
de fait, une certaine somme lui fut payée sur-le-champ. — C'était
là une usurpation des droits du souverain, grave en elle-même, et
dont l'exemple devait être funeste : s'autorisant, en effet, de l'acte
du Parlement, le gouverneur de Blaye, Lussan., se remboursait à
son four de l'arriéré de ses gages en levant un impôt sur les navires
passant devant sa ville 5 . Une foule d'autres commandants de place
l'imiteront bientôt. Et il viendra un temps où le Parlement sera
tout le premier à supplier le Roi de faire cesser de pareils excès.
IV. — Vains efforts de Matignon
POUR FAIRE RECONNAÎTRE HENRI IV.
L'arrêt du 19 août n'était forcément que provisoire. Matignon
ne se tint pas pour battu et s'appliqua dès lors à obtenir du Parle-
ment une reconnaissance entière du nouveau roi.
Vers la fin d'août durent arriver à Bordeaux la déclaration de
Henri IV aux seigneurs catholiques de son armée, par laquelle il
s'engageait à se faire instruire de la religion catholique et à convo-
quer les Etats généraux 6, et celle de Mayenne, qui défendait de
reconnaître Henri de Navarre pour roi de France 7.
1. Reg. secrets, Arch. hisi. de la Gironde, t. XLIV, p. 270. — Cruseau, Chronique, 1. 1,
p. 14. — Il est probable que cet arrêt ne fut pas exécuté. — Le 20 décembre 1589 un
arrêt interdit dans tout le ressort l'exercice d'une autre religion que la religion catho-
lique. Il a été imprimé (un exemplaire à la Bibl. Nat.). Il fut renouvelé le 12 novembre
1592, lors du passage de Catberine de Bourbon à Bordeaux. Reg. secrets, Arch. Iiisl.
de la Gironde, t. XLIV, p. 2S0.
2. Jean Arapsu, mort à Bordeaux le 21 octobre 1591. Lurbe (G. de), Chronique
bourdeloise, f° 52 v°.
3. « Et prescha sur la négative s'il failloit souffrir ung roy hérétique, au grand conten-
tement des bons et pour l'honneur de la Relligion. » Cruseau, Chronique, t. I, p. 14.
4. Reg. secrets, Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 270. — Cruseau, op. cit., t. I,
p. 14. — La Comptablie était primitivement un impôt tout local dont le produit était
destiné aux besoins de la ville. Après la révolte de Bordeaux de 154S ces droits furent
confisqués au profit du roi. Ils se divisaient en droits de grande et petite coutume
et se percevaient sur les marchandises entrant à Bordeaux ou en sortant.
'■'. Uapport au Roi sur l'état de la Guyenne, du 14 octobre 1589. Bibl. Nat. Dupuy,
t. LXI, f° 55 et sq.
6. Datée du camp de Saint-Cloud, 4 août 1589 (Isambert, t. XV, p. 3).
7. Datée de Paris, 5 août 1589 (Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 29. — Isambert,
t. XV, p. 5).
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE M VTKiNON EN GUYENNE 10
C'est Frontenac qui porta la déclaration royale 1 . Sans doute,
était-ce celle de Mayenne que portait un gentilhomme, nommé
Du Pin, qui fut envoyé par lui en Guyenne. Il était aussi chargé de
lettres closes à l'adresse des principaux personnages de la province.
Il en présenta à Matignon; celui-ci se contenta de lui répondre que
« toute sa vye il avoyt esté fîdelle serviteur des feuz roys, à quoy
il estoit résolu de continuer > 2. Du Pin se rendit ensuite au Parle-
ment le 15 septembre 3 ; mais, étant arrivé après dix heures du
matin, c'est-à-dire après la clôture, il ne trouva presque personne.
On le renvoya au procureur général, Des Aiguës. Celui-ci prit les
lettres et les lut le lendemain à la Grand'Chambre. On discuta à
leur sujet, afin de savoir si on les communiquerait aux autres
Chambres 4. Les avis étaient partagés. En fin de compte, le prési-
dent Eymar s'offrit à se charger des lettres en question pour les
présenter aux Chambres assemblées. Il ne les présenta jamais 5 ,
sans doute par crainte de Matignon.
L'envoyé de Mayenne était encore à Bordeaux quand y arriva,
le 7 septembre, un nouveau courrier de Henri IV, porté par le
trésorier Martin, qui avait quitté le Roi à Arques le 3 septembre 6 .
Il était lui aussi chargé de lettres nombreuses à des personnages
divers. Matignon naturellement eut la sienne. Les jurats en reçurent
également?. Il y en avait aussi pour les présidents au Parlement :
DaffisS, Nesmond, Eymar lui-même, et pour le procureur général
Des Aiguës. Tous se montrèrent très flattés de l'honneur que leur
faisait Henri IV et assurèrent Martin qu'ils étaient les très humbles
et très obéissants serviteurs de Sa Majesté, mais, qu'à leur grand
regret, ils ne pourraient sans doute pas lui rendre service autant
qu'ils le désireraient, au cours des délibérations qui allaient avoir
1. La déclaration est souvent désignée ainsi : « La déclaration du Roy portée par le
sieur de Frontenac. » Cf. registres secrets, au 1 er et 2 décembre 1589, Arch. iiisl. de la
Gironde, t. XLIV, p. 273, et Cruseau, Chronique, t. I, p. 22.
2. Rapport adressé au Roi sur les événements de Guyenne, du 14 octobre 1589. Bibl.
Nat. Dupuy, t. LXI, f° 55 et sq.
3. C'est la date donnée par Cruseau (op. cil., t. I, p. 15). Les registres secrets donnent
la date du 25 septembre (cf. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 271). Nous préférons
la date du 15, car dans le rapport du 14 octobre (cf. note précédente) il est parlé de cet
incident comme ayant précédé le début des délibérations sur la déclaration du 4 août.
Or, ces délibérations commencèrent dès le 22 septembre (cf. Cruseau, op. cil., t. I,
p. 16).
4. C'est-à-dire les deux chambres des Enquêtes. Les Requêtes ne furent incorporées
à la Cour qu'en mars 1591 (cf. Cruseau, Chronique, t. I, pp. 25 et 42).
5. Registres secrets, Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 271. — Cruseau, op. cil.,
t. I, p. 15.
6. Rapport du 14 octobre 1589. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f» 55 cl sq.
7. Ibid.
8. Nous avons la réponse de Dalïis, en date du 12 décembre 1589. Elle a été éditée
dans les Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 215.
l6 LE GOUVEK>,EMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
lieu au Parlement sur le fait de savoir si l'on reconnaîtrait Henri IV,
bien qu'il fût hérétique 1 . Un certain nombre d'autres personnages
reçurent également des lettres du Roi : le grand sénéchal de Guyenne,
Merville, le gouverneur de Blaye, Lussan, le trésorier de Gourgues
et bien d'autres». Tous furent très flattés de l'attention royale, et
l'on pouvait écrire au Roi que « la depesche que ledict Martin aporta
i'ust si à propos que, non seulement les habitans de Bourdeaulx,
serviteurs de Sa Majesté, en demeurarent assurés ; mais encores
plusieurs autres villes qui estoient sur le point d'une révolte » 3 .
Matignon de son côté travaillait à rallier la population bordelaise
au Roi en surveillant de très près la prédication. Gomme la religion
d'Henri IV empêchait les ecclésiastiques de Bordeaux de parler
en sa faveur, il avait fait venir un minime, du nom de Pichoneau,
qui prêcha à Saint-Eloy. Ce dernier, cependant, ne parla jamais
d'une façon précise en faveur de Henri IV. Il se contenta d'exhorter
les fidèles d'une façon générale à obéir au Roi 4.
D'autre part, nous avons vu comme les Jésuites avaient quitté
Bordeaux. Et leurs prédications séditieuses s'étaient trouvé rem-
placées par les sermons royalistes des Feuillants : le fondateur de
cet ordre, Jean de La Barrière, avait dû quitter son] abbaye 5
après la révolte de Toulouse, et il était venu se réfugier à Bordeaux
avec quatre d'entre ses religieux 6. On les accueillit si bien que sept
autres moines venaient bientôt rejoindre les premiers arrivés 7. On
mit à leur disposition l'église Saint- Antoine 8 et ils se mirent à prê-
cher pour le service de Henri III, auprès duquel La Barrière était
en telle faveur que le Roi lui fit écrire le 1 er août pour l'assurer que
sa blessure était sans gravité 9. Ce dernier donc était tout désigné
pour prendre la parole au service funèbre célébré en l'honneur
du feu roi.
Cette cérémonie eut lieu le '20 septembre à l'église cathédrale
1. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 55 et sq.
2. Rapport du 14 octobre.
3. lbid.
4. Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I, p. 321. — En récompense de ses services,
le roi, par lettres patentes datées de Chartres 19 février 1594, le gratifia d'une pension
viagère de 200 éeus. Ajch. de la Gironde, C 3802, f° 36 v°.
.'). i r euillanls (Haute-Garonne, commune de La Bastide-Clermont).
ti. La conduite de Dom .Ivan de La Barrière, p. 202. — La Barrière partit le lendemain
île la Fête-Dieu.
7. lbid., p. 204.
s. De Lurbe, Chronique bourdeloise, 1° 50 v°.
'.'. I.a conduite de Dom Jean de La Barrière, p. 206. Le même ouvrage cite une
lettre d'un « homme de qualité », datée de Bordeaux du 20 juin 1589, qui donne comme
preuve de son royalisme le fait qu'il assiste assidûment aux prédications de l'abbé des
l 'euillants.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 17
Saint- André 1. Elle fui très solennelle : la Cour s'y rendit en grand
apparat accompagnée du grand sénéchal, des trésoriers de France
et de toutes les notabilités de la ville. Le biographe De La Bar-
rière nous dit que ces « funérailles furent faites avec un appareil
extraordinaire et plus grand que l'on n'avoit encore employé en
semblables occasions, comme pour suppléer à ce qui manquoit
dans tout le reste du royaume » 2 . L'oraison funèbre fut prononcée
par La Barrière. Il parla avec tant de chaleur que Matignon, paraît-il,
aurait dit plus tard que c'était à son éloquence qu'il devait d'avoir
conservé Bordeaux dans l'obéissance 3 .
Grâce aux lettres du Roi, grâce aux prédications des Feuillants.
Bordeaux fut assez calme pendant quelques jours' 1 .
Mais, dans la dernière semaine de septembre, les Ligueurs firent
courir le bruit que Henri IV était mort et son armée battue 5 . Un
valet de chambre de Ncrac assurait même avoir vu son corps ina-
nimé. Ce bruit prit assez de consistance pour qu'il y ait eu des villes
rebelles où l'on fit chanter un Te Deutn à cette occasion; et l'on
voyait des ligueurs « qui en faisoient des gaigeures à un pour dix » 6 .
C'est sous l'impression produite par ces bruits tendancieux
qu'avaient commencé les délibérations du Parlement au sujet de
la déclaration du 4 août et de la reconnaissance due au Roi. N'ou-
blions pas d'autre part que, quelques jours après le Parlement de
Bordeaux, celui de Toulouse avait lui aussi rendu un arrêt 7, mais
singulièrement plus net et plus violent, où la mort de Henri III
était qualifiée de miraculeuse et qui interdisait de reconnaître
« Henry de Bourbon, prétendu roi de Navarre ».
1. Reg. secrets, Arch. hisl. de la Gironde, t.. XL1V, p. 271. — Cruseau, Chronique,
t. I, p. 16.
2. La conduite de Dom Jean de La Barrière, p. 208.
3. Cathala-Coture, Histoire du Querci, t. II, p. 64. — Les prédications qui eurent
alors lieu à Bordeaux durent avoir du retentissement parmi les royalistes. Nous voyons
en effet les consuls de Limoges écrire à Matignon, le 31 janvier 1590, lui demandant de
leur envoyer un prédicateur qui pût exhorter le peuple à obéir au Roi, ceux qu'ils avaient
ne faisant que l'exciter à la rébellion (Arch. de Monaco, J* 21, f° 290). — La Barrière
quitta Bordeaux en 1592 pour se rendre en Italie, où il était appelé par un chapitre
général de son ordre.
4. Rapport du 14 octobre 1589. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f> 55.
5. Il y avait une part de vérité dans ces bruits. Il s'en était fallu de peu, le 21 sep-
tembre, que Mayenne ne battit Henri IV à Arques. Et les factums pullulèrent qui
vantèrent sa prétendue victoire: Discours abrégé du combat des urinées de Monseigneur
le Duc de Mayenne... et du roy de Navarre, le jeudy 21 septembre 1589. Paris, 1589, 8°. —
Defaicle véritable sur les trouppes du roy de Navarre, le Jeudy ;>/ septembre I5S'J. i"ir
Monseigneur le Duc de Mayenne... Lyon, 1589, 8° (c'est le même que le précédent,
sous un autre titre). — Le discours véritable de la defaicle et roulle des trouppes du roy
de Navarre, entre te chasteau d'Arqué et la ville de Dieppe, le 21 jour de septembre...
Paris, 1589, 8°. — Etc.
6. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, 1" 55.
7. Arrêt du 22 août 1589. Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 47.
l8 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Sans doute, faut-il voir une influence de cet arrêt dans la pro-
position que fit à la Cour l'avocat général Du Sault, et où l'on
retrouve, avec une certaine atténuation, la même façon de désigner
le Roi 1 . Du Sault parla le 22 septembre. Matignon assistait à la
séance et ne manqua pas une de celles qui suivirent 2. La délibération
dut être passionnée, si l'on en juge par sa longueur. Elle commença
dès le 22 septembre 3 . Le lendemain samedi, elle se poursuivit; mais,
n'étant point achevée, elle fut renvoyée au lundi 25. Au jour dit,
Matignon ne peut venir et on renvoie la suite des débats au jeudi 28 4.
Le 28, la discussion se poursuit sans pouvoir s'achever. On renvoie
la suite au samedi 305. Ce jour-là, le Parlement fut occupé par les
mesures à prendre contre Lussan et contre le ligueur Aubeterre.
Le 2 octobre enfin, tous les conseillers avaient opiné. Mais alors,
Matignon « se trouva bien esloigné de son conte ;> 6 . A repasser en
effet les diverses opinions émises, l'on s'apercevait qu'une bonne
partie des membres du Parlement refusait de reconnaître Henri IV.
D'autres « un peu plus doux )> proposaient de le reconnaître, à la
condition qu'il changeât de religion. Il y en avait à peine quatre
ou cinq pour le reconnaître aux mêmes conditions que l'avaient
fait les seigneurs catholiques dans le pacte du 4 août 7.
L'arrêt qui menaçait d'être rendu, étant données de semblables
dispositions, allait être « d'une terrible et fâcheuse importance, pour
le doubte qu'il y a de mettre plusieurs villes en révolte » 8 . Matignon
déclara qu'il s'opposait à ce qu'il fût rendu. On lui répliqua que la
majorité devait décider de ce qui se ferait. Il réussit enfin, étant
donné son prochain départ pour Marmande, où devaient se tenir
les Etats de la province 9 , à obtenir l'ajournement jusqu'après les
vendanges 10.
1. C'est du moins ce que semble indiquer un passage de Cruseau interrompu par de
nombreuses lacunes, car l'auteur, le trouvant trop violent, l'avait effacé sur la fin île
ses jours : « Les chambres assamblées, presans messieurs le maresclial de Matignon et
Antoine Prévost de Sansac, arcevesque de Bourdeaux, du Sault le père, pour le procu-
reur gênerai <lu roy nommé Desaigues... qu'on se debvoit gouverner pendant l'inle-
regne... expéditions de chancellerie cl qu'on eus! à déclarer Henry de Bourbon roy de
Navarre, incapable d'estre roy de France... La délibération fut commancée. » Cruseau,
Chronique, t. 1, p. 16.
2. I {apport du 14 octobre. Bibl. Nal. Dupug, t. LXI, f° 55.
3. Cruseau, Chronique, t. I, p. L6.
4. Ibid., pp. L6 et 17.
5. Cruseau, Clin mique, t. I, p. 17.
6. Rapport du 14 octobre 15s;». Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f» 55.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Cru-eau, Chronique, t. I, p. 17. — C'est par erreur que Darnal (Supplément des
chroniques de la noble ville il <ité de Bourdcaus, p. 101) dit que ces États furent tenus
a Moissac. Cette dernière ville était alors aux mains des Ligueurs.
10. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 55.
LE GOUVERNEMENT 1)1 MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE Jy
Durant la courir suspension des séances du Parlement, les nou-
velles du dehors ne cessèrent d'arriver à Bordeaux.
C'est d'abord la mort du Roi qui fut démentie. Et des navi-
res anglais, qui avaient touché à Dieppe, annonçaient même
qu'Henri IV avait battu Mayenne 1 . Les ligueurs se hâtèrent de
répandre le bruit que la nouvelle de cette victoire était inexacte
et que bien au contraire, le Roi. pressé par Mayenne, s'était
réfugié à Dieppe, d'où il était sur le point de s'embarquer pour
La Rochelle 3 .
Bientôt l'on apprenait que Joyeuse avait été 'liasse de Toulouse
par la population en révolte 3 . Et les royalistes de Bordeaux,
peut-être à l'instigation du maréchal, s'empressaient de publier
l'événement 4.
Matignon profita du répit qu'on lui laissait pour renforcer les
troupes qu'il avait à Bordeaux 5 . Le 5 octobre, il se présentait au
Parlement, où vingt-cinq à trente membres à peine étaient présent-,
et fit délibérer sur l'opportunité qu'il y avait à faire entrer cent
vingt hommes dans la ville. Les parlementaires présents s'oppo-
sèrent à cette mesure. Mais, au moment même où ils discutaient,
des troupes entraient dans la ville « par la trahison des jurats ».
Et Gruseau ajoute que « les gens de bien demurarent estonnés,
praevoyans qu'il vouloit venir à la force >> 6 . Le maréchal avait à
ce moment-là à Bordeaux quatre compagnies de gens de pied,
outre ses lansquenets?.
Le 16 octobre, la délibération reprit au Parlement. Elle fut inter-
rompue par l'arrivée d'un messager qui apportait la nouvelle de la
surprise de Marmande par les ligueurs. Et il semble, en présenci
1. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Lupwj, t. LXI, f° 55.
2. Ibid.
3. Joyeuse fut chassé de Toulouse le 1 er octobre par la population mécontente de
la trêve qu'il avait conclue avec Montmorency. Dom Vaissette, Histoire générale du
Languedoc, t. V, p. 442.
4. Discours véritable de ce qui s'est passé en la ville de Thoulouze depuis la trefve accordée
le dernier iour d'Aousl 1589 entre Messieurs les Mareschaux de Montmorency et de Joyeuse,
jusques au 15 jour d'Octobre dernier. Envoyé par un notable Bourgeois de la dite ville
de Thoulouze, à un sien amy à Bordeaux. A Bordeaux, 1589, 4° pièce. C'est un factura
royaliste où L'évêque de Comminges est traité d'Antéchrist.
5. On se souvient que le 18 août il y avait déjà fait entrer ses lansquenets. Au reste,
peut-être n'était-il pas très sûr de ces derniers, qui s'étaient mutinés le 1 er août. —
Lettre de Matignon à Henri III, datée de Bordeaux du 2 août 1589. Bibl. .Nat. Dupuy,
t. CCCCXXXVIII, f° 31.
6. Cruseau, Chronique, t. I, p. 17.
7. Rapport du 14 octobre. Bibl. Xat. Dupuy, t. LXI, f° 55. — Le même chiffre est
indiqué dans une lettre au Roi, non signée, et qui nous paraîl être de l'écriture de Jacques
Lallier, sieur du Pin, conseiller du Roi et intendant de ses finances. Bibl. Nat. Dupuy,
t. LXI, f« 62.
20 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
de ce nouveau contre-temps, que Matignon laissa percer un peu
trop vivement son mécontentement à l'égard de la Cour 1 .
Le 26, enfin, une décision fut prise, peu encourageante à la
vérité pour le maréchal. On résolut de députer auprès des cardinaux
de Vendôme et de Lenoncourt, qui tenaient le Conseil du Roi à
Tours, pour leur remontrer la difficulté qu'il y aurait à faire recon-
naître < Henry de Bourbon, roy de Navarre » comme roi de France,
tant qu'il ne se serait pas converti. Et, d'autre part, on décidait
de surseoir à la délibération sur la déclaration du 4 aoûts.
La rédaction des mémoires à remettre aux députés donna lieu à
de nouvelles discussions. On n'était pas d'accord pour savoir si
l'on désignerait Henri IV par le mot de roi ou celui de Majesté 3.
Et sur ces entrefaites arrivèrent à l'adresse de la Gour des lettres
des cardinaux auxquels on se proposait d'envoyer des délégués 4.
Elles ne firent que confirmer le Parlement dans sa résolution. 11
fut décidé que l'on députerait deux des membres de la compagnie
aux cardinaux et aux seigneurs catholiques qui avaient signé le
pacte du 4 aoûts. On devait se réunir le 22 novembre pour désigner
les députés.
Au jour dit, l'absence du président de Lalanne, alors en mission
auprès de Lussan, empêcha de s'occuper de la délégation à Tours 6.
Et quand nous retrouvons le Parlement en séance, le 1 er décembre,
il n'en est plus question : on en est revenu à la délibération sur la
déclaration du 4 août?. Après deux séances, le 2 décembre, on en
vint au vote : il fut désastreux. Vingt et un membres étaient d'avis
d'enregistrer la déclaration et de reconnaître le Roi, tout en se réser-
vant de lui envoyer des députés pour presser sa conversion. Mais la
majorité était encore hostile à l'enregistrement; parmi ces derniers,
vingt-trois proposaient de surseoir jusqu'à l'assemblée des Etats
généraux, onze de députer vers les seigneurs catholiques 8. La
majorité s'obstinait donc à garder cette neutralité qu'elle observai)
depuis le 19 août.
1. Passage effacé de Cruseau {op. cil, I. 1, p. 18) : - Le s' man-M-lial se plainsisl de la
connivance qu'on usoit à examiner et veu qu'il y en avoit en la eour qui tenoit
ce parti. »
2. Cruseau, op. cit., t. I, p. 18. — Reg. secrets, Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 272. Ces derniers indiquent à tort la date du ,'ti septembre.
3. Cruseau, Chronique, t. I, p. 19.
I. Registres secrets. Arch. hist. de la Gironde, L. XLIV, p. 272. — Cruseau, op. cit.,
i. I, P . 22.
5. Ibid. — Ibid. — Le 14 novembre selon les registres secrets, le 13 selon Cruseau.
ti. Cruseau, op. cit., t. I, p. 22.
7. Registres secrets. — Cruseau, op. cit., t. I. p. 22.
8. Registres secrets.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 21
Matignon trouva le moyen encore de gagner du temps. Il prétendit
se trouver mal. La suite des débats fut renvoyée au 11 décembre 1 .
V. - DÉPUTATION DES JURATS AU Roi.
Affaire de la Comptablie. - - Affaire des Sceaux.
Voyant qu'il ne pouvait venir à bout du Parlement par la per-
suasion, le maréchal se résolut à recourir à des moyens plus éner-
giques.
Mais auparavant, il tâcha d'exercer une pression sur la cour, en
faisant reconnaître officiellement le Roi par les jurats de Bordeaux.
Nous avons déjà dit combien le corps municipal était entre les mains
de Matignon. Le Roi n'avait pas manqué de faire des avances aux
jurats et dès les premiers mois de son règne leur écrivit à deux repri-
ses : le 2 aoûts et le 3 septembre. Et ces lettres durent beaucoup
flatter les récipiendaires puisque la chronique de Darnal ne juge
pas oiseux de les mentionner 3.
■ A la fin de novembre'', Matignon convoqua 1 .s Cent- Trente 5 à
l'hôtel de ville et fit proclamer par eux la reconnaissance due au
Roi. Et l'assemblée souligna l'acte qu'elle accomplissait en députant
à Henri IV le jurât Bonalgues et deux bourgeois, pour aller lui
rendre « tout l'honneur, fîdellité et subjection » qui lui étaient
dus c. C'était là un acte sur l'importance duquel nous n'avons pas
à insister. En créant un pareil précédent, la ville de Bordeaux
mérita bien ce jour-là « le laurier par dessus toutes les capitales
du royaume » que lui décerne Darnal 7 .
1. Registres secrets. — Cruseau, Chronique, t. I, p. 23.
2. C'est la lettre circulaire adressée â toutes les villes du royaume. Cf. Berger de
Xivrey, Recueil des lettres missives, t. III, p. 1. — Dom Devienne a mal copié Darnal
en donnant à cette lettre la date du 20 août (Histoire de la ville de Bordeaux, p. 186).
3. Darnal, Supplément des chroniques de la noble ville et cité de Bourdeaus, p. 100.
4. Cf. le début de la lettre écrite le 16 décembre 1589 par le Roi à Matignon. Arch.
hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 213. — Dès le 28 novembre Matignon avait informé
le Roi de la tenue de cette assemblée.
5. C'est ainsi que nous interprétons les mots « l'assemblée publicque » dans la lettre
précitée. Les jurats, dans une lettre au Roi du 15 décembre [Arch. hisl. de lu Gironde,
t. IV, p. 216), emploient le terme, plus exact, de « délibération generalle ». On désignait
sous ce nom les délibérations prises par les jurats et les Cent-Trente, sorte de vaste conseil
des prud'hommes.
6. Lettre du maire et des jurats au Roi, lui annonçant l'envoi des députés, 15 décem-
bre 1589. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 75. Éditée sous une date inexacte dans Arch.
hisl. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 216.
7. Darnal, op. cit., p. 100. Darnal ajoute que la ville se distingua «tant pour sa
fidélité que pour les deniers que S. M. retiroit de lad. ville ». Le fait est que, dès cette
époque, les emprunts se succédaient sans interruption : un arrêt du Parlement du
29 août 1589 autorise la ville a empTunter 3,000 écus pour l'entretien des lansquenets.
22 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE M VTIGNON EN GUYENNE
Au reste, la députation bordelaise joua de malheur : à peine
Bonalgues s'était-il mis en route qu'il fut fait prisonnier et la ville
dut payer 1,100 écus pour sa rançon 1 . Plus tard, les délégués des
jurats repartirent et obtinrent confirmation des privilèges de la
ville 2 .
A l'égard du Parlement, Matignon était résolu désormais d'agir
avec fermeté, au besoin d'en « venir à la force », comme dit Gruseau.
Les instructions qu'il reçut du Roi ne purent que le confirmer dans
ces décisions. Henri IV ne cache pas son mépris pour la prudente
neutralité des parlementaires, en laquelle il ne voit qu'un moyen
de faire savoir « que leurs voluntez sont en vente » 3 . Il comprenait
tout le danger de cette attitude, qui tenait « les espritz de plusieurs
de la province en incertitude et deffiance, qui sont toujours les
avant-coureurs de la rébellion » 4. Elle devenait plus inquiétante
encore, étant donné que Henri IV n'avait pu réunir les Etats géné-
raux promis pour la fin d'octobre dans les lettres du 27 août 5 . Une
déclaration du 28 novembre annonçait la remise de la convocation
au mois de mars 1590 G. C'est encore Frontenac qui fut chargé de
la porter à Bordeaux 7. Il apportait aussi des lettres pour le Parle-
ment, expliquant les motifs qui avaient déterminé le Roi à remettre
les États généraux 8 . Mais les instructions principales étaient à
l'adresse de Matignon 9. Le Roi y développe longuement les princi-
pes dirigeant alors sa conduite, et prie le maréchal d'en instruire
le Parlement.
Quelques jours plus tard, Henri IV envoyait de nouvelles instruc-
tions au maréchal i°, où il lui disait que, si les parlementaires ne se
Anh. de Bordeaux, JJ 368. Un autre, du 10 janvier L590, ordonne pour le même but
h ii emprunt de 12,000 écus. Ibid., JJ 368. Darnal, op. cil., p. 101. Du 28 septembre 1589
au 6 janvier 1593, sept arrêts du Parlement ordonnèrent des emprunts successifs. Arch.
de Bordeaux, JJ 368. — Il est vrai, ainsi que le dit Darnal {op. cit., p. 101), que ces
emprunts, contractés au denier 10 et 12, étaienl régulièrement remboursés, grâce aux
arrêts du Parlement. Citons deux arrêts, du 9 et du 27 janvier 1590, ordonnant de
rembourser des emprunts sur les deniers du convoi. Arch. de Bordeaux, JJ 368. Deux
■ autres, îles 17 et 27 octobre 1589, ordonnant le remboursement des emprunts contractés
pour solder les frais des honneurs funèbres de Henri III. Ibid., JJ 373.
1. Darnal op. cit., p. 100.
2. Un arrêt de la Cour, du :tl mars 1590 porte, enregistrement de cette confirmation.
Vrch. de Bordeaux, JJ 383.
3. Lettre du Roi à Matignon, 4 décembre L589. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 208.
1. Ibid., p. 306.
:.. Cf. [sambert, t. XV.
6. Isambert, t. XV, p. II.
7. Lettre du 4 décembre. Lrcft. kisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 205.
8. Ibid.
9. La lettre du 4 décembre.
10. Lettre du Roi à Matignon, 16 décembre 1589. Arch. hist. delà Gironde, t. XLIV,
p. 213.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 23
laissaient pas fléchir par ses raisons « il faudra leur ayder à faire ce
qu'ils doivent» 1 . Il va jusqu'à l'engager, à l'occasion, à faire
emprisonner les plus séditieux ou tout au moins à les expulser de
Bordeaux, en les envoyant « en quelque lieu ou ilz ne puissent
nuire » 2 .
Nous avons dit comment la Cour avait décidé qu'elle serait payée
de ses gages sur le produit de la Gomptablie. Le fermier de la Comp-
tablie, Jean Martin, que nous avons déjà rencontré, homme de
confiance du Roi, se trouva lésé de ce fait 3 et s'en plaignit à son
maître. Henri IV se montra très vivement courroucé de cette
«irrévérence». «Combien que je leur laisse ma justice entre leurs
mains,» écrit-il à Matignon, « ce n'est pas pour estre juges en leur
cause ny pour en user ainsi à mon préjudice 4 . » Et il ordonne au
maréchal de faire immédiatement cesser cet abus, recourant au
besoin à la force si les ordres ne suffisent pas.
Quand les instructions royales arrivèrent, Matignon avait déjà
mis ordre aux pratiques des parlementaires. Il leur avait déclaré
que seuls seraient payés de leurs gages ceux qui se montreraient
être les bons officiers du Roi 5 . La menace dut produire son effet.
Cruseau nous dit, en effet, en racontant l'incident : « Mais Monsieur
le mareschal rompist bientost le coup » 6 .
L'énergie et l'habileté du maréchal allaient cependant venir à
bout de l'obstination du Parlement, et les circonstances dans les-
quelles il triompha de sa mauvaise volonté sont très curieuses.
La Cour soulignait son attitude de neutralité en continuant,
depuis la mort de Henri III, à sceller avec le sceau de ce prince.
C'était une manière de proclamer d'une façon constante, et aux
yeux de tous, l'interrègne qu'elle disait exister.
Matignon avait dû protester déjà contre cette façon d'agir. Dès
le 22 septembre, il avait été question des « expéditions de chancelle-
rie » dans les débats du Parlement?. Et ce dernier avait affirmé sa
1. Lettre du 16 décembre.
2. Ibid.
3. Le rapport du 14 octobre dit que la Comptablie suffisait à peine à payer les gages
de la Cour et ne rapportait plus rien à son fermier. Eibl. Xat. Dupwj, t. LXI, f° 55.
4. Lettre du 4 décembre. Areh. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 210.
5. Lettre du 16 décembre. Arch. Iiist. de la Gironde, t. XLIV, p. 215.
6. Cruseau, Chronique, t. I, p. 14. L' Inventaire des registres de la jurade (t. III, p. 470)
signale il est vrai un arrêt du 11 décembre par lequel la Cour ordonne le payement
de ses gages sur la Comptablie. Nous en avons encore trouvé la mention dans les
Archives de Bordeaux, JJ 372. Il nous a été impossible de le retrouver aux Archives de
Gironde. Il est bien probable, dans tous les cas, que cet arrêt fut sans effet.
7. Cf. un passage effacé de Cruseau cité ci-dessu-.
2 4 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
volonté en rendant un arrêt qui ordonnait à la chancellerie de
continuer à se servirde l'ancien sceau 1 .
Le garde des sceaux du Parlement, Christophe Babiault, était absent
au moment où se produisirent ces événements. Il était en Saintonge,
en congé régulier, depuis le 2 juillet 2 . Matignon l'envoya chercher.
Le 15 décembre, il était arrivé à Bordeaux, et ce jour-là un des
maîtres des requêtes attaché à la chancellerie, Arthus Le Conte,
lui fait porter le sceau 3 .
Le lendemain 16 décembre, le personnel de la chancellerie fit
demander le sceau à Christophe Babiault, et celui-ci le fit envoyer
à la chancellerie. Un moment après, on prie Babiault lui-même de
venir, afin de tenir le sceau. Il s'y rend, fait ouvrir le coffre où se
trouvait la matrice et constate que c'était encore celle qui servait du
vivant du feu roi. Il adresse aussitôt des remontrances au personnel,
qui s'excuse en se couvrant d'un arrêt du Parlement rendu à ce sujet
et du fait que l'on n'avait reçu aucun ordre de la grande chancelle-
rie. Babiault déclare alors que l'on se pourvoira auprès du Boi pour
faire valider les expéditions déjà faites et que l'on ne continuera à se
servir de l'ancien sceau qu'à la condition d'obtenir du Boi un ordre
formel pour ce faire, au défaut duquel les expéditions de chancelle-
rie se feront désormais au nom de Henri IV, roi de France et de
Navarre; sinon Babiault refusait d'assister à l'expédition des actes 4.
Le dimanche 17, Le Conte fit demander les sceaux à Christophe
Babiault pour quelque expédition qu'il avait à faire 5 . Et lorsqu'il
en fut en possession, à l'instigation du maréchal, il fit fondre l'an-
cienne matrice et la remplaça par une nouvelle au nom et à l'effigie
de Henri IV, roi de France et de Navarre 6 . Il semble que l'idée
première de cette « subtile invention » ait été inspirée à Matignon
par le président Sarran de Lalannc:.
1. Cf. la réponse du personnel de la chancellerie aux remontrances du garde des
sceaux. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 212. — ■ Le Parlement pouvait en partie
s'autoriser de ce fait qu'il n'avait reçu aucun ordre de la grande chancellerie pour
triinsl'ormer les sceaux. Cf. Ibid. <>n sait en effet qu'il y avait alors une sorte de
vacance à la grande chancellerie. Depuis la retraite de Montholon le cardinal de Ven-
dôme tenait les sceaux mais sans avoir reçu aucune provision. Le 10 décembre
L589 seulemenl Henri IV écrivit -au cardinal pour lui redemander les sceaux et les
rendre à Cheverny, rentré en grâce. (Indiq. dan- tsambert, t. XV, p. 16.)
.'. C'esl Babiault qui était en Saintonge. Cf. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 211. — C'est par erreur que Cruseau [op. cit., t. I, p. 24 prétend que c'était Leconte.
3. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 211.
4. Ibid.
... Ibid.
6. De Thon, Hisloriae sui lemporis, 1. XCIX, S 13.
7. c'est, ce qu'indique un passage effacé de Cruseau: «Par ainsin le roy demura
recognu taisiblement par la subtille invention de messire Sarran de Lalane, praesident,
et mise àexecution par le dict Leconte. » Cruseau, Chronique, t. I, p. 24.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 20
On peut juger de la colère du Parlement quand il se vit joué de
la sorte. Le mardi, le procureur général l'informait par requête de
ce qui s'était passé i. Un ajournement personnel fut aussitôt pro-
noncé contre Le Conte 2 . Et la cour défendit à la chancellerie de
rien innover à l'ancien protocole 3 .
Mais le lendemain, mercredi 20 4, eût lieu une séance solennelle,
à laquelle vint assister Matignon. Ce dernier, par l'intermédiaire
de Le Conte, fit récuser les plus suspects. Il y eut bien quelques
protestataires qui déclarèrent ces récusations « indiscrettes et inju-
rieuses »5. On passa outre, et les parlementaires qui prirent part
à la délibération prononcèrent un arrêt annulant celui de la veille 6 .
Henri IV était désormais tacitement reconnu par la Cour.
Le jour même, le porte-parole du Parlement, l'avocat général
Du Sault, joignait sa signature à celles de Des Aiguës et du second
avocat général, Denis de Mullet, dans une lettre que les gens du Roi
adressèrent à Henri IV pour l'assurer de leur fidélité à son service:.
Nous avons donné la date du 17 décembre au changement des
sceaux opéré par Arthus Le Conte. Elle nous semble imposée par
le procès-verbal de Babiault^. Mais nous ne nous trouvons en cela
d'accord avec personne.
Cruseau rapporte l'incident au samedi 16 décembre 9. Ne contes-
tons pas cette date pour l'instant. Mais remarquons que l'on relève
chez lui plusieurs erreurs indiscutables dans tout le récit de cette
affaire. Nous avons déjà signalé celle qu'il commet en disant que
c'est Le Conte que l'on envoya chercher aux îles d'Oléron, et non
Babiault. D'autre part, il place la requête du procureur général
au mardi 18 io, l'arrêt de la cour au mercredi 19»'. Or, le 18 décembre
1589 n'est pas un mardi. C'est un lundi. Le 19 est un mardi. Que
faut-il retenir cependant dans les dates fournies par Cruseau? Un
écart de quatre jours entre la date de la transformation des sceaux
par Le Conte (16 décembre) et celle de l'arrêt définitif du Parle-
ment (19 décembre).
1. Cruseau, op. cit., t. I, p. 23.
•2. De Thou, op. cit., 1. XCIX, § 13.
3. Cruseau, op. cit., t. I, p. 23.
4. Sur cette date, cf. plus loin.
5. Cruseau, op. cil., t. I, p. 2 1. - De Thou {op. cit., 1. XCIX, § 13) prétend que le
maréchal eut recours à d'autres prétextes pour faire récuser les suspects.
6. Cruseau, Chronique, t. I, p. 24. — De Thou, op. cil., 1. XCIX, § 13.
7. Cette lettre est publiée dans les Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 217.
8. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIY, p. 210.
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 23.
10. Cruseau, Chronique, t. I, p. 23.
11. Cruseau, Chronique, t. I, p. 24.
20 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL OE MATIGNON EN GUYENNE
Ce même écart nous le retrouvons si, plaçant au 17 décembre
l'acte de Le Conte, nous datons du 20 décembre l'arrêt du Parlement,
comme nous invite à le faire la lettre des gens du Roi, du 20 décem-
bre 1589, qui s'exprime en termes formels : « Geste vostre court de
Parlement, aiant ce jourd'huy arresté qu'il sera scelé en la chambre
de son ressort de vostre seel...'. » Ce 20 décembre est précisément
un mercredi. Gruseau dit de son côté que l'arrêt fut rendu un mer-
credi. Et nous nous trouvons amené à cette conclusion que, s'il
est exact dans l'indication des jours de la semaine, Gruseau ne l'est
pas dans celle des quantièmes; cette erreur l'a entraîné dans une
seconde, et lui a fait antidater d'un jour la substitution opérée par
Le Conte.
Peut-être même pouvons-nous aller plus loin. Les Registres
secrets rapportent le changement des sceaux au 16 novembre, la
requête du procureur général au 18 2 . Il y a là une erreur grossière
dans l'indication du mois, que l'on peut facilement attribuer à la
négligence du copiste. Mais l'analogie des quantièmes indiqués
avec ceux fournis par Cruseau est frappante. Nous avons dit d'autre
part 3 comme il nous paraissait probable que Cruseau avait utilisé
les registres secrets du Parlement pour la rédaction de sa chronique.
Et ne sommes-nous pas alors en droit d'émettre l'hypothèse que
l'erreur primitive provient des registres secrets originaux, aujour-
d'hui perdus?
Mais, à côté de ces textes où l'erreur porte sur une question de
jours, il est une série d'ouvrages qui reportent l'affaire des sceaux
à une époque absolument différente. Tous, disons-le de suite, sont
des travaux de seconde main. De Thou raconte l'incident, sans
fixer de date précise, mais comme s'étant passé quelques temps
avant la prise de Rions 4 par les Ligueurs, qui eut lieu le 25 octobre
15905. Caillière exagère l'erreur et renvoie l'affaire à l'année 15910
Dom Devienne enfin, tout en restant assez vague, ne s'occupe de la
question qu'après avoir raconté les événements qui furent à Bor-
deaux la conséquence d'Ivry7.
Faut-il chercher une cause à ces erreurs? De Thou, sans doute,
;i reçu un rapport inexact ou incomplet. Quant à la date donnée par
1. Arch. hist. du départ, de la Gironde, I. IV, |>. -217.
2. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 273.
3. Cf. ci-dessus.
4. liions (Gironde, canton de Cadillac).
5. De Thou, op. cil., 1. XCIX, § 13.
6. Caillière (J. de), op. cit., p. 302.
7. Dom Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, p. 189.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 27
Caillière, faudrait-il l'expliquer par une confusion avec un incident
qui, selon Gruseau, aurait eu lieu le 10 février 1591? En ce jour,
Arthus Le Conte fut pris d'une sorte d'accès de folie, et il y eut
quelques personnes qui virent là le signe d'une vengeance du Ciel,
pour le punir du rôle joué par lui dans l'affaire des sceaux 1 . De
sorte que l'affaire revint un peu à ce moment à l'ordre du jour.
Au reste, nous citons ce fait à titre de curiosité plutôt que pour
expliquer l'erreur de Caillière. La véritable cause de cette inexac-
titude sans doute faut-il la voir simplement dans la négligence de
l'historien.
VI. — Députation du Parlement au Roi.
La reconnaissance officielle de Henri IV par le Parlement n'était
plus, après l'affaire des sceaux, qu'une question de jours.
Le Roi avait écrit de nouveau aux principaux membres de la
Cour, et Frontenac, porteur de ces lettres, les avait toutes remises
à leurs destinataires, à l'exception du président Eymar. que l'on
jugeait trop hostile au Roi pour qu'il valût la peine d'agir ainsi à
son égard 2 .
D'autre part, Matignon retourna au Palais et les paroles qu'il y
prononça durent être la traduction fidèle des instructions qu'il
avait reçues de Henri 1V3 : il assura le Parlement que le maintien
de la religion catholique était aussi cher au Roi que sa propre vie V
Le résultat ne se fit point attendre : le 2 janvier 1590, un arrêt
de la plus haute importance fut rendu par la Cour : elle ordonnait
l'enregistrement d'une part de la déclaration du Roi et de sa recon-
naissance par les princes, datées du camp de Saint-Cloud, du 4 août
1589, et d'autre part des lettres du 28 novembre apportées par
Frontenac, qui remettaient les États généraux au 15 mars 1590 et
qui portaient abolition de leur faute en faveur des rebelles qui vien-
draient à résipiscence 5 . Mais, toujours très catholique, le Parlement
/
1. C'est la seule façon possible de comprendre ce passage effacé de Cruseau : « Ce qui
estouna beaucoup de gens, les un l'attribuant a une punition de Dieu pour avoir...
a une indirecte recognoissance... les autres l'attribuant a la fâcherie que luy donnoit
sa belle mère. » Cruseau, Chronique, t. I, p. 39.
2. Lettre de Frontenac à Henri IV, du 3 janvier 1590. Arch. Iiist. du départ, de la
Gironde, t. IV, p. 219.
3. Lettre de Henri IV, du 4 décembre. Arch. hisi. de la Gironde, t. XLIV, p. 205.
4. Arrêt du 2 janvier. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 220. Lettre du Parlement
au Roi, du 10 janvier 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 224.
5. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 220. — Frontenac avait aussi apporté des
lettres patentes confirmant aux membres du Parlement leurs offices « sans financer ».
L'enregistrement en fut ordonné le même jour « à telles uns ipie de raison »; c'est-à-
dire que les conseillers protestaient contre de semblables lettres sous prétexte que les
a8 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
prenait soin d'affirmer que cet arrêt ne comportait aucune appro-
bation de la « nouvelle opinion »». Et il décidait d'envoyer une dépu-
tation au Roi pour le supplier de hâter sa conversion 2 .
La victoire de Matignon était complète : l'arrêt fut rendu à l'una-
nimité 3 , et dès le lendemain Frontenac écrivait au Roi : « On fet un
amicable temoniage que Dieu favorise vostre cause 4 . »
Quelque temps après, le Parlement rédigea les remontrances qui
devraient être adressées au Roi par les députés 5. On représentait que
tous les parlementaires étaient demeurés d'accord pour reconnaître
Henri IV comme l'héritier légitime de la couronne. Mais on suppliait
le Roi de se faire catholique et on lui faisait valoir à ce sujet« l'in-
disposition grande >» des catholiques de Guyenne qui étaient « agitez
et ébranlez singulièrement » depuis la nouvelle de la venue du
légat 6 . On demandait ensuite au Roi d'envoyer des troupes étran-
gères dans la province et de retirer celles qui s'y trouvaient que des
liens de parenté ou d'amitié unissaient souvent aux ennemis et
qui s'entendaient mal entre elles. Suivaient une demande de convo-
cation des États de la province 7, la prière de rétablir le catholicisme
en Béarn, des plaintes au sujet des impositions et la prière que le
Roi renouvelât la défense faite par Henri III à ses officiers de lever
aucun subside sans sa permission 8 . La Cour demandait ensuite au
Roi d'envoyer à la chancellerie du palais une déclaration formelle
pour que les actes y fussent expédiés en son nom; elle réclamait
aussi un ordre du même genre pour obliger le « maistre des
monoyes » de la province à frapper ses pièces à l'effigie de Henri IV.
Le mémoire se terminait enfin par la prière que l'on faisait au Roi
rois précédents n'en avaient jamais envoyées et que les Parlements n'« ont besoin de
confirmation pour faire partie de Testât et ne meurent jamais, non plus que la
royauté ». Registres secrets. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 273. — Cruseau,
Chronique, t. I, p. 24. — Lettre de Frontenac du 3 janvier [Arch. hist. de la Gironde,
I. IV, p. 219).
1. Areh. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 220.
2. Ibid.
3. « En sete deliberasion il n'y a pas eu un seul de contraire opinion a l'aret... Cela
est du a la prudahee de M. le Mareschal, a l'assistance de messieurs les presidans pre-
mier, de Lalanne et de Nemon. » Lettre de Frontenac du 3 janvier.
4. Ibid. — A partir de cette date Cruseau désigne le roi sous le nom de Henri IV.
Il l'appelait avant Henri de Navarre.
5. « Instructions sur ce qui doul eslre represanlé au rou de la pari de ses principaulx
el meilleurs serviteurs,» janvier 1590. Bibl. Nat. Dupuij, t. LXI, f° 81. Édité d'une
façon assez défectueuse dans Arch. hisl. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 221.
6. Le légat Caëtano quitta Rome en octobre ri, après un long séjour à Lyon et à
Dijon, arriva à Paris le 20 janvier 1590.
7. Une convocation des États, datée du '28 août 1591, où la date de la convocation
«-I restée en bl.me, est mentionnée dans Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives,
t. III, p. 800.
8. Dès le 22 novembre 1589, Henri IV avait rendu une déclaration dans ce sens
(Isambert, t. XV, p. 10). Il la renouvela le 13 avril 1590 (Isambert, t. XV, p. 20).
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUTENNE 20,
d'envoyer en Guyenne « quelque notable personnage catholique »
qui assisterait aux délibérations de la Cour et dont « la voix et
remonstrance... aura plus d'efl'ect que tout aultre provision qu'on
y pourroyt aporter ».
Le 12 janvier 1590 furent désignés les députés». C'étaient: le
premier président Dafïis, le doyen du Parlement François d'Alesme,
un président à la seconde Chambre des enquêtes, Gabriel de Cru-
seau s, et le conseiller Geoffroy Eyquem de Montaigne- 5 .
Mais l'ambassade du Parlement ne partit que plus tard. C'est
le 31 mars 1590 seulement que la Cour annonce au Roi l'envoi de
ses délégués 4.
Cette « célèbre » députation, pour employer l'expression de
Dupleix, fut un événement français tout autant que local : le
Parlement de Bordeaux fut le premier à envoyer des députés au
Roi. « Il rompit la glace », comme le dit Caillière ».
Dafïis exhorta « doctement » le Roi de se faire catholique, dans
l'une de ces copieuses harangues qui soulevaient l'admiration de
ses contemporains G.
Le 6 juillet, les députés étaient de retour à Bordeaux. Et le 11,
ils rendaient compte de leur mission à la Cour 7.
L'ambassade du Parlement au Roi a donné lieu à une foule
1. C'est ainsi que nous comprenons ce passage d'une lettre de Matignon au Roi, datée
de Bordeaux 12 janvier 1590 : « Ce jourd'huy a esté dellegué le premier président avec
trois conseillers pour aller se présenter à vostre Majesté. » Arch. hisl. du départ, de la
Gironde, t. IV, p. 228. — Si l'on n'admet pas cette interprétation, la lettre du Parlement
au Roi, du 31 mars 1590, dont nous allons parler, devient impossible à expliquer. Notons
d'autre part que l'erreur de Caillière prétendant que les députés ne furent désignés
qu'au lendemain d'Ivry et qu'ils partirent une quinzaine de jours après, est bien faite
pour nous confirmer dans la pensée que les parlementaires ne partirent pas en janvier.
2. Les Archives historiques de la Gironde, éditant la lettre du Parlement au Roi, du
31 mars ont bizarrement lu son nom Ernjean. Il est cependant fort bien écrit à l'original.
3. Les noms de ces députés nous sont fournis par : Une lettre du Parlement au
Roi, du 31 mars, 1590. Bibl. Nat. Dupmj, t. LXI, f° 121. (Édit. dans Arch. hisl. du départ.
de la Gironde, t. IV, p. 234.) — Reg. secrets, à la date du G juillet 1590. Arch. hisl. de la
Gironde, t. XLIV, p. 275. — Cruseau, Chronique, t. I, p. 28. — Tous ces textes, par-
faitement authentiques, ne parlent que de quatre députés. C'est donc à tort que l'on
en voit un plus grand nombre désignés dans des ouvrages de seconde main : Dupleix,
op. cil., p. 31. — Caillière (.1. de), op. cil., p. 294. — Dom Devienne, op. cit., p. 188.
4. Lettre du Parlement au Roi, du 31 mais 1590. (Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI,
f° 121).
5. Caillière (.1. de), op. cit., p. 295.
6. Reg. secrets, à la date du 11 juillet 1590. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV,
p. 275. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 28. - Dupleix (Se), op. cit., p. 31. — De Caillière
[op. cit., p. 295) dit à tort que les députés trouvèrent le Roi à Senlis. C'est une erreur :
Henri IV n'alla pas à Senlis à cette époque (cf. Berger de Xivrey, Recueil des lettres
missives, t. III). — Il a confondu avec une autre députation, adressée au Roi par un
grand nombre de villes de Guyenne, et qui le rejoignil bien à Senlis, mais l'année
suivante, le 21 mai 1591, selon les Histoires et discours... de Jehan Vaultier de Senlis,
édités par Adhelm Bernier dans ses Monuments inédits de l'histoire de France (1400-
1600), p. 223.
7. Reg. secrets, au ti et au 11 juillel 1590. Arch. hisl. de lu Gironde, t. XLIV, p. 275.
— Cruseau, op. cit. t. I. p. 28.
3o LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
d'erreurs dont le principal auteur est Caillière : il prétend qu'au
lendemain d'Ivry, comme on voyait que Henri IV ne pressait pas
sa conversion, il y eut des désordres au Palais. Matignon vint, fit
un discours. Et c'est alors que, sous le charme de sa parole, la
Cour non seulement s'apaisa, mais encore décida d'envoyer au Roi
une députation qui partit une quinzaine de jours plus tard».
Dom Devienne renchérit, en joignant à la cabale du Parlement
les prédications séditieuses do deux religieux que Matignon fut
obligé de faire pendre, afin d'empêcher une émeute à Bordeaux 2.
Toutes ces allégations sont absolument inexactes. Et cela, pour
une raison fort simple : Matignon était alors, comme nous le ver-
rons; absent de Bordeaux.
La prétendue agitation du Parlement se réduit à ceci : A la nou-
velle d'Ivry, la Cour se réunit pour délibérer sur la solennité du
Te Deum qu'il convenait de faire chanter à cette occasion. L'arche-
vêque de Bordeaux 3 représenta qu'il ne pouvait faire dire de
prières pour la prospérité d'un hérétique. Et l'on décida alors qu'on
rendrait grâces à Dieu de la victoire remportée par le Roi, avec le
concours d'une armée catholique. De plus la Cour, au lieu d'assister
à la cérémonie en robes rouges, s'y rendit en robes noires 4.
Dès le moment qu'il eut reconnu Henri IV, le Parlement ne cessa
de lui donner des marques de sa fidélité.
1. Caillière (J. de), op. cit., pp. 293 et 294. Cet auteur est, dans tout ce passage, d'une
mauvaise foi impudente. C'est ainsi qu'il prétend qu'après le retour des députés il y
eut un certain mécontentement au Parlement, où l'on aurait trouvé que le Roi n'avait
point parlé en termes assez clairs de sa conversion prochaine. Matignon en aurait averti
Henri IV, qui lui aurait répondu en développant les causes ayant retardé jusqu'alors
son changement de religion. Et cette prétendue réponse — que cite Caillière en ayant
bien soin d'en supprimer la date — n'est autre que la lettre du Roi, du 4 décembre 1589 !
Cf. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 205.
2. Dom Devienne, op. rit.. \>. 187 a 189. ■ — Les prédications séditieuses dont parle
ici Dom Devienne sont celles sans doute qui eurent lieu à Bordeaux à la Noél 1591.
Nous en reparlerons. Cf. une lettre de Matignon au Roi, du 4 janvier 1592 (Arch. hisl.
de In Gironde, t. X, p. 571).
3. A. Prévôt de Sansac, archevêque de Bordeaux du 18 mars L561 au 17 octobre 1591.
1. Cruseau, Chronique, t. I, p. 27. — Le même jour la maison de ville lit faire des
feux de joie. A Libourne l'enthousiasme fut très vif à la nouvelle d'Ivry et la popu-
lation alluma des feux do joie aux cris de : « A lias la Ligue ! Vive le Roi ! » Un curé
prit, part à ces manifestations, lit les Cordeliers, qui étaient restés ,'i l'écart, en avertirent
l'archevêque de Bordeaux, qui prononça l'interdit contre le curé et porta plainte au
Parlement contre le maire et les jurats de Libourne. Mandés à Bordeaux, ceux-ci
furent confrontés avec l'archevêque par-devant Matignon et Dallis. Au cours de cette
entrevue une assez vive altercation eut lieu entre Jean Ferrant, maire de Libourne,
et l'archevêque. Ferrant déclara que les Cordeliess se repentiraient de leur conduite.
De fait ,i partir de cette époque jusqu'en 1600 la ville de Libourne cessa de faire aux
Cordeliers le don annuel d'une barrique do vin vieux de Saint-Émilion qu'elle avait
coutume de leur offrir (cf. Souffrain, Essais sur la ville de Libourne, seconde partie,
pp. 219 et 250). - Le 20 octobre 1590, Henri IV confirma à la ville de Libourne son
privilège de la vinêe, mi droit sur les vins. Cette confirmation a été publiée dans Gui-
nodie, Histoire de Libourne, t. I, p. 454.
LE GOUVERNEMENT Dl MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 3l
Le jour même où il ordonnait l'enregistrement des déclarations
royales, il décrétait qu'elles seraient envoyées à tous les sénéchaux
du ressort pour les faire publier i, et bientôt après, il députait un
de ses membres à Périgueux pour ramener, si possible, la ville
dans l'obéissance a. Ces délégations aux villes du voisinage se
multiplièrent par la suite 3.
Il devait même se rencontrer une circonstance où le Parlement
de Bordeaux se montrerait plus docile à Henri IV que celui de Tours
lui-même : c'est lorsque ce prince rendit une déclaration portant
désunion de ses biens patrimoniaux d'avec ceux de la couronne 4.
La vérification en fut refusée à Tours 5. Le Parlement de Bordeaux
y consentit g.
Henri IV, de son côté, combla la Cour de ses faveurs. Nous avons
vu les difficultés auxquelles avait donné lieu le paiement des gages
des parlementaires. Le Roi créa un impôt spécial pour cet objet? et
profita de l'occasion pour augmenter les gages en questions.
D'autre part, Henri III, en avril 1589, avait ordonné l'érection
d'une Chambre des comptes à Bordeaux. Très hostile à cette créa-
tion, le Parlement en avait toujours refusé l'enregistrement 9 et ne
céda point devant des lettres de jussion que lui envoya Henri IV en
février 1590 10. Celui-ci finit par révoquer l'Édit de son prédécesseur « 1 .
Nous avons eu l'occasion de parler précédemment des Chambres
de justice érigées par Henri de Navarre à Bergerac, Montauban et
Saint-Jean-d'Angély. Au lendemain même de l'affaire des sceaux,
dans la lettre qu'ils écrivaient à Henri IV pour le reconnaître, les
1. Lettre de Frontenac au Roi, 3 janvier 1590 {Arch. hisl. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 219.)
2. Lettre de Matignon au Roi, 12 janvier 1590 (ihid., t. IV, p. 228).
3. Lettres des gens du Roi à Henri IV, 16 mai 1590 {ibid., t. VII, p. 203); du Parle-
ment au Roi, 25 octobre 1590 {ibid., t. VII, p. 209) ; des gens du Roi, du 17 novembre 1590
(ibid., t. VII, p. 218).
4. Déclaration du 13 avril 1590. Indiq. dans Isambert, 1. XV, p. 20.
5. Isambert, t. XV, p. 20 note 2.
6. 7 mai 1590. Lettre des gens du Roi à Henri IV, du 16 mai 1590 (Arch. hisi. du
départ, de la Gironde, t. VII, p. 203). Isambert, I. XV, p. 20, note 2.
7. Impôt de 15 sous par balle de pastel, 15 sous par pipe de sel et 6 deniers pour livre
sur les autres marchandises entrant à Bordeaux ou à Bayonne par eau. Créé par lettres
patentes datées de Gonessc, 12 juin 1590 (Arch. de la Gironde, B 43, 1° 138 v°). D'autres
lettres, du 14 juin, affectèrent ce nouvel impôt aux gages du Parlement (ibid., B 43,
1° 139 v°).
8. Lettres patentes datées du camp de Gonesse, 11 juin I5'.)0. Les gages. des conseillers
à la Grand'Chambre et des présidents étaient augmentés de 41 écus 2/3, ceux des conseil-
lers de 8 écus 1/3 (Arch. de la Gironde, B 43, f° 92 v°).
9. Arch. de la Gironde, B 43, f° 115, note marginale: « ledicl edict de lad. création
n'a esté jamais veriffic en la cour. »
10. Cf. lettre des gens du Roi à Henri IV, du Mmai 1590. Arch. hisl. de la Gironde, t. VII,
p. 203.
11. Arch. de la Gironde, B 13, E° 115. Édit daté du camp devant Paris, août 1590.
32 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
gens du Roi le suppliaient de révoquer ces Chambres i. Le Roi leur
donna satisfaction un an plus tard par des lettres patentes datées
du camp de Mantes, du 10 novembre 1590a.
Quelques mois plus tôt, le Roi même avait songé à agrandir le
ressort du Parlement en y incorporant les sénéchaussées de Ouercy,
Rouergue et Armagnac, qui dépendaient du Parlement de Toulouse
alors rebelle 3 . La cour jugea bon de surseoir à cette mesure et supplia
le Roi de la réaliser une fois la paix faite''. Par la suite, cette incor-
poration ne se fit point.
Si nous jetons un regard d'ensemble sur les événements qui
eurent lieu au Parlement pendant ces premiers mois du règne de
Henri IV, nous voyons trois dates principales à retenir : le 19 août
le 17 décembre et le 2 janvier.
En août, Matignon réussit à obtenir du Parlement qu'il ne se
déclare point contre le nouveau roi. Mais la position créée par l'arrêt
du 19 est essentiellement précaire.
Il s'agit pour le maréchal d'aboutir à un résultat plus définitif.
La Cour, au contraire, entend se maintenir dans sa position d'attente.
Pendant trois mois, les débats se prolongent sans que la situation
se modifie dans un sens ni dans l'autre.
C'est alors que Matignon se résout à brusquer les choses, et le
17 décembre, en substituant les sceaux de Henri IV à ceux de son
prédécesseur, il force le consentement de la Cour. Celle-ci n'ose point
entrer en rébellion ouverte. Elle n'a plus, dès lors, qu'à reconnaître
officiellement le nouveau roi.
L'arrêt du 2 janvier nous apparaît donc comme le complément
nécessaire de l'acte d'Arthus Le Conte. Il ne fait que consacrer le
triomphe de Matignon.
(A suivre.) François GEBELIN.
1. Lettre «lu 20 décembre 1589. Arch. hisi. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 217.
2. Arch. de la Gironde, B 43, f" 100. (L'enregistrement au Parlement est du 13 dc-
çembre.) Registres secrets, ) 1 décembre. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 276. —
Cruseau, Chronique, t. I, p. 31. — Remarquons que les textes purement bordelais ne
s'occupent que de la chambre de Saint-Jean-d'Angély. Celle de Montauban, en effet,
était dans le ressort <lu Parlement de Toulouse.
3. Lettre de Henri IV à Matignon, du 20 juillet 1500. Berger de Xivrey, Recueil des
lettres missives, t. III, p. 210.
1. Cruseau, op. cit., t. I, p. 42.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX
A TRAVERS LES SIÈCLES
OU CATALOGUE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
DES VUES ET PLANS GENERAUX DE LA VILLE DE BORDEAUX
DES ORIGINES A LA FIN DU XIX e SIECLE
(Suite.) '
§ IL — VUES ET PLANS DES XVL ET XVII e SIÈCLES
28. — (1563.) — Le vif pourtrait de la Cité de Bour-
deaux. — A Lyon, par Jean d'Ogerolles, 1563.
Double pet. in-folio (0,19 x 0,26). — Gravure sur bois.
Dans Plante, Pourlraite et Descriptions de plusieurs villes et for-
teresses, tant de l'Europe, Asie et Afrique, que des Indes et terres
neuves... Le tout mis en ordre, région par région, par Antoine du
Pincl. A Lyon, par Jean d'Ogerolles, 1564, in-fol., pages 38-39.
Vue à vol d'oiseau de la ville du xvi e siècle entourée de son enceinte
fortifiée du xiv e siècle et donnant les rues avec leurs maisons et les
monuments en élévation, parmi lesquels on remarque le fort du
Hâ, construit à la fin du xv e siècle, la porte du Palais, de la même
époque, et, en dehors des murs, le temple de Tutelle et l'amphi-
théâtre dit Palais-Gullien. Au bas, une légende avec numéros de
renvoi aux principaux édifices. Le plan est entouré d'un cadre dans
le goût de l'époque, ayant dans le haut, de chaque côté, une tête
de Silène. Il est finement gravé sur bois, mais on ignore le nom
du graveur; Jean d'Ogerolles n'a été que l'imprimeur- éditeur de
l'ouvrage.
Cette vue de la ville de Bordeaux a beaucoup d'inexactitudes
et on a un peu trop sacrifié à la fantaisie, mais quoi qu'il en soit,
elle offre un grand intérêt, car c'est la première vue oui nous montre
34 LA. TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES
la ville dessinée par un contemporain. L'artiste est-il venu à Bor-
deaux ou a-t-il établi son dessin d'après des documents qui lui ont
été fournis ? Nous ne pouvons le dire. Antoine du Pinet, sieur de
Noroy, né à Besançon ou à Beaumes-les-Dames et mort à Paris vers
1584, l'auteur du texte, donne aux pages 40 et 41 une description
historique de la ville et consacre les pages 42 à 48 à une relation
des troubles de la Gabelle, de 1548 : « Discours de la Ribaine et
émotion des Saintongeois et Bourdelois, pour raison de la gabelle
du sel », récit qu'il a emprunté, nous apprend-il, à son maître
Guillaume Paradin. Les villes de France représentées dons l'ou-
vrage de du Pinet sont Paris, Lyon, Bordeaux, Perpignan, Thion-
ville, Montpellier, Poitiers et Tours (exemplaire à la Bibliothèque
nationale, inventaire G. 638).
L'ouvrage de du Pinet n'a fait que continuer celui de Guillaume
Guéroult, Le premier livre des figures et pourlraiclz des villes plus
illustres et renommées d'Europe, Lyon, chez B. Arnoullet, 1552,
in-fol., livre introuvable que Brunet dit n'avoir jamais vu. et
VEpilome de la Corographie d'Europe, Lyon, B. Arnoullet, 1553,
in-fol., livre très rare mais dont il existe des exemplaires à la Biblio-
thèque nationale (réserve G. 1395), à la Bibliothèque de la ville de
Paris et à la Bibliothèque de la ville de Bordeaux (catalogue his-
toire, n° 423). Ces cosmographies ne contiennent pas le plan de
Bordeaux.
On retrouve le plan de Bordeaux de du Pinet, tiré sur le même
bois, mais sans le cadre, qui a été remplacé par une bordure de texte,
dans la Cosmographie Universelle de tout le monde... Auteur en partie
Munster, mais beaucoup plus augmentée, ornée et enrichie par Fran-
çois de Bellc-Foresi, Comingeois... A Paris, chez Nicolas Chesneau,
1575, 2 tomes en 4 vol. in-fol. Le premier volume, pages 378 et suiv.,
renferme un chapitre intitulé : « Du pays, contrées, Séneschaussées,
Villes, Cités et Seigneuries qui sont sous la souveraineté du Parle-
ment estably en la cité de Bourdeaux » et le plan occupe les pages
381 et 382, avec le titre : « Le Vif pourtraict de la cité de Bour-
deaux, » entouré de texte et au bas une légende: < f S'ensuyt les
lieux notables de la Ville de Bourdeaux. » Dans le privilège daté
de 1572, les éditeurs Nicolas Chesneau ci Michel Sonnius font
savoir que « Sébastien Munster, que Belleforcst continue, dans
sa Cosmographie Universelle a principalemenl singularisé son
pays d'Allemagne et que le sieur «lu Binet (.sic) l'aurait com-
mencé à vouloir continuer pour un sien œuvre intitulé Les
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES 35
Pla>}ls et Portraits des Mlles, imprimé en notre ville de Lyon en
l'an 1564. Ce néanmoins ledit œuvre aurait été délaissé imparfait
et manque de plusieurs descriptions de pays... » La cosmographie
allemande de Munster à laquelle il est fait allusion est intitulée :
Cosmographei oder Beschreibung aller Lânder, Herrschaften, furnem-
slen Slelten, Geschichlen, Gebreuchen, Haulierung... von Seb. Muns-
ter. Basel, H. Pétri, 1541, in-fol. avec fig. sur bois. Il y a eu de cet
ouvrage de nombreuses éditions, en 1550, 1564, 1574. 1578, 1592,
1598 et 1614, et des traductions en latin, Bâle, 1550. 1554, en fran-
çais, Bâte, 1552, et en italien, Bâle 1558; mais ce n'est que dans
l'édition de 1578 que la vue de Bordeaux figure pour la première
fois, après avoir paru d'abord dans le du Pinet, en 1564, et dans le
Belleforest. en 1575. C'est le même bois qui a servi à ces différents
éditeurs qui se le sont prêté, et la légende typographique seule
a été changée : elle est en français, en allemand ou en latin, selon
([ue l'épreuve appartient à une édition dans une de ces langues.
Dans Belleforest, la vue n'a pas de cadre et elle est entourée de
texte. Cette vue n'est pas rare, on la trouve assez facilement dans
les cartons des marchands d'estampes qui cassent habituellement
ces recueils pour vendre séparément les vues des villes.
La Cosmographie de Munster était le guide du voyageur au
xvi e siècle, et, dans son Journal de louage en Italie, Montaigne
regrette, lorsqu'il est à Lindau, de ne pas avoir pris soin de mettre
son Munster dans ses coffres de bagage. L'exemplaire précieux qui
a appartenu à l'auteur des Essais, après avoir fait partie de la
bibliothèque de M. Clouzet aîné, de Bordeaux, est conservé aujour-
d'hui à la Bibliothèque nationale, dans le fonds Payen.
Dans la description de Bordeaux, Belleforest parle des magni-
fiques ruines du temple romain de Tutelle qui. à la fin du xvt d -iècle,
s'élevaient aux portes de la ville, sur l'emplacement occupé de nos
jours par le Grand-Théâtre et il écrit : « En icy j'ay pour tesmoing
et confirmateur le sieur Vinet, la mémoire duquel j'honore, qui es
antiquitez de Bourdeaux en discourt, comme celui qui est des mieux
versez hommes de notre âge, en ce qui concerne l'histoire de telles
recherches, et lequel livre m'a été mis en main par un mien amy
et ancien compaignon, Bernard de Girard du Haillan, natif de Bor-
deaux et un des ornements modernes de sa patrie...» Le livre dont
parle ici Belleforest est le Discours svr C Antiquité de Bovrdeavx
qu'Élie Vinet, le savant principal du collège de Bordeaux, avait
publié en 1565, avec une seconde édition en 1574. ouvrage qui
36 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
contient un plan de Bordeaux dont nous allons avoir à nous occuper
dans le numéro suivant
La vue de Bordeaux de du Pinet-Belleforest a été reproduite
dans l'Album de Bordeaux, Aperçu historique... 1892, op. cit., avec
le titre : Bordeaux sous François I er , ce qui est inexact, en 1564,
date de la publication de la première édition de ce plan, c'est
Charles IX qui régnait en France, puis dans Y Histoire de Bordeaux,
de G. Jullian, 1895, et en réduction dans Y Histoire des monuments
anciens et modernes de ta Ville de, Bordeaux, par Aug. Bordes, 1845,
2 vol. in-4°, t. I, p. 152, mais ces auteurs ont ignoré la véritable
origine de cette vue à vol d'oiseau que nous sommes le premier à
faire connaître.
Nous nous sommes un peu étendu sur l'histoire de cette vue de
Bordeaux au xvi e siècle parce que les détails que nous venons de
donner sont peu connus et parce qu'ils pourront servir à ceux qui
auront à faire des recherches sur les autres vues de villes de Belle-
forest, très consultées de nos jours.
29. — (1565.) — Bovrdeavx. 1565.
In-4° (0,135 X 0,203 mill.). - - Gravure sur bois.
Dans L'Antiquité de Bovrdeavs. Présentée au Boy le treiziesme
jour d'Avril l'an mille cinq cens soixante cinq. A Poitiers, de l' Im-
primerie d'Enguiiberl de Marnef, 1565, in-4° de 28 fî. non chif. et
un plan. L'auteur est le savant Élie Vinet, principal du Collège
de Guyenne, à Bordeaux, qui profita du passage du roi Charles IX
dans cette ville pour lui présenter son ouvrage.
Cette vue à vol d'oiseau est prise depuis la rive droite de la
Garonne, en face de la ville, depuis le faubourg de La Bastide, où
l'on n'aperçoit que deux maisons et quelques arbres. Aujourd'hui
ce même faubourg compte; plusieurs milliers de maisons, de nom-
breuses usines, trois gares de chemins de fer et une population de
plus de 18,000 habitants. Au delà de la Garonne, la vue nous montre
la ville de Bordeaux au xvi e siècle, mais avec ses remparts et ses
principaux monuments seulement, les rues et les maisons ne sont
pas indiquées. On y trouve les trois enceintes qui étaient à cette
époque en partie debout, avec les portes fortifiées de la troisième
enceinte, portes Sainle-Croix, Saint-Julien, Saint-Germain, des
Ghartrons, etc., les églises Saint-André. Sainte-Croix, Sainte-Eulalie,
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES 87
Saint-Pierre, Saint- Remy, Puy- Paulin, Sainte-Colombe, Saint-
Siméon, Saint-Projet et d'autres édifices comme les principaux
couvents, le palais du Parlement, le collège de Guyenne, l'hôtel
de ville, le château du HA, les ruines du temple romain de Tutelle,
dites Piliers de Tutelle, le Château-Trompette, et, en dehors de la
ville, l'église Saint-Seurin et les ruines de l'amphithéâtre romain,
dites Palais- Gallien. Dans le ciel, on a placé les armes de la ville
entourées d'une banderolle portant : Bovrdeavx, 1565.
Cette vue à vol d'oiseau, quoiqu'un peu sommaire, a été très
consultée et utilisée par les archéologues bordelais. Elle offre en
effet toute garantie d'exactitude, car son auteur, Elie Vinet, avait
étudié de très près les origines de la topographie de la ville qu'il
habita pendant près d'un demi -siècle, et de plus, professeur de
mathématiques et de géométrie au collège de Guyenne, il s'était
occupé tout spécialement d'arpentage et il publiera même plus tard,
en 1577, un traité d'Arpanterie à l'usage des arpenteurs qui étaient
à cette époque, nous apprend-il, « très ignorants de leur métier ».
L'auteur de YAniiqvité de Bovrdeavs était donc parfaitement
qualifié pour dresser un plan de la cité bordelaise
Cette vue de Bordeaux au xvi e siècle a été reproduite encore,
tirée sur le même bois, dans deux autres éditions de I 1 'Antiquité de
Bovrdeavs, parues du vivant de l'auteur, l'une sans date et qui n'est
qu'une nouvelle émission de celle de 1565 avec un changement de
titre et une réimpression du plan (la légende typographique a été
recomposée), et l'autre, augmentée et publiée à Bordeaux en 1574
et dans les éditions du poète bordelais Ausone, avec commentaires de
Vinet et publiées, une première en 1575-1580 et une seconde en
1590, avec nouvelles émissions en 1591, 1592, 1596, 1598 et 1604.
Dans l'édition d' Ausone de 1575-1580, le [dan a du texte au verso,
mais dans les autres il est tiré à part. La légende typographique a
été modifiée et le mot Bovrdeav.r dr+ armoiries a été corrigé en
Bovrdeavs. On peut consulter sur l'ouvrage de Vinet et le plan qui
l'accompagne une Élude bibliographique sur ce livre, que nous
avons publiée dans la Bévue de Saintonge et d'Aunis, numéros de
février, avril et juin 1907.
On trouve encore le plan de Vinet dans Éludes sur l'histoire de
Bordeaux, de V Aquitaine et de la Guyenne, par H.-Ch. Guilhe, Bor-
deaux, 1835, in- 8°, dans une nouvelle édition de V Antiquité de
Bovrdeavs, de Vinet, donnée en 1862 par H. Ribadieu. et dans Bor-
deaux vers iU5Q, de Léo Drouyn, 1874, in-4°.
38 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES
30. — (1575.) — Civitatis Bvrdegalensis in Aqvitanea
genuina descrip[tio]. S. d. (vers 1575).
In-4° (0,160 X 0,222). — Gravure sur cuivre.
Dans Civitatis orbis terrarum in ses incisœ et excusse et descrip-
iione topographica illustratse, Coloniae, Braun et Hogenberg, 1572-
1618, 6 tomes en 3 vol. in-fol., avec 571 plans et vues gravés au
burin. Le texte de cette importante publication est dû à E. Braun,
archidiacre de Cologne, et la gravure à Fr. Hogenberg et van den
Noevel, d'après les dessins de plusieurs artistes et notamment do
Georges Haefnagel. Il a été fait en même temps une édition avec
texte allemand et une autre avec texte français, à Bruxelles, 1574
et suiv., 2 vol. in-fol. Dans l'édition en latin, le plan de Bordeaux
est dans le tome I, pi. 9, à quart de planche.
Cette vue à vol d'oiseau est une réduction avec quelques légers
changements de celle qui a paru dans les ouvrages de du Pinet et
de Belleforest-Munster que nous venons de décrire.
31. — (1579.) — Civitatis Bvrdegalensis in Aqvitanea
genvina descriptio ad (sic) Georgio Bruin et Francisco Hogen-
bergio. Anno domini 1579. J. J. Lestage fecit, 1757.
Dimension : 0,62 X 0,85 cent. Dessin à la plume.
Cette pièce inédite qui se trouve dans notre collection est un
agrandissement de la vue à vol d'oiseau de Braun et Hogenberg
(le numéro précédent) obtenu au moyen du système des carreaux
et très finement dessiné à la plume el à l'encre de Chine, au xvm e siè-
cle, par un nommé Lestage, donl le nom n'a jamais été encore cité,
mais qui, dans un document qui nous est récemment passé sous
les yeux, est qualifié : « Géographe île Bordeaux, immatriculé au
Chapitre de Saint-André. » Celle vue à vol d'oiseau n'a jamais été
citée, nous l'avons acquise il y a quelques années, dans une vente
publique <»ù elle avaii été présentée comme gravure. On va voir
dans le numéro suivant qui' le dessin de Lestage a été reproduit au
xix e siècle.
32. — (1579.) — Vue de la Ville de Bordeaux en 1550,
d'après un dessin original de la même époque et de la même
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAI \ A TRAVERS LES SIÈCLES 3g
dimension. A. Detcheverry fecit. Lith. Laborie. S. 1. n. d.
(Bordeaux, vers 1860).
Dimension : 0,62 X 0,88 cent. — Lithographie.
Cette vue à vol d'oiseau est un simple calque reporté sur pierre
du dessin précédent, mais très médiocre et qui est loin de valoir le
dessin de Lestage. Par conséquent, on se demande pourquoi
l'auteur de cette lithographie, A. Detcheverry, qui était archiviste
de la Ville, a mis sur le titre : «D'après un dessin original de la même
époque et de la même dimension. » Ce dessin original de l'époque,
c'est-à-dire de 1550, est absolument inconnu actuellement. Existait-il
aux Archives municipales avant l'incendie de 1862 ? Nous faisons
plus qu'en douter. Nous avons fait faire des recherches dans les
inventaires de ce dépôt et on n'a rien trouvé. D'un autre côté, le
titre du dessin de Detcheverry dit qu'il est de la même dimension
que le dessin de 1550. Or, cette dimension est exactement celle du
dessin de 1757 de Lestage et ce dernier indique bien que son tra-
vail est un agrandissement de la vue de Braun de 1579. Il est donc
certain que le dessin de Detcheverry n'est qu'un calque pur et simple
du dessin de 1757 et que l'archiviste de la Ville, auquel on l'avait
communiqué, ne l'a pas cité afin de donner à sa publication plus de
valeur qu'elle n'en avait réellement.
33. — (1579.) — Plan de la Ville de Bordeaux en 1550
et sur lequel Vinet dressa celui qu'il présenta à Charles IX
en avril 1565. — Adolphe Héquet del. — ■ Lith. Gustave Cha-
riol, Bordeaux. S. d. (1860).
Dimension : 0,37 X 0,56. — Lithographie.
Dans L'Antiquité de Bourdeavs et de Bovrg, d 'Élie Vinet, par
Henri Bibadieu, Bordeaux, 1860, in-4°.
Vue à vol d'oiseau qui n'est qu'une reproduction de la précé-
dente, mais à une petite échelle; de plus, elle est modernisée,
agrémentée, c'est-à-dire altérée. Le titre porte également : « Plan
de Bordeaux en 1550 », reproduisant ainsi l'erreur (?) de l'archiviste
Detcheverry, mais avec cette circonstance aggravante qu'on a
ajouté « sur lequel Vinet dressa celui qu'il présenta à Charles IX
en 1565 », voulant ainsi laisser croire, dans une réédition de Y Anti-
quité de Bovrdeavs de Vinet, que celui-ci s'était servi de ce fameux
4o LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
plan de 1550. Or, l'éditeur de 1860 a joint à sa publication un fac-
similé du véritable plan donné par Vinet en 1565 (voy. le numéro
29) et il est facile ainsi de se rendre compte qu'il n'y a aucun rapport
entre ces deux plans. D'ailleurs, si le plan de 1550 eut existé, Vinet
n'eût pas manqué de s'en servir en 1565 et il eût donné une vue
complète de la ville, comme le plan supposé de 1550, avec tous ses
monuments et toutes ses rues, au lieu d'une vue très sommaire.
Plus tard, en 1574, l'auteur de V Antiquité de Bourdeavs donnera
une nouvelle édition de son livre et désirant y placer un plan de
la ville plus complet que celui de 1565, il va demander à l'adminis-
tration municipale l'autorisation de lever un nouveau plan « pour
aultant que le pourtrait de la ville, lorz faict (celui de 1565) n'est
prou ample pour bien monstrer la première figure et 'grandeur
d'icelle et de ses creues (de ses accroissements) et qu'à cette cause
en vouldroict faire ung de nouveau, ce qu'il ne pourroict à tous le
moings qui feut de valeur sans aller par toutes les murailles, places,
rues de la ville et les bien compasser ». (Délibérations de la Jurade
bordelaise d'avril 1572, Archives municipales de Bordeaux, série
BB.) Cette citation prouve une fois de plus qu'il n'existait pas alors
de plan de la ville en 1550, car Vinet l'aurait connu et n'aurait pas
manqué de s'en servir au lieu d'en dresser un lui-même. Quoi qu'il
en soit, il renonça à établir une nouvelle vue plus complète que celle
de 1565, car c'est encore cette dernière qu'il a placée dans son édition
de Y Antiquité de Bourdeaus de 1574 et dans son édition d'Ausone
de 1575-1580 (voy. ce que nous disons à ce sujet au numéro 29).
Cette lithographie de 1860 a été tirée à part : la pierre est restée
chez l'éditeur qui en a fait faire plusieurs tirages successifs jusqu'en
1880. Ces tirages portent le sous-titre : «P. Chaumas, libraire-éd.,
à Bordeaux. » S. d. Enfin il y a eu un autre tirage pour l'ouvrage
que nous allons citer dans le numéro suivant. En résumé, la vue
de 1860 est une copie réduite et modifiée de celle de Detcheverry,
publiée vers la même époque (n° 32); cette dernière n'est qu'un
calque du dessin à la plume inédit, de Lestage, de 1757 (n° 31),
lequel dessin est un agrandissement de la vue à vol d'oiseau de
l'ouvrage de Braun (n° 30) et la vue de Braun étant une reproduc-
tion de celle de du Pinet, de 1563 (n° 28), celle-ci est le prototype
de toutes ces vues à vol d'oiseau de Bordeaux au xvi e siècle.
34. - - (1579.) - - Plan de la Ville de Bordeaux en 1550
et sur lequel Vinet dressa celui qu'il présenta à Charles IX
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES !\l
en avril 1565. Pour servir à l'histoire de Bordeaux de l'abbé
Patrice- John O'Reilly. Adolphe Héquet del. — Lith. Gustave
Chariol, Bordeaux. S. d. (1860).
Dimension : 0,37 x 0,56. — Lithographie.
Dans Histoire complète de Bordeaux, par l'abbé Patrice-John
O'Reilly, Bordeaux, 1863, 6 vol. in-8°, t. IV. — Même lithographie
en second tirage que la vue précédente.
35. — (1579.) - - Plan de la Ville de Bordeaux en 1550.
L. Robin, libraire-éditeur, Bordeaux. S. d. (1891).
Dimension : 0,25 x 0,38. — Lithographie.
Dans La Vénérable Jeanne de Lestonnac... fondatrice de l'ordre
de Notre-Dame, par le R. P. Mercier. Paris, 1891, in-8°. — Repro-
duction réduite, par le procédé dit au caoutchouc, de la vue de 1860
(n° 33). Il en a été fait un tirage à part.
36. — (Fin du XVI e siècle.) — Plan de la Ville de Bour-
deaux ex 1550, tiré des documents de l'époque par Molas
Autho {sic) G. Chariol. S. d. (vers 1865).
Double in-fol. (0,43 x 0,60). — Lithographie.
Plan géométral représentant les trois enceintes, les principaux
monuments et les rues auxquelles on a donné des noms modernes.
11 n'y a pas les faubourgs. En cartouches : une légende et deux vues
de la place de l'Ombrière et de la place Saint-Germain. — Plan
fantaisiste établi d'après les vues à vol d'oiseau de Bordeaux au
xvi e siècle que nous venons de citer. Le même auteur a publié une
autre vue tout aussi fantaisiste de Bordeaux au xm e siècle
(voy. le numéro 20).
37. — (1631-1634.) Bordeaux. S. 1. n. d. {Paris,
1631-1634).
Pet. in-4° oblong (0,130 X 0,150 mill.). — Gravure sur cuivre.
Dans Les Plans et profds de toutes les principales villes et lieux
considérables de France, par Nicolas Tassin, Paris, chez Séb. Cra-
moisy, 1631 et 1634, 2 vol, in-4° oblong. Autres éditions en 1638,
/j2 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
1644 et 1654. L'ouvrage est divisé par provinces avec un titre
spécial pour chaque partie. La Guyenne a pour titre : Plans et Pro-
filz des principales villes de la province de Guyenne avec la carie
générale et les particulières de chaque gouvernement d'icelles. Cette
partie comprend, outre le titre et la table, vingt et une cartes
numérotées de 3 à 23 et donne, avec les cartes des gouvernements,
les plans géométraux des villes fortes, Royan, Blaye, Bourg, Bor-
deaux, Libourne, Fronsac, Bergerac, Bayonne, Lectoure et Gahors.
Pour Bordeaux et Royan, il y a en plus des vues cavalières. On y
trouve encore le phare de Gordouan. Dans certains exemplaires ces
trois dernières vues sont coloriées.
Cette vue cavalière de Bordeaux, finement gravée et assez exacte,
mais de petite dimension, est prise depuis la rive droite de la Garonne,
en face de la ville, depuis la pointe du faubourg de La Bastide
qui n'a encore que deux petites maisons et quelques arbres. Quel-
ques navires et barques flottent sur la Garonne. Au delà de la rivière,
la ville en amphithéâtre, avec ses nombreux clochers. Au loin, au
couchant, les coteaux dont on a exagéré les hauteurs pour pouvoir
montrer les châteaux et les églises des paroisses environnantes.
Cette vue de Bordeaux, du commencement du xvn e siècle, est
fort jolie, quoique de dimension trop restreinte; elle inaugure la
série de ces vues cavalières gravées sur cuivre et éditées au xvn e siè-
cle en France, en Hollande et en Allemagne.
38. — (1638-1649.) — Burdigala Aquitaniœ Metropolis.
S. d. (1638-1649).
Dimension : 0,195 x 0,319 mill. — Dessin à la plume lavé
d'encre de Chine. Bibliothèque Impériale de Vienne.
L'auteur de cette vue panoramique de Bordeaux est Hermann
van der Hem, originaire d'Amsterdam et qui habita Bordeaux
pendant dix ans; il y mourut en 1649, à l'âge de trente ans, et c'est
pendant son séjour dans cette ville qu'il en prit ce dessin avec
d'autres croquis de vues et de monuments de la ville et de la région
du sud-ouest de la France, croquis qui sont conservés à la Biblio-
thèque Impériale de Vienne, dans un exemplaire de l'Atlas de Blaeu,
t. V, pi. 2.
Cette vue est prise de très loin, depuis les hauteurs de Cenon,
sur la rive droite de la Garonne, et reproduit la ville d'une manière
très sommaire, en fond de paravent. Au point de vue documentaire,
LA TOPOGRAPIIIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES /|3
elle est presque nulle. De plus, l'avant-plan est déplorable : il repré-
sente quelques personnes à table en plein air, l'auteur et ses amis
sans doute, — ce ne sont certainement pas des Bordelais, — dans
un état d'ébriété tout hollandais, dans le goût de Téniers et de
Jordaens.
Cette vue a été reproduite avec d'autres dessins de van der
Hem, dans Bordeaux et la région du Sud-Ouest au temps de
Louis XIII, Bordeaux, 1904, album in-fol. oblong (publié par la
Société des Archives historiques de la Gironde), pi. n° 2 (cliché
G. Angerer et Goschl; impr. Wetterwald frères, Bordeaux).
On peut consulter sur les dessins de van der Hem : G. Goyau,
Le Vieux Bordeaux à la Bibliothèque Impériale de Vienne, Rome,
1894, in-8° (extr. des Mélanges d'archéologie et d'histoire, publiés
par l'École française de Rome, t. XIV), et l'introduction de l'album
publié par la Société des Archives historiques de la Gironde.
39. — (1649.) — Bordeaux. Anonyme et s. d. (1649).
Dimension : 0,120 X 0,145 mill. — Gravure sur cuivre.
Dans Jodoci Sinceri Itinerarium Gallise... cum Appendice de
Burdigala, ac iconibus urbium pnvcipuorum illustratum, Amstelo-
dami, apud Jodocum Jansonium, 1649, in-12, p. 84.
Vue cavalière qui est une copie un peu réduite de celle de Tassin
de 1631 (n° 37).
Jodocus Sincerus est le pseudonyme de Juste Zingerling, archéo-
logue hollandais qui, dans un voyage qu'il fit en France au com-
mencement du xvii e siècle, séjourna assez longtemps à Bordeaux,
en 1612. Son itinéraire, publié d'abord à Lyon, en 1612 ou 1616,
eut plusieurs éditions : Strasbourg, 1617, 1649, 1656; Genève, 1627,
et Amsterdam, 1649, 1655, in-12; mais seules les éditions hollan-
daises ont des vues de villes gravées au nombre de vingt-deux.
V Appendix sur Bordeaux, pp. 255-340, donne une description très
intéressante de Bordeaux et de ses principaux monuments.
Il y a eu une traduction française de l'Itinéraire : Voyage dans
la Vieille France... traduit par Thaïes Bernard, Lyon, 1859, in-12,
mais elle ne contient pas l'Appendice sur Bordeaux.
40. _ (1661.) — Bordeaux. S. 1. n. d. (Francfort, 1661).
Double in-fol. oblong (0,215 X 0,550 mill.). — Gravure sur cuivre.
ZJ4 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAIX A TRAVERS LES SIÈCLES
Vue cavalière dans Topographiae. Beschreibung und Abbildung
der vornehmslen Oerler von Math. Zeiler. Frankfurt-am-Mein, Merian,
1642-1672, 30 parties en 9 ou 10 vol. in-fol., avec cartes et plans.
Cette topographie allemande, connue sous le nom de son éditeur
Mérian, ne comprend que l'Allemagne, la France et l'Italie, avec un
texte descriptif en latin et de nombreuses cartes et vues de villes.
C'est une publication très importante. La France, Gallia, forme
13 parties en 4 volumes qui ont paru de 1655 à 1661 sous le titre de
M. Z. Topographiae Galliae, sive descripiionis locorum in floren-
iissimo Gallise regno, et dans l'édition hollandaise d'Amsterdam,
chez V e J. Bœrsze, de 1660 à 1663. La partie X contient la Guyenne,
la Gascogne, etc., sous le titre: Pars X, in qua de regionibus Guienne,
Gnascoigne, Saînlonge, Bearn et vicinis locis aliis, pula Perigord,
VAgenois, etc., agiiur. Francofurti ad Msenum, apud Gaspardum
Merianum, 1661.
Cette vue panoramique de Bordeaux au xvn e siècle, qui n'est ni
signée ni datée, avec le nom de Bordeaux dans le ciel pour tout titre,
nous paraît avoir été copiée, mais très agrandie, sur celle de Tassin,
de 1631-1634 (n° 37). Comme elle, elle nous montre la ville en
amphithéâtre depuis la rive droite de la rivière, mais sans la pointe
du faubourg de La Bastide. La Garonne est chargée de navires,
dont quelques-uns, tirant des salves d'artillerie, forment le premier
plan. A l'horizon, les mêmes coteaux imaginaires surmontés des
églises des paroisses environnantes. Cette vue est bien supérieure
à celles qui vont suivre et qui en sont une copie. Au premier examen,
elle paraît assez exacte, mais en l'étudiant d'un peu près on s'aper-
çoit qu'il y a beaucoup de fantaisie dans les détails, dans les monu-
ments qui ne sont pas toujours à leur place, dans les remparts,
leurs tours et leurs portes. Les clochers des églises ont une forme
bizarre, mais n'ont pas encore la hauteur démesurée de ceux que
nous allons trouver dans les vues parues postérieurement. Quoi qu'il
en soit, cetta pièce est assez intéressante et son aspect original et
archaïque la fait rechercher des amateurs qui la placent, encadrée,
dans leur cabinet.
41. — (1661.) — Bordeaux. Gaspard Mérian se. S. 1. n. d.
(1661).
Double in-fol. oblong (0,245 X 0,690 mill.). — Gravure sur cuivre.
Cette vue cavalière est une reproduction de la précédente, mais
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX V TRAVERS LES SIÈCLES 4~>
un peu plus grande. Sur la Garonne il n'y a que quelques barques
et au bas se trouve une large banderole blanche, sans inscription.
Dans le ciel et au milieu du mot Bordeaux, l'écu de France timbré
de la couronne royale, à droite un autre écu blanc et à gauche un
autre blason inconnu timbré d'un chapeau ecclésiastique.
La signature du graveur Mérian au bas de cette pièce pourrait
faire croire que cette vue appartient à une des deux éditions alle-
mande ou hollandaise de l'ouvrage de Mérian (le numéro précédent),
mais il est plus que probable que c'est le même cuivre qui a servi
pour les deux éditions, de sorte que nous ne pouvons identifier la
publication à laquelle appartient cette vue panoramique.
42. — (1661.) — Bordeaux. — Justus Danckerts excudit.
Amsterdam. S. d. (vers 1661).
Dimension : 0,50 xl m 59, sans l'entourage. — Gravure sur cuivre.
Cette vue cavalière, de très grande dimension, est une copie très
agrandie de celles de Tassin et de Mérian (n os 37 et 40), mais
on a ajouté dans le faubourg de Paludate l'« Hospital neuf des Manu-
factures », le faubourg des Chartrons, très étendu, et la pointe du
faubourg de La Bastide, sur la rive droite du fleuve, d'où la vue
est prise et où l'on remarque trois grands arbres et la maison du
passeur formant premier plan. Au bas de la gravure, près du cadre,
un cartouche supporté par deux naïades porte une dédicace à Juan
Ghard et Juan Emmanuel Huegla, signée Cornélius Danckerts,
l'éditeur de cette vue; au-dessus de ce cartouche, les armoiries de
ces deux personnages. Dans le ciel, le mot Bordeaux, avec, de cha-
que côté, les armoiries de France et de la ville. Les clochers des
églises Saint-Michel et Saint- André sont d'une hauteur démesurée.
Cette vue doit avoir un large entourage que nous n'avons ren-
contré que sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, départe-
ment des estampes. Cet entourage contient des monuments de Bor-
deaux, savoir : 1° « Un antique qu'on voit dans la muraille de l'en-
trée du [sic) Maison de ville»; 2° «Le Palais-Gallien »; 3° «Tom-
beau de pierre de l'église Soint-Seurin »; 4° « Le fort de La Bastide »;
5° « Les Piliers de Tutelle »; 6° « La tour de Cordouan ». Enfin, occu-
pant tout le bas de l'estampe, une large légende historique en hollan-
dais et en français intitulée : « Description de l'ancienne et renomée
Ville de Bourdeaux... Amsterdam, chez Corneille Danckerts. » S. d.
Cette grande vue panoramique de Bordeaux, la plus grande qui
/|6 LA TOPOGRAPHIE DE RORDEACX A TRAVERS LES SIÈCLES
ait jamais été publiée, est rare. Outre l'exemplaire de la Bibliothèque
nationale, nous pouvons citer ceux des Archives municipales de
Bordeaux et de la Bibliothèque de cette ville, celui de notre
collection et deux autres chez deux amateurs bordelais et parisien,
mais à ces cinq exemplaires il manque l'entourage.
43. — (1665.) — Bordeaux. Jollain excudil. S. d. (vers 1665).
Dimension : 0,315 x 0,500 mill. — Gravure sur cuivre.
Vue cavalière prise de la pointe de la rive droite où se trouvent
quelques maisons. Dans le ciel, une banderole sur laquelle est inscrit
le mot Bordeaux, avec, au-dessous, une petjte carte du « Gouverne-
ment de Bordeaux » et, de chaque côté, les armoiries de France et
de la ville. Au-dessous du cadre, dans la marge, une double légende
historique en latin et en français. Cette vue reproduit celles de
Mérian et de Danckerts (n os 40 et 42).
44. — (Vers 1660.) - - La Ville de Bordeaux au xvii e siè-
cle. A. Detcheverry fecit. — Lith. Laborie. Publié par Arnaud
Detcheverry et Glouzet aîné, d'après les gravures et les docu-
ments qui se trouvent aux Archives de la Mairie de Bordeaux.
Se trouve chez Mrs. Detcheverry, rue Leyleire, 93, et Clouzei
aîné, rue d 1 Aquitaine, 3U. S. 1. [Bordeaux) et s. d. (vers 1860).
Dimension : 0,35 X 1 mètre. — Lithographie.
Gette nouvelle vue, dessinée et publiée encore par A. Detche-
verry, l'archiviste de la ville, comme le numéro 32, n'a pas été éta-
blie d'après des gravures et des documents des Archives de la ville,
comme l'annonce le titre ; c'est une simple copie de la vue cavalière
hollandaise de Danckerts (n° 42), avec quelques modifications :
on a supprimé la pointe du faubourg de La Bastide sur la rive droite
de la Garonne, on a un peu diminué la hauteur des flèches de cer-
taines églises et on a donné moins d'étendue aux faubourgs. Le
dessin est médiocre, la lithographie mauvaise. Clouzet aîné était
un professeur libre de littérature qui est décédé en 1881.
45. - - (1669.) - Bordeaux. 1669. A Paris, chez Nicolas
Berey, Enlumineur du Roy, proche les Auyustins... 1660-1669.
Dimension : 0,30 X 1 mètre. — Gravure sur cuivre.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDE.UA A TRAVERS LES SIECLES l\~
Vue cavalière prise de la rive droite, comme celle de Danckerts
(n° 42), dont elle est une copie et dont elle a tous les défauts :
clochers d'une hauteur exagérée et au loin, au couchant, des col-
lines qui n'existent pas. Mais on a donné à la pointe du faubourg de
La Bastide, au premier plan, plus d'étendue, on y a ajouté deux ou
trois maisons et une grande croix de carrefour au bord de la rivière,
à l'endroit où se faisait le passage de Bordeaux à La Bastide en
traversant la Garonne. Dans le ciel, comme dans la vue de Dan-
ckerts, le mot Bordeaux sur une banderole, et de chaque côté, les
armoiries de France et de la ville.
Au bas du cadre il y a une légende historique détachée, intitulée :
« Description de l'ancienne et renomée ville de Bourdeaux... » Il
n'y a pas de nom de graveur, mais dans un coin se trouve, dans un
cartouche, la tour de Gordouan, avec la mention : « A Paris, chez
Lailliot, 1669. »
Cette vue, qui est assez rare, a été reproduite en simili-gravure,
mais réduite (0,20 X 0,55), clans l'Histoire de Bordeaux, de G. Jullian,
1895, in-4°, p. 390. — H y a eu, au xvn e siècle, un second tirage
de cette vue de Nicolas Berey, sans date; on a supprimé le
nom du premier éditeur, ainsi que la pointe du faubourg de La
Bastide et la tour de Gordouan, et au-dessous du cadre se trouve
la liste des principaux monuments de la ville. Nous avons vu un
exemplaire de ce tirage chez notre collègue et ami M. Pierre Meller,
érudit bordelais.
46. - - (Fin du xvn* siècle.) Bordeaux, anciennement
Burdigala, Ville capitale de la Guyenne, avec Siège archié-
piscopal, Parlement, Sénéchaussée, Chambre des Comptes,
Cour des Aides, Intendance, Généralité et Élection. Elle a un
beau port de mei sur la gauche de la Garonne. A Paris, chès
Charpentier, rue Suint-Jacques, au Coq. S. d. (xvnr siècle).
Dimension : 0.325 X 0,500 mill. — Gravure sur cuivre.
Cette vue cavalière est une copie réduite de la précédente, avec
le même premier plan du faubourg de La Bastide, mais les monu-
ments de la ville ont été dessinés d'une manière déplorable et les
flèches des clochers des églises, surtout celles de Saint-Michel et de
Saint- André, sont d'une hauteur invraisemblable. Cette même vue
/j8 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
existe coloriée, c'est-à-dire barbouillée en vue d'optique, à Paris,
chès Daumonl, et c'est probablement pour donner au spectateur
dans ces appareils d'optique, sortes de dioramas très en vogue au
xvm e siècle, l'illusion de la perspective, qu'on a donné aux clochers
ces hauteurs exagérées. Cette estampe a été publiée au xvm e siècle,
mais elle donne la ville du xvii e siècle, sans la grande forteresse du
Château -Trompette, édifiée à la fin du xvn e siècle.
Il a été publié, au xvin e siècle, des copies réduites de la vue de
Charpentier, en noir et en couleurs, à Paris et en Allemagne, mais
elles n'ont aucune valeur documentaire et nous ne croyons pas
devoir les mentionner.
47. — (Fin du XVII e siècle.) — Description de la Ville
de Bovrdeavx, Capitale de la Gvienne et Grand port de mer.
S. 1. n. d. (fin xvii e siècle).
Dimension : 0,27 X 0,69. — Gravure sur cuivre.
Vue cavalière prise de la rive droite de la rivière, avec la Garonne
chargée de navires au premier plan. Cette vue a été publiée à la
fin du xvn e siècle par Boissau, l'éditeur de l'ouvrage bien connu
de Claude Chastillon, Topographie françoise, 1647, in-fol., donnant
la description et les plans et figures des principales forteresses
et des châteaux forts de la France au xvn e siècle. Mais cette planche
n'est pas dans le Chastillon, comme on pourrait le croire, elle a été
publiée à part, et la ville de Bordeaux n'est pas représentée dans la
Topographie françoise. De toutes les vues de Bordeaux aux hauts
clochers qui ont paru dans la seconde moitié du xvn e siècle et au
xvm°, celle-ci est certainement la plus extraordinaire. Certaines
flèches, comme celles des clochers de Saint-Michel et de Saint-
André, ainsi que les tours de l'hôtel de ville, ont vingt ou trente
fois la hauteur des maisons. Mais tout cela s'harmonisait peut-être
dans les appareils d'optique dont nous avons parlé. Nous n'avons
jamais rencontré cette estampe tirée en couleurs.
On voit que la topographie bordelaise au xvii e siècle laisse
beaucoup à désirer, mais comme pour cette époque il n'y a que ces
vues cavalières que nous venons de décrire, on est obligé d'y avoir
recours, seulement on ne doit le faire qu'avec la plus grande cir-
conspection. Nous allons maintenant aborder la série des plans
géométraux qui commence à la fin du xvn e siècle.
La TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES !\(j
48. — (1677.) — Bourdeaux et ses Environs. A M rs les
Maire et Jurats de la Ville de Bourdeaux. S. d. (vers 1677).
Dimension : 0,51 x 0,67. — Manuscrit. (Archives municipales
de Bordeaux.)
Plan géométral anonyme et non daté. Il est dessiné aux trois
teintes habituelles : bleue pour les eaux, verte pour les terres culti-
vées et rose pour les constructions. Il donne à une assez grande
échelle la ville entière et tous les monuments avec leurs noms.
Il montre de plus les faubourgs, mais sans beaucoup de détails,
sauf pour celui de Saint-Seurin qui a été le premier bâti à cause de
l'ancienne basilique en grande vénération parmi les Bordelais et
autour de laquelle s'étaient élevées depuis longtemps de nombreuses
constructions. On y voit de plus le cours de la Garonne, la pointe
de la rive droite, La Bastide, et enfin les deux forteresses, le Château-
Trompette et le fort Louis qui ne furent achevées qu'à la fin du
xvn e siècle. C'est un plan très remarquable et très précieux pour
l'étude de la topographie de la ville à cette époque.
Au dos du plan, conservé aux archives municipales de Bordeaux,
on distingue une signature peu lisible et c'est M. Ed. Mareuse, un
érudit parisien bien connu et très versé dans les choses de la carto-
graphie, qui a pu établir que cette signature était celle d'Albert
Jouvin, de Bochefort, personnage peu connu, né probablement à
Bochefort-sur-Mer, décédé en 1701, qui avait beaucoup voyagé
et qui nous a laissé une relation de ses voyages dans un ouvrage
en 3 vol. in-12, publiés à Paris, en 1672, sous le titre de Le Voya-
geur en Europe, ouvrage très rare contenant une description som-
maire de Bordeaux. Jouvin avait dressé, au cours de ses voyages,
des plans de plusieurs des villes qu'il avait visitées. Quelques-uns
de ces plans ont été gravés, d'autres sont restés inédits, et c'est le
cas du plan de Bordeaux que nous décrivons ici et qui a été acheté
par les Archives municipales il y a une vingtaine d'années.
M. Mareuse a fait connaître le plan de Bordeaux d'Albert Jouvin
dans une notice qui a paru dans la Correspondance historique et
archéologique, en 1900, avec une reproduction photographique du
plan réduit en 0,18 X 0,24 environ. Bien que Jouvin fût venu à
Bordeaux avant la publication de son ouvrage, Le Voyageur fran-
çois, c'est-à-dire avant 1672 et qu'il prît alors les éléments de son
plan, M. Mareuse croit que ce plan n'a été définitivement achevé
qu'après 1677, à cause de la présence du Château-Trompette qui
u
OO LA TOPOGRAPHIE DE BOHDKALT \ TRAVERS LES SIECLES
n'a été terminé que vers cette époque. Jouvin serait revenu à Bor-
deaux, où il aurait dessiné cette forteresse ainsi que le fort
Louis d'après des croquis qui lui auraient été communiqués.
Nous avons fait faire pour notre collection un calque très complet
et en couleurs du plan de Jouvin. Il serait à désirer que la Commission
de publication des Archives municipales de Bordeaux fît reproduire
ce plan inédit, ainsi que ceux que nous allons signaler plus loin.
49. — (Fin du xvn» siècle.) — Bordeaux. — S. d.
Dimension : 0,45 X 0,66. — Manuscrit inédit. (Bibliothèque
nationale, dép. des Estampes, Topographie de la France.)
Plan géométral anonyme, sans titre ni date. Il est dessiné au
trait, non teinté, l'enceinte et les églises sont tracées en rouge. Ce
plan est limité à l'enceinte fortifiée de la ville et à la rivière; il n'y
a pas les faubourgs. Il ne donne que les principales rues et les églises
et couvents, mais sans noms ni légendes. On y voit l'enceinte et
ses forts, le Château- Trompette y est indiqué. C'est le Bordeaux
de la fin du xvn e siècle. Nous croyons que ce plan est une copie
faite au commencement du xviu e siècle et obtenue par un calque
d'un plan antérieur. C'est peut-être une copie du plan de Jouvin.
de Rochefort, le précédent, mais sans les faubourgs; il faudrait les
comparer. „
50. — (1680.) — Plan de la Ville, Chasteau et forts de
Bordeaux. Fait lanée {sic) 1681, au mois d'octobre; f. Masse.
Dimension : 0,59 X 0,71. — Manuscrit inédit (collection de l'au-
teur).
Plan géométral dessiné très finement au tire-ligne et à l'encre de
Chine, légèrement teinté en rose dans son ensemble, plus détaillé
pour les faubourgs, les remparts et les forts, Château-Trompette,
forts Louis et du Hâ, que celui de Jouvin (n° 48) dont il est
contemporain. Il a peut-être même été dressé avant celui de Jouvin,
car il n'est pas prouvé que ce dernier, qui n'est pas daté, ait été
exécuté en 1677, comme a cru pouvoir l'établir M. Mareuse. Il a
été établi à une échelle un peu plus grande et donne, outre les fau-
bourgs, la pointe de la rive droite, la Garonne, les principales rues
LA TOI'OGRAPHIE DK BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES 01
de la ville, ses monuments, mais sans aucun nom, l'enceinte fortifiée
avec ses portes et ses tours de défense. Une légende renvoie avec
des numéros aux forts, portes de l'enceinte et à quelques monu-
ments. La forteresse du Château-Trompette est dessinée au complet
avec ses bastions et demi-lunes, dont les noms, bastion du Roy, du
Dauphin, de la Reine, etc.. sont inscrits sur la légende. Ce plan
est fort intéressant, nous en connaissons exactement la date et il
est plus complet sous certains rapports que celui de Jouvin. Dans
tous les cas, ces deux plans sont les premiers qui nous donnent
une vue géométrale de la ville.
Quant à son auteur, qui l'a signé et daté lui-même, son nom a
été très souvent cité en ces derniers temps et a soulevé même une
certaine polémique, comme cela arrive parfois lorsque des érudits
se rencontrent sur le même terrain.
Claude Masse était ingénieur-géographe attaché au service mili-
taire des fortifications et places fortes, et notamment à celui de la
région du sud-ouest de la France, sous la direction de M. de Ferry,
ingénieur militaire en chef de cette région. Masse passa plus de
cinquante ans de son existence à relever les plans et les cartes de
différentes contrées, mais surtout dans le pays entre la Loire et
l'Adour. Il est mort en 1737, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
En 1880, une grande partie du travail de cet ingénieur fut retrouvé
entre les mains d'un de ses descendants. Le service de la Guerre fit
l'acquisition de certaines pièces de cet important dossier et le reste
fut dispersé. Quelques années plus tard, en 1888, la ville de Bor-
deaux acheta pour sa bibliothèque une douzaine de cartes de grand
format intéressant directement le département de la Gironde et
qui étaient au nombre des pièces rejetées par le service de la Guerre.
Ces cartes remarquables ont été reproduites en 1896 par la zinco-
graphie pour les besoins de différentes administrations locales. Le
plan de la ville que nous décrivons ici faisait partie lui aussi très
probablement du lot de documents dispersés après l'achat de l'Etat.
Nous l'avons acquis il n'y a pas longtemps d'un particulier habi-
tant le département de Lot-et-Garonne.
Nous avons dit qu'on avait beaucoup discuté en ces derniers
temps sur Masse et ses cartes; on peut consulter à ce sujet : Bulletin
de la Sociélé de Géographie de Rocheforl, année 1881 ; Bulletin de la
Société de Géographie de Bordeaux, année 1896; Bulletin de Géogra-
phie historique et descriptive [Comité des travaux hist. et scientifiques),
années 1898, 1903, 1905, etc., etc.
02 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAl'X A TRAVERS LES SIECLE^
51. — (1691.) — Bourdeaux est une ville très considérable,
fameux Port, située sur la Garonne à 44 degrez 50 minutes de
latit. et à 17 degrez 7 minutes de longitude... A Paris, chez
le S T de Fer, dans l'Isle du Palais, à la Sphère Royale. S. cl.
(1691).
Dimension : 0,215 X 0,275 mill. — Gravure sur cuivre.
Dans Les Côtes de France, avec tontes leurs fortifications, par
Nicolas de Fer... Paris, 1691, in-4°, autre édition en 1695. M. de Fer
tl ait géographe et graveur.
Ce petit plan géométral, le premier qui ait été gravé, est assez
sommaire. Il donne la troisième enceinte, les forts Louis et du
Château-Trompette, les principaux monuments et les principales
voies, avec quelques noms seulement. Il n'y a ni les fauhourgs ni
la rive droite.
(A suivre.) Ernest LABADIE.
UN RETABLE DE SANTE -CROIX Al MISÉE RE RORDEAIA
Je ne pense pas qu'il faille parler de réhabilitation devant ce
fragment de retable du xv e siècle, œuvre d'un peintre de cinquième
ou de sixième rang et, de plus, indignement dégradé à une époque
postérieure. Il s'agit simplement d'attirer l'attention sur la pre-
mière peinture conservée qui, à notre connaissance, ait été faite
à Bordeaux par un peintre résidant très probablement dans cette
ville 1 . 11 s'agit aussi de rectifier une désignation du Catalogue de
notre Musée municipal, où l'œuvre est classée parmi les productions
allemandes et flamandes, alors que c'est bel et bien une œuvre
française 2 .
De la provenance du tableau nous ne savons que fort peu de
chose : il a été donné par la Fabrique de l'église Sainte-Croix en 1838
au Musée. Il se trouvait primitivement dans la chapelle des fonts
baptismaux de cette église, où il gênait très probablement. Ses
dimensions (2 m 29 de long sur m 77 de haut) nous permettent de
supposer qu'il faisait partie du retable d'un autel. A Sainte-Croix,
dans les premiers temps, les autels avaient des retables décorés :
« Item habet tenere dicta altaria bene et decenter ornata ante ipsa
altaria de retabus de pinctis de imaginibus sanctorumS. » Notre
peinture peut donc parfaitement provenir des autels démolis
en 1826 par ordre de la fabrique.
L'œuvre, en elle-même, à part certains détails, est d'un intérêt
médiocre. C'est une de ces nombreuses « Pitiés » comme on en voit
tant en France dès la fin du xiv e siècle, surtout parmi les produc-
tions de l'école d'Avignon.
La Vierge, perdue dans un grand manteau sombre, la figure
encadrée d'une coiffe blanche, est assise; sur ses genoux repose le
corps de son fils, les jambes rigides, la tête et le bras droit pendants;
d'une main la Vierge soutient l'épaule du Christ, de l'autre son bras
gauche. Ce groupe central est le moins endommagé et aussi le plus
beau : il ne manque pas d'une certaine émotion. Ce qui lui fait
1. Sur les peintres bordelais du xv° siècle, voir la notice [de Ch. Marionneau] au
tome III de la monographie Bordeaux, p. 305.
2. Cette peinture se trouve dans la salle du Louis XVI. Par les soins de M. D. Alaux,
conservateur du Musée, elle a été placée, il y a un an, sur la cimaise.
3. A. Chauliac, Histoire de l'abbaye de Sainle-Croix de Bordeaux, 1910, p. 311.
54 I * RETABLE DE SAINTE-CROIX AU MUSEE DE BORDEAUX
défaut, ainsi d'ailleurs qu'au reste de l'œuvre, c'est l'ampleur, et,
à défaut d'ampleur, la naïveté, remplacée ici par une afféterie qui
a dû tenter les restaurateurs du xvin e siècle.
A droite de la Vierge se tiennent debout saint Sébastien, le
vieillard Siméon et sainte Barbe. Le vieillard Siméon est assez diffi-
cilement reconnaissable en ce moine rasé et tonsuré. Je crois même
que c'est là un exemple assez rare dans l'iconographie chrétienne
de l'époque; on en peut dire autant de ce saint Sébastien revêtu
d'une « armure d'Italie », qui berce en minaudant dans ses bras
des traits d'arbalète tout en esquissant un pas de menuet. La
sainte Barbe, avec sa tour à poudre, est plus dans la tradition.
A dire vrai, tout cela est bien pauvre d'inspiration et de facture
lorsqu'on le compare, je ne dis pas aux grandes œuvres de la même
époque, mais simplement à des retables d'églises de village de la
Catalogne ou du pays rhénan.
A gauche de la Vierge et du Christ, saint André a été rénové de
telle façon qu'il nous est actuellement impossible de nous rendre
compte de son état primitif. La sainte Catherine, à défaut d'autres
qualités, a donné lieu à une méprise amusante du restaurateur,
qui, peu au courant des choses du symbolisme et ne sachant pas la
signification de la roue brisée sur laquelle s'appuie la sainte, en a
fait une sorte d'écharpe qui se confond avec la fourrure brune de
la robe.
Sur la traverse inférieure du cadre on lit en lettres d'or : Sancta
Barbara, Sancte Symeon, Sancte Sebastiane, Jésus, Maria,
Sanctus Andréas, Sancta Catharina. — Sous cette inscription,
on aperçoit en caractères noirs les lettres d'une inscription plus
ancienne au sujet de laquelle toute hypothèse nous paraîtrait risquée.
Examinons le fond du tableau. Tout d'abord, il est évident que
la teinte blanc sale qui empiète même sur le contour des personnages
est d'une époque récente, comme aussi la petite ville bleue et les
arbres à gauche du groupe central qui rappellent étonnamment les
peintures sur faïence du xvm e siècle. Le vrai fond, fait d'arbres et
d'eau, de couleur beaucoup plus sombre, on le devine encore de-ci
de-là, sous les écaillures du blanc. On aperçoit aussi de temps en
temps des gaufrures d'or, ce qui permet de penser que le dais qui
se dresse derrière la Vierge n'a été délimité que plus tard par les
deux raies brunes qui l'enserrent.
Si nous considérons l'œuvre en tant que première manifestation
picturale bordelaise, que nous apprend-elle?
I\ RETABLE DF SUNTE-CROIX AU MUSÉE DE BORDEAUX Ô")
Nous lisons sur la traverse supérieure du cadre l'inscription sui-
vante en capitales d'or : « Hjec pictura facta fuit anno Domini
ab incarnatione millesimo quadragintesimo sexagesimo nono
et fecit eam fieri guillermus nlcollo c... de lentade (?) in
Dei Genitrici Marine ac ejus filii honorem pro ejus... »
Le montant de droite n'existant plus, l'inscription nous est par-
venue incomplète. Quel est ce Guillaume de Lentade ou Lestrade?
Nous n'en savons rien. Est-ce un bourgeois de Bordeaux? Un bien-
faiteur de l'abbaye? Son nom ne se retrouve dans aucun des actes
ou registres de l'époque. Pourquoi et à quelle occasion a-t-il fait
peindre cette « Pitié »? Parmi les saints du retable ne figure aucun
de ses patrons. Sainte Barbe et saint Michel sont les protecteurs
des gens de guerre. Était-il membre d'une confrérie militaire? Encore
une fois, nous en sommes réduits à de simples conjectures. La fin
de l'inscription, disparue avec le montant de gauche, nous aurait
très probablement éclairés à ce sujet.
Si nous ne savons rien du donateur, en revanche nous avons
quelques renseignements sur le peintre. Nous lisons sur le montant
de gauche : « Hans Glot... M... fecit. » C'est, sans doute, ce prénom
à l'allure vaguement germanique ou flamande et non pas l'examen
de l'œuvre elle-même qui a incité l'auteur du catalogue du Musée
à ranger notre « Pitié » parmi les productions des écoles d'Alle-
magne ou de Flandre. En réalité, rien ne justifie cette assertion.
Le sujet, tous les détails de la facture, feraient plutôt penser à
une œuvre du sud de la France, de l'école d'Avignon. Le prénom
germanique du peintre ne doit pas nous abuser. Ce qui importe,
ce n'est pas le lieu d'origine, c'est le milieu dans lequel le peintre
se développe. Or, Avignon, de 1304 à 1378, a été le refuge de la
papauté. Demeurée possession pontificale, c'est une vraie oasis pour
les artistes. «. Au milieu du xv e siècle, cent peintres sont établis à
Avignon; il y en a six du pays; le reste vient du Nord, Bourgogne,
Allemagne, Pays-Bas 1 .»
Rien d'étonnant à ce qu'un peintre issu de cette école soit venu
exercer son art à Bordeaux. Et d'ailleurs, coïncidence tout au moins
curieuse, vers 1469 était abbé de Sainte-Croix Pierre de Foix Junior,
petit-neveu du cardinal de Foix. qui avait été vicaire général du
pape à Avignon». Le jeune abbé, qui sûrement avait des attaches
dans le comtat, aurait pu aisément faire venir un peintre d'Avignon.
1. Lafenestre, Exposition des Primitifs français, p. 44.
2. A. Chauliac, Histoire de l'abbatje de Sainte-Croix, p. 19]
,")6 UN RETABLE DE SVÎ\TE-CROIX VU MUSEE OE BORDE M \
Il est probable que Hans peignit la Pitié de Sainte-Croix au début
de son séjour à Bordeaux. Le retable étant une œuvre de jeunesse
et aucune autre peinture de l'auteur ne nous étant parvenue,
il nous est impossible de nous rendre compte exactement de sa
valeur. Nous ne connaissons Hans, en effet, que par des docu-
ments. Ils le montrent peignant jusqu'aux premières années du
xvi fe siècle pour les églises de la ville. On lit dans un registre des
délibérations de Saint-Michel (Arch. dép., G, 2252) :
A la date du 25 mars 1492 : 1 fr. 50 liards « a mestre Hans, per
pintar las armas deu Papa et de moss r lo Gardenau et las armas
deu Rey et la Trinitat et Nostra Dona et sent Myqueu et l'usche deu
tronc deu perdon »; le 7 octobre de la même année : 16 fr. à maître
Hans « per daurar lad. crotz et lo banet et per pertrayre sur la
tela la ymage de S 1 Myqueu »; enfin le 28 juin 1495 : 3 fr. 35 liards « a
Hans, pintre. per pintar lo tabernacle en que porten Nostre-Senyor
per la ville ».
Braquehaye cite encore maître Hans, dans son livre sur les Peintres
de l'hôtel de ville de Bordeaux, comme faisant partie des maîtres
peintres du commencement du xvi e siècle dont nous ne connais-
sons pas de contrats avec les jurats pour les entrées royales ou
pour les portraits.
Et c'est tout.
Maître Hans a-t-il été le chef d'une de ces dynasties de peintres
comme nous en voyons quelques-unes au Moyen-Age? A-t-il eu des
élèves, des continuateurs? En l'absence de documents, nous ne pou-
vons l'affirmer.
J. de LASUEN.
MÉLANGES
Le mur de ville du xiv e siècle
entre la place d'Aquitaine et la place des Capucins.
Les travaux entrepris depuis plus d'un an pour agrandir les
locaux de la Faculté de Médecine ont amené la découverte d'une
partie de la grande enceinte du xiv e siècle, comprise entre la place
d'Aquitaine et la place des Capucins. Le mur de ville a été retrouvé,
à 2 m 20 de profondeur, sur une longueur de 24 m 75. Sa direction est
sud-ouest-nord-est; elle est légèrement oblique par rapport à la
rue Paul-Broca. Le mur, qui passait sous les bâtiments actuels de
la Faculté de Médecine, traverse en biais le chantier et disparaît
sous la rue Leyteire, à 15 mètres environ de l'angle que cette voie
fait avec la rue Paul-Broca. On a découvert aussi un des bastions
polygonaux qui, sur ce point, flanquaient le fossé et remplaçaient
les tours dont l'enceinte était bosselée de la porte Saint-Germain
à l'Archevêché. Le bastion découvert est le troisième à l'est de la
porte Saint-Julien i. On en a mis au jour trois pans : la face est a
été reconnue sur une longueur de 12 mètres; la face sud-ouest sur
une longueur de ll m 80; la face sud-est avait 10 mètres de large.
L'épaisseur était de 2 m 20.
Le mur de ville présentait l'aspect suivant : sa largeur à la partie
supérieure était de 2 m 20; il descendait en s'élargissant progressi-
vement pour former une première retraite de 2 m 55 ; puis il tombait
perpendiculairement jusqu'à la deuxième retraite, qui lui donnait,
à sa base, une largeur de 2 m 95. Près de la rue Leyteire, sur une
longueur de 7 m 80, cette base était renforcée d'une troisième retraite,
qui porte la largeur totale à 3 nl 45. La fouille en avant du mur a
permis de reconnaître le fossé jusqu'à une profondeur de 16 m 30. En
arrière du mur, séparées par un terre-plein de l m 50 de large, mais
liées au mur en trois points par des attaches de m 60 de large, ont
été retrouvées des substructions : un mur parallèle à l'enceinte,
de 2 mètres de large sur 17 ni 60 de long, qui vers l'est formait un
coude et se rétrécissait à l m 20, sur une longueur découverte de
7 m 25, encadrant une plate-forme rectangulaire de2 m 80 sur 3 mètres,
dont il était séparé par un terre-plein de l m 50 de large à l'ouest
et de 1 mètre au nord.
1. Voir, aux Archives municipales, entre autres plans partiels du xvm e siècle, le
n° 3222 qui figure l'ancien état des lieux entre l'extrémité du cours d'Albret et le
bastion du fort Louis.
58
MELANGES
Mur et bastion ont été démolis. Leur démolition a coûté beaucoup
de peine. Le blocage intérieur, fait de moellons liés par un mortier
très dur, a longtemps résisté au pic des terrassiers. Il semble bien
que, dans cette partie du moins, le mur de ville du xiv e siècle,
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MUR DE VILLE
DU XIY e SIÈCLE
Chantier de la
Faculté de Médecine
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Echelle : 0*0025
contrairement à l'opinion admise, avait été construit avec soin.
Le parement était fait de pierres bien taillées.
On ne connaisse M jusqu'ici cette partie de l'enceinte que par les
plans du xvm e siècle. La découverte du chantier de la Faculté de
Médecine les confirme et permet de préciser les indications un peu
sommaires données par Drouyn sur la direction du mur par rapport
aux rues actuelles >. On ne connaissait de ce mur que l'aspect exté-
au fragment découvert au Grand Séminaire 2. La
rieur.
grâce
1. Bordeaux en 1450, p. 41.
2. Voir la photographie dp M. Amtmann, reproduite par M. Jullian, dans «on His-
toire de Bordeaux, p. 234.
MÉLANGES 5fl
démolition qui vient d'en être faite a permis de se rendre compte
d'une façon précise de ses dimensions et de sa construction inté-
rieure.
Ajoutons qu'au fond du fossé, on a découvert deux pierres inté-
ressantes. L'une est un bloc de pierre bâtarde de Saint-Même, de
m 48 de large sur m 60 de haut et m 22 d'épaisseur, portant,
sculpté en relief de m 09, un écusson ovale représentant les armes
de la Ville. Serait-ce l'écusson qui décorait la porte Saint- Julien
et qui aurait été jeté dans le fossé lorsqu'on le combla et qu'on
démolit la porte? L'autre pierre est un bloc de Rauzan dur, de
m 75 de large sur m 40 de haut et m 16 d'épaisseur. C'est la moitié
d'un écusson sculpté en relief de m 04; il est ovale et formé d'une
guirlande de feuillage sculptée de façon plutôt sèche et présentant
l'aspect d'arêtes de poisson. Au centre est la fleur de lis inférieure
des armes de France; aux angles, deux coquilles Saint- Jacques;
au bas, une salamandre (?). Serait-ce la moitié de l'écusson qui
décorait la porte d'entrée de l'hôpital Saint-James?
Paul GOURTEAULT.
* *
La chapelle du château de Génissac.
Un archéologue nancéen, qui s'occupe avec succès d'iconogra-
phie, vient de consacrer une étude à des sculptures provenant de
la chapelle du château de Génissac i. Dans ce mémoire, M. Léon
Germain de Maidy, membre de l'Académie de Stanislas, s'enquiert
de la signification des panneaux sculptés dont il s'agit et de leur
destination.
Il recherche, en passant, le nom du seigneur de Génissac, que l'on
avait à tort appelé Michel de Lachassaigne, et qui se nommait en
réalité Michel de Ghassaignes. Cette rectification, proposée par
M. Germain de Maidy, est incontestablement fondée.
Les archives de La Sauve renferment dans le registre H 97,
folio 78 ver,so, un contrat intervenu entre Michel de Ghassaignes,
seigneur de Génissac, et Martial Guiraud, maître maçon, pour la
construction d'une chapelle au château de Génissac, celle-là même
apparemment où se trouvait naguère le tombeau en question.
Martial Guiraud ou Giraud était fixé à La Sauve; mais son pré-
nom semble dénoter une origine limousine. Le contrat dont le texte
est ci-après présente de l'intérêt en plus d'un point; on y remar-
quera notamment la clause qui prévoit l'établissement d' « ung
1. Les Parements d'un lambeau du seizième siècle à Génissac {Gironde). Extrait des
Mémoires de l'Académie de Stanislas, 1908-1909.
60 MÉLANGES
chauffe-pié» clans la chapelle i. On ne manquera pas, non plus,
d'observer la langue bizarre de cet acte, mi-français, mi-gascon :
Actum fuit hoc Silve Majoris, die quinta mensis aprilis anno
Domini millesimo quadringentesimo nonagesimo sexto.
Loquau jorn fo feyt marcquat entre noble homme Michel de Chas-
saignes, escudey, s r de Genissac, d'une part, et Marsault Guiraud,
maistre masson demourant à la Selve, d'autre part. Loquau Mar-
sault Guiraud, per sa bona voluntat a mandat, convent et promes
aud. s r far una capera voustade a crotz d'augive de trèze ou qua-
torze pies en quarré, prés et o tenant de l'autre chapelle de Genissac,
et en lad. chapelle ung aultier et ung vitrai double sur ung pié- droit
au meigleu dud. vitrai, ung arc double entre lesd. deus chapelles
et en la petite chapelle ung chauffe-pié et. ugne porte. Item plus,
doibt far led. Guiraud les armes de Mons r . de La Selve en la clef
de la vouste de lad. petite chapelle, et la porte de la grant chapelle
à piliers à filholes, et l'entredos (? j du grant autier (?) et segrestanie à
molure. Item plus, doibt fère lod. Guiraud une porte à la segrestanie,
et le pignon de lad. petite capere comme aquet de la grant. Et per
far las causas susd. lod. s r de Genissa deu et sera tingut et a man-
dat, convent et promes aud. Guiraud bailhar et pagar la somme de
quarente francxs bordales, ugne robe jucques à très franxs b., une
barricque de vin et une de brevage, ung lart et setze boissetz de
blat, las dus pars froment et la terce partide seille, et ung bonnet.
Plus, lod. s r deu fournir tota mafeyra en plasse, sauf que lod. Mar-
sault Guiraud deu tirai' lo ribot. Obligan, etc. Sotzmeten, etc. Renun-
cian, etc. Juran, etc. Presenfibus ibidem magistro Arnaldo Bardelli,
notario, Johanne Couriault, Ludovico Gasteau et Johanne Du Pout,
testibus notis ad premissa vocatis specialiter et rogatis.
(Archives de la Gironde, H 97, fol. 78 v°.)
J.-A. B.
*
* •
Notes sur les Comètes.
• La question des comètes étant particulièrement 2 d'actualité, il
nous a semblé intéressant de faire connaître quelques notes rele-
vées, notamment, dans des registres paroissiaux. Ce ne sont pas
des observations faites par des savants, mais de simples impressions
consignées par des curés de campagne au milieu des actes de l'état
civil.
Il y a lieu de signaler tout d'abord une apparition très ancienne,
mentionnée dans la Chronique de Bazas. En l'année 818, rapporte
le chroniqueur, «comètes in inoduin gladii efformatus apparuit»3.
1. L'abbé Cirot de La Ville a consacré à cet acte une analyse erronée dans son His-
toire de la Grande- Sauve, 1. 11, p. -294, noto 2.
2. Voir Revue philomalhique, sept. -déc. 1909. A propos de la réapparition de la
Comète de Halley, E. Doublet.
3. Arcli. hisl. de la Gironde, t. XV, p. 21.
MÉLANGES 6l
Le 10 décembre 1664, le curé de Ludon note l'apparition d'une
comète « environnée de feu et extraordinairement resplandissante,
dont la queue tendoit vers l'occident ». En janvier et avril 1665, il
signale le passage d'autres comètes i.
La comète de 1680 est décrite ainsi par le curé de Bayons; « ...Il
commança de paroistre une très grande comète dès le 23 décembre
1680; c'estoit sur le soir, après soleil couché, qu'elle paroissoit vers
le soleil couchant d'hyver, et duroit longtemps après jour failly;
sa figure, une petite estoile, dont il rejaillissoit comme un grand
faisseau de verges fort longues et blanchâtres, visant vers le levant
estival, s'élevant et montant sur notre hémisphère de jour en jour,
si bien que sur la fin, qui a esté environ le 26 de janvier, son pié et
son estoile estoit vers le couchant d'esté et ses pointes ou bout de
verges, vers le levant d'hyver. »
A Lanton3, le curé laisse entendre l'idée de présage qui s'atta-
chait autrefois au passage des comètes : « Le 12 janvier 1746,
parut une étoile au levant du soleil du mois de mars, allant au nord...
et fut visible environ demi cart d'heure et s'évanouit... Il y a quel-
ques années qui en parut une autre, laquelle se levoit au levant et
se couchoit au couchant et dont la queue tenoit ou formoit une
longueur très vaste... L'opinion des vieux est que cela présage une
grande guerre. »
Bernadau rapporte dans ses Tablettes à la date du 3 fructidor,
an V (20 août 1797), qu'il a observé la comète découverte quelques
jours auparavant par M. Bouvard, astronome à Paris.
G. D.-D.
*
• *
Le capitaine de cavalerie Georges Johnston
(1773-1844).
Parmi les officiers de cavalerie qui firent partie de la Légion d'hon-
neur à son origine, en 1804, se trouvait l'un de nos compatriotes 4,
le capitaine de hussards Georges Johnston.
Cet officier était né à Bordeaux; ses parents, Nath. Johnston et
Anne Stewart, habitaient le faubourg des Ghartrons. Il apparte-
nait à la religion protestante et il fut baptisé le 11 août 1773 par
le pasteur Jacques Olivier. Il eut comme parrain son oncle Georges
Stewart et comme marraine sa tante Isabelle Stewart. Les témoins
du baptême furent deux habitants des Chartrons, Jean Duc et
Pierre Aymier.
Son père était négociant.
1. Arch. de la Gironde, E suppl. 541.
2. Arch. de la Gironde, E suppl. 2455.
3. Arch. de la Gironde, E suppl. 273.
4. Voir son dossier aux Archives de la Grande chancellerie de la Lésion d'honneur.
(l2 MÉLANGES
Tout d'abord il servit dans le 3 e bataillon de la Gironde, puis il
fut incorporé au 10 e régiment de hussards où il accomplit la plus
grande partie de sa carrière militaire. Il devint successivement dans
ce régiment : hussard le 20 janvier 1799, brigadier le 3 juin 1799,
maréchal des logis le 30 avril 1800, sous-lieutenant le 27 décembre
1800, lieutenant le 23 mars 1807, et capitaine le 16 juin 1811. Pen-
dant cette période, il fut envoyé à l'armée des Alpes (an VII) et à
Tannée d'Italie (ans VIII et IX). En l'an X, on le retrouve à l'École
d'équitation de Versailles. En l'an XI, il est au camp de Bayonne,
et il reste sur les côtes de l'Océan jusqu'en l'an XIV, où il rejoint
la Grande Armée. En 1809, 1810 et 1811, il sert en Espagne.
Le 12 août 1812, il passa au 31 e régiment de chasseurs à cheval,
et, le 25 octobre 1813, il dut prendre sa retraite comme capitaine,
en raison des fatigues que lui avait causées le service militaire. Il
est possible que plus tard il ait été réincorporé dans l'armée.
Ses états de services ne mentionnent qu'une blessure : un coup
de feu à la tête, reçu en l'an VIII, à Fossano.
Il avait été proposé pour la Légion d'honneur par ses chefs. Il
figure, en effet, sur un « tableau présentant les noms, prénoms, lieux
de naissance et déparlements, ainsi que le détail de la conduite, de la
bravoure et des actions par lesquelles les officiers, sous-officiers et hus-
sards du corps y dénommés se sont fait distinguer pendant la guerre. »
Ce tableau a été établi à Maubeuge le 30 fructidor an XII. En face
de son nom est la mention suivante: «Cet officier, qui s'est toujours
conduit avec bravoure et distinction, a été blessé très grièvement
à la tête d'un coup de feu à l'affaire de Fossano, le 19 brumaire
an VIII. » Il fut nommé membre de la Légion d'honneur le 5 novem-
bre 1804.
Il mourut le 6 janvier 1844, à Redon, commune de Granges-
d'Ans (Dordogne).
André VOVARD.
*
* *
" Marian".
On sait que dans les langues romanes du Moyen-Age il y eut
longtemps une déclinaison rudimentaire, qui se réduisait à deux cas :
le cas sujet et le cas régime. Il est cependant bien des mots qui
n'étaient guère susceptibles d'une différenciation entre les deux cas,
parce que les deux formes latines d'où l'un et l'autre dérivaient
comportent un même résultat phonétique.
En gascon, Pelrus donne Peires, Pelrum donne Peire; mais
Ramunda et Ramundam donnent également Ramonda.
A titre d'exception, je citerai un texte de 1292 l où une même
personne est appelée Maria au cas sujet et Marian au cas régime :
« L'avantdeita na Maria ... a combent e pronies, mandat e au-
1. Fonds de Suinte-Croix, A, 21, 5, 10.
MM \M.|> 63
treiat, » etc. « Ramon Arn., ... ab voluntat e ab autrey de na Ma-
rian, sa molher, a vendut, » etc.
D'où que vienne cette forme, Marian, -- et je la soupçonne d'ar-
river de loin, — elle est intéressante et mérite d'être signalée.
J.-A. B.
* •
Fouilles au cimetière de Saint- Seurin en 1791.
Les cimetières de Bordeaux, au début de la Bévolution, n'étaient
plus suffisants pour enterrer les morts. On devait à chaque instant
exhumer d'anciennes sépultures pour faire de la place. Ces fouilles,
peu profondes, amenaient parfois la découverte d'objets intéres-
sants. C'est ainsi que vers la fin du mois d'août 1791 un fossoyeur
du cimetière Saint-Seurin, en creusant une tombe, trouva un trésor
et se l'appropria. Mis au courant du fait, un amateur d'antiquités
locales (ils étaient rares à cette époque de vandalisme i) écrivit au
Club des Amis de la Constitution la curieuse lettre suivantes :
« A Messieurs,
» Messieurs de la Société des Amis de la Constitution,
à Bordeaux.
» Bordeaux, 27 août, 3 e année de l'ère de la liberté.
» Messieurs,
» Je dois vous apprendre qu'hier au matin, vers dix heures, un
manœuvre a trouvé dans une tombe exhumée à Saint-Seurin, environ
trois livres pesant de pièces d'or. Il s'en est de suite emparé, les
regardant comme sa propriété. Ne serait-ce pas celle de la Nation;
ou du moins celui qui trouve un trésor dans des fouilles publiques
ne doit-il pas en abandonner la moitié à la Patrie?
» Je vous abandonne, Messieurs, ces considérations; bien persuadé
que rien de ce qu'elles auront d'importan et d'utile au bien public
ne saurait vous échapper. J'ajouterait seulement une réflexion. Ces
fouilles peuvent offrir des curiosités majeures et dont les sciences
feraient leur profit. Si on en abandonne l'inspection à des hommes
avides et sans talent, une médaille importante et unique peut
facilement se perdre dans le creuset d'un orfèvre. Le cachet de
Néron a été trouvé à Bordeaux il y a deux siècles dans les fouilles
au ci-devant Prieuré Saint-Martin, ainsi que la statue de Cicéron,
qui, de la porte de la Maison Commune a passé chez un feu Jurât
qui en a fait un manteau de cheminée.
1. Le mot est de l'abbé Grégoire, dans son Rapport sur les destructions opérées
par le vandalisme et sur les moyens de le réprimer (Convention, séance du 14 fructidor
an II).
2. Arch. dép. de la Gironde, L 2144.
64 MÉLANGES
» Je demande donc si le trésor public n'a pas droit à une partie
des richesses trouvées dans les fouilles publiques et s'il ne serait
pas utile que les pièces rares qu'on y trouve fussent en partie
déposées dans un Musœum?
» Bonsoir, frères et amis.
» Jaulin,
» Citoyen artiste. »
Le cachet de Néron dont il est question dans cette lettre était
une médaille en bronze trouvée, d'après De Lurbe, dans les ruines
romaines du Mont Judaïque en 1594 i. Pendant longtemps on le
montra aux étrangers comme une des curiosités bordelaises, puis
un beau jour il disparut et depuis on n'en a plus entendu parlera.
Quant à la statue de Cicéron, qui « de la porte de la maison
commune » serait passée chez un jurât pour y être transformée en
« manteau de cheminée », nous ignorons absolument le fait dont
veut parler l'auteur de la lettre. Toutes les descriptions connues
de la cour de l'hôtel de ville Saint-Éloi, où les jurats de 1594 pla-
cèrent, à côté de l'autel du génie, les trouvailles faites au prieuré
Saint-Martin, ne mentionnent que trois statues, dites de Claude,
de Drusus et de Messaline3.
Nous ignorons aussi quel fut l'accueil que le Club des Amis de
la Constitution fit à la lettre du citoyen Jaulin; les registres de déli-
bérations de cette époque ont malheureusement disparu.
R. BROUILLARD.
* *
La chaire de l'hôpital de La Réole.
11 existe dans la petite chapelle de l'hôpital de La Réole une
superbe chaire qui provient, dit-on, de l'église des Bénédictins. Cette
opinion peut être tenue pour vraie, car cette église est dédiée à
saint Pierre et ce suint est représenté sur le panneau principal de
la chaire.
Or, la date et l'auteur de cet excellent morceau de sculpture sont
connus par la notice consacrée dans les Acla nieinorabilia 1 * à Paul
Saporta, prieur de 1690 à 1693. 11 lit faire des stalles, deux autels,
la chaire, etc., « per Tornerium Gordonensem, sculpforem famosis-
simum ».
J.-A. B.
1. Chronique Bourdeloise, étlit. de L619, p. 61.
2. Sur l'origine et l'authenticité très discutable de ce cachet, voir C. Jullian, Inscrip-
tions romaines de Burdeauj-, I. II, p. "250.
