Full text of "Romania"
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ROMANIA
ROMANIA
RECUEIL TRIMESTRIEL
consacré a l'étude
DES LANGUES ET DES LITTÉRATURES ROMANES
PUBLIÉ PAR
Paul MEYER et Gaston PARIS
Pur remenbrer des ancessurs
Les diz e les faiz e les murs.
Wace.
25e ANNÉE. — 1896
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PARIS
LIBRAIRIE EMILE BOUILLON, ÉDITEUR
67, RUE DE RICHELIEU, 67, AU I er
TOUS DROITS RESERVES
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ÉTUDES
SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN
(Suite)
III
Nous arrivons maintenant aux arguments philologiques dont
M. Zimmer appuie sa théorie. Ils portent sur les noms propres :
i° chez Gaufrei de Monmouth, 2° dans les poèmes français.
I. Dans -YHistoria regum Britanniac, on trouve les formes
Eventas, Gorlois (duc de Cornouaille), Caliburnus (épée d'Ar-
thur), Walgainus (Gauvain), Hiderus. M. Z. en conclut ' que
Gaufrei les a empruntées à des sources armoricaines et non gal-
loises :
i° En ce qui concerne Yvain=Eventus on a vu plus haut 2
que M. Z. s'était trompé du tout au tout. Pour la forme Eventus,
soi-disant armoricaine, il suffit de faire observer qu'on trouve
Eiueint dans des généalogies galloises du x e siècle 3 pour réduire à
néant l'affirmation de M. Zimmer.
2° On a déjà dit que les formes Gorlois (et aussi Modredus)
étaient plutôt comiques qu^rmoricaines 4 .
3° Quant à Caliburnus , cette graphie déroute au premier
abord. La forme galloise est Caletbulcb, la forme irlandaise,
à laquelle elle est empruntée, est Caladbolg. On ne s'explique
ni IV ni Yn de Caliburnus. On pourrait faire observer que le
texte de YHistoria regum Britanniae n'est pas sûr, comme M. Z.
a l'air de se l'imaginer, qu'il y a certainement dans les éditions
i. Z.f. frani. Sprache, XII, 231-238; Gœtt.gel. Ançeigen, 1890, 827-831.
2. Romania, XXIV (1895), p. 519.
3. Voy. Y Cymmrodor, VIII, 85; cf. X, 110. Le plus joli, c'est que ce
texte a été reproduit (postérieurement il est vrai) par M. Z. lui-même dans
son Neiiniits Vindicatus, p. 68-69.
4. Romania, XXIV (1895), p. 335.
Romania, XXV. I
2 F. LOT
des mots estropiés ', et, de plus, en ce qui concerne l'intercala-
tion de IV, que ce phénomène n'est pas absolument isolé en
gallois : c'est ainsi qu'à côté de Ikiuych « lumière » on a lle-
ivyrch. En tous cas, il n'y a pas l'ombre d'un argument pour
soutenir que cette graphie Calihurnus est plutôt armoricaine que
galloise 2 .
4° Walgainus. Cette forme rappelle bien plus le français Gau-
vain ou Gaugain que le gallois Gwalchmai; mais elle ne semble
pas moins éloignée de l'armoricain IFalcmoe (Guakhmoe). Elle
prouverait donc, non pas que la source de Gaufrei de Mon-
mouth est armoricaine, mais qu'elle est française. Ce résultat,
important pour la date de propagation des légendes arthuriennes,
n'aurait rien d'étonnant; en ce qui concerne le roi Gormond
(1. XI, c. 8-io ; XII, 2) et le Mont Saint-Michel (1. X, c. 3)
Gaufrei a certainement eu des sources françaises. En réalité,
cette conclusion n'est pas aussi rigoureuse qu'elle le semble au
premier abord. En effet, les formes Walwenus, Walgainus sont
attestées en Grande-Bretagne dès le XI e siècle. Dix ans avant
Gaufrei, Guillaume de Malmesbury écrivait ces lignes : « Tune
« (1086) in provincia Walarum, quae Ros vocatur, inventum
« fuit sepulcrum Walvcn, qui fuit haud degener Arturis ex
« sorore nepos. Regnavit in ea parte Britanniae quae adhuc
« Walweitha 5 vocatur, etc. »
La provincia Ros est située dans le comté de Pembroke. Or,
un des trois cantons (cymmwd) portait dans un document du
xm c siècle 4 , qui reproduit un état de choses sans doute très
1. Ainsi au 1. X, ch. 6 (éd. San-Marte), la traduction bretonne d'Oxford
est écrite Richiden.ll faudrait Ryt-ychen, « le gué des bœufs ».
2. M. J. Loth a démontré (Revue critique, XIII (1892), 495), que le fran-
çais Calïbor ne peut avoir pour origine qu'une forme galloise écrite. L'épée
est évidemment empruntée a l'épopée irlandaise. Cet emprunt, très compré-
hensible de la part des Gallois, ne se conçoit guère de la part des Bretons,
qui n'avaient point de relations avec l'Irlande.
3. Le Galloway. Par adhuc, l'auteur semble vouloir meure en rapport le
nom de ce pays avec celui de Gauvain.
4. Voy. sur cette description du pays de Galles, Loth, Les MaHnogion, II,
341.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN }
antérieur 1 , le nom de Castell Gwalchmei 2 , « château de Gau-
vain. » C'est sans doute grâce à cette circonstance qu'un tom-
beau important découvert en 1086 fut identifié avec celui de
Walwen (Gwakhmai), alors qu'il semble en réalité que la tombe
ait été celle du roi Maelgwn 5.
Le rapport de la forme Walwen à Walchmoe n'est pas clair.
Peut-être est-il le même qu'entre Numin et Nu mi noe . Mais la fin
du mot ne s'explique pas bien. Il y a sans doute là une forme
hypocoristique dont le mécanisme nous échappe. Selon M. Z. 4 ,
la finale s'expliquerait par l'influence analogique de Y-vain , ce
qui me paraît bien aventuré; en outre, le mot aurait été trans-
mis aux Français par les Bretons- Armoricains de la partie fran-
çaise de la Bretagne. Cette dernière assertion ne peut même pas
se discuter. Il n'y a pas un argument à l'appui. Néanmoins
M. Z. la tient pour tellement assurée qu'il affirme 5 que le pas-
sage, cité plus haut, de Guillaume de Malmesbury ne peut avoir
été emprunté qu'à des Bretons qui auraient, suppose-t-il, pris
part à une expédition de Guillaume le Conquérant dans le Sud-
Galles ! Il est très embarrassant de réfuter des affirmations aussi
arbitraires, et je crois que les lecteurs de cette revue jugeront
avec moi que c'est inutile.
5 Hiderus (1. X, c. 4 et 5). La forme française est Yder,
Ider. La forme galloise étant Edern, M. Z. en conclut 6 que
Gaufrei a emprunté Hiderus aux Bretons du continent. Mais en
armoricain aussi ce mot est écrit Edern. La seule conclusion
1. M. Z. soutient tout le contraire : si cette localité eût été ancienne on
aurait Din Gwalchmei et non Castell Gwalchmei ; le mot castell est emprunté
au français. — C'est une erreur complète, le mot castell se rencontre dès le
commencement du XII e s. dans le Liber Landavensis et dans les Lois galloises
du x e siècle. La présence de ce mot castell dans les trois langues du groupe
brittonique (gallois, comique, armoricain) achève de prouver qu'il a été
emprunté au latin castell a m, donc avant le V e siècle.
2. « Il existe encore dans le comté de Pembroke, hundred de Rhos, une
paroisse appelée en anglais WahuyrCs castle, et en galliquc (sic) Castell Gwal-
chmai. » Fr. Michel, Tristan, II, 180, d'après Lewis, Topograpbical Dictionary
of IV aie s (London, 1833, 2 vol. in-4 ).
3. Cf. G. Paris, Romania, X, 490, n. 6; Hist. littéraire, XXX, 30.
4. Zeit. f. fran\. Spracbe, XII, 235.
5. LL, XIII, 88-89.
6. Zeit. f.franz. Spracbe, XIII, 22, note 1.
4 F. LOT
qu'il y aurait à en tirer, c'est que Gaufrci a emprunté Hidcrus
à un poème ou récit français. Quant à prétendre qu'elle n'a pu
arriver au français que par l'intermédiaire des Bretons-Armori-
cains, c'est encore une fois une hypothèse sans le moindre fon-
dement, et que M. Z. ne se donne même pas la peine de justifier.
IL — Dans les poèmes français :
i et 2. Grahelcnt, Graislemier et Guigomar, Guigemar ou Ginga-
mor. M. Z. montre très bien I que ces personnages qui se ren-
contrent dans le Lai de Gracient, YErec de Chrétien, le Bel
Inconnu de Renaud de Beaujeu, etc., sont des héros armoricains.
Gracient est le rex Gradlonus qui apparaît déjà au ix e siècle dans
la Vie de saint Guenolé. Sans doute ce rapprochement n'est
point nouveau; divers érudits l'avaient déjà fait % mais l'étude
de M. Z., bien autrement poussée, n'en est pas moins un chef-
d'œuvre de finesse et de sagacité. Elle n'offre, du reste, pour le
sujet qu'un intérêt secondaire. M. Z. reconnaît' le premier que
Gracient et Guigemar ne jouent pas un grand rôle dans le Cycle
arthurien. Ce sont des personnages tout à fait épisodiques.
S'ils sont armoricains ? , cela est de peu de conséquence, vu
que personne n'a nié que les traditions de la Bretagne continen-
tale n'aient eu une certaine influence sur le cycle arthurien. Il
s'agit d'en préciser l'importance.
3. Guinglain. C'est à tort que M. G. Paris déclare que ce nom
du héros du Bel Inconnu répond au gallois Wïnivaloen. Cette
dernière forme n'existe pas 4 . Est-elle armoricaine? Nous n'en
savons rien. M. Z. conclut sagement : « doch sind dies ailes
nur Vermutungen. »
4. Gringalet ou Guingalei. C'est le nom du cheval de Gau-
vain. La forme Guingalei est la vraie. C'est elle qu'il faut res-
1. U., XIII, 1-16.
2. Roman d'Aquin, éd. Joùon de Longrais, p. 234.
3. Gradlonus n'est point, du reste, exclusivement armoricain. Il peut être
aussi comique, et même gallois. M. Z. cite (p. 4) des exemples gallois
empruntés au Liber Landavensis.
4. En tous cas, Winwdloe est un saint très connu dans la Cornouaille insu-
laire. Voy. Annales de Bretagne, VIII, 488. Si Gninglain provient de Wimva-
loe, ce ne peut être par l'intermédiaire des Bretons, puisque ce mot a donné
en français Guenolé.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 5
tituer dans YErec de Chrétien. Le nom est celtique : Kein-caJed
« beau et fort » (litt. « dur »). Tl est de provenance armori-
caine, selon M. Z., car les traditions galloises ignorent le nom
du cheval de Givalchmei.
On est vraiment étonné de lire de pareilles choses. Dans le
plus ancien ms. des poèmes et triades galloises, le Livre noir de
Carmarthen, Keincaled march Gualchmei, « Guingalet cheval de
Gauvain », figure au nombre des trois chevaux rapides de l'île
de Bretagne. M. Zimmer le sait bien, et il en conclut que les Gal-
lois ont emprunté ce nom aux Bretons qui ont suivi les conqué-
rants normands. Cela est parfaitement invraisemblable. Voici
les deux principaux arguments de M. Z. : i° Le traducteur gal-
lois de YErec de Chrétien ignore le nom du cheval de Gauvain.
Il rend le vers 4085 « Gauvains monte an son Gingalet » par
...Givalchmei a esgynnawd ar y farch, « Gauvain monte sur
son cheval ». Il paraît que cela est « charakteristich ». Est-il
nécessaire de foire observer que cela ne prouve rien, parce que, à
supposer (ce que je ne crois pas) que le récit gallois n'ait d'autres
sources que le poème de Chrétien , il n'en est pas une simple
traduction, mais une imitation très abrégée, cequi explique bien
des omissions ? 2 La triade en question est récente (xn c siècle);
en effet, à côté de Keincaled march Gualchmei, elle signale Ruthir
ehon titthbleit march Gilberd mab Kadgyffro, « assaut audacieux ,
trot-de-loup, cheval de Gilbert, fils de Kadgyffro, » Gilbert est
un nom normand, et il est clair que ce personnage n'est pas
ancien dans les traditions galloises '. Que conclure de là? Peut-
1. M. Z. songe à un certain Gilbert filins Ricca ni i qui, de un à 11 17,
dévasta le Sud-Galles. Il est invraisemblable que dans l'espace d'un demi-
siècle qui sépare cette campagne de la mise en écrit du Livre noir de Carmar-
then (vers 1160), les Gallois aient perdu la tête au point de transformer en
héros national ce conquérant normand, un de leurs ennemis mortels. Il est à
remarquer que le père de Gilberd est Gallois, puisqu'il s'appelle Kadgyffro,
« rage de combat ». Tout porte à croire que ce Gilbert était Gallois. Il avait
seulement un nom normand, à l'exemple de plusieurs de ses compatriotes. —
M. Z. invoque à l'appui de son système la mention dans le Songe de Rlionabwy
parmi les guerriers d'Arthur deGuiîim vab rwyf Freine. M. Z. traduit « Guil-
laume le Roux de France » et l'identifie avec le roi d'Angleterre qui fit deux
invasions dans le pays de Galles en 1093 et 1097. Son introduction dans le
Songe (et aussi le mabinogi de Geraint et Enid) serait un souvenir de cette
invasion. — A priori cela est également invraisemblable; mais il suffit d'exa-
6 F. LOT
être que le nom de son cheval est récent, et ce n'est même pas
sûr, car on a pu attribuer à Gilbert la possession d'un cheval
merveilleux: très antérieurement célèbre. Mais il est abusif
d'affirmer que la mention de Givalchmei et de Keincaled est
récente simplement parce que ces noms se trouvent dans la
même triade. Il faudrait alors être logique et en dire autant
de Kei et de son cheval Gzvineu godzuf-hir, « bai au cou long »,
qui complète la triade. Or cette conséquence est tellement
absurde qu'elle détruit le raisonnement de M. Z., et cependant
il ne peut y échapper : ou la triade est récente en son entier et
il nous faut admettre une absurdité, ou elle ne l'est qu'en par-
tie et, en ce cas, de quel droit déclarer que la mention de Kei-
ncaled est seule récente ?
Appliquons le système Z. à un autre texte : ce Gilberd mab
Kadgyffro figure encore dans la triade des « trois bancs de
bataille ' ». Il faudrait donc en conclure que Morvran « corbeau
de mer », fils de Tegid, et Gwgon Gleddyfrîtd, «à l'épée rouge »,
qui complètent la triade, sont des personnages récents dans les
traditions galloises. Même observation pour le Songe de Rhonabwy
où Gilbert apparaît au milieu d'une masse de héros (de prove-
nance et d'époque diverses). — M. Z. termine ce chapitre en
exposant que la forme Guingalet est devenue Gringalet dans le
Midi de la France sous l'influence du mot allemand geringe.
Comme dans le Pevccval de Wolfram d'Eschenbach on trouve
Gringuliete, il est assuré, « sichergestellt», que le poète allemand
miner le texte pour réduire à néant cette affirmation : Guîlim vab rwyf Freine
signifie soit « Guillaume, fils de Rwyf(?)de France », ou encore « Guillaume,
fils du gouverneur de France. » La traduction de M. J. Loth, « Gwilym , fils
du roi de France, » est donc suffisamment exacte, et c'est bien à tort que M. X.
la conteste en attribuant au traducteur des Mabinogion une méprise dont
lui seul est coupable (Z.f.fran\, Spr., XIII, 21). Il n'est point aisé, du reste,
de savoir quel peut être ce Gitilim. Le Songe de Rhonabwy est une ingénieuse
composition de la fin du xik siècle, dont l'auteur, littérateur adroit, a eu pour
but d'énumérer tous les héros épiques qu'il connaissait. Il ne se borne pas au
pays de Galles : il cite Howel mab Emyr Uydaw, c'est-à-dire Hoel d'Armo-
rique, le héros des Bretons continentaux. Il est question des guerriers d'Ir-
lande, de Norvège, Danemark, Grèce. Ce Guillaume de France ne serait-il pas
un souvenir du célèbre Guillaume d'Orange?
1. J. Loth, Mabinogion, II, 238.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEM 7
a utilisé un remaniement provençal de Chrétien de Troyes. Je
reproduis les paroles mêmes de M. Z. pour que les lecteurs de
hRomania ne croient pas que je veux me moquer d'eux : « Dass
« Wolfram eine provenzalische Bearbeitung von Chretien's
« Perceval benutzte, wird durch seine Form Gringuliete sicher-
« gestellt, die nicht nurin erster sondern auch in zweiter Silbe
« zu der von Mistral angefùhrten Form gringonlet stimmt '. »
5 et 6. Erec et Destregales. Ce paragraphe pourrait ne pas
m'arrêter longtemps. Il n'en subsiste plus rien après la critique
de M. J. Loth 2 . M. Z. s'est mépris du tout au tout en voyant
dans Erec le roi wisigoth Euric, qui battit les Bretons près de
Déols en Berry, vers 468.
Cependant, j'insisterai sur Destre-Galles. M. Z. a montré très
justement que dans Y Erec de Chrétien de Troyes (v. 3880 et
suiv. : Erec fi^ le roi Lac ai non, Rois est mes père d'Outre-Gales)
il faut corriger d'Outre-Gales en Dest régal 'es. Mais on imagine-
rait difficilement l'explication qu'il donne : Destregales, c'est le
Midi de la Gaule (Dextra Gallia) qui appartenait au roi Euric ; .
Je ne crois pas qu'aucun celtiste, si novice soit-il, puisse lire
ce passage sans éclater de rire. Tout le monde sait que pour
les Celtes, qui s'orientaient au levant, le sud et la droite étaient
désignés par un seul et même mot. DestregaUes est la traduction
française (par l'entremise des Anglo-Normands) du gallois
Deheubarih, « la partie de droite », c'est-à-dire le Sud-Galles.
Giraud de Barry nous donne les renseignements les plus clairs
à ce sujet dans son Itinerarium Kambriae : « Sudwallia quam
Kambri Deheubarth, id est Dextralem Walliae partem, vocant »
(éd. Dimoek, VI, 34)... « Contigit autem, nostris temporibus,
« cura Anglorum rex Henrieus secundus m Resum Griphini
« filium arma sumeret et per maritimam Dextralis Kambriae
« viam versus Kaermerdyn penderet (id., p. 62, cf. p. 85); et
dans sa Descriptio Kambriae : « Venedotiam quae nunc Nort-
« wallia, id estborealis Wallia dicitur; Sudwalliam id estaustra-
« lem Walliam, quae kambrice Deheubarth, id est Dextralis
« pars, dicitur » (id., p. 166). — Au milieu du xn e siècle,
Wace connaissait déjà l'expression :
1. Zeit. f. fran\. Sprache, XIII, 25-26.
2. Revue celtique, XIII, 1892^.482-484.
3. Zeit. f. fran\. Sprache, XIII, 35.
8 F. LOT
Cadoan ert rois de Normales
Et Margadud de Destregales (Brut, 14379-80) ».
Et il ne l'emprunte pas à Gaufrci de Monmouth, qui donne
(1. XI, 13 ; XII, 12) : « Cadvanus rex Venedotorum et Marga-
dud rex Demetorum 2 . »
Enfin dans la Vie de saint Teliau (fin xi e s.), il est dit que ce
saint « principatum tenens super omnes ecclesias totius Dextrà-
Jis Britanniae », c'est-à-dire les évêchés de Llandaff et de Mynyw
dans le Sud-Galles; et dans une addition du début du xn° siècle
à cette Vie de saint Teliau : « ...regibus et principibus Dextralis
Britanniae », et « ...principatum tenens super omnes ecclesias
totius Dextralis Britanniae 3 . » On pourrait citer d'autres textes
antérieurs 4 ou postérieurs au xn e siècle. Ceux-là sont suffisam-
ment édifiants.
L'examen des rapports de YErec de Chrétien et du mabinogi
de Geraint et Enid est une méprise complète. M. Z. adopte
aveuglément la théorie de Fœrster, qui voit dans le récit gallois
une traduction du poème français, et il soutient que le soi-
disant traducteur a altéré les noms des personnages et la géo-
graphie. Ne connaissant pas Erec, héros armoricain, il l'a rem-
placé par Geraint, célèbre dans l'épopée insulaire. Je n'es-
sayerai pas de montrer par l'analyse du récit gallois que celui-ci
présente des traits beaucoup plus originaux que le poème fran-
çais 5 ; je vais prouver par l'examen de la géographie de ce der-
nier que sa source est certainement insulaire :
i° 11 y a d'abord le mot Destregalks, qui indique clairement
que la patrie du héros doit être cherchée dans l'île de Bretagne.
J'y reviendrai plus loin. 2° La cour d'Arthur se tient au château
de Caradigan (v. 28, 243, 1026, 1509, etc.), donc dans le Sud-
1 . L'édition porte par erreur de desus Galles, qu'il faut corriger évidemment
en Destregahs.
2. Le Dyfed en Sud-Galles, aujourd'hui le Pembrokeshire.
3. Ed. J. Loth, dans les Annales de Bretagne, IX, 444 et 446.
4. Ainsi dans les Annales Cambriae rédigées peu après 954. Voy. aux
années 722, 778, 796. Dans VHistoria Brittonum (au ch. 61) de Nennius
(ix e siècle) la sinistralis pars Brittanniae, c'est le Nord de l'île, le Northum-
berland.
5. Cette démonstration a été faite pour quelques épisodes par M. G. Paris
(Romania, XX, 148-166).
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 9
Galles 1 . 3° Erec donne à son hôte le château de Rote] an (v.
1325) ou Rode] en (v. 1870). C'est évidemment la forteresse de
Rjiddlan dans le Nord-Galles, qui devint célèbre depuis la fin
du xi e siècle. 4 L'action se passe évidemment en Grande-Bre-
tagne, puisque le mariage d'Erec et Enide est béni par l'arche-
vêque de Cantorbéry. 5° Un tournoi a lieu entre Enroc et Darie-
broc (v. 2120). Enroc ne peut être que le gallois Efrawc, c'est-
à-dire York (Eboracnm). 5 Erec réside à TintajenJ (v. 6470),
donc dans la Cornouaille insulaire. 6° Son père habite Carnani
(v. 2305), et c'est dans cette ville qu'après sa mort Erec va se
faire couronner. Nous touchons ici à l'erreur fondamentale de
M. Zimmer.
Selon ce savant 2 , Carnant est pour Caer-Nant, c'est-à-dire la
ville de Nantes, en Bretagne, et c'est une nouvelle preuve de la
provenance bretonne (armoricaine) du sujet d'Erec. Il est
impossible de se tromper plus lourdement. Il y a d'abord une
méprise philologique vraiment inexcusable : le mot Naninetes,
qui a donné Nantes en français, est devenu Naonet en breton;
la forme bretonne serait donc Caernaonet et non Garnant. Ce
dernier nom n'a donc absolument rien à foire avec la ville de
Nantes. Chrétien de Troyes s'y est laissé tromper, ce qui est
bien compréhensible, et toute la fin de son poème, où il fait
rassembler à « Nantes en Bretagne » les chevaliers de l'Anjou,
du Maine, du Poitou, etc., est évidemment un remaniement
très libre de sa source, qu'il interprétait tout de travers. Heu-
reusement qu'au vers 2315 il nous a conservé par inadvertance
la forme Carnant, qui nous remet sur la bonne piste.
Nous venons de dire qu'Erec réside à Tintajol en Cornwall.
Or dans la même région se trouve une localité du nom de
Ros Carnant K II ne ne paraît pas douteux qu'elle ne soit iden-
1. M. Z. a tenté à plusieurs reprises d'expliquer ce nom. Il a essayé
d'abord de soutenir qu'il était une corruption de Kaer-Agncd (Edimbourg);
mais il a sagement renoncé depuis à cette explication impossible. Quant à sa
nouvelle théorie (Z. f.frnu-. Spr., XIII, 90), que le nom de Cardigan est un
souvenir d'une expédition que des Bretons ont pu faire en Galles en 1 1 18(?),
elle ne mérite pas davantage d'être prise au sérieux.
2. Zeit. f. fran%. Sprache, XIII, 36.
3. Il y a aussi unCarnant dans le Gwent (Sud-Galles). Voy. J. Loth, dans
Revue critique, XIII, 1892, 503.
10 F. LOT
tique an « chastel de Carnant » (v. 2315-8) où réside le père
d'Erec. Nous nous retrouvons donc encore dans la Bretagne
insulaire et dans le Cornwall. Mais nous avons vu plus haut
qu'Erec et son père régnent sur le pays de Destre-Gaîles, c'est-
à-dire Sud-Galles; n'y a-t-il point là une contradiction? En
aucune manière : jusqu'au vm e siècle, le pays des Welches, le
pays de Galles, c'était tout l'ouest de la Grande-Bretagne. Cette
région se divisait naturellement en trois grands groupes, le
nord entre la Dee et la Clyde, le centre (le pays de Galles actuel)
entre la Dee et le golfe de Bristol , le sud entre le golfe de
Bristol et la Manche formant une longue presqu'île comprenant
l'ancienne Domnonée (Cornwall, Devon, Somerset). C'était
là le vrai Sud-Galles, Destre-Galles , avant les défaites des Bre-
tons aux vm e et ix e siècles et la soumission du Sud-Ouest aux
rois de Wessex. Ainsi, rien qu'en nous en tenant à Chrétien
de Troyes, nous pouvons établir que le héros est de la Cor-
nouaille insulaire, et, par l'emploi du mot Dest régal les, nous
pouvons supposer que ce récit est, en son fond, antérieur au
IX e siècle ' .
Passons maintenant au conte gallois. Le héros n'est pas
appelé Erec. mais Gerainl. Il n'est question ni de Tintajol ni de
Carnant, mais le père du héros, appelé Erbin (et non pas Lac),
est un vassal d'Arthur qui règne en Kern'vw (Cornwall). Geraint
succède à son père de son vivant et sur sa demande (et non
après sa mort comme dans Chrétien). Ce Geraint n'est pas un
personnage entièrement inconnu. La Chronique anglo-saxonne
parle de sa lutte contre Ine, roi de Wessex, en l'an 710. mais
sans dire sur quel pays il régnait. Par bonheur, une élégie du
Livre Noir de Cannartben nous montre qu'il régit le Devon et le
Cornwall. C'est à lui évidemment que fut adressée entre 675 et
705 une lettre de l'abbé Aldhelm de Malmesbury « occidentalis
regnis ceptra gubernanti Geruntio régi 2 ». La Vie de saint Telia 11
montre Teliau en rapport avec notre Geraint : « devenit pri-
1. Il y a encore un trait bien antique relevé par M. G. Paris (Romania, XX,
149) : Guivret te Petit, l'ami du héros, a pour vassaux des Irais. Or l'ouest
de la Grande-Bretagne, en particulier le Sud-Galles et la Cornouaille, est
resté sous la domination des Irlandais, depuis le V e siècle jusqu'au vi c siècle
environ.
2. Ëd.dansMigne, Pal roi. ht., t. 89, col. 90, et Mon.Germ., EpisL, III, 233.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN I I
mitus ad Cornubiensem regionem, et bene susceptus est a
Gerennio, rege illius patriae, et tractavit illum et suum populum
cum omni honore. » Le récit montre bien qu'il s'agit toujours
de la Cornouaille insulaire. Réfugié en Armorique, saint Teliau
apprend d'un ange que le roi touche à sa dernière heure. Il met
à la voile, débarque à Din-Gerein ' et arrive juste à temps pour
lui fermer les yeux. Bien entendu, les relations du saint et du
roi n'ont aucun fondement historique. Cette Vit a prouve du
moins la célébrité de Gerennius antérieurement au xn e siècle.
Une dernière remarque : le nom du père de Geraint, Erbin,
se retrouve dans celui de Trev-Erbin , « village d'Erbin », tou-
jours en Cornwall-.
Il nous paraît maintenant démontré que le héros du poème de
Chrétien et du conte gallois est un roi de la Cornouaille insulaire
ayant vécu aux vn e -vin e siècles. Il n'est pas douteux que son
nom ne soit Geraint \ Si Chrétien l'appelle Erec, c'est, évidem-
ment, une méprise de sa part. Il a été prouvé par M. J. Loth 4
qu'-Era: est une altération de Weroc, nom d'un chef breton
(armoricain) célèbre. Ceci posé, deux hypothèses peuvent se
présenter : i° la substitution des personnages est le fait des
Bretons du continent, qui, ignorant Geraint, ont attribué ses
aventures, qu'ils tenaient des Gallois ou des Cornouaillais , au
roi Erec (Weroc) qu'ils connaissaient bien; 2° elle est due à
Chrétien lui-même, qui a attribué à un personnage plus connu
les aventures de Geraint. Quelle que soit la solution que l'on
adopte, on voit que, en admettant même l'intermédiaire des Bre-
tons armoricains, ceux-ci n'ont fait que répandre une histoire
qu'ils empruntaient à leurs cousins d'outre-mer. Une troisième
hypothèse serait possible : Erec peut être aussi une forme cor-
nique. La divergence remonterait donc au pays d'origine de la
légende. Cependant, comme je ne vois pas la raison de cette
double attribution en Cornwall, je ne crois pas devoir insis-
ter.
i. Soit Din-Gereint en Galles, près de Cardigan, soit Gerans en Cornwall.
Voy. Loth, La Vie de saint Teliau (Annales tie Bretagne, IX, ^43 etX, 66).
2. Voy. le Domesday boolc, fol. 122 recto, col. 1. C'est M. J. Loth qui m'a
signalé cette localité.
3. Bien entendu que ces aventures n'ont rien d'historique. Elles n'ont été
attribuées à Geraint que par suite de la célébrité de ce roi.
4. Revue celtique, XIII, 1892, 482-484.
12 F. LOT
La légende n'est point parvenue directement de Cornwall aux
Bretons ou à Chrétien; elle a certainement passé par le pays de
Galles, comme le prouve la mention de Caradigan, Rotelan, etc.
Il est hors de doute maintenant que le conte gallois n'est pas
une simple traduction de Chrétien de Troyes comme le sou-
tiennent MM. Fcerster, Othmer, Golther etZimmer. En admet-
tant môme qu'il ait connu et utilisé le poème français, ce dont
je ne suis nullement assuré (certaines ressemblances peuvent
s'expliquer par une source commune et non par un emprunt),
le conte gallois offre des traits incontestablement plus antiques.
Je ne citerai que deux exemples, mais caractéristiques : i° un
des quatre pages qui gardent le lit d'Arthur s'appelle Amhar vab
Arthur, « Amhar, fils d'Arthur » ; 2° dans le récit de la chasse
figure Cuvai, chien favori d'Arthur'. Or ces deux noms se
trouvent déjà dans YHistoria Brittonum de Nennius, dans la
partie des Mirabilia Briianniac 2 , qui, selon la démonstration
de M. Z. lui-même dans son beau livre Nennius Vindicatus,
remonte au vm e siècle au moins. Ces deux traits plongent donc
dans le passé le plus reculé des légendes galloises 3. L'examen
détaillé du Geraint gallois et de YErec français nous entraînerait
trop loin. Mais je pense que des considérations précédentes il
résulte clairement que le système des érudits allemands est une
méprise complète. Nous pouvons également nous dispenser
d'examiner les autres points du chapitre de M. Zimmer. L'er-
reur initiale s'est naturellement répercutée 4.
7. Lancelot. Ce nom n'est certainement pas celtique. Il rap-
pelle Lanceïin, diminutif ou hypocoristique germanique de Lant-
bert, Lantfrid, etc. Il n'est pas douteux que ce ne soit Lanceïin
qui ait influencé et déformé un nom celtique que personne n'a
1. Les Mabinogion, trad. J. Loth, II, 114 et 128.
2. Vov. éd. Mommsen {Mon. Germ., Auctores Antiquissimi, XIII, 217).
L'édition donne A 11 ir filins Arlhuri; la bonne leçon Amir se trouve dans le
ms.£>- Le nom du chien est Cabal devenu régulièrement Cavall au XII e siècle.
3. Dans la Z '. f. franqosische Sprache XIII, 28, notei, M. Z. insiste tout
le premier sur le rapprochement entre Amhar et Amir, sans paraître se douter
qu'il va contre la théorie de Fœrster qu'il adopte.
4. Ainsi la longue dissertation sur les mots Cornouaille, Cornubia, etc.,
p. 37-39 et 112-117, est le contre-pied de la vérité. — Ce qui est dit du géant
Ris, p. 40-42, est également on ne peut plus contestable.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 13
réussi jusqu'ici à reconstituer. Je crois voir dans Lanval une
autre déformation de ce même nom. M. Z. s'efforce d'établir
que Lancdot est pour Lancrfoc. Les Bretons Armoricains auraient
donné une terminaison bretonne à Lancelin. Le savant celtiste
montre par des exemples de différentes époques que des Bretons
ont porté les noms de Lambert et de Lancelin. Mais cela même
va contre sa théorie. Si ce nom était tellement connu des Bre-
tons depuis le ix e siècle, on s'attendrait à trouver au moins une
fois son diminutif dans les Cartulaires. Or l'onomastique bre-
tonne, pourtant bien plus riche que celle du pays de Galles
(grâce au Cartulaire de Redon), ne nous offre pas un seul
exemple de Lanceloc. C'est une forme inventée par M. Z., rien
de plus. Le seul mot qui offre un rapprochement extérieur satis-
faisant est un nom de lieu de Grande-Bretagne, Lansuluc. Il est
mentionné dans le Liber Landavensis au commencement du
xii e siècle; c'est actuellement Sellack dans le comté de Here-
ford 1 , c'est-à-dire dans une région qui, bien que soumise aux
Saxons depuis le vm e siècle, garda longtemps sa langue celtique.
Y a-t-il un rapport quelconque entre ce nom et celui de Lance-
lot} Je n'en sais rien. En tout cas ce rapprochement a une base,
celui de M. Z. n'en a aucune.
Appuyé sur ces frêles fondements, M. Z. cherche dans l'his-
toire de la Bretagne des personnages du nom de Lambert. Il en
trouve deux au ix e siècle. Le premier fut envoyé par Louis le
Pieux en 825 pour soumettre les Bretons révoltés et obtint en
récompense la Marche bretonne. Il mourut en 837. Ainsi Bre-
tons, Gallois et Irlandais s'empresseraient d'adopter pour
héros nationaux les envahisseurs qui les écrasent, ici Lam-
bert, là Guillaume le Roux et Gilbert % ou encore Ketill Find 5 .
1. Voy. Zimmer lui-même, Z. f. fran\. Spr., XIII, 29 (fin de la note). Il
y avait aussi dans le même comté une localité du nom de Llansilloiv. Voyez
Loth, Revue celtique, XIII, (1892), 495.
2. Voy. ci-dessus, p. 5, note 1.
3. On sait que ce chef des Vikings, qui foula l'Irlande au IX e siècle,
serait le prototype de Finn , le héros du cycle Ossianique. Comme cette
épopée était constituée dès le X e siècle, les Irlandais auraient été assez fous et
assez lâches pour adopter comme héros un de leurs ennemis mortels en
moins d'un siècle. Bien entendu que cette théorie extravagante (exposée
dans la Zeitscbrift fur deutscbes Alterthum, 1891) n'a convaincu jusqu'ici que
son inventeur.
14 F. LOT
M. Z. a l'air de trouver cela tout naturel. N'insistons pas.
Le second Lambert est un transfuge de race franke qui tra-
hit Charles le Chauve et passa du côté des Bretons révoltés.
Enfin, en 841, on voit Charles s'avancer jusqu'au Mans pour
recevoir la soumission de deux personnages du nom de Lanl-
bertus et d'Ericus qui avaient auparavant promis leur assistance
à Lothaire (Nithard, II, 5). M. Z. pense aussitôt à Lancelot et
à Erec et déclare ' cette opinion fortifiée parle fait que Ercc est
fils du roi Lac et que Lancelot est surnommé du Lac\
Que répondre à de pareilles assertions ? Quel rapport y a-t-il
entre ce Lambert et le héros des poèmes bretons? On est très
embarrassé de discuter des rapprochements de ce genre. C'est se
battre contre des fantômes.
8. Tristan.
C'est ici la partie la plus curieuse, et aussi parfois la plus
folle, de 1'arrtcle de M. Zimmer.
Tout d'abord il montre que le mot Drustagnos i invoqué par
M. J. Loth 2 pour établir l'existence, au vi e siècle, du nom de
Tristan en Comwall, n'existe pas; c'est une restitution arbi-
traire de M. John Rhys 5 . Dans l'inscription qui nous reste, on
distingue seulement les quatre ou cinq premières lettres et leur
lecture n'est pas sûre. Les formes les plus anciennes Drest et
Drostan sont pietés. Dans les quelques renseignements que les
Triades nous donnent sur Trystan ou Dryslau, il est dit fils de
Tallwch. Or on trouve nombre de rois pietés du nom de Talorc
ou Talorg 4 qui alternent avec des Drest ou Drostan. Le roi qui
règne sur les Pietés, de 780 à 785, est dit Drest filins Talorgen.
Une pareille coïncidence ne saurait être fortuite. Il est évident
1. Zeit. f. fran~ . Sprache, XIII, 57.
2. Romania, XIX, 456.
3. Lectures on welsh Pbitotogy, 403.
4. Je ne suis nullement persuadé, que ce nom soit exclusivement picte
comme le soutient M. Z. (p. 101, n. 1). Il résulte, en effet, des observations
de Gluck et Rhys (p. 575), citées par Z. lui-même (p. 71), que ce nom de
Talorc ou Talarc n'est autre que le nom gaulois Argiolalus « au front d'ar-
gent », dans une inscription de Worms concernant un personnage né à
N.mtes; seulement les termes du composé sont renversés. Le mot est donc
brittonique, ou s'il est picte, il faut conclure, ce que j'admettrais très bien
pour ma part, que le picte est parent du gaulois et du brittonique.
ETUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 15
que l'amant d'Iseut est un Picte. Toute cette démonstration de
M. Z. est probante et constitue, à vrai dire, la seule contribution
sérieuse qu'il ait apportée à la question de la provenance des
légendes dites Arthuriennes.
Voilà qui va directement contre ses théories. Le Nord de
l'Ecosse est bien loin de la Basse-Bretagne. Comment ratta-
cher à ce dernier pays la légende de Tristan? C'est très simple :
l'auteur suppose que des Bretons d'Armorique venus à la suite
de Guillaume le Conquérant ont pris part, à la fin du xi e siècle, à
des expéditions contre les débris des Bretons du Cumberland et
du Sud de l'Ecosse et qu'ils ont appris de ceux-ci l'existence d'un
certain roi picte Drostan. M. Z. reconstitue l'histoire de ce per-
sonnage et de son père. Ce dernier, au témoignage de Gottfried
de Strasbourg l , était originaire de Parmenie; il s'appelait Riwalin,
était surnommé Kaneïengres, du nom de sa forteresse princi-
pale Canoel, et était vassal d'un Breton, le duc Morgan. Il fout
voir M. Z. débrouiller cet écheveau : la Parmenie, c'est le
royaume anglais de Bernicie. Kaneïengres signifie l'« Anglais de
Carlisle 2 » (sic). Le père de Tristan est un Anglais de Bernicie
quia obtenu en fief d'un prince breton de Dunbarton la ville de
Carlisle. — Cette histoire est parvenue aux Gallois par l'inter-
médiaire des Bretons (Armoricains) sous une double forme :
dans la première, transmise dès la fin du xr siècle, le père de
Tristan s'appelle encore Tallorc , c'est le TaJhvch des Triades
galloises; dans la seconde il est supplanté par Rivalin, qui
vécut, semble-t-il, au vi e siècle, et gouverna toute la côte nord
de l'Armorique. C'est cette dernière forme qu'a connue le con-
teur gallois Bleri et qu'il a transmise à Thomas.
Ecartons cette fantasmagorie et essayons de voir un peu clair :
i° Tristan est un Picte. Voilà qui est sûr. Le nom de son père,
Talhuch, est conservé fidèlement chez les Gallois. Dans la ver-
sion de Thomas, aussi bien que dans celle de Béroul (telles
qu'elles nous sont représentées par les traductions allemandes
1. Cf. ci-dessous, p. 26.
2. Voici la série (Zimmer, p. 97-105) : Kaneïengres = Kanoele ugres. Kanoel
est pour Karoel, lequel = Kardoel = Carduel r= Carlisle. Lcngres est pour
Loengres qui signifie « Anglais », puisque la Loengre est l'Angleterre (dans
Marie de France, par exemple). Concluons qu'on aurait tort de se moquer de
Ménage.
lé F. LOT
de Gottfried et d'Eilhart) il porte le nom de Rivdlin ; mais dans
le roman en prose de Tristan , il est appelé Meliadus. 2° Sa
patrie dans la version de Thomas c'est la Parmenie ou Ennemie ',
pays que personne n'a encore réussi à identifier (je ne prends
pas au sérieux l'explication de M. Z.). Pour Béroul et pour
Marie de France, Tristan est un Gallois du Sud, de Carlion 2 .
Enfin son père gouverne le Loenois ou Loonois, selon Béroul,
Gottfried, le Roman en prose. Cette dernière mention va nous
mettre sur la bonne piste. Le Loonois ne peut être, comme plu-
sieurs érudits l'affirment, le pays de Léon en Armorique avec
lequel le Picte Drostan n'a rien à faire. Il doit être situé en
Grande-Bretagne. Précisément, nous trouvons dans le nord
de l'île une région jadis Picte, le Lothian, qui comprenait tout
le sud-est actuel de l'Ecosse. La forme latine qu'on rencontre
dans Gaufrei de Montmouth est Londonense qu'il faut corriger
en Loudonense. Une description de l'Ecosse, duxi e ouxn c s., nous
donne Loonia*; la forme française, Loenois ou encore Loonnois,
i. Ce nom ne nous a pas été conservé dans les fragments qui nous restent
de Thomas. Il est assuré cependant par la triple traduction, allemande (Gott-
fried de Strasbourg), norvégienne (Tristrams Saga oik Isondar) et anglaise
(Sir Trislrem). Gottfried reproduit même (v. 3361) deux vers de son modèle
français, « Tristan, Tristan li Parmenois, Cum es beàs et cum cûrtois »
(Cf. v. 243, 328, etc.). Le Sir Tristrem donne Ermonic et Hermonie (st. 7,
49, 70, 74, 78, 85), \aSaga a Ermenia (§ 27 et 29).
2. Marie de France, Chtevrefoil (v. 15-16) : « En sa cuntree en est alez
[Tristan] En Suthwales u il fu nez. » Béroul (Francisque-Michel, I, 179):
« Dunt es tu, ladres, fait li rois? » « De Carloon, filzd'unGalois. » Noter que
ce qui fait le piquant des répliques de Tristan à Marc dans ses divers dégui-
sements c'est qu'il ne lui répond jamais que la vérité. Le roi et la cour, sauf
Iseut, bien entendu, ne s'aperçoivent pas de l'outrage impudent du soi-disant
fou, mendiant ou lépreux. — Surpris par le roi Marc dans leur retraite du
Morois, Tristan et Iseut s'enfuient en « Gales » (Fr. -Michel, I, 101-103).
3. Voy. l'article précieux de M. J. Loth, Le roi Loti.' des romans de la Table-
Ronde (Rcv. celt.y XVI, 1895, 84-88). C'est par inadvertance que M. Loth dit
que la division de l'Ecosse en quatre parties(Z.oo«/a = Lothian ; Gakveya = Gal-
loway ; Moravia = Moray ; Albania, au nord-ouest) est attestée par la Chro-
nique des Picles qui date du XI e siècle. D'abord, celle-ci est des dernières
années du x*-' siècle ; ensuite le texte en question (Skene, Chronicles of the
Ticts and Scots, 154) est une Description de la Grande-Bretagne tirée d'un
ms. du XIV e siècle; mais son contenu permet de la faire remonter aux xi c -
XII e siècles.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN l~
nous est attestée par Wace dès le milieu du xn e siècle ', par les
traducteurs allemands de Béroul, de Thomas et de Chrétien 2 ;
enfin par l'auteur de l'Histoire des ducs de Normandie au
xm e siècle : quand Louis le Lion, fils de Philippe-Auguste, est
appelé en Angleterre par les barons révoltés contre Jean sans
Terre, il reçoit entre autres hommages celui du roi d'Ecosse,
Alexandre II, pour la tierre de Loonnois 3 . Depuis le x e siècle, en
effet, les rois des Scots tenaient en fief des rois anglais le pays
au sud du Forth et de la Clyde.
Par une méprise assez explicable, le Loonnois ou Loenois
(Lothian) a été pris pour le pays de Léon en Basse-Bretagne, et
Tristan est devenu un Breton du continent. Nous reviendrons
plus loin sur cette contusion .
Quant à la Parmenie ou Ermonie, qui est la vraie patrie de
Tristan, selon Thomas 4, je n'ai pas réussi à l'identifier. C'est
évidemment une région du Nord de l'île de Bretagne. Quand
Tristan a vaincu le duc Morgan qui a tué son père, il recouvre,
dit la traduction anglaise, Sir Tristrem ! , de Thomas :
Almain and Ermonie (st. 83, v. 906).
Almain est évidemment une faute pour Al bai 11. On désigne
sous ce nom le Nord-Ouest de l'Ecosse actuelle, conquise au
vi e siècle par les Scots venus d'Irlande.
La troisième grande division de l'Ecosse, la Moravia, qui
comprenait tout le Nord-Est et formait le royaume picte par
excellence, joue également un rôle dans notre légende. C'est
dans le désert de Morois que Tristan se réfugie avec Iseut.
Cette contrée figure déjà dans YHistoria regum Britanniae. Gau-
1. Brut, v. 9058 « Lot avoit non de Loenois », v. 1005 « Par Loth le roi
de Loenois », v. 10523 « Loth de Loenois vint ». M. G. Paris a été mal ins-
piré en écrivant (Hist. littéraire, XXX, 30) : « Wace traduit à tort Lothian
par Loenois. » Ce n'est pas Wace qui a tort.
2. Béroul : Loenoi (Francisque-Michel, I, 138); Eilhart d'Oberg : Lobnois
et Lohenois (v. 76, 266, 635, 5622); Gottfried de Strasbourg : Lohnois
(v. 325); Wolfram, Parcival, 73, 14), etc.
3. Voy. Ch. Petit- Dutaillis, Louis VLII (Paris, 1895), p. 285, note 2.
Francisque-Michel {Histoire des ducs de Normandie, p. 179), dont M. Petit
semble adopter l'opinion, identifie à tort le Loonnois avec la terre de Lennox.
4. Voy. plus bas p. 26.
5. Éd. Koelbing, II, 26.
Roman la , AA7". 2
18 F. LOT
frei de Monmouth fait investir Urien par Arthur sceptre Mure-
fensium (1. IX, c. 9) '. Wace traduit par Moroif 2 . Une descrip-
tion de l'Ecosse de l'an 1165 donne Mnrefi. En sorte qu'il
n'est point douteux que Morois ne doive être corrigé en Moroif,
et que cette région ne soit identique au Moray ou Murray qui
s'étendait sur les comtés actuels d'Elgin, de Naim et, en partie,
ceux de Baff et Inverness. Elle joue dans le cycle de la Table
Ronde un rôle sur lequel on n'a pas assez insisté jusqu'ici. Dans
Durmarl le Gallois, un des adversaires du héros est nommé
Brun de Morois; il est vrai que Morois est compris comme une
ville. Dans le Lai du Cor figure un mystérieux Maugoun- li />A>//~,
rois de Moraine* (v. 123 et 221), peut-être, au fond, le même
personnage que le duc Morgan du Tristan de Thomas ».
Enfin la quatrième partie de l'Ecosse, le Gallozuay, n'a pas
été non plus inconnue du cycle arthurien. C'est le désert de
Galvoie du Percerai, deDurmart le Gallois, du Tristan, àeYErec,
etc. 6 .
Nous reviendrons plus loin sur la formation de la légende de
Tristan. Poursuivons l'analyse du mémoire de M. Zimmer.
9. Isolt. M. Loth avait soutenu ' qu'Iseut n'est pas nécessaire-
ment un mot d'origine germanique, mais peut provenir du gal-
lois Essylt. M. Z. 8 suppose avec toute vraisemblance que ce
mot, loin d'être autochtone chez les Gallois, dérive du nom
anglo-saxon Ethylda. On peut admettre que les Gallois ont sub-
1. Éd. San- Marte, p. 128.
2. Brut, v. 10521, « De Moroif Uriens li rois » (Le Roux de Lincy, II, 97).
3. Voy. Cbrqnicles of the Picts and Scots, éd. Skene, 136. On trouve Morref
dans une autre description de la fin du xm e siècle (id., ibid., 214).
4. C'est la Moravia des textes écossais, identique au Moray. Dans Gaufrei
de Monmouth (1. III, c 15; éd. San-Marte, 40), on trouve un rex Morano-
ruin qui envahit le Northumberland.
5. Dans la Geneaîach Aibanensium, généalogie irlandaise des rois d'Alban
(Skene, Chronicles of the Picts ami Scots, p. 316), figure un prince du nom de
Morgan. Ce nom ebt britannique et non irlandais. La forme Mongan qui est
irlandaise constitue sans doute une meilleure leçon. Elle répond au Mangoun\
du Lai du Cor.
6. Cf. ci-dessus, p. 24, n. 1.
7. Romania, XIX, 457-8.
8. Zeit. f. J'ran-. Sprache, XIII, 73-75.
ETUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 19
stitué Essylt au mot étranger Isolt, tout aussi bien que le con-
traire 1 .
10, Marc. Le plus ancien texte où l'on trouve mention du
roi Marc est la Vie de saint Paul Aurélien, composée en 884
par Wrmonoc, moine de l'abbaye de Landevennec (Finistère).
Ce témoignage est tout à fait écrasant pour la théorie armori-
caine de M. Zimmer. Saint Paul, né en Grande-Bretagne, dans
la province de Penii Ohen, sans doute dans le Sud-Galles, passe
sa jeunesse auprès de saint Iltud, dans l'île Pyrus, infinibusDemt-
tarum, c'est-à-dire en Dyfed (Sud-Galles). Sa renommée parvient
aux oreilles du roi Marc, qui l'attire auprès de lui : « fama ejus re-
« gis Marci pervolat ad aures, quem alio nomine Quonomorium
« vocant. Qui eotemporeamplissimo producto sub limite régen-
te domoenia sceptri, vir magnus imperiali potentia atque poten-
« tissimus habebatur, ita ut quattuor linguae diversarum gen-
« tium uno ejus subjacerent imperio 2 . » Il arrive auprès du
roi « ad locum qui lingua eorum Villa Bannhedos nuncupatur,
« ubi nunc ejusdem régis ossa diem resurrectionis expectantia
« pausant. » Au lieu de Villa Bannhedos, le ms. de Paris donne la
forme brittonique Caer Banhed. On n'a point, que je sache,
réussi à identifier la ville où repose le corps du roi Marc. Il
s'agit en tout cas d'une localité de la Cornouaille insulaire ou
du pays de Galles. Après avoir converti le roi et son peuple,
saint Paul, refusant l'épiscopat, s'enfuit en Armorique et
débarque dans le pays de Léon dont il devait devenir le patron.
Il est évident que pour toute cette première partie, Wrmonoc
utilise des sources insulaires, d'abord la première Vie (les Gesta
dont il parle dans sa Préface), puis des traditions orales. On ne
conçoit pas autrement la mention de certaines localités telles que
l'ile Pyrus, le Dyfed, Penn Ohcn, la Brochana pars qui est le Bry-
cheiniog, actuellement Breeknockshire (Sud-Galles), RegioBrehant
Dincat, « latine guttur receptuali pugnae » (cap. 2), qui semble
bien identique kDingad 3 en Breeknockshire, etc. Tous ces noms
i. M. Z. dit qu' Essylt n'aurait pu donner Iseut en français, mais Eselt. Voilà
un scrupule assez plaisant de sa part. Il n'hésite pourtant pas à faire venir
Ivain, Tristan du breton Eweu, Trestan, qui présentent la même difficulté
phonétique du changement de l'e en i. M. Loth suppose une influence
du nom germanique Ishild (Iseut).
2. Voy. éd. Cuissard (Revue celtique, V, 431).
3. Cette identification est de M. J. Loth, Chrestomathie bretonne, 97, n. 1.
20 F. LOT
appartiennent donc au Sud-Galles. Un autre passage est évidem-
ment emprunté à une tradition insulaire, probablement cor-
nouaillaisc. Il s'agit d'un prodige qui se manifeste lorsque le
saint quitte le rivage de la Grande-Bretagne : « Via autem ubi
« per ambitum ejusdem littoris peragrarunt inter columnas
« praedictas média incedens, semita Pauli a transmarinis voci-
« tatur » (1. I, cap. 10) '. On sait que saint Paul a laissé son
nom dans la toponomastique du Cornwall 2 .
Il nous paraît donc bien évident que le passage concernant le
roi Marc a une source insulaire'. Marc est déjà un personnage
légendaire qui possède un pouvoir « impérial » et commande à
quatre nations, et, vu ce détail, il est assez probable que la
source est cornouaillaise plutôt que galloise, les Gallois n'ayant
pas eu de raison de surfaire à ce point un personnage qui n'est
pas un de leurs héros nationaux. Cette exagération se com-
prend beaucoup mieux de la part des habitants de la Cornouaille
insulaire. Il n'est point douteux, en effet, que Marc ne soit un
Cornouaillais. A vrai dire, Marc est un personnage mytholo-
gique 4 qui est venu se superposer à un roi Quonomorius , qui
semble bien avoir réellement existé. On rencontre du moins un
personnage de ce nom dans une inscription du vi e siècle trou-
vée en Cornwall, la môme, précisément, où MM. Rhys et Loth
ont cru lire le nom de Tristan 5 : Drus hic iacit Cuno-
i. Revue celtique, V, 436.
2. Gilbert, Parochiàl History of Cornwall, III, 284-5.
3. Bien entendu que M. Z. essaye de tirer parti (p. 80) de ce texte en
faveur de sa théorie : la version du Tristan, dite de Béroul, serait originaire
du pays de Léon : 1° parce qu'elle donne ce pays pour patrie à Tristan [cela
peut très bien se soutenir]; 2° parce que l'unique renseignement que nous
ayons sur la légende de Tristan est un témoignage breton du XI e siècle
recueilli tout près du pays de Léon. A cela on peut répliquer d'abord : 1° que
le passage de la Vie de saint Paul sur le roi Marc n'est pas un témoignage
breton, mais, à coup sûr, un emprunt à une légende insulaire, et ensuite que
rien absolument n'y permet de supposer que les légendes sur le roi Marc
eussent été déjà mises en rapport avec la légende de Tristan. Tout cela est
l'évidence même, mais, sous l'empire d'une idée fixe, M. Z. ne paraît même
pas comprendre les textes qu'il reproduit.
4. Voy. G. Paris, Roiuauia, XV, 1886, 398.
5. Voy. plus haut, p. 14.
ETUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEM 21
mor(t) filins ' . Ce rapprochement de Drus(tagnos ?) et de Cuno-
morus— Marc eut été piquant 2 . M. Zimmer 5 en a atténué
d'avance la portée en montrant tout ce qu'avait de conjectural
la restitution de M.Rhys. L'a-t-il absolument anéantie ? je ne le
crois pas, car, après tout, la lecture Drus peut se soutenir.
Quoi qu'il en soit, d'une manière ou d'une autre, l'histoire
de Tristan et d'Iseut a été mise en rapport avec un roi de Corn-
wall déjà légendaire, et il en est résulté une incohérence
extrême dans la géographie des aventures.
Quels sont les auteurs de ce bouleversement? On ne peut
songer aux Bretons du Nord de l'île, sans doute les premiers
propagateurs de la légende, car il n'y a aucune probabilité qu'ils
connussent les légendes sur le roi de Cornwall et qu'ils trans-
formassent la géographie des événements sans aucune nécessité.
Restent les Armoricains, les Gallois, et les Cornouaillais.
Il faut, je crois, écarter ces derniers : la Cornouaille, son roi
et ses habitants jouent un rôle trop odieux ou trop ridicule dans
toutes les versions pour qu'ils soient les auteurs de récits aussi
défavorables pour eux 4 .
L'origine armoricaine est affirmée par M. Zimmer. On vient
de voir que l'argument tiré de la Vie de saint Paul Aurélien
se retourne contre lui, et que le Loenois, patrie de Tristan, n'a
rien à faire originairement avec le pays de Léon en Basse-Bre-
tagne. Je ne vois rien de plus, si ce n'est un pauvre argument
soi-disant philologique : dans le Cartulaire de Ouimper, à la
date de 1368 >, on trouve mentionnée pour la première fois
1. E. Hùbnev, Inscriptiones Britanniae ebristianae, Berlin, 1876, in-4 , p. 7-8.
Les premiers éditeurs de cette inscription avaient lu CIRVSIVS HIC, etc.,
mais la fin du mot est illisible en réalité et, selon M. Rhys, les lettres CI
sont un D retourné (q).
2. On eût même pu rappeler que dans une triade Tristan est dit fils et
non neveu de Marc : « Trystan ab March-ab-Meirchon » (Loth, Màbinogion,
II, 267).
3. Zeit. f. fran\. Sprache, XIII, p. 58 et suiv.
4. La Cornouaille n'est pas cependant sans avoir eu une influence réelle,
mais secondaire, sur certaines parties du cycle arthurien. Cf. Romania, XXIV,
(1895), p. 334-335-
5. Bibliothèque Nationale (Paris), ms. Iat. 9890,101. >i recto. Cf. Loth,
Romania, XIX, 1890, 456.
22 F. LOT
une insula Trestanni située dans la baie de Douarnenez. Bien
entendu que ce témoignage est beaucoup trop récent pour prou-
ver quoi que ce soit sur l'origine de la légende de Tristan.
M. Z. essaye de faire croire l que l'armoricain Trestan explique
le français Tristan, et que les formes galloises Drystan et Trystan
sont empruntées à l'armoricain. Il est parfaitement visible que
c'est juste le contre-pied de la vérité. Le picte Drostan est rendu
fidèlement en gallois par Drystan, l'y gallois ayant le son de e
moyen français et alternant dans certains noms propres avec o
(cf. Yiven et Oivciî). A côté, la forme Tristan est attestée en
Galles dès les premières années du xn e siècle par une charte
du Liber Landavensis où apparaît un certain Avcl mab Tristan 2 ,
alors que nous n'avons pour la Bretagne qu'un texte douteux
postérieur de plus de trois siècles. M. Z., décidément en veine
de paradoxe, veut que la forme Trystan soit plus ancienne en
Galles que Drystan. C'est évidemment le contraire, puisque le
mot est emprunté au picte Drostan. La forme Trystan est légè-
rement altérée. Il est possible que l'explication de M. J. Loth
ne vaille rien, mais le fait n'en est pas moins assuré. Je crois
tout simplement que nous avons affaire à un phénomène d'ana-
logie : on sait qu'en gallois, par une loi de phonétique syntac-
tique, le / initial devient d en certaines circonstances et se main-
tient en certaines autres. On aura faussement rétabli un / ini-
tial sous l'influence du latin tristis, des nombreux mots gallois
commençant par tri et try, et surtout du nom commun trystan,
« bruyant, fanfaron ». Quant au français Tristan, il est visible
qu'il provient bien plutôt du Trystan gallois que de l'armori-
cain Trestan, dont nous ne possédons qu'un seul exemple et du
xiv e siècle.
Nous pouvons donc sans scrupule éliminer les Armoricains
aussi bien que les Cornouaillais. Restent les Gallois, et, à vrai
dire, l'examen des versions françaises suffirait à nous y ramener
puisque Tristan y est représenté comme un Gallois ; et que la
i. Zeit.f. fran\. Sprache, XIII, p. 72-73 et 76-78.
2. Voy. The Text of the book of Llanddv, éd. par G. Evans et J. Rhys,
p. 279. Oxford, 1893, gr. in-8°. — Tristan, le père d'Avel, a donc vécu vers
la fin du xi e siècle.
3. Voy. plus haut, p. 16, note 2.
ETUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 23
version de Thomas provient surtout des récits d'un conteur
gallois, Breri 1 .
Il y a cependant un personnage dont l'origine armoricaine ne
semble pas douteuse au premier abord, Rivalin, prince de Léon,
que la version de Thomas aussi bien que celle de Béroul 2
donne pour père à Tristan. Ce personnage semble avoir émigré
au début du vi e siècle. Il s'empara de toute la côte nord de
l' Armorique, où son nom resta légendaire 3 . La première pensée
1. Résumons en quelques lignes la question de Breri, élucidée par M. G.
Paris (Remania, VIII, 425-428) : Thomas invoque l'autorité d'un certain
Breri, qu'il croit mieux renseigné que d'autres sur les aventures de Tristan
(Fr. -Michel, II, 40). Ce Breri, selon M. G. Paris, est identique au « famosus
ille fabulator Bledhericus qui tempora nostra paulo praevenit » dont parle le
Gallois Giraud de Barry à la fin du xn e siècle (Dcscriptio Kambriae, 1. I, c. 17;
éd. Dimock, VI, 101-202). Ce personnage était Gallois, c'est donc à une
source galloise qu'a puisé Thomas. MM. Fcerster (Erec, p. 24), Golther (op.
cit., 107 et suiv.), et Zimmer (op. cit., 84-86) refusent d'admettre ce syllo-
gisme, mais pour des raisons tout à fait vagues. L'argument qui semble le
plus spécieux, c'est que les bardes gallois ne pouvaient être en possession de
récits épiques sur Tristan. Mais qu'en sait-on? De plus, on connaît les noms
des principaux bardes du xn e siècle : Breri n'y figure pas. Mais Breri n'est
pas un barde : c'est un conteur (fabulator), et c'est par cette dernière classe
qu'était conservée et propagée l'épopée celtique en Galles et en Irlande. En
réalité, les objections de MM. Fcerster et Golther ne sont que des dénéga-
tions sans consistance. M. Z., qui admet très bien l'identité de Breri avec
Bledhericus et fournit même des arguments contre MM. Fcerster et Golther,
conclut quela question est d'un intérêt secondaire! Breri, à supposer qu'il fût
Gallois, aurait pu emprunter ce qu'il savait de Tristan aux Normands établis
dans le Sud-Galles depuis la fin du xi e siècle ; enfin nous ne savons au juste
si Bledhericus était Gallois ou Breton. — Inutile de discuter de pareilles rai-
sons. Disons seulement que Bledhericus, au témoignage de Giraud, com-
mentant un usage des pêcheurs gallois , commence ainsi : « Sunt apud nos
gentes quae, etc. » Il était donc Gallois. Cela ne faisait point, du reste, le
moindre doute.
2. Selon MM. Golther et Zimmer on ne doit pas dire la version de Béroul,
les Triades, le mabinogi de Geraint, mais la soi-disant version de Béroul, les
soi-disant Triades, le soi-disant mabinogi. Le docteur Pancrace soutenait éga-
lement qu'il faut dire la figure d'un chapeau et non pas la forme.
3. Sur Rivalin, voy. l'éd. de Gaufrei de Monmouth par San-Marte, p. 226.
Il est également connu des Gallois sous le nom de Riwallawn. Gaufrei de
Monmouth (1. II, c. 16; p. 29) fait de Rivàllo un fils de Cunedagius.
24 1 T . LOT
qui vient à l'esprit c'est que la substitution de Rivalin à Talarc
comme père de Tristan est la conséquence de la confusion du
Loenois ou Loonois avec le pays de Léon en Basse-Bretagne et
que cette méprise est le fait des Bretons. Tristan étant devenu
un Léonard, on lui aurait tout naturellement attribué pour père
le héros le plus connu du pays de Léon.
Mais la condition nécessaire pour cette hvpothèse c'est que
le transfert du Loenois coïncide dans un même récit avec le
changement de Talarc en Rivalin. C'est précisément ce qui
n'arrive pas.
Dans Béroul et Thomas, le père de Tristan s'appelle bien
Rivalin, mais sa patrie n'est pas encore le pays de Léon. Dans
Béroul (et Eilhart d'Oberg) rien n'indique que le Loenoi ou
Lohuois soit en Bretagne.
Or m'en irai en Loenoi (Fr. -Michel, I, 138),
dit Tristan chez Béroul '. Dans Eilhart, la Britanjâ c'est la par-
tie de la Grande-Bretagne sur laquelle règne Arthur. Elle n'est
séparée de Tintajol en Cornwall, résidence de Marc, que par
une grande forêt 2 , peut-être la forêt de Sherwood (?).
Chez Thomas (représenté ici par Gottfried), le père de Tris-
tan s'appelle aussi Rivalin, et son fief semble situé en Armorique
puisqu'il le tientd'un Breton, a li duc Morgan 3 » 5 et que, pour
Thomas, Breton, Bretagne désignent généralement la Petite-Bre-
tagne; cependant sa patrie n'est pas le Lohuois mais la Parmenie.
Le Lohuois, Leonnois, Loonnois n'apparaît ni dans le Sir Trislrem,
ni dans la Tristrams Saga. Dans cette dernière, Ennenia est
une ville du Sud de la Bretagne. Dans les trois imitations, Tris-
tan doit quitter l'Angleterre et s'embarquer pour parvenir en
1 . Dans la lettre de Tristan qui précède ce passage, le héros offre à Marc
de traverser la mer et de se rendre auprès du roi de Frise : « Ge m'en irai au
roi de Frise, Jamais n'orras de moi parler » (Fr. -Michel, I, 126). Les barons
de « Cornoualle » conseillent à Marc d'accepter : « Tristan remaigne deçà
mer; Au riche roi aut en Gauoie A qui li rois toz noz gerroie, Si se porra
la contenir, etc. » (Fr. -Michel, I, 126-7). Tristan semble suivre ce dernier
parti : quand il déclare partir pour le Loenoi (Lothian), c'est sans doute pour
combattre le roi de Gallowav (Gavoie), ennemi de Marc(?).
2. Voy. E. Muret, Roman in, XVI, 1887, 300.
3 Voy. Gottfried de Strasbourg, v. 326-332.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 2 5
Parmenie. Il semble donc que pour Thomas la Parmenie soit
située en Petite- Bretagne, et soit la patrie de Rivalin et de Tris-
tan, à l'exclusion du pays de Léon que Ton attendrait.
Il n'est point douteux, au surplus, que cette géographie ne
soit erronée, puisque, nous l'avons vu, la patrie de Tristan est
le pays des Pietés, Loenois ou Parmenie. On trouve dans Tho-
mas lui-même une contradiction prouvant que Tristan n'est pas
un Armoricain : Tristan réside en Petite-Bretagne après avoir
épousé Iseut aux blanches mains. Blessé par le nain, il a recours
à son beau-frère Kaerdin et le charge d'aller chercher Iseut (la
Bloie) en Angleterre :
Tristrans Kaerdin en apele,
Dit lui : « Entendez, beus amis.
Jo sui en estrange pais,
Jo n'i ai ami ne parent
Bels amis, fors vos sulement ' ».
Ainsi, dans la Petite-Bretagne, Tristan est en pays étranger.
Enfin, dans le roman en prose, Tristan et son père régnent
sur le pays de Léon en Basse-Bretagne. Seulement le père, au
lieu de s'appeler Rivalin comme l'exigerait la logique, se nomme
ici MeJ indus. En sorte que, par une fatalité curieuse, le nom du
pays {Léon) et celui du souverain (Rivalin) ne peuvent jamais
coïncider.
On ne peut donc soutenir qu'avec réserves l'hypothèse, pour-
tant séduisante, que l'introduction de Rivalin dans le cycle de
Tristan et Iseut procède de la confusion de Loenois avec le pays
de Léon. Il serait donc téméraire d'affirmer que cette transfor-
mation de Tristan en Léonard est le fait des Bretons de Léon.
Néanmoins, comme on ne peut guère comprendre autrement
l'introduction de Rivalin, je vais tenter une explication :
Tout d'abord, dans le roman en prose, le nom de Meliadus
paraît bien d'invention récente, et s'explique peut-être par le
changement de rôle que le roman en prose tait subir à Kaherdin.
Comme celui-ci meurt au milieu de l'histoire, il a fallu lui
substituer un autre personnage, ou plutôt un autre nom, pour
l'aventure du nain Bedalis et de Gargeolain. On a pris celui de
Ruvalen (= Rivalin), ce qui a amené, pour éviter une confusion,
le changement de nom du père de Tristan.
i. Francisque-Michel, III, 48.
26 F. LOT
Quant à Thomas, son récit est une mosaïque dont il a puisé
les éléments de plusieurs côtés. Comme il nous en avertit
(Fr. -Michel, II, 40), « cest cunte est mult divers... oï en ai de
plusur gent. » Or (selon Gottfried), Thomas déclare que la
patrie de Tristan et de son père est la Parmenie et que, loin
d'être roi de « Lohnois », Rivalin avait un fief qu'il tenait d'un
Breton, « li duc Morgan » :
V. 243 Ein lierre in Parmenîc was,
der jâre ein Kint, als ich ez las.
V. 317 wie er aber gennet waere
daz kùndet uns diz m.vre,
sîn âventiure tuot ez schîn :
sîn rehter name was Riwalin,
sîn ânam was Kanêlengres,
genuoge jehent und wasnent des;
der selbe hêrre er waere
ein Lohnoisaere,
kùnec ùber daz lant ze Lohnois.
Nu tuot uns aber Thomas gewis,
der ez an den âventiuren las,
daz er von Parmenîe was
V. 330 unde hete ein sunderz lant
von einesBritûnes liant,
und solte dem sîn undertân :
der selbe liiez li duc Morgan.
Ainsi Thomas connaissait l'existence d'une tradition qui fai-
sait de Rivalin un roi de « Lohnois », mais il lui préfère celle
qui lui donne pour patrie la Parmenie. Seulement, par une con-
tradiction visible, il maintient la vassalité de Rivalin à l'égard
d'un duc breton. Par une nouvelle anomalie, ce duc breton
porte un nom qui n'a joui d'aucune célébrité chez les Armori-
cains, mais, en revanche, qui est très connu des Gallois. Une
grande région du Sud-Galles porte encore aujourd'hui le nom
de « Morgan », c'est le Glamorgan = givlad Morgan, « pays de
« Morgan ». Ce personnage, qui vécut peut-être au VI e siècle ',
figure déjà dans Gaufrei de Monmouth : Marganus, fils de
Maglaunus, dux Albaniae 2 , et de Gonorilla, fille du roi Lear,
1. Voy. J. Loth, Mdbinogion, II, 231, 11. 10.
2. Il s'agit de Maélgwn qui vécut en réalité au VI e siècle.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 27
est tué par Cunedda : « Cunedagius... tandem interfecit eum in
« pago Kambriaequi, post interfectionem Margani, ejus nomine,
« videlicet Margaii, hucusque a pagensibus appellatus est ' . »
Nous pouvons donc croire que Thomas, bien qu'il ait suivi
le plus souvent les sources galloises, notamment Breri 2 , a uti-
lisé aussi des éléments armoricains en ce qui concerne Rivalin.
Seulement il ne lui a pas été possible de les combiner logique-
ment : il garde Rivalin et rejette le « Lohnois » pour la « Par-
menie » sans se douter que dans ce cas il faudrait aussi rejeter
Rivalin.
Pour Béroul, la question est plus difficile. Il est bien vrai que
Rivalin et son fils régnent sur le « Lohnois 5 » ou « Loenois » ,
mais la forme « Loenoi » (Or m en irai en Loenoi) du poème
français (Fr. -Michel, I, 138), et « Lohenois » de la traduction
d'Eilhart sont inadmissibles pour le pays de Léon. Dans deux
autres endroits, Tristan parle bien de passer en « Bretagne »
(Fr. -Michel, I, 108, 1 12). Est-ce l'Armorique ? C'est probable,
mais non point certain, car dans la version parallèle d'Eilhart
la Britanjâ , c'est le royaume insulaire d'Arthur (par opposition
à celui de Marc) 4 . Et puis, quand bien même la « Bretagne »
des p. 108 et 112 serait l'Armorique, il n'est point sûr que le
« Loenois » de la p. 138 y soit situé >. Dans Eilhart, le « Loh-
« nois » ou « Lohenois », quoique séparé de la Cornwall parla
mer, ne paraît nullement identique à la Petite-Bretagne. Il est
vrai que Béroul connaît en Petite-Bretagne une ville bien voi-
sine du pays de Léon :
Par Saint Tresmor de Caharès [corr. Carahès 6 ] ;
1. Hist. britt., 1. II, c. 15, éd. San-Marte, p. 29.
2. Voy. plus haut, p. 23, note 1.
3. Eilhart d'Oberg, v. 634-5 : « Min vater heizzet Rivalîn, Von Lohenois
bin ich geborn »; v. 5622 : « Lohenois ist mines vater lant ».
4. Rappelons que dans une des rédactions de la Folie Tristan, qui est
parente du texte de Béroul, la cr Bretagne » est identique à 1' « Engleterre »,
et les a Bretons » sont sujets du roi Marc (Fr. -Michel, II, 93-94).
5. Cf. page 24.
6. Francisque-Michel, I, 147. Dans Eilhart on trouve Karahès, qui est la
résidence du roi Havelin , père de Kaherdin et d'Iseut aux blanches mains
( v - 5557) 5591, etc.), mais le pays n'est pas nommé. Dans Gottfried , la
résidence de Jovelin ( = Havelin = Hoel) porte le nom de Karke (v. 18728);
28 F. LOT
mais Carhaix est la résidence du père de la seconde Iseut et non
la capitale du pays de Rivalin. Comme, d'autre part, le témoi-
gnage des noms de lieu tels que Cuerlion (Caerleon en Galles),
Isneldone (le Snowdon, Nord-Galles), Nicole (Lincoln), Ely et
Dureaume (Ely et Durham), etc., et des noms de personne
comme Godoïne (Godwin) et Brangien (Branwen) est probant
pour l'origine insulaire de la rédaction de Béroul, il n'est guère
aisé de donner une explication décisive de l'introduction de
Rivalin.
En résumé, l'Armorique, tout en apportant sa contribution
dans la formation de la légende de Tristan et Iseut, est loin
d'avoir la part prépondérante que lui accorde M. Z. On perçoit,
malgré bien des obscurités, qu'elle a surtout contribué à altérer
la légende en en bouleversant la géographie. Ce n'est pas sur le
continent, c'est dans l'île qu'il en faut chercher les traits essen-
tiels et primitifs. Le fonds premier, chez les Pietés ou leurs voi-
sins les Bretons de Strathclyde, est d'une reconstitution impos-
sible. Nous savons que c'est de là que provient le héros, le nom
de son père, peut-être même celui d'Iseut l . Mais l'histoire n'est
véritablement créée que lorsque Tristan et Iseut sont mis en
relation avec le roi Marc de Cornwall. Nous avons dit plus
haut que les Gallois paraissaient seuls, par le fait même de leur
situation géographique, avoir été en état d'opérer cette combi-
naison. C'est donc à eux, jusqu'à preuve du contraire, que nous
persisterons à attribuer la création de la grande épopée d'amour
du moyen âge. Bien entendu qu'on ne peut rien affirmer de
l'exécution artistique, puisque les textes ont disparu chez eux ou
peut-être même n'ont jamais été recueillis. Mais ce n'est pas
là le point important. Ce qu'il importe de montrer c'est que la
légende existait chez eux, et que les poètes français la leur ont
empruntée dans ses traits essentiels.
Cette démonstration, on peut l'établir de trois manières :
i° Par l'examen même des poèmes français (et de leurs imita-
c'est la capitale du pays d'Arundel. En réalité, Arûndel est un petit port de
Sussex (à 7 kil. de la mer) qui eut au moyen âge une certaine importance.
Cette localité figure encore dans le Livre d'Arthur (Voit Freimond, Z. f.fran\,
Sprache, 1895, 25) et Durmart le Gallois. Il v a visiblement une méprise de
Gottfried.
1. Sur les alliances entre les princes Scots et Pietés et les Yikings de
Dublin, les observations de M. Z. sont parfaitement admissibles.
ÉTUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN 29
tions allemandes, norvégiennes, anglaises). Nous y avons jeté
plus haut un simple coup d'œil qui a suffi à nous montrer dans
Tristan un Gallois. La forme même de son nom, Tristan (par
Trystan, Drystan), dénote un intermédiaire gallois 1 , et la géo-
graphie concourt également à ce résultat. 2° Le témoignage indi-
rect de Giraud de Barry à propos de Bledbericus que M. G. Paris
a si ingénieusement fait valoir et qu'aucune des critiques de
MM. Golther et Z. n'a sérieusement ébranlé 2 . 3 Enfin les
débris de textes gallois, malgré leur maigreur, montrent que la
légende de Tristan a bien existé chez les Gallois et que ses
grandes lignes sont les mêmes que dans les poèmes français.
M. Golther le conteste \ Reprenons après lui ces quelques cita-
tions : i° Trystan, fils de Tallwch, est l'un des trois amoureux
de l'île de Bretagne; il est amant d'Essyllt, femme de Mardi, fils
de Merchiawn, son oncle 4. 2°I1 est un des trois grands porchers
de l'île : « le second fut Drystan, fils de Tallwch, qui garda les
porcs de March, fils de Mierchyon, pendant que le porcher allait
en message vers Essylt (pour lui demander une entrevue).
Arthur, March, Kei et Bedwyr vinrent tous les quatre, mais ils
ne purent lui enlever une seule truie ni par ruse, ni par force, ni
par larcin >. » 3 Essyllt fyngwen, « à la chevelure blonde » (cf.
Iseut « la bloie »), fille de Culvanawyd, amante de Tristan, est
une des trois femmes impudiques de l'île 6 . 4 Dans le mabinogi
de Kulhwch et Ohuen, qui contient, au témoignage même de
M. Zimmer, les traditions galloises les plus authentiques, on
trouve le nom d'une Essylt Vinwen, c'est-à-dire min-\- gioen,
« lèvre blanche 7 ». C'est l'original de l'Iseut as blanches mains des
poèmes français, où le second terme (gwen = blanche) se trouve
1. M. Golther admet lui-même ce point, si je ne me trompe.
2. Voy. plus haut, p. 23, note 1.
3. Die Sage von Tristan uni Isolde (Mûnchen, 1887), p. 7-10.
4. Triade 81 (Loth, II, 260-261).
5. Triade 6_t(;W., II, 247-248). Mentionnons encore les triades qui parlent
de Tristan mais sans le mettre en rapport visible avec Iseut : i° il est un des
trois porte-diadèmes de l'île de Bretagne (id., II, 231); 2° un des trois arti-
sans (II, 238), etc. (cf. Golther, op. cit., p. 8).
6. J. Loth, Mabinogiou,!, 224, n. 4. et 212, n. 2.
7. J. Loth, Mabinogiou, I, 224. On rencontre à côté une Essylt vingul ,
c'est-à-dire min -{-cal, « lèvres minces », qui me paraît un doublet de la
précédente, plutôt qu'un second personnage.
30 F. LOT
traduit, tandis que le premier (mi h) a été pris par erreur pour
le français main 1 . 5 Marc, mentionné occasionnellement
dans les triades concernant Tristan , apparaît encore dans la
triade 32 comme l'un des trois chefs de flotte de L'île de Bre-
tagne % ce qui n'a point de rapport avec la légende de Tristan et
Iseut, mais est un indice que les Gallois possédaient d'autres
traditions sur ce personnage.
Que conclure de ces minces renseignements ? Que Tristan a
été l'amant d'Essyllt, épouse du roi Marc, qu'il a gardé les porcs
de ce dernier pendant qu'il envoyait un message à Essyllt;
c'est peu, évidemment, mais c'est suffisant pour affirmer, sinon
l'existence d'un corps de récits cohérents, du moins de tradi-
tions sur ces trois personnages, et, en l'espèce, c'est tout ce
dont il s'agit. Remarquons en outre que déjà Tristan, comme
dans la version française de Béroul, est mis en rapport avec les
plus anciens personnages du cycle épique gallois, Arthur, Kei
et Bedwyr.
M. Golther émet des doutes sur l'authenticité et la valeur
de ces quelques renseignements gallois. Mais il ne sert à rien
de faire observer que certaines triades sont récentes et ont subi
des influences françaises. Il s'agirait de donner une preuve
particulière de la non-valeur des quatre triades citées plus haut,
et c'est ce qu'on ne tente même pas. Est-elle inspirée du fran-
çais, la triade si archaïque qui nous montre Tristan porcher du
roi Marc ? Est-ce à une influence étrangère qu'est due la men-
tion d'Essyllt Vinwen dans le mabinogi de Kulbwch et Olwen?
Si on le pense, il faut le dire catégoriquement; mais c'est ce
qu'on n'ose pas faire. On se contente d'émettre des doutes
vagues qui discréditent les témoignages gallois sans, pourtant,
se compromettre.
1. J. Loth, ibid.,1, 224, n. 4, et Revue celtique, XIII (1892), 495. M. Loth
prête à une confusion lâcheuse en rapprochant l'Essylt du mabinogi de Kulb-
wch d'Essylt, fille du Culvanawyd et femme de Marc. Cette dernière, Essylt
fingwen, est « Iseut la bloie », tandis que l'Essylt du mabinogi est la femme
de Tristan, la seconde Iseut. — Un beau rapprochement du même savant
(id., ibid.) est celui du Caradoc briés-bras des poèmes et romans français
avec le Caradawc breich-bras des Gallois. Breich qui signifie « bras » a été
rendu par briés, et bras qui signifie « gros » par bras.
2. J. Loth, id., II, 232.
ETUDES SUR LA PROVENANCE DU CYCLE ARTHURIEN } I
Je n'insiste pas davantage. La légende de Tristan demande-
rait une étude bien autrement approfondie 1 . Mais ces quelques
observations de détail suffisent, je pense, à montrer combien
l'étude qu'y a consacrée M. Zimmer est défectueuse et arbitraire
dans son ensemble.
Nous pouvons maintenant conclure :
De l'examen qui précède il résulte, croyons-nous, que M. Z.
n'a pas apporté un seul argument sérieux en faveur de sa théo-
rie exclusivement armoricaine. Le témoignage le plus important
pour la provenance « bretonne » d'une partie des récits de
Chrétien, le nom à'Ercc, il l'a méconnu 2 , et, par une bévue
vraiment extraordinaire, s'est égaré sur la piste d'Euric, roi des
Wisigoths au V e siècle. Ses rapprochements ont paru dépour-
vus de toute solidité. Seul, le mémoire sur l'origine picte de
Tristan est vraiment suggestif 3 , mais il va contre le système
i. Néanmoins, je dois faire observer à propos des travaux de M. Golther :
que quantité de fines remarques de détail et d'observations justes sont
annihilées par les partis pris incroyables de l'auteur. Je citerai seulement à titre
d'exemple les p. 11-20 de sa Sage von Tristan und Isolde, où il essaye de prou-
ver qu'un certain nombre d'épisodes de Tristan ne sont point d'origine cel-
tique parce qu'on les retrouve dans le folk-lorede bien des peuples, de l'Europe
à l'Inde. Que dire d'un pareil raisonnement? Personne ne soutient actuelle-
ment qu'il y ait des légendes purement celtiques ou purement germaniques;
une légende est celtique quand elle a été transmise par les Celtes, germa-
nique quand elle provient des Germains. Que nous importe ici que le combat
de Tristan contre un dragon se retrouve en Perse? Ce n'est point à Firdousi
que les poètes français du xn e siècle l'ont emprunté, c'est évidemment à une
tradition galloise , bretonne ou cornouaillaise, comme l'on voudra ; ce récit
est donc celtique, quand bien même les Celtes l'auraient emprunté à l'Orient.
En appliquant le système de M. Golther on pourrait se donner le plaisir
facile de démontrer qu'il n'y a rien de germanique dans l'épopée germanique.
On pourrait soutenir aussi que le système des ordalies et le combat judiciaire
du vieux droit français ne sont pas d'origine germanique, puisqu'on les
retrouve en Perse, au Caucase et ailleurs. Au fond tout cela n'est pas sérieux.
2. On a vu plus haut (p. 7) que M. J. Loth en a montré toute l'importance.
M. G. Paris l'avait déjà pressentie dans un passage de la Romania, XX, 1891,
157, note 1.
3. Encore M. Golther pourrait-il en revendiquer sa bonne part. Voy. Der
Natne Tristan, dans Zeit.f. romanische Philologie, XII (1888), 524-5. Toute la
thèse de M. Z. est déjà contenue dans cette ligne de Rhys {Lectures on Welsh
32 1. LOT
de l'auteur. Le rôle des Armoricains dans la formation et la
propagation des légendes celtiques était connu et admis avant
M. Zimmer. Celui-ci n'y a rien ajouté d'essentiel. Il l'a plu-
tôt compromis par ses exagérations. Après comme avant les tra-
vaux du savant celtiste de Greifswald, il paraît évident que l'in-
fluence des Celtes insulaires a été beaucoup plus considérable,
et même vraiment prépondérante, dans la transmission des élé-
ments du cycle arthurien.
Ferdinand Lot.
[Note additionnelle. — Je n'ai à faire sur le très intéressant article de
M. Lot qu'une remarque de détail. Elle concerne l'expression Destregales, à
l'existence de laquelle je ne crois pas en français. M. Lot dit (p. 7) avec
M. Zimmer que dans le v. 3881 d'Erec il faut corriger d' Outre-Gales (Fôr-
ster) en Destregales; mais la mesure du vers Rois est mes père cV Outre-Gales
s'y oppose. Il en est de même au v. 1874, An son roiaume d'Outre-Gales, où
on ne peut lire de Destregahs sans donner au vers une syllabe de trop. Il en
est de même encore au v. 5479 du Bel Desconeûs, où Erec d'Estregales ne peut
se changer en Erec de Destregahs (M. Fôrster, Erec, p. 341, imprime Erec
Destregahs, sans dire ce qu'il entend). Il ne peut donc en tout cas être ques-
tion de « corriger » ces passages comme le veulent MM. Zimmer et Lot. Il
faudrait, pour entrer dans leur pensée, admettre que Chrétien (suivi par
Renaud de Beaujcu) s'est trompé, et a pris le D de Destregahs pour une pré-
position. Mais cela est invraisemblable et inutile. Les mss. de Chrétien
donnent destregahs (c'est la leçon qu'a suivie Renaud de Beaujeu), denlre-
gales, et en majorité dontregahs (leçon suivie par Hartmann d'Aue). Cette
leçon me paraît être la bonne, si on la corrige toutefois en d'Oslregales :
Ostregahs répondrait à VAustralis IVallia de Giraud de Barri. Le temps me
manque présentement pour rechercher si cette expression se retrouve ailleurs.
— D'après M. Lot, Destregales serait employé par Wace au sens de « Sud-
Galles ». Le ms. suivi par Le Roux de Lincv porte (v. 14379-80) : Caditant
ert rois de Norgahs, Et Margaditd de desus Gales, « qu'il faut corriger évidem-
ment, dit M. L., en Destregahs ». Mais non : la correction la plus probable
est : Et Margadud rois de Suthgales ou Susgales] aux v. 15007-8 reparait ce
même Margadu, Oui des Surgales (1. de Suthgales) sire fit, et en plus d'un autre
passage Wace oppose Sutbwales ou Sutbwaleis (dans l'édition Suswales et Sus-
walois) à Norwahs et Norwalois. Il n'v a donc pas lieu, jusqu'à nouvel ordre,
d'admettre en français l'existence du mot Destregales. — G. P.].
Philolcgy, p. 403) qui lui est antérieure de quinze ans : « Drustagni... ci. also
the Pictish Drostan, Drosten, Drust and other related forms » ; mais il faut
reconnaître que cette indication était passée inaperçue et que M. Z. a eu le
mérite de la développer considérablement.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT
(1516-1567)
Une chronique inédite, rédigée en dialecte niçois et se rap-
portant à la période historique des guerres de la rivalité, nous
a été conservée, par une heureuse fortune, dans un volume des
Archives de Turin 1 . Ce volume est le recueil des statuts,
privilèges et ordonnances ducales relatifs à Nice, qui a été
rédigé vers 1460 par un citoyen notable de la ville, du nom
de Pierre Badat. Il porte en tète le titre de Rcpcrt or in m 11 ici
Pétri Badati. C'est à la fin de ce manuscrit, appartenant à la
famille, que Jean Badat, petit-fils de Pierre, a inséré, dans la
seconde moitié du xvi e siècle, la chronique en question, allant
de l'année 15 16 à l'année 1567. On peut faire ressortir l'im-
portance particulière de cette espèce de journal à un double
point de vue : celui de l'histoire et celui de la langue.
Comme source historique, notre chronique a l'autorité
d'une rédaction contemporaine aux événements qu'elle retrace
et faite par un personnage marquant; elle a été grandement
utilisée par l'abbé Pierre Giorfredo pour son histoire des Alpes-
Maritimes. Comme texte de langue, elle nous fixe l'état du dia-
lecte de Nice à l'époque où elle a été écrite, et offre d'autant
plus d'intérêt que personne, jusqu'ici, n'avait soupçonné qu'elle
fut écrite en dialecte. En même temps, les quelques pièces
niçoises plus anciennes, que nous avons ajoutées à celle-ci,
donneront une idée exacte de la route parcourue par notre
idiome dans l'espace de deux siècles.
La chronique débute par un épisode de 15 16. Une bande de
1.500 Gascons congédiés par François délia Rovere, duc d'Ur-
1. Archivio di Stato, Nina e Contado, Mazzo, II, n° 2, vol. 2, f os 203-208.
Romania, XXV. 3
34 CAIS DE PIERLAS
bino, depuis que François I er , réconcilié avec le pape, l'avait
autorisé à disposer de ce duché en faveur de Laurent de Médi-
as, son neveu, retournaient dans leur pays sous la conduite de
deux capitaines, les barons d'Aigremont et de Saint-Blancard;
ils ont évidemment traversé le col de Tende : au passage des
gorges de Saorge les habitants essayent de leur barrer la route,
aidés, à cet effet, par les populations de la vallée parallèle de la
Vésubie, commandées par leur capitaine, Antoine Fabri. Les
soudards ont raison des bandes de paysans armés; ils les
repoussent et gagnent Sospel où ils commettent des excès de
toute sorte; arrivent à Nice, font étape dans les faubourgs,
mais les Niçois s'alarment et tombent sur eux sans leur laisser
le temps de finir leur repas. Ils passent le Var, et s'éloignent
par Thorenc et Castellane, où l'auteur de la chronique les ren-
contre.
Le second souvenir du chroniqueur se rapporte à l'année
1521, époque du mariage du duc Charles de Savoie avec Béatrix,
infante de Portugal. Le 29 septembre, le duc allait recevoir la
future duchesse qui arrivait dans sa bonne ville de Nice, sur
une fort belle escadre portugaise. Mais les conséquences allaient
en être néfastes pour toute la contrée, car ces navires appor-
tèrent une épidémie qui fit d'affreux ravages en Provence, ainsi
que les documents des archives locales nous l'apprennent.
D'après notre auteur, elle dura sept ans.
Les événements malheureux se succédaient. Les Etats italiens
s'étaient ligués avec l'Empire; on était au mois de mai 1524, et
Charles-Quint avait ordonné de reprendre l'offensive et d'en-
vahir la Provence. Nice voit alors passer sous ses murs leduc de
Bourbon et le marquis de Pescara qui vont tenter une première
fois le siège de Marseille. L'histoire racontera la belle résistance
des habitants et l'insuccès de cette expédition ; le chroniqueur
se borne à noter le retour de l'armée impériale, qu'il dit
composée de 17.000 combattants, Espagnols, Italiens, Alle-
mands, avec une belle cavalerie de Bourguignons et de Fran-
çais que le connétable avait dû entraîner dans sa défection. C'est
de nouveau dans les faubourgs de Nice qu'on campe; le maré-
chal de Montmorency ne tarda pas à franchir le Var à la pour-
suite des Impériaux. C'était un corps formé de vaillantes gens;
Badat nous dit qu'il ne comptait que 400 lances, 2.000 chevau-
légers et autant de piétons, mais ce fut assez pour effrayer
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 35
l'adversaire qui leva le camp dans le plus grand désordre et
pendant la nuit, en abandonnant même son artillerie qui avait
été parquée dans un jardin de la ville, propriété du beau-père
du chroniqueur niçois. Le journal devient, à partir de ce point,
plus intéressant; l'auteur raconte que Montmorency lui envoya
un trompette demandant logis et vivres, faute de quoi il les
aurait pris de vive force. Badat fait demander au gouverneur,
qui logeait au château, ce qu'il doit faire, et on lui répond qu'il
fasse pour le mieux. Nouvelle sommation du trompette, auquel
on répond qu'on donnera pain et vin, moyennant payement,
mais qu'on doit se contenter de loger dans les faubourgs.
Montmorency joue de ruse : avec sa cavalerie il se rend au por-
tail de la Marine, où commandait Barthélémy de Roquemaure,
avec lequel se trouvait à cette heure le gouverneur. A eux
deux, d'après la juste appréciation de Badat, ils commettent
Terreur de permettre l'entrée au connétable de Montmorency,
au capitaine Frédéric de Bozzolo et à leurs serviteurs; en effet,
on leur avait à peine ouvert le portail que le maréchal français
y pénétrait au galop, avec une vingtaine de cavaliers, enlevant
tout devant lui, et à leur suite l'armée entière, qui envahit la
ville et la saccage. L'hôtel de Badat n'est pas épargné et,
lorsque celui-ci regagne son habitation, il la trouve occupée.
Comme dit Badat, en terminant ce paragraphe, « il n'est pas
prudent de laisser entrer chez soi des gens de guerre ».
