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Full text of "Romania"

ROMANIA 



ROMANIA 

RECUEIL TRIMESTRIEL 

CONSACRÉ A l'Étude 
DES LANGUES ET DES LITTÉRATURES ROMANES 

PUBLIÉ PAR 

Paul MEYER et Gaston PARIS 



Pur remenbrer des ancessurs 
Les diz e les faiz e les murs. 
Wace. 



19e ANNÉE. — 1890 




PARIS 

EMILE BOUILLON, LIBRAIRE- ÉDITEUR 

67, RUE RICHELIEU, 67 



PC 




-^ 



DES RAPPORTS 

DE LA 

POÉSIE DES TROUVÈRES 

AVEC CELLE DES TROUBADOURS 



L'érudit toulousain Caseneuve, venant à parler des poésies 
des trouvères dans son livre intitulé Y Origine des jeux fleur eaux 
de Toulouse (Toulouse, 1659, i^~4°5 P- 31)? s'exprime ainsi : 
« C'est si peu de chose, au prix de ce qu'ont fait les poètes 
« provençaux, que quiconque en voudra faire comparaison 
« trouvera presque autant de différence entre eux qu'il y en a 
« entre les imitations imparfaites d'un singe et les vrayes et 
« naturelles actions d'un homme ». 

Caseneuve ne manquait pas de jugement, mais dans le cas 
présent il manquait d'information. Il eût été sans doute bien 
en peine de faire la comparaison qu'il semble provoquer, car 
s'il connaissait passablement les troubadours pour avoir lu les 
poésies d'un grand nombre d'entre eux dans le chansonnier de 
Catel % il ne savait guère des trouvères que ce qu'il avait pu 
apprendre dans Fauchet^. 

1. Maintenant Bibl. nat. fr. 856; cf. Ronuinia, XIYj 226. 

2. Il semble cependant qu'il ait eu connaissance gTe'quelque chansonnier 
français, car il s'exprime ainsi dans le passage qui précède immédiatement 
celui que je viens de citer : 

« Les François, c'est-à-dire ceux de delà Loire, firent bien moins d'état de 
la poésie provençale que les estrangcrs, parce qu'ayant chez eux la cour des 
rois, ils se mêlèrent de faire des vers en leur language, à l'envy des Proven- 
çaux, et l'on vit presque a même temps paroître un grand nombre de poètes 
françois, desquels j'ay veu en partie les ouvrages entiers, avec les fragments que 
Fauchet en a fait imprimer en leurs vies, mais c'est si peu de chose... » 

Remania, XIX. I 



2 P. MEYER 

Il y a bien des années que j'ai commencé à réfléchir sur la 
question si aisément tranchée par Caseneuve, et la conclusion à 
laquelle je suis arrivé depuis longtemps, et que j'ai eu plus d'une 
fois l'occasion de formuler^, est que notre ancienne poésie 
lyrique (j'entends la poésie strophique chantée) off"re assez de 
variété pour qu'on ne lui assigne pas une origine unique; 
qu'elle est, en général, aussi originale au nord qu'au sud; que 
toutefois ce genre de poésie ayant rencontré dans le Midi des 
circonstances particulièrement favorables, s'y développa rapide- 
ment, fut porté jusque dans les pays de langue d'oïl et exerça, 
dès la fin du xii*" siècle, une influence appréciable sur la poésie 
de ces pa3's, notamment de la Champagne et de la Picardie. 

Je n'ai pas l'intention de faire l'histoire complète des rapports 
de la poésie des troubadours avec celle des trouvères. Je ne 
crois même pas que cette histoire puisse être conduite à bonne 
fin tant que la chronologie de nos trouvères ne sera pas mieux 
étabHe. Mon intention est simplement d'indiquer la direction 
à suivre et de faire connaître certains points de contact entre les 
deux poésies que j'ai notés en diverses occasions et notamment 
pendant la préparation d'un cours sur la versification des langues 
romanes que j'ai fait au Collège de France de 1885 à 1887. On 
ne s'étonnera donc pas si les diverses parties de ce mémoire 
sont inégalement développées. 

Il y a lieu, pour procéder avec ordre, de prendre en considé- 
ration : 1° le's témoignages qui nous montrent la poésie du Midi 
portée dans les pays du Nord; 2° les rapports d'idée; 3° les 
rapports de forme; 4° les dénominations techniques qui ont pu 
passer de l'usage provençal à l'usage français. Je montrerai en 
dernier lieu lieu que réciproquement la poésie des trouvères a 
été connue dans le Midi et n'a pas laissé d'y exercer une 
influence très limitée, il est vrai, mais cependant appréciable. 



I. — TEMOIGNAGES. 

Je ne m'étendrai pas sur le premier point, les témoignages 
que l'on peut invoquer étant en général bien connus. Il ne me 
paraît pas qu'il y ait, dans le cas présent, aucun argument à 
tirer du passage si souvent cité dans lequel Raoul Glaber 

I. Voy. notamment Romania, V, 260, 266. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 3 

(m, 9) nous apprend qu'à l'occasion du mariage de Robert 
avec Constance, fille de Guillaume, comte d'Arles^, vers l'an 
1000, on vit affluer en France et en Bourgogne des hommes 
venus d'Auvergne et d'Aquitaine, aussi étranges par leurs ma- 
nières que par leur costume, et dont l'apparence était celle de 
jongleurs. Sans doute, ce témoignage est précieux, parce qu'il 
est le plus ancien parmi ceux qui constatent des rapports litté- 
raires entre le Midi et le Nord de la France, mais nous ne 
savons ni ce que les jongleurs ont apporté du Midi, ni ce que 
les poètes du Nord ont pu leur emprunter. 

Le mariage de Louis VII avec Eléonore d'Aquitaine (1137) a 
une portée beaucoup plus appréciable. Petite-fille du plus ancien 
des poètes méridionaux dont le nom nous soit parvenu, accep- 
tant volontiers les louanges des troubadours, elle dut amener à 
la cour de France toute une suite de rimeurs. Nous la trouvons 
mentionnée dans le livre d'André le Chapelain, parmi les dames 
à qui sont attribués des jugements d'amour. Une chronique nor- 
mande, dont j'ai récemment publié quelques extraits, donne lieu 
de croire qu'elle avait conservé à la cour du roi de France l'habi- 
tude de parler provençal ou poitevin-. Les quinze ans pendant 
lesquels Eléonore fijt reine de France (1137-52) sont probable- 
ment l'époque où la poésie courtoise du Midi commença à exercer 
une influence sensible sur celle du Nord. Cette influence dut se 
continuer à la cour de la fille d'Eléonore et de Louis VII, Marie 
de France, comtesse de Champagne de 1164 a 1198. Il paraît, 
en effet, que cette princesse, dont les goûts littéraires eurent 
une action si notable sur les trouvères de son temps 3, accueillait 
favorablement les troubadours. Entre autres preuves on peut 
citer l'envoi de la pièce Tug demandon qiies devengud'amors de 
Rigaut ou Richard de Barbezieux4, dont l'envoi {Pros comtesa e 
gain Que Campams avet^ enluminai) ne peut guère se rappor- 
ter qu'à elle. 

Les témoignages proprement dits sur l'expansion de la poésie 



1. Ou, selon D. Vaissète, de Guillaume Taillefer, comte de Toulouse; 
voir sur cette question controversée la nouvelle édition de l'Histoire de Lan- 
guedoc, IV, pp. 148-161 (note xxix). 

2. Notices et extraits des manuscrits, XXXII, 11, 68 note et 70. 

3. Cf. G. Paris, Romania, XII, 523. 

4. Raynouard, Choix, III, 4^5 ; cf. Wackernagel, Altjr. Licder, p. 167. 



4 p. MEYER 

provençale vers le Nord commencent à paraître dans les dernières 
années du xii'^ siècle et se multiplient au XIII^ 

Dans Renautde Montauban (éd. Micheiant, p. 175), on lit : 

Aalars es Guichars comencierent .j. son, 
Gasconois fu li dis et Umosins li ton. 

Le Tournoiement Antecrist^ de Huon de Meryfait mention (éd. 
Tarbé, pp. 13, 15) de « sons » poitevins, gascons, auvergnats. 
Les « chansons poitevines », dont il est question dans Doon de 
Nanteull^, étaient sans doute provençales. Des couplets de 
Bernard de Ventadour sont cités par l'auteur de Guillaume de 
Dole et par Girbert de Montreuil dans le roman de la Violette. 
Les jongleurs du Midi portaient la poésie de leur pays dans les 
provinces du Nord et y étaient favorablement accueillis. Li 
meillor jugleor en Gascoigne, disait un vieux dicton 2. Nous 
savons, par un sermon de Robert de Sorbon, que Folquet de 
Marseille, devenu évêque de Toulouse, eut un jour la douleur 
d'entendre à la cour du roi de France un jongleur chanter une 
de ses chansons 3. 

On sait que des chansons provençales ont pris place dans 
quelques-uns de nos chansonniers français. Le grand recueil de 
Berne contient une pièce de Richard de Barbezieux4, le ms. 
B. N. fr. 844 a, du fol. 188 au fol. 204, une section toute 
provençale. Dans le ms. B. N. fr. 20050 (anc. S. G. fr. 1989) 
sont transcrites aux ff. 78, 79, 81-8, 145-7 d'assez nombreuses 
pièces ayant la même originel. 

On trouvera à l'appendice du présent mémoire une étude sur 
les divers remaniements qui ont été faits en français d'une pièce 
du troubadour Pistoleta. J'ai fait mention en plusieurs occasions 
de ces remaniements, mais j'en ai réservé jusqu'à ce jour la publi- 
cation^ qui ne laisse pas d'être assez compliquée, et ne pourrait 
commodément prendre place dans le cours de cet exposé. 

1. Romania, XIII, 21. 

2. Crapelet, Pi-overbes et dictons popuîaires, 1831, p. 83. 

3. Hauréau, Les propos de maître Robert de Sorhon, dans les Mém. de l'Ac. 
des inscr., XXXI, n, 142. 

4. Attribuée à tort dans ce ms. à Folquet de Marseille. Voy. Wackernagel, 
AUfr. Lieder, pp. 32 et 167. 

5. Notons encore le motet provençal du chansonnier de Montpellier, 
Romania, I, 404-5. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 5 

Un témoignage non moins précis de l'influence exercée par 
la littérature provençale est la création de ces pays Notre Dame 
où, à l'imitation de ce qui se passait au Puy Notre Dame, en 
Velay ^, on couronnait soit des chansons à la Vierge, soit des 
chansons amoureuses 2, Le plus ancien paraît être celui d'Arras, 
qui remonte probablement à la fin du xii^ siècle 3. 

Si les poésies du Midi ont été portées dans le Nord, quelques- 
uns des poètes du Nord, à leur tour, ont fréquenté les cours du 
Midi, et peut-être en ont-ils rapporté des idées et des formes 
de poésie. On a cité plus d'une fois les débuts des deux pièces 
Quant partis sui de Provence (de Perrin d'Angecourt 4) et Au 
repairicr que je fis de Provence (anonyme) 5. Mais le témoignage le 
plus important à ce point de vue est celui de la Bible Guyot, dont 
l'auteur avait certainement visité les principales cours seigneu- 
riales du Midi vers la fin du xii^ siècle. Peut-être ne connaissait-il 
que de réputation Alphonse II d'Aragon (f 1196), et son frère 
Bérenger, comte de Provence (f 1 181), dont il fait un pompeux 
éloge 6 : les termes qu'il emploie ne permettent pas absolument 
d'affirmer qu'il les ait connus personnellement, mais il visita 
certainement un Bernart d'Armagnac 7, sans doute celui que 



1 . J'ai réuni les témoignages qu'on possède sur les concours poétiques du 
Puy en Velay, dans une note de mon édition de la chanson de la Croisade 
albigeoise, II, 399. 

2. G. Paris, La littérature française au moyen dge, p. 185. 

3. Voyez L. Passy, Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 4= série, V (1859), 
491 et suivants. 

4. Histoire littéraire, XXIII, 665. 

5. Voy. Diez, Poésie der Troub. (1826), p. 249. 

6. Méon, Fabliaux, 11, 518; voici les vers : 

Et qui fu li rois d'Aragon ? 

Plus cortois ne nasqui de mère 

Et li dus Berengiers ses frère? 
340 Cil fu molt vaillanz sans dotance, 

Ce fu li bons quens de Provance. 

Qui fu li autres? Quens Reraons 

De Tolouse. Certes, li mons 

Fu bien en lui touz emploiez, 
345 Tel jor vi ge; molt est changiez 

Li siècles de tel com jel vi. 

7 . La outre, entre les Gascons 
380 Revi un Bernart d'Armagnac : 

Dès le temps Lancelot du Lac 
Ne vit on un baron plus preu. 



6 p. MEYER 

mentionne Raimon Vidal ^ probablement Bernard IV (f vers 
II 90), et Guillaume VIII de Montpellier 2, l'un des plus en 
vue parmi les seigneurs qui protégèrent les troubadours. Il est 
certain qu'avant le temps où vivait Guyot de Provins, les jon- 
gleurs du Nord durent faire mainte excursion dans les pays de 
langue d'oc. On n'en peut'douter quand on considère combien 
nos chansons de geste et nos romans d'aventure furent répandus 
dans le Midi dès la fin du xii^ siècle. Il dut alors se produire un 
échange actif d'idées poétiques, qui peut remonter à une époque 
ancienne. Je me suis souvent demandé si le vers de la Chanson 
de Roland Icil d'Alverne i sunt li plus curteis (3796) n'impli- 
quait pas quelque souvenir de la poésie courtoise. 

Il faut tenir compte enfin des circonstances qui, dès une 
époque ancienne, ont mis en contact les hommes des diverses 
parties de la France. L'une de ces circonstances, et la plus 
importante au point de vue historique, fut la première croisade 
qui eut lieu à une époque où la poésie lyrique avait déjà fait son 
apparition au Midi avec le comte de Poitiers. Nous savons que 
ce léger et spirituel personnage avait composé des chansons, 
malheureusement perdues, sur l'expédition désastreuse dont il 
fut le chef en iioi. Il est bien certain que ces poésies ne furent 
pas uniquement répandues parmi les hommes des pays de 
langue d'oc. Les croisades ont d'ailleurs été l'occasion de rapports 
fréquents entre le Nord et le Midi. En Palestine, où les hommes 
du Nord dominaient, le français, conservant certains caractères 
archaïques (par exemple ei et non 01), devint la langue com- 
mune, mais les poètes durent composer chacun en sa langue. 
On sait aussi que la croisade de Constantinople amena des 
rapports entre des poètes méridionaux et des poètes du Nord. 
L'échange de couplets entre Folquet de Romans et Hugues de 
Berzé' ne fut sans doute pas un fait isolé. 



1. Ahrils issia, Bartsch, Denkmakr, 168, 21. 

2. Las! je vi a Montpellier 
Guillaume qui si vaillans fu. 

3. Je suppose du moins qu'il y eut échange de couplets. En fait nous 
n'avons que la pièce de Hugues adressée à Folquet. Voy. G. Paris, Romania, 
XVIII, 556 et suiv. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 



II. — RAPPORTS D IDEE. 

Les rapports d'idée entre la poésie des troubadours et celle 
des trouvères doivent être cherchés surtout dans les chansons 
d'amour qui, de part et d'autre, forment la masse la plus con- 
sidérable. Ce serait un travail long et fastidieux que de classer 
et d'étiqueter tous les lieux communs de la poésie amoureuse 
tant au Nord qu'au Midi. Je me dispense d'autant plus volontiers 
de ce soin que cette recherche forme la matière principale d'une 
thèse qui doit être présentée sous peu à la Faculté des lettres de 
Paris ^ Je me borne à dire que ces rapports sont en somme 
assez fugitifs et que la comparaison des deux poésies, sans 
donner raison au jugement sévère de Caseneuve que je citais 
au début de ce mémoire, est cependant peu favorable à la poésie 
amoureuse du Nord. Celle-ci, tant pour la finesse et la variété 
des idées que pour l'élégance de l'expression, reste considérable- 
ment inférieure à sa sœur aînée du Midi, tout en gardant une 
certaine indépendance. 

Je veux toutefois établir un rapprochement entre certaines 
pièces, les unes du Midi, les autres du Nord, où le trouble dans 
lequel l'amour jette ceux dont il s'est rendu maître est peint d'une 
façon si singulière, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître à 
ces compositions un certain air de famille, malgré la diversité de 
leurs origines. Dans les poésies de cette espèce, l'auteur, pour 
montrer le désordre de son esprit, énumère une série de cir- 
constances où il éprouve des sensations contraires à celles d'un 
homme ayant son bon sens. Il y a contradiction perpétuelle entre 
l'effet et la cause. Ainsi dans une pièce de Bernart de Ventadour : 

J'ai le cœur si plein de joie que je me sens hors de l'état naturel. Fleurs 
blanches, vermeilles ou bleues me donnent l'idée de la froidure, et le vent et 
la pluie augmentent mon bonheur.... J'ai au cœur tant d'amour, de joie, de 
douceur que l'hiver me semble fleur et la neige verdure. 

Je puis aller sans vêtement en chemise, car fin amour me tient à l'abri de 

la froide bise. . . 

{Tant ai mon cor phn de jota.) 



I . Cette tlièse a paru : Les origines de la poésie lyrique en France au moyen 
fl^e, par Alfred Jeanroy. Paris, Hachette, 1889, in-S", xxi-523 pages. Nous 
en rendrons compte prochainement. 



8 p. MEYER 

J'arrête la citation sur ce dernier trait, qui fait penser aux 
galois et gahnses du Chevalier de la Tour Landri, qui se 
vêtaient chaudement l'été et se découvraient l'hiver ^ Aussi 
bien le reste de la pièce n'offre plus les mêmes oppositions. 

Voici maintenant quelques passages d'une pièce de Guiraut 
de Borneil qui est également formée de contrastes : 

I. Je fais un sonet mauvais et bon, et je ne sais sur quoi ni sur qui ni comment 
ni pourquoi ; j'ignore d'oii m'en vient l'idée ; je le ferai sans savoir le faire, 
et le chante qui n'en sait pas l'air ! 

II. Je suis malade, et onques homme ne fut plus sain ; je prends un homme 
mauvais pour un bon: je donne largement quand je n'ai rien; je veux du mal 
à qui me veut du bien.... 

VIII. Je ne sais sur quoi j'ai fait ma chanson, ni comment, si un autre ne 
me l'explique... Je ne sais rien de ce qui me touche. Celle-là m'a rendu fou 
qui n'a pas voulu m'appeler son ami.... 

Elle peut me ramener en mon bon sens si elle daigne me retenir pour sien. 

(Un sonet f ai malvat\ e ho.) 

Bernart de Ventadour disait que, par l'effet de la joie d'amour, 
il se sentait hors de l'état naturel, ou même dans un état 
contraire à la nature (tôt me desnaturd). En français, pour expri- 
mer la même situation d'esprit^ on disait qu'on était bestoiirné, 
c'est-à-dire mis à l'envers. Le spirituel auteur du roman de 
Joufroi, voulant dépeindre l'espèce de folie où il est tombé par 
suite de la conduite de sa bien aimée, s'exprime ainsi : 

4342 Or pais, seignor, si m'escoutez, 

S'orreiz com ge sui bestornez : 

Ne sai si muer o si ge vi. 

Ne sai que faz ne que ge di. 

Ne sai quant chant ne quant ge plor, 

Ne sai si ge ai joie o dolor. 

Ne sai quant je dorm ne quant veil 
4350 Ne sai quant ge cri ne conseil.... 
4373 Ne sai que soit flors ne verdure, 

Que del jor cuit soit nuit oscure. 

Quant je oi ome que viele. 

Ne sai s'il corne o chalemele. 



I. Voyez éd. Montaiglon, p. 241-2. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 9 

Tuit estrument mi sont sauvage. 
Si m'a bestorné le corage 
4579 Une amor que ge ai servie. 

Ce morceau n'appartient pas à la poésie l3Tique, mais il 
importe peu : l'auteur du roman de Joufroi devait connaître 
assez bien les poésies -amoureuses de son temps, même celles du 
Midi. Mais d'ailleurs on peut trouver chez les trouvères des 
exemples de cette manière bizarre et conventionnelle de décrire 
les effets de l'amour. Je citerai en premier lieu une pièce, pro- 
bablement composée en Angleterre, qui a été publiée dans ce 
recueil (IV, 376). Il suffira d'en transcrire ici quelques vers : 

I Malade sui de joie espris, 

Tant suspire que ne repose. 

Jeo ai mon quor en pensé mj's, 
4 Et si enpens (corr. ne pens? ) de mile (nule?) chose. 

Pover sui et de aver pleyn, 

Et si ne senk ne mal ne bien. 

De ]oie est tut mon quor certeyn ; 
8 Sages sui et si ne soi ren, 

Et jeo sui tant dolerous 

Plus jolis homme n'ert a nul jour 
II Que moi, ne ici ne aillors 

Le quatrième couplet de la même pièce indique clairement 
que cet état si profondément troublé a pour cause l'amour : 

34 Suspir, solaz et ris et joie 

Et amors, par lour grant vertu, 

Me font le quer, ou que je soie, 
37 Sovent joyus, sovent esmuz. 

Et ce n'est pas sans raison que le trouvère termine sa pièce 
en citant le proverbe bien connu En amor ad sens e folie. C'est 
comme la clef de la pièce entière. 

Voici maintenant une pièce inédite malheureusement assez 
corrompue, où le même lieu commun est traité. Je l'ai copiée, 
il y a quelques années, dans le célèbre chansonnier provençal de 
Modène, qui renferme, comme on sait, une série de pièces 
françaises. D'après l'envoi ce serait une rotruenge. En ce cas il 
faut admettre que le copiste a négligé de copier le refrain, ou, 
ce qui me paraît plus probable, que l'auteur a donné à sa pièce 
un nom qui ne lui convient pas. 



10 p. MEYER 

I Oez com je sui bestornez 
Por joie d'amors que je n'aî : 
Entre sages sui fous [damez '] 

4 Et entre les fous assez sai. 

II Onques ne fis que faire dui ; 
Quant plus m'aïre plus m'apai ; 

Je suis mana[n]z * et riens ne cui 3 
8 Avoir; mauves sui et cortois. 

III Je suis muez por bien parler 
Et sorz por clerement oïr, 
Contraiz en lit por tost aler 
Et colier por toz tens gésir. 

IV Je muir de faim qant (je) sui saous 
Et de noient faire sui las ; 

De ma prode famé sui cous, 
i6 Et en gastant le mien amas. 

V Quant je cheval lez-î mon cheval, 
De mon aler faz mon venir. 
Je n'ai ne maison ne ostal : 
20 Si i porroit uns rois gésir. 

VI Aiguë m'enivre plus que vins ; 

Miel me fait boivre plus que sens 5 ; 

Prudon sui et lechierres fins, 
24 Et si vos dirai briement quex : 

Alemans sui et Poitevins, 
■26 Ne l'un ne l'autre, ce scet Diex*. 

VII La rotroange finerai ^ 

Qui maintes foiz sera cha[n]tée. 
A la pucele s'en ira 
50 Por* cui amors m'ont bestorné'. 
Si li plaist, si la chantera 
Por moi qui la fis en esté. 
Et Diex ! se ja se sentira 
Mes cors de la soe bonté ! 



I Ce mot manque. — 2 Ms. menai. — 3 Ms. puis. Le vers suivant paraît 
corrompu. — 4 G. Paris me propose : Quant je chevalç lais. — 5 Sel. — 6 Pour- 
quoi ce couplet a-t-il six vers ? Les rimes ne permettent pas de le diviser en 
deux, en supposant une lacune de deux vers. — 7 Sic, corr. finera. — 8 Ms. 
p barré. — 9 Fausse rime. Le texte est-il corrompu ici ou au v. 28? 



LA POÉSIE DES TROUVÈRES ET CELLE DES TROUBADOURS II 

On peut faire sur ce thème des variations nombreuses autant 
que faciles. Aussi le succès de ce genre de composition s'est-il 
étendu hors de France et au delà de l'époque dans laquelle se 
renferme la présente étude. On trouve en Espagne et en ItaUe 
des pièces à contraires^, et en France on en rencontre encore au 
xv^ siècle. Il suffira' de rappeler la série de pièces ayant pour 
début commun : Je meurs de soif auprès de la fontaine, qui a été 
recueillie parmi les poésies de Charles d'Orléans et des poètes 
de sa cour 2. 

III. — RAPPORTS DE FORME. 

Les rapports de forme entre les deux poésies sont certaine- 
ment l'élément commun le plus caractéristique; mais il faut 
prendre garde de voir un rapport de filiation en des faits qui 
peuvent s'expliquer par la communauté d'origine ou par une 
simple coïncidence. La forme strophique aab cch, si fréquente 
au Nord comme au Midi, est indigène de part et d'autre puis- 
qu'elle vient de la poésie latine rythmique, et les rimes enchaî- 
nées (ababah), très anciennes chez les troubadours et chez les 
trouvères 5, offrent une disposition assez simple pour que plu- 
sieurs poètes aient pu la trouver d'eux-mêmes. C'est surtout la 
strophe à deux parties 4 qu'il faut ici prendre en considération. 

La strophe à deux parties se compose le plus ordinairement 
d'un quatrain î, divisible en deux paires de vers, la rime reliant 



1. Citons, pour l'Espagne, la pièce du poète catalan Jordi de Sant Jordi : 
Tots jouis aprench e desapi-mch cnsenips (Pelay Briz, Lo lUbre dclspoetas, p. i8o) ; 
pour l'Italie, la chanson Giamai niiU' oui non a si grau riche:^\e \ Com^ io che del 
avcr non à nciente (d'Ancona et Comparetti, Le antlchc rime volgari, I, 430), 
qui est un pur jeu d'esprit où l'amour ne figure pas, et surtout le sonnet de 
Pétrarque Face non trovo e non ho da far gnerra. 

2. Éd. Guichard, pp. 128-38; éd. d'Héricault, I, 214-7. 

3. C'est la forme qu'offre la plus ancienne chanson française que nous 
possédions, la pièce Chevalier niult estes garnis, p. 366 de mon Recueil. Elle 
est de 1146 ou de 1147. 

4. On l'appelle plus ordinairement strophe à trois parties, terme dont je 
me suis moi-même longtemps servi-, mais « à deux parties » est plus juste. 

5. Je n'ai en vue, bien entendu, que la poésie lyrique de la France. Dans 
l'ancienne poésie lyrique de l'Italie la première partie a bien souvent 6 ou 8 
vers. 



12 P. MEYER 

les deux vers qui forment paire, et d'une série variable de vers 
offrant des combinaisons infinies. La première partie est ce que 
Dante (De Vulg. el., II, x) appelle pedes; quant à la seconde, il 
a plu au poète florentin de la désigner par un nom grec, syrma, 
la queue. La mélodie qui s'adapte à ce genre de strophe est 
naturellement aussi divisée eti deux parties, dont la première 
est une phrase musicale très courte, mesurée sur la longueur 
de la première paire de vers et qu'on répète pour la seconde 
paire. Voilà une disposition fort ingénieuse et se prêtant à des 
variétés sans nombre. Elle a obtenu le plus grand succès puisque 
de chez nous elle est passée en Italie, en Espagne, en Portugal 
et jusque dans les pays germaniques. Où a-t-elle été inventée? 
Si nous étions assurés que l'invention appartient aux poètes en 
langue vulgaire, nous n'hésiterions pas à l'attribuer à ceux du 
Midi, chez lesquels cette forme apparaît plus tôt qu'au Nord. Mais 
la question n'est pas aussi simple : il est possible que de part 
et d'autre on ait adopté un mode en usage dans la poésie ecclé- 
siastique. A la vérité mes recherches en ce sens ont été infruc- 
tueuses. Je ne connais pas ce genre de strophe ailleurs que dans 
la poésie vulgaire. Mais je ne me tiendrai pour assuré de ce 
résultat que lorsqu'il aura été confirmé par un homme versé 
dans l'histoire de la musique du moyen-âge. 

En tout cas, que la strophe à deux parties soit d'origine 
méridionale, comme il semble dans l'état de nos connaissances, 
ou qu'elle soit antérieure aux troubadours et aux trouvères, il 
est certain qu'elle se comporte dans les deux littératures de 
façon très indépendante. En dehors des cas d'imitation, dont je 
m'occuperai tout à l'heure, les types communs au Nord et au 
Midi sont relativement rares et d'ordinaire très inégalement 
employés dans les deux poésies. Ainsi la disposition abab baaba 
se rencontre en plusieurs pièces françaises {D'Amour M ma tolu 
a moi, Bartsch, Chrest. fr., col. 141, Onkes de chanter en 
ma vie, Scheler, I, 135, El mois d'avril ke F en dit en pas- 
cour, etc.), tandis qu'elle est fort rare en provençal, n'y étant 
représentée, si je ne me trompe, que par un exemple unique, la 
pièce Si total tardât mon chan de Gaucelm Faidit\ En général la 



I. La forme àbah ccdd est une de celles, en très petit nombre, qui sont très 
fréquentes au Nord et au Midi. Elle est trop simple pour qu'il soit nécessaire 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS I3 

variété des types est beaucoup moindre chez les trouvères. Les 
rimes sont moins nombreuses en chaque couplet. Tandis qu'en 
provençal des couplets de huit vers, et même de sept, ont 
parfois cinq rimes (ahhcdde, ahah cdde, etc.), en français le cou- 
plet de sept vers ne dépasse pas trois rimes et souvent n'en a 
que deux. Le couplet de huit vers a ordinairement deux ou 
trois rimes, rarement quatre. Il faut arriver au couplet de dix 
vers pour trouver cinq rimes, et encore est-ce bien rare. Il y a 
des couplets de treize, de quatorze, de quinze vers qui se con- 
tentent de trois rimes ou même de deux. Sauf des exceptions 
infiniment rares, les rimes d'un couplet trouvent dans le couplet 
même les rimes correspondantes. En provençal, au contraire, 
on sait combien est fréquent l'usage des rimes isolées qui ont 
leurs correspondantes dans les autres couplets. Enfin l'enchaîne- 
ment des couplets par la rime présente de très notables diff"é- 
rences du Nord au Midi. 

Toutes ces raisons, ici à peine indiquées, mais qu'il serait 
facile de développer et d'appuyer d'exemples, portent à attribuer 
aux trouvères une part d'originalité assez grande dans le manie- 
ment de la strophe à deux parties. 

Présentement je vais signaler un certain nombre de cas où 
une forme strophique inventée par un troubadour a été imitée 
par un trouvère^ ce qui impHque vraisemblablement l'adop- 
tion de la mélodie sur laquelle la pièce était chantée. Ces 
emprunts appartiennent à une époque où la poésie lyrique 
du Nord était déjà en plein épanouissement. Ont-ils été 
plus fréquents pendant la phase antérieure, au milieu ou dans 
la seconde moitié du xii^ siècle ? Peut-être, mais nous devons 
nous résigner à l'ignorer, les chansons françaises de cette époque 
qui nous sont parvenues étant en très petit nombre. En tout 
cas, on exagérerait singulièrement la portée de ces emprunts 
si l'on voulait en conclure que la poésie lyrique du Nord a été 
conçue à l'imitation de celle du Midi. 

Le premier exemple, dans l'ordre chronologique, est fourni 
par une pièce de Cuene de Béthune qui reproduit un type, 
sinon inventé par Bertran de Born, du moins employé pour la 
première fois, à notre connaissance, par ce poète. 

de supposer qu'elle ait été importée par les trouvères. Notons en passant que 
c'est la forme la plus ordinaire des stramhoUi. 



14 p. MEYER 

B. DE BORN. CUENE DE BÉTHUNE. 

Ges de disnar non for' oimais maitis, Tant ai amé c'or me covient haïr, 

Qui agites près bon oslaii, Et si ne quier mais amer 

E fos dcdin\ la carns el pas el vis. S'en tel leu non c'on ne sache mentir 

El focs fos clars corn de fan. 4 Ne décevoir ne fausser. 

Lo plus ries jorns es ai de la setmana Trop longuement ai soffert ceste paine 

E dcgra m'esser suau, C'amors m'a fait endurer, 

Caitaii volgra volgties mon pro na Lana Mais nonporcant loial amors certaine 

Ciini lo senher de Peitaii. 8 Poroie encor recovrer. 

(Stimming, p. 106; Thomas, p. 122.) (Scheler, I, 30.) 

La pièce Bien cuidai vivre sans amor du Châtelain de Couci 
est peut-être faite sur un type provençal. Ce qui s'en rapproche 
le plus est la pièce Ges de far sirventes de B. de Born, où toute- 
fois les quatre derniers vers du couplet sont de cinq syllabes et 
non de sept comme dans celle du Châtelain. Notons une autre 
différence : c'est que chez ce dernier le mot folie reparaît à la 
même place dans tous les couplets : 

B. DE BORN. CHATELAIN DE CoUCI. 

Ges de far sirventes nom iarti, Bien cuidai vivre sans amor 

An:( lo fauc senes tot:(^ afans; Desore en pais tôt mon aé. 

Tant es sotils mos genhs e nCarti Mais retrait m'en a la folor 

Que mes m'en sui en tal enans, 4 Mes cuers dont l'avoie escapé. 

E sai tant de sort Empris ai greignor folie 

Que veus m'en estort , Ke li fols emfes ki crie 

Que comte ni rei Por la bêle estoile avoir 

Nom forfeiron rei. 8 K'il voit haut et cler seoir. 

(Stimming, p. 162; Thomas, p. 40.) (Ed. Fath, p. 41,) 

L'imitation est plus assurée dans le cas suivant : 

Peirol. Blondel. 

Déls siens torti farai esnunda Ains que la fueille descende 

Lieis qucm fet^ partir de se, Des arbres seur la ramée 

Qu'enquer ai talan quel renda Dirai : Ne sai que j'atende 

SU plati, mas chansos e me 4 Coment amours s'est prouvée 
Ses respieg d'autra merce. Vers moi, qui tant l'ai amée ; 

Sol suefra qu'en lieis entenda Et bel m'est, coment qu'il prende, 

E quel bel nien atenda. 7 Que si bêle mort aprende. 

(Mahn, Werhe, II, 21.) (Ed. Tarbé, p. 9.) 

J'ai comparé, en une autre occasion (Romania, XVII, 435)5 
une pièce de Gautier de Coinci avec deux pastourelles françaises, 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS I5 

l'une de Jocelin de Bruges, l'autre de Thibaut le chansonnier, 
qui offrent la même disposition^ à savoir abab ababacccb. J'au- 
rais pu remarquer que cette forme vient originairement de 
Bernard de Ventadour, Tant ai mon cor pkn de joia. C'est aussi 
(sauf que les vers b sont seulement de quatre syllabes) la forme 
de la pièce Quant vai lou tans refroidier imprimée dans mon 
Recueil, p. 3 -Si. 

Le planh de Gaucelm Faidit sur la mort de Richard Cœur-do- 
Lion n'a pas été célèbre dans le Midi seulement. Il a pénétré 
dans le Nord, puisqu'il est copié plus ou moins incorrecte- 
ment dans les chansonniers français B. N. fr. 844 et 20050, 
et dans un ms. exécuté en Angleterre, Vatican, Christ. 1659 ^ 
Il a certainement servi de modèle à un serventois d'Alart de 
Caus. Ce qui le prouve, c'est d'abord que la disposition des 
rimes {aba ccbbdd) est d'ailleurs à peu près sans exemple au 
Midi comme au Nord ; c'est aussi que la pièce française reproduit 
les rimes c d àt l'original. 

Gaucelm Faidit. Alart de Caus. 

Fort^ chaula es que tôt lo major dan Hé ! serventois, arrière t'en rêvas, 

El major dol, las ! qu'ieu anc mais agites Droit en Artois, ne te vas atarjant, 

E sa don dei tot^ temps ptaigner ploran Et ma dame si me salueras 

M'aven a dir en chantan e retraire ; Qui tant est douce et simple et debon- 

nere. 

Que sel!} qiCera de valor caps e paire, 5 Di li quant vi, au partir, son viaire 

Lo ries valens RicJmrti, reis dels Engles, Et son gent cors et son vis avenant, 

Es morti, ai Dieus I quais perd' e quais Je m'en parti tristes, de cuer pensant, 

dans es I 

Quant estrang mot e quant greu per Car je n'i voi dont confort puist venir, 

au^ir ! 

Benadur cor tot^hom quil pot suffrir. 9 Qui me peùst de mes dolors guérir. 
(Raynouard, Choix, IV, 54.) (Hist. litt., XXIII, $23.) 

Le type suivant né se rencontre, à ma connaissance, que dans 
les deux pièces, l'une provençale, l'autre française, ici rappro- 
chées. L'imitation ne me paraît pas douteuse. 

R. Jordan. Roi de Navarre. 

Lo clar temps vei hruneiir Philippe, je vous déniant 

Els au^eleti esperdut^. Ce qu'est devenue amors. 

Quelfregi ten destreg^ e mut:( En cest païs ne aillors 

I. Le texte est publié dans le Ronvart de Keller, p. 425. 



ï6 p. MEYER 

E ses conort de jaunir. 4 Ne fait nus d'amer semblant. 

Donc eu que delcor sospir Trop me mervoil durement 

Per lagensor re qu'anc fos, Quant ele demeure ainsi. 

Tant joios J'ai oï 

Son qu'odes m es vis Des dames grant plaint 

Qucfolb e fior s'espandis. 9 Et chevaliers en font maint. 

(Parn. occ, p. 200.) (Ed. Tarbé, p. 98.) 

Une chronique de Terre sainte nous a conservé une chanson 
composée, en 1239, contre les barons qui séjournaient dans les 
villes fortifiées de la côte au lieu de combattre les Sarrazins. 
Cette pièce est en strophes isomètres et présentant les mêmes 
rimes disposées ainsi ahha ahaaha. Un sirventés provençal, dont 
l'auteur est inconnu, mais dont la date peut être déterminée 
assez exactement, offre cette même disposition, qui est des plus 
rares. C'est la pièce Vai, Hugonet, ses bistensa, adressée, avant la 
bataille de Muret, en 12 12 ou 1213, au roi d'Aragon Pierre II 
et au comte de Toulouse Raimon VI ^ Elle est à coblas doblas, 
comme disent les Leys d'amors (I, 264); c'est-à-dire que les 
rimes changent de deux en deux couplets-. Le poète français a 
adopté, comme on va le voir, les rimes des couplets III et IV. 
Je transcris la troisième strophe de la pièce provençale et la 
première de la pièce française. 

E quar en aissis poiria Ne chant pas, que que nus die, 

Acabar liir mal ressos, De cuer lié ne de joious, 

Que di\on, senher, de vos Quant no baron sont oisous 

Fais Frances que Dieus nialdia! En la terre de Surie. 

Ouan no venjat^ la follia, 5 Encor n'i ont envaïe 

E quar et^ tan vergonhos, Cité ne chastiaus ne tours, 

Nom cal plus apert dia ; Et par une foie envie 

Paratges s'en revenria Perdi quens de Bar la vie. 

Ques perdet toti sai tmst nos. Vilains sera li retours 

Que ncissas no i conosc via. 10 Se ceste voie est perie. 

{Parn. occ, p. 392; Raynouard, {Hist. litt., XXIII, 677'.) 
Lex. rom., I, 512.) 



1. Voy. Hist. de Languedoc, éd. Privât, VII, 446 h. 

2. D.ins son état actuel, cette pièce, qui ne se trouve que dans un ms. 
(B. N. 856 fol. 386 vo) n'a que quatre couplets et une tornada, mais les nmes 
de la tornada montrent qu'il manque un cinquième couplet. 

3. Un texte corrompu de cette chanson est imprimé dans les Hist. occid. 
des croisades, II, 530. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS I7 

Je n'affirme pas que le sirventés provençal ait servi de modèle 
à la pièce française : il est probable que ce sirventés a été com- 
posé d'après un modèle que je ne saurais déterminer; il se peut 
même qu'on ait fait plusieurs pièces sur les mêmes rimes et que 
celle que le poète français a connue ne nous ait pas été conservée. 
Mais, de toute façon, l'origine provençale de cette forme est 
incontestable. 

Le type ci-après d'une chanson de Renaut de Trie {abab 
aababd) ne se rencontre en provençal que chez P. Cardinal, 
qui l'emploie deux fois : dans la chanson d'amour (ou plutôt 
contre amour'), dont je transcris le premier couplet, et dans une 
pièce historique qui doit avoir été composée entre 1225 et 1228 
{Ben volgra si Dieus volgues) : 

P. Cardinal. Renaut de Trie. 

Ben tenhper fol e per muiart Quant je voi le dous tans venir 

Selh quab aiiior se lia. Ke renverdist la prée, 

Oiiar en amor pren pejor part Et j'oi le rossignor tantir 

Aquel que plus s'i fia : 4 Ou bois sor la ramée, 

Tais se cuja calfar que s'art. Adonkes ne me puis tenir 

Los les d'amor vcnon a tart De chanter, ke tuit mi désir 

El mal ven quascun dia. Et toute ma pensée 

Li folh et fellon el nioyssart Sont en li amer et servir 

Aquilb an sa paria, Cui j'ai m'amor donée 

Per qu'ieu m'en part. 10 Sans repentir. 

(B. N. fr. 856, fol. 287 d.) (Scheler, I, 147.) 

Il n'y a aucun rapport d'idée entre la chanson de Renaut de 
Trie et l'une ou l'autre des deux pièces de P. Cardinal. Mais il 
est bien possible qu'une pièce provençale, aujourd'hui perdue, ait 
servi de modèle, quant à la forme, à P. Cardinal et à R. de Trie. 
Ce dernier a pu se souvenir aussi de la chanson de G. de Borneil : 
Can vei la dois tems venir \ E la coindeta sa:{o \ Que fai prat^ 
reverde:(ir, etc. 

P. Cardinal est l'auteur d'un sirventés dont la forme ne se 
trouve nulle part ailleurs en provençal, ce qui est, pour une 
pièce de ce genre, fort exceptionnel. Mais la même forme, à une 
faible différence près, se rencontre en français dans une pièce 
politique sur Arras qui est de la seconde moitié du xiii^ siècle 
(probablement des environs de 1260), en tout cas postérieure à 
P. Cardinal. La différence consiste en ce que la strophe proven- 
çale a six vers de plus. 

Romania. XIX. 2 



i8 



p. MEYER 



Chanson anonyme. 
Arras ki ja fus 
Dame sans refus 

Del pais, 
Tu es confondus, 
Trais et vendus 

Et haïs. 
N'en toi n'a desfense 
Se cil ne te tense 
Ki en crois fu mis. 
Ti vilain ouvrage 
T'ont rais en servage, 
Por ce en dirai gnif! 

(P. Meyer, Recueil, p. 373.) 



P. Cardinal. 
Bel m\s quieii hastis 
Sirventes faitis 

De faisso 
Beir e ses tôt sis 
E mot gent assis 

En giiay so. 6 

Pueys, qui que l'aprenda, 
Abani quel reprenda 
Negart lara^o; 
Pueys lo don ol vendu 
A tal quel rez'enda 
Quan n'aura sa:(o, 1 2 

El retrata 

Lai don traia 
Anel cordo, 

de sala; 

S'o essaia, 
Rauhade Guordo. 16 

(B. N. fr. 856 d, f. 281 corrigé, 
d'après les autres mss.) 



Les deux pièces de chacune desquelles je vais transcrire le 
premier couplet ont une forme si simple qu'on serait tenté de 
supposer une rencontre fortuite plutôt qu'une imitation, si cette 
forme, pour être simple, n'était pas très rare. En provençal on 
ne la connaît que par la pièce ci-dessous, attribuée dans les mss. 
tantôt à Gui d'Uissel tantôt à Peire de Maensac, et par le 
sirventes de P. Cardinal Atressi com per fargar, qui reproduit le 
même type et les mêmes rimes. 



Gui d'Uissel ou P. de Maensac. 
Estât aurai de cantar 
Per sofracha de rai(0, 
QiCanc ne mipogui encontrar 
En faire hona canso; - 

Mas ar' ai cor quem n'assai 
De far hos moti e son gai, 
Quar ben estai qui sab àb pauc hen dire 
Gen ra:(onar leis cui es obe:(ire. i 

{Paru, occ, p. 304.) 



J. Bretel et Adam de La Halle. 
Adan, du quel cuidiés vous 
Qui vive a dolour plus grant? 
U cil qui est fins jalous 
De celi qu'il aime tant 
Qu'il ne s'en puet départir 
Et si l'a a son plaisir, 
U cius qui maint en dangier et li prie, 
Mais riens n'i prent, et s'est sans jalou- 
sie? 
{Romania, VI, 592.) 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS I9 

Entre les procédés que les troubadours ont employés pour 
lier les couplets à l'aide des rimes, il en est un qui s'observe 
aussi dans la poésie du Nord, mais plus rarement et à une 
époque moins ancienne, de sorte que le mérite de l'invention 
ne peut être contesté aux méridionaux. Ce procédé consiste en 
ce que les couplets étant sur les mêmes rimes, l'ordre des rimes 
change de couplet en couplet selon un roulement calculé de 
façon à ramener périodiquement (par exemple de deux en deux 
ou de trois en trois couplets) la même disposition. Ainsi dans 
la pièce de Folquet Amors, merce, no moira tan soven, l'ordre du 
premier couplet reparaît au troisième et au cinquième, et l'ordre 
du second au quatrième : 

I" coupl. abah bec 
2^ — cbcb baa 
y — abab bec 
4^ — cbcb baa 
5^ — abab hoc 

C'est la disposition qui a reçu, à la fin du xiii^ siècle, le nom 
de Canso redonda. Guiraut Riquier a composé en 1282 une pièce 
intitulée dans la rubrique « canso redonda et encadenada de 
motz e de son » ÇPus sabers nom val ni sens, Mahn, Werke, 
IV, 52), qui présente le même arrangement que la pièce de 
Folquet : 

I" coupl. abab aedcdc 

2^ — eded cababa 

3^ — abab aedcdc 

4^ — eded cababa 

5 ^ — abab aedcdc 

6^ — eded cababa 

Il est des dispositions plus compliquées. Ainsi dans la pièce 
en huit couplets Molt nies bon e bel (P. Vidal), les couplets sem- 
blables sont respectivement I et V, II et VI, III et VII, IV et VIII. 
On trouve en français de rares exemples de cet enchaînement dont 
l'idée me paraît appartenir indubitablement aux troubadours. Je 
citerai comme particulièrement notable la pièce de Rogier 
d'Andeli Ja por ce se d'amer me diieil % dont les cinq couplets 
sont rimes comme suit : 

I. Chansons de Roger d'Andeli, p. p. A. Hcron, Rouen, 1883. 



20 





p. 


MEYER 


I" 


coupl 


. abab bcccddee 


2" 


— 


ebeb bcccddaa 


r 


— 


abab bcccddee 


4' 


— 


ebeb bcccddee 


5^ 


— 


abab bcccddaa ^ 



Je suis également porté à considérer comme étant d'origine 
exclusivement provençale l'usage des rimas derivativas. Les Leys 
d'amors (I, 184) appellent ainsi des rimes alternativement mas- 
culines et féminines qui dérivent réellement les unes des autres 
en ce sens que la rime féminine reproduit, avec addition d'une 
terminaison féminine, la rime masculine précédente. Ainsi 
après une rime en ort vient une rime en orta, et ainsi de suite. 
Cet artifice est fort ancien en provençal, puisque Bernard de 
Ventadour en offre déjà des exemples 2, antérieurement aux plus 
anciens trouvères connus. En français nous l'observons en un 
petit nombre de chansons. La pièce anonyme Hautement d' amours 
se plaint, conservée parle seul chansonnier de Berne {Wackernagel, 
n° xxviij), offre les séries aint-aindre, oil-oile, is-ise, ent-endre. 
Voir encore une pièce pubHée ici-même, IV, 379^ d'après un 
ms. de Cambridge, et la chanson de Rutebeuf (2^ éd. de Jubinal, 
I, 103) sur Ancel de l'Isle Adam. Mais, dans notre ancienne 
poésie, cette recherche n'est pas limitée aux chansons : elle a 
pénétré vers le miUeu du xiii^ siècle, ou peut-être plus tard 
encore dans la poésie narrative, comme on le voit par divers 
exemples cités dans mon livre sur Alexandre le Grand dans la 
littérature du moyen-âge, II, 195-6. Assurément il n'est pas 
absolument impossible qu'un trouvère et un troubadour aient 
eu indépendamment l'un de l'autre Tidée de cette ingénieuse 
disposition, mais, si l'on considère la date et le caractère des 
pièces françaises où elle paraît, on sera d'avis qu'un emprunt 
est, dans le cas présent, beaucoup plus probable qu'une ren- 
contre fortuite. 



1. On voit que le poète, si le texte est correct, s'est permis une petite irré- 
gularité. Le quatrième couplet devrait se terminer par aa et le cinquième 
par ee. 

2. Dans la pièce Ara no vei luiir soleil, on en trouvé les rîmes eil-eila, ai-aia 
(Malin, Ged., n° xxxii, et dans la pièce Bel m'es quant eu vei la triioilla (Ged., 
n" xxxvii) où alternent les rimes uoil et uoilla, on et otm, ir et ira. Cf. Appel, 
Leben u Lieder d. iroub. P. Rogier, p. 24, 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 21 

Il y a un genre de poésie provençale qui a passé en français, 
non pas toutefois sous son nom original, c'est la dansa qui est, 
comme je vais le montrer, identique au vireli ou virelai français. 
Cette démonstration vient en son lieu à la fin de ce chapitre, car 
l'adoption, sous un nom nouveau, de la dansa provençale a eu 
lieu assez tardivement, vers la fin du xiii® siècle, à ce qu'il 
semble. 

La dansa a étéjrès exactement définie par les Leys (I, 340-2). 
C'est une pièce composée de trois couplets, d'une tornada et d'un 
refrain. Les couplets, naturellement égaux entre eux, se com- 
posent chacun de deux parties. La première partie est indépen- 
dante en ce qui touche les rimes; dans la seconde partie au con- 
traire les rimes doivent être semblables pour tous les couplets, 
et semblables aussi non seulement aux rimes de la tornada, ce 
qui va de soi, mais encore aux rimes du refrain. On possède un 
assez grand nombre de dansas provençales, dont aucune ne 
paraît antérieure au milieu du xiii^ siècle. J'en ai pubHé deux^ 
d'après le ms. Giraud, dans mes Derniers troubadours, sous les 
n°' XVIII et XIX ; Bartsch a publié, dans ses Denhnaler (pp. i-/|), 
celles qui se trouvent à la fin du ms. B. N. fr. 1749 ^ Je vais 
transcrire celle que les Leys d'amors citent en entier, III, 160, 
et en partie, I, 286-8, 290 : 

Bos sabers, joyos 
Me fayt\ e battdos, 
Uamor agradiva. 

I Bos sabers me fay \o cor gay, 
Quar veray pretz ha d'onor. 
Belazor non say, don morray 
S'ieu non hay breumen s'amor. 
Ay ! cor gracies, 
Lunh' autra ses vos 
No m'es agradiva. 



I. Il les attribue, sans raison, dans son Gnindriss, p. 151, à Guiraut 
d'Espagne. L'une, La gain seinblansa (JDmhii., p. 3-4), est adressée à une 
comtesse Bcatrix probablement, la Beatrix de Savoie, qui épousa en 1220 
Raimon Berenger, comte de Provence, et en 1246 Charles d'Anjou. Elle 
mourut en 1267. 



22 P. MEYER 

II Bos sabcrs, tant es gays e pics 
De totz bes qu'en sa preyzo 
M'a liât e près e conques, 
Tant que res dar guerizo 
Nom pot, mas vos, pros, 
Am cor valoros, 
Plazèns agradiva. 

III Bos sabers me part amb un dart 
D'un regart quem fe l'autrier, 
Tant que nos départ de la part 
Vas on art Amors e fier. 
Bem faytz deziros, 
Gays cor amoros'. 
Tant etz agradiva*. 

Bos sabers, gaujos 
Fora mot, s'ieu fos 
Am vos agradiva. 

On voit que le refrain, écrit au début, est identique pour la 
forme à la seconde partie de chaque couplet, et l'identité devait 
s'étendre à la mélodie. Je suppose qu'on reprenait ce refrain 
après chaque couplet, encore bien que, dans le texte donné par 
les Leys, la reprise ne soit pas marquée. A la fin de la pièce le 
refrain était rem.placé par un demi-couplet, de même mesure et 
de même mélodie, comme on peut le voir non seulement dans 
l'exemple ci-dessus, mais encore dans les deux dansas imprimées 
dans mes Derniers troubadours. On remarque que la dansa des 
Leys offre des rimes intérieures. Mais c'est là une recherche 
exceptionnelle. 

Passons maintenant au virelai ou chanson baladée, et d'abord 
établissons que ces deux termes désignent le même genre de 
poésie. Dans le Remède de Fortune de Guillaume de Machaut, on 

lit : 

Lors, sans delay 

Encommençay cest virelay 
Qu'on claimne chanson baladée. 
(B. N. fr. 1S84, fol. 74.) 



1. Valoros, I, 288. 

2. Le texte ici reproduit est celui que les Leys citent III, 160-2, mais à un 
autre endroit, I, 290, le même ouvrage remplace ce demi-couplet par la partie 
correspondante du premier couplet. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 23 

Dans le Voir dit du même : 

La fumes servi de dous lais, 
D'entremès et de virelais 
Qu'on claime chansons haladks. 

(Ed. P, Paris, p. 151.) 

Dans VArt de dictier, d'Eustache Deschamps^ éd. Crapelet, 
p. 274 : « Après s'ensuit l'ordre de faire chansons baladées que 
« l'en appelle virelais^. » 

Voici maintenant une chanson baladée, tirée du Voir dit de 
Machaut, qui offre tout à fait la même disposition que celle des 
Leys. Je marque par un — la division en deux parties de chaque 
couplet. 

Douce, plaisant et débonnaire, 

Onques ne vi vo dous viaire 

Ne de vo gent cors la biautè, 

Mais je vous jur en loiauté 

Que sur tout vous aint sans meffairt. 

I Certes, et je fais mon deù, 
Car i'ay moult bien aperceù 
Que de mort m'avez respité 
Franchement sans avoir treii ; 
Qu'a ce faire a Amours meù 
6 Vo gentil cuer plain de pité. 
— Si ne doi pas estre contraire 
A faire ce qui vous doit plaire 
A tous jours mais; qu'en vérité 
Mon cuer avés et m'amisté 
1 1 Sans partir, en vo dous repaire 
Dôme plaisant et débonnaire... 

II Ne m'avez pas descongneù, 
Ains m'avez très bien cogneii 



I. J'ai fait remarquer ailleurs (Bulletin de la Soc. des anc. textes, 1886, p. 84, 
note i) que, dans le ms. (B. N. fr. 840) qui a servi à l'édition, les exemples 
de virelais ou chansons cités par E. Deschamps sont, par erreur, précédés de 
la rubrique serventoys, erreur d'autant plus évidente que Deschamps vient 
de dire qu'il ne citera aucun exemple de serventois. D'ailleurs les pièces 
mêmes citées sous la fausse rubrique serventois se retrouvent dans le même ms. 
parmi les virelais (éd. Queux de Saint-Hilaire, III, nos 726, 727, 733). 



24 p. MEYER 

Par vostre grant humilité 
En lit de mort ou j'ay geû ; 
Belle, quant il vous a pleii, 
6 Que vous m'avez resuscité 

— Si que je ne m'en doi pas taire, 
Ains doi par tout dire et retraire 
Le grant bien qu'en vous ay trouvé, 
La douceur, le bien l'onnesté 

I I Qui en vo cuer maint et repaire. 
Douce plaisant et débonnaire... 

III Et de fortune m'a neù 

Et fait dou pis qu'elle a peii, 
Vostre douceur l'a surmonté 
Qui m'a de joie repeù 
Et sa puissance ha descreù 
6 Et son orgueil suppedité. 

— Pour ç'avez mon cuer, sans retraire, 
Qu'Amours, qui tout vaint et tout maire, 
Le vous ha franchement donné. 

Se li vostre le prent en gré, 
1 1 Onques ne vi si douce paire. 
Douce plaisant et débonnaire.. . 

(Ed. P. Paris, pp. 77-8). 

C'est la disposition même de la dansa provençale, sauf que le 
refrain est partout le même, au lieu que dans l'exemple pro- 
vençal cité les paroles du refrain sont modifiées à la dernière 
reprise, la mesure et la musique restant toujours les mêmes. 

Je dois ajouter que les virelais n'ont pas toujours trois cou- 
plets : beaucoup n'en ont que deux^, d'autres un seulement; ce 
dernier cas est rare. 

Les noms de virelai et de chanson baladée n'apparaissent pas, à 
ma connaissance, avant Guillaume de Machaut, mais si le genre 
de poésie ainsi dénommé est d'origine provençale, comme je le 
crois, il est à supposer qu'on doit en rencontrer des échantillons 
en français avant le temps où Machaut composait, c'est-à-dire 
avant 1330^. C'est en effet ce qui arrive. Voici un exemple que 



1. Tels sont le plus ordinairement les virelais de Christine de Pisan. 

2. Le premier document que nous ayons sur Guillaume de Machaut est de 
cette date; voy. Thomas, Romania, X, 328, 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 25 

j'emprunte aux Chansons, ballades et rondeaux de Jehannot de 
Lescurel, publiées par M. de Montaiglon (pièce xx)^ 

Dame, vo regars m'ont mis en la voie 
De vous amer et servir et loer. 

I Loial amour ait très bone aventure 
Qui m'a navré d'une douce pointure 

Si très plaisant qu'en quel lieu que je soie, 
M'esteut a vous du tout en tout penser. 
Dame, vo regars 

II Dont doi je bien estre en envoiseùre, 
Car bonne estes et de gente faiture. 

Li souverain me tient touz jours en joie, 
Et tout aussi de merci espérer. 
Dame, vo regars 

III Amour graci, par qui j'ai mis ma cure 
En vous amer, très noble créature. 
James de vous partir ne me querroie 
Si vraiement me veilliez vous amer. 
Dame, vo regars 

Je ne trouve pas d'exemple plus ancien de ce genre de poésie, 
qui a dû pénétrer dans le Nord dès la seconde moitié du 
xiir siècle. C'est, en somme, une variété de la ballade, avec cette 
différence notable que le refrain a la mesure d'un demi-couplet, 
et reproduit la mesure et les rimes de la seconde partie de 
chaque couplet. La ressemblance imparfaite avec la ballade 
explique le nom de « chanson baladée » ; quant au nom de 
virelai, il est sans doute ancien, mais on s'est constamment 
mépris sur sa signification. Le P. Mourgues, en son Traité de la 
poésie française, cité par Littré {Supplément au mot virelai) 
définit ainsi le virelai, qu'il regarde comme une variété du lai : 
« Les poètes, après avoir conduit quelque temps le lai sur une 
« rime dominante, le faisaient tourner ou virer sur l'autre 
« rime, qui devenait dominante à son tour. » C'est pure fan- 
taisie. Les anciens auteurs de traités de versification française 
n'ont pas été plus heureux. Henri de Croy, dans son Art et science 

I. On n'a pas de renseignement précis sur ce poète, que l'on a proposé 
d'identifier avec un « Jehan de Lescureul » exécuté à Paris en 1303; voy. 
Romania, XIV, 310, 



2é P. MEYER 

de rhétorique pour faire rigmes et ballades, imprimé pour la première 
fois en 1493, donne un exemple de rondeaux doubles « qui se 
« nomment simples virlais pour ce que gens lais les mettent en 
« leurs chansons rurales ». Sibillet, dont V Art poétique français 
fut imprimé en 1548, dit : « Virlay est vers lyrique ou laïque, 
c'est-à-dire populaire ^ » Cette bizarre explication a du moins le 
mérite d'avoir conservé le souvenir de l'origine populaire du 
genre. Virelai, plus souvent vireli, désigne originairement un 
air populaire, un dorenlot, comme valuru, valura, valuraine^, 
comme vii'on viron viron vai^ ou vasdoi vaidaw^. La pastourelle 
de Jean de Renti (Bartsch, Rom. u. Past., p. 292) a pour refrain : 
Sus, sus au virelin, sus sus au virelai, et les paroles qui précèdent 
ce refrain prouvent qu'on entendait par virelai un certain air 
{Et Bernes seva cantant \ K' il dira du virelai; j Cil..., Ki orront le 
virelai, etc. On trouve même, à la fin du xiii^ siècle, le mot 
vireli employé comme synonyme de ballette ou ballade, car la 
hallette 53 du chansonnier Douce, à Oxford (fol. 229 de l'an- 
cienne pagination), se termine ainsi : 

S'an vuel dire par amistei 

Et par dousor 
Ke cis virdis ke j'ai troveit 

Me vient d'amor. 

On conçoit donc que virelai ait été peu à peu appliqué à une 
certaine variété de la ballade. 



IV. — DENOMINATIONS ADOPTEES PAR LES TROUVERES. 

Entre les divers noms que les trouvères ont donnés à leurs 
compositions, je n'en vois que trois qui viennent du provençal, 
serventois, estampie et ballade, et encore pour le premier la certi- 
tude n'est-elle pas complète. De l'estampie je ne dirai rien ici. 



1. Ces textes ont déjà été cités par F. Wolf, Ueher die Lais, p. 320. 

2. H. Lavoix, La viusique au siècle de saint Louis, dans Ra3'naud et Lavoix, 
Rec. de motets français, II, 363. 

3. Ronmnia, VIII, 85. 

4. Fïatnenca, v. 1062, et voir la note de la traduction, p. 292-3. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 27 

Je crois avoir suffisamment établi, il y a vingt ans, l'origine 
provençale de ce genre de poésie ^ 

Sirventés est la forme la plus ordinaire en provençal. On 
trouve aussi sirventesc et le féminin sirventesca pris substantive- 
ment 2. La finale -esc -esca correspond au suffixe latin -iscus, 
tandis que la finale -es correspond au suffixe -en si s. Notons 
cependant qu'on ne rencontre pas de forme féminine en -esa. 
Outre sirventés, on trouve serventes, mais dans des textes assez 
peu anciens 5 ou écrits par des Italiens. Les plus anciens exemples 
de ce terme sont de la seconde moitié du xir siècle. Marcabrun 
aurait fait « de caitivetz sirventés », au rapport de son biographe, 
mais lui-même n'emploie pas cette expression. Il faut, pour la 
rencontrer, descendre jusqu'à Rambaut d'Orange 4, Guillem de 
Berguedan 5, Marcoat, Bertran de Born. La meilleure définition 
du sirventés est probablement celle que donne Hugues Faidit 
dans le Donat proensal : « Sirventés, id est cantio facta vituperio 
alicujus » (éd. Stengel, p. 7). Le sirventés ne se distingue en 
effet de la chanson que par le sujet, puisque la « cansos » 
est spécialement une poésie d'amour. Diez^ veut que sirventés 
vienne de servir : ce serait une poésie faite par un serviteur, par 
un poète de cour en l'honneur de son seigneur. Rien n'est plus 
improbable, car d'une part les sirventés n'ont pas ce caractère, 
et d'autre part, si cette étymologie était fondée, la forme la plus 
habituelle serait serventes et non sirventés. Je tiens que le sirventés 
est la pièce composée par un sirvent, c'est-à-dire par un sou- 
doyer 7. Les sirvent:( formaient, au Midi, une classe très nom- 
breuse dans laquelle la poésie a dû se développer de bonne 
heure. Du reste, que cette étymologie soit juste ou non, l'appli- 
cation qu'on a faite du terme sirventés paraît être sans rapport 
avec son origine, et c'est par une autre voie qu'il faut chercher 
si le terme lui-même a été inventé dans le Midi^ d'où il serait 
passé dans le Nord, ou vice versa. 



1. Les derniers troubadours de la Provence, p. 81. 

2. Voir, pour ces formes, Raynouard, Lex. rom. V, 238. 

3. Par ex. dans Flamenca, v, 1182. 

4. Dans sa ^'itce Escotat^, v. 3, dans mon Recueil, p. 78. 

5. Mahn, Ged., nos 678, 679. 

6. Poésie der Troubadours, p. 112; Etyin. IVœrt. Ile. 

7. Voy. Romania, X, 264. 



28 p. MEYER 

La forme correspondante en français est serventois, parfois 
sirventois^. Ce nom apparaît dans les textes du Nord aussi tôt, 
sinon plus tôt^ que sirvcntes en provençal, et paraît désigner 
d'abord des poésies d'agrément, non pas, comme plus tard, des 
chansons religieuses 2. Comme en provençal, on a appliqué 
cette dénomination à des chansons ayant un caractère politique. 
De ce nombre est la pièce d'Alart de Caus, citée ci-dessus, 
p. 15. On peut signaler encore les serventois (ainsi désignés à 
l'envoi) Li nouviaus tans que je voi repairier, de Jacques de 
Cisoing 3, et A tout le mont vueil en chantant retraire, de Philippe 
de Navarre 4, qui sont tout à fait analogues aux sirventés 
provençaux. 

Le prov. sirventés et le fr. serventois étant évidemment le même 
mot, pris dans un sens spécial et s'appliquant, au moins en cer- 
tains cas, au même genre de poésie, il serait bien invraisemblable 
que cette dénomination eût été inventée simultanément et indé- 
pendamment au Midi et au Nord. Il est tout 'naturel que des 



1. Il est à peine besoin de dire que dans l'Ouest la finale est en -eis, 

2. Les plus anciens témoignages sont fournis par Wace. Le premier est 
assez peu précis : 

Mais or puis jeo lunges penser, 
Livres escrire e translater, 
Faire rumanz e servcnleis, 

(Wace, Rou, 15 1-3 ; p. 294 de mon Recueil.') 

Mais celui-ci indique mieux le caractère de ce genre de poésie. Parlant du 
duc Richart, en guerre avec ses voisins, Wace s'exprime ainsi : 

Vit ses damages granz, nel tint mie a gabeis 

N'entendi mie a gas n'a faire seivenleis. 
{Rou, vv. 4146-8.) 

Cela équivaut à dire que Richard ne pensait pas à s'amuser. De même dans 
un des textes du Chastie Musart : 

J'ai fait fabliaus et contes, rimes et servantois. 
Pour desduire la gent environ cui j'estois. 
(B. N. fr. 1593, f. 139; Zeilschrift f. 
roni. Phil., IX, 329.) 

Dans le Dit dss deus troveors ribaus les sirventois sont classée^ avec les 
rotruenges, les pastourelles, les fableaux : 

Je sai conter beax dix noveax, 
Rotruenges viez et noveles, 
Et sirventois et pastoreles. 

(Jubinal, Rulcbeuf, 2" éd., III, 12.) 

3. Scheler, Trouvères belges, II, 74; cf. Hist. litt. XXIII, 635. 

4. Gestes desChiprois, éd. Raynaud, p. 61 (Société de l'Orient latin, 1887). 



LA POÉSIE DES TROUVÈRES ET CELLE DES TROUBADOURS 29 

termes ayant un sens général tels que chanson, vers, trouvère, 
même, se retrouvent à la fois au Nord et au Midi, sans emprunt 
de part ou d'autre, mais une désignation aussi particulière que 
sirventes doit avoir une origine locale. Cette origine est-elle 
provençale ou française ? 

Je crois que si les exemples de ce mot sont, au Midi, d'une 
date un peu moins ancienne qu'au Nord, c'est pur hasard. Le 
mot a dû être créé dans le Midi, d'où il sera passé, dès la première 
moitié du xii^ siècle, dans la poésie des trouvères. Ce qui me 
le fait croire, c'est la forme même du vocable, en français 
serventois ou sirventois par en. Créé dans les provinces du Nord 
de la France, ce mot serait écrit servantois, par an, forme qui se 
rencontre quelquefois, à la vérité, mais seulement dans des 
textes qui confondent en et an en un même son. S'il en est 
ainsi, le mot serventois serait l'un des plus anciens exemples de 
l'influence de la poésie des troubadours sur celle des trouvères. 
L'influence me semble, du reste, s'être bornée à l'introduction 
d'un nom qu'on a appliqué à des poésies qui, tant pour la forme 
que pour le fond, n'ont rien de particulièrement provençal. 

Ballade nous fournit une autre preuve très sûre, mais moins 
ancienne, de la même influence. Le prov. ballada, comme l'it. 
ballata, désigne originairement un chant destiné à marquer la 
mesure en dansant; ballare a déjà^ en latin des bas temps, le 
sens de dansera La ballada provençale est une chanson à refrain 
ayant ordinairement de trois à cinq couplets. La pièce de Peire 
Vidal, La lan^ef el rossinhol (éd. Bartsch, n° ii) est une ballada. 
Le nom est attesté dès la fin du xii^ siècle : Raynouard en cite 
un exemple de Pons de Chapteuil. 

Le nom français correspondant est ballete-, qui, dans le 
chansonnier Douce, désigne une poésie composée en général de 
trois couplets à refrain 3, comme seront plus tard les ballades 



1. Du Cange, balare. Je pense que c'est à tort que Diez (Etym. Wœrt. 
ballare), suivi par Littré, rattache ballare à ialla, balle ou paume. Mais ce 
qui est tout à fait extravagant, c'est l'étymologie proposée par Rœnsch {Das 
Bach der Juhilaen, Leipzig, 1874, p. 488 note) qui fait venir ballata de BaXXa, 
nom d'une servante de Rachel dans le livre des Jubilés ou Petite Genèse. 

2. Ce mot manque dans le dict, de M. Godefro)^ 

3. Voy. les spécimens publiés dans mes Rapports, pp. 236-9. 



30 p. MEYER 

proprement dites. Je ne vois pas de raison pour soutenir que 
ces balletes soient d'origine provençale. La forme et le nom sont 
assez simples pour avoir été trouvés indépendamment au Nord 
et au Midi, et d'ailleurs la hallada provençale n'est pas toujours 
réduite àtrois couplets. Mais, dans la seconde moitié du xiii^ siècle, 
le nom ballade fut introduit dans le Nord, et il est de toute 
évidence que ce nom, ne pouvant à cette date avoir une origine 
italienne, a été importé du Midi. Il eut du succès et supplanta 
ballete. Pourquoi ? Nous n'en savons rien. Autant vaut demander 
pourquoi, depuis l'Exposition de 1878, l'anglais ticket est en voie 
de remplacer le français billet. C'est affaire de mode. 

Le plus ancien exemple du mot ballade a été signalé par 
P. Paris dans V Histoire littéraire, XXIII, 616. Il se trouve à 
l'envoi d'une pièce de Wibert Caukesel, trouvère qui devait 
composer un peu après le milieu du xiii^ siècle^. Voici cet 
envoi, d'après le chansonnier de Noailles (B. N. fr. 126 15). 

A ma dame, barade, présenter 
Te voil; di li par moi sans celer*, 
Ke de sa cose empirier et grever 

N'est ce pas cortoisie. 

Diex ! ki a hoine amor, 

S'il ien repent nul jor. 

Il fait grani villonie. 

C'est bien en effet une ballade, qui toutefois a cinq couplets 
et non trois. La forme barade est singulière. Est-elle correcte? 
Le copiste, qui a écrit en deux mots bara de, comme s^il ne 



1. A la fin de l'une de ses pièces, Fin ciiers énamourés, Wibert Kaukesel 
fait mention de Jean Erart, de Bouteiller et de Dragon : 

Jehan Erars, chantez 
Mon chant si vous agrée ; 
Bouteillier présentez, 
Vos est, si soit loée 
Ma chançons; la reprise 
Ai a Dragon tramise. 

(B. N. fr. S44, fol. 155 b.) 

Jehan Erart et Colart le Bouteillier sont des trouvères bien connus du milieu 
ou de la seconde moitié du xiii^ siècle. Dragon est désigné comme juge dans 
un assez grand nombre de jeux partis du même temps; voy. L. Passy, 
Bibl. de TEcole des Chartes, 4e série, V (1839), 20, 23, 24, 26, 27, 28, 29, 
320, 352,476, 477, 479. 

2. Sic. Ce vers est trop court. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 3I 

comprenait pas, a-t-il bien transcrit son original, ou a-t-il écrit 
r pour /? A la vérité barade n'est point inadmissible : ce serait 
une forme gasconne. Toutefois on voudrait pouvoir vérifier cette 
leçon sur un autre ms. Malheureusement on ne le peut pas. Le 
ms. fr. 844, où cette même pièce est transcrite, au fol. 155, est 
mutilé en cet endroit comme en bien d'autres, et la mutilation 
a enlevé Tenvoi qui nous intéresse. 

Après cet exemple, le plus ancien que nous ayons du mot 
ballade est fourni par le Jeu du Pèlerin, d'Adam de la Halle, 
composé vers 1300, où l'un des interlocuteurs, parlant d'Adam 
comme s'il était mort, dit de lui : 

...savoit canchons faire, 
Partures et motès entés ; 
De che fist il a grans plantés, 
Et halades je ne sai quantes '. 

Il est à noter toutefois qu'aucune des ballades d'Adam de La 
Halle ne nous est parvenue, du moins sous le nom de son 
auteur. 

Un témoignage qui est à peine de quelques années postérieur 
est celui de Nicolas de Margival dans le Dit de la Panthère 
d'amours. L'auteur de ce poème non seulement fait usage des 
termes balade et baladele ^, mais encore transcrit les deux pièces 
qu'il intitule ainsi. La baladele, dont la forme diminutive était 
appelée par une rime (avec chancelé^, est en petits couplets de 
trois vers^ plus un vers de refrain. Dès lors le terme balade est 
courant 3 et les pièces ainsi désignées deviennent de plus en 
plus fréquentes. 



1. Œuvres complètes d'Adam de la Halle, p. p. De Coussemaker, p. 418. 

2. Ed. Todd. (Société des anciens textes français), vv. 2295 et 2340. 

3. Citons encore ce témoignage du roman de Fauvel, composé vers 13 13 

Et tout autour i avoit pointes 
Motez, chançons, halaàes maintes. 

(lahrb. f. eiigl. u. roni. Lit., VII, 440.) 

Cet autre est tiré du roman du comte d'Anjou achevé en 1316 : 

Li auquant chantent pastourelles, 
12 Li autre dient en vielles 

Chançons royaus et estempies, 
Dances, noctes et baleries, 



Lais d'amours, descors et balader, 
18 Pour esbatre ces genz malades. 



Le plus ancien exemple cité par Littré est de Guillaume de Machaut. 



32 p. MEYER 

La ballade est, par nature, le nom même Tindique assez claire- 
ment, une poésie chantée. Je n'ai point à rechercher ici à quelle 
époque la mélodie a cessé d'être une partie essentielle de ce 
genre de composition. Je ferai toutefois remarquer que toutes 
les ballades insérées dans le Regret Guillaume, poème composé 
en 1339, étaient chantées. L'auteur le dit expressément en maint 
endroit ^ 

Je m'abstiens de parler ici de la pastourelle, du jeu-parti et 
de Yalba, parce que je crois que ces divers genres se sont déve- 
loppés d'une façon indépendante au Nord et au Midi. Là encore 
on pourra observer des traces d'influence provençale en telle ou 
telle pièce française 2. Mais ce sont des faits isolés. La question 
du reste est trop complexe pour qull soit possible de l'étudier 
ici en passant, 



V. — LA POESIE LYRiaUE FRANÇAISE DANS LE MIDI 
DE LA FRANCE. 

Si les troubadours ont été assez souvent imités par les trou- 
vères, ceux-ci à leur tour n'ont point été entièrement ignorés 
dans le Midi de la France, et il est permis de supposer que la 
poésie provençale leur a fait quelques emprunts. Il serait vérita- 
blement étrange qu'il en eût été autrement, si l'on se souvient 
que plusieurs poètes du Nord ont voyagé et même ont séjourné 
dans le Midi, et si l'on considère la rapidité avec laquelle nos 
chansons de geste et nos romans d'aventure se sont répandus 
dans les provinces méridionales, comme en font foi, dès la fin 
du xii^ siècle, tant d'allusions éparses dans les chansons des 
troubadours. 

Il ne faut pas toutefois exagérer la portée des faits qui seront 
groupés dans ce chapitre. Ils prouvent que la poésie des trou- 
vères a été connue dans le Midi, non qu'elle ait exercé sur la 
poésie des troubadours une influence sensible. Cette influence. 



1. Voy. l'édition de M. Scheler, vv. 619, 730, 1148,2951, 3158, 3251,610. 
Parfois les ballades sont qualifiées de chansons; voy. vv. 593, 922-3, 1589. 

2. Ainsi la pièce à refrain de Philippe de Navarre Uautrier gaitai une nuit 
jusc'au jour (Gestes des Chiprois, Société de l'Orient latin, p. 65-7) est bien 
dans la forme de Valba provençale. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 33 

en tout cas, n'a pu s'exercer qu'à une époque tardive, après les 
premières années du xiii^ siècle. 

Raimon Vidal de Bezaudun avait assurément une certaine 
connaissance de la poésie des trouvères. Il avait remarqué que 
le genre de la pastourelle y était plus richement représenté 
qu'en provençal, puisqu'il dit, en un passage bien souvent cité 
de ses Ra:(os de trobar, que la langue française est plus propre à la 
composition des romans et des pastourelles. Une autre preuve 
en est qu'il cite dans une de ses nouvelles ^ les deux premiers 
couplets d'une chanson française anonyme {Consillei moi, signor) 
que deux de nos chansonniers nous ont conservée. 

Avec Matfre Ermengaut nous sommes transportés à la fin du 
xiii^ siècle, à une époque où, pour des causes pohtiques, l'influence 
française commence à se faire sentir au Midi. Dans le Perilhos 
tractât, qui termine le Breviari d'atiior, Matfre cite deux pièces 
de Thibaut le Chansonnier ^, et une fois une poésie à lui adres- 
sée 3, le désignant, à la façon des chansonniers français, sous le 
nom de Roi de Navarre. Matfre citait les troubadours, qui pour 
lui étaient déjà réputés antiques, d'après un chansonnier pro- 
vençal analogue à ceux que nous possédons encore. Je présume 
qu'il a cité de même Thibaut de Champagne et Raoul de 
Soissons d'après un recueil des poésies des trouvères. Je doute 
fort que le séjour de Thibaut en Navarre ait contribué d'une 
façon appréciable à répandre ses poésies dans le Midi. Nous 
savons que sa cour était peu brillante, et les poètes qui la fré- 
quentèrent n'en font pas l'éloge 4. 

Certains chansonniers provençaux ont admis quelques pièces 
dç trouvères, mais dans une mesure très hmitée, par comparaison 
au nombre des pièces provençales qui ont pris place dans les 
chansonniers français. Je laisse de côté le chansonnier d'Esté, 
qui renferme, aux ff. 217-30, une section de chansons françaises. 

1. So fo el temps, Mahn, Ged., II, 29; éd. Cornicelius (Berlin, 1888), 
V. 635 et suiv.; cf. Romania, II, 269. 

2. Mahn Ged., I, 183, 188; éd. de Béziers, II, 435, 453. 

3 . La pièce Rois de Navarre et sire de Vertu, de Raoul de Soissons (Wacker- 
nagel, AJtfr. Lieder, no xxvj) qui est anonyme dans quelques mss. Matfre 
désigne l'auteur par les mots « us frances ». Voy. Mahn, Ged., I, 195, éd. de 
Béziers, II, 481. 

4. Voir mes Derniers trouhadours de la Provence, p. 34. 

Romania, XIX. 2 



34 P- MEYER 

C'est un recueil à part, qu'un copiste italien a joint à un recueil 
provençal beaucoup plus considérable. Il en résulte simplement 
que la poésie des trouvères était goûtée en Italie dans la seconde 
moitié du xiii^ siècle. De même, à la fin du chansonnier de 
l'Ambroisienne (R. 71 sup.), est copiée une pastourelle française 
connue d'ailleurs {Qan voi nea \ La flor en lapred)^. La pièce 
étant copiée à la suite du recueil par une main italienne, on ne 
peut pas affirmer qu'elle ait été recueillie dans le Midi de la 
France. Elle peut être arrivée par'une autre voie des pays de langue 
d'oïl en Lombardie. Je n'attache pas non plus d'importance à la 
présence dans le ms. de la Laurentienne XLI-42, fol. 65, d'une 
pièce française placée sous le nom de Sordel. Si en effet cette 
pièce a été admise dans ce chansonnier d'origine italienne, c'est 
parce qu'elle passait pour être de Sordel, bien qu'elle ne soit 
probablement pas de lui. Mais on peut citer d'autres cas où 
l'admission de chansons françaises en des recueils spécialement 
consacrés aux troubadours, prouve qu'elles ont été réellement 
connues et goûtées dans le Midi de la France. Ainsi le chansonnier 
du Vatican 3208 contient trois chansons françaises ^ de chacune 
desquelles nous possédons d'autres copies dans les chansonniers 
français. Sans doute ce ms. a été exécuté en Italie, mais cette 
circonstance est ici sans importance, parce qu'il reproduit à 
n'en pas douter des extraits de deux chansonniers perdus qui 
ont dû être composés dans le midi de la France. 

Le chansonnier B. N. fr, 856, exécuté dans la partie occiden- 
tale des pays de langue d'oc au commencement du xiv^ siècle, 
contient (fol. 376), sous le nom d'un Gautier de Murs du reste 
inconnu, une pastourelle française, qui ailleurs se trouve ano- 
nyme 3, Le même ms. nous a encore conservé deux chansons 
françaises 4, l'une (fol. 379) de Thibaut de Blaison (Amors ge ne 
me planh mie, qui se retrouve dans le chansonnier d'Urfé 
(fr. 22543), '^^^^^ °i^^ ^^^ n\ss. français n'ont pas, l'autre 
(fol. 3 5 0) de Pierre Espagnol (JDr levet:^ sus, francha corte^a gans^, 



1. Bartsch, Rom. u. Past., p. 109; cf. Jahrh.f. roni. u. engî. Liter., XI, 3. 

2. Voy. Rotnania, XVII, 304-5. L'une de ces pièces est la chanson S'cvigucs 
nus hom por dure despartie, dont il sera question plus loin. 

3. Texte dans Bartsch, Roman-^en u. Pasiourelleii, p. 358. 

4. Mahn, Ged., n^s 729, 730. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 35 

qui se retrouve également, et avec la même attribution, dans le 
chansonnier d'Urfé - et manque partout ailleurs. 

Le chansonnier d'Urfé a admis sous le nom de Thibaut de 
Blaison {Tibaiit de Bli:{on, dans le ms.) une chanson française ^ 
qui est anonyme ailleurs {Quant se resjoïssent oiseï). 

Le ms. fr. 1749 renferme une sorte de danse ou de ballade en 
français 3. 

Il est à peine besoin de rappeler que les deux pièces de 
Richard Cœur-de-Lion Dalfin ieus voil desrenier et Ja nus hom 
pris, dont la première ne se trouve que dans des chansonniers 
provençaux, sont proprement en français. 

Il n'a pas dû arriver fréquemment que des chansons fran- 
çaises aient obtenu assez de popularité dans le Midi pour servir 
de modèles à des poètes provençaux. Voici cependant deux cas 
— qui ne sont sans doute pas les seuls — où ce fait s'est 
produit. 

Un partimen de Bertran 4 et de Sordel, composé aux environs 
de 1230 ou 1240, commence ainsi : 

Bertrans, lo joi de dompnas e d'amia 
Qu'avetz agut, ni ja nulla sazo 
Auretz, cove que perdatz per razo, 
01 prez d' armas e de cavallairia ; 
Pero cela a cui vos etz aclis 
Creira ses plus qu'ab armas siatz fis. 
Quai voletz mais laissar a vostra via, 
O retener? qu'ieu sai ben quai penria^. 

Il n'y a pas de doute que Sordel a emprunté la forme de la 
célèbre chanson d'Hugues de Berzé : 

S'onkes nus hom, por dure départie 
Ot cuer dolent, dont l'ai je par raison, 
Onkes tortre ki pert son compaignon 
Ne fu un jor de moi plus esbahie. 



1. No 857 de ma description de ce ms. Cette pièce et la précédente ne sont 
point relevées dans la Bibliographie, de M. G. Raynaud. 

2. Bartsch, Ro)ii. a. Pas t., p. 343. 

3. Bartsch, Denkmaler, p. 4. 

4. Bertran d'Aurel; cî. Rontania, X, 263. 

5. Mahn, Ged., nos 1266 et 1267. Je refais le texte à l'aide des deux copies. 



36 



p. MEYER 



Cnscuns plorc sa terre et son pais, 
Quant il se part de ses coraus amis, 
Mais il n'est nus congiés, kc ke nus die, 
Si dolcreus kc d'ami et d'amie. 

L'imitation de la forme est complète. Les couplets III et IV 
riment dans la pièce française en -endre, -i, -or et de même en 
provençal. On a vu plus haut que la pièce de Hugues de 
Berzé avait été connue dans le Midi. 

Le second cas est un peu moins certain. D'une part Guiraut 
Riquier, d'autre part Gillebert de Berneville. Ces deux poètes 
sont contemporains. Il est possible, après tout, qu'il y ait eu un 
modèle commun. 



G. Riquier'. 
A Miquel de Castilho 
Et a Codolen deman 
Si deu saber mal o bo 
De si dons a fin ayman 
S'il fa esgart non chalen 
A vista de tota gen, 
Si selat 
Lo y fa de bon grat, 
Mas res non l'autreya 
De so quel guerreya. 



GiLL. DE Berneville*. 
Quidoient li losengier, 
Por ce se il m'ont menti, 
Que je me doie esloingnier 
D'amors et de mon ami. 
En non Dé je l'amerai 
Et bone amor servirai 
Nuit et jor, 

Sans fere folor, 

Et s'iere envoisie, 

Chantant et jolie. 



Il semble à première vue que, si des traces d'influence fran- 
çaise doivent se manifester quelque part dans la poésie proven- 
çale, ce soit principalement chez un troubadour des derniers 
temps , comme était Guiraut Riquier, qu'il y ait chance de les 
rencontrer; et toutefois je n'ai reconnu chez Guiraut Riquier 
aucun emprunt bien caractérisé. Il a fait, à la vérité, des retroen- 
chas, poésies dont le nom indique l'origine française, mais l'imi- 
tation n'est pas directe^ car h retroenclM existait avant lui dans la 
littérature provençale. 

Retroencha ou retroenxfi est, en effet, un mot d'origine fran- 
çaise. Le plus ancien exemple qu'on ait de ce terme dans la lit- 
térature du Midi est, je crois, celui que nous fournit une pièce 
d'Isnart d'Entrevennes, si toutefois, comme je présume, ce 



1. Rev. de 1. rom., 4, II, no. 

2. Scheler, Trouv. heîgcs, I, 120. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 37 

troubadour n'est pas distinct du personnage du même nom qui 
fut, en 1220-1, le premier podestat d'Arles^ 

Del sonet d'en Blacaz 
Sui tant fort envejos 
Que descortz e chanzos 
E retroenzas i faz^ 

Vient ensuite, mais sans doute à bien peu d'intervalle , un 
exemple de Flamenca : 

Per tôt' Alvergn' en fan cansos 
E serventes, coblas e sos 
1183 O estribot o retroencha 

D'en Archimbaut corn ton Flamencha. 

La date de Flamenca peut être fixée, grâce à une ingénieuse 
découverte de M. Ch. Revillout, à Tannée 1234 ou 12354. La 
retroencha figure aussi dans Vensenhamen de G. de Cabrera, au 
nombre des genres poétiques dont le jongleur Cabra ne saurait 
citer aucun spécimen?. Ce témoignage n'est pas daté : il peut 
être postérieur à celui de Flamenca, comme il peut être anté- 
rieur, mais, dans l'un et l'autre cas, d'un petit nombre d'années 
seulement ^. J'en dirai autant du Trésor de Peire de Corbiac, où 
l'auteur se vante de savoir retroenchas e dansas! . Au milieu du 
xiii" siècle environ appartient la vie de Raimon de Salas ^ où on 
lit : « Raimon de Salas si fo us borges de Marseilla, e trobet cau- 
ses et coblas e retroenchas. » Les retroenchas de Guiraut Riquier 



1. Voy. Raoul de Camhrai, éd. Meyer et Longnon, p. Ij, note 2. 

2. Il semble que dans cet exemple retroen^a soit de trois syllabes, comme 
la forme plus tardive retroiicha, à moins qu'on préfère supprimer /. 

3. Remarquons que l'auteur écrit ici Flamencha pour la rime. La forme 
presque constante du ms. est Flamenca; en rime avec ircnca vv. 1127, 7753 ; 
avec veiica (qui ne saurait être vencha), v. 1237; avec aprohenca, v. 2456. 

4. Voy. Romania, V, 122. 

5. Bartsch, Chrcst. prov.,4^ éd., 85, 4. 

6. J'ai dit dans la préface de Daiirel et Béton (p. i, note i), que je ne par- 
tageais pas l'opinion de Milà y Fontanals, selon qui Veiiscnha)ncn aurait été 
composé vers 1170. 

7. Ed. Sachs, v. 826, Galvani, Osserva^ioni, etc., p. 336, Bartsch, Cbrest. 
pr. 217, 15. 



38 p. MEYER 

sont datées de 1270, 1275 et 1279^; celle de Jean Esteve est de 
1281^ Retrocncha s'est altéré, peut-être sous l'influence d'une 
fausse étymologie, en retroncha, forme adoptée par les auteurs 
des Ij'ys (I, 346), qui en ont tiré le verbe retronchar (I. 286)3. 
Mais l'altération paraît être plus ancienne que les Leys , car on 
lit dans les Ra^os de trohar de R. Vidal (je cite d'après le ms. 
Laudau) : 

La parladura francescha val mais et es plus avinenz a far romanz, refrortias e 
pastorcUas. 

(Studj di filol. romaniayl, 357.) 

Retromas, qui est aussi la leçon du ms. Riccardi, est évidem- 
ment fautif : la bonne leçon est conservée par le ms. de Madrid 
sous la forme catalanisée retronxas'^, où on reconnaît la retroncha 
des Leys. La même forme est donnée, avec définition du genre, 
dans la Doctrina de compondre dictais "^^ qui fait suite, dans le 
ms. de Madrid, aux Ra^os. 

Les exemples français remontent à une époque bien plus 
ancienne. La forme habituelle est rotruenge, accidentellement 
modifiée en retruenge, rotuenge, rotelenge. 

Mult aveit par la terre plurs e dementeisuns ; 
N'aveit vieles ne rotes, rotruenges ne sons. 

(Rou, éd. Andresen, v. 2349-50.) 

N'i aveit pas reprueces ne dite vilanie, 
Mes suns e rotruenges e regreter amie. 

(Jordan Fantosme, v. 1305-6.) 

Asquantes dient sons pur li (Rimel) rehelegrer, 
Rotruenges et vers de chansons haut et cler. 

(Horn, V. 1247-8.) 



1. Mahn, Werke, IV, 80-3. 

2. Paru, occit., p. 347; G. Azais, Troubadours de Béliers, 1^ éd., p. 105. 

3. C'est donc à tort que Raynouard a distingué retroncha (Lex. rom. V, 80). 
et retroncha (V, 481). C'est à tort aussi qu'il a rattaché retroncha et retronchar 
au latin truncare, et traduit retronchar par « retrancher, couper », le sens 
étant répéter un vers, qui forme refrain. Sous retrocncha, 'Ra.ynou^xà ne cite 
que les exemples de Guiraut Riquier. On a vu qu'il y en a bien d'autres. 

4. 5 7» Romania, VI, 346. 

5. §§6 et 22, ibid., 356, 358, 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 39 

Li oiseaus fu si afaitiés 

A dire lais et nouveaus sons 

Et rotrucngcs et chançons... 

(Lai de l'oiselet, éd. G. Paris, v. 90-2.) 

Ge sai conter beax diz noveax, 
Rotncehges viez et noveles 
Et sirventois et pastoreles, 

(Des deux hordeors rihau^, Montaiglon , Fabliaux^ 
p. ïi ; Jubinal, Riiteheuf, 2<-' éd. III, 12.) 

Si chantent li un rotriwnges. 

(Roman de la Rose, v. 753.) 

De ce vienent les beautz notables 
Oevres de mains fais delitables, 
Notes et estampiez belles 
De ces rotelenges nou vêles. 

(Renart le contrefait, B. N. fr. 369, fol. i c d.) 

Le glossaire latin français dont M. C. Hofmann a publié 
incorrectement quelques extraits, traduit celeuma^ par 
rottmige^, et au xv^ siècle encore, il est question, pour la der- 
nière fois, je pense, des rothuenges dans les Règles de seconde rhé- 
torique; mais dès lors il est visible qu'on n'a plus de ce genre 
de poésie qu'une notion obscure 3. 

A ces témoignages il faut ajouter, naturellement, ceux, que 
fournissent les auteurs de rotruenges à l'envoi de leurs compo- 
sitions : Très or veitl ma retroiuange définir (anon., mon Recueil 
d'anciens textes, p. 377'^); Ma rotruenge finera (G. de Soignies; 



1. M. Hofmann lit cclenîna! mais la bonne leçon est dans Du Gange. 

2. Dans le glossaire latin- français publié par Escallier, d'après un ms. de 
Douai, on lit « celeuma rotienge», où il fout visiblement corriger ro[/];«Ho-(j. 

3. Bibl. nat., Nouv. acq. fr. 4237, fol. 30. Voici le passage : 

Item, ?utre taille de rothuenges esquartellés, dont il s'ensieut un quartier, et les autres quartiers se 
font de la taille et terminison ensivant, en la volonté de l'ouvrier : 
Au vert bois vois 
Pour oyr l'oisillon ; 

A mon chois crois 
Qu'avenc l'esmerillon 

Ferai maison ; raison 
Le vuet aussi je le congnois (/iV). 

4. Pièce publiée sous le nom de Gontierde Soignies, par M. Scheler, Trouv. 
belges, II, 4). M. Scheler s'est complètement mépris sur le rhythme de cette 
pièce. Il ne paraît pas avoir su que je l'avais éditée avant lui. 



40 p. iMEYER 

Schcler, Troiiv. beiges, II, 12). Rolrueuge, si f envoi en Bourgoigne 
(id., //;/(/., II, 25); Sa rotriienge ii envoi (id., ibid., II, 27), ma 
rotroenge finerai (id. ibid.. H, 71); Retrowange novelle \ Dirai et 
bouc et belle (J. de Cambrai, Wackernagel, n° xlij). 

Il n'y a aucun doute que roiruenge, avec un 0, est la forme la 
plus autorisée. Les deux exemples de retrowange, avec e, cités en 
dernier lieu, se rencontrent dans un seul ms., le chansonnier 
de Berne. Il faut donc rejeter absolument l'idée de Wacker- 
nagel (Altfr. Lieder, p. 183), selon qui la forme correcte 
serait conservée dans le provençal retroensa, d'où l'étymologie 
retroientia, inconsidérément adoptée par Diez (/^Fcrr/. II c)^ 
Cette étymologie ne se discute même pas. Elle ne donne aucun 
sens raisonnable, et alors même qu'on prendrait retroensa pour 
le type le plus ancien, elle violerait toutes les lois phonétiques 
auxquelles un mot comme retroienti a peut être sujet. Rétro, 
notamment, ne peut se conserver en roman : c'est mrc en prov. 
et riere en français. 

La rotruenge - est essentiellement une chanson à refrain, peut- 
être une chanson à danser, comme le suppose Wackernagel. 
S'il en est ainsi, ballade et rotruenge auraient fait un curieux 
chassé-croisé, ces deux termes, désignant au fond la même chose, 
auraient été importés le premier du Midi au Nord , à la fin du 
xiii^ siècle, le second, au commencement du même siècle, du 
Nord au Midi. Mais, en fait, il n'est pas sûr que rotruenge soit 
proprement une chanson destinée à marquer la mesure d'une 
danse. Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c'est qu'à l'ori- 
gine, rotruenge s'appliquait plutôt à la mélodie qu'aux paroles. 
Il faudrait donc, à mon avis, en revenir à l'étymologie indiquée 
jadis par Le Grand d'Aussy, qui met en rapport la rotruenge 
avec l'instrument à cordes appelé rote. Ainsi rotruenge serait 



1. Avant Wackernagel, et peut-être à son insu, elle avait été proposée par 
le comte Galvani Osscrva^ioni siilJa poesia de' Trcyvatori, p. 160. 

2. « Les rotruenges étaient des chansons à ritournelles qu'on chantoit en 
s' accompagnant de la rote » FaU. ou contes, I (i^e éd.), 309. Roquefort, citant ce 
passage dans son livre De Vètat de la poésie française dans les xiie et xin^ sicdes. 
Paris, 181 5), a tort d'ajouter que « jusqu'à présent on n'a pu déterminer le 
« caractère du {sic) rotruenge, dont on ne trouve aucun exemple dans les 
« manuscrits françois » Nous possédons, au contraire, comme on a pu le 
voir plus haut, un assez grand nombre de rotruenges. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 4I 

analogue à roterie, qui désigne un air joué sur la rote. Je ne suis 
pas en état de rendre compte exactement de la formation du 
mot, où le groupe ru est embarrassant; la finale -enge, si je ne 
me trompe, est le suffixe qu'on rencontre dans blastenge, laidenge, 
losenge, etc. 

Au fond, les Provençaux , en empruntant rotruenge aux trou- 
vères, n'ont guère fait qu'adopter un mot nouveau pour une 
composition qu'ils avaient déjà, car, la mélodie laissée de côté, 
à ne considérer que la forme, je ne vois pas de différence entre 
les rotruenges françaises et les chansons provençales à refrain, 
telles que la Chansoneta leu et plana de Guillem de Berguedan. 
Il est probable, toutefois, que les chansons provençales de ce 
genre étaient chantées avec accompagnement d'un instrument 
autre que la rote^ 

VI. CONCLUSION. 

La conclusion qui se dégage des rnenus faits groupés dans les 
pages précédentes est que la poésie lyrique du Midi et celle du 
Nord se sont trouvées en contact et ont exercé l'une sur l'autre 
une influence appréciable, l'action de la première se manifestant 
à une époque plus ancienne et avec une puissance bien autre- 
ment grande que celle de la seconde. C'est l'inverse de ce que 
nous observons pour la poésie narrative. Peut-on aller plus loin 
et supposer que la poésie amoureuse des trouvères a été conçue 
dès l'origine à l'imitation de celle des troubadours ? Pour ma 
part, je ne serais pas éloigné de l'admettre en une certaine 
mesure, pourvu que l'on concède aux trouvères une assez grande 
part d'originahté. Je ne vois rien, à vrai dire, qui s'oppose à 
une telle hypothèse, mais je ne crois pas, toutefois, qu'elle 
ressorte avec évidence des faits connus. Ce qu'on peut dire de 
plus solide en sa faveur, c'est que les éléments d'information 
dont nous disposons forment une série bien incomplète. La 
poésie amoureuse n'est assurément pas née en France avec 
Cuene de Béthune et Hugues de Berzé. Cependant il ne nous 



I. La rote ne paraît pas avoir été d'un fréquent usage dans le Midi : les 
exemples de rota sont rares. Raynouard, V, 116, en cite un de Guiraut de 
Calanson, auquel on peut nputQr Flamenca, v. 597. 



42 p. MEYER 

est parvenu que de bien rares échantillons de la poésie anté- 
rieure à ces deux trouvères. Or, c'est vraisemblablement dans 
cette phase presque ignorée, vers le milieu ou la seconde moitié 
du XII'' siècle, que nous aurions chance de rencontrer les traces 
les plus nombreuses de l'influence provençale. Et d'autre part, 
il n'est point du tout certain que les troubadours dont les com- 
positions nous sont parvenues en plus ou moins grand nombre 
soient précisément ceux qui aient servi de modèles aux trou- 
vères. Nous ne connaissons au xii^ siècle que les troubadours 
les plus renommés , et particulièrement ceux qui fréquentèrent 
les cours du Midi, mais il y eut assurément, au même temps, 
une infinité de jongleurs de second ordre, dont les œuvres et 
même les noms ne se sont pas conservés , surtout s'ils ont été 
chercher fortune dans le Nord. En somme, nous opérons sur 
des données incomplètes. Il manque des anneaux à la chaîne, 
ce qui autorise certaines restitutions hypothétiques. Mais 
l'influence d'une littérature sur une autre ne se manifeste pas 
uniquement par l'emprunt de formes poétiques ou de certaines 
idées destinées bientôt à devenir lieux communs. Elle s'exerce 
d'une façon plus large et plus haute en excitant les esprits et 
en faisant naître le sentiment de l'émulation. Si on se place à 
ce point de vue, on reconnaîtra que l'influence de la poésie 
des troubadours sur celle des trouvères s'étend bien au delà des 
rapports matériels que l'on pourra jamais constater. Si, à la fin 
du xii^ siècle et au xiii^ il se forma dans la France du Nord, 
notamment en Champagne, quelques centres littéraires où un 
certain genre de poésie amoureuse, pleine d'élégance et de 
conventions, fut en grand honneur, c'est parce que plusieurs 
cours seigneuriales du Midi en avaient donné l'exemple. En ce 
sens on peut dire que la poésie courtoise des pays de langue 
d'oui , et spécialement la poésie lyrique , est en une grande 
mesure dans la dépendance de la poésie des troubadours. 



APPENDICE 



LES SOUHAITS DE PISTOLETA 

L'exemple le plus caractérisé que je connaisse du passage 
d'une chanson provençale dans la poésie du Nord de la France 
est fourni par une pièce du troubadour Pistoleta. Il ne s'agit pas 
ici seulement d'une transcription plus ou moins incorrecte, 
exécutée par un copiste des pays de langue d'oïl : l'adoption a 
été complète et est attestée par les remaniements divers qu'a 
subis la composition originale. Pistoleta fut un poète de second 
ou de troisième ordre. S'il faut en croire son biographe, il 
naquit en Provence et commença par être le jongleur d'Arnaut 
de Mareuil, qui était d'une tout autre région. Il se mit bientôt 
à trouver à son tour, mais avec peu de succès. Il finit par s'éta- 
blir à Marseille, s'y maria, se livra au commerce et fit fortune. 
A ces notions, que nous n'avons aucune raison de révoquer en 
doute, mais qu'il nous est tout aussi impossible de contrôler, 
nous pouvons ajouter que dans l'une de ses pièces^ Pistoleta 
fait l'éloge d'un comte de Savoie, qui devait être Thomas I 
(i 188-1233), ^^ '^^^ deux autres 2 sont adressées à un roi 
d'Aragon, probablement Pierre II ou Jacques I. Si en effet sa 
carrière poétique a été assez limitée, comme il le semble, et s'il 
a commencé par être au service d'Arnaut de Mareuil, tout porte 
à croire qu'il composait au commencement du xiii'' siècle. 
Disons enfin que, selon les apparences, nous n'avons pas le vrai 
nom du poète : Pistoleta, en effet, « la petite lettre », semble 
être un surnom de jongleur, surnom assez approprié, puisque 
ces utiles auxiliaires de la poésie servaient en une certaine 



1. Manta gentfas meravilhar, dans le Paru, occit., p. 382. 

2. Aitan sospir; Mahn, Ged., n° 304; Ane mais nuls hom, Napolski, Leben 
u. IVerkc d. trobadors Pon\ de Capduoill, p. loi, 



44 p. MEYER 

mesure de poste aux lettres ^ Ce troubadour, qui ne se distin- 
guait par aucune qualité émincnte, eut un jour la fortune de 
mettre la main sur une de ces idées qui sont de tous les temps, 
que chacun a conçues et exprimées plus d'une fois en sa vie, et 
dont personne ne réclame la propriété. Les idées de cette sorte 
donnent la popularité à ceux qui savent les formuler à la satisfac- 
tion de leurs contemporains. Celle que notre poète développa, 
avec une évidente sincérité, se résume en un souhait de la 
richesse et des biens qu'elle peut procurer : « Car c'est chose 
« pénible d'être toujours, pauvre et honteux, à la recherche de 
« petits gains. Aussi voudrais-je me tenir confortablement dans 
« ma demeure, accueillir les pauvres, héberger tout venant, et 
« donner libéralement. Ainsi ferais-je, si pouvais, et si je ne 
« puis, il ne faut pas m'en blâmer. » 

C'est probablement pour arriver plus vite à la réalisation de 
ses vœux que Pistoleta se fit marchand à Marseille. 

Les souhaits de ce genre varient selon les époques et aussi 
selon l'âge et la condition sociale de celui qui les forme. Pistoleta 
ne demande pas la jeunesse, d'où nous pouvons induire qu'il était 
encore suffisamment jeune; il demande surtout le moyen de 
faire bonne figure dans le monde : il cherche à paraître. Un 
pauvre paysan calabrais dont j'ai, il y a bien longtemps ^, rap- 
proché les modestes désirs des souhaits de Pistoleta, ne demande 
guère plus que le nécessaire : 

Puissé-je avoir deux mesures de blé, 

de quoi passer ce noir hiver ! 

Et puis je voudrais avoir une bonne baraque 

pour faire des crèmes cuites et des fromages ; 

et puis je voudrais avoir un bon cochon 

pour faire du lard et du saindoux; 

et puis je voudrais avoir une fille belle comme la lune, 

pour me tenir compagnie le soir. 

Il est probable que les poésies populaires des différents peuples 
renferment plus d'une pièce exprimant des vœux de ce genre 3. 



1. Voy. mon édition de Flamenca, p. 581. 

2. Revue critique, 1866, II, 301, compte rendu des Saggi dei dialetti greci 
deir Ilalia méridionale de M. Comparetti. 

3. On peut citer par ex. quelques vers, qui semblent tirés de quelque 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 45 

La pièce de Pistoleta se rencontre, sous sa forme originale, 
dans huit chansonniers provençaux, dont voici l'indication avec 
les lettres par lesquelles je désigne chacun d'eux dans les 
variantes : 

Paris, Bibl. nat. fr. ,854, fol. 138 ^ A 

MoDÈNE, ms. d'Esté, fol. 178 B 

Milan, Ambr. R. 71 sup., fol. 103 C 

Paris, Bibl. nat. fr. 15211. fol. 68 v° D 

— — — 856, fol. 336 E 

Florence, Bibl. naz. 776 F 4, fol. Ixxx (venant 

de S. Spirito) F 

Rome, Vat. 3206, fol. 4 G 

Paris, Bibl. nat. fr. 22543, fol. 52 J H 

En outre, le dernier couplet est cité, sous le nom de Pistoleta, 
dans le Breviari d'Anwr, éd. de Béziers, II, 514^. 

Entre ces huit mss., trois seulement, A B E, placent cette 
pièce sous le nom de Pistoleta. Dans H et dans la table de E 
elle est attribuée à Elias Cairel. Partout ailleurs elle est anonyme 3 . 



poème devenu populaire, écrits au commencement du xvie siècle sur un plat 
intérieur du ms. B. N. fr. 15468 (anc. Suppl. fr. 83) : 

Cent mille escus et ung bon cheval 
Pour les porter, et avoir bonne famé, 
Avoyr santé, sans jamès sentyr mal 
Et paradis au parteraent de l'ame. 

1. Même texte dans le ms. 12473, ^°^- ^23 d, qui est, comme on sait, 
un autre exemplaire du même recueil. 

2. Cf. Mahn, Ged. d. Troiib., I, 204-5. 

3. Bartsch, dans son Gnindriss (372, 3, p. 179), affirme à tort que cette 
pièce est attribuée à Pistoleta par 15 211 (notre D) et à Cadenet par le ms. de 
Milan (notre C). Elle est anonj'me dans l'un et dans l'autre. Je ne m'explique 
pas cette erreur en ce qui concerne le ms. 15 211. Pour le ms. de Milan la 
méprise vient de ce que la pièce de Pistoleta est précédée, aux fol. ici et 102, 
de trois pièces mises avec raison sous le nom de Cadenet (^Ai! cum dona rie 
corage, S'ieu pogiies ma voluntat, et Eu sut tan cortesa gaita). Vient ensuite, au 
fol. 102, une pièce anonyme, qui est en réalité de Pistoleta Ane mais nids hom 
no fo apodei-at:^, et enfin la pièce Ar agnes. M. Bartsch a cru que ces deux der- 
nières pièces étaient, comme les précédentes, attribuées à Cadenet, mais rien, 
ni dans le ms. ni dans la description faite par Grùtzmacher (Herrig, Archiv, 
XXXII, 398), n'autorise cette supposition. 



46 p. MEYER 

Dans D elle est précédée de la rubrique Oeste, qui veut proba- 
blement dire « requête, souhait ». Dans i^, il y a en tête le 
mot orat, que M. Stengel, décrivant ce ms. (Rivista di filologia 
romança, \, 30), rend par oratio; mais orat est provençal et veut 
dire « prière, requête^ ». Dans G notre pièce se trouve entre 
des jeux-partis et est précédée indûment de la rubrique ^ar//wm;(. 

Il ne saurait toutefois subsister aucun doute sur la paternité 
de Pistoleta. L'accord des mss. A B E q\. \q témoignage de 
Matfre Ermengaut constituent une preuve suffisante. Notons 
en outre que la forme strophique abah ccdd , l'une des plus 
simples et des plus communes qu'aient employées les trouba- 
dours, est assez habituelle chez Pistoleta, qui en a fait usage, 
comme ici en des couplets de vers décasyllabiques, dans trois 
autres de ses pièces : Aitan sospir mi venon mit et dia. Ane mais 
nuls hom no fo apoderat^, Bona donina un conseil vos deman. 

Devenant populaire, la poésie de Pistoleta fut interpolée et 
modifiée de diverses façons. Entre les interpolations qui seront 
étudiées plus loin en détail, il en est une qui est encore d'origine 
provençale : celle du ms. F, qui consiste en trois couplets dont 
deux se retrouvent en deux copies exécutées en Italie. Une autre, 
de deux couplets, nous est fournie par le seul ms. D : elle est, 
selon toute apparence, d'origine italienne^. D'autres enfin, plus 
nombreuses, ont été faites dans la France du Nord, et ont pris 
place en des textes si transformés qu'on y reconnaît à peine 
quelques fragments de l'œuvre de Pistoleta. 

Il est curieux de suivre ces remaniements divers, en partie 
indépendants les uns des autres, où l'œuvre primitive se réduit 
au point qu'il n'en reste, en certaines rédactions, qu'un seul 
couplet, le premier, tandis que de nouveaux couplets sont intro- 
duits où sont exprimés des souhaits, parfois assez vulgaires, 
mais toujours intéressants en ce qu'ils caractérisent l'esprit et la 
condition de leurs auteurs. 



1 . Ainsi dans la pièce de B. Paris (Giiordo ieiis fas) : Ni de Feton (ms. 
d'Aleon , cf. Romania, VII, 456) îo fol orat que fe. 

2. On sait que ce chansonnier (i 521 1) a été exécuté en Italie, à l'exception 
des cahiers du milieu, renfermant une collection assez complète des poésies 
de P. Cardinal, qui ont été écrits dans le Midi de la France. Il y a, dans la 
partie d'origine italienne, d'autres pièces interpolées, notamment Valba de 
Guiraut de Borneil; voy. mon Recueil, p. 83, note des couplets vi his et vi ter. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 47 

Le texte qui suit est, sauf les très légères différences marquées 
en note, celui du ms. 854 (^A). 

I Ar agues eu mil marcs de fin argen 
Et atrestan de bon aur e de ros, 
Et agues pro civada e formen, 

4 Bos e vacas e fedas e moutos, 

E cascun jorn .c. livras per despendre, 
E fort chastel en quem pogues défendre, 
Tal que nuls hom no m'en pogues forzar, 

8 Et agues port d'aiga dousa e de mar. 

II Et eu agues atrestan de bon sen 

Et de mesura com ac Salamos, 

E nom pogues far ni dir faillimen, 
4 Em trobes hom leial totas sasos, 

Lare e meten, prometen ab atendre, 

Gent acesmat d'esmendar e de rendre, 

Et que de mi nos poguesson blasxnar 
8 E ma colpa cavallier ni joglar. 

III Et eu agues bella domna plazen, 
Coinda e gaia ab avinens faissos, 
E cascun jorn .c. cavallier valen 

4 Quem seguisson on qu'eu ânes ni fos 
Ben arnescat, si com eu sai entendre ; 
E trobes hom a comprar et a vendre, 
E grans avers no me pogues sobrar 

8 Ni res faillir qu'om saubes atriar. 

IV Car enueis es qui tôt an vai queren 
Menutz percatz, paubres ni vergoinos, 
Perqu'eu volgra estar suau e gen 

4 Dinz mon ostal et acuillir los pros 
Et albergar cui que volgues deissendre, 
E volgra lor donar senes car vendre. 
Aissi fera eu, si pogues, mon afar, 

8 E car non pois no m'en deu hom blasmar. 



I. — I mils. — 5 chascun. — 7 no m'en , ms. nom avec une barre sur /'m. 

II. — 2 cum. — 4 E t. — 7 pogueson. 

III- — 3 chascun ...maint c. — 5 amassât. ...cum. 
IV. — I enoios. — 4 los bos. 



48 p. MEYER 

V Domna, mon cor e mon castel vos ren 

E tôt quant ai, car etz bella e pros; 

E s'agues mais de queus fczes presen, 
4 De tôt lo mon o fera, si mieus fos, 

Qu'en totas cortz pois gabar ses contendre 

Quil genser.etz en qu'eu pogues entendre. 

Aissius fes Dieus avinent e ses par 
8 Que rcs nous fiiill queus dcia ben estar. 



VARIANTES 

1. -- l. G blanc a. 

2. £ F Et autres mil — G H un a. — De fin aur e de ros était une locu- 
tion courante. On Ut au v. 4^0 du poème de la guerre de Navarre : Det 
lor .XX. milia onças de fin aur e de ros. 

3. D E pro civadas. 

4. C E bos e vachas — F B. e quavals. 

5. D mils L, G mil 1. 

6. H fortz castels — B o me p., iî on mi p. 

7. C no me p., D no mi p., £ F noi mi p., FT no lom p. 

II. — 2. C G c. agui. 

3. CFFGEnop. — D Che no — H Que totz mos fatz fezes ale- 
gramen. 

4. 5 E t. nom, C D G.E t. m'om. 

5. B Lare e raeren pro tenen, D E lare mete[n]t, H Francx e donan. 

6. D Ben a. demandar — Ce vers manque dans H. 

7. B pogues hon, F pogues hom — H Tal que nulh hom nom 
pogues b. 

8. C D G A ma, F En mia, H Ni encolpar. 

III. — I. CE domna e p., iï pros don' e covinen. 

2. C Z) C. e cortes', G C. e graza, H joveneta ab — G avinen respos. 

3. iî E que agues .M. — A B maint c. 

4. C omet qu' — H lai on ânes. 

y A B. arnassatz, D B. asimat, F F B. arrezatz al miels qu'ieu, 
H Gent arezatz al miels qu'ieu. 

6. G E trobesson, H E que trobes. 

7. D Ni g. 

8. D Ch'ieu sabes dema[n]dar, G q'hom saubes autreiar — F F N. 
Sofranher res (F ren) qu'ieu volgues donar — H, ayant omis le der- 
nier mot du V. 7, donne les deux vers sous cette Jorme : E nulhs avers 
nom pogues ni res faillir c'om pogues demandar ni dir. 



V. — 2 etz, ms. es. — 6 etz manque. — 8 noill f. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 49 

IV. Ce couplet viatique dans H et dans G il est d'une autre écriture que le reste du 

ms. — i. E F G \.o\. l'an — D Car iiei ce tuz uan ceren. 

2. D M. faitz — F G p. e v. 

3. G savi e gen. 

4. A B los bons. 

5. C cui qi V., D E a. a ce V., G qi que i v. 

6. G E qi inqueres {pour E qim queres). 

7. B feirra eu, E leyrieu, F feira (eu otnis') — G Aisim faria (eu omis') — 
D Ensil faria sel poges far. 

V. Ce couplet manque dans D G H. Il est cité dans le Breviari d'amor — 2. etz, 

tous les 7nss, sauf E, ont es — 4 Brev. en f. 
6. A omet etz ; tous les mss. ont es, sauf E et Brev. — C en që, F en 

quem. 
8. A noill f. — C Që ren non f. qe. 

Arrivons maintenant aux interpolations. 
Le ms. D intercale entre les couplets III et IV les deux sui- 
vants, qui sont bien mauvais : 

III- E ieu aguesa iquest solament 

Al segle durar tro c'a la finizos, 

Jovens, gaiSj sens dol e sens torment, 
4 E al partir de ma vida perdons, 

E nula gent no mi pogues co[n]te[n]dre 

Cittat ni roca, s'ieu l'a volges pre[n]dre, 

E toc so c'ieu volges despensar 
8 E donas e cavaliers a deportar. 

III > E ieu âges tant de conoisime[n]t 
De cascun hom de tut cel que e son 
Qu'eu veses en mon proponime[n]t ' 
4 Tôt son affar com el fos poderos, 
E com poges donnar o despe[n]dre, 
O acistar o retenir re[n]dre, 
E no volria om lausar 
8 Ni plus ni men ce porta sun afar. 

Le ms. F (San Spirito) intercale entre les couplets III et IV 
les trois couplets suivants auxquels j'assigne les n°^ IIL, IIP, III? : 



I. Ce mot suffirait à prouver l'origine italienne du couplet. 

Romaiiia , XIX. 



50 p. MEYER 

III ' Et bien agîtes tôt Vaur e tôt V argent 

Del ici Navar, e fos tan poderos ; 

Et \J)icit] agiles Yamor (dé) Dieu eissamcn 
4 Et [en] après de tot^ sos companhos, 

E quem pogues per tota Franssa estendre, 

Per fais Franses etssorbar et apendre, ' 

E pogues [hieu] la mort del rei vengar, 
8 Per mon esfors h Sépulcre cohrar. 

III ' Et hieu estes tos temps d^aital joven 

Com aisi soi, e que ja vielhs non fos, 

E que mos fait:( plagues a tota gen, 
4 Els lengatges saupes setant' e dos, 

E que pogues aut pojar e deissendre, 

E nuilha re nom (sic) m'au:(es hom contendre, 

E que pogues la vcrtat devinar 
8 De tôt cant hom sap ni pot pcnsar (sic). 

III 5 Esi ieu estes àb Dieu tan leiahmn 

Quel nieilhers fos de toi^ sos companhos, 
Aissi com es saint Peir' e saint Lauren 
4 Ho saint fohan, ho dels nieilhers haros; 
E volgues me Dieus un sol mot entendre 
Tal qiûieu pogues tôt lo mon trair^ e vendre. 
Qu'a datnpnatge non pogues [m']a7-m''anar, 
8 E pogues las aiitras d'enfern gitar. 

Ces trois couplets sont sûrement interpolés. Je ne crois pas 
qu'aucun soit de Pistoleta. Pour le premier, on pourrait, à 
première vue, concevoir quelque doute. Il contient une allusion 
évidente à la mort du roi Pierre II d'Aragon, tué à la bataille 
de Muret (1213). Or, comme Pistoleta a adressé certaines de ses 
pièces à un roi d'Aragon qui peut fort bien être identifié avec 
Pierre II, il ne serait pas impossible qu'au nombre de ses 
souhaits il eût introduit celui de venger la mort de son protec- 
teur. Mais, outre qu'il est peu probable que la pièce ait eu plus 
de cinq couplets, il faut reconnaître que si les couplets III- et 
ni' sont interpolés, et ils le sont certainement, IIP doit être 
dans le même cas. Le roi de Navarre mentionné au deuxième 
vers doit être Sanche VII (i 194-1224), à qui la victoire de las 
Navas de Tolosa (16 juillet 12 12) avait valu un renom glorieux; 
voy. Guill. Anelier, Hist. de la guerre de Navarre, vv. 14-84. 

Quant aux couplets IIP et IIP, ils sont aussi faibles comme 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 5 I 

idée que comme expression et ne peuvent aucunement être 
attribués à Pistoleta. Nous allons les retrouver, avec de nom- 
breuses altérations, en deux autres copies. 

La première de ces deux copies est l'œuvre d'un Italien, 
comme certaines particularités de la graphie le montrent. Elle 
a été écrite au xiv^ siècle, avec quelques autres morceaux tant 
provençaux que français, sur l'un des feuillets de garde du ms. 
Bibl. nat. fr. 795 ^, qui est de la seconde moitié du xiii'^ siècle. 
Dans cet exemplaire, la pièce a cinq couplets, mais trois seule- 
ment, le premier, le second et le quatrième, se retrouvent dans 
la chanson de Pistoleta. Le troisième et le cinquième ne sont pas 
différents des couplets IIP et IIl3 du ms. de San Spirito. Je les 
mets en italiques pour les distinguer nettement de ce qui appar- 
tient réellement à Pistoleta : 

I Hour âges heu mil marc de blanc argent 
Et autretant de fin aur et de rous, 

E [ajges prou çivada et forment, 
4 Bou e vaches e fedas et motons, 

E chacun jour mil livras pour despendre, 

E fort chastel en qui en {sic-) poges defïendre 

Tal que nulz hom no m'i poges forçar, 
8 Et âges port d'aige doçe et de mar. 

II Et heu âges autretant de bon sen 

Et de mesure com hom ag (sic) Sallamon, 

E no pouges far ni dir falliment, 
4 E trobas me leaus toute saison, 

Larg et metent, promete[n]t ab atendre, 

Gens acesmaç d'esmendar et de rendre, 

E ja de mi no se poges blamar 
8 En ma colpe chevalier ni joglar. 

III Et heii m'isies tous temps d'aital jovent 
Com houre sut, e ja plus vetis ni fus; 
E tous mes fais plages a toute gens 
4 E lengages sabes sentante e dons, 



1 . J'ai donné la description de ce ms. dans mon Salut d'amour {Bihl. de 
l'Ec. des ch., 6^ série, III (1867), 139, tiré àpart, p. 16, et dans le t. I du Cata- 
logue des mss. français. 

2. qui en pour quim, comme que ensegesson. IV, 4, pour quem segesson. 



52 p. MEYER 

E qu'eu pages aut pogar e dexendre, 
E 7iuUa rcns n'i pages ham cantendre, 
E qiCca sahcs la vertat dei'inar 
8 De iaut quant hom pciissa ni pan pensar. 

IV Et heu âges bclla domna plaissant, 

Cointe et gaie ab avinent fiiçon, 

E chacun jour mil chavall' vaglent, 
4 Que ensegesson om qu'eu allas ni faus, 

Gent acesmaç al meus qu'eu say entendre ; 

Et troubas prou a comprar et a vendre 

Ni grant aveir ne mi pouges soubrar, 
8 Ne riens faglir qu'eu sabes dexirar. 

V Et heu m estes a Deu tant îeahnent, 

Que el meglour fus de taus ses compagnons, 

Aussi com es saint Per au saint Johan, 
4 Ou saint Loureln'jç ou des meglours barons. 

E voges vie deu un soûl don atendre 

Tal qu'eu pouges irestout le «M)[«](i défendre, 

Que a dancvuint non pouges arma andar, 
8 Et qu'eu en pouges celles d'enffer getar. 

La comparaison de ce texte avec les mss. d'après lesquels la 
pièce de Pistoleta a été éditée plus haut fait apparaître, pour le 
premier couplet, une ressemblance marquée avec la leçon du 
ms. du Vatican : I, i, blanc quand les autres mss. ont fin; 2, 
fin au lieu de bon; 5, mil au lieu de cent. Quant aux deux cou- 
plets ajoutés, que nous avons déjà lus dans le ms. de San Spirito, 
ils offrent un texte indépendant de celui que présente ce dernier 
ms. La leçon du ms. 795 est meilleure pour le dernier vers du 
couplet III (IIP de San Spirito) : De tout quant hom pensa ni 
pau (corr. pot) pensar, au lieu de De tôt cant hom sap ni pot pen- 
sar. Pour le couplet V (IID de San Spirito) les différences sont 
très considérables. 

La seconde copie des deux couplets IIP et IID de San Spirito 
nous est fournie par une leçon très italianisée et très dénaturée 
de la pièce de Pistoleta que M. Mussafia a publiée en 1867 
dans le Jahrbuch fiir romanische und englische Literatur (VIII, 
216-7) d'après un ms. de la Bibliothèque Saint Marc, à Venise, 
qui renferme un Roman de la Rose. Je vais transcrire cette 
leçon, avec la très singulière rubrique qui la précède, mettant, 
comme précédemment, en italiques les couplets qui ne sont pas 
de Pistoleta : 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 53 
Gestes saut cinq aguraliilçes II quai se fistreni ciiique cavalers, lascun por soi 
eesiiie. 

I Ora aùse mille marche d'arçant 

Et autretant de fin or e de yos, 

Et aùsse a pro çibadas 

Bos, vaces„ feudes et moltons 

Et miUe libre çascon zorno por dispeiidre, 

Et forte chastel ou me poes défendre, 

Si che nul home me poùst fublar, 

Et aùse porto d'aqua dolce et de mar. 

II Et eo aùsse tant de seno 

E de mesura cum unqua ave Salamon, 
Ne no peccar ne far faliment 
Et trovass me loyal toute saison, 
Large, prometent e bien attendre 
A cesceun demandidor de bien rendre, 
Et che nul home ne poùst blasmar 
In mia colpa cevaler ne zublar. 

III Et io voldravi aver bella donna et avinent. 
Conta gaya cun bel repos, 

Et zascaun zorno mille cevaler valent 

Qui me seguisse ov' io allasse et o je fusse. 

Si acesmés como co savravi entendre. 

Ne no me manchas da comprar ne da vendre 

Ne nessun gran avoir me poùst fallar 

Et aver in terra que saùs dimandar. 

IV Et eo voldrai viver \oant 

Tant quant h mondo durera gayo et amoros. 

Et li me faite plasis a tota :(ent. 

Et saûs parler lenguaço sessant dui, 

Et pousse alto volar e descendre 

Ne nulla reim me poùst offendre, 

Si saûs divisar 

Quel che Vhomo dise e sa in cuor pensar. 

V Et eo voldrai esser a Deo tant humelment 
Che m'anias tant cum fu ses compagnons, 
Zo e saint Père e saint Paul veirament. 
Et intrasse per luy vichario dal celo in jus, 
Et poi me volesse il un priego intendre. 
Si che nulla anima poiist in perdicion andar, 
E che de infern Io poiist fors trar. 

Ce texte est tellement corrompu qu'on est porté à le supposer 



54 P- MEYER 

écrit de mômoire. Le nom de l'auteur était entièrement oublié : 
l'opinion recueillie et consignée par Técrivain dans la rubrique 
était que chaque strophe contenait la série des souhaits d'un 
certain chevalier. Remarquons que les trois premiers couplets 
se suivent sans interruption dans l'ordre que présente la pièce de 
Pistoleta. Au couplet III, v. 2, la leçon mn bel repos, se rap- 
proche assez de la leçon du ms. du Vatican. 

L'un des couplets ajoutés, III- de San Spirito, se rencontre 
encore, mais arbitrairement modifié et n'ayant conservé de la 
leçon originale que trois ou quatre vers, dans le ms. de la Lau- 
rentienne XLi-42, fol. 65 : 

En vorria star joven e viver jauien 
Tro a la fin del mon gai e avioros, 
E tôt qant fages pîagues a tota gen, 
E tôt l'autre chose al mieu comanâamcn 
Fos en aqest siegle en Vautre joi atendre, 
Autels e hestes tôt audir e entendre 
E tôt qanl volgiies saules hen dir efar 
Viver sot aigiia e per air volar '. 

Le ms. de la Laurentienne XLi-42 a été écrit en Italie. Il est donc 
bien établi que les couplets interpolés ont eu du succès au delà 
des Alpes. Mais ils n'y ont point été composés : ils sont certai- 
nement d'origine provençale , puisque le ms. de San Spirito a 
été exécuté en Provence même. On comprend sans peine que le 
premier de ces trois couplets, celui où le poète exprime le sou- 
hait de venger la mort du roi d'Aragon, ait été laissé de côté par 
les Italiens. L'allusion historique ne devait plus être comprise. 

Nous allons aborder maintenant les rédactions françaises, qui 
sont au nombre de quatre. Nous les classerons selon le rapport 
qu'elles offrent avec la pièce originale de Pistoleta, 

I. Bibl. nat. fr. 20050 (anc. S. G. fr. 1989), fol. Ixxix recto. 
— Il y a quatre couplets. Les trois premiers sont à peu près 
les mêmes que dans la pièce de Pistoleta. Le quatrième est 
ajouté 2. On en a la preuve matérielle, puisqu'il est d'une autre 



1. Suit immédiatement le vers Sitôt mi stii a tart apercebut, qui est le 
début d'une des pièces les plus connues de Folquet de Marseille. 

2. Je continue à mettre en italiques les couplets qui ne viennent pas de 
l'original provençal. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 55 

écriture que ce qui précède. Cette strophe a-t-elle été compo- 
sée par un Français ou par un Provençal ? On peut en douter, 
car si les cinq premiers vers sont en français, les deux derniers 
sont en provençal. Je crois qu'elle a été originairement composée 
en provençal, et que le copiste l'a remise en français tant bien 
que mal, laissant subsister les deux derniers vers à peu près sous 
leur forme première. Elle est du reste visiblement corrompue 
puisqu'elle n'a que sept vers, au lieu qu'il en faudrait huit. 
Quant aux trois premiers couplets, ils offrent un assez singulier 
mélange de provençal et de français. Avoine remplace civada : 
c'est une traduction; mais egusse pour le prov. agues, est tout au 
plus une mauvaise adaptation. Feiettes ipomfedas, est plus accep- 
table, quoique d'un français douteux^. Les leçons indiquent 
un rapport plus étroit avec le texte du ms. La Vallière qu'avec 
aucun autre. Ces deux mss. ont fin au lieu de bon, I, 2, et mil 
au lieu de cen, III, 3. Plus caractéristique est la leçon du v. 3 
du second couplet : Et si fese^ mos fai:{ aîigrement; La Vall. : Que 
iùti nios jat:{fe:(es alegramens. Les autres mss. ont une leçon toute 
différente. Voici le texte du ms. fr. 20050 : 

I Kar egusse or mil mars de fin argent 

Et altretant de fin or et de rous, 

Et si auguez prou avoine et froment, 
4 Bos et vaches, feiettes et moutons. 

Et chascun jor .c. livres por despendre, 

Et for[t] chastel ou me poguez defïendre, 

Tal que neguns non me poguez forçar, 
8 Et s'auguez port d'ague douce et de mar. 

II Et eu auguez autretant de bon sen 

Et de mesure com out Salemons, 

Et si fesez mos faiz aîigrement, 
4 Et trobast m'on leial toute saison, 

Large et mettant obetant probe (sic). 

Et si poguez prou donar et prou rendre 

Si que de mei non se poguez blasmar 
8 En ma colpe chivaleir ni juglar. 

III Et eu aguez donne ki fut valens, 
Bone et bêle, ob avinanz façon, 



I. M. Godefroy n'enregistre que /fvtw, plur., d'après une pièce d'archives 
du Bourbonnais. 



56 p. MEYER 

Et chascun jor mil chevaliers montanz 
Ki fussent la ou eu annes ni son, 
4 Ben atornaz si com sai je ' entendre, 
Et trobissen a compar et a vendre, 
Ne granz aveirs non me poguez sobrar 
8 Ne ren faillir que sabissen atirar Qic). 

IV Eu vodroie estre empereire an pais. 
Et to:( li tuons feïst ma volenteit; 
Fuise asi Ina^ com Asalon fut ja, >; 

Et vekisse mil ans an grant santeit, . 

Et tûtes dames si feïsent mon greit. 
Dont ja negiins ms an poïst blamar, 
7 Et en la fin au paradis andair^. 

II. Bihl. nat. fr. 846, fol. 125. — Trois couplets, dont un 
seulement, le premier, vient de la pièce de Pistolet a. La traduc- 
tion est plus complète que dans le ms. 20050, En fait, il ne reste 
plus rien de provençal, sinon les deux rimes finales en ar. A 
première vue on pourrait considérer 846 comme dérivé de 
20050, les deux textes commençant par Car, tandis que l'origi- 
nal porte Ar; mais deux copistes ou traducteurs ont pu se ren- 
contrer pour un détail aussi peu important. Au cinquième vers 
846 a mil, avec D et G, tandis que 20050 a cent, avec les autres 
mss. Le second couplet me paraît aussi d'origine provençale, bien 
qu'il ne se retrouve dans aucun des textes publiés ci-dessus. La 
rime joioux-foux (prov. joios-fos, franc, joieus-fust') semble déci- 
sive. Il y a du reste quelque rapport, quant aux idées exprimées, 
entre les vers i à 3 de cette strophe et les vers correspondants 
de la strophe III^ du ms. de San Spirito 3 : Et bien estes tos temps 
d'aital joven \ Com aisi soi, e que ja vielhs non fos, \ E que mos fait:^ 
plagues a iota gen. Les rimes finales de ce couplet, grat-entrar, 
ne sont rien de plus qu'une assonnance : je suppose ici quelque 
trouble dans le texte, quoique le sens soit satisfaisant. 

Quant à la troisième strophe, elle a pleinement l'empreinte 
française. Elle exprime sans réticence des vœux qu'il n'était pas 
d'usage de manifester dans la poésie courtoise des troubadours. 



1. Ms, saue avec un i sur 1'». 

2. Cette dernière strophe est ajoutée d'une autre main. 

3. Cette strophe, comme on l'a vu, se retrouve dans fr. 795 et dans le ms. 
de Venise. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 57 

L'auteur était sans doute un de ces pauvres jongleurs à qui 
manquait souvent le nécessaire et pour qui les jouissances 
matérielles des bourgeois et des riches vilains formaient le 
suprême degré du bonheur. Vin fort et fremiant est du reste 
une expression courante; j'en ai cité des exemples dans un 
précédent article (Romania, XI, 572, 577). 

I Quar eusse je .c. mile mars d'argent 

Et autretant de fin or et fust rox, 

Et s' eusse prou avoinne et froment, 
4 Bues et vaches et berbiz et moutons, 

Et chascun mil livres a despendre, 

Et fort chastel que nuns ne peùst prendre. 

Tel que nuns lions ne le peust forçar, 
8 Et s'eïist port d'aiguë douce et de mar. 

II Et je fusse frans et doti^ et pîaisan:(^, 
Jones et sains tout adès et joioux. 
Et fusse bien anie\ de toutes gen\ 
4 Et li mieudres chevaliers c'onques faux. 
Que nuns vers moi ne se peilst desfendre 
Et puis donar qiuinque chascuns vuet prendre. 
Et puisse far a tôt le mont son grat, 
8 Et quant moi siet en paradis entrar. 

III Et f eusse vin fort et fremiant, 

Hanap doré, char et tartre et poisson. 

Et blanche nape et gastel de froment 
4 En froit celier renfreschi de frès jons. 

Et s" eusse jone garcete et tendre 

A gras crépon ou trovasse que prendre, 

Qui bien peiist respondre as cops donar, 
8 Et nule foi-^ n'en peilsse lassar. 

III, Montpellier 236; IV, Bodleienne, Douce, 308, n° 182 
des haUettes; V, Paris, Bibl. nat. fr. 12581, fol. 88 a. — Ces 
trois textes sont assurément bien différents puisque le premier 
a huit couplets, le second cinq et le troisième trois seulement. 
Je crois cependant qu'ils se rattachent à un même remaniement 
français dont la pièce de Pistoleta a fourni la donnée générale 
et quelques éléments, et qui nous est parvenu plus complet 
dans le texte III que dans les deux autres, ces deux derniers ne 
renfermant rien qui ne trouve dans le premier, comme le 
montre le tableau suivant ; 



58 





p. MEYER 




MON'TPHLLIEK 


OXI-ORD 


Paris 


I 


II 


» 


II 


III 


» , 


III 


» 


» 


IV 


» 


» 


V' 


IV 


// 


VI 


V 


I 


Fil 


» 


m i 


VIII 


I 


il 



On voit que l'ordre des couplets varie singulièrement puisque, 
par exemple, le dernier couplet d'Oxford est le premier dans 
Montpellier. Ces pièces ont dû être écrites de mémoire et il est 
vraisemblable que ceux qui les chantaient n'attachaient aucune 
importance à un ordre quelconque. Il eût été naturel de placer 
en premier les éléments fournis par la chanson de Pistoleta. 
Il n'en a rien été : on a emprunté au troubadour ses deux 
premiers couplets, qui sont devenus V et VII dans Montpellier, 

II et III dans Paris, et le seul (c'est le premier) qui subsiste 
dans Oxford y est classé IV. Le plus long texte, celui de 
Montpellier, est-il complet? J'en doute un peu. On comprend 
difficilement qu'une pièce commence par « Et je souhaite... » 
On retrouvera peut-être un jour un quatrième texte plus 
étendu encore. 

Je donne successivement les trois textes : celui de Montpel- 
lier, d'après l'édition de Boucherie, Revue des langues romanes, 

III (1872), 318-20, les deux autres d'après les mss.-. 

III. — Montpellier, Bibl. de la Fac. de médec. 236. 

I Et je souhaicU tous taiiips avril et mai, 
Et cascun mois tous fruis renouvelast, 
Et tous jours fuissent fours de lis et de glay, 

4 Et violetes, roses, 11 d'où alast, 



1. Je désigne par les capitales penchées deux couplets empruntés à Pistoleta. 

2. Le texte d'Oxford a déjà été publié, mais d'une façon très incorrecte, 
par M. de La Villemarqué, Arch. des missions, V (1856), pp. 114-6. M. de 
La Villemarqué a eu l'idée malheureuse de ranger les couplets dans cet 
ordre : I, IV, V, II, III. II leur a donné ce titre de fantaisie : « Les souhaits 
d'un paysan, » qui a été adopté par Boucherie. J'y vois plutôt les souhaits 
d'un jongleur qui exécutait des variations sur le thème fourni par Pistoleta. 



LA POESIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 59 
Et bos fiielly et verdes praeries, 
Et tout ami eussent leur amies. 
Et si s'amaisseiit de mer certain et vrai, 
8 Cascuns eiist son plaisir et ciier gay. 

II Et je soiihaide le mort as mesdisans. 

Si ke jamais nuls naistre ne peiist ; 

Et s'il naissoit, qu'il fiist si mesheans 
4 Que iex ne bouche ne orelle n'euyst, 

C'a vrais amans il ne peiist rien nuire ; 

As bons loisist a lor voloir déduire, 

Partout fust pais, concorde et loiautés, 
8 Et de tous biens abondance et plentés. 

III Et je souhaide santé entièrement 

Si ke jamais n'eiisse se bien non. 

Trente ans vesquisse et fuisse en ce jouvent, 
4 En cel cage vesquisse a grant juisson ; 

S' eusse assis or et argent 11 prendre. 

Et tous li nions se venist a moi rendre 

En loialté, en boinc entcntion, 
8 Et en la fin paradis eiiissons. 

W Et je soushaide en ma bourse .v. sons. 

Sans amenrir, tant en seûsse oster; 

Et tous jours mais vesquisse sains et saus, 
4 Et tantost fuisse lau je vauroie aler; 

Et toutes gens de bon cuer, sans faintise, 

Me fesissent joie, honour et servisse ; 

Devises fuisse de membres et de cors, 
8 Plus Mans c' autre bons, saiges, hardis et fors. 

V Et je soushaide cent mile mars d'argent, 
Et autretant de fin or et de rons ' ; 
S'eùsse assés et avaine et fourment, 
4 Et bues et vakes, ouelles et moutons, 
Et cascun jour .c. livres a despendre, 
Et tel castel qui me peut deffendre, 
Si que nus hom ne me peùst grever, 
8 Pors i corust d'iave douche et de mer. 



I. Il serait facile de rétablir la leçon originale rous, ici et aux passages 
correspondants des deux textes qui suivent ; mais il semble que les copistes 
ont sacrifié le sens à la rime. 



60 p. MEYER 

VI Et je soushaide tous boires a talent. 

Et blanches fiapes, char et tarte et poissons, 
Pertris, plouviers, widecos ensement, 
4 Anguille en rost, lus, traites, esturjons. 
Et joue dame très bêle ' a desmesure, 
Simpleie au moKt, baude sous couvreture. 
Plaisant assés, taillie par compas; 
8 Se l'uel II clupie, faiche ris amouras^. 

VII Et je soushaide autretant de boin sens 
Et de mesure c'onkes eut Salemons, 
Et si fesisse mes fais legiereraent, 

4 Preus et loyauls et de tous boins renons, 
Sages, courtois, pourmetans sans atendre. 
Et tant donner que boin vaurroient prendre ; 
Et fesisse au mont tous leur degras, 

8 Ne s'en plainsist chevaliers ne jouglas. 

VIII Et je soushaide frès frommage et civos, 
Tarte a poret, lait bouly et matons ; 
Cervoîse euisse et goudale en .ij. pos, 

4 Car 11 fors vins si ne viest mie bons. 
Et blankes cauches, souillé a fors semele, 
Et tous jours mais me dtirast ma cotele; 
Tel pelé euisse que ja ne me fausist 

8 Ne mes courticus jamais ne desclosist. 



IV. — Oxford, Bodleienne, Douce 388. 

I Et je sohait ficx fromaige et sivolx, 
Tairte au porcel^, lait boillit et matons, 
Godelle eilxe et servoixe an déport, 

4 Car li fors vins se ne m'est mie boins, 
Blanche chance, soleis et fort semelle. 
Et tout adès me durest ma cotelle. 
Bêche eïcxe /ce ja ne me faxisi, 

8 Ne mes keurtis nul:^jor ne déchoit. 

II Et je souhait to^ tens avril et mai. 
Et chacuns mois toi fr"l yenovelest ; 



1. Les deux autres leçons donnent taillée, qui est évidemment préférable. 

2. Cette forme barbare semble peu autorisée quoiqu'elle se trouve aussi 
dans Oxf.; Paris a une leçon totalement différente. 



LA POÉSIE DES TROUVERES ET CELLE DES TROUBADOURS 6l 
Tous tens eûxe ro^es et floiirs de glays, 
4 Violettes an keil Jeu c'ons alest, 
Li bois foillu, verde lai preerie, 
Chascuns amans eûst lei\ lui s'arme. 
Si s'amaixent de fin cuer et de vrai; 
8 Chascuns eiist belle amie a cuer gay. 

III Et je sohait la mort as mesdixans 
Si que jamaix nul esisre n'an peut, 
Et c'ill estait, qu'il fut si mescheans 
Ke eus ne boche ne orailles n'eûst; 

A fins amans ne peûsent riens nuire, 
Ain\ lour laixet en lour valoir dedure; 
■ Partout fu[s]t fois, concorde et loialteis, 
8 Et to^ îi nions fust a Dieu aco7-deis. 