3. C. Jullian, op. cit., t. I, p. 94-95 (bibliographie), et t. 11, p. 33n-;W.<.
4. E s. 2904, p. '.tu. Publié dans les Archives historiques, l. XXXVI, p. 82.
QUESTIONS ET RÉPONSES
Les lettres de Linné à Aymen. — L'Université d'Upsal a
entrepris la publication intégrale de la correspondance de Linné.
On sait que le grand naturaliste suédois a écrit de nombreuses lettres
à Aymen, médecin de Castillon. qui s'occupait avec passion de bota-
nique. M. Axel Anderson, conservateur de la bibliothèque de l'Uni-
versité d'Upsal, a retrouvé l'an dernier trois de ces lettres seulement :
une dans les archives de la Société Linnéenne de Bordeaux, l'autre
dans les archives de la famille Aymen, au château de la Pierrière.
Que sont devenues les autres? Il serait en ce moment très intéres-
sant de le savoir.
Henry AYMEN.
*
* *
Le 21 mai 1749, dans un arrêt du Parlement de Bordeaux que
je possède et qui, imprimé, fut sans doute envoyé à tous les curés
de la région, deux ministres protestants, Gounon dit Pradon et
Pélissier, furent décrétés de prise de corps avec quarante-sept
personnes dénommées, des régions de Jonzac, Cognac, Saintes et
Marennes, qu'ils avaient mariées.
Cet arrêt a-t-il reçu une exécution?
Dans un livre récent et très documenté, Le Protestantisme en
Saintonge sous le régime de ta Révocation (in-8°, 330 pages), l'auteur,
L.-J. Nazelle, cite bien les noms des deux pasteurs, mais ne parle
pas de cet arrêt, qu'il a sans doute ignoré.
Di- Ch. VIGEN.
CHRONIQUE
- Le Congrès de l'Union historique et archéologique du Sud-Ouest se
tiendra cette année à Auch, du dimanche soir 29 mai au jeudi soir 4 juin.
C'est la Société archéologique du Gers qui s'est chargée de l'organiser. Il
comprendra, outre des séances de lectures et une séance publique, des
visites à la cathédrale d'Auch et à Lectoure, et une excursion à travers les
châteaux et les églises du Condomois. Les personnes qui désirent faire
des communications à ce Congrès, dont le règlement et le programme
définitif seront prochainement connus, peuvent dès à présent les annoncer
au secrétaire, M. René Pagel, archiviste départemental, 9, rue Gambetta,
à Auch.
— Le lundi 3i janvier, notre compatriote et collaborateur M. Jean
Barennes a soutenu sa thèse de sortie de l'École des Chartes sur « la Viticul-
ture en Bordelais au Moyen-Age ». Son succès a été très brillant. Nous lui
adressons nos plus chaudes félicitations et nous sommes heureux d'annoncer
que la Revue publiera son remarquable travail.
— L'Académie a fait une perte cruelle et tout à fait imprévue. M. Maurice
Lafibnt a été enlevé, le 7 février, en quelques jours, par une foudroyante
maladie. Poète exquis, auteur de sonnets auxquels il n'a manqué, pour être
estimés à leur prix, que le grand jour de la publicité, il sut aussi, à l'occasion,
peindre d'une touche délicate le caractère bordelais et naguère il faisait
revivre en historien pénétrant la dynastie des Garât, à l'occasion de l'éloge
académique de son prédécesseur. La mort de M. Maurice Lafibnt a mis aussi
en deuil l'Université qu'il servait avec tant de dignité et de vrai talent. Elle
a enfin douloureusement ému les très nombreux amis, dont il avait conquis
les sympathies par sa bonne grâce et la distinction de son esprit.
— Il importe de signaler ici la belle découverte de sculptures préhisto-
riques — les premières connues — faite à l'abri sous roche de Laussel, sur
le territoire de Marquay (Dordogne), par un Bordelais, M. le D r G. Lalanne.
Cette magnifique trouvaille a été présentée par M. C. .lullian à l'Académie
des Inscriptions dans sa séance du !\ février.
— Les fouilles de Saint-Seurin se poursuivent et continuent à donner
d'intéressants résultats. Grâce à l'autorisation accordée par la Ville, l'étendue
du chantier a été doublée et une tranchée de i5o mètres carrés environ a
été ouverte dans les allées Damour. Une centaine de sarcophages a été
mise au jour. Ils paraissent tous antérieurs au V siècle. Ils sont disposés sur
plusieurs étages en quelques points; en d'autres, la couche la plus ancienne
seule a subsisté. Une allée du cimetière primitif est visible. Ce cimetière a
CHRONIQUE 67
été postérieurement clos d'un mur qui chevauche les premiers sarcophages
et qui a été construit avec des débris de ceux qui étaient les plus voisins. Du
côté de l'église, d'importantes substructions ont été découvertes. Il y a là une
piscine, semble-t-il, faite en petit appareil, revêtue à l'intérieur d'un enduit,
présentant sur sa face sud un enfeu abritant un sarcophage à acrotères
enfoui dans le sable, au-dessous des fondations. Des conduites d'eau ont été
découvertes dans les murs; l'une est dans un état de conservation remar-
quable. Tout cela forme un ensemble très pittoresque et vraiment saisissant.
Ce n'est plus seulement l'archéologue, c'est aussi l'artiste et le poète qui
trouvent à satisfaire là leur curiosité. Les aquarelles de M. Fontan, exposées
au public, ont eu un très vif succès. Ajoutons que les travaux ont pu être
poussés grâce à de nouvelles libéralités : subventions de la Ville, du Collège
de France, des Monuments historiques, de l'Académie de Bordeaux.
— Dans le courant de janvier, M. Pierre-Gaston Rigaud a exposé, salle
Imberti, une soixantaine de tableaux et dessins, qui ont été très remarqués.
A signaler plusieurs paysages girondins et landais, un Lever de lune à La
Sauve, le porche occidental de Saint-Seurin, une vue intérieure de Sainte-
Croix, qui révèlent un véritable artiste.
— Dans un article sur le Salon de la Société des Amis des Arts publié
dans la Petite Gironde du 6 février 1910, M. Paul Berthelot exprime le vœu
qu'à ce Salon on adjoigne, de temps à autre, une exposition rétrospective
d'artistes bordelais. L'idée est excellente; souhaitons que les Amis des Arts
l'adoptent pour notre plaisir et notre instruction.
*
— A la Société des Bibliophiles de Guyenne, M. Céleste a annoncé l'appa-
rition pour le i" avril prochain du premier volume de la correspondance
de Montesquieu. La Société a élu, pour 1910, président, M. L. de Bordes de
Fortage; vice-présidents, MM. R. Dezeimeris et L. Goyetche; secrétaire
général, M. A. de Sarrau; secrétaire adjoint, M. P. Meller; trésorier, M. C.
de Bernardy de Sigoyer.
— Aux séances de décembre 1909 et janvier 19 10 de la Société archéolo-
gique, M. Paul Fourché a communiqué de nouveaux documents relatifs à la
porte Bourgogne; M. Baveau, des renseignements personnels sur la décou-
verte du squelette moustérien de La Ferrassie (Dordogne); M. Daleau, un
biberon gallo-romain trouvé à Marcamps; M. Fontan, une aquarelle et des
dessins de détail de l'église d'Aubiac. Le Musée de la Porte de Caillau a reçu
de M. Brouillaud une pierre, représentant Adam et Eve, trouvée aux Deux-
Ormeaux; de M me Teyssonneau, une vieille coiffe bordelaise; de l'Adminis-
tration du Mont-de-Piété, le coffre-fort de l'Hôtel Leberthon et une clé
Louis XIII.
— Aux séances du 28 janvier et du 25 février de la Société des Archives
historiques, M. A. Ghauliac a communiqué des statuts du monastère de
Sainte-Croix du xiv e siècle et un document sur le Collège de la Madeleine ;
M. F. Habasque, un ordre du jour adressé aux officiers de la garde du roi
Murât, à Naples, le 7 janvier i8i4; M. M. Lhéritier, quatre délibérations de
Sa Chambre de commerce de Guyenne (1729-1738); M. P. Caraman,
()8 CHRONIQUE
un procès entre Thomas de Pontac, conseiller du roi, seigneur de l'Isle-
Saint-Georges, et Guillaume Arnaud, procureur (a4 février i584), et le
contrat de mariage de Jehanne de Béarn, fille de Gaston de Foix, avec
Raymond-Amanieu Andron de Lansac (a août i45o); M. l'abbé Dubois, une
charte sur l'établissement d'un péage à Saint- André-de-Cubzac au xiv° siècle;
M. P. Gourteault, des lettres de rémission de Louis XI à un Bordelais
convaincu de meurtre (septembre 1 48 1 ). La Société a élu, pour 1910, M. le
D r G. Martin président, à la place de M. P. Mcller, démissionnaire.
- A l'École Solférino, M. Maurice Ferrus, publiciste, a fait, le samedi
a6 février, une conférence sur les « Vieilles rues bordelaises : leur dénomi-
nation; souvenirs historiques et légendaires ».
— La Bibliothèque de la Ville vient d'acquérir un registre secret du
Parlement de Bordeaux de la seconde moitié du xvn c siècle qui complète
sur bien des points le volume i5oi de sa collection de manuscrits. On y
trouve, entre autres, des renseignements nouveaux sur le séjour de
Louis XIV à Bordeaux.
— Aux Archives municipales, on continue à travailler à la reconstitution
des registres brûlés lors de l'incendie de 18O2. Huit registres de correspon-
dance de la Municipalité du Sud, quatorze registres de correspondance et de
délibérations de la Municipalité du Centre (1796-1804) et quinze registres
divers de la période révolutionnaire ont été reconstitués en 1909.
— Par décret du a4 janvier 1910, M. Paul Gourteault, docteur es letlres,
a été nommé professeur d'Histoire de Bordeaux et du Sud-Ouest de la
France à la Faculté des Lettres de l'Université de Bordeaux.
— Erratum. — Dans la Chronique du numéro de novembre-décembre 1909,
p. 4i i» ligne 4o, lire : A. Claverie, au lieu de : F. Cèzèrac.
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
Du 15 octobre 1909 au 15 février 1910.
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1908, sous la présidence de S. É. le cardinal Lecot, archevêque de
Bordeaux. Bordeaux, impr. F. Pech et C ie , 1909, in-18 Jésus, 576 p.
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primitifs du département de la Gironde. 6 e série. Bordeaux, Feret
et Fils, 1909, in-8°, 45 p.
Barraud (D r Jean). — Vieux papiers bordelais. Études sur
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Béchade (Edmond). — La marque « Bordeaux». Bordeaux, Impr.
coopérative, 1910, in-8° de 196 p.
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léans et d'Amiens, documents inédits. Montpellier, Impr. coopérative
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Boyer (le chanoine). — Notice historique sur la commune et
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Étude sur les ports de Bordeaux au Moyen-Age.
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D'après dis lettres inédites. Détails sur l'émigration.
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Cf. même, revue, p. 30-52, 119-130.
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■J2 INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
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Les Meilleurs Auteurs classiques français et étrangers.
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Les Meilleurs Auteurs classiques français et étrangers.
Nicolaï (A.). — Essai statistique sur le clergé, les communautés
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die (1766-1835). Bévue historique de Bordeaux cl du département de
la Gironde, 1909, p. 285-305.
-^.oi
Le Gérant: G. Ducaunnès-Duval.
Bordeaux. — Impr. G. Gounouilhou. — G. Chapon, directeur.
9-1 1, rue Guiraude, 9-11.
BARBEZIEUX
ET SAINT-SEURIN DE BORDEAUX
L'année dernière, à l'occasion du 400 e anniversaire d'Élie Vinet,
mon confrère, M. de la Martinière, a montré quels rapports ratta-
chent les origines de Barbezieux à notre église Saint-Seurin. Devant
les érudits assemblés en l'honneur de l'admirable savant que fut
Vinet, il a prononcé une conférence ' des plus attachantes, dont
l'objet est « d'établir que l'archevêque et l'église Saint-Seurin
furent les fondateurs du château et de la paroisse Saint-Séverin de
Barbezieux ».
Or, quelques mois plus tard, les hasards d'un voyage de vacances
m'ayant conduit à Barbezieux, je fus très frappé de la disposition
d'ensemble du parti architectural de l'église paroissiale do cette
ville et de l'analogie qu'elle présente avec Saint-Seurin de Bordeaux.
Rappelons, d'abord, que la collégiale Saint-Seurin de Bordeaux
a une nef sans fenêtres ni triforium, couverte d'ogives sur plan
carré; ces voûtes sont contrebutées par des berceaux transversaux
pareils à des formerets, lesquels abritent des bas-côtés étroits.
C'est manifestement la transposition en style gothique du type
des églises à coupoles ou plutôt la réalisation gothique d'un
compromis entre les églises à coupoles et les églises poitevines à
bas-côtés médiocrement larges : celles-ci ont fourni le plan, celles-là
ont inspiré la formule générale du voûtement. Il convient d'ajouter
que les églises analogues à Saint-Seurin sont rares : je n'en connais
pas une autre dans la Gironde, et peut-être n'y en a-t-il pas dans le
Sud-Ouest, en dehors de Mimizana.
Or, l'idée se retrouve à Barbezieux. L'église de Barbezieux a
souffert d'un ou plusieurs désastres : partie des piles sont cylindri-
ques; d'autres ont perdu leur couronnement; les voûtes, compli-
quées et bizarres, sont du xix e siècle, paraît-il; je le crois sans
1. Publiée dans la Revue historique de Bordeaux, n° de juillet-aoùl 1909, pp. 221-227.
2. M. Enlart a signalé une disposition pareille dans le transept de l'église de
Lapaïs, île de Chypre (L'Art gothique et la Renaissance en Chypre, t. I, p. 48).
74 BARBEZIEUX ET SAINT-SEURIN DE BORDEAUX
peine. Il reste d'un édifice du xn e siècle des portions considérables,
notamment la tête des bas-côtés et un certain nombre de piliers.
Dans ces piliers anciens, un détail appelle l'attention : les colonnes
sont groupées de pareille façon sur les quatre faces; mais les tail-
Églisc paroissiale de Barbczicux. Plan Je moitié d'une travée.
loirs des colonnes d'angle sont posés différemment, ainsi que je l'ai
indiqué sur le plan : du côté de la nef, ces tailloirs sont placés de
biais, à 45 degrés; du côté des collatéraux, ils sont parallèles à l'axe
de l'église. Les premiers supposent des nervures diagonales; les
seconds, des nervures transversales.
Quel était le rôle de ces nervures transversales, c'est ce que
BARBEZIEUX ET SAINT-SEURIN DE BORDEAUX 75
montrent les deux qui subsistent à l'est, une sur chaque bas-côté :
elles étaient placées à la retombée de berceaux perpendiculaires
à l'axe de la nef. Aussi bien, on peut arriver à cette conclusion
a priori, toute autre combinaison étant impossible. De plus, si on
se risque au-dessus des voûtes actuelles, on aperçoit, au moins du
côté nord, adhérant au parement intérieur du mur de flanc, les
restes d'un ou de plusieurs formerets qui marquaient la rencontre
des berceaux transversaux dont il s'agit avec ce mur.
En un mot, la nef de Barbezieux était voûtée d'ogives; les
collatéraux étaient couverts de voûtes en berceau transversales,
pénétrées aux naissances par des arcs tournés au-dessus de ces
collatéraux 1 . C'est le parti de notre église Saint-Seurin.
Il est, semble-t-il, intéressant de constater pareille analogie :
c'est un rapport de plus entre Saint-Seurin de Bordeaux et Barbe-
zieux; c'est une confirmation par l'archéologie de la thèse que M. de
la Martinière a soutenue à l'aide d'arguments d'ordre historique.
J.-A. BRUTAILS.
1. L'église de Barbezieux avait, dans les murs de bas-côtés, deux rangées de baies
superposées : il y aurait lieu de rechercher si les berceaux transversaux passaient au-
dessus, au-dessous ou au niveau des baies supérieures, qui sont peut-être le résultat
d'un remaniement.
LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 1
I
Le Poids public est, sans contredit, le plus ancien de nos services
municipaux. Il existait, probablement, même avant qu'il y eût un
pouvoir communal.
C'est que, tandis que la plupart des services municipaux ont un
caractère soit administratif, soit politique, soit fiscal, soit simple-
ment édilitaire, et à l'un ou l'autre de ces titres, créations d'une
époque, d'un régime, sont mouvants et changeants, le Poids public,
lui, répond à une de ces nécessités permanentes d'ordre social, que
les mouvements, les changements dans les formes du gouvernement,
de l'administration ou de l'impôt, ne sauraient affecter.
Vendre, acheter, échanger des produits est, en effet, une nécessité
de la vie sociale, qui s'est imposée à tous les peuples, depuis les
premières associations humaines jusqu'à nos jours.
Et dès lors qu'il y eut des échanges, des achats et des ventes de
produits, force fut bien, pour fixer, à l'abri du vol ou de la fraude,
la valeur des choses échangées ou vendues, de déterminer cette
valeur d'après le poids, la mesure, le volume, ou la numération.
Mais, pour peser ou mesurer, il fallait :
1° Une nomenclature officielle des poids et des mesures permis,
soit édictée par l'autorité, soit adoptée par la coutume locale;
2° des instruments sûrs, que personne ne pût suspecter; 3° enfin,
des agents spéciaux, arbitres désintéressés entre le vendeur, natu-
rellement porté à exagérer la valeur de sa marchandise, et l'ache-
teur, naturellement enclin à la diminuer.
Que ces agents fussent directement délégués, au Moyen-Age (car
nous ne voulons pas remonter au delà du déluge), par le Roi,
1. Bordeaux (publication de la municipalité, 1892). — Bibliothèque de la Ville. —
Archives municipales. — Archives du Poids public. — Archives historiques de la Gironde
il. \ \ \ I \ , p. a'J'J-404). — Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bordeaux
(MDCCI). — Documents communiqués par M. Raveau, inspecteur principal du Poids
public.
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 77
le Seigneur féodal, ou la Commune; qu'ils fussent de simples fonc-
tionnaires régulièrement appointés, ou bien que leurs charges leur
fussent concédées à prix d'argent; en somme, et pour parler le lan-
gage moderne, que le Poids public fût en régie simple, ou indirecte,
ou affermée, au fond, cela n'importe guère. Le but, le résultat de
leurs opérations n'en étaient pas modifiés.
Pour les temps anciens, où les instruments de pesage étaient
relativement rares, où la complication des poids et des mesures
variait non pas seulement de pays à pays, mais d'une localité à
l'autre; où la grande majorité du peuple, ne sachant ni lire ni
écrire, était incapable de vérifier des quantités d'une manière cer-
taine, on comprend que le droit de peser, de mesurer, de jauger,
et même de compter, fût exclusivement réservé, tout au moins dans
les villes, à des agents spéciaux. Sur les places et marchés, où les
transactions sont nombreuses et doivent être expédiées rapidement,
il était de l'intérêt public, et aussi de l'intérêt du bon ordre, que les
opérations ne pussent être faites que par des fonctionnaires léga-
lement accrédités. Cette considération, qui s'impose encore aujour-
d'hui, s'imposait alors avec bien plus de force. Aussi, jadis, était-il
interdit à quiconque d'avoir chez soi, dans son magasin ou dans
son domicile privé, des balances et des poids au-dessus de 25 livres,
et les préposés intervenaient obligatoirement si la quantité à peser
dépassait le maximum fixé.
Cette inhibition était absolue. Son infraction comportait des
pénalités plus ou moins graves, selon la nature des marchandises.
Le plus ancien des documents municipaux se référant au Poids
public que nous puissions citer, est un arrêté du 12 mai 1305,
réglementant le mesurage du drap et de la toile.
En voici le texte en français moderne :
« Quiconque vendra ou achètera du drap dans la maison mar-
chande devra, sous peine de 65 sous d'amende, le mesurer avec
l'aune marchande vérifiée par les maire et jurats de la Ville.
» Quiconque portera par la ville de la toile et du drap pour les
y vendre, devra, sous peine de 65 sous d'amende, les mesurer avec
l'aune marchande.
» Sous la même peine, il n'est permis qu'aux préposés de la Ville
de mesurer les étoffes vendues; et ces préposés ne devront prendre
que 2 deniers par opération, l'un pour celui qui aimera, l'autre
pour celui qui tiendra le drap. »
Il semble ressortir de cet arrêté qu'il existait une maison, servant
r& LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
de marché public (au Pont-Saint- Jean, sans doute, ainsi qu'on le
verra plus loin) où les vendeurs de drap ou de toile apportaient
d'ordinaire leurs marchandises; il en ressort certainement que soit
dans cette « maison marchande », soit dans les domiciles privés, des
préposés spéciaux étaient chargés du mesurage des étoffes vendues,
moyennant le salaire de deux deniers par opération.
Mais comme c'était la municipalité qui leur conférait le privilège
d'exercer ce mesurage, elle ne le leur concédait que moyennant une
redevance. Nous voyons, en effet, qu'en 1414, le «droit de l'aune
et de la corde », ou « droit des mesures du Pont-Saint-Jean », était
affermé pour 50 livres par an.
Un règlement de jurade du 11 décembre 1619, homologué par
le Parlement le 18 du même mois, confirmait expressément le pri-
vilège des anciens jurés, fixait le tarif de leurs opérations, savoir :
« Cinq sols de chaque cent de toiles de Jerssé, Flandre, Hollande,
Laval, Rouen et autres lieux, qui se vendront en gros; pareille
somme de cinq sols pour cent, coytifs, lingettes, frises et frisons
d'Angleterre et d'Espagne; deux sols pour chacune pièce de draps
Cordillats, Carises, Petits frisons, Frises d'Ecosse, Perpetuanes,
Rases, Cadis de Nîmes, Trenots, Burats, de quelque lieu qu'ils
viennent en la présente ville. Pareille somme de deux sols pour
chaque pièce de Sarge de Seigneur, Sarge d'Ypre et d'Escot. Un sol
pour chaque pièce de Camelot, Mandilla, Futaines, Aulnettes, Bou-
cassines et Droguets. Vingt sols pour chaque pièce drap d'Espagne... »
Cet arrêt fut lu et publié, « les trompettes sonnant en la manière
accoutumée, le second mars 1620, au Marché Neuf, au-devant la
porte des Salinières, au canton de rue Bouquière, au canton de rue
Poitevine du côté du Palais, auire que les pâtissiers n'étant pas plus spécialement
exposés à se noyer que les autres artisans, cet article n'a été inséré qu'a la suite d'un
accident île ce genre survenu à l'un d'eux. On eût bien mieux compris une telle pré-
vision pour les mesureurs de sel que la prévision turcophobe.
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 85
conjectures. Ainsi, les mesureurs de sel, au moins aux xvi e et
xvn e siècles, formaient un corps à part. Et ils étaient si loin de se
confondre avec les sacquiers que, dans une ordonnance de la jurade
du 12 avril 1619, rendue à leur requête, il est fait défense « aux
sacquiers et à tous autres, de s'ingérer au mesurage du sel, sous
peine de 500 francs ».
Ils ont deux bureaux : l'un qui est une baraque en planches
«sur une petite place joignant le corps de garde des Salinières»
(1618), l'autre à la porte Saint-Jean. Sur chacun de ces bureaux
est scellée une pelle marquée aux armes de la ville, et qui doit servir
d'étalon aux pelles dont ils font usage pour ensacher le sel. L'éta-
lon en bronze était déposé à l'Hôtel de Ville (1602). Leur rétribution
est fixée, d'abord à 10 francs (26 janvier 1656), puis à 12 francs
(22 décembre 1691), par pipe de sel qu'ils mesureront au large;
à 8 francs, puis à 10 francs par pipe de sel mesurée dans le port.
Il leur est enjoint de faire fidèlement le mesurage pour toutes sortes
de personnes, et (trait délicieux d'un égoïsme qui s'affirme d'autant
plus brutalement que naïvement il s'ignore) « pour le bourgeois de
la présente ville de préférence ». Enfin, ils sont non seulement une
corporation de métier, mais aussi une confrérie, et à ce titre ils
sont tenus d'aller chaque dimanche entendre la messe en la chapelle
Saint-Roch, dans l'église Saint-Michel.
Et dès lors, on ne comprend guère que, dans l'édit de 1513, les
sacquiers mesureurs de blé soient confirmés dans le privilège de
mesurer le sel. Y avait-il donc concurrence de privilège entre les
deux corporations? C'est peu croyable. L'esprit corporatif, si parti-
culariste, n'admettait pas de tels partages.
Pourtant, ils durent vivre côte à côte, sans se disputer le travail.
Il est probable que les mesureurs de grains laissèrent les mesureurs
de sel exercer paisiblement leur profession, sans se prévaloir —
surtout après l'ordonnance de 1619, laquelle le leur défendait expres-
sément — d'un droit qui, légitime autrefois peut-être quand une
seule corporation les réunissait tous sous le titre générique de sac-
quiers (mesureurs de marchandises à mettre en sacs), était devenu
incertain, sinon caduc, depuis que les mesureurs de sel, se spécia-
lisant dans leur office, s'étaient constitués en corporation distincte.
Plus courte est l'histoire des compteurs, visiteurs, mesureurs et
peseurs de bois et charbons. L'édit de création les concernant est
de mars 1696; l'arrêt du Conseil d'État attribuant au profit de
l'État les droits qui leur étaient concédés, sauf remboursement du
8G LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
prix d'achat des offices, est du 18 mai 1776. A compter de cette
date, il n'est plus question d'eux. On continua cependant, sans
doute, à peser ou mesurer le bois et le charbon, mais était-ce par
des préposés gagés par le Roi ou par des préposés rétribués par la
Ville ?
Enfin, l'Association des vergeurs ou jaugeurs, qui étaient au
nombre de six, fut organisée ou réorganisée par des règlements
successifs, en 1728, en 1735, en 1764. Ils travaillaient en bourse
commune, et étaient tenus d'avoir un bureau « sur le devant des
Ghartrons, pas plus bas que la rue de Saint-Esprit».
Pour exercer la fonction de vergeur juré (il en était d'ailleurs
de même pour toutes autres fonctions publiques), il fallait, en 1776,
un certificat de catholicité, délivre après enquête.
Et maintenant que nous avons passé en revue toutes les petites
corporations qui gravitaient autour de la grande corporation des
sacquiers, revenons à celle-ci.
(A suivre.) Henri A1MEL.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
LE VIN TREUILLIS
Dans le cours de nos recherches historiques sur la vigne et le vin
dans le « pays bordelois », divers documents relatifs aux modes de
vinification qui y étaient anciennement en usage, nous sont passés
sous les yeux. Il nous a paru intéressant d'en parler dans cette
Revue, qui s'occupe, à la fois, et du passé économique de la Guyenne,
et des événements politiques, militaires, religieux, judiciaires qui
s'y sont produits. Aujourd'hui, nous nous proposons d'étudier le
vin treuillis, l'époque de son apparition dans la région, et ce qui en
tenait lieu auparavant.
Avant d'aborder ce sujet, nous donnerons quelques renseigne-
ments sur certains procédés modernes de vinification, pour montrer
en quoi ils diffèrent des anciens. Nous le ferons aussi succinctement
que possible, tout en essayant d'éviter l'obscurité résultant d'une
excessive concision.
Le vin treuillis n'est autre que le vin de presse, bien connu de
tous les viticulteurs, mais qui demande à être défini pour la plupart
de nos lecteurs.
Pour faire le vin rouge, on foule les grains de raisins débarrassés
généralement, au préalable, de leur squelette ligneux; puis, on les
met dans de grandes cuves, de contenance variable, mais atteignant
d'ordinaire de quatre-vingts à cent hectolitres : dans ces cuves, le
moût, ou partie liquide du raisin, se trouve en présence de tous les
autres éléments, sauf parfois de la rafle ou râpe.
L'acte de la fermentation est très complexe. Les deux principaux
phénomènes à retenir sont, d'une part, la transformation du sucre
en alcool et en acide carbonique, et, d'autre part, la coloration en
rouge du liquide fermenté par les matières tinctoriales des pelli-
cules.
Lorsque le sucre est épuisé et que la couleur du liquide est suffi-
sante, le vin est fait. On procède alors à son évacuation, en débon-
88 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
dant une ouverture ménagée à la partie inférieure de la cuve. Tout
le liquide qui vient spontanément au dehors, porte le nom de vin fin
ou de premier vin.
Mais, dans cette cuve, après que tout écoulement extérieur a
cessé, il y a encore du vin retenu par les matières solides dont la
masse constitue le marc. Des hommes y pénètrent, recueillent dans
des paniers ce marc, qu'ils portent au pressoir, ou, comme disaient
nos pères, au treuil. Tout ce qui, sous l'influence du pressurage,
sort du marc, est dit vin de presse ou vin ireuillis.
La quantité de ce vin, par rapport à celle du premier vin, est
variable selon la nature des cépages, les conditions d'humidité ou
de température qui ont présidé à la maturation du raisin, le mode
de vinification (avec ou sans égrappage) et surtout la puissance
du pressoir. Elle est d'ordinaire du cinquième ou du sixième de
la masse totale du liquide obtenu. Nous verrons dans la suite que
cette proportion peut être moindre.
Le vin treuillis est toujours d'une qualité inférieure à celle du
vin fin : son goût est plus commun. Il présente souvent de l'âpreté
qu'il tient de la substance même du marc. Mais, aussi, il est d'une
conservation plus grande; et, parfois, son mélange avec le premier
vin assure à ce dernier de la santé et de la durée. A vrai dire, les
viticulteurs réservent pour ce coupage ce qui sort tout d'abord du
pressoir; ce qui vient après, ils le consacrent à la consommation
courante de leur personnel.
Le treuil de nos aïeux constituait une partie de leur pressoir; il
en renforçait la puissance. Comme le treuil moderne, ce n'était
qu'un cylindre horizontal tournant sur son axe, en un mot un
tour, que l'on manœuvrait à l'aide de leviers ou de roues. Il était
réuni au pressoir proprement dit par un fort câble. Celui-ci, en
s'enroulant autour du treuil, actionnait un levier ou une vis qui, en
abaissant un plateau, comprimait la vendange.
Ici, comme il arrive parfois, une partie accessoire n'a pas tardé à
désigner l'ensemble du mécanisme. La généralisation a même été
plus loin, car on a également nommé treuil le local où s'effectuait
l'ensemble des manœuvres de vinification. De nos jours, du reste,
n'appellc-t-on pas encore indifféremment pressoir ou cuvier les
bâtiments où s'effectuent les diverses opérations qui transforment
en vin la vendange? C'est là une habitude critiquable : en toutes
choses, il faut de la précision. Si l'on veut donner au contenant le
nom du contenu, on devrait réserver, dans les grandes exploitations,
ET L DES HISTORIQUES SLR LA VINIFICATION 89
la dénomination du pressoir à la partie des bâtiments où se trouvent
les machines qui pressent, celle de cuvier à la partie où les cuves
se trouvent, et mettre en circulation le mot « vinerie » pour dési-
gner l'ensemble des bâtiments. Le mot existe déjà; ouvrez le Dic-
tionnaire de Littré, et vous trouverez : Vinerie, lieu où Von fail
le vin.
L'accessoire a servi à dénommer le principal, et cela non seule-
ment dans notre Guyenne, mais encore dans diverses autres con-
trées : en Bourgogne, par exemple, le mot ireu est synonyme de
pressoir. Cette habitude date, d'ailleurs, de fort loin; car, dans les
auteurs latins qui ont traité des choses agricoles, dans Golumelle
entre autres, on trouve que le mot torculum, qui a donné naissance
au mot treuil, sait à désigner tout particulièrement le pressoir.
Les pressoirs sont aussi anciens que la vigne; ils remontent aux
premiers âges de la civilisation. Sur les bas-reliefs du tombeau du
roi égyptien Apophis, qui vivait 2583 avant J.-C, on voit la
reproduction d'un appareil de ce genre, d'une forme élémentaire, il
est vrai, mais néanmoins tout à fait caractéristique. Bien qu'il y
ait fort longtemps que, dans l'industrie vinicole, on se serve de
pressoir, il est absolument avéré que, dans certaines parties de
notre province, cet instrument n'a pas été toujours utilisé pour
presser les marcs fermentes. Dans la région de Macau (Médoc),
par exemple, le vin treuillis n'était pas connu en 1575. Ce n'est que
postérieurement à cette date qu'apparaissent, dans cette paroisse,
les premiers treuils en vue d'extraire des marcs rouges le vin qu'ils
contenaient.
Cela résulte d'une façon évidente de plusieurs documents qui se
trouvent aux Archives départementales de la Gironde, dans le fonds
de l'abbaye Sainte-Croix. Ces pièces ne sont pas encore classées
définitivement; pour le moment, elles figurent dans une des liasses
relatives aux droits temporels de cette abbaye.
L'abbé de Sainte-Croix était, depuis le xi e siècle, possesseur de
la paroisse de Macau. Le duc d'Aquitaine, Guillaume V le Grand,
en avait fait don à l'abbé Gombaud, par sa fameuse charte de 1027,
dans laquelle il confirmait l'abbaye dans ses possessions et lui accor-
dait, en outre de l'importante paroisse de Saint-Macairc, celle, non
moins importante, de Macau '. Et, en 1243, à la suite des services
que lui avait rendus Pons de Blanquefort, autre abbé de Sainte-
1. A. Chauliac, Histoire de l'abbaye Sainie-Croix de Bordeaux, l'JlO, p. 68.
gO ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
Croix, Henri III d'Angleterre s'était porté garant de l'authenticité
de la donation de 1027 '.
Les abbés de Sainte-Croix donnèrent leurs terres à cultiver à des
tenanciers, avec lesquels ils eurent parfois des difficultés pour la
perception des agrières. Lorsqu'un procès survenait, les religieux
avaient l'habitude de rédiger de volumineux mémoires, destinés à
éclairer la justice sur leurs droits et à montrer à leurs adversaires
les charges qui leur incombaient. C'est dans un de ces mémoires,
sans date exacte, mais très certainement du xvm e siècle, et ayant
pour titre : « Droits du vin irulhis en faveur de l'abbaye Sainte Croix
sur l'Isle de Macau, » que nous avons trouvé des renseignements
très précis sur les premiers vins treuillis qui furent fabriqués dans
cette paroisse.
Au début de ce mémoire, il est parlé d'une ordonnance du juge
de Macau, rendue, en 1594, « quelques années après qu'on eut com-
mencé à faire du vin trulhis dans la dite isle ».
A la troisième page de ce même mémoire, après avoir rappelé
que cette île avait été inféodée peu à peu par les abbés et religieux
de l'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux, seigneurs justiciers et fon-
ciers de la baronnie du dit Macau, sous le devoir d'exporles et du
quint de tous les fruits y croissant, portables dans leur maison de
La Sale, au bourg de Macau, et, après avoir fait remarquer que ce
quint avait toujours été payé et porté à la dite maison de La Sale
jusques vers la fin du xvi e siècle, l'auteur ajoute : « On ne faisoit
pas pour lors de vin trulhis dans l'isle de Macau; les trulhs ou
pressoirs y étoicnt inconnus. »
Mais si l'on ne pressait pas le marc, que faisait-on du vin qu'il
contenait? Le mémoire va nous l'apprendre : « Après qu'on avoit
coulé le vin, on jetoit une certaine quantité d'eau sur le marc, avant
de l'avoir sorti des cuves; d'où il se formoit un bon breuvage qu'on
appelloit pinpin. »
Tant que les religieux ne reçurent de leurs tenanciers que le quint
des raisins vendangés, tout alla pour le mieux : des représentants
de l'abbé surveillaient les vendanges, et, sur cinq comportes pleines
de raisins qui se trouvaient au bout des rangs de vignes, ils en fai-
saient charger une pour le compte des religieux. Mais les difficultés
commencèrent peu de temps après une convention à l'amiable
passée, vers le milieu du xvi e siècle, entre ces derniers et leurs
tenanciers. L'abbé de Lanta, seul administrateur de tous les revenus
1. A, Chauliac, Histoire de l'abbaye Sainlc-Croix de Bordeaux, 1910, p. 119.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION gi
de l'abbaye, « touché de la difficulté que les tenanciers éprouvoient
de porter le quint des raisins à la maison de La Sale, à cause des
mauvais chemins impraticables dans l'isle en temps de pluye, assez
ordinaire pendant les vendanges, dispensa verbalement les proprié-
taires d'y porter le quint des raisins, à condition qu'ils lui paye-
roient le quint de tout leur vin, et qu'ils lui apporteraient en plus
une pipe (deux barriques) de pinpin... pour chaque grand bourdieu,
et une barrique de pinpin pour chaque petit bourdieu... »
« Il n'étoit pas juste, ainsi que le fait remarquer le rédacteur du
mémoire, que la complaisance de l'abbé le privât de tout le pinpin
qu'il auroit fait, si on avoit continué à porter le quint de la vendange
à la maison de La Sale. »
En faisant cette transaction, l'abbé fut mal inspiré, car la sur-
veillance des cuviers était plus difficile que celle des vendanges.
Certains tenanciers faisaient disparaître des barriques de vin en
l'absence des surveillants; d'autres mettaient de l'eau dans la cuve
avant la sortie complète du premier vin, et avaient soin de remplir
de ce vin mouillé tout spécialement les barriques de l'abbé. Dans
le lot de celui-ci, la quantité ou la qualité manquent souvent;
parfois les deux en même temps.
Mais l'abbé fut surtout mal inspiré en se contentant de faire une
convention verbale. Des tenanciers plus entreprenants, et surtout
plus ingrats, — car l'arrangement leur était avantageux, — refu-
sèrent bientôt complètement le pinpin. L'abbé J. Salviati, succes-
seur de l'abbé de Lanta, les fit assigner devant le sénéchal de
Guyenne pour s'y voir condamner à lui payer ou le quint de la
vendange portée à La Sale, ou le quint du vin pris et choisi dans
leurs chais, et, en plus, une barrique ou une pipe de pinpin, suivant
la grandeur du bourdieu. Une sentence de 1575, confirmée par un
arrêt du Parlement de Bordeaux de la même année (23 novembre),
rendu en contradictoire défense, donna raison à l'abbé.
Mais les difficultés augmentèrent encore, lorsque, dans certains
bourdieux, le vin treuillis prit la place du pinpin. Quelques tenan-
ciers pensèrent que, désormais, il ne serait plus question de ce
dernier; ils espérèrent même «qu'ils ne payeraient point le quint
du vin qui sortirait des trulhs, comme s'il n'étoit pas aussi bien
le fruit de leurs vignes que le vin net ». D'autres se firent une idée
plus exacte de leurs obligations, et au lieu de refuser catégorique-
ment ce qu'ils devaient, ils pensèrent qu'il serait plus habile de
recourir à la fraude. Estimant avec raison qu'ils n'auraient pas à
Q2 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
fournir plus de vin treuillis qu'ils ne donnaient de pinpin, ils se
uiirent à exagérer outre mesure la quantité de ce vin par rapport
à celle de vin fin, soit en mélangeant plusieurs barriques de ce der-
nier avec l'autre, soit en arrêtant avant l'heure l'écoulement spon-
tané de la cuve. La fraude atteignit une telle proportion que, dans
quelques bourdieux, le vin treuillis était le quart et même le tiers
du premier vin. Ces pratiques réduisaient donc sensiblement le
quint de l'abbé.
De tels abus ne pouvaient être supportés. Le procureur d'office
de la juridiction et baronnie de Macau requit et obtint du juge,
en date du 17 octobre 1594, l'ordonnance dont il est parlé plus haut
et que voici résumée :
« De tout temps, le sieur abbé de Sainte-Croix a touché le cinquain
de tous les fruits croissans dans l'isle; et, néanmoins, depuis quel-
ques années, N. et N... ont fait des truilhs et ne veulent rien payer
du vin qui est truilhé... Ordonnons que les dénommés en la dite
rcqueste... et tous autres ayant du vin à trulher... seront tenus, à
présent et doresnavant, avertir le sieur (abbé), lorsqu'ils voudront
couler leurs vins, pour y envoyer un homme pour prendre garde
au coullaige et faire mémoire du nombre du vin qui sortira; et
seront tenus de laisser une cuve sans troulher pour le pinpin qu'ils
doivent... et, à faute de ce faire, est permis au dit sieur... d'agréer
tous les vins troulhés et non troulhés... à peine aux contrevenans
en notre dite ordonnance de cinquante écus sol et de tous dépens,
dommages et interests et confiscation du vin qui sera trouvé
troulhé... »
Cette ordonnance fut suivie de deux arrêts provisionnels du
Parlement de Bordeaux, l'un du 17 août 1595, et l'autre du 7 sep-
tembre 1598, qui la confirmaient et précisaient certains points; Le
4 juillet 1600, intervint un arrêt définitif du même Parlement,
dont voici les principaux passages :
« Dit a été que la Cour... condamnant les dits deffendeurs qui
tiennent... grands bourdieux en dedans de ladite isle ayant treuls...
payer annuellement au demandeur, pour chacun des dits bour-
dieux, une pipe de vin trulhis; et ceux qui tiennent petits bour-
dieux... payer... une barrique de vin trulhis... et, moyennant ce,
demeureront déchargés du payement de la pipe... et de la barrique
de pinpin... Les dits deffendeurs ne pourront faire plus grande
quantité de vin trulhis que de sept barriques l'une, y compris celle
du trulhis; et où ils trouveront (sic) en avoir fait plus grande quan-
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION Ç)3
tité... ledit demandeur pourra prendre le quint qui excédera ladite
raison de sept une. Et, pour le regard des bourdieux où il n'y a
trulhs ou pressoirs, sortira l'arrest du 24 novembre 1575 son plein
et entier effet... »
Il convient de remarquer que, dans cette affaire, l'abbé n'eut pas
entièrement gain de cause. Sa demande était excessive. Il préten-
dait au cinquain de tous les vins, aussi bien du vin treuillis que du
vin fin. Des juges intègres ne pouvaient accepter cette manière de
voir; avec une telle condition, les tenanciers, qui, primitivement,
n'avaient que le quint des fruits à fournir, auraient vu leurs charges
augmentées de tous les frais inhérents à la fabrication de ces vins.
L'arrêt alloua à l'abbé, en fait « de trulhis », seulement la quantité
« qu'il avoit accoutumé d'avoir de pinpin ». C'était justice.
Si, dans cet arrêt, les magistrats prirent soin de protéger les
droits des tenanciers, ils ne négligèrent en rien ceux de l'abbé, bien
qu'il se fût montré quelque peu rapace « ; ce dernier avait à craindre
que les propriétaires continuassent à le frustrer dans son quint de
vin fin, en augmentant d'une manière ou d'une autre la quantité
relative du vin treuillis. Il fut spécifié que cette quantité ne pour-
rait jamais être supérieure au septième de la production totale des
deux espèces de vin; et que, dans le cas où il y aurait plus d'une
barrique de vin treuillis pour six barriques de premier vin, l'abbé
aurait le droit de prendre le quint de l'excédent du vin treuillis,
après prélèvement de la pipe ou de la barrique qui remplaçait le
pinpin. Il résultait de cette disposition que la quantité de vin fin
qui lui serait soustraite par fraude, il la récupérerait en vin treuillis.
A vrai dire, il était exposé à avoir un ensemble d'une qualité infé-
rieure, mais il était impossible de mieux faire : de deux maux, il
fallut choisir le moindre.
Les tenanciers considérèrent cet arrêt de 1600 comme leur étant
1. Les historiens, même ceux qui ne sont pas hostiles aux ordres religieux, sont
peu tendres à l'égard de l'abbé Salviati. Voici ce qu'on lit sous la plume de A. Chauliac
(Histoire de l'abbai/e Sainle-Croix de Bordeaux, p. 207): «Corruption complète de la
discipline et des mœurs, querelles incessantes avec les religieux, ruine de l'église et
du monastère, chapelle abbatiale et lieux réguliers transformés en celliers ou en gre
niers, croix brisées, sépultures violées, argent des reliquaires enlevé, pillage des archives,
cession frauduleuse de l'important prieuré de Saint-Macaire, tel est le résumé de la
gestion de Jules Salviati. » Et plus loin (p. 213) le même historien écrit : « Jules Salviati
était aussi âpre au gain avec ses tenanciers qu'avec ses religieux; il eut avec eux de
nombreux procès; nous verrons ailleurs qu'il préférait laisser périr les serbes sur place
que céder aux justes réclamations des habitants de l'île de Macau, et qu'il voulait
profiter des perfectionnements apportés à la fabrication du vin pour augmenter ses
droits d'agrière; l'abbé ne reculait pas devant la saisie, soit des récoltes, soit des mai-
sons, quand il se croyait lésé dans la perception de ses revenus. »
g/, ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
favorable, car ils le firent signifier plusieurs fois « comme règlement
perpétuel entre le sieur abbé et eux ».
Nous ne suivrons pas les religieux bénédictins dans les difficultés
qu'ils ont eues pendant les xvn e et xvm e siècles avec leurs tenan-
ciers au sujet des vins treuillis; ce serait sortir de notre sujet. Si
nous nous sommes quelque peu étendu sur les premiers procès que
ces vins leur suscitèrent, cela a été uniquement dans le but de
montrer à l'aide de documents d'une authenticité de premier
ordre (ordonnances de juge, arrêts du Parlement) quels étaient les
procédés de vinification qui, dans la paroisse de Macau, ont précédé
l'apparition des treuils, et à quelle époque ces instruments y ont
été introduits. Il résulte des faits produits que, en 1575, il n'y avait
pas encore de treuils à Macau, mais que, en 1594, ceux-ci avaient
déjà fonctionné. C'est donc entre ces deux dates que, dans cette
partie du Médoc, le vin treuillis a commencé à prendre la place
du pinpin.
A quel système de treuil les propriétaires de Macau ont-ils eu
tout d'abord recours? Les mémoires et pièces diverses qu'il nous a
été donné de consulter ne l'indiquent pas. Nous inclinerions pour
le treuil à vis qui, dès l'époque romaine, avait remplacé le treuil à
long levier (prelum).
Dans un procès-verbal, portant la date du 6 mars 1664 (rencontré
dans la liasse où sont les documents que nous venons d'utiliser),
relatif à l'état des bâtiments du Taillan, dépendant également de
l'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux, il est parlé d'un cuvier dans
lequel « s'est trouvé un pressoir garni en assez mauvais état; la vis
d'iceluy fort usée et ne pouvant presque servir ». Ce pressoir, en
assez mauvais état et dont la vis était fort usée, devait dater au
moins de soixante «à quatre-vingts ans, probablement de l'époque
où les premiers treuils ont apparu à Macau. Comme cette paroisse
est peu éloignée de celle du Taillan, il est présumable que les
treuils qui s'y fabriquaient, devaient être peu différents de ceux
utilisés dans ce même lieu, et que, dans les deux, c'était le système
de la vis qui avait la préférence.
Ce qui est certain, c'est que le système employé n'était doué que
d'une faible puissance. Cela résulte d'une façon évidente de la petite
proportion de vin treuillis qui en découlait. Celui-ci n'était, on se
le rappelle, que le septième du vin total. Or, de nos jours, le rende-
ment des modèles les moins perfectionnés de nos pressoirs est bien
supérieur : la proportion monte au sixième, même au cinquième.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION g5
Enfin, il est à remarquer que l'usage des treuils pénétra fort len-
tement dans la paroisse de Macau. Le mémoire auquel nous avons
emprunté la majeure partie des renseignements qu'on vient de lire,
nous apprend, en effet, que «les bourdieux où l'on ne faisait pas
de vin trulhis ont été pendant longtemps les plus nombreux, car,
en 1620, il n'y avoit que vingt-deux ayant trulhs ».
Il résulte des documents que nous venons d'examiner que c'est
seulement vers la fin du xvi e siècle que les vins treuillis sont appa-
rus dans la paroisse de Macau. Les autres paroisses de la Guyenne
ont-elles attendu aussi longtemps avant d'en fabriquer? A cette
question, il nous est impossible, preuves en main, de répondre
catégoriquement, malgré des recherches prolongées pendant plu-
sieurs années. Sur ce point spécial, nous n'avons rencontré aucun
document susceptible de nous renseigner. La lecture du Théâtre
d'agriculture, d'Olivier de Serres, dont la première édition a paru
en 1600, porterait à penser qu'à cette époque le pressurage des
marcs fermentes devait être une pratique courante. Cet auteur dit,
en effet, au début du chapitre IX du livre III : « Ayant tiré le vin
de la cuve, le marc restant sera incontinent porté au pressoir,
pour là en exprimer par la force le vin qui de gré n'est voulu sortir
de la cuve 1 . » Mais il ne faut pas s'en tenir là. Quelques lignes plus
loin, on trouve une autre phrase qui mitigé ce que cette première a
de trop absolu. On y lit ceci : « Pour les pais ausquels les vignes
par leur grande abondance font le gros revenu, le presser est inventé,
non pour ceux qui en sont passablement accommodés : car d'autre
plus avantageuse façon le marc y est emploie, faisant d'icelui
avec de l'eau, du vin de despence pour la boisson des serviteurs
et manœuvres. »
Il ressort de cette dernière citation que, s'il y avait en France
des contrées qui faisaient des vins de presse, il y en avait d'autres
qui fabriquaient du « vin de despence ». Comme Olivier de Serres
ne dit pas quel était de ces deux vins celui préféré en Guyenne, et
qu'il est difficile d'induire de ses paroles quelque chose de certain au
sujet de cette préférence, on voit que son intervention dans le débat
n'avance en rien la question. Cet auteur nous apprend seulement
que la pratique du « vin de despence » était considérée comme
avantageuse dans divers pays. D'où il nous est permis de conclure
qu'elle dépassait la région de Macau. C'est intéressant à retenir.
A notre très humble avis, les propriétaires de Macau ne doivent
1. Olivier de Serres, Th/ûlre rl'agrirulliire, édit. de 1600, p. 219.
g6 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
pas être considérés comme des retardataires. Ce n'étaient pas tous
des villageois confinés chez eux et ignorants des progrès qui s'ac-
complissaient dans les choses agricoles. Beaucoup habitaient Bor-
deaux et vraisemblablement exerçaient des professions qui leur
permettaient de se tenir au courant des nouveautés. Un registre de
reconnaissances, de 1619, nous apprend que, parmi les tenanciers de
Macau, il y avait alors un conseiller secrétaire du Roi, audiencier
en la chancellerie de Bordeaux, cinq avocats, deux procureurs au
Parlement, cinq bourgeois et marchands de cette ville et plusieurs
autres de différents états. Les auteurs des susdits devaient être,
eux aussi, des gens amis des perfectionnements susceptibles d'aug-
menter leurs revenus. Si, en 1575, ils ne faisaient pas faire de vin
treuillis, c'est que, vraisemblablement, on n'avait pas encore l'habi-
tude d'en fabriquer en Guyenne. Et comment, vers la fin du xvi e siè-
cle, en aurait-on fait en cette province, alors qu'il n'apparaît pas
qu'on se soit occupé d'en recueillir, pendant le xiv e siècle, dans les
exploitations voisines de Bordeaux, telles que celles possédées par
l'archevêque à Pessac et à Lormont?
(A suivre.) D r Georges MARTIN.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON
EN GUYENNE
PENDANT LES PREMIERES ANNEES DU REGNE DE HENRI IV
(i589-t5 9 4)
(Suite.)
DEUXIEME PARTIE
OPÉRATIONS MILITAIRES (1589- 1592)
I. — Incident Épernon-Aubeterre.
Tandis que Matignon maintenait le Parlement de Bordeaux
dans l'obéissance, des circonstances imprévues rallièrent au parti
royaliste le gouverneur de Périgord, Aubeterre.
Ce personnage était en très mauvais termes avec son puissant
voisin, le duc d'Épernon ». Il fit occuper par son frère, Saint-Cibard,
la place de Villeboisa, qui appartenait à une de ses tantes, la mar-
quise de Mézières. De là les ligueurs faisaient des courses jusqu'aux
environs d'Angoulême 3 .
Quand Épernon revint dans son gouvernement, après avoir
abandonné Henri IV au camp de Saint- Cloud, il fit sommer Ville-
bois de se rendre' 1 ; sur le refus de Saint-Cibard, il se mit en devoir
de l'assiéger.
Henri IV essaya de l'en empêcher, afin qu'une querelle de gen-
1. Épernon était gouverneur d'Angoumois, Aunis et Saintonge.
2. Villebois-la-Valelle (Charente, arrondissement d'Angoulême).
3. Brantôme, Discours sur les Duels. Édit. L'alarme, p. 429.
4. Ibid. — Girard, Histoire de la vie du duc d'Epernon, t. I, p. 291.
g8 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
tilshommes n'allât point mettre le pays à feu et à sang : il aurait
voulu que la place fût remise entre les mains de Matignon». Bar-
besières, qui se chargea des négociations, obtint d'Épernon une
suspension d'armes de dix jours. Il se rendit ensuite auprès du
vicomte d'Aubeterre, qui consentit à rendre Villebois à Matignon.
Mais Épernon n'accepta point cette solution. Barbesières alors lui
proposa de faire remettre la place à sa propriétaire, M me de Mézières a.
Cependant, le duc d'Épernon devait agir auprès des habitants
de Périgueux pour les détacher de leur gouverneur 3. Il reçut en
réponse un cartel d'Aubeterre fort injurieux : « Je recevrai, lui
disait-il, les armes que vous me porterez pourveu qu'elles soient
de cavallier, vous tenant sy brave que vous n'en choisirés d'aul-
tres. » Il lui proposait, comme lieu de rencontre, le Château-Trom-
pette ou la place de Blaye 4 .
Épernon lui répondit par une fin de non-recevoir5, et se rendit
à Villebois 6. Aubeterre insista, envoya au duc un nouveau défi
plus insultant encore que le premier, où il lui déclarait qu'il voulait
aller se « coupper la gorge » avec lui et qu'il terminait par ces mots :
« Acquérez de l'honneur par mes mains et ne vous faictes poinct
mocquer de vous devant Villeboys7. » Épernon lui répondit sur le
même ton 8. Brantôme assure qu'il y eut encore «je ne sçay com-
bien d'autres » lettres qui furent échangées de part et d'autre.
Et il ajoute que les défis d'Aubeterre étaient « si grands et si amples
et longs que l'on disoit qu'ils sembloient mieux ses leçons qu'il avoit
apris a Genève 9... que cartels de cavalliers, qui doivent estre les
plus brefs que l'on peut» 10 .
Dans sa seconde réponse" 1 , Épernon raillait Aubeterre de ne
1. Cf. lettre de Henri IV du 16 décembre 1589. Arch. hlsl. de la Gironde, t. XLIV,
p. 218.
2. Lettre de Barbesières au Roi, du 10 novembre 1589. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI,
f° 65.
3. Cf. le premier défi d'Aubeterre à ftpernon. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV,
1>. 222.
4. 18 novembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 222. Ce cartel souleva l'indi-
gnation des contemporains scandalisés de voir un simple capitaine provoquer un duc et
pair. Cf. Brantôme, op. cil., p. 430 et sq.
5. 20 novembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 224.
6. La réponse d'Epernon du 20 novembre est datée d'Angoulème. Celle du 1 er dé-
cembre du camp de Villebois. Épernon, dans une lettre au Roi du 7 décembre, dit que
la place se rendit « dix jours après l'avoir assiégé ». Arch. hist. de lu Gironde, t. IV,
p. 208. — Or M m * d'Aubeterre, le 6 décembre, écrit déjà que Villebois était pris. Arch.
de Monaco, .1* 21, 1° 226. C'est donc, vers le 26 novembre que le siège dut commencer.
7. 25 novembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 225.
8. 1" décembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 226.
9. Aubeterre était né à Genève, où son père s'était, réfugié après s'être converti au
protestantisme. Cf. de Thon, I. CVII, § 17.
10. Brantôme, op. cit., p. 431.
11. 1" décembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 226.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 99
point accourir au secours de son frère. Le vicomte, en effet, n'in-
quiéta nullement Épernon pendant toute la durée du siège '.
On pensait que la place était en état de résister un ou deux mois a.
Épernon la fît battre par son artillerie, fît une brèche 3 et com-
manda un premier assaut 4 . Il ne s'en empara cependant qu'au
moyen d'une trahison : la noblesse du pays attira Saint-Cibard au
dehors, en lui jurant de ne point l'inquiéter s'il sortait de Ville-
bois. Mais on eut soin de ne pas souffler mot de sa rentrée dans la
place 5 . Et quand il l'eut quittée, on le retint prisonnier. On se
servit alors de lui pour faire faire un même « pas de clerc » à son
lieutenant, Maumont. Puis on les contraignit tous deux d'écrire
une lettre à la garnison, l'informant qu'ils avaient capitulé; ce qui
était absolument faux 6.
Le duc d' Épernon fit pendre un certain nombre des défenseurs 7.
Maumont fut poignardé 8. Épernon pénétra ensuite dans le gou-
vernement d'Aubeterre9, auquel il alla prendre Nontron 10 .
C'est vers cette époque seulement que le rejoignit l'envoyé de
Henri IV, qui devait lui conseiller de lever le siège de Villebois et
de consentir à ce que la place fût remise à Matignon 1 '. Il dut sans
doute fort mal accueillir ce messager et laisser entendre son mécon-
tentement au Roi, car celui-ci lui écrivait, le 25 janvier 1590, une
lettre qui contenait presque des excuses, où il lui disait qu'il s'était
réjoui de la prise de Villebois, que c'avait été « le meilleur moyen
de tenir son gouvernement en patience », et que les 25,000 écus
qu'il y avait dépensés étaient « très bien employés » 12 .
Cependant, la famille d'Aubeterre mettait tout en œuvre pour
1. Lettre d'Épernon du 7 décembre. Brantôme, op. cil., p. 430.
2. Un mois, selon Brantôme, op. cil., p. 430. Deux selon M me d'Aubeterre, qui écrit:
« Sa jeunesse [de Saint-Cibard] et folie l'ont mené et faict adhérer a l'oppinion des
meschans qui, en le trahissant, a esté contraint de se rendre, estant encore, comme j'ay
ouy assurer, pour tenir plus de deux moys. » Lettre du G décembre. Arch. de Monaco,
J* 21, 1° 226.
3. Aubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. VIII, p. 167. Girard, op. cil., p. 292.
4. Lettre d'Épernon, du 7 décembre. Arch. hist. de la Gironde, t. IV, pp. 20S et sq.
5. « Avec toutes asseurances pour sortir et non pour rentrer. » Aubigné, op. cil.
6. Aubigné, op. cil., pp. 167-168. Le fragment de lettre de M rae d'Aubeterre que
nous citons (note 5) confirme bien ses dires. Cette lettre, du 6 décembre, parle déjà de
la prise de Villebois. Le lendemain, Épernon en informa officiellement Henri IV. Lettre
du 7 décembre. Cf. note 7.
7. Lettre d'Épernon au Roi, du 9 décembre. Arch. hist. de la Gironde, t. IV, p. 212.
Brantôme, op. cil., p. 431. Aubigné, op. cit., p. 168. Girard, op. cil., t. I, p. 294.
8. Aubigné, op. cit., p. 168. — Girard, op. cil., t. I, p. 294, donne un récit fantaisiste
de la mort de Maumont.
9. Le 9 décembre il était à Mareuil (Dordogne, arrondissement de Nontron), d'où
sa lettre au Roi est datée. Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 212.
10. Brantôme, op. cil., p. 431.
11. Lettre du Roi, du 16 décembre 1589. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 218.
12. Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives, t. III, p. 223.
IOO LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
le sauver. Dès le 6 décembre, sa mère l implorait l'appui de Mati-
gnon dans une fort belle lettre a : «Je vous supplie très humble-
ment, usant de vostre prudance accoustumée, excuser les impor-
tunes requestes du (sic) pauvre affligée et désolée mère et qui, après
Dieu, n'espère estre assistée ne secourue que de vous. » Elle lui
faisait part ensuite de la prise de Villebois par Épernon, « la prinse
duquel ne m'est aucunement annuyeuse, afin que par icelle il
[Saint- Cibard] soit aprins désormais a mieux se ranger a son
debvoir et croir le conseil de sa mère et autres bons parens et amis. »
Puis, en venant à la querelle d'Épernon et de son fils aîné, elle sup-
pliait le maréchal d'y mettre ordre; et elle ajoutait: «Il n'y a
poinct d'aparance [de] considéré que mon dict fils ne est aucune-
ment déclaré estre contraire au service du Roy, et n'a jamais permis
que la guerre se fîst dans sa maison et lieux ou il a pouvoir. » Sans
doute, était-il assisté de quelques rebelles; mais il se voyait forcé
d'accepter tous les concours, dans l'extrémité à laquelle Épernon
l'avait réduit. Il ne fallait pas croire pour cela qu'il fût ligueur
lui-même; «et pour moy, écrivait sa mère, j'aimerois mieux qu'il
fust mort, et tous ses frères, que s'ils en estoyent en vollonté. »
L'évolution d'Aubeterre vers le parti royaliste est dès lors un fait
accompli. Sa famille s'efforce de le faire rentrer en grâce auprès de
Matignon : et celui qui sans doute joua le principal rôle en cette affaire,
ce fut son oncle, Brantôme 3 , qui écrivit en sa faveur au maréchal 4.
Aubeterre se rendit à la Cour pour implorer le pardon du Roi, et
de là, paraît-il, il aurait encore adressé un nouveau cartel à d'Éper-
non, qu'il aurait fait porter par un de ses tambours. Épernon fit
fouet 1er le messager «jusqu'à mourir »5.
Ce n'est que beaucoup plus tard, à la veille du départ d'Épernon
pour La Provence 6 , que Brantôme réussit à le réconcilier avec
Aubeterre 7.
A Bordeaux, l'on espéra que le gouverneur de Périgord, en se
1. Gabrielle de Laurenssane, seconde femme de François Bouchard d'Aubeterre.
2. Lettre datée d'Aubeterre, G décembre 15S9. Arch. de Monaco, J* 21, f° 226.
3. Aubeterre avait épousé, par contrat du 16 lévrier 1579, Renée de Bourdeille,
nièce de Brantôme.
4. Lettre du 16 décembre 1589. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 227. L'attitude
de Brantôme est d'autant plu- intéressante qu'il marque en général fort peu de sympa-
thie pour son neveu, el particulièrement dans le récit qu'il fait de cette affaire dans
le Discours sur les duels.
5. Brantôme, op. cil., p. 432. Il prétend même qu' Aubeterre ne quitta la cour que
lorsqu'il apprit la venue d'Épernon.
C. Selon Girard, Histoire de la vie du duc d'Épernon, t. 1, p. :j-,'s, Épernon quitta
\ m oulême le 5 juin 1592.
7. Brantôme, op. cit., p. 433.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE IOI
ralliant, ramènerait aussi sa province en l'obéissance du Roi. Et
quand le Parlement décida l'enregistrement des déclarations de
Henri IV, il députa l'un de ses membres à Périgueux, afin de les y
porter. Aubeterre promit de son côté de faire tout ce qu'il devait i.
Le conseiller au Parlement commença par aller le trouver à Aube-
terre 2 . Il n'alla pas plus loin 3. Sur le seul bruit de la publication
des Édits, une émeute eut lieu à Périgueux, le 19 janvier 4. La ville
demeura fidèle à la Ligue et choisit un nouveau gouverneur, Mont-
pezat5, qui prêta serment à Périgueux, devant le grand portail de
Saint- Front, le 5 février 15916.
II. — Événements en Gascogne
Campagne de Matignon de 1590.
Quand on apprit en Gascogne la mort de Henri III et le retour
de Matignon à Bordeaux, la noblesse du pays, qui s'apprêtait à
partir pour le siège du Passage 7, ne bougea points.
Le lieutenant général pour la Ligue en Guyenne, le marquis de
Villars, s'empressa d'accourir au contraire et se jeta dans Agen
avec trois ou quatre cents cuirassiers 9. Le 9 août, Turenne dut
lever le siège 10 .
Villars sortit alors d'Agen avec ses troupes et reprit toutes les
petites places dont s'étaient emparés les royalistes aux environs
de la ville» 1 . Il tenta même de surprendre Turenne à La Sauvetat^,
1. Lettre de Matignon au Roi, du 12 janvier 1590. Arch. hisi. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 228.
2. Ibid. — Lettre du Parlement au Roi, du 10 février 1590. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI,
f° 102. Éditée sous la date du 9 février dans Arch. hisl. de la Gironde, t. IV, p. 230.
3. Lettre du Parlement, du 10 février. Cf. note précédente.
4. « Mais nous vous dirons librement .que, dès lors que le bruict fut semé qu'on avoit
porté cest edit contraire a celluy de l'Union pour le faire publier en ceste ville, cella
esmeut le peuple pour empescher la publication d'icelluy. Toutesfois Dieu nous fit la
grâce que le tout fut si bien apaisé et si promptement qu'il n'en ensuivyt aulcun scan-
dalle... Ce qui se passa Vendredy. » Lettre des maire et consuls de Périgueux à Aube-
terre, 23 janvier 1590. Arch. de Monaco, J* 21, f» 272.
5. Sur son élection comme gouverneur de Périgord, cf. Bibl. Nat.Péri(jrord, t. LU, f° 247.
6. Arch. de Périgueux, FF. 174. — Recueil de Titres... employés dans le Mémoire
sur la Constitution politique de la ville et cité de Périgueux..., p. 524.
7. Le Passage d'Agen, faubourg d'Agen, sur la rive gauche de la Garonne.
8. Lettre de Baranneau à Matignon, 22 août 1589. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, p. 34.
9. Discours véritable des victoires obtenues en Gascogne... par Monsieur le marquis de
Villars, p. S.
10. Mémoires du Consul Trinque, p. 11. — Le Discours véritable dit que le siège aurait
duré treize jours.
11. Bajamont (Lot-et-Garonne, canton d'Agen). — Cujoula (Lot-et-Garonne, canton
de Montclar, commune de Montastruc). — Monbalen (Lot-et-Garonne, canton de Laro-
que-Timbaulj. — Dunes (Tarn-ct-Garonne, canton d'Auvillar). — Le château de Defès
(Lot-et-Garonne, canton de Castillonnès), etc. Discours véritable..., p. 10.
12. La Sauvelal-de-Savèrcs (Lot-et-Garonne, canton de Laroque-Tinibaut).
102 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
où il y eut une échaufîourée assez sérieuse; s'il fallait en croire le
Discours véritable, les royalistes auraient laissé cinq cent quarante
morts sur la place 1 . Peu après, Villars poussa une pointe dans la
direction de Moissac, et alla s'emparer de Valences, de Goudour-
villeS et de Pomme vie 4.
En septembre, Montpezat, Montespan et d'autres chefs ligueurs
mirent sur pied une armée de six à sept cents arquebusiers et de
deux cents chevaux 5. Ils empruntèrent un canon à la ville d'Agen 6
qu'ils attelèrent avec des bœufs 7. En cet appareil, ils se rendirent
d'Agen à Auch, où ils tinrent les États de Gascogne; puis ils revin-
rent à Agen, ruinant tout sur leur passage et s'en prenant « plus
aux catholiques que aux autres »8.
En octobre, Villars partit pour Toulouse, où il arriva à la fin du
mois et s'occupa de réconcilier Joyeuse avec les Toulousains 9.
En même temps que leurs armées tenaient la campagne, les
ligueurs agissaient auprès des gentilshommes royalistes pour les
rallier à leur parti. Dès avant la mort de Henri III, Monluc débau-
chait leurs troupes 10. Après l'assassinat du roi, les menées des ligueurs
redoublèrent : un conseiller au Parlement de Toulouse, Dupin,
parcourait la région en exhortant les villes à se déclarer pour l' Union u .
On agissait auprès de la noblesse catholique, et les personnages
les plus considérables étaient l'objet des plus pressantes sollicita-
tions. Gomme Poyanne, le sénéchal des Landes, qui hésita longtemps
avant de se déclarer pour Henri IV 12; comme Baranneau, le séné-
1. Discours véritable..., p. 11 et sq.
2. Valence (Tarn-et-Garonne, arrondissement de Moissac). — Discours véritable, p. 14.
3. (ioudourville (Tarn-et-Garonne, canton de Valence). — Ibid.
•1. Pommcvic (Tarn-et-Garonne, canton de Valence). — Ibid.
5. Rapport au Roi sur l'état de la Guyenne, 14 octobre 1581). Bibl. Nat. Dupwj, t. LXI,
f° 55.
U. Le G septembre 15S9. Arcb. d'Agen, BB 37, f° 32 v°.
7. Rapport du 14 octobre.
8. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Dupuij, t. LXI, î° 55. — Le Discours véritable
prétend au contraire que Villars ne souffrait pas qu'on fit « aucun desplaisir » aux
villes catholiques.
9. Histoire générale de Languedoc, t. V, p. 443. Les Toulousains avaient chassé Joyeuse
à la suite de la Trêve qu'il avait conclue avec Montmorency.
10. « Je suis en toutes les peines du monde de conserver les soldatz que j'é pour les
infinies recherches qui leur sont faictes par le sieur de Monluc, avec de si belles pro-
messes de leur donner de moiens... (pie je n'ay seu si bien faire que je n'en aye encore
perdu quelques ungs. » Lettre de Dupin à Matignon, datée du Dcffès, 22 juin 1589.
Arch. de Monaco, J* 21, f° 185.
11. Lettre de Baranneau à Matignon, du 22 août 1589. Bibl. Nat. Dupwj, t. LXI,
f° 34. Édité dans les Arch. Met. de la Gironde, t. IV, p. 204, sous la date inexacte du
9 août.
12. Il fut sollicité à la fois par Mayenne (lettre du 9 août 1589 dans Revue de Gas-
cogne, t. XX, p. 494) et par Henri IV (lettres du 2 août et du 5 décembre 1589 dans
B. de Xivrey, Recueil des lettres missives, t. III, pp. 8 et 94.) Il resta lidèle au Roi.
Cf. Larsaladc du Pont (J. de), Trois barons de Poyanne, dans Revue de Gascogne, t. XX.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 103
chai d'Armagnac à qui Baudéan écrivait : « J'ay jugé que si
monsieur le Mareschah se vouloyt asturea unyr a nous [les ligueurs],
ou, pour mieulx dire, permettre que nous a luy, il n'y auroyt
pas grand affaire a le faire trouver bon a ceulx que je en ay
parlé 3. »
La Ligue gagnait du terrain : Fleurance 4, sur les bruits que l'on
fit courir de la mort de Henri IV, se déclara pour l'Union 5. Condom
faillit être surpris 6.
Il fallait agir du côté royaliste. Turenne réunit une assez forte
armée de trois mille cinq cents arquebusiers ut quatre ou cinq cents
chevaux 7. Matignon lui avait envoyé de l'artillerie et des muni-
tions; Catherine de Bourbon, de mille à douze cents hommes 8. H
avait l'intention d'aller reprendre Vic-Fezensac 9, Sosio et Nogaro n
afin de dégager les environs de Condom, ville principale de la région 12.
Turenne pensait partir de Condom vers le 10 octobre *3. Mais sa
santé, au sujet de laquelle on éprouvait de vives inquiétudes *4,
l'en empêcha sans doute, car c'est Favas que nous voyons s'em-
parer de Vic-Fezensac et de Nogaro i5. Il alla mettre ensuite le siège
devant Jegun 16 où il fut blessé '7. Le siège n'en continua pas moins
1. Matignon.
2. A cette heure.
3. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 35; lettre datée d'Auch du 17 août 15S9. — Henri IV
acheva de se gagner Baranneau en lui faisant payer 1,500 écus qui lui étaient du?.
Lettre à Matignon, du 16 décembre 1589. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 217.
4. Fleurance (Gers, arrondissement de Lectoure).
5. Rapport du 14 octobre 1580. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 55. — Cependant
Matignon avait donné ordre à Baranneau de s'y rendre afin de la contenir dans l'obéis-
sance. Lettre de Matignon au Roi, 18 août 1589. Arch. hist. <lc In Gironde, t. IV, p. 206.
6. Rapport du 14 octobre. CL note précédente. — Dès le 4 octobre on recevait à
Villeneuve dis ligueurs « venant de l'entreprise de Condom ». Lettre de Dufaur de
Pujols à Matignon, 4 octobre 1589. Arch. de Monaco, J* 21, f° 208.
7. Rapport du 14 octobre.
8. Rapport du 14 octobre. Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 55. — Catherine de Bourbon
laissa longtemps ces renforts béarnais à l'armée de Gascogne : Le 27 janvier 1590
La Motte-Gondrin écrivait de Jegun à Matignon : « Madame désire que sette armée
demeure en pié et qu'elle n'y veut eparner rien du moien quy est en Bearn et m'a
assurée qu'elle tiendra tousjours duze ou quinze cens hommes biarnés dens le cors de
l'armée. » Axch. de Monaco, J* 21, f° 281.
9. Vic-Fezensac (Gers, arrondissement d'Auch).
10. Sos (Lot-et-Gaionne, canton de Mézin).
11. Nogaro (Gers, arrondissement de Condom).
12. Lettre anonyme au Roi, du 24 octobre 1589. Bibl. Xat. Dupuy, t. LXI, f° 62.
13. Rapport du 14 octobre.
14. lbid. — Lettre du 24 octobre. Cf. note <L — Turenne souffrait d'unr blessure qui
s'était rouverte. Cf. Marsollier, Histoire de Henry de la Tour d'Auvergne, i>. 155. 11 était
encore en litière quand en 1590 il rejoignit le Roi. Cl. de Thou, 1. XC1X, § 3.
15. Aubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. VII, p. 355. Nogaro fut pris en
novembre 1589.
16. Jegun (Gers, arrondissement d'Auch).
17. Aubigné, op. cit., p. 355. — Le 18 janvier 15'JO on faisait envoyer pour lui un
lit au château de Casteljaloux, où on le transporta. Samazeuilh, Monographie de Cas-
leljaloux, p. 123.
IO/j LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
et Jegun fut prise dans le courant do janvier i. Voyant les succès
de l'année royaliste, Fleurance abandonna le parti de la Ligue 2 .
Au reste, l'armée diminuait de jour en jour de façon inquiétante :
à son passage, toutes les villes réclamaient un des gentilshommes
qui la composaient pour assurer leur garde 3. Si bien que les forces
royalistes s'émiettaient dans une multitude de petites garnisons.
Bien plus, il arrivait parfois qu'après le départ de l'armée les villes
qui avaient fait profession de fidélité au Roi, se déclaraient indé-
pendantes^. Et les gentilshommes, dont «la pluspart penchoint plus
du cousté de la Ligue que du servisse de Sa Magesté » 5 ne les en
empêchaient point. Le péril parut assez grave pour que l'on députât
à ce sujet à Matignon 6.
L'armée attendit un certain temps à Jegun la réponse du maré-
chal. Ge n'est qu'au début de février qu'elle en partit'. Pendant
qu'elle y était encore, une grosse escarmouche eut lieu dans les
environs d'Auch, à Preignan8, entre Sus et Montespang. La ren-
contre demeura indécise.
Cependant que l'armée de Gascogne nettoyait le Condomois, la
Ligue faisait des progrès en Agenais : le 16 octobre, on apprenait
à Bordeaux que le baron de Gastelnau s'était emparé de Marmande
pour l'Union io. De là il faisait des courses dans la région ". Matignon
1. « Bien vous en diray-je, monseigneur, que la prinse de Jegun par sette armée a
aportté ung très grand epouvent aux villes quy s'estoint desvoiées du servisse du Roy. »
Lettre de La Motte Gondrin à Matignon, de Jegun 27 janvier 1590. Arch. de Monaco,
J* 21, f° 281.
2. « Je vous ay escrit ces jours passez comme la ville de Fleurance se remettoit soubz
Pobeyssance du Roy. » Lettre de Charles de Bourbon, bâtard d'Antoine de Bourbon
(il. 1". Anselme, t. I, p. 114) à Matignon, de Jegun, 27 janvier 1590. Arch. de Monaco,
J* 21, f° 2S3.
3. Lettre de Fontrailles, du 27 janvier 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. XL1V, p. 230.
-1. « Car les dit les villes sont très aisses de ce getter entre les mains des gentilhomme s
ri puis, après que l'armée sera passée, pour ce remettre en liberté, comme le dict sieur
du Bartas vous monstrera que quelques unes en ont escrit. » Lettre de La Motte Gondrin
à Matignon, du 27 janvier. Cf. note 10.
5. Même lettre.
(i. Lettre de Fontrailles, du 27 janvier. Arch. hist. de la Gironde, t. XL1V, p. 230.
7. « Je ne saurois vous discourir les efîaitz de ceste armée, sinon que nous deslotgeons
demain, temporisant pour entendre vostre intention. » Lettre de Saint-Chamarand à
Matignon, de Jegun lï février 1590. Arch. de Monaco, J* 21, f° 302.
8. Preignan (Gers, canton d'Auch).
'.». « Nous avions lotgé quelques troupes de monsieur de Sus a demy lieu d'Auhx
a Prinhan nu le segneur du lieu est de la ligue. Montespan les est venu assalii devant
le jour; ils on! esté aux mains deux heures; en lin il ne s'y est perd eu que quatre soldai s
îles nostres, et eux quatorse homes morts et vint e1 cinq blessés, autre quatre ou cinq
homes de marque pourtanl casaque de velours qu'ils nul. laissé sur la plasse. L'on dict
que flej segneur (lu dit lieu y es1 demuré. Sa maison a esté prinse, (juy est bonne. »
Lettre de s. Chamarand à Matignon, de Jegun, 6 lévrier 90. Arch. de Monaco
J* 21, ï° 302. — Aubigné, op. cit., t. VII, p. 3. r >, r >, signale cette escarmouche et la place
avant le départ de Favas. Selon lui, l'avantage aurail appartenu plutôt aux Ligueurs.
10. Cruseau, Chronique, t. I, p. 18.
11. «La garnyson dudid Marmande vindrenl yer courir en ma terre e1 prindrent
troys p lires de beufz et deux paysans; en beaucoups d'aultres parroisses les pilharent
LE GOUVERNEMENT Dl MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE Io5
essaya d'abord de composer avec lui et lui envoya Des Aiguës et
de Gasq qui furent mis en rapport avec Castelnau par l'intermé-
diaire d'un de ses cousins, le baron de Castelnau de Ghalosse.
Une première entrevue eut lieu, au cours de laquelle Castelnau se
montra assez accommodant l Mais quand il futquestionde se donner
un nouveau rendez-vous, il exigea que les délégués de Matignon
vinssent à Marmande. Ceux-ci se méfièrent. 11 est probable que
c'est alors que les négociations furent rompues. Prévoyant un siège,
Castelnau se mit à réparer les fortifications de Marmande 2.
On était décidé à employer des moyens violents, du moment
que les tentatives de conciliation avaient échoué : « Sy vostre
composition de Marmande n'a prins fin, écrivait Favas à Matignon,
avesque l'armée et les moiens que vous avés en main, je m'asure,
monseigneur, que vous en aurés telle reson qu'il vous plerra, et
quidé-je que sete redision par la force seroit plus utille et honorable
pour le servisse de Sa Majesté que la composision contrente 3. »
Matignon donna ordre au sénéchal de Bazadais ^ d'occuper
Sainte-Bazeille5, afin d'empêcher autant que possible les courses
de Marmande 6. Et au mois de mars, Favas alla même investir
la place, autour de laquelle il construisit quelques petits forts.
11 ne réussit point à s'en emparer 7.
La présence de Matignon en Gascogne devenait de plus en plus
nécessaire.
La noblesse catholique et royaliste, convoquée par Baranneau
à l'Isle- Jourdain 8, lui avait fait porter par Roquépine et un autre
gentilhomme un mémoire pour le presser de venir 9. Elle l'assurait
toutes. » Lettre de La Mothe Gonchïn à Matignon, du 2 décembre 1589. An h. de Monaco,
J* 21, î° 220. — « Le cinquiesme jour de Février (1590) M. de Favas ayant receu certain
advertissement que ceulx de Marmande estoyent en campagne. » Arch. de Casteljaloux,
CC 2 (Arch. de Lot-et-Garonne, E suppl. 2410*).
1. Lettre de Desaigues et de Gasq à Matignon, 1 er février 1590. Arch. hisl. de lu
Gironde, t. XLIV, p. 231.
2. Lettre de Matignon au Roi, du 28 février 1590. Arch. hisl. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 232.
3. Lettre de Favas, de Casteljaloux 3 février 1590. Arch. de Monaco, .1* 21, f 296.
Cf. lettre du Roi à Matignon, du 10 mai 1590. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 233.
4. Eymery Jaubert de Barrault.
5. Sainle-Bazeille (Lot-et-Garonne, canton de Marmande).
6. Lettre de Matignon au Roi, du 28 février 1590. Cf. page précédente noie 7.
7. Samazeuilh, Monographie de Casteljaloux, p. 123, signale une Ici tic de Favas
du 17 mars 1590, où il parle des forts qu'il est en train de construire. Ajoutons que dés
le 3, Matignon écrivait à Melon qu'il avait reçu des lettres de Turenne et de Favas
« qui nie mandent estre nécessaire de vous rendre le cinquiesme de ce mois vers Mar-
mande et S le -Bazeille; je vous prie bien fort vous y achemyner... pour y estre au dit
jour ou je ne faudrai me trouver ». Actes de l'Académie de Bordeaux, I. XXXIX, p. 298.
8. L' Iste-Jourdain (Gers, arrondissement de Lombez).
9. Bibl. Nat. Dupug, t. LXI, f° 95. La date du 10 janvier 1590 que porte ce document
est celle de sa réception par Matignon, qui dès le 12 les adressait au Roi. Cf. lettre au
Roi, du 12 janvier. Arch. hisl. de la Gironde, t. IV, p. 228.
8
IOÔ LE COI VI.KNEMENT DL MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
que sa présence seule suffirait à réconcilier ligueurs et catholiques
royalistes et à assurer la bonne observation de la trêve qu'ils avaient
conclue i. D'autre part, elle se plaignait des ravages des troupes
huguenotes, au moins autant que de ceux commis par les ligueurs;
les garnisons des villes réformées, mal payées 2, ne cessaient en effet
de courir la régions. Les chefs étaient les premiers à donner le mau-
vais exemple : Vivant s'était emparé de deux maisons fortes,
dont l'une n'appartenait même point à un ligueur, et de là rançon-
nait les alentours 4. Turenne faisait percevoir les tailles à son profit,
en Armagnacs. Tout le monde se mit à les imiter, les catholiques
aussi bien que les protestants, comme ce Marsellus qui écrivait à
Matignon qu'à son grand regret il allait être obligé de lever un péage
sur les bateaux passant à La RéoleC. « Il n'y a seneschal ne gouver-
neur de place qui ne veuille faire le lieutenant de Roy », écrivait de
Prugue à Matignon 7.
La présence du maréchal en Gascogne était donc nécessaire
autant pour réprimer les abus de ses propres troupes que ceux
des ligueurs.
Depuis longtemps, au reste, il songeait à partir et, dès le 20 novem-
bre 1589, il en formait déjà le projet 8. Les événements le retinrent
à Bordeaux, où il se trouvait encore à la fin de février. Si bien que
Favas vint alors l'y trouver afin de hâter son départ 9.
11 était temps de se mettre en route : Villars, en effet, après avoir
réconcilié Joyeuse et les Toulousains 10, revenait en Gascogne,
accompagné d'un grand nombre de ligueurs du Languedoc et emme-
nant avec lui quatre canons 11 . Moulue, Montespan, Du Lau quittè-
1. Celle trêve n'agréa point à Henri IV. Cf. lettre du 16 décembre 15S9. Arch. hist.
de la Gironde, t. XLIV, p. 217.
2. CF. lettre du Roi du 16 décembre 1589.
3. Cf. Dubord (R.), Aubiel pendant les guerres de religion, dans Revue de Gascogne,
t. VII, p. 226 et sq.
4. Cf. lettre du 16 décembre 1589. H est vrai que les maisons en question sont en Péri-
gord. Mais ceci ne prouve que davantage la généralité du mal.
5. " J'ay trouvé qu'il avoit envoyé Labroue " eu Armaignac avec ses gardes qui
■ nui raint 1rs particuliei - redevables au paj ement des deniers qu'il/, doibvent, de quelque
h. il urc qu'ilz soient, de sorte que je ne pense point qu'il y ait nul moien de pouvoir
■ lin r i 5te année un seul denier de toutes les receptes. » Lettre de Prugue à Matignon,
de Condom ti janvier 1590. Arch. de Monaco, J* 21, f° 264.
6. Lettre du 16 décembre L589. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 228.
7. Lettre du 6 janvier. Cf. note 2.
S. Lettre à du Lau. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 510.
9. Lettre de Matignon au Roi, du 2s février 1590. Arch. hist. delaGironde, l. IV, p. 232.
lu. Histoire générale *lr Languedoc, t. V, p. 443.
11. Lettre du 28 février. Cf. note 1. — Dès le 4 février Turenne écrivait, de Xérac, à
Matignon : Les ennemiz de Sa Magesté vont se mettre ensemble, vont faire un gros
et ont desja tiré quelques pièces de canon de Thoulouse. «Arch. de Monaco, .1* 21, f°300.
n. Receveur des tailles.
LE GOUVERNEMENT DL MARÉCHAL DE MATIGNON t\ GUYENNE IO7
rent Agen de leur coté au début de lévrier i et opérèrent leur
jonction^avec Villars dans le B;^ Quercj a. L'armée ligueuse pouvait
comprendre trois mille fantassins et cinq ou six cents cavaliers3.
Matignon donna ordre à La Devèze et à Roquépine de le sur-
veiller sans engager le combat J. Et lui-même s'apprêta à partir.
Les forces dont il pouvait disposer étaient au moins égales à
celles de la Ligue. Favas L'avait assuré qu'il rencontrerait parmi
les gentilshommes gascons toute l'obéissance qu'il pourrait demander
à des u gans d'honur et de calité »5, et avait calculé qu'en joignant
à eux des forces venues de Périgord et de l'Entre-deux-Mers, le
maréchal pourrait réunir sous ses ordres quatre mille fantassins
et cinq cents cavaliers, auxquels il joindrait ses quatre canons 6.
Matignon dut quitter Bordeaux le b> mars:. Le 11, il était à La
Réole 8 ? où il avait donné rendez-vous à La Force et aux gentils-
hommes de Périgord et d'Entre-deux-Mers'j. Dès ce moment, il
se heurta aux difficultés les plus graves.
La noblesse de la rive droite de la Garonne était accourue en
foule à La Réole dont elle pillait les environs 10. Quand Matignon
donna l'ordre de passer le lleuve pour aller en Gascogne, un grand
nombre de gentilshommes se mutinèrent n . Le fait était d'autant
plus grave que l'armée royaliste de Gascogne, bien inférieure en
nombre à celle de Villars, pouvait d'un jour à l'autre être mise en
déroute par ce dernier, si l'on n'arrivait à son secours 12. Matignon
1. Le 7 février 15'jU, Moulue déclare aux consuls d'Agen qu'il est prêt à « desloger
la nuyt prochaine ". Arch. d'Agen, LiL 37, t° 44 v°.
2. Lettre du 26 février. Cl. note U.
3. lbid.
4. Lettre du 28 lévrier.
5. Lettre de Favas, datée de Casteljaloux 3 février 1590. Arch. de Monaco, J* 21,
t° 290.
0. «Vous pouvés fere estât de quatre mille homes ■ !•■ pié et de cinq sans chevaus;
vous avés quatre canons et duls coleuvrines, bouletz pour- sept sans coups et pouldre
pour plus de mille. • Lettre du 3 lévrier. Cf. note précédent •.
7. «Je me rendray Judy prochain [8 mars ;< La Reollc et m'advanceray en toute
diliigence. • Lettie de Matignon ,i Roquépine, datet; du Bordeaux mars 159U. Arch.
hisi. du départ, de la Gironde, t. XXIX, p. 239.
8. Le 11 mars les consuls d'A t avertis que M. de Matignon est a La Heolle,
avec troys pièces de canon >. Arch. d'Agen, BB 37, l" -17.
9. Ordonnance de Matignon, datée de La Réole 17 mars L590. Actes de l'Académie
de Bordeaux, t. XL11, p. .
10. lbid.
11. lbid. — Lettre de Henri IV a Matignon, du 10 mai 1590. Arch. hisl. de la
Gironde, t. XL1V, p. 233. — Cette mutinerie dut avoir un giand retentissement, ci.
lettre de' Catherine de Bourbon a Vivant, de Pau niai L590. Lulklin de la Soc. hisl..-
du Périgord, t. XXVIII, p. 800.
12. Lettre du Roi, du 10 mai. — L'armée de Gascogne était alors en Lomagne, où elle
venait de s'emparer de Maubec (Tarn-et-Garonne, canton de Beaumont-de-Lomagne
et de Sanant v Gers, canton de Mauvezin). Cl. lettie de Matignon au Roi, du 2s févriei
1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. IV, p. 232.
lo8 LE GOUVERNEMENT Dl MARÉCHAL DU MATIGNON EN GUYENNE
agit avec énergie : il enjoignit aux gentilshommes qui refusaient
d'obéir « de plier incontinent leurs drappeaux et faire rethirer dans
trois jours leurs soldatz, sur peyne de la vie ». Il ordonna en outre
à tous les capitaines qui avaient une commission pour lever des
troupes, de s'en faire octroyer une nouvelle « subséquente a nostre
presant ordonnance » 1 .
Rappelons que Matignon profita de la circonstance pour se faire
donner le pouvoir de lieutenant-général en Guyenne >.
La mutinerie de la noblesse retint quelque temps Matignon à
La Réole3. Cependant il se remit en route, probablement par la
vallée de la Garonne. Nous ne savons s'il s'arrêta devant Marmande '*.
Le 9 avril, nous le trouvons à Port-Sainte-Marie 5. Mais au lieu de
continuer son chemin vers Agen, il obliqua vers le Sud-Ouest, se
dirigea du côté de LavardacG, passa à Nérac, où il vit Turenne
qui mit toutes ses forces à sa disposition? et gagna Gondom8. Là
il s'occupa, avec Fontrailles, Lusignan et Favas, de refaire l'état
des garnisons de la province 9 : il retira des places foute la cavalerie
qu'il mit aux champs 10. Son règlement reçut l'entière approbation
du Roi qui ne jugea bon que d'y modifier deux ou trois points de
détail 11 . Le 26 avril, Matignon était encore à Condom «. A partir
du mois de mai, l'on commence à redouter sa venue enComminges >3.
Il se dirige vers ce pays au mois de juin : le 25 et le 27, il est à
1. Ordonnance du 17 mais. Arch. liisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 200. — En juillet
1590 le Roi envoya à Matignon une « ordonnance pour les levées de gens de guerre, à
ce qu'elles ne se puissent taire sans vostre al tarin' . Lettre de Henri IV à Matignon,
du -'0 juillet 1590. Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives, t. 111, p. 219.
2. Cf. ci-dessus.
3. Lettre du Roi, «lu 10 mai.
1. Des comptes «les 22 et 23 mars 1590 nous apprennent qui; dans le courant de
mars, Favas offrit à Matignon un banquet pour lequel les consuls de Casteljaloux
payèrent 9 livres. Arch. île Casteljaloux, CC 2 (An h. de Lot-et-Garonne, E suppl. 2410*).
Rien ne prouve que ce repas ait eu lieu à Casteljaloux. N'aurait-il pas eu lieu au camp
de Marmande, d'où Favas écrivait le 17 mars aux consuls de Casteljaloux?
5. Port-Sainte-Marie (Lot-et-Garonne, arrondissement d'Agen). Lettre de Matignon
aux consuls île Laplume, datée 'lu Port ( .i avril 1590. Arch. hist. delà Gironde, t. XXIX,
p. 23S.
il. Lavardac (Lot-e1 Garonne, arrondissement île Nérac). Ibid.
7. Lettre de Turenne au Roi, datée do Nérac •-'■"> avril 1590, dans Bulletin de la Sociélé
de l'Histoire de France, 1866, pp. ;» et sq.
s. Probablement sur le conseil de FaA as, qui a\ ail conseillé à Matignon de commencer
par -e rendre a Condom « et la vous verriés a cler l'intansion et la force de toutz eostés
que moi- pouvés espérer ». Lettre <le Favas, du 3 février 1590. Arch. de Monaco, J* 21,
I" 296.
9. Lettre de Turenne. Cf. note 7.
lu. Lettre de Henri IV à Matignon, du 20 juillet 1590. Berger de Xivrey, Iiecueil
des lettres missives, t. 111, p. 219.
I I. Lettre de Henri IV, du 20 juillet 1590.
12. Lettre de Matignon aux jurats de Bordeaux, datée de Condom 20 avril 1590.
Arch. hisl. du départ, de la Gironde, t. XIII, p. 17s.
13. Lestrade (J.), Les Huguenots en Comminges, dans Revue de Comminges, t. XIII, p. 3.
L« GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE IO9
Mauvezhu. Le 6 juillet, nous le trouvons à l'Isle-Jourdain». De là,
au mois d'août, il remonte la vallée de la Save et, le 3 août, il essaye
de s'emparer de Samatan3. Ayant échoué, il se retira vers l'Isle-
JourdainA Pendant ces opérations, Villars avait établi son quartier
général à l'Isle-en-Dodon5 et ne cessait de côtoyer l'armée de
Matignon avec des forces à peu près égales aux siennes, de façon à
le contenir perpétuellement G.
En août, le Languedoc fut menacé par une invasion espagnole :
Montmorency appela à son secours le duc d'Epernon, qui voya-
geait alors en Guyenne, et Matignon 7. D'Epernon s'excusa, sous
le prétexte qu'il allait rejoindre le Roi en France 8. Matignon au con-
traire dessine alors un mouvement donnant à penser qu'il avait
l'intention de pénétrer en Languedoc : il fait avancer ses troupes
et ses canons jusqu'à Saint-Lys 9 et le bruit courut qu'il allait assié-
ger Muret 10. Le 21 août, les députés des États de Comminges se
rencontraient à Saint-Lys avec six gentilshommes royalistes pour
négocier d'une trêve que le maréchal ne voulut point accorder u.
11 semble cependant qu'il ne poussa pas plus avant. Faut-il croire,
comme le prétend La Faille 12, que les manœuvres de Villars le for-
cèrent à reculer? Il est plus probable qu'il n'osa point s'écarter
davantage de sa province, car les Espagnols la menaçaient alors
autant que le Languedoc i3.;
1. Mauvezin (Gers, arrondissement de Lectoure). — Lettre à M. de Monthelon, datée
de Mauvezin 25 juin 1590. Bibl. Nat., ms. fr. 3623, f° 85. — Lettre au duc de Nevers,
datée de Mauvezin 27 juin 1590. Bibl. Nat., ms. fr. 3623, f° 33.
2. U Isle-Jourdain (Gers, arrondissement de Lombez). Réponse à une requête de
Thémines, datée de l'Isle-Jourdain 6 juillet 1590. Cabié (Edm.), Les guerres de religion...
dans le Quercy, col. 837.
3. Samatan (Gers, arrondissement de Lombez). Lestrade, op. cil., p. 7. Samatan
avait été pris en octobre 1589 par Sus. Mais il l'avait ensuite revendu à la Ligue. Cf.
Monlezun, Histoire de la Gascogne, t. V, p. 457.
4. Lestrade, op. cit., p. 7.
5. V Isle-en-Dodon (Haute-Garonne, arrondissement de Saint-Gaudens). Lestrade,
op. cit., p. 6.
6. La Faille (G. de), Annales de la ville de Toulouse, t. II, p. 447. Cet ouvrage prétend
que Matignon quitta Bordeaux en juin. Son erreur est due sans doute au fait que c'est
vers la fin du mois seulement qu'on le trouve aux environs de Toulouse.
7. Il en informe une première fois Henri IV dans une lettre datée de Béziers, 18 août
1590. Bibl. Nat. Dupug, t. LXI, f° 145. Il envoie bientôt au Roi une seconde lettre
plus alarmée : « J'envoye a MM. le duc d'Epernon et maréchal de Matignon une très
humble suplication, que je faiz a vostre Majesté d'avoir agréable, que j'aye instamment
prié, requis, voire sommé et protesté contre lesdits seigneurs pour, avec leurs personnes
et leurs forces me venir asister. » Lettre datée de Béziers, 27 août 1590. Bibl. Nat.
Dupuy, t. LXI, f° 151.
8. Lettre de Henri IV à Montmorency, 8 octobre 1590. Berger de Xivrey, Recueil
des lettres missives, t. III, p. 263.
9. Saint-Lys (Haute-Garonne, arrondissement de Muret).
10. Lestrade, op. cit., p. 7.
U. Ibid., p. 8.
12. La Faille, op. cit., t. II, p. 447.
13. Dès le 15 juillet Henri IV, répondant aux jurats, leur parle 'les périls dont les
Espagnols les menacent. Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives, t. III, p. 214. Le
IIO LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Aussi le voyons-nous désormais porter ses efforts plutôt sur Agen.
r»('-s le début de septembre, une grande inquiétude se manifeste
dans cette dernière ville, où l'on apprend que d'importantes forces
royalistes se concentrent entre Nérac et Port-Sainte-Marie '.
Le 2 octobre, Matignon était à Condom d'où il ordonnait de faire
occuper les maisons des environs de Larressingle 2, afin d'empêcher
les courses des ligueurs qui occupaient cette place 3. H s'occupe
alors à renforcer les moyens de défense des villes de Gascogne et
d'Armagnac 4, de Condom en particulier où il fit venir cent cinquante
arquebusiers et la compagnie de Saint-Chamarands.
En même temps il poursuivait ses projets sur Agen, où il s'était
ménagé des intelligences 6. Les Agenais, effrayés, appelèrent Villars
et Monluc7 et démolirent tous leurs forts du côté de la ville 8.
Au reste Matignon ne pouvait plus demeurer davantage en Gas-
cogne : les Bordelais, très sérieusement menacés, le suppliaient de
revenir et le Roi lui en donna l'ordre 9.
Le 29 octobre il était encore à Condom i». Il en partit le 30 u.
Le 31 il passait àCasteljalouxia. Il arriva le 3 novembre à Bordeaux i3.
Cruseau nous dit que sa campagne avait coûté deux cent soixante-
dix mille écus t4. Il ajoute que Matignon n'aboutit à aucun résultat.
Sans doute il ne reprit ni Agen, ni Marmande, qui étaient les deux
24 septembre Montmorency écrit au Roi que 6,000 Espagnols sont entrés par Nar-
bonne et qu'il est menacé d'en voir arriver 3,000 à 4,000 autres, « ce qui m'a esté recon-
firmé par M. le Mareschal de Matignon... et de mesmes les autres preparatifz que se
faisoient en Espaigne pour entreprendre sur le pays de Bear ». Bibl. Nat. Dupiiu,
t. LXI, f° 1G1. — Henri IV dans une lettre à Montmorency, du 8 octobre, parle encore
de ces menaces d'invasion en Guyenne. Berger de Xivrey, op. cit., t. III, p. 203. —
Les projets des Espagnols furent contrecarrés par la révolte de l'Aragon, à la suite
de l'emprisonnement d'Antonio Pérès.
1. Délibération du 4 septembre. Arch. d'Agen, BB 37, f° 60.
2. Larressingle (Gers, canton de Condom). Les Ligueurs s'en étaient emparés en 1589.
Cf. Gardère (J.), Larressingle en Condomois, dans Revue de Gascoi/nc, t. XXXII, p. 301.
3. Gardère, "/>. cit., p. 302.
4. Lettre de Matignon nu Roi, du 13 novembre l.",00. Arch. hisl. du départ. <!■■ lu
Gironde, I. VII, p. 213.
5. < i.n dère, "/'. eil.. p. 302.
0. Délibérations des consuls d'Agen des 26 ri 27 octobre 1Ô90. Arch. d'Agen, BB 37,
r n » 69 \ " e1 71.
7. Délibération du 27 octobre. Vrch. d'Agen, BB 37, l'° 71. Moulue étail alors à
Domine.
8. La démolition fui décidée le 26 octobre Vrch. d'Agen, BB 37, f° 69 v°) et exécutée
le 29 \nli. d'Agen, BB 35, E° 99 v°).
'.». Lettre de Matignon au Roi, du 13 novembre 1590. Arch. hist. du départ, de lu
Gironde, I. VII, p. \M;t.
i". Reconnaissance datée de < ondom, 29 octobre 1590. Arch. «le Monaco, J* 25.
il. Le! tre du 13 novembre. Cf. note 4.
L2. .'il octobre «M. le mareschal estant arrivé en ceste ville ». 1 er novembre «après
le despari de monsieur «le Matignon ». Vrch. de Castel jaloux, CC 2 (Arch. de Lot-et-
( iaronne, E suppl. 24 10*).
13. Cruseau, Chronique, t. I. p. 32.
II. Ibid.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE I I I
places les plus fortes de la Ligue. Mais n'oublions pas qu'avec une
armée aussi peu disciplinée que l'était alors la sienne, les grosses
entreprises étaient impossibles. D'autant plus que, tandis que le
maréchal était en Gascogne, Turenne avait emmené vers le Roi les
meilleures troupes de la province i. Il ne resta plus guère que des
bandes habituées à vivre de leurs ravages sur le pays 2, au reste mal
payées, et contre lesquelles Matignon avait à sévir presque autant
que contre les ligueurs. Il se rendit en Gascogne en policier bien plus
qu'en conquérant : et l'insistance avec laquelle, aussitôt après son
départ, ses lieutenants réclament son retour 3 semble bien nous
indiquer que sa présence ne fut point aussi inutile que le dit Cruseau.
III — Bordeaux menacé.
M\tignon a Rions et a Mussidan.
Le 1 er mars 1590, avant de partir pour la Gascogne, Matignon
avait rendu une ordonnance interdisant aux gens de guerre de
s'approcher à plus de six lieues de Bordeaux « pour empescher que,
soubs le voile du bien et service du Roy, il ne soit attenté en la
dicte ville »4. Cependant, la plus «grande défiance 5 » ne cessa de
régner en ville aussitôt après le départ du maréchal. Le 16 avril
1590, le Parlement fit placer des sentinelles sur les clochers non
seulement de Bordeaux, mais de toute la sénéchaussée, afin d'avertir
de l'approche des gens de guerre 6. D'autre part, Matignon avait
autorisé les paysans à repousser par la force les gens de guerre qui
1. Turenne séjourna longtemps à Nérac, immobilisé par sa maladie. Une lettre de
lui datée de Nérac, 1 er janvier 1590, a été publiée dans la Revue de Gascogne, t. VII,
p. 236. C'est là qu'il commença à rassembler des troupes et il s'apprêtait à partir auprès
du Roi, quand l'arrivée de Matignon en Gascogne retarda son départ. Cf. lettre au Roi
datée de Nérac 25 avril 1590, dans Annuaire bulletin de la Société de l'Histoire de France,
1866, p. 9. — A la fin d'avril il dut quitter Nérac dans l'intention d'aller à Turenne,
pour sa santé. Cf. lettre du 25 avril. — Il s'arrêta à Caumont, d'où il écrit au Roi, le
8 mai. Ribl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 273. C'est en juin ou juillet qu'il dut se mettre en
route pour aller rejoindre le roi : le 12 juillet il est à Issigeac. Les jurades de la ville
de Bergerac, t. IV, p. 244. Vivant le rejoint à Pons. Faits d'armes de Geoffroy de Vivant,
p. 64. En juillet Henri IV apprend qu'il est en Poitou. Lettre à Matignon, du 20 juillet.
Rerger de Xivrey, op. cit., t. III, p. 219. Il rejoignit le Roi le 30 août au moment de la
levée du siège de Paris. Cf. lettre de Henri IV du 10 mai 1590. Pièce just. n° 14, p. 345,
note 1.
2. Cf. lettre du Parlement au Roi, 25 octobre 1590. Arch. hisl de la Gironde, t. VII,
p. 209.
3. Lettre de Baranneau à Matignon, du 27 décembre 1590. Arch. hisl. de la Gironde,
t. XLIV, p. 236. — Lettre de Dufranc à Matignon, 6 janvier 1591. Ibid., p. 239 —
Lettre des consuls de Condom à Matignon, 9 janvier 1591. Arch. de Monaco, .1* 21,
f° 363.
4. Ordonnance datée de Cordeaux, 1 er mars 1590. Arch. de Rordeaux, AA 17.
".. Darnal, Supplément des Chroniques de la nohb- ville et cité de Bourdeaus, p. 102.
»'.. Arch. de Bordeaux, JJ 386.
112 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
contreviendraient à son ordonnance du 1 er marsi. Les populations
de l'Entre-deux-Mers en profitèrent pour courir sus à tous les soldats ;
il fallut <[ue par une nouvelle ordonnance Matignon fît cesser leurs
excès a.
L'absence du maréchal se prolongeant, les dangers devinrent plus
grands. Après le départ de Turenne surtout, il ne resta plus de
troupes pour assurer la police dans b Bordelais et les régions avoi-
sinantes. La Guyenne, écrivait le Parlement au Roi, « se trouve
aujourd'hui desnuée quasi de toutes forces, partie desquelles sont
allées vers Vostre Majesté; les aultres sont si petites et si peu
craintes que vos bons subjectz n'y trouvent point de défense et de
protection "3.
Au reste, à quoi donc auraient servi des soldats? L'on n'avait pas
de munitions à leur donner. Depuis le mois d'août 1589, Matignon se
plaignait du manque de poudre. « C'est à quoy il vous fault le plus
pourvoir,» lui écrivait FavasA. Le maréchal songea d'abord à en
acheter à La Rochelle. Le manque d'argent l'en empêcha 5. Pendant sa
campagne de Gascogne, il s'en procura à NavarrenxC. Mais au retour
il s'en trouva fort démuni : Bordeaux n'en avait point à lui fournir?.
On dut en acheter à l'étranger : la ville de Bordeaux passa un contrat
avec des marchands qui en firent venir de Flandre et d'Allemagne 8.
A la faveur du manque de troupes et de l'absence du maréchal,
les rebelles gagnèrent peu à peu du terrain, de sorte que Bordeaux
finit par se trouver « comme assiégé »g.
Le 25 juillet 1590, un certain capitaine Lafaye, à la tête d'une
soixantaine de partisans, surprit Saint-Émilion >o. Cette ville appela
1. Ordonnance du 1 er mars.
2. Damai, op. cil., p. 102.
3. Lettre du Parlemenl au roi, du 25 octobre 1590. Areh. hist. du départ, de la Gironde,
I. VII, p. 209.
4. Lettre du 3 lévrier 1590. Air h. de Monaco, J* 21, ï° 296.
5. Lettres de Matignon à Henri de Navarre, du 2 août 1589. Bibl. Mat. Dupuy,
I. I.X1, f° 23; H à Henri [II, du t août. Ibid., I" 26.
ii. Wavarrenx (Basses-Pyrénées, arrondissemenl d'Orthez). — Dus le 27 janvier 1590,
dans une lettre datée de .legun. La Motte-Gondrin prévient Matignon qu'il a ramené
dix milliers de i Ire de Béarn. Vrch. de Monaco, .1 * 21 , l'° 281. — En juillet il eu ri IV
ordonne à Matignon d'aller chercher des poudres a Navarrenx. Lettre du 20 juillet 1590.
Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives, t. III, p. 219.
7. Cf. lettres de Matignon et du Parlement au roi, des 13 et 15 novembre 1590.
Arch. hist. <lu départ, de lu Gironde, t. VII, pp. 213 et 216.
8. Délibération des jurais du :> décembre 1590. Inventaire des registres de laJurade,
l. I. p. 355 Déclaration des marchands de Middlebourg, du ;i septembre 1591. Ibid.
9. Lettre du Parlement au roi, du 15 novembre L590. Arch. hist. du départ, de la
mde, t. \ II. p. 216.
10. Saint-Émilion (Gironde, arrondissement de Libourne). Cruseau, Chronique, t. I,
p. 28.— \--i mblée générale du 11 août 1590 en la maison commune de Saint-Émilion.
Arch. hist. du départ, de lu Gironde, t. XXXV, p. I 18 e1 sq. — Guinodie, Histoire de
I. il", unit , I. II, pp. 317 et ;il^.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE I 1 3
aussitôt au secours et de tous les environs, de Bordeaux notamment,
l'on envoya des forces; un capitaine béarnais qui se rendait à l'armée
du Roi, Sainte-Colombe, passait alors par la région. Il se mit à la
tête des renforts et reprit Saint-Émilion. Mais, à peine y fut-il entré,
qu'il se mit à son tour à piller la ville. 11 fallut que Merville et Bar-
rault intervinssent; Sainte-Colombo consentit à se retirer, au prix
de quatre cent six écus et d'un cheval qui lui furent donnés par les
jurats de Saint-Émilion i.
Au mois d'octobre la situation s'aggrava brusquement.
D'une part, le gouverneur de Blaye, Lussan, sans se déclarer
ouvertement pour la Ligue, se mit à percevoir des droits écrasants
sur les navires qui passaient devant sa ville 2.
D'autre part Rions 3 et Bourg 4 furent surpris par les rebelles.
Ils s'emparèrent de Rions le 25 octobre 5, avec l'aide de forces
qu'ils placèrent en embuscade dans le couvent des Cordeliers, tout
voisin d'une des portes de la ville. Puis, craignant d'être surpris à
leur tour par le même moyen, ils s'empressèrent de faire démolir
le couvent 6.
(A suivre.) François GEBELIN.
1. Assemblée du 14 août. Cf. note 2. Cruseau, op. cil., t. I, p. 28.
2. A partir du 13 octobre. Cruseau, Chronique, t. I, p. 31.
3. Bions (Gironde, canton de Cadillac).
4. Bourg-sur-Gironde (Gironde, arrondissement de Blaye).
5. Lettre du Parlement au roi, du 25 octobre 1590. Arcli. hisl. de lu Gironde, t. VII,
p. 209. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 30.
6. Lurbe (de), Chronique bordelaise, f° 52. — De Thou, 1. XCIX, S 13. — Les Ligueurs
étaient conduits par un capitaine Labarthe. 11 n'y eut pour ainsi dire pas d'effusion de
sang; seul le juge fut blessé. Cruseau, "/*. cit., t. I, p. 30.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX
A TRAVERS LES SIÈCLES
OU CATALOGUE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
DES VUES ET PLANS GENERAUX DE LA VILLE DE BORDEAUX
DES ORIGINES A LA FIN DU XIX e SIECLE
(Suite.)
$ III. — PLANS ET VUES DU XVIII e SIÈCLE
52. - - (1705.) — ■ Plan des Ville et Châteaux de Bour-
deaux, Capitale de la Guienne et du Bourdelois et de ses
environs. 1705. Échelle : 2 pouces 10 lignes 1/2 pour 100.
Dimension: l m 18xl m 45. — Manuscrit inédit (Archives natio-
nales, N, 2 e cl., n° 2).
Grand plan géométral anonyme, très remarquable et signalé ici
pour la première fois, car l'inventaire de la série N des Archives
nationales, cartes et plans, ne donne aucun détail. Ce plan est
dessiné en couleurs, il donne les faubourgs très étendus et très
détaillés, les remparts avec leurs forts, les rues, les monuments, mais
il n'y a pas les noms; pour les monuments seulement (églises, cou-
vents, etc.), des numéros renvoient à une légende qui est en dehors
du cadre. Par son importance et la perfection de son exécution, ce
plan est un document de premier ordre. L'administration municipale
de Bordeaux, à laquelle nous l'avons signalé, devrait le faire repro-
duire pour ses archives après l'avoir fait examiner avec soin par
une personne compétente. Pour ce qui nous concerne, nous n'avons
pas eu le temps de l'étudier avec soin et nous ne pouvons ici en
donner wno désignation plus complète.
Il y a aux Archives nationales, dans les séries F, N et O de nom-
breux plans partiels concernant Bordeaux qui sont inconnus et
qu'il serait utile de faire inventorier en détail.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES Il5
53. — (Début du xvin* siècle.) — Plan de la Ville et
Châteaux de Bourdeaux avec ses environs.
Dimension : 0,460 X 0,615 mill. — Manuscrit inédit. (Biblio-
thèque nationale, dép. des Estampes, Topographie de la France.)
Plan géométral très curieux et très finement dessiné en deux
teintes, rose et verte; le trait est noir. Il est anonyme et non daté.
Il montre la ville telle qu'elle était au commencement du xvm e siè-
cle, avant les grands travaux exécutés sous les administrations des
intendants Boucher et de Tourny. Il n'y a pas de noms de rues ni
de monuments, mais une légende renvoie à quelques-uns de ces
derniers. Les faubourgs sont très détaillés et comprennent les Char-
trons, le faubourg Saint- Seurin, la Chartreuse et les faubourgs
Sainte-Croix et de La Bastide.
54. — (Début du xviii* siècle.) — Bordeaux. S. cl.
Dimension : 0,40 X 0,87. — Manuscritinédit. (Bibliothèque natio-
nale, dép. des Estampes, Topographie de la France.)
Plan géométral anonyme et non daté, dessiné au trait noir sans
teintes et représentant la ville au commencement du xvm e siècle.
On y voit les rues, les monuments principaux, les remparts, le
Château-Trompette, mais sans noms ni légende. Les faubourgs et
la rivière ne s'y trouvent pas. Il n'y a pas de titre.
55. — (Début du xvin* siècle.) — Bordeaux. S. d.
Dimension : 0.40 x 0,56. — Manuscrit inédit. (Bibliothèque natio-
nale, dép. des Estampes, Topographie de la France.)
Plan géométral anonyme et non daté, dessiné avec teintes et nous
montrant encore Bordeaux au commencement du xvni e siècle, mais
ne donnant pas l'enceinte fortifiée et les forts; les rues ne sont pas
tracées et il n'y a pas les faubourgs. Une légende renvoie au plan.
Joli dessin.
5G. — (1729.) — Carte de partie du Cours la Rivière
Garonne, passant devant Bordeaux, qui comprend toute la
grande portion circulaire qui forme le Port à comancer à la
hauteur de Bourbonnette où cette Rivière se redresse eu
I 1 6 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
montant; A; et finit aux environs de L'Ormon où elle reprend
un cours droit en descendant; B; pour servir à marquer les
courants tant du montant que du dessandant de la Rivière,
la juste position des nouveaux bancs de sable qui se sont
formés dans son cours, suivant les différantes sinuosités de
l'une et de l'autre Rive. Plus le profil de la ditte Rivière
passant par la ligne; C; D; qui fait voir la disposition du
terrain des deux costés opposez, les profondeurs d'eau de
basse mer et les différents mouvements des Marées. Le tout
levé géométriquement sur les lieux et placé sur le raport et
les observations des principaux pilotes du pays, au jour de
la plaine lune, le 11 e juin 1729.
Dimension: 0,78xl m 63. — Manuscrit inédit. (Bibliothèque de
l'Arsenal à Paris, manuscrits, carton 6439, n° 157.)
Carte anonyme dessinée très finement en trois couleurs et donnant
le cours de la Garonne sur une grande largeur devant Bordeaux,
entre les faubourgs des Chartrons et de Sainte-Croix. Nous l'avons
comprise dans ce catalogue parce qu'elle contient le plan géométral
de toute la partie de la ville qui borde le fleuve sur une assez grande
profondeur, y compris les forts Louis et du Château-Trompette. Il
n'y a pas de noms de rues. Dans le bas et en cartouche, une vue
panoramique de Bordeaux peinte à l'aquarelle, très jolie mais
inexacte. Le long titre ci-dessus est inscrit dans un cartouche avec
entourage du style Louis XV et surmonté de l'écu de France. Du
côté opposé, une légende avec numéros de renvoi aux monuments
et aux forts.
Dans ce même carton 6439 des Manuscrits de la Bibliothèque de
l'Arsenal se trouvent plusieurs plans des forts de Bordeaux, de
Blaye, du Médoc, de la tour de Cordouan (voir le catalogue imprimé
des Manuscrits), un plan géométral de Bordeaux que nous décrivons
sous le numéro 62, et un très joli plan géométral de Libourne dressé
par Réveillaud, architecte et géographe à Blaye.
57. -- (1733.) Plan de la Ville de Bordeaux telle
qu'elle était en l'année 1733 et dans lequel on a observé ses
différents accroissements. Dédié et présenté à M. de Tourny,
Conseiller d'État, par son humble et très obéissant serviteur
J. Lattre. Paris, chcs Lattre, graveur, rue Saint-Jacques, au
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX V TRAVERS LES SIECLES 117
coin de celle de la Par cheminer ie, à la Ville de Bordeaux. Avec
privilège du Roy. S. d. (1759).
Dimension : 0,58 X 0,78. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral anonyme, très finement gravé et très exact. Cer-
tains exemplaires ont les constructions teintées en rose et les églises
en bleu. Il n'est pas daté, mais la signature de l'artiste qui a gravé
le joli cartouche contenant le titre ci-dessus, l'habile graveur de
vignettes Choffard, est suivie du millésime 1759, ce qui nous donne
la date exacte de l'exécution du plan. Il a donc été publié après le
grand plan de 1755 (numéro 60) qui montre Bordeaux après les
grands travaux d'embellissement exécutés sous l'administration
de l'intendant de Tourny et on a voulu montrer ainsi ce qu'était la
ville avant sa transformation au milieu du xvm e siècle. C'est pour
cela que ce plan est dédié à l'intendant de Tourny, qui quitta Bor-
deaux en 1757, et que l'élégant cartouche contenant le titre se
compose de sujets allégoriques représentant une vieille masure, le
Bordeaux avant M. de Tourny, et un superbe temple à colonnes,
le Bordeaux après M. de Tourny, avec, au-dessous, les armoiries
du fastueux intendant, flatterie un peu exagérée, car les travaux
d'embellissement étaient commencés et même très avancés lorsque
de Tourny arriva à Bordeaux : la place Royale notamment, aujour-
d'hui place de la Bourse, ce chef-d'œuvre d'architecture, et toute
la belle façade des quais au sud de la ville étaient complètement
terminées. En face de ce cartouche, on voit une légende intitulée :
« Précis géographique et historique sur la ville de Bordeaux. »
Ce plan est remarquable et très précieux pour l'étude de la topo-
graphie de la ville au xvi e et au xvii e siècle. Il est des plus com-
plets, il nous donne tous les faubourgs très étendus et très détaillés,
la Garonne, la pointe de La Bastide, les trois enceintes indiquées
par des lignes de couleur, toutes les rues et tous les monuments
avec tous leurs noms. Il ;i été reproduit en réduction dans l'album,
pi. 5, de Bordeaux, Aperçu historique, 1892 (voy. numéro 108), et
dans V Histoire de Bordeaux de C. Jullian, 1895.
58. — (1738.) Vue et Perspective du Port et de la
Ville de Bordeaux. — A. Marolles fecit, 1738.
Dimension : 0,70 X l m 45. — Dessin à la plume sur vélin, inédit
(collection de l'auteur).
Il-S 1A TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES
Grande vue panoramique prise depuis les hauteurs de Lormont
sur la rive droite de la Garonne. Premiers plans très importants
avec de grands arbres, des constructions et des personnages, le tout
dominant le lleuve, au delà duquel on voit la ville se développant
en demi-cercle depuis Paludate jusqu'à Bacalan. Dessin très fin et
très artistique. Dans le ciel, les armoiries de France dans une bande-
role portant le titre ci-dessus, et dans le bas du premier plan, un
gracieux cartouche dans lequel on voit, très finement dessinée, la
nouvelle place Royale avec la statue de Louis XV, qui ne fut inau-
gurée qu'en 1743. Nous ne pouvons mieux faire pour indiquer l'ori-
gine de ce dessin que de transcrire ici un extrait de la délibération
de la Jurade bordelaise du 18 novembre 1758 :
« Sur ce qui a été représenté que le sieur Marolles, dessinateur,
ayant été chargé par Monsieur de Boucher et par mess rs les Jurats
de dessiner à la plume, la vue et perspective du port et ville de
Bordeaux, il s'était acquitté de ce travail en dessinant lad. vue en
perspective qui embrasse la façade du port et de la ville, depuis
la maison du s r Hostein, située au fauxbourg de la Paludate près
l'estey Majou, jusques à Bacalan, et qu'il est convenable de donner
une récompense proportionnée audit S r Marolles, tant pour la
consommation de cet ouvrage qui est d'une grande perfection, que
pour en faire le transport en la ville de Paris, attendu le dessein
que M ,s les Jurats ont formé de présenter très respectueusement
à Sa Majesté cette vue perspective... », le conseil décida qu'il
serait alloué au sieur Marolles une somme de 3,000 livres, savoir
2,400 livres pour son travail et 600 livres pour les frais de son
voyage et le transport de la perspective.
A. Marolles est un habile dessinateur et aquarelliste du xvni c siè-
cle connu et sur lequel on trouvera quelques notes biographiques
dans les Dessinateurs d'illustrations au xvm» siècle, par le baron
Roger Portalis, Paris, 1877, t. I, p. 380, notes qui nous apprennent
qu'on pouvait voir exposés au Salon de Paris de 1739, sous le nom
de Marolles, ingénieur du Roy, deux dessins à la plume, une Vue
de La Chapelle, près Nogeni-le-Rolrou, et celle de la Place Royale
de Bordeaux. Ce dernier dessin est évidemment la vue que nous
désignons ici.
L'Intendant de la Généralité de Bordeaux, Claude Boucher, sous
l'administration duquel on avait construit, de 1723 à 1743, la belle
ligne des quais au sud de Bordeaux, la place Royale, aujourd'hui
place de la Bourse, avec les élégants pavillons de la Douane et de
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES II<)
la Bourse et la superbe statue équestre du Roi, renversée et détruite
en 1792 par la populace, l'Intendant, disons-nous, et les Jurats
avaient voulu, en faisant exécuter ce dessin, montrer au Roi la vue
générale de sa bonne ville de Bordeaux, qu'il n'avait jamais visitée,
la place Royale et la magnifique statue qu'on allait ériger en son
honneur. On voit que les Jurats firent bien les choses.
Après avoir été exposée au Salon de Paris, cette vue de Bordeaux
fut probablement placée dans les galeries de Versailles d'où, par
les hasards de nos révolutions sans doute, elle est allée échouer dans
la boutique d'un marchand d'estampes où nous l'avons trouvée il
y a quelques années, privée de son cadre et en assez mauvais état.
Nous l'avons fait réparer avec soin et encadrer de nouveau, et c'est
aujourd'hui une des pièces les plus intéressantes de notre collection.
59. — (Vers 1750.) — Plan de la Ville de Bordeaux au
xvm e siècle. S. à.
Dimension : 2 m 50 X 4 mètres. — Manuscrit inédit. (Archives de
la Gironde, plan n° 1531.)
Ce grand plan géométral anonyme, teinté en rose, est un projet
de travaux à exécuter du temps de l'administration de l'intendant
de Tourny. Il n'est pas daté et n'a pas de titre; nous lui avons
donné celui que nous avons relevé sur le catalogue des Archives,
désignation qui est bien vague; il a dû être dressé vers le milieu
du xvm e siècle. Il ne donne que les principales voies, sans aucun
nom ni légende.
Les Archives départementales de la Gironde possèdent une col-
lection très importante de plans partiels concernant Bordeaux et
tout le département. Ils ont été tout récemment reclassés et cata-
logués sur fiches.
60. — (1755.) - Plan Géométral de la Ville de Bor-
deaux et de parties de ses faubourgs. Levé par les ordres de
M. de Tourny, Intendant de la Généralité et de Mrs. les
Maire, Sous-Maire, et Jurats Gouverneurs de ladite Ville,
par les S rs Santin et Mirail, Géographes, en 1754. Gravé à
Paris par J. Lattre en 1755. Avec privilège du Roy. Dédié
et présenté au Roy par ses très humbles et très fidelles sujets
les Maire, Sous-Maire, Jurats, Procureur-Sindic et Secrétaire
Î30 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
de la Ville. Se vend à Paris, chez Lattre, Graveur, rue Sainl-
Jacques, à la Ville de Bordeaux.
Dimension : 0,75 x l m 05. — Gravure sur cuivre.
Ce très beau plan géométral a été établi à l'échelle de 27 lignes
pour cent toises. Il est très finement gravé au burin en deux feuilles.
Il est très complet. Il représente la ville au milieu du xvm e siècle,
telle qu'elle était après l'achèvement des grands travaux d'embellis-
sement exécutés sous les administrations des intendants Boucher
et de Tourny, de 1720 à 1754. On y trouve toutes les voies et tous
les monuments avec leurs noms. Les faubourgs sont très étendus
et très détaillés. Celui de la Bastide, à la pointe de la rive droite,
n'a encore que deux ou trois maisons. Mais la grande enceinte
fortifiée du xiv e siècle a disparu pour faire place à de grandes voies,
sortes de boulevards extérieurs qui portent aujourd'hui les noms de
cours du Jardin-Public, de Tourny, d'Albret, d'Aquitaine et Saint-
Jean. On y remarque de plus un vaste parc dit Jardin public,
établi à cette époque, et qui, transformé en 1858 en jardin dans
le style anglais, fait aujourd'hui l'admiration des étrangers. Il y a
toujours la grande forteresse du Château-Trompette dont les glacis
s'étendaient encore sur le vaste espace de terrain qui forme actuelle-
ment et depuis la Restauration seulement le magnifique quartier
des Quinconces. Dans le haut du plan, deux cartouches contenant
le titre ci-dessus, très bien gravés avec des ornements dans le goût
du temps, l'un surmonté de la médaille, droit et revers, qui avait
été gravé par Du Vivier à l'occasion de la pose de la première pierre,
en 1733, de la statue de Louis XV, sur la place Royale, l'autre por-
tant l'écu de France fleurdelisé et les emblèmes du pouvoir.
Certains exemplaires de ce plan ont une bordure rapporl •'••■.
large de 10 centimètres et se composant de neuf petites feuilles,
reproduisant admirablement gravés les principaux monuments de
la ville. En voici la liste avec les titres exacts : 1° Porte de l'Arche-
vêché, bâtie en 1609; 2" Porte des Capucins, commencée en 1744
et terminée en 1746, du dessin du S 1 Montaigut; 3° Place et Porte
Bourgogne, ôommencée en 1751 et achevée en 1755, du dessin de
M 1 ' Ange-Jacques Gabriel; I" Porte d'Aquitaine, bâtie en 1754 et
1755, du dessin du S 1 ' Portier; 5° Portail de l'église paroissiale de
Saint-Michel, bâti en 1558; 6° Portai! de la maison professe des
Jésuites, bâtie en 1676; 7° Porte du Caillau, bâtie en 1494; 8° Vue
du Palais Gallien; 9° Galeries du Jardin public, bâties en 1753 et
LA TOPOGRAPHIE DE ISORDEAl X A TRAVERS LES SIECLES 12 1
1754, du dessin du S r Portier; 10° Clocher de Saint-Michel; 11° Porte
Tourny, construite en 1745, du dessin du S r Portier; 12° Place
Royale, commencée en 1730, achevée en 1754, du dessin de Jacques
Gabriel; 13° Porte Royale, construite en 1750, du dessin de Ange-
Jacques Gabriel; 14° Clocher de Pey Berland, bâti en 1440; 15° Porte
Dijeaux, bâtie en 1748; 16° Portail de l'Église Cathédrale de Saint-
André, bâti en 1400; 17° Portail de l'église des Jacobins, bâti en 1707.
Les monuments portés sous les numéros 1, 2, 11 et 13 n'existent plus.
Ce plan a été gravé aux frais de la Ville, à la suite d'un traité
passé entre l'intendant de Tourny et le graxeur parisien Lattre,
le 26 mars 1753, traité confirmé par délibérations de la Jurade
en date des 29 mars et 30 avril de la même année. Les conditions
imposées au graveur étaient : délai d'un an, tirage à 500 exemplaires,
dont trente de premier tirage collés sur toile ; prix, 2,500 livres, les
cuixTes restaient la propriété de Lattre. Il y a eu, vers 1780, en 1804
et en 1825, de nouveaux tirages axec retouches; nous les décriions
à leur place chronologique (numéros 67 et 74).
61. — (1760.^ - Plan de la Ville et faubourgs de Bor-
deaux. A Paris, chez Laltré, graveur, rue Sa inl- Jacques, au coin
de celle de la Par cheminer ie, à la Ville de Bordeaux. Avec
Privilège du Roy. 1760.
Dimension : 0.425 x 0,710. — - Gravure sur cuivre.
Plan géométral très bien gravé, très fin, qui n'est qu'une réduction
à une plus petite échelle du grand plan précédent. Les faubourgs
sont cependant un peu plus étendus: ceux de Sainte-Croix et de
La Bastide surtout. Il n'y a pas les noms des rues ni ceux des monu-
ments, mais ces noms sont portés sur des tableaux de chaque côté
du plan, comptant 399 numéros de renvoi aux rues, aux portes de
ville, aux églises, communautés religieuses, chapelles, collèges,
hôpitaux et hôtels des administrations. Le cuivre de ce plan est
conservé aux Archives municipales de Bordeaux; il en a été fait en
1885 un tirage qui n'a pas été mis dans le commerce.
62. — (Vers 1760. - - Plan de la Ville de Bordeaux, de
ses faubourgs et d'une partie de ses environs. S. d. (vers 1760).
Dimension: 0,48x0,68. — Manuscrit inédit (Bibliothèque de
l'Arsenal de Paris, Manuscrits, carton n° 6439).
122 LA l'Ol'OGRAPUlE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
Plan géométral anonyme, très finement dessiné et colorié en trois
teintes. Il n'y a pas les noms des rues ni ceux des monuments,
sauf pour les forts et quelques-unes des églises. On y voit le Château-
Trompette et les grands travaux du milieu du xvm e siècle, le Jardin
public, le cours du Jardin public, etc. Très joli plan.
63. — (Vers 17 70.) — Bordeaux. S. d.
Dimension : 0,22 X 0,33. — Manuscrit inédit (Archives munici-
pales de Bordeaux).
Joli plan géométral anonyme, dessiné en trois teintes, relié dans
un album sans côte, aux Archives municipales de Bordeaux. Il
nous montre la ville et ses faubourgs, mais il n'y a pas de noms
pour les rues ni pour les monuments. Une légende renvoie, avec des
numéros, aux monuments et aux établissements publics, une autre
légende porte une notice explicative. Ce plan n'est pas daté, mais
comme il donne la ville avec les travaux d'embellissement du milieu
du xvni c siècle, et qu'il n'y a pas encore la salle de spectacle com-
mencée en 1770, il a été dessiné avant cette date, mais vers cette
époque.
64. — (1773.) — Plan de la Ville de Bordeaux avec ses
environs. Se vend chez Noblel, marchand d'estampes, à la
Bourse, du côté du Chapeau rouge, vis-à-vis le cadran, près d'un
lunetier, à Bordeaux. A Toulouse. S. d. (1773).
Dimension : 0,480 x 0,585 mill. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral anonyme, très finement gravé et qui parait être
une contrefaçon du petit plan de Lattre de 1760 (numéro 61), dans
les mêmes dimensions. Cependant, comme nous allons retrouver ce
même plan sous la date de 1787 (numéro 71), avec quelques change-
ments et au nom de Lattre, il est difficile de faire une attribution.
C'est toujours le Bordeaux du milieu du xvni e siècle, mais avant
la construction de la Salle de spectacle qui a eu lieu de 1770 à 1780.
Le seul exemplaire que nous ayons vu de ce plan est conservé à
la Bibliothèque de la Chambre de commerce de Bordeaux où il
est classé sous la date de 1773, ce qui est à peu près exact.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES l'ÏS
65. — (1776.) — Plan géométral de la Ville et Faubourg
de Bordeaux, avec tous les changements laits jusqu'à présent.
London, 1776. Prix 3 livres.
Dimension : 0,525 X 0,700 mill. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral anonyme qui n'a pas été publié à Londres, comme
l'indique son titre, mais très probablement à Bordeaux et qui doit
être une contrefaçon à une échelle un peu plus grande du petit
plan de Lattre, de 1760 (numéro 61), qui avait un privilège pour
plusieurs années. Il est très bien gravé et il y a eu des épreuves
coloriées en trois teintes. On y voit toutes les rues et tous les monu-
ments avec leurs noms. De plus, c'est le premier plan qui nous montre
le nouvel Archevêché, le palais Rohan, aujourd'hui l'Hôtel de Ville,
et la Salle de spectacle de l'architecte Louis, le Grand-Théâtre
actuel, monuments grandioses et remarquables, à cette époque en
construction, et dus à l'initiative de deux princes fastueux, le
Cardinal prince de Rohan, archevêque de Bordeaux, et le Maré-
chal de Richelieu, gouverneur de Guyenne. Le titre est contenu
dans un joli cartouche gravé, orné de personnages et d'objets allé-
goriques. Il y a eu de ce plan deux autres tirages avec retouches
qu'on trouvera à leur place chronologique en 1787 et 1791 (numéros
72 et 73).
06. — (1777.) — Plan de Bordeaux. 1777.
Dimension : 0,35 X 0,43. — Manuscrit inédit (Bibliothèque natio-
nale, départ, des Cartes et Plans, D, 1633).
Plan géométral anonyme très finement colorié eu trois teintes.
C'est encore le Bordeaux du milieu du xvm e siècle sans le Grand-
Théâtre. H y a les faubourgs.
Il n'y a de noms ni pour les rues ni pour les monuments, mais
ces derniers portent des numéros auxquels renvoie une légende
surmontée du monogramme E. L.
La Bibliothèque nationale ne possède ce plan que depuis 1892.
C'est le seul intéressant que nous ayons trouvé au dép. des Cartes
et Plans, le dép. des Estampes est beaucoup plus riche sous ce
rapport.
67. — (1780.) — Plan géométral de la Ville de Bor-
I _>. \ LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS UES SIECLES
deaux et de partie de ses faubourgs... (même titre que le
numéro 60).
Second tirage du grand plan de Lattre du 1755 avec la bordure
de monuments. Le cuivre a subi, pour ce tirage, quelques retouches.
On y voit la nouvelle Salle de spectacle, le Grand -Théâtre actuel,
chef-d'œuvre de l'architecte Louis, qui fut terminée et inaugurée
en 1780. Le plan nous donne encore le projet de la place Louis XVI,
de Louis, place qui devait remplacer la forteresse du Château-Trom-
pette qui ne sera définitivement démolie que sous la Restauration
et sur l'emplacement de laquelle on a établi, de 1815 à 1820, la
magnifique esplanade des Quinconces. Dans la bordure, on a rem-
placé la Porte de Tourny par une vue du Grand-Théâtre. Le cuivre
de cette vue est conservé aux Archives municipales de Bordeaux
et on en trouve dans le commerce des épreuves tirées à part en
couleurs. C'est pour montrer ces différentes modifications du quar-
tier du Château-Trompette, exécutées ou projetées, que Lattre fit
un nouveau tirage de son plan, avec retouches, et on peut placer la
publication de ce tirage vers 1780, un peu avant ou un peu après,
bien que l'éditeur n'ait pas cru devoir changer le millésime et qu'il
ait laissé la date de 1755.
Comme pour le premier tirage, il a été publié des épreuves avec
ou sans la bordure de monuments. Ce second tirage a été repro-
duit en réduction et gravé sur pierre dans Bordeaux, Aperçu his-
torique... 1892, op. cit., et dans l'Histoire de Bordeaux de C. Jul-
lian, 1895.
68. — (Vers 1780.) — Plan Géométral de la Ville de
Bordeaux et de parties de ses faubourgs. S. d. (vers 1780).
Dimension : 0,84 X l m 10. — Manuscrit inédit (Bibliothèque
nationale, dép. de* Estampes, fonds Détailleur).
Très beau plan géométral anonyme, finement colorié en trois
teintes. Ce pourrait être un calque du grand plan de Lattre, de
1755-1780; il en a à peu près la même dimension, il a le même
cadre; il n'a pas, bien entendu, la bordure de monuments, et comme
on y voit le Grand-Théâtre, le projet de la place Louis XVI, nous
en avons placé la publication vers 1780. Les rues et les monuments
n'ont pas de noms.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES I2Ô
69. — (1782.) — Plan de la Ville de Bordeaux, avec
le Canal de Ceinture et quelques autres embellissements pro-
jettes par Monsieur Du Pré de Saint-Maur, Intendant en
Guyenne. S. d. (1782).
t
Dimension : 0,37 X 0,40. — Gravure sur cuivre.
Dans Mémoire relatif à quelques projets intéressants pour la Ville
de Bordeaux, lu à l'Académie de celte ville le 7 mars 1782. Bordeaux,
1782, in-4°.
Le principal projet de ce mémoire était d'entourer la ville d'un
canal dont les rives auraient été complantées d'arbres et qui devait
s'amorcer en amont de la Garonne, en Paludate, pour aboutir à
Bacalan, en formant un demi-cercle autour de la ville. Le but de
ce canal était d'aérer et d'assainir les quartiers extra muros.
Ce plan géométral anonyme indique le tracé de ce canal et un
nouveau projet pour la place Louis XVI, projet qui ne sera pas le
dernier, car à la fin du xvm e et au commencement du xix e siècle,
chaque architecte avait établi des plans pour cette place. Nous avons
dans notre collection le dessin original du plan de Dupré de Saint-
Maur. intendant, qui fut un administrateur remarquable, s'intéres-
sant à tout ce qui pouvait augmenter le bien-être des Bordelais,
digne successeur en un mot des Boucher et des Tourny.
Il y a encore sur ce plan le tracé d'un projet de pont de bateaux
sur la Garonne, à l'endroit où est de nos jours le pont de pierre, et
des projets de percement de nouvelles voies indiquées par des lignes
rouges.
70. - - (Fin du XVIII e siècle.) - Atlas des plans des fiefs
possédés dans Bordeaux par le Chapitre de Saint-André. S. d.
ni titre (fin xvin e siècle).
In-plano, manuscrit inédit (Archives départementales de la
Gironde, série des plans, n° 1530).
Cet atlas contient 19 plans géométraux double in-plano, numé-
rotés de 1247 à 1265, représentant les quartiers de la ville et de la
banlieue dans lesquels le Chapitre de la Cathédrale Saint-André
avait des fiefs qui sont indiqués par une teinte rose et sur lesquels
sont inscrits les noms des propriétaires. Ce recueil donne ainsi à
une grande échelle le plan géométral de presque toute la ville <l
I^f) LA TOPOGRAPHIE DE BORDE \T'\ \ TRAVERS EES STÈCLES
offre un grand intérêt pour les recherches sur sa topographie à cette
époque.
71. — (1787.) — Plan de la Ville de Bordeaux, réduit
d'après celui en quatre feuilles, présenté au Roi. Avec les
changements jusqu'à Octobre 1787. A Paris, chès Lattre, Gra-
veur ordinaire du Roi, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle de la
Par cheminer ie, à la Ville de Bordeaux. Avec privilège du Roi.
Prix 2 livres.
»
Second tirage du plan de 1773 (numéro 64) publié à Paris par
Lattre, avec un changement de titres et quelques adjonctions
comme la Salle de spectacle, le projet de la place Louis XVJ.
Mais il n'y a pas le nouveau palais archiépiscopal qui à cette époque
était terminé depuis plusieurs années. Ce tirage est tout aussi rare
que le plan original ; nous ne connaissons que l'exemplaire de notre
collection et celui des Archives municipales de Bordeaux.
72. — (1787.) — Plan Géométral de la Ville de Bor-
deaux, avec tous les changements faits jusqu'à présent. Lon-
don, 1787. Prix : 3 livres.
Second tirage du plan de 1776 (numéro 65); la seule retouche qui
ait été faite est le tracé du projet de Louis, l'architecte du Grand-
Théâtre, pour la place Louis XVI sur l'emplacement du Château-
Trompette. Ce plan aura encore deux tirages que nous désignons
sous le numéro suivant.
73. _ (1791-1800.) - - Plan Géométral de la Ville et Fau-
bourg de Bordeaux, divisé en ses dix Paroisses. S. 1., 1791.
Prix : 3 livres.
Troisième tirage du plan de 1776 (numéro 65) dont nous avons
décrit le second tirage sous le numéro précédent. On n'a rien changé
au cuivre si ce n'est le libellé du titre et on a ajouté aux noms des
églises restées ou devenues paroissiales l'abréviation Par. pour
paroisse. Dès le début de la Révolution, on avait fermé les cou 1 ]
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX \ TRAVERS LES SIECLES T27
vents et leurs chapelles et désaffecté certaines anciennes églises
paroissiales comme celles de Saint- Rémy, Saint- Siméon, Saint-
Maixant, Saint-Christoly, Saint-Projet, Sainte-Colombe, Notre-Dame
de Puy-Paulin. Les dix nouvelles paroisses où seuls les prêtres asser-
mentés étaient autorisés à exercer le culte catholique étaient :
Saint-André (Cathédrale), Sainte-Eulalie, Sainte-Croix, Saint-Michel,
Saint-Paul (chapelle des Jésuites), Saint-Pierre, Saint-Dominique
(chapelle des Dominicains), Saint-Seurin, Saint-Louis (chapelle des
Carmes) et Saint-Martial de Bacalan. Sur notre exemplaire, le
territoire de chaque paroisse est limité par des lignes de couleur.
Il y a eu un autre tirage en l'an VIII (1800) sans aucun changement.
Ce plan géométral de 1791-1800 clôture la série des plans de
Bordeaux au xvni e siècle.