Il mentionne encore, cette même année, la descente de Fran-
çois I er en Italie, sa défaite à Pavie, sa captivité, son transport
en Espagne et son passage à Nice, où les navires qui le trans-
portaient firent relâche. Les autorités communales allèrent
lui faire un respectueux présent dans la rade de Ville-
franche ' .
1529. Passage à Villefranche de Charles-Quint à bord de l'es-
cadre d'André Doria et nouveau présent des Niçois, vin,
fruits, pâtisseries; c'est Badat lui-même qui a tenu le registre
des dépenses faites à ce propos par la ville.
1 . C'est à la mi-juin que François I er fit escale à Villefranche : une lettre
qu'un de ses gentilshommes, M. de la Barre, adresse à la duchesse d'Angou-
lème est datée du 10 juin, de devant Tage (Taggia), près Monègue (Champol-
lion-Figeac, La captivité du roi François I er , p. 214).
3 6 CAIS DE PIERLAS
1536. L'empereur revient d'Italie avec 100.000 combattants,
des hommes d'armes en grand nombre, de la cavalerie légère,
et va mettre le siège à Marseille, tandis que le roi s'établit à
Avignon avec une fort belle armée. Après peu de temps, l'em-
pereur s'en retourne comme il était venu, malgré la splendide
escadre d'André Doria qui tenait la mer 1 . L'auteur signale ces
événements pour nous apprendre que Charles-Quint, à son
retour de Provence, laissa à Nice une garnison de 2.000 Espa-
gnols qui furent logés chez l'habitant et maltraitèrent parfois la
population; leur commandant Juan de Vargas empêcha ce
qu'il put; mais au moment du départ, qui eut lieu l'année sui-
vante, il s'arrêta sur le pont et se tournant vers les autorités
niçoises, il leur débita comme adieu une maxime de haute
sagesse : « Messeigneurs, leur dit-il, croyez-moi, n'admettez
jamais dans vos murs, autant que faire se pourra, une garnison
qui vous vaille ».
1538. La chronique devient plus détaillée et plus précise.
Elle mentionne l'entrevue que devaient avoir à Nice le pape
Paul III, l'empereur, le roi de France, pour tenter un arbitrage
qui rétablit la paix. L'empereur était à Villefranche sur l'es-
cadre de Doria; il avait souhaité d'être reçu dans le château
de Monaco, mais les Grimaldi, habiles diplomates, avaient
réussi a s'en préserver 2 ; François I er était resté prudemment
sur la droite du Var, au château de Villeneuve, hôte du comte
de Tende; le pape, arrivé de Savone, se logeait provisoirement
en dehors de Nice, dans le couvent de Sainte-Croix de l'Obser-
vance. Il comptait que le prince l'aurait reçu dans le château
avec une garde d'Espagnols. Celui-ci avait bien promis, mais il
avait compté sans les Niçois et les soldats savoyards et piémon-
tais qui composaient la garnison. Ces trois groupes choisissent
chacun un chef : les Savoyards, M. du Bourget; les Pié-
1. L'empereur repassa le Var le 2$ septembre après deux seuls mois de
séjour en Provence, car son armée était décimée par la lamine et l'épidémie,
causées par le système ordonné par Montmorency de taire dévaster par sa cava-
lerie tout le pavs pour en rendre impossible l'occupation par ses adversaires;
les villes d'Aix, Toulon, Antibes furent réduites à la plus grande
misère.
2. Gustave Saige, Documents historiques relatifs à la principauté Je Monaco,
t. II, préf., p. ccxlv.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 37
montais, un simple soldat; les Niçois, Jean Badat; et ils font
serment de garder la forteresse au nom du prince, envers et
contre tous. Le duc, alarmé, les convoque à deux reprises, par
MM. de Chuez, vice-gouverneur ; de Broissy, capitaine de
sa garde, et par Jean Badat; la première fois, sur le bastion de
Mallebouche; la seconde, sur la place de Saint-Michel. Il monte
sur un escabeau et les harangue en leur disant qu'il a donné sa
parole à l'empereur de lui remettre la place, qu'il est le maître,
qu'ils sont les sujets. Mais les Niçois répondent que leurs
devanciers se sont donnés jadis à la maison de Savoie, sous la
condition expresse qu'on ne pourra jamais les vendre, qu'ils
auront dans ce cas le droit de s'y opposer par les armes : quoi
pensons fere. La seconde fois le peuple répond : « Oui, sire,
vous êtes bien notre prince et souverain seigneur ». On bat les
tambours, on crie « Vive Savoie ! » et on se retire en ordre de
bataille. Le prince, « le bon prince », comme l'appelle ici le
chroniqueur, remonte au château, demande inutilement de
parlementer avec Jean Badat, rassemble un grand conseil, où
se trouvent Pellos, envoyé de l'empereur pour solliciter la
remise du château, le baron de Beuil, MM. de Broissy, de
Chuez, de Berre, de Tourrette, d'Ascros. Ces derniers disent
à Jean Badat (cousin de l'auteur) : « Dieu veuille que tu sois
bon marchand », à quoi celui-ci réplique : « Il adviendra ce qui
plaira à Dieu, aussi je défendrai la personne de notre maître au
prix de ma vie ». Un seigneur piémontais, Gruat, seigneur de Bei-
nette, se lève et dit : « Monseigneur et vous, Messieurs, sachez
que les raves de Savoie, le beurre de Piémont et le poisson
salé de Nice viennent de former une sauce, que même le diable
ne mangera pas. » Le chroniqueur observe, avec complaisance,
que la conduite des Niçois a seule conservé au prince la ville et
le reste de ses états. En effet, ils ne cèdent pas et se serrent
même autour du jeune prince héritier, Emmanuel-Philibert, qui
n'a que dix ans; et celui-ci, s'adressant aux seigneurs qui l'en-
tourent, leur recommande de veillera ce qu'on ne l'emporte de là
dans un coffre sans qu'ils s'en doutent. Et Badat, saisi d'admi-
ration pour l'esprit du jeune prince, de s'écrier : « Suscitavit
Deus spiritum Daniel is! » Le duc alors envoya chercher Badat, et
celui-ci, après en avoir référé aux deux autres chefs du com-
plot, accepta d'aller trouver le pape. Accompagné d'un autre
gentilhomme niçois, Barthélémy Gallean, il va lui présenter les
38 CAIS DE PIERLAS
clefs de la ville et lui offre au nom du duc de venir s'y loger
sous la garde de 900 soldats niçois. Sa Sainteté répondit qu'elle
se trouvait fort bien logée, puisque son Excellence n'avait pas
voulu lui donner le château. Badat répliqua au pape qu'il ne
devait pas prendre en mauvaise part ce refus, car le duc n'y
pouvait rien. Le pape se contenta de recommander le maintien
du bon ordre et la sauvegarde des étrangers; sur quoi Badat lui
donna l'assurance que les Niçois n'avaient qu'une seule pen-
sée, conserver la ville et le château, que du reste ils n'en vou-
laient à personne. Le château, on le sait, ne fut pas cédé; une
trêve de dix ans fut signée : et l'entrevue, qui devait redonner
la paix et mettre fin à la rivalité entre les deux puissants
adversaires, eut son terme bientôt après, sans que l'orage qui
grondait se fût aucunement dissipé.
1543. Siège de Nice. A ce propos, Badat rapporte que l'es-
cadre turque était forte de 180 voiles, y compris les corsaires
algériens; qu'elle passa au mois de mai dans les eaux de Nice,
et il mentionne à ce sujet la prise d'un navire de commerce dont
il était en partie propriétaire. L'escadre se dirigeait vers Toulon
pour accompagner le roi qui était au siège de Perpignan; mais
l'empereur avait si bien garni cette ville que les assiégeants
furent obligés de s'en retirer, ambe las trombas au sac 2 . C'est
alors que François I er , ayant à sa charge cette armée, la dirigea
sur Nice, dont elle commença le siège 5 . Il parle d'abord d'une
1 . Cette trêve, connue sous le nom de trêve de Nice, fut signée à Nice, le
18 juin 1538, ratifiée à Villefranche par l'empereur le 19 juin et par le roi au
château de Villeneuve le 21. Bouche, Hist. chronologique de Provence, vol. 2,
p. 594. Elle existe en original aux Arch. Nationales, Trésor des chartes, J 672,
n° 4. Cfr. l'acte de publication du 22 juin dans Panisse-Passis, Les comtes de
Tende de la maison de Savoie, p. 65; Bibl. Nationale, fonds français, 20433,
f° 109. La minute de l'acte commençant par les mots Au nom de Dieu le créa-
teur, se trouve aussi aux archives de Turin dans les protocoles du secret,
ducal Tribu, vol. n° 4, f° s 85 et 268.
2. Un écrivain contemporain dit aussi que Barberousse passa devant Vil-
lefranche, puis vint à Toulon et de là à Marseille se réunir aux forces navales
du duc d'Enghien (Du Bellay, t. III, p. 477).
3. La chronique ne donne aucun détail sur le jour de l'arrivée des arméesde
terre et de mer. Le comte d'Enghien, par provision royale du 28 avril 1543,
avait reçu la charge de lieutenant général du roi en l'armée de mer du levant
(Actes de François I", t. IV, p. 430). Il n'arriva pourtant à Nice avec l'armée
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 39
batterie de 25 gros canons, dont quelques-uns tiraient des bou-
lets en pierre du poids de 109 livres, d'autres de 75 livres. On
plaça toutes ces pièces sur la colline de Cimiès et au-dessous
de Mont-boron, et pendant dix-sept jours elles foudroyèrent la
ville et surtout la tour de Cinq-Caïre, où se trouve, dit-il, le
bastion de Saint-Georges.
C'est là, et vers le bastion de la Pairolière, qu'ils firent une
forte brèche, et le jour de Notre-Dame du mois d'août ils y
donnèrent l'assaut, mais furent repoussés par les Niçois. Il
ajoute, avec un sentiment de complaisance bien justifiée, qu'il
n'y avait là aucumsoldat étranger. On fit ensuite deux autres
batteries, aux Carmes et à la Marine; on tenta des approches,
on pensait même à miner la roche sur laquelle était bâti le châ-
teau; le conseil en avait été donné par un transfuge niçois,
certain Bertin Boyer, que les Français avaient chargé de diriger
les opérations d'attaque en qualité d'ingénieur, et qu'ils avaient
même nommé officier payeur; un autre traître niçois est men-
tionné ici, Jean Larde (un ancien syndic), un ambitieux qui
voulait faire le chef du peuple; indigné, Badat s'écrie : «Jeté
le dis, ne te fie pas aux vilains, ils sont tous de la tribu de
Judas. » Il oubliait les autres traîtres plus haut placés 1 . Les
de terre que le 11 août (Mémoires du président Lambert, col. 915). L'escadre
turque, accompagnée de celle de France, était entrée à Villefranche le 5 du
même mois (Gioffredo, t. V, p. 116). Cet auteur, outre les citations des
différents mémoires contemporains, publie de nombreuses lettres relatives au
siège, lesquelles existent encore aux archives de Turin (Ibid.,-ç. 224-284).
La chronique passe ici sous silence la tentative du duc d'Enghien de s'em-
parer du château de Nice par surprise, grâce à la connivence qu'on espérait
de quelques soldats piémontais. Les galères françaises furent battues par l'es-
cadre de Doria qui, informé de la chose, était en vedette près de Villefranche.
Le capitaine Magdelon, frère du baron de Saint Blancard, fut tué (Gaillard,
Hist. de François I<*, t. II, p. 24; Gioffredo, p. 157).
1. On trouve, en effet, dans les mémoires de Lambert, le nom de quelques
Niçois qui étaient partisans de la France ou se laissèrent gagner. Ce furent
Jean-Baptiste Grimaldi d'Ascros, frère du baron de Beuil; Jean de Berre, sei-
gneur de Gilette; Benoît Oliva-Grimaldi, dont la famille s'était établie depuis
peu à Nice ; Gaspard Caix, qui avait été syndic de la ville en 1 540, et Boni-
face Ceva; Lambert, col. 923 et suiv. Gioffredo, t. V, p. 174 et 183,
187, 197, 205, 234). A ceux-ci il faut ajouter Mathieu Badat, dont les maisons
et terres furent confisquées et données à Jean de Cheisieu, écuyer d'Emmanuel
40 CAIS DE PIERLAS
grands bastions de la ville paraissaient suffisamment ébranlés;
aussi on envoya demander, par un tambour en guise de parle-
mentaire, si la ville était disposée à se rendre. Il y eut un con-
seil de guerre auquel assistèrent monsieur de Monfort, gouver-
neur de Nice; monsieur de Châtellar, colonel, et les capitaines
des divers quartiers de la ville. On résolut de se rendre, et on
envoya l'abbé de Saint-Pons en discuter les conditions, dont la
première était qu'on ne mettrait pas la ville à sac. Pendant
qu'on parlementait, 200 Niçois, avec les provisions nécessaires,
allèrent spontanément renforcer la garnison de la forteresse, et
d'autre part on obtint que ceux qui voudraient quitter la ville
pourraient en sortir tambour battant et enseignes déployées. Le
capitaine Mathieu Badat 1 en profita et quitta la ville avec 500
hommes et avec l'enseigne au vent portée par Marc-Antoine
Gallean, son neveu, ainsi qu'on l'avait obtenu; après eux sor-
tirent bon nombre de femmes et d'enfants, qui pour plus de
sûreté se retirèrent au delà du Var 2 . On bombarda encore le
château pendant six jours, on tenta un dernier assaut, puis, les
munitions manquant, sur l'annonce d'une armée de secours,
on se décida à lever précipitamment le siège. En effet, 2.000 Ita-
liens avaient déjà traversé le col de Fenêtres, sous les ordres de
Jacques, seigneur de Leiny, avec 500 autres, payés par le pape
à raison de 60.000 ducats, sous les ordres d'Oddon Provana,
tandis que le gros de l'armée, commandé par le duc de Savoie,
avait descendu la vallée d'Oneglia et marchait vers Nice par la
Rivière. Français et Turcs, avant de partir, mirent le feu aux
quatre coins de la ville.
L'escadre turque s'était retirée à Toulon', ce qui ne laissait
Philibert, par pat. 31 juin et 1" juillet 1544, à cause des relations coupables
qu'il avait eues avec L'ennemi (prot. du secret. Vulliet, vol. 175, f° 60 et 67.
ainsi que quelques autres de moindre importance (Ibhl., f° s 29, 40, 42,
53)
1. La chronique tait son nom.
2. Le lundi vingt-sept a heure de disné furent mites hors de la cite plusieurs
femmes et en/ans et menés en Provence par ledict Gaspard Caix jusque passé le
Var (Mon. Hist. Patriae, Scriplorum, t. III, col. 918, Chronique du siège par le
président Lambert de la Croix.)
3. A la date du 11 décembre, le roi François I er émana en faveur de la
ville de Toulon des lettres d'affranchissement des tailles pour dix ans, en
considération de ce que les habitants avaient été obligés de déloger pour
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 41
pas d'inquiéter les Niçois; on profita de l'éloignement de l'en-
nemi pour réparer les murailles. La chronique de l'année sui-
vante nomme ici le colonel Erasme Gallean-Doria qui était
capitaine général de la ville; puis, celui-ci étant mort, Chris-
tophe Palavicini, et, tout de suite après, Etienne Doria, seigneur
de Dolceacqua , dont la femme, nous le savons d'ailleurs,
était niçoise, car elle sortait de la maison de Grimaldi. Ce sei-
gneur, et sa femme surtout, pour exciter la population à aider
au relèvement des remparts, y mettent eux-mêmes la main et
portent les corbeilles.
1 5 5 1 . Passage à Nice de Maximilien et de Marie sa femme,
fille de Charles-Quint.
1567. 10 mai 1 . Passage de l'escadre du roi d'Espagne, com-
posée de 36 galères, ayant à bord le duc d'Albe et 3.000
hommes de troupes dirigées vers l'Italie et peut-être, dit-il,
destinées pour les Flandres, où une nouvelle religion venait
de naître, la Luthérienne, ou pour Genève, il ajoute que le duc
d'Albe arrivé dans les Flandres s'empara des comtes d'Egmont et
de Horn, qui soulevaient le peuple contre le souverain à cause
de l'inquisition qu'il avait établie, et qu'il leur fit trancher la
tête. Il finit ses mémoires par une considération philosophique,
et recommande à la personne à qui ils sont destinés, un des
siens sans doute, que s'il lui arrive d'occuper une charge en
ville et qu'on vienne à savoir qu'une armée doit passer par
Nice, qu'elle arrive par le levant ou par le ponant, il devra bien
fermer les portes de la ville et y mettre une bonne garde d'une
vingtaine d'arquebuses et d'autant de piques ou hallebardes :
s'il n'a point de charge il aura tout de même le devoir d'en
avertir le gouverneur ou les syndics, pour que ceux-ci pour-
voient à interdire l'entrée à toute personne armée, pour la sûreté
et tranquillité de la cité. Si ses conseils sont écoutés, on en
retirera sûrement honneur; car, dit-il, en finissant, pour ce qui
touche au bon ordre, les Niçois sont plus estimés qu'ils ne
valent réellement, il le dit à bon escient.
yvemer et loger l'armée du Levant (commandée par Barberousse) en ladite ville
et port (Collection des actes de François I er , t. IV, p. 529.)
1. Cette date infirmerait l'assertion de l'amiral Jurien de la Gravière, que
le duc d'Albe se serait embarqué à Carthagène le 10 mai (Revue des Deux-
Mondes, 1891, I er nov. Les gueux denier).
42 CAIS DE PIERLAS
Enfin, il se fait connaître : Et si voiles saber mon nom, mi
apeli Gioam Badat.
II
Tel est le contenu de notre chronique. Il y a tout lieu de
croire que le manuscrit que nous avons découvert aux archives
de Turin est celui même qu'a consulté Gioffredo et que, dès cette
époque, il n'en existait aucun autre.
Cet écrivain l'a cité en maint endroit, mais il s'en est sur-
tout servi pour la narration de l'entrevue de 1538 et pour celle
du siège de Nice en 1543. En parlant des sources auxquelles il
a puisé, il confesse qu'il aurait grandement désiré de retrouver
certain manuscrit de la bibliothèque ducale, dont on lui a parlé,
écrit en dialecte par certain Paul Jouan de Nice 1 , mais qu'il
n'y a pas réussi, tandis qu'il se servira du journal du président
Pierre Lambert, seigneur de la Croix 2 , ainsi que des notes de
Jean Badat 3.
Notre chronique est bien l'œuvre de ce dernier. Nous obser-
verons d'abord qu'elle se trouve dans un volume qui comprend,
comme nous l'avons dit :
i° Un recueil de chartes niçoises allant de 1388 à 1460, por-
tant le titre de Repertorium nui Pet ri Badati*;
1. GioiTRKDO, Sioriti délie Alpi Marittime, vol. 5, 167 : Paulone Giovanni
Niççardo. Nous pensons qu'il est utile, sous le rapport bio-bibliographique, de
relever l'erreur commise par J.-B. Toselli, auteur d'une Biographie Niçoise,
assez connue, qui indique ce chroniqueur sous le taux nom de Jean Pau-
lone. Cette famille Jouan*(G/oa« en niçois, Johannis en latin) était originaire
de Saorge.
2. Mon. Hist. Patrice, Scriptores, t. III, prem. partie, coll. 839.
3. Supplendo insieme ciô che ivisi ê tralasciato con le note ai Giovanni Badato
ed àltre délia suddetta galleria. C'est ainsi que s'appelait de son temps la biblio-
thèque ducale. On pourrait cependant se demander où réellement Gioffredo
a vu ce journal, car il le cite de plusieurs laçons : t. IV, p. 470, Ex notis
Jo. Badali; t. V, p. 58, Ment, di Badato; ib., p. 68, Mem. di Gio. Badato.
Arch. castri Niciae; ib., p. 92, Monuni. Ms. Jo. Badati in Biblioth. Duc. Tour.
et ainsi de suite. On pourrait expliquer cette anomalie par la supposition que
le manuscrit aurait été transporté, de son temps, de Nice à Turin.
4. F° s 1-1 37 du volume.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 43
2° Un recueil Je pièces sur le droit de mer à Monaco, dont
la dernière est de l'année 15 17 r .
3 Quelques feuillets, qui ont été coupées anciennement, au
nombre de six 2 ;
4 La chronique en question, d'écriture contemporaine à sa
dernière date, portant le titre de Recort et memoria et finissant
par les mots : et si voiles saber mon nom, mi apeli Gioam Ba-
dat'.
Ce volume qui a appartenu à Pierre Badat est donc parvenu
à Jean Badat son petit-fils; car nous trouvons sa signature au
bas de la première feuille du répertoire, signature précédée
d'une épigraphe en deux vers rimes, en mauvais italien de
l'époque, et suivie d'une sentence des saintes écritures :
Remdite a me ingrata que sai bene
Que non si pou salvar qui l'altrui tene
Jo. Badat.
Iniquos hodio hahui.
Cette signature, outre qu'elle fait preuve de la possession du
volume par les Badat, est aussi une garantie de l'authenticité de
la chronique.
Il se présente cependant une difficulté : certaines corrections
faites, après coup, sur le manuscrit; mais une hypothèse bien
naturelle peut tout concilier : Badat aura fait recopier ses
mémoires par un scribe en y ajoutant ensuite quelques correc-
tions. Voici quelques faits, qui prouvent mon assertion.
i° Il n'existe, à ma connaissance, aucune autre copie de la
chronique.
2° L'écriture a tous les caractères de la seconde moitié du
xvi e siècle.
3 La signature autographe de l'auteur.
4 Celle-ci, aussi bien que l'épigraphe, paraissent de la même
main qui a écrit les corrections et l'en-tête Recort et memoria-*.
1. F° s 139-197.
2. F° s 197-203.
3. F°s 203-208.
4. Au f° ioo v du répertoire on trouve aussi l'annotation suivante, d'une
écriture pareille aux corrections faites à la chronique : Transasio et termina-
sio orti Chaterine de Monte et grave Pallions; instrumentum per P. Nitardi nola-
rivm, die ij dec. 1 470; est in archivio, v'uli.
44 C AI S DE PIERLAS
5° Jean Badat a dû composer s;i chronique au fur et à mesure
des événements, depuis 1538 probablement; car ceux plus éloi-
gnés de 15 16 paraissent n'être signalés que de mémoire,
puisque le quantième du mois fait défaut. Dans ses vieux jours,
il aura fait mettre au net ses souvenirs sur le volume des sta-
tuts de Nice; en effet, la chronique est écrite d'une seule fois et
d'écriture uniforme.
6° Finalement, une erreur commise par le scribe de Jean
Badat nous ôte toute incertitude. En parlant du gouverneur de
Nice, en 1524, la chronique l'appelle François de Chansy et
Gioffredo écrit toujours ce nom avec cette forme : ; c'est un lap-
sus cala mi, car le nom de fief appartenant au gouverneur de
Nice François de Poypon dit Belletruche n'est pas Chancy mais
Chaney : l'erreur commise par Gioffredo prouve bien qu'il avait
sous les yeux le volume même dont je publie aujourd'hui inté-
gralement le texte.
Après Gioffredo sont venus, au siècle passé, plusieurs anna-
listes, dont les manuscrits n'ont pas obtenu les honneurs de
l'impression, et divers écrivains niçois, qui n'ont rien su ajouter
sur l'histoire de leur pays à ce qui avait été dit parleur éminent
devancier. Lorsqu'ils arrivent à la période comprise dans les
limites de notre chronique, ils ne se font pas faute de la citer à
tort et à travers, les uns après les autres, Louis Durante
surtout 2 , comme s'ils avaient eu le manuscrit même dans les
mains.
Nous devons nous occuper de ce dernier écrivain à propos
de notre chronique, parce que la citation qu'il a faite de nom-
breux passages qui ne s'y trouvent pas, et l'extrait en langue ita-
lienne dont il donne un fragment, pourraient taire croire àl'exis-
1. Vol. 4, p. 521 et 535.
2. Louis Durante, Histoire de Nice depuis sa fondation jusqu'à Vannée 1792. 3
vol. Turin, 1823. Celui-ci surtout accumule ses citations tout à fait au hasard,
sans que les écrivains qu'il nomme aient parlé des événements dont il
s'agit; il cite les archives de l'abbaye de Saint-Pons qui ont été dispersées à la
fin du siècle passé, les archives capitulaires de Nice, où les chanoines eux-
mêmes ignoraient l'existence du moindre parchemin avant l'exploration que
j'en fis en 1886; il cite des manuscrits qui n'ont jamais existé, parfois il
annonce qu'ils se trouvent à la bibliothèque du roi, aux archives qu'il ne con-
naît que de nom. Comme cet ouvrage est le plus connu à Nice, il était
utile de dire combien il est peu digne de confiance.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 45
tence d'une seconde chronique. Il cite en effet Jean Badat sous
les titres suivants : Relation manuscrite de Jean Badat, Notifie isto-
riche ai Giovanni Badat, Notes Ms. de Jean Badat, citoyen de Nice
et témoin oculaire 1 . Racontant le sac donné à Nice à la fin du
siège, il rapporte un chapitre de la chronique sous le titre de
Relation de Jean Badat sur le sacage et incendie de la ville de Nice
par les Turcs; chapitre qui commence de la façon suivante : Era
notte buja, quando ibarbarifiglidi Maornetto entrarono in città cou
alcuni ladri Francesi per parla a sang ne e sacco, etc. 2 . Or, nous
avons la ferme conviction que Badat n'a jamais écrit cette belle
page d'éloquence; il ne devait pas écrire l'italien aussi correc-
tement et le style n'est pas de l'époque où elle aurait été rédi-
gée
Nous allons le prendre en défout d'une manière plus cer-
taine encore, lorsqu'il raconte l'aventure d'un certain corsaire
Occhiali, renégat calabrais, qui, en 1560, avait réussi à enlever
deux courtisans du duc de Savoie et avaient failli s'emparer de ce
dernier; on ne réussit à obtenir leur délivrance qu'en lui accor-
dant de baiser la main de la duchesse, impasse dont on se tira en
lui présentant pour cet hommage une demoiselle d'honneur.
Or, Durante dit de cet épisode, qu'il l'a tiré en grande partie du
nis.de Jean Badat intitulé Notifie IstoricheK Notre texte ne conte-
nant rien de semblable, on pourrait croire à un autre exemplaire
plus complet, mais si on consulte Gioffredo à cet égard 4 ,
celui-ci, plus exact, citera plusieurs auteurs, Pingone, De But-
tet, Tonso, Campana, Guichenon, Fighiera, mais nul souvenir
de la chronique de Badat 5 .
Une autre question se relie à la chronique et aux citations
qui ont été faites afin de confirmer la tradition légendaire d'une
femme du peuple, Catherine Segurane, qui aurait enlevé une
1. Durante, t. II, p. 283, 339, 219.
2. Ibid., p. 308 et 317.
3. Ibid., p. 345.
4. Gioffredo, t. V, p. 405.
5. Sur la fausseté de l'indication des sources historiques par Durante,
nous ajouterons qu'il cite ici une relation écrite par Francesco Gioffredo di
Nina, auquel plus loin il donne le nom de Christophe (p. 282 et 291), tandis
qu'il s'agit bien d'un François Gioffredo, mais de San Remo et écrivant vers
1600. Cfr. Gioffredo, Storia A. M., t. VI, p. 117.
46 CAIS DE PIERLAS
enseigne aux Turcs, lors de l'assaut au bastion de la tour Cinq
Caire le 15 août 1543. Durante, aussi ici, suivi par tous ses suc-
cesseurs, cite à plusieurs reprises la Chronique à propos de cet
épisode du siège, et voulant réfuter l'opinion qui appliquait le
nom de donna Maufaccia, qui se trouve sur un petit monument
en son honneur, plutôt au buste qu'à la personne, il dit :
« Nous ne partageons pas cette opinion, car les notes manu-
« scrites de Jean Badat qui a vu et connu cette femme, la dési-
« gnent comme excessivement laide et repoussante »'. Or rien
de pareil se trouve dans le texte; aucune femme n'y est nom-
mée à la date du 15 août. Serait-ce une raison pour ne pns
admettre cette tradition, qui est d'autre part appuyée par
quelques éléments de preuve historique? Examinons-les,
puisque la chronique a été muette. Gioffredo en parle et paraît
y croire 2 ; il s'appuie sur l'assertion seule de Pastorelli, mais
ne cite point les chroniques de Badat et de Lambert.
Cet Honoré Pastorelli est le premier historien qui parle de
l'héroïne niçoise 5 ; il n'en donne pourtant pas le nom et se
borne à dire que les Turcs perdirent une enseigne qui leur fut
enlevée par une femme de Nice, « da una cittadina chiamata
donna maufacscia* ». Cet écrivain mérite confiance, car c'était un
magistrat consulaire, se piquant d'érudition, ainsi qu'en fait
foi son petit livre publié un demi-siècle après l'événement ; il
en avait été presque témoin. Nous dirons la même chose de
l'assertion de Fighiera qui est qualifié d'avocat en 16 n et
mentionne Catherine Ségurane en 1634 >.
1. Durante, op. cit., t. II, p. 293, 295 et 296 n.
2. Gioffredo, t. V, p. 177.
3. Discorso del Monastcro Antico délie Monachc ai Santa Chiara, p. 25 (Nizza,
1608).
4. « De mesme lesditz Turchz et François meslés tous ensemble donnantz
« troyz assaultz à la brèche de le bastilion de la Peyrolière jusques passé la
tour de cinq quavre... ils perdirent troyz enseignes des Turchz... l'une des-
« quelles enseignes fust portée au dict chasteau et pendue, le contrebas de fer
« dessoubz, à la vue des ennemys ». Lambert, Av. cit., col. 915.
5. Manuscrit des Archives de Turin, Ni^a e Coulado, Maz. 3, 3, intitulé
Falto historico délia Citta c Contadodi Ni^a, et rédigé pour le duc de Savoie
sous la date de 1634. L'auteur Antoine Fighiera était déjà qualifié <//' avvocato
délia Nunyialura en 161 1 ; au mois de juillet 163 1, il avait été appelé au châ-
teau de Mirafiori, près de Turin, par le duc de Savoie pour cette relation, qui
est pourtant dépourvue de tout mérite.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 47
Je remarquerai maintenant pour mon propre compte, que le
fait de la prise d'une bannière par les Turcs est affirmé par la
chronique de Lambert. Ensuite il est avéré que les syndics, à
une époque plus ou moins éloignée de l'événement 1 , firent
placer sur la porte Pairolière un buste représentant l'héroïne
populaire et portant sur le socle la légende :
1543
Catarina Segurana
dicta donna
maufaccia
Sur une plaque séparée on trouve l'inscription suivante :
Nicœaa amazon
irruentibus Turcis occurrit
ereptoque vexillo
triumphum meruit
Le buste et l'inscription, enlevés lors de la destruction de
cette porte en 1780, furent d'abord oubliés, puis retrouvés et
déposés à l'Hôtel de Ville et au musée municipal 2 .
Il nous paraît donc qu'on peut conclure, sans hésitation, en
faveur de l'existence de Catherine Ségurane, malgré le tort
apporté a sa cause par les assertions mensongères de Durante et
de ceux qui l'ont copié, malgré même le silence complet de la
chronique de Badat.
Celle-ci mentionne au contraire un trait de haute valeur
morale concernant une autre Niçoise, noble dame Apollonie
Grimaldi de Rimplas, femme du capitaine général de la ville et
du comté de Nice, Etienne Doria, seigneur de Dolceacqua,
auquel on venait de confier en 1544 ce commandement; lui,
tout grand seigneur qu'il était, elle nouvellement mariée et au
dessous de 19 ans, tous les deux ils se mirent à l'œuvre patrio-
tique de la réparation du château, et, comme exemple aux habi-
1. Durante (p. 296) prétend que la buste fut élevé en 1544. Les direc-
teurs du musée de la ville ont fixé la date de la pose de la plaquette à l'année
1670. Ce n'est pas plus vrai, car en 1634, Fighiera parle déjà de ce petit
monument; du reste j'ai vainement cherché cette délibération dans les actes
consulaires qui se trouvent aux archives communales de Nice.
2. Le buste paraît y avoir existé déjà à la fin du siècle passé; sa plaque
fut découverte en 1839 par le chanoine de Andreis.
48 CAIS DE PIERLAS
tants, payèrent de leur personne, en portant les corbeilles de
terre : « Et ello ambe sa consort en lo fortificar portavam la
« coffa a nostre essemple, de sorte que ambe lur essemple et
« sagiessa la villa foget fortificada. » C'est peut-être le seul fait
marquant et nouveau qui se dégage de la Chronique, sans que
Giorïredo en ait fait son profit.
III
Il est temps de dire maintenant ce qu'était l'auteur de la
Chronique et l'importance de celle-ci au point de vue de la
langue.
La famille Badat très ancienne, puisqu'elle portait déjà ce
nom dans le xi e siècle 1 , avait eu la charge de consul dès l'éta-
blissement de la municipalité en 1143% avait possédé depuis le
xiv e siècle les fiefs de Châteauneuf, Eze, Contes 5 . En 1452 un
Jean Badat était écuyer du duc de Savoie, en 1460 Pierre Badat,
docteur en droit, avocat fiscal, juge de Sospcl, avait été le
rédacteur d'une copie des statuts de Nice, comme nous l'avons
dit. Jean Badat était, sans doute, son petit-fils. Il avait pris
part à l'administration communale et avait eu la charge de Con-
sul de commerce pour Gênes, consul nationis Januensis*. Il devait
y avoir séjourné un certain temps, car il est resté une trace du
dialecte génois dans sa Chronique, ainsi qu'on le verra dans
le texte même.
L'intérêt que présente cette chronique, comme document
linguistique, apparaîtra plus pleinement si on la compare aux
textes que nous avons de la langue écrite et parlée à Nice dans
le siècle précédent.
La langue provençale qui se parlait sur les deux rives du
Var, et, jusqu'à la fin du xv e siècle avait conservé à Nice le oc
caractéristique 5 , subissait, depuis peu, des modifications pro-
1. Moris, Cartulairede l'abbaye de Le'rius, p. 157, et Cais de Pierlas, Cartn-
laire de l'ancienne cathédrale de Nice, prêt", p. xxvn et ch. 35, 45, etc.
2. Cais de Pierlas, LeXI e siècle dans les Alpes-Maritimes, p. 88.
3. Cais de Pierlas, Le fief de Châteauneuf du XI e au XV* siècle, p. 46.
4. Il avait été nommé à cette charge, comme successeur de Jean Galleani,
par pat. 8 août 1538 (Prot. des seer. ducaux, vol. 161, 1'° 67 v.).
5. Le règlement de la confrérie de la Miséricorde rédigé en 1482, que
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 49
duites par des causes analogues. A l'ouest, c'était l'influence de
la maison d'Anjou, accentuée ensuite par la réunion de la Pro-
vence à la France ; à l'est, celle exercée par la réunion de Nice
au Piémont. Au siècle suivant, le mouvement divergent est plus
caractérisé.
Dans la région niçoise un courant italien se fit sentir pa ce
que le commerce maritime de la région prenait son essor vers
la rivière de Gènes, tandis que le transit des produit néces-
saires au Piémont, le sel, les cuirs, les produits de l'Orient,
avait lieu par Nice. D'autre part, si les officiers militaires, gou-
verneurs et châtelains, étaient savoyards, les autorités judiciaires
et financières venaient du Piémont. Le changement dans la
physionomie du langage local s'opéra lentement par la raison
que jusqu'à la moitié du xvi e siècle, le provençal-niçois était,
dans notre région, la seule langue écrite et parlée.
Les quelques pièces que nous donnons, pour prouver le bien
fondé de notre assertion, constituent comme les jalons de
marche du dialecte, jusqu'à l'époque où a été écrite la Chro-
nique de Jean Badat.
Dès 1407, Hugues Cays 1 , de famille noble et distinguée
dans l'administration communale de la ville, magistrat, viguier
de Sospel, fait en dialecte niçois la quittance d'une créance :
Jeu Hugon Cays confessi d'aver agut e receuput de meystre Peyre Milo
notari florenos cent e .xvij. e miec en deminucio de son deute, de que yeu
ay escris aquesta podisa de ma man propria.
Un autre exemple de l'usage général du dialecte est fourni
par un acte que j'ai publié déjà, les conventions matrimoniales
passées à Lévens de Nice, le 17 janvier 1442, pour le contrat
de mariage à conclure entre Reforciat de Castellane-Salernes et
Marguerite de Grimaldi de Beuil-Lévens 2 . Pareillement, dans
je publie ici en appendice, contient dans un de ses derniers articles les expres-
sions suivantes : et que la dicha compagnia baya tenue de far resposta d'oc di
non.
1 . Viguier de Sospel, fils de François Cays, qui fut le dernier seigneur de
Peillon de la famille.
2. Revue de Provence, année 1890. Marguerite était fille de Pierre de Grimaldi
et de noble dame Catherine Gattilusso, famille génoise très puissante, qui
possédait l'île de Mételin.
Ro mania, XXIV a
50 C.-US DE PIERLAS
une enquête passée à Nice, en 1449, au sujet de certains ter-
rains que se contestaient la cour et la commune, les interroga-
toires des témoins eurent lieu en dialecte, in lingua vulgari,
pour plusieurs d'entre eux, tels que : Cyprien de Roncalliolo ',
un des plus riches commerçants de Nice; Jean et Antoine Cays 2 ;
ce ne fut qu'à Hugues Graglieri 5 , docteur es lois, que la com-
munication des actes fut faite en latin.
En 1488, Bertrand Riquieri 4 , premier consul et magistrat,
tient une espèce de journal de ce qui regarde l'administration
communale et surtout la venue à Nice du duc de Savoie, et il
l'écrit en dialecte. Voici le fragment encore inédit qui fait
suite à ce qu'en a donné Gioffredo5.
Pueis qnal donar la benvenguda a Monsenhor, so es los 4 vicarios ensens
et donem nos autres al dich duc Charles 6 flor. .vj. per fuec, que asendon a
flor. xn ra incirca.
Item oltre d'equot donem a monsenhor, per son desfreiament et de sa cort,
flor. Vc.
Item et oltra d'aquot donem als hufficis de la cort, coma son huissiers
d'armas, mestres de panataria, mestres de cuizina, trompetas, pages, portiers,
stafiers et autres, escus L ta .
Item donem al governador, que non si dévia donar, gr. .j. per fuec, mais per
1. Son père, Jean de Roncalliolo, avait reçu, du roi Charles de Sicile, la
châtellenie d'Eze, le 18 avril 1384, en compensation des services rendus (cfr.
Le fief de Chdteauneuf, p. 56). Lui-même était en 1435 patron de la galère de
Savoie qui allait prendre en Calabre la princesse Marguerite, femme de Louis
de Sicile.
2. Jean était probablement fils de Hugues Cavs, dont nous avons men-
tionné plus haut le nom; Antoine, son cousin, était fils de Ludovic et de
Marguerite Badat des coseigneurs de Saint Sauveur.
3. Hugues, juge de Nice en 1407, était frère de noble Pierre Graglieri,
seigneur de Peillon, qui fut successivement bailli de Peille, de Breil et de
Villefranche.
4. Bertrand Riquieri, fils de Pierre, seigneur d'Eze et de Toudon. Il fut
sénateur à Turin, épousa Luquine Lascaris et fit son testament à Eze le
8 juin 1504.
5. Gioffredo, t. IV , p. 319; Archivio di stato, Paest per A e B. Ni%{a,
Maz. 4.
6. Charles L r de Savoie, mort à Carignan le 1 3 mars de l'année sui-
vante.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADA.T 5 I
que el era mestre de hdstal, que fon Petriquin dePesmes senhor de Brandis 1 ;
los ly donem, tarhen non o dévia aver. Es ver que qui que sia mestre de hos-
tal de monsenhor, et l'on dona als hufficis X o C ducas, l'on o deu donar al
mestre de hostal, et dels C ducas o dels X el lo mestre d'ostal s'en reten la
mittat et l'autre mittat el lur desparte coma bon ly sembla, et per que nos o
donem als hufficis et el non n'ague ren afin que el restes content de nos, ly
donem gr. 1 per fuec, avent resgart a so que monsenhor lo laisset aisit gover-
nador, espérant que el nos serviria, mais tant perdut.
Item pariter donem al juge mage patachs 4 per fuec, que aytant pauc non
dévia aver ren, et tôt es perdut.
Aquestos son los hufficis de la mayzon de monsenhor lo duc.
Et primo la panataria et botelharia que era Mandolla per tos aquels dels
sobre dichs hufficis donem a Mandolla mestre de bothelharia que o despartissa
a sos hufficiers, li donem ... duc. VI.
Al mestre de cozina et gent de cozina fl. XIII.
Als chambriers fl. XIII.
Huissiers d'armas fl. II, gr. II et d. III.
Mestre de salla duc. II.
Al forrier duc. III.
Al portier duc. I.
Al taborni de monsenhor duc. I.
Al pages duc. I, fl, III.
Als trompetas que eran dos fl. II1I, gr. IIII.
Als estaffiers que eran dos fl. IIII, gr. IIII.
Al apoticari fl. II, gr. IL
Al clergue de la despenssa de monsenhor lo duc. ... fl. II, gr. II.
Le même personnage enregistre aussi dans son mémorial le
fait suivant au sujet d'une vente de moulin faite à la commune
qu'il administrait en 1488.
Nota. Guigo Roccamaura 2 a vendut un sieu molin et ort contigu que es
da pe la torre de lo Speron de la marina ; l'a vendut a la comunitat coma per
1. Petriquin de Pesmes, seigneur de Brandizzo (en Piémont), nommé
gouverneur de Nice par lettres patentes du 9 nov. 1488 (Titoli antichi slati, f° 28 ;
vol. 72, Archives de la Cour des comptes). Son fils Jacques épousa Blanche-
Marie, fille d'Antoine de Sousmont, seigneur de Bardassano (en Piémont),
gouverneur de Nice par pat. 16 oct. 1490 (Arch. de la cour des compta de
Turin, Reg. pat., vol. 54, f° 40).
2. Guigue de Roquemaure, fils d'Antoine, notaire de Nice; il fut juge de
Nice en 1446 et acheta successivement plusieurs parts du fief de Château-
neuf : le 24 mars 1456 de la famille Bermondi, le 26 septembre 1461 de la
famille Grimaldi. Sa famille était venue de Callian (Var) s'établir à Nice peu
d'années avant la soumission de cette ville à la maison de Savoie en 1388.
52 CAIS DE PIERLAS
nota preza per M. Antoni Garnier sus l'an 1455, indicione tercia, mensis maii
die duodecima et en l'an 1488 del sentegat de mi Bertran, Lois Armano',
Lions Barrai et Jaunie Cavalier, l'aven fach extraire per man de Jo. Nicolau
sota segnat de la man de Berthoniieu Garnier et l'aven donat a Matliieu
Marquesan 2 , Frances Figuiera, Ansaudo de Mont et a Jo. Rosset modem
sentegues, coma par nota preza per hiau de M. Jo. Ros sus l'an 1489, die 13
januarii, présent Jaume Carie, Jaumon Nitart, Filogeta Cisteme.
En 1538, les officiers du duc Charles de Savoie devant adres-
ser une circulaire officielle aux syndics de la contrée, au sujet
des armes et des approvisionnements nécessaires pour la pro-
chaine arrivée de l'empereur Charles-Quint et du pape Paul III
à Nice, on se sert du dialecte niçois 5 .
Des expertises, faites à cette même époque pour des maisons
qui avaient été expropriées pour l'agrandissement de la cita-
delle de Nice, sont aussi en dialecte.
Un recours présenté, en 1555, par noble François Capello 4 ,
aux syndics de la ville, à propos d'un moulin qu'il possédait
dans la région de Limpia, est aussi écrit en niçois. C'est en
niçois que le conseil, à son tour, formule la réponse 5 .
Une quittance de 1584, pour le payement d'un cens dû pour
une maison, est de la teneur suivante :
Ieu sotto segnat, procuradur de la sig ra Francesca Pasturelli, confessi aver
agut de M. Pietro Villari 6 , de uno siu cassa posta in l'estrado de Barrilario",
1 . D'une famille noble de Nice, dont le nom s'écrivait indifféremment
Armandi, Armanni, de Armants; celui-ci était probablement fils de Raymond,
auquel le duc faisait une pension annuelle de 300 florins, et petit-fils d'An-
toine, marié à Louise Grimaldi.
2. Mathieu Marquésan, fils d'Honoré; parmi les nombreux fiefs de la
famille, il avait hérité pour son compte d'une partie de ceux de Bonson,
Ascros, Thoët et Falicon.
3. Vov. le document supplémentaire, n° III, p. 75.
4. Il était peut-être frère de Jean, fils d'Andrée, lequel Jean Capello fut le
premier de la famille à avoir une part au fief de Châteauneuf par acte du
21 déc. 1561. Cfr. notre ouvrage Le fief de Châteauneuf, dit XI e au XV e siècle,
p. 99.
5. Voy. le document supplémentaire, n° IV, p. 77.
6. Pierre Villaris, notaire de Nice. Il était fils d'un autre Pierre, qu'un acte
de 1555 dit avoir été le premier venu à Nice du village de Négrier près de
Chambéry; ce notaire devint coseigneur du Thoët par autorisation du 24 sep-
tembre 1592, de l'achat qu'il en avait fait de Françoise Pauli et reçut des
lettres d'ennoblissement le 4 mars 1602.
7. La rue de la Barilerie qui conserve ce même nom.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 53
que fo un florin hogni an alla festo de San Michel, de que lo quiti de l'an
passât. Die 30genaro 1584. Jeu Battista Roggiero procuradur dito'.
Un très notable seigneur de la contrée, Jean de Grimaldi,
seigneur de Lévens, écrit en niçois son livre de raison qu'il
commence en 1554, d'après la mention qui en est faite dans
l'inventaire de son château, meubles, livres et papiers d'affaires,
rédigé en 1627, à l'occasion de la mort de son fils César arrivée
le 14 avril de ce mois 2 :
Et uno libro intitulato « Libro de rasons dell' an 54, començat los 4 de
mars », cominciante il i° f° : « Ay pagat per una carga d'olli fl. 2 », fini-
sent per l'ultima partita : « Item, agut de mon filh scudi 400, desquais ni a
100 en man de Mons. délias Consegudas' ».
Les Bénédictins même de la grande abbaye de Saint-Pons,
près de Nice, paraissent ne connaître autre langue que le
niçois, puisqu'en 1579, le prieur claustral écrit la note des
rentes du monastère en dialecte et termine par les mots sui-
vants :
Ieu Peire Martel +, priol claustral de Sant Pons e monge perfet, liai fach la
1. Arch. du comte Alberti de la Briga.
2. Jean Grimaldi était fils d'autre Jean Grimaldi, en son vivant seigneur
d'Ascros, Massoins et Lévens, et de Marguerite de Forbin; il avait épousé, le
8 décembre 1550, Françoise de la Beaume, de Tiret en Bresse, veuve de Jean-
Baptiste Grimaldi, tué en 1 544 à la bataille de Ceresole. César, fils de Jean,
avait épousé Philipine de Grasse-Cabris, le 18 janvier 1582. Deses deux sœurs,
Georgina avait épousé Jean Cays de Nice, avocat, et Louise, Jean de Menjon
de Quintal en Genevois. {Arch. Cals de Pierlas, Maz. 6, n° 3, f° 31 de V in-
ventaire).
3. Le fief de Conségudes (cant. de Coursegoules, Alpes-Maritimes), après
avoir appartenu originairement aux Glandevès et aux Laugierdes Ferres, était
passé à Raphaël Ruyssan de Grasse, lequel, le 20 déc. 1554, en vendit sa part
à Jacques Drago de Sospel, habitant à Loano (prov. de Porto-Maurizio),
comme il est dit dans les lettres de ratification du 29 déc. 1558 (Arch. de la
cour des comptes, C. 4. 209). Comme ce même Raphaël Ruyssan en avait
pris l'investiture le 7 déc. 1554 (Protocole des secret, ducaux, 126, 75), peut-
être il en avait gardé une partie. Du reste nous ne savons pas l'année précise
où finissait le livre de raison.
4. Peut-être était-ce un parent des deux Honorât Martelli, oncle et neveu,
qui furent abbés de Saint-Pons en 1529 et 1559; ma i s nous n'avons pu trou-
ver sa paternité.
54 CAIS DE PIERLAS
présenta parsela dells mieus servisses de nostra dama de Virimanda 1 , annessa
del priolat claustral de Sant Pons. 1579, die 21 de hotobre, de ma man pro-
prio.
Nous sommes arrivés ainsi à l'époque de la Chronique qui
est l'un des derniers documents du niçois écrit. Le duc Ema-
nuel Philibert, par ses patentes du 12 février 1561, ordonna
pour tout le comté de Nice la substitution de l'italien au latin
pour tous les actes politiques, judiciaires et civils 2 .
Dès lors, l'emploi du dialecte local, en tant que langue écrite,
se restreignit considérablement et finit ensuite par disparaître.
C'est à ce moment que Badat écrit sa chronique. On y retrouve
l'empreinte moderne italienne que nous venons de signaler,
quoiqu'on y ait encore conservé plusieurs formes plus
anciennes et qu'on retrouve parfois les deux modalités pour le
môme mot. Aussi, tandis qu'on retrouve encore qui, quai, aquel,
aquella, quant", taquet, venguet, aqui, requesto, ainsi que miech,
jach, conduch, luech,filh, venget, volgessa, fageron, faget, tengeron,
sendeges, Portogese, on a d'autre part, la forme de che, ebi, per-
che, et celle très prononcée de Francia, tout à fait italiennes,
auxquelles il fout ajouter celles de formation bâtarde de bra-
chia, fruchias, antorchias, Malabochia, ainsi qu'un autre groupe
du même genre, telles que sagiessa, passagie, siegie, logieron,
logict, subgiet~, et l'autre groupe plus caractéristique de tagliar,
Oneglia, compagnia, figîa, artiglaria, piglar, mogler, et autres,
tandis que la vieille forme de / mouillé n'est représentée qu'une
seule fois par filh. La lettre c, devant les voyelles e et i, est
représentée pour deux formes; car on a Frances, Sant-Frances,
prince, antecessors, cems et d'autres fois Franseses, priuse, servis/',
sine.
Finalement on voit paraître pour la première fois, la forme
toute moderne de giours et Lantousqua, et un mot tout français
1. Le prieuré bénédictin de Virimanda, près de Draguignan, dépendant de
l'abbaye de Saint Pons.
2. Je n'ai pas trouvé ledit que je cite ici, mais bien celui du 11 février
1560, daté de Nice, où on lit ce qui suit : Ordonnons que tant en notre Sénat
de Savoie qu'en tous autres tribunaux et juridition de nos pays, tous procès et pro-
cédures, enquestes, sentences et arrests eu toutes matières civiles et criminelles seront
faittes et prononcées eu langage vulgaire et le plus clairement que faire se pourra.
Archivio di stato, Sénat de Savoie, paquet I er , n° 2.
3. Aussi bien pour autant, que pour quand.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 55
nuit. La transition définitive du provençal au vrai dialecte
moderne de Nice est donc parfaitement tracé par la chronique
de Jean Badat et aussi sous ce rapport elle méritait bien d'être
publiée.
CHRONIQUE DE BADAT
Retort et memoria '.
1516. — Mil cinc cens et seze, lo 2 de novembre, passeron per aisit los Gas-
cons, 1500, quais venian de servir lo duc de Urbim. Los paisans li devede-
ron lo passagie de Saorch 5, et los vilans de la val de Lantousqua* et Sant
Martim s gardavon las montagnias de sobre Chaurols 6 , de quais eran capi-
tan? Antoni Fabre de Sant Martim, quai montagnia dis saudas 8 gagneron, et
tueron parels paisans, et s'en vengueron al Espel 9 et lo saquegeron et passe-
ron per Nizza, etlogeron alla borgada 10 , et los Nissars si mutineronet li fage-
ron laisar las polios en l'aste; et io lo sabi, perché recontriei lo barom de
Agremont et lo baron Sant Blaneart" en lo plan de Torenc 12 anant a Cas-
telana 1 ' et io venent 1 *.
1 . Ce titre est d'une écriture différente de ce qui suit ; à droite, une croix
suivie du monogramme Jhs.
2. Le quatrième du mois a été laissé en blanc.
3. Saorge, c. de Breil.
4. Lantosque, c. d'Utelle.
5 . Saint-Martin-Lantosque, dont le nom vient d'être changé en Saint-Mar-
tin-de-Vésubie, ch.-l. de c.
6. Probablement la vallée de Cairos, qui s'ouvre en face de Saorge et
donne accès à celle de la Vésubie.
7. Ce mot est ajouté dans l'entreligne.
8. Lesdits soudards.
9. C'est le vieux nom dialectal de Sospel, ch.-l. de c. des Alpes-Mari-
times.
10. Le faubourg Saint-Antoine, en face du pont du même nom.
11. Bertrand d'Ormézan, baron de Saint-Blancard; en 1516, il était chef de
la marine royale en Provence.
12. Thorenc, hameau d'Andon, c.deSaint-Auban, Alpes-Maritimes. C'était
un ancien château-fort, castrum de Thorenquo, appartenant en 1250 à Romée
de Villeneuve. En 15 12, Jean de Villeneuve-Thorenc est capitaine du
château d'Antibes (Tisserand, Histoire civile et religieuse des Alpes-Maritimes,
II, 13). Isabelle de Villeneuve-Thorenc épousait en 1664 Claude de Blacas
(Courcelles, Généalogies des pairs de France, art. Blacas). Il appartient aussi à
la famille de Blacas de Carros, à la famille de Royssan et à la fin du siècle
il passa aux Théas d'Andon.
13. Castellane, Basses-Alpes.
14. Cet article est rapporté par Gioffredo, Storia délie Albi Marittime , vol. 4,
<y6 CAIS DE PIERLAS
15 21. — Mil cinque cens et vint et uni, lo 29 de 7 bre , nionsur nostre mestre
duca Charle ' anet visitar - la infanta de Portogal, nomada Beatrix >, per sa
mogler, quant venget ambe bellissima armada et bellissima compagnia et
riquissima en lo port de Villafranca +, et los Nisars lo aneron recetar ambe
bellissima compagnia, et dis Portogeses laisseron la peste a Nizzo et durct 7
ans 5.
1524. — Mil cinque cens vint et quatre et del mes de mai monsur de Bor-
bom 6 , forisit ? de Fransa, passetper aisit ombe 8 lo marquis de Pescara' per
anar in Provensa, et anet fins a Marsegla mètre lo siegie ; et lo dit an s'en
tornet, sensa far rem, ambe bcllisimo compagnie) de 17 rallia combatens,
entre Spagniols, Italiams et Todesch et bêla compagnia de cavalaria tra Bor-
p. 470. Les troupes gasconnes, après le passage du Var, s'arrêtèrent à Saint-
Paul-de-Vence, d'après la note des dépenses donnée par Tisserand (op. cit.,
p. 15) : « /// civitate Vinciae, pro armigeris capitanei del bastàrd de Bearn et
média societate alii nomme Orgiaci, hospitatis in villa S. Pauli, pro camibus, pane,
vino, feno, avenu et aliis necessariis ».
1. Le duc de Savoie Charles le Bon, qu'on appelle improprement
Charles III; dans les documents contemporains, c'est Charles II qu'on
trouve. Il était venu une première fois à Nice le 24 avril de l'année précé-
dente (Gioffredo, op. cit., p. 482). Cet auteur n'indique pas le jour de son
retour et ne cite pas la chronique de Badat, en parlant de l'arrivée de la prin-
cesse Béatrix de Portugal, épouse du duc de Savoie, mais le journal de
Louis Revelli, autre chroniste niçois.
2. Une surcharge ferait lire resetar.
3. Fille d'Emmanuel, roi de Portugal, et de Marie de Castille. Le mariage
avait eu lieu, par procuration, à Lisbonne, le 26 mars 1521. Cfr. Guiche-
non, t. IV, i re partie, p. 505, et Arch. di S tato, protocole des secret, ducaux,
vol. 148, f° 24.
4. Villefranche, ch.-l. de c, Alpes-Maritimes.
5. Gioffredo, vol. 5, p. 491, dit aussi que les Portugais portèrent à Nice la
peste et qu'elle dura 7 années : il indique la source, ex notis Jo. Badati, aliis-
quc. Le commencement de la peste et le passage du connétable de Bourbon
nous sont indiqués sous la même date dans une note des comptes du clavaire
de Nice (vol. 51, f° 2 r.) : « Et ipso amo (1524)/»// pestis in dicta civitate
Nicie et fere loto comittatu, ac dominas de Borbono transitant fecit eundo Macil-
liamper ipsam civitatem Nicie, et carie tant propter ipsam pestent quant ipsum tran-
sitant per sex aat septem nteuses cessarunt, prout apparet testimonialibus que pro-
ducuntur,
6. Charles de Bourbon, d'abord connétable de France, passé ensuite au
service de Charles-Quint.
7. Banni; cf. l'italien fuoruscito.
8. Sic, Yo très distinct, ici et en quelques autres endroits.
9. Ferdinand d'Avalos, marquis de Pescara, l'un des plus grands capitaines
de Charles-Quint.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 57
gognios et Franseses, et logieron défera en la borgada, a l'anar et venir ; et
mons r de Momoransi mareschal de Francia ' li venguet après ambe 400 lan-
sas et 2000 cavals leugiers et 2000 peatoms, et monsur de Borbom et lo
marquis delogieron délias borgadas et romperon la artiglaria che menavan la
nuit in Tort de mon segnie - Joanetim Busquete >.
Io avia lo cartier del pont, et dit Sig r de Momoransi mandet un trompetta,
quai mi venget a dir * li appareglessam logisses et vitovaglos, autrament in-
traria per forssa; non li volgui respondre, mes mandi dire a monsur Franses
de Chianssi s nostre governador che dévia respondre. Mi mandet dire che
1. Anne de Montmorency. Il avait épousé Madeleine de Tende, fille de
René, le grand bâtard de Savoie, et d'Anne Lascaris de Vintimille, héritière
du comté de Tende.
2. Beau-père; en italien du xvi e siècle messere.
3. Jeannet Busquetti, dont la fille avait épousé Jean Badat, auteur de la
chronique, était fils de Pierre Busquetti qui avait épousé, le 24 janvier 1482,
Catherine del Pozzo, d'une famille originaire d'Alexandrie en Piémont (Pro-
tocole des secrétaires ducaux, vol. 125, f° 250). Aussi, depuis lors, la famille
porte le nom de Busquetti-Del Pozzo. Cette famille était venue de Chieri
(Piémont) à Nice vers 1357 (Gioffredo, III, 294); à l'époque de la soumission
à la Savoie, Antoine Busquetti, citoyen de Nice, est châtelain du château; on
les trouve ensuite qualifiés de marchands drapiers et de gabeleurs et
deviennent seigneurs de Bouyon en 1476. Une autre branche, qui tenait
encore maison à Chieri, avait à Nice, en 143 1 et 1442, la ferme de la gabelle
et de la casana, soit banque de prêts sur gage. La famille poussa partout ses
ramifications. Ce fut une vraie race de Lombards.
4. Dans l'entreligne on a corrigé par somar et dir.
5. François de Poypon, dit Neplat, seigneur du Chanay en la vallée de
Miolans, ayant épousé Mye de Belletruche, sœur d'Antoine, seigneur d'An-
nuys, Gerbais, Beaumont, Lay et Marthodi (gouverneur de Nice par pat.,
10 sept. 1504, protocole des secr. ducaux, vol. 135, f° 83), et celui-ci étant
mort sans héritiers, son fils Pierre ajouta à son nom celui de Belletruche.
Pierre de Poypon, seig r du Chanay, fut nommé lieutenant par son oncle, le
17 janvier 1505 (Ib., f° 85); il est qualifié de Pierre de Belletruche dit de Poy-
pon dans les patentes de gouverneur de Nice (protocole 149, f° 99) et seule-
ment P. de Poypon dans la mention de sa mort à Nice le 2 nov. 1 5 16 (Obit.
de la cathédrale de Nice, que je vais publier). Son fils François fut successi-
vement gouverneur de Nice et il est indiqué dans les actes F. de Poypon
alias de Belletruche ou F. de Belletruche olim de Poypon; c'est celui-ci qui
est nommé dans la chronique et par Gioffredo sous le nom de seigneur de
Chansi (cfr. A. de Foraz, Armoriai de la Savoie, I, 172, et Gioffredo, IV,
478, 521, 535). On ne comprend pas comment la ville de Nice a dernière-
ment donné à une rue le nom de Beautruche, au lieu de Belletruche, ou mieux
encore de Poypon.
58 CAIS DE PIERLAS
fagessa la risposta mi semblaria. Et tornant dit trompeta, nous somant como
davant, li respondi che, si volia pam ho vira per son argent, che li em dona-
riam, et che si logiessan en la borgada. Annet far sa resposta, et dit sig r ambe
la cavalaria se retireron alla porta délia Marina ', et dit trompeta anet al por-
tai, ont cominet (sic) M r Bertomio Rocamaura -, quai avia in garda d'aquel Car-
tier; et monsig r lo governador eraen sa maison, et entre elos aneron resolver
de laisar intrar dit sig r de Momoranssi et lo sig r Federigo di Bozoli > ambe
sons servitors, et li aneron dubrir lo portai délia gabella +, quai era gram; et
intrant dit sig r si gitet doze o vint cavals desus la porta, et la li leverom; et
tôt lo exercit intret en la villa et nos donerom um miech sach. Et quant mi
vengui retirar en hostal, trobi lo logis près : perché non ti fidar laisar intrar
gent de guerra, tant quant porras, ni ti fidar de bellas paraudas s.
1524. — Mil sinque cens vint et quatre. Rei Franses 6 passet in Rallia
per " contra Borbom ambe bellissima compagnia, et a Pavia foget romput et
fach prisonier lo jort de Sant Matieu et, lo dit an, menât en Espagnia, 1525,
et Nizza li feget un bel présente a Villafranca 8 .
1. C'était la même porte que celle de la gabelle; on trouve en marge : Si
die de la gabella. Elle se trouvait au nord de la place Charles-Félix d'aujour-
d'hui, au débouché de l'avenue qu'on a dernièrement dénommé fort impro-
prement Cours Saleya.
2. Barthélémy, fils de Jean de Roqueraaure, coseigneur de Châteauneuf;
il devint en 1533 receveur général du comté de Nice. Voir sur cette famille
mon ouvrage, Le fief de Châteauneuf.
3. Federico di Bozzolo, capitaine italien au service des Farnèse.
4. En marge : Je quai Pérou Michielet avia la clan.
5. Gioffredo cite cet alinéa de la chronique, t. IV, p. 525, 533, 53s; à
cette dernière page, il en donne une traduction littérale.
6. François I er , roi de France.
7. Il manque peut-être le mot auar.
8. Le roi s'était embarqué le 17 juin à Savone escorté par 16 galères
espagnoles et 6 françaises. Les forces navales françaises étaient encore trop
nombreuses dans la Méditerranée pour que l'empereur pût transporter avec
sûreté le roi en Espagne. Celui-ci, préférant ce pays à Naples comme lieu de
captivité, avait consenti à unir ses vaisseaux à ceux de l'empereur. Gioffredo
cite à ce propos la chronique, p. 541. Le présent offert par les Niçois au roi
captif s'explique, car le duc très affligé avait envoyé le président Lambert de
la Croix auprès de sa sœur, la régente, mère du roi, pour lui offrir ses bons
offices; celle-ci avait répondu : « que son frère était généreux d'oublier les
choses passées, et qu'il l'obligerait beaucoup s'il voulait prendre la peine de
s'avancer jusqu'à Lyon, où elle se rendrait, pour aviser au moyen que l'on
devait tenir pour moyenner la délivrance du roi ». Guichenon, Hist. gën. de
la maison de Savoie, t. II, p. 294.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 59
1520. — Mil cinque cens et vint et nou. Charles quint, imperador et tei de
Spagnia, passet in Itallia sobre las galeras^ de Ms Andréas Doria 1 et toquet
al port de Villafranca, et Nizza li feget un bel présente de pam, vim, fru-
chias et amtorchias blanquas, et io era clavarii -.
1536. — Mil cinque cens et trenta siei. Dit Charles Quint, imperador, tor-
net de Itallia ambe 100 millia combatens, tra Spagniols, Italliams, Todesch et
infinits homer d'armas, cavals leugiers, et anet mètre lo siège davant Marse-
glia. Et lo rei de Francia Frances s'en venget logiar en Avignion, ambe bel-
lissima compagnia, et dit imperador s'en tornet sensa far rem, combenque
agessa bella armada, per mar, de galeras et Ms Andréas Doria era lo
cap.
Notta che dit imperador, al retort de Provenssa, laiset aisit dos mila 2000
Spagnols de garnison, che nos tratavam mal, esent logias per ostal. Jo. de
Varagat > era mestre + de camp, quai ténia dits soldas de sort che non fasiam
tôt lo mal auriam pogut far. Et lo 1537 delogierom per anar im Pimont, et
dit Jo. de Varagies, quant foget sus lo pont, digettals paraulas : « Signiores
de Nizza, io vos dechio che tanto quanto porreis non deseis intrar guarni-
siom in voestra tierra, che siam magior di vosotros 5.
1538. — Mil cinque cens trenta huech. Si feget un'asemblada aisit a
Nizza, ount. si atrobet papa Paul et Charles quint, imperador, et rei Frances,
rei de Francia 6 . Lo dit Chiarles imperador logiet a Villafranca ambe la ar-
mada, de quai lo prince Doria era cap, et lo rei Frances a Villanova 7 ambe bel-
1. André Doria. Le grand amiral de Charles-Quint était fils de Ceba
Doria, seigneur d'Oneglia et de Prelà, et de Caracossa Doria des seigneurs
de Dolceacqua.
2. Le trésorier de la ville était alors George Nitardi ; ainsi cette expres-
sion signifiera que Badat était le trésorier ou secrétaire délégué par le duc
pour les présents qu'on devait faire à l'empereur. Gioffredo fixe au 4 août
ce passage.
3. Dans l'entreligne on paraît lire Vargas; il s'agit évidemment de Juan de
Vargas, capitaine et secrétaire de l'empereur.
4. Abrégé Ms.
5. Gioffredo, p. 5 1 et 67. Il cite ici un peu différemment les paroles pro-
noncées par Vargas : Senores de Niça, io vos digo que tanto quanto porrey s, non
deseis entrar garnition en vuestra tierra, que semos majores de vos otros.
6. Sur les préparatifs ordonnés à cet objet par le duc de Savoie, on pourra
voir la circulaire en niçois que nous avons ajouté comme appendice.
7. Villeneuve-Loubet, c. de Vence. Ce château appartenait alors à Claude
de Savoie, comte de Tende. Le connétable de Montmorency et sa femme
Madeleine de Savoie, sœur de Claude, étaient avec le roi et allèrent à
Amibes. François I er était neveu de la comtesse de Tende, parce" que Louise
de Savoie, mère du roi, était la propre sœur du grand bâtard René de Savoie,
père de Claude de Tende — Panisse-Passis, Les comtes de Tende de la mai-
60 CAIS DE PIERLAS
lissima compagnie 1 . Lo papa dévia logiar in castel ambe gardia de Spagniols'
quanto 2 causa aver intendut, los Nissars, si mutinerom et si acorderom
ambe los soldas [que] eramen castel, dis Savoiams et Piemontezis, disent Mon-
sig r de Savoia non poder donar la fortessa per la conventiom nostra ambe
nostres anteccessors; et si leverom totas très las natioms, et elegeron un cap ;
agen uno dellos Savoisiams, fu monsur de Borgies', los Pimontezes un sol-
dat che si disia Campagnia, los Nissars Gio. Badat+. Et tengeron conselh los
très nomas ambe compagnia de autres soldas del castel, como si deviam go-
vernar; fogeron résolus de tenir la fortallessa a nome de monsur lo prinse,
fil del duca Carie et madania Beatrix de Portegal, et qui séria desurpant {sic)
de dittas nations, fossa gittat del baus daval, et che degum degessa anar par-
lar a son ecellentia che non fossan très unis de cada nassiom. Et avene, de-
mandant son excellentia voler parlar a tos, anerom sobre lo bastiom dit Mal-
labochiaî, et aqui aplichiet son eccellentia, disset tais paraulas : « Mesurs,
vos savesbiem che je suis vostreprimce et vos mes subgiets, et deves observer
se que ge ai promis a sa magesté, c'est de lui remetre ceste plasse pour venir
logier nostre sant père le papa aveque sa guarde che sarà de Spagniols. »
Subit li foget respondut par les Nissars per selluy 6 chi eti le chief : « Mon-
sig r , permieremant vos demande pardom et lissanse de parler ». A quel la
donna et dit : « Monsigniur, vos savés che la citté et pais s'est donée alla
maison de Savoie vos antessesurs aveque comventiom de non les poder van-
dro ne aliéner am plus grant ne petit de vous, et anavant che vos sussesurs
le volisse fere, nos sera licite nos défendre aveque les armes, quoi pansons
fere ». Et ce dit, tous les soldas se mirent a crier : « Savoie, Savoie! », dont
sorta che le boni primpce n'a plus rihen diro, mes fuit constret se retirer
ton de Savoie, p. 64. — Cais de Pierlas, Documents inédits sur les Grimaldi et
Monaco, p. 114. Il est curieux de lire dans les archives de Vence les présents
que les consuls portent aux nobles personnages. Ici, c'est uno corbetto de
grosses agriotes et de prunes pour madame la maréchale ; là des lièvres pour
monsieur le maréchal, pour le roi uno corbcllo de grosses fraises, de may, por
far un présent al rey, uno rupo de vino de Vença. Tisserand, Hist. de Vence,
p. 121. Cf. Panisse-Passis, Villeneuve-Loubet et ses seigneurs, p. 52.
1. A partir d'ici, Gioffredo (p. 92), abandonnant le manuscrit du prési-
dent Lambert, suit la chronique de Badat, pendant plusieurs pages, tout en
amplifiant un peu la narration.
2. Pour quai.
3. Gioffredo, p. 92, l'appelle monsieur de Bourges. C'est sans doute le
François de Bourges, dominas Burgiarum, qui fut nommé gouverneur de
Mondovi le 24 août 1544. Protocole du secret, ducal Vulliet, vol. 175, f° 77.
4. Sans doute le cousin du chroniqueur.
5. Le bastion de Mallebouche, au nord de la citadelle.
6. Mot surchargé, mais on paraît y lire selluy au lieu de sellos qui se trouve
en dessous.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 6l
dedans la église en una chapelle de Sant Bertomioe 1 , et alors les trois,
aveques altres quatre o sinque pour voir si la maison este provedue, et trove-
rent chi ni avoit presche riem; et fon conclus che Jam Badatanaria alla villa,
se que fes en compagnia de trois jamtils homes, et troberon los sendegues,
quais li fegeron deliovrar sinque cens hutanta saques de farina et dos cens
quintals de fromagies et très cems quintals de larts ; et tout, davant lo jort,
fon portât davant alla porta dau castel; et dit Badatportet 590 V" per prestar
allos soldas, quais non avian un denier de sa borsa, et lo tôt li foget pagat
per la comunitat. Et lo papo si alogiet alla Oservansa 2 , foro délia villa, tant
quant dits princes fogeron aisit, demorant en armos ambe bonissime ordre;
desortocheen dit temps non si feget deguno violentio. La ecellentio de
monsig r nostre volia che ellos si vengessam logiar en lo castel ; et ver giort,
entres los autres, fes dire per monsur de Chuet > et Brusi+ a Gio. Badat che
anessa dire al poble che vengessam en la plassa de sant Joam o sia Sant
Michels, ont avia una bellissima plassa, che sua eccellentia lur vollia parlar.
Per som comandament, dit Badat anet acompagnat de dos sentegues, et fes
venir tôt lo poble, ecet elos 6 che eram en gardia ambe lo tamborin et sinque
1. Grande chapelle de l'ancienne cathédrale de Sainte-Marie, qui servait
généralement aux réunions capitulaires.
2. Le couvent de Sainte-Croix, de l'ordre des Mineurs Observants, était
situé hors de la ville, sur la rive droite du Paillon, à la localité où on a
depuis élevé une croix de marbre. Il fut détruit lors du siège de 1543 ; la
belle gravure contemporaine d'Enea Vico, qui représente cet événement,
indique très bien ce couvent parla légende S. Croce et par une bannière char-
gée d'un croissant qui flotte au-dessus. Ce couvent, très considérable, très
riche, orné des plus belles toiles de Ludovic Bréa, fut le siège du concile
général des Cordeliers en 1535, dans lequel 800 moines se trouvèrent réunis.
Gioffredo, V, 44, d'après la chronique de Revelli; Pastorelli, Del monastero
di Santa Chiara (Nizza, 1608), p. 23, parle de 3.000 moines.
3. Il y a Chi net, mais il s'agit d'Alexandre du Freney, ou mieux du Fres-
noy, seig r de Chuez. Il était fils de Jean et de Michelle de Menthon, avait
épousé Jeanne de Ballevson et avait été nommé capitaine dn château de
Nice le 1 er mars 1528 (A. de Foraz, Nobiliaire de Savoie). Cfr. mon inven-
taire du château en 1521, Annales de la Société des lettres de Nice, t. X, p. 412.
Cfr. Gioffredo, t. IV, p. 487, 494, 548, et t. V, p. 16.
4. Probablement Louis Gallier de Broissy, un des gentilshommes de la
chambre. Le président Lambert, M. H. P., t. II, col. 890, parle de messieurs
de Chite^ et de Broissy.
5. Cette église, disparue depuis longtemps, existait alors près du bastion
nord de la citadelle; c'est peut-être la bâtisse isolée qui se voit sur le plan de
Nice, de 1610, par Pastorelli.
6. On lit ecet los; le chroniqueur aura voulu dire : excepte' ceux qui étaient
de garde.
62 CAIS DE PIERLAS
enscgnias aplicas aquit. Monsur niontet sobre un banquet et diguet tais
paraullas : « Mesiurs, vos estes mes subgiets, et je suis vostre primpee et
soveraim signiur; porquoi ne volevos che ces princes logient dedans la ville
et château?' ». Tos ansamble respondirent : « Vos estes nostre prince et
soverain signiur! » et feres piche taborim, et tos amsamble crièrent « Savove,
Savoye, viva Savoye ! » ; et marcharent en batagle sans fere autre response,
de sorte che le bon prince fu contraint- se retirer au chasteau. Et la estre
retirât, mandet demandai- Joan Badat, quai refuset anar, per crenta délia
conventiom et giurament fach tra las très nations, so ero J che degun non
augesto anar parlar a son ecellentio che non fosson très, un de cado nation,
Savoyam, Pimontes et Nisart, de sorto che tant sagiament foget menado la
causo, che monsur foget sig r como es, so es che non serio, si si fosio menât,
autrament ero perdut tôt lojest de som pais. Essentsi retirât monsur in cas-
tel, onte ero lo Pellos +, mandat per samagestat per pendre lo logis per la san-
titat de papo Paul et sa gardia de Spagnols acompagniat de sons sugets et
servitors, onte ero Rainier baron de Buelh >', nions, de Brusi, mons. de Chuet 6 ,
monsur de Berro?, monsur de Torretas s et autres sig rs acompagnant son
i. Gioffredo, p. 99, rapporte ces paroles, qu'il dit avoir tirées du manu-
scrit Badat, avec la même forme, mais en français plus correct.
2. On lit contranint.
3. Dans le ms. soero.
4. C'est un nom propre que nous ne saurions identifier, à moins qu'il
s'agisse de noble Pierre-Antoine Pellos ou Pellosio de Nice, coseigneur de
Falicon (1532-55), ou de Barthélémy de Pillosio, nommé juge de Nice par le
gouverneur Pierre de Belletruche, le I er janvier 15 16. Le président Lambert,
coll. 887 raconte : « Le 14 mai vinrent de la part de l'Empereur le sieur
de Granvelles et le Pelloux faisant instance de la remise du château au fils
du pape, don Pedro Lovs. » Le premier personnage ici nommé est Nicolas
Perrenot, seigneur de Granvelle, père du cardinal bien connu.
5. René de Grimaldi, fils d'Honoré, baron de Beuil, seigneur de Lévens et
Massoins. Il fut tué par son serviteur picard, Florent de Goret, sur l'ordre
du comte de Grignan, jaloux de ce qu'il avait acheté le château d'Entrevaux.
Giofïredo, p. 139.
6. Ces deux seigneurs sont mentionnés plus haut; le nom du second est
surchargé, on devait avoir écrit Coel.
7. Honoré de Berre, seigneur de Berre et du Thoët, fils d'Honoré et de
Jeanne de Villeneuve, ou Jean de Berre, seigneur de Gilette, dont le château
fut occupé par les troupes ducales en 1541 (Trot, des secr. ducaux, vol. 162,
f° 180). Ce dernier avait épousé Isabelle de Roissan, fille d'Antoine, cosei-
gneur de Thorenc, citoyen de Grasse.
8. Jean Chabaud, iils de Pierre, seigneur de Tourrette, Châteauneuf et
Saint-André.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 63
ecellentia, et Pellos et Crocs 1 , et nautres, Nisars, Savoyars et Pimontehes,
dit sig rs , Torrettas, Scros et Berra diseron a Gio. Badat 2 : « Dio vueglo che
de aisot sias bom merquant ». La resposto de dit : « Sera se que Dio aura
ordinat, pur che conservi la persona denostre mestre et soveraim sig r : quant
mi degessa costar la vitta, non manquarai ». Si levet un Pimontes nomat
Gruat sig r di Benetes, quai disset tais paraulas : « Monsig r et voi sig ri , le
rave di Savoya et il burre di Peimont et il pisalat * de Nizza an fach uno
sauso che il diavol non nem mangaria ». Puis, pauc après, monsir lo prince
Emanuel Filibert > dicet tais paraudos : « Mesure, gardes che ne me porte dans
cuque cofre sams vostre seu 6 pour être petit amfant » — « Nos vos garde-
1. Sans doute le seigneur d'Ascros, car ce nom s'écrivait Scroc^, al Scros et
en latin, Castrum de Crocis. Jean-Baptiste de Grimaldi, frère de René de Beuil,
était seigneur d'Ascros, Toudon et Caïnée ; il se révolta une première fois
contre le duc de Savoie et fut gracié le 30 janvier 1528 (Prot. des secr.
ducaux, vol. 138, f° 192). Il se révolta de nouveau en 1543 et mourut à la
bataille de Ceresole. Il était marié à Françoise de la Baume de Tiret en
Bresse.
2. On trouve ajouté en marge le mot axcin : a-t-on voulu dire que ce Jean
Badat était cousin du chroniqueur, ou ces seigneurs traitent-ils Jean Badat
de cousin, en disant : Cousin, que Dieu veuille, etc.? Nous ne le croyons
pas. On a ajouté cousin pour indiquer que le premier Jean Badat, le chroni-
queur sans doute, n'avait pas voulu se rendre auprès du prince, tandis que
le second Jean Badat était à sa suite, comme on le dit.
3. Gruat Provana, seigneur de Beinette, Faule et Castel-Reinero, d'une
très ancienne famille piémontaise : il était fils d'Ange Provana et d'une
demoiselle de Murris. De cette dernière famille était Claude de Murris, con-
trôleur des munitions au château de Nice en 1543 et possédant en 1562 une
terre à l'Ariane, près de Nice. Provana mourut à Nice le 12 avril 1560 et
fut enterré à Turin dans l'église de Saint-Dominique. L'inscription qui exis-
tait jadis rappelait sa fidélité au duc Charles II : lu adversa eius fortuna. (Atû
délia Società di Archeologia e Belle Arti per la provincia di Torino, t. 5.)
4. Le poisson salé de Nice; un plat local très apprécié porte le nom de
pissaladiera.
5. Le prince héritier, fils du duc Charles de Savoie.
6. Il y a ici un signe de renvoi et il manque les mots qui doivent y cor-
respondre, car la suite de la phrase se rapporte à la réponse faite au jeune
prince par les soldats; j'ai jugé à propos d'ajouter à cette place les quatre mots
suivants, qui se trouvaient après la citation latine du manuscrit; le sens y
gagne, mais nous croyons qu'il manque probablement ici le trait d'esprit de
ce jeune prince de dix ans, que rapporte Guichenon, t. II, p. 233, d'après
Tonso et Buttet : Le prince ayant vu le modelle du château de Nice relevé eu
bois, qui pendait attaché à une muraille, se le fit donner, et dit : « Nous sommes
64 CAIS DE P1ERLAS
rom biem como avons juré et ses muragles tiendrom frot ' et nos vies »,
Sassitavit spiriluui Danielis-. Depueis Monsig 1 " fit demander Gio. Badat che
alesso baiser le piet au papo et che li apresentasso le clés, et li disso si se
volet venir a logier dedans la villo, che il li dorret gardo de 900 soldas Nis-
sars ben en ordre; quai Badat anet ombe conssentiment dellos autres, anet
acompagnat de Bertomairone Galleam > et baiset lo pet au papo, como li
diset, et la resposto de sa Santitat foget che ello ero ben alogiat, pueis che
monsig r non li avia volgut donar lo castel. Io li respondi : « V. S ta non
pendra a mallo part per non esser en sa man dello faire ». Et ello diset :
« Gardate al manco non si faccia disordine alli forostieri dentro la terra, como
si fava in Bolognia ». Li rispondi : « Soa Santità non dobitasse in questo,
perché noi pensavamo solum in gardar la città et castello, perché tal era
nostro intento di non far dispiachere a nessuno, ansi protegirli.
1543. — Mil cinque cens quaranta très. Rei de Fransia, Frances, feget
venir la armada del Turc, sent et utanta galeras, 180, inclus los corsaris de
Argies-* et passeron dau mes de mai davant Nizzo, et las galliotas anerom
combatre una nau, qualla era de participi Nissars, entre la quai io era parti-
cip per la quarta part, cargada de sal et autras mercansias, patronegiada per
patrom Gio. Paulo Ceresa >; et comovaleros volget combatre, non vesent la
armada, qualla era cuberta dal terrem, et las nou galleotas l'anero assaglir;
et per colpa del aubre mal sigur, ausi vesent totta la armada, si rendet. Et
bien empêchés de nous résoudre, car puisque nous avons ici Jeux châteaux, donnons
celui qui est de bois à ceux qui veulent venir céans, et gardons l'autre sans y laisser
entrer personne». Cette parole... fut prise pour un oracle. Gioffredo, p. 98, rap-
portant ce même épisode, ne cite pas le ms. de Badat.
1. Pour fort.
2. Gioffredo, p. 100. Dans notre texte il manque évidemment le mot
Deus.
3. Deux Barthélémy Gallean, cousins issus de germain, vivaient en même
temps. L'un, docteur es lois, était fils de Jacques et marié à Françoise de
Constantin; l'autre, fils de Raphaël, avait d'abord épousé Marthe de Costa,
veuve de Barthélémy Varletti, ensuite Jeanne de Constantin, sœur de la pré-
cédente. Ses deux branches avaient part au fief de Chàteauneuf et descen-
daient de Louis Gallean, qualifié d'épicier en 14 19-1432.
4. La ville d'Alger. Khair-ed-Din, dit Barberousse, qui en était dey, com-
mandait, paraît-il, toute l'escadre turque. Il avait à ses côtés un provençal,
certain Antoine Escalin, du village de la Garde, mieux connu sous le nom
de capitaine Paulin et plus tard sous celui de baron de la Garde. Délégué à
cet effet par le roi, il était devenu l'âme damnée de Barberousse, qu'il domi-
nait d'autre part entièrement (Brantôme, Vie des grands capitaines, IX, p. 25)
Cette partie de la chronique est donnée par Gioffredo, p. 156 et 160.
5. Nous ne saurions dire si cet individu était niçois.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 65
ditta armada si retiret au port de Tollom 1 , quai ero venguda per anar far
scorta al rei Frances, quai era al procidi de Perpigniam ' ambe grossa com-
pagnîa ; mes trobet che Carlo quinto imperador, rei de Spagnio, aget tam
ben fornit dit Perpigniam, che foget forsat si retirar ambe las trombas au
sac 3 ; et trobant si la dita armado allas spallas *, non sabent como far, la
predestinet per Nizzo ambe camp de Franceses et Italliams5, quais vengom
assediar Nizzo, et li meterom lo siège ambe 25 grosses canons, quais part
tiravom 109 liouros de peiro et autro de 75 liouros, oltro las collobrinos,
eran acetadas 6 alla montagnia anant ? in Simies 8 et sotto Momboron 9,
quallos tiravam au castel; et bateron la villa 17 giors, la plus part alla torre
de Sine caires", ont es astoro lo bastiom de S. Georgi TI ,et ferom uno brechio
sobre ditta torre. tirant a miagiort 12 , un autro de ditto torre fins al portai
1. Le port de Toulon.
I. Au siège de Perpignan.
3. Prov. italien, collepive nel sacco.
4. Ayant cette escadre sur le dos, à sa charge.
5. Les Français étaient commandés par le duc d'Enghien; les Italiens, en
sous ordre, avaient pour chef Virginius Orsini, comte de l'Anguillara et plu-
sieurs capitaines florentins des familles Strozzi, De Pazzi et autres. L'escadre
assiégeante, forte de 200 voiles, y compris la division française avec 26
galères, 16 autres navires et 2 grosses galéasses, arriva à Villefranche le
5 août; l'armée de terre avec d'Enghien et d'Ascros le 11 août. (Mém. du
président Lambert, coll. 713). L'amiral Jurien de la Gravière donne à l'es-
cadre de Barberousse la force de 1 10 galères, 40 galiotes ou fustes et 4
mahones. Enghien disposait de 22 galères et des 4 galères du comte d'An-
guillara, auxquelles le capitaine Paulin avait ajouté 18 « naves » avant à leur
bord 7.000 hommes, Provençaux, Gascons et Florentins. Les Corsaires bar-
baresques, p. 98 et 105.
6. « Assises ».
7. Nous croyons mieux d'interpréter « en allant à Cimiès », plutôt que
« devant Cimiès ».
8. Église paroissiale sur les collines au nord de Nice, à 2 kilomètres de la
mer.
9. Mont-Boron ; montagne située au levant de Nice, appelée dans les
documents latins Mous Bonosiis et Mont Bouose.
10. Soit une tour pentagone; elle était très élevée et très forte et se trou-
vait au levant de la place Garibaldi d'aujourd'hui. On la remarque fort bien
dans le tond d'un tableau attribué à Bréa, que possédait il y a dix ans un
peintre étranger établi à Nice et dont il existe une photographie.
I I . Ce bastion, situé au nord, faisait partie de l'enceinte de la citadelle.
12. « Au midi ».
Romtni.i, XX i' -
66 CAIS DK PIERLAS
délia Pairoliero 1 , hont, lo giort de nostro Dono de houst, noz donerom lo
assaut, et per los Nisars forom bem rebatus, non avent soldas dcguns fores-
tiers. Plus feron una autra bataria sotta lo bastiom délia Pairoliera venent
alla voûta dal pont-, per quai si podia sortir et intrar a caval, et una autra
sotta lo pont. Ht al fini manderom un tamborim per nos somar si si voliam
rendre; ont se retirerom a Sant Frances s monsur de Monibrt ■» governador
de Nizza et monsur de Chastelar>, coronel, et los capitanis délia villa, et
resolutâment anerom resolver si rendre a patis et manderom monsur Ono-
rat Martel 6 , abat de S. Pons, per far los patis. Quai tornàt, anet resolver che
i. Porte au nord de la ville, près la place Garibaldi d'à présent; elle por-
tait ce nom à cause des chaudronniers qui devaient s'y tenir à l'époque des
foires.
2. « Vers le pont », en ital. alta volta del ponte; cette interprétation me
parait meilleure que « vers la voûte du pont », quoique, encore dernière-
ment, il existât en face du pont une grande porte voûtée.
3. Couvent des Mineurs réformés, sur l'emplacement duquel se trouvait
déjà l'Hôtel de Ville sous le gouvernement Sarde.
4. André de Montfort, seigneur de Montfort (H. -Savoie) de l'Oblaz, etc.,
d'une très ancienne famille de Savoie, était fils de Jean de Montfort et de
Guillaumette de Bellegarde; ayant épousé une dame de Mionnaz, il devint
seigneur de ce fief. Son beau-père Louis de Bellegarde avait été gouverneur
de Nice en 15 17.
5 . Louis de Châtillon, seigneur de Châtellar, parfois qualifié de seigneur
de Musinens, premier gentilhomme de la chambre du prince de Piémont : il
venait d'être nommé capitaine général et colonel de la ville et comté de Nice
par patentes du même prince données à Nice, le 26 juillet 1543. On y lit ce
qui suit : Cnnt in àbsentia illustrissimi domini ac patris nostri continuât banc
urbem Nyciensem adwcentemqut comitatum non solum superiorum bellorum metu
muniri, sed etiam ac multo gravins recenti ac nunquam credito Turcharum
adventu véhementer terrai, imminensque periculum exposait ut uni hotnini huius
negocii mandetur, ad evitandos eos tutnultus qui ex muhitudine imperantium
oriri soient, etc. (Protocole du secrétaire Michaud, vol. 219, f° 19.) Cf.
Gioffrcdo, p. 181, 207 et 233.
6. Nomméà l'abbaye de Saint-Pons entre 1527 et 1 5 29. Il était fils de Louis
Martelli, qui habitait en 1481 àLantosque (Alpes-Maritimes). Il eut pour suc-
cesseur à l'abbaye un neveu de son nom qui avait reçu le doctorat en droit à
Bologne le 21 juin 1558 et fit son testament le 29 octobre 1587. Claudine,
nièce de ce dernier, épousa Hector Lambert de Chambéry, probablement
parent du président Lambert de la Croix, auteur des mémoires sur le siège de
1343; en effet - la Emilie Lambert de Chambéry, dont était François Lam-
bert, évèque de Nice, de 1552a 1553, portait comme celui-ci une croix dans
ses armes.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 67
ambe patis si rendiam, che non si saquegarion là villa. Intérim che eram a
patis, intret in castel 200 Nisars che porterom tantas vitoaglias che forniron
dit castel et lo gàrderom : autrement ero spedit et perdut, et che s'em volia
anâr séria a som plaser, et che si li fossa qualche cap ni che volgesso sortir
ambe la insegna desplegàda li serio licitti : et so fom alla requesto del cap.
Badat ', quai sortit ambe 500 homes, tra paisans et Nissars, ambe lo tambor
et insegnia desplegàda, quai portava Marquantoni Galeam son nebot - ; e los
Franseses intrerom dintre la villa ambe los Turchs*. Et davant si rendes-
sam, fogem batus 17 giors ambe la artiglaria, et asperem* dos assauts; lo
gros foget aquel de nostro damo de miech aust>. Despueis dits Franceses
tireron l'ariiglaria davant lo castel sobre los fossat, et fom per conselh de
Bertim Boier 6 . quai volia minar lo castel, essent si retirât au servisi de
Franseses ambe Liom Lardo ?, quai si fasia cap. de poble et pagador per
Franseses. Per che, ti disi, non ti fides de villams, perche son délia rossa
stirpa de Judas. Plus notta che dit Bertim Boier s'era fach ingignier de Fran-
ceses et Turchs, aventassetat la artiglaria als Carmes 8 et alla Marina ' perbat.ro
1. Mathieu Badat, frère de Jean Badat, dont il a été parlé à plusieurs
reprises dans la chronique, et cousin de Jean Badat le chroniqueur. Gioffredo,
p. 182, est dans l'erreur à son sujet.
2. Marc-Antoine Gallean était fils de Paul Gallean, coseigneur de Châ-
teauneuf et de Pirinette Badat, sœur de Mathieu et de Jean Badat. Il épousa,
le 11 janvier 1545 Brigitte Graglieri. En 1573 on le trouve qualifié de lieu-
tenant de l'amiral du* duc de Savoie.
3. Cette phrase dit clairement que Français et Turcs entrèrent dans la
ville, tandis que Gioffredo (p. 183 et passim) paraît vouloir prouver que les
premiers seulement furent admis. Le président Lambert, il est vrai, a dit à ce
propos : Le jeudi 2; cTaoust les Français en ordonnance entrent en ville. Les
Turchs mirent le feu à leurs tranchées et se retirèrent à Villefranche. Le premier
entré fus t le chevalier d'Aulx avec Gaspard Caix, gentilhomme et aultres de la cite.
(Mém. du président Lambert, col. 918); mais notre texte est trop explicite.
4. De l'iral. esperire, subir.
5. Gioffredo, p. 176; Lambert, col. 914.
6. Nous ne saurions identifier cet individu.
7. Léon Larde, un des syndics de la ville en 153 1.
8. Il ne peut s'agir du couvent des Carmes qui, à l'époque du siège, se
trouvait adossé aux bastions nord de la citadelle, ainsi qu'on le voit dans la
gravure d'Enea Vico, qui l'indique par la légende Carminé, car le tir n'aurait
pas été possible de là; il s'agissait de l'ancien couvent de l'ordre, situé à la
droite du Paillon, dans la localité que les actes de l'époque disent als Cannes
vielhs et qui correspond aujourd'hui à la rue Paradis.
9. Près de la porte de la Marine, au quai du Midi d'aujourd'hui; on voit
ces batteries ainsi placées dans la gravure contemporaine du siège.