IV Et je souhait .c. mille mars d'argent, 
Et autretant de fin or et de rons ; 
S'eùxe asseis avoinnes et fromans, 

4 Buez et vaiche, tairte et chair et poxons', 
Et teil chaistel qui me peùst deffendre - ; 
S'eûxe asseiz or et argent ou prendre ' , 
Si que nuns hons ne me peùst greveir, 

8 Pors i corrut d'iawe douce et de meir. 

V Et je souhait ta^ baivres par talent, 

Blanches naipes, tairte et chair et poxons. 

Perdrix, plongés, truites et colvalans +, 
4 Anguille en rost et lus et atarjons. 

Et belle dame taillie a desmesure, 

Simplette a mont, batide sous s coverture. 

Belle et bien faite, taillie par compas, 
8 Kaiiit laille li glic ^ fait un ris amorais. 



1. Le second hémistiche a sa place plus loin, V, i. 

2. Intervertir ce vers et le suivant. 

3. Les deux autres textes ont mieux conservé le texte de Pistoleta. 

4. Les plongés sont probablement des plongeons; on trouve dans Cotgrave 
plonget rendu par didopper (=:didapper, diving bird). Colvolan doit être pour 
cormorant. Ces deux oiseaux sont mentionnés ensemble dans le « monologue 
des nouveaulx sots » (Montaiglon, Poésies françaises, 1, 15) : Ce^it plinges, deux 
cenl\ cormorandes. Les deux autres textes s'accordent à donner ploviers, au lieu 
de plongés, mais diff"èrent pour le dernier mot du vers. 

5. Ms. bandes sont. 

6. Voy. Montpellier (no III), couplet vi. 



62 



p. MEYER 

V. — Paris, Ribl. nat. fr. 12 581, fol. 86 

I Et je souhait que J'aie a won ialant 
Blanche nape, char et vin et poisson, 
Pertrii, plovierfet après voleis % 

4 Anguile en rost, truite, lui, estrumens^. 
Et helc dame tailliée a desmesiire, 
Simple en voie et basse en coverturei, 
Plaisant a mont, taiïlie par compas, 

8 Si que nus hons n'an puist fere ses gas. 

II Et je souhait .c. mile mars d'argent 
Et autretant de bon aur et de rous ; 
S'eùsse assez et avainne et fromant, 

4 Bues et vaches et oeilles et moutons, 
Et chascun jor .m. livres a despendre, 
Et tel chastel qui me poïst deffendre, 
Si que nus hons ne me poïst grever, 

8 Ne deseur moi mestrie démener +. 

III Et je souhait autretant de bon sens 
Et de mesure comme ot en Salemon, 
Et feïsse mes faiz a mon talent, 
4 Vrais et loiaus, plains de touz bons renons, 
Large et courtois, et doner sanz atendre. 
Et feïsse au monde leur gas (sic). 



Paul Meyer. 



1 . La fin du vers est corrompue ; voir le texte précédent, couplet V. 

2. Corr. esturjons. 

3. Je corrigerais, à l'aide des autres textes : Simpkte en voie, bande sous 
coverture. 

4. La leçon de Pistoleta est mieux conservée dans les deux textes qui pré- 
cèdent. 



^ 



HENRI DE VALENCIENNES 



L'histoire de l'empereur Henri de Constantinople, par Henri 
de Valenciennes, nous est parvenue, comme on sait, à la suite 
du livre de Villehardouin, dans quatre des manuscrits qui con- 
tiennent ce livre, les manuscrits appelés par M. de Wailly 
C, D, E, F. Ces quatre manuscrits sont d'une même famille et 
remontent à un manuscrit dans lequel on avait joint à l'œuvre 
de Villehardouin celle de Henri de Valenciennes, parce qu'elle 
raconte des événements qui suivent de près les derniers que 
rapporte le maréchal de Champagne. Ce manuscrit primitif, sur 
lequel ceux qui nous restent ont été plus ou moins directement 
copiés, était incomplet, ou avait été fait d'après un texte de 
Henri de Valenciennes incomplet, car il est clair que l'ouvrage 
tel que nous l'avons n'est pas fini. Cet auteur commun de nos 
quatre manuscrits avait été écrit sans doute vers le miHeu du 
xiii'^ siècle, car l'un au moins des manuscrits qui en dérivent, D 
(B;N. fr. 12203), remonte au xiir siècle, et la compilation dite 
de Baudouin d'Avesnes, qui utilise un manuscrit de la même 
famille que les nôtres, est, dans ses diverses rédactions, de 1270 
environ. Le texte de Henri de Valenciennes, que nous ne 
possédons plus isolément, est nécessairement antérieur. 

L'œuvre de Henri de Valenciennes semble s'annoncer, dans 
les premières lignes, comme devant être le récit de la guerre de 
l'empereur Henri contre Burile, neveu et successeur (1207) du 
roi des Bulgaro-Valaques Joannice; mais l'auteur ne se borne 
pas là. Après un court épisode sur une guerre avec Théodore 
Lascaris, il passe à ce qui tient la plus grande place dans son 
livre (ch, xiii-xxxvii), l'histoire des combats et des négociations 
amenés par la résistance des « Lombards » établis à Salonique et 



64 G. PARIS 

en Macédoine et particulièrement du comte Hubert de Blandrate ^ 
à l'empereur Henri. Cette histoire terminée provisoirement, il 
en entame une autre (ch. xxxviii et dernier), celle de la paix 
fiiite par Henri avec Michalis, « despote » d'Épire, qui propose 
de donner sa fille à Eustare, frère du roi. Là s'arrête le livre, 
brusquement tronqué. Que nous n'ayons pas la fin de l'œuvre, 
c'est ce que montrent des annonces comme celle qu'on lit au 
ch. xxxvii. Après avoir raconté l'apparente soumission du comte 
« des Blans Dras » à l'empereur, l'auteur ajoute : « Or est li 
cuens des Blans Dras acordés a l'anpereour, si comme vous avés 
oï, et molt s'ahatist ke il Blas et Conmains li aidera a descon- 
fire; mais li felonnie de son cuer pensoit tout el. Nonporquant de 
lui ne vous dirai jou ore plus chi endroit. » En effet, peu de temps 
après, Hubert de Blandrate, mécontent d'avoir pour adjoint, 
dans l'administration du royaume de Salonique, Berthold de 
Katzenellenbogen, quitta l'Orient et retourna en Lombardie 
auprès du marquis Guillaume de Montferrat, qu'il essaya de 
décider à venir à Salonique soutenir les prétentions des « Lom- 
bards^ ». C'est à ces événements que Henri fait ici allusion, et 
il les avait sûrement racontés dans la suite de son ouvrage 3, 
Nous n'avons donc qu'une partie de cet ouvrage, qui s'arrête 
presque aussitôt après le passage qu'on vient de lire. Deux manus- 
crits (C D) ont en tête : Cest Tistoire de Vempereor Henri de Cos- 
tentinoble; il est donc probable, malgré les expressions du début 
(d'ailleurs sans doute altérées), que l'auteur s'était proposé de 
raconter toute l'histoire de l'empereur Henri depuis le moment 
où il la prend (Pentecôte 1207) jusqu'à l'époque où il écrivait; 
cette époque ne peut, à cause de la mutilation de l'ouvrage, être 
fixée avec précision : elle est postérieure à l'année 1209, ^^^^ '^^^ 
derniers événements relatés ou annoncés; d'autre part elle est 



1. C'est bien probablement ce comte de Blandrate, et non le comte de 
Flandres, comme on l'écrit encore souvent, qui a composé un sirvenics mor- 
dant contre Folquet de Romans, avant de partir pour la croisade (voy. 
Chabaneau, Biogr. des Trouh., p. 135). Henri l'appelle le comte des Blans 
Dras; c'était sans doute la forme populaire que les Français donnaient à son 
nom. 

2. Hopf, Griechenland, p. 231. Cf. Roniania, XVIII, p. 558, n. 5. 

3. Rien ne porte à croire qu'il s'agisse du retour menaçant de Hubert en 
12 16, et de l'empoisonnement, qu'on lui a attribué, de l'empereur Henri. 



HENRI DE VALENCIENNES 65 

antérieure à la mort de l'empereur Henri (ii juin 12 16), comme 
le montre le § 167 : notre auteur y raconte que les Grecs furent 
très contrariés quand ils surent que Henri avait passé THèbre 
sur la glace : (.< car il avoient sorti ke chil ki passeroit cel flun 
sans moillier seroit trente deus ans sires de le tierre; » assuré- 
ment, après la mort prématurée de l'empereur au bout de onze 
ans de règne, notre auteur n'aurait pas accueilli avec complai- 
sance une prédiction si tristement démentiel C'est donc entre 
1210 et 1216 que Henri a composé son ouvrage. 

On a porté sur cet ouvrage les jugements les plus différents. 
Dom Brial, qui l'a publié le premier d'après le seul ms. C 
(15^ siècle), ne le jugeait pas contemporain des événements, 
surtout parce qu'il pensait y avoir relevé une grossière erreur : 
l'empereur Henri, d'après notre auteur, aurait donné sa fille en 
mariage au prince bulgare Esclas^, et en réalité l'empereur, 
marié l'année précédente, n'avait pas d'enfants. Daunou 3 
répondit à cette objection qu'on savait seulement que Henri 
n'avait pas d'enfants légitimes, et qu'il s'agissait sans doute 
d'une fille naturelle. C'est ce qui a été confirmé depuis, le mariage 
d'une fille de l'empereur avec Esclas étant également rapporté 
par Georges Acropolite4. On peut dire qu'il n'y a plus de doutes 
sur la contemporanéité d'Henri : « Ce fragment historique, dit 
Buchon 5, est du même temps que la chronique de Villehardouin, 
et les faits qui y sont contenus sont de la plus parfaite authenti- 
cité. » « Comment, dit M. de Wailly, ne pas ajouter foi à sa 
parole, quand il affirme avoir vu tous les faits de ses propres 
yeux, avoir su tous les conseils des hauts hommes et des 
barons ? « 



1 . L'expression a nostre sigiiour Tempereour (§ 565) confirme cette conclusion. 
Cf. le § 563 cité plus loin. 

2. Le nom slave de ce personnage, appelé en grec 2ï;svooaOXâ6o; ou 
ïlOXâÇo;, est Sventoslav ou Svieioslav, plutôt que Wenceslas, comme l'admet 
M. de Wailly (voy. Buchon, Recherches, II, 172; Hopf, Griechenlaitd, p. 220). 

3. Hist. lut. de la Fratice, XVII, 170. 

4. Voyez Buchon, Rech., I, 457; Hopf, 220. — Il est cependant bien sin- 
gulier que Henri, né en 1277, eût à trente ans, en 1207, une fille nubile. 
Peut-être fout-il supposer quelque interversion chronologique dans le récit 
de Henri de Valenciennes. 

$. Recherches, II, 169. 

Roniania , XIX, c 



66 G. PARIS 

Deux questions restent douteuses, la personnalité de 
l'auteur et la forme première de son récit. Daunou le premier 
émit une hypothèse singulière, suggérée par le nom même 
de Henri de Valencienncs : « Serait-ce l'empereur Henri, né en 
effet dans cette ville? » Buchon a développé cette idée, mais 
sans y insister : « Cette relation, dit-il, aura été faite, soit à 
Constantinople par des Flamands de la suite de l'empereur Henri 
et comme sous sa dictée, soit en Flandres d'après des lettres 
écrites par cet empereur. Henri de Valenciennes, dont on cite le 
témoignage dès la première ligne et aussi dans la suite de la 
narration, est-il l'empereur Henri lui-même ? Il n'existe pas de 
témoignages suffisants pour soutenir ni pour combattre cette 
opinion. Est-ce plutôt, comme il me semble par quelques 
réflexions semées çà et là et aussi par quelques velléités poé- 
tiques, un chapelain ou un secrétaire nommé Henri et né dans 
la ville de Valenciennes? » M. Debidour^ dit que Henri de 
Valenciennes « était peut-être un ménestrel ». On verra plus 
loin ce qui me paraît le plus probable; quant à identifier le 
biographe avec son héros, c'est une idée en l'air que la lecture 
la plus superficielle suffit à démentir. 

Nous avons déjà vu dans l'un ou l'autre de ces jugements des 
remarques sur la forme à moitié poétique de notre chronique. 
PauUn Paris en avait été particulièrement frappé et en avait 
donné une explication : « Pour ce qui est de la forme roma- 
nesque, dit-il, j'avouerai que, dans ma conviction, ce morceau a 
dû d'abord être écrit en vers et faire partie d'une véritable chan- 
son de geste Tout, en effet, dans le texte conservé de Henri, 

accuse encore aujourd'hui l'ancienne forme poétique. Les dis- 
cours y sont longs, la chronologie mal observée, les combats 
singuliers minutieusement décrits. Quand on a lu quelque chan- 
son de geste, il est impossible de ne pas en reconnaître la marche 
dans un grand nombre de passages 2, » Buchon n'a pas cru 
devoir mentionner cette hypothèse; M. de Wailly l'a trouvée 
hasardée : « M. Paulin Paris, dit-il, pour expHquer la forme 
romanesque [de cette chronique], ne serait pas éloigné d'ad- 



1. Villehardouin, Joinville (Paris, 1888, collection des Classiques populaires), 

p. 127. I 

2. Villehardouin, Introdtiction, p. xliv. t 



HENRI DE VALENCIENNES 67 

mettre qu'elle dut être d'abord écrite en vers et faire partie de 
quelque chanson de geste. Je n'ose pas aller jusque-là, et je me 

contente d'y reconnaître les longs discours et les minutieuses 

descriptions qui retardent trop souvent la marche de ces vieux 
poèmes ^. » 

Si l'on examine attentivement V Histoire de l'empereur Henri, 
on ne doute pas que l'hypothèse de PauHn Paris ne soit con- 
forme à la vérité. Non seulement on y retrouve tous les carac- 
tères épiques qui l'as-aient frappé, mais il n'est pas difficile d'y 
relever encore la trace des rimes du poème primitif, évidemment 
composé en forme de chanson de geste. Je citerai les séries de 
rimes en âge § 558, ait 552, ance 516, ant 542, art 530, as 
597-598, ie 507, is 683, 692, ois 554, oit 563, 609-620, ons 585, 
ont 593-594, u 576-577. Je laisse de côté les séries qui ne pré- 
sentent guère que des formes flexionnelles semblables, et où les 
rimes, trop facilement fournies par la langue, peuvent être for- 
tuites (comme celles en a, é, er, erent, ié, ie?-). Parmi les autres, 
je choisis quelques exemples qui montrent, je crois, avec évi- 
dence que le rédacteur de notre texte en prose a travaillé sur un 
texte en vers^ : 

(Age). « Biele fille, or soiiés sage et courtoise. Vous avés un homme pris 
avuec lequel vos vos en aies, ki est auques sauvages, car vous n'entendes son 
langage, ne il ne reset point dou vostre. Pour Diu , gardés ke ja pour chou 

ne soiiés ombrage vers lui Sour toute rien, por Diu, gardés ke vos ne lassiés 

vo boin usage pour l'autrui mauvais (§ 558). » 

(Ant). Et si compaignon chevaucoient environ lui, arda)it molt durement 
de poindre et désirant, et sivoient a espouron brochant > cels ki devant brocoient 
et-aloient caçant. Por noient en blasmeroit on un, car tout i furent bien 
vaillant^ t\. preudome, et bien en fist cascuns semblant (§ 542). 

(Oit), [Et saciés ke il negoit et gieloit.... tant asprement ke a paine ke la 
langue n'engieJoit en le bouche de chascun. A l'un engieloient li pié, et a 
l'autre les mains, au tiers li doit, et li nés au quart, et au quart crevoit 1 



1. On a vu plus haut que M. Debidour voit dans Henri un ménestrel; 
mais il ne dit rien de la forme primitive de son œuvre. 

2. Je conserve, sauf de très légères modifications, la graphie adoptée par 
M. de Wailly, bien qu'elle ne soit pas toujours très conséquente. 

3. Ce mot est seulement dans C. 

4. Seulement dans C; ce ms. est ici le plus rapproché de l'original com- 
mun ; ailleurs c'est l'inverse. 



68 G. PARIS 

bouche par destreche.... Or voelle Dcx kc li paine de cascun i soit emploie si 
comme il set ke mesticrs lor est, et ke li empereres en soii honnerés si avcUit 

comme il doit '. Mais avant que che soit il ara enduré maint grant travail 

car li flumaire estoient si voit... ke si par les miracles de Diu n'i passait on, 
nus hom n'en peûst venir a chief (§ S^?)- 

En dehors de ces rimes conservées, l'ouvrage de Henri de 
Valenciennes présente, comme l'avait remarqué Paulin Paris, une 
allure épique qui le différencie nettement des livres d'histoire 
composés originairement en prose. Cela se sent à la lecture et ne 
se laisse guère analyser; mais on peut relever quelques traits par- 
ticuliers qui appartiennent bien au style habituel des chansons de 
geste. Tels sont ces véritables débuts de laisses épiques : Li jours 
estait hiaiis 5 19 ; Li jours estait si biaus comme vous ave^ aï 536; Li 
jars estait biaus et seris ')26; A celui matin, pour le douchour dou tans, 
chil oiselon cantoient clerement cascuns selon se manière 531, ou ces 
formules bien connues : Ki la fust a cel point assés peust veair 
banieres 525 ; Ki dont fust la malt peiist veïr asprement paleter et 
bierser 507. Le récit est souvent interrompu par ces incidences : 
K'i vaut alongemens? Ke vos tenroie jou par alonges? Ke vos conterai 
joui (532, 560, 638, 678), Ke vous diroie jou plus? (506, 545, 
537), Kevous diroie jou? Ç^ij, 527, 541, 546, 596, 620, 661, 
670) 2. Voici une réflexion comme on en rencontre à chaque 
instant dans les poèmes épiques : Se il eiist en Pieron Vent autant 
de loiauté came il avait de traïson, merveilleusement feïst a prisier 
d'armes (671). Les locutions suivantes sont familières aux chan- 
sons de geste : La f arche paist le 'pré (592)3; Tant ont fait 
Lombart que il ont jeté ambesas et le tierc d'uns dés dou plus 597 4. 
Citons enfin cette allusion, qui forme, pour peu qu'on retranche 
les deux de inutiles, un alexandrin qu'on retrouverait facilement 
ailleurs : Cascuns i fu ou liu d'Olivier et de Rallant 633. 

1. Ce souhait pour l'empereur montre encore que l'ouvrage a été écrit de 
son vivant. 

2. Une autre incidence, Ke vaut chou ?, qui revient extrêmement souvent 
(505» 508, 538, 541, 543> 544, 563, 564, 594, 597, 624, 632, 633, 658, 665, 
672, 686, 687, 693), n'est pas caractéristique. 

3. Les nombreux exemples que je connais de ce proverbe ne se trouvent 
que dans des chansons de geste ou des recueils de proverbes (sauf Couronn. 
Rcnart, v. 457). 

4. Voy. dans Godefroy les exemples de Renaud ie Motitaubait et de 
Guiteclin. 



HENRI DE VALENCIENNES 69 

Le prologue de l'ouvrage de Henri a bien aussi le caractère 
d'une laisse préliminaire de chanson ^ : Henris de Vaïenciennes dit 
ke, puis ke li hom s'entremet de biel dire et de traitier, et il en est gra- 
ciiés de to:{ discrés et autorisiés, il se doit bien travellier ke il ensiiice le 
non 2 de sa grâce par traitement de plaine vérité, c'est-à-dire : 
« Henri de Vaïenciennes dit que, quand un homme se mêle de 
composer et de bien écrire, et qu'il en a la réputation auprès 
de tous les gens intelligents et autorisés, il doit se donner de 
la peine pour mériter la réputation qu'il a en ne traitant que la 
pure vérité. » Il ressort de cette phrase, difficile à comprendre 
et mal comprise par le dernier éditeur 3, que Henri de Vaïen- 
ciennes était un auteur de profession, déjà connu par d'autres 
ouvrages, ce qui ne veut nullement dire, bien entendu, qu'il 
fût un « ménestrel ». Il a composé en l'honneur de l'empereur 
Henri, à la personne duquel il était sans doute attaché, un poème 
historique dans la forme des chansons de geste, comme avaient 
Elit avant lui Wace pour la première partie de la Geste des Nor- 
mands, Jourdain Fantosme pour la guerre anglo-écossaise de 
1173, et probablement beaucoup d'autres, comme devaient le 
faire beaucoup d'autres par la suite, notamment les deux auteurs 
de la Croisade d'Albigeois et Adam de la Halle. 

Dès lors on est porté à rechercher s'il ne se serait pas con- 
servé quelque trace de compositions poétiques qui puissent 
être attribuées à notre auteur. Précisément P. Meyer a signalé, 



1. Le ms. F, qui a complètement fondu la mise en prose de Henri avec 
l'ouvrage de Villehardouin, a naturellement supprimé ce prologue. 

2. C'est ce qu'il faut lire, et non vou avec M. de Wailly. 

3 . Voici la traduction de M. de Wailly, qui repose sur la mauvaise lecture vou 
pour non, et qui a l'inconvénient de faire disparaître précisément ce qui donne 
le plus d'intérêt à la phrase, son caractère littéraire et professionnel : « Henri de 
"Vaïenciennes dit que, du moment que l'homme s'entremet de bien dire et 
raconter, et qu'il le fait avec la grâce et l'autorité de gens tout discrets, il se 
doit bien efforcer de suivre l'appel de cette grâce par un récit de pleine 
vérité. » P. Paris au contraire avait exactement traduit : « qu'il justifie sa 
réputation et les éloges qu'on lui a donnés en ne composant rien dont il ne 
sache la vérité. » Sur s^race au sens de « bonne réputation », voy. Cachet 
(s. v. grasce), et les jolis vers de Baudouin de Sebourg (X, 407) : 

Dont uns proverbes dist, c'on doit bien recorder, 
Que li bons, quant il a grâce de main lever, 
Il poet bien, che dit on, dormir jusqu'au disner. 



70 G. PARIS 

dans un manuscrit de Madrid, une pièce en quatrains d'alexan- 
drins monorimes, en l'honneur de la Vierge, dont l'auteur se 
donne dans le dernier couplet un nom à peu près identique : 

Vos qui cest dit orrez et lirrez dedenz livre, 
Proiez a Jhesucrist qui(l) [het] félon et ivre 
Que des peinnes d'enfer face sauf et délivre 
Henri de Wallentinnes, qui cest traitié vos livre '. 

Malheureusement P. Meyer n'a copié dans le ms. que les 
trois dernières strophes du poème, et on ne paraît pas en avoir 
d'autres exemplaires 2. Douze vers ne suffisent pas pour essayer 
une comparaison de langue et de style 3; en tous cas, la date du 
poème peut parfaitement concorder avec celle où vivait l'auteur 
de la chronique versifiée. Je crois donc qu'on peut avec beau- 
coup de vraisemblance répondre par l'affirmative à la question 
que pose l'éditeur des trois quatrains : « Je suppose que Wallen- 
tinnes est Valentiennes4, Faut-il, en ce cas, identifier cet Henri 
avec le Henri de Valenciennes qui a écrit l'histoire de Henri, 
empereur français de Constantinople, et sur qui nous sommes 
fort à court de renseignements ? » Le fait que cette histoire était 
originairement écrite en vers alexandrins > fortifie singulière- 



1. Bulletin de la Soc. des anc. Textes, 1878, p. 56. 

2. Ce poème devait avoir pour sujet les Sept joies de Noire Dame (au der- 
nier vers de 1 avant-dernier quatrain je lirais Chest dit de wos set joies (au lieu 
de et). Les poèmes consacrés à ce thème ne sont pas rares; peut-être dans 
l'un d'entre eux pourrait -on reconnaître le nôtre : le nom de l'auteur, bien 
entendu, aurait été supprimé, comme il est arrivé si souvent. 

3. On peut cependant faire quelques remarques qui n'ont pas grande 
portée mais qui sont toutes ûivorables à l'identité des deux auteurs. Henri de 
Valenciennes consacre son prologue, après le début que j'ai cité, à une 
digression pieuse qui n'est guère à propos, mais qui montre ses sentiments 
de dévotion. Dans le prologue, il emploie jusqu'à six fois le mot traitier pour 
désigner son travail, et dans le dernier vers cité ci-dessus il qualifie son poème 
de traitié. L'expression estre decheii pour dire « faire une mauvaise afiaire, 
être en mauvais point », qui se lit au premier des vers cités par P. Meyer 
Qrop est decheûs eut Venemis sotisprent), se retrouve deux fois dans la chronique 
(ensi ke vous ne soiies decheiï 576, molt se tendrent a decheii 628). 

4. Cette supposition est tout à fait vraisemblable, le nom de Valenciennes 
ayant souvent au moy. â. la forme Valcniines. 

5. Voy. ci-dessus la dernière remarque sur les traces de vers dans la mise 
en prose. 



HENRI DE VALENCIENNES 7I 

ment cette hypothèse, de même qu'il reçoit une confirmation 
très bien venue de l'existence d'un poème signé par Henri de 
Valenciennes. 

La Chanson de V empereur Henri ne nous est point parvenue 
dans sa forme originale. Peu de temps après qu'elle avait été 
composée, on eut l'idée de la joindre au livre de Villehardouin, 
dont elle formait la continuation presque immédiate, bien qu'elle 
en fût parfaitement indépendante, et que Henri, qui met souvent 
en scène le maréchal de Champagne, ne l'ait sans doute pas 
connu comme historien. A cet effet, on dérima l'ouvrage de Henri 
pour lui donner la forme de celui de Villehardouin, et on fit copier 
cette mise en prose à la suite de la Conqueste de Consianîinohle. 
On ne s'en tint pas d'ailleurs à la suppression des rimes et de la 
forme versifiée : on abrégea beaucoup l'œuvre originale, comme 
il est facile de le voir aux obscurités et aux incohérences que 
présente la rédaction en prose. C'est un manuscrit incomplet de 
cette réunion des ouvrages de Villehardouin et de Henri qui a 
servi de base à nos quatre manuscrits ^ 

On peut s'étonner qu'un travail de ce genre ait été fait aussi 
anciennement; car, s'il est vrai que dès le règne de Louis VIII 
environ on ait dérimé les romans en vers octosyllabiques de 
Robert de Boron, on n'a pas pour les chansons de geste 
d'exemples de mise en prose plus anciens que le xv^ siècle^. 
Mais il faut faire une exception précisément pour les poèmes 
relatifs aux croisades 3. Dès le xiii^ siècle, on avait fait une 
rédaction en prose, également réduite, des chansons du cycle 
de Godefroi de Bouillon : « Et Tay comenchié, dit l'auteur, 
pour l'estore avoir plus abregiet, et si me sanle que la rime est 



1. L'idée de M. de Wailly, que la suite de l'ouvrage de Henri se retrouve- 
rait peut-être dans un morceau subséquent de la compilation attribuée à 
Baudouin d'Avesnes, n'est pas admissible : ce morceau est consacré aux 
successeurs de l'empereur Henri, et nous avons vu que notre auteur écrivait 
du vivant de son héros. 

2. On a souvent dit que l'âge de la mise en prose, pour les chansons de 
geste, commençait dès le xiv= siècle ; mais quant à moi je ne connais aucune 
mise en prose de chanson de geste qu'on ait de bonnes raisons de croire 
antérieure au milieu du xv<= siècle. 

3. Je laisse de côté les mises en prose de poèmes bibliques, sur lesquelles 
il y a encore beaucoup à dire. 



72 G, PARIS 

molt plaisans et molt bêle, mais molt est longuet » C'est aussi 
sans doute ce que se dit rarrangeur de VHistoire de Vempereiir 
Henri; mais il n'est pas nécessaire d'admettre qu'il suivait 
l'exemple de celui de Godefroi de Bouillon : le désir de faire 
cadrer l'œuvre de Henri de Valenciennes avec celle de Villehar- 
douin devait lui suggérer Tidée qu'il a exécutée. On peut le 
regretter, car son abrégé maladroit ne vaut certainement pas le 
poème d'un auteur qui parle avec tant de confiance, au début, 
de son mérite et de sa réputation^; mais, d'autre part, sans 
l'arrangement grâce auquel l'œuvre de Henri a été jointe à celle 
de Villehardouin, nous ne l'aurions sans doute pas conservée, et 
ce serait grand dommage, car, telle qu'elle est, elle constitue 
encore un monument littéraire précieux et un document capital, 
unique même en plus d'un point, pour l'histoire de l'empire 
latin de Constantinople. 

Gaston Paris. 



1. Ms. B. N. fr. 781, fo i; cf. P. Paris, Mail, franc., VI, 158; Nyrop, 
Storia deW epopeafrancese, p. 56. 

2. L'œuvre de Henri de Valenciennes, si on lui restitue par la pensée sa 
forme primitive, reprend en même temps son véritable caractère. Les défauts 
qui nous frappent en la lisant, — brusquerie, manque de transitions, bizarre- 
ries, absence de dates et de détails précis, ou au contraire minutie dans le récit 
ou la description de petites choses, — seraient beaucoup moins sensibles si 
nous la lisions dans sa forme première, et nous y apprécierions une vivacité, 
une couleur, une sincérité que peu de narrations épico-historiques présentent 
au même degré. Même dans la mise en prose certains passages sont encore 
fort remarquables : je citerai seulement (§ 534-535) le beau discours, bien 
digne de lui, de Jofroi de Villehardouin, vrai modèle du discours d'un cheva- 
lier chrétien et français. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE^ 



III. — LA RÉGION NAMUROISE^ 



Plus on descend au Midi, plus il devient difficile d'établir les 
limites précises des phénomènes phonétiques. Les chartes 
romanes sont moins anciennes; elles se font plus rares; la 
plupart revêtent un caractère officiel qui les rend suspectes à 
bon droit 5. Au lieu d'émaner d'abbayes, des corps échevinaux 
ou de particuliers, elles sortent d'une chancellerie princière. Or 
le comte Guy était h la fois le souverain de la Flandre et celui 
de Namur ; il a pu accepter les services de scribes picards, et la 
datation « fait à Namur » n'a pas le même prix que le « fait à 
Liège... à Huy » des documents utihsés précédemment. Ceux 
que je rassemble ici sont originaires d'Andenne (entre Huy et 
Namur), de Namur, de Gembloux et de Fosses. Le dialecte des 
deux premières villes est suffisamment représenté, celui des 
deux autres ne l'est que par une seule pièce. C'est dire 
que nous ignorerons toujours ses particularités. Les patois 
modernes, si précieux pour une comparaison historique, ont été 



1. Voyez Romania, XVII, 542; XVIII, 209. 

2. J'entends par là tout le pays situé au Sud de la région étudiée précédem- 
ment, c'est-à-dire l'entre Sambre-et-Meuse. Gembloux est, au Nord, presqu'à 
la limite des langues germaniques et romanes. Ce serait, si les documents 
étaient plus nombreux, un précieux point de repère, de même qu'Axhe 
sur Geer; de là émane le no xiv des pièces publiées XVIII, p. 250. Fosses est 
plus à l'Est, c'est-à-dire plus près de la limite conventionnelle des dialectes 
wallon et picard. 

3. Cela est vrai des chartes que j'emprunte aux Cariulaires de Namur édités 
par de Reiffenberg et Borgnet, et dont on verra la liste à la table, 



74 M. WILMOTTE 

mis à contribution, mais je n'y ai recouru que dans les cas où 
ils me fournissaient ou la confirmation d'un fait, ou des lumières 
que j'avais en vain demandées aux textes d'archives. Il est 
d'autres cas où ils n'étaient d'aucun secours. 

Les pièces publiées proviennent de différents fonds des 
archives de l'Etat, à Namur, où j'en ai pris copie, à l'exception 
du n° VII qui est déposé à Liège, cette ville aj'ant été avec celle 
de Fosses, d'où il provient, dans des rapports de politique et 
d'administration communes^. Sept chartes sont relatives à la 
capitale du comté et ont dû y être rédigées ; cinq appartiennent 
au chapitre noble d'Andenne et, des deux dernières, l'une est de 
Gembloux, l'autre est celle de Fosses. Les actes simplement 
analysés sont ou inédits (je les ai lus aux archives de Namur) 
ou publiés; ces derniers plus nombreux que je ne l'aurais 
voulu, mais à qui s'en prendre, sinon à la pénurie documen- 
taire du comté ? Et le mal ne va que s'aggravant au Midi ! Si les 
.nédits avaient été moins rares, j'aurais négligé (ou du moins 



I. II et V ont été copiés pour moi par M. l'archiviste Lahaye; j'ai eu 
l'occasion de les relire à Namur ; je dois à M. Lahaye d'autres copies et la 
collation des originaux en langue romane du xiii» siècle, insérés par 
M. Barbier dans son Histoire de Gèronsart. Il est probable que cet auteur, 
quoiqu'il nous donne l'indication contraire, s'est borné à copier les chartes 
de Gèronsart dans le Cartulaire et non sur les originaux, car les variantes 
recueillies sont aussi graves que nombreuses; je publie en regard xi et xii, 
copies d'un même acte, dont la comparaison sera, j'espère, jugée instruc- 
tive. On y verra les altérations subies par le parler populaire sous la plume 
d'un scribe, peut-être étranger. La lecture de quelques lignes suffit pour 
convaincre que xi est plus fidèle que xii à ce parler ; xii a tienent et tinent là 
où XI a tinnent; il porte nommet et nome; les finales en -e = a latin tonique, 
au lieu de -eei ou -eiet (xi : nativiteet , communiteet, recordeet, termineiet, etc.) ; 
-eal qui est étranger à la région et non iaî (xi : cesiiaî, nouiaaï, espiate, etc.). 
Les diphtongues ie, oi, ni, généralement réduites à i, o, u dans xi, sont ici 
restées intactes; xii ignore des graphies comme on, achon; churt, chonsiense, 
choi; il supprime le t final, maintenu d'un accord si tenace dans xi, et intercale 
un i euphonique étranger à celui-ci; en revanche il écrit dissoient, irespase, 
feischiens, iesmongtiage, et xi disoent, trepasseet, fi'i(s)sins, teineignaige. En voilà 
assez pour nous donner une leçon de prudence, car il s'agit de deux pièces 
écrites peut-être sous la même dictée, en tous cas à la même époque et 
dont la moins authentiquée, celle qui ne porte ni les sceaux ni l'estampille 
officielle, est précisément la plus sincère ou, si l'on veut, la plus barbare. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 75 

relégué dans un rang infime) les documents imprimés, avec 
d'autant plus de plaisir qu'ils ont un caractère officiel. 

1 . a tonique libre donne ei et exceptionnellement ee : peer i ; 
communiteet, recordeet, nonmieet, demoreet, trepasseet, demandeer, 
saeleer xi. Mais il faut remarquer que ces deux chartes affec- 
tionnent la gémination graphique de toutes les voyelles : 
Musaart, noniaal xi, saluue i. iv a aussi aa dans des noms 
propres. Le féminin des part, passés est en -^/^ = -ata dans 
les pièces les plus anciennes (i, m, v); plus tard ee devient 
général; seuls x, xi et xii ont encore aiosteie, a(ii)neies, deviseie. 

ee est régulier dans les documents analysés, et il faut remarquer que eie 
apparaît surtout dans les plus anciens. Les ex. de gémination de la voyelle e 
ne sont pas rares; mais c'est plutôt affaire de scribe; 1294 a dix exemples de 
cette graphie; dekes =: de latus est dans 1264', 1264-, 1294 et 1295 ; Liège 
ni Huy n'ayant cette forme , elle constitue un trait de localisation à retenir. 

3. Au est aussi faiblement représenté dans le dialecte de 
Namur et de la région voisine qu'à Liège et à Hu}^ : iv a 
fenaul, cognisauble, vi estauble et x avocaus. Bien que n'apparte- 
nant pas^ à proprement parler, à cette catégorie, la forme sonkrat 
VII, 3 sg. fut. de sonler = sïmulare, mérite d'être citée ici; 
le patois de toute la contrée dit aujourd'hui sonlé; 1290 a 
sanleroît. 

4. -aticum doit donner -âge si l'on s'en rapporte aux indi- 
cations des patois. Les n°^ viii, xi et xiii nous offrent -aige d'une 
manière assez uniforme, ce qui est d'autant plus fait pour nous 
surprendre, en ce qui concerne xi, que la copie plus francisée 
du même texte ^ a sage, arrérages, tesmonguage. Il ne faudrait 
pas s'empresser de conclure de là qu'on disait l'un et l'autre, 
ni surtout que -aige était populaire à Namur; xi provient 
d'Andenne, c'est-à-dire d'un point limitrophe-; restent viii et 
XIII, qui offrent plus de difficulté. Y aurait-il là une trace 
d'influence septentrionale ? Le copiste de ces pièces serait-il 
liégeois ou hutois ? 

-âge est partout, sauf dans trois pièces, 1250, 1289 (qui est de Floreffe et 
qui a d'ailleurs mariage à côté de yrctaige, vendaige, ynessaige) et 1299. 



1. V. la note précédente. 

2. V. la note 2 de XVIII, p. 212. 



7 6 M. WILMOTTE 

6- La graphie ae. est ignorée à Namur; on n'y trouve aen = 
ain que dans un nom de lieu (JJendraen i = Vedrin). 

Je n'ai plus à revenir sur ce que j'ai dit de ai{ii) = è(n). Je 
signalerai seulement constranâre vu, qui n'est pas différent de 
reniant dans le Poème Moral, et les formes dieminche viii, paiinne 
hestain x et saingkrs xivqui attestent une certaine confusion; 
îciiieyii II, tesmainage 1257 ^^ tcsînain 1281, aussi bien que iiiimis 
= m i n u s xi indiquent un effort pour rendre le son oin de 
part et d'autre; -are pour aire est ici inconnu, aussi bien que -en 
= ain. 

6 et 7 ne prêtent à aucune remarque. La distinction de an et 
en est observée; i(e)e : i{è) (8) est général dans le Nord; j'ai 
déjà constaté que xii avait ie partout où xi a f = é; iée : ie est 
toutefois plus abondant qu'à Liège : otroiie iw,fianchie v,paie vi, 
otroies vu, mainie xiii. 

9. -ellum : ial et devant une consonne ia(ji) : espiate i, 
Ysabias, Cistias 11, nouial vu, consiaus et cestial xi, sans parler de 
WiUia(ju^nies v et xiii et d'autres noms de personne. Les formes 
de XII ont déjà été signalées^; reste speate 11, rapeal m, qui sont 
irréguliers et les ex. de efl(/)=^illum qui sont plus surpre- 
nants : à côté de c(Jjyia(u)s et iaus on trouve cea^ 11, ceaus m, 
ea(ii)s III, VII ; les chartes d'Andenne ayant déjà ia{ii) régulière- 
ment, il paraît invraisemblable que Namur ait connu en outre le 
développement propre au Nord de -ellum et -illum. La 
vocalisation de / (et non sa chute comme à Liège) devant une 
consonne est donc un trait caractéristique de son parler au 
Moyen Age ; l'identité du traitement de -ellum et -illum (à la 
différence de la région hutoise) en constitue un autre. Ces deux 
finales, à en juger par les ex. des n°' vi, x, xi, coïncident déjà 
à la hauteur d'Andenne. La pièce de Gembloux a encore chias. 

10, 19. ë-fyetô-f-y donnent respectivement i et ui; 
les pièces simplement analysées s''accordent sur ce point avec 
les chartes que je publie. Mais où placer la frontière de ei{oï) et de 
i{iiï) ? Point délicat, étant données nos faibles ressources docu- 
mentaires. Le patois moderne nous fournit les formes lé, pé, etc., 
fort avant dans la province de Namur, et dans la direction 
orientale, é semble persister jusqu'en Lorraine, où nous le 

I. V. p. 74, note. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 77 

retrouvons dans le pays messine De même pour ô H- j; m(/) 
est partout dans le Sud, mais on dit mou (Dinant) = m o d i u m , 
{aJàrd)ou (Laroche) = hodie; cf. moies v à côté de muis i, 
muje(s) II, VI. 

Il semble donc qu'il y ait départ et que le Nord possède dans 
certains mots é{t) et u{i) là où le Sud-Ouest a toujours connu / 
et ou {u); dans cette hypothèse, niuiÇs) liégeois et hutois se serait 
prononcé *muvi, mui{s) namurois et plus méridional *niouiui. Je 
trouve vit dans des chartes du Nord (V. S. L. 371, 408; cf. 
au sud de Liège xii : vief), à Namur tt»)' = hodie 1293^ et 
luite =oc to 1294 en dehors des pièces publiées. Il y a là une 
indication d'autant plus intéressante, que la tendance à intro- 
duire une semi-voyelle euphonique, à élargir la voyelle labiale 
en contact avec une autre voyelle, ne favorise pas w, comme à 
Liège, mais plus rigoureusement i. Cf. 29. Quant à eu (tie), 
constaté à Huy, je n'en ai pas trouvé de trace; ei = è -\-y, qui 
exista dans tout le Luxembourg, s'il faut s'en rapporter aux 
documents du Moyen Age, est absent des chartes publiées; l'une 
d'elles a même // (;Xi cf. lie xii) au lieu de lei. Les autres ne 
m'ont fourni que les formes deime 1287 (mais dime 1255) et sei 
pour si 1291, dont il faut rapprocher geist qui est dans une 
même pièce (1283) à côté de gist et de giest. La graphie ie = 
é -|- y a totalement disparu. 

Aux ex. déjà allégués, j'ajouterai gîise 1257, 1285; six et dix 1274; dis 
1280; (de)nii 1282, 1283, 128 y, profit 1282, gtsetit 1295. 

11. ie est moins rare qu'à Liège et l'on peut en reconnaître 
l'existence dans les formes vienmt, vier{f)ont des n°^ m, v, xi et 
dans des noms propres. 

Ex. nombreux : tiesnioignage, ficste, viestit 1281 ; siéront, vieront 1284; apier- 
tenances, apries, decies 1288, souffiert 1289, apiert 1293=, apiertenans, tiesmoins, 
apieles, siergeant, tiere 12933; foriest, enviers, siet 1293+; dessiervira 1297. Mais 
il faut remarquer que les conclusions négatives pour Liège s'arrêtaient à la 
date approximative de 1 270, donc antérieurement à celle de nos documents, 
un seul (m) excepté. Peu d'ex, de ie = i ou de ei = è dans la graphie. 

13. oe = oie comme à Liège. En revanche, les formes cor- 
respondantes à -ore, -one (et -are) liégeois et où il semble que 



I. Horning, Die ostfrT^. Greiiidialecte, p. 21. 



78 M. WILMOTTE 

l'attraction de la voyelle n'ait pas abouti, sont étrangères à notre 
région; je n'ai trouvé que metnorc xiv et 1290, 1299, qui est un 
mot savant. Mais nous avons oe=oi assez fréquent : namuroes 
IV, oers, doet, conoet vi, louei^nues à côté de loueignous (xii a 
louegnois) et d'autre pznbo(i)s xiv, 1280, 1282, 1290, 12934 et 
ardor 12934 que j'ai cru, ainsi que oe = oi, pouvoir assigner à 
la région qui s'étend au S. de Liège. 

14 et 15 sont sans exemple. Je n'ai à relever que la forme 
chienquante v (cinquante 11) dont on ne peut séparer cienc dans 
certaines pièces analysée (1255, 1285, cf. chiench 1289). 

16, 17. La distinction entre ô et au persiste; comp. chouse 
v, auront xi, ont xi, pou = paucum^ xi et xii, avec Paul 1284^ 
1288^ et Ion 1289; ô : ue est régulier; bonus et bona ont 
donné plusieurs formes, entre lesquelles il est assez difficile de 
se prononcer: boneÇs) u, vi, x, xiii; boen(e), huen vu, 1264, 1282, 
12933; botnÇe) 1281, 1289, 1290, 12933. A part ces ex. on n'a 
point la graphie oi pour représenter 6, non plus que 6. Les seules 
exceptions, sur plus de cent exemples fournis par les quatorze 
chartes, sont Moise (M os a) x; loir (à côté de /owr), signoir, 
anioine ix — ou : eu date vraisemblablement de 1260 environ; à 
part deus 11, je ne relève d'ex, que dans vi, qui a deseur et sei- 
gneur et dans vu ^ qui possède d'intéressantes graphies : succesors, 
succeseers, successeers, indiquant l'embarras du scribe pour trans- 
crire le son nouveau. A côté de oe (ue^ on a aussi ou = à; ous i 
et oes (ues) m, v ; alu et aluet i, demore xi et demoure xii moins 
curieux que dénièrent vu. 

Reste à savoir si ue = u (ou) comme à Liège. L'absence de 
formes comme aucuen, vestuere, etc., est-elle compensée par des 
graphies comme allout à côté de alluet v, ous i non loin de 
ues m ? OM a eu plus d'une valeur phonétique ; lorsqu'il repré- 
sente au latin, cette valeur n'est pas la même que dans les 
formes en -our (-orem) où il va bientôt céder la place à 
-eu(j). Enfin ou = 6 entravé. Je citerai jour i, xi, xiv, court iv, 



1. Je constate le traitement différent de -aucum (paucum a donné /'o?() 
et -ôcum sur lequel j'ai jugé inutile de revenir, car Namur a lin (i, 11; mais 
lieu à Gembloux (v); Jeic est français (viii). 

2. V a sereur, mais il provient d'un point extrême et ne prouve rien pour 
le Namurois. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 79 

tous, toutÇes) V, IX, xiv; les ex. des autres pièces sont beaucoup 
plus nombreux et plus décisifs. Ils sont à peu près seuls à nous 
conserver une autre source de ce son, à savoir ô atone (cf. 
tourner xiv) : 

Haubert (Hucb-) 1257, ^oiihJees 1264; poiirfis 1288', donnée, -nous, cou- 
mandement 1208=; octoubre 1289; doutance, sourdist 12^0; journées, souffissam- 
ment, noumeement 1293- ; proiimisent -mis, counoistre, douneir, noumei, tour- 
neit, coumiin 1293'; enfourmeir, moiisireir, bourgoise 12934. Il y a là un fait 
d'observation phonétique que la région septentrionale ne connaît pas. La 
forme tuormir 1297 est bien isolée en face de ces nombreux ex. parmi 
lesquels tourner et tourneit déjà cités. On ne peut voir ici le phénomène 
étudié par M. Paris ■ et plus récemment par M. Horning dans la Zs. f. R. Ph., 
IX, 486. La graphie contraire quatouse {quatorse 1285 ; cf. quatuo^e à Liège et à 
Huy) montre le peu de prix qu'il faut attacher à cette forme, car quat(u)or_ 
decim a connu la diphtongaison et *tornare l'a toujours ignorée en 
wallon; Huy a pourte V. N. D. 1297' qui est manifestement une erreur de 
même nature; les parlers modernes ont piuèt, pivat, jamais ^oz//. 

18, 20 et 21 ne donnent lieu à aucune observation. Les ex. 
de -o?)ies font défaut; on, ac(h)on et chascon sont ici comme à 
Liège et à Huy. 

23. A côté de a protonique dont les ex. sont assez nombreux 
{sael I, davant 11, parchon v, astons vu, astoit xii, ramembrance 
XIII, pannanabhment ix, xiii; sagnor, écrit de plusieurs manières, 
est partout) on remarque une tendance à favoriser i plus accusée 
que dans la région septentrionale : signor v, vu, signeur xiv; 
ordinet ix. 

Les ch. analysées ont de plus rechivoir 1284^; railleur 1288% serimeni 1293' ; 
diniiselle 1295 (et peut-être sias=zsiias ibid.) ki pour que, rechiveres 1297, sans 
insister sur signeur qui s'y retrouve plusieurs fois-. 

26, 27, 28. c(a) et c(e, i) ont le même traitement qu'à 
Liège. A l'exception des formes de cil et des variantes de c^ = e c c e 



1. Cf. Remania, XVII, 560. M. Paris était disposé à dater du xv^ siècle la 
chute de r après ô entravé; mais les ex. de Liège et de Huy nous montrent 
qu'il faut l'avancer de deux siècles; à Namur j'ai trouvé quatouse, mais j'ai 
égaré le numéro de la charte. 

2. Ego, dont les formes romanes ont déjà été signalées p. 216, a donné 
lieu à plusieurs graphies curieuses: ju m, 1255, 1282, 1283, 1285, 1286, 
jou v, 1285, 1286, 1295, jui xm, qu'il faut probablement \\ïq jiu; cf. chue 
(chn) XI et la p. 216 du tome XVIII. 



80 M. WILMOTTE 

h o c on a peu d'ex, de ch= c(e, i) : cheste i, chienquante v, recheut 
X, cbe?is XII. Même observation pour t}^, cy ; x a senîense, xi cbon- 
siense et xii obcdiensce qui indiquent nettement la prononciation. 
Il faut encore citer grasse vu Çgrasce u, xiii) et surtout des gra- 
phies comme s'est (= c^est) 1288^ et seu (= ce(u) 12933. Une 
des pièces analysées (12934) a 38 exemples de c(e, t) contre deux 
graphies avec ch (chou, chu). Les formes des verbes descendre et 
connaître méritent une mention ; le Nord wallon n'a que d(t)hind 
et k(J)nby^ ; à partir de Gives, près Andenne, on dit d{{)chind et 
h(r)nbch, en vertu d'une loi phonétique dont j'ai étudié ailleurs 
le caractère en Belgique : ix a conischant (à Liège coniscance xxiii), 
1283 deschendoit, 1206 descente. Ces ex. suffisent à établir une 
distinction que l'époque moderne a conservée. Une dernière 
constatation : ch = c dur est plus fréquent qu'à Liège où je 
n'avais guère relevé que au{îi)ech et attchun; xi a achon (achwi) ; 
churt, chonsiense, choi; xiii seich. Mais je n'oserais rien conclure 
de là, d'autant plus qu'il s'agit d'une graphie sans importance, 
propre à certains copistes ; celui de xii, reproduisant le même 
acte que xi, a conscienche, curt, etc. Ce que j'ai dit de c(a) et 
c(e, i) est vrai aussi de g(a, e, i) ; la graphie gh = / a seule 
disparu, de même que nh et, en partie, Ih. On trouve ligois 11, x, 
XIII, mais sériant x, xiv (les autres chartes ont aussi sergans : 
1282, 12842, 12882, 1297). 

29, 31. L'hiatus est plus généralement supprimé à l'aide de 



T. Le no XII des pièces hutoises a deschent; il émane d'un seigneur de 
Durbuy, c'est-à-dire d'une région limitrophe pour les sons ch (j) et / . C'est à 
peu près le dernier témoignage qu'il me reste à invoquer au Midi. Comme je 
l'ai montré ailleurs, la limite des deux sons fléchit vers la Meuse, et comme 
de nouvelles recherches me l'ont appris, à partir de Gives, sur l'autre rive 
du fleuve, elle exagère sa déclivité dans la direction des terres germaniques. 
Melreux, au cœur de l'Ardenne, dit encore -/âl (scala) et ha/i (baisser). Les 
données des chartes sont d'accord ici avec celles des patois. La seule difficulté 
est celle que soulèvent les formes du verbe conois(J)re; on a d'une part conischant 
et de l'autre cogniiist xi, conn{o)issons vu, connoistre vin, surtout connissant ix, 
qui indiquent unanimement la nasalisation de la première voyelle et rendent 
peu plausible sa disparition, pourtant constatée. Croie = crucem 1257 est à 
retenir, car ce mot a plus généralement laissé tomber sa palatale, dans les 
patois modernes, à la diff"érence de nu ce m, decem, etc. On dit krd-, mais 
nœ/, dv/j, etc. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 8l 

/ semi-voyelle que de w; /oïV^ = laudata iv en est un ex., 
aloiier 12935 un autre; viii a Noël, non Noiel (à Liège^ n° vi); 
les formes paier, pa{i)ement, sa{i)el, lo(J)alment, etc., peuvent 
s'expliquer par la palatale intervocalique du mot latin. 

Noël est aussi dans 1286;, il faut noter les graphies saiias, 1290, aiient, 
oiiees, soHent 1293^; aloiier 12935; à côté de cela masuwiers 1257, aivest (piOÙx) 
1264=; quant à au'-wes 1291, faut-il lire aiïwes ou aiiwes? Les variantes ortho- 
graphiques, citées par l'éditeur du Cartulaire, sont ayuiues et aiives (aides). 
J'ai déjà cite ît^y := hodie 1293- et îc//*? = octo 1294'. 

30. zu = V se constate ici comme dans la région hutoise : 
Ikvrer iv, Y-wiiis, Yiuain{s) ix, aiuec xiii, peut-être Baudcwin 
(Baldovinus). — zf = w germanique^. 

Add. luilh 1255, iuina(i)ge 1264-, 1299 — aivec 1284, eskiweir 1287, sans 
parler des formes moins probantes de (en) sivre : ensuiwans 1264% situant 
1268, ensiiuent 1293^ (vna sieiuent). 

31. a(a)ble domine. J'excepte iretaulement vi qu'on trouve à 
Andenne. Les autres pièces étant généralement d'accord avec 
cette constatation (douze n'ont que ahle; -aide est très parsemé) 
on serait tenté de conclure à une formation différente de celle 
qui caractérise la zone plus septentrionale; mais rien de moins 
sûr, car les finales en -ahle sont l'une des preuves les plus frap- 
pantes de l'influence centrale, et celle-ci^ par les chancelleries 
princières, devait être considérable, dès la seconde moitié du 
xiii^ siècle, dans le comté de Namur; la forme erieles 1280 cor- 
respond aux ex. liégeois de ce mot. 

33. / a persisté jusqu'à la fin du siècle. Une seule charte fait 
exception (xii), mais j'ai déjà signalé ses dissonances 3. En 1281 
(xiii) on a encore veriteiî, neit, quitteit, gerpit, rcporteit, aiiteit, 
pacrat, nomeit, ordineit à côté de vérité, volenfe et auîe; 1297 et 
1299 ont les deux formes, mais 1295 a quatorze ex. de -t con- 

1 . Le no 47 du Cartulaire, que je n'ai pas cru devoir admettre parmi les 
chartes analysées, porte la (orme j mue = jocat. 

2. On commence à observer, à Namur, l'amuïssement de la demi-voyelle 
de qii, gii, qui est un fait accompli dans la région s'étendant à l'Ouest de cette 
ville. Je citerai keil i, cnki 11, kanl m ; Gis xi, xii. Mais il serait téméraire de 
baser sur ces quelques formes, en présence de la quasi unanimité des autres, 
une loi phonétique. 

3. V. la note de la page 74. 

Roiiiafiia , A7A'. ^ 



82 M. WILMOTTE 

serve contre deux de sa chute. La dentale a donc eu la vie plus 
dure qu'à Liège, et, de 1240 à 1295 environ, sa persistance 
constitue un moyen de différenciation. 

34, 35. En revanche :{ est remplacé par s (= ts) à peu près 
à la même date qu'au Nord, 11 (1248) a to:(, coven^, ce^^ {ces), dix_, 
delez^, 110^, deueu/^, alue^Çalues), nomcT^; mais i et m (1240-125 2) 
ont îos, tondus, dedans, gens, dis, vestis; ^ = s médial n'est pas 
rare : vu a marcandi'^es pri^e, encIo:(ure, cho^e, ocoixpn, ce que 
confirment les autres pièces. — Mei{s)nies m, xii (et 1250, 1293^ 
et 12934) est aussi bien namurois que liégeois; xi a mainnie dont 
je n'ai pas d'autre ex. et qui est, ainsi que minimes (vi) et 
minmes (vu), une autre graphie du même son, où la nasalisation 
est mieux exprimée. J'en dirai autant de maenies constaté à Huy, 
puisque ae{jii) =■ aiQi) n'est pas étranger à cette région inter- 
médiaire; il faut donc renoncer (voyez p. 219) à en faire un 
trait distinctif. Ce que j'ai dit de -able peut s'appliquer à (é)s + 
consonne initial; les nombreuses formes qui trahissent la pros- 
thèse sont des produits de l'influence centrale. (Cf. spiate i, 
speate 11, skeuin vu et surtout cnip. Val des Escaliers 1280 avec 
Val de Scoliers 1281.) 

36, 37. Rien à noter, si ce n'est une assez fréquente confu- 
sion de / et Ih (//) : defalist vi, julet viii, mais toillei vu, telh viii; 
XI a partout / où xii a /^ et a (aà) où xii a al (aii) -\- cons. 

Add. vile 12933, 1293+ (au Nord vilbe); ventale 1285, melo7- 1294, et 
d'autre ^zxt fellonies 1293- ; saelh 1294, chapellain 1297. 

39. Congiet figure dans vu et xiv — rr ^r et er=r comme 
à Liège et à Huy. Je citerai renderat i, venderat 11, viuerat viii; 
VII a délieront et deiirat, xi a quidroit et xii qiiideroit. L'impf. 
morroit v et le condit. denioroit x caractérisent bien la confusion 
phonétique; cf. porat xi et porrat 11. 

40, 41, 42. Ce que j'ai dit de IQ>) est applicable à «(/;), 
graphie inconnue à Namur % où ni, ngn, gn{i) et igni (estrai- 



ï. J'excepte deux noms de lieu : Upiiighe (mais m Hiipaing), Mehainghe i. A 
Liège, comme au Midi, n(g)h constitue donc une graphie archaïque, dont les 
ex. ne dépassent guère le milieu du xnie s. Aux formes citées dans le texte, 
il faut peut-être ajouter dounicics dans une charte dont l'origine namuroise 
m'est suspecte (Cartulaire, no 25, p. 57), 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 83 

gnie vu) représentent le mouillement de la nasale, xi a cog7mist, 
XII au contraire conuist. 

Les ex. de n sont ici : cognoisanche 1282, 1283, cognissance 
1283 ; recognoissant -gnissons 1293^; commugne 12933; cette pièce 
possède aussi meignant = mand(u)cantem, qu'on retrouve 
12934. Anes = Agnès est dans 1291 ; n est intercalé dans enlietu, 
enstabJe vi, enskeveyn, enscrit -ire xi. 

Les ex. sont les mêmes ; mais il est difficile de se prononcer pour couvent 
1282, 1283; aconstumeit 1286, momtreit 1290, convenance 1295^, où, d'après les 
lois générales, n ne peut être étymologique (cmp. consliimes vu avec cos- 
tumes 1284^ 

43. mm, nn sont plus fréquents qu'à Liège pour m, n simple : 
connoistre, Williamme{s), ammis, manniere, nonnain, bonnires, 
clamnicir, semmedi, fennal v ; vennans, connissons, sommes vu ; ven- 
neres viii; doinne, painne, prochainnement x. Les n°' xi et xii ont 
encore de nombreux ex. de cette graphie, qui indique la nasali- 
sation de la voyelle précédente. 

44. Li et le féminins sont ici comme à Liège ^ — En 
revanche men, sen, sporadiques au nord de Namur, ou même 
tout à fait inconnus-, sont plus fréquents dans le comté. 12842 
a deux fois sen, 1288^ deux fois men; sen est encore le cas 
régime du possessif masculin dans 1293^ et 1293-. wo et vo sont 
un autre trait flexionnel que les patois ont ici fidèlement con- 
servé : no vu. 

Add. 1264% 1288% 1293% 1293% 12933, 1293+ où l'on trouve no régime 
masc. et fém.; la dernière pièce renferme encore un ex. de no sujet pluriel : 
« no bourgois aront. » 

Les phénomènes étudiés sous les n°' 46, 47, 48, 49, 50 



1. Ce que j'ai dit (xvii, 566) de la distinction établie par M. Neumann est 
moins absolument vrai que je ne l'avais supposé; Liège a plusieurs ex. de dd 
féminin : xiv, xvii del vaui (cf. xx delh vaiii; au S. de L. ddc va^ vu, mais 
del V. XIII ibid. ainsi que el vaui). On a aussi la graphie inverse (dclk masc.) 
XXIII : délie veske. Dd Incarnation (xvi et S. de Liège xiii) est moins sûr ; de 
même al altre (s. e. partie) et del aiguë S. d. L. viii, del ordine ibid. xi, del 
ordcne ibid. xii, tous ces substantifs et pronoms commençant par une voyelle. 

2. La comparaison avec le patois moderne autorise la conclusion que les 
très rares ex. de men, sen sont dus à l'influence méridionale, peut-être au 
scribe lui-même. V. p. 218. 



84 M. WILMOTTE 

se retrouvent dans nos chartes. Les parf. en -ont (51), que les 
pièces publiées ne possèdent pas, sont dans deux des autres 
documents : ensengont, portant 1282, singnont 1295; en revanche 
pas d'ex, de -ons (i plur.). Les parf. en ui (iu) ont été déjà 
signalés ailleurs^; je citerai seulement la forme retinuc m et 
auist -issent xi qui correspondent à owist -issent xii. Deux autres 
points restent à signaler : 1° les parf. en ins^ ont disparu (aiiins 
XI = aviemes xii est un impf.); 2° les 3 plur. prés, sont diffé- 
rents de ceux de la région septentrionale : celle-ci a accentué la 
désinence atone et dit i{J) hnè= amant, Namur et le pays voi- 
sin reculent encore l'accent d'une syllabe et accentuent la voyelle 
introduite par épithèse, qui n'est d'ailleurs pas partout la même; 
de là les formes pukne, uulene = *p o 1 u n t , v 1 u n t 1294, dont 
il faut rapprocher descendenent, giesene dans une ancienne copie 
de charte, éditée par M. Borgnet (Cartulaire de Namur, I, 
n° II, p. 28) et mostrenent (ibid., n° 50, p. 165). Le patois 
moderne dit dichind'mi, gis'nû, etc. 

Résultats "î. 

Namur. Huy. Liège. 



(0 


*delees 


— 


(4) 


-âge =i:-aticum 


-âge et -aige -aige. 


(S) 


ai(n) 


aeQi), ai(ti), e(n). 


(5, 13) 


— 


-are, ~ore, -one. 


(9) 


-iaQ) ^= -ëllum 


-iaÇ) -ea{T) 




-ia(J) = -ïllum 


ea(î) -ea(T) 


(10) 


z = ë -H y 


et (0 


(19) 


ui (pî) r=i à-\- y 


tii (eu) ui 


(10) 


i 


ie ie 


(13) 


oe 


= 0/ — 




= oi 


+ consonne — 


(14) 


— 


ien = i n u m 


05) 


— 


ee (et) = î -f- voyelle. 


(17) 


ou =■ à atone 


— — 




ou = au tonique. 





1. Zs.f.R. Ph., II, 279. 

2. Voyez Romauia, XV, 133, et XVII, 567. 

3. L'italîque est réservée aux traits phonétiques, les lettres romaines aux 

simples graphies, l'astérisque aux formes isolées. 



ETUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 

Namur. Huy. Liège. 

(23,29) / atone et demi-voyelle ' — — 

*Noel ' *NoieI 

(27) sch — $c se. 
*croie crois 

(28) g(e, i) ' gh. 

(30) W =r V 

(33) -^ final (1240-95) — _ 
(37) / = IhQT) et récipro- 
quement — — 

(39) *congiet (-ier) conghiet. 

(40) 11 = gn Qih) et réci- 
proquement — — 

(45) men {*ten), sen — — 

no, vo — — 

(49) — I pl. parf. -ins = imes 
3 plur. prés, en -ne 

(épithèse) — — 



85 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 

I. 1240. 

Je Abers le balhies de laterre 'de Namur. saluue tos chias acui ces letres 
uenront. Nos faisons conessable chose a uos ke lambins de ambresin ke on 
apele li tondus at uendut a chias de la maison de Gerosart trois boniers et demi 
de ttvre aprendre alor uolenteit en tôt laluet ke ilh tient a ambresin et lat 
rëporteie en nostre main A ous la maison, z nos par le iejugement des hommes 
le conte lor auons rendue z rëporteie enlormain. et ilh liont rendue a très- 
cens eniretage chekan por sex mvis de spiate loiaus do tcrroit de la. Apaier 
Anamur enkeilliu ke onuodrat dedens lafeste saint Andriu et si lor renderat 
tôt sens lo bleue vn donier decens chekan. z seilh a Jour ki est^... nnez 
Nauoit paie lo bleue et le donier de cens ! li maisons jront alat^^rre si cojh a 
son iretage z ilh nj poroit riens reclameir. che fut fait Auendraen de uant 
moi ki suj de par lo conthe le vendredi après laclose paske. A«no do;«mj. 
m. ce. xxxx. mense apr/li. lafurent li peer dalu et mes sire andries de vpiwghe. 
mes sire Anous de mchanzghe. mes sires euras de Ginmines kisont cheualier. 



1. Je ne constate ici que la fréquence plus ou moins grande. 

2. Lacune. 



86 M. WILMOTTE 

li maires de tienes. z Rosias de Merdot et mut dat?YS proudoj?;mes. z por che 

ke cheste chose soit ferme z stable a to iors Nos auons nostre sael mis A ces 

letres. 

(Monastère de Géronsart). 

II. 1248. 

os ysabias abbesse par la gras.ce deu. z toz li couenz de boneffe del ordene 
de Cistiaz de le veke de liège faisons sauoir a toz ceaz ki cez letres veront z 
oront. ke nos deuons a toz jors jamais en jretaige sens rapeler chascon an cin- 
quante mujes de speate a la chapelle de lonchamp. z djz al hospital deutre 
muese delez Namur en laparoche saint syphorien A paier z A liurer chascon 
An. A ces deus diz lius a noz despens. Le moitiet a chascon des deus diz lius 
de chu kom li doit deuenz la feste saint Andrier. z latre moitiet deuenz le 
premier jor de Mai. z se nos faliens del premier paiement v del secont a jors 
ki deuant sunt dit den ki en auant ju ka jor ke nos paieriens chu ka paier en 
seroit. fuist tôt fuist partie nos seriens tenues a faire le gret des deus lius 
deuant diz. A plus chier ke li bleis aroit valut communément après les jors de 
saint Andrier. z après le premier jor de may. z deuons bone speate loias 
et paiable. ? a la mesure de Namur. les cinquante mujes A la chapelle 
deuant dite a deus deniers pies de la melhor selonc chu com le venderat adont 
Awasege. Ledis Alhospital A deus deniers près de la melhor solonc chu com 
le venderat adont en Namur. Et si deuons Assi vn denier a la chapelle deuant 
dite amj an. z vne mailhe al hospital deuant dit A paier le jor saint Andrier. Et 
ceste rente de bleit z de deniers deuons nos ensi com deuant est dit. por laluet 
ke mes sires Garniers de lonchamp Aquist A mon sanior Henri de ham. 
cheualier A tens ma dame. Idain sa promiere feme des quez Aluez ilh fîst 
samuene a la chapelle z al hospital deuant diz. par lotroj z la volentet. z la 
proiere ma dame Idain. sa feme première dauant dite, z de cez aluez sunt 
vint boniers. z set verges fueressesen terre A le mesure de liège, z vnze soz 
et quatre deniers de ligois. z deus chapons et li justice z li plait gênerai A bo- 
nihuel. z li masuier. z tote la sangnorie de le curt. Et nos jtez alues Auons 
raquis tôt entièrement si com ilh est deuant nomez z diz. por la rente 
deuant dite Alhospital z A mon sanjor Johan dais, canone z Archediakene de 
liège porueour del hospital deuant dit. z a mon sanjor. Garnier assi deuant 
dit. Patron de la chapelle de lonchamp deuant dite, z par lasens le vestit del 
liu mon sanjor Johan de blarej. Et en temejn de totes ces choses deuant 
dites. Auons nos mis nostre saiel Auuec le saiel no.f/re sanjor. henri par 
la grasce deu enliet de liège. Dant Watier abbet de viller visitor Adont de 
no.f/re mason. mon sanjor Johan deuant dit canone z Archidiakene de Hege. 
Et chu fut fait lan del Incarnation no5tre sanjor. mil dens cens z qua- 
rante. VIIJ. 

(Abbaye de Boneffe; trois sceaux et un 
petit fragment du quatrième.) 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 87 

III, 1252. 

Ju seruais cheualiers de saint Lambiert fait sauoir A tos ceaus ki celetres 
vieruwt et orunt ke ju por deu en drotte Aumune ai doneie z en main 
reporteie entièrement et q/a'îtiment Me dénie de saint Lambert ke ju tenoi de 
Cheus de Chastre A Biertain. Oseilhin. et Clarissien me trois filhes. et se nj ai 
retenut nule rien ne vmjer ne autre chose. Et se Lai fait totevoies par Lotroi 
Lor mère Dame damjson mespouse. kar el promerain don ke ju les enfis 
retinuege mes vmjers a sa vie et a le mjene. En après kant eles totes trois 
orent reciute Lor dite Aumune de memain. Eles totes trois le reportare»t duwt 
alesmeimes ves en le main Monseignor Lambiert Le vesti de saint simphorien 
de Namur lor Neuot. z Monseignor Gerart de Hupaittg lor Taun dunt eles 
fisent Maintenant lor manburs. Et chu fut fait deuant eaus z deuant frère 
Aubert le vestit de sain Lambiert z Monseignor Steuenon Le parrochien de 
Turnines. Mestre hoston. Godefroit et Pieron z autresgens. Et por chu ke 
ceste chose porte force z parmaignet senrapeal en veriteit se priage Mètre a 
ces Letres Le saias Frère Aubert. Monseignor Lambert Les dis vestis z mon 
seignor Stevenon. Et ce letres sunt doneies Lan del Incarnation no^^re signor 
m. ce. 1. ij. Le mardi après le feste sain Mathie Lapostole. 

(Abbaye de Salzinnes. Fragments de sceaux.) 

IV. 1261. 

A tos chias ki ces Letres verront z orunt nos ihehans dis de brehaing 
cheualier î et nos Eniorans de biol c\\t\ûiers z bailhiers del la terre de Namur. 
sangor de loier fayzons cognisaulle chose, ke nos Lamone ke Tierris de limang 
fist ia dis a la maison de Gerosaart de tôt son fiet entirement ki gist el terroit 
de Limang ke il tenoit de mon sangnor henri de Loiu nostre anceseour en 
terres ! en prees en bois z en totes autres choses \ Auons Loiee et otroiie si 
com sangnor de fiet a La maison de Gerosaart devant dite Et ce fiet avon 
nos rendut ala maison devant dite a cens chaskon bonier por deus 
Namuroes A pair chakon an a la court a la saint jehan. Et chu avon 
nos fiiit par devant nos hommes de fiet Werri Limang. et Jehan de Nanines. 
Et si enavons receut A masuier frère Jehan le sopr/our de Gerosaart devant 
dit par nostre maiour Andrier et par nos eskeuins de Loiu Erbiet. Simon. Ewart 
Michiet Mahir et druaart Et par teil condition ke li maisons de Gerosaart 
devant dite Apres la mort frère Jehan devant dit doit reliwrer a La court vn 
atre frère A vestit Li quels doit pair a revestir droite vesture si com autre 
masuir A dit del eskeuin. Et chu fut fait Lan del incarnation nostre sangnor 
Jesu cristit mil z dous cens et sexante et vn. Le mois de fenaul Et por ceu ke 
ces choses soient fermes et estables Je Jehans devant dis por cen ke Je n'aj 
point de sahel A fait ces letres saieler do sael mon sangnor Adan dasece chas- 
tclain do chastel de Namur Et Je eniorans devant dis les ai saellees de mon 



88 M. WILMOTTE 

prope sacl. Ces letres furent donees en an dcl incarnation z el mois devant 
dit. 

(Monastère de Géronsart.) 

V. 1263. 

A tous chias ki orront ces presens lettres ou vierront Jou Johans chwa/Z^rs z 
sires de herripont ï z Jou Ernous ù\maliex% z sires de Wallehaing salus et con- 
noistre veriteit Nous faisons sauoir à vo5/re uniut'rsiteit ke Reniers de Lais. 
Johans. et Willia»zmes enfant rcvon signor Williamme del aunoit suîzt venut 
devant nos. z si se sunt mis en nos del tôt si cow en arbitres i por ordeneir. z 
por deuiseir a chascon dials sa parchon o^n\ doit avoir après le deces mo?j 
signor Williamme lor peire en toutes chouses. z chou ke nos en donrons 
et deuiserons a chascon ' il le doient tenir, z si lont encouent par foit fianchie z 
sor le paine de deus cens 1/vrc^ de Xoxigno'is aoes celui \ ou chias des deuant dis 
freires ki no5/re dit tenroient. Et nos par le conseil de preudo7;;mes z de nos 
ammis z del lour disons nosixt dit en teille ma«niere î c(ue Reniers li ainneis 
tenrat z aurat por sa parchon i sauf le droit son peire petifais. z de qufl«t o^d li 
apent en fiet. en allout. z en hiretage z se tenrat chou qw/l at a Glimmes a 
Meur z a Argenton z les vint et quatre moies de bleit <\xii vinrent amo» 
signor Willia?Hme de par la glise de Gembk((?5. sauf chouî qz/e reniers 
dowrat chascon an î a daw^me Margaritte sa sereur no;main dargenton tant 
qza'lle viurat après le deces son peire qwatre moies de bleit. et a da?7zme Oudain 
de le rawmeie par ausifait deuise diz sol de blansï Et Willia?Hmes tenrat 
landinnes chou c^d\ i at en fiet en allout z pn hiretage z de qzwnt qw/l i 
apent. z parmi chou doit auoir daHîmoiselle Alis sa suer deus cens \xvres de 
blans sor trente bownire debous de ceste parchon afors contant, selle faisoil 
par le conseilh de moi signor de Wallehai7?g. del mow signor huon desart z 
del mon signor Johan de Lais z se nus de chias morroit. li awmis i doient 
remettre un autre' le plus prochain del mort, en lieu delui. z parsi encor (\ue. 
selle entroit en ordene elle nauroit ke cent M\rcs de blans. z parmi ces deniers 
prendant doit elle quitte clawuneir tout la ou mestier serat de qt/ont qznlle 
deuroit auoir après son peire i en fîet. en alluet. z en hiretage. si ne H reuenoit 
dont ensceant par droite ensceance de ses freires. z selle chou ne faisoit elle 
nauroit nus des deniers deuant diz. Et Johans tenrat chou (\m ses peires tient 
à mehai7?gne z c^iiavx q«/l lapent en fiet. en alluet z en hiretage z se tenrat diz 
bo«nires de t6'?-re a Liutres q?H' muet de mo« segnor de Wissemalle. z par mi 
chou doit auoir daîwmoiselle Alis sor. viii. bo;mire de t«Te de cette parchon 
cent Wvres de blans par ausi fais deuises qwil a les deus cent livres deuant dittes 
sor le trente bownires de bous, mais qï/e les cent Xïvres sor le parchon Johan q?a" 
su«t sor les viii bo«nires ne doi«t raies descanter ne forsconteir. Et Mes sires 
Willia»?mes lor peires doit auoir sor la parchon Willia;«me chienqî/ffnte \i\res 
de lovi^Mo/. et sor la parchon Johan chienq/wnte Ifvr^ ausi tout auant por 
faire son testament a sa volenteit. z si sunt totes ces parchons faites sauf son 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 89 

droit. Et si disons encor en nostre dit. que Reniers Willia?7zmes z Johans doient 
aleir en totes cors la ou mestiers en serat z doient co«noistre li vns alautre sa 
parchon ensi coin elle sunt deuiseies z cla?«meir quitte li uns lautre ensicomdoit 
sor la paine qui mise i est. Et cest dit tout ensi que nos lauons dit et ordeneit ont 
loeit Reniers. Williaiwmes z Johans. z nos lor auons commandeit si cow arbitre 
quil le tiengnet tout ensi que nos lauons dit z ordeneit sor la paine qtn mise i 
est A cest dit z aceste ordenance furent auuec nos mes sires Jakemes sires de 
sombreffe. mes sires Willia?«mes del aunoit. Messires hues de sart mes sires 
Thomas de Lais mes sire Johans ses fis z mult dautre preudowmie. z por chou 
que ce soit plus ferme cose z plus enstable '. nos auons si coni arbitre ala 
requeste Renier Williawîme z Johan deuant dis. aces lettres pendus nos saials 
z mes sires Jakemes sires de suwbreffe iat ausi pendut le sien, z li autre deuant 
dit qui furent auuec nos i ont fait mettre le saial mon signor labbeit de 
Gemblues auuec les nostres. en temoiMgnage de totes ces coses deuant dittes ; 
ki li at mis a lor requeste. Tout chou fut fait et dit à Gemblues le sewmedi 
p?ochain deuant le Jor de la feste marie magdalaine el an del Incarnation 
nc'5/re signor Jhei?<crist. m. ce. Ix et trois el mois de fennal. 

(Abbaye d'Argenton. Un sceau.) 

VI. 1264. 

A tos chiaus ki ches lettres veront et oront.. li maires et li escheuin dele 
cort dande»ne salus et conoistre uerite. Sache^/t tuil chil ki sont et ki sero/zt 
ke seruais da«de;/ne dis malqarres at uendut en iretage Adamoisele maroe de 
crois chamzonesse da?/de«ne por vne su;«me dargent ke li dite damoisele li at 
bien sote et bien paie', iiij. muie despiaute aie mesure de hui bone et loas 
tele com on pae as rentes daHdeKne. sor le maison et sor se cort ki muevent 
de moM saingnor le doien dawdettne por .iij. mailhes de cens et demi chapoH. 
sor demi bonier de terre ki gist enbofroit. Et sor vn jornal ki gist 
al charnoere. Et sor vn jornal ki gist en hopiol. ki mueuewt dele gran 
cort por. iij. deniers et .]. pain de cens, sor demi jornal ki gist joindawt le 
jornal ki gist en hopiol. sor vn jornal et demei ki gist en onoet. Et vn autre 
demi jornal ki gist la miîwmes. ki mueueHt de colin le fil beatr/s le pollue 
por .ij. deniers et maille de cens, sor vne pieche de t^rre ki gist en truie 
vas. sor vne nos de preit ki gist deseur gondofosse. Et sor le moitiet dele 
pieche de terre ki gist amesplier sor hcrbierriew. ki mueue;n dele gran cort por 
viij. deniers et .j. pain de cens. Et ches. .iiij. muie doit il paicr chascun an 
dedens le feste saint Andrier. Et de tôt che fist depostues li deuawt dis Si-'ruais. 
Et li deua7n dite damoisele sen est uestie par deuant nos si com ele diet en 
totes les cors doKt li maison et li cors, et les deuant dites terres et li prcisi 
mueucnt. Et li damoisele deuant dite at rendut retaulcment Adit seruais 
et A ses oers : le maison et le cort. le preit et les tercs deuant dites....' iiij. 

I. Lacune. 



90 M. WILMOTTE 

muie dcspiaute deseur nomeis. Et seruais doet deliurer de cens, le maison et 
le cort. le prêt et les terres a totes cors. Et sil auenoit ke li dis seruais defalist 
en paement de cens et kil ne paaist aterme deuant dit les iiij moites despiat i li 
damoisele poroit de dont en auant aler aie maison et aie cort. a prêt et a 
terres deuant dites deliurcment et en pais Et en poroit faire si ke de son 
iretage Et por che ke ches choses soent fermes et estables nos auons ches 
lettres saelees de nostre saal. Et me scires li.. doiens dandenne jat mis son 
sael a le requeste damoisele maroe et seruais deuant souent nomeis. Che fut 
fait lan nostre seigneur mil. ce. et Ixiiij. lendemain dele feste sain piere et 
sain pol. 

(Chapitre d'Andenne; fragment d'un sceau.) 

VII. 1267. 

A tos chiaus ki ces.... ttres veront Nos maires, skevin. z tos li communs' 
de le ville de fosses, de le vekeit de liège, faisons savoir, kentre nostre 
honorable père, par le grasse de diu eveke de liège nostre signor spirituel z 
temporel dune part, z nos dautre. est fate ordinations, anmiable en tel manire ke 
nos ki rewardons le bien, z le honor de nostre ville de fosses z le vtilitet. z le 
profit tos cias ki le hanteront z de tôt le pais, devons faire construire, z ede- 
fier vn edefisse. cons appellet cowmiunement halle dedens le propis de celle 
nostre ville a no cost z a nos propes despens. de tôt en tôt del spécial congiet 
nostre signor deuantdit z del z assens son chapitele de liège ke nos avons par 
ces conditions ki ci après siewent le ques sont teis. ke tôt cil ki demerent 
devens celle ville deuandites z estraignie ki dedefors venront. ki vendront 
dras. toilles. pain mercherie v atres tois vennans v marcandizes deveron^ 
vendre leurs marcandizes en le deuandite halle en teil manire ke se nos v cil 
ki seront establit. de par nos a chou en acon tens. ki venrat voient quil soit 
buen a nostre ville, deuandite. nos porons constrandre par le force z par le 
justice nos/re signor deuantdit. chiaus ki vendront v vendre voront leurs 
marchandizes en le ville deuandite allors kens en le belle deuantnomee. ki 
les vendent devens le halle. Et nos z nostre succesors ki après nos venront a 
le honeur nostre signor deseurdit z a profit de nostre ville deuantdite astons 
tenut de proc[urer ?] loialment la croissement z le profit de le halle deuan- 
dite et con.. z voirs est qwe tote le moitiet de profis z de rentes, ki venront 
de or en avant délie halle deuandite avrat nos sires deuant dis. z si succeseers 

eveke de liège z ies. solon ce ke plus vtele. nos sonlerat serat tote 

coimertïe en le vtilitet z le profit de nostre ville, deuandite. Et si connissons 



I. m est résolu ici en tmi, d'après le modèle de anmiable, écrit une fois en 
toutes lettres. La charte présente des caractères paléographiques bien tranchés; 
V et non u est régulier à l'intérieur des mots aussi bien qu'à l'initial, nost et 
non nre, etc. 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 9! 

encor tôt planement ke sil avient en acon tens quant li halle deuandite serat 
fate z coHSumee quelle caet ardet v empire, nos sires li eveke deuandis. z si 
successeers. eveke de liège, por le moitiet de cost z de despens. kon ferat a 
détenir z refaire le deuant dite halle, z nos por lautrt; moitiet de ces minmes' 
cost z despens. sommes, obligiet z astraint le quels moitiés de ces cost z de 
ces despens. ke devrons, serat prize a le moitiés de prens. z de rentes. (\ue. nos 
avons, en le halle deseurdite sal ce qwc li deuandite halle, doit estre de tôt 
entot suiecte z encline, a bans z a co«stumes. nostre seigneur le eveke deuan- 
dit z nostre ville deuandite et sal chu. qz/e nos sires li eveke deuandis. nul 
Nouial edefisse ne porat faire ne ne devrat deuens len clozure z le propris de 
nostre ville deuantdite v aconne Nouelle choze establir por coi v a locoizon 
de coi li deuandite halle puist avoir dammage et si pr/ons. par ces nos. lettres 
overtes nostre honerable. père par le grasse de deu. Eveke deuantdit. nostre 
segneur z les honorables., hommes le., prouost. le doyen, les archediakenes. 
z tôt le chapitele de liège quil de tant ken eas est. totes ces chozes deuandites 
en tel manire kelles sont droitement.... otroies par leur lettres overtes appro- 

vent z confirment z en tesmo/«g ment de totes ces chozes avons nos a 

ces prcsens lett7-es ?Kis nostre.... fut fait lan d... incarnation, mil. ce sixante z 
set. ele mois.... 

(Archives de Liège, chap. de S. Lambert, no 299.) 

VIII. 1270. 

Saichent tôt cilh qui sunt. Et qui avenir sunt. Et qui cest pri'sent escrit 
verront et oront. ke tez est licouens. Entre lemaison les malades denamt/r. 
Et baudewin le fîlh Colin louial qui fut venneres leconte. ke li frère delà 
maison des malades, doient auoir le chambre bresseresse. qui est delà le porte 
nostre dame, qui fut son père coHn louial. Et le cortilh en bordial. Et par 
telh couent que li maisons des malades et li frère. Doient abaudewin deuant 
dit. chascon an. tant com ilh viuerat. ix. livrer delouignois. Et par manire. 
quen que ilh avigne de la chambre, ne del cortilh. ne par feu. ne par guerre, 
ades se tient baudewins aie deua«t dite maison, des. ix. 1/vre^ deseur dites, a- 
paier le moitiet anoel. Et lautre aie saint iohan. Et saichent encor tuit que 
après le dcces baudewin que les. ix. h'vre5 irent mortes, et li maisons, des 
malades devant dite en iert quite. Et si remanrat alemaison. Li chambre, et 
li cortis quites et en pais atot iors mais. Et ciste couenance si fut faite par 
lotroi. de la mère, baudewin. Et de ses frères pieron et iohan. Et la v ce fut 
fait et ordenet. fut Robiers bonechose con maires z com eskeuins denamur. 
Johans bounans. Johans dopont. frankes des changes, phelippes dopont tôt 
com eskeuin denamur. Et iohans bonechose. jakemes branche, pierars 
juliane. johans dewarez. tuit quatre eowme jures denam«r. Et si furent li 



I. ninmes dans le ms. 



92 M. WILMOTTE 

frère. Et li porucor delà deuant dite maison des malades. Et por ce que ce 
soit ferme chose, et estauble eutesmoignaige de veritet. ces lettres prt'sens 
sunt saielees dosaiel dele ville denâmiir Et dosaiel de la deuant dite maison des 
malades. Et ce fut fait. En lan del incarnasion nostre saingnor. Milh. ce. Ixx. 
le dieminche deuant le magdalaine. El mois de Julet. 

(Hôpital des Grands Malades à Namur ; fragments 
d'un des deux sceaux.) 

IX. 1271. 

J. vestis de niel sain martin z Jehans vestis de niel sain viwcent a tous 
ciaus ki ces lettres veront z ouront salus z amours, nos faisons conischant a 
uos ke ywins de niellabesse a censit pardeuaHt nos. alabesse z acouent de sale- 
sines. j. cotilh z ). preit quilli ont elle, vilhe de niellabesse. parmanableme?ït 
à luj. z a son hoir por. xiiij. stries (sic) de fruneHt apaier chascoK an. aniel 
alour maison, alefeste sain andrieu. a. iiiij. deniers près dont i loir conuenderat 
a terme quant on deuerat. paier les .xiiij. stiers deuant dis z se ilh ywains v. 
si oir defaloent. do paemeHt li abbesse z li couens. poroent raleir aloir cortilh 
z alour preit. quitte et enpais z por chu atenir portât ilh sor lateit saint 
viwcent aniel ses .ij. cortis en amoiwne. alabie desalesines. dont liabbesse z li 
coue«s poroent faire lours volenteit se ywains v. si hoir defaloent des couens 
desurdis ces choses z cilh couent furent fait z ordineit. elle présence, henri 
de niel. le piereus godefroit de fraime odrit. badun. le clerc, henri le filh 
bernier colaj. scoiruat Jehan, le beggin ernout hoseit z paier doit, ywains z si 
hoir le cens que li cortis. z li preis. doit chasco». an. z por chu. ke soit chose, 
ferme z estable. nos âuons aie requeste dywain mis. nos saiaus. aces presens 
lettres, ki furent faites, lan nostre sygnoir rail ij. cens z Ixx .j. le mardy après 
le feste sain Jehan, bapt. 

(Abbaye de Salzinnes.) 

X. 1272. 

Nos li doinne. z li chapitres dandene dune part, e ie jehans fius ponchar 
dauin de lautre faisons co;misant a tos chias ki ce lettres verront, ke nos de 
bestain qui gmnt pieche at dureit en tre nos por lobedience danbresin. z de 
gestial. dont nos avons grant pieche plaidiet en tre nos. promierement z le 
chapitre dande?me deseur nomeit. après en chapitre sain lanber de liège, et 
puis en la fin a colongne. So^wmes par conselh de proudowmes z de bones 
gens. achu. acordeit. ke nos li chapitres de seur nomeit. avons en leut 
maisrre Simon ki fut doins de sain bartholomer de Hege. z ie johans deuant 
dis. ai en leut mon sagnor jakemon le sangnor de clemons. z les avons pris 
adisors. z a arbitres, en tel manière, kilh doient oir z entendre quanqne les 
dittes parties voru?;t proposer z avant mettre, chacune partie parsoi. z quant 
il auront tôt oit lentention. z le mostranche de parties, sens avocaus. z sens 



ÉTUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 93 

sollempnitez de drois. il termineront le qztt'relle sor lonc che ke mieus les 
plairat v par sentence de droit, v par amiable «/«position, v par lor dit teil 
ke dire le uoront de haut z debas. z par tôt. z sil ne poioent acorder en- 
treiaus deus. li sentense de droit, li co)//positions amiable, v li dis. z li orde- 
nance de celuj diaus deus. vauroit z seroit ferme z estable acuj maistre johans 
dele statte doins dele cmtierieteit dandewne. ke nos les parties auons en leut 
co;«munemeîit. adeseurtrais arbitres setewroit. z donroitson assens. z li partie 
ki le dit ki dis seroit par teil. acort ki deuisez est ne voroit tenir, ne ne tew- 
roit V par cuj il demoroit. ke ci dis nefuist terminez clieroit ens elle painne ki 
mise i est z aiosteie aceste co»ipromission. li pai/me est del foit perdue ki en 
est creanteie. z tote le querelle. atai;/te aceluj ki le dit tenroit z perdue 
alauerse partie ki le dit auroit meffait. z xl. mars deligois dont li sires de 
nam«r deuroit auoir le moitié por chu kilh le feroit ens venir, latre partie. 
aie partie ki lauroit ataiHte. z cis dis doit estre te?'niinez de vens le feste 
sainte marie madalene. ki prochaiz/nemeHt venrat. se li termes nastoit relon- 
gies par le consentement de pa/'ties. z par che ke ce soit ferme chose, z estable 
si auons nos. li arbitres deseur nomeit pendus nos saias aceste co?npromision 
en signe ke nos en auons le fais e/mos recheut. z nos les parties iauons pendus 
les nos saias en teil manière ke ie iehans deseur nomeis iai fait mettre por 
moi ki nai point de saial le saial badechon sériant, z ballier dele terre de 
namnr en tre moise z arche z ie badechons li ai pendut aie reqneste le dit 
Jehan, ce fut fait lan delincarnation no^^e sagnor. m. z ce. z Ixx ij. lende- 
main de cendres. 

(Chapitre d'Andenne ; trois sceaux.) 

XI. 1272. 

Nos Gis cuens de flandres z marchis de na?nmutf aisons sauoir a tos chiaus 
qui ces letres nieront ke le mardie après le natiuiteet nostre damme en lan 
de le incarnation Nostre saignor mil deus cens setante deus après leure de 
maignier furent |deuant nos a na;nmut deuens nostre cestial la doinne z 
li consiaus del chapitle dandenne de part tote la glise dune part, li raeres li 
eskevejn z achon des hommes de tinnes por tote la cowmuniteet de le uille 
del atre part, la conurent le dites parties par deuant nos. z mult de prou- 
donnnes cheualirs z atres. que nos auins a nostre conseil ke les parties deuant 
dites sastoen mise de haat z de bas sor le saige ho?nme z discreet Geroot 
cunne appellet musaart nostre chastelain de nammut z bailir de la terre z 
auoent promis par foit pluuie z sor le querele perdue z promisent de nouiaal 
la meimmes deuant nos. keles tinroient entirement chu ke li deuant dis 
balirs diroit. z ordeneroit. dele querele z de contens qui astoit entre le dites 
parties, z qui tes astoit solonc chue ke la fu deuant nos rccordeet. Que la 
doinne z li capitles desor now/meet disoent ke li maires li enskeuein z li 
masuir de la churt de tinnes deuant dit les auoen retennut par mains ans 
grant partie de cens z de rentees quil lor deuoent por le teres quil tinnent 



94 M. WILMOTTE 

de le dite glise dande^me. z encore ne le uoloent pair, z clamoit la glise plus 
de rentes sor le dites t«res que li atre partie nen cognuist. Datre part disoent 
li maires li enskeuejn. z li masuier deuant enscrit ke bien auoent pait tôt jors 
z bien paiuent a la glise daude/nie tes cens z tes rente qui li deuoent de té?rres 
quil tenoent de lie. de queles terres li aquan bo//nir paiuent z auoent paiet tos 
jors de chi aoeres plus de cens z de rente que li atre. por la quel chose 
astoet enmute grant partie del contens qui astoit entre le dites parties. De 
ceste querele z de che contens dist z ordennat li deuant dis bailirs la 
meimmes par deuant nos del conseil des prodojHmes ki la astoent. en tel 
mawnire que tôt li masuir de tnmes deseur no»mieet quil tiwnent z tenront 
désormais ttrres de la churt de tiwnes qui doent cens ou rente a le glise dan- 
dewne paeront de che jour enauant a celé mainme glise por chakun bownir 
de terre chienk' dosins de espiate z chienk'. àimiers loueignues z del plus 
plus, z del muins. muins. sorlon che quil tenront de terre qui doent cens ou 
rente a le dite glise. cow^bien queles auissent pait de chi aores. ou plus ou 
mains. Et des ariraiges qui astoent demoreet apair de chi ahores dist il en 
son dit ke chil qui bien auoent pait astoen bien quitte, z chilh qui lor cens ou 
lor rente auoent retennut del tens trepasseet de terres paans cens ou rente quil 
tenoent le rendissent z paassent a la glise. de deus anneies entires. z de la 
moitit don anneie. sorlonc le estimatioîz qui desour est deuiseie. cest a dire 
por le bonnir. chienk ' dosins de espiaute z chienk ' denirs loueignous cheskun 
an. z del plus. plus, z del mains mains, z entre chu ne le porat la glise dan- 
denne désormais rien demandeer de ces ariraiges. Mais se achun jauoit qui se 
dotaist. ke pou auist rendut a le - glise si sen aquittaist sorlonc chu quil qui- 
droit bien faire, quar chu demoure entre lie z sa chonsiense. Encores dist il 
en son dit ke se da?«me pake ki fut fewmie a johan de paris ou li irier le dit 
)oha« quident auoir droit del demaj^der achune chose de ces cens ou de ces 
rentes qui demorassent apair el tens ke li dis Johans tint le obedienche de 
tiwnes. de le deuawt dite glise dandenne. bien le demandent z requere«t si 
auant z achiaus la ou ilh quident bien faire z drois les enauignet. Quar de 
cheli tens ne metoit il riens en son dit. par choi la femme, ou li enfant a 
deuant dit Joha;; pussent ou doent auoir recurs a le glise dandenne de ches 
cens ou de ces rentes. Et quant li deuant dis bailirs out entel mannire pro- 
nunchiet z termineiet son dit. ambedeusle parties par deseur escrites loerent le 
dit z bien le fist. z nos prièrent ke nos totes che coses feisins escrire z saeleer 
de nostre saial en temeignaige z muniment perpetueeiet de che choses, z de 
che dit. z que nos le feissins tenier de che jor en auant perpetueiement par 
nostre justiche. si ke sires desourtrins. z nos les otrions a lor proiere. tôt en 
tel mawnire queles le requeroent. z auons fait enscrire ces presens letres et 
saeleer de nostre saial en temeignage de veriteet. En lan del Incarnation 



1. Il y a au dessus du chiffre en toutes lettres un .v. 

2. Ici le copiste avait écrit le mot dite, qu'il a effacé en le pointant. 



ETUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 95 

nostre saignor z el jormaimmes qui sunt par deseur escrit. près del coHmiew- 

chement de ceste letre. 

(Chapitre d'Andenne; un sceau équestre.) 

XII. 1272. 

Nos Gis. cuens de flandres. z mairchis de Namur. faisons sauoir. a tos 
cheaus ki ches letres verront. Que le mardi après la natiuite noste dawime. en 
lan dele incarnatiow nostre sangnor. m. ce. Ixxij. après loure de mangier. 
fure«t deuaHt nos a Namur. deuens nostre chasteal.. La doiene. z Li con- 
seaus del chapitele daHde«ne départ tote la glise dune part, li maires, li 
escheui;;.. z aucuns des homes de thienes por tote la cbwmunite de la uile del 
autre part, la conurent les dites parties par deua«t nos. z mut de proudoi«mes. 
cheualhiers 'r autres' que nos aviemes a nostre cowselh. que eles les parties 
deuaHt dites, sastoiewt mises de haut z de bas sor le sage honmie z descret. 
Gerou cou apele musart 'nostre chastelain de Namur' z balhier de la terre. 
z auoiewt promis par foit pleuie' z sor la querele perdue, z promisent de 
noueal la meimes deuant nos. queles te?zroient entièrement 'che que li deua/;t 
dis balhiers diroit z ordeneroit delà querele z del contens ki astoit entre les 
dites parties, z ki tes astoit 'solonk che que la fu deuawt nos recorde. Que la 
doiene z li chapiteles desor nomet' disoient, que li maiies. li escheui??. z li 
masuier de la curt de thienes deuant dit. les auoient retenus par mai«s ans. 
Grant partie des chens edes rentes que ilh lor deuoient por les terres quilh 
tienent de la dite glise dandenne î z encores nele voloient paier. z clamoit 1^ 
glise plus de re;rtes sor les dites terres' que li autre partie nen conuist. 
Dautre part dissoient, li maires, li escheuin. z li masuier deuant escrit. que 
bien auoient paiet tos iors z bien paieuent ala glise dandenne' tel cens z tel 
rente, que ilh li deuoient des terres que ilh tenoient de li. desqueles terres 
li aquant bonler 'paieuent z auoiertt paiet tos iors de chi a ores plus de cens 
z de rente que li autre. Por la quel chose astoit enmute grant partie del 
contens ki astoit entre les dites parties. De ceste querele. z de cest contens 
dist z ordenat li deuant dis bailhieus la [m]eimes par deua;;t nos del conselh 
dotis proudo;nmes ki la astoient en tel manière, que tôt li masuier de thienes 
desor no^nmet ki tinent z tenront desoremais' terres dele curt de thienes ki 
dolent cens ov rente a la glise dandenne paieront de cest ior en auant a celé 
meimes glise' por chascon bonier de terre chienk' dosins despeaute. z chienk' 
deniers louegnois. z del plus' plus, z de mains' mains solonc che qnc ilh 
te«ront de terre ki doie cens ov rente a la dite glise. cojnbien queles owissent 
paie dechi a ores '. ov plus' ov mains. Et des arrierages ki astoient demoret a 
paier de chi a ores' dist ilh en son dit. que chilh ki bien auoient paiet astoient 
bien quite. Et chilh ki lor cens, ov lor rente auoient retenu del tens trespase' 



I. Le chiffre romain .v. est placé au dessus du chiffre en toutes lettres. 



96 M. WILMOTTE 

des terres paiaws cens ov re?ne ke ilh tenoiewt. le re«disse«t z paassewt a la 
glise de dous aneies entières, z dele moitié dune aneie soIohc lestimatio» ki 
desor est dcuiseie. cest a dire por le bonier. chienk dosws despeate z chienk 
deniers louegnois chasco;/ an. z del plus plus \ z del maiHS mains, z ovtre che 
ne les porrat la glise da;zde«ne desoremais riens demander de ches arrie- 
rages. mais szucon i auoit ki se dotaist que pov owist rendu, a la glise '. si sen 
aquitaist solowc che que ilh quideroit bien faire, quar che demore entre li z sa 
conscienche. Encores dist ilh en son dit. que se dawme paske ki fut fa?»me 
Jehan de paris, ov li Irier le dit Jehan, quident auoir droit de redemander au- 
conne chose de ches cens, ov de ches rentes ki demoraissent a paier el tens 
que li dis Jehans tint lobediensce de thienes dele deuant dite glise dandenne. 
bien le demandent' z requièrent si auant. z a cheaus la ov ilh quident bien 
faire, z drois les en auiengne. quar de celi tens ne metoit ilh riens en son ditî 
par quoi la fawme ov li enfant al deuant dit Jehan ' puissent ov doient auoir 
recors a la gHse dandenne de ches cens ov de ches rentes. Et ({liant li deuant 
dis bailhievs ot en tel manière pronunchiet z terminet son dit. awbedous les 
parties par desor escrites loerent le dit' z bien lor fist. z nos priierent que nos 
totes ches choses feischiens escrire z saieler de nostre saiel en tesmongnage 
z m.uniment pe?-petuet de ches choses z de che dit. z que nos le feischicns 
tenir de che ior en auant perpetueiment par nostre iustise si que sires desor- 
traiws. Et nos les otrions a lor priiere tôt en tel manière queles le requeroient. 
t auons fait escrire ches 'presens Ictres et saieler de nostre saial en tesmon- 
gnage de verte, en lan dele incarnation nostre sangnor. z el ior meimes ki 
sont par desor escrit près del conmienchement de cheste letre. 

(Chapitre d'Andenne ; un sceau équestre.) 

XIII. 1281. 

A tos chias ki ces pr^sens letres verunt z orunt. — Je. Clarins de Nameche 
fis Jadis Hehnde vilhe 'salus z conissance de vérité. Saichent tuit cilh ki sunt 
z auenir sunt. ke Juj de me propre volente aj Eustache de bone uilhe neit de 
Sclainial jadis me'.. Ser z de ma mainie mis fors de me main, qnztteit z 
Gerpit en uert z en seich. z laj sus reporteit sor lauteit de le Glise nostre 
dainme de Sclayn por un donier ligois de cens de chief qiiiVa. paerat chascon 
an a le deuant dite Glise. z se doj Garandir a le deuant dite Glise de Sclayn 
parmanablement le franchise z le qn/ttance de deuant dit eustache de bone 
uilhe. c a ce Gerpissement z a ceste quittance furent prodome z tesmain. Me 
sires.. Johans prouos de Sclayn. Me -Sires Henris Lambcrs capelains de laute 
saint Gile. Me Sires Henris capelains de laute des apostles. Me sires Williames 
capelains perpétues de laute nostre danmie. Me sires Jakemes de Mose. 
Maistres Warniers. Domicianes vicaire de le Glise nostre danzme souent 
Nomee. Lawzbins de le loige. bernars. z pierars escheuin. Johans de bordias. 

1 . Une lettre effacée. 



ETUDES DE DIALECTOLOGIE WALLONNE 97 

Johans de Mostier. bernars denrée, z Lambillons se frères, z si furent molt 
dautre prodo/wme. clerc z Laj. Et en tesmoÎHgnaige z en ramembrance de ces 
choses' aige fait mètre z pendre a ces pr^sens lettres les saias des saiges 
howmes z discreis mo/i saignor Johan prouos de Sclayn deuawt dit z de son 
capitele awec le sien saial. z nos prouos z capitale Ja momeit (sky auons mis 
nos saias a ces presens letres a le reqz/este de deua;zt dit Clarin en tesmoin- 
gnaige z en signe de veriteit. Ce fut fait, ordineit z qzi/tteit en lan de Grasce. 
m. ce. octante z vn an' en mois de Décembre. 

(Notre Dame à Sclayn.) 

XIV. 1283. 

Nous Guis Cuens de flandres z marchis de Namur, faisons sauoir a tous' 
ke co»/me no^/re sériant aient faite nouelement' vne' haie pour prendre sain- 
glers 'parmi les bos dou Capitele z del église Dandene' Nous volons ke ce kil 
en ont fait 'ne puist tourner 'a nul preiudice 'ne a nul deshiretement au 
deuant dit Capitele. Et connoissons 'ke nous ni auons nul droit ou faire 'ne 
nule raison ore ne autrrfois 'se ce nestoit par le congiet z par lassentemeMt' 
doudit Capitele. En tesmoignage delà quel chose z en prt;durable memore' 
nous auons ces présentes lettres fait seeler de nojf/re seel' la furent faites z 
donees' a Namur lan del Incarnation nostxo. signeur. mil. deus cens. Quatre 
vins z trois Le jour saint Nicholai ou mois de nouembre. 

(Chapitre d'Andenne.) 



TABLE DES CHARTES ANALYSÉES- 

1250 Du maire et des échevins de Namur; de Reiffenberg, Momimmts pour 

servir à V histoire des provinces de Namur, etc., I, p. 143, no XV. 
1255 De « Willeammes, sir d aute riue », relatif à Andenne. Archives de 

Namur, chap. d'Andenne (deux copies du temps). 
12)7 De,« Renier Morias de Werde », en faveur de Géronsart, Barbier, 

Histoire de Géronsart, p. 267, n° 80. 
1264' « mekredi deuant le jour S. Urbain », du maire et des échevins de 

Namur; Borgnet, Cartulaire de la commune de Namur, I, n" 16. 
1264^ « ens el mois d'avvest », du comte Guy. « Cheu fut fait ens el chastial 

a Namur ». Tbid., no 8. 

I. J'ai retranché, après de longues hésitations, les nos 24, 25, 26 du 
Cartulaire de Namur, éd. par M. Borgnet. Ces trois originaux sont des reçus 
délivrés par plusieurs seigneurs au sujet du rendement de biens situés sur 
« la terre de Namur », mais sans que rien indique qu'ils aient été rédigés en 
ce Heu. Sauf indications contraires, tous ces actes sont des originaux sur par- 
chemin. De ceux qui ont été imprimés plusieurs fois, je ne cite que la der- 
nière édition. 

Romania, XIX. » 



98 M. WILMOTTE 

1268 du comte Guy aux bourgeois de Namur ; ibid., 11° 21. 

1274 relatif à Andenne. Arch. de Namur, chap. d'Andenne. 

1 280 de « Johans c'om dist de Bomale » en faveur de Géronsart ; Barbier, 

Histoire, etc., p. 291, no 109. 

1281 d'une « beghine de S. Symphorien deleis Namur ». Arch. de Namur, 

abbaye de Salzinnes. 

1282 (1283) « en mois de février », du « chastelains de chasteal de 

Namur »; Barbier, Histoire, etc., p. 295, no 113. 

1283 (1284) « jor de la circumcision N. S. », en faveur de Géronsart; ibid., 

p. 297, no 115. 

1284 « jour de le feste S. Simon et S. Jude » relatif à Andenne. Archives de 

Namur, chap. d'Andenne. 
1284= « le mardi après le dimence c om chante Letare Jlm-ttsalem ». — Du 
bailli de la terre de Namur; de Reiflfenberg, Monuments, etc., I, 
p. 203, no LX. 

1285 en faveur de Géronsart, dans Barbier, Histoire, etc., p. 301, no 118. 

1286 de « Jehan(s) de Hufalise », fait « a Fosses ». Arch. de Liège, chapitre 

de S. Lambert, no 390. 

1287 de l'abbé de Villers et de l'abbesse de Salzinnes. Arch. de Namur, abb. 
• de Salzinnes. 

1288' « le jor de le conversion S. Pol », du bailli de Namur; de Reifïenberg, 

Monuments, ch. I, p. 225, no lxxi. 
1288^ (1289) « ou mois de jenvier » du comte Guy, relatif à Namur; 

Borgnet, Cartulaire, no 34. 

1289 relatif à Floreflfe. Arch. de Namur, abb. de Florefïe. 

1290 des arbitres d'un différend entre l'évêque de Liège et le comte de 

Namur;.. « faites et donnes à Namur »; de Reifïenberg, Monu- 
ments, etc., I, p. 237, no Lxxvii. 

1291 « par-devant auwe (aides) de uille », Borgnet, Cartulaire, no 39. 
1293' « dimence après les octaves S. Pierre et S. Pol », du maire et des 

échevins de Namur; ihid., n° 40. 
1293- « merkedi après le S. Nicolai », lettres de Guy « données à Namur y>, 

ibid., no 41. 
12935 même jour, « faites à Namur »; ibid., no 42. 
1295+ même jour et même lieu; ibid., n° 43. 

1294 relatif à Andenne. Arch. de Namur, chap. d'Andenne. (Y est annexée 

sous le même sceau une pièce dite « fichée pa?mi ces letres »). 

1295 du prieur et du couvent de Géronsart; Barbier, Histoire, etc., p. 306, 

n» 122. 

1296 du comte Guy, relatif au même objet que le no 34du Cartulaire (1288-), 

no 45 de celui-ci. 
1299 du maire et des échevins de Namur, ibid., no 48. 

M. WiLMOTTE. 



MÉLANGES 



PHILIPPE DE NOVARE 

J'espère publier quelque jour un travail étendu sur l'auteur des 
Quatre temps d'âge d'homme. Aujourd'hui je veux seulement com- 
muniquer sans retard aux lecteurs de la Romania le fait impor- 
tant, jusqu'ici méconnu, de son origine italienne. Il s'appelait, en 
effet, Philippe de Novare (en ancien français de Novaire), comme 
le nomme le Livre de forme de plait ^, et non de Navarre, comme 
le nomment divers textes anciens et tous les modernes. C'est 
ce qui résulte clairement du document latin, publié par M. de 
Mas Latrie ^, dans lequel il figure comme témoin sous le nom 
de Philippus de Novaria. Qu'il s'agisse bien d'ailleurs de Novare 
en Lombardie (Novaria en latin), c'est ce qu'attestent deux 
passages des Gestes des Chiprois, dont le second, altéré par le 
copiste, se laisse facilement restituer, et dans lesquels notre 
auteur se qualifie expressément de Lombart. Philippe, menacé 
par les ennemis des Ibelin, s'était enfermé, avec des femmes 
et des enfants, dans la tour de l'Hôpital à Nicosie. Il envoya 
de là à son « compère » Baliàn d'Ibelin une lettre en vers où 
il l'informait de la situation et l'invitait à venir le délivrer. 
On y lit : 



1. Ass. de Jcrus., t. I, p. 475, 536. 

2. Histoire de CJjypre, t. II, p. 57 (2 déc. 1223). Les traités entre le roi 
Henri et les Génois sont fidèlement analysés, dans ses Mémoires, par Philippe 
(Gestes des Oiiprois, p. 98-99). Le rang qu'occupe Philippe de Novare parmi 
les barons qui s'engagent avec le roi prouve qu'il était un des premiers 
seigneurs de Chypre. 



100 MELANGES 

Se vous amés les femes 

Car les levés dou siège et Grimbert et Renart ', 
Qui devant l'Ospital ont mis lor estendart. . . 
Les dames sont dedens et un tout seul Lombart -. 

« Geste rime, ajoute le poète, fu receûe a Acre a moût grant 
joie, et tous crièrent : Or tost, a la rescousse des dames et dou 
bon lait! » Il est clair que ces deux derniers mots n'ont aucun 
sens, et qu'il faut lire : « et don Lombart ». Ce Lombard_, seul 
enfermé avec les dames, est notre Philippe. Il ne faudrait pas allé- 
guer qu'il poursuit, pendant tout son récit des guerres de Chypre et 
de Syrie, les Lombards de sa haine et de ses railleries : il n'attaque 
jamais que les Lougucbars, ce qui n'est pas la môme chose; les 
Lombars, dans l'usage français des xii^ et xiii^ siècles, sont les 
habitants du nord de l'Italie, de la Lombardie, les Longuebars 
sont exclusivement ceux de la Fouille et de la Sicile : c'est 
contre ceux-là, sujets fidèles de Frédéric II et qui avaient fourni 
les troupes envoyées par lui en Chypre et en Syrie, que Philippe 
se déchaîne?. 



1. Le ms. porte Trimhers et Rcnars. Philippe désigne par ces noms ses 
deux principaux ennemis, Haimeri Barlais et Amauri de Betsan. 

2. Gestes des Chiprois, p. 57. 

3. En racontant la prise de Sur par Balian d'Ibelin en 1242, il s'écrie 
avec joie (Gestes des Clnprois, p. 135) : « Adonc fu desraciné et esraché le 
pesme ni des Longuebars. » Plus haut déjà (p. 117), il avait parlé de ce 
« mal vais ni ». L'expression lui plaisait, car il la répète à la fin du Livre de 

forme de plaît, où, en faisant l'éloge des « bons plaideurs » morts avant lui, 
il mentionne (Assises de Jérusalem, t. I, p. 570) Balian d'Ibelin, « qui aracha 
et desrachina le mal ni (éd. le malin) des Longuebars qui tenoient Sur. » 
— Je signalerai à propos de ce dernier passage une curiosité qui n'a pas été 
relevée. Philippe dit qu'il ne parle pas des bons plaideurs qui vivent encore, 
mais qu'il serait heureux de faire leur éloge s'il leur survivait : « Et de ce, 
ajoute-t-il, fait il bien a creire, ja n'i eûst il plus d'avantage que de vivre 
longuement et bien , et enssi avroit il passé Jehan Boute Dieu. » L'éditeur ne 
fait aucune remarque sur ce nom et ne le mentionne pas à la table. Il s'agit 
évidemment du nom souvent donné au Juif Errant, qui jusqu'à présent avait 
été signalé pour la première fois en Itahe en 1267, une dizaine d'années au 
moins après la date où Philippe de Novare écrivait son livre (voy. Rojiiania, 
X, 212-216). 



PHILIPPE DE NOVARE 10 1 

On peut donc avec certitude considérer notre auteur comme 
originaire de Novare, dans le comté de Blandrate. Comment 
et à quel âge il avait quitté son pays pour passer en Orient, 
c'est ce qu'il nous racontait dans la première partie, malheureu- 
sement perdue, de ses Mémoires ; mais on peut admettre qu'il 
était venu très jeune' s'établir au milieu de la société toute 
française où il devait prendre une si belle place. D'une part, 
en effet, son langage est excellent, et s'il présente quelques 
rares italianismes, il est probable que ce sont de ceux qui 
s'étaient introduits dans le français courant d'outre-mer; d'autre 
part, il nous apprend qu'il se trouvait en 12 18, au siège de 
Damiette, au service de « messire Pierre Chappe ». Pierre 
Chappe était un baron chypriote^ : pour être en sa compagnie, 
il faut que Philippe de Novare vînt de Chypre; s'il avait 
quitté l'Occident pour faire la croisade, il aurait accompagné 
quelque seigneur de son pays. Or, en 1218, il était certainement 
jeune, puisqu'il se trouvait encore, quoique de fort bonne 
noblesse 2, dans une position subalterne. Il est probable qu'il 
était déjà en Chypre depuis assez longtemps. Son mariage 



1. Voy. G. Rey, Les Familles d'outre-vier, p. 604. Il faut ajouter à cette 
famille le Nicolaiis Capa, — sans doute le fils de Pierre, — qui figure à côté 
de Philippe de Novare dans l'acte de 1233 cité plus haut. 

2. Philippe offre de se battre contre un des cinq régents de Chypre, enne- 
mis des Ibelin, « et disoit que il estoit bien leur pareil, et que ce provereit il 
bien par bons garens de son pais qui estoient en Chipre et en Surie 
('G. des Chip., p. 53). » — Je me permettrai ici une conjecture, qui n'a peut- 
être aucune valeur, mais dont il est possible que des documents novarais 
contiennent la confirmation. Jean d'Ibelin, dans son Livre des Assises, raconte 
l'aide que les barons du royaume de Jérusalem donnèrent à leurs pairs 
auxquels Balian de Saette, agissant en vertu d'ordres de Frédéric II, avait 
enlevé leurs fiefs sans jugement de la Haute Cour. Ce tort avait été fait, dit-il, 
« a mon seignor mon oncle le vieil seignor de Barut, et au seignor de Cesaire 
mon cosin, et a moi, et au seignor de Kayphas me sire Rohart, et a sire 
Phelipe l'Asne, et a sire Jehan Moriau (Assises, t. I, p. 325). » Ce Philippe 
l'Asne, d'ailleurs complètement inconnu, qui figure parmi les meilleurs amis 
des Ibelin, ne serait-il pas Philippe de Novare? Il est vrai qu'on ne lui 
donne jamais ce nom ailleurs, mais cela pourrait s'expliquer de plus d'une 
manière. Philippe étant noble et n'étant pas seigneur de Novare devait avoir 
un autre « sornon » que celui de sa ville. 



102 MELANGES 



avec une fille du pays ^ ne peut être fort postérieur, puisqu'en 
1242 son fils Balian était chevalier 2. 

G. P. 



II. 

ROTRUENGE EN QUATRAINS. 

Cette pièce a été écrite dans la seconde moitié du xiii^ siècle, 
par un écrivain anglais, sur l'avant-dernier feuillet de garde du 
ms. Addit. 16559 du Musée britannique, acquis, en 1847, du 
libraire Rodd5. C'est l'œuvre gracieuse d'un poète qui exprime, 
avec un enthousiasme sincère, les sentiments qu'il éprouve pour 
la dame dont il est l'heureux amant. A vrai dire, il y a une ombre 
au tableau que l'auteur nous trace de sa félicité. L'avant-dernier 
couplet semble indiquer que la dame se montrait un peu froide à 
son égard. C'est qu'elle était bien jeune, ou peut-être le texte 
est-il corrompu à cet endroit, car le couplet précédent donne à 
entendre que le poète n'avait pas à se plaindre des rigueurs de sa 
bien aimée. A quel genre appartient cette poésie? Je crois qu'on 
peut, sans trop s'aventurer, dire que c'est une rofriienge, puisque 
ce nom paraît avoir été donné, en ancien français, à toutes les 
chansons à refrains 4. Ici le refrain est obscur et paraît donné, 
même au premier couplet, d'une façon incomplète. 



1. Je ne saurais dire qui est le Phelippe de Nevaire (éd. Venairé) qui épousa 
Estefenie de Mimars, veuve de Gautier de Gaurelée {Lign. d' outre-mer, p. 472) ; 
ce ne doit pas être le nôtre, puisqu'il eut d'Estefenie un fils appelé Henri, au 
lieu que notre auteur ne parle que de son fils Balian. Pour la même raison on 
ne peut le reconnaître dans un autre Phelippe de Nevaire, qui épousa 
Estefenie du Morf, et en eut un fils appelé Baudouin (;7'., p. 473), à moins 
qu'on ne suppose que Baudouin est une faute pour Balian. 

2. Gestes des Chiprois, p. 131. 

3. Ce ms., dont on trouvera la description dans le Catalogue of additions ta 
the mss. in the Br. Mus. in theyears, 1846-7 (Londres, 1864), p. 278, contient 
des sermons de saint Augustin, écriture du xii^ siècle. 

4. Toutefois les chansons à refrains qui n'avaient que trois couplets étaient 
plutôt appelées halettes. 



ROTRUENGE EN QUATRAINS IO3 

Notre rotruenge, si c'en est une, est en quatrains, dont chacun 
occupe une ligne dans le manuscrit. Les trois premiers vers sont 
de huit syllabes et riment ensemble, le quatrième est de deux 
et présente, pour toute la pièce, une rime uniforme. Cette dis- 
position est rare. On peut la rapprocher du quatrain de vers octo- 
syllabiques employé par Guillaume de Poitiers (Pos de chantai), 
où les trois premiers vers riment ensemble, le quatrième ayant 
la même rime pour toute la pièce; voy. Romania, IV, 387. II 
y a de plus dans notre pièce un refrain, qui est partout 
incomplet, mais qui rimait probablement avec le quatrième 
vers. S'il en était ainsi nous aurions une disposition ana- 
logue à celle qu'offrent quelques anciennes poésies strophiques, 
par ex. la complainte de la Vierge Je plains et plor corne 
femme dolente (voy. Romania 1. 1.), la pièce Uame qui qiiiert 
Dieu de [veraie] entente publiée dans la Zeitschrift f. rom. Phil., 
VIII, 582-3, et une pièce que j'ai publiée dans mon Recueil 
d'anciens textes, partie française, n° 49 ^, dont voici le premier 
couplet : 

De moi dolereus vous chant ; 
Je fui nez en descroissant ; 
Onques n'eu en mon vivant 
Deus bons jors. 
J'ai a non mescheans d'amors. 

Le copiste était anglais. L'auteur l'était-il aussi? Cela paraît 
probable, à cause du couplet VII où les rimes en ier (espervier) 
et'en er sont mélangées. D'ailleurs les vers se laissent aisément 
ramener à leur mesure, et les rimes, si elles sont assez pauvres, 
puisqu'elles se réduisent parfois à de simples assonances, sont 
du moins conformes à la prononciation française. Heleyne rime 
avec des mots où la tonique est, en latin, soit a (greyne, reclayme, 
ayme), soit e, mais cela est fort régulier : dans le roman de 
Troie, Heleine rime fort bien avec certaine, humaine, prochaine, 
premeraine, etc. 



I. M. Scheler l'a publiée à son tour comme inédite dans ses Trouvères 
belges, I, 74. 



104 



MELANGES 

I Quant primes me quintey de amors 
A luy me donay a tuz jors, 
Mes unkes n'oy si dolur noyn 

4 E peyne. 

Va ester h dundens va, etc. 

11 Je em la plus bêle du pays ; 
Kaunt je m'ene pens si sui jolifs. 
Je l'em plus ke ne fit Paris 

8 Heleyne. 

Ester, etc. 

III Les chevoyz li lusent cumme fil de or 
Ele ad le col lung & gros, 

Si ne y pert frunce ne os 

12 Ne veyne. 

IV Ele ad les oyz vers e rianz, 
Les denz menu rengé devant, 
Bûche vermayle fête cume teint 

i6 En greyne. 

V Ele ad beu braz pur acoler, 
Ele ad duz cors pur déporter ; 
Un mort purra resuciter 

20 Sa alayne. 

VI Kaunt ele git entre mes braz 
E je le acole par grant solaz, 
Lor vint le jor que nus départ 

24 A payne. 

VII Ore voil ma dame reprover 
Ke ele me dedeyne amer. 
Plus est gente ke un espervir (sic) 
28 K'en reclayme. 



I Corr. macointai. La finale diamors est abrégée. — 3 noyn pour non. — 
4 his Le refi'ain se terminait probablement par dondeine. — 9 corr. Si ch. 1. 
cum? Plus loin encore (v. 15) cume doit être réduit à cnm. — 19 Mieux vau- 
drait purreil. — 22 corr. acol. — 23 corr. l'ieiit. — 26 Les dernières lettres 
sont enlevées par une déchirure. 

I. Dans une sorte de salut d'amour que j'ai publié dans le Jahrb. f. rom. 11 ■ 
engî. Lit., V (1864), 399, on lit : 

Vostre biau chef blondet et sor 
Qui reluit plus que nul fil d'or. 



ROTRUENGE EN aUATRAINS IO5 

VIII Ma dame, a Deu vus kemaund. 

Seez tuz jors leal amaunt ; 
Nul ne pout estre vaylaunt 
32 Si n'eyme. 

Ester he diinddc, etc. 

Suit, d'une écriture différente^ peut-être un peu plus récente, 
un petit poème latin de cinq couplets, composés chacun de trois 
vers rythmiques et d'un refrain, et qui traite de la misère de la 
condition humaine. E. Du Méril l'a publié dans ses Poésies popu- 
laires latines du Moyen-Age (1847), p. 125, d'après le ms. Bibl. 
nat. fr. 25408 (alors N. D. 273 bis), qui porte la date du 3 sep- 
tembre 1267 et a été écrit en Angleterre ^ Je le réimprime parce 
qu'il est fort court et offre, dans la copie du Musée britannique, 
quelques variantes. 

I Scribere proposai de contemptu mundano ; 
Jam est hora surgere de sompno mortis vano, 
Zizanniam spernere, sumpto virtutis grano. 
Surgc, surge, vigila; sernper esta par atiis. 

II Vita brevis breviter in brevi finietur, 
Mors venit velociter et neminem veretur; 
Omnia mors perimit et nulli miseretur. 

Surge, etc. 

III Tela fit aranee hec mundi presens vita ' ; 
Labitur et frangitur, non est in tuto sita. 
Labilis et fragilis', non est exinanita. 
Surge, etc. 

IV Ubi sunt qui ante nos in hoc mundo vixere^? 
Venies ad tumulos, si vis eos videra : 
Cineres et vermes sunt ; carnes computruere. 
Surge, etc. 

V In hoc mundo > nascitur vir omnis cum merore, 
Atque vita'' ducitur humana cum h^bore, 
Et postremov clauditur cum funeris dolore. 

S luge, etc. ^ 

52 si, corr. /;7. 

I. Voy. Bulletin de la Société des anciens textes, 1883, p. 102. — 2. Du Méril 
prasentis mundi vita. — 3. Du M. Labilis et flehilis, n. e. in t. s. \ Labitur et 
flectitur. — 4. Du M. fuere. — 5. Du M. Jh hac vita.— 6. Du M. £/ in vitani. 
— 7. Du M. Et post vitain. — 8. Il y a dans le texte de Du Méril un couplet 
de plus. 



I06 MÉLANGES 

On lit encore sur le même feuillet ces trois vers 

Postquam nobilitas servilia cepit amare, 
Postquam servilia ceperunt nobilitare, 
Nobilis et servus ceperunt degenerare '. 



P. M. 



m. 

L'AUTEUR DU COMTE D'ANJOU. 

La Bibliothèque Nationale vient d'acquérir en Angleterre, 
comme l'a annoncé la Romania (XVIII, 524), un manuscrit 
(JSI. Acq.fr. 4531) qui contient une nouvelle version de deux 
poèmes déjà connus et une composition jusqu'ici non signalée. 
Le premier de ces poèmes est le Comte lÏ Anjou; le second est la 
Clef d'amours, dont M. Doutrepont donnera prochainement une 
édition critique; la composition inédite, dont on n'a que le 
commencement, est un débat entre .une dame et un clerc, que 
M. Jeanroy doit imprimer et commenter dans la Rotnania. Je ne 
veux parler ici que du Comte d'Anjou. L'auteur lui-même, dans 
les derniers vers, intitule son œuvre le romnans du conte d'Anjou ; 
ce titre est mal choisi, car le comte d'Anjou meurt presque au 
début; c'est sa fille, appelée tout le temps par l'auteur « comtesse 
d'Anjou », qui est la véritable héroïne du roman. La Comtesse 
d'Anjou est le titre que le manuscrit déjà connu du poème lui 
donnait; mais on doit s'en tenir à celui qu'a choisi l'auteur. 

C'est d'après ce manuscrit (B. N. fr. 765) qu'on a jusqu'à 
présent parlé de notre roman. L'abbé de La Rue, le premier, 
en a cité quelques vers ^. Paulin Paris a donné une idée du sujet. 



1. La même idée, exprimée à peu près dans les mêmes termes, mais en 
deux vers seulement, se retrouve dans un ms. de Vienne (Denis, Codices 
manuscripti iheohgici Bihl. palat. Vlndohonensis, II, 11, 1161) et dans les 
Carmina burana (n° LXix a) : 

Postquam nobilitas servilia cepit amare, 
Cepit nobilitas cum servis degenerare. 

2. Essais, t. I, p. 190. L'abbé de La Rue ne désigne pas le manuscrit, et sa 
courte citation présente tant de fautes qu'on se demande si elle provient bien 



l'auteur du comte D'ANJOU IO7 

imprimé une soixantaine de vers et éclairci quelques dates 
indiquées par l'auteur^; le même savant a fait du Comte 
if Anjou pour V Histoire littéraire de la France une notice étendue, 
qui, imprimée depuis plus de quinze ans, n'a pas encore paru et 
sera publiée avec quelques retouches dans le prochain volume 
de ce grand recueil. Une copie du ms. 765, exécutée jadis 
pour Monmerqué, appartenait au regretté marquis de Queux de 
Saint-Hilaire, qui avait manifesté, il y a quelques années, l'inten- 
tion de publier le poème pour h. Société des anciens textes. La même 
intention a, paraît-il, été conçue par M. Grôber^. Quel que soit 
l'éditeur, il devra naturellement, maintenant, prendre pour base 
le ms. A^. Acq. 4531, plus ancien d'un siècle environ et généra- 
lement meilleur que l'autre. 

L'auteur, qui écrivait en 13 lé, a caché son nom et son surnom 
dans un « engin » que le ms. 765 rapporte ainsi : 

Je nay pas liante (ou haute) telle chose 
Ains pesche alart qui enclose 
Nest pas en moy ne la science. 

L'abbé de La Rue a cru deviner dans ces vers le nom et le 
surnom : Jeanins Alart, sans dire au juste comment il obtenait 
chacune de ces cinq syllabes. Paulin Paris, ayant lu haute au 
lieu de hante (ce que fait aussi le rédacteur du Catalogue des 
manuscrits français^, a interprété Alart Peschotte; plus tard, il a 
aussi proposé Alart Hautepesche, ou, en lisant cette fois hante, 
Alart Peschanté. M. Grôber ayant lu hante, M. Suchier est 
revenu à peu près à l'opinion de l'abbé de La Rue en appelant 
notre poète Jehan Alart. 

Le ms. N. Acq. 4531 lève tous les doutes sur le nom du 
poète. Il donne ainsi les vers en question : 

Je nai pas ml't hante tel chose 
Ainz pesche au mail, art q ë close 
Nest pas émoi ne la science. 



du ms. 765, où ces fautes ne se trouvent pas; mais son interprétation du nom 
de l'auteur ne permet pas de douter qu'il ait eu la leçon de ce ms. sous les 
yeux. 

1. Mss. franc., t. VI, p. 40. 

2. H. Suchier, Œuvres poétiques de Beaumanoir, t. I, p. xxxvii. 



I08 MÉLANGES 

Le premier vers nous donne donc avec certitude le nom de 
Jehan. Le second vers, dans le ms. 765, était incomplet^; le 
nouveau ms. rétablit la mesure. Toutefois sa leçon doit, si je ne 
me trompe, être légèrement corrigée par celle de l'autre : au 
lieu de art il faut sans doute lire lart, comme la science au troi- 
sième vers. Les trois vers se liront donc ainsi : 

Je n'ai pas moût hanté tel chose. 
Ahiz pesche au mail l'art, qui enclose 
N'est pas en moi, ne la science. 

Le mot mail ici n'est pas clair. Sainte-Palaye donne un exemple 
du XV!"" siècle où mail est également rapproché du mot pêcher ; il le 
traduit, on ne devine pas pourquoi, par « fourche servant à tirer 
le fumier » : « Quelquefois il se trouve je ne say quoy de bon, 
« comme disoit la bonne femme qui peschoit atout ung malien la 
« mare de son fumier-.)) Je n'en ai pas rencontré d'autre exemple; 
cependant la locution pêcher au mail devait être assez répandue, 
car on trouve dans Cotgrave pescher au maillet ainsi traduit : 
« Foolishly to talke much, or make a great bruit, of a project, 
thereby discovering, and disappointing it. )) On ne voit pas clai- 
rement par ces trois passages s'il y avait réellement un engin de 
pêche appelé jnail ou si la locution pêcher au mail, au maillet, 
n'est pas purement ironique pour dire « pêcher de façon à ne 
rien prendre )) 3. 



1 . M. Suchier, pour le compléter, comprend et imprime pcschc, mais la 
syntaxe laisse alors à désirer. 

2. Contes d'Eiitrapel, f° 50 vo, éd. 1585. M. Godefroy copie purement et 
simplement l'article de Sainte-Palaye, en donnant seulement une autre indi- 
cation d'édition. 

3. M. J. Protat, l'un des aimables imprimeurs de la Roinania, veut bien, 
après avoir lu ces lignes, m'envoyer la note suivante, qui donne peut-être 
l'explication du problème, et qui en tout cas est intéressante en elle-même. 
J'ai en vain cherché dans les ouvrages sur la pêche, depuis Duhamel du 
Monceau (1769) jusqu'à La Blanchère (1868), une allusion quelconque à la 
pêche au maillet que décrit si bien notre obligeant collaborateur. « La pêche 
au maillet, fort en usage, en hiver, sur les lacs du Haut-Jura lorsqu'ils sont 
couverts de glace, est aussi fructueuse qu'intéressante. Il faut pour cela que la 
surface du lac ait été glacée par un temps calme, de manière à offrir une 
transparence qui permette d'apercevoir le poisson à une profondeur assez 
considérable (sans toutefois s'éloigner beaucoup du bord). Après une pour- 



LE CONTE DES TROIS PERROQUETS IO9 

Quoi qu'il en soit, il résulte avec certitude du passage restitué 
à l'aide des deux manuscrits que l'auteur de la Comtesse d'Anjou 

s'appelait Jehan Maillart. 

G. Paris. 



IV. 
LE CONTE DES TROIS PERROaUETS. 

M. Paul Meyer (Romania, XVI, 565-569) a le premier appelé 
l'attention sur le conte des trois perroquets, qui se trouve dans 
le recueil d'histoires du xiV siècle connu depuis longtemps 
sous le titre de Cy nous dit. La particularité la plus notable de 
ce conte est, comme M. Me3^er l'a très bien vu, que les perro- 
quets s'y servent de phrases provençales, tandis que le reste du 
récit est en français. Il peut être intéressant pour les lecteurs de 
la Romania de savoir que le même récit se retrouve parmi les 
contes néerlandais du Moyen-Age. Là aussi ce sont des perroquets, 
et non, comme dans les Gesta Romanorum et dans le Dialogus crea- 
turarum, des coqs qui conversent entre eux. Mais le plus curieux 
est que dans le conte néerlandais les perroquets ne parlent pas 
tous le provençal, dont seulement un d'eux se sert^ tandis que 
des deux autres l'un s'exprime en français, l'autre en latine 

Le conte en vers fiit partie d'un grand manuscrit de la fin du 
xiv^ siècle, appartenant autrefois à M. Hulthem et conservé 



suite qui parfois est assez longue (et où le talent du pêcheur consiste à 
effrayer le poisson d'un côté pour l'empêcher de gagner le large et l'obliger à 
rester près du bord où la profondeur est faible), on arrive à point pour frapper 
la glace d'un petit coup de maillet à long manche, juste au dessus du poisson, 
lorsqu'il s'arrête fotiguc ; on frappe de nouveau plus fort et le poisson — c'est 
le plus souvent un brochet — est assommé malgré la profondeur de 50, 80 
centimètres, parfois plus d'un mètre. On brise alors la glace d'un violent coup 
de maillet ou de toute autre façon et l'on harponne sans peine le poisson. Le 
phénomène de la transmission du choc, par les molécules de l'eau, s'explique 
parfaitement par les lois de la physique. Les vrais amateurs se chaussent de 
patins pour se livrer à cette pêche qui est bien plus une chasse qu'une pêche 
proprement dite. » 

I. [En réalité, celui qui est supposé parler provençal (vv. 45-6) ne sait 
guère cette langue. — P. M.J 



IIO COMPTES-RENDUS 

aujourd'hui dans la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles. C'est 
la pièce 94'' de ce manuscrit, qui contient une grande collection 
de pièces de jongleurs, indépendantes les unes des autres. 
Serrure l'a fait imprimer il y a longtemps dans son Vader- 
landsch Muséum I (Gand, 1855), p. 47-50, avec quelques légères 
fautes. En voici le texte : 



Dits een exempel vrayen 
Betekent bi m Papegayen. 

Het was een goet man hier te voren, 
Die in sijn herte hadde vercoren 
5 Drie voghelen, die heten pape- 
gayen. 
En sach noit man gheen soe vrayen. 
Dese man hadde sijn herte ghekeert 
Ten voghelen, ende heeft hem 
gheleert 
Te sprekene, redehke wale, 
10 Eelken sonderlike taie. 

Deen sprac provinciaeles, die ander 
latin, 
Die derde fransoys.Neghenen wijn 
Dronckic voer (/. voert) op selke 
sake, 
Dat elc voghel alsoe [ne] sprake. 
15 Dese man, die de voghele waren, 
Was tenen tide ghevaren 
Daer hi te doene hadde, in weet 
waer. 
Mettien soe quam een clerc daer, 
Die de voghele wilde sien. 
20 Die vrouwe quam Jeghen hem 
mettien. 
Die den clerc feesterde sere. 
Hi seide : « Vrouwe, God ons Hère, 
« Die moet u gheven goeden dach ! 
« Hets lanc dat ic u niet en sach. » 
25 Mettien helsdise ende custe. 

Niet wel en wetic wat hem [mee] 

luste. 

Doen sprac deen voghel ende 

seide, 



Doen hi sach dese waerheide (/. 
innecheide) 
Ende van hem beiden desen toer : 
30 « On fayt tort nos ire singoer ! 

Die clerc loech, als hi dit horde 
Ende sprac ter vrouwen dese 
worde : 
« Vrouwe, dese voghel seit al 
slecht, 
« Dat wi sinen hère doen onrecht » 
35 « Ay mi! » seit si, « soe ben ic 
gheonteert, 
« Leeft hi, als mijn hère keert. » 
Mettien tart si hem bat naer 
Ende doodden den voghel daer : 
Die hersene duwese hem in die 
kele. 
40 Hi hadde bat ghesweghen vêle. 
Aise die ander voghel dat sach, 
Dat sijn gheselle aldus doot was 
(l. lach), 
Sprac hi met serecheiden 
Sonder enech langher beiden : 
4 5 « Pour dire la vcritate 
« Est mort nostre frate! » 

Die clerc, die dit wel verstont, 

Maket saen der vrouwen cont. 

Hi seide : « Vrouwe, dese ander 

voghel seghet, 

50 « Dat sijn gheselle aldus doot 

leghet, 
« Dats om dat hi die waerheit 
seide. » 
Doe ginc die vrouwe sonder beide 
Ende dooddene te selver stede, 
Ghelijc dat si den anderen dede. 



LE CONTE DES TROIS PERROaUETS 



III 



55 Aise die derde voghel dit sach, 70 « Van mi [ne] verliest hi sijn lijf 



Dat die vrouwe sonder verdrach 
Beide sine ghesellen hadde doot, 
Sprac hi (dat dede die noet) : 
« Audi, vide, tace, - 
60 Si tu vis vivcre pace. » 

Die clerc loech om dat lu horde 

Ende sprac ter vrouwen dese 

worde : 

« Vrouwe, » seit lii, « dese derde. 

« Voghel moet hebben verde. » — 

65 « Ay mi! « seit si, « wat seit hi 

dan? » 

« le segt u, vrouwe, als ic best 

can : 

« Die met ghemake leven wille, 

« Ilore ende sie ende swighe 

stille. » 

Die vrouwe sprac : « Ghi segghet 

waer : 



dit jaer. » 
Hadden danderen aldus ghedaen. 
Die doot en hadden si niet ontfaen. 
Dit was die vroetste van den drien : 
Hi conste mel volghen ende vlien. 
75 Noch soe prijst men ane den 

man, 

Die [/. Datti] mel volghen eude 

vlien eau. 

Diet al versegghen wilt dat hi siet, 

Hine machgher vort met comen 

uiet. 

Horen, swighen ende siende blint, 

80 Dats dat nu die werelt mint ; 

Ende die leven wilt met ghemake, 

Hore ende si [/. sie] ende huede 

sine sprake. 

Dits exempel van den vrayen 

Drie voghelen, ende heten pape- 

gayen. 



C'est un bel exemple donné par trois perroquets. 

Il y avait autrefois un homme de bien qui aimait de tout son cœur trois 
oiseaux nommés perroquets. Jamais on n'en avait vu de si beaux. Cet homme 
avait reporté toute son affection sur ces oiseaux et leur avait enseigné à 
parler assez bien chacun dans une langue différente. L'un parlait le provençal, 
l'autre le latin, le troisième le français. Puissé-je ne jamais plus boire de vin, 
si chaque oiseau ne parlait pas de cette façon ! L'homme qui possédait ces 
oiseaux était parti une fois (je ne sais pour où) pour ses affaires. Aussitôt 
vint un clerc qui voulait voir les oiseaux. La femme vint à sa rencontre et 
le fêta beaucoup. Il lui dit : « Dame, Dieu notre Seigneur vous donne le 
bonjour ; il y a longtemps que je ne vous ai rencontrée » ; et en disant cela, 
il l'embrassa et la baisa. J'ignore ce qu'il désirait de plus. 

Alors l'un des oiseaux parla et dit, en voyant cette tendresse et les ébats des 
deux personnes : « Onfayt tort iiostre siiigoer ! » 

Le clerc, qui l'entendit, se mit à rire et dit à la femme : « Dame, cet oiseau 
dit tout simplement que nous faisons tort à son seigneur. — Hélas ! » fit-elle, 
(' alors je suis déshonorée, s'il reste en vie jusqu'au moment où mon seigneur 
reviendra. » Aussitôt elle s'avança et tua l'oiseau. Elle lui enfonça la cervelle 
dans la gorge. Il eût beaucoup mieux fait de se taire. 

L'autre oiseau, voyant que son compagnon était mort, s'empressa de 
s'écrier de douleur : « Pour dire la veritate est mort noslre frate. » 

Le clerc le comprit et en fit part à la femme. Il dit : « Dame, cet autre 



112 COMPTES-RENDUS 

oiseau dit que son compagnon n'est mort que pour avoir dit la vérité. » Alors 
la femme se hâta aussi de le tuer sur place, comme elle avait fait l'autre. 

Le troisième oiseau, voyant que la femme avait tué ses deux compagnons 
sans aucune forme de procès, dit, et pour cause : « Audi, vide, tace, si tu vis 
viverepace^. » 

Le clerc se mit à rire de ce q-u'il entendait et dit à la femme : « Dame, il 
faut laisser en paix ce troisième oiseau. — Hélas! » dit-elle, » qu'est-ce donc 
qu'il dit ? — Dame, je vous le traduirai de mon mieux : Qui veut vivre 
en paix, doit ouir, voir et se taire. « La femme dit : « Vous avez raison; de 
ma main il ne perdra pas la vie cette année. » 

Si les autres avaient agi de même, ils n'eussent pas trouvé la mort. Ce 
troisième, c'était le plus sage des trois : il savait bien s'accommoder aux cir- 
constances. 

Encore aujourd'hui on loue l'homme qui sait bien s'accommoder aux cir- 
constances. Celui qui veut communiquer à autrui tout ce qu'il voit n'arrive 
pas dans le monde. Ouïr, se taire et voir les yeux fermés, c'est ce qui plaît aux 
gens, et celui qui veut vivre en paix doit ouïr, voir et faire attention à ses 
paroles. 

C'est le bel exemple des trois oiseaux nonmiés perroquets. 

Groningen. Jan te Winkel. 

V. 

NOTE SUR L'AUTEUR DU 
CONTREBLASON DE FAULCES AMOURS. 

Parmi les ouvrages en vers composés dans le dernier quart du 
xv^ siècle, il n'en est aucun qui ait eu plus de succès que Le 
Blason de faulces amours de frère Guillaume Alexis. Ce poème, 
écrit dans une langue élégante et dans une forme gracieuse, fut 
imprimé et réimprimé nombre de fois, non seulement à la fin 
du XV' siècle, mais pendant tout le cours du xvi^; il n'était 
même pas tout à fait oublié au milieu du xv!!*" siècle, puisque 



I. [C'est le proverbe latin cité dans les rédactions de notre conte que 
nous offrent les Gesla Romanorum et le Dialogus creaturarum, voy. Romania, 
XVI, 566. Je l'ai retrouvé depuis sous une forme à demi française (Tache, 
tache! vuyle vivre en pache) dans les Contes de Bo:(on, éd. de la Société des 
anciens textes français, p. 145. C'est aussi l'idée de la balade de Deschamps 
qui a pour refrain Sans veoir, oïr ne parler (éd. de la Soc. des anc. textes, 
I, 186). — P. M.] 