(A suivre.) Ernest LABADIE.
MÉLANGES
L'obligation à la résidence et la questalité.
Au cours d'études très intéressantes sur la condition des popu-
lations rurales au Moyen-Age, deux érudits d'Angoulême, M. Tou-
zaud et mon confrère, M. de la Martinière 1 , ont commenté des
textes relatifs à Saint-Magne de Belin.
L'une des questions que ces messieurs ont soulevées concerne
le rapport qui existe entre la questalité et l'obligation de tenir feu
vif dans Yestaiqe 2 : le tenancier astreint à la résidence était-il
nécessairement, ipso faclo, un serf questal? Je ne le pense pas.
De nos jours, si le métayer ou le fermier s'engagent à vivre dans
la ferme, ils ne sont pas serfs pour cela. Il n'en était pas autrement
jadis : cette clause du contrat censuel ne modifiait pas la condition
personnelle du tenancier.
Voici, par exemple, un bail à cens de 1472, comme il y en eut
tant pour repeupler le Bordelais dévasté par la guerre de Cent Ans :
l'abbé de La Sauve donne à cens à un nommé Arnaud Portey un
nianse abandonné sis dans la paroisse de Saint-Pey-de-Castets;
ledit Portey s'engage à y construire dans les cinq ans une maison
« de très traps », de trois poutres, c'est-à-dire, je pense, de trois
fermes. « Et là il doit tenir feu vif et faire résidence personnelle,
continuellement, de nuit et de jour. » Or, le preneur était le curé
de la paroisse^, et il est inadmissible que ce bail eût pour effet de
le transformer en serf questal.
Au surplus, l'acte précise quelquefois que le tenancier pourra se
décharger sur un tiers de cette obligation do la résidence. Ainsi,
eu 1479, l'abbaye de La Sauve acensait un manse situé dans la
paroisse de La Sauve ;'i un individu domicilié dans le diocèse de
Poitiers; celui-ci promit de construire une maison dans les biens
qui lui étaient concédés « et d'y tenir ou faire tenir, par lui-même ou
par vin autre, feu vif et résidence continuelle, de nuit et de jour,
1. L'Affranchissement des serfs el les origines <lr I<i petite /iropriété, par Danikl Tou-
zai i'. Extrait du Bulletin </<' In Société archéologique el historique de la Charente, Angou-
lême, 1908. - Les Charles </<■ franchise <h Saint- Aulaye el de Chalais, par .1. de la
Martinière. K\lr,iil «lr la Revue de Saint'ini/e ri d'Aunis, La Rochelle, 1909.
2. Estalge, terme naseau dérivé de stalicn et de slare et qui désigne les maisons,
urbaines ou rurales, notamment les manses.
3. Il s:., lui, G. — Le texte porte vicarl », que je traduis par vicaire perpétuel.
MÉLANGES 1^9
défricher, labourer, cultiver», etc. i. En 1478, un nommé Lucas
Loryn, de Macqueville, en Saintonge, bénéficia pareillement de la
concession d'un ma-nse abandonné dans la paroisse de Cursan : il
devait y construire une maison, y tenir ou faire tenir feu vif et
résidence personnelle 2, etc. «Et, ajoute l'acte, si ledit tenancier
ne vient pas demeurer sur le domaine et ne remplit pas les enga-
gements sus énoncés, le seigneur foncier pourra reprendre le
domaine. »
Notons, en passant, qu'il était presque superflu d'insérer cette
clause dans le bail à cens : elle était de droit; le seigneur foncier
exerçait la commise si le contrat n'était pas observé, de même que
le tenancier avait la faculté de déguerpir s'il jugeait que le contrat
lui était onéreux.
A la vérité, on n'a pas toujours compris les choses ainsi : des
juristes du xvn e siècle ont interprété différemment l'obligation
de tenir feu vif$. Mais on sait que rien n'est périlleux comme de
demander aux hommes de loi de ce temps l'explication des cou-
tumes féodales, auxquelles ils ne comprenaient goutte.
Dans le cas présent, un fait qui ne leur échappait point,
d'ailleurs, complètement, a peut-être contribué à les induire en
erreur : c'est que, depuis le xm e siècle, il s'était produit, dans les
idées admises sur la propriété des censives, une évolution analogue
à celle qui s'accomplit sous nos yeux, touchant les droits du pro-
priétaire ou du patron : le moment n'est pas éloigné peut-être où
la machine appartiendra à l'ouvrier, où la forêt appartiendra au
résinier. De même, tandis qu'au xm e siècle le véritable propriétaire
de la censive était le seigneur foncier, au xvn e siècle c'est le tenan-
cier, sauf certains avantages reconnus au bailleur. Au xm e siècle,
si le bail était résilié, le preneur rendait au bailleur le bien de ce
dernier; au xvn e siècle, si le contrat prenait fin, le bailleur se sai-
sissait de l'immeuble qui était censé appartenir au preneur; celui-ci,
pour employer l'expression de M. Touzaud, recouvrait sa liberté
« en perdant son bien ». Dans le premier cas, la commise était la
solution équitable d'un conflit de droit privé; dans le second, elle
constituait une pénalité, qui supposait une faute, un manquemenl
à une obligation personnelle.
II. ne faut donc pas voir les institutions du Moyen-Age par les
yeux des hommes de l'Ancien régime. Si on étudie le bail à cens
directement, d'après les chartes anciennes, il paraîl difficile de
trouver dans la clause astreignant à la résidence autre chose
qu'une disposition de droit courant destinée à assurer la surveil-
lance et la culture assidue des inanses.
J.-A. BRUTAILS.
1. H 87, fol. 17 v°.
2. H 91, loi 53 v».
3. n s'agit de décisions judiciaires que MM. de la Martinière et Touzaud connais-
sent et qui ?-oiit longuement analysées par Bernard Anthomne, dans son Cofnmentaire
$ur les coustumes de Bourdeaux, édit. de 1666, pp. 5F>3 et ss.
t.3o mélanges
L'étude du grec dans une abbaye gasconne
au xn e siècle.
On admet, généralement, que l'étude du grec fut presque com-
plètement abandonnée au Moyen -Age. L'Italie elle-même avait
cessé toutes relations avec la péninsule hellénique; les plus docte*
Italiens ignoraient le grec; Pétrarque possédait un Homère, mais
il ne put jamais arriver à le lire dans le texte; Aristote, Galien,
Hippocrate n'étaient connus en France et en Allemagne que par
des traductions latines faites par les juifs d'Espagne sur des versions
arabes.
Quand la prise de Constantinople entraîna l'exode des lettrés
de la Grèce, le culte de la langue hellénique reprit faveur, mais l'on
se demanda si l'on devait adopter, pour les textes anciens, la pro-
nonciation en usage dans la langue parlée au xv e siècle. D'ardentes
discussions s'élevèrent entre les savants. L'allemand Reuchlin défen-
dit l'affirmative, mais Erasme soutint énergiquement la thèse con-
traire, dans son Dialogus de recla lalini grsecique sermonis pronun-
ciatione; d'après l'érudit hollandais, l'êta doit se prononcer ê et
non i; on doit dédoubler les lettres dans les diphtongues ai, ei, oi,
et non prononcer é, i, i, comme le font les modernes. La question
étant encore discutée de nos jours, il nous a semblé intéressant
d'indiquer comment on prononçait l'alphabet grec au xn e siècle,
dans une abbaye du pays bordelais.
Parmi les instructions données aux chanoines de Saint-Emilion,
il en est une relative à la numérotation prescrite par le premier
concile de Nicée (325) pour les lettres que les évêques échangeaient
entre eux dans certains cas particuliers, lettres que les Grecs nom-
maient y.avoviy.af. et les Latins formalse.
A cette occasion, on fait connaître aux chanoines l'emploi de
l'alphabet grec pour représenter les nombres, on reproduit cet
alphabet et l'on indique la prononciation de la plupart des lettres.
L'alphabet mentionné se compose surtout de majuscules semblables
à celles actuellement employées, cependant, le £, le t et l'w sont
écrits en minuscules; le i est représenté par le signe C. Comme il
s'agit, surtout, de la signification numérique des lettres de l'alpha-
bet, on a indiqué le digamma, exprimant le nombre 6, mais on lui
donne la forme S; le koppa (90) a sa figuration actuelle avec la
prononciation koppe; quant au caractère appelé actuellement sampi
(900), il est nommé « onnacos » et représenté par un signe ressem-
blant ;issc/. ;'i un T.
Les prononciations indiquées sont les suivantes : alfa, bêta,
gamma, delta, émis (la prononciation du dzêta n'est pas donnée),
êta, têta, Iota, kappa, lauda, mi, ni, xi (manque la prononciation
de l'omicron), pi, ro, summa (manque la prononciation du tau, de
l'upsilon et du phi), chi, psi (manque la prononciation de l'oméga).
MELANGES T. il
Les partisans de l'iotacisme noteront que le \j. et le v se pronon-
çaient mi, ni et non mu, nu, d'où l'on peut conclure que l'on donnait
à L'u le son i, mais leurs adversaires remarqueront que I'yj se lisait
eta et non ita.
Dans tous les cas, les indications du manuscrit de Saint-Emilion
montrent, sans conteste, que les chanoines de cette abbaye n'itrno-
raient pas absolument le grec; l'auteur de l'instruction paraît même
en avoir eu une connaissance assez étendue.
A. CHYULIAC.
Une erreur
des calendriers républicains bordelais.
Un décret de la Convention nationale, en date du 4 frimaire
an II, a promulgué le nouveau calendrier républicain. D'après ce
décret, l'ère républicaine commençait le 22 septembre 1792, date
de la proclamation de la République. Chaque année était composée
de douze mois de trente jours, auxquels on ajoutait cinq jours
complémentaires pour arriver au chiffre normal de trois cent
soixante-cinq jours. Tous les quatre ans, c'est-à-dire pour les
années dites sextiles, on ajoutait un sixième jour complémentaire
appelé jour de la Révolution. D'après V Annuaire ou calendrier
annexé au décret du 4 frimaire an II, l'an III devait être sextile.
Or, par suite d'une erreur, occasionnée probablement par la confu-
sion qui a dû régner lors de l'établissement de l'ère nouvelle, quel-
ques imprimeurs bordelais n'ont donné à l'an III que cinq jours
complémentaires au lieu de six » et ont fait commencer l'an IV le
22 septembre 1795 au lieu du 23 septembre. Entraînés par la force
de l'habitude, ils pensaient en imprimant leurs almanachs que
l'année bissextile tombait, comme par le passé, en 1796 et que le
sixième jour complémentaire ne devait être ajouté qu'à la fin de
l'an IV. Ils ignoraient aussi que les dispositions du décret du 4 fri-
maire an II avaient été maintenues par le décret du cinquième jour
complémentaire an III.
Le 3 vendémiaire an IV, le procureur syndic du département
prévenait en ces termes les procureurs syndics des districts et les
officiers municipaux de Bordeaux de l'erreur commise par les
imprimeurs bordelais a :
« D'après les calculs sanctionnés par le décret du 4 frimaire an
2 e sur l'ère actuelle, l'équinoxe vrai d'automne a été reconnu pour
1795, vieux stile, le 23 septembre à 2 heures 44 minutes 49 secondes :
en sorte que, tandis que suivant le vieux stile ce n'étoit que l'année
1796 qui devoit être composée de 366 jours, ce même nombre de
1. Voir le Calendriir républicain de l'an III, imprimé chez la veuve Cavazza.
2. Arch. de l;t «iiiunde, I. (338.
l32 MÉLANGES
jours appartient à la troisième année républicaine... Je viens d'en
écrire au Comité d'Instruction publique et je m'empresse de fixer
votre attention sur un objet qui m'a paru de la plus grande impor-
tance, à raison des désordres que pourroit occasionner dans les
opérations administratives et dans les actes des dates, le défaut
d'uniformité dans les bases des dates. »
Quelques jours après, le 8 vendémiaire an IV, le Conseil général
de la commune décidait la publication et l'affichage d'un avis aux
citoyens afin d'éviter tout malentendu 1 . Après avoir rappelé les
termes du décret de l'an II, l'avis se termine ainsi : « ... Les citoyens
sont prévenus que l'année courante a commencé le 23 septembre,
que le premier décadi de vendémiaire, présent mois, correspond
au vendredi 2 octobre (v. s.), et qu'il en sera ainsi des autres dates
qu'il faut avancer d'un jour pour concorder avec les décrets; ils
sont invités à se conformer au présent avis pour les dates des actes
publics et des affaires particulières, afin d'être d'accord avec les
autres parties de la République. »
G. DUCAUNNÈS-DUVAL.
*
# *
Un portrait de M me Tallien à identifier.
On sait que les portraits authentiques de M me Tallien sont très
rares. Nous renverrons à ce sujet au dernier ouvrage qui a paru
sur cette femme célèbre, dans lequel on trouvera un chapitre
consacré à son iconographie et dont la couverture porte un portrait
en couleurs très suggestif de la princesse de Chimay d'après une
miniature d'Isabèy, et qui a dû faire, pour certains amateurs, le
principal succès du livre 2 .
Nous nous permettrons de signaler aux érudits qui s'occupent
en ce moment de M me Tallien, notamment dans l' Intermédiaire des
Chercheur* et des Curieux, ''I dont certains sont peut-être bordelais,
un lableau du -musée de Bordeaux, portraits de deux jeunes femmes
dont l'une a été désignée comme pouvant être Notre-Dame de
Thermidor.
Voici comment ce tableau est décrit dans le catalogue de ce
Musée de 1864 > :
« Gérard (Marguerite), née à Grasse en 1761, élève de Fragonard.
» 172. Portraits en pied de M nu> Tallien et de M me Récamier.
B(ois). - - H. 0,55. - - L. 0,46.
1. Arch. municipales de Bordeaux, D 115.
2. Gastine (L.), Noire-Dame du Directoire: la Belle Tallien, Paris, s. d. (1909), in-S°.
Il avail paru auparavant, la même aimée et du même auteur, La Belle Tallien, Notre-
Dame de Septembre, in-8°. Ce premier volume est forl intéressant au point de vue bor-
delais.
3- Catalogue des tableaux, statues, etc., du Must e de Bordeaux. Bordeaux, impr. G. Gou-
nouilhou, 1864, in-K\ Anonvme (conservateur; Oscar Gué). Seconde édition, ibid.,
1877, in-12.
MÉLVMI - 1 33
tf Peint en collaboration ;ivec Boilly. Acheté par la Ville, en 1858,
à M. Monsau. »
Ce tableau n'ayant été acheté par la Ville qu'en 1858, il serait
par conséquent inutile de le chercher dans les catalogues précédents
de ce Musée, notamment dans celui de 1856, catalogue excellent
et dont il est fâcheux que la rédaction n'ait pas été conservée dans
ceux qui l'ont suivi '.
Dans le catalogue de 1877, dû comme celui de 1864 au conser-
vateur Oscar Gué, peintre bordelais de talent, la désignation de
cette toile n'a pas changé.
En 1881, nouveau catalogue, rédigé par le successeur d'Oscar
Gué, Emile Vallet 3 , qui a décrit ainsi le tableau de M lle Gérard,
sous le numéro 476 :
« Deux jeunes femmes sont assises sur un canapé. L'une d'elles,
vêtue d'une robe de satin blanc, se penche vers sa compagne, qui
est habillée d'une robe grise et tient une lettre dont elle paraît
faire la lecture. »
Et le rédacteur de l'article ajoute :
« Ce tableau a été, dit-on, peint en collaboration avec Boilly.
Nous avons conservé le titre sous lequel il était précédemment ins-
crit; mais rien n'indique, on l'a fait observer avec raison, que les
personnes représentées soient M me Tallien et M me Récamier. Il est
vraisemblable que cette supposition n'est pas fondée. »
Dans le catalogue de 1894, qui n'est qu'une réédition augmentée
de celui de 1881, rien n'a été modifié dans la description de la toile
en question. Aucun catalogue n'a été publié depuis 1894 3 et par
conséquent nous ignorons l'opinion des conservateurs du Musée
qui ont succédé à M. Vallet au sujet de ce tableau.
D'un autre côté, on lit dans l'iconographie de l'ouvrage de M. Gas-
tine, Notre-Dame du Directoire, dont nous avons déjà parlé, icono-
graphie où l'auteur croit devoir expliquer les portraits qu'il a repro-
duits « parce que, écrit-il, ils ne répondent guère à la légende de
charme et de beauté de cette célèbre séductrice, » qu'il y a au
Musée Carnavalet deux dessins du peintre Gérard, « études faites
par cet artiste pour l'exécution d'un tableau que la famille de Chi-
inay possède, » et que dans les cartons du même Musée « se trouve
une assez médiocre photographie d'un portrait attribué à Boilly et
qu'une inscription manuscrite dit être celui de M me Tallien».
Ainsi, d'après ce passage du livre de M. Gastine. les peintres
Gérard et Boilly auraient reproduit les traits de Thérésia Cabarrus,
et d'un autre côté le tableau du Musée de Bordeaux es! peint par
1. Catalogue des tableaux, statues, etc., du Musée de Bordeaux, par l'ierre Lacour cl
Jules Jjelpil. Bordeaux, impr. de M» 1 V. N. Duviella, L856, Ln-12. — Voir au sujel di
ce catalogue : Mémoire pour les héritiers Lacour et M. Jules Delpii appelants contre
M. G. Gounouilhou, imprimeur, intimé, M. Oscar duc, intime, Bordeaux, 1803, in-4°.
>. Catalogue des tableaux, sculptures, gravures, dessin* exposés dans les galeries du
Musée de Bordeaux:... Bordeaux, impr. G. Gounouilhou, 1881, in-12. Seconde édition,
ibid., 1894, in-12.
3. Ce catalogue est épuisé depuis plusieurs années et même devenu introuvable.
l34 MÉLANGES
M lle Gérard, sœur sans doute du grand peintre le baron Gérard, et
en collaboration avec Boilly. 11 y a là une coïncidence curieuse qui
saute aux yeux et qui peut servir à identifier la toile de notre
Musée de peinture.
Nous ajouterons que l'ancien propriétaire du tableau dont nous
nous occupons et qui l'a vendu à la Ville en 1858, M. Monsau,
était lui-même artiste bordelais, peintre et statuaire, dessinateur
habile, mort vers 1860, auteur de paysages estimés et des deux
statues qui surmontent les colonnes rostrales de l'esplanade des
Quinconces. Monsau appartenait à une vieille famille de Bordeaux ;
son père, avant la Révolution, était peintre céramiste à la grande
faïencerie de Hustin; il peut donc se faire que la toile était depuis
longtemps chez les Monsau et même qu'elle ait été peinte à Bor-
deaux pendant la Révolution.
Les renseignements que nous groupons dans cette simple note
peuvent servir à identifier le tableau de M lle Gérard du Musée de
Bordeaux et à mettre un portrait authentique de M me Tallien sous
les yeux de ceux qui ont, pour la beauté féminine, un culte sans
réserve, quelle qu'en soit la pureté morale.
Ern. LABADIE.
QUESTIONS ET RÉPONSES
Abbaye de Fontguilhem. — Pourrait- on fournir des rensei-
gnements sur l'abbaye de Fontguilhem, dans le diocèse de Bazasi»
Chanoine Dubourg.
*
* *
L'acteur Pierre Lafon. — L'acteur Pierre Lafon, ex-sociétaire de
la Comédie-Française, né à La Linde (Dordogne) en 1773, mort à
Bordeaux le 10 mai 1846, avait écrit des Mémoires dont Ch. Monselet
avait eu connaissance et auxquels il est fait allusion dans les discours
prononcés sur la tombe de l'ancien acteur. — Que sont devenus ces
Mémoires;» — Lafon a laissé une lille, M Vtarsaud, qui demeurait à
Bordeaux, rue Ferrère, et qui est décédéc vers 1882.
A. Y.
CHRONIQUE
— La Société archéologique du Gers adresse aux Sociétés savantes de la
région le programme et le règlement du Congrès de l'Union historique et
archéologique du Sud-Ouest, qu'elle s'est chargée d'organiser. Le programme
comporte : le dimanche 29 mai, à 8 h. 1/2 du soir, une réception à l'Hôtel
de Ville d'Auch: — le lundi 3o, à 8 heures du matin, séance d'ouverture
suivie de séances d'histoire et d'archéologie, avec reprise l'après-midi ;
à 4 heures, visite de la cathédrale d'Auch; à 8 h. 1 2 du soir, séance solennelle
avec conférence de M. Paul Gourteault sur les Châteaux (jascons à travers
L'histoire, suivie de projections lumineuses des plus remarquables monu-
ments du Gers; — le mardi 3i, excursion à Lectoure (départ à 10 heures du
matin, retour à Auch à 5 h. 1/2;; à 7 h. 1/2, banquet; —le mercredi,
1" juin, excursion dans le Gondomois : départ d'Auch à 10 h. i ( 4, déjeuner
au Gastéra-Verduzan, visite de la bastide de Valence-sur- Baïse, du château
gascon du Tauzia, de l'abbaye cistercienne de Flaran, de la cathédrale, des
cloitres et de la ville de Condom; — le jeudi, 2 juin, excursion à Mouchan,
Vaupillon (églises romanes), au vieux pont d'Artigues et au village fortifié de
Larressingle ; retour à Condom à midi et dislocation. — Toute personne
désirant prendre part au Congrès est priée d'adresser son adhésion, ainsi que
la demande du billet de chemin de fer à tarif réduit, avec un bon de poste
de cinq francs, a M. Charles Despaux, trésorier du Congrès, rue de Metz,
à Auch, avant le 3o avril. Les titres des communications doivent être
adressés au Secrétariat du Congrès, aux Archives départementales, 9. rue
Gambetta, a Auch. Aucune lecture faite en séance ne devra dépasser vingt
minutes. Des résumés des communications seront imprimés dans le Bulletin
de la Société archéologique du Gers.
— Au Congrès des Sociétés savantes, tenu celle année à la Sorbonne,
plusieurs communications ont été faites par des membres des Sociétés
savantes bordelaises. M. Paul Caraman, membre delà Société des Archives
historiques de la Gironde, a communiqué un mémoire sur la disette des
grains et les émeutes populaires en 177^ dans la généralité de Bordeaux;
M. Paul Gourteault, membre de la Société archéologique, une notice sui-
tes fouilles du cimetière de Saint-Scurin, accompagnée de plans et de photo-
graphies dues à M. Th. Amtinann. membre de la même Société; M. \.
Mcolaï, secrétaire général de la Société d'Économie politique, des notes sur
la vie et le coût des subsistances à Bordeaux et en Guyenne au cours du
xvm* siècle; M. Charles Duffart, membre de la Société de Géographie, une
étude sur l'origine marine des lacs du littoral gascon ; M. de Coincy, de la
même Société, une note sur les ateliers de semis des dunes du département
des Landes.
t3ti CHRONIQUE
. — m»"- E. Lalanne a fait don à la ville de Bordeaux des collections préhis-
torique, numismatique et archéologique de son mari. Le cadeau est magni-
fique. Les érudits bordelais en expriment à M me E. Lalanne leur profonde
et respectueuse gratitude. Ces collections, qui feront vivre parmi nous le
souvenir du savant éminent et modeste qui les créa, vont être exposées
dans des salles du Musée de peinture et sculpture, en attendant que
Bordeaux ait son Musée girondin, dont ce don fait encore plus sentir
l'impérieuse nécessité. Souhaitons, du moins, que, sans trop tarder, un
catalogue des collections Lalanne soit mis à la. disposition du public et
permette aux chercheurs de profiter des incomparables richesses qui leur
sont si généreusement offertes.
— Dans le numéro de janvier-mars 1910 de la Revue des Études anciennes,
M. Adrien Blanchet étudie de nouveau le trésor de monnaies barbares de
Tayac (canton de Lussac, arrondissement de Libourne). Il examine une
théorie récemment proposée par un érudit allemand, M. Robert Forrer,
qui suppose, pour expliquer la composition de ce trésor, qu'il fut aban-
donné par quelqu'une des bandes de Gimbres qui traversèrent l'Aquitaine et
battirent le consul L. Cassius Longinus, vers 109, près d'Agen, avant d'aller
se faire écraser à Verceil par Marius. M. Blanchet soumet cette théorie à un
minutieux examen. Il la réfute et conclut que le torques, les lingots et les
statères de Tayac n'étaient pas le trésor de guerre d'un clan de barbares,
mais plutôt la bourse de quelque marchand ou la fortune de quelque
agriculteur ou chef de pagus. Le trésor, trouvé en 1893 dans deux vases de
terre, fut dispersé. Plusieurs objets et monnaies furent acquis par le musée
de Bordeaux; d'autres monnaies entrèrent dans la collection d'Emile
Lalanne; quelques-unes parvinrent à M. Blanchet; les trois cinquièmes
à peu près de la trouvaille furent fondus par M. Fontan, l'orfèvre bordelais,
qui céda le reste à deux antiquaires parisiens. A la suite de la donation de
M me E. Lalanne notre Musée voit grossir la précieuse acquisition que la Ville
fit au moment de la découverte.
— Les fouilles de Saint-Seurin continuent à provoquer une vive curiosité,
Le chantier des allées Damour a reçu depuis deux mois de très nombreuses
visites : groupes d'élèves des lycées de filles et de garçons, de l'École des
Beaux-Arts, de l'Ecole normale de La Sauve, directeurs et directrices des
écoles publiques de la ville de Bordeaux, Société d'Archéologie, Société des
Archives historiques, Société des Artistes girondins, Comité girondin d'Art
public, Association des lauréats de la Société Philomathique, bureau de la
Chambre syndicale des employés de commerce. De plus, des visites parti
culièrcs ont eu lieu régulièrement deux fois par semaine. M. le Maire de
Bordeaux; M. Thamin, recteur de l'Académie; M. .1. Samazeuilh, adjointaux
Beaux-Arts; M. Alliaud, inspecteur d'Académie ; M. le marquis de Fayolle,
inspecteur de la Société française d' archéologie; des conseillers municipaux,
das universitaires, des médecins, des avocats, des dames en grand nombre
ont tenu à se rendre compte des découvertes. L'éminent promoteur de
l'entreprise, M. Camille Jullian, a voulu profiter des congés de Pâques pour
étudier les substructions trouvées au pied de l'église, et qui paraissent de
CHRONIQUE 1 37
plus en plus remonter à une très haute antiquité. Le public très nombreux
et très attentif qui se pressait, le 12 mars, dans le grand amphithéâtre de
l'Athénée, pour entendre la conférence faite sur les fouilles par notre colla-
borateur, M. P. Gourteault, sous les auspices de la Société archéologique, a,
lui aussi, éloquemment démontré que la population bordelaise ne cesse pas
de s'intéresser passionnément à tout ce qui Louche au passé de la cité.
Ajoutons qu'un article paru dans le numéro de V Illustration du 3 avril a fait
connaître, hors Bordeaux, la découverte de nos Alyscamps, et que le bulletin
mensuel du Touring-Glub de France du iô avril, en le signalant à son tour,
exprime le vœu qu'un échantillon du cimetière gallo-romain de Saint-
Seurin soit conservé.
— Dans le Bulletin de la Société de Géographie de Rochefort d'octobre-
novembre-décembre 1909, M. Georges Poisson propose de placer la villa
saintongeaise d'Ausone aux environs des ruines de Saint-Cybardeaux. Son
travail est précis, sobre, très intéressant, son hypothèse très séduisante.
11 demande que des fouilles soient faites : à Bordeaux, on ne peut que
souscrire à ce vœu.
— L'Association franco écossaise fScottish Brunch j vient de faire paraître
un volume de ses Transactions, qui contient un compte rendu de son
V e meeting, tenu à Bordeaux du 4 au 7 octobre dernier, la conférence faite,
à cette occasion, par notre collaborateur, M. P. Gourteault, sur Les Écossais
en Gascogne, les Gascons en Ecosse et la lecture de M. G. Bonet-Maury,
correspondant de l'Institut, sur Gilbert Primrose, pasteur de l'Église réformée
de Bordeaux (1603-1623).
— Dans le numéro de janvier-février de la Revue de l'Agenais, M. l'abbé
Dubois relève un contre-sens étrange dans la rédaction de la table chrono-
logique d'un des anciens volumes des Archives historiques de la Gironde.
Il s'agit d'une maladie contagieuse, mentionnée dans la chronique de Blaye
sous l'année i483. Le texte signifie, non pas que le tiers des manchots et
bossus périt cette année-là, mais qu'il y eut une contagion caractérisée par
des bubons aux aisselles. La rectification est excellente. Elle porte, du reste,
sur la page x du tome XII et non sur la page 18 du tome XV, comme le dit
l'auteur de la note.
— M. A. Claverie a donné, dans le numéro de février de la Revue de
Gascogne, un second article sur l'abbé Fitte, l'un des premiers professeurs
du lycée et de la Faculté des lettres de Bordeaux, d'après des papiers inédits.
Le nom de Leupold y est bizarrement défiguré.
— Le jeudi i4 avril, notre collaborateur M P. Courteault a fait à la
Ghambre syndicale des Employés de commerce une conférence sur l'histoire
et les monuments de Saint Émilion.
— En exécution d'un vote du Gonseil municipal, une inscription sur
marbre, commémorant le souvenir de la porte Basse, a été placée sur la
façade du n° 44 de la rue de Gheverus (ancien n° 4 de la rue Porte-Basse).
M. Brouillaud, propriétaire de l'immeuble, en a très gracieusement autorisé
la mise en place.
I 38 CHRONIQUE
— Dans sa séance du jeudi 7 avril, l'Académie des Sciences, Belles- Lettres
et Arts a élu membres résidants MM. Edouard Harlé, ingénieur en chef des
ponts et chaussées; Maurice Vèzes. professeur de chimie minérale à la
Faculté des sciences et P. Camena d'Almeida, professeur de géographie à
la Faculté des lettres, aux fauteuils laissés vacants par les décès de MM. A.
Ducaunnès-Duval, Vassilière et Manès.
— Aux séances du 18 mars et du 22 avril de la Société des Archives
historiques, M. P. Meller a communiqué des lettres des jurats de Bordeaux
au duc d'Épernon au sujet du séjour de Louis XIV (1660); M. E. Labadie,
un inventaire des ornements, joyaux, etc., de l'église Saint-Éloi en 1087, et
une procuration pour « le bail et délivrance » de la maîtrise de la Monnaie
de Bordeaux (1087); M. P. Courteault, des lettres de rémission de Char-
les VIII pour Jacques de Babar, concierge des prisons de l'Ombrière
(septembre i£84), et une quittance d'une somme de 10,798 livres tournois
pour le paiement des travaux exécutés aux châteaux de Bordeaux (3 avril
i46i); M. A. Chauliac, un état des confréries de Bordeaux en 1674, une
instruction aux chanoines de Saint -Émilion pour l'emploi des lettres
grecques dans la numération (xn e siècle), et un différend entre les Jésuites
et les jurats de Saint-Macaire au sujet de la possession de l'église Saint-
Sauveur (i685); M. P. Caraman, un dénombrement en faveur de Gaston de
Foix, captai de Buch, comte de Benauge, pour des terres situées à Ladaux
et à Montignac en Benauge (29 décembre i5io), et un hommage en faveur
de Louis de la Valette, duc d'Épernon, rendu par Pierre de Baritault, pour
la maison noble d'Orries, sise dans la paroisse de Ladaux (2 janvier 1602).
BIBLIOGRAPHIE
C. d'E. A., Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables,
à la fin du xixe siècle, t. VIII, BUS - CAS, 417 p., gr. in-8°.
Nous pensons que le titre de cet ouvrage doit figurer dans cette revue,
puisque l'auteur érudit et modeste, qui cache son nom sous des initiales
dont tout le monde connaît la clef, est sinon un Bordelais, du moins
propriétaire d'un vignoble renommé en Médoc, où il rédige pendant de
longs mois l'admirable travail dont il offre — il n'est pas mis dans le
commerce — à ses amis un exemplaire. Le premier volume de cette publi-
cation a paru en igo3; l'auteur, doué d'une activité remarquable, a donc
publié dans six années huit volumes de plus de 4oo pages. Cet armoriai sera
certainement l'œuvre la plus complète et surtout la plus consciencieuse qui
ait jamais été faite.
Ce n'est pas aux renseignements de famille que M. C. d'E. A. s'est adressé,
ce n'est pas seulement dans les publications sérieuses des questions héraldi-
ques qu'il a puisé ses notices généalogiques, mais c'est d'après les documents
qui font partie des dépôts publics et principalement du Cabinet des Titres
à la Bibliothèque nationale qu'il a rédigé ses articles : l'Armoriai de 1696,
Divers manuscrits de d'Hozier, Manuscrits de Chérin, Dossiers bleus, Preuves
de noblesse pour les pages, Le service militaire et l'école de Saint-Cyr, Carrés
de d'Hozier, Fonds Barcilon, Abbé de Lespine, Manuscrits sur le Périgord, etc.
Pénétré de ces éléments qu'il a étudiés avec le plus grand soin, il a composé
ce Dictionnaire des familles françaises, œuvre aussi intéressante que vérita-
blement exacte. Adieu les auteurs précédents, traitant la même matière,
qui n'ont pas craint parfois d'introduire des complaisances qui ont déprécié
leurs ouvrages !
Les notices qui composent le Dictionnaire des familles françaises ne dépas-
sent jamais quatre ou cinq pages ; quelques-unes ont à peine quelques lignes.
L'auteur s'est surtout attaché à indiquer pour chaque famille les grandes
lignes de son histoire, son origine, ses illustrations, quelques degrés rapides
de filiation, ses alliances et l'indication des sources, lorsqu'un fait est
contesté par d'autres auteurs. La Gironde et les pays voisins y trouvent de
précieuses et sérieuse- indications; le dernier volume, toujours aussi
condensé et aussi consciencieux que les précédents, contient plusieurs articles
sur les familles de notre région, entre autres celles de Cabannes de Cauna.
Cabarrus, Caillemer de Lioncourt. Cairon de Merville, de Calbiac, de
Callières, de Calmels, de Calvimont, de Camont, de Campet de Saujon,
de Canolle, de Cahors, de Caplane, de Carayon, de Carbonnier, de Cardail
lac, de Cardenau, Cardez, de Caries, de Carrère, Carrière de Montvert,
l',0 BIBLIOGRAPHIE
Canon de la Carrière, Cartier de Couronneau, Ducasse, Castaing de la
Barthe, de Castelbajac, etc., etc.
Nous conseillons à ceux qui s'intéressent aux publications nobiliaires de
lire et de consulter le savant Dictionnaire des familles jrancaises.
Pierre Meller.
Pierre Meller, État civil des familles bordelaises avant la Révolution.
Mariages. Bordeaux, 1909, in-8° de 35g pages.
Les lecteurs de la Revue savent déjà l'objet que s'est proposé l'auteur de
ce volume. L'étude des registres de l'état civil bordelais qui l'ouvre a paru
d'abord, en grande partie, ici même. M. Meller a pris la peine de dépouiller,
à l'aide des répertoires des archives municipales, les registres paroissiaux
conservés à l'Hôtel de Ville et d'y relever tous les mariages notables à
quelque égard. Le labeur est considérable et méritoire; il exige, pour être
mené à bien, dans l'établissement des fiebes, une rigueur méticuleuse; dans
la correction des épreuves, une attention de tous les instants. Sans dispenser
les chercheurs de recourir aux documents eux-mêmes, — en ces matières,
il est sage de n'en croire que ses propres yeux et de vérifier deux fois plutôt
qu'une — l'inventaire de M. Meller leur rendra des services et les aidera
dans les identifications, toujours délicates, d'une foule de noms bordelais
du xvii c et du xvm e siècle. Nous avons une grande reconnaissance à tous
ceux qui nous procurent, par des nomenclatures comme celle-ci, des
matériaux pour l'histoire. Lorsque nous les devons au désintéressement de
travailleurs que nulle obligation professionnelle n'astreint à ces dures
besognes, à notre reconnaissance se mêle un peu d'admiration.
P. C.
Ducaunnès-Duval (Gaston), Inventaire sommaire des Archives muni-
cipales. Période révolutionnaire (1789, an V1I1). Bordeaux, Pech,
1910, in-ZT, t. II.
Le premier volume de cet inventaire, publié en 189G, a été rédigé par
M. Ducaunnès-Duval père. 11 contient, après la nomenclature des lettres
patentes, lois et décrets, etc., l'analyse des quinze premiers registres des
délibérations du Conseil municipal de mai 1789 à mars 1793, avec la
reproduction des documents les plus intéressants, tels que discours, lettres,
rapports, etc., conformément au plan adopté par l'administration. Le second
volume, qui vient de paraître', contient l'analyse de cinquante-six registres.
Les délibérations du Conseil général de la Commune (janvier 1791 à mai
1796) forment dix-neuf registres; les arrêtés du bureau municipal (avril 1790
à mai 1796), seize registres: la correspondance de la municipalité (avril 1790
à mai 1796), onze registres; enfin dix autres registres contiennent des
décisions, des arrêtés, des comptes et des correspondances émanant de
bureaux, comités et administrations municipales.
L'auteur de ce deuxième volume, M. Gaston Ducaunnès-Duval, a apporté
BIBLIOGRAPHIE I '\ I
dans la rédaction de cet inventaire les qualités remarquées dans les travaux
de cette nature qu'il a déjà publiés : science et conscience. De même que
dans le premier volume, au milieu d'analyses substantielles, ont été repro-
duits les documents les plus caractéristiques, les actes les plus intéressants,
ce qui donne à cet inventaire, comme au précédent, l'attrait d'un curieux
recueil de textes que les lecteurs peuvent consulter avec profit et facilité.
R. G.
Pierre de Labriolle, Un épisode de la fin du paganisme. La corres-
pondance d'Ausone et de Paulin de Noie. Paris, Blond et C 1 '.
Ausone était-il chrétien? Voilà une question qui divise les historiens et
qui, sans doute, ne sera jamais définitivement résolue. M. Pierre de
Labriolle, professeur à l'Université de Fribourg, l'a reprise et examinée avec
beaucoup de soin et d'impartialité. Sa conclusion est que le poète fut « un
rhéteur chrétien, si bien habitué par la discipline de l'école à se mouvoir
dans le cercle des réminiscences profanes, qu'il en compose presque unique-
ment la trame de sa poésie ». Mais s'il fut chrétien, chez lui le christianisme
resta « à fleur d'âme ».
Cette étude est précédée d'une courte biographie et d'une critique des
œuvres du poète. Vient ensuite une traduction des lettres échangées entre
Ausone et Paulin.
A signaler à la même librairie une seconde brochure de M. de Labriolle,
également toute récente. C'est une traduction de la lie de sainl Benoit
d'Aniane et de Paulin de \ole de Saint- Ardon.
Voilà deux brochures qui intéresseront vivement tous les Bordelais
curieux de l'histoire du christianisme en Aquitaine.
A. V.
Abbé Albert Gaillard, Histoire d'une famille bourgeoise du ai/" au
x\' siècle. Bordeaux, Michel et Forgeot, 1909, in-8 n de 122 pages.
Après avoir fait connaître l'histoire de sa paroisse', M. l'abbé Gaillard
nous donne aujourd'hui l'histoire d'une famille bourgeoise fixée à Belin dès
le xvi e siècle et dont une branche existe encore aujourd'hui dans cette com-
mune, la famille Dutauzin. Ce qui donne un intérêt particulier au travail
de M. l'abbé Gaillard, c'est qu'on y trouve, outre la généalogie de la famille,
des détails curieux sur la vie bourgeoise aux xvn f et xvui e siècles, dans une
paroisse rurale. Des actes notariés ont fourni à l'auteur de nombreux ren-
seignements sur la fortune, le mobilier, les biens, etc.. d'une famille dont
les membres ont occupé les premières charges dans leur paroisse. Le chapitre
consacré aux « Gens et choses au xvui' siècle » est particulièrement docu-
menté à ce sujet.
Il faut souhaiter que l'auteur poursuive ses études sur cette région qu'il
connaît si bien.
G. D.-D.
1. Du même auteur : Deux paroisses de l'ancien temps.
\[\9. BIBLIOGRAPHIE
A. Chauliac, ancien élève de l'École polytechnique. Histoire de l'Abbaye
Sainte-Croix de Bordeaux. Abbaye de Ligugé. Chevetogne. par
Leignon, Belgique. Paris, veuve Ch. Poussielgue, 1910; in-8° de
x-4oo pages.
Ce volume est le neuvième de la collection publiée par les Pères Béné-
dictins, sous le titre : Archives de la France monastique ; et le seul fait d'y
avoir été inséré indique déjà sa haute portée historique.
M. A. Chauliac, en effet, a su dégager du fatras énorme des documents
les pièces essentielles, qui devaient sauver de l'oubli, où elle s'enfonçait
peu àpeu, la célèbre abbaye bénédictine de Sainte-Croix. C'est une véritable
reconstitution qu'il a réalisée, réédifiant pierre à pierre, pourrait-on dire,
les vastes bâtiments dont un pieux labeur avait couvert le marécage de l'Eau
Bourde; ramenant sous les arceaux du cloître les vieux abbés et leurs moines
avec la foi vive, la piété, la charité toujours en éveil dont ils faisaient pro-
fession, et aussi avec les passions que la fragilité humaine rend inévitables
chez les meilleurs; opposant à l'humble coule des réguliers le faste des com-
mendataires ; énumérant les possessions et revenus de l'abbaye, comptant
ses dépenses; en un mot, ressuscitant, avec un art très habile, tout ce qui
semblait à jamais disparu : vieilles choses non moins que vieilles gens.
Mais la partie la plus importante de l'œuvre est, sans contredit, celle que
M. Chauliac a intitulée : Saint Mommolin et son culte. Jusqu'à ce jour, les
documents produits par les historiens de saint Mommolin n'étaient pas
considérés par tout le monde comme possédant une valeur assez grande
pour que l'on dût admettre, sans discussion, l'identité du Saint dont les
reliques sont vénérées à Sainte -Croix avec saint Mommolin, premier ou
second abbé de Fleury- sur -Loire. Certes, une tradition sérieuse affirmait
cette identité; mais si la race des poètes est irritable, celle des savants est
difficile; et l'on réclamait — qui pourrait s'en plaindre? — un supplément
de preuves. Au surplus, des Bénédictins, fort marquants dans leur Ordre,
acceptaient eux-mêmes la double personnalité de saint Mommolin, ou tout
au moins la croyaient très possible.
Ces doutes ont servi à M. Chauliac, car ils l'ont obligé à serrer la discus-
sion ; en outre, il lui a fallu pour les dissiper chercher des preuves supplé-
mentaires, qu'une science moins exigeante eût évidemment laissées dormir
dans la poussière des archives. 11 y a. d'ailleurs, réussi à merveille. Sa thèse
est claire, bien ordonnée, solide, riche d'arguments nouveaux, habile à
présenter les anciennes preuves dans leur vrai jour; et je ne vois pas
comment on pourrait en nier les conclusions.
M. Chauliac relève en passant une légère erreur du Bréviaire de Bordeaux.
Signalons-la aux supérieurs ecclésiastiques. Il est dit au Propre des Saints,
dans la VI" leçon, (pie saint Mommolin mourut en (177, la cinquième année
de Clovis II. Or, ce roi étant monté sur le trône en 638, la cinquième année
de son règne est nécessairement l'an 642-43.
Abbé Albert <i vii.i.xitu.
BIBLIOGRAPHIE lZ|3
D r Jean Barraud, Vieux papiers bordelais. Paris, Gustave Ficker, 1910,
in-8° de vi et 201 pages.
L'ouvrage du D r Barraud. si impatiemment attendu de tous ceux qui
s'intéressent à notre histoire locale, vient enfin de paraître en librairie.
Malheureusement l'auteur n'est plus là pour recevoir nos félicitations, la
mort l'a surpris au moment où il achevait d'écrire les dernières lignes.
Le livre est intitulé : Vieux papiers bordelais. Rien qu'à lire ce titre on
voit de suite que le D r Barraud a essayé d'écrire l'histoire révolutionnaire de
Bordeaux à la manière de M. G. Lcnotre, qu'il a tenté de reconstituer, en
de courts chapitres, des épisodes de la Terreur, comme l'a fait avec tant de
succès l'écrivain parisien dans la série de ses « Vieilles maisons, vieux papiers » .
Dire maintenant que le D r Barraud a égalé son modèle serait peut-être
excessif. Son livre n'en est pas moins très attachant à lire. C'est une œuvre
de vulgarisation, aussi ne faut-il chercher au bas des pages ni les notes
érudites, ni les références nombreuses.
Les premiers chapitres, pleins de détails nouveaux, ont pour objets la
guillotine et son sinistre pourvoyeur l'instituteur Lacombe, président du
Tribunal révolutionnaire de la Gironde. Pour faire ressortir toute l'horreur
de la comédie judiciaire qui se jouait à cette époque et qui, trop souvent, se
terminait par un arrêt de mort, l'auteur raconte ensuite l'odyssée des sœurs
du Bon-Pasteur et de leurs compagnons qui, arrachés de leur obscure retraite
un soir de juillet 1793, montèrent le lendemain les marches de l'échafaud.
A ces tristes promenades de la charrette du bourreau, le D r Barraud oppose
de bruyantes manifestations révolutionnaires, telles que la fête de la Raison
en 1794 et celle de la Justice en l'an III; il y joint les portraits des principaux
acteurs. Il donne ensuite des renseignements curieux sur les clubs de
femmes. On y voit les Dames amies de la Constitution discuter, motionner et
se brouiller entre elles. Quelques pages sont aussi consacrées à énumérer
des « traits de bonté » de M me Tallien; elles ne nous apprennent pas grand'-
chose de nouveau, mais n'en seront pas moins très goûtées par les nom-
breux admirateurs que cette belle personne compte encore dans notre ville.
Enfin, l'auteur s'est souvenu qu'il était médecin et il a réservé la dernière
partie de son livre à la biographie des membres du corps médical de Bor-
deaux qui passèrent devant le Tribunal révolutionnaire, et, ce qui est moins
honorable pour la corporation, à ceux qui se signalèrent comme dénon-
ciateurs et terroristes.
En tous ces sujets, le D r Barraud s'est efforcé d'être complet, néanmoins
il a laissé bien des lacunes qu'il lui aurait été cependant facile de combler.
Mais comme tous ceux qui doivent mourir jeunes et qui en ont le pressen-
timent, l'auteur de Vieux papiers bordelais voulait jouir de son œuvre et sa
documentation s'est ressentie quelque peu de la hâte qu'il mit à écrire. On
doit regretter, par exemple, qu'il n'ait pas fouillé davantage la série L des
Archives départementales, il y aurait trouvé des renseignements intéressants,
par exemple sur un séjour de Lacombe dans une maison de la place Natio-
nale (liasse n° 671;, sur les différents locaux qu'occupa tour à tour le Tribunal
révolutionnaire (liasse n° 926), etc.
l/|4 BIBLIOGRAPHIE
Peut-être cet ouvrage est-il critiquable sur d'autres points, mais avant de
se prononcer, on doit se rappeler que l'auteur n'avait pas trente ans et que
la période qu'il étudiait est une des plus complexes de toute notre histoire.
Certainement, s'il eût vécu, le D r Barraud « aurait développé les qualités de
méthode et de critique indispensables au véritable historien », comme l'a si
bien dit M. P. Courteault, qui a assumé la tâche de publier le volume et
l'a fait avec un tact et une impartialité dignes de tous éloges.
R. B.
S. Trébucq, En Benauge. De Bordeaux à Cadillac et Salnte-Croix-du-
Mont. Illustrations d'Albert Chazelle. Bordeaux, J. Chazelle, impri-
meur-éditeur, 1909, pet. in-8° de 188 pp.
Ce guide de poche est à signaler aux automobilistes, aux cyclistes et aussi
aux piétons qui s'aident simplement du tramway de Cadillac pour visiter
La Benauge. Il leur fera mieux connaître et mieux aimer une des régions
de la Gironde le plus pittoresques et le plus pleines d'histoire.
P. C.
Le Gérant: G. Dccaunnès-Duvai,.
Bordeaux. — lmpr. G. Gounoi ilhou. — G. Chapon, directeur.
9-11, rue Guiraude, y-11
LES PREMIERS AÉROXAUTES BORDELAIS
(1783-1799)
Oh ! pour lé coup, sandis ! bibé notre Garonne !
Je lé sabais bien, moi, sans lé dire à personne,
Que quand les Bordelais boudraient se mettre au jù,
Ils boguéraient dans l'air, pilotés par le fû.
(Bernadau, le Viographe bordelais, p. 352.)
La découverte des Montgolfîer (juin 1783) provoqua par toute
la France un mouvement de surprise et de curiosité facile à com-
prendre. Personne ne l'attendait, même pas ses propres auteurs,
pour qui elle fut surtout le fruit du hasard. Personne, du reste,
dans le rêve qu'on jugeait alors chimérique de naviguer dans
l'espace, n'avait entrevu pareil moyen de locomotion. Sans doute,
Cyrano de Bergerac, déjà célèbre au xvn e siècle, bien avant que
M . Rostand eût entrepris de l'immortaliser, était-il parvenu jus-
qu'à la lune en s' attachant autour des reins « quantité de Molles
pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardoit ses rayons si vio-
lemment » que la chaleur avait attiré notre héros jusqu'à la voûte
azurée « comme elle fait des plus grosses nuées...» Mais personne
avant lui n'avait ainsi préconisé le plus léger que Vair.
C'est seulement un siècle après, en 1728, qu'on pourra voir cer-
tain inventeur demeuré inconnu reprendre la théorie de Cyrano,
et proposer à l'Académie des Sciences de Paris le moyen de « pro-
mener un char en l'air» à l'aide d'une « sphère» dont on aurait
préalablement vidé l'« air grossier ». Il en est question dans la lettre
suivante, adressée à Sarrau de Boynet, alors secrétaire de l'Aca-
démie des Sciences et Arts de Bordeaux, par un confrère de Nantes,
l'ingénieur Lafond :
A Nantes, le a4" Mars 1728.
J'ai été si occupé d'affaires, à Paris, que je n'ai pu. Monsieur mon
cher Confrère, avoir l'honneur de répondre à la lettre que [vous] me
fîtes celui de m'y adresser.
J'ay vu M 1 le Président de Montesquieu, que je crois être plus
1 1
lliC) LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (i 788-1799)
disposé à rester à Paris qu'en province, surtout depuis sa réception
à l'Académie Françoise. Il ne s'est rien passé à l'Académie des sciences
pendant mon séjour à Paris qui méritât votre curiosité; il y a eu
une quadrature du cercle, proposée par un ingénieur, soy-disant
nommé M r Fleury, qui a été rejetée comme absurde. 11 y a eu aussi
un certain pompeur d'air qui, au moyen d'une grande sphère d'où
il prétendait vuider l'air grossier, se proposoit de promener un char
en l'air pour divertir ceux qui auroient eu la folie de s'y mettre:
ce projet a été approuvé pour servir de supplément à Girano de
Bergerac.
D. Lafond *.
Plus tard encore, en 1755, le père Joseph Galien, dans son livre
sur L'art de naviguer dans les airs, imaginera « un grand vais-
seau de toile, plein d'un air plus léger que l'air atmosphérique,
et qui pourrait s'élever de lui-même... » Mais l'auteur, tout le pre-
mier, prendra si peu son ouvrage au sérieux qu'il dira dans sa
préface : « Quant à la conséquence ultérieure de pouvoir navi-
guer dans l'air à la hauteur de la grêle, je ne pense pas que cela
expose jamais personne aux frais et aux dangers d'une telle navi-
gation; il n'est ici question que d'une simple théorie sur sa possi-
bilité, et je ne la propose que par manière de récréation physique
et géométrique. »
Le vulgaire ne jugeait pas moins fabuleuses toutes ces inven-
tions « théoriques ». Lui n'avait foi que dans le plus lourd que l'air,
et c'est vers la réalisation de ce mode de locomotion que tendaient
tous les efforts. Efforts vains et stériles, du reste, et bien faits pour
décourager les plus enthousiastes, car, après plusieurs siècles de
recherches, l'aviation en était encore au point où Dédale l'avait
laissée. L' homme-oiseau, c'est-à-dire l'homme affublé d'ailes aux
épaules et qu'il aurait actionnées par ses propres forces au moyen
d'un mécanisme plus au moins compliqué, restait comme la seule
solution possible du problème. La dernière victime de ce jeu gro-
Ic^iue et dangereux fut le marquis de Bacqueville, qui s'était élancé
d'une fenêtre de son hôtel, quai des Théâtins, pour se rendre aux
Tuileries en traversant la Seine. Son appareil s'étant détraqué en
route, le marquis tomba sur un bateau de blanchisseuses et se
cassa la cuisse...
Au début, l'expérience d'Annonay elle-même fut loin de révéler
à la foule le secret si longtemps cherché. On la considéra seulement
1. Hiblioth. de Bordeaux, Académie, Lettres, 119, I, 14»
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (i 783- 1 799) ll\"j
comme une « invention ingénieuse et amusante, plutôt qu'utile »,
une sorte de « récréation physique et géométrique », pour employer
l'expression du P. Galien. Aussi les « globes » servirent-ils, tout
d'abord, d'amusements. Tant bien que mal chacun construisait le
sien, soit en papier, soit en toile d'emballage recouverte de papier.
Le gonflement s'opérait à l'aide de paille et de laine hachée. Puis
Charles et Robert ayant introduit le système du gonflement à l'hydro-
gène, les enveloppes furent également fabriquées en taffetas gommé,
et l'on vit bientôt le ciel de la capitale sillonné d'aérostats de
toutes dimensions et de toutes couleurs. On les appela, du nom
de leurs inventeurs, Montgolfières, Charlottes et Robertines.
*
* *
La province ne devait pas rester en arrière et, dès le mois d'août
ou de septembre 1783, c'est-à-dire au moment où Paris voyait
s'élever ses premiers aérostats, Bordeaux lançait également les siens.
Il existait alors dans la ville une société littéraire et scientifique
appelée le Musée, d'où descend la Société Philomalhiqae actuelle,
et auprès de laquelle ceux qu'intéressait la nouvelle découverte,
trouvèrent des encouragements de toutes sortes. Cette Société avait
pour protecteur l'intendant de Guyenne, Dupré de Saint- Maur,
dont les fils étaient précisément élevés par un des fondateurs du
Musée, l'abbé Dupont des Jumeaux, et la lettre suivante, écrite
à l'intendant par le maréchal de Mouchy, nous autorise à croire
que c'est sous les auspices du Musée que furent lancés les premiers
ballons » :
Arpajon, ce 25 Octobre 1783.
M. Le Conlrolleur général paroit, Monsieur, s'en rapporter abso-
lument à vous sur le changement du magasin à poudre ou sur ce
qu'il y a à faire pour le mettre hors de tout, danger, comme celui
du Château-Trompette. Pour lors, avec un paratonnerre, il n'y aura
plus rien à craindre. Je vous prie très instamment d'y penser très
sérieusement et d'en écrire à M. le Conlrolleur général dès que vous
n'arrivez pas tout de suite. Je suis très fâché que ce soit la santé de
M e l'Intendante qui retarde votre voyage. Je vous prie de lui pré-
senter mes respectueux hommages.
Je vous fais mon compliment sur la réussite des balons. Incessam-
ment, il y aura des paris pour aller avec comme on faisoit a, la course
1. Archiv. départementales, Intendance, C 3593.
1^8 LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
des chevaux; je compte cependant laisser faire encore quelques
voyages avant d'en entreprendre un
Rendes justice à tous les sentimens avec lesquels j'ai l'honneur
d'être, plus que personne, Monsieur, votre très humble et très obéis-
sant serviteur.
N. M aal Duc de Mouchy.
Le duc de Mouchy, alors sur les terres de sa femme, à Arpajon,
près de Corbeil, avait eu le temps d'apprendre le récit de l'ascension,
la première de toutes, exécutée le 19, au faubourg Saint- Antoine,
par Pilâtre de Rozier. Ainsi s'explique son désir de laisser faire
encore quelques voyages aériens avant d'en entreprendre un lui-
même. Pure boutade, du reste, car le maréchal avait tout près de
soixante-dix ans et ne pouvait guère plus essayer ce nouveau moyen
de locomotion. L'intérêt qu'il portait à la « réussite des ballons »
n'en était pas moins sincère. Il ne se doutait pas que le succès
auquel il applaudissait de si bon cœur allait marquer le début
d'une série d'expériences plutôt fâcheuses, et qu'après les avoir
encouragées, il se trouverait sur le point de les interdire en sa
qualité de commandant de la Province.
A quelque temps de là, en effet, on annonça l'ascension, au
Cotisée Belleville, d'un globe à « air inflammable ».
Le tenancier de cet établissement, Nicaise Belleville i, dont une
des rues du quartier qu'il habita nous a conservé le nom, était un
sujet peu recommandable, et d'ailleurs soumis à une surveillance
particulière de la part de la police. Après avoir exercé à Paris le
métier de confiseur, il était venu s'installer à Bordeaux en 1774,
amenant avec lui un bambin de huit ans, qui jouait, paraît-il,
les Arlequins avec un véritable talent, ('.'est à ce moment que notre
homme avait fait construire son Colisée, sorte de théâtre pour les
enfants auquel étaient adjoints une salle de danse et un restaurant
qui faisait la concurrence à Bardineau. L'établissement était situé
dans les marais de la Chartreuse, au milieu des prés et des vignes,
à quelques mètres du Peugue et parallèlement à la rue Tastet,
alors un simple chemin. Sa façade nord donnait sur les allées d'Al-
1. Belleville décéda en 1S11 à Orléans, en allanl à Paris pour terminer un procès
contre les actionnaires du Grand-Théâl re, procès qui durait depuis trente ans. 11 mourut
insolvable et devant encore le prix du terrain sur lequel avait été bâti le Cotisée. Sa
succession ayant été déclaré vacante un procéda, 1rs 30 septembre et 2 octobre 1811,
à la vente du mobilier de la salle. La Compagnie Rodesse, qui avait acquis le reste
des marais de la Chartreuse du prince de Rohan Mériadeck, archevêque de Bordeaux,
réclama le prix du terrain. (Biblioth. de Bordeaux, Laboubée, Noies biographiques,
t. II, p. 11.)
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799) 1^9
brel, à peu près à l'endroit où aboutit aujourd'hui la rue Servan-
doni.
C'est là que le mercredi 3 décembre 1783, dans l'après-midi,
devait avoir lieu le lancement de deux « globes » en baudruche
que Belleville rapportait de Paris où il était allé en faire l'em-
plette et apprendre le procédé du gonflement à l'hydrogène. Les
Bordelais n'avaient encore vu que les petits ballons en papier lancés
l'automne précédent, et leur curiosité fut piquée au vif. Cinquante
mille personnes s'entassèrent dans l'enceinte qu'on avait établie
sur les prés, en face de la terrasse d'où les ballons devaient partir.
« Jamais, écrivait le futur girondin Vergniaud à son beau-frère
Alluaud i, jamais je n'ai vu tant de monde rassemblé dans un aussi
petit espace. C'était le plus magnifique amphithéâtre, le plus beau
coup d'oeil possible. »
Vers quatre heures et demie, comme la nuit tombait, la décharge
d'une « boîte » annonça, enfin, le départ. La foule qui s'impatien-
tait fit silence et, redoublant d'attention, porta les yeux sur la
terrasse où, depuis deux heures, Belleville s'agitait en vains prépa-
ratifs pour faire prendre le vol à ses ballons... Alors, on vit s'élever
un, puis deux globes en baudruche, deux vessies d'environ 45 cen-
timètres de diamètre, qui montèrent jusqu'à quatre ou cinq mètres,
puis se dégonflèrent, perdirent l'équilibre et retombèrent aplaties
sur le sol.
Le public ne peut croire que ce soit là les « globes » annoncés
avec tant de fracas. Il attend encore. Mais, comme la nuit vient
et que rien plus ne paraît, il croit que Belleville s'est joué de lui.
Alors, les bras s'agitent, on crie, on réclame l'argent, et chacun
monte à l'assaut de la terrasse pour s'emparer de l'impudent phy-
sicien. Celui-ci essaie de se disculper et de calmer la foule, mais,
ne pouvant y réussir, il se sauve à l'intérieur où les assaillants le
poursuivent, enfonçant les poil es et brisant tout ce qui leur tombe
sous la main. Seuls, 1rs apprêts d'un souper qui devait suivre le
bal donné après l'expérience, parviennent à calmer leur fureur. La
paix se fait à la cuisine. Pendant ce temps, le guet, qui est arrivé
pour mettre le holà, en vient aux mains avec les spectateurs restés
au dehors et se fait rosser d'importance. 11 se retire sous une grêle
de pierres et les débris de plus de six cents chaises.
Vergniaud était, on l'a vu, du nombre des spectateurs, mais
il n'était point au nombre des mécontents. 11 avait trouvé, sur la
1. Vatel, Recherches historiques sur les Girondins. Paris, Dumoulin, 1873, p. 90.
l5o LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
pelouse du Colisée, un agréable sujet de diversion à la maladresse
du physicien, et il a raconté en vers faciles ce qui fut, pour lui,
Y Heureuse attrape*. Voici quelques-uns de ces vers. Ils complètent
la description que nous venons de donner de la scène et achèvent
d'expliquer le titre du poème :
Cependant, auprès d'un fourneau
Un petit homme tout en eau,
La manche au coude retroussée,
La chevelure hérissée,
Tourne, retourne dans ses mains,
Certaine machine aplatie
Portant figure de vessie,
Qu'en trépignant, soufflant, pleurant
Il tâche de remplir de vent.
Or donc, à force de souffler,
Le petit homme qui se presse,
Parvient à faire un peu gonfler
Son tout petit je ne sais qu'est-ce.
« Pour le coup, le voilà ! » dit-on.
« — Quoi ! Ce qu'on tient, c'est le Balon?
Fi, c'est une plaisanterie !
Qu'on donnât, à nos bons Ayeux,
Pour lanterne quelque vessie,
Gela se peut. Mais, à nos yeux,
Dans ce temps de Philosophie,
La vessie est toujours vessie.
Et c'est un globe merveilleux
Qu'on promit à ce peuple immense.
« — Un globe? Eh bien ! Monsieur, silence :
Le signal vient de retentir,
Regardez bien, il va partir.»
Chacun répète à sa voisine :
« — Il va partir, regardez bien.»
Elle regarde & fait la mine
En répondant : «Je ne vois rien...»
« — Vous allez voir, soyez tranquile. »
Dieux ! quel célèbre événement !
Muse d'Homère & de Virgile
Inspire-moi donc dans ce moment,
Horace, verse sur mon style
Et ta grâce & ton enjoûment.
1. Le Globe de Berneville ou l'Heureuse eillrupe, rouir du 1 drrembre 17S3, par M. Ver-
gniaud, avocat. (Biblioth. de Bordeaux, cnllect. Bernadau.)
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799) l5l
J'ai vu Saint-Seurin, galament,
Sur le pré rencontrant la ville,
Avec la ville en mouvement
Et sur son réchaud, froidement,
J'ai vu le balon immobile,
Oui dédaignoit le firmament
Pour ne pas quitter Berneville.
Soutiens encore ma voix débile,
Muse; peins aussi le tourment
De ce marchand de citronade
Oui tout à coup devint savant
Tout en faisant sa limonade;
Quant à moi, près de ma Thémire,
J'ai passé le plus heureux jour;
Belleville, oui, je te rends grâce :
Lance des Globes tous les jours.
Si tu ne fais pas d'autres tours,
Attrape-moi souvent de même.
Les plus ennuyés dans cette histoire — après Belleville, dont on
avait saccagé l'établissement et qui par surcroît s'était vu mettre
en prison — ce furent les pauvres Jurats. Comme ils jouissaient
déjà à Versailles d'une fort mauvaise presse, ils ne savaient de
quelle façon s'y prendre pour annoncer au maréchal de Mouchy,
qui était précisément à la Cour, ce qui venait de se passer. Enfin,
le 6 décembre, ils se décidèrent à lui écrire et lui envoyèrent cette
lettre, accompagnée du procès-verbal de la bagarre :
Monseigneur,
Nous vous devons compte d'un événement désagréable arrivé ici
le 3 de ce mois, à l'occasion d'une expérience que le nommé Belleville
a entrepris de deux globes aérostatiques qu'il avoil apportés île Paris.
Le mauvais succès de cette expérience a donné lieu à quelque
trouble qui n'a pas eu, fort heureusement, les suites funestes aux-
quelles on pouvoit s'attendre, à en juger par le début.
Nous avons l'honneur de joindre ici, Monseigneur, une copie du
verbal que nous avons dressé à cette occasion, et nous attendons vos
ordres pour continuer nos recherches des principaux auteurs de ce
trouble.
Nous sommes, & a ...'.
1. Archiv. municipales, Lettres des Jurais, 1781-17S4, f° 178.
I fin LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (l 783-1 799)
Pour comble de malheur, le Maréchal eut connaissance de l'évé-
nement avant que lui parvînt la lettre des Jurats. Il ne s'en montra
que plus indisposé vis-à-vis d'eux et leur fit de sévères remon-
trances :
Paris, ce 11 Décembre 1783.
Messieurs,
J'ai appris avec une peine extrême le malheur arrivé à la prétendue
fête du nommé Belleville, sujet proscrit par le gouverneur général
de la Province, et qui, par sa conduite, ne mérite aucune protection.
Mais si, dans ceLte occasion, il a été cause d'un malheur qui pouvoit
être encore plus considérable, vous avez les plus grands reproches à
vous faire, d'avoir permis de donner le spectacle d'un balon à 40 mille
citoyens de votre ville, sans avoir seu et examiné d'avance si c'étoit
un balon ou une vessie dont il étoit question. Cela n'est pas pardon-
nable à des magistrats chargés de la Police d'une Ville. Cela fait ici
le plus mauvais effet. Je suis aussi très fâché de la conduite du guet,
qui a été renvoyé par la Populace. C'est une mauvaise leçon pour
le peuple de le laisser maître du champ de bataille. J'espère que
cette triste leçon vous rendra plus attentifs, à l'avenir. L'intérêt que
je prends à vous, Messieurs, et dont je n'ai cessé de vous donner des
preuves dans toutes les occasions, me fait sentir vivement tout ce
qui se mande à Bordeaux et sur ce qui se dit à la Cour et à la Ville,
à cette occasion, sur votre administration.
Ne doutés pas des sentiments d'estime et de considération avec
lesquels je suis, Messieurs, votre très humble et très affectionné ser-
Vlteur - N. M aaI Duc de Mouchy 1 .
Sur ces entrefaites, la lettre des Jurats étant parvenue au Maré-
chal, celui-ci en profita pour manifester une fois de plus sa mau-
vaise humeur :
Paris, i5 Décembre 17S3.
Messieurs,
Je vous ai mandé ce que je pensois sur la bagarre arrivée à Bor-
deaux, qui pouvoit être suivie de plus grands malheurs. Je ne peux
que \ous répéter que vous auriés bien l'ail de ne pas me le laisser
apprendre par d'autres. M. le Comte de Vergennes ;! m'a paru mécon-
tent de votre peu de précaution avant que le spectacle fût donné.
Ne doutés i>as des sentimens d'estime, & a .
N. M"" 1 Duc de Mouciiv.
1. Vrchiv. municipales, Lettres reçues par les Jurais, 1782-1786, f° 91.
2. M. de Vergennes, alors ministre des affaires l'iun^ni'-, r-tail aussi ministre delà
province de Guienne. Mais c'étail là un titre purement honorifique, car le ministre
ne prenail aucune pari à la direction «les affaires de la Province. Sun rôle se réduisait
à une sorte de patronal ou de protectorat, auquel on recourait notamment en cas de
conflit avec le pouvoir royal.
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799) 1 53
Cette fois, les Jurats se firent tout à fait petits garçons et promi-
rent de ne pas recommencer :
Du 20 décembre 1783.
A M. Le Maréchal de Mouchij.
Monseigneur,
Nous n'avions pas prévu que la chétive expérience d'un globe
aérostaticpje, que le nommé Belleville se proposoit de faire dans sa
maison, y attireroit quarante mille âmes. Nous croyons avoir sufli-
samment pourvu à tous les événements possibles en envoyant qua-
rante hommes dans ce lieu pour prévenir toutes sortes d'accidents.
Si nous n'avions pas prévenu M. le Comte de Fumel ' de cette expé-
rience, c'est parce qu'elle nous paroissoit de trop peu de conséquence
et parce qu'il étoit encore à la campagne.
Conformément à vos ordres, nous retiendrons le nommé Belle-
ville dans nos prisons jusqu'à l'expiration du délai de trois semaines.
Nous sommes, & a . 2 .
Malheureusement, les ballons devaient trahir encore la vigilance
des édiles bordelais, et nous assisterons bientôt à une émeute qui
eut pour certains de ses auteurs des conséquences vraiment tra-
giques.
*
Quelques jours après l'incident de Belleville, le lundi 8 décem-
bre 1783, «la physique de Bordeaux réparait son honneur,» nous
dit Vergniaud :i : trois jeunes gens réussissaient à lancer une petite
montgolfière en papier. Ces jeunes gens se nommaient Darbelet,
Dégranges et Chalifour. Ce sont ceux qui, montés dans un aérostat
de leur construction, entreprendront le premier voyage aérien fait
à Bordeaux.
Antoine Darbelet, bachelier en droit, fils de Charles, maître
tailleur, et de Catherine Laiïerre, était né dans la paroisse Sainte-
Colombe le 7 décembre 1749''. Il était donc âgé de trente-quatre
ans. Jean Chalifour, fils de Gabriel, architecte, et de Marie Barron,
était né le 21 novembre 1752 5 dans la paroisse Sainte-Eulalie, et
1. Gouverneur du Château-Trompette.
2. An-hiv. municipalrs, série BB, Correspondance des Jurats, 1781-1785, f° 182.
3. Vatel, /oc. cit.
4. Archiv. municipales, Paroisse Saint-André, reg. des baptêmes (n° 91), 1749-1750,
f° 78, acte 824.
5. lbid. (n° 94), 1752, f° 98, acte 927.
l54 LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
avait trente et un ans. Le troisième, Alexandre Dégranges, négociant,
fils de Charles, procureur au Parlement, devait être sensiblement
du même âge que ses camarades.
L'expérience qu'ils firent eut lieu dans l'« enclos » de M e Dupuy,
trésorier de France au Bureau des finances de Bordeaux. Cet enclos
n'était autre que le jardin de l'hôtel de feu M. le président de Gascq,
à Saint-Seurin. C'était, avec ceux de MM. Journu, à Quadrille, près
Caudéran, Baba frères, à Badarnac, près Talence, Peixotto, à
Talence, et Armes, à Saint-Seurin, un des jardins particuliers où
le public était admis à se promener. L'hôtel faisait l'angle de la
rue du Peiil-Ponl-Long (rue Charles-Marionneau) et d'une autre
rue ou plutôt d'un chemin appelé, sous la Bévolution, rue Ça-Ira
(rue Ségalier). Quant à l'enclos, il s'étendait, au levant, depuis
l'hôtel jusqu'aux jardins et maisons en bordure sur la rue Saint-
Seurin (allées Damour), la rue Neuve (rue de Fleurus), et, au midi,
jusqu'à la rue Pont-Long (rue d'Ares). Au couchant, en face de
l'hôtel, de l'autre côté de la rue du Petit-Ponl-Long, existait, en
outre, un parterre avec une orangerie. Du côté du midi, et surtout
du couchant, la campagne s'étendait à perte de vue vers les coteaux
de Mérignac et les marais de la Chartreuse, d'où émergeaient, au
milieu d'un bouquet d'arbres, les toits de ce couvent et le clocher
de la chapelle appelée depuis église Saint-Bruno. On se trouvait,
en somme, presque hors ville, au milieu des prés et des vignes et
sur le point le plus élevé du Bordeaux de cette époque : le Mont-
Judaïque. L'endroit semblait donc choisi à souhait pour lancer un
ballon. Du reste, l'essai réussit pleinement, nous dit Vergniaud,
et le ballon, qui était «gros comme une barrique»', parcourut
deux lieues à la hauteur de trois cents toises environ 2.
Encouragé par ce premier succès, le trio décida de renouveler
IVxpérience le mois suivant. Cette fois, la montgolfière, construite
en trois jours, ne mesurait pas moins de 24 pieds de diamètre.
Elle était de forme sphérique et faite avec de la toile d'emballage
recouverte sur ses deux faces de papier peint à l'huile.
Le lancement eut lieu le lundi 12 janvier 1784, près de la rivière,
aux Corderies des lèvres de Bordes, chez MM. Margeon, Satire-Léris
et Manville. Un échafaud y avait été dressé, sur lequel on hissa la
machine qu'une corde, reliant les têtes des deux chèvres inclinées
1. Vatel, loc. cit.
2. D'après Laboubée [Inc. cit., t. VI, p. '2). le n° 100 des Aflichc&dc Laboltiùre (feuille
du 16 décembre 1783) 'humait des détails sur l'expérience. Nouswi'avons pu retrouver
nulle part ces Affiches.
LES PREMIERS AÉRONALTES BORDELAIS ( 1788-1 799) l55
l'une vers l'autre, maintenait suspendue au-dessus de la plate-forme
pendant le gonflement. On procéda à celui-ci à l'aide d'un fourneau
de quatre pieds de haut, rempli de paille et de laine hachée, et sur
lequel reposait un tonneau destiné à « conduire la vapeur » dans le
ballon.
Jugeant que « les diverses couches de l'atmosphère dans lesquelles
pénétrerait le ballon n'auraient pas le même degré de vitesse »,
et qu'en passant subitement de l'une dans l'autre il pourrait perdre
l'équilibre s'il n'était pas lesté, les opérateurs avaient fait faire et
allaient adapter à l'ouverture « du globe » un cercle en fer de 12 livres,
pesé le matin même dans les magasins de M. Margeon.
« Dès l'instant que la machine fut prête à être transportée sur
le lieu de l'expérience, cent mains étrangères s'en saisissent, disent
les physiciens, et elle fut portée malgré nos prières et nos menaces.
Dès lors, chacun de ceux qui venaient de toucher la machine croit
être devenu nécessaire et on grimpe de toutes parts sur l'échafaud,
qui se trouve couvert de monde en un instant. En vain employa-
t-on tous les moyens pour les engager à descendre. Il fallut se
déterminer à les laisser concourir avec nous à déprimer la machine;
puis, les manœuvres sont distribuées et on procède à l'expérience;
mais, bientôt ceux qui font le feu ne sont point entendus; les cor-
dages sont arrachés des mains de ceux à qui ils avaient été confiés,
et on soulève la machine avec tant de violence qu'elle est enlevée
au-dessus du tonneau avant que d'être remplie à demi... t. »
Pendant ce temps, chacun veut placer son mot et les conseils
qu'on donne aux opérateurs achèvent de rendre leur tâche difficile.
Un médecin, qui prétend s'y connaître — le docteur de Grassi,
assurément, — crie à tue-tête : « M. Grangeneuve ! dites à ces
Messieurs qu'ils mouillent davantage leur paille, sans cela ils ne
réussiront pas... » « Les plaisants physiciens ! s'exclament quelques
autres, en voyant que la montgolfière est ouverte dans sa partie
inférieure, ils n'ont pas fermé leur ballon ! » Darbelet et ses compa-
gnons haussent les épaules et continuent leur besogne. Malheureu-
sement, les collaborateur:- zélés qu'ils oui été contraints d'accepter
ne sont pas faits pour rendre < rite besogne facile. Dans leur h aie
de voir partir l'aérostat, ils l'enlèvent d'au-dessus du tonneau avant
que d'être rempli. Puis, s'apercevant de leur méprise, ils se « ran-
1 et 2. Note imprimée et distribuée le 10 janvier 1784 par Darbelet, Dé^rançes et
Chalifour pour répondre aux critiques dont ils avaient été l'objet. (Bibliot. de Bordeaux,
collect. Bernadau, Spicilège bordelais, t. III, pièce 42.)
1 56 LES PREMIERS AERONAUTES RORDELAIS (1788-1799)
gent à nouveau autour du récipient et y appliquent les bords du
ballon ». Mais, ô fatalité ! « ils aperçoivent un cercle de fer tenant
à la machine par des ficelles; ils imaginent sans doute que ce cercle
appartient au tonneau et que ce n'est que par précaution qu'on
y a attaché les bords du ballon, et se jugeant en état de le retenir
avec leurs mains, en un moment ces liens sont, les uns détachés,
les autres rompus... Le ballon, empli et livré à lui-même, s'élève
en laissant son lest sur le tonneau »i. Il monta rapidement à la
hauteur d'environ deux cents pieds, puis retomba une demi-
minute après, à quarante toises du point de départ. On recommença,
sur-le-champ, l'expérience, mais sans plus de succès.
L'aérostat avait subi de légères avaries, que Darbelet et ses
camarades eurent vite fait de réparer et, le samedi suivant, 17 jan-
vier, le public était convié à un nouvel essai. Les Bordelais, peu
faciles à décourager, accoururent encore en foule sur les lieux de
l'expérience, mais pour assister une fois de plus à l'insuccès des
physiciens. Cependant, « la machine n'ayant pas été détériorée,
on renvoya la fête au lendemain dimanche. Ce jour-là, le ballon,
gonflé en dix-sept minutes, s'éleva majestueusement, aux accla-
mations de toute la ville de Bordeaux qui était présente à ce spec-
tacle. Son ascension a d'abord été en ligne perpendiculaire à la
hauteur de 100 toises, bientôt une aire de vent lui fit prendre une
direction vers le S.-O. Il plana environ l'espace de 400 pieds; un
nouveau courant d'air le portant tout de suite vers le Sud fit ren-
verser la machine qui, vraisemblablement, n'était pas lestée pour
soutenir le choc. Elle sembla vouloir se relever, mais ses efforts
pour reprendre sa première situation furent inutiles et ne firent que
retarder sa chute de quelques secondes. Le vent était alors appa-
remment trop violent. Le malheureux ballon tomba honteusement
dans une ruelle-', près le Dépôt de Mendicité, en un lieu appelé La
Peiile Corderie. 11 était alors I h. o7 du soir. On compte que l'inter-
valle écoulé entre le moment «lu départ et celui de son contact à
terre [a été de] 1 minutes 11 secondes... hélas 3 !»
* *
A quelques jours de là, Darbelet, qui ne rêvait plus qu'aréonau-
1. Note imprimée e1 distribuée le L6 janvier 1784, loc. cil.
■-'. Rue Gratacap . Bi rn \dau, le Viographe bordelais, p. 353), aujourd'hui rue Ferbos
e1 rue Vilaris,
3. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, 713 1 , 47, p. 449.
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799) 1 57
tique, informait les membres du Musée qu'il venait de découvrir
le moyen de diriger les aérostats :
Messieurs,
Il vient de s'offrir à mon esprit l'idée d'un méchanisme qui paraît
très propre à diriger les ballons aérostatiques. Je m'empresse de le
confier au Musée, afïïn d'en prendre datte comme j'aurais dû le faire
pour certaines applications de la découverte de MM. Mongolfier et
pour d'autres moyens de direction dans lesquels j'ay été prévenu
faute d'avoir pris la même précaution.
Le tems, qui me presse, ne m'a pas permis d'entrer dans de grands
détails de ce mécanisme, dans le projet que j'ai l'honneur de vous
remettre ci-joint. Me proposant, d'ailleurs, de vous présenter un
mémoire sur le sujet et dans lequel j'auray occasion de parler des
moyens déjà proposés en le comparant à celui-ci.
J'ay l'honneur d'être avec respect, Messieurs, votre très humble
et très obéissant serviteur.
Darbelet.
Bordeaux, jeudy, 13 février 1784 *.
Voici quel était le « projet » envoyé par Darbelet :
Moyen de diriger les machines aéroslatiques.
Ce moyen consiste en un arbre de bois A, de 6 pouces de diamè-
tre et de 8 ou 10 pieds de long, pouvant tourner sur deux points
d'apuy BB. Cet arbre est mis en mouvement au moyen d'une roue C,
semblable à celle d'un coutelier. Il porte un plateau de bois D, auquel
sont attachées, à angles droits, quatre cordes E ou un plus grand
nombre s'il est nécesssaire, ayant à leur bout une balle de plmb F,
d'une pesanteur proportionnée. Chaque corde passe dans un anneau
fixé à la circonférence du cercle G, plus grand que le plateau, et
porté par des ressorts tels qu'ils puissent faire une plus grande résis-
tance que celle d'un vent très violent sur la surface de la machine.
Les ressorts qui supportent le cercle peuvent être fixés sur le châssis
de la machine comme on le voit dans le dessein que je joins ici.
Effets.
Aussitôt que l'arbre sera mis vivement en action, les balles qui sont
suspendues à chaque corde seront mues d'un mouvement circulaire
qui leur imprimera une certaine force centrifuge capable de faire
décrire une ligne droite à chaque corde, si rien ne s'y oppose. Mais
elles sont retenues par la résistance du cercle porté par les ressorts
et ne peuvent satisfaire la tendance qu'elles ont pour aller se placer
dans la direction d'aptation auquel elles sont attachées, et comme ce
1. Biblioth. de Bordeaux, Musée, 829, 10.
i58
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
cercle éprouve tout l'effort de cette tendance, il résulte qu'il est
repoussé en arrière avec toute la force dont les balles, attachées aux
Schéma de la machine aérostatique de Darbelct.
cordes, tendent à s'éloigner du centre auquel elles tiennent, et que
le mouvement passera à la machine entière.
Bordeaux, le 12 février 1784, à 5 heures du soir.
Darbelet " .
1. Biblioth. de Bordeaux, Musée, 829, 10.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799) IOQ
Cette invention séduisante avait le défaut de se heurter aux
principes de mécanique les plus élémentaires. En effet, la force
centrifuge agissant dans un plan perpendiculaire à l'axe du support,
le ballon n'aurait pu que tourner sur lui-même. Et encore, ce résultat
plutôt médiocre ne pouvait-il même pas être atteint, la force déve-
loppée par chacune des balles étant détruite par la force de la
balle immédiatement opposée, et l'ensemble de ces forces se trouvant
ainsi réduit à zéro. Du reste, Darbelet tout le premier n'avait pas
grande confiance dans son invention, car il n'essaya jamais d'en
faire l'application.
Quant au Mémoire dans lequel il devait comparer avec le sien
les différents systèmes préconisés pour la direction des aérostats,
Darbelet ne paraît pas l'avoir adressé au Musée. Par contre, le
Musée reçut celui d'un capitaine de navire nommé Philip l . Ce
mémoire, daté du 18 avril 1784, était destiné à concourir pour le
prix de 1,200 livres que l'Académie de Lyon, grâce aux largesses
de Flesselles et du marquis de Saint-Laurent, venait de promettre
à celui qui enseignerait la meilleure manière de diriger les ballons
« horizontalement ».
« Ambitieux de mériter le prix que Messieurs de l'Académie de
Lyon ont proposé, disait l'auteur, j'ai travaillé pour y parvenir,
et je crois avoir trouvé, avec la machine que je propose au concours,
1'' moyen le plus efficace pour voyager dans l'air avec sécurité et
aisance. Je soumets mon idée à ces Messieurs. Puissent-ils la trouver
juste et oser faire l'essay d'un projet dont le succès, couronnant
mon travail, surpasserait sans doute mon espérance... »
Ce brave capitaine, il faut bien le dire, n'avait rien « trouvé »
du tout. Il est vrai qu'il ne paraît pas, non plus, avoir beaucoup
cherché, quoi qu'il en dise. En sa qualité de capitaine de navire,
la solution du problème lui était apparue beaucoup plus simple
qu'à quiconque. Pour lui, toute la question était d'abord de savoir
s'il n'y avait pas d'obstacle à pouvoir « élever dans l'air une machine
de forme quelconque ». Or, il estime que rien ne s'y oppose. Si donc
on peut l'enlever avec elle, il se charge de diriger sa machine.
Ensuite, il est d'avis qu'on abandonne les ballons « ordinaires », parce
qu'à cause de leur forme ronde, ils ne pourront jamais « virer de
bord ». Et comme, pour M. Philip, il est a priori possible de se
mouvoir dans l'air aussi aisément que sur l'eau, si on réussit à s'y
maintenir en suspension, notre inventeur n'a pas à faire grand
1. Biblioth. de Bordeaux, Académie, 828, 24, 1.
l6o LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (i 783-1 799)
effort pour transporter dans les airs un véritable bateau. Sa machine
sera donc une « chaloupe » à laquelle on donnera un mât, des voiles
et un gouvernail; de la sorte, on pourra «louvoyer, et aller déci-
dément où l'on voudra ». La cale contiendra un « fourneau » où sera
fabriqué l'air inflammable. Quand elle en sera remplie, la machine
Machine nauto-acrostatique du capitaine Philip.
s'élèvera; quand on scia assez haut, on cessera la fabrication du
gaz, et pour descendre on lâchera ce gaz à l'aide d'un robinet.
M. Philip, qui n'a pas été sans se préoccuper aussi de la stabilité
de la machine, qu'il appelle « nauto-aérostatique », fait savoir qu'il
a « prévu tous les inconvénients », et que pour parer à celui-ci, la
chaloupe aura une « fausse quille », qui l'empêchera de « chavirer ».
< Elle ne pourra courir risque évident, ajoute-t-il, que dans un vent
violent, auquel cas les voyageurs amèneront les voiles et descen-
dront relâcher à terre. »
Tout cela est d'une simplicité telle que l'auteur s'excuse presque
d'en parler. «L'invention perdrait de son prix, remarque-t-il, en
effet, si elle se bornait à si peu de chose, » et il explique qu'il fera
naviguer sa machine en lui mettant « deux mâts, un beaupré avec
haubans, foc et trinquette, misaine et grande voile latine ». Quant
LES PREMIERS AERON VITES BORDELAIS (1788-1799) l6l
à la direction, elle s'obtiendra à l'aide d'un gouvernail fait d'une
voile latine, « pièce dans laquelle gît tout le mérite de l'invention »
et qui servira « comme balancier et pour accélérer aussi la marche ».
Quelque baroques que fussent les divers moyens proposés alors
pour diriger les ballons, il est probable que le jury de l'Académie
de Lyon considéra le projet du capitaine Philip comme une pure
gasconnade et que le prix fut décerné à un autre. C'était justice.
En même temps que celui de M. Philip, le Musée avait reçu d'un
inventeur demeuré inconnu, un second mémoire « également relatif
à la direction des ballons. Sous des dehors plus savants, ce mémoire
ne valait guère mieux que le précédent. Son auteur commençait par
déclarer « insurmontables» les difficultés que présentait la navigation
aérienne. Puis, passant en revue les divers moyens préconisés pour la
direction des ballons, il les écartait tous, notamment celui des rames
et du gouvernail, parce que ces engins, disait-il, ne peuvent rencon-
trer dans l'air, « généralement agité, le point d'appui qu'ils trouvent
dans l'eau, toujours moins agitée, et contenant des parcelles tran-
quilles où s'appuyer ». Seul, le système de voiles lui paraît présenter
quelque avantage, bien qu'on ne puisse efficacement appliquer des
voiles à une machine qui, « faisant elle-même voile de tous les cottes,
doit être facilement le jouet de tous les courants d'air ». Dans tous
les cas, observe-t-il, « les voiles devront être de toutes pièces, car si
elles étaient détachées comme aux vaisseaux, la difficulté de les
manœuvrer se multiplieroit à proportion de leur indépendance »,
sans parler — car il se préoccupe du vertige des aéronautes ! —
des inconvénients résultant de « l'aspect d'une profondeur qui ne
laisseroit aucune espérance et que l'élévation rendroit de plus en
plus effrayante ». Finalement, l'auteur, tout en se rappelant que
l'air est trop peu résistant pour offrir un point d'appui suffisant
aux voiles et au gouvernail, entrevoyait un système de propulsion
artificiel faisant corps avec la machine et capable de la faire avancer
en s'appuyant sur l'air atmosphérique : « Le peu de résistance de
l'air, disait-il, en effet, décide assez qu'on ne peut faire usage de
ce moyen (des voiles) comme il est établi dans un vaisseau; mais
cette résistance effectuée par la vitesse à chasser l'air donne l'idée
qu'en établissant des moulinets qui agiroient avec rapidité, on
pourrait parvenir à faire la même chose en procurant un appuy
capable de contraster avec l'action des courants qui tendraient à
détourner la machine. La difficulté consisterait à donner à ces
1. Biblioth. de Bordeaux, Muscn, 829, 10.
](')■>, F, ES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (i 788-1799)
moulinets la forme pour l'action nécessaire et à les placer convena-
blement pour cela. «C'était là la véritable solution, mais elle n'avait
été qu'entrevue.
L'auteur abordait ensuite l'étude des différentes «vapeurs» pro-
pres au gonflement des ballons et obtenues par la « désunion chi-
mique des corps : combustion, distillation, fermentation, dissolu-
tion », sans oublier les vapeurs de la poudre à canon. Il en profitait
pour tourner en dérision les personnes qui, « peu instruites sur la
nature des corps, » croient que les aérostats s'élèvent « par l'action
(|i l'air atmosphérique raréfié par la chaleur lorsqu'on fait cette
expérience avec du feu ». Or, disait-il, « cette élévation doit être
purement attribuée à la force qui résulte de l'action générale cen-
trifuge des parties de la fumée. »
L'existence de ces personnes, que notre inventeur qualifiait si
mal à propos de « peu instruites », prouve que certains connaissaient
parfaitement la cause de la force ascensionnelle des montgolfières :
la densité moindre de l'air chaud contenu dans le ballon par rap-
port à l'air extérieur. Tous n'étaient donc pas à s'imaginer, comme
cela arrive encore aujourd'hui, que cette force tient à « l'action
centrifuge de la fumée ». Tous ne croyaient donc pas, non plus, à
l'existence d'un « gaz » particulier, produit par la combustion de
la paille et de la laine.
Darbelet, lui-même, au début, avait commis cette erreur gros-
sière. Et, parlant dans un mémoire < qu'il adressait au Musée, peu
après l'expérience d'Annonay, du procédé employé par les Mont-
golfîer pour gonfler leur aérostat, Darbelet s'exprimait ainsi : « La
substance dont M. Montgolfier s'est servi, est une espèce de vapeur
légère, produite par la combustion de la paille et de la laine, visible
et de peu d'opacité, homogène et ne se condensant pas. Une con-
naissance plus précise ne peut être que le fruit d'expériences faites
dans les vues d'en déterminer la nature. Aussi, me garderai-je de
me prononcer sur ce fait. .Mais je me crois en droit d'affirmer que
ce n'est là ni de l'air raréfié, ni simplement de la fumée, ainsi que
le pensent plusieurs personnes qui n'ont pas vu cette vapeur d'aussi
près que moy. »
Depuis, Darbelet était bien revenu de son erreur. Nous savons,
en effet, que lors du gonflement de l'aérostat lancé par lui le 12 jan-
vier 1784, comme certain médecin lui conseillait de mouiller la paille
!. Biblioth'. de Bordeaux, Musée, 829, 10.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799) lfi3
pour produire plus de fumée, Darbelet avait haussé les épaules.
Dans le placard qu'il fit paraître au lendemain de l'expérience, il
prit même à partie le docteur de Grassi sur ce point : « Vous voulez,
M. le Docteur, que la paille soit mouillée, et nous voulons qu'elle
soit sèche et même très sèche; nous avons fait un feu très vif et
très clair et le ballon est parti. Essayez votre fumée, et si le résultat
est le même, nous promettons de déférer désormais entièrement
à votre avis. » Et plus loin : « Nous avouons, Messieurs, qu'il ne
nous est pas venu en pensée de fermer le ballon, parce que nous
avions jugé que tant que la machine restera dans sa situation natu-
relle, c'est-à-dire la gorge en bas, la légèreté de la vapeur dont
elle est remplie, sera un obstacle à l'introduction de l'air atmosphé-
rique dans le ballon, comme celui-ci en devient un lui-même à la
sortie de la vapeur i. »
Le mémoire que nous avons analysé plus haut et qui fut remis au
Musée à peu près en même temps que celui du capitaine Philip,
ne pouvait donc pas émaner de Darbelet. ïl est probable que celui
qui préconisait ainsi la « force centrifuge de la fumée » pour gonfler
les aérostats et la voile latine pour les diriger, c'était le docteur
de Grassi lui-même. Nous nous souvenons, en effet, de ses conseils
à Darbelet touchant la fumée, et nous allons maintenant, lui voir
orner d'une voile latine, comme gouvernail, la montgolfière dont
il vient d'annoncer l'ascension prochaine au Jardin royal.
* *
L'événement était sensationnel. Il n'était plus question, en effet,
d'un aérostat de quelques pieds de diamètre, ni d'un ballon perdu.
Il s'agissait d'un aérostat de grandes dimensions et portant avec
lui une galerie dans laquelle devaient être enlevés les construc-
teurs de la machine : le docteur de Grassi et un parfumeur nommé
Périer.
L'expérience, d'abord annoncée pour le 17 avril, avait été plu-
sieurs fois renvoyée, tantôt à cause du mauvais temps, tantôt à
raison d'accidents survenus au cours des essais préparatoires. Enfin,
on la fixa irrévocablement au lundi 3 mai 1784.
A cette époque, le Jardin royal devenu plus tard le Champ de
Mars, puis le Jardin public, était un vaste jardin à la française
1. Note imprimée et distribuée le 16 janvier 1784. Loc. cil.
I 64 LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS ( 1788-1 799)
avec de longues plates-bandes qu'encadraient des allées symétriques
et plantées d'ormeaux et de tilleuls en quinconces. Au centre, se
trouvait un grand bassin. A la place du terre-plein, avec balustrade
en pierre qu'on y voit aujourd'hui, existait « une bêle terrasse
décorée de deux superbes galeries d'après l'antique, avec un péri-
style à l'opposé, tous trois du goût le plus exquis, et rendant le
jardin un lieu de délices »i. Il y avait aussi des chaises et un café
où on servait des rafraîchissements.
Le Jardin, qui avait déjà sa configuration actuelle, marquait,
au couchant, l'extrême limite de la ville; plus loin, les prairies et
les vignes s'étendaient à perte de vue vers le Médoc. On y entrait
comme aujourd'hui : par la porte de Bardineau, au pied de l'hôtel
de Lisleferme (Muséum), par la Porte Royale (Champ-de-Mars) et
par trois autres portes ouvertes dans la grillez de fer qui bordait
une grande allée devenue depuis le cours du Jardin-Public.
Le long de cette allée, de la place Saint-Germain (place Fondau-
dège) jusqu'à la façade des Chartrons, dont seul le côté nord était
bâti, s'étendaient encore des prairies. Le Château-Trompette pro-
jetait jusque-là ses fortifications, et, sur les glacis, les sentinelles
veillaient. Il semblait donc que l'endroit ne pût être mieux choisi,
tant au point de vue du maintien de l'ordre qu'au point de vue de
la commodité. Seuls, les Jurats, que tourmentait encore le souvenir
amer des exploits de Belleville, n'étaient point rassurés. Aussi,
avaient-ils tout d'abord défendu l'expérience. Finalement, il leur
avait fallu céder devant les instances de la population et sur la
promesse faite par le comte de Fumel, gouverneur du château, de
prêter main-forte en cas de besoin. Pour plus de précautions, les
Jurats postèrent encore une partie du guet à pied dans le Jardin,
et une brigade du guet à cheval à chacune des portes y donnant
accès.
Le ballon devait être lancé du bassin situé au centre du Jardin.
Ces! là qu'on avait construit une estrade haute de six pieds, sur
laquelle fut déposée la machine, avec tout son « appareil », galerie,
réchaud, cordages, etc. A chaque extrémité de la plate-forme
s'élevait une chèvre de 85 pieds de hauteur, destinée à soutenir
l'aérostat pendant le gonflement.
Cet aérostat, appelé Le Bordelois, était d'aspect et de proportions
magnifiques. De forme sphérique, construit en forte toile peinte
1. Description historique de Bordeaux, Bordeaux, Pallandre, M D CC LXXXIV.
2. Ce n'était pas la grille actuelle. Celle-ci n'a été exécutée qu'en 1858.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS ( I 788- 1 799) l65
extérieurement et intérieurement, il ne mesurait pas moins de
60 pieds de diamètre. La surface extérieure était décorée d'un
baldaquin au-dessous duquel on voyait la ville de Bordeaux trô-
nant sur les nuages et recevant des mains d'un zéphir le ballon
Le Bordelois lui-même, tandis que les Titans, foudroyés, tombaient
à travers l'espace. Au ballon, était appendu, à l'aide de « pantures
à palans » fixées au point d'intersection des fuseaux et du « cercle
surpolaire antarctique», une gondole ou vaste galerie en bois, décorée
d'aigles et de draperies. Au centre, se trouvait le fourneau destiné
à brûler la paille. Il communiquait directement par un tuyau avec
l'intérieur de l'aérostat. Enfin, une voile latine latérale, fixée à la
galerie, servait de gouvernail. Une girouette, même, avait trouvé
place parmi les ustensiles nécessaires aux voyageurs !
Ces voyageurs étaient au nombre de deux. L'un, né à Dresde
en 1753, était agrégé au collège des médecins et s'appelait le docteur
Frédéric-Antoine de Grassi. Il était fils de Florio de Grassi, ancien
médecin du roi de Pologne et mort à Bordeaux en 1774. L'autre,
qui se nommait Périer, était établi comme parfumeur place de la
Comédie. Tous deux étaient fort connus du public, et cet accou-
plement du docteur et du parfumeur devenus aéronautes rendait
l'expérience particulièrement attrayante. Du reste, rien n'avait été
négligé pour lui donner toute la publicité et tout l'apparat dési-
rables. Une superbe estampe avait même été gravée, qui représen-
tait la montgolfière et donnait la description de ses parties essen-
tielles. Elle portait cette légende un peu trop pleine de confiance
dans la réussite de l'expérience :
L'aérostat Le Bordelois, de 6Ù pieds de diamètre donné par MM. de
Grassi, docteur en médecine et Périer neveu, élevé dans le Jardin
Royal, à Bordeaux, sous la direction des auteurs.
En prévision de la foule considérable qu'ils savaient devoir se
rendre au Jardin royal, les Jurats crurent devoir rendre une ordon-
nance spéciale réglementant la circulation des piétons et des voi-
tures dans les rues voisines du champ d'expérience. Il fut en outre
sévèrement défendu « à peine de punition », de monter sur les murs,
les piliers et la grille bordant le Jardin, de même que de grimper
aux arbres et de marcher sur les plates-bandes '...
1. Archiv. municipales, Reg. de la Jurade, bourgeoisie et corporations, série' BB,
1783-1785, f° 39.
1 66 LES PREMIERS AÉRONAl TES BORDELAIS (1788-1799)
Aussitôt, un plaisant composa et fit paraître cette Ordonnance
nouvelle :
De par le Maire et les Jurats
Le Ballon ne partira pas...
Périer reprendra ses pomades,
Grassy reverra ses malades.
Le premier nous parfumera,
Et le second nous guérira.
C'est plus sûr que d'aller en gondole
Faire dans l'air la cabriole,
Ou bien d'aller, au gré du vent,
Quoi que l'on dise et qu'on raisonne,
Se culbuter dans la Garonne,
Au lieu d'aller au firmament 1 ...
Le ballon, en effet, ne devait pas partir !
Le lundi 3 mai, jour fixé pour l'expérience, le temps s'annonça
magnifique et, dès le matin, de Grassi hissa le pavillon indicateur
du lancement. Beaucoup de gens étaient venus du dehors, nous dit
Bernadau; « on en comptait 4,000 inscrits à l'hôtel de ville et autant
non inscrits » qui s'installèrent, en payant, autour de l'estrade.
Pendant ce temps, une foule immense de curieux s'entassait dans
toutes les avenues environnantes, le long de la grille du Jardin,
et jusques sur les glacis du Château-Trompette, bien que de ces
divers endroits, les arbres empêchassent de voir les préparatifs du
départ.
Il était un peu plus de midi lorsque furent allumées les premières
bottes de paille. La malechance voulut qu'au même moment se
mît à souffler un vent violent qui s'engouffra dans les parois du
b;illon et le fit vider. On se remit aussitôt à l'œuvre, mais chaque
fois que la machine était remplie à moitié, une nouvelle rafale sur-
venait, qui obligeait à tout recommencer. Enfin, après une demi-
heure d'efforts inutiles, comme le vent ne se calmait point, les
aéronautes se virent dans la nécessité de remettre à plus tard leur
expérience, et le pavillon qui avait été hissé comme signal fut
amené.
Alors, ce qui arrive souvent, ce sont ceux qui n'ont rien payé
pour assister à l'expérience, qui protestent contre son renvoi. Ils
se fâchent, sans seulement se rendre compte qu'une impossibilité
1. Par M. Péry aîné. Bibliotb. de Bordeaux, Bernadau, Spicilègc bordelais, t. VII,n°4.
LES PREMIERS A.ÉRONAUTES BORDELAIS (i 783-1 799) 167
matérielle s'oppose au départ du ballon. A son tour, la « canaille »
ne voit là qu'une occasion de se montrer et elle tient à ne point la
laisser échapper. Une troupe de mutins se rue sur les barricades
installées à la porte d'entrée principale pour contenir les gens qui
auraient voulu pénétrer dans le Jardin sans payer. Les planches
cèdent. Déjà, du reste, un serrurier qui trouve à exercer là ses talents
a ouvert ou enlevé la serrure d'une des portes; le flot envahisseur
des mécontents se répand dans le Jardin, et il court à travers les
plates-bandes, vers l'endroit où se trouve le ballon, afin de le mettre
en pièces. Le guet veut s'opposer au tumulte, mais il reçoit, de ceux
qui sont restés en dehors de la grille, une grêle de pierres ramassées
sur la chaussée. Il riposte et fait feu de ses pistolets. Un homme est
tué et plusieurs autres blessés. Alors, les mutins redoublent d'audace
et ne connaissent plus leur fureur. Deux cents chaises sont brisées,
le guet est rossé une fois de plus, et les « ballonistes » se voient
poursuivis jusque dans le café du Jardin, où ils s'étaient réfugiés.
Les vitres et les contrevents de l'établissement volent en éclats,
mais les gardes tuent un homme d'un coup de sabre et empêchent
les assaillants de pénétrer dans la maison.
Pendant ce temps, une partie des brigades est sortie du jardin,
sabre au clair, pour mettre à la raison les manifestants restés en
dehors de la grille. Mais ceux-ci s'échappent, et cherchent un refuge
sur les glacis du Château-Trompette. C'est en vain qu'on les y pour-
suit. Car, lorsque le guet est d'un côté, les mutins courent de l'autre
et redoublent leurs attaques à coups de pierres. Ce jeu de cache-
cache dure un certain temps. Enfin, M. de Fumel, averti « du sou-
lèvement du peuple et du carnage qui se fesoit », accourt à la tête
de la compagnie des grenadiers et de celle des chasseurs de Blaizois,
qui chargent ostensiblement leurs fusils à balle, et finissent par
tenir en respect cette bande de révoltés. Le guet en profite alors
pour se saisir de onze manifestants qui sont immédiatement séques-
trés dans un des bâtiments du Jardin, tandis qu'une escouade du
guet à pied et une du guet à cheval entourent le ballon et le protè-
gent jusqu'à ce que les portes du Jardin se soient refermées derrière
la foule.
Vers le soir, ceux qu'on avail arrêtés furent extraits de leur
cachot pour être conduits par le guet dans les prisons de l'hôtel
de ville, alors situé sur les Fossés, entre les tours de la Grosse-
Cloche et la rue du Cahcrnan (rue Sainte-Catherine). Les Jurats
en personne ouvrirent la marche, et la petite troupe défila procès-
l68 LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
sionnellement à travers la ville, sous les yeux de la foule amassée
le long des rues pour la voir passer*.
Cette fois, les Jurats qui avaient fait preuve de vigilance et
d'autorité, se sentaient la conscience tranquille. Aussi, prévinrent-ils
immédiatement le comte de Vergennes et le duc de Mouchy de
l'« espèce d'émeute » qui venait d'avoir lieu, ajoutant qu'ils tenaient
les coupables, qu'ils allaient les juger, et qu'ils « espéraient que
l'exemple le plus sévère arrêterait pour toujours des troubles aussi
dangereux » 2 .
Les Jurats étaient d'autant plus disposés à sévir, qu'ils ignoraient
moins les marques d'approbation que la population avait données
sur leur passage, quand on conduisait les mutins en prison. Ils
frappèrent donc un grand coup : ceux qui leur paraissaient le plus
coupables, un garçon boulanger et un garçon chaudronnier, furent
condamnés à être pendus devant la grille du Jardin, à l'endroit où
ils avaient été arrêtés; on envoya les autres aux galères.
Le Parlement confirma la sentence des magistrats municipaux,
sauf en ce qui concernait les condamnés aux galères, et l'exécution
des autres fut fixée au 7 mai, à six heures du soir. Ceux-ci arrivè-
rent sur le lieu de l'exécution dans un tombereau, escortés par
les deux guets et par une masse de curieux aussi grande que celle
qui s'était précipitée, quatre jours auparavant, pour voir partir
le ballon 3. La foule assista avec le plus grand calme au supplice
de ces malheureux, et le lendemain, les Jurats, visiblement soula-
gés, firent connaître au ministre de Vergennes le résultat de l'exé-
cution : « Quoiqu'il y eut un concours immense de peuple, disaient-
ils, il n'y a pas eu la moindre émotion. Malgré la peine que nous
a causé ce fâcheux événement, nous voyons avec satisfaction que
l'exemple que nous avons été forcés de faire a été très bien vu par
le public, et qu'il nous assure, pour l'avenir, l'ordre et la tranquil-
lité dans toutes les occasions où le peuple se trouvera rassemblé 4.»
(A suivre.) MEAUDRE DE LAPOUYADE.
!. \ichiv. municipales, série BB, Lettres des Jurais, 1784-1786, f os 4, 5, 6 et 7.
— Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, 713, 17, p. 252 e1 suiv.
•.'. \irhiy. municipales, série BB, Lettres des .huais, 1784-1786, f os 5 et 6.
3. Biblioth. de Bordeaux, eolleet. Bernadau, 713, 17, p. 252 e1 suiv.
■1. Archiv. municipales, série l'.li, Lettres des Jurais, 1784-1786, f° 6.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
(Suite.)
LE VIN TREUILLIS
Au temps où Bertrand de Goth était archevêque de Bordeaux,
il créa à Pessac un magnifique vignoble. Devenu pape, il le légua
au cardinal Arnaud de Canteloup et à ses successeurs au siège
archiépiscopal. Ce vignoble qui, depuis fort longtemps, porte le
nom de Pape-Clément - - et que Rabelais appelle « Clémentin » —
comprend, aujourd'hui, 37 hectares; à l'origine, il était moins
important : il n'avait alors qu'une étendue de 9 journaux. Les
archevêques possédaient en outre le château ou palais de Lormont,
entouré de terres, de prés et de vignes, et construit sur le mame-
lon pittoresque qui domine au nord le bourg. De nos jours encore,
il s'y récolte des vins rouges qui figurent parmi les meilleurs crus
de la région.
Les dépenses nécessitées par ces deux domaines étaient payées
par les procureurs des archevêques : elles se trouvent mentionnées
avec détails dans les comptes de l'archevêché, déposés aux Archives
départementales de la Gironde. Bien qu'incomplets, ils. comportent
la matière de huit gros registres, format in-4°. Nos Archives histo-
riques ont reproduit, dans les tomes XXI et XXII, le contenu du
premier registre relatif aux recettes et dépenses du xiv e siècle, à
partir de 1332, et un fragment de la série du siècle précédent.
« On y trouve, comme le dit en préface Léo Drouyn, le très érudit
transcripteur de ces comptes, le nom et la valeur des différentes
monnaies ayant cours à Bordeaux; le prix des journées de la ville
et de la campagne, soit pour les travaux exécutés dans le palais,
soit pour la culture des terres labourables, des vignes, des jardins.
des vergers et des prairies; on y consacre de longs articles à la pré-
paration des vendanges, à la réparation des vaisseaux vinaires, à
la conservation des vins de différentes espèces... »
Il est souvent parlé de la paie des hommes employés à cueillir
et fouler les raisins, encuver les moûts et tirer les vins. Parmi les
dépenses faites pour l'entretien des cuves, cuveaux et autres objets
fJO ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA. VINIFICATION
nécessaires au moment des vendanges, il est parlé de l'achat de
merrains, de cercles, de poix, de suif, etc. Figurent également les
dépenses exigées par le pressoir (trolium, trulium ou encore torcular,
torcularium).
Ces quatre mots reviennent souvent sous les yeux du lecteur.
Dans de trop courts passages, il est difficile de voir s'il est question
de pressoir proprement dit ou du bâtiment qui le contenait. Dans
les lignes suivantes, par exemple, on se demande de quoi il s'agit
réellement :
Hem, sofvi pro quodam homine qui fuit per V dies in trolio archie-
piscopatus ad calcandum et faciendum vinum, XX sterl. '.
Dans cette autre phrase, le même doute subsiste :
Item, solvi VII carpenteriis qui repararunt cuvas, myatas et tor-
cularia de Laureomonte 2 ...
Ailleurs, le sens de la phrase indique nettement qu'il est question
du local contenant le pressoir :
... pro una lanterna empta, necessaria pro vindemiis in trolhio,
solvi 3...
Le plus souvent, ces mots trolium, Iridium, torcular et torcularium
se rapportent non au contenant, mais au contenu, à l'appareil
qui presse ou sur lequel on exécute le foulage. Exemple :
... i'eci mutari de domo in qua sunt torcularia ad penu (cellier)
ofïîcialatus...-duos ton. vini albii...
Item, solvi pro III lib. de ceuxo et pice quas emi ad reparandum
torcular r>...
... pro calcando vindemiam supra torcularia <»...
Il ressort des renseignements fournis par les comptes de l'arche-
vêché, que la pratique du foulage à l'aide des pieds (calcare) était
très fréquente et qu'elle employait beaucoup d'hommes. Nous avons
déjà cité des phrases où cette opération est indiquée. En voici
plusieurs autres où il en est également question :
Item, solvi pro IX hominibus conductis ad calcandum uvas in tor-
culari domus archiepiscopalis el reponendo vina in vasis '...
1. Archives historiques de la Gironde, t. XXI, p. 339.
2. Idem, t. XXII, p. 3:>3.
3. Idem, I. XXII, p. 483.
I. Idem, l. XXI, p. 675.
... Idem, t. XXII, p. 311.
6. /</< m, t. XXI, p. 659.
7. Idem, t. XXII, p. 415.
ETUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION I7I
Item, ... ad... calcandum uvas in torculari, apud Laureummontem '...
Item, solvi, pro XIIII jornalibus hominum conductorum ad calcan-
dum, portandum et reponendum vinum receptum in archiepisco-
patu 2 ...
Si des salaires sont souvent payés à des manœuvres chargés de
fouler les raisins (ad calcandum uvas), par contre, on ne voit aucune
dépense résultant du fait de les presser.
Cette constatation n'a pas été sans nous surprendre, de même
que l'absence de renseignements indiquant le système de pressoir
dont on a pu se servir. Il n'est parlé ni de leviers, ni de vis, agents
directs des pressions, ni des tours, ni des cabestans, machines déve-
loppant des forces, non plus que de l'achat, ni de la réconfection
des câbles chargés de transmettre ces forces. A vrai dire, il est
noté que des charpentiers ont été employés à réparer les pressoirs
(carpenlarii qui repararunt iorcularia), mais il ne résulte pas des
textes qu'il s'agissait là de machines à presser. L'achat d'objets
divers pour la réparation des pressoirs est également signalé (ceuxo
et pice ad reparandum iorcular); mais la nature de ces objets porte-
rait également à penser qu'ils étaient utilisés non à réparer des
presses, mais bien à obturer des fentes ou des trous à des maies
en bois. De nos jours, les maies de pressoirs sont souvent employées
à cet usage. De tout cela, il ne faudrait pas en induire que, dans les
vineries de l'archevêché, on ne pressait pas à l'aide de machines,
qu'on n'avait recours qu'au foulage, que toute l'installation
portant le nom de pressoir n'était constituée que par une vaste
plate-forme entourée de bords (une maie) sur laquelle s'effectuait
le foulage. Avec de telles conclusions, on risquerait de passer à
côté de la vérité. Nous ne nions pas la présence, dans les domaines
de l'archevêché, de pressoirs en tant que machines à presser; nous
ne nions pas, non plus, que ces machines aient été employées à
sécher les marcs déjà foulés. Nous disons simplement que, à l'époque
et dans les lieux que nous étudions, cette utilisation des pressoirs
dans les circonstances que nous précisons, devait être plutôt rare;
qu'il est peu probable qu'on épuisait les marcs non fermentes de
la même manière que les marcs fermentes, c'est-à-dire en ayant
recours à des lavages successifs; qu'il est possible qu'après un
foulage plus ou moins prolongé, les marcs (les blancs comme les
rouges) étaient portés dans les cuves avec la quantité de moût
1. Archives historiques de la Gironde, t. XXII, p. 415.
2. Idem, t. XXII, p. 449.
I72 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
absolument indispensable, en vue d'une fabrication de vin rouge,
tandis que les moûts de choix, entonnés dans des barriques, s'y
transformaient en vins blancs et en vins clairets. Pour les marcs
fermentes, il nous est permis d'être très affirmatif : le lavage était
le seul moyen utilisé pour en extraire le vin qu'ils contenaient.
Nulle part, en effet, il n'est question, dans les comptes de l'arche-
vêché, ni des vins treuillis, ni des vins de presse. Ils sont rem-
placés par les arrière-vins, dont il sera bientôt parlé.
En tête des vins rouges, se trouvait le clairet (vinum clarum) très
à la mode naguère et que les grands vignobles produisaient en
quantité. C'était ce que nous appelons de nos jours le vin de goutte,
vin fait avec un moût de raisins rouges non pressés, mais simple-
ment foulés 1 et que l'on laissait fermenter à la manière des moûts
issus des raisins blancs,, c'est-à-dire en l'absence des pépins et des
pellicules. Le clairet était d'une couleur rosée, plus ou moins accen-
tuée selon la nature des raisins et la durée plus ou moins prolongée
du foulage. La définition que nous donnons de ce vin est bien
différente de celle qu'en fournit Malvezin, et bien différente aussi
des définitions que cet écrivain s'est chargé de critiquer. Il nous
suffira de citer le passage en question, pour qu'on se rende compte
des divergences d'opinion.
« On appelait clairet, dit Malvezin 2, le vin produit par les vignes
où, selon l'usage alors établi et qui s'est conservé longtemps, les
• ('■pages rouges et les cépages blancs étaient mêlés, et dont les raisins
étaient cueillis en même temps et vinifiés ensemble. Plusieurs écri-
vains, mais qui n'étaient pas des viticulteurs, trompés par des
itymologies fantaisistes, ont donné de fausses définitions du clairet :
les uns l'ont confondu avec une boisson composée de vin blanc et
de miel, mais le clairet était rouge; d'autres ont pensé que le clairet
était un vin clarifié tiré au fin. Cela n'est pas exact : les contempo-
rains n'appellent pas le clairet vinum claratum, expression dont ils
se servent pour les vins clarifiés, mais vinum clarum, vin clair. »
Après le clairet, venait le vin rouge (vinum purum rubeum) dont
la production était relativement moindre, et le prix, d'une façon
générale, ni inférieur ni supérieur. C'était exactement le vin rouge
• le notre époque, mais sûrement sans aucun mélange de vin de
presse, puisque, à cette époque, ce vin était inconnu.
On trouve, enfin, les arrière-vins (retro-vina), ceux qui coulaient
1. Archives départementales de la Gironde, ('■ -239, fol. 207.
■-'. Histoire du commerce de Bordeaux, t. I, p. 259.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 1 *]%
des cuves entraînés par l'eau qui y était versée, aussitôt après
l'écoulement du vin pur. C'étaient donc des vins hydratés, faits à
la manière du pinpin de Macau ou du vin de despence d'Olivier
de Serres.
L'emploi de l'eau destinée à faire ces arrière -vins se trouve
signalé diverses fois dans les comptes de l'archevêché :
Item, (solvi) cuidam homini qui portabat aquam pro retrovino
cum suo asino '...
... pro portando aquam in cuvis pro retrovino 2 ...
Pro salario cujusdam salmerii sive asini qui congregavit et portavit
de fonte totam aquam necessariam ad faciendum retrovina 3.
Item, (solvi) pro loguerio cujusdam asini, conducti ad portandum
aquam pro retrovino 4...
Item, solvi pro VI jornalibus hominum qui apportaient aquam
pro retrovino facto in archiepiscopatu - r >...
Comme une première eau était insuffisante pour extraire du marc
tout le vin qu'il contenait, l'habitude était de l'arroser deux et
même trois fois différentes. Les passages suivants le prouvent :
Item, solvi... IX hominibus qui portarunt aquam pro retrovinis
et escolarunt primam, secundam et tertiam aquas cuvarum.6...
Item, solvi pro VI jornalibus hominum qui escolarunt cuvas domus
archiepiscopalis, videlicet primam, secundam et tertiam aquam "...
La fabrication des arrière-vins exigeait d'assez nombreux manœu-
vres (ho mines conduclilii ad negociandum circa retrovina facienda)&.
Des vaisseaux vinaires spéciaux étaient réservés à ces vins; cela
résulte de la phrase suivante :
Item, [solvi] pro sex faciculis de coldra de aubar quos (emi) pro
reparatione vaysselle retrovini '.'...
Les arrière-vins étaient de plusieurs sortes. La variété qui, dans
les comptes de l'archevêché, se présente le plus souvent, est le vin
lymphatique. Quel nom suggestif ! On devine la pâleur et le peu
de force de ce vin. C'était lui, néanmoins, qui était consommé le
1. Archives historiques de la Gironde, t. XXII, p. 415.
2. Idem, t. XXII, p. 397.
3. Idem, t. XXI, p. 690.
-1. Idem, t. XXII, p. 450.
5. Idem, t. XXII, p. 451.
6. Idem, t. XXII, p. 355.
7. Idem, t. XXII, p. 325.
8. Idem, t. XXI, p. 660 .
9. Idem, t. XXII, p. 319.
I -\ ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
dernier, ce qui semblerait indiquer qu'il était le produit de la pre-
mière eau. Malgré cela, il ne se conservait pas toujours bien long-
temps, car, à l'époque de la récolte des foins, il se trouvait parfois
gâté, comme le prouve la citation suivante :
Item, retrovinum réservation pro collectione feni provinit ad putre-
factionem et ideo fuit projectum et effusum per terram, videlicet
1 ton. 1 pipam vini rubei lymphati '.
Dans un compte récapitulatif, on remarque également que, sur
quatre tonneaux et une pipe de ce vin lymphatique, quatre ton-
neaux devinrent malades et furent jetés a.
Parmi les arrière-vins 3, figurait aussi, dans les comptes de l'arche-
vêché, le pinpin des tenanciers de Macau. Ce vin est assez souvent
mentionné, et notamment dans les deux passages suivants :
Item, suivi... pro quadrigando VII ton. vini clari, I ton. pinpini,
VII pipas IIII barriquas vini albi, et unam barriquam vini clari
receptas de collecta vinearum de Laureomonte i.
Item, solvi bubulcis de Laureomonte pro quadrigando VI ton.
I pipam vini albi, XV ton. vini clari et II ton. de pinpin 5.
On l'a vu plus haut, l'arrière-vin désignait l'ensemble des vins
hydratés; c'était aussi parfois le terme employé pour caractériser
une variété spéciale de ces vins, comme le prouvent les deux textes
que nous allons reproduire, où, à côté de tonneaux de pinpin,
figurent des tonneaux d'arrière-vin :
Item, solvi bubulcis... pro quadrigando dicta vina et XI ton. vini
clari, II ton. pinpini et I ton. retrovini, receptos ex décima parr. de
Quinsaco ,; .
Item, solvi bubulcis... pro quadrigando... II ton. pinpini et II ton.
retrovini de archiepiscopatu ad domum domini Pétri de Vilares7.
1. Archives historiques de la Gironde, t. XXII, p. 199.
2. Idem, t. XXI, p. 705.
3. Nous avons pensé que le pinpin de l'archevêché était un arrière-vin, par le
motif que celui de Macau l'était manifestement. Guidé seulement, par ce qu'on lit
dans les comptes, on peul soutenir que le pinpin de ces comptes était vrai vin, résultat
d'une fei'iiniil il mu dans laquelle la quantité de marcs foulés aurait été très forte par
rapport à celle du moût mis en présence : Le mot pinpin rappelant alors, non sans
ration, une fermentation où les pépins auraient été relativement en excès. Dans
cette supposition, il n'y aurait eu, à l'archevêché, qu'une sorte d'arrière-vin: le lym-
phatique. Car, si nous en avons admis deux autres variétés, c'est parce que, dans les
citations, le rétrovin se trouve mentionné à côté du pinpin: l'une de ces variétés
considérée comme un arrière-vin, l'autre disparaît en tant que variété
spéciale.
t. Archives historiques de la Gironde, t. XXII, p. 450.
5. Idem, t. XXII, p. 415.
6. Idem, t. XXII, p. 450.
7. Idem, t. XXII, p. 150.
ETIDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION I 73
La fabrication de ces trois variétés de piquette (vin lymphatique,
pinpin et arrière-vin) absorbait la totalité des marcs. A cette époque,
comme aurait dit Olivier de Serres, on ne connaissait aucune façon
plus avantageuse de les utiliser que de s'en servir pour faire des
vins de despence. Dès lors, on comprend qu'il ne soit jamais parlé
de vin treuillis ni de vin de presse. La matière pour en faire étant
utilisée d'une autre manière.
Ceux qui ont lu l'ouvrage de Malvezin ayant pour titre : Histoire
du commerce de Bordeaux, et qui ont foi dans les écrits de cet autour,
ne partageront pas immédiatement notre avis. Bien que nous ayons
puisé l'un et l'autre aux mêmes sources, nous avons une conception
bien différente des anciennes habitudes vinicoles. En effet, Malve-
zin, après avoir indiqué ce qui se passait dans les vignobles au temps
des vendanges, écrit : « Les raisins venant de la vigne étaient versés
dans le treuil pour y être pressés; le moût et les grappes foulées
étaient ensuite mis dans les cuves où s'opéraient la fermentation et
la clarification du vin. On portait ensuite le marc au pressoir i. »
.Malvezin dit avec raison, dans un passage déjà cité, que les his-
toriens qui s'occupent des choses viticoles doivent être viticulteurs.
Nous pensons comme lui. Mais il ne faut pas cependant que le viti-
culteur présente à l'historien les mœurs du passé sous un jour par
trop moderne; et, sous prétexte qu'une chose se pratique de nos
jours, qu'il nous l'indique comme s'étant faite autrefois. Les cou-
tumes anciennes doivent nous être révélées uniquement par les
vieux documents, et l'historien qui s'est donné pour mission de
nous les faire connaître doit se garder de laisser cette tâche à son
imagination.
Malvezin, dans sa dernière citation, nous dit que la fermentation
du vin opérée, on portait le marc au pressoir. Où cet auteur a-t-il
bien pu recueillir ce renseignement? Là. comme un peu partout
dans son ouvrage sur le commerce, il a négligé de renvoyer aux
sources. Impossible donc à ceux qui viennent après lui. de contrôler
ses dire.-. Nous venons de faire une étude sérieuse des comptes de
l'archevêché et nous n'avons rien trouvé indiquant que le pressu-
rage des marcs cuvés constituait, à l'époque, une pratique courante.
Nous ajouterons même qu'aucun texte ne permet de l'envisager
comme méthode exceptionnelle. On ne pressait pas les marcs fer-
mentes.
1. Histoire du commerce de Bordeaux, t. I, p. 25S.
fy6 ETUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
Où Malvezin a-t-il également vu « que le vin complètement
recueilli (par l'action de la presse), le marc était remis (dans la
cuve) et recevait une certaine quantité d'eau pour produire les
piquettes » i ?
Nous n'avons pas su rencontrer, dans ces mêmes comptes, trace
de cette manœuvre, qui, si elle a été réellement opérée, n'a dû l'être
que fort peu souvent. Malvezin, dont la tendance est de voir le
passé à travers les choses du présent, aurait bien dû s'informer près
de viticulteurs autorisés si la remise en cuve du marc pressé, pour
en retirer par le lavage le vin y restant, était une pratique recom-
mandée, susceptible de procurer quelques bénéfices.
A notre époque, seuls ceux qui veulent fabriquer un second vin
(en mettant de fortes quantités de sucre de canne ou de betterave
en présence de gros volumes d'eau) ont intérêt à réintégrer dans les
cuves les marcs pressés qui, dans la circonstance, deviennent les
agents indispensables de la fermentation et de la coloration recher-
chées. Mais, en dehors de ce cas, on dépose les marcs pressés non
dans les cuves de fermentation, auxquelles ils risqueraient de
communiquer de mauvais goûts et des - germes dangereux, mais
dans de vieilles barriques, pour faire des râpes, dont la fabrica-
tion est peu coûteuse et qui rendent de réels services aux ouvriers
agricoles.
Malgré les avis émis par Malvezin, nous restons convaincu que,
dans les domaines de l'archevêché, les marcs n'étaient extraits des
cuves qu'après avoir été débarrassés par des lavages successifs de
tout le vin qu'ils contenaient, et que, dès lors, on n'avait pas besoin
de les soumettre ensuite à l'action du pressoir.
Nous venions de rédiger les lignes qui précèdent lorsque, nous
trouvant aux Archives départementales de la Gironde et y parcou-
rant l'inventaire sommaire de la série G. imprimé par les soins de
Gouget, archiviste départemental, nos yeux tombèrent sur une
phrase qui nous surprit. Elle disait : « Pour presser le vin, la journée
d'homme est de quatre sterlings^. » L'expression presser le vin nous
étonna quelque peu et, sur le conseil de M. l'abbé Dubois, Térudit
curé de Roquefort-d'Agen, nous consultâmes, séance tenante, le
texte même. Bien nous en prit, car le mot presser, employé par le
rédacteur de l'« Inventaire sommaire » n'était pas celui utilisé par le
teneur du livre archiespiscopal. Ce dernier s'était servi du mot latin
1. Histoire du commerce de Bordeaux, t. I, p. 258.
2. Archives départementales de la Gironde, G 238, fol. 116 de l'inventaire.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 1 77
calcare, qui correspond au mot français fouler. La phrase est, du
reste, textuellement celle-ci :
Item, liberavi domino Arnaldo de Deveriis pro XIIII hominibus
necessariis Burdigale ad faciendum vina et calcandum vindemiam
dando cuilibet 1 1 1 1 sterlinos '...
Le rédacteur de cet inventaire a été mal inspiré dans la circons-
tance; il ne devait ni employer le mot presser ni l'expression presser
le vin : on presse une vendange, un marc, mais pas un vin. En
employant un mot impropre il a failli porter atteinte à notre thèse,
alors que celle-ci trouverait plutôt un appui dans le texte latin.
Il résulte de l'ensemble des faits que nous venons de résumer
dans les pages précédentes qu'à la fin du Moyen-Age la fabrication
du vin de presse était inconnue dans les domaines archiépiscopaux
de Pessac et de Lormont. En était-il ainsi, à cette même époque,
dans le reste du pays bordelais?
A la fin de la première partie de notre travail, après avoir montré
l'apparition relativement tardive à Macau de cette sorte de vin,
nous nous étions posé la même question, et nous y avions répondu
par la négative. Aux probabilités que nous avions alors mises en
avant à l'appui de cette opinion, il convient d'en ajouter une autre
qui résulte de l'absence de toute mention relative aux vins treuillis,
dans la transaction passée, un peu avant 1575. entre l'abbé de Lanta
et les tenanciers de Macau. L'abbé, on s'en souvient, avait proposé
à ces derniers, vu le mauvais état des chemins au moment des ven-
danges, de ne pas exiger d'eux le transport de son quint de raisins,
à condition que, le vin fait, ils lui en porteraient le cinquième et,
en plus, une ou deux barriques de pinpin, suivant l'importance du
bourdieu. Rien de plus ne fut dit. Si, à l'époque de cet accord, la
fabrication du vin treuillis avait été de mode dans certains endroits
de la sénéchaussée, l'abbé de Lanta n'eût pas manqué, après avoir
parlé de la quantité de pinpin qui devait lui être livrée, de spécifier
que, dans le cas de pressurage des marcs, la barrique de pinpin
serait remplacée par une barrique de vin treuillis. Si aucune précau-
tion de cette nature n'a été prise, c'est qu'il n'y avait aucun motif
d'y penser. Le pinpin régnait alors en maître; il ne pensait pas
devoir être détrôné un jour !
A vrai dire, la susdite convention était verbale; mais l'accord
1. Archives départementales de la Gironde, G 238, fol. 309. Cela se passait en l'année
1355.
i3
i-8 études historiques sur la vinification
intervenu se trouve reproduit dans l'arrêt du Parlement de 1575.
Or, clans cet arrêt, dont nous avons donné un résumé, il n'est nulle-
ment question de vin treuillis. On ne pouvait parler d'une chose
qu'on ne connaissait pas, ou dont on ne prévoyait pas la venue
prochaine.
Si, vers la. fin du xvi e siècle, le vin treuillis était ignoré dans la
plupart des vignobles du Bordelais, à plus forte raison a-t-il dû
l'être au xiv e siècle. Cette variété de vin est considérée, en œno-
logie, comme un perfectionnement. S'il eût été en honneur à la fin
du Moyen-Age, il est peu vraisemblable que sa fabrication eût
disparu pendant près de deux siècles. Mais c'est là un raisonnement
que nous ne pouvons étayer d'aucune preuve. D'une part, nous
n'avons pas rencontré de documents datant de cette époque où il
soit question de vin treuillis; d'autre part, en dehors des papiers
de l'archevêché, nul autre texte du même siècle et parlant des
arrière-vins ne nous est tombé sous la main. Rien ne nous permet
donc d'étendre de façon générale et positive au reste de la Guienne
ce qui a été constaté à Pessac et à Lormont.
Il existe aux Archives départementales de la Gironde un docu-
ment datant de 1338 et relatif à la surveillance des pressoirs du
chapitre de Saint-Seurin. A première vue, ce texte semble être
contraire à toute idée de généralisai ion; en réalité, il ne l'est pas.
Nous en donnons ici la traduction, en ayant la précaution, à côté
des passages principaux, de faire figurer le texte latin :
Au temps des vendanges, deux chanoines nommés selon l'ordre
de leur résidence dirigeront fidèlement les pressoirs du chapitre par
eux-mêmes ou par d'autres à leurs propres dépens, et ils ne feront
rien en cela sans la permission du chapitre.
De même, nous établissons et ordonnons qu'aux vendanges, chaque
année, deux chanoines, successivement en commençant par les plus
anciens en résidence, quel que soit le nombre des chanoines résidant
dan^ l'église susdite, soient envoyés dans le grand cellier du chapitre
pour surveiller la vinification, donner ou livrer des gardes aux tenan-
ciers, diriger ceux qui foulent dans le pressoir (regendum calcantes
in torcularibus), leur payer leurs dépenses et faire tout ce qui sera
nécessaire, utile et opporlun pour les vendanges. Ils feront de leur
mieux pour que les vins clairets el les vins rouges soient aussi bons
que possible, sans qu'il soit rien ajouté ni enlevé à l'un ou l'autre
He ce- deux vins. Ces elioses seront faites aux dépens communs du
doyen el du chapitre, sous la réserve que les deux chanoines sus-
dits ou leurs délégués ne recevronl aucun salaire. Ni le doyen ni aucun
chanoine ne pourra enlever ni faire enlever du cellier du vin ou de
ETUDES HISTORIQI ES SUR LA VINIFICATION 1 79
la vendange pressée ou non pressée (aul vindemiam pressam vel
non pressam) sans qu'il en ait été décidé ainsi par le consentement
du chapitre.
Il est parlé, dans cette ordonnance capitulaire, de vendange
pressée. Est-ce à dire pour cela qu'il sortait des cuviers du chapitre
Saint-Seurin du vin de presse? Non ! Autre chose est de presser une
vendange, c'est-à-dire des raisins sortant de la vigne, autre chose
est de presser un marc cuvé et fermenté. Rien ne prouve, du reste,
que la vendange pressée dont il est ici question ne soit pas celle
foulée dans le pressoir et dont il est parlé quelques lignes plus
haut. Cette pièce, intéressante à bien des points de vue, n'infirme
en rien ce que nous cherchons à établir, mais ne nous est d'aucun
appui. Il s'en dégage néanmoins ce fait, déjà mis en relief plus haut
lors de l'examen des comptes de l'archevêché, que dans les celliers
du chapitre Saint-Seurin le foulage des raisins apparaît comme
l'opération la plus importante; celle qu'on décrit, alors qu'on ne
parle pas des autres.
II est un raisonnement qui nous porte à penser que, dans toute
la Guienne, au xiv e siècle, la fabrication des arrière-vins était
l'unique manière d'utiliser les marcs fermentes. Nous l'avons établi :
dans les domaines archiépiscopaux, ces vins étaient les seuls extraits
de ces marcs; or, ces domaines, très bien tenus, attiraient et rete-
naient l'attention générale : ce qui s'y passait était imité et repro-
duit; ce qui y était inconnu l'était également par ailleurs; c'est, du
moins, fort vraisemblable.
Enfin, pour terminer, cette réflexion : Les Romains, de qui nous
tenons l'art de faire le vin, n'ont pas pu nous enseigner celui de
fabriquer le vin treuillis, car il ressort de la lecture des agronomes
latins qu'ils ne le connaissaient pas. C'est ce que nous examine-
rons dans la dernière partie de cette étude.
(A suivre.) D r G. M.
LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS
(Suite et fin.)
Forte de son institution solennellement consacrée, forte de sa
richesse qui faisait de chacun de ses membres, possesseur d'un
office valant, l\ la veille de la Révolution, 7,000 livres tournois, une
sorte de bourgeois, elle tient le haut du pavé parmi les autres
peseurs et mesureurs du commun. Aussi, voulut-elle mettre le
comble à son lustre, en obtenant du pape Urbain VIII une bulle
qui l'investît du caractère de confrérie.
Voici cette bulle :
Urbanus episcopus, servus servorum Dei, omnibus Christi fidelibus
présentes litteras inspecturis salutem et apostolicam benedictionem.
Illius vices gerentes in terris qui pro nobis seipsum oblulit ut nos
me[rilis] expiaret et celestem patriam omnibus aperiret, spiritualia
dona que illa nobis uberrima — ater elargimur, ut ad religionem et
pietatem in Deum vehementius excitentur cum itaque sicut acce-
pimus, in ecclesia domus fratrum ordinis Béate Marie de Monte
Carmelo seu Carmelitarum Burdigalensium, una pia et devota utrius-
que sexus Christi fidelium confraterniLas sub invocatione ejusdem
Béate Marie — atis nuncupate ad Dei omnipotentis laudem et ani-
marum salutem, canonica non tamen pro hominibus unius specialis
artis instituta et erecta existât cum [predijeti fllii confratus quam
plurima pietatis opéra exercere consuaverunt, nos cupientes ut ipsi
ac pro tempore existentes dicti confraternitatis confratus, — piorum
operum exercitio confoveantur ac magis ad ea in posterum exercenda
nec non alii Christi fidelis ad confralernilatem ipsam ingredi[entes
prjomptius incitentur dictaque ecclesia in débita veneratione habea-
tur, de ejusdem omnipotentis Dei misericordia ac beatorum Pétri et
Pauli Apostolorum ejus — confisi moribus et singulis...
Et après ce protocole rituel, la bulle énumère les obligations aux-
quelles sont Ion us les confrères et les indulgences qui leur sont
accordées en retour : indulgence plénière pour ceux qui se confes-
seront et communieront le jour de leur réception dans la confrérie;
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS l8l
indulgence plénière in artieulo morlis. Obligation de visiter les
malades, consoler les affligés, donner l'hospitalité aux pauvres pèle-
rins, se réconcilier avec ses ennemis, convertir les pécheurs, etc.
Et elle termine :
Datum in arce Gandulfl (Castel Gandolfe) diocesis Albanensis,
ann[o inc]arnationis Dominice millesimo sexcentissimo vigesimo
nono, pontiflcatus nostri anno septimo.
Au dos, cette mention :
[Bulle] pour les maistres sacquiers [en] l'an 1629, à perpétuité,
Fdonlée par nostre Saint-Père le Pape Urbain VIII.
On voit que cette bulle, telle qu'elle est rédigée, ne fait aucune
allusion au métier spécial des sacquiers, et qu'elle pourrait tout
aussi bien s'appliquer (sauf le patronage sous lequel la confrérie
est placée) à toutes autres corporations.
Il est probable que la formule dont on vient de lire le texte était
une formule banale, servant à toutes les bulles qui pouvaient être
demandées par les divers corps de métiers et qui, sans doute, étaient
accordées moyennant finances.
Il paraît, du reste, que les sacquiers furent surhonorés d'une
autre bulle, celle-là du pape Clément XII, en 1736. Cette bulle est
perdue. Mais il y a lieu de croire qu'elle ne différait pas de sa devan-
cière. Et dès lors on ne comprend guère pourquoi les sacquiers
ressentirent le besoin de se la procurer.
La corporation des sacquiers semble n'avoir pas eu, jusqu'en
1696, de règlements organiques écrits. Elle était sans doute régie
par des coutumes traditionnelles.
En 1696, il s'avisèrent qu'il serait mieux de dresser un règlement
authentique, qui fût approuvé par l'autorité municipale.
Ils s'assemblèrent donc dans le couvent des RR. PP. Carmes,
lieu ordinaire de leurs réunions, le 27 janvier 1696, et firent coucher
sur parchemin, par M e Delux, notaire royal, la délibération sui-
vante, votée par les trente-trois sacquiers présents « tant pour eux
que pour les absens, et ceux qui seront reçus sacquiers à l'avenir » :
Article premier.— Premièrement que les Bayles et le Mande seront
élus par la Compagnie assemblée aux formes qu'ils ont accoutumé.
Art. 2. — Que si aucun Sacquier de leurs Confrères vient à tom-
ber malade, en telle sorte qu'il ne puisse pas travailler, il luy sera
donné trente sols par semaine pendant le temps qu'il restera malade,
qui seront pris par égales portions sur le travail de tous les Confrères,
182 LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
et en cas où il s'y trouveroit quelque Confrère refusant de donner
la part, il y sera contraint, et condamné en une livre de cire, au
profit de la Frerie.
Art. 3. — Les Confrères qui seront avertis par le Mande de la
part des Bayles, pour se trouver à l'enterrement des Confrères ou
Confréresses décédés, ou bien aux assemblées qui seront indites,
seront tenus de s'y rendre, à peine d'une livre de cire comme
dessus.
Art. 4. — Que ceux des dits Sacquiers qui seront employez an
travail, et qui viendront à fâcher sans raison les Bourgeois et Mar-
chands pour qui le travail se fera, payeront une livre de cire à la
Frérie.
Art. 5. — Celuy ou ceux des dits Sacquiers qui prendra deux fois
sa paye pour raison d'un même travail, ou qui la prendra sans avoir
travaillé, payera une livre de cire, et restituera la paye qu'il aura
prise mal-à-propos.
Art. 6. — S'il arrive que l'un des dits Confrères retienne au delà
de quinze jours la paye de son Confrère qui aura travaillé avec luy,
il sera tenu de restituer la dite paye, et condamné à une livre de cire
pour la Frérie.
Art. 7. — Lorsque l'un des dits Sacquiers aura reçu le provenu
de leur travail des Marchands, il sera tenu de rendre compte à ses
Confrères incessamment, à peine d'une livre de cire.
Art. 8. — - Et en cas qu'il se trouve que quelqu'un des dits Sac-
quiers pendant le travail querelle, injurie et maltraite son Confrère,
ou blasphème le Saint Nom de Dieu, il payera une livre de cire pour
la dite Frérie.
Il apparaît, d'après ces statuts, que les sacquiers, de même que les
mesureurs de sel, travaillaient en bourse commune. Quant à leurs
rétributions, elles étaient établies d'après les accords entre eux et
les marchands. La Ville percevait son droit directement, soit par
la redevance annuelle qu'elle exigeait des préposés et qui était,
aux termes d'un arrêt du 18 avril 1526, de six sols tournois pour
chacun d'eux, soit par le tarif qu'elle imposait aux intéressés.
11 est assez singulier qu'il soit si peu question de peseurs sous
l'ancien régime. C'est que, jadis, l'on mesurait beaucoup plus que
l'on ne pesait (c'est le contraire aujourd'hui). La bascule n'existait
pas H les pesages se faisaient, sans doute par des agents spéciaux
payés par la Ville, aux grosses balances établies dans les marchés,
\ ien\ el massifs instruments dont le type n'avait guère varié depuis
l'époque gallo-romaine', el au sujet desquelles l'arrêté organique
1. Il existe dans notre musée lapidaire un bas-relief de cette époque représentant
nue -rrnr de pesage élans le Forum de Burdigala. On j remarque la balance (à plateaux]
et les poids en pierre dont se servait le peseur.