68 CAIS DE PIERLAS
lopons'.DitsFranseses etTurchs bateron lo castel sieigiours,et non plus, per
fauta de munissions ». Intérim venget lo secors de 2000 Itallians, de quais era
cap lo sig r Jaques S r de Leini > ; passerom per Fenestras*, et autres 500,
quais condusia lo sigr Audum Provana 5, per quais lo papo Paul paget 60
mille o sus V 6 > et lo camp gros venia per Ribiera y conduch per nostre duca,
Carie, duc deSavoia, et venget fins alla val de Oneglia s , et d'aqui monterom
in Pimont; perche los dits Franseses et Turchs abandonerom la villa et mete-
rom lo fuec als quatre cantons délia villa y .
La armada Turquesqua si retiret a Tollom, ont invernet; et intérim los Nis-
sars si preparerom, et aviam per cap et coronel Erasme Gallean Doria io . quai
1. Nous croyons qu'il s'agit du pont-levis qui donnait accès au château vers
le nord ; en effet le président Lambert écrit : « Le mercredi, cinq du dict
« septembre fust démise la batterie du donjon et se fist au dict bellouard de
« Mallebouche et au devant de la porte, au droict du pont dudict chasteau
« avec cinq pièces » (col. 920). Cf. Gioffredo, p. 181.
2. Au bas de la page, d'une écriture différente mais contemporaine : Et si non
ti fuies del mien dire et escript, vai a lamatricula creminal fiscal dél S°* mestre G°
Achardi de l'an 1543 et ij44, quai ti dira la veritat. Il s'agit de Jean Achiardi,
fils de Christophe, en son vivant notaire de Saint-Etienne-de-Tinée, et de
Jeannette Gente. Par lettres patentes, I er avril 1452, il avait été nommé
segretario générale per le cause fiscal!, et reçut, des lettres d'anoblissement le
9 janvier 1560; il devint la tige des seigneurs de Roquesteron et Pierrefeu.
3. Fils de Jeannet Provana, seigneur de Leiny, Viù et Villar-Almese, et
de Catherine Saint-Martin d'Aglié. Il fut châtelain de Cirié et de Rivoli et
chambellan du duc de Savoie. Il fut marié à Philiberte de la Ravoire, puis à
Anne Grimaldi de Beuil, veuve de Charles Provana de Leiny, dont il eut
André Provana, amiral de Savoie à la bataille navale de Lépante.
4. Le col de Fenêtres allant de Valdieri(Cuneo) à Saint-Martin de Vésubie
(Alpes-Maritimes).
5 . Gioffredo lit Ardoino, et dit (p. 200) Dubito che non voglia dire Oddone.
Oddon Provana était fils de Philippe, seigneur de Sabbion, faisant sa rési-
dence ordinaire à Carignan. Il mourut en 1554 au siège de Sienne. Cf.
Gioffredo, p. 238.
6. Signe qui signifie « ducats ».
7. La Rivière de Gênes.
8. La vallée d'Oneglia.
9. Gioffredo, p. 199; Lambert, coll. 921. Cette dernière chronique
raconte que la compagnie des Grimaldi d'Antibes fut celle qui mit le feu ;
mais que les Niçois descendirent du château, limitèrent grandement l'incen-
die et massacrèrent certains Français et Turcs qui s'étaient attardés dans la
ville.
10. Ce fut un des personnages les plus marquants de cette famille niçoise.
Fils de Jean Gallean et de Nicolette d'Oria, il fut par ce motif agrégé à Val-
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 69
fu mandat, per lo imbassador dello imperador, da Genova ambe tre capita-
nis, dos de Itallian et uno de Todeschs.
1544. — Et infra dit an, 1544, dit Erasme anet morir 1 ; et foget mandat
Christofo Paravesim, Genoves -, quai sen anet ; et lors venget dit Sig r Ste-
fano Doria ' de Dossa Aiga * encompagnat de très compagnias et rinforset la
villa, et ello ambe sa consorts, en lo fortificar, portavam la coffa a nostre
essemple, de sorta que ambe lur esemple et sagiessa la villa foget fortincada.
Et l'an venent la armada Turquesca s'en tornet in levant, passet davant Nizza,
et, pressentent lo aparat che avia fach dit sig r , passet de lomc. Et dit sig r
coronel si portet de tal sorta al ben e util de cittadims, che ogni un lo ado-
rava, tôt al servisi del altessa monsig r nostre.
1 5 5 1 . — In dit temp che dit sig r de Dossa Aiga avia lo govert, passet lo
filh del rei de Romans, lo rei de Boemia ambe sa consort, figla de Carlo
quinto imperator 6 ambe belissima armada de naus et galleras ; et las naus
intrerom en lo port de Villafranca et ello passet de lonc ambe las galleros; et,
intérim che las naus se arresterom au port, monsur de Carses", cap délias
galleras Fransessas, venguet ambe 14 galleras et intret dedim lo port de Villa-
franca, et prenget certas naus, intre quais era una nau de Gio. de Gierro,
Bescaim 8 . capitanio, cargado de cavals janets belissimes , et los menet a
Antibo, et lo rest de ditto armado sobredit sig r Stefano Doria anet défendre
ambe sas gens de terra, et recobret un vaisel hont ero un ellefant, quai fom
condut a Nizzo et tirât in terro et condut in Genovo. Et in dit temps avia in
Nizza tanto roubo de Provensals che valia 100 12 millia V s , quais dit sig r Ste-
bergo D'Oria de Gènes et lui et ses descendants en portèrent le nom. Il fut
nommé capitaine général de Nice par pat. ducales données à Mondovi le
16 octobre 1543 (Prot. des secr. ducaux, vol. 175, f° 24).
1. Gioffredo (p. 291) analyse son testament fait le 5 avril 1544.
2. Christophe Pallavicini; notre texte à Parmesin. C'était probablement
le neveu de Christophe Pallavicini, que Lautrec, quelques années avant, avait
fait décapiter à Milan (Gaillard, Hist. deFrançois I er , t. II, 24).
3. Etienne Doria, seigneur de Dolceacqua, de la branche des seigneurs
d'Oneglia. Il fut nommé capitaine général du comté de Nice par pat.
I er janv. 1561 (Arch. di Guerra, Patenti ducali, Reg°, n° 1, f° 2).
4. Dolceacqua, arr. de San Remo, Italie.
5. Apollonie Grimaldi, fille de Charles Grimaldi, des seigneurs de Ri tri-
plas et de Tourrette-Revest (lequel possédait une maison dans la rue Fuste-
ria), et de Philippine Riquieri, des seigneurs d'Eze. Ses parents s'étant mariés
le 25 avril 1523, la noble dame n'avait donc alors pas plus de 19 ans.
6. Marie, femme de Maximilien II.
7. Jean de Pontevès, comte de Carcès, qui venait d'être nommé au grade
d'amiral à la place de Strozzi. Il fut en Provence un des chefs du parti catho-
lique.
8. De la province de Biscaye.
70 CAIS DE PIERLAS
fano si podia piglar per sious, et ansims li era conseglat che fagessa, causa
che non volgui far, disent, chc comben che l'enemic li en agessa donat
causa, volia oservat sa parolla como gentilhome et cavalier'.
1567. — Lo des de mai 36 galleras del rei Filip de Spagnia, lil Je Carlo
quinto imperador, passerons per aisit et portaron lo duc d'Alba J ambe 3000
Spagniols per passar in Itallia, qui dis per anar in Flandres per causa délia
evention délia novella rëligiom de Luturiams, che dis per Geneva, onte abitta
ditta nova rëligiom de Luterams. Dit duc d'Albo, amba dits Spagniols ane-
rom in Flandres, et dit duc les prisonier lo conte de Aigemont > et lo conte
d'Orno ' et lo feget condurre a Brussellas et aquit li les tagliar la testa, li
dizant eram somotors del poble contra rei Fillip, perche dit rei volia mètre
la inquisition in Flandres 5. Notta che per una pautrona si levet tumult entre
soldas et los Nissars, et tôt era per lo mal ordre dellos cittadims 6 [che] aviam
logovert délia cittat, che non avian garnit las portas; onte io, salti et garni t et
scset s dit timult sensa dam. Per il che ti laisi per ricort che, quant survendra
che passe armada che venga da ponent o levant, davant arrihom aisit, si auras
carc, que provedissas las portas de 20 archibusiers et tant de picas o allabar-
das, et aquellas che vorras tenir ubertas; et si non auras carga délia cittat,
vai a trobar aquel que aura lo govert o los sendeges che li donora recapte, et
que aquel che aura carga délia porta non laisse intrar degum che porte armas
d'asta niarmasdcfuech,et fasent ansis temras la villa segura et in passificatiom.
Lo disi perché l'ai facb et probat et vist, et per tal ordre s'es mes la cittat in
reputatiom; et si servaras lo nostre ordre, en talla réputation seras tengut;
car per lo bon ordre los Nissars som plus stimas che non vallom, et lo die
che l'ai provat; et si voiles saber mon nom, mi apeli Gioam Badat.
1. Gioffredo, p. 335.
2. Ferdinand Alvarez de Tolède, duc d'Albe, fameux général et homme
d'état sous Charles-Quint et Philippe II; à cette époque, il était gouverneur
et vice-roi des Pays-Bas.
3. Lamoral, comte d'Egmont.
4. Le comte de Horn (Philippe de Montmorency-Nivelle).
5 . Au-dessous de la surcharge on lit, contra Flandres.
6. Gioffredo, p. 481, cite la chronique à propos de ce petit événement.
7. On lit bien distinctement ces mots, que nous ne réussissons pas à com-
prendre.
8. On lit encore en dessous secet.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT
APPENDICE
i. règlement de la confrérie de l'aumone
de Notre-Dame de Miséricorde '
Jhesus Maria — Segon si las ordenansas fâchas per los segnors priors et tos
los frayres de l'alinorna de Nostra Donna de Misericordia.
i. Premerament, que cascun frayre deya esser ubidient als priors et als
regidors, quant lur sera commandât de dever accompagnar et portar los cos-
ses 2 , los brandons et torchas après aquels, et culhir las candellas que seran
portadas après los cosses, et aquellas devestir en très partidas. La premera
part a la gleysa on lo cos sera portât ; la seconda part a las almornas de sant
Spirit; la iij a a la sobre dicha almorna de Misericordia.
2. Item, que tôt frayre deya ajudar a sebelir los cosses, tant paures quant
ries, et non partir de las gleysas fin que sian sebelis, sensa licencia dels
priors...
3. Item, que si degun moria fora de la ciutat (so es per tôt lo territori,
sia paure o rie), tôt frayre sia tengut de anar ajudar adduere aquels cosses...
fach per los dis priors o regidors, tant en temps d'empidimia, quant en tôt
autre temps.
4. Item, que tôt frayre deya esser a las messas, lasquals fem dire los frayres
cascum dimenge per los vius et cascun luns per los mors.
5. Item, que tôt frayre deya esser a las vespras et aquellas audir la vigilia
et el jorn de la conception de Nostra Donna.
6. Item, que tôt frayre deya esser als regimens, losquals si fan cascun mes
per audir rendre las rasons de las causas que auran governat et alministrat
los regidors, et sur de novels, selon la élection de tota la compagnia, coma
es de costuma; et aqui ordenar de totas las causas que seran necessarias de
dever far per la dicha almorna.
7. Item, que degun frayre deya pagar cascun régiment .ij. quars, coma es de
costuma per pagar las messas et per aumentament de la dicha almorna.
8. Item, que degun frayre non deya parlar en los regimens, si non que
venga per son renc, sensa licentia dels priors.
Qui faillira a las ordenations sobre scrichas, cascun pague per cascuna
vegada que faillira et contrafara .ij. quars, sive patacs .ni]'., applicados a la
dicha almorna, reservada justa et licita excusation.
1. Cette pièce a été découverte, il y a peu d'années, dans les archives de la
confrérie de la Miséricorde de Nice, et se trouve maintenant déposée dans la
salle du conseil de direction du Bureau de bienfaisance, annexe de ladite
confrérie.
2. Les corps, les cadavres.
J2 CAIS DE PIERLAS
9. Item, que tôt frayre que sera fora de la ciutat, et non puesca ester als
regimens, deya pagar la pena : so es los regimens que aura faillit, si non que
agues excusation que non fos en sa libertat, so es que fos detengut.
10. Item, que tôt frayre que sera en la ciutat et faillira per très vegadas de
esser als regimens, que aquels sien gitas et cxpellis de la compagnia, reservada
j usta et deguda excusation, et pagant los regimens transpassas.
11. Item, quant a Dieu plasera de mettre fin en quai que sia dels frayres,
que tos los autres frayres que adont seran en la ciutat devan far honor a
aquel mort a la sepultura, et anar demudat tôt aquel jorn, como si fos son
frayre carnal, cascun juxta sa possibilitat ; et far dire aquel jorn cascun una
messa per l'arma d'aquel mort. Et si per adventura degun falhes al dich
ordre, que aquel pague patacs .x., losquals se convertissan en far dire messas
per las armas d'aquels per qui seran fâchas las falhas, so es a saber dels
mors.
12. Item, que si degun frayre fos pausat en enfirmitat o nécessitât, los
priors et los regidors sian obligas de visitar aquel, encontenent que sabran lo
necessitos, et sovenirlo et ajudar juxta la possibilitat de la dicha almorna. Et
si per aventura los dis priors o regidors, o qualque sia d'aquels, falhian a la
dicha vesitation per très [vegadas '], après sera estada notilicada la causa, que
aquels o aquel siandepausas del uffici, et que s'en deya mettre autres o autre,
juxta la élection de tos les (sic) autres frayres; reservada justa et deguda
excusation.
13. Item, que degun frayre non deya moure débat ni question a degun
dels autres frayres, si non que premierament o aya notificat et dicha sa que-
rella als priors o als regidors; et aquo sus la pena de esser privât et expellit
de la compagnia.
14. Item, que degun frayre non deya tractar degun mal a degun dels
autres, ni a las sicuas causas ; mas que si sentia causa deguna que venga en
damage o vergogna, que o deya revellar et notificar als priors, et que los
priors devan mettre pax et accordi en totas las differentias que serian de un
frayre a un autre, infra .viij. jors. Et si per aventura degun fos desubedient et
non volgues estar a l'orde dels dis priors et non volgues pacificar, que aquels
sian cxpellis de la compagnia. Semblantmens, si los priors fossan negligens
et pereoses en dever mettre pax et accordi en las differentias et debas, et non
y aguessan mes pax et accordi infra très regimens, après que lur sera estada
notificada la differentia, que aquels tais priors negligens et pereoses sian pri-
vas de lur uffici, et que s'en deya clegir et far autres juxta la élection dels
autres fravres ; reservada justa et licita excusation.
15. Item, que degun frayre non deya juguar a degun jucc, de dat ni de
jebis ail' isuch 2 , sus la pena d'un gros per la premera vex que y sera trobat, et
1. Ce mot manque dans le manuscrit.
2. Ce jeu s'appelait aussi en niçard, ad eyssucb, ou ivat d'essuch, et en
latin ad c.xsulitni.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 73
dos gros per la segona, et très per la tersa ; lasquals falhas del dich sian mes-
sas en brandons de ceyra, losquals servan a las messas que fan dire los fray-
res en la capella de la dicha almorna. Et, si per aventura, degun traspasses
lo dich orde, et non si vuelha coregir, que aquel sia expellitde la compagnia.
16. Item, que degun frayre non deya jurar de Dieu, ni de Nostra Donna,
ni dels Sans, furiosament, en vituperii et deysonor d'aquels, sus la pena de
patacts .v. per cascun et cascuna vegada, los quais patacs.v.sian messes en la
bovsola, al servisi de Dieu et dels Sans. Et si per aventura degun volia con -
tinuar en jurar, que aquel sia expellit de la compagnia.
17. Item, que degun frayre molherat non deya haver participation carnal
ambe autra femena que de sa molher, ni degun frayre non molherat deya
haver participation ambe femena maridada, si non que sia publica, sus la
pena d'esser expellit de la compagnia.
18. Item, que degun frayre non deya beure en taverna de son estament,
si non per compagnia fasent collation, et sus la pena sobre dicha.
19. Item, que tôt frayre deya esser et ajudar a la fabrica et réparation de la
capella de la dicha almorna, et procurar lo ben, honor et profiech d'aquella,
à sa poyssansa.
20. Item, que los priors et regidors deyan tenir, governar et guardar totas
las causas que son et seran per temps avenir de la dicha almorna, vestimentas
sacerdotals, libres, toalhas, et generalment tôt parament de gleysa, ceyra,
instrumens, et totas scripturas, et generalment totas las causas que s'apperten-
ganet pervengan a la dicha capella et almorna; et aquellas si deyan inventa-
rizar et reconoyscer cascun an, en presentia de tos los frayres que seran
adoncs en la ciutat, lo jorn de la festa de la Conception de Nostra Donna,
sotala quala festa la dicha almorna et capella son fondadas, exceptât la boysola
la ceyra et lo garniment de l'autar, que se usa cascun dimengue, lasquals cau-
sas tenon los regidors. Et si per aventura deguna de las causas de la dicha
capella et almorna, inventarizadas et registradas, fossan trasportadas,perdudas,
raubadas, o malmenadas per colpa et mal govern dels priors o regidors, que
aquels o aquel que séria en defect per sa colpa et negligentia, devan o deya
emendar, pagar et satisfar la perdoa et damage que séria en aquella o aquel-
las, del lur propri et a lur despens.
21. Item, que degun frayre que sia eyssit de la compagnia, per sa colpa o
sens causa sia, o per erguelh, o per fumeya, o per voluntat desordenada et
sensa congiet de la dicha compagnia, et aquels tais volguessan retornar en la
dicha compagnia, que non sia liciti de dever los receptar, ni recobrar, ni
degun frayre non ause parlar, ni requerre per aquels, sus la pena d'esser
expelit de la compagnia ; car vianda rescalfada non fo jamais bona. Semblant-
ment s'entende d'aquels que seran expellis per traspassament de las orde-
nansas.
22. Item, que en la dicha compagnia non deya, ni puesca haver plus aut
de .xl ,a . frayres en nombre; car aquion ha.gran congrégation, aqui ha toste-
mens confusion,
74 CAIS DE PIERLAS .
23. Item, que degun, de quai condition que sia, non puesca intrar en la
dicha almorna et compagnia fins que premerament en hayan notificat als
priors et regidors, et que los dis priors et regidors en hayan conferentia ambe
los autres frayres que seran en lo preraer régiment que si tenra après que
aquel tal que haura requist de voler esser en la compagnia, et que la dicha
compagnia haya terme de far resposta d'oc o di non, si ' a un autre régi-
ment etc. (sic).
24. Item, de consentiment de los priors et regidors 1 .lx. de tos los fraires
es stat ordinat che tos los frayres si deyan confessar e preparar a Pascas, a
Pentecosta, a Nostra Dona de la Assumption de rniech aost e la Nativitat de
nostre senior Jhu Crist, he cumenicar ambe bona dévotion; altrament sia
privât de la compagnia : so es après dos falhas, a men che aguessa justa
occasion o impediment.
Totas las ordenansas sobre escrichas son fâchas a honor et lausor de Dieu
et de Nostra Donna de Misericordia et al honor et lo bon plaser de nostre
prinse et segnor, nostre segnor lo duc de Savoya etc. L'an mil cccclxxxiiij,
lo jour .viij. de dexembre. Prior essent Anthoni Thobia, frayre de la sobre
scripcha compagnia de l'armorna de Nostra Donna de Misericordia.
Ant. Thobia I er prior.
II. — Lettre missive de Louis Flotte a Rafaël Galean (1488)5.
Jhus, 1488, die 23 julii, in Porto Morizio'*.
Nobilis hono us fr. cum rec. (reverencia?). Al jor d'uei ay resauput per lo
présent portador una vostra letra a la quai breument faray resposta. Deman
fara .viij. jorn n'àgui una altra vostra scrita en Avinhon ; non vos en ây
facht resposta, pensant que fosses partit per Nissa. Ay entendut la causa per
que es vengut en Avinhon, per trobàr lo senescal de Provensa per lo lenlum
de la nau que vos donâ destorbi, de que m'en greva grandament. M'avisas
si ieu voli anar a Nissa : sapias que non es possible que m'en puesca anar al
présent, per so que mons or lo comand. mon fr. aras reculhe tos sos blas, es
forsa que los mande querre anbe sos cavals a las ieras per los canps. Non
podi partir que sera entor sant Bertomieu, de que mi greva que non m'en
vagua anbe vos, e ayso porres dire a Catin > que ayha paciencia e que non
1. Probablement s in.
2. Il manque sans doute et de.
3. Arch. di Stato; Pacsi per A e B, Ni^a, Maz. 3.
4. Port-Maurice, chef-lieu de province, Italie.
5. Catherine Busquetti. fille d'Honoré, femme de Jean de Flotte, célèbre
d r en droit, marié le 27 nov. 1483, dot 1500(1. (protocole segr. duc. vol.
125, f° 370, Arch. di Stato).
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 75
si done malenconia de ren, staga alegrament. Dieu gratia stat moto ben. A
26 del mes passât vos scrisi una letra e a Catin, la quai avisava de plusors
causas que ela auria près plaser ; si plas a Dieu cora seray a Nissa o cunterai
tôt. Non altre, mas que Dieu vos tengua en sanitat e vos don so que vostre
cor désira. Si ren podi per vos o faray de bon cor. Mons or lo comand. si
recomanda fort a vos. Si plas a Dieu, cora seres a Nissa, recomandi mi atota
vostra gent. Scrita en Costha '.
(En marge) Vos recomandi la letra que mandi a Catin
Ludovicus Flote fr. vr. '.
(An dos) Nobili domino Rafaeli Galeani in Avie'
III. — Instruction du duc de Savoie en vue de la venue
a Nice du pape, de l'empereur et du roi de France (1538)+.
Ténor Memorialis.
Memoria de so que auran a faire mestre Milan Constantin î de Nyce et
Johan Degubernatis 6 de S. Martin?, de la part de monseignor en la val de
Lantosca 8 .
Quant arribatz que seran en cascung desd. luecs losd ichs commissaris,
faran demandar los sendegues et aultres principals personaiges, as qualz
faran assaber comment l'E xa de Monseignor a agut literas de Roma, conte-
nentz que nostre S. paire lo Papa' ha de venir ayssit a Nyssa per mejanar
1. La Costa, com. près de Port-Maurice.
2. Probablement frère de Jean de Flotte, fils d'Honoré. Le titre de beau-
frère qu'il donne à Raphaël Galleani ferait supposer qu'il avait épousé une
demoiselle Busquetti, comme Galleani marié à Luquinette Busquetti.
3. Probablement in Avinione.
4. L'ordonnance ducale qui précède la circulaire est signée par Ludovic de
Musinens, grand écuyer de Savoie, Nicolas de Balbis, seigneur de Vernon,
avocat patrimonial général, Aymon de Genève, seigneur de Lullin, gouver-
neur du pays de Vaud, Jacques de Seyturier, seigneur de Marcynax,
Alexandre de Fréney, seigneur de Chuez, maître de l'hôtel ducal. Vient
ensuite la liste des délégués nommés, outre ceux déjà indiqués, avec les noms
des communes où ces délégués devront se rendre.
5. Fils de Paul Constantin, coseigneur de Châteaun'euf.
6. Fils de Nicolas De Gubernatis, de Saint-Martin de Vésubie, qui avait
l'entreprise du transport du sel de Nice en Piémont par le col de Fenêtres.
7. Saint-Martin- Vésubie, ch. 1. de a, Alpes-Maritimes.
8. La vallée de Lantosque, ou de la Vésubie, Alpes-Maritimes.
9. Paul III,
j6 CAIS DE PIERLAS
et tractar la pax « entre la maestat de PImperador et del Rey de Fransa, los-
qualz se y debvon pareilhament trobar per tout aquest mes de mars ; et per
aquesta causa es necessary, et mond. S' entende, que se fassa provision et
appareil de vyeures en lad. cieutat, per aquellos que en vouldran comprar a
la venguda desd. Princes.
Et per so mond. seignor manda losd. commissaris per veyre et visitar
tous los vyeures que son en los sobredichs luecs, comme son, bladz, vins,
carnaiges, formaiges, pollailhas, cyvadas et aultres victuailhas.
Pareilhament de materassos, linsolz, cubertas, traversins et aultres furni-
mentz de liechs. So que losd. commissarys en presentia de losd. sendegues
desd. luecz visitaran de maison en maison, sensa degung faurir. Et fasent
lad. Visitation faran comandament de par mond. seignor, particularment
a aquellos en la man desqualz seran trobas los sobradichs vyeures et fourni-
mentz de liechs, de los tenir pretz au premier mandament de son Ex sa , sensa
en ren vendre, transmudar, ni maure; resservant toutaffes la provision e
usaige necessaris per aquellos que los han. Et quant sera mandat per mon-
seignor ho desjan far condurre et portar en lad. cieutat de Nyssa los vyeures
per los vendre a leurlibertat, sensa deguna contradicion et losd. iburnimentz
de liech per los repausar et mectre en las mans desd. personaiges; et son
Ex sa deputtera sufficientz per en rendre bon compte et rason, de sorte que
ren non si perda, car son Ex. los fara obligar de rendre lo tout incontinent
après lo desloujament desd. Princes.
Plus losd. commissarys, en cascung desd. luecs, faran faire monstras,
en las quallas enrolaran los plus aptes a portar armas, als qualz faran
corn' expies de se tenir prestz et en ordre, si non lo son, tant d'armaduras
que de habillamentz, al mieulx et lo plus honnestament, a l'honor de leur
Princi et d'ellos mesmes, que far si povra. Et aysso per tout lo xx ,llc jorn deld.
présent mes, actendut la brevitat del temps.
Et perso que losd. commissarys non poyran venir faire la rellation de leur
explect a mond. seignor si prest que séria ben besoing, affin que son Ex s ->
puesca per temp provisir a tout, tousjours de luech en luec lo mandaran
infofmar per literas de so que y auran trobat, retenent touttafes una parcella
generala de tout et de tous los luecs, per en après la présentai- a mond. sei-
gnor, quant seran retournas de leur commission; la qualla dilligenteran et
expediran lo plus que sera possible, par la raison que dessus.
Faich a Nice, lo x 11 ^ de mars 1538.
Par le commandement de monseigneur.
Roffier 3
Arribat qu'el sera en un cascung desd. luecs, lod. commissary fara de-
mandar los sendegues e aultres principaulx personaiges asqualx fara assaber
1 . En dessous on lit pa^.
2. Jean-François Roffier. secrétaire du duc de Savoie.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 77
comment l'Ex sa de monseignor a agut litteras de Roma, contenentz que nostre
S 1 Paire lo Pape a devenir ayssi a Nyssa per mesjanar et tractar la paix
entre la maestat de l'Imperador et lo Rey de Fransa, losqualz s'en debuon
pareillement trobar per tout aquest mes de mars; et per aquesta causa mond.
seignor entende, per so que si gros confie de gens non porria bonnament lou-
jar en lad. citât, da prepausar de mandar partida desd. trains et chevaulx desd.
princes loujar alz luecs d'ayssy a l'entour.
Et per so lod. commissary fara commandament de la part de mond. sei-
gnor alsd. sendegues et aultres principaulx, qu'ellos ayan a drissar, faire et
ordenar tant de lougisses que si poira, en cascung desd. luecz, et los fournir
de liechs, estables, fens, pailhas, cyvadas et aultres vieures et causas neces-
sarias per loujar, dont aquellos que loujeran hou fournirait qualque causa
s'en faran honnestament pagar.
Et en cas de nécessitât losd. sendegues hauran auctoritat et puyssansa de
far prendre de las causas sobredichas la ont s'en trobara, per faire las provi-
sions necessarias en las maisons que seran ordinadas per loujar, ambe toutta-
fes discrétion et parcella; et respondran los dichs sendegues de so que pren-
deran hou faran prendre, per en après en far faire la débita satisfaction per
aquellos que auran loujat hou prez qualque causa : lo tout a près raso-
nable.
Plus, que lod. commissary fassa faire las monstras dels hommes aptes a
portar armas, et enrollera los plus soufficiens, als qualz fara commandament
exprès de si tenir prestz et en ordre, si non lo son, tant d'armaduras que
d'habillamentz, au mieulx et lo plus honnestament, a l'honnor de leur prince
et de ellos mesmes, que far si pourra, et aysso per tout lo xx jor deld.
présent mes.
Plus, fara commandament alsd. sendegues et communitas de far apportar
ayssit a Nyssa tant de bosch et de legna per cremar que sera possible, et
que commenson incontinent après lo commandament, et sia portada en
plasso per vendre a qui en vouldra comprar.
Et per aquest effect mond. seignor entende et mando expressament a tous
particulhers et comunas delsd. Iuécz, que ayan et deyan permectre que se
puesca tailhar lad. legna en tous boscs salvaiges en qualque part, que sian
communs hou privatz, et particularment sensa deguna contradition ; et aysso
tant solament durant aquesta assemblada de princes.
Et mectra per escrich lod. commissary lo nombre des chevalz que por-
tan loujai en cascung desd. luecz et de las maisons que seran ordenadas per
loujar, per poder après ordenar aquelles que y serait mandas et pareillement
apportera lo rolle d'aquellos que aura trobat sufficientz en armas et en tout
fara bona diligentia per la rason que dessus.
Faich a Nysso lo x de mars 1538
Par le commandement de monseigneur.
Roffier
(Protocole du secrétaire ducal Roffier, vol. 161, f° 22 v°).
78 CAIS DE PIERLAS
IV. — MÉMOIRE PRÉSENTÉ PAR Fr. CaPELLO AUX SYNDICS DE NlCE
(1555, i) septembre).
|o Frances Capel ', tant humblament che faire podi, supplichi als segnors
sendegues e als segnors de! vénérable conselh, como li ha a Lempea ' un
aiga, la qualla aiga ven de lous molins conducha per M. Frances Pavia 2 en
lo terren de la comunità, depuis calant en los nais», de que la plus granda
part de estos nais son en las mieuas terras, et al présent lo dich M. Frances
Pavia vol abaissar lo terren de la comunetat per far que ditas aigas non
vagon en los dichs nais, que séria grant doumage alla comunitat, pregant
los segnors del conselh que li plaisa de mi douar la licentia que ieu puesco
condurre detta aiga per lo terren de la comunitat , en lous dichs nais,
per lo ben de la communitat et de lous dichs nais. Et ieu sobre dich, ambe
la ajuda del Segnor, vorria faire ung molin e altres edîfficis sotta del nai en
las nostras terras, si si porria faire, que séria lo ben comun de touta la com-
munitat; e ieu Frances Capel sobredich porria récompensai- dicta nostra com-
munitat, li doni lo us de najar et estendre lins et canebes en quatre posses-
sions que hai a Lempea, confrontans tout a l'entour des dits nais et terra de
nostra comunitat.
Ren mi apparisa contra M. Frances Pavia, lo quai vol abaissar dit terren
de la comunitat et destournar et moure dicha aiga que non vaga en los dichs
nais, que séria grant daumage de totta la comunitat, como es notori, a les
supplicant, als dits segnors del vénérable conselh, que li plaisa de lo
cometre a qui li plaisera, et mi perdonar se ieu sobre dich haguessa dich cau-
sas contra las vostras segnorias tenir als expositions, ieu Frances Capel
expausi et suppliqui als segnors del vénérable conselh, vist la Visitation per
los segnors sendegues et segnors arbitris et parels citadins autres, en lo luec
de Lempea, per la conservation des nais, que la plus part son en las mieuas
terras, como lous dits segnors sendegues han vist sus lo luec, per scripturus
antiquas et modernas, coma li hài quatre possessions, tant en aiga coma en
terra, en lo dich luec de Lempea, et que ieu sobre dich doni lo us de najar
1. Il s'agit probablement de Jean François Capello qui mourut, en 1570,
en laissant après lui quatre filles : Honorée, mariée avec CuyPeyre; Camille,
avec François Hondi; Philippine, avec Erasme Galleani; Valentine, avec Claude
Amédée. Il était fils d'Antoine, dont le frère Jean avait été le premier sei-
gneur de Châteauneuf de sa famille; sa mère était Philippine Gioffredo.
1. La plage où, au siècle passé, on creusa le port actuel, appelé encore
port de Limpia.
2. Cette famille portait à cette époque et pendant plusieurs générations le
nom de Preliasco ajouté au sien. L'individu nommé était fils de Jean de Pre-
liasco alias de Pavia. C'était une famille de riches négociants, orfèvres au
siècle précédent.
3. Les fosses destinées à faire rouir (anc. français naiser) le chanvre.
CHRONIQUE NIÇOISE DE JEAN BADAT 79
et estendre en dictas quatre possessions, en aquella sorta coma dimenegue
anen expausar et supplicar-* al vénérable conselh, pregant et supplicant, per
lo ben comun de tous en gênerai, che plaisa als dits segnors del vénérable
conselh de mi donar licentia de mètre Faiga et mantenir, queven desmolins
en los nais per lo terren de la comunitat, et far comandar a Mr Frances
Pavia, que non deva plus abaissar ni toquar en lo valat que ha fach en lo
terren de ditta comunita, car el non manca de lo cavar de bada, los segnors
sendegues li han annunciat novum opus et el si vol farlo reo contra nostra
comunitat.
Qui quidem domini Sindici et Consiliarii, habita per eos considérât ione ad ipsa
exposita etc., licentiam dederunt sub bis verbis 1 .
Donan licentia al dit messier Frances Capel de pigliar toutas las aigas que
tombont en lo terren de la Comunita, quai es a Lempea, so es del molin de
Pavia en bas, et dictas aigas condurre alla volta del nai, ont si solon najar
tous lins et canabes et alla volta délia graveta, ont li semblera, et li donar
salhida, li anant o venent, ont li semblara; ambe pati e condition que non
puesca plus attoca las aigas que sont al présent.
Secondament, que deva far dict Capel, a son despens, ung pontin de legna
o ambe peiras, sobre lo quai las gens et bestias puescan passar sobre lo valat,
per anar en la grava de Lempea et aquello intretenent sempre mais, et non
lo intretenent, que si puesca rompre l'aiga de fach, sensa incors de pena.
Tertio, que lo dict messier Frances non puesca occupar lo terren de la
comunita, et, réservât lo valat, farli atto degun en dict terren pregiudi-
ciable; quàl valat sera de larg de ses pois- 1 .
Item, que degun non aia de baissar dictas aigas en dict terren de la comu-
nita, oltre la voluntat de dict Capel, ni si accostar de las roquas de levant en
la grava per li far valat degun, per destomar las aigas de cent et cinquanta
passas de lare.
Item, que sia licitals citadins et habitans de najâr lins et canebes en dicts
nais perpetualament, et aquelos estendre en las terras de dict Capel sensa
alcun impediment ni prohibition alcuna, reservada a dict Capel et los
sieus, en dictas sieuas terras, una cartairada intiera de terra per far ung pauc de
ortet; et que dict Capel, et lous sieus, haian da donar et laissar en dicts nais
d'aiga a sufficentia per najar los lins et canebes des citadins et habitants.
Et sub premissis pactis, conditionibus et reservationibus, etc*.
E. Cais de Pierlas.
4. Probablement aven et pausat et suppliait.
1. Les syndics qui signent à cette délibération du conseil de ville sont :
Milan de Constantin, coseigneur de Châteauneuf ; Jacques Amédée, Honoré
Claretti, Antoine Masson.
2. Probablement palms, largeur naturelle d'un petit canal, valat.
3. Cet acte se trouve en copie moderne à la Bibliothèque royale de Turin,
Mss.di Storiti Patria, vol. 420, f° 112.
ÉTYMOLOG1ES FRANÇAISES
ENSOU AILLE
Le mot ensouaille, un terme de marine, désigne la cordelette
qui retient le bout de la drosse du gouvernail des bateaux
foncets. \J Encyclopédie de Diderot est le premier recueil où il ait
trouvé place; depuis, plusieurs dictionnaires, notamment celui
de Littré (qui porte dans la définition crosse au lieu de tirasse),
l'ont altéré en ensonaille. Le Dictionnaire gênerai indique avec
réserve un rapprochement entre ce mot et le verbe ensoyer : il n'y
a guère d'apparence. Le sens de « cordelette » doit plutôt faire
rattacher ensouaille à l'ancien français seuiue, soue, corde, dont il
sera question ci-dessous, à propos d'un autre dérivé, suage.
Toutefois, il est étonnant qu'on ne trouve pas le simple *souaille :
la glose socale = souaille, qui est donnée dans l'édition Favre
de Du Cange d'après un manuscrit de Lille, doit être corrigée
en focale = fouaille. Ce n'est donc que sous toutes réserves
que je propose de rattacher ensouaille à seuwe.
ESSE, EUSSE
Esse est la transcription du nom de la lettre s, qui a passé à
différents objets en forme à' s. Littré et, avant ou après lui, tous
les dictionnaires mettent au premier rang de ces objets la
« cheville de fer tortue placée au bout de l'essieu d'une voi-
ture pour empêcher la roue de sortir de l'essieu ». Or l'esse
d'un essieu ne rappelle que de fort loin la forme de la lettre s.
En tant qu'appliqué à cet objet, esse a pris, par étymologie
populaire, la place de l'ancien mot béasse, qui est fort pertinem-
ment défini par Nicot : « Heusse est la cheville de fer, platte et
large par en haut et ronde en bas, laquelle passe à travers la
happe et les bouts de l'aisseul sortans hors le museau des
ÊTYMOLOGIES FRANÇAISES 8l
moyeus des roués et les contretient qu'elles ne s'eschappent
dudit aisseul ».
M. Godefroy a réuni de nombreux exemples de heusse, che-
ville, en ancien français [ . Je crois — et je l'ai déjà dit dans le
Dictionnaire général — qu'il faut reconnaître le même mot dans
le terme de marine heuse « piston d'une pompe ». Quant à
l'étymologie, je propose de voir dans le français heusse le pen-
dant de l'italien elsa, c'est-à-dire l'ancien haut-allemand helza,
garde de l'épée. Heusse s'applique spécialement à la cheville de
fer qui traverse de part en part l'essieu d'une voiture, et qui est,
d'une certaine façon, comme la garde de l'essieu. Je n'ai pas
besoin de rappeler ce que c'est que le heut ou helt de l'épée de
nos anciens chevaliers : M. Salmon l'a récemment précisé 2 .-
Mais je ferai remarquer que heusse s'écrirait mieux heuce, comme
le montre la forme normanno-picarde heuche ou euche, et que la
présence d'un ç convient bien au ^ du haut-allemand : cf.
esclicier, en picard esclichier, du haut-allemand slizan.
LENTE
M. Meyer-Lùbke place sans observation le français lente à
côté du roumain lindina, de l'ital. lendinè, de l'espagn. liendre
et du portug. lehdea, qui remontent au lat. pop. *lendine,
classique lendem 5 . Il est certain que*lendine peut seul expli-
quer le provençal lende, et que parmi les dialectes français il en
est, comme le berrichon, le blaisois et le namurois, qui disent
aussi lende et remontent effectivement à *lendine. Mais
pourquoi le français propre a-t-il un t et non un d? La forme
lente est déjà dans le Romande la Rose, où elle rime avec entente*.
Faut-il admettre en lat. une confusion entre lens, dis, lente,
et lens, tis, lentille, d'où en lat. pop. *lentine à côté de
*lendine? Cela me paraît peu vraisemblable. En outre, en
i. La série se termine par deux exemples de l'eusse ou Yhusse de l'œil
(dont l'un est de Brantôme), ce que M. Godefroy traduit par « coin » ; dans
ces deux exemples nous avons à faire au provençal moderne usso, sourcil,
dont j'ignore l'étymologie.
2. Romania, 1893, p. 547.
3. Gramm. des lang. roui., t. II, p. 24.
4. Vers 18044-5, cités par Littré.
Romania, XXV. (j
82 A. THOMAS
français propre, je crois que *lentine aurait abouti à *îentre,
comme coffre, diacre, ordre, pampre, timbre. On peut objecter
aronde <C hirundine, mais rétvmologie n'est pas sûre, car le
provençal yronda, chez Bernard de Ventadour, permet de sup-
poser en lat. pop. *hirunda. Le franc, lente s'expliquerait fort
bien si l'on supposait en latin une déclinaison populaire
*lendite, à côté de *lendine. M. Meyer-Lubke cite précisé-
ment *inguite et *termite, qui se sont formés concurrem-
ment avec inguine et termine (cf. plus bas 1er Ire). D'autre
part le limousin len%e, employé parallèlement à knde 1 , ne peut
guère s'expliquer que par *lendice, ce qui, à côté du latin
classique lendem, complète la gamme *lendine, *lendite,
*lendice.
LINGUE
« Lingue, s. f. Espèce de lotte allongée. || Poisson du genre
gade, que l'on sale comme de la morue. Etym. lat. 1 incita,
langue, à cause de la forme. » (Littré).
En réalité, le mot lingue ne s'applique qu'à un seul poisson,
le Iota molva, espèce du genre gadus. Le genre féminin du mot
lingue est dû à l'influence de la terminaison plutôt qu'à une
raison étymologique. Le dictionnaire français-allemand de
Mozin (1812), à l'imitation de celui de Trévoux, où lingue est
enregistré en 1752, le fait du masculin ; il est vrai que le mot
est donné comme féminin dans le Dictionnaire du commerce de
Savary (1723). L'étymologie de lingue n'a rien à voir avec le
lat. lingua. Il est apparenté à l'anglais ling (anciennement
lengé), au hollandais /m^, àl'allem. lange, à l'islandais langa, etc.,
qui ont le même sens et qui se rattachent peut-être à lang,
long. Dans la Manière de langage composée en Angleterre a la
fin du quatorzième siècle et publiée en 187 1 par M. P. Meyer,
se trouvent mentionnés comme poissons « luces, leynge, trey te 2 ».
Dans ce cas particulier c'est bien l'anglais qui a donné naissance
à ce leyngeplus ou moins français. Mais il serait hasardeux d'af-
firmer que le mot lingue, qui s'emploie couramment aujourd'hui
sur les côtes françaises de la Manche, vient de l'anglais plutôt
1. Chabaneau, Gramm, tim., p. 75.
2. Revue critique, année 1870, 2 e sem., p. 393.
ÉTYMOLOGIES FRANÇAISES 83
que du flamand ou du hollandais, pour ne rien dire des idiomes
Scandinaves.
LOINSEAU
Ce mot de l'ancien français, qui signifie « peloton de fil »,
est encore dansCotgrave l , et beaucoup de patois l'ont conservé.
On trouvera dans le Dictionnaire de M. Godefroy l'indication des
nombreuses variantes que présentent les textes du moyen âge,
et dont voici les plus caractéristiques : loinsel, loincel, loncel (ou
lourd ?) loicel, loissel, luicel, Juissel. Aujourd'hui , d'après
M. Godefroy, lerouchi dit louseau,\e wallon lonhdi,\e namurois
loncha, le picard loinseau, le normand linssel ou lissel, le guerne-
siais cîlunsé 2 . Les glossaires latins-français du moyen âge tra-
duisent ordinairement glomus ou globus par le mot dont il
est question, et semblent nous solliciter à l'étymologie *glomi-
cellum> loncel, *globicellum >> locelK Pour la chute du g
initial, on peut prendre exemple sur loir et sur lise (d'où enliser),
sans parler de quelques cas analogues qu'on trouve au delà des
frontières de la Gaule 4 . Mais comment expliquer la présence de
1'/ dans la grande majorité des formes? Il est bon de faire remar-
quer d'abord que *glomicellum, ou plutôt *glomiscellum,
a pignon sur rue en Italie, aussi bien que glomum> gbiomo :
le véronais gomissell et le romagnol gminsell en font foi pour le
1. Thomas Corneille, dans son Dict. des arts (1694), et Trévoux donnent
aussi luissel, peloton de fil, mais comme mot d'ancien français; il leur vient
du Trésor de Borel, qui l'avait relevé dans YOvide moralisé.
2. M. H. de la Blachère, dans son beau livre sur La Pèche et les Poissons
(Paris, Delagrave, 1885), donne encore lisseau, « synonyme de peloton pour
les laceurs de filets ». Littré a un article lisseau, où on lit : « nom donné
dans quelques ateliers à un peloton de fil ou de ficelle. » — Le guernesiais
cllunsé doit peut-être son cil à l'influence de l'anglais clew ou due, qui a le
même sens.
3. Aux exemples que cite M. Godefroy il faut ajouter celui que Carpentier
a inséré dans Du Cange : « Glomus, linsel (corr. luisel}) ; glomissellus,
petit linsel (corr. luisel}). » Dans le dictionnaire même de M. Godefroy, à
l'article moncel, on lit : « Globus, luixel de fil.. Gloss. de Salins. »
4. On sait que pour l'espagnol et le portugais la réduction de gl initial à
/est normale : il est donc tout naturel que *globellum ait donné l'espa-
gnol ovillo, issu d'une forme préhistorique *lovillo, et le portugais novello,
pour *love!lo. M. Cornu a signalé la graphie lobellum pour globellum
84 A. THOMAS
sens comme pour la forme 1 . Je lui crois même quelque bien
dans le Midi de la France, où Mistral lui attribue camusseu et
grumiceu, ce qui se peut accepter sous bénéfice d'inventaire 2 .
Enfin, l'ancien français a possédé une forme qui ne figure pas
dans Godefroy et dont il faut tenir le plus grand compte :
lemoissel, lemuissel ou lemusselK Elle postule clairement *glo-
m u s c e 1 1 u m .
Pour en revenir à loinseau, il faut noter avant tout que c'est
un mot picard. « Un loinseau de fil Picardis, ploton Francis », dit
le dictionnaire français-latin de Robert Estienne et, après lui,
le Thresor de Nicot. Or *glomicellum n'aurait pu donner en
picard que lonchel, comme *mon ticellu m mouche!, *follicel-
\um fa ucbel, navicella nachele, etc. En partant de *glomus-
cellum on aura à la fois l'explication de 1'/ et de l'absence du
son picard ch. On peut s'assurer facilement que le groupe se,
devant un e ou /, est rendu ordinairement en picard par iss et
non par sch. Voici quelques exemples : *fascellum faissel,
*fiscella feissele, *piscionem peisson, pisson, *vascellum
vaisseh. Il en résulte que lemoissel et loinsel forment un doublet.
Par suite, loissel, luissel doit remonter à *globuscellum.
dans certains manuscrits d'Isidore de Séville (Grundriss der rom. Phil. I, 760).
Il est curieux de trouver dans Du Cange lomellum pour *glomellum,
mais la date du texte où se trouve cette forme, 1353, lui donne peu de
valeur. — Dans le domaine français, on peut rapprocher de l'accident arrivé
auf de glomus, glirem celui du g de subgrunda : en effet, l'ancien
français sovronde repose sur *subrunda.
1. Meyer-Lùbke, liai. Gramm., p. 164. — Cette forme *glomiscellum
repose sur *glomis, cris, au lieu de glomus, eris, d'après pu 1 vis, eris.
2. Le bordelais dit gloumechèc, ce qui semble appuyer *glomiscellum.
Au moyen âge on trouve grumeyeel dans le vocabulaire provençal-latin publié
récemment par M. Alphonse Blanc (Revue des langues romanes, 1891, p. 70),
ce qui suppose *gr u mi scellu m : non seulement il y a eu fusion de
grûmus et de glomus, mais *grumiscellum est modelé sur *glo -
m i s c e 1 1 u m .
3. Texte latin du règne de Philippe-Auguste, où on lit : decem globi, id
est, lemusselli de filo; duo lemoisselli fili; il nos lemoissel lot fili. Ce texte a été
signalé par Carpentier, qui a institué un article lemoisselîus à insérer dans le
Glossarium de Du Cange. Il a rarement eu la main aussi heureuse.
4. Quelques textes de basse époque donnent fascheî (dans Godefroy) ;
d'autre part, on trouve dans les patois actuels pichon, vache; mais c'est là, si
ÉTYMOLOGIES FRANÇAISES 85
Tout cela est de conséquence, comme je le ferai voir plus
loin aux articles rinceau et ruisseau.
MURGER
« Murger, s. m. Terme provincial. Monceau de pierres de
toute nature. || En Brie et en basse Bourgogne on dit merger. »
(Littré). On trouvera des exemples du moyen âge dans le
Dictionnaire de M. Godefroy, articles murgier, murgiere et
murgis. La forme française nous conduit en droite li^ne à un
type du latin vulgaire *mûricarium, dérivé de murex. En
latin, murex désigne le coquillage dont on tirait la pourpre;
comme ce coquillage était hérissé de pointes, le mot murex est
appliqué, au figuré, à une pointe de rocher, à un récif, à un
caillou pointu, etc., par les auteurs classiques. Il est facile de
concevoir comment on est venu à appeler *muricarium un
monceau de pierres accumulées au hasard et présentant, par
suite, des saillies en tous sens. D'ailleurs le français murger n'est
pas isolé pour représenter murex dans les langues romanes
avec ce sens particulier. M. Meyer-Lùbke a déjà signalé l'italien
dialectal morga (Abruzzes), tas de pierres 1 . L'italien classique
dit dans le même sens niuriccia, qui correspond à *mûrïcea :
la substitution de *murïcem a. mûrïcem ne fait pas
question.
OYEN
« Oyen, s. m. Nom, en Lorraine, des semailles, des grains
d'hiver, en octobre et en novembre. » (Littré).
Oyen est une mauvaise orthographe pour wayin, forme que
prend dans la région de l'Est le français gain, second élément
du mot regain (cf. Godefroy, DicL, v° gaain). L'étymologie de
ce mot gain sera étudiée sous la rubrique regain.
je ne me trompe, un développement postérieur de Vs mouillée du moyen
âge, comme dans hacher ou bachi, au moyen âge baissîer, dans ïaicher, au
moyen âge îaissier, etc. J'interprète de même louchel (corr. lonchelT) à Béthune
en 1539 (J ans CJodefroy) et le namurois Joncha.
1. Gramm. des lang. rom., II, p. 466.
86 A. THOMAS
REGAIN
Diez a rapproché regain, qui se trouve en anc. franc, sous la
forme simple gain, plus anciennement gain, de l'italien guaime,
qui a le même sens; il en a conclu que gain (dans regain') était
différent de gain, anciennement gaain, gaaing, substantif verbal
de gagner, et devait s'expliquer par la combinaison du radical
*\vaid- de l'allemand moderne weide, fourrage, avec le suffixe
latin -ïmen. Cette manière de voir a été adoptée délibérément
par Scheler et par M. Brachet; mais M. Kœrting ne l'enregistre
qu'avec un « peut-être » 1 . Littré confond gain (dans regain) avec
le subst. verbal de gagner. M. Cohn, dans son étude sur les
changements de suffixe, soulève des objections contre l'italien
guaime et cherche à montrer que gain peut fort bien venir de
gagner 2 . Enfin, M. Meyer-Liibke considère l'italien guaime
comme emprunté au français guaïn au même titre que projime
de provin, c'est-à-dire sans souci de la forme primitive du suf-
fixe, et il n'admet pas l'existence en français d'un suffixe -in
correspondant au latin -imen, puisque nourrain, seul exemple
qu'il cite, n'est pas une création nouvelle, mais le représentant
de nutriment — Je crois, malgré tout, que Diez avait vu
juste, et je vais m'efforcer de le prouver.
i° gain, regain, ex. gaaing, gain, sont très distincts en anc.
français, car le premier rime en in et le second en oing.
Exemples, à la rime, de gain, regain :
Gastiaus et vin
Et gras fromages de gain. »
(Chrétien de Troyes, Erec, 3127.)
Si a veù en une pleigne
Berbiz qui paissoient gain,
Et entr'eles fu dan Beîin.
(Renart, VIII, 176.)
1. Lat.-rom. Wôrkrb., n° 8874.
2. Die Suffîxwandlungen, p. 67 et 177 note.
3. Gramm. des long, rom., II, p. 532-533.
4. Cette expression est encore usitée en Champagne, où l'on dit, par une
amusante étymologie populaire, fromage de grain. (Tarbé, Patois de Cham-
pagne, II, 181.)
ÉTYMOLOGIES FRANÇAISES 87
Et li morsaus de cel engin
Fu de fromage de gain.
(Ibid., X, 437-)
Primes dona dame Ca'in
Do premier et do regain.
(Etienne de Fougères, Livre des Man., 745, Kremer.)
Exemples de gaaing :
Cligés neporquant sanz mehaing
Part de l'estor a tôt guehaing.
(Chrétien de Troyes, Cligés, 3607; même rime
aux vers 3405-6.)
N'i out gaires Franceis qu'en turnast sanz mahaing,
E mainz en i remest ki puis n'entra en haing ;
Franceis orent grant perte e Normant gaant gaaing.
(Wace, Rou, II, 804.)
2° La terminaison de gain représente-t-elle le lat. -înum
ou -ïmen? C'est ce qu'il est à peu près impossible de prouver
directement, car de bonne heure la phonétique et l'orthographe
françaises ont confondu m et n à la finale. On notera cependant
que l'un des meilleurs manuscrits de YErec écrit gaim 1 , et le
manuscrit de Soissons de Gautier de Coincy, zuayiii 2 . Mais la
dérivation fournit un contrôle encore plus sûr. Diez a déjà cité
le rouchi ivaiiniau, regain 5 . On peut y ajouter l'ancien verbe
regaïnicr, dont notre regain actuel doit sans doute être considéré
comme le substantif verbal 4 :
Qiiar je floris quant il iverne
Et quant il fait esté je rime :
Emi ! contrepoil rewaïtne.
(J. Bodel, Congés, 199.)
Et coroucier a lui meïsme,
Et ce toz jors li regaisme.
(Rutebeuf, Voie de Paradis, v. 241-2 ; 3 e éd.
Jubinal, III, 178-9.)
1. Ed. Fcerster, var. du vers 3128.
2. Cité par Godefroy, v° gaaïn : dans cet article sont confondus gain et
gaaing.
3. Cf. le verbe rewammeler (lire rewainmelerï), dans Godefrcy.
4. J'emprunte ces deux exemples au dictionnaire de M. Godefroy, art.
regaaignier ; M. Godefroy signale fort à point le verbe regdmer, repousser,
usité en Morvan.
88 A. THOMAS
A côte de gaïmel, substantif dérivé avec le suffixe -ellum,
représenté par le rouchi waimiau, nous avons l'adj. gdimal ,
avec le suffixe -alis. Rabelais a fait aux près guimauxde l'ouest
une notoriété suffisante pour que je n'insiste pas 1 : « Pn\ gni-
maitlx sont prez qui portent herbe deux foys l'an », Garg., 4 2 .
La forme primitive est donc sûrement gaïm.
3° Le français n'a-t-il, comme le laisse croire M. Meyer-
Lûbke, aucun autre mot à mettre au compte du suffixe -im,
lat. -ïmen? Dans sa grammaire, Diez ne cite que gain et
arsin. Je ferai remarquer que venenum est devenu *veni-
men (peut-être sous l'influence directe de crîmen), d'où
venin (anc. franc, venirri) , venimeux, envenimer, etc. 5 , que
s agi n a a, presque partout, cédé la place à *sagimen, d'où
sain (de saindoux}, anciennement sain, et les dérivés ensaïmer
(voy. ensinier dans Hatzfeld-Darmesteter), essaimer (voy.
essimer, ibid.), saïnie, suinter, saimeoire 4 ; que farcimen a
pris la place de farciminum, d'où fa rein''; que *capu-
limen est assuré par la forme caplim, si fréquente dès l'époque
de Charlemagne dans le Polyptique de Saint-Germain-des-Prés ;
que alevin est attesté si anciennement 6 qu'il est impossible de-
voir une faute pour alevain et de ne pas admettre en lat. pop.
*allevimen. Je serais assez porté à reconnaître le même sul-
i. Je rappelle seulement que Ménagea proposé guimaux < *bimales, et
que Le Duchat a rattaché guimaux à regain, mais sans trouver le joint.
2. Cf. l'art, gaaigneau du dictionnaire de M. Godefroy. Dans le plus ancien
exemple, de 1366, la leçon gaïuieau doit indubitablement être corrigée en
gaimeau.
3. M. Meyer-Lùbke, Gramm. des lang, rom., I, p. 125, et M. Colin, Die
Suffixwandlungen, p. 222, ne voient dans venin que la substitution du suffixe
-inum au suffixe -enum, ce qui ne rend pas compte de la dérivation;
beaucoup de formes des patois méridionaux appuient l'existence de * v e n i -
m e n et même de *ven u m e n .
4. Cf. Cohn, Die Suffixwandlungen, p. 57. M. Meyer-Lùbke, Gramm. deslang.
rom., II, p. 438, me paraît mal inspiré d'attribuer au français moderne la
dérivation avec m et de la considérer comme fautive
5. Il est plus naturel d'admettre * farcimen que *farciginem;
M. Meyer-Lùbke hésite entre les deux (Zcitscbr., VIII, 236).
6. Cf. G. Paris, dans Romania, 1889, p. 132-135. On s'étonne de ne pas
trouver ce mot dans le livre de M. Cohn.
ÉTYMOLOGIES FRANÇAISES 89
fixe non seulement dans arsin l , et gain 2 , mais dans crottin,
/oursin, frapin, fretin et revolinK
4 Parallèlement au français et à l'italien, le provençal nous
offre gaïm, qui manque dans Raynouard :
Bel m'es quan son li fruich madur
E reverdejon li gaïm.
(Marcabrû, ms. A, Studj di fil. rom. ,111, p. 88.)
Ce n'est pas le seul représentant dans cette langue du suffixe
-imen : sans parler de noirim, bien connu, les anciens textes
offrent agu^im, pointe, qui est dans Raynouard, et revolim, tour-
billon, employé par Marcabrû. En outre, je restitue sans hési-
tation *a~im <C*adfUt , n, d'après le prov. moderne asima, agacer
les dents. Dans l'Ouest, -imen parait avoir supplanté -umen
dans les mots gascons comme fresquin, saubagin, etc. La forme
revolim dans Marcabrû n'est peut-être qu'un gasconisme pour
*revolum, mot qu'on ne trouve pas en ancien provençal, mais dont
l'existence n'est pas douteuse (cf. Mistral, revoulun et le français
revolin, qui, n'étant pas attesté très anciennement, pourrait bien
avoir pris la place d'un *revolum primitif).
RINCEAU
Depuis Nicot et Caseneuve, qui ont expliqué rinceau ou
rainceau, comme un diminutif de rain, rameau, personne, que
je sache, ne s'est inscrit en faux contre l'étymologie *rami-
cellum>> raincel. Elle est pourtant inexacte. *Ramicellum
aurait donné *rancel. Supposer que l'on a dit raincel au lieu de
*rancel sous l'influence de rai m, c'est perdre son temps. Il y a
dans le dictionnaire de M. Godefroy, soit pour ce mot, soit
pour ses dérivés, une cinquantaine d'exemples : les plus anciens
et les plus nombreux (33 sur 49) sont unanimes à écrire le mot
1. M. Meyer-Lùbke, Gramm. Jeslang. rom., II, p. 532, considère arsin
comme une altération de arsain, mais cette dernière forme ne se présente
jamais en ancien français.
2. M. Mever-Lùbke, Gramm. deslang. rom., II, p. 541, déclare que la ter-
minaison» du fr. butin, échevin, jardin et de l'a. fr. gain était déjà propre aux
primitifs germaniques ». Cette assertion me paraît risquée.
3. M. Uhlrich a proposé *putrimen > purin (Zeitschr. (tir rom. Phi!.,
XI, 557), mais je repousse énergiquement cette proposition.
90 A. THOMAS
par s et non par c; quelques-uns écrivent par se; il n'y a
aucune trace, dans les textes picards, de la notation par ch qui
s'imposerait si le mot venait de *ramicellum, ou s'il avait
été tiré postérieurement de raim. Je crois pouvoir m' autoriser
de ce qui a été dit plus haut à l'article loinseau, pour proposer
Pétymologie rainsel < *ramuscellu m. On sait que ramus-
culus existe en latin : la substitution de -ellus à -ulus est
un fait normal, et la concordance de l'italien ramoscello avec le
français rainsel assure la haute antiquité de *ramuscellus. A
côté de rainsel, l'anc. français a rameissel que M. Koschwitz,
dans le glossaire du Voyage de Charlemagneà Jérusalem, explique
par le latin populaire *ramiscellus; cette dernière forme ne
peut s'accepter que comme un schéma, ce qui revient à dire,
avec M. Meyer-Lùbke ', que rameissel a été fait d'après arbreissel,
arbrisseau.
RUISSEAU
L'étymologie ruisseau ■< *rivicelium, que Diez a em-
pruntée à Ménage, a été combattue par MM. Fcerster 2 et
Grœber 3 , mais ils n'ont pas réussi à asseoir quelque chose de
définitif à sa place. M. G. Paris a proposé *riviscellum +, qui
est bien près d'être satisfaisant : on peut en effet admettre le
développement *rivicsellu 3 *rivcsello, *rinissel, missel. Mais,
d'une part, il est difficile de rattacher *riviscellum à la mor-
phologie normale; de l'autre, les formes de l'ancien français
roissel, rossel, sur lesquelles M. Fcerster a attiré l'attention,
restent inexpliquées. On a, je crois, une meilleure base avec
*rivuscellum, *riucsello, *rioissel, roissel. La réduction de ioi
à oi peut être rapprochée de celle de mi a ni dans nui >>
* c r e d u i, bui <C * b i b u i , dui <C de b u i , etc 5 . La forme
normale serait donc roissel; les formes secondaires missel, russel
i. Gramm. des lang. rom., II, p. 594.
2. Zeitschrift fur rom. Phil., V, 96.
3. in Memoria di N. Qiixc U.-A. Canelîo, p. 48.
4. Romauia, XV, 453.
5. Je ne vois pas de raison pour ne pas admettre une réduction analogue
dans l'italien ruscello, pour "riusceïlo ; l'hypothèse d'un emprunt au français
ruisseau, mise en avant par Diez. n'est pas vraisemblable.
ETYMOLOGIES FRANÇAISES 91
seraient dues à une réaction du simple rui, ru (pour riu), de
rïvum. La formation de *rivuscellum s'explique si l'on
admet qu'il a existé en latin populaire un neutre *rivus:
plusieurs exemples de rivora, relevés par Du Cange dans les
Scriptores Gromatici, permettent de le croire.
S EU
Littré a enregistré sous la forme soue un substantif féminin
qui signifie « étable à porcs » et qui est très répandu dans les
patois français. On trouvera dans le dictionnaire de M. Godefroy,
à l'article sou, plusieurs exemples du moyen âge, et, à la fin, la
répartition géographique des formes seu, sou ou so, usitées dans
les patois. M. Horning a vu juste en rapprochant du franc, seu
le provençal moderne sont, qui a le même sens I ; le rappro-
chement est d'alleurs fait par Mistral. Mais il n'est pas possible
d'accepter, comme le fait M. Horning, l'étymologie par le latin
sùdis, pieu, indiquée par Du Cange. Si, en effet, le français
s'en accommode, le / du provençal proteste 2 : sûdem aurait
donné so, sou, comme pedem pe, fidem je, etc. Il faut remon-
ter à su te, sôte, qui est précisément la forme qu'offrent les
meilleurs manuscrits de la Loi salique : « Si quis sutem
(sotem) cum porcis incenderit 5 ». Du Cange a mis en
cause aussi l'allemand suten, c'est-à-dire sautenne, proprement
« aire à cochon ». Le manuscrit d'Esté de la Loi salique a préci-
sément comme glose : « Sute : id est ara (corr. area) por-
corum 4 », et le manuscrit 10 écrit une fois sutenn (II, 3) et
une fois sudenn (XIX, 8). Il serait oiseux de se demander si
le francique sutenn, accentué sur le premier élément compo-
sant, conformément à l'accent germanique, a pu être romanisé
en sute, car le vocalisme apporte un obstacle insurmontable à
1. Zeitschr.fùr roni. Phih, XVIII, 229.
2. Sont est féminin en provençal (excepté en béarnais), et la sout a donné
naissance à une forme secondaire la soudo, usitée dans l'Hérault, d'après
Mistral.
3. Lex Salica, XVI, 4 (ou 3), éd. Hessels (Londres, 1880). Je cite ce pas-
sage de préférence à II, 3 (Si quis porcellum de sute furaverit), parce que II, 3
est une addition postérieure.
4. Ed. Hessels, index, \° sutis. Les gloses de ce manuscrit n'ont pas grande
valeur, en général, car elles datent du xv e siècle seulement.
92 A. THOMAS
cette hypothèse hasardeuse 1 . En effet, l'ancien germanique su,
cochon, truie, en allemand moderne sau, a un m long.
En résumé, le français seu et le provençal sont ne peuvent
venir du latin sûdem, « pieu ». Ils viennent d'un mot sôtem
(sùtem), qui apparaît dans la Loi saliquc et dans quelques
formules mérovingiennes 2 , et dont l'origine reste à trouver.
SU AGE
Littré a distingué deux mots suage. A suage i, qu'il tire du
verbe suer, il attribue deux sens différents : i° humidité d'une
bûche sortant par les deux bouts à la chaleur du feu; 2° action
d'enduire un vaisseau de graisse ; cette graisse elle-même ; ce
que coûte le graissage d'un vaisseau. 11 ne faut pas réfléchir
longuement pour comprendre que le sens 2° n'a rien à voir avec
le sens i°, ni, par suite, avec le verbe suer : le suage d'un vais-
seau, c'est l'action de lui donner le suif, de le suiver. comme
on dit en termes de l'art 3. Ceci dit, j'arrive à suage 2, qui fait
proprement l'objet de cet article.
Littré ne donne ni historique, ni étymologie. Il indique
quatre sens, assez mal agencés : i° partie carrée du pied d'un
flambeau qu'on appelle doucine lorsque le pied du flambeau est
rond; 2° petit ourlet sur le bord d'un plat; 3 outil de serrurier
pour forger les pièces en demi-rond ou triangulaires; 4 enclume
sur laquelle ou fait les rebords d'un chaudron. Ce mot suage 2
n'est autre que l'ancien français souage, si fréquent dans les
inventaires. M. Godefroy en a réuni beaucoup d'exemples, et,
s'il n'a pas établi de rapprochement avec l'article suage de
Littré ', il a du moins donné une bonne définition : « Moulure.
1. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le manuscrit 10, base de l'édition
Herold (1557), a disparu ; les leçons sudenn, sutenn nie font l'effet de
corrections introduites de parti pris par Herold, d'autant plus qu'elles sont
accompagnées de notes d'appel restées sans réponse, l'édition paraissant n*étre
pas achevée.
2. Formule, éd. Zeumer, p. 5, 17, 23, 175 et 196. Partout les manuscrits
ne connaissent que la forme avec un d ; en outre, le mot parait s'appliquer
non à la seu du cochon, mais au cochon lui-même.
3. Voir un exemple ancien de suiver dans le dictionnaire de M. Godefroy,
v° fientier (corr. sieuver).
\. Littré lui-même, qui a un article souaçc (comme ternie d'art du moyen
âge), n\\ pas indiqué le moindre rapprochement.
ETYMOLOGIES FRANÇAISES 93
sorte de renflement en forme de tore ou de douane, dont on
décorait les pieds des coupes, aiguières, flambeaux, et aussi les
bords des bassins et des vases. »
Je propose de voir dans souage un dérivé de l'ancien français
seuive, corde. Les rapprochements sémantiques abondent. Le
latin torus signifie à la fois « corde » et « tore ». Le français
cordon s'applique non seulement à la « bande de pierre arrondie
qui règne le long d'un mur, d'un bâtiment » ou au « bord
façonné qui règne autour d'une pièce de monnaie », mais au
rebord du goulot d'une bouteille, dit aussi cordeline 2 . On
désigne aussi sous le nom de cordelette une « élévation longue
et étroite qui règne le long d'une coquille ». Enfin, ce qui est
plus topique encore, les tailleurs espagnols donnent le nom de
soguilla, c'est-à-dire « petite corde », à ce que nous appelons
l'ourlet, et L. de Laborde, Emaux, p. 501, remarque que le
mot français souage a été aussi appliqué aux bordures des vête-
ments.
On trouvera des exemples du mot scuwe, quelquefois soue,
dans le dictionnaire de M. Godefroy. M. Meyer-Lùbke a déjà
rapproché le mot français, sous sa forme préhistorique *soga,
de l'italien-espagnol-portugais-provençal soga, qui remonte au
latin vulgaire soca 2 . J'ajouterai que le provençal moderne dit
sougo et qu'il est tout à fait d'accord avec le français pour
postuler sôca : l'exemple sôca > seue est donc à ajouter à ceux
qu'a rassemblés M. G. Paris dans son étude sur Yo fermé 5 ,
d'autant plus qu'il est le seul où l'ô soit suivi d'une gutturale
sourde. D'où vient le latin vulgaire sôca ? Diez y a vu le
basque soka, qui a le même sens, tout en indiquant des rappro-
chements avec les idiomes celtiques. L'origine basque est bien
invraisemblable, vu l'extension ancienne de soca : on trouve,
1 . Littré n'attribue ce sens ni à cordon, ni à cordeline ; mais, au mot cordeline,
il s'exprime ainsi : « Petite tringle servant à prendre le verre fondu qu'il faut
pour faire le cordon d'une bouteille. » D'où il suit qu'on dit le cordon d'une
bouteille ; quant à la tringle dite cordeline, elle doit ce nom à ce qu'on s'en
sert pour faire la cordeline de la bouteillle, absolument comme l'enclume dite
suage par les chaudronniers est proprement l'enclume à faire le suage d'un
chaudron.
2. Gramm. des lang. rotn., I, p. 385.
3. Romania, X, 36 et s.
94 A. THOMAS
en effet, soc a s tortiles dans une formule du temps de Justinien,
écrite en Italie, et sogas octo, en 626, au fond du Limousin'.
Les Basques me font l'effet d'être plutôt emprunteurs que prê-
teurs 2 . D'autre part, M. Loth voit dans l'armoricain sug, gallois
syg, un emprunt au latin vulgaire sôca 5 . Si c'est là le dernier
mot de la philologie celtique, nous voilà bien en peine.
Au français souage paraît se rattacher l'ancien italien sovaggia,
enregistré par Oudin qui le traduit par «bouterolle », et l'italien
actuel sovvaggio, sowaggiolo, tampon, renflement (Tommaseo).
Je remarque aussi les deux exemples milanais suivants, insérés
par les Bénédictins dans Du Cange : « Alia bussula deaurata
cum soaxiis granutis ; salinus unus deauratus cum soaxe strafo-
rato. » C'est bien là exactement le souage des anciens inventaires
français : la traduction par « couvercle », proposée dubitative-
ment par les Bénédictins, n'est pas admissible.
TERTRE
L'étymologie de tertre par terraj torus n'est pas de Ménage,
mais de Diez. Bien que Scheler l'ait appuyée de l'analogie que
présente le grec yyjXoçoç, elle trouvera difficilement des tenants.
Arsène Darmesteter a écrit dans son exemplaire de Scheler 4 :
« Tertre. Je propose termitem, doublet de terminum. Sur
le sens de terme en provençal (= tertre), voy. Rev. des lang.
rom.y 1885, p. 149 s . Terminum est de même racine que le
1. L'exemple du temps de Justinien est dans Du Cange; l'exemple limou-
sin figure dans un partage de terres publié en dernier lieu par Julien Havet,
Bibl. de TÈc. des chartes, 1890, p. 49.
2. Le c basque peut remonter au c du latin vulgaire, mais il peut aussi être
un assourdissement du^ espagnol. Dans l'article que M. Schuchardt a publié
en 1887 sur les emprunts du basque au roman, je vois, à côté de pake ou bake,
et phartïka ouphertika, qui paraissent empruntés du latin pacem, pertica,
le mot palakua ou balakua qui est l'anc. espagnol falago. (Zeitschr. fur rom.
Pbii., XI, 502.) Van Eys considère le basque sdka comme emprunté à l'espa-
gnol soga.
3. Les mots latins dans les langues britlaniques, p. 209 et 232.
4. Bibl. de l'Université, coté Ms. n., 201.
5. Dans cette page, M. Chabaneau reproche avec raison à M. P. Meyer
d'avoir substitué tertre à terme qui se lit dans le fragment de la Chanson
provençale d'Antioche.
ETYMOLOGIES FRANÇAISES 95
grec -ipy.x -épOpov. Y a-t-il eu un mot latin *tertinum =
terminum, d'où tertre} » Il est certain que termite a existé
en latin populaire comme simple variante formelle de termine,
qui est lui-même pour terminum l : M. Meyer-Lùbke cite à
l'appui le frioulan tiarmid et le pluriel napolitain tirmete 2 .
D'autre part, le sens de « tertre » n'appartient pas exclusive-
ment au provençal terme : dans l'extrême nord du domaine
français, terne ou tierne 5 signifie « tertre » et ne peut raisonna-
blement venir que de terminum ou termine. Quant à ter
ou tier, signalé en wallon par Diez comme une forme
« abrégée » de tertre, c'est bel et bien une forme complète qui
vient tenir compagnie au lucquois terme, donné par M. Meyer-
Lùbke comme unique témoin du latin termen.
Pour revenir à tertre, si l'on veut le tirer de *termitem, il
faut supposer qu'il a pris un r épenthétique très anciennement,
car il est déjà tel quel dans Roland. J'y aurais moins de répu-
gnance qu'à admettre le *tertinum d'Arsène Darmesteter ou
le *tertrum (du radical ter, de terra, et du suffixe trunï) suggéré
par M. Kôrting, n° 8129 de son Lut. roui. Wôrterbuch. On
pourrait invoquer à l'appui les doubles, voire triples formes
qu'offre parfois le latin dans certains mots proparoxytons :
culcita et culcitra, vertagus, vertagrus et vertragus
figurent concurremment dans les dictionnaires latins. On peut
y ajouter sûrement le doublet arbutum, *arbutrum.
VIGNOBLE
Ménage a expliqué vignoble par *vineabile, sous-entendu
soluin. Après avoir repoussé l'hypothèse d'un b épenthétique
(vignoble pour vignole << vineola), Diez a proposé hardiment
un mot composé du latin populaire, *viniôpulens, qui, dit-
il, rend compte lettre pour lettre de vignoble. Bien que cette
étvmologie soit acceptée par M. Brachet, je ne vois pas que
Darmesteter ait mentionné vignoble dans son livre sur les noms
composés, et je ne lui en fais pas un grief. Je ne discuterai
1. En lat. classique termes, -itis signifie « rameau » ; on trouve aussi quel-
quefois termes, -itis pour tarmes, -itis, ver rongeur, termite.
2. Gramm. des lang. rom., II, p. 24.
3. Voy. les exemples réunis par M. Godefroy, v° terne.
Ç)6 A. THOMAS
directement ni *viniopulens, ni *vineopolis, suggéré
ingénieusement par M. Kôrting, parce que je crois tenir la
preuve palpable que le /; de vignoble représente un b latin et non
un p. Nous sommes dans le département de l'Hérault, le dépar-
tement viticole par excellence. Considérons le nom de Heu dit
Le Vignogoul, ancienne abbaye de Bénédictins, dans la commune
de Pignan. Le Trésor clou Felibrige de Mistral nous apprend que
la terminaison oui est atone, comme celle de Saint-Papou! ,
Valuéjoul, etc. Le Dictionnaire topographique de l'Hérault nous
fournit la plus ancienne forme romane : Vinovoi (1153), domus
del Vinovoi (12 n). Si vous remarquez qu'au douzième siècle
on s'abstient ordinairement de marquer le mouillement de //,
qu'on ne sait trop comment représenter, vous n'hésiterez pas à
considérer le languedocien vinovoi (écrit plus récemment
vinhovoï) et le français vignoble comme frères germains. Or, v
provençal, dans la région où nous sommes, représente b latin
et non p, et de vinhovoï nous allons, les yeux fermés, au type
étymologique *vineôbulum. Le mot est de formation singu-
lière, il faut l'avouer. On s'expliquerait mieux *vineabulum,
un endroit où il y a de la vigne, comme acetabulum, un vase
à mettre le vinaigre, ou *vinibulum, comme turibulum.
A côté de la série nombreuse des mots en -abulum , a, il y en
a en -ibulum, a, comme infundïbulum, vertïbulum ou
fibula, voire en -ubulum, a, comme insûbulum ou
sûbula, mais il n'y en a pas et l'on ne conçoit même pas qu'il
puisse y en avoir en -ôbulum. Je ne vois qu'un biais pour
expliquer *vineôbulum : de même que, par un curieux pléo-
nasme, on a allongé de bonne heure cas u la, chasuble, en
casubula, on a pu de vineôla tirer *vineôbula, et le
masculiniser plus tard en *vineôbulum.
Scheler se demande si vignoble ne serait pas une modification
de vinobre, lieu où l'on fait du vin, du provençal obrar. Il est
certain que dans deux chartes du onzième siècle, appartenant
au domaine du provençal, on lit vinobre (— vinhobre ?), qui
paraît signifier effectivement « vignoble » (voy. Du Gange,
édition Favre, s. v°). J'ai autant de répugnance à y voir un
composé de vin et obrar (malgré manœuvre et le bas-latin
carropera) qu'une variante phonétique de vignoble. Ceux qui
voudront bien croire avec moi à l'existence de *vineôbulum
iront peut-être jusqu'à admettre *vineôbrum, d'après l'ana-
ETYMOLOGIES FRANÇAISES 97
logie de vertebrum-vertibulum, latebra-latibulum.
Dans linabrnm, « magasin à lin », -abrum a le môme rôle
que -abulum dans acetabulum.
WIREWITE
Lorsque j'imprimais mon étymologie de girouette (Rom.,
XXIV, 119), M. G. Paris attira mon attention sur une singu-
lière forme qui se trouve dans le poème de Rou et qui ne semble
pas se rencontrer ailleurs :
Une wirewite dorée
Out de coivre el somet levée.
(Rou, éd. Andresen, III, 6473).
Je ne laissai pas d'abonder en mon sens, parce qu'il me parut
impossible que wirewite et girouette eussent la même étymologie;
gyrovagus convenant à girouette, je ne me mis pas martel en
tête pour l'énigmatique wirewite. Ce dernier mot n'a rien, en
effet, de gréco-romain. Si je ne me trompe, il est d'origine Scan-
dinave. En relisant un article de M. Bugge sur guider 1 , j'ap-
prends que girouette se dit en norois vedhr-viti , proprement
« indication du temps ». Apporté en France par les Normands,
le mot a dû devenir *iverewite. Des trois manuscrits de Rou, l'un
porte wireivile, l'autre wirewire, le troisième wenute. Sous wenute
(lisez weruiti) pourrait bien se cacher cette forme régulière
*iuerewite, dont la transformation en wirewite s'explique facile-
ment, soit par une simple assimilation, soit par l'influence de
virer.
Antoine Thomas.
1. Romania, III, p. 151.
Romania, XXI'.
FRAGMENTS
D'UNE PARAPHRASE PROVENÇALE
DU PSEUDO-CATON
M. Omont, conservateur adjoint à la Bibliothèque nationale,
a bien voulu me signaler récemment les deux feuillets de par-
chemin dont j'ai tiré le texte publié ci-après. Ces feuillets
étaient collés sur les plats intérieurs du ms. lat. 6080 qui ren-
ferme une copie, faite au xv e siècle, de Yepilome de Tite-Live
attribué à Florus. Je n'eus pas de peine à y reconnaître une
traduction, ou plutôt une paraphrase en vers des célèbres
distiques du Pseudo-Caton , connus aussi sous les noms de
Dionysius Cato et de Cato philosophus .
Cette petite découverte comble une lacune dans l'histoire de
la littérature provençale. Il était en effet singulier que les dis-
tiques de Caton, si répandus au moyen âge, mis partout entre
les mains des enfants comme livre d'éducation, n'eussent pas
été traduits en provençal, quand on en connaît jusqu'à sept
traductions anciennes en français I , et un nombre presque égal
en italien 2 .
Les deux feuillets ont été fortement rognés. Le premier a
perdu toute sa marge inférieure, sans toutefois que le texte ait
été atteint de ce côté. Le recto de ce feuillet est reproduit ci-
joint à la grandeur de l'original 5 . On voit que le manuscrit
1. Voy. Romania, VI, 20.
2. Voy. A. Tobler, Die àltveneçianische Ubersetçung des Sprûche des Diony-
sius Cato (Berlin, 1883), p. 3, note.) — Le Pseudo-Caton a été traduit partielle-
ment en vers catalans, dès le xm e siècle, par Guylem de Cervera (Remania,
XV, 97 et suiv.). Il en existe une traduction catalane en prose du xive siècle
ou du commencement du xv e .
3. En réalité, l'original a deux ou trois millimètres de plus en hauteur et
en largeur. Le cliché a été fait à la dimension du feuillet, mais la pellicule
de collodion se réduit toujours un peu et il n'est guère possible de calculer
exactement cette réduction.
FRAGMENTS DUNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDOCATON 99
était réglé à 30 lignes par page. Le second feuillet a été rogné
par le haut. Il n'a plus que 23 lignes par page, toute la marge
supérieure et les sept premières lignes ayant été coupées. En
revanche, il a une marge inférieure très grande, ce qu'il n'est
pas inutile de constater en vue de l'examen paléographique de
ces débris. De plus, les deux feuillets ont été rognés sur le côté :
les premières lettres des lignes manquent à chaque recto et les
dernières à chaque verso. Enfin, le verso du premier feuillet,
décollé avec peu de précaution, est devenu en grande partie
illisible : çà et là des mots entiers sont demeurés intacts, mais
le plus souvent il ne reste plus que la trace indistincte de l'écri-
ture.
L'aspect de l'écriture donne à première vue l'idée d'une
grande ancienneté. Lorsque M. Omont me montra ces feuil-
lets, je crus avoir sous les yeux un manuscrit du xi e siècle ou au
moins des premières années du XII e siècle. La plupart des lettres,
et notamment un grand nombre de capitales, ont en effet la
forme habituelle dans les mss. de cette époque. Mais un exa-
men attentif me fit revenir sur cette première impression. Et
d'abord le ms. est réglé au crayon ou avec une encre très pâle, et
non à la pointe sèche. L'écriture même est d'une encre pâle, ce
qui ne peut se voir sur le fac-similé. Les mots sont assez bien
séparés, au lieu que, dans les plus anciens mss., en langue vul-
gaire aussi bien qu'en latin — je citerai Boëce et les poèmes du
ms. de Clermont-Ferrant — les mots sont souvent réunis.
Puis le copiste emploie très fréquemment Ys courte, proprement
Ys onciale (une s à forme archaïque il est vrai), à la fin des
mots, ce qui, avant la seconde moitié du xn e siècle, est bien
rare 1 . Enfin plusieurs lettres ont une forme insolite, le % par
exemple, Ye aussi, où le trait fin qui forme la boucle ne se pro-
longe pas jusqu'à la lettre suivante, comme cela a lieu au
1 . J'ai fait sur l'emploi de Ys onciale à la fin des mots, dans les mss. du
xi e siècle et du xn e , une petite recherche dont voici les résultats. Je n'en ai
pas trouvé d'exemples dans les mss. en langue vulgaire antérieurs à la
seconde moitié du xn e siècle. Il y en a un dans le fac-similé d'un des frag-
ments de miracles de la Vierge conservés à la bibliothèque d'Orléans (col. 2
avant-dernier vers ; voir mon mémoire sur ces fragments), mais le ms. est,
ce semble, postérieur au milieu du XII e siècle. J'ai passé en revue, pour le
même objet, un grand nombre de chartes vulgaires écrites en diverses
100 PAUL MEYER
xi e siècle et au xir. Certains a sont suspects, par exemple le
premier a d'abandonat^, à la dixième ligne du fac-similé. Ces
petits faits, et d'autres que je pourrais signaler, me portent à
croire que le copiste vivait bien après le xr siècle, et que,
pour un motif quelconque, il a jugé à propos d'employer une
écriture archaïque dont le modèle lui était offert par d'anciens
manuscrits latins. Une dernière circonstance vient à l'appui de
cette conclusion. Voyez comment est figuré, aux lignes 15, 18
et dernière du fac-similé, le mot que : le texte porte un q cédille
et surmonté d'un titulus. C'est l'abréviation latine de quee.
Il y a là un emprunt évident à un modèle latin. J'engage les
paléographes qui voudront pousser plus loin cette vérification
à prendre comme termes de comparaison les fac-similés de
Boè'ce (Monaci, Facsimili di antichi manoscritti, n os 33-39), du
fragment d'Alexandre conservé à Florence (//'A/., n os 12 et 13),
des poèmes de Clermont {Album des plus anciens monuments de
la langue française, n os 3 à 9). L'impression générale qui résul-
tera de cet examen comparatif sera, si je ne m'abuse, défa-
vorable à nos fragments, dont l'écriture n'est pas franche et
régions du Midi : Vs oncialc n'y paraît que dans la seconde moitié du
xn e siècle (par ex., dans une charte de Rodez, 1161, héliogravure 245 de
l'Kcole des Chartes). Les manuscrits latins, entre lesquels j'ai examiné de
préférence ceux d'origine méridionale, m'ont donné quelques exemples assez
anciens. Vs oncialc apparaît de temps en temps à la fin des mots dans le ms.
de la Bodleienne add. D 104, du milieu environ du xi e siècle, que je crois
avoir été écrit à Albi (héliogr. de l'École des Chartes, n° 362); dans la
première partie du cartulaire de Vézelay, fin du XI S siècle (Laurentienne,
XIV, 21; héliogr. de l'Ec. des Ch., n" 255); dans la règle de saint Benoît
écrite à Saint-Gilles en 11 29 (PaLcographical Society, n° 62; héliogr. de l'Ec.
des Ch., n° 350); dans le ms. B. N. lat. 3790, daté de 1138 et probablement
exécuté dans le Midi (I)elisle, Cabinet des mss . , planche xxxvi, 6); dans lems.
B. N. lat. 143 14, exécuté à Paris entre 11 38 et 1143 (ibid., planche XXXVI,
3 à 5). A partir de cette époque, les exemples deviennent de moins en moins
rares, soit dans les chartes soit dans les mss.; voir par exemple Pal. Soc,
2<= série, n° 60, charte normande de 1165. Il faut citer à part le ms. Har-
leien 7183 (Musée britannique), dont une page a été reproduite par la Paieo-
graphical Society (2 e série, n° 55) et que j'ai étudié attentivement à Londres.
C'est un ms. d'une écriture fort rare, qui parait avoir été exécuté en Italie au
commencement du xn e siècle. Vs oncialc y abonde à la fin des mots. Toute-
fois, l'écriture n'a aucun rapport avec celle de nos fragments.
FRAGMENTS D UNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDO-CATON IOI
inspire une défiance instinctive. Si l'on pouvait prouver que
l'écriture est véritablement authentique, qu'elle n'est pas con-
trefaite, ce nouveau texte acquerrait une valeur considérable,
mais je doute qu'on y parvienne.
Si l'écriture est contrefaite, il est bien évident qu'elle ne
peut nous fournir aucun indice utile pour déterminer l'époque
où le ms. a été exécuté. Un copiste habile, comme était certai-
nement celui de nos fragments, a pu avoir la fantaisie d'imiter
une écriture ancienne aussi bien au xm e siècle qu'au xiv e ou
au xv e . Je ferai toutefois remarquer que c'est en Italie, principa-
lement au xiv e siècle et au xv e qu'on a eu l'idée de revenir,
dans les manuscrits exécutés avec soin, à la belle et claire
minuscule française des x e et xi e siècles. Les bibliothèques ita-
liennes, notamment la Laurentienne, et plusieurs bibliothèques
françaises ' renferment des copies (surtout de classiques
latins) du xv e siècle qui pourraient donner à des paléographes
novices l'illusion de manuscrits beaucoup plus anciens 2 . Je
n'oserais affirmer toutefois que nos fragments aient été écrits en
Italie. Je n'y ai remarqué aucun italianisme. Ce n'est pas une
preuve, car le copiste peut avoir reproduit avec une parfaite
exactitude son original, mais enfin l'argument positif nous fait
défaut. Tout au plus pourrait-on signaler en faveur de l'origine
italienne deux indices assez faibles : la grandeur des marges,
qu'on peut constater à l'aide du second feuillet, et la note
marginale, reproduite sur le fac-similé, qui semble bien être
d'une main italienne de la fin du XV e siècle.
Quoi qu'il en soit de mes conjectures, il est prudent de faire
abstraction de l'apparence du manuscrit et de s'en tenir aux
caractères intrinsèques pour l'appréciation de cette version très
libre du Pseudo-Caton.
Elle est en vers de six syllabes à rimes accouplées. Cette forme
est fréquente dans la poésie provençale, depuis le xn e siècle, et
a été souvent employée dans les ensenhainenly. Les distiques
moraux de Caton sont bien une sorte d' « enseignement ». Je
i. Je citerai par exemple le ms. de Quintilien de la bibliothèque de Car-
cassonne.
2. C'est de même qu'au temps de Charlemagne on a employé, pour
quelques manuscrits de luxe, la belle onciale du VI e siècle.
102 PAUL MEYER
remarque que le sens s'arrête toujours à la fin d'un couplet "
C'est un signe, non pas certain, mais probables, d'ancienneté 2 .
La versification est correcte. Il y a seulement à signaler
quelques assonances : di%era-fas, I, 21-2, carestia-sias, I, 23-4.
La langue est correcte au point de vue grammatical : l'auteur
sait décliner 3 et conjuguer. Toutefois quelques détails font dou-
ter qu'il ait été provençal de naissance. Il fait rimer deit et leu,
I, 35-6, IV du premier étant estreit tandis que celui du second est
lare, et millier avec aver, II, 49-50. un e ouvert avec un e fermé. De
la part d'un troubadour catalan ou italien, ces fautes ne surpren-
draient pas. Di%er (lat. die ère) II, 28, est insolite 4 . Cette forme,
bien qu'elle ne soit pas en rime et que par conséquent on
puisse la remplacer par dire, appartient sans doute à l'auteur,
car en un autre passage (I, 21) le futur digéra se présente en
rime. Une forme sur laquelle il est à propos d'attirer l'attention,
c'est ist I, 13, II, 15, indic. pr. sing. 2 e p. à'esser. Je ne me
souviens pas de l'avoir rencontrée ailleurs et je ne suis pas, par
conséquent, en état de la localiser. Les seules formes que je
connaisse, pour cette seconde personne, sont est, iesl,eist,es, eis.
Rien, ni dans la grammaire, ni dans le vocabulaire, ni dans
le style, n'indique une époque bien ancienne : rien non plus
n'autorise à faire descendre le poème plus bas que le milieu du
xm e siècle. Je l'attribuerais volontiers soit au commencement
de ce siècle, soit même à la fin du siècle précédent. Quant au
lieu d'origine, je serais bien en peine de le déterminer. J'ai
déjà dit que l'auteur n'était probablement pas provençal. Sa
connaissance de l'idiome était plutôt acquise et littéraire que
naturelle et pratique.
1. La ponctuation marque assez bien cette particularité : il y a toujours
un point à la lin du couplet et presque toujours un point et virgule renversé
( fi iniiolon) au milieu.
2. Voy. Romania, XXIII, 26-7.
3. L'emploi de cumpain, I, 47, au cas régime, n'est pas correct, mais il y
en a maint exemple.
4. Cette forme se trouve, avec d'autres analogues (fa^er, cometer), dans une
pièce de Bonifaci Calvo, troubadour génois (Mahn, Ged., n° 619). Mais le
couplet où se trouve diqer paraît avoir été écrit en aragonais ; voir Mario
Pelaez, Di un Sirventese-discordo di Bonifa\io-Calvo. Genova, 1891 (extrait du
Giornah Lignstico, année XVIII).
FRAGMENTS D UNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDOCATON 103
Je termine par quelques remarques sur la graphie. La nota-
tion des sons doit être la reproduction pure et simple de celle
que l'écrivain de nos fragments a trouvée dans le ms. qu'il
copiait. Cet écrivain était évidemment un copiste appliqué et
soigneux : son écriture même en porte témoignage. Je ne pré-
tends pas qu'il ait toujours bien compris ce qu'il copiait. Il lui
arrive de mal couper certains mots, qui étaient peut-être un
peu serrés dans son original '. Il copiait avec une exactitude un
peu machinale. Mais c'est précisément une raison de croire qu'il
n'a rien changé, sinon par inadvertance, au texte qu'il a eu sous
les yeux.
Vu est parfois employé pour figurer Yo fermé (fr. ou) : dunt,
I, 52; cumpain, I, 47; sa%uns, II, 46; afin, II, 47; cofun, II,
48, 105 ; millier, II, 49; mellur, II, 73; mun, II, 106.
Le d intervocal tombe dans cobee^a, I, 16, 22; II, 12; decaen^a,
II, 1. Mais il reste dans coder, II, 39; gadain, I. 64. Il devient %
dans gadain, I, 40; ga^ainar, II, 4.
L7 ne se vocalise pas dans altre I, 2; altres, II, 77; altrui, I,
30,135; II, 75.
L7 et Yn mouillées sont représentées, soit par i avant la con-
sonne, soit par le doublement de la consonne :
espeil, II, 73 ; espellar, II, 71 ;
cosseil, II, 74; mellur, II, 73 ;
t rebail, II, 81; muller, II, 49 ;
trebail^, II, 93 ; enginnar, I, 2 ;
fail, II, 82; besonna, II, 5.
gadain, I, 40;
gadain, I, 64.
roina, II, 6;
desdeinar, I, 12;
Un instable apparaît fréquemment à la fin des mots, princi-
palement quand le mot suivant commence par une voyelle :
bon, I, 3 ; ben, I, 27; ten I 20; omen, I, 25, 48; coven, I, 34; vin,
I, 18; ve%in%, 1,49; sa^uns, II, 46.
1. Il écrit tut atals (I, 50) pour tu tataïs (= fatais) ; — er sen (I, 55) pour
ers ai ; — se ses (II, 23), pour ses es ; — sell ans (II, 28), pour Se laus (= l'atis).