LE CONTREBLASON DE FAULCES AMOURS I13 

La Fontaine a fait au moine normand l'honneur de l'imiter et 
de reproduire la disposition de ses strophes. 

Le Blason de faulces amours donna naissances à diverses imita- 
tions; celle que l'on cite le plus souvent est le Contreblason de 
faulces amours, dont le titre est inséparable de celui du poème 
original. Le Contreblason est bien connu des bibliographes^; il 
a été cité par Du Verdier, qui se demande s'il doit l'attribuer à 



I. Nous connaissons du Contreblason six éditions, dont voici l'indication 
sommaire : 

a. Paris, Simon Vostre, 15 12. 

Édition citée par La Croix du Maine et dont on ne retrouve aujourd'hui 
aucun exemplaire. 

b. Paris, en la rue neufve Nostre Dame, a Yenseigne de VEscic de France, s. d. 
(avant 151 5), pet. in-8 goth. de 28 ff. de 27 lignes à la page, avec la 
marque àt Jehan Trepperel au v° du titre. 

Biblioth. nat., ancien Y 158 + A (art. 4), dans un recueil ayant appar- 
tenu à Louis XVI (L. Capet, n" 1667). 

c. Même adresse, s. d. (avant 151 5), pet. in-8 goth. de 28 ff. de 27 lignes à 
la page. 

Edition publiée, comme la précédente, par la veuve de Jehan Trepperel ou 
par Jehan Janot. Le titre porte contreUasou (sic) ; il est orné d'un fragment 
de bordure qui représente, d'un côté, un ange délivrant trois hommes du 
purgatoire, et, de l'autre, un prêtre célébrant la messe. Le vo du titre est 
orné d'un bois qui représente Dieu le Père entouré des anges et de Paix, 
Miséricorde, Justice et Vérité. 

Biblioth. nat.. Y- 1299. B. 4. 

d. Même adresse, s. d. (avant 151 5), pet. in-8 goth. de 28 ff. de 27 lignes à 
la page. 

Edition ornée des mêmes bois que la précédente. La faute du titre est 
corrigée et les lignes en sont autrement coupées. 
Biblioth. du château de Chantilly. 

e. Même adresse, s. d., pet. in-8 goth. de 28 ff. de 26 lignes à la page. 

Le titre porte la mention iij & d', c'est-à-dire 3 feuilles 1/2, mention 
qui ne se trouve guère que sur les impressions à' Alain Lotrian, après 1520. 

Le vo du titre est orné d'un bois qui représente un roi sur le rivage de la 
mer, près d'un navire chargé de personnages. 
/. S. 1. n. d., pet. in-8 goth. de 24 ff. de 28 lignes à la page. 

Cette édition ne contient pas le logogryphe final dont nous parlerons 
plus loin. 

Biblioth. nat., ancien Y 6133. c. i. Rés. 

Romania. XIX. 8 



114 MELANGES 

Guillaume Alexis lui-mcme^; par La Croix du Maine, qui en 
fait honneur à Charles de Croy; par l'abbé Goujet, qui n'en 
recherche pas l'auteur 2, enfin par Brunet5, qui rapporte l'opi- 
nion de ses devanciers sans la discuter. 

Nous n'avons pas ici le projet d'analyser le poème; nous 
nous proposons seulement d'en faire connaître l'auteur. Cet 
auteur se présente à nous dans le prologue sous les traits d'un 
« povre, simple frère hermite et immerit prestre religieulx, non 
ayant le sens et littérature de Ludolph 4, RifFére î et de Grégoire 
Alemant^, mes tresvenerables pères et chers confrères chartu- 
siens ». Il énumère ensuite les modèles qu'il désespère d'imiter : 
Cicero, Bocace, Juvenal, Faustus^, Jacques Fabri^, Vernandus, 
Jean Régis 9, Mantuan, Guaguin, Bran, Alain Chartier, Fran- 
çoys PetrarcC;, Jehan de Meum, Millet ^°, Arnoul Greban, 
Tortier^^, Octavian, pasteur et evesque d'Angoulesme ", Pierre 
Gringoire, Guillaume Crétin, Antitus^3, Guillaume Flamen^^^ 
George Chastelain^ Maximian^î, Eloy d'Amerval^^, Jehan 
Moulinet, qu'il appelle « mon souverain précepteur », enfin 



1. Éd. Rigoley de Juvigny, II, 61. 

2. Bibliothèque françoise^ X, 120-124. 

3. Manuel du Libraire, II, 250. 

4. Ludolphe de Saxe, prieur de Strasbourg, mort dans la première moitié 
du xiv^ siècle. 

5. Général des chartreux, mort en 1267. 

6. Il s'agit sans doute de Grégoire Reisch, mort le 9 mai 1525. Voy. 
Petreius, Bibliothem cartusiaua (Coloniae, 1609, in-8), 109. 

7. Fausto Andrelini. 

8. L'auteur du Graut Art de rhétorique. 

9. C'est le Johannes Régis, « Parrhisiensis, philosophus atque poeta 
insignis, » dont on trouve une lettre adressée à Jehan Le Maire à la suite de 
L'Epistre du roy a Hector de Troye, etc., de ce dernier auteur (éd. de Paris, 
Enguilbert et Jehan de Marnef, et Pierre Viart, 1521, in-4 goth., fol. kij), 

10. Jacques Millet, l'auteur de La Destruction de Troye. 

11. Jehan Pinard, trottier de l'église d'Auxerre. Voy. notre étude sur le 
Monologue dramatique (Romania, XV, 387). 

12. Octavien de Saint-Gelais. 

13. Voy. Hain, i\°^ 244 et 245, et notre Nouveau Recueil de farces, p. lij. 

14. Voy. Catalogue Rothschild, I, 474. 

15. Ibid., I, no 523. 

16. Ibid., nos 457-559. 



LE CO\'TREBLASON DE FAULCES AMOURS II5 

« mon intime, trescordial, consodal, frère, compaignon et amy, 
maistre Jeiian Le Mère ». 

A la fin du poème on lit dans la plupart des éditions douze 
vers bizarres précédés du titre suivant : 

(( Actions de grâce immortelles sur lesquelles appert luculemement, clére- 
ment et lucidement en fin le surnom du tresindigne orateur de ce présent 
œuvre et traictê ; avecques pareillement le date de l'an, période fixe et olym- 
piade permanable qui court; ensemble, comme dessus est promis', aulcuns 
certains noms et propres surnoms du prince et princesse pret[r]actez que 
s'ensuivent ; lesquelz infailliblement, en applicquent chascune grosse lettre de 
hault en bas, en croix, a travers et en son lieu capitallement se pourront lici- 
temeut pratiquer et facillcment comprendre, etc. » 

Voici ces vers dans lesquels on doit trouver : 

Le nom du poète (sans son prénom), 

Les noms d'un prince et d'une princesse, 

La date. 

Nous les reproduisons d'après les éditions données par les 
successeurs de Jehan Trepperel, n'ayant pu découvrir celle de 
Simon Vostre. 

L'Acteur 

Magnifique et seul dieu, Louenge pure et mond ) 
Cy te rens de mon livre, Ofert pour duire au mond ] 
Comprins soit a ta gloire, Ensemble de tous sen } 
Corriger ou faulte a deS acteurs par bon sen ) 
CHARitabLEs, Second quE conCéde le dRoi 
Chers liseurs, que avec eux De bon cueur on rendroi 
Et vous, chiers auditeurs, Ayés en tout degr 
Du dict Contre blason L'effect incorpor 
Oultreplus vous priant d'huniBle voix, non marri 
Vouloir pour mon labeuR prier au filz Mari 
Xpit, mon vray rédempteur, niE donner a tous di jl „ 

Eternel régne, IncliT, lassus en paradi ) 

Amen. 

Les lettres finales donnent évidemment le nom du poète; 
mais, au lieu de lire ESTÉES, il faut, croyons-nous, tenir compte 
de la consonne qui précède le second E et lire ESTREES. Les 



Le poète fait cette promesse dans le prologue. 



1 1 6 MÉLANGES 

imprimeurs auraient dû disposer ainsi la fin des deux vers cor- 
respondants : 

en tout deg ) ^^ 
incorpo \ 

Le nom du prince se lit au 5^ vers : CHARLES dE CRoï; 
là aussi l'imprimeur a commis une faute typographique. 

Le nom de la princesse se trouve au milieu des vers, en 
lisant de haut en bas : 

LOÏSE D'ALBRET. 

Enfin la date nous est fournie par l'acrostiche initial : 
MCCCCC Et DOVXE. 

Nous avouons ne connaître, en 15 12, aucun poète du nom 
d'Estrées. On ne peut songer au Jehan d'Estrées qui composait 
des morahtés à Amiens en 1472 et 1478; il faudrait plutôt 
chercher dans la famille d'où sortit la belle Gabrielle. Plusieurs 
membres de cette famille appartinrent à l'Eglise. Jean, fils 
d'Antoine I", d'abord moine de Corbie, devint, en 1487, abbé 
du Mont-Saint-Quentin, et mourut le 27 janvier 15 17 (n. s.)^ 
Antoine, neveu de Jean, était en cette même année 15 17 
chanoine de No3'on2; il avait pu être chartreux. Un autre 
Antoine, qui fut aussi chanoine de Noyon et abbé du Mont- 
Saint-Quentin, ne peut entrer en ligne de compte puisqu'il ne 
mourut que le 9 mai 1568 3. 

Charles de Croy était fils de Philippe de Croy, comte de 
Chimay; il fut créé prince de Chimay par l'empereur Maximilien, 
en i486, et il épousa, le 9 décembre 1495, Louise d'Albret, 
dame d'Avesnes, fille d'Alain le Grand, sire d'Albret, et de 
Françoise de Bretagne, Il mourut le 11 septembre 1521; sa 
femme lui survécut dix ans; elle mourut le 21 septembre 1531-^. 

La Croix du Maine avait lu le nom de Charles de Croy dans 



1. Gallia christiana, IX, 11 13 a. 

2. Anselme, Hist. gèn., IV, 597. 

3. Anselme, IV, 598. Ce second Antoine se confond peut-être ■■\\tc le 
trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, abbé de Samer (1555-15)8), cité 
dans la Gallia christiana, X, 1597 C. 

4. Anselme, Histoire gênéal., VI, 653. 



LE COXTREBLASON DE FAULCES AMOURS HJ 

l'inscription rimée que nous avons reproduite, et il avait cru 
que ce nom était celui de l'auteur : 

« Charles de Croy, frère hermite, prestre et religieux, etc. Il 
est autheur du livre intitulé Le Contreblason des f nuises amours, 
imprimé à Paris, chez Simon Vostre, en 15 12. Il florissoit soubs 
Loys XII., audict an 1512^ » 

Quant à la date, elle est confirmée par celle de l'édition que 
cite La Croix du Maine. Elle concorde du reste avec le Rondeau 
pour finable envoy, tel qui se lit dans les éditions que nous dési- 
gnons par b c d : 

Vive Loys de Valloys, roy de France, 
Vive la royne et vive le daulphin-! 
Vive Claude, seulle daulphine [en] France, 
Vive Loys de Valloys, roy de France! 
Vive ung chascun de leur sang sans souffrance, 
Vive oultre plus tout bon Françoys sans fin I 
Vive Louys de Valloys, roy de France, 
Vive la royne et vive le daulphin! 

Dans l'édition / et probablement dans l'édition e (nous ne 
pouvons en ce moment vérifier le fait) le nom de Louis XII a 
fait place à celui de François 1". 

Vive François de Vallois, roy de France, 

Vive la royne et vive le daulphin ! 

Vive Louyse, seule daulphine de France, etc. ' 

Il y a donc lieu de rectifier La Croix du Maine et les biblio- 
graphes qui l'ont suivi, en supprimant Charles de Croy de la liste 
des chartreux et de la liste des poètes. Quant à notre Estrées, 
un hasard heureux fera peut-être rencontrer ailleurs quelque 



autre ouvrage signé de lui. 



Emile Picot. 



1. Bibliothèque, éd. de 1583, p. 43 ; éd. de 1772, I, 105. 

2. La mention du dauphin est curieuse. Louis XII n'eut que deux fils qu i 
moururent tous deux en bas âge et qui firent si peu de bruit qu'on igno 
même la date exacte de leur naissance. 

3. Voy. Petit de JuUeville, Rcpcrtoirc du Théâtre comique, p. 251. 



COMPTES-RENDUS 



Recueil de mémoires philologiques présenté à monsieur Gaston 
Paris... par ses élèves suédois le 9 août 1889, à l'occasion de son cinquan- 
tième anniversaire. Stockholm, Imprimerie Centrale, 1889 (distribué par la 
librairie Josephson à Upsal), viii-259 p. et deux tableaux. 

J'ai exprimé ici (XVIII, 661) les sentiments que m'a inspirés ce volume; 
mais il ne constitue pas seulement un témoignage de l'intérêt que 
nos études excitent en Suède, il montre encore avec quel zèle et quel fruit 
elles y sont cultivées, et il contient des contributions précieuses pour la 
science. C'est uniquement a ce point de vue que je vais l'analyser. Je n'insis- 
terai même pas sur le fait, assurément remarquable, que les mémoires qui le 
composent sont tous écrits par des Suédois en fort bon français ; je ne m'atta- 
cherai qu'au fond même de ces mémoires. 

P. I. Quelques remarques sur V amiïissement de Vr finale en français^ par 
Herraann Andersson. Comment se fait-il que dans certains cas Vr finale, en 
français, ne se prononce pas, soit devant une consonne, soit même devant 
une voyelle, tandis qu'à l'intérieur des mots elle se prononce toujours ? qu'on 
dise, par exemple, chanteur) fort mais cerfeuil, se chfie(r) mais fierté? M. A. 
propose de ce problème une solution fort ingénieuse. Aux xve et xvi^ siècles 
il y a eu, comme on sait, une tendance à transformer Vr intervocale en un 
son voisin, qui a dévié vers s douce (;{), jvers ; , ou vers la chute complète 
(tous phénomènes que présentent aujourd'hui divers patois). Vr finale 
devant une voyelle devait être traitée de même : monsieur Antoine comme 
peureux, finir à comme finira (on sait qu'au xviiie s. on disait fini aussi 
bien qu'âme, lever à comme vé?-ité : quand on a prononcé (prenons ^ 
comme la notation la plus commune et sans doute la plus approximative de 
cette r altérée) peu\eux, finira, vérité, on a dû prononcer de même monsieur 
Antoine, fini^ à, levé:^ a. Mais Vr finale, dans le langage, ne se présentait pas 
seulement devant des voyelles : par analogie on a étendu cette prononciation 
aux cas où elle figurait devant des consonnes : on a dit ou voulu dire tnonsieui 
Pierre, fitii^ de, Icvè^ tôt; seulement ce \, ainsi placé, s'est évaporé, et on a eu : 
monsieu Pierre, fini de, levé tôt. Par une nouvelle analogie, la forme privée de 
toute consonne finale a ensuite été transportée à tous les cas, aussi bien à 
ceux où Vr était à la pause qu'à ceux où elle précédait une voyelle, et on a 



Recueil de mémoires philologiques 119 

dit vioiisicu, fini, levé, et monsim Antoine, fini ensemble, levé avec. Un appui 
est fourni à cette théorie par le fait qu'au xv^ siècle, notamment dans 
le Nord-Ouest (bien que M. Gôrlich n'en dise rien), il n'est pas rare de trouver 
~ pour r à la fin des mots (voy. p. ex. Rojii., IX, 446). On comprend 
d'ailleurs que l'r intervocale, s'étant plus tard raffermie dans l'intérieur des 
mots (son altération n'a laissé de traces que dans chaise, besicle, nasiller de nasille 
= narille), a été aussi plus ou moins complètement restaurée à la finale, soit 
devant une voyelle (ainiêr à boire), soit absolument (finir, chasseur'). Toutefois il 
y a d'assez sérieuses objections à cette explication si pénétrante : l'r finale étant 
tombée au xvi^ siècle, la série des phénomènes antécédents aurait dû se pro- 
duire assez anciennement, et il est surprenant qu'on les trouve si peu attestés ; 
le sort de l'r finale en français moderne après é, iê, paraît dépendre de condi- 
tions toutes particulières (pourquoi se prononce-t-elle dans amer', cuiller, Omer ? 
les monosyllabes prononcent Vr : cela ne s'explique pas par la théorie, etc.) ; 
on ne voit pas pourquoi l'r s'est maintenue, sans défaillance à ce qu'il semble, 
après a, 0, ou, u, etc. M. A. dit sagement : « Il se peut qu'ici comme partout 
où il s'agit de phénomènes de phonétique syntactique, il y entre encore 
d'autres facteurs qu'il est difficile de démêler. » En tout cas l'étude de 
M. Andersson prouve chez l'auteur une rare finesse et un don remarquable de 
combinaison. 

P. II. Exemples de l'r adventice dans des mots français, par S. F. Eurèn : 
(c Par son adventice, dit l'auteur, j'entends un son ajouté à un mot indépen- 
damment des lois phonétiques. » Développant les indications de M. Geijer 
dans ses Studier i fransk linguistik (voy. Rom., XVI, 626), M. Eurèn passe en 
revue un grand nombre de cas où une r est ainsi insérée en français ; le phé- 
nomène est curieux et fait pour dérouter quelque peu les partisans de la 
rigueur des lois phonétiques. « En général, dit M. E., c'est une attraction 
analogique qui l'a fait naître. Quelquefois, cependant, il est d'une provenance 
plus purement phonétique, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il soit le pro- 
duit d'un développement normal. » Pour tâcher de comprendre le phénomène 
dans ses diverses manifestations, il faudrait les ranger d'après la chronologie 
et la provenance des mots ; ainsi il est clair qu'un cas comme celui de britsler 
=^ bustulare (si c'est bien l'étymologie), qui est commun au français, au 
provençal et à l'italien, n'est pas de même nature qu'un cas d'insertion d'r 
propre au français, et souvent à une période toute récente ; il est notable aussi 
que plusieurs des mots en question sont des mots savants ou étrangers. En 
outre, pour chercher avec quelques chances de succès une explication du 
phénomène, il faudrait se restreindre aux cas où il est absolument certain, 
quitte à étudier ensuite les cas douteux et à voir s'ils sont confirmés par les 
résultats acquis. Sous le bénéfice de ces observations générales préliminaires, 



I. M. Meycr-Lûbkc indique l'influence du féminin, mais pourquoi cette 
influence ne s'excrce-t-elle pas d:xn^ familier, étranger, etc.? 



120 COMPTES-RENDUS 

je vais passer en revue les cas rassemblés par M. Eurèn : il s'est efforcé d'être 
complet (on peut même lui reprocher, comme on le verra, de l'être trop), 
mais il n'a pu naturellement l'être, car les formes avec r adventice appar- 
tiennent à la langue populaire, et ne figurent souvent que dans les patois ; 
elles ont généralement à côté d'elles les formes sans r ; j'ajouterai à l'occasion 
quelques exemples. M. Eurèn a classé ces formes avec beaucoup de soin et a 
proposé discrètement une explication quand il a cru possible de la donner. 
I. R adventice à l'intérieur des mots. A. Entre la consonne initiale et une 
voyelle : hreuilks, hroiie, brûler, fronde, fringale, frestcle, gringalet, vrille, trésor, 
trompe. Supprimons gringalet, mot probablement celtique et non allemand et 
dont quelque variante galloise peut avoir eu r (voy. Hist. litl. de laFr.,t. XXX, 
p. 36), et trompe, dont l'étymologie est triumphare et non tuba. Trésor 
doit sans doute son r, qui se retrouve en breton, en provençal, en espagnol, 
en napolitain et en plusieurs autres dialectes italiens, à une influence de 
trans. Parmi les exemples^qui restent, hvtie, s'il existe (je ne le connais pas), 
se rattache à bran et non à boue. Brûler est d'étymologie incertaine (voy. 
ci-dessus). Fringale est un mot emprunté dans ce siècle aux parlers méridio- 
naux, où il existe à côté de fangale, fangane, lesquels paraissent se rattacher 
au grec oâyaiva, oaycoawa (voir Mistral) : l'insertion de Vr ici n'est pas 
française. Frestele se rattache a. f reste pour festrc, festle ^ fistula. Freluquet 
doit provenir de l'a. fr. frelusque, freluche, dont l'étymologie n'est pas claire. 
Fanfreluche, qui n'apparaît qu'au wie siècle, est sans doute dû à la contami- 
nation àt freluche et de l'ancien /a«/e/î/^. Fronde, qu'on ne rencontre pas avant 
la fin du xvie s., doit venir du prov. fronda, et si on rapproche celui-ci de la 
variante moàtmo. floundo, de l'it. fionda et de l'a. fr. flondclle (cf. flandole et 
frandole), on le rapportera volontiers à fundula, devenu fundla, flunda. 
Restent donc breuilîe, qui a pu être influencé par brouailles, et vrille, dont 
l'explication est contestée (voy. Zeitschr., I, 481). En revanche on pourrait 
en ajouter d'autres, comme l'a. fr. bruc(Rom., XI, 610, et Godefroy, s. v. brus), 
h-ar (Durm., ^^>f),7-ef7-eitoir et beaucoup d'exemples dans les patois. Ce qu'il 
faut remarquer ici, c'est que Vr adventice ne s'intercale qu'après b, f, v : cela 
vient sans doute des nombreux cas où ber-, fer-, ver- alternaient avec bre-, fre-, 
vre-. — B. Devant une consonne : courte-pointe, bien expliqué d'après 
M. Geijer (l'altération tient ici en bonne partie à ce que coûte isolé avait 
disparu de la langue), et mirlirot pour melilot, mot savant et, comme tel, sujet 
à des altérations infinies. — C. Après une consonne : gobre (M. E. renvoie à 
Scheler, Dict. d'étym., mais je n'y trouve pas ce mot, et je ne le connais pas), 
sobriquet (l'étym. so^bequet est douteuse); ettcre, offrendrc; effondrer et fondrière 
(ces mots et autres analogues dérivent du lat. vulg. fundus , fundoris, voy. 
W. Meyer, Neutrum, p. 57), perdrix; gouffre; palagre; diaspre ; pimpi-enelle ; 
arbakstre, chartre, celestre, escolastre, escient re (confusion entre s ci en te et 
scienter, voy. G. Paris, Glossaire des Extraits de la ch. de Roland), flaistre 
(l'étymologie flaccidum est très contestable), /t'H/n',o-»('/n> (l'étymologie de 
ce mot, qui apparaît au xv* s., est inconnue, mais n'est sûrement pas l'ail. 



Recueil de mémoires phi lologig lies 121 

JFeste), jostre pour josle, main Ire (ce mot n'existe que dans la locution 
maintre comunal, maliitre coiuitiiaJïiicnt , et il est très douteux qu'il équivaille 
rcellemînt à mainte), martre (l'insertion de IV n'est pas tout à fait assurée, 
cf. it. martora, martoîa), poutre (à rayer : ne vient pas de postem, mais de 
pullitram), registre, rustre,,sahnistre, soventre (yienàrait de sequente, mais 
s'il se rattache à sequi, c'est par le bas-latin sequenter'), tristre; devantrain 
et devanlrier (à rayer, les formes premières étant devantcrain , devanierier, 
dérivés de devaiitier), calfeutrer (se rattache à feutre), mitraille, patrouiller, 
chanvre. Il faut distinguer, dans ceux de ces mots qui n'ont pas été écartés par 
les observations précédentes, deux classes. La première comprend les mots où 
Vr adventice précède l'accent : perdrix, pimprrenelle, mitraille, patrouiller ; ce 
dernier a une histoire assez obscure, que je n'aborderai pas; mitraille a sans 
doute été influencé par ferraille, ces deux mots, anciennement, étant d'ordi- 
naire joints ensemble; la pimprenelle, plante dont le nom n'apparaît qu'au 
xvie siècle avec les variations successives pimpiiwlle-, pi uipenielle, pimprenelle, a 
pris le nom, bien plus anciennement français, du petit poisson appelé pimper- 
■nelle ou pimprenelle, fém. de pimprenel, pimpernelK "Pour perdrix, il faut 
admettre une influence du groupe 7t/+, cf. a. fr. escordremenfi, fourdrine^, 
jardrim, ordrencr^, norm. cardron pour chardon, etc. Les autres mots où r 
s'intercale dès l'époque ancienne, mais sans fixité, entre une consonne et.un e 
féminin final sont en très grande partie des mots savants : celestre, onniestre, 
comme le remarque M. E., sont influencés par terrestre; rustre, tristre^, 
doivent sans doute leur r aux mots comme maistre, prestre; escolastre 

1. Cf. d'ailleurs Rom., XI, 606. M. Mackel {Frani. Stv.dien, VI, 189) 
rattache le mot à subinde; je ne sais si cette idée lui est propre; elle me 
paraît peu probable. — Deliantrement ou diliantremeul (S. Bernard 6-5, 172+) 
paraît être une combinaison érudite de diligenter et mente. 

2. Le plus ancien exemple dans Littré est d'Ambroise Paré; cette forme 
pimpinelle accuse l'origine italienne du mot. Paré emploie déjà, à côté de 
pilnpinelle , la forme pimprenelle , ce qui montre avec quelle rapidité s'était 
répandue l'étymologie populaire. 

3. Voy. Godefroy. Pitnpernele, pimpernel paraissent être pour pip-erneh, 
-eriiel. 

4. M. Geijer a proposé une ingénieuse explication qui n'est pas à rejeter 
pour ce mot spécial : combinaison des deux formes perdicem et 
pedricem, dont la seconde se rencontre en bas-latin. 

5. Cité, avec quelques autres exemples ici reproduits, par M. Fôrster, 
Zeitsclrr., II, 88; le mot avec toutes ses variantes est d'ailleurs assez difficile 
à expliquer. 

6. Voy. Godefroy. Les deux formes fourdine et joiirdrine vivent encore 
dans les patois. 

7. Très fréquent dans les patois; signalé comme fautif au xvie s. (Thurot, 
II, 284); déjà dans des mss. du xv^ siècle, par ex. dans les Chansons que j'ai 
publiées, p. 9. 

8. Ici on peut admettre une influence d'ordre. 

9. Triste est un mot savant; l'a.-fr. a possédé la forme populaire trist, mais 
elle s'est perdue (voy. Rom., XV, 616). 



122 COMPTES-RENDUS 

a pris le suffixe -astre; le suffixe grec -iste, pour devenir -istre dans sahnistre, 
auquel il faut joindre hatistrc, evan^elistre, Jegistre, etc., a dû être influencé par 
des mots grecs comme apostre, etc.; arhaleste, avec sa variante arhalestre, a bien 
l'air d'un mot populaire, cependant il faut remarquer que les formes de 
ballista avec r intercalée (baîjstra, lalestrmti) se présentent très ancienne- 
ment en bas-latin et proviennent sans doute d'une confusion de suffixes; il 
faut attribuer la même origine à des formes, d'ailleurs bien rares, comme 
poestre, leinpcstreK Cependant, pour tous [ces mots, qui présentent r adventice 
après le groupe si, il y a peut-être lieu d'admettre une certaine tendance 
phonétique, au moins dans les cas où une r se trouvait dans la partie anté- 
rieure du mot : déjà dans VAppeiidix Probi on recommande de âne frustttni et 
non frust mm. Un / précédé d'une r tend à se faire également suivre d'une r, 
comme le montrent chartre et martre, auxquels il faut ajouter Chartres, tartre, 
toiirtreK Quelques mots en ande, eiide se présentent avec une r intercalaire : 
à offrendre on peut ajouter les formes du moy. anglais provendre, lavendre~^, 
par conséquent tous les exemples paraissent anglo-normands ■*. En dehors des 
cas où IV suit une dentale et où l'action de terminaisons analogues paraît 
avoir été favorisée par cette circonstance, les mots où on relève l'r adventice 
sont tous des mots giccs, comme evquc encre, diaspe diaspix^, gouffre^, 
ijelagrc 7, auxquels on peut ajouter Phellpre pour Pbelipe ^, par conséquent des 
mots étrangers, qui ont été traités de la façon capricieuse habituelle en pareil 
cas. Il ne reste des mots cités par M. E. que chanvre pour chanve, auquel il 
faut ajouter tenvre pour tetive : ces deux mots, dont le second paraît avoir été 
modelé sur le premier, donneraient lieu à des remarques qui m'entraîneraient 
trop loin 9. — D. R adventice entre deux voyelles. Les suffixes -eron, -ereati. 



1. Je dois dire que cette forme, citée aussi par M. Foerster, ne m'est pas 
connue ; mais l'it. giostra semble bien venir du français. 

2. Voy. Thurot, II, 284. 

3. Voy. Fran^. Stiidien, V, 194. Le ir . provendre est dans VOrth. gallica. 

4. M. Fôrster cite Hollandre, je ne sais d'après quelle source, et aussi 
Otrentre, qu'on peut ranger parmi les mots grecs. 

5 . A côté de ces deux mots se trouvent les formes parallèles jaspe jaspre 
(Littré), d'où l'angl. jasper. — Diaspre a produit l'it. diaspro, et plus récem- 
ment l'angl. diaper, qui vient du fr. mod. diaprer. 

6. Gouffre peut bien remonter à une forme du lat. vulg. golforas, voy. 
Arch. f. lat. Lexikogr., VI, 115. 

7. Ce mot a été souvent rapporté au lat. pelagus, mais pelagus, terme 
poétique ou de haut style, n'aurait pu être repris au latin que par des savants, 
tandis que peîagre (palagre, palacré) figure en français dans des textes tout à 
fait populaires. Je crois qu'à l'époque des croisades ;:£'Àayo; , comme beau- 
coup de mots maritimes, a passé du grec vulgaire (où il vit encore) dans le 
français. 

8. Cité par M. Foerster, /. c. 

9. Je laisse de côté feutre, parce que feltrum pour feltum, étant com- 
mun à toutes les langues romanes, remonte sans doute à une forme germa- 
nique antérieure. Il en est peut-être de même pour epeautre de spelta, 
peautre (Rom., XVII, 103). 



Recueil de mémoires philologiques 123 

-erole, très bien expliqués par A. Darmesteter, ne sont pas à proprement 
parler des cas d'r adventice (non plus que le suffixe -erié) : ce sont des cas 
d'épigénèse qui appartiennent non à la phonétique, mais à la formation des 
mots. Seiirel sureau se rattache certainement à l'a. fr. seûr pour seii de 
sabucum, par conséquent l'r y est finale. Sejvn, s'il est pour seôn de 
secundum, présenterait donc l'exemple unique, et par cela même,' à mon 
avis, fort invraisemblable, d'une r intercalée entre deux voyelles'. —II. R 
adventice finale. Il s'agit ici, comme le reconnaît M. E., d'un simple change- 
ment de suffixe : estriers, Peitiers, clers (je crois la substitution faite d'abord 
devant s) pour estrieus, Peitieus, clefs ou cleiis; on a de même niers pour nie/s; 
pourpier ne présente qu'une mauvaise graphie ; velours paraît d'abord avoir été 
une simple graphie, qui plus tard a influencé la prononciation ; nevettr, qui se 
trouve ailleurs qu'en Normandie, est visiblement un cas de substitution de 
suffixe; car = que et leur lavour =. là où sont encore obscurs, ainsi que seiir, 
dont je viens de parler. — Il résulte de l'utile relevé de M. Eurèn que les cas 
d'épenthèse d'une r sont beaucoup moins nombreux qu'il ne le semble d'abord 
et qu'on ne le dit généralement. On les augmenterait beaucoup, il est vrai, si 
on étudiait à ce point de vue les patois; mais là, comme dans le français, on 
trouverait que, en dehors de certaines conditions phonétiques, il s'agit 
toujours de mots savants ou importés. 

P. 21 . Sur quelques cas de labialisatioii en français, par P. -A. Geijer. L'auteur 
débute par des remarques pénétrantes sur l'assimilation en général, et des 
observations physiologiques très fines sur la « labialisation » en particulier. Il 
examine ensuite en français les cas de labialisation d'une voyelle. Il constate 
que ces cas sont beaucoup plus nombreux dans les parlers populaires que dans la 
langue littéraire, mais il ne s'occupe que de celle-ci, et même de l'état moderne 
de celle-ci; je ferai naturellement comme lui-. I. Labialisation d'une voyelle qui 
se trouve en contact avec une consonne labiale. Une consonne précédente n'exerce 
jamais cette influence (voy. pourtant ci-dessous?). Elle est exercée par une con- 
sonne suivante, d'après M. G., dans certains mots : par un h dans affubler ; par 
une m dans aluinelle, aumaille, chalumeau, dommage, fumier, jumeau, lumignotu 
rodomont; par un v dans auvent, breuvage, buvons etc., épouvanter, proveude, 
veuve. Il faut certainement rayer aumaille, qui vient d'flZ)wa/7fe = almalia par 
dissimilation pour an'malia, domnmge qui remonte à une confusion entre 
damnum et domnum (cf. à l'inverse danger), rodomont qui est un mot 
italien fait par Bojardo, auvent dont l'étymologie est très incertaine, breuvage 



1 . Sur ce mot et quelques autres où l'on a cru pouvoir admettre l'inser- 
tion d'une r entre voyelles, voy. Rom., VI, 131. 

2. L'ancien français fournirait bien des exemples (dont M. G. indique 
quelques-uns), comme subler, brumat, sumer, sumeîle, luvesche, hunace, prumier, 
buffroi, etc. (voy. Thurot, I, 572). Des noms de Heu aussi pourraient être 
cités, comme jumièges, fumilhac, etc. 

3. Et notez l'anc. îr. fusike, rnussodour, etc. 



124 COMPTES-RENDUS 

qui n'est qu'une variante graphique de hrevage\ épouvanter, mot difficile à 
expliquer, mais où le v n'apparaît pas avant le xv^ ou même le xyi^ siècle. 
Restent donc affubler, aJunieUe, chahiincau, fuiuier, jumeau, lumignon, buvons, 
provende, veuve, auxquels il faut ajouter bien probablement trumeau-. M. G. 
remarque que dans tous ces mots, sauf dans veuve, où se présentent des con- 
ditions particulières s, il s'agit d'une voyelle atone (et même uniquement d'un 
e féminin, facilement amenable à un son voisin) ; le résultat de la labialisation 
est toujours u (ii), sauf dans provende -^j où les mots commençant par /)ro ont 
peut-être agi 5. Mais il a échappé au savant auteur que, dans un certain nombre 
de mots, l'u s'est substitué à un ? ou ; tonique. Je ne parle pas seulement 
des formes toniques du verbe ajfubkr ^, mais des mots chasuble de casTpula 7, 
irnble de trîbula, ètouhle de stipula : il est clair que ce groupe demande 
un examen particulier. Enfin on pourrait citer apostume, ainsi que d'autres 
mots pareils en ancien français, également tirés du grec ^'', et par là en dehors 
de la phonétique purement française 9. — II. Labialisation d'une voyelle qui 
n'est pas exposée au. contact d'un son labial. M. G. montre parfiiitement que dans 
olifant '°, orteil, orange", malotru '-, pontuseau^î, autour, il ne s'agit pas de pho- 
nétique; lutrin est pour liutrin, et se rattache à la forme Hure (luire), si fré- 
quente en ancien français pour lire '+. Dans le dernier paragraphe l'auteur 
rapproche les trois mots noer (anc. fr.) -=:z natare, Noël = natalem, poêle 
:— patella, et propose pour tous trois une même explication. Mais nous 



1. L'anc. fr. avait buvrage, bruvage, où la labialisation était réelle. 

2. De provende rapprocher l'a. fr. provost et provoire. 

3. En réalité, l'eu de veuve, comme celui de breuvage, n'est qu'une notation 
du son é; l'ancien veve se prononçait de même; on a longtemps prononcé 
également, quoiqu'à la tonique, levé, crevé, fève, orfèvre (cf. les noms propres 
Lefeuvre, Lefeuve), etc. (voy. Thurot, I, 46, 69, 468). 

4. Provende aurait dû devenir pronvende (cf. la rue des Prouvaires à Paris); 
mais c'est à vrai dire un mot archaïque. 

5. Cependant en ancien français on" trouve pour plusieurs des mots cités 
(ou) à côté de u : promerain, foineroi. 

6. Et de l'anc. fr. (et patois) subler. 

7. L'? paraît être attesté par l'it. casipola; mais il est possible aussi que 
casupola ait existé à côté. Voy. Scheler, Dict. étym., s. v. 

8. Tels sont thunie, apoiunie (Thurot, I, 271). 

9. Ajoutez a. fr. him = limum. 

10. Olifant remonte à une forme orientale qu'on retrouve dans le got. 
ulband, anc. sax. olvunt, « chameau ». Le mot a dû venir de l'Orient en 
France à l'épcque de Charlemagne. 

1 1 . On pourrait joindre le pop. ormoire, dont l'explication n'a pas encore été 
trouvée. 

12. Une bonne explication de cette forme est encore à donner. 

13. La dérivation de ce mot est à vrai dire inconnue. 

14. Qu'il me soit permis de proposer une explication de cette forme singu- 
lière. Lêgo, si on admet le maintien de Vo après la chute du g (cf. focum = 
fou), a dû donner liu, et sur cette i'"'-^ personne s'est modelée une conjugaison 
analogique. 



Recueil de mémoires philologiques 125 

avons affaire à trois phénomènes de date et de nature bien différentes : 
nôtare pour nàtare, commun à la plupart des parlers romans, remonte au 
latin vulgaire'; Nocl est propre au français, mais il est si ancien qu'il est peu 
probable qu'il soit dû au besoin d'écarter le groupe ai', qui, en ancien français, 
était très habituel : c'est un mot qui attend encore une explication -. Quant 
à poclc pour pacJe, l'hypothèâe de M. G. ne convient pas non plus, car la 
forme poile (écrite plus tard poélc) ne s'est substituée à paile, pèle que quand 
le mot avait depuis longtemps opéré la contraction de la syllabe atone initiale 
avec la tonique >. Ce mot rentre bien plutôt dans une classe de mots où il y 
a réellement labialisation d'une voyelle, mais sous l'influence d'une consonne 
labiale antérieure : tels sont émoi, aboi, grimoire, armoire, Amhoise, fois ancien- 
nement pour fais -i, moi pour mai, poie'> pour paie, et bien probablement, à 
ce que je crois aujourd'hui, /o/«, avoine, moins, moindre^. En somme, comme 
on le voit, l'intéressant essai de M. Geijer touche à des questions fort déli- 
cates et qu'il était bon d'examiner d'ensemble. Pour faire une étude complète 
de la question", il faudrait tenir compte des cas où la consonne labiale 
influence la voyelle qui lui est contiguë en l'empêchant de s'altérer^. 



1. Voyez Grtindrtss, I, 501. 

2. Naël se trouve en anglo-normand (voy. Godefroy). — L'anc. fr. pré- 
sente une masse d'autres exemples de substitution d'un à une atone devant 
une voyelle : poon, roïne, noeler, etc., mais ils ont toujours à côté d'eux la 
forme normrle, et ils n'ont pas, en général, pénétré dans la langue actuelle. 

3. Voy. Littré et Thurot, I, 503. 

4. Voy. Mever-Lûbke, Gramm., I, § 270; l'auteur comprend ^ot-fc dans son 
énuméra'tion. Il y joint vois ^ vais, mais ici le fait est fort douteux, vois étant 
la forme ancienne (vao -j- is). M. Meyer-Lûbke ajoute beaucoup d'exemples 
tirés des patois. 

5. Thurot, I, 412. — La prononciation par oi des noms des lettres, boi, 
coi, doi, etc. (Thurot, I, 598) me paraît remonter à celle de boi, qui avait 
donné lieu à des jeux de mots proverbiaux : on disait d'un ivrogne qu'il était 
enluminé comme le boi de Beatiis ille. Dans la farce de Pernet qui va à 
Vécole, le maître qui veut faire lire Pernet lui dit : c B, » c'est-à-dire « Boi ». 
Pernet répond : « // ne m'en chault voyre; Je viens tout fin droit de boire » {Ane. 
Th. fr., II, 366). Le p était dans les mêmes conditions, et Tabourot 
(Thurot, ib.) remarque que « ceux de Poictou appellent un p, pot ». 

6. L'objection que j'ai faite à cette expHcation phonétique (Rom., XVII, 
623), et qui arrête aussi M. Meyer-Lùbke (Gramm., § 89), l'existence de 
mène, peine, veine, ne me paraît plus aussi grave si l'on considère que de 
même, en face à'èinoi, aboi, armoire, existent bai, maire, etc., que fois, pote, 
moi n'ont pas triomphé de fais, paie, mai, et que vois, forme étj'mologique, 
a même cédé à vais. Dans ces modifications phonétiques « conditionnées », il 
y a très souvent, comme le remarque fort bien M. Geijer, des tendances 
plutôt que des lois. 

7. Mentionnons le cas, laissé de côté par l'auteur, où un c féminin devant 
n, à la syllabe innnédiatement protonique, se change en : chardonal, etc.; 
dans ordoner pour ordener il y a peut-être influence de doner. 

8. M. Meyer-Lùbke a étudié l'influence que les voyelles labiales peuvent 
exercer sur les consonnes dans un savant article dont j'ai parlé ici (XVII, 622). 



126 COMPTES-RENDUS 

P. 31. Observations sur les composés espagnols du type aliabierto par Ake 
W:son MuNTHE. Cette excellente petite dissertation, aussi judicieuse que 
nourrie de faits, montre que les composés de ce type, inconnus à l'ancienne 
langue, ont été introduits au xve siècle par les savants à l'imitation du latin, 
et qu'ils ne sont jamais, à vrai dire, entrés dans l'usage populaire. On ne 
peut élucider avec plus "de finesse que ne le fait M. M. une question qui 
jusqu'ici n'avait même pas été abordée et qui est loin d'être sans intérêt, — 
L'auteur dit qu'on trouve des composés ainsi munis de 1'/ latin de liaison en 
italien et en provençal; j'avoue en pas connaître ceux qui existeraient dans 
cette dernière langue (auriior, aiiriban, comme l'a remarqué Diez, contiennent 
l'adjectif aiiri^ aureum). En italien, au contraire, ils ne sont pas rares, 
comme imitation du latin bien entendu, et il serait possible que les premiers 
mots de ce genre fabriqués en castillan l'eussent été sur le modèle de l'italien ; 
il y aurait peut-être profit, à ce point de vue, à rapprocher la liste des com- 
posés de cette classe dans les deux langues et à voir si les plus anciens 
exemples espagnols concordent avec d'autres déjà admis en italien (cf. bochi- 
duroz=boquiduro). Quoi qu'il en soit, ce procédé a été beaucoup plus développé 
en Espagne qu'en Italie. 

P. $7. Romance de la tierra, chanson populaire asturienne, publiée par À. 
W:son MuNTHE. Non content de sa précieuse contribution philologique, 
M. M. nous donne ici une curieuse chanson qu'il a rapportée de son séjour 
en Asturie (voy. Rom., XVIII, 204) : c'est un « blason populaire », une énu- 
mération plaisante de ce que chaque ville et village du pays ou des régions 
voisines (Madrid y figure aussi) offrent de particulièrement bon : inutile de 
dire que l'éloge n'est pas toujours absolument flatteur. Ce petit texte, écrit 
en castillan, présente cependant un assez grand nombre de mots propres au 
dialecte asturien. 

P. 63 . Classification des manuscrits des Enfances Vivien, par Alfred Nordfelt. 
On connaît la magnifique édition diplomatique, malheureusement encore 
inachevée, des Enfances Vivien, que l'on doit à MM. Wahlund et de Feilitzcn 
(voy. Rom., XV, 642). S' appuyant sur la partie déjà publiée et, pour le reste, 
sur l'étude des manuscrits, M. N. a soumis à une critique tout à fait ingé- 
nieuse le rapport des huit manuscrits. Il commence par établir que sept de 
ces manuscrits, A, C', C-, C', C+ = c, D' D= =r rf, forment un groupe bien 
caractérisé en face du huitième, B; chemin faisant, il présente plusieurs 
observations neuves et intéressantes, notamment sur la manière toute maté- 
rielle dont le Siège de Barbastre a été intercalé par un copiste au milieu des 
Enfances Vivien dans le ms. D^ Il conclut, avec toute vraisemblance, que, 
dans ce groupe , c et J forment une famille à part , et par conséquent que 
l'archétype du groupe, appelé a, ■=z K -\- c -\- d on K -\- c contre d ou 
K-\- d contre c; quand A est seul contre cd, il est généralement à préférer. 
Par conséquent, les nombreux passages qui ne se trouvent que dans d sont 
des interpolations. Sur tous ces points la démonstration de l'auteur entraîne 



Recueil de mémoires philologiques 127 

la conviction. Le rapport de a à. b (source de B) soulève des questions 
beaucoup plus difficiles. Nous nous trouvons ici en présence de deux rédac- 
tions bien différentes : 1° a est écrit en laisses décasyllabiques assenantes 
ordinaires, tandis que dans b les laisses sont munies du petit vers féminin hexa- 
syllabique qui caractérise tant de poèmes de la geste narbonnaise ; 2° le début 
de a et celui de h sont tout autres : dans b Garin, le père de Vivien, est surpris 
à la chasse et emmené par le roi païen Mirados ; dans a Garin est fait prison- 
nier à Roncevaux par le roi Cador. M. Gautier a exprimé l'opinion, de 
première vue la plus vraisemblable, que b est la rédaction la plus rapprochée 
de l'original, et que a a supprimé, comme il est arrivé souvent, le petit vers 
final des laisses. M. N. soutient l'opinion contraire : d'après lui les deux 
rédactions sont des remaniements, mais a est le plus voisin de l'original, et b 
a ajouté le petit vers final qui manquait à l'original. Il faut attendre, pour se 
prononcer sur cette déhcate controverse, où M. N. apporte en tout cas des 
arguments fort dignes d'attention, de pouvoir étudier le poème entier avec 
la facilité que donnera l'édition diplomatique quand elle sera terminée. 
Je dois dire cependant — et M. N. l'a déjà dit — que son système, qu'il 
avait exposé dans une conférence de l'Ecole des Hautes Etudes, ne m'a pas 
convaincu. Faire figurer à Roncevaux un fils d'Aimeri de Narbonne, tandis que 
tous les récits nous présentent Aimeri comme s'emparant de Narbonne, 
presque enfant encore, au retour de Roncevaux, décèle une ignorance de la 
tradition qu'on est certainement plus porté à mettre sur le compte d'un inter- 
polateur ou d'un remanieur maladroit ' que sur celui de l'auteur même de la 
chanson. L'addition du petit vers n'est pas impossible, mais pour se faire une 
opinion sur la question il faudrait étudier comparativement toutes les fins de 
laisses dans les deux rédactions, et voir en outre comment elle se résout dans 
chacun des autres cas où une même chanson nous offre, suivant les manuscrits, 
des laisses munies ou non du petit vers final. M. Nordfelt reconnaît que son 
hypothèse perd beaucoup de sa vraisemblance si la chanson originale est plus 
ancienne que la date où il la place (premier quart du xin^ siècle) ; or les rai- 
sons qu'il donne pour la placer à cette date ne sont pas bien solides -, et je 
suis disposé à la vieillir d'un demi-siècle. Enfin son système se heurte à une 
objection grave, dont il a fort habilement essayé de se tirer. Certains passages 

1 . Je suppose que l'auteur de la rédaction a n'avait à sa disposition qu'un 
ms. incomplet, auquel il a composé un début. On peut fort bien d'ailleurs, 
sans préjuger la question d'antériorité, admettre la même chose pour l'auteur 
de la rédaction /'. Les allusions à d'autres poèmes qui se trouvent dans l'une 
ou l'autre rédaction, et que M. N. a réunies, demanderaient à être examinées 
de très près. 

2. En réalité, la seule raison est que les Enfances sont inconnues à tous 
les autres poèmes de la geste de Narbonne ; mais, à mon avis, cela ne prouve 
pas grand'chose. Ces poèmes, réunis aujourd'hui dans des mss. de compilation 
qui remontent au milieu du xiii^ siècle, ont été composés en des endroits 
fort éloignés les uns des autres, et il n'y avait aucune raison pour que l'auteur 
de l'un de ces poèmes connût tous ceux qu'on avait faits avant lui. 



128 COMPTES-RENDUS 

oflrcnt la combinaison : B -+- cl contre A -\- c, ce qui contredit la classification 
de Tauteur. Il suppose que le copiste (de B aura connu, à côté de sa source 
ordinaire, un ms. de la famille d, et lui aura emprunté quelques leçons; mais 
il est au moins aussi vraisemblable que d aura utilisé un manuscrit apparenté 
àb; l'explication convient aussi bien aux deux hypothèses contraires. Il faut 
laisser à une étude subséquente^et plus complète, pour laquelle M. N. est par- 
faitement préparé, le soin de trancher une question qui est d'un réel intérêt 
non seulement pour les Enfances Vivien, mais pour toute l'histoire de notre 
ancienne poésie épique. 

P. 103. La philologie française au temps jadis. Deux discours sur la nation et la 
langue françaises faits par des Français et datant de la fin du xvi^ siècle et du coni- 
mencenient du xix^, réimprimés d'après les éditions originales devenues rai issinies, 
par Cari Wahlund. Guillaume Rabot, d'une illustre famille du Dauphiné, 
s'étant fait protestant, après avoir commandé pour le comte palatin Frédéric 
une compagnie de chevau-légers, devint professeur de langue française à 
Wittenberg. Il y prononça, en 1572, une Oratio de génie et lingua francica dont 
l'édition originale ' est devenue tellement rare que M. Wahlund n'en a décou- 
vert que quatre exemplaires, à Halle, Berlin, Hambourg et Dresde-, outre 
celui qu'il possédait lui-même et dont il vient de faire libéralement hommage 
â notre Bibliothèque Nationale, après en avoir donné dans ce volume une 
excellente reproduction liéHotypique. Ce discours n'est pas sans intérêt, bien 
que Rabot, suivant la mode de son temps, y étale trop d'érudition classique 
et ne s'attache pas assez aux faits vraiment caractéristiques. Pour lui les Celtes 
et les Germains ont originairement parlé la même langue, ce qu'il prouve par 
les mots allemands qu'on trouve encore non seulement en normand {marque, 
moelle de sureau, ave, mag, estomac, mande), mais dans le français général 
{faire halte, marsouin, et alia infini ta). Citons ce passage : Non iinus est ubique 

sonus, nec idem idionia lingua Gallica Horridior est et asperior sermo Nor- 

mannorum, qui post Lotharii imperium ex Septentrione, classe appulsi, littoralia è 
regione Anglice occuparunt : et delitias lingua mollioris abhorret Vasconum feritas, 
Provincice consueiudo : tanien affinitas et cognatio agnoscitur in cateris. ...et ut in 
Gracia caleras fonica, quaque ex ea nata fuit Attica, antecelîuerunt : sic in ter 
Gallicas dominatur Francica, qua cum ipso nata regno, ea in parte viget et eminet 
maxime, iibi et regia familia sedes jrequentissima, et humanitatis studium finit 
accrrimum. Dans un avis aux étudiants, joint à son discours, Rabot annonce 
qu'il prendra pour base de ses leçons la grammaire de Jean Pillot, qu'il fait 
réimprimer à cet effet ', et comme sujet d'exercices oraux les Dialogi germa- 
nicohitinide Camerarius. Quand les étudiants seront plus avancés, il lira avec 

1. Une réimpression un peu postérieure se trouve dans le t. VII des 
Orationes schola Melanchthoniana i 1586). 

2. M. E. Picot en a depuis trouvé un exemplaire à Bàle. 

3. La Gallica lingna Institutio de Jean Pillot avait paru en 1550, puis, aug 
mentée par l'auteur, en 1551. Robert Estienne la réimprima en 1584. Je ne 
crois pas qu'on possède la réimpression due à Rabot. 



Recueil de mémoires philologiques 129 

eux qiietidam atite paucos annos Gallicc ccUtum libnim, varias et Jectu periiicimdas, 
scd veras, nostri teiiiporis narrationes coiitiiientem.... qiio in génère haiid scio an 
sibi parem hic aiictor haheat. Quel est ce livre qu'admirait tant Guillaume 
Rabot? Je supposerais volontiers que c'est le Recueil d'aucuns cas merveilleux 
advenus de fioirc temps, publié, en 1563, par Jean de Marconville; au moins 
n'en vois-je pas d'autre, à cette époque, qui réponde à peu près au signale- 
ment '. M. W. a fait précéder son discours de savantes recherches bibliogra- 
phiques. — Le second objet étudié par M. Wahlund n'est qu'une véritable 
curiosité. Il s'agit des Recherches historiques sur les obstacles qu'on eut à surmonter 
pour épurer la langue française; cet ouvrage, de l'abbé Edmond Cordier de 
Saint-Firmin, devait avoir douze chapitres; l'auteur ne publia, en 1806, que le 
premier et le troisième, et le reste ne parut jamais; l'opuscule de 1806 est 
devenu si rare qu'actuellement « il ne se trouve dans aucune, mais aucune, 
des grandes bibhothèques de Paris ». Cela n'est plus exact, car M, Wahlund 
a également fait don à la Bibliothèque Nationale de l'exemplaire qu'il avait 
eu « la chance de déterrer en bouquinant un jour à Paris ». II en reproduit 
ici le chapitre I, consacré aux Etudes des Francs, depuis leur établissement dans 
les Gaules jusqu'au douzième siècle. A en juger par ce morceau, le livre de l'abbé 
Cordier, s'il nous l'avait donné en entier, n'aurait pas beaucoup enrichi nos 
connaissances. Le savant éditeur suédois a présenté sur la personne et les 
écrits de Cordier quelques observations oi^i il rectifie les erreurs que les 
bibliographes se transmettent sans vérification. — Ces deux mémoires réunis 
montrent l'érudition et l'exactitude de M. Wahlund, et l'intérêt passionné 
qu'il porte à l'histoire de la philologie française. Espérons que nous verrons 
bientôt paraître l'ouvrage auquel il travaille depuis longtemps sur la bibliogra- 
phie des Serments de 842 et des commentaires auxquels ils ont donné lieu, 
ainsi que d'autres études qui ne peuvent manquer d'apporter à la science des 
contributions sûres et intéressantes. 

P. 175. Les débuts du style français, par Johan Vising. Ce morceau exquis, 
qui peut servir de point de départ aux études les plus variées, et que devraient 
lire et méditer tous ceux qui s'intéressent à l'art d'écrire en français, se divise 
en quatre parties. Dans la première, l'auteur étudie le style des plus anciens 
monuments de la langue française (je n'y aurais pas compris l'Alexis, déjà 
sûrement influencé par les chansons de geste) ; dans la seconde, il s'occupe du 
style de la Chanson de Roland ; dans la troisième, il signale les nombreuses 
nouveautés du style de Chrétien de Troies; dans la quatrième, il caractérise 
le style de Villehardouin. Partout il se borne à des indications sommaires, 
mais justes et fines. Il est singulier que les Français, qui déclarent attacher 
tant de prix au style, en connaissent si peu et en analysent si rarement les 



I. On pourrait songer ù un des ouvrages de Belleforest; mais aucun ne se 
borne à des histoires contemporaines et censées vraies; il y a toujours des 
récits venant de l'antiquité ou des conteurs italiens. 

Romania, XIX. 9 



130 COMPTES-RENDUS 

procédés : tous les travaux dont M. V. a pu tirer quelque profit sont dus à dts 
Allemands, et la langue technique dont il se sert paraîtra presque inintelli- 
gible à beaucoup de nos compatriotes. Mais tous apprécieront la portée de ses 
réflexions initiales, et personne ne saurait rester insensible au charme de cette 
conclusion : « Les anciens Français, quand ils s'étaient pris d'admiration pour 
un grand homme, ne se lassaient-^plus d'entendre parler de lui. Ils se mettaient 
alors à écrire ses Enfances. C'est ainsi que nous nous sommes mis à écrire les 
Enfances du style français. Ce genre littéraire était d'un ordre inférieur, il est 
vrai. Hélas ! nous n'avons qu'à accepter la comparaison dans toutes ses consé- 
quences. » Il suffit de ces quelques lignes si gracieuses pour qu'on voie que 
M. Vising, en étudiant le bon style français, est vraiment « plein de son 
sujet ». 

P. 211. Un chapitre de phonétique andahuse, par Fredrik Wulff. Ici, quant à 
moi, je n'ai qu'à m'instruire. M. Wulff, en communauté avec M. Littkens, a 
élaboré un système de notation phonétique qui est extrêmement simple, en 
ce qu'il peut être appliqué par n'importe quelle imprimerie, et semble cepen- 
dant pouvoir se prêter à la notation des nuances les plus déUcates et même 
les plus subtiles du langage humain. Il communique ce système, que je 
recommande à l'appréciation des juges compétents, et il l'applique à la pho- 
nétique andalouse dans la transcription d'un morceau écrit en castillan, mais 
qu'il a fiiit lire et répéter par des Andalous. Les observations dont le savant pro- 
fesseur de Lund fait suivre le texte sont fort intéressantes. La plus développée, 
qui concerne les étapes de l'arauïssement de 1'^, l'amène à des comparaisons 
ingénieuses et vraisemblables avec l'histoire du même phénomène en français. 
J'ai exposé naguère {Rom.,^Y, 616-622) à ce sujet des vues qui ne s'éloignent 
pas beaucoup de celles de mon savant ami. Le morceau ici publié n'est qu'un 
échantillon d'un tableau, tracé par l'auteur il y a quelques années, « de l'état 
phonétique de cette Péninsule qui offre un si incomparable champ de recherches 
aux romanistes. » Espérons que nous verrons bientôt le tableau tout entier, et 
que nous aurons quelque jour l'œuvre d'ensemble dont ce tableau lui-même 
ne formera qu'une partie, « l'esquisse de phonétique romane comparée (y 
compris l'accentuation et la prosodie) qui occupe l'auteur depuis tant 
d'années. » Ce spécimen permet de juger du soin avec lequel il se prépare à 
une si grande tâche et de l'aptitude exceptionnelle qu'il y apporte. 

On voit que ce beau volume ne constitue pas seulement pour celui dont le 
nom est placé en tête le plus précieux et le plus touchant des souvenirs, mais 
qu'il apporte à la science d'importantes contributions, et qu'il fait le plus 
grand honneur au pays lointain où la philologie romane est cultivée avec tant 
d'amour et de succès. G. P. 



DEL LUNGO, Dante ne tempî di Dante 131 

Dante ne' tempi di Dante. Ritmtti e studi di Isidoro del Lungo. 
Bologna, Zanichelli, 1888. In-80, v-485 pp. 

L'autore riunisce qui, ritoccandoli, i suoi saggi danteschi sparsamentc 
pubblicati, e clie già ottemiero il plauso degli studiosi. Ora a vedcrli 
tutti riuniti se ne ammirano molto più i pregi, e si nota un' intima arnio- 
nia fra di essi, un' armonia che volendo ben definirsi sarebbe la vita 
del comune di Firenze intorno a Dante, i personaggi di Dante ispiratori 
délia Divina Commedia. Noi assistiamo quasi aile impressioni e ai sen- 
ti menti di Dante fra la gente che lo circondava e come la sua grande idea 
délia Commedia si venisse appunto svolgendo per influenza di questi. Taie 
è l'impressione che fa questo libro stupendo del Del Lungo, il quale con le sue 
ricerche sulla storia di Firenze colma tante lacune negli studi sulla letteratura 
italiana e mantiene alto in faccia agli stranieri l'onore degli studi italiani. 
Dalle sue pagine, nella forma maestosa e severa, nella equanimità dello 
storico, rivivono fresche e vigorose le figure di un' epoca cosi remota, e 
tanta parte délia poesia dantesca, che aveva perduto il suo significato e la sua 
bellezza, la riacquista ora nel palesarsi delle sue allusioni e nel manifestarsi 
dei sentimenti e delle passioni che si affollavano nell' animo di Dante. 

Sono cinque i saggi principali, ai quali si uniscono appendici e altri studii 
che non sono meno importanti, illustrati i primi e gU altri da documenti 
inediti dell' Archivio fiorentino. 

Il libro comincia con uno studio su quella che Dante chiamô la petite nuova, 
e taie la chiamavan tutti al suo tempo. La gente nuova di Firenze non sono 
gli homines novi dei Romani, come interpretano Jaconicamente molti, ma 
cittadini fattisi innanzi nei mutamenti del 1250, '67, '82 e '93, gente che non 
sia anticamente fiorentina, e partecipi alla democrazia. E i principali uomini 
délia gciite nuova il Del Lungo passa in rassegna, descrivendoceli nella loro 
vita intima, nelle loro ambizioni, nei loro raggiri, con ricchezzadi aneddoti e 
con'gran penetrazione. Cosi ci sfilano innanzi i Cerchi, la ntiova fellonia 
del xvr, 95 del Parad.; i Franzesi, Biccio e Musciatto, che tenevano banco in 
Francia, ed erano saliti a taie grado da poter nutrire mire feudali (un accenno 
a Musciatto in Parad., XIX, 119); i legisti, Baldo d'Aguglione (// villan 
d' Aguglioiie) , Fazio da Signa (e quel di Signa Che già per harattare ha Yocchio 
gii^^o), Andréa da Cerreto, Baldo Fini da Figline, ai quali in générale si 
accenna nella célèbre invettiva del c. vio del Purg., e proprio nel Marcello 
del V. 125. 

E qua e là in tutto il discorso vi sono raflfronti storici, raccostamenti, osser- 
vazioni, commenti ad allusioni dantesclie che rendono questo studio piacevo- 
Hssimo e molto intéressante. L'A. seguita a ricercare la storia délia gcnle 
nuova nei tempi posteriori, e mostra come andasse perduto il primitive signi- 
ficato. Vuol poi che prendcsse un significato schernevole, perciô che nuovo 
trovasi in senso di strano^ curioso^ semplice. Ma non si puô, credo, conceder- 
glielo facilmente quando si pensa che nuovo in tal significato è altresi del 



1 3 2 COMPTES-RENDUS 

latino, dello spagnolo c di altre lingue , essendo facile il passaggio dal con- 
cctto di nuovo a quello di strano, semplice, bizzarro, sciocco, ecc, corne ne fa 
fede la sorte del nostro originale. 

Si chiude questa monografia con un bel capitolo, Trecento illustre fiorentino, 
già noto ma che fa ora più grata impressione dopo che abbiamo assistito alla 
descrizione dei faziosi uomini naovi del tempo di Dante : e si discorre in esso 
di uomini nuovi che dettero onore a Firenze, Giotto di Bondone da Vespi- 
gnano, Francesco di Ser Petrarco dall' Incisa, Giovanni di Boccaccio da 
Certaldo, Zanobi da Strada, Francesco da Barberino, Brunetto Latini da 
Scarniano, presso Reggello di Valdarno. 

Il seconde degli studi è Gtigliehno di Dnrfort e Campaldiiio. Guglielmo di 
Durfort venne in Italia con Amerigo di Narbona, e mori a Campaldino 
il 1289. Con una parte dei denari e délie robe da lui lasciate al convento dei 
Servi di Santa Maria, prima di muovere contro gli Aretini, gli fu fatta onore- 
vole sepoltura, alla quale appartenne un bassorilievo, ora sul chiostro dell' 
Annunziata, che lo rappresenta tuttavia in atto di combattere nel suo cavallo. 
Esistono due documenti del 1289 che ci spiegano questi fatti, e son ripubbli- 
cati in appendice dal Del Lungo. Ma non si parla sempre del Durfort qui, si 
parla anzi di Dante e non meno che del Durfort. L'A. si ferma a ricercare se 
Dante fu a Campaldino 1' 11 Giugno del 1289 e nello stesso anno a Caprona. 
E ribattendo le ragioni del Bartoli, lo dimostra, meglio che non si sia fatto 
sin ora, con le allusioni contenute nei noti versi dei canti 21 e 22 dell' 
Inferno. In quelli del c. 22 i corridori sono i cavalieri che uscendo tra le 
schiere dei feditori si spingono contro i nemici, non sono corritori del palio, 
come altri ha inteso, e le gtialdane sono le cavallate, scorrerie quali si fecero 
per ben quattr' anni nella guerra di Arezzo, sicchè i versi andrebbero punteg- 
giati cosi. 

Corridor vidi per la terra vostra, 
O Aretini, e vidi gir gualdane ; 
Ferir tomeamenti e correr giostra 
Quando, uc. 

Un' altra memoria di Campaldino ci dà conto di un' iscrizione fatta da A. T. 
Landini, cartolaio e antiquario fiorentino, nel 1653, in memoria di Landino di 
Nato Landini il quale « nella guerra di Campaldino contro gli Aretini nel 128^ 
con vàlore ergè Vinsegna dell' estinto alfiere e tornà vittorioso ». — A. T. Landini 
scrisse un Lamento délia villa da Casole. 

Ma non lascerô queste memorie di Campaldino senza osservare qualche 
cosa su due parole dei documenti che riferisconsi a Guglielmo di Durfort. Tra 
gli oggetti che costui lasciô ai frati di S. Maria si trova uno stesgium de baci- 
necto Jornitinn de argenio, e il Del Lungo intende una ciiffia da hacinetto. A me 
non pare che fosse una cuffia : quest' arnese è nominato negli stessi docu- 
menti fectam munitam de argento aptam ad hacinectum, e un' altra volta fcctam 
praediclam : dev' essere piuttosto un pezzo di métallo munito d'argento da 
mettere al bacinetto : ma questa parola stesgium non m'è riuscito di trovarla 



DEL LUNGO, Dautc Hc teiiipi di Dante 133 

in nessun luogo, e son certo che i dotti délia Francia ce lo sapran dire essi 
che cosa sia. Sopra l'altra parola, penna, pennello di vaio, è inesatta la tradu- 
zione del Del Lungo, « orlatura o guarnizioni di pelli di vaio » ; perché invece 
signifïca pelliccia di vai, e si mettcva per fodera di abiti e di mantelli; cfr. 
Du Cange, soito petuia, pannus, paiinula, e al passo che qui si cita del Roman 
de Troie aggiungerô unô fra garecchi del Roman de Flamenca, v. 2200 : 

un mantel vert ab pena gris», 

che P. Meyer traduce « fourré de gris » . 

II 30 saggio si riferisce ail' espressione che Dante pone in bocca ad un 
diavolo : 

Via, ruffian, qui non %on jcmmine da conio! 

ed è sorto da una disputa 'accesasi neU'Accademia délia Crusca a proposito 
délia voce conio. I commentatori antichi spiegavano : « qui non son femmine 
da essere ingannate, » ma altri pochi, e con questi i commentatori posteriori, 
intendono conio nel senso ovvio oggidi d' impronta di moneta, e s'indu- 
striano di spiegare l'espressione metaforica. Il Del Lungo teneva per i trecen- 
tisti, ma i pareri degli Accademici furono discordi, si venue ai voti e vinse il 
partito più insulso : fu decretato che conio non debba signifîcare altro che 
moneta!! Il vero è che conio nel senso di nioneta è una metafora strana, e 
invece risulta ad evidenza dalla dimostrazione del Del Lungo, che coniare 
valeva ingannare con turpi raggiri, con ricatto, ecc. Corne siasi venuto a 
questo significato non è noto, ma non per questo bisogna negarlo. Un' altra 
opinione, meno irragionevole, era quella del Blanchi, Arch. Glott., VII, 130-9, 
che cioè conio valesse noJo. Ma parimente non è accettabile, e perché nei 
passi che il Blanchi cita è dubbio il senso di nolo, mentre è certo quello di 
frode, raggiro, e perché nel conio per nolo si sente troppo il cogno, e perché é 
stranissimo che gli antichi chiosatori non se ne fossero accorti. Invece l'opi- 
nione del Del Lungo é suffragata da ragioni linguistiche e storiche. Che se 
l'espressione « non son femmine da inganno » sembri troppo sbiadita, si 
pensi che Dante non ha detto inganno, ma conio, quel turpissimo inganno di 
ricflttatori e di ruffiani, di coniatori e coniellatori , contro i quali gli statuti 
délie città minacciavano pêne gravissime : è anzi espressione viva e scultoria. 
D'altra parte si noti che il linguaggio di Venedico ai poeti è appunto quale 
secondo lo stile di Dante deve avère un frodolento, perché nel discorso 
d'ogni personaggio dantesco appare tutto il carattere del parlante con accenni 
continui al vizio o alla virtù sua : 

Mal volentier lo dico, 
Ma sforzami la tua chiara favella 
Che mi fa sovvenir del mondo antico. 

La chiara Javeïïa, il linguaggio crudo di Dante che aveva detto : 

Se le fazion che porti non son false, 

è quello che vince questo mentitore, e gli far dire la verità. 



134 COMPTES-RENDUS 

Segue Una famiglhi di giicJfi pisani, ove protagonista è il gtudice Nin gentil 
del c. VIII del Purg. Il Del Lungo mostra come l'amicizia di Dante con 
Nino dérivasse délia parte attivissima che questi ebbe nella Taglia toscana 
contre la ghibellina Pisa , laonde dovette venire moite volte in Firenze 
dal 1290 al 1293, anno dclla pace. Il povero Nino dopo la pace non ottenne i 
suoi béni, ed esul6 prima in Genova poi nel suo giudicato di Gallura, dove 
mor'i il 1296 e legô il suo cuore alla città di Lucca. Veramente famiglia sciagu" 
rata codesta dei Visconti e dei Gherardesca ! Il conte Ugolino era avo 
materno di Nino Visconti, e quest' ultimo mal sarebbe campato al tradimento 
deir arcivescovo Ruggicri nel 1288 se non fosse fuggito. Egli lasciô la moglie 
Béatrice di Obizzo da Este e una figliuoletta, Giovanna, aile quali il poeta 
accenna uel luogo citato del Purgatorio. Béatrice sposô Galeazzo di Matteo 
Visconti nel 24 Giugno del 1300]: onde nel dantesco 

le bianche bende 

Le quai convien che misera ancor brami, 

non si contiene allusione al présente, bensî aile disastrose vicende dei ghibel- 
lini Visconti nel 1302, e l'acrimonia di Nino contro « la vipera che il Milanese 
accampa » è diretta contro Galeazzo Visconti, « il quale non avesse altro fatto 
« che, in una di quelle sue avventure d'esilio, combattere in Francia contro gli 
(.' Inglesi, sotto la bandiera di Carlo Valese, ne aveva per Dante più che abba- 
« stanza per essere fuori d'ogni sua grazia ». — È curioso il sapere che sulla 
tomba di Béatrice, morta il 1334, fu posta l'arma di Gallura e quella dei 
Visconti ! Certamente fu fatto per smentire la profezia di Dante 

Non le farà si bella sepoltura 
La vipera che i Milanesi accampa 
Com avria fatto il gallo di Gallura. 

Giovanna, la figliuola di Nino, che nei versi di Dante appare cosi buona e 
pia, è legata intimamente alla memoria del padre e al guelfismo. Ella sposô 
nel 1308 Rizzardo da Camino, signore di Treviso, fratello di quella Gaia che 
Dante nomina ironicamente nel c. 16 del Purg. Rizzardo fu ucciso nel 13 12, 
e Giovanna « alquanti anni dopo ci ritorna dinanzi in miserrima condi- 
zione »; e viene in Firenze, dove un documente del 1323 ci mostra che i 
Fiorentini, memori dei servigi prestati da Nino, dessero alla figlia Giovanna 
una provvisione di 1200 lire di fiorini piccioli per un anno. I medesimi sen- 
timenti di questi Fiorentini avevano ispirato Dante nello scrivere l'episodio 
deir 8° del Purgatorio. 

Qualche legame con questo studio ha il seguente, Dajite e gli Estensi, per 
via di Béatrice di Obizzo da Este, che il poeta nell' episodio del giudice Nino 
ha nominata con biasimo, coinvolgendola nel suo odio contro gli Estensi. Di 
costoro si fa sempre vituperevole menzione non solo nel poema, ma anche nel 
De Vulg. Eloq. Chè se qui troviamo fatta una Iode del marchese d'Esté, 
questa, dice a ragione il Del Lungo, non puô essere che ironica. A ragione, 
perche altrimenti non potrebbe conciliarsi con l'odio manifestato da Dante 



DEL LUNGO, Dante ne tempi di Dante 135 

contre quei signori dovunque ha loro accennato. — Anche felice è il ragiona- 
Inento dell' A. intorno al significato di figliastro nei vv. iio sgg. à'Inf. 12 : 

. . . e queir altro ch' è biondo 

E Obizzo da Este, il quai per vero 

Pu speiito dal figliastro su nel mondo. 

Perché mentre è provato ciie le due mogli di Obizzo II, Giacomina Fieschi 
e Costanza délia Scala, non erano vedove quando lo sposarono, dall' altra i 
commentatori antichi, il Boccaccio, l'Anonimo fiorentino, il Buti, l'Ottimo, 
le Chiose anonime pubblicate dal Selmi, intendono figliastro corne detto per 
figlio adulterino. E anche in altre scritture figliastro è usato in questo 
senso. Il Poeta insomma ha voluto che Azzo VIII, seconde che molti 
dicevano, fosse un bastardo dl Giacomina Fieschi, bastardo lui come 
bastardo suo padre Obizzo. E il bastardume, si sa, non fu mai lon- 
tano dalla corte di Ferrara ! — L'A. seguita a discutere su questi versi e sui 
giudizi che ne dettero gli storici. E poi continua ad esaminare gli altri 
luoghi del poema dove si parla di delitti estensi, délia Ghislabella, di Jacopo 
del Cassero, ecc. Ma io invano tenterô di riassumere ciô che egli ha scritto, e 
mi limiterô a invitare quanti nutrono pel poema dantesco venerazione ed 
affetto a leggere questc pagine di Isidore Del Lungo, che sa farvi compren- 
dere il cuore dell' AHghieri, suscitando quasi nel vostro gli afFetti che desta- 
rono in esso gli uomini e le vicende tragiche di quel tempo. 

Nella Tcn:(one ai Dante cou Forcse Donati l'A. pubblica un sesto sonetto, già 
pubblicato dal Crescimbeni dal cod. Chigiano 580, e cosi la tenzone è com- 
pléta, e il nuovo son. resta fra il 4° e il 5° dell' ordine posto già dal Del Lungo 
nel vol. II del suo Diiio Compagni. L'A. accetta qui parecchie giuste osserva- 
zioni del Gaspary, e ne aggiunge altre; oramai, in générale, il contenuto di 
questi sonetti è chiaro. 

L'ultimo studio è la Trotcstatio Diiii Compagni, ove si pubblica un docu- 
mente inédite del notajo Ugucciene Bondoni, che contiene una protesta di 
Dine Compagni, che in fra il tempo dell' anno del suo priorato non pnote essere 
gravato molestato nelle cose nella persona, vietandolo la forma dei Capitoli e 
degli Ordinamenti del Comiine. E cosi è telto ogni dubbie che Dine non rima- 
nesse in patria dope le prescrizieni. Ma l'A. ricerre subito col pensiere alla 
condanna di DàntQ per baratter ia e brevemente mette fine a certe discussioni se 
Dante fesse stato barattiere, osservando che se Dine non fu chiamate barat- 
tiere è perché non potè essere cendannate, e Dante se fosse stato priore un 
anno dope, non potendo essere cendannate, non avrebbe avuta la falsa accusa 
di baratteria. — Non cendannate, non sarebbe andato in esilie. E allera? 

N. ZiNGARELLI. 



136 COMPTES-RENDUS 

A. Bartoli. Délie opère di Dante Alighieri. La Dlvîna Commedia. 
parte II. (Vol. VI, 2, dcUa Sloria délia Lclkralura lialiana.) Firenze, G. C. 
Sansoni, 1889, in-12, pp. 303. 

In questo volume il Bartoli tratta dei sentimenti e dell' arte di Dante : 
argomento che se da un lato è aspi-o e jorte, dall' altro invoglia il lettore, che 
fra il minuzioso e oggetivo lavoro delLi critica storica, si sente corne traspor- 
tato ora iii pin spirahil acre. Anzi, a questo libro egli si sente attratto 
dal desiderio di vedere in che modo l'indagine storica abbia giovato a far 
intender meglio anche i sentimenti e Tarte del poeta. 

Il più importante del libro è il primo capitolo, La Polilica e la Sloria nella 
D. C. Qui sono passati in rassegna tutti i pcrsonaggi danteschi e si discorre 
délia convcnicnza che ha la parte loro nel poema con la loro storia. Ma la 
ragione principale di questo studio sta in ciô che si vuol mostrare come fosse 
cosi itnbevuto di odii e rancori l'animo di Dante che è impossibile ch' egli sia 
stato imparziale. 

« Egli vede la storia traverso ai dolori e aile ire dcll' anima sua. » E cosi 
troviamo che l'episodio di Francesca è ispirato dall' odio di Dante verso i 
Malatesta, l'allusione a Celestino V dall' odio verso papa Bonifazio, il ricordo 
del cardinale Ottaviano degli Ubaldini dall' avère gli Ubaldini ceduto Mon- 
taccenico ai Neri. Guido di Monfort si trova nella riviera di sangue non tanto 
per aver ucciso in una chiesa di Viterbo Arrigo figliuolo del Re d'Inghilterra, 
ma per le devastazioni ch' ei fece nella Toscana alla venuta di Carlo d'Angiô ; 
e Siena è cosi cordialmente odiata pel suo barcamenarsi tra il partito guelfo e 
il ghibellino. Brunetto Latini invece si troverebbe nell' Inferno perché Dante 
voile fargli pronunziare le parole che lo riguardano ; e Vanni Fucci non 
tanto perché fu 

Ladro alla sagrestia dei belli arredi, 

ma perché é il guelfo nero ostinato e sanguinario di Pistoja ; Ugolino délia 
Gherardesca per essersi accostato al partito ghibellino, allô scopo di liberarsi 
di Nino Visconti, pel quale Dante ha tanta simpatia. Manfredi nel Purgatorio 
ci sta perché è il vinto di Benevento, Jacopo del Cassero per l'odio contro gli 
Estensi, Nino Visconti per l'amicizia personale, e Conrado Malaspina per 
celebrare i Malaspina da cui il poeta fu ben accolto. Oderisi da Gubbio ci sta 
non solo perché amico di Dante ma perché Dante voile « flirgli dire che come 
Giotto ha oscurato Cimabue, cosi saranno forse oscurati i due Guidi da qual- 
cheduno che è già nato : allusione chiarissima a se ». E se Dante si sdegna 
per l'oltraggio che il Nogaret recô a Bonifazio, non è punto per quest' atto 
veramente, ma in odio al re di Francia'. Carlo Martello si trova in Paradiso 



I. Eppure, dice bene il Bartoli, « in Anagni non entrô solo il fiordaliso, ma 
vi entrarono tutti gli sdegni, tutti i rancori suscitati da colui che oggi la storia 
giudica papa senza virtù sacerdotali, d'indole irosa e violenta, inesorabile, 
avido, ambizioso ». 



BARTOLi, Délie opère di Dante Alighieri 137 

perché Dante, dice il Todeschini, aveva ricevuto da lui dei segni d'una partico- 
lare benevolenza, e perché, dice il Tommaséo, quel principe mostrô piacere ai 
versi di Dante, e infine per fargli biasimare il fratello Re Roberto, come disse 
lo Scartazzini. Per prédire le sventure délia Marca Trivigiana ci starebbe 
ugualmente Cunizza da Romano, e Piccarda Donati in odio al fratello Corso, 
e Folchetto da Marsiglia per inveire contro il clero. 

Non si puô negare che moite di queste conclusioni sieno giustissime, ma 
alcune devono sembrare esagerate certaraente, come quelle rispetto a Brunetto 
Latinie ad Oderisi. Di papa Celestino se è vero che Dante lo pone disdegnosa- 
mente ail' Inferno, non é poi vero che egli lo chiami altrimente che col suo 
vero nome di pusillo e vile, che altro non significa la sctta dei catlivi. E se é 
ammesso che Dante voile essere imparziale per guelfi e ghibellini , pur 
serbando le maggiori preferenze pei guelfi, non credo che si possa addurre il 
guelfismo o ghibellinismo di uno come ragione délia sua sorte : cosi Jacopo 
da Sant' Andréa sta nell' Inferno perché guelfo mentre Pier délia Vigna 
perché ghibellino ! E poi per Loderingo e Catalane siamo costretti a dire che 
non si sa se per guelfismo ghibellinismo Dante li condanni ! 

Ma per quanto sia buona e bella questa ricerca in se stessa, ciô che le nucce 
un poco, a mio credere, è la maniera come é posta la questione. Solamente 
un ingegno gretto, un feticista ignorante puô venire a proclamarci che Dante 
col suo poema s'é voluto far rappresentante délia giustizia.divina, e sia infalli- 
bile come questa. Dante non ha voluto far ciô : l'Inferno suo é il suo 
Inferno : se ne togliete la soggettività, ne levate ogni serietà. E perciô venire a 
discuterecon codesti feticisti, che pur ci sono stati, éfar loro troppo onore; e si 
scema l'efïetto di una ricerca che, ripetiamo, in se stessa è bella e buona. Ecco, 
p. es., il Bartoli in prova délia sua tesi fa il cômputo dei dannati che apparten- 
gono al tempo di Dante e alla Toscana, moltissimi a confronte degli altri, specie 
dei pochissimi dei tempo antico : e cosi pure fa un cômputo degli spiriti pur- 
ganti e dei beati.Ma sono appunto questi cômputi che ci mostrano chiaramente 
come Dante in sostanza abbia voluto descrivere l'Inferno, il Purgatorio e il 
Paradiso allô scopo di criticare i tempi suoi, per rappresentare la depravazione 
degli uomini dei suo tempo. Da ciô la vita, la poesia, l'alta importanza délia 
Commedia di Dante. Altrimenti che cosa sarebbe stata essa, altro che una 
arida enumerazione sul tipo di quelle che abbiamo in qualche passo délia 
Commedia stessa ? Gl' ispiratori délia Commedia sono stati gli uomini e i 
fatti dei suo tempo, e proprio di quello in che egli visse, e non si errerebbe 
di molto dicendo che sono stati principalmente quelli degli ultimi dieci anni 
dei secolo. E' naturale dunque che il suo racconto sia soggettivo. 

Nel merito délia discussione, vuol esser fatta un' altra osservazione di 
carattere générale. Tutti quanti sanno e ripetono che per lo più i personaggi 
danteschi mal s'accordino con la storia, talché pare che Dante li abbia tras- 
formati. Oraé innegabile che una trasformazione ci sia in molti, che parecchi 
devono servire a scopi proprii dei poeta, ma d'altra parte possiamo noi dare 
sempre torto a Dante? Se la storia ci desse notizie cos'i minute da contrapporle 



138 COMPTES-RENDUS 

a quelle di Dante, si, ma moite cose la storia non le dice, e non sarà difficile 
il caso che Dante ne sapessc più di noi dei suoi tempi e dei suoi uomini. Che 
se talvolta noi siamo stati meglio informati, non si potrà negare che la 
leggenda, la tradizione, la maniera corne erano narrati e divulgati i fatt* 
recenti, avesse fatto formare a Dante dei giudizi che ora ci sembrano ingiusti. 
Ne si dovrebbe mai dimenticare^che Dante era tutt' altro che un uomo 
volgare, e che avcva un intuito acutissimo, e per dirla alla buona, in certe 
cose la dovea sapcre molto lunga ! 

Passando a discorrere délia Rcligionc iicJla Diviiia Coiiimcdia, il Bartoli 
dimostra egregiamente che se Dante « è cristiano e cattolico, nel più rigo- 
roso significato délia parola », d'altra parte « il cattolicismo suo ha degli 
ardimenti e délie aspirazioni che lo rendono molto caratteristico ». Insomma 
« Dante è bensi credente nei dogmi cristiani, ma trascende il cattoli- 
cismo papale nel desiderio d'una riforma dei mondo che si basi sulla 
riforma délia disciplina ecclesiastica ». Egli « aspira ad una riforma morale 
délia Chiesa ». Se non possiamo dire che è il precursore di Lutero, certo 
è perô « che lo stesso sdegno che avvampô nel petto dei frate tedesco 
contro l'ingordigia papale, contro l'amore dell'oro e le cure terrene dei chie- 
rici, lo stesso sdegno avvampô nel petto dei poeta italiano ». E citerô anche 
quest' altre belle parole : « Dante traversando l'Inferno, il Purgatorio, il 
Paradiso non si perfeziona moralmente, ma resta sempre lo stesso uomo 
partigiano. » 

Anche nell' Arte délia D. C. ci appare la stessa grande persondità, come 
disse benissimo il Gaspary. Il Bartoli si ferma a esaniinare l'arte dantesca 
specialmente nelle stupende similitudini, e lo fa con finezza e con entusiasmo. 
Ma l'illustre uomo mi permetterà di non esser d'accordo con lui quando ne 
accusa certe di prolisse o di sconvenienti ! Se Dante paragona il padre Adamo 
ad un animale che sta sotto un drappo, Omero a sua volta paragona Aiace 
ad un asino, Agamennone ad un bue! Si sa, per queipoeti non è questione 
di convenienza, ma piuttosto di rendere la vera immagine, e la similitudine 
essi non la vanno a cercare sol per farne sfoggio, ma viene come da se ! E 
neppure sarô d'accordo con lui in certi appunti che fa al De Sanctis, perché in 
sostanza mi pare che trasportino la questione dall' estetica alla morale. 
Giustissimo è quel ch' egli dice délia Forma dell' arte dantesca ; per cui Dante 
è sommo nel dipingere tutta una situazione e rappresentare l'intimo d'un 
cuore con un tratto esteriore, e ch' egli, « grande sopra tutti i moderni nel- 
l'arte plastica, nell' arte psicologica si lascia vincere da altri ». 

Del sentimento délia natura in Dante c'è chi ha voluto negarlo e altri che 
va l'ha trovato.Ma se in^endiamo per esso « un amore che siafine a se stesso », 
Dante, dice il BartoH, « non ebbe e non poteva avère un taie sentimento, tutto 
proprio dei moderni », Ma vi trova bensi « quell' afFetto che coglie i segreti 
più intimi délie cose e créa quasi una parentela tra la natura e lo spirito ». Ma 
questo non ë poco ! D'altrondc è pur vero che nel sentimento délia natura 
c'entra, più che il moderno e l'antico, la natura dell' uomo, la sua indole. Ora 



RUBio, El renacîmîento clàsîco catalan 139 

nella natura di Dante quell' assorbimento, quel sentimento come fine a se 
stesso non ci poteva essere ad ogni modo, e perciô credo che bisogni andare 
molto adagio prima di dire che Dante e quelli prima di Dante non potevano 
avère sentimento délia natura, perché questo è soltanto dei moderni, dal 
Petrarca in qua ! C'è p. es. alcuno tra i poeti provenzali che rivela taie deli- 
catezza e profondità di sentimenti che non è possibile che questi in lui sieno 
incomposti ed isolati, e che il poeta non senta intimamente e profondamente 
come il respiro délia natura. 

Al libro del prof. Bartoli tien dietro un' appendice di un suo alunno, il 
signor Luigi Staffetti di Massa, il quale addentrandosi nell' inestricabile selva 
dei rami di famiglia Malaspina, riesce, a parer mio, a mettere in sodo che 
l'ospite e benefattore di Dante fu Franceschino Malaspina, e che il vapor di 
val di Magra del c. XXIV dell' luferno è Moroello di Giovagallo , morto il 
13 14, col quale non pare che il Poeta fosse mai amico. 

N. ZiNGARELLI. 



El renacimiento clâsico en la literatura catalana, por 

D. Antonio Rubiô y Lluch. Discurso leido en su solemne recepcion en la 
R. Academia de Buenas Letras de Barcelona, etc. Barcelone, 1889, 86 pp., 
in-8. 

Discurso leido en la Universidad Central en la solemne 
inauguracion del curso académico de 1889 à 1890, por 

el doctor D. Marceline Menéndez y Pelayo. Madrid, 1889, 128 pp. in-8. 

Ces deux dissertations académiques peuvent être réunies ici parce qu'elles 
traitent de sujets très voisins et qu'elles émanent de deux professeurs espa- 
gnols, qui, l'un et l'autre, ont été élèves de Milâ y Fontanals et ont gardé 
dans leur manière de travailler et de composer beaucoup de l'esprit et de la 
méthode de leur maître. 

' L'étude de M. Rubiô est consacrée aux traductions et imitations des 
auteurs classiques dans la littérature catalane au Moyen Age. Après quelques 
indications générales sur les diverses phases de cette littérature et un aperçu 
des influences étrangères auxquelles elle a été soumise, M. Rubiô énumère, 
dans l'ordre chronologique, les œuvres à lui connues des écrivains catalans 
du xiiic au xye siècle qui ont traduit ou imité les anciens, soit directement, 
soit par l'intermédiaire des humanistes français ou italiens. Le cadre d'un 
discours académique se prête mal aux discussions bibliographiques et critiques 
que réclame une telle matière ; néanmoins M. Rubiô a réussi à nous en 
donner une idée à peu près exacte et complète. Il est généralement bien ren- 
seigné; il connaît assez l'histoire des littératures romanes pour ne pas 
se faire d'illusions sur l'originalité de beaucoup d'œuvres catalanes, et si 
son travail n'est pas exempt de petites négligences, — surtout dans l'intro- 
duction, — il ne contient en tout cas aucune erreur fondamentale. Souhaitons 



140 COMPTES-RENDUS 

qu'il reprenne le sujet en le disposant autrement, comme c'est son intention, 
et publie bientôt une Dihliothcqtie des Iradiicleurs calalans, qui sera, s'il le veut, 
un très bon livre. 

Non content de poursuivre ses travaux de longue haleine et notamment 
son admirable Histoire des idées esthétiques en Espagne, M. Menéndez Pelayo 
trouve encore le temps de semer, de ci, de là, des bribes d'autres trésors 
amassés par le labeur constant auquel il se livie. Hier, chargé du discours 
de rentrée, il lisait à ses collègues de l'université de Madrid un docte et 
éloquent mémoire sur le platonisme dans la littérature espagnole jusqu'à la 
fin du siècle dernier. La compétence me manque pour signaler les parties les 
plus remarquables de cet important travail ; d'ailleurs ce ne sont pas les 
lecteurs de la Rûiiiania qui auront le plus d'intérêt à en prendre connaissance. 
Il faut le renvoyer spécialement aux historiens de la philosophie. Si j'ai cru 
devoir en dire ici quelques mots, c'est qu'il touche en passant une question 
qui a été abordée ici-même, je veux parler de la traduction du Phédon de 
Pedro Diaz de Toledo, chapelain du marquis de Santillana'. Cette traduction, 
nous apprend M. Menéndez, se trouve dans deux manuscrits de la Bibliothèque 
Nationale de Madrid, et il explique l'erreur commise dans le ms. de Paris, — 
et que j'avais signalée en l'attribuant à Pedro Diaz lui-même, — par une 
simple inadvertance du scribe; ce qui est très vraisemblable. Les deux versions 
du Pliêdon et de VAxiochus étaient destinées à être transcrites dans ce volume ; 
le copiste a passé le Phédon, sauf le titre, qu'il a soudé, sans le savoir, au texte 
du second dialogue. Pour ma part, je n'ai jamais contesté l'existence d'une 
traduction du Phédon due aux soins de Pedro Diaz, et j'aurais pu citer à ce 
propos l'article du catalogue de la bibliothèque de Batres qui m'était connu : 
« Introduccion al libro de Platon, llamado Phedron, de la inmortalidad del 
« anima, por el Doctor Pedro Diaz, al muy generoso é virtuoso senor, su sin- 
« gular senor, Don Enrique (sic) Lopez de Mendoza, marques de Santillana, 
« conde del ReaP. » 

Pedro Diaz me fait souvenir que j'ai quelque chose à ajouter à ce qui a été 
dit, dans l'article précité de la Romania, sur un autre humaniste espagnol du 
xve siècle, Nuiïo de Guzman. D'abord, il aurait fallu rappeler que le père de 
ce Nuiro, Don Luis de Guzman , maître de Calatrava, manifesta déjà des 
goûts littéraires en chargeant un rabbin, Mosé Arrajel, d'une traduction avec 
commentaires de la Bible'; son fils avait donc de qui tenir. Q.uant à Nuiio 
lui-même, j'ai omis, parmi ses travaux érudits, d'en signaler un qui se trouve 
au British Muséum ■* et dont voici l'intitulé : « Encomiença la oraçion de 



1. Romania, t. XIV, p. 97. 

2. Opnsculos de Amhrosio de Morales, Madrid, 1797, t. II, p. 107. 

3 . Eguren, Côdices notables de los archivos eclesiâsticos de Espana, Madrid, 1859, 
p. 26. 

4. Ms. Egerton, 1868, fol. 146. Cf. P. de Gayangos, Catalogne of the mss. in 
the SpanishLang liage in the British Muséum, t. I, p. 10. 



MENÉNDEz, DiscuYSO ucadémico 141 

« miçer Ganoço Manety, quando fue comissario gênerai por el pueblo de 

« Florençia al sitio de Vada, fecha al senor Sigismundo Pandoifo de 

« Malatestis, quando le dio el baston en nombre del pueblo de Florençia. La 

« quai, a instancia del muy magnifico setîor don Yiîigo Lopez de Mendoça, 

« marques de Santillana, etc., por Nuno de Guzman de la toscana lengua en 

« la materna castellana es'transferida espendidamente '. « 

Alfred Morel-Fatio. 

Le Songe de Bernât Metge, auteur catalan du xve siècle, publié et 
traduit pour la première fois en français avec une introduction et des notes 
par J.-M. GuARDiA. Paris, A. Lemerre, 1889, cm et 345 pp. in-i6o. 

Ce petit volume, fort élégamment imprimé, comprend deux parties : une 
longue introduction, et un texte catalan du xv^ siècle accompagné d'une tra- 
duction française, de notes et de variantes. 

Dans l'introduction, M. Guardia parle de beaucoup de choses, parfois fort 
étrangères à son sujet; surtout il y invective un certain nombre de ses con- 
temporains qui ont commis l'irréparable faute de ne pas pressentir en lui le 
Docteur Illuminé de la vraie religion catalaniste. Nous voilà donc avertis et 
durement rappelés à l'ordre. Un nouveau redresseur de torts nous est né, qui, 
longtemps retiré sous sa tente où il forgeait en tapinois ses engins, vient 
aujourd'hui, et non sans tapage, d'opérer une première sortie. 

Mais voyez comme tout dégénère ! Même les frondeurs baléares ne savent 
plus lancer que des pavés. J'ai reçu le plus lourd, et si je ne suis pas mort du 
coup, c'est que, dans de telles occasions, les projectiles énormes ne sont pas 
toujours ceux qui tuent le mieux. D'autres bien plus méritants, et en général 
tous ceux qui n'avaient pas pris la précaution d'apaiser, par quelque gâteau de 
miel, l'irascible minorquin, ont cruellement pâti de leur imprévoyance. 
Comme bien l'on suppose, je ne tire nulle vanité d'avoir été le premier atteint 
•et ne me crois point tenu de prendre ici la défense des romanistes, objet de la 
haine aussi féroce que comique de M. Guardia. Je demande seulement à dire 
mon sentiment sur les divers points traités dans cette introduction et sur la 
traduction annotée du Somni de Metge. 

Après quelques gentillesses, en passant, aux félibres, cigaliers et patoisants 
de nos provinces méridionales, dont les innocents pipeaux n'ont pas l'heur de 
lui plaire, M. Guardia s'en prend au catalanisme, qu'il flatte d'une main et 
châtie de l'autre. Malgré mon désir de ne point toucher ici à la politique, il 
faut bien, pour suivre M. Guardia dans les développements de son thème, 
séjourner avec lui quelques instants sur ce terrain. 



I. Sur cette harangue de Giannozzo Manetti, voir un passage de la Vita 
Jannotii Manetti de Naldo Naldi, dans les Reruin italicarum Scrtpiores, t. XX, 
col. )9i D. 



î^l COMPTES-RENDUS 

Reprenant un à un tous les griefs des Catalans contre la Castillc, depuis a 
« vilenie » du Compromis de Caspe jusqu'au bombardement de Barcelone 
par Espartero, et insistant sur l'antagonisme qui a toujours existé entre les 
deux peuples, il en vient à déclarer que le catalanisme, ou le mouvement 
littéraire catalan, « est au fond un -mouvement politique et social; » comme 
tel il lui concède une grande importance et le juge une revendication légitime 
des droits d'un peuple sérieux et travailleur méconnus par le voisin oisif, 
ignorant et vicieux. Or, sans compter qu'il y aurait bien à dire sur ces fameux 
griefs, notamment sur ce Compromis de Caspe et la conduite du triste sire 
appelé Jacques d'Urgel, dont, de nos jours, quelques poètes chevelus et histo- 
riens à la Walter Scott ont voulu faire un héros de l'indépendance catalane, 
n'est-ce pas grossir les choses et les prendre fort au tragique que de nous pré- 
senter les littérateurs catalans comme autant de vengeurs de leur patrie soi- 
disant esclave ou tout au moins de précurseurs de quelque révolution poli- 
tique? Les Catalans sont mécontents; ils l'ont toujours été et le seront 
encore : c'est, depuis leur réunion à la Castille, leur système et leur métier. 
Mais cet antagonisme, dont on fait tant de bruit, est-il donc si profond et si 
sincère qu'on veut bien le dire? Quiconque a examiné la question sans idée 
préconçue, et n'a point prêté l'oreille seulement aux propos aigres d'employés 
cesanies ou de publicistes bruyants, a pu se convaincre que le plus grand 
nombre des Catalans, quelque attitude qu'ils croient devoir prendre, ne sont 
pas si fâchés d'être unis à l'Espagne. Précisément parce qu'ils possèdent des 
qualités rares en Espagne, c'est en Espagne aussi qu'ils les peuvent le mieux 
utiliser. Où est la ville en Castille qui ne possède ses Catalans, ingénieurs, 
industriels et marchands? et aux Antilles espagnoles, n'est-ce pas chez le 
Catalan que tout se vend et s'achète ? Bien loin d'être opprimé par le grandi- 
loquent Andalous ou le hautain mais apathique Castillan, c'est lui, l'actif et 
un peu âpre Catalan, qui les domine et les exploite. Sans doute, la grande 
machine administrative, dont^le générateur est à Madrid, envoie des secousses 
désagréables en Catalogne comme dans les autres provinces de la monarchie ; 
mais les Catalans s'entendent en mécanique et j'ai oui dire qu'ils s'accom- 
modent assez d'une machine détraquée, parce qu'ils savent profiter de ses 
défauts et, le cas échéant, font payer cher leurs réparations. 

Que prétendre de mieux, d'ailleurs? A moins de fédêraîiser entre eux seuls, 
d'extraire de son sépulcre le bon roi En Jacme avec sa grande épée à deux 
mains et de lui rendre son souffle puissant, ce que M. Guardia reconnaît 
impraticable, il ne resterait qu'une solution qui n'a pas besoin d'être précisée. 
Mais peut-être l'expérience de 1640 suffit-elle aux uns comme aux autres; je 
suis même sur qu'elle suffit aux autres. Le plus sage serait donc de ne rien 
tenter du tout et de sourire doucement de sinistres prédictions qui pourraient 
bien ne se réaliser jamais. 

Qu'on veuille bien me passer cette petite causerie politique à laquelle j'ai 
été entraîné bien malgré moi, et ne parlons plus que littérature. 

Sur le catalanisme littéraire, M. Guardia a ses idées qui sont celles de 



GUARDiA, Le Songe de Bernât Metge 143 ' 

beaucoup d'autres. Il trouve que les Catalans composent trop de vers 
médiocres, qu'ils négligent à tort la prose et ne lisent pas assez leurs vieux 
auteurs afin d'y retrouver le secret de cette langue sobre et ferme qui a donné 
un si bon renom à leurs chroniqueurs du xive siècle. C'est fort bien pensé, et 
c'est aussi ce que de simple^ romanistes des pays d'en deçà se sont permis de 
dire, sans aller toutefois jusqu'à traiter d' « aliénés » ces versificateurs 
convaincus. Moins de banalités rimées et plus de récits en prose, des nouvelles, 
de l'histoire, au lieu de poèmes emphatiques et de fades pièces de Jeux 
Floraux. Les écrivains de là-bas sentent, au reste, ce qui leur a manqué 
jusqu'ici, et il convient d'applaudir aux efforts qu'ils tentent depuis plusieurs 
années pour élargir le cadre de leur littérature régionale : les romans, entre 
autres, de M. Oller et de M. Vidal y Valenciano sont déjà mieux que des 
promesses. Que les Catalans continuent dans cette voie et ils avanceront fort 
leurs afî"aires. Il faut aussi, pour restaurer la tradition et mettre à la portée de 
tous les bons modèles du passé, publier correctement les œuvres les plus 
notables de l'ancienne littérature catalane. M. Guardia voudrait que ce soin 
n'incombât qu'aux Catalans « naturels » ; il déclare solennellement hors 
concours ceux que n'a pas vus naître la terre sainte de Wilfred le Poilu. Sans 
nier que le fait de jargonner soit le charabia de Barcelone, soit même 
le sabir mahonais, assure aux indigènes une incontestable supériorité, je 
confesse n'avoir aperçu jusqu'ici, dans les publications qui me sont tom- 
bées sous les yeux, ni ces traits de génie ni ce flair étonnant que M. Guardia 
juge être un monopole de la race. Les très rares érudits catalans qui s'em- 
ploient à publier do vieux textes ne me semblent pas, sauf erreur, avoir fait 
une besogne très supérieure à la nôtre, et il n'est pas sûr que les suppléments 
de la Revista catalaua, quelque estime qu'ils méritent, ou les papiers pos- 
thumes de l'archiviste Alart nous aient encore livré le dernier mot de la 
science. J'en sais même parmi les catalanistes d'outre-monts qui ne dédaignent 
pas de s'inspirer parfois de nos piètres travaux et d'y prendre quelques 
recettes : c'est sans doute pour cela que M. Guardia ne les trouve pas de tout 
point à la hauteur de leur tâche, et qu'il s'est proposé dans son livre de leur 
enseigner la vraie et la saine méthode. Méthode fort simple, comme on va 
voir, car elle consiste à prendre le contre-pied de tout ce qu'ont écrit les 
romanistes, ou, quand il n'y a pas moyen, à le dire autrement, pour bien mar- 
quer qu'on entend ne rien leur devoir. L'un d'eux s'est-il avisé de prétendre 
que le nom de « langue limousine », pour désigner le catalan, était impropre, 
sujet à confusion? vite ce terme est préconisé et déclaré excellent. Un autre 
a cru découvrir dans la langue catalane du xve siècle les premiers indices 
d'une influence castillane et les a notés au passage : on lui coupe la parole en 
déclarant d'un ton doctoral que « jusqu'au xvie siècle et au delà, le catalan 
resta pur de tout alliage ». Et ainsi de suite. Le procédé ne saurait être plus 
sommaire ni d'un goût plus délicat. 

Le Songe de Bernard Metge est bien connu des catalanistes qui lisent les 
manuscrits. Avant de le publier, l'éditeur devait nous parler de l'auteur, 



144 COMPTES-RENDUS 

anal)'scr son livre, décrire sa langue et son style. M. Guardia s'est acquitté de 
cette triple tâche. L'analyse, très vivement écrite, serait parfaite si l'éditeur 
nous avait renseignés sur les modèles dont s'est inspiré Metge, particulière- 
ment dans les deux derniers dialogues où se discute la question des femmes 
à la manière du Matheohis, du Cofbaccio et autres diatribes analogues. » Un 
critique aussi avisé que M. Guardia, en comparant ces variantes d'un même 
thème, aurait à coup sûr trouvé mille choses ingénieuses et fines à nous 
apprendre; il est regrettable qu'il ait omis de procéder à cette enquête, ou, 
s'il l'a faite, qu'il ait négligé de nous en communiquer les résultats. 

Sur un seul point, M. Guardia a essayé de dire quelque chose de 
nouveau ; j'ai la hardiesse de croire qu'il s'est trompé. Voici de quoi il s'agit. 
Au premier acte de la Cèlestine, Sempronio, valet de Calisto, pour prémunir 
son maitre contre les fourberies des femmes, invoque l'autorité des sages qui 
les ont le mieux dévoilées. « Vois Salomon, qui dit que le vin et les femmes 
« font apostasier les hommes. Consulte Sénèque, et tu verras le cas qu'il fait 
« des femmes; écoute Aristote; interroge Bernard. Tous, gentils, juifs, chré- 
« tiens et Mores, sont d'accord en cela. » Ce Bernard, serait-ce Metge? 
Pourquoi pas? Sans hésitation M. Guardia l'affirme : « Ce passage prouve 
« que l'autorité de Bernât Metge était égale à celle des plus grands maîtres 
« qui ont écrit des femmes. » L'algutiir du roi Jean d'Aragon frayant avec 
des seigneurs comme Salomon^ Aristote et Sénèque! Cela serait, en effet, 
assez flatteur pour lui ; mais il y a Bernard et Bernard. Les interprètes de la 
tragi-comédie, qui n'y avaient pas entendu mahce, ont mis saint Bernard, en 
quoi, à mon sens, ils ont agi sagement. Le Liber de modo bene vivendi, tenu 
par tout le monde au xv^ et au xvi^ siècle pour un traité de saint Bernard, 
renferme un chapitre intitulé De fuga nmUeruin saeculariuni, que l'auteur de la 
Cèlestine a dû lire dans quelqu'une des innombrables copies de ce livret, 
imprimé dès l'an 1490. Et si l'on objecte qu'il n'est pas habituel de désigner 
un saint par son nom tout court, il serait facile de corriger mira cl Bernardo, le 
Bernard, le traité de saint Bernard, comme on dit el Ketnpis. L'extraordinaire 
popularité de cette Manière de bien vivre, qui fut traduite de bonne heure en 
plusieurs langues vulgaires, et en castillan particulièrement, au commence- 
ment du xvie siècle', justifie, à ce qu'il semble, l'interprétation ancienne du 
passage. Peut-on supposer d'ailleurs qu'un ouvrage catalan inédit, et resté 
très ignoré même dans les pays catalans, ait pu être lu par un Castillan et cité 
par lui comme un livre universellement connu et qui se trouve dans les mains 
de tous? Rien ne serait plus invraisemblable, et rien, jusqu'ici, n'autorise à 
croire que la réputation de Metge se soit étendue au delà du petit cercle de la 
cour aragonaise. 



I. Par Rodrigo Fernandez de Santa-Ella (Salamanque, 151 5). Une traduc- 
tion catalane plus ancienne, d'Antoni Canals, a été imprimée dans le 
tome XIII de la Coleccion de docuineutos inèditos del archiva de la corona de 
Aragon. 



GUARDiA, Le Songe de Bernât Metge 145 

Les dernières pages de l'introduction sont consacrées à certaines notions 
paléographico-linguistiques, un peu fanées à Paris, mais qui feront du bruit 
dans Minorque. Exemple : « Le /> est barré en haut, ou surmonté d'un trait 
« horizontal, comme équivalent de pr (lire pre), et en bas, comme équivalent 
« de par, per. Surmonté d'un fort accent aigu, il égale pri. » Nous nous en 
doutions. Quant aux difficultés vraies, de celles qui font ahaner les pauvres 
romanistes, nul besoin de dire qu'elles sont passées sous silence ou renvoyées 
avec désinvolture aux « éplucheurs de syllabes ». C'est plus prudent. 

En revanche, moins prudente est cette recommandation finale, qui, émanée 
d'une autre plume, ressemblerait à s'y méprendre à une annonce de libraire : 
« Souhaitons que le « Songe » de Bernât Metge devienne le livre de texte, 
« comme on dit en Espagne, d'un cours sérieux de langue catalane. Il serait 
« difficile d'en trouver un autre qui offrît plus d'intérêt avec autant de mérite 
« littéraire. Puisse l'impression rendre ce livre classique. » A merveille, et si 
cela peut être agréable à l'éditeur, souhaitons-le avec lui; mais j'ai, je l'avoue, 
quelque peine à me représenter l'austère et timoré X, — car M. Guardia 
a déjà nommé son professeur, — expliquant aux jeunes élèves de l'université 
barcelonaise les avantages que les contemporaines de Metge trouvaient aux 
« mamelles grans e molles » sur les « dures », ou tout autre détail non 
moins piquant de ces dialogues médiocrement scolaires. 

Il existe au moins trois manuscrits du Sojige de Metge, deux à Barcelone, 
un à Paris : celui-ci, de l'aveu même de l'éditeur, est le moins bon. Un roma- 
niste présomptueux et pédant se serait procuré la copie des manuscrits de 
Barcelone pour les comparer à l'exemplaire de Paris, et aurait ensuite établi 
tant bien que mal un texte aussi correct que possible. M. Guardia procède 
différemment. Il imprime le plus mauvais manuscrit, le traduit, puis se fait 
envoyer d'Espagne des variantes, à l'aide desquelles il corrige les fautes du 
manuscrit de Paris et ses propres méprises, soit dans le texte même,- soit 
seulement dans les notes. En sorte que ce petit volume nous offre successive- 
ment : un texte catalan, une traduction française, des notes, des variantes, 
puis encore des notes qui portent sur les variantes, les premières notes, la 
traduction et le texte. Il paraît qu'un tel arrangement est le comble de 
l'élégance. 

Voyons maintenant quel a été le résultat de cette laborieuse préparation ; 
voyons ce que l'éditeur a su trouver de lui-même et ce que lui a suggéré 
plus tard l'envoi de Barcelone. 

Le déchiffrement du manuscrit de Paris, en dépit des sages et élémentaires 
recommandations que l'éditeur adressait plus haut à ses lecteurs, laisse quelque 
peu à désirer. J'omets toutes les fautes, et elles sont nombreuses, qui, à la 
rigueur, pourtraient passer pour fautes d'impression ; mais en voici, si je ne 
m'abuse, qui sont de principe et par conséquent plus graves. 

P. 24, 6 senydes. Le manuscrit a l'y surmonté du « fort accent aigu », équi- 
valent de /, ce qui nous donne scnyides (cast. cenidas et non ceiiidas). La même 
faute revient encore à la p. 221, 1. 4 : seny (cast. ciniô), qui doit être lu senyi. 

Romania, XIX. jq 



l46 COMPTES-RENDUS 

— Ailleurs (p. 187, 3), M. Guardia lit piiau, puis praii, ce qui est très nette- 
ment écrit pt-eau (le p surmonté du signe re et non r), forme moderne de la 
2^ pers. pi. pi-cais que donnent les manuscrits de Barcelone. — D'autres inex- 
périences, auxquelles une plus grande pratique des manuscrits remédiera à la 
longue, apparaissent çà et là. Il a échappé, par exemple, à M. Guardia que 
les copistes laissent souvent, et â tort, de petits intervalles entre les syllabes 
d'un mot. « E s'il riu barber es sech o humit, e quants materials entren en la 
triaga, » écrit le scribe du manuscrit de Paris, sans se douter du mauvais 
tour qu'il jouera trois siècles plus tard à un compatriote. En effet, malgré ses 
fortes études pharmaceutiques et l'allusion, deux lignes plus loin, à la thé- 
riaque, M. Guardia n'a pas senti la touffe de rhubarbe mal dissimulée sous ce 
riu barber et nous a régalés d'une version qui demeurera à jamais mémorable : 
« Et si le fleuve Berbcr est sec ou humide! » Rien ne l'a arrêté, pas même le 
ridicule de l'expression, et il a fallu qu'on lui envoyât de Barcelone des 
variantes où riu et barber sont bien et dûment soudés pour qu'il se décidât à 
comprendre. Le flair baléare a du bon, mais il est lent. 

En fait de grammaire, M. Guardia s'applique, comme il convient, à contre- 
dire les romanistes, pour la forme seulement, car ses doctrines linguistiques, 
que tempère un aimable scepticisme, n'ont rien de bien arrêté. Parfois, cepen- 
dant, il lui arrive de prendre le ton de l'affirmative, et c'est grand dommage. 

P. 21, 10, « axi es temorosa del cars del seu cors ». Suit la note : « C'est la 
forme ancienne, au lieu de cas. » Pourquoi ancienne? Cars, ne s'expliquant 
pas par le latin casus, doit être un produit de l'analogie avec d'autres mots 
terminés régulièrement par rs; conséquemment cette forme analogique est 
plus récente que la forme phonétique. — P. 30, 13, « la anima humanal.... 
conexedora lie reptiva de tots contraris ». Les manuscrits barcelonais ont 
receptiva, ce qui suggère à M. Guardia cette étrange remarque sur le mot 
reptiva : « adjectif de même origine que l'ancien verbe reptar, reprendre, 
reprocher. Donc(!) passible, justiciable. Il faut lire, receptiva. » Sans doute il 
nous faut ici un mot équivalent, pour le sens, à receptiva., car jamais un 
adjectif dérivé de reptar n'a pu signifier « passible », et ce mot est précisé- 
ment reptiva, qui n'a rien de commun avec reptar, mais représente une forme 
contracte de receptiva, comme rebre, reebre est pour recebre (recipere). — P. 40, 8, 
« Eres, anem avant ». Je me demande pourquoi un sic après le premier mot 
qui n'a pas été traduit. Eres répond à ara, « maintenant. » Et à ce propos, 
que de sic dans ce petit livret, que de crochets et de parenthèses, en général 
bien inutiles ! — P. 67, 7, « inmutablement ne ferma », et plus loin (p. 278, 3) 
« disertament e colorada ». Cette omission de ment dans le second adverbe 
serait un catalanisme : « Qu'on remarque, encore une fois, qu'en castillan, 
deux adverbes de suite sont inversement placés. » En castillan moderne, oui, 
mais il n'en était pas de même dans la langue ancienne. J'ouvre, par exemple, 
le Libro de la ca^a de Juan Manuel et y lis : « los falcons girifaltes... caçan mas 
Ugeramente e mas apiiesia. » — P. 131, 14, « Ision desempara la roda que solia 
inanar. » Remarque : « Quoique le sens ne soit pas douteux, il serait peut-être 



GUARDiA, Le Songe de Bernât Mefge 147 

mieux de lire nienar ou manejar. » Mais manar et menar ne font qu'un ; les 
catalanistes de l'école libre ignorent-ils donc cet échange si usuel entre e et a 
avant ou après l'accent? — P. 144, 12, « atteses lurs crims e delictes ». A 
quoi bon un sic ? La forme atteses est la forme ancienne et très correcte du 
pluriel masculin des mots terminés par s. Le pluriel es est celui qu'employait 
l'auteur; os appartient à lar langue du copiste. Ainsi à la p. 277, 12 nous 
trouvons une autre fois le même mot écrit atteses, puis corrigé en attesos. — 
P. 185, 13, « aigu de SOS amadors ». D'où la note : « Au lieu de lurs amadors. 
« Encore un lapsus du copiste. A cette époque, l'influence espagnole ne se 
« faisait pas encore sentir. » M. Guardia tient à son idée sur la date de 
l'influence castillane. Pourtant, si le copiste commet des lapsus de ce genre, 
n'est-ce pas une preuve évidente qu'avant la fin du xv^ siècle le catalan 
commençait à s'altérer au contact de la langue voisine ? 

La traduction du Somni, très habilement faite, réjouira les amateurs de 
bonnes versions. Ici, M. Guardia a pu tirer parti de ses aptitudes profession- 
nelles et montrer qu'il sait tourner, comme on dit au collège. Mais l'habileté 
ne suffit pas toujours, et nous en avons la preuve dans maint passage de la 
traduction et du commentaire qui l'accompagne. Citons quelques exemples. 

Metge énumère (p. 17) les opinions des anciens touchant la nature de 
l'âme : « E dix Nasica quel cor, Empedocles la sanch .. » Quel peut bien être 
cet illustre philosophe Nasica? M. Guardia n'a pas cherché longtemps : 
« Nasica. Encore un nom propre, probablement grec, altéré. » Eh non 1 ni 
grec ni altéré. Ce Nasica est simplement Scipion ISiasica, et l'éditeur aurait, 
sans doute, compris la présence de ce nom dans le Somni, s'il était remonté à 
la source du passage : Tusciilanes, I, 9. « Quid sit porro ipse animus, aut ubi, 
o aut unde, magna dissensio est. Aliis cor ipsum, animus videtur : ex quo 
« excordes, vecordes, concordesque dicuntur ; et Nasica ille prudens, bis consul, 
Corcidiim, et « Egregie cordatiis homo Catus Aeliu' Sextus ». Empedocles 
animum esse censet cordi suff"usum sanguinem, » etc. Metge, qui avait 
peut-être un mauvais texte sous les yeux, a commis un contre-sens 
en prenant Nasica pour un philosophe et en lui attribuant une opinion sur 
l'âme. Ce contre-sens, nous devons le respecter et l'expliquer. — Plus loin 
(p. 45) il est encore question d'un philosophe : « Echides, fort entich philosoft 
« de Siria, dix primerament que les animas eren sempiternals. E aquesta 
« oppinio segui Pittagoras, dexeble seu... » Par extraordinaire, M. Guardia 
manque cette fois d'assurance : « Echides. Nom propre, estropié. Peut-être 
« Phérécyde, philosophe, et l'un des premiers Grecs qui écrivirent en prose. » 
Sans aucun doute, il s'agit de Phérécyde de Syros, maître de Pythagore; le 
copiste a laissé tomber la première syllabe. — P. 90, 14, « E not recorda la 
« questio que diu Patrarcha en los Remeys de cascuna fortuna. » Il fallait, 
dans le texte et la traduction, souligner ces derniers mots qui sont le titre 
d'un ouvrage de Pétrarque : De renicdiis utriiisqiie fortunae. — P. 92, 2, 
« havent pahor de mort, quant era malalt ocorria temps eppidemial ». Tra- 
duction : « étant malade, surtout en temps d'épidémie. » Il faut lire : 



148 COMPTES-RENDUS 

corria avec un des manuscrits de Barcelone et comprendre : (Jtant malade 
ou en temps d'épidémie, » etc., ce qui est un peu différent. — ^ P. 98, 5, 
« fitlcons astors », traduit par « faucons de poing » et, à la p. 280, par « faucons 
de chasse » . Mais astors n'est pas l'adjectif de falcons. Autour et faucon sont deux 
espèces d'oiseaux que les naturalistes aussi bien que les chasseurs distinguent 
soigneusement. — P. 161, 12, «Ladonchs ell se près a riura fort frescament, 
« puys posant me la una ma sobrel coll, dix : lo hoch jau en lo las. » Le sens de 
ce proverbe est : « le bouc est pris au lacet. » M. Guardia trouve cela trop 
simple et imagine que hoch est pour loig, sot : « voilà le sot pris au piège. » 
il ne s'est pas souvenu d'un passage du Castia-gilos de Ramon Vidal ; 

Bels amicx cortes, 
Araus don aissi de bon grat 
So c'avetz tostemps dezirat, 
C'amors o vol e m'o acorda, 
E laissem lo hoc en la corda 
Estar si vais entre al jorn... 

— P. 189, 5. La femme fait toutes sortes de reproches au mari : « No hich ha 
dona menys honrada que yo. Nom haveu treta de carrossa de roura, no... » 
M. Guardia traduit : « Non, vous ne m'avez pas tirée d'un carrosse de chêne. » 
J'avoue ne pas comprendre ce que vient faire ici ce carrosse. Peut-être 
doit-on adopter la leçon d'un manuscrit de Barcelone : çocha de roura, n souche 
de chêne », au lieu de carrossa, probablement fautif. Dans aucun cas, le sens 
n'est clair. — P. 220, 2, « per veura quin enginy hauras en saber défendre ço 
que has emperat (1. empres?) ». Euiperat ou emparât est fort bon; il n'y a rien 
à changer. — P. 256, 4, « E finalment, per no tenir temps »... La traduc- 
tion : « En somme, comme le temps manque..., » est bien lourde et peu 
explicite. « Bref» rendrait toute l'idée. — P. 276, 4, « escarnidors harants ». 
Donc harants serait un adjectif qualifiant escarnidors. Mais harant ne signifie 
rien; il faut lire haraut, qui a le sens de pregoner, crieur public, ici pitre ou 
quelque chose d'approchant. Mais n'abusons pas de cet épluchage. 
Sultan et non du Soudan, archaïsme qui pourrait donner lieu à une équivoque. 
Voilà, en somme, ce que l'école libre oppose au « catalanisme officiel ». 
Certes, je suis loin de méconnaître le mérite très grand de la traduction du 
Somni, j'estime autant que personne les recherches érudites de M. Guardia 
sur la chemise des Catalanes et je crois à sa pharmacie. Il nous combat sou- 
vent : tant mieux ! Une telle concurrence, puisque concurrence il y a, est des 
plus utiles; elle pique au jeu et tire de leur torpeur les beati possidentes. Pour 
ma part, j'en raffole; j'aurais seulement voulu, dans le cas présent, qu'elle 
me fût plus profitable. Mais cette publication n'est qu'un début; attendons la 
suite, qui sans doute ne se fera pas longtemps attendre. Le hardi découvreur 
du riu Barber n'est pas homme à s'arrêter en chemin : il nous ménage certai- 
nement pour l'avenir de non moins agréables surprises. 

Alfred Morel-Fatio, 



CHRONIQUE 



M. le Marquis de Queux de Saint-Hilaire, bien connu par ses travaux sur 
la Grèce moderne et sur la littérature française du xiv^ siècle, est décédé le 
29 novembre dernier, à l'âge de 52 ans. Homme du monde, artiste, doué 
d'une instruction très étendue et d'une curiosité toujours en éveil, M. de 
Saint-Hilaire avait abordé avec succès des études fort diverses. Sans être un 
érudit de profession, il s'intéressait aux recherches de l'érudition et savait, au 
besoin, y prendre part. Il a conté lui-même, dans une touchante notice sur 
Paulin Paris, imprimée en tête du t. III des œuvres d'Eustache Deschamps, 
comment le goût de la littérature du Moyen Age lui fut inspiré par les leçons 
que P. Paris professait au Collège de France. Le résultat de ses études dans 
cette direction fut l'édition du Livre des Cent ballades (Paris, 1868), auquel il 
donna quelques années plus tard (Paris, 1874) un supplément motivé par 
une découverte de L. Pannier qui a été exposée ici même par son auteur 
(Roitiania, 1, 367). Bientôt après, en 1870, il éditait, dans le Cabinet du 
Bibliophile, le Traité d^ Amphitryon et de Geta, traduit par Eustache Deschamps, 
préludant ainsi à l'édition complète des œuvres de ce poète, qu'il devait 
entreprendre plus tard pour la Société des anciens textes français. De cette 
édition, cinq volumes ont paru de 1878 à 1887. Le sixième volume, en 
grande partie imprimé, sera publié prochainement par les soins de M. G. 
Raynaud, qui terminera l'édition. Cette publication est la reproduction du ms. 
B. N. 840, que l'on croyait être le recueil à peu près unique des œuvres de 
Deschamps. Mais peu à peu des découvertes successives ont montré que les 
poésies d'Eustache avaient été plus répandues que ce que l'on croyait. Outre 
le ms. Ashburnham, décrit par M. de Saint-Hilaire en tête du t. II de 
son édition % plusieurs recueils ont été signalés qui offrent de certaines pièces 
un texte parfois meilleur que celui du ms. 840. M. É. Picot a fait connaître 
les pièces de Deschamps qui ont été insérées en divers ouvrages manuscrits ou 
imprimés, notamment dans le Jardin de Plaisance (România, XIV, 280-5). 
Quelques feuillets manuscrits, acquis tout récemment par la Bibliothèque 
nationale, fournissent également un bon texte de plusieurs pièces. Enfin un 



I. Ce ms., frauduleusement enlevé à la Bibliothèque nationale, y a été 
réintégré récemment; voy. Roniania, XVII, 331. 



150 CHRONIQUE 

ms. de Clcrmont-Ferrand, décrit dans le Bulletin de la Société des anciens textes 
pour 1889, renferme plusieurs ballades de Deschamps. M. de Saint-Hilaire a 
mis partiellement en œuvre et se proposait d'utiliser pour l'avenir ces éléments 
nouveaux sur lesquels son édition devait naturellement appeler l'attention. Il 
entrait dans son plan de joindre aux poésies de Deschamps un commentaire 
historique, dont il avait donné un spécimen dans le premier volume, mais qu'il 
ne poursuivit point dans les volumes suivants, reconnaissant que bien des infor- 
tions nécessaires lui faisaient encore défaut. L'idée de ce commentaire n'est 
pas abandonnée. Il formera, avec un glossaire et un index des noms, le com- 
plément naturel de l'édition. — M. de Saint-Hilaire était un homme aimable 
et doué de sentiments généreux. Son concours était assuré à toute entreprise 
littéraire ou artistique véritablement utile. Peu de mois avant sa mort, il avait 
fait don à la Bibliothèque Nationale de quelques manuscrits qu'il avait acquis en 
diverses occasions. Sa perte sera vivement ressentie par tous ceux qui, à 
quelque titre que ce fût, se sont trouvés en rapport avec lui. 

— M. Ernest Muret a été chargé, pour l'année 1889-90, d'une conférence 
de latin vulgaire à l'École pratique des Hautes Études. 

— A la Pentecôte on célébrera, à Montpellier, l'anniversaire six fois sécu- 
laire de la fondation de la célèbre université de cette ville. A cette occasion, 
la Société des langues romanes a l'intention de provoquer la réunion à 
Montpellier d'un congrès international de romanistes. 

— La Société des anciens textes français a mis en distribution, à la fin de 
décembre dernier, un volume d'une importance capitale pour l'histoire de la 
littérature anglo-normande et pour celle des fables : les Contes mm-alisés de 
Nicole Bozon, frèt-e mineur, publiés pour la première fois d'après les 
manuscrits de Londres et de Cheltenham, par Lucy Toulmin Smith et Paul 
Meyer. In-80, LXXiv-334 pages. La préface contient l'examen critique de 
toutes les poésies qui peuvent être attribuées, les unes sûrement, les autres 
avec vraisemblance, à Nicole Bozon, écrivain resté totalement inconnu jusqu'au 
moment où la Roiiiania (XIII, 497 et suiv.) l'a signalé pour la première fois. 
Une des pièces de Bozon, De la bonté des femmes (cf. Rodi-., XIII, 532), est 
publiée pp. xxxiii-XLi. Le commentaire, qui occupe les pages 229 à 298, est 
très riche en rapprochements httéraires en grande partie empruntés â des 
ouvrages inédits, tels que les sermons de Jacques de Vitri et d'Eude de 
Chéri ton, le Ci nous dit, etc. 

— Dans le Journal des Savants (août 1889, p. 505-507), M. Hauréau, signa- 
lant dans un sermon inédit de Philippe de Grève, chancelier de Paris 
(1218-1237), la mention d'un certain « Hyechardus », hérétique rémois, 
jusqu'ici inconnu, y relève ce détail, qui a de l'intérêt pour l'histoire de la 
Bible française : « Il fut interdit par le concile de Reims de traduire en fran- 
çais, comme on l'avait fait jusque-là, sicut hactenus, les livres de la sainte 
Écriture. » 

— Dans les cahiers de septembre, octobre et novembre du Journal des 
Savants a paru un long compte rendu, par G. Paris, des Canti populari 



CHRONiaUE 151 

pienioutesi de M. le comte Nigra. Un tirage à part en sera prochainement mis 
en vente à la librairie ,E. Bouillon. Signalons également, dans les cahiers de 
septembre et octobre, un article de M. Bréal : Premières influences de Rome sur 
le monde germanique, à propos du livre connu de M. Sophus Bugge. 

— Sous le nom d' ItaUenische Bihliothek, M. J. Ulrich a entrepris, chez 
l'éditeur Renger à Leipzig, 'une collection de petits volumes à bon marché, 
destinés aux étudiants, dont nous ne pouvons mieux faire connaître le plan et 
le caractère qu'en traduisant le commencement de la préface du premier 
volume : « La Bibliothèque italienne n'a pas pour objet de présenter de nou- 
velles éditions des chefs-d'œuvre de la littérature italienne; elle n'a pas 
l'ambition d'arracher à la poussière du Moyen Age des œuvres qui n'ont 
d'autre attrait que celui de l'inédit. Elle s'adresse d'abord aux étudiants en 
philologie romane, ensuite à .tous ceux qui se livrent à l'étude de la langue 
de Dante autrement que dans des vues purement pratiques. Quand on lit le 
premier volume de VHistoire littéraire de Gaspar}', on regrette de ne pouvoir 
se faire, par quelques échantillons un peu étendus, une idée précise de beau- 
coup des ouvrages qui y sont mentionnés. La Bibliothèque italienne formera 
une sorte de chrestomathie en grandes proportions, qui répondra à ce besoin. 
Chaque volume donne des spécimens d'un genre littéraire déterminé pendant 
une certaine période. L'Introduction donne sur le sujet du volume une 
orientation sommaire et renvoie le lecteur aux ouvrages où il peut se rensei- 
gner plus complètement. Les notes ne sont pas naturellement destinées aux 
commençants, ce qui n'a pas empêché d'y admettre souvent des renseigne- 
ments élémentaires. » — Le premier volume, intitulé Aeltere Novellen, con- 
tient des extraits étendus des plus anciens recueils de contes profanes ou 
dévots; les notes sont très abondantes et souvent instructives. Les prochains 
volumes seront intitulés : Nouvellistes du xive siècle, les Commencements de 
r épopée, l'Epopée au xive siècle, Orlando et Pulci, la Lyrique au xiii^ siècle, la 
Poésie didactique et satirique aux xiii^ et xive siècles, le Drame aux xiiP et 
xive siècles, la Prose aux xiiie et xiv^ sièdes. 

— A l'occasion du 70e anniversaire de sa naissance, M. Konrad Hofmann, 
professeur à Munich, a reçu, entre autres hommages de ses anciens élèves, un 
recueil comprenant vingt-six mémoires scientifiques. « Ils s'étendent, dit le 
Literaturblatt, sur les vastes domaines de la philologie germanique (moyen et 
nouveau haut-allemand), romane (français ancien et moderne, espagnol, 
italien), latine du Moyen Age, grecque du Moyen Age et orientale, ainsi que 
de l'histoire de la civilisation et de l'art au Moyen Age. » Nous ferons 
connaître plus en détail ce recueil à nos lecteurs. 

— M. A. Restori, professeur au lycée de Crémone, a découvert dans la 
bibliothèque palatine de Parme deux importantes collections de pièces de 
théâtre espagnoles : l'une se compose de comédies de difercnlcs autores, en 
grande partie manuscrites, dont une notice détaillée paraîtra prochainement 
dans les Studi di filologia romania; l'autre est une collection de comcdias de 
Lope de Fega, en quarante-sept volumes, dont dix-huit entièrement manus- 



152 CHRONiaUE 

crits et huit mélangés de pièces imprimées et manuscrites; plusieurs de ces 
pièces manuscrites sont inédites, et quelques-unes, dans l'opinion de 
M. Restori, sont autographes. 

— La deuxième édition de la Littérature française au Moyen Age (xi'-xivc s.\ 
par G. Paris, édition revue, corrigée, augmentée et accompagnée d'un tableau 
chronologique, paraîtra incessamment à la librairie Hachette. 

— Nous donnerons dans notre prochain numéro des renseignements précis 
sur la constitution de la Société des parhrs de France. 

— La 26 partie du t. XXXIII des Notices et Extraits des manuscrits de la 
Bibliothèque nationale et autres bibliothèques est occupée par un travail considérable 
de M. Ernest Langlois intitulé : Notices des-inanuscrits français et provençaux de 
Rome antérieurs au xvie siècle, et qui ne compte pas moins de 347 pages in-4. 
Nous rendrons compte dans notre prochain cahier des deux parties de ce 
t. XXXIII, dont la première comprend aussi plusieurs notices intéresantes 
pour nos lecteurs. 

— Livres annoncés sommairement : 

Œuvres de Pierre Goudelin, coUationnées sur les éditions originales, accompagnées 
d'une étude biographique et bibliographique, de notes et d'un glossaire, par le D"" 
J.-B. NouLET. Publiées sous les auspices du Conseil général de la Haute- 
Garonne. Toulouse, E. Privât, 1887. In-8, lvii-xx*-507 pages. — Goudelin 
est le plus classique des poètes patois du Midi. Les diverses éditions que ses 
œuvres ont eues de son vivant et les réimpressions nombreuses, qui en ont 
été faites après sa mort (1649) et jusqu'à notre époque, sont la preuve d'un 
succès durable. La publication de M. le D"" Noulet, si instruit de tout ce 
qui concerne la littérature toulousaine, l'emporte facilement sur les éditions 
antérieures. Il y a dans le commentaire beaucoup de rapprochements inté- 
ressants, et les citations d'auteurs anciens ou modernes, faites par Goudelin, 
qui était fort lettré, sont en général identifiées. Cependant on pouvait 
espérer plus et mieux. L'étude biographique se compose de la réimpression 
partielle de la lettre de Lafaille, qui se trouve dans toutes les éditions anté- 
rieures. M. N. y a joint un utile commentaire, mais il y avait place pour 
une étude nouvelle qui eût été à la fois biographique et littéraire. On ne 
voit pas clairement comment le texte a été constitué. Ce qui est dit dans 
l'avertissement est assez vague. Le glossaire aurait rendu plus de services si 
des renvois aux pages du texte y avaient été joints. La traduction y est 
souvent peu précise et parfois en contradiction avec le commentaire ; ainsi 
per ops signifie, selon la note de la p. 115, « par le menu », et, selon le 
glossaire, « commodément, à l'aise, comme il est besoin, comme il 
convient. » 

L'Origine du français, par l'abbé J. Espagnolle. Paris, Delagrave, t. I, 1886; 
t. II, 1888; t. III, 1889. — « Le jour où l'on aura terminé le dépouillement 
de notre vieille langue et de nos vieux patois, l'origine grecque du français 
s'imposera par son évidence aux esprits les plus prévenus. Ce jour-là l'on 



CHRONiaUE 153 

s'étonnera que le xix= siècle ait pu inventer les langues néo-latines et 
affirmer l'origine latine du français. » 

Grammatik dcr romanischen Sprachen von Wilhelm Meyer-Lijbke, ao. Profes- 
ser der romanischen Philologie an der Universitat Jena. Erster Band : 
Lmitlehre. Leipzig, Fues, 1890, in-S", XX, 564 pages. — Il est impossible 
de rendre compte dès maintenant de cet ouvrage capital, qui marquera une 
époque dans l'histoire de la philologie romane. Bornons-nous à dire que ce 
qui fait la grande nouveauté du premier volume, c'est la constante prise 
en considération, dans l'exposé de la phonétique romane, des parlers popu- 
laires, laissés presque entièrement de côté par Diez , et que ce qui en fait le 
rare mérite, c'est la puissance d'esprit avec laquelle l'auteur sait dominer et 
combiner la masse énorme des faits qu'il a réunis. Beaucoup de points 
semblent, à la première lecture, prêtera une discussion qui ne manquera pas 
de se produire, et qui sera toujours fructueuse. L'ouvrage est dédié à G. Paris 
et A. Tobler, et est orné d'une belle épigraphe empruntée à G. Ascoli. 
— En même temps que ce volume paraissait à la librairie Welter, à Paris, 
le premier demi-volume de la traduction française, due à M. Rabiet. 

A. Zenatti. Arrigo Testa e i primordi délia lirica itàliana. Lucca, tip. Giusti, 
1889. In-80, 41 p. (Extrait du t. XXV des Atti délia R. Accadeniia Luchese 
di science, Lettere ed Arti.) — Arrigo Testa est un poète lyrique italien du 
xine siècle, sur lequel on n'avait jusqu'à présent que des renseignements 
assez incertains. M. A. Zenatti établit définitivement qu'il dut naître à 
Arezzo dans les dernières années du xii^ siècle, qu'il fut podestat à Sienne 
en 1229, peut-être à Lucques en 1235, puis à Parme en 1241, à Lucques 
en 1245, à Parme encore une fois en 1247, époque où il fut tué dans 
un combat. L'importance très réelle de la dissertation de M. Z. ne réside 
pas seulement dans ces faits, désormais acquis ; elle consiste aussi dans les 
considérations, appuyées sur des documents, que M. Z., dans la première 
partie de sa dissertation, présente sur les origines de la poésie lyrique 
italienne. Ces considérations ont pour résultat final d'ébranler les idées 
émises par M. Monaci dans une dissertation élégante, dont nous avons 
rendu compte (XIV, 297-301), sur les origines de l'école poétique sici- 
lienne. M. Z. montre notamment que M. Monaci a supposé à tort que 
Pierre de la Vigne, Jacopo da Lentini et Jacopo Mostazzo n'avaient pu se 
rencontrer et se connaître qu'à Bologne. Déjà la Roniania (XIV, 299) avait 
fait des réserves sur cette partie du travail de M. Monaci. Ces trois poètes, 
comme le prouvent les documents diplomatiques cités par M. A. Zenatti, 
appartenaient certainement à la cour sicilienne de Frédéric IL Jacopo 
Mostazzo y occupait la fonction de fauconnier. En somme, par cette intéres- 
sante dissertation, l'opinion traditionnelle, qui place le berceau de la poésie 
lyrique italienne en Sicile, reprend le terrain qu'elle avait un moment 
perdu. 

Di una rcccnlc disse rtaiione su Arrigo Testa e i priiiioiili dcUa lirica itàliana. 
Nota dcl socio E. Monaci. Rome, 1889 (Extrait des Mém. de l'Acad. de 



154 CHRONIQUE 

Lincei, t. V, 2c trimestre, pp. 59-76). — Dans cette dissertation, 
M. Monaci, tout en reconnaissant la valeur des recherches de M. A. 
Zenatti, dont nous venons de donner un résumé, sur Arrigo Testa 
(auxquelles du reste il ajoute en passant quelques faits nouveaux), s'efforce 
de réduire à sa plus modeste expression la portée des objections élevées 
par ce savant contre sa théorie. M. Zenatti avait cru comprendre que, 
selon M. Monaci, c'est à Bologne qu'auraient retenti les premières canioni 
italiennes. « Je ne vais pas si loin, » répond M. Monaci : « j'ai dit seule- 
« ment que Bologne se présenterait avant Palerme comme le centre d'une 
« société poétique. » Sans doute, à ne considérer que ce passage, il y a 
une nuance, sinon une différence, mais M. Monaci ne s'est pas toujours 
exprimé avec cette réserve, et en un autre endroit de sa dissertation de 1884 
(p. 15 du tiré à part de la Niiova Antologia), il dit que tous les faits 
examinés portent logiquement « a localizzare fuor di Palermo e propria- 
« 7)iente in Bohgna gl' incunabuli délia nostra lirica italiana ». Si donc 
M. Zenatti a exagéré l'idée vraie de M. Monaci, c'est un peu la faute de 
celui-ci, et nous remarquons que la Romania a exagéré dans le même sens, 
en disant (XIV, 299) : « M. Monaci croit que c'est à Bologne, où étudia, 
« entre 12 10 et 1220, le jeune Pierre de la Vigne, que se sont rencontrés 
« nos trois poètes, et que c'est là qu'il faut chercher les origines tant de la 
« langue poétique que de la littérature itahenne. » M. A. Zenatti établit, 
par des documents datés de 1233 et de 1244, que Jacopo da Lentino et 
Jacopo Mostazzo ou Mostacci étaient à la cour de Frédéric II. M. Monaci 
dit que ce fait ne contredit nullement l'opinion par lui émise que ces deux 
personnages ont pu, entre 1210 et 1220, se rencontrera Bologne avec Pierre 
de la Vigne. Assurément il n'y a pas contradiction. Mais l'opinion de 
M. Monaci, au sujet de cette rencontre à Bologne, est une pure supposi- 
tion, et cette supposition cesse d'être nécessaire dès qu'il est établi que ces 
trois poètes se sont rencontrés réellement à la cour de Frédéric. Si 
M. Monaci veut restreindre l'opinion qu'il a jadis brillamment soutenue à 
la valeur d'une pure hypothèse, nous lui en donnons acte. Mais le problème 
de la poésie sicilienne n'est pas résolu. 
Etude sur les participes basée sur l'histoire de la langue, par G. Bastin. 3e édi- 
tion. S. Pétersbourg, 1889. in-80, IV, 74 p. — Nous avons annoncé, 
t. XVIII (p. 345) la deuxième édition de cet opuscule, qui reparaît cette fois 
avec de nombreuses additions. L'auteur ne paraît pas avoir encore connu 
notre remarque sur l'échapper belle et autres locutions pareilles. Nous con- 
testons absolument que le « peuple français » (p. 73) dise « la lettre que 
j'ai écrit », et non « écrite », et nous ne reconnaissons pas aux grammai- 
riens le droit de pousser les aiguilles de l'horloge du temps pour faire avan- 
cer la langue, plus vite qu'elle ne le fait spontanément, dans la voie de 
l'invariabilité du participe. En outre il ne nous paraît pas que, dans les 
verbes pronominaux, le participe puisse être considéré comme s'accordant 
avec le sujet. Dans les choses qu'elle s'est dites, pour la conscience actuelle de 



CHRONIQUE 155 

la langue, elle s'est dites équivaut à elle a dites à soi, et le participe doit être 
traité comme dans les choses qu'elle m'a dites, c'est-à-dire s'accorder avec le 
régime et non avec le sujet. Malgré ces réserves, l'étude de M. Bastin 
mérite d'être recommandée, pour les nombreux exemples qu'elle contient 
et les vues personnelles qu'elle expose, à tous ceux qui s'intéressent à la 
langue française. 

Foiictica, niorfologia e lessico délia raccolta d'esempi in antico veiie^iano... da Leone 
DoNATi. Halle, 1889, in-S", 53 (diss. de docteur). — Il s'agit des contes 
publiés ici (t. XIII) par M. J. Ulrich. Le dépouillement est fait avec 
méthode, et l'auteur, malgré quelques méprises, se montre bien préparé. 

L'Amour et les Amoureux dans les lais de Marie de France.... par Emil Schiôtt. 
Lund, 1889, in-8°, 66 p. (dissertation de docteur). — Ce petit mémoire, 
écrit en bon français, est intéressant ; l'auteur y fait preuve d'un goût judi- 
cieux, et ses appréciations peuvent être utiUsées pour l'histoire des idées et 
des sentiments au moyen âge. 