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 1 83
du 11 août 1336, édicté par le maire Jean de l'Isle, cité plus haut,
recommande au juré peseur de « huiler la cheville du poids (?) deux
fois par semaine », sous peine de 300 sous d'amende ou de la perte
du poing, au choix.
En 1764, une halle aux poids fut bâtie sur le terrain de la ville,
le long du port, et affectée au pesage « des fers et autres marchan-
dises ».
Cette halle était fort importante, car elle mesurait 148 toises
carrées, et n'avait pas coûté moins de 112,125 livres tournois.
Quels étaient donc les agents qui pesaient dans cette halle?
Étaient-ce des agents gagés par l'Intendant (c'est à l'Intendance
qu'appartenait la halle) ou des préposés municipaux? Aucun docu-
ment ne nous l'indique.
En résumé, les corporations de mesurage et de jaugeage vécurent
paisiblement jusqu'à la Révolution, à peine troublées, une première
fois, par l'édit de 1691, qui attribua au domaine royal leurs offices.
Mais les maire et jurats, dans une Assemblée solennelle du 15 sep-
tembre de cette même année, déclarèrent « qu'il serait beaucoup
plus utile pour le public et pour le particulier, de conserver les dits
offices dépendants de l'Hôtel de Ville et d'y maintenir les parti-
culiers, qui seraient entièrement ruinés, s'ils étaient dépossédés ».
La Commune racheta donc ces charges, moyennant une somme
déterminée; ou bien, faisant droit à sa demande, le Roi lui en laissa
la propriété.
Un arrêt du 21 janvier 1694 porte, en effet, que les propriétaires
des offices" n'ayant pas payé la taxe, ces offices sont acquis à la Ville
pour être remis aux enchères. Ils furent, sans doute, au moins la
plupart, réadjugés à leurs titulaires.
Il en fut sans doute de même, lorsque, en 1768, un nouvel édil
prononça de nouveau la suppression des mêmes offices.
« Nous nous sommes proposé — dit le Roi — de nous procurer
par ce moyen les secours qui nous sont nécessaires pour soutenir
les charges de notre État, en faisant tourner à notre profit la per-
ception des droits anciennement établis, et qui pour la plupart ont
été aliénés à vil prix, soit aux titulaires i\c^ offices auxquels ils
ont été attribués, soit aux corporations el communautés ou sei-
gneurs particuliers auxquels il a été permis de les racheter ou
réunir ».
Si la Commune ne racheta pas à nouveau la propriété précaire
de ces offices, leurs titulaires, du moins furent-ils remboursés.
l8/| LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
comme le leur promettait l'édit? C'est peu probable. Et sans doute,
continuèrent-ils d'exercer, sinon légalement, du moins en fait, leurs
fonctions, puisque, lorsque survint le décret de l'Assemblée Natio-
nale en 1790, prononçant l'abolition définitive de toutes les corpo-
rations, on voit les « cy-devant sacquiers » prétendre, dans un
mémoire contre la Commune (donc ou la Commune avait racheté,
ou le Roi n'avait pas repris) qu'ils devaient être remboursés « non
pas sur le pied du contrat particulier de chaque individu », mais
sur la base « du prix commun (moyen) des dix derniers contrats
d'acquisition ». Et cette valeur moyenne était, suivant eux, de
7,000 livres tournois.
Le procès chemina lentement, comme il convient à tout procès
qui se respecte. Si lentement il chemina, qu'il n'arriva jamais devant
les juges. Et la réclamation des malheureux sacquiers tomba dans
le néant. On leur avait offert une indemnité. Ils en demandaient
une plus forte. La difficulté fut tranchée : on ne leur donna rien
du tout.
Us continuèrent à lutter cependant. En 1802, ils luttaient encore.
En 1808, profitant du passage de Napoléon à Bordeaux, ils lui
remettaient une supplique désolée. Ne recevant pas de réponse, ils
adressaient la lettre suivante (sans date) « à Son Excellence Mon-
sieur le Ministre et Secrétaire d'État » :
« Monseigneur,
» A son passage à Bordeaux, Sa Majesté a bien voulu recevoir
l'humble pétition dont nous avons l'honneur de vous transmettre
copie. De bien plus importants objets appelaient alors la pensée
du héros de la France, et nous avons dû être ajournais (sic). On
nous persuade, Monseigneur, que vous daignerez accueillir la prière
que nous osons vous adresser, de nous rappeler au souvenir du
Père du Peuple. Nous n'avons pour nous que la justice et notre
pauvret»', mais nous savons comme tous les Français que vous
obéissez à l'une et ne voyez pas l'autre sans intérêt. »
Cette supplique (dont le style me semble trahir la main d'un
écrivain public) fut-elle enfin entendue?
Une lettre du maire de Bordeaux, M. Lafaurie Monbadon (la
particule qui sépare aujourd'hui ce double nom poussa sans doute
plus tard), y répond (16 avril 1808).
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS l85
« A Messieurs Latour el Manier, Membres de V ancien corps
des sacquiers de cette ville.
» Je vous transmets, Messieurs, une copie de la lettre que M. le
Préfet m'a écrite le 13 de ce mois, et qui contient sa décision sur
une réclamation par vous soumise, au nom de l'ancien corps des
sacquiers, à S. M. l'Empereur, et dont le renvoi a été fait à M. le
Préfet pour y statuer, par son Alt. le Prince de Neufchâtel, vice-
connétable de l'Empire. »
Cette décision du préfet, je ne l'ai retrouvée nulle part. J'incline
à penser néanmoins qu'elle n'était guère satisfaisante, car jusqu'au
moment (qui heureusement était proche) où la réorganisation muni-
cipale du Poids public devait permettre à la Ville de restituer aux
expropriés sinon leur argent, du moins leur fonction, ils ne cessent
de gémir sur leur misère.
Enfin, grâce au décret de 1811, dont nous parlerons plus loin, la
majorité des peseurs et mesureurs reprirent leur métier.
La corporation des sacquiers, qui avait toujours conservé son
existence de fait, reparaît alors dans tout son éclat. Elle conserve
de ses statuts tout ce qu'elle en peut conserver, c'est-à-dire tout ce
qui a trait à ses devoirs d'assistance mutuelle, à ses devoirs de
confrérie et à ses devoirs décoratifs. Sa bannière, magnifique, en
soie rouge, représentant la Vierge avec le Christ mort étendu à
ses pieds, est à la tête du cortège corporatif quand les sacquiers se
rendent processionnellement aux offices, en l'église Sainte-Croix 1 .
Et ils ne se contentent pas de la bannière. Ils ont aussi des dra-
peaux, et de beaux drapeaux, si l'on en juge par le prix qu'ils y
mettaient. Un reçu du 8 juin 1818 porte « la somme de 750 francs
pour cinq drapeaux et de 50 francs pour trente-six aunes de franges ».
Et des guidons, et des bourdons, et « un ruban pour l'agneau » (?),
et des torches vernies et dorées coûtant 28 francs pièce.
Vraiment ils devaient être superbes quand ils se promenaient
avec tous ces accessoires. Portaient-ils ces jours-là, ou les jour> de
frairie, à l'instar de leurs confrères de Libourne, « une chemisette
en escarlatine » ? A leur messe avaient-ils des joueurs de musette
et de hautbois, comme leurs voisins?
A cela près c'était une belle confrérie et qui, coinnn' telle, se
maintint longtemps encore, et encore après dura comme simple
association de secours mutuels jusque presque à nos jours.
1. Elle est aujourd'hui déposée au Musée d'archéologie, à la Porte du Palais.
l86 LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
En dépit des mauvais temps qu'elle eut à traverser, surtout à
partir de la Révolution jusqu'à l'époque de l'organisation du Poids
public en service municipal, la fonction de sacquier était bonne;
celui qui la détenait non seulement y demeurait attaché toute sa
\ ie, mais encore le plus souvent la passait à son fds ou à l'un des
siens. Propriété de famille dans toute la force du terme. Aussi
n'était-il pas rare de voir l'office de mesureur de grains se trans-
mettre de main en main, sans sortir de la même maison, pendant
une série de générations. Aujourd'hui encore on trouverait dans le
service du Poids public de Bordeaux des préposés dont les arrière-
aïeux occupaient la même place il y a plus de cent cinquante ans !
Confrérie ou association, les sacquiers gardèrent jusqu'au bout
l'esprit corporatif. Même après être devenus de simples préposés
municipaux, sans aucun privilège ni droit collectif, ils formaient
une section à part et se cantonnaient strictement dans leur vieux
métier de mesureur de grains.
il fallut le règlement organique de 1902, qui unifia toutes les
sections séparées de peseurs, de mesureurs et de jaugeurs et fit de
tous les préposés des agents astreints également et indistinctement
à tous les genres d'opérations, pour effacer les dernières traces de
l'antique corporation des sacquiers.
III
Ainsi qu'il a été dit plus haut, la Révolution de 1789, abolissant
les droits féodaux de toute nature, rendit libres le pesage et le
mesurage des farines, grains, denrées et marchandises dans les
maisons particulières, «à la charge de ne pouvoir se servir que de
poids et mesures étalonnés et légaux » ; et quant au service des places
et marchés, la loi du 28 mars 1790 déclare qu'il y serait pourvu
« par les municipalités des lieux qui, sous l'autorisation des assem-
blées administratives, fixeront la rétribution juste et modérée des
personnes employées aux pesage et mesurage». Et l'instruction de
l'Assemblée nationale concernant les fond i<>ns des assemblées admi-
nistratives (12 août 1790) ajoute : « A l'égard des salaires des per-
sonnes employées, dans les pinces et marchés publics, aux pesage
et mesurage des marchandises el denrées, les municipalités les fixe-
ront par un tarif auquel ne seront soumis que ceux qui voudront
se sers ir de ces personnes, et qui ne sera exécutoire qu'autant qu'il
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 187
aura été approuvé par le Directeur du Département, d'après l'avis
de celui du District. »
En sorte que cette loi, d'une part, supprimait l'organisme corpo-
ratif qui, jusqu'en 1789, avait assuré le pesage et le mesurage
légaux, tant dans les domiciles privés que sur les places et marchés
publics; et, d'autre part, elle ne le remplaçait par rien, se bornant
à laisser ce soin aux municipalités.
C'était une faute de remettre aux initiatives endormies, hési-
tantes ou peureuses des municipalités d'alors, si novices encore
dans l'exercice de leurs droits, la tâche de réorganisation qui s'impo-
sait au législateur.
Cette tâche était d'autant plus nécessaire et urgente que, déjà,
on pouvait considérer comme imminente la proclamation légale
du nouveau système de poids et mesures fondé sur l'unité
métrique.
La nécessité de pratiquer et de propager l'application pratique
de ce système n'impliquait-elle pas celle d'instituer ou plutôt de
réinstituer le Poids public?
On peut, en effet, aisément imaginer les difficultés qui se dressaient
contre la mise en œuvre de la nouvelle théorie lorsque, cinq ans
plus tard (le 18 germinal an III), elle fut inaugurée.
Qu'on se figure que, demain, une loi vienne abolir ce système
métrique, aujourd'hui si clairement compris de tous, pour le rem-
placer par le système des monnaies, des poids et mesures du bon
vieux temps.
Voit-on les particuliers invités à peser leurs marchandises au
marc, à l'once, au denier et au grain; à mesurer à l'aune, au pouce
et à la ligne? Quel chaos ! quelle anarchie ! Quel âge d'or pour la
fraude et pour le vol !...
Aussi eût-il été vain de tenter d'imposer, comme par un coup
d'État, une telle réforme. La loi de germinal ne l'essaya pas. Elle
planta le nouveau système au beau milieu de l'ancien, laissant au
temps le soin de faire pousser ses racines et ses branches.
Elles poussèrent lentement, péniblement, puisqu'il ne fallut pas
moins d'un demi-siècle pour que la réforme pénétrât assez avant
dans les mœurs du pays, au point de rendre enfin possible, sans
témérité, son imposition définitive.
C'est le 17 fructidor an III que fut envoyé à la municipalité de
Bordeaux, par l'Agence temporaire des poids et mesures, l'étalon
en cuivre du mètre.
l88 LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
Acte en fut pris en ces termes :
« Remise faitte sur le bureau de la boîte renfermant le mètre ou
modelle en cuivre, elle a été ouverte et, examen fait de son état,
il a été arrêté, ouï et ce requérant le Procureur de la Commune,
de déposer aux Archives de la Commune ce précieux instrument
et de veiller soigneusement à sa conservation, de faire un avis
aux artistes pour les inviter à venir dans la commune voir cette
nouvelle mesure et s'en servir pour modelle de comparaison à
celles en bois qu'ils voudront fabriquer, et d'inviter les membres
du Bureau des Travaux Publics, ainsi que les Archivistes, de veiller
avec le plus grand soin à la conservation de la parfaite intégrité
de ce maître (sic) précieux, d'éviter qu'il ne reçoive aucun choc
et de ne le sortir de sa boîte qu'avec de grandes précautions. »
De 1795 à 1837 s'étend la période confuse et de transition pen-
dant laquelle l'ancien système et le nouveau vécurent côte à côte :
l'un, seul légal et officiel; l'autre, toléré et, en fait, continuant d'être
le plus communément employé.
L'ancien système n'est plus toléré aujourd'hui. La loi de 1837
l'a formellement interdit. Est-ce à dire qu'il soit complètement
déraciné? Non certes. Il vit encore dans les campagnes, où le paysan
compte volontiers à la foire, au marché, par « pistole » et par « écu »;
où il mesure sa terre par « planche », par « carreau », par « journal »,
par cent autres mesures archaïques. Et partout, à la ville comme
aux champs, nous tous, lettrés et illettrés, gens du monde et gens
du peuple, n'évaluons-nous pas, dans la langue courante, la taille
humaine par «pieds» et par «pouces» au lieu de l'énumérer par
mètres et centimètres? Ne parlons-nous pas plus volontiers de
« sous» que de centimes et de «livres» que de demi-kilos? Exemples
frappants de la ténacité des survivances traditionnelles et routi-
nières, qui sont comme les fantômes d'un monde mort au milieu
du monde vivant !
Quoi qu'il en soit, le Poids public supprimé, niais non remplacé,
était l'outil nécessaire de la réforme, l'instrument de précision et
de vulgarisation dont elle avait besoin pour avoir raison des habi-
tudes séculaires, des ignorances et des préjugés qui lui barraient
la route.
Le gouvernement le sentail bien. Aussi, pendanl sept ans,s'cpuisa-
t-il en appels, en efforts, pour presser les municipalités d'établir
des bureaux de Poids public. Efforts infructueux, appels impuis-
sants.
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS 189
Ce fut d'abord un arrêté du Directoire exécutif du 27 brumaire
an VII qui, visant cette considération « qu'une réorganisation
constitutionnelle des établissements (du Poids public) connus autre-
fois peut contribuer, d'une manière efficace et sans secousses, à
l'entière exécution des lois rendues sur les nouveaux poids et
mesures en ramenant à une pratique journalière à ces usages les
habitudes d'une grande partie des citoyens français », adjure « les
administrations municipales des communes au-dessus de 5,000
âmes » d'organiser des bureaux de Poids public.
Un an plus tard, c'est le ministre de l'intérieur qui, s'adressant
aux administrations centrales des départements, leur demande
« pourquoi les grandes communes n'ont pas encore des bureaux de
Poids public. Le commerce en souffre, la fraude même profite de
ce retard pour tromper à son gré la bonne foi, qui n'est pas encore
familiarisée avec les mesures nouvelles. Leurs dénominations, leurs
dimensions, leurs capacités seraient bientôt connues de tous si le
Poids public était partout organisé ».
Le 7 brumaire an IX, autre arrêté des consuls de la République,
renouvelant aux communes l'invitation d'installer chez elles des
bureaux de Poids public.
Enfin, las de conseiller, le gouvernement se décide à ordonner.
Le 27 floréal an X, un décret décide qu'il sera établi, « dans les
communes qui en seront jugées susceptibles par le gouvernement,
des bureaux de pesage, mesurage et jaugeage publics ».
En conséquence de ce décret, des bureaux sont créés d'abord à
Paris, puis à Marseille, et enfin, le 16 fructidor an XII, saisi par
le Préfet, le Conseil municipal de Bordeaux se met en mouvement.
Il prend une longue délibération, en conclusion de laquelle il propose
l'établissement de six bureaux : « 1° en Paludate; 2° aux Salinières;
3° aux Portanets ; 4° place de la Convention « ; 5° petite place du
Chapeau-Rouge, près le marché aux vins; 6° à la Tour, près le
pavé des Chartrons. »
Le 23 février 1805, un arrêté du ministre de l'intérieur institue
le Poids public à Bordeaux.
Le nouvel établissement eut des commencements dilliciles. La
municipalité ne l'avait adopté que par contrainte; le commerce le
voyait d'un mauvais œil. Et puis, il arrivait tard, alors que depuis
quinze ans la profession de peseur, rendue libre, avait été envahie
1. Aujourd'hui place d'Aquitaine.
1Q0 LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
par toutes sortes de praticiens sans mandat, déchets des anciennes
corporations ou nouveaux venus. Pesait qui voulait, où il voulait,
comme il voulait, au prix qu'il pouvait; en sorte que les peseurs
officiels se trouvaient concurrencés par une foule de peseurs mar-
rons, « compaignons vaccabons » comme on les appelait autrefois,
qui prétendaient avoir le droit de continuer puisqu'on les avait
laissés commencer.
Grâce à eux, le vieux système se maintenait, car la plupart, sinon
tous, opéraient selon les anciennes coutumes, qui leur étaient natu-
rellement bien plus familières que ce système métrique auquel ils
n'entendaient rien. Il y en avait même qui, pour trancher la diffi-
culté, opéraient « à l'œil », par exemple les jaugeurs. Ceux-ci, d'un
seul regard bien appliqué, vous évaluaient la capacité d'une pièce
d'eau-de-vie : aussi ces voyants ajoutaient-ils à leur titre usurpé
de vergeurs celui, plus élastique, d'« appréciateurs». (Rapport des
régisseurs du Poids public au préfet de la Gironde, 24 mars 1810.)
De même, d'après une lettre du directeur du Poids public à M. le
comte Lynch, maire de Bordeaux (1813), d'anciens mesureurs de
grains, demeurés simples portefaix, s'attribuaient la capacité « d'ap-
précier à l'œil la contenance des bateaux de grains et de châtaignes,
ce que les peseurs, disent-ils, ne savaient faire ».
Il faut dire d'ailleurs que le personnel nouveau des peseurs
publics, bien que recruté parmi les meilleurs des anciens peseurs
corporatifs, avait, lui aussi, à faire son éducation dans l'exercice
d'une fonction où tout pour lui était inédit : les mesures et les
poids, les tarifs à appliquer, les cas où son ministère était obliga-
toire et ceux où il n'était q.ue facultatif.
Le Poids public était comme un enfant qui fait ses premiers pas.
Il trébuchait souvent, se dirigeait mal, et parmi tant d'ennemis qui
le guettaient et le bousculaient, parfois il perdait pied. Ainsi l'insti-
tution chancelait, son crédit naissant était lent à s'affermir. Il fallait
lui donner une constitution forte, précise, qui lui servît d'armure
et de bouclier.
Cette constitution, ce fut le décret du 22 avril 1811, sanctionnant
de son autorité souveraine le règlement préfectoral du 28 décem-
bre 1809.
Les droits du Poids public, son tarif, la réglementation des fonc-
tions des préposés, étaient enfin définitivement établis, et dès lors
!•• Poids public fut réellement et irrévocablement fondé.
Est-ce à (lin- que désormais il ne rencontrerait plus sur son
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS IC)I
chemin aucune résistance et que, armé de tous les moyens de vivre,
sa vie allait devenir tout de suite facile?
S'il eut, au début, cette illusion, il ne tarda pas à la perdre.
A peine institué, de toutes parts contre lui les attaques surgissent.
Sa légitimité fut mise en cause; ses droits, méconnus ou violés.
Et son existence fut, de 1811 presque à nos jours, un long, fati-
gant et périlleux combat.
Combat — on pourrait dire combat singulier — contre la muni-
cipalité elle-même qui, ayant conçu le Poids public sans le vouloir,
par l'opération césarienne du gouvernement, n'avait pas pour cet
enfant mal venu des entrailles de mère. A peine, en effet, l' avait-elle
mis au monde qu'elle demandait sa mort. (Délibération du Conseil
municipal, 8 juillet 1809.)
Combat contre les peseurs officieux, qui pullulaient et qui opé-
raient au nez et à la barbe des peseurs jurés, sans que ceux-ci pussent
s'y opposer, par cette raison que, d'après la loi, ils ne devaient
intervenir obligatoirement que dans les endroits publics et que —
la chose paraîtra peut-être étrange — il n'y avait pas, en 1811 ni
beaucoup plus tard, d'^c endroits publics » ni de halles à Bordeaux,
tout au moins pour les grains et farines et pour les eaux-de-vie,
principaux aliments du pesage et du mesurage.
En effet, ces sortes de marchandises étaient toutes déposées dans
des magasins particuliers qui formaient autant de halles qu'il y
avait de commissionnaires. Les peseurs, mesureurs et jaugeurs de
contrebande y opéraient donc à l'aise, à l'abri des foudres trop
neuves de la loi et avec d'autant plus d'assurance que les commer-
çants, de longue date habitués à se servir de ces professionnels, qui
pesaient à l'ancienne mode, les préféraient aux agents publics,
apôtres de l'unité métrique, ignorée et par conséquent suspectée.
Combat contre certains gros commerçants qui, pendant des années,
contestèrent au Poids public même le droit d'exister, à plus forte
raison celui d'imposer son ministère sur le port et à bord des navires.
Combat contre les rouleurs de la Douane, hommes de peine
choisis et commissionnés par cette Administration, pour manuten-
tionner les marchandises soumises à ses vérifications, et qui, peu
à peu, par une suite prolongée de menues usurpations, en étaient
arrivés à exercer ouvertement les fonctions de peseurs publics.
Ils étaient une dizaine en 1805. En 1825, ils sont quarante-deux;
ils forment une corporation; ils rédigent leurs statuts organiques;
ils se font donner (en 1848) une sorte d'investiture par la Chambre
102 LE POIDS PUBLIC A BORDEAUX
de commerce. Et dès lors, les voilà dressés en véritable association
concurrente contre le Poids public, opérant au mépris de la loi, sous
l'œil bienveillant de la Chambre de commerce, sous la protection
officielle de l'Administration des Douanes.
Il fallut un long effort, un effort de soixante ans, pour briser cette
entreprise qui, si on l'avait laissée s'implanter et croître, n'eût tendu
à rien de moindre qu'à substituer une institution de contrebande,
dépourvue de toutes garanties de légalité et de capacité, à la Régie
municipale du Poids public.
Enfin, en 1874, les rouleurs de la Douane durent disparaître. Il
est permis de penser que pour obtenir gain de cause contre des
adversaires soutenus par deux administrations puissantes, sans
même être défendue par sa tutrice naturelle, l'Administration
municipale, il fallait bien que le Poids public eût pour lui, avec
une pleine et irrésistible évidence, le droit et la raison.
Combat enfin contre les tribunaux, lesquels, désemparés devant
une législation née de la veille et qui, si je puis ainsi dire, n'avait
pas encore servi, sentenciaient un peu au sort des dés, essayant
d'ajuster à des textes incompris des interprétations diverses et
successives; jusqu'à ce que, enfin, la Cour de cassation vînt mettre
un ternie à toutes les chicanes et à toutes les gloses en établissant
les droits du Poids public dans ces limites : Liberté à chacun de
peser chez soi et pour soi. — Défense à quiconque d'exercer, habi-
tuellement ou occasionnellement, la profession de peseur pour
compte d'autrui; intervention obligatoire des préposés publics dans
les opérations de pesage pratiquées sur le port, à bord des navires
et bateaux, dans les halles et marchés et, d'une manière générale,
dans tous les endroits soumis à la surveillance municipale.
Tous ces combats, c'était, au fond, le combat de l'ancien système
des poids et mesures, auquel, par routine ou intérêt, la population,
et même les Administrations publiques, demeuraient attachées,
contre le nouveau système métrique, dont le Poids public était
l'unique instrument officiel.
On n'entrera point ici dans le détail de ces luttes qui n'eurent,
assurément, rien d'épique, mais qui furent un témoignage des diffi-
cultés redoutables sous lesquelles faillit succomber jadis, mais dont
;'i la fin, par la force des choses, par la grâce du bon droit et du bon
sens, triompha une institution dont la haute utilité est aujourd'hui
reconnue par tout le monde, à ce point qu'on aurait plus de peine
à la supprimer qu'on n'en eut à l'établir.
ET SES ANCIENNES CORPORATIONS I90
Qu'il suffise, pour illustrer cette dernière affirmation, de constater
que le Poids public de Bordeaux qui, selon l'expression d'un rap-
porteur au Conseil municipal (en 1833), pendant les trente premières
années de son existence >< touche d'une main tremblante les taxes
qu'il réclame et les consomme pour nourrir ses employés»; qui
plus tard (en 1851) ne produisait que 28,000 francs de recettes
annuelles pour la Ville, lui en rapporte actuellement environ
200,000. Ce qui, d'ailleurs, s'explique par ce fait que de 12,000 tonnes
de pesage annuel il y a cinquante ans, le Poids public a progressé
jusqu'au chiffre de 785,000 tonnes en 1908.
En général, les monopoles sont mal vus. S'il en est, pourtant, de
haïssables, il faut bien reconnaître qu'il en est de bienfaisants parce
qu'ils sont nécessaires.
Et il convient de remarquer que tous les services ou offices
publics, municipaux, départementaux ou d'État, sont forcément
constitués en monopoles.
Sans vouloir faire ici des comparaisons outrecuidantes, je pense
que personne — j'entends personne de sensé — ne conteste l'utilité
des huissiers, qui exercent, eux aussi, sous la protection d'un
monopole.
Or, n'y a-t-il pas quelque analogie entre l'office de l'huissier et
l'office du peseur public? L'un et l'autre ont qualité, celui-là acci-
dentellement, celui-ci habituellement, pour faire des constats dont
l'authenticité juridique ne saurait être avec plus de précision sup-
pléée par aucun autre mode de preuve.
D'ailleurs, abandonner le droit de peser, de mesurer, de jauger
à qui le voudrait exercer, ne serait-ce pas compromettre la loyauté,
l'exactitude des transactions commerciales? En cas de contestation,
en cas d'erreur, volontaire ou involontaire, sur le poids ou la mesure
d'une marchandise, où serait l'arbitre, comment le lésé pourrait-il
obtenir réparation du préjudice par lui souffert?
Le Poids public seul offre toutes les garanties de capacité et de
responsabilité. Le choix de ses agents, nommés après un stage et
des concours très sérieux, les règles de discipline et de travail
auxquelles ils sont assujettis, la surveillance administrative dont ils
sont l'objet, en un mot l'organisation du service, fonctionnant avec
la scrupuleuse régularité propre à tout service public, donnent à
ses opérations un caractère de sûreté et de probité qui justifie
pour elles ce privilège de foi en justice qui est accordé aux actes
des officiers ministériels.
il
[q4 le poids public a bordeaux
Le Poids public est si bien entré dans les habitudes et répond si
bien aux besoins des commerçants et des autres particuliers que,
bien qu'en droit personne ne soit obligé de faire peser ou mesurer
la marchandise qu'il reçoit, presque tout le monde l'emploie, notam-
ment pour les grands approvisionnements commerciaux aussi bien
que pour les petits approvisionnements domestiques en charbon, et
pour la plupart des marchandises importées ou exportées; et que
partout ses certificats servent à la fois à régler la vente et à fixer
les droits de la douane.
C'est ainsi que de toutes nos institutions municipales le Poids
public est certainement la plus vivante, la plus pratique, la plus
utile, et j'ajoute : la plus libérale et la moins fiscale, puisqu'elle
n'impose pas ses services et que les rétributions qu'elle reçoit ne
sont jamais que la juste compensation des services rendus.
Henri AIMEL.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX
A TRAVERS LES SIÈCLES
OU CATALOGUE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
DES VUES ET PLANS GÉNÉRAUX DE LA VILLE DE BORDEAUX
DES ORIGINES A LA FIN DU XIX e SIECLE
(Suite et fin.)
§ IV. — PLANS ET VUES DU XIX e SIÈCLE
74. — (An XII, 1804.) — Plan de la Ville de Bordeaux
et de ses faux- bourgs. Dressé selon les nouvelles divisions
qu'il présente et les nouveaux Établissements qui y ont été
formés. — A Paris, chez Jean, rue Jean-de-Beauvais, n° 32.
An XII (1804).
Dimension : 0,75 X l m 05. — Gravure sur euivre.
Troisième tirage du grand plan de Lattre de 1755 (numéro 60)
dont nous avons désigné le second tirage de 1780 sous le numéro 67.
Ge tirage est au nom d'un nouvel éditeur. Le 12 pluviôse an IX
(1 er février 1801) un sieur Picquet, géographe-graveur à Paris,
écrivait au préfet de la Gironde, lui faisant savoir qu'il était chargé
de la vente du fonds de Lattre dans lequel se trouvaient les cuivres
de quatre plans de Bordeaux, dont un de deux feuilles, dix petites
planches des édifices formant bordure et une grande planche, et il
faisait des offres de service pour acheter ces cuivres pour le compte
de la Ville et les retoucher s'il y a lieu. (Copie de cette lettre est
conservée aux Archives municipales de Bordeaux.) Nous croyons
que ces quatre plans étaient ceux de 1733, 1755, 1760 et 1787
(numéros 57, 60, 61 et 71 de ce catalogue). Les deux cuivres de 1755
et de 1760 sont bien aujourd'hui aux Archives municipales de
Bordeaux, mais ils n'y sont entrés que dernièrement; la Ville ne
ig6 la topographie de bordeaux a travers les siècles
répondit pas probablement en 1801 à l'offre du sieur Picquet; c'est
l'éditeur Jean qui fit l'acquisition de ces cuivres et c'est lui qui a
édité en 1804 le troisième tirage du plan que nous décrivons sous
ce numéro.
L'éditeur Jean fit exécuter quelques remaniements sur le cuivre;
ces changements ne lurent pas topographiques, mais simplement
d'actualité, car en l'an XII, c'est-à-dire en 1804, nous n'étions plus
sous la royauté, mais sous le Consulat ou l'Empire, cela dépend du
mois où fut publié le plan; l'Empire est du 18 mai. On changea
d'abord le titre du plan et sur l'écu d'un des cartouches on fit gratter
les fleurs de lis; l'autre cartouche, surmonté de la jolie médaille de
Du Vivier, fut entièrement supprimé et remplacé par un tableau
« des rues et places qui ont reçu de nouveaux noms depuis la Révo-
lution ». Ce n'est guère que dans le quartier Saint-Seurin, le plus
bourgeois peut-être de la ville et devenu le plus révolutionnaire en
1792-1793 — c'est la section Franklin de ce quartier qui dirigea
la Terreur — et dans quelques grandes voies du centre que portè-
rent ces changements de noms de rues, et la ville se vit gratifiée
d'appellations de rues comme Brulus, du Bœuf, des Navets, Ça-va,
Ça-ira, Ça-liendra, Plus-de-Rois, Vivre-libre-ou-mourir, Haine-aux-
Tyrans, etc. On fit donc graver ces nouveaux noms après avoir
effacé les anciens. Nous n'avons jamais vu d'exemplaire de ce tirage
avec la bordure des monuments de 1755 et 1780. Il y aura un qua-
trième tirage de ce plan en 1825 sans aucun changement.
75. - - (An XIII, 1805.) — Plan de la Ville de Bordeaux
et de ses Faux-bourgs, dressé selon les nouvelles Divisions
qu'il présente et les nouveaux Établissements qui y ont été
formés. — A Paris, chez Jean, rue Jean-de-Beauvais, n° 32.
An XIII (1805).
Dimension : 0,530 X 0,710 mil!. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral anonyme très bien gravé, reproduisant le précé-
dent à une plus petite échelle et avec les faubourgs moins étendus.
Il donne le projet de la place Louis XVI et les noms révolutionnaires
des rues. Il y a eu d'autres tirages de ce plan en 1808, 1818, 1822
et 1825, sans changements notables. Nous consacrerons cependant
un numéro spécial à celui de 1818, auquel on a apporté quelques
modifications intéressantes à signaler.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES 1 97
76. — (1818.) - - Plan de la Ville de Bordeaux... (même
titre qu'au précédent), 1818.
Nouveau tirage du plan précédent, qui avait eu un tirage
intermédiaire sans retouches. Cette nouvelle émission contient les
changements suivants : au lieu du projet de la place Louis XVI on
y a gravé la place des Quinconces telle qu'elle existe de nos jours
et qui était presque terminée en 1818 après la démolition du Châ-
teau-Trompette. De plus, on a tracé le projet du quartier qui devait
être bâti sur l'emplacement des jardins de l'Archevêché et qui est
devenu le quartier suspect de Mériadeck. Enfin on a remplacé les
noms révolutionnaires des rues par les noms anciens qui avaient été
rétablis depuis 1808. Il y a également le tracé du pont de pierre sur
la Garonne, à cette époque en construction.
Il y aura encore des tirages sans modifications en 1822 et en 1825
et un dernier et sixième tirage, sans date, toujours sur le même cuivre,
sur lequel on a effacé le millésime de 1825. Ce cuivre sans date est
aujourd'hui conservé aux Archives municipales de Bordeaux.
77. — (1819.) — Plan de la Ville de Bordeaux avec
les Projets principaux d'Alignements et de Redressements
par M r Pierrugues, Chevalier de l'Ordre de la Légion d'Hon-
neur, ex Ing r des Ponts et Chaussées, Ing r Vérifica r du Cadas-
tre. D. Béro, Géomètre de l re classe au Cadastre. Dédié par
la reconnaissance à Mons r le Comte de Tournon, Chevalier
de l'Ordre Royal de la légion d'Honneur... Préfet du Dépar-
tement de la Gironde. 1819. — A Bordeaux, chez Fillialve et
Neveu, M ds d'Estampes, fossés du Chapeau rouge, n° 2... Gravé
à Paris par G. Lemaitre; écrit par Richomme.
Dimension : 0,77 X 0,98. — Gravure sur cuivre.
Très beau plan géométral de grande dimension, très bien gravé
et qu'on peut appeler le plan du Bordeaux de la Restauration comme
le grand plan de Lattre de 1755 (numéro 60) est celui du Bordeaux
du milieu du xvm e siècle. Il nous montre en effet la ville avec les
grands travaux d'embellissements exécutés au commencement du
xix c siècle, avant 1825 : la superbe esplanade îles .Quinconces et
les belles voies qui l'entourent et qui donnent à tout ce quartier
198 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
un caractère grandiose; le pont de pierre sur la Garonne, un des
plus beaux du monde en son genre, terminé en 1822. etc.
Un des auteurs de ce plan, l'ingénieur Pierrugues, avait présenté
au maire de Bordeaux, le comte Lynch, un Mémoire explicatif des
projets d'alignement, d' embellissement proposés pour la Ville de Bor-
deaux en exécution de la loi du il septembre 1807... Bordeaux, 1815,
in-8°, et on retrouve sur ce plan l'exécution de ces projets ou leurs
tracés.
Ce plan a eu d'autres tirages avec certains remaniements en 1831,
1842 et 1850. Nous possédons dans notre collection un exemplaire
de ce plan avec la date de 1818 et le même titre que nous donnons
ci-dessus. Nous l'avons acquis d'un des descendants du premier
éditeur, qui possède, croyons-nous, le cuivre original gravé sur deux
feuilles. Mais nous croyons que ce premier tirage, sur lequel les
constructions ne sont pas encore teintées, n'a pas été mis dans le
commerce et n'a été qu'un essai.
78. - - (1823.) — Plan de la Ville de Bordeaux, réduit
sur le grand Plan levé par Messieurs Pierrugues et D. Béro
(1823). — A Bordeaux, chez A. Fillastre et Neveu, éd.-pro-
priélaires, M di d'Estampes... Réduit et gravé par E. Cabillet;
écrit par Abel Malo, à Paris.
Dimension : 0,42 X 0,72. — Gravure sur cuivre.
Ce plan, comme l'indique son titre, est une réduction du précé-
dent, comme lui il a le pont et le quartier des Quinconces. De
chaque côté, une longue « Liste alphabétique des noms des rues,
places, etc. ». Il y a eu d'autres tirages avec retouches en 1829,
1830, 1835, 1839 et 1845.
79. - - (1828.) — Plan Cadastral de la Ville de Bordeaux.
1828. Échelle au 1,000 e .
44 feuilles de grand format, mais de différentes dimensions. Manus-
crit dans les bureaux du Géomètre de la Ville et à la Direction du
cadastre et des Contributions directes, section de Bordeaux.
Ce premier plan cadastral de la ville a été dressé en 1828, lorsque,
en vertu de la loi du 15 mars 1827, on procéda au cadastre général
LA TOPOGRAPHIE DE BORI>K\l\ A TRAVERS LES SIECLES [9g
de la France. La partie urbaine seule est à l'échelle du 1,000 e , les
parties suburbaines sont à des échelles plus petites. Depuis 1828
on n'a pas refait le cadastre général de la France, mais pour certaines
communes comme celle de Bordeaux il a été établi de nouveaux
plans cadastraux (voy. numéros 92 et 104).
Le plan cadastral général de la ville n'indique pas les noms des
propriétaires des maisons, mais les propriétés particulières sont
numérotées et les numéros renvoient à des registres spéciaux tenus
à jour dans les bureaux de l'administration du cadastre et des
contributions directes et portant les différentes mutations, c'est-à-
dire les changements de propriétaires. C'est ce cadastre et ces regis-
tres qui servent à établir l'impôt foncier.
80. — (1830.) — Vue Générale de Bordeaux, dédiée à
Mr. le Colonel Baron Gélibert, officier de la Légion d'hon-
neur, etc., par son fils. — P' Gélibert F 1 1830. — Litho-
graphie Engehnann, Paris.
Dimension : 0,320 x 0,455 mill. — Lithographie.
Vue panoramique prise de très loin, depuis les hauteurs de Lor-
mont, et montrant la ville au delà de la rivière, noyée dans la brume,
depuis Bacalan jusqu'à Saint-Michel, dont le clocher est surmonté
du télégraphe aérien. Jolie lithographie.
Cette pièce inaugure la série des vues panoramiques, obtenues
généralement au moyen du nouveau procédé de la lithographie
importé en France depuis une vingtaine d'années. On a publié de
nombreuses vues de ce genre, mais nous ne citerons que celles qui
ont un véritable intérêt. Certaines, en effet, sont des documents
sérieux, elles donnent l'aspect d'ensemble de la ville et les monu-
ments en élévation qui ne figurent pas ainsi sur les plans géomé-
traux. Ces vues en lithographie ont été très en vogue pendant toute
la première moitié du xix e siècle, jusqu'à l'apparition de la photo-
graphie; mais ce nouveau procédé de reproduction n'a jamais pu
donner de vues générales, les objectifs n'embrassant pas un angle
assez ouvert, de sorte que nous n'aurons pas à parler de la photo-
graphie dans ce catalogue.
81. - - (1836.) - - Plan de la Ville de Bordeaux. — 1836.
200 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
— A Paris, chez Jean, rue Saint- Jean-de-Beauvais, n° 10.
Gravé par J.-B. Tardieu. Pélicier scrip'.
Dimensions : 0,56 X 0,86. — Gravure sur cuivre.
Très joli plan géométral, très bien gravé, avec une liste des
« Monuments et établissements de la ville ». Ce plan est peut-être
une copie de celui de Fillastre de 1819 retouché en 1831 (voy. nu-
méro 77), mais à une plus petite échelle.
Ce même plan a été édité par Fillaslre frères, près la Bourse à
Bordeaux en 1850, 1851, 1853, 1856, 1857, 1863, 1865, 1872 et 1878,
avec des retouches successives. La maison Fillastre a remplacé par
ce nouveau plan ceux qu'elle publiait de 1819 à 1850, le grand plan
(numéro 77), et de 1823 àl845, le petit plan (numéro 78). Il est probable
que l'éditeur parisien Jean disparut entre les années 1836 et 1856
et que les éditeurs Fillastre de Bordeaux achetèrent les cuivres des
plans de Bordeaux que Jean possédait et sur lesquels il avait fait
faire des tirages successifs, comme les deux plans de Lattre de 1755
et 1760 (numéros 60 et 61) et celui qu'il publia en l'an XIII (nu-
méro 75). On pourrait ainsi, peut-être, expliquer la provenance de
ces trois cuivres, aujourd'hui aux Archives municipales de Bordeaux,
où ils sont entrés il n'y a pas longtemps par voie d'acquisition.
82. — (1840.) — Bordeaux. — Vue prise de l'une des
Tours de la Cathédrale Saint-André. — Paris, Impr. Lemer-
cier, Bernard et C ie . S. d. (1840).
Dimension avec la bordure : 0,37 X 0,49. — Lithographie.
Vue à vol d'oiseau. Au premier plan, la tour Pey-Bcrland, qui
n'est pas encore surmontée de la Vierge d'Aquitaine. Au loin, au
delà de la Garonne, les collines de Lormont, Floirac, etc. La bordure
se compose des principaux monuments de la ville. Bonne litho-
graphie.
83. - - (1843.) Ville de Bordeaux. — Plan général
d'alignement, dressé par l'ingénieur-géomètre de la Ville en
1843. — Échelle au 1,000 e .
Atlas de 31 feuilles de 0,70 X l ni 05. — Manuscrit. (Archives muni-
cipales de Bordeaux.)
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES aOI
Plan géométral, légèrement teinté, indiquant les alignements pro-
jetés dans les différents quartiers de la ville. Ces travaux d'aligne-
ment ont été commencés à cette époque et n'ont pas été encore
complètement exécutés. Les constructions portent des numéros qui
doivent renvoyer aux registres du cadastre. C'est à ce moment qu'on
remania le numérotage des maisons qui avait été établi en 1808
et c'est alors que pour la première fois on plaça les numéros pairs
d'un côté de la rue et les numéros impairs de l'autre côté. L'admi-
nistration a fait dresser cette même année un tableau de concor-
dance des deux numérotages de 1808 et de 1843 : Etal de Concor-
dance entre l'ancien el le nouveau numérotage avec l'indication des
changements des noms des rues, Bordeaux, 1843, in-8°.
84. — (1845.) — Plan de la Ville de Bordeaux. — Chez
Cheminas Gayet, libraire à Bordeaux. S. d. (vers 1845).
Dimension : 0,24 x 0,29. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral général. Joli plan.
85. — (1845.) — Bordeaux. Vue prise du Télégraphe. —
V. Philippe del., Bordeaux. Lith. de Constant. — Chez J.-B.
J. Constant, graveur el lithogr.^ éditeur. S. 1. n. d. (Bordeaux,
vers 1845).
Dimension : 0,36 X 0,64. — Lithographie.
Vue panoramique à vol d'oiseau prise du clocher de l'église
Saint-Michel surmonté du télégraphe aérien et donnant la partie
de la ville qui longe la rivière, le cours de la Garonne jusqu'à l'ho-
rizon et le faubourg de La Bastide. Lithographie et dessin mauvais,
vue médiocre, mais intéressante cependant par certains détails pris
de première main et assez exacts.
86. — (Vers 1845.) Bordeaux: Vue prise du Cours
d'Aquitaine. — Bordeaux : Vue prise au-dessus du Jardin
public. — Dessiné par A. Guesdon. Lith. par Ch. Millier et
A. Cuvillier. Impr. Lemercier, à Paris. - - Publié à Paris par
A. Hauser; à Bordeaux par M me V e Pascal. S. d. (vers 1845).
Dimension : 0,28 x 0,44. — Lithographies.
202 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
Deux vues panoramiques à vol d'oiseau se faisant pendants;
l'une est prise vers le nord et l'autre vers le sud, toutes les deux
jusqu'à l'extrême horizon, avec le cours de la Garonne et la cam-
pagne au loin. Ces deux vues, doat les premiers plans sont très
détaillés et très exacts, font partie d'une série de vues de villes
de France intitulée Voyage aérien en France. Elles portent les
numéros 16 et 17.
87. — (1846-1848.) — Bordeaux, prise (sic) de la Tour
Saint-Michel. — Bordeaux, vue prise au-dessus de Bacalan.
— Bordeaux, vue prise au-dessus de La Bastide. — Dessins
de Eug. Bailby et Philippe. Lith. de Th. Muller, Maggi et
Bachelier. Impr. Lemercier, à Paris. — Paris, Bulla frères et
Jouy; Bordeaux, chez Maggi... S. d. (1846-1848).
Dimension : 0,275 X 0,440 mill. — Lithographies.
Trois vues panoramiques à vol d'oiseau prises sous un angle très
ouvert et jusqu'à l'extrême horizon. Lithographies médiocres, mais
vues intéressantes par certains détails assez exacts.
88. — (1848.) — Plan de la Ville de Bordeaux divisée
par bataillons de garde nationale. Arrêté par le Conseil de
recensement en sa séance du 14 Juillet 1848. Grande échelle.
Six feuilles de 0,85 X 0,95. — Manuscrits. (Archives municipales
de Bordeaux.)
Plan géométral légèrement, teinté, donnant toute la ville, mais
pas toutes les voies. Il est intéressant à cause de la grandeur de son
échelle.
89. — (1850.) — Vue générale de Bordeaux. — - Dessinée
et lith ée par H. Walter. Impr. Lemercier. — Paris, chez Wild.
S. d. (vers 1850).
«
Dimension : 0,38 X 0,56. — Lithographie.
Vue panoramique prise depuis les hauteurs de Lormont sur la
rive droite. Au delà de la rivière, qu'on a à ses pieds, la ville en
amphithéâtre depuis les magasins des vivres jusqu'aux Enfants-
Trouvés. La flèche du clocher de Saint- Michel est encore surmontée
LA. TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES 2o3
du télégraphe aérien. On ne voit pas à La Bastide la gare d'Orléans.
A été tirée en noir et en couleurs.
90. — (1851.) — Plan de la Ville de Bordeaux, avec
les projets d'alignement des voies anciennes et les projets de
percement des voies nouvelles proposés par M. Devanne,
ingénieur de la Ville, adoptés par le Conseil municipal sous
l'administration de M. Duffour-Dubergier et sanctionnés par
décret de Louis Napoléon, sous l'administration de M. Gau-
tier aîné, maire, en l'année 1851. — Publié par P. Chaumas,
libraire- éditeur, Bordeaux, 1851. — Gravé sur pierre par
Avril frères. Lithogr. Janson, Paris. Échelle au 5,000°.
Dimension : 0,86 x l m 40, gravé en deux feuilles.
Très beau plan géométral. Il est comparable par ses dimensions
et sa valeur topographique aux beaux plans de Lattre de 1755 et
de Pierrugues et Béro en 1819 (numéros 60 et 77), et de même que
ceux-ci nous donnaient le Bordeaux du xvm e siècle et de la Restau-
ration, celui-là nous montre le Bordeaux du milieu du xix e siècle,
mais ce n'est plus la ville artistique des architectes, c'est le commen-
cement du règne de l'ingénieur, c'est la cité des chemins de fer, des
gares et des tuyaux d'usine. Ce plan a eu d'autres tirages en 1861,
1862, 1867 et 1885, avec des retouches par Unal-Serres, géomètre
de la Ville.
91. — (1852.) — Bordeaux. Vue prise du Télégraphe
(1852). Dessiné d'après nature et litho. par J. Philippe. Lith.
de J.-B. Constant. — Se trouve chez J.-B. Constant, graveur-
lithogr., Bordeaux.
Dimension : 0,34 x 0,62. — Lithographie.
Vue panoramique à vol d'oiseau prise depuis le télégraphe, c'est-à-
dire depuis le clocher de l'église Saint-Michel qui à cette époque
servait de télégraphe aérien, et vers les Chartrons jusqu'à l'horizon.
Lithographie médiocre, mais détails assez intéressants. Cette vue
n'est pas la même que celle publiée vers 1845 (numéro 85) et due
au même artiste : elle lui est supérieure.
304 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES
92. — (1852-1854.) - - Plan cadastral de la ville de Bor-
deaux. 1852-1854. — Échelle au 1,000 e .
34 feuilles de grand format et de différentes dimensions (manus-
crit dans les bureaux du géomètre de la Ville et à l'Administration
du cadastre et des contributions directes).
C'est la refonte du cadastre de 1828. En 1866, ces 34 feuilles ont
été lithographiées pour les besoins de différents services. Le tirage
a été assez important.
93. - - (1854.) — Plan de la Ville de Bordeaux, avec
les projets d'alignement (même titre que le numéro 90).
Réduit d'après le plan général d'alignement par Unal Serres,
dessinateur géomètre de la Ville. Gravé sur pierre chez Avril
frères et impr. à Paris par Louis Antoine. — Publié par
P. Chaumas, libraire-éd., à Bordeaux, 1854.
Dimension : 0,54 x 0,69.
C'est une réduction du grand plan en deux feuilles, publié par le
même éditeur en 1851. Il y a en vignettes une vue générale de la
Garonne et des vues du Pont et du Grand-Théâtre.
Il y aura d'autres tirages avec retouche en 1860, 1861 et 1868.
94. — (1854.) — Plan de la Ville de Bordeaux, levé
par Pierrugues et D. Béro, géomètre de première classe au
cadastre. — A Bordeaux, chez F illustre frères, édit.-propriétaires.
Corrigé en 1854. Gravé par G. Lemaître, écrit par Richomme
et impr. par Digeon.
In-plano. — Ce plan n'est pas le même que celui édité par la même
maison, de 1823 à 1845 (numéro 78). C'est un autre cuivre. Il est
rare et nous n'en avons rencontré d'exemplaire qu'à la Bibliothèque
de la Chambre de commerce de Bordeaux.
95. - - (1855.) — Vue générale de Bordeaux. Vue prise
des Enfants-Trouvés. Dessiné par F. Philippe. Godard, lith.
Impr. Jacomme, Paris. — Editeur 1'° Bisserié Pascal à Bor-
deaux. S. d. (vers 1855).
Dimension : 0,36 X 0,58. — Lithographie.
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAI \ A TRAVERS LES SIECLES 200
Belle vue panoramique. Au premier plan, les chantiers de cons-
truction de Sainte-Croix. La vue est prise vers les Chartrons qui
forment l'horizon. La Tour Pey-Berland n'a pas encore la Vierge
d'Aquitaine, mais on voit la gare du chemin de fer d'Orléans, à
La Bastide. Publiée vers 1855. Tirée en noir et en couleurs. Bonne
lithographie.
96. — (1866.) — Plan de la Ville de Bordeaux, dressé
d'après les documents les plus récents. Préfet Mr. Le Comte
de Bouville. Maire M r Henri Brochon. — 1866.
Dimension : 0,49 X 0,51. — Lithographie.
Plan géométral avec bordure d'annonces industrielles et com-
merciales. Sans nom d'éditeur ni de lithographe. Plan médiocre.
Il y a les grands boulevards et la gare du chemin de fer du Midi
agrandie.
97. — (1866.) — Vue générale de Bordeaux, prise au-
dessus de l'église Saint-Louis des Chartrons. Dessinée d'après
nature par Chapuis. Lithographie par Ch. Fichet. Impr. Bec-
quet, à Paris. — Paris, Ledol, éditeur. S. d. (vers 1866).
Dimension : 0,39 x 0,57. — Lithographie.
Grande et belle vue à vol d'oiseau prise jusqu'à l'horizon. Le
clocher de Saint-Michel a sa nouvelle flèche terminée vers 1866.
Cette vue a été tirée en noir et en couleurs.
98. - - (1866.) — Panorama du Port et de la Ville de Bor-
deaux. Dessiné et lithographie par Deroy. Impr. P. Frick.
— Paris, F. Sinneli, éditeur. S. d. (vers 1866).
Dimension : 0,21 X 0,74. — Lithographie.
Vue panoramique prise depuis la rive droite dans le faubourg
de Queyries et dans un angle très étendu, montrant la ville au delà
de la rivière, depuis la place de l'Entrepôt jusqu'à l'horizon, au midi
et au couchant. Cette vue a été tirée en noir et en couleurs.
99. — (1866.) — Plan de la Ville de Bordeaux, dressé
d'après les documents les plus récents fournis par les adminis-
2o6 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
trations publiques par Ernest Delpech, employé aux travaux
publics. Gravé chez G. Geisendôrfer. Publié par Féret à Bor-
deaux en 1866. - - Échelle : 0,001 par 10 mètres.
Dimension : 0,53 X 0,72. — Gravure sur cuivre.
Plan géométral donnant dans un cartouche Bordeaux et sa ban-
lieue. Il y a eu d'autres tirages avec retouches en 1869, avec les
circonscriptions électorales indiquées en couleur, en 1870, en 1874,
avec les arrondissements de police teintés en différentes couleurs,
en 1877, en 1879, avec le tracé en couleur des nouvelles lignes de
tramway à traction animale, et en 1880.
Ge plan, quoique très bien gravé, n'est pas très exact. C'est à
partir de l'époque où nous sommes arrivé qu'il faut se méfier de tous
les plans à petite échelle qui ont été édités soit à part, soit dans des
Annuaires, Guides de voyageur, etc., qui ne sont que de mauvaises
reproductions des plans officiels et qui n'offrent aucune garantie
pour les recherches sérieuses sur la topographie de la ville. C'est
pour cela que nous ne les avons pas compris dans ce catalogue.
100. — (1870-1871.) — Plans des Villes, Fabriques et
Usines de France et de l'Étranger, avec légendes explicatives
au point de vue de l'assurance contre l'incendie (système
Galmette, ancien inspecteur). Plan de la Ville de Bor-
deaux, divisé en 100 groupes formant deux atlas. Déposé
en 1870-1871. — Chez J. Broise, Imprimeur- Lithographe-
éditeur, Paris. — Échelle au 1,000 e .
Atlas en 2 vol. in-fol. de 99 feuillets doubles. — Autographie
Tabuteaux et Broise.
Outre ces 99 feuillets doubles, plans et texte explicatif, cet atlas
comprend pour le premier volume, 1 f. titre, 1 f. notice sur la ville
de Bordeaux; 3 ff. répertoire et un grand plan plié donnant la partie
de la ville comprise dans ce volume, et pour le second volume,
7 ff. répertoire et un grand plan plié de l'autre partie de la ville.
Cet atlas, établi d'après un relevé pris sur le cadastre, donne en
99 groupes subdivisés en îlots toutes les constructions de la ville :
habitations particulières, fabriques, chais, édifices publics, etc., mais
sans les noms des propriétaires. Dans la préface, l'auteur indique le
but de sa publication : « Elle servira à se faire une idée complète de
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES 20"]
l'importance de la ville de Bordeaux et avec le travail qui va suivre,
les Compagnies d'assurances pourront se rendre compte des points
de la ville et des faubourgs où se trouvent les agglomérations de
marchandises qui présentent le plus de chances d'incendie. » En
somme, c'est la reproduction du cadastre de 1852-1854 (numéro 92).
L'ouvrage ayant été souscrit en grande partie par les Compagnies
d'assurances et n'ayant pas été mis dans le commerce, il est très
difficile de se le procurer.
101. — (1874.) — Plan de la Ville de Bordeaux. 1874.
— Librairie V e Paul Chaumas, Bordeaux. — Impr. Pr. Cha-
meau. Anonyme. — Échelle au 10.000 e .
Dimension : 0,57 X 0,91. — Lithographie.
Plan géométral médiocre donnant de chaque côté des cadres
les noms des rues et des monuments.
Il a été reproduit en 1881 et 1882 sur zinc pour le même éditeur
(Impr. A. Bellier et G ie ), avec les nouvelles lignes de tramways
créées en 1880.
102. — (1874.) — Plan de la Ville de Bordeaux indiquant
les lignes d'Omnibus et de Tramways, dressé par M. E. Del-
pech, employé aux travaux publics de la Ville. — Edité par
Marcellin Lacoste, libr.-éditeur, Bordeaux. 1874. — Gravé par
Geisendôrfer, Paris. — Échelle : 0.008 par 100 mètres.
Dimension : 0,50 X 0,705. — Gravure sur pierre.
Plan géométral qui n'est pas le même que le numéro 99 dû aux
mêmes dessinateur et graveur. Il y a dans un cartouche Bordeaux
et sa banlieue, avec les lignes de tramways. Il y a eu un autre tirage
en 1877.
103. — (1879.) — Plan de la Ville de Bordeaux. Indi-
quant les lignes d'Omnibus et de Tramways. Dressé et dessiné
par Valteau, dessinateur -autographe à Paris. Lithographie
Andrieu frères, Bordeaux. — Edité par H. Dulliu, libraire-éd.,
Bordeaux, 1879.
Dimension : 0,46 x 0,56. — Lithographie.
2o8 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIÈCLES
Plan géométral médiocre, dressé pour le Touriste, guide à Bor-
deaux, Arcachon, Soulac, Royan, publié par le même éditeur, en
1879.
104. — (1882.) — Plan cadastral de la Ville de Bordeaux,
parties annexées depuis 1862. — Échelle au 1,000 e .
82 feuilles de différents formats. Manuscrit. (Bureaux du géomè-
tre de la Ville et à l'Administration du cadastre.)
Depuis 1862, certaines parties suburbaines ayant été annexées,
comme les quartiers de La Bastide et de Saint-Augustin, et en 1866
l'enceinte de la ville ayant été reculée jusqu'aux boulevards actuels,
on a fait faire les plans cadastraux de ces nouvelles parties annexées
pour compléter le cadastre de 1852 (numéro 92) et, comme ce dernier,
ce nouveau plan a été lithographie.
105. — (1883.) — Plan de la Ville de Bordeaux et de
sa Banlieue sud et ouest, dressé à l'échelle de l/10,000 e par
Alfred Lapierre, géomètre adjoint de la Ville... Gravé par
J. Jérôme sous la direction de J. Gaultier et impr. par Mon-
rocq à Paris. — Publié par Féret et fils, libraires -éditeurs,
Bordeaux, 1883.
Dimension : 0,85 X l m 10. — Gravure sur pierre.
Ce grand plan géométral, tiré en noir et en couleurs à trois teintes,
donne toute la ville avec le faubourg de La Bastide et la banlieue
dans un rayon très étendu. Plan très complet. Il y a eu des tirages
postérieurs sur report sur zinc, mais en noir seulement, notamment
un en 1886.
106. - - (1884.) — Plan de Bordeaux par Alfred Lapierre,
géomètre de la Ville, Officier d'Académie. Impr. Monrocq,
Paris. - - Féret et fils, éditeurs, Bordeaux, 1884. — Échelle au
10,000 e .
Dimension : 0,56 X 0,70. — Gravure sur pierre.
Ge plan géométral, dont il y a eu des tirages en noir et en couleurs,
est le même plan que celui de 1883, le précédent, mais sans la ban-
LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES 2O9
lieue. On en a fait des tirages, mais en noir seulement, sur report
sur zinc, en 1886, 1888, 1890 et 1891. De plus, on en a publié, en
1901, une réduction sur zinc en 0,39 x 0,49.
107. - - (1889.) - - Ville de Bordeaux. Dép 1 de la Gironde.
Publié sous l'administration de M. de Selves, préfet de la
Gironde, de M. Bayssellance, maire de Bordeaux, et avec le
concours de la Chambre de commerce de Bordeaux. 1889.
Dressé et dessiné par F. Hugo d'Alesi. — Lemercier el C l %
Impr.-édiL, Paris; à Bordeaux, chez Féret el fils.
Dimension : 0,48 X 0,74. — Lithographie en couleurs.
Grande vue panoramique à vol d'oiseau très remarquable, prise
au-dessus des docks de Bacalan vers le midi, jusqu'à l'horizon,
dominant toute la ville, la rivière et le quartier de la Bastide, rive
droite. Vue très détaillée et très exacte.
On a publié, en 1893, une réduction de cette vue, avec le titre :
Ville de Bordeaux, dép. de la Gironde, hnpr. A. Bellier el C' e , Bor-
deaux. Alelier Hugo d'Alési, Paris; Bordeaux, Ferel et fds, s. d. (1893).
Dimensions : 0,40 X 0,60, réduction qui est encore très bonne.
Cette vue a encore été reproduite, mais très réduite et en noir,
dans l'album de Bordeaux, Aperçu historique... 1892 (voy. le numéro
suivant), dans YHistoire de Bordeaux de C. Jullian, 1895 et dans
Notice sur le Port de Bordeaux, publiée par la Chambre de commerce,
Bordeaux, 1900, gr. in-8°.
108. — (1892.) — Bordeaux. Album. Publié par la Muni-
cipalité bordelaise. Paris et Bordeaux (impr. G. Gounouilhou,
Bordeaux), 1892.
In-4° contenant 28 planches doubles in-4°, gravées la plupart
sur pierre par Erhard frères et Dumas et Vorzet, d'après les dessins
de Julien Dukacinski, chef du bureau de statistique et d'hygiène
à la mairie de Bordeaux. Cet album fait partie de la publication
Bordeaux, Aperçu historique, Sol, Population, Industrie... publié par
la Municipalité. Bordeaux, 1892, 3 vol. in-4° et un album.
Nous avons plusieurs fois renvoyé à cet album pour les vues
et plans antérieurs à la Bévolution qui y ont été reproduits (voy.
numéros 5, 14, 18, 24, 26, 28, 57, 67, et 107) ; mais il s'y trouve encore
i5
a 10 LA TOPOGRAPHIE DE BORDEAUX A TRAVERS LES SIECLES
I reize plans géométraux de Bordeaux en 1891 qui, tirés sur la même
pierre, donnent avec des lignes et des points rouges la division de
la ville dans ses différents services administratifs, comme les diffé-
rentes limites de la ville depuis la première enceinte romaine jus-
qu'aux boulevards extérieurs actuels (pi. n° 7), les Gantons et
Justices de paix, les Postes et Télégraphes, le Réseau téléphonique
de l'État et celui de la Ville, l'Octroi, les Égouts, le Pavage et
Macadam, les Tramways et Omnibus, les Arrondissements de
police, les Écoles communales, les Cultes (paroisses). Ces plans
offrent toute garantie d'exactitude, ayant été dre ses par l'adminis-
tration, mais l'échelle en est trop petite. Quant aux plans anciens,
le choix n'en a pas toujours été très judicieux.
109. - - (1892.) Nouveau plan de Bordeaux monu-
mental, industriel et commercial. Indicateur des monuments
publics, des principaux établissements industriels et commer-
ciaux de Bordeaux. Imprimerie nouvelle A. Bellier et C' c .
— Publié par la Société des Plans monumentaux de France à
Bordeaux. Edité par MM. Féret et fils, libraires, Bordeaux.
S. d. (1892).
Dimensions : 0,65 x 0,94. — Lithographie.
Ce plan géométral n'indique que les principales voies de la ville,
mais il montre en élévation les principaux monuments et surtout
les établissements industriels et commerciaux, fabriques, chais, etc.
I! comprend une partie des communes suburbaines. Quoique ayant
été édité au point de vue de la publicité, ce plan est encore assez
intéressant à consulter.
Les cent dix numéros de ce catalogue constituent la
collection des principaux plans de la ville de Bordeaux,
publics ou inédits, donnanl la topographie de la ville depuis
les origines jusqu'à la fin du xix e siècle. Leur classement
rigoureusement chronologique facilitera les recherches des
travailleurs, et si ces érudits peuvent en tirer quelque profit
pour leurs études et veulent bien nous en avoir quelque
reconnaissance, nous serons largement récompensé de notre
peme ' Ern. LABADIE.
MÉLANGES
Les églises à chevet tréflé
et les églises quadrilobées
en Gironde et dans le Sud -Ouest.
Dans le dernier fascicule du Bulletin monumental*, M. Adrien
Blanchet a étudié l'origine des églises à chevet tréflé et M. Lefèvre-
Pontalis a donné, à la suite de ce travail, « une liste des soixante-
douze monuments religieux, à plan tréflé ou quadrilobé, qui existent
ou qui ont existé en France, en Algérie et en Tunisie ».
Il n'eût pas été superflu d'abord de spécifier qu'il s'agit d'églises
anciennes, antérieures à une date que l'on aurait déterminée, ensuite
de définir les plans trèfles et quadrilobés. Sous ces deux noms,
l'auteur groupe des édifices très dissemblables: Planés 2 , où trois
absides s'ouvrent sur un triangle mal dessiné, est bien différent de
tous ces chevets où les absides occupent trois côtés et laissent le
quatrième libre; à Sainte-Croix de Montmajour, les quatre absides
se rencontrent aux naissances, tandis qu'à Germigny elles laissent
entre elles des portions importantes de murs droits.
On ne comprend pas bien, non plus, quelles lignes M. Lefèvre-
Pontalis retient pour ranger ou non un monument parmi ceux dont
il s'occupe : si ce sont les lignes du plan intérieur, il ne faut pas
écarter les églises où des absidioles sont prises dans l'épaisseur des
murs; si ce sont les lignes extérieures, il faut éliminer le baptistère
de Vénasque.
C'était une entreprise irréalisable de dresser une liste des monu-
ments en trèfle ou en quatre- feuilles « qui ont existé» dans nos
pays; nous n'avons aucun moyen de nous renseigner sur quantité
d'édifices qui ont disparu et qui pouvaient affecter l'un ou l'autre
de ces plans. Quant aux monuments ainsi faits et qui « existent »
présentement, il n'est pas d'archéologue, si bien informé qu'il soit,
qui les connaisse tous 3 .
1. 1909, pp. 450 et ss.
2. A propos de cette église, je ferai observer une fois encore que les dessins donnés
par Vioïlet-le-Duc et empruntés par lui aux Annales archéologiques sont abominable-
ment faux. L'étude qu'il faut citer sur Planés est celle que M. le docteur Sabarthez
a publiée, avec dessins, dans le Bullelin de la Société agricole des Pyrénées-Orientales,
t. XXXVI, 1895.
3. Il eût été facile cependant d'éviter certaines lacunes. M. Lefèvre-Pontalis renvoie
au livre de M. Gsell sur les Monuments antiques de l'Algérie, t. II, pp. 15$ et -!57 : à la
page 257 on ne trouve rien de semblable; mais à la page 152 il est fait mention d'une
chapelle tréflée de Kherbet-bou-Addoufen, qui aurait pu trouver place dans la nomen-
clature de mon confrère.
VA-2
MELANGES
La liste publiée par M. Lefèvre-Pontalis est une contribution
utile; ce n'est pas un catalogue définitif.
Les Landes n'y figurent pas : elles ont cependant, dans la ban-
lieue de Mont-de-Marsan, une église à chevet tréflé, l'église Saint-
Pierre.
A la Gironde, l'auteur consacre une brève mention :
« Gironde. — Églises de Fossés et de Saint-Macaire (4). »
Et en note :
« (4) Drouyn (Léo) : Noies archéologiques, 1866, p. 12. — L'église
Église de Saint-Étienne-de-Lisse (Gironde).
Les hachures indiquent des constructions de l'époque gothique.
L'intérieur de l'édifice a été remanié.
de Saint-Macaire dans le Bulletin monumental, t. XXVI, 1860,
p. 744. «
Ces indications bibliographiques auraient gagné à être plus
complètes: le Bulletin monumental n'es! pas la seule publication
qui ait donné le plan de l'église de Saint-Macaire; la Guienne mili-
taire de Léo Drouyn, le Compte rendu des travaux de la Commission
des monuments historiques de la Gironde, pour l'année 1851-1852,
la Monographie de la cathédrale de Noyon de Vitct renferment
également ce dessin.
Cette lacune n'est d'ailleurs pas grave. Voici qui est un peu plus
sérieux. A propos de Fossés, il aurait été bon de préciser que le
chevet a été remanié: le plan tréflé es! une reconstitution très
vraisemblable, mais c'est une reconstitution, et il eût fallu le dire.
Enfin, la Gironde possède une autre église dont le chevet décrit
un trilobé : c'est l'église de Saint-Étienne-de-Lisse, dont le plan,
un peu rapide, a été imprimé dans les Actes de la Société archéo-
logique de Bordeaux, t. II, p. 129, avec une description due à
MELANGES 2 10
M. Émilien Piganeau. C'est un édifice d'une ampleur remarquable,
qui mérite d'être connu.
Une dernière critique a trait au « baptistère de Saint-Léonard »
(Haute- Vienne) que M. Lefèvre-Pontalis énumère parmi les monu-
ments à plan quadrilobé. En réalité, les murs décrivent un cercle
sur lequel ressortent quatre petites absidioles i, qui ne sont pas
tangentes, il s'en faut bien. De plus, les fouilles n'ont pas décou-
vert de piscine baptismale. Enfin, à la date où fut élevée cette
construction, on ne faisait plus de baptistères en France, ainsi que
M. Aubert en fait la remarque 2 dans le même fascicule du Bulletin
monumental, deux pages plus loin.
Je désire, en terminant, appeler l'attention sur une erreur que
M. Lefèvre-Pontalis n'a pas prise à son compte, mais qu'il a suggérée
à M. A. Blanchet. A propos des plans quadrilobés, ce dernier a écrit :
« M. Lefèvre-Pontalis m'a signalé un passage de la vie de saint
Maur où il est question d'une chapelle bâtie vers le milieu du
vi e siècle à l'abbaye de Glanfeuil, en Anjou, « in modum turris
» quadrifidse »3. Le texte est bien connu et l'interprétation n'est
pas nouvelle; elle n'en est pas moins inadmissible.
Quadrifidus signifie proprement fendu en quatre. Forcellini donne
comme exemple : « Ouadrifulas... sudes, » des perches ou des pieux
fendus en quatre. Au Moyen-Age le sens de quadrifidus fut plus
vague; ce mot signifia plutôt divisé en quatre. Le Glossaire de Du-
cange, édition Didot, assimile orbis quadrifidus et orbis quadralus,
le monde divisé en quatre parties.
Or, le P. de La Croix, au cours de ses fouilles à Glanfeuil, a
trouvé une construction ronde, dont le pourtour était divisé en
quatre parties par autant de contreforts, et il a conclu que c'était
là cette chapelle dont il est fait mention dans la chronique recueillie
par les Bollandistes 4 .
Quoi qu'il en soit, rien n'autorise à traduire quadrifidus par
quadrilobé.
J.-A. BRUTAILS.
*
* #
Le capitaine au long cours Pierre Desse
(1760-1839).
Le capitaine au long cours Pierre Desse était Girondin ». Il naquit
à Saint-Lambert (Pauillac) le 30 août 1760. Son père se nommail
Jean et sa mère Thérèse Chadirac. Il fut baptisé par le curé de
1. Voir un plan, une coupe et une description par M. Lucien Roy dans les Comptes
rendus de l'Académie des Inscriptions, 1910, pp. 29-31.
2. M. Aubert ne cite pas la chapelle de Saint-Léonard; il parle de la fin du x« siècle.
Saint-Léonard doit être postérieur au X e siècle.
3. Bulletin monumental, 1909, p. 459.
4. Fouilles archéologiques de l'abbayi' d<- Sainl-Maur de Glanfeuil, entreprises en 1898-
1899 d'après des textes anciens. In-4°, Paris, Picard, 1899, p. 18.
5. V. Archives de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, dossier Pierre Desse.
2l/[ MÉLANGES
Saint-Lambert le jour même de sa naissance. Il eut comme parrain
Pierre Lamena et comme marraine Jeanne Maurin, habitante de
Verteuil.
Il avait vingt ans quand il entra dans la marine.
Le 9 octobre 1780, il s'embarqua comme pilotin sur le Duc-de-
Penihièvre, capitaine Bernard, se rendit à la Martinique et revint à
Bordeaux où il débarqua le 14 juin 1782. Il est à remarquer que ce
fut toujours à Bordeaux qu'il s'embarqua sur les navires où il prit
du service et qu'il en débarqua.
Du 24 octobre 1782 au 19 septembre 1783, il sert sur le même
navire, capitaine Verchaud, et fait un voyage à Saint-Domingue;
du 28 mai 1784 au 18 février 1785, sur les Deux-Chéries, capitaine
Lustre (Saint-Domingue), il était alors lieutenant; du 18 juillet
1785 au 27 avril 1786, sur le Chêne-Vert, capitaine Seignoret
(Saint-Domingue) ; du 29 mai 1786 au 15 janvier 1787, sur le Comte-
de-Fumel, capitaine Lareguy (Saint-Domingue); du 24 avril 1787
au 17 octobre 1788, sur ÏArrada, capitaine Desmartis (à la Côte
d'Or).
11 épouse, le 22 décembre 1788, Marguerite de Fillietas de Frétas
qui mourut en l'an X et dont il eut deux enfants. L'un de ses fils,
Jean, devint directeur de la Banque de France à la Réunion, et,
en cette qualité, fut fait chevalier de la Légion d'honneur.
Le 2 avril 1789, il est reçu capitaine de navire. Quelques jours
après, il prend le commandement de V Union, qu'il conduit à la
côte d'Afrique. Il débarque à Bordeaux le 27 juillet 1790.
Du 12 mars 1791 au 24 juillet 1792, il commande le Joujou, avec
lequel il fait un voyage au Sénégal et à la Côte d'Or.
Le 14 février 1794, il s'embarque, toujours à Bordeaux, sur le
Henry. Il se rend au Sénégal. Dans une note manuscrite où il retrace
les principaux événements de sa vie jusqu'en 1823, le capitaine
I (esse raconte ce voyage. Il avait été chargé par le gouvernement
de porter <\<>* dépêches au gouverneur de la colonie,' le colonel
Blanchot. M;iis, quand il arriva à Saint-Louis, la population parais-
sait à la veille d'une révolution et l'insubordination gagnait les
troupes. Très connu dans la colonie, il uni! ses efforts à ceux du
gouverneur pour rétablir le calme. 11 réussit : l'ordre et la discipline
reparurent et la colonie pu! ainsi échapper aux convoitises anglaises.
Le capitaine Desse rapporta les dépêches du colonel Blanchot au
gouvernement qui le nomma lieutenant de vaisseau et lui donna
l'ordre d'aller à Rochefort pour \ recevoir un commandement.
Mais, selon les le nu es de sa note de 1823, a coi n me il ne lui convenait
pas de servir sons le gouvernement de ce tems là, » il feignit une
maladie et rentra dans ses foyers. Il attendit deux ans et demi pour
reprendre la mer.
Desse place en 1795 un fait qui est certainement antérieur à cette
année, puisqu'il se produisit à l'époque où la Commission militaire
siégeait à Bordeaux et que ce singulier tribunal termina ses opéra-
tions le :îl juillet L794. Deux propriétaires de Saint- Christoly, dans
MELANGES 2 10
le Médoc, MM. Delmas et Lussac, furent accusés « d'avoir voulu
favoriser les projets des royalistes dans une descente sur nos côtes ».
Ils durent répondre de ce crime devant la Commission militaire.
Des témoignages entachés de parti pris et de passion les accablèrent.
Leur sort n'était pas douteux. Alors, Desse les recueillit chez lui
et pendant six mois les cacha dans sa maison. Désireux de les sauver,
il fit des démarches auprès des témoins et du rapporteur pour les
amener à une appréciation plus impartiale des faits. Enfin, les deux
accusés comparurent devant la Commission militaire. Ravez plaida
pour eux et ils recouvrèrent la liberté.
Le 23 mars 1 7'.»7. Pierre Desse reçut le commandement du cor-
saire trois-mâts l'Incroyable. Ce navire bordelais avait trente-deux
canons et portait trois cents hommes d'équipage. Quelques jours
après son départ de la Gironde, il tombait aux mains des Anglais
et son capitaine était conduit prisonnier en Angleterre.
Il se remaria le 8 messidor an XIII avec une jeune fille de Bor-
deaux, Marie-Anne Ladurantie. De ce second mariage il eut égale-
ment deux enfants.
Le 17 juin 1808. il s'embarqua à Bordeaux, en qualité de second
capitaine, sur le navire trois-mâts la Diane, qui était armé en guerre.
Ce navire, commandé par le capitaine Guillot. devait porter des
marchandises à l'Ile-de-France. Mais il ne semble pas avoir navigué
longtemps; il rencontra un vaisseau anglais qui s'en empara. De
nouveau Desse fut amené en Angleterre. Il fut interné au cautionne-
ment de Tiverton, en Devonshire. Sa captivité aurait pu être fort
longue s'il n'avait eu la bonne fortune d'accomplir un acte de sauve-
tage. En novembre 1809, il sauva une personne sur le point de se
noyer. Il attira ainsi sur lui l'attention et la sympathie des autorités
anglaises, qui négocièrent son échange et lui rendirent la liberté en
avril 1810.
Du 5 juillet 1817 au 8 mai 1818, le capitaine Desse commande
la Jeune-Elisa (voyage au Sénégal) et du 17 août 1818 au 21 juin
1819 le Marcelin (voyage à Santiago de Cuba).
Le 24 avril 1822 il prend, à Bordeaux, le commandement de la
Julia à destination de Bourbon. Ces! avec ce navire qu'il accomplit
l'action héroïque pour laquelle la croix de chevalier de la Légion
d'honneur lui fut donnée. L'état de ses services rapporte cette action
dans les termes suivants : « Le '23 juillet 1822. à deux heures après-
midi, étant par 25.39 de longitude orientale et 35 de latitude sud,
la Julia eut connaissance d'un navire démâté rie son grand mât.
et de celui d'artimon et dégréé de sa vergue de petit hunier. Le cap.
Desse se dirigea sur ce bâtiment pour lui porter secoure. Vers les
trois heures et demie du même jour s'en étanl assez approché, il
entendit les cris de supplication: Sauvez-nous, nous sommes dans
le plus grand danger! Le cap. I »e>se, mû par un sentiment d'huma-
nité que lui inspirait la position vraiment terrible où se trouvait
l'équipage de ce bâtiment, augmenté par un nombre considérable
de passagers parmi lesquels se trouvaient plusieurs femmes et
3 1 6 MÉLANGES
enfans, répondit qu'il allait faire tous efforts pour les secourir et
qu'il ne les quitterait pas. Il a été assez heureux, après six jours du
plus mauvais teins, et après avoir couru lui-même les plus grands
dangers, de recueillir à son bord l'équipage et les passagers, au
nombre de quatre-vingt-douze, du navire nommé le Columbus qui
était parti de Batavia et se rendait en Hollande. Il a déposé une par-
tie des hommes qu'il a sauvés à Saint-Denis-Bourbon et les autres,
au nombre de cinquante-quatre, ont été débarqués à Bordeaux
le 8 mars 1823. Sa Majesté, informée de ce trait de courage et jalouse
de récompenser, dans toutes les classes, les actions honorables, a
bien voulu en témoigner sa satisfaction au cap ne Desse en le nom-
mant chevalier de l'Ordre royal de la Légion d'honneur. Le roi des
Pays-Bas, voulant également témoigner sa satisfaction au cap ne
Desse du dévouement et de l'humanité dont il a donné une si belle
preuve dans cette circonstance, lui a fait remettre par le consul de
Hollande à Bordeaux la décoration de l'Ordre du Lion-Belgique •. »
La nomination du capitaine Desse dans la Légion d'honneur fut
faite sur la proposition du ministre de la Marine et des Colonies,
le 22 janvier 1823, et la cérémonie de la réception dans l'Ordre eut
lieu le 8 mars 1823. Desse fut reçu par le commissaire général de
la Marine à Bordeaux, M. Bergevin.
Le gouvernement, par décision du 1 er février 1824, l'autorisa à
accepter et à porter la décoration qu'il tenait du roi de Hollande.
Enfin, la Chambre de commerce de Bordeaux fit frapper en son
honneur une médaille qui lui fut remise solennellement au début de
l'année 1823.
Ici malheureusement ne s'arrête pas l'histoire du capitaine
Desse. Pour avoir sauvé un grand nombre de ses semblables, il vit
le malheur fondre sur lui. Il fut en effet déclaré responsable de la
perte des marchandises du Columbus qu'il avait fait jeter à la mer,
cl, à la suite d'une sentence arbitrale prononcée à Bourbon, puis
d'un procès jugé à Amsterdam, il dut payer une somme totale de
87,550 fr. 37. Il fit appel à In générosité ou plutôt à la loyauté du
roi de Hollande dont il avait sauvé les sujets. Ce monarque ne lui
envoya que 20,000 francs. Il fut donc obligé, pour s'acquitter de
sa de! te, de vendre la Julia», et un moment il se vit sérieusement
menacé «le la contrainte par corps 3 .
Le capitaine Desse demeurait alors à Bordeaux, rue de la Grande-
Taupe n" 72.
En ls\'s et 1829, il commanda les transports du roi la Truite et
le Robuste. ' tne ordonnance royale du 2(1 juin 1830 le nomma lieute-
nant du port, de Bordeaux. Il mourut le 15 juin 1839.
André VOVARD.
1. V., nulle le dossier de la Grande Chancellerie, le Moniteur universel, n°» des 22 et
.23 janviei 1823.
\.\ M. Otard, armateur de la Julia, n'étail pas propriétaire du navire.
3. Ces renseignements nous ont été communiqués par notre distingué compatriote
M. Jean René l »esse.
CHRONIQUE
— Le Congrès de l'Union historique et archéologique du Sud-Ouest, tenu
à Auch le 29 mai et jours suivants, a pleinement réussi. Ce succès est dû
avant tout au zèleetau dévouement de M. Ph. Lauzun, président du Comité
d'organisation, et de ses collaborateurs. MM. de Sardac, Branet, Pagel et
Despaux. Nos collègues de la Société archéologique du Gers n'ont rien
ménagé pour faire à leurs hôtes l'accueil le plus cordial et le plus magnifique.
Réception à l'hôtel de ville d'Auch, mis gracieusement par la municipalité
à la disposition du Congrès; visites de la cathédrale et des musées, dirigées
par des maîtres, MM. Adrien Lavergne et A. Branet; conférence avec projec-
tions des plus beaux monuments historiques du Gers; excursions admira-
blement organisées, à Lectoure, par M. de Sardac, à Yalence-sur-Baïse. le
Tauzia. Flaran, Condom, Mouchan, Vaupillon, Larressingle, par MM. Lauzun,
Gardère, abbé Marboutin : tout cela constitue un ensemble d'inoubliables
souvenirs pour ceux qui ont eu la bonne fortune de participer au Congrès
d'Auch.
L'Union historique et archéologique du Sud-Ouest, ébauchée à Bordeaux
en 1907, créée à Pau en 1908, en sort plus forte pour mener à bien son œuvre
de solidarité, de progrès et de décentralisation scientifiques. M. F. Habasque,
délégué central, qui présidait le Congrès, l'a dit en termes des plus heureux,
dans les diverses allocutions qu'il a prononcées. La situation matérielle et
morale de l'Union est, du reste, excellente: seize sociétés historiques et
archéologiques sont actuellement fédérées, de la Charente aux Pyrénées.
Les Sociétés savantes bordelaises ont figuré dignement au Congrès d'Auch.
MM. P. Caraman et E. Labadie, de la Société des Archives historiques, ont
communiqué, l'un un travail d'ensemble, très précis et très vivant, sur l'inon-
dation d'avril 1770 dans la vallée de la Garonne, de La Magistère à Bordeaux,
l'autre une notice très fouillée sur Guillaume de Satluste du Bartas, à
propos d'un exemplaire unique de la Muse chrestienne 1 édition de 107 'p.
M. l'abbé J. Dubois, de la même Société, a présenté et commenté une charte
rédigée en français, concernant l'établissement d'un pontonageà Saint-André-
de-Cubzac en i38i. MM. F. Thomas et A. Bardié, de la Société archéolo-
gique, ont lu, l'un une étude signalant des ressemblances frappantes entre
un portrait anonyme et la gravure de Lacour représentant l'intendant de
Tourny, l'autre des notes sur les boiseries d'art qui décorent quelques
demeures du xviu e siècle à Bordeaux, appuyées de très belles photographies.
Le Congrès a été unanime à souhaiter que l'exode à l'étranger de nos boi-
series d'art soit arrêté et que Bordeaux ne laisse pas dilapider ce trésor
artistique, unique au monde. M. Bardié a aussi exposé ce que doit être
l'archéologie populaire et les uiovens de la développer. Enfin M. I'. Cour-
teault a fait une conférence sur a les châteaux gascons à travers l'histoire ».
Le Congrès a émis plusieurs vœux : pour la protection efficace des gise-
ments préhistoriques et des objets mobiliers classés; pour la conservation
des fouilles du cimetière de Saint-Seurin, à Bordeaux; pour le classement des
2l8 CHRONIQUE
archives notariales et communales; pour le retour à l'ancien tarif postal en
ce qui concerne les épreuves d'imprimerie.
Le prochain Congrès aura lieu en icjir à Biarritz.
— Les fouilles de Saint-Seurin ont amené la découverte, dans un sarco-
phage particulièrement intéressant par sa forme et sa position, d'une fiole
tubulaireen verre ayant contenu du vin. Cette découverte a fait l'objet de
deux communications, l'une de M. P. Courteault, présentée le i3 mai par
M. C. Jullian à l'Académie des Inscriptions, l'autre de M. Denigès, professeur
de biologie à la Faculté de Médecine, le a3 mai, à l'Académie des Sciences.
L'identification du liquide, due à M. Denigès, est importante: c'est, en effet,
la seconde fois seulement depuis la fameuse expérience de Berthelot, en 1877,
que l'on parvient par l'analyse chimique à reconnaître un vin antique, et la
constatation a été faite à Bordeaux dans des conditions jusqu'ici inconnues.
La Commission de la Faculté des Lettres chargée des fouilles, considérant
que ses recherches sont terminées, a fait remise des découvertes, le i e ' juin,
à la ville de Bordeaux. Elle a adressé à M. le Maire un rapport général et
conclu à la conservation d'un fragment du cimetière gallo-romain de Saint-
Seurin. La Municipalité a commencé d'étudier le projet qui lui a été soumis.
Ce projet comporte l'aménagement d'une partie de la tranchée, au fond de
laquelle apparaîtraient, visibles de toutes parts, les ruines et les sarcophages
découverts, et que protégeraient des talus gazonnés et des fleurs. Présenté
par la Petite Gironde dans son numéro du i er juin 1910, il a reçu l'approba-
tion du Comité des sites et monuments pittoresques du Touring Club de
France, qui a offert une subvention pour aider à le réaliser. Il y a lieu d'es-
pérer qu'un souvenir restera de la campagne des fouilles de l'hiver dernier.
— L'Université de Bordeaux a reçu, dans la première semaine de juin,
la visite de M. Conde y Luque, recteur de l'Université de Madrid, et de
professeurs de cette Université et de celle d'Oviedo. Ce fut une nouvelle
manifestation, très brillante, de Vinlercambio inauguré l'an dernier. Les
professeurs espagnols ont donné des conférences avec un grand éclat.
Signalons, en particulier, celle que fit, le vendredi 3 juin, à la Faculté des
Lettres, M. Anton Ferrandiz, professeur d'anthropologie à l'Université
de Madrid, sur «la race fossile bordelaise de Cro-Magnon et les races espa-
gnoles». Cette conférence, pleine d'aperçus fins et pénétrants, dite en
fiançais et accompagnée de projections représentant les divers types de
populations du Midi de la France et de l'Espagne, a eu le succès le plus vif.
— La Commission de l'Institut de France, chargée de décerner le prix
Volney, a attribué une allocation de 1,000 francs à M. Ed. Bourriez, profes-
seur de langues et littératures du Sud-Ouest à la Faculté des Lettres, pour
ses « Eléments de linguistique romane » .
— Le samedi 21 mai, M. Georges Millajdet, professeur au Lycée de
Bordeaux, a soutenu en Sorbonne ses thèses de doctoral es lettres sur les
deux sujets suivants : recueil de textes «les anciens dialectes landais, avec une
introduction grammaticale (thèse principale); études de dialectologie
landaise: le développement des phonèmes additionnels (thèse complémen-
taire. \pivs une longue et brillante soutenance. M. Millardet a été reconnu
digne du grade de docteur es lettres avec mention très honorable. ?\ous
adressons nos plus chaudes félicitations à notre distingué collaborateur.
CHRONIQUE 2ig
— Le 28 mai, un autre de nos collaborateurs, M. Roger Brouillard, avocat
à la Cour d'appel, a soutenu devant la Faculté de Droit de Bordeaux sa
thèse de doctorat sur les impositions extraordinaires sur le revenu pendant
la Révolution et sur leur application dans la commune de Bordeaux. —
Le i5 juin, M, Pierre Ilarlé a soutenu sa thèse de doctorat devant la même
Faculté sur les Padouens en Bordelais. MM. Brouillard et Harlé ont été
reconnus dignes du grade de docteur, l'un et l'autre avec éloges du jury.
— A la Faculté de Médecine, M. Georges Gayout a soutenu avec succès sa
thèse de doctorat sur les eaux minérales en Guyenne et Gascogne
au xvm e siècle.
— A la Faculté des Lettres, M. Michel Lhéritier, licencié es lettres, a
obtenu, le 21 juin, le diplôme d'études supérieures avec un mémoire sur
l'histoire des rapports de la Chambre de Commerce de Bordeaux avec les
intendants, le Parlement et les jurats de 1705 à 1791.
— La Société archéologique a fait, le dimanche i er mai, une intéressante
excursion dans la région de Castillon. Elle a visité les églises de Parsac,
Gardegan et Tourtirac, les anciens châteaux de la Pierrière, du Gravoux,
de Monbadon, les ruines de Malangin, les restes incendiés du château
d'Aiguilhe. Dans ses dernières séances, la Société a entendu des communi-
cations de M. A. Bardié sur le Congrès archéologique d'Avignon et les
musées de Poitiers; de M. Conil sur des découvertes préhistoriques à Mon-
travel et à Moncaret; de M. F. Thomas sur des conflits entre les moines
de La Sauve et ceux de Faize, au sujet de la possession de reliques, rapportés
par dom Dulaura. La Société s'est, en outre, intéressée aux mesures propres
à assurer la conservation des croix de Saint- Projet et de Saint-Genès, et elle
a fait de nouvelles démarches pour obtenir le transfert dans un local plus
accessible des collections exilées à Carreire. Le Musée de Caillau a reçu de
M. Holagray un coffre; de M. E. Brouillaud, des pierres et motifs sculptés
provenant de l'ancienne église Saint-Christoly ; de M. Hauret, plusieurs
taques anciennes de cheminées; de M me Schrôder, une série de dessins
relatifs à des monuments de la région disparus ou modifiés.
— Aux séances du 28 mai et du 24 juin de la Société des Archives histo-
riques, M. A. jNicolaï a donné lecture d'une nouvelle série de documents sur
la fortune privée au xvnr siècle à Bordeaux et en Guyenne; M. Th. Amt-
mann a communiqué un connaissement et une facture d'un chargement de
vin de Bordeaux à destination de Charlestown (12 décembre 1 673) ; M. E.
Labadie a lu diverses notes sur les combats d'animaux à Bordeaux en 1794, le
prix des vins de Graves de 161 4 à 1 632 et en 1 65 1, de ventes de vins de la Mission
en 1792; M. P. Meller a communiqué le texte du testament de Louis de
Ponlac (3i octobre i566) ; M. Lhéritier, une lettre de Tourny relative aux
prières publiques à l'occasion de la maladie du roi (22 août 1744) et une
lettre des directeurs de la Chambre de Commerce sur « la liberté propre
aux artisans » (^septembre 1754); M. P.Caraman, une relation d'une émeute
populaire à Créon (12 mai 1773) et une lettre de M. Bcthmann. consul impé-
rial, au contrôleur général Terray, sur la disette du pain et les émeutes
(25 mai 1773); M. P. Courteault, des lettres de rémission de François I er à
François Le Breton, sieur de Chanceaux, à la suite d'un meurtre commis
en la rue du Chapeau-Rouge (juillet i53o) ; M. le D r G. Martin, une supplique
des religieux de Sainte-Croix au sujet des bois de Carbonnieux (1704).
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
Du 15 février 1910 au 15 juin 1910.
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de Bordeaux qui a formé le département de la Gironde. Paris, impr.
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1910, n° 6, p. 3-11, fig.
Complète l'article de G. Poisson. Voir ce nom.
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et sociale de 1550 à la Révolution. Bévue historique de Bordeaux et
du département de la Gironde, 1909, p. 368-382 (à suivre).
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Cf. même Revue, 1909, p. 529-541.
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la Commission d'examen des projets du 5 février 1909. Discussion
et délibération du 2 juin 1909. Bordeaux, impr. Pech et C ie , 1909,
in-8°, 54 p.
Concours national agricole de Bordeaux, du samedi 28 mai au
dimanche 5 juin 1910. Exposition publique ouverte à partir du
31 mai mardi pour les machines agricoles et à partir du jeudi 2 juin
pour l'ensemble du concours. Animaux reproducteurs (espèces bovine,
ovine et porcine). Animaux de basse-cour. Produils de laiterie. Pro-
duits agricoles, horticoles et forestiers. Vins et eaux-de-vie. Instru-
ments et machines agricoles. Paris, impr. Nationale, 1910, in-16, 75 p.
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■222 INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
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sur les «Annales et chroniques de France» de Nicole Gille (suite).
Revue d'histoire littéraire de la France, 1909, p. 731-773 (à suivre).
Cf. même Revue, 1909, p. 213-2:>s.
Dubois (Jean). — Une curieuse erreur relative à la peste de 1483.
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in-16, 52 p. avec 11 grav., 1 caries, 1 plan et annonces, 1 franc.
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INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 22 3
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siècles ou catalogue historique et descriptif des vues et plans géné-
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Revue historique de Bordeaux et du déparlement de la Gironde, 1910,
p. 114-127 (à suivre).
Cf. même Revue, 1909, p. 383-401.
— Un portrait de M me Tallien a identifier. Revue historique de
Bordeaux et du département de la Gironde, 1910, p. 132-134.
Tableau de M Ue Gérard, au -Musée de Bordeaux.
Labat (Gustave). — Un oublié. Le vicomte de Grenier, chef de
division de la marine royale (1736-1803). — Histoire d'une frégate
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La Martinière (J. de). - - L'erreur historique de M. de Nesmond.
Bulletin de la Société archéologique et historique de la Charente, 1909-
1910, n° 4, p. 21-23.
Complète l'article de D. Touzaud sur l'affranchissement des serfs, même Bul-
letin, p. 14-20.
La Roxcière (Charles de). Histoire de la marine française.
IV: En quête d'un empire colonial. Richelieu. Paris, Plon-Nourril,
1910, in-8°, 739 p.
Expédition de Dominique de Gourgues, p. 63-70; démêlés de Biaise de Monluc
et de Fregoso, p. 102-107.
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landais, avec une introduction grammaticale, des traductions en
dialectes modernes et une table des noms de lieux et de personnes.
Paris, Champion, 1910, in-4°, lxviii-340 p.
— Études de dialectologie landaise : le développement des pho-
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à la dialectologie gasconne. Toulouse, Privai; Paris, Picard, 1910,
pet. in-8°, lxvi-429 p., contenant 1,027 figures de phonétique expé-
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D'après l'hypothèse du D r Armaingaud.
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Paris, libr. Hachette et C ie , 1910, in-16, 338 p.
Les principaux écrivains français.
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de la traduction en langage de nos jours, par le général Michaud.
III e et IV e volumes. Mesnil {Eure), impr. Firmin-Didot et C ie ; Paris,
2 24 INDEX BIBLIOGRAPHIQUE
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président Nesmond. Bullelin de la Société archéologique et historique
de la Charente, 1909-1910, n° 4, p. 14-20.
Cf. 1rs mémoires de la même Société, 1908, p. LXX-LXXXV.
Touzaud (D.) et La Martinière (J. de). — Discussion au sujet
de la condition des serfs questaux. Bulletin de la Société archéologique
el historique de la Charente, 1909-1910, n° 3, p. 4-8.
A propos de l'article de J. de La Martinière dans la Revue de Sainlonge el d'Aunis,
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de Jacques Sadolet? Bullelin du Bibliophile, 1909, p. 265-278. Tir. à
part : Paris, Leclerc, in- 18, 19 p.
Discussion d'un article de J. Dedieu paru dans le Bullelin de lilléralure ecclé-
siastique, janvier 1909.
Note sur la bibliothèque de Montaigne. Revue d'histoire litté-
raire de la France, 1910, p. 335-353.
Complète les travaux antérieurs de P. Bonnefon et de l'auteur.
Le Gérant: G. Ducaunm':s-Duval.
Bordeaux. — Impr. G. Gounoiilhou. — G. Chapon, directeur.
g-i i, rue Guiraude, 9-1 1.
TROIS ÉPISODES DE LA VIE BORDELAISE
AUX XV e ET XVI e SIÈCLES
On sait l'intérêt que présentent tout à la fois pour l'histoire des
mœurs, pour l'histoire générale et pour l'histoire locale, les lettres
de rémission conservées en très grand nombre dans les registres
de la chancellerie royale de France. Ces registres forment l'une des
plus importantes séries de nos Archives nationales, et le Trésor des
Chartes, auquel ils appartiennent, reste toujours, pour les historiens,
une mine inépuisable. Des dépouillements méthodiques en ont été
entrepris : le plus considérable est celui qui a permis à M. Paul
Guérin de donner à la collection des Archives historiques du Poitou
onze beaux volumes — ■ que d'autres suivront encore, — d'une
importance capitale pour l'histoire de cette province. Toutes les
régions de l'ancienne France devraient être pourvues de recueils
analogues; leur ensemble constituerait un monument imposant et
près de quatre siècles de nos annales s'en trouveraient singulière-
ment éclairés. M. Guérin commence à trouver des imitateurs :
M. Paul Le Cacheux a fait de larges emprunts aux registres du
Trésor pour sa publication des actes de la chancellerie du règne
d'Henri VI d'Angleterre relatifs à la Normandie; M. Charles Sa-
maran, de son côté, refait, pour la province de Gascogne, le même
travail que M. Guérin achève de mener à bien pour le Poitou, et
la publication qu'il prépare sera sans conteste, pour l'histoire de
notre Sud-Ouest, une source de tout premier ordre i. De-ci, de-là,
telles lettres de rémission ont fait l meilleur] L'occa-
sion est tentante : l'un des flacons est vite happé. Mais « ung qui-
dam » vient mettre le holà : le vin appartient à son maître, maître
Jean Robert el. secrétaire du roi 2, «lequel l'avoit envoyé à mectre
refreschir pour donner la collation à aucuns que ledit Robertet
actendoit en son logis. » Force est à nos gentilshommes d'aller
étancher leur soif ailleurs. Un seul demeure, accoudé à la margelle
du puits; l'air frais du soir semble lui suffire. Un petit laquais de
quatorze ou quinze ans l'accompagne, qui porte ses hardes. Sou-
dain l'enfant pousse un cri et s'affaisse : « Hélas ! Monsieur, je suis
mort gars !» Il a été frappé à la jambe par un second inconnu.
Notre gentilhomme veut saisir son épée que portait le laquais.
Mais tandis qu'il se baisse, il reçoit à son tour une balafre en plein
visage, « en la partie senestre ». Il s'empêtre dans la corde du puits,
tombe, se relève, dégaine et dans l'obscurité — « il estoit de dix à
unze heures de nuyt » — frappe l'assaillant qui, « peu de temps après,
par faulte de bon apareil, gouvernement ou autrement. » décède.
Le meurtrier cherche asile au couvent des Carmes, où il reste gra-
vement malade de la plaie qu'il a reçue. Sa faute était vénielle;
cinq ou six jours après, le roi signait sa grâce''. Et voilà comment
François Le Breton, sieur de Ghanceaux, « aagé de xxn ou xxm
ans, ou environ, » put, le 7 juillet, à Saint-Laurent-de-Beyries,
proche Villeneuve-de-Marsan 4 , figurer aux noces royales et prendre
sa part des agapes qui s'ensuivirent. Oui sait même s'il n'y lia
pas partie avec maître Jean Robertet et si ce dernier, mis au
courant de sa mésaventure, ne le consola pas d'un pot de cet
excellent vin qui rafraîchissait, quelques jours avant, à la margelle
du puits bordelais?
Henri COURTEAULT.
1. Cette maison, qui était peut-être une hôtellerie à l'usage des marchands espagnols,
h'.'i jamais été signalée dans la rue du Chapeau-Rouge; Drouyn mentionne un puits
sur les fossés du Chapeau-Rouge, près de la rue de Marseille (op. cil., p. 413>.
2. Jean Robertet, sieui de la Mothepluis ou de la Mothe-Jolivet, était un personnage
assez important : secrétaire des finances, contrôleur des parties casuelles, maître des
comptes à Pari- depuis le 6 août 1529, il appartenait à cette grande famille dont le
membre le plus connu fut, à la même époque, Florimond Robertet.
3. Arch. nat., J.) 245 1 , n° II'IIII", f« si v °.
4. C'est dans cette petite localité que fut célébré le mariage du roi de France et d'Éléo-
nore d'Autriche [cf. Catalogue des actes de François I r , Itinéraire, t. VIII, p. 471).
LES PREMIERS AÉRONAUTES RORDELAIS
(1783- 1799)
(Suite et fin.)
Désolé d'avoir été la cause d'un pareil malheur, le docteur de
Grassi renonça pour toujours à la gloire de s'envoler. Bien que
l'insuccès de sa tentative ne pût lui être reproché en aucune manière,
on n'en voulut pas moins attribuer sa retraite au dépit d'avoir
manqué l'expérience, et l'on se mit à chanter :
Grassy, c'est en vain qu'on te gronde
D'avoir mal fait le Montgolfier.
Un globe ne peut s'envoyer
Comme un malade en l'autre monde 1 .
Périer, lui, n'était pas homme à montrer tant de scrupules ni
à se décourager pour si peu. Il avait soif de popularité et, du reste,
considérait comme un engagement d'honneur la promesse par lui
faite de partir avec son ballon. Il fit donc savoir qu'il tenterait
seul l'ascension et la fixa au 14 niai', à quatre heures du soir.
« Ce jour-là, grande assemblée encore. A cinq heures, on annonce
la charge du globe. Le temps étoit très calme et il sembloit qu'on
n'avoit à craindre aucun inconvénient. Chacun croyoit déjà voir
ce nouveau phénomène. La joie étoit dans tous les cœurs par le
plaisir de voir tous les voyageurs aériens traverser pompeusement
les airs et planer sur la ville, portés par un vent de N.-E. C'étoit un
beau spectacle de voir l'attente silencieuse du peuple qui atten-
doit de voir le char pour témoigner son ravissement par des cris
d'allégresse et les applaudissemens. Il étoit cinq heures quatre
minutes; le ballon étoit presque plein, on étoit occupé à y attacher
1. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
2. Le 11 mai tombait un vendredi. Or, Bernadau dira plus loin que l'expérience
tentée ce jour-là fut renvoyée au « lendemain dimanche ». La date du 14 n'est donc
pas certaine, à moins que ce soit sur le jour de la semaine et non sur le quantième du
mois que porte l'erreur,
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1 799) s33
la galerie, quand une corde, qui la soutenoit dans une situation
verticale sur le fourneau, vint à casser; il tombe sans remède... »
Le vent s'étant mis à souffler violemment — comme par hasard
— on renvoya l'expérience au lendemain, à trois heures. Ce jour-là,
même insuccès. Bien que le temps fût très calme, il fallut près
d'une heure pour donner quelque consistance à l'enveloppe de
l'aérostat, car « l'évaporation du gaz étoit presque aussi considé-
rable que son intromission. » Quand le gonflement parut suffisant,
on transporta le ballon au-dessus du fourneau qui occupait le centre
de la galerie. Mais le feu fait par Périer était si violent, que déjà
le fourneau rougissait et, pour empêcher qu'il incendiât la galerie»
on dut l'arroser en abondance, ce qui retarda le gonflement. A la
fin, l'aéronaute, impatienté, ordonne de couper les cordes qui retien-
nent le ballon prisonnier. On s'y refuse, parce que la « machine »,
très visiblement, n'a pas encore une force ascensionnelle suffisante.
Furieux de voir qu'on lui résiste et que d'autres prennent à sa
place la direction de l'expérience, Périer s'élance dans la nacelle.
Mais les Jurats, qui sont là — car depuis l'affaire de Belleville ils
ne manquent point de surveiller eux-mêmes toutes les expérien-
ces, — les Jurats le font descendre et lui intiment l'ordre de ne
pas remonter, « vu qu'il court le risque d'y perdre la vie... » « L'hon-
neur m'est plus cher que la vie ! » s'écrie-t-il et, tirant de sa poche
un pistolet, il en menace tous ceux qui s'opposent à son départ...
Cette fois, on recule, les cordes se coupent et le ballon, dégagé de
ses liens, s'élève à hauteur d'homme, mais pour retomber bientôt
après. Périer redouble le feu, mais tous ses efforts restent vain.- :
le ballon ne peut arriver à quitter le sol. Les Jurats, qui tiennent
à mettre un terme à cette situation énervante, ordonnent alors
de couper les cordes reliant la gondole à l'aérostat, afin que celui-ci
parte au moins à ballon perdu, ce qui est fait. Mais, comme on
a cessé d'entretenir le feu du réchaud, le « globe » n'a même plus
la force de se soutenir tout seul et, fléchissant sur lui-même, il
panache par-dessus l'estrade et retombe comme une loque sur la
principale allée du Jardin où « il n'offre plus qu'un spectacle piteux» 2 .
C'était un désastre pour l'aéronaute, et son ballon, du reste, allait
avoir une fin lamentable. Périer ayant renoncé à toute nouvelle
tentative en ville, le joyeux duc de Duras3, heureux de se mettre
1. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
2. Ibid.
3. Duras (Emmanui ustin de Durfort, duc de), 1711-1S00, fils d'Em-
manuel-Félicité, duc de Duras, maVéchal de France, et de Louise-Céleste de Coëtqueri.
234 Î'ES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
en .scène une fois de plus, offrit l'hospitalité au Bordelois dans son
château de Blanquefort. Périer s'y rendit à plusieurs reprises pour
lancer le ballon, mais ce fut toujours en vain. Finalement, le diman-
che 1 juillet 1784, le Bordelois périssait incendié, sans avoir jamais
pu s'élever' ...
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La déconvenue du docteur de Grassi et de Périer, il faut bien
le dire, avait fait au moins trois heureux. C'étaient Darbelet,
Dégranges et Chalifour, occupés depuis déjà plusieurs mois à pré-
parer une ascension, et n'ayant qu'une crainte, celle qu'on leur
ravît la gloire d'avoir accompli à Bordeaux le premier voyage
aérien. Dès le mois de mars précédent, en effet, le trio avait offert
aux administrateurs de YHôpilal de la Manufacture de lancer une
« machine aérostatique » de la cour de cet hospice, ce que le bureau,
alors présidé par Le Berthon, s'était empressé d'accepter, à la
condition que le produit des billets d'entrée serait versé aux
pauvres, déduction faite des frais exposés par les aéronautes 2 .
L'Hôpital de la Manufacture ou des Enfants trouvés, fondé en
1624 par la famille de Brezetz, était situé sur les bords de la Garonne,
dans la paroisse Sainte-Croix. En avant de l'édifice, sur les berges
de la rivière, se trouvaient les chantiers de construction de la marine
royale; tout alentour, des terrains vacants, d'où l'on apercevait
aisément les bâtiments de l'Hôpital, s'étendaient jusqu'au Fort-
Louis (abattoirs), à l'église Sainte-Croix, au Couvent des Bénédictins
(commissariat de police), et à des Corderies (raffinerie Frugès). La
proximité de l'Hôpital et de ces divers édifices était telle que, par
crainte de voir beaucoup de curieux assister à la plus grande partie
de l'expérience sans rien payer, le commandant du Fort-Louis, le
Supérieur des Chartreux et l'Ordonnateur de la Marine furent
priés de ne laisser pénétrer chez eux que les personnes munies de
billets 3.
Comme, à son tour, le voisinage du ballon n'était pas sans offrir
quelques dangers pour les négociants des Corderies, ceux-ci pré-
sentèrent «un mémoire expositif des inconvénients qui peuvent
résulter du balon qui doit être lancé dans la cour de l'Hôpital,
à cause d(> la quantité de chanvre, lilasse, goldron et autres matières
1. Biblioth.de Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
2 et 3. Anhiv. départementales, E 22, E°" 225 <■! suiv.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (' 1 783-1 799) 235
combustibles qui sont dans les chais et greniers qui avoisinent le
dit Hôpital 1... » Et le bureau, sagement, pria les Jurats, qu'allait
maintenant tourmenter la perspective d'un incendie, de vouloir
bien faire porter dans la cour de l'Hôpital quelques pompes de
l'Hôtel de Ville*.
L'expérience eut lieu le mercredi 16 juin. Le ballon, construit
de toutes pièces par les aéronautes, mesurait 65 pieds de diamètre,
dimensions quelque peu supérieures à celles du Bordelois. Il était
en toile légère et, pour arrêter les déchirures qui pourraient se
produire suivant la longueur des fuseaux, ceux-ci avaient été encer-
clés d'environ 80 parallèles horizontaux faits d'une « lie » très résis-
tante. Extérieurement, la toile était peinte en noir, couleur ayant
la propriété d'absorber les rayons lumineux, et qui permettait
ainsi de faire « concourir à l'action du feu la chaleur même du soleil
et de l'atmosphère » ; \ L'intérieur de l'aérostat, au contraire, avait été
peint en blanc, couleur dont les propriétés, opposées à celles du
noir, préserveraient l'enveloppe de l'action du feu.
La galerie, entièrement construite en bois, se composait d'une
a couronne circulaire » dont le plus petit diamètre, égal à celui de
l'ouverture du ballon, mesurait 18, et le grand 23 pieds. Elle s'éle-
vait de 3 pieds au-dessus du plancher et était décorée extérieure-
ment d'une draperie en festons. Son poids total, avec les accessoires,
ne dépassait pas 150 livres.
Le foyer comprenait un simple grillage à fer maillé de 12 pieds
de diamètre, du poids de 32 livres, et suspendu à la courbe de la
sphère par les liens mêmes qui servaient à suspendre la galerie.
Les constructeurs, tout d'abord disposés à employer un réchaud
à alcool, y avaient renoncé après avoir constaté qu'à poids égal
la paille dégageait une chaleur supérieure à celle de l'alcool, sans
compter que la grande surface d'ouverture qu'il aurait fallu donner
au récipient eût risqué de faire passer le liquide par dessus bord,
au moindre « balancement ». Le système du fourneau avait encore
été écarté parce qu'on ne pouvait mettre dans celui-ci plus de deux
ou trois bottes en même temps, et qu'il fallait encore les y intro-
duire avec une fourche, chose très fatigante, tandis qu'il suffisait
de jeter les bottes sur le foyer de fer où on pouvait en mettre jusqu'à
dix à la fois s'il était nécessaire.
1 et 2. An-hiv. départementales, E 22, f* 15 225 e1 suiv.
3. Recueil des ouvrages du Musée de Bordeaux, Bordeaux, Rncle, 1787, p. 112
et suiv.
236 ÎES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
Le poids total de la machine s'élevait à 1,850 livres.
Les préparatifs du gonflement commencèrent à neuf heures du
matin, en présence d'une foule immense que l'insuccès des tenta-
tives précédentes n'avait pas découragée. Trois quarts d'heure plus
tard, tandis qu'on en empilait 250 livres dans la galerie, les pre-
mières bottes de paille étaient jetées sur le foyer. Aussitôt, le
« globe » s'anime, ses plis s'ouvrent, la toile se tend, et sept minutes
après, la rondeur de l'aérostat est si parfaite qu'on dirait « une
masse solide ».
Alors, les trois voyageurs s'élancent dans la galerie et donnent
le signal du départ. Dégagé de ses liens et des mains qui le retenaient,
l'aérostat quitte son estrade et s'élève majestueusement dans
l'espace. Les mouchoirs et les chapeaux s'agitent, tandis que l'air
retentit des acclamations des spectateurs. Puis, le silence se fait.
Le ballon monte toujours, droit au-dessus de l'Hôpital, ce qui
empêche de distinguer les aéronautes. Tout à coup, à 400 toises
d'altitude, on les voit qui se penchent hors de la galerie « pour
rassurer le peuple sur leur état». Ils jettent leur chapeau et des
« lettres d'avis ». Alors, les cris d'allégresse redoublent et les « san-
glots se font entendre plus que les pleurs ». Cependant, le ballon
monte encore et atteint bientôt 600 toises. A cette altitude, les
voyageurs eurent l'impression qu'ils étaient «repousses vers la
terre » et ils firent un très grand feu qui les porta à 800 toises envi-
ron. Ce fut leur plus grande élévation. Dans ce moment, ils se trou-
vaient encore très sensiblement au-dessus du point de départ,
et les vaisseaux du port leur apparurent « comme des canots ».
Le ballon fut aperçu jusqu'à Macau, Castres et Saint- Émilion,
c'est-à-dire à 30 kilomètres à la ronde, et les voyageurs décou-
vrirent eux-mêmes la mer sur une grande étendue du côté de
La Teste.
\ vaut cessé le feu, les aéronautes descendirent à près de 100 toises
du Mil, puis jetant quelques bottes de paille sur le foyer, ils remon-
tèrent assez haut, niais sans trouver une aire de vent qui les portât
au loin. Après avoir répété plusieurs fois celle manœuvre, ils ren-
contrèrent enfin un courant qui les lit immédiatement dévier vers
li' N.-O. L'aérostat traversa la ville au-dessus de Saint-Michel, de
la Crosse-Cloche, du Fort-du-Hâ, du Golisée Bclleville, et vint,
planer au-dessus des vignes et des aubarèdes qui couvraient les
marais de la Chartreuse. A ce moment, nos voyageurs, dont la pro-
vision de combustible s'épuise, décident d'atterrir. Déjà, du reste,
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1783-I799) 287
comme on a négligé d'alimenter le foyer, l'aérostat descend. Celui-ci
descend même si rapidement qu'il semble prudent d'activer le feu,
et plusieurs bottes de paille y sont jetées à la fois. Mais il est trop
tard et, en raison de la vitesse acquise, le ballon continue à descen-
dre et vient heurter violemment le sol. Dans cet instant, un des
voyageurs saute par- dessus la galerie sans songer à ses compagnons,
que la machine, délestée tout à coup d'un poids de 130 livres, enlève
d'un bond jusqu'à 300 toises ! Mais, loin de les émouvoir, l'incident
leur inspire l'idée d'emporter à l'avenir du lest avec eux pour « répé-
ter la manœuvre dans une occasion périlleuse », et ils se préparent
à retoucher terre, car le ballon redescend déjà à toute vitesse. Cette
fois, 1' « atterrage » est si violent que l'enveloppe du ballon se fend
d'un bout à l'autre, suivant la couture d'un des fuseaux. Sous l'effort
du vent qui souffle, — heureusement du bon côté — et s'engouffre
dans la plaie béante, le globe s'ouvre, se partage en deux et les toiles
se renversent d'elles-mêmes, à gauche et à droite, en laissant le
foyer à découvert : l'aérostat était sauvé. Darbelet, Dégranges et
Chalifour n'avaient non plus aucun mal, mais se trouvaient épuisés
de fatigue.
L'atterrissage avait eu lieu à dix heures cinquante-six, à proxi-
mité du couvent des Chartreux (église Saint-Bruno), dans les vignes
de M. Fenwick, consul de la Nation américaine, qui se trouvait
précisément sur sa propriété et reçut les aéronautes « comme ils
le méritaient ». Ceux-ci avaient été suivis, tant à pied qu'à cheval,
par nombre de personnes qui les ramenèrent en triomphe à Bor-
deaux et les escortèrent jusqu'à la rue du Mirail, chez le premier
président Le Berthon qui leur adressa ses compliments et les cou-
ronna de lauriers. Puis, « le corps des avocats, qui donnait ce jour-là
une fête en l'honneur de l'élection de leurs syndics, députa vers
eux pour les inviter à leur repas, » ce que les voyageurs acceptèrent.
« Ils furent accueillis avec distinction et célébrés à table par plu-
sieurs couplets ingénieux puisqu'ils étaient produits par le senti-
ment vif de l'admiration i. »
Le succès obtenu par les aéronautes fut prodigieux. Seuls, de
Grassi et Périer, qui assistaient à l'expérience, ne partagèrent peut-
être pas l'admiration de la foule. L'ascension du « globe de la Manu-
facture », désormais mémorable, défraya longtemps toutes les con-
versations, et le jour même, un témoin oculaire, M me de Rauzan,
1. Recueil des ouvrages du Ai usée de Bordeaux, loc. cil. — Biblioth. de Bordeaux,
collect. Bernadau, loc. cil.
238 LES PREMIERS AERONAUTES RORDELAIS (1788-1799)
pour ne citer qu'elle, écrivait à l'un de ses correspondants cette
lettre enthousiaste :
Bordeaux, i5 ' Juin 1784.
Je vous dirai que j'ai hu bien du plaisir aujourd'hui; le globe de
la Manufacture au profit dé pauvre de l'enclos, a sorti ce matin à
dix heure, nous a donné foute satisfaction au public : il c'et enlevé
dans les airs dans moins de huit minutes et d'une hauteur etnorme,
et c'et rabessé de suite pour saluer le public, et c'et enlevé de suite,
se promené dans toute la ville; mais il n'a pas été bien loin à cause
du vant : il n'i en avoit pas du tout. Il a désandu du côté de la Char-
treuse; on le a été chercher pour coroner de laurier chés M r le Premier
Président, où ils ont reçu mille complimiants. Voilà Bordeaux bien
contant, leur réputation bien rétablie. Vous auriez eu bien du plaisir
si vous aviès veu ça; c'etoit superbe 2 .
Les Jurats eux-mêmes, pour qui le succès de l'expérience offrait
surtout le mérite de leur avoir épargné les tracas d'une émeute ou
ceux d'un incendie, ne se tinrent pas de joie, et ils « embrassèrent
affectueusement » Darbelet, Dégranges et Ghalifour. Les trois héros
virent la porte de leur demeure enguirlandée de lauriers et de fleurs,
et toute la nuit les sérénades se succédèrent sous leurs fenêtres.
Les poètes bordelais avaient là prétexte à taquiner leur muse et
ils n'y manquèrent pas. Une foule d'odes dithyrambiques célébrè-
rent en des vers faciles, trop faciles, les exploits des hardis naviga-
teurs. Un de ces poètes, M. D..., composa une pièce intitulée :
Eloge du globe de la Manufacture 3 , dans laquelle il «feignait que
les mouvements d'ascension et de descente que les voyageurs fai-
saient faire à leur aérostat, n'étaient que des révérences, des salu-
tations, des accolades, des honnêtetés, qu'il adressait aux personnes
recommandables qu'il apercevait dans sa route ». Pour terminer,
l'auteur mettait en scène un hibou s' élançant du clocher de Saint-
Seurin sur la montgolfière pour la renverser : c'était Y Envie persé-
cutant le mérite, allusion aux détracteurs de Darbelet.
Bernadau, qui rimaillait plus souvent qu'à son tour, ne perdit
pas non plus si bonne occasion d'exercer sa verve caustique. Et,
1. Cette date es1 certainement erronée, car elle se trouve contredite par tous ceux
qui ont relaté L'ascension, notamment par ses propres auteurs, qui la fixent au L6 juin.
2. Lettre de M 1 " <!'■ Rauzan au P. Jonquar, gardien des Récollets de Sainte-Foy
[An iiiv. municipales de Sainte-Foy). Dû à l'obligeante communication de M. Dueaunnôs-
Duval.
3. Mentionné par Bernadau dans le Discours du Gascon sur le globe aérostatique de
Bordeaux.
LES PREMIERS AEKONAUTES BORDELAIS ( 1788-1799) 23û,
sous prétexte d'encenser les triomphateurs, il composa sous le nom
de Discours du Gascon sur le globe aérostatique de Bordeaux ', une
violente satire contre de Grassi. Elle commençait ainsi :
Il est enfin parti, quoiqu'en dise l'Enbie !
J'ai bu, près du Soleil, les gens dé ma patrie.
Ils ont bogue si haut, dé pur qu'il fût des liûx
Où n'eût pas pénétré notre nom gloriûx.
J'ai bu que lé Gascon est sûl digne d'être homme.
J'ai bu qu'havilément, il menoit comme un œuf
Cet instrument massif, trois fois plus gros qu'un bœuf.
Desgranges-lé-Hardi conduisoit l'Edifice;
Chalifour, dé son four, échauffoit l'orifice;
Et lé grand Darvélel, un compas à la main,
Miûx que n'eût fait Clairaut, mésuroit lé chemin.
Qu'on né nous bante plus Dérosier ni Darlande;
Ce sont des Boltigeurs boulant dé contrebande.
Je proubérois, sandis ! fut-ce au Grand Cicéron,
Que lé Glove parfait, c'est lé Glove Gascon...
Un gascon mène un glove aussi bien qu'une varque.
Un gascon, à son gré, jettant la ligne en l'air,
Pût pêcher un oiseau comme un poisson de mer.
Un gascon pût soumettre aisément à la France
La Lune et lé Soleil, abec lûr dépendance,
Car qui l'empêchera, monté sur un Vâlon,
Dé porter dans la Lune un régiment Gascon?
Et, s'adressant au docteur, il l'apostrophait ainsi :
Lorsque je criois : Bibe <£• lé Glove & lé Roi !
Un certain Esculape étoit auprès de moi.
Bous sabez, mes amis, que, mettant vas la rove,
Lé vourreau se mêla dé bouloir faire un glove :
.Mais il comptoit sans l'hôte, et n'etoit pas Gascon;
Jamais son instrument ne prit ascension;
Et loin de s'enbouler dans l'autre misphère,
Lé matois paroissoit bouloir crûser la terre.
Hélas ! c'etoit sans doute un abertissément
Pour eux que ce Purgon traifoit en ce moment.
Mais, quand, malgré ces bœux, il bit bouler les autres,
Lé chien, entre les dents, disoit ses patenôtres,
1. A Audi, aux dépens du Loisir, 17S4. (Bibliolh. do Bordeaux, Mélanges bordelais,
t. LVI.) Il y en eut deux éditions.
•2l\0 LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS ( I "83-1 799)
Afin qu'il plût à Dieu dé les jetier à-vas,
Pour lui casser, au moins, les jamves et les vras;
Gé malhûr produisoit pour lui douvle abantage;
Il eut gagné, primo, six francs, suibant l'usage,
Pour aboir achébé dé les estropier :
(Car il séroit bénu sans se faire prier.)
Ensuite, il auroit eu des consorts de misère :
« Oui faira, disoit-il, ce que je né pu faire? »
Mais le glove est parti... Purgon, de desespoir,
A fait mourir, dit-on, six hommes dans un soir...
•
* *
Encouragés par le succès de cette première expérience, Darbelet
et ses compagnons décidèrent d'en faire une seconde, rendue plus
intéressante celle-ci par sa durée. Dans ce but, il fallait emporter
une plus grande quantité de combustible et, par conséquent, aug-
menter les dimensions de l'aérostat. Le diamètre de celui-ci fut
donc porté de 66 à 78 pieds, tandis que les dimensions de la galerie
et du foyer étaient augmentées en proportion. Gomme la première
fois, la surface extérieure du ballon fut peinte en noir, mais avec,
à l'équateur, deux cordons blancs qui encadraient, d'un côté les
armes du duc de Mouchy, de l'autre celles de la ville de Bordeaux.
Puis, pour « expier l'injustice » de leurs concitoyens qui les blâmaient
de ne pas tenter leur second voyage en employant l'hydrogène, les
voyageurs firent hommage de l'expérience aux auteurs eux-mêmes
de l'invention des aérostats : le ballon fut orné d'un pavillon blanc
portant d'un côté, en lettres d'or, Aux frères Moulgolfier et, sur le
revers, le chiffre de ces derniers '.
Après avoir obtenu de faire cette nouvelle ascension à l'Hôpital
de la Manufacture, les aéronautes demandèrent à l'exécuter au
Jardin royal. Les Jurats donnèrent leur autorisation.
Le lundi 26 juillet, à onze heures du matin, tous les préparatifs
se trouvaient terminés et une foule immense se pressait dans les
allées du Jardin. Le temps était superbe, la chaleur écrasante et,
déjà, le thermomètre marquait 30° centigrades à l'ombre. A onze
heures cinq, la galerie est remplie de bottes de paille et le réchaud
allumé. Un quart d'heure plus tard, Ghalifour donne le signal
du départ, bien que l'aérostat ne soit pas encore entièrement gonflé.
On le dégage néanmoins des cordes qui le retiennent, et le voilà
livré à lui-même... Mais, au moment où il va s'enlever, un coup de
1. Biblioth. do Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
LES PREMIERS AJSRONAUTES BORDELAIS (l 788-1799) 2l\l
vent le couche en dehors de l'estrade sur laquelle la galerie repose
encore. Alors, tandis que les voyageurs activent le feu, on pousse
la galerie du côté où incline le ballon afin qu'il reprenne la verti-
cale. Le ballon se redresse et arrive ainsi jusqu'au bout de l'estrade
où on l'abandonne à sa pesanteur. Mais, loin de monter, il descend
à 45° vers le sol et, tel un grand oiseau qui plane, va raser les plates-
bandes à trois pieds de terre. L'expérience semble compromise. Alors,
on jette quarante livres de paille par-dessus la galerie et autant
dans le foyer et, sous l'action de ce feu violent, l'aérostat parvient
à s'enlever. A ce moment, un autre danger le menace. En quittant
le sol, il heurte le premier arbre d"une allée et fait un tour sur lui-
même. Par bonheur, il ne s'est pas accroché, mais, sous le choc,
la galerie a failli se renverser et le ballon monte à présent avec un
mouvement d'oscillation considérable qui fait craindre pour la vie
des voyageurs.
Poussé par un vent de S.-O., l'aérostat se dirigea vers Lormont
et atteignit rapidement l'altitude de 1,149 toises. A cette hauteur,
qui permettait aux aéronautes de contempler le magnifique spec-
tacle qu'offrait à leurs yeux la vue de la Gironde et de l'Océan,
des sautes de vent brusques modifièrent fréquemment la direction
de l'aérostat qui traversa trois fois la Garonne au-dessous du Bec-
d'Ambès. « Chaque déviation, disent les voyageurs, étoit marquée
par un mouvement de rotation causé par l'effet du vent sur notre
pavillon, qui precedoit toujours la machine dans sa direction. Il
arrivoit alors que le vent agitoit violemment le feu du foyer en
entrant par les ouvertures de la machine; et cet effet duroit jusqu'à
ce que celle-ci eut acquis la vitesse du courant d'air par lequel elle
étoit entraînée. » Une aire de vent plus régulière leur fit enfin
traverser la Dordogne et, à ce moment, Bordeaux, qu'ils ne distin-
guaient déjà plus qu'à peine, se couvrit d'un brouillard épais qui
déroba à leur vue toute cette partie de l'horizon. « Ce nuage parois-
soit s'élever d'un peu plus loin, vers les marais de Pessac, et nous
avons pensé que ce pouvoit être le lieu où s'etoit formé le foyer
de l'orage qui éclata dans l'après-midi. »
S'étant trouvés à plusieurs reprises au-dessus de la Garonne et
de la Dordogne, les aéronautes n'avaient pas manqué, au cours de
leurs observations, de rechercher si, comme on le prétendait, l'eau
exerce une « attraction » quelconque sur les aérostats. Cette « attrac-
tion », on le sait, se résume à une diminution de force ascensionnelle
produite par la condensation de l'air chaud au contact d'un élé-
«7
2^3 LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
ment plus froid. Or, nos aéronautes ayant franchi la rivière à une
très grande élévation, cette condensation ne s'était pas produite.
Ils en avaient conclu à l'inexistence de 1' « attraction » : «Nous
avons eu lieu de reconnaître, disent-ils à ce sujet, que c'est une
erreur de penser que la surface des eaux exerce une attraction
puissante sur les aérostats suspendus au-dessus d'elle. Jamais nous
n'avons été deux instants de suite sur le même point de la surface
des deux grandes rivières que nous avons traversées plusieurs fois.
Jamais nous n'avons été obligés de faire plus de feu... Pour se
convaincre, d'ailleurs, que ce n'est là qu'un préjugé populaire, il
suffît d'appliquer à cette supposition les lois générales de l'attrac-
tion, et on reconnaîtra que les aérostats doivent être bien plus
puissamment attirés par la surface de la terre que par celle de
l'eau, à moins qu'on ne prétende que ce phénomène dépend de
quelque cause particulière qui n'agit que dans cette circonstance... »
La Dordogne une fois traversée, le ballon, qui s'était toujours
maintenu à la même altitude. s'avança dans les terres au-dessus de
la Saintonge. Les voyageurs firent alors un premier essai d'atter-
rissage, mais, ne trouvant pas pour descendre un lieu suffisam-
ment propice, ils reprirent le feu et montèrent à 1,491 toises. La
température, qui avait oscillé jusque-là entre 10 et 13° centigra-
des, tomba à 7°. Quand ils songèrent de nouveau à atterrir, la
beauté du paysage, le calme de l'atmosphère et la réussite du
voyage leur suggérèrent tout à coup l'idée de descendre doucement
à terre, d'y maintenir le ballon gonllé, de refaire leur provision de
combustible et de continuer plus loin le voyage. Précisément, la
campagne était couverte de la paille des blés qu'on battait partout,
les champs fourmillaient de travailleurs prêts à leur venir en aide
et ils ne pouvaient trouver meilleure occasion de mettre leur projet
à exécution.
Le feu est donc ralenti, et, peu à peu, le ballon descend au-dessus
de prairies qui ont été « choisies » pour atterrir. Déjà, les voyageurs
n'en sont plus qu'à 100 pieds de distance et, de temps à autre, ils
délestent la machine de quelques bottes de paille, afin de rendre
la « descension » plus lente. La manœuvre semblait devoir réussir
complètement lorsqu'une « bouffée de vent », que rien ne laissait
prévoir, jette tout à coup l'aérostat sur la tête d'un bois de
haute futaie bordant la prairie où s'opérait l'atterrissage. Sous le
choc, de grosses branches pénètrent la galerie, s'enlacent étroite-
ment avec elle et retiennent le ballon prisonnier. En vain, ceux
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (i 783-1 799) 2^j3
qui le montent essaient-ils de le dégager en faisant trois fois plus
de feu qu'auparavant. Une seconde rafale couche la machine et,
sous l'effort du vent, quelques branches cèdent; alors, la galerie,
qui n'est plus retenue que d'un côté, bascule, et tout le contenu du
brasier verse dans l'intérieur de l'aérostat qui se met à flamber...
Les aéronautes ont suffisamment de sang-froid et d'habileté pour
passer de la galerie sur les branches, heureusement assez fortes
pour les porter, et ils descendent ainsi le long des arbres jusqu'à
terre sans aucun accident.
Darbelet et ses camarades furent généreusement accueillis par
le propriétaire, un monsieur de Saint-Laurent, à qui furent aban-
donnés les débris du ballon. Celui-ci était tombé dans la paroisse
de Civrac, à 18 kilomètres est de Blaye, après un voyage d'une
heure quarante-quatre minutes, ayant parcouru la distance d'en-
viron 34 à 36,000 toises en tenant compte des déviations subies
en cours de route, et celle de 16,000 toises à vol d'oiseau depuis le
point de départi.
A leur retour, nos héros furent portés en triomphe et reçurent
du maréchal de Mouchy et du président Le Berthon les éloges les
plus flatteurs. Les Jurats eux-mêmes, que ce brillant succès avait
fini d'apprivoiser, voulurent récompenser à leur manière l'exploit
des aéronautes et, le 13 août 1784, Charles Dégranges, procureur au
Parlement, Charles Darbelet, marchand, et Gabriel Chalifour, archi-
tecte, recevaient des lettres de bourgeoisie « en considération des
deux belles expériences de globes aérostatiques 2 » faites par leurs
fils.
De leur côté, les poètes n'oublièrent pas de mêler leur muse à ces
manifestations, et Bernadau ajouta au Discours du Gascon sur le globe
aéroslatique un chapitre virulent dont le docteur de Grassi fit encore
les frais. Un M. D..., associé du Musée, donna la note pathétique :
Quels apprêts, quelle pompe, et quelle foule immense,
Vers ce brillant jardin, accourt de toutes parts?
Quel spectacle imposant commande le silence,
Et captive tous les regards?
Que vois-je? Sur la foi d'une toile légère
Trois généreux amis, d'un vol audacieux,
S'élancent loin de nous, au séjour du Tonnerre,
Et parcourent les vastes cieux...
1. Recueil des ouvrages du Musée de Bordeaux, loc. cil.
2. Archiv. municipales, série BB, Eeg. de la Jurade, 1783-1785, f° 63.
3^4 LES PREMIERS AÉRO.NAUTES BORDELAIS (1788-1799)
Intrépides mortels, vous avez, dans les nues,
Suivi le vol hardi des heureux Montgolfier,
Et quand ils ont frayé des routes inconnues,
Qui marche sur leurs traces a part à leurs lauriers.
Sois satisfaite, ô ma patrie;
Honore-toi de nos héros :
Grâce à l'effort de leur génie,
Les Montgolfier ont des rivaux;
La Jalousie en vain murmure;
Assis sur le trône des airs,
Ils interrogent la Nature
Aux limites de l'Univers.
Lorsque, dans cet immense espace,
Vous vous dérobiez à nos yeux;
Lorsque, pour suivre votre trace,
Nos regards parcouroient les cieux,
Vers ces demeures immortelles
Vous ne valûtes point sans nous;
L'Amitié nous donnoit des ailes,
Tous nos cœurs étoient avec vous 1 .
* *
En^dehors du docteur de Grassi et de Périer, Darbelet et ses
amis avaient compté un troisième rival : c'était le citoyen Jean-
André Cazalet, né à Anglers (Hautes-Pyrénées) vers 1752, fils d'un
chirurgien-major au régiment de Médoc.
Ce Cazalet n'était pas un homme ordinaire. Destiné d'abord à
la pharmacie, ses parents l'avaient envoyé en apprentissage chez
un nommé Pailhasson, maître apothicaire à Lourdes. Gomme son
travail lui laissait quelques loisirs, il voulut monter à cheval et
se cassa la jambe. Dès qu'il fut rétabli, notre apprenti, que cet
accident avait laissé boiteux, se mit à mener une existence telle-
ment orageuse, qu'il fallut l'enfermer au château de Lourdes. Il
se pendit de désespoir, mais on arriva assez tôt pour le sauver.
Rendu à la vie et à la liberté, Cazalet vint s'installer à Bordeaux
où il publia un traité d'électricité, fît des expériences sur le galva-
nisme, et composa un petit cours de chimie à l'usage des enfants
de l'intendant du Pré de Saint-Maur.
De la chimie à la fabrication des produits alimentaires, il n'y
avait qu'un pas et Cazalet eut vite fait de le franchir. Il trouva
1. Recueil des ouvrages du Musée de Bordeaux, loc. cil., p. 215.
LEE PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (l 783-1 799) 2^5
successivement le moyen de faire de « très bon café » avec du petit
houx, de préparer des salaisons pour la mer et même de les conser-
ver « sans le secours du sel » ! Il inventa encore le consommé Cazalet,
devançant ainsi, à un siècle de distance, tous les produits Maggi et
autres Liebig, pures imitations des formules du chimiste bordelais,
qui « ôte aux viandes les os, les tendons, nerfs et fibres, et fait bouillir
toutes ces dépouilles jusqu'à ce qu'elles soient réduites en une
espèce de consommé. Ensuite, il y trempe ses viandes désossées
qu'il expose à l'air, qui les dessèche, et aux influences duquel elles
sont impénétrables. Jettées dans l'eau bouillante, elles font d'excel-
lent bouillon 1. »
Gazalet savait aussi être original. Quand son père mourut, le
12 thermidor an VII 2, il ne crut pas devoir lui donner la sépulture
de tout le monde; il le fit enterrer dans la cave de la maison qu'il
habitait, rue des Piliers-de-Tutelle3... Quelque jour, on y retrouvera
ses restes et la justice instruira un crime imaginaire, tandis que
des archéologues se croiront sur la trace d'un cimetière gallo-romain.
Un tel homme ne pouvait qu'avoir beaucoup de prétentions, et
il n'en manquait pas, dit-on. Il eut tout au moins celle de monter
en ballon, et comme sa qualité de chimiste lui imposait des obli-
gations particulières, il estima plus scientifique et plus nouveau
de remplacer l'air chaud par l'hydrogène.
Gazalet, que Bernadau nous dépeint comme « un de ces intrigans
qui peuplent les grandes villes, ont un peu de talens, beaucoup de
langage et un grand fond d'impudence », avait également un goût
très prononcé pour la réclame. Aussi, mit-il tout en œuvre pour
faire valoir le mérite de son expérience et pour en tirer, tant au
point de vue mondain qu'au point de vue pécuniaire, tout le profit
possible. Il commença par présenter à Y Académie de Bordeaux,
dont il était membre et qu'il honorait ainsi doublement, « un
savant mémoire sur les procédés qu'il se proposoit d'employer pour
son aérostat. Ce mémoire fut publié avec plusieurs autres apperçus
de quelques académiciens sur le même sujet. Des commissaires,
nommés par l'Académie pour dresser, de concert avec le physicien,
un plan des observations et examiner ses moyens, avoient rendu
compte de leurs opérations combinées. On y détailloit la construc-
tion géométrique du globe, la préparation de son enveloppe, la
1. Biblioth. de Bordeaux, Laboubée, Notes biographiques, t. V, p. 182.
2. Greffe du tribun, civil de Bordeaux, 1799. C, f° 122, acte 1062.
3. Biblioth. de Bordeaux, Laboubée, loc. cit.
a'|6 LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (i 788-1 ^99)
matière qui devoit servir à l'enlever, le poids qu'il pouvoit porter,
les observations que l'auteur se proposoit de faire dans le cours
de son futur voyage... En voilà bien assez pour intéresser le public
enchanté et qui veut voir se réaliser la découverte brillante, être
témoin d'une expérience dont toute l'Europe s'occupoit avec
enthousiasme i... »
C'est qu'on était alors au mois de janvier 1784. Les Bordelais
n'avaient encore vu que les petites montgolfières lancées au mois
de septembre précédant, celles de l'enclos du président de Gascq,
des Gorderies des Terres-de-Bordes, et les vessies de Belleville.
Aussi, les listes de souscriptions que Gazalet va présenter person-
nellement à domicile, en priant les amateurs de venir voir le ballon
en construction chez lui, se couvrent-elles rapidement de signa-
tures. Tout ce que Bordeaux compte de hauts personnages et de
notabilités veut contribuer au succès et à l'éclat de l'expérience.
Ce sont, d'abord, des dames : la présidente de Gourgue, la prési-
dente du Paty, la marquise de Gombaud, M mes Beauval et Bertin,
M lles de Lavie et Barbot; puis, le duc de Duras, l'intendant du Pré
de Saint-Maur, le président Le Berthon et le président de Vertha-
mon; enfin, MM. Balguerie, Bonnafîé, Bouchon, Boudin, Gazenave
de Lacaussade, Ghariol, Goudol, Gradis, de Sèze, Dudon, Duret,
Fabre, Ferrière, Garât, Gaubert, de Gernon, Grossard, Journu,
Laffargue, Moulinié, Olanier, Petit, Picard, Richon, Schrôder, etc.. 2.
Le Musée, qui a souscrit lui-même pour 600 livres, a fait un pres-
sant appel à tous ses membres et disposé dans les salons de la
Société une caisse spéciale pour recevoir le montant des adhésions.
Les libraires Ghappuis et Labottière ont également été chargés
de recueillir les souscriptions et, à la fin du mois de janvier, celles-ci
s'élèvent à plus de 6,000 livres ;? .
Dans les premiers jours de février, la construction du ballon se
trouvait terminée. Gazalet, à qui on ne savait rien refuser, avait
obtenu du gouverneur du Château-Trompette que l'expérience eût
lieu sur la place d'Armes de la citadelle, et la date en fut fixée au
mercredi 18 février, à huit heures et demie du matin. Le prix du
billet d'entrée était de 3 livres''.
Sur ces entrefaites, le public apprit brusquement le renvoi de
l'expérience, sans doute à cause de l'insuffisance des souscriptions &,
1. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bcmadau, loc. cil.
2 et 3. lbid., pièces non cataloguées.
4. Ibid., collect. Bernadau, loc. cil.
'■•■ Gazalet disait avoir besoin de 12,000 livres au moins.
LES PREMIERS AÉRONAUTES BORDELAIS (1783-I799) 2^7
et personne n'entendit plus parler de Gazalet ni de son ballon.