104 PAUL MEYER
Après / finale, correspondant à // du latin, ou à / mouillée, %
est employé, selon l'usage ancien, de préférence à s : fol%, I, 37,
43; II, 48;//^, I, $7 l ;peril3i, I, 58; al^ II, ni ; el^ H, 71,
112; ^/^, II, 77; trebail^, II, 93; w//7^, I, 129. Après une /
simple, le copiste adopte Vs: vols, I, 45, 46; II, 44.
Ce nouveau texte n'enrichira pas notablement la lexico-
graphie provençale. On n'y pourra relever que bien peu de
mots rares, et ceux que l'on y rencontre sont tous taciles à
expliquer: deca^eg, II, 9 2 ; espellar, II, 71; folle^a, II, 212;
pla^entiar, l, 1.
Les corrections, en très petit nombre, que je me suis per-
mises, sont exactement indiquées dans les notes. Lorsque j'ai
ajouté, en des cas fort rares, une lettre au texte, je l'ai mise
entre crochets. Les lettres qui ont disparu, aux endroits 011 le
parchemin a été rogné, sont rétablies en italiques, aussi sou-
vent du moins que j'ai réussi à trouver une restitution accep-
table.
La concordance avec l'original est indiquée en marge, entre
parenthèses, et de plus, pour faciliter la comparaison, j'ai
transcrit les distiques latins dans les notes. J'ai eu sous les yeux
les éditions du Pseudo-Caton publiées par Ferd. Hauthal
(Berlin, 1870), Em. Bamrens (Leipzig, 1SS1, Pœtaîatini minores,
t. III), et Geyza Némethy (Buda-Pest, 1895), mais sans
m'astreindre à suivre aucune d'elles en particulier. L'édition
de Ba^hrens est probablement la meilleure; toutefois elle donne
souvent un texte restitué par conjecture qui n'était pas celui
qu'a eu sous les yeux notre versificateur provençal. J'ai cherché
à donner les leçons qui étaient courantes au moyen âge.
1. Cependant il y a fils, I, 123.
2. On ne connaissait de ce mot qu'un exemple, en deca^eig, dans
Flamenca, v. 1059 (Raynouard, Lex. roni., II. 346, lit à tort desccuçeig).
ù m d> rfaermar/uol ahrr mgmnarn or
vu cbelrrr* quef prd'/Umi^a.^afpwT^
*.<viqiiel que hp*.*«** &*!> ?****-
ntwr. Mi tivAbaxidon^^nrnc fem carda?
? T Attarda ."m p^iuVotee*». ^ * tu ue^
^ercatrode tun odebUr.^en mufti* gnr
£û cvn rnn arc. Mi ta ni cfa^ern rgtnn cobee"
ti.lWfai efc^dWquabmiHotw^ turfm*.
lii/tn Homm ouar. de fobrc ti ajfctr. tT ben ab
^uesa : pobuiuer çron^a 5 * parcerer*
^Urdai^o qualtrm caftuve. ^ ae molr fcutal
4. rqiufn^oquereprm.Xquoquercjueattr
mfl- cçguen.- CL mquer ^o.q no deurKacn^
«fViçrEZh {7U eif qui rai d^log/quei* cottiloû
; ' iras . C el quequer qne 110 d tzun rtto AcrerfV;
W«tti . iWmn fô rèn puni? . q quer ?0 rj runi
î db e* qui xo detnanoa : quedreu? nouai
u ! .i . *r» cr uc I* acumpatnarrîur uai* mer
v u\Ho Utiles ru cumpAmrpun ornai eftmt
lr /n ro^ ue m&^quCTurœtzu&.fûuvA
idrcxh.^o dun tzttrm neieig-.L^ftram^fi
t n : nnrra* ^o qurfaum 71 er &n Àxienmr& #t
Jdfo in rancum . À qaefrzi uida /il? ref p{gij^
.♦Ujboptuvi falfa egreu* rplu^ corn ttaTcttm
mtX)0nat^ fenafnn diarfe^ dan eCd'fojXm.
.0 deu fi a>r mm:'eccm tv AgpZtam'^eCaii^
■..«irquab rufuaiUa mefcrlar.^ef &fre/*
:opotz.mtttfT?ualf\nûrnovç+(\uArpbi)
FRAGMENTS D'UNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDO-CATON IO5
Feuillet 1 recto. A tal mestier los guida
Don ... ueiro lor vida.
(I, 27) Qui ab plazentiar
Vol altre enginnar (I, 29) Se tu ténias car
Tôt li es bon e bel 12 Zo que ves desde'mar,
4 Tro ques près a l'auzel, En ist abandonatz
Mais pois ad res Quant ne sera cardaz,
Et aquel que li près. Ja no t'er avareza.
16 Ni parracobeeza.
(I, 28) Se as efanz petiitz, Se tu ves gran mercat
8 .... aias noiritz, O de vin o de blat,
1-6 Noli homines blando nimium sermone probare;
Fistula dulce canit, volucrem dum decipit auceps.
La traduction du premier vers est claire, bien que peu exacte. Plazentiar,
qui ne paraît pas avoit été rencontré jusqu'ici, est un mot singulièrement
formé : le sens est évidemment « faire l'homme aimable, agréable » ; faut-il
corriger pla^eiitejar ? Quant au second vers du texte, le traducteur ne paraît
pas l'avoir compris. Il est même difficile de savoir comment il a compris, ce
qui rend bien douteuse la restitution des parties qui manquent. — 4 ques,
corr. quel car qu'es ne paraît pas donner de sens. — 6 li, faut-il lire Vi ou
corriger /o?
7-10 Cum tibi sint nati nec opes, tune artibus illos
Instrue, quo possint inopem defendere vitam.
La traduction ne rend pas nec opes. On pourrait, au v. 8, proposer Tro
quels; mais pour le v. 10 je ne trouve rien de satisfaisant. Don est à la fin de
la quatrième ligne; et il n'y a pas de doute sur la lecture de ...ueiro qui com-
mence la cinquième ligne; ces deux syllabes doivent appartenir à un verbe à
la 3 e pers. du pi. du subjonctif présent. Mais je ne puis deviner quel est ce
verbe. M. A. Thomas me propose eonqueiro, qui me satisfait médiocrement.
1 1-16 Quod vileest carum, quod carum vile putato :
Sic tu nec cupidus nec avarus nosceris ulli.
desdeinar n'est que probable. Il reste au commencement de la sixième ligne,
soit inar, soit mar, la distinction entre in et m est ici impossible ; voir le fac-
similé. — En (v. 13) est pour e en ou e ne. — La restitution du v. 15 se
fonde principalement sur ce qu'au commencement de la ligne 7 je distingue
un surmonté d'un signe d'abréviation : [n]on. Mais en somme cette resti-
tution me laisse des doutes.
17-28 Ces vers sont un développement imaginé par le traducteur-
io6
S'en ajustas grant re
20 Non so ten om a re,
Ni ja non dizera
Gran cobee^a/ai.
Puis, s'en es carestia,
24 Qu'abandonatz ne sias,
Pol^ num d'omen avar
De sobre ti ostar,
E ben ab la /«rgueza
28 Potz aver gran proeza.
(1. 30) Ja parcerers non s/as
D'aizo qu'altrui castias,
Que molt fa malatnen
32 Qui fa zo que repren.
(1. 31) Aquo quer que ave,
Que es just e coven.
Qui quer zo que non deu
36 Fadia s'rtjsatz leu.
Folz es qui tal espleig
PAUL MEYER
Quer c'om loil ved'a dreiz.
Cel que quer que noil tain
40 Non acreis ftmgazain. .
Ben tein so sen per jove
Qui quer zo que noil...
Folz es qui zo demanda
44 Que dreitz no vol ni manda.
(1, 32) Set vols acumpainar
Nit vols meramtfejar,
No laisses to cumpain
48 Per un omenestrain.
Que, set fa tos vezins
Per que tu t'ataïs,
Estara ti a (?) dreih
52 Zo dun t'aura neleig;
L'estrainz for s'en ira
Tenras zo ques aura,
Et ers en aventura
S 6 Se d'el fa ta rancura.
22. Il faudrait fas et non fai, mais il me semble bien lire ai au com-
mencement de la dixième ligne. La rime est mauvaise, mais celle du couplet
suivant ne vaut pas mieux.
29-32 Qua2 culpare soles, ea tu ne feceris ipse :
Turpe est doctori cum culpa redarguit ipsum.
La traduction du second vers est bien faible.
33-44 Quod justum est petito vel quod videatur honestum,
Nam stultum petere est quod possit jure negari.
Le traducteur s'y est repris à plusieurs fois pour rendre le second vers. —
33-6 La rime deu-leu est incorrecte (dêbet-lëvem). — 38 La restitution
proposée conduit à changer drei{ en dreig, ce qui rétablit l'exactitude de la
rime. — 42 Quel mot rétablir? Je ne vois que cave, mais l'idée de faire rimer
cove, accentué sur la finale, avec jove méfait reculer.
45-56 Ignotum tibi tu noli praeponcre notis ;
Cognita judicio constant, incognita casu.
Je reconnais bien dans les vers 45-8 une sorte de paraphrase du premier des
Jeux vers latins, mais le reste est pour moi fort obscur. — 50 Ms. tut fltots, ce
dernier mot étant le subj. prés., 2 e pers. du sing., d'ataïnar. — 5 1 La restitu-
tion proposée est bien douteuse; cependant ce doit être le sens. Raynouard
(Lex. rom. IV, 310) cite des vers de Folquet de Lunel où, comme ici, </r<;; r
est opposé à naleg. — 54 Tenras pour tenra se; cf. tein t\\ v. 64. — 55
Ms. ers en. — 56 II paraît y avoir des fa; il faudrait fas,
FRAGMENTS D UNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDOCATON IO7
(1, 33) Aquesta vida, filz, Quar per bo
Feuillet 1 verso.
Es plena deper'ùz,
Doptoza, falsa e greus,
60 Plus c'om nos cuja breus; granz valenztf ;
Doncas, s'en as un dia
Ses dan e ses follia, 72 ne.
Laz^zan Deu si cot tain
64 E tein t'o a gadain. (1, 35) Totz om
(1,34) Ses ave de tun par Non dobtes ja pauc perdre (?)
Qu'cb tus voilla mesclar, 76 Don trop voiras recebre.
Sel sofres tan co potz : Qu'ab bel.
68 Mais te val que not notz.
37-64 Cum dubia in certis versetur vita periclis,
Pro lucro tibi pone diem quoeumque laboras.
La version est si peu fidèle, que nous ne pouvons même pas deviner si le
traducteur avait sous les yeux la leçon quoeumque laboras ou quelque autre,
car le texte est ici fort incertain. — 63 Lauzan, on peut lire sur l'original au
commencement de la ligne les lettres za, qui ne sont pas venues sur le
fac-similé.
65 Vincere cum possis, interdum cède sodali;
Obsequio quoniam dulces retinentur amici.
69 La fin du vers est au verso, mais je n'en puis rien lire. Je conjecture
que les vers 69 et 70 devaient être à peu près rédigés comme suit : Quar per
[bona parvensa Ven d'amies] gran\ valensa.
Feuillet 1 verso.
70 et suiv. Les chiffres des vers sont placés approximativement, la plus
grande partie de cette page étant tellement endommagée qu'on ne peut même
faire le compte exact des vers. Voici les distiques dont on retrouve la traduc-
tion dans les quelques mots ou vers que j'ai réussi à déchiffrer :
Ne dubites, cum magna petas, impendere parva :
His etenim rébus conjungit gratia caros. (I, 35).
Servorum ob culpam cum te dolor urget ad iram,
Ipse tibi moderare, tuis ut parcere possis (I, 37).
Quem superare potes, interdum vince ferendo ;
Maxima enim morum est semper patientia virtus (I, 38).
Dapsilis interdum notis et largus amicis,
Cum fueris felix, semper tibi proximus esto(l, 40),
io8
(1, 37) sirvent
84. sab bo
E grant ira ti creis
A mesura ti eis.
(1, 38) Cel que tu potz sobrar
Venz lo paziblament
E non valenza
116
(1,40)
120
a tos amix
E si que not fallisca
Ni om no t'escarnisca.
Fils, aujas et enten,
124 E zo que die apren.
Se ben i vols entendre
Tant i podras aprendre
Quet sapjas ben gardar,
128 Set vols, de follejar.
Nuilz o za
PAUL MEYER
No pot aver pereza.
Se vols per aventura
132 ... per ni aver cura
De s lauzar
Cossi
Apren be d'altrui
136 garda de cui(?)
laboranza
Ven a trop mal'annanza.
Feuillet 2 recto.
(III, 8) Cel que a decaenza
A longa penedew^a ;
non teg plus car
4 Zo que pog gazai nar.
Assatz a gran besonna
Cui auci fams e roi//iz,
E «oil ne val affanz
8 Qu'anc fezes paucs... an,
Et a nom decazeg
Per eis lo seu neleig.
(III, 9) A fin de ta velleza
1 2 Non aias cobeeza ;
De gran aver not carcs,
E, se l'as, viu ne lares ;
E s'ist à.' aver fort ries.
16 Fai ben a tos amies ;
Feuillet 2 recto.
123 Fils avec une grande capitale rouge. Les vers 123-158 paraissent êtie
une longue paraphrase des trois derniers vers du prologue du second livre :
Ut sapiens vivas, audi quas discere possis,
Per quœ semotum vitiis deducitur aavum ;
Ergo ades, et quae sit sapientia disce legendo.
1-8 Ces vers, obscurcis par les lacunes, et qui ne seraient peut-être pas
très clairs même si on en avait le texte entier, semblent appartenir à la para-
phrase du huitième distique du 1. III :
Quod tibi sors dederit tabulis suprema notato,
Augendo serva, ne sis quem fama loquatur.
7. La restitution est bien incertaine. — 8 Lire panes nigranfâl
11-18 Cum tibi divitiae superant in fine senectse,
Munificus facito vivas, non parcus amicis.
1 5 Sisl peut être coupé de deux façons : si'st et s'ist; cf. isl I, 1 3 .
FRAGMENTS D UNE PARAPHRASE PROV. DU PSEUDO-CATON I09
Se sabs, nol ...7. usar Que solias aver,
Non aias nom d'avar. Be leu l'auras perdut
36 O /'auras despendut,
(III. 10) Se as en ta maiço Onradament despent
20 Avol sirvent o pro, Segun ~ que[ temps ren
Non esgartz la persona j a not laisses cader
Se bon conseil ti dona, 40 Tan co poiras tener
Ses es fols o maritz Segon c > om te veira
24 E bon cosseil ti ditz. Segon zot preçara ;
No deu ges raesprezar J a per aco not triez,
Lo sens qui l'au par/a;-, 44 Se vols aver amies,
Anz escolta et apren Que no fazas que pros,
28 Sell aus dizer bo sen. Si co potz, per sazuns,
Aquel ben sab triar Per zo dig que t'aûn,
Lo dolz fruiz del amar. 48 Que folz es quis cofun.
Lei per foll... puis toca
32 Ja l'amars a la bûcha. ( HI > I2 ) J a non P ren g as mM ^
Per cobeitat d'aver,
(III, 1 1) Se non as tan d'aver Que tost er despent.
17 La restitution de ce vers reste à trouver. Peut-être nol laii usar, « ne
laisse pas d'employer ta richesse ? »
19-32 Utile consilium dominus ne despice servi;
Nullius sensum, si prodest, tempseris unquam.
23 Ms. Se ses, cf. I, 65 : ses ave. — 28 Sell aus pour se Vaus. — Les vers
29-32 sont une addition, peu claire, du traducteur; les deux derniers
paraissent corrompus. — 32 Ms. la mars.
33-48 Rébus et in censu si non estquod fuit ante,
Fac vivas contentus eo quod tempora praîbent.
Lesv. 35-6 sont une addition du traducteur. — 38 II ne paraît pas qu'il
puisse manquer au commencement du vers plus de deux lettres, soit ici qu ;
le vers étant trop court, on pourrait remplacer quel par que lo, ou ajouter ti
après temps. — 39-48 Ces vers encore sont de l'invention du traducteur. —
40 Corr. po[t]} — 47 aun étant au subj. prés., doit être dans une phrase
subordonnée. C'est ce qui m'a déterminé à restituer [q]ue, d'autant plus que
la haste du q est encore visible. Mais la restitution du verbe qui doit précéder
n'est pas sûre; peut-être J'ai ou vol.
49 Uxorem fuge ne ducas sub nomine dotis,
Nec retinere velis si cceperit esse molesta.
5 1 La restitution despen[dut] est indiquée par le sens. Il manque ensuite
seize à dix-huit vers, puisque les sept premières lignes de la page sont enle-
vées, chaque ligne renfermant un peu plus de deux vers. Cette lacune nous
prive de la traduction du second vers, Nec retinere velis... qui ne devait pas
manquer d'intérêt.
no
(Hl, 13)
68
72
Feuillet 2 verso.
PAUL MEYER
92 Si laill er a laissar,
76
... que om te perpros :
Escolta que diro«
E ve %o que farau ;
Potz t'en elz espellar
Quau ven a ton afar;
No i a mellur espeil
Que qui cre bon cosseil.
Aten t'a l'altrui vida
D'aqucl que mal se guida.
Pelz altres potz saber
Cornent deus mantener.
(III, 14) No vullas comenzar
80 Obra que non pot^far,
Que perdras ton trebail
Se tos poders ti fa/7.
Ben a ops membramenz,
84 Anz qu'om la re come»^,
Que perpes e cossir,
Antre s'en pot giquir,
Sa/orza e sun poder
88 E d'amix e d'aver.
Qui tal obra comenza
Que puis noil a valenza
Que la posefl yînar,
El trebailz er perdutz
7: /'avers despendutz,
(III, 15) Se ves un gran tor[t] far
96 fa nol vullas callar,
Que non sia vejaire
Que ne siascofraire.
Orguil deu esquivar
100 Totz pros om sel ve far.
Zo qu'acuil en altrui
Pot tornar (?) sobre lui.
D'orguil eis mais anese,
104 E non anc (?) res de ben,
Quar tôt lo plus cofun
D'aco qu'es en est mun,
Sobr'altres totz peccatz
to8 Es d'orguil la v/7tatz,
Quar e moltas sazos
Ven elz mais et el^ bos,
Alz us per lor boneza
1 1 2 Elz altres per folleza.
OtouH- es fucs que art
So d'un gien e d'una art,
Pois (?) tant co sotz til tes
116 Faiservizis e bens,
Car
68-78 Multorum disce exemplis, quas facta sequaris,
Quœ fugias : vita est nobis aliéna magistra.
La version devait commencer quelques vers plus haut. — 71 Espellar, qui
n'a pas été relevé jusqu'ici, est formé à.' espeil, miroir (cf. v. 73), et signifie
par conséquent, dans l'emploi réfléchi, « se mirer ». — 78 Cornent est pour
comen te.
79-94 Quod potes id tempta, operis ne pondère pressus
Succumbat labor et frustra temptata relinquas.
Trois paraphrases de 4, 6 et 6 vers, toutes fort claires. — 86 Antre, pour
entre, au sens de inentre.
95-98 Quod nosti factum hand recte, nolito silere,
Ne videare malos imitari velle tacendo.
Courte paraphrase.
99-1 17 Je ne saurais dire où l'auteur a pris la matière de ces lieux com-
muns sur l'orgueil. Il n'y a rien de tel dans le Pseudo-Caton. — 108
[viï]tati est une restitution peu sûre. — 113 «doit évidemment être corrigé?.
Paul Meyer.
LES DEUX OMERO CASTILLANS
I
Il convient de parler d'abord de Y Omero de Juan de Mena,
parce que cet ouvrage est incontestablement, si l'on fait abstrac-
tion du long passage de Y Alexandre sur la guerre de Troie, la
première tentative qui se soit produite dans les pays castillans
pour mettre en langue vulgaire un résumé de l'Iliade et aussi
parce que la source unique de cette version du poète ordinaire
de Jean II de Castille a été méconnue par les érudits qui s'en
sont occupés. Bien entendu , Mena s'est contenté de traduire
un texte latin; il le dit lui-même :
E aun la osadia temeraria atrevida es, d saber : traducir una santa, sera-
phica obra como la Iliada de Omero de griego sacada en latin y de latin en
tiuestra materna y castellana lengua vulgari~ar, la quai obra pudo apenas toda
la gramatica y aun eloquencia latina comprehender y en si resçebir los
heroicos cantares del vaticinante poeta Omero. Pues, quanto mas fard el
rudo y desierto romance ! Acaescerd por esta causa d la omerica Iliada como
d las dulces y sabrosas frutas en la fin del verano, que d la primera agua se
danan y d la segunda se pierden ; y assi esta obra recibrd dos agrabios : uno
en la traduccion latina, y el mas danoso y mayor en la interpretacion al
romance que presuroso intento de le dar. E por esta razon, muy prepotente
Serïor, dispuse de no interpretar de veinte ycuatro libros que son en el volu-
men de la Iliada, salvo las sumas brevemente : no como Omero palabra por
palabra lo canta, ni con aquellas poeticas invenciones y ornacion de mate-
rias; ca, si ansi oviese de escrivir, mui maior volumen y compendio se
fiçiera. E mds escribiô Omero en las escripturas solas y varias figuras que
eran en el escudo de Achiles que ay en aqueste todo volumen. E dejélo de
fazer por no dannar ni ofender del todo su alta obra, trayendogela en la
humilde y baxa lengua del romance, mayormente no haviendo para esto
vuestro regio mandato. Y aunque sean d Vuestra Alteza estas sumas como
las demuestras d los que quisieren en finos pafios acertar, ansy, Rey muy
excelente, estard en vuestra real mano, vistas aquestas sumas 6 muestras,
112 A. MOREL- PATIO
mandar ô vedar toda la otra plenaria ô intensa interpretacion traducir ô dejar
en su estilo primero '.
Comme il appert de ce passage, Mena se tenait donc pour
le premier traducteur en castillan d'une Iliade latine très abré-
gée, la seule d'ailleurs qu'il osât présenter à son roi, et il laisse
à ce dernier le soin de décider si cette traduction peut suffire
ou s'il ne serait pas préférable de translater en langue vulgaire
« toute l'autre interprétation entière ou complète ». Qu'en-
tend-il par là? Apparemment la traduction latine de Pier Can-
dido Decembri, dont il sera parlé tout à l'heure et qui était
peut-être parvenue en Castille alors que Mena travaillait à son
Omero. A la vérité, cette traduction aussi était incomplète,
puisque Decembri ne mit en latin que les quatre premiers et le
dixième livre de Y Iliade; mais, dans son ignorance, le poète
castillan, en voyant arriver cette version d'Italie, avait bien pu
la croire à première vue « plenaria 6 intensa ». Pour trancher
la question, il faudrait vérifier si le passage de Mena sur
Homère, sa patrie et son tempSj qui termine la dédicace, est ou
non tiré de la Vita Homeri de Decembri mise en tête de sa tra-
duction de Ylliade. Je n'ai pas pour l'instant le moyen de le
savoir, cette partie de la dédicace de Mena n'ayant point été
reproduite in-extenso par les bibliographes.
Mais YOmero lui-même, d'où vient-il ? Les traducteurs espa-
gnols de Ticknor, moins prudents que Perez Bayer, lequel
qualifia simplement les trente-six chapitres de YOmero roman%ado
de « brevis... argumentorum Iliados expositio 2 », ont prétendu
indiquer avec précision la source de Mena et ont désigné les
Periocbae d'Ausone. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ce
texte pour se convaincre qu'il n'a rien de commun avec
YOmero roman^ado, qu'il n'a même jamais pu fournir à qui que
ce soit la matière d'un abrégé de Ylliade. Amador de los Rios,
i. Dédicace de YOmero i v m aniado à Jean II, d'après le texte de l'édition de
Valladolid 15 19, réimprimée par les traducteurs espagnols de Ticknor (Tick-
nor-Julius, II, 714) et que j'ai corrigée sur un extrait de cette même dédicace
publié par M. Menéndez Pelayo (Antologia de poetas liricos castellanos, t. V,
p. clvi), sans doute d'après un manuscrit qui lui appartient. Cf. aussi l'ex-
trait donné par Gallardo (Ensayo de una bibl, esp., III, 734) d'un manuscrit
de la Bibliothèque Nationale de Madrid.
2. N. Antonio, Bibl. hisp. vêtus, II, 268.
LES DEUX OMERO CASTILLANS 1 1 3
toujours préoccupé de contredire Ticknor et ses traducteurs, et
qui bien souvent ne réussit qu'à ajouter à leurs fautes ,
s'épanche à ce propos dans une note de son Historia critica
(VI, 36), que je reproduis ici en grande partie pour qu'on en
puisse goûter pleinement la saveur :
Los traductores de Ticknor (t. I, pdg. 551), aseguran que [el Omero] es tra-
duccion del « libro escrito por Décimo Magno Ausonio , con el ti'tulo de
Periochae in Homeri Iliade m et Odysseam » . Podra ser ; pero de la dedicatoria
que Mena dirige al rey don Juan, é insertan â médias los referidos traducto-
res, se deduce que tuvo présentes los veinte ê quatro libres que sou eu el volûmen
de la Iliada en su traduction latiua; y como nadie ignora que Bocacio obtuvo
(1360 a 63) de Leoncio Pilato que terminara la version que por solicitud de
Petrarca habia comenzado anos antes, no solo de la Iliada sino de la mayor
parte de la Odisea (Litterae seuiles de Petrarca, lib. V, ep. I a ), no sera infun-
dado el dar crédito al poeta de Côrdoba, que mejor que nadie debiô saber lo
que hacia. Ni puede discurrirse de otro modo, al leer el brillante elogio que
hace de Homero, para vindicarle de las acusaciones de Guido de Colonna y
de la Crônica Troyaua, siendo en verdad notable el juicio que forma de la
Iliada... Quien asî habla y dice al rey de Castilla que lo hace « por danar é
« destruyr, si podiese, los dichos que Guydo escreviô en ofensa de Homero,
« é aun lo mas principal, por causar a los lectores nuevo amor é devocion
« con las altas obras de este actor », no se valia de extrados, ni compendios,
siendo para nosostros cosa corriente y llana de que poseyô por lo menos
traduccion de Leoncio Pilato, que hubo de producir en su ànimo el mismo
efecto que en el de Petrarca y Bocacio.
Le podrâ ser surtout est admirable. Au lieu de vérifier
par lui-même si des Periochae procède vraiment XOmero de
Mena, comme l'avaient affirmé malencontreusement les traduc-
teurs de Ticknor, il préfère leur concéder la « possibilité » de
cette imitation; puis il se livre à une divagation fort intem-
pestive sur la version de Léon Pilate, dont il n'avait jamais lu
une ligne et qu'il ne pouvait pas par conséquent comparer à
Mena 1 . Laissons cela.
Après Amador de los Rios, M. Menéndez Pelayo, dans une
brochure qui remonte au temps de ses débuts littéraires 2 , a eu
1. Amador de los Rios n'a certainement connu aucun des extraits du
Pilate publiés par des érudits italiens. Cf. P. de Nolhac, Pétrarque et l'huma-
nisme, Paris, 1892, p. 352.
2. Hermosillay su Iliada. Apuntes bibliogrâficos. Madrid, 1878.
Romania, XXV g
114 A. MOREL-l'ATIO
le tort, sans étudier de près la question, de vouloir concilier les
opinions de ses prédécesseurs : « Limitôse por lo gênerai el
« egregio autor del Labyrinthe a trasladar los argumentas ô
« periochas atribuidos d Ausonio; pero como ténia a la vista
« una traduccion latina mas 6 menos intégra y fiel (quizd la
« de Leoncio Pilato), adornô d veces las snnias 6 extractos con
« didlogos y descripeiones, todo brevisimo y en estilo de lo
« mâs latinizado y altisonante que puede verse. » Plus tard,
M. Menéndez a modifié un peu sa façon de voir, mais
sans aller toutefois jusqu'où il fallait : « la Iliada en romance,
« que no es traduccion, como vulgarmente se dice, sino corn-
et pendio muy brève, al cual sirvieron de base las Periochas à
« argumentos de Ausonio, teniendo d la vista ademds el épi-
er tome del pseudo-Pindaro tebano, y quizd la version intégra
« de Pedro Cdndido Decimbre I . »
La vérité est que YOmero romanqzdo a été entièrement et uni-
quement traduit sur Yliias Ialiua du poète de la première moi-
tié du premier siècle après J.-C, que le moyen âge a nomme
Pindarus Thebanus et que nous nommons maintenant, d'après
l'acrostiche des premiers vers du poème, Italicus 2 . Pour rendre
ce fait certain, je donne ci-après, avec le texte latin en regard,
les trois premiers chapitres, le XX e et le XXXVI e de YOmero
de Mena, d'après le manuscrit T. 130 de la Nationale de Madrid,
où j'ai lait copier ces chapitres (sauf le XX e déjà publié par
Amador de los Rios, Historia critica, VI, 51), n'ayant pas en
ce moment à ma disposition l'édition de Valladolid. Or, de la
confrontation que chacun peut établir entre les deux textes,
résulte avec la dernière évidence que Mena a littéralement tra-
duit l'Italicus, ne paraphrasant qu'autant qu'il y était contraint
pour rendre complètement en castillan les hexamètres du poète
latin.
iram pande mihi Pelidae, Diva, superbi ,
jfristia quae miseris injecit funera Grais
Atquc animas fortes heroum tradidit orco,
Latrantumque dédit rostris volucrumque trahendos
1. Antolûgia depoetas Uricos castellanos, t. Y, p. cliii.
2. On sait que la leçon de ces premiers vers qui fournissent le nom d'Ita-
licus a été définitivement établie par M. L. Havet. Voy. l'excellente édition
de VIlias latina. publiée par M. Fr. Plessis, Paris, 1885, p. v.
LES DEUX OMERO CASTILLANS 1 1 5
5 /psorurn exsangues inhumatis ossibus artus.
Confiebat enim summi sententia régis,
Folverunt ex quo discordi pectore turbas
Sceptriger Atrides et bello clarus Achilles.
Quis deus hos jussit ira contendere tristi?
10 Latonae et magni proies Jovis. Ille Pelasgum
Infestus régi pestem in praecordia misit
Implicuitque gravi Danaorum corpora morbo.
Capituh prime.ro en el quai Omero esclama la çiençia y asigna en suma la cabsa
de la pestihnçia que obo en el rreal de los Griegos.
Diuinal musa, canta comigo Omero locura del soberuio fijo de Peleo, es a
dezir Archiles, el quai traxo mortajas tristes a los misérables Griegos y asy
mesmo dio al infernal huerco las animas fuertes de los senores, trayendo los
mienbros syn sangre de aquellos a los rostros de las abes [e] ladrantes y los
sus huesos al logar syn sepoltura. Aquesto fazia la sentençia del sumo rrey,
es a saber de Jupiter, despues que el esceptrogerio Atrides, es a dezir Aga-
menon, tenedor de rreal ceptro greçiano, senbro por animo discorde questio-
nes de guerras a bueltas con Archiles, claro por la batalla en fechos, es a
saber batallosos. Quai dios fue aquel que mando a aquestos contender en yra
triste? Quai dios ynplico o infiçiono los cuerpos de los Griegos de graue mal
murbundo y pestilençial?
Nam Chryses quondam, sollemni tempora vitta
Implicitus, raptae flevit solacia natae
1 5 Invisosque dies invisaque tempora noctis
Egit et assiduis implevit questibus auras.
Postquam nulla dies animum maerore levabat
Nullaque lenibant patrios solacia fletus,
Castra petit Danaum genibusque affusus Atridac
20 Per superos regnique decus miserabilis orat,
Ut sibi causa suae reddatur nata salutis.
Dona simul praefert. Vincuntur fletibus ejus
Myrmidones reddique patri Chryseida censent.
Sed negat Atrides Chrysenque excedere castris
25 Despecta pietate jubet; férus ossibus imis
Haeret amor, spernitque preces damnosa libido.
Cap. IL Como el sacerdote Crises ruega con doues a Agamenon que le buelua su
fija, y como Agamenon menospreçia los dones y las palabras.
Ca en otro tiempo Crises sacerdote de Febo, tocado del amito y solepne
belo, lloro los solazes de la su rapinada fija, es a saber por Agamenon tomada
por fuerça, y todos dias y todos tiempos de la noche que priuado se fallaua
I I 6 A. MOREL-FATIO
de la filial bista lloraua Crises, como sy con lagrimas obiese de redemir el
deseo en llenando los ayres de cutidianas querellas. Despues que dia ninguno
de lagrimas non apartaua el su animo nin solazes algunos (nin) amansauan
los llantos paternos, fuese Crises a los reaies de los Griegos, ynclinando los
finojos ante Agamenon. Comiença el biejo misérable de orarle por los dio-
ses, por la onor de los sus reynos, mandase dar a el su fija cabsa de la salud
de su bejez, a bueltas de la oraçion ofreçiendole dones grandes. Los Mirmi-
dones que estauan a esta proposiçion fueron bençidos por las laumentaçiones
que de aquel sentian y disponian que deuia ser dada Criseyda a su padre.
Pero Agamenon negaua, non queria aquesto, antes mando al biejo Crises
sallir del palaçio, en despecho de toda piadad, a manera de fiero y de cruel,
ca ténia los amores de aquella rraygados en el profundo de los sus huesos, e
en tal manera que la luxuria danosa, es dezir de muchos darïos cabsadora, le
fazia menospreciar en tal caso todos los ruegos y plegarias.
Contemptus repetit Phoebeia templa sacerdos
Squalidaque infestis maerens secat unguibus ora
Dilaceratque comas annosaque pectora plangit.
30 Mox ubi depositi gemitus lacrimaeque quierunt,
Fatidici sacras compellat vocibus aures :
« Quid coluisse mihi tua numina, Delphice, prodest
Aut castam multos vitam duxisse per annos?
Quidve juvat sacros posuisse altaribus ignés,
35 Si tuus externo jam spernor ab hoste sacerdos?
En, haec desertae redduntur dona senectae?
Si gratus tibi sum, sim te sub vindice tutus.
Aut si qua, ut luerem sub acerbo crimine poenam,
Inscius admisi, cur o tua dextera cessât?
40 Posce sacros arcus, in me tua derige tela :
Auctor mortis erit certe deus. Ecce merentem
Fige patrem : cur nata luit peccata parentis
Atque hostis duri patitur miseranda cubile ? »
Cap. III. Como Crises fia\e grant llanto en el temph de Febo por su fija que le
non bueluen y como se querella a Febo.
Quando el saçerdote Crises se vido menospreçiado de Agamenon, reco-
rriose al templo febeo en el quai con vnas enfiestas començo de rasgar sus
fazes inflamadas de yra, despedaçando y mesando sus blancas barbas y
cabellos, planiendo los tiempos ' aiîosos, es a dezir los antiguos dias de la su
bejez. E luego a gemidos lançados lagrimas se requeren-% a bueltas de las
1. Mena suivait un texte qui portait la variante lempora au lieu de peclora.
2. Cette phrase ne s'entend pas. Peut-être Mena n'a-t-il pas compris le
quierunt de l'original.
LES DEUX OMERO CASTILLANS 117
quales con bozes conpelia y fazia inclinar las sacras orejas del fatidico Febo,
es a dezir profetiçador de la fatal disposiçion, y de aquellas bozes formaua
taies palabras : « Que aprouecha a mi aber honrrado la tu deydad del rrico
Febo, o haber traydo y por muchos anos guardado bida linpia y casta ? Que
ayuda a mi aber puesto fuegos sagrados en los tus altares, pues yo, saçerdote
tuyo, fuy menospreçiado y baldonado de Agamenon enemigo forense, es a
dezir estrangero y benedizo? Estos son, Febo, los gualardones que tu me das
en la postremeria de la mi desierta bejez ? Asy syn de ti agradesçido, o asy
me tienes debaxo de tu juyzio seguro? 1 Por aventura sy yo ynorante cometo
crimen alguno en que te ofendiese, porque cesa la tu diestra de pasar contra
me por pena? Porque no demandas los tus arcos ni enderesças contra mi las
tus fléchas? Y asi seras actor de la mi muerte, y veyendo tu, Dios, aqui al
meresciente padre, por quai razon perdonas a mi y te plaze que la fija
padesca por los patrinos pecados, la quai, digna de resçebir misericordia, es
forçada a padesçer lecho y vasija de cruel enemigo ?
Colloquium petit interea fidissima conjux
565 Hectoris Andromache parvumque ad pectora natum
Astyanacta tenet ; cujus dum maximus héros
Oscula grata petit, subito perterritus infans
Convertit timidos materna ad pectora vultus
Terribilemque fugit galeam cristamque micantem.
570 Utque caput juvenis posito detexerat aère,
Protinus infantem geminis amplectitur ulnis
Attollensque manus « Precor, o pater optime » dixit,
« Ut meus hic, pro quo tua numina natus adoro,
Virtutes patrias primis imitetur ab annis. »
575 Haec ait, et portis acies petit acer apertis;
Una deinde Paris.
Cap. XX. Les adieux d'Hector et d'Aiidnviiaque 2 .
Andromaca, fiel muger de Hector, demando coloquio, es a dezir fabla con
Hector su marido; y Hector pidio alli que le troxiesen al fijo pequeho
Anastianes, el quai por aquellos dias era a los pechos de la que le criaua. Et
en tanto que Hector toma los besos pequenos de la boca de su tierno hijo ,
subitamente espantado e con tremor el infante boluio las themerosas fazcs
contra los matrinos pechos de su madré, ca fuya e auia themor de Hector
como estaua armado y el terrible e el yelmo encrestado de penacho con ala.
1. Traduction inintelligible, mais qui résulte des mauvaises leçons sic
pour si, siiin pour sim et judice pour vindice du vers 37.
2. D'après Amador de los Rios, qui a reproduit ce chapitre du ms. T 130
dans son Hisi. ait. de la lit. esp., t. VI, p. 51.
Il8 A. MOREL-FATIO
Despues Hector descubriose del yelmo dorado e lucgo abraço al infante entre
sus brazos amos y, alçandolo en sus manos, dixo talcs palabras : « Ruegote
yo, otra vez yo ruego a ty, muy buen Jupiter, que aqueste mi fijo por el
quai yo las tus santidades adoro, las verdades patrinas, es a dezir de mi su
padre, rremede et sigua desde estos sus prinieros anos. » Aquestas palabras
dichas, el agro. Hector seguio las azes de los Griegos por las puertas abiertas
y con cl de consuno su hermano Paris.
tandem certamine misso
In sua castra redit turbis comitatus Acbilles.
1015 Fient miseri amissum Phryges Hectora, totaque maesto
Troja sonat planctu ; fundit miseranda querellas
Infelix Hecube saevisque arat unguibus ora ;
Andromacheque suas scindit de pectore vestes,
Heu tanto spoliata viro! Ruit omnis in uno
1020 Hectore causa Phrygum, ruit et defessa senectus
Afflicti miseranda patris, quem nec sua conjunx
Turbaque natorum nec magni gloria regni
Oblitum tenuit vitae, quin iret inermis
Et solum invicti castris se redderet hostis.
1025 Mirantur Danaum proceres, miratur et ipse
Aeacides animum miseri senis ; ille trementes
Affusus genibus tendens ad sidéra palmas
Haec ait : « O Grajae gentis fortissime Achilles,
O regnis inimice meis, te Dardana solum
1030 Victa tremit pubes, te sensit nostra senectus
Crudelem nimium : nunc sis mihi mitior, oro,
Et patris afflicti genibus miserere precantis
Donaque quae porto miseri pro corporc nati
Accipias; si nec precibus nec flecteris auro,
1035 In senis extremis tua dextera saeviat annis :
Saltim saeva pater comitabor funera nati.
Non vitam mihi nec magnos concedere honores,
Sed funus crudele peto : miserere parentis
Et pater esse meo mitis de vulnere disce.
1040 Hectoris interitu vicisti Dardana régna,
Vicisti Priamum : sortis reminiscere victor
Humanae variosque ducum tu respice casus. »
His tandem precibus grandaevum motus Achilles
Allevat a terra corpusque exsangue parenti
1045 Reddidit Hectoreum, post haec sua dona reportât.
Jamque redit Priamus tristesque ex more suorum
Comparât exsequias supremaque funera ducit.
Tum pyra construitur, quo bis sex corpora Grajum
LES DEUX OMERO CASTILLANS II9
Quadrupedesque adduntur equi currusque tubaeque
1050 Et clipei galeaeque cavae Argivaque tela.
Haec insuper ingenti gemitu componitur Hector :
Stant circum Iliades matres manibusque decoros
Abscindunt crines laniataque pectora plangunt.
Tollitur et juvenum magno cum murmure clamor
1055 Flebilis : ardebat flamma namque Ilion illa.
Inter quos gemitus laniato corpore conjunx
Provolat Andromache mediosque immittere in ignés
Se cupit Astyanacta tenens, quam maesta suarum
1060 Turbarapit; contra tantum tamen illa resistit,
Donec collapsae ceciderunt robora flammae
Inque levés abiit tantus dux ille favillas.
Capitula XXXVI. Del liante que fi^ieron eu Troya por la muerte de Hector y
coma Priamo ouo de Archïles el cuerpo de Hector y de las palabras de Priamo
con Archïles y conio Hector f ne sepultado.
A la fin los onores fenesçidos, dieron de mano a los juegos y Archiles
retornose en sus castillos acompanado de grande juuentud greciana. Mas los
mesquinos Troyanos llorauan al perdido Ector tanto que toda Troya era a
bozes despertada en ella y resonaua v miseria enbia de sy y llantos y quere-
llas. E la desauenturada Ecuba con viïas crueles su rostro y cara desfaze,
Andromaca las sus bestiduras desde los pechos fasta la tierra. Guay de la
biuda que de vn tanto baron se fallu despojada! Y toda causa de dolor de los
Troyanos cae en planto de vn solo Hector, y la vejez misérable del su afli-
gido padre alli cayo. Al quai ni su muger ni la grant multitud de sus fijos ni
la gloria del su grande reyno pudieron ni bastaron para lo tener que no
fuese desarmado, la vida oluidando, y solo se dièse a los reaies de los sus
vnicos enemigos. E marauillaronse los nobles y los grandes de los Griegos
quando lo vieron asi venir y marauillose ese Archiles del coraçon del
mesquino viejo. Priamo, inclinado en hinojos, tendiendo contra los çielos
las tremulantes manos, dixo estas palabras : « O Archiles muy fuerte de la
griega gente, o enemigo de los reynos mios, el pueblo troyano peresçe
vcnçido de tv solo, a ty a sentido la nuestra vejez por muy cruel, pues agora
ya non te ruego que_seas muy manso, mas conduelete y aue dolor de los
hinojos afligidos del rogante padre! Y ruegote que tomes estos dones que
yo tetraygo por el cuerpo de mi mesquino fijo, e sy fueres tan cruel que non
te quieras inclinar por oro nin por las plegarias mias, la tu diestra mano se
encruelesçera agora luego en los mis postrimeros y antiguos anos; a lo
menos acompanare yo padre las crueles mortajas del mi fijo. E non te ruego
que des a mi vida nin onores grandes, mas con obsequia de cruel mortaja.
Amerçendeate, Archiles, de los padres, aprende en el mi cuerpo ser (yo)
padre manso, ca en la muerte de Hector vençiste los reynos troyanos, ven-
120 A. MORF.L-FATIO
çistc a Priamo. Pues miembrate, tu vcnçedor, en las taies virtudes de la
vmana suerte y acata las desuariadas caydas que muchas vezes se ofreçen a
los duques y vençedores. » A la fin por estas rogarias mouido, el grande y
diuino Archiles leuanto de tierra el hectoreo cuerpo menguado de vida y de
sangre v diolo al padre Priamo. E lleuo Priamo estos tristes dones en Troya
y fizo tristes obsequias a fuer del rito y costumbre de los suyos. Lleuo el
cuerpo de Hector en las postrimeras honrras y me ordenado el pireo ataud,
para cl quai lleuar se allegaron doze cuerpos de mancebos de los Gricgos y
dos quadrupedales cauallos que el carro tirauan en que auian de yr las andas,
sobre las quales pusicron cl escudo de oro de Hector y el su estaudarte, la
trompa v el yelmo cauado y los dardos argios y con aquestas cosas y con vn
gemido fue reucstido Hector. E ya estauan alli dentro enderredor las madrés
troyanas ronpiendo con sus delicadas manos los cabellos fermosos y ras-
gando y firiendo sus pechos. E ya quando asy vieron el cuerpo de Hector
al fuego para lo quemar, segunt costumbre de los gentiles, cada vna pensaua
en la muerte de su fijo. Asymismo se leuantaua el clamor de los mancebos
con murmullo muy grande y yuaasy el cuerpo de Hector non menos ardido
que llorado. Entre los gemidos atantos y toda Troya alli comouida, se lanço
su muger Andromaca iaziendo su cuerpo pedaços y porfiando meterse en los
fuegos que cl cuerpo de Ector abrasauan, teniendo en los braços al pequeno
fijo suyo Anastianes ; pero arrebataronla de alli la conpana de los suyos,
avnque ella porfiaua y resistia a los que de alli la querian lleuar, fasta tanto
que cayeron las fuerças del fuego y Hamas. E asy fue ydo y bolado de entre
nosotros el cuerpo de vn tanto duque tornado en figeras çentellas y çenisas.
Deo gracias.
II
Le second Omero castillan, je l'ai donné à entendre tout à
l'heure, est celui qui dérive de la traduction, par Pier Candido
Decembri, de quelques livres de VIliade. Quand et comment
cette traduction pénétra-t-elle en Castille, c'est ce qu'il importe
tout d'abord de déterminer. Un fragment d'une lettre adressée
par le marquis de Santillane à son fils Pedro Gonzalez de
Mendoza, qui tut archevêque de Séville et de Tolède, cardinal
et un des hommes les plus considérables de son époque, nous
renseigne à cet égard :
Algunos libros è oraçiones he resçebido, por un pariente é amigo mio,
este otro dia, que nuevamente es venido de Italia, los quales asy por Léo-
LES DEUX OMERO CASTILLANS 121
nardo de Areçio *, como per Pedro Caudino (sic pour Candido), milanés,
d'aquel principe de los poetas Homero é de la Historia Troyana que él com-
puso, à la quai Iliade intitulé, traduçidos del griego a la lengua latina , creo ser
primero, segundo, terçero ô quarto é parte del décimo libro. É como quiera
que por Guydo de Columna é informados de las relaçiones de Ditis, griego,
é Dares, phrigio, é de otros muchos auctores assaz plenaria é extensamente
ayamos notiçia d'aquellas, agradable cosa sera à mi ver obra de un tan alto varon
é quassi soberano principe de los poetas, mayormente de un litigio militar 6
guerra, el mayor é mas antiguo que se crée aver seydo en el mundo. E asy,
ya sea que non vos fallescan trabajos de vuestros estudios, por consolaçion é
utilidat mia é de otros, vos ruego mucho vos dispongades ; é pues que ya el
mayor puerto é creo de mayores fragosidades lo passaron aquellos dos
prestantes varones, lo passedes vos el segundo, que es de la lengua latina al
nuestro castellano idioma '.
Ainsi le marquis de Santillane, avide de connaître le contenu
de ces versions latines d'Homère qu'on venait de lui envoyer
d'Italie et qu'il était incapable de comprendre 5 , demande à son
fils de leur faire franchir le « second pas », de les transposer de
latin en castillan pour le plus grand profit de tous ceux qui
ignorent la langue savante. Cette lettre, malheureusement, n'est
pas datée; mais nous avons d'autres moyens de savoir quand
Decembri, pour nous en tenir ici à lui seul, communiqua aux
lettrés de Castille les résultats de ses études homériques.
Il est assez étrange que les érudits qui, de nos jours 4 , ont
traité de la cour littéraire de Jean II de Castille aient omis de
i. Leonardo Bruni mit en prose latine, d'après la version littérale de
Pilate, les discours d'Ulysse, de Phoenix et d'Achille qui se trouvent au
livre IX de Y Iliade (G. Voigt, Die Wiedtrbelébung des classischen Altertbums,
3e éd., t. II, p. 191).
2. Obras del marqués de Santillana, éd. Amador de los Rios, p. 481.
3. Lui-même dans cette lettre avoue ingénument son ignorance du
latin : « Lo quai, como quiera que lo yo non sepa, porque yo non lo
aprendi. » On connaît à ce sujet sa touchante exclamation : « O me misero,
quando me veo defectuoso de letras latinas ! » (Juan de Lucena, Tratado de la
■vida beata, éd. A. Paz y Melia , p. 113). Cf. encore Vespasiano da Bisticci,
dans sa notice sur le cardinal Mendoza : « Aveva il padre signore de' primi
di quello regno, il quale non era litterato, ma intendeva benissimo la lingua
toscana. » (Vite di uomini illustri del secolo XV, éd. de Bologne, 1892, t. I,
p. 169).
4. Au siècle dernier, Tiraboschi avait cependant indiqué en passant
l'Homère de Decembri dédié à Jean II de Castille (Storia délia letteratura ita-
122 A. MOREL-FATIO
rappeler le plus beau titre de ce roi à la reconnaissance des
humanistes, j'entends la part qu'il a prise à une traduction de
plusieurs chants de Y Iliade, bien imparfaite encore, il va sans
dire, mais au moins plus lisible que l'informe mot à mot de
Pilate, que d'ailleurs elle suit. En effet, Decembri a travaillé
cà l'instigation et sous les auspices de Jean II. Au xvm c siècle,
Saxius a décrit un manuscrit de l'Ambrosienne contenant :
i° la « Homeri Vita e graecis et latinis literis fideliter interpré-
tât^ et composita a P. Candido », précédée d'une dédicace « ad
gloriosissimum principem Johannem Castellae et Legionis
regem »; 2° la traduction, par le même humaniste, en prose
latine, des quatre premiers et du dixième chant de Y Iliade 1 ; et,
quelques années plus tard, Bandini a inséré, dans son cata-
logue de la Laurentienne et d'après un manuscrit de cette
bibliothèque, les passages essentiels de la dédicace 2 , que je crois
devoir reproduire intégralement, quoique le texte de Florence
ne soit guère correct 3 .
Rem profecto pulchram, sed laboriosam inprimis atque difficilem a me
petiisti, Ioannes prestamissime, ut de vita Homeri, omnium maximi poète,
certc aliquid ad te persciïberem. Nanque non vitam modo eius atque mores
apud Grecos et Latinos omnes ignoratos esse, verumetiam de génère atque
patria semper a doctissimis viris dubitatum invenimus. Quod autem omni
tempore apud maiores nostros fuit obscurum, quod per tôt ante secula
maxima omnium disceptatione fuit, id nunc illustrarc dicendo aut pro certe
affirmare velle inaudite profecto démentie foret; verum, etsi res ipsa gravis
esset atque difficilis, intelligeres tamen quanto eius desiderio afficerere, liben-
tissime hune laborem tui causa suscepi, quem et doctissimum virum et inte-
gerrimum hominem et doctorum omnium amatorem defensoremque
cognosco : tanta est enira vis amoris erga te mei, ut nihil profecto audeam
tibi denegare iusta presertim honestaque petenti. Quid autem iustius aut
lima, éd. de Milan 1824, t. VI, part. II, p. 1076), d'après une note prise par
le jésuite Juan Andrés dans le catalogue de Bandini (Voir le mémoire de
M. Vittorio Cian, intitulé Vimmigra^ione dei gesuiti spagnuoli ktterati in Iia-
lia, Turin, 1895, p. 27).
1. Pli. Argelati, Bibl. scriptorum Mediolanensium, Milan, 174), t. I, col.
CCCIII.
2. Catalogus codicum latinorum bibl. Mediceae Laurentianae, Florence, 1775,
t. Il, col. 702.
5. Je m'aide d'une collation du texte de Bandini qu'a bien voulu faire
pour moi, sur le manuscrit de la Laurentienne, mon ami M. S. Berger.
LES DEUX OMERO CASTILLANS 123
honestius peti a me potuit, quam, cum hac nostra etate sis quasi alter philo-
sophorum et medicorum Homerus, de Homeri vita diligenter inquirere qui
sit omnium Homerorum philosophus? At cui rectius quam mihi hoc mune-
ris demandasses, qui tune heatum me arbitror cum tibi omnibus in rébus
obtempero? Aut quid hoc libentius acceptassem, quod non tibi modo cete-
risque doctissimis optatum at iocundum, verumetiam Sigismundo Pan-
dulpho 1 , magnanimo principi Homérique studioso, gratissimum fore predi-
caveris, cum diceres ipsum, ut acri ingenio multa sepissime tecum atque cum
ceteris quos (sic) apud preclaros homines de Homeri prestantia contenden-
tem, dolere nihil se prorsus de eius vita et génère apud nostros unquam inve-
nisse, quod sibi aut omnino aut aliqua ex parte satisfaceret? Atque equidem
eo libentius id mihi muneris suscipiendum putavi, quod indignum absur-
dumque iudicabam Homerum tenebris obscuratum esse, qui lux ceteris
splendorque fuisset, neque eum posse nos perspicere qui clarissimam littera-
rum facem ante nos ferens et ut omnes videamus et ut rectum doctrine iter
ingrediamur efficiat. Itaque hoc opus aggressus sum, non ut sperarem que
de prestantissimorum hominum vita et moribus dici soient in hoc libello
posse me complecti, cum certi nihil et maioribus nostris litterarum monu-
mentis traditum habeamus, sed ut que summi excelentissimique rerum
scriptores varia de illo tradiderunt non ignorarentur a nostris qui et Homeri
sunt amatores et rerum vetustarum curiosi. Atque in his diversis virorum
illustrium opinionibus atque sententiis, etsi quod optamus minime assequi
possimus, ea tamen perfruemur voluptate, quod non viros modo excellentes
sed preclaras etiam inter se urbes de Homero disceptasse intelligemus. Habet
enim rerum varietas tantam in se gratiam, ut nulla re alia magis animi nostri
teneantur magisque delectentur.
Itaque libello de Sophista 2 , de quo valde me rogasti ut ad te scriberem
quemque iam proprie absolveram pretermisso, contuli me ad Homerum
tuum, quod prius hoc te velle scire intelligebam. Post vero ad paucos dies
illud quoque absolvam ac perfectum ad te mittam; atque, si tibi dignus
videbitur qui eruditis auribus Malatestae Novelli > legéndus committatur,
ostendito, ut inter ceteras virorum illustrium vitas quas habet adiungat collo-
cetque in nobili bibliotheca illa quam magnis sumptibus edifkavit ; sin minus,
tu ipse solus Homerum nostrum apud te habeto.
1. Gismondo di Pandolfo Malatesta, seigneur de Rimini (f 1468). On
pourrait croire, d'après ce que dit ici Decembri, qu'il était venu en Espagne.
Ou contendentem ne s'applique-t-il qu'à une dispute épistolaire ?
2. Ni M. Borsa ni Voigt ne parlent d'une traduction exécutée par Decembri
de ce dialogue de Platon.
3. Domenico Malatesta, appelé Malatesta Novello, frère de Gismondo. Il
mourut en 1465. Sur sa bibliothèque, voir Voigt, /. c, I, 590, et Ch.
Yriarte, Un condottiere au XV* siècle, Paris, 1882, p. 300 et suiv.
124 A. MOREL-FATIO
Dans sa dédicace, Decembri ne parle que de la Vie d'Homère,
mais il est évident que cette biographie devait servir d'intro-
duction aux extraits de Y Iliade : l'une n'allait pas sans les autres,
quoique plus tard on ait pu transcrire isolément la Vita,
comme, par exemple, dans le manuscrit de la Laurentienne. Nous
allons voir, au reste, que Jean II réclamait surtout les extraits et
donnait à entendre qu'il serait flatté que l'humaniste milanais
lui en offrit la primeur. C'est ici qu'il faut parler un peu des
relations qui s'établirent entre les humanistes italiens et le
prince lettré de Castille, car ces relations eurent des instiga-
teurs et des intermédiaires. En ce qui concerne Decembri,
beaucoup de lumière a été faite récemment, sur la protection
que lui accorda Jean II, dans deux articles de M. Mario
Borsa, intitulés « Pier Candido Decembri et l'humanisme en
Lombardie 1 ». Grâce à de nombreuses lettres recueillies dans
des manuscrits de l'Ambrosienne et de Florence, M. Borsa a
pu établir que le grand entremetteur entre le roi de Castille et
l'Italie savante fut Alfonso de Santa Maria (ou de Cartagena,
comme on le nomme aussi), le fils du juif converti Pablo de
Santa Maria, évêque de Burgos, et qui succéda dans cet évêché
à son père dès 1435. Au concile de Bâle, cette assemblée qui
eut une si notable influence sur la propagation de l'humanisme,
Alfonso de Santa Maria rencontra Francesco Picolpasso, arche-
vêque de Milan, qui le mit en rapports épistolaires avec Bruni,
avec Pogge et avec Decembri. De retour en Espagne, l'envoyé
de Jean II au concile ne négligea point d'informer le roi des
belles connaissances qu'il avait faites et de lui révéler ce qu'il
avait appris des travaux littéraires des humanistes. Il lui parla,
entre autres, de Y Iliade de Decembri et éveilla chez son maître
le désir de posséder le premier cet ouvrage dont il est tout
naturel qu'Alfonso exagérât beaucoup la valeur. De là une
lettre de l' évêque à Decembri 011 il le sollicite formellement
d'envoyer sa traduction en Espagne et de la dédier à Jean II,
en même temps qu'il lui annonce une lettre du roi lui-même.
Voici les principaux passages de la missive d'Alfonso 2 :
1. Archivio storîco lombardo, ann. XX, p. 5 à 75 et 358 à 441.
2. M. Borsa, qui a cité cette lettre et la réponse de Decembri dans son
travail, a eu l'obligeance de m'envover une copie complète de ces deux
documents.
LES DEUX OMERO CASTILLANS 125
Alphonsus hurgensis episcopus P. Candido salutem.
Quanti precii sit, Candi[de] mi dilectissime, exercitatio scholastica, ex illo
inter cetera colligi potest quod, ubicumque illius memoria incidit, mentem
quadam incredibili oblectatione demulcet. Cum enim pridie gratissime littere
tue ad manus meas venissent, quas ex Mediolano venerabilis vir archidiaco-
nus de Cretnona (?) Florentiam et ex Florentia ad lias Hesperie partes alii
quasi per quoddam fidei comissum adduxerunt, gavisus admodum sum et
tamquam tuo cônspectu. Ille antique nostre epistole mutue ante mentis mee
oculos cornparere visesunt... At, cum tibi lato sermone scribere voluissem,
nuncii presentis celeritas non permittit, qui per presens oppidum transiens
velociter vehit sed velocius recedit. Ideo latiorem colloquitionem ac dul-
ciores prolixioresque epistulas in aliud tempus, cum Deus concesserit,
differens, hoc unum sentias, amorem meum erga te, qui sicuti sine corporis
presentia incepit, sic absque corporali presentia durât, scribendum decrevi.
Notificavi itaque serenissimo domino meoregi, labores scholasticos tuos, qui,
ut studiosissimus princeps et studiosi exercitii amator studiosorumque viro-
rum protector, litteras suas dirigit cum commendatione tui illustrissimo
principi tuo 1 . Tibi etiam super Homeri translationem scribit. Tuum autem
erit translationem illam magestati sue dedicare. Nescio enim cui principum
mundi melius, fructuosius honorabiliusque dedices quam illi, qui potencia,
excellentia et virtute profecto singularissimus est. At si forsan totum opus-
culum plura tempora petat, si tibi videbitur, primum librum cum aliqua
honestissima prefactione régie serenitati directa mihi mittere poteris, ut per
me ei tradatur... Si ergo res hec judicio meo ageretur... hune primum
librorum cum prefactione, prout dixi, transmitteres in quendam gustum
saporis futuri, demum opusculum totum perficeres illudque alicuius manu
splendide italicas litteras scribentis conscriptum 2 ipsequi, ut ais, has regiones
videre desideras, pietate favente divina, tecum deportares et beati apostoli
Jacobi limina visitaturus omnes fere nostras peragrares provintias. Habes
siquidem civitatem nostram in via, apud quam, si mihi tune vita cornes esset,
non dicam honorem debitum, cum virtuti honor condignus exhiberi non
potest, sed saltem amicabile hospicium reperies ibiquequamdiu vellesreparans
etalabore viealiquantulum recreatus factusque, ut ita dicam, recencior et de
nostris informatior rébus, regiam personam et curiam nec non alias huius
regionis provincias visitares. Quod si post , ut scribis, ducem Cloucestrie '
videre liberet, per mare nostrum continua navigatio est et merchatores nostri,
qui te mihi tanto amicitie nexu coniunctum vidèrent, libenter et honorabi-
1. Philippe-Marie Visconti.
2. En belle calligraphie italienne.
3. Sur les relations de Decembri avec le duc de Glocester, par l'intermé-
diaire de l'évêque de Bayeux, Zanone Castiglione, voy. Borsa, Archivio, XX,
61 et suiv.
126 A. MOREL-FATIO
liter te in Flandriam, ad quam sepissime pergunt, deportarent. Ex Flandria
autett) in Angliam nedum brevissima sed facillima et tutissima transfretatio
est. Demura autcm supervacuum dicere puto quanto gaudio in tua confabu-
latione perfunder : qui enim alterius litteris gaudet, rationi consonissimum
est ut illarum scriptoris conspectu letetur...
Ex Melgar oppido, burgensis diocesis, décima martii anno 1442 ».
Au reçu de cette lettre, Decembri fit à l'évèque de Burgos la
réponse suivante :
P. Candidus Alfonso burgensi episcopo, viro doctissimo, salutem.
Eadem nuntii properantis sive improbitas sive nécessitas, que te ut brevius
scriberes ad me impulit, me ut breviora scriberem vicissim adegit. Noverit
itaque tua dignitas non aliéna fuisse ab animo meo que consulis de homerica
traductione et transmissione ad regem illum tuum serenissimum. Et libros
quinque Iliados cum prefactione absolveram, quos ad te destino non expertes
laudis sue sed preconio omni digno refertissimos, ut legens intueberis. Su-
spiro autem iter illud iocundissimum de quo scribis felicemque me futurum
puto, si id Deus annuat, sed nescio quo modo omnia prêter spem eveniant;
nam facta sperantibus plerumque adversa succedunt, adversa timentibus non-
nunquam prospéra eveniunt, verum illa rariora. Alias latius scribam.
Mediolani, 30 aprilis 1442 2 .
Voilà enfin des dates précises, qui permettent de déterminer,
au moins d'une façon approximative, la diffusion du travail de
Decembri en Castille. Celui-ci ne passa pas en Espagne, comme
le lui proposait l'évèque de Burgos ; il n'apporta pas lui-même
au roi son manuscrit bien calligraphié, il ne visita pas le sanc-
tuaire de Compostelle : il se contenta d'envoyer, à son corres-
pondant ou à quelque autre personnage, et la Fila Homeri
munie de la dédicace à Jean II et les extraits de Y Iliade, sans
doute quelque temps après avoir écrit la lettre du 30 avril 1442.
Le marquis de Santillane, toujours à l'affût des nouveautés
littéraires expédiées d'Italie, surtout des traductions d'auteurs
anciens, dut en avoir connaissance dans cette même année
1442 ou, en tout cas, peu après.
Nous ne savons pas combien de temps dépensa son fils, Pedro
Gonzalez de Mendoza, à traduire en vulgaire le latin de
Decembri, mais nous savons que sa traduction existe dans le
manuscrit (Add. 21, 245) du Musée Britannique qu'a décrit
1. Cod. Ambros. I 235 inf., loi. 21-22.
2. Cod. Ambros. I 235 inf., fol. 22.
LES DEUX OMERO CASTILLANS l±J
D. Pascual de Gayangos 1 et qui renferme, comme le dit cet
érudit, en premier lieu : « A translation of the first, second,
« third, fourth, and tenth books of Homer's Iliad, made at the
« command of, and dedicated to, the Marques de Santillana
« [Don Inigo Lopez de Mendoza], from the Latin version of
« Pietro Candido, with finely illuminated inicials and borders,
« besides the portrait of the translator (a Bénédictine monk ?)
« at the beginning; » en second lieu, la Vie d'Homère du même
Decembri traduite en castillan, puis divers textes historiques,
géographiques et lexicographiques dont l'origine n'est pas
déterminée, et enfin un lapidaire qui a été publié par M. Karl
Vollmôller d'après ce même exemplaire 2 .
Quelques passages de la préface de cette traduction castillane
de Y Iliade latine prouvent que D. Pascual de Gayangos ne s'est
pas trompé en y reconnaissant une entreprise suggérée par le
marquis de Santillane, dont la lettre à son fils devait, je le
crois, précéder dans le manuscrit original F avant-propos du tra-
ducteur, puisque ce dernier y fait allusion comme à quelque
chose qu'on vient de lire : mais, ou le manuscrit de Londres est
incomplet d'un feuillet au commencement, ou celui qui l'a
transcrit a omis de nous conserver ce morceau. Qu'on en juge :
Si a umanas neçessidades mandamientos divinales se prefieren, yllustre e
muy magnifico senor, en balde escusaciones porne a la carga que vuestra
senoria^w la précédente epislola me inpone,... mandandome los çinco libros de
la grande Yliada de Homero, conviene a saber : primero, segundo, terçero,
quarto e decimo, ya por Pedro Candido, excelente orador, del griego tra-
duzidos en prosayea oraçion al latin, en nuestra materna lengua traspasse...
Aunque de su elegançia muy poca e delgada notiçia en la obra présente,
tornada por mi en romance, podemos aver, corao ya por muchos manos pas-
sada aquella biveza no retenga que en la primera lengua alcanço. Afirmalo
Sant Geronimo, que, faziendo gran dificultat en el traduzir de griego, por
inposible conparaçion puso que alguno provase, ni aun para si solamente,
interpretar a Homero, que, tornado a otra lengua, como el dize, en aquel mas
éloquente de todos los poetas no paresçiese una orden burlosa et digna de
i. Catalogue of the manuscripts in the Spanish lauguage in the British
Muséum, t. I, p. 9.
2. Ein spanisches Steitibuch, Heilbronn, 18S0. M. Vollmôller annonçait
dans la préface de ce lapidaire qu'il se proposait de disserter sur les autres
ouvrages du manuscrit de Londres. Il ne l'a pas fait jusqu'ici, mais j'espère
qu'il n'a pas oublié sa promesse.
128 A. MOREL-FATIO
cscarnesçer. Mayormente que Homcro aquesta obra canto en versos de los
quales la prosa suclta no resçibe conparaçion, bien que en ella aya hordena-
das e distintas cadençias ; pero, como vuestra senoria, sin emienda, en el
prologo gênerai a todas sus obras, al ylustre condestable de Portugal escrive,
los açentos, cucnto e medida no se guardan como en cl verso ' : porque muy
grand parte de su fermosura pierde la dulçe oraçion.... Por aquestas cosas e
por evitar algunos yerros que en la interpretaçion, attento lo que dicho he
arriba, podrian caer, si digno me fuera, aquesta carga yo quisiera mucho
fuyr. De mas desto que (si) vuestra senoria ha muy bien visto e leydo una
pequena e brève suma de aqueste Homero, de latyn singularmente interpre-
tada a nuestros vulgares por el egregio poeta Johan de Mena, por la quai sin
dubda conosçera quanto el varon deEsmirna sobrepuia todo el genero poetal.
Pospuestas pero estas causas mas que miradas, muy virtuoso senor, la cierta
voluntat c mandamiento de vuestra senoria, expressados en la muy insigne epi-
slola, me forçaron la imposiçion suya açeptase...
A vrai dire, le nom de Pedro Gonzalez de Mendoza n'appa-
raît ni dans cette préface ni ailleurs dans le manuscrit de Londres,
et c'est ce qui a fait supposer à M. de Gayangos — auquel ont
échappé les allusions à l'épître du marquis — que le traducteur
pouvait être un moine bénédictin dont l'image se trouverait
figurée dans la lettre initiale du premier feuillet. Je n'ai plus
assez présente à l'esprit cette initiale pour me prononcer sur le
caractère du personnage qu'elle dépeint; mais, moine bénédic-
tin ou non, je ne pense pas qu'on doive tirer de cette image un
argument quelconque contre l'attribution, au fils du marquis de
Santillane, de la version de Y Iliade et de la préface dont je viens
de reproduire des passages tout à fait concluants. Tout ce qu'on
pourrait admettre, c'est que la version n'a pas été exécutée par
le cardinal Mendoza lui-même, mais par quelque manœuvre
sous sa direction.
Quoi qu'il en soit, ['Iliade latine de Decembri, tournée en
castillan à la demande du marquis de Santillane, nous l'avons
bien dans le manuscrit de Londres, et il semble que nous ne
l'ayons que là. Ce volgari^amento d'un texte latin, bien incom-
i. « E que cosa es la poesia (que en nuestro vulgar gaya sçiençia llama-
mos), sino un fîngimiento de cosas utiles, cubiertas ô veladas con muy
fermosa cobertura, compuestas, distinguidas é scandidas por çierto cuento,
pesso é medida? (Obras del marqués de Santillana, éd. Amador de los Rios,
P- 3-)
LES DEUX OMERO CASTILLANS I2Ç}
plet et d'une laborieuse obscurité, n'eut pas de succès; il ne
supplanta point YOmero de Juan de Mena, qui dans son genre
valait mieux et qui se recommandait au moins par le nom du
poète le plus choyé des Espagnols du xv e siècle. On continua
donc, en Castille, à lire cet Omero, pendant plus d'un demi-
siècle encore, puisqu'on jugea nécessaire de l'imprimer à Valla-
dolid en 15 19, et Mena ne succomba que lorsque les philo-
logues du xvi e siècle communiquèrent au public lettré un
Homère enfin complet et exactement traduit sur le texte grec.
Alfred Morel-Fatio.
Remania,
MÉLANGES
ROUMAIN ABUR, « VAPEUR »
Ce mot a beaucoup embarrassé les lexicographes roumains.
Cihac et les auteurs du Dictionnaire de l'Académie le ratta-
chaient au latin vapor; mais, comme on l'a remarqué plus
d'une fois, de graves difficultés phonétiques s'opposent à cette
étymologie. M. Hasdeu, en s'appuyant sur l'albanais avul ,
forme très rapprochée du roumain abur, conclut à l'origine
dacique du mot {Magnum Etymohgicum, I, 101). D'après lui, il
faut y voir une racine av- qui apparaît dans le grec aw-àfto etc.
Cette explication est loin de nous satisfaire. On ne peut que se
défier toutes les fois qu'on recourt au « thracisme » , et, en
outre, il faut remarquer que, si le mot a existé chez les Daces,
il a dû contenir ou la racine ab- ou la racine av-. Dans le premier
cas le roumain serait arrivé à une forme av(ur) , dans le
second à a(ur), par suite du passage de b à v ou de la voca-
lisation de v. La première forme même aurait pu se réduire très
bien à (tï)ur.
Pour trouver l'origine de notre mot, il faut, croyons-nous,
partir de la forme verbale aburire, « exhaler une vapeur », et
considérer le subst. abur comme un dérivé de celle-ci J . M. Hasdeu,
comme ceux qui l'ont précédé, a suivi le chemin contraire.
L'italien et l'espagnol possèdent les verbes abburare et aburar,
pour lesquels N. Caix a proposé une étymologie dans ses Studi
di etitnologia italiana e romança, où il dit p. 66 : « abburare
lavorar nascosto del fuoeo, abbronzare ; nap. abborrare, sp.
i. M. Al. Philippidc (Ist. limbe) roi/une, Iaçi, 1894, pp. 33-61), sans pouvoir
proposer une autre étymologie, croit aussi que la forme primitive est le
v. aburire, mais il se trompe lorsqu'il considère ce dernier comme un dérivé
de boare, mot dont la vraie étymologie n'a pas encore été donnée.
LA DATE DE LA MORT DE NICOLAS DE CLAMANGES 1 3 I
aburar. Da [com]buro, mutata conjugazione. » En latin, l'exi-
stence d'un verbe *buro est appuyée par l'existence de son
dérivé bustus. Une forme composée *abburere aurait donné le
roumain aburire, par un changement de conjugaison aussi bien que
l'it. esp. abburare, par un autre changement. D'ailleurs, en rou-
main, à coté de aburire, la forme le plus souvent employée, on
constate aussi une forme aburare. Faut-il admettre que le même
verbe a passé en roumain sous deux conjugaisons différentes?
Nous ne le croyons pas. La première forme paraît être la
primitive, la dernière a pu très bien être produite sous l'in-
fluence du v. burare , qui présente beaucoup de ressemblance
avec notre mot, et qui est un dérivé de burâ (anc. si. burja, bura).
Pour en revenir à abur, ce ne peut donc être qu'une forme
postverbale de aburire. Au point de vue du sens, notre étymo-
logie n'offre pas de difficultés. De l'idée de « brûler » on peut
arriver à celle de « bouillir » ou de « dégager des vapeurs » ,
« exhaler », qu' aburire a en roumain. Si abur s'emploie quel-
quefois dans le sens abstrait d' « esprit, âme », cette modifica-
tion de la signification primitive se conçoit aisément 2 .
Quant à l'albanais aval , c'est peut-être un emprunt fait au
roumain, mais il faut remarquer que c'est une manière d'expli-
quer les choses dont on a trop souvent abusé, sans que les rap-
ports du roumain et de l'albanais aient été soumis à un examen
rigoureusement scientifique.
Ov. Densusianu.
LA DATE DE LA MORT DE NICOLAS DE CLAMANGES
Quoique Nicolas de Clamanges n'ait écrit qu'en latin, son
nom est assez familier aux lecteurs de la Romania pour qu'ils ne
s'étonnent pas de le voir ici. Dans le numéro de mai 1895 du
Journal des Savants, à propos du livre de M. Toldo intitulé
Contributo allô studio délia novella francese, M. G. Paris a signalé
l'importance d'un « récit latin du célèbre Nicolas de Clamanges,
mort peu après 143 1. » La date de la mort de Clamanges varie
2. La glose 884 du Glossaire de Reichenau, « diferbuerat = exhuliret »,
pourrait faire penser à une étymologie aussi probable que celle que nous
avons donnée plus haut, et même plus satisfaisante au point de vue du sens.
On serait, en effet, tenté d'admettre l'existence d'une forme *ab-bulire,
I32 MÉLANGES
selon les ouvrages généraux qu'on consulte : le Répertoire de
M. Ulysse Chevalier dit « vers 1434 »; le Dictionnaire de bio-
graphie de Dezobry et Bachelct, « vers 1435 »; la Biographie
Didot, « vers 1440 » ; enfin la Grande Encyclopédie, « vers 1434 »,
avec un point d'interrogation et cette remarque que « la date
exacte de sa mort n'est pas connue ! ». Cette date est pourtant
connue, au moins en ce qui touche l'année; elle est indiquée
exactement dans un ouvrage de Jean Hermant, publié en 1705,
et portant pour titre : Histoire du diocèse de Bayeux. L'auteur a
consacré une notice de six pages à Clamanges, prébende dans
l'église de Bayeux et bienfaiteur des enfants de chœur de la
cathédrale (p. 369-375). J'en reproduis les dernières lignes :
« Sur la fin de ses jours, il se retira dans le collège de Navarre,
où il mourut l'an 1437, suivant les registres du Trésor des
chartes royales de Paris, reg. not. 205, n. 449. » Le renvoi
est fort exact. J'étais moi-même tombé sur cette pièce du Tré-
sor des chartes, qui est une lettre de Louis XI, avant de con-
naître le livre de Jean Hermant et j'en avais copié les parties
essentielles. Comme l'historien de l'église de Bayeux ne l'a pas
publiée, voici les extraits que j'en ai pris :
Loys etc. Savoir faisons a tous presens et avenir Nous avoir receue
l'umble supplication de nostre très ch[ie]r et amé cousin conseiller le
patriarche de Jérusalem evesque de Bayeux et de noz bien amez les doien et
chappitre de l'église de Bayeux contenant que en l'an mil 1111= trente trois
feu Jehan, lors abbé du monastère de Mondeye, de l'ordre du Premonstré,
du diocèse de Lysieux, juge et exécuteur appostolicque donné et depputé en
icelle partie par feu pape Eugène... dist, décerna et declaira par sa sentence
deffinitive que la moictié de tous les gros fruiz, rentes, revenues et emolu-
mens quelconques appartenans a la prébende nommée de Bernest, fondée
en ladietc église de Bayeux, que tenoit lors et possedoit paisiblement ung
nomme M e Nicolle de Clamenges, quant il avendroit que icelle prébende
qui expliquerait très bien le roumain aburire. Mais la graphie de notre
glossateur ne prouve pas qu'il ait existé un bulirc à côté de bullire.
Dans le même glossaire nous trouvons à la gl. 268 bullire, et aux gl. 450,
453, 962 on remarque suffisamment l'inconséquence orthographique du
glossateur, lorsqu'il écrit sallientem, sàllivit.
1. Dans le Chartulariutn Universitatis Parisiensis, t. III, p. 454, n° 10,
MM. Denifie et Châtelain signalent pour la première fois le nom patrony-
mique de Clamanges (il s'appelait Poitevilaui) et précisent quelques dates de
sa carrière, mais ils ne parlent pas de sa mort.
LA DATE DE LA MORT DE NICOLAS DE CLAM ANGES 1 33
vacqueroit par le trespas dudit M e Nicolle ou par sa démission en court de
Rorame ou autrement, seroit réservée, applicquee et approprie[e] a l'usaige et
substantacion des enfïans et (sic corrigez du) candélabre d'icelle église de
Baveux et de leur Maistre ordonné pour le temps avenir a les instruire en
chant et gramaire... et l'autre moictié d'iceulx fruiz demourront (sic) fran-
chement aux futurs chanoines de ladite prébende de Bernest, et depuis,
c'est assavoir en l'an mil IIIIc XXXV, ledit de Clamenges encores vivant et
possédant lad. prébende, led. pappe Eugène par autres ses lettres conferma
lad. sentence... et oultre tout ce que dessus est dit icelluy pape Eugène en
l'an IIII C XXXVI de sa plus ample grâce concéda et octroya... que toutes et
quantes foiz qu'il advendroit [que] ladite prébende de Bernest seroit vacant...
iceulx doien et chappitre ne feussent tenuz de recevoir aucun a lad. pré-
bende de Bernest que premièrement icelluy voulant estre receu ne jurast...
garder et observer a tousjours mais sans enfraindre lesd. reservacion, appli-
cation et appropriacion de la moictié des fruiz d'icelle prébende... Et après
le trespas dudit de Clamenges, qui deceda en Tan mil CCCCXXXVII,
Brande, cardinal de Plaisance, obtint la collation et provision d'icelle pré-
bende vacant en court de Romme, lequel ...jura... garder et observer... »
(Confirmation de ce règlement').
Donné à Saint Martin de Cande ou moys de septembre l'an de grâce mil
CCCC soixante dix neuf et de nostre règne le XIX e .
Ainsi signé : Par le Roy, les sires de Joyeuse, de la Roche, Jehan Raguier
et autres presens. J. Le Mareschal.
(Arch. Nàt. JJ 205, no IIIIcXLIX).
A. Thomas.
COMPTES RENDUS
Romance and other studies, by George C. Keidel. N° i. The
Evangile aux femmes, an Old-french Satire on Women, edited with intro-
duction and notes. Baltimore, the Friedenwald Company, 1895. In-8°,
94 pages.
L'étude historique des langues modernes et de leurs littératures a pris,
depuis quelques années, un développement considérable aux Etats-Unis. Ce
mouvement, par lui-même très digne d'attention, nous intéresse particuliè-
rement à plus d'un titre : d'abord parce qu'il a déjà produit un certain nombre
de travaux estimables sur notre ancienne littérature, et aussi parce que plu-
sieurs des professeurs qui enseignent la philologie romane dans l'Amérique
du Nord ont été nos élèves. Actuellement encore, nous avons à Paris, au
Collège de France, à la Sorbonne, à l'Ecole des Hautes-Etudes, à l'Ecole des
Chartes, bon nombre d'auditeurs venus d'outre Atlantique. Tout cela est de
très bon augure, et nous ferons de notre mieux pour tenir nos lecteurs au
courant des progrès rapides de la philologie romane en des régions où, il va
quinze ans, cette science était à peu près inconnue. L'opuscule dont nous
allons rendre compte brièvement nous apporte un nouveau témoignage de
l'ardeur avec laquelle les Américains se livrent à l'étude de la littérature du
moyen âge. C'est la première livraison d'une série de monographies où l'au-
teur se propose de traiter des sujets dont la variété ne laisse pas de causer
quelque surprise. M. Keidel annonce qu'il a l'intention de publier successive-
ment : i° un manuel de la littérature des fables ésopiquës; 2° une histoire
de l'hagiographie en France; 3 un guide pour les fac-similés de manuscrits
romans; 4° une dissertation sur la fable du cœur de l'âne; 5 une dissertation
sur la légende de saint Alexis. Nous ne pouvons que lui souhaiter l'activité et
l'érudition nécessaires pour traiter avec compétence ces sujets si disparates.
Venons-en maintenant à l'Évangile aux femmes. L'introduction (pp. 3-10)
contient un exposé très détaillé des travaux déjà assez nombreux dont ce
court poème a été l'objet. On sait qu'il a été publié par Jubinal en 1835, par
M. Constans en 1876 ' et en 1884-. Les deux éditions de M. Constans diffèrent
beaucoup l'une de l'autre : la dernière a été sévèrement critiquée par feu
1. Dans le Bulletin de la Soe. but. de Compiégiie, tir. à part à la librairie Vieweg.
2. Dans la Zeilschrifl f. rom. Philologie, t. VII; cf. Romania, XIII, 629.
g. c. keidel, The Evangile aux femmes 135
Ed. Mail ', qui fit de graves objections au classement des manuscrits qu'avait
proposé M. Constans. L'exposé historique de cette controverse et des travaux
antérieurs sur le même sujet paraît fait avec soin ; nous contesterons
seulement l'assertion contenue dans la première phrase de l'introduction :
« Entre les poèmes en ancien français qui nous ont été conservés,
Y Évangile aux femmes est peut-être le plus remarquable. » C'est beaucoup
dire. Relevons encore une note de la p. 5, où M. K. exprime l'espoir
qu'on trouvera de nouveaux éléments d'information dans les copies faites
par Jubinal, « which are said to be preserved in the manuscripts hioiun
as Bagnères, n° 3 10-21 ». M. K. n'a pas l'air de savoir que Bagnères-de-
Bigorre est une ville à laquelle Jubinal (député des Hautes-Pyrénées sous le
second Empire) a légué une partie de sa bibliothèque. Les copies de Jubi-
nal ne contiennent rien dont on ne connaisse parfaitement la source. —
Vient ensuite, dans l'introduction, la liste des mss. de Y Évangile. Ces mss.
sont au nombre de 13, désignés par les lettres A à N, entre lesquel sil en
est six (H, J, K, L, M, N) que M. K. prétend avoir découverts (bave ail been
discovered by me). Il y a là une exagération fâcheuse : les ms. K, L, M sont des
copies faites par ou pour Sainte-Palaye. Ces copies, conservées à l'Arsenal, et
signalées dans le catalogue de cette bibliothèque, étaient bien connues. Elles
n'offrent, du reste, aucun intérêt, puisqu'on a les originaux. Le ms. H, c'est
le ms. de Chantilly qui a été décrit ici même (XXIV, 446) par M. Raynaud
et que j'avais antérieurement signalé à M. Keidel, comme il l'a déclaré lui-
même dans la Zeitschrift f. rorh. PMI. (XVIII, 267; cf. Rom., XXIII, 613).
Quant au ms. N, c'est un ms. de Clermont-Ferrand qui a été décrit dans le
Bulletin de la Société des anciens textes (1889), et où se trouve un quatrain
sur les femmes que M. K. suppose, sans raison aucune, avoir appartenu à
une rédaction perdue de YÈvangile 2 . Les découvertes de M. K. se réduisent
donc au seul ms. /, ms. de Berne, qui, bien que décrit par Sinner et par
Hagen, avait échappé à M. Constans et à M. Mail. Il est, du reste, peu
important. M. K. s'est procuré des copies de tous les mss. (abstraction faite,
bien entendu, des copies modernes) et les a publiées les unes après les autres.
Cen'est pas untravail inutile, et, comme il s'agit d'un poème très court où l'ar-
rangement et le nombre des couplets diffèrent notablement d'un ms. à l'autre,
ce luxe d'impression n'est pas excessif. J'approuve moins le système qui con-
siste à mettre entre ( ) les lettres qui sont représentées dans le ms. par une
abréviation; on se sert plutôt des italiques en pareil cas. Mais, à vrai dire, la
plupart du temps le développement des abréviations ne présente aucune incer-
titude, de sorte que l'emploi des parenthèses ou des italiques, déplaisant au
point de vue purement typographique, n'offre véritablement aucun avantage.
C'est une affectation d'exactitude où il y a plus d'apparence que de réalité.
1. Zeitschrift, VIII, 449; cf. Remania, XIV, 159.
2. Ce manuscrit est du commencement du xv e siècle, non du xiv*, comme le dit
M. K., p. 20.
I36 COMPTES RENDUS
Car je ne dois pas dissimuler que les fautes de lecture ne sont pas rares dans
la publication de M. Keidel. Je reconnais qu'entre ces fautes plusieurs viennent
dus premiers éditeurs, notamment de M. Constans; que d'autres peuvent être
attribuées aux copistes que M. K. a employés, mais la responsabilité du nou-
vel éditeur n'en est guère diminuée. Il est évident, et l'annotation jointe au
texte le prouve de reste, que M. K. est encore bien peu familier avec l'an-
cienne poésie française '. — M. K. a fait précéder ces textes d'une étude détail-
lée, et qui paraît bien conduite, sur les rapports des mss. Ce qui en ressort
de plus clair, c'est — comme on pouvait le supposer à première vue — que
l'Evangile as faines a été très souvent copié. Le tableau de classement de la
p. 31 suppose l'existence de nombreux intermédiaires perdus. Le résultat
final de tout ce travail apparaîtrait plus clairement, si M. K. avait tenté de
nous donner une reconstitution idéale du poème, en laissant de côté tous les
couplets qui, dans son opinion, sont interpolés. On verrait mieux ce qu'il
admet ou ce qu'il rejette des opinions très divergentes de M. Constans et de
M. Mail. Du reste, il ne semble pas qu'il soit possible, avec les éléments
qu'on possède, d'arriver à un résultat certain. Il faut attendre la découverte
de nouveaux manuscrits.
P. M.
1. J'ai examiné à peu près le texte A, ayant sous les yeux le manuscrit (B. N. fr.
1553, fol. 519-520) d'après lequel ce texte est publié. Voici les résultats de cet examen :
V. 3. Car par eles sera s[a] aine saintefie. Quoi que dise en note M. K., s[a] aine, au
lieu de s'ame, est peu admissible. Comme la strophe rime en te il faut évidemment lire
s'alite saintcfi[i]e. — V. 17, il n'y a pas home, dans le ms., mais kamc (k'aine) et cette
leçon est évidemment la bonne, cf. texte C, v. 53. — V. 24, Corne un plains peins
d'estoupes, le ms. ne porte pas un (il faudrait en tout cas uns). — V. 29, Quel, ms. Qucs.
— V. 34. Sc[n~\ pais e sen p\reu\ bel. Il faut naturellement conserver la leçon du ms.
Se pais. M. K. ignore-t-il que pais est féminin et que se est la forme féminime du pos-
sessif en picard? Il y a preu en toutes lettres dans le ms., seulement les trois dernières
lettres sont un peu effacées. — V. 53, Compaignie coin est sainte de fente et honeste. Cela
n'a pas de sens; des signes de renvoi avertissent qu'il faut lire Compaignie de fente coin
est, etc. — V. 69, Le ms. porte ivarder et non icader. M. Constans avait bien lu. —
Y. 73, M. K. croit à tort que la leçon du ms. est Nés sages e cortois (remarquons que e
pour et serait étrange dans ce texte); il y a très lisiblement Nest sages ne c. — V. 76,
Nient plus qu'eu .j. grant fu rien voit que il narsist. On s'étonne que l'éditeur ne fasse
aucune remarque sur ce vers dépourvu de sens. En réalité il y a meu doit et non rien
voit; cela veut dire : « je n'en mettrais pas mon doigt au feu ». — V. 86, Car tous
chiax ki le croient a saintefier amainne ; au lieu de saintefier, qui n'a pas de sens, le
ms. porte sainte fut. — V. 90, puiuancbe n'a aucun sens; M. Constans lisait pianche, qui
n'en a pas davantage, avertissant toutefois (comme le répète après lui M. K.) que le ms.
porte piuancbe, « 1'/ étant au dessus de l'a ». Dès lors, il suffit d'une connaissance
élémentaire de la paléographie pour lire privanche, qui convient parfaitement au sens.
— V. 98, Venins, ms. veniin (au cas rég.) — V. 102, De la mort Jbesu Crût chiax qui
l'aiment desoivre. C'est bien la leçon du ms., mais il fallait corriger De l'amer.
l. e. menger, The possessive pronoiuis in Italian 137
The historical development of the possessive pronouns
in Italian, by Louis Emil Menger. Baltimore, 1893, in-8°, pp. vi-69
(dalle Publications of the Modem Language Association of America, New
Séries, vol. I, n° 2.
The phonology of the Pistojese dialeet, by James Dowden
Bruner. Baltimore, 1894, in-8°, pp. 89 (dalle stesse Publications, vol. IX,
n° 4).
Le due memorie, che ci proponiamo di esaminare, furono entrambe presen-
tate, corne dissertazioni di laurea, ail' Università di Baltimora, ed attestano che
in America i nostri studi acquistano sempre nuovi cultori. La migliore è la
prima, di cui non spiacerà forse avère qui brève notizia, sebbene con qualche
ritardo; poichè essa non manca d' un suo proprio valore, e riprendendo
in discussione alcune questioni fonetiche di molta importanza, giova a deter-
minare e chiarir meglio, pur combattendole, le opinioni già espresse a loro
riguardo.
La tesi del Menger si divide in due parti : nella prima, egli studia le forme
arcaiche del pronome possessivo italiano, che non sono più accettate nella lin-
gua letteraria; nella seconda, indaga l'origine e lo sviluppo délie forme let-
terarie tuttora adoperate. Il materiale, di cui s'è servito il giovane autore,
è abbastanza considerevole, e mi pare, in génère, discreto e prudente 1' uso
ch' egli n' ha fatto.
Nella prima parte, il M. nega che esista alcuna connessione fra le irregola-
rità — cosi le chiama — del singolare e quelle del plurale; e afferma invece
che causa principale di esse sia la confusione del femminile col maschile,
giacchè questo è andato sempre più usurpando a quello il terreno. Le irrego-
larità principali, o vogliamo dire le più frequenti tra le forme popolari
arcaiche, sono le seguenti : nel singolare, mio o mie, tao e suo adoperati
pel maschile e pel femminile, senza divario ; nel plurale, miei tuoi suoi,
che servono, al modo stesso, anche per mie tue sue. Ci sono poi i nuovi
femminili tuoe snoe, forme analogiche chiarissime. Per spiegare mio mie,
usato invece di mia, il M. parte dalla scrizione mië délia Tavola Ritonda
e d'altri testi, per mie' fè, ecc. Secondo il Polidori — al quale, e non a me,
appartiene l'edizione del romanzo — mié sarebbe un accorciamento di miea,
e il M., che pare accolga siffatta opinione, ne conchiude assai facilmente che
la confusione di mio e mia nell' unico mie', risultato di *mieo e di *miea, con-
dusse ad usar pure parallelamente 1' unico mio per le due forme del maschile
e del femminile. Ma questa è una délie affermazioni meno felici del lavoro.
Infatti, se il M. accoglie la supposizione del Polidori, deve sopprimere quasi
per intero la seconda parte del suo studio, giacchè essa ha per suo scopo prin-
cipale di dimostrare che IV latino, chiuso od aperto, in iato con una vocale
che non sia i, riesce in italiano sempre ad i. Se poi non l'accoglie,
deve trovare qualche altra spiegazione del femminile mie'. Il che, a dire il
vero, è difficile, perche codesto mie\ coll' apostrofo, non ha altra origine ne
I38 COMPTES RENDUS
altro fondamcnto che il capriccio di qualche cditorc; ne io vorrei certo
ricordarc al M. che dcll' apostrofo non puô csscre traccia nei codici, s'egli
non mostrasse, a più riprcse, di non aver chiaro in mente un cosî chiaro con-
cetto. Cancelliamo dunque l'apostrofo, e riusciremo a un semplice mie; nel
quale il M., che a p. 20 insiste sull' impossibilità di trovare spiegazioni fonetiche
per le irregolarità del possessivo, avrebbe riconosciuto, senza penar troppo,
una vera variante fonetica di mia, ed aggiungiamo di mio , fusisi regolar-
mente insieme. Egli conosce e cita avieito per aviano, sleno per siano. Ora
accanto a questi esiste pure aine per avia, sebbene meno fréquente per
motivi d'attrazione analogica, che tutti vedono; e la regola infine è questa,
che un îa o un io, sia Yi accentato o no, si riducono in fiorentino ad te, il
quale, secondo le varie posizioni in cui si trova, puô conservarsi o sca-
dere ad i : per es. mie mi' 1 . Il resto puô andare, e ammetteremo volen-
tieri che sull' ambigenere mie mC siasi rifoggiato l'ambigenere mio ; pur-
chè perô non si tengano troppo distinti i varî generi e le varie persone, e
non si dimentichi che la spinta, sorta da una parte, doveva ripercuotersi nelle
altre. Cosi i plurali mie' tuo' sud 1 , regolarissimi, per miei ecc, potevano facil-
mente, mancando délia tenninazione di génère, essere usurpati anche pel
femminile, corne potremmo dimostrare essere avvenuto neidialetti dell' Alta
Italia ; ma non sarebbe prudente precisare che la spinta sia venuta prima dal
plurale o prima dal singolare, e che non sia sorta invece contemporanea-
mente nell' uno e nell' altro génère. È notevole, che in qualche edizione di
Fazio degli Uberti si trova anche sue per suo sua. Se proprio appartiene ail'
autore, io direi che sia stato rifatto su mie, giacchè non mi persuadono gli
avviluppati ragionamenti del Menger.