Darstellung des Dialects des xiii. Jahrh. in den Départements « Seine-Inférieure und 
Eure (Haute-Norntatuiie) auf Grund von Urkunden, unter gleichzeitiger 
Vergleichung mit dem heutigen Patois... von Ernst Burgass. Halle, 1889, 
in-80, 85 p. (diss, de docteur). 

Ueber die Volkssprache des i ^. Jahrhuiiderts in Calvados iind Orne mit Hinzuzie- 
hung des heute dort gebràuchlichen Patois... von Albert Kûppers. Halle, 
1889, in-80, 55 p. — Cette dissertation et celle qui précède sont destinées 
à se compléter et à en compléter une troisième, de M. Eggert, sur la 
langue de la Manche et des Iles Normandes, que nous n'avons pas encore 
vue. Exécutées à l'aide de matériaux mis par M. Suchier à la disposition 
des auteurs, et avec la méthode indiquée par lui, ces études, en se réunis- 
sant, doivent former un tableau de l'histoire linguistique de la Normandie 
entière. Les deux que nous pouvons apprécier contiennent assurément des 
dépouillements utiles, et çà et là on reconnaît à quelque vue originale 
l'enseignement du maître éminent qui les a inspirées. Mais, sans parler 
d'erreurs de détail excusables chez des débutants, les matériaux dont 
MM. Burgass et Kùppers disposaient étaient trop peu nombreux et trop peu 
sûrs, tant pour la langue du moyen âge que pour le patois moderne. On 
remarquera néanmoins, surtout dans la thèse du premier, qui à tous égards 
est supérieure, quelques faits intéressants (notamment en ce qui concerne 
la limite ancienne et moderne du traitement « picard » et du traitement 
« français » du c latin devant a). 

Thiïring von Ringoltingen's « Melusine », Wilhelm Ziely's « Olivier und Artus » 
und (( Valent in und Or sus », und dus Berner Cleomades-Fragment mit ihren 
fran^ôsischen Quellen verglichen. Von Dr. Hans Frôlicher. Solothurn, 1889, 
in-80, 113 p. — Le titre de cette dissertation en dit assez le sujet; l'auteur 
étudie avec conscience et discernement le rapport de quatre versions 
allemandes de romans français, faites en Suisse au xv" et au xvi^ siècle, 
avec leurs originaux. Les traductions sont en somme fidèles, sauf quelques 



156 CHRONiaUE 

additions de pur ornement, un très petit nombre de suppressions, et çà et 
là des contre-sens parfois singuliers. 

Die Amsprache des fraiiidsischen e im IVortanshiit von Adolf Mende. Zurich, 
1889, in-80, 128, p. (diss. de docteur). — M. Mende est l'auteur d'un 
curieux et utile ouvrage sur la valeur actuelle de Ve féminin à Paris (voy. 
Roii. IX, 495). Dans son nouveau travail, qui embrasse toute la langue fran- 
çaise, mais seulement pour Ve féminin final, on trouve aussi de judicieuses 
observations sur la prononciation moderne ; la partie ancienne prête à de 
nombreuses critiques. L'auteur fera bien, s'il continue à s'occuper du sujet 
intéressant auquel il paraît avoir voué ses études, de se renfermer dans la 
période linguistique qui s'ouvre avec le xvi<= siècle. 

Francesco Novati. Il frammento Papafava cd i sitoi rapporii colla poesîa erotico- 
allcgorica del secolo decimoter^o. Genova, 1889, in-80, 19 p. (extrait du 
Giornale ligustico, t. XVI). — Il s'agit de la pièce souvent publiée sous le 
titre mal approprié de Lamento délia sposa pad&vana, dont M. Lazzarini a 
récemment retrouvé l'original dans les archives de la famille Papafava et 
donné une édition nouvelle dans le Propiignaiore (voy. Rom., XVIII, p. 634). 
A quelle composition appartenait ce fragment? M. Novati essaye de 
montrer qu'il faisait parf'e d'un poème « érotico-allégorique » dans le goût 
du Roman de la Rose; c'est aussi notre opinion. Seulement, pour voir 
dans ce poème malheureusement perdu (le fragment conservé montre du 
talent chez l'auteur) « uno de' primi frutti di quell' ammirazione délia 
quale cra divenuto oggetto il Roman de la Rose », il faudrait le rajeunir sensi- 
blement. Le notaire Alberto Trogno a écrit notre fragment au dos 
d'un acte de 1277, et sans doute à cette même date : le poème est néces- 
sairement plus ancien; or, c'est précisément aux alentours de 1277 que Jean 
de Meun a écrit son fameux ouvrage, et il a bien fallu quelque temps pour 
qu'il se répandît en Italie ; quant à l'œuvre de Guillaume de Lorris, elle 
paraît être restée assez inconnue jusqu'à la continuation qui lui fut donnée, 
et d'ailleurs elle n'offre pas, avec le poème italien tel que se le représente 
M. N., les mêmes points de contact que celle de Jean de Meun. Mais dans 
la littérature française et surtout provençale il existait dès lors plus d'un 
ouvrage qui pouvait servir de modèle à un Tèlerinage d'amour (c'est le titre 
qu'aurait porté le poème italien), et l'hypothèse soutenue par M. N., avec 
beaucoup de finesse et de savoir, n'en reste pas moins fort probable dans 
son essence. Notons que natural, naturel, comme épithète élogieuse d'un 
homme ou d'une femme, est fréquent dans l'ancienne poésie française, ce 
qui rend superflue la correction proposée à la n. i de la p. 7. 
Das Verhàltnisss von Christian' s von Troyes « Erec und Enide » :{ii dent Mabino- 

gion des roten Bûches von Hergest « Geraint ah Erhin » von Karl 

Othmer. Kôln, 1889, in-80, 70 p. (diss. de Bonn). — Dans cette étude, 
faite avec beaucoup de soin, un élève de M. Fôrster appHque à Erec la 
méthode que son maître a employée pour prouver que le mabinogi d'Oiuein 
était traduit du Chevalier au Lion. J'aurai à revenir prochainement sur le 



CHRONIQUE 157 

système du savant éditeur de Chrétien. M. Othmer aurait pu se dispenser 
de prouver aussi longuement que Geraiiit ne saurait être une œuvre origi- 
nairement galloise ni la source de Chrétien : personne ne songe aujour- 
d'hui à soutenir une pareille thèse. Il aurait dû au contraire démontrer plus 
clairement qu'il ne- me paraît l'avoir fait que le poème français et le conte 
gallois ne peuvent remonter tous deux indépendamment à une source fran- 
çaise antérieure. — G. P. 

Der Staminbamn der altfran^ôsischen uiid altnordischen Ueberliefenmgeii des 
RolandsJicdes iind der Wert der Oxforder Handschrift. Von Franz Scholle. 
Berlin, Gaertner, 1889, in-40, 24 p. (programme du Realgymnashim Falk). 
— Cette dissertation, que suffit à recommander le nom de l'auteur, com- 
prend essentiellement deux parties. Dans la première, M. Sch. essaye de 
montrer que le tableau généalogique des mss. du Roland dressé pa,- 
M. Fassbender (voy. Romania, XVI, 625) soulève, comme tous ceux qu'on 
pourrait dresser d'ailleurs, des objections insurmontables. Dans la seconde, 
il cherche à établir que toutes ou à peu près toutes les laisses qui ne se 
trouvent que dans les mss. ou versions autres que O doivent être regardées 
comme des additions postérieures. Il est impossible de porter après une 
simple lecture un jugement sur cette étude très serrée ; il faudra certaine- 
ment en tenir grand compte désormais dans la critique du célèbre poème. 

Beitràge :{ur Jraniôsischen Laiit- iind Fortmnlehre nach den Dichtungen des 
Guillaume de Machaut, Eustache Deschamps und der Christine de Pisan. I. 
Der VocalismiLS. Von Rudolf Aust. Breslau, [1889'], in-80, 42 p. — Bien 
que non exempte d'erreurs, cette dissertation (dont la suite, Consonantisuie et 
Flexion, paraîtra dans VArchiv de Herrig), est vraiment une utile « contribu- 
tion » à l'histoire de la langue française. La langue du xiv^ siècle a été peu 
étudiée jusqu'ici, et elle présente une foule de questions difficiles dont M. A. 
aura certainement éclairci quelques-unes. Notons que la forme traveii 
(p. 1 1) existe à côté de travail dès l'origine de la langue et n'autorise pas 
de conclusions pour les autres mots en ail. L'étymologie assignée à jeter 
(p. 16), jectare tiré d'ejectare, n'expHque pas plus que jactare la forme 
française (sans parler des autres) : on devrait avoir jeitier (puis joitier joiter), 
et pour jectat gite si Ve est bref, jeite joite s'il est long ; c'est la disparition 
complète du c qui est inexpliquée jusqu'à présent. Je doute que les mss. du 
Voir Dit et de la Prise d'Alexandris présentent les formes pnevent, peuvent, 
pouvons, pouvoie, données par les éditions (p. 38). — Notons, dans les Tbesen, 
la première, ainsi conçue : « Die altfr. Redensart ne garder l'heure heisst « zur 
« Stunde nicht ansehen (aus Furcht, etwas Schreckliches zu erblicken) » und 
kam so zu der Bedeutung « fûrchten ». Die von Perle (Zeitschr., II, 9) und 
Bischof (Der Conjunctiv bel Chreslien, p. 87) gegebenen Erklarungen sind 



1 . Cette brochure, chose assez curieuse, ne porte en réahté aucune autre 
date que celle du 9 avril, jour de la soutenance de la thèse ; la mention de 
l'année a été omise. 



158 CHRONIQUE 

unzutreftcnd. « Si nous comprenons bien M. A., il entend que ne garder 
Teure signifie « ne pas oser regarder à l'horloge » ; cela est peut-être un peu 
moderne, et nous rappelle une tragédie où Vcrcingétorix s'écrie en mourant : 
« Elle sonnera, l'heure de la vengeance ! » 

Robert von Blois sâinnitUcbe IVerke. Zum ersten Maie herausgegeben von Dr. 

Jacob Ulrich. Band I. Beaiuhus nach der einzigen Handschrift der 

Pariser Nationalbibliothek herausgegeben. Berlin, Mayerund MûUer, 1889, 
in-8. 136 p. — Nous aurons l'occasion de revenir sur cette édition quand 
M. Ulrich aura terminé la publication complète qu'il nous promet, et dont 
il s'occupe depuis longtemps, des œuvres de Robert de Blois '. 

Aucassin luid Nicolete neu nach der Handschrift mit Paradigmen und Glossar 
von Hermann Suchier. Drith Auflage. Paderborn, Schôningh, in-8, 
X-120 p. — Cet excellent et charmant volume trouve, comme on le voit, 
le succès qu'il mérite, à tous égards. M. Suchier l'a encore amélioré dans 
cette troisième édition, et il a certainement raison de penser que le texte 
est maintenant « bien près de sa forme définitive ». Le commentaire est 
aussi revu et augmenté. A la savante explication magique et folk-lorique des 
paroles, si malheureusement mutilées dans le ms., qu'Aucassin, couché sur 
le dos, adresse à Vestoilete qu'il voit briller à travers le feuillage et les fleurs, 
beaucoup de lecteurs préféreront sans doute avec nous l'interprétation 
simple et naturelle dans laquelle ce morceau garde toute fraîche sa déli- 
cieuse poésie. 

Physiologus i to islandske bearhejdeher. Udgivet med indledning og oplysningen 
af Verner Dahlerup. Med et litograferet facsimile. Copenhague, Tiele, 
1889, in-8 de 92 p. — Le Physiologus fut traduit en Islande dès le xii"^ siècle; 
on conserve des fragments de deux versions diff"érentes. M. Dahlerup les a 
pubHés ainsi que les curieux dessins qui les accompagnent; son introduc- 
tion est bien faite et instructive même après le livre spécial de M. Lauchert, 
que d'ailleurs l'auteur danois n'avait pu encore utiliser. 

Ueher die subjeJdiven Wendnngen in den aîtfran:(ôsischen Karlsepen, mit beson- 
derer Berùcksichtigung der verschiedenen Versionen des altfr. Rolandslieds. 
Von Dr Phil. Rudolf Bauer, Frankfurt a. M., Schauenburg, 1889, in-8, 
124 p. (diss. de Heidelberg). — La valeur de cette dissertation est surtout 
dans la première partie, qui concerne la Chanson de Roland; la seconde 
partie, consacrée aux autres poèmes, est trop incomplète de toutes façons. 
Elle sert cependant à appuyer la première, en montrant que les « tournures 
subjectives », c'est-à-dire les apparitions du poète (ou du remanieur, ou du 
jongleur) dans les chansons de geste, vont croissant sans arrêt, avec le 
temps, en nombre et en importance. C'est ce que fait voir déjà, avec un 



I. Signalons une élégante petite plaquette dans laquelle M. Ulrich, pour 
le jour de l'an 1890, a imprimé une traduction en vers allemands du petit 
traité d'amour de Robert de Blois, mal à propos confondu, dans l'édition 
de Méon, avec le Chasloiement des dames. 



CHRONIQUE 159 

détail intéressant, l'étude de ces tournures dans les différentes versions du 
Roland, étude d'où il résulte une fois de plus que la rédaction du ms. 
d'Oxford est plus ancienne que toutes les autres, et que l'épisode de 
Baligant, quoique de très bonne heure incorporé au poème, est étranger à 
sa forme primitive. 

De Vétiidc des patois du Haiit-Dauphiné , par l'abbé A. Devaux, profes- 
seur aux Facultés catholiques de Lyon. Grenoble, Allier, 1889, in-8, 
62 p. — Dans cette lecture faite à l'Académie Delphinale, l'auteur 
indique les travaux faits jusqu'à présent sur les patois dont il s'agit, 
et trace à grands traits le plan de l'ouvrage considérable qu'il se propose 
de leur consacrer. Tout est intéressant, judicieux et instructif dans 
cette sobre et élégante esquisse, qui fait concevoir la meilleure opinion du 
tableau dont elle est le prélude. — M. D. a raison de dire que les patois 
peuvent souvent éclaircir l'étymologie des mots français; mais il ne faut 
pas toujours s'y fier aveuglément. « On ne peut plus douter, dit-il 
(p. 49), de l'étymologie du mot abri, quand on le trouve traduit par oiiri, 
ûri, ôvri et avri; évidemment, c'est le latin apricus. » Quelle que soit 
l'explication des mots dauphinois, ils ne sauraient jamais prouver que/^r 
intervocal en français a donné hr et non vr (cf. avri]) ; abri est sans doute 
le subst. verbal d'abrier, qui ne peut guère être qu'un mot composé avec a. 

Geschichte der fraii:^ôsischen Nationallitteratnr von ihrem Anfange bis auf die 
neueste Zeit, von Fr. Kreyssig. Sechste vermehrte Auflage in zwei Bànden, 
gànzlich umgearbeitet von Dr. Adolf Kressner und Prof. Dr. Joseph 
Sarrazin. II. Band. Berlin, Nicolai, 1889, in-8, vi-402 p. — Yoy. Roniania, 
XVni, 350. 

Studien \u den mittelalterlichcii Marienhgeiiden. III. Von Adolf Mussafia. Wien, 
Tempsky, 1889, in-8, G6 p. — Voy. Rom., XVII, 353. 

Joi in der Sprache der Troubadours, nebst Bemerkungen ûber jai, joia, und 
gaug. Von F. Settegast. Leipzig, 1889, in-8, 58 p. (extrait des Mémoires 
de la Société royale saxonne des sciences, séance du 20 juillet). — L'auteur 
' détache d'un grand travail sur tous les mots des langues romanes exprimant 
la joie et les idées qui s'en rapprochent le chapitre qui concerne les 
représentants de gaudium en provençal. Le développement très particu- 
lier de sens que le mot joi , notamment , a reçu dans la langue convention- 
nelle des troubadours est étudié ici de fort près, à l'aide d'un grand 
nombre d'exemples, et finement analysé. Le mémoire se termine par 
quelques réflexions sur la forme des quatre mots en question : l'auteur ne 
m'a point amené à ses conclusions. La seule forme vraiment méridionale 
de gaudium est gang ou jaug ; jai (ou gai) peut à la rigueur se concilier 
avec la phonétique provençale, mais joi y est réfractaire, et l'explication de 
M. S. ne satisfait pas. Diez a émis l'hypothèse que/o/ était un emprunt au 
français; M. S. la rejette absolument : 1° parce qu'il est invraisemblable 
qu'un mot qui joue un si grand rôle dans la lyrique courtoise, création des 
Provençaux et non des Français, ait été emprunté par les premiers aux 



1 60 CHRONIQUE 

seconds; 2" parce qu'on ne voit pas pourquoi la langue provençale aurait 
changé le genre du fr. joie. Mais le masc. joi existe en français; il se trouve 
employé uniquement dans des textes ou poitevins ou voisins du Midi ■ ; 
dés lors la présence de ce mot dans la langue technique des troubadours 
jette peut-être un jour précieux sur l'origine de leur poésie. Le plus ancien 
troubadour est Guillaume, comte de Poitiers, et si les chansons provençales 
ont été dans le nord appelées des sons poitevins , c'est peut-être parce que 
les plus anciennes pièces de ce genre étaient réellement poitevines. Ce n'est 
pas ici le lieu de développer cette idée ; j'ai voulu seulement l'indiquer en 
voyant M. S. essayer de lui enlever inconsciemment ce qui m'avait semblé 
et me semble encore pouvoir en être un des points d'appui. — G. P. 

Egherts von Lûttich Feciinda Ratis. Zum ersten Mal herausgegeben, auf ihre 
Quellen zuriickgefùhrt und erklàrt von Ernst Voigt. Halle, Niemeyer, 
1889, in-8. LXVi-273 pages. — Cette publication (dédiée àE. Dùmmler et 
G. Paris) d'un poème latin de la fin du x^ sièele est de la plus haute impor- 
tance pour l'histoire des fables ésopiques et surtout des proverbes. On 
retrouve dans l'introduction et dans les notes la science, la critique et la 
pénétration qui ont valu tant d'estime aux précédents travaux de M. Voigt. 

Chants populaires des Roumains de Serbie, publiés par M. Emile Picot. Paris, 
Leroux, 1889, gr. in-8, 76 p. — Les Roumains de Serbie sont presque 
inconnus ; les chants imprimés ici sont à peu près les seuls documents 
qu'on ait encore publiés sur eux. Parmi ces chants, les plus intéressants 
sont ceux qui concernent les exploits du « bôlùkbasi » (colonel) Stojan 
contre les Turcs, et sa pendaison finale; ils remontent à la fin du 
xviii'^ siècle, et prouvent par conséquent que les Roumains qui les ont pro- 
duits étaient déjcà à cette époque établis en Serbie ; ils y sont d'ailleurs venus 
de la Petite-Valachie. Traduction, notes, courte introduction, index des 
noms propres, petit glossaire, M. Picot a joint à sa publication tout ce qui 
pouvait l'éclaircir. 

Varia Proi'incialia. Textes provençaux en majeure partie inédits, publiés et 
annotés par Camille Chabaneau. Paris, Maisonneuve, 1889, in-8, 96 p. 
— Extrait de la Revue des langues romanes. 



I. Jol n'est pas dans le dictionnaire de M. Godefroy; il se trouve, à ma 
connaissance, dans le roman de Thèbes, actuellement sous presse, dans Jouf roi 
(v. 1383), et dans la légende de Théophile, pubHée par Bartsch (L. et Iitt.fr., 
466,9 et 470,22). 



Le propriétaire-gérant, E. BOUILLON. 



Mâcon, imprimerie Protat frères. 



I CODICT FRANCESI DE' GONZAGA 



SECONDO NUOVI DOCUMENTI 



L'intéresse, del quale fu fatta segno la pubblicazione dell' 
Inventario de' manoscritti francesi che arricchivano sui primi del 
sec. XV la biblioteca de' Gonzaga^ mi è pegno sicuro che non 
torneranno meno graditi agli studiosi i documenti relativi a 
quella preziosa collezione che io traggo adesso dagli archivi 
mancovani^. Parecchi infatti, e non spregevoli, sono i risultati 
che questo esame ci ripromette; poichè non soltanto mercè 
loro noi potremo rettificare le inesatte opinioni messe innanzi 
dal Braghirolli intorno al tempo ed al modo in cui la raccolta si 
venne formando; ma conseguiremo altresl maggior copia di 
notizie sopra taluni codici che l'Inventario del 1407 descriveva 
in maniera troppo incompiuta o aveva del tuttodimenticati. Noi 
giungeremo inoltre a conoscere in quali condizioni la raccolta 
medesima si trovasse un secolo innanzi alla sua deplorevole 
dispersione ; ne sarà infine a tacere che dal complesso de' nuovi 
materiali che metteremo alla luce risulterà sempre più chiaro ed 
évidente come sullo scorcio del trecento la cultura letteraria 
deir alta società italiana fosse ancora quasi completamente 
francese. 

1. Roinania, IX, 1880, p. 497 e sgg. 

2. E, per essere più esatti, dalle filze délia corrispondenza man- 
tenuta dai Gonzaga nel sec. xiv coi principi italiani e stranieri, i proprî 
ambasciatori ed incaricati d'affari ed, in générale, con quanti in qualche 
maniera parteciparono aile faccende del tempo. Nell' esplorazione di questo 
carteggio, pur troppo frammentario, mi è stato di efficacissimo aiuto un 
amico impareggiabile, che dall' archivio mantovano ha tratto e trae inces- 
santemente documenti preziosi per la storia dcll' arte e del pensiero italiano 
nel risorgimento, Alessandro Luzio. 

Rumania, XIX. jj 



l62 F, NOVATI 

I. 

La notevole prevalenza numerica de' manoscritti francesi sugli 
italiani che formavano parte^della libreria di Francesco Gonzaga, 
prevalenza ben naturale agli occhi di chi conosca un po' davvi- 
cino le vicende délia letteratura francese fra di noi, era sem- 
brata invece troppo strana al Bragliirolli perche non si dovesse 
ricercarne in qualche peculiar fatto la causa. E questo fatto parve 
a lui poterlo additare in uno de' più notevoli episodi délia vita 
di Francesco ; il soggiorno cioè che ei fece per più mesi a Parigi 
quando il Conte di Virtù voile che dalla sua mano Lodovico 
d'Orléans ricevesse in isposa Valentina Visconti. Nelle lettere 
che il Gonzaga venue allora scrivendo ai reggitori di Man- 
tova, egli parla sovente degli acquisti a cui attendeva di 
« cose belle, non solo onorevoli, ma anche utili^ ». Ora, si 
è domandato il BraghiroUi, quali cose più belle, più onorevoli, 
più utili de' libri ? Fra le sue compère adunque Francesco avrà 
jfatto, naturalmente, parte assai larga anche ai libri; e questi, se 
comprati in Francia, saranno stati, ben s'intende, scritti in 
francese ! 

Il ragionamento è forse un po' ingenuo; ma ciô non toglie 
che da esso sia partito il bravo BraghiroUi per concludere che 
buona parte de' manoscritti francesi, i quali del 1407 si trovavano 
riuniti nelle scansie délia biblioteca mantovana, e soprattutto 
quelli di contenuto storico o cavalleresco, dovettero essere messi 
insieme da Francesco nel suo viaggio oltremonti. 

I documenti da me rinvenuti fanno crollare l'edificio archi- 
tettato dal buon canonico mantovano. Essi mostrano infatti 
come troppi fra i codici registrati nel catalogo del 1407 esis- 
tessero da tempo ben anteriore presso i Gonzaga^ perché si possa 
credere probabile che i più non vi abbiano trovato ricetto se non 
ai giorni di Francesco. E del resto a conclusioni siffatte era 
agevole venire anche senza conoscere codesti nuovi materiaH; 
poichè dire, come ha fatto il BraghiroUi, che l'Inventario da lui 
pubblicato è il « primo » documento che valga a confermare la 
Iode data ai Gonzaga di avère « ail' epoca del Rinascimento » 



I. Rom., 1. c, p. 498. 



I CODICI FRANCESI De' GONZAGA 163 

contribuito, col mettere insieme una scelta biblioteca, ail' incre- 
mento degli studî% è affermar cosa non soltanto erronea, ma 
ingiusta. 

Ingiusta dico, perché non è lecito ad alcuno, e meno che mai 
ad un erudito manto-vano, togliere con tanta disinvoltura ail' 
avo ed al padre di Francesco un vanto, al quale hanno dritto 
pienissimo di partecipare. La predilezione di Guido Gonzaga 
per gli studi letterarî, la sua passione per la poesia, che parve 
degna di biasimo, perche eccessiva, allô storico délia sua casa-, 
sono, fra altro, attestate dalla salda e sincera amicizia che lo 
strinse al Petrarca, il nome del quale ci ritornerà ben di fréquente 
sotto la penna nel corso di queste ricerche3. Ed il Petrarca 
appunto ci è testimone autorevolissimo dell' avidità con cui il 
Gonzaga andava in traccia non solo délie opère degli scrittori 
antichi, ma délie prodazioni poetiche délie letterature volgari. 
Una sua ben nota epistola metrica non ha infatti altro scopo se 
non quello di presentare al signore di Mantova nel Roman de la 
Rose il più squisito frutto di quella poesia di Francia, che egli si 
mostrava tanto bramoso di 2;ustare : 



&' 



vulgaria enim et peregrina petenti 
Nil maius potuisse dari, nisi fallitur omnis 
Gallia Pariseosque caput, mihi crede valeque •*. 

Ne dalle orme paterne (strana anche questa dimenticanza 
del BraghiroUi!) si era allontanato Lodovico. Ei pure, a quanto 
dicono, ebbe consigliere il Petrarca nella scelta de' libri desti- 
nati ad ornare la domestica biblioteca; anzi vuole la tradizione 
che di essa rendesse libero, con esempio unico a que' tempi, 



1. Ibtd., p. 497. 

2. Obijciebalur carminum ac literariim siudium plus quant Principi deceat. El 
co magis, quod cum aetate impetus ille frigeat, servaverit tamen in extremum Poc- 
tices vanitatem. Neque tamen cura erat, sed suhitus conaius, qui multo ante cum 
caJore elanguerat. Vitae exlremo, cura delegala, poëtariim iocis levari volchat; qitia 
séria faligahant... A. Possevini, Gonzaga, lib. iv, p. 580, Mantuae, Osanna, 

MDCXXVIII. 

3. Failli]., lib. m, cp. 11. Cfr. Tiraboschi, St. délia Lctt. II., Milano, 
Classici, 1823, t. V, p. 54; Litta, Fam. cel. ital., Gonzaga di Mantova, t. IL 

4. Fr. Petr. Poem. min., Milano, Classici, 1831, t. II, p. 543, ep. iv. 



164 F. NOVATI 

l'acccsso c l'uso a tutti gli studiosi ^ Ma qualunque fede vogliasi 
prestare a codestc affermazioni di scrittori più recenti, non 
verra mai ad essere infirmato il fatto che, se la libreria manto- 
vana giunse sullo scorcio del treccnto a conseguire rinomanza 
singolarissima fra quante ne esistevano in Italia^, a questo 
risultato non cooperarono meno efficacemente di Francesco 
Guido e Lodovico Gonzaga. E soprattutto per il fondo francese, 
che a noi in particolar modo importa, ciô è luminosamente 
dimostrato dai documenti che mi propongo di illustrare. 



IL 



Il 30 maggio del 1366 cosi scriveva a Guido Gonzaga Man- 
fredino da Sassuolo : 

Magnifice domine. Vobis dirigo per lactorem presentium librum quem michi 
comodastis. El non miremini si cicius vobis non transmissi, cum multis diebus 
elapssis non fuerim Sassoli. Igitur vos atente deprecor quatenus vobis libeat 
per lactorem presentium michi mutuo destinare librum Meliadus, quem 
vobis remissit Gilbertus de Corigia. Et si dictum librum comodare non libet, 
saltim comodetis librum Guilelmi Horenghe et per latorem presentium 
dirigatis michi. Nam ipsorum librorum ut plurimum indigeo, permanendo 
assidue in Sassolo, prout facio. Me vobis recomendo. 

Manfredinus de Sassolo. 
(a to) Ibidem die xxx maij. 

Ilustri et magnifficho domino D. Guidoni de Gonzaga. 



1 . LiTTA, o. c, t. III. La Icttera del Petrarca a Lodovico, che il Possevino 
(o. c, p. 406) afferma tratta dall' archivio de' Gonzaga, è indubbiamente 
apocrifa, corne dimostrô il Tiraboschi (o. c, p. 53, il quale perô ha confuso 
il padre di Guido, che si chiamava ei pure Lodovico, col nipote). Ved. anche 
Fracassetti, Lctt. di F. P. volg., t. V, p. 203 e sgg. 

2. Délia celebrita raggiunta dallova dalla libreria de' Gonzaga offre bell' 
indizio una lettera di Coluccio Salutati, in cui supplica il signor di Mantova 
a fargh note se fra i preziosi codici ch' ei possiede si trovino per avventura 
le opère d'Ennio o di alcun altro fra i più antichi autori latini. Siccome 
codesta lettera nei codici donde la toise il Rigacci (I. C. P. Sal. Ep., P. II, 
XVI, p. 78) è indirizzata molto concisamente Domino Mantuano, cosi il 
Tiraboschi (o. c, p. 170) la stimô diretta a « Luigi Gonzaga o Guido di lui 
primogenito ». In realtà essa è stata inviata a Francesco, e non prima del 1395, 
come ho detto altrove {Bull. deW ht. Stor. liai., n. 4, 1888, p. 102). 



I CODICI FRANCESI DE' GONZAGA 165 

È quesia la lettera più antica per data in cui sia questione di 
codici francesi che io abbia rinvenuta nell' archivio Gonzaga^ 
I due libri pero de' quali si fa in essa ricordo ci erano già noti 
per altra via; chè il liber Guilchni Horeughe è certamente da 
identificare col GuileUnus de Orenga registrato nell' Inventario 
del 1407, ed il liber Meliadus non pu6 esser]altro dal Meliadusius 
ivi registrato ^, cioè a dire un codice contenente la prima parte 
del Palamedes, il farraginoso romanzo attribuito ad Elia de 
Borron3. 

Riconosciuti cosl i manoscritti, che Manfredino délia Rosa 
bramava aver presto fra mani per alleviare con piacevoli letture 
i tediosi ozî del suo castello, rivolgiamo un istante la nostra 
attenzione, prima di procéder più innanzi, sopra codesti due 
corrispondenti del Gonzaga. « Gentilotti signori di castella et 
di omini, » come li avrebbe chiamati il Sercambi, cosl Manfre- 
dino quanto Giberto hanno rappresentata una parte troppo 
importante in mezzo ai loro contemporanei perché la storia ne 
abbia dimenticati i nomi; ma non è per verità l'amore aile 
lettere che li raccomandô sin qui alla memoria de' posteri. 
Sdegnosi di soggezione, sempre in guerra coi vicini, sgomento 



1 . Archivio Stor. Mantov. E. XXXV, i (D'ora in poi per brevità nell' indi- 
cazione délie segnature mi varrô délie sigle « A. S. Ma. ») La lettera manca 
délia data d'anno, ma si trova perô da' vecchi archivisti collocata fra quelle 
del 1366; ora le antiche ubicazioni, rispettate anche nei recenti riordina- 
menti dell' archivio, sono quasi sempre attendibili. Anteriore a questa di 
Manfredino è una lettera scritta 1' 1 1 febbraio dell' anno medesimo a Francesco 
e Lodovico da Giovanni di Ricciardo Manfredi (A. S. Ma. E. XXX, 3) colla 
quale li assicura che rinvierà tosto i due libri prestatigli. Ma siccome di codesti 
libri non son in essa indicati ne i titoli ne il contenuto, cosi non ne abbiamo 
potuto tener conto. 

2. Rom., p. 512, n. 45 (Foulcon de Candie) e n. 33, p. 510. 

3. Riportando Vincipit del Meliadusius, come è dato nell' Inventario {A 
Celui que ma preste sen e ingen) i dotti annotatori soggiungono : « Ce ms. 
semble plutôt avoir contenu Guiron le Courtois, dont les premiers mots (p. ex. 
Bibl. N. fr. 338) sont : A Dieu qui m'a donné pooir et eiigien. « A conferma 
di tal plausibilissima congettura si pu6 forse ricordare come il titolo di 
Roiimans de Meliadus, livre du roy Meliadus, si trovi in certi mss. attribuito alla 
grande compilazione di Rusticiano da Pisa sulla Tavola Rotonda. Cfr. P. Paris, 
Les mss. franc., t. II, p. 359 e III, p. 58; A. Bartoli, St. délia Lett. Ital., 
V. III, p, 22 e sgg; G. Paris, Manuel, I, § 63. 



l66 F. NO V ATI 

de' viandanti, odiati dai loro stessi sudditi che opprimcvano 
colle fiscalità soverchie ed i tirannici capiicci, cntrambi ci si 
drizzano davanti dalle cronache dal tempo quasi ultimi rappre- 
sentanti di quella nobiltà feudale, a cui ubbidiva una volta 
gran parte délia Lombardia-e dell' Emilia, ma che era veiiuta 
scemando di numéro e di baldanza man mano che si afforzava la 
potenza de' Visconti e degliEstensi. Corne un albero gigantesco 
intristisce ed uccide coU' ombra densissima délia sua verzura le 
plante che l'attorniano, cosi i padroni di Milano e di Ferrara 
andavano infatti a poco a poco distruggendo le piccole signorie 
indipendenti che li circondavano, trasformando i liberi feudatarî 
d'altre età in vassalli ossequiosi, quando non preferivano addi- 
rittura sopprimerli. A codesta sorte eran votati cosi i délia Rosa 
come i Correggieschi ; e tutti i loro sforzi non valsero a stor- 
nare la rovina che li attendeva. Del 1372 Giberto, dopo aver 
lungamente deluse le ambiziose mire di Bernabô Visconti, è 
costretto ad abbandonargli il possesso di Correggio, e va, 
povero avventuriero, a morire in Venezia^. Manfredino poi, 
che, pochi mesi innanzi la morte di Giberto, era stato egli 
pure dagli Estensi spogliato a tradimento di Sassuolo, come 
io ho già avuto altrove opportunità di narrare, dopo aver 
vagato qualche tempo per la penisola, or quale podestà, or quale 
condottiere di truppe mercenarie, finisce miserabilmente a 
Padova sotto i colpi di quell' Aldobrandino Rangone, che 
doveva nel suo sangue vendicare l'uccisione paterna-. 

Niun' altra fra le lettere che rimangono dirette a Guido Gonzaga 
fa ricordo di libri francesi da lui posseduti. Ma poco innanzi 
la sua morte ecco uscir fuori nuove testimonianze intorno ad 
essi dal carteggio de' suoi figli, Francesco e Lodovico. 

Il 6 Gennaio del 1368 o '69, Bartolomeo Piacentini, dottore 
in legge e vicario di Francesco da Carrara, scrivendo ad Oddolino 
de' Pettenari, che teneva il medesimo ufficio presso i Gonzaga, 



1. Sui casi di Giberto da Correggio ved. Sansovixo, Ddla vila et de fait i 
délie Case ill. d'It., Venetia, 1582, p. 274; Litta, o. c, t. V, Da Correggio, 
t. II. Il monaco Pietro della Gazzata, suo contemporaneo, registrandone 
la morte in data del 17 Luglio 1373, cosi ne tratteggia il carattere : Hie iioln- 
lissimiis fuit homoet viaximiis hoslium iiltor et criidelissimus. (Muratori, R. I. S., 
XV, c. 81.) 

2. Ved. Giorii. star, della Leit. II., XII, p. 192 e sgg. 



I CODICl FRANCESl De' GONZAGA 167 

si faceva interprète del desiderio del suo signore « pro hahendo 
coHiiiiodiito illuiii Titilivium /;/ liiigimfrancigena, ut qiimdani suuin 
conigerc posset et si aliquid deficeret, faceret exemplari^. Lieti di 
fcir cosa grata al potente aniico, ecco corne, quattro giorni dopo, 
rispondevano i due fratelli : 

Magnifice frater noster carissime. Vestre fraternitatis literas recepimus, per 
quas nos requiritis quod Titilivium quem habemus in lingua francigena 
vobis placeat destinare pro corretta fienda in quodam quem corruptim crcditis 



I. A. S. Ma. E. XLVI, 2. Anche questa lettera non ha altra data che 
quelhi del mese e del giorno ; ma non si puô rimanere incerti sul tempo a 
cui appartiene , quando si rifletta che il ms. bramato dal Carrarese era nelle 
sue mani nel 1371, e che nell' estate del '69 Francesco Gonzaga aveva già 
raggiunto nel sepolcro il fratello Ugolino, da lui trucidato sette anni innanzi 
(ved. Gazzata, Chron., c. 90; Platina, Hist. Mant., 1. III, in Muratori, 
R. I. S., XX, c. 748, ecc.) Corse allora pubblica fama che Lodovico l'avesse 
spento di veleno per regnar solo ; ne ci sarebbe da stupirne , giacchè la reggia 
mantovana parve allora tramutata in quella d'Argo o di Tebe. Lodovico 
stesso visse del resto fra incessanti paure ; più e più voltê Feltrino, suo zio, 
ed i cugini , cui l'usurpazione di Reggio aveva preclusa la via al dominio di 
Mantova, tentarono di ucciderlo ; ma le insidie furon sempre scoperte e punite. 
Se prestassimo fcde al Colle (Storia deïïo Studio di Pad., v. II, p. 144 e 
sgg.), dal quale A. Pezzana attinse tutte le notizie di cui si giovô per rimpin- 
guare il magrissimo cenno che I'Affô aveva dato di Bartolomeo de' Piacentini 
{Mon. dco^li scritt. e leiter. parniig., Parma, 1789, t. II, p. 65, e t. VI, P. II, 
p. 104 e sgg.), costui avrebbe cessato di vivere nel 1369 in Padova, dove 
aveva vissuto a lungo, or coprendo una cattedra nello Studio, ora abbando- 
nandola per dedicarsi tutto ai gravi negozî che Francesco il vecchio soleva 
affidargli. Ma il Colle ha preso, non so corne, un grosso granchio; chè il 
Piacentini non solo era vivo e verde del 1371, come ce ne dà testimonianza 
la lettera qui pubblicata, ma continuô ad aver parte negli affari di Lombardia 
per trent' anni ancora! Infatti, abbandonato poco dopo il 1373 il servigio de' 
Carraresi (che nella primavera di quest' anno ei fosse ancora a Padova risulta 
da un passo di G. Gattari, Ist. Pad. in Muratori, R. I. S., XVII, c. 173), 
egli passava a quello di Galeazzo Visconti, il quale non tardô ad incaricarlo 
d'importanti affari e lo mandô del 1376 a Genova ambasciatore al pontefice 
(GiULiNi, Mem. spett. alla storia délia Città e Camp, di Milano, Mikno, 1856, 
V. V, p. 591); del '79 a stipular la tregua fra lui ed i marches! di Monferrato 
(GiULiNi, 0. c, l. c, p. 611) e deir '80 a Venezia a trattarvi un' alleanza 
con quella Rcpubblica (GiULiNi, ibid., p. 616). Otto anni dopo (Cittadella, 
Sloria dclla Doin. Carrar. in Padova, v. II, p. 135) egli continuava ad occupar 
tranquillamente presse lo stesso conte di Virtù l'ufficio di vicario. 



l68 F. NOVATI 

vos haberc, ad quarum contincntiam respondentes dicimus quod vestre fra- 

ternitatis requisitionibus annuere cupicntes ipsum Titilivium vobis per 

cavalderum nostrum mittimus prescncium portitorem, quem tenere placeat 

pro vestre libito voluntatis, dispositi sempcr ad niaiora quelibct grata vobis. 

Dat. Mantue, x Jan. 

Ludovicus et ) ^ . „ , 

fratres de Gonzagna. 



Francischus 

(a to). 

Magnifico et potenti dno dno Francischo de Cararia Padue etc. fratri nro 
carissimo ^ 

Del codice, inviato a Padova, non si fa menzione nell' Inven- 
tario del 1407; dovremo noi dunque concludere che esso non 
fosse più restituito ai suoi legittimi possessori ? Sarebbe questa 
una deduzione troppo afïrettata, perché una lettera del mede- 
simo Piacentini, scritta il 28 Marzo 1371a Lodovico Gonzaga, 
ci dimostra corne costui, dopo aver atteso per lo meno un anno 
la restituzione del manoscritto, si fosse deciso a richiederlo. 
Neppur in questo modo perô gli riuscl di ottenere qualcosa di 
meglio délia semplice promessa di un soUecito rinvio : 

Mitto dominacioni vestre librum Remelliadosii per latorem presen- 
cium. Titilivium autem non mitto, quia nondum est expletus, quem cum 
fuerit expletus mittam vobis '. 

Or quale versione délie deche liviane avrà contenu to il cod. 
gonzaghesco? Non credo che si possa rimanere troppo incerti 
nella risposta : secondo ogni probabilità l'opéra celebratissima 
di quel benedettino, che fu il primo traduttore francese di Tito 
Livio, Pietro Bersuire. La versione che costui intraprese dello 
storico padovano, per ordine di re Giovanni del quale era 
segretario, dovette, se prestiam fede al suo récente e dotto 
biografo, esser stata condotta a compimento nel 1355, al più 
tardiî; niuna meraviglia adunque che alquanti anni dopo essa 
avesse già varcate le Alpi. E chi sa del resto che il libro del 
Bersuire non fosse stato portato a Guido Gonzaga dal Petrarca, 



1. A. S. Ma., Minute de' Gonzaga, sec. xiv, s. a., fasc. 2. 

2. A. S. Ma. E. XLVI, 2. Credo superfluo avvertire che il liber RemeUla- 
dosii è certamente lo stesso che tre anni innanzi era stato spedito a Manfredino 
da Sassuolo. 

3 . L. Pannier. Sur le Bénédictin P. Bersuire, premier traduct. franc, de Tite- 
Live, in Bibl. de VÈc. des Chart.. XXXIII (1872), p. 348. 



I CODICI FRANCESl DE' GONZAGA 169 

quando questi nel 13 61 ritornô di Francia, dove erasi recato 
quale arabasciatore del Visconti ? Non è a dimenticare infatti 
che in quella occasione egii rinnovô col dotto benedettino quelle 
amichevoli consuetudini di cui parecchi anni prima eran stati 
testimoni i recessidi Valchiusa^. Ma, lasciando da parte queste 
che non sono altro se non gratuite congetture, stiamo contenti 
ad avvertire corne l'opéra del Bersuire avesse ottenuto fra noi 
non scarso favore sul cader del trecento. Al codice estense, la 
cui esistenza ci è attestata dall' inventario del 1437, pubblicato 
in questo stesso periodico per cura di P. Rajna^, noi possiamo 
adesso aggiungerne due altri conservati verso il tempo stesso 
a Mantova ed a Padova3. 

Se Lodovico Gonzaga si dilettava assai di libri volgari, egli 
non trascurava per questo di raccogliere anche opère classiche; 
anzi approfittava volontieri délie numerose richieste che gli erano 
rivolte per stimolare a sua volta gli altri a procurargli libri rari o 
sconosciuti. Di questo suo lodevole ardore ci dà prova l'impor- 
tante lettera che gH scriveva nel 1371 da Padova Niccolô Beccari, 
un venturiero ferrarese, che militava, per quanto suppongo, 
agli stipendî di Francesco da Carrara. Sebbene non si tratti in 
essa di codici volgari, pure chieggo hcenza di riprodurla qui, 
come documento non privo d'intéressé per la storia dell' uma- 
nesimo. 

Magnifice et singularis domine mi. Accepi literas vestras cum reverentia, 
quas non sine bono et alacri animo perlegi et credulitatem, imo fidem adhi- 
buere certam vos in me satis confidentie observare ; a qua minime per erro- 
rem fallitur animus vester, dicam vel in maioribus rébus, naraque diutissime 
v'obis vehementer afficior; nec rem fingo, nec adulari scio, deum tester et 
Cunscientiam meam. Et si mihi maius potuit, supercrevit affectus talis in 
mora quam per dies aliquot vobiscum, casu occurrenti, haud dubie gratissimam 



1. Le relazioni del Petrarca con P. Bersuire sono state diligentemente 
esposte dal Pannier, o. c, p. 332 e sgg., p. 350, ecc. 

2. Codici franc, possed. dagli Estensi, in Rom., II, p. 51. 

3 . Abbiamo cosi una novella prova del vivo interesse con cui si ritornava 
allora al grande storico romano, molto dimenticato nell' evo medio. Mal rius- 
cendo a gustarlo nel testo, i signori italiani si adattavano a leggerlo tradotto ; 
è noto come il Boccaccio volgarizzassc per Ostasio da Polenta, se non tutte le 
Deche allor conosciute, almeno la quarta. Cfr. Hortis , Sliidj inl. aile op. lat. 
di G. 5., p. 421 e sgg. 



lyO F. NOVATI 

contraxi ; quod michi non ad mininiam gloriam ascribo. Sed nunc vcnio ad quc- 
sita per vos. Verum est quod Cesaris mei longe singularem epistolam habui et 
observavi eam reverendam fore ac (?) magis quam reliquias aliquorum [sanc- 
torum?] candem vobis per latorcm impresenciam trasmitto. Aliud eius nichil 
usque inveni, sed profecto autumo pênes veritatem si qua supersintad etatem 
nostram in orbe terrarum descripta dictata per illum [habeat] gloriosissiraus 
vester et dominus meus, dominus Francischus Petrarca, quod sit sacratissimum 
scrineum vel sacernaculum (sic : l. tabernaculum antiquitatis ?). Nec speret quis- 
quanr peregrinarum antiquitatuni si quid extat aliunde posse contrahere extra 
ipsum, ad quem paucissimis diebus sum accessurus Arqua degentem ; ibidem 
ab eo summa curiositate atque instantia impetrabo quasque Cesaris litera- 
turas (sic) habuerit, nec timeo repulsam, cum et si in cuntis humanus semper 
extiterit, in me omnium iudicio, appar[uer]it humanissimus, sicque ubi ero 
potitus liis, per singularem nuncium vobis remittam continuo, avidiori 
tamen voluntate paratus ad cetera. Valete féliciter longum ut optatis. 

Per Nicolaum de Beccariis. 
Patavi iijo die Augusti K 

Non ci è disgraziatamente noto quale esito avessero le pra- 
tiche del Beccari presse il Petrarca, perché nessun' altra sua 
lettera sopra quest' argomento si conserva oggi nell" archivio 
de' Gonzaga : ma non credo di ingannarmi affermando che 
dovctte essere poco conforme ai desideri di Lodovico. Il Petrarca 
infatti^ dividende un errore molto comune ai suoi tempi, e nel 
quale era caduto anche il Boccaccio, attribuiva a quel Giulio 
Celso che si credeva avesse accompagnato Cesare in tutte le sue 
spedizioni, quante opère del grande capitano ci sono pervenute^. 
Egli si sarà perciô probabilmente affrettato a sradicare dall' 



1. A. S. Ma. E. XLVI. 2. Senz' indicazione d'anno, ma ubicata al 1371. 
Narra Galeazzo Gattari (Chron. Padov. in Muratori, R. I. S., XVII, 

c. 181) che tra i prigionieri fatti dai VenezianI nel luglio 1373 alla bastia del 
Buon Conforto vi fu Niccolô de' Beccari da Ferrara « marescalco del campo » 
padovano. Ei rimase nuovamente vittima délie vicende délia guerra nel 1387, 
seppure è da leggersi Nicholaus Bcchariiis, e non già Bechacciiis, come porta la 
stampa, il nome di uno dei militi padovani fatti prigionieri dall' esercito 
veronese nella battaglia aile Brentelle; cfr. Clnviiic. Eslense in Muratori, 
R. I. S., XV, c. 515. Intorno a lui che fu fratello del célèbre poeta Antonio e 
seppe trattar con ugual franchezza la penna e la spada, ho raccolte e davô 
altrove in luce altre notizie. 

2. Mi basterà rimandarc ail' Hortis, Sliulj, p. 414. 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I7I 

animo del Beccari ogni speranza di poter procurare al signorc 
di Mantova gli scritti di colui che si diceva il primo imperatore 
romano. Quai fosse poi l'epistola di Cesare che il Beccari si 
vanta di possedere, io non saprei davvero ^. 

Ma lasciamo in disparte G. Cesare, e torniamo ai romanzi 
francesi. Ed ecco fra le lettere scritte in questo stesso anno al 
Gonzaga, una di Anibrogio Visconti che fa proprio per noi : 

Magnifiée ac potens Domine et tanquam pater carissime. Intellexi magnifi- 
centiam vestram habere quendam pulcrum Aspremontem tractantem de 
Karulo Magno; quare excelsam paternitatem et dominationem vestram corde 
deprecor ut ipsum Aspremontem placeat per aliquos dies per nuncium 
notum michi destinare. 

Dat. in Castro Regii tertio Junij. 
(a t°) Ambroxius Vicecomes Regii ac 

Capitan. Gen. 

Domino Lodovico de Gonzaga-. 

Il pitkhcr Asprcnions desiderato dal Visconti dovrà certo 
identificarsi con uno dei due manoscritti registrati sotto taie 
titolo neir Inventario, e che oggi al sicuro da ogni ulteriore 
traversia riposano negli scafFali délia Marciana; ma a noi non 
riesce perô possibile decidere se si tratti del Marc. fr. VI, o non 
piuttosto del Vil, che présenta, come è noto, un rifocimento 
del primo 3, Ma ben possiamo invece rievocare con pochi tocchi 
alla mente de' lettori la curiosa immagine del personaggio cosi 
bramoso di conoscere le avventure di Carlomagno in Calabria. 
Ambrogio Visconti, nato dagli amori di Bernabô con Beltramola 
dé' Grassi, era, sebben bastardo, uno de' figliuoli prediletti del 
tiranno milanese. Gli rassomigliava, sembra, moralmente mol- 
tissimo. Vero tipo d'avventuriero, non ventenne ancora, alla 
testa di millecinquecento uomini, fra cavalieri e fanti, moveva 



1. Sulle lettere di Cesare a noi pervenute ved. Teuffel, Gesch. dcr Rom. 
Litlcr., 182, 8. 

2. A. S. Ma. E. XXXII. 2. Senz' anno; ma fra quelle del 1571. Altre 
lettere di Ambrogio, scritte da Reggio il 5 cd il 7 giugno, riguardano affari 
senz' interesse per noi. 

3. Cfr. Rom., 1. c, n. 41 c 42, p. $11. Un codice dcU' Aspmnonl si 
trova pure fra gli Estcnsi ; cfr. R.\jka, o. c, p. 52, 55 e sg.; Gautier, Les 
Epop. franc., v. III, p. 72. 



172 F. NOVATI 

contre il conte Lande e riusciva a sconfiggerlo. D'allora in poi 
la sua vita corse fra le battaglie, le stragi e la prigionia. 
Nel 1363, mentre militava sotto le insegne paterne contre 
Urbano V, colto dai soldati pontifici, era condotto in Ancona e 
tenutovi per più mesi in ceppi. Riacquistata la libertà nel seguente 
anno, prendeva il comando di quella terribile masnada che si 
dicea di S. Giorgio, e portava lo spavento nel Genovesato ed in 
Toscana. Più tardi, recatosi nel reame di Napoli ai danni di 
Giovanna I, era fatto di nuovo prigioniero in quel d'Aquila, e 
restava quattr' anni chiuso in Castel dell' Uovo. Del 1371, 
quando scriveva la lettera or riportata, era da poco tornato 
padrone di se; ed il padre Taveva inviato a Reggio, perché 
soccorresse Feltrino Gonzaga che il marchese d'Esté stringeva 
d'assedio, e, presentandosi il destro, si impadronisse délia città. 
Ne Ambrogio mandô a vuoto le speranze paterne; poichè, 
aiutato dal conte Lucio di Lando seppe strappare ail' Estense la 
preda proprio nel momento in cui stava per afferrarla ^ 

Chi si sarebbe adunque aspettato che in mezzo agli strepiti 
guerreschi codesto giovine e féroce avventuriero, il quale appena 
trentenne doveva cader ingloriosamente sotto i coipi de' villani 
di Caprino 2, trovasse il tempo e la volontà di legger romanzi 
francesi ? Ma in fonde la cosa è ben naturale. Fin da fanciulle 
nel palazze paterne egli aveva udite ripetere i nomi e le imprese 
di Carlo e d'Orlando 5; e ferse in lui, corne più tardi in Mattia 
Corvino, i grandi celpi di spada degli eroi caroHngi, e gli elmi 



1. Intorno alla presa di Reggio (30 aprile 1371), ed alla parte avuta dal 
Visconti nella turpe frode con cui il conte Lucio di Lando ne toise il possesso 
al capitano générale délie truppe estensi si diffonde il Chvn. Lstense, 0. c, 
c. 496 e sgg. E cfr. Giulini, 0. c, v. V, p. 539 e sgg. 

2. Il 17 Agosto 1373. Egli aveva 'invaso la valle di S. Martine per punir 
gli abitanti, che avevano accolto con favore il Conte di Savoia, allorchè 
questi era entra to nel Bergamasco alla testa dell' esercito de' collegati. 
Bernabô in persona recossi a vendicare lo scempio del figlio, portando la 
desolazione e la strage in quella misera valle. Ved. Giulini, o. c, v. V, 
p. 561 ; LiTTA, 0. c, Visconti, t. V. 

3. La libreria de' Visconti era essa pure ben ricca, come tutti sanno, di 
romanzi e di poemi francesi. Che Bernabô, fornito d'acuto ingegno e di non 
comune dottrina (l'annalista milanesc ci assicura che egli stnduerat ah adoks- 
ccnlia sua per multum tempus in decreialibus, Muratori, o. c, XVI, c. 801). 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I73 

infranti e le teste spaccate fino al mento avevano aggiunta nuova 
fiamma a quella passione tutta médiévale per la guerra da cui 
ci appare animato ^ 

Ambrogio non è perô il solo degli undici figli di Bernabô 
Visconti che noi troviamo in corrispondenza letteraria, se cosi 
è possibile esprimersi, col signore di Mantova. Nell' archivio 
Gonzaga si hanno lettere anche di Marco, suo fratello, al quale 
il Petrarca, levandolo al sacro fonte, aveva forse istillato qualche 
amore per gli studî. Marco perô non va in cerca di romanzi, 
bensi d'un trattato di medicina ; e tanto viva era la sua brama 
di possederne copia che impiegava tre copisti nella trascrizione 
de'quinterni che gli venivano trasmessi^. Non pare tuttavia che 



si dilettasse anche in codeste letture nulla di più naturale. Ed a me sembrano 
darne prova évidente i nomi ch' egli impose ai suoi bastardi : Lancellotto, 
Palamede, Sagramoro, Isotta, Ginevra. (Cfr. Giulini, o. c, v. V, p. 662 
e sg.) 

1. Dice di lui Giovanni de' Mussi (Muratori, o. c, XVI, c. 519) : 
« Hic donivius Ambrosiiis fuit bellicosus et circa facta armorum vàlentissimus et 
liheralis indonando et expertus (sic : 1. in armis?'), cui pauci reperireniur siiniles in 
factis armorum. « Questa qualità del Visconti doveva aver fatto grande 
impressione sul notaio piacentino ; ne dà prova l'insistenza singolare con cui 
torna tre volte a lodarla e quasi colle stesse parole ! 

2. A. S. Ma. E. XLIX. 2 : 

Dno. Lodovico de Gon:(aga... Intelkximus quod quidam medichus existens in 
Manliui habet unum lihrum qui appellatur tottum continens, quem placent nohis 
commodandum transmittere ut possimus facere ipsuni exemplari... Dut. MedioJani 
die secundo aprilis mccclxxxj. 

Marchus Vicecomes, etc. 

Primogenitus magnifia et Exceîsi 
Dni Dni Mediol. et Imper. Vicar. gen. 
Si direbbe che il possessore del libro o non potesse proprio farne a mène, 
oppure non fosse troppo desideroso di accontentare il Visconti e non nutrisse 
soverchia tiducia nella sua puntualità , perché ricorse al curioso espediente 
di consegnargliene soltanto pochi quinterni alla volta. Ciô apprendiamo da 
lettere di Marco dell' 1 1 aprile, S giugno, 20 settembre di quell' anno, nelle 
quali si parla sempre di quinterni rimandati, e se ne chicggono de' nuovi. 
Impaziente délie lungaggini che nascevano da codesto metodo, il Visconti 
avvertiva il 4 novembre che magna affectu desiderantes facere cito exemplari 
librum appellatuni totum conXmtws procuravimus habere très scriptores ; e perciô 
pregava il Gonzaga a mandargli quanto restava del libro, attenta quod in yeme 
scriptores satis scribunt. Ed infatti a mezzo il dicembre la copia era ultimata, e 



174 r. NOVATI 

Facquisto di codest' opcra gli riuscisse di gran prolitto ; il povc- 
retto moriva pochi mesi dopo ^ 

IIL 

A Francesco da Carrara, il migliore ed il più dotto fra i prin- 
cipi deir età sua, ai figliuoli del fiero tiranno di Milano, ai feu- 



Marco, scrivendo al signor di Mantova, gli si offeriva pronto a rendergli, ove 

il potesse, pari servigio. I testi di medicina dovevan dunque essere tenuti ancora 

in ben alto pregio, perché i possessori li circondassero di siffatte cautele ! 

Anche a Lodovico Gonzaga era accaduto del resto altrettanto dieci anni prima, 

corne ne fa testimonianza la seguente lettera del comune di Bologna (A. S. 

Ma. E. XXX, 2) a lui diretta : (omissis) Ad id qtiod nos requisivistis de hàbendo 

copiain libri Me sue respondenius qiiod oh reiœrentiam ncstrani statim mstris per- 

lectis litteris Priorevi ^nonasterii sancti DoDiinici de Bononia adiiocaiiimus coram 

nains, et ipsiim strinximus intestine ad satisfactionem libérant noii uestri, qui nobis 

iitramento proprio affirmaiiit quod quia liber ille non ei-at sid ordinis, sed solum ibi 

depositiis existebat, non auderet nec presumeret ipsum librum de ordine extrahere 

quoqiio modo; stibiungens nobis quod Dominus Padue qui copiant ipsiiis haherc 

uoluitj misit hue unum fratrem scriptorent, qui ipsum. librum intus ordUmn 

copiauit, et quod hoc idem et non aliud similiter concedi posset iiestre fraternitati... 

Dut. Bononie, die xj mensis martii. 

Antiain Consulcs et „ 

„ .,., r ■ ■ P^P- ^on. 

yexiltjer Justicie 

Il Gonzaga accettô questo partito ; e fra le lettere da lui ricevute ve ne ha 
una del 14 marzo, s. a., nella quale certo frate Bartolomeo si profferisce di 
compiere la desiderata trascrizione, soUecitatovi forse dal canonico Giacomo- 
bono de' Guarneri, ch^ aveva accompagnato Sagramoro Gonzaga allô studio 
(lett. 23 marzo, s. a., ma i37o(?), A. S. Ma. E. XXX. 3) ed aveva preso a 
cuore quest' affare. 

I. Il 3 Gcnnaio 1382. (Cfr. Giulini, o. c, v. V, p. 633.) Di libri non è 
mai questione in alcun' altra délie numerose e talvolta important! lettere di 
Bernabô e di Galeazzo Visconti che si conservano a Mantova. 

L'Osio perô (Doc. Diplom. trattl dagli Arch. Mil., v. I, p. 137, n. CXXXIII) 
ha pubblicata una notevole missiva di Luchino Visconti a Lodovico in data 
15 guigno 1378, con cui gli chiede in prestito : umim romaiium loqucmlcm de 
Trislano vel Lanî^aloto, aul de aliqtia alia paiera et dclcciabili maleria; che valcssc 
ad alleviare i tedî del suo prossimo viaggio a Cipro. E preziosa è per noi la 
spiegazione che Luchino dà délia sua domanda : Intelkxcrim qiioqiie, egli 
scrive, magnifcos dontinos predecessores vestros pulcherrimis et dclectabilibus libris 
fuisse fulcitos qui ad vestras manus pervenerunt. 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I75 

datari di Correggio e di Sassuolo, che abbiamo veduti sin qui 
rivolgersi al magnilîco capitano di Mantova per soddisfare i loro 
desiderî di istruzione e diletto colla lettura di opère latine o 
poemi volgari, i carteggi dell' archivio Gonzaga ci concedono di 
mandai" compagni altri ancora fra i signori italiani; e primi fra 
tatti i Malatesta. È noto ormai per troppe prove corne quel 
nobile ardore per le arti e per le lettere, quell' inesauribile libe- 
ralità verso i cultori d'ogni onesta disciplina che resero insigni 
nel pieno rigoglio del risorgimento Sigismondo e Malatesta 
NoveMo e fecero dimenticare ai contemporanei ed ai posteri i 
loro errori ed i loro delitti, fossero qualità ereditarie nella loro 
famiglia; poichè già Galeotto, il fondatore délia dinastia, 
Pandolfo, Malatesta, Carlo e Pandolfo II avevano gareggiato nel 
favori re, proteggere ed aiutare i cultori délia scienza e degli 
umani studî. Non è qui il luogo di chiarire meglio di quanto si 
sia fatto sinora codeste asserzioni ^, ne di descrivere con larghezza 
di particolari (e ciô ho in animo di tentare altrove fra brève) 
le corti letterarie di Rimini, di Fano, di Pesaro e di Cesena sul 
cader del trecento ; a me basti adesso avvertire corne l'amore per 
la scienza non men vivo nel Gonzaga di quel che fosse nei 
Malatesta, dovesse di nécessita dar principio ad uno scambio di 
lettere e di libri fra di loro. E che cosi avvenisse parecchi docu- 
menti attestano; ma le opère, délie quali in essi è questione, 
sono di indole troppo diversa da quelle che adesso ci preoccu- 
pano, perché spendiamo suir argomento altre parole. 

Ritorniamo pertanto ai codici francesi, de' quali assai più 
frequenti che per i latini non avvenisse, giungevano le richieste 
al Gonzaga. Ed egli, convien pur dirlo, si ingegnava sempre di 
appagarle, sebbene più e più volte avesse avuto motivo di deplo- 
rare la sua soverchia condiscendenza, di fronte alla difficoltà, e 
talvolta air impossibilità, di riavere la propria roba affidata a 
depositari negligenti o infedeli. Di sifïiitte traversie sopportate 
dai codici accolti nella libreria mantovana ci offrono appunto 

I. Aile pagine, non spregevoli, dedicate a questa tratta/.ione dal can. 
A. Battaglini, Basinii Pann. Poetac Op. praestant., Arimini, 1794, v. II, 
C. ToNiNi non ha aggiunto, è forza dirlo, se non degli errori nel suo libro 
La collura Ictler. c scienlif. in Rimini dal sec. xiv ai priniorâi del xix, Rimini, 
Danesi, 1884, v. I, cap. V, p. 55 e sgg. Cfr. perô Giorn. stor. délia Ictter. 
tah, VI, 288 e sg. 



176 F. NO V ATI 

memorabile esempio i casi di uno fra essi, il quale nell' 
Inventario del 1407 porta il titolo molto oscuro e bizzarro 
di Cretiis^. In un anno, che non possiamo determinare con 
precisione, ma certo innanzi al 1373, codesto libro era stato 
spedito da Mantova a Ferrarn, se per compiacere ad un desiderio 
di Niccolô d'Esté, o piuttosto a quello di qualche suo fami- 
liare, non saprei dire 2; credo perô probabile che a quella 
domanda il marchese fosse restato estraneo, giacchè quando 
Lodovico, bramoso di riavere il suo codice, si decise a rido- 
mandarlo, noi lo vediamo indirizzarsi,, non già a Niccolô, ma ad 
un personaggio allora in gran reputazione a Ferrara, a quel 
Bichino da Marano cioè, che, dopo aver tanto a lungo e cosi 
ampiamente goduto del favore dell' Estense, fini con esempio 
davvero non nuovo nella storia di quell' età e di quella corte per 
precipitare dall' invidiata altezza nell' estrema ruina?. La prima 



1. Rom., n. 25, p. 509. 

2. Copiosi sono i frammenti del carteggio tenuto dai marchesi d'Esté coi 
Gonzaga, loro amici e parenti, in questo tempo; ma in essi non mi è avve- 
nuto mai di trovare ricordo di codici spediti in prestito a Ferrara. Invece una 
corrispondenza molto scompleta di Lodovico con Geminiano de' Cesi, medico 
di qualche grido, che dai servigi suoi era passato a quelli degli Estensi (cfr. 
Mem. Stor. e Doc. sulla Città e sidT ant. princip. di Carpi, Carpi, 1877, v. I, 
p. 337), ci accerta che il Gonzaga non aveva trascurato di servirsi délia 
biblioteca ferrarese, donde faceva nel 1372 (A. S. Ma. E. XXXI, 2, 
15 Giugno 1372, 29 Marzo 1377, i Maggio 1379) estrar copia délie Dechc di 
Tito Livio. Abbiam qui adunque un nuovo attestato in favore dell' opinione 
espressa dai Tiraboschi (o. c, t. V, p. 166) che la libreria estense avesse già 
raggiunto nel sec. xiv una certa importanza. E come poteva essere diversa- 
mente, d'altronde, in una corte, dove si succedevano allora uomini, quali 
Donato degli Albanzani , Pietro Montanari , Benvenuto Rambaldi , ed aveva 
poetato parecchio tempo prima Niccolô da Padova ? 

3. I documenti conservati nell' Archivio Gonzaga e nell' Estense di Modena 
(e de' secondi io debbo la cognizione al più gentile degli amici, il conte 
Ippolito Malaguzzi Valeri, che di quell' importante Archivio tiene degnamente 
la direzione), uniti aile notizie che forniscono le cronache, permetterebbero 
di ricostruire la biografia di quest' uonio, ora ignoto, e che ebbe già 
tanta parte ne' politici maneggi de' suoi giorni. Nato di famiglia nobile in 
Parma e dedicatosi al mestiere délie armi, egli aveva già nel 1363 il titolo di 
capitano générale dell' esercito estense spedito a Mantova (A. S. Mo. Cane. 
Marchion. Nicol. 11 Epist. et Offic. public. Reg., 1363-1380, c. 2; Ferrara, 21 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I77 

lettera scritta a costui dal Gonzaga per ottenere la restituzione 
del Cretus non ci è pervenuta; ma da quella che ora si leggerà, 
risulta chiaro corne Bichino si fosse alacremente adoperato per 
rintracciare il codice domandatogli, e dell' accaduto si mostrasse 
dolentissimo. Sempre,cortese, il signore di Mantova lo raccon- 
sola, e per agevolargli le ricerche, aggiunge una particolareggiata 
descrizione del volume smarrito. E se la descrizione non giovô, 
come or si dira, a Bichino, essa riesce in compense utilissima 
per noi : 

Ad id quod scribitis de Cronica mea Creti , de qua scribitis magnam melan- 
coniam habuisse et quod creditis récupérasse eam, requirendo ut unus ex 
familiaribus meis qui eam cognoscat ad vos mittam Ferrariam, etc., dico quod 
de tali re non habetis capere melanconiam, quia libres omnes quos habeo et 
valde rem cariorem amittere vellem ante quam tedium aut melanconiam vos 
gravantem haberetis. Causa autem propter quam dictam Cronicam requisivi 
solicite fuit quia avidus talem librum habere non potui unquam exemplum 
recuperare et cum instantia requiri feci et si recuperassem non requisivissem a 

nov. 1363). Altri pubblici atti del 1365, 66, 67 lo mostrano a Ferrara fra i 
più assidui cortigiani dello zoppo Nicolô (A. S. Mo : Casa Duc. e Stato, Doc. 
n. 1185, 22 Apr. 1365 ; Investit. Reg. A. c. 76; 14 Ag. 1366; Doc. n. 1583 
eReg. A, c. 37, 3 Genn. 1367; Doc. n. 1577, 8 Marzo a. m.); anzi il Chron. 
Est. ricorda, sotto la data del 26 Genn. 1367, come fra coloro che accompa- 
gnarono i due marchesi a Padova in occasione délie feste date da Francesco il 
vecchio per celebrar il matrimonio di Gigliok sua fîglia col duca di Sassonia, 
si segnalasse il da Marano, il quale riusci vincitore in un grande torneo 
(R. I. S., XV, c. 488). Mandato di bel nuovo suUo scorcio del '68 a capo di 
scelta truppa in aiuto di Lodovico Gonzaga (A. S. Ma. E. XXX. 3 : sua 
lettera al Gonzaga in data 2$ novembre), poco dopo, avutone l'assenso dal 
suo signore, si recava a nome di lui alla curia pontificia insieme a Nicolô de' 
Cremaschi (A. S. Ma. F. II. 6; lett. di Lodovico del 23 Aprile 1369). Nell' 
agosto del '70 il comune di Lucca gli ofFriva l'ufficio di Podestà ; e, quand' 
egli l'ebbe rifiutato, quello di capitano délia guerra (cfr. Arch. di St. in Lucca 
Riform. pubbl. Cons. Gen. 2, F. 36 t. e 68 t.). Non ci è nota l'epoca del 
suo ritorno a Ferrara; ma egli vi si trovava sui primi del 1371, intento a 
preparare quell' impresa di Reggio, che gli doveva riuscir tanto fatale. Nel già 
citato Reg. Ep. et Offic. Publ. Ntc. II, c. 56, sotto la data 21 Agosto 1371, si 
legge infatti la seguente lettera : Nos Nicholaiis Estensis Marchio, etc. Vohis 
egregio mUiti domino Bicbiiio de Marano dileclo consolio nostro gratiam nostram. 
De fide nobilitate legaliiate ac prohitate uestris plenins confidentes nos tenore presen- 
tiuni in nostriim capitaneum gêner alem omnium gentitim nostrarum armigeraritm 
lam pedestrium quam eqiiestrium... duximns elligendum et constituendum , etc. 

Romania , A7A'. 1 2 



lyS P. NO V ATI 

vobis totiens cronicam ipsam. Familiarcm autcni aliquem qui eam cognoscat 

non habco, qucm ad vos mittcre possim, quoniam Anthonius sescalchus qui 

ipsam habcbat multum pro manibus mortuus est. Matheus vero a caméra 

familiaris meus qui ipsam cognoscit est meus sescalchus, nec ipsum tali causa 

mittere possim sine meo sinistre. Sed vobis significo me habere quod Cronica 

ipsa liabebat assides copertas corii, quod propter antiquitatem videbatur niger 

et cum aliquibus clodis et est scripta in lingua francigena et habet litteram 

rotundellam multum legibilem", et continet de testamento veteri, de regibus 

Assirie, de Troia, de gestis Romanorum, de factis Thebanorum et Athenien- 

siuni, de gestis Alexandri et multis aliis. Possent bene fuisse mutate assides et 

signa predicta in totum vel in partem, sed prout dicunt illi qui ipsum librum 

viderunt et dictus Matheus ipse liber habebat insignia predicta.. Dat. Mantue 

II Junii. 

Lodovichus de Gonzaga Mant. etc. 

Imperialis Vie. gen. - 

Ma ben altre e dolorose cure stavano allora per piombar sul 
capo allô sventurato Bichino ! Quantunque la perdita di Reggio, 
cagionata dall' inesplicabile fiducia che egli aveva riposta nella 
lealtà di un tedesco predone, fosse tornata amarissima al mar- 
chese d'Esté, pure costui non aveva cessato di trattarlo con bontà 
e di affidargli, corne per il passato, incarichi gelosi e delicati3. 
Ma ecco, quando già due anni erano trascorsi dalF infiiusto 
avvenimento, mutarsi d'improvviso la scena : Bichino, che il 
i8 Gennaio 1373 figura ancora fra i testimonî dell' atto con cui 
Salvatico de' Boiardi affida ail' Estense la custodia del castello di 
Rubiera4, circa quattro mesi dopo èpreso e gettato nelle carceri 



1. Seguivano a questo punto nella minuta altre indicazioni, cancellate 
poscia come superflue : et non est niagni vohiminis in laiitudine et longituduie, 
sed est grossitid circa trium digitornm. L'Inventario del 1407 attribuisce al 
Cretus 206 fogli. 

2. A. S. Ma. Minute Gonz., sec. xiv, s. a., fasc. 5. 

3. Il 19 Dicembre dell' anno medesimo Nicolô ed Alberto d'Esté gli face- 
vano mandate perché ricevesse dal nuovo pontefice (Gregorio XI) l'investi- 
tura di Ferrara e sue pertinenze a loro nome (A. S. Mo. Casa Duc. e Stato : 
Doc. Reg. A (Inv.) c. 62 e Theiner, Cod. Diplom. Doiu. Tcmp. S. Scdis, 
Rome, 1862, t. II, p. 539, Doc. dxxx). Ed infatti il 30 Maggio dell' anno 
seguente Bichino in Bologna prestava al cardinal legato, Pietro da Bruggia, il 
dovuto giuramento, come nuncio e mandatario dei due marchesi (A. S. Mo. 
Casa Duc. e St. Reg. A. (Inv.) c. 36-62, e Theiner, o. c, t. II, p. 545, 

Doc. DXXXVIl). 

4. A. S. Mo. Casa Duc. e St. Doc. G. 97. 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I79 

marchionali sotto l'accusa di aver a tradimento ceduto Reggio 
al Visconti^ Quai fu il motivo di si repentino cangiamento 
nella condotta di Nicolô verso il cavalier parmigiano ? Aveva 
egli davvero voluto, prima d'infierirgli contre, raccogliere la 
prove délia reità sua ? 'O il tradimento di Reggio non fu che un 
pretesto per poter senza biasimo aggravare la mano sopra il 
vecchio servo, caduto per cagioni a noi ignote in disgrazia? I 
cronisti son muti in proposito; ne giova quindi sciupar tempo 
ed inchiostro in vane congetture. 

Sopraggiunsel'inverno innanzi che il da Marano, in favore del 
quale inutilmente provarono ad interporsi il cardinale di Berri 
ed il conte di Savoia^, potesse conoscere la sorte che gli si 
preparava. Soltanto nel dicembre infatti il marchese ordinava a 
Scolao Cavalcanti, podestà di Ferrara, di formare un processo e 
contro Bichino e contro coloro che si ritenevano suoi complici. 
La sentenza emessa da codesto magistrato, il lo Maggio 1374, 
fu, come era naturale, contraria a Bichino, giudicato degno di 
morte 5. Condotto poco appresso sul luogo del supplizio, egli 



1 . Fra Paolo da Legnago nella sua inedita Cronaca , che si conserva ms. 
nella biblioteca A. S. Mo., c. 91 t., cosi si esprime sotto l'a. 1373. « Adl 
« 5 Zugno. Essendo condannato a perpétua prigione Messer Bocliim et 
« Zanibon Busello et Madona Neve sua mogliera, et Fiorello da Millan et 
« Bernabo Gracaton per il Tradimento de reggio furno impresonati. Nella 
« quale morite messer Bochim et messer Zanibon : Dove dappoi tuti li altri 
« furno relassati : ma furno banditti et conduti fora di Ferara, » 

2. Ignorando l'accaduto, o forse credendo utile fingere d'ignorarlo, essi 
scrivevano al marchese che si plaçasse concedere a Bichino licenza di recarsi 
in qualità di loro ambasciatore alla corte di Roma. Rispondeva Niccolô il 2 di 
luglio (Cane. March., Nicolai II Ep. et Off. Piibl. Reg., 1363-80, c. 97) che 
un' improvvisa malattia, la febbre terzana, vietava al da Marano di lasciare 
Ferrara, e che del resto egli non potrebbe permettergli di maneggiare negozî, 
de' quali non aveva contezza. I due nobiH sollecitatori capirono l'antifona e 
lasciarono il povero Bichino aile prese colla terzana ! 

3. Die X mensis Maji [iS74] dominus Bichinus de Marano, qui fuit maximus 
vir, jubente domino Nicolao Marchione Estense captus fuit et datus fuit in manus 

domini de Cavakantis (sic) de Florentia Potestatis Civitatis Ferrariac; et lecta 

fuit coiidemnalio super Arengeria Palatii Communis Ferrariae et condctiuialus [csl'] 
ad vwrtcm proplcr delicla commissa. Cosi l'anonimo cronista Estense (Muratori, 
R. I. S., XV, c. 498), il quale, sotto la data del 10 Maggio, raggruppa (come 
gia fra Paolo sotto l'altra del 5 Giugno 1373) parecchi fatti avvcnuti in tempi 



l8o F. NOVATI 

vi apprese clie la benignità di Niccolô gli faceva grazia délia vita, 
tramutando la pena capitale in perpétua e durissima prigionia. Le 
porte del castello di Lendinara si chiusero allora su di lui, ma 
per poco; giacchè la morte, più clémente del marchese, si 
affrettô a sottrarlo a nuovitormenti^ Cosl miseramente fini 
quest' uomo che per più di due lustri aveva rappresentato una 
parte notevolissima non solo a Ferrara, ma in tutta la Lombardia, 
e goduta la stima e la familiarità de' più insigni e potenti per- 
sonaggi del tempo. 

La miserabile ruina del da Marano dovette accrescere, e non 
scarsamente, le difficoltà che il Gonzaga incontrava per tornar 
in possesso del Cretus ; ma egli non si scoraggiô, sembra, per 
questo, e continua le sue pratiche in Ferrara. Ne ebbe del resto 
a pentirsene, perché il 30 marzo del 1376 il medico Geminiano 
de' Cesi gli dava finalmente avviso che il sospirato volume era 
già in viaggio alla volta dell' antica sua sede : 

Transmitto vobis per lalorem presencium librum Zanoboni Buxuli, quem 
crédit esse librum Creti quem queritis. Ego autem de hoc me non cognosco 
si sit ille; vos autem hoc cognoscetis; sed de hoc sit quidquid velit, tamen 
tantum constat michi quod Hber in taU ydiomate valde pulcer et delectabilis 
est, et ipse continet magnas pulcras et varias historias diversarum gencium 
usque in tempus Juhi Cesaris et Ponpei. Magnificentie vestre me recom- 
mendo, etc. ^ 

Dai particolari riferiti cosl in questa come nella précédente 
lettera del Gonzaga si deduce adunque in maniera apertissima 
che il Cretus era una specie di cronaca universale, la quale da 
Adamo scendeva giù fino a G. Cesare, il fondatore, secondochè 
voleva la comune credenza, dell' impero romano; una di quelle 



diversi ed a più o meno lunghi intervalli. Scolao de' Cavalcanti era stato 
eletto a podestà di Ferrara per sei mesi con lettere patenti del 4 dicembre 1373; 
e neir ufficio fu confermato per altri sei il 17 Marzo 1374 (A. S. Mo. Nie. II 
Reg. Ep., 1363-1380, c. 106 e 114). Egli non poteva quindi aver iniziato se 
non coir anno nuovo il processo contre Bichino ed i suoi complici ; e la data, 
riferita nel Chr. Est., è fuor di dubbio quella délia pubblicazione délia 
sentenza. 

1. Sulla morte di Bichino dà questi ragguagli il Frizzi, Memorie per la 
Storia di Ferrara, con giunte e note del C. C. Laderchi, 2 éd., v. III (Ferrara, 
1850), p. 352esgg. 

2. A. S. Ma. E. XXXI. 3. ^ 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA l8l 

opère insomma, di cui il medio evo^ che ne andava fanatico, 
ci ha lasciato si gran numéro d'esemplari. Ed ora che abbiamo 
messo in sodo quai fosse il contenuto del libro, riuscirà fuori di 
proposito ricercare donde sia scaturito il bizzarro ed oscuro 
titolo sotto il quale esso era conosciuto alla corte di Mantova ? 
Délie ipotesi se ne potrebbero fare parecchie; ma io starô 
contento ad esporne una soltanto : quella cioè che a me pare fra 
tutte la più attendibile. Parecchie fra le cronache universali, 
diffuse in Italia sui primi del secolo decimoquarto, seguendo la 
consuetudine di riallacciare fra loro con inaspettati vincoli di 
sangue i più famosi fra i personaggi délia favola e délia sacra 
scrittura, narrata l'origine del primo uomo, o magari passatala 
sotto silenzio, davano principio al racconto degli avveni- 
menti di cui era stato teatro il mondo dopo il diluvio, dal 
regno di Saturno in Creta e dalla nascita di Giove. Cosi, per 
citare un esempio, che meglio si confaccia al nostro caso, 
un codice parigino del Fiore d'Italia porta in fronte la seguente 
rubrica : In questo libro se tractarà de l'isola di Creti et de li primi 
rcy de VYtalia et de la origine de li dey antichi et in parte di 
Vcrgilio cià è de lo Eneydos vulgari et d'altri facti corne apresso 
seguita; e le prime parole del testo suonano : Creti è una ysolla 
di Grecia la quale anticamente fu grande et nohile regione, ecc. ^ » 
Ove adunque si ammetta che anche la cronaca contenuta nel 
codice mantovano incominciasse dal descrivere Creta, regno di 
Saturno e culla di Giove, sarebbe bell' e trovata la ragione per 
cui era stata detta liber Creti. Il nome di Creti, che faceva bella 
■mostra di se nelle prime linee del primo capitolo, aveva proba- 



I. Ved. Marsand, I mss. ital. délia r. bihl. pangina, ecc, t. I, p. 594. Si 
noti che questo codice (portato probabilmente in Francia da G. B. Cassini 
nel 1678; cfr. Mazzatinti, Tnv. del mss. ital. délie Bibl. di Fr., v. I, p. cxxxii, 
n. i) è giudicato dal Mazzatinti (o. c, v. I, p. 120) non anteriore al sec. xv, 
mentre il Marsand lo dice scritto « poco dopo la meta del sec. xiii » ! E non 
è neppur da passare sotto silenzio che esso differisce notabilmente nella dispo- 
sizione dei libri che lo compongono dal testo che , sulla scorta dell' antica 
edizione bolognese, ristampô L. Muzzi nel 1825 a Bologna per i tipi di 
R. Turchi. Quello infatti che nel cod. apparisce corne primo è invece il 
seconde libro nell' edizione; ne è da credcrc che il ms. parigino sia accfalo , 
giacchè, se non il Marsand, certo l'avrebbe notato il Mazzatinti. 



l82 F. NOVATI 

bilissimamente indotto o l'amanuense stcssO;, o un lettore 
saputo, a battezzare corne liber Creti l'opéra tutta quanta ^ ! 

A maggiore conferma di taie ipotesi non sarà poi forse 
inutile soggiungere che la indigesta e mutila compilazione 
storica, la quale si attribuisce tradizionalmente a frate Guido 
da Pisa, che l'avrebbe scritta in volgare (affermazioni queste, che 
avrebbero tutte, o m'inganno, bisogno di esser confortate di 
più solide prove) offre nella ripartizione dei materiali, che sono 
riuniti a comporia, strettissime rassomiglianze con quella che, 
per quanto ci è dato raccogliere dalle lettere testé citate, si mani- 
festava nel Liber Creti. In questo infatti aile narrazioni toi te dal 
vecchio testamento, relative alla creazione del raondo, altre ne 
tenean dietro sui re dell' Assiria, su Troia, i fatti di Roma, di 
Tebe, d'Atene, di Alessandro e di molti altri paesi e regnanti 
sino ai tempi délia caduta délia repubblica romana. Ora chi legga 
il prologo del Fiore d'Italia vi udrà l'autore palesare l'intenzion 
sûa di distribuire in sette parti il medesimo cumulo di fatti, inco- 
minciando da Giano e Mosè per giungere fino agli imperatori 

r. Chiunque rammenti di quali e quanti arbitrî si sian resi colpevoli gli 
amanuensi farà senza dubbio buon viso a questa congettura. Ma se alcuno 
fosse restio ad accoglierla, io mi permetterei di ricordargli il casetto capitato 
al Mabillon, e narratoci da lui medesimo nell' Iter Italie, p. 77. Stava ei 
dunque sfogliando il catalogo de' codd. già posseduti dal duca d'Altaemps, 
quando diè un baizo di gioia. Un titolo gli era caduto sott' occhio : Ciceronis 

liber de Repiiblica Ma corne rimase maie, quando, avuto fra mani il prezioso 

volume, s'avvide che esso non conteneva se non le Filippiche, délie quali la 
prima comincia : Anteqitani de repiiblica, paires conscripti, dicani!... 

Non voglio del resto tacere come a tutta prima avessi vagheggiato un' 
altra spiegazione dell' indovinello, che oiîre il Liber Creti. Eusebio Pamfilo 
nel secondo libro de' Chroiicoriim Caiioniim scrive che, duemila anni circa 
dopo la creazione del mondo, apitd Cretam regiiavit priimis Cres indigena : a 
qiio Creta appeUata : qiiem aiunt imum Cwetanim fuisse, a quibus Jupiter abscon- 
ditus est et mitritus (Eusebii Pamph. Chron. Can. Libri duo... A. Maius et 
J. ZoHRABUS.. edid., Mediolani, 1818, p. 267). Ma accanto a questa tradi- 
zione, raccolta anche da G. Boccaccio (Geneal. Deor., Basileae, 1532, 1. XI, 
cap. i), che faceva di Creto il balio di Giove, un' altra ne corse nel medioevo, 
délia quale ignoro le fonti primitive, ma che ebbe maggior fortuna, poichè 
lusingava la tendenza, cosi comune nei cronisti di quell' età, di rallacciare con 
inattesi vincoli di sangue i più famosi personaggi délia favola a quelli délia 
bibbia. Brunetto Latini cosi (Tesoro, L. I, cap. xxviii, éd. Gaiter, v. I, 
p. 83), e dietro a lui G. Villani (ht. Fior. L. I, cap. vi), Domenico 



I CODICI FRANCESI DE' GONZAGA 183 

« che succedetteno a Julio ^ ». Con questo non voglio dire che 
fm il Fiore, attribuito al frate pisano, e l'anonima cronaca man- 
tovana siano esistiti legami di dipendenza; ma soltanto crescere 
vigore alla possibilità che l'uno e l'altra avessero dai medesimi 
avvenimenti dato inizio al racconto ^. 

IV. 

Ultime, ma solo per ragione di tempo, fra i corrispondenti 
di Lodovico ci vien d'innanzi il suo nipote Giberto da Correggio, 
nato dal matrimonio di quell' Azzone, che tenne un giorno il 

Bandini (Fous Mcm. Univ., cod. Laur. 170, f. 227 t.), e perfino l'autore di 
quel tardo zibaldone, che è VAquila volante (cfr. Giorn. di Fil. Rom., III, p. 7), 
narrano corne Nembrot « il gigante » générasse Creto, « che fu il primo re dj 
Grecia, e per lo suo nome fu appellata l'isola di Creti, che si è verso 
Romania » (B. Latini) ; e costui poi Cielo, dal quale nacque Saturno ; 
cosicchè Creto non sarebbe il balio, ma il bisavo di Giove ! E si noti che 
Domenico di Bandino par preferire questa aile opinioni suesposte, perché la 
trovava in quodam... libro cronico, qiicm antiqnitatuin veridicum seniper legi. Ora 
a me sorrideva l'ipotesi che re Cres o Cretus avesse dato il nome ail' opéra 
contenuta nel cod. Gonzaga. Ma c'era un guaio. Corne poteva l'opéra comin- 
ciare a parlar di Creto, senza aver premesso qualche pagina intorno al dilu- 
vio ed ai figli di Noè? lo mi son quindi visto nella nécessita di lasciar da 
parte la mia prima congettura. 

1 . Fiore d'Italia, p. 4. 

2. Sfogliando l'opuscolo di E. Stengel, Mittheilimg. ans Franiôsisch. 
Handschr. der Turiner Univers. Bibl., Halle, 1873, mi ero per un istante 

. lusingati d'aver messe le raani sopra il liber Creti, poichè ivi a p. 4-5 si 
dà brève cenno del cod. L. II i., il quale non solo contiene « certaines 
chroniques compilées en manière de somm£ lesquelles traitent des la création du 
monde jusqiics a Fadvenement de Jesu Christ »; ma consta di 206 fogli, quanti 
appunto rinventario mantovano ne attribuisce al Cretus. Pur troppo le mie 
illusioni caddero, non appena ebbi dall' amico R. Renier maggiori ragguagli 
sul contenuto del magniflco volume, di cui lo Stengel ha data una descrizione 
non solo troppo sommaria, ma molto inesatta, giacchè egli non accenna 
affatto air ultima parte dell' opéra, destinata a narrare la conquista di Gerusa- 
lemme fatta da Goffredo. Sul v. dell' ultima carta si legge : Ce livre a esté 
domié par le S"" de Gilly au Comte de Tonton Van 1608 au mois d'aust. E le prime 
parole del codice sono : Oui le trésor de sapience veuU mettre en l'aumoire de sa 
mémoire., (f. 7 r.)* 

* [Voir sur cette compilation Romania, XIV, 64, note. Le ms. de Turin est 
mentionné à cet endroit. — Réd.] 



184 F. NOVATI 

dominio di Parma, con Tommasina, figliuola di Guido 
Gonzaga^ Affidato fin dai primi suoi anni aile amorose cure di 
Moggio de' Moggi, il buon notaio parmense, che aveva con 
memorabile esempio di fedel devozione divise le tristi corne già 
le liete vicende del proprio signore, e rappresentato in casa de' 
Correggio or la parte di segretario, or quella di maestro; stimo- 
lato a coltivare il vivace ingegno che la natura gli avea largito 
dalle affettuose esortazioni di un consigliere quale Francesco 
Petrarca; Giberto era cresciuto nell' amore agli studî, nell' ammi- 
razione per i monumenti délia prisca sapienza, nel rispetto di que' 
dotti ingegni di cui aveva quotidianamente sott' occhi gli autore- 
voli esempi ^. Ben presto adunque ei dovette ricorrere al con- 
giunto per ottenerne in prestito que' libri, che, scarsi nel paterno 
castello, abbondavano nella reggia mantovana; ben presto ini- 
ziare col Gonzaga un assiduo scambio di lettere e di volumi. Ma 
di questa corrispondenza, che a noi riuscirebbe cosl caro il 
conoscere, pochi ed interrotti frammenti ci son invece pervenuti, 
ed essi spettano di piu a quel perioJo délia vita di Giberto, in 
cui, uomo fatto oramai^ ei divideva il suo tempo fra la corte 
viscontea, ove era accolto con molto favore e adoperato nel 
maneggio de' pubblici affari; ed il suo avito dominio, in cui délie 
persone a lui care più non sopravviveva che una sola; il suo 
vecchio maestro, affranto dagli anni, ma non ancor stanco di 
scrivere e di poetare 3 . E forse appunto con Moggio egli ritor- 

1. Ad Azzone ed alla sua famiglia ha dedicato un eccellente articolo 
I. Affô (o. c, t. II, p. 3 e sgg.), che il Litta (o. c, t. V, t. II) si è accon- 
tentato di riassumere. 

2. Intorno ail' educazione di Giberto e Lodovico da Correggio per opéra di 
Moggio vegg. Affô, o. c, 1. c, e p. 77 e sgg., dove egli narra la vita del 
grammatico parmigiano. Avviene poi ben raramente che nelle lettere dirette a 
quest' ultimo il Petrarca non ricordi nel modo più affettuoso i figli d' Azzone ; 
ed in quel fanciullo « la cui indole è veramente divina », del quale è men- 
zione nell' viii délie Varie (Fracassetti, Lett. di F. P. volg., v. V, p. 225 e 
sgg.), io non esito un istante a riconoscere Giberto. Veggasi anche Voigt, 
Die Briefsammlungen Petrarca^ s, Mûnchen, 1882, p. 35 e sg. 

3. Lodovico, ancor giovinetto, era caduto a Capriho accanto ad Ambrogio 
Visconti. Un codice ambrosiano, illustrato dell' Affô (o. c, p. 84 e sgg.), 
contiene varie epistole metriche scritte nel 1380 da Moggio ad alcuni suoi 
amici, uoniini di lettere, quali Giovanni da Pisa, il crenionese Folchino de' 
Borfoni Pietro da Sesto, Tomniaso de Giovanni e Antonio de Piezolis di 



I CODICI FRANCESI De' GONZAGA 185 

nava aile grate occupazioni degli anni giovanili, si piaceva ancora 
di meditare suUe pagine dei filosofi e degli storici di Roma e di 
cercare poscia pascolo ail' immaginazione e ricreazione aile 
fatiche nelle avventurose leggende del ciclo brettone o del caro- 
lingio. La più antica Jelle sue lettere a Lodovico, scritta 1' 
II Dicembre del 1376, ha difatti per oggetto di avvertire lo zio 
del ritorno di un manoscritto, che de' viaggi ne aveva fatti 
parecchi, quelle del Foiikon de Candie, e di chiedergli in cambio 
la Storia naturale di Plinio, che prometteva custodir diligente- 
mente e restituire con sollecitudine : 

(omissis) Remitto vobis librum uestrum Guillelmi de Orenga et rogo 
ut per latorem presentium mittere uelitis per aliquot dies Plinium uestrum 
de Naturali Historia, qui apud me saluus erit ac cito remittam uobis... 

Dat. Mediolani xvi decembris. 

Domino Ludouico de Gonzaga. 

GiBERTUS DE CORIGIA '. 

E non erano promesse bugiarde, perche tre mesi dopo il 
Plinio tornava al suo asilo insieme a due botti di vin vermiglio; 
ma per essere sostituito da Solino : 

(omissis) Remitto etiam Plinium de naturali historia et rogo ut per 
latorem presentium michi mittere uelitis Solinum de mirabilibus 
mundi.... 

Dat. Mediolani xvi Martii'. 

Per cinque mesi mancano lettere di Giberto; ma si inganne- 
rebbe perô chi da questa mancanza traesse argomento a cre- 
dere che nell' intervallo la sua corrispondenza con Mantova 
fosse stata interrotta. Scrivendo invece il 20 settembre 1377 al 
Gonzaga egli dichiara di rinviargli un volume, che non è il 
Sohno, di cui era questione nella lettera antécédente, già proba- 



Sassuolo. Questo ardorc per la poesia, che gli anni non valevano a spegnere, 
aveva già attirato gran tempo innanzi al Moggio un severo rabbuffo da parte 
del cancellier veneziano Benintendi : Versus ut aitdio, cosi gli scriveva, 
componis et carmina, dictiones et syllabas quotidie mensurare non desinis ; verbis 
tamen (1. tantum ?) et vocibus operani tuain ponis. puériles ineptias! etc. (Affô, 
0. c, p. 89; VoiGT, o. c, p. 34.) 

1. A. S. Ma. E. XXXVII. 2. Senz' indicazionc d'anno, ma fra quelle 
del 1376. 

2. A, S. Ma. E. XXXVII. 2. E qui pure la data manca; c ubicata al 1377. 



l8é F. NOVATI 

bilmente restituito, ma un libro, il qiiale rientra nel novero di 
quelli che a noi adcsso importano, un Troianiis : 

(oraissis) Remitto uobis Troianum uestrum per Pifferum familiarem 
meum, rogans per eundem michi uelitis mittere Plinium uestrum de 
naturali historia, quem pridie quando habui eum, propter alias occupa- 
tiones non potui uidere ad libitum meum et eum uobis remisi citius, timens ne 
facerem uobis incommodum.. 

Dat. Guardasoni xx septembris'. 

Sotto il titolo di Troianns vengono designati nell' Inventario 
del 1407 due manoscritri che contenevano il bel poema di 
Benedetto de Sainte-More ^. Un d'essi probabilmente era stato 
mandate dal Gonzaga al nipote. 

Bandito il timoré di abusare délia compiacenza dello zio, 
Giberto dovette immergersi a tutto suo agio nella lettura del 
mirabile libro del naturalista romano, tantochè scorsero quasi 
sei mesi innanzi che la Naîuralis Historia riprendesse la via di 
Mantova. Ma neppur stavolta il messaggero doveva tornarsene 
a mani vuotc in Milano : 

(omissis). Remitto uobis per dictum familiarem meum [Cristoforun] 
Plinium uestrum et rogo ut per eundem uelitis michi mittere, si habetis, 
librum de Phebus li fort... 

Dat. Mediolani xvij februarij 5. 

Phebus li Fort., ecco un titolo che nell' Inventario del 1407 
non ci riesce di veder registrato, sia che il libro cosi desi- 
gnato non avesse mai fatto parte délia libreria mantovana 
(Giberto, come si vede, lo dimandava suh conditione) ; sia che 
ne fosse uscito per non tornarvi più, innanzi la morte di 
Francesco. Ad ogni modo la le itéra del da Correggio ci mette 
in grado di affermare che suUo scorcio del secolo decitnoquarto 
correva fra noi un romanzo francese, il quale dal nome del suo 
protagonista si intitolava appunto : Phebus li fort. 

Esiste esso ancora codesto romanzo ? Ecco una demanda alla 
quale non è facile rispondere in modo assoluto. Fin qui infatti 
non avvenne ad alcuno di rinvenire un codice che contenesse 



1. A. S. Ma. E. XXXVII. 2. Niuna indicazione d'anno; fra quelle del 1377. 

2. Rom., 1. c, n. 28 e 29, p. 509. Il primo codice era « istoriato ». 

3. A. S. Ma. E. XXXVII. 2. È registrata, sebben la data difetti, fra le lettere 
del 1378. 



I CODICI FRANCESI DE' GONZAGA 187 

un romanzo, o in versi o in prosa, che rispondesse a codesto 
nome; ma se l'originale non si trova, noi ne possediamo in 
compenso una traduzione in queir antico poema toscane, che 
da un codice magliabechiano, ben noto per le sue singolari 
vicende, diede alla luce nel 1847 Lord Vernon. Ognuno 
intende corne io voglia alludere al Febusso e Breusso^; giacchè 
con questo titolo, certo arbitrai o e fors' anche inesatto, il 
dotto bibliofilo inglese mandô in pubbHco il poema che dal 
suo autore era stato invece chiamato, e ben a ragione, Febus il 
forte ^. 

Chiunque perô conosca un po' davvicino la nostra produzione 
cavalleresca sa da un pezzo che i sei cantari doi Febusso non fanno 
se non svolgere un episodio dell' immenso romanzo in cui il pre- 
teso Elia di Borron aveva riunito, o megho giustapposto, un si 
considerevole numéro di racconti senz' alcun legame fra loro, il 
Palamede 3. Ed ecco sorgere qui nuova materia di dubbî e di 
interrogazioni. L'ignoto cantimbanca, a cui si deve il Febusso, 
avrà egli stesso staccati dal Giiiron 1 capitoli destinati a narrare 
le meravigliose imprese ed il lagrimevole fine del più forte cava- 
lière che mai fosse esistito; o si sarà invece hmitato a verseg- 

1. // Febusso e Breiisso, poema ora per la prima volta pubblicato. Firenze, 
nella tipografia Piatti, 1847. Cfr. Zambrini, Op. volg. a si-^., c. 403, e, per la 
descrizione esatta del codice, ricco di curiose miniature, Bartoli, / inss. ital. 
délia Na^. di Firen:^e, v. I, p. 319 e sgg. 

2. Chi abbia il primo intitolato cosî il poema non saprei dire ; ma sospetto 
sia stato il FoUini; giacchè il Baldelli, citato da lui nella sua Disserta- 
zione ristampata nell' edizione del poema (p. xv), lo chiama Febus el fort, 
seguendo probabilmente le tracce del Crescimbeni (Comm. alla st. délia Volg. 
Pocs., vol. I, L. III, p. 125). E costui si attenne giudiziosaraente ail' autorità 
del codice, il quale nell' ultimo foglio offre quest' expUcit : Finito cl seslo e V 
ultiiiio Chantare di Febus el forte. {Il Febusso, ecc, p. 125.) Che Breus infatti 
non abbia verun diritto ad essere considerato come altro protagonista del 
poema lo confessa lo stesso Palermo nella dissertazione Sul primo poema 
toscano iii ottava rima, che précède il Febusso nell' ediz. lîorentina (o. c , 
p. XLIIl). 

3. La cosa è stata già rilevata dall' autore anonimo délia avvertenza « al 
cortese lettore », premessa al Febusso e Breusso, sebbene egli si ostini, e con lui 
lo Zanotti ed il Palermo, a battezzare per « provenzale », more solito, il Guiron 
(o. c, p. m)! A costoro non è neppur sfuggito che le avventure di Febus si 
trovano narrate nello stesso ordinc anche nei libri xii, xiii e xiv del Girone il 
Cortese, l'infelice poema pubblicato nel 1 548 da L. Alamanni. 



l88 F. NOVATI 

giare un testo forse francese, ma più probabilmente franco- 
italiano, in cui l'episodio di Febus il forte era già stato avulso 
dal Guiron, e foggiato in guisa da formare un tutto a se, indi- 
pendente dalla fonte primitiva? Per vero dire la lettera di 
Giberto da Correggio, che parla di Phebus li fort, corne d'un 
romanzo aifatto diverso dal Guiron ^, ci renderebbe propensi 
ad accogliere la seconda di queste ipotesi piuttosto che la 
prima. Dato perô che cosi realmente stessero le cose, con- 
verrà pur dire che il rifacitore franco-italiano non doveva 
essersi permesso d'introdurre alcuna notabile alterazione nella 
parte del Guiron da lui rimaneggiata ; poichè chi ponga a con- 
fronto il testo di EHa col poemetto italiano, non riuscirà, 
crediamo a scoprirvi alcuna discrepanza degna di particolare 
menzione ^. 



\. Per verità chi avesse a mente le parole che P. Paris {Les Rom. de la 
Table Ronde, Paris, 1877, t. V, p. 362) scriveva a proposito del titolo di 
Palaiiiedes dato al suo romanzo da Elia : « Il eût pu tout aussi bien l'appeler 
Meliadus, Pharamond, l'Amoral de Galles, le Chevalier à la cote mal taillée, 
on Phébiis; car c'est un ramassis, d'ailleurs assez amusant, de contes débités 
sans ordre, etc.; » potrebbe sentirsi germogliar dentro il sospetto che Giberto, 
chiedendo a suo zio il libro di Fehiis li fort, non intendesse domandare altro 
che il libro cosi costantemente conosciuto a Mantova, ed anche altrove 
(cfr. rinventario de' codd. francesi délia Viscontea Sforzesca in Giorn. st., I, 
p. 55), sotto il nome di Meliadus. Ma appunto perché questo benedetto 
romanzo si chiamava già indifferentemente Meliadus o Guiron mi par difficile 
che potesse essere battezzato per la terza volta con altro nome. Non si dimen- 
tichi poi che Febus non è stato un eroe molto ammirato fra noi ; il Rajna , 
Contrib. alla st. delV Ep., ecc, in Rmn., XVII, p. 183, n. 4, non ricorda se 
non due personaggi, e del sec. xiv, che abbiano fra noi portato questo nome; 
ad essi si puô ora aggiungere quel bastardo del signore di Mantova che Fran- 
cesco suo fratello fece uccidere del 1388 (Muratori, R. I. S., XXII, c. 195). 

2. Non avendo aile mani un cod. del Guiron, a me non è stato possibile 
istituir questo raffronto; ma, in mancanza di meglio, ho riavvicinato il 
Febusso a quel frammento di antica versione italiana del romanzo d'Elia, rinve- 
nuta dal Zanotti in un ms. de' Gianfilippi, versione se altra mai fedelissima; 
ed ho riscontrato l'esistenza del più perfetto accordo fra il poema e questo 
brano, che abbraccia appunto una notevole parte délie avventure di Febus. Lo 
stesso posso dire per il volgarizzamento del Girone edito dal Tassi (Gir. il 
Cor t. ro)n. cavall. di Rustico Rusticiano da Pisa, Firenze, 185$ ; cfr. 
cap. xxxvi-XLix), tarda, ma fedele versione del testo francese: cfr. Rajna, 
Le fonti deW Orl. Fur., Introd. p. 53-54. 



I CODICI FRANCESI DE* GONZAGA 189 

Alla richiesta di questo libro, che non sappiamo se venisse o 
no esaudita, Giberto faceva poco appresso seguire quella di 
uno Spéculum historiarum, la quale doveva essere stata prece- 
duta da altra domanda dell' Asino d'oro di Apuleio ^ Corne si 
vede il da Correggio aveva abbandonato le opère volgari per le 
latine; dacchè non parmi probabile che lo Spéculum historiarum 
possa identificarsi con una délie moite compilazioni storiche in 
fraricese di cui era fornita la libreria mantovana^. 

Il codice d' Apuleio, chiesto il i8 maggio del 1379, non ritor- 
nava a Mantova che un anno dopo, 1' 8 maggio 13803. Forse 
a Giberto era venuto meno il tempo per le piacevoli letture; 
forse parecchie fra le sue lettere sono andate perdute. Certo si 
è che soltanto un altra missiva sua, posteriore di due anni, si 
rinvien adesso nell' archivio Gonzaga. E con questa, scritta per 
render conto di un Seneca e d'un Valerio Massimo avuti in 
prestito4, si chiude la corrispondenza del figliuolo d'Azzo da 
Correggio con Lodovico, il quale del resto moriva pochi mesi 
dopo"!. 

1. A. S. Ma. E. XXXVII, 2 (s. a., ma fra quelle del 1379) '- Domino 
Ludouico de Gonzaga.... Placeat insuper mittere michi libruni qui intitidatur 
Spéculum historiarum quem cita reviittam uobis sahmm et bene custoditiim ciim 
Apulegio quem j'am feci exemplari , sed nomlum corrigi.... Dut. Mediolani 
XVIII maij. 

2. Si potrebbe perô pensare al n. xi de' mss. franc, délia Marciana; 
cfr. Rom., n. 9, p. 506. 

3. A. S. Ma. E. XXXVII. 2 (s. a., fra quelle del 1380) : Domino Lodouico 

de'Go7i7;aga Ter Blasiolum rubeumde Guardasono îatorem presentium domina- 

tioniuestre remitto librum uestrum de Asino aureo... Dut. Guardasoni viij maij. 

4. A. S. Ma. E. XXXVII. 2 (s. a.; ma fra quelle del 1382) : Domino 
Ludouico de Gonzaga... Mitto uobis Valerium Maximum uestrum quem tenui 
multis diebus. Retinui autem Tragedias Senece, quas eiiam cito remittam. . . Dat. 
Guardasoni xxvi aprilis. Evidentemente sono andate smarrite moite lettere 
del 1380 e del 1381, in cui si parlava di codici avuti da Mantova e quivi 
rimandati. 

5. Neir ottobre del 1382; cfr. Gazzata, Ann. Rheg., o. c, c. 90. La data 
précisa non c indicata ne dal Platina, ne dal Possevino, ne dal Volta, ne dal 
Litta. In quanto a Giberto esso mancô il 19 Aprile 1402, se diamo fedc al 
LiTTA, o. c, /. c. Siccome egli non aveva avuto figli ne da Lucia di Luchino 
del Verme, sua prima moglie, ne da Caterina Visconti, sposata in seconde 
nozze, cosi i Visconti si impossessarono a titolo di fîsco di Guardasone, 
Scalogna, Colorno e Castelnuovo, dando i tre primi alla famiglia Terzi. 



190 F. NO V ATI 



V. 



Se i documenti che siam venuti illustrando si arrestano pur 
troppo alla morte di Lodovico, e riescono quindi ben scarsi in 
paragone de' nostri desiderî, tuttavia niuno vorrà, io lo spero, 
negare che non siano più che bastevoli a chiarire la verità del 
mio asserto e l'erroneità dell' opinione emessa dal BraghiroUi. 
Ben lungi dall' esser stati tutti, o quasi tutti, raccolti per cura 
di Francesco Gonzaga, i più fra i sessantasette codici francesi 
che si rinvengono descritti nell' Inventario del 1407, esistevano 
al contrario già da mezzo secolo almeno nella sua domestica 
biblioteca. Ne cosi afferraando io voglio negare che il figliuolo 
di Lodovico non avesse ei pure contribuito alla sua volta ad 
accrescere si preziosa scelta di volumi; lo ammetto anzi volen- 
tieri, ma non senza notare che ne fanno sino ad ora difetto le 
prove. 

Ma dopo la sparizione di Francesco dalla scena del mondo 
quai sorte toccô ai codici francesi ch' egli possedeva? Rimasero 
dessi nella loro antica sede o emigrarono in altre biblioteche? 
Io sono d'avviso che nuUa loro avvenisse di nuovo. Certo verso 
la meta del secolo decimoquinto l'ardore con cui tutti gli 
studiosi si rivolgevano alla ricerca dell' antichità, il fremito di 
vita nuova che correva tutta la penisola, focevano si che anche i 
principi italiani si dedicassero con maggiore interesse e curio- 
sità più intensa al culto di que' monumenti dell' arte e délia 
sapienza pagana che l'umanesimo veniva strappando alsepolcro; 
ma non per questo scemava presso di loro l'attrattiva de' romanzi 
e de' poemi di cui la Francia era stata génitrice féconda. E se 
di codesti poemi, di codesti romanzi qualcuno cominciava a 
rimanere negletto e polveroso nel suo cantuccio; se, per ragion 
d'esempio, le rozze e prolisse compilazioni de' giullari italiani 
respingevano ormai lungi da loro i lettori coU' oscurità e 
l'asprezza dell' ibrido linguaggio, non altrettanto accadeva di 
que' ponderosi volumi. in cui sul vecchio ordito celtico i 
leggiadri romanzatori francesi avevano intessuti si delicati e 
splendenti ricami. Solo nella sconfinata e sempre uguale ammi- 
razione délie plebi Carlo, Guglielmo, Orlando trovavano un 
compenso alla freddezza che per loro sentivano i cavalier! 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I9I 

e le dame^; ma nelle aule principesche Artù, Tristano, Lan- 
cillotto, tutto il meraviglioso drappello délia Tavola vecchia 
e délia nuova, regnavano ancora arbitri de' cuori e délie fantasie 
corne un secolo prima. Le narrazioni che avevan soggiogati i 
padri conquidevano pursempre col loro incanto i figli, i nipoti. 



I. Délia celebrità, che ad onta di questa sua decadenza, godeva pur 
sempre presse di noi nelle prime décadi del sec. xv la poesia epica di Francia, 
puô offrire non spregevole testimonianza una leggenda araldica la quale con- 
cerne una fra le più antiche e potenti famiglie milanesi , quella de' Crivelli. 
Se noi interroghiamo intorno ad essa Galvano Fiamma, egli ci assicurerà 
che « vaîvassores Crivelli ex Castro Crivello qiiod est in Aleviania » scesero ne' 
piani lombardi al seguito di Childeberto re de' Franchi mandate da Maurizio 
imperatore d'Orienté nel 385 a fiaccare la potenza di Autari (Chronic. majus 
in Misceïï. di Stor. Patria, Torino, 1869, t. VII, p. 518). Piîi tardi perô codesta 
tradizione s'offusca, ed i genealogisti del sec. xvi, Diamante Marinoni {De 
orig. nrhis Mediol. et aiitiqitit. nohil. Familiar., Arch. di S. Carpoforo in Mil., 
ms., f. 48 r.), Paolo Morigia (Hîst. delV Antich. di Milano, Venezia, 1592, 
L. III, cap. XIV, p. 464 e sg.) non sanno raccontarci nulla di meglio délia 
classica si, ma insulsa storiella d'una vestale, che a provare la propria 
pudicizia, ingiustamente sospettata, aveva portato, senza versarne pur una 
goccia, deir acqua in un crivello; seppur non preferiscono ricordare un 
Giovanni, stimato si giudizioso e destro da saper portar, senza spanderlo, 
perfin dell' olio in un vaglio ! E queste panzane ripete, naturalmente per 
débite di cronista, anche il Fagnani (Bibl. Anibros., Famiglie Milan, nobili, 
T. Sup. 176, f. 309 t. e sgg.). Ma fra i Crivelli (ai quali il cognome 
venne probabilmente da quel Giovanni « detto Crivello », vi vente seconde la 
legge salica, di cui è memeria in una carta del 1 1 3 5 veduta dal GiULixi, 0. c, 
v. In, p. 242) correva ancora sui primi del quattrocento una tradizione ben 
più gloriosa ; essi riconoscevane nientemeno che da Guglielmo, il gran mar- 
chese d'Orange, l'origine délia lero stirpe. Tante infatti dovrebbe appren- 
derci un brève carme latine scritte da quel Giovannino de' Crivelli, che ebbe 
vita piuttesto avventurosa, e lasciô memeria di se e de' fatti suoi in un codi- 
cette che or si conserva nella libreria del duca Visconti di Modrene (cfr. La 
giov. di Col. Salut., p. 42.). Ma il Crivelli, benchè la pretendesse a letterato, 
conosceva appena i rudimenti délia grammatica e délia prosodia latina; ed i 
suoi versi son cosî scellerati ed oscuri che a gran fatica se ne rileva il signifi- 
cato. Eccoli tuttavia, come mi è riuscito di leggerli nel ms. assai guasto 
(f. 44 r), dove furon ferse scritti del 1402 : 

Carmina composita [per| me Johanem. 
Rokndi germane genus, cintat te, Gulielme, 
Te, quem progenuit Horrengia, mundus adesse ; 
Quem, notum probitiite, refert (que) relinquere voto 
Antiquum generis titulum ; quia carpere nostrura 



192 F. NOVATI 

A Milano il melanconico erede de' Visconti, Filippo Maria, allieta 
le lunghe ore di veglia e di solitudine, prestando avido l'orecchio 
a quelle che il siio dotto biografo, imitatore non infelice di 
Svetonio, dira con aperto dispregio le incredibili galliche foie ^ ; 
a Ferrara la sventurata Parisina trae da racconti d'amore stretta- 
mente legati a quelli che indussero alla colpa Francesca, nuovo 
alimento al suo ardore incestuoso si, ma pur degno di compas- 



Inde nouura placuitque uiros déferre propincos, 
Moribus ornatos, illum tibi sanguine : proies 
Ista parum sentit, illo iam germine nata, 
Jam de Criuellis gaudens assumere nomen, 
Preteriti ut consors tamen inspiciatur honoris, 
Quodque tuo cunti venerantur nomine, nosque 
Intitulât ratio, Criuellis assero dici (sic) : 
Sangui[ni]s egregii entia signum insignia galli 
Perstabant pura, quadripertita colore 
Bino post médians quarteria forma rotund[a] 

cribri causa est qua vos cognomine dicunt. 

Esse dato[s] dignos michi mundi gaudet 1 

Participes socios nunc famé nobilitas 

Un terribile guazzabuglio, corne ognun vede ! E posto ch' esso è taie non 
dovrà stimarsi temeraria impresa quella d'intraprenderne un' illustrazione? 
Certo che si; ma è pur necessario provarcisi. « Il monde, cosi comincia lo 
sciaguratissinio poeta, célébra la tua apparizione, o Guglielmo, che Orange ha 
generato, di schiatta germano a Rolande : quel mondo che sa aver tu abban- 
donato per il voto fatto l'antico nome délia tua stirpe, per prodezza famoso, 
per il che quindi ti piacque assumerne un nuovo, che è il nostro, e che 
questo portassero coloro i quaU, ornati di be' costumi, n'eran per sangue 
congiunti. La stirpe, sorta da quel germe, che s'allegra di assumere il nome 
di Crivelli, poco si cura di codesta cosa; perô affinchè si riconosca partecipe 
deir antico vanto, e perché tutti son per il tuo nome venerati, quai ragione 
ci abbia dato il nome asserirô ai Crivelli. Le insegne portanti l'emblema dell' 
egregio gallico sangue si mantennero (un tempo) intatte ; ma poscia la forma 
rotonda (dello stemma), per cui vennero divisi i quartieri di esso in quattro 
parti distinte dal duplice colore, è stata la causa per la quale vi chiamano deî 
crivello. » Che diamine voglia poi dire Giovanni ne' due versi di chiusa, mutili 
per lo strappo del foglio , non mi riesce indovinare ; ne del resto ho fede di 
aver colto nel segno neppur per il resto; chè per comprendere il senso del 
l'oscura e bruttissima poesia converrebbe conoscere almeno approssimativa- 
mente la leggenda di Guglielmo, a cui si riferisce. 

I. Delectatus est et Gallorimi libris mira vanitate referentihus illustriiim vitas... 
P. A. Decembrii, Vita Phil. M. Vicecom. in Muratori, R. I. S., XX, 
c. 1014, cap. LXil. E cfr. Burckhardt, La civilis. en Italie au temps de la 
Renaiss., t. I, p. 281. 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I93 

sione^; a Correggio Galasso, non dégénère proie di quel Giberto 
che ci si rivelô già ammiratore de' Narbonesi , dopo una iortu- 
nosa esistenza, spesa pressochè tutta a combattere ne' Visconti 
gli ereditarî nemici délia sua schiatîa, a contendere loro le reli- 
quie degli aviti dômiiiî^, consacra gli anni délia vecchiezza a 
dettare un' istoria délia Brettagna, a ricercare ingenuamenle per 
entro aile sonanti pagine di Goffredo di Monmouth , ai racconti 
di Gervasio e di Gualtiero quella ch' ei crede la verità intorno 
ai fasti antichi dell' isola, a Bruto, ad Arturo. E codest' opéra, 
intrapresa quasi ammenda del pazzo ardore con cui giovinetto 
si immergeva nella lettura di « favole inani » , ei la dedica a 
Filippo Maria Visconti, al suo antico e fiero nemico 3 ! Cosi 



1. Ved. Giorn. Stor. délia Lett. It., v. XIV, p. 26. Il riavvicinamento fra 
i casi degli amanti di Ferrara con que' di Rimini, immorLalati dall' Alighieri, 
s'era presentato subito alla mente de' contemporanei. Ecco, per esempio, quel 
che ne scriveva uno de' fratelli Mannini, mercanti fiorentini, nel comune Lihro 
dl Ricordan^e : « Per fare notad'una grande crudeltà adi 25 di Maggio 1425 ci 
fu nuove da Ferrara corne il Marchese auea fatto tagliare la testa alla moglie, 
cioè la Marchesana figliuola di Malatesta da Cesena e al figliuolo Ugo d'età 
d'anni 20, che dicea usava con la moglie, ancora fè tagliare la testa a 
Gherardo Rangoni uno scudieio che senpre da picolino erano usati insieme, 
che'dicea questo Gherardo sapea questo auolterio. 

Amor condusse loro a una morte 
La Marchesana e Ugo marchesino 
Del crudel padre uittima lor(o) porse ». 

Cod. Magl. XXV, 595, f. 450. 

2. Cfr. LiTTA, o. c, t. V, Da Correggio, t. II. 

, 3. Già altrove '(5/z<rf/ di Filol. Rovi., v. II, p. 447, n. i) mi si è offerta 
l'occasione di accennare a codest' opéra del conte di Correggio, di cui un ms., 
che certo proviene da lui medesimo, si conserva adesso nella Comunale 
di Palermo. Il Litta, 0. c, afferma che un altro esemplare ne esiste nella 
Nazionale di Parigi, ma le ricerche da me istituite per rintracciarlo non hanno 
avuto fin qui alcun successo. Riservandomi di trattar forse altrove con maggior 
larghezza di questo libro, per più rispetti notevole, non credo fuor di luogo 
estrarne adesso la dedicatona al Visconti, che è prova, se altra mai eloquen- 
tissima, délia voga che conservavano sempre nella socieîà élégante del tempo 
quelle che Dante chiamava Arturi régis ambages puïcerrimae : 

Hysloria Angli^ ad serenissimum priticipeiii et excelkntissimuin doiniiiuin 
Filippiun Mariant Angluin, Ducevi McdiolanJ, ctc^ Papie AngUneqiie Coinilem 
ac Janue dominum per eiusdeiii. servitoreui Galassium Corigie comitem. 

Reminiscens duduin in adolescentia mea, serenissiine princeps, qiiandiii erralus 
suiii lum iiero cum ad honarum artium bette beateque uiuendi studia uacare debuis- 

Roiiiavia, XIX, jî 



194 P- NOVATi 

dal culto comune per le narrazioni brettoni, fiorenti d'immortal 
giovinezza nei romanzi, i riconciliati avversarî, domi dalla for- 
tuna più che dagli anni, traevano argomento a cementare la 
récente amicizia. 

Anche nella reggia mantovana adunque ai giorni del bellicoso 
Gianfrancesco e délia mite Paola de' Malatesti dovette avvenire 
quello che succedeva a Milano, a Ferrara, pressochè in tutte le 
corti italiane. Il marchese infatti, sebben fornito di men che 
médiocre cultura, amava troppo circondarsi di uomini dotti, 



sem bine inde uarias ad res continiio deerrans, presertim ad Arturi régis falndas 
gallico sermone diutius peruagando nec ah illo discedens studio qiio ad mahiram 
peruenl etatem ad quam cum periwni bis oviiiïbus mente reuolutis quïhiis iandiu 
tempiis amiseram meipsum pluries atque pluries admiratus siim, itaque non ohlitiis 
uiam ad honos nwres non esse tardant db illo penitus discessi studio. Postbac autem 
ad arma iiacaui tum uero îpsorum oblectamine, tiim etiam, cum eram exul, necessitate 
coactus. Deinde his omnibus reiectis ad niaiora studium conuerti meum. Et quoniam 
nouorum cupidus studiorum semper exista cum a paucis citra diebus in amici 
gymnasio persistèrent nonnullis reuolutis codicibus ut quicquam peregrini reperireiit, 
ecce ntanus ad nteas bi peruenerunt auctores : uidelicet Geruasiiis Gualfredus 
Arturiis et Gualterius : omnes bystoriam Anglie ab ipsius initia usque ad 
Arturum plane describentes . Ego quippe circa earum ' *inanes fabularunt nugas 
aniisi tempus non oblitus cupiensque ab bis ipsis sciscitari quid de Arlurio persen- 
tirent sepiiis atque sepius eorunt perlegi libellas. Multa quidem repperi de Anglia de 
Arturo de pluribus denique aliis cuncta gaïlicanis fabulis delirantia qnanquaiit- in 
aliquibiis perpancis una consentiant. At enim ut nouisti serenissiiite princeps apud 
temetipsum aliosqiie principes nobilesque etciiriales aut propter littcrarum imperitiem 
(sic) aut propter illarum inanent fabularunt ' oblectationem et Arturi régis et mili- 
tunt rotunde tabule deerrantium et domicillarum et inania quidem multa gallico 
ydiomate légère morts est quas longe magis irritamenta lïbidinis et uohiptatis esse 
quam uirtutis existimo; ut teipsum àliosque ad ea uacantes inania'^ arguere passis 
eosque ad optima reuocare sttidia, que ab bis ipsis auctoribus apud me ntagis uerisi- 
milia euellcre potui sub compendio leuique 5 stilo ad te scrïbendum duxi. Vej-um igitur 
antequam ad bystoriam praficiscar situm Anglie primumque eius nomen successiueque 
nominum^ permutationem scribere censui. Deinde ad bystoriam progrediar quant in 
quinque paruula diindam iiolumina. 

(Cod. délia Com. di Palermo 2 QQ.. C. 102, f. i r-t.) 

1. 'carum aggiunto in marg. d'altra mano, quella dell' Autore. 

2. L'A. ha espunto quanquam e riscritta la parola in margine con abbreviatura che viesce difficile 
leggere. 

3. Fahuhnim c inserito dall' A. uello spazio lasciato vuoto dal copista. 

4. Aggiunto in marg. dall' A. 

5 . In rasura. Prima era stato scritto cotnpcndioso. 

6. In rasura que tiominuni. 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I95 

veder fiorente in Mantova lo Studio, crescere lustro con nuovi 
e preziosi acquisti alla doviziosa biblioteca che gli avi avevano 
formata e che Vittorino da Feltre custodiva, perché potesse 
tollerare che essa andasse in qualsiasi maniera depauperata o 
dispersai Ed a questo proposito non è da passar sotto silenzio 
il fatto che nell' Inventario del 1407 accanto ai manoscritti 
francesi di storia o di politica, accanto ai romanzi brettoni e 
carolingi, noi non vediamo figurare veruno di que' codici pre- 
ziosi, che ci hanno conservato il patrimonio poetico de' trova- 
dori. Eppure noi sappiamo, grazie a documenti di irrefragabile 
autorità, che nei primissimi anni del cinquecento la biblio- 
teca Gonzaga andava superba di più d'uno di codesti Canzonieri, 
oggetto di studio e di ricerche per Mario Equicola, il Bembo ed 
il Colocci^. Quando adunque vi erano entrati questi inapprez- 
zabili cimelî ? Probabilmente verso la meta del secolo antécé- 
dente, in quel periodo, in cui la storia délia collezione manto- 
vana ci appare involta di ténèbre densissime, che forse non si 
giungerà mai a dissipare. 

VI. 

Rinunziamo quindi, ma non senza rammarico, a conoscere 
in quai conto si tenessero i « giocolari » di Provenza ed i 
« rimanti » di Francia, come li chiamava l'Equicola, quando in 
Mantova imperava sui cuori e sugli ingegni la soave Isabella 
d'Esté 3, e trasportiamoci ai primi del secolo decimosettimo, ai 



1 . SuUa cultura mantovana sotto il governo di Giovanfrancesco si rinver- 
ranno important! ragguagli nel récente scritto di A. Luzio, Cinqiie lettere di 
Vittorino da Feltre {Archivio Veneto, t. XXXVI, P. II, 1888). 

2. Intorno ai codici provenzali posseduti dai Gonzaga veggasi P. de 
NoLHAC, La Bihl. de F. Orsini, Paris, 1888, p. 313 e sgg., e l'articolo di 
C. DE LoLLis in questo stesso Giorn. (XVIII, p. 456 e sgg.), dove si fa ricordo 
dei più recenti studî suU' argomento. Importantissima per noi è poi la lettera, 
édita dal Luzio in Giorn. stor., VI, p. 274, colla quale il marchese di Mantova 
soUecita il 4 Dicembre 1525 il suo ambasciatore in Roma a farsi restituire dal 
Trissino « alcuni libri in lingua lemosina ch' erano parte délia nostra libraria 
e parte mi erano stati donati dal pto Mario ». 

3 . Nell' « Inventario de li libri lasciati per la quondam felice memoria dell' 
111. ma Siga Isabella d'Esté Marchesana di Mantova », che si conserva in 
A. S. Ma., non sono registrati che tre libri francesi, le Poésie del Marot, un 



1^6 F. NO V ATI 

giorni di quel Vincenzo, cheè passato ai posteri non men famoso 
per la sua passione per le sceniche rappresentazioni che per le 
coniugali traversie. Nell' animo del Duca (chi sa mai donde gliene 
venisse l'impulso ^ ?) ecco nascere un bel giorno la curiosità di 
sapere che cosa contenevano i vecchi libri francesi che s'ammon- 
ticchiavano, ormai davvero dimenticati, in un angolo del suo 
Archivio. Da Marmirolo, ov' egli si era recato a passare l'estate, 
fa dunque scrivere in fretta al signor Traiano Guiscardi, suo 
segretario, perché verifichi tosto quanti essi siano, a quali argo- 
menti si riferiscano e, presane contezza, vegga se qualcuno franchi 
la spesa d'esser voltato in italiano. Ossequente agli ordini rice- 

« libro di Canzoni francesi « e « un libro di musica francesa in carta pego- 
rina coperto di veluto turchino con li fornimenti d'argento ». — Assai piii 
notevole è invece l'elenco de' libri francesi posseduti da Federigo Gonzaga 
che si legge nell' Inventario compilatone del 1542 (Arch. Notar. di Mantova 
6. I. 3. 3. Comunic. Renier) : v Libri francesi in folio. 152. Cronica Cronica- 
rum francesa desquinternata — 153. Trei libri de Lanciloto de Olac francesi 
desquinternati — 1 54. La morte del Re Artus legata. — 155. Uno libro francese 
in carta di capreto vechio légato. — 156. Cronica diMerlino legata. — 157. Cro- 
nica di Franza legato. » — Altri libri di formate di verso son poi : « Calen- 
dario francese legato — Le sette stationi di Roma legato — Le prove de Jour- 
dain cavalier. Historia di san Grialdo — Croniche di m. Philippo — Historia 
di Morgante gigante — Isaia letrista — Tre volumi di Guron cortese — Dui 
libri del primo volume de Lancilotto — Dui libri del secondo volume de 
Lancilotto — Uno libro del terzo volume de Lancilotto. » Seguono i Libri 
francesi in quarto : « Uno libro de versi — La conquista de trei potenti Impe- 
ratori de Trabisonda — Historia de Giglan — Un altra historia de Giglan — 
L'arbore de Batailes — La morte del Duca de Burgogna — Le prove del 
cavalière Artus — Li quattro figli di Amone — Dui volumi délie prophétie 
di Merlino et uno del secondo — Versi francesi — Uno libretto manco di 
octavo de l'arme de' principi francesi — Uno libretto manco di octave délia 
città de Parigi. » 

I. Non è fuor di luogo supporre che il Duca per una ragione qualsiasi 
avesse prescritto di rimettere in ordine i codici giacenti nella biblioteca di 
corte, e fors' anche di compilarne un catalogo, e che nel corso di quest' opera- 
zione fossero tornati fuori i dimenticati libri francesi. Né son queste ipotesi 
campate in aria, perché quanto ora passo ad esporre prova, se non m'inganno, 
che sui primi del seicento si era dato mano ad un siffatto riordinamento, 
Nella Comunale di Bergamo io mi son imbattuto in un ms. latino del 
sec. XV, miscellanea preziosa di epistole ed'altri scritti umanistici (A. IL 325), 
il quale sulla faccia interna deHa tavola che gli serve di coverta porta incol- 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA I97 

vuti, il Guiscardi si reca in Archivio, squaderna i manoscritti, ed 
il 2 Agosto 1606 cosi communica al principe i risultati délie sue 
ricerche : 

Serm°. Principe e Sig"" mio sempre Colino. 

Andai nell' Archivio a- vedere corne degnô V. A. di commandarmi que' 
libri francesi scritti a penna, et ne feci l'inclusa lista tralasciandone molti, che 
per essere imperfetti, o già trasportati in questa lingua o dal latino tradotti, o 
contenenti poésie non ho giudicato espediente il nominarli. Riferisco anco a 
V. A. ch' io con tutta la diligenza usata non ho potuto ritrovare quel volume 
di leltere de Principi ch' il Malaspina le disse esservi. Se V. A. veduto la nota 
commandera che se ne volgarizzi alcuno d'essi, se gli darà subito e quando al 
titolo corrispondano molti de' descritti, stimerei che portassero la spesa di 
tradurgli. Et a V. A. humilm^e inchinandomi auguro sempiterna félicita. Di 
Mant.a questo di 2 d'Agosto 1606. 
Di V. A. Serma 

Humo e Divmo Suddito e Ser.''^ 
Traiano Guiscardi \ 

La nota de' libri, trasmessa dal Guiscardi a Marmirolo, non 
si îrova più unita alla sua lettera; ma per buona sorte essa 
non è andata perduta. Noi la troviamo infatti annessa alla ris- 
posta che tre giorni dopo per ordine del duca scriveva Antonio 
Costantini : 

Molto 111. re sig.re mio oss.^o 

Ha S. A. veduto la lettera di V. S. et la lista de libri, che in essa era 
inchiusa, et hammi commandato che a suo nome io le risponda ordinandole 
che faccia ad ogni modo tradurre quel Tesoro délia Natura, ch' ella vedrà 
segnato in capo délia lista, et gli altri due a quali ho fatto per segno una 
■picciola croce, dice S. A. che V. S. vegga et riferisca se vi sia cosa che 
possa esser di gusto alF A. S. et particolarm.te ella vada avvertendo nell 

1 ~~~ ~~" 

ata una grande incisione in rame, che rappresenta uno stemma, Io stemma 
Gonzaga, sormontato dalla corona ducale, circondato dal collare dell' ordine 
del Redentore e da nastri svolazzanti sui quali si legge il noto versetto : 
Domine, probasti me, etc. L'incisione, che a me par uscita dal bulino d'un 
artista vissuto sul principiar del xvii secolo (l'ordine del Redentore fu isti- 
tuito del 1608), è senza dubbio un Ex-libris; e quest' Ex-lihrîs deve esser stato 
applicato al codice, quando ne vennero insigniti tutti i suoi compagni ; il che 
torna a dire che la bibliotcca Gonzaga fu rimessa in assetto in tempo piuttosto 
récente da qualcheduno de' suoi possessori, che potrebbe anche essere stato 
Vincenzo, benchè in Archivio non rimanga del fatto alcuna traccia. 
I. A. S. Ma., Carteggio di Mantova, 1606, F. II. 8. 



198 F. NO V ATI 

historia di Cesare et Pompeo se sia cavata per l'appunto da i Commentari di 
Cesare et conie si dice tolta di peso, o pure se qualche galant' huomo habbia 
cosi raccolta tutta quella materia che si puô dire di Cesare et Pompeo e^ 
fattone un' historietta con gentil maniera, et con qualche spirito per dentro 
che possa allettare a leggere una cosa anticha et trattata o scritta da altri. Et 
a V. S. bacio caramente le mani. Di Marmirolo alli 5 di agosto 1606. 

Di V. S. M. m. 

Seruitore aff.'"o 
Antonio Costantini'. 
A tergo : 

Al Molto 111. Sige Sigi' mio oss". 
Il Signor Traiano Guiscardi. 
Segretario et Gentilho-di S. A. in Mantoua. 

Ed ora la nota : 

Lista di alcuni libri francesi a penna che sono nell' Archivio di S. A. 
Ser.ma 

— Tesoro délia natura nel qiiale si traita délie cose natnrali a limgo. 

— Dottrine necessarie a tutti gli stati délie persone. 

— Trattato délie virtù morali. Stimo che vada insieme colV antécédente. 

— Del reggimento de' Principi. 

Cronica di Adamo e de' suoi discendenti, fatica da molti fatta e scritta in 
lingua italiana. 

Istoria di Cesare e Pompeo. Cavata da' comentari di Giulio Cesare 

\ Historia del Conte Guglielmo d'Aliscant. Romanio, per quel cli' io mi 
creda. 

-{- Il Conte d'Oranges. E il med°, poco différente daJ précédente. 

Ecco adunque ricomparirci dinanzi alquanti de' codici fran- 
cesi che figuravano nell' Inventario steso due secoli prima. Nel 
Tesoro délia natura ci vorrebbe davvero délia cattiva volontà a non 
riconoscere un de' due codici che Francesco Gonzaga possedeva 
del Trésor di Brunetto Latini^. Ma non altrettanto agevole riesce 

1. A. S. Ma., Cart. di Mant., 1606, F. II. 8. Questa lettera, di cui molt' 
anni sono mi era stata favorita la copia dal cortese amico prof. R. Putelli, 
caduta, casualmente, sott' occhi al sig. A. Bertolotti venne da lui pubbli- 
cata, senza commento veruno, ma con varî errori di lettura, nel Bibliqfilo, 

' a. VIII, 1887, n. 2, p. 24. 

2. Rom., 1. c, n. 6 e 7, p. 505. Ed in nota si avverte che il primo di 
qûesti manoscritti, del quale il numéro de' fogli ammontava a 210, potrebbe 
forse identificarsi col n. H. II. 16 delF Universitaria di Torino, che ha 
209 fogli, a quanto attesta il Manzoni (Riv. Encicl. It., V, 504). Desiderando 
di accertarmi se taie congettura cogliesse nel segno non ho mancato 



I CODICI FRANCESI DE GONZAGA 199 

identificare colle Dottrine necessarie a tutti gli stati délie persone uno 
de' libri registrati nel catalogo del 1407. Che si tratti dell' ignoto 
poema attribuito in questo ad un autore non meno ignoto, 
maestro Pietro li Charpentiers ^ ? E con quale fra i vecchi libri 
di filosofia morale esistenti nella libreria mantovana identifiche- 
remo noi l'opéra che il Guiscardi dice Trattato délie vîrtù morali? 
Il libro del reggimento de Principi ci riporta su terreno assai più 
sicuro, e noi non indugiamo a riconoscer in esso il Liher de Regi- 
mine Principum dell' Inventario ; vale a dire la notissima opéra di 
Egidio Colonna, volgarizzata da Enrico de Gauchi -. In nuove 
incertezze ci immerge invece la Cronica d'Adamo e de' suoi discen- 
denti ; io vedrei volentieri in essa il famoso Liber Creti, ma 
credo partito più savio avvicinarle il n. 4 dell' Inventario, la 
Cronica quedam super gestis Biblie, la quale, come rilevasi dalle 
parole iniziali, cominciava davvero ab ovoK Tre dei manos- 
critti registrati nel catalogo, e precisamente in. 11, 12, 13, 
possono disputarsi il diritto d'esser identificati coll' Istoria di 
César e e Pompeo^\ ma qualunque di essi fosse capitato nelle 
mani del segretario di Vincenzo Gonzaga, certo non gli avrebbe 
ofFerti que' requisiti che soli potevano renderlo degno di una 
traduzione. Gli ultimi due numeri délia lista^ fa bisogno dirlo ?, 
sono i due testi del Foulcon de Candie, che or si conservano alla 
Marciana. 

Peccato che il Guiscardi si sia mostrato cosl disdegnoso per 
i (c molti » manoscritti « o già trasportati in questa lingua, o 
dal latino tradotti, o contenenti poésie », com' egli si esprime. 



di esaminare il manoscritto torinese (or segnato L. II. 18^ e non H. II. 16, 
come scriveva il Manzoni), ma non son riuscito a rinvenire in questo bel 
codice, scritto da mano francese, sui primi del sec. xiv, a due colonne, con 
miniature messe ad oro, fregi ed iniziali verun indizio di provenienza. E a 
distruggere la probabilità che esso sia il ms. già posseduto dai Gonzaga diro 
di più che, sebbene ora manchi del primo foglio (che conteneva Telenco dei 
capitoli del L. i dal i al Lxxii), pure esso non contenne mai più di 209 fogU; 
giacchè questi sono stati niimerati in rosso da mano antica, quando il cod. era 
complète. 

1. Rom., 1. c, n. 24, p. 503. 

2. Rom., 1. c, n. 15, p. 507. 

3. Rom., 1. c, p. 505. La Cronaca cominciava colle parole, che alludevan 
certo alla creazion del mondo : Le ciel e la terra e les cives (1. eives). 

4. Rom., 1. c, p. 507. 



200 F. NOVATI 

che gli cran venuti aile mani nella sua rapida visita ai dimenti- 
cati codici dell' Archivio ! Se infatti maggiore fosse stata la sua 
indulgenza, noi possederemmo adesso più particolari ragguagli 
sulle condizioni in cui versava allora la preziosa raccolta oggetto 
del nostro studio. Ma non Jamentiamoci troppo. Quanto egli 
dice basta a renderci certi che il fondo francese délia libreria 
Gonzaga era davvero rimasto intatto fino al giorno nefasto, in 
cui la rovina dell' ultimo discendente di Guido, strappando i 
codici al loro tranquillo asilo, li disperse, corne foglie inaridite 
in balia dell' uragano, chi qua chi là per le biblioteche 
d'Europa. 

F. NovATi. 



MANOSCRITTI DELLA LIBRERIA GONZAGA RICORDATI 
NEL PRESENTE LAVORO. 

Francesi. 

Pages. 

Aliscans, ved. Giiîiehnus. 

Aspremont (Invent., n. 41 o 42) 171 

Cesariamis, ved. Istoria. 



Cretiis (I., n. 25) 175, 

Cronica d'Adamo e de' suoi discendenti (I., n. 4?) 

Dottrine necessarie a tutti gli stati di persone (L, n. 19 ?) 

Gidiehnus de Orenga (L, n. 45) 164, 

Istoria di Cesare e Pompeo (L, n. 11, 120 13?) 

Meliadus (I., n. 33) 164, 

Phcbus li fort 

Rcggimento de" Principi (I,, n. 1 5) 

Roman de la Rose 

Tesoro délia natura (L, n. 60 7) 

Titilivhis 

Trattato délie virtù morali ■ 

Troianus (L, n, 28 o 29) 



Latini. 



Apulejus, De asino aiireo 1 89 

Plinius, Natiii'alis historia 185, 186 

Seneca, Tragoediae 189 

Spectdum historianim 188 

SoLiNUS, De mirabiUhus muiidi 185 

Totum contincns 1 75 

Valerius Maximus, De gest. et fact. viem 189 



FRAGMENT UASPREMONT 
CONSERVÉ AUX- ARCHIVES DU PUY-DE-DOME 

SUIVI d'observations sur aUELaUES MSS. 
DU MÊME POÈME. 



Celui qui entreprendra l'édition de la chanson d'Aspremont 
aura une tâche malaisée. Car non seulement les mss. en sont nom- 
breux et présentent des variantes considérables, mais ils sont très 
dispersés, et les meilleurs sont incomplets. Si l'on veut bien jeter 
les yeux sur la Hste qui suit, où j'ai fait entrer divers renseigne- 
ments non encore publiés, on remarquera que les seuls mss. 
complets ont été exécutés en Italie et en Angleterre, et par con- 
séquent contiennent un texte incorrect. Les mss. les meilleurs 
comme langue, en partie aussi comme rédaction (Barrois i8, 
Berlin, Paris 2495 et 25529), sont incomplets. 

1. AsHBURNHAM PLACE, Appendix 220. — Milieu du xiii^ siècle; écrit en 

Normandie ou, plus probablement, en Angleterre'. 

2. — Barrois 18. — Milieu du xiiie siècle, fragment de 7920 vers=. 

1. Ce ms. a été acquis par le comte d'Ashburnam pour 155 L. à la vente 
Lib:'i, 1862 {Catalogue of the reserved and most valuaMe portion of ihe Lihri col- 
lection, no 3). Antérieurement il figure sous le no 26 dans le catalogue de la 
vente Savile, qui eut lieu à Londres le 6 février 1861. Il fut adjugé alors au 
libraire Boone pour 100 L.; voy. mon compte rendu de cette vente dans la 
BiM. de TEcole des Chartes, 5e série, II (1861), 277. Il provient de Saint- 
Augustin de Cantorbery. On lit en effet sur le feuiller de garde du commen- 
cement : Liber fratris Antonii, qui dicitur Aquilant. De libraria Sancti 
Aiigustini CarJ., indication qui est reproduite dans l'ancien catalogue de la 
bibliothèque de ce monastère (Notes and Qiieries, 2^ série, I, 485). Ce livre 
est décrit et 34 vers en sont cités dans le Catalogue of the mss. at Ashburnham 
place, Appendix, feuille DD. (Les feuilles CC et DD manquent à presque tous 
les exemplaires de ce volume.) 