Enfin, neuf mois après, alors qu'avaient déjà eu lieu les deux ascen-
sions dont il a été question plus haut, on annonça que Gazalet
s'élèverait au Château-Trompette le dimanche 8 août 1784.
nttéo
Mïi fans feu, «Z
wfù du Giobc -ftSVa
Aérofattque de
M. Cazalet.
au C fia! eau éftomnettzj*
Ce jour-là, les Bordelais se précipitent vers la citadelle. « Cepen-
dant, le concours n'est point si grand qu'on le présumait. Cazalet
espérait faire une bonne recepte, mais on ne veut pas de ses billets
parce qu'on est rassasié de ces expériences et que le succès des
dernières ont satisfait entièrement. Qu'y voir, disait-on? Un homme
en l'air? Mais nous en avons vu jusqu'à trois élevés ensemble dans
2^8 T.ES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
un autre ballon très considérable » ! » Malgré tout, plusieurs milliers
de spectateurs, parmi lesquels Monseigneur Champion de Cicé,
archevêque de Bordeaux, le maréchal de Mouchy, le président Le
Berthon et l'intendant du Pré de Saint-Maur,.se pressaient sur la
place d'Armes du Château-Trompette, tandis que le peuple, massé
dans les prairies avoisinantes et sur les berges de la rivière, atten-
dait de voir l'aérostat s'élever au-dessus du fort.
Cazalet commença dès le lever du jour le gonflement de son bal-
lon. Le départ avait été fixé à huit heures, mais à midi la machine
se trouvait encore à moitié remplie, tant la production de l'hydro-
gène était lente et mal distribuée. De son côté, le vent augmentait
une fois de plus les difficultés du gonflement : « Le fougueux aquilon,
dit Bernadau, semblait vouloir s'opposer aux travaux du chymiste.
Il tourmentoit violemment le malheureux ballon sur son échafîaud,
et l'eut probablement enlevé comme il enleva Orithie, si une ving-
taine de soldats ne l'eussent vigoureusement arrêté par son habit
de soie ■>■. » Le « chymiste » fit alors annoncer qu'il était bien certain
de parvenir à gonfler son globe, mais que celui-ci ne pourrait pas
partir avant cinq heures du soir Nombre de spectateurs, «par-
tagés entre la crainte et l'espérance, » avaient déjà pris leur parti
et se retiraient, lorsque « voici bien une autre affaire. La matière
entrait toujours en dissolution. Plusieurs personnes assurent que
sa quantité était presque consumée et qu'ainsi il n'y aurait pas
eu assez d'air raréfié pour emporter le physicien. Il s'en douta peut-
être, et se voyant à même de devenir la fable de Bordeaux pour
n'avoir pas su calculer ses moyens dans une entreprise aussi facile,
il se détermina à un coup de maître... frippon. Sans faire semblant
de rien, il parcourut toutes les parties de son appareil, les frotta de
matière corrosive et donna le mot à une vingtaine de soldats qui
tenaient le ballon et son filet pour le garder des coups de vent et
des efforts du gaz qu'il contenait. Tout à coup, on vit le ballon
s'échapper de ses liens et voltiger en l'air au grand étonnement
des spectateurs qui ne comprenaient rien à ce mystère 3 Le peu
de sensation qu'éprouva ce valet d'Esculape en voyant partir son
• niant a fait croire qu'il n'était pas fâché de ne pas le suivre. C'est
une partie à remettre, dit-il, mais il en restera là t *. »
l. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
■'. Ibid.
::. Ibid.
■1. Bern idau, Smtimens d'un Gascon sur le globe aérostatique de M. Cazalel. A Ballo-
aux dépens du dit sieur Cazalet. M D CC LXXXIV. (CQl|ect. Tissandier.)
LES PREMIERS AERONAL'TES BORDELAIS ( I --83- 1 799) 249
Poussé par le vent du Nord, le ballon se dirigea vers Paludate et
alla tomber, au bout de quelques heures, sur les confins de l' Agenais t.
« Les brocards tombèrent à foison sur le garçon physicien qui,
après avoir demeuré caché pendant quelques mois, n'en reparut
pas moins impudent. Cette expérience lui rendit, en dédommage-
ment de la honte, une centaine de louis provenant des souscriptions;
il ne paya qu'une partie des mémoires de ses fournisseurs, attendu
qu'il allégua des pertes et eut l'adresse de se soustraire aux pour-
suites de ses créanciers 2. »
Bernadau ne fut pas le dernier à manier le « brocard ». Il fit
paraître contre le « pharmacopode » une satire en vers intitulée :
Sentimens d'un Gascon sur le globe aérostatique de M. Cazalet, et
commençant ainsi :
Pesté soit du pendart, qui, sans être Gascon,
A boulu se mêler de lancer un valon...
Gé Cazalet, sorti dé je né sais quel trou,
En cette occasion agit comme un brai fou.
Un auteur anonyme publia le Poème satirique sur le discours,
composé par 4 auteurs dont le principal est membre du Musée de
Bordeaux, et sur le globe du Château-Trompette 3. Ce « poème » dans
lequel Bernadau se trouvait lui-même fort malmené, acheva Cazalet :
Il est parmi ces sots quelques gens de Génie.
Ce jour même en présente un exemple frappant,
Dans ce Physicien, dont le rare talent,
Pour ne pas exposer la jambe qui lui reste,
A fait voler sans lui sa machine céleste.
Cependant on le blâme et, méchamment, on dit
Qu'ayant été jadis garçon Apothicaire,
Il pouvoit l'envoyer plus vite qu'un clistère.
*
* *
La mésaventure de Cazalet marqua pour longtemps la fin des
expériences aérostatiques à Bordeaux. « Il ne fut plus question
d'envoyer des ballons, dit Bernadau. L'enthousiasme que ces
babioles scientifiques avaient causé s'éteignit en province par
l'insurrection subite d'un charlatanisme spécieux et plus utile dans
1 et 2. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, loc. cil.
3. Neufcuâtel, 1784- (BibliotU. de Bordeaux, Mélanges bordelais, t. LVI),
25o LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1 799)
ses promesses, le magnétisme. Mesmer anéantit Montgolfier ! » Et
quelques mois après, Darbelet, Dégranges et Chalifour ayant ouvert
une souscription pour un ballon qui devait être construit sur de
nouveaux plans, ils ne purent ramasser pas même un écu !...
Cinq ans plus tard, alors que les ballons semblaient tout à fait
oubliés, le directeur du Musée reçut d'un « ingénieur » nommé
Rénaux, une lettre dans laquelle celui-ci annonçait qu'il venait
de découvrir plusieurs manières de diriger les aérostats, de même
qu'une méthode pour dessaler l'eau de la mer et remonter les hor-
loges à perpétuité. Voici la lettre de cet ingénieur trop fécond pour
avoir été sérieux :
A Monsieur
Monsieur le Directeur du Musée
a Bordeaux.
Monsieur,
Permeltez-moi d'avoir l'honneur de vous écrire au sujet de décou-
vertes et inventions utiles à l'humanité que j'ai faites, pour vous
demander la permission de le faire voir au public dans votre musée.
Voici de quoi il s'agit : je vous dirai d'abord que j'ai conçu et exécuté
en différents pays des machines hydrauliques et autres dont j'ai les
certificats du succès; que j'ai fait beaucoup de voyages instructifs; que
je suis connu à Bordeaux, entr'autres du s r Betus, horloger, rue des
Ayres, en face le collège, et que je suis retenu ici pour quelques affaires.
J'ai découvert et inventé trois bonnes et principales méthodes de
direction des aérostats ou globes et Balons que j'ai envoyé à Paris
au graveur Helman pour les publier par l'impression; mais comme
le public ne juge que d'après l'expérience, je me suis déterminé à
exécuter les pièces, et même j'en fais des aérostats qui monteront
en l'air sans feu ni air inflamablc : 1° une machine avec des aîles
dans laquelle un homme fort et leste s'elevera; 2° un oiseau artificiel;
3° une espèce de globe par plans inclinés et 4° un autre globe a soufflet
et ressort. Toutes ces constructions avancent suivant mes petites
facultés et j'espère être prêt pour le carnaval ou Pâques. Je compte
faire les expériences en plein air, dans le beau temps. Si mes facultés
me permettent alors de faire voir tout cela gratis au public je le
ferai; mais il y a apparence que je ne le pourroi pas.
J'aurai par la suite des machines météorologiques qui remonteront
à perpétuité des montres, pendules, horloges, etc., et une méthode
île désaler l'eau de la mer sans feu, &c, cVc, &c.
Je suis avec respect Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur
A. J. Rénaux, ingénieur.
Villandrau,
par Bazas en Guyenne.
Le 29 9 l,re 1789 '.
1. Biblioth. de Bordeaux, Musée, 829, 10.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (l 783-1 799) 25 1
Il est probable que les « petites facultés » de M. Rénaux ne lui
permirent pas d'être prêt pour le carnaval — où ses machines
auraient fait, sans doute, la meilleure figure. Notre ingénieur, du
reste, ne fut pas davantage prêt pour Pâques, ni même pour la
Trinité, car on n'entendit plus parler de lui.
Le silence se fit à nouveau sur les ballons. On ne les vit réappa-
raître que dix ans plus tard, avec Garnerin, qui exécuta, en juillet
1798, une ascension avec la citoyenne Henry, de Paris. Les détails
manquent sur cette ascension. Nous savons seulement qu'elle réussit
entièrement, et que Garnerin « se loua beaucoup du courage de
sa compagne » i.
Il n'en fallait pas davantage pour réveiller chez les Bordelais
leur goût des expériences aérostatiques. Dès le 17 août suivant,
un certain Massé, marchand papetier, lança à l'ancienne Course^
un ballon de 30 pieds de diamètre qu'il avait fabriqué lui-même;
mais, parvenue à 60 pieds de hauteur, la machine, dont les pro-
portions étaient mauvaises, perdit l'équilibre et se consumas.
Quelques jours plus tard, des affiches invitaient le public à une
seconde expérience que Massé ferait à la maison de campagne de
Bel-Orme, avec une montgolfière de 20 pieds de diamètre, le décadi
30 fructidor an VI (dimanche 16 septembre 1798). Pour donner plus
d'attrait à l'expérience, un parachute, portant un mouton dans
sa nacelle et qui se déploierait à une grande hauteur, serait adapté
à l'aérostat.
« Les spectateurs s'étant rendus en foule, l'artiste vouloit faire
gonfler sa machine pour en accélérer l'ascension. Il travailla vai-
nement pendant plus d'une heure avec des matières inflamâbles.
Jamais le ballon ne se gonfloit : le public témoignoit son ennui;
on crioit de tous les coins du jardin, on se fachoit. Enfin, on perdit
patience; on obligea le machiniste à faire son essai; mais le ballon,
au lieu de s'élever, se renversa et tomba sur le flanc. Les spectateurs
ne purent contenir leur indignation. Les gens de l'art s'apper-
çurent tous qu'il n'y avoit aucune proportion dans le globe; que
le machiniste n' avoit aucune connoissance en ce genre, aucun
principe, qu'il n'avoit fait aucun calcul, qu'enfin il n'avoit rien
prévu.
1. Biblioth. de Bordeaux, Bernadau, Tablettes, t. VII, p. 425.
2. Sorte de « cirque » qu'un nommé Avon édifia en 1755 derrière le Jardin Royal
(Jardin-Public) pour y donner des « courses » ou combats d'animaux. C'est de ce cirque
que la rue de la Course a tiré son nom.
3. Biblioth. de Bordeaux, Bernadau, Tablettes, t. VII, p. 432.
252 LES PREMIERS AERONATJTES BORDELAIS (1788-1799)
» Alors, la foule entoura la machine; chacun chercha à la déchirer
en lambeaux; le mouton même, l'innocent mouton, fut écartelé.
On se pressa si fort qu'on ébranla la chèvre où étoient attachées
les cordes et qu'une des files tomba sur un jeune citoyen (qui n'est
pas de Bordeaux), lui fit des blessures à la tête et au visage et l'at-
teignit à la poitrine avec tant de force qu'il lui survint un vomisse-
ment de sang qui n'est point encore étanché, dit-on. On assure
qu'il est en grand danger; et si, à force de soins, on parvient à lui
sauver la vie, on craint fort qu'il perdra un œil. Un second a eu le
bras cassé et un troisième est grièvement blessé. Alors l'indignation
du public fut à son comble, on auroit tout brisé, dévasté même la
maison dont le locataire n'avoit aucune part à l'étourderie du
machiniste, si les magistrats qui presidoient au rassemblement
n'avoient opposé beaucoup de prudence et de fermeté dans une
circonstance si délicate.
«Maintenant, l'attention publique s'est tournée vers les ballons.
La description des belles expériences de Garnerin et de Blanchard
a allumé la curiosité de tous ceux qui n'ont pas eu le bonheur d'être
à portée de les voir. Pour satisfaire cette juste curiosité et embellir
la fête de la République, l'ascension d'un bel aérostat, monté par
des artistes avantageusement connus, est annoncée. Et un homme
sans lumières, sans expériences, s'empresse de profiter de la dispo-
sition des esprits, pour retirer un grand bénéfice du spectacle d'un
mauvais ballon. Cet homme est digne de la disgrâce qui l'accable i. »
On se trouvait, en effet, à la veille de la fête de la « fondation »
de la République. La solennité avait été fixée au 1 er vendémiaire
an VI (22 septembre 1798) , et, pour en rehausser l'éclat, le Bureau
central venait d'inscrire au programme une ascension par Dégranges
et Chalifour. Les commissaires de police des différentes sections de
la commune étaient chargés de faire une collecte pour subvenir
aux frais de l'expérience.
Le 21 septembre, comme tous les préparatifs étaient terminés,
le Courrier de la Gironde 2 annonça la fête en ces termes : « C'est
aujourd'hui le dernier jour de l'an VI. C'est ce soir que doit retentir
le canon précurseur de la fête de la République, mère du gouver-
nement libre de la grande nation; c'est aussi celle dont l'ordonnance
1. Le Courrier de la Gironde, n° du 30 fructidor an VI (collect. E. Labadie).
Bi rnadau, Tablettes, t. VII, p. 431.
'. / e Courrier de la Gironde^ n° du 5 e jour complémentaire de l'an VI.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799) 2 53
est le mieux combinée et pour laquelle on a fait de plus grands
préparatifs.
» Si le programme du bureau central est formellement exécuté,
si tous les fonctionnaires, les instituteurs, la garde nationale se
trouvent à leur poste, la solennité sera auguste et brillante; elle
le sera surtout par le spectacle de l'aérostat dont les apprêts exci-
tent déjà tant de curiosité et coûtent tant de soins.
» Nous pouvons assurer que les dimensions en sont bien propor-
tionnées, toutes les précautions bien prises et les calculs bien faits;
que rien ne pourra s'opposer à son ascension, que les intempéries
de la saison et un mauvais temps fortuit.
»Le courage des deux aëronautes s'accroit à mesure que le moment
de leur gloire s'avance; déjà, ils voudraient planer dans les airs
pour satisfaire l'impatience du public, et pour prouver que les
hommes de cœur et de génie peuvent tout entreprendre. »
La fête allait avoir lieu au Champ-de-Mars, ci-devant Jardin
royal. Ce jour-là, dans la matinée, ceux qui faisaient partie du
cortège organisé par le Bureau central, se rendirent au siège de
l'Administration du département (Hôtel de Ville actuel) prendre
la place que leur assignait le programme.
Le cortège s'ébranla vers onze heures du matin. Des troupes
et un corps de cavalerie ouvraient la marche. Derrière eux, sui-
vaient des canonniers traînant leurs pièces, puis des tambours et
quinze jeunes gens «vigoureux», en uniforme de garde nationale,
sabre au clair. Venaient ensuite, portant sur un palanquin une
urne funéraire renfermant les cendres des héros morts pour la
Liberté, quatre jeunes filles, toutes vêtues de blanc, une couronne
de cyprès à la main et les cheveux ornés d'une couronne de fleurs
blanches. Quatre autres jeunes filles, vêtues comme les premières,
précédaient celles-ci et les aidaient à porter l'urne à tour de
rôle. Quatre autres les suivaient, portant une corbeille pleine
de feuilles de lauriers et de roses qu'elles jetaient sur l'urne pen-
dant la marche... Derrière ces jeunes filles, on voyait la musique
militaire, un groupe d'artistes et de savants, des vieillards, des
colons « de toute couleur », les Droits de l'homme, portés sur deux
piques par un blanc et un nègre, puis un char de triomphe, traîné
par six chevaux harnachés à l'antique et portant la statue de la
République avec « divers attributs de ses triomphes ». Les profes-
seurs de l'École centrale, les juges de paix, le Tribunal de
commerce et l'Administration de la marine fermaient la marche.
2Ô4 LES PREMIERS AÉRONAUTES RORDELAIS (i 783-1 799)
Le temps était radieux. Et dans cette atmosphère calme et
légèrement embrumée de septembre, sous ce soleil que pâlissait
déjà l'automne, cette longue théorie de personnes qui marchaient
pompeusement, la bannière haute, toutes vêtues de robes blanches
et de costumes multicolores, cette procession sembla quelque
fresque antique animée par la baguette d'un magicien.
Le cortège suivit la rue Guillaume-Tell (rue du Palais-de- Justice),
la rue du Hâ, les Fossés (cours Pasteur et Victor-Hugo), les quais
(de Bourgogne et de la Douane), le Chapeau-Rouge, les allées de
Tourny, le Grand cours (cours du Jardin-Public), puis entra au
Ghamp-de-Mars par la porte située au bas de la terrasse.
En face de cette terrasse, qui occupait alors la même place
qu'aujourd'hui, une estrade avait été construite à laquelle on
accédait par des gradins recouverts d'un tapis, et où avait été
élevé l'autel de la Patrie. Les jeunes filles montèrent les premières,
déposèrent l'urne sur l'autel et la couvrirent de guirlandes de ver-
dure et de fleurs. Elles se placèrent ensuite aux quatre angles,
debout et par groupe de trois, tandis que les « guerriers » représen-
tant les armées de la République se rangeaient aussi debout sur
les gradins, en deux lignes de fde le long des murs de rampe, la
bannière haute. Les vieillards à leur tour gravirent alors l'estrade,
déposèrent le livre de la Constitution sur l'autel de la Patrie et
revinrent s'asseoir sur les gradins où prirent également place les
musiciens. Le char de Triomphe fut laissé au bas des gradins, entre
l'estrade et la terrasse.
A midi précis, vingt et un coups de canon annoncèrent la fête.
L'orchestre exécuta alors des airs patriotiques et le président de
l'Administration centrale du département prononça un discours
suivi de V Hymne à la Liberté et du Chant du départ. Plusieurs citoyens
prirent ensuite la parole, car tous ceux — et ils étaient nombreux —
qui avaient préparé un discours étaient admis à le prononcer i.
Quand il n'y eut plus d'orateurs, la musique se fit entendre à nou-
veau et des salves d'artillerie annoncèrent le lancement du ballon
qui devait terminer la fête. Depuis longtemps, du reste, on s'occu-
pait activement sur la terrasse, juste en face de l'estrade, des
préparatifs du départ, et ceux-ci, sans doute, intéressèrent la foule
beaucoup plus vivement que tous les discours qui lui furent
servis.
Le ballon, peint sur toute sa surface de « figures emblématiques »,
1. Archiv. municipales, Arrêtes du Bureau central, ans VI et VII, p. 61 et 69.
LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1783-I799) 255
mesurait 30 pieds de diamètre. Il était fait d'une forte toile que,
sur leur demande et la promesse de pourvoir aux autres frais de
construction, l'Administration du bureau central avait fournie aux
aéronautes i. On réussit à le gonfler en vingt minutes et, grâce au
calme de l'atmosphère, il s'éleva majestueusement au-dessus du
Champ de Mars. Bernadau, dont l'ardeur révolutionnaire commen-
çait à se calmer, dit que l'expérience ne produisit «. aucun enthou-
siasme parmi les spectateurs. Je crois que c'est parce qu'elle était
patriotique», ajoute-t-ila. Le Bureau central, au contraire, en sa
double qualité de corps politique et d'organisateur de la fête, trouva
la manifestation sublime et prit le registre de ses procès-verbaux
à témoin de la joie délirante du peuple.
Le ballon monta à 300, d'autres disent à 500 toises. « A cette
hauteur, les aéronautes jouissoient de l'admirable spectacle de la
nature entière. Le Champ de Mars se montroit à leurs regards comme
une vaste plaine émaillée de fleurs de toutes les nuances et de toutes
les couleurs; la vaste cité de Bordeaux, avec tous ses édifices, bordés
d'un côté par les plaines riantes couvertes de nos vignes verdoyan-
tes, et de l'autre par notre belle rivière de la Garonne, avec trois
lignes de navires sur sa rade, leur présentoit un tableau dont on
ne peut concevoir la beauté qu'en la considérant d'une telle éléva-
tion. Leur vue se perdoit au-dessus des coteaux et le département
tout entier se présentoit à leurs regards étonnés. Ils ont fait, à leur
descente, des épreuves qui leur ont inspiré des moyens de porter à un
plus haut degré de perfection cet art nouveau, aussi utile qu'éton-
nant; trois fois ils sont descendus jusqu'à terre et trois fois la mer-
veilleuse machine s'est élevée avec la même majesté et la même
rapidité. S'ils eussent été moins impatiens de revoir leurs épouses
et leurs enfans, ils auroient pu parcourir en se procurant de nou-
velles provisions de paille, de très grands espaces 3. »
Porté par un vent de S.-E., le ballon se dirigea vers le village de
Capeyron, dans la paroisse de Mérignac, et atterrit près de la mai-
son de campagne de M. de Gernon'i. La « machine » y fut laissée. Le
lendemain, les aéronautes, accompagnés d'une quantité de curieux,
revinrent pour la chercher, et, comme il semblait qu'on ne pût faire
un usage meilleur du char qui avait servi la veille à porter la statue
de la République, on chargea dessus l'aérostat qui fut ainsi ramené
1. Archiv. municipales, Arrêtés du Bureau central, ans VI et VII, p. 61 et 69.
2. Biblioth. de Bordeaux, Bernadau, Tablettes, t. VII, p. 439.
3. Le Courrier de la Gironde, n° du 5 vendémiaire an VII.
4. Biblioth. de Bordeaux, collect. Bernadau, 713'.45, p. 247.
256 LES PREMIERS AERONAUTÇS BORDELAIS (i 788-1799)
en triomphe de Gapeyron à Bordeaux « au milieu d'un groupe de
jeunes citoyens et de musiciens magnifiquement montés »i.
Le Bureau central, qui avait fourni la toile nécessaire à la cons-
truction du ballon et considérait celui-ci comme sa propriété, le
fit déposer dans les magasins de la commune. Mais, peu de jours
après, Ghalifour obtenait qu'on lui en fît l'abandon pour se livrer
à une nouvelle expérience 2. Elle fut annoncée un mois plus tard,
le 30 vendémiaire an VII (21 octobre 1798). Dégranges et Ghalifour
se proposaient de la rendre particulièrement intéressante en met-
tant à exécution leur ancien projet de voyager « de posée en posée »,
en renouvelant en route leur provision de combustible. En outre,
le ballon, dont le diamètre allait être porté à 50 pieds de diamètre,
serait décoré d'emblèmes variés et d'un arc-en-ciel avec les douze
signes du zodiaque. Enfin, il emporterait un grand parachute auquel
on suspendrait un animal vivant. Des listes de souscriptions, à
raison de 2 francs par billet, furent déposées chez Birac, marchand
bijoutier à la Bourse, Filliatre, marchand d'estampes, fossés du
Ghapeau- Rouge, Arnal, commissionnaire en bois, façade des
Ghartrons, 84, Ghariol, rue du Réservoir, Lannes, traiteur à la
maison commune du Sud 3, et les aéronautes activèrent leurs
préparatifs.
Nonidi 9 brumaire, an VII (mardi 30 octobre 1798), on apprit
que l'ascension aurait lieu le lendemain, à midi précis, place du
Fort de la Révolution, ci-devant Château-Trompette, et qu'on
pourrait prendre ses places soit aux portes du Fort, soit au
bureau de distribution des billets du Grand-Théâtre, sous le
péristyle''.
Ge jour-là, il y eut encore un grand concours de curieux pour voir
partir Dégranges et Ghalifour. Malheureusement, l'expérience ne
réussit pas. La cheville qui maintenait le ballon attaché par son
sommet produisit en cet endroit une déchirure par où la fumée
s'échappa, empêchant ainsi qu'on pût s'apercevoir de rien 5. Cette
déchirure s'agrandit insensiblement sous la pression de l'air chaud,
et quand on se rendit compte du mal, il était trop tard pour y
porter remède. L'ascension fut donc remise à un autre jour.
Ghalifour la renouvela dès le 11 décembre suivant, au Ghamp-de-
1. Le Courrier de la Gironde, n° du 5 vendémiaire an VII.
•.'. \nlu\. municipales) Arrêtés du Bureau central, ans VI et VII, p. 09.
;i. Le Courrier de la Gironde, n° du 3U vendémiaire an VII.
4. Ibid., n° 9 des 9 et 10 brumaire an VII.
l>. Le Courrier de la Gironde, n° du 12 brumaire an VII.
LES PREMIERS AÉRCOJAUTES BORDELAIS (1788-1799) 207
Mars, cette fois, mais elle échoua encore. Nous ne savons pourquoi.
« On a tenté hier, se borne à dire Bernadau à ce sujet, de faire
partir au Jardin-Public le globe dont l'expérience a manqué le
mois dernier. Il était toujours dirigé par l'architecte Ghalifour, que
la police a singulièrement protégé comme bon Jacobin. Le peuple
n'a point témoigné hautement son mécontentement comme il le
fit en 1784, dans le même lieu, lors du globe du médecin Grassy et
du parfumeur Périeri.»
Ghalifour n'en persista pas moins dans son projet et, rapportant
une fois de plus au Château-Trompette la machine et tous ses acces-
soires, il fit construire un nouvel échafaud et attendit, pour partir,
une journée favorable. Ce n'était point là chose facile. L'hiver était
rude et, avec le vent, le froid régnait en maître. Le jour de la Noël,
le thermomètre descendit à — 8° centigrades et, devant Bordeaux,
la Garonne charria des glaces. « On a lu, disait à ce sujet le Cour-
rier de la Gironde, on a lu dans plusieurs feuilles des observations
sur les froids dont nous étions menacés pour l'hiver de l'an 1 ... Que
tous les astronomes aient ou n'aient pas des règles fixes pour l'exacti-
tude de leurs calculs, il n'en est pas moins vrai que le mois de nivôse
de l'an 7 débute d'une manière bien effrayante. Déjà l'on a observé
que le thermomètre est descendu, le 5 de ce mois (25 décembre),
à 8 degrés au-dessous de 0, d'autres ne l'ont vu qu'à 4 et à 6 ;
mais comme chaque individu porte dans sa faculté de sentir un ther-
momètre plus sûr encore, tous s'accordent à dire que depuis très
longtems on n'avait pas éprouvé un vent si fort et si pénétrant que
celui du 5 nivôse. Il eût été bien pénible de rester en plein air un
quart d'heure sans mouvement. L'eau se geloit dans les apparte-
mens; le café, qui est une liqueur naturellement chaude et spiri-
tueuse, s'est trouvé gelé. La Garonne charrie des bancs de glace,
et les quais de Bordeaux sont en danger de devenir inaccessibles
aux bateaux qui doivent approvisionner la commune en comes-
tibles et en bois. Il est possible que ce temps ne soit pas de longue
durée; mais s'il ressembloit à l'hiver de 1766 (vieux style), qui dura
jusqu'à la lin de février, on s'allurme à la seule idée des maux qui
en resulteroient pour la masse des habitans de cette commune, dans
un tems surtout où la rareté du numéraire a suspendu toute espèce
de travail et entravé l'industrie; où les plus riches propriétaires,
n'ayant pas vendu leurs denrées, ne peuvent payer journellement
1. Biblioth. de Bordeaux, Bernadau, T'attelles, t. VII, p. 44S.
/ «8
358 LES PREMIERS AÉROMAUTES BORDELAIS (1788-1799)
leurs dettes; ce qui a empêché la plupart des citoyens de faire leur
provision de bois de feu •. »
Dégranges et Chalifour n'étaient pas hommes à reculer devant
les rigueurs de la température, et ils fixèrent leur ascension au
10 nivôse (30 décembre). Mais le 8, le vent, ce grand adversaire
des aéronautes bordelais, abattit une mâture ainsi que la plus
grande partie de l'estrade. Cette fois, c'en était trop, et il fut décidé
(|u'on attendrait les beaux jours pour recommencera.
On attendit longtemps. Enfin, dix mois plus tard, le décadi
30 vendémiaire an VIII (mardi 22 octobre 1799), à une heure de
l'après-midi, Chalifour, qui avait renoncé une fois de plus à s'élever
du Château-Trompette, achevait au Champ-de-Mars ses préparatifs
de départ. Tout semblait devoir marcher à souhait, et l'aéronaute
allait prononcer le lâchez-tout, lorsque le vent se leva encore, et
si violent, que l'expérience ne put avoir lieu. Le commissaire de
police dressa procès-verbal :
Aujourd'hui trente Vendémiaire an huit de la republique française
une et, indivisible nous commissaire de police soussigné, conformé-
ment à la réquisition du Bureau Central en datte du jour d'hier,
nous sommes transporté à dix heure du matin au jardin public à
l'effet de maintenir l'ordre et la tranquillité pour l'ascension aéros-
tatique d'un balon et où étant rendu nous avons trouvé le jardin
gardé par la troupe soldé ainsi qu'il avait etté convenu. Nous avons
aussi vu qu'à la porte au bas de la terrasse et a celle du costé du
manège etoit établie à chac'une un bureau pour la distribution des
billets avec des caisses pour les recevoir. A onze heure voyant que les
cent Basques n'etoit pas encore rendu nous avons envoyé une ordon-
nance au fort qui nous a raporté qu'ils etoit à même de se rassemblé
et demie heure après ils sonts venue. Nous avons fait garnir tous
les postes ainsi que des sentinelles placé au pourtour du jardin pour
empêché que personne ne puisse escalader les grilles ou murailles et
nous avons principalement renforcé les deux entrées. Le reste du
détachement est resté sur la ferrasse et près de nous pour pouvoir
en disposé si le cas le requeroit. Nous sommes distribué aux deux
entré pour surveiller l'exactitude de la distribution et la remise des
billets dans la caisse. Les préposée des pauvres qui etoit invité de
s'y rendre n'étant pas venu, la distribution s'est faitte dans le plus
grand ordre. Le distributeur donnoit exactement une contremarque
avec le billet ainsi qu'il avoit été annoncé. Sur les deux heures trois
quart nous avons ettée instruits que le globe ne pouvoit pas s'élever
eu égard au vent qui s'est trouvé trop fort et qui l'auroit infaillible-
ment fait brûlé en se remplissant. D'après les avis du bureau central
1. Le Courrier de la Gironde, n° du 8 nivôse an VII.
L 2. lbid., n° du 10 nivôse an VII.
LES PREMIERS AERONAUTES RORDELATS (1788-1799) 269
et les avertissement donnée au public de sa part qui les prevenoit
qu'au premier jour où le tems le permettroit l'expérience auroit lieu,
chacu'un c'est retiré. Des réclamation très vive ont eu lieu de plu-
sieurs citoyens pour qu'on leur remie leur argent. Nous leurs avons
observée que d'aprest l'avertissement qui leur avoit etté donné que
les contremarques qu'ils avoit reçue avec leurs billets leur serviroit
a rentré. Plusieurs nous ont observée qu'ils etoit etrangée et prest à
partir, qu'il ne se trouveroit pas à Bordeaux lorsque cette expérience
pouroit avoir lieu et comme les divers propos qu'il tenoit auroit pud
troublé la tranquillité publique, nous les avons sommée au nom de
la loi de se retirer, ce qu'ils ont fait. Aprest que la plus grande foule
a esté sorti nous avons fait porté chez le portié les deux sacs ou étoit
les billets, ainsi que l'argent provenant de la recette. Ou nous étant
rendu acompagné du citoyen Terreu, gendre du citoyen Chalifour,
après l'ouverture faite des deux caisse nous avons mis dans un sac
tous les billets. Nous avons ficelle et scellé le dit sac, et après que le
citoyen Terreu a eu fait le compte avec ses receveur, nous avons aussi
fait mètre l'argent dans un autre sac sur lequel nous avons également
apposé le scellé. D'après le compte fait en notre présence, le montant
des billets et de six cent soixante et six et le montant de la recette
de neuf cent quatre vingt dix neuf francs. Nous étant rendu au Bureau
central ou nous avons porté l'argent et les billets. D'après vérification
faitte en présence des citoyens Durant et Balguerie, membre du
Bureau central, les billets et la somme s'est trouvée conforme. Il a
été prélevé trois cent huit franc soixante et quinze centimes dont cent
vingt franc pour payer les Basques et la garde soldée et cent quatre
vingt huit frant soixante et quinze centimes pour les auspices. De
tout quoi, &a... Saunier, commissaire de police 1 .
Chalifour connut à son tour l'ingratitude de la foule, et les quo-
libets ne lui furent pas épargnés. Mais notre aéronaute comptait
des admirateurs farouches qui prirent sa défense, et qui, dans l'espoir
de l'exprimer plus fortement, traduisirent en vers leur indignation :
A certains hommes qui altribuenl la non-ascension de Vaeroslat
du cil. Chalifour au défaut de talent de ce citoyen.
Ignorants détracteurs du nouveau Promélhée,
Qui, trois fois, sous vos yeux, vers la voûte azurée,
Dirigea son essor, bravant les éléments,
Vous osez, aujourd'hui, douter de ses talents !
Allez, bientôt, (ainsi l'homme sage se venge)
Par de nouveaux succès, môtant l'envie aux fers,
Il va vous laisser tous croasser dans la fange,
Pendant qu'il planera dans l'empire des airs 2 .
1. Archiv. municipales, R. 119.
2. Bulletin général de Bordeaux el du déparlement de la Gironde, n° du 6 brumaire
an VIII (collect. E. Labadie).
2ÔO LES PREMIERS AERONAUTES BORDELAIS (1788-1799)
Ghalifour jugea cependant que la meilleure façon de se réhabi-
liter, c'était encore de recommencer l'expérience et, surtout, de la
réussir. Il s'y essaya donc quelques jours après, le 1 er novembre,
mais sans plus de succès qu'auparavant «. L'année suivante, le
17 septembre 1800 2, il fit une nouvelle tentative, tout aussi infruc-
tueuse que la précédente, et, cette fois, renonça pour toujours aux
ascensions.
Ainsi s'éteignit le x\in e siècle sur la gloire de Darbelet, de
Dégranges et de Chalifour, premiers aéronautes bordelais... Depuis,
nombre d'imitateurs ont renouvelé des prouesses dont les mer-
veilles de l'aviation nous ont fait oublier le mérite et nous feraient
perdre jusqu'au souvenir. Soyons plus justes cependant. Sachons
reconnaître, à côté de puérilités inhérentes aux tâtonnements
d'une science à son aurore, l'incontestable savoir de ses premiers
apôtres, l'ardeur de leur foi et, par- dessus tout, la persévérance
d'efforts dont nous n'avons eu que la peine de recueillir les fruits.
Sachons aussi rendre hommage à l'intrépidité de ces hommes dont
le courage fut d'autant plus admirable, que la locomotion aérienne
était alors plus inconnue et que l'usage du feu la rendait plus
particulièrement dangereuse. Le moment d'honorer leur mémoire
paraît bien choisi, à l'heure où Bordeaux s'apprête à voir voler
ses premiers aéroplanes et à fêter leurs audacieux pilotes : qu'avec
ceux de demain nos héros de jadis partagent les lauriers!...
MEAUDRE DE LAPOUYADE.
1. Bulletin général de Bordeaux et du département de la Gironde, n° du 10 brumaire
an VIII.
2. Behnauau, Tablettes, t. VII, p. 489.
ETUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
(Suite et fin.)
LE VIN TREUILLIS
Bien que cette Revue soit particulièrement réservée à la publica-
tion des faits qui se sont passés sous le ciel de notre vieille Guyenne,
nous avons cru intéressant, à propos de notre étude sur le vin
treuillis, de faire une excursion rétrospective en pays étranger.
Examiner la façon dont les anciens ont utilisé les pressoirs au
point de vue spécial qui nous occupe, complétait notre travail :
nous nous sommes donc décidé à entreprendre quelques recher-
ches dans ce sens. Mais il nous a semblé tout à fait inutile de faire
remonter nos investigations aux premiers âges de la civilisation.
A la vérité, nous aurions revu, mais sans grand profit, que les
Hébreux et les Perses se contentaient de fouler la vendange, que
les Égyptiens exprimaient le jus des raisins en les tordant dans des
toiles solides, et que les Grecs avaient remplacé ces procédés plu-
tôt primitifs par d'autres plus pratiques : en effet, on voit d'abord
fonctionner entre leurs mains le pressoir à levier, puis, après bien
des années, le pressoir à vis, qui apparaît à tous comme un réel
perfectionnement.
Nous n'avons cru devoir nous occuper que des Romains; et
encore, avons-nous limité nos recherches à la période comprenant
les deux derniers siècles qui ont précédé 1ère chrétienne et les
premières années de cette ère. Cette époque est riche d'ensei-
gnements. Les procédés de vinification sont sortis de l'enfance de
l'art, les pressoirs se multiplient, des auteurs de talent décrivent
avec soin et exactitude les choses vinicoles. Ce sont : Caton l'Ancien,
Varron, Columelle et Pline le naturaliste. Tous nous fournissent
des renseignements précieux sur les appareils qu'ils ont vus fonc-
tionner et sur l'emploi que leurs contemporains en faisaient.
Ces auteurs désignent le pressoir par les mots prelum ou prœlum,
262 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA. VINIFICATION
torcular ou lorculum, qu'il s'agisse de l'appareil destiné à faire
sortir l'huile des olives ou le moût ('.es raisins.
Ils ont employé le mot torcular pour le pressoir proprement dit
et l'endroit où il est installé. Mais ont-ils utilisé le mot prelum
pour dénommer et l'appareil qui presse et la partie du pressoir
sur laquelle .s'effectuait le foulage, comme les comptes de l'Arche-
vêché nous ont appris que cela se faisait, au Moyen-Age, en
Guyenne? C'est à peu près certain; mais il est difficile de fournir
des textes précis qui le prouvent. Nous n'avons rencontré aucune
phrase où le fait soit établi positivement; et ce qui montre combien
les citations qu'on pourrait extraire des auteurs sont incertaines,
c'est la diversité des versions que les traducteurs donnent d'un
i urine texte.
Prenons, par exemple, cette phrase tirée du livre XII de VEco-
nomie rurale de Golumelle, chapitre XIX, sur la « Conservation
du vin » :
... et sereno siccoque die uvas quam malurissimas legemus, quibus
proculcatis mustum, quod defluxerit, antequam prelo pes eximatur,
satis de lacu in vasa defrutaria deferemus, ...
La traduction littérale est celle-ci :
... et, par un jour serein et sec, on cueillera les grappes les plus mûres
qu'on foulera avec les pieds; le moût qui en découlera, avant que
le marc ne soit enlevé du pressoir, sera porté du bassin dans les vases
qui servent à réduire le vin doux, ...
Dans cette phrase, rien n'indique le pressurage : il est simplement
parlé de foulage, qui, vraisemblablement, a été pratiqué sur l'endroit
d'où on enleva le marc, c'est-à-dire de dessus le pressoir (prelum).
On le voit, c'est par induction qu'on découvre que, parfois, ce mot
sert à désigner la plate-forme sur laquelle le foulage est effectué.
Louis du Bois, dans la traduction qu'il donne de ce texte dans
l'édition Panckoucke, en présence de cette difficulté d'interpréta-
tion, laisse de côté, tout un membre de phrase, et se contente d'écrire :
... et, par un jour serein et sec, on cueillera les grappes les plus
mûres, desquelles, après les avoir foulées avec les pieds, on retirera
le iikm'iI (iui en sera écoulé, etc.
L'anlequam prelo pes eximalur n'est pas I induit. C'eût été impor-
tant, car Golumelle, dans ces quelques mots, a voulu dire que le
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 263
moût devait être employé sans retard, et que le foulage avait lieu
sur le pressoir.
La même suppression se constate également dans la traduction
faite par Nisard. On y lit, en effet :
... et on cueillera alors, par un jour sec et serein, les grappes les
plus mûres de ces vignes, et après les avoir foulées, on puisera dans
la cuve le vin de mère-goutte, pour en remplir les vases, ...
Le chanoine Claude Cotereau est tombé, lui aussi, dans la même
faute : il n'indique pas où le foulage a eu lieu. Sa version est celle-ci :
... puis, il fauldra... cueillir de là les plus meurs raisins qu'on
pourra choisir et les fouler sus pieds. Ce faict, avant qu'oster le pied
de dessus, fauldra mettre tout le moust... dans les vaisseauls, ...
Ceux qui ont lu Columelle avec peu d'attention et qui se rappel-
lent les phrases où les mots pes et prelum figurent côte à côte,
comme dans le texte cité plus haut, ces personnes, disons-nous,
ont pu être amenées à penser que cet auteur a souvent employé
le mot prelum pour désigner la plate-forme où s'opérait le foulage.
Car le mot pes, en compagnie de prelum, appelle naturellement
l'idée du foulage avec les pieds. Mais ce mot a d'autres signiiications.
Ainsi que l'annotateur de Cotereau, maistre Jehan Thierry de
Beauvoisis, a pris le soin de le faire remarquer, dès 1556, Vanlequam
prelo pes eximatur n'aurait pas dû être traduit par Cotereau : avant
qu'oster le pied de dessus, mais bien ainsi : avant qu'oster le marc
de dessus. Jehan Thierry complète sa pensée, en ajoutant : « Cotereau
semble qu'il eut entendu du pied de celuy qui foule la vendange;
mais ce mot prelo estoit suffisant pour le détourner de ce faire :
car le fouleur ne foule pas aus pieds la vendange sur le pressoir. »
Si nous acceptons la manière dont Jehan Thierry interprète
Vantequam prelo, etc., nous ne pouvons nous rendre à la raison
donnée que « le fouleur ne foule pas aus pieds la vendange sur le
pressoir». Le fouleur ne pratique pas cette opération sur la partie
de la maie où se trouve installée la presse, mais il y procède à
côté. Sous cette réserve, nous partageons l'avis de J. Thierry, qui,
à l'appui de son opinion, cite diverses autres phrases de Columelle,
dans lesquelles le mot pes ne peut entraîner l'idée de foulage, bien
qu'il soit accolé au mot prelum. L'une de ces phrases est celle-ci :
Tum vinaceorum pes bene prelo expressus proruitur 1 .
1. Columelle, liv. XII, ch. 43.
a64 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
Une autre est la suivante :
Mustum tortivum est quod post primam pressuram vinaceorum
circumciso pede exprimitur 1 .
Dans ces citations, pes aurait la signification peu connue de rai-
sins présentant un tas d'un certain volume. Cela devient évident
quand il se trouve accompagné du génitif vinaceorum. Pes vina-
ceorum serait la quantité de marc susceptible d'entrer dans une
seule et même pressée. « In his exemplis, dit Jehan Thierry, videtur
pes esse quantum semel prélo subjicilur. » Et, pour terminer ses
réflexions, il cite cette phrase de Pline, qui précise bien le fait :
Pressura una culeos vigenti implere débet; hic est pes justus 2 .
Le plus souvent, les mots prelum, lorcular, dénomment le pres-
soir proprement dit, la machine qui presse. Les citations suivantes
le prouvent surabondamment.
C'est le sens, en effet, qu'il faut donner au mot prelum dans un
passage de Varron, dont la traduction est celle-ci :
Quand le raisin est foulé, remettez sous le pressoir les pellicules et
les peaux : on en exprime ainsi ce qui peut y rester de moût, et l'on
augmente d'autant la cuve 3.
*& i
Dans le livre XII de Columelle, les passages sont nombreux où
il est parlé du pressoir comme appareil pressant.
Au chapitre XXVI, ayant pour titre « des Remèdes pour préser-
ver les vins de la piqûre », on lit cette phrase où le mot torcular
ne peut avoir que ce sens :
... Quand on a cueilli et foulé le raisin, avant de soumettre le marc
à l'action du pressoir {priusquam vinacea lorculis exprimanlur), il
faut avoir soin de...
Non moins évident est le sens de prelum dans cette phrase du
chapitre XXVII, où il est question de la manière de faire le vin
doux :
... Enlevez de la cuve où il a coulé, le moût de la mère-goutte,
c'est-à-dire celui qu'on obtient avanl que le raisin ait été soumis au
pressoir (hoc est antequam prelo pressum sit).
1. Columelle, liv. XII, ch. 30.
2. Pline, liv. XVIII, ch. 31.
3. Di /' Igriculture, liv. I, ch. LIV.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 265
Le passage suivant du chapitre XXIX parle également dans le
même sens :
Pour que le moût reste toujours aussi doux que dans sa nouveauté,
prenez la précaution, avant de soumettre le marc à l'action du pres-
soir (anlequam prelo uinacea subjicianlur) de tirer de la cuve, dans
une amphore neuve, un moût très récemment écoulé.
Dans le chapitre XXXIX, on voit intervenir à deux fois diffé-
rentes l'action du pressoir pour la confection du passum (vin de
raisins séchés au soleil) :
Quand les raisins seront desséchés, détacher les grains et les jeter
dans un tonneau ou une cruche, ajouter d'excellent moût jusqu'à ce
qu'il recouvre les raisins. Au bout de six jours, lorsqu'ils auront bu
le liquide et s'en seront gonflés, les soumettre à l'action du pressoir
'sexto die in fiscellam conferre et prelo prcmere) et recueillir ce qui en
sortira; ensuite, fouler le marc en y ajoutant du moût tout frais,
qu'on aura obtenu d'autres raisins restés au soleil pendant trois
jours; alors, mêler et mettre ce marc sous la presse [et subacîam
brisam prelo subjicere) et sans retard renfermer dans des vaisseaux
lûtes le liquide venu en second lieu, pour qu'il ne prenne trop d'âpreté;
puis, vingt ou trente jours après, quand il aura cessé de bouillir, le
tirer au clair dans d'autres vases; aussitôt, plâtrer les couvercles et
les recouvrir d'une peau.
Nous pourrions multiplier les citations où le pressoir intervient
en tant qu'appareil destiné à exercer des pressions; mais ce serait
superflu. Examinons donc tout de suite à quels moments de la
vinification cet appareil était utilisé.
Tous les textes que nous avons produits, et tous ceux que nous
pourrions citer, nous montrent que les Romains se sont servis du
pressoir seulement pour exprimer le moût des graines intactes ou
de celles déjà écrasées par le foulage, et cela avant toute fermen-
tation. Dans aucune phrase, on ne voit l'emploi de cet appareil
pour extraire des marcs cuvés un moût fermenté et transformé
en vin. C'est là un point important, sur lequel nous attirons tout
spécialement l'attention. C'est, en effet, pour arrivera cette démons-
tration que nous avons rédigé le présent article qui complète notre
étude historique sur la vinification.
L'examen de chacune des citations que nous avons faites, montre
bien que telle est la conclusion qui s'impose.
[^ Prenons d'abord la phrase de Varron. Dans le texte de cet auteur,
on voit, avec la dernière évidence, que l'action du pressoir s'exerce
a 66 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
sur des raisins qui viennent d'être foulés. Mais, au sujet de cette
phrase, il convient de se méfier de certains traducteurs. Wolf, par
exemple, ferait croire que le marc pressé a déjà été le siège d'une
fermentation. Il dit, en effet :
Quand le raisin est foulé, remettez sous le pressoir les pellicules
et les peaux; on en exprime ainsi ce qui peut y rester de vin.
Pourquoi parler ici de vin, alors que Varron a pris soin de se
servir du mot mustum, dont l'équivalent en français est moût?
Wolf a commis la même faute dans la version qu'il donne de
la phrase suivante de Varron :
Lorsque le marc ne rend plus, on. coupe tout ce qui déborde le
pressoir, pour le presser de nouveau : le résultat de ce dernier tour
du pressoir s'appelle circumcisitum.
Entre parenthèses, le dit traducteur met : Vin de rognure, alors
qu'il aurait dû écrire : moût de rognure. Mais là, à vrai dire, il
n'était guidé par la présence d'aucun mot faisant connaître la
pensée de l'auteur, et il n'était pas assez viticulteur pour se rendre
compte du mot sous-entendu.
Wolf, du reste, n'est pas le seul qui ait employé improprement
ce mot. Presque tous les traducteurs en ont fait autant, comme on
le verra bientôt. Ils n'ont trouvé à cette substitution aucun incon-
vénient, et ils se sont crus autorisés à la faire. Nous devons relever
l'erreur; car, si nous ne rendions pas au mot mustum sa véritable
signification, notre thèse aurait profondément à souffrir de cette
licence, tout à fait déplacée, quand il s'agit d'un point de science.
Dans la première citation de Columelle, empruntée au chapitre
XXVI, il est dit :
Il faut avoir soin, quand on a cueilli et foulé le raisin, avant de
soumettre le marc à l'action du pressoir, de passer le moût dans
une corbeille (mustum in corbem defundas).
Ici, le texte est précis et la traduction exacte. Il ne peut y avoir
le moindre doute : le marc qui va être pressé n'a pas encore subi
de fermentation. Et s'il fallait un supplément de preuve, on la
trouverait dans la lin du chapitre :
Reliquum mustum, quod invinaceis fuerit expressum, primo quoque
tempore absumito, aut œre commutato.
laissons à la phrase de Columelle extraite du chapitre XXVII.
Il es! aise de voir ici que le pressoir va agir sur des raisins privés
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 267
par le foulage d'une partie de leur moût : l'appareil n'intervient
que pour compléter ce premier résultat. Louis du Bois a traduit
ainsi cette phrase :
... Enlevez, ]de la cuve où il a coulé, le vin de mère goutte, c'est-à-
dire celui que l'on obtient avant que le raisin ait été soumis au pressoir.
Là où il n'y a pas eu de fermentation, il n'y a pas de vin; c'est
donc : moût de mère goutte que L. du Bois aurait dû traduire.
L'examen de la phrase du chapitre XXIX ne peut laisser, non
plus, le moindre doute; car il n'y est nullement question de faire
du vin. Golumelle indique par quel procédé le moût peut se main-
tenir, toute l'année, aussi doux que lorsqu'il est nouveau : « quem-
admodum musium semper dulce tanquam recens permaneat, » tel
est le titre du chapitre. La pression que la machine va produire,
s'exerce sur un marc non fermenté, sur un marc qui vient d'aban-
donner son moût de mère goutte. Le conseil donné a surtout pour
but d'empêcher le mélange du moût qui ne provient pas du pressu-
rage, avec celui qui en découle, précaution indispensable pour a.voir
un produit de qualité.
Passons à la citation extraite du chapitre XXXIX, où il est
parlé à deux reprises du pressoir. Dans les deux passages, il est
de toute évidence que l'appareil agit sur des matières non fermen-
tées : ici, sur des graines intactes et tuméfiées; là, sur ces mêmes
graines déjà pressées. La traduction déjà donnée de ce texte se
résume ainsi :
Au sixième jour, lorsque ces grains seront imbibés de ce moût
jusqu'à en être gonflés, on les mettra dans un petit cabas, et on les
fera pressurer sous l'arbre du pressoir... On versera sur le marc qui
restera, du moût très nouvellement fait... et on foulera... ce marc,
puis on le pressera...
A la vérité, les traducteurs auraient pu nous faire croire que ces
grains ont subi une fermentation; car, sans que rien ne les y incite,
ils dénomment vin ce qui, à la suite de ces deux manœuvres, sort
du pressoir, alors que Golumelle a pris soin de n'employer que le
mot mustum.
La lecture de Caton nous a fait découvrir un texte, dans lequel
il est question du pressoir et où il est facile de se rendre compte
à quel usage cet appareil était employé. Cet auteur, dans son
Economie rurale, au chapitre XXIII, intitulé : « Préparatifs des
268 ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
vendanges», fait connaître une recette pour faire du bon vini.
Nisard donne du passage en question la traduction suivante :
Distribuez dans les futailles tout le raisin intact et sec que vous
avez coupé chaque jour. Si cela est nécessaire, mettez dans le moût
du vin cuit... ou une livre et demie de sel... ou du marbre pulvérisé...
ou de la résine... Du reste, quelle que soit la nature du mélange, vin
cuit, craie ou résine, il faut remuer fréquemment pendant vingt jours,
et le maintenir continuellement en mouvement. Il faut aussi ajouter
dans chaque futaille et par portions égales le vin de second pressurage.
Cette fin n'a pas été traduite comme il convient. Le texte latin
est, en effet, celui-ci :
Tortivum mustum circumcidaneum suo cuique dolio dividito,
addito pariter.
La traduction de cette phrase est sujette à deux critiques : elle
est incomplète, pusiqu'elle ne fait pas entendre que le moût en
question a été exprimé d'un marc dont la portion périphérique a
été taillée et soumise à une nouvelle pression; elle contient un
terme impropre, puisqu'il est parlé de vin, alors qu'il s'agit de moût
(mustum). Nous avons tenu à citer cette version de Nisard, car,
un moment, elle nous a induit en erreur, et a failli nous amener
à une conclusion autre que la véritable.
Il ressort manifestement de tout ce < j ni précède, que, chez les
Romains, le pressoir n'était utilisé que dans les trois circonstances
suivantes :
1° Pour écraser des grains de raisin intacts, gonflés ou non d'un
moût étranger dans lequel ils avaient séjourné;
2° Pour compléter l'action du foulage avec les pieds;
3° Pour parachever l'œuvre d'un premier pressurage.
Caton, Vairon, Columelle et Pline contiennent d'autres passages
où il est question de pressoirs el d'objets pressés. Nous les avons notés
avec soin. Or, nous n'avons rencontré aucun fait qui ne rentre dans
un de ces trois cas. Dans aucun texte latin, nous n'avons vu le
pressoir intervenir pour chasser d'un marc fermenté un vin qui le
gonflait : il était actionné en vue d'extraire des moûts et rien que
îles moûts. Le vin de presse était donc inconnu des Romains.
Nous avons vu qu'en Guyenne, avant l'apparition du vin de presse,
on se livrait à la pratique du pinpin ou à celle du vin lymphatique,
1. Caton, Economie rurale, édition Dubocbet, chap. XXIII, p. 13.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 269
en faisant passer, sur les marcs fermentes et encore dans les cuves,
une ou plusieurs eaux. Les Romains n'ont pu avoir recours aux
mêmes procédés puisqu'ils ne mettaient pas à fermenter en cuves
leurs raisins. Ils vinifiaient tous leurs vins comme nous opérons
pour nos vins blancs, et, comme au Moyen-Age et dans les siècles
suivants, on procédait pour le clairet. Le moût était mis dans des
futailles ou dans des amphores, où, en l'absence de toute partie
solide du raisin, s'accomplissaient les divers actes de la fermentation.
Les Romains n'étaient pas sans utiliser leurs marcs pressés; ils
en faisaient des piquettes. Ils lavaient d'une ou de plusieurs eaux
ces marcs encore fort riches de matières sucrées, et les pressaient;
ils recueillaient ensuite les eaux de lavage et de pressurage dans
des tonneaux ou des amphores, non sans y avoir ajouté diverses
drogues très en honneur à l'époque. C'est dans ces vases que s'opé-
rait la fermentation de ces eaux de lavage.
La piquette des Romains différait donc du « vin de despence »
d'Olivier de Serres, du « pinpin » des Bénédictins, du «vin lympha-
tique » de l'archevêché, en cela que l'eau était incorporée au marc
avant toute fermentation, tandis que, dans ces derniers, l'eau
n'intervenait que lorsque la fermentation était achevée ou presque,
pour chasser le vin du marc.
La lecture des auteurs latins témoigne bien que c'était ainsi que
les Romains opéraient. Voici, d'après la version de L. du Bois,
les conseils que donne Columelle, au chapitre XL, pour faire de
très bonnes piquettes (lora opiima) :
Voyez combien de vin vous aurez fait en un jour, et combien la
dixième partie forme de métrètes; versez ce même nombre de métrètes
d'eau douce sur le marc dont en cette journée vous aurez exprimé
le vin; mettez dans cette eau les écumes du vin cuit jusqu'à réduction
soit de moitié, soit des deux tiers, et la lie déposée dans les cuves :
mêlez le tout ensemble, et laissez toute une nuit macérer cette espèce
de bouillie; le lendemain, vous la foulerez, et, après cette opération,
soumettez-la à l'action du pressoir. Lorsque le liquide sera écoulé,
versez-le dans des tonneaux ou des amphores, et, après qu'il aura
bouilli, bouchez vos vases. C'est surtout dans les amphores que la
piquette se conserve le mieux 1 .
Pline, d'après le traducteur de l'édition Panckoucke, décrit les
piquettes sous le nom de « vins secondaires » :
A vrai dire, ce ne sont pas des vins que les deutcria des Grecs,
nommés par Gaton et par nous lora (piquette) et qu'on l'ait en lais-
1. Columelle, édition de Panckoucke, t. III, p. 263.
270 ETUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
sant, macérer le marc dans l'eau. On les compte cependant parmi
les vins d'ouvriers, Il y en a de trois sortes : 1° on ajoute en eau le
dixième du vin qui a été exprimé, on laisse le marc tremper un jour
et une nuit, et l'on pressure de nouveau; 2° (et, c'est là le procédé
des Grecs) l'eau ajoutée est un tiers du vin qui a coulé des raisins,
mais l'on fait cuire et réduire au tiers ce qui a été obtenu par le
pressurage; 3° on pressure la lie même 1 . Caton appelle ce vin fœcalum.
Tous ces vins durent un an au plus 2 .
La première espèce de piquette décrite par Pline se fabrique
encore de nos jours, ainsi que le fait remarquer le traducteur que
nous avons cité, dans tous les pays de l'Europe, à l'exclusion des
deux autres espèces. C'est là seule décrite par Columelle, et sensi-
blement dans les mêmes termes. A ce propos, nous ferons remarquer
que cet auteur s'est servi, improprement, à deux fois différentes dans
ce chapitre du mot vinum. D'abord, au commencement de la pre-
mière phrase : « voyez combien de vin (quantum vini) vous aurez
fait en un jour »; ensuite, un peu plus loin : « versez ce même nom-
bre de métrètes d'eau douce sur le marc dont en cette journée vous
aurez exprimé le vin (sed quibus unius diei vinum expressum erit). »
Nous avons été assez surpris par la présence répétée de ce mot
vinum dans le texte latin. Quand il s'est agi de corriger un traduc-
teur, nous n'avons pas hésité à le faire, et à remplacer le mot vin
par celui de moût si l'auteur s'est servi du mot mustum. Mais, repro-
cher à Columelle, cet agronome au langage si correct, un terme
impropre nous a paru audacieux. Bien pénétré des pratiques œno-
logiques des Romains et ayant remarqué, d'autre part, que Pline,
dans les conseils qu'il donne pour faire cette même piquette, s'est
servi du mot mustum - - car, il dit : « décima parte aquse addita quse
musii expressa sit » — nous sommes arrivés à cette conviction que,
dans la circonstance, Columelle n'avait attaché aucune importance
au mot dont il se servait. Ce qu'il avait surtout en vue, c'était
d'indiquer la proportion d'eau qu'il convenait de verser sur le marc.
< M , il était aussi vrai de prendre, comme point de départ du calcul,
le moût qui venait de s'écouler, ou le vin qui allait se faire.
Sous le bénéfice de cette observation, on peut affirmer que, dans
les textes des auteurs latins qui ont parlé des vins secondaires ou
piquettes, il ne se rencontre également rien indiquant que les
Romains aient fabriqué des vins treuillis. Ils ont pressé les marcs
en vue de faire fermenter les moûts qui en sortaient, mais ils n'ont
1. Probablement après l*avoir délayée avec de l'eau.
2. Livre XIV* en. XII, p. 235.
ÉTUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION 27 1
pas pressé de marcs fermentes, attendu qu'ils ne les soumettaient
pas à la fermentation.
Telles sont les conclusions qui se dégagent de nos recherches
dans les agronomes latins.
"S 1
Si nous jetons les yeux sur l'ensemble de notre travail, nous
voyons :
Que les Romains, ne faisant pas fermenter leurs marcs, ne pou-
vaient en retirer du vin;
Que les Bordelais du Moyen-Age, bien que livrant à la fermenta-
tion leurs marcs rouges, trouvaient plus pratique d'en extraire le
vin à l'aide de lavages successifs, plutôt que de le faire sortir au
moyen du pressoir;
Qu'il faut arriver à la fin du xvi e siècle pour voir, en Guyenne,
le pressoir être utilisé, au lieu et place de l'eau, pour chasser le vin
restant dans les marcs.
Gela nous amène à nous poser la question suivante : Etant donné
que le pressoir est un appareil connu des Grecs et des Romains,
comment se fait-il qu'on ait attendu si longtemps avant de s'en
servir pour presser les marcs fermentes?
La première raison est d'ordre médical; et bien qu'aucun fait
précis ne vienne l'appuyer, nous n'hésitons pas à la produire à
cause de sa vraisemblance.
Chacun sait que dans les cuves dont on vient d'écouler le vin,
se produisent des cas fréquents d'asphyxie due au gaz acide carbo-
nique, issu de la fermentation alcoolique. Et, bien souvent, en
quelques minutes, ce n'est pas une seule mort que l'on a à déplorer,
mais deux et quelquefois davantage. De nos jours, la cause de
ces accidents, si prompts et si terribles, est parfaitement connue;
et, néanmoins, il ne se passe pas d'année sans qu'on entende parler
de malheureux vignerons qui tombent asphyxiés au fond des cuves.
A plus forte raison, le danger était-il plus considérable, autrefois,
alors que l'on n'était pas fixé sur la nature du gaz méphitique,
ni même sur sa présence. A la fin du xvm e siècle, les savants
entrevoient la cause, mais sont loin de la préciser. Un docteur de
l'époque, du nom de Sauvages, dont le traité de Nosologie est resté
longtemps classique, écrivait en 1771 :
Il faut attribuer cet effet à un esprit que l'on appelle gas sylvestre
qui s'exhale du moût '.
1. Nosologie de Sauvages, t. II, p. 313.
272 ETUDES HISTORIQUES SUR LA VINIFICATION
Il est donc fort probable qu'en présence des accidents mortels
et inexpliqués qui survenaient naguère, quand on pénétrait, pour
en exl raire les marcs, dans une cuve vide de vin, mais encore pleine
de gas sylvestre, nos aïeux, en gens prudents, ont pensé de ne pro-
céder à l'enlèvement de ces marcs qu'après le complet dégage-
ment de ce gas. Mais, attendre la disparition de ce dernier, c'était
s'exposer à laisser aigrir le contenu des cuves. Alors, ils ont ima-
giné, une fois le premier vin écoulé, d'inonder d'une certaine quan-
I ité d'eau les marcs, et de recommencer, si besoin était, l'opération.
Le temps nécessaire pour que le lavage des marcs s'effectuât com-
plètement, permettait à Vesprit, quel que fût son nom et sa mali-
gnité, de déloger; et alors, on pouvait pénétrer sans danger dans
les cuves.
Il est évident que lorsqu'on a pu se rendre compte des causes
de l'asphyxie, de la nature du gaz qui agissait et des moyens à
employer pour éviter l'intoxication, la crainte de faire pénétrer
des hommes dans une cuve disparut peu à peu; et, dès lors, on
confia aux pressoirs le soin d'extraire des marcs fermentes le vin
qui y était encore retenu.
On peut invoquer une seconde cause, mais celle-ci ne s'applique
qu'aux petits vignobles appartenant à de modestes vignerons.
Ceux-ci auraient conservé le lavage systématique des marcs pour
se dispenser de l'achat de pressoir, qui, même bien que rudimen-
taires, ont toujours été des appareils relativement coûteux. Ils
évitaient cette dépense, en faisant des piquettes pour leur propre
consommation et celle de leurs ouvriers.
On nous apprend que le lavage des marcs, en vue d'extraire le
vin y contenu, est encore en honneur chez de petits propriétaires
du Bazadais, qui, pour diminuer leurs frais d'exploitation, font
l'économie d'un pressoir. Ils passent, dans leurs cuves vides de vin ;
mais encore chargées de marcs fermentes, des eaux successives;
et, comme leurs ancêtres, font usage pendant une partie de l'année,
d'un lymphatique pinpin qui ne leur monte pas à la tête, mais qui,
néanmoins, les soutient dans leurs travaux agricoles.
D r Georges MARTIN.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON
EN GUYENNE
PENDANT LES PREMIERES ANNEES DU REGNE DE HENRI IV
(i58 9 -i5 9 4)
(Suite.)
L'affaire de Bourg est plus compliquée. Nous y voyons intervenir
le duc d'Épernon. L'attitude équivoque de ce personnage ne cessait
d'inspirer les plus graves inquiétudes aux Bordelais. ( Soubs pro-
messe de faire la guerre a ceus de la Ligue, nous dit Gruseau, il
investissoit la ville de Bordeaus et paaïsi.»
En juillet, alors que Henri IV pensait le voir arriver auprès de
lui 3, il fit un voyage en Gascogne, accompagné de nombreuses trou-
pes 3, dont il offrit le concours à Matignon 4. Celui-ci, se défiant d'un
tel allié, déclina ses offres et le fit surveiller d'assez près, si bien
qu'Épernon rentra dans son gouvernement sans avoir pu rien faire à.
Quand il était dans le Midi, Montmorency, menacé par les Espagnols,
lui demanda son concours. Il refusa, sous le prétexte qu'il allait rejoin-
dre le Roi 6. En septembre, en effet, il remonta vers le Nord.
Au retour, le passage de ses troupes dans les environs de Bordeaux
fut signalé par un acte de brutalité sans précédents : un de ses
officiers, un repris de justice, que l'on appelait le capitaine Gascon 7,
1. Cruseau, op. cit., t. I, p. 32.
2. Lettre de Henri IV à Matignon, du 20 juillet 1590. Berger de Xivrey, Recueil des
lettres missives, t. III, p. 219. — Épernon avait annoncé sa venue au Roi dans une lettre
datée de Saintes, 4 mai 1590. Arch. hisl. de la Gironde, t. IV, p. 235.
3. Lettre de Henri IV à Matignon, du 20 juillet. Berger de Xivrey, op. cit., t. III,
p. 219.
4. Lettre d'Épernon au Roi, datée de Caumont, 27 juillet 1590. Arch. hisl. du départ,
de la Gironde, t. VII, p. 207.
5. Lettre de Matignon au Roi, du 13 novembre 1590. Arch. hisl. du départ, de la
Gironde, t. VII, p. 213.
6. Lettre de Henri IV à Montmorency, du 8 octobre. Berger de Xivrey, op. cit.,
t. III, p. 263.
7. « Mesturrieu, natif de Medoc, surnommé le capitaine Gascon, qui avoit esté
condamné aux galères austrefois, et a présent guidon de la compagnie de chevauls
legiers du capitaine Miran. » Cruseau, Chronique, t. I, p. 29.
19
•2~f\ LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
après avoir déjeuné au château de Vayres i avec un conseiller à la
cour, Pierre de Barre, profita de la circonstance pour enlever ce
dernier, au sortir de tables. 11 voulait s'en servir comme otage,
afin d'obtenir la mise en liberté d'un de ses frères, retenu prisonnier
à la Conciergerie pour quelque crime de droit commun 3. La Gour
écrivit au duc d'Épernon, lui envoya un huissier; mais il fallut dépu-
ta- auprès de lui afin d'obtenir la mise en liberté de Pierre de Barre,
qui reparut au Parlement près d'un mois après son aventure, le
26 octobre, « aveq les larmes a l'œuil, sans qu'il peust dire mot»4.
C'est en vain que la Cour voulut se faire livrer le capitaine Gascon;
elle ne put l'obtenir 5.
Deux ou trois jours à peine s'étaient écoulés depuis que Pierre
de Barre était rentré au Parlement, quand Bourg fut surpris par un
parti de Ligueurs 6, commandé par un capitaine Desroys7- Le com-
mandant de la place, La Jouizière, se réfugia dans le château, où il
tint bon jusqu'à l'arrivée des secours 8. Le capitaine Gourgues
accourut le premier, à la tête de deux cent cinquante hommes de
Bordeaux et se jeta dans le château. Bientôt après, Épernon y péné-
trait à son tour à la tête de trois cents cavaliers. Il en ressortit
presque aussitôt 9. Mais sa présence épouvanta les Ligueurs, qui
s'embarquèrent à la faveur de la nuit et se réfugièrent à Blaye 10.
Le lendemain Épernon revint et la garnison le laissa entrer sans
1. Vwjres (Gironde, canton de Libourne). Ce château appartenait à Ogier de Gour-
gues.
2. Cruseau, op. cit., t. I, p. 29. — Reg. secrets. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 276. — Lettre du Parlement au Roi, 25 octobre 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. VII,
p. 209. — Lettre de Desaigues au Roi, 17 novembre 1590. Ibid., t. VII, p. 218.
3. Cruseau, Chronique, t. I, p. 30. — Lettre du Parlement au Roi, du 25 octobre 1590.
Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. VII, p. 209.
4. Cruseau, op. cit., t. I, p. 30.
5. Lettre du Parlement du 25 octobre. — Lettre de Desaigues au Roi, du 17 no-
vembre 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. VII, p. 218.
6. Le 28 octobre, selon Cruseau, op. cit., t. I, p. 31. — Le 29, selon de Lurbe, Chro-
nique bordeloise, f° 51 v°. — « De nuict, » selon Darnal, Supplément des Chroniques de
la noble ville et cité de Bourdeaus, p. 102.
7. Il obtint «1rs lettres d'abolition en «laie du 27 octobre 1594, enregistrées au Parle-
ment de Bordeaux le 26 août 1595. Arch. de la Gironde, B -10, 1° 120 v°. — L'éditeur
de la Chronique de Cruseau lit son nom De Croix. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 31, parle
aussi d'« ung nommé Hosten ». — - Selon Brantôme, le chef des Ligueurs se serait nommé
l.antifaure et aurait agi à l'instigation de Lanssac. Brantôme, Grands capitaines, édit.
Lalannc, t. V, p. 168.
s. Lettre de Matignon au Roi, 13 novembre 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. VII,
p. 213. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 31. ■ — Brantôme, op. cit., p. 168.
9. Lettre de Matignon, du 13 novembre.
10. Ibid. — Lettre du Parlement au Roi, du 15 novembre 1590. Arch. hist. du départ,
de la Gironde, t. VII, p. 216. — Brantôme, op. ci}., p. 168. — La Colonie (J. M. de),
Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, t. II, p. 34, prétend
que les Ligueurs qui avaient surpris Bourg se retirèrent à Créon et de là allèrent s'em-
parer de Rions. C'est absolument inexact. La prise de Rions a précédé celle de Bourg
il ce ne sont point les mêmes capitaines qui ont conduit les deux opérations.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 2~Ô
défiance dans la ville et dans le château i. A peine y fut-il qu'il en
chassa Gourgues et La Jouizière « par le poing » 2 et qu'il s'établit
dans la place, où il laissa Campagnol à la tête d'une bonne gar-
nison 3. Il garda seize prisonniers que les royalistes avaient faits, en
relâcha douze et envoya en tout et pour tout au Parlement de
Bordeaux «quatre belistres », dont l'un mourut dès son arrivée 4.
Quand Matignon, de retour à Bordeaux, demanda au duc d'Éper-
non de lui rendre la place, celui-ci s'y refusa obstinément 5. En 1592,
il se mit à y lever un péage 6. Et ce n'est que beaucoup plus tard
que, sur l'ordre du Roi, il la remit à Roquelaure7-
A la fin d'octobre 1590, la situation était donc des plus graves.
Environnés d'ennemis de tous côtés, les Bordelais commençaient
à éprouver les effets de leurs courses, qu'ils poussaient jusqu'aux
environs immédiats de la ville. Enfin le bruit se répandit qu'il y
avait des traîtres à l'intérieur de Bordeaux et qu'ils s'apprêtaient
à livrer aux rebelles l'une des portes de la ville 8.
Le 3 novembre, Matignon arriva 9. Il se mit en devoir aussitôt de
dégager les abords de sa capitale. A peine y demeura-t-il quelques
jours, pour laisser le temps d'arriver à Favas et à La Force qui lui
amena six ou sept cents arquebusiers et cinquante à soixante
cavaliers 10. Et tout aussitôt il repartit avec ses quatre canons pour
aller assiéger Rions «. Après avoir battu la place de cent vingt coups
de canon, il y fit une brèche. C'est en vain que les assiégés, dans une
sortie désespérée, ravagèrent la partie du camp de Matignon où
1. Lettre de Matignon, du 13 novembre.
2. Cruseau, Chronique, t. I, p. 31.
3. Brantôme, op. cil, p. 169. — Girard, op. cit., t. I, p. 297. — Ce dernier prétend
qu'Épernon garda La Jouizière à son service. C'est inexact. Ce capitaine porta la lettre
adressée par Matignon au Roi le 13 novembre. Plus tard on le retrouve à Saint-Macaire.
4. Lettre de Desaigues au Roi, 17 novembre 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde,
t. VII, p. 218.
5. Cruseau, Chronique, t. I, p. 31. Brantôme, op. cit., pp. 169 et sq.
6. Lettre d'Épernon au Parlement, du 18 janvier 1592. Arch. hist. du départ, de la
Gironde, t. X, p. 574.
7. Brantôme, op. cit., p. 169.
8. Lettre du Parlement au Roi, du 25 octobre 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde,
t. VII, p. 209. — Sans doute s'agit-il de la porte Saint-Julien, auprès de laquelle, au
dire de Gaufreteau, les ligueurs de Marmande faisaient ferrer leurs chevaux en plein
jour. Il raconte ce fait immédiatement après la prise de Rions, qu'il place en 1592.
Et il ajoute que Matignon fit démolir le prieuré de Saint-Julien, voisin de cette porte.
Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I, pp. 305 et 306.
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 32.
10. Lettre de Matignon au Roi, du 13 novembre 1590. Arch. hist. du départ, de la
Gironde, t. VII, p. 213.
11. Cruseau, Chronique, t. I, p. 34. Le 13 novembre, Matignon écrit encore au Roi, de
Bordeaux. Cf. note précédente. — Le 15, le Parlement écrit au Roi : « Rions... auquel
le sieur maréchal de Matignon s'achemine ». Arch. hist. de la Gironde, t. VII, p. 216.
Et le 17, Desaigues : « M. le Mareschal... s'en va assiéger Rions. » Ibid., t. VII, p. 218.
276 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
se trouvait l'artillerie. Ils n'en furent pas moins obligés de se rendre
« vie et bagues sauves »>.
Dès que Rions fut pris, probablement sans repasser à Bordeaux,
Matignon se rendit en Périgord.
En décembre, il passa la Dordogne à Branne 3. A Périgueux l'on fut
très inquiet, car on ne savait s'il n'allait pas venir attaquer la ville.
Mais il s'arrêta à Mussidan3. Cependant les consuls de Périgueux
appelaient de tous côtés au secours. Pompadour arriva bientôt avec
« un grand nombre de noblesse et gens de pied ». 11 fit occuper Saint-
Astier 4, afin d'en faire un poste avancé entre Matignon et Périgueux.
Le 24 décembre arriva do Quercy i'avant-garde de Montpezat,
conduite par Monréal. Montpezat suivait; mais, avant qu'il fût
à Périgueux, Mussidan s'était déjà rendue, après avoir essuyé trois
cent cinquante coups de canon et après même qu'il y fut entré un
secours malheureusement insuffisants.
Matignon menaça de continuer sa marche en avant, et le 2 janvier
lis consuls de Périgueux envoyèrent un renfort de cinquante arquebu-
siers à Saint- Astier. Il fut inutile. Les royalistes se retirèrent 6. Le 7
janvier, le maréchal était à Libourne7. De là il dut gagner Bordeaux.
IV. — Événements de Villeneuve et d'Agen.
Matignon en Gascogne.
A peine Matignon avait-il quitté la Gascogne que les Ligueurs y
reprenaient l'avantage 8. Avee une armée composée d'un millier
de fantassins, de cent cinquante cavaliers et de deux canons, ils
couraient le pays « et tout leur cède et obeyt, fors quelques villes
principalles, desquelles les enemys guastent et detruysent le plat
pays et environs a la grand foule et ruyne du peuple «9.
Les deux villes principales des royalistes, Fleurance 10 et Gondom,
il aient fort menacées.
1. Cruseau, Chronique, t. I, p. 34. — Lurbe (de), Chronique bordeloise, i° 52.
2. Branne (Gironde, arrondissement de Libourne).
3. Alussidan (Dordogne, arrondissement de Ribérac).
4. Sainl-Aslier (Dordogne, arrondissement de Périgueux).
5. Arch. de Périgueux, FF 174. — Recueil de titres... employés dans le Mémoire sur
la constitution politique de la ville et cilé de Périgueux, p. 523.
6. Ibld.
7. Lettre de Matignon aux jurats de Saint-Émilion, datée de Libourne 7 janvier 1591.
Arch. hisi. du départ, de la Gironde, t. XXXV, p. 151.
8. Lettre de Bai-anneau, du 27 décembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIII, p. 236.
U. Lettre des consuls de Condom à Matignon, du 9 janvier 1591. Arch. de Monaco,
J* 21, f» 363.
10. Fleurance (Gers, arrondissement de Lectoure).
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 277
A Fleurance ; grâce à la vigilance de Baranneau qui y commandait,
l'élection des consuls s'était bien passée l Mais il avait été contraint
de laisser entrer un Jésuite dans la ville pour y prêcher l'Aventa,
et celui-ci s'était mis à parler « plus sedisieuseman que nul qui soet
a Paris, jusques a dire que il n'i a pas de paradis pour Hanri de
Valoes»3. Baranneau s'était vu contraint de le chasser 4.
Quant à Condom, immédiatement après le départ de Matignon,
les Ligueurs l'avaient très sérieusement menacées. Et depuis il la
tenaient comme assiégée au moyen d'une série de petites garnisons
établies tout autour: à Larressingle 6 qu'ils occupaient déjà avant
que le maréchal eût quitté le pays 7 ; à Valence 8, qu'ils fortifiaient
et où ils avaient fait entrer trois ou quatre cents hommes 9; à
Barrère 10 enfin. De là ils ne cessaient de menacer continuellement
Condom où la population était épuisée par les veilles consacrées à
la garde de la ville n.
Le péril était général jusqu'aux extrémités de la province,
jusqu'à Bayonne, où l'on voyait les Espagnols faire de grands
préparatifs, à Pampelune et au Passage^ et « ilz ne font pas
scrupule de dire que ce printemps ilz nous viendront veoir en
ceste ville » i3.
En Agenais également la Ligue gagnait du terrain : depuis long-
temps, Villeneuve-sur-Lot donnait des inquiétudes à Matignon.
Dès le mois d'octobre 1589, Du Faur de Pujols lui écrivait que
u partie des consuls de Villeneufve son très mal affectionnez au
1. Lettre de Baranneau, du 27 décembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 236.
2. Ibid.
3. Lettre de Fontrailles à Matignon, datée de Lectoure 23 décembre 1590. Arch. de
Monaco, J* 21, f° 319.
4. Lettre de Baranneau, du 27 décembre. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 236.
5. Lettre de Matignon au Roi, du 13 novembre 1590. Arch. hisl. du départ, de la Gi-
ronde, t. VII, p. 213.
6. Larressingle (Gers, canton de Condom).
7. Ordonnance du 2 octobre. Gardère (J.), Larressingle en Condomois, dans Revue de
Gascogne, t. XXXII, p. 301.
8. Valence (Gers, arrondissement de Condom).
9. « Ils fortifient Valence et i a de troes a quatre sans homes dedans. » Lettre de
Fontrailles à Matignon, de Lectoure, 23 décembre 1590. Arch. de Monaco, J* 21, f° 319.
— Cf. aussi lettre de Dufranc à Matignon, du 6 janvier 1591 {Arch. hist. de la Gironde,
t. XLIV, p. 239) et lettre du même au même, du 27 décembre 1590. Arch. de Monaco,
J* 21, f° 329.
10. Barrère (Lot-et-Garonne, canton de Mézin, commune de Réaup). Lettres de
Dufranc, du 6 janvier 1591 (Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 239) et du 27 dé-
cembre 1590 (Arch. de Monaco, J* 21, f° 329).
11. Lettre de Dufranc, du 6 janvier 1591. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 239.
— Lettre des consuls de Condom à Matignon, du 9 janvier. Arch. de Monaco, J* 21,
f° 363.
12. Le Passage (Espagne, Guipuzcoa).
13. Lettre de La Hillère, gouverneur de Bayonne, à Matignon, de Bayonne, 3 jan-
vier 1591. Arch. de Monaco, J* 21, f° 339.
278 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
service du Roy et vostre et que, s'ils pouvoint, leur ville seroit entre
les mains de la Ligue » 1. En 1590, quand le Parlement y fit porter
les déclarations royales qu'il venait d'enregistrer, la publication en
fut empêchée par un soulèvement 2. Enfin, l'élection des consuls
pour 1591 acheva de révéler les dispositions de bon nombre des
habitants. Les consuls sortants tenaient à rester au pouvoir. Sous
le prétexte que la ville était menacée, ils y firent entrer, le jour
même des élections, soixante arquebusiers conduits par des chefs
ligueurs, qu'ils logèrent chez les habitants royalistes afin de les
intimider. Ils désignèrent alors comme leurs successeurs « toutz les
plus grands Ligueurs manifestes de la ville ». L'élection faite, les
habitants protestèrent. Et l'on aboutit à un accord aux termes
duquel les anciens consuls étaient maintenus pour un an, « qui est
le point ou ilz vouloint venir » 3 .
Villeneuve cependant ne se déclara point dès lors pour la Ligue ;
ce n'est qu'un an après, sans doute encore à l'occasion du renouvelle-
ment des consuls, qu'elle embrassa ouvertement le parti de l'Union '*.
Les royalistes, de leur côté, ne laissaient point en repos les villes
rebelles, et leurs entreprises sur Agen sont alors continuelles.
Ils y étaient encouragés par les dissentiments qui existaient
entre Monluc et les Ligueurs. Lorsque, menacés par Matignon, en
octobre 1590, les Agenais avaient appelé Monluc à leur secours 5,
celui-ci, auquel ils réclamaient une couleuvrine prêtée par eux 6,
n'était revenu que pour les brutaliser : comme il voulait mettre une
garnison dans un village des environs d'Agen, à Bajamont7, et que
les habitants du lieu s'y étaient refusés, il les menaça de son canon,
se saisit des plus notables d'entre eux et fit mander à Agen l'exé-
cuteur des hautes œuvres 8. Matignon écrivait alors au Roi: «Il
n'aura plus telle créance et autorité dans icelle [ville d'Agen] qu'il
en a en ordinaire et il n'ozerà se mettre en1 re les mains de ce peuple
la 9. » Monluc ne s'entendait pas mieux avec la noblesse ligueuse, et,
1. Lettre à Matignon, datée de Pujols 4 octobre 1589. Arch. de Monaco, J* 21, f°208.
2. Lettre du Parlement au Roi, du 9 février 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde,
t. IV, p. 230.
3. Rapport à Matignon, du 7 janvier 1591. Arch. Iiisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 241,
•t. Lettre de Matignon au Roi, du l janvier 1592. Arch. hist. du départ, de la Gironde,
t. X, p. 571. — Arch. d'Agen, BB 37, ï° 144.
5. Monluc était, alors à Domme. Arch. d'Agen, BB 37.
6. Lettre de Matignon au Roi, 13 novembre 1590. Arch. hist. du départ, de la Gironde,
t. VII, p. 213.
7. Bajamont (Lot-et-Garonne, canton d'Agen).
8. Arch. d'Agen, BB 37, f° 72.
9. Lettre de Matignon au Roi, du 13 novembre 1590. Arch. hist. du départ, de la
Gironde, t. VII, p. 213.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 279
quand Agen faillit être pris par les royalistes, le 5 janvier 1591,
plus d'un gentilhomme l'accusa d'avoir trahi la ville i.
Cette surprise du 5 janvier fut précédée d'une autre tentative qui
eut lieu dans la nuit du 6 décembre 1590. Un millier de royalistes
« conduisans plusieurs eschelles, charettes, petartz et saussisses »
arrivèrent jusque sous les murs d'Agen. Mais ils fuient « rompeus et
disippés miraculleusement par la veneue inoppinée de monseigneur
le marcquis de Villars... lequel arriva ce mesme soir, heure tarde,
en ceste ville » 2 .
Cet échec ne découragea point les royalistes. Dans la nuit du
4 au 5 janvier 1591 3 ils revinrent, au nombre de cinq à six cents 4 ?
sous la conduite de Saint-Chamarand et de Favas & .
Vers cinq heures du matin 6, grâce à la complicité des gardes qui
ne donnèrent point l'alarme, ils escaladèrent le pont de la Garonne,
firent sauter la porte qui le commandait et se répandirent dans la
ville aux cris de : « Vive le roy ! Theue ! Theue i ! » Ils poussèrent
jusqu'à la Grand'Place, où se trouvait l'artillerie de la ville 8 , dont
ils s'emparèrent 9. Mais, au lieu de rester groupés autour de leurs
chefs, les soldats se dispersèrent pour aller piller la ville '». Les
Agenais alors se ressaisirent, élevèrent des barricades " et marchè-
rent à l'ennemi. Us trouvèrent Saint-Chamarand et son fils aban-
donnés des leurs, et les tuèrent 12. Cependant Favas rallia ce qu'il
put des royalistes et battit en retraite vers la porte par où ils étaient
entrés 1 3 . Ils sortirent d'Agen à dix heures du matin *4, y laissant une
1. Rapport du 7 janvier 1591. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 241.
2. Arch. d'Agen, BB 35, f° 99 v°.
3. Compte rendu officiel agenais (Arch. d'Agen, BB 37, f° 80 v°), publié in extenso
par Tholin, La ville d'Agen pendant les guerre» de religion du xvi e siècle, dans Revue
de l'Agenais, t. XIX, p. 126. Lettre de Dufranc, du 6 janvier. Arch. hist. de la Gironde,
t. XLIV, p. 239. — Lettre de Tanet du 8. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 244.
4. Rapport du 7 janvier. — Le compte rendu agenais doit exagérer quand il dit do
1,200 à 1,500.
5. Les noms de ces chefs nous sont donnés par le rapport du 7 janvier, et les lettres
de Dufranc et de Tanet.
6. Entre quatre et cinq heures, selon la lettre de Dufranc du 6 janvier. Entre cinq
et six, selon le compte rendu officiel agenais.
7. Compte rendu agenais. — Mémoires du consul Trinque, p. 12. — Lettre de Tanet,
du 8 janvier.
8. Compte rendu agenais.
9. Rapport à Matignon, du 7 janvier.
10. Ibid.
11. Compte rendu agenais. — Mémoires de Trinque, p. 12. — Lettre de Tanet.
12. Rapport du 7 janvier. Trinque s'attribua l'honneur d'avoir tué lui-même Saint-
Chamarand. Mémoires de Trinque, p. 12.
13. Rapport du 7 janvier, Aubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. IX, p. 150.
Cet auteur rapporte son récit, assez inexact d'ailleurs, à l'année 1593.
14. Compte rendu agenais.
280 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
quarantaine des leurs i. Les Agenais, de leur côté, comptaient envi-
ron cinquante morts 2 , dont plusieurs notabilités; le sergent-major
de la ville, Pierre Corne, qui avait pris une grande part à la tra-
hisons, avait été tué 4. Villars et Monluc, qui étaient à Miradoux5,
tramant quelque entreprise contre Fleurance ou Condom, rentrè-
rent en hâte à Agen G . Ils s'occupèrent à mettre à la raison des
paysans qui étaient accourus, le 5 janvier, au secours de la ville et
qui ne faisaient que la piller depuis sa délivrance 7.
Le bruit de l'échec des royalistes se répandit assez lentement :
le G, on croyait encore à leur victoire à Condom, et nous avons
publié une curieuse lettre de Dufranc, qui traduit ce sentiments.
Il conclut en suppliant Matignon de venir afin d'achever l'œuvre
commencée par ses lieutenants.
Quand on sut la vérité, la présence du maréchal parut encore plus
nécessaire.
Aussi le voyons-nous partir, au mois de mars, afin d'aller rassurer
les populations de Gascogne 9. Le 26 mars, il passe à Gasteljaloux,
où Favas ordonne d'apprêter pour ses troupes onze cents pains et
un tonneau de vin « afin qu'elles n'arrêtent ici ni aux paroisses de
cette juridiction, et, ce fesant, éviter le dommage et ruine que lesd.
troupes y apporteraient en y séjournant » 10.
Quelques temps après, il était à Condom 11 ; mais il dut y rester
quelques jours à peine.
Les Ligueurs, en effet, tramèrent une entreprise contre Bordeaux,
et, dès h; 12 avril, Matignon y rentrait en toute hâte avec ses lans-
quenets, «pençant trouver la ville en garbouil » 12.
Cruseau prétend que cette alerte était illusoire. Cependant, le
26 avril et le 2 mai, nous voyons Matignon se rendre au Palais et,
1. Rapport du 7 janvier, p. 357. Cruseau, Chronique, t. I, p. 38, donne le chiffre
invraisemblable de 400 morts.
2. Mémoires du consul Trinque, p. 12.
3. Compte rendu officiel agenais.
•1. Rapport à Matignon, du 7 janvier, p. :>">7.
5. Miradoux (Gers, arrondissement de l.ectoure).
6. Rapporl «lu 7 janvier. — Lettre de Tanet.
7. Ibid. ■ Ibid.
8. Lettre du «i jan\ ier. Arch. hist. de la Gironde, t. XI. IV, p. 239. — Cette tel tre pour-
i ni .i la rigueur être considérée comme une exeuse à l'erreur, évidemment voulue, de
Caillière, qui prétend qu'Ageri fui prise par les royalistes. Histoire du mareschat de
Matignon, p. 306.
9. 11 étail également appelé par Catherine de Bourbon, effrayée de la prise d'Aire
in Gascogne par les Ligueurs. Cl. l'oeydavant, Histoire des troubles survenus en Béarn,
i. 11, p. 275. Catherine alla à la rencontre de Matignon jusqu'à Mont-de-Marsan, où
elle fui -aluee par Claudine Lixant. Ibid., p. 278.
10. Samazeuilh, Monographie de la ville de Casleljaloux, p. 133, note.
11. Ibid.
12._Cruscau, Chronique, t. I, p. 43.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 281
en raison du « péril auquel estoit la ville pour les entreprinzes qu'i
faisoint les Hespagnolz et Ligués », demander la construction de
six moulins, d'un magasin de blé et d'un de poudres, et en outre
l'introduction de cinquante chevau-légers dans la ville. Et le Parle-
ment jugea ces précautions si nécessaires qu'il décida de faire
construire l'un des moulins à ses frais t.
Pendant un certain temps encore Matignon séjourna à Bordeaux,
où il s'occupa de faire agréer par le Parlement un emprunt forcé
de 40,000 écus sur les Aisés de Guyenne, dont nous reparlerons. Et
au commencement de juin, il fut appelé en Périgord.
V. — Matignon en Périgord.
Ge sont les intérêts personnels de Geoffroy de Vivant qui appe-
lèrent Matignon en Périgord.
Ge capitaine s'était emparé de Domme * le 25 octobre 1588 3.
Gomme il était absent, servant alors dans l'armée du Roi '■*, le
24 août 1590 un parti de Ligueurs, sous la conduite de Tayac, de
Belcaire et de Palevézi, s'emparèrent du château de Domme-
vieille 5 , distant de la ville de deux cents pas environ .
Les ennemis ne s'étaient cependant pas emparés de la tour Brune,
sise tout en haut du château, et que Vivant «avoit fait accommoder
en citadelle » i. Un certain capitaine Goste s'y enferma avec une
poignée d'hommes 8 et y soutint un véritable siège.
Tandis que Thémineso se jetait dans la ville de Domme, afin de la
préserver d'un coup de main. Montpezat |0 , puis Monluc ", accou-
1. Cruseau, Chronique, t. I, p. 44.
2. Domme (Dordogne, arrondissement de Sarlat).
3. Chroniques de Tarde, p. 303. Il fit alors inscrire sur une des portes : ,
Plutôt le Pape quittera Rome
Que le Vivant ne quitte Dôme.
(Chroniques de Tarde, p. 319, note 1.)
4. Fails d'armes de Geoffroy de Vivant, p. 65.
5. Chroniques de Tarde, p. 310. — Faits d'armt s, p. 65. Os deux textes donnent la
date du 24 août. Celle du 23 nous est donnée par un Etui des frais faits à Domme par
Vivant, publié par Charrier (Gust.J, Domine, dans Bulletin de la Société historique... de
Périgord, t. XX IX, p. 322.
6. Lettre de Monluc à Philippe II, du camp de Domine 12 décembre 1590, dans
Bulletin de la Soc. hisl. de Périgord, t. VI 11, p. 87.
7. Faite d'armes, p. 65.
8. Chroniques de Tarde, p. 310. — Faits d'armes, p. 65.
9. Il arriva le 27 août à Domme. Chroniques de Tarde, p. 31 1. — Etal des frais fails
à Domme, dans Bulletin de la Soc. hisl. de Périgord, t. XXIX. p. 322.
10. Il arriva le 28 août. Chroniques de Tarde, p. 311.
11. Il arriva le 12 septembre avec 100 maîtres, 12,000 arquebusiers el 2 canons. Chro-
niques de Tard':, p. 313. — Quelques jours avant son arrivée, Thémines avait battu
un parti de ligueurs alors <|u'ils essayaient de traverser la rivière à gué devant Domine
(7 septembre). Chroniques de Tarde, p. 31','. Faits d'armes, p. OG.
•l82 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUTENNE
raient du château, afin de renforcer les Ligueurs et d'activer le siège
de la tour Brune, où ils parvinrent à faire une brèche. La situation
devenant intenable, le 14 septembre, Goste s'échappa en faisant
sauter la tour i.
Les Ligueurs tournèrent alors les canons du château contre la
ville. Mais les chefs de l'un et de l'autre parti se retirèrent bientôt a.
Il ne resta plus qu'une garnison ligueuse dans le château, une
royaliste dans la ville, qui se canonnaient mutuellement 3.
Mis au courant de la situation, Vivant, alors à l'armée royale,
ainsi que nous l'avons dit, obtint de Henri IV, non seulement
l'autorisation de rentrer à Domine, mais encore un ordre destiné à
Matignon et lui prescrivant d'aider à reprendre la place t *.
Geoffroy de Vivant se rendit à Bordeaux, où il fit pressentir
avant son arrivée le maréchal par des amis communs 5. Ce dernier,
qui avait alors bien d'autres occupations, ne montra qu'un très
médiocre enthousiasme à la pensée de cette expédition. Ce n'est
qu'après d'« infinies traverses, oppositions, longueurs, remises et
despences » 6 que Vivant parvint à le décider.
Encore Matignon essayait-il de gagner du temps et différait-il
de jour en jour son départ. Vivant dut recourir à la ruse : Il lui fit
«par importunité » embarquer son artillerie : sur des vaisseaux
dont il prit le commandement; mais il se mit à naviguer avec une
telle rapidité que le maréchal n'eut plus de ses nouvelles et dut se
précipiter à la poursuite de ses canons « plus viste que son humeur
— autrement fort lente — ne requeroit » 8.
1. Chroniques de Tarde, p. 313. — Fails d'armes, p. 66.
2. Moulue se retira le premier, le 18 septembre. Chroniques de Tarde, p. 314. D'autres
(lui- ligueurs suivirent son exemple (ibid., p. 311) et Montpezat partit le 29 septembre.
Etats '1rs Irais... cf. page précédente note 4; Chroniques de Tarde, p. 314. — Thémines
s.' retira a son tour. Faite d'armes, p. 07. — Les Ligueurs ne quittèrent Domme que
poui aller camper à uni' lieue .le là, à Salviac, où ils séjournèrent deux mois. Etats
drs frais /ails à Domme... du 30 septembre 1590... au l K ' mai 1591, dans Bulletin de la
Soc. hist. de Périgord, t. XXIX. p. 471. — Ge qui nous explique que Moulue date une
lettre du camp de Salviac le 26 septembre L590 (Arch. d'Agen, EE 64), qu'il fut à
Domme en octobre quand Matignon rnenaçail Agen (Arch. d'Agen, BB 37, f° 69), et
qu'il écrive à Philippe II du « Camp de Domine » le 12 décembre. Bull, de la Soc. hist.
de Périgord, t. VIII, p. 87.
3. Chroniques de Tarde, p. 315.
4. Fails d'armes, p. 68.
5. Ibid., p. 68.
6. Mémoire présenté au Roi par Vivant en 1591, dans Bulletin de la Soc. hist. de Péri-
gord, t. XXIX, p. 479.
7. Selon Cruseau, Chronique, t. I, p. 46, Matignon aurait emmené avec lui trois
canons. Les Chroniques de Tarde, p. 316, parlenl de quatre canons. Nous préférons ce
chiffre. L'artillerie de Matignon en Gascogne se composail en effet de quatre pièces.
D'autre part, les Faite d'armes, p. 68, disenl qu'il avail six canons; et cette erreur
s'explique par le l'ait qu'Aubeterre lui en amena deux [Chroniques de Tarde, p. 316)
qui, ajoutés aux quatre qu'il avait déjà nous donnent bien le total de six indiqué par
les Faite d'armes.
8. Fails d'armes, p. 68.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 283
Matignon quitta Bordeaux le 12 juin '. Il chemina par l'Entre-
deux-Mers jusqu'à Bergerac», où il arriva le 17 3 . C'est là qu'il rejoi-
gnit ses canons 4 et qu'Aubeterre opéra sa jonction avec lui 5 .
A partir de Bergerac, il longe la rive droite de la Dordogne : il
passe à Trémolats, nettoie la région de toutes les petites «bico-
ques » d'où les Ligueurs couraient le pays 7, et il arrive à Limeuil 8 ,
dont le seigneur 9 « qui jusques alors avoit faict le roy » 10 s'empressa
de reconnaître son autorité. Le maréchal lui imposa une forte con-
tribution de guerre, et lui fit ouvrir ses prisons, où il retenait,
depuis sept à huit ans, une centaine de personnes qu'il « y faisoit
pourrir pour plaisir » ".
A Limeuil, Matignon repassa sur la rive gauche de la Dordogne,
gagna Belvès 12 et de là Domme l3 .
11 pensait trouver les préparatifs du siège plus avancés qu'ils ne
l'étaient i4. Aussi donna-t-il des ordres pour faire investir le château
et construire dans la ville une haute terrasse où placer ses batte-
ries i5.
Tandis que l'on travaillait à construire cette plate-forme, lui-même
alla faire une promenade militaire en Quercy, au cours de laquelle
il s'empara, le 16 juillet 16, de la tour de Lantis 17, où s'étaient réfugiés
une trentaine de pillards qu'il fit pendre haut et court 18. Villars,
qui était arrivé le 11 juillet à Gahors, n'osa point en sortir >9.
Matignon retourna ensuite à Domme et, le 21 juillet sans doute,
1. Cruseau, Chronique, t. I, p. 46. — Son dire est confirmé par un billet adressé par
Matignon à M. de Lormont, daté de Bordeaux 12 juin 1591. où il dit: «Je partz pré-
sentement pour m'en aller en Perigord. » Arch. de Monaco, J* 25.
2. En effet il arriva à Bergerac par le faubourg de la Madeleine, qui se trouve situé
sur la rive gauche de la Dordogne. Cf. Les jurades de la ville de Bergerac, p. 265.
3. Les jurades de la ville de Bergerac, p. 265.
4. Faits d'armes, p. 68.
5. Ibid., p. 68. Aubeterre amenait avec lui les forces du Perigord.
6. Trémolat (Dordogne, canton de Saint-Alvère). Chroniques de Tarde, p. 316.
7. Faits d'armes, p. 68.
8. Limeuil (Dordogne, canton de Saint-Alvère).
9. Sans doute François d'Abzac, seigneur de Montastruc, coseigneur de Siorac.
Chroniques de Tarde, p. 316.
10. Chroniques de Tarde, p. 316.
11. Ibid. — Faits d'armes, p. 68.
12. Belvès (Dordogne, arrondissement de Sarlat).
13. Chroniques de Tarde, p. 316.
14. « Monsieur le maréchal n'est pas content de l'état où il a trouvé les choses à Domme;
l'on lui promettoit que l'on avoit pourvu à tout; mais il y aura de la longueur. > Lettre
de La Force à M me de La Force, datée de Salviac 17 juillet 1591. Mémoires de Lu Force,
t. L p. 238.
15. Chroniques de Tarde, p. 317. — ■ Faits d'armes, p. 69.
16. Livre de main des Du Pougel, dans Bulletin de la Soc. des El,udes... du Lot, t. XXI,
p. 63.
17. Lantis (Lot, canton de Salviac, commune de Dégagnac).
18. Chroniques de Tarde, p. 317.
19. Livre de main des Du Pougel, p. 63.
284 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
ouvrit le feu sur la place k L'épaisseur des murailles et la hauteur
du rocher l'empêchèrent d'y faire une brèche. Mais les assiégés
« estans incommodés de vivres » 2 capitulèrent au bout de dix jours 3,
abandonnant leur artillerie, leurs enseignes et leurs tambours,
mais obtenant la vie sauve. Ils furent conduits à Sarlat par Aube-
terre et par Thémines 4.
Après la reprise de Domme, Matignon, sur les instances de Thé-
mines 5, fit une courte campagne en Quercy, s'emparant de Mon-
l'aucon 6 , du château du Roc 7; il prit également Villefranche 8,
puis, se dirigeant vers Puy-l'Évêque9, s'empara de Montcrabier i»
et de Pestillacn. Toutes ces places furent enlevées à la barbe de
Villars, qui n'osa hasarder le moindre combat w.
Le maréchal allait s'attaquer à Puy-1'Évêque, quand La Force
le prévint que MontpeKit marchait sur Bergerac. Il rebroussa
chemin en toute hâte; mais, en cours de route, il apprit que Mont-
pezat s'était arrêté à Castillonnès >3. Il s'y rendit, pensant l'y enfer-
mer; Montpezat s'échappa. Matignon alors alla jusqu'à Mon-
flanquin '4, où il laissa son artillerie et lui-même « s'en retourna en
diligence à Bourdeaux » i5.
Il semble qu'il en repartit fort peu après sa rentrée, afin de
tenter un coup de main sur Agen, et dans la seconde semaine de
1. « Monsieur le Maréchal de Matignon m'écrivit au soir [corriger, sans doule arsoir]
qu'il vouloit commencer la batterie à ce matin. » Lettre de La Force à M me de La
Force, Salviac 21 juillet 1591. Mémoires de La Force, t. I, p. 239.
2. Fails d'armes, p. 69.
3. Le 31 selon les Chroniques de Tarde, pp. 314 et 317; le 30 selon le Livre de main
des Du Pougel, p. 64.
4. Chroniques de Tarde, p. 317. — Fails d'armes, p. 69. — Les assiégés avaient à
leur tête Marc de Cugnac, seigneur de Giversac, qui mourut en 1622.
f>. l'ails d'armes, p. 69.
6. Montfaucon (Lot, canton de La Bastide-Murat). Livre de main des Du Pougel, p. 64.
7. Le Roc (Lot, canton de Payrac). Livre de main des Du Pougel, p. 64. Le château
essuya quarante coups de canon avant de se rendre.
s. Villefranche-de-Belvès (Dordogne, arrondissement de Sarlat). Chroniques de Tarde,
\>. 317. — Fails d'armes, p. 69.
9. Puy-l'Evêque (Lot, arrondissement de Cahors).
m. Honlcrabier (Lut, canton de Puy-FÉvêque). Chroniques de Tarde, p. 318.
11. Pestillac (Lot, commune de Montcrabier). Ibid., p. 318.
10. Livre de main des Du Pougel, p. 65.
13. Castillonnès (Lot-et-Garonne, arrondissemenl de Villeneuve).
I 1. Montflanquin (Lot-et-Garonne, arrondissement de Villeneuve).
15. Faite d'armes, pp. U9-70. — Les Mémoires de La Force, t. I, p. 103, racontent
que La Force assista Matignon en 1591 au siège de Châlus en Limousin. Ils ne donnent
poird île date précise. Mais, dans les Jurades de lu ville de Bergerac, t. IV, p. -2S8, se
trouve une lettre de M"" 'le La Force eu il est question de ce siège. Cette lettre n'est
point datée, mais elle est jointe ù des nouvelles de fiance datées du 9 mai. Ce qui
nous permel dune de reporter ce siège à la lin de mai au en juin. ;\'ous connaissons par-
faitement l'itinéraire de Matignon à cette époque : il n'alla point à Châlus. Il y a donc
là une ilillicullé. \inis >eiion^ fort tentés de croire que l'éditeur des Mémoires de La
Force a commis une faute de lecture el lu » M. de Matignon » au lieu de «M. de Vau-
guion . dont il est question dans la lettre de M me de La Force.
LE GOUVEKNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 285
septembre il aurait été jusqu'à Port-Sainte-Marie «. Au reste,
cette entreprise n'eut pas de* suite et à la fin de l'année, il était à
Bordeaux.
Après le départ de Matignon, Aubeterrê et La Force assiégèrent
Castillonnès, qui se rendit le 10 novembre n -.
Pendant ce temps, Villars sortit de Cahors, opéra sa jonction
avec Montpezat et tous deux, à la tête d'une armée de deux .mille
fantassins et quatre cents chevaux 3, «'apprêtèrent à passer la
Dordogne.
De son côté, Thémines opérait à Carennac li sa jonction avec
Ventadour, gouverneur de Limousin. Aubeterrê et La Force,
puis Messiliac avec des troupes auvergnates, les rejoignaient
bientôt; et l'armée royaliste se lança à la poursuite des Ligueurs,
qui se réfugièrent à Rocamadour 5 le 25 novembre 6. Le lendemain,
ils en sortirent et se dirigèrent vers Souillac 7 pour y passer la Dor-
dogne. L'armée royaliste les attaqua et, tandis que Ventadour
taillait en pièces le gros de leurs troupes, Thémines et Vivant pour*
suivaient Villars jusqu'aux portes de Gourdon, où il se réfugia.
Une bonne partie de la cavalerie ligueuse s'était retirée dans le
bourg de Payrac8. Assiégée par les royalistes, elle se rendit.
Une soixantaine de gentilshommes furent faits prisonniers et tout
le bagage des Ligueurs fut pris 9.
(A suivre.) François GÉBELIN.
1. >< J'avois desja eu de semblables advis a ceulx que vous avez des entreprinses que
M. le mareschal a sur vostre ville, et m'a on dict qu'il les doibt executter du costé de
la Porte du Pin et qu'il est arrivé au Port Saincte Marye pour cela. » Lettre de Villars
aux consuls d'Agen, datée de Muret 10 septembre 1591. Arch. hisl. du déparl. de la
Cironde, t. XXIX, p. 244.
2. Les jurades de la ville de Bergerac, t. IV, p. 307. — Fails d'armes, p. 70. — Chro-
niques de Tarde, p. 138. — Signalons qu'une lettre de La Force publiée dans les Jurades
de Bergerac, p. 310, est du 1 er novembre et non pas du 10.
3. De Thou, 1. CI, § 21.
4. Carennac (Lot, canton de Vayrac).
5. Rocamadour (Lot, arrondissement de Gourdon).
6. De Thou, 1. CI, § 21.
7. Souillac (Lot, arrondissement de Gourdon).
8. Pagrac (Lot, arrondissement de Gourdon).
9. De Thou, 1. CI, S 21. — Fails d'armes, pp. 71 et 72.
MÉLANGES
A propos de l'inscription du Collège de Guyenne.
Les lecteurs de la Revue n'ont pas oublié cette inscription, décou-
verte en janvier 1909, présentée ici-même par M. Georges Bouchon
et offerte par M. Paul Fourché à l'Université, qui l'a placée dans
la salle des pas-perdus des Facultés des Lettres et des Sciences,
au-dessus du tombeau de Montaigne '. M. Bouchon rappelait,
dans son article, que la pierre qui la porte, perdue une première fois,
fut retrouvée probablement en 1671 et que l'inscription fut publiée
en 1769 par l'abbé Jaubert, dans le discours préliminaire de sa
traduction d'Ausone, et reproduite, d'après lui, par Bernadau
et Gaullieur.
M. R. Dezeimeris possède dans sa bibliothèque un exemplaire
de YAusone, donné à Lyon par Gryphe en 1548. Au bas du titre,
on peut lire, d'une écriture du xvi e siècle, les trois premiers vers de
l'inscription du Collège de Guyenne, avec une variante (au premier
vers, nulla au lieu de ulla). Le dernier vers a été rogné par le couteau
du relieur. Cette transcription manuscrite atteste l'intérêt porté
par les contemporains aux deux distiques gravés sur la porte du
collège. Remercions M. Dezeimeris de nous avoir permis de la
signaler.
P. C.
*
# #
Un cas de dissimulation de sexe
pendant plus de cinquante ans.
Voici un cas absolument étrange de dissimulation de sexe par
une jeune fille, qui depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à celui de
soixante-dix a revêtu un costume masculin et a exercé dans la ville
de Bazas, où elle résidait, de 1628 à 1681, les fonctions de valet
dans plusieurs maisons bourgeoises, et en dernier lieu, pendant
de longues années, celles de sacristain dans l'église Saint- Martin
de Bazas. Elle s'appelait Jeanne Lestang. Elle se maria une pre-
mière fois avec une fdle du pays enceinte de six mois et qui plus
tard eut un garçon auquel on donna le nom de Lestang, selon les
lois du mariage. Cette première femme vécut vingt-trois ans, et
après sa mort, Jeanne Lestang, cachant toujours son sexe, en
1. Cf. Revue de janvier-février 1909, p. 53-58 et 71.
MELANGES 287
épousa une seconde, avec laquelle elle vécut douze ans. Le curé
de Bazas, M. Laprie, fait remarquer que dans ces deux unions
successives ces trois femmes ont mené une vie absolument irré-
prochable et exempte de soupçons. La supercherie ayant été dé-
couverte on ne sait comment, le curé de Saint-Martin, atterré de
cette nouvelle, en informe aussitôt l'évêque de Bazas, Mgr Guil-
laume de Boissonade, lequel ordonne la séparation immédiate
des époux et fait ensuite casser le mariage en cour de Rome. La
justice s'en mêle, mais comme la femme Jeanne Lestang était
âgée de soixante-dix ans, elle ne poursuit pas l'affaire dont l'en-
quête est aussitôt abandonnée.
D 1 DURODIÉ.
*
» *
San-Millan de la Gogolla et Saint- Émilion.
Il a paru naguère à Madrid un superbe volume sur V Histoire de
l'architecture chrétienne espagnole au Moyen-Age. Divers passages
de ce livre de M. Lampérez sont bien intéressants pour un archéo-
logue bordelais : telles églises de la Péninsule ressemblent, trait
pour trait, à certaines églises girondines.
Je me bornerai aujourd'hui à signaler le très curieux édifice
élevé à San-Millan de la Cogolla, province de Logrono. C'est une
église à deux nefs, contigûe à trois grottes, dont l'une renferme le
tombeau du saint.
San Millau, c'est sanctus Emilianus, notre saint Emilion; la
description de l'église espagnole ramène irrésistiblement l'esprit
sur le saint Emilion bordelais, avec son ermitage dans le rocher.
S'il n'y a là qu'une coïncidence fortuite, elle est singulière. Mais
n'y a-t-il pas autre chose? et quoi?
J.-A. B.
*
* *
La démolition de la tour de Gassies.
La tour de Gassies portait à l'origine le nom de tour de Saint-
Aubin. Elle était placée, d'après Drouyn, sur le mur romain de
l'est, à côté d'une porte qui s'ou\ rail ;i peu près au milieu de la rue
Obscure, aujourd'hui rue de la Tour-de-Gassies.
En 1692, la tour de Gas^i\- menaçait ruine. Afin d'éviter des
accidents graves, les jurats décidèrent, le 21 juin. île la faire démo-
lir. C'est en se basant sur cette décision que Drouyn fixe à l'année
1692 la date de sa démolition. Toutefois si l'ordonnance des jurats
reçut un commencement d'exécution, le travail demeura certaine-
ment inachevé, car, à la fin du xvm e siècle, il subsistai! encore
des vestiges assez importants de la vieille tour. Sun mauvais état
provoque, le 18 ventôse an vu, in arrêté du Bureau central du
288 MÉLANGES
canton de Bordeaux ordonnant la démolition de la tour. D'après
le procès-verbal des experts, il restait « quelques parties de murs
au pourtour, d'environ 12 mètres 33 centimètres de hauteur, sans
couverture ni charpente, et totalement dégradé»; le mur, du côté
nord, était fortement lézardé ; de plus, « deux arceaux ogives qui
soutiennent ceux dud. mur au-dessus du passage et qui battent
à la façade de la maison du citoyen Bonnard, sont considérable-
ment dégradés et de nature à faire craindre des accidents; ...une
partie de celui du côté du levant a croulé depuis quelques jours
et ébranlé entièrement l'autre partie, dont la chute peut entraîner
à tout instant celle du mur au-dessus et porter atteinte à la sûreté
des passants ». En conséquence, vu les dangers présentés par la
tour qui, d'autre part, gêne la circulation sur la voie publique et
empêche la pénétration des rayons du soleil, le Bureau central
ordonne au citoyen Laduquis, propriétaire de ladite tour, de la
faire démolir à ses frais dans le délai de vingt jours.
G. D.-D.
QUESTIONS ET RÉPONSES
Le Poids public à Bordeaux et ses anciennes corporations.
— Dans la deuxième partie de mon étude sur le Poids public à
Bordeaux, j'ai remarqué que M. Lafaurie-Monbadon, maire de
Bordeaux en 1808, n'usait pas alors de la particule.
A ce propos, un aimable érudit m'écrit pour m'apprendre que
M. Laurent de Lafaurie, baron de Monbadon, naquit et fut baptisé
à Bordeaux, le 3 août 1757; qu'il était fils de Christophe de Lafaurie
de Monbadon, conseiller au Parlement, et de Jeanne de Lalande.
« Colonel au régiment d'Auvergne, Laurent de Lafaurie assista,
en 1789, à l'Assemblée de la noblesse de Bordeaux, et c'est pendant
la Révolution qu'il crut bien faire, à l'exemple de tant d'autres,
en supprimant de son nom ce qui pouvait être de nature à compro-
mettre son propriétaire. »
Je m'incline devant une rectification aussi formelle, non pour-
tant sans trouver excessive la circonspection de M. de Lafaurie
de Monbadon prolongée en un temps où la plupart des nobles de
l'ancien régime avaient repris leur titre.
H. A.
CHRONIQUE
— La Société des Archives historiques de la Gironde a perdu dans
Léopold Delisle un de ses plus anciens membres d'honneur. 11 n'avait
jamais cessé de porter le plus vif intérêt à la grande collection girondine de
documents qu'il avait vue naître. Chaque année, à l'apparition du volume,
il félicitait la Société de continuer, malgré les exigences grandissantes et
d'ailleurs très légitimes des époques modernes, à faire une place au
Moyen-Age. Il pensait avec raison que ceux qui s'imposent le travail toujours
pénible et parfois très délicat de déchiffrer et de transcrire des documents,
dont le moindre a son prix, rendent service à la science historique, et il
leur en était reconnaissant.
— La Société archéologique a fait, le i er mai, une intéressante excursion
dans la région d'entre Castillon et Lussac. Elle a reçu le plus aimable
accueil des propriétaires des châteaux qu'elle a visités.
A la séance de mai, M. P. Fourché a mis ses collègues au courant des
démarches faites auprès des administrations locales en vue d'obtenir
l'installation dans l'ancien hôtel Labottière des collections exilées à Carreire.
M. Dantras a lu un travail très étudié sur les fouilles et travaux exécutés sous
sa direction place du Grand-Marché et qui amenèrent la découverte de
l'inscription du collège de Guyenne publiée ici même par M. G. Bouchon.
M. G. Duval a présenté d'intéressantes poteries récemment trouvées rue
Saint-James, n° 49, entre autres un tesson portant un graffito qui laisse
supposer que ce fragment a dû servir de couverture à un vase funéraire,
M. A. Bardié a présenté un fragment de mosaïque gallo-romaine trouvé
dans le sous-sol d'un immeuble, à l'angle des rues Saint-Remi et Métivier, et
donné lecture d'une note sur la pierre sculptée découverte par M. Brouillaud
lors des démolitions de l'ancien établissement des Deux-Ormeaux, rue de
Caudéran, n° 57. Ce fragment lui paraît être du xvi" siècle.
Le musée de la Porte-de-Calhau a reçu, comme dons: de M. P. Fourché
une tête en bois sculpté; de M lle Sentieys, une série de cartes en feuilles
provenant de la fabrique E. Boisse, cartier bordelais (xix c siècle;; de
M. Guillier, éditeur à Libourne, une collection de cartes postales représen-
tant les anciens châteaux de la Gironde.
La Société a mis à l'étude la création d'un diplôme d'encouragement qui
serait décerné aux entrepreneurs, chefs de chantier, contremaîtres et
ouvriers qui auraient contiibué à la découverte ou assuré la conservation
d'objets intéressants pour l'archéologie et l'histoire locale.
Elle a admis comme nou\eaux membres MM. O'Donnell Welsh, Charles
Feret, Guillier et l'abbé Marboulin.
20
■H)0 CHRONIQUE
— Les travaux de restauration de l'abbaye de Fontevrault, exécutés sous
la direction de M. Lucien Magne, inspecteur général des monuments histo-
riques, ont amené la découverte des tombeaux d'Aliénor de Guyenne,
l'épouse répudiée de Louis Vil, d'Henri II Plantagenet, son second mari, et
de leurs enfants. Ces tombeaux, primitivement placés dans la partie de la
nef de l'église abbatiale voisine du transept, avaient été, sous i'abbesse Renée
de Bourbon (i4()i-i534), rapprochés du chœur, puis, sous I'abbesse Louise
de Bourbon (i534-i575), enfouis sous un remblai destiné à mettre de niveau
l'église abbatiale et les grands cloîtres. Les récents travaux ont remis au jour
les cercueils de pierre, renfermant encore les ossements, et des peintures
surmontant une bande d'inscriptions, qui donne de gauche à droite quatre
noms: ceux d'Elisabeth d'Angoulême, femme de Jean-sans-Terre, de Richard
Cœur-de-Lion, d'Aliénor et d'Henri. Les sépultures présumées de Richard
et d'Aliénor avaient été, au xvi e siècle, protégées à l'aide des débris d'un enfeu
du xiv e siècle formant voûte et dont les sculptures gardent encore des
traces de peintures.
— Le ai juin, à la Faculté des lettres, M. Michel Lhériticr a obtenu le
diplôme d'études supérieures avec un mémoire sur « l'histoire des rapports
de la Chambre de commerce de Bordeaux avec les intendants, le Parlement
etlesjurats, de 1705 à 1791 ».
— Le dimanche 2 1\ juillet, les membres de la Société historique et archéo-
logique de Saint-Émilion ont rendu visite à la Société archéologique de
Bordeaux, qui leur a fait les honneurs de nos musées.
BIBLIOGRAPHIE
Jean Riol, Le vignoble de Gaillac depuis ses origines jusqu'à nos
jours. (L'emploi de ses vins à Bordeaux.) Ouvrage publié sous les
auspices du Conseil général du Tarn, de la Chambre de commerce
d'Albi, du Syndicat viticole de Gaillac et du Comice agricole de
l'arrondissement de Gaillac. Paris, Champion, 1910. In-8° de
196 pages.
On se sent fier d'être Bordelais quand on voit les efforts que font tant de
gens pour prendre ce titre. Depuis qu'il est question de délimiter la région
Bordeaux, c'est à qui aura l'honneur d'en être. La famille bordelaise,
la vraie, celle de la veille, voit sans enthousiasme ces parents ignorés
accourir de tous les points de l'horizon, comme pour le partage d'une
succession, et son attitude rappelle la spirituelle réponse de l'abbé Ferrand
à Nadaud :
Si la Garoune avait voulu?
Mais elle serait... telle quelle!
Eh! oui, le Bordelais ne demande qu'une chose, rester ce qu'il est, ce que
l'ont fait cent vingt ans de vie économique et administrative particuliè-
rement intense; il n'a qu'une ambition, conserver ses frontières normales.
Ses voisins ne l'entendent pas ainsi.
Pour qui considère les choses avec un peu de philosophie, le spectacle
est amusant du fourmillement de toutes les théories surprenantes que
l'on oppose à la Gironde. Chacun des concurrents a la sienne, quand il n'en
a pas plusieurs. Le Lot-et-Garonne a publié naguère une brochure, due
à deux collaborateurs, sur la question de savoir ce qu'est le vin de
Bordeaux : à eux deux, les auteurs donnent trois réponses et ils se réclament
d'une quatrième, qu'ils empruntent à la Chambre de commerce de
Bergerac; sur quoi, le Conseil général intéressé les a félicités pour leur
démonstration probante. C'est pousser l'éclectisme un peu loin; car des
quatre propositions contradictoires, il y en a au moins trois qui sont
indémontrables.
M. Riol en apporte une cinquième, que je vais examiner. On n'aura pas
trouvé mauvais qu'au préalable je mette en lumière la fantaisie chaotique
des thèses que nos adversaires dressent contre la nôtre.
Le livre de M. Biol est un peu déconcertant : il y a de l'histoire, de
l'archéologie, du droit, de l'ampélographie, de l'œnologie ; il y a aussi de la
réclame commerciale. Nous y lisons, page ia3, que « le vin blanc doux de
292 BIBLIOGRAPHIE
Gaillac a un débouché marqué du côté de la clientèle ecclésiastique comme
vin de messe. C'est en effet un des vins blancs qui répondent le mieux aux
prescriptions des Canons de l'Église, à rencontre de ceux d'autres vignobles
que », etc..
Et ce n'est pas tout : le vin de Gaillac « peut devenir la planche de salut
des malades... Il peut enfin devenir le Champagne démocratique et familial...
et servir d'instrument de lutte contre l'alcoolisme qui rabaisse le niveau
moral de l'ouvrier et empêche l'amélioration de son sort ainsi que la pour-
suite de son idéal ».
Et dire que M. Jaurès, qui est du Tarn, n'avait pas songé à cette solution
de la question sociale !
On le voit, il faudra examiner de près les titres de Gaillac lorsqu'on aura
à délimiter non plus la région des vins de Bordeaux, mais le pays de la
verve gasconne. Le malheur est que la même tournure d'esprit se fait jour
dans les chapitres historiques du volume.
On sait que bien des territoires jouissaient de privilèges pour vendre leur
vin au chef-lieu : la sénéchaussée de Bordeaux et le consulat de Gaillac
étaient du nombre. Il est suggestif de comparer les appréciations différentes
émises par M. Biol au sujet de cette même situation, suivant qu'il s'agit de
(iaillac ou de Bordeaux : à Bordeaux, le monopole est un empiétement, une
gêne, une tracasserie dictée par des calculs égoïstes et odieux; à Gaillac, il
constitue une mesure de sage administration et de haute probité, destinée
à « sauvegarder dans son intégrité le type de Gaillac » et à empêcher les
autres vins que ceux de Gaillac de jouir à Bordeaux du régime de faveur
accordé à ces derniers.
M. Biol a, d'ailleurs, travaillé son sujet; le mémoire qu'il vient de publier
témoigne de lectures étendues. A-t-il toujours bien lu? Je ne saurais le
dire; mais, à coup sûr, il n'a pas toujours judicieusement interprété.
Certains de ses arguments sont d'une faiblesse qui désarme : tel celui (p. i46,
note 3) qui consiste à dire que la région Bordeaux ne peut pas comprendre
L'arrondissement de La Béolesans Marmande, parce qu'une fraction du dit
arrondissement de La Béole et Marmande faisaient partie — il y a cent
vingt ans — de l'Agenais. Tout est à critiquer dans ce raisonnement :
principe, faits et déduction.
La déduction : si les prémisses étaient admissibles, ce n'est pas Marmande
qu'il faudrait incorporer au Bordelais, c'est l'Agenais tout entier, sans
parler d'autres pays qui sont dans une situation analogue.
Les faits : il est inexact que l'Agenais ait fourni à l'arrondissement de
La Réole partie de son territoire.
Le principe ; M. Riol reprend là un paradoxe déjà connu, suivant
Lequel La division en départements est négligeable dans la question, parce
qu'elle es! « sans portée vinicole». Ces derniers mots sont justes; mais
ils ne le sonl pas moins de la vieille division en sénéchaussées: la séné-
chaussée de Bordeaux, qui descendait vers le sud jusqu'au-dessous d'Uza,
repondait-elle à une réalité quelconque d'ordre vinicole? Evidemment non.
La vérité est qu'autrefois comme aujourd'hui les circonscriptions adminis-
tratives n'étaient pas inspirées de considérations économiques; seulement,
dans L'élaboration des usages qu'il s'agit de constater, les divisions actuelles
BIBLIOGRAPHIE 20,3
ont cette supériorité qu'elles sont vivantes et qu'elles ont pris dans notre
cerveau la place des anciennes. Ainsi, dans cette même note 3 de la page i i6,
M. Riol oppose les vins du « Bazadais » à ceux de « La Réole » et à ceux du
pays de Nouvelle Conquête: cependant, du temps où il y avait un pays de
Nouvelle Conquête, La Réole était du Bazadais: si M. Riol l'en distrait, c'est
parce que La Réole et Bazas sont sous-préfectures ; les circonscriptions
modernes effacent, dans son esprit, les circonscriptions de l'Ancien Régime.
Il ne peut pas en être autrement pour le public, qui, lui, ne compulse pas
les archives en vue de savoir ce qu'est la région Bordeaux.
Un autre argument est fort déplacé : page i5o, l'auteur menace les Giron-
dins de divulgations et de campagnes de presse dans le cas où satisfaction
ne serait pas donnée au Gaillacois.
Il y a quelque temps, je priai un libraire de me procurer une brochure
relative à la délimitation ; il fut chargé de répondre que cette brochure ne
serait pas imprimée si les Bordelais étaient conciliants; s'ils restaient intran-
sigeants, la brochure paraîtrait et jetterait aux quatre vents du ciel des
révélations formidables.
Il est bon que l'on sache de quelles armes il est fait usage contre la
Gironde.
Cela dit, voici en résumé la thèse de M. Riol. Le vin de Bordeaux est un vin
d'opération, « un type commercial, obtenu au moyen de coupages délicats
et savants, de soins et de traitements appropriés en prenant pour base
certains vins de la Gironde ou de la sénéchaussée de Bordeaux et les amé-
liorant avec ceux de quelques autres vignobles » (p. i53). Parmi ces
vignobles figure celui de Gaillac. Et voilà pourquoi le vignoble de Gaillac doit
être compris dans la région Bordeaux, à titre de zone d'approvisionnement.
Bien des objections se présentent à l'esprit. En premier lieu, la question
d'appellation en cas de coupage n'est-elle pas prévue et réglée par la loi?
Oui, dit M. Riol; « mais ce qui peut être vrai pour d'autres vignobles ne
l'est pas ici en raison des usages. » Je réponds : quand même on pourrait
proprement parler des usages, depuis quand un usage prévaut-il contre une
loi formelle? Et j'ajoute : depuis quand peut-on mettre ainsi hors la loi un
département français?
De plus, le Gaillacois n'est pas la seule ni même la principale zone
d'approvisionnement du marché bordelais : Narbonne, Béziers, Perpignan,
l'Algérie sont pour nous des fournisseurs autrement importants. A la
vérité, M. Riol soutient (p. i5i) qu'il y a lieu de retenir uniquement les
usages remontant « à une époque très reculée, plus que séculaire», « anté-
rieurs à l'ancien régime » fsicj (p. 1A6, note 3). La réserve est ingénieuse;
mais elle est juridiquement et historiquement insoutenable.
En droit, la loi de 1908 précise que la délimitation sera faite d'après les
usages constants; or, il est de doctrine que les usages constants peuvent se
former dans une période beaucoup plus courte qu'un siècle.
En fait, sous l'ancien régime, les coupages étaient interdits : je pourrais
renvoyer là-dessus M. Riol à la conférence de M. Benzacar; mais lui-même
(pp. 7i-83) rappelle à plusieurs reprises ces prohibitions répétées, desquelles
il résulte que les coupages étaient une pratique irrégulière et non pas un
usage.
2f)4 BIBLIOGRAPHIE
Bien d'autres critiques seraient à formuler sur cette partie du livre.
Bornons-nous à celles-là. Ou bien on considère les coupages avant la
Révolution exclusivement, ou bien on fait état des coupages de ces derniers
temps: avant la Révolution, le coupage est un fait illicite et sans portée
légale; dans ces derniers temps, les vins de coupage viennent surtout du
Midi et de l'Algérie, en sorte que les vignobles du Midi et de l'Algérie
auraient plus de titres que celui de Gaillac à faire partie de la région
Bordeaux.
11 paraît que l'auteur avait songé à faire de son ouvrage une thèse de
doctorat en droit. Il est fâcheux que ce projet ait été abandonné : c'eût été
une épreuve intéressante de voir quel accueil une Faculté de droit aurait
fait à des théories à ce point inattendues.
Après Bergerac et Marmande, Gaillac; Cahors va suivre, paraît-il; j'espère
que le Midi bougera, et, en bonne logique, il faut souhaiter que l'Algérie en
fasse autant. C'est la démonstration, par l'absurde, du bien fondé des
théories bordelaises.
Malgré tout, il est permis de regretter que les circonstances aient laissé
à ces convoitises le temps de naître et de prendre consistance. Si on avait pu
faire la délimitation en igo5, personne, à ce moment-là, n'aurait songé à
élever des prétentions contre les Girondins ; aujourd'hui, la Dordogne et le
Lot-et-Garonne sont des concurrents sérieux, bien que leurs raisons ne le
soient pas; d'autres départements entrent en ligne. Ainsi la Gironde est peu
à peu encerclée par une coalition de plus en plus nombreuse, de plus en
plus puissante, qui pourrait bien finir par atteindre son véritable but :
empêcher la délimitation. Assurément, je ne partage pas tous les espoirs
que l'on a mis en cette mesure; mais les plus sceptiques reconnaissent
que l'appellation Bordeaux représente une grosse valeur économique et
cette valeur, ce serait folie qu'on la laissât anéantir.
J.-A. BRUTAILS.
D p Poumiès de la Siboutie. Souvenirs d'un médecin de Paris,
publiés par M mes A. Branche et L. Dagoury, ses filles. Introduction
et notes par Joseph Durieux.
Nous avons été véritablement saturés de Mémoires de militaires de la
Révolution et du Premier Kmpire. Depuis les maréchaux jusqu'aux simples
troupiers, il n'est guère, pourrait-on presque dire, d'ancien combattant de
cette époque sachant tenir la plume qui n'ait entrepris, en des ouvrages
d'apologie personnelle, de nous conter ses prouesses, de nous exposer ses
mérites et son héroïsme.
Voici un livre qui nous reposera de ces panégyriques et de ces récits de
bataille. Le l) r Poumiès de la Siboutie s'efface autant qu'il le peut dans ses
Souvenirs; c'est à peine si parfois il indique en quelques mots sa situation
ou exprime quelque opinion. Le plus souvent il raconte, et, comme son
style est d'une simplicité charmante, son livre — recueil d'anecdotes
beaucoup plus que traité d'histoire — amuse et captive.
BIBLIOGRAPHIE 20,5
Né dans le Périgord le 8 juin 1789, Poumiès de la Siboutie fit ses études
classiques dans un pensionnat de Périgucux et au lycée de Bordeaux. Il vint
ensuite à Paris étudier la médecine. Reçu docteur, il se fixa dans la capitale
où il habita successivement rue de Grenelle, rue du Dragon et rue Visconti.
Ses Souvenirs débutent par un tableau pittoresque et vivant du Périgord
à la fin de l'Ancien Régime. Ils se terminent en i863. On voit qu'ils concer-
nent une longue période de notre histoire, période mouvementée, agitée et
troublée pendant laquelle la France traita les empereurs, les rois et les
régimes politiques comme marionnettes d'un jeu de massacre.
Médecin en relation avec des milieux très différents, l'esprit toujours
ouvert, il a regardé avec curiosité la foule de son temps, foule bigarrée et
pittoresque, où les représentants de l'Ancien Régime se mêlaient aux révo-
lutionnaires devenus monarchistes et où tous les hommes en vue évoluaient
à tout instant pour prêter de nouveaux serments à de nouveaux régimes.
Il a regardé, il a écouté et il a noté des mots, des traits, des anecdotes qui,
mieux que des dissertations historiques, font comprendre les changements
politiques survenus en France pendant le xix e siècle.
Parmi ses Souvenirs, les historiens de la Guyenne auront à glaner. C'est
ainsi qu'il consacre deux pages à de Sèze, l'avocat de Louis XVI. Il en parle
du reste en termes peu sympathiques. Il révèle un fait ignoré: de Sèze
aurait demandé au roi, à titre d'honoraires, 2^,000 livres, et Louis XVI,
prisonnier, sans ressources, aurait emprunté cette somme à Malesherbes.
De Sèze justifiait sa demande par la nécessité où il allait se trouver de
quitter la France. A propos de de Sèze, Poumiès de la Siboutie rapporte
une anecdote qui fait le plus grand honneur au père de cet illustre avocat.
Dans cet ouvrage, on relève, parmi les personnalités girondines citées, les
noms de Ravez, Laine, de Peyronnet, de Martignac, de Larroque, etc.
M. Joseph Durieux, notre distingué compatriote, à qui l'on doit la publi-
cation de ces intéressants Souvenirs, a placé en tète de l'ouvrage une
introduction où il retrace la vie du D r Poumiès de la Siboutie et il a
multiplié les notes en bas des pages afin d'indiquer, d'une façon précise,
les personnes dont parle le docteur.
A. V.
D r Georges Martin, La délimitation, du « Bordelais » au début du
xix° siècle.
Après avoir établi dans trois mémoires, à l'aide de documents appartenant
à la période de l'ancien régime, les droits exclusifs du département de la
Gironde à la marque Bordeaux, M. le D r Martin montre dans cette nouvelle
étude que la Révolution, en abolissant les privilèges, n'a pu détruire les
droits résultant d'usages et de coutumes longtemps pratiqués. Après 1789,
on prend des mesures pour étendre aux vins de tout le département de la
Gironde la marque Bordeaux qui, jusqu'à cette époque, ne s'appliquait
qu'aux vins de la sénéchaussée de Guienne.
M. le D r Martin cite à l'appui de sa thèse des documents de premier
ordre dont il donne le texte à la fin de son travail.
29O BIBLIOGRAPHIE
JNous nous bornerons à citer un arrêté du Bureau central de Bordeaux,
du 1" messidor an IV, prescrivant que les barriques de vin de Bordeaux expé-
diées aux colonies devront avoir la contenance des barriques employées
sous l'ancien régime; des règlements d'octroi accordant aux seuls pro-
priétaires des vignobles de la Gironde la permission d'entreposer leurs vins
à Bordeaux; l'établissement d'un marché aux vins, sur le quai de la Grave,
où ne sont admis que les vins récoltés dans la Gironde ; une délibération du
Conseil municipal de Bordeaux, de 1818, proposant, pour «empêcher que
les vins de Haut, expédiés comme vins de Bordeaux, ne nuisent à la juste
réputation de ces derniers », de porter le droit d'octroi sur les vins étrangers
à 7 fr. 5o par hectolitre, alors que les vins de la Gironde n'auraient à payer
que 2 fr. 80.
Les faits rapportés par M. le D r Martin serviront la cause girondine et
rendront plus difficile à soutenir la thèse de nos voisins de la Dordogne
et du Lot-et-Garonne.
G. D.-D.
Le Gérant: G. Ducaunnès-Duval.
Bordeaux. — Impr. G. Gounouilhou. — G. Chapon, directeur.
9-1 1, rue Guiraude, 9-11.
LA DISETTE DES GRAINS ET LES EMEUTES PDPOMES
en 1770
dans là généralité de bordeaux
De toutes les disettes de grains qui affligèrent si souvent la pro-
vince de Guyenne dan.- le cours du xvm e siècle, aucune ne laissa
de traces plus profondes dans l'esprit des habitants que celle de
1773, par suite des émeutes populaires qu'elle occasionna, tout
d'abord à Bordeaux et. aussitôt après, dans un grand nombre de
villes et de bourgs de la Généralité.
A la date du "25 juillet 1772. dans son rapport sur la récolte
des grains adressé à l'abbé Terray, contrôleur général, l'intendant
de Bordeaux, Esmangart, disait : « Les fromens ont été viciés dans
presque toutes les contrées de cette province par l'intempérie des
saisons; ils sont maigres, charbonnés et rendent très peu sous le
fléau, de manière qu'on n'en évalue le produit qu'à la moitié ou
même au quart d'une année commune. On craint fort que cette
année ne soit dans cette province encore plus misérable que toutes
celles qui l'ont précédée depuis longtemps 1 . » Or, depuis 1766. les
récoltes de grains ont été mauvaises, principalement les dernier»-,
dans toutes les parties de la Généralité, et même une importante
juridiction, celle de Duras, « a vu des malheurs arriver aux fruits
de ses terres pendant huit ans consécutifs» 2 . Aussi, la situation,
déjà grave pour le moment, se présente-t-elle sous un aspect bien
sombre pour les mois suivant-, jusqu'à la récolte de 1773, surtout
si l'on songe que « dans les meilleures années les grains du cru ne
peuvent suffire aux habitants que pendant un fiers ou au plus la
moitié de l'année, parce que la Guyenne e.-l généralement com-
plantée en vignes, et qu'on n'a réservé pour les grains que certaines
plaines dont les plus précieuses3 » sont souvent ravagées par les
débordements de la Garonne et des autres cours d'eau.
A la fin de juillet, Bordeaux n'a qu'un approvisionnement de
22,000 boisseaux de froment. « C'est au plus pour trois semaines, »
1. Arch. dép. de la Gironde, C 1432. [ntendanl au Contrôleur général.
2. Ibid., C 143^>. Lettre de de Beilard, maire de Duras, à l'Intendant, 7 juin 1773.
3. Ibid., C 143-2. Intendant au Contrôleur général, 24 novembre 1770.
2û8 LA DISETTE DES GRAINS ET EES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1773
au dire de l'Intendant, à qui incombe la tâche de procurer des
vivres à une population de 1,200,000 habitants, dont chacun con-
somme une livre de pain par jour 1 .
Bordeaux est, en effet, comme l'entrepôt de toute la province;
il est le siège d'une amirauté: c'est là que les bateaux doivent débar-
quer leur chargement de grains; c'est de là aussi que partent les
farines pour l'alimentation des colonies.
Sans doute, l'Intendant aura pour auxiliaires les officiers muni-
cipaux des petites villes, les syndics des paroisses rurales et surtout
les jurats de Bordeaux qui devront, autant que possible, pourvoir
à la subsistance des habitants de leurs communautés. Et même,
dans des circonstances si difficiles, il sera aidé par le Contrôleur
général qui., connaissant le produit des récoltes dans les différentes
provinces du royaume, lui indiquera celles où il pourra trouver
des secours. De plus, il s'adressera lui-même à des négociants qu'il
chargera de se procurer des grains dans les pays étrangers pour
approvisionner la Guyenne.
C'est ainsi que, dès le 19 septembre 1772, la maison bordelaise
Bethman et Uesclaux, ayant eu une commission pour les grains
et farines, des négociants de Paris, Sorin de Bonne et Doumerc,
avec qui Terray l'a mise en rapport', a reçu de Saint-Malo, de
Rouen, du Havre, de Toulouse, de Nantes, d'Amsterdam, de Dant-
zig, de Bayonne, de Dunkerque : 12,812 boisseaux de fèves, 73,810
de froment, 1,465 de seigle, 8,755 barils de farine, et elle attend de
différentes ports fiançais ou étrangers : 22,060 boisseaux de froment
et 15,400 de seigle 3.
Par cet intermédiaire et par d'autres aussi, Bordeaux se trouve
approvisionné pour quelque temps, si bien que les jurats, à la date
du "27 octobre 1772, écrivent au Premier Président du Parlement
ces lignes pleines d'une robuste foi en l'avenir : « Ouant à la crainte
du surhaussement du prix du pain, nous croyons qu'il y a lieu de
se rassurer à cet égard; la mer est libre, l'étranger a l'ait presque
partout une abondante récolte en grains; il nous en est venu d'Italie,
ce qui, comme vous savés, n'est pas ordinaire, et nous avons déjà
un approvisionnement de plus de soixante-dix mille boisseaux 4 .»
Si Bordeaux se trouve dans un état de sécurité relative au point
de vue de sa subsistance, il n'en est pas de même des autres parties
1. An h. clip.. C 1441. Année 1773. Observations de l'Intendant sur les grains.
2. bid., C 1 IM7, 19 juillet 1773.
3. Ibid., C l m.
l. \i, h. idiiii. de Bordeaux, BB. Correspondance des jurai-, année 1772.
LÀ DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1773 29g
de la Généralité. La misère est grande partout, surtout dans l'Age-
nais. Une plainte immense se fait entendre dont des lettres multi-
ples apportent l'écho à l'Intendant.