Nel plurale, richiamanol'attenzionediluigli ambigeneri mia tua sua, e dopo
una discussione un po' lunghetta, egli si ferma ail' ipotesi del d'Ovidio, che
si tratti di veri neutri. E certo ha ragione, e il fenomeno si connette coll' uso
del neutro nei numerali corne dua, o nei sostantivi indicanti misura, fre-
quenti in spécial modo nell' antico veneto, corne bra^apasa ecc. ; ma non tutti
gli argomenti, addotti dal M., provano abbastanza, e non va, per esempio,
quello ch' egli osserva, per negare la relazione fonetica di mia con lia.
Bastava porre la questione pregiudiziale : mia è fiorentino, lia è tosco-
umbro e va spiegato da se, colle leggi dei dialetti suoi proprî. Ma che
c' entra il / « mouillé » ?
Passiamo alla seconda parte. Due sono le questioni principali : donde pro-
viene Yi di mio mia, e 1'// di tuo tua, suo sua} Corne si spiega Vie di miei, e
Tuo di luoi suoi} Dopo le belle ricerche del d'Ovidio, tutti pajono d'accordo
nell' ammettere che 1' ie e 1' uo antichi, da ë e da ô, si mantcnessero in italiano
solo nell' iato con/, probabilmente per l'influenza conservatrice délia dissimi-
1. Cfr. Romania XVIII 593, per i casi di protonia, che qui del resto non si conside-
rano; e inoltre 608, ove si toccanogi.i le presenti questioni.
l. e. menger, The possessive pronoims in Italian 139
lazione; si riducessero invece ad i, u, nell' iato con altre vocali. Mail M. non
rimase sodisfatto di taie spiegazione, e dopo riesaminati con cura tutti i voca-
boli italiani, ove s'incontri un e, i, o un 0, 11 in iato, concluse : che solo 7, û
riraasero intatti davanti a qualunque vocale ; che invece e, chiuso od aperto,
ed 0, chiuso od aperto, davanti a qualunque vocale, tranne i, riuscirono
rispettivamente ad/, u; davanti ad i si dittongarono.
Lasciando da parte, corne quelli che offrono poco campo alla discussione,
Vi e Vu, lunghi o brevi, in iato con vocale diversa da z, e venendo ail' ë, che
si trovi nelle medesime condizioni, vediamo che il M., perdimostrare ch' esso
passa in i, ricorre aile forme arcaiche die o dia per « deve » « deva » e agli
imperfetti e condizionali in -ia, corne avia averia ecc. Ora, ne quelle ne questi
erano sembrati abbastanza probativi al d'Ovidio : questi, perché non furono
forniti ail' antica lingua letteraria da dialetti toscani ; quelle, perché il verbo
servile « dovere » è spesso poco accentato e corne proclitico. Non si capisce
corne il M. non abbia tenuto conto délie osservazioni del d'Ovidio, le quali,
se non per la forma die, sono d'una giustezza évidente ed inoppugnabile per
gli imperfetti e condizionali in -ia. Egli s' è invece smarrito dietro un' inutile
ricerca : perché le forme del condizionale in -ia sieno cosi frequenti, e cosi
relativamente rare sieno invece quelle corrispondenti dell' imperfetto; inutile
ricerca, dico, perché il fatto supposto è poco più che un' illusione dell' A.
D' altra parte, egli non ha un' idea giusta délie relazioni che corrono tra aveva
e avea, e crede che in questa seconda forma sia caduto un v, mentre nessun
esempio sicuro si potrebbe arrecare délia caduta d' un v toscano, dopo vocale
accentata, nei primi secoli délia lingua l ; crede inoltre che aveva e avea si alter-
ninonell'antico toscano con uguale frequenza, mentre aiwaèpiuttostoraro e
in più d'un testo non compare affatto o quasi affatto. Infine sono mal giudicate
anche le forme neiente bciendo ecc, di dialetti toscani, dove 1'/ è un vero estir-
patore di iato. Dei notevoli die dia toccheremo qui sotto ; ma si puô intanto
ricordare esser già stato osservato da me altrove ch' essi appariscono di pre-
ferenza in testi senesi e aretini, e che sono pure senesi le « Tavolette cerate », dalle
quali il d'Ovidio li conobbe. D' altra parte, se die proviene dal più comune
dee, per lo stringersi dell' e nell' iato, corne mai si conservarono cosi a lungo
dea estea} E lo stesso potrebbe chiedersi per avea dicea ecc, che senza dubbio
risalgono al latino volgare ; né si assumerebbe facile impresa, chi volessegiu-
stificare la persistenza dell'e coi soliti espedienti délie deviazioni analogiche.
Non è molto più persuasiva, se non erro, la dimostrazione del M. riguardo
ail' e aperto. Egli nega che possa essere esistito in toscano un mieo (che pur è fré-
quente nell' umbro) ; perché, se si fosse mai avuta una declinazione *iuieo miei, il
plurale, per la solita tendenza a conguagliarsi, che hanno le forme d'une stesso
tipo morfologico,avrebbe esercitato la sua efficacia analogica sul singolare, in
modo daconservarlo intatto. Cosi dicasi pei supposti *tuoo tuoi, buoebuoi. L'osser-
1. Certo non sono tali dei dee devi deve, bei bec, ne prête prcite.
I4O COMPTES RENDUS
vazione è ingegnosa, ma tutti vcdono a quali strane conseguenze essa possa
trascinare, e che soverchia iraportanza attribuisca ail' azionc analogica, di fronte
ai regolari sviluppi fonetici. E che cosa risponderebbc il M. a chi pretendesse
dimostrargli che, siccome il singolare ha, di solito, maggior forza attrattiva
del plurale, un plur. miei tuoi non dovè potcrsi svolgere mai, perché glielo
impediva il sing. mio tuoi Ecorne mai potrà egli giustificare, colla sua teoria,
le disuguaglianze morfologiche, pur cosi strettamente regolari dal lato délia
fonetica, che si osservano nell' antico tipo del pronome possessivo in parte
dell' Alta Italia, masch. sing. tç, plur. tôt, femm. tua tue} D' altra parte, gli
argomenti deld'Ovidio conservano tutto il loro valore, e non si vedc perché
il toscano deva essere escluso dal belT accordo, in cui si trova la maggior
parte del dominio romanzo, rispetto al tipo fonetico *mieu *buoe.
Senonchè il M. stesso, trattando dell' oaperto in iato, s'accorge dell' incer-
tezza del suo sistema, e ricorre a curiosi artifici, e fa numerose concessioni
agli avversarî, senza avvedersi ch' esse si risolvono in contradizioni patenti.
Sara a tutti, io credo, molto difficile afferrar bene il suo pensiero, dove studia
le antiche forme loi soi; esarebbe meglio che non avesse scritto le linee, in
cui volendo dimostrare, non si vede a quale scopo, la somiglianza dell' u e
dell' chiuso, cita le antiche rime lui voi, luiuc nome, dal Cittadini. E pur
essendo proclivi ail' indulgenza, non si potrà non lamentare la soverchia rilas-
satezza del metodo, ov' egli suppone che nell' unica forma bue concorrano
due diverse série, love *buove *buoe, da una parte, e bove *boe, dall' altra,
ristringendosi infine in u tanto 1' 110 di *buoe corne 1' di *boe. E codesto
passaggio di in u nell' iato è documentato col vocabolo bua, del linguaggio
infantile, ricorrendo alla stramba etimologia boare, ricordata dal Kôrting
(num. 1283); mentre non è documentata affatto, corne se non ce ne fosse
bisogno, la caduta del v postonico nell' antico toscano.
Ancora due parole sul tipo miei tuoi. Il M. vuol dimostrare che ogni e ed
ogni si dittonga davanti ad / ; e cita due esempî paralleli, uno per ciascuna
vocale : diei débes dai « Conti d' antichi cavalieri » ; nuoi vuoi nos vos
dall' edizione del Dittamondo di Fazio degli Uberti, stampata a Venezia nel
1501. Possiamo subito escludere questo nuoi vuoi, che non è toscano, e
certo si deve al copista délia stamperia ove V edizione si fece ; ma diei, del
quale s' hanno ben altri esempî, mérita maggior attenzione. Esso fu anche del
più antico fiorentino, sebbene il testo, dal quale qui è tratto, appartenga
probabilmente al territorio aretino o senese-aretino ; e non puô dividersi
dalle forme consimili miei, siei es, riei rëi, diei dëi, tutte, tranne la prima,
rapidamente scomparse , per attrazioni analogiche. A diei stanno accanto
i già ricordati die (lia, corne a miei sta accanto mio (e a liei lia); cosicchè
è difficile si tratti d' un diverso sviluppo fonetico. D' altra parte, che un ( "
passi mai in i abbiamo visto non potersi dimostrare ; e negheremo quindi ,
con maggior coraggio, che esso passi in /V davanti ad i. Non resta che una
sola via,porre àoè*dë(b')es e dë(b)et invece di dêbes ecc; ove la lungapotè essere
sostituita dalle brève, per analogia d' altri verbi bisillabi. E sebbene il corne ed
j. d. bruner, The Pislojese diaîect 141
il quando di ciô non riesca troppo chiaro, ad ogni modo le traccie délia brève
rimangono, e nell' od. fiorentino dçvo (dove IV forse fu sostituito ad te, per
influenza di debbo), e nelle antiche forme venete, e in quelle di altri dialetti
dell' Alta Italia, ove compare il semplice e, al posto dell' ei regolare.
In fine del lavoro sono enumerati tutti i vocaboli italiani, ove si trovi un
11 in iato con altra vocale. Non si capisce bene lo scopo e l'utilità di siffatto
elenco, che è composto per la massima parte di voci dotte, prive d'ogni
importanza, e anche di voci strane ed oscure, che non furono mai vive nella
nostra lino;ua.
■&•
Il lavoro del D r Bruner sul dialetto pistojese compie, in certo modo, le
indagini intorno ai dialetti toscani occidentali, cosi felicemente iniziate dal
Pieri, colle memorie sul pisano e sul lucchese ; ma resta a queste molto infe-
riore, e per sicurezza di metodo e per larghezza d' informazioni. Del primo
difetto convien certo rivolgergli benevoli rimproveri; non cosi del secondo,
giacchè egli ha fatto quanto era possibile ad uno straniero, per estendere le
sue cognizioni, non solo riguardo al dialetto antico, ma anche al moderno.
Venuto a Firenze, coll' idea di studiare il dialetto délia città che diede ail' Italia
la sua lingua letteraria, il D r Bruner segui invece, concortese condiscendenza,
i miei suggerimenti, alquanto interessati, e rivolse piuttosto le sue cure al
dialetto di Pistoja, recandosi sul luogo e informandosi dai nativi di esso.
Ciononostante, la parte moderna è rimasta nel lavoro singolarmente esigua,
e più che sull' esperienza personale dell' A., si fonda sulle note pubblicazioni
del Nerucci, del Tigri e di qualche altro esploratore délia montagna pistojese
e dei suoi tesori linguistici ; oltrechè sulle artificiose composizioni del Lori,
in dialetto pseudo-contadinesco, aile quali il B. avrebbe dovuto ricorrere con
minore assiduità e con maggiore cautela.
Pel dialetto antico, 1' A. attinse largamente ai testi, editi od inediti, che ci
son noti, e di uno promette egli la stampa, dell' Apocalisse cioè, manoscritto
da lui rinvenuto nell' Archivio Capitolare délia cattedrale di Pistoja. Avrebbe
perô fatto bene a lasciar da parte le Rime di Cino, délie quali ha fatto nel
suo lavoro un uso poco prudente.
Un primo saggio dello studio, che preparava, fu presentato dal Br. ai lettori
délia rivista americana Modem Langttage Notes , VIII, num. 4 (Aprile 1893); e
consiste nella pubblicazione e nell' illustrazione di alcuni documenti pisto-
jesi dell' Archivio di Stato fiorentino, che avevo già copiato io stesso e ch' egli
aveva poi riveduto sugli originali. Ma già in questo modesto saggiuolo, pur
abbastanza corretto dal lato délia trascrizione, appariva che Y A. stava per
essere tratto fuori délia buona strada da uno strano preconcettp. Egli conside-
rava l'ortografia dei nostri antichi manoscritti corne schiettamente fonetica,
attribuendo a quei nostri padri abitudini e scrupoli scientifici, che certo non
potevano avère; cosicchè nei cenni grammaticali, che seguono i brevi testi
pubblicati, si legge, per esempio : « epenthesis of c, a) before t : nactiuita;
b) before \ : lac\ari », e subito dopo : « c (+ stands ipredicti, rytracti,
diclo, pacti », ecc.
142 COMPTES RENDUS
Codesto strano modo di considerare i fatti ortografici è condotto nella tesi
alla più grande esagerazione. Il che, mi duolc doverlo dire, ne atténua di
molto il merito, e scema le lodi ch' io volentieri tributo alla diligenza che il
D r Br. ha adoperato nel raccogliere il materiale del suo lavoro. Converrà
che ognuno , valendosi di codesto materiale raccolto, non ricorra che
con molta circospezione ai giudizî del raccoglitore, e lo studi, per proprio
conto, con molto diversi criterî. Quanto al D r Br., egli saprà certo spogliarsi,
una volta messo sull' avviso, dei suoi erronei preconcetti, e rivolgere le sue
buone attitudini a nuovi studî, con riuscita meglio sodisfacente. Io intanto
gli additerô, senza estendermi troppo, i più notevoli errori, aggiungendo qua
e là osservazioni d'altro génère.
A tonico. Fra le varie forme del suff. -ario, sono dette semidotte : -ajo, che
forse proviene dal territorio fiorentino (e che è diviso, a torto, dall' antico
~aid); -a.ro, che pare la forma indigena; -aglio, proprio dell' od. lucchese e
di difficile spiegazione.Si tratta d' un vero fatto fonetico o d' una sostituzione
di suoni? C è poi, rispondente al fiorentino -ierc, il noto -ieri, che forma il
più duro ostacolo da superare per chi, corne il Br., creda -ierc d'importa-
zionc francese. Fra gli esempî, consilieri pensieri ecc, non era da dimenticare
l'aggett. legieri Albertano 32, il quale soprawive ncll' avverbio di leggieri. —
Meglio era lasciar da parte brindolo (dato corne esempio del passaggio di a in
i!), e anche gronchio cionco.
A atono : deranno è rifatto sopra seramio, corne nel fiorentino saranno è
SOipra. daranno ; mercare non mi pare si deva a dissimilazione. L'es, piese paese,
se è giusto, risalirà a pajese, e non è quindi un caso di a mutato in i. Ne con-
tentano le dichiarazioni di monisterio, niscondere, culi^ione, ne, tanto meno, di
inbasciadore, ov' è évidente l'influsso del prefisso in-. Qui pure oprire, e a
questo proposito osserverô che anche nel sinonimo caprire délia Versilia io, a
differenza del Pieri, vedrei unrisultato dell' attrazione di cooperirc. Lasciamda
parte forbol tare, che non puô venirc da barbuliare, echerubina carubinieri, che
trovansi pure nell' Alta Italia, e si devono probabilmente a uno scherzoso
ravvicinamento a carrubo ; ma che intrurompere interrompes sia esempio
d'assimilazione incompleta, non è vero, e mostra invece proprio il prefisso
intro (ititru), délia cui diffusione in molta parte délia Toscana parlô, da pari
suo, il Bianchi. La sincope di strofràfrà starô ecc. non mi pare affatto una
caratteristica fiorentina ; e infine converrebbe distinguere meglio fra gli esempî
di prostesi e non trascurarne qualcuno, di non lieve importanza.
E tonico. Non si capisce perché il Br. chiami vocaboli dotti uie te re //y; ne
che cosa c' entri la dissimilazione con nieve, che del resto non è più dell' uso lct-
terario, e con deve. Il trovar qui citati, corne conferma, esempî del piacentino e
del milanese, mi offre il modo di fare un' osservazione générale : che cioè la
maggior parte dei raffronti, che il Br. trae da altri dialetti, non toscani, sono
o inutili o fuor di luogo, e dovevano essere omessi. Più grave è che qui
s' affaccia di già l'errore fondamentale del lavoro, del quale abbiamo parlato
in principio. Sotto la rubrica : « e. in ie », sono raccolti gli esempî antichi
j. d. bruner, The Pistojesc dialect 143
incrcscievilc dolcie^a agievile, ecc. ecc, senza punto sospettare che l't non
indica se non la pronuncia palatale délia consonante, e che taie sistema fu
comunissimo in tutta la Toscana, e non cadde affatto in disuso se non in
tempi non troppo lontani. L'A. avrebbe potuto confrontare con siffatta inser-
zione d' i, anche davanti ad un e, l'inserzione di h, dopo c o g , anche davanti
ad a, o,u, chasa ghotta, ecc; ma disgraziatamente non ha capito neppurquesto
caso. Facendo una rapida scorsa dei capitoli seguenti, troviamo l'errore,
di cui si parla, continuamente ripetuto : e cosi sono considerati corne ditton-
ghi, svoltisi foneticamente da e, gli ie di faciendo, che è messo in un mazzo
con habiendo sappiendo, di tiengo e viengo, di chiacchieronc, di cielato e sacierdo-
tale ! Anzi si chiama tutto ciô « a prominent characteristic of old Pistojese »,
e si citano per raffronto i napoletani priesto cappiello !
Osservazioni non meno ovvie e che appena ardisco di fare, sono : che
non è bene munire, corne il Br. fa continuamente, di segni diacritici gli
esempî tratti da testi antichi, simulando una sicurezza, che non sempre è
possibile avère ; che il despiri di Cino è délia lingua poetica, e tali sono pure
vene viene, mêle miele, sede siede ecc, corne più sotto omo, bona, core, foco,
ed è quindi una stranezza citare al loro proposito il genovese, dove Vie e Vuo
sono divenuti e ed (0), per vero sviluppo fonetico. E perché son chiamati
dotti scendere faccenda ? Perché si vuole tempio formato su tempo ? Perché si
chiama fiorentina la forma prego e pistojese pviego ? Peggio ancora è che l'a
di sostenan^e è considerata dal Br. corne svoltasi da e.
E atono. Numerosi sono gli esempî die conservato, sebbene non tutti pro-
bativi né tutti a loro posto ; riesce, ad ogni modo, chiaro, che la norma fio-
rentina del passaggio d' un e atono in i è qui meno fortemente sentita. Per con-
tro, corne nel pisano-lucchese, 1' protonico prévale sull' u. Errori singoli ;
cari^ia non va con carestia; convisatione sarà una svista d' amanuense; m pro-
pottnxia c' é scambio di prefisso. Agli esempî di ex- in is- (cosi s' esprime il
Br.) poteva mettersi allato espéra Albertano 7 (cfr. espectaiido 74).
/ atono. Non sono esempî di mutazioni fonetiche, per quanto io vedo,
ombulo ompossibile; tuttavia dà da pensare onfiare. In unutile c' è forse assimi-
lazione, ma anche c' entrera 1' uso di un per non ; bu^effe si deve ad etimologia
popolare. Né si puô parlare di epentesi a proposito di aguaito, forse non
schiettamente toscano. Semplici errori abibisognio, forte; ma regolari invece
siîen^o spa^o, contro silen^io e spa^io semidotti; aggiungi salera Albertano 10.
Ma non puô essere miaintenzione di rilevare ad una ad una le numerose
inesattezze di cui é sparso il lavoro. Noterô solo gli altri errori più gravi. In
modo empirico e saltuario si parla del raddoppiamento sintattico, cosi noto,
dopo le particelle e(d), a(d) ecc, raddoppiamento che, del resto, nel pistojese,
corne nel pisano-lucchese, è ben lontano dall' avère la stessa importanza che
nel fiorentino; — th odh, dei codici, sonopresi pervereinterdentali, non solo
in catholica pathibolo, ma anche in popolatho, che tutti sanno equivalere apopo-
la^o (curioso ca^olica Albertano 60, che è certo una scrizione a rovescio); — H
di gratia ecc, et di decto ecc, pt di scripto ecc, son considerati corne rappre-
144 COMPTES RENDUS
sentanti d' una reale pronuncia, senza sospcttarc in alcun modo che siano grafie
etimologiche ; — infine, ciô che è anche più grave, è attribuito il valoredigut-
turali al c e al g degli antichi caco cacio, gorno giorno e simili ». Si sa che i
nostri antichi, corne scrivevano gietite sull' analogia di ragione, cosi scrivevano
non di rado anche ragone sull' analogia di gittare gente legge, e che codesta gra-
fia è in spécial modo fréquente nel quattrocento. D' altra parte il Br., che ha
una cosi superstiziosa fede nell' importanza délie antiche grafie, è trascinato ad
accettare per buona moneta tutto ciô ch' egli trovi scritto, cosi da fidarsi,
per es., d' un ventîei pêr ventisei ; e questo suo modo, cosi poco critico, di con-
siderare i fatti, lo induce ad ammettere anche le più inverosimili trasforma-
zioni fonetiche, corne di ç in r in rcvtfamaglia (?) ; o di ;• in // in allotta.
Più scusabile è ch'egli consideri corne sviluppatosi normalmente da st il ss
délie seconde persone del perfetto montalese, passassi passasti -ste, viangiassi
mangiasti -ste ecc. : in realtà, abbiamo qui pure un fatto analogico, che
trova numerosi raffronti negli antichi dialetti delPAlta Italia, in spécial modo
nel veneto e nel ligure. Cfr. Romania XXII 309. Di minor conseguenza sono
gli errori di lettura e d'interpretazione, che si osservàno qua e là : a p. 30 si
cita, corne di Albertano, nolla nulla, mentre 1' edizione del Ciampi ha proprio
uiilla ; ivi stesso, corne un altro esempio di u in si riferisce dal medesimo
testo lectôra, mentre si deve leggere léctora lettera ; a p. 39 si dà come un esem-
pio dell' inaudito passaggio di p in/un/00 di certi sonetti pistoiesi, mentre
al luogo citato leggesi fà foo cioè 'far fuoeo', ecc.
Il materiale raccolto dal Br. è ad ogni modo ben sufficente a darci una
chiara idea del dialetto pistojese, specialmente antico, e a permetterci di stabi-
lire un raffronto cogli affini pisano e lucchese. Ma i tre dialetti differiscono cosi
poco fra loro, che a stento potrebbero indicarsi fenomeni caratteristici, proprî
esclusivamente dell' uno o dell' altro; o per lo meno, se esistettero, nei testi
che ci rimangono appajono turbati ed oscillanti. Ad esempio, il s da ^ è una
ben salda caratteristica del dialetto lucchese, ma s'estende pure al pisano e
non ne mancano traccie anche nei documenti pistojesi ; è, ad ogni modo, la
più sicura pietra di paragone, a cui possiamo nel bisogno ricorrere. Altri feno-
meni comuni ai tre dialetti : una certa maggior frequenza nella sincope di
vocali ; la tendenza ad -ar- atono, con prevalenza perô di -er- nel futuro di
l a con. ; -evile per -tvole, ditto (e aggiungiamo nimo) ; non trovo invece nel
Br. esempî pistojesi ne di misse, ne di vinti viginti ; — notifia, nomero, donca
donque; ma al pistojese pare manchi longo; — induve, unde, uncia ; — ■ con dit-
tonghi secondarî, preite ecc, paraula tanla ecc, e nel pistojese anche il semi-
dotto tesauro; diflwda ait e simili, mancano esempî in Albertano e nel Belle-
I. 11 Br. li ha tratti anche dall 1 utilissimo libretto Pratica dclla Grammatka per le
scuolc elementari del circondario di Pistoia (Pistoia, 1887), senza awedersi che sono grafie
a bella posta sbagliate, per insegnare ai bambini a correggersi. Per contro, il Br. non
ha saputo giovarsi, quanto poteva , dello schietto elemento dialettale, che 1' operetta
fornisce.
j.-d. bruner, The Pistojese dialcct 145
buoni 2 , ma io trovo perô, alquanto più tardi,fl!^ro ace. ad atro; il fenomeno
cominciava del resto giàaPrato; — la tendenzaall'e, per i atono; eall'o, per
m, nella protonica, omatio cocina ecc, ail' u nella postonica sdrucciola, populo
pïllura ecc. ; e ricordiamo qui anche ogosto, con assimilazione, cfr. olocco; —
possa poscia (e anche cascia cassa, certo da *capsia corne nel ligure) ; un po
diversi, e non molto frequenti nosso vosso; — un certo moderato rotacismo,
e inoltre rr scempiato in r, fenomeno che ha il suo centro nella Ligurià ; —
d inserto dopo n, o Z>dopo m, in spécial modo nel dialetto moderno, cendora,
cambera, anche antico; e mettiamo quil' antico inde(dé), per ne; — il n scem-
piato di dâno stàno dno ecc. ; — il g di amigo sego, di regare, e, più notevole
ancora, di pogo. Solo pistojese sembra abrite, vivo, cfr. ottopre. Il verra guerra di
Albertano saràda mettere col vardare pisano, che del resto è molto diffuso. Lascio
altri fatti, meno importanti o meno sicuri : la tendenza dei tre dialetti a con-
servare intatto ng, piangere ecc. ; il g prostetico di granocchio e simili; sen^a e
non satina, ecc.
Anche nella Morfologia, che il Br. non ha creduto dover studiare, i tre
dialetti si tengono assai vicini l'uno ail' altro. Noto, in spécial modo dall'
Albertano e dal Bellebuoni 1 : tra i metaplasmi, confessoro Belleb. 1, e metto
qui anche quaîunco ib. 9, 17, 22, rifatto probabilmente su ognuno e simili; i
plurali molti laudi Albert. 22, radi vohe 58, vivi; — ogna iiigiura e anche ogna
ispirito, frequenti ; — iliamici, una voltain Albert. 51 ; — tito dicesto ib. 59 (e
aveto 68, se esatto), cfr. Arch. glottol. il. XII 163 ; eno âidiceno chomuoveno
ecc, mentre il più antico pistojese si tiene afecero ecc, consiliassero ecc; —
sera, slrae,drae, sbrigrà Albert. 53 (la stampadel Ciampi ha sbrigrd),e in una
brève lettera pistojese del 1330 tutti insieme contremo, pagrà, acomandrebbe,
representrei, portrebbe (cfr. Bartromei Belleb. 1, frini altrove, ail. a firint);
mentre, come nel pisano-lucchese, manca di solito la sincope in averà e
simili. Non è per6 raro neppure ara, che non va considerato, col Bianchi,
come un esempio di vr in r; — infinito apocopato, moslrà Albert. 41, esse
44, in mezzo del periodo, e in fine di esso vedè 49; — poniendo ib. 56, udiendo
69. Ricordiamo pure la mutata coniugazione di spegndre ib. 34, 56, 60, cfr.
Arch. glottol. it. XII 168 «.
Molto notevole è che il pis.-lucchese odierno, come si rileva dal Pieri,
ha nella 2 a sing. dell' imperativo -e, invece di -i, mette ecc, su cui anche
sente. Ora in Albertano l'-e si alterna, anche nell' indic, continuamente
coll' -ï; ma che in origine si avesse soltanto -i è provato dal future. D' altra
parte, anche altri dialetti hanno -i nella 2 a sing. dell' indicative), -e nell'
imperativo ; donde si puô conchiudere che 1' -e indic. è preso ad imprestito
dall' imperativo stesso, e che un e finale non riesce affatto ad i in italiano,
come vorrebbeil Meyer-Lùbke. Ma di ciô altrove.
1. Statuti dell' opéra di S. Jacobo di Pistoja, volgari-^ati Vanno MCCCXIII da Maneo
di Ser Giovanni Bellebuoni..., pubblicati da Sebastiano Ciampi : Pisa, 1814.
Romania, XXV. IO
I46 COMPTES RENDUS
Pare, per ora, ristretto al pistojese, ed anzi ad Albertano, tuo tu, rifatto su
io, checchènedicail Br., ilquale inesso, come mpiuo,puro, vedrebbe unosvol-
gimento fonetico di -e, lue, plue, pure. Ma piuo sarà stato rifoggiato su meglio
peggio (e efr. piue buono ecc), puro su aiico (e ricordisi pur'' oggi ecc). Sono
pur note al volterrano le 3 e plurali del perfetto in -iero, baciiero spartiero Albert.
19, combactiero 66, partiero 71; che tuttavia non danno il diritto di consi-
derare come un perfetto il sediero di Dante, Purg. II 45, perché, e nell' antico
fiorentino e fuori di esso, la finale -no si mutô spesso in -ro, rcnàaro rendano,
fiero fieno, ecc. Ricorderô infine il condizionale bisdrucciolo rimareboren 51.
Moite altre cose potremmo imparare da codesti testi pistojesi antichissimi,
e più d'un problema fonetico essi offrono alla nostra attenzione, che sfuggi
a quelladclBr. E cosi, i raddoppiamenti e gli scempiamenti délie consonanti,
ortografici o no, fornirebbero da soli un bel soggetto ad uno studio, il
quale potrebbe portar luce sui fenomeni affini di tutto l'antico toscano, e in spé-
cial modo del fiorentino. Anche certi troncamenti, come mei meglio Albert.
43, voV fare 48, voi-la 68, ecc, non sono cosi chiari, da non meritare una
dilucidazione; e andrebbero studiati insieme coi fenomeni affini, che ci pre-
sentano ci egli, ecc. Se infine ci rivolgessimo alla sintassi, potremmo qui
pure fare buona messe d'osservazioni ; ma lasciamo volentieri il piacere di ten-
tare l'utile impresa a chi voglia assumersi una buona volta di sollevare
dalla dimenticanza in cui giacciono gli studî sintattici sui dialetti italiani.
E. G. Parodi.
Le Livre du Champ d'or et autres poèmes inédits par M e Jean Le
Petit, docteur en théologie de l'université de Paris ; publiés avec introduc-
tion, notes et glossaire par P. Le Verdier. Paris, H. Welter, 1896. Pet. in-4
carré, li- 246 pp., plus 1 f. (Publication de la Société rouennaise de Biblio-
philes, tirée à 25 exemplaires pour le commerce.)
Le théologien normand Jehan Petit, mort en 141 1. est surtout connu
pour avoir fait l'apologie de l'assassinat commis en 1408 par le duc de
Bourgogne sur le duc d'Orléans; on ignore généralement qu'il s'était d'abord
livré à la poésie : aussi les œuvres qui nous restent de lui excitent-elles avant
tout un intérêt de curiosité. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale
(fr. 12470) contient cinq pièces signées de Jehan Petit ou Le Petit. Ces
pièces sont : i° La Complainte de l'Eglise, composée en 1392 et qui compte
322 vers (fol. 1-5); 2° La Dispittoison des Pastourelles, composée en 1388 et
qui compte 1856 vers (fol. 5 vo-31); 3 Le Livre du Champ d'or, poème
allégorique écrit en 1389 à la louange des Martel de Bacqueville et qui
compte 3052 vers (fol. 32-70) ; 4 Le Livre du Miracle de Basqueville, poème
composé vers 1390 et qui compte 2394 vers (fol. 71-104); 5 La Fie
monsieur saint Léonard, légende rimée vers le même temps que la précé-
dente et qui compte 702 vers. M. l'abbé Eugène-Paul Sauvage, mort en
1893, avait fait connaître ce recueil aux membres de la Société rouennaise de
le petit, Le Livre du Champ d'or 147
Bibliophiles et s'était chargé de l'éditer; après lui M. P. Le Verdier a bien
voulu assumer cette tâche.
La collection à laquelle appartient le présent volume ayant pour objet la
publication d'ouvrages ou de documents relatifs à la Normandie, M. L. V.
a cru pouvoir s'abstenir d'imprimer les deux premières pièces, que ceux qui
étudient la littérature du xiv e siècle auraient sans doute été bien aises de
posséder, d'autant plus que les oeuvres appartenant à la fin du xiv e siècle
sont peu nombreuses. Il a mis par contre tous ses soins à expliquer les trois
autres compositions, à éclaircir les allusions historiques qu'elles renferment et
à justifier l'attribution au théologien Jehan Petit. Sur tous ces points il nous
semble qu'il s'est acquitté avec succès de ses fonctions d'éditeur.
Le Livre du champ d'or a la forme d'un songe. Le poète a rêvé, dit-il, qu'il
s'était égaré dans les bois de Brachy, près de Bacqueville. Au sortir de la
forêt, il aperçoit dans un champ trois violettes de mars ou « violes martelles ».
Ces fleurs, dont une belle dame (domina ignota) lui fournit à point l'explica-
tion, représentent les armes de Guillaume Martel, seigneur de Bacqueville.
La dame raconte alors les aventures de ce vaillant personnage (M. Le Ver-
dier établit qu'il s'agit de Guillaume III mort en 1 303), que saint Léonard tira
miraculeusement des mains du Soudan, au moment où il allait être écorché
vif. Le poète est invité à célébrer les hauts faits du héros et à chanter les
louanges du saint qui l'a délivré. Pour lui faliciter la tâche, l'inconnue lui
explique les armes des Martel. Le champ d'or rappelle la tunique portée par
le premier d'entre eux lors de son baptême. Le premier marteau signifie
Prudence, le second, Honneur, le troisième, Hardiesse. La dame elle-même
nous apprend son nom, qui est Gentillesse; sa fille, qui l'accompagne, est
Prouesse. Chacune de ces vertus sert de prétexte à de longs développements.
Gentillesse promet de rester en France, car il ne s'agit plus pour les cheva-
liers français d'entreprendre de nouvelles expéditions lointaines, mais bien de
lutter contre les Anglais, ainsi que l'a fait Du Guesclin, dont dame Prouesse
porte le deuil. Jehan Petit termine en exposant, à l'adresse du roi Charles VI,
les vertus que doit posséder un jeune prince et les devoirs qui lui incombent.
Nous avons négligé, au début, une longue diatribe contre le dominicain
Jehan de Montesson, qui s'était permis d'attaquer le dogme, si cher aux Nor-
mands, de l'Immaculée Conception. Dans ce hors-d'œuvre, fort maladroite-
ment rattaché au sujet (le poète raconte qu'un homme de mauvaise mine,
le dominicain lui-même, sort d'un buisson, près du champ des violettes, avant
l'arrivée de dame Gentillesse), Jehan Petit se montre déjà fanatique et parle
de brûler son contradicteur (voy. v. 422, 446).
Le Livre du miracle de Basqueville est précédé d'un prologue en prose dans
lequel le poète explique pourquoi il a choisi la forme des douzains et donne une
curieuse énumération des choses groupées par douze. Le poème lui-même est
d'une composition assez froide. Le sieur de Bacqueville, fait prisonnier par le
Soudan, est sommé de renier son Dieu et d'adorer Mahomet. Il expose alors
longuement les principes de la foi chrétienne. Dans cette exposition qui
I48 COMPTES RENDUS
occupe les v. 217-2046, M. L. V. a relevé avec beaucoup de sagacité divers
passages empruntés à Jean de Meun. Le Soudan ne se laisse pas convaincre
par les discours du chevalier, et le condamne, ainsi que le sieur de Buiville,
son compagnon, à être écorché vif le lendemain. C'est alors que se produit
l'intervention miraculeuse de saint Léonard. Les deux chevaliers sont trans-
portés, pendant leur sommeil, dans les bois de Bacqueville. Guillaume, pour
se faire reconnaître, envoie à sa femme la moitié de l'anneau qu'il a partagé
avec elle lors de son départ, puis il fonde dans son château une chapelle qui
est devenue un lieu de pèlerinage célèbre.
La Vie monsieur saint Léonard est le complément des deux premières pièces.
Le poète y résume les actes du saint et donne naturellement une grande
place au miracle de Bacqueville. Il ajoute à la fin plusieurs faits tout récents,
en particulier la délivrance d'un prisonnier, grâce à l'intervention de Léonard,
délivrance qui aurait eu lieu en 1386. Cette légende rimée appartient à un
genre littéraire qui eut beaucoup de succès au xm e siècle et dont M. Paul
Meyer nous a fait connaître un grand nombre de spécimens. Il ne semble
pas que la vie de saint Léonard ait été mise en vers avant la fin du xiv e siècle,
et le présent poème acquiert ainsi une sérieuse valeur.
Telles sont les trois pièces publiées par M. L. V. ; quant au texte, on
peut regretter que l'éditeur n'y ait pas fait ça et là quelques corrections néces-
saires, surtout pour redresser les vers faux. On peut relever aussi plusieurs
lectures qui paraissent inexactes. Voici quelques observations de détail, qui ne
portent que sur les premières pages :
P. xxi, 1. 19, lis. Festivetur. L'hymne a été recueillie en 1624 par
Balinghcm dans le Paruassus Marianus. Voy. U. Chevalier, Repert. hymno-
logicum, p. 142. — P. 16, v. 26, Si est mestier qu'aucuns s'esdrestent, lis.
esdrescent — P. 19, v. 101-102, il semble qu'il faille lire aux rimes Brachie
et radrechie, ou Brachie et radreebié. — P. 20, v. 1 30-1 31, Tl\ ressemblent aux
violes Que Von appelle mortelles. De même, p. 92, v. 1869-1870, Et les trois
rouges violes Que Ton appelle martelés. On pourrait corriger ces deux passages
et remettre les vers sur leurs pieds en lisant : violettes et martelettes. — P. 20,
v. 135, Si sont ces trois ci, m'endroit, lis. or endroit. — P. 23, v. 218, Et qui
l'ont vidé aucunement, lis. probablement vide. — P. 29, v. 306, Selon cano-
niste clergie, lis. clergiè. — P. 29, v. 309, la mesure du vers exige qu'on lise :
Honguerie. — P. 31, v. 356, lis. Ainsi qu'il ment, soit il maudis. — P. 41,
v. 604, appona. lis. appoua. — P. 42, v. 640, nous écririons plutôt Des
Marteaux. — P. 46, v. 744, lis. Se [Je] n'y meltois.
Emile Picot.
PÉRIODIQUES
Bibliothèque de l'École des Chartes, LV (1894). — P. 343-348.
A. Morel-Fatio, La traduction des commentaires de César, par Pier Candido
Decembri. M. Morel-Fatio montre que cette traduction n'est pas perdue,
comme l'avait dit M. Mario Borsa dans son étude sur P. C. Decembri
(Archivio Storico Lombardo, 20 e année), qu'il en existe un ms. à la Chigiana,
et un autre, contenant seulement la version du de Beîlo gallico, à la Biblio-
thèque nationale (fonds italien 124, provenant de Pavie); que la traduction
n'a pas été faite pour Fr. Sforza, comme l'a supposé M. Mazzatinti, décrivant
ce ms. dans ses Manoscritti italiaui, mais bien pour Philippe-Marie Visconti.
Le prologue du ms. italien de notre Bibliothèque nationale ne nomme, à la
vérité, ni l'auteur de la traduction, ni le personnage à qui elle est dédiée,
mais on possède de cette traduction italienne une version castillane conservée
dans un ms. de la Bibliothèque d'Osuna, où Pépître dédicatoire commence
ainsi : « Al serenissimo principe e muy excelente senor Filippo Maria duque
« de Milan.... comienza el prologo de Pedro Candido sobre la ystoria de
« Gayo Jullio César. » Cette version castillane paraît avoir été faite pour le
marquis de Santillane. — P. 430-432. Note sur la Bibliothèque du comte de
Lignerolles, vendue à Paris en 1894, et contenant de précieux manuscrits et
beaucoup d'anciens livres français. — P. 433-464. H. Moranvillé, Mémoire sur
Tamerlan et sa cour par un dominicain, eu 140J. Ce mémoire, qui est intéres-
sant, a été inséré en traduction latine dans une chronique, la Chronographia
regum Francorum, que M. Moranvillé imprime actuellement pour la Société
de l'Histoire de France. M. M. en publie le texte français d'après deux mss.
de la Bibl. nat. Le commentaire historique est intéressant. La note de la
p. 449 sur Gog et Magog est tout à fait insuffisante. — P. 488. L. Delisle,
Alexandre de Villedieu et Guillaume le Moine, de Villedieu. A propos de l'édi-
tion du Doctrinale publiée récemment par leD r Reichling (cf. Romania, XXIII,
588). M. Reichling avait signalé 296 éditions de cet ouvrage; M. Delisle en
décrit quelques autres qui lui étaient restées inconnues, et groupe à ce propos
quelques renseignements fort intéressants sur un autre grammairien, origi-
naire, lui aussi, de Villedieu, en Basse Normandie, un certain Guillaume le
Moine, de Villedieu, qui professait à l'Université de Caen, sous François I er .
Il signale notamment un traité « de fabulosis thematibus » qui abonde en
curieuses anecdotes et en traits plaisants recueillis en Normandie. — P. 539-
542. Compte rendu, par M. Delisle, du Catalogue des livres français de la
150 PERIODIQUES
Bibliothèque de Wolfenbùttel, du D r Milchsack. — P. 627-660. L. Delisle,
Manuscrits légués à la Bibliothèque nationale par Armand Durand. M. A. Durand,
décédé à Paris, en 1894, âgé de 87 ans, était un ancien professeur de rhéto-
rique, qui avait la passion des livres, et qui, bien que fort instruit, et même
érudit, ne paraît pas avoir jamais rien publié. Sa bibliothèque, richement
pourvue en livres de littérature et d'histoire, a récemment été mise en vente.
Il légua à la Bibl. nat. ses manuscrits au nombre de cinq, dont M. Delisle
donne ici une description très détaillée. L'un d'eux, écrit en 1322, contient
un recueil de fables latines qui mériterait d'être examiné de près. La fable
que M. Delisle cite p. 639 (Léo mandavit omnibus bestiis ut venirent ad peniten-
titim....) a le même sujet que Les animaux malades de la peste, de La Fontaine,
mais il ne semble pas que cette rédaction soit connue. Parfois des proverbes
ou des vers français sont cités. Ainsi, dans la fable des pigeons qui demandent
un roi (Columbe non habeules regem...), on lit « unde dicitur : De grant Jolie
s'entremet \ Oui en subjection se met ». Voici encore une histoire bien connue :
« De presbitero qui volebat addiscere lupo litteras... cumsacerdosdiceret A E,
lupus dicebat post eum sic. Et cum dicebat ei sacerdos ut simul jungeret,
respondit lupus : Aingnel, Aingnel. Et dist li prestres : Tel eu pensée, tel eu la
bouche. » Cf. la fable 82 de Marie de France. Ce sont des exemples à l'usage
des prédicateurs. Entre ces manuscrits se trouve aussi un Tristan en prose du
xme siècle.
LIV (1895). — P. 21-44. C. de la Roncière et L. Dorez, Lettres inédites
et Mémoires de Marina Sanudo l'ancien (1334-1337). Ces documents nous
ont été conservés par deux feuillets trouvés, en 1893, chez un libraire de
Rome, dans la reliure d'un incunable. Ils appartiennent maintenant à la Biblio-
thèque nationale. Leur importance historique est très réelle, et ils offrent,
pour l'histoire de la propagation du français, un vif intérêt, puisque certains
d'entre eux sont rédigés en français. C'est le cas des lettres adressées à des
personnages français (Jean Musaut, familier de Louis I de Bourbon, le roi de
Chypre Hugues IV, Guillaume, comte de Hainaut). Les autres pièces sont en
latin ou en italien. — P. 99-140, 274-317, 601-638. A. de Laborderie, Jean
Meschinot , sa vie et ses œuvres; ses satires contre Louis XI (trois articles).
Mémoire important et très documenté. — P. 429. Fondation du Musée Dobrée
à Nantes. Voir plus loin, à la chronique. — P. 645-690. L. Delisle, Notes sur
quelques manuscrits du baron Dauphin de l'erua. Parmi les manuscrits de cette
collection, restée, jusqu'à la publication du Catalogue de vente (1895), à peu
près inconnue, il en est qui sont de la plus exceptionnelle importance : de ce-
nombre est le livre en lettres onciales renfermant la fin du Deutéronome, Josué,
les Juges et Ruth, où M. Delisle a reconnu, à première vue, la suite du célèbre
Pentatcuque de Lyon, édité en 1881 par M. Ulysse Robert. Ce volume, infi-
niment précieux, a été cédé comme il était désirable que cela lut, à la ville
de Lyon. La Bibl. nat. a acquis quelques mss. importants entre lesquels deux
ou trois intéressent nos études. Tels sont un ms. contenant des poésies latines
de Philippe de Grève et de Gui de la Marche, un recueil d'exemples, à l'usage
PERIODIQUES I 5 I
des prédicateurs, composé en France peu après 1298 (p. 677), et un ras., simple
fragment, à la vérité, de Simon de Pouille (environ 2180 vers). Parmi les
mss. que M. Delisle n'a pu acquérir pour la Bibliothèque, mais sur lesquels
il a pu prendre, la veille de la vente, des notes qu'il communique dans le
présent mémoire, deux doivent être signalés ici. Le premier est un recueil
de poésies françaises (p. 682-3) qui renferme le poème de Fanuel (Dieux qui cest
siècle commença; cf. Rom., XVI, 216); la Passion (Oeç vioy trestuit doucement ;
cf. ibid., 48), une complainte de Notre-Dame, les Quinze signes (Si ne vos
cuidasse anuier ; cf. ibid., VI, 22) ; la vie de saint Christophe (Eu nom de sainte
Trinité); la pronostication d'Ezéchiel (En terre de tabor et de promission;
cf. Bulletin de la Soc. des anc. textes français, 1883, p. 89); un petit traité en
prose sur les urines, attribué à Richart de Fournival (Ce est li jugement des
urines que maistre Richars de Fornival aprist a maistre Helye son serorge) ; le
Roman des eles, de Raoul de Houdenc; Y Ordre de chevalerie (Bon fait a
preudome parler). Le second est un livre français du XV e siècle , contenant
« le livre des simples médecines », ouvrage dont on a de nombreux exem-
plaires, et diverses recettes 1 . P. M.
1. Il s'y trouve aussi (fol. 207) une page sur les vertus du gui de chêne, qui paraît
semblable au morceau sur le même sujet que j'ai publié ici-même (XV, 164) d'après un
manuscrit fait à Metz.
CHRONIQUE
M. Alfred Weber, de Frauenfeld en Suisse, est mort le 29 octobre 1895.
Il avait débuté dans la philologie française en 1876 par des études critiques
sur les mss. de la Vie des Pères (voy. Rom., V, 494), auxquelles il revint
encore plus tard (Rom., VI, 628). Étant venu à Paris, il prit part aux confé-
rences de l'École des Hautes Études; il publia en 1877 dans la Romania
(VI, 328) la Vie de saint Jean Bouche d'or, d'après un ms. de l'Arsenal (cf.
Rom. VII, 600), et dans la Zeitschrift fur roui. Philologie une version inédite
de Théophile (cf. Rom. VII, 343). M. Weber s'était proposé la tâche difficile de
donner une édition critique de l'ancienne Vie de suint Grégoire, et la Société
des anciens textes avait favorablement accueilli ce projet, dans l'exécution
duquel je devais être son collaborateur. Mais une cruelle maladie vint rendre
le travail intellectuel d'abord très difficile, puis complètement impossible au
jeune auteur. J'ai conservé les matériaux qu'il m'avait envoyés pour être sou-
mis à une première revision, et j'espère qu'il me sera possible quelque jour
de réaliser la pensée qui a occupé et passionné tous les moments de répit
que, jusqu'en ces dernières années, le mal laissait à cet infortuné jeune
homme, dont la nature sérieuse et timide m'avait inspiré une vraie sympa-
thie. Alfred Weber avait 44 ans lorsque, dit la lettre qui annonce sa mort,
« il fut délivré, avec une rapidité qu'on ne prévoyait pas, de ses longues
souffrances ». — G. P.
— M. le vicomte Th. Hersartde la Villemarqué, membre libre de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres depuis 1858, est décédé le 8 décembre der-
nier, dans sa quatre-vingt-unième année. Les études qu'il a poursuivies pen-
dant le cours de sa longue carrière n'avaient guère avec les nôtres que
quelques points de contact ; il ne faut pas oublier cependant qu'il fut l'un des
premiers à s'occuper de l'origine des romans de la Table ronde, dans un
article publié en 1841 dans la Revue de Paris (Les poëmcs gallois et les romans
tic la Table ronde), qui, revu et amplifié, forma plus tard, avec une suite de
contes traduits des Mabinogiou, son livre intitulé Les romans de la 'Table ronde
et les contes des anciens Bretons (3 e éd., Paris, Didier, 1860). Au cours d'un
des voyages qu'il ht en Angleterre, en vue de ses études sur l'ancienne litté-
rature galloise, il prit quelques extraits de manuscrits français qu'il publia
en 1856 dans les Archives des missions (l« série, t. V, pp. 89-116). Parmi
ces extraits figurent un assez grand nombre de pièces tirées du chanson-
nier Douce (Oxford), qui depuis a été décrit en grand détail. On y trouve
CHRONIQUE 1 5 3
aussi un court mais précieux fragment d'une des rédactions en vers de
Tristan (cf. Roman ia, XV, 349). Ces divers morceaux ne sont pas très correc-
tement publiés, mais il ne faut pas perdre de vue que M. de la Villemarqué
ne s'est occupé de notre ancienne littérature qu'occasionnellement, et que
d'ailleurs, il y a quarante ans, l'exactitude minutieuse qui est maintenant
exigée des éditeurs n'était pas encore entrée dans les habitudes. Le principal
fondement de la renommée littéraire de M. de la Villemarqué a été le char-
mant recueil de chants bretons qu'il publia en 1840 sous le titre de Bardai
Brei\, et quia eu six éditions, dont la dernière a paru en 1866. L'antiquité
que l'éditeur attribuait à plusieurs de ces chants, les allusions historiques qu'il
croyait y reconnaître avaient déjà suscité bien des contradictions (Bibl. de
VÈc. des chartes, 2 e série, II, 282; Revue critique, 1867, I, 105), lorsque la
publication des véritables chants populaires de la Bretagne, due à M. Luzel,
vint montrer jusqu'à quel point les textes du Bardai Brei'i avaient été retou-
chés et remaniés. C'était une transformation, dans laquelle ils avaient
gagné en poésie tout ce qu'ils avaient perdu en authenticité. M. de la Ville-
marqué ne fut point insensible aux critiques qui lui furent adressées : il n'y
répondit point, mais ne réimprima plus le Bardai Brei<,et, toutes les fois qu'il
rencontrait un de ceux qui l'avaient le plus sévèrement critiqué, il le remer-
ciait, avec une effusion, presque embarrassante, de lui avoir enseigné les
bonnes méthodes. C'était un homme d'esprit et de goût.
— M. A. Thomas, professeur à la Faculté des lettres de Paris, vient
d'être chargé, à l'École des Hautes Études, d'une conférence qui sera spéciale-
ment consacrée à la grammaire du latin vulgaire.
— M. R. Renier a été nommé, à l'Université de Turin, professeur ordi-
naire de l'histoire comparée des littératures, dont il était déjà professeur
« extraordinaire ».
— MM. E. Stengel et E. Koschwitz, professeurs, l'un à Marbourg, l'autre
à Greifswald, permutent entre eux à partir du second semestre de 1896.
— M. Guy, maître de conférences à la Faculté des lettres de Toulouse,
soutiendra prochainement à la Faculté de Paris une thèse sur la vie et les
œuvres d'Adam de la Halle.
— M. Ernest Langlois prépare, avec la collaboration de M. G. Paris, un
recueil de morceaux choisis, en ancien français, pour les classes de seconde
et de rhétorique, conformément au programme récemment promulgué. —
Conformément à ce même programme, M. G. Paris prépare un choix de
morceaux narratifs empruntés à la littérature française du moyen âge et tra-
duits en français moderne, destinés à la lecture dans la classe de sixième.
— Le quatrième volume du Catalogue des manuscrits français de la Biblio-
thèque nationale vient de paraître 1 . Les trois précédents avaient paru en
1868, 1874 et 1881. Le t. IV contient la description détaillée des n°s 4587 à
5525. Ce sont, pour la plupart, des recueils de lettres ou de pièces historiques
1. Un vol. in-4 à deux colonnes (F. Didot).
154 CHRONIQUE
et des collée tança formés par divers érudits des derniers siècles. Il y a très
peu de manuscrits du moyen-âge'. L'auteur anonyme (M. Deprez, conser-
vateur du département des manuscrits) a dû se conformer, dans les lignes
générales, au système adopté pour les précédents volumes; il a cependant
apporté à ce système d'importantes améliorations. La description matérielle
des volumes est beaucoup plus précise que dans les trois tomes précédents;
le nombre total des feuillets est indiqué. Des renseignements intéressants
nous sont fournis sur la provenance des manuscrits, sur les armoiries qui
y sont figurées. Il est profondément regrettable que ces indications si néces-
saires n'aient pas été données dès l'origine, mais elles ne faisaient pas partie
du plan conçu par Michelant, et le personnage qui administrait la Biblio-
thèque lorsque l'impression du catalogue fut commencée en 1863 (feu
Taschereau) s'était opposé avec un invincible entêtement à des perfection-
nements dont il ne sentait pas la nécessité. Il ne faudra pas plus d'un
volume (ce sera même un mince volume s'il n'y a point de table) pour con-
duire la publication jusqu'au n° 6170, où s'arrête ce qu'on appelait jadis
P « Ancien fonds ». A la vérité, cette désignation, comme celle de « Supplé-
ment français » et toutes celles qui ont été usitées entre l'époque révolution-
naire et 1860 environ, n'a plus de valeur depuis qu'un classement par langues
a été substitué aux fonds innombrables, et souvent fort irrégulièrement con-
stitués, entre lesquels étaient répartis les manuscrits ; toutefois, par une sorte
d'archaïsme, elle est encore maintenue sur le titre du tome IV qui vient de
paraître. Mais le fonds français actuel s'étend jusqu'au n° 26484, sans compter
le fonds des Nouvelles acquisitions (commencé en 1862), pour une partie
duquel M. Delisle a donné un catalogue fort détaillé et pourvu de tables en
1891-1894 (Rom., XXI, 624). Si les notices des n os 617 1 à 26484 devaient être
exécutées selon le plan suivi dans les quatre volumes du catalogue in-4 , la der-
nière ne paraîtrait guère avant l'an 2000. C'est pour donner une plus prompte
satisfaction aux désirs du public érudit que M. Omont, à qui la Biblio-
thèque nationale devait déjà plusieurs catalogues, notamment celui des
manuscrits grecs, a commencé, d'après un nouveau plan, une nouvelle série
du catalogue des manuscrits français. Le premier volume de cette série vient
de paraître 2 . Il est rédigé d'après un système que l'on ne peut qu'approuver.
1. De ce nombre est le ms. 4939 (anc. 9616), du xv* siècle, qui contient les fables
de Marie de France. Le nom de l'auteur manque dans le ms. et par suite dans le cata-
logue.
2. Bibliothèque nationale. Catalogue général des manuscrits français, par H. Omont.
conservateur-adjoint du département des manuscrits. Ancien supplément français,
n° s 6170-9560. Paris, Leroux, 189$. Un vol. gr. in-8°, vi-412 pages. L'insertion dans
ce titre des mots Ancien supplément français correspond à l'insertion des mots Ancien fonds
dans le catalogue in-4 . C'est, dans l'un et l'autre cas, une mention inutile, qui a l'in-
convénient de faire croire au lecteur qu'il a sous les yeux la description de tous les
mss. qui ont fait partie soit de l'ancien fonds soit du supplément. Or, cette supposi-
tion serait inexacte, puisque l'ancien fonds comme le supplément contenait des mss.
en diverses langues européennes, qui en ont été retirés pour former les fonds italien,
espagnol, anglais, allemand, néerlandais, etc. Ce volume ne porte pas de tomaison : les
numéros extrêmes placés sur le titre et au dos en tiendront lieu.
CHRONIQUE 155
M. Omont ne donne les premiers et les derniers mots de chaque ouvrage que
dans les cas assez rares où cette indication est nécessaire pour l'identification.
De là résulte une grande économie de place, par rapport au catalogue in-4 ,
où l'indication des premiers et des derniers mots (commençant par... finissant
par...) est à peu près constante. En revanche, M. Omont fournit avec
abondance, mais d'une façon succincte, tous les renseignements désirables
sur la provenance et l'histoire des manuscrits, et même, ce qui est de la plus
grande utilité, sur l'usage qui en a été fait par les érudits. En beaucoup
de cas, un simple renvoi à une édition ou à une notice détaillée permet
d'abréger notablement la description. M. Omont annonce dans son avertis-
sement l'intention de joindre des tables générales alphabétiques à la fin de
chacune des séries du Supplément, du Saint-Germain et des Petits fonds français.
Mais ces divisions appartiennent au passé : elles n'ont plus d'existence réelle
depuis la répartition des manuscrits par langues. Une seule table générale,
s 'appliquant à l'ensemble du fonds français, sera infiniment plus commode à
consulter que les trois tables annoncées. En attendant la fin de l'œuvre,
qui progressera rapidement — l'activité bien connue de M. Omont nous en est
un sûr garant — les répertoires alphabétiques joints à chaque volume suffisent
amplement. — P. M.
— M. Dobrée, riche amateur nantais, vient de faire don au département
de la Loire-Inférieure de toutes ses collections. Parmi les manuscrits, qu'a
fait connaître une notice sommaire (voy. Bibl. de VÈc. des Ch., LIV, 430),
figure , avec un exemplaire de Modus et Racio et un de Commines , l'article
suivant, dont nos lecteurs apprécieront toute l'importance :
Les sermons de saint Bernard et d'Abélard (?), en langue romane, ms. du xii' siècle
(sic), superbement relié, doré et couvert de pierres fines. Ayant appartenu à Roquefort.
Il est bien à désirer qu'une notice plus précise et plus détaillée soit prochai-
nement donnée de ce précieux volume. Les collections de M. Dobrée, qui est
fort âgé, ne seront remises au département qu'après sa mort.
— Nous avons reçu le prospectus d'une nouvelle édition de « Sachs-
Villatte, le meilleur des dictionnaires des langues française et allemande,
édition abrégée, entièrement refondue, pourvue de la nouvelle orthographe
française et allemande ». Si ce dictionnaire est en effet le meilleur de tous,
nous ne pouvons qu'en recommander l'usage à l'auteur du prospectus. Il y
apprendra à ne point écrire des phrases comme celle-ci : « un système de
signes très spirituellement trouvés » (le texte anglais placé en regard porte «by
means of symbols ingcniously employed »), ou comme cette autre : « L'édi-
tion abrégée... répond aussi parfaitement aux besoins des litte'rés qu'à ceux de
la vie pratique. »
— On annonce la publication très prochaine, à Naples, d'une Rassegna
critica délia letteratura italiana, dirigée par MM. E. Pércopo et N. Zingarelli.
Ce recueil, dont l'objet paraît être sensiblement le même que celui de la Ras-
segna bibliografica délia letteratua italiana, fondée, il y a peu d'années, par
M. d'Ancona, paraîtra chaque mois par fascicules de seize pages.
I 5 6 CHRONIQUE
— Nous avons annoncé dans l'un de nos derniers numéros (XXIV, 317),
l'important recueil d'études historiques ou littéraires que les amis de Julien
Kavet ont publié pour honorer la mémoire de ce savant si distingué. Sous le
titre à' Œuvres de Julien Havet, M. L. Havet vient de réunir en deux beaux
volumes (Paris, Leroux, 1896) tous les travaux d'érudition laissés par son
frère, moins l'édition des lettres de Gerbert et Les Cours royales des îles nor-
mandes, qu'on peut se procurer en librairie. Il y a joint une très intéressante
notice biographique , où il insiste principalement sur les conditions dans
lesquelles s'est formé l'esprit de cet érudit dont les moindres travaux sont
conduits avec la méthode la plus rigoureuse et la critique la plus sûre. Le
premier volume contient la réimpression des Questions mérovingiennes, dont la
dernière partie n'a paru qu'après la mort de l'auteur; le second est formé de
divers opuscules entre lesquels nous citerons le mémoire sur La frontière
d'Empire dans V Argonne , qui renferme le texte parfaitement établi dune
enquête de 1288, qui est un document linguistique important.
— Le 7 janvier 1896 M. Cari Wahlund, professeur à Upsal, bien connu de
tous nos lecteurs, accomplissait sa cinquantième année. A cette occasion, et
sa grande surprise, on lui a remis un beau volume de Mélanges de philologie
romane, pour lequel 64 élèves ou amis, Suédois, Finlandais, Danois, Français,
Allemands, Autrichiens, Hollandais, Suisses, Italiens, Américains, avaient
réuni leurs souscriptions et auquel 32 avaient collaboré. Nous rendrons compte
dans notre prochain numéro de cette belle publication , imprimée chez
MM. Protat, à Mâcon, et qui, tirée à 150 exemplaires, n'est pas mise dans le
commerce. Disons seulement que jamais pareil hommage n'a été rendu à
quelqu'un qui le méritât mieux par ses travaux et surtout par son caractère.
On y a mis pour épigraphe ces deux vers du DU du courtois donneur, publié
par M. Sôderhjelm dans le volume, et qui s'appliquent à lui aussi justement
que le titre même de ce Dit : Si vert en honneur retenus, Par tout aines et bien
l'en us.
— Vient de paraître la troisième livraison (M-R) du Nouveau Dictionnaire
roumain-français de M. Damé, dont le commencement a été, de notre part,
l'objet d'un compte rendu (XXIII, 477). — Le Dictionnaire français-roumain,
de M. B. Florescu, avance plus lentement ; nous n'avons encore reçu que six
livraisons comptant ensemble 288 pp. et s'arrêtant au mot Amuser.
— M. H. Tiktin entreprend la publication d'un troisième dictionnaire,
imprimé, comme les deux précédents, aux frais de l'Etat : Rumânisch-deutsches
Wôrterbuch. Le nom seul de l'auteur nous promet un excellent livre, et la pre-
mière livraison que nous avons sous les yeux est l'amorce d'un répertoire, à
la fois historique et pratique, tout à fait remarquable et qui rendra les plus
grands services. 11 est fâcheux seulement que M. T. ait dû céder à des
injonctions administratives et abandonner l'orthographe phonétique actuel-
lement adoptée par les Moldaves. Nous voyons reparaître dans le Wôrterbuch :
ê (=<?)> "'(— 0> < ; > à (= ea, oa), et même cet affreux </ (= \), qui a décidé-
ment la vie dure.
CHRONIQUE I57
— La huitième livraison de Y Alt-celtischer Sprachschat^, de M. Holder, vient
de paraître à la librairie Teubner. Elle contient la fin du long article Galli,
les articles Gallia, Gàllicus , etc., et se termine avec 17; au mot hyssus. C'est
la fin du premier volume de ce grand ouvrage, qui compte 2.064 colonnes.
Livres annoncés sommairement :
Coup d'œil sur l'histoire de la typographie dans les pays roumains au XVI e siècle,
par Emile Picot (extrait du Centenaire de l'École des tangues orientales
vivantes). Paris, Imp. nat. Gr. in-4 , 43 pages. — Ce mémoire, enrichi de
nombreuses reproductions photographiques, comble une lacune dans l'his-
toire de l'imprimerie, et sera consulté utilement par tous ceux qui s'inté-
ressent à la période ancienne de la littérature roumaine. On ne possède encore
aucune bibliographie roumaine qui mérite confiance. La partie traitée par
M. Picot est celle qui présentait le plus de difficultés, les vieux livres
valaqùes étant rares et fort dispersés. M. P. a fait preuve dans ce travail
d'une érudition très spéciale et très sûre, en même temps que de la méthode
et de l'exactitude qu'on a pu apprécier dans ses précédents travaux de
bibliographie, notamment dans les trois volumes du Catalogue de la Biblio-
thèque Rothschild et dans la Bibliographie Cornélienne.
Le rime ai Francisco Tetrarca, restituite nelP ordine e nella lezione del testo
originario sugli autografi col sussidio di altri codici e di stampe e corredate
di varianti e note da Giovanni Mestica. Edizione critica. Firenze, Barbera,
1896, in-12, xxv-700 p. — Le titre de cette publication dit assez ce qu'elle
est : l'éditeur, déjà connu par plus d'un bon travail de critique et d'histoire
littéraire, a voulu faire profiter le texte de Pétrarque des nombreuses études
dont il a été l'objet dans ces dernières années, et qui ont notamment établi
que nous possédions, par une rare bonne fortune, la plus grande partie de
l'œuvre poétique de Pétrarque écrite de sa propre main. M. Mestica s'est
attaché à rétablir l'ordre donné par le poète lui-même à ses compositions
et à reproduire fidèlement (sauf les variantes orthographiques rejetées en
note) le texte des copies autographes. Il a, en outre, communiqué les
variantes d'autres mss. et des anciennes éditions quand elles avaient de
l'intérêt. Ce travail utile et considérable nous parait, à première vue, fait
avec beaucoup de méthode et de soin, et nous ne doutons pas qu'il n'ob-
tienne le succès qu'il mérite auprès des savants et du public.
Die frampsischen Kolonien %u Miincheberg and Fûrstenwaîde, von Albert
Schôttler. Teil I. Miincheberg. Fûrstenwaîde, Spree, 1895, in-8°, 72 p.
(progr. du gymnase de Fùrstenwald). — C'est l'histoire de la colonie des
réfugiés établis à Mûncheberg, dans le Brandebourg, en 1697, et qui s'y
maintint jusqu'en 1802; l'auteur se propose d'écrire de même celle de la
colonie voisine de Fùrstenwald.
The Voyage of Bran, son of Febal, to the Land of the Living, an old Irish saga,
now first edited, with translation, notes and glossary, by Kuno Meyer.
With an Essay upon the Irish vision of the Happy Otherworld and the Celtic
I58 CHRONIQUE
doctrine of Rebirth, by Alfred Nutt. Section I : The Happy Otherworld.
London,D. Nutt, 1895, petit in-8°, xvn-331 p. — Le titre que nous venons
de transcrire dit assez que ce volume n'intéresse pas seulement les études
celtiques. L'édition et la traduction, par M. Kuno Meyer, du plus ancien
texte irlandais relatif au mystérieux « pays des vivants » est suivi d'une
très savante étude de M. A. Nutt sur les diverses formes du rêve d'un
paradis accessible à quelques mortels, non seulement dans la poésie des
Celtes, mais dans celle d'un grand nombre de peuples anciens et modernes.
Un second volume, sur l'idée celtique de la « renaissance », complétera ce
beau travail ; le premier — où l'auteur s'occupe entre autres choses, natu-
rellement, de la légende de saint Brendan — sera lu avec grand profit
par tous ceux qui s'occupent de littérature comparée ou d'histoire religieuse.
Essai sur le vocalisme roumain. Dissertation pour le doctorat es lettres, par
Théodore Alimanesco. Lausanne, Bridel, 1895, in-8°, 119 p. — Cet
ouvrage est une thèse de l'université de Lausanne ; l'auteur s'est surtout
formé par l'enseignement de M. A. Taverney, ce qui donne d'avance, de
sa méthode, un préjugé favorable. En effet, son travail nous a semblé, à le
parcourir rapidement, très soigneusement fait et neuf en quelques points.
Il demanderait à être étudié de près : nous nous bornons, pour le moment,
à le signaler à nos lecteurs.
Robert' s von Bîois sâmmtliche IVerke. Zum ersten Maie herausgegeben von
D r Jacob Ulrich. Band. III. Dis didaclischen und religiosen Dichlungen Robert' s
von Blois . Berlin, Mayer u. Mùller, 1895, in-8°, xxxm-129 p. — Avec ce
volume, M. U. termine sa publication plus ou moins exactement « diplo-
matique » des oeuvres de Robert de Blois ; mais il se propose d'en donner
bientôt une nouvelle édition, critique celle-là, et où il étudiera toutes les
questions qui concernent la biographie de l'auteur, l'histoire littéraire de
ses ouvrages et son dialecte.
Dante e Roma. Saggio di Nicola Zingarelli. Roma, Loescher, 1895, gr. in-8°,
68 p. — Excellente étude, faite avec autant d'intelligence que d'érudition
et de goût.
Les sons du français, leur formation, leur combinaison, leur représentation,
par Paul Passy. Quatrième édition. Paris, Didot, 1895, in-i2°, 164 p. —
— « Cette quatrième édition, sans être refondue, a été très soigneusement
revue et enrichie d'un grand nombre de faits nouveaux. »
Le livre et mistere du glorieux seigneur et martir saint Adrien, publié, d'après
le manuscrit de Chantilly, aux frais de S. A. R. Mgr le duc d'Aumale,
avec introduction, table et glossaire, par Emile Picot. Imprimé pour le
Roxburghe Club. Mâcon, imprimerie Protat frères, 1895, in-4 , xxxiv-206 p.
— Ce volume, imprimé par MM. Protat avec une élégance digne des beaux
livres auxquels il vient s'adjoindre, a été, suivant l'usage, offert au
Roxburghe Club par M. le duc d'Aumale, qui en a puisé la matière dans
un des manuscrits de sa riche collection. C'est M. Picot qui l'a publié, et
il y a mis tous ses soins. Rien ne manque à l'introduction, où le sujet du
CHRONIQUE I 5 9
mystère, l'époque (milieu du xv e siècle), le lieu (les Pays-Bas et sans
doute Grammont) , la langue , les autres compositions dramatiques sur
saint Adrien, sont successivement étudiés avec autant d'érudition que de
critique, et qui comprend en outre une soigneuse analyse du mystère.
Celui-ci, qui compte dans le ms. 9.588 vers (mais M. P. croit qu'il a été
abrégé), est publié avec le plus grand soin, accompagné d'une Table analo-
gique des noms et des matières et d'un excellent glossaire. L'œuvre n'est pas
d'une valeur extraordinaire, mais elle emprunte de l'intérêt au fait qu'elle
a été composée et représentée à la limite des pays roman et flamand, et
qu'elle garde de son origine des traces que le savant éditeur a fort bien
signalées (il conjecture ingénieusement que le Rusticus, dont le rôle n'est
pas écrit, s'exprimait en flamand). 11 faut retrancher venir (qui serait pour
venu) du nombre des mots où IV s'écrit sans se prononcer (ce qui donne
lieu à des remarques fort curieuses de l'éditeur) : au v. 3009 sera venir =
saura venir (cf. v. 636 et le v. Savoir au glossaire). V. 88 nous lirions ces?
hoste (= cette hotte) au lieu de cest hostel, pour la rime et le sens. V. 413
m'en fault, 1. n'enfouit. V. 1236 1. Mesuy au lieu de Mesny, pour lequel
l'éditeur propose diverses explications.
D r M. G. Obedenaru. Texte macedo-romdne. Batnu di poesii poporale de la
Crusova, publicate dapâ manuscritele originale de prof. J. Bianu. Edi-
tiunea Academici romane. Bucarest, Gobi, 1891, in-8°, ix-380 p. — Ce
livre nous a été adressé longtemps après sa publication , ce qui excusera
notre retard à l'annoncer. Il contient deux longs contes fantastiques et de
nombreuses poésies populaires, dans le dialecte macédo-roumain de
Crusova, recueillis par M. G. Obedenaru et publiés après sa mort par
M. J. Bianu ; ils sont accompagnés d'un glossaire, d'un tableau des verbes
et d'une double traduction en roumain littéraire et en français. C'est une
intéressante contribution à l'étude de la population et de la langue macédo-
roumaine, qu'on commence à étudier de divers côtés avec l'attention
qu'elles méritent.
Otto ballate amorose di Giovanni Quirini, Veneziano. Padova, nozze Rasi-
Saccardo, 3 février 1896. — Ces ballades, précédées de très jolis vers de
M. Guido Mazzoni, sont publiées par M. S. Morpurgo. « Il Quirino, fervido
ammiratore e imitatore di Dante, fu tra i primi a coltivare in Venezia, e
con mano abbastanza felice, il dolce stil novo, da cui queste ballate , cerne
parecchi suoi sonetti d' amore, ritraggono schiettamente imagini e parole. »
Barlaam and Joasaph. English Lives of Buddha, edited and induced by Joseph
Jacobs. Londres, Nutt, 1896, in-12, cxxxn-56 p. — L'élégante « Biblio-
thèque de Carabas », que publie la librairie Nutt, vient de s'enrichir d'un
très joli volume, dû à M. Joseph Jacobs, dont nos lecteurs connaissent
déjà le savant et quelque peu paradoxal ouvrage sur les fables ésopiques
(Rom., XX, 289). Il comprend la traduction de la Vie latine des saints
Barlaam et Joasaph, imprimée par Caxton, avec un petit poème anglais du
xvme siècle sur le même sujet, et surtout une longue introduction où
1 60 CHRONIQUE
M. Jacobs expose l'histoire de la célèbre légende depuis son origine indienne
jusqu'en Europe; le spirituel érudit suit naturellement le beau travail de
M. Kuhn (Rom., XXIII, 312), mais il présente sur plus d'un point des
vues originales qui méritent d'être examinées par la critique. Son livre
offre, sous une forme très attrayante, le dernier état des recherches scien-
tifiques sur la célèbre légende. Un appendice contient la bibliographie de
chacune des paraboles insérées dans les diverses versions.
Le Dict des Jardiniers, épithalame pour le mariage d'Antoine de Disimieu et de
Pernette de Montvuagnard. Farce morale du xvi c siècle, publiée et annotée
par François Mugnier. Paris, Champion, 1896, in-8°, 78 p. — Ce dia-
logue — auquel l'éditeur a donné son titre, manquant dans le manuscrit, —
fut composé vers 1430 par un certain François de M (le reste du nom
a été gratté), pour le mariage des personnages en question. Trois
jardiniers, Cœur Valeureux, Loyal Désir et Franc Vouloir, aspirent à la
« rose » de Montvuagnard , et Nature l'adjuge à Cœur Valeureux , celui
qui a le mieux plaidé sa cause : « Il n'y a nul qui dise mieux, » remarque-
t-elle après chacun de ses discours, et c'est la devise même qu'avait prise,
par un jeu de mots, la famille de Disimieu. Les jardiniers vantent leurs
qualités dans des vers remplis d'équivoques faciles à deviner et qui étaient
reçues en pareille circonstance; la pièce n'en est pas moins soi-disant
« morale » ; elle ne manque pas d'ailleurs , malgré la faiblesse du style,
d'un certain agrément. M. Mugnier l'a accompagnée de très bons éclaircis-
sements historiques et l'a publiée avec soin; on souhaiterait une ponctuation
un peu plus réfléchie et plus de conséquence dans l'emploi des apostrophes,
des m ou v, i et;', des lettres majuscules, des accents, etc. V. 77, 1. Par sus
les monts des Oreades. V. 119, 1. il conduyt comme aux v. 1 30 et 14s (ce même
refrain doit être suppléé après le v. 140). Dans la didascalis qui suit le
v. 201, il faut sans doute lire commençant au lieu de comme avant et
triahgue au lieu de teraîogue. V. 206 que four, 1. que foys. V. 207 dessins,
1. dessus. V. 270 Na par grant montai. N'a pas grandment. V. 425 acteteyne,
1. acerteyne. V. 4^2 pieux, 1. preux. V. 435 assie, 1. affie. V. 482 A vous,
1. Avons. V. 490 en, 1. ou. V. 650 quavons, 1. qu'avons (qu'avez-vous).
V. 679, 1. Plus noble(menf) ne pour(re)rions trouver. V. 758 sacrifiée,
1. sacrifice, V. 893, 1. sans doute Encor le vei^fouir jardin hier. Le « prince »
dont il est question à la p. 37 n'est ni Apollon, ni le duc de Savoie, ni
François I, mais Dieu. Les mots luiton (v. 74), sehu (v. 80), mon (v. 778),
qui embarrassent l'éditeur, sont bien connus et se trouvent dans tous les
dictionnaires de l'ancienne langue.
Le Propriétaire-Gérant , V* E. BOUILLON.
Mâcon, Protat frères, imprimeurs.
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE
L'historien doit prêter attention aux moindres détails d'une
légende. S'agit-il d'une tradition populaire, formée insensible-
ment dans la pensée des hommes ? les peuples ne sèment rien
au hasard. Si les chrétiens du x e siècle envoyèrent Char-
lemagne, après ses victoires, prier à Jérusalem sur le tombeau
du Christ, c'est que pour eux la visite aux Lieux-Saints était
l'ornement de toute sagesse et le couronnement de toute gran-
deur. S'agit-il d'une fable savante, habilement combinée par
des érudits de cloître? il importe que chaque fait y serve de
preuve. Lorsqu'au xi e siècle les prêtres limousins arrêtèrent
les lignes de la vie de saint Martial, l'apôtre de l'Aquitaine,
ils veillèrent avec soin à ce qu'il ne sortît point des limites
de leur duché : on le fit séjourner longtemps à Mortagne-sur-
Gironde, la dernière bourgade aquitaine vers le sud-ouest; de
là, il convertit Bordeaux : mais il n'alla pas dans cette ville, qui
était cité gasconne. Toutes ces traditions, savantes ou vulgaires,
sont fausses, et ne contiennent cependant rien qui n'ait sa
raison d'être.
On voudrait montrer par un exemple comment ont procédé
les peuples ou les poètes pour fixer les traits les plus précis de
la légende de Roland.
Les obsèques de Roland sont le dernier fait qui concerne
directement le héros. Charlemagne a conduit le corps à Blaye-
sur-Gironde; il l'y dépose dans la basilique de Saint-Romain.
Pourquoi la légende a-t-elle fait de cette église la dernière
demeure du mort de Roncevaux 1 ?
i. On dit la légende et non pas l'histoire. Nous n'avons aucune preuve,
aucun soupçon même que Charlemagne ait réellement enterré Roland à
Blaye. L'eùt-il fait, qu'il faudrait expliquer le choix de cette ville; or les
motifs qui auraient pu le dicter sont pour la plupart ceux qui s'appliquent à
la légende.
Remania, XXV. j j
l62 C. JULLIAN
Pour expliquer le rôle de Blaye dans cette légende, il faut
chercher celui qu'elle joue dans l'histoire. Or, du I er au XI e siècle,
l'histoire de Blaye offre trois détails caractéristiques :
i° Blaye était située sur la route la plus occidentale de la
Gaule romaine, celle qui menait le plus directement des bords
du Rhin en Espagne 1 . Ce grand chemin était l'une des cinq ou
six artères vitales de l'ancienne France. Du nord-est il venait
de Tours, Poitiers, Saintes, les trois chefs-lieux des plus impor-
tantes cités de la Gaule de l'ouest. Depuis Saintes, il descendait
droit vers le sud, par Pons 2 , Saint-Genis, Mirambeau 5 , Saint-
Ciers-la-Lande 4 . Il débouchait dans Blaye au pied de la colline
qui porte aujourd'hui la citadelle, à l'endroit où s'élève l'église
de Saint-Romain 5 . De cette ville, il gagnait Bordeaux par la
rive droite de la Dordogne et de la Garonne; et au delà de
Bordeaux il filait vers l'Espagne , traversait la Leyre non loin
de Belin 6 , l'Adour à Dax, et se divisait enfin en deux rameaux,
dont l'un gagnait le Somport et l'autre le col de Roncevaux 7 .
Cette route est l'œuvre incontestable des Romains. L'existence
en est prouvée dès le temps de Trajan 8 , et elle doit être anté-
rieure. Le moyen âge la conserva et, sans la réparer, l'utilisa
sans cesse 9 . Au milieu du xvni e siècle encore, il n'y avait que de
i. Itinéraire Antonin, édit. Parthev et Pinder, p. 219; Table de Peutinger
(Desjardins, Gaule Romaine, t. IV, pi. ix et x).
2. Deux bornes milliaires, l'une de Gordien III (Espérandieu, Épigraphie
romaine du Poitou et de laSaintonge, p. 34) ; l'autre non datée, mais de Sèptime
Sévère au plus tard (MED XIII, d'après ma copie).
3. Stations non prouvées.
4. Borne milliaire de Trajan au Musée de Bordeaux.
5. Cf. le plan de Blaye au xvn e siècle, à la suite de Y Histoire de Blaye de
l'abbé Bellemer (Bordeaux et Blaye, 1886).
6. Et peut-être à Belin même, sinon à l'époque romaine, du moins à par-
tir du xii c siècle. Voyez le Codex de Saint-Jacques , édit. Fita et Vinson
(Paris, 1882), p. 43 : Item in Lundis Bttrdegalensis, villa quae dicitur Belinus.
7. Itinéraire Antonin, p. 452 et 455. Cf. Longnon, Atlas Instorique de la
France, pi. II.
8. Borne de Saint-Ciers-la-Lande.
9. Les preuves sont innombrables. En voici deux tirées des chansons de
geste. Dans Raoul de Cambrai, édit. P. Meyer et A. Longnon. p. 283 :
Droit vers Poitiers aqueullent lor chemin
Dusques a Blaives sejornent molt petit;
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE I 63
légères variantes entre son parcours et la grande route royale de
Paris en Espagne l .
Sur cette route, Blaye est une station de premier ordre.
D'une part, elle est bâtie sur une colline assez élevée, la der-
nière que baigne la Gironde en aval de son cours. D'autre
part, elle est le point où la grande voie atteint le fleuve. Elle
est à la fois la clef de la Gironde et la clef de la route de Paris 2 .
Aussi fut-elle, à peu près toujours, traitée en place de guerre.
Quand les Romains, vers l'an 300, hérissèrent de forteresses la
Gaule entière, ils firent de Blaye un castrum 3 ; ils y instal-
lèrent une garnison, pour la défense commune du fleuve et de
la route 4 . C'était, en allant vers la mer, la dernière cité mili-
taire de l'Aquitaine girondine. Aux conquérants venant du
Nord, elle s'opposait comme une barrière protégeant Bordeaux.
Charles Martel dut la prendre avant de songer à l'attaque de la
grande ville 5 .
Puis si en vinrent droit a Bordiax la cit ;
Parmi la lande aqueullent lor chemin.
Tant chevauchierent et par nuis et par dis.
Que a Saint Jaque vinrent a un mardi.
Et voici dans Amis et Amiles (2 e édit. Hofmann, 1882, p. 54) la première
partie de la route :
Li cuens Amis entra en son chemin,
Celui qui va de Blaivies a Paris,
Passa Torainne et Poitiers autressi,
A Saint Jehan sont venu d'Angeli,
Un mardi vindrent a Blaivies la fort cit.
Sur le passage des pèlerins par cette route, voyez en particulier le Codex de
Saint- Jacques (xil e siècle), qui en indique très ponctuellement les stations,
p. 33 et suiv., p. 3, p. il et 12 : ce Codex est un véritable guide à l'usage
des pèlerins. D'autres textes chez Francisque Michel, Histoire du commerce à
Bordeaux, t. I, ch. XXV ; et Adrien Lavergne, Les chemins de Saint-Jacques
en Gascogne (1887, extrait de la Revue de Gascogne), p. 31 et suiv..
1. Voyez les chansons des pèlerins chez Lavergne, et les cartes de la
Guyenne, de Masse (vers 1700), et de Belleyme (sous Louis XVI).
2. Cela est très bien marqué dans le célèbre mémoire de Vauban sur
Blaye (1685, cf. Bellemer, p. 325).
3. Ausone, Epistoîae, vers 16 : Milita rem ad Blaviam.
4. Notitia dignitatum, Occident, ch. 37, éd. Seeck.
5. En 735, Continuation de Frèdègaire, II, 109, etc. C'est le cas de toutes
les expéditions françaises contre la Gascogne anglaise à partir du xm<-' siècle.
Cf. Vauban : « Cette place assurera la côte et le pays et sera une lunette à
Bordeaux. »
lé4 C. JULLIAN
C'était une station fluviale aussi bien que terrestre. D'ordi-
naire, le trajet de Blaye à Bordeaux se faisait en bateau, dans
l'un et l'autre sens : de cette manière on évitait le double pas-
sage de la Dordogne près de Cubzac ', de la Garonne à la
Bastide ou à Lormont. Au iv e siècle, Ausone propose à un ami
de s'embarquer à Bordeaux pour gagner à Blaye la route de
Saintes 2 . Au moyen âge, les clients habituels des grands
chemins, les pèlerins de Saint-Jacques-dc-Compostelle, prennent
à Blaye des barques qui les transportent directement à Bor-
deaux 5 , au port deus Pelegris 4 . Ce qui demeura l'usage constant
des voyageurs au moins jusqu'au début du xvm e siècle s.
Blaye était donc à la fois un port et un relai sur la route la
plus fréquentée allant de Paris en Espagne :
Com ceste ville siet en riche chemin !
s'écrie le comte Amis en arrivant à Blaye, et en apercevant, à
l'extrémité de la grande route, les voiles des nefs venues de
Bordeaux 6 .
2° Sur ces grandes routes, sans cesse parcourues par les
marchands, les soldats et les pèlerins, il est rare qu'un relai
important ne soit pas aussi une station religieuse. Dans la ville
où il repose le corps, le voyageur cherche naturellement le
i . Le passage primitif paraît avoir été entre le pont de la Peyre (rive
gauche) et le port de Plaigne (rive droite).
2. Epistolae, io, vers 12 et suiv.
3. Codex, p. 1 1 : Inde , transite) quodatn maris brachio et flumine Garona
[sic, texte important pour montrer l'emploi de ce nom au moyen âge], Bur-
degaïensium tellus. — Amis et Amiles, p. 54 :
Un mardi vindrent a Blaivies la fort cit.
Virent les nés de vers Bordiax venir,
Les voiles droites ou li mast sontassiz :
« Dex I » dist li cuens, « qui onques ne mentis,
Con ceste ville siet en riche chemin ! »
4. Baurein, Variétés bordelaises, édit. Méran, p. 39 (t. IV).
5. Nombreux textes chez Lavergne, p. 35 et 36.
6. Cf. plus haut, n. 3 . La route de Saintes à Blaye a peut-être aussi contribué à
la formation des groupements dialectaux dans le sud-ouest. On sait que de nos
jours le Blayais se rattache à la langue d'oïl, mais qu'au moyen âge la limite
entre l'idiome d'oc et celui d'oïl était située beaucoup plus au nord vers la Sain-
tonge(P.Meyer, Remania, t. VI, p. 632). Pourquoi la langue d'oca-t-elle perdu
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE l6)
sanctuaire où il réconforte l'âme. C'est une tendance innée à
toutes les générations de foi profonde. Les païens l'ont eue,
qui jalonnèrent les voies de la Gaule de temples et d'édicules
innombrables, et les chrétiens du moyen âge ont satisfait avec
la même ardeur à la dévotion itinérante. Blaye devint, pour
ainsi dire forcément, un lieu de prière.
Les évangélisateurs de la Gaule cherchaient de préférence
ces stations de grande route pour y annoncer la foi nouvelle.
Ils y trouvaient une idole à renverser ou un temple à démolir,
et un public sans cesse renouvelé à convertir. Saint Martin y
envoya saint Romain vers le milieu du iv e siècle. « Après s'être
construit une cellule en bas de la ville », raconte Grégoire de
Tours, a il brilla tellement par ses prédications et par l'éclat de
ses miracles qu'ayant converti et baptisé les habitants il fit
élever une église à la place d'un temple fameux, dédié aux faux
dieux. »
Romain mourut en 385 '. On l'enterra au pied de la colline
où s'élevait la cité, non loin des rives de la Gironde 2 : c'est l'en-
droit, sans nul doute, qu'occupa pendant de longs siècles la
basilique de Saint-Romain 3, à l'extrémité de la grande route et
à la descente vers le port 4 . C'était une situation merveilleuse
pour provoquer les miracles et produire un culte populaire.
Dès le vi e siècle, la vertu particulière de saint Romain était
tout ce terrain? Ne~serait-ce pas à cause de la présence de cette grande route,
infiniment plus fréquentée par les voyageurs venant du nord que par ceux
venant du sud. Elle a formé pour la langue d'oïl comme une cheminée
d'appel vers le midi. — A propos de la diffusion vers le nord de la langue
d'oc , on trouve unjj texte assez significatif dans le Codex de Saint-Jacques
(p. 11), œuvre sans doute d'un Poitevin : Sanetonenses lingitarttstica habentur,
sed Bnrdigalenses rusticiores approbantur.
1 . Date^fournie par la Chronique de Sigebert, Pertz, Scriptores, t. VI, p. 303 .
Sa mémoire se célèbre le 24 novembre.
2. D'après'Grégoire de Tours, De gloria conf., ch. xlvi.
3. Diplôme de]Louis le Débonnaire,^»*/ Callen (Lopes), Saint-André de
Bordeaux, t. I, p. 254 : Sancti Romani monasterium nbi ipse sanctus reqniescit.
4. Il n'y a qu'une objection à faire à cette conclusion. La tombe de
Romain, ^dit Grégoire de Tours, était fort près du fleuve, et la basilique en
est à une certaine distance. Mais remarquons que l'espace qui sépare l'église
de la Gironde est un bas-fond, formant chenal et port , et probablement
autrefois recouvert par les eaux du fleuve. Cf. Bellemer, p. 352 et 353.
l66 C. JULLIAX
établie parmi les voyageurs de la route et les matelots de la
rivière. « Il préserve du naufrage », dit Grégoire de Tours,
« ceux qui l'invoquent du milieu des flots : jamais on ne vit
périr celui qui, naviguant sur le fleuve, peut jeter un regard vers
l'église qui renferme son corps. » Et l'évêque, qui a fait le
voyage de Blaye, raconte que saint Romain l'y a sauvé d'un
naufrage certain.
Or, la tombe d'un saint aux miracles constatés devenait le
noyau autour duquel se formait un grand cimetière. Foyer de
prodiges pour les vivants, centre de ralliement pour les morts.
Les dévots, et qui ne l'était pas alors ? désiraient ardemment
reposer auprès du corps du bienheureux, et participer par là à sa
sainteté. A Bordeaux, la tombe de saint Seurin, pour ne parler
que du voisinage de Blaye ', donna naissance à une illustre
nécropole. Et ce fut la destinée de celle de saint Romain : un
roi des Francs, Charibert, fils de Clotaire I er , fut enseveli dans
la basilique qui renfermait les saintes reliques 2 .
Sans doute, dès le VI e siècle, le champ des morts de Saint-
Romain était déjà couvert de ces sarcophages de marbre,
ornés du chrisme et de feuillages symboliques, tels qu'on en
rencontre en si grand nombre dans les cimetières mérovingiens
de l'Aquitaine, et notamment à Saint-Seurin de Bordeaux 3.
Suivant l'usage constant à cette époque et dans ce pays, aucune
inscription n'était gravée sur la tombe.
Insistons encore, dans l'histoire de Blaye, sur ces deux faits :
la route et le cimetière avec sa basilique. Ils seront les déter-
minants les plus énergiques de la légende. La route, c'est la
circulation incessante des pèlerins, priant, chantant, échangeant
leurs souvenirs et leurs rêves 4 : c'est le long du chemin, dans
i. Cf. Cirot de La Ville, Saint-Seurin, p. 185 et suiv. Sur ces nécropoles,
Grégoire de Tours fournit de très nombreux renseignements. Cf., en outre,
Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. 34 et 59.
2. En 567; dom Bouquet, t. II, p. 560, 668; t. III, p. 205.
3. Ajoutez à Pujols, à Tabanac, à Bazas, dans la Gironde; à Eysse, au
Mas-d'Agenais, à Agen, dans le Lot-et-Garonne; à La-Monzie-Saint- Martin,
en Dordogne, et sans doute en beaucoup d'autres endroits. Le Blant, p. 88
et suiv.
4. Nous sommes de plus en plus convaincu du rôle primordial joué par les
pèlerins dans la formation de l'épopée carolingienne. Le Pseudo-Turpin, qui
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE l6j
les loisirs du voyage, dans la verve créatrice des conversations
sans fin, que le peuple refait l'histoire de son pays, qu'il essaye
de retrouver le souvenir de ses héros et de ses saints. Et les
tombes qu'il rencontre l'aident à éveiller ce souvenir et à fixer
cette histoire : elles l'invitent à préciser, à localiser. Pour le
populaire, le sépulcre anonyme sera toujours celui d'un mort
illustre, héros ou saint : ici sainte Véronique ' et sainte Made-
leine 2 , là Olivier et Roland >. Il n'avouera jamais son igno-
rance devant une ruine : il lui donnera toujours un nom fami-
lier. Ainsi ont procédé les légendes païennes : elles suivent la
route qui a été celle des navigateurs, et elles s'attachent aux
temples et aux tombeaux disséminés le long des rivages 4 .
3° Dans le siècle où la légende carolingienne était en pleine
formation, vers l'an mil, un fait nouveau se produisit dans
l'histoire de Blave.
Blaye appartenait, de temps immémorial, au territoire de
Bordeaux 5 : elle faisait partie de son diocèse, comme elle devait
dépendre de son comte, qui était en même temps duc ou
comte de Gascogne.
Au début du xi e siècle é , Guillaume II Taillefer, comte d'An-
est une des sources principales de cette épopée, est l'œuvre de pèlerins pas-
sionnés (cf. G. Paris, De Pseudo-Turpiuo, p. 24 et 35). Voyez dans les chan-
sons de geste les nombreuses allusions et comme les invocations aux « pèle-
rins qui à Saint-Jacques vont »; Amis et Amiles, v. 9; Chanson de Roland,
v. 3687 : « Li pèlerin le veient ki la vunt » ; Roman de Roncevaux, v. 2587 et
1095 1. Ne pas oublier que le col de Roncevaux est le principal passage des
pèlerins de Saint-Jacques, et voir dans le Codex comment le guide des pèle-
rins mêle les souvenirs carolingiens et les traditions des évangélistes gallo-
romains. — Sur les rapports du Codex avec le faux Turpin, cf. G. Paris,
Romania, XI, 505 et 507.