2. C'est un petit ms. à trente vers par page. Il en reste 132 feuillets, sans 
compter les trois premiers qui manquent et que Barrois a fait refoire d'après 
le ms. Bibl. nat. 25529 (La Vallière 123). L'écriture en est passablement imitée, 



202 P. MEYER 

3. Berlin, Bibl. roy., ms. gall. 48, ff. 158-190. — xiii* siècle. Fragment de 

6072 vers. Le commencement et la fin manquent '. 

4. Cheltenham, Bibl. Pliillipps 261 19. — Première moitié du xine siècle, 

ms. écrit en Angleterre -. 

5. Erfurt. — Fragment trouvé en 1880 dans une reliure. Voy. Litirattirblatt 

f. gcrin. II. roman. PhiL, Ï880, col. 198. 

6. Florence, Bibl. naz., cl. vu, no 932. — xiv-xve siècle, écrit en Italie. 

Fragment d'environ 140 vers, consistant en un feuillet à quatre colonnes 
et à 36 vers par colonne. 44 vers en ont été publiés par M. Stengel, 
Zcitschr.f. rom. PhiL, IV, 364. 

7. Londres, Musée britannique, Old Roy. 15. E. VI. — Volume présenté 

à Marguerite d'Anjou à l'occasion de son mariage avec Henri VI 
d'Angleterre (1445). Voy. Ward, Catal. of romances, I, 129 et 598. 

8. — Musée britan., Lansdowne 782. — Première moitié du xiii^ siècle; écrit 

en Angleterre'. Fragment de 4.700 vers. Le commencement et la fin 
manquent, et il y a des lacunes dans l'intérieur. Voy. Ward, Catal. of 
romances, I, 600. 

mais cependant ne saurait tromper un œil exercé. Le paléographe qui a fait, 
pour lord Ashburnham, le catalogue des mss. Barrois s'y est cependant laissé 
prendre. Les 13 vers du début cités dans ce catalogue reproduisent, comme 
il est facile de le vérifier, la leçon du ms. 25529. J'ai copié en 1867 toute la 
fin de ce ms. depuis le fol. 107 v°. Je ne sais où Barrois se l'était procuré. La 
reliure, qui est somptueuse, a été faite pour Barrois, et tout ce qui pouvait 
indiquer la provenance a été soigneusement enlevé, comme c'est le cas pour 
la plupart des mss. de la même collection. 

1. Ce ms. appartenait, à la fin du siècle dernier, à la Vaticane (fonds de la 
reine Christine, n° 1361), voy. E. Langlois, Notices et extraits des mss., XXXIII, 
26 partie, 136. En 1829, 1. Bekker le signala comme appartenant au professeur 
von der Hagen et en publia 1338 vers en tête de son édition du Ferahras pro- 
vençal (pp. Liii-LXVi), et de plus quelques morceaux de peu d'étendue dans les 
notes de la même publication , notamment les premiers et les derniers vers 
(p. 170). Enfin, en 1847, le même savant mit au jour la presque totalité du 
fragment, qui avait été acquis entre temps par la Bibliothèque royale de 
Prusse, dans les mémoires de l'Académie de Berlin (année 1847, pp. 1-49). 
En 1859 ce ms. ayant été prêté, à Paris, à M. Guessard, je collationnai les 
extraits publiés par Bekker. 

2. C'est le ms. 27 de la vente Savile (Londres, 1861). J'en ai dit quelques 
mots dans le compte rendu de cette vente, Bihl. de V Ecole des Chartes, 5« série, 
II, 277-8 ; cf. ci-après, p. 216. II a 80 feuiLets à deux colonnes par page et à 
33 vers par colonne. 

3 . Les initiales des laisses sont alternativement vertes et rouges, ce qui est 
un signe d'ancienneté. Le caractère des miniatures, qui sont nombreuses, 
indique la même époque. 



FRAGMENT D ASPREMONT 20 3 

9. Paris. Bibl. nat. fr. 1598, fF. 1-52. — xiv« siècle, écrit par un certain 

« Johannes de Bononia ' » . 

10. — Bibl. nat. fr. 2495, fol. 66 à 135. — Milieu du xiii= siècle. Fragment 

de 4760 vers-. 

11. — Bibl. nat. 25529 (anc. La Vall. 123, anc. n" 2725 du catalogue de 

vente). — Seconde moitié du xiii« siècle'. 

12. — Bibl. Nat. Nouv. acq. fr. 5094. Feuillet ayant appartenu précédem- 

ment aux archives de la Lozère et cédé à la Bibliothèque nationale *. — 
Ecrit en Angleterre vers le milieu du xme siècle. 
13 Rome, Vat. 1360. — xiii^ siècle. Incomplet du commencement et de la 
fin. Les 600 premiers vers dans la Romvart de Keller, pp. 1 58-78. Cf. E. 
Langlois, Notices et extraits des mss. XXXIII, 2^ partie, 135. 

14. Venise, Bibl. Saint Marc, ms. fr. IV, — Fin du xiiie siècle; écrit dans le 

nord de l'Italie. Des extraits en ont été publiés par I. Bekker, Die 
aUfran:^œsischen Romane dcr S. Marctis Bibliothek , dans les Mém. de l'Ac. 
de Berlin, Phil. 11. histor. Ahhandlungen, 1839, pp. 252-99; Keller, 
Romvart, pp. i-ii. La première page est reproduite dans les Facsimili 
di antichi manoscritti de M. Monaci, pi. 26. — Ce ms. et le suivant 
viennent des Gonzague ; voy. Romania, IX, 511. 

15. — Bibl. Saint Marc, ms. fr. VI; — xiv^ siècle; écrit dans le nord de 

l'Italie. Des extraits en ont été publiés par Bekker en regard des 
passages correspondants du ms. précédent. 

16. A la vente Solar (Techener, 1860) figurait, sous le no 3205, un Asprcmont 

de 68 feuillets à deux colonnes et à 44 vers par colonne. C'était un ms. 
d'une écriture italienne de la fin du xiiie siècle. Il a été adjugé 
pour 5.510 fr. au libraire anglais Boone. J'ignore dans quelle biblio- 
thèque il est entré. 

Ainsi donc, de ces seize mss, ou fragments de mss., cinq, les 
n"' I, 4, 7, 8, 12, sont d'origine anglaise, et cinq autres, n°^ 6, 
9, 14, 15, 16, d'origine italienne. On voit que le poème a joui 
d'une bien grande popularité en dehors même de son pays 



1. M. W. Meyer a publié de ce ms. quelques extraits, notamment les 300 
premiers vers, les plaçant en regard des passages correspondants du ms. fr. 
25529, dans la Zeitschr. f. roin. Phil., X, 22-42. Du reste, ce que dit M. W. 
Meyer sur les rapports étroits qui uniraient ces deux mss. n'est pas fondé. 

2. Les 2370 premiers vers de ce ms. (ff. 66-90) sont compris dans l'édi- 
tion restée inachevée que M. Guessard avait préparée de l'Aspremont et dont 
22 pages ont été imprimées chez Didot vers 1855 . Les lacunes du ms. 2495 sont 
comblées dans cette édition à l'aide du ms. 25229. 

3. Lacune entre les fï. 8-9 et 78-9. 

3. C'est le feuillet public par M. E. Langlois, Romania, XII, 433 et suiv. 



204 ^' MEYER 

d'origine. Ajoutons que les anciens inventaires de librairies du 
moyen âge constatent l'existence de mss. du même poème non 
seulement en France, mais encore à l'étranger. La donation de 
Guy de Beauchamp, comte de Warren, à l'abbaye de Bordesley 
(1306)^ mentionne « un volum del romaunce Emmond, de 
Ageland e deu roy Charles^ ». Le précieux inventaire de la 
bibliothèque du chanoine de Langres Jean de SaftVes (1365), a 
un article ainsi conçu : « Item, hystoriam Ammoiidi et Angoii- 
lan, taxatam precio duorum grossorum^. » Charles V possé- 
dait un « Agolant rimé, très vieil », c'est-à-dire un Aspremont 3. 
Enfin la bibliothèque d'Esté renfermait au xv^ siècle un « libro 
chiamado VAspromonte, in francexe », en parchemin et de 
70 feuillets 4. 

Le fragment que je vais maintenant faire connaître appartient 
aux archives du Puy-de-Dôme où il servait de couverture à un 
registre. Il a été signalé par l'archiviste, M. Ronchon, p. 250-1 
du Catalogue des mss. conservés dans les dépôts d'archives, publié 
en 1886 par le ministère de l'instruction publique. Les formes 
que présentent les quelques vers cités dans la notice de 
M. Ronchon me donnèrent à croire que le fragment pouvait 
avoir fait partie du même ms. que le feuillet des archives de la 
Lozère dont M. E. Langlois a publié ici-même (XII, 433 ss.) 
le contenu, c'est-à-dire 293 vers d'Otinel et 395 d' Aspremont. 
Me trouvant en 1888 de passage à Clermont, je pus m'assurer 
que ma conjecture était fondée. Le fragment de Clermont est un 
feuillet double, rogné du haut de façon que la première ligne 
de chaque colonne est enlevée ou du moins entamée. Par suite, 
les dimensions sont moindres que celles du ms. de Mende, 



1. Voy. Romania, XIII, 13-4. 

2. Bulletin au Bibliophile, 1857, P- 47^- — J^ "°^s ^" passant que j'ai 
trouvé au Musée britannique le testament de ce Jean de Saffres (add. ch. 
25832). C'est un document fort long, mais dans lequel le testateur ne fait 
aucune mention de sa bibliothèque. 

3. Delisle, Cabinet des mss., III, 163, no 1069. Ce ms. commençait au 
2= feuillet par Baron fait il, environ le vers 145 du poème (Baron fait il, je 
vous vueil dire voir). 

4 .Romania, II, 52 et 55. 



FRAGMENT D ASPREMONT 20 5 

maintenant à Paris. Mais l'écriture est la même^. Le feuillet 
double Je Mende ne formait pas le centre d'un cahier. 11 manque 
bien des centaines de vers entre les deux feuillets simples, tan- 
dis que le texte écrit sur le feuillet double de Clermont se 
suit sans interruption. C'était certainement la dernière feuille 
du ms. On y lit : i° la fin d'Aspremont, qui occupe tout le 
premier feuillet (six colonnes) et partie de la première colonne 
du deuxième; 2° deux petits poèmes dont je traiterai une autre 
fois. Je suppose que ce feuillet double n'a jamais été mis en 
cahier avec d'autres, mais qu'il est resté seul par cette raison 
toute simple que le copiste n'avait besoin que de cette quantité 
de parchemin pour finir sa copie. La partie du second feuillet, 
qui était restée blanche après l'achèvement d'Aspremont, a été 
remplie un peu plus tard, mais encore au xiii^ siècle, par les 
deux pièces susindiquées. La seconde est complète, mais le 
copiste, à court de place, a dû, à la fin, mettre deux vers sur 
la même ligne. Il est prouvé par là que le feuillet de Clermont 
était le dernier du ms. 

Le fragment de Clermont renferme les 381 derniers vers 
d'Aspremont. Ils n'ofii^ent point un bon texte : on s'en con- 
vaincra aisément par la comparaison avec les variantes que j'ai 
empruntées au ms. 25 529 2, qui lui-même n'est pas des meil- 
leurs. Néanmoins j'ai cru devoir les publier comme un com- 
plément à l'article de M. Langlois. 

Les abréviations présentent peu de difficulté. Dans truver, 
51-4, 257, ^nm';-q, 234, et trover, troverai, 77-8, la première 
voyelle est suscrite, par conséquent assez douteuse. Cependant 
l'abréviation semble bien donner dans les premiers cas u et dans 
les autres 0. 

E l'apostoile les prist a esgarder, 
A duc G. les comence a mustrer : 
« Ces créatures que jo vei la ester 

1. J'ai fait faire d'une des pages du fragment de Clermont une photogra- 
phie un peu réduite que j'ai donnée à la Bibliothèque nationale pour être 
placée dans le ms. N. acq. fr. 5094 à côté du fragment cédé par la préfecture 
de la Lozère (no 12 de la liste ci-dessus). De la sorte, la vérification sera 
facile. 

2. Ces variantes ne sont pas données d'une façon complète : j'ai choisi les 
plus importantes, celles notamment qui rectifient le texte du fragment. 



206 p. MEYER 

« Fist Deu pur homme servir e honorer. 
5 — Veir, « dit G., « ço ne quier jo celer; 

« En nule terre que seit de ça la mer 

« Ne purreit l'en si bêles recoverer. 

« Si ore veolt K. par mon conseil overer 

« Il les fra tûtes Hautement marier. » 

10 T i apostoile ne veut mes targier. 

I j Ses archevesques, estre l'autre clergier, 
Funt lur afaire e lur mestier. 
Premièrement les firent prinseignier, 
Après lur firent lur mantels deslacier : 

1 5 Sengles as chemise, sanz autre reconser, 
Les funt le jur enz es cuves plungier; 
Iluec les firent baptizier e lever. 
A la reïne firent suen nun changier : 
Clarette ot nun, mes mult fait a preisier. 

20 Après les firent e vestir e chaucier. 
Huimès devum a K. repairier 
Ki en Kalabre furent dui meis entier, 
A une iglise fist .xxxj. charnier 
U ses morz fist mettre e apareillier, 

25 E le haut homme, si le ot auques chier, 
Icels fist il enterrer al mustier ; 
Trente canoines i fist pur Deu preier. 

Oez que fist K. l'empereur : 
Par tote l'ost en fait crier un jur 
30 Ki ne se aut ne li grant ne li menur, 
Ne rei ne conte, chevalier ne vavasur, 
Ne riche duc ne prince ne cuntur : 
A lur cunseil vout leissier son honor. 

L'empereur ne vout plus demorer : 
35 Par le duc N. e par le viel Otuel, 
Fist l'apostoile e le duc mander 
Que chescuns d'els vienge a lui parler. 
Une l'apostoile n'i ose arester : 
Les ordenez fist a l'ost returner 



11-2 Faute dont la paléographie rend bien compte. Ms. La Vàll. .vij. arc ] 

I ot le jor a faire le m. — 15 La Vall. Sangles ch. ce lor fist on laissier. — 
17 La ValL lever et b. — 19 La Vall. Florence. — 22 La V. fu près d'un. — 
26 La V. Celui f. — • 28 La V. La erra K. a loi d'e. — 30 se, ms. sen, Vn 
exponctiié. 



FRAGMENT D ASPREMONT 2O7 

40 E fist as morz les aimes comander 

E vet l'iglise dédier e sacrer, 

E il meïmes vet la messe chanter. 

Grant fu la offerende pur le liu enorer, 

Ne li estut pur .vij. c. mars doner. 
45 Le duc G. fist-suen eire aprester, 

Q.ue mulz que mules .xxxvij. assembler, 

Les noveles chrestienes fait aturner 

E si les funt vestir e affubler. 

Une créature ne sorent purpenser 
50 De quel l'en deive franche femme enorer, 

Que l'um pust conoistre ne truver, 

Qu'a la reine ne face présenter. 

Sur un mul funt la reine munter ; 

Poi pot l'um de si bêles truver. 
55 Unkes li ducs ne se vout conseillier : 

Prist la al frein, si conmença a parler, 

Sa druerie offri a présenter 



Ço fist il tut pur suen doel oblier ; 

60 Chascun des autres vait la sue munter ; 
Si conmencerent un poi a chevachier. 
Quant K. dut al paveillun entrer, 
Desur senestre prist suen chief a turner 
E vit le duc la reine amener. 

é 5 Coloré fud cum autre bacheler : 

Blanche out la barbe e vis apert e cler, 
E comença le rei a saluer : 
« Icel seignur qui Deus se fist clamer 
« E en la Virgine se deigna enumbrer. 

70 (( Vus doinst en terre tele vie démener 
« Qu'a sa merci vus puissiez acorder, 
« Qu'en parais puissiez dedenz entrer. 
« Ne vus puis nulz de mes gaaïnz celer : 
« Tut iço ai jo gaingné al juster; 

75 « Ci est la femme Agolant de ultre mer : 
« En tant de terre cum Deus ad a garder 
« Ne puet l'um mie plus bêle trover. 
« Querez lui rente, jo lui trovera[i] per. 



(^0 



5 5 Za F. ne s'en volt consirrer. — 57 Lire avec La V. offrir et. — 58 Ce 
vers, qui est coupé est dans La V. Et puis la soe anquerre et demander. — 60 
Monter signifie mettre à cheval; adestrer La V. — Gi La V. .]. pui a dévaler. 



208 



p. MEYER 



80 



Si cum li duc descent del paveillun, 
I 



Par sa main destre lint le rei Charlun. 
Sur une cuilte de paile de sipun. 
Sist juste lui G. le fiz Beson. 
A la reine vint le duc Naimun, 
Entre ses braz la descent del arçon 
85 As estriés veient (sic) li conte e li barun 
E li reis Dres e li reis Salemun, 
Mais la reine a la bêle façon 
Esgarde Naimes a vis e a la façon, 
E li demande : « Vas^'al, com avez non ? 
90 — Dame, » dit il, « pur quel le celerum ? 
« Vus me veïstes huan en Aspremunt, 
« E d'un anel me feïstes le don. » 
Ele l'encline suspirant parfund : 
« Sire », dit ele, « a la Deu beneïçun. 
95 « S'or vus en menbre si frez que prodomme. 
Al paveillun sistrent conmunalment 
Treis reis 1 ot et set ducs ensement, 
E s'i ot contes e baruns durement. 
G. parole oiant tuz hautement : 
Riche rei, sire, sachiez veraiement 
One ne fu homme de si grant tenement 
Ki unques mais reçut si grant présent : 
Treze reines, mun escient, 
A la plus povre riche reaime apent, 
105 « E .XX. puceles de cel nurissement ; 

Jos ai conquis, si vus diirai cumend (sic) : 
Quand de l'estur fu parti le mustenc 
Que Agolant lessa vile[ne]ment. 
Il vint a Rise, si oscist tute la gent ; 
Gestes meïsmes oscist il ensement. 
Mais eles se mistrent en la tur erraument, 
E chrestiens .iiij. vints (sic), voire cent 
Que paiens pristrent a lur conquerement. 
As 2;entilz femmes, trestut mesléement, 



115 



De la vitaille lur estut malement : 
Dous buz de vin e .xx. pains solement. 



(0 



80 La V. a pris le. — 81 la F. forrée de sipon. — 82 La V. f. Buevon. 
— 83 Ms. A ses triés; La V. As autres v. — 86 Manque dans La V. 
105 Ajoute:^ i a après reines. — 11 2- 5 Manquent dans La V. 



FRAGMENT D ASPREMONT 209 

« Cels départirent entre els oelment. 

« Icel afaire les greva durement : 
120 « Dis en sunt mortes dunt jo ai le quer dolent. 

« Eles se rendirent mult poùrusement, 

« Mais l'apostoile le me fist hautement 

« Quis baptiza tûtes veirement, 

« Veiez les la seier d'on (sic) reng ; 
125 « Ço est G. qui tûtes les vus rend ; 

« Fors la reïne me donez solement. » 

E dit li reis : « Fel seit quil defent ! 

« Faire en poez vostre comandement. » 

Girard l'encline le jur parfundement. 
130 Après lui suef et bêlement : 

« N'est mie reis qui de ço se dément. 

« Quant jo pris femme jadis en ma juvent, 

« Fille le rei a qui Hungerie apent, 

« Le suen saveir passa mun escient. 
135 « Si jo ai tenue ma terre quitement, 

« Ço ad osté (corr. esté) par suen enseingnement. 

« Mort fu li reis en cham premerement, 

« Nus en avum mult bon estorement : 

« Ço est un filz qui mult est bon e gent ; 
140 « Or li donez armes e garnement, 

« Puis li rendez lun (corr. sun) reial tenement ; 

a Mult l'ad le père deservi chierement. 

« E se li filz ceste femme ne prent 

« Jamais m'amur n'avra veraiement. 
145 « N'i ad tant bêle d'ici en Orient. 

« Il ne put mie prendre plus hautement : 

« Ki entur lui purreit estre sovent, 

« Que le volsist acuillir de nient, 

« Qui en peiist aveir apresmement, 
150 « Il ne devereit vivre plus longement. » 

Si cume G. ot l'ovre devisée, 
Li reis li ad otrié e donée. 
D'ambes [ij] parz fu l'ovre grantée, 
Prist en l'omage sanz nule tresturnée. 



118 Manque dans La V. — 119 La V. lor dura cortement. — 124 La V. 
V. les la totes seoir d'un. — 130 La V. Et dist après s. — 138-9 La V. Cist 
est ses f. que l'on tient a moût gent | De lui n'avons autre restorement. — 
149 Manque dans La V. — 150, ne, corr. en. 

Romania. XIX. j j 



210 P. MEYER 

1 5 5 Après li ad sa feuté jurée 

E del reaime li ad ceinte l'espée. 

E la reïne s'est en estant levée, 

Par le poin destre li ad li reis liverée, 

E sovent l'ad baisie e acolée. 
i6o L'autre fu si esgardée, 

Chascune ert ruvente e colorée, 

Si richement vestue e aturnée 

La grant belté ne puet estre contée. 

N'i ad franceis, s'il ne seit esposé, 
165 Ke n'eit al rei la sue demandée. 

Girard, » dit K. « celer ne vus quier ; 
« Jo ne serf mie la gent de losengier : 

« Mult devez Deu amer e gracier 

« E sur tuz altres loier e preier ; 
170 « Poi est nul homme que plus face preiser. 

« Ore me frez un de voz filz baillier, 

« Une pucele métrai od lui a cuchier, (v° a) 

« Par c'a deriere dient li novelier 

« Que tûtes cestes ne valent un denier 
17$ « Se pur la lei tenir e esaucier. 

« Pur mei garder de mort e d'ancumbrier, 

« Ainz vi son père tant mal appareillier 

« Ke lui estut l'aime del cors voidier; 

« Si ne dei mie son eir desparagier : 
180 « Plus hait de nus ne la puis pas puier. 

« Puis li frai esposer e noceer; 

« Si l'estuverad ovec mei career, 

« Lui e le duc N. e le danais Ogier ; 

« A icels treis me lerrai conseillier. 
185 « A vostre filz voil doner un mestier : 

« Gard la viande que jo dei mangier 

« Tant que jol pusse plus avancier. » 

E dit G. : « Ço fait a gracier, 

« A itel hom se deit l'en apuier. 
190 « Cest damaisel voil un poi enseingnier 

« Que vus donez e reaime e muillier. 

« Florent bel frère, ne vus deit ennuier : 

« Ne creire ja cunseil a losengier ; 



160 La V. Et l'autre renge par fu si esgarée. — 163 Ajoutei, avec la La V. 

com s'ele fust an France amparentée. — 164 la V. S'il n'a famé espousée. 

ijS La V. Fors por lor 1. — 176-80 Manquent dans La V. — 191 la V. Gui. 



FRAGMENT D ASPREMONT 211 

« Garde ne vende iglise ne muster, 
195 « Ne pur dreit faire ne recevez loier, 

« Ne de prametre ne seiez custumier, 

« Mais tuz jorz done : ço est real mestier; 

« E si 5uj urnes le povre chevalier. 

« As mesaisiés dras e al megre destrier; 
200 « Tu ne deis mie celui contralier ; 

« Devant vus laissiez al mangier ; 

« Del tuen li done, si l'onure e tien chier. 

« Aiez merci de la povre muillier ; 

« A lui deis tu les presenz enveier. 
205 « Tu ne deis mie les orphanins chacier, 

« Mes nurri les e quanque purras baillir, 

« Qu'il serrunt tel qu"il te purrunt aidier 

« Il se lerrunt pur tei tut detrenchier. 

« Jo ne te sai autrement conseillier, 
210 « Issi deit prince son règne justisier. 

« Florent bel frère, K. merci 

« Bien t'ad hui tuen servise meri 

« De quei tun père al bosoin le servi. 

« Mort en erent ker od mes oilz le vi, 
215 « E jo l'oï quant l'aime départi. 

« Gard que losengier ne seit par tei oï ; 

« Par losengier est franc home huni 

« E tuz ses pars le tienent pur failli. 

« Li gentil homme qui mon père nurri, 
220 « Si tu ço creis tu serras tu serras (sic) gari. 

« Tu savras bien qui mielz l'avrad servi. 

« Rend a chascun ço qu'il lur toli, 

« Il te serrunt digne coral ami. 

— Certes, » dist K., « n'avés mie menti. » 

223 « [FJlorent bel frère, jo ai ore ta soror; 
« Ço que jo di ne tenez mie a folur : 
« Ne faire evesque del filz tun pastur ; 



198-9 La V. Se vos trovez ... [As povres. — 201 La V. l'aseez. — 206-7 

La V. Norrissiez an quan qu'em p | Quant. — 208 Ce vers se retrouve 

littéralement au début du poème dans le discours que Naiines adresse à Charle- 
magne. 

21 1-2 La V. la soe grant m. | Bien t'a hui K. t. — 214 La V. Ml't an 
reçut car a. — 215 La V. Et jel tenoie. — 219-20 La V. qui (= cui) tes 
pères norri | Se tu les croiz toi avront il g. 



212 P. MEYER 

« Pren filz de rei, de duc u de contur, 

(c U prenc le filz del gentil vavassur : 
250 « Se il a dous, si prenc le menur, (vo b) 

« A l'héritage si leis le greignur. 

« Fai le aprendre entre ci a un jor 

« Que evesque le faces al nun de Creatur : 

« La truverez sens e fei e amur. 
235 « Ne faire mie de tun serf tun seignur; 

« Lai le vilain a faire sun labur ; 

« A sa nature revient al chief de tur. 

« Florent bel frère, ne te deit peser, 

« Le matinet vus estuvera jurer 
240 « Les falses leis abatre e oblier, 

« Tûtes les bones eshaucier e lever 

« E seinte iglise servir e honorer, 

« Les orphanins nurrir e garder, 

« Les vedves femmes maintenir e salver, 
245 « Le felun homme de mal conseil oster, 

« E tuteveies freindre les e mater ; 

« Les bons lignages lai a tei acoster, 

« La purras tu le conseil recoverer, 

« Com l'en deit l'aime e le cors guverner. 
250 « Del poi prametre e largement doner 

« Puet a chascun le quer del ventre embler. 

« Le lelun homme qui ennuie son per, 

« Ki altrui feu vult al suen alumer 

« Et vult le suen enplir e restorer, 
255 « E seinte iglise ardeir e violer, 

« La povre gent aucier et conseillier, 

« Si tu i puez grant achaisun truver, 

« Set anz tut pleins le deis deseriter, 

« Que clerc ne lai ne t'en ost apeler. 
260 « Al settime an, s'il veut merci crier, 

» Adonc ]e lesse en ta terre entrer. 

« Tel l'aparail qu'il n'ost en curt parler, 

« Ne qu'il n'ose devant tei arester. 

« Par lui poez les autres chastier, 
265 « Ja un des autres ne l'osera penser. 

« Tu deis demain ta femme espuse[r], 

« E l'apostoile te deit demain sacrer, 

252 La F. qui corone. — 253 La V. E autrui serf viaut a soi atorner. 
— 256 Absurde contre-sens, La V. chacier et afoler. 



FRAGMENT D ASPREMONT 21 : 

« E l'eniperere te frat coroner; 

« Quant tu voldras en Hungerie aler 
270 « Jo te frai andous mes filz livrer : 

(' Il tei aiderunt ta terre a guverner ; 

« Tez nevoz sunt, mult les deveras amer. 

c< Ernald nierrad la reine al destrier 

« E les puceles frad od lui mener, 
275 « La les purras haltement marier : 

■ — Certes, » dit K. « bien fait a otrier ; 

« Ja celé rien ne savras demander 

« Qu'ele ne seit fait, quel qu'ele deie custer. « 

Al matinet quant l'aube fu levée. 
280 L'apostoile n'ad pas l'ovre obliée : 

A Florent fu la reine menée 

E l'apostoile la li ad esposée ; 

Lui ad sacré, puis lui ad sacrée. 

E l'apostoile ot la messe chantée, 
285 Corone d'or lui ad al chief fermée. 

Que Agolant ot de Aufrike portée. 

E K. ad sa terre seùrée 

E .xxxiiij. contez i ad donée. (v° c) 

A Damnedeu a sa gent comandée. 
290 L'ost chrestien fud de bien azée, 

U la ricece del mund est asemblée ; 

Chescun aporte tant com lui agrée. 

Quant l'emperere ot Florent coroné, 

Veiant tuz fu beneït e sacré ; 
295 E la reine dejuste son costé. 

Ço dient cil qui ço unt esgardé 

Si bel parail n'ot en chrestienté. 

Girard parole, qui n'est mie oblié : 

« Florent bel sire, ja ne vus iert celé, 
300 « Jo vus dirrai auques de mun pensé, 

« Com reis deit tenir sa reialté. 

« Quant nostre Sire ot son pople tant amé, 

« Qu'il fu del ciel en terre dévalé. 



268 Manque dans La V. — 273 Lira avec La V,, ira la r. adestrer. 

283 La V. Li a s. et puis a lie s. — 284 Manque dans La V. — 290 La V. 
b. asazée. 

295 La V. Et la r. sist selonc s. — 298 La V. ne l'a mie o. — 301 La V. 
Cornent. — 302 La V. ot tant s. 



k 



214 



p. MEYER 
« Puis prist en femme char e humanité, 

305 « Trente treis anz ot entre nus conversé, 
« De son bapteizme fu régénéré, 
« Ço nus ad baillié et comandé ; 
« E quant il fu de mort resuscité 
« E fud en ciel la sus monté, 

310 « Son juste cors vus ad abandoné, 
« Veiant vus ert ço hui levé 
« E devant nus est beneit et sacré ; 
« Ki a la mort en pust estre doné, 
« Ki (corr. Ke) de un petit en ait le col passé, 

315 « Que celui iert en cel liu posé 

« De quel li diable fu par son orguil geté. 
« Jo ne voil mie ne ne l'ai esgardé 
« Que il seit ja a fîlz de vilein liveré. 
« Il ne deit mie aver tel poesté ; 

320 « Ja Deu ne place qu'il en seit encumbré ! 
« .VIII. archevesques ai en ma poesté, 
« N'en i ad nul, jo m'en sui bien gardé, 
« torz fîlz de rei o filz de duc clamé. 
« Cinquante .iiij. en ai puis coroné 

325 « De haut lignage eslevé e sevré. 
« Se l'archevesque ne s'en est perjuré 
« Ne quid qu'il seit un sol prestre ordené, 
« Dès que il ait en sene moi parlé, 
« Que jo ne sache de quel gent il seit né; 

330 « Mais al tierz jur me sunt tuz amené 
« A tesmoine de lur leial visné, 
« Si com il sunt tut asermenté, 
« De gentil femme, de franc homme engendré 
« Ki sunt noceé ensemble e esposé ; 

335 « Dès qu'il ait juré chaste, 

« A ceH iert le saint cors liveré 
« Par qui nus sûmes venu a salveté, 
« O qui son estre lui serrad apresté, 
« Qjae ne l'estuce chair en poverté. 

340 « Si puis ne mesfait, ne deit estre blasmé. 



306 La V. De seint b. son cors r. — 30g La V. Et son père 1. el ciel. — 
310 La y. Icel seint c. — 31 1-6 La V. Que nos veons et couchier et lever 
I Qui an la mort an avroit ja gosté | Et voirement l'eiist on conversé | 
Celui a Dex an son haut ciel passé | Dont il avoit le diable gité. — 324-5 
Manquent dans La V. — 328 Iji V. ansemble o moi. — 340 La V. bien d. 



FRAGMENT D ASPREMONT 2 1 5 

« S'il en trespasse, qu'il seit pris pruvé, 
« De haut lieu est si vilment démené 
« Cum s'il m'aveit tut mun trésor emblé. 
« Jo ai mes clers tant sages e fundé, 
345 « Ja de créance ne de autorité 

« Ne de baptesme (Jol. 2) 

« N'ert l'apostoile ne quis ne apelé. 
« Tant que jo seie en ma prospérité 
« Ne tenderai jo de nul forz de Deu. 
5^0 « E! K. sire, ja ne vus ert celé, 
« A cest bosoin avum de sus esté, 
« En la bataille vus trais a voé 
« E de ma boche fustes sire clamé ; 
« Ne me deit estre en grant cort repruvé : 
355 « Ço que jo fis, jol fis pur amur Deu. 

« Ne sui vostre home ne vostre juré 

« Ne ne serrai ja jur de mon eé. » 

Atant se sunt parti e deseveré. 

Cheval demande, l'en lui a mené ; 
360 L'estriu li tindrent e il i est monté. 

L'un des Franceis a l'autre esgardé ; 

E l'empereur ad un petit pensé ; 

Un poi surrist e ad le chief croUé : 

« Si jo puis vivre longement par eé, 
365 « De un de nus iert le plai fine. » 

Chanté vus ai d'Agolant e de Eilmun 

E de K. od la fiere façun, 

De la bataille qui fu en Aspremunt. 

Gent aùnerent de meinte legiun ; 
3 70 Desore en avant gardes n'i ot ce celz non : 

Seinte .m. (sic) furent par devision, 

Dous reis i ot e .xij. ducs par nun, 

Qpinze .m. furent od le rei al dragun 

E devant K. ovec son gunfanun, 
375 E .xi), .m. od G. le Burgoinnun. 

De dous parties, si cume nus chantum, 

Ne remeinent mie la meitié a meison, 



346 La fin du vers est coupée; d'après La V. ne de crestienté. — 351 Z,rt F. 
andui e. — 352 La F. a avoé. — 365 La V. De l'un de vos avrai l'orgueil osté. 

370 La V. Des avanz gardes n'i ot tor se un non. — 371-4 Z^i F. lx .m. 
furent li compaignon | .ix. rois i ot et .xij. dux par non, ] .c. M. furent o le 
roi au dragon | Par devant K. — 377 La V. Ne revient pas. 



21 6 p. MEYER 

Mais en la place orent lur guerredun. 
Bien i alerent, ke od Damnedeu sunt. 
380 Dès ore en avant en remeint la chançun. 
Ici finist, que ja plus n'en dirrom. 

APPENDICE. 

Ayant dans mes collections quelques extraits des mss. 
(ÏAspremont, qui sont, comme on l'a vu, très dispersés, et dont 
quelques-uns ne sont pas facilement accessibles, je crois utile 
d'en faire part au lecteur. On aura là un premier essai pouvant 
servir de point de départ à des études plus approfondies. Je 
commencerai par transcrire le commencement et la fin du ms. 
de Cheltenham, qui est presque inconnu, car on n'en avait 
jusqu'à présent que les deux premiers vers publiés dans le cata- 
logue de la vente Savile (n° 27) et un vers que j'ai imprimé, 
en 1861, dans mon compte rendu de cette vente. 

Plaist vos oïr bone chançun vaillant 

De Kalemeigne le riche roi ' surpoant 

E del duc Naimes que li reis ama tant 

Tel conseillier ne fu unkes vivant. 

Il n'alout mie les baruns enpirant ; 

Une ne duna conseil petit ne grant 

Qu'il ne feist sempres de maintenant, 

Kar onuré en fu tuit sun vivant. 

Or vus dirai d'Elmunt z d'Agolant 

E d'Aspremont la u fu le champ ^ grant, 

Si cum li reis i aduba Roullant 

Et il li ceinst al costé lu brant, 

Ceo dist 1... 5 geste, Durandal le trenchant, 

C'est la primere conkes forgast Galant 

Dunt occist Elmes qui fu fiz Agolant. 

Or me escutez dès ici en avant, 

Kar si il vus plaist bone chançun vus chant. 

Savez de Naimes quels ert sun mester... 

Voici maintenant les derniers vers (fol. 80 F) que Ton pourra 
comparer au passage correspondant du fragment de Clermont. 



I. roi est ajouté en interligne. — 2. champ est récrit sur grattage. — 3. Trois 
lettres grattas. Il semble qiCil y ait eu li regeste. 



FRAGMENT d'aSPREMONT 21"] 

Les différences ne sont pas considérables, l'avantage restant du 
côté du ms. de Cheltenham. Elles sont moindres encore pour 
le morceau qui sera transcrit plus loin. Ces deux mss. paraissent 
être d'une même famille. 

Chanté vos ai d'Agolant z d'Elmun, 

De K. a la fere façun 

2 de G. filz al duc Busum, 

De la bataille que fu en Aspermun ; 

Gent i menèrent de mainte legiun ; 

Des avant gardes n'i unt tor se cels nun : 

Saisante .m. furent li compaignun, 

Dous reis i out z .xij. ducs par nun. 

.V. millers furent od le real dragun 

c devant K. ovoc sun gunfanun, 

z .XV. mile G. le Burjuinnun. 

Des dous parties, si conme nus chantum, 

Ne revint mie la maité a meisun, 

Mais en la place urent lur gueredun. 

Ben i alerent, car od Damnedeu sun. 

Dès or en avant en remaint la chançun. 

Ici finist, que ja plus ne dirrum; 

Deu nus otreit sa grant beneïçun ! 

Présentement je vais donner, d'après les mss. que j'ai à ma 
portée, un morceau d'environ 70 vers. Je le choisis de façon à 
permettre la comparaison avec les débris du texte anglo-nor- 
mand que M. Langlois et moi avons fait connaître. Je le prends 
dans la partie que renferme le fragment des archives de la 
Lozère, actuellement conservé à la Bibliothèque nationale. On 
ne le retrouvera pas dans les mss. numérotés 3, 8 et 13 de la 
liste imprimée ci-dessus, p. 201-3, mais, si j'avais choisi un mor- 
ceau de la fin, les mêmes numéros m'auraient fait défaut, et de 
plus les numéros 2 et 10. Le passage que je vais donner 
comme spécimen a en outre l'avantage de présenter d'assez 
nombreuses difficultés, d'où résultent des divergences sensibles 
qui aident à la classification. Je range les mss. d'après chacun 
desquels je le transcris, dans cet ordre : 

Paris, Bibl. nat, fr. 2495 = A. 
AsHBURNHAM PLACE, Barrois 18 = 5. 

— Appendice 220 = C. 

Paris, Bibl. nat., 1598 = D. 



2l8 p. MEYER 

Cheltenham, Bibl. Phillipps 261 19 = E. 
[Paris, Bibl. nat., fr. N. acq. fr. 5094 = F.] 

— — fr. 25529 = G. 

Londres, Old Roy. 15.E.VI = H. 

Les lettres que j'assigne à chacun de ces textes correspondent 
à un classement sommaire, mais suffisamment assuré pour ce 
passage du moins. Je ne perdrai pas mon temps et celui du 
lecteur à prouver qu'aucun de ces mss. n'est copié sur l'un des 
autres, soin très superflu que prennent volontiers les critiques 
novices qui s'appliquent au classement des mss. Le cas où nous 
possédons deux mss. transcrits l'un de l'autre est infiniment 
rare pour des ouvrages qui ont été extrêmement répandus et 
dont nous ne possédons qu'un nombre de copies relativement 
minime, ce qui est le cas pour Aspremont. Il faut se borner à 
grouper les copies par famille sans viser à en dresser le tableau 
généalogique. En fait, avec les éléments dont je dispose je ne 
puis pousser la recherche très loin. Toutefois, le commentaire 
qui fait suite aux spécimens prouvera, je l'espère, la parenté 
à' A B (voy. notamment vers 15, 20, 35, 64), de C D (voy. 

29, 32, 53, 63 et surtout 68), à'E F (voy. 19, 21, 23, 24, 

30, etc.), peut-être aussi, mais moins sûrement, de G H (voy. 
7, 21, 55). La numérotation des vers se réfère au texte resti- 
tué des pp. 230 et suiv. 

A. — Paris, B. N. fr. 2495 (fol. 68). 

1 Anmi la place li vasaus descendié ; 

2 Blonc ot le poil, menuement trecié, 

3 Sor les espaules estoient arengié, 

4 De ci as hanches menuement deugié. 

5 Gros iels et vairs, le vis riant et lié : 

6 Ne l'ot pucele plus blonc ne plus délié, 

7 Mais que do hasle et do chaut fu cangiez ; 

8 Gros piz avoit et molt bien afaitié, 

9 Gros bras et loncs et les dois bien deugiez ; 

10 Par cotels fu drois et aligniez (sic), 

1 1 Droite ot la jambe et bien tornez les piez ; 

12 Bien li avinrent li esperon as piez. 

13 Pol (corr. Foi) trouveissiez home mielz afaitiez. 

14 C'est d'une jupe de paile despoilliez, 

1 5 Si remest saingles el bliaut antaillié. 



FRAGMENT d'aSPREMONT 219 

18 A .]. Turcople a il trestot baillié. 

19 Tint son gant destre entre ses poins ploie, 

20 Pas avant autre c'est do roi aprochiez, 

21 Si haut parla que on bien rentendié : 

22 « Cil Mahomet que paien ont tant chier 

23 « Par cui no's somes tenu et essaucié, 

24 « Saut Agolant et Eaumont le prisié, 
2) (' Triamodel et Gorhan l'envoisié 

, 26 « Et tôt le pueple qui est o lui logiez, 

27 « Et il confonde Karle l'outrecuidié 

28 « Et trestot (sic) cels qui li ont consillié 

29 « Que tu nos a si lonc tens oblié! 

30 « Que Agolanz c'est vers toi correciez : 

31 « Ja a .j. mois par terre chevauchié, 

32 « Et tout ton règne porpris et habergié. 
3 5 a De tote France ne te laira plain pié. 

36 « Et je meïsmes qui ça suis envolez, 

37 « Quant cist anniax me fu el doi baillez, 

38 « Ne fu pas laide qui le m'i enbatié, 

39 « Par druerie la li oi otroié 

40 « Ja li anniax n'iert do doi esragiez 

41 « Si avrai mort un François a l'espié. 

42 — Amis, « dist K., » or enn ait Deus pitié ! 

43 — Sire enpereres, faites moi escouster (sic) : 

44 « Il sont .iij. terres que je sai bien nomer : 

45 « L'une a non Aise et Erope sa per, 

46 « La tierce Aufrique, plus n'en poons trouver. 

47 « Ices .iij. terres départirent par mer, 

48 <f Qui totes terres fait partir et sevrer ; 

49 « Mes sire en a la grignor a garder. 

50 « L'autre an firent pa. .j. sort giter, 

51 « Les .ij. devroient a celi acliner; 

52 « Por ce vient ceste saisir et aquiter, 

55 « Et si vos mande qu'a lui ailliez finer 

« Tôt erranmant, sans plus de demorer. » 

56 Et dist li rois : « Gommant te fais nomer? 
5 7 Et cil respont : « Ja nel vos quier celer : 

58 « Balan m'apelent Sarrasin et Escler; 

59 « Agolant serf de mesage porter, 

60 « Mais ce n'est mie de mençonges conter. 

61 « S'il avient chose qu'il l'estuisse montrer, 

62 « Vers .j. vassal le vuel en chanp prover. 

63 « Or tien mon gaige, se tu l'oses penser ; 



k 



220 P. MEYER 

65 « Et je irai mes armes ' 

66 « De l'or d'Aufrique que j'ai fait aporter. 

67 a Se le tien home ne puis en chanp mater, 
« Et il me fait vif recreanter, 

68 « An mon seel ferai ja seeller 

69 « Unes enseignes et ferai enbriver 

70 « Que tu feras a mon seignor porter : 

71 « Jamais le Fart ne li verras paser. 

B. — AsHBURNHAM PLACE, Barrois 18 (fol. 4 v). 

1 Enmi la place li vassaus descendié ; 

2 Crespe ot le poil, menuement trecié, 

3 Sus ses espaules l'a gentement couchié, 

4 Deci qu'es hanches de soie gironié. 

5 Gros ot les iauz, verz et rianz et liez : 

6 Ne l'ot puceles plus bel ne plus dongié (sic), 

7 Mes que dou hasle l'a .j. petit changié. 

10 Par les costez fu droiz et aligniez, 

8 Gros contre cuer et le pis bien taillié, 

1 1 Droite ot la jambe et bien torné le pié ; 

12 Molt li avient li esperon chaucié. 

1 3 Ne trovesiez home miez enseigné. 

14 D'un sorcot qu'ot vestu s'est despoillié, 

1 5 Et remest saingles ou bliaut entaillé. 

19 S'a son gant destre entre ses poins ploie, 

20 Pas avant autre s'est dou roi aproichié ; 

21 En haut parla si que bien l'entendié : 

22 « Cil Mahomet que paien ont proie, 

24 « Saut Agoulant et Eaumont le proisié, 

25 « Triamodel et Gorhant l'envoisié, 

26 « Et touz icels qui o lui sunt logié, 

27 « Et il confonde Kallon l'outrecuidié 

28 « Et toz icels qui sunt si conseillié, 

29 « Quant tu nos as si longues oublié ; 

30 « Car Agoulanz s'est a toi corrodez 

31 « Et a .j. mois par terre chevauchié 

32 « Et tôt ton règne porpris et essillié. 

33 « Or pues bien dire que mal as esploitié : 

34 « Par ton outrage te verras essillié, 

35 i< De toute so ne te laira plain pié. 



I. Le dernier mot, au haut du fol. 69, est coupé. 



FRAGMENT D ASPREMONT 221 

36 « Et je meïsmes qui si sui herbergié, 

37 « Que cist aniaus m'en fust el doi bailliez, 

40 « Ja n'en istra, de verte le saichiez, 

41 « Si avrai mort .j. Franc a mon espié. 

42 — Amis, » dit K., « or en ait Dex pitié! 

43 — Droiz empererez, feites moi escouter. 

44 « .III. terres est que je sai bien nomer : 

45 « Aise a nom l'une et Venice sa per, 

46 « L'autre Aufrique, ou l'an puet plus trover ; 

49 « La meillor a mes sires a garder. 

50 « L'autrier en firent pa. lor sort geter 

51 « Que les .ij. doivent a celi ancliner. 

52 « Ce viaut celi seisir et honorer. 

55 « K. li rois voit la a lui finer. 

56 — Comment as non? » ce dit K. li ber. 

57 Et cil respont : « Ne le vos quier celer; 

58 « Balanc ai non, ensins me fas nomer. 

59 « Agoulant doi son mesaige porter. 

60 « Si ne ser mie de mençonges conter. 

61 « S'il avient chose quel conveigne mostrer, 

62 « Vers .). vassal le veil en champ prouver. 

65 « Que je irai mes armes acheter 

66 « De l'or d'Aufrique le meudre et le plus cler. 

67 « Se U tiens hons ne (sic) puet en champ mater, 

69 <t Une enseigne i ferai enbriever 

70 « Que je ferai a mon signor porter : 

71 « Ja mes le Far li verras trespasser. 

C. — ASHBURNHAM PLACE, Appendix 220 (fol. 2 b c). 

1 En mi la place li vassal descendié ; 

2 Bloi ot le peil, menuement trescié, 

3 Sur les espaules menuement coucié; 

4 Desi qu'as hanches sunt li trois arengé. 

5 Gros euz e vair, le vis aparelié : 

6 Ne l'ot pucele plus blanc ne délié, 

7 Mais ke del halle de chaud fu changié ; 

8 Gros contre quor e piz bien taiUié, 

9 Granz bras e longs z li dei délié, 

10 Par les costez fu droiz z alinié, 

11 Droite la jambe, ben tornce z li pié; 

12 Mult li avint l'esperon k'il out chaucié. 

1 3 Poi trovoissez hom mielz enseigné. 



222 P. MEYER 

14 S'est d'une jope de paile despolié, 

1 5 c remest sengle el bliaut chamoissié 

16 Qui as costez d'ambes parz iert percié. 

19 Tint son gant destre entre ses poinz pleié ; 

20 Pas avant altre s'est al rei apresmé ; 

21 En haut parole : qui que volt l'entendié ; 

22 « Cil Mahomet que paen ont preié 
Sait Agolant z Elmont le preisé, 
Triamodès z Goran l'enveisé 

« E tut le pople qui od els est logié, 
z si confunde K. li outrequidié 

:< z toz icels qui ço t'ont conseillié 

:< Que tu nus as tant longes travaillié 1 
Ke li miens sires s'est al roi conseillé : 
Ja a un mois par terre chevalchié, 
Trestuz les règnes vestuz e hebergerie. 
Ben poùm dire ke mal as espleité : 

;< Pur ton outrage te verras eissilié. 
z jo meimes qui ça sui enveié, 
Quant cist anels me fu al dei baillé, 
Ne fu pas laide qui ci la m'embatié, 

;( Pur druerie la li ai otrié 
Ja li anels del dei n'iert sachié 
Si avérai mort un Franceis od l'espée. 



43 — Empereor, faites moi escoter. 

44 « 11 sunt trois terres ke ben sai nomer : 

45 « Ase ad non l'une z Europe sa per, 

46 « L'altre Ytrope {sic), ne pot l'om plus trover. 

47 « Celés trois terres départirent par mer, 

48 V Qui funt les eves des isles desevrer ; 

49 « Le greignor ad mon seignr a guarder. 

50 « Paien i firent l'altre an une sort geter 

51 « Que les dous a icele dévoient acliner. 
5 2 « Ore si vienc ceste saisir z rover ; 

53 « Très parmi Griece en faz les brefs aler; 

54 « A l'ost en vienent, ne l'osent tresturner. 
5 5 L'empereor va ja a lui finer : 

56 « Com as tu non? garde nel me celer. 

58 — Jo ai non Balan, issi me faz nomer, 

59 « E serf le roi de message porter. 

60 « Si ne serf mi de mençonge conter. 

« Mais qui voldra mon message escoter, 



FRAGMENT D ASPREMONT 223 

6i « Si ço est chose qui poi face a mustrer, 

62 « Vers un vassal le voil en champ prover. 

63 « Ore tien mon gage, se'tu ç'osez penser, 
« Que ceste ne deie a celé acliner. 

65 « z jo irrai mes armes achater 

66 « De l'or d'Afrike que jo faz aporter. 

67 « Se ton honi ne {sic) pois en champ mater, 

68 « A mon hostel me ferai ja celer, 

69 « Unes enseignes i ferai enbrever 

70 « Que tu feras a mon seignur aporter : 

71 « James le Far ne li feras passer. 

D. — Paris, Bibl. nat., fr. 1598 (fol. 2). 

1 E mei la place le vasal desendié ; 

2 Ses cevils oit menuement atrecié, 

3 Sor les spales noblement acolgié ; 

4 Trosque lespales sont le trece arengié. 

5 Gros les oil el vis apert e lié, 

10 Por les costes fu droit z alongié, 

9 Gros oit le braç z longes les mans e li dié ; 

14 E si est vestuz d'un palio de surien, 

15 E remist en .j. bliaut tôt camosié 

16 Ki al costes d'anbes part peccié ; 
Et son distrer ad .j. anel ataçié; 

20 Davant li rois ert aprosmié ; 

2 1 En ait parole, ki vol si l'entendié : 

22 « Cil Maomet cui pains ore z prie 
24 « Saut Agolant z Elmont l'ensenié, 
2 5 « Triamodès et Gorant li nobile 

26 « Et tuit les poples qu'o lor sont alogié ; 

27 « Et ti confonde Kalle les oltrecudié, 

28 « Tuit cil qui t'ont consilié 

29 « Che tu m'ais tant longe travaUé. 

31 « Je ai .j. mois por ta terre civalcié, 

32 « Trestuit les règnes ke tu es albergié. 

33 « Biem cuita Karle avoir esploitié. 

34 « Por tom oltrages te veras exillié. 

36 « Et je meesme che ça som envoie, 

37 « Quant cest anel ne fu al doi bailié, 

38 « Ne fu pas laide que cil oit ovrié, 

39 « Por druarie li a otrié 

40 « Ja li anel non m'en del doi sacié 

41 « Si avray mort .j. François alla spée. 

42 — Amis, » dit Kalle, « Deu em prende piatié! 



224 P- MEYER 

43 — Emperer, faites moi ascoltier. 

44 « Il sont très terres je le sai nonier : 

45 « Aysie oit non l'une et Affrique ert l'autre, 

46 « La terce ert Europes, plus ne sai nomer. 

47 « Celle trois terres départent por mer 

48 « Que font les evcs desevrer ; 

49 « Les dos oit mon segnor a garder. 

50 « Paiens firent l'autr'am sort gcter 

5 1 « Celle dois doit la terce guier. 

52 « Ore veut ceste saysir z pier; 

5 3 « Très par mer {sic) Grecie en fait li breff aler; 

54 « En l'oste les moine, ne l'osent trastorner. 

55 « Sire emperer, va tost a lui encliner. » 
Kalles comence sempre a rasoner : 

56 « Com as tu non? gardes ne mel celler. 

58 — Je ay non Balant, ensi me faço a nomer, 

59 « Et si servo li rois de mesages portier. 

60 « Mais qui voldra mon mesaço contier, 

61 « Se tu non cris mon dit et mon penser, 

62 « Vers .j. vasal li meltres ke tu poras trover, 
65 « Or tien mon gages, ge tel presentier, 

« Che ceste doit a celle encliner; 

65 « Et je iray mes armes acatier, 

67 « Se le to hom non posso per mon cors asmater 

68 « A mon hostel me faray celler, 

69 « Une ensegne faray embrever 

70 « Che tu faras a mon segnor porter : 

7 1 « Jamais a tant no li veras paser. 

E. — Cheltenham, 26119 (f. 2 c). 

1 En mie la place le vassal descendié ; 

2 Bloi ont lu pail, menuement treschié, 

3 Sur ses espaudes (sic) detrés sei cuchié ; 

4 De si as hanches sont très lui arengié. 

5 Veirs out les oilz, le vis apert e lié : 

6 Ne l'out pucelce (sic) plus blanc ne délié, 

7 Mais que de haie z del chaut fu changié ; 

8 Gros contre quer z le pis ben taillé, 

9 Gros braz z luns e si dei ben deugié; 

10 Par les costez fu gent z aligniè, (/. 2 d), 

1 1 Grelle la gambe e ben turnè le pé ; 

12 Mult li avint li esperun chaucé. 

13 Poi trovissiet un hom melz enseignié. 



FRAGMENT D ASPREMONT 225 

14 Si a une jupe de paile despuillié, 

1 5 Et remeist sengle el bliaut camoisé 

16 Que fu as costes d'ambedouz parz perde. 

17 II ceins le brand al punt d'or entaillié, 

18 A un turcople a tut très sei chargié. 

20 Pas avant altre s'est del rei aprismié ; 

21 En haut parole, que ben fu entendié : 

22 « Cel Mahumet par qui sûmes praié, 

23 « Par qui nus sûmes levé z eshaucié, 
24. « Gar Agolant z Elmon l'enveisié, 

25 « Triamodès z Gorhan le praixié 

26 « Et tut le pople qu'est ovoc eus logié, 

27 « Et il confunde K. l'otrequidié 

28 « Et tuz iceos qui ceo vus ont conseillié 

29 « Qui tant nus as si lungement ublié 

30 « Que mun seignur est od tci curecié : 

31 « En ta terre ad ja un mais chevachié, 

32 « Tut a le règne gasté z exillié. 

33 « Ben purras dire que mal as esplaitié : 

34 « Par tent {sic) utrage serra tut cnpeirié. 

36 « Et jo mesmes qi ça sui enveié, 

37 « Quant cest anel me fu el dai baillié, 

38 « No fu pas laide que le m'i enbatié, 

39 « Par druerie la li ai otrié 

40 « Que ja ne me iert fors del dai racié 

41 « Si avérai mort un Franceis od l'espeie {sic). 

42 — Amis, » dist K., « Deus en prenge pitié! » 

43 — Empereur, faites mai escutcr. 

44 « Il sunt trais terres que jo sai ben nu mer : 

45 « Ase a nun l'une, Eiirope sa per (/. f)^ 

46 « La tierce Aufrike, ne poûm plus truver. 

47 « Ices terres qui funt partir la mer, 

48 « Qui funt les illes z la terre severer, 

49 « Mun seignur a la greinur a garder. 

50 « L'autre an en firent paen un sort geter, 

5 1 « Que les dous daivent a celé acliner ; 

52 « Pur ceo venc ci cest message conter 

« L'emperur ' m'ai fait ' turner; 

54 « E Test en vent z par terre z par mer : 
<<•. Il n'a ami qu'il pcusse tresturner. 



I. Quelques lettres grattées. 

Roimnîa, XIX. . ^5 



226 P. MEYER 

56 — Ami, » dist K., c cument te fet' clamer? 

58 — Brlam r.'ajrelent, issi me faz nunicr-, 

59 <i Si - seif le rei de mjessage poiter; 

60 « Si nel serf pas de mensonge cunter. 

61 « S'il est chose qu'il l'estoie contrepruer, 

62 « Vers un vassal le voil mustrer. 

63 « Or ten mun guage, se tu l'os penser, 

64 « Al meillur hume que tu puras truver. 
63 « Et jo irai mes armes achater 

66 « De l'or d'Aufriche que j'ai fait aporter. 

67 « Et se le ton me pot en cham mater, 

68 « A mun seel ferei ja seler 

70 « Qe tu feras a mun seigneur po[r]ter : 

71 « Ja mais le Far nel veras trespasser » 

F. — Paris, Bibl. nat. N. acq. fr. 15094. 

Voir le texte publié par M. Langlois, voy. Romania, XII, 450-1, vers 154- 
199. — V. 135 poil, lisez pcil ; 163 la, lis. ta; 164 espleité, lis espldtic ; 171 
tachic, lis sachic. Il faut remarquer que les vers 166-7 i'^^ sont pas à leur 
place. Ils sont écrits en marge avec renvoi à l'endroit où M. Langlois les a mis, 
mais le copiste a fait erreur : le vers coté 167 doit prendre place entre les 
vers 163 et 164. Voir E qui est de la même tamille. 

G. — Paris, Bibl. nat. fr. 2; ; 59 ((. 2 c). 

1 Enmi la sale H valiez dessendié; 

2 Blont ot le poil menuement trecié. 

3 Sor ses espaules l'ot par derriers concilié 

4 Si qu'a ses hanches sont les floces rengié. 

5 Gros ot les iaulz, le vis apert et lié ; 
9-10 Par les costez ot le cors bien dougié, 

1 1 Droite ot la janbe et bien taillié le pié ; 

12 Bien li avint l'esperon c'ot chaucié. (cl) 

1 3 Pou trovisiez home mialz atirié. 

14 D'une robe iert bien vestuz, ce sachiez, 

1 5 Et remest sangles ou bliaut camoisié 

16 Qu'il ot au dos d'ambedeus pars trenchié. 

17 Desceint le brant au pont d'or antaillié, 
19 Et tint son gant an son poing amploié. 



î. ErtiL 1(5 lignes feis. 
2. L'ahcni Ei. 



FRAGMENT D ASPREMONT 227 

20 Pas avant autre a le roi approchié ; 

21 An haut parole, que chascun l'antendié : 

22 « Cil Mahoraez que païens ont proie, 

23 « Par cui nos somes tenuz et essaucié. 

24 « Saut Agoulant et Hiaumon l'anvoisié, 

25 « Triamodès et Gorhanz le proisié 

26 Et toz içaus qui o aus sont logié, 

27 Et il confonde K. l'outrecuidié 

28 K Et toz içaus qui ce t' ont conseillié 

29 « Qiie tu nos as si longues oublié ! 
50 « Mon seignor as anvers toi corocié ; 

31 « Par ta terre ai bien .j. mois chevauchié, 

32 « Tôt le pais vestu et herbergié (sic). 

3 3 « Bien puez or dire que mal as esploitié : 

34 « Par ton outrage as ta gent essillié, 

36 (f A çaus meïsmes qui m'ont ça anvoié, 

37 « Qimt cest anel an mon doi anbatié, 

38 « Ne fu pas laide celé quel m'ot baillié, 

39 « Par druerie li oi je otroié 

40 « Qiie ja n'avroie l'anel dou doi sachié 

41 «Si avrai mort François a mon espié. 

42 — Amis, » dist K., « Dex am preigne pitié! 

43 — Droiz ampereres, faites moi escouter. 

44 (f .III. terres sont que je sai bien nonmer : (/". j) 

45 « Aise a non l'une et Herupe' sa per, 

46 « Et l'autre Aufriquc, bone ne sai sa per. 

47 « Ices trois terres que je sai bien nomer, 

48 « Qui font les terres des illes desevrer, 

49 « Mes sires a la greignor a garder. 

50 « L'autre an s'an firent pai. .j. sort giter. 

51 « Que le ij. doivent a cestui atorner. 

52 Por ce voil je ceste raison mostrer, 

« Messire an vient, ce sachiez sanz douter, 
54 « A vos venra, ne le vos quier a celer. 

58 « Balanz ai non, a vos me voil nomer. 

59 « Si serf le roi de ruistes cox doner ; 

60 « Si nel serf mie de mençonges porter. 

61 « Se ilôt chose qui veille esprover, 

62 « Vers .j. vasax le vois an chanp mostrer. 
67 « Se li tucns lions me puct an chanp mater, 

1. Singuhère substitution d'un petit pays de France (voy. sur la Herupema 
traduction de Girart de Roussillon, p. 262) à l'Europe. 



228 P- MEYER 

68 « En mon scel te ferai seeler 

69 « Unes anseignes que ferai anbriver 

70 « Que tu feras a mon seignor porter : 

71 « Jamais le Far ne voldra trespasser. » 

H. — Londres, Old. roy. 15. E. VI, fol. 39 b. 

1 Emmy la place le varlet descendié ; 

2 Sur eust le poil, menu recercillé, 

3 Sur les espaules lonc par derrière couché ; 

4 Au lonc du dos fu moult bien arrengé. 

5 Les yeulz ot vers, le viz ot cler e lyé : 

6 Ne l'a pucele plus blanc ne lyé {sic) 

10 Par les costés fut gent e aligné, 

8 Larges espaules, le pié bien ligné, 

9 Gros bras et les dois délié ; 

11 Droite eust la jambe, bien jousté le pié; 

1 3 Pou trouveissés homme bien ensaigné. 

14 D'un drap de soye s'est ylec despoullé, 

1 5 Et est remès en blanc camisié. 

17 Le brant deschaint au poing doré, 

19 Tint son gant destre en son poing ployé. 

20 Pas a pas est du roy approcé ; 
Chascun de le veoir s'est merveille; 

21 Si hault parla que chascun l'entendié : 

22 « Cil Mahom que payens ont prié, 

24 « Saut Agolant et Eaumont le prisé, 

25 « Triamodès et Morhàn l'envoisié 

^6 « Et tout le peuple qui o eulz est logé, 

27 « Et il confonde K l'oultrecuidé 

28 « Et tous ceulz qui si t'ont conseillé 

29 « Que tu nous a si longues deslié, 

30 « Dont Agolant est o toi courroucé. 

3 1 « Ung moys a ja sur toy chevaucé ; 

32 « Ton royaume a pris, vestu et herbergé. 

33 « Or peulz bien dire que mal as esploité : 

34 « Par ton lignaige te verras essillé. 

36 « Mais quant deçà devers toy fus envoyé, 
37-38 « Une damoiselle m'a cest anel baillé; 

39 « En druerie je lui accordé 

40 « Que ja du doy ne me sera sache 

41 « De si qu'aye ung des tiens detrencé. » 

42 Respont K. : « Moult mal as menacé. 

43 — Sire empereur, faictes moy escouter. 



FRAGMENT D ASPREMONT 229 

44 « Hz sont trois terres que bien say nommer : 

45 « Aise a nom l'une, Europe son per, 

46 « La tierce Auffrique : n'en pot plus trouver. 

47 « Ces trois terres nous départent la mer 

49 « La greigneur a mon sires a garder 

48 « Qui fait les 'terres des ysles dessevrer. 

50 « L'aultre an en firent payen ung sort geter 

5 1 « Que les deulz doivent a la sienne acliner ; 

52 « Pour ce vien ceste saisir et advouer. » 

Karle, respond : « Bien poués reposer, 
56 « Comme avez nom? ne m'aies celer. 

58 — Balan appelle, ainsi me fais nommer. 

59 « A mon seignor serz de messages porter ; 

61 « Car ce ceste chose te faille prouver, 

62 « Vers ung vassal te l'ose en champ moustrer. 

63 « Tien en mon gaige, se l'oses pencer, 

64 « Envers le meudre que pourras trouver. 

65 « Et si yray mes armes achater 

66 « De l'or d'Aufrique qu'ay fait apporter. 

67 « Se ton homme me peut en champ mater 

68 « En mon sceel le feray sceeller ; 

69 « Bonnes ensaignes y feray bouter 

70 « Que tu feras a mon seigneur porter : 

71 « Jamais le Far ne lui verras passer... » 

Je vais montrer maintenant comment je conçois que ces vers 
pourraient être, d'après les copies qui précèdent, rétablis en 
leur leçon primitive. Je crois qu'on peut y arriver à peu près 
sûrement, sauf pour trois ou quatre passages où les doutes qui 
subsistent seraient peut-être levés par l'examen des mss. que je 
n'ai pas en ce moment à ma disposition. On verra toutefois 
qu'une édition d'Aspremont n'est pas œuvre facile et à recom- 
mander à un novice en quête de textes à publier. La masse des 
variantes est si énorme qu'il ne faudrait pas songer à les joindre 
toutes à une édition critique. On n'arriverait pas à les disposer 
clairement. Et cependant, si l'on se résignait à faire un choix, 
il faudrait se garder d'omettre nombre de leçons tout à fait 
absurdes en elles-mêmes, mais précieuses parce qu'elles laissent 
transparaître la leçon, correcte ou non, mais du moins raison- 
nable, que le copiste a eue sous les yeux ^ Je crois donc qu'avant 

I. Voir par ex. ci-après la faute bizarre de C au v. 5, et celle, non moins 
étonnante, de C D au v. 68. 



230 p. MEYER 

d'entreprendre une édition critique , il y aurait lieu de publier 
séparément (sans chercher à mettre les leçons en regard) quatre 
ou cinq des principaux mss. Nous avons déjà le texte de Berlin, 
qui, à la vérité, étant édité par fragments, n'est pas très com- 
mode à consulter, et ce que l'on a mis au jour des mss. de Venise 
me paraît suffisant. Mais on imprimerait utilement le texte êCA 
et de B en un même volume ; puis, séparément, les textes de C, 
d'E et de G. Ce que je connais du ms. de Rome me fait sup- 
poser qu'il y aurait quelque avantage aussi à l'imprimer. 
Malheureusement, il en est parmi ces mss. deux au moins, 
ceux d'Ashburnham place, qui ne sont pas très facilement 
accessibles. J'ai copié jadis une grande partie de B, mais pour C 
je n'ai pas beaucoup plus que le morceau publié ci-dessus. 

Le commentaire qui accompagne le texte est partout rédigé 
de f:içon à faire ressortir les rapports des manuscrits entre eux. 

En mi la place li vassaus descendié ; 
Bloi ot le poil, menuement trescié; 
Sor les espaules l'ot detriez soi couchié; 
De ci as hanches sont li trois arengié. 
5 Gros ot les oilz, le vis apert et lié : 
Ne l'ot pucele plus blanc ne délié, 



1 . Fei G, qui ne sont pas ordinairement d'accord contre les autres mss., ont 
ici la même leçon, sale ipom place. 

2. crespe B, et sur (pour sor') H, sont des variantes isolées et sans consé- 
quence. 

3 . La leçon Yot dctriei soi ne se trouve dans aucun de nos mss.; toutefois on 
la reconstitue aisément à l'aide d'£ qui omet l'ot (ce qui fausse le vers), de 
F qui a Vot, mais a passé soi; n'oublions pas qu'E et F sont évidemment de la 
même famille. On peut invoquer à l'appui de la restitution proposée lot par 
derriers de G, et lonc par derrière de H. Les leçons isolées des autres mss. 
n'ont aucune portée. 

4. Trois, fourni par C seul semble être une forme masculine correspondant à 
irece de D; ou peut-être faut-il admettre une forme troisse ou tresse, sans 5, 
dérivée d'un neutre pluriel (comme mille, doie, paire, etc.) ; très lui, d'£, 
pourrait venir de ce mot mal compris. Les leçons isolées des autres mss. sont 
visiblement dénuées d'autorité. Remarquons cependant qu^arengiê étant 
donné ou suggéré par E F G H est tout à fait assuré. 

5. Leçon de DEFG. Les autres mss. n'y contredisent pas absolument, et 
même C la confirme (le vis apareliè; pour le vis apert et lié). 

6. Je préfère hlanc 4 C E H à. bel BF; le vers manque dans D G, 



FRAGMENT D ASPREMONT 23 I 

Mais que del hasie et del chaut fu changiez ; 

Gros contre cuer et le piz bien tailHé, 

Granz braz et Ions et les doiz bien deugiez. 
10 Par les costez fu droiz et aligniez ; 

Droite ot la jambe et bien torné le pié; 

Molt li avint fi espérons chauciez. 

Poi trovissiez home mielz enseignié. 

S'est d'une jupe de paile despoilliez, 
1 5 Et remest saingles el bliaut chamoisié 

Qui fu as costes d'ambedos parz perciez. 

Deceint le brant al pont d'or entaillié ; 

A un Turcople a tôt très soi chargié. 

Tint son gant destre entre ses poinz ploie ; 



7. Manque dans D GH. ]c suis A CE. La leçon de B n'en diffère guère; 
F, ordinairement d'accord avec E, a une faute qui trouble la rime. 

8. Manque dans DG. J'adopte la leçon de BCEF; dans A le vers est 
fortement altéré. Dans H il est altéré et placé entre 10 et 9. 

9. Manque dans B EF; fondu avec le v. 10 dans G. 

10. Placé entre les vers 7 et 8 dans B, entre 5 et 9 dans D (ce ms. omet 
6, 7, 8), entre 6 et 8 dans H (ce ms. omet 7). 

11. Manque dans D; leçon de ABC F H. Les var. à'EG sont insigni- 
fiantes. 

12. Manque dans DH; Pesperon c'ot chancic est la leçon que donnent ou 
qu'indiquent CFG. 

13. Manque (ainsi que 12) dans D ; afaitie:( A, atiriè G (au lieu d'cnscignié) 
sont sans autorité. Entre 13 et 14 F ajoute un vers (146 du fragment), De 
tii^ îaiiguages fu bien aromancié, qui est l'addition d'un copiste. 

14. Leçon à' A CE F; celles de BH n'en diffèrent pas très sensiblement; 
D G ont modifié diversement le texte. 

15. Leçon à peu près constante; la var. entaillié est propre à AB. 

16. Omis dans ABH. La leçon adoptée est fournie par quatre mss. qui 
form.ent deux groupes, CDEF ; la var. de G est évidemment mauvaise. 

17-19. La suite des idées indique que ces trois vers sont également néces- 
saires. Cependant aucun de nos mss. ne les contient tous les trois. A a 18-9, 
BC seulement 1.9, EF 17-8, G H 17 et 19; D enfin remplace les trois vers 
par un vers unique qui n'a aucune autorité. — Le v. 17 n'est donc fourni 
que par EFGH, et n'est tout à fait correct que dans FG. — Le v. 18, 
conservé par A E F paraît être correct dens E seul. La modification intro- 
duite par F est particulièrement malheureuse. Il est probable que si tant de 
mss. ont omis ce vers, c'est qu'ils ne savaient ce que c'était qu'un Turcople. 
Ils n'avaient pas lu la règle du Temple. — 19 est le mieux conservé des trois 
vers, puisqu'il se trouve dans ABC G H. Je prends la leçon que m'offrent 



232 p. MEYER 

20 Pas avant autre s'est del roi aproismié; 
En haut parole ; qui que vout l'entendié 

« Cil Mahomez que paien ont proie 

« Par cui nos somcs tenu et essaucié, 

« Saut Agolant et Elmont le prisié, 

25 « Triamodel et Gorhan l'envoisié 

« Et tôt le pueple qui o eus ert logiez, 

« Et il confonde Karlon l'outrecuidié 

« Et toz iceus qui ço t'ont conseillié 

« Que tu nos as si longues oblié ! 

30 « Que Agolanz s'est a toi correciez : 

« En ta terre a ja un mois chevauchié. 

« Et tôt ton règne porpris et herbergié. 



A C. Ce vers est tout à fait nécessaire au sens , puisqu'il renferme la forme 
du défi, sur laquelle voy. ma traduction de Girart de Roussillon, p. 64, note 3 
et p. 348. 

20. L'hésitation est permise entre aproisinic, CDEF, etaproichie, ABGH. 
On sait qu'aproisiiiier rime en te?- et en er — H ajoute un vers des plus 
mauvais. 

21. Leçon de CD. Remarquer la faute commune d'E F que ben fit enten- 
diè; G H ont une variante acceptable : que chasciins l'entendié. 

22. Leçon de BCFGH k laquelle se rattachent les deux variantes, diverse- 
ment absurdes, de DE. La leçon à' A est toute individuelle. 

23. Ce vers qui n'est pas bien nécessaire, est omis dans BCDH. J'adopte 
la leçon d'A G. Ces deux mss. appartenant à des familles différentes ont eu 
probablement raison d'admettre tenu au lieu de levé fourni par la famille EF. 

24. Leçon à peu près uniforme. Le groupe E F a gart au lieu de saut; D 
substitue enseniè a prisiè, et E G intervertissent les finales de ce vers et du 
suivant. 

28. D'après CG; à la même leçon se rattachent DH. 

29. « Oublié » est ironique, ce que n'ont pas compris CD qui ont 
travailliê. — Si longues, BGH (cf. tant longes, CD), est plus autorisé que si 
loue tans, A, ou longuement, EF. 

30. Manque dans D. Leçon d'A, et à peu près de B. On pourrait aussi 
bien admettre Que li miens sire, C, cf. Que mun seignur, EF. Le second 
hémistiche est absurde dans C; on conçoit que D ayant cette leçon sous les 
yeux, ait mieux aimé supprimer le vers entier. 

31. Leçon d'EF, et à peu près d'ABCD, puisque dans ce dernier ms. Je 
ai est visiblement pour Ja a (C). 

32. Et tôt ton règne est la leçon d'AB, que confirment H (Ton royaume), 
E F (Tut a le règne) ; elle doit être préférée à celles de C D (Trestu:^ les règnes) 
et de G (Tôt lepaïs). — Porpris, AB, est plus douteux : on pourrait préférer 



FRAG.\ŒNT D ASPREMONT 233 

« Or pues bien dire que mal as esploitié : 

« Par ton outrage te verras essilié ; 
35 « De tote France ne te lerra plain pié. 

« Et jo meïsmes qui ça sui envoiez, 

« Quant cis anels me fu el doit bailliez, 

« Ne fu pas laide qui le m'i embatié, 

« Par druerie la li ai otioié 
40 « Ja li anels ne m'ert del doi sachiez 

« Si avrai mort .j. François a l'espié. 

— Amis, » dist Karles, « Dieus en prenge pitié! 

— Sire emperere, faites moi escouter. 

vestu:^ ou vesiii, CGH ; ici C ne se sépare pas autant qu'on pourrait le croire 
de D, car les mots he tu es dans ce dernier ms., sont une mauvaise lecture ou 
une correction de vestus. La leçon de H, Ton royaume a pris, vestu, semble 
dériver d'une leçon Ton regtie a pris, vestu, qui en soi, n'est pas mauvaise. — 
Quant à gasté (ou destrnit) et exiïïiè, EF, cf. B porpris et essiUiè, c'est une 
mauvaise variante. — Le vers a été déplacé dans F, mais c'est un accident 
tout matériel, voir plus haut, p. 226. 

33. Manque dans A. D'après BGH; Bien purras EF; Bien poi'im C; D est 
tout à fiiit corrompu. 

54. Manque dans A. — Je me fonde sur BCD. — On peut hésiter entre 
por et par. Les variantes divergentes des autres mss. n'ont pas d'autorité. 

35. Je ne vois pas de raison pour rejeter ce vers que nous a conservé seul 
le groupe A B. 

36. D'après A C DE. Les leçons isolées de BFG H sont sans valeur. 

37. G intervertit les finales de ce vers et du suivant, et F est partiellement 
corrompu. Dans H ce vers et le suivant sont fondus en un. Du reste pas de 
doute. 

38. Manque dans B. La leçon adoptée est celle à' A E et, à peu près, de C. 
Dans F le second hémistiche est de fantaisie, et dans D il n'a pas de sens. 

39. Manque dans B. Leçon à' A C D E et à peu près d'F ; ce vers est altéré 
diversement dans G H. 

40. Leçon à'ACD sauf que dans AC ni est omis, et par suite iie est 
devenu «' ; le vers étant trop court, A l'a rétabli tant bien que mal en substi- 
tuant esragie:( à sachiez. Mais il n'est pas douteux que ce dernier mot est la 
bonne leçon, car B, qui forme groupe avec A, l'a conservé, le prenant, par 
une singulière erreur, pour l'impératif de saivir. 

41. Leçon d'AC DE F, et confirmée jusqu'à un certain point par B et G. 
Le vers est refait dans H. On peut hésiter entre a et od. 

42. Leçon de CDEFG; leçon particulière au groupe AB : Or en ait 
Deus pitié. Vers refait dans H. 

43. Je ne vois guère de raison pour opter entre Sire A H ex Droi^ B G, 



234 P- MEYER 

« Il sont trois terres que jo sai bien nomer : 

45 « Aise a non l'une, Europe sa per, 

« La tierce Aufrique, plus n'en poom trover. 

« Celés trois terres, qui font partir la mer 

« Qui fait les terres des isles desevrer, 

« Mes sire en a la-greignor a garder. 

50 « L'autre an en firent paien un sort jeter 

« Que les deus doivent a celi acliner; 

« Por ce vienc ceste saisir et avoer. 

« Très par mi Grèce en fait les briés aler; 

mais il faut rejeter VEvipcrcor, trop particulièrement anglo-normand, de 
C E F. Dans D aussi l'épithète initiale est omise. 

45. Si on préférait lire Europe de trois syllabes, on pourrait adopter la 
leçon d'A C, et Europe, à laquelle se rattache B, et Venice. 

46. Leçon à' A et à peu près d'EF. Les mss. 5 Ciî supposent une leçon 
commune m pot Vom plus trover qui serait peut-être à préférer. DG sont 
diversement altérés. 

47-8. Manquent dans B. Il est impossible, à l'aide des sept autres mss., de 
restituer sûrement ces deux vers. Au v. 47, ices joint à un mot féminin , me 
paraît bien contestable malgré l'autorité à'AEFGH (ces dans ce dernier 
ms.). Aussi ai-je emprunté ceJes à CD. Pour le reste du vers, G nous fait 
défaut, ayant étourdiment reproduit ici le second hémistiche du v. 44. Ne 
trouvant pas un sens satisfaisant à départirent par mer A C, départent por mer 
D (vers trop court), nous départent la nier H, j'ai emprunté à £ la leçon qui 
font partir la mer, regrettant qu'elle ne soit pas entièrement confirmée par F, 
qui funt partir par mer. J'entends que les trois continents séparent la mer et 
que celle ci à son tour sépare les terres continentales d'avec les îles. — 48 
Au fond, il importe assez peu qu'il y ait les illes et la terre, E F, ou les terres 
des isles, que j'adopte d'après G H. Ce qu'il faut rejeter comme un évident 
remaniement c'est Oui totes terres fait partir et sevrer, A, c'est aussi les c-ives 
des isles, leçon dénuée de sens de C, qui serait aussi celle de D si ce ms. 
n'avait omis des isles. 

49. Leçon à' A confirmée par EFGH ; dans ce dernier ms. le vers prend 
place entre 47 et 48. 

51. Leçon de BEF confirmée par ACGH, corrompue dans D. 

52. Jusqu'à saisir inclus la leçon est sûre (sauf vienc ou vient), mais pour 
la fin du vers j'hésite entre avoer H, et aquitcr A. Finalement je me décide 
pour avoer, repoussant bien loin honorer B, rover C, pier (pigliare ?) D et les 
hémistiches remaniés cest mesage conter E, le message porter F, ceste raison 
mostrer G. 

5 3 . Pour ce vers et les deux suivants il est très difficile de démêler la bonne 
leçon; 55 ne se trouve que dans le groupe CD. Fait, D, me semble préfé- 
rable à /rt:^ de C. Le vers en tout cas ne me paraît pas être une addition de 



FRAGMENT D ASPREMONT 23$ 

« A l'ost en vient, ne l'osent trestorner. 
5 5 « Sire emperere, va tost a lui finer. 

— Com as tu nom? » ce dist Karles li ber. 

Et cil respont : « Ja nel vos quier celer : 

« Balan m'apellent, ainsi me faz nomer; 

« Si serf le -roi de messages porter; 
60 « Si nel serf mie de mensonges conter. 

« S'il avient chose que l'estuisse prover, 

« Vers un vassal le vueil en champ mostrer. 

« Or tien mon gage, se tu l'oses penser, 

« Al meillor home que tu porras trover; 



copiste. Il mérite plus de considération. G introduit ici en vers : Messire an 
vient, ce sachie-i sani douter, qui paraît être une doublure du v. 54. £ a un vers 
en partie gratté qui aurait dû être entièrement supprimé. 

54. Manque dans ABH. Si je ne me trompe, le sens est que le seigneur 
de Balan (v. 49) vient avec son ost. Je prends la leçon de C en substituant 
vient à vienenî, m'autorisant d'E F; les moine D, est un remaniement, comme 
aussi la leçon de G. 

55. Manque dans deu.s groupes : EFGH;h leçon adoptée est combinée à 
l'aide à' ABCD. Finer veut dire « traiter », faire accord moyennant paye- 
ment d'une somme convenue (angl. to fine). Suit dans A, un vers de pur 
remplissage. 

56. Manque dans G. Il y a, dans les chansons de geste, plusieurs formules 
courantes pour demander à quelqu'un son nom. C'est ce qui explique les 
divergences que nous offrent ici nos mss. En réalité il n'y a pas de raison 
pour préférer la leçon de B, ici adoptée, à celle d'^ ou à! F. Ce qui m'em- 
pêche d'accepter au second hémistiche la {orvanlo. garde nel me celer de CDU, 
c'est que j'ai besoin de celer au v. suivant. 

■ 57. Manque aussi dans G. Ici encore la leçon est douteuse. Je suis AB. 

58. D'après AEFH. Var. insignifiante de BCD : Jo ai non Balan, et de 
G Balan:^ ai non. 

59. D'après CEE, et, à peu près ABDH. La leçon de G, de mis tes cox 
doner, est sans valeur. 

60. Manque dans H et tout à fait corrompu dans D; je suis BC FF dont 
A G ne diffèrent guère. 

61. Estnisse, ayant sans doute paru un peu vieux, a été remplacé plus ou 
moins heureusement dans BCG H ; dans D remaniement complet. ABC ont 
interverti les finales de ce vers et du suivant. 

63. Manque dans BG. On lit ensuite dans CD un vers de pur remplissage. 

64. Manque dans A BCG. Dans D le second hémistiche est combiné avec 
le premier du v. 62. Cela donnerait à croire que dans l'original le v. 64 
venait entre 62 et 63. Le sens se suivrait mieux. Quoi qu'il en soit, je suis 
EF, dont H diffère à peine. 



236 p. MEYER 

65 « Et je irai mes armes achater 

« De l'or d'Aufrique que j'ai fait aporter. 

« Se li tuens hom me puet en champ mater 

« A mon seel te "ferai seeler 

« Unes enseignes et ferai embrever 
70 « Que tu feras a mon seignor porter : 

« Jamais le Far ne li verras passer. 

Paul Meyer. 



65. Manque dans G. 

66. Manque dans DG. 

67. Je suis CDEFG; la leçon à' A, Se le tien home (au cas rég.) ne puis, est 
visiblement moins autorisée, bien qu'appuyée par D. La leçon de JB, Se li tiens 
hons ne puet, et celle de H, Se ton homme me peut, semblent une combinaison des 
deux leçons. 

68. Manque dans B; CD ont en commun une leçon singulièrement 
absurde : A mon hostel me ferai ja celer. Elle sert toutefois, de concert avec 
E, à autoriser a, au lieu à' an ou en qu'on lit dans A G H. 

69. Manque dans E. Bonnes, de H, est isolé. Je lis, d'après A, et, que le 
sens me paraît réclamer, mais / est donné par BC H; G a. que, et D passe le 
mot douteux. 

70. B Que je ferai. 

71. On peut hésiter entre ne li verras passer, que j'adopte d'après AD H, 
confirmé par C, ne li feras, et iwl verras (ou verre^), E F, qu'appuient dans une 
certaine mesure B, li verras trespasser, et G, ne voldra trespasser. La faute d'F 
Qamais nul jur) est isolée. 



OTON DE GRANSON 

ET SES POÉSIES 



Chaucer, qu'Eustache Deschamps appelle « grant transla- 
teur », a connu, imité et parfois traduit les œuvres des écri- 
vains français de son temps. Parmi ces derniers, figure Ode ou 
Oton, sire de Granson, que le poète anglais nomme, à la fin de 
la Complainte de Vénus, « la fleur de ceux qui font des vers en 
France, » — Graunson, flour of hem ihat inake in Fraunce. 

Quel est ce poète que Chaucer mettait alors au premier 
rang ? Le marquis de Santillane, dans sa Lettre au connétable de 
Portugal, cite Oton de Granson au nombre des écrivains 
français qu'il juge les plus importants et les plus distingués; 
Alain Charrier le mentionne en passant dans le Débat du Réveille 
matin; et quelques années plus tard, Martin Le Franc consacre 
« au petit livre de messire Ode » quatre vers de l'immense 
Champion des Dames. De nos jours, Oton de Granson n'est 
guère connu en qualité de poète : le rôle important que, pour 
son malheur, il a joué à la cour de Savoie et sa fin tragique 
l'ont seuls préservé de l'oubH. Il semble, du reste, que pendant 
sa vie déjà sa renommée littéraire disparaissait devant sa gloire 
de preux et brillant chevalier. Alain Chartier et Martin le Franc 
sont, à ma connaissance, les seuls auteurs français du Moyen- 
Age qui fassent allusion aux vers d'Oton, tandis que Froissart 
et Christine de Pisan, Olivier de la Marche et d'autres chro- 
niqueurs de la même époque parlent à deux ou trois reprises 
du sire de Granson, louent sa vaillance ou racontent sa mort, 
mais semblent ignorer que ce chevalier fut en même temps un 
poète. 

J'ai retrouvé, en partie, ses poésies, celles entre autres qu'a 
traduites Chaucer. Avant de les passer en revue, voyons d'abord 
rapidement ce que nous savons de la vie d'Oton de Granson. 



238 A. PIAGET 

L 

Ode ou Oton, troisième du nom^ seigneur de Granson, 
Sainte-Croix, Grandcour, Cudrefin, Aubonne et Coppet, était fils 
de Guillaume, dit le Grand, seigneur de Granson, et de Jeanne 
de Vienne, fille de Jean, sire de Rothelanges^ En 1365, il 
avait épousé Jeanne Alamand, fille d'Humbert, seigneur 
d' Aubonne et de Coppet 2. 

Froissart nous apprend qu'en 1372 Oton, « bannerés et riche 
homme durement », se trouvant dans l'armée du comte de 
Pembroke, combattit au siège de La Rochelle, et que, prison- 
nier des Castillans, il fut emmené en Espagne avec Guichart 
d'Angle, Jean de Gruyère et d'autres chevaliers 3. Libéré contre 
rançon 4, il revint en Angleterre 5. En 1379, nous dit le même 
chroniqueur, « ung vaillant chevalier de Savoie, messire Othe 
de Grançon, » s'embarqua à Hantonne (Southampton) avec 
Jean de Harleston et prit part à la défense de Cherbourg 6. 
Revenu en Savoie quelques années après, héritier des vastes 
biens de son père mort en 13897, il remplaça ce dernier dans 

1. Voyez, sur la généalogie des Granson, l'important ouvrage de L. de 
Charrière , Les Dynastes de Gi-andson jusqu'au xni'^ siècle , avec pièces justifica- 
tives, répertoires et tableaux généalogiques. Lausanne, 1866, in-fol. Consultez 
pour ce qui concerne Oton de Grandson le Tableau IV B. Cf. Les Dynastes 
d^ Aubonne par L. de Charrière, t. XXVI des Méni. et Doc. pub. par la Soc. 
d'Hist. de la Suisse romande, p. 250, note 2. 

2. Jeannette Alamand et Otonin de Granson étaient fiancés le 24 avril 
1365; le 24 sept, de la même année, ils étaient mariés. Cela résulte de deux 
documents publiés dans les t. XXII des Méni. et Doc, p. 172, et XXIII, 
p. 640. 

3. Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VIII, 121, 134, 137. 

4. Id. 306. 

5. Oton avait en Angleterre de nombreux parents et amis. Toute une 
branche de sa famille s'était fixée dans ce pays. Voy. Charrière, Dynastes de 
Grandson, Tableau IV A. 

6. Froissart, t. IX, p. 136. 

7. Guillaume, père d'Oton, était le second fils de Pierre de Granson et de 
Blanche de Savoie, fille de Louis I^f, baron de Vaud. Favori d'Ame VI, il 
accompagna ce prince dans les campagnes du Valais, d'Italie et d'Orient; 
En 1384, sous les murs de Sion, le Comte Rouge reçut de sa main l'ordre de 
chevalerie. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 239 

les bonnes grâces du comte et ne tarda pas à jouer un rôle 
prépondérant dans les affaires de son pays. 

Tout alla bien jusqu'en 1391, date de la mort d'Ame VII, 
empoisonné par Grandville on sait commenta Cette mort 
causa dans tout le pays une profonde impression. Les paroles 
que le Comte Rouge avait prononcées en proie à d'atroces dou- 
leurs volèrent bientôt de bouche en bouche. On savait qu'il 
avait ordonné et supplié d'arrêter Grandville et de lui faire 
avouer par la torture quels étaient les instigateurs du crime. 

Grandville avait maintes fois raconté que les peuples de 
Barbarie et de Grèce redoutaient et haïssaient la Savoie plus 
qu'autre pays du monde : il était écrit dans leurs livres saints 
qu'un jour leur empire devait être détruit par lei.comtes savoi- 
siens. Amé, près de mourir, se rappela cette histoire : il lui 
vint, de plus, en mémoire que Grandville avait voulu, de toute 
force, faire boire à Bonne de Berry un breuvage qui devait 
augmenter en elle la puissance générative, et médicamenter le 
futur Amé VIII dont les yeux, soi-disant, déviaient de leur 
position naturelle. Le comte s'imagina, dès lors, qu'en l'em- 
poisonnant Grandville s'était fait l'instrument des Sarrasins et 
des Grecs, et que ce médecin de malheur avait l'intention de 
détruire toute la race des princes de Savoie. « Cestuy malvais 
phisicien m'a mort! » répétait le malade, quand la pasniison 
lui laissait un peu de répit ; et il recommandait instamment à 
Bonne de Bourbon, à Louis de Cossonay et à Oton de Granson 
de ne pas laisser échapper Grandville. Mit-on ces paroles sur le 
compte des douleurs insupportables qu'endurait Amé ? Tou- 
jours est-il qu'on ne se pressa pas de jeter Grandville en prison. 

I. Voy. sur cette question les ouvrages de L. Cibrario : La Morte dl 
Amedeo VII, conte dl Savoia (dans les Opuscoli ston'ei e letterani di Luigi Cibra- 
rio, Milano, 1835, in-S", pp. 73-81) et la Storia del conte Rosso, Torino, 185 1, 
in-80. — Un document important a été publié en 1847 par Le Glay, dans le 
t. III des Docuïiicnls historiques inédits de ChampoUion-Figeac, pp. 474-483 : 
Déposition de Jehan de Grandville au sujet des remèdes que la comtesse douairière de 
Savoie aurait fait donner par ce médecin au comte de Savoie son fils pour le rendre 
paralytique et le faire mourir. — Servion dans sa Chronique résume le traite- 
ment que Grandville fit subir au comte : « Pour ce que le conte, dit-il, eut 
les cheveux plus espès, luy avoit le phisicien fait rere la teste et hacier d'une 
lanccte, si que le sang en sailloit par moult de pars, et luy mis pluseurs 
lavandes et emplastres par dessus. » 



240 A. PIAGET 

Ce que voyant, le comte s'écria : « Oylas ! je suis férus en 
maies mains! » Mais jamais il ne lui vint à l'esprit de soup- 
çonner sa mère, ou Cossonay, ou Granson, ou tout autre sei- 
gneur de sa cour. Par son testament, fait le jour même de sa 
mort, et dont le principal témoin fut Oton de Granson, il 
nommait régente de Savoie et tutrice d'Ame VIII sa mère. 
Bonne de Bourbon, à l'exclusion de sa femme. Bonne de Berry. 

Le populaire du comté chercha moins loin que son malheu- 
reux prince les complices de Grandville. Il fut vivement frappé 
de voir les ordres d'Ame si mal exécutés par les grands sei- 
gneurs du conseil, et quand il sut que le phisicien coupable avait 
été non seulement laissé libre, mais protégé et conduit hors du 
pays sous bonne escorte, il n'en fallut pas davantage pour 
changer en certitude de vagues soupçons. 

Le comte mort, Grandville avait été saisi et « mené en la pré- 
sence de l'evesque de Morianne, du seigneur de Cossonay, de 
messire Octhe de Granzon, du seigneur de Saint Moris, de 
messire Johan de Conflens et de pluseurs aultres des conseil- 
liers du conte; et il leur sceut si bien parler qu'ils le licen- 
cièrent ^ ». C'est à ce moment que Granson se met en évidence 
et se compromet irrémédiablement en protégeant la retraite de 
Grandville. Oton fut-il chargé de cette mission par ses col- 
lègues, ou agit-il en son propre nom ? Nous ne savons. Il 
devait^ de toutes façons, payer cher cette protection généreuse 
accordée au misérable qu'il croyait innocent. « Et, continue 
Servion, le fist accompaignier messire Octhe de Granzon par 
messire Pierre de Soubz la Tour jusques hors du pays de 
Vaud, et le mist en la conté de Bourgoigne^. Dont ceulx qui 
avoient oy parler le conte en sa maladie et pluseurs du peuple 
donnèrent grant blasme a messire Octhe de Granzon, et 
disoyent qu'il estoit consentant que le phisicien eut fait morirle 
conte 3. » 



1. Chronique de Servion, éd. Bollati, t. II, p. 266. 

2. Tout le monde a répété, après Macchanée, que Grandville trouva 
d'abord un refuge dans les terres de Granson, qu'il séjourna dans le château 
de Sainte-Croix, et que, plus tard, il se réfugia chez le duc de Bourbon, 
lorsque Oton dut lui-même pourvoir à sa propre sûreté. Il n'en est parlé ni 
dans les dépositions de Grandville, ni dans les chroniques du temps. 

3. Servion, II, p. 266. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 24 1 

Bonne de Bourbon ne pouvait et ne devait pas rester sourde 
aux bruits d'empoisonnement qui circulaient dans tour le 
pays. Par lettre du i" septembre 1392, elle chargea Louis de 
Savoie^ prince d'Achaïe et de Morée, assisté d'Etienne de la 
Baume et d'autres persoiinages, de faire sur la mort d'Ame VII 
une enquête énergique et prompte, et de découvrir et punir les 
auteurs du méfait. De nombreux témoins furent entendus ^ 
On connut alors dans tous ses détails le traitement fatal auquel 
Grandville avait soumis le Comte Rouge; et finalement, un 
innocent, Pierre de Lompnes, l'apothicaire qui avait fourni les 
remèdes prescrits par le médecin, fut traîné au supphce. 

L'enquête de 1392 et l'exécution de Pierre de Lompnes ne 
calmèrent nullement les esprits; Granson, plus que jamais, fut 
soupçonné d'être l'instigateur du crime et le grand coupable ^. 
Chose étrange, ces accusations ne rencontrèrent nulle part aussi 
bon accueil que dans la patrie même d'Oton, le pays de Vaud. 
En 1393, une assemblée de délégués des communes se réunit à 
Moudon pour discuter la question de savoir si le sire de 
Granson devait être condamné?. On l'y jugea coupable, 
puisqu'en novembre de la même année, à cause, dit la sentence, 
de ses grands crimes et offenses, tous les biens mobiliers et 
immobiliers de Granson furent confisqués au profit du comte 
de Savoie 4. Le comte et son conseil vendirent à Rodolphe de 



1. Toute la procédure de l'enquête de 1392 a été retrouvée par Cibrario 
dans les archives de Turin. Voy. Cibrario, Oiiv. cités. 

2. Cibrario (Conte Rosso, p. 100) nous apprend que les soupçons n'épar- 
gnèrent pas non plus Oddon de Villars, ni l'évêque dTvrée, ni surtout Louis 
de Cossonay. Ce dernier, lieutenant-général en deçà des monts, gouverneur 
de Savoie et conseiller du comte, ne fut pas inquiété de son vivant, mais, 
après sa mort, l'ordre fut donné au bailli de Vaud, de se saisir de ses biens, 
même de vive force, cerits de catisis, dit la sentence. — Charrière (Dynasles de 
Cossonay, p. 160) pense que ces raisons ne sont peut-être pas celles que pré- 
sume Cibrario, et que le séquestre a pu être ordonné en vue des prétentions 
de la maison de Savoie sur l'héritage de Louis de Cossonay, mort le dernier 
mâle de sa race. 

5. Voy. Baron de Grenus, Documents relatifs à Vhistoire du Pays de Vaud 
dès i2p^ à ly^o. Genève, 1817, grand in-8, p. 29, no 17. 

4. Le comte de Savoie prit facilement possession des seigneuries d'Au- 
bonne et de Coppet , mais il n'en fut pas de même de toutes les terres du 

Romania, XIX. j^ 



2^2 A. PIAGET 

Gruyère et à Jean de la Baume les seigneuries d'Aubonne et 
de Coppet pour le prix de 14000 florins d'or^ 

Après la mort d'Ame VII, Oton, en butte à tous les soup- 
çons, avait quitté la Savoie et s'était rendu en Angleterre. Le 
18 novembre 1393, tandis -que dans son pays on confisquait et 
vendait ses biens, il recevait de Richard II une pension de 126 
livres 30 sous et 4 deniers ^. 

C'est alors, à la demande d'Oton vraisemblablement, que le roi 
de France, assisté des ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans, 
de Bourbon, et de plusieurs autres membres de son conseil, 
ouvrit une enquête sur les graves accusations portées contre le 



sire de Granson. Le château de Sainte-Croix, défendu par le fils même 
d'Oton, Guillaume, opposa au jugement du comte une résistance prolongée 
et victorieuse. A la tête d'une petite troupe, Guillaume se maintint dans son 
donjon, faisant de fréquentes razzias dans les campagnes environnantes. Je 
relève dans Grenus, à la date de 1393, les deux articles suivants : « On 
paie 18 sols pour les frais de celui qui a été à Moudon, où cette communauté 
a mandé celle de Nyon à l'effet de tenir conseil pour savoir ce qu'il y avoit 
à faire pour marcher contre les bandits existans dans le château de Sainte- 
Croix. » (Comptes de Nyon ; Grenus, p. 30.) « On paie 36 sols à ceux qui ont 
été à Moudon auprès du comte de Gruyère pour savoir si la patrie de Vaud 
feroit la chevauchée, ou fourniroit des soldats pour marcher contre les ban- 
dits de Sainte-Croix. .) (Comptes de Nyon ; Grenus, p. 31.) 

1. Voy. l'acte de vente, dans Méni. et Doc, t. XXII, p. 232, no 146. 

2. Je reproduis ici, d'après Rymer (Fœdera, t. III, part. IV, p. 92), la pièce 
intéressante par laquelle Richard II accorde à Granson pension et protection : 

Rex omnibus, etc. Sciatis quod, de gratia nostra speciali, et pro bono scr- 
vitio, quod dilectus et fidelis noster Oto de Graunson Nobis impendit, et 
impendet in futurum , ac etiam considerationem habentes , tam de eo quod 
ipsum pênes Nos ad terminum vitae suae retinuimus moraturum , quam de 
homagio quod ipse Nobis fecit in forma subsequenti, videlicet. 

Je devcigne vostre homme lige de vie et de meiid're, et terrien honure, et foi, et 
loiautè vous porteray encontre tous gens qui pourront vivre ou morir, sauve encontre 
le conte de Sanveye, mon soverain seigneur, et en cas que mesnie celui conte hors de 
son paiis soit armc^ contre vous, que adonque je serai ovesque vous encontre lui et 
tous autres, 

De assensu concilii nostri concessimus praedicto Oloni centum viginti et 
sex libras, tresdecim solides et quatuor denarios, percipiendos annuatim pro 
termino vitae suae, ad scaccarium nostrum, ad termines Paschae et sancti 
Michaelis, per aequales portiones. In cujus, etc. Teste Rege apud Westnio- 
ûasterium, decimo octavo die novembris (1393). 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 243 

sire de Granson et trouva ce dernier « pur, net et non cou- 
pable ». 

De son côté, Grandville, tombé on ne sait comment entre 
les mains du duc de Berry, pour se disculper ou pour être 
agréable à ceux qui ri,nterrogeaient ^, avait accusé Bonne de 
Bourbon d'avoir fait empoisonner le Comte Rouge son fils, et 
lui avait donné pour complice le sire de Granson. Cela se 
passait en Auvergne, au château d'Usson, en avril 1393. Le 
10 septembre 1395, Grandville mourut au chcâteau de Mont- 
brison. Avant de rendre l'âme et après s'être confessé, il rétracta 
les aveux qu'on lui avait arrachés dans les tourments, et 
affirma l'innocence de Bonne de Bourbon et d'Oton de 
Granson 2. 

Fort de ces déclarations, Oton, qui, à la suite de l'enquête 
faite par le roi de France, avait passé deux ans à la cour de 
Bourgogne, revint dans le pays de Vaud. Il s'y trouvait en 
13963. 

Mais les soupçons, habilement entretenus peut-être par les 
ennemis d'Oton, pas plus qu'après l'enquête de i3'92, n'étaient 
tombés en face des rétractations de Grandville et des déclara- 
tions du roi de France. Les communes vaudoises étaient tou- 
jours particulièrement hostiles au sire de Granson. Gérard 
d'Estavaj-er, seigneur de Cugy^, se fit leur champion. Il se 
présenta d'abord devant le bailli de Vaud, Louis de Joinville, 
seigneur de Divonne, et accusa Granson d'avoir « faulsement 
et maulvaisement esté consentant » de la mort d'Ame VII et 
de Hugues de Granson >. 

1. Toute cette affaire se complique, comme on sait, de la rivalité de 
Bonne de Bourbon et Bonne de Berry et de leurs partisans. 

2. Voy. Cibrario, Conte Rosso, p. m. 

3. Martignier {Dict. Jnst. du canton de Vaud) nous apprend qu'en 1396, 
Oton de Granson, de retour dans ses terres, approuve un acte qui reconnaît 
bourgeois.de Sainte-Croix seize particuliers de Baulmes. 

4. Fils de Pierre d'Estavayer et de Catherine de Belp. Ne pas confondre, 
comme le fait M. Chevalier dans son Répertoire, Gérard d'Estavayer avec 
Conon d'Estavayer qui fut prévôt du chapitre de Lausanne, et qui mourut en 
124). Conon d'Estavayer rédigea le Cartuhirc du chapitre de Notre-Dame de 
Lausanne (i 228-1 242), publié dans le t. VI des Mém. et Doc. 

5. Hugues, sire de Granson et de Lompnes (Bugey), était fils d'Oton II, 
sire de Granson et de Bclmont, oncle d'Oton III. Il fabriqua, paraît-il, de 



244 A- PIAGET 

« Sire baillif, je, Girerd d'Estavayer, me clame en vostre main, comme 
lieutenant, pour foire raison, de mon très chicr et redoubté seigneur monsei- 
gneur de Savoye, de messire Octhe de Granzon; si vous requiers comment 
le vuillés assigner a ung jour, selon raison et coustume du pais, et luy vuillés 
notifier que a cellui jour je luy maintiendray et diray que il, faulsement et 
maulvaisement , a esté consentant de la mort de mon redoubté seigneur 
monseigneur de Savoye dernièrement mort, et aussi de messire Hugues de 
Granzon, son seigneur, et ce je luy dis et diray et maintiendray mon corps 
encontre le sien a Modon, ou raison se doibt faire de toutes causes touchant 
les bannerès, par devant vous, comme baillif et commis pour faire raison et 
justice '. » 

Le bailli de Vaud ayant renvoyé l'affaire devant le comte de 
Savoie, Gérard d'Estavayer et Oton de Granson comparurent à 
Bourg-en-Bresse devant Amé VIII et son conseil le 1 5 novembre 
1396. Gérard renouvela ses accusations et jeta son gage, 
demandant de nouveau que le duel eût lieu à Moudon « selon 
l'usage et coustume du pays de Vaud ». A son tour, Granson, 
après avoir fait « le signe de la saincte vraye croys », parla ainsi, 
s'adressant à d'Estavayer : 

« Je prens Dieu, saincte Anne et benoyte lignye en tesmoing de la vérité, 
et dy que tu mens, et as menti, autant de fois comme tu l'as dit, et devant 



faux titres qui donnaient à Philippe le Bon un droit de protection sur une 
partie de la Savoie. Il fut arrêté, jeté en prison à Nyon, et en 1 389, condamné 
à mort par le bailli de Vaud , Rodolphe de Langin, assisté de onze gentils- 
hommes pairs de l'accusé, pour crime de félonie envers le comte de Savoie. 
Hugues parvint à s'échapper et se réfugia en Angleterre. Ses biens furent 
confisqués. Il ne vivait plus en 1394. — Gérard d'Estavayer prétend qu'Oton 
ne fut pas étranger à la mort de son cousin ; tandis que Grandville déclare 
formellement, dans ses dépositions, qu'Hugues fut empoisonné par Bonne de 
Bourbon. De nos jours, quelques historiens (entre autres, Scarabelli, Archi- 
vio stor. ilaliano, XIII, 1847, p. 123) ont pensé qu'Oton a peut-être fait 
empoisonner le comte Rouge pour venger précisément la mort d'Hugues de 
Granson ! 

I. L'ordonnance du gage de Gérard d'Estavayer et d'Oton de Granson est 
imprimée dans les Preuves de VHist. généalogique de Savoie, t. II, pp. 243- 
249. — M. Jules Baux l'a publiée (avec de nombreuses fautes de lecture) 
dans la Rev. de la Soc. litt. hist. et archéol. de l'Ain, 1873, pp. 284-297, 
d'après un manuscrit des Archives de Lausanne. — Elle se trouve également 
dans le ms. de la Bib. Nat. fr. 6165 fol. 169 r», à la suite de la Chronique 
de Jean Servion. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 245 

mon souverain seigneur, qui cy est présent, je m'en deffendray a l'ordon- 
nance de luy et de son sage et honnorable conseil, et en feray si avant que 
mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé, et tu en demourras 
et seras menteur par devant vous et vostre tresnoble seignorie , hors du pais 
de Vuaud ; duquel pais, comme j'ay entendu, et m'a esté rapporté que l'on 
vous a escript , qu'ils me ti-egnent pour leur ennemy, dont forment me 
griesve ; car c'est a leur grant tort , considré que je , ne mes devantiers , ne 
leur fismes oncques chose dont eulx me deussent tenir pour tel. » 

Cela dit, Granson jeta son gage. Puis, demandant audience, 
il ajouta sur le duel qui allait avoir lieu, et sur les accusations 
dont il était victime, quelques paroles simples et dignes. 

Granson remarque d'abord que Vappellant, dès qu'il a for- 
mulé ses accusations, doit se tenir prêt à combattre sur le 
champ, si les juges et le défendant le veulent ainsi. Le défen- 
dant, au contraire, peut requérir, si bon lui semble, quarante 
jours de délai. 

« Or est ainsi, mon tresredoubté seigneur, continue Granson, que pour la 
grâce de Dieu vous estes mon juge, en ce cas que messire Girard d'Estavayer 
se fait appellant, et je me suis fait defïendant, ja ce soit que par pluseurs et 
raysonnables causes, s'il vous plaisoit et je vouloye, je me puisse excuser de 
h bataille, et monstrer clerement que messire Girard a menti des choses 
qu'il m'apelle. Premièrement, en monstrant comme le roy de France, qui est 
le plus grand et le plus noble roy des chrestiens , et duquel mon tresredoubté 
seigneur vostre père, cui Dieu ait l'ame, estoit son cousin germain, son 
homme; et il a veues ces choses que devant luy, en la présence de tres- 
haultz et puissans princes , mes tresredoubtés et puissans seigneurs les ducz 
de Berri, de Bourgoigne, d'Orlians et de Bourbon, et pluseurs aultres mes 
seigneurs de son conseil, ilz en ont fait enquerre par bonnes et meures déli- 
bérations, et, la merci Dieu, j'en suis trouvé pur et net et non culpable en sa 
mort. Apprès les choses ont esté examinées et enquerues par si sages et si 
vaillans princes comme est monseigneur de Bourgoigne , le cuy sens l'on 
tient estre autant nécessaire pour le bien de chreslienté comme d'aultre 
prince qui vive, et après luy j'en ay esté deux ans en sa court, et en la vostre 
en ceste ville, a Lion et aultre part, et a Dijon devant luy et devant vous, et 
a la conclusion, ainsi comme il appart. Et je me passe a présent de la reciter 
plus avant, pour ce que je ne m'en vueil apoier de riens, fors que par 
l'ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil. Mais tant vous 
puis je bien dire que le noble prince de sa grâce a dit devant le roy d'Angle- 
terre, presens messeigneurs ses oncles et pluseurs aultres grans seigneurs, 
comme ils m'ont trové pur et net et ignoscent, et m'en tient pour si pou 
culpable comme sa propre personne mesmes. 

« Après, mon tresredoubté et souverain seigneur, il n'est pas chose evidant. 



246 A. PIAGET 

ne semblable [a] vérité, que la ou il ha tant de vaillans proudons, chevaliers 
et escuycrs comme il ha en la comté de Savoye , qui tous sont vos hommes 
liegez, dont les meilleurs et les plus grans vous sont appartenu de lignage, et 
pluseurs des aultres ont esté avanciés pour les dons et par les offices de 
messeigneurs vos ancestres, que s'ilz m'eussent sceu en ung tel deffault, ils 
n'eussent pas laissé la commission de cestuy fait a messire Girard d'Estavayer. 
Car la chose leur appartient de plus près , et le seussent et peussent mieulx 
mettre en avant. Mais les vaillans proudoms, chevaliers et escuyers de vostre 
païs doubtent Dieu et ament leur honneur, et ne vouldroient prendre nulle 
fauke querelle sur le peuple chrestien du monde. Or en y a d'aultres qui ont 
conseillé prendre ceste querelle contre moy, et de ceulx je ne sçay dire fors 
que [de] deux voyes l'une : ou ilz cuident que la querelle soit bonne, juste et 
vrayC; ou ilz scevent bien que elle est faulce et maulvaise. Se ilz se pensent 
que la querelle soit juste, bonne et vraye, ilz se monstrent faillis de cuer et 
recreans, cohars et desvantureux vers monseigneur vostre père et vers vous, 
quant ilz ne la pregnent pour eulx mesmes. Et s'ilz sçavent que la querelle 
soit faulce et maulvaise, ilz se dampnent et se deshonnorent, quant pour 
l'iniquité qu'ilz ayent en moy ilz conseillent ung chrestien a faire chose ou 
l'on peut perdre l'arme, le honneur et la vie. 

« Toutesvoyes, ils semble qu'ilz ayent bien trouvé soUiers en leur pié, quant 
ilz ont trouvé messire Girard, nécessiteux et plain de convoitise et faiblement 
advisé. Car scelon qu'il est le commun famé et la voix du pais, l'on dit 
qu'ilz luy ont promis de faire ses despens, et donné une somme d'argent, 
pour prendre ceste querelle du seigneur de Gransson et de sa mort, avec celle 
de mon tresredoubté seigneur monseigneur vostre père'. Et quant plus 
prendra de maulvaises querelles , tant est pis pour luy et mieulx pour moy, 
se Dieu plaist. Toutesvoyes, aultre que luy a dit ce qu'il dit qui oncques ne 



I. Ce que dit ici Granson est parfaitement exact. Voici deux articles des 
Comptes de Nyon, année 1396, cités par Grenus, p. 32 : 

« On paie 37 sols pour les frais de ceux qui ont été à Moudon et à Rue, où 
toutes les communautés de Vaud étoient convoquées pour déterminer de 
combien chaque ville aideroit le seigneur Girard d'Estavayer dans la cause 
pour laquelle il a prié le seigneur de citer promptement le seigneur Othon de 
Grandson. » 

« On paie 6 deniers à un certain envoyé qui a apporté un mandat par 
lequel la ville de Moudon invite celle de Nyon à l'aider de soixante florins 
pour fait de l'appel du seigneur Girard d'Estavayer '. » 

I. On trouve des renseignements semblables dans les comptes de Jaquet de Palésieux, commandeur 
de Vevey. Voy. A. de Montet, Extraits de Documents relatifs à l'hist. de Vevey depuis son origine jusqu'à 
Van IS^S (dans le t. XXII (VII= de la 2" série) des Miscellanea di storia italiana. Torino, 1884, 
p. 487 et 577.) 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 247 

le prouva, ne jamès ne fera, ne aussi ne fera messire Girard, mais en 
demourra menteur. 

« Or, mon tresredoubté et souverain seigneur, j'ay toutes choses consi- 
dérées et regardées au plaisir de Nostre Seigneur pour faire le plus de bien 
et le mains de mal. Je voy les grans inconveniens et les grans niaulx qui ja 
sont venus, au temps passé,, pour ces maulvaises mensonges, dont il appert 
que en ont esté gens martiriés et mis a mort '. J'ay regardé le temps présent, 
comment ce qui touche vostre personne qui estes mon souverain seigneur, et 
voy la tendresse de vostre eage , et comme vostre païs a besoing de repos, et 
que se nous, qui sommes vostres subgetz, fuissions bien advisés, nous 
deussions estre tout ung pour vous ayder a passer le temps jusques a eage 
d'homme. J'ay regardé le temps advenir, comme vos gens sont en erreur et 
en dissencion pour ceste maulvaise informacion, et que chascun jour en 
pourroit advenir si grans maulx, et plus grans que messire Girard d'Estavayer 
ne moy ne pourrions emender. 

« Et pour ce, mon tresredoubté et souverain seigneur, [se] j'ay dit au com- 
mencement comment le deffendant peut et doit avoir xl jours de dilacion, si 
besoing luy est, je vous signifie que, la mercy Nostre Seigneur, je n'ay 
besoing de dilacion. Car, premièrement, ma querelle est bonne et vraye, et 
ay grand cause de moy deffendre ; et touchant ma conscience et mes pechiés, 
je suis en la miséricorde de celluy qui est plus plains de mercy que je ne puis 
estre pecheable, et me fie en luy de cestuy fait, car il m'en sera vray juge ; et 
je sens mon corps et mes membres en santé et en aloyne , et suis pourveuz 
d'arnoix, d'armes et de chevaulx en ceste ville. Et il n'est pas en la puissance 
de celluy qui m'a appelle , s'il ne vous plait , qu'il puisse avoir plus de dila- 
cion, et je, qui suis deff'endant, n'en requier point, et, Dieu le scet, non pas 
pour orgueil ne pour envie que j'ay de tollir la vie de nul chrestien, fors que 
ainsi que je suis contrains de deffendre ma vie et mon honneur et Testât en 
quoy Dieu m'a convoqué. Et aussi je me offre de moy deffendre toutes 
heures qu'il vous plaira, soit huy ou demain, ou quel jour vous vouldrés. Et 
pour l'ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil , a l'ayde 
de Dieu et de saincte Anne, je en feray si avant et par telle manière, que mon 
honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé, et messire Gérard en 
demeur[r]a menteur. » 

Le comte ajourna les parties au 25 janvier 1397, puis au 
dernier juin de la même année. Enfin, il fut décidé que le duel 
aurait lieu à Bourg-en-Bresse, le 7 août suivant. La gravité de 
l'accusation , la célébrité et l'importance du sire de Granson, 
attirèrent à Bourg un nombre immense de curieux, venus d'un 



I. Allusion au supplice de Pierre de Lompnes. 



248 A. PIAGET 

peu partout ^ On connaît le dénouement de cette tragédie : 
Oton de Granson fut tué -. 

Olivier de la Marche , dans son Livre de Vadvis du gaige de 
haï aille, écrit vers 1494 pour l'instruction de Philippe le Beau, 
a raconté avec assez de détails le duel de Bourg-en-Bresse. 
Mais son récit, d'ailleurs fort intéressant, écrit un siècle après 
l'événement, ne doit être accepté qu'avec les plus grandes 
réserves : 

De l'hostel dudit conte (Amé VII) et des pais de Savoye estoit icelluy 
messire Otte de Grantson, moult vaillant chevalier, extimé et renommé sur 
tous aultres de sa personne ; et avoit plusieurs foiz combatu et faict armes en 
lices et champ cloz, tant par armes chevalleureuses et de plaisance, comme 
aussi de gaige de bataille, et dont il estoit party a son honneur. Et advint 
que cestuy messire Otte fut envyé et mis en la malegrace du conte de Savoye, 
son seigneur et son maistre, comme c'est assez la coustume de court de 
rebouter les bons pour les mauvais, et tellement fut mis en malegrace que le 
bon chevalier fut conseillé de partir du pais et de quérir aultre demourance. 
Mais il estoit chevalier de si grant cueur, qu'il ne voulut point partir sans se 
mectre en son debvoir de son honneur garder et deftendre, et laissa certains 
articles pour sa descharge, par lesquelz il offroit de combatre ung, deux ou 
pluseurs de ceulx qui le vouldroient charger de son honneur, jecta son gaige, 
bailla ses articles et chapitres, qui furent mis es mains d'ung officier d'armes. 
Mais nul ne respondit, ne ne leva le gaige, ne contredit a ses raisons pour 
celle fois; et sur ce partit ledit messire Otte, et print son chemin en Angle- 
terre, ou il estoit bien congneu et amé par sa chevallerie, tant du roy 
d'Angleterre comme de sa noblesse. Et advint que luy séjournant a Calaix, 
et actendant le vent pour son passaige luy vint ung officier d'armes chargié 
de l'advertir que le gaige qu'il avoit jecté estoit levé sur tous les articles qu'il 
avoit baillé par escript, et ce par messire Girard d'Estavayé, lequel messire 
Girard d'abundant le chargeoit envers luy de faulte d'honneur et de loyaulté, 
en le nommant aultrement que je ne veulx de si homme de bien parler ne 



1. « Le 30 juillet 1397, Louis d'Orléans donne à son hérault Valois dix 
escus d'or pour aller à la journée d'un gage qui doit se faire en peu à Bourg- 
en-Bresse, entre messire Othon de Gransson et un chevalier de Savoie. » 
Champollion-Figeac, Louis et Charles ducs d'Orléans, 2^ partie, p. 32. 

2. Il laissait deux fils. L'aîné, Guillaume, en 1384, âgé seulement de 
18 ans, fut créé chevalier sous les murs de Sion. C'est lui qui, lorsque les 
biens de son père furent confisqués, résista dans le château de Sainte-Croix. 
Il épousa Jeanne de Pollens, et testa, le 5 mars 1398 (1399 n. s.), en faveur 
de sa mère. Le cadet, Otonin, testa le 9 mars de la même année, également 
en faveur de sa mère, Jeanne Alamand. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 249 

escripre'. Cestuy messire Girard d'Estavayé estoit ung chevalier nourry et 
eslevé par ledit messire Otte de Grantson, et estoit moult tenu a luy^; mais, 
par aucune jalousie de sa femme ', il emprist ceste vengence et se bouta au 
gaige de bataille contre celluy qui l'avoit nourry et duyct a l'excercite 
d'armes. Le bon chevalier, adverti par l'officier, se partit prestement de 
Calaix, et retourna en Savoye pour fournir sa bataille; et si avoit excuse 
raisonnable de la non fournir ne emprendre , car il avoit plus de soixante ans 
d'eaige*, dont par droit d'armes et par le jugement de VArhre des BataïUcs >, 
homme qui passe soixante ans ne doibt par juge estre receu a exécuter gaige 
de bataille ; pour ce que de icelluy les membres deflfensifz et l'alaine de 
l'homme sont altérez et diminuez de leur puissance. A quoi , messeigneurs 
les princes et les juges, debvez, entre aultres choses, avoir grant esgart et 
advis, ensemble plusieurs aultres poins que je declaireray cy après. Amsi 
doncques, ce noble chevalier persévéra en ce qu'il avoit encommencé, et mit 
arrière dos ce beau previlege qui est donné a celluy qui a soixante ans , e'- 
entra en la fournaise dont l'issue est estroictement dangereuse. Sy luy fut 
baillé jour de combatre et lieu et place a Bourg en Bresse, devant le conte 
de Savoye , son prince ; et fut la conclusion telle , que ledit messire Otte fut 
desconfit. Et dit on que, en montant a cheval a son logis pour venir a sa 
journée, une lame de sa cuyrasse l'empescha, et prestement la fist oster 
par son armoyer ; et la estoit présent entre les aultres gens , l'iioste de 
messire Girard d'Estavayé son adversaire, qui advertit son hoste de 
la lame ostee et de quel costé elle failloit. Ledit messire Girard myt peine 



1. Toute cette partie du récit d'Olivier de la Marche est sans fondement. 

2. Cette particularité est probablement inventée par Olivier de la Marche 
pour rendre plus odieuse la victoire d'Estavayer. 

3. Famé, renommée. 

4. Faut-il croire ce que dit ici Olivier de la Marche ? Oton de Granson, 
énumérant les bonnes raisons qui pourraient le dispenser du duel, ne parle pas 
de son grand âge. Oton était fiancé en 1365 : si nous admettons qu'il avait 
alors environ 25 ans, il serait né vers 1340 et en 1397 aurait eu 57 ans. 

— Juste Olivier {Le Canton de Vaiid, 1, 267, note i) cite un acte de 1^147, 
dans lequel Oton de Granson est mentionné comme lieutenant du duc de 
Bourgogne. L'Oton dont il est ici question est Oton II, sire de Granson et de 
Belmont, père d'Hugues, qui devint par son mariage sire de Pesmes; il fut 
lieutenant du duc de Bourgogne dans le comté de ce nom et testa en 1375. 

— Tschudi , d'après Olivier de la Marche , nous apprend que Granson 
accepta le combat, quoique plus faible que d'Estavayer « wiewol Er vil 
schwachers Libs was ». (Chroiiicoii, I, p. 599.) — Granson dit dans sa défense 
devant Amé VIII : « Je sens mon corps et mes membres en santé et en 
haleine. » 

5. Arhre des batailles d'Honoré Bonnet, IV<= partie, chap. CXIV. 



250 A. PIAGET 

de la trouver a nud a celuy endroit , et tant fist qu'il la trouva d'une 
espee et luy mist dedans le ventre. Mais au commancer leur bataille, 
ledit messire Otte enferra son ennemy d'un coup de lance en la cuisse 
senestre, et s'il eut voulu poursuyr, messire Girard avoit du pire, mais 
il le laissa defferrer'. Et advint de celle bataille, comme j'ay dit, que messire 
Otte de Grantson fut abatu et navré a mort ; et fut la fin si piteuse que son 
ennemy luy leva la visière de son bassinet, et luy creva les deux yeulx, en lui 
disant : « Rendz toy et te desditz. » Ce que le bon chevalier, pour destresse 
qui luy fut faicte, ne se voulut oncques desdire ne rendre; et disoit tousjours 
tant qu'il peult parler : « Je me rendz a Dieu et a ma dame saincte Anne ; » 
et ainsi mourut -. Et a ceste cause qu'il estoit mort sans se desdire ou rendre, 
et pour la grant renommée de luy, ung mareschal de France qui la estoit en 
habit dissimulé pour veoir l'execucion de ce gaige, il se fist congnoistre, et 
requist au conte de Savoye qu'il luy donnast, comme mareschal de France, 
le corps du chevalier vaincu ; ce qui fut f;iict, combien que la dicte conté de 
Bresse soit terre d'empire, et luy fut le corps délivré, en délaissant beaucoup 
de cerimonies honteuses, accoustumees de faire a homme vaincu. Et ainsi ce 
mareschal de France fist emporter le corps de messire Otte de Grantson et 
luy donner sépulture en terre saincte. Et se fondoit ledit mareschal qu'il n'est 
point vaincu celluy qui ne se desdit, et qui ne confesse le cas dont l'accuse 
sa partie '. » 

M. A. Molinier a publié dans les Archives de l' Orient latin'^, 
d'après le manuscrit 2251 de l'Arsenal, la liste des membres 
de l'ordre de Chevalerie de la Passion d.e Jésus-Christ fondé par 
Philippe de Mézières. Les premiers « messaiges de Dieu et de 
la chevalerie » furent Robert l'Ermite, Jean de Blezi, Louis 



1. Ce détail est emprunté par Olivier de la Marche au récit que le Reli- 
gieux de Saint-Denys a fait du duel de Jean de Carrouges et de Jacques Le Gris. 
Traduction Bellaguet : « Au premier choc, messire Jean de Carrouges fut 
atteint d'un coup d'épée dans la cuisse. Cette blessure aurait pu lui être fatale 
si son ennemi avait tenu le fer dans la plaie ; mais il le retira aussitôt. » 
(T. I. p. 465.) 

2. La nouvelle de la victoire d'Estavayer fut accueillie avec allégresse dans 
le pays de Vaud. Les comptes de Jaquet de Palésieux nous apprennent que, 
le 9 août 1397, la ville de Vevey fit remettre « 7 sols, une fois pour toutes, 
à plusieurs compagnons qui témoignaient par des cris et des trépignements 
leur joie de la mort d'Oton de Granson]». (Voy. Montet, Ouv. cité, p. 578.) 

3. Livre de Tadvis du gaige de bataille, éd. Bernard Prost. Paris, 1872, 
pp. 4-8, 

4. Archives de l'Orient latin, I, 335-364 : « Description de deux mss. con- 
tenant la règle de la Militia Passionis Jhesu Christi. « 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 25 I 

de Giac, et « monseigneur Othe de Granson, de la terre 
Savoye_, chevalier d'onneur du roy d'Engleterre et du duc de 
Lencastre ». Philippe deMézières nous apprend que « ces quatre 
cy dessus recités, comme IIII Euvangelistes, depuis l'an de 
grâce mil CGC IIIP'' et V jusques a l'an IIIP" et XV, en divers 
pays et royaumes par la grâce de Dieu ont preschié et anoncié 
la dicte sainte chevalerie ». 



II. 

Pendant longtemps , tous ceux qui s'occupèrent des terribles 
événements que je viens de rappeler succinctement ont vu sans 
exception dans Granson une victime de la calomnie. Cibrario 
lui-même, qui le premier a étudié sérieusement la question de la 
mort d'Ame VII, et qui a trouvé, à ce sujet, dans les archives 
de Turin, des documents inédits et importants, n'est pas loin 
de regarder comme seul coupable le « phisicien » Grandville, 
ignorant ou criminel. Dans ces dernières années, une réaction 
contre Granson s'est produite parmi les historiens de la Franche- 
Comté et de la Savoie. En Suisse, plus longtemps qu'ailleurs, on 
persista à tenir pour innocent le malheureux chevaHer que tua 
Gérard d'Estavayer. Louis de Charrière, encore, regarde Granson 
comme le type de l'honneur chevaleresque, victime de la jalou- 
sie, et des intrigues qui divisaient la cour de Savoie. Mais, tout 
récemment, feu M. Henri Carrard a pubHé une étude intitulée 
A propos du tombeau du chevaHer de Granson ^, dans laquelle le 
regretté professeur, rompant avec la tradition, cherche à prou- 
ver la culpabihté d'Oton. 

Oton de Granson est-il vraiment coupable d'avoir, de con- 
cert avec Bonne de Bourbon, fait empoisonner le Comte 
Rouge? Je ne veux ni ne peux examiner ici cette question. Il 
me faudrait, du même coup, étudier le rôle de Bonne de Bour- 
bon, et faire, en somme, l'histoire de la Savoie à la fin du 
xix" siècle. Qu'on me permette, cependant, une ou deux 
remarques. 



I. Lausanne, s. d., 62 p. Ce travail est extrait du volume, non encore 
paru, des Mém. et Doc. pub. par la Soc. dlnsi. de h Suisse romande. (Série II, 
tome II.) 



252 A. PIAGET 

Les historiens qui admettent la culpabilité de Granson 
s'appuient sur les déclarations de Grandville, et, subsidiaire- 
ment, sur le récit de Macchanée, chroniqueur du xvi^ siècle. 

Voici le passage de la déposition de Grandville qui concerne 
Granson : 

Item, requis s'il (Grandville) scet que messire Hoton de Granson sceust ce 
que ladicte contesse (Bonne de Bourbon) avoit requis audit maistre Jehan, 
comme dessus est dit, respons ledit maistre Jehan et dit par son serment que 
oy, car estant ledit messire Hoton a la journée qu'il avoit emprise a Dignon 
(Dijon) en guaige de bataille a messire Rahon de Gruere', la dite contesse 
parla audit maistre Jehan et lui dit : « Maistre Jehan, nous avons ung che- 
valier qui est appelé messire Hoton, lequel a a tenir une journée en guaige 
de bataille. Porriés vous savoir quelle fin prendra ledit guaige? » Et ledit 
maistre Jehan lui respondi que non ; et lors ladicte contesse lui dist telles 
paroles : « Je le volcisse bien savoir, car c'est ung chevalier de grant bien et 
le mieux de nostre court, et s'il fusse cy presens, je ne me doubteroie point 
de a li dire ce que nous avons empris affere contre mon fils le conte, » 
comme dessus est dit; et lui dist outre que ledit conte son fils avoit grand 
tort audit messire Hoton ; car il avoit ledit guaige par le fait de son dit fils 
le conte, dont il lui en aidoit pou. Dit plus ledit maistre Jehan que quant 
ledit messire Hoton fust revenu de ladicte journée dudit guaige, et ot parlé 
avec ladite contesse , ledit maistre Jehan trova ledit messire Hoton au pied 
des degrés de l'oustel dudit conte, a Ripaille, que venoit de fere la révérence 
audit conte, lequel messire Hoton lui demanda : « Estes vous le phisicien qui 
estes venus? » Et lors ledit maistre Jehan lui respondi que oy, et ledit 
messire Hoton lui dist : « Le conte m'a dit que vous lui avés données 
aucunes chouses qui ne lui font pas bien : que lui avés vous donné? » Et lors 
ledis maistre Jehan lui dist : « Aies le demander a madame la Grant (Bonne 
de Bourbon), car elle le vous dira bien. » Et ampuis ce, ledit messire Hoton 
ala devers ladite madame la grant comtesse, et puis ampuis ledit maistre 
Jehan entra en la chambre de madicte dame la Grant, ou trova ladicte 
madame la Grant et ledit messire Hoton qui parloient ensemble ; et quant ils 
eurent parlé , ledit messire Hoton se parti de madicte dame et s'en vint vers 
maistre Jehan et le mena vers la fenestre de ladicte chambre, et illec lui com- 



I. Le 17 sept. 1391, Oton de Granson et Raoul ou Rodolphe de Gruyère 
étaient, en effet, prêts à combattre en champ clos, par devant le duc de 
Bourgogne, à Dijon, pour terminer un procès civil au sujet de la propriété 
d'Aubonne et de Coppet. Le duc accorda le différend. Le 23 juin 1390, le 
comte Amé avait déjà, à ce propos, rendu une sentence arbitrale qui condam- 
nait Rodolphe de Gruyère. Voy. Mm. et Doc, XXIII, p. 646, et Carrard, 
Oiiv. cit., pp. 39 et 51. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 253 

mensa dire en soi complaignant dudit conte, et disant que le conte ne lui 
avoit pas faicte l'aide que devoit faire, attendu que le dit guaige estoit empris 
par ledit conte, et que d'autres lui avoient plus aidié qu'il non avoit fait, et 
puis lui demanda : « Qu'est ce que vous avés fait et donné audit conte ? » 
Et le dit maistre Jeban lui respondi qu'il lui avoit fait et donné tout ce qu"il 
a dit dessus en recitant a lui tout de mot a mot ; et lors ledit messire Hoton 
lui demanda : « De ce que vous lui avés fait doit morir ? » et ledit maistre 
Jehan lui respondi : « Il non a pas bon signe de guérir, car il commense a 
parelitiquer et puis tombera en espaume, et ce fait, ne se puet mettre remède 
que se viegne a mort. » Et ledit messire Hoton lors lui dist : « Ce est bien, 
et prenés vous garde que soit secret et que nuls ne le sache, et ne vous 
doubtés de riens, car je vous conduiray la ou vous voldrez aler sauvement et 
sceurement, qui que le vuille savoir et oyr; et de vostre poine et travail je 
parleray a madame, et vous feray satisfere si bien que vous vous en tendrez 
pour content '. » 

Oublions pour un instant que Grandville moribond a rétracté 
ses dépositions, et admettons-les comme vraies. Quel a été le 
rôle de Granson dans la conception et l'accomplissement du 
crime? Il ressort nettement des déclarations du médecin que, 
lorsque Oton fut mis au courant des projets de Bonne de 
Bourbon, le crime était conçu et perpétré : le comte avait pris 
les remèdes empoisonnés et en ressentait déjà les effets mor- 
tels. Le tort de Granson aurait donc été, après avoir reçu les 
confidences de Bonne, de ne pas aussitôt protester bien haut, 
faire arrêter Grandville, et demander justice. Le Comte Rouge 
n'en eût pas moins, d'ailleurs, passé de vie à trépas. 

Granson apprit, quand le mal était irréparable, les projets de 
la régente. Quels étaient ces projets? Bonne de Bourbon vou- 
lait-elle réellement empoisonner son fils ? Non. On l'a déjà 
remarqué avec raison : si tel avait été son dessein , elle s'y 
serait prise autrement. Elle n'eût pas, pendant de longs jours, 
condamné la victime à souffrir tous les maux, éveillant impru- 
demment les soupçons des serviteurs d'Ame et du public; elle 
eût fait donner au comte des poisons d'un effet prompt, sûr et 
caché, — Grandville assure qu'il en connaissait de tels, — et ce 
« phisicien » criminel ne les eût pas formulés dans des ordon- 
nances. 

I. Voy. Le Glay, Mélanges historiques, t. III. — La déposition de Jehan de 
Grandville a été réimprimée en 1872 par Kerv. de Lettenhove, Froissart , 
t. XIV, pp. 431-439. 



ù.$4 A. PIAGET 

Or, précisément Grandville rédigea, régulièrement et au 
grand jour, les ordonnances des remèdes qui causèrent la mort 
d'Ame VII : elles furent saisies chez l'apothicaire Pierre de 
Lompnes, et firent connaître à l'enquête de 1392 tout le traite- 
ment suivi. Deux médecins de la cour^ maître Omobono et 
maître Luchino Pascalis, furent chargés de les examiner, et tous 
deux s'accordèrent à dire que ces médicaments trop puissants 
avaient pu être mortels, mais que Grandville était plus coupable 
d'ignorance que d'autre chose ^ 

Que reste-t-il du crime commis par Granson ? 

Nous savons, du reste, pertinemment que les dépositions de 
Grandville sont mensongères en un point, tout au moins. J'ai 
déjà dit que l'apothicaire Pierre de Lompnes, coupable unique- 
ment d'avoir fourni les remèdes prescrits dans les ordonnances 
de Grandville, fut condamné à mort et, malgré ses protesta- 
tions, exécuté en juillet 1393. La complète innocence de ce 
malheureux fut reconnue depuis, et le 3 avril 1395 (1396 n. s.) 
il fut solennellement réhabilité. Or, dans ses dépositions de 
1393, Grandville, qui mieux que personne devait connaître la 
non culpabilité de Pierre de Lompnes, accuse sans hésitation ce 
dernier d'avoir, avec Bonne de Bourbon, tramé la mort 
d'Ame VIL Comme on demandait au médecin si Pierre de 
Lompnes était au courant des criminels projets de la comtesse, 
t( repont ledit maistre Jehan et dit par son serment que oy, car 
ledit ypothecaire dist ung jour audit maistre Jehan que madame 
la Grant (Bonne de Bourbon) lui avoir dit ou escript qu'il 
volcist fere tout ce que ledit maistre Jehan lui commanderoit 
affere ; et aussi avoit dict la dite madame la Grant au dit ypo- 
thecaire, selon qu'il disoit, tout ce qu'estoit empris affere entre 
eux contre mgr. le conte, et lui dist oultre ledit ypothecaire, 
audit maistre Jehan, qu'il tenist la chouse fort secrète; car si 
le conte le savoit, ils seroient tous en péril; dit plus que ledit 
ypothecaire scet plus des secrets de la dicte madame la Grant 
que nuls autres, et la dicte madame se confie plus en li que en 
nul autre-. » 

De quel droit tiendrait-on pour vraies à l'égard de Granson 



1. Cibrario, Coule Rosso, p. 97. 

2. Le Glay, p. 483. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 255 

les dépositions de Grandville que nous savons criminellement 
mensongères en ce qui concerne Pierre de Lompnes ? D'autant 
plus, je le répète, qu'elles ont été rétractées in extremis, et que 
ce n'est pas en face de la mort qu'on trouve intérêt à pallier la 
vérités Je n'insiste pas. Grandville accusa Granson, plutôt 
que Cossonay ou tout autre seigneur, parce qu'Oton était, sui- 
vant l'expression que le médecin prête à Bonne de Bourbon, 
« de grant bien et le mieux de la court , » parce que ce che- 
valier plus que tout autre était compromis, et que la voix 
publique l'accusait avec insistance. 

Passons à l'examen rapide de Macchanée. Domenico délia 
Bella est, comme on sait, un chroniqueur sans valeur, compi- 
lateur et phraseur inintelligent. Son récit sur Granson est vrai- 
ment extraordinaire, et donne une singulière idée de la manière 
dont cet historiographe officiel de Charles III entendait son 



I. Les historiens (Sequanus, Carrard, etc.) qui admettent la culpabilité de 
Granson prétendent que la rétractation in extremis de Grandville n'a aucune 
valeur parce que ce médecin, tout en affirmant l'innocence de Pierre de 
Lompnes, de Granson et de Bonne de Bourbon, essaye en outre de se 
disculper lui-même. Grandville déclare en eftet que les médicaments dont il 
s'est servi étaient de simples fortifiants, et qu'Ame VII est mort d'une bles- 
sure à la cuisse que ce prince s'était faite en tombant de cheval. Or, 
remarque-t-on, le vert-de-gris n'a jamais compté au nombre des fortifiants. 
C'est vrai. Cependant les déclarations que fait Grandville avant de mourir ne 
sont pas si dénuées de vraisemblance qu'on veut bien le dire. On peut 
d'abord sans grand'peine admettre que ce plnsicieu ignorant a cru de bonne 
foi fortifier le comte en lui frictionnant le corps avec de l'onguent d'huile de 
laurier dans laquelle il avait fait bouillir, avec du poivre et de la moutarde, 
une demi-once de vert-de-gris. Quant à la blessure que se fit Amé VII « en 
chassant après un sanglart », et dont parlent toutes les chroniques du temps, 
elle était bien réellement dangereuse et grave, puisqu'en 13 91 il y avait des 
gens en Savoie qui attribuaient la mort du comte à sa chute de cheval. 
« Entre les serviteurs du comte, dit Servion, avoit grant débat, car les ungs 
tenoient que la pasmeson qu'il avoit vènoit de la playe qu'il s'estoit fait , a 
cheir du cheval, en la cuisse sur le nerf, et les aultres affermoient que ce luy 
procedoit pour les choses faites par celluy phisisien, appelle maistre Jehan. » 
— Les mêmes historiens — je ne veux pas entrer ici dans leur mode de 
discussion — font également bon marché de l'enquête ouverte par le roi de 
France et son conseil sur les faits reprochés à Granson , enquête qui établit 
la complète innocence de ce chevalier. 



256 A. PIAGET 

métier. C'est lui qui le premier, pour expliquer la haine 
d'Estavayer contre Granson, a raconté une histoire qu'un 
grand nombre d'érudits , môme des plus sérieux , ont répétée 
sans sourciller ^ 

Oton de Granson, raconte-t-il, seigneur dépravé, souillé de 
tous les crimes, capable de toutes les ignominies, avait un 
serviteur fidèle - nommé Gérard d'Estavayer. La femme de ce 
dernier était belle, jeune et chaste. Oton fit tout pour la 
séduire : flatteries, présents, menaces, promesses, tout fut inutile. 
Profitant un jour de l'absence du mari, Oton trouva moyen 
d'éloigner pour un instant serviteurs et servantes, pénétra dans 
les appartements de la dame, et prit de force ce qu'il n'avait pu 
obtenir autrement. Gérard , de retour, trouve sa femme en 
pleurs, l'interroge et apprend tout. Il rassemble aussitôt ses 
parents et amis, leur raconte l'oifense faite à son nom et jure 
de se venger. Sur ces entrefaites, Oton, plus criminel que 
jamais, fait empoisonner le Comte Rouge. C'est alors que 
Gérard, vengeur de la Savoie en même temps que de son hon- 
neur, provoque Granson et le tue 5. 

Tout ce récit romanesque est probablement le résultat d'une 
lecture étourdie d'un passage d'Olivier de la Marche : « Cestuy 
messire Girard d'Estavayé estoit ung chevalier nourry et eslevé 
par ledit messire Othe de Grantson, et estoit moult tenu à luy; 
?nais, par aucune jalousie de sa fcinme, il emprist ceste vengence et 
se bouta au gaige de bataille contre celluy qui l'avoit nourry. . . -^ » 



1. Par ex. Jean de Mùller, et Cibrario lui-même. — En 1873, ^^ président 
de la Soc. litt. hist, et archéol. de Y Ain, M. Jules Baux, racontant le duel de 
Bourg-en-Bresse et ses causes, ne fait que traduire Macchanée. (Revue de la 
Soc. litt. de l'Ain, 1873, p. 279 et suiv.) 

2. Détail emprunté à Olivier de la Marche. 

3. Monumenta hisloriae patriae, t. III (Script. I), col. 742 et suiv. — Jean 
de Mùller, et tout le monde l'a longtemps répété après lui, donna le nom de 
la femme d'Estavayer. « Le sire de Grandson , dit-il , s'éprit d'un fatal amour 
pour Catherine de Belp, épouse du sire Gérard d'Estavayer, et satisfit sa 
passion avec ou sans le consentement de cette dame. » Jean de Mùller se 
trompait. Catherine de Belp était la mère et non la femme d'Estavayer. 
Voilà pourquoi l'on trouve chez quelques historiens que Granson viola la 
femme ou la mère d'Estavayer ! 