Le curé de Saint-Etienne-de- Villeneuve, dans l'Àgenais, après
avoir sollicité la charité de M. Esmangart en faveur des pauvres
de sa paroisse, ajoute : «Quelle misère n'y régne-t-elle pas! Sans
exagérer, sur 1,800 personnes environ qui la composent, on peut
en compter 900 qui mandient, et deux maisons seulement en état
de fournir des secours honnêtes. Aussi, que les pauvres souffrent !
Epuisés par la faim, dévorés par des lièvres lentes, je les vois dans
cet état, la pluspart manquant de la paille pour se coucher, tous
généralement de couverture pour se couvrir. Réduits au désespoir,
ils invoquent la mort, et luy reprochent sa trop grande lenteur à
trancher le fil de leur misérable vie J . »
A Masquières, près de Tournon-d'Agenais, «la misère est telle
que, sans des secours extraordinaires, j'aurai la douleur, dit le
curé, de voir plusieurs de mes paroissiens mourir de faim; ils n'ont
presque point recueilli cette année de vin ny de blé, et la levée des
impositions se fait avec tant de rigueur qu'ils n'ont pu se garder
rien pour leur subsistance 2. »
A Agen, où le blé faisait déjà à peu près défaut vers la tin de
janvier, « le prix des denrées augmente tous les jours et les marchés
sont mal fournis 3 . »
A Villeneuve, on a enfin reçu environ 740 boisseaux de « bon
froment » venu du Languedoc, « mais il ne s'en vend pas un seul.
Pourquoi? Le peuple est sans argent. La nourriture de nombre de
païsans se borne à du pain de son, qu'on achette fort cher aux
fabriquants de ininot' 1 . »
Si nous revenons à Bordeaux, nous nous aperc vous, en lisant
la correspondance des jurats, que l'optimisme de la lin d'octobre
a depuis longtemps disparu. Vous saurés, écrivent les olïiciers
municipaux au Contrôleur général, par le tableau ci-joint de l'appro-
visionnement de nos bleds par quinzaine et par mois, que notre
aprovisionnement, depuis le mois de décembre, a tout à coup si
fort diminué, qu'au lieu de 80 mille boisseaux dans les premiers
temps, de 70 et 60 mille dans les derniers jours, il s'est trouvé
réduit samedi dernier à 45 mille. Le prix en a augmenté en consé-
1. Arch. dép., C 642. Marcot, curé, 23 janvier 177:t.
2. lbid., C 539, 13 mars 1773. Vignolles, curé, à l'Intendant.
3. Ibid., C -i-V.', ls mais. Le -ulnHégué Sarrazin à llntendant,
4. lbid., C 042, 25 mars 1773. Couronnai à l'Intendant.
300 LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I 773
quence, depuis 8 à 10 jours, de vingt sols par boisseau, porté par
ce moyen à 17 liv. dont la mesure ne fait que la moitié du septier
de Paris. Cependant, malgré cette cherté, il nous en vient peu,
parce que nos campagnes, au lieu de nous aprovisionner, nous
démunissent, au contraire, en tirant elles-mêmes de la ville le bled
dont elles ont besoin 1 .» Aussi sont-ils dans l'inquiétude, d'autant
plus « que les dispositions des articles 5, 6 et 7 de l'arrêt du Conseil
du 14 février dernier», autorisant la libre circulation des grains
dans tout le royaume, «paraissent avoir refroidi ou intimidé les
negocians à raison des formalités et des peines ordonnées » 2 .
D'après les dispositions de ces articles, quiconque veut se livrer
au commerce des- grains, doit faire inscrire sur les registres de la
police son nom, ses prénoms, le lieu de sa résidence et de son ma-
gasin, et il lui est défendu, sous menace de peines très sévères,
de rien vendre, si ce n'est dans les marchés.
Vers cette même époque, l'Intendant fait savoir au Contrôleur
général que pour alimenter la Généralité depuis le 1 er avril jusqu'au
1 er août, il faut au moins 1 million 200,000 boisseaux de froment
ou de seigle. « On peut supposer qu'il n'y en a dans la province que
600,000. Il y en a peut-être une quantité fort supérieure, mais les
resserremens en rendent une bonne partie inutile, surtout si l'opi-
nion d'une disette venoit à se répandre^. » Le meilleur moyen de
s'en procurer «consiste à promettre et faire payer une gratifica-
tion à tous les negocians indistinctement qui feront entrer des
grains dans la province ou qui les auront vendus sur ses ports ou
dans ses marchés. Assurés de cette gratification et d'une entière
liberté pour le transit, ils spéculeront à l'envi; ils proportionneront
leurs demandes aux besoins du pays»''.
On ne doit pas se contenter de faire venir des grains, il faut
encore qu'ils soient de bonne qualité. Or, parfois on en trouve qui
ont « une odeur extraordinaire ». C'est ce qu'on reproche au fro-
ment livré par un certain Chatellié, marchand à Cadillac-sur-
Garonne. Un médecin appelé |>ar les jurats déclare qu'il « peut être
nuisible à la santé du peuple». Il est cependant vendu 17 liv.
le boisseau 5 . Nous entendons souvent se reproduire des plaintes
de cette nature.
L. \n h. niim., L5B. Correspondance des jurats, 23 mars 1773.
■-•. Ibid.
3. An i,. dép., C llll. Observations sur les grains, 1773.
1. ïbid.
5. Ibid., C 1 138, .' i avril 1773. Procès-verbal des jurats de Cadillac.
LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1778 3oi
Il semble, d'après la correspondance du Contrôleur général, que
la disette soit enfin conjurée « par l'arrivée de fèves qui contribuent
à la subsistance d'une partie des habitants de la Généralité » et
par celle des grains que reçoivent avec exactitude les sieurs Bethman
et Desclaux, et le sieur Domerc 1 . Le 4 niai, l'abbé Terray écrit ;')
l'Intendant : « Je dois espérer que votre province se trouvera sous
peu approvisionnée de manière à calmer vos inquiétudes. D'ailleurs
ceux qui resserrent des grains dans les provinces abondantes, ouvri-
ront bientôt leurs greniers quand ils verront celles qui ont des
besoins pourvues de manière à leur faire perdre l'espérance de
satisfaire leur cupidité ». Et il ajoute : « Vous voudrés bien m'infor-
mer des quantités de grains que les sieurs Bethman et Desclaux
ont en grenier, comment ils se conduisent, s'ils ne vendent pas ces
grains à des spéculateurs, enfin si vous êtes content. Je leur ai
fait donner l'ordre de se conformer à ce que vous leur prescrirés^. »
Toutes les précautions ont été prises pour garantir l'approvision-
nement de Bordeaux et de la Généralité et éviter le mécontente-
ment du peuple. Aussi la surprise du Contrôleur général va-t-elle
être grande dans quelques jours et pourra-t-il écrire avec raison
au Premier Président : « Vous nous avez donné une alerte bien vive
à laquelle il n'étoit guère possible de s'attendre et encore moins
de parer^, » quand il apprendra qu'une émeute a eu lieu à Bor-
deaux, le8 mai, causée, d'après les uns, par la cupidité des boulangers,
d'après l'abbé Terray, par la mauvaise qualité du pain et la mala-
dresse des jurats qui « ont trop baissé le prix du pain pour le trop
augmenter ensuite. Ils ont ainsi excité l'attention du public »4.
Il me paraît à propos de transcrire le récit de cette émeute, tel
qu'il est fait par une femme de grande distinction, M me Duplessy,
autrefois l'amie de Montesquieu, maintenant celle des parlemen-
taires, surtout du Premier Président, M. de Gascq, et, par consé-
quent, fort bien renseignée : « Il est vrai, ma chère fille, qu'il y a
eu une émeute samedy et en voicy l'histoire : huit jouis avant,
c'est à dire le premier may, le pain fut diminué, savoir : le pain
blanc, qui etoit à 4 sols 5 deniers, de quatre deniers; celui de tout
son cot, de deux deniers, et le noir d'un denier. Le boulangers
qui savoient sans doute qu'il augmenteroil samedy dernier, commen-
cèrent des vendredy ;'i le resserrer, et en refusèrent an peuple. Le
1. Arch. dép., C 1441, 27 avril 1773. Contrôleur général à l'Intendant.
2. lbid., 4 mai 1773.
3. Ibid., 16 mai 1773. Contrôleur général au Premier Président.
4. lbid., C 1441, 16 mai 1773.
303 LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1778
samedy que la taxe fut faite, en augmentation de 5 deniers sur
toutes 1rs espèces, c'est à dire 5 deniers par livre, tant sur le noir
que sur le blanc, les boulangers refusèrent apsolument d'en vendre,
parce que la taxe n'a lieu que le dimanche. Là'dessus, le peuple
s'émut, et M 1 de Pichard, président à mortier, passant au marché,
son carosse fut arresté, le peuple lui demandant du pain, et justice
coufii' les boulangers. Il leur promit justice et les apaisa, en leur
disant que le Premier Président arrivoit.
» L'apres midy, vers 4 heures, plus de 400 femmes s'assemblè-
rent à la porte du Premier Président, demandant à lui parler. La
porte leur fut ouverte, mais elles eurent la discrettion de n'entrer
qu'au nombre de douze ou quinze. Elles lui dirent qu'elles etoient
presque toutes les femmes des matelots que l'on a fait partir, la
plus part chargées de plusieurs enfants, ne travaillant que pour
les itourir, et qu'outre que l'on leur faisoit païer fort cher de mau-
vais pain (et elles en montrèrent un morceau noir comme la suie,
et à demi cuit), on avoit ce jour la cruauté de leur refuser en païant
de quoi nourir leurs pauvres enfants. Le Premier Président les écouta
avec bonté, leur promit justice, et de faire diminuer le pain sous
huit jours. Ces femmes parurent satisfaites, et lui dirent qu'elles
contaient sur sa parole; mais celles qui etoient dehors, auxquelles
s'estoit joint un grand nombre d'hommes du peuple, dirent que ce
n'etoit que des paroles, qu'il leur faloit du pain, et qu'il n'y avoit
qu'à en aler prendre chez les boulangers. Ils partirent de là, et
s'en alerent chez les boulangers de Saint-Seurin, qui s'etoient bari-
cadés. Ils enfoncèrent les portes et les boutiques; cherchèrent du
pain partout, dans les caves cl les greniers, car on V avoit caché.
ne faisant d'autre mal que de l'enlever partout où ils en trouvoient.
Ensuite ils vinrent aux boulangers de la ville. Les plus sages leur
ouvrirent les portes cl, leur laissèrent prendre tout le pain qu'ils
voulurent, et ils ne cherchèrent pas chez ceux-là. Chez ceux qui
voulurent résister, ils visitèrent toute la maison. On dit qu'ils
etoient plus de deux mille hommes ou femmes. Ils juroient contre
l'Intendant et les Jurais cl, benissoient le Premier Président qui
leur avoit promis justice, tout en se la faisant eux mêmes. Cela
dura une pari ie de la nuil .
«Cependant le Premier Président assembla chez lui le Procureur
gênerai, l'Intendant et les Jurats pour délibérer sur ce que l'on
devoit faire. Le résultat tut sans doute que l'on supprimeroit la
taxe, car à cinq heures du malin on lit, t.rompetter par toute la
LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1773 3o3
ville que le pain resteroit comme la taxe précédente et qu'il dimi-
nueroit bientôt. Tout fut hier tranquile, à quelques mauvais propos
près, parce que l'on prétend que les magazins regorgent de bled,
et que l'on parloit de les faire ouvrir, et aujourd'hui il n'y a
point eu de bruit 1 . » Mais l'émeute ne devait pas se bornera Bor-
deaux. Dès le 9, « dans les parroisses de Langoiran, Le Tourne.
Lestiac et Paillet, les païsans attroupés ont forcé toutes les maisons
où il y avoit du bled, et l'ont distribué entre eux. aux uns pour
rien, aux autres aux deux tiers du prix courant, et se sont mis
en ambuscade sur les bords de la rivière, pour arrêter tout le bled
qui descendoit du haut pais pour cette ville ». Ils ont pillé deux
bateaux chargés de blé, et « deux autres chargés d'environ 500
barrils de minots pour les colonies ont eu le même sort » 2 . Ces
localités ne sont qu'à cinq ou six lieues de Bordeaux en remon-
tant le cours de la Garonne; mais les autres paroisses bien plus
éloignées murmurent et sont à la veille de les imiter. « Nous fré-
missons d'avance, disent les jurats, de tous le- maux et dangers
qui nous menacent. Notre aprovisionnement actuel qui est tout
au plus de trente jours, n'en sera pas un de quinze, si les campa-
gnes, comme nous l'aprehendons fort vivement, s'aprovisionnent ici
de bled ou de pain, et le peu de bled qui nous seroii arrivé, étant
repoussé d'avance par la crainte de l'interception déjà éprouvée
et qui continuera de se faire, nous privera de toute espèce de
secours3. » Et, de plus, si à la fermentation intérieure qui est calmée
sans être éteinte, se joint l'irruption des campagnes, que deviendra
cette ville qui de temps immémorial a eu le privilège de se défendre
elle-même au moyeu de ses milices bourgeoises, mais est dépour-
vue de troupes régulières, connue à peu près tout le reste de la
province? Pour empêcher les gens de la campagne de se porter
avec tant d'afTluence dans celle ville, M. Esmangart a proposé
d'établir des fours dans les environs de Bordeaux et « son expé-
dient si sage et qui doit produire l'effet le plus salut aire, a été adopté
par le Parlement » 4 . Cependant, les craintes de nouveaux troubles
sont toujours grandes.
Aussi l'Intendant s' empresse- t-il de faire venir de Saintes, avec
1. Bibliothèque municipale. » iorrespondance inédite de M mi Duplessy, lettre à sa fille
M me de Cursol, 10 mai 177:;.
2. Arch. mini., BB. Correspondance des jurats, M mai 1773.
3. Ibid.
4. Arch. dép., C 1441. Lettres de Terray à l'Intendanl et au Premier Président,
19 mai 1773.
3o4 LA DISKTTE DES GR\INS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN T 778
l'agrément de M. de Monteynard, secrétaire d'État au départe-
ment de la guerre, le régiment de Condé-Cavalerie, commandé par
le comte de Lautrec; mais avant qu'il soit arrivé, les émeutes se
seront propagées sur tous les bords de la Garonne et principalement
dans l'Entre-deux-Mers, où le foyer le plus ardent sera à Gréon,
petite ville située à environ sept lieues de Bordeaux.
M. Esmangart ayant été informé par le Juge du lieu des craintes
que l'on éprouvait pour le jour. du marché, y envoie, dès le matin
du 12, le sieur Fauchey de Lacombe, lieutenant de la maréchaussée,
en compagnie d'un brigadier et d'un cavalier, les seuls hommes
qui restaient « à la résidence ». Dès son arrivée, il aperçoit une
populace d'environ six mille personnes armées « de grosses triques
et de bâtons à pointes de fer ». A peine a-t-il mis pied à terre devant
l'auberge, qu'un détachement de cette populace, d'environ trois
cents « particuliers », vient sur lui en lui demandant d'un air inso-
lent ce qu'il était venu faire. Il tâche de les calmer en leur disant
qu'il vient en diligence pour leur apprendre que M. l'Intendant
leur a fait envoyer trois bateaux de blé à Cadillac-sur-Garonne, où
ils pourront aller se pourvoir le lendemain. Ces paroles désarment
une partie des mutins, mais les autres s'écrient : « Nous voulons
vivre jusqu'à demain; il n'y a pas de pain chez les boulangers;
il faut du pain, sans quoy nous mettons le feu à la ville. » Suivi
de la populace, il se rend sur la place publique, où il arrive fort
à propos pour dégager le sieur Rey, juge de Créon, que des forcenés
tenaient à la gorge, « les uns disant qu'ils vouloient en emporter
un quartier, chacun dans leur parroisse, les autres, que c'étoit le
juge qui le soit enchérir le bled. Ils l'avoient déjà forcé de faire la
taxe <lu bled a 12liv. le sac, et sept liards la livre de pain, et
avoienl affiché la taxe à l'hôtel de ville». Il fait «rentrer cette
populace en elle même », en lui disant que c'est sur la demande du
juge que l' Intendant a fait arriver les trois bateaux de blé àCadillac.
Ensuite, on cherche du blé, et on ramasse environ dix sacs de
farine avec laquelle Fauchey fait faire du pain qu'il est contraint
de distribuer à sept liards la livre à ceux qui veulent payer, mais
à la condition «que chacun se retirera à mesure qu'il recevra le
pain». Les mutins se retirent, mais en disant qu'ils mettront tout
à l'en et à sang, s'ils ne trouvent pas de pain au marché prochain.
Les jouis suivants, on éprouve encore des craintes à Créon.
Cependant l'arrivée des troupes et la présence de l'Intendant au
marché du 19, bien que les acheteurs ne trouvent pas la dixième
LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I 773 3û5
partie du grain qu'ils demandent, ramènent le calme dans les
esprits 1 .
Le 12 mai, au moment où l'émeute gronde à Créon et où le pain
se fait sur l'ordre du sieur Fauchey, une bande d'environ trois
mille séditieux, plus impatients que les autres, se rend au bourg
de La Sauve, situé à trois quarts de lieue de Créon. Voici ce qu'en
dit le curé de l'endroit, le sieur Peinsan, dans une lettre adressée à
l'intendant : « Le mercredy, dousieme du courant, une foule innom-
brable de paysans armés de bâtons, vinrent à La Sauve, comme
des furieux, entrèrent de force dans les maisons, mangèrent ou
prirent tout le pain, viande, jambons, lard, gresse ou autres choses
comestibles, burent sans discrétion jusque à l'excès. Quand une
barrique ne leur plaisait pas, ils buvoient à l'autre, enlevoient le
bled ou farinne qu'un chacun pouvoit avoir sur le grenier. A la
vérité, ils en payoient quelques boisseaux, à raison de douse livres,
et en volèrent la plus grande partie. Nous eûmes trois ou quatre
visites dans ce goût, et les derniers nous prirent ce qui avoit echapé
à la recherche exacte des premiers. Les religieux Bénédictins éprou-
vèrent le même sort, aussi bien que toutes les honettes gens
de La Sauve. » Et le curé ajoute : « Nous sommes toujours dans
l'indigence; le journalier ne trouve point de pain ches le boulangé
on payant. Ils viennent en foule me dire en pleurant qu'il est
triste d'être sans pain et de mourir de faim, ayant de l'argent.
Les pauvres mandians et les enfans hors d'état de gaigner leur vie,
ne soufrent pas tant, parce que je m'occupe de distribuer en pain
les aumônes que vous avez eu la bonté de m'envoyer par le sindic
de la parroisse 2 . »
Les mêmes paysans dont les exploits ont été si heureux la veille,
en poursuivent le cours le lendemain, 13 mai. Ils traversent la
Garonne et se rendent à l'Isle-Saint-Georges, où «ils prennent la
farine du fermier du moulin à lOliv., et le parroissiens en ont aussi.
Avant appris qu'il y a encore au grenier du moulin trois cents
boisseaux de blé, ils reviennent le soir au nombre de trois cents,
et ne payent que 10 liv. le boisseau qui coûtoit 17 lis . au fermier. Ils
avoient déjà pillé plusieurs bateaux de farine sans rien payera »
Le 13, dès cinq heures du matin, une autre bande d'émeutiers,
hommes et femmes, se rend au domicile de .J. Sarrazjn, meunier
1. Arch. dép., C 1437. Procès-verbal de Fauchey de Lacombe.
2. Ibid., C 1437, -24 mai 1773. Lettre du curé de La Sauve à l'Intendant.
3. Isle-Saint-Georges, registres de l'état civil, GG 2, f. 191.
3o6 LA DISETTE DES GllAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1 773
et syndic de la paroisse de Cénac, à une lieue de Créon. Après avoir
visité son grenier, où ils n'ont rien trouvé que deux boisseaux de
blé, ils vont à son chai où, dédaignant le vin d'une barrique déjà
commencée « qu'ils ne trouvent pas bon », ils percent une barri-
que pleine « dont ils boivent les trois quarts ». De plus, ils enlèvent
à Sarrazin deux pains de 20 à 25 livres. Ensuite ils l'obligent « de
les suivre sous peine d'être assomé à coup de bâton », en lui disant
qu'ils ont besoin d'un « sindic à leur tette ». Malgré les sages paro-
les qu'il leur adresse pour les calmer, il est contraint de les accom-
pagner chez les personnes qui peuvent avoir du blé. « Une fougue
de pillage, ajoute Sarrazin, s'étoit emparé des mutins, et princi-
palement de ceux que je connaissois n'avoir pas besoin de pain,
qui ont éf ,é les plus séditieux. Les pauvres avoient été pris de force
et ne disoient mot. » Us vont à la Tresne dans la maison d'un riche
propriétaire où, du grenier, ils passent au chai et de là à la cuisine.
De La Tresne «ils se transportèrent à La Souys, où ils mangèrent
et beurent tellement qu'ils se donnèrent des coups, et à ceux qui
avoient volé des jambons'. »
Les campagnes sont terrifiées par toutes ces bandes armées que
conduisent des chefs. Il en est de même des villes qui se mettent
en défense.
Le 14 mai, il se tient à Libourne une assemblée des notables réunie
extraordinairement « aux fins de pourvoir à la seureté publique
menacée par des attroupemens des gens de l'Entre-deux-Mers »?.
Le 18, jour <le marché, « environ 200 bourgeois sont sous les armes,
80 en sentinelle sur la place, commandés par le militaire». Dès
quatre heures du malin, «les officiers, dont huit chevaliers de
Saint-Louis, se son! rendus mit la place avec les gentilshommes 3. »
A Saint-Émilion, les patrouilles sont triplées''. A Langon, où
s'arrêtent maintenant les bateaux chargés de blé ou de farine,
par crainte du pillage s'ils venaient à descendre sans escorte vers
Bordeaux, la ville est menacée par les habitants des paroisses voi-
sines'', et on y organise des p,-d rouilles bourgeoises dont la conduite
méritera bientôt les éloges de l'Intendant 6 .
Les émeutes, plus ou moins terribles, accompagnées de scènes
1. \nii. dép., C 1 V.i~. Lettre de Sarrazin ;'i l'Intendant.
•.'. Ibid., Es lui 1. il mai 177::.
3. Ibid., C I 135, 19 mai 1773.
4. Ibid., Es Mil.
... Ibid., I 1433, 17 mai I77:t. Lettre du Maire et des Jurats à l'Intendant.
6. Ibid., C 1436. 13 mai 1773. Intendant à Bourriot, subdélégué.
LA DISETTE DES GRAINS ET LES EMEUTES POPULAIRES EN 1778 3o~
de pillage, continuent à peu près partout, dans le Libournais,
aussi bien que dans le Bazadais, sur les bords de la Garonne, comme
sur ceux de la Dordogne.
Le mercredi 1'.. à Saucats, non loin de La Brède, « 300 boisseaux
sont enlevés de force à un marchand de blé 1 .» Le même jour, à
Gastets-en-Dorthe, à inoins de deux lieues de Langon, deux mille
personnes menacent de piller un magasin de froment qu'un mar-
chand « a formé- en ce lieu ». 11 faut consentir à laisser vendre ce
blé à 20 liv.. mesure de La Réole, au lieu de 25 à 26 liv., prix du
cours 2 .
Cependant en ce jour du 12 mai, il n'y a pas que des cris de dou-
leur provoqués par la faim ou des appels au pillage dans la géné-
ralité de Bordeaux. Les habitants de Villeneuve, dans I'Agenais,
voient depuis quelques mois fonctionner un atelier de charité. Les
pauvres sont occupés à mettre en état les promenades de la ville.
«C'est une vraye joye, dit le comte de Cadrien, d'entendre ces
pauvres gens chanter et se réjouir à la vue de deux livres de pain
que leur rend une journée 3 . »
Le 13 mai, le subdélégué de Sainte-Foy-la-Grande écrit à l'In-
tendant : « Tout le pays est si dépourvu de grains que de 4 et 6 lieues
à la ronde les gens fondent de toute part dans notre ville pour en
avoir. Le public en murmure à un tel point qu'il y a tout lieu de
craindre qu'il ne se porte à quelque extrémité fâcheuse.» Le 15,
dans la même ville, les boulangers sont dans le plus grand embarras
pour entretenir leur boulangerie et, si le froment « de bonne qualité »
tarde à arriver, ils seronl obligés de cesser leur commerce. «Le
peuple est si epouventé et si dépourvu qu'hier, dit Le même sub-
délégué, une foule de personnes se jetterenl dans le grenier du
sieur Dupuy, après en avoir enfoncé la porte, crianl qu'il vouloient
du blé.» Le sieur Dupuy fut obligé de livrer son blé, encore s'es-
tiuia-t-il heureux de ce que cette populace affamée voulu! patia-
ment laisser mesurer celuy qu'elle demandoil . el qu'elle le payai '.
Ce même jour, le peuple esi moins cal me à Saint- V.ndré-de-( lubzac.
Vers une heure de l'après midi, le marché etani lîny, une troupe
de femmes se sont jettées sur les sacs <\r farine pour les enlever ou
empêcher qu'on les déposai dans le magasin. Les esprits se sonl
échauffés, des hommes se sonl mi- de la partie, entre autres de-
1. Arch. dép., C 1443. Lettre de Pichard à l'Intendant.
2. Ibid., C 1 138; Lettre du subdélégué Bourriol à l'Intendant, 13 mai 1773.
3. Ibid., < 611. Lettre du comte de Cadrien à l'Intendant, 12 mai 1773.
4. Ibid., ('. 404. Lettre du subdélégué à l'Intendant.
3o8 LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN 1778
manœuvres qui revenoient d'Ambès, de leur journée, qui, avec
des pelles de fer et des bêches, ont frappé plusieurs personnes. Il
y a eu deux muniers de blessés bien grièvement, l'un, d'un coup de
pelle ferrée à la teste, et l'autre, d'un coup de bêche. » On arrête
quelques séditieux, mais on leur donne « la liberté après deux
heures de prison, craignant que leur détention n'occasionnât quel-
ques choses de fâcheux » 1 .
Le 15 encore et le 18, la ville de Castillon-sur-Dordogne éprouve
« un soulèvement de la lie du peuple des plus terribles ». Toutes
les représentations faites par les Jurats « et leurs concitoyens n'ont
servi qu'à rendre les mutins plus opiniâtres. Ils ont pillé et voilé
le jour de dimanche, 18 may, quantité de grains au sieur Grave,
qui l'avoit fait porter pour cette ville » 2 .
La journée du 15 n'est pas plus heureuse pour la ville de Mar-
mande. « Nous avions prévu ce désordre, écrivent le maire et les
échevins, et avions taché de le prévenir en faisant prendre les
armes à quatre-vingts de nos habitans escortés de la brigade de la
maréchaussée. Cependant nos précautions ont été vaines, puisque
la populace, grossie par une afïluence considérable des gens de la
campagne, a forcé la garde, enlevé le bled exposé en vente sur le
marché, sans le payer, au moins pour la plus grande partie, et a
forcé le sieur Laperche, marchand, à luy livrer tout le bled de son
magazin, à raison de 12 liv. le boisseau. Cette populace effrénée
se disposoit même à enlever tout ce bled sans le payer, si l'avant-
garde du régiment de Médoc n'etoit arrivée heureusement pour la
contenir et arrêter ses efforts assortis de discours licentieux et les
plus menaçans3. »
C'est vers cette même date, que le jour du marché de Rauzan,
bourg important de la subdélégation de Libourne, dans l'Entre-
deux-Mers, « une multitude considérable de personnes du bas
peuple enlevèrent les sacs de blé avant qu'ils fussent déchargés et
les payèrent arbitrairement à 12 liv. le boisseau, au plus fort, et
les autres grains aussy arbitrairement et au caprice de chacun '•*. »
Le 16, à Guîtres « on murmure beaucoup de la cherté des grains
et farines. Les marchands veulent vendre la farine de 20 à 21 liv.
1. Arcli. dép., C 1438. Duveau à l'Intendant, 15 mai 1773.
--.'. Ihi.l., C |.|:ts. lettre de ( ;ou t urier, jurai, à l' Intendant, 19 mai 1773.
3. Ibid., C 1436. Rapport «lu maire, Pelart de Campagnol, et des échevins à L'In-
tendant, 15 mai 1773.
4. Ibid., C 1438. Requête adressée à l'Intendant par les principaux habitants du
bourg de Rauzan.
LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I "3 3oO,
le boisseau et prétendent même ne rien gagner à ce prix qui est de
20 sols au-dessous du cours des marchés précédents » l . La populace
veut la farine à 12 liv. le boisseau. Le tumulte dure de huit heures
du matin à une heure de l'après-midi, « avec les menaces les plus
vives contre les marchands, boulangers, fariniers et bourgeois ».
Les marchands terrifiés ne veulent plus porter de farine ni de blé.
Le 17, à Cocumont, dans le Bazadais, cinq à six cents
hommes et femmes, armés la plupart de bâtons, entrent dans un
grenier dont il? ont enfoncé les portes et enlèvent tout le blé qui
appartient à deux marchands du lieu. « Parmy le nombre de cette
troupe mutine, il y a plusieurs gens aisés qui ont pris et enlevé de
force du bled à la taxe de 12 liv. et qui sont en état d'en acheter
et qui peut-être en ont à vendre 2 . »
Le 18, à Casteljaloux, aussi dans le Bazadais, les séditieux, encou-
ragés par le pillage qui a eu Heu la veille à Cocumont, veulent du
blé sans le payer « et complotent par pelotons de commencer par
égorger la brigade de la maréchaussée, pour ensuite piller les grains
qui sont sur place et en chercher dans les maisons particulières »3.
« Ce fut alors que, sans ordre de personne, sans conseil, sans
délibération, et comme par inspiration, on prit ce party extrême
que le courage a souvent inspiré, et qu'une intrépidité prudente
a quelquefois fait réussir. Douze ou quinze citoyens respectables
et respectés par leur état et leurs services, et décorés pour la plus-
part des marques d'un mérite non équivoque, mirent l'epée à la
main, avancèrent intrépidement vers la populace, lui ordonnèrent
de reculer, l'etonnerent, la poussèrent devant eux, sans coup ferir,
lui firent évacuer la place et la continrent des deux cottes à l'em-
bouchure de trois rues. Ce mouvement subit ayant fait sensation
dans la ville et plusieurs citoyens de- classes supérieures en aïant
appris la cauze, s'armèrent, s'ouvrirent un passage sans violence
et coururent se joindre à leurs généreux compatriotes. On forma
un cordon autour de la place du marché, on introduizit successive-
ment ceux qui vouloient achetter et on consomma assés tranquil-
lement une distribution qui devoit être naturellement si orageuse 4 . »
C'est la dernière émeute qui ait eu lieu du côté de la Garonne
dont les rives sont protégées depuis le 17 ou vont l'être par trois
1. Arch. dép., G 1438. Rapport du lieutenant civil et criminel de Guitres à l'In-
tendant.
2. Ibid., G 1438. Rapport des consuls de Cocumont en Bazadais, 17 mai 1773.
3. Ibid., G 1438. Relation de ce qui s'est passé le 18 mai à Casteljaloux, 19 mai 1773.
4. Ibid.
3lO LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I -~3
escadrons « lu régiment de Coudé 1 . Mais il n'en est pas de même
sur les bords de la Dordogne et du Lot où il n'y a point encore de
force armée.
Le 20, il y a une émeute à Ambès. « Les boulangers de cette
parroisse ont été volés et pillés de manière qu'on ne leur a laissé
aucun morceau de pain, pas même celui qu'il leur falloit pour leur
nourriture '-. o
Le 23, à Bergerac, on n'a pas été maître de l'émeute, «parce
qu'on n'a rien eu à opposer à dix mille personnes disposées à en
venir aux dernières extrémités » 3 .
Le 26, à Villeneuve, sur les bords du Lot, « une troupe de plus
de six cents personnes, les unes armées de bâtons, les autres de
barres et les autres de massues, ont parcouru plusieurs maisons
bourgeoises de la ville et ont enlevé tout le grain qu'elles y ont
trouvé et jusqu'à la provision, et l'ont cependant porté au
marché ou il a été vendu, et même les consuls en ont touché
l'argent 4 . »
Pour l'amener le calme dans celte partie de la généralité, l'Inten-
tendant, dès le 24 mai, demande au comte de Vaudreuil, brigadier
des armées du roi, l'envoi du régiment de Dauphin-Dragons dont
il est colonel. Ce régiment arrive, sans tarder, de Limoges et la tran-
quillité règne bientôt partout 5 . Elle sera encore un instant troublée
à Ribérac, dans la première quinzaine de juin, « par quelques
feneanls de la lie de la populace, qui probablement crurent qu'une
émeute seroit une occasion favorable à avoir du blé pour rien »6.
Seule la paroisse de Cénac « où les paysans sont les plus mauvais
de lout l'Entre-deux-Mers », vers la fin juillet, attirera encore
sur elle l'attention de l'Intendant, «par les pillages qu'il y a jour-
riellement, non pas de grains, mais d'autres effets»?. Les bour-
geois ne croient pas être en sûreté dans une localité où il n'y a
qu'une justice seigneuriale et où le Procureur fiscal, fort honnête
homme, du reste, esl d'un caractère très faible. Aussi l'Intendant
demande-t-il au commandant des troupes détachées à Créon «d'y
faire passer quinze dragons à pied, et de les choisir les plus sages
1. An h. dép., C I 138.
2. Ibid., C L438. Lettre de M. de Gascq à l'Intendant, 21 mai 177a.
3. Ibid., C 1 t .* i 7 . Rapport de Fraigneau, maire de Bergerac, à l'Intendant, 23 mai
177a.
1. Ibid., C 642. Rapport du subdélégué Demaydieu à l'Intendant, 26 mai 1773.
5. Ibid., I 59. Lettre de l'Intendant au comte de Vaudreuil, à Limoges, 24 mai 1773.
6. Ibid., C 1437. Rapport du subdélégué Pourteyrou à l'Intendant, juin 1773.
7. Ibid., C l 1:17. Rapport du 25 juillel 177a.
LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I770 3 1 I
qu'il sera possible. Il sera hou qu'ils y restent quelque teins; leur
présence en imposera aux plus mutins de ces cantons » 1 .
Nous venons de voir deux régiments pénétrer clans la province
pour y rétablir l'ordre par leur présence. On a recommandé aux
officiers « la plus grande douceur et fermeté et sur toutes choses
de ne faire qu'en imposer» 2 . Aussi n'y aura-t-il pas de cou fl il
entre les soldats et les émeutiers.
Dès le 14 mai, le Parlement vient prêter à la force armée son appui
par un arrêt contre les attroupements. « Les attroupements qui se
sont formés en divers lieux de la Sénéchaussée de Bordeaux, exi-
gent que la Cour interpose sans délai son autorité pour en prévenir
les suites; que par un effet de sa bonté pour des peuples qu'elle a
protégé dans toutes les occasions, et qu'elle n'a jamais puni qu'à
regret, elle fasse connaître à ceux qui ont le malheur de se livrer
à des excès capables de causer la ruine de cette province, et à ceux
qui se sont laissés séduire par des personnes mal intentionnées, la
peine à laquelle ils s'exposent, s'ils persévèrent dans leur révolte 3 . »
Or, c'est de la peine de mort que seront passibles les coupables.
Par un arrêt du Conseil d'État, rendu le 17 mai : « Ouy le rapport
du Contrôleur général sur les alarmes qui troublent le commerce
des grains et empêchent l'aprovisionnement des marchés, le Roy
commet les prévôts et leurs lieutenants pour connaître des séditions,
émotions et atroupemens qui peuvent, survenir à l'occasion des
bleds et autres grains, même dans les villes ou les officiers sont
établis. Les communautés des villes, bourgs et villages demeurent
responsables de l'enlèvement des grains, dommages et intérêts,
même des frais des instructions, des procès criminels faits par les
Prévôts dont l'imposition sera faite par les dites communaulé.-
suivant les rolles qui seront arrêtés par l'Intendant 4 . »
Les poursuites et les punitions furent-elles nombreuses? Ce n'est
guère probable, malgré le désir exprimé par le Contrôleur général
au Premier Président :« L'on m'apprend que <•<■ peuple mutiné a
à sa tête des gens qui, quoique d'un état obscur, ne sont cependant
pas sans fortune. Il seroit intéressant que l'on s'assurât du fait, et
que votre compagnie, par une démarche éclatante, se portât à en
imposer aux principaux chefs des mutins par une punition aussi
1. Arch. dép., C 1437. Lettre de l'intendani ;i M. de Chazal, 25 juillet 1773.
■1. Ibid., C M3s. Blaye, 19 mai 177::. Commandant Lamothe à l'Intendant,
3. Ibid., C lias. Imprimé.
4. Ibid., C 1437. Arrêt du Om-eil d'Étal du 17 maj 1773.
3ia LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN l'']^
sévère qu'exemplaire. « Mais il se hâte d'ajouter : « J'abandonne
ce moïen à votre prudence, en vous observant toutes fois que je
sens l'impossibilité de le mettre à exécution jusqu'à ce que vous
puissiés être assuré que l'autorité du Roy sera respectée par la
présence des troupes 1 . »
Et même plus tard, après l'arrivée des troupes, on ne voit pas
que les magistrats aient souvent usé de la rigueur des lois, les sub-
délégués écrivant à l'Intendant que ce serait exaspérer le peuple.
« Cette canaille qui est peut être autant à plaindre qu'à blâmer,
est punie par le poids de sa propre misère, et il seroit peut-être
dangereux de l'agraver par des châtiments qui, brochant sur leur
pitoyable état, pourroknt les porter au désespoir 2 . »
Nous avons vu que le jour de l'émeute pourtant si sérieuse de
Saint-André-de-Cubzac, quelques séditieux avoient été rendus
à la liberté après deux heures de prison, par la crainte que leur
arrestation, si elle était maintenue, n'eût des conséquences fâcheuses.
Le 16 mai, à Cadillac-sur-Garonne, on arrête « un homme qui parais-
soit vouloir ameuter le peuple par des mauvais propos. L'officier
qui est icy, le recognut pour avoir esté un des chefs de l'émeutte
arrivée à Pondensac. On l'a envoyé à Langon»3. Nous ignorons
quelle fut la suite de cette arrestation.
Les seules mentions que nous ayons trouvées de punitions réelles,
sont les suivantes : « Deux chefs d'attroupement furent pris et
condamnés à être fouettés et mis au carcan sur la place de Créon;
ils furent ensuite envoyés aux galères 4. » Après le pillage du blé et
de la farine, à l'Isle-Saint-Georges, « plusieurs paysans et paysannes
eurent la prison, le carquan et le fouet, et autres punitions » 5 .
Mais il ne suffit pas que les magistrats imposent le respect de
l'ordre dans la province par la présence de la force armée et par
des arrêts, ils doivent encore, et en même temps, remonter aux
causes qui ont amené l'explosion de la colère du peuple et aviser
aux moyens de les faire disparaître. Ils savent que la misère est
grande partout, suite inévitable de plusieurs années de disette, et
que la majorité des habitants, surtout ceux des campagnes, qui
ne gagnent souvent « que huit sols par jour pour nourrir leur
1. Arch. dép.) C 1141. Terray au Premier Président, 19 mai 1773.
2. Ibid., C 1-1.S7. .Subdélégué de Ribérar à l'Intendant, 15 juin 1773.
3. Ibid., C L438. Rapport du comte de Preissac à l'Intendant, 1G mai 1773.
I. Bernadai , innales <!<■ Bordeaux, 2 e partie, p. 218.
5. Islf Saint (,. ni-r-, registres de l'état civil, (i(i 2, 1. 151, 1773.
LA DISETTE DES GllAINS 1! LES ÉMEUTES POPULAIKKS K\ \--]3 3 1 3
famille», ne peut pas se procurer de pain, alors que le boisseau
de blé coûte de 20 à 25 liv. K
Aussi, le jour même de l'émeute, c'est-à-dire le 8 mai, les Jurats
de Bordeaux, ramènent-ils le prix du pain à la taxe de la semaine
précédente, sauf à indemniser les boulangers « pour cette diminu-
tion » qui est notifiée, dès neuf heure- du soir, à toutes les paroisses
de la juridiction 2 . Le pain choine doit être vendu 4 sols 1 denier;
le pain cô 3 sols 4 deniers, et le brun 2 sols 1 deniers^.
Le 12 mai, le Parlement, par un arrêt motivé, interdit toute aug-
mentation du prix du pain dans la ville de Bordeaux et ordonne
« l'apport des bleds dans les marchés ». Voici les principaux consi-
dérants de cet arrêt : « La cherté excessive des grains dans toute
l'Europe, nous annonçait depuis longtemps que cette province en
ressentiroit à son tour les tristes effets, et que le prix des bleds
monteroit enfin à ce taux immodéré où le peuple et le plus grand
nombre des consommateurs ne sçauroient jamais atteindre.
» Le prix des trois espèces de pain demeurera fixé conformément
à la taxe faite par les Jurats. et publiée dimanche dernier, 9 du pré-
sent mois, sans que la dite taxe puisse être augmentée sous quelque
cause et prétexte que ce ] uisse être, même du prix actuel des
grains, ou augmentation qui pourroit survenir à icelui. » Les pro-
priétaires seront obligés de porter leurs blés aux marchés pour y
être vendus, en ne gardant que la quantité qui leur sera jugée
nécessaire pour l'approvisionnement de leur famille et de leurs
domestiques, jusqu'à la récolte suivante. Cette mesure si sévère
doit être prise, parce que, dit le Procureur général Dudon, « per-
sonne n'ignore que depuis quelques années il se pratique dans les
petites villes et dans les campagnes, un resserrement de grains
qui donne lieu à cette cherté excessive. Le goût du commerce sur
cette denrée a gagné tous les états, sans exception; cl par une
dureté qui tient de la barbarie, on voil des propriétaires, ainsi que
des marchands, refuser de vendre leurs bleds, jusqu'à ce qu'ils
soient parvenus à un prix auquel leur cupidité n'osoit pas même
aspirer »&.
On est obligé de reconnaître que le Parlement manqua de pru-
dence en rendant un tel arrêt qui devait nécessairement donner
1. Arch. dép., C 1437. Lettre du curé de Saint-André-de-Cubzac à l'Intendant,
24 juin 1773.
2. Arch. mun., BB. Correspondance des jurats, 11 mai 1773.
3. Arch. dép., C 1430. Imprimé. 8 mai 1773.
4. Ibid., C 1439. Imprimé, 12 mai 1773.
33
,'il'j LA DISETTE DES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES fe>' I 770
une apparence de vérité aux soupçons de la foule. « Il semble, en
effet, dit le Contrôleur général, que le peuple attribue le haut prix
des grains à un dessein formé de luy faire payer chèrement sa
subsistance. Il voit partout des monopoleurs jusque dans les secours
qu'on luy donne 1 . » L'Intendant lui-même n'ose pas faire parvenir
à son subdélégué de Villeneuve, par l'intermédiaire d'un marchand,
cinq cents boisseaux de froment qui doivent être cependant vendus
au prix coûtant, « parce qu'il n'est pas sans inconvénient, quoy
qu'on n'ait d'autre vue que le soulagement du peuple, de luy faire
achetter des grains des mains de ceux qui participent à l'auto-
rité » 2 .
Mais celui qui fait la plus triste expérience de l'ingratitude de
ses concitoyens, c'est le sieur Bethman. « Témoin de la misère et
des besoins de Bordeaux et de la province, il a provoqué, autant
qu'il était en lui, les secours du gouvernement 3 . » Sur les ordres
de l'Intendant, il a fait passer, aussi bien qu'un autre négociant,
le sieur Jarreau, des grains dans « les cantons où les besoins étoient
les plus pressants ». Ces deux négociants qui, sur certaines parties,
auraient pu gagner 40 sols par boisseau, « ont baissé la main, pour
empêcher le prix des grains d'enchérir ».
« De telles opérations paraîtroient devoir être exemptes des
soupçons injurieux de monopoles 4. » Et cependant «on a haute-
ment menacé de brûler la maison de Bethman, de piller son comp-
toir, de le faire périr lui-même, si bien qu'il a été obligé de se faire
garder pendant plusieurs nuits par une vingtaine d'hommes armés »5.
A Podensac, le 21 mai, le peuple mécontent du froment qu'on
lui a livré pourtant au prix d'achat, sous prétexte qu'il a une très
forte odeur et qu'il est très enflé par l'humidité qu'il a contractée »,
s'en prend, pendant la nuit, aux vignes du commissionnaire, dont
il ravage « l'espace de quatre raiges » G . Et l'Intendant de répondre
à son subdélégué : « Le peuple reconnaît souvent bien mal les ser-
vices qu'on luy rend. Mais son injustice ne doit pas empêcher de
luy faire tout le plus de bien qu'il est possible:. »
Jurats et Parlementaires, comme nous venons de le voir, ont fait
baisser le prix du pain. Ce n'est pas suffisant, puisque pour faire
1. Arch. dcp., C 1439. Mémoire de Terray, l rr août 1773.
2. Ibid., C 642. Intendant au subdélégué Demaydieu, s février 1773.
3. Ibid., C 1441. Lettre de Bethman an Contrôleur général, 25 mai 1773.
4. Ibid., C 1441. Intendant au Contrôleur général, 15 juin 1773.
5. ibid., C. 1441. Lettre de Betlmian au Contrôleur général, 25 mai 1773.
B. Ibid., C 1438. Subdélégué Desbrières à l'Intendant, 21 mai 1773.
7. Ibid., C 1435. Intendant a M. Desbrières, 21 mai 1778.
LA DISETTE bES GRAI>S ET LES EMEUTES POÊULAltlES EN I'tS 3l5
/ /'
ce pain, il faut du froment, surtout pour les habitants de Bordeaux,
qui ne sont habitués qu'à cette espèce de grain, et du froment et
du seigle pour les petites villes et les campagnes. Or, les grains sont
peu abondants partout et même font presque défaut dans bien
des cantons de la Généralité. On entend de tous côtés des cris de
détresse, même dans les régions où il n'y a point d'émeutes.
Dans le Médoc, beaucoup d'acheteurs se sont rendus au marché
de Pauillac, avec un sac sous le bras. Mais la moitié s'en retourne
sans grain, tant il y est rare ce jour-là. « La populace criait qu'elle
allait mourir de faim, si cette disette continuait. » « Il est à souhai-
ter, ajoute le subdélégué, que le grain ne manque pas à la foire de
Lesparre, qui aura lieu lundi prochain, afin que le peuple se main-
tienne dans la soumission qu'il a montré jusqu'à presant, malgré
sa misère 1 . »
Pour comble de malheur, les blés venant du « haut pays », c'est-
à-dire du Languedoc, quand ils ne sont pas escortés, sont souvent
arrêtés en route par les populations qui craignent d'en être privées
ou qui sont réellement affamées. Ils le sont parfois aussi par les
inondations qui « engorgent les moulins préposés à la subsistance 2 »
de Bordeaux. De plus, les marchands ou les voituriers des Landes 3
ou de la Saintonge dont les émeutiers ont pillé les grains, craignent
de revenir dans les divers marchés. Souvent ce sont les vents con-
traires qui empêchent les bateaux d'entrer dans la Gironde et d'arri-
ver à Bordeaux. Il est curieux de lire à ce sujet la correspondance
des Jurats et de voir comment leurs cœurs flottent entre l'espoir
et la crainte, selon que le vent souffle du nord-est ou du nord t *.
Et cependant c'est le blé surtout qui peut calmer les esprits et
rétablir l'ordre dans la province. Il vaut la peine d'entendre sur ce
point la lettre que le lieutenant de la Maréchaussée de Guyenne
au département de Périgord adresse à l'Intendant : « Dix mille
soldats armés ne feront jamais tant d'effet dans ce païs-ci — Ber-
gerac — que cinq mille sacs de bled, et je vous répète à haute voix
qu'il nous faut du bled, du bled, du bled, et avec du bled la paix
sera faite, car autrement vous ne ferés jamais la paix avec le peuple,
eussiés vous ici feu M. de Saxe avec dix mille hommes, car le peuple
1. Arch. dép., C 1442. Ducasse, subdélégue, à l'Intendant, 31 mai 1773.
2. Arch. mun., BB. Correspondance des jurats, 29 mai 1773.
3. Arch. dép., C 1435. Roquefort-de-Marsan, 18 mai 1773. Fayt, négociant, à M. Bour-
riot, subdélégué à Baza-.
4. Arch. mun., BB. Ci>rre?pomlance '1>\- jurât-, 1 ' et 5 juin 1773.
3 1 6 LA DISETTE LIES GRAINS ET LES ÉMEUTES POPULAIRES EN I 773
est décidé de saccager tout et de brûler tout, si on ne leur donne
pas de quoy vivre 1 . »
Peut-être convient-il de parler un instant des plaintes provoquées
par l'odeur qui se dégage des grains, plaintes que nous avons si
souvent entendues au cours de nos recherches. Elles deviennent
si nombreuses que, dans le -ourant de juillet, le Parlement rend
un arrêt ordonnant la visite des greniers de Bordeaux. Le Contrôleur
général qui s'est occupé de l'approvisionnement de la province,
se sentant, sans doute, indirectement atteint, fait part de son indi-
gnation au Premier Président : « Quel sera l'effet de l'arrêt? Le com-
merce qui veut de la liberté va être inquiété. Le peuple ne man-
quera pas de prendre le change et de regarder la démarche comme
salutaire. Il se déchaînera contre les negocians qui seront allarmés
et qui dans le moment de besoin ne se livreront pas aux opérations
que le gouvernement leur inspire, opérations qui, cette année, ont
sauvé votre ville des horreurs de la disette. Que resultera-t-il de
la visite ordonnée? On trouvera des bleds qui ont de l'odeur. Mais
est-il permis dans un port de mer d'ignorer que les bleds français,
et à plus forte raison celuy de l'étranger, ne peuvent être transportés
par mer sans en prendre, et qu'en le faisant remuer dans le grenier
après ce débarquement, l'air emporte bientôt cette odeur qui
d'ailleurs n'altère en rien la qualité du grain 2 ? »
Et dans une nouvelle lettre adressée encore au Premier Président,
il lui dit : « Je voudrais ne voir dans tout ceci que de bonnes inten-
tions et des vues pures, mais je crains bien que le désir de jouer un
rôle n'ait déterminé celui qui a provoqué cette détermination.
Qu'il soit accordé toute liberté à celui qui fait venir des grains de
l'étranger et que ceux qui sont faits pour le secourir, lui accordent
toute sûreté et protection. Je dois vous prévenir que s'il en étoit
autrement, je ferais connaître publiquement dans la province les
bontés du Roy pour ses peuples, les sacrifices immenses que sa
bienfaisance a fails pour leur procurer du soulagement; l'impos-
sibilité à laquelle les démarches inconsidérées de votre compagnie
l'ont réduit, et enfin il fera connaître au peuple que si désormais
il a des besoins, il doit s'adresser au Parlements. » Aussi le Coniiû-
leur général n'est-il point surpris en apprenant que « l'arrêt a
découragé les negocians qui se seroient livrés à faire venir des grains
1. Axch, dép., C L437. Rapport de Gigounous de Verdon à l'Intendant, 25 mai 1773.
2. Ibid., C Mil. Contrôleur général au Pivniicr l'ivMiimi, i '. t juillet 1773.
3. Ibid., C l 111. Contrôleur général au Prtalie par Gênes et par
Savone, se renforça de la flotte espagnole à Carthagène et, sans
avoir eu à soutenir aucun combat, ramena tous ses navires à Brest.
Duranteau, qui avait été nommé capitaine de frégate le 15 mai 1798,
prit part à cette fameuse croisière ; il servait sur le vaisseau la Cons-
titution.
On le retrouve ensuite comme adjudant du contre-amiral Duma-
noir Le Pelley sur les vaisseaux le Formidable et le Marengo, la fré-
gate la Fidèle et le vaisseau le Vautour. Dumanoir, ayant reçu la
mission d'aller recevoir et armer six navires espagnols à Cadix,
était dans cette ville, avec son adjudant, le 6 juillet 1801, lorsque
l'amiral Linois, ayant rencontré la flotte de Saumarez, s'embossa
dans la rade d'Algésiras et y remporta un brillant succès. Duranteau
s'embarqua sur la division espagnole qui alla rejoindre Linois, et
l'aida à regagner Cadix. Il resta dans ce port peu de temps à bord
de la frégate la Libre, puis il revint à Toulon avec le vaisseau
le Formidable, qui venait d'accomplir, sous les ordres du comman-
dant Troude, une action d'éclat presque extraordinaire.
En l'an X, il passe successivement avec les mêmes fonctions sur
les vaisseaux V Indomptable, V Matante et le Duquesnr; puis retourne
sur le Formidable. C'est à cette époque qu'a lieu l'expédition de
Saint-Domingue, qui devait, entraîner la chute de Toussaint-Lou-
verture. Une flotte importante transporte les troupes placées sous
les ordres du général Leclerc, beau-frère de Bonaparte. En l'absence
de Latouche-Tiéville, Dumanoir commandait toutes les forces
navales réunies autour de l'île. Après une courte campagne au
Cap-Français, Duranteau regagne Toulon.
Il est alors appelé comme adjudant du contre-amiral Magon sur
3%\ LE GONTRE-AMIR/VL ROMAIN DURANTEAU (l763-l85o)
le vaisseau le Majestueux, à Rochefort. Il suit à Ostende cet amiral,
(|iii devait y organiser une flottille puis la conduire à Boulogne. Il
est placé à l'aile droite de la flottille sur la corvette le Charles-
Edouard. En septembre 1803, il se rend à Boulogne et prend part à
un combat livré par une division anglaise à une partie de la flottille
venue de Dunkerque. Il retourne à Ostende et le 24 octobre se rem-
barque sur le Charles-Edouard. Il avait été promu capitaine de
vaisseau de seconde classe le 24 septembre précédent 1 . L'aile droite
de la flottille d'Ostende était sous les ordres du contre-amiral Magon.
Elle soutint deux combats contre les Anglais à l'occasion de l'arrivée
d'une partie de la flottille batave et de deux navires, la Ville-d'Aix
et la Ville-d'Anvers. Duranteau fut cité à l'ordre pour son intrépide
sang-froid sous le feu de l'ennemi au cours de ces différentes opé-
rations. Il avait été nommé membre de la Légion d'honneur le
5 février 1804, et le 14 juin promu officier.
Au mois de juillet suivant, il devient chef de l'état-major général
du vice-amiral Ganteaume, qui était commandant en chef de
l'armée navale de Brest. On sait l'histoire de cette armée. Elle avait
pour mission de se rendre aux Antilles, y rencontrer les flottes des
amiraux Villeneuve et Missiessy, et, réunie à ces flottes, débarrasser
des navires anglais la Manche, que la flottille de Boulogne devait
pouvoir traverser librement. Tel était le plan de Napoléon. Il ne
fut pas réalisé. Missiessy, après une heureuse croisière, revint à
Rochefort. Ganteaume sortit de Brest, mais ne put passer à travers
la flotte anglaise. Villeneuve termina sa campagne à Trafalgar.
Duranteau, embarqué successivement sur les vaisseaux l'Impérial
et le Républicain, n'assista donc qu'à quelques escarmouches avec
la lloll.c anglaise, près de la Pointe Saint-Mathieu.
En janvier 1806, il va à Toulon armer un vaisseau de 74, î'Annibal,
qui faisait partie d'une division commandée par le contre-amiral
Gosmao. Le navire armé, mis en rade le 23 lévrier, il en reçoit le
commandement. On l'envoie tout d'abord à Gênes chercher le vais-
seau le Génois. On lui confie une mission en Corse et il ramène de
cette île deux flûtes chargées de bois de contruction. 11 conduit des
flfïtcs à Villefranche. 11 met constamment à la voile pour effectuer
des exercices en nier. Enfin, il débarque le 2 février 1808 pour pren-
dre les fonctions de chef d'état-major général de l'escadre de la
Méditerranée, qui était sons les ordres de Ganteaume.
I. En mars L803 il avait donné sa démission. Celle-ci fut-elle refusée ou la retira-t-il?
l lien dans Le dossier ne l'indique.
LE CONTRE-AMIRAL ROMAIN DURANTEAU (l 7Ô3- I SÔO i 320
Tandis qu'il commandait VAnnibal, il se maria. Il adressa le
6 mars 1807 au ministre de la Marine et des Colonies une demande
tendant à être autorisé à épouser M lle Thérèse-Ursule-Gabrielle de
Pézenas, née à Toulon le 17 octobre 1780, fille de Laurent-Fran-
çois-Xavier de Pézenas, ancien lieutenant des vaisseaux du roi,
chevalier de Saint-Louis, et de Rose-Louise-Marguerite de Valla-
vieille. Le préfet maritime, Emeriau, transmit cette demande avec
un avis favorable. Sur le rapport au ministre qui accompagne cette
pièce, se trouve l'annotation : « Vu, lui répondre agréablement sur
son mariage. » Effectivement, le mariage civil eut lieu le 24 mars
1807 et fut célébré à la mairie de la Seyne.
Chef d'état-major général, il s'embarque le 3 février 1808 sur le
vaisseau le Commerce-de-Paris. Il prend part à une campagne à
Corfou. Là, le navire doit être laissé en raison de ses avaries.
L'amiral et son état-major le quittent et montent à bord du Magna-
nime. L'amiral sort avec cinq navires à la recherche de quatre autres
dont il avait été séparé. La croisière dure vingt jours à l'entrée de
la mer Adriatique. Les navires sont retrouvés et l'armée rentre à
Toulon. Du Magnanime, Duranteau passe successivement avec les
mêmes fonctions sur les vaisseaux le Majestueux et VAusierlitz.
Le 12 juillet 1810, il est appelé au commandement de la frégate
la Pénélope. Sous les ordres du vice-amiral Allemand, il fait des
sorties fréquentes et se rencontre avec les Anglais dans plusieurs
escarmouches. Il s'empare de deux corsaires ennemis qu'il amène à
Toulon. Il remplit différentes missions à N a pies et en Corse. Étant
à Gênes, il est placé à la tête d'une division comprenant deux fré-
gates et une flûte. Revenu de ce port, il débarque le 10 avril 1811
et de nouveau prend les fonctions de chef d'état- major général.
L'armée de la Méditerranée était alors commandée par l'amiral
Émeriau. La manière dont ce marin éminent exerça son comman-
dement est bien connue : elle fut à l'avantage de la France.
Duranteau s'embarqua successivement sur les vaisseaux V Auslerlilz,
' le Majestueux et le Wagram. Il n'y eut point de bataille navale,
mais seulement des escarmouches. Défendre Toulon contre les atta-
ques des Anglais, c'était tout ce qu'on pouvait demander à la Hutte
de la Méditerranée. Elle s'acquitta de cette tâche à son honneur.
Duranteau conserva ses fonctions de chef d'état-major général
jusque vers la fin de l'empire... En mai 1814, le contre-amiral
Gosmao engagea le préfet maritime à le désigner au ministre pour
le commandement du vaisseau le Sceptre. Le mois suivant, cette
3a6 i-E CONTRE-AMIH\r, ROMAIN DURANTEAU (l 768- I S5o)
proposition était agréée par le ministre et Duranteau s'embarquait
sur ce vaisseau. Peu de temps après, le 18 août 1814, il fut nommé
chevalier de Saint-Louis sur la proposition du vice-amiral Emeriau.
Du 1 er décembre 1814 au 16 septembre 1815, il accomplit, avec la
ilûte la Néréide, des missions dans la Méditerranée. Dès 1810, Gan-
teaume avait demandé qu'il fût élevé à la première classe de son
grade; il obtint cet avancement le 1 er août 1816.
L'Empire, c'était la guerre perpétuelle. La Monarchie, après la
défaite, ramena la paix. Aussi à partir de cette époque ne relève-t-on
guère plus dans la carrière des marins de faits intéressants. Duran-
teau avait le désir, légitime du reste, de ne point parvenir à sa
retraite sans voir s'améliorer sa situation. Aussi, maintes fois, en
1817, 1827, 1828 et 1829, adressa-t-il des lettres au ministre de la
Marine pour faire valoir ses titres à la croix de commandeur de la
Légion d'honneur. Le 4 mars 1823, quelques semaines après la mort
de son frère, le maréchal de camp, il sollicita du Grand Chancelier
la croix de commandeur que ce décès avait rendue vacante. Enfin,
il lit appel à l'appui de son ami le contre-amiral Halgan, conseiller
d'État, membre de la Chambre des députés et directeur du per-
sonnel au Ministère de la Marine et des Colonies. Mais, malgré tout
le mal qu'il paraît s'être donné, il ne fut promu commandeur que
le 30 octobre 1829.
Capitaine de vaisseau, il voulut devenir contre-amiral. Il écrivit
à ce sujet, le 31 août 1824, à l'amiral Halgan. Mais à cette époque
la France connaissait et pratiquait comme aujourd'hui ce système
de la recommandation que M. Charles Benoist a dépeint et critiqué
en termes si vivants et si pittoresques et que des esprits à courte
vue sont trop portés à imputer au régime républicain. Duranteau,
capitaine de vaisseau, s'adressant à son ministre, ne trouva rien
de mieux que de faire apostiller sa demande par des députés. Le
4 avril 1825, il sollicite du ministre le grade de contre-amiral. Dans
sa lettre, il rappelle ses services, les commandements qu'il a exercés.
En marge de cette lettre, on lit ces deux apostilles :
Les députés de la Gironde soussignés s'empressenl de témoigner
à Sun Excellence tout l'intérêt qu'ils prennent à leur compatriote
\1. Duranteau et combien ils seraient Halles d'avoir pu contribuer
par leur recommandation à l'avancement mérité d'un officier aussi
distingué par ses bons sentimens que par ses longs et honorables
services. Signé: Gautier, C te de Lur-Saluces, du Hamel, de
Gourgue, lll ssi mier-Fonbrune, Ravez...
LE CONTRE-AMIRAL ROMAIN DLRWTEAU ( I 768- l8."i OJ-j
Les Députés du Var soussignés qui connaissent les droits que M. le
Capitaine de vaisseau Duranteau a à l'avancement qu'il sollicite et
qui savent par expérience combien, depuis plus de trente ans de
résidence à Toulon (où il s'est allié à une des familles distinguées
victimes de la Révolution), il s'est acquis de titres à l'affection, à
l'estime et à la considération des gens de bien, viennent avec empres-
sement appuyer auprès de Son Excellence la demande de cet officier
et lui témoigner tout l'intérêl qu'ils mettent à la lui voir prendre
en considération. {Signatures.)
Quelques jours après, le 22 mai,- Duranteau était promu au grade
de contre-amiral. Certes, il y a quelque chose de choquant à voir
un fonctionnaire civil ou militaire faire intervenir des hommes poli-
tiques dans ses rapports avec ses chefs; mais cependant, on ne sau-
rait en blâmer Duranteau. Les services qu'il invoquait étaient réels,
pendant de nombreuses années il avait vaillamment et consciencieu-
sement rempli son devoir de marin, son avancement était justifié;
s'il dut pour l'obtenir user de procédés auxquels recouraient ses
contemporains, qui pourrait le lui reprocher?
Il fut admis a la retraite par ordonnance du 23 avril 1832 et
quitta ses fonctions le 1 er mai suivant. Sa pension fut fixée, par
ordonnance du 28 août 1832, à 4,000 francs.
Retraité, il resta à Toulon qu'il habitait depuis longtemps. Il
demeurait place d'Armes, n° 5. C'est là qu'il mourut le 6 juin 1850, à
six heures du soir. Sur la lettre de faire-part, qui porte la date d.u
7 juin, nous relevons les noms de M. Jules Duranteau, lieutenant de
vaisseau, son fils, et de ses filles. M mes Pauline Vigouroux, dont le
mari était lieutenant-colonel au 23 e régiment d'infanterie de ligne,
et Caroline Lefraper, mariée à un capitaine de frégate. Il fut inhumé
dans le tombeau de la famille situé dans le cimetière de Toulon,
contre le mur Lalonde, n os 93-94. Sa veuve reçut une pension de
1,000 francs. Par ordre du ministre de la Marine, une notice nécro-
logique fut insérée au Moniteur unirersel du 30 juin 1850.
Nous avons dit que l'un des frères de l'amiral Duranteau appar-
tenait à l'armée de terre. Le baron Luc Duranteau. surnommé
Joseph-Jean, naquit à Bordeaux, paroisse Saint-Pierre, le 8 sep-
tembre 1747, à deux heures du matin. Il fut baptisé le même jour
et eut pour parrain M. Luc Laugea\ et pour marraine sa grand'mère
Jeanne-Thérèse Rozier de Kater 1 .
Il débute comme officier le 24 mars 1769 en qualité de sous-
1. Archives de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, dossier Diiranteau-Luc.
328 LE CONTRE-AMIRAL HOMAIN DUUANTEAL (17G3-1800)
lieutenant au régiment du Médoc, où il devint lieutenant en 1772,
premier lieutenant en 1783, capitaine en second en 1784, capitaine
en 1791. En 1793, il est à la 129 e demi-brigade d'infanterie de ligne
et en 1796 à la fameuse 32 e demi-brigade; il est nommé alors chef de
bataillon 1 . En 1799, le général en chef de l'armée d'Orient le nomme
provisoirement adjudant général. Général de brigade provisoire
en 1800, il est confirmé dans ce grade par arrêté du 14 décembre 1801 .
Le 22 mars 1802, il est élu membre du Corps législatif où il repré-
sente la Gironde. Il est mis en non-activité. En 1805, il est désigné
pour aller servir à l'armée du Nord, mais'en 1806, il revient au
Corps législatif. En 1807, il est nommé major général de la 2 e légion
de réserve de l'intérieur. Employé dans la 10 e division militaire
en 1809, il commande d'abord les troupes du département de la
Haute-Garonne, puis celles du département de Tarn-et-Garonne.
En 1810, il est envoyé à Perpignan. Enfin, il est mis à la retraite
le 16 novembre 1813. Sa pension s'élève à 4,000 francs. Il se retire
à Bordeaux.
Les batailles auxquelles il prit part sont nombreuses : la Brenta,
Arcole, l'affaire de Saint-Michel, devant Vérone, Bivoli, le siège
d'Alexandrie, les Pyramides, etc. Lors de l'insurrection du Caire,
il soutint pendant deux jours héroïquement et victorieusement
avec deux cents hommes seulement l'attaque de plus de dix mille
insurgés 2 . Il reçut deux blessures : un coup de feu à la cuisse en
1794 dans les affaires du comté de Nice, et un coup de feu à la tête
le 17 novembre 1796 à la bataille d'Arcole3.
Le 6 octobre 1791, il avait été nommé chevalier de l'ordre de
Saint-Louis. Membre de la Légion d'honneur le 26 novembre 1803,
il devint commandant le 14 juin 1804. Par lettres-patentes du
20 mars 1812, il fut fait baron de l'Empire. En 1810, il avait reçu
une dotation de 2,000 francs de rente annuelle sur une propriété
qui se trouvait dans le département du Trasimène 4 .
Il ne s'était point marié et venait en aide à plusieurs de ses sœurs
et de ses frères. C'e^t pourquoi il vit avec peine prononcer sa mise
à la retraite. Vainement son frère, le marin, intervint en sa faveur
auprès du ministre pour faire rapporter cette décision. Le ministre
répondit qu'elle était irrévocable. Le général Duranteau manquait
1. Archives du Ministère de In Guerre, dossier Duranteau-Luc, n° 908.
2. Statistique de In Gironde, <\<- Jouanet.
3. Archives du Ministère de In Guerre.
•1 . Y. le dossier de eette dotation aux Archives du Ministère du la Justice.
le oontriï-amir w. ROMArs duranteau (1763-1800) 32()
en effet, de l'activité nécessaire pour exercer un commandement :
l'âge et la guerre l'avaient usé.
Il mourut à Bordeaux le 21 février 1823. Ses obsèques furent
célébrées dans l'église Saint-Pierre le 23 février 1 . Il fut inhumé à
la Chartreuse dans un caveau (4 e série, n° 38) que ses sœurs Hélène,
Cécile, Pauline et Luce venaient d'acquérir et dont la propriété leur
avait été transférée par un arrêté de concession en date du 22 février.
La biographie des frères Duranteau soulève un petit problème
relatif à l'histoire d'une rue de Bordeaux. En 1842. la rue Saint-
Jean-Saint-Seurin reçut le nom de « Duranteau » : pour quelle
raison? Est-ce à cause du marin? C'est peu probable, puisqu'il
était encore vivant. Est-ce en souvenir du maréchal-de-camp ? Les
Archives municipales de Bordeaux ne peuvent fournir une expli-
cation. M. Rousselot, sous-archiviste de la Ville, a bien voulu avec
son obligeance coutumière nous donner son opinion. S'appuyant
sur l'autorité du chroniqueur Bernadau qui publia une édition de
son Viographe bordelais en 1844, époque voisine de celle où la rue
Saint-Jean-Saint-Seurin changea de nom, il croit que cette rue
rappelle le souvenir du père de Luc et de Romain : celui de Joseph
Duranteau.
André VOVARD.
1. Le Mémorial bordelais, n°* des 24 et 25 février 1823; l' Indicateur du 24 février 1823.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON
EN GUYENNE
PENDANT LES PREMIERES ANNÉES DU REGNE DE HENRI IV
(i68 9 -i5 9 4)
(Suite.)
VI. — Première partie de l'année 1592.
Agitation a Bordeaux. — Villandraut. — Saint-Macaire.
La fin de l'année 1591 à Bordeaux fut troublée par les prédications-
séditieuses de quelques orateurs.
On sait combien les bulles de Grégoire XIV avaient exalté les
passions des Ligueurs " et comment Henri IV y répondit par sa
déclaration du 4 juillet 2 et le rétablissement des édits de pacifica-
tion de 1577 et de 1580 favorables aux protestants 3. Cette dernière
mesure rencontra la plus vive opposition au Parlement de Bor-
deaux, qui renvoya continuellement la délibération au sujet de son
enregistrement, depuis le 19 août jusqu'à la fin de l'année 1591 t *.
C'est en vain que Henri IV lui écrivit, le 10 janvier 1592 5 . La cour
répondit au Roi, le 4 mars, en maintenant respectueusement son
refus de délibérer 6.
C'est à l'occasion du rétablissement des édits de pacification 7
qu'un tbéologal de Saintes, résidant à Bordeaux, composa un
violent mémoire contre Henri IV 8. Le jour de la Noël 1591, quatre
1. Elles inquiétèrent même quelques catholiques royalistes. A Villefranche-de-
Rouergue, le 3" et le 11 août, un certain nombre de « zelez habitans qui avoient des
scrupules de conscience » quittèrent la ville. Annales de Villefranche, t. Il, p. 122.
2. Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 361.
3. Mémoires de la Ligue, t. IV, p. 348.
4. Cf. Cruseau, Chronique, t. I, pp. 41», 52 et 53.
5. Lettre signalée dans une lettre du Parlement au Roi, du 4 mars 1592. Arch. hisl.
de la Gironde, t. X, p. 578.
6. Lettre du 4 mars. Cf. note précédente
7. Ibid.
s. Lettre de Matignon au Roi, 4 janvier 1592. Arch. hisl. de la Gironde, t. X, p. 571-
LE GOUVERNEMENT 1)1 MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 33 1
prédicateurs s'inspirèrent d<: son écrit, et prononcèrent leurs ser-
mons à la même heure, en quatre endroits différents '. La Cour
condamna l'un des prédicateurs au bannissement et le libelle scan-
daleux fut brûlé en sa présence 2 .
Cette affaire terminée, Matignon se remit en campagne. Le 17 no-
vembre 1590, un parti de Ligueurs s'était emparé de Villandraut 3.
De là ils faisaient des courses jusque dans les environs de Bordeaux 4.
Matignon y envoya Barrault, le comte de La Roche et le capi-
taine de Gourgues, qui reprirent le bourg 5. Mais les Ligueurs s'en-
fermèrent dans le château, la fameuse forteresse construite au
xiv e siècle par Clément V. Matignon semble n'avoir point prévu
la résistance qu'offrirait cette place : il fit fortifier l'église du bourg
qui se trouvait en face de la porte du château, et il pensait, au
début faire ainsi capituler ses défenseurs « sans y tirer un coup de
canon »6.
Il se rendit à Villandraut pour activer les travaux, au mois de
janvier 1592 7.
C'est là qu'il apprit le péril que courait Saint-Macaire 8. Depuis
longtemps, de graves soupçons pesaient sur le gouverneur de cette
place, Asdrubal de Ferron. En novembre 1590 déjà, il autorisait
les Ligueurs à loger jusque dans les faubourgs de sa place 9.
Le 11 janvier 1592, Matignon apprit que Villars se rendait à Mar-
mande, afin d'aller surprendre Saint-Macaire dans la nuit du 12,
grâce à la complicité de Ferron, qui s'était emparé d'une maison
voisine de la porte de la ville. Le maréchal aussitôt dépêcha La
Roche vers la ville menacée. Ce dernier y arriva dans l'après-midi
du 12; mais Ferron lui refusa l'entrée et lui interdit même de
séjourner dans les fauxbourgs; La Roche dut se retirer à une demi-
lieue de distance. Matignon se mit alor> lui-même en route et le
12 au soir, avec Favas et ses lansquenets, il campait à une lieue de
1. Lettre de Matignon au Roi, 4 janvier 1592. Arch. hisl. de la Gironde, t. X, p. 571.
2. Lettre du 4 mars, cf. note 5. — Lettre de Desaigues au Roi, du 5 mars. Arch. hisl.
de la Gironde, t. X, p. 581. — Cf. sur cette question : lettre de Henri IV, du 28 février 1592.
Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 247.
3. Villandraut (Gironde, arrondissement de Bazas). Lettre de Desaigues au Roi, du
17 novembre 1590. Arch. hisl. de la Gironde, t. VII, p. 218.
4. Cf. Extrait des reg. de la jurade du 15 novembre 1592. Arch. hist. de la Gironde,
t. XLIV, p. 249. — Caillière, Histoire du mareschal de Matignon, p. 310.
5. Lettre de Matignon au Roi, du 4 janvier 1592. Arch. hist. de la Gironde, t. X,
p. 571.
6. Lettre de Matignon, du 4 janvier. Cf. note précédente.
7. Le 4 il écrivait encore au Roi, de Bordeaux. Mais le 11 au plus tard il était à Villan-
draut comme nous le verrons.
8. Saint-Macaire (Gironde, arrondissement de La Réole).
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 32.
33-2 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Sainl-Macaire. Cependant, les habitants de la place se révoltèrent
contre leur gouverneur et le contraignirent à s'échapper '.< par dessus
les thuiles » de la maison qu'il occupait près de la porte de la ville
et à se réfugier dans le château.
Le lendemain 13, au matin, quand Matignon arriva, Ferron se
rendit t. Le maréchal lui donna ordre de se retirer dans sa terre de
Carbonnieux 2 et mit La Jouysière à sa place 3 .
La ville de Saint-Macaire fut encore menacée par la Ligue en
mai 1593 4. Matignon jugea prudent alors d'en expulser les jésuites 5.
Après s'être assuré de la conservation de Saint-Macaire, Mati-
gnon eut une entrevue avec Aubeterre et La Force 6 et ce n'est que
le 17 janvier qu'il revint sans doute à Villandraut 7. Au cours de
cette entrevue l'on décida d'aller attaquer Marmande 8 . Le maré-
chal comptait, pour mener à bien l'entreprise, sur vingt mille écus
que devait lui avancer le trésorier de France Prugue. Mais sur ces
entrefaites Jean Martin revint de France avec une commission
qui lui octroyait la charge de Prugue. Furieux, ce dernier refusa
de prêter la somme promise, et le maréchal dut renoncer à ses
projets sur Marmande 9.
Matignon dut encore demeurer quelque temps à Villandraut.
Puis, voyant que le siège traînait en longueur, il laissa des troupes
autour du château et revint à Bordeaux. Le 16 février il n'y était
pas encore, mais on y attendait sa venue d'un moment à l'autre '°.
Quelques jours après il arriva 1 ' et se rendit avec Féret à l'hôtel
de ville afin de s'occuper d'une question qui passionnait alors les
1. Lettre de Matignon à Thémines, de ?, 16 janvier 1592, dans Bulletin de la Soc. hist...
tic Périgord, t. XXIX, p. 490. — Cruseau, op. cil., t. I, p. 54.
2. Carbonnieux (Gironde, canton de Pessac, commune de Villenave-d'Ornon).
3. Cruseau, op.. cil., t. I, p. 54. — Ferron revint à Saint-Macaire en 1594. Notes du
docteur Martin.
4. Lettre de Matignon aux jurats de Saint-Macaire, de Bordeaux 5 mai 1593. Areh.
de la Gironde, H 60.
5. Ordonnance datée de Bordeaux, 12 mai 1593. Arch. hist. de la Gironde, t. XL1Y,
p. 253.
6. Il les avait convoqués pour le 12 janvier entre Libourne et Sainte-Foy. (Lettre
de Matignon au Roi, du 4 janvier. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 571.) Nous ne sa\ <>ns
pas où eut lieu l'entrevue. Elle nous est indiquée par la Ici. lie de Matignon à Thémines du
16 janvier ( Bullel. de In Soc. hist. de Périgord, t. XXIX, p. 490) dont l'éditeur n'a pas lu la
date de lieu. L'original se trouve dans des archives particulières; nous n'avons pu le voir.
7. Lettre de Matignon à Thémines, du 16 janvier. Cf. note précédente.
s. Peut-être même un commencement <\<- siège eut-il lieu. Le 4 février, en effet, le bruit
courail à Agen que Matignon assiégeail le sieur de Castclnau. Arch. d'Amen, BB 37,
f° 150 v°.
'.'. Lettre >\r Mafiirnon au Roi, du 20 avril 1592. Areh. hist. de la Gironde, t. X, p. 582.
lu. i Le seigneur mareschal n'est encor venu. Vous pourrez entendre de MM. Fregi-
guel el Planteau !•• bruict qui encourt ycy de sa venue. Lettre de Belriou aux consuls
de Bergerac, de Bordeaux 16 février 1592. Archives de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
11. Il était à Bordeaux le 28 février, date de sa réponse à la requête des consuls de
Bergerac. Areh. hist. tic la Gironde, t. XLIV, p. 254.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL UE MATIGNON EN GUYENNE 333
Bordelais et dont nous reparlerons : celle de la suppression du
subside de Royan.
Tandis qu'il était absent, le duc d'Epernon, revenu de France ',
avait signalé son retour en levant une lourde taxe sur les marchan-
dises passant par eau à Bourg 2. Il avait imposé jusqu'aux bois de
chauffage et de construction, ce que les plus rebelles n'avaient
encore osé faire 3 - Sa présence retint pendant longtemps Matignon
à Bordeaux''. Au reste, une certaine lassitude commence à se
manifester alors parmi les Ligueurs qui se rencontrèrent à Astaffort^
avec des délégués royalistes afin de négocier une trêve 6.
Le 1 er juin Matignon était encore à Bordeaux?. Vers le 15. le
bruit commença de se répandre qu'il allait quitter la ville 8 . Au
reste, ce n'était plus Épernon qui pouvait l'y retenir : le 5 juin, en
effet, ce dernier avait quitté Angoulême pour s'acheminer vers la
Provence 9.
Plus d'un mois s'écoule cependant avant que nous ne trouvions,
d'une façon certaine, le maréchal hors de Bordeaux. Le 24 juillet,
il était à Bazas, d'où il rend une ordonnance relative au ravitaille-
ment des troupes qui assiégeaient Villandraut 10.
Le retour de Matignon à Villandraut ne marqua point la fin
immédiate du siège qui dura encore un mois. Le 19 août, en atta-
quant des casemates que les assiégés avaient construites dans le
fossé, Vivant fut atteint d'une arquebusade sur le devant de l'épaule ;
trois jours après il mourut de sa blessure ". — Le 25 août enfin, la
place se rendit". La petite garnison, composée d'une cinquantaine
1. Il rentra à la fin de 1591. Cf. Girard, Histoire... du duc d'Epernon, t. I.
2. Lettre d'Epernon aux jurats, du 18 janvier. Arch. Iiist. de la Gironde, t. X,
p. 574.
3. Lettre des jurats au Roi, du 29 janvier. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 577.
4. Lettres de Matignon datées de Bordeaux: 28 février (cf. note 6); 1 er mars [Les
jurades de la ville de Bergerac, t. IV, p. 319); 28 mars (Arch. hist. de la Gironde, t. X.
p. 584); 20 avril (Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 582); 31 mai (Les jurades de la
ville de Bergerac, t. IV, p. 320); 1" juin (ibid., t. IV, p. 320).
5. Astaffort (Lot-et-Garonne, arrondissement d'Agcn).
6. Nous en reparlerons plu-; lard. — La principale opération militaire de Gascogne
est alors le siège de Levèze (Lot-et-Garonne, commune de Sos) par Favas en avril. Les
pluies et la venue de Dulau, Montespan et Monluc l'obligèrent à lever le siège. Chronique
de Pérès, dans Bévue de l'Agenais, t. VI, p. 203.
7. Lettre de Matignon aux consuls de Bergerac, datée de Bordeaux 1 er juin 1592.
Les jurades de la ville de Bergerac, t. IV, p. 320.
8. « M. le mareschal, estant a Bourdeaulx, ce prépare pour s'en venir. » Avertissement
aux consuls d'Agen, le 1"> juin 1592. Arch. d'Agen, BB 37, f° 159.
9. Girard, Histoire... du duc d'Epernon, t. I, p. 328. — Le 30 juin il était sur le point
de passer le Lot. Arch. de Montauban, Begeslre des conseilz de la maison commune, 1592.
10. Inventaire des registres de la Jurade [de Bordeaux], t. I, p. 204.
11. Faite d'armes, pp. 73-74.
12. Cruseau, Chronique, t. I, p. 63. — La date du 2 août donnée par Darnal (Supplé-
ment des chroniques de la noble ville et cilc de Bourdeaus, p. 105) est inadmissible, à
cause de l'époque de la mort de Vivant.
334 LE GOUVEaNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
d'hommes, sortit, armée de toutes pièces, la pertuisane au poing
et conduite par ses chefs, les capitaines Basterot et Dezons «. La
place avait essuyé douze cent soixante coups de canon a. Selon
O'Reilly, c'est alors qu'aurait été découronnée la tour de l'angle
est, et que la courtine du sud-ouest aurait été éventrée 3 .
Afin d'empêcher un retour possible des Ligueurs dans le château
et le renouvellement d'un siège aussi long, le 31 août, le Parlement
de Bordeaux ordonna de raser la place 4. Elle appartenait à un mem-
bre de la famille de Duras 5, qui réussit à obtenir de Henri IV des
lettres -patentes datées de Châlons du 4 octobre 1592, interdisant
la démolition 6 . Déjà, nous apprend Darnal, « tous les appareils
estoient faicts»7. Les lettres de Henri IV durent mécontenter
les jurats de Bordeaux qui s'efforçaient de faire disparaître toutes
les forteresses des environs servant de repaire aux pillards. Déjà
Gréon8 avait été démantelé 9 et, le 15 août 1591, la ville avait acheté
la baronnie de Montferrand i», afin de faire démolir les fortifications
du château i". Ce qui fut exécuté i 2 .
Aussi protesta-t-elle contre les lettres-patentes délivrées à Duras.
L'affaire vint devant le Conseil d'État qui donna tort à la ville, le
23 janvier 1593 > 3 .
VII — Fin de l'année 1592.
Catherine de Bourbon a Bordeaux.
Après la prise de Villandraut, Matignon rentra à Bordeaux, pour
en repartir presque immédiatement. Dès le 6 septembre, il était
1. Cruseau, Chronique, t. I, p. 63.
2. Lurbe (G. de), Chronique bordeloise, f° 52 v°. — Selon Cruseau, op. cil., t. I, p. 63,
1,600 coups auraient été tirés.
3. O'Reilly, Essai sur l'histoire... de Bazas, p. 440.
4. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 249. — Nous préférons cette date à celle
du 21 donnée par l'arrêt du Conseil d'État du 23 janvier 1593. Arch. hist. de la Gironde,
t. XLIV, p. 251. — Le 21 en effel Villandraul n'était pas encore pris.
5. Jacques de Durfort, marquis de Dura?, etc., baptisé à Duras en 1547, mort le
3 avril 1626. Cf. P. Anselme, t. V. p. 736.
6. Cî. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 249.
7. Darnal, op. cit., p. 105.
8. Créon (Gironde, arrondissement de Bordeaux).
9. Darnal, op. cit., p. 102.
10. Sninl-l.ouis-de-Monlfcrrand (Gironde, canton de Carbon-Blanc).
11. Arch. hist. de la Gironde, t. XXIV, p. 147.
12. Lurbe (G. de), Chronique bordeloise, f° 52. — Matignon lui-même encourageait de
tout son possible cette politique. Après la prise de Castillonnès, il en demanda le
démantèlement au Roi. Peu après il adressait à Henri IV une requête analogue au
sujet de Fronsàc. Lettres du 4 janvier et du 2s mai-. Arch. hist. de la Gironde, t. X,
pp. 571 et 584.
13. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 251.
LE GOUVERNEMENT DL MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 335
dans les environs de Port-Sainte- Marie ', et il menaçait Agen^.
Mais il ne dut pas rester longtemps aux champs, car il fut atteint
d'une « grande malladye » dont il n'était pas encore complètement
remis à la fin d'octobre et qui le réduisit à l'inaction 3 .
Pendant ce temps, ses lieutenants remportaient une grande vic-
toire sur les Ligueurs du Languedoc. Le chef des rebelles dans cette
province, Joyeuse, était venu s'emparer d'une série de petites places
aux frontières de la Guyenne et du Languedoc, et finalement avait
mis le siège devant Villemur 4 que les Montalbanais considéraient
comme un de leurs « bons greniers» 5. Le passage d'Épernon dans
la région l'obligea un moment à lever le siège, qu'il reprit aussitôt
après le départ du duc. Le 19 septembre, Thémines se jeta dans
la place. D'autres secours arrivaient bientôt de Languedoc et
d'Auvergne, qui attaquèrent les assiégeants tandis que Thémines
faisait une sortie, le 19 octobre. Ce fut un désastre pour la Ligue :
Joyeuse se noya dans le Tarn en s'enfuyant, et quelques jours après
Thémines rentrait à Montauban avec trois canons et vingt-deux
enseignes qui avaient été pris à l'ennemi 6.
Quelques mois auparavant 7, à l'autre extrémité de la Guyenne,
à Bayonne, les royalistes réussissaient à conjurer un grave péril :
cette place n'avait cessé d'être menacée par les Espagnols depuis
le début des hostilités. En 1592 ; le danger devint plus grave que
jamais. Le gouverneur de Fontarabie s'était ménagé des intelli-
gences à Bayonne par l'entremise d'un médecin, nommé Blanc-
pignon 8 . La Hillière surprit une lettre de ce dernier où il était
question « de faire promptement une saignée abondante pour la
1. « Après que M. le mareschal de Matignon a eu bapteu et guaigné le chasteau de
Villandreau, s'en estoit retourné avec son canon en la ville de Bourdeaulx; Toutesfois
il retourne despuis monter et s'aproche de la ville du Port Saincte Marye, ou on cuydoit
qu'il arrivast arsoir. » Délibération des consuls d'Agen du 7 septembre. Arch. d'Agen,
BB 37, f° 171.
2. Samazeuilh, Monographie... de Casleljaloux, p. 133, signale le passage de Matignon
à Casteljaloux en septembre.
3. Lettre de Matignon au Roi, datée de La Réole 27 octobre 1.V.J2. Arch. liist. de la
Gironde, t. X, p. 588.
4. Villemur (Haute-Garonne, arrondissement de Toulouse).
5. Arch. de Montauban, Regestre des conseilz de lu maison commune de la ville el cité
de Montauban, 1592.
6. Aubigné, Histoire universelle, édit. de Ruble, t. VIII, p. 287. — De Thou, 1. CIII,
§ 17. — Histoire générale de Languedoc, t. V. — Dupleix, Histoire de Henry le Grand,
p. 128.
7. Bayonne devait être surprise le jour de la Fête-Dieu (28 mai) selon Dupleix, op. cit.,
p. 126. L'entreprise c'aurait eu lieu qu'en août selon les Mémoires de Cheverng, édit.
Buchon, p. 283, col. 2.
8. Selon Dupuy, ce Blancpignon serait né à Troyes et n'aurait pas alors été exécuté;
il aurait vécu fort âgé jusqu'à l'Age de quatre-vingts ans. Ci. de Thou, traduction de
l'édition de Londres, 1734, t. XI, p. 532.
33f> LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
guérison de la maladie dont il parloil ». Arrêtés, Blancpignon et
ses complices firent des aveux. Ils furent exécutés 1 .
A peine remis de sa maladie, Matignon fut appelé dans le Midi,
afin de conduire à Bordeaux Catherine de Bourbon. On sait les
amours de cette princesse et du comte de Soissons. Gomme ce der-
nier réussit à quitter l'armée royale et à venir jusqu'en Béarn,
Henri IV le fit expulser du pays et rappela sa sœur auprès de
lui 2 .
Catherine de Bourbon dut quitter Pau vers le 26 octobres.
Craignant d'être attaquée par les Ligueurs, elle se fit accompagner
d'une forte escorte. Et Matignon se rendit en personne à sa ren-
contre. Le 27 octobre, il était à La Réole s'apprêtant à partir deux
jours après pour aller chercher Madame à Mont-de-Marsan 4.
Catherine de Bourbon fit son entrée à Bordeaux le 8 novembre 5 .
Le 30 octobre, le Parlement avait été averti par Matignon de
l'arrivée de la sœur du Roi, et fixa le cérémonial suivant lequel on
l'accueillerait 6. Le 7 novembre, les jurats ordonnèrent à tous les
chefs de maison de la ville de se rendre le lendemain, à huit heures
du matin « chascun en sa jurade... au meilleur ordre et équipage
qu'ilz pourront », afin d'aller saluer Madame à son entrée dans la
ville 7.
Catherine de Bourbon arriva par la Garonne sur un bateau que
les jurats avaient envoyé la prendre au port de Frans 8. L'embar-
cation vint accoster en face de la porte du Gaillau. Avant même
qu'elle eût débarqué, la sœur de Henri IV fut haranguée par Daffisç).
1. De Thon, 1. CIII, § 16. — Mémoires de. Chevermj, édit. Buchon, p. 283, col. 2. —
Dupleix, op. ri!., p. 126. — P. Cayet, Chronologie nouenaire, t. II, p. 393.
2. Cf. entre autres études : Lettres inédites de Catherine de Bourbon, princesse de
Navarre, recueillies par Ernest de Fréville, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes,
t. XVIII, p. 127.
3. « Estant délibérée de partir de ce pays le xxvi' jour de ce présent mois. » Lettre
de Catherine de Bourbon à d'Expaluntrue, datée de Pau 18 octobre 1592. Bibliothèque
tic l'Ecole des chartes, t. XVIII, p. 140. P. Cayet, Chronologie nouenaire, éd. Michaud,
p. 429, de sou côté dit qu'elle quitta Pau le 25 octobre. C'est donc à tort qu'Olhagaray
[Histoire '1rs comtes de Faix, p. 691) prétend qu'elle quitta le Béarn le 14 octobre.
4. Lettre de Matignon au roi, datée de La Réole 27 octobre 1592. Arch. hist. de la
cirvnde, t. X, p. r>ss. Selon P. Cayet, op. cit., p. 429, Matignon aurait rejoint Catherine
entre Bazas et Captieux.
5. Arch. de Bordeaux, BB 39. — Lurbe (G. de), Chronique bordeloise, f° 52 v°. —
Cruseau, Chronique, I. I, p. 65, fait erreur quand il dit que l'entrée eut lieu le dimanche
7 novembre. Le dimanche est un 8. — Damai, op. cit., p. 107, donne 'a date inexacte
du 20 novembre.
6. Reg. secrets. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 279. — Cruseau, Chronique,
t. 1, p. 64.
7. Arch. de Bordeaux, BB 39.
8. Jbid. — Cruseau, Chronique, t. I, p. 65. — Frans (Gironde, commune de Bègles\
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 66.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 337
Puis la Cour se retira. Catherine descendit alors à terre et se rendit
en grande pompe sous un poêle porté par quatre jurats jusqu'à la
maison du trésorier Pontac i, où elle devait logera.
Pendant son séjour, elle fit célébrer chez elle le culte protestant,
et les huguenots de la ville, peut-être contre le gré de ses gardes,
vinrent y assister 3. Ce prêche eut lieu le 11 novembre. Le lendemain
était le jour de la rentrée du Parlement; et la Cour ouvrit la session
en renouvelant les arrêts du 19 août et du 20 décembre 1589 4, qui
interdisaient l'exercice du culte réformé dans toute l'étendue du
ressort; elle les aggrava même en déclarant les contrevenants pas-
sibles de la peine de mort. Enfin, elle députa six des plus anciens
conseillers à Madame pour lui adresser d'humble:' remontrances 5.
Catherine de Bourbon séjourna un certain temps à Bordeaux.
Elle y était encore le 18 novembre 1592 6 .
Dès que Catherine avait quitté le Béarn, les Ligueurs avaient
menacé le pays. C'avait été d'abord une descente des paysans du
Gomminges sur la plaine de Bigorre, qui fut effroyablement dévas-
tée 7. Puis les armées ligueuses et Villars lui-même étaient arrivés.
Tarbes fut pris. Villars entra ensuite en Béarn et s'empara de Pon-
tacq 8 dans la première semaine de décembre 9 II séjourna quelque
temps : le 12 il y était encore ïo . Puis il rentra en Guyenne. Le
24 décembre, il était à Auch ". La venue de La Force dans le pays
y rétablit Tordre «a.
1. Cette maison était une des plus fastueuses de Bordeaux: elle était située sur les
Fossés du Chapeau-Rouge, au nord de la ville, dans le quartier le plus neuf et le plus
luxueux. CI. Jullian, Histoire de Bordeaux, p. 416.
2. Arch de Bordeaux, BB 39. Cruseau, op. cit., t. I, p. 6G.
3. Cruseau, op. cit., t. I, p. 66. — Reg. secrets. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV,
p. 280. — Gaufreteau, Chronique bordeloise, t. I, p. 313, dit qu'on célébra aussi le culte
ailleurs que chez Madame. Il nous apprend d'autre part que Catherine était accom-
pagnée d'Antonio Pérès.
4. Cf. ci-dessus.
5. Reg. secrets. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIII, p. 280. — - Cruseau, op. cit., t. I,
p. 66.
6. Sauf-conduit pour M me Du Lau, daté de Bordeaux 18 novembre 1592. Arch. hist.
de la Gironde, t. X, p. 589.
7. « Le peuple de Gomminges, jusques au quitte païsan, assemblé en un tourbillon,
vint fondre sur la plaine de Bigorre et y fit tel desordre qu'il n'en avoit été vu de pareil
depuis le commencement des guerres, quant au pillage. Car il y avoit un capitaine
qui avoit son bagage assorti de 500 moutons; l'autre d'une troupe de jumens; l'autre
de vaches et généralement capitaines et soldats, valets et volontaires étoieut si chargés
de meubles que la charge leur en etoit ennuyeuse. Aussi, aprez le brigandage, les païsans
de Bigorre abandonnèrent la culture des terres par manque fie bétail et la plus grande
partie d'iceux prit la route d'Espagne. » Sommaire description... de Bigorre, p. 180.
8. Ponlacq (Basses-Pyrénées, arrondissement de Pau).
9. Olhagaray, Histoire des comtes de Foi.r, p. 693 et sq.
10. Lettre de Villars aux consul- d'Agen, de Pontacq 12 décembre 1592. Arch. hist.
de la Gironde, t. XXIX, p. 261.
11. Lettre du même aux mêmes, d'Auch 21 décembre 1592. Arch. hist. de la Gironde,
t. XXIX, p. 261.
12. Mémoires de La Force, p. 108 et sq. — Il fut nommé gouverneur de Béarn.
338 LE GOUVERNEMENT DU MAKECHAL DE MATIGNON EN GUAENNE
TROISIEME PARTIE
LA QUESTION FINANCIÈRE. - LE SIÈGE DE BLAYE
L'un des principaux buts poursuivis par Matignon dans ses
campagnes à travers les provinces était, nous l'avons vu, de faire
cesser les courses des gens de guerre qui, sous le prétexte de lever
des impositions, ruinaient le pays.
Mais la liaison intime de la question des finances et des opérations
militaires n'apparaît nulle part aussi nettement qu'à l'occasion du
siège de Blaye.
La cause première de ce siège, ce fut le trouble apporté par le
gouverneur de Blaye à la perception de certains droits royaux.
Aussi convient-il, avant de l'étudier, d'examiner ce qu'étaient ces
droits : c'est pourquoi nous avons groupé dans une même partie la
question financière et le siège de Blaye.
LA QUESTION FINANCIÈRE
Lrs campagnes de Matignon entraînaient naturellement de très
grosses dépenses: celle de Gascogne, de 1590, aurait, au dire de
Cruscau, coûté 270,000 écus '. Au début <le l'année 1592. le maréchal
se lil octroyer par le roi 103,000 écus pour ses opérations militaires a.
Le siège de Blaye revinl à 200,000 écus.3.
Les impôts ordinaires levés sur la province ne suffiraient point
à couvrir de pareils frais'». D'autant que les ligueurs en rendaient
1. Gruseau, Chronique, t. I, p. 32. ■ — L'écu vaut alors trois livres.
î. Lettres patentes, datées du camp devant Rouen 8 janvier 159?. Arch. de la Gironde,
i 3801, !" io v.
:i. Cruseau, Chronique, t. I, p. 77.
4. Dans les lettres patentes du s janvier 159'2, sur les 103,000 écus accordés à
Matignon, les tulles ne figurent que pour 30,000 écus, le taillon pour 14,000 et les
décimes pour 15,000. Arch. de la Gironde, C 3801, f° 40 v°.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 339
la perception très difficile i, allant parfois jusqu'à assassiner les
receveurs 2.
Matignon, de très bonne heure, avait eu recours à des impôts
extraordinaires. Dès 1589, il en faisait voter un, de 30,000 écus,
par les États de la province réunis à Marmande 3.
Mais ces ressources étaient bien insuffisantes. En 1590 déjà, le
Parlement écrivait au roi que « les nerfs de la guerre » faisaient
défaut 4. Et l'année suivante, il renouvelait ses doléances à ce sujet 5.
En réalité, les deux principales sources de revenus de Matignon
furent : d'une part les emprunts, et de l'autre le produit des droits
que l'on percevait sur les marchandises.
I. — Les Emprunts.
Nous avons déjà mentionné les principaux emprunts qui furent
contractés avec les bourgeois de Bordeaux 6.
Au début, les bourgeois, alléchés par de gros intérêts et assurés
du remboursement auquel veillait le Parlement, prêtaient volon-
tiers les sommes qu'on leur demandait?. Mais ils finirent par m:
lasser et les emprunts devinrent très difficiles 8 . En 1592, Matignon
a toutes les peines du monde à trouver 12,000 écus, dont il avait
un besoin urgent 9.
1. « Les nerfs de la guerre... sont tellement retranchés que l'on ne s'en peult faire
estât, a cause du pied que voz ennemyz ont peu a peu prins. » Lettre du Parlement
au roi, 15 novembre 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. VII. p. 216.
2. Un arrêt du Conseil d'État du 16 mai 1594 confirme l'office de receveur des tailles
d'Armagnac à Bertrand Benquet, dont le père •< en faisant le debvoir et exercice de sa
charge, a esté si inhumainement meurdry par ceulx de la Ligue ». Bibl. Nat., ms. fr.
18159, f° 143. — Aux impôts précédemment cités, il convient d'en joindre un, régu-
lièrement levé, pour fournir au paiement des garnisons de la province; il pesait d'autant
plus lourdement sur ceux qui y étaient soumis que plusieurs villes s'en faisaient dispenser
ou s'en dispensaient elles-mêmes: Bordeaux en fut constamment exempté: en 1590
(Arch. de Bordeaux, .1.1 372), en 1591 [ibid., J.I 383), en 1592 [ibid., .1.1 372), en 1593
(ibid., J.T 372). Montauban se dispensa de le payer, comme dous l'apprend une infor-
mation faite en janvier 1594 au sujet d'une exemption de tailles demandée par cette
ville. Arch. de la Gironde, C 3802, f° 69 v°. — Des lettres patentes du 1<> janviei 1592
nous apprennent que, pour 1592, cette imposil ion fut de 21,000 écus. Vrch. delà Gironde,
C 3801, f» 40.
3. Damai, op. cit., p. 101. — Darnal dit à tort Moissac au lieu de Marniande. Moissac
était alors aux mains des ligueurs. Et c'est pour Marmande que partit Matignon le
2 octobre 1589. Cf. Cruseau, op. cit., t. I, p. 17.
4. Lettre du Parlement au roi, 15 novembre 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. Vif,
p. 216.
5. Lettre au roi, du 7 février 1591. Arch. hist. de la Gironde, 1. X. p. 565.
6. Cf. ci-dessus.
7. Darnal, Supplément des chroniques de la noble ville et cité </< Bourdeaus, p. 101. — ■
Le taux des emprunts était le denier 10 et le denier 12 (10 et 8 1/2 0/0).
8. 'i Je m'attendois estre secouru des emprunpts. Mais le peu qui s'en retyre n'est
suffisant pour entretenir les lansquenetz. » Lettre de Matignon au roi, 28 mars 1592.
Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 584.
9. Ibid.
34o LE GOUVEUNEMENT DU MABÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Ce sont les bourgeois de Bordeaux, et parmi eux principalement
les financiers et les parlementaires i, qui furent en quelque sorte les
prêteurs attitrés du maréchal. Il est un emprunt cependant qui
intéressa toute la Généralité.
C'est un emprunt forcé de 40,000 écus sur les aisés de Guyenne,
qui fut ordonné par des lettres patentes adressées à Matignon, en
date du 4 avril 1591 2 . 11 était remboursable dans les six mois sur
le produit des tailles 3.
Prévoyant des difficultés de la part du Parlement, Henri IV avait
fait insérer dans les lettres qui l'ordonnaient une clause spéciale,
spécifiant que leur simple présentation tiendrait lieu de vérification ! *.
Le 22 mai 1591, les présidents Daffis. de Lalane et d'Eymar vin-
rent présenter les lettres à la Cour, en lui demandant l'autorisation
de les faire exécuter. La Cour, sous le prétexte qu'une semblable
mesure nuirait à la tranquillité de la province, refusa son autorisa-
tion 5 . Le 10 juin, Matignon vint au Palais et demanda des explica-
tions au sujet de la décision du Parlement. Il déclara qu'il n'en
tiendrait compte qu'en ce qui concernerait les sénéchaussées de
Bordelais et de Bazaclais. La Cour s'obstina, maintenant son refus
d'autorisation pour toute la Généralité 6.
Matignon passa outre; et il semble même qu'il revint sur ses pre-
mières intentions, à l'égard du Bazadais tout au moins, puisque
La Béole fut parmi les villes sujettes à l'emprunt 7.
La perception de cet emprunt dut donner lieu à d'assez grosses
difficultés. La promesse de remboursement dans les six mois n'inspi-
rait aucune confiance. Il faut bien avouer que la défiance des popu-
lations à ce sujet n'était pas sans raison, puisque en 1594 encore
nous voyous les jurais de La Réole réclamer lf remboursement des
600 écus avancés par la ville 8 .
1. Nous avons trouvé <l;nis un des registres brûlés de la jurade de Bordeaux un
fragment des comptes de Jean Baratz, chargé de rembourser les emprunts faits aux
habitants de la ville lors du siège de Blaye. Nous y relevons des noms comme ceux
di' Babiault de Rabeyne, de Gasc, de Prugues, parmi ceux des plus gros prêteurs.
\nh. de Bordeaux, BB 39.
2. Nous n'avons pas retrouvé ces lettres. Mais elles son! mentionnées dans des lettres
adressées aux jurats de La Kéolele 14 juillet 1594. Arch.de la Gironde, C3802, f° 142 v°.
3. lbid.
4. Cruseau, Chronique, t. I, p. 46.
5. Ibid., p. 46.
6. lbid. — Cruseau dit que Matignon ne parla «pie des seneschaucées de Guyenne
et >le Bazadois seulement». La sénéchaussée de Guyenne dont il est question ici est
la Grand Sénéchaussée de Guyenne (à la tête de laquelle se trouvait Merville), autrement
dit le Bordelais.
7. Cf. une supplique des jurais au roi, du 14 juin 1594. Arch. de la Gironde, C 3802
f° 142.
8. lbid.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 34 I
Aussi chercha-t-on autant que possible à éviter d'avancer les
sommes réclamées. Quand les consuls de Clairac « reçoivent la nou-
velle de l'emprunt, ils n'ont rien de plus pressé que d'écrire à leurs
collègues de Bergerac, pour s'entendre sur la conduite à tenir :
payer, ils ne le veulent point ; refuser l'argent, ils ne l'osent. Le
meilleur leur semble encore de demander un rabais ■'■,
Les archives de Bergerac nous permettent de suivre d'assez près
toutes les difficultés que rencontra la levée de l'emprunt des
40,000 écus en cette ville.
Le 4 décembre 1591 Matignon écrivit aux consuls pour les infor-
mer de la levée de l'emprunt 3.
La ville de Bergerac était taxée à 2,000 écus ■>. Elle essaya
d'abord, sans succès, d'obtenir une réduction 5 . Ensuite, elle fit ses
efforts pour n'avoir pas à supporter seule la charge des 2,000 écus,
tâchant d'obtenir qu'elle fût répartie entre la ville même et le plat
pays avoisinant. Matignon commença par opposer un refus formel
à une semblable demande 6. Et deux jours plus tard, le 1 er mars
1592, il écrivait, ainsi que Sauvât de Ferran7, aux consuls pour
leur annoncer l'envoi d'un receveur 8, qui dut être assez mal reçu o
et ne put faire sa levée.
Les habitants de Bergerac insistèrent et finirent bientôt par
obtenir qu'un quart de la somme fixée serait payé par le plat pays >o.
Ils chargèrent alors deux d'entre eux, Jean Eyma et Pierre de
Belriou, d'emprunter à un marchand bordelais, Mathieu Martin,
1,000 écus qui furent aussitôt- versés au receveur général Sauvât
de Ferran, le paiement des autres mille écus étant remis à plus tard •>.
Nous avons dès lors à étudier deux affaires parallèles.
1. Clairac (Lot-et-Garonne, arrondissement de Marmande).
2. Lettre du 19 mars 1592. Arch. de Bergerac, boîte 0, liasse 7.
3. Les Jurades de la ville de Bergerac, t. IV, p. 316.
4. Cf. la requête présentée par les consuls à Matignon. Arch. hisl. de la Gironde,
t. XL1V, p. 253.
5. Cf. la réponse de Matignon du 2 janvier L592 à uni: requête des consuls aujourd'hui
perdue. Arch. hisl. de la Gironde, t. XL1V, p. 254.
6. 28 février 1592. Cf. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 254.
7. Sauvât de Ferran, conseiller du roi et receveur général des tailles en Guyenne.
8. La lettre de Matignon a été publiée dans les Jurades de la ville <!>■ Bergerac, t. IV,
p. 319. Celle de Ferran est aux Archives de Bergerac, boîte Çj, liasse 7.
9. Cf. le post-scriptum de la lettre des prisonniers du 24 mai. Arch. hisl. de l<i Gironde,
t. XLIV, p. 258.
10. Lettre du notaire Valeton aux consuls, du 11 mars 1592. \rch. de Bergerac,
boîte Q, liasse 7. — Peut-être même les habitants de Bergerac obtinrent-ils davantage,
car Valeton termine ainsi sa lettre : « Nous sommes après à soliciter monsieur de Ferran,
grand amy dudit sieur Martin, avec lequel ledict Belriou a grand faveur, pour prier ledict
sieur Martin de fere en sorte que la moytié de toute la somme soit cothisée sur les
biens aysés du ressort. Ce qu'il pense obtenir. » Je n'ai pu trouver le résultat de ces
démarches. C'est Martin qui avait obtenu de Matignon la première réduction.
11. Sommation du 25 mai 1592. Arch. de Bergerac, boite Q, liasse 7.
3^2 EE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN (il AENNE
En premier lieu, Eyma et Belriou, pressés par Martin, qui se
montrait fort inquiet au sujet des 1,000 écus avancés par lui",
supplient la ville de les décharger de l'obligation contractée par eux
envers le marchand bordelais. Et, comme ils n'obtenaient pas satis-
faction, le 25 mai 1592, ils enjoignirent par sommation au premier
consul Cacaud d'avoir à les « acquiter et descharger envers le dict
sieur Martin de la dicte somme de mil escus » 2.
Le même jour, une autre sommation était aaressee au premier
consul, pour qu'il eût à s'occuper de la délivrance des marchands
de Bergerac retenus prisonniers à Bordeaux. Il s'agissait cette fois-ci
de l'autre affaire, celle des 1,000 écus encore dus à Ferran.
Ce dernier, informé de ce que la crainte de n'être pas remboursés
était une des causes qui empêchaient les Bergeracois de lui verser
les 1,000 écus qu'ils lui devaient encore, leur avait proposé une
solution qui leur offrait toutes les garanties possibles. Ils verse-
raient la somme en question à un tiers, Vincenot; et, dès que
celui-ci l'aurait reçue, il en informerait Ferran, qui ferait aussitôt
délivrer aux habitants de Bergerac des assignations sur la recette
de Périgord, payables en octobre 1592 et janvier 1593, afin de les
rembourse] 1 , non seulement des 1,000 écus versés par eux à Vincenot,
mais aussi des autres 1,000 écus qu'ils avaient déjà versés à Ferran,
après les avoir empruntés à Martin, autrement dit de la totalité de
leur prêt 3.
Malgré les facilités qu'on leur offrait, les habitants de Bergerac
ne se décidaient pas à payer.
On eut recours alors, pour forcer leur consentement, à un moyen
plus énergique : le 21 mai, trois marchands de Bergerac qui se
trouvaient à Bordeaux, Pierre de Supco, Jean de Lacombe et
Samuel Delpeuch, furent retenus prisonniers par ordre de Mali-
gnon jusqu'au paiement des mille écus en question 4.
Mais cette mesure de rigueur ne parut pas alarmer les Berge-
racois; bien au contraire, ceux d'entre eux qui résidaient à Bor-
deaux se moquaient des prisonniers et profitaient de l'occasion
J. Lettre de Bartholomé de La Rivière, consul de 1 le) irrite, à ses collègues, du 16 avril
1592: li vous advertis que je ne puys trouver d'ar<_ r ent pour payer M. Martin; mais
il se Fasche bien. Arch. 'le Bergerac, boîte Q, liasse 7.
•J. \1vi1. île Bergerac, Imite Q, liasse 7.
■ S. Lettre de Ferran aux consuls, du h', avril 1592. Arch. hisl. de lu Gironde, t. XLIV,
p. 255.
4. Lettre des prisonniers aux consuls, du 21 mai 1592. Arch. hisl. de la Gironde,
t. \I.IY. p. 256.
Le gouvernement m maréchal de matignôn en guyenne 'ô!\'â
pour leur faire du tort, en sous-main l En vain, ces derniers adres-
saient-ils lettres sur lettres aux consuls 2. En vain les menaçaient-ils
de faire saisir les marchandises provenant de Bergerac qui débar-
queraient à Bordeaux. Libourne ou Castillon, jusqu'au complet
remboursement de la somme demandée 3 . Ils parlèrent même de
faire arrêter ceux de leurs compatriotes qui se trouvaient à Bor-
deaux «pour leur tenir compagnie» 4 . Enfin, le 25 mai. ils firent
adresser par le père de l'un d'eux, Etienne Delpeuch, une somma-
tion au premier consul d'avoir à pourvoir à leur délivrance 5 .
La sommation ne produisit pas plus d'effet que les autres menaces.
Les habitants de Bergerac n'interviennent pas pour obtenir leur
élargissement, et le 30 mai, Belriou écrivait aux consuls qu'il
c estoit en danger que, dans lundy ou mardy 6, il en y ayt d'autres
dedans »7.
Enfin, une solution apparut comme possible, grâce aux démar-
ches de Belriou, qui alla voir Mathieu Martin. Ce dernier lui déclara
que la première chose à faire était de verser à Ferran les mille écus
encore dus. pour le paiement desquels étaient retenus les prisonniers.
Quant aux mille écus qu'on lui devait à lui-même, il proposa une
entente à leur sujet. La ville de Bergerac demandait un mois de
répit pour les payer; Martin ne pouvait le leur accorder. Mais il les
renvoie à un certain capitaine Borderie de Bugno, qui paraît être
un créancier de la recette générale; que les consuls s'entendent
avec lui, il pourra leur accorder le crédit d'un mois demandé. Et
Martin leur fera délivrer aussitôt les assignations offertes pour le
remboursement de l'emprunt 8.
Les consuls cependant ne se pressèrent pas de faire ce qui leur
était proposé; et le 6 juin. Belriou leur écrivait que s'ils n'y met-
taient un peu plus de hâte., ils couraient grand risque de perdre le
bénéfice des assignations qu'on leur avait offertes et qui seraient
1. Lettre des prisonniers, du 24 mai. Ibid., p. 256.
2. Le 21 mai, Arch. hisl, de la Gironde, t. XLIV, p. 256. Le 2-2, Arch. de. Bergerac,
boîte Q, liasse 7. Le 24, Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 256.
3. Lettre des prisonniers, du 22 mai. Arch. de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
4. Lettre des prisonniers, du 21 mai. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 256.
5. Arch. de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
6. 1 er ou 2 juin.
7. Arch. de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
8. «J'ai parlé à M. Martin pour l'affere dont m'escripvez et sa resolution a esté que
avant toutes chozes, il fault payer les derniers mille escutz; et que, pour les premiers,
il est deu au cappitaine Borderye du Bugno quelque somme que, sy vous raportés
quictance dud. Borderye, qui vous pourra attendre le moys que demandez pour les
mille escuz premierz, que, à mes me instant, vous avez vostre assignation... » Lettre
de Belriou aux consuls, du 31 mai. Arch. de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
344 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUÏEN'NE
données à d'autres i. Le 30 juin, les prisonniers étaient encore sôus
les verrous, et ils écrivaient à cette date une lettre exaspérée aux
consuls, où ils les menaçaient d'user contre eux de moyens de coer-
cition personnels, s'ils tardaient plus longtemps à les faire délivrer 2.
Tout dut cependant finir par s'arranger. Les consuls durent se
rallier à la proposition faite par Martin de payer leur dette au
capitaine Borderie. Et dans une lettre que Belriou leur adresse, le
8 juillet, il parle déjà de faire canceller par Martin l'obligation qu'il
a sur eux 3. Quant aux prisonniers, il n'en dit un mot. Et comme
dans toutes ses lettres précédentes il ne cessait de presser le corps
de ville à leur sujet, nous serons fort tentés de croire que, dès cette
époque, on avait pourvu à leur délivrance.
II. — Les Taxes sur les Rivières.
Les difficultés auxquelles donna lieu la perception de l'emprunt
des 40.000 écus durent décourager Matignon de renouveler un essai
de ce genre. 11 songea alors à tirer profit d'une source de revenus
beaucoup plus certaine, et le 28 mars 1592 demanda au roi l'auto-
risation de prélever « quelque notable somme » sur la Comptablie
et sur le Subside de Royan 4.
Ceci nous amène à parler des impositions qui se levaient sur les
marchandises voiturées par eau.
De Thou disait de la Garonne qu'elle était la rivière la plus mar-
chande du royaume 5 . Ge fut aussi naturellement la plus exploitée.
Outre les droits de Comptablie, confisqués par le pouvoir central
depuis la révolte de Bordeaux de 1548, et qui se levaient dans cette
ville à l'entrée et à la sortie des marchandises, le roi avait établi
depuis 1585^, sur la Garonne et sur la Dordogne, un nouvel impôt,
1. Arch. de Bergerac, boîte Q, liasse 7.
2. « Vous nous excuseras si nous nous ayuons de remèdes lesquels nous treuverons
commodes à nostre eslargissemcnt, et vous autres, en vostre propre et privé nom, du
premier jour et plus tost que ne penssés, serés contrainetz de venir veoir de quel boys
on se chauffe. Et ils ajoutent ces quelques lignes qui jettent un jour singulier sur la
lenteur qu'on mettait à les délivrer: « Il y en a beaucoup qui ne trouvent pas beau
qu'ung «le vous autres, messieurs les conseuls, ayant ung procès avec ung de nous, a
retardé le jugement tant qu'il a esté en liberté et à présent, estant prisonnier, il précipite
le jugement et pensse en avoir arrest lundy. <>n w sçait >i cYsl l'occasion qu'on nous
tient en ceste longueur. > Arch. de Bergerac, huile (J, liasse 7.
3. « Je ne fauldraj à depescher... vers monsieur .Martin, et crois-je qu'il ne vouldra
fere canceller l'obligation, sans au préalable voyr la quictance du cappitaine Borderie. »
i ettre de Belriou aux consuls, du 8 juillet. Arch. de Bergerac, boite Q, liasse 7.
l. Lettre de Matignon au roi, du 28 mars 1592. Arch. hisl. de la Gironde, t. X, p. 584.
5. De Thou, 1. CIII, § 10.
6. I ettres patentes 'lu 2 juin 1585. L'arrêt 'lu Parlement du 8 août 1585 qui en
ordonne l'entérinement a été publié dans les Arch. hisl. de la Gironde, t. XII, p. 86.
LE GOEYERNEMINI DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE >'|.'
soit-disant temporaire, qui se levait à Bordeaux, à Libourne, à
Bourg et à Blaye, et don! le produit était affecté en principe à
l'entretien de deux galères, qui convoyaient les navires arrivant
par mer, afin de les protéger contre les exactions des pirates qui
couraient la Gironde : le but de cet impôt lui avait valu son nom
de Convoi. Assez faible à l'origine 1 , il n'avait cessé d'aller en aug-
mentant, et il était, en 1590, de six deniers pour livre 2 . Matignon
prélevait une bonne part de cet impôt pour les nécessités de la guerre.
11 finit par l'accaparer tout entier 3.
Mais outre ces droits royaux, on en levait une foule d'autres sur
les rivières, « qui est le lieu ou il se faict le plus de pilleries et exac-
tions, » écrivait Matignon à Henri IV ! *. A ce point que le roi pou-
vait dire de la Guyenne qu'elle était devenue « de la plus opulante
et commode qu'elle soulloit estre... la plus poauvre et pitoyable »
de toutes les provinces du Royaume 5 . Le 22 mars 1591, le Parle-
ment écrivait une lettre au roi, où il lui dépeignait l'état misérable
de Bordeaux : « Le havre y est habandonné et la liberté des abords
perdue. » Les taxes énormes que l'on prélevait sur les marchandises
éloignaient les marchands, aussi bien les étrangers que les régni-
coles, qui s'en allaient vers d'autres ports; la foire de mars avait
lamentablement échoués. Au reste, Bordeaux n'était pas seule à
souffrir d'un semblable état de choses : la capitale des ligueurs,
Agen, avait à en pâtir également. Citons un seul fait qui le montrera
bien : Depuis 1589 ; les Agenais étaient tracassés par un misérable
emprunt d'argent et de poudres qu'ils avaient fait à Toulouse au
moment où ils s'étaient déclarés pour l'Union 7- Le tout pouvait
bien monter à 6,000 écus. Mayenne leur accorda l'autorisation de
prélever un impôt sur les bateaux qui passeraient en Garonne
1. Il comprenait, en plus des droits de 12 sous par tonneau de vin, 20 sous par pipe
de sel et 20 sous par balle de pastel, un droit de 2 liards pour livre sur les autres mar-
chandises. Les bourgeois de Bordeaux étaient exempts des droits sur le vin, le sel et
le pastel.
2. Cf. la vérification par le bureau des iinances des lettres patentes du 14 juin 1590,
augmentant les gages du Parlement. 11 y est dit qu'il se lève a Bordeaux « par forme
de convoy six deniers par livre d'entrée et pareille somme pour L'yssue, sur toutes sortes
de marchandises . Axch. de la Gironde, B 43, i° 140.
3. Cf. des lettres patentes datées de Mantes 24 janvier L594, accordant une prolon-
gation de bail au fermier du convoi, Guillaume Boucaud, parce que, Matignon ayant
retenu tout le revenu de la première année pour la guerre, Boucaud ne put rembourser
les emprunts assignés sur cet impôt. Arch. de la Gironde, C 3802, E° ~'3.
Notons qu'à côté du Convoi du roi, il y avait celui de Matignon ou Nouveau Convoi
érigé en 1588. Cf. Damai, op. cil., p. 98.
4. Lettre du 28 mars 1592. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 58 1.
5. Lettres patentes établissant une imposition à Langon et à Libourne (20 février
1590). Arch. de la Gironde, C 4062.
6. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 567.
7. Arch. d'Agen, BB 37, passim.
24
340 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
devant Agen, jusqu'à concurrence de 6,000 écus, pour leur per-
mettre de rembourser leur dette'. Mais telle était la ruine du
pays que cet impôt suffît à peine à payer les intérêts de la somme
empruntée et que Mayenne dut renouveler son autorisation l'année
suivante 2 .
Au reste, ce n'étaient pas les ligueurs seulement qui rançonnaient
les bateaux. Les prétendus royalistes faisaient autant de mal que
les ennemis du roi.
Et peut-être môme, à l'origine des actes d'anarchie dont nous
allons parler, faudrait-il placer une mesure émanée d'une autorité
qui, semble-t-il, aurait dû donner, avant toutes les autres, l'exemple
du respect des lois : nous voulons parler de l'arrêt du Parlement
ordonnant I»; paiement de ses droits sur la Comptablie 3 .
Du moment que le Parlement lui-même se permettait une pareille
licence, y avait-il une raison pour que des chefs de bandes se mon-
trassent plus sages et plus modérés'.' Des actes, qui s'étaient déjà
produits sous Henri 111, se multiplièrent désormais.
A l'exemple de la Cour 4, Lussan entreprenait bientôt de se rem-
bourser de l'arriéré de ses gages en levant un droit sur les navires
qui passaient à Blaye.
Quelques jours après, le 16 décembre 1589, le gouverneur de
La Réole écrivait — fort poliment d'ailleurs — à Matignon pour
l'informer qu'il allait lui aussi lever un subside pour payer sa gar-
nisons.
C'est à Meilhan 6 que nous voyons ensuite lever un nouveau
droit 7.
Puis ces exactions se multiplient. Vers la fin de l'année 1590, le
cours de la Dordogne est jalonné de petites places qui prélèvent
des subsides : c'est La Mothc», c'est Castillons, c'est Branne IO , où
1. 7 septembre 1592. Indiq. dans Arch. hist. de la Gironde, t. XXIX, p. 259.
2. Ordonnance du 28 septembre 1593. Arch. hist. de la Gironde, t. XXIX, p. 264.
3. Cf. ci-dessus.
i. La relation entre les deux actes est formellement établie par le rapport adressé
au roi le 14 octobre 1589. Bibl. iVat. Dupuij, t. LXI, f. 55 et sq.
5. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 228.
6. Meilhan (Lot-et-Garonne, arrondissement de Marmande).
7. Mémoire de janvier 1590, pour les députés envoyés par le Parlement au roi (Arch.
hist. de la Gironde, t. IV, p. 221.) Lettre du Parlement au roi, 10 février 1590 (ibid
t. IV, p. 230).
8. l.'i Mothe-Monravel (Dordogne, canton de Vélines). Lettre du Parlement au roi
25 octobre 1590 (Arch. hist. de la Gironde, t. VII, p. 209). Lettre de Desaigues au roi,
17 novembre 1590 (ibid., t. VII, p. 18).
9. Lettre de Desaigues, cf. note précédente. Cruseau, Chron., t. I, p. 31.
10. Lettres du 25 octobre et du 17 novembre.
LE GOUVERNEMENT 1M MARÉCHAL DE MATIGNON E> GUYENNE 3^7
le Parlement envoie un huissier « non sans dangier de sa personne » ».
Barrault en perçoit un à sa maison de Blaignac^.
Le long de la Garonne, en amont de Bordeaux, la situation est
peut-être pire encore. Des droits sont perçus à Port-Sainte-Marie 3 ,
à Monheurt 4, au Mas-d' Agenais 5, à Caumont . •'■. à Saint-Maeaire 7,
à Rions 8, sans parler de ceux de Meilhan et de La Réole que nous
avons déjà cités. De Port-Sainte-Marie à Bordeaux, le tonneau de
vin payait 12 écus9. Tout le monde, même de simples particuliers,
s'arrogeait le droit de prélever un impôt sur les bateaux qui pas-
saient io. Et plus d'un prétendait avoir une autorisation du roi pour
agir comme il le faisait ".
Le 18 janvier 1592 enfin, d'Épernon informait le Parlement et
les'jurats de Bordeaux qu'il se trouvait dans l'obligation de lever
un subside à Bourg", et l'impôt qu'il percevait poil ait jusque sur
les bois de chauffage et de construction, "chose inoye et non pra-
tiquée encores en ceste province » l3 . Son exemple était bientôt suivi
par les habitants de Fronsac, à quelques centaines de mètres à
peine de Libourne, où se trouvait l'un des bureaux consacrés à la
recette des droits du roi «4.
Le pouvoir central essayait bien de réagir contre un pareil état
de choses : Henri IV avait renouvelé les ordonnance- de son prédé-
cesseur, interdisant la levée de quelque droit que ce fût, sans com-
mission du roiiS. Le Parlement prononçait des arrêts contre ceux
1. Lettre de Desaigues du 17 novembre 1590.
2. Château de Blaignac (Gironde, canton de Pujols, commune de Saint-Jean-de
Blaignac). Cruseau, Chronique, t. I, p. 31.
3. Arrêt du Conseil d'État du 13 avril 1594. Arch. de la Gironde, B 43, f° 381.
4. Monheurt (Lot-et-Garonne, canton de Damazan). Ordonnance de Matignon du
•26 septembre 1590. Inventaire des registres de la Jurade de Bordeaux, t. IV, p. 439.
5. Arrêt de 1594, cf. note 2.
6. Caumont (Lot-et-Garonne, arrondissement de Marmande). Inventaire..., t. IV,
p. 439.
7. Lettre du Parlement au roi, du 15 novembre 1590. Arch. hist. de la Gironde,
t. VII, p. 216.
8. Ibid.
9. Lettre du Parlement au roi, 22 mars 1591. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 567.
10. Lettre du Parlement au roi, 7 février 1591. Ibid., t. X, p. 565.
11. «Aulcuns de ceuLx qui se licentient... prennent prétexte de ce qu'ils disent que
le sieur Corne, revenant de Vostre Majesté leur a rapporté avoir charge de voz partz
leur faire entendre que, s'ils n'estoyenl payés de leurs garnisons, qu'il nt doubte
d'imposer sur eau ou sur terre pour leur entretenement. » Lettre du Parlement,
25 octobre 1590. Arch. hist de la Gironde, t. VII, p. 209.
12. Lettre au Parlement. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 574. Lettre aux jurats
Bibl. Nat. Dupuy, t. LXI, f° 240.
13. Lettre des jurats de Bordeaux au roi, 29 janvier 1592. Arch. hist. de la Gironde,
t. X, p. 577.
14. Lettre de Matignon au roi, 2S mars 1592. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. oi>4.
15. Déclaration datée de Tours, 22 novembre 1589 (Isambert, t. XV, p. 10). Autre,
datée du camp de Nangis, 13 avril 1590 (Isambert, t. XV, p. 20).
348 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
qui percevaient des impositions illicites i Matignon dirigeait contre
eux des ordonnances 2. Il est inutile d'ajouter que ces mesures
n'aboutissaient à rien.
Il y eut cependant un essai plus sérieux que les autres, destiné
à retirer toute apparence de légalité aux impositions qui se levaient
sur les rivières. Un assez grand nombre de places avaient en l'ait
obtenu de Henri III une commission pour percevoir des droits sur
les bateaux 3. Afin de supprimer toute équivoque, Henri IV révoqua
toutes ces commissions et déclara que les droits du roi ne se perce-
vraient plus désormais qu'en deux endroits : à Langon pour la
Garonne, à Libourne pour la Dordogne.
Parmi tous les anciens droits qui se levaient autrefois sur ces
rivières, il n'y en avait que deux qui fussent maintenus : la Comp-
table et le Convoie En outre, les taxes étaient considérablement
diminuées 5 .
Cette mesure ne dut pas être sans effet. Car les réclamations
cessent pendant un certain temps. Mais elles ne font que reprendre
de plus belle à la fin de l'année 15906. En 1594, il n'est pas un seul
des endroits où les taxes avaient été supprimées qui ne soit men-
tionné comme les levant à nouveau 7.
Aussi l'imposition de Libourne et de Langon, établie par le roi
pour le soulagement du peuple, apparaît-elle comme insupportable,
et quand il s'agit d'en renouveler le bail à ses fermiers, le Parlement
saisit l'occasion pour la supprimer 8. H fallut des lettres de jussion
pour la rétablir 9.
1. Arrêt du 19 octobre 1589 (Arch. de Bordeaux, JJ 372). Arrêt du 19 janvier 1590
(ibid., JJ 374).
,'. Ordonnance du 26 septembre 1590. Inventaire des reg. de la Jurade de Bordeaux,
t. IV, p. 439.
3. Meillan, Monheurt, Caumont, Le Mas de Verdun, Castillon. Cf. ordonnance de
Matignon du 26 septembre L590. Inventaire..., t. IV, p. 439.
4. Lettres patentes du 20 février 1590. Arch. de la Gironde, C 40(52. La fin, et par
conséquent la date, de ces lettres patentes a disparu; nous les datons, car elles sont
mentionnées dans une provision d'office contenue an même registre.
■ '. Cf. Tableau comparatif des anciens et des nouveaux droits. Arch. de la Gironde,
C 4062. La balle de pastel ne paie plus que 45 sous au lieu de 120, le tonneau de vin
1 écu au lieu de 2, la pipe de sel 2 écus au lieu de 4, etc.
6. Lettres du Parlement au roi, du 25 octobre et du 15 novembre. Areh. hisl. de la
Gironde, I. VII, pp. 209 et 216. Lettre des gens du roi du 17 novembre. Ibid., t. VII,
p. 218.
7. Un extrait des registres du Conseil d'État, du 13 avril 1594, révoquant une com-
tnission accordée à Favas de lever 12,000 écus sur la Garonne, nous apprend qu'à cette
époque les jurats de Bordeaux protestaient contre 1rs levées qui se faisaient au Mas,
à Miillian, a Caumont, etc. Arch. de la Gironde, B 43, f° 381.
8. Lettre du Parlement au roi, du 22 mars 1591. Arch. hist. de la Gironde, t. X,
p. 567.
9. Lettres patentes du 23 juillet 1591. Inventaire des reg. de la Jurade, t. IV",
p. 139.
LE GOUVERNEMENT DU MAERCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 34g
III. — Le Subside de Royan.
Nous n'avons point encore parlé d'un droit que sa très grande
importance permet de mettre à part, et dont l'étude nous amènera
logiquement à parler du siège de Blaye : c'est celui que dans les
textes de l'époque on désigne sous le nom de Subside de Royan.
Henri IV le considérait comme «le revenu le plus certain dont il
pût faire état m. Mais 1rs jurats de Bordeaux n'y voyaient que la
pire de toutes les impositions qui pesaient sur la province 2 . Cette
divergence de vues nous donne la clef des événements que nous
allons exposer.
Le subside de Royan fut établi par Henri de Navarre en 1585.
C'était un droit très lourd, de 2 écus par tonneau de vin et 5 0/0 sur
les autres marchandises. Primitivement, il avait été perçu par des
commis 3. Puis Henri de Navarre l'avait affermé à Jean Martin.
Le port de Royan, désigné pour procéder à la levée du subside,
n'était pas aussi bien choisi qu'il paraît l'être au premier abord :
il est, en effet, d'un accès difficile et les marchands ne cessaient
de se plaindre sur l'obligation qu'on leur imposait d'y touchera
Quand, à la suite de la multiplicité des impositions, les navires
désertèrent Bordeaux et la Gironde, le fermier de Royan ne rentra
plus dans ses frais. Il demanda au roi des rabais considérables sur
le prix de sa ferme 5 .
Henri IV alors, sur les offres qui lui furent, faites par d'au! es
financiers «mal affectionnés au bien de la patrie et à la liberté du
commerce», ordonna qu'il ïûl procédé à un renouvellement du
bail de la ferme 6 .
Les jurats de Bordeaux profitèrent de l'occasion pour députer au
roi ; afin d'obtenir de lui qu'il consentît au rachat du subside.
Henri IV parut d'abord accueillir favorablemeni leur demande?.
Mais il dut ensuite la repousser «vu la nécessité de tenter toutes
1. Lettres du roi aux jurats, 22 février 1591. Inventaire des registres de la Jurade de
Bordeaux, t. IV, p. 4-'7.
2. Délibération de la Jurade du V.i septembre 1591. Ibid., t. IV. p. 129.
3. Arrêt du Cou-. -il d'Étal du L5 avril 1594. \nh. nationales, E LA, E° 51.
4. Lettre du Parlement au roi, du 20 novembre 1590. Arch. hist. de la Gironde, 1. VII,
p. 220.
5. Bail du 24 août 1591. Inventaire..., t. IV. p. 440.
6. Délibération du 19 septembre 1591. Ibid., t. IV, p. 129.
7. Cf. Lettre du Henri IV aux jurai- de Bordeaux. 22 février 1591. Inventaire des
registres de la Jurade, t. IV, p. 427. Berger de Xivrey, Recueil des Missives,
t. III, p. 859, indique même une lettre 'lu roi aux jurats, du 28 avril 1591, qui se trou-
verait aux archives de Bordeaux, où Henri IV annoncerait la suppression de l'impôt.
Nous n'avons pas retrouvé cette lettre.
350 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
sortes de moyens pour subvenir aux dépenses extraordinaires de
l'État»i.
Des offres étaient alors faites à Henri IV par Raymond Duver-
ger, qui posait sa candidature à l'afferme de l'impôt : il proposait,
en premier lieu, la suppression du subside qui se levait depuis quel-
ques années à Blaye 2 , et que les exigences de Lussan rendaient
insupportable aux marchands; malgré cela, il se chargeait du
paiement de la garnison de Blaye, soit 22,000 écus, et il offrait,
en outre, 60,000 écus par an au roi et 20,000 pour payer les gages
du Parlement. Soit au total, 102,000 écus par an 3 .
A de semblables conditions, Jean Martin proposa de garder la
ferme / ».
Duverger surenchérit alors de 3,000 écus sur ses offres premières,
et s'engagea même à réduire de 5 0/0 à 3 1/2 0/0 l'imposition sur
les marchandises autres que le vin, pour le? denrées appartenant
aux bourgeois de Bordeaux. Martin n'insista pas. Et dans les con-
ditions proposées. Henri IV passa un nouveau bail avec Raymond
Duverger et ses associés le 24 août 1591 5.
Le subside de Royan leur était affermé pour trois ans, à raison
de 105,000 écus par an 6 .
Les fermiers s'engageaient à supprimer l'impôt levé à Blaye
pour le paiement de la garnison, et celui, d'autre part, qui avait
été créé en juin 1590 pour subvenir aux gages du Parlement?. Enfin,
les bourgeois de Bordeaux jouissaient de la diminution des droits,
que nous avons mentionnée 8 .
L'offre de pareils avantages demandait une compensation : les
1. Bail du 24 août 1591. Inventaire..., t. IV, p. 440. — Cf. lettre de Henri IV aux
jurais, du 15 juillet 1591. Berger de Xivrey, op. cit., t. III, p. 440.
2. Pour le paiement de la garnison.
3. Délibération de la jurade du 19 septembre 1591. Inventaire..., t. IV, p. 429.
I. Bail du 24 août 1591. Inventaire..., t. IV, p. 440.
5. Inventaire..., t. IV, p. 440. C'est, ou le voit, Duverger « pi i succéda à Martin et
non point Martin à Duverger comme semblerait l'indiquer l'arrêt du Conseil d'État
<lu 15 avril 1594. A.rch. nationales, E 1 A, f° 51.
6. Le jurai Lachèze, dans son rapport à la .lurade du 19 septembre 1591, compte
138,000 écus. C'est inexact. Le bail du 24 août porte 105,000. Et c'est bien là le chiffre
i|ni résulte d'une majoration de 3,000 écus faite sur les 102,000 primitivement offerts.
7. Impôt de L5 sous par balle de pastel, 15 sous par pipe de sel et li deniers pour
livre sur les antres marchandises levé à l'entrée ei ù la sortie des marchandises dans
les ports de Bordeaux et de Bayonne. I. (lires du 1-2 juin 1590. Ajch. de la Gironde
B. 13, i 138 \ ". — Consacré au paiment des Etages du Parlement par des Lettres du
i l juin 1590. Ibid., B 43, f° 139 v°. — A la requête des bourgeois de Bordeaux, le roi ne
lit plu- peser cette imposition que sur l'entrée des marchandises. Cf. lettre aux jurats
du ls juillet, l.v.ut, r>ers:er de Xivrey, «p. cit., t. 111, p. 218. — Elle fut supprimée
par déclaration du 28 août 1590. Inventaire..., t. IV, p. 429.
8. Ils ne payaient que 3,5 0/0 au lieu de 5 O/0 pour les marchandises autres que le
vin.
LE GOUVERNEMENT DL MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 35 1
droits sur les vins furent augmentés d'un écu par tonneau », ce qui
porta la totalité du subside à 3 écus par tonneau de vin et 5 0/0 sur
les autres marchandises. D'autre part, en raison du danger qu'il y
avait pour les navires à aborder à Royan, les fermiers furent auto-
risés à transporter leurs bureaux, soit à Bordeaux, au faubourg
des Ghartrons, soit à Gastillon a, soit en tel autre lieu qu'il leur
conviendrait.
On conçoit le désappointement des jurais de Bordeaux quand,
au lieu de la suppression qu'ils avaient pu un moment espérer, ils
se trouvèrent en présence de ce nouveau contrat qui ne faisait
qu'aggraver l'ancien subside et qui le transportait dans leur propre
ville 3 .
Aussi, quand —aux termes de son contrat — Duverger manifesta
l'intention d'inrtenir, tesmoing mon seing manuel cy mis, le III me jour
d'avril mil CCCC soixante, avant. Pasques.
Des Vignes a .
#
La formation de l'arrondissement de La Réole.
Dans une publication parue récemment 3 , l'auteur, s'appuyant
sur l'autorité d'Elisée Reclus, prétend que l'arrondissement de
La Réole a été «composé en partie avec les territoires de l'ancien
agenais». On trouve en effet dans Reclus 4 ]»• renseignement sui-
vant: «Les marcliés importants de La Iléole la désignaient natu-
rellement pour devenir le chef-lieu d'un arrondissement composé
en partie de districts de l'ancien Agenais. »
• '.eite assertion est inexacte. La plus grande partie du territoire
de l'arrondissement de La Réole était anciennement comprise dans
le BazadaisS; quelques communes seulement, notamment dans le
canton de Targon, on! été détachées du Bordelais. En ce qui con-
cerne la partie empruntée à l' Agenais, on ne peut citer que la petite
commune de Landerrouat; mais est-il vraisemblable que Reclus,
s'il a connu ce détail, ait voulu désigner un territoire aussi peu
étendu (498 hectares), lorsqu'il parle «de districts de l'ancien
Vj'ikh-»? Il a dû certainemenl faire allusion à la juridiction de
1. La fête principale de Saint-Michel était le 29 septembre.
'. Bibl. mun. de Lyon. Coll. de chartes léguée par M. Henry Morin-Pons, en cours
de classement et d'inventaire.
3. Jean I'.ioi . Le vignoble de Gailluc depuis ses origines jusqu'à nos jours.
4. Géographie universelle, 1877, t. II, p. 164.
5. Voir la liste des paroisses du Bazadais dans G 922, Arch. de la GirOnde.
MÉLANGES Mïo
Sainte-Foy-la-'irande qui, effectivement, cl ait comprise dans
l'Agenais; seulement, il a commis une erreur en l'attribuant à
l'arrondissement de La Réolc : Sainte-Foy e\ les anciennes paroisses
de sa juridiction font aujourd'hui partie de l'arrondissement de
Libourne.
Signalons, en terminant cette petite rectification, un fait assez
intéressant : Saint-Avit-du-Moiron et Saint-Nazaire, son annexe,
comptaient au nombre des paroisses de la juridiction de Sainte-Foy
en Agenais, mais au point de vue ecclésiastique relevaient de
l'évêché de Sarlat 1 . q \).\)
»
Certificats de bonne vie et mœurs
délivrés à Lacombe.