1. A Saint-Seurin de Bordeaux.
2. A Saint-Maximin de Provence.
3. On trouvera un très grand nombre d'exemples de ces attributions popu-
laires dans le livre de Le Blant, p. 169.
4. Voyez, par exemple, la légende d'Enée, se formant « le long des rivages
et des ports de la Méditerranée, partout où Vénus sa mère avait des temples »
(Schwegler, Rœmische Geschichte, 5,9).
5. Grégoire de Tours, In Gloria conf essor uni, 45.
6. Entre 1001 et 1028, Pfister, Robert le Pieux, p. 272. Mêmes dates,
Bellemer, p. 63.
l68 C. JULLIAN
goulême, s'empara de Blaye avec l'appui de son ami intime,
Guillaume V, due d'Aquitaine 1 . La ville et son pagus for-
mèrent désormais une principauté séparée, que posséda pen-
dant longtemps la branche cadette de la maison d'Angoulème.
Par là, ils furent soustraits à la domination des comtes gascons
et rattachés à la suzeraineté des princes aquitains. En face de
Blaye, la Gironde forma la limite entre la Gascogne et l'Aqui-
taine.
Ces deux régions n'étaient pas seulement deux États différents,
mais aussi deux mondes ennemis. Entre les Gascons et le reste
des Français il y avait haine irréconciliable 2 . En Aquitaine, on
reconnaissait encore l'autorité du roi de France; en Gascogne,
on ne connaissait plus que la grâce de Dieuetl'épée du comte 5.
Le fleuve qui servait de limite était une frontière précise et
redoutable, comme le Rhin gallo-romain en face des Barbares.
En 1004, Abbon fait le voyage de La Réole : quand il a franchi
la Dordogne, il cesse de se croire en France; un jour même, il
dit à ses compagnons : « Ici, je suis vraiment plus puissant que
le roi des Francs notre maître, car personne n'y respecte son
autorité 4 . »
Pour un pèlerin qui, vers l'an 1030, remontait vers le nord
en suivant la grande route d'Espagne, saint Romain de Blaye
était le premier saint 5 qu'il rencontrât sur une terre française.
1. Adémar de Chabannes, 3,41. L'amitié de ces deux princes était telle
« qu'ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme », qui ita se invicem dilexerunt
semper, ut esset eis anima una.
2. Voyez la manière dont le rédacteur du Codex (un Poitevin) injurie les
Gascons (p. 12); et ailleurs (p. 11) : Inde, transite* flumine Garona, Burdega-
lensium tellus, qicae vino optimo et piscibus fer tilts, sed lingiia rustica habetur. Les
luttes entre Français et Gascons sont décrites longuement par Aimoin, Vita
Abbonis, 19 et 20 (Migne, Patrohgie latine, CXXXIX, col. 408-410). Voyez
encore, sur ces luttes, Longnon, L'élément historique de Huon de Bordeaux,
dans Romania, VIII, p. 1.
3. Pfister, p. 288.
4. Aimoin, Vita Abbonis, 19 et 20.
5. Qu'il soit permis de parler ici de saint plutôt que de ville. Pour les
pèlerins, la ville passe après le saint, et, presque toujours, ils désignent la ville
par le saint. Voici de quelle manière le Codex de Saint-Jacques décrit notre
route (p. 3) : Via per sanction Martinum Turonensem et sanction Hiîariion
Pictavensem et sanctum Joannem Angeliacenseni et sanction Eutropium Sancto-
vensem et urbein Burdegalenseni .
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE 169
C'est vers ce temps que le texte de la Chanson de Roland
commença à se former du milieu des traditions populaires.
Charlemagne revient de Roncevaux, ramenant avec lui les
corps d'Olivier et de Roland. Il suit la vieille route romaine 1 ,
franchit l'Adour 2 et la Leyre 3 , et s'arrête à Bordeaux où il
visite la basilique de Saint-Seurin :
Vint a Burdele la citet de valur-L
Si célèbre que soit la nécropole de Bordeaux, Charles n'y lais-
sera pas le corps de son neveu : il y reposerait en terre gas-
conne. Mais, par respect pour l'antique sanctuaire, il dépose
sur l'autel de Saint-Seurin l'oliphant de Roland :
Dessus l'alter seint Sevrin le barun
Met l'oliphant plein d'or et de manguns >.
Puis il s'embarque, comme l'avaient fait si souvent Ausone et
ses amis, comme les pèlerins le faisaient incessamment, et il
s'en va à Blaye rejoindre la grande voie qui le ramènera vers le
Rhin :
Passet Girunde 6 a mult granz nefs qu'i sunt;
Entresqu'a Blaive ad cunduit sun nevuld.
1. Le Roman de Roncevaux (vers 11015 et s.) le fait passer à Saint-Jean-
Pied-de-Port.
2. Ici le fameux passage de la Chanson de Roland (v. 3683) :
Passent Nerbone par force e par vigur.
Il ne peut pas s'agir de Narbonne. Si ignorant qu'on suppose l'auteur de la
Chanson, il n'a pu commettre nne telle erreur sur une route admirablement
connue. On pensera volontiers avec M. Paris (Revue critique, 1869, II, p. 176)
que Narbonne cache ici le nom de l'Adour, disparu dans une transcription.
Cf., sur ce vers, Bladé, La Gascogne dans la légende carolingienne, p. 15).
M. Saint-Maur a vu dans ce Narbone l'Arbonne du canton d'Ustaritz, localité
appelée Narbona au xn e siècle : mais il faudrait savoir si dans ce document
du xu e siècle il y a bien Narbona; au reste, la localité est infime.
3. A Belin d'après le faux Turpin (Turpini Historia Karoli Magni, édit.
Castets), 29.
4. Vers 3684 et suivants.
5. Sur le prétendu cor de Roland, voyez, outre les détails renfermés dans
le livre de Cirot de La Ville sur Saint-Seurin, p. 194-195, G. Paris, dans la
Romania, XI, 507.
6. Que le nom de Gironde se soit étendu à cette époque à la Garonne
devant Bordeaux, c'est ce qui résulte de textes nombreux.
IJO C. JULLIAX
C'est à Blaye et au bienheureux Romain qu'il confie les
dépouilles de Roland, d'Olivier et deTurpin. Ils y seront asso-
ciés à un saint, avant de devenir saints eux-mêmes : des sarco-
phages de marbre blanc les abritent dans leur dernier repos, et
ce sont ces tombes que les pèlerins voient et vénèrent dans la
basilique r .
En blancs sarcous fait mètre les scignurs,
A Seint Romain : la gisent li barun.
Telle est, dans sa touchante simplicité, la tradition que le
peuple établit et que la Chanson a écrite. La route suivie par
Charlemagne, les sanctuaires où il s'arrête, la manière dont il
voyage, sont les habitudes des pèlerins du temps; les tombes
des héros sont les sarcophages anonymes des chrétiens du
vi e siècle. Voici quel a été le procédé de la légende : à un passé
connu, elle a attribué les ruines d'une époque inconnue, et elle
les a encadrées dans la vie contemporaine.
On pourrait suivre la légende à travers les âges, modifiant
peu à peu le rôle de Blaye. La Chanson enterre à Saint-Romain
non seulement Roland, mais
Oliver sun noble cumpaignun
E l'arcevesque, ki fut sages e pruz.
Le roman de Turpin, qui nous ramène au milieu du xn e siècle,
est plus généreux pour les autres sanctuaires. A Blaye, il ne
laisse que Roland; de ses compagnons, les uns restent ense-
velis à Saint-Seurin, les autres à Belin , d'autres ailleurs
encore 2 . C'est qu'à l'époque où le roman fut composé, l'Aqui-
taine et la Gascogne ne formaient plus qu'un seul Etat, sous
la domination des comtes de Poitiers. Bordeaux était rendu à
la vie française; la nécropole de Saint-Seurin était dans tout
l'éclat de sa sainteté, et le peuple voulait connaître les noms
des morts qu'avaient reçus les sarcophages de marbre aux
1 . Codex, p. 43.
2. Le Codex ne connaît que le corps de Roland à Blaye, et ceux des héros
enterrés à Belin. A Saint-Seurin, il ne cite d'autre corps que celui de Seurin
même. Il me semble que, en cet endroit comme en quelques autres, le Codex
révèle un état de la tradition intermédiaire entre la Chanson de Roland et le
Roman de Turpin.
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE 171
chrismes mystérieux 1 . Quant à Belin, c'était une résidence
chère aux ducs d'Aquitaine : on lui créa un passé de gloire 2 .
A Blaye, dès le xn e siècle, on ne parle plus que du tombeau
de Roland 3. Des milliers de pèlerins l'ont vu et révéré 4 . Par
malheur, nul ne nous l'a décrit 5 . Et il est fort probable qu'il
n'a pas toujours été le même. Il semble bien qu'il ait été
détruit lors des désastres de la guerre de Cent Ans 6 . Pourtant,
on le retrouve encore sous François I er : lorsque le roi passa à
Blaye, en 1526, il fit ouvrir la tombe et contempla les osse-
1. Histoire littéraire de la France, XXII, 637 et suiv., et le gros livre de
Cirot de La Ville sur Saint-Seurin (Origines chrétiennes de Bordeaux, Bor-
deaux, in-4, 1867).
2. Il n'y avait pas à Belin, d'abord simple bourgade gallo-romaine, puis
hôpital de pèlerins, de grandes nécropoles. La légende y plaça les morts de
Roncevaux sous un même tombeau. Codex, p. 44 : Jacent omnes una in uno
tumulo, ex quo suavissimus odor flagrat. On peut se demander si ce tombeau
qu'on montrait à Belin n'était pas un de ces tumuli de terre comme il s'en
rencontre dans cette région; cf. Drouyn, Guienne militaire, p. xlix. Une
tradition, mais une tradition seulement, y place le château d'Aliénor. A par-
tir du xme siècle, et simultanément, les textes historiques parlent de ce châ-
teau de Belin , et Belin prend une place importante dans les chansons de
geste (voyez Garin le Loheraùi).
3. Auquel, il est vrai, on associe d'assez bonne heure Aude ou Bellaude ;
voyez le poème de Gilles de Paris (fin du xn e siècle) : Adjacet Aida , sno
pulvis conjunctus amico (Hist. litt. de la Fr., t. XVII, p. 50); et le texte du
Gallia cité plus loin.
4. Turpin, 29; Codex, p. 43; Roman de Roncevaux, v. 11069 (d'après la
Chanson de Roland); autres textes apud Bellemer, p. 41.
5. La presque totalité des témoignages relatifs à ce tombeau sont purement
copiés dans la Chanson de Roland et surtout dans le Roman de Turpin.
Quant à l'épitaphe de Roland qui forme le ch. 24 de ce dernier écrit, elle a
été fabriquée tout entière à l'aide de vers de Venance Fortunat.
6. Nous n'en avons pas de preuve décisive. Seulement le Gallia Christiana
(t. II, col. 883) dit en parlant de Saint-Romain : Anno 1341, haec abbatia
otnnino destructa fuit, ossaque Rolandi et Bellaudae, quorum occasione fundatum
erat monasterium. Le Gallia ne dit pas où il a pris ce renseignement : il est
probable que c'est dans un ancien bréviaire bordelais, et que de ce même
bréviaire vient le renseignement semblable, imprimé dans le Proprium sancto-
rum diocesis Burdegalensis (éd. de 1728, p. 19 3) : Monasterium sancti Romani,
decimo quarto saeculo , jurente bello, eversttm fuit et funditus destructum; le
Proprium ajoute : Ex veteri Breviario Burdegalensi. Il est inutile de chercher
ce bréviaire : il ne reste plus, comme me l'ont confirmé MM. les abbés
I72 C. JULLIAN
ments du guerrier 1 . Depuis, elle disparaît complètement. On a
supposé, avec vraisemblance, qu'elle fut saccagée par les protes-
tants en 1568 2 . Mais trouverait-on mention d'une tombe de
Roland après cette date, qu'il ne faudrait pas s'en étonner. Les
tombes anonymes ne devaient point être rares dans l'abbaye de
Saint-Romain 3 : l'une après l'autre, plusieurs ont pu former
l'abri légendaire du neveu de Charlemagne 4 .
Allain et Bertrand, de ces anciens bréviaires. Le diocèse de Bordeaux est
étonnamment pauvre en vieux livres liturgiques. Si cette destruction de
Saint-Romain est certaine, il faudrait la placer non en 1341, mais en 1339,
où Blaye, perdue et reprise par les Anglo-Gascons, souffrit énormément.
(Froissart, édit. Siméon Luce, t. I, p. 385.)
1. Le fait est certain et nous a été transmis par l'écrivain palatin Hubert-
Thomas Léodius, qui vint à Blaye fort peu de temps après le roi de France :
c'est un historien consciencieux et un archéologue exact, qui mérite toute
confiance (cf. sur lui Hartfelder, dans les Forschungen çur deutschen Geschichte,
1886). Seulement Léodius, comme François I er , fut plus préoccupé des osse-
ments que du sarcophage , qui serait pour nous la chose la plus intéres-
sante. Il faut lire tout son récit pour se convaincre du peu d'authenticité que
présentait la tradition relative à cette tombe, et de toutes les fraudes et super-
cheries que la sépulture prétendue de Roland inspira aux moines de Saint-
Romain. Voyez H. -Th. Léodius, De vita Friderici II, p. 5 (1624), et dans
Freher, Origines pàlatinae , p. 153, 154 (cf. Génin, édit. de la Chanson de
Roland, p. xxiii). Il résulte du récit de Léodius que le tombeau de Roland
avait trois pieds de long, qu'il était en marbre, surmonté d'un couvercle,
qu'il portait une inscription (j'imagine toute moderne), qu'il renfermait un
très petit tas d'ossements, dont le plus gros n'avait qu'un doigt de long,
qu'il était placé dans la crypte de Saint-Romain, que le tombeau du saint
était à côté , et que , près de ce dernier, était celui d'Aude. Il n'y avait que
trois tombeaux, et il n'est point question de celui de Charibert.
2. Actes du parlement de Bordeaux en 1569 contre les protestants de
Blaye, coupables de « ruptures et démolition commises es églises, abayes »
(Arch. hist. de la Gironde, XIII, 399). Vinet, Conimentarii in Ausouium, sect.
434 b) écrit à la date de 1 575-1 580 : Romani sepuîchrum et basilicam civilia
nostra bella solo nuper acqnarunt. Mais il n'est point fait mention, dans l'un ni
l'autre texte, du tombeau de Roland.
3. L'ancienne église de Saint-Romain disparut sous Louis XIV (Bellemer,
p. 299). Les derniers vestiges du cimetière ont été enlevés au début du
xix c siècle (Jbid., p. 300).
4. Le seul souvenir de Roland qui reste à Blaye est la Garde-Roland, col-
line située à 3 kil. de là, et dont il est fait mention dès le xvue siècle
(Bellemer, p. 43).
LA TOMBE DE ROLAND A BLAYE I73
Si grande que fût la vénération inspirée par le tombeau de
Roland, la poésie l'oublia insensiblement à partir de 1200. Elle
le laissa aux chroniqueurs. Il cessa d'être, au moins pour les
auteurs de chansons, le principal renom de Blaye. Ils parlent
toujours d'elle comme d'une forte cité; mais sa gloire n'a plus
le même aspect. Les poètes ne font plus de Blaye une ville de
morts, de prières et de recueillement, mais de combats et de
richesses 1 . Elle forme un Etat puissant 2 ; son chef porte le
titre de comte 5 . Une lignée de princes vaillants et loyaux y
commande : Amis, Gérard, Jourdain 4 , dont les gesteurs du
xm e siècle racontent longuement les prouesses et les vertus.
Cette volte-face dans la légende correspond à un changement
historique. La maison cadette d'Angoulême, maîtresse du
Blayais, y avait fondé une dynastie de princes actifs, généreux,
ayant leur cour et leurs flatteurs 5 . Et, comme il se créait une
lignée seigneuriale de Blaye, les poètes en forgèrent une à son
image dans l'épopée carolingienne 6 . Aux souvenirs du passé
ils adaptaient la gloire du présent : de même, les sculpteurs
d'églises figuraient les portes de Rome et de Jérusalem, tantôt
avec le plein-cintre et tantôt avec l'arc en tiers-point.
Camille Jullian.
1. Il est très remarquable que le séjour de Charlemagne à Blaye est de plus
en plus prolongé. Dans la Chanson de Roland il ne fait qu'y passer : les funé-
railles faites, il s'en va. Dans le manuscrit de Venise, c'est à Blaye qu'a lieu
la mort d'Aude. Dans le Roman de Roncez<aux, Charlemagne reste à Blaye de
longs mois avec toute son armée, « sor Gironde a Blaivies harbergier ».
2. En germe dans la Chanson de Roland, v. 3938 : « Geifrei d'Anjou e
Willalme de Blaive », vers qui paraît bien un remaniement d'un poète ange-
vin (cf. G. Paris, édit. des Extraits, note 9).
3. Dès le xii e siècle, le premier comte de Blaye est, dans la légende,
Roland lui-même. Le Codex (p. 43) l'appelle cornes Caroli Magni; mais Tur-
pin, plus explicite, dit dominus Blaviae (ch. 1 1 ).
4. Amis et Amiles, Jourdains de Blaivies (édit. Hofmann), cycle auquel se
rattache peut-être, dans une certaine mesure, une partie du Roman de Ronce-
vaux, et qui fut complété postérieurement par Gérart de Blaives.
5. Voyez les textes qui les concernent dans les archives municipales de
Blaye, Arch. hist. de la Gironde, t. XII; cf. t. IV et t. XV; G. Paris, Jaujrc
Rudel, dans la Revue Mslorique de déc. 1893. Le nom de Gaufridus Rudelli
est avec celui de Gerardus le plus fréquent dans cette famille.
6. Cela est visible surtout dans Amis et Amiles, qui paraît fort riche en
réminiscences historiques.
VERSION ANGLO-NORMANDE
EN VERS
DE L'APOCALYPSE
La version rimée de l'Apocalypse, qui est publiée pour la
première fois dans les pages qui suivent, peut passer pour à
peu près inconnue '. C'est du reste son principal mérite. Compo-
sée en Angleterre dans la seconde moitié du xm e siècle, cette
version est écrite dans une langue très corrompue et en mauvais
style. Le texte est souvent mal compris et presque toujours mal
rendu. La versification est très incorrecte, même en mettant au
compte des copistes une notable proportion des fautes que
présentent les manuscrits. En ce cas se vérifie une fois de plus
un fait qu'on a fréquemment l'occasion de constater dans la
littérature du moyen âge ; c'est que le succès des livres dépen-
dait bien moins de leur valeur que du sujet traité. En Angle-
terre surtout, le goût littéraire s'affaiblit à mesure que la langue
française s'altère. Des oeuvres médiocres telles que le Manuel
de péchés, de William de Waddington, ou la Lumière des lais, de
Pierre de Peekam, prennent place dans toutes les bibliothèques,
tandis qu'il ne nous est parvenu que quelques fragments des
poèmes sur Tristan et qu'un seul exemplaire de l'Histoire de
i. M. Bonnard s'en est occupé dans son livre intitulé : Les traductions de la
Bible en vers français au moyen âge, pp. 217-220. Mais il s'est borné à en
signaler quelques manuscrits , qu'il n'a pas vus , compilant les descriptions
matérielles que chacun peut trouver dans les catalogues imprimés. — Notons
que le ms. de l'évêque John Moore, signalé dans les Catalogi de Bernard sous
le n° 272, ne contient pas, comme le dit Bernard et comme le répète après
lui M. Bonnard (p. 220), une Apocàlypsis explicata rhythmis galliàs. Cems. est
le n° GG .1.1 de la Bibliothèque de l'université de Cambridge. Il a été lon-
guement décrit ici-même, XV, 283 et suiv. La version de l'Apocalypse qui
s'y trouve est en prose (voy. Rom., XV, 329-330).
>
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 1 7 5
Guillaume le Maréchal. Toutefois il y aurait de notre part
quelque excès à substituer entièrement notre appréciation à
celle des contemporains : des œuvres que nous trouvons
médiocres méritent cependant l'attention des historiens de la
littérature lorsqu'elles ont été, en leur temps, accueillies avec
faveur. Elles témoignent du changement qui s'est opéré dans le
goût du public lisant. Certes, à la fin du xm e siècle, le français
n'est pas moins à la mode, en Angleterre, que cent ans plus
tôt. Bien au contraire, les amateurs de livres français sont
devenus plus nombreux. Mais, d'une part, le sentiment de la
langue va s'affaiblissant chez les lecteurs comme chez les écri-
vains, et, d'autre part, le goût n'est plus, comme autrefois, aux
œuvres d'imagination. On demande surtout des livres de
vulgarisation facile, on veut pouvoir lire en français ce que les
clercs lisent en latin, d'où une production abondante que l'on
accueille avec faveur sans trop regarder à la qualité. Mais cette
production, malgré sa faiblesse, est un hommage rendu à notre
langue, et à cet égard elle a droit à notre intérêt. Telle est la
considération qui m'a déterminé à donner de cette version de
l'Apocalypse une édition qui, pour les motifs exposés plus loin,
ne saurait être que provisoire.
Je connais actuellement sept exemplaires de la version rimée
de l'Apocalypse 1 . En voici la description :
I. Cambridge, Corpus Christi Collège, 20. — Décrit d'une
façon assez peu exacte dans le Catalogue de Nasmith 2 . Très
beau livre, richement orné. Ecriture de la première moitié du
xiv e siècle. Hauteur 370 mm., largeur 248. Les marges sont très
grandes, l'écriture n'occupant que 260 mm. dans le premier sens
et 190 dans le second. Le ms. n'est pas paginé. Les gardes sont
formées par deux feuillets supprimés ayant appartenu à la même
1. Naturellement, je ne puis affirmer qu'il n'en existe pas d'autre. Cepen-
dant mes recherches ont été poussées assez loin, principalement à Londres,
Cambridge, Oxford, Glasgow, Edimbourg, Dublin, Cheltenham et dans les
principales bibliothèques capitulaires.
2. Catalogus Ubrorum manuscriptorum quos Collegio Corporis Christi et B.
Maria Virginis, in Academia Cantabrigensi, legavit Reverendissimus in Christo
pater Matthaus Parker, archiepiscopus Cantuariensis. Edidit Jacobus Nasmith,
ejusdem dem collegii nuper socius. Cantabrigiae MDCCLXXYII. In-4,
I76 P. MEYER
version de l'Apocalypse et au même ms., comme le prouve la
similitude de l'écriture. Je ne saurais dire pourquoi ces deux
feuillets ont été réformés et remplacés dans le corps du volume.
Ils offrent, par rapport au ms., quelques variantes parfois
meilleures que les leçons qu'on lit aux endroits correspon-
dants du texte. Au verso du premier de ces feuillets de garde se
lit cette note (xv e siècle) : Apocalipsis ciim piclttra, de dono domine
Juliane deLenhousam comi lisse de Huntyngdone 1 ; de libraria Sancti
Augustini Cantuarie. Distinctione I, gradu ni. L'archevêque
Parker, dont la riche collection forme le fonds de la bibliothèque
de Corpus, avait recueilli, comme on sait, un grand nombre de
mss. de Saint- Augustin de Cantorbery. — Presque toutes les
pages sont ornées de très belles miniatures qui sont pour la plupart
identiques à celles des mss. de Londres (Add. 18633) et de
Toulouse mentionnés plus loin. L'identité n'est toutefois pas
complète. Ainsi, dans ces deux derniers mss., la miniature qui
accompagne les versets 17-20 du chap. xiv de l'Apocalypse repré-
sente l'ange faisant la vendange et deux diables qui pressent le
vin dans un pressoir (Et calcatus est lacus extra civitatem..., xiv,
20). Dans la miniature du ms. de Corpus le pressoir et les
diables font défaut. — Au premier feuillet, dans l'initiale, est
peint un chevalier agenouillé, dont les armes sont de gueules
au chevron d'or et à trois lions rampants de sable 2 .
Le ms. contient :
i° L'Apocalypse, texte latin, version rimée et commentaire
en prose française (je dirai plus loin d'où est pris le commen-
taire).
2° La version de la descente de saint Paul en enfer que j'ai
publiée d'après le ms. de Toulouse (Roiiuwiti, XXIV, 365).
1. Cette dame était Jeanne de Leyburne, qui, veuve pour la seconde t'ois,
épousa en 1329 Guillaume de Clinton qui fut créé comte de Huntington en
1337 et mourut en 1354. Elle vécut jusqu'en 1367, fît diverses donations au
monastère de Saint-Augustin de Cantorbery et par son testament, rédigé le
30 octobre 1367, deux jours avant sa mort, elle désigna l'église de ce monas-
tère pour être le lieu de sa sépulture. Voy. Dugdale, The Baronage of England.
I, 529-30, 576.
2. Je ne sais à qui ces armes appartiennent : ce ne sont pas celles de
Guillaume de Huntingdon, qui sont toutes différentes. Voy. Doyle, The offi-
ciai Baronage 0/ England, II, 226.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE I77
Les variantes, très peu importantes, du ms. de Corpus ont été
relevées dans un précédent numéro (ibid., 589).
3 L'original de cette version, à savoir la Visio S. Pauli,
texte commençant par Interrogandum quis primus rogavit...
4 Le formulaire français du couronnement du roi d'Angle-
terre. En tête, une très belle miniature représentant le roi sur
son trône entouré des évêques et des seigneurs. Début :
Le jour que novel roy deit estre coroné, serrunt prest al paleys le roy de
Westm. qatre des plus grans seigneurs de Engleterre que luy dey vent
meners (sic) a Westm. ; e li seignur de Beauchamp , que avéra ycest jur le
office de amoignerre , fra mettre draps reyres desuth les pes le rey, si cum il
irré du palers desque a pulpit que serra ordiné de Westm...
Nasmith a cité quelques phrases de ce cérémonial. Il en
existe d'autres exemplaires, mais ordinairement en latin, tandis
que celui-ci est entièrement en français. Un de ces formulaires,
tout en latin, sauf le serment qui est en français, est conservé
au Musée Britannique, Harl. 2901. On suppose qu'il a été écrit
en 1308 pour le couronnement d'Edouard II, conclusion qui
pourrait aussi s'appliquer au ms. de Corpus *. Un spécimen en
a été publié en fac-similé par la Palœographical Society , 2 e série,
planche 196.
IL Cambridge, Magdalene Collège, 1803. — Milieu du
xiv e siècle. Hauteur 227 mm., largeur 155. Miniature au haut de
chaque page; au-dessous, quelques versets du latin, puis la traduc-
tion en vers français, écrite tantôt à deux colonnes, tantôt à lignes
pleines comme de la prose. 45 feuillets non numérotés. Plusieurs
feuillets ont été enlevés dans le corps du volume. — Ms. ayant
appartenu à Samuel Pepys 2 , et décrit comme suit dans les Catalogi
librorum manuscriptorum Angliœ et Hiberniœ de Bernard (Oxford,
1. Voici en effet le début latin du ms. Harléien, qui correspond entiè-
rement au début français du ms. de Corpus : « Die quo novus rex est conse-
crandus erunt présentes in palatio .iiij° r . magnâtes qui eum usque in Monaste-
rium subportare debent. Et faciet prius dominus N. de Bello campo
Bedefordie qui a veteri elemosinarie habet officium, pannum virgulatum sive
burellum prostrari sub pedibus régis incedentis a palacio usque ad pulpitum
Monasterii. »
2. La bibliothèque de Samuel Pepys, manuscrits et imprimés, est conser-
vée dans son intégrité et avec son ancien classsement, à Magdalene Collège.
Roman in, XXV. j2
I78 P. MEYER
1697), II, 208, sous le n° 4 s : « The visions of the Apocalypse
« in figures, very ancient and rude; with their explication in
« latin prose and old french verse. Pergam. »
III. Copenhague, Bibl. roy., fonds Thott, 89. — Première
moitié du xiv e siècle. 50 feuillets. Hauteur 22 cent., largeur 15.
Une miniature, assez grossièrement exécutée, occupe la partie
supérieure de la plupart des pages; au-dessous, le latin et la
version rimée en regard l'un de l'autre. Parfois le français se
poursuit au verso, auquel cas, il n'y a pas de miniature à ce
verso. Entre les feuillets de ce ms. ont été intercalés de nou-
veaux feuillets écrits au xv e siècle, et renfermant un commen-
taire latin de l'Apocalypse, dont les premiers mots sont :
« Vidit Jacob in sompnis scalam stantem super terram et
« cacumen ejus tangens celum, et angelos Dei ascendentes...
« Quatuor sunt cause hujus operis, scilicet efficiens, mate-
« rialis, formalis et finalis, et iste quatuor cause tangunt in
« predicta auctoritate (?) satis manifeste... Apocalipsis Jhesu
« Christ i. Materia enim hujus libri sunt tribulationes presentis
« ecclesie in tempore et future consolationes in eternitate... » Il
y a une pagination du xv e siècle qui s'applique seulement au
manuscrit primitif sans tenir compte des feuillets de ce commen-
taire. C'est cette pagination qui est marquée dans la publication
que l'on trouvera plus loin. — On lit au bas du premier
feuillet cette mention écrite dans la seconde moitié du xv e siècle :
« Orate pro anima Georgii Plompton sacerdotis. » — Décrit par
Abraham, Description des manuscrits français du moyen âge de la
Bibliothèque royale de Copenhague (Copenhague, 1 844, in-4), p. 7-9 .
IV. Londres, Musée Britannique, Roy. 2. D. XIII. — Com-
mencement du xiv e siècle. 51 feuillets. Hauteur 207 mm.,
largeur 160. La disposition est à peu près celle des deux mss.
précédents : une miniature occupe la moitié supérieure de la
page; au dessous, le latin, à lignes pleines, puis le français à
deux colonnes. Les miniatures sont fort médiocres, comme
dessin et comme coloris. Les fonds sont laissés en blanc. Je ne
saurais dire où se trouvait ce ms. avant d'entrer dans la biblio-
thèque du roi : aucune marque de possession antérieure n'a été
conservée.
V. Londres, Musée Britannique, Add. 18633. — Milieu du
xiv L ' siècle. $2 feuillets à deux colonnes. Hauteur 327 mm., lar-
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE I79
geur 202 '. Les pages, en petit nombre, qui sont dépourvues de
miniature, contiennent de 38 à 40 lignes à la colonne. Un feuillet
manque, depuis longtemps, entre les ff. 13 et 14 2 . L'ordre est
celui-ci : i° une miniature, occupant généralement toute la
largeur de la page, mais qui peut être placée à une hauteur quel-
conque; 2° quelques lignes du latin; 3 la traduction en vers;
4 un commentaire français en prose. C'est exactement la dispo-
sition qu'offre le ms. de Corpus, et c'est aussi celle que nous
retrouverons dans le ms. suivant. En haut du premier feuillet est
écrite une note ainsi conçue : Est liber quem qui celaverit,
alienaverit vel fraudent indefecerit, anathema fiai ! Amen. Les mots
remplacés par des points (une vingtaine de lettres environ) ont
été si bien grattés, que, même à l'aide d'un réactif aussi efficace
qu'inoffensif, on n'a pu faire revivre l'écriture. Au xvn e siècle
il faisait partie de la collection du comte Basil Denbigh (f 1675)
dont les mss. sont inventoriés dans les Catalogi de Bernard, II,
35-39. Notre ms. est décrit dans cet inventaire sous le n° 10 3.
Il fut acquis par le Musée en 185 1, en même temps que la
plupart des mss. de la collection Denbigh 4.
1. 245 et 145, mesures prises sur l'écriture, sans tenir compte des marges.
Ce sont, à un ou deux millimètres près, les mesures du ms. de Toulouse
mentionné plus loin. Voir Rom., XXIV, 361, note 1.
2. Depuis le xv e siècle au moins, parce qu'au bas du f. 13 v° on lit les mots
hic déficit écrits à cette époque , et plutôt au commencement du siècle qu'à
la fin.
3. Voici cette description, qui, sur quelques points, complète la mienne :
« the Apocalyps in Vulgar Latin (sic, le sens doit être que le texte latin
est celui de la Vulgate) and French verse , with a paraphrase in French , ail
written (as y suppose) about 300 years ago. And to illustrate the story hère
are 106 pictures, ail painted and gilded, about 5 inches long and 3 and hall"
broad ; and some are bigger. In some places it is glossed in the margent by
an English hand about the time of Edward IV. Fol. Parchment. »
4. Je note en passant que le Musée ne paraît pas avoir acquis un ms.
(le n° 5) que Bernard décrit ainsi : « A book, imperfect both at the beginning
and end, without any title or author's name, etc., well writ, almost 300 years
ago, as I judge by the hand. It is in French verse or meter, and treats, for
oughtl see, about the Amours of Narcissus. Fol. Parchment. » Il est à suppo-
ser que ce ms. était dès lors sorti de la collection dont il faisait partie au
temps de Bernard.
l8o P. MEYER
VI. Toulouse, Bibliothèque municipale, 815. — C'est le ms.
d'après lequel a été publié, dans le tome précédent de la Roma-
nia, la descente de saint Paul en enfer. Il a été décrit à cette
occasion (Romauia , XXIV, 361). La disposition matérielle et
l'ornementation sont absolument identiques à celles du ms.
précédent. Les dimensions seraient pareilles, si le ms. de Tou-
louse n'avait été un peu plus rogné. Ce sont deux livres de
format allongé. Dans le commencement même, ils se corres-
pondent page pour page. L'écriture toutefois est différente,
bien que du même temps. Il n'est pas douteux que les mss. de
Toulouse, du Musée (Add. 18633) et de Corpus, ont été
exécutés d'après le même original. L'exemplaire de Corpus,
toutefois, comme je l'ai dit plus haut, s'éloigne, en quelques
détails, des deux autres. — Le ms. de Toulouse vient du
couvent des Augustins de cette ville. Il faisait partie de la
bibliothèque de ce couvent au commencement du siècle dernier,
à en juger par l'écriture de la note écrite au bas du premier
feuillet : « Est Biblioth. FF. Eremif. S. P. Auçust. » Mais au
xvn e siècle il devait être encore en Angleterre, car la reliure,
que je crois de cette époque, me paraît anglaise.
VIL Bibliothèque de M. Mac Lean (Tunbridge Wells). —
Ce manuscrit a été acquis récemment de M. Quaritch, libraire.
On en a donné ici-même (XXIII, 299) une notice sommaire
d'après le catalogue de vente. Grâce à l'obligeante intervention
d'un des conservateurs du Musée Britannique, M. Mac Lean a
bien voulu consentir à déposer pour quelques jours son manu-
scrit au Musée, où je suis allé l'étudier au mois de décembre der-
nier. C'est un livre écrit avec soin vers l'an 1300 ', sauf quelques
pages dont l'écriture est un peu plus récente. Hauteur 262 mm.,
largeur 167. — Fol. 1, Robert Grosseteste, Le Château d 'amour
(810 vers) 2 . — Fol. 8, exposé en prose du Pater, d'une écri-
ture un peu plus récente que le reste. Cet exposé est différent
de celui qui fait partie de la Somme le Roi. — Fol. 10, l'évan-
gile de Nicodème, version de Chrétien, publiée d'après un
autre ms. par MM. G. Paris et Bos, pour la Société des anciens
1. Le catalogue l'attribuait, avec doute, aux environs de l'année 1280.
2. Publié en [852 dans la Caxton Society; voir mes Documents mss. île
l'ancienne littérature de la France, p. 158.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE l' APOCALYPSE l8l
textes français '. — Fol. 20, le Bestiaire de Guillaume, copie qui
porte à 21 le nombre des exemplaires connus de ce poème 2 . —
Fol. 66 à 105, l'Apocalypse en vers. Le reste est suffisamment
indiqué dans le catalogue de vente. Ce ras. a appartenu, dès le
xiv e siècle, au couvent de Nuneaton (Warwickshire).
Cet exemplaire de l'Apocalypse en vers est assurément l'un
des meilleurs. On en jugera par les quelques extraits que j'aurai
l'occasion de citer plus loin. Il offre la même disposition que
les mss. décrits ci-dessus sous les n os II, III, IV : la moitié supé-
rieure de chaque page est occupée par une miniature, plus
exactement par un dessin ; au-dessous prennent place quelques
versets du latin ; vient enfin la version française. Les dessins ne
sont pas sans mérite. Ils sont toutefois très sommaires et
paraissent inachevés. Les contours des figures et des objets y sont
tracés d'une main assez ferme, mais les détails n'ont pas été
exécutés. Ainsi les têtes, les mains, les pieds sont indiqués par
un simple contour. Il est vraisemblable que ces dessins étaient
destinés à être coloriés : les traits intérieurs auraient été faits
par le coloriste. Les feuillets de cette partie du manuscrit ont
malheureusement été mutilés de la façon la plus barbare.
Quelques-uns ont été arrachés, d'abord au commencement,
puis entre les ff. 101 et 102. De plus, les dessins occupant le
haut des pages ont été coupés dans une trentaine de feuillets',
non sans dommage pour la partie supérieure du texte. Dans son
état actuel, le texte commence à Apoc, v, 7. La comparaison
avec les autres mss. offrant une disposition analogue, fait sup-
poser qu'il manque au commencement huit ou neuf feuillets.
Ces sept manuscrits se répartissent entre trois familles, dont
deux , la première et la troisième , sont séparées par des diffé-
rences très importantes , la seconde formant la transition de la
première à la troisième.
1. J'ai collationné ce nouveau texte avec l'édition. Les différences sont peu
importantes. Je les indiquerai dans le Bulletin de la Société des anciens textes.
2. J'en ai indiqué 19 dans mes Notices sur quelques mss. fiançais de la
Bibliothèque Phïllipps, p. 91, mais j'avais oublié le ms. 2691 de l'Arsenal.
Quant au ms. récemment signalé à Cambridge (vov. Roniania, XXIV, 622),
c'est le ms. Hamilton 273 qui, lorsque mes "Notices ont été rédigées, se trou-
vait encore à Berlin.
3. Aux ff. 66-71, 74-77, 79-88, 91-96, 98-101, [04
l82 P. MEYER
Dans 1a première je place les mss. Roy. 2. D. XIII, Magd.
Coll. 1803 et le ms. de M. Mac Lean. Je désignerai ce groupe
par la lettre grecque x.
La seconde est formée du seul ms. de Copenhague. — ,'s.
La troisième renferme le manuscrit de Corpus, l'Add. 18633
(ms. Denbigh), le ms. de Toulouse. — y.
Ce qui caractérise le groupe a, c'est, i° que le texte de
l'Apocalypse y est traduit presque entièrement; il est très rare
qu'un verset soit omis; 2° que les mss. de ce groupe présentent
la même disposition : le haut de chaque page est occupé par
une miniature; au-dessous est écrit le latin; enfin, sous le latin,
sont copiés les vers français. Il n'y a rien autre.
Ce qui caractérise 3 (ms. de Copenhague), c'est que le texte
y est fort abrégé dans les premiers chapitres. De nombreux
versets sont omis, principalement dans les lettres aux sept
Eglises. Ces versets étaient peu intelligibles pour les gens du
moyen âge (ils ne sont pas toujours très clairs pour nous), et
la traduction qu'en donnent les mss. du groupe x est obscure et
bien souvent inexacte. Il se sera trouvé un copiste qui aura cru
pouvoir abréger, sans dommage, des parties du livre sacré
auxquelles personne ne comprenait rien, et il aura opéré ses
suppressions à la fois sur le latin et sur le français. Il est vrai que
les chapitres ainsi mutilés n'ont plus grand sens.
Ce qui caractérise le groupe y, c'est, i° l'adoption du texte
abrégé, latin et français, de ,'i 1 ; 2° l'addition d'un commentaire
en prose française sur lequel je donnerai plus loin quelques
éclaircissements; 3 l'abandon de la disposition qui consistait à
placer toujours une miniature au haut de la page, comme illustra-
tion du texte latin-français écrit au-dessous. L'intercalation d'un
commentaire généralement assez long rendait impraticable cette
disposition, et, par suite, les miniatures occupent des places
variables.
Il résulte de cet exposé que la base d'une édition devrait être
fournie par la famille x, les textes ,'} et y ne devant être employés
qu'accessoirement. Mais les exemplaires de la famille x sont
très corrompus, sauf, peut-être, le ms. de M. Mac Lean, du
1. Il peut arriver, en quelques cas fort rares, que les mss. y aient mieux
conservé la leçon originale que le ms. de Copenhague. C'est que ce dernier
ms. n'est pas exempt de fautes : les mss. y sont dérivés 3 non pas proprement
du ms. de Copenhague, mais de quelque autre ms. perdu de la famille (5,
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L'APOCALYPSE 1 83
reste trop incomplet pour servir de base à une édition, et il
semble bien qu'en plusieurs cas les leçons de [i et de y soient
préférables. D'une façon générale on peut dire que les diffé-
rences entre a d'une part et (3 7 d'autre part sont si considé-
rables, que le texte constitué par la combinaison de ces trois
familles serait bien souvent arbitraire. En outre, il y aurait tant
de variantes qu'il serait difficile de les disposer d'une façon telle
que le lecteur pût reconstituer, à l'inspection de Yapparatus
criticus, l'individualité de chaque manuscrit. Même entre $ et y,
en somme très voisins , il y a des différences importantes.
Le meilleur plan à suivre, pour faire bien connaître cette
version médiocre , mais digne d'attention en raison du succès
qu'elle a obtenu en Angleterre, consisterait à en donner une
triple édition : texte a, texte (3, texte y. Il ne serait pas inutile
d'y joindre le latin : cela serait surtout utile pour t 3 y, afin qu'on
pût se rendre compte des suppressions opérées. Le troisième
texte serait accompagné du commentaire joint à cette rédac-
tion. Et puis, l'enluminure de ces manuscrits est une partie
intégrante de l'œuvre. Elle est intéressante pour l'histoire de
l'art comme aussi pour l'histoire de la conception qu'on s'est
formée de l'Apocalypse au moyen âge. Elle peut donner lieu
à des comparaisons fructueuses, soit avec des illustrations
plus anciennes (celle de l'Apocalypse de saint Béat par
exemple ') , soit avec d'autres illustrations du même temps
ou plus modernes 2 . 11 serait donc à propos de joindre à l'édi-
1 . Voir Delisle , Les manuscrits de l'Apocalypse de Beatus conservés à la
Bibliothèque Nationale et dans le cabinet de M. Didot, dans les Mélanges de
paléographie et de bibliographie (Paris, 1880, in-8), p. 117 et suiv.
2. Il existe deux reproductions en fac-similé d'apocalypses ornées de
miniatures. L'une est celle du ms. de la Bodléienne (xm e s.), publiée par
Coxe pour le Roxburghe Club. Elle est en couleurs. Cette apocalypse est
toute en images : le texte se réduit à quelques phrases explicatives tirées du
texte latin. L'autre, en phototypie, est celle d'un ms. de Prague de la fin du
XIV e siècle : (Scriptum super Apocalypsim cum imaginibus (Wenceslai doctoris),
Codex bïbliotheca Capituli semper fidelis metropolitani Pragensis , in solemnem
memoriam anni Jubilai ab erecto episcopatn Pragensi nogentesimi editus a S. F.
Capitula metropolitano. Pragae, 1873, arte phototypica expressit Henricus
Eckert. In-4, xv-301 p.). L'ornementation de ces deux livres, et surtout
celle du second, ne présente qu'un rapport fort éloigné avec l'ornementation
des mss. de notre apocalypse en vers. On peut en dire autant des apocalypses
184 P. MEYER
tion dont j'indique les lignes générales, sinon la reproduction
complète des miniatures de chaque famille, d'après le meilleur
ms. de chacune d'elles, du moins un bon nombre de fac-similés.
Je n'ai pas besoin de dire qu'une publication de cette étendue
ne saurait trouver place dans la Romania. Aussi mon but est-il
beaucoup plus modeste. Il me suffit d'avoir fait connaître les
éléments à l'aide desquels on pourrait entreprendre une édition
complète, de donner une idée exacte des diverses rédactions,
et de mettre l'ouvrage à la portée des érudits en publiant deux
des textes qu'on en possède. Ces textes sont (3 (ms. de Copen-
hague) et y 5 prenant pour base de ce dernier texte le ms. de
Toulouse que la municipalité de cette ville a bien voulu me
prêter. Si l'on m'objectait que j'aurais dû, ne pouvant donner
dans la Romania les trois textes, publier de préférence celui de
la famille x, je répondrais que le meilleur ms. de cette famille
(le ms. de M. Mac Lean) est incomplet, que l'infériorité des
imprimées au XV e siècle et au xvi e , soit en xylographie soit en caractères
mobiles. Mais il existe tout une série d'apocalypses historiées, soit en latin
soit en prose française, qui peuvent fournir des points de comparaison avec
nos apocalypses en vers, principalement avec celles des familles a et p. Dans
les unes comme dans les autres, en effet, la moitié supérieure de chaque page
est occupée par une miniature au-dessous de laquelle est placé soit le latin
seul, soit le latin avec la version française en prose. A cette catégorie appar-
tiennent les mss. ci-après désignés :
Bibl. nat. fr. 403. Texte latin, version française en prose et commentaire,
ms. exécuté en Angleterre au commencement du xm e siècle (S. Berger,
Bible française au moyen âge, pp. 78 ss. et 339).
Bibl. NAT. lat. 688. Texte latin et commentaire, xive siècle; paraît fait en
Aragon.
Bibl. nat. lat. 14410. Texte latin, xive siècle; fait en Italie.
Musée brit., Add. 17333. xive siècle, ms. exécuté en France; latin et
version française. Spécimen en phototypie (la vendange, Apoc. xiv, 18), dans
Birch et Jenner, Early draivings and illuminations, 1879, pi. 2. Ce ms., qui
renferme une version particulière, n'a pas été signalé par M. S. Berger.
Musée brit., Add. 22493. xive siècle. Texte latin ; fragment de 4 feuillets.
Lambeth, 434. Fin du xm e siècle, ms. exécuté en Angleterre. Version
française en prose, sans le latin.
Bibliotheca Manzomana, quatrième partie (Cittàdi Castillo, 1894), n° 13.
Commencement duxive siècle, ms. exécuté en Italie. Texte latin et commen-
taire. Décrit en détail dans le catalogue de vente (avril 1894), où cinq pages
sont* reproduites en phototvpie.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L'APOCALYPSE 185
textes 3 et y consiste surtout dans les suppressions opérées
aux chapitres ii-iv, et qu'enfin il est facile de remédier à cet
inconvénient en imprimant à part la version des premiers cha-
pitres d'après x. C'est ce que j'ai fait : on trouvera plus loin les
355 premiers vers et les 21 derniers du ras. Roy. 2. D. XIII
auxquels j'ai joint en note les principales variantes, ou même
des morceaux plus ou moins étendus, tirés des deux autres mss.
de la même famille. Le lecteur aura donc le moyen de se for-
mer une idée assez précise des rapports intimes qui unissent
ces trois mss. et en même temps des différences qui séparent le
texte de la famille x des textes 3 et y, imprimés à la suite dans
leur entier.
Il convient maintenant de dire quelques mots du commen-
taire français que renferment les mss. de la famille y. Ce com-
mentaire n'a pas été fait pour notre version rimée : il a été
emprunté à la version en prose française de l'Apocalypse dont
on a de nombreux manuscrits, et qui est ordinairement précé-
dée d'un prologue commençant ainsi : « Sainz Pous li apostres
dist que tuit cil qui vuelent piement vivre en Jesu Crist... » Ici
le prologue fait défaut, mais pour établir brièvement l'identité,
je transcrirai d'après le ras. de Toulouse les dernières phrases
de ce commentaire. On verra qu'elles sont identiques au pas-
sage correspondant de la version en prose, imprimé ici-même
(XV, 330), d'après un ms. de Cambridge :
Ms. de Toulouse, fol. jj v°. — Ceo q'il dit : « La grâce Nostre Seygnur
Jesu Crist seyt o nous tuz », signefie la vie de grâce qe Nostre Sire ad doné
a seinte Eglise pur la mort Jesu Crist e pur sa résurrection desqes ele vienge
a la vie de gloyre. Jesu Crist le fiz Marie, qi est un Dieu tut puissant od le
Piere e od le seint Espirit, nus alume les queors de verray créance e enseygne
par ferme espérance e preigne de veraye charité e nous [doint] issi en li vivre
qe nos puissons od luy en sa gloyre, en cors e en aime, sanz fin régner. Amen.
L'œuvre de l'auteur de notre famille y a consisté à extraire de
la version française en prose le commentaire proprement dit qui
s'y trouve joint, et à le transcrire par morceaux (il ne l'a pas
transcrit tout entier) à la suite des paragraphes de la version
rimée. Il n'a même pas eu la peine de former ces paragraphes :
il les a trouvés tout faits dans les mss. de la famille (3 (ms. de
Copenhague), où, comme dans la famille x, chaque page con-
l86 P. MEYER
tient un certain nombre de lignes du latin, avec la partie corres-
pondante de la traduction en vers.
On comprend qu'il serait peu utile de publier ce commen-
taire d'après y. Ce serait donner un texte tronqué et incorrect
lorsque des mss. plus anciens nous offrent un texte complet et
sûrement meilleur. La version en prose, accompagnée de son
commentaire , forme un ensemble dont il ne convient pas de
disjoindre les deux parties. M. Berger a traité de cette version
commentée de l'Apocalypse dans sa Bible française (eh. IV.
p. 78 et suiv.). Je ne puis que renvoyer à ce chapitre, tout en
regrettant que l'auteur ait entremêlé d'une façon incommode
des remarques sur la version même avec les observations sur
l'écriture, l'ornementation, la provenance de tel ou tel des mss.
qu'il signale successivement.
Deux questions se posent tout naturellement au sujet de cette
version en prose. Quand et où a-t-elle été faite? L'auteur était-il
un Français du continent ou un Français d'Angleterre ? A la
première, M. Berger répond que la version a dû être faite
« dans la seconde moitié du xn e siècle » (p. 88). C'est peut-
être un peu tôt, le plus ancien des mss. que nous en possédons
n'étant que du commencement du xm e siècle, et la langue
n'ayant pas de caractères d'antiquité bien marqués. Quant au
pays d'origine, M. Berger pose bien la question (p. 88), mais je
n'ai pas trouvé l'endroit où il la résout. Il qualifie ça et là cette
version de « texte normand » , ou de « source normande » ,
sans expliquer clairement sur ce qu'il entend par « normand ».
Est-ce normand de Normandie ou normand d'Angleterre ?
C'est, comme on le voit, la même question que pour l'ancienne
version des Rois, dont la plus ancienne copie (Bibl. Mazarine)
a été faite en Angleterre, mais dont nous possédons trois
copies plus récentes écrites en France'. Je suis assez porté à
croire que la version commentée de l'Apocalypse a été faite sur
le continent, beaucoup des mss. que nous en possédons avant
été sûrement exécutés en France ; mais on comprend qu'une •
solution définitive de ce problème ne pourrait être obtenue
qu'à la suite d'une étude approfondie qui ne saurait trouver
place dans le présent mémoire.
I. Voir ce que je dis à ce propos, Romania, XVII, 126.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L'APOCALYPSE 187
Voici maintenant le spécimen, annoncé plus haut, de la
famille x. Le texte est celui du ms. Roy. 2. D. XIII (Musée britan-
nique). Je donne en note les variantes du ms. de la Bibliothèque
Pepys (Magdalene Collège, Cambridge). Je n'ose assurer qu'elles
soient très complètes, les circonstances m'ayant contraint à faire
la collation du manuscrit un peu rapidement. Je donnerai aussi
quelques échantillons du ms. de M. Mac Lean (Nuneaton),
qui malheureusement n'a plus le commencement du poème.
A partir de l'endroit où la numérotation des vers ne con-
corde plus dans a et dans 3 y, je placerai à droite, entre ( ),
des renvois en nombre suffisant à (3 y-
Fol. 1 [Ap. 1, 1-3]
La revelacion de Jhesu Crist
Ke Deus a ses servfs demustrer fist,
Que convendroit estre tost fet.
4 Par son angel a Johan signifleit
Qui la paroi Jhesu Crit
Temoina de ce qe il vit.
Bien eit ke la vision list
8 E out les moz de cest escrit
E ke la prophétie retient,
Kar le sens procheinement vient.
Fol. 1 v° [Ap. 1, 4-6]
Johan a seeth églises
. 12 Qe sunt en Asye asises
1. Voici, à titre d'échantillon, les premiers vers du ms. de la Bibliothèque
Pepys (Magd. Coll. Cambridge) :
Fol. /La revelacioun de Jhesu Crist Qi est, qi ert et avaunt esteit,
Que Dex a ses serfs demustrer fist, Et de .vij. espiritz qe devaunt
Que covendroit estre tost fet. 16 La throne Deu sunt en estaunt,
4 ParsounaungeleaJohansignefieit Ei de Jhesu Crist tesmoigne ver-
Que la parole Jhesu Crist rais,
Tesmoigna de ceo que il vist. Primes engendré, prince de reys,
Bien eyt qi la visioun lit Qe nous ama e leva
8 Et oyt les motz de cest escrit 20 De soun chier sank et rcchata,
Et qui la prophecie retient, Et nous fist ove luy régner
Carie temps prochainement vient. Et prestres estre, soun père servir,
Johan a .vij. églises A luy gloire et comauhdement
12 Qe sunt en Asie assises 24 De siècle en siècle verraiement.
Grâce e pays a vous envcit
l88 P. MEYER
Grâce e pais a vus envoit
Qui est, qui ert e avant esteit,
E de seeth espiriz qe par devant
16 La trône Deu sount en estaunt,
De Jhesu Crist témoignes vereyes,
Primes engendré, prince de rois,
Que nus ama e nus lava
20 E de son cher sank nus rechata,
E nous fist ove li régner
E prestres estre, son père servir,
A lui glorie e comandement
24 Del secle en secle verreiement.
Fol. 2. [Ap. 1, 7-12]
Veez : il vendra ove les nwes ;
Chescun oyl verra ses pointures,
Et tuz les linages ke de terre sunt
28 Sur luy tuz se pleindrount;
Veire, si serra, en dirrunt.
Jo sui alpha et «, comencement
E fin, ceo dit Deus omnipotent,
32 Ki est e fu e serra saunz finement.
Jo Johan, vostre frère,
En vos tribulacions su parcenere,
En règne e en pacience Jhesu Crist,
36 Fu envoie en Espirit
En un ile ke Pathmos om apele,
Por porter testimoigne de la parole
De Jhesu Crist : a jur de dimeigne,
40 Après moy oy un voiz grant cum busine,
Et dit : Ke tu veez en liver escrivez
E ad seth églises les envoiez,
A Ephesun et Smirnia e Pergame,
44 Tiatre, Sardis e Philadelphie,
La sethime église est Loadicie.
Pus ad la voiz lu retorné.
Fol. 2 v° [Ap. 1, 12-20]
Pus me retornei, si en vy
32 c serra, Pepys et cri. — 37-8 Pas de rime; même leçon dans Pepys,
[3 y semble préférable. — 40 C'est bien conforme au latin : « audivi post me
vocem magnam tanquam tubae », mais la rime est mauvaise, cf. (3 y; un
manque dans Pepys. — 45 Pepys Laodicie,
VERSION ANGLO-NORMANDE DE l'aPOCALYPSE 189
48 Seeth candélabres de or, e en mi luy
Un le fiz Deu resemblant,
Vestu de une vesture a peez teygaunt ;
A ses mameles de or fu ceint ;
52 Les chevus de sa teste si esteint,
Blauns cum neyf e leyne ne mye teynt,
Ses oes cum flambe de fu aparurent,
E ses peez resemblables furent
56 A laton ke art en fornoise,
Sa voiz cum de mouz ewes la noise. (56)
En sa destre tient seeth esteiles ;
De sa bouche issy a merveyles
60 Une espée d'ampart trenchant ;
Sa face cum solail en vertu 1 usant.
Si tost cum jo le vy
A ses peez cum mort chay.
64 Sur moi mist sa destre mein :
N'eez pas pour de moi, Johan;
Jo su li primers e H derreins,
Jo fu mort e vif einz ;
68 Veez : de secle en secle su vivant ;
Les clefs de enfern su tenant.
Ore escrif la vision.
De qe as veù c'est le exposicion :
72 Le sacrement de seeth esteiles
Sunt les angeles de seeth églises ;
E les chandelabre ke de or sunt
Seeth églises singnifiunt.
Fol. 3 [Ap. 11, 1-7]
76 A l'angel de Ephesi escrivez :
Ceo dit ke tint un e sis
Esteiles en sa part destre,
E va vestu cum prestre
80 Entre les seeth chandelabres
49-50 Pepys Un que le fi^ Deu resemblout, \ Vestu d'une vesture que a pies
teiguot. — 51-5 Trois vers sur la même rime; l'idée est exprimée en deux
vers dans (3 y, mais c'est probablement par suite d'une correction , qui a fait
disparaître les mots e leyne ne mye teint qui traduisent le latin « lana alba ».
— 54 oes, Pepys oil^, qui vaut mieux. — 57 Pepvs donne une leçon qui a
contre elle tous les mss. : Cum mult des ewes sii vois fist noise. — 60 Pepvs
d'ambe pars. — 70 Pepys escrive%, comme y.
I9O P. MEYER
Ke de or sunt admirables. (80)
Jeo sei tes fez e tes travaus,
Ta pacience e tes maus
84 Que tu as de apostre faus,
E mensonges tu les provas,
E en pacience te suffristes
E pur mon nom ne défaitistes ;
88 Mes autre chose ay a tey,
Ke charité tu as guerpi ;
Por ceo eez en membrance
Dount tu es chaiu, fere perfance,
92 Kar, si tu ne l'as, a tai vendrey
E ton chandelabre del lu mo'verei.
Mes tant de bien tu en as
Ke tu les bugres hay as.
96 Ore out ke ad oreiles (81)
Ceo ke l'espirit dit as églises :
Li venqant ne faudra mye
Ke il ne manjuce del arble de vie
100 Qi est planté en parais
Dount le seniur est Deu vifs.
Fol. 3 v° [Ap. 11, 8-1 1]
A l'angle de Smirne met en escrit :
Li primers e li dreiners ceo vus ad dit
104 Ke avant fu morz, desormès vit : (89)
Jeo sai ta tribulacion e ta povert,
Mes tu es riches adesert,
E tu es blasphemie de iceus
108 Ki se diseint estre Jeus ;
Mes bien le soi ke ne sunt pas,
Mes sunt sinagoges a Sathanas.
Ne dittez pas ke tu as a sufTrir,
112 Kar le diable vus voet enprisoner,
Ke vus seez en temptacion,
Par dis jurs en tribulacion.
Seez leas dekes a la mort, (91)
91 « Memor esto itaquc unde excideris, et âge penitentiam » (11, 5). —
95 « quia odisti facta Nicolaitarum (11, 6). — 96-7 Pepys Qi tul orailles ore
oit | Ce qe as églises dit l'espirit. — 102-4 Trois vers sur une rime; de même
Pepys ; [i et y ont ajouté un quatrième vers (v. 90) dont l'équivalent n'est pas
dans le latin.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE I 9 I
116 Kar jo te durroi itel confort
Ke tu avéras coroune de vie,
E a nul tens ne vus faudra mye.
Ore out ke ad oreiles
120 Ke l'espirit dit as églises :
Ki en vemtra serra fort (97)
N'ert pas blemé de la secunde mort.
Fol. 4 [Ap. 11 , 12-17]
A l'evesque de Pergam escri tu :
124 Ceo dit ke ad l'espé d'ampart agu : ( I0 °)
Jo say ou ta habitacion as
E ou le sege est de Sathanas,
Mes tu mon noun ferm tenistes
128 E ma fei ne degerpistes; '
Les jours ke a leill temoiges Antipas
Qui en terre vus eueistes as (sic),
La ou Sathan habiteit ;
1 32 Mes envers toy ay un petit :
Tu as ove tey tenanz maus
La doctrine Balam la prophète faus
Qui aprist Balaac mettre esclandre
136 E a fiz Israël pur aprendre
De sacrificez li deable a manger,
E ovekes por lécher.
Iteles as ke tenoit priveement
140 La doctrine des bugres ensement.
Fa penance, ou a tei vendrey ( IO
E de l'espée de ma bouche combaterey.
Ore out ke ad oreiles ke l'espirit (sic)
144 Ke l'espirit dit as églises :
Au vencant durrey ma mane misse
E une père blanche ke relusse,
E en la père le non escrit ;
148 Nul nel scet fors cil qi la prist.
119-20 Pepys Qi ad orailles ore oit \ Qe dit as églises Tespirit. — 123 Pepys
est d'accord avec y : A V angle de l'église de P. — 129-30 « Et in diebus illis
Antipas testis meus fidelis, qui occisus est apud vos » (11, 13). — 132 Pepys
Mes a tey ay un petiteit. — 140 « tenentes doctrinam Nicolaitarum » (1, 15).
— 143-8 Pepys Qi ad orailles ore oist \ Qe as églises dist l'espirit: \ Manna
dorray al vencauut \ Et une pierre blauncbe tout relusaunt, \ Et en la pierre le noun
escrit serra; \ Nul ne le siet fors cil qe le recevera.
192 P. MEYER
Fol. 4 v° [Ap. 11, 18-22]
Ad le evesque de Tyatre escrivez :
Ceo dit icel que est le fiz Deus,
Qi ad les os cum fu flambanz
152 E pez au laton resemblanz : (1 12)
Jeo cunu tes overes e ta foy,
Ta charité e pacience de tey,
E tes overes ke sunt dreitureus
156 Sunt mut peior des premeres;
Mes vers tey ay poy a dire :
Que tu lessez Jesabel a vivere
Propheter, e aprent
160 T[r]echerie ke trait la gent
E de ydolatris a manger.
Tens li ay doné por penser :
Si de sa fornicacion penance ne fet
164 Jeo li mettrei en itel esplet
Ou grant tribulacions en avéra
Qui de ces overes penance ne fra.
Fol. 5 [Ap. m, 1-6]
A P evesque de Sardis escriz : 22 )
168 Ceo dit ke ad le .vij. espiriz
E tint les esteiles sis e un :
Jo sey tes overs e ton noun
Que tu seit vis ; n'est pas issi,
172 Mes estes morz, e por voirs vus dy.
Ore vus di ke vus enveyllez,
E ky a morir sount les confortez,
Que devant Deu trous te feez.
176 Ore te porpense desormès :
Gardez penance, si la fêtes,
Kar si tu enveillant ne estes,
Cum laron vendroi a toy ;
180 Le oure ne saverez kaunt jo vendroy.
161 « et manducare de idolothytis (11, 20). — 164 Pepys en tieîplait; ce
n'est pas le latin : « Ecce mittam eam in lectum, et qui meechantur cum ea
in tribulatione maxima erunt » (11, 22). — 166 Pepys ajoute : Et tour fii
de mort tuera \ Et sachent églises que jeosuy et serra. C'est la traduction partielle
du verset 23. Mais la traduction de la fin du chap. ni manque ici : elle se
trouve en partie dans [j f. — 175 trous pour truis, ou plutôt pour truisse, au
subjonctif : « non enim invenio opéra tua plena coram Deo meo » (m, 2).
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 193
Un poy des nons as en Sardis
Ke lour vestemenz ne ount blêmis. ( I2 5)
Por ceo ove moy en blans irrount,
184 Kar bien dignes en serront.
E ki ses temptacions avéra vencu
En blanch dras serra vestu ;
Del livre de vie son non ne ostera[i],
188 Mes devant mon père Penvoyera[i]
E ove mes angeles te amerei. 03 2 )
Ore oy ke ad oreyles
E ke l'espirit dit as églises.
Fol. j v° [Ap. m, 7-13]
192 Ad le eveske de Philadelphie escrivez :
Ceo dit li seint e li verreiez
Qui la clef David out,
Lequel over[e] e nul ne clout, O36)
196 E kant clos ad, a overer t
Nul, si li nun, ne ad le poer.
Jeo serrés overs tut apert;
Veez devant tei un us overt
200 Ke nul ne poet clore fors moi,
Quar petite vertu as en tey,
Mes ma parole gardé as.
Veez, jeo durroy le sinagoge Sathanas
204 Qe se diunt estre Jeus :
Ne sunt pas, mes ount mentuz.
Veez : jeo les frei a vus venir
E devant vos peez ui chier;
208 E je en temptacion te voile sauver
Qe en tut le mound est a venir.
Veez : jo vendrei tost a tey ;
La corone ke tu as, ceo est par moi.
212 Ki veinterat piler frey ( 1 3 7)
Ou temple mon père, saunz delei,
181 « Sed habes pauca nomina in Sardis » (ni, 4). — 188 envoyera[i],
corr. avouerai, ou regerrai, comme dans |$ y. — 189 On trouvera plus loin,
dans [i, une meilleure leçon. — 190-1 Pepvs Qui ad orailles ore oit \ Qe as
églises dit Vesperit. — 207 II manque ici deux vers : Pepys Et devaunl vos pies
fraycheïr, \ Et saveront que jeo t 'ay atné, \ Car parole de pacience as gardé \ Et jeo...
— 211 Traduction bien défectueuse : « Tene quod habes, ut nemo accipiat
coronam tuam » (m, 11).
Romania, XXV. \ 2
194 p - MEYER
Ou hors n'en istrat desornavant.
Sur lui escriz frci le noun Deu vivant
216 E le noun de la cité bêle,
Jérusalem la novele
Ke descendi de cel le Deu veray ;
Sur luy mon noun escriverey. (144)
Fol. 6 [Ap. m, 14-22]
220 Ad le eveske de Loadice église escrivez :
Ceo dit Amen, leal temoigns vereyz,
Qe est comencement de tutte créature : (149)
Jeo soy tes overs, metez en cure ;
224 Freit ne chaud, mes teves estes;
La moy volenté, un de deus fcustes;
E pur ceo ke teve trové vus ay,
De ma bouche vus vomerey,
228 Quar tu dis ke moût riches suy,
• Ke mester n'en ay de aukun liu,
Mes tu es chaitifs et chaitifables,
Povers e nu e evegles.
232 Por ceo vus lo jo or achetez
De mon or fin par feu affinez,
Ke riches en pussez devenir
E blanches vestures a vestir,
236 Ke par nudité confus ne augez,
E vos oyz de voygnement oignez.
Fa penance e si le amez. O51)
Jo estoy al hus, si bat adez ;
240 Ke ma voiz entent e ad oy,
Overe la porte, jo entray a ly,
Que [ove] ly voille super e il ove moy.
Qui vencu avéra, jo li durroy
244 Ke en trône soit ove moy seaunt
E ovekes mon père desornavant. 0s8)
Ore out ke ad oreiles.
Fol. 6 v° [Ap. iv, 1]
Eprès ce vi tôt en apert
224-5 De même dans Pepys : pas de rime. — 238 Traduction peu claire :
« iEmulare ergo et pcenitentiam âge » (m, 19). — 241 « intraboad illum «
(ni, 20). La leçon de jî y n'est pas meilleure. — 242 « et ccenabo cum
illo » (m , 20). — 246 Pepys Qi a oraylles ore oist \ Qe as églises dit Vespirit.
— 247 Pepys Apres.
>
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 195
248 En cel un us ke fu overt,
E la primere voiz qe jo oy
Cum busine parleit ove moy :
Montez ça ; jo te mustrei
252 Que covient estre feet sanz delei.
Fol. 7 [Ap. IV, 2-8]
Tantost fu en espirit pris, (161)
E veez, en cel un sege mys,
E sur le sege un séant ;
256 E cil que seait fu resemblant
A l'award de la perin
Del jaspe e del sardin,
E le arke du cel entour le see
260 Semblabel fu a l'amiraude.
E entour le see .xxiiij. seges mys,
E sur celés sistrent ataunt de veuz
Que de blanches vestures sunt afubliz
264 E de or lor chefs coronez,
E del trône foudres e voiz sount tonanz,
E devant la trône .vij. lampes ardanz
Que sunt les seet espiriz
268 Ardant devant le sege Deus. O76)
E par devant le see, cum mer verine
Resemblabel cum la père cristaline ;
E entour le se .iiij. bestes aitant
272 Pleins des oez derer e devant :
La primer beste lion resembleit,
La secunde cum veel esteit,
La terce face de nom avoit,
276 La quarte cum egle que voleit;
E les quatre bestes chescun de eles
Urent .vi. eles pleines des oez,
Dedenz e dehors environez ;
252 Le ms. Pepys introduit ici, par exception, quelques lignes d'un com-
mentaire latin : « Per .iiij. animalia intelligitur Christus quia homo ideo
« natus quia vitulus, ideo passus quia leo, ideo resurgens et quia aquila, ideo
« omnia transcendens sive ascendens. Nota, leo mortuus nascitur die tercia,
« voce patris vivificatur quia mortuus fuit ut homo , et quia resurgere potuit
« aquila fuit ut Deus... » — 259-60 Pas de rime, cf. [5 y. — 262 Pepys
E desur /eurent ataunt de veus assis. — 267 Pepys les .vij. e. cens, ce qui fournit
la rime.
I96 P- MEYER
280 Ne jur ne nuit ne sunt reposez,
Disant : Seint, seint, seint Deu tut pussant
Qui est, etc. (19°)
Fol. 7 v° [Ap. iv, 9-11]
E cum les bestes Deus aorerent,
284 Glorye e bençon a luy donerent
Al séant en la trône ke sanz fin vist.
Les veuz cheierent devant cil ke sist,
E celui ke vist saunz fin aorerent,
288 Lur coronnes devant luy getterent
Disanz par devant la trône :
Tu es dingne receiver glorie,
Honur, beneçon e vertu,
292 Pur ceo ke tuttes choses créas tu ;
Par ta volunté sunt criez
Qi de bestes e veuz estes aorez.
Fol 8 [Ap. v, 1-5]
E jo vi el destre que en la trône sist (203)
296 Un liver dedenz e dehors escrit
Qi de .vij. seaus enselé esteit;
Pus oy un fort angel ke precheit,
E en grosse voice le oy crier :
300 Qui est dignes le liver overer
Ou les seeth seaus a délier?
E jo començoi a plurer
Car nul fu digne le liver overer,
304 Ne ensement le liver rewarder.
E un de veuz me a dist : Ne plurez pas ;
Veez le lion del linge Judas
E del roi David le liver overer
308 E les seeth seaus soudre e délier.
Fol. 8 v° [Ap. v, 6]
E jo vi, e veez trestuz ke estes, (216)
E en milu la trône e de quater bestes,
E sist en mylu de .xx.iiij. veuz,
312 Un angnel estaunt cum fust tuez,
282 Le vers est complet dans p. — 289 Pepys t. de vie, ce qui ne fournit
qu'une apparence de rime ; cf. 343-4- — 3<> 2 pe Py s comenceay. — 303 Pepys
nul nefeust. — 303 a, évidemment superflu, manque dans Pepys.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L'APOCALYPSE 1 97
Ke out .vij. corns e dis oez,
Ke sunt .vij. espiris de Dampnedeus
Ke sunt enveiez en tuz luus.
Fol. 9 [Ap. v, 7-10]
316 E veint li aignel e del destre prist ( 22 3)
Le liver de celui ke en la trône sist ;
E cum le liver vot overer,
Les bestes e les veuz vi cheier
320 Devant li angnel, les queus avaient
Harpes, violes pleines de odorement.
Une novele chançon diseient :
Seniur, tu es digne le liver prendre
324 E overir les seeth seus a entendre,
Ke tu es tuez pur nus reindre
E tun sanke, ke de chescun
Pople, langage e nacion,
328 E a Deu règne feistes nus
E prestres sur terre regneroms. (236)
Fol. 9 v° [Ap. v, 11-14]
Puis vi e oy des angels lur voiz ( 2 37)
Entour la trône des bestes e de veuz,
332 E fu le numbre ensement mil milers,
Disant : Digne est li angels,
En grosse voice, tués a aver
Vertu, divinité e saver,
336 Force, glorie e vigour,
Joie, beneçon e honor.
E jeo [oy] tutte créature,
En cel e desuz e desure,
340 E ke en mer sount ou en aukun lui,
Disanz a l'angel e a celui
313 dis, Pepys .vij.; c'est la bonne leçon. — 315 « missi in omnem
terrain » ; ce vers, qui manque dans [i y, est donc justifié par le texte latin.
Suit dans le ms. un court commentaire latin : « Septem cornua notantur
angni (sic) istius posita super .vij. populos... » — 320-3 Les rimes sont meil-
leures dans [i y, mais la traduction est moins exacte. — 326 E, sic, de même
Pepys; lire En, comme dans le ms. de M. Mac Lean (voir p. 199), « et rede-
misti nos in sanguine tuo » (v, 9). — 332 ensement n'est pas dans Pepys. —
334 Pepys Que en gros voi\ tue% est a aver. — 338 [oy] est rétabli d'après
Pepys. — 339 Pepys En ciel desou\ tere et desore.
I98 P. MEYER
Qe seeit en sa trône de vie :
Beneçoun, honur e glorie,
344 Poer saunz fin ensement.
Les quatre bestes [amen] diseient,
E les .xxiiij. veuz en lur face cheierent,
Les (sic) saunz fin vivant aorrerent.
Fol. 10 v° [Ap. vi, 1-2]
348 E jo vy ke li angnel ad overt ( 2 S5)
Un des .vij. seaus, e oy apert
Un de bestes ke disoit a moy,
Cum voiz de toneir : Ven e voy.
352 E jeo vi un chival ke blank esteit,
E ke sur lui sist un arke tenoit,
E une coroune li est doné;
Cum venkant a ventre s'en est aie. (262)
Voici les derniers vers du ms. 2. D. XIII :
Fol. $1 v° [Ap. xxii, 15 et suiv.]
Jo Jesu envoyay a témoigner
Mon angel a vos ' églises certefier :
Jo su gendre de David e jo su racine,
Esteile resplendisante en la mâtine 2 .
E li espouse e response (sic) diunt : Venez
E qui out vingne > e qui soif en avez,
Le ewe de vye a gré receyvez.
Jo conjur a chescun que est vivant,
Les moz ♦ de ceste livere oyant,
Que, si nul i met a cest escrit plus,
Les plaies avant escrites sur ly mecte Deus ;
E si nul amenuise? des moz de la prophétie
Toile Deus sa part de livere de vie
342 Pepys Que siet. — 345 [amen] rétabli d'après Pepys. — 347 Pepys Le
v. s.f. a. Après ce vers il manque dans le ms. Pepys un feuillet, qui contenait
les vers 348 à 363.
1 Nuneaton a vus en ; ce qui est la bonne leçon : « testificari vobis hœc in
ecclesiis ». — 2 Pepys et Nun. e la matutiiie. — 3 Pepys viengnent, Nun.
vienge. — Nun. ajoute de la prophétie. Pour ce vers et le précédent il y a dans
Pepys : Jeo conjur trestou^ oyan\ a délivre \ Le prophecie des mo^ de cest livre. La
leçon de Nun. est celle qui se rapproche le plus du texte : « Contestor enim
omni audienti verba prophétise libri hujus. » — S "Nun. ajoute nui.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE I99
E de la seint citée e de ceo que escrit sunt
En icel livere ; celui te ! ad dit
Que porte temoingne de ceo voir.
Jo vinc tost ; Amen ; ven, Jesu Sire ;
La grâce de Jesu Crist nostre seignur
Soit ove nus, amen, a touz jours 2 .
On a vu plus haut (p. 181) que le ms. de Nuneaton était
misérablement mutilé. Les feuillets qui contenaient le commen-
cement de l'Apocalypse ont été arrachés. Actuellement le texte
commence ainsi (cf. ci-dessus, p. 197) :
Fol. 66 E vint li aignel e destre prist
Le livre de celui ki en la throne sist,
E cum le livre voleit overir
Les bestes e les veuz vi chair
Devant li aignel, les queus aveint
Harpes, violes pleines de odorement.
Une novele chançon diseint :
Seignur, tu es digne le livre prendre
E overir les set seaus a entendre,
Ke tu es [tuez] pur nus reindre
En tun sanc, ke de chacun
Pueple, language e nacion,
E a Deu règnes feistes nus
E prestres sur tere regneruns >.
Fol. 66 v° E jo vi ke li aignel ad overt
Un de set seaus, oï apert,
Une de bestes ke disoit a moi,
Cum voiz de thonere : Ven e voi.
E jo vi un cheval ke blanc esteit,
E ki sur lui sist un arc teneit,
E une corone lui est doné,
Cum vencans a veintre s'en est aie.
Je vais présentement donner les textes 3 et y- Pour ce der-
nier, j'imprime la leçon du ms. de Toulouse, dont je comble
les lacunes à l'aide du ms. Add. 18633. J'ai du reste colla-
tionné attentivement ce ms. avec celui de Toulouse. Quant au
ms. de Corpus, ayant constaté qu'il était, sauf d'insignifiantes
1 te, mauvaise leçon qui se trouve aussi dans Pepvs; Nun. ceo. — 2 Pepys
Od nous soit a tôt jour. Amen. — 3 Les versets 11-14 du ch. v manquent.
200
P. MEYER
variantes, identique aux deux autres, je me suis dispensé de le
collationner, ce que je n'aurais pu faire sans une grande perte
de temps, en raison des conditions mises par l'archevêque
Parker à la communication de ses manuscrits. Je transcris, pour
chaque paragraphe, les premiers mots du commentaire.
Texte ,;
(ms. de copenhague)
Miniature (p. i)
Oiez la visiun ke Jesu Crist
A ses serjans mustrer fist,
Qui covendreit estre tost fait.
Par sun angle signifieit
A Johan qui de Jesu Crist
Porta testimoine de ceo k'il vit.
Beneit seit ki la visiun lit
E oiet les moz de cest escrit
E k'en els sunt regardera,
Kar le tens se approcera.
Miniature (p. 2)
Jehan a seth églises
Que sunt en Asye asises,
Grâce e pais a vus enveit
Cil ki est, ert e esteit,
E de seth espiritiz par devant
La throne Deu sunt en estant,
E de Jesu Crist testimoine leal,
Primes engendré e prince real
Ke nus ama e nus lava
E de sun cher sanc nus rechata,
Texte y
(MSS. DE TOULOUSE ET DE LONDRES)
Miniature (f. 1)
[I, 1-3]
La vision ke Jhesu Crist
A soun serf mostrer fit,
Ke tost covendra estre fait.
4 Par soun angel signifiet
A Johan ke de Jhesu Crist
Porta testimoine de ceo qu'il vit.
Benoit soit que la vision lit
8 E unt les moz de ceste escrit
E k'en els sont retendra,
Kar le tens se aprocera.
Ceste livre entre les autres livres...
Miniature (v°)
[i, 3-6]
Johan a seth églises
12 Qe sunt en Asie asises,
Grâce e pes a vus envoit
Ki est e ert e avant estoit,
E de seth espiriz que par devant
16 La throne Dieu sunt en estant,
E de Jhesu Crist li tesmoine leal.
Primus engendré e prince real,
Ke nus ama e nus lava
20 E de soen sanc rechata,
Ke nus fit od li régner,
Prestres estre soen pur server ;
Dans les notes qui suivent C. désigne le ms. Copenhague , L. le ms. de Londres
Addit. 18633, R- I e ms - Royal 2. D. XIII, T. le ms. de Toulouse. Le texte delà
colonne de droite est celui de T., tout ce qui est près de L. est indiqué en note.
2. C. a la bonne leçon : « servis suis ». — 3. La leçon de C. est aussi
celle d'à. — 8 unt dans L. comme dans T. ; mais oient dans Corpus. — 9-10
Les verbes sont au futur, tandis qu'a, comme le latin, aie présent. — 15 que,
omis dans C, est nécessaire. — 21-2. Vers omis dans C
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
201
A lui glorie e cumandement
De seele en secle verraiment.
Miniature (p 3)
Veez : il vent od les nuues;
Tûtes ses plaies serrunt vewes,
E les lignages ke en terre sunt
Tuz sur lui se pleinderunt;
Amen, si serra, tuz dirrunt.
Jeo sui Alpha et O, comencement,
Ceo dit Deu omnipotent,
Qui sui e serrai sanz finement.
Je Johan sui vostre frère,
En vos tribulatiuns partenere,
En règne e patience de Jesu Crist ,
Fui enveé en espirit
En un yle Pathmos apelé,
A testimonier ke Deu ad parlé.
Un jour del dimaigne jeo oï
Une busine ke dit ad mei :
Ke vus veez en livere escrivez
E ad seth églises le enveez,
A Ephesum, Smirnia e Pergame,
A Tyatre, Sardis e Philadelphie,
E a setime église Loaditie.
Pus a la voiz me sui returné.
A li glorie e comandement
24 De siècle en siècle sanz finement.
Miniature (f. 2)
[i> 7-12]
[Veiez : il vendra o les niues ;
Totes ses plaies serunt veùes,]
E les gens ke en tere sount
28 Tuz sur li se pleinterunt;
[Amen trestous clamerunt.
Jeo sui Alpha et O, comencement
E la fin, ceo dit li omnipotent
32 Ke su e serra sanz finement.
Jeo su Johan vostre frère,
En vos tribulacions pertinere,
En la pacience de Jesu Crist,
36 Fu enveé en espirit
En Pathmos une yle apelé,
A tesmonier que Deu ad parlé.
Un dimeyne jeo tresoy
40 Une busyne que dit a moy :
Ke tu veiez ore escrivez
E a seth églises le enveiez,
A Ephesim, Smirmam, aPergamie,
44 Tyatre e Sarde e Philadelphie,
Le setime esglise Laodicie.
Par seint Johan sunt signefié li bon
prélat...
Miniature (p. 4)
Pus me returnai, e jeo vi
Seth chandeleres d'or, e e miliu
Un le fiz Deu resemblant,
Vestu de une vesture a piez tei-
gnant ;
Miniature (v°)
[1, 12-20]
Puis me returnai, e jeo vi
48 Seth chandelers d'or, en milu
Le fiz Deu homme resemblant,
Vestu d'une vesture a piez teignant ;
24 C. est d'accord avec a. — 25-56 Ces vers sont empruntés à L., sauf
les vers 27-8, les seuls qui subsistent sur le feuillet 2 de T. — 25 Vent,
C, vaut mieux que vernira : « venit». — 28 pleinterunt dans L. comme dans
T.; le ms. de Corpus porte se surplirunt. — 35 règne, C, est nécessaire : « in
tribulatione et regno ». — 41 C. est d'accord avec le latin (« scribe in libro »)
et avec a. — 46 Ce vers, qui ne rime pas, est nécessaire; voir le latin et a,
Il manque aussi dans le ms. de Corpus.
202 P.
A sa mameles d'or fu ceint ;
Ses chefuz blancs esteint,
Ses oilz feu resemblerent,
Ses piez apparurent
A latun ki art en furnoise,
Sa voix cura de ewes la noise.
En sa destre tint seth estoilles;
De sa bûche issi a merveilles
Une espéeambepart trenchant;
Sa face cum solail fu lusant.
Ci tost cum jeo le vi
A ses piez cum mort chai ;
Sur mei mist sa destre main :
N'eez pour de mei, Johan ;
Jeo sui premer e lui dreins,
Jeo fui mort e vif aiens ;
Veez : de secle en secle sui vivant;
La clef de enlern sui tenant.
Ore escrif la visiun.
Ceo est la exposieiun :
Le sacrement de seth estoilles
Sunt les angles de seth églises;
Seth chandelers ke d'or sunt
Set églises signihunt.
Miniature (p. 5)
A li eveske de Ephesi escriz
Ceo dit ke tint un e sis
Estoilles en sa main destre,
MEYEK
A sa mamele d'or fu ceint ;
52 Ces chevus blank cum neifestoient,
Ces oeuz cum fu aparerent,
Ces piez a latoun resemblerent
Cum feu ke art en fornoise,
56 Sa voiz cum de mouz ewes la
noise.]
En sa destre tient seth esteiles;
(f-3)
De sa bouche issi a merveiles
Une espée ambepart trenchant ;
60 Sa face com solail fu lusant.
Si tost com jeo le vi
A ces piez com mort chaï ;
Sour moy mist sa dextre main :
64 Ne eez pour de moy, Johan ;
Jeo su li primers e li derrains,
Jeo fu mort e vif einz;
De siegle en siegle su vivant ;
68 Le clef d'enfern su tenant.
Ore escrivez la vision.
Ceo est la exposicion :
Le sacremen de seth esteiles
72 Sunt les angles de seth églises;
Seth chandelers que d'or sunt
Seth églises signefiont.
Par .vij. chandelers que seint Johan
vit est signefic seint Eglise...
Miniature (v°)
[n, 1-7]
A l'angel de Ephesi ore escriz :
76 Ceo dit qe tint seth e sis
Esteiles en sa main destre,
52 cum «c//est nécessaire : « tanquam nix » ; cf. a. — 54 C. est plus près
d'à que T. L. (qui sont d'accord avec Corpus). — 57 tint, C, vaut mieux
que tient, qui est aussi la leçon de Corpus. — 67 Vee^, C, est justifié :
« ecce » ; cf. a. — 75 Ici et plus loin (vv. 99, 109, etc.) « angelo » est
rendu dans C, comme dans a, par eveske. C'est aussi la traduction adoptée
dans le commentaire : « Ceo qe nostre Seignur comanda qu'il escreit (sic) a
l'evesqe de l'église de Ephesi... » — 76 seth est une faute commune à L. et
à T. Le ras. original portait un, qui a été lu .vij.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
203
E va vestu cum prestre
Entre les seth chandelabres
Ki de or sunt lusables.
Ore out ki ad orailles
Ke l'espirit dit as esglises :
Cil ki veint ne faudra mie
K'il ne mangue de l'arbre de vie
Ki est planté en paradis
Dunt lui seignur est Deu viis.
Miniature (p. 6)
A l'eveske de Smirnie escrifey :
Ceo dist li premers e li dreners
Ki fu mort e ore est vifs,
Ceo est Jesu de Deu le fiz :
Soez leal deske la mort ;
Jeo te dorrai itel confort
Ke tu avéras coroune de vie ;
Ele de vus ne panera mie.
Ore out ki ad orailles
Ke l'espirit dit a les églises :
Qui en veintre serra fort
N'eert blemé de secund mort.
E va vestu com un prestre
Entre les .vij. chandelers
80 Ke de or sunt mult cleres.
Ore out qi ad orailes
Qe l'esprit dit as églises :
Cil qe veine ne faudra mie
84 Qe manguisse de [PJarbre de vie
Qe est planté en parais
Dunt li seignurs est Dieu vifs.
Ceo que Nostre Seigneur comanda...
[11, 8-1 1]
Miniature (f. 4)
Le angel de Smirne metent escrit
88 Li primer e li derain ceo ad dit
Qi mort estoit e ore vit,
Ceo fu nostre sirejhesu Crist :
Seez leal jesques la mort ;
92 Jeo te dorrai tel confort
Qe tu avras corone de vie
Ele de toi ne partira mie
96
E qi a veincre (sic) serra fort
Blâmés n'iert de secunde mort.
Par le assaut de gens est signefié le
assaut de averice
Miniature (p. 7)
A l'eveske de Pargame escrif tu :
Ce dist ki tent l'espée agu :
Fapenance, ou a tei vendrai
E de ma espée od tei cumbaterai.
Ore oye k'ad orailles
Ke l'espirit dist as églises :
A venkant durrai manne mulie
E une père blanche lusee,
[11, 12-17]
Miniature (v°)
A l'angel de Pergame escriz tu :
100 Ceo dit qi tint l'espée agu :
Fai penance, ou a toi vendrai
E de ma espée ou toi combaterai.
Ore out qi ad orailles
104 Qe l'espiriz dit as églises :
A veincans dorrai manne mucé
E une père qe ert mult lusé,
80 Après ce vers, C. et y omettent 14 vers; cf a. — 81 L. oit. — 84 L. dél,
T. de. — 87 metent pour met en; cf. a. — 90 Manque dans a (voir, p. 190, la
note des vers 102-4). Ici C. y omettent dix vers; cf. a. — 95-6 Ces deux
vers manquent aussi dans Corpus. — 100 Ici seize vers sont omis (a 125-40).
— 105 mucé rend bien « absconditum », mais mulie}
204
E en la père un nun escrit;
Nul ne le scet for cil ke la prist.
P. MEYER
Miniature (p. 8)
A le eveske de Tyatre escri/. :
Ceo dist ki est de Deu le fiz,
Ki ad les oils cum fu flambanz
E les piez a latun semblans :
Icist ke ces temptatiuns veinera
E mes overes tutdis fra,
Poer sur gens avéra
E en verge de fer les guvernera
E cum vessel del poter les brusera,
Si cum de mun père pris avei;
La estoille matutinele lui durrai.
Ki ad orailles ore oyt
Ke l'espirit as églises dit.
Miniature (p. 9)
En la père un non escrit ;
108 Nul ne seit lire for qi la prist.
Ici sunt signefîé très matières de péché
que règne en plusurs...
Miniature (f. 5)
[il, 18, 26-29]
A Tyatre ore escrivez tu :
Ceo vus ad dit le fiz Dieu :
1 12
Qui ses temptacions veintera
E deques sa fin mes overes fra,
Posté sur genz avra
116 E de verge de feer les gouvernera
E com vessel de pot les debrusera,
Si com de mon père pris avov ;
Le estele de mâtine li doray.
120 Qi ad orailles ore ouyt
Qe l'espirit nos disoit.
A le evesqe de l'église de Tyatre escri-
vez...
[III,
A li eveske de Sardis ore escris :
(VO)
Ceo dist, k'ad les seth espiriz,
Qui tient estoilles un e sis :
Ki les dras ne hunt sulliz,
Od mei en blancs dras irrunt,
Kar jeo les truf ke dignes sunt.
Kui ses temptaciuns hunt venkuz
En blancs dras serrunt vestuz;
Sun nun de livre de vie ne ouste-
rai,
Mes devant mun père lui rejerrai
E devant les angles lui cunustrai.
Miniature (v°)
1, 4-6]
A l'angel de Sardis ore escriz : (f. 6)
Ceo dit qi ad .vij. espiriz,
124 Ensement .vij. esteiles
Qe cleres furent e merveiles :
128 Qi ses temptacions averunt vencuz
Des blanz dras serrunt vestuz ;
Lor nons del livere de vie ne oste-
rai,
Mes devant mun piere les regerrai
132 E devant les angles autresi fray.
Par ceus qi ont le non de bone vie e
sunt mors sunt signetïé li ypocritz...
11 1-2 Les deux vers omis dans y se trouvent dans a comme dans C. —
1 1 3-21 Ces vers sont la traduction des versets 26-9. Ils manquent dans a. Mais
d'autre part p et y omettent ici la traduction des versets 19-22; cf. a 153-
166. — 122-32 Ces vers prennent place, dans Ç., entre les vers 146 et 147.
— 124 Manquent ici dou/.e vers (a 1 70-181). — 128-9 Le pluriel ne s'accorde
pas avec le latin « Qui vicerit... vestietur ». Les verbes sont au sing. dans a,
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
20 5
Miniature (p. 10)
[m,
A li angle de Philadelphe escrifez
Ceo dit li seint e lui verrez
Ki la clef David en sa main out,
La quele ufre e nul ne clout.
Ki veint jeo lui frai piler
Eu temple Deu devant raun per,
Ke hors ne irra desornavant.
Sur lui escriferai le nun vivant
E le nun de la cité bêle,
Ce est Jérusalem la novele
Ke descendi de ciel verrai,
E sur lui mun nun escriferai.
Ore oyt k'ad orailles
Ke l'espirit dist as églises.
Miniature
7> 12, 13]
: A Philadelphi escrivez : (v°)
Ceo dit li seint e li verez
Qe la clef David en sa main tenoit,
136 Lequel overi e nul ne clout.
Qi veint jeo li fra piler
Ou temple Dieu devant mon piere,
Qi la serra desoreneavant.
140 Sur li escriverai mon non vivant
E la noun de la cité bêle,
C'est Jérusalem la novele.
144
Ceo qe Nostre Sire promet les us
overs...
Miniature (p. 11)
[m,
A l'eveske de Loaditie escrivez ;
Ceo dist Amen, leal e verrez,
De tute créature comencement
E de tute[s] choses terminement
Fêtes penance e l'amez.
Jeo estois a l'hus e bat asez.
Ki ma voiz entent e ad oy,
Ufre la porte : jeo vein a luy;
Ki venku ad jeo lui durrai ;
Grant franchise avéra de mei ;
En ma throne ert séant,
Od meie mun père desornavant.
Miniature
14, 19-22]
A Laodicie escrivez : (fol. 7)
148 Ceo dit Amen, li loil verrez,
De tote créature comencement,
De tote créature finement :
Fai penance e l'ames.
152 A l'us estois e bâte ades.
Qi ma voiz entent e ad oy
Bûche la porte : jeo vinc a lui ;
Ou lui voil soper e il o moy.
156 Qi vencu ad jeo li dorray
Qu'en ma throne ert séant
Od moy e od mun piere desorena-
vant.
136 Manquent seize vers (a 196-21 1). — 1 50 Ce vers est ajouté pour la
rime : il ne correspond à rien dans le latin. Manquent ensuite quinze vers
(a 223-237). — 151 T. partance. « ^Emulare ergo et pœnitentiam âge »
(m, 19); Vantes reste obscur. — 154 Bûche, T. L., corr. bute. C. a passé le
vers qui correspond à « et cœnabo cum illo et ipse mecum » (m, 20). —
156 Le vers Grant franchise..., C, est de pur remplissage.
206 P. MEYER
Ki ad orailles soit escutant
Que 1 espirit est disant. 160
Par celui qi est freidez sunt signifié.