4. Ed. Prost, p. 6, 



OTON DE GRANSON ET SES POÉSIES 257 

Est-il besoin de remarquer que dans cette phrase, femme signi- 
fie, non pas femina. mais faina^} Macchanée, qui a fait plus 
d'un emprunt au récit d'Olivier de la Marche, s'y sera trompée 
Cette idée une fois conçue, il a tout bonnement adapté au cas 
de Granson le récit du duel célèbre de Jacques le Gris et du 
sire de Carrouges 3 qu'on lit dans la chronique du Religieux de 
Saint-Denys. Bien plus, il a copié mot à mot plusieurs passages 
de son modèle. Voici un exemple : 

RELIGIEUX DE SAINT DENYS. MACCHANÉE. 

Nam in adventu mariti cura mestis At regrediens maritus tanto malo 

singultibus oboriuntur lacrime; que- maestam uxorem offendit, corruen- 

ïQnùque vivo (.' satùi' salve ? — Minime, temque humi et seminecem rogat : 

inquit; qtiid enim suivi est mulieri, ii Satin salve ? — Minime, mquït; quid 

amissa piidicicia ? Vestigia viri alieni, enim suivi mulieri umissa piidicitiu ? 

umantissime domine 7m , in lecto sunt Vestigia ulieni viri, marite mi, in lecto 

tuo. » Sicque Jacobus le Gris ex fido tiio sunt. Caeterum corpus tanlum viola- 

hostis factus est. « Ceterum , quamvis tum, animus insons .->■> Consolatur aegram 

animus insons sit, quod iantiim corpus animiconjuxavertendonoxainacoactain 

sit violât um mors testis erit , ni des auctorem delicti : mentent peccare , non 

dexteram fidemque non impune adul- corpus; et unde cûnsiliiim abjuerit, 

tero fore. » culpam abesse. 

Movet virum sceleste facinus , et 
convocatis propinquis, consolatur egram 
animo, avertendo noxam a coacta in 
uuctorem delicti : tnentem peccare, non 
corpus, et unde consensus abfuerit, culpam 
abesse concludit. 

. Au récit fantastique de Macchanée , si souvent cité et allégué 
comme une preuve de la culpabilité de Granson, opposons 
l'opinion de quelques écrivains plus anciens et plus dignes de 



1. Un ms. de la Bibl. Nat. que cite M. Prost donne renommée, ce qu'on 
trouve aussi dans l'éd. de 1586. — L'orthographe femme pour famé se ren- 
contre fréquemment au xve siècle. 

2. Macchanée a bien pu s'y tromper, puisque de nos jours M. Max 
Sequanus [M. Vaissière, ancien archiviste de l'Ain] a fait la même confusion. 
Voy. Sequanus, La mort d'Amédée VIL Lyon (1879), p. 66. 

3. Le combat de Jean de Carrouges et de Jacques le Gris était célèbre au 
xv= et encore au xvie siècle. Voy. Froissart, Chroniques, Liv. III, chap. XLIX. 
— Chronique du Religieux de Saint-Denys, I, p. 262. — Histoire de Charles VI, 

Roviania. XIK. 17 



2)8 A. PIAGET 

foi. Nous avons vu en quels termes Olivier de la Marche parle 
de Granson^ ce bon chevalier, dit-il, « estimé et renommé sur 
tous aultres de sa personnel » Georges Chastcllain n'est pas 
moins élogieux. Messire Othe de Granson , dit-il, « chevalier 
de hault prix, mais non bien voulu de fortune en son derrenier,» 
porta jusqu'à sa mort a le" titre d'un des bons chevaliers du 
monde et des plus exquis ^. » Enfin la noble Christine de Pisan, 
qui a pu connaître Granson , dit dans le Débat des deux amans , 
après avoir parlé de Bertrand du Guesclin, de Louis de Sancerre^ 
et d'autres célèbres personnages : 

Des trespassez encore puis conter. 
Du bon Othe de Grançon raconter 

Avez assez 
Ouy, comment de bien ne fu lassez. 
En lui furent tous les biens amassez?. 

En 1399, deux ans seulement après la mort d'Oton, elle 
écrivait ces vers, qui méritent considération et qui me serviront 
de conclusion : 

Le bon Othe de Grançon le vaillant, 

Qui pour armes tant s'ala travaillant. 

Courtois, gentil, preux, bel et gracieux 

Fu en son temps. Dieux en ait l'ame es cieulx ! 

Car chevalier fu moult bien enteché. 

Qjui mal lui fist, je tiens qu'il fist péché. 



de Juvénal des Ursins, éd. de 1653, p. 59. — Brantôme, Discours sur les duels ^ 
éd. de la Soc. d'hist. de France, t. VI, p. 243. — Brantôme, après avoir 
raconté le duel, ajoute : « J'ay veu ce combat représenté dans une vieille 
tapisserie tendue dans la chambre du roy à Bloys, des vieux meubles de leans ; 
et la première fois que je l'y vis, le roy Charles IX, qui estoit fort curieux 
de toutes choses, la contemploit et se faisoit expliquer l'histoire. » 

1. Tschudi (Chronicon helveticum, I, p. 599) raconte le duel de Bourg-en- 
Bresse d'après Olivier de la Marche. Puis il ajoute que la nouvelle de la 
mort d'Oton fut accueillie avec tristesse par les Bernois, « dann die Herren 
von Granson von Alter lier je und allweg gut Berner gewesen sind ». 

2. Temple de Bocace. Voy. Œiiv. de Georges Chastellain pub. par Kerv. de 
Lettenhove, t. VII. p. 86. 

3. Bib. Nat. ms. fr. 835, fo 61 vo. 



OTON DE GRANSON ET SES POESIES 259 

Non obstcint ce que lui nuisi Fortune ; 
Mais de grever aux bons elle est commune. 
Car en tous cas, je tiens qu'il fu loyaulx, 
D'armes plus preux que Thelamon Ayaulx ; 
One ne lui plot personne diffamer '. 

Arthur Piaget. 
ÇA suivre.) 

I. Bib. Nat. mss. fr. 835, fol. 46 \o; 604, fol. 53 ro. 



FRAGMENTS INÉDITS 



DE 



MYSTÈRES DE LA PASSION 



I. 

La Passion du Christ est, sans nul doute, le sujet que nos 
anciens auteurs dramatiques abordèrent le plus fréquemment et 
qu'ils s'efforcèrent de traiter avec le plus d'art et de variété. Le 
mystère d'Arnoul Greban, qui peut donner l'idée la plus juste 
et la plus haute du théâtre religieux tel que l'entendaient nos 
pères, est aujourd'hui facilement accessible grâce à l'excellente 
édition de MM. Paris et Raynaud; mais la connaissance de cette 
grande œuvre ne doit pas faire négliger l'étude des autres 
mystères qui nous retracent les dernières scènes de la vie du 
Christ. Il est curieux de rapprocher du drame de Greban ceux 
qui furent composés presque dans le même temps par des 
poètes moins célèbres. Pour facihter cette comparaison, nous 
nous proposons de faire connaître des fragments qui nous ont 
été conservés çà et là de divers mystères actuellement perdus. 
Ces fragments, qui appartiennent à des provinces différentes, 
montrent, en général, d'une manière saisissante, la supériorité 
d'Arnoul Greban sur ses rivaux; mais là n'est pas leur seul 
intérêt. Ils interprètent parfois autrement le texte des évangiles, 
et ils nous fournissent plus d'une locution utile à recueillir. 

Avant de parler des morceaux que nous nous proposons de 
publier, il est bon d'énumérer les mystères de la Passion qui 
nous sont parvenus en entier. En voici une liste sommaire : 

1° La Passion Nostre Seigmur, pièce à 55 personnages qui 
nous a été conservée par un ms. de la Bibliothèque Sainte- 
Geneviève (Y. f. 10, fol.) et qui a été publiée par M. Jubinal ^ 

I. Mystères incdils du xv^ siéck, II, 129-31 1. Voy. Petit de JuUeville, Les 
Mystères, II, 379. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 26 1 

2° La Passion, pièce à 112 personnages, composée vers 1425 
par Eustache Mercadé (Biblioth. d'Arras, ms. n° 625) ^ 

3° Za Passion nostre seigneur Jhesucrist, composée vers 1450 
par Arnoul Greban, et dont on connaît huit manuscrits, plus 
ou moins complets, savoir : Biblioth. nat., fr. 816 ; — ihid., fr. 
815 ; — Biblioth. de l'Arsenal, B.-L., fr. 270; — Biblioth. nat., 
fr. 1550; — ihid., fr. 15064-15065; — Biblioth. munie, du 
Mans, n° 6; — Biblioth. Corsini, à Rome; — Biblioth. de 
M""^ Léon Techener, à Paris. MM. Gaston Paris et Gaston 
Raynaud n'ont pas connu le manuscrit du Mans, dont une 
notice a été donnée par M. Henri Chardon ^. M. A. Tobler a, 
de son côté, publié quelques extraits du manuscrit de Rome 3. 

4^" Remaniement de la Passion de Greban représenté à Troyes 
à la fin du xv^ siècle. Nous savons que le manuscrit actuelle- 
ment conservé dans la bibliothèque municipale de cette ville 
(n'' 2282) fut relié en 1490, mais il est probable qu'il avait 
déjà servi à la représentation donnée en 1483 4. 

5° Autre remaniement de la Passion de Greban, par Jehan 
Michel de Pierrevive, médecin du roi Charles VIII. Ce rema- 
niement, joué pour la première fois à Angers au mois d'août 
i486, a été fréquemment imprimé. Nous en connaissons au 
moins quinze éditions, toutes fort rares, pubhées de i486 à 
1542. Des manuscrits exécutés sur les imprimés sont conservés 
à Paris (Biblioth. nat., fr. 971, daté de 1490), à Saint-Péters- 
bourg (Biblioth. imp., 2 Z) et à Saint-Jean-de-Maurienne 
(Biblioth. de M. Florimond Truchet). Ce dernier manuscrit, 
sur lequel on peut consulter une notice pubhée par le proprié- 
taire en 1878 5 et un très curieux chapitre du grand ouvrage de 



1 . Voy. la notice de Vallet de Viriville dans la Bibliothèque de l'Ecole des 
Chartes (V, 37-58), et Petit de Julleville, I, 314; II, 415. 

2. Les Greban et les Mystères dans le Maine, extr. de la Revue historique et 
archéologique du Maine, V, 1879, in-8. 

3. Zeitschrift filr romanische Philologie, II (1878), 589-592. 

4. Petit de Julleville, II, 411. 

5. Le Théâtre en Mauriennc au xvi« siècle. Le Mystère de la Passion de N. S. 
J. C. à St-Jean de Maurienne et la Dioclétiane à Lanslev illard. Lecture faite au 
premier congrès des Sociétés savantes de la Savoie, par Florimond Truchet, pharma- 
cien, etc. St-Jean-de-Maurienne, 1879, in-8. 



262 É. PICOT 

M. l'abbè Truchct^, paraît donner un texte corrigé. Une pre- 
mière représentation avait eu lieu à Saint-Jean-de-Maurienne 
longtemps avant 1573, année où le chanoine Guillaume Mares- 
chal parvint à en organiser une seconde. Trois personnages 
travaillèrent alors successivement à revoir le livret du jeu : 
Nicolas Martin, connu par ses chansons françaises et savoyardes, 
Jean Baptendier, syndic de la noblesse, et Louis de La Balme. 

6° Remaniement de la Passion de Jehan Michel, combinée 
avec le Mystère de la Conception (Biblioth. de Valenciennes, 
ms. n° 560; Mangeart, n" 421) ^. Ce texte, divisé en vingt jour- 
nées, offre de nombreuses formes empruntées au dialecte picard. 
Les quelques passages un peu développés qui en ont été impri- 
més nous montrent que le compilateur a fait subir de grands 
changements à ses modèles, car ils diffèrent entièrement de la 
rédaction de Jehan Michel î, 

7° Passion abrégée, réunie à la Création et à la Résurrection 



1. Saint-Jean âc Maurienne au wi^ siècle, 1887, in-8, 529-553. 

2. Petit de Julleville, II, 418. 

3 . Voy. la longue tirade de Judas citée par Hécart (Recherches sur le tJmtre 
de Valenciennes, 1816, p. 173). 

Le couplet primitif de Greban (p. 211-212) n'a que 14 vers : 

Je suis malotru et meschant. 
Quant mon estât bien considère, 
De moy tenir en tel misère 
En ceste meschante consorte 

Jehan Michel donne 58 vers : 

Je suis bien simple et bien meschant, 

Quant a mon estât considère. 

De me tenir en la misère, 

Et d'abandonner les honneurs 

Et le service des seigneurs 

(Ed. de 153 1, in-fol., fol. Avj c.) 

Le poète de Valenciennes intercale ici une scène entre Judas et les démons 
et développe le discours du traître d'une façon toute différente : 

Je suis bien meschant de ainsy vivre 
Comme je vis. Certes mon maistre, 
Quand je y pense, me fait bien paistre 
Et me travaille bien en vain ; 
Il faut faire un cop de ma main. 

La tirade, qui compte 55 vers, est beaucoup plus mouvementée que les 
passages correspondants de Greban et de Michel. Judas hésite à commettre 
son crime; dans les mystères antérieurs il ne manifeste, au contraire, aucune 
indécision. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 263 

dans un ms. exécuté par Jehan Floichot, notaire à Semur, et 
terminé le i8 mai 1488 (Biblioth. nat., fr. 904) '■. 

8° Passion en sept journées dont un manuscrit faisait partie 
en 1840 de la collection de M. Vander Cruisse de Waziers à 
Lille. M. Le Glay, quijen a donné une notice succincte 2, nous 
apprend que ce texte est du xv" siècle et qu'on y relève de nom- 
breuses traces du dialecte, wallon 3. 

9° Passion en vingt-cinq journées, représentée à Valenciennes 
en 1547 (Biblioth. nat., ms. fr. 12536; BibHoth. de M. de La 
Grange, à Paris) 4. 

10° Passion représentée en Savoie au xvi'' siècle. — M. Flori- 
mond Truchet, de Saint-Jean-de-Maurienne, possède, outre le 
manuscrit cité plus haut, un manuscrit en deux volumes qui 
renferme le texte complet d'une Passion divisée en deux jour- 
nées. La seconde journée est datée, au commencement, de 
l'année 1542. M. l'abbé Truchet croit que ce mystère fut 
représenté à Modane ï. 

A ces dix mystères dont le texte complet nous est parvenu 
on peut ajouter les fragments suivants : 

1° Un fragment contenu dans le ms. 1445 des Nouvelles 
Acquisitions françaises, et qui paraît avoir appartenu à un 
mystère représenté à Amboise ; 

2° Un fragment intitulé : Passio Domini nostri Jhesu Cristi 
secundum Johannem (Biblioth. nat., Nouv. Acq. franc. 4356); 

3° Deux fragments réunis sous le n° 462 des Nouvelles 
Acquisitions françaises à la Bibliothèque nationale ; 

- 4° Un fragment, conservé dans un manuscrit qui nous 
appartient, d'un mystère assez peu développé. Ce fragment 
comprend la première journée tout entière. 

1. Petit de Julleville, II, p. ^13. 

2. Mémoire sur les bibliothèques du déparlement du Nord; Lille, 1841, in-8, 
588. 

3. M. Petit de Julleville ne semble pas avoir connu ce manuscrit. 

4. Petit de Julleville, II, p. 422. — Le manuscrit de M. de La Grange est 
celui qui a successivement appartenu à Charles Claweet, au vicomte de 
Sebourg et à la marquise de La Coste. Il a figuré en dernier lieu à la vente 
de Lord H*** (Paris, Labitte, avril 1882, n" 187 du Catalogue). 

5. Sai)it-Jcan de Maurienne au xvp siècle, p. 550. Il s'agit sans doute de la 
représentation de 1580. 



264 É. PICOT 

Mentionnons enfin la curieuse scène auvergnate et française 
qui nous est connue par une copie de Dulaure. Ce morceau est 
en lui-même tout à fait profane, mais il provient d'un mystère 
de la Passion représenté à Clermont en 1477. 

I. — LA PASSION d'aMBOISE. 

Le manuscrit actuellement catalogué sous le n° 1445 des 
Nouvelles Acquisitions françaises à la Bibliothèque nationale, 
manuscrit que M. L. Delisle a bien voulu nous signaler, se com- 
pose de 24 feuillets, découverts il y a quelques années dans les 
cartons d'une reliure. Les 17 premiers ff. contiennent huit frag- 
ments d'un mystère de la Passion écrits au xV^ siècle. Le i^' f., 
qui donne la fin du prologue et qui pouvait être le 2^ ou le 3" 
du manuscrit primitif, porte au r° le nom d'un ancien proprié- 
taire : 

C'est a Estienne de La Mote, ce livre; qui le trouvera^ sy luy 
ran\dé\. 

Au dessous est la signature La Mote , accompagnée de trois 
essais de plume. 

Le v° du même f. est blanc et contient seulement les men- 
tions suivantes : 

Ce livre appartimt a Nicoîlas LAiné. 
Iste liber periinet Nycollao L'Ayné. 

Au fol. 9 v° on lit, à trois reprises, dans la marge latérale 
extérieure, les mots Domine, labia mea aperies, etc. Au dessus est 
un écu à un chevron accompagné de trois fers à cheval. Cet écu 
est grossièrement esquissé et les émaux n'en sont pas indiqués. 
Plus bas est la signature Guillaume Reçon. 

Le f. coté 17 bis est de même format que les 17 ff". provenant 
de la Passion et paraît avoir servi de garde au manuscrit primi- 
tif. On y lit la mention suivante, qui permet de penser que ce 
manuscrit provient d'Amboise : 

« Anno D. 1422, i. Martij, Ambasie apparuit lima sanguinolenta, vesperi 
hora 7. et 8., ex ejus tribus partibus et ultra his quae ad septentrionem ver- 
gunt, meridionali clara; circa tamen 8. horam aliquanter poluta. 

« Anno 1422, more gallico 27. februarij, a Paris fut proclamé publicquc- 
ment un (deux lignes efïiicées). » 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTÈRES DE LA PASSION 265 

Les autres feuillets sont des fragments de divers formats qui 
paraissent avoir appartenu à des manuscrits différents. Le mor- 
ceau le plus ancien est une cédule relative à une vente de vin 
faite pour le compte de l'évêque de Nantes en 1 501. A la suite 
sont des fragments relatifs à un partage de terre et des comptes 
de ménage. 

La mention essentielle est celle qui se rapporte h Amboise. 
L'attribution du mianuscrit à cette ville est confirmée par un des 
noms cités ci-dessus. Nous savons en effet que Nicolas L'Aisne 
fut élu maire d'Amboise le 2 février 1566. M. l'abbé C. Che- 
valier, qui nous fournit ce renseignement^, nous apprend, 
d'autre part, que des représentations de la Passion eurent lieu 
à Amboise en 1494^, 1501 > et 15074, 

Il nous paraît infiniment probable que le volume auquel 
appartenaient ces fragments, volume qui, dans la seconde 
moitié du xvi^ siècle, se trouvait en la possession du maire, 
contenait le texte suivi pour ces diverses représentations. Si l'on 
songe qu' Amboise était alors une ville fort cultivée, on pen- 
sera sans doute que nos fragments méritaient l'honneur d'une 
reproduction. 

Le manuscrit d'Amboise est malheureusement fort incorrect. 
Les vers faux qu'on y relève en grand nombre semblent être 
le résultat de copies successives : il ne semble pas qu'on doive 
les imputer au poète. Grâce au concours de M. Gaston Paris, 
il nous a été possible de remettre presque tous les vers sur leurs 
pieds. Chose singulière, nos fragments ne contiennent aucun 
rondeau. Les strophes récitées par la Vierge montrent pourtant 
que l'auteur n'ignorait pas les raffinements de la versification 
du XY" siècle. 

Pour rendre le texte plus lisible, nous avons rejeté en note 
les leçons corrigées. Nous avons relevé dans un petit glossaire 
les quelques mots qui nous ont paru dignes de remarque. 



1. Inventaire analytique des archives (T Amboise, 1874, p. 81. 

2. Ibid., p. 199. 

3. Ibid., p. 206. 

4. 3id., pp. 210, 259. — La représentation de 1507 est la seule que men- 
tionne M. Petit de JuUeville. 



266 



E. PICOT 



[PROLOGUE] Jhesus 

Judas, moult m'as arraisonne. 

Lors que son père et son cnfiuit (fol. i). Q_ue te cliault il, ne qu'as afaire 



30 



Vit mourir a si [très] grant tort 
Par son plaisir nous doint effort 
De purger vices et molestes 
Et qu'il accepte noz requestes ; 
Pource chascun par cueur dira, 
Ou au choix par lectre lira. 
Le saint salut que dist jadis 
Gabriel, l'ange de Paradis, 
Que Dieu le père lui manda, 
Par sept fois : Ave, Maria. 

ExplicU hoc taiituvi; da mihi potiun 



Se je suis doulx et debonaire 
A ceste qui ses péchiez pleure? 
Certes a moy vint en bonne heure. 



La Passion Jhesuchrist. 

L 

Qhesus] 

Tant l'as tu fait que es m'amie {fol. 2) ; 
Trestous tes péchez te pardonne 
Et mon paradis t'abandonne. 
De pechier d[ès] ores te garde, 

Judas 
Maistre, quant bien je vous regarde, 
Je ne vous tiens mie a [bien] sage 
Dont souffri avez tel oultrage 
De faire se grant gastement 
De se précieux oignement. 20 

Tresfollement est rependu ; 
Mieulx eust esté que fust vendu 
Et aumosne faict des deniers 
Aux povres qui l[es] ont tant chiers. 
Et en après a ceste garse, 25 

Qui a desservi [a] estre arse. 
Tant de péchiez fait et ordures. 
Et de mauvaises aventures. 
Avez ses péchiez pardonné ! 



3) 



40 



4) 



5 Celle [tant] gracieuse ointure 
Demonstre cy ma sépulture , 
Et est commémoration 
De ma mort et ma passion. 
Les povres tousjours trouverez, 

10 Et moy pour tant délaisserez. 
Pour ce que a moy s'est actraicte 
Ay je d'elle m'amie faicte. 
Et atoucher me suis laissé. 
De rien ne me suis abaissé. 
Laissez la tost en paix ester (v°). 

Judas 
Je voys ouvrer de mon mestier. 
Dont dommage[s] aurez sans doubte. 

Jhesus 
Symon, ami, mes ditz escoute. 

j r Tu penses en toy malement, 
Et juges aussi folement 
De ceste femme pécheresse 
Qui c'est a moy rendu confesse. 
Mes piez a[s] veu laver et oindre 
Et essuier, plorer et plaindre ; 
One ne me feis telle amitié. 
Ne pense plus telle vilté : 
Saches que par sa charité 
Tous ses péchiez lui ay quictié 
Et des anges donné la joye. 

Symon 
Mon doulx seigneur, point ne savoie 60 
Que vous cogneussiez ma pensée. 
Or maintenant, sans demeurée, 
Je suis certain par cestui signe 



50 



55 



I Ms. Quant son père. — 4 noz vices. — 5 Et que accepte. — 7 Ou a son 
choix par lectre d lira. — 10 lui envoya. — 27 a fait. — 38 et de ma 
passion. — 45 Et a elle toucher. — 52 rendue. — 57 Car saches. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 267 

Que vous este prophète digne, Par vertu d'un mémorial 

Dont le monde doit faire feste. 65 Par devant vostre officiai. 

joD^s -^ ^'o^s plaideray marc ou once; 

Je vous jure, avant que j'arreste, P°"'' '^ "^ ''^'''' ""'^ ''""'"'''^ ' 

Je vous feray iteUe chose , ^a debatray bien ma raison. 95 

Qui vous sera endommageuse. Pierre 

J'ay perdu bien trente deniers Dom Grimant, noise ne tençon 

De bonne monnoie et entiers 70 Ne voulons. Jehan, la deslye. 

En l'oignement qu'ay veu espendre ; Et di : « Noustre maistre vous prie 

A gaing pensoie ja entendre « Que vous la lui veillés prester. » 

Quant la dixme tousjours prenoie Grimant 

Et a mon proffit je mectoie. t- j 

^ ' Tous deux arez sans arrester, 100 

Beaulx seigneurs, [et] veillés vous taire. 

Quanque porroie pour Jhesus faire 

TT Feroie; saches sans doubtance 

Qu'en lui ay toute ma fiance. 

[ lERREj L'asnesse et l'asnon [si] prenez (vo) 1 o 5 

Et doulcement les emmenez 

Qu'il scet les choses qui adviennent p^^ ^^^^ ^^^^-^ ^^U^ ^.^H^^^ 

kP ■ 3)- 7) Tout en paix; bien en est aisée. 

Alons, nulz aultres ne les tiennent; ^^^ ^ j^ ^^^ ^^^^^^^^ p^H. 

Or l'asnesse délierons g^ ^^ ^^^^^jl ^^^^ escorchié ; 1 10 

Et l'asnon tous deux mennerons. yez, l'eschine tant est ague. 

Hn duo dissolvent asinam et pullum q_^^^^^ ^.^^^ ^^^-^^ ^^ 3^;^ ^^^^^^_ 
siium. 

Grimant 
Beau maistre, a [tout] vostre manteau, Anibo ducuntnr ad Jhesuni, et dictmt : 
Guidés vous qu[e] il me soit beau 80 Tfhanj 

De prandre sans congié l'asnesse 

t, -i r^ ■ A Elle sera bien deftendue. 

ht son asnon ? Qui vous adresse 

A ce faire et la deslyer? ^"^'"'^ ^' ^^^g"^"""' ^ ^«"^^ P^^"^ 

•Cl, , -n • 1 • . L'asnesse et l'asnon vous ameine : Il 5 
bile a travaille hui et yer . -' 

T-.^ • ^ 1 • o A ce ne a point eu de dangier. 

Et si est el ja ensergee. 85 . ^ . ° 

r\ -u- 1 j u Mais n'ont point eu a mangier 

Que bien en maie perde chee ^ ^ 

c 1 • • r 1 1' I Tout le long de ceste journée. 

Se vous hui ja [me] 1 emmenez ! ^ > 

Tenez vous, beau maistre, tenez : Jhesus 

Se tant ay vestu robe grosse, Jehan, soit l'asnesse aprestee 

Bien vous donroie une secousse 90 Si que adroit dessus je soie. 120 



69 Ay je. — 74 je est en surcharge. Il y avait prunilîvcnient celle. — 85- 
86 Pour ce quelle est ensergee Ou jen malc perde chee. — 89 vestue. — 
98 dit. — 100 Tous les deux. — 107 a celle vallcc. — 108 Et tout en paix. 
— 113 de mal deffendue. 



268 É. PICOT 

Jehan 
Volenticrs, sire, a bien grant joye. 
Mais comment vous portera elle, 
Qui n'a hosse, ne bas, ne selle, 
Ne frein, ne bride, ne poictral? 
Vous ne serés point a cheval. 125 
Et si est elle tant chestive 
Que me merveil comment est vive. 
Et est pleine de grant laidure. 

Jhesus 
Bien soit; de harnois n'ay je cure ; 
Met sur l'asnesse ta vesture : 1 30 

Dessus prestement monteray. 

Jehan 
Tost a présent le vous feray. 



Tmw principes Hehreorum super viam 
vadttnt et diciuit : 

Compaignons, de voir vous affîe. 
Le prophète de Bethanie 150 

Doit hui venir la voie droite 
En Jherusalem a la feste ; 
Pour ce vous dy, mes compaignons, 
Entre nous tous ne nous faignons. 
Qui sommes joennes et mineurs; 155 
Recevons le a gran honneur. 

Jessé 
Il est homme de gran valeur : 
De lui doit l'en faire clameur 
Et loange. Compaignon Aquin, 
N'i a mais de se mètre a chemin. 160 



Tuncponit vestem siiam super asilltnn. ^lons doncques celeement, 



15s 



Seigneur, [la] vez la toute preste 

(fol. 4), 
Ague et mesgre com areste. 
Non obstant toute ma vesture 

Jhesus 
Je vois monter; a l'aventure 
Je veil monter sur cest asnon, 
Et trestout puis acompliron. 

Tune ascendit Jhesus supra asinum. 
Or alons donc la voie droite 



Car je me doubte voirement 
[Que] se nous pères le savoient, 
Malement [il] nous puniroient. 
Alons quérir miséricorde (y°). 

Balaac 
Jessé, par ma loy, je l'acorde, 
Tant est prophète debonaire. 
Et, quant est a honneur lui faire. 
Tout le jour en joie mectons 
Et noz vestures extendons 



165 



170 



En Jherusalem a la feste; 140 Par la voie, rameaux, et floretes. 

Honneur nous feront et grant joye Disans nouvelles chançonnetes. 

Ceulx que trouverons en la voie, Roy d'Israël, plain de pitié, 

Et ne demeurra longuement A toy venons de la cité. 

Que l'en fera tout autrement. Gloire, loanges te rendons, 175 

Jessé, Gabaon et Balaac, 145 Car par toy [grant] gloire actendons. 

Samuel, Jacob et Ysaac, Filz de David en vérité, 

Habraham, Sanson, Sadoc, Aquin, Veilles avoir de nous pitié. 

Entendes ca de vous chacun. Car nous créons certainement 



129 Je est ajouté par une nuiin plus moderne. — 133 trestoute. — 134 com 
une arreste. — 141 II y avait primitivement et joye; grant est ajouté par une 
main plus moderne. — 143 point longuement. — 144 Que len me fera. — 
156 a grans honneurs. — 162 Car je me doubte trop voirement. — 167 Tant 
est ce prophète. — 171 et floretes. — 176 Jhesu, filz de David. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 269 

Que tu es filz de Dieu vraiment. 180 pierre 

Filz de David, a toy loer je le veil bien par compaignie. 210 
Doit l'en bien mectre son pouer. 

Tous te prions ensemblement 

„ . Tune vadunt, et Petrus dictt : 

Que par toy aïons sauvement. 

Tune perrexerunt ohviam Christo et Bel hoste, Dieu vous doint sa grâce! 
straverunt vestimenta et ramos olivariim, salmin 

dicentes : Osannafilio, etc. Anien, sire, et a vous se face! 

JHESUS JEHAN 

Enfans en purs et netz, 185 q ^^i^e, entendez mon courage : 

Qui tant de chançons m'avez fait, jg suis au prophète message, 

Si doulcement les avez dictes : Q^ui par moy vous mande et [vous] 

Desservi avez grans mérites ; [prie 2 1 5 

Mais ne demeurra longuement Que vostre belle hostellerie 

Que j'en auray dur paiement, 190 Lui prestes a faire sa cenne. 

Qui autrement au cueur me tire. ^.t„,^, 

SALMIN 

J Veigne céans com en la sienne. 

Dictes nous, [tresjbeau, tresdoulx sire, g^ lui dictes que le salue. 

Chez qui célébrerons la feste Qrant joye aray de sa venue, 220 

De Pasques, [tant] grande et honneste? Cargrant honneur me daigne faire(yo). 

JHESUS Dont me vient veoir a mon repaire. 
Pierre, Jehan, je vous amoneste(/o/. 5), jehan 

Alez tous deux en la cité ; Sires, nous y alons grant erre. 
La trouverez en vérité 
Homme qui une cruche porte 

Pleine d'eaue près la porte : Tune vadunt ad Jhesmn et dicunt : 

C'est cil ou veil ma Pasque faire. 200 A vous sommes tost [re]venus ; 

Doulx homme est [il] et debonaire. Bon chemin avons puis tenus. 225 

Vous lui direz que je lui mande Oncques homme meilleur ne veistes 

Qu'il me veille sans nulle actende Qu'est celui a qui nous tremeistes ; 

Me prester son [tres]noble hostel. Tout quanque il a vous abandonne : 

Qu'est en la cité net et bel ; 205 Son cueur et s'amour [il] vous donne. 

Et il tantost roctroi[e]ra II vous ame moult, se me semble. 230 
Quant de moy parler vous oira. jhesus 

JEHAN Alons y donc trestous ensemble. 
Sires, nous verrons qu'il fera. Tune vadunt. 

Alons, Pierre, [alons,] je t'en prie. Bel hoste. Dieu vous beneïe ! 



180 voirement. — 183 ensembleement. — iSS II y avait primitivement 
moult grans. — 193 Chez lequel. — 197 La vous trouverez. — 200 A cil. — 
205 Qui est. — 213 G sires. — 224 Seigneur, a vous. — 225 depuis. 



270 E. PICOT 

SALMiN Fleurs [et] rameaux porté et mis, 

Amen, sire, et la compaignie ! En la voie leurs draps rué, 

(Je] vous rend grant merci[s] cent En lui demonstrant [trop] grant joye, 

[mille, Quant ilz gectoient en la voye 

Et plus que je ne porroie dire, 235 Rameaux, floretes, violetes 270 

Dont vous daignés [mon] hostel En disant belles chançonnetes. 

[prendre. A grant ennuy nous tournera 



Il n'i a mais fors a entendre 
Comment vous serez pourveùs 
Et a droit voz gens receùs. 

DAVID 

Cayphas, evesque, entendez, 240 

De cet affaire ne mentez, 
A nostre loy plus exaulcer : 
Tenus y estes sans faulcer, 
Et je, David, et Balaac, 
Ensurquetot [et] Ysaac 245 

Avons au cueur dueil et rancure 
Dont nostre parlement tant dure; 
Trop avons [fait] longue conspire 
Comme peussons Jhesus occire. 
De le trahir, lyer et prendre (fol. 6) 250 
Ne convient plus long temps actendre ; 
Mais ne soit le jour de la feste. 
Qu'aucun ne nous face moleste. 
Se plus y actendés, oultrage 



Qui plus vivre le laissera. 
Pour Dieu, plus prest conseil tenons 
Qiie mourir faire le puissons 275 

Et comme[nt] il se*a trahi. 

YSAAC 

Sires, ne soies esbaï ; 

Veillés avoir icy advis. 

Le tresplus sage du païs 

Par devant vous [i]cy veez, 280 

Et vous mesmes bien le savez. 

Que tel argument lui vauldray 

Devant vous que honte lui feray. 

S'il veult nier mes argumens, 

Je lui diray par lait : « Tu mens 

(yo), » 285 
Et lui diray qu'il ne peut estre 
Qu'il soit [le] filz au roy céleste. 
Qj-i'en dictes vous, Cayphas, sire? 

CAYPHAS 

David, oiez que je veil dire : 



Souffrerons et un grant dommage, 255 En la prophecie ancienne 



290 



Car le peuple convertira 
Et nostre loy abolira. 
Ce vous jure et [ce] vous affi. 
Grans gens en a ja converti, 
Dès quant il vint de Bethanie, 
Par sa [tresjfaulse enchanterie. 
Qu'aucuns dient par la cité 
Que le Ladre a ressuscité ; 
Encore enfans les plus petis 
De la cité l'ont salué. 



Trouvay l'autrier, chose certaine, 
Que toutes gens estoient perdues 
Et ne pouoient estre rendues 
Se ung homs ne souffroit passion ; 
260 Pour ce donc ay je entencion 295 
Que, se Jhesus perdoit la vie, 
Que forment l'a bien desservie, 
Comme trouvons par l'escripture. 

BALAAC 

265 Sire Cayphas, je vous jure. 



241 Et de cet affaire point ne mentez. — 257 Et toute nostre loy. — 259 
en est ajouté par une main plus moderne. — 264 Encores. — 278-279 Le ms. 
intervertit ces deux vers. — 299 et je vous jure. 



i 



FRAGMENTS INEDITS DE 
Desservi a mort aspre et dure, 300 
Que trop me fliit avoir grant ire ; 
Que se l'empereur nostre sire 
Et le peuple de Romenie 
Le savoient, sans mocquerie, 
Nous en mainroient trop grant guerre, 
Et nous osteroient nostre terre. 
Tant l'avons entre nous laissez 
Que forment sommes abaissez; 
Qu'en dictes vous, sires Ysaac ? 

YSAAC 

Vous dictes voir, dom Balaac; 310 
Mais encores bien je regarde 
Que desservi a mort. Il tarde 
Le faire mourir ; c'est grant chose 
Quant filz de Dieu nommer se ose. 
Tel mot lui monstreray [je] double 3 1 5 
Qu'il lui sera tresforment trouble , 
Par lequel je luy prouveray 



IIL 

[judas] 

Or gardés bien qu'il soit rangié (fol. 7) : 
Ne laissés pas pour Magdalene ; 
Ferez sur lui comme sur laine, 
xvij., xviij., xix. et xx. 320 

D'autres oignemens serés oint, 
Qui vous garderont de suer ; 
Bien le vous promis avant hier, 
xxj., xxij., xxiij., xxiiij. 
Traï seras, faulx ribaut natre : 325 
Ne lairray par enchantement 



MYSTERES DE LA. PASSION 27 1 

A me vangier de l'oignement 
Que faulcement perdre m'as foit. 
XXV., [et] xxvj., et xxvij. 
Il soit pendu au grant gibet, 330 

Qui ne le rompra tout de cops, 
Affin qu'il en soit mieux absolz ! 
Car bien doit avoir pénitence. 
Qui de mon droit m'a fait niance. 
xxviij., [et] xxix., et sont xxx. : 335 
Ce n'est que pour croistre ma rente. 
Seigneurs, or suis je bien paiez; 
De Jhesu ne vous esmoiez : 
De le trahir feray devoir. 
Et se vous fay bien assavoir 340 

Que, quant de trahir sera heure. 
Je viendray a vous sans demeure. 
Mais je [m'en] voy tost aprester 
Chez son hoste le sien disner, 
Qu'il ne cognoisse la fallace. 345 

Tune recedit et dicit : 
Maistre Jhesu, ne vous desplace 
Quelque demeure que je face. 

JHESUS 

Judas, ou as tu puis esté? 

JUDAS 

La hors, ou me suis arresté 
Pour donner de l'argent aux povres 
(vo). 350 

JHESUS 

Mieulx te fust [a] cy estre encores. 
Bel lïoste, appareillés la table : 
Que le règne du ciel durable 
Puissez desservir et avoir ! 



313 De le faire. — 316 très est une addition plus moderne. — 521 vous 
serés, — 324 et xxiiij. — 326 Ne lairray ja. — 339 mon devoir. — 345 Et 
qu'il. Un ancien propriétaire du ms., qui jouait évidemment le rôle d'un des 
membres du conseil^ place ici un renvoi auquel correspond la note suivante : Je fine 
jusques ^. — 349 ou je me suis arresté. 



272 E. PICOT 

SALMiN Et de bonnes cordes le lace 

Quant vous plaira venez laver 355 Extroitement a celle esteppe, 580 
Voz mains, que la viande est preste, Et puis, s'il peut treper, se treppe 
[Et] bonne et belle [et] toute honneste, Trestout nu, que chascun le voie. 



Selon que j'ay de fait peu. 
Certes grant joye j'ay eu 
Dont venu estes a ma maison, 
Sires, pour certaine raison. 

JHESUS 

Prenons l'eaue et nous lavons ; 
Tous disnerons et sans arreste. 

SALMIN 

Sires, vez la vous toute preste. 
Aussi une belle finette, 365 

Blanche, [bien] clere et toute nette. 
Tune lavant manus suas. 

JHESUS 

Seons nous par manière honneste. 
Jehan, jouxte moy te seoiras 
Et près de ton amy seras. 



Gardés que nul mercy en aie. 
Bâtez le tant que las soies ; 
360 Verges, courroies essaies : 
Autre conseil n'i aura mis. 



3«5 



JACOB 

Sires président [et] amis. 

Et a qui je suis chevaHer, 

Le sang lui feray devalier 

Jusque a terre tout dégoûtant. 

Si que sera paie a tant. 

Or ça, coquin, et sans riote, 

Par le diable, laissez la cote ; 

Je te feray la destinée : 

Ta pel sera toute tranchée. 

Balaac, Sadoc et tu, Phares, 

Qjui vault [trop] mieulx que cil Jarès, 

A ton visage remulé ; 



390 



395 



Tu, Judas, devant moy [te] soies, 370 Tu es de airage a chat ullé 
Com[me] tousjours faire soloies; 
Les autres, tout communément 
Seez vous tous legierement. 

Tmic sedent et edunt. 
Sachez tous, ne demeurra gueires 
Que j'auray [bien] d'autres affaires. 
Nul de vous ne soit esbahi 



IV. 
[pilate] 



G félon cueur, de parole aigre (fol. 8), 
Mené Jhesu en celle place, 



Tu vaulx [ja moult] plus que ne 
[semble. 400 
Bâtons ce truant, que cy tremble. 
Tant que de cops soit il cassé. 

jarès 
Se j'ay pour ce neix renversé, 
Tost lui auray preste ma paume. 

BALAAC 

Et la mienne, que je lui aume. 
Vali, vali, le bon Jacob! 40S 

Prestement [il] aura ce cop. 
Maintenant [il] n'a pel entière. 

SADOC 

Moy, Sadoc, filz de bonne mère (v°), 
Te batra)' devant et derrière ! 



359 Certes moult grant joj^e. — 361 Sires doulx. — 364 Une main plus 
moderne corrige : Sires, vez la leau toute preste. — 365 Et aussi. — 378 Menez, 
— 384 en soies. — 385 A verges, a courroies essaies. — 390 Jusques. — 
393 De par. 






^li 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 
Combien que soie courtibaut, 410 A genoulx, et lui présentons 

Toutesvoi[e]s suis lié et baut Salut en lui disant 

De me mectre en telle meslee. Trestous : « Dieu te sault , roy des 

Or ça, escoussons ceste airee [Juifzj » 

Du blé. Vez [doncques] com il baisse En signe de grant moquerie; 

Son chief. Lieve tes yeux,' adresse! «Vous avez dit en menterie 

Je voy bien que tu as vergongne ; 

Bien [mal] en point va ta besongne. 

Or est [bien] ceste airee escousse. 



BALAAC 

Tant ay travaillé que je posse. 
Jacob, te diray que ferons : 
De ceste esteppe le trairons 
Et lui vesterons cest manteau ; 
Aussi lui donrons ung chapeau. 
Viste, toy! [metz] ; 



« Que nos maistres [vous] repreuvez. » 

BALAAC 

Il n'est pas encore affiez ; 
[Or] soit de tous nous enchrachez. 
Que Dieu lui doint hui mal estrainne ! 
420 Je croy qu'il n'a pas la pel saine. 

PILAIE 

Ça, chevaliers, qui la tisaine 
Ne buvez pas a desjuner. 



je croy qu en Amenez cil a l'atourner 455 

Igroigne. -^^ Testât d'un si [tres]grant maistre. 



[Metz] ce bel manteau qu'est de rogne, j^ ^^^^ ^^,ji ^^^ ^^^ ^^j^^^ ^^^^^^ 



Et puis te bailleray couronne 
D'espine guerpe, dure et bonne. 
Bien est droit que couronné soie. 
Ça, roy des Juifz, [je] te faistoie ! 
Tien moy ceste vierge pellee; 430 
Mieulx sembleras roy de Judée. 
Vez, certes, cy ung beau bailly ; 
Semble il bien truant failly? 
[Il] contrefait le papelart. 

SADOC 

Mais mieulx me semble [il] coart 435 
A son visage cremeart. 
Jarès, en toy n'auray fiance. 

J.\RÈS 

Ne toy ny ta grant sapience 

Ne valés pas ung gros estron (/o/. 9). 

JACOB 

Certes mesmes de ton bâton 440 

Te donray [cy] ung bel letron. 
Sadoch, Jarès, or nous getons 



Jamais en vostre compaignie. 

Qui lui avez fait tel saingnie. 

Or ça, sires, venez avant ! 460 

Je vous veil monstrer a la gent. 

Seigneurs prestres, je vous ameine 

Jhesu, qui a souffert grant peine, 

Affîn qu'aies de lui pitié. 

JHESU 

Vez moy ung homme en vérité. 465 

PILATE 

Prestres de la loy, or vez cy : 

Pour vérité je vous affy 

Que [cil] Jhesu est bien navrez, (î'o) 

Et m'est advis que c'est assez. 

Ne [que] jamais jour de sa vie 470 

Dira il de vous villenie, 

Ce vous promet et vous affie. 

LES JUIFZ 

Ouste le et le cruciffîe ! 

Par nostre foy, beau [tres]doulz sire, 



419 Tant ay je, — 421 le tirerons. 
4)5 Amenez celui. — 459 telle. 

Roman ia , XIX. 



442 or nous tous. — 449 cncores. — 



E. PICOT 

475 



LES JUIFZ 

Sires, ce n'est pas tresbien dit 
Autre roy que César n'avons, 
En vérité bien le savons ; 
Se ne jugiez, en vérité 
Ne serés en son amitié. 



510 



485 



PILATE 

[Or ça], seigneurs, par le grant diable. 
De rien ne voy Jhesus coulpable ; 
Né say pour quoy sus lui criez. 

LES JUIFZ 

Cruciffiez, cruciffiez! 



274 

Mort a desservi et martirc 

Filz s'est [il] fait de Dieu le pcre. 

PILATE 

Par la foy que doy a ma mère, 
Sans cause ne le jugeray. 
Je le vous afferme pour vray. 
Prenez le et si le jugez 
Selon la loy que vous tenez. 

LES JUIFZ 

Sires Pilate, vous savez 
Que a nous il n'appartient mie 
A nul faire perdre la vie ; 
Mais vous avez la cognoissance 
De donner contre lui sentence ; 
Pour ce faictes en jugement. 

PILATE 

Je vous jure par mon serment 

Qu'en lui ne trouve cas de mort ; 

Certainement vous avez tort. 

Encore avec lui parleray, 

Se rien en lui trouver porray. 

Esbahi es, si que ne sonne ; Or me pardoint [le] Dieux bénigne ! 

Semblant fais que rien de nous donne; En cestui n'a nul cas de crime 

[Mais] sur toy ay grant poesté. 495 De rien que [je] l'aie abouchié. 

J"^^^^ LES JUIFZ 

Du père, roy de majesté, 

T'est ceste poesté venue ; Sur nous tous en soit le pechié ! 

Ne l'as de toy nullement eue ; [Q-^e] sa mort nous soit reprochiee 5 2 5 

Et ceulx qui m'ont baillé a toy A nous et tout nostre lignée ! 

(Jol- 10) CAIM 

Y ont plus grant pechié que toy ; 500 Seigneurs, sans prendre plus lesir (x-), 

De lui faisons nostre plaisir ; 



Seigneurs, Jhesus vous laisseray 
Et Barrabas delivreray. 
Tenez Jhesu, je le vous livre ; 
490 Jugiez le a mort ou a délivre, 
Mais que [je] ne soie entachiez 
Et soie délivre de pechie[z]. 



SI) 



520 



Ce te fais [je] bien assavoir 

PILATE 

Seigneurs prestres, saches de voir 
Qiie Jhesus ne veil plus grever. 
Ne sauroie vostre roy jugier : 
Plus ne sera soubz moy subdit. 



Il n'i a mais que de le prendre. 



Il nous fault donc icy entendre 
505 De faire la croix aprester, 



5Î0 



484 A nulle. — 487 le jugement. — 488 serement. — 491 Encores. — 
496 De mon père. — 500 plus grant gref pechié. — 503 pas plus. — 305 
soubz moy subiect. — 509 Et se ne jugiez. — 510 Ne seres pas. — 312 Roy 
ne voy Jhesus coulpable. — 520 Et que soie. — 526 toute. — 530 II nous 
fault donc aentendre. 



FRAGMENTS INEDITS DE 
Puis soit pendu sans arrester 
Le prophète filz de Marie, 

PILATE 

Ces deux larrons de faulce vie 

Pendez avec pour compaignie ; 535 

Dimas soit pendu a la dextre 

Et Gestas soit a la senestre : 

Jhesus entr'eulx deux [si] sera, 

Et parra qui bien fait aura. 

Or faictes tost sans arrester. 540 

YSAAC 

Je me vois donc[ques] aprester 
A faire faire les trois croix 
Ou ces gens seront a destrois, 
Si que n'i faudra nulle rien. 

JARÈS 

Ha! dea, maistre, je vous tien bien; 
Oncques plus aise je ne fu. 

BALA.\C 

Certes, tu seras extendu 

Et tirras comiîie [une] vielle 

Pour joer de la chalumelle 

Et pour estre en meilleur conroy. 550 

CAIM 

Pour quoy, dea, te faisoies tu roy, 
Quant tu es ung petit varlet ? 
Fait il bien le chemin mal... 



IV. 

JARPIN {fol. Il) 

Volentiers pour te d[elivrer?] 
Jusque a la mort te secourray 555 
A ton bcsoing tant que porray. 



MYSTERES DE LA PASSION 275 

Baillés ça les doux, charretiers; 
J'ay le marteau pour les cloiers. 
Truant, va tost la croix monter, 
Et puis iray a toy compter. 560 

Ton orgueil te vendray bien chier ; 
De ton corps si seray bouchier. 
Meschant paillart, extend les mains ; 
De toy n'i a ne plus ne mains, 
Car de ces clous qui sont C}' gros 565 
Te perceray après les os ; 
Par les mains les te ficheray, 
Trois cops de marteau te donray 
Affîn que jamais tu n'en sourde. 
Je fer, Caïm; a moy t'acorde. 570 
Il n'i a mais que de forgier; 
Puis yrons moiller le gorgier. 
Haro! ung peu les os [vous] croissent, 
Ne ja pourtant ces cy vous laissent. 

CAIM 

Jarpin, descend; n'ay[e] pas doubte : 
Les doux es piez aussi lui boute. 
Ton Dieu ne t'a si bien gardé 
Que des doux ne t'aie lardé. 
Bien es atourné a baller ; 
Va t'en se tu t'en puis aller. 580 

Tu ne t'es si bien deffendu 
Que en la croix ne t'[aye pendu]; 
Or ay je fait bel ediffîce. 

BALAAC 

Caïm, qui as ton bel office, 
De ces deux larrons fay justice. 585 
Moult ont rongés de [maies] croustes. 
Tantost [si] leur brise les coustes (v°), 
Et les gardes bien de dancer. 



Je me vay donc[ques] avancer. 

Ça, Jarpin, pren ce compaignon; 590 



532 Puis fust pendu. — 533 Le faulx prophète. — 535 Pendez avccqucs 
lui. — 544 Si que ni iauldra a nul rien. — 555 Jusques. — 576 le boute. 
— 584 qui as faict ton bel office. 



276 É. 

Met luy seichcr cueur et rognon, 
Et je prcndray cestui aussi. 

JARPIN 

De pession soit il froissi 
Se ne cuidoie estre hors de peine ! 
Or ça, que la maie sepmaine 59) 

Vous envoie huy Dieu le père ! 
Hui vous morrez de mort amere. 
Cestui est déjà en balance ; 
II n'i a pendart nul en France 
Qu'en cest mestier me peust passer 600 
Ne si bien les jambes casser. 
Caïm, n'as tu pas lait encores? 

CAIM 

A! voy, dea! moult te demeures? 
Laisse faire tout a loisir ; 
Je ne me puis pas [bien] aysir, 605 
Tant a les os ce puant natre 



PICOT 

Pour humaine rédemption. 

Et say bien tout certainement 

Que tu es nostre sauvement 

Et que tu es a tort pendu, 625 

En ceste croix nu extendu. 

Et pour ce, Jhesu, je te prie 

Que, quant perdray du corps la vie. 

Que tu aies de moy mémoire 

Et mon ame metz en ta gloire ; 630 

En toy je croy [bien] sans faintisce. 

GESTAS 

Dimas, et moult te tien pour nice 
De ton ame tant le prier : 
Soy mesmes ne peut deslier. 
Meschant est il qui le croira. 635 

Tu vo)'s que point de pouoir n'a : 
Ne se peut de la croix mouvoir. 
Cecy peus clerement veoir : 



Plus fors [et] plus durs qu'autres S'il peust, tantost se descendist 

[quatre. De la croix et plus n'i pendist. 640 



Or ay je fiiit sans ton aide ; 
Bien fort lyé est, que je cuide ; 
Si mourra, ne demourra guère. 



610 



Or, vraiment, il est [par] trop nice. 

DIMAS 

Plus meschant es q'onc[ques] veïsse, 
Tu es hors de bonne mémoire ; 
Saches qu'il est le roy de gloire. 
Pourquoy lui dis tu tel diffame? 645 
Vraiment en lui n'y a nul blasme, 
Mais nous deux avons fait la chose 
Qui as créé [tres]tout le monde, 615 Pourquoy souffrons mort angoisseuse. 
[Et] ciel [et] terre, et feu et unde ; Moult bien l'en devons gracier 
Si ay je [aussi] en ma créance Et en lui tout temps nous fier, 650 

Que tu puis bien avoir vengence Dont lui plaist souffrir tel oultraige 

(J'ol. 12) Pour l'amour de humain lignage. 
De ceulx qui t'ont cruciffîé Tout est trouvé en l'escripture. 

Et en la croix si fort lié ; 620 Que de vierge la norriture (v^) 

Mais tu souffriras passion Doit mourir a tresgrant vilté. 655 



DIMAS 

O doulx Jhesu , [vray] roy de gloire , 
Veille[s] entendre a ma prière. 
Certainement je croy que es 
Le sauveur des sauvés, 



599 Cette correction est de M. G. Paris. Le ms. porte : I na en pendart nulle 
fiance. — 604 Laisse moy. — 608 et sans. — 610 et ne demourra. — 621 
souffrir. — 634 Et soy mesmes. — 637 II ne se peut. — 638 peus tu. — ■ 
639 peut. — 643 bon. — 646 en lui na. — 650 confier. — 654 Que de la 
vierge. 



FRAGMENTS INEDITS DE 

JHESUS 

Dimas, tu as dit vérité. 

Pour ce que mercy as crié, 

Tu ne seras point oblyé. 

Quant ton ame sera partie , 

De ton corps si aura [el] vie : 660 

A moy viendra en paradis, 

Qui doux avoit esté jadis : 

Tantost je le desfermeray 

Quant resuscité je seray. 

Or veil [je] faire a Dieu mon père 665 

Pour tous ceulx cy une prière. 

Mon tresdoulx Dieu omnipotent. 

Je te pry cy dévotement 

Que leur pardonne cest pechié, 

Et que nul n'en soit entachié, 670 

Car il ne sevent [ce] qu'ilz font. 



PILATE 

Seigneurs, or est cruciffiez 
Celui dont tant vous douliez. 
Ccste escripture qui est preste 675 
Prenez et mectez sur sa teste, 
Affin qu'en face a tous lecture. 

CAYPHAS 

Sîres Pilate, l'escripture 

N'est pas escripte par droicture, 

Q.ui dit que nostre roy estoit; 680 

Mieulx autrement escript seroit 

Que de nous se faisoit roy dire, 

Et mieulx fust [il] sans faulte, sire. 

PILATE 

Il ne sera ne mieulx ne pire : 

Ce qu[i] est escript est escript. 685 



MYSTERES DE LA PASSION 277 

CAIM 



VI. 

JHESUS 

Porte lui bonne compaignie (fol. 13), 
Comme a ta dame et [ton] amie. 

JEHAN 

Sires, tous les jours de ma vie, 
Saches, de voir je vous affie, 
Trestout vostre plaisir feray 690 

Et la ou vous plaira yray, 
La secourray et ameray 
[Tant] chierement comme ma mère ; 
Mais moult a [el] douleur amere. 
Et moy grant douleur me remort 695 
Quant je pense en [ijcelle mort 
Qui vous fera perdre la vie. 

JHESUS 

Que voulez vous plus que vous die ? 
Par grant amour je vous deprie 
Que vous alliez autre partie. 700 

CAIM 

Or ça, Jacob, tous tost venez; 
Balaac, Ysaac, acourez. 
Ce meschant en croix regardez. 
Estes vous la et ne monstrez 
Vostre pouoir? Mais n'as semblant, 705 
Car tout ton corps te va tremblant. 
Va, punais, bien monstre [s] exemple 
Qu'en trois jours referas le temple ! 
Tresfaulx menteur oultrecuidé, 
Comment le feroies tu de gré, 710 
Quant tu meurs par si peu de guerre ? 

CAYPHAS 

Se filz Dieu es, te veil requcrre : 



664 puis je seray. — 666 ma prière. — 668 prie. — 676 et la mectez. — 
678 ceste escripture. — 680 Qui monstre. — 681 escripte. — 703 en la 
croix. — 704 et nauez. — 712 Se filz de Dieu. 



278 É. 

Descend de celle croix a terre, 
Et, se tu puis par toy descendre, 
Honneur te ferons et non mandre (v°), 
Mais comme Dieu te aourerons 
Et en toy trestous [nous] croirons. 
Vcz cy bel pouoir de néant ; 
Qui t'a creù foie est la gent : 
Se [tu] as pouoir, or te sauve. 720 
Ce di[s] tu que les gens [tu] sauve : 
Et, se tu puis, si te descend[s]. 

JARÈS 

„ 1 . u- u ^ Volentiers ceste chose accepte : 

Certes tous ceulx sont bien meschans _ . ^ 

Qui croient en tel papelart. 

725 



PICOT 

VII. 
CAIM 

Or n'en soit donc[ques] plus mot dit 
(fol. 14); 740 
Je vois tantost, sans arrester, 
Sur lui la couldre et la dressier. 
Sires Cayphas, soit départie 
Ceste robe a la compaignie 
Qu'avoit vestu le faulx prophète. 745 

CAYPHAS 



Failly as a faire ton art 

Par lequel les autres sauvoies. 

JARPIN 

Il appert bien que ne porroies 
Me enchantier tant que je dormisse, 
Combien que volentiers le feisse. 
Que deux nuitz a que ne dormy. 730 

JHESUS 

Hely, lama lahathajii? 

CAIM 

Haro ! N'avez vous pas ouy 
Qu'il a [cy] appelle Helie 
Pour lui venir sauver la vie? 
Ça, regardons s'il y vendra. 

jARÈS 

S'il y vient, a moy comptera, 
Et le mectray en bon conray. 

JHESUS 

A boire! [a boire!] J'ay grant soi. 

CAIM 

Par ma loy, je t'en donneray. 



Prenés trestoutes ses vesteures. 
Rien ne gangnés en ses chausseures. 
Aux dez joés pour vous esbatre. 

CAIM 

Ceste robe est a nous [tous] quatre ; 
N'a mais a qui celle debatre : 
Conviendrons nous ce qu'en ferons? 

JARPIN 

aux dez la joerons 

Or . . . bien doit joer Jacob. 

JACOB 

Or soit doncques au premier cop 755 
Mise a pris [et] au plus offrant 
Et au dernier enchérissant. 
735 Je commence ja a jouer. 

Hault les dez ! Ve[e]z les voler. 
Avant œuvre les gecteray, 760 

Et ceste robe tasteray. 
J'en ay [cy] quatre, en somme toute. 

CAIM 

Plus fort getasse, mais me doubte. 

JACOB 

Tu te doubtes? Boute tout oultre. 
Que ta cohardie me moustre. 765 



716 Mais comme a dieu et te aouererons. — 731 Hely hely. — 739 donray. 
— 745 vestue. — 747 Pren trestous ces vestemens. — 752 Ce vers est à demi 
effacé et la lecture n'en est pas certaine. — 760 Avant tout œuvre. — 761 je 
tastray. — 763 mais trop me doubte. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 279 

La chance a moy [bonne] viendra, Ta douleur au cueur j'ay : 

Qui de quatre ne la [tjoldra; A peu que ne define. 

Mais j'ay paour que tu me boule. Las, las! et que feray 

CAiM Quant seray orpheline ? (/o/. 15) 

Tu soi[e]s pendu par la goule ! (yo) D^ ^ueil me tueray ; 

J'ay tant paour d'amener poy 770 ^'^^ ^"^-"^ médecine. 

Et que la chance soit vers toy. r, r^ , , 

„ . . ri,, Beau mz, moult mas amee: 

i rois poins me lault a 1 aventure. , . ^ -, r 

'^ Je suis c[reante] et ferme ; 

1''^'-°^ Ne doys [estre] blasmee 805 

Perdu as par mal[le] fortune ; Se je pleure de lerme, 

A moy s'en viendra la vesture. Car en ceste 

jHESus Ne partira ma p 

Or est tout fait en vérité 775 Du corps et si t'a 

aue dist David en son dicté, P""^" "^"Y' t^ort,] a cest terme ! 

Que [tous] mes os démembreront „ r, , ^ 

„ , , . Beau nlz, la départie 

ht ma robe aux dez joueront. 1,^ , r ■ , 

' Moult sera froide et .... 

^^^^^ Quant n'aray qui m'aie, 

Beau filz, beau filz, beau père, Ne nul qui me secoure. 

Que voy en la croix pendre, 780 Las ! ne say ou je fuie 81 s 

A ta dolente mère Ne a qui me rescourre. 

Veille[s] ung peu entendre. Mort, vien tost, je t'en prie, 

Qui en nulle manière Pren moy et me devoure. 

Je ne te puis defFendre, 

Et voy ta char tant chère 785 Bel cher filz gracieulx, 

A tort aux clous [se] fendre. Moult as 820 

Q. 

Beau cher filz, bien dois estre 

Corroucee et dolente, 

■ Quant a dextre et senestre see 

Regard ta char sanglante; 790 Blesser ton corps précieux 

Me fait ma doulour croistre cherray pasmee. 825 

Ta char [tant] clere et gente. 

Or voy tes os paroistre Laissez [le] moy touchier. 

Pour la grève tormente. F[aulx Juï]fz, gens moult dure. 

veulx je couchier 

Beau filz, doulx, chier et vray, 795 ma rencure. 

Ton chef vers moy encHne; l'ay Dieu moult chier 830 



767 croldra. — 771 devers toy. — 773 Ce vers était sans doute placé après 
h V. yy4 et devait avoir une rime en une. — 775 Or est du tout. — 789 et a 
Senestre. — 794 Pour la grant grève. — 798 A bien peu. — 799 Lasse, lasse. 
810 a ceste heure. — 812 et l'exode. — 815 Lasse ne say. 



535 



840 



280 

trespure 

fais moy assechier 

de ma nature. 

Vous [que] voy sans pitié 
De guerre et [de] discorde, 
Prenez m'en adversié 
Et sans miséricorde, 
Et mon filz soit gité (z'°) 
Avant que Mort le morde, 
Et j'aie tel vilté; 
Pour lui je m'i accorde. 

Croix de dueil et tristesse, 
Par qui me desconforte. 
En toy n'a nul leesse, 
Par qui tel doleur porte. 
Beau filz, de celle haultesse 
Donne fouldre si forte 
Que la gent qui te blesse 
[En] chee a terre morte ! 



[He]las! mon tresdoulx creatour, 850 
Quant si fort navré [je] te voy, 
Et ne te puis faire secour, 
Je croy que desespereroy 
Pour la martire et la dolour 
Qu'en celle croix souffrir te voy. 855 
Je say que ceulx n'ont grant paour 
Qui t'ont [cyj mis en tel conroy. 



E. PICOT 

Or voy je bien que nul confort 
Nullement [je] ne te puis faire ; 
Mieulx aimasse souffrir la mort 
Et tous mes membres [cy] detrairc 
Que te veoir souffrir a tort, 870 

Painne qui est si deputaire. 
Laisse moi le [cy] demi mort. 
Las ! je ne sçay ou me retraire. 



Helas ! ou iray me complaindre 

Ne a qui me conseilleray, 

Quant mon filz voy si fort contraindre 

Que si doulcement nourri ay ? 

Faulx Juïfz, laissez moy attaindre 

A lui, et le descloueray 

Avant que mort le veigne poindre. 

Ou certainement je morray. 865 



Bien [doi] de toy, mauvais Pilate, 



Vin. 

[JOSEPH] 

Lequel m'en a donné licence (Jol 16), 
Pour ce que j'ay grant espérance 
De le mectre dans ung tombeau 
Que fait faire ay [tout] de nouveau ; 
Pour ce pensons de le descendre 
Et [de]sur icets draps l'extendre 880 
Que maintenant achetté j'ay. 
Nichodeme, je vous diray, 
Apportés moy tost celle eschelle 
Et montés tost dedans icelle 
Pour oster le clou de la main, 885 
Et je iray a l'autre, derrain. 
Et ainsi sera descendu. 

NICHODEME 

Il faut qu'il soit [bien] soustenu 
Pour le clou qu'il a en ses piez, 
Puis il sera tost dévaliez, 890 

Et de ce que fait cy avez 
Dieu, [sire,] le vous veille rendre! 

JOSEPH 

Plus en feroie de bon cueur tendre. 
A Dieu, dame et la compaignie. 



836 Prenez moy. — 838 degite. — 840 telle. — 844 nulle. — 854 Pour 
la martire et peine. — 856 Je ne say. — 877 De le mectre en. — 886 le 
derrain. 



FRAGMENTS INEDITS DE MYSTERES DE LA PASSION 



281 



MARIE 

A Dieu, et cent fois vous mercie. 

JEHAN 

Ma dame, a chemin nous mettons; 
Cy plus demeurer ne pouons : 
Vous veez bien qu'il s'abasseure. 

MARIE 

Plaise vous, Jehan, qu'icy demeure 
Et que jamais je n'en départe. 900 
Las ! [las !] mon filz, la fièvre quarte 
N'ay pas, mais [bien] cothidiaine, (i'") 
Qui tout droit a la mort me maine. 
Helas ! helas ! quel départie ! 
Quelle angoisse toute me lye 905 
Et ay de vous, tant fort amere! 

JEHAN 

Helas ! [las !] ma dame et ma mère. 
Je vous prie que vous en venez ; 
La nuit vient, et vous le veez. 
Alons nous en en no maison. 910 

MARIE 

Helas ! ce n'est pas sans raison 
Se avec mon filz je demeure. 
Partir ne [me] puis a ceste heure. 
Car mon cueur est avecques lui. 
A Dieu, mon filz, a Dieu vous dy, 91 5 
Pour ce que dictes que obéisse 
A Jehan et son vouloir feïsse. 
Alons nous en, de par Dieu, donc. 
Ne demourra pas le temps long 
Que tantost ressuscitera, 920 

Comme promis a nous tous l'a-, 
Mais soufi'rir vouloit tel oultrage 
Pour racheter humain lignage ; 
Nous l'avons en ferme créance. 

JEHAN 

Ma dame, j'ay grant espérance 925 

Que il nous reconfortera. 

Le tiers jour ressuscitera : 

En ce ne fais [je] nulle doubte. 



MARIE 

Amenez ceste secte toute 

Prandre des biens la pacience. 930 

LES FEMMES (fûl. 17) 

Dame, Dieu vous doint alegence 
Et vous veiUe reconforter : 
D'autre chose n'avez mestier. 
A Dieu ; nous en alons d'icy. 

MARIE 

A Dieu, amies; grant mercy 935 
De vostre bonne compaignie. 
Alons, Magdalene, m'amie. 
Nous retraire en nostre maison. 

JEHAN 

Dame, vez vous bien la saison 
Qu'au tiers jour ressuscitera. 940 

Confortez vous ; il advienra 
Ainsi, car il [vous] l'a promis. 

MARIE 

Voirement, Jehan, il m'est advis 

Que terre font par dessoubz moy 

Quant je pense en [quel] faulx conroy 

Et Testât ou a esté mis 

Par ces [tres]desloiaulx Juïfz, 

[Toute] la peine et les injures 

Et les afflictions tant dures 

Et la villennie en sa face, 930 

Qu'a peu [que] le cueur [ne] me glace. 

Hé ! Dieu en soit de tour loé, 

Regracié et honnouré. 

Qui vouloit qu'ainsi advenist. 

JEHAN 

Certes, maistresse, ainsi le dîst; 955 
Pour ce, dame, n'y pensez plus; 
Mectés vostre cueur au dessus. 
Car arons pour une dolour 
Cent joies quant viendra ce jour 
De ressusciter qu'a promis (t'o) 960 
A ses frères et ses amis. 



895 sans fois. — 897 Icy. — 910 nostre, — 927 quil ressuscitera. — 929 
Amenez, Jehan. — 935 et grant mercy. — 940 Que le tiers jour. — 958 Car 
nous arons. — 960 qu'il a promis. — 961 et a ses amis. 



282 



E. PICOT 



LES CHEVALIERS 



Sires Pilàte, nostre prince. 
Vous savés et tout la province 
Que ce faulx enchanteur disoit 
Qu'au tiers jour ressusciteroit, 
Et pour ce, sires, il seroit bon 
Que tous ensemble advisasson 
Que le monument fust gardé 
Et qu'il ne nous fust desrobé 
De ses disciples ou de gens. 
Toute nostre loy corrumpens, 
[Qui] disroient que ressuscité 
Seroit ; pour ce, en équité, 
Pourveu y soit que soit gardez. 

PILATE 

Seigneurs chevaliers, escoutez. 



965 



970 



Prenez doncques [toutes] voz armes , 

Espeez, dagues et gisarmes ; 

Allez le monument garder 

Et n'i convient plus retarder, 

Car, s'ilz le poùoient avoir, 980 

Hz en porroient décevoir 

Tout le monde, peu s'en fauldroit. 

Dont malement nous en prandroit. 

Gardés le bien en charité. 

LES CHEVALIERS 

Pour acquerre vostre amitié 

Le corps volentiers garderons 985 

Et toute nuit y veillerons, 

Et, s'aucun le nous veult embler 

Par bel parler ou par jangler. 



975 



963 toute. — 967 y adv'isasson. — 970 ou de ses gens. — 975 or escou- 
tez. — 979 plus que tarder. 



GLOSSAIRE 



Abasseure (Il s'), il se fait tard, 898. 
Ce verbe, qui ne figure pas dans 
Godefroy, est formé sur la locution 
a basse heure, tard ; de même a (de) 
haute heure, de bonne heure. 

AcTENDE, attente, 203. 

AiRAGE, race, 399. 

AuMER, payer le droit d'aumage, 
payer, 404. 

CoNROY, ordre, 550, 857, 945; — 

CONRAY, 737. 

Conspire, conspiration, 248. 
Cremeart, craintif (?), 436. 
Escourre, secouer; impér. escoussons, 

413 ; part, passé escousse, 418. 
Esteppe, pieu, 380, 421. 
Froissi, froissé, brisé, 593. 
GuERPE , âpre, 427. — Ce mot est 

visiblement le même que le lomb. 

(^A suivre.) 



gherb, garh, sur lequel voy. Diez, 
II a, garho. 

Lait, injure, 285. 

Letron (?), 441. 

Natre, méprisable, méchant, 325, 
606. 

Neix (?), 403. 

Pession, passion, 593. 

Remulé, 398. — Sainte-Palaye cite le 
mot reiiiule « bâton à tête ». Un 
« visage remulé » signifie peut-être 
un visage grotesque, bouffi. 

Tremetre : passé déf. tremeisies, 227. 

Treper, se treper, sauter, 381. 

Ullé, brûlé, 399. Cf. Jubinal , Jon- 
gleurs et Trouvères, p. 453 : Vous 
resew.bJei le chat uslé, Qu'il a en vous 
plus de bonté Et de cortoisie et de sens 
Que ne cuident le plus des gens. 

É. Picot. 



MÉLANGES 



AMBULARE\ 

Si, comme M. Schuchardt l'affirme pour de très bonnes rai- 
sons 2, le roum. sept, wnblâ, l'istro-roum. dnihlâ et âmnâ, le 
roum. mac. imnàre, le lad. amna- (jna, na, ala, la)^, Tit. 
andare, l'esp. et le port, andar, Fit. mér. annar, le prov. annar 
anar, le franco-prov. alâ, le fr. aller, viennent d'ambulare, 
et si je crois moi-même aujourd'hui cà cette base pour l'en- 
semble de ces formes en apparence si divergentes et si 
malaisées à réunir sous le même chef, ce n'est pas que leur 
genèse, telle qu'il la présente, m'ait convaincu en tout point; 
mais j'ai obéi et cédé à ce sentiment si fréquent qui nous 
impose comme sûres et certaines des croyances qu^il nous 
serait bien malaisé de prouver et qui nous sont cependant 
tout autant que des vérités bien et dûment démontrées. Mal- 
gré le peu de mérite de l'identification que j'avais tentée, 
Rom. XVI, p. 560-564, et que je regrette de voir figurer dans 
le Latdnisch-romanisches Wôrterbuch de G. Kôrting, dont la 



1 . [Nous devons faire remarquer que la Romania réserve encore son opi- 
nion sur la question de l'origine âi'andare, etc. ; mais, comme l'a fort bien dit 
H. Schuchardt, « tous les efforts si variés et redoublés qui visent depuis 
longtemps à la solution de ce problème, même sans y arriver, sont à compa- 
rer au travail acharné des trois fils dans la vigne que leur père leur avait 
laissée en leur disant qu'il y avait caché un trésor. » L'article qu'on va lire, 
notamment, contient des observations qui auront toujours leur valeur, quelle 
que doive être un jour la solution définitive de la question qui leur a donné 
naissance. — Rcd.^ 

2. Rom., XVII, p. 416, et Zdtschrijt f. roin. Phil., XIII, p. 528. 

3. Voir Gartner, Raetorom. Gramm., § 185, et Ascoli, Arch. gloit., VII, 
p. 492 et 53). 



284 MÉLANGES 

première livraison vient de paraître, mon article, où je cherchais 
raidi à quatorze heures, a provoqué celui de mon savant et 
bienveillant ami, qui, sans dissiper à mes yeux toutes les diffi- 
cultés, les a singulièrement restreintes et amenées fort près de 
leur solution. Je pensais qu'il allait reprendre le sujet, mais non 
pour continuer à soutenir l'évolution des formes telle qu'il la 
donne Rom., XVII, 421, et pour abandonner le point de 
vue phonétique et se retrancher dans le terrain peu sûr des 
exemples qui, grâce à leur fréquence dans l'usage journalier, 
échappent aux lois connues, ainsi qu'il vient de le faire {Zeits- 
cbrift fi'ir romanische Philologie, XIII, p. 529, note). Ce point de 
vue, je ne le nie pas tout à fait, mais je ne puis l'admettre que du 
moment où il serait impossible d'en accepter un autre. A mon 
avis, mon habile confrère a bien raison de dire que « si un 
deus ex machina déchirait le voile qui enveloppe les origines 
de andare, etc., nous posséderions quelques exemples de plus 
de phénomènes d'ailleurs bien connus^ ». Je veux essayer, et 
j'espère maintenant avec plus de bonheur, de lever le voile qui 
nous cache l'origine de toutes ces formes, et, sans abandonner 
le terrain sûr et soHde de la phonétique, de démontrer que 
toutes celles que le sens et l'emploi rattachent à ambulare 
s'éclaircissent suffisamment par cette base, si l'on tient compte 
des modifications auxquelles était soumis ce verbe multiforme^ 
et à coup sûr beaucoup mieux que par toutes les autres qui 
ont été proposées jusqu'à ce jour. Je ne recourrai pas même à 
r*ambitare de M. Grôber, approuvé par des savants aussi 
autorisés que MM. Schuchardt et W. Meyer-Lùbke-, qui en 
tirent l'it. andare et l'esp, andar, quoique cette base ne soit 
guère moins problématique que enatare et offre, à y regarder 
de près, des difficultés toutes pareilles, qu'on ne saurait se dis- 
simuler. *Ambitare ne peut donner ni l'it. andare, ni le 
roum. âmnâ. 

Pour éclaircir la genèse de tous ces verbes qui signifient 
« aller », il est indiffèrent d'admettre à l'origine ambulare 
ou am mu lare. Le point capital est de montrer d'où la pre- 
mière modification est partie. Or il n'est pas besoin de prouver 



1. Rom., XVII, p. 416. 

2. Rom., XVII, p. 420, et Gramm. der rom-, Spracheii, I, § 538. 



AMBULARE 285 

qu'elle n'a pu partir que de 1'/, qui était dans des conditions 
telles qu'il pouvait aisément devenir n et d. 

La première pers. plur. de l'ind. prés, ambulamus, la 
même pers. du subj. prés, ambulemus, auxquelles M. Schu- 
chardt attribue avec raison une grande importance dans l'évo- 
lution des formes romanes % et les troisièmes pers. plur. des 
mêmes temps ambulant etambulent, ainsi que l'inf. am bu- 
lare, ont dû et pu subir des métamorphoses qui nous sont bien 
connues, et les autres personnes de l'ind. et subj. présent et 
de l'impératif accentuées sur le radical n'en étaient pas néces- 
sairement exemptes. Car elles pouvaient à la fois s'assimiler 
aux premières et troisièmes pers. plur. par analogie et obéir à 
une influence purement phonétique ou mécanique, telle que 
nous la trouvons en it. dans irwdano (franco-prov. miinu et 
mûhi) modulus, scdano ^éa-.VvV, et en esp. dans cîinhano pour 
cimbalo, gânibano à côté de gàmhalo, où Vin semble avoir produit 
Vu, et dans biïfano pour hûfalo et pifano pour *pifaïo pifaro, où 
il est difficile de voir la raison de Vn. Ces formes cependant ne 
conviendraient bien que pour expliquer les modifications 
qu'auraient pu subir l'impér. ambula et les trois pers. sing. 
de l'ind. et du subj. présent. A l'infinitif, le changement de 1'/ 
en n avait aussi sa raison d'être parce qu'il s'y trouvait trop 
voisin de Vr^ En conséquence un infinitif vulgaire j^ambun are 
ou *ammunare ou mieux peut-être, d'après la phonétique 
latine, *a*mbinare ou *amminare, est au moins probable, 
qu'on le regarde soit comme venant de l'inf. ambulare, soit 
comme issu de l'ind. prés. *ambino-as-at, du subj. prés. 
*a'mbinem-es-et et de l'impér. *ambina. Mais le rempla- 
cement de 1'/ par n devenait une cacophonie aux premières et 
troisièmes personnes plur. de l'ind. et du subj. présent. Ici 1'/ 
aurait bien pu se maintenir, ou, après être devenu n, se chan- 
ger de nouveau en /, comme cela s'est passé dans l'it. Gird- 
lamo, melîaca, aima, par exemple, mais dans *ambinamus 
ou *amminamus, *ambinant ou *amminant, etc., le d 



T. Rom., XVII, p. 420. 

2. Si l'it. ceiitinare e$t cincturare, nous y avons un phénomène assez 
semblable. D'après la phonétique toscane, on s'attendrait à une forme centi- 
dare, mais le d trop voisin de l'r s'est changé en n sans doute sous l'influence 
de la première syllabe. 



286 MÉLANGES 

était aussi bien et peut-être mieux justifié^ comme on peut le 
voir d'abord par les formes suivantes, plus extraordinaires 
encore, puisque le changement de Vn en d y frappe l'initiale : 
mil. domà = nomâ non magis, lad. dumbrar numerare, et 
aussi par le changement de d en n dans Fit. làmpana pour 
làmpada, exemple qui ne prouve pas moins que les premiers. 

Au surplus, nous avons pour étayer amidare Tanc. it. 
amenduo-i-e que ambo-i-e a été impuissant à maintenir dans sa 
forme première, et le fr. samedi, qui est pour samhcdi. 

Disons enfin que s'il était permis de tirer pour ando, etc. 
des conséquences de l'anc. latin cadamitas pour calamitas, 
de meditari p.s'Asxav et de Fit. âinido amylum cité déjà par 
Diez dans son article sur andare, nous eussions pu arriver 
plus tôt au but désiré que ni l'anc. latin impelimenta pour 
impedimenta ni l'esp. comilon comedonem n'empêcheront 
d'atteindre. 

D'après ces données tant positives que hypothétiques, nous 
croyons pouvoir établir la genèse des verbes romans qu'on 
suppose venir de ambulare de la manière suivante, qui est, 
à une petite différence près, pour a et b, la même que celle de 
M. Schuchardt {Rom., XVII, p. 421) : 

a ambulare, d'où le roum. sept, umblâ, l'istro-roum. âmblâ 

et peut-être aussi le ladin ala la; 
b *ambino-as-at, ambinem-es-et, ambina, ammi- 

no, etc., ambinare ou amminare, d'où l'istro-roum. 

âmnà, le roum. mac. imnâre et le ladin amna, ma, na; 
c *ambidamus ambidant ambidemus ambident ou 

ammidamus, etc., d'où l'it. andiamo, l'anc. it. ândano et 

ândino, l'esp. et le port, andamos , andemos, l'esp. andan, 

anden, et le port, andào, aiidcm, qui ont donné le radical 

and- à toute la conjugaison. 

L'it. mér. annar est du domaine où quando devient quarmo. 
Quant au prov. annar anar, au franco-prov. alâ et au fr. aller, 
nous pensons que l'exphcation que nous en avons donnée, 
Rom., XVI, p. 563, a gardé sa valeur. Il n'y a en effet que 
andare qui suffise à ces formes, car une base amnare eût 
laissé, dans le traitement de mn, des traces de son existence. 
Prague, le 8 mars 1890. 

J. Cornu. 



ACCOUTRER; FATRAS iSj 

IL 

ACCOUTRER; FATRAS 

Dans une très savante note, dont il est parlé plus loin à la 
Chronique, M. Ad. Tobler propose pour le mot fr. accoutrer, 
objet de tentatives étymologiques déjà si nombreuses, une 
nouvelle étymologie. D'après lui, ce mot aurait signifié à l'ori- 
gine « munir d'un contre », et ne se serait dit que d'une charrue. 
Je ne discuterai pas les arguments à l'aide desquels mon savant 
ami essaye de rendre vraisemblable cette ingénieuse explica- 
tion % parce qu'il me semble que l'étymologie de Diez, 
*accosturare = ad, consutura, -are, résiste aux objections 
qu'il lui adresse. « Ce qui rend pour moi, dit M. Tobler, cette 
dérivation inacceptable, c'est d'abord l'inutilité d'une formation 
acosturer à côté d'acosdre usuel dans l'ancienne langue, ensuite 
la difficulté de passer du sens de « coudre à » au sens de 
« arranger », enfin la circonstance que je ne connais pas une 
seule forme en -lire dont les dérivés n'aient pas gardé Vu (droi- 
iurier, serrurier, teinturier, usurier, peinturer, voiturier, aventu- 
reux , V. fr. amesurer, afaiturer, deffaiturer, empasturer^ . » Je 
reviendrai tout à l'heure sur ce dernier motif; le second n'est 
évidemment que subsidiaire, et on conçoit très facilement que, 
par une voie ou par une autre, on ait passé de l'idée de « coudre 
ensemble, rapprocher en cousant, » à celle d' « arranger». Quant 
au 'premier, il s'évanouit du moment que l'existence du verbe 
acosturer est attestée, et elle l'est, ce qui, chose surprenante, 
a échappé au maître de la lexicographie française; on n'a signalé, 
il est vrai , que le verbe composé racosturer, mais cela ne fait 
absolument rien. M. Godefroy en a relevé un exemple dans le 
poème inédit de Sone de Nansai : 

Sa vies reube li a donnée, 
Qui moût estoit rascoutiiree * 



1. Il est à remarquer que Mistral tire aussi acoutra de coutre; seulement il 
entend que le sens primitif est « ouvrir, travailler [la terre] avec le coutre ». 

2. J'ai cité ce passage il y a longtemps dans la Romania (t. X, p. 494, n.) 



288 MÉLANGES 

J'en ai noté un de mon côté dans le poème également inédit 
de Rigomer : 

Et cil a le plaie veùe, 

Qui saine ert et j-ascousturee'. 

Or il est incontestable que nous avons là le même mot que 
raccoutrer, anc, racostrer, lequel a encore pour sens propre et 
primitif « raccommoder, recoudre », Il y a eu à l'origine une 
conjugaison diversifiée d'après l'accent, acostur, acostures, 
acosture, — acostre:^^, acostrer, etc., d'où sont sortis ensuite deux 
verbes synonymes à conjugaison uniformisée, acosturer et 
acostrer, desquels le second a seul survécu. C'est ainsi qu'on a 
l'un à côté de l'autre aidicr et aiuer, araisnicr et araisoner, 
asaisnier^ et asaisoner, disner et desjuner, empuisnier^ et einpoiso- 
ner, niangier et manjuer, mincier et nieiiuisier^, percier et pertui- 
sicr'^, sancier et sanicier'^. L'objection tirée de l'absence défor- 
mations dans lesquelles Vu du suffixe -ure serait supprimée ne 
me paraît pas insurmontable. M. Tobler rejette, il est vrai, 
avec raison, l'identification de empaistrier à ^impasturare^, 
et rend au moins douteuse 7 celle de cintrer à*cincturare^. 



1 . Egalement dans Rigomer : Lors vos ferai une poree, Si avra eus une coree De 
chievrel mont bien asaisnie One veneor m'ont ci laissie (fol. 8 c). 

2. Je ne retrouve pas pour le moment d'exemple de ce mot, mais je suis 
sûr de l'avoir rencontré. 

3. Je trouve dans les mots patois de l'Orne relevés en 1812 (voy. ci-des- 
sous, à la Chronique, la publication de M. Duval), « min^e ou menuise, bout 
de ficelle qu'on attache au bout du fouet. » Cette double forme confirme 
mon étymologie de mincier. 

4. Cette assimilation n'est pas assurée , mais me paraît toujours fort sou- 
tenable. 

5. J'en dirai autant de celle-ci, tout en étant porté à expliquer^rt;//at'r 
autrement que je ne l'ai fait jadis. 

6. Empaistrier est *impastori are; empastnrer est un synonyme autre- 
ment formé. 

7. Il paraît difficile de ne pas reconnaître un cincturare dans le ceint rer 
de ce vers de chanson sur Madeleine recueilli par M. Roland (tome VI de 
son recueil) en Lorraine et en Normandie : La ceintnre qui la ceintrc. 

8. Je pense aussi avec lui qu'aventra est une faute de copie pour avenla et 
n'a rien à foire avec aventurer. 



ACCOUTRER; FATRAS 289 

Mais quand acostrer serait seul de son espèce, cela ne prouve- 
rait rien contre sa légitimité. La conservation ou la chute de la 
V037elle du primitif, dans les dérivés de cette sorte, dépend de 
circonstances très diverses, et surtout de l'époque de leur for- 
mation. Si *accosturare existait déjà à l'époque où les atones 
posttoniques, sauf a;, sont tombées % on ne voit pas pourquoi il 
ne serait pas devenu acostrer comme pisturire est devenu 
pestrir. 

Voici d'ailleurs une étymologie que je ne donne pas comme 
sûre, mais qui me paraît probable, et qui fournirait un exemple 
de plus de la chute de Vu dans un dérivé d'un mot en -ura. 
C'est celle àQ fatras. L'hypothèse de Ménage, admise par Diez et 
Scheler, d'après laquelle /afra^ serait pour/ar/«5=*fartaceum 
de far tu m, est avec grande raison révoquée en doute par 
Littré. Non seulement toutes les formes anciennes de ce mot et 
de ses congénères présentent une s avant le /, mais l'interver- 
sion supposée par Ménage n'est aucunement vraisemblable. Je 
suppose que farsura (Tertullien), qui en latin vulgaire avait 
remplacé fartura comme farsum avait remplacé fartum, 
a produit un verbe *farsurare, lequel a donné farstrer puis 
fastrer aussi régulièrement que arserunt a donné arstrcnt puis 
astrent. Ce verbe n'a pas été, il est vrai, relevé jusqu'ici dans 
des textes du Moyen Age; mais il apparaît dans Palsgrave^ et 
dans Cotgrave 3 sous la forme fatrer et avec le sens de « gâcher. 



1. Il est à remarquer que, sauf le roumain qui a conservé cosutunï, toutes 
Ici langues romanes ont pour point de départ costiira {cocedura, cucitura, etc., 
sont refaits sur le verbe), qui existait donc déjà en latin vulgaire. Cette forme 
rend plus admissible l'existence en a. fr. pour cosdre, à côté de cosut, du par- 
ticipe cost, que M. Tobler, dans une note, refuse d'admettre. Il figure, d'après 
O, dans un vers du Roland (1947) : Le blanc osberc II a desciist et dos. Il est 
vrai que M donne desclos (qu'il met à l'assonance), mais la leçon de P, // a 
cousu au dos, semble confirmer celle de O (les autres mss. s'éloignent). Le 
roman 'a pu tirer cost de cosere, malgré l'existence de cosut, comme il a 
tiré volt et soit de volvere etsolvere malgré l'existence de volut et solnt. 

2. M. Godefroy (qui ne donne pâs fatrasie, le considérant sans doute 
comme un mot moderne) a reproduit deux fois l'article de Palsgrave (aux 
mots Fdslroillier et Fatrer) ; j'en extrais l'exemple : « Cest habit n'est que fatré 
ou fatrouillé, this garment is but botcbed. » 

3. Cotgrave reproduit à peu près l'article de son prédécesseur. 

Romania. XIX. jg 



290 MÉLANGES 

bousiller, mal travailler ». Le même sens, avec d'autres plus 
clairement apparentés à celui de farsura, se trouve dans le 
dérivé fastrouillier, celui-là attesté par de nombreux exemples 
depuis le xiii'= siècle. Au thème de fastrer se rattache fastras, 
d'où dérive fastrasie^. Je n'entre pas dans l'étude du sens de 
ces mots, qui devrait comprendre aussi celle des autres dérivés 
de farci re, comme farse, et qui m'entraînerait trop loin; mais 
certainement les diverses acceptions anciennes et modernes de 
fasiras fatras conviennent bien à cette étymologie, et il me 
semble que la forme en est également correcte. 

G. P. 



m. 

GUILLAUME DE MONTREUIL. 

Il est reconnu depuis longtemps que le Guillaume d'Orange 
du C3^cle de Garin de Monglane est le résultat de la fusion en 
un seul personnage de plusieurs Guillaumes historiques des 
ix^ et x^ siècles. Ce fait n'est nulle part plus visible que dans le 
poème du Couronnement de Louis. C'est précisément en s'appuyant 
sur deux vers de ce poème et en les rapprochant d'un passage 
de la chronique de Lambert d'Ardres que M. Gaston Paris a émis 
une hypothèse très séduisante et qui jusqu'ici a été acceptée sans 
contestation. Selon le savant romaniste, il aurait existé au milieu 
du x^ siècle un comte de Ponthieu ou de Montreuil-sur-Mer, du 
nom de Guillaume, qui aurait soutenu des luttes ardentes 
contre les ducs de Normandie et aurait été un vassal dévoué 
des derniers Carolingiens. « Guillaume était>-il fils de Rotgar? 
« on n'en sait rien. Ce qui paraît certain, c'est qu'il fut l'allié 
« du roi Lothaire, qu'il fit avec lui la guerre à l'empereur 
« Otton , et qu'aidé par le roi il agrandit considérablement ses 
« états aux dépens de ses voisins. » M. Paris ajoute en note : 
« Les seules sources certaines sur ce personnage paraissent 
« être les chroniques de Flandre, et tout ce qui en est dit sou- 



1 . De là encore fastmiïïe (Cotgrave : « Fatraille. Trash, trumpcry, things oj 
no value »). 



GUILLAUME DE MONTREUIL 29 I 

« lève des questions complexes que la critique historique n'a 
« point encore abordées \ » Ce Guillaume de Montreuil aurait 
été d'abord chanté dans le Ponthieu; plus tard on fusionna ses 
exploits avec ceux de Guillaume d'Orange -, mais deux vers du 
Couronnement de Louis,, débris de poèmes plus anciens, nous 
permettent de reconnaître le héros primitif. Ainsi, sous le nom 
de Guillaume au court nés, Guillaume Fierebrace, Guillaume 
d'Orange, on a réuni, non seulement un ou plusieurs héros 
du Midi, mais de plus un personnage du Nord de la France, 
Guillaume de Montreuil. 

Cette théorie a déjà été ébranlée : si ce comte Guillaume a 
lutté contre les Normands, il est certain qu'il n'en est resté nulle 
trace dans le Couronnement de Louis. M. Langlois vient de faire 
observer en efiet que le vers 1605, sur lequel s'appuyait M. G. 
Paris d'après une citation erronée de Dozy {Ge te desfi, Richar:{, 
tei et ta terré), est en réalité mis dans la bouche d'un portier 
et non dans celle du comte Guillaume 3. J'irai plus loin, et con- 
testerai de tous points le système de M. G. Paris. Ni dans les 
annales flamandes, ni dans aucune autre source, le nom de 
Guillaume de Ponthieu n'est prononcé une seule fois; jamais 
dans aucun texte on ne voit Guillaume secourir Lothaire contre 
l'empereur Otton ou tout autre. Je crains que M. Paris n'ait 
fait quelque confusion avec un autre personnage du x'^ siècle. 
Lambert d'Ardres lui-même, la seule source qu'on possède sur 
Guillaume de Ponthieu 4, nous déclare seulement qu'il s'em- 
para du Boulonnais, de Thérouanne, de Guines, et qu'il 
transmit ces comtés à ses enfants ; l'un d'eux, Ernicule, c'est-à- 
dire le petit Arnoul, hérita du Boulonnais. Lambert ne donne 
aucune date ; il ne parle ni de Lothaire, ni de Richard de Nor- 
mandie, ni d'Otton. — Mais on peut déterminer l'époque où 



1. Romania, I, 183 et ss. 

2. La littérature française an moyen âge, § 39, p, 66. 

3. Le Couronnement de Louis, publié pour la Société des anciens textes, pai* 
M. E. Langlois. Introd., p. lvi-lix. 

4. Voy. Heller, Mon. Germ. SS., XXIV, 569, note 4. — Jacob Meyer, 
Annales rerum Flandricarum, f. 19 ro; André Duchesne, Hist. de la maison de 
Guines, p. 14; Montfaucon, Mon. de la Monarchie franc., I, 342; Kervyn de 
Lettenhove, Hist. de Flandre, I, 201 ; Ed. Leglay, Hist. d. comtes de Flandre, 
I, 122-123, n'ont point connu d'autre source que Lambert d'Ardres. 



292 MÉLANGES 

a pu vivre Guillaume de Ponthieu ou de Montreuil. Roger, fils 
d'Herluin, comte de Montreuil-sur-Mer et d'Amiens, apparaît 
pour la dernière fois dans l'histoire en 957 : il dispute Amiens 
à Baudouin, fils d'Arnoul le Vieux, comte de Flandre ^ 
D'autre part, nous v03^ons à Gand, le 31 janvier 969, un cer- 
tain Arnoul souscrire comme comte de Boulogne une charte 
d'Arnoul le Jeune, comte de Flandre, en faveur de Saint-Pierre 
de Gand 2, Ce personnage répond à l'Ernicule de Lam.bert 
d'Ardres ; par suite, Guillaume était mort avant le 3 1 janvier 
969, et, s'il a succédé à Roger, ce ne peut être qu'après 957. 
Or, dans cette période de 957 à 969, Lothaire a été dans les 
rapports les plus amicaux avec Otton P' ; les hostilités ont com- 
mencé avec Otton II et en 976 au plus tôt. Le rôle prêté par 
M. Paris à Guillaume de Ponthieu est donc impossible. 

On peut même se demander si ce personnage a vraiment 
existé. En somme, nous n'avons sur lui que le témoignage de 
Lambert d'Ardres : ce chroniqueur est très postérieur aux événe- 
ments (il vivait au xiii^ siècle) ; son récit a un caractère suspect, 
car il soutient une thèse, en faisant remonter à ce Guillaume les 
comtes de Saint-Pol. Si ce comte a joué un rôle aussi important, 
il est bien étrange que son nom ne soit dans aucune chronique, 
sa souscription au bas d'aucune charte. Cet Ernicule, comte de 
Boulogne, est-il même son fils ? Un passage de Flodoard, à la 
date de 962, nous donne de fortes raisons de croire le contraire : 
« Rex Lotharius cum Arnulfo principe locutus, pacem fecit 
inter ipsum et nepotem ipsius omonimum ejus ; quem infen- 
sum [hic cornes] habebat ob necem fratris ejusdem, quem de 
infidelitate sua deprehensum idem comes interimi fecerat. » 
Ce nepos, homonyme d'Arnoul le Vieux, comte de Flandre, ne 
peut être identifié avec son petit-fils et successeur, Arnoul II, 
car celui-ci était alors un tout jeune enfant?. Il est bien pro- 
bable que l'Arnoul, neveu {nepos) d'Arnoul I", est notre comte 

1. Voy. Flodoard, Annales, à l'année 957. 

2. Van Lokeren, Chartes de Saint-Pierre de Gand, t, I, no 45. 

3 . Au moment où Folcuin entreprit d'écrire les Gesta abhatum Sithiensium, 
c'est-à-dire en 962, il y avait peu de temps que Baudouin, père d'Arnoul II, 
venait d'épouser Mathilde. Or Baudouin mourut le ler janvier 962, et dans un 
diplôme de Lothaire, du 5 mai 967, Arnoul II est encore qualifié /)î/^r. Voy. 
Historiens de France, IX, 630. 



GUILLAUME DE MONTREUIL 293 

de Boulogne, fils par conséquent d'Aloul (Adalulfus), frère 
d'Arnoul P' et aussi comte de Boulogne ^. La généalogie de 
Lambert d'Ardres paraît donc bien suspecte. De plus, il donna 
à Guillaume le titre de cornes Pontivoruni ; or, il n'a pas existé de 
comte de Ponthiéu ap x° siècle. Roger et son père Herluin 
étaient comtes de Montreuil-sur-Mer, ce qui n'est pas la même 
chose. Nous connaissons l'existence d'un vicomte de Vimeu , 
Orland, qui, en 981, prit part à la translation des reliques de 
saint Valeri, mais il n'y a pas eu de comte ou vicomte de 
Ponthiéu avant le xi^ siècle. Les ducs de France possédaient ce 
pays à titre d'avoués des abbayes de Saint- Valeri et de Saint- 
Riquier. Quand Hugues Capet le céda à Hugues, mari de sa 
fille Gela, celui-ci ne fut pas comte de Ponthiéu, mais avoué de 
Saint-Riquier. Enguerrand, fils de Hugues et de Gela, ne prit le 
titre de comte qu'après avoir vaincu et tué Baudouin, comte de 
Boulogne, en 1033, et s'être emparé de ses domaines. Sur tous 
ces faits nous avons le témoignage formel d'Hariulf, moine à 
Saint-Riquier dans la seconde moitié du xi^ siècle. 

On pourra répondre que si Guillaume n'a pas été comte de 
Ponthiéu, il a pu être comte de Montreuil-sur-Mer, et que ce fait 
est rappelé dans les vers en question du Couronnement de Louis : 

Vait s'en li reis a Paris la cité, 

Li cuens Guillelmes a Mosteruel sor mer (v. 2648-9). 

Mais nous avons vu que son existence n'est admissible que de 
957 '^ 969. Or Montreuil tomba aux mains du comte de Flandre 
en 948 et ne fut recouvré par Hugues Capet qu'en 981^. 
L!existence de Guillaume comme comte de Montreuil aussi 
bien que de Ponthiéu est d'une impossibilité évidente. Il 
paraît donc téméraire d'admettre que ce personnage hypothé- 
tique ait pu fournir des éléments au poème du Couronnement de 
Louis. Ferdinand Lot5, 



1. Voy. sur Adalulfus Folcuin, les Gesla abhatum Sithienslum. 

2. Historia rélationis corporis Sancti Walarici, Historiens de France, IX, 
147-148. Flodoard, Annales, à 948. 

3. [Le temps me manque présentement pour étudier la question historique 
si savamment traitée par M. Lot, et il est bien probable que si je l'étudiais 
après lui je ne trouverais pas d'autres ùits que ceux qu'ont établis ses investi- 
gations. Toutefois je ne puis regarder comme insignifiant ou fortuit l'accord de 



294 MELANGES 

IV. 

L'AUTEUR DE LA COMPLAINTE DE JÉRUSALEM. 

La violente attaque contre Rome, dont on a donné sous ce 
titre plusieurs éditions % a été écrite peu après les événements 
désastreux qui terminèrent la cinquième croisade (1221). Elle 
a certainement été composée à Saint-Quentin, car il n'y a que 
là qu'on a pu écrire les vers XXIV^ 1-2^ : 

Ains, puis que sains Quentins de Rome 

S'en vint en Aoste sor Some "> 

Ne fu aine mais Rome si dame * 

Dès lors on se demande s'il n'y aurait pas à cette époque à 
Saint-Quentin un poète auquel on pût l'attribuer. Or il se 
trouve précisément que nous avons de Huon de Saint-Quentin 
une chanson relative, comme la Complainte, aux affaires d'Orient, 
et qui présente avec celle-ci les plus frappantes ressemblances. 
Je vais reproduire cette chanson, déjà imprimée cinq fois d'après 
l'un ou l'autre des trois manuscrits qui la contiennent 5, mais 
dont il n'existe pas de texte critique. Je constitue ce texte, sans 
rapporter les variantes des manuscrits; on peut facilement con- 
sulter les éditions faites d'après les mss. de Paris fr. 844(Buchon), 



Lambert d'Ardres et du Coroiiement Loeïs. Ces deux sources sont assurément 
tout à fait indépendantes l'une de l'autre, et toutes deux mettent à Montreuil- 
sur-Mer, à l'époque carolingienne, un comte puissant, du nom de Guillaume, 
qui laissa après lui une grande renommée. Qu'il ait existé un personnage 
répondant au comte de Montreuil du poème et au Guillaume de Pontieu du 
chroniqueur, c'est ce qui me paraît toujours extrêmement probable. Quant 
à l'hostilité du Guillaume du Coroiiement contre les Normands, elle ne 
résulte pas, il est vrai, du vers que Dozy avait allégué par erreur, comme l'a 
remarqué M. Langlois, mais elle est mise en relief dans toute la troisième 
branche du poème. — G. P.] 

1. Voyez Roiiiania, XVIII, 140. 

2. Je suis le numérotage de M. Stengel. 

3. On sait que Saint-Quentin est l'ancienne Aiigusta Veronianduorum. 

4. C'est ainsi qu'il faut Hre avec H, et non, avec B, comme fait M, Stengel, 
Ne fil crestienU's si chine (D omet cette strophe). 

5. Voy. la Bibliographie de G. Raynaud, 



l'auteur de la complainte de Jérusalem 295 

12615 (Michel, Le Roux de Lincy) ou de Berne (Jubinal, 
Wackernagel). Je marque seulement en note les rapproche- 
ments les plus saillants entre cette pièce et la Complainte. 

Jérusalem se plaint et ' H pais 

Ou Damedjeus sofri mort douchement% 

Ke decha mer; a pou de ses amis 

Ki de socors li fâchent mais noient. 4 

S'il sovenist cascun dou jugement 

Et dou saint lieu ou il sofri torment 

Quant il pardon fist de se mort Longis, 

Le descroisier feïssent moût envist; 8 

Kar ki por Dieu prent le crois purement 

Il le renie au jor ke il le rent, 

Et com Judas 5 faura a paradis. 1 1 

Nostre pastor gardent mal lor berbis, 

Quant por deniers cascuns au leu les vent ; 

Mais li pekiés les a tos si sospris 

K'il ont mis Dieu en obli por l'argent. 1$ 

Que devenront li rike garnement 

K'il aquierent assés vilainement 

Des faus loiiers k'il ont des croisiés pris? 

Sachiés de voir k'il en seront repris, 19 

Se loiautés et Dieus et fois ne ment. 

Retolu ont et Acre et Bellient^ 

Che ke cascuns avoit a Dieu pramis. 22 

Ki osera ja mais en nul sermon 7 

De Dieu parler en plache n'en mostier. 



1. Complainte : Rome, Jérusalem se plaint... Et (l, i, 3). 

2. Li Uus ou il deigna nestre (XVIII, 8). 

3. Deçà les mons (IV, 3). 

4. Rome, on set bien a escient One tu descroisas por argent Clans qui por Deu 
erent croisié (V, 1-3). Ces passages font allusion à des mesures prises par le 
pape : certains croisés purent se dispenser d'accomplir leur vœu en versant 
dans le trésor ecclésiastique une contribution destinée aux frais de l'expédi- 
tion. D'autres, qu'on ne jugeait pas avoir des moyens suffisants pour s'entre- 
tenir pendant l'expédition, furent même renvoyés chez eux, après avoir versé 
au trésor tout ce qui dépassait la somme strictement nécessaire à leur rapa- 
triement. 

5. Je cuit Judas fu lor paraus (X, 4). 

6. Vos avés rompu Bialient Une corde de sa viele (XVII, 8-9). 

7. Par sermon ÎTavra secours ne garison (III, 11-12). 



296 MÉLANGES 

Ne anonchier ne bien fait ne pardon', 26 



Cose ki puist nostrc seignor aidier 

A le tere conquerre et gaaignier 

Ou de son sanc paia no raenchon? 

Seignor prélat, ch(5 n'est ne bel ne bon, 30 

Ke son socors faites tant detriier : 

Vos avés fait, che puet on tesmoignier. 

De Dieu Rollant et de vos Guenelou'. 33 

En chelui n'a mesure ne raison 

Ki chou connoist, s'il ne vait a vengier 

Chaus ki por Dieu sont delà en prison, 

Et por oster lor amis de dangier. 

Puis k'on muert chi, on ne doit resoignier 

Peine n'anui, honte ne destorbier : 

Por Dieu est tout quant k'on fait en son non, 

K'il en rendra cascun tel guerredon 

Ke cuers d'ome ne poroit esprisier; 

Car paradis en avra de loiier, 

N'ainc por si pou n'ot nus si rike don K 

Je crois que ces rapprochements mettent hors de doute l'iden- 
tité de l'auteur de la chanson, c'est-à-dire de Huon de Saint- 
Quentin, et de celui de la Complainte. La chanson a été écrite au 
moment des premières nouvelles de la défaite des croisés, qui 
amena la captivité de beaucoup d'entre eux (voy. v. 35), la 
Complainte un certain temps après ^ G. P. 



1. Si raporteront lor pardons (IV, 8; cf. XVI, 1-2). 

2. Ce vers manque dans tous les manuscrits, qui remontent donc pour 
cette pièce à une même copie fautive. 

3. Cf. 77 loi- fis t le gin Kaïii Oui son frcre ocist en la fin Coin dcsloiatis en 
traïson (XIX, 4-6). 

4. Le marchié Qu'il avoient barguegnié (V, 7-8); La crois qu'el mont de Can- 
vaire Deïissent jus wetre et laissier, Et puis morir, et repairier En paradis sans 
vestir haire (IX, 9-12). Cette idée que la croisade est un excellent marché, un 
moyen sûr d'acquérir le paradis à un prix bien moins élevé que les autres, 
revient d'ailleurs très souvent dans les chansons de croisade. 

5. L'évidente affinité de la chanson avec la Complainte oblige à les 
rapporter toutes deux aux mêmes événements. P. Paris (Hist. litt., XXII, 622) 
avait cru pouvoir rattacher la chanson à la quatrième croisade. 



CHANSONS EN L HONNEUR DE LA VIERGE 297 



CHANSONS EN L'HONNEUR DE LA VIERGE 

TIRÉES DU MS. DE l'aRSENAL 3517. 

J'ai déjà tiré de ce ms. deux chansons pieuses qui repro- 
duisent la forme d'une chanson de Thibaut de Navarre et 
d'une autre de Gace Brûlé ^ Je désire présentement appeler 
l'attention sur le contenu de quatre feuillets reliés en tête du 
ms. et formant un petit cahier à part, distinct de ce qui suit. 
Ces quatre feuillets renferment des chansons notées, six en latin 
et trois en français. Toutes sont des chansons pieuses. La 
première des trois pièces françaises (fol. i c d) est une chanson 
de cinq couplets qui, je crois, ne se trouve pas ailleurs. Elle ne 
figure pas dans la Bibliographie des chansonniers français de M. G. 
Raynaud. Comme cette poésie n'est pas, pour le fond, d'un très 
vif intérêt, il suffira d'en transcrire les deux premiers couplets 
qui suffisent à en caractériser la forme. Laissons la satisfaction 
d'en donner le premier texte complet à celui qui entreprendra 
de former un recueil des chants à la Vierge. 

I Chanter voel, or m'en souvient, II Très sainte ente de haut pris, 
Pour cheli de qui nous vient Li fruis qui en vous fu pris 

Et soulas et joie. 3 Nous a mis a voie 

Un mot dire m'en couvient : Dont Adans avoit mespris, 

De H tous biens nous en vient ; Car trop l'avoit cil souspris 

Ele est la monjoie. 6 Qui tous nous desvoie, 

Mon cuer ensegne et chastoie. Q.ui nuit et jour nous guerroie. 

Drois est que on le conjoie. Dame, ne souffres que il voie 

Nus a merchi ne revient 9 Cuer qui a vous se soit mis ; 
Se par s'ourison ne vient. Car celui tie[n]g a bien pris 

Ch' est drois que chascuns s'en lot. Qui a vous servir s'amort : 

'. 12 Garis est de grant mort. 

La niere Dieu nous confort ! La mcre Dieu nous confort ! 

La disposition strophique est assez intéressante. La première 
partie, ce que Dante appelait les piedi, est formée par le couplet 



Roinania, XVIII, p. 486. 



298 MÉLANGES 

aabaah, si fréquent dans la poésie latine comme dans la poésie 
romane du moyen âge, les vers h étant plus courts que les vers 
a. La seconde partie, isomètre (bbaacc), se rattache à la première 
par la rime ^. Il y a un refrain. Comme la pièce a plus de trois 
couplets et par conséquent n'est pas une balette, nous pouvons la 
classer parmi les rotruenges. Une rotruenge de Bruneau de 
Tours présente, pour le commencement, une disposition ana- 
logue : aabaah aabbc (refrain cc)^. On peut encore citer la 
pièce Arras U ja fus, publiée dans mon Recueil d'anciens textes, 
partie française, n° 45, dont les rimes offrent la série aabaab 
ccbddc^, ce dernier vers étant une sorte de refrain. 

La seconde des pièces françaises que contient ce cahier (fol. 4) 
est entièrement notée. J'en donnerai seulement les premiers 
vers, parce que le chansonnier de Berne en contient un texte 
légèrement différent, qui a été publié par Wackernagel {Altfr. 
Lieder, n° xlv) : 

Virge glorieuse, 
Pure, nete et monde, 
Mère précieuse, 
Mon cuer purge et monde 
Des griés maus de cest monde.... 

Enfin, la troisième pièce (fol. 4 cd) est une poésie à refrain, 
entièrement notée, dont je ne connais pas d'autre copie >. Elle 
se compose de quatre quatrains dont le premier vers a dix syl- 



1. Quant voi chair la froidure, éd. Brachet, p. 8. M. Brachet, publiant 
en 1865 les deux pièces de Bruneau de Tours, croyait rendre hommage à un 
compatriote, mais la poésie lyrique ne paraît pas avoir été très cultivée en 
Touraine. Qui nous assure que ce Bruneau n'était pas plutôt originaire de 
Tours dans l'arrondissement d'Abbeville? Un Bruneaus de Tours figure 
comme témoin dans une charte de mars 1229 (s. n.), publiée par F. Le Proux, 
Bihh de VEc. des Chartes, XXXV, 449, et par M. E. Lemaire, Arch. anciennes 
de la ville de Saint-Quentin (1888, in-40), p. 418. En latin, ce personnage s'ap- 
pelait Brunellus Turonensis {Arch. anc. de Saint-Quentin, p. 497). C'était un 
chanoine de Saint-Quentin. 

2. Cf. ci-dessus, p. 18. 

3 . Ne point confondre avec une pièce anonyme commençant par Chatiter 
m'estuet de la sainte pucele (Raynaud, Bibliop-aphie, n° 610), publiée d'après le 
chansonnier de Berne, Archiv f. d. St. d. neueren Sprachen, XLII, 249, ni 
avec une autre pièce également anonyme (Chanter mestuet de la verge pucelle 



I 



CHANSONS EN L HONNEUR DE LA VIERGE 299 

labes, tandis que les autres en ont onze, ce qui est une disposi- 
tion assurément bien peu usitée. Je la transcris tout entière à 
cause d'une singulière croyance exprimée dans le dernier cou- 
plet, d'après laquelle les juives ne pourraient accoucher heureu- 
sement sans l'intervention de la Vierge. 

I Ganter m'estuet de la virge pucliele 
Que Jhesu trouva et tant nete et tant bele, 
Qui se soola du lait de sa mamele 

4 Et dedans son cors se degna reposer. 
Priés vos Ire fil, douce Virge Marie, 
QtCi[ï\ nous doinst sa grâce et s'amor conquester. 

II Très douce dame, roïne couronnée, 
Rose vermeille ', très douce rousée, 

Vo chars fu moût bien de Jhesu aournée ; 
8 Tout li pecheour vous doivent reclamer. 
Prie's. . . 

III Rose vermelle, odour qui souef flaire, 

On doit bien por vous chansons et rimes faire, 
Car en vo dous cors fist Jhesus son repaire ; 
12 Ce fu por le mont [fors] de torment jeter. 
Priés . . . 

IV Cheste miracle est aperte provée : 
Ja juïse n'iert de son fruit délivrée 

Se la mère Dieu n'est avant reclamée ; 
16 Por ce l'ainme je et la voel tous jours amer. 
P}-iés vostrefil, douce virge Marie, 
Qu^i{J\ nous doint ^ . 

P. M. 



1 Qui Jhesu Crist h roi del mont porta), publiée d'après un ms. de Munich dans 
la Zeitschrift J. rom. PhiJ., I, 336, et non relevée dans la Bibliographie de 
M. Raynaud. 

1. Cet hémistiche trop court est probablement fautif, puisqu'il reparaît 
plus loin. 

2. Il est probable que cette strophe était la dernière, puisque le refrain est 
donné en entier. Les mots qui manquent devaient se trouver sur le feuillet 
suivant, qui a été coupé. 



300 MELANGES 

VI. 

^ JUGE. 

Juge ne peut venir de judicem qui aurait donné ju^. On a 
voulu y voir le substantif verbal de jugier, mais ce serait là un 
fait unique, ces substantifs verbaux ne désignant que l'action 
ou la chose exprimée par le verbe, et non la personne qui 
l'exécute : nage, neige, etc. 

A côté du classique judicem, ne pourrait-on pas admettre 
un latin vulgaire *iudicum, qui d'adjectif serait devenu 
substantif, et aurait donné régulièrement en français /m^^ ? 

Judicus ne se trouve, il est vrai, nulle part^ Mais je ne 
crois pas trop m' avancer en admettant l'existence de *judicum 
à côté de judicem, puisqu'on a *podicum à côté de 
podicem^, soricum à côté de soricem3, pulicam à côté 
de pulicem4. 

S'il est vrai que judicem est largement représenté dans 
les langues romanes (ital. giudice, roumain jude, frioulan 
d^iidis, etc.), *judicum ne serait pas tout à fait isolé dans le 
français, puisque l'on trouve d:(e:;o dans le canton de Vaud^, et 
que cette forme atteste que le prov. cat. jutge a la même ori- 
gine que le français /w^''^;^. 

A. Bos. 



1. Diefenbach a bien un article : « Judicum, le livre des juges », où 
judicum n'est que le génitif pluriel de judex : jndicion sous-entendu liber 
ou lex, le livre, la loi des juges. C'est ainsi que judicum s'est maintenu en 
espagnol dans fucro JH:(go. 

2. Podicus id est pars cidi ante foramen (Diefenbach). 

3. It. sorco, roum. soaricu. 

4. Esp. port, pulga. 

5. W. Meyer-Liibke, Grain, des langues romanes, t. I, § 63. 

6. [M. Meyer-Liibke, Zeitsclrr., VIII, 233, avait déjà dit : « Juge est 
judic-um ou postverbal. » La première explication est décidément préfé- 
rable. Judicum a sans doute été créé sous l'influence d'autres titres profes- 
sionnels, surtout de medicum. — G. P.] 



METTRE AU PLEIN 3 O I 

VIL 

MARNER. 

Terme de marine signifiant, en parlant de la mer, « monter, 
élever ses bords », et dont les dictionnaires ne donnent point 
l'étymologie. 

Quand on dit : « la mer marne de deux pieds », cela signifie 
qu'elle élève de deux pieds ses bords, dont la trace reste sur le 
rivage à marée basse. 

Marner vient régulièrement de margïnare, qui du sens 
général de « border » a passé au sens de « border en parlant 
de la mer », de même que marge, qui avait, comme son éty- 
mologie margïnem, le sens général, jusqu'au xvi'^ siècle, de 
« bord, rebord, bordure », n'a plus aujourd'hui que le sens 
restreint de bord laissé en blanc d'une page, écrite ou imprimée. 

A. Bos. 

VIII. 

METTRE AU PLEIN. 

Autre expression de marine, qui, parfaitement connue des 
gens de mer, ne se trouve que dans les livres spéciaux avec sa 
véritable explication. 

Le Dictionnaire universel de marine de Charles de Bussy ^ 
explique : « aller au plein, mettre au plein, donner au plein 
(jo drive on shore); se dit d'un vaisseau jeté sur la côte. » 

C'est, en effet, le sens de cette expression si usitée en 
marine Se mettre au plein, c'est aller à la côte, mais ici plein 
est mal orthographié, car, dans « mettre, aller au plein », plein 
n'est autre que l'ancien substantif masculin plain = p 1 a n u m , 
dont il ne nous est resté que le féminin plaine = planam. 

Littré écrit correctement plain, mais commet un contre- 
sens ^ : « Le plain, en terme de marine, la haute mer; un 
vaisseau est allé au plain, a mis au plain, a donné au plain. Le 



1. Paris, Didot, 1862, s. v. Plein. 

2. Dictionnaire, s. v. Plain. 



3 01 MÉLANGES 

plain de l'eau, la haute mer, Desroches, Dict., 1697. '^ ^^ ^ '^oii" 
fondu le plein = plénum, le plein de l'eau, le mUieu de l'eau, 
la haute mer, avec le plain = planum, la plaine, le rivage, 
sens de plain dans les exemples cités : un vaisseau est allé au 
plain, etc.^ c'est-à-dire à la côte et non en pleine mer. 

Inutile de donner des exemples de l'anc. fr. plain, substantif 
mascuUn, signifiant « plaine, champ, pays plat, uni » ; en 
voici un, pourtant, où il a le sens de « côte, rivage », comme 
dans l'expression marine aller au plein. 

Si comme il se cuida ens en l'eve ruer, 

Et il voit un batel devers li traverser; 

.1. homme avoit dedens, qui le va saluer; 

Tel pitié a de li qu'il le fist arriver. 

Et quant Do fu plain, si commenche a monter 

Sus son cheval courant, n'i vout plus arester. 

Doon de Maîence, 28 1 1 . 

On devrait donc ècxire plain, de planum dans l'expression 
« mettre au plein », mettre à la côte, et plein, de plénum^ 
dans le plain, « la pleine mer, la haute mer. » 

A. Bos. 

IX. 

BOUQUETIN. 

Dans une note intéressante publiée à la suite d'un article sur 
le mot bouquetin (Roviania, XVII, 597; cf. XVIII, 135), M. P. 
Meyer cite un exemple de ce nom, extrait d'un leudaire d'Embrun 
qui date de la fin du xiV' siècle ou du commencement du xv% 
et il en tire cette conclusion que « houc-estain a probablement 
été provençal ou plutôt alpin avant de devenir français ». Il faut 
cependant remarquer que le mot avait pénétré en français dès le 
xiii^ siècle ; il se rencontre dans un Itinéraire de Londres à Jéru- 
salem, attribué à Matthieu Paris : « chèvres ont mut e bukesteins 
ki pessent as muntainnes. » Ajoutons encore qu'en 15 12 Jean 
Le Maire de Belges l'emploie dans ses Illustrations de Gaule : 
« Les léopards très aspres, les bouquestains impétueux » (t. I, 154, 
éd. Stecher). A. Delboulle. 

L'itinéraire de Londres à Jérusalem^ que cite M. Delboulle, 
nous est parvenu en deux rédactions conservées l'une et l'autre 



BOUQUETIN 303 

par des mss. exécutés à Saint-Alban, mais qui ne peuvent 
raisonnablement être attribuées à Mathieu de Paris. Tout au 
plus pourrait-il en avoir copié une de sa main. Les deux textes 
ont été imprimés en regard dans les Itinéraires à Jérusalem et 
descriptions de la Terre sainte rédigés en français aux xi^, xii^ et 
xiii^ siècles, p. p. H. MicHELANT et G. Raynaud. Cette édition 
est peu commodément disposée et le texte n'en est pas 
établi d'une façon définitive. Les éditeurs impriment la pre- 
mière rédaction d'après une copie du xvi'^ siècle, et donnent 
en variantes les leçons correctes fournies par l'original môme 
de cette copie. Q.uoi qu'il en soit, c'est dans la première 
rédaction que se trouve le passage cité par M. Delboulle, en 
un paragraphe fort curieux, le § XVII, consacré à la description 
de l'Afrique septentrionale. On sait qu'il y a encore dans le 
Sinaï, dans la Haute- Egypte et en Abyssinie une espèce de 
bouquetin. Mais il serait intéressant de savoir d'où V Itinéraire 
de Londres à Jérusalem a tiré ses renseignements. Il se peut bien 
qu'ils soient de première main. Toujours est-il que je n'ai 
rien trouvé de pareil dans Jacques de Vitri ni ailleurs. 

Ce texte ne peut guère être antérieur au milieu du xiii'' siècle. 
J'en connais un qui est un peu plus ancien. Il m'est fourni 
par un tarif des droits que le chapitre de Saint-Barnard de 
Romans percevait en cette ville à l'occasion des foires. Ce 
document, publié en 1872 par M. l'abbé C.-U. Chevalier dans 
la Revue des Sociétés savantes, 5^ série, III, 62-70, est daté de 
1240. On y ht, p. 6G, un article ainsi conçu : 

...Item, pelles pilose cervi, hoc estaign, chomossi (cham-l)^ capreoli, dat 
duodena duos denarios. 

Voici maintenant un second exemple qui appartient à la 
Savoie, pays où les bouquetins devaient être communs au 
moyen âge. Il est tiré du compte d'Antoine Léger, notaire et 
receveur général du prieuré de Chamonix % pour l'exercice 
1398-9. Je cite presque en entier le paragraphe où figure le 
bouquetin, parce qu'il renferme d'autres noms intéressants. Je 

I. Le prieuré de Chamonix. Documents relatifs au prieuré et à la vallée 
de Chamonix, recueillis par M. J.-A. Bonnefoy, publiés et annotés par 
M. A. PtRRiN. Chambéry, 1879. Deux volumes in-8 formant les tomes III 
et IV des Documents publiés par l'Académie des sciences, belles- lettres et 
arts de Savoie. — Le passage cité se trouve au t. I, p. 336. 



304 MÉLANGES 

corrige çà et là le texte, qui paraît avoir été transcrit avec 
négligence, le comparant avec un compte de l'exercice 1389-90 
rédigé dans la même forme et faisant partie du môme recueil, 
mais où toutefois la mention du bouquetin est omise. 

XVII. Fere. — De feris seu bestiis silvestribus ' ac venacionibus ipsarum , 
in quibus dominus prior consuevit percipere et habere partem suam quo- 
cienscumque contingit per venatores in patria sua capere - , et maxime super 
mustellis, decimam partem; super mormotanis ', terciam partem; super 
excuriis *, decimam partem ; super stractibus ursorum, videlicet super quolibet 
urso, humerum, id est spatulam 5 cura piota^ simul tenentibus ; item 
cossiam per tronchum anchie cum tibia et alia piota simul tenentibus; item 
budellum culatum cum aliis duobus piotis; que quidem membra ursi 
insimul vocantur unus stractus ursi. Item, super chamossiis et consimilibus 
bestiis, duntaxat silvestribus, scilicet boch extagnis et aliis quibuscumque consi- 
milibus bestiis que eciam per venatores capiuntur infra juridicionem et 
terram ipsius domini prioris, sine aliquo ingenio, humerum, id est spatulam, 
idem dominus prior percipere est consuetus t. 

Je dois avouer que l'ancienneté de la forme hoc estaign étant 
bien constatée, je conçois quelques doutes sur l'étymologie 
germanique stainboc proposée par Diez, bien qu'elle paraisse 
appuyée par l'it. stambecco. Pourquoi aurait-on renversé l'ordre 
des termes composants ? Je songerais plutôt à la combinaison 
d'un subst. et d'une épithète, comme cerf-volant, ver-luisant, 
loiip-cervier . Ne serait-ce pas hoc estanc , le bouc qui se tient 
solidement, qui a le pied sûr? Le mot pourrait avoir été adopté 
et mal compris par les Allemands. P. M. 



1. Silvestris, dans l'édition, ici et plus bas. 

2. La phrase n'est pas correcte : le compte de 1389-90 porte « quando 
capiuntur per venatores » (p. 292). 

3. Marmotaiiie dans Cotgrave, et déjà au xvie siècle, pour marmotte 
(Godefroy). 

4. Ecureuils. 

5. Edition spacnlam. 

6. Ce mot qui signifie évidemment « patte » (cf. l'it. piota, l'anc. fr. poe, 
Diez ÎVœrt. II a et Roniania, IV, 368), ne se trouve dans Du Cange qu'au 
sens de « solea ferrea », désignant ces sandales de fer qu'on mettait aux pieds 
des bœufs. 

7. Il y a seulement dans le compte de 1389-90 : « Super chamossiis vero 
eciam capere est solitus, quando capiuntur per venatores sine aliquo ingenio, 
humerum ». 



COMPTES-RENDUS 



Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque 
nationale et autres bibliothèques, publiés par l'Institut national 
de France, t. XXXIII, Paris, Impr. nat., 1890, in-4, première partie, 328 
pages, deuxième partie, 350 pages '. 

Nous avons rendu un compte sommaire, il y a deux ans, de la seconde par- 
tie du tome XXXII de cette collection (Rouiania, XVII, 329) ; nous analyserons 
plus longuement le t. XXXIII, dont les deux parties viennent d'être publiées 
simultanément, et qui ofîVe pour nos études un intérêt tout à fait exception- 
nel. Il sera probablement bientôt épuisé, car si la plupart des articles dont il 
se compose ont été tirés à part, il ne paraît pas qu'aucun de ces tirages spé- 
ciaux, faits à 25 ou à 50 exemplaires, ait été mis en vente. La première 
partie s'ouvre par mon mémoire sur les mss. Noblet de La Clayette, qui 
occupe les quatre-vingt-dix premières pages. Il s'agit de deux mss. qui ont 
disparu depuis que La Curne de Sainte-Palaye les fit copier en 1773. Ils 
appartenaient alors, ainsi que d'autres mss. d'importance secondaire dont 
nous avons la liste, à un gentilhomme bourguignon, le marquis Noblet de 
La Clayette, dont la famille existe encore. Tous mes efforts pour retrouver la 
trace de cette collection ont échoué^, et j'ai dû me contenter des copies, du 
reste bien faites, que nous devons à la sollicitude de Sainte-Palaye'. Le 
second ms., fragment écrit au xive siècle, contient quelques pièces de 
Watriquet de Couvin , dont une inédite. Il est resté inconnu à M. Scheler. 
Mais le premier ms. est d'une tout autre valeur. Ce devait être un énorme 
volume. Malgré quelques lacunes, il ne comptait pas moins de 824 pages 
au temps où Sainte-Palaye l'a eu entre les mains. Voici l'énumération 
sommaire des ouvrages qu'il renfermait et que nous pouvons étudier 
dans la copie, heureusement assez bonne, du fonds Moreau : i . Vie de salut 



1. La seconde partie, qui a été achevée quelques semaines avant la pre- 
mière, est datée, sur le titre, de 1889. 

2. Le propriétaire actuel du château de La Clayette (Saône-et-Loire) n'a 
pas daigné répondre aux lettres que je lui ai adressées en vue d'obtenir 
quelques informations sur le sort de la bibliothèque de son aïeul. 

3. Cette copie, assez bien exécutée, forme cinq vol. in-40 : Bibl. nat. 
Moreau, 1715-1719, 

Romania, XIX. 20 



3o6 COMPTES-RENDUS 

Eiistacbe, en vers, par Pierre ; trois autres mss. connus. A ce propos, notice sur 
les autres compositions , en vers et en prose , du même Pierre , qui pour la 
plupart se trouvent réunies dans le même ms. — 2. Vie de saint Germer, en 
vers, anonyme, mais probablement du même Pierre ; unique copie. — 3. Vie 
de saint Josse, en vers, par Pierre; unique copie; on en possède un remanie- 
ment, également en vers, dans un ms. de la fin du xv^ s. % qui appartient à 
la Bibliothèque nationale. — 4. Vie de sainte Marguerite, en vers, par Fouciue; 
unique copie. J'ai donné, à cette occasion, l'indication de toutes les vies en 
vers français de sainte Marguerite qui nous sont parvenues. Elles sont au 
nombre de sept. — 5. Le Bestiaire, en prose, par Pierre. — 6. Le livre de 
Moralité, traduit du Moralium dogma philosophortiin (voy. Remania, XVI, 69). 

— 7. Translation et miracles de saint Jacques, en prose, par Pierre ; notice sur 
l'original latin de cette composition. — 8. Chronique de Ttirpin, suivie du 
fabuleux voyage de Charlemagne à Jérusalem, traduite en prose, par Pierre. 

— 9. Rapport du patriarche de Jérusalem au pape Innocent III, en prose; cf. 
Remania, XV, 347. — 10. Suite de la Bible de Guiot de Provins; cf. Romania, 
XVI, 57-9. — II- La mappemonde, en vers, par Pierre; autre ms. à Rennes. 

— 12. La diète du corps et de Tdme, en vers, par Pierre; autre ms. de cet 
opuscule et du suivant à la Bibliothèque nat., fr. 834. — 13. De Veuvre quo- 
tidienne, par Pierre. — 14. Les trois marnions (séjours) de Vhomme et de la 
vertu de la récitation des Psaumes, en vers, par Pierre; copie unique. — 15. 
Des trois Maries, en vers, par Pierre ; à ce propos, recherches sur les compo- 
sitions tant latines que françaises où le même sujet est traité. — 16. Sauvage, 
Doctrinal ; cf. Romania, V, 19, et Bull, de la Soc. des anc. textes, 1886, p. 75. 

— 17. Paraphrase en vers du Veni cieator. — 18. L'Olympiade, en prose, par 
Pierre; cf. Ronuinia, XVI, 63. — 19. Généalogie des rois de F rame jusqu'à 
saint Louis, en prose ; n'est pas identique à la composition du même genre 
qui a été signalée ici-même, XVI, 62. — 20. La Conception, de Wace, rédac- 

,tion interpolée; notice qui complète celle qui a été publiée, Romania, XVI, 
232, d'après le ms. du Musée brit. add. 15606. — 21. Prière en vers; copie 
unique. — 22. Vie de sainte Catherine d'Alexandrie, en vers, copie unique; 
j'ai donné à cette occasion la notice de toutes les vies en vers français de 
sainte Catherine dont j'ai connaissance, avec des références aussi complètes 
que possible. Elles sont au nombre de sept. — 23. Vie de sainte Marie-Made- 
leine, en prose; connue d'ailleurs. — 24. Vie de sainte Marie l'Egyptienne, 
en prose; connue d'ailleurs. — 25. La Vie des pères, en vers. La Romania 
(XIII, 233 ; XIV, 130, 583 ; XVI, 169) a contribué pour une grande part à 
faire connaître cet ouvrage et à établir la liste des mss. ou fragments de mss. 
qu'on en possède. Cette liste n'est pourtant pas tout à fait complète, comme 
nous le montrerons quelque jour. — 26. Abrégé d'histoire sainte, en prose, par 
Roger d'Argenteuil. Deux autres copies, l'une à Paris, l'autre à Bruxelles. 



I. P. i), xvie est une foute d'impression. 



Notices et extraits des inss. de la Bibl. nat. 307 

— 27. Le Lticidaire, en prose; cf. Romania, I, 421. — 28. Le roman des sept 
sages, en prose, dont on a de très nombreuses copies. — 29. Histoire de la 
guerre des albigeois, de Pierre de Vaux-de-Cernai, traduite en prose par un 
anonyme. Autre copie à Bruxelles, jadis dans la Bibliothèque La Vallière. — 
30. Chansons latines, que Sainte-Palaye n'a pas fait copier. — 31. Chansons 
françaises dont Sainte-Palaye a fait faire une copie à part, maintenant à 
l'Arsenal. Elles ont été publiées d'après cette copie par M. G. Raynaud dans 
son Recueil de motets français. — 32. Complainte d'amour, poésie allégorique. 

— 33. Epître amoureuse en prose. — 34. Salut d'amour par SiMON. Les 
articles 32 à 34 ne paraissent point se trouver ailleurs. — 35. La châtelaine 
de Vergi (Méon, Fabliaux, IV, 296), — 36. Gautier de Coinci, Miracles de 
Notre Dame, au nombre de quinze. 

A l'exception des pages 145 à 192, où M. Omont donne le texte d'un très 
ancien ms. grec des épîtres de saint Paul, dont les feuillets sont dispersés 
entre plusieurs bibliothèques, tout le reste de la première partie du tome 
XXXIII est occupé par une série de notices dues à M. Hauréau. Pour être 
consacrées à des mss. latins de notre Bibliothèque nationale, ces notices n'en 
renferment pas moins un grand nombre de remarques ou de citations qui 
intéressent plus ou moins l'histoire de la littérature vulgaire. Ce sont prin- 
cipalement des recueils de sermons que M. Hauréau a étudiés, et l'on sait 
depuis longtemps combien ces écrits, si médiocres qu'ils soient, fournissent 
de notions utiles pour l'histoire des idées et de la vie au moyen âge. — 
P. 98, l'extrait d'un traité de tribus dietis peut servir au commentaire d'un 
passage bien connu de Rabelais : « Sunt in ea [via] solum très dictée parvas , 
quia quœlibet non habet nisi très leucas brèves, non magnas sicut illa; de 
Burgundia vel Ardennia, sed sunt quasi gallicanse. » — P. 106 est mentionnée 
a fable de la jeune fille (l'âme humaine) délivrée par un chevalier (Jésus) qui 
^meurt en combattant pour elle. C'est le sujet du poème allégorique de Nicole 
Bozon sur la Passion ; on en connaissait déjà, grâce à M. Hauréau, deux 
rédactions latines (voy. les Contes moralises de Nicole Bo^on, 1889, p. xli-iv). 

— P. 138, M. Hauréau fait mention d'une poésie latine en l'honneur de la 
Vierge (fin du xiii^ siècle) qui se chantait sur l'air d'une chanson française 
commençant ainsi : 

Par défaut de leauté 
Qe j'ai en amour trové, 
Me partiré du païs. 

Une autre poésie, sur sainte Catherine , se chantait sur l'air : La très qraiit 
biautè de H | M'a le cuer du cou ravi. Du même auteur est une poésie mêlée 
de français et de latin, que M. H. cite p. 139, et dont nous rapporterons le 
premier couplet : 

Ghristicola, recordare 
Mortis trucis et amaras 
Que li dou\ rois de paraâl^, 
Gliscens suam liberare 
Plebem ab inferni lare. 
Vol soufrir en la eroi\ jadis. 



308 COMPTES-RENDUS 

Signalons en passant (pp. 208-215) ^^"^^ importante dissertation de 
M. Hauréau sur l'origine du livre de quatuor virtutilnis (ou encore Formula 
ho nestct viUr) que s'est attribué l'évêque Martin de Braga. — P. 220 sont cités 
les vers sur la formation du fœtus, Susceptum semen sex primis, credo, diebus, 
qui ont été attribués à Hildebert et qui sont intercalés dans un poème anglo- 
normand publié ici-même (XV, 518). — P. 248 et ss. M. Hauréau analyse, 
d'après un texte complet, non signalé jusqu'ici, la vision du moine d'Eynsham, 
que l'on ne connaissait jusqu'à ce jour que par l'abrégé inséré dans VHistoria 
major de Mathieu de Paris'. Il y a dans la rédaction complète des traits 
curieux que M. H. relève avec raison. — Dans la notice du ms. lat. 2515 
(pp. 257-63) M. Hauréau cherche quel fut l'auteur de la compilation si 
répandue que M. Th. Sundby a réimprimée en appendice à son livre sur 
Brunet Latin , sous le titre de Moralium dognia philosophorum , l'attribuant 
à Gautier de Châtillon. Il n'a aucune peine à montrer que cette attribution 
est mal fondée, et après avoir écarté quelques autres noms proposés sans plus 
de raison , il montre que l'auteur n'est autre que Guillaume de Couches, le 
précepteur de Henri II d'Angleterre. — La notice sur Nicolas de Biard est parti- 
culièrement intéressante pour nous à cause du grand nombre de proverbes 
français que M. Hauréau a extraits des sermons de ce dominicain (pp. 265- 
72). C'est dans l'un de ces sermons que se trouve la locution par ci le tue taille 
sur laquelle voy. Romania, XVIII, 288. — La dernière notice de cette partie du 
t. XXXIII, consacrée au ms. B. N. lat. 1496 1, contient encore de nombreux 
proverbes souvent accompagnés d'un contexte qui en explique le sens. Ainsi 
« Si aliquis sederet ad mensam refertam et plenam bonis cibariis et non 
« comederet, stultus reputaretur, et merito, quia, sicut dicitur : Oui est fos a 
a la table, it est fos tote la jornés, quia postea esuriet... » (p. 293). Voici un 
autre proverbe (p. 300) qui n'est pas commun : « Dicitur quod non est 
« festum bibere ad cyphum clamatoris vini , ce n'est pas /este de hoerc vin a 
hanap de crior. » P. 290-1, M. Hauréau transcrit un nouveau texte de la 
légende, bien connue d'ailleurs, des filles du diable ; ici elles sont au nombre 
de sept, mais plus ordinairement on en compte neuf, par ex. dans un petit 
poème anglo-normand que renferme le ms. Fairfax 24, à la Bodleienne ; cf. 
Journal des savants, 1884, pp. 225-8. Notons encore (p. 309. cf. p. 297) un 
curieux récit concernant les trois noms du diable : « primo Clocucr, claudens 
cor, hoc contra contritionem ; secundo Clohoche, claudens os, contra confes- 
sionem ; tertio Cloborse, claudens bursam, contra satisfactionem. » Relevons 
encore deux traits intéressants pour l'histoire des mœurs : « Sicut Anglicus 
« in lucta doctus, resurgens reicit adversarium, sic caro dejecta per jejunia 
« resurgens reicit animam » (p. 296, cf. p. 319). On voit que les lutteurs 
anglais ont été dès longtemps renommés. Voici un autre passage qui nous 
montre comment on passait les cols des Alpes : « In Alpibus pauperes , ut 



I. Ed. Luard, II, 423 ; cf. Th. Wright, Saint Patriclis Purgatory, p. 39. 



Notices et extraits des niss. de la Bibl. nat. 309 

« victum suum lucrentur, portant super collum suum divites defessos ; ita 
(( per eleemosynas pauperes déportant divites in celum » (p. 321). Citons 
encore ce passage : « Mundus est meretrix quae ostendit pulcliriora sua homi- 
« nibus ut eis placeat. Exemplum de Isabel caput ornante in horto alienis 
« capillis, visa a scolaribus per studia, cui in opprobrium versum est : 
« Isahel, cesie queue n'est pas. de ce veel » (p. 322), 

La deuxième partie de ce volume est tout entière occupée par la description 
des manuscrits français et provençaux antérieurs au xvie siècle que renferment 
les bibliothèques de Rome. Le Vatican , et notamment le fonds de la reine 
Christine, a fourni le plus fort contingent, mais un certain nombre des mss. 
ici étudiés appartiennent aux bibliothèques Casanatense, Corsini, Barberini et 
Chigi. L'auteur de cette description, M. E. Langlois, n'a pas visé à remplacer 
les travaux déjà nombreux dans lesquels ont été décrits des mss. de Rome : le 
plan du recueil académique des Notices et Extraits ne comporte pas la réédi- 
tion de notices déjà publiées, mais il s'est attaché à mentionner à leur 
place, en suivant l'ordre des numéros dans chaque collection, tous les mss. 
qui entraient dans son cadre, se bornant à un simple renvoi aux travaux 
antérieurs, lorsqu'il n'avait rien à ajouter d'important aux notices rédigées 
par ses devanciers. Ce plan était le meilleur qu'on pût suivre. Dorénavant, 
pour tout ancien ms. français ou provençal de Rome, on pourra avec sécurité 
avoir recours au mémoire de M. Langlois, assuré d'y rencontrer, soit une 
notice originale, soit une bibliographie bien faite des travaux plus anciens. 
Ceux des mss. de Rome qui intéressent notre littérature ont été de bonne 
heure l'objet de recherches assez nombreuses. Sans parler des notices rédi- 
gées par Sainte-Palaye et La Porte du Theil au siècle dernier, et conservées 
en manuscrit à la Bibliothèque nationale, notices que M. Langlois a 
consultées utilement plus d'une fois, les recherches de P. Lacroix, de Keller, 
de Guessard, de Grûzmacher, de Bartsch , de M. Stengel, de M. Delisle et 
de plusieurs élèves que l'Ecole des Chartes a envoyés dans ces dernières 
années à l'Ecole française de Rome (notamment de MM. Elle Berger et Ant. 
Thomas), avaient déjà hh connaître la plupart de ces mss. Aussi M. Langlois 
ne pouvait-il espérer faire aucune découverte réellement importante. Mais 
une révision générale de mss. étudiés à des époques diverses et à des points 
de vue différents devait fournir matière à de nombreuses rectifications et 
additions. M. L. notamment s'est attaché, avec un soin tout particulier, 
à recueillir, sur les gardes ou sur les marges, toutes les indications qui 
peuvent mettre sur la trace des anciens propriétaires des livres que des 
circonstances très variées ont conduits à Rome. Son mémoire se recommande 
à l'attention de quiconque s'intéresse à l'histoire des collections formées dans 
les derniers siècles par les érudits ou les bibliophiles. Ajoutons enfin que, 
dans un champ si souvent exploré, M. L. a pourtant fait quelques découvertes 
qui, sans avoir une importance bien grande, méritent cependant d'être 
signalées. Ainsi, j'ai lu avec un vif plaisir la notice du ms. Reg. 734 qui est 



310 COMPTES-RENDUS 

un recueil de notes et de dissertations, en partie préparées pour l'impression, 
de Cl. Fauchet. Le savant président a connu bien des mss. aujourd'iuii 
perdus, et tout ce qu'il a écrit mérite l'attention, moins peut-être à cause des 
idées qu'il exprime , bien que ce fût un homme de sens , que pour les textes 
qu'il cite. Le recueil de notes de sa main que renferme un ms. de la Biblio- 
thèque nationale nous a conservé^de précieux fragments de Doon de Nanteiiil 
et de Raoul de. Cambrai {Romania, XIII, i) ; le recueil actuellement décrit par 
M. Langlois renferme des extraits d'un poème dévot, en l'honneur des 
reliques de Charroux, semble-t-il, dont il ne subsiste, à ma connaissance, 
aucune copie. — Le ms. Reg. 1505, qui renferme une copie du roman de Troie, 
n'avait pas été, que je sache, signalé jusqu'à ce jour. Ni Keller dans sa Romvart, 
ni M. Joly dans son édition du poème de Benoit de Sainte-More, n'en font 
mention. C'est un texte écrit au xive siècle par un Italien. M. Langlois m'en 
a envoyé le morceau que j'ai choisi pour spécimen dans mon mémoire sur 
les mss. de Benoit. Je lui donnerai place dans un supplément à ce mémoire 
que je publierai quelque jour. On verra que le ms. de Rome appartient 
à la première famille. — Il y aura lieu d'étudier de près, peut-être même 
de publier, un mince volume du xve siècle sur lequel M. Langlois est, je 
crois, le premier à appeler l'attention, et qui paraît offrir, pour l'histoire des 
contes du Moyen-Age, un certain intérêt . le ms. Reg. 17 16, renfermant 
quarante contes ou nouvelles en prose. M. L. donne la table et analyse le 
premier de ces récits, faisant remarquer que « les noms donnés aux différents 
personnages semblent prouver que l'auteur était Sénonais. » C'est même tout 
à fait sûr. Mais il n'y a pas que des nouvelles. Il y a, si j'en juge par la table 
des rubriques, des légendes pieuses probablement tirées de la Fie des pères 
ermites; il y a aussi des morceaux d'une tout autre nature, comme « De 
Daniel le prophète », qui est sans doute un opuscule sur les songes dont on 
a une infinité de rédactions', ou « De la demande Salmon a Marchus ». — Le 
lai incomplet de la fin, que M. L. a publié (pp. 255-61) d'après le ms. Vat. 
3209, et que personne n'avait mentionné jusqu'ici, est intéressant, moins par 
son contenu que parce que son auteur, un certain Fainiere (vv. 136, 159), 
si le nom est correct, s'est fait connaître. Ce poète donne aux notes du chant 
du rossignol la valeur de paroles articulées {Fuy, fiiy! Ocy, ocy! Tue, tue! 
Tray, tray !) , comme d'autres l'avaient fiiit avant lui, par exemple l'auteur 
à'Eustache h moine. Il y a quelques incorrections dans le texte donné par 
M. L.; par ex., v. 68, Si qiie de ce mieux le pri sage, lis. prisa\i'\ ge (en rime 
avec visage). — Notons enfin la découverte d'une nouvelle traduction de la 
Consolation de Boëce (on en connaissait déjà six!). Elle est en prose, a pour 
auteur un certain « Pierre de Paris », et le ms. où M. L. l'a trouvée (Vat. 
4788) est daté de 1309, et a été exécuté par un copiste nommé « maistre 
Ogier » pour un certain « messire Johan Coqueriau ». 