On sait que le fameux président de la Commission militaire,
quand il vint de Toulouse s'établir à Bordeaux, y exerça d'abord
la profession d'instituteur. Il habitait sur la paroisse Saint-Projet
lorsqu'il adressa aux jurats une supplique pour être autorisé à
« former un établissement et à se rendre utile à la société en se
destinant à l'instruction de la jeunesse . A l'appui de sa demande,
il produisit un certificat de catholicité, qui lui avait été délivré,
le 14 février 1788, par Baron, curé de Saint-Projet et de Notre-
I tame-de-la-Place, son annexe. L<- jurât Villotte, avocat, fut chargé,
le 23 février suivant, de faire une enquête sur sa moralité. Elle
donna les résultats les plus favorables. Pierre Clerc, maître vitrier
à Bordeaux, demeurant rue Marchande, et Barthélemi Mac Garthy,
habitant près la porte Dijeaux, attestèrent par serment connaître
le suppliant «pour être de très bonne vie el mœurs». En foi de
quoi les jurats accordèrent, le 23 février 1788, à Jean-Baptiste
Lacombe la permission «de tenir pension en la présente ville, de
recevoir chés lui des écoliers externes pour l'instruction publique
et de placer au devant de sa maison un tableau indicatif de .-on
état». Ces documents, tirés des Archives municipales, ne précisent
pas le premier domicile de Lacombe; mai- on voit qu'il n'habita
pas d'abord, comme on l'a dil s rue Duplessy et qu'il n'ouvrit pas
son école avant la fin février 1788.
P. C.
*
* *
La rue de la Vache, à Bordeaux.
Quand on se promène dans le vieux Bordeaux, non loin de l'église
Saint-Pierre, on peut lire sur une plaque l'inscription suivant-e :
Bue de la Vache. Des deux côtés de cette rue, il y a des portes en
1. Arch. de la Gironde, E suppl. 5190.
i. J. Barraud, Vieux papiers bordelais. Paris, lylO, in-S°, p. 12.
.1(1 ', MÉLANGES
fer qui y interdisent la libre circulation au public. L'une d'elles, à
deux battants, du côté de la rue du Ghai-des-Farines, est fermée
avec une chaîne et un cadenas. Pourquoi en est-il ainsi? La raison
en est indiquée dans un document qui fait partie des Archives
départementales de la Gironde, série G, n° 4218.
\ nos seigneurs les chevaliers et présidents trésoriers de France,
généraux des finances, juges du domaine du Roy et grands voyers
en Guienne.
Suplie humblement les propriétaires des maisons bordant la petite
rue appellée de la Vache, traversière de la rue des Argentiers à celle
ditte du Chay -des- Farines : disant que la susditte petite rue de
La \ ache qui n'a pas cinq pieds de large d'un bout à l'autre, est
beaucoup moins ulille au public que nuisible aux suppliants et à la
salubrité de l'air, d'un côlé, à raison des mauvaises odeurs qui se
rependent des immondises et des bourbiers qu'on y dépose de toute
part presque continuellement, et, de l'autre, parce que c'est un lieu
de refuse et de retraite pour les gens sans aveu qui y font fréquem-
ment toute sorte de débauche et de scandale pendant la nuit, ce qui
compromel égallement la vie el les biens des suppliants et de leurs
[^cataires qui sont nécessités de devoir fréquenter la ditte rue, tant le
jour que la nuit, pour s'introduire chez eux.
El comme il importe de pourvoir à ce- divers inconvéniens, les
Suppliants se seroient proposés de faire mettre des portes aux deux
bouts de laditte rue pour en interdire l'entrée à tous ceux qui ne sont
pas dans le cas de devoir s'en servir utillement, el à l'instar de plu-
sieurs autres pel il es rues qui sont ainsi fermées pour les mêmes motifs,
mais ne pouvant que sous l'autorité et permission du Bureau, ils ont
à cet effet l'honneur de vous donner la présente requête.
Ce considéré, nos seigneurs, il vous plaise de vos grâce- permettre
aux suppliants de faire fermer la susditte petite rue de la Vache à
chacun des deux bouts, soit du côté de la rue des Argentiers, soit de
celui du Chay-des-Farines, par des portes en bois fermant à clef, aux
offres que fonl les suppliants de tenir les dit l es portes ouvertes, même
de les enlever, toutes et quantes fois que l'intérêl public l'exigera, et
ferés bien. » Suivent les signatures.
«Montré au Procureur du Roy. Fail à Bordeaux au Bureau du
domaine du Roy en Guienne, le treize avril mil sept cens soixante
dix huit.
Le jour même fui ordonnée une enquête de commodo et incommoda
qui, sans doute, ne tarda pas à donner satisfaction aux suppliants.
Dans la rue de la Vache on l'ait actuellement des réparations
nécessitées par an incendie qui, il \ a quelques mois, dévora une
partie des maisons el fui difficilement éteint, l'espace faisant
défaul pour faire manœuvrer les pompes.
P. GARAMAN.
CHRONIQUE
— L'Académie française a décerné une récompense de 1,000 francs,
prélevée sur le prix Bordin. à M. l'abbé Joseph Dedieu pour son livre sur
Montesquieu el la tradition politique anglaise en France au XVIII e siècle.
— A la réunion des Sociétés des Beaux-Arls des départements, tenue à
Paris en mars dernier, M. de Montégut a identifié un portrait du président
de Nesmond.
— Le tome XL1V des Archives historiques de la Gironde vient de paraître.
C'est un volume de varia. Le xm e siècle y est représenté par des comptes de
l'archevêché de Bordeaux, transcrits par M. F. Piéchaud, qui viennent
grossir les séries publiées par Drouyn. et par un rôle gascon d'Edouard I er
(1286) ; M. Charles Bémont, ayant omis, par suite d'une erreur de datation,
imputable aux copistes de Bréquigny, de le publier dans son tome II. n'a cru
pouvoir mieux faire que de l'imprimer dans notre collection girondine. M. G.
Ducaunnès-Duval y donne des comptes de recettes et dépenses du trésorier
delà ville de Bordeaux, rédigés en gascons, pour l'année i5oi-i5oa; M. H.
Patry, une première série d'arrêts du Parlement de Guienne concernant
l'histoire des débuts de la Réforme dans le ressort de ce Parlement; M. F.
Gebelin, les pièces justificatives de son intéressante ('Inde sur Matignon
en (iuienne, que publie la Revue. Ces trois publications, toutes trois impor-
tantes, donnent au xvi e siècle une belle place dans ce volume. M. P. Meller
publie une liste des membres de la Cour des Aides de (iuyenne, appelée à
rendre de grands services. Le xvir 5 siècle est représenté par le procès-verbal
delà prise de possession de l'abbaye de Guitres pour François de Talleyrand
(4 mai 1612) et par un catalogue des fondations de l'abbaye de Sainte-Croix,
dus à M. Chauliac : par le cou Irai de mariage d' Vnnc Millanges, fille de Simon,
transcrit par M Ile Cluzan ; par des documents relatils à la confrérie du Saint-
Sacrement de Pujols, publiés par M. P. Caraman, etc. Pour le xvm e siècle,
signalons des lettres des consuls de Bordeaux aux Lyonnais, tirées des
archives municipales de Lyon par M. Louis Caille! : une série de pièce>
relatives à trois manufacture^ de faïence établies ou à établir à Podensac,
Sadirac et Lignan, par M. E. Labadie; des documents sur l'inondation
de 1770, par M. P. Caraman; sur la fortune prhée au w nr siècle, par M. A.
Nicolaï. Parmi les documents divers, il faut noter une bulle du pape
Adrien IV aux religieux de l'abbaye de Saint -Émilion (18 décembre ti55),
les statuts de la confrérie de Sainte-Catherine, établie en i534 par l'arche-
vêque Charles de Gramont, plusieurs documents relatifs aux paroisses de
Bordeaux pendant la Bévolution, transcrits par M. Chauliac; une requête
366 CHRONIQUE
en récusation déjuges de i564, qui donne des précisions sur les degrés de
parenté entre les conseillers au Parlement de Bordeaux, publiée par
M. P. Caraman; un procès-verbal de visite du couvent de l'Annonciade
en 1076, dû à M. l'abbé Couzy; deux pièces sur Bernard de Lamolère, par
M. E. Rousselot, etc. Cette sèche nomenclature donne une idée de l'impor-
tance et de la variété de ce volume, dont l'exécution matérielle est très
soignée et qu'illustre une planche reproduisant d'anciens sceaux de l'abbaye
de Sainte-Croix et le cachet de Jean d'Escars, s r de La Vauguyon.
— Les lecteurs de la Revue savent déjà que la Commission de la Faculté
des Lettres, chargée des fouilles de Saint-Seurin, avait adressé à M. le Maire
de Bordeaux un rapport concluant à la conservation de ces fouilles. Le
projet de conservation à ciel ouvert qui y était exposé a été écarté. L'admi-
nistration municipale a adopté un projet de crypte recouverte en ciment
armé. Ce projet s'est trouvé, à l'examen, irréalisable. La faible profondeur à
laquelle ont été faites les découvertes ne laissait pas une épaisseur suffisante
pour établir, au niveau de la chaussée et du terre-plein des allées Damour,
une voûte capable de supporter le poids des gros charrois. On a donc décidé
de combler simplement les tranchées. MM. L. Magne, inspecteur général, et
Léon, chef de bureau du service des Monuments historiques, envoyés au
début de septembre à Bordeaux, pour examiner les fouilles et en provoquer
le classement, sont arrivés trop tard. En présence de l'intérêt des décou-
vertes déjà faites, le service des Monuments historiques a manifesté
l'intention de procéder à son tour à des fouilles méthodiques sur un autre
point de l'ancien cimetière de Saint-Seurin.
- MM. J. Barrère, Th. Durepaire et G. Videau viennent de faire paraître,
en collaboration, un joli volume qu'ils ont intitulé : Une filleule de Bordeaux.
— Rions. — Souvenirs historiques. M. Barrère y donne une solide et
agréable notice sur Rions avant 1789. M. Gustave Videau, le très zélé fonda-
teur des conférences populaires de Rions, et M. Th. Durepaire, le très intel-
ligent instituteur, ont tiré des archives rionnaises d'intéressants épisodes
de la période révolutionnaire et groupé, sous le titre de Variétés, des notes
historiques, archéologiques, statistiques, qui éclairent vivement sous tous
ses aspects le passé de leur ville. Ce n'est pas par un effet du hasard que
l'apparition de ce livre a coïncidé avec L'inauguration des nouvelles écoles.
Ses auteurs ont voulu qu'il eût sa place, la première, parmi les ouvrages
mis dans les mains des entants de liions. C'est le vœu qu'exprime
M. F. Habasque dans une belle préface. Avec des hommes comme
MM. Videau et Durepaire. soyons certains qu'à Rions il sera réalisé. Puisse-
t-il l'être ailleurs! La valeur éducative et sociale de l'enseignement de
l'histoire locale apparaît de plus en plus, iaissi, l'exemple des Rionnais est -il
a signaler et à imiter.
Dans son livre, récemment paru, sur Troisvilles, d'Artagnan et lès Trois
Mousquetaires, M. .1. de Jaurgain mentionne l'enquête faite en Soûle par le
présidenl Henri de Nesmond, en iii'17. a l'occasion du conflit entre Troisvilles
et les Etals de Soûle, et donne un récit complet de la sédition de 1661, que
réprima le conseiller d'Arche.
CHRONIQUE 367
— M. Edouard Fontan, membre de la Société archéologique, a été fait
ofQcier d'Académie. Ses belles aquarelles représentant les fouilles de Saint-
Seurin sont exposées en ce moment au Salon des Artistes Girondins.
— Les archives municipales de Bordeaux viennent de faire l'acquisition
d'un lot de documents du xvi e siècle parmi lesquels on remarque plusieurs
lettres intéressantes sur la famille de Foix-Candale.
■ — La Société Archéologique a repris ses séances mensuelles le vendredi
14 octobre. Elle a entendu la lecture d'une note de M. de Mensignac sur une
série de poteries gallo-romaines trouvées, il y a quelques années, aux abords
du cimetière de Terre-Aègre et récemment données au Musée du Vieux-
Bordeaux, par le propriétaire, M. Bouchard. M. Corbineau a lu un travail
sur des fouilles faites par M. le D r Vacher sur l'emplacement d'une villa
gallo-romaine à Saint-Denis-de Piles, avec plans et dessins des objets décou-
verts. M. le D r Bouvreau a communiqué une note sur la source purgative
de La Bousselle. Une aquarelle et de nombreux volumes de la bibliothèque
de Bernède, un fort lot de volumes ayant appartenu à celle d'Hippolyle
Minier ont été offerts au Musée du Vieux-Bordeaux par M mes Bernède et Perré.
MM. Bené Ferbos et Amable Martin ont été élus membres de la Société.
— La Société des Archives historiques a, de son côté, repris ses séances
mensuelles le vendredi 28 octobre. M. l'abbé Charles a communiqué une
série de documents concernant l'histoire religieuse de Saint Mai tin-de-la-
Caussade d5oo-i8ooj. M. P. Courteault a donné lecture de lettres de natu-
ralité en faveur de Jean Gélida, principal du collège de Guienne, natif de
Valence, en Espagne janvier i548): M. A. Chauliac, une lettre des Capitouls
de Toulouse à Tourny 1762) et une permission accordée par le roi en 1781,
et par le maire de Bordeaux en 1788, à Padovani d'ouvrir une ménagerie;
M. P. Caraman, de pièces relatives à un procès entre le prieur de l'Isle-
Saint-Georges et le propriétaire du moulin de cette paroisse (10 février
1627-24 août 1726;. La Société a élu M. <i. x ideau membre titulaire.
— Dans le n" de juillet -septembre de la Revue internationale des Éludes
basques, M. J. de Lrquijo donne une reproduction phototypique du Guero
de P. de Axular. le curé de Sare, imprimé à Bordeaux, par G. Millanges,
en i643. Il convient de remercier le généreux Mécène des antiquités basques
de l'hommage qu'il rend à l'imprimerie bordelaise.
— Le n° de septembre -octobre du Bulletin de la Société historique et
archéologique du Périgord contient une analyse, par M. Jules Pellisson, d'un
mémoire imprimé de Romain de Sèze, agissant pour François Durieux,
syndic de la paroisse de Brassac, contre M. de Montozon, conseiller à la
Cour des Aides (p. 345); la première partie d'une importante étude de
M. A. Vigie sur les possessions des archevêques de Bordeaux en Périgord,
et principalement dans le Sarladais, d'après le cartulairc Philiparie
ip. 357-401); et le texte de deux actes concernant les frais d'examen de
licence en droit civil subi devant l'Université d'Orléans par Etienne de La
Boétie, et dont M. B. N illepelet donne une transcription plus fidèle que celle
qu'en avait déjà donnée J. Doinet (p. ji2-4i4)-
INDEX BIBLIOGRAPHIOUE
Du 15 juin 1910 au 15 octobre 1910.
\i\ifj. (Henri). - Le poids public à Bordeaux et. ses anciennes
corporations {fin). Revue historique de Bordeaux et du département
de la Gironde, 1910, p. 180-191,
Cf. même Revue, p. 76-86.
Augey (Edmond). — Les premiers temps de Carnac (récit préhis-
torique). Bordeaux, impr. G. Delmas; Feret et fils, 1910, in-18, 174 p.
Barrère (J.), Durepaire (Th.) et Videau (G.). - Une filleule
de Bordeaux : Rions. Souvenirs historiques, avec une préface de
M. Francisque Habasque. Bordeaux, impr. Raqol, 1910, in-8°, xi-
111 p., pi.
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di' Langon; ville et juridiction il' 1 Cadillac; paroisse de l'Isle-Saint-Georges;
juridiction de Castets-en-Dorthe; La Réole; juridiction de La Réole; Barie;
diocèse de Bazas.
Pétition adressée au Directoire du Districl de Bordeaux par
le- administrateurs du bureau de charité de la paroisse Sainte-Croix
de Bordeaux en faveur do pauvres de cette paroisse, délaissés depuis
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Marins bordelais.
Le Gérant: G. Ducaunnès-Duval.
Bordeaux. — lmpr. G. Gounouiliioi;. — G. Chapon, directeur.
9-1 1, rue Guiraude, 9-11
JEAN DORAT ET ÉLIE VIÎNET
Le xvi e siècle avait la coutume pieuse et quelque peu pédante
d'honorer ses morts les plus célèbres par des pièces de vers ou des
morceaux en prose que leurs amis et leurs admirateurs composaient
en leur mémoire et que l'on réunissait en un recueil qui portait
le titre de « tombeau ».
A la mort de son confrère Arnaud de Ferron, le conseiller Joseph
de La Chassaigne excitait les humanistes bordelais à collaborer
au « tombeau » qu'il faisait imprimer en tête de l'édition posthume
des Commentaires sur la coutume de Bordeaux, l'œuvre principale
du grand jurisconsulte. En 1577, la mort du vieux maréchal de
Monluc était l'occasion d'un autre « tombeau », dont les pièces dues
à de nombreux lettrés bordelais étaient réunies par Florimond
de Raemond, à la fin de l'édition originale des Commentaires,
en 1592.
Le savant et modeste Élie Vinet obtint le même honneur que
le grand jurisconsulte et l'illustre capitaine. Au commencement
et à la fin de YAusone qu'il publiait à Bordeaux le 1 er août 1500,
le typographe royal Simon Millanges plaça un certain nombre de
pièces composées par des amis du grand principal du Collège de
Guyenne, mort le 14 mai 1587.
Parmi les collaborateurs du « tombeau » de Vinet, se trouvait le
maître du chœur poétique en latin et en français, Jean Dorât, l'un
des sept de la Pléiade, qui fut « Poète du Roy » et lecteur en langue
grecque au Collège Royal, — Ioannes Auralus, poêla et inlerpres
regius, — Dorât, au dire de Bayle, « savant humaniste et très-
bon poète. » Au milieu des œuvres des avocats et des magistrats
bordelais ou saintongeais, on lit sous le titre d'Epilaphium une de
ces élégies qui étaient si appréciées des contemporains et dont la
réputation restait intacte à la lin du xvn e siècle : « Ioannes Auralus,
elegiaco felix, nec erubescendus heroico, » écrit Olaus Borrichius dans
la troisième de ses Disserlaliones Academicae de Poelis Lalinis,
publiées à Francfort en 1683.
30
,i-'l JEAN DORAT ET ELIE VINET
Nous ignorons si Dorât connaissait personnellement Vinet. Celui-ci,
qui fut appelé au Collège de Guyenne en 1539, avait probablement
déjà quitté Paris où il était allé se perfectionner dans le grec et
dans les mathématiques, lorsque le limousin Dorât y vint pour faire
l'éducation de Jean-Antoine, fds de Lazare de Baïf. Mais on sait
que Vinet était grand ami de la famille de Saint-Gelais ; c'est chez
François de Saint-Gelais, doyen de la cathédrale d'Angoulême et
abbé de Saint-Maixent, que le jeune professeur du Collège de
Guyenne, forcé par l'état de sa santé d'abandonner sa chaire quel-
que temps, allait se reposer, en 1542, et préparait son édition de
Théognis. Sa traduction de l'ouvrage d'Eginhart, La vie du Boy
et Empereur Chaiie-Maigne, publiée à Poitiers en 1546, est dédiée
« à noble et puissant Seigneur Lois de Saint-Gelais, Seigneur de
Lansac ». Vinet s'est aussi trouvé en relations avec le personnage
le plus illustre de la famille de Saint-Gelais, le poète Mellin : il
entendit, probablement chez l'abbé de Saint-Maixent, Merlinus
Sanclogelasianus Enguilismensis discuter amœno eleganlique ingenio
sur les origines de 1' « aguilauneuf, A gui l'an neuf », et réciter un
dizain de vers français qu'il avait composé à ce sujet : el de hac re
quod composuerat vernaculo sermone decaslichon nobis recilauit '. Il
est question du dizain qui est intitulé « Estrenes » :
En lieu de may, de dorure ou de chaisne,
A ce matin, premier jour de l'année,
le vous envoyé un brin de guy de chesne,
N'estes vous pas richement estrenée?
Cette façon d'en donner n'est pas née
De moy premier : les vieux Druides sages
En pré^entoyenl ce jour pour bons présages.
O, qu'en ce guy tel signe fut. compris
(Puis que le glud se fait de ses feuillages)
Que vostre cœur du mien deust estre pris !
Dorât, grand admirateur de Mellin de Saint-Gelais, devait con-
sacrer un chant funèbre à sa mémoire 2. Jean- Antoine de Baïf était
11 m des intimes du diplomate Louis de Saint-Gelais, et Dorât put
entendre >on élève parler de l'auteur du livre recommandé au
patronage du seigneur de Lansac, comme il avait pu entendre le
poète Mellin mentionner le nom et les travaux philologiques de son
1. Vinet, Ausonii... Opéra. Commenlar., 14o K.
,'. [oannis Vurati, Lemouicis, Poemalia. Parisiis, 1586. — Eclogarum liber I, p. 35 :
Epicedion Mcllini Sangelasii, poelse apud Gallos celebris.
IE.W DORAT ET ÉL1E VIN Kl '<-')
compatriote, le régent Élie Yinet rencontré chez l'abbé de Saint-
Maixent.
Dès son arrivée au collège de Guyenne, Yinet avait été sollicité
par les érudits bordelais de leur préparer une édition d'Ausone.
Les difficultés étaient grandes : aucune des nombreuses bibliothè-
ques locales ne possédail de manuscrit des œuvres du poète gallo-
romain. Yinet se mit à collationner les éditions qu'il pouvait se
procurer et à rédiger des commentaires pour expliquer les passages
les plus difficiles. Cependant, à Lyon, les éditions d'Ausone impri-
mées par Sébastien Greyfï se succédaient. Il en avait paru une
en 1537, avant que l'érudif saintongeais enseignât à Bordeaux; une
seconde avait été publiée en 1540; une troisième venait d'être pro-
curée, en 1548, par les soins de Duchier : elle semblait avoir une
importance particulière. En tête des Decii Ausonii Burdigalensis
viri consularis opuscula varia. Nicolas Bourbon de Yandceuvre,
l'Ancien, — celui qui fut précepteur de Jeanne d'Albret, mère
d'Henri IV, — prévenait le lecteur, dans un avis rédigé en vers
latins, que Duchier avait merveilleusement corrigé le texte qu'il
donnait. Les Bordelais s'indignaient de ne pouvoir opposer une
édition bordelaise à toutes ces éditions lyonnaises dont la dernière
arrivait précédée d'une telle réputation. Autant pour satisfaire
aux demandes pressantes de ses amis que pour prendre date, le
régent du Collège de Guyenne, qui ne trouvait pas d'imprimeur à
Bordeaux, se décida à porter à Paris le texte qu'il avait préparé,
remettant à plus tard l'impression de ses commentaires, qu'il ne
jugeait pas encore mûrs pour la publication.
Vinet se trouvait à Paris pendant les derniers mois de 1549; il
ne semble pas qu'il ait eu occasion de s'y rencontrer avec Dorât,
qui était alors principal du Collège de Goqueret. Bappelé au Collège
de Guyenne par Gelida, son principal, le régent rentre à Bordeaux
en janvier 1550, laissant à son ami, Jacques Goupyl. le soin de sur-
veiller l'impression du texte d'Ausone.
Ce texte parul en 1551. Le privilège, «donné à Paris le xxviii
iour de May, là de grâce mil cinq ces cinquante el ung, » est accordé
à « Iacques Keruer, marchai libraire iure de l'uniuersité de Paiis
et Guillaume Morel, aussi libraire, demourâts en ceste ville de
Paris»; il concerne «ung Hure nomé Ausonij Poelx Galli poemala
nouuellemët reueu, corrigé et augmenté par la diligêce et estude
de maistre Helie Vinet, regel en la faculté des arts en l'uniuersité
de Bordeaulx ». L'achevé d'imprimer es! des calendes de juillet.
376 JEAN DORAT ET ÉL1E VINET
Au commencement du volume se trouve, à l'adresse du cardinal
du Bellay, une épître dédicatoire de Jacques Goupyl qui comble
d'éloges mérités « Elias Vinetus Santonensis... homo ad utilitatem
publicam natus ».
Jean du Bellay, archevêque de Bordeaux de 1544 à 1553 et de
1558 à 1560, année de sa mort, était l'oncle à la mode de Bretagne
du poète Joachim du Bellay, qu'il amena à Rome. Dorât était en
relations avec la famille du Bellay comme avec la famille de Saint-
Gelais. Quand Joachim du Bellay revient de Rome, en 1555, il lui
adresse un poème pour célébrer son retour en France ». Dorât ne
peut avoir ignoré l'édition d'Ausone préparée par Vinet et dédiée
par Goupyl à l'oncle et au protecteur de Joachim du Bellay : car
il était lui-même un admirateur d'Ausone, dont il s'occupait, à ses
heures, de corriger le texte.
Dans son commentaire sur Stace, Gaspard de Barth rapporte que
Dorât trouvait si belle certaine épigramme du vieux poète borde-
lais que, à son estime, un démon seul pouvait en être l'auteur. Il
s'agit du distique « in puerum formosum » :
Dum dubiiat natura tnarern facerelne puellam,
Faclus es, pulcher, psene paella, puer.
La nature hésitait à faire un garçon ou une fdle : elle te fit, bel
enfant, et fit presque une fille. .
L'admiration de Dorât ne s'adressait ni à un démon ni à Ausone,
mais bien à quelque latin inconnu ou à quelque faussaire du
xv e siècle: les éditions critiques rejettent ce distique dans Y Appendix
Ausonii, parmi les « Garmina incertorum olim cum Ausonianis
édita ». Vinet admet l'épigramme comme authentique, mais il ne
la l'ait suivre d'aucun commentaire : il ignore ou, tout au moins, il
ne partage pas l'admiration de Dorai. Il ne connaît qu'indirecte-
ment les corrections apportées au texte d'Ausone par le lecteur du
Collège Royal. Les manuscrits et les éditions donnaient ainsi la lin
d'une épître d'Ausone à son ami Théon :
Vale bealus, nomcn a divin Theon.
Mclhodus séd isla sœpe currenle indicat.
Adieu, Théon, bienheureux mortel dont le nom vient des dieux :
niais cette méthode désigne souvent par celui qui court.
Le nom propre ôiwv, participe présent du verbe 6éu), je cours,
1. Ioannis Aurati... Poemilia... Poematum libci 1, p. 39 : Ad loachimum Litllnium
de ejun redilu ab Italia.
JEAN DORAT ET ÉLIE VINET 877
a quelque rapport avec 63ÛW, génitif de ôsoi, les dieux; mais on
explique mal currente et on ne voit pas ce que le terme methodus
vient faire dans ce jeu de mots. Poelmann, auteur d'un Ausone
imprimé chez Plantin, à Anvers, en 1568, corrige currente en curren-
lem, remplace meihodus par ;j.£ts-/y;, participe, et écrit en note : « Ita
Auratus, non metfwdus. » Le vers, ainsi rétabli, signifie : « Mais ce
participe désigne souvent un homme qui court. » Dans son Ausone
de 1575-1580, Vinet adopte et explique cette ingénieuse correction
de Dorât : « Metoche pro meihodus censuit legendum vir doctissimus
Ioannes Auratus, sicut annotauit Pulmannus : quod Theon, hoc
est 0éwv, sit etiam ^STsyr, id est participium a Oéw, quod est curro '. »
Comme Poelmann Va noté: c'est donc d'après l'édition de 1568 que
Vinet connaît la correction de Dorât, dont il se plaît à constater le
grand savoir en accompagnant son nom d'une épithète polie, vir
doctissimus, que Poelmann ne lui donnait pas. Le lecteur du Collège
Royal et le régent du Collège de Guyenne n'étaient pas en relations :
si Dorât avait su que Vinet, après avoir publié à Paris un Ausone
en 1551, s'occupait de préparer un texte complet avec commentaire
il se serait, sans doute, empressé de communiquer sa correction au
travailleur de Bordeaux.
C'est à la fin d'un ouvrage de Vinet imprimé par Millanges
en 1573 que nous trouvons pour la première fois une mention
élogieuse adressée par Dorât à Vinetus terrx gloria Santonicse, dans
une épître de soixante-quatre distiques élégiaques dont Martialis
Gampanus était le destinataire. Martialis Campanus — qui s'appe-
lait Martial Deschamps — était un périgourdin, « médecin de l'Uni-
uersité de Paris et ordinaire de la Maison et Ville de Bourdeaux » 2 .
C'est d'après ses conseils que Vinet publiait à Paris, en 1572, le
texte du Pomponius Mêla, qu'il avait corrigé et annoté, en 1568,
pour servir au cours d'histoire qu'il faisait à midi aux élèves du
1. Vinet, Ausanil... Opcra. Commenlar., 442. — Scaligei s'empresse de défendre la
let,on meihodus, parce qu'il n'est pas lui-même l'auteur de la correction meloche ■ « Xilnl
mutandum, » affirme-t-il {Ausonian. Lecl., liber II. capul xx . Malgré leur culte pour
Scalisrer, les derniers éditeurs allemands d'Ausone, < . SchenkI (D. Magni Ausortii
Opuacula, Berlin, 18S3) et H. Peiper (Decimi Magni Ausonii Burdigalensis Opuscula,
Leipzig, 1886) sont bien forcés d'admettre la correction qu'il condamne; mais, en
revanche, ils lui en attribuent une qui n'es! pas de lui el écrivent l'un et l'autre dans
leur apparat critique: « Currenle V; correxit Scaligcr. » On lisait déjà dans l'édition
de Poelmann : Currenlem indicat.
2. Histoire tragique el miraculeuse d'un uol el assassinai commis au pals de Berri on
la personne de M. Martial Deschamps, Médecin de FVniuersité de Paris et ordinaire
de la Maison et Ville de Bourdeaux, escripte et présentée par luimesmes au Treschres-
tien Roi de France et de Poloigne Henri Troisième du nom... A Pari*, M. D. LXXVI.
Chez Iehan Bienné.
3*8 JEAN DORAT F.T F.ME VINET
« primus ordo » du Collège de Guyenne. Vinet, qui faisait aussi,
tous les jours à deux heures, un cours de mathématiques, avait
composé à l'usage de ses élèves une arithmétique, De Logistica libri
ires. Martial Deschamps jugea que cette arithmétique méritait d'être
imprimée; il déroba le manuscrit à l'auteur et le porta à Paris en
même temps que le texte corrigé et annoté de Pomponius Mêla.
Gabriel Buon se chargea d'imprimer Pomponii Mêlas, de situ orbis
libri très; mais la Logistica ne trouva pas d'éditeur : on reprochait
à Vinet de traiter un sujet sur lequel il existait déjà des ouvrages
scolaires i. Deschamps rapporta donc à Bordeaux le manuscrit de
la Logistica, qui devait y trouver un éditeur dès la fondation de
l'imprimerie de Simon Millanges; et, pour se consoler de sa décon-
venue à Paris, il écrivit à son confrère parisien, le médecin Antoine
Valet 2 , une lettre où il racontait plaisamment qu'il ne lui avait
servi à rien de dérober à Vinet son ouvrage, puisqu'on avait refusé
de publier cette arithmétique qu'on accusait de plagiat.
Valet était l'ami de Dorât, qui lui donnait mission de porter à
Louis Duret, médecin royal et professeur, une élégie pleine de jeux
de mots sur la loyauté de Duret, plus dure que le bronze (Dureti
durior œre fides), sur la durée éternelle du nom de Duret (Dureti...
durare... nomen) : nosira Valelius ad le Hsec lulit impariter car mina
lusa modis 3 . Valet communiqua la lettre de Deschamps à Dorât,
qui en fut charmé et qui adressa au médecin de Bordeaux la pièce
de vers publiée à la fin de la Logistica 1 *, après le Liber terlius de
1 . Probablement, l'arithmétique publiée par Ramus en 1555. Après la mort de Ramu?,
qui périt dans les massacre-; de la Saint-Barthélémy, les Pelri Rami professoris Rcgii
Arithmelicse libri duo furent, publiés de nouveau chez le libraire parisien Denis du Val
a lo. Stadio, Regio cl Ramem professiaiis Mathemaiico, recoqniti cl illustrait.
2. Le médecin Antoine Valet était poète latin. Dans son excellent travail sur Geoffroy
de M al v\ in (Paris, 1907, p. 66, note 2), où l'on trouve de si utiles renseignements sur
bon nombre d'humanistes de la seconde partie du xvi c siècle, P. Courteault cite une
traduction en vers latins du Chant triomphal punir jouer sur la lyre, qui avait été inspiré
. Ronsard par là bataille de Jarnac : le (Juin! triumphaî sur la victoire obtenue par le
Roy à l'enconlre des rebelles el cnnenvjs de sa Majesté, premièrement laid en Françnys
et depuis mis m latin par M. Antoine Valet, médecin, à Paris, chez Gervais Mallot,
1569. Valel étail aussi poète en grec; il collabora au Tombeau > de Vinet\par une
pièce grecque de neuf distiques élégiaques signée 'Avttovio? Oja/.^tio; ist-rpô; et deux
élégies latines, de trois distiques l'une el l'autre, eiusdem Valelii. Ces trois petits poèmes
gloriflenl en Vinet » le plus savant . le plus illustre de tous le- commentateurs d'Ausone ».
assurément, l'éloge esl mérité, mais il s'exprime en termes d'une emphase banale.
li m- le grec, le disciple de Dorai se trahil par un jeu de mots: Elie ( HXt'aç) S'inet
es1 un soleil (r{kioç) ; le latin dit en termes plus heureux que l'édition de Vinet a donné
à Bordeaux son Ausone el rendu à ^.usone >a gloire, Ausoniumque Burdigalœ asseruit,
\ uson loque decus. — Les \ ers de Dorât el ceux de Valel sont les seuls qui soient venus
de Paris pour le tombeau de Vinet.
3. loanni? Aurati... Poemaiia... Poemalum liber III, p. 199: Ad Ludouicum Duret,
M. I :. et prof essor em.
t. Kli.e Vineti Santonis, De Logistica libri 1res. Burdigala?, apud Simonem Millangium,
1 r» 7 : ; . - La logistique est plus spécialemenl la technique du calcul dont l'arithmétique
est ii science t héoriquei
.1F.A\ DORAT ET EUE \ I \" F I - ,
Balione et Proporlione et avant l'Index, avec cette introduction
explicative : « Ioannes Auratus, poêla regius. quum legissel Mar-
iialis Campani ad Antonium Valetium lifteras de Elias Vineti Logis-
tica : quitus exponebai, quo pacto eam naclus esset, Burdigalaque
Luleliam. edendi gralia, allulissel : ar inuehebaiw in eos, qui soient
improbare, contumelioseque furlum vocitare, siquid hodie de disciplinis
commentelur quispiam, de quibus aliquid anle scriptum exlel : erudiise
epistolfe argumenta deleclalus, sic de eadem re. rir Lalinis. Grsecisque
litteris doclissimus, ad amicum lusih.»
Le badinage est long et laborieux. Dorât plaisante sur les Mer-
curialia facla de Deschamps, qui, par un pieux larcin, a volé le
manuscrit de la Logistica pour le faire imprimer à Paris, et sur les
mérites de Vinet, ce Mercurialis homo, qui a si heureusement
emprunté aux travaux de ses prédécesseurs pour rédiger une admi-
rable arithmétique. Du fatras de pédantisme mythologique qui
encombre ces cent-vingt-huit vers de développements pleins d'em-
phase sur tous les dévots de Mercure, dieu des arts et du vol, depuis
l'habile Antolycus et le subtil Prométhée jusqu'à Virgile qui ;i
pillé Ennius avec génie, on peut dégager quelques indications
utiles à propos de Vinet et de Deschamps.
Au moment où il écrit son poème. Dorât ignore l'œuvre philo-
logique de Vinet; il ne connaît — probablement par la lettre de
Deschamps à Valet — que le soin avec lequel le régent du Collège
de Guyenne polissait son arithmétique, trop modeste pour la publier
avant qu'il en fût lui-même complètement satisfait. Le lecteur du
Collège Royal, ce grand amateur d'Ausone, ne sait pas que Vinel
en use avec son commentaire du poète bordelais comme avec sa
Logistica et qu'il ne cesse de l'améliorer, ne le trouvant jamais
assez bon pour l'impression. Le poème, qui ne fait aucune allusion
au commentaire en préparation, dont le savant Cujas avait déjà
entendu parler, alors qu'il enseignait à Bourges, entre 1559 el
1566 2 , contient les louange.- les plus démesurées sur ce traité sco-
1. E. Gaullieur {Histoire du Collège de G mienne, Pari?, 1S74, p. 301, note 1] dit à
propos de cette introduction explicative qu'il n'a pas comprise: A la fin du volume
se trouve une pièce de vers de Jean Daurat, de Limoges, poète royal, à l'occasion d'une
lettre de Martial Campanu-. docteur périgourdin, qui s'était plaint à Antoine Valet,
médecin bordelais (sic), de re qu'Elie Vinet faisait imprimer n Bordeaux un ouvrage
qu'il lui avait, communiqué à Pari-.
2. Vinet, Ausonii... Opéra... Eliœ Vineti Prsefalio, 1 C: Auarici tum iurisprudentiam
profitebatur Cuiacius, qui iampridem me audierat emendationem interpretatirmemque
scriptorum Ausonij suscepisse.
38o JEAN DORAT ET ÉLTE VINET
laire de calcul, vanté comme devant avoir sa place dans l'histoire
de la science :
V. 23. Vinetum tu fraude subis fur cautus honesta,
Hi'ic et Arithmeticam surripis arte lyram.
Et quam iam multos suppresserat ille per annos
Perpoliens mirse sedulitatis opus,
Is labor in tenebris ne semper inutilis esset,
Mersus scriptoris calliditate sui,
Hune interceptum Parisinis subdere prselis
V. 30. Festinans, patriae consulis historiae.
C'est comme auteur de la Logislica que Vinet est la gloire de la
Saintonge et qu'il devient le rival d'Archytas :
V. 19. Et qui nunc vafram numerorum perdocet artem
Vinetus, terra? gloria Santonicae.
V. 35. Quanta manet nostros populares fama per orbem
Archytam et in terris hune habuisse suis !
Dorât connaît Deschamps, qui est son ami — ad amicum lusit —
beaucoup mieux que Vinet. Il sait que le médecin, né dans le Péri-
gord, près du Limousin, son propre pays, exerce à Bordeaux, où
il est aussi vénéré qu'Esculape l'était à Pergame :
V. 5. Te, quo Petrocori nunc terra superbit alumno,
Terra Lemouicibus non aliéna meis,
Te, quo Burdigalae medico gens sospite sospes
Fidit, ut anguifero Pergamos alla deo...
Une élégie « ad clarissimum apud Burdigalenses medicum Mar-
tialem Campanum Petragoricum > » nous apprend que Dorât, au
cours d'un voyage qui le conduisit dans les murs de Bordeaux,
fut l'hôte de l'illustre médecin, favori d'Apollon, qui le reçut sous
son toit, l'admit à sa table et lui fit avec la plus grande affabilité
les honneurs de sa maison :
Campanum Musis salvere iubemus amicum,
Cuius Apollinea tempora fronde virent...
Vera cano : siquidem terris iactatus et alto,
Ut sunt visa mibi mœnia Burdigalae,
Excipior tectis, dapibus, vultuque benigno,
Cœpit et ipsa domus tota patere mini,
Une autre pièce de Dorai, qui, celle-là, ne se trouve pas dans
1. loannis Aurati... Poemalia... Poemalum liber IV, p. 312.
JEAN DORAT ET EUE VTNET
38 1
le recueil des Poematia, félicitait Deschamps d'avoir miraculeuse-
ment échappé aux mains des brigands i. La campagne de Bordeaux
était loin d'être sûre. Vinet raconte comment le Poitevin Lucas
Frenelle, professeur de droit à l'Université de Bordeaux, avait été
assailli et tué par des maraudeurs, un soir d'été, alors qu'il se ren-
dait sans être accompagné à une propriété qu'il tenait de la libé-
ralité du conseiller au Parlement Briand de Vallée, et qu'il faisait
cultiver d'après les préceptes d'Hésiode, de Caton, de Varron et
de Virgile -. Les voyages étaient fort dangereux : en 1575, Millanges
manque de papier pour imprimer le Commeniarius in Ausonium,
et il ne peut en faire venir ob immanium lalroeiniorum frequenliam 3 .
Les communications étaient interceptées par des bandes de pillards
qui tenaient la campagne du côté d'Angoulême et de Périgueux,
rançonnant et maltraitant les voyageurs 4 .
C'est « deux lieues loing d'Issouldun, sur les quatre heures du soir,
le sixiesme de Nouembre 15735» que Deschamps eut son aventure
tragique et miraculeuse. Dans l'interminable procès qui divisa la
famille de La Ghassaigne depuis 1567 jusqu'en 1631, il avait pris
les intérêts de Jehanne de La Chassaigne, veuve de Pierre Sevin,
conseiller au Parlement de Bordeaux. Chargé par sa cliente de
porter à Paris des titres et des pièces de procédure, il fut assailli,
dépouillé, garrotté et précipité par des bandits à la solde de la
partie adverse dans un étang, d'où, seul, dit-il, un miracle de Dieu
lui permit de sortir vivant. Dans sa « malette », qui fut mise au pil-
lage par les bandits, en outre des « filtres et pièces par eux tant
désirées », se trouvaient « des commentaires in Somnium Scip. de
Ciceron : et figures Sphaîriques sur icelui de Monsieur Elie Vinet
Sainctongeois et diuers escritz Grecs et Latins, pour donner le tout
au public » 6 .
1. Marlialis Campant, medici Burdigalensis, e latronum manibas diuinitus liberali
Monodia tragica. loanne Aurato Poeta Regio autore. Parisiis, M. D. LXXVI. Apud
Ioannem Benenatum.
2. Vinet, Ausonii... Opéra. Commentar., 208, L.
3. Vinet, Ausonii... Opéra. Elise Vineti Prœfalio, 1. F.
4. Gaullieur, ouvr. cilé, p. 348.
5. Histoire miraculeuse, p. 7. — Dans sa Monodia Iraqien, qui compte plus de 050 vers
iambiques, Dorât donne une vague paraphrase de la narration très précise de Des-
champs et de la Contemplation Chrestienne cl Philosophique imprimée à la suite de
l'Histoire.
6. Histoire miraculeuse, p. 26. — On s'étonne que Vinet ait confié, en 1573, à Des-
champs des «escritz» pour les publier à Paris. Quelque- années auparavant, quand
il le chargeait de trouver un imprimeur parisien pour son Pomponius Mêla et sa Lor/is-
tica, il n'y avait pas d'atelier typographique à Bordeaux. Mais, depuis la fondation de
l'imprimerie de Millanges, à qui il donnait, en août 1572, son Volum Narbonensium,
Vinet devait rester fidèle à son éditeur bordelais. La perte du manuscrit du commentaire
sur le Somnium Scipinnis, pris par les brigands et sans doute détruit, explique pourquoi
382 JEAN DOR.\T ET lôl.li: VINET
Si nous connaissons la date de l'histoire tragique et miraculeuse
do Deschamps, nous ignorons en quel temps le poêla regius reçut
l'hospitalité chez le médecin de Bordeaux », mais il est évident qu'il
avait déjà écrit l'élégie dont la Logislica est le prétexte, quand il
s'arrêta dans la maison de Martial Deschamps : après avoir séjourné
à Bordeaux, il ne pouvait ignorer assez les œuvres de Vinet pour
ne voir en lui qu'un Archytas. Écrite postérieurement à ce voyage,
l'élégie traiterait tout au moins d'Aristarque le commentateur
d'Ausone.
Nous possédons une pièce, d'ailleurs fort banale, de quarante
et un hexamètres adressée par Dorât « ad amplissimum virum
Petrum Thermeum, Senatorem» 2 . Pierre de Termes ne mérite le
nom de Senator, c'est-à-dire de membre du Parlement de Bordeaux,
qu'à dater du 11 mars 1573, jour où il prêta serment comme
conseiller lai en remplacement de feu Pierre Sevjn, le mari de
Jehanne de La Chassaigne 3 : la pièce est donc postérieure à 1573;
on peut supposer que Dorât fit à Bordeaux la connaissance de
Pierre de Termes, alors que celui-ci était déjà senaior, et que c'est
après 1573 qu'il reçut l'hospitalité chez Deschamps.
Entre l'éloge de Vinet mathématicien, qui se trouve dans l'élégie
à Martial Deschamps insérée à la fin de la Logisiica imprimée en 1573
et YEpilaphium Vineii, qui se trouve à la fin de YAusone de 1590,
nous n'avons aucune pièce où le « poeta regius » s'occupe du prin-
cipal du Collège de Guyenne. Dorât entretenait cependant des
relations avec les professeurs des collèges de province : antérieure-
ment à 1540, Robert Britannus, qui enseigna à Bordeaux avant
Vinet, remerciait Dorât de l'envoi d'un de ses poèmes, qu'il trouvait
fort beau 4 ; et les Poemaiia nous donnent une pièce à la louange
du chanoine Caurroy, principal du Collège d'Amiens, Caurreus, Am-
biani gloria Gymnasii^. Il n'est pas impossible que le grand prin-
Millanges ni' publia qu'en 1579 le Somnium Scipionis ex libro sexto de Republica Marci
Tullii Ciceronis, Elia Vineto Santone interprète. L' Interprelatio avait été terminée
en 1559 dans la maison du Présidenl Benoisl de Lagebaston, à Monti^nae. Mais en 1573
ri pendant les années suivantes, le temps manquait à Vinet, absorbé par la préparation
de son Ausone, poui faire une nouvelle copie de son manuscrit du Songe de Scipion.
1. Il n'esl îii'u dit de ce voyage à Bordeaux dans le chapitre De vila Aurati, qui se
trouve an commencement de la thèse de 1'. Kobiquet, De loannis Aurait poelx regii
viia et latine scripiis poemalibus (Paris, 1887), l'ouvrage le plus récent et le plus complet
que nous possédions sur Dorât.
2. loannis Aurati... Poematia... Epigrammalon liber, p. 1 I.
3. P. Courteault, Geoffroy de Malvyn, p. 75, note 2.
4. « Delectavit me tuum carmen... Erant enim in illo splendida et acuta omnia. »
(Roberti Britanni, Atrebatis, Epislolarum libri duo, Parisiis, 1540, folio 60.) — Voir
P. Hobiquet, ouvr. cité, p. 118.
.. Loannis Aurati... Poematia... Poemalum lil»-i I, p. 25 : In lo. Cnurrei canonici
et gjninasiarcliœ Ambianensis libellos.
.IJ-W DORAT ET FI. IF VINET 383
cipal, gloire du Collège de Guyenne, ait été, lui aussi, célébré par
le « poeta regius » : on sait que le recueil des Poemalia publié en 1586
est fort incomplet; il contient environ douze mille vers latins et
Dorât en avait composé plus de cinquante mille '.
« Il ne s'imprimoit point de livre — dit le Dictionnaire de Bayle,
d'après le latin de Gaucher de Sainte-Marthe - e1 il ne mouroit
aucune personne de conséquence sans que Dorât fît quelques vers
sur cette matière, comme s'il avoit été le Poëte banal du Royaume,
ou comme si sa Muse avoit été une pleureuse à louage. Cela fit que
si la veine ne fut pas épuisée jusqu'à la lie, elle fut du moins réduite
à l'état d'un tonneau bas percé d'où le vin destitué de la meilleure
partie de ses esprits ne coule que foiblement. »
On ne remarque aucun indice d'épuisement et de sénilité dans
les distiques élégiaques de VEpitaphium Vineti, qui doit être cepen-
dant l'une des dernières œuvres du « poeta regius », mort le 1 er no-
vembre 1588. Malgré l'emphase ordinaire aux hommes de la Renais-
sance, malgré l'abus des noms d'Euclide, de Vitruve et de Dédale,
qu'il prodigue à Vinet, Dorât justifie cette fois par des preuves
l'éloge de terrx nlovia Santonicse, qu'il donnait jadis un peu au
hasard à l'auteur de la Logisiica; il caractérise bien l'œuvre de
cet érudit, qui fut à la fois un grand humaniste et un grand mathé-
maticien, maximus ille Artibus humanis atque Malhemalicis ; il loue
dignement cet honnête homme, étranger à toute cupidité comme
à toute ambition, Non lucri cupidus, non ambiliosus honorum; cet
excellent régent, qui enseigna jusqu'à son dernier jour les arts libé-
raux par ses savantes leçons et les vertus par son exemple, Arles,
virlutes sedulus usque docens; cet admirable principal, qui avait su,
pour le plus grand bien de son collège se choisir en Jacques Brassier
un successeur digne de lui, doclum dodus et ipse legens.
Octogénaire lui-même, Dorât pense avec mélancolie que le terme
de sa propre vie est bien proche, quand il fait allusion à l'âge de
son contemporain qui a vécu si longtemps, qui comptait en 1587
près de quatre-vingts années d'une existence consacrée tout entière
;'i l'étude et à la pratique du bien :
Sic vivens longos vitam produxit in annos,
Octoginta annos plus minus annumerans.
Il s'attendrit sur le lon<: célibat de Vinet. qui vécut privé des
1. P. Robiquet. ouvr. cil'-, p. 11'».
38/| TEAÎS ' DORAT ET EUE VINET
joies du mariage, conjugioque carens, Cœlebs cseleslem ducens ad
funera vilain.
On comprend la compassion de Dorât pour le célibataire qui
avait vieilli sans femme et sans enfants. Il s'était lui-même marié
le 1 er décembre 1548 avec Marguerite de Laval > et avait eu plusieurs
enfants. On connaît sa fille Magdeleine, mariée l'an 1567 à Nicolas
Goulu, en faveur de qui son beau-père se démit de sa charge de
lecteur au Collège Royal. Magdeleine Dorât, femme Goulu, était
une savante personne, érudite en grec, en latin, en italien, en espa-
gnol, qui avait une tendresse plus que maternelle pour les élèves
que son mari prenait comme pensionnaires, surtout pour les plus
âgés, « ceux qui étudioient aux loys ». Un quatrain diffamatoire
courait à sa honte :
Du Goulu sçavant. ne prend guères
Les barbus pour pensionnaires :
Il choisit les petits enfants,
Mais la Goulue les veut grands 2 .
On connaît un fils de Dorât, Loys, qui naquit en 1569. Dans ses
Poemalia, à la suite de sa pièce In Régime Malris redilum, composée
à l'occasion du voyage que Catherine de Médicis avait fait dans le
Midi de la France, en 1578-1579, pour ramener sa fille Marguerite
à son mari, le roi de Navarre, qui avait eu de bonnes raisons pour
se séparer d'elle, le « poeta regius » imprimait un poème bien mau-
vais « Sur le retour de la Royne, mère du Roy, traduit des vers
latins de I. d'Aurat par Loys d'Aurat, son fils, aagé de dix ans» 3 .
Dorât perdit la mère de Magdeleine et de Loys. On put, dit le
Dictionnaire de Bayle, au mot Daurat, « le voir se remarier dans
son extrême vieillesse avec une fille de dix-neuf ans et l'entendre
dire pour ses raisons que c'étoit une licence poétique... Ce nouveau
mariage fructifia et le rendit père d'un fils auquel on le voioit faire
mille caresses folâtres. » Cet enfant, qui se nommait Polycarpe,
n'était peut-être pas le fils de Dorât; la seconde femme du poète,
qui était fille d'un pâtissier, se conduisait comme Magdeleine Goulu,
qui était si érudite. Nicolas Bourbon de Vandœuvre, le Jeune — celui
qui fut professeur d'éloquence grecque au Collège de France en 1611
et membre de l'Académie française en 1637 — rapporte que « plu-
1. P. Robiquct, ouvr. cilé, p. 28.
•.'. Dictionnaire de Bayle au mot Goulu (Nicolas).
3. loannis Aurati... Poemalia... Poematum liber III, p. 161. . .,
JEAN DORAT ET ÉLIE VINET 385
sieurs réputoient ce Polycarpe bâtard à cause du grand âge de
Dorât et qu'il avoit chez lui en pension plusieurs grands écoliers
qui aimoient bien sa femme » ». Ce Polycarpe, d'ailleurs, n'hérita
en rien des goûts érudits du vieux professeur : il mourut en 1638,
après avoir fait fortune dans le commerce des toiles.
Parmi les lettrés qui ont collaboré au « tombeau » de Vinet, d'au-
tres que Dorât, et qui n'avaient pas probablement les mêmes rai-
sons personnelles que le « poeta regius », constatent avec étonnement
et admiration le célibat où s'obstina le principal du Collège de
Guyenne.
Dans son Elogium Elise Vineli, qui est la seule pièce en prose du
« tombeau », l'avocat Pierre Paschal, qui loue avec une sobre émo-
tion l'homme de bien dont il doit avoir été l'élève, dit :Vixit perpetuo
cœlebs frugique. Dans une laborieuse épigramme grecque de six
distiques élégiaques, Et'ç tyjv toj OùivtIjtou âya^iav, l'avocat au Par-
lement Jehan de Saint- Martin donne du célibat de Vinet une expli-
cation qui sent bien son pédant : qu'on ne s'étonne pas que le
principal du Collège de Guyenne soit resté célibataire; comme les
savants les plus illustres, il a été l'époux de Zooir n la Science, qui
lui a donné de divins enfants, ses livres. Dans les distiques iambiques
où il célèbre les mérites de Vinet, Etienne de Cruseau ne manque
pas de vanter un célibat consacré à l'étude : V inelus hanece cœlibem
vilam Irahens Noclu diuque pervigil...
Le principal du Collège de Guyenne était, en effet, une exception
parmi ses collègues : la plupart des Universitaires de Bordeaux
étaient mariés. Si l'Université de Paris — dont ne faisait pas partie
le Collège de France où Dorât enseignait — imposait le célibat aux
professeurs laïques qui lui appartenaient, dans les autres Univer-
sités le mariage était ordinaire et fort bien vu. Le principal du
Collège de Guyenne, Jehan Gelida, qui mourut le 19 lévrier 1556,
laissant une veuve et une fille orpheline, écrivait en 1549 au Bor-
delais Jehan La Taste, qui étudiait la médecine à Paris : « Uxorem
ducere, extra Lutetiam, in omnibus omnium civitatum scholis pro-
batissimumest 2 . » Déjà, avant le principalat de Gelida, avant même
l'arrivée de Vinet à Bordeaux, le régent Claude Budin était marié
et père de famille 3 .
Certains aveux compromettants de Buchanau, qui enseigna à
1. P. Robiquet, ouvr. cité, p. 31, note 1.
2. Io. Gelidae Valentini Epistolm aliqml... Rochella', B. Berton, 1571. — Episl. XV.
3. Gaullieur, ouvr. ùtt, p. 192.
386 JEAN DORAT ET EUE VINÈT
Bordeaux de 1539 à 1543, permettent de supposer que la vie de
tous les régents célibataires n'était pas absolument édifiante. On
n'a pas besoin du témoignage rendu par Dorât à la caelestis vila
de Vinet pour s'assurer que le collègue du spirituel et licencieux
Écossais n'a jamais eu à écrire de jolis vers « craints du chaste
lecteur », dans le goût de ceux par lesquels Buchanan implorait
la bienveillance du conseiller au Parlement Briand de Vallée en
faveur de la tenancière d'un mauvais lieu de Bordeaux '. Tout ce
que nous savons de la vie privée du grand principal du Collège de
Guyenne prouve qu'il méritait l'éloge que le biographe de Bamus
fait du lecteur du Collège Royal, travailleur infatigable, érudit
sagace, comme Vinet. mais doué d'une opiniâtreté dans les discus-
sions inconnue au modeste Saintongeais : « Il garda le célibat avec
une pureté qui ne fut pas même soupçonnée de quelque tache; et
il évitoit comme un poison les conversations malhonnêtes 2 . »
Si Vinet se condamna à observer un chaste célibat, c'est appa-
remment pour un motif très honorable. La famille qu'il avait laissée
en Saintonge était nombreuse et d'humble condition. Sa sœur
Jehanne avait épousé un laboureur, Jehan Guimberteau, de la
paroisse de Saint-Médard-sur-le-Ned, près de Barbezieux; un de
ses neveux, Guillaume Vinet, laboureur lui aussi, demeurait dans
la même paroisse. Peut-être le principal s'était-il chargé d'un autre
neveu, Jehan Vinet, pour en faire un « escollier au Collège» 3 . Il
devait rester au pays natal des neveux à aider, des nièces à doter;
et le modeste érudit, aussi désintéressé que laborieux, ne s'était
pas assez, enrichi pour pouvoir se marier, même sur le tard, comme
avait fait le principal Jehan Gelida.
II. de LA VILLE DE MIRMONT.
1. Voir mon travail, George Buchanan à Bordeaux, Bordeaux, G. Gounouilhou, 1906,
p. 43-44.
2. Traduit par Bayle {.Dictionnaire, au mot Bamus) de la Vita Pelri Bami par Theo-
philus Banosius.
3. Gaullieur, oiiur. cilc, p. 2S0-2S1; p. 354.
BORDEAUX ET LA HANSE TEUTONIQUE
AU XV e SIÈCLE
I
Louis Bachelier ne sait rien de la Hanse teutonique dans son
Histoire du commerce de Bordeaux parue en 1862. Francisque Michel,
qui publiait quelques années plus tard les deux volumes de son
Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux (1867-70), ne
parle de la Hanse qu'au xvm e siècle i. Quant à Théophile Malvezin,
il ne lui consacre, dans les quatre volumes de son Histoire du com-
merce de Bordeaux, édités en 1892, que quelques lignes d'un contenu
vague, sans l'appui d'aucun l'ait précis 2 .
Et cependant, quelques-uns des documents que nous citerons
sont imprimés depuis plus de trente ans. Pour rares et peu explicites
qu'ils soient parfois, ils méritent d'être recueillis, puisque seuls ils
projettent un peu de lumière sur une période du commerce bordelais
que nos archives locales laissent dans une obscurité assez grande.
Ces documents, ce sont les recez 3 de la Hanse teutonique (Hanse-
recesse) et pièces annexes, tirés des archives de la Basse- Allemagne,
de la Hollande, de Londres, des Etats Scandinaves, par les archi-
vistes Lappenberg, Junghans, Frensdorfï et leurs correspondants;
publiés à Leipzig depuis 1870 par les soins de l'Académie des scien-
ces de Munich et, plus tard, par ceux du Geschichtsuerein de Lubeck.
1. On trouve pourtant (au tome I, p. 151) ce court passage : « Avec ces étrangers (les
Flamand*), Bordeaux comptait encore, à l'époque fseconde moitié du xv° s.), bon
nombre d'Allemands. Parmi les conservateurs de la paix nommés dans l'article IX du
traité fait avec la Hanse teutonique par Louis XI en 1483, figurent le sénéchal d'Aqui-
taine, avec l'amiral de France et le vice-amiral... » — F. Michel parle aussi (I, 303)
du commerce du pastel que des marchands de Nuremberg et d'Augsbourg faisaient
avec Bordeaux au xvi e siècle, mais c'était par la voie de Lyon.
2. Tome I, p. 319 : « Quant aux vins de Bordeaux que les Flamands du xv° siècle
déchargeaient dans leurs ports, ils les vendaient en partie aux villes du Nord de la
Ligue hanséatique, soit qu'ils en opérassent eux-mêmes le transport, soit que celui-ci
fût effectué par les navires de Lubeck, de Brème ou des autres villes de la Hanse. »
— C'est pure imagination de la part de l'auteur de croire qu'au temps de la domination
anglaise on rencontrait des navires hanséates dans le port de Bordeaux (I, p. 154
et 139). Nous démontrerons qu'il n'y en avait sûrement pas un seul.
3. On appelle ainsi (du lat. recessus) l'acte dans lequel, au moment de se séparer,
une diète quelconque consigne les délibérations qu'elle a prises.
388 BORDEAUX ET LA. HANSE TEUTONIQUE AU XV e SIÈCLE
Œuvre collective au premier chef et qui a exigé des concours mul-
tiples i.
Avant d'aborder notre sujet, qu'il nous soit permis, pour en faci-
liter l'intelligence, de rappeler en quelques mots ce que c'était que
la Hanse.
A l'origine, rien de plus qu'un groupe de marchands allemands,
bientôt suivi de groupes semblables établis sur les côtes maritimes
de l'Empire ou même en pays étrangers. Il y a, depuis le xi e siècle,
des hanses non seulement dans les principales villes de la Basse-
Allemagne, mais encore aux Pays-Bas, en Scandinavie, à Londres.
Vers le milieu du xm e siècle, dans des circonstances restées obscures
pour l'histoire et à des dates qu'on n'a point encore réussi à préciser,
ces hanses lointaines se confédèrent les unes après les autres avec
celles qui s'étaient établies successivement à Cologne, Dortmund,
Soest, Munster, Thiel, Brème, Hambourg, Lubeck, Brunswick,
Lunebourg, Goslar, Hildesheim, Hanovre, Wernigerode, etc., et
c'est ainsi que se constitue finalement, vers 1250, la puissante
association commerciale et maritime qui s'appelle la Hanse teuto-
nique, die deutsche Hansa.
Ces particularités sont à retenir, car il ne paraît pas impossible
que l'une ou l'autre de ces hanses primitives ait, pour son propre
compte, commercé avec les ports de l'Ouest, longtemps avant
d'entrer dans la confédération dont nous venons de parler. C'est
un point d'histoire qui sera peut-être éclairci, un jour, à la lumière
de documents encore ignorés.
A nous en tenir provisoirement aux renseignements qui se ren-
contrent dans le recueil des recez, les relations commerciales de la
1. Le recueil de ces recez forme présentement vingt-quatre volumes in-4° et se
répartit en trois séries successives que nous citerons sous une l'orme abrégée :
Koppmann, Recesse = Die Recesse und andere Aldcn des Hansetage, de 1256 à 1430;
8 vol. in-4° publ. par Karl Koppmann de 1870 à 1897;
Von der Ropp, Recessc = Die Hanserecesse, de 1431 à 1476; 8 vol. in-4° publ. par
Goswin von der Ropp, de 1870 à 1897 (le tome VII I contient un supplément qui part
de l'année 1360);
Scheefer, Recesse = Die Hanserecesse, de 1477 à 1530; 8 vol. in-4° publ. par Dietrich
Schœfer, de 1881 à 1911. (Nous n'aurons à considérer que les quatre premiers volumes,
qui s'étendent jusqu'à l'année 1504. Il faudra, nous écrit-on, un neuvième volume
pour conduire la collection jusqu'à son terme : c'est pourquoi nous arrêtons notre
élude à la lin du xv c siècle.)
Ces recez sont donnés tantôt sous leur forme intégrale, tantôt sous forme analytique,
suivant leur importance présumée. Ceux que nous aurons à étudier sont en latin,
parfois en vieux français ou en vieil anglais, le plus souvent en allemand. Or, il s'agit
de moyen bas-allemand (Miitelniederdeutsch), qui re<te d'une intelligence difficile pour
quiconque n'en a pas fait une étude préalable. Nous nous flattons cependant d'en
avoir saisi chaque fois le sens exact, grâce aux sommaires soigneusement rédigés en
allemand moderne qui précèdent chaque pièce. Un doute s'étant présenté à trois
reprises, nous avons eu recours à un germaniste de profession, qui s'est aidé du Mitlel-
nicderdeulsches Worlerbuch de Schiller et Lùbben, publié à Brème en 1875.
BORDEAUX ET LA HANSE TECTONIQUE AU XV' SIÈCLE 38g
Hanse avec l'Atlantique et la Méditerranée ne se constatent pas,
d'une manière directe, avant 1281, date à laquelle deux lettres adres-
sées par les villes de Munster et de Dortmund à celle de Lubeck
parlent des marchands de Gascogne, Navarre, Espagne, Portugal,
Aragon et Provence l Mais ces deux lettres ne précisent rien; et,
si nous sommes fondés à conjecturer que ces relations avaient déjà
un assez long passé, nous sommes bien forcés de reconnaître que
les noms de nos villes maritimes n'apparaissent dans les recez que
beaucoup plus tard: celui de Bordeaux, en 1375 2 ; celui de La
Rochelle, en 1387 3 ; celui de Bayonne, en 1403. Par contre, le nom
de Venise se rencontre dès 1359; celui de Gênes, en 1382. Quant
à celui de Marseille, il n'en est pas fait mention une seule fois.
Est-ce à dire que Bordeaux ait attendu jusqu'à 1375 pour expor-
ter ses vins dans les régions septentrionales de l'Europe? Non,
certes, mais c'est par ses navires 4 ou par ceux de la hanse de
Londres (allemande à l'origine, puis devenue peu à peu anglaise)
que, depuis le xm e siècle, sinon plus tôt, se faisait le transit. Les
privilèges restreints accordés aux marchands d'Allemagne, de
France, d'Espagne et d'Italie par Edouard I er , à ceux de la hanse
allemande de Londres par Edouard III, et tous confirmés par
Richard II en 1377, en sont la preuves.
1. Dans Koppmann, Recesse I, n°» 19 et 20. Ces noms de pays y sont énumérés dans
un ordre peu logique : Espagne, Aragon, Navarre, Portugal, Gascogne et Provence.
Espagne désigne ici, par opposition aux royaumes d'Aragon, de Navarre et de Por-
tugal, le royaume de Castille qui, ayant déjà absorbé celui de Léon et celui des Almohades
presque en entier, couvrait la plus grande partie de la péninsule hispanique. Cette
identification est d'ailleurs directement confirmée par un acte de 1400 [ibid., V, n° 441,
§ 6) où on lit Hispania sive Caslella. Il est vrai qu'on lit dans le même acte (§ 7) : de
Soolis, Hispannis, Castellanis, Normannis, ce qui semble exclure l'identité des deux
noms. Ailleurs (VII, n° 145), en l'année 1120, «Espagnols» désiane seulement des
Biscayens : de Spaniardes, Buskayers geheglcn Dans plusieurs autres documenta de
cette même année 1420 (VII, n 08 145, 165, 167, 168 et 231), il est nommément question
de la Galice qui, à cette date, du reste, faisait partie politiquement du royaume de
Castille.
2. La forme la plus fréquente du nom de Bordeaux dans ces documents allemands
est Bordewes (1438 1486). Il y en a quelques autres, assez semblables, telles que
Burdeus (1447), Bordebis (1450, qui est peut-être une mauvaise leçon), Pordewes (1472),
Burdewisz (1499).
3. Nous nous permettrons de rappeler ici que nous avons résumé en 1888, dans
la Revue de la Sainlonge et de l'Aunis (p. 48 et suiv.), le peu que nous apprenaient alors
les Hanserecesse sur les relations commerciales de La Rochelle avec les Hanséates aux
xiv c et xv e siècles. C'est une notice que nous reprendrons peut-être lorsque la publi-
cation des recès sera terminée.
4. Voy. Jules Delpit, Doc. franc, en Angleterre, I, pp. 172 et 173, n»» LXX, LXXX1X
et suiv.
5. Westminster, 6 nov. 1377, dans VUrkundenbuch de Lubeck, IV, n° 343; analyse
dans Koppmann, Recesse, IV, n° 155. — Les nations et localités visées sont énumérées
dans l'ordre que voici : Allemagne, France (du Nord), Espagne (c'est-à-dire Castille),
Portugal, Navarre, Lombardie, Toscane, Provence, Catalogne, Guyenne, Toulouse,
Ouercy, Flandre, Brabant et Londres (pour sa hanse teutonique). 11 suffirait de placer
la Navarre avant l'Espagne, la Catalogne après le Portugal, pour avoir un ordre géo-
graphique à peu près rationnel.
37
,JiJO UORDEÀI.'J Et LA 11 AÎSSÈ itl IU.MOLE AI W" SIECLE
Donc, l'Angleterre a su, pendant trois siècles, retenir à son profit
ou au profit des navires français de son obédience — tout
le commerce maritime avec Bordeaux et son Hinlerland, ne laissant
aux hanses d'Allemagne que la faculté de caboter sur les côtes du
Poitou (par Bourgneuf-en-Retz) et de la Saintonge (par La Rochelle)
quand elles étaient au pouvoir du roi de France '. Dans ces condi-
tions, les rapports de Bordeaux avec la Hanse teutonique ne pou-
vaient régulièrement exister. Les faits rarissimes que nous avons
recueillis dans les Hanserecesse antérieurement à 1452, prouvent
seulement que, si les Hanséates acceptaient en droit l'exclusion dont
ils étaient frappés par l'Angleterre, ils s'efforçaient pourtant d'y
remédier par la pratique de la contrebande. C'est dans ce sens,
croyons-nous, qu'il faut entendre cette assertion de Francisque
Michel 2 qu'au moyen âge les Flamands de l'Escaut exportaient les
vins de Guyenne et de Gascogne concurremment avec les Anglais.
Les échanges directs entre la Hanse et Bordeaux ne devinrent
possibles qu'après l'expulsion des Anglais de Guyenne. Voyons
d'abord à quoi ils se réduisent pendant les derniers temps de leur
domination.
II
Vers l'année 1375, un Anglais, du nom d'Edouard le Despensier,
enlevait un navire prussien mêlé à la flotte que le duc de Lancastre
ramenait en Angleterre, sous prétexte que les propriétaires de ce
navire favorisaient les ennemis du nom anglais en Bretagne. Ce
qui nous intéresse particulièrement, c'est d'apprendre par les récla-
mations que les intéressés élevèrent, dix ou douze ans plus tard,
que le quart du chargement de ce navire appartenait à un certain
Hermann Hallenberg, bourgeois de Dantzig en Prusse, et compor-
tait vingt-trois tonneaux de vins de Bordeaux, valant chacun de
11 à 12 marcs anglais 3 .
Au cours de l'année 1402 ou 1403, un corsaire de Bayonnc avait
capturé, nous ignorons dans quelles circonstances, un navire chargé,
1. C'est (Juin- uniquement par des documents d'origine anglaise (si toutefois ils se
sont conservés que nous pouvons espérer de connaître un jour les conditions, l'impor-
tance et les bénéfices de l'exportation des vins du Bordelais dans le nord de l'Europe.
2. Ouv. cit., I, 142 et 145.
3. Koppmann, Recesse, III, n°» 202 et 217. — Nous nous abstenons, ici comme plus
loin, de réduire à leur valeur actuelle les prix donnés par les documents. Aucun des
ouvrages que nous avons consultés (Wailly, d'Avenel, Guilhiermoz) ne nous parait
suffire ù l'appréciation des poids et monnaies anglais du xv siècle.
BORDEAUX El LA HA.SSE TEÙTOMQÛE AI XV e SIÈCLE 3g t
i
dont un bourgeois de Stettin, Jacques Bodeker, se disait proprié-
taire. Autant qu'on peut le conjecturer, cette capture avait eu lieu
sur les côtes de Saintonge, et le navire venait de Bordeaux. Protes-
tations des intéressés auprès du roi d'Angleterre; ordre de celui-ci
au maire de Bayonne de faire restituer le navire et sa cargaison.
Le maire s'y refuse, sous prétexte que Bodeker est frison et non
anglais. Les délégués des villes hanséatiques, réunis à Lubeck en
décembre 1403, sont saisis de cette affaire. Assurés que Bodeker
est bien bourgeois de Stettin et originaire des états du duc de
Poméranie, ils remercient le roi d'Angleterre de sa première inter-
vention, et insistent pour qu'il la renouvelle jusqu'à ce que le maire
de Bayonne ait rendu justice au réclamant 1 .
Parallèlement à la guerre continentale, la « course » sur mer se
pratiquait alors sur une assez grande échelle. C'est ainsi qu'en
1436 trois navires flamands et hollandais, qui portaient des vins
de Bordeaux, furent faits prisonniers par les Anglais. Le proprié-
taire de ces navires, un certain Christian van der Marke, s'agrégea
vraisemblablement bientôt à la hanse de Londres, car c'est elle qui,
onze ans plus tard (1447), se plaint devant l'assemblée de Lubeck
de l'atteinte portée au droit de Christian van der Marke '-.
A l'occasion d'un traité que la Hanse teutonique était sur le
point de conclure avec le roi d'Angleterre, des conférences se tin-
rent en 1438, à Marienbourg, dans la Prusse proprement dite. Les
délégués des marchands de Dantzig y apportèrent leurs observations
sur divers points du traité en préparation, et protestèrent contre
les avantages excessifs que s'attribuaient les Anglais à l'égard de
Bordeaux et de la Gascogne, aux dépens du grand-maître de l'Ordre
de Notre-Dame de Jérusalem en Prusse et de ses subordonnés.
C'est la première fois que se manifeste clairement pour nous la
prétention des Hanséates du continent de vouloir prendre part et
profit au commerce de notre région, et cette prétention procédait
peut-être des espérances qu' avaient fait naître chez eux les pre-
mières défaite? des Anglais en France 3 .
Trois ans et demi plus tard, ce son! des marchands anglais qui
1. Koppraann, Rcccssc, V, n° L59.
2. Von der Ropp, Recesse, III, p. 731 : § 50. Item, inl jair 36, Kerslicui van der Marke
wart (jenamen. ule dren scheppen ul Vlandern urtdc Huilant, de van Burdeus quemen,
wjlz Robberle Mysselson van Winckeln.
3. Vun der Ropp, Recesse, II. \<- 178.
Sty.i BORDEAUX ET LA HANSE TEUTON1QUE AU IV e SIECLE
se plaignent à leur roi des vexations qu'ils essuient en Prusse et
des pertes qu'ils subissent par le séjour prolongé qu'on leur impose
dans le Sund. Ils rappellent à ce propos qu'ils ont voulu récemment
transporter en Flandre, à Bordeaux et à Lisbonne un chargement
de blé, pris, semble-t-il, sur les côtes de la Livonie, pour le reven-
dre avec profit dans ces trois pays, en raison de la disette qui y
régnait. Mais les retards dont ils se plaignent ont avarié, disent-ils,
leur marchandise. Ces griefs parurent fondés, puisqu'on les examina
dans deux assemblées de la Hanse tenues à Lubeck (janv.-fév. >
et sept. 1442 2 ). La solution nous importe peu; mais nous devons
retenir que, dès ce temps- là, Bordeaux et la Guyenne pouvaient
compter, en cas de mauvaises récoltes, sur l'appoint des blés du Nord.
Que les Hanséates du continent espérassent échapper bientôt,
comme nous l'avons dit, au monopole que les Anglais s'étaient
réservé sur les côtes de Gascogne et de Guyenne, on le voit plus
clairement encore par l'attention avec laquelle Hans Winter, mar-
chand de Thorn, suivait les événements militaires qui se passaient
eu France en l'année 1450, et tenait le grand maître de l'Ordre
teutoniquc au courant des défaites subies par les troupes d'Henri VI
en Normandie et sur les bords de la Gironde. C'est par lui que les
batailles de Saint-Éinilion (?), Bourg-sur-Gironde et Blaye furent
directement connues dans les régions du nord de l'Europe 3 .
A voir l'intensité qu'avait alors le commerce des Hanséates avec
La Rochelle et Bourgneuf-en-Retz 4, nous soupçonnons fort que les
médiocres vins du Poitou, souvent nommés dans les recez de la
Hanse, n'en faisaient point seuls les frais, mais que ceux du Péri-
gord il du Bordelais, plus renommés, partaient parfois en contre-
bande par ces deux ports.
III
La défaite commerciale des Anglais ne suivit point immédiate-
ment leur défaite militaire. Au xv e siècle, la société évoluait encore
1. Von der Ropp, Recesse, II, p. 159.
1. Von der Ropp, Recesse, II, p. 539, § 6 : El quantum dampnum hec res mercaloribu*
inlulil predklis, co apparel quoniam diuersi ex. Mis porius Flandrie, Burdegalie, Luchbone
pecierunl, pulanles sibi bonam condiscionern facere propter caristiam jrumenli in locis
illis...
3. Von dei l topp, Ri - 1 - ;e, [II, p. 475 e1 r. I l .
I. Voir pai ticulièrement Von Mer Ropp, Recesse, tomes I à VIII, années 1 131 à 147G,
im.
BORDEAUX ET LA HANSE TECTONIQUE AI W* - SIÈCLE 3()3
lentement, et les événements ne produisaient que tardivement leurs
conséquences. C'est seulement en 1459, six ans après la bataille de
Gastillon. que Charles VII autorise une députation de vingt-cinq
représentants de la hanse de Bruges à s'aboucher avec le grand
sénéchal de Normandie, en vue de mettre fin au régime de la
«course», si préjudiciable aux deux parties i, et c'est seulement
en 1463 que Louis XI accrédite Guillaume de Combes, échevin de
La Rochelle, pour préparer avec les marchands de Bruges un
traité de même genre applicable à toute la côte 2 . Ce traité, une
fois signé (1464), nombre de villes hanséatiques de la Basse-Alle-
magne — Lubeck, Hambourg, Brème, Stralsund, Cologne, Wesel,
Nimègue — s'efforcèrent les unes après les autres d'en tirer parti 3 .
Ce fut aussi l'objet des délibérations d'une assemblée tenue à
Pernau en Livonie, au mois de mars 1465, assemblée à laquelle
s'étaient fait représenter les villes de Riga, Dorpat, Revel, Fellin
et Pernau l *. — et l'objet des conférences de Hambourg (sept.-oct.
1465), auxquelles prirent part non seulement Hambourg, Brème,
Lubeck, Cologne, Wesel et Nimègue, mais encore Rostock, Wismar,
Dantzig, Stade, Lunebourg, Bruges et Londres 5.
On ne voit point toutefois que ces diverses villes aient été admi-
ses comme copartageantes au privilège qu'eut dès lors la hanse de
Bruges de voiturer vers le Nord, au lieu et place de la hanse de
Londres, nos vins de Gascogne et de Guyenne. Elles ne bénéficiè-
rent que de l'abolition de la « course », voulue et ordonnée par le
roi de France. Et c'est ainsi qu'en octobre 1465, lorsque les délé-
gués des villes hanséatiques se réunirent de nouveau à Hambourg,
ils purent conseiller aux représentants de la ville de Kampen de
réclamer à Louis XI, en vertu du traité de 1464, des dommages-
intérêts pour la prise d'un de leurs navires par des corsaires
français 6.
Nous voici donc entrés dans la phase des relations normales de
Bordeaux avec la grande hanse du Nord. En 1470, une diète des
Hanséates, qui se tenait à Lubeck, eut à délibérer sur une plainte
1. Von der Ropp, Recesse, IV, p. 504 et 506; V, p. 4. Cf. dans les Ordonn. des rois
de France, XV, p. 348-351, celle de février 1461 concernant les marchands des pays
de Brabant, Flandre, Hollande et Zélande.
2. Von der Ropp, Recesse, V, p. 475.
3. Von der Ropp, Recesse, V, p. 475, 478 et 479.
4. Von der Ropp, Recesse, V, p. 432.
5. Von der Ropp, Recesse, V, p. 457.
6. Von der Ropp, Recesse, V, p. 519.
,'îq'l BORDEAUX ET I, \ HANSE TEITOMOI F. Al XV* SIECLE
du duc de Bourgogne, qui nous intéresse presque directement.
Deux navires, venant de Bordeaux avec un chargement de vins,
avaient été capturés en vue d'Ostende. Soit que cette circonstance
de lieu parût suffisante à Charles le Téméraire pour motiver son
intervention, soit qu'il y eût été déterminé par quelque raison poli-
tique, toujours est-il qu'il prit les deux navires sous sa protection
et fit porter leurs réclamations devant la ville de Bruges. Après
enquête, on découvrit que le corsaire n'appartenait point à la Hanse
teutonique et n'avait point été expédié par elle. C'était donc vrai-
semblablement un Anglais. Désireux néanmoins de ménager la
susceptibilité du puissant prince qu'était le duc de Bourgogne, la
diète de Lubeck fit savoir que la ville de Hambourg, où les deux
navires avaient été amenés, avait invité le corsaire à dédommager
ses victimes. En vue de cette solution, elle demandait la prolonga-
tion des délais imposés par le duc de Bourgogne à la hanse de Bruges
pour le règlement de l'affaire». Nous ne saurions dire quelle desti-
nation reçut finalement la cargaison venue de Bordeaux.
Les guerres qui sévissaient alors de plusieurs côtés, ne pouvaient
servir beaucoup les intérêts du commerce international. Aussi, un
certain Bernt Pawest, écrivant aux magistrats de Dantzig, à la
fin de juin 1472, ne juge-t-il pas inutile de leur annoncer que le
duc de Bourgogne s'est mis en campagne, que le roi de France
continue ses progrès en Gascogne et que ses navires font la loi sur
mer 2 . Il y aurait eu là matière à bien des appréhensions pour les
Hanséates, si un autre de leurs correspondants de l'étranger, Hans
Breske, n'eût écrit à la ville de Lubeck, quelques jours plus tard,
que la Hotte hanséate venait d'infliger une défaite à celle de France,
comptant dix-huit voiles, au nombre desquelles plusieurs apparte-
naienl à Bordeaux 3 .
A la faveur de ces guerres, qui nuisaient profondément aux
transactions commerciales, la loi de l'offre et de la demande subis-
sait des troubles singuliers. En juin 1473, deux capitaines de navire
l. Von der Ropp, Recesse, VI, p. 359: luwer fursllichen Gnadèn Breff hebben wii
mit geborliker unde themeliker Werdicheid entfanyen unde lo guder Malhe ivol vornomen
under lenger'eme inncholde, dut zekere Koplude von Rordewes gesegcll twe kravelt myl
iviinc unde kopmans yuderen geluden hadden.
■2. Von der Ropp, licccsse, VI, p. 519: De Konyngk van Vrankrike nyml vaste Gas-
chonyen yn.
3. Von der Ropp, Recesse, VI, p. 525 : Willich sy jw, dat wi iippc sunte Fijles daye
( 15 juin) segen van den Francsoesen 18 seghel, das was dat kraffelevan Pordewes mede.
< e Hans Breske est dit e.in liïbischer Auslieyer, un garde-côte de Lubeck.
BORDEAl \ KT LA HANSE TEUTONIQ1 E \1 XV' SIECLE .'>C).>
au service du roi de Danemark, suzerain plus nominal que réel des
Hambourgeois, payèrent à un marchand d'Amsterdam sept pipes
de vin de Gascogne au prix total de 25 couronnes, alors qu'à Sluys
on avait offert au même marchand 10 couronnes pour chaque pipe «.
Ce n'est point ici le lieu de rappeler les longues négociations
entre le roi de France et la Hanse teutonique, qui aboutirent à un
premier traité conclu en 1473 et à un second traité, dit de paix
perpétuelle, conclu en 1483. Les intérêts de Bordeaux et de la Gas-
cogne n'en furent pas l'objet essentiel. Disons seulement pour
l'intelligence des événements subséquents que la hanse de Bruges
en tira un avantage presque exclusif, qui lui donna, pour un temps
du moins, le rôle de premier plan qu'avait eu la hanse de Londres
dans le passé. Lorsque ses députés atteignirent Montilz-lez-Tours,
en août 1483, ils trouvèrent Louis XI mourant. Le roi leur fit néan-
moins bon accueil et conclut avec eux le traité qu'ils demandaient 2 .
Il fut confirmé par Charles VIII au mois de septembre suivant et
ratifié par plusieurs villes hanséatiques à diverses dates de l'année
1484-85.
Aucun des documents contenus dans la collection des Hanse-
recesse ne nous permet de voir quel bénéfice le commerce de Bor-
deaux tira de ce nouveau régime. Dès 1486, le nom de notre ville
reparaît, mais dans des circonstances qui semblent plutôt préjudi-
ciables aux marchands de Bruges. Les Anglais rentrent en scène,
pour se plaindre à la ville de Dantzig de ce que des corsaires alle-
mands au service du Danemark avaient arrêté et confisqué un navire
de Hull qui arrivait de Bordeaux avec un chargement de vins 3 .
A leur tour, en 1491, les Anglais attaquent les convois de la
Hanse en prétendant qu'un acte du parlement de Londres ne lui
reconnaissait le droit d'embarquer les vins de Bordeaux et de La
Bochelle et la guède de Toulouse que sur des navires anglais. Une
assemblée d'Hanséates à Anvers eut à entendre l'exposé de ces
1. Von der Ropp, Recesse, VII, p. 17.
2. Ce traité est imprimé dans Lunig, Dculsches Fteichsarchiv, IV: dans Dumont,
Corps diplomat., III; dans Lcibnitz, Manlissa, II, etc. Il est rappelé par Schaefer
Recesse, I, n° 502, qui, ici et ailleurs, traduit In Montiliis prope Turoncx par Montlouis !
On trouve aussi Blesis = Blois traduit par Biaise!! (VI. n° 479.) Pourquoi l'éditeur
a-t-il dédaigné en pareil cas le secours qu'il eût trouvé auprès du moindre érudit français?
3. Schœfer, Recesse, II, n° 106. — Il semble que les Anglais eussenl depuis quelque
temps déjà négocié en secret pour s'assurer le monopole qui leur échappait. Km 1 17*.
en effet, les délégués des villes wendes réunis à Lubeck reprochenl à la hanse de Kruges
d'avoir transmis subrepticement à la hanse de Londres la mission d'envoyer un secré-
taire au roi de France pour certains pourparlers en cours {ibid., I, n° 162). Ces pour-
parlers, nous devinons de quelle nature il< sont. La conduite de liniLM-- ne parait
explicable qu'à la condition d'admettre qu'elle avait obéi ;'i une suggestion de Londres
et se réservait de lier partit- avec elle.
3p,f> BORDEAUX ET LA HANSE TEUTONIQUE AU \V SIÈCLE
prétentions, sans que nous sachions au juste si satisfaction fut
donnée aux plaignants ».
L'assemblée d'Anvers dut écouter aussi les représentants de la
hanse de Cologne, se plaignant à leur tour de ce que, l'année précé-
dente, au mois d'août 1490, le roi d'Angleterre avait fait saisir en
vue de Londres, sur un navire appartenant à Jean Byse, vingt et un
tonneaux de vins de Guyenne et Gascogne, et derechef, bientôt
après, vingt-trois pipes des mêmes vins amenés par un nommé
Mathias Blitterswyck 2 .
Grand dommage pour les Hanséates que cette reprise de la con-
currence anglaise. N'avait-on pas vu déjà en 1488, juste au moment
où le roi d'Angleterre faisait restituer aux marchands de Cologne
une cargaison de vins du Rhin indûment confisquée, la flotte
apportant les vins de Bordeaux (classis Burdegalensis) arriver dans
le port de Londres et déverser sur le marché un nouveau charge-
aient qui avait aussitôt avili les prix de vente 3 .
Les négociations poursuivies à Anvers en juin 1497, puis à Bruges
en juin-juillet 1499 entre Anglais et Hanséates, vont nous faire
assister une fois de plus aux rivalités des deux nations. Aux motifs
d'ordre général s'ajoute pour les marchands d'Allemagne une rai-
son particulière de mécontentement qui se tire non seulement de
la violation continuelle des privilèges à eux accordés par l'Angle-
terre en 1491, mais encore et surtout de l'obligation où on les a
mis de charrier les vins de Bordeaux sur des navires anglais. Et
en effet, si les Hanséates sont libres désormais, depuis 1483, de
transporter directement à Brème, Hambourg, Lubeck, Stralsund,
Dantzig, etc., sans passer par Londres, les vins et les autres marchan-
dises venues de Bordeaux, de Toulouse et de toute la région du Sud-
Ouest, ils perdent néanmoins une partie des profits pécuniaires
de ce nouveau régime, puisqu'ils sont obligés de louer pour leur
I rafic des navires et des équipages anglais 6.
1. Schœîer, Recesse, II, n° 501, § 6: Supplicanl sepedicli oratores ut, quoniam per
aclum parliamenti nuper obligali dicunlur mercatores predicli, vina Burdegalensia et
Rosseliana cl temperamenlum coloris de Tholosia solis nauibus anglicanis inuehere, ut
in vim prémisse prouisionis presline libertali restituaniur. Cf. ibid., n° 506, § 16. — Le
Irmperamenlum coloris désigne la guède ou pastel de Toulouse, appelé Weelh dans un
texte vieil anglais de 1499, et weede dans un texte hanséatique de 1491. Cf. ibid., II,
ii° 506, § 16.
:.!. Schaefer, Recesse, II, n° 508, §§ 13 et 15.
3. Ibid., II, n° 508, § 26. — Nous n'abordons pas la question de savoir si cette flotte
dite de Iîordeaux se compose de navires français, allemands ou anglais. Rien dans
le contexte ne permet de se prononcer à cet égard.
4. Schasfer, Recesse, IV, n° 8 : ... Nam vexarenlur noslri de inveclo serico, de londendis
jiannis, de navibus anglicanis quibus solis ad inducenda vina Burdegalensia uti compel-
lunlur. — Cf. ibid., n u 13.
BORDEAUX ET LA HANSE TEUTONIQUE KV XX* SIECLE 3ç)"]
L'assemblée d'Anvers n'ayant point, donné satisfaction aux
Hanséates, ils renouvelèrent leurs plaintes, deux ans plus tard,
devant une assemblée tenue à Bruges. Cette fois, les Anglais se
montrèrent de meilleure composition; ils firent réponse que les
violations de privilège dont on se plaignait étaient accidentelles,
nullement préméditées, mais firent remarquer que ni les vins de
Gascogne, ni les soieries (teintes à la guède de Toulouse), n'étaient
marchandises d'un transport facile pour les navires de la Hanse ».
Ces rares indications nous conduisent jusqu'au terme du xv e siè-
cle. Elles laissent encore indécise la question de savoir si les Anglais
renonceront enfin au monopole qu'ils ont exercé sur le transport
des produits de notre région pendant trois siècles.
Alfred LEROUX.
1. Ibid., IV, n " 150 et 163 : ... De vino Burdegalensi et aliis rébus, super quibus in
parliamento noviler decrelum sit el generaliler impositum, non atlirjil consulta an per
negligenliam. — Cf. ibid., n° 174, § 38, et n° 180, § 18 : The seconde and the 3 e article,
where theye surmise thaï theij mighl as well corne with the wrought silkis as ail other their
merchandize and io carrye as well Gascoine wines uppon their owne bolloms as otheir
merchandizes, yt was annswered thaï Gascogne wines nor suche silkis was not of their com-
modities. — Le sens du mot commodilies (avantages, convenances ou marchandises,
d'après le dictionnaire), nous paraît déterminé ici par tout ce qui précède.
LE ROLE DU CHATEAU -TROMPETTE
DANS L'HISTOIRE DE BORDEAUX 1
Messieurs,
Nous avons étudié l'an dernier les enceintes de Bordeaux au
Moyen-Age. Ces anciens traits de la figure de la cité, qui restent
gravés sur son sol, nous avons essayé de les préciser et de les faire
revivre à l'aide des recherches de nos grands topographes, Vinet,
Baurein, Drouyn, illustrées par les vues cavalières du xvi e et du
xvn e siècle, par les plans du xvm e et par l'œuvre admirable qui
les résume tous, la reconstitution du Bordeaux en 1450. Nous avons
suivi chacune des trois enceintes, celle du castrum, respectée par
le Moyen- Age, celle du bourg Saint-Éloi, greffée sur la première au
début du xm e siècle, enfin, la grande enceinte, hardiment tracée
en 1302. Nous en avons reconnu l'une après l'autre les portes et
les tours; nous avons expliqué la raison d'être et le rôle historique
de chacune d'elles. Les deux idées qui, de tout temps, ont réglé
l'activité humaine, la tradition et le progrès, nous ont paru prési-
der ensemble à ces développements successifs de la cité. L'excrois-
sance du bourg Saint-Éloi, grandissant au xn e siècle sur le flanc
méridional de la ville carrée, c'est l'expansion tumultueuse de la
commune naissante, dont la puissance déborde hors des limites
tracées par les ingénieurs de l'an 300. Des portes nouvelles sont
alors créées, qui répondent à des besoins nouveaux. Mais la nou-
velle clôture s'adapte à l'ancienne et, dans le dédale capricieux des
rues du bourg Saint-Éloi, si différent de la régularité géométrique
du castrum, les vieilles voies romaines se prolongent et aboutissent
à des issues qui correspondent exactement aux portes anciennes.
I.»' tracé de la grande enceinte de 1302 est une révolution véritable
dans l'histoire de Bordeaux : la ville qui, jusque-là, tournait le dos
;'i la rivière, lui fait face, épouse sa courbe, s'allonge sur sa rive
pour élargir le port. Le plan est grandiose; il est l'œuvre d'une
volonté intelligente, audacieuse et prévoyante. Des besoins noii-
1. Leçon d'ouverture du cours public d'histoire de Bordeaux et du Sud-Ouest à la
Faculté des Lettres, faite le jeudi 8 décembre 1910.
LE ROLE IH CHATEAU-TROMPETTE DANS L'HISTOIRE DK BORDEAUX 3l)C)
veaux font encore ouvrir des portes nouvelles. Mais les traditions
anciennes n'en sont pas moins respectées; les bourgeois du xiv e siè-
cle percent leur muraille aux points où la coupe le prolongement
des rues romaines, et leurs portes principales correspondent à celles
du bourg Saint-Éloi, comme celles-ci correspondaient à celles du
casirum.
Drouyn a arrêté sa description du Bordeaux médiéval au milieu
du xv e siècle. A ce moment, en effet, un véritable coup de force
vient compromettre le développement normal et les traits de la
ville. Depuis trois cents ans, elle était anglaise; elle devient fran-
çaise. Charles VII s'en rend définitivement maître. Pour la châtier
de n'avoir pas accepté du premier coup sa réunion à la France, il
lui enlève ses franchises; pour y laisser des marques durables de
sa conquête, il y bâtit deux forteresses, l'une au bord de la rivière :
c'est le Château-Trompette; l'autre vers la campagne: c'est le
château du Hâ. Cette construction des deux forteresses royales
est un des grands faits de l'histoire de Bordeaux. Ses conséquences
se sont développées pendant près de quatre cents ans.
De ces deux châteaux de Bordeaux, celui de Trompette eut la
fortune la plus brillante et les destinées les plus dramatiques.
Il les dut à sa position. Le château du Hâ, édifié vers la campa-
gne, n'avait qu'une importance militaire fort médiocre. Le Château-
Trompette dominait à la fois la ville et la rivière, c'est-à-dire qu'il
commandait la route la plus importante qui passât par Bordeaux,
la route d'eau. De là, le roi de France non seulement surveillait les
Bordelais, mais les empêchait d'aller et de venir à leur guise sur le
fleuve, de recevoir des secours. Le château du Hâ, lui, ne comman-
dait que les chemins des Landes; aucun danger sérieux n'était [tins à
craindre de ce côté. De plus, la ville ne chercha que fort tard à s'ét en-
dre à l'ouest du Hâ. Il ne gêna en rien, au début du xvii e siècle, la
naissance et le développement du faubourg de la Chartreuse. Jus-
qu'à la fin du xvin e siècle, l'angle de l'enceinte (pie garnissaient
ses lourdes constructions et son énorme plate-forme resta l'un dos
quartiers les plus déshérités de Bordeaux, un dépôt do bourriers,
un «réceptacle d'immondices » ■. Bâti sur le marais pestilentiel du
Peugue, dont les eaux croupissantes donnaient éternellement au
pied de ses murailles, le Hâ vit rapidement baisser son prestige.
Tout le monde le regarda un peu comme un pestiféré. La royauté
1. Dupré de Saint-Maur, Mémoire relatif à quelques prrijets intéressants je,nr la ville
île Bordeaux, 17s-.'. p. 13.
^OO LE ROLE DU CHATEAU-TROMPETTE DANS I.'hïSTOIRE DE RORDEAUX
elle-même se détourna de lui :• en 1649, d'Épernon dédaignera de
l'occuper; il l'abandonnera aux Bordelais. L'importance du Châ-
teau-Trompette grandit, au contraire, avec le temps; et c'est pour-
quoi son histoire fut autrement retentissante. C'est la raison pour
laquelle je lui consacrerai tout le cours de cette année.
*
* #
Le Château-Trompette n'existe plus depuis cent ans. Il n'en
reste d'autre souvenir que le nom, inscrit sur la plaque d'une des
rues de l'hémicycle des Quinconces. Et pourtant, ce simple mot
de Château-Trompette n'est jamais indifférent lorsqu'il sonne aux
oreilles bordelaises. Il reste entouré d'un mystérieux prestige. Il
le doit certainement aux syllabes qui le composent. Ce nom sonore,
retentissant et bizarre, a depuis longtemps frappé les imaginations :
avant de séduire celle d'un romancier populaire du xix e siècle, il
exerçait, au xvn e , la verve des auteurs de Mazarinades. Mais il
y a plus : il éveille encore, chez les Bordelais, l'idée confuse, pour-
tant vivace, d'une masse sombre et formidable, qui s'est jadis dressée
sur la place des Quinconces.. L'étendue de l'esplanade permet à
l'imagination de se donner libre carrière. Il a dû certainement y
avoir là quelque chose d'énorme. On l'a rasé, parce que, sans doute,
c'était malfaisant. Et la tradition, venant en aide à l'imagination,
évoque une silhouette menaçante, un amas de constructions rébar-
batives, courtines hautes et maussades, bastions pointant leurs
angles et étalant leurs flancs, demi-lunes et contre-garde jetées en
avant comme des provocations et des défis, tout cela baignant dans
les eaux sales de fossés larges et profonds, à deux pas des allées de
Tourny et du Grand-Théâtre, déshonorant le plus beau quartier
de la ville. A cette évocation se mêle un sentiment vague, pour-
tant si fort qu'il paraît instinctif, sûrement héréditaire : un malaise,
un peu d'effroi, beaucoup de répulsion, qui ressemble singulière-
ment à de la haine. Et l'impression traditionnelle est juste : les
Bordelais d'aujourd'hui ne se trompent pas lorsqu'ils se représen-
tent ainsi le Château-Trompette; ils laissent simplement parler en
eux la voix des morts; ils écoutent l'écho lointain du grand tapage
que leurs pères ont mené, pendant des siècles, autour de la Bastille
de Bordeaux.
Ce que la forteresse de Charles V fut pour les Parisiens, le Châ-
teau-Trompette de ('luii les VII l'a été pour les Bordelais : l'emblème
LE ROLE DL CHA TE AL - 1 J'.OM PETTË DANS LHISTOIRE DE BOKDEAIX 4oi
du pouvoir central dressé contre les franchises communales. Plus
que les Parisiens, ils eurent des raisons d'y voir le monument de la
perte ou de la réduction de ces libertés. C'est à la suite d'une con-
quête militaire que le roi de France le fit bâtir; c'est pour tenir,
suivant le mot énergique de Jean Chartier, « le fer au dos » des
Bordelais que le château royal s'éleva sur les vacants du faubourg
de Tropeyte. Par un raffinement de cruauté, les Bordelais furent
contraints à forger eux-mêmes leurs chaînes : les carrières de Saint-
Émilion fournirent les pierres, celles du Sablona la grave qui les
lia; sous la direction des contrôleurs du roi, sous l'œil des archers
et des arbalétriers du comte de Clermont, le commun peuple de
Bordeaux donna ses bras et sa peine pour remuer la terre, char-
royer les moellons, les disposer, les sceller, tandis que les bourgeois
donnaient leur or pour payer les manœuvres. Après chaque mouve-
ment populaire, le châtiment fut toujours le même. C'est aux frais
de la ville que Henri II fit réparer les dégâts faits aux ponts du
château en 1548 par la révolte de la gabelle; c'est aux Bordelais
que Mazarin et Colbert, après la Fronde, demandèrent l'argent
nécessaire à la construction de nouveaux bastions; c'est en les obli-
geant à démolir les Piliers de Tutelle, les hôtels du Chapeau-Rouge,
près de trois cents maisons, en les surchargeant d'impôts nouveaux
qui compromirent pendant un siècle les finances de la ville, que
Louis XIV agrandit sa forteresse, en fit « un monstre qui dévorait
•
peu à peu la cité, terrain, maisons et fortunes » >. Les Bordelais ont
eu, vous le voyez, les meilleures raisons de détester le Château
Trompette. Son nom ne leur rappelait que servitude et humiliations.
Aussi, de quel cœur ils marchèrent, chaque fois qu'ils en eurent
l'occasion, contre l'odieuse forteresse qui se dressait au bout de la
longue rue Sainte-Catherine «comme l'emblème de la force d'un
maître et de la captivité d'une ville » * ! L'histoire du Château-
Trompette ne fait qu'un avec celle des « mouvements » de Bor-
deaux. En 1548, les révoltés de la gabelle ne s'y trompent pas.
Renforcé des communes du Bordelais, le peuple va droit au Château-
Trompette, entraînant avec lui bourgeois et jurats, partagés entre
la peur et l'espérance, conseillers au Parlement, qui ont mis bas
leurs robes pour prendre la pique, s' affubler de pourpoints et de
bonnets à la matelote. Le château est pris, et pendant un mois
1. C. Jullian, Les recherches locales el l'hisluire de France, discours au Congrès des
Sociétés savantes tenu à Bordeaux en 1903 {Actes de l'Académie de Bordeaux, 1903, p. 43).
•2. Ibid.
\Oi LE ROLE DU CHATEAU-TROMPETTE DANS L HISTOIRE DE BORDEAUX
occupe par une compagnie de la milice bourgeoise. Et les Bordelais,
en s'en emparant, sont convaincus qu'ils reprennent leur bien. Pour-
quoi ces pierres, qu'ils ont assemblées, ne seraient-elles pas à eux?
En 1649, lors de la première Fronde, c'est encore sur le Château-
Trompette que se porte le principal effort du Parlement, des bour-
geois et du peuple. Tous haïssent cordialement le « sieur d'Épernon »;
après la victoire, ils commenceront à démolir sa maison de Puy-
Paulin. Mais il ne s'agit pas seulement d'une querelle privée entre
le Parlement et le gouverneur. L'objet du litige est, au fond, plus
grave : il s'agit de savoir si Bordeaux n' effacera pas le souvenir
de l'injure que lui a faite Charles VII en le plaçant sous la sur-
veillance des canons royaux; et l'enjeu de la lutte, c'est le Château-
Trompette. La légende populaire, née en 1548, a d'ailleurs pris
corps. On va répétant que le château, bâti par les Bordelais, leur
a d'abord appartenu, que le roi le leur a volé, qu'il faut le reprendre.
On en fait le siège en règle. Les troupes du marquis de Sauvebœuf
campent à Saint-Scurin et aux Chartrons; elles ouvrent des tran-
chées, elles tentent de pousser des mines contre le grand bastion
de l'angle nord-est. Sur la rivière, les vaisseaux de la flotte borde-
laise sont mouillés; ils essaient de couvrir la forteresse de leurs
boulets et d'éteindre le feu de ses batteries. Mais c'est du côté de
la ville que l'effort fut le plus grand, le plus admirable et le plus
efficace. Les bourgeois se sont réservé de mener l'attaque de ce
côte. Leurs compagnies marchent au feu, conduites par les conseillers
au Parlement. Comme en 1548, les magistrats ont déposé leurs
mortiers, leur bonnets et leurs robes. Devant le péril commun, à
l'inverse de Rome, la toge le cède aux armes. D'Espagnet, Voisin,
du Mirât sont là, en casaque et en bottes, présidant à l'installation
des batteries, à l'ouverture des tranchées. On dresse des barricades
à l'entrée des rues voisines, on roule le canon sur le quai, on hisse
des pièces sur la voûte des Piliers de Tutelle. Après plusieurs tenta-
tives malheureuses, le tir, mieux dirigé, entame enfin le donjon
et fait brèche. Le capitaine du château, l'insolent du Haumont,
est obligé de capituler. Et le peuple de Bordeaux, qui pendant une
semaine s'est levé tout entier contre la forteresse royale, entraî-
nant, comme en 1548, les jurats épouvantés, entre en maître dans
le Château-Trompette. Cette victoire insigne marque l'apogée de
la lutte contre d'Épernux de
17 ( J0 à 1800, s'ils n'ont pas été réalisés ici. l'ont été ailleurs. Il y a
des ressemblances frappantes entre le.- temples de la Paix, les
arcs de triomphe, les voies triomphales dessinés à Bordeaux et
la Madeleine, les arcs de triomphe du Carroussel et de l'Étoile, les
avenues rayonnantes qui entourent ce dernier, à Paris. Tout ce
bouillonnemeni d'idées, dont la future esplanade bordelaise fut I'oc-
1. Voir l'article de J.-L. Felgar [Emile Martin] dans la Gironde du 15 juillet 1894.
LE ROLE DU CHATEAl -TROMPETTE DANS I.'hISTOIRE DE BORDEAUX /|OQ
casion, a sa place dans le mouvement qui produisit les plus belles
œuvres du premier Empire, et Chalgrin et Percier sont, dans une
certaine mesure, les tributaires de Combes et de Clochar.
Cependant le Château-Trompette était toujours debout. Mutilé
par Louis, il dressait sa ruine lamentable au milieu de ses fossés
à demi comblés. D'ignobles baraques, des échoppes lépreuses en
enlaidissaient les abords, qui n'étaient qu'un cloaque. Pour la troi-
sième fois, son arrêt de mort fut signé à Bayonne, par Napoléon I er ,
le 25 avril 1808. Il devait être démoli et, à sa place, les Bordelais
recevaient l'ordre de construire un palais de justice, dont Combes
fit aussitôt les plans. Le palais de justice fut construit; mais on
sacrifia pour cela l'autre château de Charles VII, le Hâ, et l'idée
d'une place centrale l'emporta. La Restauration fit sien le projet
de Dupré de Saint-Maur, modifié par les architectes du Directoire
et du Consulat, et le 22 janvier 1818 la municipalité présidait
à la plantation des allées qui devaient border la place projetée.
La cérémonie fut solennelle avec raison : elle marquait une date
vraiment historique, l'aboutissement d'un long effort, la victoire
définitive sur un passé à jamais aboli.
Vous le voyez, Messieurs, par cette rapide vue d'ensemble, l'his-
toire du Château-Trompette mérite d*être contée. Je me permets
d'ajouter qu'elle ne l'a jamais été. Sans doute, les principaux épi-
sodes, les plus dramatiques, ont été étudiés dans des livres, dont
certains sont excellents. Je n'ai garde d'oublier la bonne Histoire
de la conquête de la Guyenne de Ribadieu, le consciencieux travail
de M. Gigon sur la Révolte de la gabelle en 1548, Y Histoire des théâtres
de Bordeaux de Detcheverry. le Victor Louis de Marionneau, le
Napoléon à Bordeaux de M. Rousselot, les nombreux documents
publiés dans les Archives historiques de la Gironde, dans les Actes
de V Académie, dans la Société archéologique, ni enfin l'Histoire de
Bordeaux de mon éminent prédécesseur, où les idées maîtresses sont
indiquées avec une si admirable netteté, où les étapes de ht trans-
formation de ht ville sont marquées d'une façon si précise et si
vivante. iMais, d'une part, certaines époques ont été laissées à peu
près dans l'ombre; d'autre part, la synthèse reste à faire. Nous
l'essaierons. Par là, le sujet traité cette année dans ce cours aura,
du moins, le mérite d'être neuf, et son étude pourra peut-être ajouter
quelque chose à l'histoire de Bordeaux.
Paul COURTEAULT.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON
EN GUYENNE
pendant les premieres années du regne de henri iv
(i58 9 -i5 9 4)
(Suite.)
Il
LE SIÈGE DE BLAYE
Après l'échec de leur tentative pour obtenir l'extinction du sub-
side de Royan, les jurats de Bordeaux disaient très nettement qu'ils
ne voyaient plus aucun remède à la situation, « si ce n'est que
Sa Majesté contraigne le sieur de Lussan de se renger au debvoir
qu'il est tenu et le rende obéissant à la justice »».
Aussi voyons-nous dès la fin de l'année 1592 le maréchal de Mati-
gnon aller mettre le siège devant Blaye.
Ce siège est à coup sûr la plus importante des opérations militaires
dont nous ayons à nous occuper. Tous les historiens du temps l'ont
raconté avec plus ou moins de détails. Et depuis, il n'y a pas une
histoire de Bordeaux ou de Matignon qui n'en ait au moins fait
mention. Dans ces toutes dernières années, une brochure spéciale
lui a été consacrée 2 , et plus récemment encore, M. de La Roncière
-'est occupé de la partie maritime du siège 3 .
Nous avons publié deux récits complets du siège de Blaye 4 . L'un
d'eux, qui provient de la bibliothèque de De Thou 5 , présente de
tels points de ressemblance avec le récit de cet historien que nous
n'hésiterons pas y voir le rapport qui lui a servi de source. Mais
1. Lettre des Jurats à M. de La Burthe, 21 mai 1592. Arch. de Bordeaux, BB 90.
-..'. Gélineau, Le dernier triomphe de la Ligue sou* Henri IV. Siège de Blaye par Mati-
gnon..., Paris, 1905, in-18.
3. La Roncière (Ch. de), Histoire de la marine française, t. IV (1910), pp. 234 et suiv.
4. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, pp. '25* ut 261.
5. Calalogus bibliothecae Thuanae, t. 11, p. 477.
LE GOUVERNEMENT Dl MARÉCHAL DF MATIGNON KN GUYENNE '| I I
l'intérêt de ce document s'accroît singulièrement quand on le com-
pare à l'autre récit », qui présente avec lui de telles analogies, non
seulement de style, mais aussi d'écriture, que l'on peut sans craint»;
attribuer les deux relations à un même auteur. Or, le rédacteur
de cette dernière narration, tout en affectant en général une forme
impersonnelle, se laisse aller une ou deux fois à parler à la pre-
mière personne 2 . C'est donc le récit d'un témoin oculaire que
nous avons là ; son auteur était l'un des hommes qui prirent part à
l'expédition envoyée par Gastelnau au secours de Blaye. Une note
qui se trouve dans le document en question, et qui n'est à coup
sûr pas une adresse, car elle est en quelque sorte mêlée au texte et
d'autre part se trouve à l'intérieur de la double feuille dont se
compose le document, nous donne même sans doute le nom de cet
auteur; et il se trouve que nous le connaissons par ailleurs : c'est un
certain Jean Gardera, qui avait été maître de poste à Bordeaux, et
qui fut privé de son office parce qu'il se déclara pour la Ligue 3 . Dans
notre texte, il donne son adresse à Paris, rue du Bourg-l'Abbé.
Le complément de ces documents est la carte anglaise du siégea
Enfin, pour les événements qui eurent lieu en Gironde en avril-
mai 1593, nous avons aussi des récits de témoins. L'un d'eux esl
le rapport officiel de La Limaille 5 . Un autre est une version roche-
laise des événements 6, que l'on peut compléter avec le Dirtire de
Merlirn .
Enfin, nous compléterons ces relations contemporaines par
l'ouvrage moderne d'un historien espagnol, M. Duro&.
I. — Préliminaires.
Avant de raconter le siège même, faisons un rapide retour en
arrière et rappelons les principaux événements qui portèrent Mati-
gnon à investir la place.
1. Arch. /i/s/. de la Gironde, t. XLIV, p. 258.
2. « nous résolûmes de passer a Blaye.... et prismes » — « le lendemain enportasmes
le premier corps de garde ». Ibid.
3. Provisions dudit office en faveur de Jacques Le Roy, son successeur, datée- du
camp de Chartres, 16 février 1591. Arch. de la Gironde, C 3801, f° 12 v°.
4. British Muséum. Collun. Augustus I, vol. II, n" 80.— Publiée par Michel (Fr.),
Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, t. 1, p. 443.
5. Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 194.
6. Ibid., t. XIII, p. 190.
7. Diaire de Jacques Merlin ou recueil des choses [les] plus mémorables qui se sont
passées en ceste ville \de La Rochelle] de 1589 à 1620. Publié dans les Arch. hist. de la
Sainlonae et de l'Aunis, t. V.
8. Fernandez Duro (Cesareoi. Armada espanola.... t. III. Madrid, 1897.
4 I 2 1-E GOUVERNEMENT DI" MARÉCHAL l>E MATIGNON EN GU\ENNE
Le gouverneur de Blaye, Jean-Paul d'Esparbez de Lussan,
avait fait ses premières armes en Italie sous Monluc. Et l'on retrouve
en lui le catholicisme farouche et la ténacité de son ancien chef. Au
reste sa vie, non plus que celle de Monluc, ne paraît avoir été
exempte d'actes de cruauté'. Dupleix prétend que Matignon aurait
voulu acheter le gouvernement de Blaye à Lussan, et que le refus
de ce dernier le rendit odieux au maréchal, qui jura dès lors sa
perte 2 .
Il n'est pas besoin d'imaginer des rancunes personnelles pour
expliquer leur inimitié. La question est beaucoup plus simple :
Lussan tient une des places les plus importantes de la province, au
confluent de la Garonne et de la Dordogne, et qui commande ces
deux rivières. Il abuse des avantages de sa situation. Le devoir du
maréchal est de le mettre à la raison.
Dès le mois de septembre 1589 a , Lussan, se plaignant de n'être
point payé de ses gages, arrête au passage quelques navires, dont
l'un appartenait au gouverneur de Dieppe, les arme en guerre et
se met à percevoir un impôt sur les bateaux passant devant Blaye l *.
Une députation du Parlement auprès de lui demeura sans résultats 5.
Quelques jours après, il intercepta des lettres adressées par le
Conseil privé à Matignon.
Celui-ci dès lors autorisa les marchands à ne plus déposer leur
artillerie à Blaye, quand ils remontaient le fleuve, ainsi qu'ils y
étaient auparavant contraints, et à forcer le passage à l'occasion".
En vertu de cette autorisation, le 14 octobre?, une cinquantaine
de navires, sous la conduite de La Limaille 8 , passaient de force
1. Témoin ce couplet d'une chanson composée sur lui en 1594 :
De Fressillon l'assazin excecrable
N'est point caché au Roy;
Comme, sortant de manger à ta table,
Il fut meurtry de toy,
Qu'envoyois pour faire l'homicide
Ton neveu pour guide,
Lussan.
Arch. hisl. de la Gironde, t. XIII, p. 480.
2. Dupleix (de), Histoire de Henry le Grand, p. 125.
3. Cruseau, Chronique, t. I, p. 17. — Darnal, Supplément des chroniques de la noble
rille et cité de Bourdeaus, p. 98, place cet événement en 1588.
4. Rapport au Roi sur la situation de la Guyenne, 14 octobre 1589. Bibl. Nat., Dupuy,
1. LXI, f° 55. — Lettre anonyme au Roi, du 24 octobre 1589. Bibl. Nat., Dupuy, t. LXI,
folio 62.
5. Cruseau, op cit., t. I, p. 17. — Darnal, op. cit., p. 98.
6. Rapport sur la situation de la Guyenne, 14 octobre 1589. Bibl. Nat., Dupuy,
t. LXI, f<> 55.
7. lbid. En parlant du passage des navires devant Blaye, l'auteur du rapport écrit :
« Aujourd'hui sont arrivés... » [à Bordeaux].
8. Lettre anonyme au Roi, du 24 octobre 1589. Bibl. Nat., Dupuy, t. LXI, f° 62.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL l>F. MATIGNON EN GUYENNE 'l I 3
devant Blaye après avoir tiré trois ou quatre cents coups de canon ».
Peu après, Lussan manifestait l'intention de construire un fort
dans l'île de Gazeau, qui eût achevé d'obstruer l'entrée de la
Garonne. La Limaille, il est vrai, se flattait de l'en empêcher '-.
Ce n'est point dans l'île de Gazeau que Lussan construisit son
fort. Ce fut sur la rive gauche de la Gironde, vis-à-vis de Blaye, à
la hauteur de Lamarque 3 .
En novembre 1589, Matignon fit bloquer ce fort par terre et
par eau 4.
Lussan vendit sa capitulation pour 8,000 écus et la promesse d'être
maintenu en son gouvernement de Blaye 5 . Sa garnison était entre-
tenue aux frais du Roi. Il s'engageait à reconnaître l'autorité de
Matignon; mais sa capitulation ne contenait aucune promesse de
rester fidèle à Henri IV. Ce dernier, néanmoins, se contenta d'un
semblable traité, car, écrivait-il à Matignon, « ce ne sont plus les
parolles et sermens qui lient les hommes, qui scavent assez leur
donner telle glose qui leur plaise, quant ilz s'en veullent despartir »6.
Quelque temps après, Lussan demandait une compagnie de
vingt-cinq chevau-légers, et Frontenac conseillait au Roi de les lui
donner, disant qu'il fallait « arrester les umeurs chaudes par tels
moiens et autres bienfés »7.
Pendant un certain temps, on n'entend plus parler de lui. Mais,
vers la fin de l'année 1590, il donne asile aux ligueurs qui avaient
attaqué Bourg 8; le 13 octobre, il se mit à arrêter les navires anglais
passant devant Blaye, en arma cinq ou six en guerre et perçut un
impôt d'un écu et demi par tonneau de vin et de 2 ou 2 1/2 0/0 sur
les autres marchandises 9. Tandis que Matignon écrivait à La
Limaille pour tâcher d'obtenir son concours afin de mettre un terme
1. Lettre du 24 oct. — Rapport du 14 oct.
2. Lettre du 24 octobre.
3. Lamarque (Gironde, canton de Castelnau). Ce fort est indiqué sur la carte anglaise.
4. Ordonnance de Matignon, datée de Bordeaux, 23 novembre 1589, relative à
l'armement des « navires qui sont devant le fort de Cussac » (Cussac est tout voisin de
Lamarque). Arch. de Bordeaux, AA 17. — États des vivres fournis par les jurats pour
les gens de guerre « qui étoient tant devant le fort de Lamarque et Cussac en Médoc,
que dans les navires et vaisseaux armés et envoyés par ledict Seigneur » (Matignon
Inventaire des registres de la Jurade, t. I, p. 354.
5. Cruseau, Chronique, t. I, p. 22. — Darnal, Supplément des chroniques de la noble
ville et cité de Bourdeaus, p. 101.
6. Lettre de Henri IV du 16 décembre. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 213.
7. Lettre de Frontenac au Roi, du 3 janvier 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. IV, p. 219.
8. Lettre du Parlement au Roi, 15 nov. 1590. Arch. hist. de la Gironde, t. VII, p. -216.
Lettres de rémission pour les ligueurs de Bourg, du 27 oct. 1594. Arch. de la Gironde.
B 46, f° 120 v°.
9. Cruseau, Chronique, t. I, p. 31. — Lettre du Parlement, du 25 oct., Arch. hist.
de la Gironde, t. VII, p. 209. — Lettre de Matignon, du 13 novembre 1590. Ibid., t. VII,
page 213.
'l I '4 LE GOUVERNEMENT 1)1" MAIlÉCHVI. I>F. MATIGNON F.N GUYENNE
aux abus de Lussan», le Parlement, le clergé et les jurats de Bor-
deaux envoyaient une députation à Blaye 2 . Mais c'est en vain
qu'elle offrit à Lussan des avantages « par dessus la raison » 3 ; elle
ne parvint pas à le lléchir. En février 1591, le Parlement se voyait
obligé de mettre ses décrets contre le gouverneur de Blaye entre les
mains de Matignon, pour les faire exécuter par la force 4 .
Cependant, nous touchons à l'époque où fut renouvelé le bail du
subside de Royan 5. Rappelons que Raymond Duverger et ses
associés avaient assumé, entre autres charges, le paiement de la
garnison de Blaye. Lussan n'eut rien de plus pressé que de se faire
verser par eux un premier acompte de 18,000 écus6. Et c'est là sans
doute, bien plus que les menaces du Parlement, ce qui lui fit cesser
un certain temps ses exactions?. Au reste, comme nous l'avons dit,
les fermiers établirent un bureau à Blaye 8 et, tant qu'ils y furent, ils
s'entendirent presque trop bien avec Lussan puisque celui-ci arrêta
désormais des vaisseaux, non plus en son propre nom, mais au nom
des fermiers 9.
Cette accalmie ne dura pas longtemps. Le 1 er mars 1592 l0 , Lussan
se mit à lever, par -dessus le subside de Royan, un nouvel impôt
plus lourd que tous les précédents, de 2 écus par tonneau de vin
et 4 0/0 sur les autres marchandises n. La conséquence immédiat»-
en fut, comme nous l'avons déjà vu, la rupture des négociations
pour l'extinction du subside de Royan.
Dès lors, on prend des mesures énergiques en vue de mettre
Lussan à la raison.
Nous venons de dire qu'en 1589, Matignon avait autorisé les
1. Lettre de Matignon, du 13 novembre. Cf. note précédente.
2. Lettre du Parlement, du 25 octobre. Cf. page précédente, note 9. — Damai, dp.
cil., p. 103. La Cour députa Sarran de Lalanne, Bavoliés et Desaigues, le clergé deux
de ses membres, les jurats un trésorier de France et le procureur de la ville. Merville
accompagna les députés.
3. Lettre du Parlement, du 25 octobre. Cf. page précédente, note 9.
4. Lettre du Parlement au Roi, du 7 février 1591. Archiv. hist. de la Gironde, t. X,
p. 565.
5. Le 24 août 1591.
6. Lettre de Matignon au Roi, du 20 avril 1592. Bibl. Nat., Dupuy, t. LXI, P- 269.
Cette lettre a été éditée dans les Arch. hist. de In Gironde, t. X. p. 582. Les éditeurs ont
lu 18,000 livres et non 18,000 écus.
7. Les termes qu'emploie Matignon dans ses lettres au roi en mars-avril 1592, mon-
trent bien que Lussan avait dû cesser un temps ses exactions : « Le sieur de Lussan fut
poussé et suscité à recomencer d'arrester les navires. » Lettre du 20 avril. Cf. note pré-
cédente. — « Le sieur de Lussan... ayant de nouveau estably une imposition... » Lettre
du 28 mars. Arch. hist. de la Gironde, t. X, p. 584.
8. Délibération du 19 septembre 1591. Inventaire des registre* de la Jurade. t. IV,
p. 430.
9. Arrêt du Parlement du 20 décembre 1591. Inventaire..., t. IV, p. 432.
LO. Lettre de Matignon au Roi, du 20 avril 1592. Cf. note t>.
11. Lettre de Matignon, du 28 mars 1592. < i. note 7.
LE GOUVERNEMENT ni MARECHAL I)F. MATIGNON K\ GUYENNE \ l .">
vaisseaux anglais à remonter jusqu'à Bordeaux avec leur artillerie,
sans la déposer à Blaye. Un arrêt du Parlement, du 22 août 1591,
leur confirma cette permission'. En outre, à la prière du roi de
France, la reine Élizabeth décida d'entretenir six vaisseaux en
Gironde, pour la police du fleuve. Peter Houghton se chargea
d'équiper à ses frais cette petite flotte, et fut autorisé en échange à
lever un droit sur les marchandises françaises débarquant dans
les ports anglais 2 .
D'autre part, le 30 septembre 1592 3 , Henri IV passait un contrat
avec La Limaille, aux termes duquel ce dernier s'engageait à
équiper à ses propres frais une escadre de vingt unités 4, montée
par dix-sept à dix-huit cents hommes, pour la protection du com-
merce, depuis Saint-Jean-de-Luz jusqu'au Gonquet, qui devait
prendre la mer en partie le 15 octobre, en partie à la fin de novem-
bre 1592. Cette flotte était placée sous le haut commandement de
Saint-Luc. Henri IV, de son côté, pour permettre à La Limaille
de rentrer dans ses frais, l'autorisait à lever sur les bateaux mar-
chands un subside de 2 écus par tonneau de vin et de blé, de 5 sous
par muid de sel et de 4 0/0 sur les autres marchandises 5. Les bureaux
destinés à la recette de cet impôt devaient: pour la Gironde, se
trouver à Castillon-de-Médoc; pour les bouches de la Charente,
en un lieu encore indéterminé et qui serait désigné par l'intendant
des finances du roi résident à la Rochelle; pour la Bretagne enfin,
un tel endroit dont on pourrait s'emparer. Le contrat était valable
pour cinq ans. Mais Henri IV se réservait le droit, si bon lui sem-
blait, de "retirer la dicte armée entre ses mains pour en dispozer »
à sa guise, à la charge de verser une indemnité à La Limaille.
Une disposition spéciale du contrat ordonnait à Matignon de
seconder La Limaille de ses forces, au cas où les ennemis dirigeraient
une entreprise contre Castillon, afin d'empêcher la levée de l'impôt.
1. Arch. de la Gironde, B 348. — Inventaire des registres de la jurade, t. I, p. 168.
2. Arrêt du Conseil des douanes, du 21 novembre 1592. Calendar of slale papers.
Domestic séries. Elizabeth (1591-04), p. 2S6. — Damai, o/>. rit., p. 103. — A cette Hotte
anglaise se joignirent 14 pataches françaises. Cf. \.rch. hisl. </-• la Gironde, t. XI. IV,
pp. 258 et 261. Elles devaient être sous les ordres d'Eymery Jaubert de Barrault.
3. Petites lettres patentes datées du camp de Champ-sur-Marne, 3<> sept. 1592. Une
copie du temps se trouve aux Arch. de Libourne, EE 21.
4. 2 navires de 3 à 400 tonneaux, 4 de 2 à 300, 4 de 150. 4 de 00 à 100, et 6 pataches.
5. Sur des réclamations contre la lourdeur de cet impôt. Henri IV, pai des lettres
patentes du 30 janvier 1593, ordonna la nomination d'une Commission formée de
2 parlementaire^ -J trésoriers de Frai) t, ■-! délégués de Bordeaux, La Rochelle et
Bayonne, pour étudier la question. Inventairt des registres </<- In jurade, t. I, p. 285.
Un'arrH du Conseil d'État du 3 lévrier 1594, supprima les bureaux qui se trouvaient
m Gironde, tout en maintenant ceux de Soubiscet de Brouage. Bibl. Nat., ms. fr, 18159,
folio 45 .
\ F 6 F.E GOUVERNEMENT DU MARECHAL DK MATIGNON EN GUYENNE
Pendant le siège de Blaye, au début de l'année 1593, ce fort fut en
effet surpris par l'ennemi. Matignon y envoya le capitaine Gour-
gues qui le reprit en huit jours t.
Outre la flotte anglaise et celle de La Limaille, Matignon en
arma une autre aux frais des bourgeois de Bordeaux, de la bonne
volonté desquels répondaient les jurats quand il s'agirait de châtier
Lussan 2 . Le maréchal profita de leurs bonnes dispositions et créa un
impôt extraordinaire de trois écus par tonneau et 4 0/0 sur les autres
marchandises dont la recette fut commise à Jean de Baratz. Le
produit en fut destiné à l'armement d'une flotte 3 .
II. DÉBUT DU SIÈGE. PREMIERS SECOURS : RENFORTS
ENVOYÉS PAR GaSTELNAU ; DÉFAITE DE MoNTPEZAT A CORNIL.
Lorsque Catherine de Bourbon quitta Bordeaux pour se diriger
vers Saumur, où la rejoignit Henri IV, Matignon l'accompagna
jusqu'en Saintonge; et c'est au retour de ce voyage qu'il vint mettre
le siège devant Blaye 4 .
Tandis que les six vaisseaux anglais, renforcés de trois navires
flamands bloquaient le port, lui-même s'approchait par terre avec
une armée 5 . Il arriva par le sud, en longeant les bords de la Gironde.
Les premières escarmouches eurent lieu le 21 décembre 1592 6 .
Le lendemain, le maréchal occupait le faubourg de Sainte -Luce.
où il logeait son armée dans trois moulins qui s'y trouvaient. S'il
1. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — Delurbe, Chronique bourdeloise, f° 52 V.
2. « Et en ce cas, ne faisons doubte que nos bourgeois ne s'efforcent de satisfaire
parmy de tant de misères tout aultant qu'il leur sera possible à la volonté de Sa Magesté. »
Lettre des jurats à La Burthe, 21 mai 1592 (Arch. de Bordeaux, BB 90).
3. Nous n'avons pas retrouvé la date exacte de l'érection de cet impôt. Mais il en est
question dans une délibération de la jurade de juin 1593 (un arrêt du parlement du
19 juin, désigné comme récent, y est cité-), et on le désigne comme ayant été « érigé
puis ung an > à Bordeaux pour l'entretien de « l'armée navalle » (Arch. de Bordeaux,
BB 39). — D'autre part, dans le contrat passé par le gouvernement anglais avec Peter
Moughton pour l'entretien de 6 vaisseaux anglais en Gironde, il est dit que le gouver-
nement français s'engageait à faire lever un impôt à Bordeaux pour subvenir à l'entre-
tien de ces vaisseaux {Calendar of Stales papers. Domeslic. Elizabelh, 1591-94, p. 286). —
El quand le parlement, le 23 juillet 1593, supprime l'impôt de 3 écus et 4 0/0, Matignon
s'y oppose en raison des obligations qu'il a envers l'Angleterre (Cf. Cruseau, Chronique,
t. 1, p. 78). — Nous serons donc amenés à nous demander si cet impôt ne fut pas, en
partie tout au moins, destiné à l'entretien de la flotte anglaise. — Nous verrons au reste
que les Bordelais fournirent d'autres sommes pour le siège de Blaye.
4. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261. — Remarquons que c'est alors
seulement que Lussan se déclara pour l'Union (Cf. Cruseau, Chronique, t. I, p. 69).
5. Selon Cruseau, op. cil., t. I, p. 77, l'armée que Matignon entretint sous les murs
de Blaye ne dépassa jamais 2,500 hommes.
6. Cruseau, op. cit., t. I, p. 69. — Dans un autre passage (t. I, p. 74), Cruseau prétend
que le siège aurait commencé dès le 10 décembre. Lacolonie de son côté (t. II, p. 40) rap-
porte le début du siège à la veille de Noël.
LE GOL'YEKNLMKM Dl MARÉCHAL DE MATIGNON L> GUÏESNE _'| I ~
fût arrivé un peu plus tôt, il se serait emparé des magasins qui
étaient dans les faubourgs.
Dès ce moment commença l'investissement de la place que Lussan
défendit en l'entourant d'une ceinture de sept corps de garde '.
Quelques jours après, les assiégés firent une première sortie qui
n'eut pas grand effet. Une seconde fut plus sérieuse : ils y perdirent
entre autres Bernescut et du Barrail. Au dire de Caillière, ce der-
nier aurait été tué par le comte de La Roche lui-même 2 . Dupleix
raconte que dans une de ces sorties Lussan eut son cheval tué
sous lui et ne dut la vie qu'à l'héroïsme de son jeune fils qui le
sauva 3 .
Vers la même époque, le 31 décembre, eut lieu une entrevue au
Monteil 4 entre Lussan et Saint-Luc &. Nous ne savons ni quel en
fut le but, ni ce qui s'y passa.
Cependant, Matignon n'avançait pas rapidement. N'essayant
pas d'emporter d'assaut la place, qu'il estimait trop forte pour
cela 6, et prévoyant que les opérations trameraient en longueur,
il s'occupa de trouver de l'argent pour continuer le siège. Dans ce
but, il se rendit à Bordeaux et, le 11 février, fit voter par les jurats
un emprunt de 50,000 écus, dont le remboursement fut assuré par
la création d'un nouveau subside de deux écus par tonneau de vin.
En même temps fut ordonnée la levée d'un impôt de 30,000 écus sur
le plat pays 7.
Cependant que Matignon s'appliquait à trouver de l'argent,
Lussan appelait à son secours les ligueurs de Guyenne.
Il était déjà fréquemment ravitaillé par un capitaine des environs
qui occupait une maison forte appelée La Vergne 8. Elle était située
au milieu d'un grand marais qui longe les rives de la Gironde et
vient aboutir au liane nord des murs de Blaye. Une seule chaussée,
1. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261.
2. Caillière (J. de), Histoire du Mareschal de Matignon, p. 315. Il raconte cet incident
lors de l'attaque des faubourgs. — Gélineau, op. cit., p. 104, donne une pièce de vers
sur le combat de La Roche et de du Barrail.
3. Dupleix (Se), Histoire de Henry le Grand, p. 126.
4. Le Monteil (Gironde, commune de Blaye).
5. Mention dans un registre de baptême : « sur les trois heures du = uir, et lois messieurs
de Lussan et Saint Luc parlementoyent aux Montheilz » (Arch. de Blaye, GG 1).
6. Agrippa d'Aubigné dit que le siège « ne fut qu'une ceinture à la place pour l'em-
porter par incommodité;:, comme ne pouvant estre prise par effort » (Histoire univer-
selle, édit. de Ruble, t. IX, p. 148).
7. Cruzeau, Chronique, t. I, p. 70.
8. Deux maisons sur la carte de Cassini sont appelées La Vergne, toutes deux aux
environs d'Étauliers. Le nom de La Vergne s'applique aujourd'hui à toute une région
marécageuse sise au nord de Blaye. Rappelons que le mot Vergne est synonyme
d'aulne, d'osier, plantes marécageuses.
l\lS (.E GOUVERNEMENT 01 MARECHAL DE MATiGSON EN GUYENNE
facile à défendre, y donnait accès. Cent à cent vingt hommes s'étaient
enfermés dans ce fort, et de là mettaient à l'eau de petits bateaux
plats qui passaient par les canaux sillonnant le marais, à l'abri de
l'armée de terre aussi bien que de la flotte, qui ne pouvaient l'une
ni l'autre les approcher, et par ce moyen ravitaillaient fréquemment
Blaye «.
Un secours plus considérable allait arriver bientôt à Lussan. Celui-ci
envoya à Marmande un certain capitaine Alegret, pour demander
à Castelnau d'expédier des renforts à Blaye. Le gouverneur de
Marmande fit partir cent arquebusiers et vingt piquiers 2 qui se
mirent en route une quinzaine de jours avant le Mardi-Gras 3 . Ils
allèrent à pied jusqu'à Preignaci, à une quarantaine de kilomètres
en aval de Marmande. Là, ils s'embarquèrent sur trois bateaux que
commandaient les capitaines Jean le Goux, Rivière et Jacques
Gillet. Ils réussirent à passer devant Bordeaux malgré quelques
vaisseaux anglais qui y étaient de garde. Mais comme ils avaient
dépassé le bec d'Ambez, ils furent arrêtés par la flotte de blocus 5.
Ils se réfugièrent dans la jalle de Castelnau 6, débarquèrent et se
tapirent dans les herbes du rivage. La flotte anglo- française, qui
sans doute avait aperçu leurs barques, s'était mise à remonter le
fleuve. Elle dépassa la jalle de Castelnau sans les voir, et quand elle
se rendit compte de son erreur, la marée montante et le vent l'em-
pêchèrent de rebrousser chemin. Les hommes de Marmande aban-
donnèrent leurs barques et décidèrent de gagner à pied un lieu
appelé Eissan7. En chemin une troupe de paysans voulut les arrêter.
Ils les culbutèrent, firent leur chef prisonnier et blessèrent son fils.
Puis ils allèrent s'embarquer à Eissan dans deux méchants bateaux
qu'ils y trouvèrent. Une tempête violente agitait alors le fleuve 8.
1. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261.
2. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261. — Caillière {op. cit., p. 316)
prétend que ce renfort fut de 800 hommes et qu'il s'embarqua sur 25 bateaux.
3. En 1593, le Mardi-Gras fut le 2 mars.
4. Preignac (Gironde, canton de Podensac).
5. Composée de 14 pataches françaises et 4 navires de guerre anglais. Arch. hist.
de la Gironde, t. XI. IV, pp. 258 et 261.
6. Ibid. Ces documents disent « l'estiey de la Jaille », le « grand-Fossé », le « Canal
de la Jaille ». D'autre paît, ils disent très nettement que les hommes de Marmande
étaient alors « entre Boury et Blaye ». La Jalle de Castelnau, dont l'embouchure porte
le nom de Grand Estey et qui se trouve en face de l'Ile Verte, à mi-chemin à peu près
de Bourg et de Blaye, nous parait donc devoir être désignée. — Rappelons que les
jalles sont les cours d'eaux de la rive gauche de la Gironde.
7. Issan? (Gironde, canton de Castelnau, commune de Cantenac). Mais le récit de
l'expédition dit qu'Eissan se trouvait à 4 lieues de l'endroit où ils étaient. Or Issan est
à 4 kilomètres de l'embouchure de la Jalle.
8. Serait-ce la tempête que signale Cruseau au 1" mars, au cours de laquelle som-
brèrent deux vaisseaux anglais, deux de Lussan et plusieurs pataches. Cruseau, Chro-
nique, t. I, p. 72. — Damai, op. cit., p. 107, en signale une aussi vers cette époque.
LE GOUVERNEMENT 1)1 MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE \\f)
Mais on élait à la nuit, et ils voulaient gagner Blaye à la faveur
de l'obscurité : ils s'embarquèrent donc. En route, ils rencontrèrent
deux bateaux que la tempête entraînait à la dérive. Ils les arrêtè-
rent et, comme ils étaient plus solides que ceux où ils se trouvaient,
ils s'y installèrent, abandonnant les deux barques d'Eissan. Dans
le courant de la nuit, ils abordèrent à Blaye. Leur voyage avait
duré, depuis Marmande, deux nuits et un jour. Lussan les logea dans
le château de Blaye ».
Le lendemain même de leur arrivée. Lussan fit une sortie et
emporta le corps de garde des assiégeants le plus voisin de la ville 2 .
Nous serions tentés de nous demander si cette sortie ne ferait pas
une seule et même chose avec un prétendu assaut contre une demi-
lune construite en avant d'une porte de Blaye, dont Gaillière fait
le récit, et au cours duquel le comte de La Roche fut blessé 3 .
Tandis que le renfort envoyé par Castelnau arrivait à Blaye,
d'autres secours plus importants se préparaient en Périgord.
Après une campagne aux frontières du Périgord et du Quercy,
au cours de laquelle il s'était emparé de Villefranche-de-Belvès4 et
de Fontenillesâ, le gouverneur du Périgord, Montpezat, avait entre-
pris d'opérer sa jonction avec Brissac, gouverneur de Poitiers, afin
de marcher tous deux au secours de Blaye 6.
Aubeterre, Thémines et quelques autres chefs royalistes, à la
tête d'une armée composée de deux ou trois cents maîtres et de trois
régiments d'infanterie avec deux canons 7. se mirent en devoir de
les en empêcher.
S'étant concentrés à Monpazierô, ils se lancèrent à la poursuite
de Montpezat et lui reprirent Fontenilles. Puis, apprenant qu'il
remontait vers le nord, passèrent la Dordogne à Siorac 9 et à I tomme lo
et allèrent se ranger en bataille aux environs de Turenne afin de
lui barrer le passage de la Vézère. Montpezat, qui avait traversé la
1. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 258 et 261.
2. lbid.
3. Caillière (J. de), Histoire du mareschal de Matignon, p. 31G.
4. Villefranche-de-Beluès (Dordogne, arrondissement de Sarlat).
5. Fontenilles (Dordogne, canton de ViUefranche-de-Belvès).
6. Arch. de Périgueux, FF 174, 50 u extrait. — Recueil de Titres... sur la constitution
politique de la ville et cité de Périgueux... p. 526. — Les Chroniques de Jean Tarde, pp. 320
et 321. — Thou (de), Historiae sui lemporis... 1. CVII, § 17.
7. Chron. de Tarde, p. 321. Les villes de Bergerac, Sainte-Foy et Castillon avaient
envoyé des effectifs.
8. Chron. de Tarde, p. 320. — Monpazier (Dordogne, arrondissement de Bergerac).
9. Siorac-de-Belvès (Dordogne, canton de Belvès). C'est Aubeterre qui passa la Dor-
dogne à Siorac. Il la franchit le 6 avril.
10. Dommc (Dordogne, arrondissement de Sarlat). C'est Thémines qui passa à Domme.
l\20 LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Dordogne à Carennac 1 , avertit les ligueurs de Limousin qu'il fallait
éviter la vicomte de Turenne et leur donna rendez-vous à Corail 2 .
Son billet fut surpris par Aubeterre.
Ce dernier se mit aussitôt en marche vers Cornil. Il y arrivait,
quand, à trois kilomètres environ du village, il se trouva dépasser
le gros de l'armée ligueuse, composé de six cents fantassins, qui s'y
rendait aussi, et qui se réfugia dans le bourg du Chastang 3 à la vue
des royalistes. Sans s'arrêter, Aubeterre poussa droit à Cornil.
Montpezat, qui s'y trouvait déjà, put s'échapper à la faveur d'un
repli de terrain et gagna Aubazine 4 avec dix cavaliers, tandis que
la garnison de Cornil se réfugiait dans les deux châteaux qui se trou-
vent l'un au-dessus, l'autre au-dessous de la ville. Laissant quelques
forces autour de ces châteaux, Aubeterre et Thémines se retournèrent
alors vers l'infanterie qui s'était retirée au Chastang. Mais elle
avait déjà quitté le bourg. Deux cents hommes et un canon s'en-
fuyaient vers Carennac. Quatre cents trouvèrent moyen, à la faveur
de la nuit, de pénétrer dans le château du dessus, à Cornil. Tandis
qu'Aubeterre se lançait à la poursuite des deux cents fuyards et
leur reprenait leur canon, Thémines revenait à Cornil et se mettait
en devoir d'attaquer le château du dessus qui se rendit à discrétion.
Il fallut l'arrivée d'Aubeterre pour empêcher les paysans de la région
de massacrer les vaincus 5. Le lendemain, l'autre château, où se
trouvaient une soixantaine de combattants, se rendit à son tour.