Miniature (p. 12)
Miniature
[iv, 2-8]
Tantost fu en espirit pris
U ciel u un sege fu mis,
E sur la sege fu un séant,
E cil ke sist fuit resemblant 164
Al regard de la perine
De une jaspe e de sardine.
Li arc de ciel environeit
Le se, ke amiraude sembleit. 168
Vinte quatre seges entur mises,
Itanz de vels sur els asises,
De blancs dras afublez,
De or lurchefz corunez. 172
Foudres e voiz del throne istrent,
E seth lampes devant mistrent,
Ceo sunt les seth espiriz
Ardant devant Deu e sun fiz. 176
Aprè[s] ceo en espirit fu pris (v°)
E en ciel un sege fu mis,
E sur le see fu un séant
Qi bien estoit resemblant
A regard de une perine
De jaspe e de sardine ;
E le arc de ciel l'environeit
Qe amiraude resembloit,
Pus sunt .xxiiij. seges mis
E tanz de veuz de sur eus assis,
De blancs estoles affublez,
D'or lur testes coronés.
Voiz e foudres pus tonerent,
E .vij. lampes devant ardèrent
Qui sunt les .vij. espiritz
Ardanz devant Dieu e son fiz.
Ceo qe scint Johan vit les us overz de
ciel...
Devant le se fu cum mer verine
Semblant a père cristalline,
E quatre bestes le se environant,
Pleins des oilz derere devant : 180
La premere leon sembleit,
La secunde cum vel esteit,
La terce face cum home,
La quarte cum egle ke voleit ; 184
E des bestes chascun de els
Hurent sis eles pleines des oilz,
Dedens e deors environez.
Jour ne nuit sunt reposez 188
Dire : Deu seint, seint, seint, tut
pussant,
Ki est e ert e fu avant.
160 Ici ji et y omettent la traduction du premier verset du ch. iv (a 247-
252). — 173 Le texte (îv, 5) est mieux rendu dans C. — 177-190 La traduc-
tion des versets 6 à 8 a été omise dans y, quoique le texte latin et le commen-
taire correspondant s'y trouvent.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
207
Miniature (p. 13)
E cum le bestes Deu aorerent,
[iv, 9-1 1]
Miniature (f. 8 v°)
Glorie e benecion ad lui donerent
A cil ke en la throne se asist.
Chascun de vels a genuls se mist,
E ki sanz fin vit aorerent,
Lur corunes devant lui jetterent ;
Trestuz ad lui firent memorie,
Honur, benecion, vertu e glorie :
Tu es digne receivre vertu
Kar tûtes choses crias tu ;
Par ta volunté sunt criez
Qui de bestes e vels es aorez.
E com les .iiij. bestes Dieu aore-
[re]nt
192 Gloire e bénédiction a li donerent
A cil qi en throne se assist.
Checun de veuz a genil se mist,
E qi sanz fin vist touz aorerent,
196 Lur corones a lui jetterent;
Devant lui firent memorie
Qui fu digne recei[v]re glorie,
Honour, beneson e vertu,
200 [Car totes choses formas tu ;]
Par ta volunté sunt créez
Qi des bestes e veels es aorez.
Ceo qe les .xxiiij. maiors che erent de-
vant la throne...
Miniature^. 14)
Miniature (f. 9)
[v, 1-5]
E jeo vi el destre de cil ke sist
Un livre dedens e defors escrit 204
Ke de seth ceals enclos esteit ;
Pus oy un angle en prêchant
E en grosse voiz fu criant : 208
Qui est digne le livre overir
E les seth ceals a délier?
E jeo cumençai a plurer
Kar nul fu digne le livre overir,
Neis ne livre regarder ; 212
E un de vels dist : Ne plurez pas ;
Le leon k'est de lignée Judas
E del rei David le livre overa
E les seth ceals il déliera. 216
E jeo vi qe un en la trône sist,
Un livre tient enz et hors escrit
Qi de vij seaus enclos estoit ;
Pus oy un angel qi prechoit
E en grose voiz le oy crier :
Qi est digne le livere overir
Ou les .vij. seaus a délier?
E jeo commençai a plourer
Kar nul fu digne le livere overir,
Ne ensement le livere regarder ;
E un des veus dit : Ne plore[z] pas ;
Veez le leon de ligné Judas
E del roi David le livere overir
E les .vij. saus soudre e délier.
Par la destre au Segnur (v°) est signe-
fié li fiz Deus...
191 La mauvaise leçon aorent au lieu $ aorerent est commune à T. L. —
194 genil, sic dans T. L. — 198 receire dans L. comme dans T. — 200 Ce
vers, omis dans T., est ici rétabli d'après L. — 211 L. ici et ailleurs, avérer,
213 T. plore, L. plore\. — 215 L. de la ligne.
208
P. MEYER
Miniature, (p. 15)
E jeo vi tut a decertes,
Enmi la thronc c les quatre bestes,
E entre les vint e quatre vels,
Un aignel estant cum tuez
K'out seth corns e seth oilz,
Ke sunt les espiriz Dampne Deus.
E li aignel le livere prist
De celui ki en la throne sist ;
Miniature
[v, 6, 7]
E jeo vi pus après (t. 10)
En milui la throne e les bestes,
Entre les .xxiiij. veuz,
220 Un aignel estut com tuez
Qi out .vij. cornes e .vij. oeuz
Qj sont les espiriz Dampne Deus.
E li aignel le livre prist
224 De cil qi en la throne sist ;
Ceo qe li aigneus prent le livre de la
dextre au Seignur...
Miniature
[v, 8-10]
E cum le livere volt overir,
Les bestes e les vels vi chair
Devant li aignel, e entur
Harpes e phioles pleines de odur. 228
Un chançon novel lur oï dire :
Tu es digne le livere lire
E overir les seth ceals a entendre,
Ki tu es tuez pur nus reindre 232
En tun sanc, e ki chascun
Puple, langage e tribun
Pur reigner od Deu ,
Prestres estre pur servir vus. 236
Miniature (p. 16)
E cum le livre [overij, (v°)
Les bestes e les veuz chaïr vi
Devant li aignel, e entour
Harpes e phioles pleins de odor.
Une novele chanson lur oy dir :
Sire, tu es digne le livre lire
E les seaus overir pur nos aprendre,
Qe tu es tuez pur nus reindre
Par tun sanc reins checun homme ,
Poeple, langage e tribune
Dussent ovec vus régner,
Tun piere servir e vus amer.
Le overir del livre signefie la venue
Jhesu Crist...
Miniature
[v, ii-i ij
Pus oy les angles disanz [E jeo oy les angles trestous crianz
La throne e les bestes avironanz, La throne c les bestes environanz,
Mil milers le numbre de els Mil milers fu la numbre eles
Ke distrent : Digne est li aignels 240 Qi distrent : Digne est li aignels
225 L. overi, T. vi. — 235 Dans C. le dernier mot est effacé et ne peut
se lire; la phrase est du reste obscure; cependant le v. 236 est plus près du
latin dans C. que dans T. L. — 237-268 Dans T. le onzième feuillet de
l'ancienne pagination manque; c'est celui qui faisait corps avec le feuillet 2,
qui, on l'a vu, est mutilé. Je donne le texte d'après L. — 239 Corpus
la numbre els.
VERSION ANGLO-NORMAN
Ki tuez est pur nus aver
Vertu, divinité e saver,
Force, glorie e vigur,
Joie, benecion e honur. 244
E jeo ov tute créature
En ciel, en terre, desuz e desure
E ki en mer sunt ou aukun lui,
Disant a li aignel e ad celui, 248
Ke set en la throne k'est de vie :
Benecion, honur e grant glorie,
Puissance sanz fin ensement.
Les quatre bestes amen diseint; 252
Sur lur faces les vels chaïrent,
Li vivant sanz fin aorerent.
Miniature (p. 17)
DE DE L APOCALYPSE 209
Ki tuez est pur avoir
Vertu, divinité e savoir,
Force, gloire e vigour,
Joye, benison e honour.
E jeo oy tote créature
En ciel, en tere, desuz e desure,
Qi en mer sunt o en nul lui,
Disant a li aignel e a celui
Ke en la throne set de vie :
Benison, honur e grant glorie,
Puisance san[z] fin ensement.
Les quatre bestes amen diseient ;
En lour faces les veuz chaierent,
Le vivant sanz fin tous aorerent.
La voiz de mondes (sic) milers des an-
gles signefie la joye qe les angles...
Miniature
[vi, 1, 2]
E jeo vi ke l'aignel overi E jeo vi que le aignel overi
Un de seth ceals; après oy 256 Un de .vij. seaus, e joe oy
Un de quatre bestes ke dist a mei, Une beste que dit a moy,
Cum toneire : Ven e vei.
Un grant cheval ke blanc esteit,
E ke sur li sist un arc teneit ;
Une corune lui est doné ;
Cum venkant aveintre est aie.
Miniature (p. 18)
E li aignel le secund ceal overi,
La secunde beste dist ad mei :
Ven e vei. Un cheval rus,
E lui est doné ke set desus,
La pez de la terre pur hoster,
E de sa espée la gent tuer.
Com tonere : Ven e voy.
Un chival qe blanc estoit,
260 E qi sur li sist un arc tenoit ;
Une corounc li est doné ;
Cum vencant a ventre est aie.
Par le chival blanc est signefie sent
Eglise...
Miniature
[vi, 3, 4]
E quant le secunde seal overoit,
264 La secunde beste moi disoit :
Ven e voy. Chival rus,
A lui est doné qe set desus,
La pes de la tere pur ouster,
268 E de sa espeye la gent tuer.
Par le cheval rus...]
249 Ici comme plus haut, dans a v. 289 (p. 196), de vie, qui n'est pas dans
le latin , n'a été introduit que pour fournir une rime apparente à glorie. —
259 grant, C, n'est pas justifié; cf. a. — 266-8 Pepys A lui est doue le
poer | Partie de la terre a tuer. \ Nul envers lui n'a durée; \ Un' espeie lui est
/louée. « Ut sumeret pacem de terra » est certainement mieux rendu dans |iy,
et le v. Nul envers lui est de pur remplissage.
Romania, XXV. 14
210
P. MEYER
M iuial ure (p. 19)
E li ters ceal li aignel overi,
E la tcrce beste dist a mei :
Un cheval noir venez ver.
E ki sur lui sist vi aver
Une balance, e pus oï
Cum une voiz, e en mi lui
Les quatre bestes kediseint :
Deuz livrez a dener de furment
E treis de orge erent a dener ;
Vin ne oille ne devez blemer.
Miniature (p. 20)
E quant li quart ceal ad overi,
Miniature (f. 11)
[vi, 5, 6]
E cum le tierce seau overt estoit,
Jeo oy la tierce beste qi disoit :
Un chival neir venez veer.
272 E qi sur sist vi avoir
Un balance, e puis oy
Com une voiz en mi luy
Les quatre bestes qi disoient :
276 Deus liveres a dener de forment
E treis liveres d'orge a dener ;
Vin e oyle ne voil blescer.
Par le chival neir sunt signefiez les
heritikes...
Miniature (v°)
[vi, 7, 8]
La quarte beste dist : Ven e vei. 280
Un cheval padle, e ki sur lui sist
Sun nun est Mort, e Enfern li suit.
A lui est doné un grant poer
La quarte partie de terre tuer 284
De mort, de espée e de famine,
E ensement tuer la beste terrine.
E quant li quarte seau ad overi,
(f. 1 1 v°)
La quarte beste me di : Ven e vi
Un chival padle, e qi sur li sist
Son noun fu Mort, e Enfern li suit.
Après li est doné un grant pouer
La quarte partie de terre tuer
De espeie e de mort e de famine,
E ensement tuer la beste terrine.
Par le chival padle est signelié li ypo-
crite, e li deable qi en eus règne...
Miniature (p. 21)
E li quint ceal li aignel overi,
Desuz l'auter Deu, jeo dune vi
Les aimes a tuez ke crieint,
Miniature (fol. 12)
[vi, 9-1 1]
Com la quinte seau il overi,
288 Desuz l'auter Dieu après vi
Les aimes de tuez qi crièrent
269-71 R. et Pepys sont assez différents. On obtiendrait probablement la
leçon originale en combinant les deux premiers vers de R. avec le troisième
de Pepys,
Roy. 2. D. XIII. Pepys.
E cum le terce seal aovereit, Ht cum li tierz seals ad overt,
Oy la terec beste ke me diseit : Oy la tierce beste qe dist apert :
Un chival neir oie ven e voy. Ore vient ver un cheval neyr.
278 « et oleum ne ktseris » est mieux rendu dans C. ; R. /'. ne 0. ne voil
datnager,
O
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
211
En grosse voiz tuz clameint :
Desque quant, Deu verrai e seint,
Nus ne vengez de cels ke meint
En terre ? E jeo vi a tuzdoner
Blanches estoles pur affubler ;
E lur est dit ke se reposent
Un poi de tens, deske els voient
Parempliz lur frères e ces serjans
Ke surit a tuer cum els sunt avans.
E en grose voiz qi disoient :
Desqe quant, Dieu verai e seint,
292 Ne nos vengez celz qi meinent
En tere ? E jeo vi a touz doner
Blanks estoles e puis affubler;
E lur est dit qe se teisent
296 Un poi de tens, desqe il veinent
Tretouz lur frères paremplis
Qi a la mort serrunt mis.
Par l'auter est signefié la char Jhesu
Crist...
Miniature (p. 22)
[vi, 12-
300
E cum il overi le sime ceal,
La terre trembleit, e li solail
Cum sac de ayre noir estoit ;
La lune a saune resembleit;
Les estoilles de ciel chaïrent
Sur la terre, cum figes firent 304
Kant meurs sunt en lur tens
E sunt croulez de plusurs vens,
E li tens est returné
Si cum un livre envolupé. 308
Muntaines e ylles trestuiz
Sunt remuez de lur luis ;
Reis de la terre e les princes,
Fors e francs, serfs e riches, 312
En fosses e pères se mussoient,
E a muntaines tus crieint :
Muntaines e pères, sur nus chaez,
Ke de sa face seiuns mussez 316
De cil k'en la throne est séant
Miniature (v°)
17]
E com il overi le sime seau,
La terre trembloit, [e le] solau
Com sac de hair neir estoit;
La lune com sanc resembloit;
Les e;teiles de ciel chaierent
Sur la terre, cum figes firent
Quant il mur en son tens
Ceste crudlé de plusors vens,
E li tens est retourné
Com est un livre envolupé.
Montaignes e yles sunt tretouz
Remuez de touz lour leus;
Rois de tere e les princes
Frank e forz, serfs e riches,
En pères e en fosses se muscent ;
A monz e a pères touz crient :
Montaignes, pères, sur nus cheez,
Ke de sa face soiomps muscez
De cil qi est en la throne séant
296 veinent, faute pour veient. — 297-8 La bonne leçon est celle de C.
qui du reste est aussi celle de R. (depuis le v. 295 , avec les fausses,
rimes reposent -voient). Ensuite le ms. R. place, par erreur, les versets 1-4 du
ch. vu, en texte et en traduction — 300 L. e le, T. a. — 305 La leçon de
C. est plus claire, mais la traduction ajoute au texte. — 307-8 Le traducteur
n'a pas compris « et cselum recessit sicut liber involutus » (vi, 14). L. a
E li ciel, qui est meilleur que tens, mais doit être une correction duc au
copiste, car R. a aussi E li tens. — 313 L. muscerent. — 314 L. crierunt.
— 316 L. sûmes m.
212 P.
E de l'ire de L'aignel kar ele est grant.
Lur jour de ire est en venant.
Ki purra dune estre en estant?
MEYER
E de l'ire a l'aignel qi est grant.
320 Eqi dounkes pourre estre en estant?
(F. 13) La grant teremot signefie la
grant persecucion de Antccrist...
Miniature
[vu, ij
Pus vi quatre angles ki esturent Puisvi.iiij. angels en esteant (v°)
Sur quatre pars de la terre, ki hurent Sur les .iiij. pars de tere, tenant
Les quatre vens ke ventir ne pussent Les .iiij. venzqe soufflir ne pussent
En mer n'en terre ou arbre crussent. 324 En mer ou en tere ou arbres crusent.
Miniature (p. 23)
Miniature (p. 24)
E jeo vi un altre angle munter
A la nessance de solail cler
Ki out le signe Deu tut pussant,
E en grosse voiz fu criant
A quatre angles ki hurent poer
Mer e terre pur grever,
E dist : Terre e mer ne grevez
Ne nuls arbres en terre plantez,
Deske merché nus eiuns
Les serfs Deu en lur fruns.
E jeo oy le numbre de merchez
Qui sunt de la terre achatez
Cent e quarante quatre milers
De duze fi/ Jérusalem engendrez,
De Juda, Gad e Neptalim.
Aser, Manasse e Ruben,
Symeon, Levi e Zabulon,
Joseph, Achar e Benjamin.
[vu , 2-8J
E jeo vi un autre angel pus monter
A la nesance de solau cler
Qi out la signe de Dieu puissant ;
328 En grosse voiz estoit criant
A quater angels qi un[t] poer
Mer e tere pur grever,
E dit : Tere ne mer ne grevez
332 Ne nul arbre en tere plantez,
Desqes merché nous avoms
Les serfs Dieu en lor fronz.
E jeo oy le numbre de merchers
536
Cent e quarante quatre milers,
De douce riz Israël engendrez.
De douce Juda .xij. mil merchez.
Î4°
Ceo que li angles tiennent les .iiij.
venz signefie qe les deables...
318 T. intervertit ce vers et le v. 320. Cette interversion n'a lieu ni dans
L. ni dans Corpus. Quant au v. 319, qui traduit « quoniam venit dies
magnus ira: ipsorum » , il manque dans Corpus aussi bien que dans T. L.
— 521 L. omet en. — 321-2 esteant ....tenant, T. L., est plus près du latin
« stantes ...tenentes » que la leçon correspondante de C, mais toutefois a
est d'accord avec C. — 325 L. suffler; a sufflir. 329 L. mit, T. un. —
535 L. R. merchq. — 336 Le vers de C. ne correspond à rien dans le latin.
— 338 L. Jou~e. Dans C. Jérusalem est évidemment fautif. — 339 L. Del
lignée ] . C'est aussi la leçon d'à.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
21
Miniature (p. 25)
E jeo vi un multitudine grant
Ke nul numbrer poeit itant,
De tuz langages e de tribuns,
De tuz puples e de tuz hums.
Devant li aignel tuz esturent
Ki de blancs dras vestuz furent ;
En lur mains palmes teneint
E en grosse voiz trestuz crieint :
Salu a nostre Deu de ciel
Ki seth el trône e a luu aignel.
Miniature
[vu, 9-10]
Après vi une multitude grant (f. 14)
344 Ke nul numbrer pout atant,
De toutes langages e de tribons,
De touz poeples e de touz homs.
Devant li aignel tuz esturent
348 Ki de blancs dras vestu furent ;
Palmes en lur main teneint;
En grosse voz tuz crièrent :
Salu a nostre Dieu de ciel
352 Ki seet en la throne e a l'aignel.
Miniature (p. 26)
[vil, 9
E li angeles ki entur la throne esturent,
Les vels e le bestes e kanke furent,
Sur lur faces Deu aoerent,
Amen, amen trestuz clamèrent, 356
Benecion, clareté e saver ;
Honur deit tutjurs aver,
Force ensement e vertu
De secle en secle nostre Deu. 360
-12]
E tuz les angels qu'entour esturent,
Bestes e veuz, quanqe furent,
Sur lur faces touz chaierent,
Tretouz a Dieu amen clamèrent,
Beneicion e clarité a savoir,
Honour doit Dieu avoir,
Force ensement e vertu
De siècle en siècle a nostre Dieu.
La grant assemble que nul ne pout...
Miniature
[vil, 13-17]
Pus m'ad dist un de vels :
Dunt sunt venuz, e qui sunt cels
Qui de blancs dras sunt vestuz
E devant Deu sunt jur e nuz? 364
E jeo lui respundi : Vus le savez.
Pus me dist : Ore entendez ;
De grant tribulatiuns venuz sunt ;
Lur dras en sanc lavez hunt 368
De l'aignel, e pur çoe, sanz finir,
Devant Deu deivent servir.
Ki seet en la throne ert sur els;
Faim ne seif sufrrunt mes ; 372
343-392 Ces vers manquent dans L. par suite de la perte d'un feuillet
entre les feuillets 13 et 14. — 35> La bonne leçon est celle de T. — 358 La
bonne leçon dans C. — 361-376 Ces vers, qui traduisent les versets 13-17,
manquent dans T. et manquaient sans aucun doute dans L. Ils se trouvent,
avec variantes, dans a (R. fol 1 5).
214 p - MEYER
Solail ne hadle sur els charra,
Mes li aignel les guvernera,
A funtaine de vie les amènera,
Lermes de lur oilz tuz les sywera. 376
Miniature (p. 27)
[vm, 1-4]
E cum li aignel overî le setime ceal, E cum il overi le setime seal, (v°)
Cum de mi oure pais est eu ciel ; Cum de mi oure pes est en ciel ;
E jeo vi seth angles ki esturent E .vij. angeles qi esturent
Devant Deu ke seth tubes burent; 380 Devant le aignel, .vij. tubes urent;
E un autre angle devant li auter (p. 28) E un autre angel devant l'auter
Teneit d'or un enscenser; D'or tient un encencer ;
A lui sunt donez plusurs d'encens, A touz donez sunt plusours encenz,
Ke sunt les oreisuns de trestuz seins, 384 Qui sunt oreisuns de touz seinz,
Li auter de or pur ensenser, L'autre Dieu pur encenser,
E jeo vi la fumée a Deu munter. E la fume a Dieu vi monter.
Par le silence qe est feet au ciel...
Miniature
[vm, s, 6]
E li angle prist sun enscenser, E li angel prist l'encenser
E lui empli del nu ki ert de l'auter, 388 E empli del fu de l'auter, (f. 1 5)
En terre le jetta, e pus sunt fêtes En tere le mist , e après sunt fêtes
Foudres, voiz e terremutes ; Voiz e foudres e teremutes ;
E les seth angles ke busines hurent E les angeles qi .vij. tubes urent
Pur soner lur tubes tut prest furent. 392 A soner lour tubes aparilés furent.
Ceo q'il empli l'encenser del fu de
l'auter...
Miniature (p. 29) Miniature
[vm, 7]
E li premer angle sa busine ad soné, E li premere angel sa busine ad
soné,
Grisil e fu od sanc sunt medlé; Grésil [e] fu sunt od sanc medlé ;
E pus en la terre li angle jetteit, Après en la tere le jetteit,
La terce partie de la terre ardeit; 396 E la tierce partie de terre ardoit ;
Des arbres e de fein e de verdur Des arbres e de fein e de verdour
La terce partie mis est en ardur. La tierce partie mist en ardour.
Le businer al premerein angele...
Miniature (p. 30) Miniature (v°)
[vm, 8, 9]
E li secund angle sa busine soneit ; E li secunde angele la tube sonoit,
376 « et absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum ». — 385
« super al tare aureum quod est ante thronum Dei ». — 394 [e] rétabli
d'après L.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 21 5
Une grant muntaine cum fu ardeit ; 400 E un montaigne com feu ardoit,
Après en la mer cel munt chaeit E en après en la mer chaeit
E la secunde partie de la mer cum Qe les teres e la mer sanc estoit ;
sanc esteit;
Morz furent des créatures la terce partie Mort est de vivanz la tierce partie,
E ensement le ters de la navie. 404 E ensement les teres de toute navie
Le businer al secunde angel...
Miniature (-p. 31) Miniature (f. 16)
[vin, 10, 11]
E li teirz angle sa busine soneit, E li tierce angel sa busine son[o]it ;
E une grant estoille cum fu ardoit ; Un grant estele com fu ardoit
De ciel chai cum un brandun; Ke de ciel chaï com un brandont
La estoille amaritudine out a nun. 408 Ke amaritude out a noun.
Le terz des ewes e de funtaines cleres Le ters des ewes e de fontaigns
Par icele devindrent tuz ameres, Par l'esteile sunt tote veines
Par une les hummes perdirentlur vies. Qe mult tua plusurs homes.
Par les ewes sont signefiez les scrip-
tures de le veu Testament...
Miniature (p. 32) Miniature
[virïj 12]
E li quart angle sa busine soneit, 412 Eli quarte angel sa busine sonoit,(v°)
E li terz del solail occurs esteit, E li solau oscurés estoit,
E de la lune la terce partie, E de la lune la tierce partie,
E ensement des estoilles ke ne lusient E les esteiles qe ne lussent mie.
mie.
Issi en sunt de umbre feruz 416 Issi sunt de umbre touz feruz
Ke ne luseint pas de jur ne de nuz. Qe ne lusseient de jour ne de nuit.
Ceo que la tierce partie de solail...
402 les teres e, T. L., est sûrement pour la terce de; voir le latin. — 403 L.
des v. Dans C, la première leçon était de créature, ce qui est plus conforme au
latin. — 404 T. a la même faute qu'au v. 402; L. la terce de. Voici le texte
de R., où il manque évidemment quelques mots au troisième vers :
E li secunde angle sa busine soneit,
E un grant munteine cum fu ardoit,
En la mer est veie e la terce partie
Pur tuer le terce que furent en vie,
Ensement le terce que fu de navie.
407 L. hrandoun. — 409-10 La leçon de C. est évidemment la meilleure,
c'est aussi celle de R. Ce dernier ras. n'a pas le v. 411 qui est une mauvaise
addition. — 413 L. oscars, R. feru%. — 417 L. nu\.
21 6 P. MEYER
Miniature (p. 33) Miniature
[VIII, 13]
E jeo oy e vi un eglc volant E jeo oy un egle qe voloit
Parmi le ciel, ke fu criant Parmi le ciel, qi disoit
En grosse voiz : Allas! allas! 420 En grose voiz : Alas ' alas!
A habitans en terre, unkore allas! A terre habitanz la tierce alas!
Pur les treis angles ke sunt a venir Pur treis angeles que a venir sunt
Ke hunt lur busincs après sonir. E qi lur busines a soncr ount.
P;ir le egle sunt signefiez...
Miniature (p. 34) Miniature (f. 17)
[ix, 1-6]
E li quint angle sonasa busine, (p. 34) 424 E li quint angel sona sa busine,
E une estoille tint la clef de abime; E une esteille chaï en abime,
E jeo le vi de ciel en terre chair, Laqele une clef vi tener
E le puz de abime le vi overir, E le puz de abime vi overer,
E la fumée del puz vi munter 428 E la fume de le puz vi monter
Cum de une furneise ke fu sanz per. Si cum d'une fomoiseqifusanz per.
Li solail e li ayr sunt fet occurs Le solau e li aer sunt fez oscurz
De la fumée ke munta de puz ; De la fume qi monta de le puz,
De la fumée de puz s'en issirent 432 E de la fume puis isserent
Cum muches en terre ke poer hurent Musches en tere qi pouer burent
Si cum escorpiuns ke wut meffere ; Cum unt scorpions a mesfere;
E lur est cumandé ke fein de terre E lur est dit qe fein de tere
Ne grevassent les arbres ke sunt ver- 436 Ne arbres grevassent ne nul verdant,
dans,
For sulement les homes ke sunt vivans Fors soulement hommes qi sunt
vivant
E le signe de Deu ne sunt portans, Qi la signe Die[u] ne sunt portant ;
Ne cels ki le aignel ne sunt aorans;
Eci lur est dit ke ne seint tuez, 440 E si lour est dit qe tuez ne scient,
Mes par cinc mois seent penez, Mes par cink moys penez seient.
E lur peine serra cil de escorpiun
Kant il point le home de sun agihlun.
Icels jours homes la mort querrunt 444 En cels jour[s] mort quer[r)unt
Mes la mort trover ne purrunt, E mort trover ne pourunt,
E désirent a morir,
418 « Et vidi et audivi »; la bonne leçon dans C. — Plus littéralement
encore, R. : E jo ri la voi{ de ./'. egle v. — 425 L. E un angel. — 439 Ce
vers, qui se trouve dans C. seul (il manque aussi dans R., et sans doute clans
tous les mss. a.), paraît avoir été ajouté pour la rime ; il n'y a rien de
correspondant dans le texte.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 11']
Mes mort de eus fet le fuger.
(v°) Par Pesteille qi cheït du ciel...
Miniature (p. 35) Miniature
[ix, 7-12]
E les simulitudines de muches ore 448 E les semblances de muches ore oez :
veez : (f. 18)
Cum chevals en bataille sunt appa- Com de chivaus en batalle aparilez ;
riiez ;
Lur corunes sur lur chef or resem- Lour corones a or resembloient
blerent
E lur faces a homes tels apparerent ; E lur faces com de homme estoient ;
Chefuz de femmes trestuz en burent 452 Chefuz de femmes tretouz burent
E de bûches lur denz cum de leons Elurdensa leons semblables furent,
furent,
Lur voiz cum de chars furent plusurs E lur voiz des eles com chars plusurs
Si cum en bataille les chevals cururs ; K'en batalle sunt cururs ;
Les cowes burent cum escorpiuns, 456 Lur cowes sunt com d'escorpions ;
En tuz lesquels furent cum aguliuns. En les queus esteient pugna[n]t agu-
lons.
Parcinc ou sis mois les gens pur tuer A ceus est doné un grant pouer
Lur est doné itel trop grant poer. Par cink meys les genz tuer.
Un roi sur els de abime burent 460 Un roi desus eus de abime burent
Li quel par treis nunslui appellerait : Qe par très nons li apelerent :
En ebru Abedon, en gru Appollion, En ebreu Abadon, en gru Apolion,
En latin exterminans esteit sun nun. En latin exterminans estoit son non.
Or est aie l'un, allas! 464 Ore est aie l'un, alas!
Deuz sunt a venir ki erent mult Deus sunt a venir qe erent mult
mais. maus.
Parles chivausaparaillez en bataille...
Miniature (p. 36) Miniature
[xnij 13-16]
E li sime angle sona sa busine, E li sime angele sona sa busine, (v°)
E de quatre corns oy une voiz terrine E jeo oï une voiz tout entérine
De l'auter d'or ke est par devant 468 De l'auter d'or qi fu par devant
Les oils Deu, ke esteit disant : Les euz Deu, qe fu disant :
Les quatre angles ore déliez Le quatre angels ore déliez
Ke sunt el flewie de Eufraten liez, Qi en flume de Efrate sunt liez.
448 L. omet E. — 452 L. chevu^. — 453 Après ce vers manque la traduc-
tion de ces mots du verset 9 : « Et habebant loricas sicut loricas ferreas » ;
R. E sur eles hauberjons de fer avoyent \ E lur voi^ de lur eles semblables
estoient \ Cum la voice des chars plusurs. — 464-3 Ces deux vers manquent
dans R. — 467 C. a la bonne leçon : « ex quatuor cornibus altaris aurei. »
P. MEYER
2l8
E les quatre angles sunt déliez
Ke sunt en bataille tuz appariiez,
En hure e jour e mois e an,
A tuer le ters de puple humain ;
E jo oy le numbre de lur chevalers : 476 E jeo oï le numbre des chivalers :
Vint mile foie/, e dis milers. Vint mil foiz e dis milers.
Le auter d'or qe est devant les euz
Dieu...
472 E les quatre angels sont déliez
Ki sunt en bataille tout apareillés
Deus hure e meins e an,
A tuer les terres de poeple humain ;
Miniature (p. 37)
[IX, 17
E jeo vi les chevals en avisiun :
Chascun de els out un haubregun,
De lu e de suffre sunt enpurpurez ; 480
Semblables a leons sunt en testez,
E de lur bûches issit une fumée
De fu e de sufre entremedlée.
De ces treis plais sunt occis 484
Des homes vivans les treis partiz,
De fu e de suffre les treis
Ke de lur bûches esteit jette,
Kar les chevals poesté en hurent. 488
Lur cowes a serpens semblab[l]es
furent,
E cels ke de ces plaies ne oecirent
Ne de lur oufres penance firent,
E ki les diables aorer ne voleint 492
Ke de argent e d'or fêtes esteint,
U de aroim ou de père ausi de fust,
Ki ver, oyr, ou aler ne pust,
E penance ne firent de homicidiis 496
Ne de larcinis ne de lur venefitiis.
Miniature
21]
E jeo vi les chivaus en avision, (f. 19)
Checun de eus o un habergon
De fu e de suphre enpurpurez,
E cum leons furent entestés;
De lour bouchez issit une fumée
De fu e de souphre entremedlé[e].
De ces très plaies furent occis
Des hommes vivanz les trois partis,
De fu e de souphre c de fumée
Qe de lour bouches esteit jette.
Lour cowes a serpent resemblerent,
E ces qe de ces plaies ne oecirent
Ne de lour oevres penances ne firent
E qi diables aorer voleient
Qi d'or e d'argent fêtes esteient,
Ou de arim ou de père ou de fust
Qe ver ou aler ou oïr ne pust.
Chivalers signefient les tiranz del
monde...
Miniature (p. 38) Miniature
[x, 1-3]
E Jeo vi un angle fort e grant, E jeo vi un angel fort e grant, (v°)
474 meins, L. meys. La bonne leçon dans C. : « in horam et dicm et men-
sem. » — 478 Les vers 478-509 sont placés dans R. (vol. 21 r° et v°) après
les vers 510-521. — 485 Manque dans R. — 486 R. De fu e de s. e de f. —
489-497 Vers qui manquent dans R. J'ignore s'ils manquent dans les autres
mss. a. — 492 ne, C, est essentiel. — 496-7 « Et non egerunt penitentiam
ab homicidiis suis neque a veneficiis suis ».
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L'APOCALYPSE 219
De une nue ceint, de ciel descendant. De une nuve seint, de ciel descen-
dant.
Le arch de ciel sa teste environeit ; 500 Le arc de ciel sa teste environoit ;
La face de lui cura solail luseit ; La face de lui corn solail lusoit ;
Les pez cum piler de fu aveit. Ces pieez corn piler de feu avoit.
Un livre overt en sa main teneit ; Un livre overt sa mayn tenoit ;
Sur la mer meteit sun pé destre 504 Sour la mer mist sun pee destre
Esurlaterreensementlepésenestre, E sour la terre son pee senestre.
E en grosse voiz si cumensa crier En grosse voiz comensa crier
Cum fait le leon quant vult ruger. Cum fet li leon quant vent ruger.
Li angel fort descendant de ciel. . .
Miniature (p. 39) Miniature
[x, 3-7]
E quant li angle out dit sun veirs 508 E quant out criée dit son vers (f. 20)
E entreparlez sunt les seth toneirs; Entre paroles sunt les .vij. toners;
E cum jeo volei estre en escrifant E com jeo fu en escrivant
Jeo oy une voiz de ciel disant : Jeo oï un voz de ciel disant :
Les signes ne voil ke vus escrifez, 512 Les signes ne voil que vos escrivez,
Ke les seth toneirs sunt entreparlez. Ke seth toneres sunt enparlés.
Par les seth toners qe a son cri pa-
rolent. . .
Miniature
E la voiz de ciel qe avant oï
De richef parloit e dit a moi,
E li angle ke jeo vi sur mer ester Qe out pee destre sur la mer,
E sur la terre, a ceil la main lever : E jeo le vi al ciel sa main lever,
Jurra par Deu ke sanz fin vit, 5 16 E jura par Dieu qi sanz fin vit,
Qui ciel e terre e mer fist Qi ciel e terre e la mer fit
E ke en els sunt , ke tens plus ne E qe en eus sunt, qe tens ne serra ;
serra ;
Mes quant li setime angle tubera Mes qant li setime angel businera
La misterie de Deu dune ert terminé 520 La misterie Deu ert terminé
Si cum les prophètes hunt ewange- Com ces serfs unt prophète.
lizé.
Par le lever de la main a l'angel...
Miniature (p. 40) Miniature (v°)
[x, 8-1 1]
E la voiz de ciel ke avant oy E la voiz qe avant oy
De rechef parloit et dit a mei : Tost après dit a moy :
503 L. en main. — 513 Les deux vers que y ajoute après celui-ci, et que je
laisse en dehors de la numérotation, se retrouveront à leur place au début du
§ suivant. — 521 « sicut evangelizavit per servos suos prophetas ».
220 P. MEYER
Pernez de l'angle le livre escrit 524 Pren de l'angel lu livere tenant
Ke sun pé sur la mer e terre asist, Q.i sur la mer est en estant.
E a lui diez : Le livre me donez. Ceo li di : Le livere me douez.
E il me respundî : Prene e dévorez; E me respondi : Pren e dévorez;
Trestut tun ventre amer en (Va, 528 Ton ventre tretout amer fra,
Mes en ta bûche cum inel serra. En ta bouche com mel serra.
De la main li angle le livre pris E de li angel le livre pris
E pur le livre manger a ma bûche E a dévorer en ma bouche mis.
mis.
E quant icel livre devorré avei, 532 E quant le livere dévoré avoi,
Tost en ma bûche cum mel sente! ;
Pus, quant ma bûche fuit enclouci, En ma bouche fu endouci,
Mun ventre mult amer tost le senti ; Tout mon ventre fu amari ;
E m'ad dit : Unkore vent le tens 536 Puis me dit : Uncore vent tens
Ke prêcher devez a plusurs gens, Qe tu prêcheras a plusours gens,
A puples e nacions e langages A poeples, nacions e langages,
E a plusurs rois e a lignages. A plusours rois et a lignages.
Le livere overt qe li angel tient en sa
main. . .
Miniature (p. 41) Miniature (f. 21)
[xi, 1-2]
E pus me fu donc- meintenant 540 E puis fu doné meintenant
Une chanemele a verge resemblant, Une chaveine a verge semblant
E moi fu dist : Va mesurer. E me fu dit : Va mensurer
Le temple Deu e li aulter; Le temple Dieu e l'auter ;
Ke Deu aourent cels mesurez. 544 Qe dedenz aourent celz mensurz.
E li bail defors ors jette/., E le bail dehors hors jettet :
Kar a gens est doné la seinte cité A genz est doné la seint cité,
Karante deuz moiz estre defolé. Karante e deus meis ert defolé.
Par le rosel dont l'en escrit. . .
Miniature (p. 42) Miniature (v°)
[xi, 3-6]
E ad mes deuz testmoines voil douer 548 E a mes deus testimoignes vuil
doner
Mil .ij. cent e quarante jurs prophe- Mil e .ce. jours e .xl. a propheter;
ter;
527 L. e /(• d. — 528 L. T. v. lot. — 530 L. E del a. C. est plus près du
latin. — 534 enclouci, le </ de l'original a été lu cl. — 535 y est plus voisin
d'à que C. ; R. M. v. f. loi amari^. — 541 L. cbaveyue, « calamus ». -- 544
L. mesure^. — 544-547 R. /:' cens bois le temple sont trenv- \ Ke eus pas ne
mesure^ \ La seint cite pur defoler \ Quarante .ij. moi- son; gober. — 548-560
Très différent dans x.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
221
Icels de sacs vestuz serrunt,
E cum deuz chandelabres d'or ester-
runt,
Si cum deuz olives devant li sire
De terre; e, ki els voldra nuire,
Feu de lur bûches après s'en istera
E lur enemis ici devorra.
Pur clore les ciels hunt la mestrie,
Ke ne plue le jurs de lur prophecie ;
Poer hur.t ewes en sanc changer,
La terre de chascun plaie damager,
Kant els unkes hunt le pleiser.
Iceus de kak vestuz serrunt,
E com deus chandelers il esterunt ,
552 lî com deuz olives devant nostre sire ;
E ceus qi vodront li a nuire,
Peu de lur bouche en iscera,
Issi marrir lour estovra.
556 Iceus a cloire ont la mestrie,
Qi ne plue le jour prophétie,
E ewes ont pouer en sanc changer,
La tere de checun plaie damanger
5 60 Quant les deus prophètes en le voler.
Cist deus testimoignes sunt Enoc e
Elie...
Miniature (p. 43)
E quant lur testmoine hunt fini,
La beste de abime ke munter vi
Entre el (sic) bataille feseit
E par occisiun ambedeuz venkeit
En rwes del cité lur cors giseint
[xi, 7-10]
Miniature (f. 22)
E qant lour testimoine unt fini,
La beste de abime qe monter vi
Encontre euls bataille fesoit
564 E par occision les venquoit.
La beste qe monte de abime. . .
Miniature (v°)
En les rues de cité lour cors gisent
Ke Sodome e Egipte les appelleint, Ke Sodome e Egypte apeleient,
Ou lur seignur est crucifiez.
Puples, gens e langages asez
E de lignages ke plusurs furent
Vistrent les cors u els jurent ;
Pur treis jurs e demi ne voleint
K'en sépulture mises esteint.
Cels de la terre se joierent,
E chascun od altre festes firent ;
Chascun a altre presenz enveerent
Ou lour seignur est crucifiez.
568 Poeples e genz e lignages assez
E de langages qe plusours furent
Très jours e demi virent lor cors ou
eus jurent,
Kar l'en suffreit mie
572 Les cors mettre en sevli ;
E les habitans de la terre sus eus
Jeoie firent e trechez,
E entre eus don enveient
550 kak, L. sacs. — 551 d'or n'est pas dans le latin. — 553 L. E ke. les v.
a n. — 555 L. /. morir. — 537 L. le j. de lour p. — 550 L. damager. — 560
p. mit le v. — 365 La faute gisent pour g iseient est dans L. comme dans
T. — 570 L. Treis jors et demi lor cors i jurent. Le traducteur a dû lire
« videbant » (verset 9) au lieu de « videbunt », comme plus loin « gaudebant,
...iucundabantur ». au lieu du futur.
222 P. MEYER
Pur les deuz prophètes kemorzeerent Kar ces deus prophètes les tor-
mentent.
Kar les gens en terre avant penerent 576
Ceo qe les cors Enoc e Elie serent veu
giser. . .
Miniature (p. 44) Miniature (f. 23)
[XI, 11-14]
Quant treis jurs e demi sunt termi- E quant trois jours e demi sunt ter-
nez, min[e]z,
L'espirit de vie lur est enveez, Le espiritz de vie lur est donez ;
Esurlurpiez de maintenant esturent, Sur lour pieez tantost esturent;
E cels ke les virent grant pour en Ceus qi les virent grant pour urent.
hurent. 580
Ceo qe l'espirit de vie entra en eus...
Miniature
Une voiz lur est dit : Ça venez. Une voiz lur a dit : Sa venez. (v°)
En une voiz de ciel i sunt muntez ; En nue a ciel sunt montez ;
E, quant lur ennemis sunt aperceiïz, E lur enemis, quant sunt aparceùz,
Une terremute pus est venuz : 584 Un grant terremut est pus venuz :
La dime partie du cel chaist, La dime partie de ciel chaït,
Seth mil homes en terre occist; Seth mil hommes en tere occist ;
E cels altres ke pouver usèrent E les gens qi povres erent
Deu de ciel glorifièrent. 588 Dieu de ciel glorifièrent.
Les deuz allas sunt ore alez, Les deus allas sunt aies,
Le ters vendra, tost le verrez. E li tierce vendra, tost verres.
Ceo qu'il montèrent en nue signefie...
Miniature (p. 45) Miniature
[xi, 15-18]
E le setime angle sa busine soneit, E li setime angel sa busine sonoit,
(f. 24)
E une grant voiz de ciel diseit : 592 E une grant voiz de ciel disoit :
Le règne de ceo munde ore est lait, Le règne del mundc ore est fet,
Mes le règne Jesu ert e est : Mes de Jesu Crist touz jours est :
De secle en seele régnera, De siècle en siècle il régnera.
E sun règne sanz fin durre. 596
E les vint e quatre que furent vels E les vint katre veuz
Sistrent sur lur secs devant Deus; Sistrent tretuz devant Dieus ;
582 La bonne leçon dans y. On voit comment s'est produite la faute
de C. : le copiste a lu une pour nue et ajouté voiç. ■ — 585 « décima pars
civitatis cecidit ».Dans C. la première leçon, qui paraît bien avoir été du cel,
a été corrigée en de la cite. — 587 « Et reliqui in timorem sunt missi ».
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
223
Tuz sur lur faces après chaïrent,
Deu aorerent e tuz crièrent :
Nus renduns grâces a Deu pussant
Ki es e ers e fustes avant.
Grant vertu avez e si régnerez,
Dunt gens plusurs sunt irrez.
Ore est ta ire ja venu,
A juger les morz ore ert veù,
Il rendra lur hiver a ces serjans,
Sour lour faces touz chaierent,
600 Dieu adorent e touz crierunt :
Nous rendouns grâces a Dieu pussànt
Qui estes, fûtes e serrés avant.
Grant vertu avez e regnerés,
604 E plusours genz sunt enyrés.
Ore est ta ire venu,
A juger les morz ore est veù,
A rendre lour louer de tes serjans
A seint prophètes tun nun dutans, 608 E a seinz prophètes tey doutans,
Ensement a grans e a petiz, Ensement a granz e a petiz,
Ke terre hunt honiz e corumpiz. E honour ceus qi tere ont honiz.
Miniature (p. 46)
E li temple de ciel est overt,
Le arche del temple vi apert,
E en icel temple si sunt fêtes
Foudres, voiz e grans tempestes,
Grisils e foudres e terremutes.
Miniature (p. 47)
Le grant voiz en le ciel signefie . .
Miniature
[XI, 19]
E le temple de ciel est overt (v°)
612 E le arc del Testament vi apert ;
En icel temple sunt fêtes
Foudres, voiz e grant tempestes,
Ensement grisiles e teremutes.
Li ciel signefie seint Eglise. . .
E un altre signe el ciel est veù :
Une femme del solail vestue lu,
Desuz ses piez esteit la lune
E sur sun chef une corune
De duze estoilles, e ele aveit
Enfant el ventre; si crieit
Cum femme pené ke enfanter deit.
Miniature
[xn, 1-2]
616 E un autre signe en cel est veù
Une femme del solail vestu lu,
Desouz ces pez estoit la lune
E sur sun chief une corone
620 De .xij. esteiles ele avoit,
E enfant ou ventre, qe crioit
Com femme pené q'enfantist.
La femme signefie seint Eglise. . .
Miniature (p. 48) Miniature (f. 25)
[xn, 3-6]
E un altre signe eu ciel est veù : Un autre signe el ciel est veù :
624 Un grant dragon qe rus fu
Un grant dragun ke rous fu
610 « et exterminandi eos qui corruperunt terram » ; (3 et -- sont incorrects ;
R. Et houir ceus que ount terre honni- . — ■ 612 temple, C. est une répétition
fautive ; R. : En cel est overt Je temple Deu \ Et li arche de son testament est tcu.
— 615 Ici y, et non pas C., est d'accord avec a. Le v. 615 reste sans rime
correspondante. — 622 L. pende.
224
Ki out testes un e sis,
Seth corunes e cornes dis.
Su cowe la terce partie thraeit
Des estoilles de ciel, e les jetteit
En terre, e il estut par devant
La femme ke fu enfantant ;
E cum ele sun fiz volt enfanter,
Le dragun lui getteit a dévorer.
Ele enfanta un madle enfant
Ke tute gent ert guvernant
En verge de fer, e pus est ravi
A la thronc Deu, e la femme fui
En gasteine ou ele out liu
De Deu, ou ele fu menante
Mil e deuz .c. jurz e sessante.
MEYER
Q.i out testes .vij. asis
E .vij. corounes e cornes dis.
Sa cowe la tirce partie traheit
628 Les steiles du ciel c les en tere jetteit.
Le grant dragon signefie le diable. . .
Miniature (v°)
V. li dragon estut par devant
La femme qe fu enfant (sic);
E cum ele son fiz vout enfanter
632 Le dragon la gaitoit a dévorer;
E ele enfanta un madle enfant
Q.i toute gent ert governant
En verge en fer, e puis est ravi
636 A la throne Dieu, e puis ele sui
E gastein ou ele ot leu
De Dieu qe fu a li purveu.
Ou ele fu puis en menante
640 Mil e deus cens jours e cessante.
Ceo qe le dragon esta devant la
femme pur dévorer son enfant. . .
Miniature (p. 49) Miniature (f. 26)
[xii, 7-9]
E une bataille est fait en ciel
Entre li rus dragun e Michael
E ses angles ki cumbatirent E ces angels qui combaterent
Lidragun.ecesanglestuzvenquirent. 644 Le dragon, e ces angels touz ven-
qerent.
Après el ciel liu ne troverent, Après en ciel leu ne troverent,
Mes en terre tuz juttez erent. Mes en tere juttez erent.
Ceo qe la bataille est fet en ciel...
E un grant bataille est fait en ciel
Entre le rus dragon e Michel
Li vels serpent e sa mesnee,
Sathan li diable fu nome.
Il c les suens en terre mil sunt
Par quels deceu esteit le mund.
Miniature
Li veuz serpent e sa maigné, (v°)
648 Sathan li diable fu nomé.
Il e les soens en tere mis sunt,
Par qi deceu estoit le mond.
Ceo qe li dragon est jettes en tere .
628 L. e les jetteit eu terre, ce qui est conforme à [3 (et à a), mais en terre a
été récrit en interligne avant jetteit. — 636 sui est bien la leçon de L. comme
de T. — 638 On voit que C, omettant quelques mots, a fondu ensemble les
vers 638 et 639. — 646 L. <y/r~. — 648 L. Ke sathan e debîe est u.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 22$
Miniature (p. 50) Miniature
[XII, 10-12]
E jeo oy une voiz de ciel disant : E jeo oï voiz de ciel disant :
Ore est salu e vertu grant, 652 Ore est salu e vertu grant,
E li règne est de Deu , nostre sei- E le règne Dieu nostre seignour,
gnur
E a sun fiz poer seit e honur; A soen fiz pouer e honour ;
Kar de noz frères li accusur, Car de nos frères li accusour,
Devant la face Nostre Seignur 656 Devant la face nostre Seignur
Ki nus accusa nuit e jour, Ki vus accusa nut e jour,
Vencuz est de sanc le aignel Vencuz est par sanc l'aignel
E par le dit de sun testmonie leal ; E par dit de son tes[t]imoine leal ;
Lur aimes a la mort ne sunt amez. 660 Lur aimes a la mort ne untamé.
Pur ceo vus, ciels, ore enjoysez Pur ceo seez joieous e lé
E tuz icels qui la habitez. E touz qi en eles habitez, (f. 27)
Allas ad terre e mer est venuz Alas au tere e a mer,
Pur ceo ke li diable est descenduz, 664 Car a vus est descendi od grand ire
Kar grant ire en had sei dedens
E bien scet li dragun ke poi had de Li diable Sathansqepoi temps dure.
tens.
La grant voiz qe il oï en ciel...
Miniature (p. 51) Miniature
[Ml, 13-16]
E pus ke le dragun se aparceut Quant li dragon ad parceii
Ke en la terre jette fuit, 668 Qe en la terre jette fu,
La femme s'en va purguant La femme est pursuiant
Ke enfanta li madle enfant ; Qe enfanta le madle enfant.
E a lui furent douez deuz grans eles : A li sunt donez deus grantz eles :
Cum de une egle fussent iteles, 672 Corne d'une egle furent icels,
K'ele en désert peust voler Q'ele en désert pout voler,
U ele illuces pust habiter Ou ileqes pout habiter
Par un e plusurs e demi tens, Par un e plusours [e] demi tens,
De la face li diable e li serpens. 676 De la face li diable li veil serpent.
(vo)
653-7 Cinq vers sur la même rime. De même dans a. — 657 II faudrait
les au lieu de nus ou de vus : « quia projectus est accusator fratrum nostro-
rum qui accusabat illos. » — 659 L. temoyne. — 660 « et non dilexerunt
animas suas usque ad mortem ». — 664 L. a aussi descendi. — 666 La bonne
leçon dans C. : « scietis quod modicum tempus habet. » - - 669 R. La
femme fu pursewant. — 674 « ut volaret in desertum... ubi àlitur per tem-
pus... » On croirait que le traducteur a lu « habitat » au lieu d' « alitur »,
et cependant le texte latin qui accompagne la version porte bien « alitur ». —
675 [e] manque dans T., mais se trouve dans L.
Roman ia , XXV . j -
226 P. MEYER
E de sa bûche li serpens jetteit E la serpente après la femme issit
Un grant flume ke trahere purreit E de sa bûche ewe corn fluie vomist
La femme, mes la terre lui aydeit, Dunt il quide la feme a se trahir,
E sa bûche la terre overeit ; 680 Mes la terre si vint aidir :
A dévorer le flume se apparila Sa bûche overit e transglutit
Ke li grant dragun de sa bûche voma. La fluvie qe la serpente i mit.
Ceo qe li diable dragon guerroi la
femme...
Miniature (p. 52) Miniature
[xii, 17, 18]
E li diable dragun est irrez, E li dragon irrez estoit ;
E envers la femme s'en est alez 684 Envers la femme s'en aloit
Pur prendre bataille encuntre icels A prendre bataille encontre iceus
Ki les cumandemens gardent de Qi gardoient les preceps de Dieus,
Deus,
E ki hunt le testmoine de Jesu E qui ount la testimoigne Jhesu
Crist ; Crist,
Sur la gravele del mer pus se mist. 688 E après sur lagravele de la mer sist.
Ceo qe li dragon se corousa...
Miniature (p. 53) Miniature (f. 28)
[xill, 1, 2]
E jeo vi une beste de la mer munter ; E jeo vi une beste de la mer monter ;
Seth testes e diz corns le vi porter , Seth testes, dis cornes la vi porter,
E sur les diz corns, diz diadèmes, E sur ces cornes dis diadèmes,
E sur ses seth testes nuns de blas- 692 E sur ces chefs nous de blasphèmes;
phemes ;
E la beste ke jeo vi dunt dis avant E la beste qe jeo vi avant
A un fer léopard esteit resemblant; A un léopard fu resemblant;
Ses piez cum de urs tuz appâtèrent, Ces peez corne de urse aparurent,
E les bûches de sun cors a leon sem- 696 Ces bouches de leons semblables
blerent. furent.
Ceo signefie qe li diable prent com-
paignie de princes...
678 R. L. fluvie. — 679 L. omet il. — 681-2 « et aperuit terra os suum et
absobuit ftumen quod misit draco de ore suo ». Misit viendrait a l'appui de
la leçon de y, toutefois la leçon originale parait être plutôt celle de R. : /: la
fluvie après devoreit \ Oui (lis. Que) li dragon de sa touche jetteit. — 683-4 Ici y
est d'accord avec *. — 683 de, qui manque dans L., est ajouté en interligne
dans T. — 689-90 R. montant | Ove .vij. testes e ..y. corns portant. — 695-6 R.
cum de ours esteienl \ Ses bouches as lions resembleient.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
227
Miniature (p. 54) Miniature (v°)
[xiii, 2, 3]
Li dragun a la beste ad granté E li dragon ad doné
Sa vertu e sa grant poesté.
E jeo vi un de ces chefs mainez,
Cum a la mort esteit plaiez,
E sa plaie est de la mort sané,
E tute la terre est amervillé
De la beste devant nomé.
Sa grant vertu e sa poesté.
E jeo vi un des chefs mainés,
700 Corne a la mort fu plaies ;
Sa plaie de mort fu sané,
E touz la tere est amerveillé
De la beste avant nomé.
Miniature (p. 55)
[xiii, 4
E les gens aorerent la beste disant : 704
Qui est a la beste resemblant ?
Ou od lui ki porra estre cumbatant ?
Quarante deuz moiz ert pussant.
E il overi la bûche a parler 708
Pur Deu gabber e escharner
E le nun Deu il blasphemeit
E cist k'en ciel habitoit.
Ceo qe le dragon dona a la beste sa
vertue...
Miniature
-6]
E les gens qi aorent la beste (f. 29)
Ki out la plaie en sa teste
Od li pourra estre combatant.
Karante moys ert puissant.
Cil overi sa bouche a parler
Pur Diu gaber e escharnier,
E le noun Dieu blasphèment
E cil qi en ciel [sunt] habitant.
La beste qe fuauxi commortsignefie...
Miniature (p. 56)
E lui est granté a combatre
Od les seinz Deu e els abatre,
E il poer sur tuz lignages,
Puples, nasciuns e langages;
E tuz de la terre lui aorerent
De quels lur nuns escriz n'erent
En livre del vie e l'aignel tué
De l'houre que le munde fu crié
Ki ad orailles oyr purra :
Miniature
[xiii, 7-10]
712 E li est doné a combatre
Od les seinz e les abatre ;
Il ad le pouer en lignages,
Poeples, nacions e langages;
716 Touz en tere li aorerent
De queus lour nons escrit n'erent (v°)
En [le seint] livere de vie
De l'hure qe le monde fu crié.
720 Qi ad oreilles oyr purra :
704 [j et y ont supprimé le commencement du verset 4 : « Et adora-
verunt draconem qui dédit potestatem bestie », bien que ces mots ne
soient pat omis dans le texte qui accompagne les deux versions. R. E li
dragon est aorree \ Ouar son poer lui ad doué \ Et tut cens qe ou ciel habitèrent.
— 704 L. E l. g. aourerent la b. — 705 C. a la bonne leçon. — 706 L. O li qi
p. — 707 Le commencement du verset 5 n'est pas traduit. — 711 [sunt] est
rétabli d'après L. — 71.1 R. // avéra le poer en chescun linage. — 717 C. a
plutôt itèrent que lièrent (n'erent). — 718 [le seint] rétabli d'après L.
228
P. MEYEK
Ki en chaitifeté est en chaitifîté irra,
E ki d'espée tue de espée murra.
Miniature (p. 57)
[XIII, II
E jeo vi un altre beste ke munteit
De la terre e deuz corns aveit
Semblables a un aignel, e parleit
Cum dragun, e le poer feseit
De la premere beste, par devant qui
La terre feseit aorer lui,
E ensement la premere beste
Ki la plaie out en sa teste.
E grans signes après feseit,
Ke de ciel en terre le lu veneit
Devant les homes, les quels i thraist
Pur les signes ke devant els fist .
724
728
73:
736
Ki en captivité est en captivité irra,
E qi d'espée tue d'espée murra.
Ceo qe li est doné otrefi] de fere
batailles...
Miniature
-14]
E jeo vi une beste de tere monter
E deus cornes sur luy vi porter (f. 30)
Semlables a un aignel ; il parloit
Cum un dragon, e le pouer fesoit
De la premere beste, par devant ky
Les genz fesoit aorer luy,
Ensement la premere beste
Ke seine la plaie out en la teste.
Grant signes après il fesoit,
Ke le fu de ciel descendoit
Devant les gens q'il trahit
Pur les signes qe devant eus fit,
E devant la beste touz a dit
Ky ad plaie d'espée e vesquit.
Par la beste qi monta de la tere...
Miniature (p. 58J
[an, 15
E lui est doné le poer
Un esperit a l'ymage pur parler,
E il fra cil ke li ymage ne aorra
De la beste tué serra, 740
E fra tuz serfs, petiz e grans,
Riches e povres e tretuz francs,
En lur destre main porter,
E en lur fruntz charactes aver, 744
Ke vendre e achater ne purrunt
Fors cels ke la characte hunt,
Ou le numbre de sun porterunt.
Ki entendre porra, met en acunt : 748
Le numbre del nun est asis
Cis cenz sessante e sis.
Mi niât un
-18]
E li est doné le pouer (v°)
Pur fere le ymage a parle[r] :
Cil fra qe la beste ne veut aorer
De la beste li fra tuer,
E fra touz serfs, petiz e granz
Riches povres e tout fraunk
En lour main destre signe porter
E en lour frons caractes aver,
Ke avendre ne achater purrunt
Fors ceus qe sun carecte ount,
Ou son noun sur eus portèrent.
Ke entendre purra met en acont
Le numbre de son noun qi est assis
Sis cens e seisante e sis.
L'espirit de parler qi est doné a la
beste signefie...
722 R. E qui d'espée tuera \ De espée tue- serra. — 73 5-6 Les deux vers
omis dans C. sont aussi dans R., avec ces variantes : b. a tou^... e revesquit.
— 742 L. e tou^ francs.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
229
Miniature (p. 59) Miniature (f. 31)
[xiv, 1-5]
E jeo vi un aignel en estant E jeo vi un angel esteant
Surlemunt deSyon; luisuntsuvant 752 Sur le mont Syon qe fu grant,
Cent e quarante quatre mils Cent e quarante e quatre mils
Ki hunt sun nun el frunt escriz. Qi unt le noun el front escriz
E le noun de son père ainfiz (sic).
Par le aiguel est signefié Jesu Crist..
E jeo oy de ciel voiz resemblanz
A voiz des ewes e de toneires grans,
E les voiz ke jeo 01 avant
Cum les hàrpurs lur harpes sonant.
Une novele chançon sunt chantant
Le se e les quatre bestes par devant ;
E nul out le poer
La novele chançun a chanter,
Fors les cent et les vint e quatre milers
Ke de la terre sunt achatez.
Icels od femme ne sunt suillez
Kar virgnes trestuz sunt trovez :
Ou l'aignel va, illuces vunt,
Kar de la terre achatez sunt.
A Deu e l'aignel sunt prémices ;
Devant le se Deu sunt sanz vices.
En lur bûches mensunges ne fu,
Pur ceo sunt devant la trône Deu
Miniature
E jeo oï de ciel une voiz resemblant
(vo)
756 A voiz de ewes e toners grant,
E la voiz qe jeo oy avant
Corne des harpes qi sunt harpant.
Un novel chanson par devant
760 Le se e les bestes sunt chantant;
E devant les veus , e nul ou[t] poer
La novele chanson a chanter,
Fors les .c. e .xliiij. milers
764 Qi de la terre sunt achatés.
E ceus od femmes ne sunt soillés,
Kar virgines sunt tretouz trovez :
Li aignel ont tuz suez,
768 Kar de plusurs hommes achat[ejz
furent.
A Die[u] e a lui aignel sunt primi-
cis;
Devant le se Dieu sunt sanz vices.
Mensonge en eus trové ne fu,
772 Pur ceo sunt eus devant Dieus
Par la voiz de mouz de ewes...
Miniature (p. 60)
E jeo ov un angle ke voleit
Par mi le ciel, qui aveit
Li évangile ke sanz fin dure,
Miniature (f. 32)
[xiv, 6-8]
E jeo vi un autre angel qe voloit
Par mi le ciel, e il avoit
Le vangele qe sanz fin dure,
754&W Vers qui ne se trouve que dans y et qui a probablement été ajouté
parce qu'il y a dans le latin : « ...nomen ejus et nomen patris ejus. » — 761
Omission dans C. — 763 La bonne leçon dans C. — 767 « Hi sequuntur
agnum quocumque ierit. — 768 L. furent achateç.
23O P. MEYER
A ewangelizer a cels ke desure 776 A vangelizer a ceus qe desure
La terre sunt, e a langages, La tere sunt, a genz, a langages,
Puples, naciuns e lignages. Peoples, nacions e lignages ;
En grosse voiz pus ad crié : En grose voiz pus ad criC :
Honuré seit Deu e duté, 780 Honoré seit Deu e doté,
Kar le houre est de jugement. Kar le houre est venu de jugement.
Aorez qui fist ciel e terre, ensement Aourez li qi fit ciel e terre, ensement
Funtaines, ewes e tute gent. Fontaigne, ewes e toute gent.
Par l'autre angel volant par mi le ciel . . .
Miniature
E un altre lui suit disant : 784 E un autre angel li suwit disant :
(VO)
Cewe, cewe est Babilon la grant Cheiu, cheiu est Babilon la grant
Ke tute gent dona a beivre Ke toute gent dona a boyvre
De fornicaciun e de vin de ire. De fornicacion e de vin de ire.
Li secunde angel qi dit : Cheiu est
Babilon...
Miniature (p. 61) Miniature
[xiv, 9-12]
E li ters angle les suist 788 E li tirce angel les suit
Ke en grosse voiz pus ad dist : K'en grose voiz e puis ad dit :
Ki la beste e l'ymage aorerent Ki l'image ou la beste ont aoré
E en mayn ou en frunt sun nun por- Ou en main ou en front son merch
terent, porté,
De vin l'ire Deu il bevera 792 Del vin de ire Dieu il bevera
Ke de mer e de ire medlé serra. Ke de vin ner e de ire medlé serra.
De vin e de suffre erent turmentez De feu e de sufre erent tormentet
Devant li aignel e angles asez, Devant li aignel e angels assez,
E la fumée de lur turmenz 796 E la fume de lor torment
Muntera de secle en secle sanz fine- Montra de siècle en siècle sanz fine-
ment, ment.
Nule manere repos avérant En nulle manere repos n'avérant
Ke la beste e l'image aorrunt Kv la beste ou la ymage aoré ont
(f- 33)
Ou sun signe ou sun nun tent. 800 Ou le signe en main portent.
Ceo est la suffrance de chascun seint C'est la soufrance de checun seint
Ki gardent de Deu sun cumandement Ki garde de Dieu son conmandement
E ad foi en Jesu enterement. E la foy Jhesu Crist enterement.
Ceo qe li tierce angel...
776 T. désire, mais L. a desure. — 777 L. La t. s. e sur gens e 1. — 789 L.
omet avec raison e. — 792-3 « de vino ira? Dei qnod mixtum est mero in
calice irae ipsius » ; lire Ke de vin mer. — 801-3 Manquent dans R.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
23I
Miniature (p. 62)
E jeo ov une voiz de ciel ke dit
A moi : Johan, met en escrit :
Benez soint en Deu moriant.
E l'espirit dist ke desornavant
De lur laburs se reposerunt,
Kar lur overaines le syuverunt.
Miniature (p. 63)
E jeo vi pus en avant
Sur une blanche nwe un séant
Qui a fiz de home resembleit ;
Une coronne d'or en chef porteit,
Un faucil agu en main teneit ;
E un angle de temple issit,
Criant en grosse voiz dist
A cil ke sur la nwe sist :
De syer oure est assez,
Kar en terre flestrent les blez.
E cil ke sur la nwe se asist
Sa faucil en terre a syer mist.
Miniature
[xiv, 13]
804 E jeo oy un voiz de ciel qi dist
A moy : Johan, mettet en escrist :
Benoit seit en Dieu li moriant.
Ceo dit le spirit desorneavant
808 Ke de lours labours reposèrent,
Kar lour overaigne les suèrent.
Ceo qe la voiz dit : Cil qui morient
en nostre Seignur...
Miniature (y°)
[xiv, 14-16]
E jeo vi puis en avant
Sur une blanche nue en séant
812 Ke a fiz de home resembleit;
Une corone d'or ou chef porter,
Un faucil agu sa main teneit ;
E un autre angel del temple issit,
816
820
Miniature (p. 64)
[xiv, 17
E jeo vi un angle de temple issir,
E un agu sarpe le vi tenir
E un altre angle vint de l'alter 824
Ki sur feu e ewe out le poer;
Icist en grosse voiz crieit
A cil ke l'agu sarpe teneit :
Envoez tun sarpe e vendengez ; 828
Les grapes del vine sunt enmeurez.
Sa sarpe en terre le metteit
A cil qi sur la nuve se assit :
Enveie ton faucil e syez,
Kar a sver houre est assez,
Pur ceo q'en tere flestrent les blés.
E cil ki sour la nuve se assit
Sun faucil en tere a sier mist.
La nuve blanche signefie les seinz..
Miniature (f. 34)
-20]
Jeo vi un autre del temple issir ;
Un agu sarpe le vi tenir ;
E un autre angel de l'auter
Ki sur feu e ewe out le pouer,
Issit e grosse voiz e criet
A cil qi l'agu fa[u]cil teneit :
Envoyez ton faucil en vendenges ;
Les grapes del vingne sunt enmeures.
Sa faucil en tere mettoyt,
808-9 « ut requiescant a laboribus suis ; opéra enim illorum sequuntur illos ».
— 813 L. au ch. portait. — 814 L. Un f. a. en mcin teiiisl. — 815 autre est
nécessaire : « alius angélus ». — 821 T. Sunt. — 822 L. un angle. — 826 L. g.
vois crieit. — 829 Dans C. le copiste a écrit en marge de la vingne.
2}2
E la vine en terre vendengeit,
En le lac de Tire Deu le jetteit
Ke ors de la cite defolez esteit ;
E du lac grant sanc s'en isseit
Ke de chevals lur freins atteineit
P. MEYER
La vingne del tere vendengoit, (v°)
832 En lac de l'ire Dieu le jettoit
Ke ors de cité defolés estoit;
E de cel grant lak le sanc issit
Ke des chivas atenoit lur freins
Ke de mil e sis cens estages esteit. 834 Par mil estages e sis cenz.
Mi niai lire (p. 65)
E jeo vi un autre signe en ciel
Grant e merveillus ke fu itel :
Seth angles ke tuz burent
Seth plaies ke dreners furent,
Kar achevie est tut en ews
Le ire de nostre seignur Deus.
Ceo qe li angel ad le faucil agu...
Miniature
[xv, .]
E jeo vi un signe grant u ciel
Mult merveillous qi fu itel :
Seth angels qe trestous urent
.S 10 Seth playes qe darraniers furent,
Kar achevé est tut en eus
Li ire nostre seignur Dampnedeus.
Par les .vij. angeles...
Miniature (p. 66)
[XV, 2-
E jeo vi une mer ke verrine fu,
Ke medlez esteit trestut de feu. 844
Ki la beste ou sa ymage venkuz uut
Sur celé mer esteans sunt ;
Les harpes Deu lur mains teneient,
Le chant de Moysen icels chanteint, 848
E le chant de l'aignel sunt disanz :
Deu , tes ovres sunt merveilluz e
grans ;
Tu es dreiturels e tut pussant ;
Verreis sunt tes veiese de merci grant, 852
De secle en secle erent durant.
E ki est celui ke tei ne dute
E tun nun ne magnefie tute ?
Kar tu es li benuré sulement 856
E a tei vendrunt tute gent,
E devant tei tuz aorrunt,
Miniature (f. 35)
4]
E jeo vi la mer qe verine fu,
Ke medlé estoit tretut de fui.
Touz qi la beste vencuz ont
Sur cel mer esteanz sunt ;
Les harpes Dieu il tenayent,
Le chant de Moises tuz chanteient»
E le chant de l'aignel sunt chantanz :
Sire, tes oevres sunt a merveile
grant ;
Droiturel Dieu tout puissant,
Veraies sunt tes voies e véritables,
De siècle en siècle pardurables.
E ky est celuy qi te ne doute
E ton noun ne magnefie toute?
Kar tu es benuré solement
E a toy vendront toute gent,
E devanj tei te aourent.
831 L. lie la t. — 839-40 Dans T. ces vers, dont l'écriture était usée, ont
été repassés à l'encre assez maladroitement ; on ne peut guère les lire qu'à
l'aide de L. — 845 « qui vicerunt bestiam et imaginem ejus ». — 852-3
R. V. s. t. v. e amiables \ De s. en s. roy pardurable, ce qui est plus près du
latin : « justae et veraç sunt via? tua;, rex sajculorum »,
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 2}}
Kar tes jugemens aperz serrunt Kar tes jugement apertz sont.
La mer cler com verre signefie la
baptesme...
Miniature (p. 67)
860
E jeo vi tut en apert
Le temple de ciel ke fu overt.
Seth angles du temple vi venir ;
Les dreiners plaies les vi tenir;
De blanches pères sunt vestuz, 864
Lur peitrines sunt ceint a desuz
De or, e un de quatre bestes vi doner
A seth angles quels vi porter
Les seth phioles de or pleines 868
De l'ire nostre Deu meimes.
E li temple est enfumé
De la vertu Deu e sa majesté ;
E nuls li temple emplir poeint 872
Deske les seth angles gasté aveint
Lur seth phioles les quels teneint.
Miniature (v°)
8]
E jeo vi puis tout apert
Le temple de ciel qe fu overt.
.\-ij. angels del temple vi venir;
Les dereneres plaies vi tenir ;
De père blanche sunt vestuz, (f. 36)
Lur petrines sunt ceinz a desus
D'or, e un des bestes vi doner
A .vij. angels qe vi porter
Les .vij. phioles d'or pleyns
De l'ire nostre Seingnur meyns.
E la temple est afumé
De la vertue e sa majesté,
E nuls le temple entrer poient
Desquesles.vij.angelsgastéaveient.
Lur .vij. phioles les queus teneint.
La overture de temple signefie les
secrez de seint Eglise...
Miniature (p. 68) Miniature
[xvi, 1]
E je ov del temple une voiz grant Ejeooydeltempleun voizgrant (v°)
Ke a seth angles esteit disant : 876 Ke a .vij. angles fu parlant :
Vos seth phioles de ire, alez, Vos .vij. phiole de ire, alez,
Sur la terre les espandez. E sur la terre les espaundez.
La graunt voiz de ciel qe dit a .vij.
angels...
Miniature
[xvi, 2]
E li primer angel s'en aleit
880 E sa phiole en terre getteit ;
Cruele plaie fesoyt en eus
E très maveis a touz iceus
Ky la merche del beste ont porté
884 O sa ymage ont aoré.
Par la cruele plaie qe est fête as
hommes...
E li premer angle s'en aleit
E sa phiole en terre jetteit ;
Cruele plaie feseit en euls
E trop maveise a tuz icels
Ki le merc de la beste unt porté
Ou sa yraaee hunt aorré.
864 « vestiti lino mundo et candido ». — 872 emplir est erroné : « nemo
poterat introire in templum. »
234
P. MEYEK
Miniature (p. 69)
E li secund angle espandi
Sa phiole en la mer, e pus vi
Ke la mer esteit tut sanglant ;
Chascun aime en lui ke fu vivant
En la mer devint tut moriant.
Miniature
[xvi, 3]
E ly secunde angel espandi (f. 37)
Sa phiole en la mer, e jeo vi
Ke la mer com mort fu sanglant ;
888 Checun aime qi [fut] vivant
En la mer devient moriant.
Ceo qe la phiole al secunde angel...
Miniature (p. 70)
E li ters la phiole espandeit,
Sur fluvies et funtaines les jetteit
E tuz les ewes cum sanc feseit;
E li angle des ewes pus diseit :
Dreiturel est Deu ki ert e esteit.
Li sanc de prophètes qui espanduz
hunt
A beivre lur donastes , cum digne
sunt.
E jeo oy un autre k'ad dit pus :
Oïl, sire pussant ki estes desus,
Verreis e droiz sunt tes jugemens tuz.
Miniature
[xvi, 4-7]
E li tercie angel sa phiole espaundit,
Sur fluvies e fontainnes jettit
892 E touz les ewes cum sanc fesoit ;
E li angel des ewes pus disoit :
De sanc des prophètes qe espanz
ount
A boire les donastes, corne digne
896 sunt.
E jeo oy un autre qi dit puis :
Oïl, sire puissaunt qe estes desus,
Droiez e veray sunt tes jugemenz
touz.
Ceo qe les fluvies e les fontaignes
devindrent sanc...
Miniature (p. 71)
[xvi, 8,
900
Miniature (x°)
E li quart angle ad espandu
Sa phiole u solail, e doné li fu
Flaeler les homes de hadle e de feu,
Ke de cel hadle mult sunt emu.
E les gens sunt granment hadlez 904
E le nun Deu sunt blasphémez
Ke sur itels plaies ad le poer,
Ke penance fere ne hunt le voler
Ne a Deu pussant glorie doner. 908
9]
Li quarte angel ad espandu
Sa phiole ou solail est doné le fu
Fflaeler les hommes de chaud e de fu .
E les gens ferement hadlés sunt,
E le nom Dieu blasphémé ount
Ke sur cestes plaies ad le poer,
Ceus qe fere penaunce n'ont voler
Ne a Dieu puissant glore doner.
Ceo qe le quart angel espandit sa
phiole al solail. ..
888 [fut] d'après L. — 890-1 L. espandeit-jeteit. — 893 R. des ewes disant.
— 894 R. e. sire ore e eu avant. — 900-1 R. espandi | e doue est a luy. —
901 L. a s. — 903 Ce vers manque dans R. comme dans y. — 904 L. /".
chaudes s. — 907 C. est d'accord avec R.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
23 5
Miniature (p. 72)
[xvi
E li quint angle sa phiole
Espandi sur le se la bestiole.
Le règne de lui est tenebrus;
Lur langes mangèrent pur dolurs,
E Deu de ciel blasphémèrent
Pur les plaies e dolurs ke els suf-
f rirent,
E de lur ovres penance ne firent.
Miniature
10, 11]
E li quinte angel sa phiole (f. 38)
Espandit sur le see la bestoile.
Le règne de lui devint tenebrur;
912 Lur langes mangèrent pur grant
doulour,
Pur dolours e plaies q'il suffr[ir]ent,
E de lour ovres penance ne firent.
Ceo qe li qinte angel espandit sa
phiole sur la see...
Miniature (p. 73)
Miniature
[xvi, 12]
E li sime sa phiole ad espandu 916 E li sime angel espandeit
Eu fluvie de Eufraten ke grant fu ; Sa phiole en Eufraten dreit ;
Lesewes de lui enchescit, Les ewes de ly enseccheit,
E vaie a roys appariler fit Ke voyes a rovs apparaillés sunt
De la nessance dunt le solail se mut. 920 De la nesance del solail ou ele mont.
Çeo qe li sime angel espandit sa
phiole einz en la grant fluvie. . .
Miniature (p. 74)
[xvi, 13-16]
Miniature (v°)
E jeo vi de la bûche du dragun,
E de la beste e du pseudum,
Treis orz espiriz ke s'en issirent
Les quels a crapeuz resemblerent.
Ices espiriz de diables sunt
E signes devant les rois frunt ;
A rois de la terre propheterunt
E a cumbatre se assemblerunt
A li grant jour Deu pussant.
Veez : cum 1ère sui envenant.
Beneit soit ki garde sa vesture
K'ele ne ait en sei ordure.
E jeo vi la bouche al dragon,
E de la bouche a beste e a pseudon,
Troys ordes espiritz-qe isserent
924 Les queles a raynes resemblerent.
Iceles de diables espiriz sunt
E signes devant les reoys front ;
A roys de la tere propheterent
928 E pur combatere se asemblerent
Al grant jour Dieu tut puissant.
Veez : com lieres su envenant.
Benoyt seit le gardant de sa vesture
932 Q.'ele n'ayt en sey ordure,
910 bestoile dans L. comme dans T. — 914 suffrent dans L. comme dans
T. — 916 R. est d'accord avec y. — 917 R. que grant estoit ; T. espandeit,
comme au v. précédent, corrigé d'après L. — 918 R. ensecheit. — 924 R.
a roines ; « in modum ranarum. » — 928-9 R. E eus en bataille asembler \ Al
grant jour de Deu de tut poer. Les quatre vers suiv. sont aussi très différents.
236
Tuz en un liu se assemblèrent
Qui en griu Abadon nomerent.
Miniature (p. 75)
MEYER
Kar en lui se assemblerunt
Ke Ermagedon en gru appelerunt.
La bouche al dragon signefie entice-
E li setime angle espandi
Sa phiole en le avr, e s'en issi
Une voiz du temple ke dit issi :
Ore est fait. E pus sunt faites
Voiz e fudres e tere mutes ;
Unke tels ne furent avant,
Pus homes en terre sunt habitant.
[xvi, 17.
936
940
E la terremute esteit itant,
Ke en treis parties la cité grant
Chaït, e de gens ci est vewe,
Babilon devant Deu est venue.
Li anap de vin li lu baillé,
De ire e indignacion fu medlé.
E chascun ylle s'en est fuy,
E chascun muntaine de sun lyu ;
Grans grisils de ciels chaïrent,
Cum besanz, en els ki mokerent
Deu, pur la plaie merveilluse,
Car ele fu grant e yduse.
Miniature (p. 76)
E un de seth angles ke aveit
Un de set plaies a mei diseit :
Yen, e jeo te musterai la peine
Ke avéra la grant puteine
Ke sur plusurs ewes se aset
ment al diable.
Miniature (f. 39)
21]
E li setime angel espandi (v°)
Sa phiole en l'eir, e puis issi
Une vois de temple qe dit issi :
Ore est fet. E puis sunt fêtes
Foudres, toneres e terremutes ;
Unkes teus ne furent avant,
Puis qe hommes en terre sunt habi-
tanz.
E teremutes estoit ataunt,
K'en treis parties la cité grant
Babilon devant Dieu est venue,
E la cité de genz après est veùe.
Le hanap du vin li fu baillé,
D'ire e de indignation tut mêlé.
E checun idle s'en est fui,
E checun montaigne de son lui;
E grantz grisils de ciel descenderent,
Cum besanz , en eus qi Dieu mo-
kerent.
Celé plaie fu merveillouse,
Kar ele fu grant e hydouse.
Ceo qe li setime espandit sa phiole en
l'eir...
Miniature
[XVII, I, 2]
E un de .vij. angels qe avoit (f. 40)
Un de .vij . phioles od moi parloit :
956 Vein, e le moustra celé grant peine
Qe avéra la grant puteine
Qe sur plusurs ewes est assis
944
948
952
933 L. en le l. — 937 L. de! t. — 943*5 « Et facta est civitas magna in
très partes, et civitates gentium ceciderunt, et Babylon magna venit in
memoriam ante Deum ». — 946 L. de v. — 950 R. E gresiles de eel descende-
rent. — 951 R. que gobèrent. — 955 R. parloit, comme y. — 956 L. e jeo te
mostrai.
VERSION
E od plusurs rois péchés ad fet,
Kar od lui enyverez sunt
Tuz ke en terre habitunt
Du vin de sa fornication
E ensement de sa prostitution.
ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 237
Eod plusurs rois pecché od (sic) fet,
960 Kar od li eniverez sount
Touz qi en terre enhabitount
Del vin de fornicacioun,
Ensement de sa prostitucioun.
Ceo qe le angel moustra a seint
[Jehan] la dampnacioun. . .
Miniature (p. 77)
Pus fu pris en désert,
E jeo vi tut apert
Une femme ke seet
Sur la beste ke ruge esteit,
Pleine de gabbois e de echarns,
Ki out seth testes e dis corns.
E la femme esteit environez
De purpre e de escarlete , dorrez
De pères e margaretes precius,
E en sa main tint a desus
Un hanap de abhominacions,
De ordure e de fornicacions,
E en sun frunt escrit un nun :
La misterie de Babilon,
Mère de fornicaciuns
E en terre abhominaciuns.
Miniature
[xvii, 3-5]
964 E jeo fu pris en désert, (v°)
E puis jeo vi tut apert
Une femme qe seet
Sur la beste qe ruge esteit,
968 Plein de gabees e de charns,
Qe out .vij. testes et .x. corns.
La femme estoit aournez
De purpre e de charlete, dorrez
972 De margaritis e de pères preciouz ;
En sa main tient ele plus
Un hanap de abhominacioun,
D'ordure e de fornicatioun,
976 E en soun front escrit un noun :
Ceo est la misterie de Babiloun,
Mère de totes fornications
E de la terre abhominaciouns.
La femme que seet sur la beste ruge
signefie Antecrist.,.
Miniature (p. 78) Miniature
[XVII, 6-18]
E jeo vi une femme enyverée 980 Jeo vi une femme e iverele (f. 41)
De sanc de martirs, e enmerveillé De sanc, de murtrez, e a merveille
Fu de merveille ke jeo vi ; Ffu de mervaille qe jeo voy;
E li angle diseit a mei : E li angel ad dit a moy :
Pur quei es tu tant amerveillez ? 984 Pur quei es tu amerveillez ?
De ceste femme le sacrament orrez De la femme le sacrament oyez
E de la beste sur quei ele set E de la beste sur qi ele siet
959-60 L. E pecché ad fet plusors roys \ K. ou Ji en t. habitèrent. — 964
L. E jeo esloy p. — 968 L. gabes ; « plenam nominibus blasphemie. »
— 970-1 « circumdata purpura et coccino et inaurata auro ». — 971 L.
escharlete. — 980-1025 Ces vers manquent dans R. ; le latin occupait toute la
page (fol. 42 v°) et il ne restait plus de place pour le français. — 980 L. E
jeo vi u. f. yverele...
238 p.
Ki ad dis corns e testes seth.
La beste ke tu as veu
N'est mi ore, mes ele fu ;
Ele de abime est a munter
E en perdîciun est sun aler ;
E els en terre se amerveillerunt
Ki en le livre de vie escriz ne sunt
Pus ke crié fu le mund.
Seth cefs de la beste signifiunt
Seth muntaines e seth rois sunt;
Les cink chaïrent, e l'un remeint
E li setime unkore ne vint,
E quant il venu serra
Par bref tens il demurra.
E dis corns ke tu has veu sunt
Dis rois ki reaume receu n'unt,
Mes règne e poer receverunt,
Si cura rois une houre le frunt.
Icels un conseil averunt
E lur poer a la beste dorrunt ;
Icels od le aignel cumbaterunt,
Mes li aignel veintera icels,
Kar il est roi de rois e deu de deus ;
E ki od lui cumbaterunt
Feauz e leals apelez sunt.
E pus li angle m 'ad dit :
Les ewes sur quels la puteine sist
Puples e gens signifiunt,
E les dis corns ke en la beste sunt
Icels la fornicarie harrunt :
Nuue c degaste els la frunt ;
La char de la puteine mangerunt,
E après de feu lui arderunt ;
Kar Deu ad donc en lur quers
Ke els ne facent lur pleisers ;
A la beste lur poer unt donez
Deske les diz Deu soint terminez.
MEYER
Qi ad .x. corns e testes .vij.
988 La beste qe tu as veû
N'est mie, mes ele fu ;
Ele est de abime a monter
En perdicioun est sun aler.
992 Ceus en tere se amerveillerent
K'en livre de vie escrit ne sunt
Puis ke crié fu le mound.
Les seeth chiefs de la beste signefuint
996 .vij. montaignes e .vij. rois sunt;
Les .v. chaierent en lur remeint,
E le setime uncore ne vient,
E quant il venuz serra
1000 Par brief tens il demurra.
Les dis corns qe veu as sont
Dis rois qi re[a]ume reseu ne ount,
Mes règne e pouer receverunt, (v°)
1004 Si com reis un houre le frount.
Iceus un consail averunt
E lur pouer a la beste durrunt ;
Iceus od li aignel combaterunt,
1008 E li aignel veinkera iceus ;
Il est roi e dieu de deus ;
E ki od li combaterunt
Fealz e leus apelez sunt.
1012 E pus le angel me ad dit :
. Les ewes sur qi la putaine seit
Poeples e mouz de genz signefiunt,
E les dis corns qu'en la beste sunt
1016 Iceus la putaine haierunt :
Degaste ewe trestous frunt ;
La char de li mangerunt,
E après en fu arderunt ;
1020 Kar Dieu ad doné en lur quers
Ke eus facent lur pleisers ;
Lur pouer a la beste ont donez
Desques les dis Dieu Scient termi-
nez.
997 L. c Vun remeint. — 1000 Le verset 1 1 n'est pas traduit, bien que
transcrit dans les mss. — 1001-1025 O's vers sont écrits dans C. sur une
page non numérotée qui suit la p. 78. — 1016-7 « hi odient fornicariam et
desolatam facient illam et nudam ». — 1019 L. en fu le a.
y ,
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 239
La femme ko veïstes est la cité 1024 La femme qe ve[ï]stes est la cité
Ke sur rois de terre avéra poesté. Ke sur rois avéra poesté.
La yveresce a la femme de sanc as
seinz signefie la grant veinjance...
Miniature (p. 79) Miniature (f. 42)
[xvm, 1-3J
E pus vi un autre angle ke aveit E puis vi un angel descendant (v°)
Grant poer e la terre illumineit Qe tote la terre fu enluminant
De sa glorie e en grose voiz crieit : 1028 De sa gloire e crieit :
Chauue, chawe est Babilon ke esteit Cheïe est Babilon qe grant esteit.
Grant cité, e habitaciun Ele fu la cité de habitacion
De ordz diables e manciun, De vil diables, lur mancion ;
E de malveis espiriz fu gardeins ' 1032 De maveis espiriz fu gardeins,
E de ces fornicaciuns dona a gens. Kar de sa fornicacioun dona a gens.
Les rois de la terre en furent bevers, Les rois de la tere furent beverez,
E trestuz de cel vin sunt lechers ; E de cel vin devindrent lescherz.
Les marchans de la terre sunt fet Les marchanz de tere sunt fez ridiez
riches 1036
De la vertu ke estoit en lur délices. De la vertue de lour délices.
Li angel pussant descend e enlu-
mina la tere...
Miniature (p. 80) Miniature
[xviii, 4-9]
E jeooy une voiz de ciel ke dist : Issez, E jeooy un voiz deciel qe dit : Issez,
Ma gent, de la cité, e ne soez Ma gent, de la cité, e ne seez
Pas partener de lur délices, 1040 Partiners de lour folz délices;
Ke vus ne aez les plaies de lur vices, Ne recevet les plaies de lur vices,
Kar lur péchez en ciel sunt sceus Kar lur péchez en ciel sunt venuz
E lur malvestés remembre Deus. E lour maveté remimbre Deus.
Cum ele rendi a vus si rendez, 1044 Com ele rendi a vus rendez,
E sulum ces ovres duble dublez. E solom ces faiz duble dublez.
Tant cum en ces délices se délita Tant cum en ces délices se délita
Tanz dolurs è plurs ci en havera, Tant en dolours plus avéra
Kar ele en queor dit : Jeo sui reine, 1048 Kar u quecr dit : Jeo su reine;
1024 ve[i\sle$ d'après L. — 1026 £, d'après L.; T. A; y est plus près du
latin que C. : « Et post hase vidi alium angelum descendentem de ccelo. » —
1027 Ici C. a l'avantage : « habentem potestatem magnam. » — 1032 Les
mots « et custodia omnis volucris immundae » n'ont pas été traduits, bien
qu'ils soient interprétés dans le commentaire joint à y. — 1038 Les vers 1038
à 1096 manquent dans R. — 1042 « Quoniam pervenerunt peccata ejus
usque ad ccelum » ; y est plus voisin du latin. — 1047 pl" s > Y> est corrompu :
« tormentum et luctum ».
24O P. MEYER
Ne pas vedfe, ne avérai peine. Ne su pas veve, ne averay peine.
Pur ceo une houre peines verra, Pur ceo touz jorns peine avéra,
Faim e plurs e mort avéra,
E pus en feu arse serra, 1052
Kar Deu est ki jugé l'a. Kar Dieus est, qi jugé ha;
Les rois de la terre lui pleinderunt, E roys de la terre la pleindrunt,
Od ki fornicaciuns fait en hunt Ceo qe fornicacions fet en ont'
E en lur délices vesquiz surit, 1056 E en lour délices vesqui sont.
Ceo qc la voiz amoneste lu poeplc
Dieu...
Miniature (v°)
[xvin, 9-20]
Kant la fumée del feu varrunt, E quant la fume de l'arsun viront,
(f. 44)
De Ioins, pur pour, allas! dirrunt : [DJeloynz, pur pour, alas! dirrunt :
Ore est Babilon turmenté, Ore est Babilon tormentez
Or grant esteit e forte cité. 1060 Qi graunt estoit e fort citez;
Ore est venu toun jugement.
Sur tci plurrunt mouz de gent,
Kar eus ne sevent ou marchander ;
1064 Nul lur meke purra chater,
Argent ne or ne pères preciouse,
Margarites ne bises ne d rap gloriose,
Purpres e seies e fuz de thym,
1068 Vessel de ivere e de perin,
De fer e de marbre e de oyngne-
mentz,
De vin e de oille e de ensentz,
De berbiz ensement e de jumenz
1072 E de mouz aimes e de plusurs genz,
De povres e de grant toz lur deliz,
E totes grâces choses sontdepartiz.
1050-2 y est corrompu et abrégé : « ideo in una die venient plagas ejus, mors
etluctus et famés, et igné comburetur » (xvm, 8). — 1057 Le ^ atm qui accom-
pagne y porte « et cum viderint fumum... » (fin du verset 9); la conjonction
est de trop, et a entraîné dans y une mauvaise coupure. — 1061 Les vers
1065 à 1096 manquent dans C. — 1064 meke doit être corrigé mé[r\ke]
« merces eorum ncmo émet amplius. » L. a une mauvaise leçon : A 7 »/' bure
vendre ne chater. — 1072 Le texte n'a pas été compris : « et mancipiorum
et animarum hominum » (xvm, 13). — 1073 II y a bien poures dans L. T.,
mais lire pomes : « et poma desiderii anima; tuœ. » — Ibid. L. e des
gran^. — 1074 « et omnia pinguia et prseclara perierunt a te » (xvm, 14).
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 24 1
Les marchanz de tei sunt alez
1076 Qe par toy sunt enrichez,
De toy loynz esterunt
E pur tes peynes waymenterunt :
Alas ! dirrunt, la cité graunt
1080 Ke de purpre e de bisces fustes avant
Ceint, d'or e de pires precious,
Ore en un houre sunt partizde vous !
E qi en la mer sunt nagianz
1084 Loinz estuerent e sunt crianz :
Ki fu semblant a ceste cité
Ke taunt fu grant de posté !