Je n'ai rien de bien important à ajouter aux notices de M. Langlois. C'est 

I. Voy. par ex. Remania, XV, 325. 



Notices et extraits des rnss. de la Bibl. nat. 311 

qu'en effet, ayant été chargé par l'Académie de les examiner avant l'impression, 
j'ai naturellement communiqué à l'auteur les remarques qui me sont venues à 
l'esprit au cours de cet examen. Voici toutefois quelques observations que 
m'a suggérées une nouvelle lecture. — P. 51. M. L. donne bien peu de détails 
sur le Miroir historial de France, compilation rédigée pour Charles VII et qui, 
je crois, n'est pas un ouvrage fort connu. Il y a plus de vingt ans, rédigeant 
le catalogue d'une collection de mss. latins, français et italiens mis en vente 
par le libraire Potier, j'eus à décrire un ms. sur papier de cet ouvrage' : 
j'établis que l'auteur écrivait en 145 1, et j'exprimai la supposition qu'il 
devait être identifié avec V abrégé des chroniques de France fait pour Charles VII 
par Me Noël de Fierbois, conseiller du roi, ouvrage dont l'existence est 
constatée par une quittance que M. L. Delisle a publiée. Cabinet des mss., I, 
72, note 7^. — P. 74. Le ms. Reg. 871 contient une version française de 
VHistoria Britomnn de G. de Monmouth. Il faut ajouter qu'un second ms. de 
la même version se trouve à la Bibl. nat., fr. 2806. L'ornementation des 
deux mss. paraît fort analogue, à en juger par la description de M. Langlois. 
— P. 87. A propos de la traduction du De aniicitia dédiée par Laurent de 
Premierfait à Louis duc de Bourbon, je rappellerai que la même traduction a 
été dédiée à Jean duc de Berry. J'ai décrit, sous le no 209 du catalogue pré- 
cité des livres de M. le comte H. de S***, un fort bel exemplaire de cette 
version ayant appartenu, semble-t-il, au seigneur de la Gruthuyse, où les 
mots « Très excellent glorieux et noble prince Loys, oncle du roy de France, 
duc de Bourbon, conte de Clermont », etc., qu'on trouve dans les exemplaires 
de la Bibliothèque nationale, sont remplacés par ceux-ci : « A très excellent, 
puissant et noble prince Jcha}i fil^ du roy de France, duc de Berry et de 
Auvergne. » Le même ms., dont j'ignore le propriétaire actuel, contient une 
miniature de présentation où sont peintes les armes du duc de Berry. — 
P. 119. Je note en passant que la rédaction très développée du Chastie-viusart 
du ms. Reg. 1323 n'est pas tout à fait unique. A la même rédaction appar- 
tient un fragment, jusqu'ici non identifié, qui a été signalé et dont douze vers 
ont été publiés dans la Zeitschrift /. rom. Phil., II, 488-9. — P. 120. Les 
vers rythmiques de la satire contre les femmes {Reg. 1323) sont bien 
incorrects; « Radit ut nonacula », lis. novacula ; « Si monialis // », lis. 
sil; « Si hegute socieris », lis. béguine. La description de ce ms. est incomplète. 
M. L. nous avertit, au début de sa notice, que le ms. a 261 feuillets, mais 
sa description s'arrête au fol. 256. On trouvera l'indication très détaillée du 
contenu des derniers feuillets dans la Romvart de Keller, pp. 154-7. Il fallait 



1. N° 276 du Catalogue de livres rares et précieux, imprimés et manuscrits 

proiicnant de la bibliothèque de M. le comte H. de S***, de Milan, dont la vente 
aura lieu les lundi 15 et mardi 16 février 1869. Paris, Potier, 1869, in-80. 
J'ai oublié, si jamais je l'ai su, le nom du propriétaire de cette bibliothèque. 

2. Hypothèse erronée puisque la chronique de N. de Fierbois (ou Fribois) 
est nn autre ouvrage dont M. L. décrit un ms., pp. 61-4, sans toutefois en 
fixire connaître suffisamment le contenu. 



312 COMPTES-REN DUS 

au moins le dire. Au fol. 256 v se trouve la lettre de Caillot l'enfondu, 
facétie sur laquelle voy. Bulletin de la Soc. des anc. textes, 1876, p. 104, et 
1879, p. 97. — P. 13 1-3. La description du ms. Reg. 1357, du xve siècle, et 
renfermant divers traités d'astrologie en français, n'est accompagnée d'aucun 
renseignement bibliographique. On pouvait citer à ce propos un ms. certai- 
nement fait pour Charles V, où se lisent en partie les mêmes traités. Ce 
ms. se trouve à Saint John's Collège, Oxford. Je l'ai signalé jadis à 
M. Delisle, qui en a donné une notice détaillée dans le t. III du Cabinet des mss., 
pp. 336 — P. 145. M. L. signale dans le ras. Reg. 1389 un petit imprimé 
gothique, jusqu'ici non relevé par les bibliographes, de la version française de 
la vision de Gui de Turno^. On a plusieurs mss. de cette version; voy. 
une notice de M. Hauréau dans la première partie de ce même volume des 
Notices et Extraits, p. 115. — P. 153. La date de la Somme le roi est 1279 et 
non 1289. — P. 157. Reg. 1490, chansonnier français. On a supposé que ce 
ms. a appartenu à Fauchet, à Peiresc, au P. Petau : M. L. a raison de dire 
que ces attributions ne reposent sur aucun témoignage. Il aurait dû ajouter 
à la bibliographie des travaux faits sur ce ms. que M. Monaci en a reproduit 
trois pages dans ses Facsimili di anticln manoscritti, planches 16-8 (voy. 
Romania, XI, 171-2). — P. 176. Purgatoire de saint Patrice, en français. 
Notice insuffisante; voir Romania, XVII, 382. — P. 209. Les quatre mss. 
signalés des Vigiles des morts de Pierre de Nesson ne sont pas, à beaucoup 
près, les seuls qu'on possède. Ajoute:{ Bibl. nat. fr. 15217 (G. Paris et 
Pannier, S. Alexis, p. 336); Orléans, 448; Vienne 3391 art. 47, etc. — 
P. 237. (Reg. 1728) pour l'évangile de Nicodème, en prose, M. L. se 
borne à dire « version dont on a plusieurs copies >>. C'est un peu vague. 
Cette version en prose est différente d'une plus ancienne qui a été signalée 
dans le Bull, de la Soc. des anc. textes, 1885, p. 48. Elle est au con- 
traire identique à celle que nous offrent un ms. décrit dans le catalogue 
Didot, vente de 1881, n'^ 26, le ms. de l'Arsenal 5366, et le ms. 50 de Gre- 
noble. — P. 246. Pour la Chronique du roi d'Angleterre Richard II {Reg. 
1964), M. L. se borne à citer les premières et les dernières lignes. C'est 
maigre. Il s'agit d'une chronique connue, qui se retrouve dans le ms. Bibl. 
nat. N. Acq. fr. 4514, jadis ancien fonds 10212, puis Barrois, no 10; voy. 
Delisle, Catal. des mss. des fonds Lihri et Barrois, p. 250. — P. 250. Lexique 
latin-français de la première moitié du xiv^ siècle, renfermé dans le ms. 
Vat. 2748. «Ce lexique n'a jamais été signalé », dit M. Langlois. Le ms. oui, 
mais le lexique lui-même paraît n'être pas différent du Catholicon latin-fran- 
çais qui a été imprimé à la fin du xv^ siècle et dont j'ai trouvé récemment un 
exemplaire daté de 143 1 à Exeter. — P. 270. A propos de la brève chronique 
s'étendant jusqu'à 1239 qui prend place dans le ms. Vat. 4792 à la suite du 
Fait des Romains, il y avait lieu de citer le ms. de Venise Gall. III, où elle se 

I . On savait pourtant qu'elle existait, car elle est mentionnée au xvie siècle 
dans un ms. de la Bibl. nat. ; voy. G: Paris et Pannier, S. Alexis, p. 332. 



Notices et extraits des mss. de la Bibl. nat. 313 

retrouve dans les mêmes conditions (Roviania, IX, 507, note sur le ms. 12 
des Gonzague). — P. 288. Pour le ms. Ottoboni 2523, M. L. se borne à 
renvoyer à la notice qu'il a publiée de ce recueil dans les Mclaiiges de V Ecole de 
Rome, en 1885, mais il y avait lieu de la compléter sur plusieurs points, selon 
les indications données ici-même, XV, 155. — P. 303. Ms. Barberini , X, 
129. fol. 14, « per los wmr de medicina », lis. savis. — P. 303 et p. 307, 
M. L. décrit deux mss. Barberini qui renferment le traité d'hygiène publié 
par M. Suchier (Denhmclerprov. Liter. u. Spr.,I, 210) d'après le ms. Harléien 
7403. Le second des mss. Barberini ne donne que les 132 premiers vers du 
poème. Je remarque en passant que les trois premiers vers du même traité ont 
été copiés au xiv^ siècle sur le fol. 46 du ms. Add. 22636 du Musée britan- 
nique, comme suit : Oïd vol auir un bon tractât | Que ay novellamens trobat \ 
Qu'ai trat del libre (sic) aiicias. — P. 306, note. Sempingham, plusieurs fois 
répété, doit être lu Sempringham. 

Je joins ici quelques notes que M. E. Picot m'a communiquées au sujet du 
mémoire de M. Langlois. P. M. 

P. 43, note. Jehan de Courcelles, archidiacre de Josas au diocèse de Paris, 
est cité comme conseiller au Grand Conseil le 7 mars 1475. Il occupe le pre- 
mier rang parmi les conseillers clercs dans les lettres de confirmation de parle- 
ment données à l'avènement de Charles VIII. Voy. Bibliotb. de FEcole des 
Chartes, XLIV (1883), 145. — P. 68, note 4. Le successeur de Guillaume 
Crétin, qui a employé la devise Autant ou plus, est René Macé, sur qui l'on 
peut consulter deux publications de M. G. Raynaud : Notice sur René Macé 
et ses œuvres; Paris, 1878, in-8 (extr. du Cabinet histofique, t. XXIV) et 
Voyage de Charles Quint en France, poème historique de René Macé; Paris, Picard, 
1879, in-8. Macé parle de Jehan de La Chesnaye, en marge du v. looi de son 
Voyage de Charles Quint, mais il n'indique pas son prénom, comme il fait ici, 
p. 71 , et M. Raynaud (p. 50) l'a confondu avec Nicole de La Chesnave, auteur 
de La Nef de santé. — P. 1 18. La Complainte sur la mort du comte de Saint-Pol se 
trouve encore, avec quelques variantes, à la fin d'un Roman de la Rose porté au 
catal. Luzarche, 1887, sous le no 650. — P. 124, n. 2. La devise mutilée 
doit sans doute se lire : Latente m'y tue. — P. 128, n. 3. En quel désert, en quel 
lien plus sauvaige... Chanson bien connue de Des Portes, éd. Michiels, 
p. 69. — P. 131. Traité de la sphère. C'est la traduction du traité de John 
Holywood, ou de Sacrobosco, par Nicole Oresme; cf. Bibl. nat. fr. 1350, et 
Nouv. Acq. fr., 1052. Rasse des Neux, qui a inscrit son nom sur le ms. de 
Rome, posséda plus tard une édition imprimée du même traité. Voy Catal. 
Rothschild, I, n^ 114. — P. 139. Il existe plusieurs mss. de V Hommage de 
Pierre de Nesson outre ceux que mentionne M. Langlois, voir par ex. le 
Catalogue de la Hbrairie Baillieu, 5 décembre i88i, n° 564. — P. 152, n. i. 
UHoreloge de la Passion est un poème bien connu d; ]ehan Quentin, dont on 
n'a ici que les initiales; voy. Catal. Rothschild, I, n°^ 19, 1° ; 25, 1°. Pour 
la prière qui commence par : Mon créateur, etc., voy. le même catalogue, 



3 14 COMPTES-RENDUS 

nos ic)^ art. 2 ; 22, art. 7 ; 25, art. 2. — P. 155. Un extrait de la Sotiiuie de 
Laurent, qui se rencontre dans divers manuscrits, a été imprimé sous un 
titre diflfércnt : Le Livre de saigessc; vo)'. Cat. Rothschild, I, no 136. — 
P. 165. Le mors est bon qui tient la beste. Ce morceau est de Meschinot, 
Lunettes des princes, éd. de Lyon, Olivier ArnouUet, v. 1550, in-8 goth., 
fol. 60 ro. — P. 234. Vie de sainte Geneviève. Cette vie se rencontre aussi 
dans un ancien manuscrit de Colbert volé à la Bibliothèque du roi après 1845 
et que M. L. Delisle a retrouvé, coupé en trois morceaux, dans la collection 
Barrois. Ce dernier ms. portait primitivement une note qui attribuait la ver- 
sion française à Thomas Benoist, chefcier de Sainte- Geneviève à Paris; voy. 
Delisle, Catal. des manuscrits des fonds Libri et Barrois, 1888. pp. 207-210. 
M. Julien Havet a tiré du manuscrit de Colbert le récit de quelques miracles 
opérés par la sainte après sa mort, et il en a fait une élégante plaquette 
imprimée pour le mariage de M. H. Omont et de M"e de Fresquet, 1889. — 
P. 238. Quoique la traduction de la Chronique niartinienne par Sébastien 
Mamerot soit un livre des plus connus, il eût été bon de renvoyer à Brunet, 
au travail de l'abbé Lebeuf (Mèmob-es de T Académie des Inscriptions, v^ série, 
XX, 224) et à la Revue critique, 1882, I, 255. — P. 284, no 2. L'épitaphe du 
duc de Bourgogne Qehan fut né de Philipe, etc.) se retrouve dans un ms. de 
Valenciennes (no 581 de Mangeart, fol. 151). — P. 285, note. Sur le qua- 
train : Tout ensy que descent en la fleur la rousêe, etc., voy. Cat. Rothschild, I, 
no 471, art. 70 (p. 277). — P. 291. Instructions abrégées pour avoir connais- 
sance du style de parlement. — A en juger par les extraits cités, ces Instruc- 
tions n'ont aucun rapport avec le traité imprimé sous le titre Le Stille 
de parlement, que M. Langlois mentionne comme étant le même ouvrage. 
Ce dernier opuscule commence ainsi : « Premièrement est assavoir que, 
es requestes du palays, ont esté coriimises les causes personnelles et et 
pocessoires des offices qui par committimus y sont mises... » En voici la 
fin : « Item, se faict, le demandeur fera et passera une procuration, laquelle, 
avec les dictz articles ouvers, le kalendrier, le procès verbal et les mémoires 
qui auront esté faictes sur les responces, il renvoyé par deçà dedans les jours 
ausquelz l'en doit rapporter l'enqueste; ausquels jours sera renoncé et con- 
clud a l'enqueste, selon que le conseil de partie verra estre expédient. » 

E. Picot. 

La Naissance du Chevalier au Cygne, ou les Enfants 
changés en cygnes, french poem of the Xlith century, published for 
the first time, together with an unedited prose version, from the Mss. of the 
National and Arsenal libraries in Paris , with introduction , notes and voca- 
bulary, by Henry Alfred Todd, Ph. d., associate in the romance languages, 
Johns Hopkins University. Baltimore (Publications the modem language Asso- 
ciation), 1889. in-8, XV-120-18 pages. 

M. Henry A. Todd est déjà connu par l'édition de la Panthère d'amours qu'il 
a donnée en 1880 pour la Société des anciens textes : il était alors le premier 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 3 1 5 

Américain qui eût publié un ouvrage en vieux français, et il est resté le seul. 
Sa publication actuelle inaugure aussi une époque nouvelle d'extension pour 
nos études : elle est la première de ce genre qui paraisse en Amérique. Elle 
forme à tous les points de vue, par l'intérêt du poème qui en est l'objet et par 
les soins que l'éditeur a apportés à son travail, une bonne tête de ligne. 
Il est probable , maintenant que l'enseignement de la philologie romane 
s'implante aux Etats-Unis, qu'elle ne restera pas isolée, et que M. Todd et 
les disciples qu'il formera grossiront le bataillon des travailleurs qui, dans 
tous les pays, s'attachent à remettre au jour les œuvres ensevelies de notre 
moyen âge littéraire, devenu pour le monde moderne comme une seconde 
antiquité. 

Je profiterai de l'occasion que m'offre cette publication pour présenter très 
brièvement quelques résultats de ^ recherches et de réflexions que j'ai eu 
l'occasion de faire sur la légende qui forme le thème du poème imprimé par 
le jeune professeur de Baltimore. C'est au cours de ces recherches que j'ai été 
frappé de l'intérêt que présentait ce poème, et que je l'ai indiqué à M. Todd. 
Le temps et les secours nécessaires lui ont manqué pour traiter lui-même la 
question d'histoire littéraire, dans son Introduction, avec l'étendue qu'elle aurait 
pu comporter. Je vais compléter ce qu'il a dit, sans avoir le moins du monde 
la prétention d'épuiser la matière, et en me bornant à indiquer quelques faits 
essentiels et quelques points de repère qui me paraissent la dominer. J'exa- 
minerai ensuite en particulier le poème publié par M. Todd, l'édition qu'il en 
a donnée et les commentaires dont il l'a accompagnée. Ce poème a été inti- 
tulé par l'éditeur, d'après les vers 3 4-3 S, la Naissance du Chevalier au Cygne % 
et l'on ne peut nier que ce titre lui convienne dans l'idée de l'auteur, qui a 
voulu en rattacher le thème à l'histoire bien connue du chevalier mystérieux 
amené un jour dans une barque par un cygne et remmené de même quelque 
temps après, histoire qui avait déjà, de son côté, été rattachée aux origines 
de Godefroi de Bouillon. Toutefois le conte qui fait l'objet de notre poème 
n'a en réalité rien à faire avec celui du Chevalier au cygne ; il a existé indé- 
pendamment avant d'être soudé à l'autre, et c'est pourquoi il vaudrait 
mieux peut-être intituler ce poème et ceux qui ont le même conte pour 
sujet les Enfants changés en cygnes ou même les Enfants-cygnes. Il est vrai 
d'ailleurs que dans tous les récits français du moyen âge qui ont ce conte 
pour objet il est rattaché à la légende du Chevalier au cygne. Pour notre 
poème spécialement le titre que j'adopte est celui d'Elioxe, qui le distingue 
des autres versions du même thème. 

Ces versions sont au nombre de quatre (car la première, bien qu'écrite en 
latin, peut être à bon droit considérée comme française) : 1° un des contes 
du Dolopathos de Jean de Haute-Seille; 2° notre poème; 3° l'original (perdu) 



I . Je lui avais donné d'abord pour titre : les Enfances du Chevalier au cygne 
(Rom., XVII, 526). 



3 1 6 COMPTES-RENDUS 

des ch. XLVii-Lxviii du 1. I de la Grau Conquista de Ultramar ; 4° la version 
imprimée par Hippeau'. Je les ai rangées à peu près dans l'ordre de leur 
antiquité externe, qui se trouve en même temps être celui de leur antiquité 
interne, c'est-à-dire de leur fidélité respective au thème mythique qu'elles 
contiennent, tel qu'il a dû exister primitivement. 

i" Le DoJopathos. J'ai disserré jadis ici (II, 490 ss.) sur le roman de Jean 
de Haute-Seille et particulièrement sur le conte des Enfants-cygnes : je me 
borne à rappeler que Jean a écrit son ouvrage vers 11 90 et qu'il a bien 
probablement recueilli ce conte dans la tradition orale du pays où il l'écrivait. 
C'est encore dans son livre un vrai conte de fées, peu altéré (ce qui prouve 
que le narrateur puisait près de la source), et qui a conservé, sous l'enveloppe 
prétentieuse du latin scolastique, beaucoup de son étrangeté, de sa grâce et 
de sa poésie. Un jeune seigneur, non autrement désigné, s'égare à la chasse : 
il trouve une fée (nympha) qui se baigne , tenant à la main une chaîne d'or. 
Il lui enlève cette chaîne, et dès lors elle perd tout son pouvoir ^ Il lui pro- 
pose de l'épouser : elle y consent, et prédit qu'elle lui donnera en une seule 
portée six fils et une fille. En efi'et, ramenée au château seigneurial, épousée 
par le seigneur malgré la résistance de sa mère, elle met au monde les sept 
enfants annoncés , dont chacun porte au cou une chaîne d'or. Sa belle-mère 
les lui enlève pendant son sommeil ; elle met à leur place sept petits chiens, 
et les montre à son fils comme ayant été enfantés par cette inconnue, qu'elle 
avait toujours regardée comme de mauvaise part. Le mari, crédule et barbare 
comme on ne l'est que dans les vieux contes, condamne la malheureuse 
mère à un horrible sort : on l'enterre jusqu'aux mamelles au milieu de la 
grande salle ; on ne lui donne que la nourriture des chiens ; tous ceux qui 
viennent prendre leur repas dans le château se lavent au dessus de sa tète et 
s'essuient les mains à ses cheveux. Elle reste ainsi sept ans : ses vêtements 
tombent en lambeaux ; elle devient livide , ridée , desséchée , ses cheveux 
noircissent 3, elle n'a plus que la peau sur les os. — Cependant la vieille avait 
remis les enfants à un serf pour les tuer; mais celui-ci, pris de pitié, s'était 
borné à les exposer dans la forêt, où un ermite les avait recueillis et nourris 
du lait d'une biche. Un jour, au bout de sept ans, leur père rencontre les sept 



1. Je laisse de côté la version publiée par Reiffenberg, qui n'est qu'un 
rifaciwento de Béatrix, avec, au début, quelques emprunts à Elioxe. Les ver- 
sions en langues étrangères autres que celle de la Gran Conquista n'ont pas 
d'importance, étant simplement traduites du français. 

2. En général, dans les contes si nombreux du même genre, c'est la peau 
de cygne ou simplement la robe laissée sur la rive qu'on enlève à la bai- 
gneuse; voyez entres autres A. d'Ancona, Poemetti, p. 69. Il devait en être de 
même ici. La fée est une fille-cygne, comme le prouve la double nature 
des enfants qu'elle met au monde. 

3. Ce trait est bizarre et bien médiéval : on sait que les cheveux noirs 
passaient au moyen âge pour quelque chose de très laid et presque contre 
nature. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 317 

enfants jumeaux, voit briller leurs chaînes d'or, les poursuit en vain, et, ren- 
tré chez lui, raconte son aventure à sa mère. Celle-ci accuse le serf d'infidé- 
lité, et lui enjoint de lui apporter les chaînes des enfants qu'il aurait dû 
mettre à mort. Il se glisse auprès d'un fleuve où les six garçons, sous forme 
de cygnes, se baignent pendant que leur sœur, sur le rivage, tient à la main 
les six chaînes d'or qui, passées à leur cou, leur rendront la forme humaine. 
Il les enlève à la fillette, sans pouvoir s'emparer de celle qu'elle porte 
elle-même au cou, et les rapporte à la vieille. Celle-ci ordonne à un orfèvre 
de les fondre et de lui en faire un hanap. Mais elles résistent à tous les coups 
de marteau, à toutes les fournaises ; une seule a un anneau un peu endom- 
magé. L'orfèvre étonné les garde, et fait le hanap avec de l'autre or. — Les 
enfants sont donc condamnés à rester cygnes. Ils s'envolent avec leur sœur, 
qui se transforme comme eux, et viennent s'établir sur un étang qui se trouve 
être celui qui entoure le château de leur père. La jeune fille reprend sa forme 
humaine et mendie son pain au château ; elle jette aux cygnes une partie de 
ce qu'elle reçoit, et en porte une autre à la fée, pour laquelle elle éprouve 
une tendresse instinctive , et près de qui elle vient dormir chaque nuit. — Le 
seigneur, étonné des allures de la petite mendiante, la foit venir, voit à son 
cou la chaîne d'or qui lui rappelle sa rencontre avec sa femme, et l'interroge. 
Elle lui raconte ce qu'elle sait. La vieille et le serf prennent peur, et celui-ci 
veut tuer l'enfant; mais le seigneur le surprend, et lui arrache, ainsi qu'à sa 
mère, l'aveu du crime. L'orfèvre, mandé, rend les chaînes; on les passe au 
cou des oiseaux, et tous reprennent leur forme, sauf celui dont la chaîne avait 
eu un anneau brisé : Hic reforniari nequaqiiam potiiit, sed cigmis permanens uni 
sociorum adhesit fratnim. Hic est cigntis de quo faina in eternum persévérât , quod 
catena aiirea militem in navicida trahat armatiim^. On fait sortir la malheu- 
reuse fée de sa fosse, et les bains, les onguents et les soins lui rendent bien- 
tôt sa beauté première. La criminelle mère prend la place de celle dont elle 
a causé les malheurs. 

2° Elioxe. Je donne ce titre au poème publié par M. Todd , d'après le nom 
de la mère des enfants- (j'appellerai de même Isomherte et Bèatrix les deux 
versions dont je parlerai ensuite). En voici le résumé. Le roi Lothaire ou 



1. La soudure avec la légende du Chevalier au cygne est visible, mais on 
ne voit pas que Jean ait mis ce chevalier, qui semble pour lui être un person- 
nage mystérieux qui fiut encore de temps en temps des apparitions, en rap- 
port avec Godefroi de Bouillon. Son traducteur Herbert (vers 12 10) l'y 
rattache au contraire expressément : « Cil ne fu puis se cignes non. Mais cil 
fu moût de grant renon A cui il fu acompagniés : Chevaliers fu bien 
enseigniés ; Toz jors mais sera en mémoire, Car il est escrit en l'estoire... Ce 

fu li Chevaliers au Cigne Et cil fu li cignes por voir Qui la chaainne d'or 

avoit Au col, de qui la nef traioit Ou li chevaliers armez iere Qui tant fu de 
bone manière. Puis tint de Boillon la duchic. » 

2. Telle est la forme donnée presque partout (v. 284, 327, 432, 466, 
482, etc.); on trouve aussi cependant Lioxe (324, 326), Èliox attesté par la 



3l8 COMPTES-RENDUS 

Loticr", dont le royaume non désigné est voisin de la Hongrie^ s'égare en 
suivant un cerf à la chasse et s'endort. Une piicck de grau t pavage, fille de roi, 
Elioxe, qui habitait, on ne nous explique pas comment, dans les cavernes de 
la montagne voisine, le voit endormi, s'approche de lui, et, courtoisement, 
lui rabat sa longue manche sur le visage pour le garantir du soleil. Le roi 
s'éveille, la voit devant lui, est charmé de sa beauté et lui propose de l'épou- 
ser. Elle y consent , tout en sachant d'avance qu'elle mourra en mettant au 
monde, d'une seule portée, six fils et une fille qu'elle concevra dans la 
première nuit de sa vie conjugale. Lothaire la ramène et l'épouse, malgré sa 
mère Matrosilie ^ Elle devient enceinte, et elle est près de son terme quand 
le roi est obligé de partir pour une guerre. En l'absence de son mari , Elioxe 
donne naissance aux sept enfants annoncés, qui portent tous, comme elle 
l'avait prédit, une chaîne d'or au cou , et meurt. La mère du roi enlève les 
enfants , auxquels , dans les soins qu'on a donnés à Elioxe , on n'a pas foit 
attention, et les enferme dans deux paniers qu'un serf est chargé d'aller por- 
ter dans la forêt, là où il y a le plus de bêtes sauvages. Le serf reconnaît que 
les paniers contiennent des petits enfants , et , par pitié , les suspend à la 
fenêtre d'un ermitage qu'il rencontre dans la forêt. L'ermite trouve les 
enfants, les nourrit du lait de ses chèvres et les élève avec l'aide de sa sœur. 
— Lotaire revient chez lui, et sa mère lui raconte 5 qu'Elioxe a donné le jour 
à sept aflfreux dragons qui lui ont déchiré les entrailles et se sont envolés -t. 
Sept ans après 5, un messager, hébergé par hasard chez l'ermite, y voit avec 
étonnement les sept enfants jumeaux et les chaînes d'or qui brillent à leur 
cou. Il raconte cette aventure à Matrosilie, qui le renvoie chez l'ermite avec 
ordre de lui rapporter les chaînes. Il réussit en effet, pendant le sommeil des 
enfants, à couper avec de forts ciseaux les chaînes des six garçons qui 



mesure (2731), et Eloxie, attesté par la rime (3273). Le nis. de l'Arsenal 
(voy. plus bas) donne au moins une fois (326) Èliousse. M. Todd a oublié ce 
nom dans sa table, c'est pourquoi j'ai relevé ces variantes. 

1. Lotaire à la rime (915 , 924, 2126), et souvent attesté par la mesure, 
mais aussi Lotier à la rime (2466, 3264); M. Todd ne signale pas ces diffé- 
rences. Le poète en général échange avec une remarquable liberté les finales 
-aire et -ier. 

2. Les noms propres dans tout ce poème sont singuliers ; la plupart ne se 
retrouvent pas ailleurs. 

3 . Le poème dit qu'elle le lui avait déjà annoncé dans une lettre ; mais cela 
paraît inutile et postérieur (voy. plus loin). 

4. Ainsi dans la lettre : Grosse fu; quant ço vint a son fais descargicr Set 

serpens aporta, qui son cors entoscier Eurent fait et desrompre (y. 1557; de m. 
1528); plus loin, à deux reprises (1688, 2740), il ne s'agit plus que d'un 
seul serpent ; c'est là une négligence du poète, qui trouvait le singulier plus 
commode pour ses rimes; mais c'est bien de sept monstres qu'il devait être 
question dans sa source. Les ailes des serpents (du serpent) ne sont mention- 
nées que dans les deux derniers passages. 

$. Ce nombre a subsisté d'après le récit primitif; mais il est en contra- 
diction avec la suite du récit (voy. ci-dessous, p. 319, n. 2). 



ToDD, Im. Naissance du Chevalier au Cygne 319 

dorment ensemble ; la fille, couchée à part, lui échappe, et, ne dormant pas, 
le regarde faire. En s'éveillant, les six frères se changent en cygnes, et, 
guidés par l'instinct qui leur fait suivre le ravisseur des chaînes , viennent 
s'abattre dans une rivière près du palais du roi, qui s'intéresse à eux et défend 
qu'on leur fasse mal. — • Lotaire ayant brisé le pied d'or d'une //('/(grand 
hanap), Matrosilie, pour en refaire un, donne une des chaînes à un orfèvre, 
qui admire la beauté de l'or rouge dont elle est faite, et l'emploie à ce travail. 
— Cependant l'ermite renvoie la fillette , craignant pour elle les dangers de 
sa solitude. Elle vient à la cour de Lotaire, et y mendie son pain, qu'elle va 
chaque jour partager avec les cygnes. L'amitié que ceux-ci lui témoignent 
attire l'attention du roi, qui l'interroge : elle raconte ce qu'elle sait. Le roi, 
qui soupçonnait déjà un mensonge de sa mère, force celle-ci, l'épée à la main, 
de lui avouer la vérité. L'orfèvre rapporte les cinq chaînes, et Lotaire les 
passe au cou de cinq des cygnes, qui redeviennent hommes; seul celui dont 
la chaîne a été fondue reste oiseau. Le roi pardonne à sa mère ', et le reste 
du poème est consacré à la description de fêtes et de tournois-. Enfin les 
cinq frères partent pour aller aventurer, chacun de son côté. Celui que le 
cygne emmène doit, d'après l'annonce qu'un ange a faite en songe à Lotaire, 
réaliser la prédiction d'Elioxe, que le lignage qui naîtrait d'elle irait régner 
outre mer. Le poème se termine par quelques vers pris au début du Cheva- 
lier au cygne i et qui préparent cette chanson, dont celle d'Elioxe forme 
l'introduction. 

Ce récit a, comme on le voit, beaucoup de ressemblance avec celui du 
Dolopathos. D'après M. Pigeonneau +, Jean de Haute-Seille aurait puisé dans 
la chanson d'Elioxe son conte des enfants changés en cygnes. Cette opinion 
est inadmissible : le récit de Jean contient des traits plus anciens que la chan- 
son , par exemple la transformation facultative des enfants , la survivance de 
leur mère et la description du suppHce qui lui est infligé, description évi- 
demment très primitive et qui ne peut avoir qu'une explication mytholo- 
gique; il est en outre complètement exempt de l'élément chevaleresque et 
féodal qui apparaît déjà dans la chanson, bien qu'à un moindre degré que 
dans les poèmes dont il reste à parler. On ne peut croire non plus que la 



1. C'est là évidemment un trait altéré; le poète l'indique lui-même en 
disant : S' une autre eïist çou fait, ses cors en fiist bonis; Mais por çou qu'est sa 
mère ne l'en sera ja pis (2843). Ce qui est bizarre, c'est qu'ensuite elle figure 
fort honorablement dans le récit et tient auprès des enfants le rôle d'une 
bonne et généreuse grand'mère. 

2. Les enfants ne devraient avoir que sept ans ; mais ils sont présentés 
comme en âge d'être faits chevaliers. De même leur sœur doit évidemment 
avoir plus de sept ans pour jouer le rôle qu'elle joue. 

3. On ne trouvera pas ces vers dans l'édition Hippeau à l'endroit où ils 
devraient y figurer (p. 109), mais cela tient à la condition défectueuse de 
cette édition (cf. Rom., XVII, 526 n.). 

4. Le Cycle de la Croisade, p. 191, 241. 



320 COMPTES-RENDUS 

chanson provienne du récit latin : pourquoi aurait-elle changé tant d'inci- 
dents, supprimé, par exemple, le trait de la métamorphose facultative des 
enfants en cygnes? Les deux récits remontent à une même source, et les 
divergences qu'ils présentent sont dues aux altérations inévitables de la tradi- 
tion orale. Ce qu'ils ont en commun de plus frappant, par opposition aux 
autres versions, c'est la notion, fort vague dans la forme actuelle d'Elioxe, mais 
encore présente, que la mère des enfants est une fée ' (d'où la nature à moitié 
extra-humaine des enfants) , et le trait fort important que c'est une fille qui 
est le septième enfant, et qui, ayant conservé les chaînes enlevées aux autres, 
devient l'instrument tout pacifique de leur délivrance. Ces deux éléments, 
comme le montre la comparaison avec des formes de conte restées étran- 
gères à la littérature médiévale et à la soudure avec la légende du Chevalier 
au cygne, appartiennent aux données primitives du mythe. 

La chanson d'EUoxe ne doit pas être antérieure à la fin du xii^ siècle, car 
elle mentionne les romans de la Table Ronde comme largement populaires 
(v. 3293); elle ne peut guère être plus récente, puisque le principal manus- 
crit qui la contient est de la première moitié du xiii^ siècle. C'est dans la 
« Lotharingie », au sens le plus large, qu'elle a été composée, comme le roman 
de Jean de Haute-Seille : la mention de saint Remacle (v. i960) comme 
saint guérisseur par excellence nous indique à coup sûr le pays wallon , qui 
est d'ailleurs la vraie patrie de tout le cycle du Chevalier au cygne. 

30 Isouiberte (Gran Conquista de Ultramar, 1. I, ch. xlvii-lxviii). Le 
comte Eustache de Portemise , un jour qu'il est à la chasse, voit ses chiens 
aboyer contre un chêne creux. Il y trouve une jeune fille d'une admirable 
beauté. C'était Isomberte, fille du roi Popleo, « de delà la mer, » qui s'était 
enfuie de chez son père parce que celui-ci voulait la marier et qu'elle était 
hostile à tout mariage. Elle consent cependant à suivre Eustache et, quand il 
lui offre de l'épouser, elle l'accepte; la mère du comte, Ginesa, voit avec 
dépit cette étrangère devenir sa bru. Peu après, le comte est mandé à la cour 
du roi son seigneur; il tarde un peu à s'y rendre, ce qui mécontente le roi, 
qui le retient pendant seize ans. — Cependant Isomberte met au monde sept 
fils : à leur naissance, un ange passe une chaîne d'or au cou de chacun d'eux. 
Le fidèle sénéchal Bandoval est fort attristé de cet événement, car on croyait 
alors qu'une femme qui avait plus d'un enfant à la fois était adultère. Il écrit 
à son maître ce qui est arrivé, mais la vieille Ginesa, qui s'est retirée dans 
un château voisin, enivre le messager, et substitue à la lettre de Bandoval une 
autre lettre portant qu'Isomberte a mis au monde sept petits chiens. Eustache 
répond qu'on les garde et qu'on ne fasse pas de mal à la mère ; mais sa lettre 
est également dérobée et remplacée par une lettre ordonnant de mettre à 



I. Au début, elle est donnée comme fille de roi, sans qu'on explique 
comment elle habite des cavernes souterraines. Le nom de fee lui a été laissé 
par inadvertance dans un passage (v. 1635). 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 321 

mort la mère et sa portée. Bandoval ne peut se résigner à exécuter cet ordre ; 
il laisse la comtesse en vie, emporte seulement les enfonts et les laisse dans 
une forêt, où une biche vient les allaiter et où bientôt un ermite les recueille. 

— Quand les enfants sont grands, l'ermite, accompagné de six d'entre eux 
(le septième est resté dans la forêt), vient demander son pain au château de 
Ginesa. Celle-ci, en voyant ,les chaînes d'or des enfants , et en apprenant de 
l'ermite comment il les a trouvés, les reconnaît pour ses petits-fils; elle se les 
fait donner, soi-disant pour les élever ; mais quand elle les a, elle ordonne 
qu'on leur enlève leurs chaînes et qu'on les tue : à peine les chaînes sont-elles 
ôtées qu'ils deviennent cygnes et s'envolent par la fenêtre. — Ginesa veut 
faire faire un hanap avec les chaînes d'or ; elle les donne à un orfèvre, qui 
commence à en fondre une : il est étonné de voir l'or foisonner dans ses 
mains, de telle façon qu'une seule chaîne suffit amplement à faire un hanap 
qui pèse plus que ne pesaient les six chaînes ; il le livre à Ginesa et garde en 
secret les cinq autres. — Les cygnes sont venus vivre dans un étang qui est 
près de l'ermitage où leur frère est resté avec l'ermite. — Au bout de seize 
ans, le comte Eustache peut enfin rentrer chez lui ; il a avec sa femme une 
explication qui le rend fort perplexe. Il interroge le messager qui avait porté 
la lettre, et accuse sa mère de trahison. Ginesa avoue seulement qu'elle a sup- 
primé les enfants nouveaux-nés, et déclare qu'elle a agi ainsi pour sauver 
l'honneur de son fils, car une femme qui a plus d'un enflint à la fois est 
sûrement adultère. Les hommes du comte partagent cet avis, et Isomberte 
est condamnée à être brûlée, si elle ne trouve pas un champion qui la 
défende. Personne ne se présente et elle va être livrée au supplice. Mais un 
ange révèle à l'ermite qui est l'enfant qu'il a élevé, et lui dit que cet enfant 
doit aller à la ville et combattre pour sa mère : Dieu lui donnera la victoire. 

— C'est ce qui arrive, en effet, le champion de la vieille comtesse est 
vaincu. Celle-ci est obligée de raconter toute la vérité, et elle est condamnée 
à être emmurée. L'orfèvre rend les cinq chaînes qu'il avait gardées ; on les 
passe au cou de cinq des cygnes, qui redeviennent hommes. Celui dont la 
chaîne avait été fondue reste cygne : il s'attache à celui de ses frères qui avait 
combattu pour leur mère et qui devient le Chevalier au cygne. 

Isûinhcrte a certainement existé sous la forme d'une chanson de geste 
française ; cette chanson était antérieure à la fin du xiii^ siècle , c'est tout 
ce qu'on en peut dire avec certitude ' ; elle n'a laissé, à ma connaissance, 
aucune trace dans la littérature, en dehors de la compilation traduite en 
espagnol où elle a été insérée. 

40 Bcalrix. C'est le poème qui forme la première partie du Chevalier au 
Cygne publié par Hippeau, et qui se trouve dans plusieurs manuscrits-. Le 

1. Sur la date de la Gran Coiiquista, voy. Romanîa, XVIl, 1523. 

2. Je donnerai prochainement ici un travail sur les manuscrits qui con- 
tiennent les poèmes de la croisade. M. Todd a joint à son édition à Elioxe le 
résumé en prose, fait au Xiiie siècle, de Bèatrix (d'après le ms. B. N. fr. 781), 

Romania. XIX. 2 l 



322 COMPTKS-RENDUS 

roi de l'Ile-Fort, Oriant, voit un jour, des fenêtres de son palais, où il se tient 
avec sa femme Béatrix, une mendiante accompagnée de deux enfants jumeaux. 
Béatrix soutient qu'une femme ne peut avoir deux jumeaux si elle n'a connu 
deux hommes. Elle est bientôt punie de son jugement téméraire. Elle met au 
monde sept enfants, six fils et une fille, au cou de chacun desquels une fée 
passe une chaîne d'argent. La nicre d'Oriant, Matabrune, qui hait sa belle- 
fille, sans qu'on nous explique pourquoi, lui dit qu'elle s'est condamnée elle- 
même. Elle prend les enfants et les remet à un serf en lui disant de les tuer. 
Le serf les emporte dans la forêt et, pris de pitié, se contente de les y aban- 
donner. Matabrune porte à son fils sept petits chiens qui , suivant elle, sont 
la portée de Béatrix. Oriant, saisi d'horreur, sans revoir sa femme, autorise 
Matabrune à la faire mettre en prison, en attendant qu'il décide de son sort. 
— Cependant un ermite a trouvé les enfants dans la forêt et les recueille ; 
une chèvre les nourrit et ils grandissent. Au bout de quelques années, un 
forestier de Matabrune voit dans l'ermitage six d'entre eux, qui y étaient restés 
tandis que l'ermite et un des frères étaient absents. Il remarque leurs chaînes 
et en parle à sa dame, qui reconnaît ses petits-fils, et ordonne au forestier de 
retourner aussitôt à l'ermitage et de s'emparer des chaînes ; à peine les a-t-il 
ôtées aux enfants qu'ils deviennent cygnes, s'envolent, et viennent s'établir 
dans le vivier du château royal. Leur frère, qui a conservé sa forme humaine, 
vient chaque jour partager avec eux le pain qu'il mendie au château. — • 
Matabrune ordonne à un orfèvre de lui faire une coupe avec les six chaînes; il 
en forge une, et, à sa grande surprise, l'argent foisonne assez pour suffire à la 
coupe; il remet la coupe à la vieille reine et serre les cinq chaînes restantes. — 
Q.uinze ans se passent. Matabrune insiste pour que Béatrix soit brûlée : on 
décide qu'elle le sera le lendemain si elle ne trouve pas de champion pour la 
défendre. Un ange apparaît à l'ermite et lui ordonne d'envoyer l'enflmt à la 
ville : il s'y fera baptiser ' sous le nom d'Héhas et combattra pour sauver sa 
mère injustement accusée. L'enfant accomplit cet ordre céleste ^ ; il est vain- 
queur, et sa mère est réhabilitée. L'orfèvre rapporte les chaînes : quatre des 
fils et la fille reprennent leur forme humaine ; celui dont la chaîne a été 
détruite reste cygne. Vient ensuite un long récit, étranger à l'action véri- 
table, de la fuite de Matabrune, du siège de son château et d'un nouveau com- 
bat judiciaire d'Hélias. Matabrune est enfin prise et brûlée, et HéHas, sur 
l'ordre d'un ange, part accompagné du cygne (non sans un nouvel et fasti- 
dieux épisode de guerre). 

La date de Béatrix n'est pas facile à préciser, ce poème étant maintenant 
soudé à celui du Chevalier au cygne, dont il est parfaitement indépendant et 

1 . On ne voit pas comment l'ermite avait négligé de remplir lui-même ce 
devoir. 

2. L'arrivée de l'enfant dans la ville, son étonnement, son mexpérience, 
sont l'objet de récits agréables, qui paraissent imités en partie du début de 
Pcrceval. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 323 

auquel il a été postérieurement joint. Il est probable qu'il remonte à la seconde 
moitié du xii^ siècle. L'auteur ne suivait pas une chanson plus ancienne, et 
croyait être le premier à donner au récit qu'il mettait en vers la forme de 
chanson de geste. Ce qu'il dit au début ne laisse pas de doute à ce sujet : 

Signor,'or escoutés, franche gent assolue, 
S'orés bone chançon qui n'est mie seùe... 
Del chevalier au chisne avés chançon oûe : 
Il n'i a si vieil home ne feme si chenue 
Qui onques en oïst la première venue, 
De quel terre il ert nés ; mais or sera seïie : 
Je le vous dirai bien, se Dieu plaist et s'aiue '. 

La chanson de Béatrix et celle dC Isomberfe ont évidemment une môme ori- 
gine. Ce qui les caractérise toutes deux, c'est qu'elles remplacent par un des 
fils la fille qui, dans le premier groupe, échappe seule à la transformation en 
cygne, et que la solution est due à un combat judiciaire livré par ce fils. Il 
est évident que nous avons là une innovation voulue, toute médiévale, et 
fondée sur un des lieux communs habituels des chansons de geste-. Dans 
Béatrix, la fille n'en est pas moins restée 5 ; dans Isomhcrte, elle a tout à fait 
disparu, ce qui est plus logique. La nature extra-humaine de la mère des 
enfants, qui est la cause de leur demi-animalité, a laissé quelques souvenirs 
dans chacun des deux poèmes, où, d'ailleurs, elle a été effacée : dans Béatrix, 
c'est une fée qui attache au cou des enfants la chaîne qui symbolise leur qua- 
lité extra-humaine; dans Isomhcrte, la façon dont Eustache rencontre sa 
future femme rappelle les récits du Dohpathos et à'Elioxc, mais ce trait n'est 
plus compris par l'auteur : il l'a interprété en empruntant le motif d'un autre 
cycle de récits, celui de la Miinckine ■* ; à la Manckine est aussi empruntée 



- I. Ed. Hippeau, p. 2 (comparé avec d'autres leçons). 

2. Un fils délivre ainsi sa mère dans Doon de la Roche et dans les Enfances 
Doon de Maiencc. L'idée de faire soutenir par le futur chevalier au cygne un 
combat judiciaire pouvait d'ailleurs être suggérée par le combat célèbre qu'il 
livre dans le roman auquel ce récit était destiné à servir de préface. M. Golther 
(Rom. Forsclmngen, V, 107) pense au contraire que le combat judiciaire du 
Chevalier au cygne est une imitation de celui de Béatrix : cette hypothèse 
tombe du moment qu'on reconnaît que les formes les plus anciennes du 
conte des Enfants-cygnes ne connaissent pas ce combat. 

3 . Le poète lui donne le nom de Rose, et cette Rose, ainsi que sa descen- 
dance, figure dans quelques-uns des poèmes les plus récents du cycle de 
la croisade. — Une trace de ce rôle supprimé s'est d'ailleurs maintenu dans 
Béatrix , où le frère non métamorphosé vient, comme la sœur dans le pre- 
mier groupe, partager avec les cygnes du vivier royal le pain qu'il mendie au 
château ; mais ici ce trait ne sert plus à rien. 

4. Voy. Suchier, Œinres poétiques de Beaumanoir, I, xxiii-xcvi. La fuite 
d'Isomberte de chez son père par pure répugnance pour le mariage est absurde, 
puisqu'elle consent sans difficulté à épouser Eustache : riiéroïne de la 



324 COMPTES-RENDUS 

toute l'histoire, propre à homherte, de la double substitution des lettres. — La 
source à' homherte et de Béatrix a mêlé à l'ancien conte un thème également 
pris ailleurs : celui de la suspicion excitée par la mise au monde de plus d'un 
entant à la fois ; ce motif appartient, en réalité , à un tout autre cycle de 
récits'; il n'est, d'ailleurs, qu'accessoire dans Isoiiibcrte, tandis que Béatrix, 
développant l'indication de la source commune et puisant sans doute une 
seconde fois dans le conte d'où était venu ce trait, en a fait le point de départ 
et le motif moral du récit. D'autres particularités encore, propres à nos deux 
chansons, prouvent qu'elles sont des dérivations indépendantes d'un même 
type : dans l'une et dans l'autre, par une sorte d'atténuation du merveilleux, 
les chaînes , au lieu d'être innées aux enfants, sont passées à leur cou après 
leur naissance (dans Isoml'crtc par un ange, dans Béatrix par une fée); dans 
l'une et dans l'autre aussi, nous voyons le métal d'une seule chaîne foisonner 
de manière à fournir un poids égal à celui des six chaînes. 

La source à^Isoinherie et de Béatrix est-elle à son tour dérivée de l'un ou 
de l'autre des récits du premier groupe ou de leur source commune? Elle ne 
vient assurément pas d'Eîioxe , puisque la mère des enfants ne meurt pas 
comme dans cette chanson après leur naissance ; elle doit avoir avec Elioxe 
une source commune, dans laquelle avait disparu le trait trop merveilleux 
de la métamorphose facultative des enfants en cygnes, et dans laquelle aussi 
le caractère extra-humain de la mère avait été très effacé, sinon détruit. Cette 
source commune à son tour remontait à la même source que le récit du 
Dohpathos. 

On a recueilli de nos jours, notamment en Allemagne, divers contes popu- 
laires qui ressemblent en plusieurs points à ce récit du Dohpathos, dans 
lesquels on voit notamment une sœur délivrer ses frères condamnés à garder 
une forme bestiale-. Mais dans tous cette condamnation a une autre origine 
que la nature extra-humaine de la mère ; aussi ne peut-on les regarder 
que comme des dérivations indépendantes et autrement altérées du même 
type primitif. Sans vouloir rechercher ici quelles ont pu être l'origine et la 
vraie signification mythique de ce type ?, nous pouvons nous demander quels 
changements intentionnels y ont été apportés pour le rendre capable de 
s'adapter comme introduction à la légende du Chevalier au cygne. D'abord 
la forme bestiale des enfants était-elle bien celle de cygnes, ou n'est-ce pas à 
cause de la légende qu'on voulait préparer qu'on a choisi cette forme précise? 



Mamkine s'enfuit parce que son père voulait, non la marier, mais l'épouser 
lui-même. Elle est trouvée, d'après plusieurs versions, par celui qui devient 
son mari dans des conditions toutes pareilles à celles où Eustache trouve 
Isomberte, et c'est ce souvenir qui a suggéré à l'auteur d'Isoinbcrte sa gauche 
explication. 

1. Voyez les savantes remarques de R. Kôhler sur le lai de Frcsiic en tête 
de l'édition des lais de Marie de France par M. Warnke. 

2. Voy. notamment Grimm, n^s 9, 25, 49. 

3. W. Mùller l'a étudié dans la Gerinania, t. I, p. 418 ss. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 325 

On pourrait le croire, puisque dans divers contes apparentés il s'agit d'autres 
animaux'; toutefois c'est peu probable, parce que nous trouvons également 
des cygnes dans des contes qui , comme nous le verrons , sont parfaitement 
indépendants des formes médiévales. Il semble bien, au contraire, que c'est 
la présence de cygnes dans le conte qui a donné l'idée d'en faire l'introduc- 
tion de la légende du héros guidé par un cygne. Cette idée, à vrai dire, 
n'était pas heureuse. Le conte des enfants-cygnes, même un peu altéré pour 
cet usage, n'explique pas la faculté attribuée au cygne de traîner le bateau où 
dort le héros; il n'explique pas pourquoi le héros doit taire son nom, et 
comment, dès qu'on le lui demande, le cygne vient le reprendre et il est 
obligé de le suivre. Mais l'imagination des enfants — et le public d'alors était 
un public d'enfants — n'en demande pas si long. Du moment qu'on lui 
fournissait un cygne doué d'intelligence et ayant un lien mystérieux avec le 
chevalier dont il traînait le bateau, elle était satisfaite. La soudure se fit sans 
doute dans cette région de Lotharingie où s'était localisée la légende du 
héros amené et remmené par un cygne-, et où le conte des enfants-cygnes 
paraît aussi avoir été populaire de fort bonne heure : c'est là du moins 
que nous le trouvons le plus anciennement recueilli (Dolopathos , Eîioxe, 
Béalrix). Cette soudure se fit d'abord peut-être oralement, car nos deux 
groupes, dans lesquels elle est accomplie, ne semblent pas entre eux dans un 
rapport de dépendance, et l'auteur d'EUoxc et celui de Béatrix croient égale- 
ment être les premiers à donner au conte une forme écrite. Il est vrai 
que, dans cette région, on pourrait supposer une version fondamentale 
rédigée en langue germanique; mais c'est peu probable, aucune forme alle- 
mande ou néerlandaise de ce récit, en tant que rattaché au Chevalier au cygne, 
ne nous étant connue. — Si les cygnes existaient déjà dans le conte qui a 
servi de base à la version que représentent indépendamment nos deux 
groupes, on ne peut en dire autant de tous les traits de cette version. Les 
chaînes d'or ou d'argent, par exemple, qui sont le symbole de la nature semi- 
divine, semi-animale des enfants-cygnes, ont sans doute remplacé un symbole 
plus primitif. Elles l'ont remplacé parce que, dans la légende qu'il s'agissait 
de préparer, le cygne traînait le bateau du héros avec une chaîne d'or ou 
d'argent 5 ; le premier adaptateur du conte à la légende imagina de faire de 
cette chaîne le talisman auquel était attachée la destinée de l'enfant : c'est 
parce qu'elle avait été endommagée qu'il avait été condamné à rester cygne. 



1. Ce sont surtout des corbeaux; le conte de Grimm, no 11, qui ne 
présente qu'un frère et une sœur, nous montre le frère changé en chevreuil ; 
ailleurs il l'est en poisson. 

2. Je compte étudier prochainement ici les diverses versions et la forme 
première de cette légende. 

3. La chaîne du cygne qui traîne le bateau est d'argent dans le Schvanriiter 
de Conrad de Wurzbourg, et cela paraît cadrer avec la blancheur du cygne. 
Dans Béatrix aussi les chaînes des enfants-cygnes sont d'argent. Ailleurs elles 
sont d'or; il y a eu là des modifications capricieuses. 



326 COMPTES-RENDUS 

Ce trait paraît être la transformation et le développement d'un motif 
ingénieux que présentent plusieurs des contes populaires parallèles : là un des 
enfants, le désenchantement ayant été pour lui incomplet, redevient homme, 
mais garde une aile au lieu d'un de ses bras. L'état primitif de l'adaptation 
s'est maintenu dans le récit de Jean de Haute-Seille : la chaîne du dernier des 
enfants y est, non pas détruite, mais seulement endommagée : la consé- 
quence, dans la logique des mythes, doit être qu'il ne redevient homme 
qu'imparfaitement. Jean de Haute-Seille (bien probablement comme sa source) 
n'en donne pas moins pour conséquence à cet accident l'impossibilité totale 
pour l'un des enfants-cygnes de redevenir homme ; mais le déf;iut de corres- 
pondance exacte entre les deux faits a frappé les conteurs subséquents, qui, 
de deux manières indépendantes (Elioxe d'un côté, Isoniberte-Béatrix de 
l'autre), ont substitué à la brisure partielle de l'une des chaînes sa destruction 
complète. — Il va de soi que cette interprétation symbolique de la chaîne du 
cygne traîneur de bateau devait faire attribuer aussi des chaînes, comme 
symboles de leur nature extra-humaine , aux autres enfants et à leur mère 
elle-même. Ces chaînes ne se retrouvent dans aucun des contes parallèles, 
ce qui est une preuve suffisante de l'authenticité de ces contes et de leur 
indépendance des versions médiévales. 

Résumons-nous. Un conte, d'origine ancienne et de signification mythique, 
circulait en Lotharingie : dans ce conte, un mortel épousait une femme de 
race extra-humaine , une « fille-cygne » ; elle lui donnait sept enfants , six 
fils et une fille, d'une même portée ; les enfiuits avaient une double nature 
comme leur mère; les garçons se trouvaient, par la haine de la mère de 
leur père', condamnés à rester cygnes; leur sœur échappait à ce sort, et, 
grâce à elle, ils reprenaient leur forme humaine, si ce n'est que l'un d'eux 
conservait une aile de cygne. Vers le miheu du xii^ siècle, on eut l'idée de 
faire de ce conte l'introduction à la légende du Chevalier au cygne : on 
y introduisit les chaînes d'or ou d'argent qui permettaient aux enfants de 
changer à volonté de nature, et on supposa que l'un d'eux était, par suite 
de la lésion d'une de ces chaînes, resté définitivement cygne. Le conte ainsi 
modifié s'est conservé à peu près pur dans le Dolopathos. Dans la source 
commune d'EHoxe et d' Isonihcrtc-Bèatrix il a subi quelques nouvelles modi- 
fications - : la transformation des enflants en cygnes et de nouveau en 



1 . Cette grand'mère, d'après W. MùUer, n'est autre que la mère elle-même, 
tour à tour bienfaisante et hostile, conformément à l'interprétation mythique 
qu'il propose. On peut croire au contraire que, là comme ailleurs, la 
méchante belle-mère de l'héroïne était originairement la première femme du 
mari. 

2. Je ne parle ici, bien entendu, que des modifications qui paraissent 
appartenir à la source d'EHoxe, et non à ce poème seul. Ainsi la mort de 
la mère, l'indulgence témoignée à la grand'mère, semblent être de cette der- 
nière catégorie. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 327 

hommes n'est plus focultative et n'a lieu qu'une fois dans chaque sens ; la 
chaîne de l'un des enfants est non seulement endommagée , mais détruite. 
Dans la source commune à'Isomberte et de Béatrix, la nature extra-humaine de 
la mère a disparu, ce qui enlève toute explication à la transformation des 
enfants ; en outre la délivrance est amenée , non plus par la sœur, mais par 
un des frères et à l'aide d'uil combat judiciaire. La forme toute chevaleresque 
que nous offre le poème de Béatrix a fait oublier les autres et a fourni la 
matière de la rédaction en prose des versions étrangères autres que la 
Couquista, et du renouvellement du xrve siècle, où elle a été combinée avec 
Elioxe. Telle est en gros l'histoire de l'introduction dans le cycle de la croi- 
sade, comme préparation à l'épisode du Chevalier au cygne, rattachée de 
bonne heure à la famille de Godefroi de Bouillon , du vieux conte des 
enfants-cygnes. On peut avec quelque probabihté indiquer dans le tableau 
ci-dessous la relation des quatre versions du conte ainsi modifié : 



D 



La chanson d' Elioxe est en alexandrins rimes, et il n'y a pas de raisons de la 
regarder comme le remaniement d'un poème en assonances ' ; nous en 
possédons donc approximativement la forme originaire. Elle ne nous est 
parvenue intégralement que dans le ms. B. N. fr. 12558, qui en général 
contient les poèmes des croisades sous leur forme la plus ancienne '. Le 
commencement (jusqu'au v. 1345, mais avec de fréquentes omissions) se 
trouve en outre dans un ms. de l'Arsenal, qui, arrivé à un certain moment 



■ I. On pourrait voir des traces d'une forme plus primitive dans quelques 
assonances qui se trouvent au milieu des rimes (plusieurs mots en -ans, 
v. 42-47, camp 2578, et blanc 3157, 3458, dans la rime en -anl, alge 5050, 
large 3034 et large 3038 dans la rime en -âge, sel 1477 et pores 254 dans la 
rime en -er, plonciés 2150 et pies dans la rime en -iers, tostens 850 dans la 
rime en -ent. Ions 16, fron 646 t\. jon 654 dans la rime en -on, mucies 474 et 
délivre 515 dans la rime en -te, et la forme impossible esbanoit pour esbanoi 
125 dans la rime en -0/); mais elles sont beaucoup trop rares pour être 
autre chose que des négligences, et le poème est d'ailleurs rimé avec une 
aisance et une correction qui sont inconnues aux renouvellements faits pour 
la rime. La transformation des sept dragons en un (voy. ci-dessus, p. 318, 
n. 4) pourrait aussi être attribuée à l'effet d'une mise en rimes; mais de 
pareilles inadvertances se rencontrent fort bien dans des ouvrages d'une 
même main. 

2. Il est singulier qve ce manuscrit passe directement de notre poème à la 
chanson tï Anlioche-Jêrusalein, sans insérer entre les deux le Chevalier an Cygne 
et les Enfances Godefroi, bien <\\x Elioxe soit une introduction au premier de 
ces poèmes et en ait même, à la fin, inséré les premiers vers. 



328 COMPTES-RENDUS 

du récit, le continue par lu copie de Bcalrix , sans plus tenir aucun compte 
à'Eh'oxt'. M. Todd, qui a remarqué cette circonstance et qui a imprimé les 
variantes du ms. de l'Arsenal, ne paraît pas s'être rendu un compte exact de 
ce fait singulier. Il me semble évident que le copiste de A (Arsenal) voulait 
transcrire Bèatrix, mais n'avait à sa disposition qu'un manuscrit incomplet du 
début ; il avait, par contre, sous la main un ms. à'Elioxe, où il était facile de 
reconnaître une variante du même récit. Il s'est tiré d'affaire en empruntant 
le texte (ïEHoxe jusqu'à l'endroit où commençait son manuscrit acéphale 
de Béalrix, s'efforçant d'adapter le commencement à la suite. La chose 
n'était pas sans difficultés : il fallait d'une part remplacer les noms des per- 
sonnages par ceux des personnages de Bcatiix; d'autre part supprimer les 
contradictions trop flagrantes, et avant tout celle qui concerne la mère des 
enfants : Elioxe meurt après ses couches , tandis que Béatrix reste en vie. 
M. Todd a fait remarquer l'adresse avec laquelle notre copiste s'est acquitté 
de la première de ces deux tâches^; il n'a pas parlé de la seconde, qui 
consiste en un certain nombre de suppressions =. C'est un curieux exemple 
de l'industrie des auteurs de nos manuscrits poétiques, exemple qui n'est pas 
d'ailleurs isolé 5. Si nous ne possédions des Enfants changes en cygnes que la 
version du ms. de l'Arsenal , il nous serait impossible de deviner qu'elle se 
compose de deux poèmes parfaitement distincts. 

Le ms. 12558 est généralement bon, et M. Todd, en le reproduisant avec 
soin et en s' aidant, pour le début, du ms. de l'Arsenal, a constitué un texte 
très satisfaisant, qu'éclaire une ponctuation intelligente. Voici quelques 
corrections, soit au ms., soit à l'édition. V. 114 ne trueve qui Vanoil, 1. qui 
Yavoit, du verbe avoier (cf. v. 2267). — 136-37 Tagiis, donné, si je comprends 
bien les variantes, une fois dans chaque ms., vaut mieux que Tigiis : c'est 
le Tage et non le Tigre qui roulait des paillettes d'or. — 149 S'en, 1. Sen 
(son). — 222 laisie, 1. laisié ou laisies. — 232 vaurieme nos auur, 1. vaurièuie 
vos (j= vmiriês me) amer? — 252 raiïner n'a pas de sens; je lirais rainncr 
(A régner). — 238 en carger, c. pour la rime enfanter avec A, — 530, 345 
en hermie, en ermie , 1. cnhcrmie , enermie. — 245 et ma cose et ma vie, c. et ma 
joie et ma vie. — 365 5;', c. ti. — 375 parenté, 1. parente. — 404 as voilés 
et, 1. a vallcs Ici (A). — 430 en non Deu douëlis, 1. en non deu (ou de) 
doiiëlis (douëlis signifie « douaire », et non « douillet « , comme le 



1. Au V. 713, le nom de la grand'mère, Matrosilie, se trouvait à la rime; 
le ms. de l'Arsenal l'a changé" en Matahrulie, par une sorte de compromis 
avec Malabrune, nom de la grand'mère dans Elioxe. Peut-être même l'origi- 
nal de A (car rien ne prouve que ce ms. soit l'original de la contamination) 
portait-il Matabrtuiie, encore plus voisin. 

2. V. 261-64, 1259-1292, 1294. 

3. J'ai constaté absolument la même chose, dans un article qui paraîtra 
dans le t. XXXI de l'Histoire littéraire, pour un manuscrit du Méliacin de 
Girard d'Amiens qui a emprunté son début, en changeant les noms, au 
Cléonuidés d'Adenet. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne ^iç^ 

dit singulièrement le glossaire). — 461 nés oublie, 1. ne s'oublie. — 
469 d'un espials, 1. cCuncs pials. — 511 f oublie, 1. / oublie. — 541 s'avait, c. sa 
vois avec A. — 582 dauiiè, 1. âaniie. — 596 c. Sens cat\ne]] assenihlee. — 604 
souille, nou, 1. s'ouinc non (autre chose qu'un homme). — 75 1 e il, 1. cil. — 
765 perees, c. preees (et suppr. au glossaire « perer, lapider «). — 802 endurait, 
1. en durait. — 895 faisius, c. fuisius. — 965 poi, c. pois. — 1099 //, 1. l'i- — 
1072 Lors, c. Mors. — 1148 detrier, c. pour la rime demorer (A). — 1239 
aproiès, c. aprocics (A), et suppr. aproier au glossaire. — 1243 qtd soufraient, 
c. qu'ont soufert (A). — 1250 (et ailleurs) ajue, 1. aiue. — 1265 // sains, c. el 
sain. — 1272 l'esperis, c. Tespirs. — 1341 de lor liu , 1. desar lui. — 1351 a 
oré, 1. aare. — n,i^por, c. par. — 1570 en sauvecie, I. ensauvecie. — 1392 qu'il, 
1. qnil (j-avoier veut dire « remettre » et non « se remettre » dans le bon che- 
min), — 1440 gracier, c. pour la rime mercier. — 1469 a savourer, 1. asavou- 
rer. — 1533 vas (deux fois), 1. «0^. — 1566 anoiis ités , c. aver sites (la note 
est à effacer). — 1567 mettez un? — 1576 Saciè, 1. Sacie. — 1653 si, 1. s'i. 

— 1702 Al niastre, 1. Al nestre. — - 1702-5 C'est toujours le roi qui parle; il 
faut supprimer les guillemets au v. 1702 et lire au v. 1703 : Or parole ma 
dame d'un si fait aversier. — 1809 en son mes garder, 1. en son mes garder (en 
gardant sa maison), et suppr. mesgarder au glossaire. — 1858 Sire, c. pour la 
mesure Sires. — 1861 c. un doit plus que \dc'\mie (c'est-à-dire : elle a rempli la 
grande poêle d'un doigt plus que la moitié). — 1946 a fubler, 1. afubler, et 
suppr. fubler au glossaire. — 1961 a lis, 1. alis (« qui a la peau lisse », c'est- 
à-dire ici « bien portant »). — 2162 a irier, 1. dirier. — 2168 qu'il, c. pour 
la mesure que il. — 2181 l'enleva, 1. l'eu leva. - 2185 rivier, c. vivier. — 2187 
/(' quels, 1. Tegueis. — 2194 lavés, 1. la nés. — 2206 suppr. la virgule après 
volés. — 2210, 2321 G'//, 1. Celi. — 2216 or, c. pour la mesure ores. — • 2220 
Ouele, c. pour la mesure Que ele. — 2236 D'un grant pain tarte, c. D'une 
grant tarte.— 2245 couça, 1. cauca (de même dans beaucoup d'autres mots où 
un c précédant a est à tort muni d'une cédille). — 2327 la vespré, 1. l'avesprè. 

— 2419 fl valant, 1. avalant. — 2448 le rubricateur a mis par erreur C pour 
F; il f;iut simplement lire : « Fille », ce distli astes, « malt me puis merveillier. 

— 2459 ^'' *-• ^'■'^- — 2478 la portai, 1. l'uportai. — 2543 comme, 1. caui me. — 
25 30 (et souvent ailleurs) il faut une virgule devant si. — • 2650 des ciés de lor 
des, c. sans doute des eles de lor lés. — 2661 gréés, 1. caiireés; endura, 1. en dura. 

— 2672 suppr. la virgule après o-ra/;^ — 2685 Cas, 1. to[/]. — 2701 ,s'/, 1. si. 

— 2721 en son- ciel, 1. ens au ciel. — 2786 doies, 1. daiés. — 2814 il paraît inutile 
de faire un seul mot de Tatre an. — 2835 en te mainent, 1. en remaineut. — 
2846 //, c. //. — 2862 parlé, col pris, l. par le col pris. — 2884 Venaient, c. 
Venroient. — 2907 et, c. est. — 2976 si fat, 1. s'i ai. — 2988 Parvint, 1. Puis 
vint. — 2989 dist la pucele, c. ço dist li rais. — 3036 courir, 1. cavrir (de m. 
3355). — 3081 halape , 1. Halape (Alep; le mot manque au glossaire comme 
à la table des noms propres). — 3098 galant, 1. Galant (même remarque). 

— 3106 fart puisant, 1. forpaisanl. — 31 10 donc, 1. doné. — ^ï)4 poi prisent. 
\. porprisent. — 3175 cantent, c. canter. — 3259 anés, 1. ânes et suppr. anet au 



330 COMPTES-RENDUS 

glossaire. — 3286 u, 1. .v. (cinq). — 3380 yo, c. ;/('. — 3591 ajoutez pour la 

mesure /(.' avant rime. — 5399 cnansles, 1. enanslés. — 3418 casciins, c. cascmi. 

— 3487 riii, 1. Rin. ■ — 3491 tors, c. murs. 

Les remarques, à peu près exclusivement linguistiques, dont M. Todd a 
fait suivre son édition sont généralement très judicieuses ; elles indiquent 
notamment la connaissance de h syntaxe de l'ancien français et montrent 
que l'auteur est familier avec les travaux dont elle a été l'objet, surtout, ce qui 
est l'essentiel, avec ceux d'A. Tobler. Le sens du v. 1410 n'est pas bien 
saisi; il signifie : « Si mon fardeau contenait quelque chose de bon à 
manger, il n'est plus \\ où je l'ai mis [car il a été mis à portée des bêtes du 
bois]. » — Sur le v. 1564, à propos du mot estropié anonsités (voy. ci-dessus), 
que M. T. lit anoiis ités voyant dans'flHO»^ une forme sans e d'atioiice, il rap- 
proche d'autres mots où le poète se permettrait à volonté de supprimer un e 
final, et il en ajoute d'autres à propos des w. 2448, 2540 et 2731. Les seuls 
exemples réels sont Patris à côté de Patrice, double forme d'un mot savant, et 
Eliox à côté d'EIioxe; mes 1753 n'est nullement pour mece, il faut lire ne mes 
pour con mes. Quant à ostès pour ostessc, il n'a jamais existé : le v. fr. a dit 
pour le fém. d'oste soit oste (liospita) soit ostesse; l'auteur d'Elioxc ne paraît 
avoir employé qu'ostesse. — Le v. 2954 n'est pas bien compris : en est ici 
enii' ■==. et n\ fort bien expHqué ailleurs par l'auteur. — Plusieurs remarques 
tombent par suite des corrections au texte qui ont été indiquées ci-dessus ; 
d'autres, qui concernent des vocables, seront examinées en même temps que 
certains articles du glossaire, que les notes complètent et rectifient. 

Glossaire. Carner (v. 1958) manque. — Canre est expliqué par calôrem 
et chaleur par calôrem; c'est ingénieux, mais comment s'expliquerait 
calôrem? Catire, mot propre au N.-E., représente, à mon avis, un lat. vulg. 
calôra formé sur le type de frigôra. — Chachier est bien interprété par 
« chasser », c'est-à-dire ici « pousser en avant, faire pénétrer » ; l'auteur a 
tort, dans' les notes, de vouloir le traduire par « cacher ». — Clacder (617) 
manque. — Degis au v. 3400 semble signifier « méprisable, inutile » plutôt 
que « faible ». — Enbrivement , « action d'écrire, d'embrever », et non 
« empressement » — Encoitier 1382 n'est-il pas une faute de lecture pour 
entoitier? — Emîitier : il faut enditcr (cf. v. 1533); le verbe ne se présente 
jamais, à ma connaissance, avec -ier, ce qui montre qu'il est formé sur endit 
ou savant. — « Ente, adj., triste, 527. » Le vers. Oui molt ert effree[e] de le 
ente songier, est altéré, comme l'éditeur le remarque en note ; peut-être : de! 
a ente songier, « d'avoir fait des songes pénibles ; » la locution a ente = a d 
impetum est connue; la variante d'A, Vil (1. liele) ot ente songiè, nous 
montre sans doute ente pour a ente (cf. la note de M. T. sur le v. 2517); 
c'est ainsi que je suis porté à interpréter les exemples d'ente, où M. Godefroy, 
suivi ici par M. Todd, traduit ce mot par « triste ». — « Entroblir, troubler, » 
1. « entroblier, oublier ». — « Esclavine, robe faite de l'étoffe de ce nom. » C'est 
une erreur : Vesclavine est un vêtement d'origine slave adopté par les pèlerins. 

— Espeer ne veut pas dire « percer d'un coup d'épée », comme le dit aussi 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 331 

M. Godefroy, mais « embrocher », et se rattache à espoi. — « Esqeitt, 3. pr. 
escoiuîre, » 1. « escarre ». — Filhla^^c (1222) manque. — Faillie, « lieu décoré 
de feuillage, » plutôt : « cabane de feuillage. » — « Herbant, désert ; » non : 
« prairie, pâturage. » — « Langeis, languissant? » Dans la note sur le v. 
2060, M, T. affirme plus décidément cette explication, qui reste un peu dou- 
teuse. — Lct 14g n'est pas l'dnd. pr. de laier, mais le subj. pr. de laver. — 
Liuc'is est le même mot que loeïs, proprement « à louer », et par extension 
« vénal ». — Mairer, 1. mairier. — « Melaler, accoucher, 1340, » plutôt ; 
« être en mal d'enfant. » M. T. a sur ce mot une note intéressante; l'expli- 
cation par mal nier ne paraît pas douteuse; cf. Pannier, Lapidaires, p. 76. — 
Orgie n'est pas « orge », mais « mets fait avec de l'orge », hordeata. 

— « Qiiertial, quartier, sommet d'une tour carrée. » M. T. semble rappro- 
cher ce mot de quartum; mais la forme fréquente cretiaiis, crestiattSy 
montre qu'il se rattache à cris ta ; il signifie « les créneaux du sommet ». 

— Raient, au v. 816 (Il art et hors et viles et castels et raient) est donné avec 
raison comme l'ind. pr. de raiemhre ; mais raiembre a ici le sens fréquent 
(voy. Godefroy) de « mettre à rançon », et même généralement « piller, 
ravager ». — Renaier n'est pas « rembourrer », mais « rapiécer », — « Run~ 
a^er, ronger » ; ici rungier a son sens propre, pris métaphoriquement, de 
« ruminer » (cf. Rom., X, 59) '. — La Table des noms propres n'est pas assez 
complète, comme on l'a vu (il y manque encore Venissent 305, Gerart 385, 
Fdis 416, Anseis 211, Antehne 422, Roiisie 469, Noé 576, 608, Pâlie 606, etc.) ; 
plus d'un nom aurait demandé quelque explication. M. T. reconnaît dans 
Wisant « Cadsand en Flandre » ; je ne sais où il a pris cette idée singulière : 
il s'agit de Wissant (Pas-de-Calais), bien connu par la Chanson de Roland. — 
Les corrections faites ci-dessus contiennent, pour le glossaire et la table des 
noms propres, plus d'une rectification qu'il est inutile de répéter. 

J'ai dit plus haut, sommairement, en n'alléguant que des raisons externes, 
quElioxe appartenait à la région du N.-E. de la langue d'oïl. L'étude de la 
langue, dans ce que nous en apprennent les rimes, n'infirme pas cette con- 
clusion ; mais on ne peut dire qu'elle la démontre. Sur les 29 rimes employées 
par le poète, beaucoup n'ont naturellement aucune valeur probante. Voici 
celles qui méritent d'être prises en considération. Ant et ent sont confondus 
(v. 32, 151, 275, 72$, 801, 991, 1720, 1812, 1974, 2214, 2328, 2418, 2541, 
2722, 2933, 3075), bien que parfois on remarque une tendance à grouper 
ensemble des séries de l'un ou de l'autre - : la confusion peut être duc à une 
influence Httéraire, — Ance et anche riment ensemble (181), trait qui peut 



1 . Quelques articles du glossaire portent sur le résumé en prose de Bàitrix. 
J'y relève l'erreur qui a fait inscrire le verbe riser : risent est le parf. de rire. 
— Triifier et Malfaisant sont des noms propres. 

2. Les deux dernières laisses (3409 et 3446) sont même rigoureusement 
distinctes, la première en -ent, la seconde en -ant. D'autres sont en -ent à 
peu près pur (356, etc.), une est en -ans (1415) presque pur. 



332 COMPTES-RENDUS 

être attribué à une simple négligence, mais qui se retrouve dans des 
poèmes de diverses régions. — Vi, dans les laisses en -is (397, 1205, 
1869, 2040, 2185, 2265, 2841, 3382), provient aussi bien de è tonique 
plus ; que de 1. — Les laisses en -ie (450, 682, 925, 1182, 1340, 1639, 
1835, 2354, 3006, 3267) comprennent beaucoup de mots en -ata pré- 
cédé d'une palatale, ce qui appartient, comme on le sait, à tout le Nord- 
Est. — La rime en -oie (2883) admet, au milieu des mots où oi provient 
d'il, /, des mots où il provient d'au, + j (joie, anoie '). — L'^ et le ^ sont 
absolument mêlés dans les rimes en -es, -iés, -is, -us. — Soîel (21 13) figure 
à la rime en-eî. — Aucun de ces traits, à vrai dire, n'est bien caractéristique. 
Un seul, en dehors de ceux-là, a de l'importance, c'est la réunion dans une 
même laisse (133) de mots en ose = au s a. (cose, enclose, oiise, repose) avec des 
mots terminés par le suffixe -ouse = osa (delitouse, u'isose, etc.); je ne sais 
où on trouverait des exemples de ce mélange. — Une autre particularité de 
notre texte, fort remarquable et même singulière, mais qui ne peut servir 
pour la détermination dialectale, a été relevée par M. Todd. Les 3^5 pers. pi. 
en -etit y ont quelquefois l'accent sur la finale et riment en -eut (-ant) : Jo 
ne crient mes voisins por guerre quil movent 374, Quant asse:^ ont parlé a tant se 
départent 380, S'i sont li chevalier qui le cemin gardent 832, Joifrois vint a Ves- 
cluse et si serjant rampent 1000, Hurlent si fort as tors toutes les estonent 1015 ; 
mais, d'ailleurs, l'accentuation normale est habituelle au poète, comme le 
montre l'emploi de ces personnes à la césure féminine et l'existence d'une 
laisse en -oient. 

Quant à la date du poème, la langue n'ajoute rien à ce que d'autres argu- 
ments permettent de conclure. Je n'ai remarqué qu'un seul cas de synérèse 
(caine 2999 à côté de caaine un grand nombre de fois) -, et, bien qu'il paraisse 
difficile de le supprimer par une correction, son isolement le rend suspect ; il 
ne saurait, en tout cas, attester pour le poème une date plus récente que celle 
que nous avons indiquée. 

Ce poème est une œuvre remarquable, dont l'auteur a fait souvent preuve 
d'un talent original. Je n'y ai relevé plus haut que ce qui intéressait l'his- 
toire du sujet ; il mérite d'être étudié en lui-même : il nous montre fort 
bien comment un trouveur de la fin du xiie siècle s'y prenait pour amplifier 
une matière un peu courte et surtout pour l'adapter au cadre de l'épopée 
chevaleresque où il voulait la faire entrer. Il commence par nous alléguer 
ses sources, pour donner à son récit l'authenticité de convention que deman- 
daient les auditeurs de chansons de geste : 

L'estorie en fut trovee el mostier saint Fagon, 
Tôt droit en Rainscevals, si com oï avon, 



1. Ces formes, refaites sur anoier, etc., sont du Nord-Est. 

2. Poestis pour poesteis (y. 2042) se trouve fort anciennement ; il y a eu Là, 
sans doute, substitution du suffixe -/^ au suffixe -eâi:;^. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 333 

Par dedans une aumaire ou les livres met on ; 

La l'avoit mise uns abes qui moût estoit preudon : 

Cil le prist a Nimaie, si com lisant trueve on (v. 6-10). 

La mention de Nimaie (Nimègue) est naturelle ' : elle rattache déjà le 
poème au Chevalier an Cygne, dont la scène, dans la version qu'a connue notre 
auteur, est dans cette ville ; celle de l'abbaye dî Roncevaux, qui était probable- 
ment en effet dédiée à saint Fagon {Facundus)-, est singulière. Elle a, sans 
doute, pour but de rattacher indirectement la chanson au cycle épique le plus 
populaire. C'est par un motif analogue que l'auteur de l'autre version des 
Enfants changés en cygnes fait remonter la rédaction de sa chanson à un des 
personnages les plus célèbres du cycle narbonnais : 

En escrit la fîst mètre la bone dame Orable, 
Qui moût fu preus et sage et cortoise et amable, 
Dedenz les murs d'Orenge la grant cité mirable?. 

La httérature épique est, d'ailleurs, famiHère à notre poète, et il se plaît à 
en rappeler différents héros. A propos de deux « brans » que Lotaire donne 
à ses fils, nous avons une longue allusion à la chanson de Florence de Rome, 
où se mêle, avec le nom du forgeron mystique Galant, un vague souvenir des 
légendes troyennes : 

Il a doné cinc brans de la forge Galant. 

Li doi furent jadis le roi Octeviant 4 

La les orent pieç'a aportés Troïant. 

Quant Miles espousa Florence le vaillant, 

Se li dona Florence, qui bien le vit aidant 

Et encontre Garsile fièrement combatant, 

Et Miles dona l'autre a un sien connisçant, 

Puis furent il emblé par Gautier le truant (v. 3098) s. 

Quatre chansons, dont la première nous est inconnue, sont mentionnées 
comme étant chantées à une fête par les jongleurs : 



1. Elle revient encore à la fin du poème (v. 3300 ss.), et l'auteur semble 
avoir oublié l'abbé qui avait transporté le livre à Roncevaux : Li livre h nos 
content qui sont d'anciserie; Qna Nimaie ert Vestoii-e en une glise antie. 

2. Saint Fagon est un saint galicien, très honoré dans tont le nord de 
l'Espagne. 

3. Ed. Hippeau, v. 18-20. 

4. Je suppose ici une lacune, à cause de La au vers suivant ; dans le 
passage omis était sans doute mentionnée la ville de Rome. 

5. Cette allusion, comme l'a déjà remarqué M. Pigeonneau (p. 170), ne 
s'applique pas bien au poème de Florence de Rome tel que nous le possédons 
en deux rédactions : c'est Esmeré qui tue Garsile, et Milon, qui n'est pas 
aimé de Florence, joue un rôle odieux. Le poète a-t-tl fait une erreur de 
mémoire, ou connaissait-il sur ce sujet une chanson qui différait de la 
source de nos deux versions? 



334 COMPTES-RENDUS 

Li joglcor i font grant noise et grant tempier : 

L'uns cante de Martin ' et l'autre d'Olivier, 

Li autres de Guion - et li autre d'Ogier (v. 3226). 

Un passage tout à fait intéressant et nouveau est celui où le poète nous 
révèle, avec l'existence d'une chanson de geste sur saint Maurice, l'usage pour 
les nouveaux chevaliers, dans la veillée des armes , d'entendre des chansons 
de geste édifiantes exécutées par des jongleurs (ceux-là rentraient assurément 
dans la catégorie des jongleurs tolérés et même approuvés par l'Eglise) : 

Et quant la nuis se prist un poi a esconser, 

Cascuns fait devant lui un grant cierge alumer. 

La vie saint Morise lor canta uns jogler.... 

Geste cançons dura desci qu'a l'ajorner, 

Et il furent molt prest d'oïr et escouter (v. 3 180-3 199). 

Notre auteur ne manque d'ailleurs pas une occasion de signaler la présence 
des jongleurs ; 

La sont li jogleor, cantent lais, content 3 dis ; 
La lor donent li prince cotes et mantels gris ; 
Ki set dire u canter bonement est ois (v. 401). 
Et jogleor i cantent et lais et sons et dis (v. 442). 
Si conmence la joie entor et environ, 
Ghevalier et sergant, jogleor et garçon (v. 657). 
Jogleor cantent sons et mainent lie vie (v. 3272). 

La musique l'intéresse en elle-même, comme l'atteste ce curieux passage 
qui suit les vers où sont citées quatre chansons exécutées par les jongleurs : 

De la color n'estuet des estrumens plaidier : 

Tôt sans nule cançon s'i puet on delitier (v. 3229). 

Ailleurs encore : 

Sonent gigles, viieles, et font grant mélodie (v. 350). 

Il ne connaît pas seulement les chansons de geste ; il n'ignore pas les 
« contes de Bretagne », mais il les regarde, avec Jean Bodel, comme aussi 
« vains » que « plaisants » : 



1. M. Todd pense qu'il s'agit de saint Martin, mais c'est peu probable; on 
ne dirait pas « Martin » tout court. Il semble qu'il y ait eu une chanson 
de Martin très célèbre ; c'est peut-être l'origine de la locution si fréquente : 
« chanter d'autre Martin. » 

2. M. Pigeonneau, suivi par M. Todd, pense qu'il s'agit de Gui de Bourgogne; 
c'est possible, mais c'est sans doute plus tôt Gui de Nauleuil, dont on connaît 
la grande popularité. 

3. G'est la leçon de A, préférable à celle de N qui donne notent. 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 335 

Maintes foies avés mainte novelc oie 

De la cort roi Artu et de sa baronie, 

De Gavain son neveu et de sa conpaignie, 

Et des autres barons dont la fable est bastie : 

Ce fu fable d'Artu u ço fuifaerie (v. 3292). 

D'autres récits encore flottent dans sa mémoire. Les quatre frères du Che- 
valier au cygne prennent en même temps que lui, à la fin du poème, la réso- 
lution d'aller « aventurer ». Les projets qu'ils forment sont certainement ins- 
pirés par des souvenirs littéraires : le premier veut aller dans la « noire mon- 
tagne », peuplée de tygres et liipars ; le second, dans la forêt où on coupe les 
« chérubins », les cèdres et les cyprès ; le troisième, dans le pays d'Ajiiiuois ', 
où la reine et ses piicchs portent les armes ; le quatrième, vers « les aimans » 
et la roche où Judas trouve quelque repos (v. 3333-3368) -. 

Son érudition ne se borne pas à la littérature romanesque. Il connaît le 
fleuve Tagus qui roule de l'or (v. 136), la vertu des pierres précieuses et de 
celles qui sont « entaillées » et iinaginoitses 3 (v. 144), et surtout des douze 
qu'Adam avait ramassées dans un ruisseau du paradis (v. 314). Des sou- 
venirs de rhétorique lui reviennent : il fait combattre, pour le sort des enf;ints, 
Nature et Destinée (y. 2856). Mais c'est dans le domaine religieux qu'il pos- 
sède et qu'il se plaît à étaler des connaissances particulièrement étendues. 
La longue prière que fait le roi Lotaire (558-644) ne présente pas, comme 
d'autres morceaux du même genre, une suite de lieux communs agrémentée 
de traits apocryphes, mais un choix d'épisodes intéressants de l'Ancien et du 
Nouveau Testament. On y remarque cette conception gnostique, souvent 
reproduite au moyen âge, qui a inspiré V Evangile de Nicodêiiie (2^ partie) et 
certains chapitres du Physiologiis , d'après laquelle Dieu, en prenant forme 
humaine, a tendu au diable un piège habile et heureux. L'auteur d'Elioxe est, 
d'ailleurs, ce qu'on peut appeler clérical : il insiste à chaque occasion (v. 486, 
524, 1652) sur l'efficacité des prières des prêtres et l'utilité des fondations 
pieuses. Il se plaît à décrire les cérémonies liturgiques, et nous fournit même 
à ce sujet plusieurs détails intéressants (v. 539, 550, 650, 1276, 1454, 1479, 
1662, etc.). C'était, sans doute, un clerc, devenu peut-être jongleur, comme 
tant d'autres, mais jongleur de bonne compagnie, ami et familier des nobles ; 



1. On ne peut lire, à cause de la mesure, ni Amazonie, ni Fcnieuie; je 
pense cependant quAininois est une faute. 

2. L'histoire de la montagne d'aimant se trouve partout et celle de la 
roche de Judas en beaucoup d'endroits ; mais je ne vois qu'un récit où ces 
deux traits soient mis en rapport : c'est celui qui a servi de base à la pre- 
mière suite de Hiion de Bordeaux (voy. Esclarnionde, éd. Schweigel, v. 966 ss.). 

3. Imaginons, soit dit en passant, me paraît être la forme première de 
maginous (voy. Godcfroy), qui pai substitution de suffixe est devenu maginois, 
le sens de ce mot savant s'étant d'ailleuro cfi"acé, et niaginois voulant simple- 
ment dire « superbe, précieux ». 



336 COMPTES-RENDUS 

car, d'accord en cela avec la plupart des jongleurs qui voulaient plaire aux 
seigneurs, il regarde comme funeste l'introduction de vilains dans le gouver- 
nement (v. 66), il prêche les pures doctrines féodales (v. 55-58, 68-69, 
757-769, 1708-1711, 1713-1719, etc.), il trouve parfaite l'éducation du 
jeune Lotairc qui, d'ailleurs, ne sait ni lire ni écrire (v. 1549, 1682) : 

L'cnfcz crut et amende, et molt par fu saçans : 
D'cskiès sot et de tables et d'autres estrumans, 
Bien savoit cevalcier avoec les bohordans ; 
Molt en fu liés li pères (v. 41-45). 

Pour plaire à ce milieu chevaleresque auquel il destinait son poème, il l'orne 
de descriptions d'armures, de caparaçons (v. 306), de châteaux (2081), et sur- 
tout de fêtes et de largesses. Signalons ces'détails sur l'adoubement des cinq 
jeunes chevaliers et de leurs compagnons : 

La roine fait mètre trente cuves el pré. 

Et si sergant i sont qui l'aiguë ont aporté. 

Desor cascune cuve avoit tendu un tré, 

Por çou que li bains fust a cascun plus privé. 

Et qui onques s'i baigne la roïne a doné 

Cascun cemise et braies qui sont a or broudé, 

Et fremail a son col de fin or noielé ; 

Li braiel sont de soie enlaciet et jeté, 

Cascun coroie blance, pendant sorargenté. 

Et aumosniere aussi de paile et de cendé, 

Et en cascune avoit sis besans d'or letré 

Dont il feront aumosne, et Dieus le prenge en gré ; 

Et avoec tôt içou n'i sont pas oublié 

Les coifes et les gans (v. 3061). 

Dans ces fêtes, avec les chants, les dits et la musique des jongleurs, la 
haute société a d'autres plaisirs encore : 

En la place ot vallès, qui as escus vautis 

Desregnent l'un vers l'autre lor valor et lor pris, 

Hurtent, luitent as bras : s'uns en ciet, s'a haus cris, 

Si ne puet eschaper sans molt grant hueïs. 

D'autre part sont li ors et li cien, uit u dis, 

Ki la refont grant joie et grant pesteleïs. 

D'autre part sont li singe qui lor font les faus ris. 

Tout issi a la feste s'est cascuns entremis 

Des plus bels gius a faire qui lor furent apris (v. 404). 

Les nouveaux chevaliers eux-mêmes se livrent avec ivresse à la joie de 
briser des lances en hohordanl (v. 3231-3270). 

Mais le morceau capital, parmi toutes ces pièces rapportées sur le fond 
simple du vieux conte, est le récit de la guerre menée par Lotaire contre le 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 337 

roi païen Gordoces. Les détails de ce long hors-d'œuvre (v. 751-1253) sor- 
tent tout à fait de la banalité ordinaire : on y voit par exemple l'habileté des 
bons eiigigneors employée, au moyen de barrages, d'écluses, de poutres aigui- 
sées, à briser les remparts d'une ville et à l'inonder. Assurément les cheva- 
liers experts en matière de guerre écoutaient de semblables descriptions avec 
une attention toute particulière ; mais elles n'avaient pas pour tout le monde 
un intérêt aussi vif, et c'est ce qui explique peut-être le peu de popularité 
qu'obtint notre poème en comparaison de Bêatrix, qui ne le vaut pas. C'est 
précisément parce que l'auteur éCLlioxe est plus personnel ' que d'autres qu'il 
devait avoir peu de succès à une époque et dans un genre où l'on n'était 
guère habitué qu'à des lieux communs. 

Dans cette transformation chevaleresque on peut se demander ce que 
devient le vieux conte qui fliit le noyau du poème. L'élément mythique en 
est assez effacé ; mais le merveilleux en a conservé sa grâce naïve. Notrg 
poète excelle dans la peinture des détails, et son style simple et expressif 
s'applique parfaitement à la narration familière. Je veux en donner quelques 
exemples, où l'on reconnaîtra, comme le remarque M. Todd, « poetical sim- 
plicity, directness, and beaut}-. » L'envoyé de la reine-mère a obstrué, avec 
les deux corbeilles où reposent les nouveaux-nés enveloppés dans du foin, la 
petite fenêtre de l'ermite : 

En la chapele estoit li ermites laians, 

La nuit devant l'autel, tos seus et tos dolans 

Des peciés qu'avoit fais, dont estoit repentans ; 

Matines ot cantees, si n'ert pas aparans 

Li jors, ains atendoit que il fust auques grans 

Por canter prime et messe, et puis s'alast as cans... 

Il vint a la fenestre, sel desfrema laians ; 

Il l'ovri, mais n'avoit ciel n'estoiles luisans : 

Li paniers ert encontre, qui li vait aombrans ; 

Il ne set que ce est, molt s'en va mervellans. 

Li ermites ne puet veoir ne esgarder 
Le jor par la fenestre que il soloit mirer : 
Li vaisel sont encontre, si nés pot remuer. 
« Dex! )) fait il, « que ço est qui me puet estouper 
La fenestre par u li jors me seut entrer? » 
Il est aies entor, si a fait enbraser 



I. Cette personnalité va très loin. Non seulement l'auteur éprouve le 
besoin de s'excuser parce qu'il nomme des chèvres (hontf en ai que jeî die 
V. 1800), ce qui prouve que le caiU des gens comme il faut, au xii« siècle, 
ressemblait à celui de nos paysans; mais il exprime son idée sur le charme 
des teints hâlés : Elioxe protégeant Lotairc endormi contre le soleil (Poise H 
que li balles li va son vis ardant), le poète éprouve le besoin d'ajouter (v. 175) : 
Neporqitant home halle jel tieng a avenant. 

Roinania, XIX. 22 



^^^ COMPTES-RENDUS 

Une ibillc de sap por cestc cosc ostcr : 

duatrc enfans a trové au fain desvoleper : 

« Ce m'a Dex envoie, » fait il, « a l'ajorner. » 

Il a remis le fain por le caure garder. 

Lieve les iex en haut, si vaut Deu mercier. 

L'autre cofinel voit, si le cort remuer, 

S'a trové trois enfans : or en puet set conter, 

Ki tôt lui sont remés por nourir et garder : 

« Dex, » çou dist li ermites, « jo t'en doi aorer, 

Que leus ne autre beste nés vint ci devourer. 

Molt sont bel : Dex les vaut a s'ymage former. » (V. 141 5.) 

La douleur feinte de la reine et la douleur vraie de son fils, quand ils se 
revoient, sont bien rendues dans le passage qui commence ainsi : 

Qiiant sa mère le vit, a tere ciet pasmee, 

Et il a d'autre part sa chiere envolepee 

Del cor de son bliaut qui'st de porpre roee (v. 1620). 

La première rencontre que fait la jeune sœur des cygnes, quand l'ermite 
Ta renvoyée, est l'objet d'une scène charmante de vérité naïve : 

Assise s'est un poi. A tant es vos errant 

Un boskellon qui maine sa laigne a un jumant. 

« Damoisele, » dist il, « vos menés dol molt grant. 

Q.a'avés vos a plorer? qui vos va destraignant? » 

« Sire, » dist la pucele, « ja mais en mon vivant 

N'arai jo si bon père com je vois hui perdant : 

Ci el bos m'a laisie, ens s'en rêva muçant. » 

« Taisiés vos, bêle née : j'ai un petit enfant; 

Vos manrés avoec moi, sel m'irés conportant. 

Venés ent avoec moi. » Ele lieve en estant. 

Si porsiut le bon home qui le va cariant. 

En maison est venue a soleil esconsant. 

Evroïne sa femme li vient ester devant, 

En son braç li aporte son enfançon riant. 

Cil rue le cavestre sor le col del jumant; 

L'enfant prent en ses mains, sel baise en acolant (v. 2331). 

Arrivée parmi ceux qui mendient leur pain à la cour de Lotaire, l'enfant, 
par sa grâce et sa beauté, attire l'attention du sénéchal chargé de faire la 
distribution des pains : 

« Bêle, « dist li vallès, « se vos m'aviiés chier, 
A le fois vos donroie de pain plus grant quartier. 
Levés haut vo visage : on ne doit pas bronchier. » 
Prist le par le menton, si li a fait haucier (v. 2471). 



ToDD, La Naissance du Chevalier au Cygne 339 

Il la suit quand elle va nourrir les cygnes, s'émerveille de la privauté que 
lui montrent les oiseaux, sauvages pour tous les autres, et veut prendre avec 
elle des libertés qui lui réussissent mal : 

Li senescals conmence le petit pas aler; 

Mais celé n'en sot mot sel vit lés li ester, 

Et li cisne conmencent tôt vers lui a sifler. 

Après ceii s'asist, si le vaut acoler. 

Et celé l'aparole com ja oïr pores : 

« Ahi ! bels sire, en vos a si bel baceler ! 

Quel desirier avés de povre cose amer. 

Quant vos en tant maint liu poés trover vo per ? » 

Uns des cisnes s'eslieve, del giu le va haster. 

Que parmi le visage, H fait l'ele cingler : 

Cil jeté après la main, por ariere bouter ; 

Li autres par deriere l'est venus assener, 

Si le fiert en la teste le capel fist voler; 

Li tiers le vait gaitant por bien son colp jeter. 

Tôt sis li vont assez grant entente livrer : 

Tart li est qu'il se puist d'illueques desevrer ; 

Son cief de son tîiantel prent a envoleper, 

Si s'en fuit quant que pié l'en porent ains porter (v. 2517). 

Si tous ces tableaux ont du charme et de la grâce, il y a une véritable 
énergie dans la scène où Lotaire force sa mère à lui avouer son méfait : 
« Non, mère, » dist li rois, « vos dires autrement. 
Molt m'avés or mené par lonc fabloiement ; 
Mais par la foi que doi a Damedieu le grant, 
Le cief vous couperai de m'espee trencant, » 
— Si l'a sacie fors, forbie et flanboiant, — 
« S'autre cose ne dites; ja n'en ares garant. » 
« Bels fiux, je te portai et norri alaitant! 
Garde toi que deables ne te voist engignant : 

Honerer dois ta meie, ce troeve l'on lisant » 

« Mère, » ce dist li rois, « la verte vos déniant : 
De la mort Elioxe me soies voir disant. 
Se nel dites molt tost, ja sarés com trencant 
Sont li cotel de fer que tieng ci en presant. » 
Dont aesme son coup por li bouter avant (v. 2766). 

La métamorphose des enfants en cygnes, sous les yeux de leur sœur, 
quand ils se réveillent après l'enlèvement de leurs chaînes, est présentée 
d'une façon à la fois mystérieuse et précise qui rappelle les meilleurs mor- 
ceaux d'Ovide dans le même genre, sans leur rien devoir : 

Tant dorment li enfant que jors fu esclarcis. 
Quant H premiers se fu de son songe esperis, 



340 COMPTES-RENDUS 

Il dejetc SCS bras ausi coni par delis : 
II senti par les menbres, les grans et les petis, 
Que nature cangoit : et en cors et en vis 
Et en bras et en jambes, par tôt a pannes mis, 
S'est devenus oisiaus si blans com flors de lis ; 
De parole former n'estoit pas poëstis. 
Ainsi fist il as autres, tant qu'il sont trestot sis 
Blanc oiscl devenu, si se sont en l'air mis... 
Il sont blanc, s'ont lonc col, et si ont les pies bis. 
Tôt c'esgarda lor suer, qui avoit son cief mis 
Desos son covertor, mais c'un poi pert ses vis (v. 2035). 

On voit que la publication de M. Todd apporte un véritable enrichissement 
à notre vieille poésie, et mérite sous plusieurs rapports l'attention et la recon- 
naissance des littérateurs et des savants. G. P. 

Novelle e poésie francesi inédite o rarissime del secolo 

XIV. — Firenze, stabilimento Giuseppe Civelli, MDCCCLXXXVIII. — Pet. 
in-fol. xvii-63 pages (tiré à cinquante exemplaires). 

Ce livre est un de ces ouvrages somptueux que les bibliophiles se plaisent 
à publier en des occasions solennelles, et où l'on s'efforce de réunir toutes les 
élégances de l'art typographique. La forme s'impose tout d'abord à l'attention. 
Disons donc que le papier imite à s'y méprendre le vélin , que l'impression 
est très soignée, que le tirage est d'une parfaite uniformité, que les encadre- 
ments en couleur (la couleur varie, mais le dessin ne change pas) sont du 
meilleur goût. Le titre seul, cette pierre d'achoppement des plus habiles 
typographes, offre un mélange de caractères qui ne me satisfait pas. Dans 
l'ensemble, cette publication est un véritable joyau typographique, digne 
d'être offert à la reine d'Italie, à qui elle est dédiée. 

L'éditeur ne s'est pas fait connaître, mais nous croyons pouvoir révéler sans 
indiscrétion qu'il n'est point autre que le savant et obligeant directeur des 
archives de Piémont, M. le baron de Saint-Pierre à qui sont dues tant de 
publications relatives à l'histoire du Piémont et de la maison de Savoie. Les 
« nouvelles et poésies « éditées dans ce riche volume sont tirées d'un ms. 
appartenant à une collection privée, qui a dû être écrit dans le Val d'Aoste. 
En divers endroits apparaissent les armes de la maison de Challant (Val 
d'Aoste), accouplées parfois à celles de la maison de La Chambre (Savoie). 
La vallée d'Aoste, comme la Savoie, a été, dès le xve. siècle, sinon plus tôt, 
attirée dans l'orbite littéraire de la France. L'idiome local n'y a jamais été 
écrit, et le français de Paris y est devenu la langue de la littérature d'abord et 
bientôt après de l'administration. On possède plusieurs mss. français écrits à 
Aoste. Par exemple, le ms. L. V. 13 de la Bibliothèque nationale de Turin 
contient une copie du Livre du chevalier de la Tour Landry pour l'ensei- 
gnement de ses filles, exécutée à Saint Vincent, près Chatillon, entre Aoste 



-m. 



Navelle e poésie francesi inédite del secolo XIV 341 

et Ivrée, en 1472 ', et récemment on signalait un missel à l'usage du prieuré 
de Saint-Ours, d'Aoste, exécuté avec luxe pour « messire George de 
Challant... archidiacre et chanoine d'Ouste », en 1499 ^. L'explicit, men- 
tionnant les circonstances dans lesquelles ce missel a été fait, est en français. 

Le ms. qui a fourni la matière de la présente publication se compose de 
144 feuillets. Il est incomplet de la fin. Dans son état actuel, on y trouve : 
1°, fol. I, « le Livre du conceil des princes Melibée, )) traduction très répandue 
du Liber Consolationis et consilii d'Albertano da Brescia ' ; 2°, fol. 36, « le 
dit des Oyseaulx et le Conseil des Oyseaulx, » deux courts poèmes, sur les- 
quels nous reviendrons plus loin; 3°, fol. 42, le roman en prose de Ponthus 
de Galice, dont on a beaucoup de mss. et plusieurs éditions anciennes (voy. 
Romania, XV, 275); 4° La châtelaine dit Vergier, en prose; 5°, fol. 132, 
Le débat des deux sœurs , en vers , incomplet de la fin , petit poème qui a été 
réimprimé par M. de Montaiglon, Recueil, IX, 192. 

Trois de ces morceaux sont ici publiés : la Chastelaine du Vergier, le dit des 
Oyseaulx et le Conseil des Oyseaulx . 

Le premier de ces ouvrages est la mise en prose de la Châtelaine de Vergi, 
gracieux poème publié par Méon (Fahliaux, IV, 296) dont les mss. sont 
assez communs +. Mais on n'avait pas encore signalé, à ma connaissance du 
moins, la rédaction en prose. Il est assez probable qu'il faut la reconnaître 
dans un article de V Inventaire des vaisselles, joyaux, tapisseries, peintures, 
manuscrits, etc., de Marguerite d'Autriche, publié par M. Michelant), qui est 
ainsi conçu : « Item un aultre moien (livre) qui ce nomme la vray histoire 
de la Chastelleine de Vergi. » Cette rédaction suit d'abord le texte en vers avec 
une assez grande exactitude , comme on pourra s'en rendre compte par le 



1 . En voici l'explicit qui est assez curieux : « Si finist le livre que le che- 
« valier escrist pour l'enseignement de ses fiUies. Escript a troys doys de la 
« main du petit coucyn de Saint Vincent en la Valdouste, Tant (sic) mil 
« .iij.c. Ixxi)., et commence du moys de janyer, a l'ennour de mons'' de 
« Branditz {Brandii:^o , près Turin) , a qui Dieu dont grant honner {sic) et 
« bonne vie, et a moy qui l'ay escript paradys et tous bons chrestiens. 
« Amen. » 

2. Fr. Carta, Di un messale valdostano del sec. XV. Roma, 1885, in-40. 
Cf. Bibl. de F Ecole des chartes, XLVI, 345. 

3. Le texte latin a été édité en 1873 par M. Th. Sundby pour la Chaucer 
Society. Voy., pour la version française, p. xviii de cet ouvrage. 

4. J'en ai relevé six copies à la Bibliothèque nationale dans ma notice des 
mss. de la Clavette (Not. et extraits des mss., XXXIII, i, 84), et il y en a un 
ms. à Genève {Bulletin, de la Soc. des anc. textes, 1877, P- 87), un à Valen- 
cienness (n" 398 du Catalogue Mangeurt, un à Hanovre {Romania, XVII, 
160), et ce ne sont sans doute pas les seuls. Christine de Pisan en parle 
dans le Débat des deux amants. Froissart et Eustachc Deschamps (éd. Queux 
de Saint-Hilaire, II, 182) aussi font allusion à la châtelaine. M. G. Raynaud 
en prépare une édition critique pour la Romania. 

5. Bulletins de la commission royale d'histoire de Belgique, 3e série, XII, 55. 



342 COMPTES-RENDUS 

début cl-aprcs rapporté; mais bientôt la version ne tarde pas à devenir très 
libre. Soit que le traducteur ait arbitrairement modifié son texte, soit, hypo- 
thèse moins probable, qu'il ait eu sous les yeux une rédaction différente de 
celle que nous connaissons, il donne le nom de Tristan au chevalier qui, 
dans le poème, reste anonyme. 



Aucunes gens sont quy tant s'a- 
pellent loiaulx et secreps et monstrent 
samblant de donner bon conceil quy 
(= que) par celles raisons et pour leur 
bel parller très décevant, les gens se fient 
en eulx, si que, par droitte foy, amour 
et charité, les gens s'i fient et ceulx 
les destruisent de leur intencion, parce 
que ceulx quy le veullent savoir pro- 
mettent de les celler, et eulx, par leur 
courage trahistre et failly, tantost 
qu'ilz ont la pocession , s'efforcent de 
les descouvrir et desceller, a la grant 
blasme, confusion et honte de ceulx 
quy feablement s'i fient et leur ont 
ouvert et desclos leur pencées. Et les 
langues de telles gens sont comparées 
aux langues des serpens qui souvent 
tout se qu'elles touchent, nafvrent a 
mort 

Ung puissant duc de Bourgoigne 
f ust, lequel avoit en sa court plusieurs 
nobles princes, contes et barons, che- 
valiers et escuiers , et entre les autres 
ung nommé Tristan, son premier 
chevalier, quy tant estoit noble , vail- 
lant et plain de toute biaulté, que riens 
ne luy failloit quy se appartenist a 
noblesse ; et mesmes estoit tant bel de 
personne que c'estoit merveilles, et de 
si bel service et si gracieulx en ses 
affaires que tous ceulx de la court quy 
tandoient a honneur prenoient exemple 
a luy et a ses euvres. 



A la page 32 du texte en prose sont placés dans la bouche de la duchesse 
de Bourgogne ces quatre vers présentés comme une chanson : 



Barbazan-Meon, IV, 296. 

Une manière de genl siint 

Qui d'estre ïoial sanUant faut. 

Et de si bien consoiî celer 

Qu'il se cm'icnt en ans fier; 

Et quant vient qu'aucuns si descuevre 

Tant qu'il scvent l'ainor et l'uei're, 

Si Vespandent par le pals 

El en fofit lor g as et lor ris, 

Si avient que cil joie en pert 

Oui le conseil a descouvert : 

Ouar tant com T amours est plus grans 

Siiui plus marri li fin amant 

Quant li uns d'ans de l'autre croit 

Qu'il ait dit ce que celer doit; 

Savent tel mcschief en avient 

Que l'amor falir en covient 

A grant dolor et a vergoingne, 

Si com il avint en Borgoingne 

D'un chevalier preu et hardi 

Et de la dame de Vergi 

Que li chevaliers tant pria 

Que la dame li otria. 

Par itel convenant s'amor 

Qu'il seûst qu'a l'eure et au jor 

Que par lui serait descouverte 

Lor amor, qu'il i avroit pertes 

Et de l'amor et de l'otroi 

Qu'ele li ot faite de soi. 



Novelle e poésie francesi inédite de! sccolo XIV 3 43 

Chastelayne, soyés bien joincte, 
Car bel amy avés et cointte, 
Et si savés bien le mestier 
Du petit chiennet affaictier. 

Les deux premiers se retrouvent dans l'édition de Méon, XV, 707-8. 

Le second des morceaux' publiés dans ce splendide volume est le Dit des 
oiseaux, dont on possède plusieurs éditions gothiques qui diflfèrent notable- 
ment entre elles. M. de Montaiglon l'a réimprimé dans son Recueil (l, 261), 
d'après une édition parisienne qui paraît être d'Alain Lotrian ou de Jehan 
Jehannot. Une autre édition, de Jehan Treppêrel, est décrite par M. E. Picot 
dans le Catalogue de la Bibliothèque du baron J. de Rothschild, sous le no 552. 
Le texte du ms. de la vallée d'Aoste se rapproche beaucoup de celui qu'a 
réédité M. de Montaiglon. Pour qu'on puisse se rendre compte des rapports 
des trois textes, je vais indiquer l'ordre selon lequel les oiseaux y sont mis en 
scène. 



Ms. d'Aoste. 


Ed. 


Montaiglon. 


Ed. Treppêrel. 


Paon. 




Paon. 


Coq. 


Pélican. 




Pélican. 


Faisan. 


Cigogne. 




Cigogne. 


Aigle. 


Aigle. 




Aigle. 


Grue. 


5 Cygf^e. 




5 Rossignol. 


5 Victeur. 


Butor. 




Vautour. 


Phénix. 


Perdrix. 




Perdrix. 


Cygne. 


Faisan. 




Faisan. 


Pélican. 


Phénix. 




Phénix. 


Paon. 


10 Gnie. 




10 Grue. 


10 Cigogne. 


Coq. 




Corbeau. 


Coulon. 


Corbeau. 




Coq. 


Perdrix. 


Coulon. 




Coulon. 


Corbeau. 


Tourterelle. 




Tourterelle. 


Tourterelle. 


15 Huppe. 




15 Huppe. 


15 Huppe 


Chat huant 


(Chahua). 


Chat huant. 


Chat huant 


Pie. 




Pie. 


Pie. 

Geai. 

Roitetet. 
20 Aigle. 

Victeur. 

Faucon. 

Corbeau. 

Passerai. 
25 Rossignol. 

Huppe. 

Papegay. 



344 COMPTES-RENDUS 

Agosse. 
Coulon. 
30 Chouette (Chauc). 
Faisan, 

Vautour (Vultre). 
Chardonneret. 
Vachelct. 

On remarquera que, dans l'édition TreppercI, certains oiseaux paraissent 
deux fois (le faisan, 2 et 31), le coulon (11 et 29), le corbeau (13 et 23), la 
huppe (15 et 26), le victeur (5 et 21); mais chaque couplet est différent. 
Le ms. et l'édition reproduite par M. de Montaiglon représentent sensiblement 
le même texte. Il en est probablement de même d'une copie que renferme 
le ms. 907 de Tours. Les additions considérables qu'offre l'édition Trepperel 
indiquent que cette petite composition a dû être très répandue. Ce qui le 
prouve mieux encore c'est que ces quatrains et les figures qu'ils doivent 
accompagner ont servi à l'ornementation. Les parois d'une des tours du 
château de la Barre (Indre) sont ornées de peintures représentant, entre 
autres sujets, des oiseaux au dessus desquels se lisent nos quatrains; vov. 
une communication insérée au Bulletin des comités historiques des arts et niouu- 
vients, t. III (1852), pp. 122-4. 

Vient enfin (pp. 55-63) le Conseil des oiseaux, dont on connaît une édition 
gothique très rare, qui n'a pas été réimprimée. C'est un poème en couplets 
de cinq vers octosyllabiques (aabha) , où les oiseaux expriment tour à tour 
des maximes en rapport avec le caractère qu'on leur prêtait au moyen âge. 

En somme, nous devons savoir gré au savant éditeur de cette intéressante 
publication : le seul regret qu'on puisse ressentir, est qu'elle soit hors de la 
portée de la plupart de ceux qui pourraient en profiter. C'est pourquoi j'ai cru 
devoir en indiquer en détail le contenu. P. M. 

I capostipiti dei manoscritti délia Divina Commedia. 

Ricerche di Carlo T.euber, Winterthur, 1889. In-8. 

C'est un principe élémentaire de la critique que, pour préparer l'édition 
d'un ancien auteur quelconque, il faut préalablement viser à reconstituer le 
texte original ou du moins un texte qui se rapproche le plus possible de 
l'original perdu. Pourtant le travail préparatoire qui s'appelle la classifica- 
tion des manuscrits ne paraît pas avoir été la préoccupation principale des 
nombreux éditeurs de la Divina Commedia : ce qui s'explique, du reste, par 
le nombre extraordinaire des manuscrits qui nous en sont parvenus. C'est 
seulement à une époque relativement récente (1862) que Witte, un hqmme 
qui consacra toute son existence à l'étude du chef-d'œuvre de la littérature 
italienne, se mit à l'entreprise avec une ardeur qui produisit des résultats 
importants, sans doute, mais tels toutefois que personne n'oserait les appeler 
définitifs. M. Mussafia , avec sa pénétration habituelle , posa de nouveau la 



T.EUBER, I caposiipiti dci uinnoscritii délia D. Commcdia 345 
question quelques années plus tard', et fît connaître les variantes prin- 
cipales de quelques mss. Enfin, dans ces derniers temps, à très peu d'in- 
tervalle, trois publications ont paru, qui visaient le même but, la classifica- 
tion des mss. de la Diviiia ComnmUa. Les deux premières, un gros volume 
de M. Moore et une communication de M. Monaci à l'Académie des Lincei 
(voy. Roiii., XVIII, 543), ne prétendent pas être des travaux définitifs, mais 
tout simplement des contributions : le troisième, un volume de 148 pages de 
M. Tâuber, par son titre même révèle l'intention de l'auteur d'arriver 
jusqu'au bout de la question et de la résoudre tout entière, en gros et en 
détail. 

duoique chacun des auteurs ait travaillé pour son compte, leur point de 
départ à tous a été, au point de vue général, le même; et on pourrait le 
résumer en très peu de mots : parvenir à la classification des mss. de Dante 
par un procédé qui soit le contraire de celui qu'a employé Witte : c'est-à- 
dire , utiliser quelques variantes relevées dans tous les chants du poème , avec 
la précaution que ce ne soient pas des variantes qui puissent être attribuées au 
système particulier d'orthographe ou à la prononciation spéciale du copiste , 
mais des variantes portant exclusivement sur le sens; tandis que Witte 
préféra mettre à profit loutes les variantes d'un seul chant (le ^^ de VEufer). 

La nouvelle méthode nous paraît excellente dans son ensemble, et, appli- 
quée avec beaucoup de prudence et surtout de patience, elle pourra amener 
à des résultats satisfaisants : ce qui est déjà prouvé par les applications pra- 
tiques que MM. Monaci et Moore, dans des proportions différentes, ont 
essayées à titre d'échantillon. Mais il n'en est pas de même de M. Tâuber 
qui a abusé, il faut le dire tout de suite, de la bonne idée qu'il avait eue, et 
avec une précipitation impardonnable a cru pouvoir aller beaucoup plus loin 
que les autres. Le but qu'il s'est proposé d'atteindre a été de rechercher les 
mss. d'où les autres sont dérivés (soit que ces derniers existent encore , soit 
qu'ils aient disparu) et qui, par conséquent, se rapprochent le plus de l'origi- 
nal; et pour y parvenir, il a tiré de 400 mss., ou peu s'en faut, quelques 
variantes se rapportant au texte de treize chants de VEufer, dix du Purga- 
toire et treize du Paradis : ces éléments lui suffisent pour procéder à une pre- 
mière élimination, dont le résultat est de lui faire mettre de côté tous les 
mss. où se trouvent une ou deux variantes qui ne se lisent pas ailleurs. Ainsi 
sont éliminés plus de la moitié des mss. Il en reste 180 qu'il examine ensuite, 
à l'aide des mêmes variantes et avec le même système qu'auparavant, sauf 
la différence que les variantes ne figurent plus isolées mais sont rangées par 
petits groupes : il réduit ainsi le nombre des mss. dignes d'être pris en consi- 
dération au chiffre de 39. Et comme parmi ces derniers il y en a plusieurs 
qui, étant incomplets ou pour d'autres raisons, doivent être rejetés, des 400 



I. S ul testa délia D. Commedia. Vienna, 1865 (comptes-rendus de l'acad. 
de Vienne, cl. de phil. et d'hist. XLIX, 141 et ss.). 



346 COMPTES-RENDUS 

mss. il n'en reste à la (in que 17 : ceux-ci seraient, selon lui, les caposllpiti qui 
pourront et devront servir à la constitution du texte. 

Le résumé que nous venons de donner en très peu de mots suffit, sans que 
l'on tienne compte des détails ', à donner une idée de l'inutilité, et il faut 
même dire de la déraison de cette publication. Je me bornerai ici à des consi- 
dérations d'un caractère général et qui ne peuvent échapper au critique le plus 
indulgent. Dès le commencement, M. T. annonce qu'il se propose de 
retrouver les chefs de famille des mss. de la Comtnedia : pourtant, il pourrait 
bien se faire qu'aucun des mss. qui sont arrivés jusqu'à nous ne méritât ce 
nom; et d'autre part, s'ils ont survécu, pourquoi ne se trouveraient-il pas 
dans la centaine de mss. que M. T. n'a pas examinés, simplemeut parce qu'ils 
n'étaient pas à sa portée? Car on doit constater que M. T., qui se proposait 
un but si difficile à atteindre, a cru pouvoir se passer du cinquième environ 
des mss. qui nous restent. En outre, il ne s'est pas dit que les mss. de Dante, 
même les plus anciens, ont pu être compilés sur différents exemplaires^, et 
que , par conséquent , pour que son travail pût avoir la prétention d'être 
définitif, il aurait dû non seulement étudier tous les mss., mais encore tirer 
des variantes de tous les chants du poème. M. Moore a insisté à juste titre sur 
la nécessité de dépouiller tous les chants : car autrement, nous en sommes 
à peu près toujours au même point où nous en étions avec la méthode sui- 
vie par Witte. Il me semble aussi que M. T. a eu le tort de poursuivre d'un 
bout à l'autre sa recherche avec les mêmes variantes : tandis que, si je ne me 
trompe, c'était un matériel qu'il fallait renouveler à chaque élimination. En 
eflFet, il se peut que des variantes fondamentales suffisent pour déterminer 
une première séparation entre un certain nombre de mss. et les autres : mais 
il est aussi évident qu'au fur et à mesure que le nombre des mss. entre lesquels 



1. Je me bornerai ici à en relever un seul ; et c'est que M. T. donne tou- 
jours le chiffre représentant le nombre total des mss. qui contiennent une 
leçon, sans jamais donner au lecteur l'indication précise d'un seul ms. 

2. La possibilité d'un tel procédé aurait dû se présenter à la pensée de 
M. Tituber lorsqu'il s'est arrêté sur la variante affalicava (luf., II, 4) qui se 
trouve seulement dans le ms. Vat. 3199 et dans un ms. bolonais, alors que 
le premier n'est dans aucun rapport avec le second, mais appartient au 
contraire (c'est l'opinion de M. T.) au groupe Boccacci. Or, M. T. se pose 
lui-même la question de savoir si le ms. du Vatican a été copié sur le 
bolonais? Il se répond que non. Moi non plus, je ne crois pas probable une 
telle dérivation. Mais ce que je crois encore moins probable c'est ce que 
M. T. donne comme tout à fait sûr : c'est-à-dire que dans ces deux cas il 
s'agit de distractions des copistes. Car je ne puis imaginer deux copistes qui 
travaillent chacun de son côté, et qui pourtant se rendent coupables de la 
même faute, sans qu'aucune cause commune puisse la justifier. Je laisse à 
M. T. la tâche de démontrer comment il se fait que le ms. Vat., tout en 
étant complètement d'accord avec les autres mss. du groupe Boccacci pour 
des variantes fondamentales, contenues dans le même chant, pour ce mot-là 
se range du côté du ms. bolonais. 



T.EUBER, I capostipiti del manoscritti délia D. Commedia 347 

il s'agit d'établir un rapport possible devient moins nombreux, le choix des 
variantes doit être plus large et plus étendu. C'est-à-dire que lorsque l'affi- 
nité entre quelques mss. paraît probable par l'accord des variantes fondamen- 
tales, il faudra contrôler et confirmer ce résultat par la comparaison des 
variantes d'une importance secondaire. Il est de toute évidence que , si l'on 
avait la bonne fortune de rencontrer deux ou plusieurs mss. dérivés en ligne 
directe de l'original, bien qu'exécutés à des époques différentes par des 
copistes de différentes provinces , l'on remarquerait entre eux non seulement 
un complet accord pour les leçons fondamentales , mais aussi un accord plus 
ou moins fréquent dans l'orthographe, les formes grammaticales, etc. 

Beaucoup d'autres questions, plus ou moins embarrassantes, pourraient 
être posées ici à M. Tâuber. Mais je crois que ce que je viens de relever est 
déjà suffisant pour montrer quelle mauvaise application a été fahe par M. T. 
d'une excellente idée. 

Il y a sans doute quelques observations utiles dans le volume de 
M. Tàuber, mais qui, à coup sûr, ne méritent pas tout un livre. Ainsi l'éta- 
blissement d'un groupe de mss. Barberini à côté d'un groupe Boccacci paraît 
assez vraisemblable : toutefois je ne puis me dispenser d'observer que ce ne 
sont pas les éliminations des mss. qui ont amené M. T. à ce résultat, mais la 
remarque de certaines ressemblances extérieures entre les mss. qui devraient 
constituer le groupe Barberini. D'ailleurs, que l'infatigable copiste auquel on 
les doit soit l'auteur des Documenli d'Aniorc, voilà ce qui n'est pas prouvé et 
ce qui paraît très improbable. 

En résumé, ma conclusion ne saurait nullement être la même que celle de 
M. T. qui s'est flatté d'avoir mis les admirateurs de Dante en état de 
« s'abreuver » aux pures sources du plus grand poète du moyen âge 
(p. 130). C. DE LOLLIS. 



PÉRIODiaUES 



I. — Zeitschrift fur romanische Philologie, XIII, 3-4. — P- 3 5 3 , Eggert, 
EntivicMuiig âer nonnannischen Miindart im Département de la Manche und anf 
den Inscln Gncrncsey nnd Jersey. Ce travail complète ceux de MM. Kùppers et 
Burgass sur les autres parties de la Normandie (voy. Rom., XIX, 155). Il se 
recommande surtout par les exemples que l'auteur, grâce à la libéralité avec 
laquelle M. Suchier lui a communiqué ses riches matériaux, a pu tirer de 
textes inédits ou peu accessibles. Il est d'ailleurs judicieux (quoiqu'au début 
il eût été bon de mettre plus en lumière le peu d'ancienneté et le caractère 
déjà très francisé des chartes normandes) et sera consulté avec fruit , mais il 
présente souvent un ordre défectueux et bien des négligences de détail (par 
exemple pluvia rapporté à û, rota à ô, iiei et ici confondus avec ue et ie, 
au r= 0.U et au = al traités pêle-mêle, -enr dans mireur =: mireor pris pour 
-olr, etc.). L'idée que nen = len = Von est déjà dans le neni de Gormond 
(p. 397) est bien peu probable; il vaut mieux lire Jicm. La conjugaison dans 
les patois est très incomplète, mais c'est sans doute en partie à cause du 
manque de documents. — P. 404, Behrens , Etymohgies. i. Fr. oriental 
:(;icayi = au dire vient des formes précédées de nous, vous; l'auteur cite à ce 
propos quelques exemples analogues. Dans les cas où Vs analogique n'appa- 
raît qu'après on, on peut se demander si l'on n'a pas affaire à l'ancienne forme 
ans. — 2. Fr. or. ^ivay = auca. C'est ici un nom auquel s'est agglutinée la 
terminaison des mots précédents comme les, mes, nos, deux, etc.; on sait 
combien cet accident est fréquent dans les parlers créoles. M. B. cite avec 
raison entre quat\ yeux comme un exemple de son intrusion en français 
littéraire; toutefois il n'est pas exact que « thatsâchlich » le français n'ait plus 
pour œil d'autre pluriel que \ycux : il dit Vhomme aux cent yeux, une paire 
d'yeux, privé cVyeux. — 3. Fr. sêpoule : vient probablement du wallon sipoule 
= spoule (a. h. ail. spuola). — 4. Fr. étuctte. Pensant que c'est le mèm.e mot 
que teneite, M. B. réunit un certain nombre d'autres exemples d'addition d'un 
é en tête d'un mot , et en donne une explication qui paraît assez douteuse ; 
je serais porté à y voir toujours l'influence de l'art, pluriel (et aussi de mes, 
tes, ses) qu'il admet dans les Cnettes devenu Vétnette d'où une étnette. Mais ces 
questions complexes et délicates demandent un mûr examen. Quant à 
étnette, il se retrouve ailleurs sous la forme étnelle, qu'on ne peut guère séparer 
de l'a.-fr. estenelle; dès lors, l'explication de M. B. (déjà proposée par 
Grandgagnage , Sigart, Vermesse) perd dans ce cas spécial toute probabilité. 



PERIODIQ.UES 349 

— S- Fr. ous, os (au lieu de vous). Rapportant les explications antérieures de 
ce phénomène connu, M. B. y ajoute des conjectures ingénieuses qui 
méritent d'être prises en considération. — 6. Fr. or. deto cT (d'atout de^\ 
M. B. montre que cette locution ne s'emploie pour avec qu'au sens instru- 
mental, et que par conséquent le rf' y est syntactique et non euphonique. — 

7. Fr. itou ; la seconde syllabe doit être tout et non tel comme on l'admet. — 

8. Dauph. councou (oncle), à rapprocher du fr. tante, du nap. vavo. — 9. 
Prov. avaissa , avais. M. B. montre que la forme vaissa subsiste en pr. 
mod. avec le sens de noisetier; ai'flma peut venir de vaissa par addition 
d'un a ou vaissa âCavaissa par suppression; M. B. donne, avec l'aide du 
Trésor de Mistral, des exemples de l'un et de l'autre procédé; la forme 
originaire et l'étymologie restent à trouver. — 10. Fr. coche, d'où cochon; 
pourrait bien être originairement l'appel adressé à ces animaux (en prov. on 
dit cocho ; en allemand l'appel kuf a pris le sens de « cochon »). — 11. Mor- 
vand. auve, prov. auvo, graisse, ne peut venir ni d'alvus, ni d'alba; le sens 
indique le lat. vulg. alipes =:adipes; (gl. de Reich. 843 alaves). — 12. Fr. 
annille, afr. aneïlle, est le pr. anadilha, dim. de anatem. — 13. Fr. hallope, 
« vaste filet de pêche qui traîne sur le fond, » du néerl. hal-np, « ramasse. « 
Il faudrait peut-être aussi rapprocher ce mot de salope. — 14, V. fr. bracon , 
<( branche d'arbre, » rapproché de mots allemands. — 1$. It. giianto, fr. 
gant, etc.; l'auteur signale diverses formes allemandes de ce mot, qu'on 
n'avait jusquà présent relevé qu'en Scandinave. — 16. It. hricco, fr. trique, 
du néerlandais plutôt que de l'anglo-saxon, comme le veut Diez. — 17. Prov. 
hrac, « vil, sale, abject, » rapproché de hrago et du bas-allemand hrac. — P. 416, 
Lang, Tradicdes populares açorianas , chansons, formules, proverbes, etc. — 
[P. 43 1 , Ch. Bonnier, Etude critique des chartes de Douai de 120} à 12']^. Première 
partie, Recherches sur l'antagonisme des chartes et du langage vulgaire. Ce travail 
n'est point inconnu des directeurs de la Romania, qui ne l'ont pas jugé favo- 
rablement lorsqu'ils ont eu à l'examiner en une autre circonstance, et ne 
peuvent lui donner leur assentiment maintenant qu'il a trouvé asile dans la 

' Zcitschrifl. La thèse de M. Bonnier est que les chartes ne représentent pas 
l'idiome vulgaire, qu'on ne peut par conséquent en tirer parti pour la connais- 
sance de cet idiome. Par conséquent tous ceux (et ils sont nombreux!) qui 
se sont servis des chartes pour établir les caractères des langages locaux, 
c'est-à-dire la localisation des phénomènes linguistiques, ont fait fausse route. 
Les objections sont tirées tant de la variété de la graphie dans des chartes du 
même lieu, parfois du même écrivain, — et à ce propos M. B. s'engage dans 
une discussion bien inutile sur la Sprachmischung relevée naguère avec éclat 
par M. Schuchardt, — que de la teneur même de ces documents qui serait 
inintelligible pour des paysans. Mais ceux qui se servent des chartes pour 
déterminer les caractères locaux de l'idiome savent parfaitement que la source 
à laquelle ils puisent n'est pas absolument pure. Il est reconnu a priori par 
tout le monde que la graphie imparfaite des écrivains du moyen âge n'a pas la 
précision d'un phonographe ou même des systèmes de notation des phoné- 



550 PERIODiaUES 

tistes de notre époque. On se sert des chartes ou d'autres documents datés 
de lieu parce qu'on n'a pas d'autres moyens d'information. Assurément il 
vaudrait mieux interroger le langage vivant du moyen âge. Mais on ne peut 
pas ressusciter les morts. Que , d'autre part , la teneur des documents anciens 
renferme des termes inusités dans la langue populaire, cela n'est pas contes- 
table; encore est-il que ces termes; à moins qu'il s'agisse d'emprunts au latin 
ou au français de Paris (cas que n'examine pas M. B.), sont formés d'après 
les lois de l'idiome local. C'est abuser que de comparer, comme le fait M. B. 
(p. 444), les actes en langue vulgaire du moyen âge aux actes notariés de 
notre époque. Chacun sait que les formulaires des notaires sont rempHs 
d'expressions archaïques qui se transmettent fidèlement parce qu'elles sont 
fixées par l'usage et par la loi. En était-il de même au moyen âge? La 
variété extrême des formules diplomatiques montre qu'il faut répondre à 
cette question par la négative. Ce qui est vrai, c'est que dans la France cen- 
trale et septentrionale les chartes représentent l'idiome local avec moins 
d'exactitude que dans les provinces du Midi, parce que de bonne heure le 
français de Paris a exercé une influence assez sensible sur l'idiome écrit de la 
première de ces deux régions. Cela est vrai surtout de la Normandie. Dans 
le Midi, au contraire, il ne paraît pas qu'aucune forme des idiomes locaux ait 
obtenu la primauté par rapport aux autres; mais encore est-il vrai que, même 
dans le Nord, la langue des chartes représente dans une assez grande mesure 
l'idiome parlé. Autrement il faudrait supposer que les rédacteurs de ces 
documents ont écrit une langue de fantaisie. M. B., faisant abus d'une vue 
exprimée par G. Paris, veut qu'on rétablisse l'idiome ancien uniquement à 
l'aide des patois actuels. Mais lorsque Paris a écrit la phrase que M. B. a prise 
pour épigraphe : « on ne pourra vraiment arriver à la connaissance des dia- 
lectes anciens qu'à l'aide des patois actuels » (Rom., VI, 616), il n'a pas 
prétendu exclure l'usage des documents anciens : il a voulu seulement indi- 
quer un élément de contrôle nécessaire. Mais d'ailleurs tous les travaux 
récents sur les patois établissent qu'un très grand nombre des particularités 
qui les distinguent sont de date récente. Le langage vulgaire change de 
génération en génération, et on arriverait à d'étranges résultats si on admet- 
tait fl /^norn'identité de ce langage à diverses époques. Nous croyons donc 
que la thèse de M. Bonnier est radicalement fousse. — P. M.] — P. 463, 
Schuchardt, Beitrâge :(ur Kenntnis des kreolischcji Romaiiisch. IV. Ziim Negcr- 
poriiigiesischeu der Ilha do Principe. V. Allgeiiteinercs iïhcr dus Imloportugicsische 
(^Asioportugiesische) ; étude très intéressante et d'une surprenante érudition sur 
l'histoire, l'origine, l'extension et le caractère de l'indo-portugais (notons les 
remarques sur le sens et l'étymologie des mots castice, topai, créole, vcrandah, 
mandarin, palanquin, etc.). VI. Zuin Indoporiugicsischen von Mahè und Canna- 
nore. 

MÉLANGES. P. 525, Schuchardt, Elymologies romanes, i. Port, eirô, ciroi, 
port, chouriço, chouriça; ces exemples uniques, allégués par M. Cornu, du 
changement de \ intervocal en r, sont très suspects : eirà , qui paraît plus 



PERIODIdUES 351 

ancien quV/rô;^, ne vient pas d'esôcem (et non esôceni), mot d'origine 
celtique qui signifie « saumon » et non « brocliet » comme le veulent les 
dictionnaires; il est probable aussi que chouriça n'a rien à faire avec salsa 
isicia, dont il diffère trop, l'étvmologie est obscure, mais on peut rappro- 
cher choniDic, « graisse, » chorudo, « gras. » — 2. Esp. port, fofo, non de 
fatuum (Cornu), mais pour hojo, qui se rattache à hnfar, bouffer. — 3. Fr, 
aller; esp. lerdo, etc.; port, drdego; esp. port, lôhrego; port, manteiga, esp. 
manîeca; port, vadio. Les profondes remarques de l'auteur ont surtout pour but 
d'illustrer cette double maxime, que le parfait accord du sens peut rendre très 
vraisemblable une étymologie peu conforme aux lois ordinaires de la phoné- 
tique (aller d'ambulare, lerdo de lûridum, drdego de *ardicare, lôbrcgo 
de lucubre, viantega p.-ê. du slave) et que le désaccord du sens peut faire 
rejeter une étymologie phonétiquement satisfaisante (vadio non de l'ar. 
baladî, mais de vagativum). Il insiste en outre sur la thèse qu'il a sou- 
vent émise, à savoir que les mots très usités subissent des contractions et des 
altérations phonétiques anomales , et demande qu'on la réfute ou au moins 
qu'on la discute. C'est un sujet qui voudrait un long et circonspect examen : 
je me borne à dire, pour ma part, que je reconnais pleinement le fait pour des 
mots ou groupes de mots passés à l'état de formules et dans lesquels le sens 
n'a besoin que d'être indiqué par une sorte de geste vocal, comme les formes 
de politesse, les « intercalaires » , etc., mais que cela n'est vrai que dans des 
cas assez rares pour des verbes ou des noms d'un sens plein. Parlant des raisons 
qui font mourir et se remplacer les mots, M. Sch. écrit : « Croire que aller, 
andare, doive se ramener à allatus, addere, adnare, enatare, ou à un 
mot quelconque qui dans la langue populaire latine n'ait pas tout bonnement 
le sens d' « aller » ne me serait pas plus facile que de croire que la puissante 
gerbe d'eau de Vaucluse provient de quelque source insignifiante du Ven- 
toux. » Mais : 1° ceux qui regardent l'un des mots cités comme l'origine 
à'aller croient précisément que ce mot avait pris en latin vulgaire le sens 
d' «aller » ; 2° ambulare de son côté n'est nullement synonyme d'ire^ et 
sMl en a pris le sens en latin vulgaire, nous n'en avons pas plus de preuves 
que pour les autres mots. Quant à la substitution à un mot très important et 
très usité d'un mot qui paraît peu employé et dont le sens est assez éloigné, 
les langues nous en offrent des exemples bien plus surprenants que ne le 
serait la vérification de l'une des hypothèses auxquelles répugne tant mon 
savant ami. Ou bien e mer gère, qui a remplacé ire en roumain, est-il plus 
proche d'ire comme sens que les mots allégués? et n'aurait-il pas pu avoir 
dans toute la Romania la fortune qu'il a eue à l'est? Le mot filius est tout 
à fait remplacé en wallon par crapaud, le mot puella en provençal par 
catta, les mots furari et decipere en français depuis le xvi« s. par l'o/er 
(terme de fauconnerie) et tromper (jouer de la trompe). Assurément il 3' a des 
lois en sémantique, mais, comme on n'a pu encore en constater aucune, 
il paraît téméraire d'en proclamer la rigueur en même temps que l'on conteste 
celle des lois phonétiques. Ceci soit dit sans rentrer dans l'inépuisable 



3 5 2 PERIODiaUES 

discussion des origines d'ainiare, anar, aller. — 4. Alihoron. Qu'en a. fr. ali- 
boron, emprunté par les herbiers ambulants au latin dlchorum, ait désigné 
l'ellébore, ce n'est pas douteux ; il n'est pas tout à fait aussi sûr que le « maistre 
Aliboron qui de tout se mesle » doive son surnom à la plante favorite des 
charlatans. Toutes les formes ici rapportées du nom de cette plante remontent à 
une forme savante, comme le montre la préservation du h et le déplacement de 
l'accent, mais autre que celle du mo3'-en âge. — 5. Disio ; reproche; conjec- 
tures sur ces deux mots qu'il faudrait reproduire pour les faire comprendre. — 
P. 535. II. Grammaire, i. Fôrster, volantiers und volontiers. Il s'agit de 
prouver que volentiers (ou volantiers') n'est pas dû à l'action de volentem, 
volenter, mais à une loi phonétique, qui consiste en ce que, devant n -\- 
consonne un atone s'affaiblit en e, comme l'auteur l'a déjà soutenu (cf. 
Rom., XIII, 440; XVIII, 519). Les exemples allégués par M. F. se divisent en 
deux groupes, les polysyllabes et les monosyllabes. Les polysyllabes à leur tour 
doivent se diviser en deux , suivant que l'o se trouve dans une syllabe proto- 
nique non initiale ou initiale. Pour le premier cas, qui comprend uniquement 
volentiers, chalengier et Besençon ', j'ai dit naguère (i?o;K., XVIII, 519) que 
l'hypothèse d'un affaiblissement de l'o ne paraissait pas inadmissible, l'o étant 
ici dans la plus grande dépression tonique possible; cependant, si l'on consi- 
dère que pour chalengier et volentiers il y a une explication analogique fort plau- 
sible ^ et que Besençon est susceptible d'explications de différents genres ?, on 
hésitera à admettre une dérogation à une loi aussi générale que celle du 
maiotien des voyelles entravées +. Quant aux mots où l'o se trouve à la pro- 
toni^ue initiale, M. F. cite comme exemples un certain nombre de dérivés 
de dominum, puis engier-ongier, frenchissement-fronchissement , langouste- 
locusta, Rencesvals-Roncesvals, trançon-t rançon, trenchier-tr uncare. Les 
explications mêmes qu'il en donne montrent combien ils sont peu sûrs, sauf 
les dérivés de dominum, auxquels je reviendrai. On ne connaît pas l'éty- 
mologie à'ongier, et il n'est pas sûr qu'engier soit le même mot ; Jrenchisscmcnt 
est une graphie qu'on ne rencontre qu'une seule fois; trançon (plus tard tran- 
son) peut fort bien être simplement une altération de tronçon sous l'influence 



1 . Le prov. volontiers n'a pas contre cette explication la force que lui attri- 
bue M. F. : une altération analogique de voluntariis en volentariis a pu 
se produire dans le Nord de la Gaule, fort anciennement, sans se produire au 
Sud. 