Tout le bagage de l'armée ligueuse tomba au pouvoir des vainqueurs
qui s'emparèrent aussi des drapeaux et de la cassette de Montpezat,
dans laquelle on trouva des papiers concernant les secours que l'on
devait envoyer à Blaye 6 .
Dans le courant de la semaine de Pâques 7, Montpezat se rendit
à Périgueux. où il arriva « desnué quasi de moyens et de esquipage
pour avoir le tout perdu »8.
11 y fut bientôt rejoint par plusieurs chefs ligueurs des environs,
et, dans les jours qui suivirent, un certain nombre des vaincus de
Cornil arrivèrent à leur four, désarmés par les royalistes. La ville
1. Carennac (Lot, canton de Vayrac).
2. Cornil (Corrèze, canton de Tulle).
3. Le Chastang (Corrèze, canton de Tulle).
4. Aubazine (Corrèze, canton de Beynat).
5. Cruseau, Chronique, t. 1, p. 74. — Cruseau place à tort ce désastre de Montpezat
au 7 avril. Il n'eut évidemment lieu qu'un peu plus tard.
6. De Thou, 1. CVIL, § 17.
7. Pâques fut en 1593 le 18 avril.
t>. Recueil de titra*.... p. 527. ^_.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE l\2l
de Périgueux les équipa à nouveau à ses propres frais. Si bien que
Montpezat se trouva bientôt à la tête d'une nouvelle armée et put
songer à reprendre ses projets de secourir Blaye i. Il ne put cepen-
dant se mettre en route, à cause d'Aubeterre qui assiégeait Carlux
depuis le 20 avril 2 . Montpezat. voulut tenter une diversion sur
Lisle 3 . Il en fut empêché par une mutinerie de ses gentilshommes,
qui refusèrent d'attaquer la place ti . Après trois semaines de siège,
Carlux se rendit à Aubeterre 5 . Dès lors, les ligueurs de Périgord ne
songèrent plus qu'à obtenir une trêve de leurs adversaires 6. Le projet
de secourir Blaye fut abandonné.
Tandis que les ligueurs de Guyenne s'occupaient d'envoyer des
secours à Lussam Henri IV fit une tentative pour composer avec lui.
Dans ce but il envoya Roquelaure à Blaye afin d'entrer en
négociations avec le gouverneur de la place. Nous avons publié les
instructions qui lui furent remises à ce sujet 7. Elles sont datées de
Tours, du 23 mars 1593.
Mais Gaillière, trouvant plus commode pour le développement de
son récit d'en faire une sorte de préface au siège de Blaye, en sup-
prime la date, selon son habitude, et les analyse avant d'entamer la
relation du siège 8. Le D r Gélineau s'est laissé influencer par lui et
prétend que le document en question porte une date inexacte 9.
Il ne nous semble pas qu'une telle opinion soit autorisée.
Gomment, en effet, si le siège n'était pas encore commencé,
Henri IV dirait- il qu'il vaut mieux se plier aux exigences de
Lussan que « d'avoir à continuer longuement et incertainement
le dict siège » «° ? D'autre part, les premières mentions du siège
de Blaye que l'on trouve dans les lettres de Henri IV, sont de
février 1593; et il n'en parh point alors comme d'une nouvelle
déjà ancienne : « J'ay eu aussy advis que mon dict cousin [de
Matignon] s'est arresté au siège de Blaye, » écrit-il le 26 février".
1. Arch. de Périgueux, FF 174. 50 e extrait. — Recueil des titres..., p. 528.
2. Chroniques de Tarde, p. 322. — Carlux (Dordogne, arrondissement de Sarlat).
3. Lisle (Dordogne, canton de Brantôme).
4. Arch. de Périgueux, FF 174, 50 e extrait. — Recueil des litres..., p. 528.
5. Chroniques de Tarde, p. 323.
6. Arch. de Périgueux, FF 174, 50 e extrait. — Recueil des titres..., p. 529 et suiv.
7. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 263.
8. Caillière (J. de), Histoire du mareschal de Matignon, p. 313..
9. Gélineau, Le dernier triomphe de la Ligue sous Henri IV, p. 36.
10. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 265.
11. Lettre à Lusignan. Berger de Xivrey, Recueil des lettres missives..., t. III, p. 732.
— Le même jour, il écrit à Melon : « Lorsque j'ay esté adverty du siège que mon cousin
M. le Mareschal de Matignon a mis devant Blaye, j'ay sceu aussy par mesme moyen que
vous estiés de la partie. » Ibid., t. III, p. 734. Au reste, Henri IV est ici mal informé : le
a 9
\-r>. LE GOI VERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Nous maintiendrons donc aux instructions données à Roquelaure
leur date du 23 mars 1593.
Le Roi proposait d'entrer en négociations avec Lussan, car il
n'était peut-être pas nécessaire de s'opiniâtrer indéfiniment au siège
de Blaye. Henri IV avait déjà fait pressentir Lussan qui voulait
une garnison de 500 fantassins et de 100 cavaliers, et l'autorisation
de lever à Blaye un subside d'un écu par tonneau de vin et 2 0/0
sur les autres marchandises, afin de pourvoir à son entretien, des
exigences étaient à coup sûr exorbitantes, Henri IV envisageait
cependant les moyens de les satisfaire. Et il proposait de prendre le
subside demandé sur celui accordé à La Limaille, en déchargeant
ce dernier de la police de la Gironde, qui n'avait plus, au reste, de
raison d'être une fois Blaye soumise. Bien plus, le Roi abandonnait à
Lussan tout ce que cette imposition produirait en plus de la somme
nécessaire pour l'entretien de la garnison, à la condition cependant
qu'il lui renouvellerait son serment de fidélité et qu'il enverrait son
fils, à la tête d'une « bonne trouppe », à l'armée royale. Henri IV
recommandait naturellement à Roquelaure d'obtenir si possible
des concessions de la part de Lussan : il aurait notamment beaucoup
souhaité que le subside qu'on lui offrait fût levé ailleurs qu'à Blaye,
désir que l'on comprend facilement quand on connaît le passé du
gouverneur de cette ville. Enfin, si Lussan s'obstinait ou s'il augmen-
tait ses exigences, que l'on continuât le siège en faisant deux blo-
cus, l'un du côté du Périgord, l'autre du côté de la Saintonge 1 .
Les instructions royales dictaient ensuite à Roquelaure les paroles
qu'il aurait à tenir à Lussan, et l'on voit qu'il devait, s'adresser à
lui, non pas comme à un sujet rebelle, mais comme à une puissance
qu'il convenait de ménager et de fléchir par les flatteries.
Roquelaure remplit-il sa mission? Nous ne le savons pas; mais
c'est probable. Dans tous les cas, il n'obtint guère de succès, car le
siège n'en continua pas moins après qu'avant.
III. — Secours Espagnols. ■ — Opérations navales en Gironde.
Si l'entreprise de Montpezat pour venir au secours de Blaye
avait Lamentablement échoué, celle des Espagnols fut au contraire
couronnée de succès.
7 mars 93, M itignon écrivait pour La quatrième fois à Melon afin de le prier de venir à
Blaye. Cf. Actes de l'Académie de Bordeaux, t. X XXIX, p. 315.
I. C'est-à-dire ;'i l'Est et au Nord. — Au Sud-Est, le blocus fut mis dès le début du
siège, puisque c'esl par là qu'arriva Matignon. D'autre part, la carte anglaise indique
le logement de Matignon comme étant situé au Nord.
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 423
Au dire de d'Aubigné 1 , ce gérait Lansac qui aurait déterminé
Philippe II à envoyer des renforts à Lussan.
Le 23 avril, à onze heures du matin-, arriva une flotte espagnole
de seize navires 3 qui venait du Passages, sous les ordres de Pedro
de Zubiaur et Joannes de Villaviciosa 4, et montée par des Biscayens
et même des Français 5. Le> six vaisseaux anglais de blocus 6 se
retirèrent vers Bordeaux. L'escadre espagnole se lança à leur pour-
suite et les atteignit à la hauteur du Bec d'Ambès7. Villaviciosa
aborde un anglais. Zubiaur s'attaque à l'amiral, qui se fait sauter.
Zubiaur lui-même eût été perdu sans Villaviciosa qui le sauva 8. Deux
bâtiments furent coulés de chaque côté 9. Le combat était si acharné
que ceux mêmes qui étaient tombés à l'eau continuaient à s'entre-
tuer io. Enfin, ce qui restait de la flotte anglaise parvint à s'échapper
et gagna Bordeaux, où la population prodigua ses soins aux blessés ".
Et pendant longtemps encore les eaux découvrirent à marée basse
les épaves à demi consumées des navires qui avaient péri pendant
le combat i2.
Blaye fut ravitaillé.
1. Aubigné, Histoire universelle. Edit. de Ruble, t. IX, p. 148.
2. Cruseau, Chronique, t. I, p. 74. — Duro {Armada espanola, t. III, p. 85) donne la
date invraisemblable du 19 mai.
3. Arch. hisl. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — De Lurbe, Chronique bourdeloise, f° 53.
— Caillière, op. cil., p. 317. — La Colonie, Histoire curieuse et remarquable de la ville et
province de Bordeaux, t. II, p. 40. — Duro, op. cil., t. III, p. 85. — ■ Cruseau {op. cit.,
t. I, p. 74) dit 16 navires et 2 pataches. — Darnal {op. cit., p. 106) parle de 11 vaisseaux.
— Dupleix {Histoire de Henry le Grand, p. 126; dit qu'il y en avait 14.
4. Duro, op. cit., t. III, p. 85. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 74, dit que l'escadre avait à
sa tête Dom Henrique. Il confond avec Dom Manrique, qui conduisit une autre expé-
dition.
5. Cruseau, op. cil., t. I, p. 74.
6. La carte anglaise nous donne les noms de leurs capitaines: Wilkinson, Thomas
John6on, Michaell Meriall, William Bower, Braford, Courtney.
7. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261.
8. Duro, op. cit., t. III, p. 85.,
9. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — De Lurbe, op. cil., f° 53. — Darnal,
op. cit., p. 106. — La Colonie, op. cit., t. II, p. 40. — Duro, op. cit., t. III, p. S5, dit que
les Espagnols perdirent deux vaisseaux. — De Thou, 1. CVII, § 17, parle de 1 anglais
et 1 espagnol. — Dupleix, op. cit., p. 126, de 3 anglais et 3 espagnols. — Dom Devienne,
Histoire de la ville de Bordeaux, p. 126, de 3 anglais et 3 espagnols. — Caillière, op. cit.,
p. 317, de 2 anglais et 3 espagnols. Il ajoute que Matignon soutint les Anglais avec une
batterie de côte. — Enfin, le récit que nous avons publié dans les Arch. hist. de la Gironde,
t. XLIV, p. 258, dit 1 espagnol et 4 ou 5 anglais.
10. Darnal, op. cit., p. 106. — Du côté des Espagnols, on cite parmi les morts le capi-
taine italien Adrien Brancaccio, que le poids de ses armes fit couler. Duro, op. cit.,
t. III, p. 85.
11. « Les dames et damoyselles, e à leur exemple les bourgeoises, faisoyent à l'envie
qui les assisteroit plus charitablement dans l'hospital et aultres maisons où ils estoyent
logés. » Gaufreteau, Chronique bordelaise, t. I, p. 314. — Dans les comptes de Jean de
Baratz, receveur de l'imposition créée pour rembourser les 50,000 écus empruntés pour
le siège, on trouve une dépense de 50 écus payés à une hôtelière qui logea un certain
nombre d'Anglais « blessés et bruslés » lors du combat. 50 autres écus sont aussi
donnés au chirurgien Domingue Ange qui les soigna. Arch. de Bordeaux, BB 39.
12. Gaufreteau, op. cit., t. I, p. 314.
424 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Aussitôt après la bataille, Matignon prit ses dispositions pour
transformer le succès des Espagnols en désastre. Il pressa les der-
niers préparatifs nécessaires pour la mise en état de la flotte qu'il
équipait à Bordeaux. Il avait fait construire trois pataches et deux
galiotes 1 , autour desquelles il groupa un certain nombre de bâti-
ments de commerce armés en guerre, de façon que sa flotte com-
prenait quinze à seize unités, sans compter les deux galiotes 2 . Le
29 avril, il était encore au camp de Lormont 3 , qu'il dut sans doute
quitter le même jour, car dès le lendemain il était à Plassac 4.
En même temps, il invita à venir en Gironde, pour couper la
retraite aux Espagnols, la flotte de La Limaille et celle de la ville
de La Rochelle. Toutes deux répondirent à son appel. L'escadre
espagnole allait se trouver prise entre des forces beaucoup plus con-
sidérables. Sa perte était à peu près certaine.
Malheureusement, La Limaille et les habitants de La Rochelle
s'entendaient fort mal. La Limaille percevait l'impôt destiné à
l'entretien de sa flotte dans la rade de Chef-de-Baie 5 . Les Roche-
lais ne purent le supporter. Us armèrent quelques vaisseaux pour
l'en chasser et installèrent des batteries de côte aux deux pointes
de Chef-de-Baie et des Minimes 6 qui encadrent la rade. La Limaille
finit par se retirer 7. C'est au lendemain de ces événements que
les uns et les autres furent appelés à agir de concert contre les
Espagnols.
Le 24 avril, on apprit à La Rochelle l'entrée de la flotte ennemie
en Gironde. Les habitants équipèrent aussitôt de quatorze à quinze
vaisseaux « avec une diligence incroyable >>, et y embarquèrent
un millier d'hommes environ 8. Afin d'imposer le respect à La
1. Les comptes de Baratz mentionnent à plusieurs reprises des matériaux employés
à la « construction » de ces 3 pataches et de ces 2 galiotes. Arch. de Bordeaux, BB 39. —
Caillière, de son côté, parle de 3 navires de guerre et de 2 galiotes qu'aurait eus Mati-
gnon. Op. cit., p. 314.
2. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — De Lurbe, op. cit., f° 53. — La Colonie,
op. cit., t. II, p. 41. — Caillière, op. cit., p. 317, parle de 15 vaisseaux. — Duro, op. cit.,
t. 111, p. 85, parle de 19. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 104, de 24 navires et 2 galiotes.
3. Ordonnance pour le ravitaillement des troupes, datée du Camp de Lormont,
29 avril 1593. Inventaire des reg. de la Jurade, t. I, p. 286. — Lormont (Gironde, canton
du Carbon-Blanc).
4. Lettre à La Limaille, datée de Plassac, 30 avril. Bibl. de Nantes. Collection Dugast-
Matifeux, liasse 101. — Plassac (Gironde, canton de Blaye).
5. Cluj-dc-Baie (Charente-Inférieure, commune de La Rochelle). C'est la rade qui
précède La Rochelle.
6. Désignée dans le Diaire de Merlin sous le nom de pointe de Coureilles, en raison
du hameau de Coureuil qui s'y trouve.
7. Diaire de Merlin, dans Arch. hist. de la Sainlonge et de l'Aunis, t. V, p. 69-70. —
Procès-verbal des opérations de la Hotte rochelaise, dans Arch. hist. de la Gironde,
t. XIII, p. 196.
8. Diaire de Merlin, p. 70. — Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 196.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 425
Limaille, ils firent monter sur un des vaisseaux l'amiral de Guyenne
en personne, qui était alors un tout jeune enfant : Henri de Coligny.
La flotte de La Rochelle partit le 28 avril. Mais, des vents con-
traires l'ayant obligée de relâcher à La Pallice, elle ne prit la mer
que le 1 er mai. Le 2, elle arrivait à Royan : il était trop tard; les
Espagnols avaient réussi à s'échapper l .
La Limaille avait été plus exact. Il entra en Gironde avec douze
vaisseaux 2 et relâcha à Meschers. Le jeudi 29 avril, à midi, il mit
à la voile et. alla mouiller à la hauteur de Port-de-By 3 , où il passa
la nuit. Le lendemain 30, il repartit à l'heure du flot, dans l'inten-
tion d'arriver jusqu'à la portée du canon de l'ennemi. Il était à
un quart de lieue environ de Pauillac, quand il reçut un ordre de
Matignon, daté de Plassac, du 30 avrils Le maréchal le prévenait
qu'il allait arriver à Roque- de -Thau et lui défendait de dépasser
Pauillac et d'engager la bataille en son absence. La Limaille obéit
et, sur les cinq heures du soir, fit jeter l'ancre 5 . Il avait à bord de ses
vaisseaux un peu plus d'une centaine de gentilshommes qui ne lui
obéissaient guère à cause de sa médiocre naissance 6 . Ils se révol-
tèrent en voyant ce qui se passait. Et, s'il faut en croire les Roche-
lais, quelques marins auraient même jeté leurs armes par-dessus
bord 7.
Il était six heures du soir environ 8 quand la flotte espagnole mit
à la voile et s'avança dans la direction de la mer. Voyant que l'es-
1. Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 196.
2. Rapport de La Limaille, Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 194. — D'autres
disent 10 : cf. le récit que nous publions dans Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261,
et De-Lurbe, op. cit., fol. 53. — Selon Cruseau {op. cit., t. I, p. 75), il aurait eu 14 navires
et sept à huit cents hommes. — Damai {op. cit., p. 106) dit qu'il était « plus fort que
lesd. espagnols ».
3. Porl-de-Bij (Gironde, canton de Lesparre, commune de Bégadan). Ibid.
4. Plassac (Gironde, canton de Blaye). Voici cette lettre, d'après une copie ancienne
provenant des papiers de Duplessis-Momay, et qui se trouve à la Bibliothèque de Nantes,
collection Dugast-Matifeux, liasse 101. M. Giraud-Mangin, bibliothécaire de la ville de
Nantes, a eu l'extrême obligeance de vouloir bien la transcrire pour nous : « Lettre de
Monseigneur le Ma' de Matignon à M r de La Limaille. — Mons r de La Limaille. Je viens
d'arriver présentement en ce lieu et nostre armée navale à Roque de Tau, celle des
ennemis est au dessoubz de Bechevelle ". Avisez si vous approchez de Paulliac avec voz
vaisseaux, où je vous prie vous tenir prest. Nous yrons à noz ennemis à la prochaine
marée : s'ilz alloient à vous, je vous prie loissez sans attenter aucun combat jusques à
ce que nous soions sur eulx, sy ce n'est à l'extrémité. Je mande à Mous' de Merville,
qui est en mer, de s'en aller le long de la coste avec ce qu'il a ensemble pour vous favo-
riser. Me recommandant à voz bonnes grâces, je prie Dieu vous avoir, Mons r de La
Limaille, en sa sainte garde. De Plasac, ce mercredy xi heures du matin, xxx e apvril
1593. »
5. Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 194.
6. Aubigné (Agr. d'), Histoire universelle. Ed. de Ruble, t. IX, p. 149.
7. Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 196.
8. C'était l'heure du jusant. — Tout ce qui suit est emprunté au rapport de La
Limaille, Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 194.
a. Beychevelle (Gironde, canton de Pauillac, commune de Saint-Julien-Beychevelle).
426 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
cadre de La Limaille demeurait immobile, Lussan lui envoya une
chaloupe en lui faisant demander s'il avait ou non l'intention de
combattre. La Limaille répondit que oui, et il souligna sa réponse
d'un coup de canon. En même temps, il donna ordre de lever l'ancre,
ce qui prit un certain temps. L'ennemi profita du répit qui lui était
laissé; il avait déjà passé quand la flotte de La Limaille se mit en
branle. Il augmenta vite son avance en longeant la rive droite de la
Gironde, encombrée de bancs de sable », où ses bâtiments légers pou-
vaient passer sans danger, tandis que les gros vaisseaux de La
Limaille ne pouvaient sortir du chenal qui se trouve à proximité
de la rive gauche. Seul le navire de Lussan, qui calait davantage,
passa plus près que les autres. Comme il faisait nuit déjà, le bruit
courut qu'il était touché et que la flotte espagnole s'était arrêtée.
La Limaille fit à son tour jeter l'ancre. Mais l'on s'aperçut que les
Espagnols continuaient leur route, et pour ne pas encore perdre de
temps, La Limaille fit couper les câbles. Il s'ensuivit une certaine
confusion, au cours de laquelle le vaisseau de La Limaille alla
heurter celui de son vice-amiral. On dut s'arrêter à nouveau.
Le lendemain matin, l'escadre de Matignon joignit celle de
La Limaille à la hauteur de Gastillon. L'ennemi était vis-à-vis de
Saint-Seurin 2 . Dès que la marée commença à descendre, on se lança
à sa poursuite. Mais son avance était trop grande. Seul, le navire
monté par Matignon 3 parvint à l'approcher, et lui tira quelques
salves d'artillerie 4. Les Espagnols doublèrent la Pointe-de-Grave
et gagnèrent la haute- mer 5.
Quand il sortit de la Gironde, le 2 mai, La Limaille passa devant
la flotte île La Rochelle, sans saluer l'amiral de Guyenne, qui se
trouvait à son bord 6.
Poursuivi auprès du Roi par Matignon, il envoya un mémoire
pour rendre compte de ce qui s'était pa>-é?. 11 n'en perdit pas moins
le commandement de son escadre 8. Plus I ard, il comparut par-devant
1. La carte anglaise indique parfaitement ces bancs de sable, qu'elle exagère d'ail-
leurs. Les chiffres que l'on y remarque sont des cotes de profondeur.
2. Saint-Seurin-d'Uzet (Charente-Inférieure, canton de Cozes).
3. Le Marchand Royal. Cf. divers arrêts du Conseil d'État. Bibl. Nat., mss. fr. 1S159.
I 7'.'. L8160, f° 94 v°,'et 18162, f° 48.
4. Caillière, op. cit., p. 317, prétend qu'il coula quatre bâtiments espagnols.
5. Arch. hisl. de la Gironde, t. XIII, p. L94.
6. Arch. hisl. de la Gironde, t. XIII, p. 196. — La flotte rochelaise rentra à La
Rochelle !'■ 9 mai. I>iairc de Merlin, p. 71.
7. Damai, <>\<. cil., p. 100. — Sans doute est-ce ce mémoire que nous avons dans les
Vrch. hisl. de lu Gironde, 1. XIII, p. 194.
n. Instructions données à Lambert, envoyé à Matignon. Deux copies du xvn c siècle
à la Bibl. Nat. dans 500 Colbcrl, l. XVIII, f ' 75, et ms. fr. 3956, f° 104. — Ces instruc-
LE GOUVERNEMENT DU MARECHAL DE MATIGNON EN GUYENNE 4 27
le conseil du Roi, où il eut une violente altercation avec Matignon.
Il se justifia en montrant deux ordres de ce dernier lui interdisant
d'engager seul l'action, et dont le second contenait, en cas de déso-
béissance, des menaces de mort 1 .
IV. — Nouveaux secours espagnols. Levée du siège.
Le succès des Espagnols les incita à renouveler leur exploit.
De très bonne heure, dès le mois de mai, ils manifestèrent l'inten-
tion de revenir 2 . Et pour 1rs empêcher, les Rochelais obtinrent de
la flotte hollandaise, qui mouillait à Ghef-de-Baie, qu'elle y demeu-
rât encore quatre mois 3 .
Les avis les plus inquiétants ne cessaient d'arriver : les Espa-
gnols armaient au Passages une nouvelle escadre, que d'aucuns
disaient trois fois plus forte que la première, et ils y travaillaient en
grande hâte «sans y espargner les festes et jours de dimanches »4.
.Matignon prit aussitôt des mesures pour renforcer sa flotte. Il se
rendit à Bordeaux et, avec l'assentiment des jurats, emprunta à
l'évêque d'Aire 6,000 écus, dont un certain nombre de bourgeois
se portèrent garants 5.
Mais ces précautions fuient un peu vaines, car, étant donnée la
longueur du siège, la discipline commençait sans (l<mle à se relâcher
parmi les troupes de Matignon, qui d'ailleurs étaient mal payées6.
tions ne sont pas datées, mais doivent être du début d'octobre 1593, car Henri IV y
parle de la prolongation de la trêve. Rappelons que dans le contrat de 1592, il s'était
réservé le droit de retirer, le cas échéant, son commandement à La Limaille. — La fotte
continua à être entretenue et l'impôt du 2 écus et 4 0/0 levé. Cependant, La Rochelle
réussit à s'en exempter en fournissant quatre vaisseaux à ses frais. — Quant à Bor-
deaux, un arrêt du Conseil d'État, du 3 février L59 1, supprima 1rs bureaux qui se trou-
vaient en Gironde. B. N., ms. fr. 18159, f° 15.
1. Aubigné (Agr. d'), Histoire universelle. Edit. de Ruble, t. IX, p. 149.
2. Us firent même quelques descentes. Et le II mai, Matignon, ayant ordonné de
faire avancer contre eux un canon de Macau à Castillon de-Médoc, donna commission
aux élus de Guyenne de se transporter dans le pays pour faire jeter des ponts sur les
esteys afin de faciliter le passai."' de ce canon. Cf. Ordonnance de remboursement des
frais faits à cette occasion, du 11 octobre 1594. Arch. d- la Gironde, C 3803.
3. Arch. hist. de la Gironde, t. XIII, p. 196.
4. Arch. de la Gironde. Garde-notes du notaire Boysse, 1593, f» 105 \ . Le 30 juin,
Henri IV de son côté écrivit du camp <\<- Dreux aux jurats de Bordeaux, pour les avertir
de se tenir sur leurs tardes. Copie de cette lettre aux \r<li. de Bordeaux, BB 39.
5. Contrat passé entre Matignon el les bourgeois, le 1 er juin 1593. Arch. de la Gironde.
Garde-notes du Boysse, L593, f° 105 v°. - L'évêque d'Aire était François de Foix
Candalle, célèbre savant, qui mourut lu ;, février L594. I ■ boui jeois cautionnaires
sont: Richard de Pichon, notaire, ut les marchands Gratien d'Olive, Vndré Guérin et
Jean Bernard, dit France. uni.- marginale nous apprend que lu contrai lui
cancellé après remboursement lu 24 septembre 1595.
6. La Colonie, op. cit., t. II, p. 12, parle du relâchement de la discipline. Cruseau,
op. cil., t. I, p. 77, dit que les troupes >\<- Matignon n'étaient nullement paaiées ou
quoy que soit bien peu ». — Cf. également l'ordonnance de Matignon du 29 avril, qui
prescrit des approvisionnements ■ pour qu'à défaut de vivres lad. armée ne dissipe .
Inventaires des registres de la Jurade, t. I, p. 286,
/J28 LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE
Ceci nous expliquerait la facilité avec laquelle les Espagnols réussi-
rent à ravitailler à nouveau Blaye.
Dans le courant de juillet «, Villaviciosa arriva de Castro Urdiales 2
à la tête d'une flotte de six pinasses 3 , montées par trois cents hom-
mes, dont cent vingt soldats commandés par le capitaine Antonio
Manrique de Vargas. A la faveur de la nuit, ces derniers débarquè-
rent au nord de Blaye, tandis que Lussan faisait une sortie. Atta-
qués sur cinq divers points à la fois, les assiégeants se crurent trahis,
et les renforts espagnols profitèrent de leur désarroi pour se jeter
dans la place 4 .
Dès lors, les sorties de Lussan furent continuelles.
Le 17 juillet, à huit heures du matin 5 , les assiégés firent une
violente sortie vers les quartiers des troupes huguenotes de Panis-
saud, qu'ils mirent en déroute et dont ils détruisirent les retran-
chements 6. Us se précipitèrent ensuite sur le cantonnement des
basques et des lansquenets de Poyanne et les taillèrent en piè-
ces?. Mais ils furent enfin arrêtés par La Roche. Les assiégeants
avaient perdu trois cents hommes environ, dont dix-neuf capitaines.
Une quinzaine d'officiers avaient été blessés ou faits prisonniers 8.
Parmi les blessés se trouvait le capitaine de Gourgues, qui avait
reçu une arquebusade dans les reins. Il mourut neuf jours plus tard 9.
Deux jours après ce brillant succès de Lussan, le 19 juillet i»,
Matignon levait le siège, emmenant en bon ordre son artillerie et
ses bagages n. .
1. Le 14, selon Duro. Op. cil., t. III, p. 86. — Le 17, selon de Thou, 1. CVII, § 17.
Cette dernière date est à coup sûr inexacte.
2. Caslro Urdiales. Espagne (Prov. basques), à mi-chemin de Bilbao et de Santander.
3. De Lurbe, op. cit., f° 53. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — Caillière,
op. cit., p. 318. — La Colonie, op. cii., t. II, p. 42. — Duro, op. cit., t. III, p. 86. —
Dupleix, op. cit., p. 126, ne parle que de 4 pinasses.
4. Duro, op. cit., t. III, p. 86. Il ajoute que les royalistes perdirent 800 hommes. C'est
absolument invraisemblable.
5. Cruseau, op. cit., t. I, p. 76. — Lettre de Villars à Philippe II, 27 juillet 1593, dans
Mémoires de la' Force. Édit. La Grange, t. I, p. 241.
6. Arch. hist, de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 76. Il
ne nomme point Panissaud, mais cite un capitaine de Ségur. Il ajoute que les <■ barriqua-
des » des huguenols furent incendiées. Or, la carte anglaise nous montre des barricades
formées de pieux juxtaposés dans la partie nord du camp de Matignon. On serait porté
a se demander si ce n'est point là qu'étaient les retranchements emportés par Lussan.
7. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 76.
— Caillière, op. cil., p. 318, prétend que Poyanne et Panissaud furent tués.
8. Cruseau, Chronique, t. I, p. 76.
9. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, pp. 258 et 261. — Cruseau, op. cit., t. I, p. 76.
— Cf. l'état des Irais de ses funérailles dans Bulletin du Comité d'histoire et d'archéologie
de la province ecclésiastique d'Auch, t. II, p. LVII.
10. Registres secrets, 23 juillet 1593, Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 281. —
Cruseau, op. cit., t. I, p. 77. — Selon le récit du siège, que nous avons publié dans les
Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261, et selon de Lurbe, op. cit., f° 53, le siège aurait
été levé le 20.
11. Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, p. 261. — De Lurbe, op. cit., f° 53.
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE MATIGNON EN GUYENNE l\2^
Il y avait, au dire de Cruseau, dépensé plus de deux cent mille écus,
sans parler de la ruine du pays, que le chroniqueur évalue à six
cent mille écus i.
La flotte espagnole demeura encore quelque tamps devant
Blaye. Avant de partir, Yillaviciosa termina son expédition par un
audacieux coup d'éclat.
La nuit du 4 août, il vint courir jusqu'à Bordeaux et enleva en
pleine rade une des galiotes de guerre de la ville, dont il massacra
l'équipage et qu'il ramena triomphalement avec lui en Espagne 2 .
(A suivre.) François GÉBELIN.
1. Cruseau, op. cil., t. I, p. 77.
2. Duro, op. cit., t. III, p. 86. — Damai, op. cit., p. 107.
MÉLANGES
Un texte inédit relatif à Montaigne.
Au cours d'une récente polémique, il a été question d'un texte
inédit relatif à Montaigne. C'est le procès-verbal d'une audience
du Parlement de Bordeaux, du 11 mai 1574, où le futur auteur des
Essais rendit compte d'une mission dont il avait été chargé par
Montferrand auprès du duc de Montpensier. Ce précieux document
est conservé dans un registre secret de la Chambre du Conseil pour
l'année 1573-1574, que possèdent les archives du château de La
Brède. Il n'a jamais été produit; le voici :
Du mardij XI de maij 1574.
Mrs. de Villeneufve, de Lalane, presidens; d'Eymar, Anthoine
Prévost, archevesque de Bourdeaulx, Malvyn, Gascq, Mabrun, Meri-
gnac, Nort, Alesme, Cruseau, Lamartonie, Lachassaigne, Duplessy,
Lestonnac, Andrault.
Ce jourd'huy, sur ce que a esté rapporté que le s r de Montaigne,
chevalier de l'ordre du Roy et n'a guières conseiller dud. sieur en la
cour, estoit en la salle de l'audiance et demandoit parler à icelle cour;
Heue délibération si led. de Montaigne sera assis en la chambre
et en quel lieu :
A esté arresté qu'il sera assis et mis au milieu du bureau de la
Grand Chambre, ce que a esté faict parmy les autres conseillers
d'icelle chambre. Et estant led. de Montaigne entré, a présenté des
lettres du s r de Monpensier, adressantes à lad. cour, dont lecture en
a esté faicte; et, ce faict, a iceluy de Montaigne faict ung long discours
de son voyage, et la cause pour laquelle il estoit allé devers luy,
c'estoit pour luy faire entendre, suyvant la prière que luy en avoit
esté faicte par le s r de Montferrant, les divisions et' partialités qu'il
[avoit] veu advenir entre les s rs de Limeulh et de Bourdeilhe, lequel des
deux debvoit comander pendant la maladie ou absence du s r de Losse,
la bonne volunté que ceste compaignie avoil à luy faire plaisir et
le favoriser en foutes ses entreprinses pour le service du Roy. Et led.
discours faict, a esté icelluy de Montaigne par led. de Villeneufve,
président, remercié du bon debvoir qu'il avoit faict en son dict
voyage, se pouvant asseurer que la compaignie, tant en gênerai que
en particulier, le gratiffleroit et honoreroit en tout ce qu'elle pourroit
pour les lionnes et louables vertus qu'elle voyoid en luy et pour
avoir esté l'ung de ses collègues. Don! led. de Montaigne a très
humblement remercié lad. cour, l'asseuranl que en tout ce qui depen-
deroit de sa puissance elle le trouveroil tousjours prest à luy faire
l iés humble service, tant en gênerai que en pari iculier, et est sorty "..
P. C.
i. archives du château de La Brède, Registre secrel de la Chambre du Conseil, 1573-
1574, ;'i la date (copie du xvn e siècle).
MÉLANGES 43 I
Les antiquités de Bordeaux pendant
la Révolution. — Un projet de buste à Tourny
en 1792.
Au début du mois de mai 1792, le club des Amis de la Consti-
tution cherchait un emplacement convenable pour planter très
solennellement un arbre de la Liberté. Nous avons retrouvé aux
Archives départementales plusieurs lettres dans lesquelles des
citoyens donnaient leur avis à ce sujet et indiquaient les lieux que
leur patriotisme ou leur intérêt jugeait les plus commodes. Une
de ces lettres est particulièrement curieuse i. Elle est adressée par
un certain J.-B. Prades, « artiste-maçon .-. », qui se qualifie aussi
de grand « amateur des arts et de la liberté qui les féconde ». Elle
est datée du « 10 may, l'an IV de la liberté » (1792).
Le citoyen Prades commence par déclarer qu'il vient de par-
courir toutes les places de Bordeaux et qu'il n'y a que celle de
Bourgogne qui lui paraît digne de recevoir « l'arbre chéri ». Il faudra
l'orner un peu; et Prades trouve que, puisque l'antiquité est à
la mode, il serait tout à fait de circonstance d'utiliser les monu-
ments qui en restent pour l'embellissement de la place.
«Je demande, dit- il, qu'on adosse à l'arbre le plus antique
monument des Gaules et de la cité libre des Bituriges Vivisques,
nos pères. L'aulel de Tutelle, qui était au milieu du palais consacré
au 3 e siècle au génie protecteur de Bordeaux, a été transporté à
la maison commune en 1590, ainsi que l'attestent nos chroniques 2.
Il doit y être conservé, si l'on n'en a pas fail quelque manteau de
cheminée, comme certain jurât l'a pratiqué avec une ancienne
statue de Ciceron que j'ai vu à la porte de l'ancien hotel-de-ville 3.
Cet autel, dont on trouve la description et le plan dans les com-
mentaires de Vinet sur Ausone, sera il adossé à l'arbre du côté
couchant ; l'ancienne inscription serait du côté de la place, connue
annonçant plus particulièrement la ville de Bordeaux; au dos,
qui serait tourné du côté du port, on lui appliquerait une plaque
de marbre aux trois couleurs, portani une inscription analogue à
la fête et à son époque. »
Le citoyen Prades trouve ensuite qu'on ne peut pas conserver
à la place son ancien nom. Il faut la débaptiser, on pourrait la
1. Archives départementales de la Gironde, L 2109.
2. Prades appelle autel de Tutelle l'autel du génie, signalé par Léodius en 1526
comme provenant du temple de la Tutelle, vu par Vinel en t552 au Château-Trom-
pette, et transporté par les jurât- en 1590 dans la cour de l'hôtel de ville Saint-Éloi.
On sait que l'autel de la Tutelle n'a été trouvé qu'en 1828, dans les fondations d'un
pavillon attenant à l'hôtel de l'Intendance.
3. C'est la seconde fois que dans des documents de cette époque nous trouvons
mention de cette statue de Cicéron devenue un «manteau de cheminée' (Cf. Revue
historique de Bordeaux, 1910, p. 63). Non- avons vainement feuilleté l'ouvrage si érudit
et si complet de M. C. Jullian; un des lecteurs de la Revue pourrait-il nous donner
des renseignements à ce sujet?
432 MÉLANGES
nommer par exemple « Place de l'Arbre tutellaire » et « tout le
prolongement des fossez, quittant aussi son nom barroque et
monattique (sic), s'appelerait les fossez de la Liberté. Gela annon-
cerait que ces anciens fossez des remparts de la féodalité ont servi
à la noyer et que la Liberté s'y promène à présent. »
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que cet « artiste maçon » fût
absolument injuste envers tout ce qui appartenait à l'ancien
régime. En esprit cultivé - nous venons de voir qu'il connaît
Vinet et de Lurbe — il sait se montrer impartial et il veut que
l'on rende hommage aux bienfaiteurs de la cité, quelle que soit
l'époque où ils ont vécu. En effet, chose tout à fait remarquable
pour l'époque — nous sommes en 1792 — Prades, en terminant
sa lettre, propose de dresser une statue à M. de Tourny, cet inten-
dant « miraculeusement honnête homme ».
« Je demande en outre, écrit-il, qu'au bout des fossez de la
Liberté, près du puits des Tanneurs, on élève "sur un piédestal
modeste le buste de Tourny père, le créateur de Bordeaux, qui
l'a fait en quelque sorte jaillir des boues de la barbarie et de la
rusticité. On sait combien nous devons au génie créateur de cet
Intendant, miraculeusement honnête homme. Il faut payer notre
dette et que presque du centre de la ville qu'il s'est plu à embellir,
malgré les découragemens de la calomnie, que de l'allée qui la
partage et conduit à ses plus belles perspectives, Tourny apperçoive
tous les aecroissemens de Bordeaux libre et reconnaissant. »
Comme on le sait, ce vœu ne fut réalisé qu'en 1825. Bernadau,
dans son Viographe Bordelais (p. 95), prétend que c'est lui qui le
premier, en 1803, lança l'idée d'une statue à M. de Tourny; nous
venons de voir qu'il ne peut revendiquer cet honneur. Onze ans
avant qu'il n'en parlât, un modeste ouvrier avait eu cette pensée et,
à l'époque où J.-B. Prades écrivait sa lettre, Bernadau se souciait
fort peu de M. de Tourny : il préférait employer sa plume à dénoncer
d'honnêtes citoyens.
K. Brouillard.
QUESTIONS ET RÉPONSES
Le P. Le Comte, jésuite bordelais. — Pourrait-on donner
des renseignements sur la famille du P. Louis-Daniel Le Comte,
le célèbre jésuite, auteur des Nouveaux Mémoires sur létal présent
de la Chine (1696) et de la Lettre à Monseigneur le duc du Maine
sur les cérémonies de la Chine (1700), ouvrages censures par la
Sorbonne et condamnés en cour de Rome. Sommervogel dit
(Bibliographie de la Compagnie de Jésus, 1891, t. II, col. 1356)
qu'il naquit à Bordeaux le 10 octobre 1655, qu'il y mourut le
19 avril 1728. Le P. Le Comte appartenait-il à la famille Le Comte
de La Tresne ?
P. C.
*
L'Ordre des avocats injurié par le Maire de Bordeaux
en 1517. — En parcourant, aux Archives municipales de Bordeaux,
le Registre du Clerc de Ville (seconde moitié du xvi e siècle), j'ai
rencontré, très succinctement mentionné, un arrêt du Parlement,
sur lequel je serais curieux d'avoir quelques renseignements un
peu plus circonstanciés :
« Arrest contre messire Joli an Talerand, chevalier, seigneur de
Greignaulx,*en son vivant mère de ceste ville de Bourdeaulz, par
lequel il est condemné en mille livres enverz le Roy pour avoyr
crié à la fête du Palaiz, les huissier/ ;q>pellant lez advocaz : Larrons,
larrons. Faict à Bourdeaulz le xn may l'an mil cinq cens dix sept. »
(fo VII v o.)
S'agit-il là d'une de ces disputes, si fréquentes à cette époque,
entre le Parlement et la jurade, successivement évincée de ses
principaux privilèges judiciaires au profit des juridictions royales;
ou bien les paroles un peu vives prononcées par le maire bordelais
dans cette cérémonie solennelle ne sont-elles pas plutôt l'expres-
sion d'une animosité personnelle de Johan Talerand contre certains
membres de l'ordre des avocats?
Pierre Harlé.
CHRONIQUE
— Dans le numéro d'octobre-décembre 1910 de la Revue des Études
anciennes, M. Camille Jullian a publié une inscription girondine par lui
copiée dans l'église de Sainte-Hélène, sur un autel funéraire. Nous sommes
heureux de pouvoir reproduire ici cette inscription, gracieusement commu-
niquée par M. G. Radet, ainsi que le commentaire de M. Jullian : « Lettres
de bonne époque.
aMMOfl-M
ûLYCHROtf
OFPANN'XXXX
"HORYBIVS'F
>> DfiisJ MfanibusJ et memorifaej [P]olychronifiJ def lundi) ann(orum) XXXX.
\T]horybius p(osuit). — Remarquer la place de D. M., les deux points qui
suivent D et me paraissent antiques, l'R retourné qui me paraît signifier
RI liés. — L'autel a servi, lors de la construction de l'église du xiv e siècle, pour
recevoir un fleuron. M. le curé actuel l'a retrouvé dans des décombres au
presbytère et mis en bonne place à l'église. — On ne peut pas affirmer que
l'objet n'ait pas été transporté, au Moyen-Age, de Bordeaux à Sainte-
Hélène par quelque entrepreneur, mais il paraît plus vraisemblable qu'il
est originaire du pays même, et provient de quelque sépulture gallo-
romaine de Sainte-Hélène. La localité est importante comme centre agricole
et de marché, entre la région des étangs et celle du Médoc. Les noms
grecs indiquent sans doute des esclaves ou des affranchis de quelque villa.
— L'existence de l'inscription m'a été signalée par mes collègues de la Société
archéologique de Bordeaux. — 8 octobre 1910. »
— M. Bourciez, professeur de langues et littératures du Sud-Ouest de la
France, vient d'être fait chevalier de la Légion d'honneur. Cette distinction
n'a surpris aucun de ceux qui connaissent le haut mérite scientifique de
l'auteur des Éléments de linguistique romane. Elle a été chaleureusement
approuvée par les fidèles auditeurs de son cours public, qui apprécient la
solidité et la clarté de son enseignement. Dans cette chaire, créée pour lui
CHRONIQUE 435
en 1893 par la ville de Bordeaux, M. Bourciez a fait, depuis dix-sept ans, une
œuvre qui, en dépit de la modestie du titulaire, honore grandement notre
Université bordelaise. Nous le prions d'agréer nos plus cordiales félicitations.
— Nous les adressons aussi, en les tempérant de regrets, à M. F. Strowski,
professeur de littérature française à la Faculté des lettres, qui vient de nous
quitter pour suppléer M. E. Faguet à la Sorbonne. Nous ne pouvons, en
effet, oublier qu'un des titres les plus certains de M. Strowski à cette brillante
succession a été la part très active qu'il a prise, pendant son séjour parmi
nous, à notre vie scientifique locale. Ses belles études sur l'histoire du senti-
ment religieux en France au xvu e siècle l'ont naturellement conduit
à étudier l'auteur des Essais. Pour comprendre Pascal, il faut comprendre
Montaigne. On connaît le beau livre, si neuf, si fin, si personnel, qu'il lui a
consacré. On sait quelle part il a prise à la retentissante polémique soulevée
par une hypothèse qu'il jugeait contraire aux faits, mais qu'il n'a cessé de
discuter avec la conscience et la courtoisie auxquelles lui semblaient avoir
droit une bonne foi indiscutable et un talent d'exposition des plus spécieux.
Enfin, et surtout, nous devons à M. Strowski l'édition municipale des Essais.
Au prix d'un travail acharné, il en fit paraître le premier volume en 1906;
il a donné le second l'an dernier. Les tomes III et IV sont sous presse ; le
départ de l'éditeur n'en retardera pas la publication. En même temps que
ces deux volumes, il publiera la reproduction phototypique de l'exemplaire
de Bordeaux, entreprise par la maison Hachette. Tout cela constituera une
œuvre qui donnera à son auteur des droits incontestables à la reconnais-
sance des Bordelais. Ajoutons que M. Strowski s'est également occupé ici
de Montesquieu. Il lui a consacré un cours public et un volume qui verra
prochainement le jour.
— A la séance de l'Académie des Inscriptions du 2 décembre, M. le
D r Armaingaud a fait une intéressante communication sur le texte des
anciennes éditions de Montaigne. Il a mis en relief l'importance de l'exem-
plaire de Bordeaux. M. G. Jullian a donné, à cette occasion, des précisions sur
les travaux en cours à Bordeaux pour procurer un texte définitif des Essais.
M. Théodore Beinach a exprimé le vœu que de ces travaux sorte une
édition classique, destinée au grand public. M. le l) r Armaingaud a répondu
qu'il la préparait.
— L'Académie de Bordeaux a tenu sa séance publique annuelle le mer-
credi 28 décembre. Elle a été ouverte par un élégant et substantiel discours
du président, M. E. Bouvy, lu par M. Paul Gautier. M. de Bordes de Fortagea
ensuite donné lecture de son rapport sur les travaux de la compagnie en 1909.
Un auditoire nombreux et choisi a applaudi une très vivante reconstitution
par M. Durègne, d'Andernos, « une cité antique sur le rivage d'Arcachon ». La
séance a été terminée par la distribution des récompenses pour 1909. L'Aca-
démie a attribué le prix de la ville de Bordeaux à M. Jacques Fonade, avocat
à la Cour d'appel, pour son mémoire manuscrit sur Nicolas de Lisleferme :
l'homme, l'œuvre, le milieu; le prix de la fondation Brives-Cazes à
M. Georges Girol, professeur à la Faculté des lettres, pour ses Recherches sur
les Juifs espagnols et portugais à Bordeaux; le prix de la fondation
£36 CHRONIQUE
La Grange (linguistique) à M. Ducamin, en religion frère Marie-Bernard,
pour son édition de la Discipline de Clergie, du frère Alfonse ; une médaille
de vermeil à M. l'abbé Lahargou pour ses deux volumes sur Trois siècles
d'enseignement à Dax et V Histoire du collège Notre-Dame-de-Dax ; une médaille
d'argent à M. le capitaine Saint- Jours pour sa monographie de La Bastide-
de-Geaune en Tursan, des médailles de bronze à M. Filippi, ancien profes-
seur au Lycée de Bordeaux, pour son Essai sur le maréchal d'Ornano; à
M. Labuchelle, pour son étude sur la La misère à Bordeaux de 1709 à 1713;
à M. l'abbé Petit, pour son livre sur Le captalat de Buch pendant la Révo-
lution. L'Académie a mis au concours pour le prix de la ville de Bordeaux,
en 191 1, le sujet suivant : Un armateur bordelais du XVIII e siècle : Abraham
Gradis (1695-1785).
— La Société archéologique du Gers a fait paraître le volume qui contient
le compte rendu du Congrès tenu à Auch, Lectoure et Condom, du 29 mai
au 2 juin dernier, par l'Union historique et archéologique du Sud-Ouest. Ce
volume a été envoyé gracieusement à tous les congressistes. Nous y rele-
vons un mémoire de M. P. Caraman sur l'inondation d'avril 1770 dans la
généralité de Bordeaux; une notice bibliographique très fouillée de M. E.
Labadie sur la « Muse chrestiene » de S. du Bartas, imprimée à Bordeaux
en 1574 par Simon Millanges; une note de M. F. Thomas sur un portrait
inconnu de Tourny; un commentaire, par M. l'abbé J. Dubois, d'une
charte en langue française donnée à Bordeaux en i38i : deux communi-
cations de M. A. Bardié, l'une sur les boiseries du xvm e siècle à Bordeaux,
accompagnant trois belles reproductions des boiseries de l'école de la rue
Saint-Charles, l'autre sur les moyens d'étendre l'action de l'archéologie
populaire; enfin, une conférence de M. P. Courteault sur les châteaux
gascons à travers l'histoire.
— Dans sa séance du 25 novembre, la Société des Archives historiques,
réunie sous la présidence de M. le D r G. Martin, a procédé au renouvelle-
ment partiel de son Bureau pour 1911. Ont été élus: président, M. Sam
Maxwell; vice-président, M. P. Courteault; secrétaire adjoint, M. J. de Mau-
passant; trésorier, M. Amtmann; archiviste, M. B. de Beauchamp ; asses-
seurs, M. l'abbé Gaillard et M. Caraman. M. l'abbé Charles a communiqué
des pièces d'état civil relatives au peintre J.-J. Taillasson, à son père et à sa
mère (1743-1799); M. P. Courteault, des lettres de rémission de Henri II
pour François Briolay^t Guillem Pasquin, de Bordeaux (juillet-août i55a);
M. E. Bousselol, plusieurs documents relatifs au conflit de 1694 entre les
juratset M. du Repaire au sujet du passage devant le Château-Trompette;
M. le baron de Pelleport, une lettre de M. d'Asfeld à l'ingénieur Touros
(20 mai 1736), au sujet de la hauteur des maisons projetées sur le glacis
du Château -Trompette, lettre qu'il a offerte à la Bibliothèque de la Ville;
M. P. Caraman, la suite et fin des documents concernant le procès intenté
par le prieur de l'Isle- Saint-Georges au propriétaire du moulin de cette
paroisse (17 mars 169^-21 août 1726). La Société a admis comme membre
titulaire MM. Pierre Harlé, docteur en droit, et comme membres auxiliaires,
MM. A. Faure, avocat à la Cour d'appel, et G. Minvielle, licencié es lettres.
CHRONIQUE 437
— A la séance du 23 décembre, M. P. Meller a lu un inventaire de meu-
bles fait à la mort de l'intendant Bazin de Bezons (1700); M. F. Thomas, un
arrêt du Parlement interdisant les spectacles à Bordeaux pour cause de
contagion (21 janvier 16^9), un autre arrêt nommant des commissaires
chargés de vérifier les livres des rafïineurs (2 septembre 16^9), et un arrêt
fortement motivé contre le duc d'Épernon (26 juin i65oi; M. G. Ducaunnès-
Duval, une lettre de Charles de Foix à son frère François de Foix - Candale,
évêque d'Aire (1087; M. Th. Amtmann, une supplique à l'intendant Tourny
au sujet de la démolition de la chapelle Saint-Germain (1746), qui fixe
l'emplacement de cette chapelle beaucoup plus près du mur de ville que ne
l'avait cru Léo Drouyn; M. P. Courteault, trois lettres de l'intendant
Esmangart à l'ingénieur Le Ragois de Saint -André (janvier- février 1772),
relatives au projet de démolition du Château-Trompette et de construction
du pont de Bordeaux, et une lettre de l'abbé Baurein au même, fixant l'em-
placement des Piliers de Tutelle; M. P. Caraman, un important manuscrit
latin concernant un différend survenu entre les Cordeliers et les Jacobins de
Bordeaux (16 juin i48q). La Société a admis comme membre titulaire
M. le D r Larrieu.
— Dans ses séances de novembre et décembre, la Société archéologique a.
elle aussi, partiellement renouvelé son Bureau. Elle a élu M. le D r G. La-
lanne président, MM. Amtmann et Fourché vice-présidents. Elle a entendu
des comptes rendus, faits par M. A. Bardié, du Congrès préhistorique de
Tours et du Congrès régional d'Auch ; un mémoire de M. l'abbé Marboutin,
sur l'excursion archéologique faite en Condomois à l'occasion de ce dernier
congrès; une étude de M. P. Fourché sur les statues à Bordeaux. M. Coudol
a présenté une statuette en bronze, un vase et une aiguille comme prove-
nant des fouilles faites par la Faculté des lettres aux allées Damour.
M. Hauret, l'entrepreneur chargé des fouilles, a fait toutes réserves sur l'ori-
gine de ces objets. M. P. Paris a rappelé, à ce propos, qu'il est d'un usage
constant que, toutes les fois que des fouilles méthodiques, et par là même
inaccessibles au public, sont faites quelque part, des objets errants sont pré-
sentés aux collectionneurs comme en provenant. — Le Musée de la Porte de
Calhau a reçu, comme dons : de M. Constant jeune, dix galeries et grilles
de balcons et d'impostes, et un coffre-fort orné en fer repoussé, du
xvui e siècle, plusieurs appliques de serrures xv e et xvi e siècles, et des bar-
reaux de banquettes Empire en fer rond forgé, avec chapiteaux en bronze
ciselé; de M. le D r G. Lalanne, un diplôme de barbier -chirurgien, délivré à
Bordeaux en 1776, ainsi que l'herbier du titulaire; de M. Emile Gautier, un
portrait d'Andrieu, le célèbre graveur de médailles bordelais.
— A la Faculté des lettres, M. Bourciez continue cette année, dans son
cours public du mercredi, à quatre heures, ses études sur le folk-lore du
Sud-Ouest. M. Courteault étudie, dans sa conférence publique du mercredi,
à cinq heures, l'œuvre locale et régionale de l'Académie de Bordeaux au
xvm e siècle, et dans son cours public du jeudi, à cinq heures et demie,
le Château-Trompette et la place des Quinconces.
- La Facultéde droit a décerné des médailles de vermeil à MM. Brouillard
3o
f|38 ClIROMOt'E
et Harlé pour leurs thèses sur Les impositions extraordinaires sur le revenu
pendant la Révolution à Bordeaux et sur Les padouens en Bordelais.
— Le mardi 3 décembre, M. Lizerand, professeur au lycée de Sens, a
soutenu en Sorbonne sa thèse principale de doctorat es lettres sur un sujet
qui touche à l'histoire bordelaise : Clément V et Philippe le Bel.
— Sous les auspices du Comité girondin d'art public, M. P. Gourteault a
fait, le samedi 26 novembre, à l'Athénée, une conférence sur « Les portes
de Bordeaux ».
Le mercredi 3o novembre, M. Ghancogne, avocat à la Cour d'appel, a
prononcé, à la séance de rentrée des conférences du stage, un discours sur
« Le barreau de Bordeaux et le Parlement au xvi e siècle. »
Le mercredi 4 décembre, M. Alfred Leroux, archiviste honoraire de la
Haute-Vienne, a fait, à l'Union chrétienne des jeunes gens (rue du Temple),
une conférence sur « Bordeaux, ses monuments et son histoire, » dont la
conclusion a été publiée dans le journal la Gironde du lundi m décembre.
— M. Auguste Fritz, adjudant au 58 e d'infanterie, a généreusement offert
à la ville de Bordeaux, au nom de M. E. Evrard, ingénieur du génie mari-
time, six modèles en bronze et en fer de canons des xv, xvi", xvn\ xvui"
et xix e siècles, et vingt et un modèles de bateaux des xvii°, xvm e et xix c siècles.
Ces objets vont être exposés au musée de Carreire. Mais qui ira les y voir?
— M. Alfred Leroux, archiviste honoraire de la Haute-Vienne, a fait don
à la Bibliothèque de la Ville d'un lot de 48i livres et brochures, relatifs
surtout à l'histoire du Limousin.
— La première livraison pour igio du Bulletin archéologique du Comité
des travaux historiques contient une analyse du rapport adressé au Comité
par M. P. Gourteault sur les fouilles de Saint-Seurin (p. xxix-xxx) et l'admi-
rable discours de M. Babelon sur l'importance sociale de l'archéologie dans
une démocratie (p. xen-cx). Il faut aussi y signaler une importante étude
de M. Ch. Dangibeaud sur l'école de sculpture romane saintongeaise
(p. 22-/19). L'auteur croit que les églises du Bordelais doivent très peu à
l'influence proprement saintongeaise, que, par contre, la Saintonge a reçu
du Bordelais quelques types méridionaux d'ornements.
— A noter dans les Documents inédits sur le duc de Saint-Simon, publiés
par M. L. Delavaud dans le dernier volume des Archives historiques de Sain-
tonge et d' [unis (1909), une lettre (p. 436-437) de Taillasson, syndic de
l'hôpital de Blaye, à Saint-Simon (3o juillet 1 718), au sujet d'une cession,
faite par le duc à l'hôpital, d'une métairie, dite métairie des pauvres, située
dans un marais lui appartenant.
— Dans un roman d'une inspiration très haute et très sincère, Les
Ébauches, un écrivain bordelais, déjà connu par de beaux vers, Jean Balde
imagine que son héros s'éprend un moment de notre histoire locale : cette
velléité est une des « ébauches » que modèle son aine de vingt ans. Elle nous
vaut quelques pages, fermement écrites, sur l'histoire de Bordeaux. A noter
aussi un joli croquis des vieilles maisons du quartier Saint-Michel vers i84o,
« poussant leur file en grand désordre pour mieux regarder » la basilique
qui les domine, « peuple de masures attaché à sa robe ».
BIBLIOGRAPHIE
Fleury Vindry, Les Parlementaires français au xvr siècle, tome
second (premier fascicule). Parlement de Bordeaux. Paris, Cham-
pion, 1910, in-8° de 102-xxxv pages.
M. F. Vindry est bien connu de tous ceux qui s'occupent du xvi c siècle.
H s'est imposé la tâche difficile et ingrate de nous donner des catalogues de
personnages, accompagnés de notes biographiques puisées aux documents.
On sent l'importance et l'utilité de ces travaux lorsqu'on sait combien les
identifications sont encore difficiles pour cette époque. La lacune était
grande; courageusement, M. V. a entrepris de la combler. Il faut le féli-
citer de son courage et le remercier de son excellente initiative.
Après le Dictionnaire de V État-major français, après les Ambassadeurs
français permanents, M. V. s'est attaqué aux membres des Parlements.
En 1909, il publiait les listes de ceux d'Aix, Grenoble, Dijon, Chambéry et
Dombes; en 1910, celles de Rouen, Rennes et Turin, précédées d'une réim-
pression de celle d'Aix, rendue nécessaire par l'apparition d'une Chronologie
des cours souveraines de Provence, due à la Société d'Histoire de Provence et
postérieure au premier travail de M. Vindry. Cette même année 1910 nous
apporte un nouveau fascicule, consacré tout entier au Parlement de Bordeaux.
Le labeur est énorme : ce catalogue ne comprend pas moins de 396 nu-
méros, sans compter un supplément de notes extraites des registres baptismaux
de Saint-André entre i56o et 1610. En dehors de ces registres, conservés au
greffe du tribunal civil et dont il souhaite avec raison qu'un des deux
exemplaires soit déposé aux Archives municipales, M. V. a vu, à Bordeaux
seulement, les registres secrets (collection Labat de Savignacj à la Biblio-
thèque de la Ville, les provisions et les arrêts aux Archives départementales,
les actes d'état-civil, de l'origine à iG5o, à l'Hôtel-de-Ville. A-t-il tout vu?
A-t-il bien vu tout ce qu'il a vu ? Je me permets de lui signaler, aux Archives
municipales, le registre du clerc de ville, si précieux pour le xvi c siècle.
11 y eût trouvé des précisions intéressantes : Daniel de Ferreau [277J mourut,
d'après Gruseau, avant le 16 mai i5q 1 ; le registre dit: « le vendredy 1" fé-
vrier 1 5§i ». Le clerc de ville confirme parfois Cruseau; parfois il est en
désaccord avec lui : par exemple, pour Gratien du Roy [3i6], que Cruseau
fait mourir le 23 novembre 1092, et dont le registre place la mort le 10 du
même mois. Pour le décès de Florent de Nort [91], M. V. le place avant
le 25 septembre i585, sans référence, d'ailleurs; le clerc de ville dit : « le 5
février 1092 ».
J'ai été un peu plus surpris que M. V. n'ait pas songé à utiliser la liste
déjà dressée, pour la période i5i5-i547, dans un ouvrage qui est un
44o BIBLIOGRAPHIE
« usuel » du xvi c siècle: le Catalogue des actes de François I" (t. IX, p. 1 65
et suiv.). Il y aurait trouvé le premier président Jean de Selve [2] cité dès le
13 mars i5i5. Il y aurait appris que Guillaume Le Comte [27] fut nommé
procureur général en juin 1627 (t. VI, n° 19267), Geoffroy de Lachassaigne
[i4] quatrième président le 6 octobre i542 (Arch. dép., B 3i, f° 179 r°; cf.
Catalogue, t. IV, n° 12778), Pierre de Boucher [i58] conseiller le 12 juin 1527
(Bibl. nat., ms. fr. 55o2, f° 87; cf. Catalogue, t. VI, n° 19213); que Charles
de La Guane [2G8J (et non Charles Lagane) fut nommé conseiller lai le
22 novembre i543 (t. IV, n° i345i), que le même jour le roi expédia
des lettres de jussion pour sa réception, « nonobstant qu'il soit clerc »
(n c i3452) et des lettres de dispense, « pour l'argent par luy baillé et preste
au Roy » (n° r 3453). Ces trois documents sont aux Archives départemen-
tales de la Gironde, B 3 1 , f os 377 v°-37g v°. Il y a quelques désaccords entre la
liste du Catalogue et celle de M. V. pour les dates. Le Catalogue donne, pour
la nomination de Clément Saulnier le 6 décembre i523 (t. I, n° 1939). M. V.
donne [200] le 26 décembre. C'est M. V. qui a raison. Par contre, M. V.
donne, pour les provisions de François de Lage, premier président [4] le
5 juin i545 et pour la réception le 3o août. Il a tort: les provisions sont
datées de Mortagne, 1" juin i545, et l'enregistrement du 3i août (Arch.
dép., B 32, f° 82 r°; cf. Catalogue, t. IV, n° i44"2). Jacques de Minuti [12] fut
nommé premier président au Parlement de Toulouse le 28 mai i525 (Cata-
logue, t. V, n° i8352)et non le 21 juillet, comme l'a imprimé M. Vindry. Jean
de Mabrun fut nommé conseiller le 11 (Arch. dép., B 3i, f° 246; cf. Catalogue,
t. IV, n° 12976) et non le 10 avril i543 (p. 25, n° 25i); Louis Chapelier le 5
(Arch. dép., B3i, f°83 r°; cf. Catalogue, t. IV, n° 11576), et non le 1 5 juillet i54o
(p. 21, n° 192). Pour la période postérieure à la mort de François I er , Fran-
çois de Nesmond [3i5] prêta serment le i4 mai i568, et non le 6. Ces vérifi-
cations, faites sur les documents, montrent que le dépouillement très délicat
et très minutieux auquel s'est livré M. V., n'est ni toujours complet, ni
toujours exact.
L'auteur a repris le travail que le regretté Dast de Boisville avait ébauché.
Il reproche à son devancier, un peu rudement, mais avec raison, d'être resté
imparfait. Dast a souvent confondu — trois fois sur quatre, affirme M. V.,
— la date de provision avec celle du serment, « faute d'avoir, sans doute,
pris la peine de lire jusqu'au bout les lettres de provision » (p. 4)- C'est
parfait: mais je lis, page 3a, n 34o, que l'oflice laïc de François Grimard
fut créé. Or, le registre porte qu'il était vacant « par la privation qu'en a esté
faicte par arrest de lad. cour de Parlement sur M e Jehan Dupont, pour estre
de la nouvelle prétendue religion» (Arch. dép., B 38, f° 137 r°). M. V.
connaît la suspension de Dupont et sa cause (cf. p. 95, n° 265), mais il a
négligé de lire la note qui suit l'enregistrement des provisions de Grimard.
Je comprends, dans une certaine mesure, sa sévérité pour Dast, dont la
liste est incomplète ^il y manque cinq noms, sur 389). Mais le travail de son
devancier lui a pourtant bien facilité sa tache; et pour soixante-douze noms,
il se borne à reproduire les dates données par Dast, en les accompagnant
parfois d'un point d'interrogation. Ces noms sont ceux des conseillers du
débul du siècle, les plus difficiles à identifier. M. V. n'a rien trouvé sur eux
dans les documents qu'il a dépouillés. Dast en avait vu d'autres les minutes
BIBLIOGRAPHIE l\ '\ I
de notaires, par exemple. Si M. V. a été effrayé par la longueur de ce
dépouillement, pourquoi n'a-t-il pas accepté, comme on le lui a offert, de
compulser les dossiers réunis par Dast? Il y eût peut-être trouvé la justifica-
tion de ces dates, qu'il a simplement reproduites; il en eût pu contrôler les
références, et nous aurions profité de cette critique, qu'il était capable de
faire sans complaisance. Son travail reste, sur ce point, imparfait, et c'est
regrettable.
Dans sa préface, M. V. annonce qu'il a dépouillé, aux Archives dépar-
tementales de la Gironde, les lettres de provision des officiers de la
Cour dans les séries E et C, et huit cents liasses d'arrêts dans la série G. À
l'explication des abréviations, il range les arrêts dans la série B. Ceci est plus
exact; mais dans tout le volume, les lettres de provision sont indiquées
comme extraites de la série E. L'inadvertance est singulière. M. V.
ignorerait-il que les provisions sont dans les registres de la série B? De plus,
ces registres portent, pour le xvi e siècle, les n os 39, 3o, 3o bis, 3i... \i. J3,.
46, 49- Pourquoi M. V. a-t-il éprouvé le besoin d'inventer une série
continue, qui lui fait créer un registre \i [3i 7J, appeler 43 le \Q [3i 4, 33a,
335] et 44 le 4[) [3n|? J'ai peur un peu que ces vues personnelles sur le
classement de nos Archives départementales ne « figent » pas du tout « le
sourire ambigu» sur les «lèvres sceptiques», même de ceux qui n'ont jamais
appris la paléographie sous MM. Me ver et Giry, lesquels, d'ailleurs, si je ne
m'abuse, enseignaient l'un les langues romanes, l'autre la diplomatique.
Passons aux noms des conseillers. J'ai été fort surpris de trouver défiguré
celui d'un des plus illustres parlementaires bordelais : Arnaud de Ferron
est appelé (p. 17 et 70) Arnoul le Ferron. C'est la forme vicieuse qu'on lui
donnait jadis. Mais M. V. sait certainement, pour avoir compulsé les
huit cents liasses d'arrêts de la série B, qu'il signait de Ferron ou Ferron 1 .
Il n'est plus permis de ne pas imprimer correctement le nom de l'auteur du
Commentaire sur la coutume et du continuateur de Paul-Emile. Pourquoi
appeler Beaunom (p. 17 et 69) le conseiller Pierre de Beaune (Arch. dép.,
B 3o bis, f° i4i v )? Pourquoi prénommer (p. i4) Balthasar le conseiller
Tessier, qui est, du reste, appelé plus exactement Barthélémy à la page 56?
Dast, ici plus rigoureux, l'avait prénommé Bertholmé, sans doute d'après
un document. Pourquoi imprimer (p. i5 et 5g) Yberrola, alors que les deux
arrêts cités par M. V. lui-même portent très lisiblement Ybarrola, qui est,
du reste, la forme toujours usitée? Faute d'impression, dira-t-on. Peut-être,
mais il y en a d'autres, auxquelles des érudits bordelais seront sensibles 2 .
La correction des épreuves, dans des travaux de ce genre, doit être particu-
lièrement scrupuleuse.
1. Pour la signature de Ferron, voir les arrêts, non signalés par M. \ '., des
16 avril i553 (B 61), 20 juillet i553 (B Ci), U avril i554(B84), 12 mai i554(B 7 2),
23 juillet i554 (B 70); pour la signature Ferron, voir l'arrêt du 3o mai iôo'i (B 72).
2. P. 37, n° 1, lire: Saint- Jean-de-Côle, au lieu de Saint-Jeana" Ecole ; p. ko, n° ik,
lire : Javerlkac, au lieu de Jaurillac; p. 'h, n" 17 et 46, n° 39, lire : Hoaillan, au lieu
de Rouillan;?. 48, n* 45, lire : Salles, au lieu de Selles; p. 91, n' 230, lire: Javerthac,
au lieu de Gévrilhac; p. g3, n* 254, lire : Apesteguy, au lieu de Apestegny et Rusteguy
au lieu de Postegny (même corr. p. g3, n* 25G; p. 98, n° a83; p. 99, n" 286; p. ix,
lignes 2i, 26, 28, 3o, 3i). On trouve aussi Goujfreteau. Talance, Snint-Maxent. M. de
Saint-Saud est appelé deux fois (p. 129) de Saint-Sand.
\>\> BIBLIOGRAPHIE
Le livre de M. V. contient (p. 6i-04) une «exécution» en règle de La
Boétie et de M. le D r Armaingaud. C'est de l'ironie : ce n'est pas celle de
Montaigne ni de M. Barckhausen. La légèreté du jugement — je parle de
celui qui est porté sur La Boétie — est amplement compensée par la lour-
deur de la forme. C'est là, du reste, un hors-d'œuvre. On aimerait mieux
des renseignements plus précis sur les magistrats humanistes moins connus.
Mais, sur ce point, la bibliographie de M. V. est insuffisante. Il cite,
à propos de Ferron, le travail de M. Peyrecave et il ignore la notice de
M. Dezeimeris en tête de son édition des Remarques de La Boétie sur le
traité intitulé 'Epomxôç. Il ignore aussi le Discours de notre maître bordelais
en xvi° siècle. Décfdément ce travail, à bien des égards estimable, eût gagné
à être moins hâtif l .
Paul COURTEAULT.
Pierre Harlé, Les Padouens du Bordelais, élude historique. Bor-
deaux, Gadoret, 1910, in-8° de \i-23q pages.
Cet ouvrage, consacré à l'histoire et au régime des communaux de notre
région, surtout depuis le commencement du xvc siècle jusqu'à la Révolu-
tion, intéresse à la fois l'histoire générale des communaux, l'histoire du
droit local et l'histoire économique du Bordelais. — Le moto padouen », que
l'on rattache à patere, était fort usité dans notre région, ainsi que dans une
partie du Sud-Ouest; il signifiait d'abord toute chose de libre usage, ouverte
à tous; mais le padouen essentiel étant le pacage, on en arriva à identifier
pacage et padouen. Cependant le sens primitif de bien affecté à l'usage
public se conserva à Bordeaux où, jusqu'à la fin du xvm e siècle, le mot
padouens désigna les rues, places, quais, etc. — L'étendue et le régime des
padouens variaient suivant les diverses régions du pays bordelais, terres
cultivées, marais et landes. Les paysans, qui tiraient de grandes ressources
de leurs padouens, y attachaient une grande importance, ainsi que le prouve
la quantité des mémoires et enquêtes sur ce sujet contenus dans la corres-
pondance des intendants.
Après avoir indiqué l'intérêt de la question et recherché sommairement
l'origine des padouens, M. H. étudie successivement la propriété des
padouens (et c'est la partie la plus importante), la jouissance, l'aliénation et
la mise en valeur des padouens.
Pendant longtemps, les paysans ne furent que de simples usagers ; plus
tard, certaines communautés d'habitants devinrent propriétaires des
padouens dont elles jouissaient ; mais la très grande majorité des padouens
resta la propriété des seigneurs. Cette propriété des seigneurs n'était guère
contestée s'ils respectaient les droits d'usage des habitants; les seigneurs
pouvaient accenser des padouens, à la condition de laisser aux habitants la
quantité de terrain nécessaire pour leurs usages. Mais souvent, en fait, le
droit de propriété des seigneurs fut réduit à un titre presque nominal, par
suite de L'absorption totale de l'utilité des padouens par les usagers. Cepen-
1. L'absence d'index rend ce livre de main bien pénible à manier.
RIBF.IOGRAPHIE '\'\?>
dant les droits des seigneurs restèrent beaucoup plus absolus dans les régions
où la redevance due au seigneur par les usagers était payée par tête de
bétail pacageant, et non par feu, c'est-à-dire dans la partie landaise du Bor-
delais, et M. H. en donne les raisons.
Si, le plus souvent, les padouens étaient la propriété des seigneurs, il
arrivait cependant parfois que les communautés d'habitants en avaient
acquis la propriété, soit en vertu d'un contrat avec le seigneur, soit par
possession immémoriale. C'est dans les pays de marais que l'on voit des
communautés propriétaires en vertu d'un contrat avec le seigneur, et ceci
s'explique. Lorsque, en effet, le seigneur était propriétaire, il conservait le
droit d'accenser, par des concessions individuelles, des portions de padouens,
et d'augmenter ainsi le nombre des tenures relevant de lui. Or, ces
accensements individuels étaient difficiles dans les pays de marais, où le sol
ne pouvait être mis en valeur que par un dessèchement d'ensemble. Aussi,
pour en tirer parti, le seigneur concédait ses padouens à tous les habi-
tants à la fois : ceux-ci, après entente, défrichaient le marais et devaient
se partager les terres ainsi conquises, qui se transformeraient en tenures.
Mais le partage pouvait tarder beaucoup ; il y eut ainsi des padouens qui
ne furent jamais partagés, et la propriété en fut acquise aux habitants. —
Enfin, au xvu e siècle, apparaissent les cantonnements, qui font aussi
acquérir la propriété par les habitants.
11 y a, en outre, des cas dans lesquels les habitants sont devenus pro-
priétaires par possession immémoriale. 11 existe, en effet, au xvni e siècle,
des padouens sur lesquels les seigneurs n'ont plus aucun droit et dont
les habitants sont reconnus propriétaires, en l'absence complète de titre.
La principale raison de cette acquisition de la propriété par les habitants
se trouve dans l'idée que ceux-ci se font de leurs droits de jouissance :
ils considèrent que les padouens leur sont réservés, et l'exercice de leur
droit d'usage absorbant toute l'utilité des padouens, ils agissent en fait
comme des propriétaires. Si, après une longue inaction, le seigneur veut
accenser, les habitants lui contestent le droit de diminuer la superficie
du terrain dont ils sont usagers. Cette dépossession de fait entraine peu
à peu la disparition du droit de propriété du seigneur. C'est ce qui se
produit dans les pays de marais et la situation spéciale de ces padouens
explique cette transformation. — Bien entendu, l'attribution des padouens
à la communauté ne pouvait se faire que lorsque ceux-ci étaient affectés
à l'usage de tous les individus qui la composaient. Il en était tout autre-
ment des padouens de quartiers, et M. H. indique l'origine de ces
padouens, ainsi que leur situation juridique spéciale II montre enfin la
situation exceptionnelle du padouen alleu de Biscarrosse. — M. II. termine
son étude de la propriété des padouens par l'examen de la condition
spéciale des padouens des villes et de leur banlieue.
M. H. étudie ensuite la jouissance des padouens : d'abord la jouissance
active, puis la jouissance passive, c'est-à-dire les taxes de padouentage.
Les padouens, d'abord communs à toute la seigneurie, eurent une ten-
dance à se spécialiser au profit des paroisses. Le droit de padouentage,
payé pour la jouissance des padouens et pour l'exercice duquel l'unité était,
sauf dans la région landaise, le feu vif, avait un caractère réel très marqué ;
[\f\f\ BIBLIOGRAPHIE
mais les explications de M. H. sur ce point, manquent un peu de pré-
cision. — Les modes de jouissance des padouens étaient variables : tantôt
les habitants en jouissaient en commun, tantôt il y avait des partages de
jouissance, tantôt enfin les communautés propriétaires donnaient leurs
padouens à ferme. La jouissance commune était réglementée par le sei-
gneur ou par les habitants devenus propriétaires, et ici M. H. analyse
les dispositions des statuts de Saint-Loubès, qui montrent une administra-
tion fortement constituée et les compare aux clauses du « concordat »
passé entre les habitants de Soussans au sujet de leurs communs.
Une dernière partie de l'ouvrage est consacrée à l'aliénation et à la mise
en valeur des padouens, et spécialement aux défrichements. M. H... montre
que les petits défrichements ont eu une importance beaucoup plus consi-
dérable que les grandes entreprises des xvu e et xvni e siècles. Il constate la
diminution progressive des padouens et étudie brièvement la question de
leur partage.
On n'avait pas encore consacré de travail spécial aux padouens du Bor
délais; de là l'intérêt de l'ouvrage de M. H. et son originalité. Sans doute,
M. H. n'a pas suffisamment indiqué qu'en somme les communaux du
Bordelais étaient soumis à un régime qui ne se différenciait guère de celui
des autres régions de la France; mais cette conclusion ressort de son travail.
Il l'aurait mieux mise en relief s'il avait exposé moins brièvement les théories
générales sur les communaux, d'après les ouvrages de nos anciens juris-
consultes ; il s'en est trop tenu à l'examen des documents relatifs à notre
région. Mais, en ce qui concerne l'étude spéciale des padouens du Bordelais,
le travail, fait avec beaucoup de conscience, mérite d'être loué. Il est fait à
peu près uniquement avec des pièces d'archives : les très nombreux
documents sur cette question, qui avait une grande importance pratique,
sont classés et utilisés avec méthode; les références sont nombreuses et les
textes plus particulièrement intéressants sont reproduits intégralement,
soit dans le corps de l'ouvrage, soit en appendice. C'est un travail qui sera
utile à consulter pour tous ceux qui s'occuperont désormais de l'histoire
des communaux. M. H. a montré qu'il avait le goût de l'histoire locale en
même temps que l'aptitude aux recherches historiques.
A. Ferhadou.
Pierre Meller, Liste des membres de la Cour des Aides de Guienne
(Extrait du tome XLIV des Archives historiques de la Gironde). Bor-
deaux, 1910, in-4° de 19 pages.
Il faut remercier tout d'abord M. Meller d'avoir pensé à nous donner une
liste des membres delà Cour des Aides de Guienne. Ce travail n'avait jamais
été essayé jusqu'à ce jour, peut-être à cause de la difficulté que présentait
sa réalisation. Le fonds de la Cour des Aides, conservé aux Archives de la
Gironde, est en effet très restreint: quelques registres d'enregistrement d'édits
royaux, où l'on constate de nombreuses lacunes, quelques liasses d'arrêts,
rien de plus n'a été conservé. M. Meller possède de nombreux dossiers sur
les grandes familles du Bordelais ; aussi a-t-il pu dresser cette liste, dont la
BIBLIOGRAPHIE !\!\5
confection eût été particulièrement ingrate pour tout autre. Si les dates
données par l'auteur n'ont pas toute la précision voulue, il faut cependant
reconnaître que cette liste pourra être consultée très utilement en atten-
dant un travail définitif.
Nous regrettons que, dans son tirage à part, M. Meller n'ait pas cru devoir
donner quelques développements aux renseignements qu'il fournit sur la
Cour des Aides. Il aurait pu citer, par exemple, le séjour de cette cour à
Saintes, en 1647, et ajouter quelques indications, qu'il était facile de réunir,
sur ses nombreuses pérégrinations. Relevons à ce sujet une inexactitude à
propos de Libourne : la Cour des Aides n'y fut rétablie qu'en i654, le 27 avril,
et non en i65a.
Peut-être eùt-il été préférable de disposer les dates sur deux colonnes en
indiquant sur l'une la date des lettres de provision et sur l'autre la date de
la mention la plus ancienne du titulaire d'une charge. Un simple coup
d'œil aurait permis au chercheur de reconnaître la nature du renseigne-
ment qui lui était donné.
G. D.-D.
Pierre Meller, Notes pour servir à l'histoire de la famille de Pontac.
Tarbes, impr. Croharé, 1911, in-8° de 24 pages.
Le titre de cette brochure l'indique assez, M. Meller n'a pas eu la préten-
tion de renfermer en si peu de pages toute l'histoire de la famille de
Pontac. Ses prétentions sont plus modestes, il a simplement voulu aider
celui qui consacrera à cette famille bordelaise une étude définitive. La
famille de Pontac occupe dans l'histoire de la Guienne une place trop
prépondérante pour que l'œuvre de M. Meller passe inaperçue, malgré son
caractère provisoire. Aussi, quel que soit notre désir d'être bref, nous allons
présenter ce travail à nos lecteurs.
O'Gilvy est de tous les auteurs qui se soient étendus sur la généalogie de
la famille de Pontac, le dernier en date avant M. Meller. Il n'est donc pas
sans intérêt de comparer les études de ces deux auteurs.
Le nouveau travail, en ses deux dernières parties surtout, est bien
supérieure son devancier. Une grave omission existait dans la généalogie
d'O'Gilvy pour la branche de Monplaisir, M. Meller a comblé fort heureu-
sement cette lacune et beaucoup d'autres. Il a, de plus, consacré à la
branche de La Tour, à peine indiquée dans le Nobiliaire de Guienne et
Gascogne, trois bons articles.
Malheureusement, l'œuvre du nouveau généalogiste n'est pas en tous
points irréprochable. Trompé par une analyse défectueuse, il déforme le
nom de Catherine Leclerc, femme légitime de Louis de Pontac, et confond
cette personne vertueuse avec une femme qui aurait été peu digne des
préoccupations de ce même Louis de Pontac.
D'autres erreurs plus graves et moins excusables viennent encore déparer
ce bon travail. O'Gilvy avait assuré justement que Thomas de Pontac était
fils d'Arnaud et père du grand évêque de Bazas; il avait également établi
l'existence de deux Etienne. M. Meller a contredit à tort son devancier. Un
examen plus approfondi lui eût évité toutes ces erreurs.
446 BIBLIOGRAPHIE
En pratique, nous devons toujours faire état des assertions de nos contra-
dicteurs. Il y a quelquefois des contradictions plus apparentes que réelles;
d'autres fois, au contraire, ces divergences s'accentuent et s'il nous arrive
de réfuter victorieusement, preuves en mains, des erreurs accréditées, il
advient aussi, et bien souvent, que nous sommes forcés de corriger nos
propres erreurs avant de les avoir mises à jour.
Si M. Meller avait fait un travail plus complet sur la famille de Pontac,
il aurait sûrement redressé lui-même les erreurs qu'il a commises. C'est là
une excuse que nous admettons d'autant plus volontiers que nous en
connaissons davantage le bien-fondé.
Jean Dubois.
Une revue illustrée de Berlin, Die Welt auf Reisen (Le monde en voyage),
vient de publier (n° i3 de 1910) un très long article sur Bordeaux, ses mo-
numents et ses promenades. L'auteur est M. Alfred Conrad, pasteur de
l'église Scandinave allemande de notre ville. — Qu'il nous permette, après
lui avoir adressé nos remerciements, de relever ici quelques inadvertances,
quelques erreurs même, qui déparent légèrement sa prose. Ainsi, Tourny
était intendant de la généralité de Guyenne et non pas seulement de la
ville de Bordeaux. Saint-Seurin n'est pas une église tout entière romane,
puisque les parties intermédiaires entre le portail et le cbœur sont gothi-
ques. Sa crypte est plus vraisemblablement du x e siècle que du xi c siècle. Le
pont à transbordeur est appelé Haengebruche, ce qui pour le lecteur désigne
simplement un pont suspendu, si l'on ne prend soin d'ajouter que ce pont
sera mobile. L'ancien palais archiépiscopal de la rue Vital-Caries est devenu
l'hôtel particulier du préfet de la Gironde, mais non la préfecture. Il est
peut-être exagéré de dire que Bordeaux compte plus de cinquante églises,
même si l'on ajoute aux dix-huit églises paroissiales les moindres chapelles
conventuelles. — S'il était légitime de demander à l'auteur autre chose que
ce qu'il a voulu faire, nous regretterions qu'il n'ait rien dit des institutions
de tout genre qui donnent à Bordeaux l'importance d'un chef-lieu régional
de premier rang. Mais M. Conrad s'est borné à décrire la ville de pierre
qu'il connaît et à traduire les impressions qu'il en a tirées. Il s'est acquitté
de sa tâche avec un esprit de justice et de bienveillance que nous recon-
naissons volontiers.
A. L.
table des matières
Pages.
àimel (Henry). Le poids public à Bordeaux et ses anciennes cor-
porations 76, 180
— Questions et Réponses 288
Atmen (Henry). — Questions et Réponses 65
Brouillard (R.). — Fouilles au cimetière de Saint-Seurin en 1791. . 63
— Vieux papiers bordelais. — D r Jean Barraud (Bibliographie). . j'j3
— Les antiquités de Bordeaux pendant la Révolution. — Un projet
de buste à Tourny en 1792 43 1
Brutails (J.-A.). — La chapelle du château de Génissac 5g
— « Marian» 62
— La chaire de l'hôpital de La Réole 64
— Barbezieux et Saint-Seurin de Bordeaux . 73
— L'obligation à la résidence et la questalité 128
— Les églises à chevet tréflé et les églises quadrilobées en Gironde
et dans le Sud-Ouest 211
— San Millian de la Cogolla et Saint-Emilion. 287
— Le vignoble de Gaillac depuis ses origines jusqu'à nos jours
(L'emploi de ses vins à Bordeaux). — Jean Riol (Bibliographie). 291
— « Locus » 3(»i
Céleste (R.). — Inventaire sommaire des Archives municipales. Pé-
riode révolutionnaire (1789-an VIII). — Ducauhnès-Duval (G.)
(Bibliographie) i4o
Caillet(L.). — Un document de i46i sur la construction des châteaux
de Bordeaux 36 1
Caraman (P.). — La disette des grains et les émeutes populaires en 1770,
dans la généralité de Bordeaux 297
— La rue de la Vache, à Bordeaux 363
Chauliac (A..). — L'étude du grec dans une abbaye gasconne au
xn c siècle i3o
Gourteault (Henry). — Trois épisodes de la vie bordelaise aux xv e
et xvi e siècles 220
Gourteault (Paul). — Le mur de ville du xiv c siècle entre la place
d'Aquitaine et la place des Capucins ~>-
— État-civil des familles bordelaises avant la Révolution. Mariages.
— Pierre Meller (Bibliographie) i4o
— En Benauge. De Bordeaux à Cadillac et Sainte-Croix-du-Mont.
S. Trébucq (Bibliographie) i44
— A propos de l'inscription du Collège de Guyenne 286
— Gustave Flaubert à Bordeaux 357
— Certificats de bonne vie et mœurs délivrés à Lacombe 363
— Le rôle du Château-Trompette dans l'histoire de Bordeaux. . . 3g8
— Les Parlementaires français au xvi c siècle : Parlement de Bor-
deaux. — Fleury N "in dry (Bibliographie). 13g
— Chronique 66, 135,217, 289,365, 434
— Questions et Réponses 433
Dubois (Jean). — Notes pour servir à l'histoire de la famille de Pontac.
— Pierre Meller (Bibliographie) 445
Dubourg. — Questions et Réponses i34
/,/|8 TAULE DES MATIERES
Pages.
Ducauisivès-Duval (G.). — Notes sur les comètes 60
— Une erreur des calendriers républicains bordelais . ...... i3i
— Histoire d'une famille bourgeoise du xvi e au xx e siècle. —
Abbé Albert Gaillard (BibliographieJ i4i
— La démolition de la tour de Gassies 287
— La délimitation du « Bordelais » au début du xix e siècle. —
D r Georges Martin f BibliographieJ ag5
— La formation de l'arrondissement de La Réole 36a
— Liste des membres de la Cour des Aides de Guienne. — Pierre
Meller f BibliographieJ 444
Durodié (D r ). — Un cas de dissimulation de sexe pendant plus de
cinquante ans 286
Ferradou (A.). — Les padouens du Bordelais, étude historique. —
Pierre Harlé (BibliographieJ ... : 442
Gaillard (Albert). — Histoire de l'abbaye Sainte-Croix de Bordeaux.—
A. Chauliac (BibliographieJ i4a
Gébelin (François). — Le gouvernement du maréchal de Matignon
en Guyenne pendant les premières années du règne de
Henry IV (i58g-i594) 5, 97, 273, 33o, 4io
Harlé (Pierre). — Questions et Réponses . 433
Labadie (Ernest). — Un portrait de M me Tallien à identifier i32
— La topographie de Bordeaux à travers les siècles, ou catalogue
historique et descriptif des vues et plans généraux de la
ville de Bordeaux, des origines à la fin du xix e siècle (suite).
33, u4, ig5
Lasuen (J. de). — Un retable de Sainte-Croix au Musée de Bordeaux . 53
La Ville de Mirmont(H. de). — Jean Dorât et Élie Vinet 373
Leroux (Alfred). — Bordeaux et la Hanse teutonique au xv" siècle . . 387
— (BibliographieJ 446
Martin (D r Georges). — Études historiques sur la vinification. 87, 169, 261
Maupassant (Jean de). — Notes sur quelques navires envoyés par
A. Gradis en Amérique (1758-1761) 355
— Index bibliographique 69, 220, 368
Méaudre de Lapouyade. — Les premiers aéronautes bordelais (1783-
1799)- ...•••••. '45, 23a
Meller (Pierre). — Dictionnaire des familles françaises anciennes ou
notables à la fin du xix e siècle, t. VIII, Bus-Cas, — C. d'E. A.
(BibliographieJ i3g
Vigen (D r Ch.). — Questions et Réponses 65
Vovard (André). — Le capitaine de cavalerie Georges Johnston (1773-
i844 6l
— Questions et Réponses i34
— In épisode de la fin du paganisme. La correspondance d'Ausone
et de Paulin de Noie. — Pierre de Labriolle (BibliographieJ. i4i
Le capitaine au long cours Pierre Desse (1760- 1839) 2i3
— Souvenirs d'un médecin de Paris. — D r Poumiès de La Siboutie
(BibliographieJ 29'»
— Le contre-amiral Romain Duranteau (1763-1850) 320
Le Gérant: G. Ducaunnès-Duval.
Bordeaux. — Impr. G. Gounoiii.hoc. — G. Chapox directeur.
9-11, rue Guiraude, 9-11.
REVUE HISTORIQUE
DE BORDEAUX
ET DU
DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE
SUPPLEMENT
FAMILLES
Nécrologie. — M m ' Adolphe Dutemps du Gric, née Marie-Elisabeth du
Règne de Launaguet, s'est éteinte à Bordeaux le 7 décembre dernier. Née
en 1820, elle avait épousé M. Adolphe Dutemps du Gric, conservateur des
Eaux et Forêts, chevalier de la Légion d'honneur, dont: i° Georges; 1" Marie,
mariée à M. Galand de Longuerue, dont trois fils et une fille, mariée à
Joseph Labat. Elle était fille de Fortuné du Règne, baron de Launaguet,
mort en 1848 et de Félicité Esquirol; elle avait six frères et sœurs. L'un de
ses frères, Émilien du Règne (i8i5-i80o), sous-préfet de Cherbourg, eut de
son mariage avec M 11 * de Brossard d'Inval, un fils unique, Emile du Règne,
baron de Launaguet, ingénieur en chef des Télégraphes à Bordeaux, membre
de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, lieutenant
colonel du génie de réserve, si connu dans la société bordelaise par son
érudition et sa science.
La famille du Règne ou Durègne descend de Pierre Durègne, secrétaire
du Roi à la chancellerie du Parlement de Toulouse, vivant en 1716a Oloron
(Basses-Pyrénées). Son fils, François, fut élu capitoul en 1732; il est qualifié
seigneur baron de Launaguet en 17 18. Il eut plusieurs enfants dont:
i° Jean-Gabriel 11720-1792) baron de Launaguet, conseiller au Parlement
de Toulouse ^ 1 7 'i 7 ) , convoqué en 1789 à l'assemblée de la noblesse de
Toulouse; il n'eut pas d'enfant de son mariage avec Jeanne- Victoire de
Bourdeau; 2 Joseph-François, marié à Marie-Gabrielle Dauzas de l.afue,
en 1771, père de Fortuné (voir ci-dessus;; 3° Antoine Laurent, lieutenant au
régiment de Lamballe, puis capitaine, célibataire.
La famille du Règne s'est alliée aux familles de Mirande (16..), de
Grumençon (17..), Dutaut (1716), de Bourdeau d;.".',), Dauzas de Lafue
(1771), de Patras de Campaigno (1708), de Noyrit, de Wuremb (18..), de
H SUPPLEMEM
Pastre (18..), Galand de Longuerue (18..), de Brossard d'Inval (i85.), de
Peironnenc (18. .), Hoirie de la Rochetolay (18. .), de Joinville, etc.
Armes : D'argent à un arbre mouvant d'un étang, d'où naissent plusieurs
plantes aquatiques et au bord duquel sont deux rainettes croassantes, le tout
de sinople.
— Les obsèques de M. Charles Borde ont été célébrées le 20 décembre
dernier dans l'église Notre-Dame.
Marie-Eugène Borde, en famille Charles, naquit en i836 à Saint- Pierre
(Martinique), où sa famille occupait de temps immémorial et occupa,
jusqu'au jour où la ville fut ensevelie sous la cendre du Mont-Pelé, une
place considérable.
Après avoir fait ses études au lycée de Bordeaux, il revint à la Martinique
où il fonda avec son frère Jules (mort en 1878) la maison « J.et Ch. Borde ».
En 1875 il s'établit à Bordeaux et dirigea la succursale de cette importante
maison. Appelé par la confiance des électeurs consulaires à occuper un siège
au Tribunal de commerce, il y donna pendant huit années l'exemple de la
droiture la plus scrupuleuse et d'une inlassable activité.
En 18O0, il épousa Horlense Crassous de Médeuil (morte en 1899); onze
enfants naquirent de leur union, dont six seulement leur survivent.
Le i cr janvier 1903, il appela un de ses fils, déjà son collaborateur, à par-
tager la direction de ses importantes affaires, et signa avec lui un acte
d'association qui assurera la continuation de la maison « Ch. Borde et fils
jeune » pendant de longues années après le décès de son chef. Par cette sage
mesure, il se donna à lui-même la satisfaction de s'endormir avec l'assu-
rance que la tradition d'honneur et de probité qui furent la règle de toute
sa vie trouveraient dans son successeur un digne continuateur.
— M me Vlbert Peyrebère, née Albertine-Louise de Guilloutet, est décédée
le 21 décembre 1909 au château de Lubbon (Landes"). Elle laisse trois
enfants: Jacques, Joseph et Madeleine, mariée à Paul Bermond, décédé.
Elle était fille de Joseph- Louis de Cuilloutet, député des Landes, officier de
la Légion d'honneur, et de Marie-Caroline Eschassériaux, et avait pour frère
Louis-Camille de Cuilloutet, marié à Valentine Delard, dont deux filles.
La famille de Cuilloutet a fourni trois générations de mousquetaires du
Roi, deux chevaliers de Saint-Louis.
\umes : Écartelé : aux 1 et U d'azur, an lion d'or, armé et lampassé de
même; aux 2 et 3 de gueules, à l'êpée d'argent mise en pal sur le tout d'argent
à la croix alaisée de gueules, accostée en pointe de deux étoiles de même.
Devise : Mon Dieu, mon honneur et mon roi.
— Au mois de décembre 1909, est décédée, dans son hôtel à Bordeaux,
M me Jules Prom, née FabredeRieunègre. De son mariage avec M. Jules Prom
décédé il y a quelques années, elle ne laisse qu'une fille, mariée à M. Georges
Lecomte. M. Jules Prom était fils de Jean-Louis Prom, né à Boisezon (Tarn),
président du Comice agricole de Créon, maire de Saint-Caprais (i844),
chevalier de la Légion d'honneur, et d'Agathe Lefort. Il avait une sœur,
Anne-Agathe Prom, mariée en 1889 à Michel-Henri Buhan.
La famille Prom, originaire du Languedoc, se fixa à Bordeaux à la fin du
SUPPLEMENT III
xvin' siècle et y tint un rang des plus distingués dans le commerce et les
charges consulaires. In de ses membres a reçu en 1891 le titre papal de
marquis avec les armoiries suivantes : De gueules à un chevron d'or, accompagné
de trois étoiles d'argent, deux en chef et une en pointe.
La famille Fabre fut autorisée le 20 mars 1816 à ajouter à son nom celui
de: de Robert de Rieunègre. Elle s'est alliée aux familles de Guitard, Lemo-
theux, de Gastelnau d'Essenault, etc.
— Au mois de décembre dernier on a célébré dans l'église de Soussans,
en Médoc, les obsèques de M. Charles-Philippe-Antonin de Morin de
Senneville, ancien capitaine adjudant-major des zouaves pontificaux, fils de
M. de Morin de Senneville et d'Antoinette Félicité de Mangin; il avait
épousé le 28 avril 1874 Alice de Gastebois, fille d'Alexandre de Gaslebois et
de Pauline de Gelibert de Merlhiac, morte à Ghauvigny (Vienne) le 19 sep-
tembre 1888. De ce mariage sont nés: i° Suzanne, mariée à Pierre Dubos;
2 Pia. Antonin de Morin avait deux frères: i° Albert, commandant, marié
à M Ue d'Argence, dont Henri. 2 Armand, colonel, marié à M lle de Razillac,
dont Bernard et Geneviève et une sœur, Antoinette. Jérôme de Morin,
celui auquel remonte l'ascendance de cette famille, servait comme archer
en i453 et habitait le Mirebalais en Poitou ; il avait obtenu du Roi des lettres
de réhabilitation de noblesse qui furent confirmées en faveur d'un de ses
descendants le 22 mars 1599.
Pierre de Morin passa pendant la Révolution dans l'armée de Condé, dont
il fit toutes les campagnes; rentré en France en i8i5, il obtint le brevet de
colonel de cavalerie.
Le père du défunt, Charles-Félix de Morin de la Salle, épousa par contrat
du 18 mars i84o Louise- Antoinette-Félicité de Mangin, issue d'une très
ancienne famille auvergnate et dont le frère Armand de Mangin d'Her-
mantin, officier distingué, mourut, assassiné par les insurgés, pendant la
révolution de 1848. Arrivé à la barrière de Fontainebleau, avec le général de
Bréa, il fut saisi et transporté dans une maison, où on lui fit subir toutes
sortes de tortures. Déjà blessé, il succomba sous les coups de ces forcenés.
qui mutilèrent sa figure et lui coupèrent la première phalange du pouce
droit.
La famille de Morin s'est alliée aux familles de Roffignac, Augron de la
Tranchère, de Condé, de Fouquet, Boutet de la Bussière, de la Porte du
Teil, d'Argence, de Bazillac, etc.
Armes : Parti, contrejascé d'argent et d'azur de huit pièces.
— M. Charles de Loménie, ancien auditeur au Conseil d'État, membre du
Conseil d'administration de la Compagnie des tramways de Bordeaux, a
rendu le dernier soupir, à Paris, le 5 janvier dernier.
Il était fils de Louis de Loménie, membre de l'Académie française,
littérateur de grand talent, auteur de plusieurs ouvrages très appréciés; il
avait épousé une périgourdine, M"° de Yerneilh-Puyraseau, fille de Jules,
baron de Yerneilh-Puyraseau, un de nos archéologues les plus distingués, et
de Marie-Noémi de Marbotin-Sauviac.
Originaire du Limousin (son père était né à Sainte rieix), il devait appar-
IV SI PPl.EMEVT
tenir à la famille de Loménie de Brienne, de la même province, qui a produit
tant d'hommes remarquables. De bourgeoisie limousine, elle fut anoblie
en i55a, par la charge de secrétaire du Roi, avec Martial de Loménie, seigneur
de Versailles, qui prit part au massacre de la Saint-Barthélémy. Son fils,
Antoine de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clercs, fut chargé par Henri IV
de missions diplomatiques très importantes et mourut en i638. Henri-
Auguste de Loménie, fils d'Antoine, fut capitaine du château des Tuileries
en 1622 et envoyé en Angleterre par Louis XIII pour régler les articles de
mariage d'Henriette de France avec le Prince de Galles; il a laissé des
Mémoires intéressants publiés à Amsterdam en 1719.
Henri-Louis de Loménie, fils du précédent, fut nommé secrétaire d'État
en 1661; pour remplir consciencieusement sa tâche, il étudia chez les
étrangers la politique de leur gouvernement et fit des séjours ellane avait hérité de sa famille de cet élégant château
de Savignac, à Savignac-sur-1'Isle, en Libournais.
Sa fondation remonte au commencement du xiv e siècle, sur l'emplace-
ment d'une motte enveloppée d'un fossé circulaire.
Le monument dont la construction ressemble au château de la Brède, est
à peu près rond : ses murs sont flanqués de plusieurs échauguettes soute-
nues sur des contreforts et d'un donjon rond à mâchicoulis; ces construc-
tions donnent un cachet des plus gracieux au château, un des plus petits de
la féodalité régionale, qui domine la rivière de l'Isle.
— M. le D r Jean-Emile Chatard, né à Galgon (Gironde) le 12 novembre
i835, ancien premier interne des hôpitaux de Bordeaux, promotion de i858,
reçu docteur en médecine à la Faculté de Paris en 1862, ancien médecin
des hôpitaux de Bordeaux, de i863 à 1869, membre titulaire de la Société de
Médecine et Chirurgie de Bordeaux, est décédé à Bordeaux en son domicile
rue Vital-Caries, 9, le i5 février 1910.
Le D 1 Chatard a occupé à Bordeaux, comme médecin-praticien, une place
de premier ordre pendant près de quarante ans. Il représentait au plus haut
degré le type du médecin de famille. Essentiellement bon, généreux et
dévoué, il donnait ses soins à tous avec un égal dévouement. Sa grande
douceur et son extrême aménité lui attiraient bien vite la confiance et
l'affection de tous ceux qui se confiaient à ses soins. Aussi sa mort préma-
turée, eu égard à l'activité qu'il avait conservée jusqu'au dernier moment,
a-t-elle laissé à Bordeaux d'unanimes regrets, comme en témoignait la
foule immense de ses amis et clients qui se pressaient à ses funérailles pour
l'accompagner à sa dernière demeure.
— Le 2 mars, s'éteignait subitement dans sa propriété du Mérindor (Cha-
rente-Inférieure), à l'âge de soixante-dix ans, M. Alexandre Wachter, ancien
vice-consul de Russie à Bordeaux.
D'origine russe, M. Wachter vint de bonne heure en France. Il se trouvait
en 1870 au Havre, et s'engageait dans le 1" bataillon des tirailleurs havrais
où il servit avec honneur sous nos couleurs pendant toute la durée de la
campagne. Etabli ensuite à Bordeaux et devenu associé de la maison Eschc-
nauer et C ie jusqu'en 189/4, il obtenait, en 187^, sa naturalisation si fière-
ment achetée.
Malgré son amour pour la France. M. Wachter était resté russe de cœur,
et il accepta avec joie le poste de vice-consul de Russie au titre duquel il
obtint successivement la croix de chevalier de Sainte- Anne et celle d'officier
de Saint-Stanislas pour les services éminents et toujours désintéressés qu'il
avait rendus à son ancienne pairie. Il dut, à grand regret, se démettre de
ses fonctions à la suite de légères indispositions qui l'empêchaient de remplir
vis devoirs avec loul le zèle qu'il voulait y apporter.
SUPPLEMENT X I
Viticulteur et éleveur convaincu, M. Wachter avait su réaliser, dans ses
propriétés de Saintonge et de château Olivier, le type des exploitations
agricoles et aimait à se reposer au milieu de ces populations rurales qui
reportaient sur lui l'affection dont il les entourait.
Nous rendons hommage à la mémoire de ce gentilhomme accompli,
homme de cœur et d'une droiture parfaite, qui laisse d'unanimes regrets
auprès de tous ceux qui l'ont approché et en particulier des déshérités de
la fortune, qui ne faisaient jamais appel en vain à son inlassable charité.
— M me Nathaniel Johnston, née Princesse Marie Karadja, a succombé à la
suite d'une opération qui ne paraissait avoir aucune gravité; ses obsèques
ont été célébrées le 9 mars dernier, à Paris, dans l'église grecque de la rue
Bizet.
Elle avait épousé, le 16 février 1878, M. Nathaniel Johnston, ancien élève
de l'École polytechnique, ancien député de la Gironde (1869 et 1871), veuf
de M Ue Lucie Dassier.
La famille Johnston descend de William Johnston, ingénieur, fixé en
Irlande au xvn c siècle pour diriger des travaux publics. Son fils, William
Johnston, né à Armagh, en Irlande, s'établit à Bordeaux dans la première
moitié du xvm c siècle, s'associa avec Pierre Germé et fonda une importante
maison de commerce qui subsiste encore. De son mariage avec Suzanne
Weld, il eut entre autres enfants, Nathaniel Johnston. né en Irlande en
1743, qui succéda à son père dans la direction des affaires; il a laissé
dix enfants des deux mariages qu'il avait contractés avec Anne Stewart
(1769) et Suzanne Gledstanes (1782); l'aîné William Johnston, né le 7 mars
1770 à Bordeaux, eut trois enfants : i° Nathaniel; 2 M me Pierre- François
Guestier; 3° M me Georges-Alfred de'Luze.
Nathaniel Johnston (1 804-1870) donna une grande extension à la maison
de commerce et fut membre du Conseil général (i852), de la Chambre de
commerce, chevalier de la Légion d'honneur. De son mariage avec Charlotte-
Sophie Scott (i83o) il eut six enfants : i° William; 2" llarry, le chef actuel
de la maison Nath. Johnston et fils; 3" Arthur; \° Nathaniel, le mari de la
défunte; 5° M me Charles de Bethmann; 6° M mc Daniel Guestier, décédée.
Armes : D'argent au saufoir de sable, au chef de gueules, chargé de trois
coussinets d'or.
— La Revue historique vient de perdre un de ses membres dans la
personne d'Alfred Gros-Vignaud, mort le 3o mars dernier à Arcachon, où il
demeurait. Lecteur assidu de notre Revue, il en eût été un des collabora-
teurs si sa santé lui eût permis, dans ces derniers temps, de se livrer à
diverses recherches locales qu'il se proposait de faire.
Alfred Gros-Vignaud, issu d'une vieille famille bourgeoise de la Charente,
est né le 29 juin 1862, à Blanzac ou son père a exercé pendant longtemps
et avec la plus parfaite honorabilité le notariat, (le dernier, ami intime
d'Alfred de Vigny, dont le bien de campagne était voisin du sien, guidé par
cette amitié, donna le prénom d'Alfred à ce (ils unique, qui sut, toujours
et partout, se faire apprécier et estimer. Cœur généreux, caractère droit,
intelligence alerte, Alfred Gros-Vignaud laisse des regrets unanimes. Nous
\II SUPPLEMENT
adressons à sa veuve, que cette mort laisse dans une profonde solitude, nos
bien sincères condoléances.
— Le samedi 2 avril on a célébré, dans l'église Notre-Dame de Bordeaux,
les obsèques de M me Edouard Dudon, née Suzanne Brun. De son mariage
contracté le 20 avril 1873 avec M. Edmond Dudon elle laisse : i° Paul :
■2° Marguerite, mariée le 9 octobre 1898 à Edwin Exshavv; 3° Sophie; 4° Jeanne,
mariée à Francis Maugras.
La famille Dudon, une des plus illustres de la magistrature bordelaise,
est connue dans notre ville depuis le xvi° siècle. Bernard Dudon, collecteur
des finances royales, reçut des lettres de bourgeoisie le 19 décembre i643.
Son fils, Pierre-Biaise Dudon, seigneur d'Artigaux et de Treulon, avocat au
Parlement, fut élu jurât de Bordeaux, mourut le 7 juin 1 710 dans sa maison
de la rue des Trois-Conils et fut enseveli dans l'église Saint-Bemi.
Pierre Dudon, écuyer, baron de Boynet, fils de Pierre-Biaise, fut nommé
conseiller au Parlement le 21 juin 1698, puis avocat-général le 1" octobre
1702. «Doué d'une grande science judiciaire et de merveilleuses qualités de
cœur, » il obtint, grâce aux services qu'il avait rendus au Boi dans ses
fonctions de ministère public, l'érection en baronnie, de la terre de Boynet,
par lettres patentes en 1721.
Pierre- Jules Dudon, son fils, baron de Boynet et de Vesis, succéda à son
père dans la charge d'avocat général au Parlement de Bordeaux qu'il exerça
jusqu'en 1764; il fut nommé procureur général par provisions du 21 juillet
de cette même année. Prévenu de conspiration, il fut traduit devant le
tribunal révolutionnaire et condamné le 18 janvier 1794 à être emprisonné
jusqu'à la paix. Membre de l'Académie depuis le i5 mars 1760, il cultivait la
poésie et les lettres.
Son fils, Jean- Baptiste- Jules, fidèle aux habitudes de sa maison, fut
nommé avocat général en 1771, et procureur général en 1783. « Convaincu
de n'avoir donné aucune preuve de son amour pour la liberté, » il mourut
sur l'échafaud le 24 novembre 1793. Son frère Pierre Dudon, né en 1765,
entra de bonne heure au service du Boi, fit partie de l'émigration et, revenu en
France en i8i3, fut nommé chef d'escadron et chevalier de Saint-Louis.
Celait le grand père de M. Edouard Dudon, le mari de la défunte.
La famille Dudon s'est alliée aux maisons de Lanevère (1693), de Laage,
Desnanots (1747), de Montaut (1780), de Marbotin (1776), de Latour (1807,).
Vayssière de Saint-Martin (1871). de Majance de Camiran (18G0), de
L'Estourbeillon (1892).
\ii\ii;s : I )'or au lion de sinople ; coupé d'azur à l'ancre d'argent, accostée en chef
île deux éloiles et chargée d'une foi surmontée d'un coeur ailé, le tout d'argent.
— M. Arthur Bourges, né à Bordeaux en i845, fit ses études à La Sauve,
à la pension Bouffartigue. Après un séjour en Scandinavie, il entra très
jeune dans la maison de bois du Nord fondée par son frère, et lui donna
après la guerre une si grande impulsion qu'elle demeura une des premières
de la place. En 1898, il se retira des affaires pour prendre un repos bien
gagné. Doué d'une très grande bon lé. très affable et des plus serviables, il
occupa entre temps de hautes fonctions honorifiques, comme membre de
SUPPLÉMENT XIII
la Chambre de commerce pendant vingt-deux ans. et comme Administra-
teur de la Banque de France et autres sociétés commerciales et philanthro-
piques. Il n'eut garde d'oublier les arts et surtout la peinture. 11 était du
reste un des membres du Comité des Amis des Arts depuis près de vingt ans.
Sa vive intelligence, son esprit droit, très caustique et plein d'à propos, lui
valurent de grandes et fortes amitiés. Il laisse une belle famille, dont deux
fils qui ne peuvent que suivre les traces de leur regretté père, et être utiles,
comme lui, à leur belle cité.
Mariages. — Le mercredi 6 avril a été célébré dans l'église de Casseuil le
mariage de Raymond Bigot, vicomte de Morogues, avec M lle Marie-Antoi-
nette de Soyres, fille de Francis de Soyres, décédé, et de Thérèse d'Arlot de
Saint-Saud.
Le vicomte de Morogues est fils d'Alexandre Bigot, vicomte de Morogues,
chevalier de la Légion d'honneur, officier de cavalerie, et de Marcelle-Gene-
viève Goullet de Bugy, décédés.
La famille Bigot de Morogues et de La Touanne remonte à Nicolas Bigot,
seigneur des Fontaines, avocat à Bourges et anobli en i5i8 par la charge
d'échevin de cette ville; il était peut-être issu d'une famille Bigot de Moro-
gues, anoblie par lettres de Charles V du 22 juin i36o, et occupant en Berry
une haute situation. Celle du nouvel époux a également tenu un rang
important parmi la principale noblesse de cette même province. En effet
elle a fourni des échevins et des maires de Bourges, des conseillers d'état,
des procureurs et des avocats généraux au grand conseil, un lieutenant-
général des armées navales, des gentilshommes et pages de la maison du
Roi, des chevaliers de Saint-Michel, de Saint-Lazare et de Saint-Louis. Lne
branche passée en Hollande à la révocation de l'édit de Nantes y a produit
un général major de la cavalerie hollandaise, et un grand échanson de la
princesse d'Orange.
Le vicomte et la vicomtesse de Morogues résideront au château de Mon-
tauban à Casseuil, dont la jeune épouse a hérité du marquis de Las Cases,
le second mari de sa grand'mère. M mc de Soyres.
Armes : De sable à trois tètes (te léopard d'or, lampassées <le gueules, —
Devise : De par Dieu.
La famille de Soyres, originaire de l'Agenais, remonte à l'année i\-'S; elle
a été maintenue dans sa noblesse le 28 juillet 1627, le 3 septembre iO(k>, et
le 8 décembre 1666; elle a fait ses preuves pour les pages en 1759 et a été
convoquée en 1789 à l'assemblée de la noblesse de Bordeaux. Une branche,
réfugiée en Angleterre au moment de la révocation de l'édit de Nantes, y
existe encore et conserve des relations de famille avec les de Soyres du
Bordelais.
Elle a fourni deux capitaines de dragons, un page de la reine, un major
d'infanterie, aide de camp du maréchal de Mouchy, plusieurs officiers, des
chevaliers de Saint-Louis et s'est alliéeaux maisons du Lan 1 15. . . Martincau
de Fongrave Ci588j, de Mothes (i634), du Mousquet (1708;, de Malet (173s).
de Majance de Camiran (17.. ), d'Abzac 17 .), de Porlodec de Mesmeur
(17..), de Galabertd'Uauniont (i854). — Paul de Soyres, fils de Philippe et
MV SUPPLEMENT
de Joséphine Delzolliès, épousa en i854 Thérèse de Galabert d'Haumont,
qui devenue veuve se remaria avec le marquis de Las Cases. Paul de Soyres
laissa : i° Francis, marié le 3o janvier i883 à Thérèse d'Arlot de Saint-Saud
dont Gaston, Jean, Bertrand et Marie-Antoinette, la nouvelle mariée.
Armes : D'argent au phénix de sable sur son immortalité de gueules, accom-
pagné en chej d'un soleil senestré d'une étoile, le tout du même.
- Le i4 avril, dans l'église Saint-Honoré-d'Eylau, à Paris, le prince Henri
de Ligne, secrétaire de la légation de Belgique aux États-Lnis, fils du prince
Charles de Ligne et de Charlotte de Gontaut-Biron, s'unissait à Charlotte de
La Trémoïlle, fille aînée de Louis de La Trémoïlle, prince de Tarente, député
de la Gironde, et d'Hélène Pillet-AVill. Le mariage fut uni par Monseigneur
Marteau, évèque de Meaux; les témoins de l'époux étaient le prince de
Ligne et le marquis d'Harcourt et ceux de l'épouse le comte Pillet-Will et le
prince de Tonnay-Charente.
L'origine de la maison se reporte aux temps les plus reculés ; on raconte
qu'Herbrand d'Alsace fut obligé de s'exiler en Hainaut à la suite de diffé-
rends avec sa famille, vers la fin du xi c siècle, il y éleva un château et prit
le nom de Ligne.
Ces récits un peu fantaisistes n'empêchent pas la famille de Ligne de
remonter d'une façon certaine au commencement du xm e siècle; son nom
et ses armes sont inscrits à la Galerie des Croisades, à Versailles.
L'empereur Maximilien I er honora, en 1^79, Jean IV de Ligne, son cham-
bellan, du titre de cousin. Antoine de Ligne, appelé le Grand Diable à cause
de sa valeur guerrière, fut créé en i5i3 prince de Mortagne. Claude-Lamo-
ral, prince de Ligne, vice- roi de Sardaigne, fut revêtu en i643 de la qualité
de Grand d'Espagne de première classe. Cette famille reçut encore les
titres de prince d'Epinay (1092), prince de l'Empire (1601), prince d'Amblise
(1608), comte de Fanckenberg fi5o3), comte de l'Empire (i54g).
Le chef de la famille, Louis, prince de Ligne, d'Amblise, d'Epinoy, grand
d'Espagne, cousin germain du marié, a épousé en 1884 Elisabeth de la
Rochefoucauld.
\hmks : D'or à lu bande de gueules.
Établir l'histoire des La Trémoïlle, c'est raconter l'histoire delà France;
ils descendent, sur titres authentiques de Gui de La Trémoïlle, chevalier
croisé en 1096, qu'on croit issu des comtes de Poitiers; depuis cette époque
si ancienne, les seigneurs de La Trémoïlle se sont illustrés dans la carrière
militaire et furent les serviteurs les plus dévoués de la France. L'un d'eux
(iui. sire de La Trémoïlle. comte de Cuines, grand chambellan héréditaire
de Bourgogne, surnommé le Vaillant, assista à la prise d'Ardres en 1377,
défendit, en i38', la ville de Troyes, assiégée par les Vnglais, suivit
Charles \ I en Flandre, porta, en i383. l'oriflainwie de France qu'il avait
reçu du roi dans l'église de Saint Denis. En i3<jo, il accompagna le due de
Bourbon en Afrique contre les Infidèles, porta secours au roi de Hongrie
contre les Turcs, subit en i3g6 la défaite de Neupolis où il fut fait prison-
nier; revenant en France en 1398. il tomba malade à Rhodes et y mourut.
Georges de La Trémoïlle. son fils fut nommé grand maître des Eaux et
-I PPLEMENT IV
forêts le 18 mai i4i3. Demeure prisonnier des Anglais, après la bataille
d'Azincourt. pendant deux années, il revint en France où Charles \ II en fit
son premier ministre et son grand chambellan. Louis de La Trémoïlle,
comte de Guines, vicomte de Thouars. fut chambellan héréditaire de Bour-
gogne et assista aux combats li\ rés aux Anglais sous Charles VII et Louis XI.
Louis II de La Trémoïlle. vicomte de Thouars. prince de Talmond, chevalier
de l'ordre du roi, amiral deGuieune. gouverneur de Bourgogne, surnommé
le chevalier sans reproche, naquit en i l6o, prit part à toutes les guerres de
l'époque et se fit remarquer surtout à la bataille de Fornoue en i4g5 et à
Marignan en i5i5;son fils Charles trouva la mort dans ce dernier engage-
ment. François de La Trémoïlle, vicomte de Thouars. lieutenant-général,
fut fait prisonnier à Pavie. Louis de La Trémoïlle. duc de Thouars, servit en
Picardie contre les Anglais sous le maréchal de Biez et fut nommé lieutenant-
général en 1576.
Claude de La Trémoïlle. duc de Thouars. ayant embrassé la religion pro-
testante, commandait l'aile droite de l'armée à la bataille de Coutras; en
récompense de ses grands services. Henri IV le nomma pair de France en
1695. Henri de La Trémoïlle, duc de Thouars, chevalier des ordres, assista à
toutes les guerres du règne de Louis XIII; Henri-Charles, prince de Tarente.
fut gouverneur de Bois-le-Duc et mourut en 1672.
Les La Trémoïlle ont été créés ducs de Thouars (i563), de Aoirmoutiers,
de Bouillon, ducs pairs héréditaires (181-), princes de Tarente (héritiers des
droits de Charlotte d'Aragon au trône de Naples), de Talmond, comtes de
Royan, de Joigni. d'Olonne, de Laval, de Taillebourg, etc.
Le prince de Tarente, père de la mariée, esl devenu propriétaire du
château Margaux en Médoc, à la suite de son mariage avec Hélène Pillet-Will
(i cr février 1892); il est le fils unique de Charles, duc de La Trémoïlle et de
Thouars, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres: sa sœur
a épousé le duc d'Estrées.
Vhmes : D'or au chevron de gueules accompagné de 3 aiglelles d'azur,
becquées et membrées de gueules.
Vente d'eau-de-vie
payée en billets de banque de Law.
Léonord Marchais, sieur de Biroleau. y demeurant en la paroisse de Saint-
Laurent-de-Hoch. aujourd'hui commune de Montlieu, né en 1671, était un
assez riche propriétaire campagnard saintongeais, instruit, comptant parmi
ses ascendants plusieurs générations de procureurs et de notaire-, mais que
sa religion protestante confinait dans l'exploitation de ses terres. Les descen-
dants du nom subsistent encore à La Rochefoucauld (Charente;, et par des
filles sont représentés, à Montlieu même, par la famille Vigen.
Donc, en juin 1720, comme il avait fait pendant l'hiver brûler sa récolte
de vin blanc, il fit conduire à Bordeaux, par des rouliers jusqu'à Planne,
puis par voied'eau. dix lierçonsd'eau-de-vie. contenant ensemble âayO) verges
XVI SUPPLEMENT
(qui sont, je pense, des veltes à 7 litres 60 ou 65 l'une, et font le tierçon de
3()u à ioo litres). Il les fit déposer pour les vendre chez un commissionnaire
des Chartrons, nommé David Denis. Celui-ci ne tarda pas à les négocier au
prix de 3 livres i5 sols la verge, ou 120 livres la barrique de 32 verges :
total brut 1,976 livres 5 sols.
Les droits d'entrée en ville étant alors de 8 livres 11 sols par pièce, ces
frais avec les autres (port, ouillage. réparations, commission) enlevaient
9,11 pour 100 à ce prix de Vente. Différence 1,810 livres i4 sols, dont
198 livres payées comptant au vendeur; reste net 1,612 francs et i4 sous.
On était alors en pleine crise financière, causée par l'agiotage et la banque
de Law. Les billets avaient encore une haute valeur nominale, mais com-
mençaient à être dépréciés, et l'argent métallique se cachait. Le prix de
cette eau-de-vie était stipulé payable en papier-monnaie, crainte de dimi-
nution des espèces, écrivait le commissionnaire.
Léonord Marchais négligea alors d'aller à Bordeaux chercher son argent,
parce que, dit-il plus tard, il avait dû soigner sa femme et un de ses enfants,
attaqués et morts de la picote pourprée.
Quoi qu'il en soit, trois ou quatre mois plus tard, les billets ne valaient
plus grand'chose et la faillite du système s'accentuait. David Denis fit offrir
à L. Marchais, par exploit d'huissier, du a3 octobre 1720, de lui faire tenir
16 billets de 100 livres et 1 de 10 dont il donnait les numéros ; etsur le refus
du vendeur, disant qu'à la campagne il avait besoin d'argent et non de
monnaie, la somme était consignée aux mains du sergent. Il terminait ainsi
sa lettre : « La triste situation où nous sommes fait que je ne saurais vous
satisfaire suivant vos instances, car il n'est pas possible d'avoir le sol; aussi
les affaires sont dans une véritable convulsion : le bon Dieu veuille y mettre
la main ! »
Le débat fut porté devant la Bourse de Bordeaux. Chacune des parties y
comparut et fit valoir ses raisons: Marchais disant avoir toujours recom-
mandé de ne vendre que contre argent comptant: D. Denis répondant qu'il
avait fait connaître aussitôt les conditions du marché, sans protestation du
vendeur, et qu'il s'y était conformé, en faisant des offres réelles, et une
consignation des effets offerts.
En lin de cause, un arrêt de ladite Cour de la Bourse, du 3 décembre 1720,
déclara lesdites offres valables et libératoires, et condamna L. Marchais à s'en
contenter.
Celui-ci ne consentit à les retirer qu'en juillet 1726. Entre temps, l'huissier
cosignataire les avait employées sur les tailles de l'élection de Bordeaux au
denier 5o de rente annuelle: et le capital ayant été réduit à 1,207 h\res.
Marchais ne se trouva toucher pour les 1,610 livres de son eau-de-vie qu'un
revenu de ->.\ livres 3 sols par an, ayant alors perdu, par leseffetsdu système,
à peu près les sept dixièmes de son capital.
Quelques années après, en 1729 et 1730, par son fils aîné qui faisait à Paris
son stage d'avocat, il cherche des moyens juridiques de réveiller l'affaire et
de rentrer dans ses fonds, mais il ne persévéra pas dans ces velléités proces-
sives où sans doute aurait passé le reste de l'argent.
D' Gh. YICKY
à Montlieu.
REVUE HISÏORIOUE
DE BORDEAUX
ET 1>C
DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE
SUPPLÉMENT
FAMILLES
Nécrologie. — Le 3 avril 1910 s'éteignait à Bordeaux, à l'âge de quatre-
vingts ans, la baronne Charles de Thouron, née Claire-Amenaide Pohl.
Fille d'Alexandre Pohl et de Jeanne- Alida Javerzac, elle avait épousé en
premières noces Gustave-Frédéric Meyer, dont une fille, Isabelle, mariée
à Jules Chantecaille; en deuxièmes noces, le 6 octobre 1862, à Bordeaux,
Bertrand-Frédéric Dupeyrat, baron de Thouron, chef d'escadrons, chevalier
de la Légion d'honneur, veuf de Jeanne-Ernestine Robert et fils de Grégoire
Dupeyron, baron de Thouron, et d'Agathe d'Audebard de Ferussac.
La famille Pohl, originaire d'Altona, se fixa, dans les premières années
du xvm e siècle, à Bordeaux, où elle tint un rang honorable dans le
commerce.
La baronne de Thouronavait une sœur, Marie Louise Pohl, mariée en i84i
à André Ferrière, descendant d'une de nos plus anciennes familles bour-
geoises qui remonte au xvn" siècle et qui ne compte pas moins de onze
courtiers maritimes se succédant de père en fils.
Les Pohl portaient : D'azur à un coq de bruyère d'or, rouant sur une
(errasse de. . .
La famille Dupeyrat descend d'Antoine Dupeyrat. seigneur de Masjambost,
près de Limoges, qui vivait au xvr siècle: elle fui anoblie par la charge de
trésorier général de France, que Joseph Dupeyrat, seigneur de Thouron,
mort le 3o juin 1781, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, doyen des prési-
dents-trésoriers de France de Limoges, exerça pendant de longues années.
Autre Joseph Dupeyrat, chevalier, seigneur baron de Thouron, ancien
officier au Royal-Dragons, vota en 1789 avec la noblesse du Dorât. Pierre
Dupeyrat du Pont de Thouron fit enregistrer ses titres de noblesse à la
Martinique le 5 mai 1707. — Une branche vint'se fixer dans le Lyonnais
où l'on remarque Jean Dupeyrat, premier président au parlement de
Dombes.
Elle compte, en outre, un colonel et plusieurs officiers, un receveur du
XVIII SUPPLEMENT
taillon en la généralité de Limoges, un procureur du roi au Bureau
des finances, des conseillers au présidial de Limoges.
Parmi ses alliances: de Julhen (i5. .), de Verthamon (io..), de Petiot,
de Maleden (i64o), Gendraud de la Garde ( 1 7 14), de Gouhé, de Suduiraut
(17 12), Bourdoulat de Puymaige (1764). Goutilhas de la Ribière (1768),
Ghandeau de la Valette (18. .), d'Audebard de Ferussac (18..), de Gravai
d'IIauteville (18. .), du Bled. '
AaMEs : D'azur au château à trois tours d'or.
Mariages. — Le n mai dernier, le baron de Spens d'Estignols épousait
dans l'église Notre-Dame de Bordeaux M Ue Marie- Louise Pairier de YVolod-
kowicz, fille de Louis Pairier, ancien magistrat, et de Marie de Wolodkowicz,
décédée.
La famille de Spens, d'origine écossaise, vint se fixer en France avec
Patrik Spens, officier dans la compagnie des gardes écossaises de Louis XI;
il suivit le roi en Guyenne et se maria à Saint-Sever en i466 avec Jeanne
de Saulx, fille de Peyran de Saulx, écuyer, seigneur Destignols. — En i474,
le roi lui envoya des lettres de naturalisation conçues dans les termes les
plus élogieux.
Au xvi e siècle, la famille de Spens se divisa en deux branches; l'aînée
continua à résider au château Destignols dans les « Lannes », où la plupart
de ses rejetons embrassèrent la carrière des armes ; c'est celle dont descend
le jeune marié ; la seconde se fixa à Bordeaux, où elle ajouta à son nom celui
de de Lancre, à la suite du mariage de Christophe de Spens Destignols avec
Marie de Rosteguy de Lancre (21 avril i558). Cette branche bordelaise
occupa des charges importantes au Parlement de Bordeaux, deux présidents
et un conseiller, et s'allia aux familles les plus marquantes du Bordelais :
de la Lande, de Pontac, de Ségur, de Baritault, de Gombaut, d'Arche, etc.
La branche aînée, restée à Destignols, fournit des capitaines de grande
valeur; François de Spens, brigadier des armées en 1786; Jean de Spens,
baron d'Estignols, maréchal de camp en 1788, chevalier de Saint-Louis;
c'était le trisaïeul du marié.
Armes : D'or au lion de gueules et au baudrier de sable, en bande, bordé
d'argent, le fermait de même, brochant sur le lion ; au canton d'azur brochant
sur le tout et chargé de 5 couronnes d'or.
— Monseigneur Marbeau, évêque de Meaux, a béni dans l'église Sainte-
Clolilde de Paris, le 11 mai 19 10, le mariage du prince Jean de Broglie, fils
du prince François de Broglie, lieutenant-colonel d'infanterie breveté,
officier de la Légion d'honneur, et d'Emeline Cabot de Dampmartin,
décédée, avec M Ue Decazcs, fille d'Élie, duc Decazes et de Glucksberg, et
d'Isabelle-Blanche Singer.
Le prince Jean de Broglie est le cousin germain de Maurice, duc de Bro-
glie, prince du Saint-Empire et petit-fils du duc de Broglie, le célèbre écri-
vain, membre de l'Académie française.
La famille de Broglie est trop connue pour que nous nous étendions sur
son histoire. Rappelons seulement qu'elle est originaire de Chieri en
Piémont, où elle était appelée de Broglio, et qu'elle s'établit en France vers
it'»4o; un de ses membres fut créé duc héréditaire par lettres patentes de
juin 17V'- un autre, prince du Saint-Empire le 28 mai 175g, titre transmis-
siblc à tons les descendants mâles cl femelles. Flic a encore reçu les titres de
-l 1 PI EMEXT MX
baron de L'Empire! [808), pair de France (181 î). duc-pair héréditairei 1817),
prince pair héréditaire (1818).
Elle a fourni trois maréchaux de France (1724, 1734 et i;"",)): un arche-
vêque de Césarée, des archevêques de Turin, des évoques d'Asti et de Verceil,
et d'Angoulème, un amiral de l'ordre de Malte, des lieutenants généraux,
des gouverneurs de places fortes.
Les de Broglie possédaient au xvm e siècle de nombreuses propriétés en
Blayais, à la suite du mariage d'Elzéar-Charles de Broglie avec Louise Denis
de Lansac, en 1768, et c'est ainsi, comme tels, qu'ils furent convoqués, en
178g, à rassemblée de la noblesse de Bordeaux.
Armes : D'or au sautoir ancré d'azur.
Devises : A nul autre. — Pour l'avenir.
La famille Decazes, essentiellement libournaise, et qui s'est illustrée au
xix e siècle en la personne de deux célèbres ministres et diplomates, descend
d'une ancienne famille qui possédait au xv e siècle la terre de Figeac, à Saint-
Martin-de-Mazerat et qui fut anoblie en i5g5.
Le premier qui commence la filiation de cette maison fut maire de
Libourne de 147G à i4gt>, — plusieurs de ses descendants occupèrent
l'emploi de maire et de jurats de Libourne; d'autres firent partie de la
magistrature sénéchalaise de cette ville.
Son arrière-petit-fils, Raymond Decazes, seigneur de Figeac, grenetier pour
le roi, jurât de Libourne (1578;, servit en qualité d'homme d'armes dans la
compagnie du seigneur de Montferrand, gouverneur de Bordeaux, tué à
Gensac en 1575, dans un engagement contre les protestants où Decazes
combattait à ses côtés. Les réformés, sous les ordres de Savignac, sacca-
gèrent, en i586, la maison de Figeac, et livrèrent aux flammes les meubles
et les papiers. Lorsque le a5 juillet 1090 les protestants voulurent s'emparer
de Libourne, Raymond Decazes montra une grande énergie pour délivrer
la ville; en récompense de ses services, Henri IV lui octroya des lettres de
noblesse qui furent enregistrées à la Cour des comptes le 18 octobre i5g5.
De Raymond Decazes descendent les nombreuses branches de cette
famille qui se répandirent à Libourne et dans les environs.
Un de ses descendants, Michel Decazes, né en 17 '17. avocat au parlement
de Bordeaux, lieutenant particulier au présidial de Libourne, conseiller
général de la Gironde, officier de la Légion d'honneur (1821), épousa, le
i er janvier 177g, Catherine Trigant de Beaumont dont il eut quatre entants:
i° Élie, qui suit; 2" Joseph-Léon Decazes, préfet, auditeur au Conseil d'Etat,
député du Tarn, créé baron en 1816 et vicomte en 1819; 3° M"" J.-J. Lacaze;
4° M me Théodore Princeteau, mère du général Princeteau.
Élie Decazes, fils aîné de Michel, né le 24 septembre 1780, ministre de la
police générale (181 5), de l'intérieur (1818), premier ministre (1819), ambas-
sadeur à Londres (1830), grand référendaire de la chambre des pairs (1824),
fut créé comte héréditaire le 27 janvier 1816, duc Decazes le 3o avril 1822 et
duc de Glucksberg par diplôme du roi de Danemark du i4 juin 1818. Il se
maria : i° en 1800, à Elisabeth-Fortunée Murairc; 2 en 1818, à Egedie de
Beaupoil de Saint- Aulaire, dont il eut trois enfants : i° Louis Charles-Élie-
Amanieu, qui suit; 2 Frédéric-Stanislas (1823-1887); 3° la baronne Lefebvre.
Louis-Charles-Élie-Amanieu Decazes, duc Decazes et de Glucksberg, un
des ministres et des diplomates les plus distingués du xix* siècle, né à Paris
en 1819, et mort au château de la Grave (Gironde) le 16 septembre 1886, fut
\\ SUPPLEMENT
ambassadeur, député des Alpes-Maritimes (1876), ministre des affaires étran-
gères, président du Conseil général de la Gironde; il épousa en i863 Séve-
rine-Constance de Lowenthal, remariée au prince Joseph Lubomirski. De
cette union deux enfants : i° Élie, duc Deca/es, père de l'épouse ; a" M me la
comtesse Deville de Sardelys.
Armes : D'argent à trois têtes de corbeau, arrachées de sable.
— Le 3i mai a été célébré, dans la cathédrale de Bordeaux, le mariage
de M lle Alix de Sèze, fille d'Aurélien de Sèze, ancien bâtonnier, un de nos
avocats les plus distingués, et de Marie- Madelaine Marraud des Grottes, avec
M. Antoine du Chatenet.
La maison de Sèze, que l'on connaît depuis le xv e siècleàSaint-Émilion,où
elle a fourni 1 maire, 17 juratset des gouverneurs, vint se fixer à Bordeaux
avec Jean de Sèze. Né en septembre 1709, avocat au Parlement, il fut une des
gloires de la magistrature bordelaise, pendant plus de trente ans, et remporta
de grands succès oratoires ; il épousa, en 1741 , Marthe Dubergier, dont il eut
une postérité nombreuse : i° Paul- Romain (1745 -1828), avocat, jurât de
Bordeaux (1788), président à la Cour, membre de l'Académie de Bordeaux;
■)." Alexis" (1746 -1780), substitut du procureur général au grand conseil à
Saint-Domingue; 3° Jean -Pierre (1747- 1807), capitaine au régiment du
Port-au-Prince, chevalier de Saint-Louis (1790) ; 4° Raymond, comte de Sèze
{1748- 1828), le célèbre défenseur du roi, premier président à la Cour de
cassation (181 5), commandeur, grand trésorier des ordres du roi, pair de
France (181 5), ministre (1825), membre de l'Académie française (1816),
titré comte par lettres patentes du 9 décembre 18 17. Sa descendance compte
plusieurs représentants de nos jours; 5° Pierre -Constantin (1701-1826),
vicaire général; 6° Joseph (1753-1773); 7° Paul-Victor qui suivra; 7 Jean,
mort jeune; Jean-Raimond (1762 -1802), secrétaire général de la préfecture
de la Gironde; 9 Jean-Casimir (1765- 1842), premier président à la Cour
d'Aix (1824); io°cinq filles.
Paul -Victor de Sèze (1754- i83o) fit de brillantes études de médecine,
philosophie et belles-lettres. Député aux États généraux en 1789. nommé
professeur à l'école centrale de Bordeaux, recteur de l'Académie de Bor-
deaux (1809), inspecteur général honoraire de l'Université (1824), il s'unit,
le 23 novembre 1796, à Suzanne-Caroline de Haymond-Sallegourde, dont
Aurélien, qui suit; Stanislas (1808- 1874) et Indiana (1798- 1833). mariée à
.Iules Doazan.
Aurélien de Sèze (1799-1870), avocat général (1827), donna sa démission
en i83oet fut élu député de la (îironde en 1848 et en 1849; bâtonnier du
barreau de Bordeaux à deux reprises. De M 11 " Louise de Villeminot. il a eu
i u Victor, procureur impérial à Redon, père de neuf enfants; 2 Romain,
professeur à la faculté catholique de droit à Paris, dont postérité; 3° Antoine
(18/12-1872), prêtre; 4° Aurélien, zouave pontifical, avocat et bâtonnier
(1889), conseiller général de la Gironde, père de l'épouse; 5° cinq filles.
La branche aînée, celle qui est issue du défenseur, porte pour armoiries :
De gueules au château du Temple d'argent, accompagné en chef de deux étoiles
d'or et en pointe de seize fleurs de lis d'argent, avec cette devise : 16 décem-
bre 170'1 (armes données par Louis XVIII le 9 décembre 1817, avec les
lettres patentes du titre de comte). La branche cadette porte les anciennes
armes de la famille : D'azur à trois tours d'argent, rangées en fasces, accompa-
gnées de deux étoiles d'or en chef et d 'un croissant de même en pointe.
REVUE HISTORIQUE
DE BORDEAUX
ET DU
DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE
SUPPLEMENT
l\ MILLES
Nécrologie. — Le 28 juillet ont été célébrées, dans l'église de Beauregard
(Oordogne), les obsèques de M lle Tiphanie de Marcillac, fille d'André de
Combret de Marcillac, marquis de Gayro, et de Madame, née de Mellon,
habitant le château de Mellet.
La famille Combret de Marcillac est originaire du Bas-Limousin ; elle s'est
fixée en Périgord en 1801.
Seigneurs de la Beyssarie, La Faucherie, le Mont, Villardeix, Larconnet
et autres places, les Combret de Marcillac ont fourni plusieurs gendarmes
de la garde du roi, un garde du corps du roi d'Espagne, un aumônier de la
duchesse de Berry, et furent convoqués, en 1789, avec la noblesse des séné-
chaussées de Tulle, Brive et L'/erche. — Léger Combret de Marcillac, député
de la Dordogne, fut maire de Périgueux en i83o, i83a, i835, 1837 et i84o.
Armes : De sinople au chevron échancré d'argent, accompagné en pointe
d'une épée la pointe en haut; au chej cousu de. . . . chargé de trois étoiles de. . .
— Le 29 juillet ontété célébrées, dans l'église Sainte-Eulalie de Bordeaux,
les obsèquesdeM. Pierre Sully-Demay deCcrtant, âgé de soixante-quinze ans;
de son mariage avec Marie- Lucienne de Budelle, il n'a pas eu d'enfants.
Il était fils de Pierre Demay de Certant et de Marguerite Manpetit et avait
pour frères Pierre- Henri (18/10-1882), dont postérité, et Pierre- Lodinski
(1844-1872), dont postérité.
La famille Demay remonte aux premières années du xvi e siècle; elle s'est
répandue en Bordelais et en Libournais, où elle a possédé les terres de
Certant (à Pomerol), Bellcvuc, La Vergne et Caillet; elle a fourni des lieute-
nants particuliers, des procureurs du roi et des avocats au sénéchal de
Libourne, un maire de cette ville en iG43 et des jurais, des officiers supé-
rieurs, un officier des gardes du corps et des chevaliers de Saint-Louis.
Parmi ses alliances : d'Isle (i5or), de La Faye (i554), de Paty (160...),
X\II SUPPLEMENT
Decazes (1627), d'Abzac, de Bonneau (1773), de Cazenove(i78i), duCheyron
(1783), Bonnin de Matha (178...), de Turpin (1791), Gagelin de Fontenay
(1818), d'Orient de BellegaTde (i83 7 ), de Rudelle (1879).
Armes : D'or à un arbre de sinople, accosté de deux étoiles de gueules. (Ces
armoiries ont été enregistrées à l'Armoriai de 1696.)
Mariages. — Au mois d'août 1910, M. Charles de Chocqueuse, fils d'Au-
gustin-Paul Le Caron de Chocqueuse et de Marguerite Gigault de Belle-
fonds, épousait dans l'église Saint-François- Xavier, à Paris, M lle de Lur -
Saluces, fille du comte Eugène de Lur -Saluces, chevalier de la Légion
d'honneur, ancien officier supérieur de cavalerie, propriétaire du château
Yquem, et de la comtesse, née de Mac-Mahon.
La maison de Lur est originaire du Limousin ; elle a pris son nom d'un
ancien château, situé dans la paroisse de Masseret, à trois lieues d'Uzerche ;
elle remonte au xi' siècle ; elle ne s'est pas moins distinguée par l'éclat de
ses a