2. Communicare commingier présente un à et non un 0, et M. F. 
remarque lui-même qu'on peut croire à une ancienne forme commînicare. 

3. Des le viiie siècle la ville est appelée Byiantio ou By:[antiitm, par une 
étymologie populaire qui peut fort bien être empruntée à l'idiome vulgaire 
(voy. Castan, Bihl. Ec. Ch., XLIX (1888), 215-225). En outre on pourrait 
admettre que Besençon pour Besonçon est une dissimilation. 

4. Je dois dire qu'il me semble constater quelque chose d'analogue au 
changement admis par M. F. dans l'afïliiblissement de an en en qui frappe 
dans la forme à peu près constante Noriiieiidie pour Normandie et dans plu- 
sieurs autres semblables ; mais de an à en le passage est bien plus facile. 



PERIODIQUES 353 

de tranchier; langouste (comme laosU) remonte àlacusta du latin vulgaire; 
Rencesvals est un mot étranger dont la forme primitive n'est pas assurée. 
Quant à l'étymologie trciichier-tmnc&ïQ, M. F. la détruit lui-même 
plus loin en expliquant que si songier, fonchier, etc., ne sont pas devenus 
sengicr, jencliicr, c'est à cause des subst songe, jonc et des formes verbales 
songe, jonche; par conséqiient tronc aurait dû empêcher truncare de 
devenir trenchier, ou au moins l'on aurait tronche de truncat (sans parler 
des objections tirées des autres langues), au lieu qu'on a toujours trenche 
et trenchier, tout comme on a toujours jonche et jonchier : le sort si 
absolument différent de ces deux verbes serait inexplicable dans la théorie 
de M. Fôrster^ La loi admise par M. F. se trouve en outre, comme il 
le reconnaît, ne pas s'appliquer à un grand nombre de mots : il est vrai 
qu'il en écarte tous ceux qui ont subi l'influence de formes où Vo était 
tonique; mais, comme on vient de le voir ^^our jonchier, il devrait y avoir, à 
côté des formes, d'après lui analogiques, moncel, arondeîe, noncier, quelques 
traces des formes phonétiques niencel, arendele, nencier -.M. Grôber lui a sou- 
mis une objection encore plus grave, dont il se tire en disant que les formes 
normales « se sont perdues pour une raison quelconque », c'est que dans les 
noms de personnes ou de lieux , — qui d'après moi , n'étant pas soumis à 
l'analogie comme les noms communs et les verbes, doivent être la vraie base 
de la phonétique historique , — Vo atone devant n -\- consonne se maintient 
parfaitement (Gontier et jamais Guentier, Bondi et jamais Bendi, etc.). Je crois 
donc que pour ce cas au moins il n'y a aucune vraisemblance à admettre la 
nouvelle loi phonétique. Parmi les monosyllabes atones non est devenu nen 
(puis ne), mais bien probablement devant une voyelle et non devant une con- 
sonne (^ncn ot comme enor). Les autres mots allégués > sont dam et dame (aux- 
quels je rattache dancel, dameisel, dangier, danjon, damage, damesche, danier, cités 
plus haut), em = homo, quans = comes et quante = comitem + ; tous 
ces mots présentent non pas ô + n, mais ô (ce qui est bien différent) + m, 



1 . Comme je l'ai dit au passage allégué plus haut , à la rigueur, si l'on 
admettait que chalengier représente phonétiquement calumniare, on pour- 
rait tirer dcstrcnchier de distruncare, d'où plus tard trenchier. 

2. Ce même raisonnement s'applique à chalengier, le seul mot de la 
première catégorie pour lequel l'explication de M. F. soit vraiment tentante. 
Si chalonge d'une part, chakngier de l'autre sont les formes régulières d'où 
sont sortis d'un côté chalengier, de l'autre côté chalenge, on devrait trouver le 
même rapport gar exemple entre vergucnder (qui aurait produit verguende) et 
vergonde (qui aurait produit vergonder). Or on ne trauve que vergonde et 
vergonder. 

3 . A'Ien , ten , sen pourraient être regardés , ainsi que nen , comme ayant 
affaibli leur o en e devant une voyelle Qnen ami) ; mais il y a encore d'autres 
explications possibles. 

4. M. F. ne parle pas de quante = computum, qui est cependant attesté, 
comme l'autre, dans Benoit de Sainte-More. 

Romania , XIX. 2? 



3 5 4 PERioDiauEs 

et demandent encore une explication, qui en tout cas n'a rien à faire avec 
celle de volcntiers. Il est très douteux que leur a ou. c soit dû à la condition 
atone de la voyelle, et je ne puis séparer les doubles formes e>n-om dame-doine 
des doubles formes -en (-an) et -on qu'a prises le suffixe -ômagum (cf. 
Argentan-Argenlon , Carentan-Chai;enton , etc.), formes dont la répartition 
indique une variation dialectale^ — 2. P. 543, Fôrster, lieu ans locuni; 
explication qui n'est pas trop claire ; pour moi liens vient de lueus comme kns 
(yeux) vient de iiens, vient, ient (a. fr.) de vneut, nent; d'après M. F. leu, seul 
régulier, est devenu lieu à cause de l'alternance de deu-dien, Andreu-Andrieu, 
etc.; cette influence analogique ne me paraît guère probable. — 3- P- 545, 
Grôber, fr. fans d; parallèle provençal à l'explication du phénomène français 
donnée Koni., XVIII, 328. — III. Lexique. P. 546, Tobler, prov. cortves, 
ineîiana (Bartsch, Chr. prov., 121, 2-3) : il faut lire cortves pour cort ves, et 
comprendre cordubensem (a. fr. corveis , convis); meliana (ici et dans la 
Pastoreta de Marcabrun) serait = v. fr. niericne (meridiana); le changement 
d'r en / fait toutefois difficulté. 

Comptes rendus. P. 548. Sercambi, Novelle inédite..., per cura di 
R. Renier (Gaspary : remarques sur le sujet de quelques-uns de ces contes, 
pour lesquels nous attendons le commentaire promis de R. Kôhler, et pro- 
positions de corrections pour ce texte souvent si difficile). — P. 556, Stim- 
ming, Ueher den provençal ischen Girart von Rossilloii (Pakscher : le critique 
défend l'auteur contre le jugement, à son avis trop sommaire, porté ici, XVII, 
637; mais, en somme, tout en soutenant la légitimicé de la méthode de 
M. St., il accorde que ses résultats restent fort hypothétiques =). — P. 567, 
Malmignati, Il Tasso a Padova (Crescini). — P. 571, Ebert, Geschichte der 
Literatur der MiltelaJkrs im Ahendlande, I, 2« Ausg. (Grôber). — P. 572, Il 
Propiignatore, N. S., I, 2-6 (Gaspary). — P. 580, Archiv fiir das Stndimn der 
ùneueren Sprachen, LXXVII-LXXIX (Schwan ; signalons les remarques sur 
le travail de Waldner, Die Oueïlen des parasiiischen i im AltfranT^ôsischen , sur 
lesquelles nous aurions d'ailleurs plus d'une réserve à faire). — P. 587, Gior- 



1. Sans entrer ici dans cette intéressante et difficile étude, je dirai que 
dam, dame, termes de courtoisie, ont dû naître dans un endroit déterminé et 
se propager de là. On sait qu'aujourd'hui le fr. dame a pénétré dans toutes les 
langues civilisées. 

2. [Je vais essayer de préciser mes objections contre le livre de M. Stimming. 
Les idées exprimées dans ce livre sont, comme je l'ai dit, l'extension de 
celles que j'ai présentées dans mon introduction à Girart de Roussillon. 
Lorsque j'ai écrit cette introduction, il n'existait aucun travail sur la compo- 
sition du poème, sinon quelques pages sans valeur de Fauriel, que je n'ai 
même pas mentionnées. Par suite, les idées que j'ai émises à ce propos sont 
absolument et incontestablement nouvelles. Sont-elles justes, c'est ce qu'il 
ne m'appartient pas de décider. Tout ce que je puis dire c'est que j'ai fait 
eflfort pour appuyer d'une preuve chaque assertion et pour indiquer claire- 
ment le degré de probabihté que j'attribuais à chacune de mes opinions. Or 
M. Stimming, dans son exposé, toujours pénible et diffus, n'étabht aucune 



PÉRIODIQUES 355 

imîe storico dclla Ulteratiira italiana, XIII (Gaspar>')- — P- 59^, Romania, 
XVIII, 2-3 ('Mcyer-Lùbkc , Tobler). — P. 600, Tobler et Lang, notes com- 
plémentaires (Zeitschr. XIII, 530 et XIII, 213). 

Livres nouveaux (Monaci , Zenatti, Meyer-Lùbke, Revue celtique). — 
P. 604-608. Table. G. P. 

II. — LiTERATURBLATT FUR GERMANISCHE UND ROMANISCHE PHILOLOGIE, 

X, 1889. Janvier '. — C. 12. Einenkel, Streify'ige durch die mittelengJiscbe Syiitax, 
nuter hesonderer Berïicksichtigung der Spraclie Chaticers (Klinghardt : l'auteur 
compare continuellement l'usage de Cliaucer à la syntaxe de l'ancien fran- 
çais). — C. 1$. G. Kôrting, Encychpddie luid Méthodologie der roiiiaiiischeii 
Philologie. Zusatzheft : Register, Nachtràge (Mussafia : travail incomplet et 
très inexact de M. Bernkopf, cand. phil.). — C. 19. G. Paris, Les Romans en 
vers du cycle de la Table Ronde (Raynaud). — C. 20. Espagnolle, L'Origine du 
français (F. Neumann). — Devillard , Chrcstojiiathie de V ancien français 
(Schwan : le compilateur, n'étant pas à la hauteur de sa tâche, a utilisé la 
chrestomathie de Bartsch, d'une façon peu judicieuse et qui n'est nullement 
louable). — C. 22. Alixa?idre don Ponfs Roman de Mahomet, neu hrsg. von 
Boleslaw Ziolecki (Suchier). — C. 27. Morf, Die sprachlichen Einheitshestre- 
hiiugen in der ràtischen Schiveii (Gartner). — C. 37. Note de M. F. N[eumann] 
sur la question des doublets syntaxiques, à propos d'un article « très remar- 
quable )) de M. Morf, rendant compte de la première année de la Revue des 
patois gallo-romans, dans les Gôttingische Gelehrte Am^eigen, 1889, pp. 11-27. 

Février. — C. 46. Rcinke de Vos, hrsg. von Fr. Prien (Sprenger, à signaler 
une introduction littéraire et un « essai de bibliographie »). — C. 56. Le Lai du 
Cor, restitution critique par Fr. Wulff (Suchier : propose quelques nouvelles 
corrections, entre autres Hoillande, aujourd'hui Holland, dans le Lincolnshire, 
ipouT Boillaunde du manuscrit). — C. 57. Cornicelius, Sofo e.l temps c'om era 
jays. NoveUe von R. Vidal.... (Levy). — C. 60. La Passione di Gesû Cristo, 
édita da Vincenzo Promis (Gaspary). 



distinction entre mes idées , qu'il adopte généralement , et les siennes, 
de sorte que le lecteur, à moins d'avoir mon introduction présente à l'esprit 
(ce qui n'est pas probable), ne peut savoir de qui émanent les opinions qu'on 
lui expose ni de quelle démonstration ces opinions sont susceptibles. C'est 
là un vice de composition auquel M. St., s'il en avait eu conscience, aurait 
pu remédier jusqu'à un certain point, en plaçant en tête de son livre un his- 
torique des questions qu'il a abordées après moi. Un autre défaut, encore 
plus grave, est que M. St. ne se rend compte à aucun degré de la difiérence 
qu'il y a entre un fait démontré et une conjecture. Ses idées sur les révi- 
sions successives qui auraient été faites de Girart de RoussiUon sont des hypo- 
thèses en l'air se superposant les unes aux autres, et qu'il donne pour des 
faits. En réalité, je ne crois pas que dans ce laborieux et long ouvrage on 
puisse signaler un fait de quelque importance qui soit à la fois nouveau et 
démontré. — P. M.] 

I. Rappelons une fois pour toutes que cette revue donne régulièrement la 
liste des cours de philologie romane , anglaise et germanique , professés dans 
les Universités de langue allemande. 



356 PÉRIODIQUES 

Mars, — C. 96. Pogatscher, Ziir Laulîehre der griechischen, laleiiiischen und 
rouianischen Lehnworte im AUenglischen (Morsbach : juge l'ouvrage uniquement 
au point de vue de la philologie anglaise). — C. loi. E. Koschwitz, Neitfran- 
lôsische Formenlchre nach ihreni Lautstande dargestellt (Passy : ce livre ne tient 
pas du tout ce qu'il promet; cf. c. 196 ss.). — C. 106. P. Meyer, Notice sut- 
deux anciens manuscrits ayant appartenu au marquis de la Clayette (Raynaud). — 
C. 108. Zenker, Die provenialische Tenione (Appel : éloges, quelques objec- 
tions). — C. 1 10. P. Pape, Un Capitolo délie Definiiioni di Jacomo Serminocci 
(Gaspary). — C. m. Patigler, Ethnographisches ans Tirol-Vorarlhcrg (Unter- 
forcher). 

Avril. — C. 125. Neuere Uhlandliteratiir (Frànkel). — C. 135. Mayhew et 
Skeat, A concise Dictionary of Middle English (Schrôer : recommande chaude- 
ment cet excellent dictionnaire étymologique). — C. 137. Grœneveld, Die 
atteste Bearbeitnng der Griseldissage in Frankreich (Mussafia, texte diplomatique 
d'un drame du xive siècle). — C. 140. Muret, Eilhart d'Oherg et sa source 
française (Golther). — C. 143. Schindler, Vokalismus der Mundart von Sornetan 
(Morf : connaissances générales tout à fait insuffisantes). — C. 146. Pocmetti 
mitolcgici de' secoli xiv, xv e xvi, a cura di Fr. Torraca (Tobler : il est regret- 
table que l'éditeur n'ait pas voulu donner un texte critique du Driadeo d'amore 
et qu'il ait suivi, pour le Ninfaîe Fiesohine de Boccace, l'édition de 1778). 

Mai. — C. 171. Riese, AUiterirender Gleichklang in der franiôsischen Sprache 
alter uni neuer Zeit ( Mussafia : ajoute un certain nombre d'exemples ita- 
liens). — C. 172. E. Seelmann, Bibliographie des altfraniôsischen Rolands- 
Jiedes (Suchier : complète les indications de l'auteur). — C. 174. Warnecke, 
Metriscbe und sprachliche Ahhandlung iiber das dem Berol :(ugeschriebene Tristran- 
fragmeni (Golther : le critique, à l'exemple de M. Behaghel, croit découvrir 
dans ce texte des rimes qui ne sont pas normandes; la nouvelle édition 
montrera que ce sont de mauvaises lectures de Fr. Michel ou des formes 
correctes mal interprétées par les deux germanistes). — C. 175. Christian von 
Troyes Cligés, Textausgabe mit Einleitung und Glossar, hrsg. von W. Fœrster 
(Mussafia). — C. 178. O. Schultz, Die proven-^alischen Dichterinnen (Levy : 
nombreuses observations ou corrections). — C.. 184. Il primo libre délia Com- 
posiiionedeî Monda di Restoi'o d'Are-{:^o, éd. G. Amalfi (Wiese). 

Juin. — C. 217. Schwan, Grammatik des AUfran^ôsischen (Horning : « La 
partie la plus neuve et la meilleure de l'ouvrage est celle qui s'occupe de la 
flexion »). — C. 220. Der Lmvenritter von Christian von Troyes, hrsg. von 
W. Fœrster (Mussafia : l'éminent critique se refuse comme nous à voir dans 
ce poème un « sauvetage » de la Matrone d'Ephèse). 

Juillet. — C. 256. Die beiden Bûcher der Malckabàer, hrsg. von Ewald 
Goerlich (Mussafia : commentaire rédigé à la hâte et sans grand soin, comme 
l'attestent de fréquentes divergences entre les remarques de l'éditeur et celles 
qu'y a jointes M. Fœrster). — C. 263 . Novati, Un nuauo ed un vecchio Jrammento 



PERIODIQ.UES 357 

del Trisiran di Tommaso (Golther : propose pour les vers T^ 19-20 une traduc- 
tion qui me paraît inadmissible). 

Août. — C. 285. W. Scherer, Poetik (Volkelt : appréciation sévère, concor- 
dant avec la plupart des jugements portés ailleurs sur l'ouvrage posthume du 
regretté Scherer). — C. 292. Neue Fragmente des Gedichts Van den vos 
Reinaerde, hrsg. von Ernst, Martin (Leitzmann). — C. 293. G. Paris, La litté- 
rature française an moyen âge (Birch-Hirschfeld : l'auteur de la Graahage ne 
croit plus que le poème de Robert de Boron soit la source du Conte du Graal 
de Chrétien ; il pense que les deux poètes ont puisé à la même source et que 
Robert a écrit à la fin du xii« siècle). — C. 295. J. Haas, Zur Geschichte des L 
vor folgendem Consonanten im Nordfraniôsischen (W. Meyer-Lûbke : bonne 
monographie). — C. 297. Monaci, Crestoma^ia Italiana dei Primi Secoli 
(Gaspary : propose diverses corrections pour les textes publiés dans ce premier 
fascicule). 

Septembre. — C. 332. Haase, Fran\ôsische Syntax des xvii. Jahrhunderts 
(A. Schulze : « mit Sorgfalt und Sachkenntniss ausgefûhrt »). — C. 335. 
Éléments germaniques de la langue française (Goldschmidt : à ne pas consulter). 
— C. 536. Novati, Istoria di Patrocolo e d'Insidoria (Gaspary : à noter dans 
son compte rendu de fines observations sur le Filostrato de Boccace). — 
C. 377. G. Mever, Die laleinischen Elemeiite iui Albanesischen ; Kur:{gefasste 
Albanesische Gramnuitik (Jarnik : plus de douze colonnes en petit texte, pour 
compléter ou rectifier ces deux ouvrages, surtout la grammaire). 

Octobre. — C. 377. Recueil de Mémoires philologiques, présenté à M. G. 
Paris par ses élèves suédois à l'occasion de son 50"ie anniversaire (Tobler : 
joint son hommage affectueux à celui des savants suédois). — C. 380. 
Armbruster, Geschlechtswandel im Fran^ôsischen (W. Meyer-Lûbke : « Eine 
fleissige umsichtige Arbeit »). 

Novembre. — C. 313. Tràger, Geschichte des Alexandriners. I. Der franz. 
Alex, bis Ronsard (Ph. Aug. Becker : l'auteur a ses renseignements de 
seconde main). — Stichel , Beitriige ^ur Lexikographie des altprovcn~alischen 
Verhums (Levy : éloges et nombreuses additions ; les lettres A-E ont seules 
paru). — C. 422. Wahle , Die Pharsale des Nicolas von Verona (Mussafia : 
remarques sur la phonétique et complément aux corrections, « toutes excel- 
lentes, » de M. Thomas, Rom., XVIII, 164). — C. 426. Dantes Gôttliche 
Komôdie ûbersetzt von Otto Gildemeister (Neumann). 

Décembre. — C. 449. Groth. fcan Antoine de Baifs Psauliier (Mussafia : 
M. P. Meyer, Rom., XVIII, 514, « beurtheilt die Ausgabe ebenso abfàllig 
wie ich es thun musste »). — C. 452. A. de Paula Brito, Dialectos crioulos- 
portugueies (Schuchardt). — C. 458. Weigand, Die Sprache der Olympo- 
Walachen (Tiktin : appréciation plus sévère que celle de MM. Picot, Rom., 
XVIII, 168, et G. Meyer; nombreuses observations de détail). — E. M. 

III. — MoDERN LANGUAGE NoTES. Baltimore, 1889. — N. 2. Janvier. — Col. 
1-6. P. B. Marcou, The french historical infinitive. L'auteur aurait dû avertir dès 



358 PÉRIODIQ.UES 

le commencement que cet article est l'abrégé d'une dissertation publiée par 
lui en allemand sur le même sujet (voy. Romania, XVIII, 203). — Col. 16-22. 
J. E. Matzke, Modem picard h'iQU from bellum. L'auteur essaye de tracer la 
limite qui sépare, dans le roman du nord de la France, deux traitements diffé- 
rents de la finale de bellum, à l'est de cette ligne (qui part de Langres pour 
aboutir à Huy), / tombe; à l'ouest^ cette consonne se vocalise en 21. M. M. 
ne paraît pas avoir connu le travail de M. Gilliéron sur le suffixe ell um dans 
le nord de la France {Revue des patois gallo-romans, I, 33 ; voy. Romania, 
XVII, 324.) — Col. 22-30. R. Otto, Mohamed in der Anschauung des Mittel- 
alters I. Sans valeur, surtout depuis la publication autrement importante de 
M. d'Ancona sur le même sujet (cf. Romania, XVIII, 649). — Col. 57-45.* 
G. Paris, Extraits delà chanson de Roland et de la vie de saint Louis. Paris, 1887. 
Longue et minutieuse critique due à M. H.-E. Todd. Les nombreuses correc- 
tions proposées par M. Todd (il s'agit bien souvent de simples fautes d'im- 
pression) ont été pour la plupart adoptées par G. Paris dans la seconde 
édition parue l'an dernier. 

No 2. Février. — Col. 81-8. Marcou , The frcnch historical infinitive 
(suite). — Col. 89-97. R. Otto, Mohamed, etc. (suite). — Col. 101-6. Fr. 
Spencer, Vaprise de nurture. C'est la pièce Un sage home de grant valor 
connue aussi sous le titre d' Urbain Courtois. Elle est publiée ici d'après le ms. 
Gg. I. I. de l'Université de Cambridge que l'éditeur attribue au xiii^ siècle. 
Il lui a échappé que ce ms. est postérieur à 1307, puisqu'il contient une 
pièce de cette date, comme je l'ai indiqué en le décrivant (Romania, XV, 283). 
Les informations de M. Sp., au sujet de ce petit poème, sont tirées unique- 
ment, comme il le reconnaît du reste, d'une courte notice publiée dans le 
Bulletin des anciens textes (1880). Aucune recherche ni sur l'opuscule même, 
ni sur les conditions dans lesquelles le texte se présente. V. 11 le ms. de 
Cambridge porte veires et non veiirs; v. 59 enchiminaunt , v. 71 engennlaiint, 
lis. en ch..., en gen...; vv. 95, 97, autre, lis. antri, etc. — Col. 122-3, ^^^ éloges 
donnés à l'ouvrage bibliographique de M. Stoddard sur les Mystères sont de 
pure complaisance; ce travail n'a aucune valeur, voy. Romania, XVII, 336. 

No 3. Mars. — Col. 133-45. S. Garner, The gerundial Construction in 
the romanic languages (suite). — Col. 189. T. Me. Care, Arsène Dannesteter. 

— No 4. Avril. — Col. 210-5. R- Otto, Der n planctus Mariae », réimpres- 
sion de la pièce catalane bien connue Augats, seyos , qui credets Deii lo payre 
(cf. Romania, X, 223, note i). 

No 5. Mai. — Col. 258-74. S. Garner, The gerundial construction in the 
romanic languages (fin). — Col. 301-9. F. M. Warren The sonnet , compte 
rendu détaillé du récent mémoire de M. Biadene (Morfologia del Sonetto), 
publié dans les Studi de M. Monaci. 

No 6. Juin. — Col. 326-32. W. H. Carruth, Fœrsters « Chevalier au 
lion » and the Mabinogi. Critique détaillée et bien conduite de l'opinion de 
M. Fœrster qui considère le Chevalier au lion comme l'original du Mabinogi. 
— Col. 333-8. Denys Corbet, compositions en dialecte de Guernesey, l'une 



PERioDiauEs 359 

en prose, l'autre en vers. — C. 353-5. E. L. Walter, compte rendu de E. A. 
Fay, Concordance of the Divina Ccmmedia. — Col. 365-8. B. L. Bowen, 
compte rendu de Behrens, Ucher reciproke Mctathese im Romanischen (cf. Roui., 
XVIll, 198). — Col. 382-3. Fr. Spencer, Further corrections in Bartsch's 
Glossary. Liste de fautes d'impression. A quoi bon relever ces misères? Il y a 
bien autre chose à reprendre dans le glossaire du récent recueil de Bartsch ! 
— Col. 387. M. Spencer écrit que, lorsqu'il a publié dans les Mod. Jangiiage 
notes sa description des mss. français d'York, il ignorait que j'avais fait le 
même travail. Dont acte! Mais cela n'a guère d'importance; le reproche que 
j'ai fait à M. Spencer (Rom., XVIII, 188) est d'avoir mal décrit ces mss., et 
.de cela il ne dit rien. 

No 7. Novembre. — Col. 393-402. Fr. Spencer, Tbe legend of S. Margaret. 
Notices, à la fois littéraires et bibliographiques, sur les diverses rédactions 
latines, romanes et germaniques de cette légende. C'est une compilation 
faite entièrement de seconde main et avec peu de compétence. Pour les 
rédactions françaises, les informations de M. Sp. sont tirées d'articles déjà 
anciens de la Romauia (IV, 482; VIII, 275). Mais plus récemment j'ai 
donné, dans ma notice des mss. La Claytete (voy. ci-dessus p. 306) des ren- 
seignements bien autrement complets sur les vies françaises en vers de 
sainte Marguerite. Quant aux vies en provençal, M. Sp. a omis de mention- 
ner celle que j'ai fait connaître il y a cinq ans (Rom., XIV, 524). 

No 8. — Décembre. — Col. 479-84. Ad. Gerber, The fable of the triithfnl 
man and the liar and the adventure of Reynard luith the apes. Intéressante étude 
de littérature comparée. Il n'est pas exact de placer Marie de France et Eude 
de Cheriton « vers 1200- 1203 «. C'est trop tard pour Marie et probablement 
trop tôt pour Eude de Cheriton Je rappelle en passant que le vrai surnom de 
ce personnage est bien « de Cheriton », et non de Cherington, deSherrington, 
de Shirton, etc. (voy. Contes moralises de N. Bo^on, p. xii). — Col. 498-502. 
J. E. Matzke, compte rendu de Haas, Zur Geschichte des 1 vor folgendem 
consonanten im Nordfran:^œsischen. P. M. 

IV. — Bulletin de la Société des anciens textes français, xve année, 
1889, no 2. — P. 72. P. Meyer, Notice du ms. Egerton 2yio du Musée britannique. 
C'est le ms. tout récemment acquis par le Musée, qui a été signalé ici-même 
il y a peu (XVIII, 642). Il commence par le poème anglo-normand sur 
l'Ane. Test, auquel appartient le fragment de Trêves édité dans la Romauia 
(XVI, 177). Le passage que signale M. Bonnardot comme manquant dans les 
mss. de Paris (p. 187, note) se trouve dans celui de Londres et fournit bien 
des rectifications au texte de Trêves, du reste à peine lisible par suite de 
l'usure du ms., qu'a publié la Romauia. Viennent ensuite la Passion, extrait de 
la Bible d'Herman de Valenciennes, une version en prose de l'évangile de 
Nicodème différente de celles qu'on a déjà signalées , le sermon en sixains 
Graut mal fisl Adam édité par M. Suchier, V Assomption d'Herman de Valen- 
ciennes (où l'auteur est appelé Richart), une vie en prose de saint Jean 



360 PÉRlODiaUES 

l'cvangéliste non signalée jusqu'à présent, mais dont on a d'autres mss., des 
vies de saint Pierre et de saint Barthclcmi, également en prose, le sermon du 
siècle de Guichart de Beaulieu, et enfin la vie de saint Laurent en vers récem- 
ment éditée par M. Socderhjelm d'après un autre ms. — P. 98. C. Couderc, 
Notice du ms. 24c de la Bibliolhèquc de Clermoiil-Ferrand, C'est un recueil 
de vers formé vers le milieu du xv^ siècle en Auvergne; certaines formes 
graphiques (julhet, p. 103, nostra voya pour nostre voie, p. 104, etc.), ne 
laissent aucun doute sur l'origine méridionale de l'écrivain qui a copié et pro- 
bablement composé cette sorte d'anthologie poétique. On y trouve un assez 
bon nombre de ballades de Deschamps, connues d'ailleurs, mais dont les 
variantes seront utihsées dans les prochains volumes de l'édition de ce poète. 
On y lit aussi quelques pièces d'Alain Chartier, les « enseignements » de 
Christine de Pisan, et, chose plus rare, le Son^e vert, longue pièce allégorique 
que la Romania a signalée pour la première fois (V, 61) dans un ms. d'Angle- 
terre. Beaucoup d'autres morceaux sont anonymes, quelques-uns semblent 
inconnus. Grâce au concours de notre excellent collaborateur M. E. Picot, 
cette notice est accompagnée de nombreux renseignements bibliographiques 
qui en rendent la lecture fort intéressante. 

V. — GlORNALE STORICO DELLA LETTERATURA ITALIANA, nos 37-g (t. XIII, 

7« année, 1889). — P. i. P. Rajna, U)ia canioiie di maestro Antonio da 
Ferrara, e Vihridisvio del linguaggio nella nostra antica letteratura. Cette can^one est 
ici publiée et très longuement commentée d'après un ms. de la Bibliothèque 
nationale de Florence. Elle était connue d'ailleurs et même publiée (Tel. 
Bini, Rime e prose del buon sec. délia liiigua, Lucca, 1852, p. 60), mais en un 
texte remanié. M. R. incline à croire que la copie de Florence est autographe ; 
il en étudie la langue avec détail, et fait ressortir les latinismes qui la carac- 
térisent. — P. 37. M. Barbi, Délia pretesa incredidità di Dante. Les idées 
émises sur ce sujet par M. Scartazzini n'avaient rien de particulièrement 
neuf, et on les avait sérieusement contestées lorsqu'elles avaient été présen- 
tées, sous une forme un peu différente, par K. Witte. Les voilà réfutées une 
fois de plus, et ce ne sera sans doute pas la dernière. Il y a des gens qui se 
plaisent à enfoncer les portes ouvertes. — P. 70. E Costa, Il codice parvwnse 
loSi (suite). Texte. — P. ici. V. Rossi, Niccolà Lclio Cosmico , pocta 
padovano del secolo XV. Biographie bien présentée et riche en faits nouveaux. 
— P. 159. A. Luzio, Nnove ricerche sid Folengo. — P. 199. D'Ancona, La 
hggenda di Maometto in Occidente. Extrait du mémoire sur le Tesoro de 
Brunetto Latini que nous avons annoncé ici l'an dernier, p. 649. C'est un 
travail de premier ordre. — • Variétés. P. 282, Macri-Leone, La Icttcra del 
Boccaccio a Messer Fr. Nelli. — P. 293. Sabbadini, Epistole di Fier Paolo 
Vergerio seniore di Capodistria. Suit un article de polémique dirigé par M. F. 
Novati contrç M. T. Casini. Les articles qui viennent ensuite ne sont pas de 
notre ressort. — Comptes rendus. P. 370. Trojel, Middelaldcrens Ehhovshoffer 
(R. Renier; objections sérieuses aux théories de l'auteur, dont le livre aura 



PÉRIODiaUES 361 

eu toutefois le mérite de soulever une discussion féconde tant en France qu'en 
Italie. Nous annonçons plus loin un opuscule de M. Rajna sur le même 
sujet). — P. 584. Nigra, Caiiti popohri dd Picmonie (art. en français de 
M. A. Jeanroy, où sont contestées, avec de bonnes raisons, plusieurs des 
idées maîtresses du livre; toutefois il n'est guère admissible tjue stoniello 
vienne du prov. estorii). — P. 391-8. P. de Nolhac, Les correspondants 
d'Aide Manuce (V. Cian). — P. 407. Bulletin bibliographique. Citons entre les 
ouvrages analysés. L. Goldschmidt, Die Doktrin der Liehe bel den italianischen 
Lyrikern d. XIII Jahr.; G. Ferraro, Glossario Monferrino. — P. 430. Commu- 
nications diverses. Luzio-Renier, // Plaiina e i Gon~aga ; V. Rossi, Un rima- 
tore padovam del sec. XV; Fr. Novati, Bartohnieo da Castel délia Pieve e la 
rivolta perugina (1368-70). — P. 459-76. Chronique; on y trouvera l'annonce 
d'articles récents concernant la littérature italienne et de plusieurs livres 
nouveaux. 

Kos 40-1 (t. XIV, 7«; année, 1889). — P. i. A. Capelli, La bibUoieca 
Estcnse nella prima meta del secolo XV. Contient le texte complet (279 articles) 
de l'inventaire de 1437 (N- S.) dont M. Rajna avait déjà édité la partie 
(55 articles) concernant les mss. français'. Je suis étonné que M. C. n'ait pas 
publié en même temps l'inventaire de 1488 dont M. Rajna Q. L, 55) avait 
mis au jour les articles correspondant à la partie publiée par lui de l'inventaire 
de 1437. En effet, ces deux catalogues se complètent l'un par l'autre, le plus 
récent indiquant le nombre des feuillets, ce que ne fait pas le plus ancien. A 
l'aide de ce secours supplémentaire, M. C. aurait pu pousser beaucoup plus 
loin l'identification des mss. que possédait au xv^ siècle la famille d'Esté avee 
ceux qui existent actuellement à la Bibliothèque d'Esté à Modène. Il n'a pas 
connu l'article publié ici même (XVIII, 296) par M. Thomas sur quatre des 
articles du catalogue qu'il édite (nos 205, 211, 220, 246). Je transcris deux 
articles qui manquent dans l'édition de M. Rajna et qui devraient prendre 
place, le premier entre les nos 16 et 17, le second entre les nos 20 et 21 de 
cette édition : 

20S. Libro uno chiamado Tristano, zoè la soa nativitade, in francexe et in merabrana, coverto de 
cliore rosso. 

215. Libro uno chiamado Soadoche, in lengua galica, in membrana, cura aleve et fondelo biancho -. 

— P. 31. E. Costa, Il codice pannense 1081. (Suite). Extraits et table alpha- 
bétique des pièces. — P. 50, G. Sforza, Un episodio délia vita di Aonio Paleario. 
— P. 72. L. Valmaggi, Per le fonti del « Cortegiano ». Rapprochements avec 
quelques passages du de Oratore. Véritablement cet article est trop long; tout 
ce qu'il contient d'essentiel pouvait être dit en quelques pages. — P. 94. R. 
Kœhler, llhistra~ioni comparale ad alciine novelle di Gio. Scrcambi. Sur la pre- 



1. Roiiiania, II, 49. 

2. G. Paris pense que ce ms. doit être un Tristan acéphale; Sadoch joue 
un grand rôle au commencement de ce roman; cf. Rom., XVIII, 206. 



362 PÉRIODIQUES 

mière nouvelle du recueil récemment publié par M. R. Renier. — P. 102. A. 
Solerti, Dei manoscritti di Torquato Tasso falsificaii dal conte Mariano Alherli. 
L'auteur de ces faux fut condamné à la prison en 1842. La fabrication avait 
été signalée en 1838 dans \t Journal des savants par Libri qui avait en pareille 
matière une grande expérience. — P. 129. A. d'Ancona, Misteri e sacre 
rappresenta:{ioni. Traite principalement , et avec autant de critique que d'éru- 
dition, du Mystère des trois Doins, publié par M. l'abbé C. U. Chevalier (voy. 
Romania, XVI, 170), oij le savant professeur met en lumière les précieuses 
indications que le mystère français fournit sur la mise en scène du Mystère 
de V incarnation et nativité, publié par M. Le Verdier par la Société des 
Bibliophiles normands, et de la Passione, publiée par M. Promis. A propos de 
ce dernier mystère, M. d'A. réunit quelques témoignages sur les représenta- 
tions de drames du même genre dans la région des Alpes. Au moment où il 
rédigeait son mémoire, la Société des anciens textes français mettait au jour 
le curieux Mystère de saint Bernard de Menthon (publié en janvier 1889) qui est, 
non pas le seul ', mais le plus ancien des mystères composés et joués en Savoie. 

— Variétés. P. 204. Graf, Spigolaturc per la leggenda di Maometlo. — P. 212. 
R. Renier, Per la cronologia e la composi^ione del « libro de natura de amore » 
di Mario Equicola. — P. 234. A. Saviotti, Di un Codice musicale del sec. XVI. 
Ms. appartenant à la bibliothèque de Pesaro. — P. 254. R. Wendriner, Il 
« Ruffiano » del Dolce e la « Piovana » del Rusante. Les deux ouvrages se 
réfèrent au Rudens de Plaute; mais l'imitation de Dolce est un plagiat de 
l'œuvre de Ruzante. — P. 258. F. Novati, Per la hiografia di Benvenuto da 
Imola , lettera al professor V. Crescini. Cette lettre se rattache à un écrit de 
M. Crescini au sujet du commentaire de Benvenuto da Imola sur la Pharsale 
{Romania, XVIII, 200-1). M. Novati conteste que le commentaire de Benve- 
nuto sur Dante soit antérieur à celui de Boccace (1373). — Comptes rendus. 
P. 269. El costimie délie donne (E. Gorra; Recherches générales sur le sujet 
traité dans ce petit poème édité par M. Morpurgo, cf. Romania, XVIII, 344). 

— P. 279. Bulletin bibliographique. Citons Gio-Franciosi, Nicova raccolta di 
scritti Danteschi (idées ingénieuses, mais souvent paradoxales) ; G, Finzi e 
L. Valmaggi, Tavole storico-bibliografiche délia lettcratura italiana (mal conçu); 
K. Wotke, G. Kirner, etc., divers travaux sur Leonardo Bruni ; R. Wendriner, 
Die paduanische Miindart hei Rusante; G. Pitre, Usi e cosliimi, creden^e e pregiu- 
di^i del popoloSiciliano. — P. 309. Communications diverses. — P. 312. Chro- 
nique. — Les pages 332-6 sont consacrées à l'annonce de publications per 
noi\e. 

— No 42 (t. XIV, 7e année, 1889). — P. 337. F. Tocco|, H fwr di retto- 
rica e le sue principal l reda~^ioni seconlo i codici fiorentini. Remaniement abrégé 



I. On a publié en 1882, dans le tome V des Travaux de la Société d'histoire 
et d'archéologie de la Maurienne, un mystère de saint Martin de Tours joué en 
1565 à Saint-Martin-de-la-Porte, dans l'arrondissement de Saint-Jean-de- 
Maurienne. 



PÉRIODiaUES 363 

de la Rhétorique à Herennius par Guidotto de Bologne, fin du xiiie siècle. Cet 
opuscule a eu un très grand succès attesté par de nombreux mss. que 
M. Tocco répartit entre plusieurs rédactions dont il étudie avec soin les parti- 
cularités. — P. 365. A. Luzio, Ntiove ricerche siil Folengo (suite). — Variétés. 
P. 418. P Villari, Una lettera del Savonarola a Lodovico il Moro. Cette lettre, 
mise récemment en vente à Leipzig, a été volée avant le jour de la vente. 
M. Villari la publie d'après' une photographie qu'il s'en était fait faire en 
temps opportun. — P. 421. F. Pellegrini, Lechiose dlV Inferno édite da Sehnie il 
cod. Marc. ital. cl. IX, 11° 179. — Comptes rendus. P. 438, // cantare di Florio 
e Bicificifiore, edito ed illiistrato da V, Crescini, vol. I (A. Gaspary; résultats 
nouveaux et importants sur l'ancienneté de ce cantare par rapport au Filocolo 
de Boccace).— P. 441. L. Amaduzzi, Unclici lettere inédite di Veronica Gamhara 
(R. Renier). — P. 446. Bulletin bibliographique. E. Michael, Salimbene iind seine 
Chronik (favorable) ; C. Beccaria, Di alciini luoghi difficili controversi délia 
D. C. di Dante Alighieri ; B. Cotronei, Le farse di G. G. Alione, poeta astigiano 
délia fine del sec. XV, studio critico, etc. — P. 463. Communications de 
M. Novati se rattachant à la lettre à M. Crescini publiée dans le même 
volume, pp. 259 et suiv. — P. 265. Chronique, périodiques, livres nouveaux, 
publications per noue. C'est à tort que les fragments d'un remaniement du 
Trésor de Brunet Latin publiés dans la Zeitschrift f. rom. Phil. (voy. Roma- 
nia, XVIII, 629) sont indiqués (p. 468) comme étant en vers : ils sont en 
prose; les lignes sont inégales parce qu'elles reproduisent la disposition de 
l'original. Il n'y a donc rien à en tirer pour la comparaison avec les fragments 
du Tesoro en vers italiens. P. M. 

VI. — The Academy, 22 février 1890. — Une nouvelle légende du moyen 
âge sur Virgile, par T. F. Crâne. Après avoir reproduit VExetnpli con Virgili 
ocis una filla sua qui se retrouve dans le Recidl de exeniplis publié par D. 
Mariano-Aguilô, M. Crâne démontre, ce qui m'avait échappé (voy. Roniania, 
VII, 483), que la collection catalane est une traduction de V Alphabetum 
narrationuvi d'Etienne de Besançon. A. M. -F. 



CHRONiaUE 



M. Vincenzo Promis, directeur de la Bibliothèque du Roi, à Turin, qui 
avait publié récemment, avec M. Negroni, la Passioiw jouée à Revello vers 
i486, est mort à Turin, le 19 décembre dernier, à l'âge de quarante-sept ans. 

— M. G. Baist s'est « habilité » pour la philologie romane à Erlangen , 
et M. A. Becker à Fribourg en Brisgau. 

— M. Odin, dont nous avons signalé ici (XV, 639) la dissertation sur les 
patois du canton de Vaud, a été nommé professeur de philologie romane à 
l'Université récemment instituée à Sofia. 

— M. W. Meyer-Lûbke vient d'être appelé à Vienne comme professeur 
extraordinaire. 

— M. Freymond est nommé professeur à Berne, en remplacement de 
M. Morf, qui a passé à Zurich. 

— La Société des anciens textes français vient de publier, pour compléter 
l'exercice de 1889, deux nouveaux volumes : le t. VI des poésies d'Eustache 
Deschamps, en grande partie imprimé par les soins de M. de Queux de Saint- 
Hilaire et terminé par M. G. Raynaud (voy. ci-dessus, p. 150), et un recueil 
intitulé Rondeaux et autres poésies du xv^ siècle, qui est la reproduction d'un ms. 
de la Bibliothèque nationale (fr. 9223) qui, bien que signalé jadis par 
M. d'Héricault dans son édition de Charles d'Orléans, était resté à peu près 
inconnu. Les poètes qui y sont représentés sont ceux de la petite cour de 
Charles d'Orléans. M. G. Raynaud, l'éditeur, a réuni sur chacun d'eux 
d'utiles renseignements historiques, empruntés en grande partie à des docu- 
ments inédits. On lira aussi avec fruit ses remarques sur les formes poétiques 
employées par ces divers poètes. 

— L'Académie desLiscriptions et Belles-Lettres, dans sa séance du 28 mars, 
a décerné le prix Jean Reynaud à Frédéric Mistral pour son Dictionnaire pro- 
vençal. Ce prix doit être attribué à l'ouvrage le plus méritant, relatif aux 
études de l'Académie, paru dans la période antécédente de cinq ans. 

— La Société des langues romanes de Montpellier publie la circulaire sui- 
vante : 

Le sixième centenaire de la fondation de l'Université de Montpellier sera célébré du 23 au 25 mai 
prochain. La Société pour l'Etude des langues romanes a cru pouvoir profiter de cette occasion pour 
inviter les romanisants à se réunir auprès d'elle en un congrès. Ce congrès aura lieu le 26 mai, lundi 
delà Pentecôte. Toute liberté sera naturellement laissée aux personnes invitées pour les communica- 
tions qu'elles voudraient faire. Mais la Société a pensé qu'il convenait de soumettre aux délibérations 



CHRONIQ.UE 3^5 

du congrès, et de désigner par avance quelques-unes des questions qui attendent encore une solution 
définitive. 

Elle propose les trois suivantes : 

1° La question des dialectes ; 

2° Celle des Cours d'amour ; 

3° Celle de VEpope'e provençale. 

— L'édition de la Clef d'amours , par M. Doutrepont , que nous avons 
annoncée, paraîtra dans la Bibliotheca tiorinaiiuica dirigée par M. Suchier. 

— Il y aura au mois de juin, à Roanne, une « exposition rétrospective d ob- 
jets d'art et de curiosité » , parmi lesquels figureront, ce qui peut intéresser 
nos lecteurs, des « chartes, manuscrits, livres précieux et autographes ». 

— M. Albert Stimming va donner dans la Romanische Bibliothek dirigée par 
M. Fôrster une nouvelle édition de Bertran de Born. — Le même savant, 
qui s'occupe depuis longues années de Beiive d'Hanstoiw, va publier la version 
anglo-normande de ce poème. Cette version n'était jusqu'à présent connue 
que par le ms. Didot, qui est incomplet du début; ce début se trouve dans 
le ms. que la Bibl. nat. a récemment acquis en Angleterre (voy. Rom., XVIII, 
524), et qui est de son côté incomplet de la fin, en sorte que chacun des 
manuscrits a une partie qui lui est propre, et qu'un quart environ du poème 
se trouve dans les deux manuscrits. 

— M. J. Alton prépare une édition critique d'Aiiseïs de Carthage. 

— Dans une dissertation de docteur (Beitràge ^ur Historiographie in den 
Kreii:^a}»-erstaaten , besonders fiir die Zeit Kaisers Friedrich II) soutenue à Ber- 
lin, le 18 janvier 1890, M. Paul Richter s'est occupé de Philippe de Novare 
en tant qu'auteur d'une partie des Gestes des Chiprois. Bien qu'il eût reconnu 
que Novare avait beaucoup de chances d'être la patrie de Philippe, M. R. a 
jugé plus prudent de lui conserver le nom de Phclipe de Nevaire qui lui est 
donné dans le manuscrit des Gestes. Il signale d'ailleurs deux actes contempo- 
rains où il est appelé de Novairc ou de Novarre. Je pense que les explications 
que j'ai données lèveront tous les doutes de M. Richter. Dans sa dissertation 
il étudie le caractère de Philippe comme historien et l'apprécie fort judicieuse- 
ment ; sur la question des rapports de son récit avec la continuation de Guil- 
laume de Tyr, je ne partage pas sa manière de voir. Il me paraît extrême- 
ment probable que les passages empruntés à cette continuation qui se retrou- 
vent dans la deuxième partie des Gestes des Chiprois ont été insérés dans 
l'œuvre de Philippe, non par lui, mais par le compilateur des Gestes. C'est 
un point qu'il y aura lieu de discuter plus tard, quand le jeune critique aura 
publié, ce qui ne tardera pas, la suite de sa dissertation : ce qu'il en a déjà 
donné fait honneur à sa méthode et à son intelligence historique. — G. P. 

— Livres annoncés sommairement : 

Etude sur Voltaire grammairien et la grammaire au xviiie siècle,.., par Léon 
Vernier. Paris, Hachette, 1888, in-80, 261 p. (thèse française de docteur). 

— Travail agréable et intelligemment fait, qui ne tourne pas à l'honneur 
de Voltaire considéré comme grammairien. 



366 ' CHRONiaUE 

Etude sur la versification populaire des Romains à Vîpoqtui classique, par Léon 
Vernier. Besançon, Dodivers, 1889, in-80, 68 p. — Cette étude (qui a 
d'abord été imprimée comme thèse latine pour ht Faculté des Lettres de 
Paris) a pour objet principal la versification des comiques (et de Phèdre), 
que l'auteur s'efforce d'expliquer au moyen des abréviations et des con- 
tractions de la langue populaire. Ce sujet est étranger à notre domaine ; 
mais la liste de ces abréviations et contractions, attestées par divers docu- 
ments, que l'auteur a dressée, pourra être consultée avec profit par les 
romanistes, quoiqu'elle soit ordonnée d'une foçon peu commode pour eux. 
Un index alphabétique en aurait facilité l'usage. 
Etudes morales et littéraires. Epopées et romans chevaleresques, par Léon de 
MoNGE, IL Les romans de la Table Ronde. Roland furieux. Amadis. Don 
Quichotte et don Juan. Paris, Palmé, 1889, in-12, 389 p. — Voy. Rom., 
XVI, 629. M. de M. étudie surtout son sujet en moraliste, et présente 
quelques observations fines, par exemple, celle qui concerne la différence 
entre le Lancelot de Chrétien, écrit sous l'inspiration d'une femme (un 
lapsus cdlami plusieurs fois répété la fait nommer ici Marie de Bretagne au 
lieu de Champagne), et le Perceval, composé pour plaire à un homme 
(Philippe de Flandre). 
Allgemeine Gcsclnchte der Literatur des Mittelalters iiii Abcndlande bis zum Beginne 
des XI. Jahrhunderts, von Adolf Ebert. Erster Band. Zweite verbesserte 
und vermehrte Auflage. Leipzig, Vogel, 1889, in-8°, XIV, 667 p. — Cette 
nouvelle édition de l'ouvrage déjà classique d'A. Ebert sera accueillie avec 
grand plaisir par tous les lettrés. Elle n'est pas très « améliorée », car il n'y 
avait pas beaucoup à améliorer, mais elle est très notablement augmentée, 
et l'auteur a tenu compte des travaux et surtout des importantes éditions 
de textes parues depuis quinze ans. 
Le Polyptyque du chanoine Benoit. Etude sur un manuscrit de la bibliothèque de 
Cambrai..., par Paul Fabre. Lille, 1889, gr. in-80 (Travaux et Mémoires des 
Facultés de Lille, no 3). — Ce curieux manuscrit, qu'avait déjà connu Du 
Cange, contient le Lihcr polyptyclms ou politicus de Benoit, rédigé vers 1142, 
puis, ce que ne donnent pas d'autres mss. de cet ouvrage, deux très curieux 
chapitres sur les fêtes de la Cornomannia (la Quasimodo), des calendes de 
janvier et du Carnelevarium, à Rome, aux ix'^ et xe siècles. M. Fabre, qui 
rapproche avec raison les descriptions de la Cornonmnnia, sorte de fête des 
fous, d'un curieux passage de Jean Hymonide, récemment publié par 
M. Novati (v. Remania, XVIII, 650), a joint à sa publication des notes 
intéressantes. La restitution de l'hymne grecque, écrite dans le nis. en 
caractères latins et très défigurée, prêterait à quelques réserves. 
Drei franiôsische IVôrter etymologisch hetrachtet. Von A. Tobler. Berlin, 1889, 
gr. in-80 (extrait des Comptes rendus de l'Académie de Berlin). — Il s'agit des 
mots déchet, souqmnille et accoutrer, que l'auteur étudie avec sa science et 
sa pénétration ordinaires. Déchet contiendrait en réalité deux mots, attestés 
par d'anciennes formes et ensuite confondus : l'un, dechiet, terme de compte 



CHRONIQUE 3 67 

et de commerce, étant simplement la 3^ pers. sg. ind. prés, de dcchcoir ; 
l'autre, dechic, étant le substantif verbal de ce même verbe. — Soiiquenie ou 
socaniè Çso^canic, sorcanic, par fausse étymologie) en a. fr. n'est autre chose 
que le mot slave siiknia , comme l'avait déjà remarqué Weinhold , et a 
sans doute été introduit en France lors des Croisades. A propos de son 
changement, relativement récent, en souquejiiîle , M. T. présente les 
remarques les plus instructives sur divers cas de substitution de -iîl- à 
-/-, qu'il constate ou qu'il discute (signalons basiie-hastiUe, âesbraié-débrailU 
porioii-porillon , Jormier-jounnUlcr, braiant-hr aillant, esraié-éraillé, trémoic- 
i rémouille, niorie-moriîle, et à l'inverse vigilh-vigié). Il paraît plus douteux 
quQ guenille puisse avoir été tiré de souqnenille, lequel aurait eu une variante 
souguenille ; la forme ne convient pas trop bien, et le sens concorde encore 
moins. — Sur accoutrer, tiré de contre, voyez ci-dessus aux Mélanges. 

Les Mabinogion, traduits en entier pour la première fois en français, avec un 
commentaire explicatif et des notes critiques, suivis en appendice d'une tra- 
duction et d'un commentaire, des triades historiques et légendaires des 
Gallois et de divers autres documents, par J. Loth. Tome second. Paris, 
Thorin, 1889, in-80, 386 p. — • Nous avons annoncé ici (XVIII, 207) le pre- 
mier volume de cette importante publication. Le second contient d'abord 
la version des trois contes qui répondent aux trois poèmes de Chrétien de 
Troie, Ivain, Perceval et Erec, et fournissent une base sûre à la comparaison. 
L'appendice qu'on nous donne, avec les triades historiques et légendaires, 
d'anciennes généalogies et une édition commentée des Annales Camhriae, 
sera aussi le très bien venu. Enfin, un index des noms propres très com- 
plet facilite les recherches. Tous ceux qui s'occupent de l'histoire des rap- 
ports de la littérature européenne du moyen âge avec la tradition celtique 
devront à M. Loth, pour ses traductions et pour ses commentaires, la 
plus grande reconnaissance. 

Glosario de voces ibéricas y latinas nsadas entre los Mozarabes , precedido de un 
estudio sobre el dialecte hispano-mozàrabe, por D. Francisco Javier 
SiMONET. Madrid, Fortanet, 1889, in-4, ccxxxvi-628 p. — Cet ouvrage 
considérable et tout à fait neuf est d'une grande importance pour l'étude 
des rapports entre les conquérants de l'Espagne et les populations chré- 
tiennes qui leur furent soumises pendant des siècles. L'auteur montre dans 
son introduction que les Mozarabes n'abandonnèrent pas aussi vite et sur- 
tout aussi complètement qu'on l'a dit leur langue et leur civilisation, et 
qu'au contraire ils exercèrent dans ces deux domaines une influence notable 
sur leurs vainqueurs. Le glossaire contient un très grand nombre de mots 
latins ou (ce qui a beaucoup plus d'importance) espagnols relevés dans des 
ouvrages ou des glossaires arabes à partir du ix^ siècle. Ce dépouillement, 
si intéressant pour l'histoire sociale, a aussi son utilité pour l'histoire de la 
langue, et tous les romanistes trouveront à y faire leur profit. M. Simonet, 
qui enseigne l'arabe à Grenade, n'est pas un romaniste de profession, et 
ses étymologies ou ses rapprochements prêtent parfois à la critique ; mais 



368 CHRONIQ.UE 

l'ensemble de son ouvrage est assurément inattaquable, et repose sur des 
travaux aussi consciencieux que méritoires. Les conclusions qu'il tire de ses 
recherches pourront çà et là sembler excessives, et un peu trop dominées 
par des considérations patriotiques ou religieuses; mais, malgré quelques 
réserves, nous n'hésitons pas à dire qu'elles apportent à l'histoire des lumières 
toutes nouvelles et que les historiens de l'Espagne, de sa civilisation, de sa 
langue et de sa littérature ne pourront désormais s'empêcher d'en tenir le 
plus grand compte. Il est regrettable qu'il n'ait pas joint à son livre un 
index des mots latins ou espagnols dont il rapproche les mots arabes cités. 

Dicresi e sineresi nella poesia ilaliana. Memoria di Francesco d'Ovidio , letta 
alla R. Accademia di scienze morah e politiche. NapoH, 1889, in-8, 59 p. 
(extrait du t. XXIV des Atli de l'Académie). — Déjà l'année dernière 
M. de Pilla nous avait donné un utile manuel de l'emploi de la synérèse et 
de la diérèse, ou, pour parler plus juste, de la séparation plus ou moins 
facultative des voyelles contiguës dans la poésie italienne (voy. Journal des 
Savants, 1889, p. 314). Ce qui manquait surtout à son travail, c'était une 
base philologique sûre; M. d'Ovidio la fournit à des recherches ultérieures 
dans cette judicieuse et brillante étude, où nous regrettons seulement qu'il 
n'ait traité que les mots en eux-mêmes et n'ait rien dit des formes de la 
flexion verbale. Il s'est surtout proposé de combattre certaines théories 
excessives du fantasque V. Imbriani, et il en a fort bien montré l'arbitraire. 
Ce petit écrit ouvre à chaque page des jours fort intéressants sur l'histoire 
de l'italien en tant que langue littéraire et de sa versification. 

V. Crescini. Framnmito di iina série d'ara:(^i nel Miisco di Padova. Roma, 
Lœscher, 1889, in-8, 8 pages. (Extrait de VArchivio storico ddV arte, 
anno II.) — M. Crescini, dont nous avons eu plus d'une fois l'occasion 
d'annoncer les excellents travaux sur Boccace et sur quelques points de la 
littérature provençale, détermine, dans ce court mémoire, le sujet d'une 
tapisserie flamande, en assez mauvais état, que renferme le Musée de 
Padoue. Cette tapisserie, du xv^ siècle, représente l'histoire qui fait le sujet 
de la chanson de Jourdain de Blaye. Les divers tableaux dont elle se com- 
pose sont accompagnés de rubriques en vers de huit syllabes. M. Crescini 
montre que l'artiste a connu, non pas l'ancienne chanson publiée par 
M. C. Hofmann, mais un remaniement relativement récent, tel que le 
poème en vers alexandrins dont on connaît deux manuscrits. Notons en 
passant qu'on connaissait des tapisseries ayant pour sujet une histoire 
apparentée de très près à celle de Jourdain, l'histoire d'Ami et d'Amilc, 
voy. S/7'/, de VEc. des chartes L (1889), 171. 

Alciuie fonti proven:(ali dclîa « Vita mima » di Dante. Saggio critico di Mich. 
ScHERiLLo. Torino, Loescher, 1889, in-4, 116 pages (Extr. du t. XIV des 
Atti de l'Académie royale de Naples). — Le titre de ce mémoire inspire 
tout d'abord au lecteur instruit une certaine défiance. Car la Vita niiova 
n'a point de sources provençales, et M. Scherillo ne peut avoir découvert 
ce qui n'existe pas. Mais le paradoxe n'existe que sur le titre. Dans la disser- 



CHRONIQUE 369 

tation mîme M. Sch. se borne à exposer, un peu longuement et sans 
beaucoup de précision, les influences provençales qui ont entouré les débuts 
poétiques de Dante. Rien d'absolument contestable, rien non plus de bien 
nouveau. Çà et là des tendances à la rhétorique et à l'exagération : « La 
« Vita nuova, vue par nous modernes à distance, paraît comme un monu- 
« ment qui s'élève solitaire et solennel en un désert ; les poésies française, 
« provençale, sicilienne font l'effet de sable ou au plus de mousse, qui 
« s'étend aux pieds » (p. 48). En somme, cet essai, comme beaucoup de 
ceux auxquels le nom de Dante sert d'enseigne, est un travail intermédiaire 
entre la recherche scientifique et la pure vulgarisation , dont la lecture ne 
laisse pas d'être fatigante , et qui , nous le craignons , ne satisfera aucune 
classe de lecteurs. 

Ouvrages de philologie romane et textes d'ancien français faisant partie de la 
bibliothèque de M. Cari. Wahlund à Upsal. Liste dressée d'après le 
Manuel de littérature française au moyen âge de M. Gaston Paris. Avec 
quatre appendices et deux tables alphabétiques. Upsal, imprimerie de 
l'Université, 1889, in-8, XXII-243 p. (tiré à 150 emplaires et non mis 
dans le commerce). — Voilà un catalogue qui est assurément le premier 
de ce genre qu'on ait publié, et qui a bien des chances de rester le seul. 
L'auteur, qui possède une magnifique bibliothèque de philologie romane 
et d'ancien français, la met avec empressement à la disposition de tous 
ceux qui veulent s'en servir, mais il trouve qu'on n'en connaît pas assez les 
ressources, et il imprime avec autant d'élégance que de soin les listes 
d'une portion de ses livres : a Je serais heureux, dit-il, si ce petit cata- 
logue pouvait engager les romanistes à faire usage de ma collection encore 
plus que par le passé. » Déjà M. Wahlund avait donné mainte preuve 
aussi bien de son rare savoir que de sa libéralité plus rare encore ; mais 
on peut dire que celle-ci dépasse toutes les autres. Notons que ce cata- 
logue (dans lequel l'auteur, quoiqu'il n'en dise rien, a maintes fois rectifié 
et complété l'ordre de mon Manuel) ne contient, outre un certain nombre 
d'ouvrages généraux, que la liste des livres relatifs à la littérature narrative, 
profane et sacrée. M. Wahlund se réserve sans doute de donner plus 
tard les autres parties. En parcourant ce volume avec ses ingénieux 
appendices (notamment sur les manuscrits), on admire la richesse de la 
bibliothèque dont il inventorie quelques travées ; bien des universités 
pourront envier le « séminaire de philologie romane » d'Upsal ; non seu- 
lement M. Wahlund ouvre cette collection aux membres actuels, mais 
il annonce qu'il a « pris des mesures pour en assurer la jouissance aux 
futurs membres du séminaire ». La France et la Suède peuvent ici associer 
leur reconnaissance. — G. P. 

Manuel d'ancien français. La littérature française an moyen âge (XI'^-XIF'^ siècle), 
par Gaston Paris. Deuxième édition, revue, corrigée, augmentée et 
accompagnée d'un tableau chronologique. Paris, Hachette, 1890, in-12, 
Xn-316 p. — Le texte de cette nouvelle édition, bien que comptant le 

Romania, XIX. 24 



370 CHRONIQUE 

même nombre de pages que dans la première , a été augmenté assez nota- 
blement grâce à l'utilisation des blancs et a surtout reçu de nombreuses 
corrections. Les fiotes bibliographiques ont été mises au courant des publi- 
cations les plus récentes. L'index a été revu et complété, de façon à passer 
de 32 colonnes à 56. Huit pages supplémentaires contiennent des « addi- 
tions et corrections ». Enfin pette édition est munie d'un Tableau où 
« pour la première fois on essaie de grouper en ordre chronologique les 
dates assignées aux productions de notre ancienne littérature ». 

Vincenzo de Bartholomaeis. Ricerche Ahrunesi, communicazioni ail' Isti- 
tuto storico italiano (I-V). Roma, Forzani, 1889, gr. in-8, ici p. (extrait 
du Bulletino delV Isi. stor. italiano). — Ces recherches portent sur des 
manuscrits conservés dans l'A-bruzze. Ce qui est pour nous de beaucoup le 
plus intéressant, — avec divers morceaux italiens d'un caractère plus ou 
moins analogue, — c'est le fragment d'un office dramatique de la Passion, 
en vers latins rythmiques, trouvé dans un ms. de Sulmone du xive-xve siècle. 
Ce fragment contient uniquement, non pas, comme l'a cru l'éditeur, le 
rôle des quatre soldats qui figurent dans la passion, mais, comme l'indique 
le titre (officium quarti militis), le rôle du quatrième soldat. Les paroles 
au'il prononce, soit seules, soit avec un des trois autres ou les trois autres, 
sont seules données en entier, les répliques n'étant marquées en général 
que par les premiers mots (il n'y a pas de lacune après le v. 128, et 
.IIII. ne veut pas dire quatuor, mais qiiartus). Nous avons donc ici le 
même fait singulier que pour le fragment provençal de la Nativité (voy. 
Rom., IV, 152), la conservation isolée du rôle d'un acteur. La composition, 
d'ailleurs inconnue, à laquelle appartenait ce rôle paraît avoir été remar- 
quable à plusieurs titres, et M. de B. l'accompagne d'un savant et judicieux 
commentaire (le texte présente plusieurs formes fautives; l'éditeur ne 
faisant aucune remarque, on ne sait si elles sont dans le ms. ; plusieurs 
semblent être de simples fautes d'impression). Il la regarde avec vraisem- 
blance comme composée en France, et il pense en général, en s'appuyant 
sur de bonnes raisons, que les drames liturgiques sont venus en Italie de 
France, et cela de fort bonne heure. On pourrait, je crois, aller plus loin 
encore sans hésitation, et montrer que toute la dramaturgie chrétienne 
du moyen âge est d'origine française. — G. P. 

Di la nonain qui rnanga la fleur du chol. Texte critique, par J. J. Salverda 
De Gr.ave [Leide, 1889], in-8, 15 p. — Extrait d'un recueil de mélanges 
offert à M. le professeur De Vries par ses anciens élèves. C'est le no 38 de 
la Vie des Pères (voy. i?o?ji., XIII, 240. Cf. Hauréau, Not. etextr. des mss. xxx, 
le partie, p. 298). M. De Grave émet quelques doutes sur certains détails 
de la classification des manuscrits faite par M. Schwan. Le texte est très 
bien établi : au v. 36 lisez le colp pour // cols, au v. 56 Faceinst plutôt que h 
ceiiist. 

A magyar nyelv roman elemeihei, irta Schuchardt Hugo. Budapest, 1888, 
in-8, 38 p. (extrait du Magyar NyelvÔ7-). — Nous sommes devant ce 
mémoire, qui ne peut manquer d'être intéressant, dans la pénible situation 



cHROxiauE 371 

du renard prié chez la cigogne. Si encore c'était un Hongrois qui écrivît en 
magyar! Nous demanderons à M. Schuchardt de récrire son travail dans 
une des langues qu'il manie si facilement qui soit plus accessible à ses 
confrères. 

Essai comparatif sur l'origine et Vhistoire des rythmes, par Maximilien 
Kawczynski. Paris, Bouillon, 1889, in-8, 220 p. — Ce livre extrêmement 
remarquable, où sont émises, notamment au sujet de l'origine de la versi- 
fication des langues modernes, des vues très neuves et qui sembleront 
souvent paradoxales, mais qui reposent en tout cas sur une étude attentive 
et témoignent d'une grande force de pensée, demande une critique appro- 
fondie, que nous espérons pouvoir lui consacrer. Il n'intéresse pas moins 
la philologie classique que les études romanes. 

Le français parlé, morceaux choisis à l'usage des étrangers, avec la prononcia- 
tion figurée, par Paul Passy. Deuxième édition. Heilbronn, Henninger, 
in-i2, 1889, V111-122 p. — Ce précieux petit volume intéresse les phoné- 
tistes contemporains et intéressera les philologues de l'avenir; il nous sera 
permis de dire d'avance à ces derniers que sur certains points nous aurions 
quelques réserves à faire, et que la prononciation de M. Paul Passy n'est 
pas absolument conforme, en quelques détails, à celle qui est le plus usitée 
à Paris ; mais ces divergences se réduisent à peu de chose ; la prononciation 
figurée par M. P. mérite presque toujours la confiance, et le système typo- 
graphique par lequel il la figure est simple, commode et clair. 

Unterstichungen ïiber Daniel vom BUïhenàen Tàl, vom Stricker von Gustav 

RosENHAGEN. Kiel, Schardt, 1890, in-80, II, 126 p. (diss. de docteur). — 
L'auteur de cette louable dissertation met à peu près hors de doute le fait 
que le roman de Daniel est tout entier de l'invention du Stricker (bien 
entendu, à l'aide de réminiscences de tout genre), et qu'il n'est pas traduit, 
comme on l'avait jugé « vraisemblable ou au moins admissible » (Hist. 
lilL, XXX, 140), d'un roman français perdu. 

La piiiiela d'OrlJmnx. Récit contemporain en langue romane de la mission 
de Jeanne d'Arc, de sa présentation au roi Charles VII et de la levée du 
siège d'Orléans, communiqué, le 13 juin 1889, au Congrès des sociétés 
savantes, par MM. P. Lanery d'Arc et Ch. Grellet Balguerie. Paris, 
A. Picard, 1890, in-80, 16 pages. — Ce récit, écrit au xvie siècle dans un 
registre des archives municipales d'Albi, a été, en efî'et, communiqué au 
Congrès des sociétés savantes, mais le Comité des travaux historiques en a 
justement refusé l'impression, ayant été averti par un de ses membres que 
cette relation, du reste peu intéressante, bien loin d'être inédite, comme 
les éditeurs le prétendent, a déjà été pubUée deux fois, d'abord par Com- 
payré. Etudes hist. sur V Albigeois, p. 269, puis par Quicherat, Procès de 
Jeanne d'Arc, IV, 300-302. C'est donc par suite d'une grave négligence que 
les éditeurs écrivent à la première page de leur préface que si Quicherat 
eût connu l'existence de cette relation, « il l'eût fait assurément figurer dans 
le tome V de ses Procès. » Leur édition est d'ailleurs fort incorrecte. 



372 CHRONIQ.UE 

Gcschichte der Legenden dcr h. Katharina von Alcxandrkn imd der h. Maria 
Aegyptiaca, nebst unediiten Texten. Von Hermann Knust. Halle» 
■Niemeyer, 1890, in-8, quatre-346 p. — L'auteur de ce livre est mort 
d'une fiiçon tragique et inopinée (voy. Rom., XVIII, 642). Il avait donné le 
bon à tirer de la dernière feuille de son livre, mais il n'en avait pas écrit la 
préface. Ces circonstances nous imposent des réserves particulières dans 
l'appréciation de cet ouvrage , d'autant plus qu'il résulte de certains hors 
d' œuvre (en eux-mêmes assez singuliers) qu'une partie au moins était 
imprimée dès 1882. Bornons-nous à dire qu'on y trouvera, comme dans 
tous les travaux de Knust, de l'érudition et des renseignements utiles, mais 
peu de méthode et de critique. Il est étrange, pour ne relever qu'un point, 
qu'il ait soutenu que la vie en vers français de Marie l'Egyptienne (dont 
il a le mérite d'indiquer de nouveaux manuscrits), vie qui a été traduite 
en espagnol au xiii= siècle et renouvelée par Rustebeuf, était faite d'après 
la version en prose qu'il imprime (ainsi que la traduction espagnole dont 
elle a aussi été l'objet), tandis qu'un coup d'oeil sur les deux textes suffit à 
montrer que le rapport est inverse. Parmi les textes imprimés dans ce 
volume, celui qui a le plus d'intérêt est la Passio sancte Katcrine virginis, 
qui jusqu'ici n'était pas commodément acccessible et qui est publiée d'après 
divers manuscrits, avec une version française et une espagnole. 

Die Anwenditng des ArtîMs iind Zahhuortes hei Claude de Seyssel. Nebst einer 
Einleitung ûber Seyssel's Leben und Werke. Von Dr. Hans Modlmayr. 
Wûrzburg, Hertz, 1890, in-8, 67 p. — Le sujet de ce mémoire est assu- 
rément bien restreint, mais n'est pas dénué d'intérêt pour l'étude de la 
formation de la langue littéraire moderne. L'étude sur la vie et les œuvres 
de Seyssel qui remplit les quatre premières pages est faite avec conscience 
et instruction, malgré quelques erreurs de détail. 

Pio Rajna. Le Corii d'Ainore, Milano, Hoepli, 1890, in-12, xx-ioo p. — Ce 
charmant petit volume contient une préface, une lecture que l'auteur 
devait faire et n'a pas faite, mais que fort heureusement il a rendue, en 
l'imprimant, accessible à un public plus nombreux, et quarante-deux pages 
de notes. La lecture expose avec beaucoup de grâce la littérature du sujet, 
et ne présente que tout à fait à la fin, glissée dans une phrase incidente et 
peu explicite, l'opinion particulière à laquelle l'auteur tient évidemment le 
plus : cette opinion, c'est que les assemblées de dames ont parfois réelle- 
ment prononcé des jugements sur des contestations entre amants en chair 
et en os qui avaient soumis leur cas à cette haute juridiction. M. Rajna se 
trouve ici d'accord avec M. Trojel, seulement il emploie d'autres argu- 
ments : j'ai beau y mettre la meilleure volonté, il m'est impossible de 
découvrir la moindre force probante dans le passage d'André le Chapelain 
qu'il allègue et dans les déductions qu'il en tire. Si le savant et fin critique 
voulait se représenter le cas même dont il s'agit dans ce passage , les 
débats auxquels il donnerait lieu et les moyens de faire appliquer la sen- 
tence, il me semble qu'il ne pourrait méconnaître que, là comme ailleurs. 



CHRONIQUE 373 

il s'agit d'un pur jeu d'esprit : un amant (mettons que ce soit un homme, 
mais les sexes ne sont pas précisés dans le latin) quitte sa maîtresse en 
déclarant qu'il renonce à l'amour par piété, ce dont il a le droit; mais il 
contracte plus tard une autre liaison : la première maîtresse peut le faire 
assigner, par l'intermédiaire de sa confidente, devant les dames, qui le 
condamneront à la reprendre! — M. Rajna annonce, comme appendice à 
cette aimable publication , trois dissertations qui paraîtront prochainement 
et qui auront en tout cas un vif intérêt : Geremia di Montagnom ; Il Ubro 
di Andréa Cappelîauo in Italia nei secoli Xîll c XIV; La Questione délia data 
del Ubro di Andréa Cappelîano. — G. P. 

Des poèmes latins attribués à saint Bernard, par B. Hauréau. Paris, Klincksieck, 
1890. In-8, V-102 pages. — Beaucoup de poésies rythmiques ont été mises 
sous le nom de saint Bernard, soit dans des mss. d'une époque tardive, soit 
en d'anciennes impressions. Un grand nombre ont été accueillies par 
Mabillon dans son édition des oeuvres du grand cistercien. Sont-elles en 
eftet de lui? Il ne servirait de rien de le nier sans preuve, car un témoi- 
gnage contemporain, cité par M. Hauréau, prouve que Bernard composa 
des chansons mondaines (canticidas miinicas et tirbanos inodulos) pendant sa 
jeunesse. La question est donc à examiner en détail et pièce par pièce. C'est 
le but que s'est proposé M. H. en étudiant une à une il y a quelques années, 
dans le Journal des Savants, les pièces de poésie mises sous le nom de saint 
Bernard. Pour toutes il arrive à cette conclusion qu'elles lui ont été attri- 
buées à tort, pour beaucoup il détermine l'auteur véritable. L'opuscule que 
nous annonçons est une édition remaniée et fort augmentée de ces articles 
qui intéressent tous ceux qui s'occupent de la Httcrature du moyen âge, et 
qui sous leur forme première n'étaient pas faciles à consulter, 

Delfino Orsi, Il teatro in dialetto piemoniese, studio critico. Introduzione. 
Dai primi documenti ail' anno 1859. Milano, Civelli, 1890, 75 pages. — La 
fondation d'un théâtre piémontais établi à Turin et jouant régulièrement 
des pièces piémontaises ne remonte qu'à 1859. Mais, antérieurement, on 
p'eut, à partir du xve siècle, recueillir un certain nombre de faits isolés con- 
cernant l'histoire du théâtre ou , ce qui est moins ambitieux et plus exact, 
se rapportant à des représentations dramatiques en Piémont. M. Orsi, qui 
est bien au courant des travaux les plus récents sur le sujet, passe en revue 
un certain nombre de laudi (qui ne sont pas précisément du théâtre), 
s'arrête à la Passione, récemment publiée par M. Promis, pour montrer 
qu'on y trouve quelques traits de la langue locale, et consacre une étude 
approfondie et judicieuse à Alione d'Asti , sans toutefois apporter de 
documents nouveaux à l'histoire, encore bien obscure, de cet auteur. Les 
compositions dont traite ensuite l'intéressant opuscule de M. Orsi sont des 
trois derniers siècles. 

The pronunciation of greek , with suggestions for a reform in teaching that 
language, by E. D.\wes. London, Nutt, 1890, in-8, 79 p. — On nous a 
adressé ce mémoire, et la prononciation du grec intéresse assez la philolo- 



574 CHRONIQUE 

gie romane pour que nous le signalions à nos lecteurs. Mais nous dirons 
en même temps que nous ne partageons pas les idées de l'auteur, et que 
sur presque tous les points où il combat l'opinion de Blass nous la parta- 
geons. 

Canioni d'amore traite da uno codice Carintiano del secolo XIII (Nozze del 
signore Orazio Delaroche-Yernet e délia signorina Marta Heuzey). 
28 novembre 1889, in- 12, vingt-trois pages. — Cette jolie plaquette con- 
tient trois chansons et le commencement d'une quatrième, transcrites sur 
un feuillet de parchemin que l'éditeur, M. E(mile) C(hatelain), a trouvé et 
photographié à Saint-Paul de Carinthie. La quatrième pièce , qui est 
incomplète , commence par Je vueil amour servir. Elle ne se trouve dans 
aucun de nos chansonniers. Ce qu'il y a de très singulier, c'est qu'un 
feuillet qui finissait de même (avec le vers inachevé Ne me veuït mon) 
appartenait, au xviiie siècle, au marquis de La Clayette (voy. P. Meyer dans 
les Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXIII, v^ partie, p. 3). On ne 
peut expliquer cette coïncidence que par deux hypothèses. Ou bien le 
fragment de Saint-Paul est le feuillet même de la collection La Clayette , 
ou bien c'est un feuillet tout à fait identique. Ce qui paraît s'opposer à la 
première hypothèse c'est que , d'après la notice que nous avons du feuillet 
La Clayette, la chanson incomplète était précédée de la rubrique : Chanson 
de monseigneur Eiistache de lEspinace, chevalier, rubrique dont il n'y a 
aucune trace dans le ms. de Saint-Paul. Cependant , si on admet que les 
deux feuillets sont distincts, il faut supposer : i» qu'il a existé deux chan- 
sonniers jumeaux, se correspondant ligne pour ligne, ce qui est à la rigueur 
possible; 2° que ces deux mss. ont été dépecés et que, par une coïncidence 
bien extraordinaire, le même feuillet se sera conservé dans deux collec- 
tions différentes. En fait, nous ne savons pas ce que sont devenus les mss. 
La Clayette (voy. ci-dessus, p. 305). Il nous paraît donc probable qu'il 
faut s'arrêter à la première hypothèse, selon laquelle les deux feuillets n'en 
feraient qu'un, et supposer que la rubrique a été, par suite d'une erreur 
quelconque, ajoutée par celui qui, au siècle dernier, a copié, d'après le 
feuillet La Clayette, la chanson Je vueiî amour servir. Ce feuillet aurait été 
ultérieurement, dans des circonstances que nous ignorons, transporté en 
Carinthie. Il est certain que le fragment de Saint-Paul était encore en 
France au commencement du xviie siècle. M. Châtelain nous en a com- 
muniqué une photographie grâce à laquelle on peut lire , sur les marges , 
quelques mots français, écrits vers cette époque. — La fe et la 3e chanson 
sont les n°s 1880 et 18$ de Raynaud; la 2^ (Aucune gent m'ont blasmé) ne 
paraît pas se retrouver ailleurs. 

Die Burg in « Claris und Laris » und in « Escanor... » von W. Borsdorf. 
Berlin, 1890, in-8<', 107 p. (diss. de docteur). — On sait que les romans de 
la Table Ronde et les romans d'aventure, surtout à la dernière époque, 
rachètent ce qui leur manque en intérêt et en style par la richesse de leurs 
descriptions. M. B. a extrait des deux romans, à peu près contemporains. 



CHRONIQUE 375 

ci-dessus nommés, tout ce qui concerne le château, objet des descriptions 
les plus étendues, et il a fourni ainsi une contribution assez précieuse à la 
reconstitution extérieure de la société chevaleresque. 

L'enquête philologique de 1812 dans les arrondissements d'Alençon et de Mortagne 
(vocabulaire, grammaire et phonétique). Publié et annoté par Louis Duval. 
Alençon, 1890, in-S», 89 p. (extrait du Bulletin de la Société philologique). — 
Ce fragment de l'enquête de 181 2 a quelque intérêt, notamment pour le 
vocabulaire ; les notes de l'éditeur sont, en général, instructives, mais par- 
fois peu judicieuses, comme celle qui concerne (p. 44) le prétendu go, gau, 
gaud, qui serait « un terme impliquant une idée défavorable » et se ratta- 
cherait peut-être à gallus. 

Index lectionum quae in universitate Friburgensi per nienses astivos anni 
MDCCCXC... hahebuntur. Pnemittuntur : i) Carmen francogallicuin, s. XIII, 
cui inscrlhitur » Le lai de l'ombre », ad fidem codicuni manu scriptorum edi- 
tum a Josepho Bédier ; 2) Guilelmi Streitberg De comparativis Germani- 
cis, qui suffixo -ôz- formantur commentatio. Friburgi Helvetiorum , typis 
consociationis Sancti PauH, 1890, in-4, iio p. — Nous reviendrons sur 
la publication de M. Bédier, qui a été tirée à part ; nous signalons seule- 
ment ici ce premier produit de la nouvelle Université, qui assurément en 
donne une idée très favorable. 

Un samedi par finit. Die âlteste altfranzôsische Bearbeitung des Streites 
zwischen Kôrper und Seele. Herausgegeben von Hermann Varnhagen. 
Erlangen, Deichert, 1890, in-8, 84 p. ^ — Ce travail, fait avec beaucoup de 
soin, met sous les yeux du lecteur, par une disposition très commode, le 
texte des cinq manuscrits qui nous ont conservé le beau poème du Débat 
de Vdme et du corps, sur lequel la Romania publiera prochaineinent un travail 
étendu. M. V. expose en outre la classification de ces manuscrits, et pro- 
pose les corrections qu'il faudrait faire au texte du meilleur d'entre eux , 
F, pour une édition critique ; enfin il accompagne l'édition de remarques 
philologiques. Tout cela est fort satisfaisant; peut-être, dans des travaux 
de ce genre, vaudrait-il mieux donner, des textes qu'on veut faire con- 
naître, des reproductions purement diplomatiques. Dans les remarques, 
nous noterons seulement que tu mangas ta rature au v. 133 (et non 123 
comme porte l'index) est l'expression biblique ad vomitum redire (pour 
le sens qu'a pris ici ruptura, cf. l'ail, crbrechen); au v. 218 il faut sans 
doute lire Wiert mais irove^ tis leus, nouvelle allusion biblique (non est 
inventus locus cjus); au v. 414 la restitution critique proposée est inadmis- 
sible, cordoan ne pouvant être de deux syllabes : il faut supprimer mais.^ qui 
a fort bien pu s'introduire dans deux mss. indépendants. — G. P. 



I . Extrait des Erlanger Beitràge ^ur englischen Philologie, i : (t The desputi- 
soun bitwen the hodi atid the soûle , herausgegeben von Wilhelm Linow, nebst 
der àltestenfr. Bearb der Str. zw. Leib und Seele, hgg. von H. V. Erlangen, 
Deichert, i88q. » 



376 CHRONIQUE 

Ucher die Prcifixe in den romanischen Sprachen. Dissertation von Dr. phil. 
Hermann Buchegger. Bûhl, 1890, in-8, 45 p. — Ce petit écrit, où se 
reconnaît la méthode de l'école de linguistique dont M. Paul est le chef, 
contient de fort bonnes choses, surtout au point de vue de la psychologie 
du langage ; il est d'ailleurs assez pénible à lire, et l'ordre et l'exposition 
laissent à désirer. L'auteur s'attache surtout à faire l'histoire, si l'on peut 
ainsi parler, de la conscience des préfixes dans la vie des langues romanes 
(préfixes morts, préfixes continuant à vivre et à produire, préfixes qui 
s'obscurcissent, pseudo-préfixes nés d'erreurs, échange de préfixes, 
extinction des préfixes, confusion de leurs sens et de leurs fonctions, etc.). 
En phonétique, il est souvent un peu arriéré. Ce qu'il dit à la p. 21 sur 
de- et des- est plein de confusions : on peut croire que dedicirc remonte à 
deducere et non à disducere sans admettre que de fût encore un 
suffixe productif au xi^ siècle ; l'amuïssement de Y s devant les spirantes 
n'atteste nullement le même amuïssement devant les explosives, etc. (voy. 
Roiuania, XV, 617). Malgré ces réserves, la dissertation de M. B. est un 
utile complément au livre d'A. Darmesteter sur la composition. 

Galiens li restorés, Schlusstheil des Cheltenhamer Guerîn de Monglane, unter 
Beifùgung sàmmtlicher Prosabearbeitungen zum ersten Mal verôflfentlicht 
von Edmund Stexgel. Vorausgeschiclvt ist eine Untersuchung von K. 
Pfeil : Ueber das gegenscitige Verhiiltniss der erhaltenen Gdien-Fassiingcn, 
Marburg, Elwert, 1890, in-8, Liv-408 p. (Ausgahcn und Abhandhutgen, 
LXXXIV). — Le titre et les dimensions de cette publication en indiquent 
le caractère et l'importance. C'est vraiment un monument de patience et 
d'abnégation. Le fastidieux poème du xiv: siècle est accompagné d'un 
commentaire perpétuel consistant en rapprochements , non seulement avec 
les Galicn en prose, mais avec toutes les formes de la légende de Roncevaux. 
Les opinions exprimées à ce sujet tant par M. Stengel que par son élève 
M. Pfeil ne sont pas les miennes; je les discuterai sans doute quelque jour. 
Mais en tout cas ce volume met à la portée de tous , tant pour la critique 
du Roland que pour celle du Pèlerinage, des matériaux qui ont en eux- 
mêmes moins de valeur qu'on ne l'espérait , mais qui ne sont pourtant pas 
dénués d'importance ; pour les rassembler et les présenter, il a fallu un labeur 
dénué d'attrait et qui n'en mérite que plus de reconnaissance. — G. P. 



Le propriétaire-gérant, E. BOUILLON. 



Màcon, imprimerie Protat frères. 



GEOFFROI GRISEGONELLE 
DANS L'ÉPOPÉE 



Le comte d'Anjou Geoffroi Grisegonelk est un personnage 
qui joua un rôle assez important dans l'histoire de la seconde 
moitié du x^ siècle. Il provoqua un mouvement épique, 
attesté par sa mention dans un certain nombre de chansons 
de geste ^ Il est vrai qu'on n'a pas retrouvé jusqu"ici de poème 
spécialement destiné à célébrer ses exploits; mais que des 
chants en son honneur aient existé, c'est ce qui me paraît tout 
à fait vraisemblable. Le texte suivant apportera, je pense, quelque 
appui cà cette idée : c'est un passage de la Chronica de gestis con- 
sulum Aiidegavoruin. Mabille a savamment démontré que cette 
chronique a eu au moins quatre rédactions successives au 
xii'^ siècle. Celle que je reproduis ici ^ est la plus ancienne, 
celle d'Eudes, abbé de Marmoutier de 1124 à 1137^. Les 
rédactions postérieures de Thomas, prieur de Loches (de 1151 
à 1168), de Robin et le Breton d'Amboise (vers 1160-1169), 



1. Chanson Je Roland, Chanson des Saisnes, Aspremont, Renaud de Moiitau- 
ban, Fierabras, Gaydon. Voy. la liste dressée par M. L. Gautier dans son édi- 
tion de Roland, note du vers 106. — J'ajouterai Girard de Roussïllon, oi\ 
Geoffroi apparaît comme partisan du roi Charles et chef des Angevins, 
Manccaux et Tourangeaux. Un long poème, Gaydon, est consacré à raconter 
les exploits fabuleux de Thierri, fils de Geoffroi. Ce même Thierri joue 
déjà un rôle important dans la Chanson de Roland, puisque c'est lui qui tue 
Pinabel, le champion de Ganclon ; mais il y est donné comme le frère et 
non le fils de Geoffroi. [Je publierai prochainement dans la Roinania une 
note sur ce Thierri et son rôle dans la Chanson de Roland. — G. P.] 

2. Chroniques des comtes d'Anjou, publiées pour la Société de l'Histoire de 
France, par MM. Marchegay et Salmon, p. 78-87. 

3. Mabille, Introduction aux Chroniques des comtes d'Anjou. 

Roinania. XIX. 2 J 



378 F. LOT 

enfin de Jean de Marmoutier (en 1169), n'ont du reste apporté 
aucune modification à cette partie de la chronique angevine. 

In dicbus illis , Huastcn Danus , tribus annis Gallias circa loca maritinia 
maxime infcstans, ad ultimum ad consobrinos suos Edwardum et Hilduinum, 
qui consules Flandriae erant, cum quindecim millibus Danorum ■ et Saxo- 
num per\'enit, secum habens Hethelwulfum -, mirae magnitudinis et fortitu- 
dinis virum , quem francisca lingua Haustuinum vocant. At vero Dani cum 
Sueviss per regiones Francorum discurrebant , rapinis et incendiis quaeque 
poterant oppida vel villas pessumdantes. Peragrata itaque armis atque incen- 
diis , auxilio Flandrensium , tota fere illa depopulataque regione quam prope 
Franci Fkndriam habitant, consultum est Parisius transire terrorcmque 
suuni ubique spargere. Ventum est itaque in vallem amoenam et pulcherri- 
mam inter locum qui Mons Morentius dicitur et Parisius; castellumque 
Montis Morentii captum munientes, diutius ibi iramorari existimaverunt. 
Cujus praesumptionis timoré, rex, in sollemnitate Pentecostes, proceres suos 
undequaque Parisius congregare disposuit, videns sibi nullam fieri tune 
copiam pugnandi, cum Franci, intra moenia urbis refugere compulsi , foras 
erumpere non erant ausi. Singulis igitur diebus Hethehvulfus Danus^ veluti 
alter Goliath, agminibus Francorum exprobrans, ante urbcra Parisiacam 
singulare duellum ab aliquo Francorum exigens, veniebat. A quo cum com- 
plures milites, ex fortioribus et nobilioribus Francorum, duello devicti et 
perempti fuissent, rex, dolore commotus, ne quis amplius contra eum exiret 
prohibuit. 

Gosfridus cornes Andegavensis , audito régis nuntio qui eum veniendi ad 
curiam in praedicto festo submonuit, Landonense Castro, quod suum erat, 
ante impositum sibi diem ire disponens, paucis diebus ante dominicam 
Ascensionem Aurelianis venit. Ubi cum certissime virtutem et crudelitatem 
praedicti Dani didicisset, fingens se, vir magnanimus, ad colloquium cujus- 
dam amici sui abscondite ire, suis ut praeirent et Landonense Castro eum 
exspectarent praecepit. Ipse vero uno solo milite cum duobus armigeris secum 
retento, clam a suis discedens, sero Stampis hospitatus, sociis ne cuiquam se 
detegant monuit. In crastino, consul furtivus viator egreditur. Non longe a 
Parisiaca urbe, burgum Sancti Germani devitans, a molendinario qui molen- 
dinos Sequanae custodiebat, dato de suo, habile navigium sibi parari impe- 
travit. Volens adhuc consul se occultare, ea nocte in domo molcndinarii 
dormit. Mane cum uno solo equo, milite suo sibi sociato, cum duobus 
molinariis navigio Sequanam transit. Viso Dano ejusque clamore audito, 



1. Le ms. lat. 6006 de la Bibl. Nat. donne CXV miUibiis Daiionnii. 

2. Lat. 6218 Hcthehdfiun ; lat. 6006 HetbchvJfiiin. 

3. Les compilateurs du moyen âge confondent perpétuellement Souabes et 
Saxons. 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS L EPOPEE 379 

cornes infVcmuit et armatus cito equuni ascendit'. Relictis in nave sociis, 
amocna planitic solus ci obviavit; uterque autcm, cornipedem calcaribus 
urgcns , appropinquavit. Cornes , perforato hostis oectore , ferro etiam intcr 
armes foras emisso, Danum prostravit, Qiai et illaesus recessit, licet Danus, 
gravissimo ictu dato, fracto clypeo scissaque lorica, juxta sinistrum latus 
consulis ferrum deducens, fracta hasta equum illius in postremo femorc 
vulncravit. 

Respiciens cornes Danum gemebunduni, torvis oculis adhuc rainacem 
nilenteinque exsurgere, festinus descendit, abstracto ipsius proprio gladio, 
velut alter David, caput abscidit. Iterum equo sue statim scandit et cum 
hostili equo et capite ad navem properat; fluvio enavigato, domino navis 
caput ut in civitatem déférât tradit. Ipse, clandestinus viator, Landonense 
Castro ad suos rediit; sociis in via ne se detegant obnixe praecepit. 

Multi a murorum et propugnatorum spectaculis et ab ecclesiarum apicibus- 
prospectabant et, quamvis quis esset ignorarent, tamen prosperitati ejus 
invidebant. Laetabantur autem in Domino Jesu et, gratias agentes, securius 
cives extra urbem cursitabant. Denique bajulus capitis venit in urbem et, rege 
praesente, nomen et militis personam se affirmât ignorare, uti eum quem 
nunquam viderat; tamen si videret cognoscere eum non dubitabat. Rex aliud 
animo deliberans ad praesens siluit. Dani dolentes, magis in viam efferati , 
Francos ardentius impetebant et ab incursitationibus in eos nullatenus 
absistebant; et licet Monmorentium spoliatum et combustum relinquerent , 
tamen loca omnia Silvanecto et Suessioni adjacentia, usque etiam Lauduno 
Clavato, perturbabant. 

Venerunt statuto die Parisius convocati principes , duces videlicet et 
consules, et totius Franciae magnâtes omnesque majores natu quorum peri- 
tia praeminebat simul in aula régis convenerunt. Gosfridus comes Andegavis, 
indutus tunica illius panni quem Franci grisetiim vocant, nos Andegavi 
hiirclum, inter principes sedebat. Molendinarius ad hoc a rege evocatus , 
affixis oculis, ipsum agnovit et, licentia a rege postulata, vultu jocundus ad 
consulem accessit; qui genu flexo, arrepta comitis tunica, régi et caeteris ait : 

« Hic cum bac grisa tunica scertnendo Danum, Francorum opprobrium 
abstulit et exercilui eorum terrorem incussit. » Rex ut deinceps Gosfridus 
Grisa-Tnnica - vocaretur edixit, cui omnis multitude assensum praebuit. 

Dum haec agerentur^ i^cce ex improvise legati atfuerunt qui Danos in vallc 
Suessionis castra posuisse retulerunt; quibus adjuncti sunt, innumeri milites 
Flandrensiuni, in ducatu suc habentes populum quamplurimum. His auditis, 
locutus rex ad optimales sic demum ora resolvit : « Videtis, optimales, quod 
sine profundis singultibus enucleare non possum , quantis calamitatibus et 



1. Ms. lat. 6218 de la Bibl. Nat. C'est évidemment par erreur que l'édition 
de MM. Marchegay et Salmon porte « equum descendit ». 

2. Grises'oneUe . 



380 F. LOT 

incommoditatibus populus Francorum percellitur. Quid plebeios homines 
commemorem, cum plurcs ex vobis, ex illustri sanguinis stemmatc orti, ine- 
dia palleatis, et gravis lues Danorum vestros labores contaminet? Jamdudum 
agri vestri, in solitudincm redacti, vel nullo vel raro vomere excoluntur. Ne, 
quaeso, deturpetur proptcr nostram ncgligentiam laus Francorum. O genus 
infractum , o gens invictissima , ne terreamini ! Res in arcto est , bellum ex 
adverso est, hostis multiis in proximo est. Expergiscimini, fortissimi milites! 
ecce dimicandi tempus est : bellicosas manus exerite viresque avitas, dum 
tempus est, ostendite. Quid opus est verbis? Jam nunc sibi quisque loqua- 
tur! » Nobilitas igitur quid régi consuleret anxiabatur; quorum quidam 
responderunt : « Nullam ad praesens pugnandi dare possumus sententiam; 
sed volumus et coUaudanius quatinus, ista re induciata, pugnam procrastine- 
mus donec majores vires habeamus. » 

Gosfridus tamen Grisa Tunica, suum exprimens consilium, adjecit : 
« Vos, domini consulares et illustres viri, lux et flos victoriosae Franciae, 
decus et spéculum pugnatricis militiae, pro vobis ipsis decertate et pro 
fratribus vestris animas ponite; nam quoad populum, qui se régi et nobis 
commisit, multum mori conspicabimur ? Video vos, Deo gratias, omnes 
unaninaes, nec aliquis in hac re débet ab alio dissidere. Quid refert dominus 
a servo, nobilis a plebelo, dives a paupere, miles a pedite, nisi nostrum, 
qui praesidemus eis , prosit consilium et patrocinatur auxilium ? Si Dani 
mihi dominabuntur impune, nolo amplius vivere. Timendum est si moriamur 
inglorii ac si comparemur jumentis insipientibus, brutis assimiles animalibus. 
Omnes quidem anhelare debetis ad pugnam, quia omnes id ad communem 
creditis profuturum salutem. Ego vero id ipsum collaudo vehementerque 
efflagito : rogo ne sicut segnes moriamur vel imbecilles ; non simus ■ impro- 
perium vel omnium infamia gentium ! » 

His dictis, non sine gravibus illorum quos relinqucbant lamcntis, processe- 
runt. Nec isti nec illi sperabant se de caetero posse frui aspectu mutuo ; hii 
et illi proruebant in carorum oscula, et omnes in lacrymas ciebantur. Vene- 
runt autem circa Suessionis regionem et intraverunt vallem unam formosa 
planitie venustam. Illic unusquisque suas acies gregatim ornaverunt et ordi- 
naverunt. Locuti sunt optimates de bcllo ordinando et negotium illud com- 
miserunt Andegavensi Gosfrido. 

« Eia, inquit Gosfridus, singuli vestros convocate et, signo dato, unusquis- 
que cum vestra acie militate; ubi autem opus fuerit lanceis et gladiis rem 
peragite, et actuum et ictuum paternorum ne obliviscamini ! » 

Ordinatae sunt itaque sex acies; quinque ex illis praecesserunt, quae belli 
pondus sustinerent et inimicum agmen efficaciter feriendo repellercnt; rex 
postremus cum acie sua gradiebatur omnibus provisurus et subventurus, et, 
si Dani prioribus praevalerent, totam belli ingruentiam excepturus. 



I. Pour « ne simus ». 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS L EPOPEE 3 8 1 

Litui clangebant, buccinae reboabant, utriusque multitudinis clamor audie- 
batur, et jam clypeo clypeus, jam umbone umbo repellebatur. Hastis 
confractis enses mutilabantur ; et cominus utraeque Danorum et Flandren- 
siuni instabant legiones, et ipsorum supervenere suscenturiae quae graviter 
primos ceperunt repellere. Nequibant enim impetum tôt nationum sustinere, 
sed titubantes cogebantur cedere ; tantus enim erat clamor et strepitus telorum 
et imber ut ipsum etiam aerem obnubilarent. Ingemuit rex, qui undique 
prospiciebat eis tanquam oculatus, et ait : « Christe, tuos sustenta Francos! » 
et Gosfrido, qui suum detulerat vexillum ', per nuntium adjecit : « Gosfride, 
rapidum calcaribus urge cornipedem et Francis titubantibus - esto juvamen. 
Memor esto, obsecro, parentum nostrorum; ne lividaveris in aliquo titulum 
Francorum! « 

Gosfridus sanctae crucis signo munitus ' et auxiliaribus constipatus, mani- 
pulis propriis afFuit Danisque miles audacissimus obstitit. Interdum enim 
perfidos aggressus est illos, ut vexilli régis lingulas in ore Danorum volitare 
faceret altoque clamore suo eos aliquantulum deterreret. Ad illius primipilaris 
impetum Franci, animo resumpto, in Danos irruunt unanimiter et, pugionibus 
vibratis, instabant efîeratius instantes. Fragor armorum multus erat et ab 
aereis cassidibus ignis elucubratus multus scintillabat ; vulnera vulneribus 
illidebantur et campi nimio sanguine purpurabantur ; intestina videres depen- 
tdentia et caesa capita et trunca corpora passim oppetentia. Exterriti sunt 
autem Dani prae timoré nimio, et repente, cuneis eorum labantibus, fugae 
se commiserunt. Persecuti sunt eos Franci sternendo, proterendo, mactando; 
et caesi sunt ibi multi milites et pedites, adeo ut duces ipsorum inventi sint 
postmodum mortui in medio quinque millium mortuorum. Magno autem 
trophaeo Franci potiti, laeti reversi sunt ad suos, secum adducentes equos 
multos spoliaque multa quae sibi ipsi manu sua in proelio pepererant. 
Factum est igitur gaudium magnum in Francia Deoque dignas omnes edidere 
gratias. 

Rursus a partibus Alemanniae bellum novum exortum est. Quidam Theu- 
tonicus de Suesia, Edelthedus nomine, qui de génère Pharamundi et Clodovei 
descenderat , regnum Francorum jure hereditario exigebat ; qui auxilio 
Othonis, régis Italiae, Lothoringiam et superiores partes Franciae impugnabat. 
Conquerebatur in propatulo de foederatis pactionibus quas Hugo rex, in 
prsesentia Henrici ducis Lothoringiae et Ricardi comitis Normanniae et 
Gosfridi Andegavis, in quodam colloquio fecerat : scilicet quod regnum 
Francorum Hugo sibi dimitteret, ita duntaxat ut sibi ducatum totius Franciae 



1. Le gonfanon. 

2. L'édition de la Société de l'Histoire de France porte « titillantibus », ce 
qui n'a pas de sens. 

3. Le gonfanon n'est autre que la bannière de saint Pierre. V03'. l'éd. de 
Roland de M. L. Gautier, note du vers 106. 



382 F. LOT 

daret, siciit dux Hugo olim possederat ; quod praedicti principes, ut aiebat, 
et multi alii magnâtes fide sua pepigerant. Gosfridus Grisa Tunica, aliis 
dubitantibus, surrexit et ait : « Perjurii nùsquam volo rcdargui, nec patiar 
ut nobis domineris ; rcgem mcque et socios de fide mentita defcndo ! » 

Bertholdus, frater ducis Saxoniae', vir factus ad unguem, pro Theutonico 
duellum arripit et adjecit : « P.^ires et coaequales nostri quod justum est 
dijudicent ; altercatio cnim liaec insopibilis est. » Congi^gati sunt utriusque 
partis majores, auditae sunt utriusque litigantis quaestiones, itum est in 
partem, et responderunt expectantibus judicium : « Communi judicio a nobis 
concordatum est quod qui victor exstiterit regnuni in pace teneat ; alter, 
consilii nostri auctoritate, regno dimisso, viam suam pacificus acceleret. » Id 
totum ita concessum est, et sic se simpliciter persecuturos, manu in manum 
episcoporum, firmatum est. 

Regina, Gosfridi Andegavis consanguinea=, partem zonac beatae Mariac 
virginis quae in capella sua erat , quam Karolus Calvus a Bizantio attulerat , 
ei misit et ut nuda colli ex ea ligaret praecepit, ei affirmans quod in hoc 
vinceret. Ad bellum igitur Gosfridus animatus jam majori fiducia procedebat. 
Bertholdus siquidem tantae animositatis et stoliditatis erat ut nullum sibi 
audere venire obviam ad pugnam arbitrabatur , aiebatque : « Sinite eum , 
exeat , veniat ! Ego illum contemptibilem caniculum , qui de bello ausus est 
praesumere, statim praevalens suffocabo. » Ventum est ad praelium ; pugna- 
tur viriliter. Primo impetu neuter cecidit ; sed Bertholdus , dum equum 
giraret, a comité lancea graviter inter scapulas vulneratur. Sanguis illius 
funditur, utrinque irremeabiliter pugnabatur, cassides aeneae resonabant, 
nulla eis requies praestabatur, cum Bertholdus equo cadit citoque in pedes 
surgit. Consul animosus descendit. Tune eorum corpora sudore et cruore 
liquentia conspiceres, cum manus manibus, pedes pedibus, corpora corporibus 
impingebant. Ad ultimum veto, rupta lorica Bertholdi, extis ejus fusis, ille 
proeliator fortissimus Gosfridus Grisa Tunica victor exstitit. Franci Christo 
gratias egerunt diemque illum solemnem duxerunt Deoque dignam immo- 
laverunt laudem ; Theutonici cum duce suo Edelthedo confusi ad propria 
redierunt. Gosfridus licentiam redeundi a rege et regina poposcit zonamque 
sibi dari promeruit ; quam in ecclesia beatae virginis Mariae Luchis posuit , 
ubi et canonicos ad simul vivendum constituit et ex propriis rébus multa eis 
dédit. 

Post haec Gosfridus, Deo favente, repulsis et repressis hostibus, plures 
annos vixit terramque suam in pace rexit ; nuUus enim contra eum mutire 



1. Voy. p. I, note 6. 

2. Anachronisme. Constance, femme de Robert II, était cousine de 
Foulques Nerra, fils de Geoff'roi Grisegonelle. Voy. Pfistcr, Robert le Pii'ii.x , 
p. 62-65. 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS l' EPOPEE 383 

audebat. Genuit autem plurcs filios, quorum junior, Mauricius nomine, 
caeteris pâtre superstite mortuis, supcrvixit '. 

QjLie la vie de GeoftVoi I", comte d'Anjou , ait suscité de 
nombreuses légendes, c'est ce que la simple lecture de ce récit 
prouve sufabondamment. Mais ces éléments légendaires n'ont 
pas tellement étouffé la vérité qu'on ne puisse retrouver le 
fondement historique. Cette vie légendaire de Geoffroi d'Anjou 
se divise tout naturellement en trois parties : i" la lutte contre 
les Danois et le géant Hethelulf; 2° la défaite des envahisseurs 
près de Soissons; 3° les prétentions d'Edelthed, le duel de 
Geoffroi et de Bertold. — Je les étudierai successivement et 
dans l'ordre même du récit. 



PREMIERE PARTIE. 



Le rôle historique de Geoffroi d'Anjou s'est joué tout entier 
sous le règne de Lothaire (954-986). Si le comte d'Anjou a 



I . Thomas de Loches ajoute ; « ipse vero mortuus sepultus est in ecclesia 
Sancti Albini. » Jean de Marmoutiers : « ipse vero mortuus sepultus est in 
ecclesia beati Martini Castri Novi. » Le témoignage du premier est préférable, 
d'abord parce qu'il est plus ancien , ensuite parce que Geoffroi ayant témoi- 
gné un intérêt tout particulier à l'abbaye de Saint-Aubin d'Angers , qu'il 
réforma en 966 , il est fort probable qu'il voulut y être enterré ; enfin , parce 
qu'au xe siècle les comtes d'Anjou n'étaient pas encore maîtres de Tours. Le 
traité de majoratii et senescalcia Franciae, attribué faussement à Hugues de 
Clères, donne un récit abrégé des exploits de Geoffroi Grisegonelle, qui, sur 
certains points, se rapproche davantage de l'histoire; il est suffisamment 
différent de celui d'Eudes de Marmoutiers pour qu'en 1169 le moine Jean 
les ait interpolés tous deux à la suite l'un de l'autre dans sa compilation, sans 
s'apercevoir qu'ils se rapportaient aux mêmes événements. Voy. Mabille, 
Introduction, p. xxxiii. 

Je juge inutile, et même dangereux, d'utiliser ce traité d'un fiiussaire du 
milieu du xii^ siècle. On rencontre bien aussi dans sa narration des traits 
légendaires, mais sa prétention que Geoffroi aurait reçu du roi Robert (jic), 
en récompense de ses nombreux services, le titre de sénéchal de France et les 
possessions du roi Lothaire dans les évêchés de l'Anjou et du Maine, ferait 
supposer qu'il a inventé ces traits et ne les a pas puisés dans une tradition 
populaire. Rien de pareil dans la rédaction d'Eudes de Marmoutiers, anté- 
rieure au moins d'un quart de siècle. 



384 F. LOT 

réellement contribué à délivrer le roi assiégé dans Paris ^, c'est 
en 978, lors de l'invasion de la France par l'empereur Otton II. 
Or, dans cette première partie, ce- ne sont pas tant les Saxons 
qui jouent un rôle important que les Normands {Danî) et les 
Flamands. Rien d'historique là-dedans. L'histoire du x'' siècle 
ignore Edouard et Hilduin, comtes de Flandre; et lors de 
l'invasion de 978 Hasting {Huasten) était mort depuis bien 
longtemps. On peut néanmoins s'expliquer aisément l'intro- 
duction de ces nouveaux éléments : le fonds du récit c'est le 
siège (historique) de Paris par les Allemands en 978 ; cet évé- 
nement a provoqué un souvenir, plus ou moins vague, du 
siège de Paris en 886 par les Normands. Quel fut le chef nor- 
mand le plus célèbre par ses ravages et sa férocité ? Hasting, 
personnage que ses exploits et la terreur qu'il inspirait rendirent 
certainement le héros d'une foule de légendes dont nous trou- 
vons un écho dans Dudon de Saint-Quentin et Raoul le 
Glabre 2. D'ailleurs les incursions des pirates du Nord ne 
cessèrent pas complètement quand une partie d'entre eux se 
fut fixée en Neustrie. En 954, Hugues le Grand eut à combattre 
avec une nombreuse armée un chef normand, du nom d'Harald, 
établi dans le Cotentin3. Quelques années après, Richard de 
Normandie, serré de près par le comte de Chartres, Thibaud 
le Tricheur, et par le roi Lothaire, appela à son secours les 
Danois avec leur chef Harald. Pendant près de cinq ans, de 962 
à 965, ces nouveaux envahisseurs commirent d'affreux ravages 
dans le pays chartrain et sur la frontière de Bretagne. Le bruit 
de leurs cruautés dut certainement parvenir en Anjou. Peut- 
être même les habitants de ce pays en éprouvèrent-ils les 
effets, car leur comte, Geoffroi, avait, en 961, avec Thibaud de 
Chartres et Baudouin de Flandre, mis en déroute le duc Richard 



1 . Lothaire se tint à Étampes pendant le siège de Paris (Richer, III, 74). 
Ce fut Hugues Capet qui se renferma dans la ville. On s'explique aisément 
que Hugues ait ainsi pris dans la légende la place de Lothaire. Remarquons, 
de plus, que le roi n'est nommé que dans la troisième partie. 

2. Chez ce dernier (I, v) le personnage est déjà plus prosaïque. C'est le fils 
pervers d'un paysan des environs de Troies. 

3. Annales Nivernenscs : « 954. Hoc anno fuit Ugo dux Frantiae cum 
magno exercitu in Constantino pago super Araldum Normannum. « (Mou. 
Genn., $ XIII, 89.) 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS l'ÉPOPÉE 385 

sur les bords de l'Eaune^ Il dut s'ensuivre une violente ini- 
mitié entre Normands et Angevins. On voit que le souvenir 
des invasions normandes se trouva soudain ravivé chez les 
populations de l'Ouest à la fin du x"' siècle ^. 

L'intervention des Flamands n'est pas sans fondement histo- 
rique. C'est un souvenir, soit de la guerre que fit Hugues 
Capet à Arnoul II de Flandre, en 981, pour s'emparer de Mon- 
treuil-sur-Mer et recouvrer les reliques de saint Valeri et de 
saint Riquier3, soit plutôt de la lutte que soutint, en 992, 
contre Eudes P' de Chartres, le successeur de Geoffroi Grise- 
gonelle, Foulques Nerra. Eudes appela à son aide les Flamands 
et les Normands, et réduisit le comte d'Anjou à une situation 
désespérée dont il ne fut tiré que par l'intervention du roi 
Hugues Capet 4. 

Ces événements présentent avec notre récit une coïncidence 
remarquable, sauf que dans la réalité ce fut le comte d'Anjou 
qui fut le protégé du roi et non son sauveur; mais on com- 
prend qu'une légende consacrée à la glorification des comtes 
d'Anjou devait renverser les rôles; d'autant plus qu'elle con- 
fondait ces événements avec ceux de l'année 978, où, cette fois, 
Geoff'roi secourut réellement le roi Lothaire et Hugues Capet. 

L'expédition d'Otton II, en 978, eut lieu au mois d'octobre. 
Dans notre récit, l'invasion ennemie semble avoir lieu au prin- 
temps ou en été, puisque le roi convoque ses vassaux pour la 
Pentecôte. Ces dates sont beaucoup plus dans le goût des 
poèmes du moyen âge : les grandes assemblées se tiennent à 
Pâques ou à la Pentecôte; les défis, les querelles, les batailles, 
commencent toujours au printemps ou bien « el novel tens 
d'esté ». 

L'armée des envahisseurs campa entre Montmartre et la 
Seine, Paris ne s'étendant pas au delà de la Cité 5, et non sur 

1. Flcdoard à 961. Dudon de Saint-Quentin, éd. J. Lair, p. 265-288. 

2. Encore en 1013-1014, Richard II, en guerre avec Eudes II de Chartres 
et Hugues du Mans , appela les Suédois et le roi Olaf, qui se livrèrent à 
d'affreuses dévastations (Guillaume do Jumièges, V, 10-13). Cf. Pfister, 
Robert h Pieux, p. 212-215. 

5. Bouquet, IX, 146-148; X, 356-357; VIII, 273-275. 

4. Richer, IV, xc-xciv. 

5. Il y avait, au moins sur la rive droite, des faubourgs qui furent incen- 
diés par l'ennemi en 978. V. note suivante. 



386 r. LOT 

les hauteurs de Montmorenci. C'est à Montmartre qu'Otton II 
fit chanter l'allehna à ses clercs au moment de lever le siège. 
Mais, du reste, la confusion de Montmorenci avec Montmartre 
n'a pas grande importance, et je n'y insisterai pas. 

Pour ce qui est du récit du défi du géant, de la terreur des 
assiégés, de la résolution de Geoff"roi de combattre le Danois et 
en môme temps de garder l'incognito , de la lutte des deux 
adversaires, enfin de la reconnaissance du vainqueur en pleine 
cour, — je lui trouve une allure profondément épique ^ Il 
présente de plus de grandes analogies avec les narrations de 
Richer et de VHistoria Francoruin Senonensis à propos du siège 
de Paris en 978 -. Notre auteur angevin n'a certainement 
pas utilisé ces deux sources , et les ressemblances sont trop 
grandes pour qu'on puisse les nier. La source d'Eudes de 
Marmoutiers est donc très vraisemblablement un poème épique 
en l'honneur de Geofiroi Grisegonelle. -- Ce comte d'Anjou 
a-t-il réellement combattu sous les murs de Paris un champion 
allemand? C'est plus que douteux. Richer, qui nous parle de ce 
duel, nous apprend que le vainqueur se nommait Ives et était 
vassal de Hugues Capet. L'existence d'un chevalier de ce nom, 
vassal du duc de France, nous est en eff"et attestée par une 
charte de ce dernier de l'année 981 3. Cet Ives semble donc 
bien historique et réel. Qu'on ait attribué à Geoff"roi d'Anjou 
les exploits de ce personnage, il n'y a rien là qui doive nous 
surprendre; c'est un procédé des plus fréquents dans nos chan- 
sons de geste. Un des exemples les plus sûrs de ce fait se trouve 
dans le Couronnement de Louis. M. E. Langlois a prouvé que la 
légende avait attribué à Guillaume d'Orange les exploits 
accomplis réellement au ix« siècle par un Itafien nommé 
Gontier4. 



1. L'explication du surnom de GrisegoiieUe appartient à la catégorie des 
légendes étymologiques. 

2. Richer, III, 74-76. — Hist. Franc. Senon : « Post haec Otto imperator 
congregans exercitum suum venit Parisius; ubi interfectus est nepos ipsius 
Ottonis cum aliis pluribus ad portam civitatis, incenso suburbio illius. 
Jactaverat namque se extollendo dicens quod lanceam suam infîgeret in por- 
tam civitatis Parisiorum. » 

3. Cartulaire d' HoiJihlièn's, Bibl. Nat. lat. 13911 fol. 14 r». 

4. Le couronnement de Louis (Société des anciens textes), p. l-li. 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS l'ÉPOPÉE 387 

Et, h ce propos, disons que la première partie du récit 
d'Eudes de Marmoutiers présente des analogies singulières avec 
un épisode du Montage Guillciume. Dans ce dernier poème le roi 
Louis est tenu renfermé dans Paris par le géant Isoré de 
Sassoigne'^ à la tête d'une immense armée sarrazine. Isoré pro- 
voque en vain les Français, trop peu nombreux pour oser faire 
de sortie. Dans cette extrémité, le roi se souvient de Guillaume 
au court nez, et il envoie un chevalier d'Auvergne, nommé 
Anseis, solliciter le secours du héros, retiré au monastère de 
Genves (Gellone). Guillaume, après avoir fait à l'ambassadeur 
du roi une réponse énigmatique et peu encourageante ^, se 
décide néanmoins à secourir ses frères et à combattre les païens 
une dernière fois. Il arrive incognito sous, les murs de Paris, où 
il ne peut trouver accès, et passe la nuit dans la hutte d'un 
pauvre homme, nommé Bernard du Fossé 3, 

Le lendemain il va à la rencontre du géant Isoré, le tue et 
lui coupe la tête. Refusant de se faire connaître et d'entrer 
dans Paris, il retourne aussitôt en son monastère. Avant son 



1. Le plus ancien ms. (Arsenal 6562) nous donne ces 2 vers muti- 
lés : Asst'gié Tôt uns païens Ysor(ês). — la mer de Sassoigne ju 

ne (Conrad Hoffmann, Ueher ein Fragment des Guillaume d'Orange, vers 916- 
917). — On voit par ce trait qu'Isoré à l'origine est un Saxon. Cette transfor- 
mation successive des peuples ennemis des Francs (Saxons, Normands, 
Aquitains, Slaves, etc.) en Sarrazins est un fait bien connu. 

2. Voulant faire comprendre au roi que tous ses revers proviennent de ce 
qu'il est entouré de mauvais conseillers, Guillaume, sans dire un mot, entre 
d'ans le verger du monastère, abat les arbres fruitiers, et sème à la place des 
ronces et des épines. 

3. Comparez la situation de Geoffroi passant la nuit dans la maison du 
meunier. Dans le Moniage, la hutte de Bernard était trop petite pour contenir 
Guillaume, il se produit un miracle : les murs s'élèvent et s'écartent de façon 
qu'il ait la place nécessaire. 

Ce trait n'est pas particulier à l'épopée française : il se retrouve dans l'épopée 
irlandaise. Voyez la légende de la naissance de Cuchulainn (Windisch, 
Irische Texte, p. 136 et ss.) : le roi d'Ulster, Conchobar, sa sœur Dechteré et 
leur suite, après avoir erré toute une journée à la chasse aux oiseaux, arri- 
vèrent le soir devant une petite cabane. A mesure que le roi et ses compa- 
gnons y pénétraient, elle s'agrandissait si bien que tous trouvèrent place. 
C'était le dieu Lug, amoureux de Dechteré, qui était l'auteur de ce prodige. 
Voy. d'Arbois de Jubainville, Le Cycle mythologique Irlandais, p. 294-298. 



388 F. LOT 

départ il remet seulement la tête du géant à Bernard du Fossé à 
charge de la porter au roi Louis, mais il lui défend de le nom- 
mer, à moins que le roi , voulant à toutes forces connaître le 
nom du vainqueur, ne menace le pauvre homme d'un chcàti- 
ment trop cruel ^ 

Les ressemblances et les différences entre le récit d'Eudes de 
Marmoutiers et celui du Moniage Guillaume sautent aux yeux; 
on conviendra, je pense, que les analogies sont réelles. Dans 
son étude sur Guillaume d'Orange, Jonckbloet avait déjà tenté 
un rapprochement entre ce passage du Moniage et un siège 
historique de Paris; mais il se préoccupa seulement de celui 
de 886, qui ne donne pas lieu à des rapprochements bien sûrs, 
et négligea complètement celui de 978 \ 

Nous sera-t-il permis de conclure qu'un événement réel du 
siège de Paris par les Allemands en 978 a donné lieu à un 
poème, altéré ensuite d'une double manière par la substitution 
au héros primitif, d'un côté de Geoffroi Grisegonelle, de l'autre 
de Guillaume d'Orange > ? 

Un dernier mot sur cette première partie : le récit angevin 
nomme Hethelulf l'adversaire du comte Geoffroi ; ce nom n'a 
rien d'une dérivation populaire; mais l'auteur ajoute qu'en 
français ce nom est traduit par Haustuin. Cette étymologie est 
visiblement absurde, mais elle est précieuse en nous montrant 
qu'en langue vulgaire l'adversaire de Geoffroi était appelé 
Haustuin. Or, si Haustuin ne vient pas de Hethelulf, il peut 



1. Sur le Moniage Guillaume (encore inédit), voy. Histoire Littéraire, 
t. XXII, p. 519-529; Jonckbloet : Guillaume d'Orange, t. II, p. 1 17-166. Les 
mss. du Moniage qui se trouvent à Paris sont malheureusement tronqués 
au milieu de cet épisode. Le moins incomplet est à la Bibl. nat. franc. 774, 
fo 184 à 223. — Cette légende du combat de Guillaume et d'Isoré resta 
longtemps populaire à Paris. On prétendait montrer l'emplacement de la 
« Tombe Issoire » près de Paris. C'était à l'endroit où se trouve actuellement 
l'entrée des catacombes près de la gare de Sceaux. Aujourd'hui encore il y 
a une rue de la Tombe-Issoire. Remarquons toutefois que pour (\\x'Issoire 
vînt d'Isoré, il faudrait admettre un déplacement d'accent qui ne laisse pas 
d'être singulier. 

2. Ibid., p. 148-157. 

3. L'Historia Francorum Senonensis, composée peu après 1015, renferme 
déjà des éléments légendaires, v. p. 8, n. 2. 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS l'ÉPOPÉE 389 

dériver de Hahtingus'^. Ainsi dans le poème dont s'est inspiré 
Eudes de Marmoutiers le géant adversaire de Geoffroi Grise- 
gonelle n'était autre que le célèbre Hasting. — Ce trait est si 
peu de l'invention d'Eudes de Marmoutiers qu'il ne s'aperçoit 
pas que Huasten tiHaiistuin sont un seul et même homme; il 
imagine deux personrrages distincts et retraduit le nom du 
second en Hethelulf. La source du récit du moine angevin est 
donc un poème populaire qu'il n'a qu'à moitié compris et qu'il 



a défiguré ^. 



DEUXIEME PARTIE 



Il est surprenant que notre auteur n'ait pas conservé le souve- 
nir que la bataille dont il parle fut livrée sur les bords de l'Aisne 
dans des circonstances assez dramatiques 3. Richer4, VHistoria 
Francorum Senonensi's, et surtout les Gesta episcoporuin Camera- 
censiiim nous ont donné à ce sujet des détails curieux et, en ce 
qui concerne les deux dernières sources, déjà légendaires 5. 

Selon les Gesta Ep. Camer., Otton II aurait proposé à 
Lothaire de passer la rivière pour pouvoir se livrer bataille, et 
d'accorder l'Empire au vainqueur; Geoffroi Grisegonelle aurait 

1. C'est cette graphie qui se rencontre dans les annales contemporaines 
de Saint-Bertin et de Saint-Waast. 

2. Pourquoi Eudes a-t-il retraduit Haustuin en Ethelulf? je l'ignore. 
Remarquons seulement qu'Edilvulf, roi des Anglo-Saxons, se rendant en 
pèlerinage à Rome, fut magnifiquement accueilli en 855 par Charles le 
Chauve, dont il épousa la fille Judith l'année suivante. Il mourut en 858 
Annales de Saint-Bertin). Ce personnage peut avoir prêté son nom, mais 
rien que son nom, à notre légende. 

3. Ce souvenir s'est conservé dans le traité du (aux Hugues de Clères ; la 
tradition qui y est mise en œuvre, tout en étant falsifiée sur certains points, 
est restée parfois plus fidèle à la vérité historique que dans le récit d'Eudes 
de Marmoutiers. 

4. Richer, 1. III, c. 77. 

5. Hist. Franc. Senon (Cf. p. 9, n. 2) : « Convocans igitur Hlotharius rex 
Hugonem, ducem Francorum, et Heinricum, ducem Burgundionum, inruit 
in eos, fugientibusque illis persecutus est usque Suessionis civitatem, Illi 
autem ingressi fluminis alvcum, quod dicitur Axona, nescicntes vadum, 
plurimi ibi perierunt. Et multo plures consumpsit aqua quam gladius vorasset, 
et tanti ibi perierunt ut ctiam aqua redundaret cadaveribus mortuorum; 
aqua; enim implcverat ripas suas. Hlotharius vero rex constanter perscquens 



390 i-. LOT 

conseillé de laisser les deux rois se battre seuls en duel, et 
Godefroi de Verdun, vassal d'Otton, aurait repoussé cette 
dernière proposition avec indignation. Au point de vue pure- 
ment historique, ce récit est peu admissible. Si Otton II avait 
voulu livrer bataille, il n'aurait pas levé le siège de Paris et 
n'aurait pas, comme il fit (très judicieusement), traversé l'Aisne 
malgré toutes sortes de difficultés. On ne saisit pas non plus 
bien clairement les motifs d'indignation du comte Godefroi. 
Aussi il me semble que l'auteur des Gesta Ep. Canicr., qui 
montre une partialité évidente pour les rois de Germanie, a 
arrangé dans un sens favorable à la mémoire d'Otton II quelque 
chant où l'on voyait Geoffroi Grisegonelle jouer un rôle 
important dans la déroute des Allemands sur les bords de 
l'Aisne. Aucun autre document ne mentionne, il est vrai, 
l'intervention du comte d'Anjou en cette occasion, pas même 
le récit d'Eudes de Marmoutiers, du moins dans la seconde 
partie; dans la troisième, au contraire, nous voyons décidé que 
le royaume de France appartiendra au vainqueur d'un combat 
singulier : c'est Geoffiroi qui assure la couronne à Hugues en 
tuant Êerthold. Sans doute ici ce n'est pas Geoffroi qui 
conseille le duel, mais je saisis néanmoins une certaine analogie 
avec la narration des Gesta Ep. Canicr. — Dans les deux cas, 
on décide que le royaume appartiendra au vainqueur, dans les 
deux cas Geoffroi joue le rôle important. Laquelle des deux 
versions est la plus altérée ? c'est ce que je n'ose décider. 

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, le récit de la bataille 
de Soissons présente nombre de caractères épiques : la division 
de l'armée française en six « échelles » (acies), la multitude 
des traits qui assombrissent le ciel comparée à une pluie 
d'orage % l'anxiété du roi en voyant plier ses troupes/, la 

illos tribus diebus et tribus noctibus usque ad fluvium quod fiuit juxta 
Ardennam sive Argonnam interfectis ex hastibus maxima multitudino. 
Dcsinens auteni persequi illos Hlotharius rex reversus est in Frantiam cum 
magna victoria. Otto autem imperator cum his qui evaserant cum magna 
confusione reversus est ad propria. » Gesta Ep. Caméra., 1. II, c. 97-98. Mon., 
Genn., Script., VII, 441. 

1. Il n'y a pas de poésie chez aucun peuple où cette métaphore ne se 
rencontre. Nous disons encore « une grêle de traits ». 

2. Son exclamation, « Christ, soutiens tes Francs, » rappelle la prière 
fameuse de Clovis (Grégoire de Tours, II, xxxi). 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS L EPOPEE 39 1 

description des blessures et de l'entassement des cadavres, le 
courage de GeotFroi, porte-étendard du roi. Ce dernier trait est 
très ancien; déjà dans la Chanson de Roland on trouve ce 
vers (106) : 

Gefreiz d'Anjou li rci gunfanunicrs, 

qui montre que la légende était formée au xr' siècle. 

TROISIÈME PARTIE 

La soudaineté de la nouvelle guerre, le conseil des anciens, 
le duel judiciaire qui assure la couronne au suzerain du cham- 
pion vainqueur„la jactance de l'adversaire du héros, etc., tout 
cela est encore dans le goût de l'épopée féodale. Le fond 
historique de cette dernière partie est certaineiTient le souvenir 
confus de la lutte de Hugues Capet et de Charles de Lorraine, 
combiné peut-être, comme je l'ai supposé plus haut, avec un 
épisode de la guerre de 978. Cette dernière hypothèse se trouve 
fortifiée par l'intervention d'Otton, roi d'Italie, qui n'apparaît 
pas dans les deux premières parties où précisément elle est 
historique. 

Il peut paraître étrange de voir Otton soutenir les prétentions 
au trône d'Edelthed ^, mais ceci encore a un fondement histo- 
rique. Il semble bien, en effet, qu'en 978 Otton II ait eu 
dessein de chasser Lothaire du trône de France et de le rempla- 
cer par son frère cadet Charles, auquel il avait accordé, l'année 
précédente, l'investiture de la Basse-Lorraine. Laon fut pris par 
l'armée allemande et Charles y fut proclamé roi. Peut-être même 
fut-il sacré par l'évêque de Metz, Thierri ^. 

On s'exphque facilement la confusion des événements de 
987-991 avec ceux de 978; elle était si aisée à commettre pour 
un annaliste mal informé qu'elle se retrouve dans le Chronicon 
S. Vitoni Virdunensis, qui nous donne l'étonnant chronogramme 
qui suit : « 990... Principes Francorum expellunt Carolum 
regem suum de regno; quem Otto imperator restituit gravi 



1 . J'avoue ignorer encore pourquoi notre auteur a donné ce nom au 
compétiteur du roi Hugues. 

2. Voyez les lettres 31 et 32 de Gerhert de l'édition de M. J. Havet. 



392 F. LOT 

bello, Sucssioiiis eisdcm principibus superatis; et ob hoc 
Lothariense regnum ab eo dono accepit. » 

Qiic la lutte victorieuse de Lothaire contre les Allemands en 
978 ait eu un grand retentissement dans l'Ouest de la France 
et qu'elle y ait laissé un profond souvenir, c'est ce qu'attestent 
tout particulièrement les deux documents suivants. Le premier 
est contemporain, c'est une charte de Marmoutiers-lès-Tours 
où l'on trouve cette date significative : « Data autem haec 
auctoritas mense marcio sub magno rege Hlothario, anno 
scilicet XXVI, quando impetum fecit contra Saxones et fugavit 
Imperatorem ^ » 

Le second, sensiblement postérieur, est un extrait du Chro- 
nicon Vindocinense à la date de 954 : « Hoc anno Hlotharius, 
filius Hludowici Transmarini, rex factus est. Idem postmodum 
Hlotharingiam calumniatus est; cujus expeditionibus Gosfridus, 
Andecavorum comes, pater Fulconis ultimi, interfuit, multique 
alii nostrae aetatis viri ^. » — Le passage a été écrit à la fin du 
règne de Robert II ou au commencement de celui de Henri P"", 
c'est-à-dire qu'un demi-siècle après les événements on se 
souvenait dans l'Anjou que Geofiroi Grisegonelle avait pris 
part à l'expédition de Lothaire contre Otton II, et un grand 
nombre de gens prétendaient y avoir assisté. Ce témoignage 
me paraît très important. Il n'est pas emprunté à une source 
écrite antérieure, car l'auteur de cette partie du Chronicon Vin- 
docinense n'en connaît pas d'autre que Flodoard, qu'il se borne 
d'ordinaire à abréger. De plus, il rapporte ce fait hors de 
propos à l'année 954. C'est qu'il n'en sait pas la date exacte, 
et, à mon avis, pour une bonne raison, parce qu'il l'emprunte 
à la tradition orale, à quelque chant épique, composé peut- 
être par un de ces « nostrae aetatis viri » qui dans leur jeunesse 
avaient pris part à la lutte. — Ces poèmes ont dû, par suite, 
être composés au moins dès le début du xi^ siècle ; en tout 
cas avant le milieu, comme en fait foi un vers de la Chanson 
de Roland cité plus haut. 

duand, au commencement du xii*^ siècle, l'abbé Eudes entre- 
prit d'écrire une histoire des comtes d'Anjou, il n'eut pas de 

1. Collection Moreau, t. XII, fol. 126. 

2. Chroniques des églises cT Anjou, publiées pour la Société d'j l'Histoire de 
France par MM. Machegay et Mabille, p. 163. 



GEOFFROI GRISEGONELLE DANS L EPOPEE 393 

chroniques à sa disposition pour la partie ancienne. Les seules 
sources furent des vies de saints et autres documents hagio- 
graphiques, des légendes pieuses, enfin des traditions popu- 
laires sur les premiers comtes. C'est à cette dernière catégorie 
de documents qu'il. a puisé, selon moi, tout ce qu'il savait de 
Geoffroi Grisegonelle. Je crois qu'il a dû beaucoup emprunter 
à des poèmes épiques en son honneur qui couraient encore 
dans l'Ouest de la France. 

Ce n'est pas à dire que les quelques pages reproduites plus 
haut soient un calque fidèle d'un de ces poèmes. Bien loin de 
là : Eudes de Marmoutiers a obéi à des prétentions littéraires et 
érudites qui ont dû altérer gravement la source première de 
sa narration. Son récit fourmille d'expressions obscures et 
prétentieuses, de mots recherchés, archaïques, détournés de 
leur vrai sens. Les discours qu'il prête au roi et aux grands 
sont affectés et visiblement imités de quelque auteur latin; ils 
n'ont rien d'épique. On peut encore attribuer aux préoccupa- 
tions et au caractère religieux de l'auteur certaines expressions, 
comme « en ce signe tu vaincras » ; l'introduction d'éléments 
pieux, comme la ceinture de la Vierge « rapportée de Byzance 
par Charles le Chauve » qui donne la victoire à Geoffroi, etc. — 
Mais, en somme, c'est la couleur épique qui domine^ et il me 
semble que du rapprochement du récit d'Eudes de Marmoutiers 
avec divers passages de Richer, de VHistoria Francorum Senonen- 
siSj des Gesta episcoporum Cameracensium et du Chronicon Vin- 
docinense, on peut conclure sans trop de témérité que de la fin 
du x'^ au xii" siècle, Geoffroi Grisegonelle a été dans l'Ouest 
de, la France le héros de récits épiques célébrant particulière- 
ment la part qu'il avait prise à la lutte de Lothaire et Hugues 
Capet contre les Allemands en 978. 

Ferdinand Lot. 



Romania, XIX. 26 



SUR LA TENÇON 

CAR VEI FENIR A TOT DIA 



Cette tençon, publiée pour la première fois par Mahn (Jahrb. 
f. roui. 11. engl. Lit., I, 97), est, comme on le sait, échangée 
entre un certain Guilhalmi et un autre personnage désigné 
sous le nom de « Maistre » ; celui-ci, si l'on s'en rapporte 
à la rubrique du ms. (unique), serait Cercamon. M. Rajna 
(Rom., VI, 119), s'appuyant sur cette indication et sur les 
allusions historiques que le texte contient, en avait placé la 
composition en 1137^ M. Zenker, dans un des derniers 
numéros de la Zeitschrift f. roiii. PbiL, (XIII, 298), conteste 
l'attribution du ms,, et veut identifier « Maistre » avec Raimon 
de Miraval (dont la carrière s'étend, selon Diez, de 11 90 à 
1210, commence vers 1 180, selon M. Suchier,/(a!/7rZ'., XIV, 122), 
ce qui reviendrait à avancer la date de la pièce d'une cinquan- 
taine d'années. La question étant assez importante pour l'his- 



I. J'avais cru d'abord (Origines de la p. lyrique en France, p, 51) trouver 
un argument en faveur de l'antiquité de la pièce dans sa structure, qui est très 
particulière : dans la dernière partie , les répliques alternent , non plus de 
couplet à couplet, mais dans l'intérieur du même couplet ; j'en concluais qu'à 
cette époque ancienne la forme du genre n'était pas encore tout à fait 
régularisée. Mais la dimension des répliques, si elle est plus courte, est réglée 
rigoureusement (les interlocuteurs prononcent partout 2 -[- 2 -|- 3 -f- 2 vers). 
Ce serait là plutôt une recherche, qui se retrouve dans des pièces bien posté- 
rieures (par exemple dans une tençon fictive d'Albert de Malaspina, Bartsch, 
16, 10). Mais la forme de cette pièce présente un autre signe d'antiquité : les 
couplets y sont, comme fréquemment chez les plus anciens troubadours 
(voy. Suchier, Jahrb. , XIV, 299) à coblas singulars (sauf que le deuxième et 
le troisième sont sur les même rimes). 



SUR LA TENÇON « CAR VEI FENIR A TOT DIA » 395 

toire de la tençon, et même de la poésie provençale en général, 
il n'est peut-être pas inutile de la reprendre brièvement. 

L'identité entre « Maistre » et Raimon de Miraval résulte 
clairement, selon M. Zenker, d'une pièce de ce dernier (Bartsch, 
406, 43; Malin, Ged. 1352) qui présente avec la tençon les 
rapports les plus frappants. « J'enseigne à d'autres à mon 
détriment, y dit Miraval, un art qui devrait remplir ma bourse^. 
J'ai si bien instruit Guilhalmi qu'il se croit maintenant capable 
de marcher sans guide; il fait même contre moi des chansons 
et des sirventés mal bâtis dans lesquels il me reproche ma 
pauvreté et ma fourberie, tandis qu'il ferait mieux de s'oc- 
cuper de ses propres affaires-. En cffet^ il a, en un an, servi 
trois maîtres : aussi des deux côtés, on l'a traité de roseau. » 
Miraval nous apparaît donc ici, continue M. Zenker, dans le 
même rapport vis à vis de Guilhelmi que le « Maistre » de la 
tençon vis à vis de Guilhalmi. Le titre de Maistre dans la tençon 
s'accorde avec le renseignement donné par la chanson (il serait 
plus exact de dire simplement « les deux couplets, » comme 
nous allons le voir) que Miraval a été le maître de Guilhelmi 
en poésie. Or, nous savons précisément que Miraval était très 
estimé pour son art 5 ; nous savons de plus qu'il était pauvre, 
et ce dernier renseignement est confirmé par la tençon, où 
nous vo3'ons « Maistre » se lamenter sur son dénûment. 

M. Zenker, poursuivant le cours de ses suppositions, croit 
pouvoir reconstituer les circonstances qui ont donné lieu à la 
composition de ces deux pièces : selon lui, Guilhalmi serait un 



1. Je ne vois pas d'où M. Zenker peut tirer ce sens. Voir plus loin. 

2. Même observation. 

3. Le passage allégué par Diez (Lehcn, 320), auquel se réfère M. Zenker 
(406, 2 ; M. Ged. 12, c. 8), prouve seulement, comme Diez l'a bien compris, 
que Miraval était fort infatué de lui-même. M. Zenker eût rapproché plus 
justement des deux couplets qu'il étudie la pièce 406, 29 {Arch., 34, 196) 
où nous voyons Miraval donner à un certain Fornier une véritable consul- 
tation sur les qualités requises du poète; ce Fornier, qui de sirven voulait 
devenir jongleur , lui avait probablement demandé des conseils ; nous le 
supposons d'après l'ensemble de la pièce e,t non d'après les deux premiers 
vers : « Forniers, per mos enseignamens — auch dir q'etz sai a mi vengutz, » 
qu'il faut traduire, non par « Tu es venu me demander des leçons », mais par 
ff Tu es venu attiré par le bruit de mon talent. » 



39^ A. JEANROY 

chevalier, qui, séduit par le talent de Miraval, lui aurait demandé 
des leçons de poésie, puis, au bout de quelque temps, aurait 
cru être en état de se passer de ses conseils et lui aurait retiré 
sa protection; les deux pièces correspondraient à deux moments 
de cette liaison et se compléteraient l'une l'autre. Voici, en 
effet, comment M. Zenker interprète la tençon : Guilhalmi est 
un chevalier que « Maistre » (== Miraval) prie de lui accorder, 
soit un asile dans son château, soit, au cas où il y serait déjà 
hébergé, de le conserver chez lui, ou de lui faire un cadeau en 
argent; mais Guilhalmi refuse et renvoie « Maistre » à la bourse 
du comte de Poitiers. La tençon se placerait donc au moment 
où Guilhalmi, confiant en ses propres talents, signifie à son 
ancien maître son congé. Les couplets seraient un peu posté- 
rieurs : la brouille étant tout à fait complète entre les deux 
personnages, Guilhalmi en est venu à composer contre Miraval 
des pièces injurieuses, et celui-ci lui reproche son ingratitude. 
— Une dernière circonstance, dit en terminant M. Zenker, 
plaide en faveur de l'attribution à Miraval du rôle de « Maistre » 
dans la tençon : celui-ci se plaint de voir tomber en décadence 
«. l'amor, lo joi el déport » ; or, ces lamentations sont plus 
naturelles à l'époque de Miraval qu'à celle de Cercamon. Quant 
à la présence du nom de celui-ci dans le ms., elle s'expliquerait 
par une faute de lecture : le scribe aurait transcrit par Ccrcaliuon 
les mots En Raiiiwn qu'il trouvait dans son original. 

Certes, ces rapprochements sont ingénieux, et la théorie, 
habilement présentée, off"re une apparence de solidité qui a 
séduit les meilleurs juges ^ M. Zenker est coutumier de ces 
hypothèses brillantes : il y en a quelques-unes, dans son travail 
de début sur la tençon, qui forcent vraiment la conviction. 
Mais il nous paraît cette fois avoir été moins bien inspiré et 
même avoir fait absolument fausse route. Evidemment il a été 
frappé d'abord par le nom de Guilhalmi commun aux deux 
pièces (Guilhehni dans les couplets); puis son imagination 
prévenue a cru voir entre elles un certain rapport, qu'elle a 
ensuite démesurément grossi ; mais ce rapport n'existe que si 
l'on donne à ces deux pièces une interprétation qui peut être 
traduite en ces termes : 



I. Voy. Rom., XVIII, 629. 



SUR LA TENÇON « CAR VEI FENIR A TOT DIA » 397 

Dans la tençon , « Maistre » se plaint de sa pauvreté et 
demande à Guilhalmi (supposé son élève) soit l'hospitalité, 
soit un présent. 

Dans les couplets, Miraval se plaint que son élève lui reproche 
sa pauvreté. 

Or, de ces deux interprétations, la première est très douteuse, 
la seconde certainement fausse. 

Commençons par celle-ci. 

Miraval n'est nullement accusé de pauvreté par son élève : 
au contraire, c'est à celui-ci que ce reproche serait fait (dans 
un certain sens) par Miraval. En effet, M. Zenker n'a pas 
remarqué que les deux couplets n'appartiennent pas au même 
auteur^ : le premier est bien de Miraval, mais le second est la 
réponse de Guilhelmi; il faut voir ici un de ces échanges de 
cohlas qui devinrent si fréquents à partir du commencement du 
xiii'^ siècle. Voici le texte, p