E sur lur chef poudre mistrent,
1088 En plurant crient e disterent :
Alas! alas! la cité grant
En quei sunt enrichés li habitant,
Tuz qi unt neifz en mer de pris,
1092 Kar en un houre est degastis !
Enjoiez sur ele li seinz
Aspostelz e prophètes e li cielz,
Kar Deus ad jugez de ele
1096 Vostre jugement qi est itele.
La fumée de l'arsun
Miniature' (p. 81)
[XVIII, 21
E un fort angle une père porteit,
A une grant mole ele resembleit ;
En la mer le jutta en disant :
Tel fruiz charra Babilon la grant ; 1 100
Jammès ultre trové ne serra,
Ne harpe ne musike la ne chantera ;
Tibies ne busines erent desornavant ;
Voiz de tubes n'erent sonant, 11 04
Voiz de la mole oy ne serra,
Miniature (v°)
H]
E un angel fort un peire porteit
Ke a un grant mole resembleit,
En la mer qe jetta, pus disant :
Issi cherra Babilon le grannt
Jammès outre trové ne serra,
Ne harpe ne musike qe le chantera ;
Tibiis ne busines n'erent plus avant ;
Voiz de la mole oï ne sera,
iojôL. furent e. — 1082 « Quoniam una hora destitutœsunt tantaedivitias. »
— 1088 L. distrent. — 1093 On pourrait, à la rigueur, remédier à l'absence
de rime en plaçant apostel^ à la fin du vers. — ■ 1 105 -11 12 R. V. de la ni. oy
ne ert \ E de chescun ovrers lur artpert \ Ne lumere de lanterne en lu ne lurra \ Ne
voice d'espouses oy ne serra \ Pur ceo que tes marchans princes furent \ E en tes
bénéfices (sic) les gen\ esc rirent (sic) \ E le sanke de filosofe e des seins \ Est trové
en toy deden% \ E qui en terre occis sunt de tut gens. La traduction est plus
exacte que dans [s y ; toutefois le dernier vers rend mal : « et omnium qui
interfecti sunt in terra. »
Homania, XXV. (g
242 P. MEYER
Ne lumere de lanterne illuc lurra, Nelumerenelanterneplusnelurra,
Ne voiz des espuses oiz serrunt, Ne voiz de espouse ne ert oie,
Ne princes ne marchans plus ne 1108 Princes e marchanz plus n'erent
troverunt ; mie ;
Kar en lur veneficiis tuz errèrent E lur veneficis touz errèrent (f. 45)
E le sanc de prophètes els espan- E le sank de prophètes espanderent.
dirent.
En lui fu trové le sanc de seinz Ele fu trové le sanc de seinz
Ke en terre sunt occis de plusurs gens. 11 12 K'en tere sunt occiz de touz genz.
Ceo ke li angel fort rua la père...
Miniature (p. 82) Miniature
[xix, 1-5]
Après oy une voiz grant Après oy une voiz graunt
De plusurs tubes u ciel disant : De plusurs tubes ou ciel disant :
Loenge, glorie, ensement vertu Loange, glorie e vertu
Seit tut jurs a nostre sire Deu, 1 1 16 Seit touz jours a nostre Dieu,
Kar tes juises sunt dreiturels Kar tes juges sont dreiturels
Ke de la grant puteine sunt jugez, Ke de la putaine sunt jugés;
Car la terre corrumpuz ha. La terre de lecherie corrumpu ha,
E le sanc de seins Deu vengera. 11 20 Le sanc de ceinz veingé ha.
De rechef diseint tuz : Alleluya; Après ceo disoient : Alleluva.
E la fume de lui sanz fin munta. La fumé de li sanz fin montera.
Les vint e quatre vels pus chaïrent, Les .xxiiij. veuz puis chaierent,
E les quatre bestes Deu aorerent 1 124 Et les quatre bestes Dieu aorerent
Ke sur la throne esteit séant, Ki sur la trône fu séant;
Amen e alleluya trestuz disant; Amen e alleluya sunt chantant ;
E une voiz de la throne fu criant : E une voiz de trône fu criant :
Loengez diez a Deu pussant 1128 Loange diez a Dieu pussant
Trestuz qui sunt Deu dotant. Trestuz qi li sunt doutant.
La voiz qe seint Johan oï en ciel...
Miniature (p. 83) Miniature
[xix, 6-9]
E jeo oy une voiz de une tube grant, E jeo oy une voiz com un tube
grant, (f. 46)
A voiz de mulz ewes fu resemblant, A voiz de mouz ewes resemblant
E cumdegrans toneirs esteit disant : 11 32 Ecomgranztoneresq'erent disant:
Alleluya! ore règne Deu tut pussant. Alleluya! ore règne Dieu tut
pussant.
Joïsum ore e festeum : Joïssums ore [e] fesons ;
1 1 1 1 L. Eu li fut. — 1 114 L. en c. — 1 128 « Laudem dicite ». — 1 134 [e]
rétabli d"après L.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE •
Glorie e honur a lui donum.
243
Les nuces de l'aignel ore veez :
Sa femme s'en est appariiez ;
Ele had un blanc vestiment
De blanche bisses ke resplent.
Escriz ore ke les bisses sunt :
Dreitures de gens signifiunt ;
Tuz icels sunt benurez
Ki a super de l'aignel sunt appelez.
Glorie e loenge a luy donoms.
1 136 Les noeces de l'aignel ore veez :
Sa femme l'a bien apparilés ;
Ele ad vestue un blanc vestement
Ke de blanc bisses bien resplent.
1140 Escrivez ore qe
signefiont;
Tretouz serront beneùrez
Ke a souper l'aignel sunt apelez.
Et si com la joye avant fu de la deli-
verance...
Miniature (p. 84)
E me dist : Ceste paroles
Sunt de Deu verrais e leales.
E jeo a ces pez me chai
Pur lui aorerer (sic), e dist a mei
Veez ! ne le faites desornavant ;
Je sui tun frère e tun serjant
Ki hunt le testmoine de Jesu Crist
Aorez Deu, ceo m' ad dit,
Kar le testmonie de Jesu Crist
Est la propheciedelseint Espirit.
Miniature
[xix, 9-10]
1144 E il me dit : Ces paroles (v°)
De Dieu sunt verrais e leales.
E jeo a ces pez me chay
Pur aourer, e il dit od (sic) moy :
148 Veez ! ne festes desoreneavant ;
Jeo su ton frère e ton serjant
Ki unt tesmoygne de Jesu Crist,
1 152
Ceo la prophétie del seint Espirit.
Ceo qe sein Johan chaït as piez de
l'angel...
Miniature (p. 85)
E jeo vi le ciel overt
E sur un blanc cheval seet
Leal e vérité apelez esteit;
En dreiture jugga e cumbateit.
Ses oilz cum feu apparurent,
Sur sa teste corunes furent ;
Un nun aveit ke fu escrit,
Si li nun nul le conuit.
Sa vesture de sanc esparpilé,
Sun nun verbum Dei apelé.
Miniature
[xix, 11-15]
E jeo vi le ciel overt,
E un blanc chival, e qui surli seet
1156 Leal e vérité apelé estoit;
En dreiture juga e combatoit.
Ces eus com feu aparerent,
Suz sa teste mouz de corones furent ;
11 60 Une avoit qe fu escrit, (f. 47)
For li soûl nul ne conust.
Sa vesture de sanc fu esparpilé.
Son non le moz Dieu apelé.
1137 « et uxor ejus prseparavit se » (xx, 7). — 1140-1 On voit que ces
deux vers sont fondus en un dans y. — 11 51-2 L'omission, dans y> est le
résultat d'un bourdon. Le texte est du reste mal compris : « testimonium
enim Jesu est spiritus prophétise. » — 1 155 La bonne leçon dans y. — 11 56
« fidelis et verax ». — 11 60 « habens nomen scriptum ».
244 F
Chevalers de ciel lui syvirent
Sur blancs chevals, e vestuz erent
De bisse nette e de blanche ;
Une espee tint en sa bûche
Ki de ambepart esteit agu,
De quel les gens had féru ;
En verge de fer les governera.
MEYER
il 64 Chevalers de ciel siwerent
Sur blanc chevaus, e vestu furent
De bisse necte e de blanche ;
Une espée tint en sa bûche
1 168 Ke ambe part estoit agu,
Dont les gens ad féru ,
E en verge de fer le governera.
Le chyval blanc sii,mefie la char Jesu
Crist. ..
Miniature
[xix, 15, 16]
E le pressur del vin defolera E il le pressour de vin defolara
De l'ire Deu ki est pussant. 11 72 De Tire Dieu tut puissant.
Sur sa quisse e sun vestiment Sur sa quisse e son vestiment
Eu escrit : Deu sur Deus e sire Fu escrit : Dieu e Dieus e sire
dauntant. dauntant. (v°)
Ceo q'il a foulé le pressour de vin . . .
Miniature (p. 86)
[XIX,
E jeo vi un angle en estant,
En miliu le solail fu criant 1
As oisels parmi le ciel volant :
Assemblez vus a la cène grant
De nostre Sire tut pussant
Pur manger les chars de reis grans 1
E de chevals e sur els seans,
De forz e de tribuns e de chars,
E les chars de tuz serfs petiz e grans.
Miniature
17-18]
E jeo vi un angel esteant
176 Ou solail, od grant voiz criant
A oysels parmi le ciel volant :
Assemblez vus a la cène grant
De nostre Sire tut pussant,
180 A ma[n]ger les chars a rois grantz
E de chivaus e sur eus seans,
De fors e de tribuns e de franks
E les chars de serfs petiz e granz.
Par le angel esteant u solail...
Miniature (p. 87) Miniature
[xix, 19]
E jeo vi la beste e sa mainée 1 184 E jeo vi la beste e sa maigné
E de rois de la terre lur assemblée E roys de la terre e lur assemblé
Cumbatre od cil ke se asist A combattre od celuy qi sist
Sur le cheval ke blanc esteit. Sur le blanc chival e qi li siwist.
La beste signefie Antecrist...
1171 defolara dans L. comme dans T. — 1 174 L. Dieu de Dieu et s. dnant
(dominant?), « dominus dominantium » (xix, 16). — 1176 L. En h s. —
1177 L. As. — 1182 chars, C, est une inadvertance, « et carnes omnium
liberoruin et servorum. » — 1 186-7 y est ici plus près d'à, R. A avubatre ove
celuy que sur le chival set \ Et ove le cbivalerie que le suit.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
245
Miniature (p. 88)
[xix,
E pus est prise icele beste
E oveke lui le fauls prophète
Ki les signes devant lui fist,
Par quels les gens il thraïst,
Et cels ke l'ymage aorerent.
Icels tuz misis erent
En l'estanc de feu e suffre ardant.
Les autres morz de espée trenchant
De cil ke sist sur le cheval blanc,
De la espée de sa bûche issant
E de chars de tuz icels
Sunt ensaulez tuz les oysels.
Miniature
20, 21]
1 188 E puis est pris od celé beste (v°)
E odvesqe luy li faus prophète
Ki devant les signes fit,
Par les qeus les gens trahit,
1192 E ceus qi l'image adorèrent.
Tous iceus mises erent
En l'estanc de sulphre e feu ardant.
Les autres sunt mors d'espée tren-
chant
1 196 De cil qi seet sur le chival blanc,
De la espée de sa bûche issant ;
E des chars de touz iceus les
Sont en sayllys des oysels.
Mes Jesu Crist le destruera par sa
parole...
Miniature (p. 89) Miniature
[xx, 1-3]
E jeo vi un angle de ciel descendant 1200 E jeo vi un angel descendant
Ki la clef de abime fu tenant,
E en sa main une cheine grant ;
E prist le dragun nomé avant,
Ceo est li veil diable Sathanas,
Li quel had lié par mil anz,
E en abyme li ad jette,
E lui enclost e l'ad enselé,
Ke par lui ne seint gens thraïz
Deske mil anz soint acumpliz,
E après ke mil anz soent passez
Un poi de tens serra déliez.
Qi la clef de abime fu tenant,
En sa main une cheyne grant ; (f. 49)
E prist le dragon nomez avant,
1204 Ceo est li veuz diable Sathanas,
Puis l'ad lié par mil ans
Celi de abyme l'ad jette,
E ly enclout e puis enselé,
1208 Ke par li genz ne sunt trahiz
Desqe mil anz seyent chevyz,
E après qel mil anz seient passez
Un poy de tens ert delyez.
Li angel descendant du ciel...
Miniature (p. 90) Miniature
[xx, 4-6]
E jeo vi seges , ke sur els sistrent 1212 E jeo vi seges, e qi sur eus sistrent
As aimes de décollés jugemens fis- As aimes [de] decoletz jugement
trent fistrent
1 188 L. p. icele b. — 1192 L. aour erent. — 1193 T. miseses. — 1199 L.
Sunt ensaulei les; « et omnes aves saturatae sunt carnibus eorum. » — 1206
L. Celi eu a. — 1207 L. Eu le lu enclôt; « et clausit. » — 1210 L. qe m. —
121 3 Le traducteur a probablement lu « ad animas » au lieu de et.
246 P. MEYER
De cels ke pur Deu décollez esteint,
L'ymage ne la beste unkes aoreint
Ne en mains ne en fruns le merc
portèrent,
Mes mil anz en Crist vifs régnèrent.
Les autres de morz ne furent vivans
Deske parempli furent mil anz;
La premere resurrecion ceo serra.
Benoit ert ki part en avéra !
La secunde mort n'ert en els,
Mes od Crist regnetunt mil anz icels.
Ky pur l'amur de Dieu décollez
esteint,
E l'ymage a la beste unqes
aor[e]ient,
N'en mains n'en frons signe por-
12 16 terent, (v°)
Mes vifs en Crist mil anz régneront .
Les autres de mort ne furent vivanz
Desqes parempli furent mil anz,
1220 La premere résurrection qe serra.
Benoyt ert qi part en avéra !
La seconde mort ne avéra pouer,
Mes mil anz od Crist devent régner.
Ceo q'il dit les seanz sur les seges...
Miniature (p. 91) Miniature
[xx, 7-9]
Mes quant mil anz serrunt terminez 1224 E kant mil anz sont terminez (f. 5 1)
Sathan de prisun serra déliez, Sathan del prison serra déliez,
E pus s'en irra pur gens trahir Et puis s'en irrra pur genz trahir
Sur les quatre aungles pur assembler Sur le quatre angles pur assembler
De Gog e de Magor le numbre itel 1228 De Gog et Magog le numbre itel
Si cum la gravele ki est de la mer.
Sur hautesce de la mersunt muntez,
E les chastels de seinz sunt environez,
E la seinte cité ke tant est amez ;
Mes de feu de ciel sunt dévorez.
Miniature (p. 92)
123:
Si cum le gravel q'est en la mer.
Sur les hautes deteresont montez,
Et les chastels de seinz sont envi-
ronez,
La seinte cité qe tant est amez ;
De fu de ciel sunt devoret.
La chartre dont li chartrer ist pur
trahir la gent...
Miniature
[xx, 9, 10]
E li diable k'ad la gent deceu E ly diable qi la gent ad deceu (v°)
Mis est en stang de suffre e de feu, Mis est en stang de suphre e de fu,
Od la beste e li pseudum 1236 Ou la beste est e li pseudun
Ke jour e noit sunt en arsun, Sont jour e nuit mis en arson,
De secleen secle sanz terminesun. De siècle en secle sanz determison.
(Le commentaire manque.')
12 18 « Ceteri mortuorum ». — 1225 L. p. est d.
— 1230 « Et ascenderunt super latitudinem terrae ».
<• //' faus prophète sunt pene\, \ Jour e nuit sans pu lie;.
— 1228 L. G. e de M.
— 1236 R. Ou la beste
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE
247
Miniature (p. 93)
[xx, 11-1
E jeo vi une throne blanche e grant,
E sur la throne vi un séant 1240
Devant ki ciel e terre sunt fuuant;
Lur liu ne ert trové en avant.
E jeo vi morz petiz e granz,
Devant la throne sunt en estanz. 1244
Livres sunt overs, e un livre
Ke fu apelé livre de vie ;
Les morz sunt jugez sulum lur fez.
E la mer dona trestuz icels 1248
Ke neez sunt ou mort hurent,
E enfern dona ke en lui furent,
E chascun de els sunt jugez
Sulum lur ovres e sulum lur fez, 1252
E en le estanc de feu sunt mis ;
Ceo est la secunde mort a péris.
Qui en livre de vie n'ert trové
En le estanc de feu ert pené.
1256
Miniature
5]
E jeo vi une throne blanc e grant ,
E sur la throne un séant
Devant qi ciel e tere sont fuant.
Lour lui n'est trové desorenenant.
E jeo vi mors petiz e grant,
Devant la throne esteant.
Les liveres sunt overs, e un livere
Ke fu apelé livere de vie,
E les morz sont juget solon lur fez.
La mer dona touz iceus
K'en lui sunt neyez e mors hurent,
E enfern dona k'en li furent ;
E jugez sunt checun de ces
Solom lur oevres e solom lur fez,
En l'estanc de feu sunt mis.
Ceo est la secun de mort a periz.
K'en le livere de vie n'eyt trové
( f - 5
En l'estanc de feu ert pené.
Miniature (p. 94)
[xxi, 1-6]
E jeo vi terre novel e ciel novel, Jeo vi novele terre e ciel novel,
E la premere terrée li premer ciel E la premere tere e li primer ciel
Sunt alez e la mer est aie. Sunt alez e la mer est alée.
La grant throne blanc signefie seint
Eglise...
E jeo vi la seinte cité
Jérusalem de ciel descendant
Appariiez de Deu tut pussant,
E de lui esteit aourné
Cum de sun barun espusé.
E jeo oy une voiz pus disant :
Veez le thabernacle a Deu pussant
Miniature
1260 E jeo vi la seint citée (v°)
De ciel Jérusalem descende
Aparillez de tut puissan Dé :
De lui estoit aornée
1264 Cum de son baron espousée.
" E jeo oy un voiz disant :
Veez le tabernacle Dieu tut pussant
1239-41 R. E jo vi ./. t. e sur ceo séant \ A l'award de qui cel e t. s. f. —
1242 L. ne er t. — 1243 R. E jo vi mors gran\ e peti\par devant. — 1252 L.
S. I. evres e lour f. — 1257-9 Ces vers sont écrits dans T. au bas du fol. 50
verso, avec renvoi au v. 1256. — 1260-4 R. E jovi le s. c. aytant \ J. novele
de cel d. \ Si cum sa espouse de Deu apareillée \ E cum de son baron estoit aiïrné.
248 P. MEYER
Ou ces homes habiterunt Ou ces hommes habiterunl
E od lur Deu meihderunt. 1268 E od lur Dieu meinderunt.
Mort ne cri ne dolur Les lermes de lur eus siwera,
N'erent illuc ne nul plur, Mort ne doulur iloec ne serra,
Kar les premeres choses sunt alez. Car ciel e terre sont aleez.
E ki sur la throne set dist : Veez : 1 272 E qi sur la trône «eet dit : Veez :
Jeo fas tûtes choses ore noveles. Jeo fa toutes choses noveles.
Ore escriz, Johan, mes paroles, E il me dit : Escrivez ces paroles
Kar eles sunt veraies e tut leals.
Pus n'i ad ore fait. 1276 E pus me dit : Ore est fet.
Jeo sui alpha et o, cumencement ; Jeo su alpha e o, comencement;
Jeo durrai a cil ke seif avéra Jeo dourray a cil qi seyf avéra
La funtaine de vie dunt bevera. De la fontaine de vie boyvera.
Miniature (p. 95)
[xxi, 7, 8]
(Le latin seul est écrit sur cette page. 1280 A vencant jeo serrai son Dieus,
Le français manque.) E il serra touz jours mon fiz.
De pôurus e mescreanz,
Homicidis e de execranz,
1 284 De fornicatoriis e de venefkes
Mensunges e de ydolatrices,
Lur part serra en l'estanc
De feu e de sulphre ardant :
1288 Ceo est la mort seconde suant.
La seint cité de Jérusalem signefie
seint Eglise...
Miniatures (f. 52 v° et 5 3 r°)
[xxi, 9-27]
E un de .vij. angels venit(f. 53 v°)
Qiavoyent .vij. phials,eamoydit :
Vein, je te mostrai la espouse a
l'aignel.
1292 E il me prist en espirit,
'6*
1268 « Et absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum, et mors
ultra non erit; neque luctus, neque clamor, neque dolor erit ultra, quia prima
abierunt ». La traduction des premiers mots manque dans C. — 1274-83
Ces vers manquent dans R., probablement parce qu'il n'y avait plus de place
pour les écrire. — 1279 « et incredulis et execratis et homicidis ». — 1285
L. mensungers. — 1290 L. phioles e dist. — 1292 tnoy p.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 249
E sus un mont haut e grant me mist
E me mostra la seinte cité
Descenda[n]t du ciel, eant clarité
1296 De Dieu, e sa lumere
Resemble a preciouse perele
De jaspe e de cristele;
E eant mur haut e grant,
1300 Clarté de Dieu eant,
E portes duze, e en checun de eus
.XII. nonsescritezde .xij. fizlsraels.
Très portes a l'orient,
1304 E très portes a l'occident;
Al norz très portes erunt,
E al seutz portes très furent.
Le mur de la cité aveit
1308 Fondemenz .xij.;eneusescritesteit
Les nonz de .xij. apostles e de
l'aygnel.
E qui ou moy parleit avoit un rosel
Cum mesure d'or, a mesurer
13 12 La cité e ces portes e le murel.
E la cité quarré ert assisse,
E la longur, tant cum le leour, est
mise.
Il ad mesuré la cité du rosel
131S Par estages duze miel :
Longur e leour sunt ovelz
E le hautesce autretelz;
E le mur est mesurez
1320 Cent .xliiij. cudet
Al mesure de homme q'est angel,
E la feiture de mur de jaspe perel.
La cité d'or net estoit
1324 Qe semblance de nette vere avoit.
E li fondement au mur de la cité
Aùrnez de totes preciusez père :
Li fundemenz de jaspe primer,
1328 E li secunde de saphir,
1293 L. E s. un mult haut muni me. — 1295 L. aiant clarté. — 1296 L. De
D. ede sa. — 1299 L. E avoit m. — 1 309 e est à supprimer : « nomina duo-
decim apostolorum agni » (xxi, 14). — 13 16 « per stadia ». — 1320 L.
cuâe?;. — 1322 « ex lapide jaspide ».
25O P. MEYER
Calcedonie li terce estoit,
E li quarte emeraude avoyt ;
Sardanicle aveit li quinte
1332 E sarde ert li sixte;
Li setime crisolite avoit,
E beril li utime estoit ;
Li nevime de topasce
1336 E li dime crisopasce;
Jacincte ert li unzime
E ametiste li duzime.
Les .xij. portes .xij. margarites
eourent
1 340 E chescun porte de margarite furent.
Les rues del cité d'or erunt
Qe si cum vere nette luserunt.
E temple en la cité ne vi,
1344 Kar li sire Deu omnipotent e li
Aignel temple, qe ne aveit mister
De solail ne de lune li enluminer.
E les gens en sa lumere irrunt,
1 348 E roys de tere gloire a lui dirrunt.
(f- S 4)
E ces portes ne serrunt closes de nuit,
Kar nuit ja ne serra illeuc,
Ne nule orde, e fesans
1352 Abhominacions e mensonges tro-
vantz,
For ces qe sunt escrites trebel
En livere de vie e de l'aignel.
Çeo qe li angel mena seint Johan
en un grain mont...
Miniature (p. 96) Miniature (f. 55)
[xxn, 1-5]
E jeo vi un ewe cum cristal lusant E jeo vi un ewe cum cristal lusant
KedeDeu c li aignel fu descendant. 1356 Ke de Dieu e l'aignel lu descendant.
Emi les rwes e de le fluvie En mileu les rues e fluvie
Porteit duze fruz le arbre de vie; Porteit .xij. fruz l'arb[r]e de vie,
1339L. m. erent. — 1345 L. /. en qui n'a. Restituer [est] avant temple}
— 1345-6 « Et civitas non eget sole neque luna ut luceant in ea , nain
claritas Dei illuminavit eam et lucerna ejus est agnus » (xxi, 23). On
pourrait introduire a entre ///;/.' et li. — 1350 L. Kar ja iw s. nul. — 1351
L. o.enj. — 1353 L. très bel.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 25 I
Les foillez de l'arbre sunt santé a gent, Par checum moys sun frut rendant ;
Par chascun mois sun fruit reddant. 1360 Les foilles de l'arbre sont seintgent.
Illuc malecion plus ni vendra, Malédiction jamèsplus[ne] vendra,
Mes le se Deu e li aignel serra, Le sege Dieu e l'aignel touz jours
serra,
E tuz ces serjans lui servirunt E touz ces serfs li serverunt
E la face de lui tuz varrunt, 1 364 E la face de luy touz jours verrunt,
Sun nun enlur fruns tuz porterunt. Son noun en lur front tuz porte-
runt,
Jamraès plus noit ne verrunt. James puis nuit ne verront.
Solail ne lanterne illuc ne lurra, De solail ne de lanterne mister ne
serra,
Kar Deu tut pussant les ellumera 1365 Kar Dieu puissant lur luira
E le règne de els sanz fin durra. E lour règne sanz fin durra.
Par la fluvie de ewe vive est signefié
la joye qe ja ne faudra...
Miniature (p. 97) Miniature (v°)
[xxii, 6-15]
(Cette page est devenue illisible, E me dit li angeles : (f. 56)
récriture ayant été rongée par Vhu- Ces paroles sunt treys leles
midité. Il semble que le latin seul y 1372 E treis verrayes, e li sire Deus
était écrit.) Des espiriz as proph[et]es
Sun angel enveiat
A ces serfs, e demostrat
1 376 Ke tost covendra estre feit ;
E veez : jeo voys ignelement.
Benurez est qi gardent
Les paroles de la prophétie
1380 De ceste livere e le lie.
E jeo Johan, qe oy e vi,
Puis qe avoy oy e veu, chay
Pur aourer devant les pes a l'angel
1 384 Qi cest moustra, e me dit tel :
Veez qe ne faces ensi,
Kar jeo su serf Dieu cum vous ausi,
1360 L. Les/, s. de Ta. seyn de g., « et folia ligni ad sanitatem gentium. »
— 1362 « sed sedes Dei et agni in iila erunt ». — 1368 L. lurra. — 1370
Dans le ms. de Corpus cette fin est écrite comme de la prose, et est en effet
partiellement mise en prose et abrégée : Et me dit : Ces paroles sont treis leiaiis
e treis verais, e li sire Du des espiri^ as prophetis e enveia son angel a demonstrer
a ces serfs le[s] choses qui covent estre jet. Et verre\ : Jeo vois ignelement. Benure%
est qui garde les paroles de la prophète de ceste livere.... — 1373 5k T. L., « Et
dominus Deus spirituum prophetarum misit angelum suum. »
2)2
P. MEYKR
E de vous frères e de prophètes, e
a ces
1388 Qi gardent les paroles de cest
livere; Deu aorés.
E me dit : Ne encelerés les paroles
De prophecie de cest livere ores,
Kar le tens se aprocera :
1392 Qi grève uncore gre/era,
E qi en suillure est se ensoillera,
E qi est juste enjustefiera,
E qi est seint enseintefiera.
1 396 Veez ; jeo vin maintenant,
E me mercez ou moy sunt
A rendre a checun y
Solom son oevre ici.
1400 Jeo su li premers e li dereins,
Commencement e fins.
Cil sunt benurez qi lavent
Lour estoles en le sanc
1404 De l'aignel, qe lour pouer seint
En l'arbre de vie, e qi entrent
Par les portes en la cité.
Dehors serrunt les cheins clos
1408 E cil qi puseent les autres a fors,
E li orde e li homicide ensi,
E li servans as ydoles ausi,
E qi eime mensunge oyer
1412 Ou mensunge fet controver.
Ceo qe li angel dit a seint Johan :
Ces paroles sunt treis verrais...
Miniature (p. 98)
Jeo Jesu enveai a testmonier
Mun angle a églises certifier.
Miniature (v°)
[xxn, 16-21)
Jeo Jesu envoy a tesmoyner (f. 5 7)
Mun angel a glises certefier.
1387 L. E de vo%. — 1389 « Ne signaveris verba ». — 1397 « Et merces
mea raecum est reddere unicuique secundum opéra sua »; ce passage est
omis dans Corpus. — 1402-6 Pas de rimes; la leçon de L. est identique, et
aussi celle de Corpus sauf une petite omission. — 1407-9 « Foris canes et
venefici et impudici et homicidœ ». Corpus Mes dehors serrunt li chiens e cil
qi posneni les autres. — 141 3 et suiv. Voy. plus haut, p. 198, le texte d'à.
Cette fin manque dans Corpus. — 141 \ L. as gl.
>
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 2)3
Jeo sui du lin David e sa racine, Jeo su de lyngnage David e sa
racine,
Le estoille lusante e matutine. 1416 La estelle lusant en mâtine.
Li espus e sa espuse dient : Venez, Li espouse e sa espouse dient :
Venez,
Qui out ven, e ki seif avez E qi out ven, e qi seif avez
Le ewe de vie a gré pernez. La ewe de vie a gré pernez.
Jeo cunjur chascun oyant 1420 Jeo conjur checun oyant
Les moz del livre escrivez avant ; Les moz del livre escrites avant ;
Sil ke mot i mette plus Ke acun mot mete plius
Les plaies avant dites lui doint Deus ; Les plaies dites le doyne Dieus ;
E cil ki amenuse la prophétie 1424 E s'il amenuse la prophétie
Deu li oste du livre de vie Dieu li oste del livre de vie
E de la seinte cité e de l'escrit E de la seinte cité a de l'escrit
De ce livre; ceo vus ad dit De ceo livre; ceo vous ai dit
Ke porte testmoine de ceo avant. 1428 Qj porte testmoine de ceo avant.
Oil ; tost sui en venant. Oyl ; tost su envenant.
La grâce de Jesu nostre Segnur La grâce de Dieu nostre Seygnur
Soit od nus a tuz jur. Seit od nous a tut jour.
Amen. Amen.
Ceo qe Jesu enveya son angel pur
tesmoner ces choses as églises...
Il serait difficile assurément de trouver, dans toute la littéra-
ture anglo-normande, si riche en méchants écrits, un poème
qui pût rivaliser avec notre Apocalypse pour l'incorrection de la
langue et de la versification. William de Waddington, cepen-
dant, Peter de Langtoft et l'auteur du poème en quatrains sur
Hugues de Lincoln pourraient fournir quelques termes de com-
paraison. Je vais grouper sous un petit nombre de chefs les
principales irrégularités de ce texte, en prenant comme cadre de
classement les parties de la versification.
Le traducteur de l'Apocalypse n'a aucune idée de la mesure.
Il est probable qu'il a pris comme modèle les poèmes religieux
en vers octosyllabiques cà rimes accouplées, mais jamais il ne
s'est préoccupé de compter les syllabes. On pourrait dire de lui,
et avec plus de raison encore, ce que G. Paris disait au sujet
de William de Waddington : « L'auteur a une idée très vague
1417 L. Li espous e la espouse. — 1418 « Et qui audit dicat : Veni ». —
1421 « Contestor enim omni audienti verba prophétie libri hujus ». —
1423 « Apponet Deus super illum plagas scriptas in libro isto ».
2)4 P> MEYEB
du mètre. Il veut faire des vers de huit syllabes, mais il les
laisse varier entre six et dix ' . » Il y a des poèmes où, à condition
de supprimer plus ou moins régulièrement les finales atones,
devenues muettes d'assez bonne heure en Angleterre, on arrive
à peu près à rétablir la mesure 2 . Ici cet expédient ne suffirait pas.
En maint endroit l'accord des manuscrits nous force à admettre
des vers d'une mesure variable, ou, ce qui revient au même,
dépourvus de mesure. Ainsi il faut reconnaître que c'est bien
l'auteur, et non un copiste, qui est responsable de vers comme
ceux-ci : Johan a set églises \ Oe sunt en Asie asiscs \ Grâce e pais
a vus enveit | Qui est, qui (ou et) ert et avant csteit \ E de set
espin\ que devant | La throne Deu sunt en estant (vv. 11-16). Il
devient par la suite impossible de se fonder sur la mesure pour
opter entre les variantes parfois si considérables que présentent
les manuscrits. Il peut arriver, par exemple, que £ et Y donnent
à un vers sa juste mesure, et qu'il y ait lieu cependant de pré
férer la leçon, irrégulière comme versification, d'à : le sens et
le classement des manuscrits sont à peu près les seuls guides.
Passons à la rime. En principe les vers riment deux par deux
mais souvent on a quatre et six vers sur la même rime ; voyez
par ex. vv. 273-65, 299-304, 399-402, 436-9, 500-3, 1014-9,
1239-44. Cette déviation à l'usage le plus ordinaire est, on l'a
constaté plus d'une fois 4 , très fréquente dans la poésie anglo-
normande et même dans la poésie normande. Voici qui est plus
spécial. Souvent le traducteur donne la même rime à trois vers
consécutifs : 27-9, 30-2, 51-3 (dans x seul), 102-4, l %7~3> 2 7%~
80, etc.; même à cinq vers, 653-7, et à sept, 1001-7. Une
irrégularité, que l'on se résigne avec peine à mettre sur le
compte de l'auteur, consiste à faire des vers sans rime. Cette
licence est excusable aux vers 339-42 (texte de C, p. 212), qui
contiennent rémunération des douze tribus, assurément difficile
1. Histoire littéraire, XXVIII, 180.
2. Voy. ce que je dis à ce sujet dans la préface de mon édition des
Fragments d'une -vie de saint Thomas de Cantorbery en vers accouples, p. XXXIII.
3. Pour les 355 premiers vers je cite d'après le ms. R (texte a), imprimé
pp. 187 et suiv. 11 est facile de se reporter aux textes [3 y.
4. Fragments d'une vie de saint Thomas, p. xxxv, xxxvi; Notices et extraits
des mss., XXXIII, 2 e partie, p. 78.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE L APOCALYPSE 25)
à mettre en rime. Mais pourquoi les vers 46, 72-3, 96-7,
190-1, 389-90 ', et bien d'autres, sont-ils isolés? Je concède
qu'en certains cas le texte peut n'être pas sûr 2 , mais la plupart
du temps aucun doute n'est possible.
On peut se demander si l'auteur admettait les assonances ?
Je le crois : ce n'était pas par tradition ou par archaïsme, mais
par négligence. Citons chandelabres-admirables, 80-1, princes-
riches, 3 ri-12 ($ y), itel-mer, 1228-9, et il y en a bien d'autres.
Les observations qui suivent ont trait à la langue, mais sont
fondées sur l'examen des rimes.
Notre traducteur distingue en principe les rimes masculines
des rimes féminines; mais son ignorance l'induit parfois en
erreur. Je ne parle pas seulement des adjectifs ou des participes
passés masculins joints à des féminins (108 1-2) : cette confu-
sion est commune dans la poésie anglo-normande, mais de
rimes comme père (pierre) -primer, 1326-7. Des exemples ana-
logues s'observent en quelques poèmes. Ainsi, dans la Des-
cente de saint Paul, on voit parole rimer avec Pol, 7-8, et paroles
avec cors, 137-8. Dans le dit de Hugues de Lincoln vie rime
avec Henri, che'i , merci , — ure (hora) avec dolitr et pour, —
fontaine et paine (peine) avec lendemain et main, etc. 3 . Même fait
dans les poésies de Bozon 4 et ailleurs. Je signalerai encore, comme
fort caractéristique, l'association à la rime de troisièmes personnes
plur. de l'imparfait Ç-eient -oient} avec des finales toniques en
-eint ou en -ent; avec ceint (cinctus), 5 1-2, avec forment, 275-6,
avec ensement, 344-5. La finale de l'imparfait perd alors son
atone : diseient devient diseint, réduction dont on a de nombreux
exemples, dès le xm e siècle, dans les mss. exécutés en Angle-
terre s ,- mais ordinairement la rime et la mesure obligent à
restituer l'e manquant, au lieu que dans notre Apocalypse la
rime constate la perte de cet e.
L'incertitude de la prononciation est attestée par la facilité
avec laquelle certains mots riment avec des finales très diffé-
1. Ici terremutes est associé par la rime à fêtes; mêmes finales v. 938-9.
Cf. v. 615.
2. J'ai signalé en note un de ces cas, celui du v. 411.
3. Édit. Fr. Michel (1834), pp. 3, 5.
4. Voir Contes de Bo^on, pp. xxxiij, xxxiv, xl, xlj.
5. Par ex. dans le ms. de l'Histoire de Guillaume le Maréchal.
256 P. MEYER
rentes. Ainsi Dens (Dieu) rime avec veus (vieux), 597-8, avec
iceus, 684-5, avec oe% ou oeu% (oculos), 313-4, avec vertu,
359-60. A leur tour veu% (vieux) rime avec un participe en é, tue%,
31 1-2, et œ% (oculos), avec els (illos), 277-8; ce dernier
pouvant aussi rimer avec mes (magis), 371-2. J'hésiterais à
croire que Dens put rimer avec escrive^, 149-50, d'autant plus
que (3 y ont des leçons différentes. Cependant la Descente de saint
Paul nous présente les rimes Deus-nee^ (natus), 16 1-2.
Notons encore la rime de moy avec durroy (je donnerai),
242-3, et avec le part, passé oy ((3 y 39-40). Dans le premier
cas on peut supposer que le rimeur prononçait mai, durrai; il
y a des rimes de ce genre dans la chronique de Peter de Langtoft
(éd. Wright, p. 34, etc.) ; quant au second cas, s'il est certain (la
leçon d'à est autre), il faudrait induire que le participe passé oy
s'était ici réduit à une syllabe. Ces rimes approximatives doivent
sans doute s'expliquer par une prononciation flottante et incer-
taine. Ne perdons pas de vue, toutefois, que notre traducteur
sait au besoin se passer de rime. La rime la plus extraordinaire
est celle de vie avecglorie, 289-90 l , 342-3, et iwecfinvie, 1357-8.
Ici il ne peut guère s'agir d'une erreur de prononciation : le
rimeur aura été trompé par la graphie.
Les sons ain, ein, en paraissent s'être unifiés : gardeins 2 rime
avec gens, 1032-3, 11 1 1-2, sein% avec encens, 383-4; entendre
avec reindre (anc. reeindrè), 324-5. On s'étonne de voir parole
rimer avec apele, 37-8, et paroles aves leales (qui se prononçait
leles 5 ), 1 144-5.
Il est inutile de citer des exemples de la confusion des inf.
en -eir et même en -ir avec ceux en -er : c'est chose depuis
longtemps bien connue*, mais signalons l'envahissement du
prétérit par ce même genre de confusion : cheierent (de cheeir
ou ckeïr) rime avec ornèrent, 346-7.
1. Voir la leçon du ms. Pepys, en note. Cet exemple n'est pas sûr, parce
que le texte de p y (197-8) est différent, mais les deux autres exemples
paraissent incontestables.
2. Gardien, mais la forme ancienne est gardai n.
3. Voy. Contes de Nicole Bύpn, p. lxij.
4. Voy. Contes de Nicole Bo^on, p. xxxvm, note 1.
VERSION ANGLO-NORMANDE DE l' APOCALYPSE 2)7
Je ne connais, dans la littérature anglo-normande, aucun
autre poème qu'on puisse attribuer au traducteur de l'Apoca-
lypse. Aucun ne présente exactement les mêmes caractères lin-
guistiques, pas même la Descente de saint Paul en enfer qui se
trouve copiée à la fin de deux des mss. (famille y) de l'Apoca-
lypse. Toutefois, ce sont deux œuvres du même temps et sorties
du même milieu. Avec ces médiocres ouvrages se clôt, ou à peu
près, la poésie anglo-normande. Plus tard encore, jusque vers
la fin du xiv e siècle, des Anglais pourront avoir la pensée de
s'exercer à la poésie française. Gower même écrira en français
un très long poème 1 , mais ce français sera celui de France : ce
ne sera plus l'idiome importé en Angleterre par les compagnons
de Guillaume de Normandie 2 .
Paul Meyer.
i. Voy. Romania, XXIV, 620.
2. La planche jointe à ce mémoire contient la reproduction réduite de deux
pages empruntées, l'une au ms. du Musée britannique, addit. 18633, l' au t re
au ms. de Toulouse. Ces deux pages se correspondent partiellement et
peuvent servir à montrer l'étroite ressemblance des deux mss. (voir pp. 179-
180). La miniature est à peu près identique de part et d'autre. Elle offre une
intéressante représentation de ces races de Gog et de Magog qui ont tant
occupé les imaginations du moyen âge. On remarquera la forme contournée
des nez de ces êtres fabuleux. C'est la forme ordinaire du nez des démons dans
l'art anglais du xm e et du xiv e siècle. Dans les peintures du Roman de toute
chevalerie d'Eustache de Kent, certains monstres, rencontrés en Inde par
Alexandre, présentent la même particularité. — La page du ms. de Londres
contient la fin du commentaire sur Apoc. xx, 4-6, les versets latins xx, 7-9,
les vers 1224-123 3. La page du ms. de Toulouse contient les vers 121 5-1223,
le commentaire correspondant à Apoc. xx, 4-6, le verset latin xx, 7.
Roniama, XXV I 7
UN ÉPISODE D'EREC ET ENIDE
LA JOIE DE LA COUR. - MABON L'ENCHANTEUR
L'épisode de « la Joie de la Cour » apparaît au lecteur à'Érec
et Ênide comme un hors-d'œuvre bizarre et incohérent. Par ces
bizarreries mêmes, — que l'on s'est contenté jusqu'ici de
signaler, — il est digne de fixer l'attention. Il est surtout inté-
ressant à un point de vue plus général, en ce sens que, de tous
les épisodes à'Érec, c'est celui qui permet de rattacher, de la
façon la plus décisive, le poème de Chrétien de Troyes au
cycle du Bel Inconnu. Mabonagrain est le héros — ou plutôt la
victime — de cette aventure étrange. M. F. Lot lui consacrait
récemment, dans cette même revue, un numéro de ses Celtica :
on verra que Mabonagrain méritait mieux qu'une simple notice
onomastique.
Voici l'épisode entier, tel qu'il se développe dans Érec, moins
les longueurs et les redites.
*t> v
i. Érec, après avoir chevauché plus de trente lieues en
compagnie d'Énide, sa femme, et de Guivret le Petit, son ami,
arrive devant un château-fort entouré de tous côtés d'une eau
large et profonde. C'est le château de Brandigan. Il appartient
au roi Évrain, qui l'a fait fortifier par luxe plutôt que par besoin,
car la défense naturelle suffisait. Erec propose aussitôt d'aller y
prendre hôtel ; mais Guivret l'avertit qu'il y a là un « mal
trespas », autrement dit une mauvaise coutume. Depuis sept
ans, aucun de ceux qui s'y sont aventurés n'en est revenu ; on y
reçoit « honte ou mort ». D'ailleurs, si l'aventure est périlleuse,
elle a un beau nom, elle s'appelle « la Joie de la Cour ». Ce
mot achève de décider Érec à demander l'hospitalité du roi
5 r
UN EPISODE D EREC ET ENIDE 259
Évrain, et à « querre la joie » (v. 5473). Comme l'Yvain du
Chevalier au Lion, comme tous ces héros d'aventures, il se sent
poussé vers le danger, attiré par l'inconnu avec une force irré-
sistible. Érec entrera : le sort en est jeté! D'ailleurs le roi
Évrain entend l'hospitalité de la façon la plus large et la plus
courtoise : il a même exigé par un édit qu'on conduisît à son
palais tout étranger entrant à Brandigan.
2. Erec franchit le pont et passe la porte. Tout le monde le
regarde avec stupeur et pitié; les gens se concertent entre eux ;
c'est un frémissement dans toute la cité. Au seuil de chaque
aventure importante, Chrétien groupe ainsi autour du héros la
foule timide , la foule chétive ou insouciante, sorte de chœur
antique, au-dessus duquel il se détache, avec sa bravoure sereine
et son calme supérieur. Les pucelles qui carolaient laissent là
leurs chants pour plaindre la beauté et la jeunesse de l'étranger :
car c'est la mort qui l'attend dès demain. Mais lui ne veut rien
entendre de ces avertissements lugubres ; il salue avec grâce, et
passe.
3. Description de la réception magnifique offerte par le roi
Évrain dans son palais. Il insiste sur les dangers de l'aventure.
Mais Érec est inébranlable.
4. Le lendemain, au lever du jour, il revêt son armure et se
met en marche. Grand tumulte dans les rues. Nouveau chœur
de la foule : tant de chevaliers hardis ont déjà tenté de conqué-
rir la joie de la cour, et n'ont trouvé que leur perte! Évrain
conduit Érec dans un verger; la foule les suit par derrière.
5 . Description du verger merveilleux : c'est une sorte de
prison magique, entourée d'une clôture aérienne; on ne pourrait
y entrer qu'en volant. Été comme hiver, le jardin produisait
des fleurs, des herbes médicinales, des fruits mûrs; celui qui
emportait un de ces fruits ne pouvait sortir.
La foule entre dans le verger « par une estroite entrée »
(v. 5766). Érec s'avance le premier, écoutant avec délices le
chant des oiseaux, car cette musique lui représente sa joie, la
chose que son cœur désire le plus.
6. Tout à coup une merveille effrayante s'offre à ses yeux :
sur des pieux aigus sont fichées des têtes humaines coiffées de
leurs heaumes. Un seul pieu est vide : il y pend seulement un
cor. Et ce pieu vide était plus menaçant et plus sinistre que tous
260 E. PHILIPOT
les autres, car il attendait une tête '. Sera-ce celle d'Érec? En ce
cas un autre pieu sera aussitôt dressé, en prévision d'une nou-
velle aventure. — Personne, jusqu'à présent, n'a sonné du cor :
à celui qui le fera retentir sera assurée la souveraineté du pays et
la gloire.
7. Le roi Evrain, estimant son rôle de guide terminé, quitte
Érec, qui fait ses derniers adieux à sa chère Énide. — Il s'avance
seul, par un sentier, et aperçoit, à l'ombre d'un sycomore, un
lit d'argent, où, sur un tapis brodé d'or, repose la plus belle
pucelle du monde 2 . Érec s'approche d'elle pour la contempler de
plus près. Mais voici qu'un chevalier de stature gigantesque
.surgit devant lui, armé d'armes vermeilles. « Vassal, lui crie-
t-il, vous êtes fou d'approcher de ma demoiselle; vous payerez
cher votre iolie, par ma tète! » En quelques phrases polies,
mais fermes, Érec rappelle le géant à la modération. Celui-ci
répond par un défi. Un combat acharné s'engage. Enfin Érec a
le dessus, il tient son adversaire étendu sous ses pieds. Le
vaincu demande le nom de son vainqueur : or il se trouve qu'il
a autrefois servi à la cour du roi Lac, père d'Érec; il y aima une
demoiselle, à qui il accorda tous les serments qu'elle voulut. Le
roi Évrain, dont il est le neveu, l'arma chevalier dans ce verger,
témoin de la scène précédente; puis son amie lui rappela qu'il
lui avait juré de faire toutes ses volontés, et qu'il lui avait par
là-même promis de rester auprès d'elle jusqu'à ce qu'un cheva-
lier le vainquît par les armes. Ainsi elle l'a tenu en prison.
1. Ce trait se retrouve souvent, non seulement dans les romans arthuriens
(nous en citons plus loin quelques exemples), mais en général dans les
contes populaires de tous les pays. La demeure des ogres est annoncée par
cette sinistre palissade. Dans les folk-lore roumain, il arrive même souvent
que le pieu vide soit doué d'une sorte de vie et réclame sa proie par des cris.
Cf. le recueil d'Ispirescù (Légende saù Basmele Românilorù , Bucuresci ,
1892), p. 260 : « Un seul pieu restait sans tête et il criait : tête! tête!
(capû! capù!). » Cf. aussi L. Saïnénù, Basmele Romane, Bucuresci, 1895,
pp. 462, 981, et, à la table, l'art, parti. — On peut remarquer que dans tous
ces exemples il est question d'un seul pieu sans tête comme il est naturel. En
portant ce nombre à deux, le Mabinogi de Gheraint s'écarte à la fois de la
tradition et de la logique.
2. C'est ainsi que Lanval trouve la fée étendue sur un lit magnilique
{Lai de Lanval, v. 97).
UN ÉPISODE D'ÈREC ET ENIDE 26 1
Ainsi il s'est trouvé contraint de lutter avec tous ceux qui pas-
seraient par là : ce n'est pas de sa faute, en somme, si des têtes
garnissent là bas une rangée de pieux; il a été cruel par amour.
— Quant à Erec, il vient de se couvrir de gloire, car il a mis en
joie la cour d'Evrain, et c'est pourquoi cette aventure s'appelle
« la Joie de la Cour ». — Le chevalier vaincu déclare qu'il est
connu dans le pays sous le nom de Mabonagrain ; mais il n'a
jamais su lui-même son véritable nom. « Sonnez du cor »,
dit-il à Erec : « ce sera le signal de ma délivrance, et lors com-
mencera la joie » (v. 6147).
8. Erec sonne de toutes ses forces 1 , si bien que toute la con-
trée en retentit. La joie entra aussitôt dans le cœur d'Énide et
dans celui de Guivret; et le roi Evrain et sa cour en furent
heureux; ils se mirent en devoir de désarmer Erec; et pendant
ce temps le peuple chantait une « chanson de la joie »; et les
dames en firent un lai qu'on appela le « lai de la joie ». —
Passons rapidement sur cet épilogue. L'aventure se termine,
comme tant d'autres, par une reconnaissance. L'amie de
Mabonagrain, au milieu de l'allégresse générale, persistait à
pleurer sur l'écroulement de son bonheur et sur sa honte; elle
pleurait en pensant que son ami ne serait plus à elle, « car venuz
est l'ore et li termes » (v. 6221). Enide, qui s'est approchée
d'elle pour la consoler, se souvient d'avoir vu quelque part une
demoiselle qui lui ressemblait. Elle l'interroge, et s'aperçoit
avec satisfaction qu'elle est sa cousine germaine. Cette révéla-
tion suffit à consoler l'amie de Mabonagrain, et à augmenter la
1 . Le rôle du Cor dans l'aventure n'est pas indiqué d'une façon très pré-
cise. D'une part Mabonagrain dit à Érec : « Fors de ceanz issir ne doi Tant
que le cor aiiez soné ; Mes lors m'avroiz desprisoné, » ce qui semble dire que
le son du cor amène la délivrance du géant enserré et fait tomber l'enchan-
tement ; c'est sur ce rôle qu'insiste le Mahinogi , et il est ici plus précis que
Chrétien de Troyes : la nuée se dissipe au premier son, de même que, dans
les croyances populaires, les rondes macabres cessent dès que le coq a chanté.
— Mais plus loin, le cor semble simplement destiné à faire savoir à la ronde
la nouvelle de la victoire d'Érec et à convoquer auprès du vainqueur la
population reconnaissante. C'est la seule interpiétation que donne YÈrec en
prose (Fôrster, p. 290). C'est aussi la seule que donne la Quête du S. Graal
dans un cas analogue. Galaad vient d'abolirla mauvaise coutume du château
des Pucelles, après avoir eu raison de sept chevaliers. Une demoiselle sort
262 E. PHILIPOT
joie générale. L'allégresse et les réjouissances durèrent trois
jours entiers. Puis Érec prit congé de ses hôtes, et s'en repartit
avec Énide et Guivret pour la cour d'Artus. Et il ne sera plus
question désormais ni de Mabonagrain, ni de la joie de In cour.
Il semble que cette narration, absurde et charmante, pleine
de détails délicats et aussi de longueurs injustifiées, ait été
obscurcie et comme brouillée à plaisir par Chrétien de Troyes.
Il semble qu'il se soit amusé à développer copieusement certains
traits secondaires, à laisser soigneusement dans l'ombre les
points importants, à nous dérouter sur le compte de ses person-
nages , — de Mabonagrain par exemple , présenté à la fois
comme un géant sanguinaire et comme un parfait amant, —
enfin à mystifier son lecteur et son héros par l'annonce perpé-
tuelle d'une joie extraordinaire, qui, lorsqu'elle se produit, est
la chose du monde la plus sotte et la plus banale. Dans un
article important sur Erec, M. Gaston Paris a fait à cet épisode
toutes les chicanes qu'il mérite, — et quelques autres encore'.
d'une chambre et lui apporte un cor d'ivoire : « Sire , lui dit-elle , se vous
volés que chil viengnent qui desoremais terront terre de vous, si sounés chest
cor, lequel on puet bien oir .x. liewes loinch. » (Éd. Furnivall, ch. III,
p. 43). — Sans trancher ici une délicate question de folk-lore, nous inclinons
à croire plus primitive la première interprétation, indiquée dans Erec, préci-
sée dans Gheraint, qui établit un lien entre le son du cor, produit par le
souffle puissant du héros vainqueur, et la chute de la prison féerique, de la
muraille-fantôme. M. Nutt a publié (Folk-lore Journal, vol. I, p. 193) le
conte de Potter Thompson qui trouva un jour le roi Arthur et ses hommes
endormis autour d'une table sur laquelle étaient placés un cor et une épée. Il
s'enfuvait terrifié, lorsqu'une voix lui cria : « Potter Thompson, Potter
Thompson, si tu avais soufflé dans le cor, tu aurais été le plus grand homme
du monde, car tu aurais délivré le roi Artus de son sommeil magique ! » De
légendes de ce genre, c'est-à-dire du Cycle des Sept Dormants, et où le cor
trouve son emploi naturel et logique , il a pu passer dans d'autres légendes,
où il sert simplement à briser l'enchantement, sans réveiller personne, sans
avoir d'autre rôle que celui d'un symbole,
i 1. Romania, t. XX, p. 148-166. Il faut reconnaître en effet que M. G.
Paris, un peu trop préoccupé d'opposer la simplicité de la version galloise à
la confusion de la version française, a exagéré parfois l'une et l'autre. Ainsi,
dans le fait qu'Erec, à son entrée dans le château du roi Evrain, attire immé-
diatement l'attention sur lui tout seul, M. G. Paris voit une obscurité de
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ENIDE 263
Voici d'abord un reproche général : « la Joie de la Cour »
est inutile à l'action, puisque la vaillance d'Érec et la fidélité
d'Ënide n'ont plus besoin de preuves. C'est un hors-d'œuvre
pur et simple. Le reproche est juste, mais un peu sévère; il
pourrait d'ailleurs s'adresser à bien des épisodes de bien des
romans chevaleresques. Chrétien de Troyes a toujours hésité
entre la tyrannie du modèle, qui lui imposait une série, le
plus souvent inorganique, d'épisodes successifs, et ses instincts
d'artiste qui le poussaient à concentrer l'intérêt sur le dévelop-
pement d'une situation unique. Chrétien a toujours hésité, et
son hésitation est assez naturelle. Du « conte d'aventure » dont
il tirait l'histoire d'Érec et d'Énide , il n'a pas cru pouvoir
retrancher « la Joie de la Cour », et d'autre part il n'a pas su
taire servir cet épisode au sujet général. Au lieu de lui en faire
un crime, il vaudrait peut-être mieux lui savoir gré d'avoir,
pendant quatre mille vers environ, concentré à peu près com-
plètement l'attention du lecteur sur les sentiments des deux
époux, leur brouille, les épreuves où éclatent Famour d'Enide
et la valeur chevaleresque d'Erec, la réconciliation finale dans
un baiser.
A l'égard du sujet d'Érec, Chrétien de Troyes a procédé
comme il procédera plus tard pour le sujet à'Yvain. Dans
plus (/. cit., p. 153, n. 1); mais on pourrait répondre que Guivret, avec sa
petite taille , ne devait pas avoir au premier abord la mine d'un héros. Les
gens
5498 Voient Erec qui moult est biaus,
Et par sanblant cuident et croient
due trestuit li autre a lui soient.
Et d'ailleurs, est-il juste de demander aux poètes d'aventures tant de préci-
sion? Du moment qu'Érec est le protagoniste, et que nous le savons, tout
le monde doit aussi le savoir et reconnaître en lui l'élu. — M. G. Paris
s'étonne de « l'enchantement qui fait surgir un nouveau pieu au fur et à
mesure que le dernier reçoit son sinistre trophée ». Mais le texte d'Érec ne
nous dit pas que ce pieu se dresse de lui-même, par magie (cf. v. 5812 : « Uns
autre peus sera dreciez »). C'est Mabonagrain qui le fait planter, après chaque
aventure, en prévision de la suivante, comme Maduc, dans le Livre cFArtus
(analyse de M. Freymond, p.65). Il n'y a là rien de merveilleux. Et d'ailleurs,
ce trait des « pieux animés » ne serait pas isolé dans le folk-lore, comme on
l'a vu plus haut, p. 260, n. 1.
264 E. PHILIPOT
les deux cas, un thème légendaire, féerique, évolue sous sa
main vers le conte sentimental; « l'aventure » primitive devient
une histoire intime, l'histoire de deux cœurs. Le cadre du
Chevalier au lion n'est pas autre chose que l'éternelle aventure,
si souvent racontée par Marie de France, du mortel aimé d'une
fée, et vivant auprès d'elle une vie de délices, puis, saisi par la
même nostalgie qu'Ulysse chez Calypso, Tannhâuser chez
Vénus, la quittant pour revivre la vie des hommes, rompant la
foi jurée, arrivant enfin, après bien des traverses, à conquérir
le pardon de sa dame immortelle : dans ce cadre, ce que
Chrétien a placé et développé avec complaisance, c'est une sorte
de conte à la fois satirique et sentimental, où une soubrette
rusée noue et dénoue l'intrigue, et qui arrive à se rapprocher
assez — comme on l'a dit et redit — du fableau de la Matrone
d'Éphèse. Érec a subi la même transformation : du conte d'aven-
ture, qui est le point de départ et qui subsiste encore comme
cadre, Chrétien a reporté l'intérêt sur un conte de caractère
tout différent, rappelant de très près le type représenté par la
Griselidis de Boccace. Ce n'est pas ici le lieu de montrer par
quel procédé très ingénieux le conte sentimental a été rattaché
après coup au conte d'aventure, et de faire toucher du doigt le
point de suture : cet examen appartient à une étude générale
sur Érec. Pour le moment, nous nous occupons purement et
simplement du conte d'aventure, dont « la Joie de la Cour »
est une survivance importante.
Or, ce conte d'aventure, dans ses lignes générales, décèle une
parenté manifeste avec le cycle du Bel Inconnu, une analogie plus
lointaine avec le cycle de Lancelot.
L'analogie avec le cycle de Lancelot réclamerait, pour être
pleinement mise en lumière, une étude plus étendue : nous y
ferons cependant quelques allusions. Quant à la parenté avec le
Bel Inconnu, — qui a été déjà pressentie plutôt que démontrée
par quelques critiques r , — « la Joie de la Cour » nous permettra
de la préciser.
A première vue, et sans rien préjuger sur les rapports chro-
nologiques des deux versions, l'épisode d'Erec nous apparaît
1. Par exemple M. A. Mennung (Dit Bel Inconnu des Renaut de Beaujeu
in seinent Verhâltniss //un Ly beaus Disconus , Carduino und Wigalois, Halle,
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ENIDE 265
comme la fusion de deux morceaux complètement distincts dans
le groupe formé par le Bel Inconnu français (57), Ly Beaus
Desconus anglais (LD)'. Ce groupe les donne dans un ordre
inverse de celui d'Erec. Enfin l'un d'eux y sert de prologue à
une aventure dont il ne reste aucune trace dans Erec.
A. — Tout le prologue de la Joie de la Cour (n os 1-4 de
notre analyse) correspond au prologue de l'aventure du fier
baiser (BI, v. 2460-2850, Hippeau, pp. 87-101. — LD, v.
1549-1848).
B. — L'épisode proprement dit de « l'enserrement Mabo-
nagrain » correspond à l'épisode de Malgier le Gris dans BI
(v. 1850-2290, Hippeau, pp. 66-81), de Maungys dans LD
(v. 1300-1548).
Suivons le récit d'Erec, que nous prenons toujours pour base,
et examinons en premier lieu l'épisode A, autrement dit l'arri-
vée et les préliminaires de l'aventure.
A. — § 1. Dans Erec, nous l'avons vu, les voyageurs sont
au nombre de trois. Le héros principal, qui s'appelle ici Érec,
s'appelle ailleurs Carduino ou Guinglain. Sous des noms diffé-
rents, c'est le même héros engagé dans la même série d'aven-
tures. — Primitivement, la dame qui l'accompagne est une
messagère qui est allée à la cour d'Artur réclamer l'aide d'un
héros pour délivrer sa dame (sa sœur dans Carduino) , victime
d'un enchantement. Elle s'appelle Hélie (BI), Elene (LD),
Énide (Érec). Seulement le caractère d'Énide a subi dans
Chrétien de Troyes une transformation profonde. Elle est
devenue la femme d'Erec; les doutes que la messagère éprouvait
dans les premiers temps sur la valeur chevaleresque du héros
débutant ont été présentés comme les inquiétudes d'une épouse
qui croit voir diminuer le « prix » et la réputation de son mari;
dissert., 1890) se contente de faire une allusion superficielle aux rapports
d'Erec et du Bel Inconnu, ce qui ne l'empêche pas, dans le schéma généalo-
gique des versions (p. 51), d'inscrire des « Entlehnungen aus Erec » au
compte du Carduino et du Bel Inconnu , comme si c'étaient là des choses
démontrées et acquises !
1. Pour plus de commodité, nous adoptons les sigles dont M. Kaluza s'est
déjà servi dans son éd. du poème anglais (Libeaus Desconus, éd. Max Kaluza,
Leipzig, 1890, Allengl. Bibl., t. V).
266 E. PHILIPOT
enfin les aventures par où elle passe en compagnie d'Erec ont
été interprétées à la fois comme des épreuves de courage person-
nel et de dévouement conjugal. Toutes ces modifications se
rattachent à la façon originale et bien personnelle dont Chrétien
de Troyes a traité le conte d'aventure, en le contaminant avec
un conte sentimental. Au début, la compagne du héros est
simplement un guide, le héros prend pour femme la demoiselle
qu'il délivre de l'enchantement. — Un autre personnage,
complètement éliminé â'Érec et Ênide, guidait encore le héros
dans le monde aventureux : c'est le nain bienveillant, serviteur
expérimenté dont le rôle, dans le Carduino, est si considérable :
c'est lui qui, devant les murs de la « città dolente », donne au
héros les précieux conseils grâce auxquels il affrontera sans
dommage l'épreuve difficile. Dans le groupe BI-LD son impor-
tance a singulièrement diminué, au point qu'il n'est plus guère
qu'un comparse : par exemple tous ces conseils, qui dans le
poème de Pucci occupent onze stances , ont été attribués à
Lampars. Ce groupe forme la transition entre Carduino et Érec,
où le nain ne paraît plus du tout. — En revanche, un person-
nage nouveau maintient à trois le nombre des voyageurs dans
Érec, et le porte à quatre dans le Bel Inconnu : c'est l'écuyer du
héros, que BI appelle Robert et dont il nous signale l'existence
dès les premiers vers; d'après LD, c'est Gifflet, un écuyer de
rencontre, cadeau de la Dame d'amour. Il est probable que ce
Gifflet, à qui l'auteur de LD a attribué une origine et une
fonction différente (peut-être par souvenir du lai de Launfal '),
n'est autre chose au fond que le Guivret à'Érec et Ênide. Nous
aurons ailleurs encore l'occasion de signaler une parenté plus
étroite d'Erec avec LD qu'avec Bl.
§ 2. Le héros et ses compagnons arrivent devant le château
aventureux (Brandigan E, Galigan BI, anonyme LD). D'après
Érec, ce château est nettement situé dans une île. C'est un point
à noter, car il n'en est question ni dans BI ni dans LD aux
passages correspondants. Toute l'aventure de la Joie de la Cour
se déroule dans une île ; c'est dans une île que Mabonagrain est
retenu prisonnier. Ce trait appartient à l'épisode B (enserre-
ment Mabon), dont il est un élément fondamental : rappelons
i. Anton Kolls, Znr Lanvalsage, p. 22, 23.
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ENIDE 267
F « Ile d'Or » où est enfermé Malgier le Gris, et la « Cité sans
nom » de Méraugis. Les romans de la Table Ronde nous
offrent à chaque pas de ces châteaux mystérieux, protégés par
de hautes murailles, entourés par une eau profonde, abritant
des coutumes étranges. C'étaient primitivement des îles loin-
taines, accessibles aux seuls navigateurs ; puis elles se sont rappro-
chées peu à peu de la terre ; elles n'ont plus été séparées de la
côte que par un bras de mer; ce bras de mer n'est même le
plus souvent qu'une simple rivière, presque un fossé, que l'on
traverse sur un pont. Les voyages des héros de romans dans les
pays féeriques nous apparaissent comme des odyssées ou des
imrama qui se seraient adaptés aux nécessités de la chevalerie
errante et où l'élément maritime serait réduit à son minimum.
§ 3. Érec questionne Guivret au sujet de ce château. Dans
BI et LD ces renseignements sont donnés par Hélie ou Elène,
qui remplit son rôle de guide. Est-il besoin de faire remarquer
qu'ici encore Chrétien de Troyes devait modifier sa source, et
qu'Énide, devenue la femme d'Érec, n'en sait pas plus long que
son époux sur le monde aventureux ?
§ 4. Le château est la propriété du roi Evrain dans Érec, de
Lampars dans BI, de Syr Lambard dans LD. Lampars est,
comme Évrain, un hôte courtois et magnifique : il entend
héberger dans son propre palais tous les chevaliers errants,
Car il veut faire a tos honor (BI, v. 2500).
Cette idée, que BI résume en un seul vers, se développe
chez Chrétien de Troyes en un panégyrique enthousiaste de la
générosité du roi Evrain. Voilà par où Evrain et Lampars se
ressemblent; voici maintenant par où ils difFèrent. Il faut
avouer que l'hospitalité de Lampars est gâtée par un usage au
moins étrange. Tout chevalier conduit, selon la règle, dans son
palais, doit accepter la lutte qu'il lui offre, et s'exposer au
dilemme suivant : vainqueur, il éprouvera la large hospitalité
de Lampars; vaincu, il sera renvoyé avec ignominie, et s'en
retournera par les rues, sans cheval, hué et couvert d'ordures
par la canaille ' . Lorsque le Bel Inconnu fait son entrée dans la
1. Cf., dans la continuation de Percerai, le traitement subi par Carahès
dans une cité du même genre (Potvin, IV, 43-45). On le lapide avec des
charognes, tripes et boyaux de mouton. « Ains nus hom ne tu si honis. »
(v. 21 5 11.)
268 E. PHILIPOT
ville, les gens ne cachent par leur joie méchante, et, dans
l'espoir d'une proie, ils préparent des « torces enboees » et des
pots pleins de cendre. Mais cet espoir est déçu : après une
brillante passe d'armes, le héros a vaincu Lampars et conquis
ses droits à l'hospitalité. C'est l'épreuve dernière avant la grande
aventure de la Cité Enchantée '.
Comme on le voit, les services de Lampars sont chèrement
achetés. Chrétien de Troyes a défiguré cet épisode en négli-
geant toute la contre-partie, et en affectant de ne voir dans
l'hospitalité forcée qu'un raffinement de courtoisie de la part
d'Évrain. Il a donné ailleurs, dans le Chevalier an lion, une
version plus complète, et par suite plus brutale, de la même
coutume 2 . Mais il semble qu'il y ait, dans tout l'épisode de « la
Joie de la Cour », un parti pris d'optimisme. Il n'est pas
jusqu'au farouche Mabonagrain qui ne devienne sympathique,
au point qu'Érec n'a pas le courage d'occire un si parfait amant,
Et, jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.
Quant au roi Evrain, il n'est autre chose que sire Lampars,
moins la mauvaise coutume. De même Érec, à son entrée dans
le château, n'a pas en face de lui cette population insolente qui
se presse autour du Bel Inconnu comme autour d'une victime
désignée d'avance. Il excite l'admiration et la pitié; la « honte »
et le « dommage » dont il est question au v. 5515 ne peuvent
s'appliquer qu'à l'épisode B et à la coutume de Mabon. Les
habitants sont du côté du héros, comme ceux de l'Ile sans nom,
comme ceux de l'Ile d'or, bref, comme tous les spectateurs de
l'épisode B, qui applaudissent à la défaite du géant.
Ainsi donc, pour toute cette partie, E , comparé au groupe
LD-BI, nous offre une version affaiblie et mutilée.
Evrain a encore avec Lampars un point de ressemblance
important. Lampars, en effet, après avoir éprouvé à ses dépens
la bravoure du héros, lui sert de guide jusqu'à la cité déserte,
dont il lui montre la porte. Il lui donne les derniers conseils, se
substituant ainsi au nain de Cardnino. Puis le héros dit adieu à
1. L'épisode de l'hospitalité forcée se retrouve dans le Wigalois, où il n'est
d'ailleurs pas à sa vraie place : l'auteur en a fait la première aventure qui se
présente au héros après son départ de la cour d'Artus.
2. Yvain, éd. Fôrster, v. 5155 sqq.
UN ÉPISODE d'ÊREC ET ENIDE 269
ses compagnons qui le croient perdu à jamais et font un deuil à
fendre l'âme; et, après avoir franchi le pont, pénètre dans la
ville aux murailles imposantes. — De même Evrain conduit
Érec dans le verger merveilleux, lui parle, avec beaucoup de
mystère et de réticences inquiétantes, des dangers auxquels il
s'expose , puis — son rôle terminé — se retire ; Erec dit adieu
à Énide éplorée, et, le cœur joyeux, se lance dans l'inconnu.
Lampars était moins précis que le nain; Évrain est encore moins
précis que Lampars. Chrétien de Troyes s'est amusé à piquer la
curiosité du lecteur et à faire de toute cette aventure une longue
énigme. Et certes, les vagues indications d'Evrain seraient de
nature à effrayer Érec, si toutefois un héros arthurien pouvait
être accessible à la peur.
La parenté d'Érec avec le groupe LD-B1 est donc incon-
testable. En poussant plus loin notre comparaison, nous nous
apercevons que cette parenté est plus étroite avec LD qu'avec
BI. — Dans le Bel Inconnu français, le héros et ses compagnons,
aussitôt après le dîner chez Lampars, font seller leurs chevaux,
et se mettent en route sous la conduite de leur hôte; vers le
soir ils traversent une forêt; enfin ils arrivent en présence de la
Gaste Cité : cette cité nous est décrite tout au long, avec ses
tours, ses clochers, ses palais, l'eau qui court devant ses portes :
une aventure nouvelle se prépare dans un cadre nouveau. —
Chez Chrétien de Troyes comme chez le poète anglais, cette
séparation nette entre l'épisode de syr Lambard et l'épisode
suivant n'existe pas. Il y a unité de lieu. Tandis que dans BI
il n'est d'abord question que du château de Lampars, dans LD
le héros et sa suite entrent dès le début, et pour y rester
jusqu'à la fin, dans la cité de Sinadoune : , dont le château de
Lambard n'est en quelque sorte que le faubourg. De même que
le verger merveilleux est situé à quelques pas du château
d'Evrain, de même syr Lambard peut entendre de chez lui les
cris de douleur arrachés à la dame de Sinadoune par les traite-
ments que lui font subir les deux enchanteurs 2 . Comme Evrain,
c'est à pied qu'il conduit le héros, à pied lui-même. Autre
analogie : tandis que dans BI, Guinglain part aussitôt le dîner
1. LD, v. 1 554 sqq.
2. LD, v. 1801 sqq.
2J0 E. PHILIPOT
fini, dans LD et dans Érec, il couche chez syr Lambard-Lvrain '.
Le lendemain, au matin, il s'arme et se prépare au combat 2 .
Ces concordances constituent un argument solide contre la
thèse soutenue naguère par M. Kaluza, d'après laquelle le
poème anglais ne serait que la traduction pure et simple du
Bel Inconnu de Renaut de Beau) eu. En effet, si l'on admet avec
nous que ces coïncidences ne sont pas l'effet du hasard, on
admet par là même l'indépendance de LD vis-à-vis de BI.
B. — Avec l'entrée du héros, ici dans le verger merveilleux,
là dans la cité déserte , se termine ce que nous avons appelé
l'épisode A. Tous les points que nous avons examinés jusqu'ici
ne sont que les préliminaires et comme le prologue d'une
aventure capitale. Or cette aventure attendue est entièrement
différente dans nos deux versions, dont le récit bifurque. De
l'aventure de la Gaste Cité et du fier baiser il n'est rien resté
dans Érec. Pour retrouver l'épisode correspondant à celui de
Mabonagrain, il nous faut, dans le récit du Bel Inconnu, rebrous-
ser chemin jusqu'à l'épisode de Malgier-Maungys et de la Dame
d'Amour.
L'épisode B, commun à Érec et à LD-BI, peut, dans ses traits
généraux, se résumer comme il suit :
Un géant (Mabonagrain E, Maungys LD, Malgier le Gris BI)
est retenu en prison, dans une île (île de Brandigan E, Ile d'Or
LD-BI), par une fée. Cette fée l'a investi d'une « coutume »,
qui consiste à défier tous les chevaliers qui passent, à les tuer et
à planter leurs têtes sur des pieux. — Le héros arrive, engage
la lutte avec le géant, et, dans Érec, se contente de détruire
l'enchantement et de délivrer le vaincu de sa prison magique;
dans LD-BI, il tue celui-ci et prend sa place auprès de la fée.
Assez semblables dans leurs lignes générales pour que ces
coïncidences excluent toute idée de hasard et réclament l'hypo-
thèse d'une source commune, les deux versions présentent
néanmoins dans le détail des différences extrêmement graves.
Vis-à-vis de BI, LD nous apparaît comme visiblement abrégé.
Continuons à suivre le récit de « la Joie de la Cour ».
§ i. L'aventure se passe dans une île. C'est ce qu'il est inu-
tile de démontrer pour l'épisode de l'Ile d'or. Quant à Érec, il
i. Érec, v. 5670 sqq. = LD, v. 1839 sqq.
2. Érec, v. 5672 sqq. = LD, v. 1840 sqq.
UN EPISODE D EREC ET ENIDE 27 1
nous suffira de renvoyer à ce qui a été dit plus haut sur la
situation du château de Brandigan.
§ 2. Cette île, comme beaucoup d'îles féeriques, contient un
verger merveilleux. On se rappelle que, dans Erec, ce verger est
« clos d'air par nigromance » et produit toute l'année des fruits
aux propriétés surnaturelles. — A-t-il entièrement disparu de
la version du Bel Inconnu ? Sans doute il n'en est pas question
dans l'épisode de Malgier le Gris. Mais n'est-ce pas lui que nous
retrouvons un peu plus tard, lorsque Guinglain, pris de la nostal-
gie de l'Ile d'or, retourne, sous la conduite d'une messagère,
dans le pays de la fée, sa première amie ' ? Le jardin par où il
passa et où il rencontra sa dame était fleuri et plein d'essences
rares , embaumé du parfum de l'encens , de la canelle , du
garingal et des roses éternelles; les oiseaux y chantaient tout le
jour. Celui qui y entrait
4246 Cuidoit qu'il fust en paradis.
Ce paradis est un souvenir lointain de celui que décrit Chrétien
de Troyes. Seulement la version primitive s'est affaiblie, en
devenant plus réaliste. C'est encore un jardin magnifique, ce
n'est plus un jardin enchanté.
§ 3 . Nous ne devons pas oublier en effet que le jardin d'Érec
est une prison. Comme dans l'île d'Avalon, comme dans les îles
bienheureuses, l'hiver y est inconnu et il s'y trouve tout ce
qui peut séduire les sens. Mais de ceux qui y sont entrés, bien
peu sont revenus. — On pouvait, nous dit Chrétien de Troyes,
goûter sur place aux fruits toujours mûrs; mais celui qui
voulait en emporter un ne retrouvait plus la porte et devenait
ainsi prisonnier :
5750 Au porter fors feisoit dangier;
Car qui point porter an vossist
Ja mes a l'uis ne revenist,
Ne ja mes del vergier n'issist
Tant qu'an son leu le fruit meïst.
Malgré une légère variante, nous reconnaissons là, avec
M. Freymond 2 , la survivance d'un des thèmes les plus répan-
1 . Hippeau, p. 150, 151.
2. E. Freymond, Beitràge %ur Kcnntnis der attfvan\. Artusromane in Prosa
(Berlin, 1895, extrait de la Zeitscbr. f.fran%. Spr. 11. Lit., t. XVII), p. 117,
2J2 E. PHILIPOT
dus dans le folklore universel. Ce thème peut se résumer ainsi :
Quiconque prend ou accepte un fruit dans un lieu surnaturel
(île enchantée, demeure des morts, paradis, etc.) entre, d'une
façon définitive ou sous réserves, dans les conditions d'existence
assignées aux habitants de ce lieu; il reste lié à la terre dont il
a pris le fruit. « Goûtez de cette pomme, dit le serpent de la
Genèse, et vous deviendrez semblable à Dieu même. » Pour avoir
goûté du fruit de la terre des morts, Perséphoné, dans un
mythe bien connu, appartient désormais au royaume d'Hadès.
La religion égyptienne nous enseigne que la déesse Hâthor
offrait au mort voyageur un plat couvert de fruits et de pains,
un vase rempli d'eau ; dès qu'il avait accepté ces dons, il deve-
nait l'hôte de la déesse et ne pouvait plus revenir sur ses pas, à
moins de permission spéciale 1 . On pourrait multiplier les
rapprochements de ce genre, et montrer la persistance de ce
thème dans les religions et chez les peuples les plus différents.
Comme l'a remarqué M. G. Paris 2 , le lai de Guingamor nous
offre le cas inverse de celui de Perséphoné : Guingamor, ayant
passé du pays des fées dans le pays des hommes, commit l'im-
prudence de mordre à une pomme qui tentait sa soif; il se
replaça du même coup dans les conditions de la vie mortelle;
et, comme il avait vécu trois cents ans croyant en vivre trois, il
devint aussitôt un vieillard décrépit.
M. Freymond a eu le mérite de signaler un rapprochement
à faire entre le verger paradisiaque d'Érec et cet autre verger où
s'engage imprudemment Agravain , et dont Saigremor détruit
l'enchantement. Comme celui ànrec, le verger du Livre d'Artus
a été établi « par nigromance »; il est l'œuvre d'une enchan-
teresse, la reine de Danemark. Comme lui, il est clos par une
ceinture d'air, par une nuée ; , ce qui [n'empêche pas d'ailleurs
n. i . — Dans cette note, il indique un certain nombre de variantes du même
thème. Pour Érec , il s'avance trop lorsqu'il écrit : « Auch dort macht ihr
Genuss ein Entkommen aus dem Garten unmôglich. » La version de Chr. de
Tr. est plus altérée : ce n'est plus le fait de goûter, mais celui de cueillir un
fruit et de l'emporter qui détermine la prise de possession du héros par le
verger enchanté.
i. Maspéro, Hist. aiic. des peuples de l'Orient classique, t. I, p. 184 ; id.,
Études de mythol. et d\vch. égypt., t. II, p. 224-227.
2. Remania, t. VIII, p. 50.
3. E. Freymond, /. cit., p. 107. Livre d'Artus, ms. B. N. fr. 357, f° 279.
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ENIDE 273
— pas plus dans le roman en prose que dans le poème — les
héros arthuriens d'y pénétrer par une entrée, devant laquelle on
les conduit au besoin. C'était « un molt biau jardin ou il avoit
arbres de toutes manières de fruiz ! » ; au milieu était planté un
pommier 2 aux pommes vermeilles. Lorsque Agravain a dépassé
Tentrée, il aperçoit un pavillon sous lequel sont réunis des
chevaliers ; un grand chevalier — autrement dit un géant —
s'avance vers lui, accompagné d'une demoiselle tenant à la
main une pomme vermeille : « Sire », lui dit-elle, « il vos covient
ceste pome essaier avant que de ce jardin issiez : car tuit cil qui
i viennent covient a mengier du fruit du pomier dom elle est. »
S'il refuse d'y goûter, il lui faudra combattre toute une série
de chevaliers et de géants; vaincu, il sera fait prisonnier, et
attendra comme les autres la venue d'un libérateur. Agravain
accepte la pomme; aussitôt il se sent pris d'une envie irrésistible
de demeurer là pour toujours, il ne songe plus à partir, et alors
il reconnaît neuf compagnons de la Table Ronde, prisonniers
comme lui, et comme lui heureux de leur prison. On nous
raconte plus tard 3 comment Saigremor, Gauvain et Artois,
prévenus du piège, refusent la pomme, combattent les géants et
délivrent les chevaliers captifs. Après quoi, ils entrent dans le
palais de la mauvaise enchanteresse, la reine de Danemark, qui
avait juré d'occire tous les chevaliers du royaume de Logres; et
Artus prend place auprès d'elle, sous le même dais*.
1. Ms. 337, f° 256.
2. Erec ne précise pas. Mais le mabinogi de Gheraint rentre dans la tradi-
tion en appelant « pommier » l'arbre auquel était suspendu le cor (Loth,
Mabiuogiou, II, p. 171).
3. Ms. 337, f° 264.
4. Nous avons choisi la version du Livre cT Artus, parce qu'elle nous
semble la plus complète et la plus caractéristique. Mais le Lancelot en prose
nous offre, dans le Val sans retour ou Val des faux amants, une autre version
qui se ramène aisément au même type. Cf. P. Paris, les Romans de la Table
Ronde, t. IV, p. 238 sqq. (aventures de Galeschin). Le val sans retour avait
été fondé par Morgain, qui, comme on le sait, tenait de Merlin sa science des
enchantements. Ce val verdoyant, séjour des délices, était en réalité une
prison féerique qui retenait les amants infidèles : l'ami de Morgain en fut la
première victime. Le val était clos en apparence d'une muraille épaisse et
élevée : en réalité ce n'était que de l'air. On entrait sans trouver et sans
Romanta, XX.V. jg
274 E - PHILIPOT
Comme on le voit, le seul fait de goûter à la pomme du
verger paradisiaque met les survenants dans la condition des
premiers arrivés, autrement dit à la merci des auteurs de l'en-
chantement. Ils deviennent prisonniers, dans le sens le plus
complet du mot, non seulement prisonniers de fait, mais
encore de pensées et de désirs : l'enchantement a saisi leur être
tout entier, comme le « boivre amoureux » enchaîne à jamais
l'un à l'autre les cœurs de Tristan et d'Yseut. C'est ainsi que
les compagnons d'Ulysse deviennent prisonniers chez les Loto-
phages, une fois qu'ils ont porté à leurs lèvres le fruit au goût
de miel, et oublient le nom de leur patrie '.
Toutes ces conséquences, Chrétien de Troyes néglige de les
indiquer. Sans doute, tel qu'il est raconté dans la « Joie de la
Cour » , l'enserrement de Mabonagrain a été rattaché au cycle
dont nous venons de parler, et qu'on peut appeler le « cycle des
Lotophages ». Le cadre est encore resté: la clôture magique,
les fruits qui empêchent le retour appartiennent au décor de
supposer le moindre obstacle ; mais une fois entré, on ne songeait pas même
qu'il y eût un moyen d'en sortir. Galeschin , ayant descendu au galop la
pente de la vallée, aperçoit une épaisse fumée : c'était la vapeur dont le val
était fermé. Il traverse sans peine cette muraille idéale; puis, se retournant,
il l'aperçoit qui le suit jusqu'à toucher la croupe de son cheval. Il doit com-
battre contre des dragons, traverser un pont, puis lutter contre un grand
chevalier, qui le fait prisonnier. Le roman nous raconte ensuite (/</., ibid.,
p. 285 sqq.) comment Lancelot termina l'aventure. — Comme on le voit, il
ne manque à ce récit que le thème des fruits merveilleux. Pour le reste, il
fournit à l'épisode à'Erec un excellent commentaire.
1 . Le lai de Guingamor ne nous donne que la contre-partie du thème des
fruits merveilleux. Mais on peut supposer que la légende complète compre-
nait l'autre partie et que le héros goûtait au fruit des fées avant de devenir
leur hôte. Il est à remarquer en effet qu'un détail de ce lai se retrouve dans la
version du Livre cTArtus. En entrant dans le palais féerique, Guingamor
retrouve dix chevaliers (v. 520) qui avaient disparu de la cour d'Artus et
qu'on n'avait plus revus depuis qu'ils étaient partis à la poursuite du porc
blanc. M. G. Paris (Romania, VIII, p. 50) se demande quelle est la destinée
de ces dix chevaliers. Nous pouvons répondre que ce sont des prisonniers
féeriques, comme les dix prisonniers de la reine de Danemark (neuf, plus
Agravain) , qui , eux aussi , appartenaient à la cour d'Artus. Ils saluent
Guingamor avec joie. Ils mènent d'ailleurs joyeuse vie et semblent se com-
plaire dans une captivité égayée par des jeux, des chants, la musique des
harpes et des violes.
> JL.
UN EPISODE D EREC ET EN1DE 2J5
l'aventure d'Agravain. De plus, cet enchantement qui rend
Mabonagrain prisonnier a été établi par l'amie du géant, et
cette amie est une fée, comme nous le montre la comparaison
avec l'épisode de Malgier le Gris, comme nous le confirmera la
comparaison avec Merlin et Niniane. Cet enchantement est
aussi une œuvre de magie, c'est-à-dire un enchantement tran-
sitoire, que le héros détruit en sonnant de ce cor dont lui seul
est digne de sonner. La délivrance est également achetée par une
lutte avec un géant redoutable. Mais ce qui manque dans la
narration à'Érec, c'est le lien logique entre la présence des fruits
merveilleux et le reste de l'aventure. Érec, entré dans le verger,
n'en cueille aucun; on ne lui en offre aucun. Il se contente de
marcher droit devant lui, et, dans Chrétien, de s'approcher de
la fée; dans la version galloise, de s'asseoir auprès d'elle. La
façon dont il rompt l'enchantement est indiquée d'une façon
très obscure. Nous avons évidemment affaire à un récit très
altéré par Chrétien de Troyes , et probablement déjà par son
modèle.
Peut-être expliquerons-nous quelques-unes de ces obscurités
en étudiant spécialement le personnage de Mabonagrain , son
nom d'abord, puis sa légende et ses origines celtiques.
M. F. Lot ' a montré que le nom de Mabonagrain est un
nom composite. Il est la synthèse de deux noms que nous
trouvons appliqués à" deux personnages différents, dans le
groupe du Bel Inconnu et dans Erec lui-même. On sait que
l'enchantement de la « Gaste Cité », qui a totalement disparu
du récit à' Erec , bien que , comme le montre Carduino , il fît
très anciennement partie essentielle du cycle, est l'œuvre de
deux personnages maudits : l'un, nommé Mabon, est de beau-
coup le plus important, « li plus sires » (v. 3321), celui qui
brigue la main de la dame de Sinaudone, celui qui « lait tout
l'enchantement, » (v. 3343) celui que le héros exécute sans
pitié, tandis que l'autre se retire à temps. Bref, Eurain n'est
guère qu'un comparse, un fantôme dont la seule utilité est,
semble-t-il, de parfaire un couple traditionnel. Dans LD, le
premier s'appelle aussi Maboun, ou Mabounis, le second
s'appelle Irayn. Le même couple se retrouve dans Erec, où, à
côté de Mabonagrain, nous voyons le roi Eurain, qui, comme
1. Roniania, XXIV, 321.
2j6 E. PHILIPOT
nous l'avons démontré, joue le môme rôle que Lampars. Les
fonctions varient, mais le couple subsiste. A ces exemples bien
connus, nous ajouterons celui du Lan^elel. Sans démontrer,
dans le cadre restreint de cette étude, la parenté lointaine mais
incontestable du Lanqelet avec le cycle Érec- Bel Inconnu, disons
seulement que leur onomastique présente des coïncidences
curieuses : par exemple nous y trouvons un château de Lîmors,
un « markgrafen von Lîle », dont les noms sont caractéristiques
du cycle que nous étudions. Lanzelet, accompagné de la belle
Ade et du frère de celle-ci, Tybalt, arrive devant un château
entouré d'une eau profonde, château magique, enchanté par une
fée. Le héros y pénètre, malgré les larmes d'Ade et les objur-
gations de Tybalt. Le maître du lieu est une sorte de géant
enchanteur, lâche et cruel; il se nomme Mdbû^. Tous les cheva-
liers qui entrent chez lui deviennent ses prisonniers sans rési-
stance, par la force même des choses ; fussent-ils les plus hardis
combattants du monde, l'âme du château les saisit tout entiers,
ils deviennent poltrons, ils oublient leur passé glorieux pour
vivre d'une vie matérielle, ils troquent leurs cœurs de héros
contre des cœurs de goujats. — Non loin de là, dans une forêt
merveilleuse, aux fleurs toujours écloses, aux arbres éternel-
lement verts, s'élève le palais du géant Iweret, ennemi de Mâbûz,
avec qui il est sans cesse en guerre, profitant de la lâcheté de
son voisin pour arrondir ses domaines.
Il est difficile de ne pas reconnaître dans le couple Mâbûz-
Iweret celui que nous trouvons dans Érec et dans le Bel Inconnu,
le couple Mabon-Évrain, Maboun-Irayn.
Les liens de parenté qu'on institua entre ces deux person-
nages sont aussi variés que les aventures mises sous leurs
noms. A en croire le Bel Inconnu, ce sont deux frères. Dans
Érec, Mabon[agrain] est le neveu du roi Évrain ; — son fils, d'après
deux vers de la continuation de Perceval, où ces noms arrivent
incidemment dans une énumération :
Et li biaus fius le roi Urain,
Que on apieloit Mabounain.
(Potvin, t. III, v. 16306.)
M. G. Paris, dans une note ingénieuse ', supposait que dans le
1 . Remania, XX, 153, n. 4.
UN ÉPISODE D'EREC ET ENIDE 277
composé Mabonagrain, la syllabe a n'était autre chose que l'indice
patronymique gallois ab : Mabon — fils de — (?) Grain. Cette
hypothèse est d'autant plus séduisante que le nom de Grain se
retrouve dans Erec même au v. 1727, et que le passage de
Pcrceval cité plus haut semble lui donner une confirmation écla-
tante. Mais cette allusion ne prouve pas grand'chose : la men-
tion du « roi Urain » paraît bien indiquer qu'elle remonte à
Erec lui-même, et quant aux relations de parenté, on sait com-
bien les poètes du moyen âge y attachaient peu d'importance.
Le rapprochement constant des deux noms rend bien plus
vraisemblable l'hypothèse de M. F. Lot, d'après laquelle Mabo-
nagrain serait un juxtaposé de Mabon et Evrain 1 . Mais, où il
nous paraît faire fausse route, c'est lorsque, sur la foi du mabinogi
de Gheraint, — sur la foi aussi d'une note jetée en passant par
M. J. Loth 2 , — il identifie Evrain avec Owein (dans les textes
français Yvain, Évain), la première forme résultant d'une mau-
vaise lecture de la seconde. Selon lui, cette hypothèse cadrerait
bien avec le système général, défendu par M. J. Loth, d'une
transmission surtout écrite des romans arthuriens. Quoi qu'il
en soit, dans son ensemble, de l'hypothèse du savant celtiste,
nous ne pensons pas que dans le cas particulier M. F. Lot lui
fournisse un argument sérieux. Dans toutes les variantes que
nous venons de citer : Evrain ou Eurain, Irayn, Iweret, Urain,
Mabonagrain enfin , IV persiste avec une régularité frappante
au milieu des différences orthographiques. Nous n'avons pas le
droit de la retrancher, à moins de raisons décisives , pas plus
qu'un éditeur de Méraugis n'aurait le droit de corriger Gorvain
Cadrât en Gauvain Cadrut sous prétexte que la seconde forme est
infiniment plus répandue que la première. Le traducteur gallois
à' Erec a dû procéder ainsi, par analogie, et remplacer la leçon
rare par la leçon banale. En bonne critique, nous devons faire
tout le contraire.
Mais alors, quelle pourrait être l'origine de ce personnage
vague, de ce « second » de Mabon ? Il est possible qu'il ait été
au début une simple épithète homérique, l'adjectif gallois
1. Dans le Livre d'Artus (ms. 337), le nom de Mabonagrain a été donné à
un nain, frère d'Hélys de Roestoc. Cf. P. Paris, t. III, p. 295, et Freymond,
P . 91.
2. Mabinog., trad. J. Loth, II, 169.
278 E. PHILIPOT
Eitryii, qui veut dire « doré, en or », et que nous voyons
revenir souvent dans les Mabinogion; par ex., Loth, I, 271 :
« Arthur se rendit ensuite en Llydaw avec Mabon, fils de Mellt
et Gware Gwallt Euryn (Gware aux cheveux d'or)... » L'épi-
thète serait devenue un nom propre, par un accident de trans-
mission. Nous donnons évidemment cette conjecture sous
toutes réserves ', et nous passons à l'étude spéciale de la légende
de Mabon.
En parlant du « thème des Lotophages », nous avons indiqué
ce qu'il y avait, dans la Joie de la Cour, d'éléments particuliers à
Érec. Voyons maintenant les points de contact de Mabonagrain
avec Malgier le Gris et Maungys.
L'Ile d'Or, où est enserré Malgier le Gris, a pour souveraine
la fée aux Blanches mains : elle est belle et savante, experte
dans les sept arts. Elle habite un palais bâti par un enchanteur
avec une pierre qui resplendit comme le cristal. — Devant
le château est tendu un « tref » , et devant le pavillon « unes
lices » de pieux aigus, surmontés de têtes armées de leurs
heaumes. Nous avons déjà vu ce décor effrayant à l'entrée du
verger de Mabonagrain. — Lorsque le Bel Inconnu se trouva en
face du château , un chevalier — Malgier le Gris — s'armait
déjà pour une lutte prochaine. Comme Mabon défie Erec,
Malgier défie le héros. — Lui aussi obéit à une coutume et
exécute les ordres de sa dame ; lui aussi est cruel par amour.
Seulement cette idée, simplement indiquée par Chrétien de
Troyes, est ici largement détaillée : c'est une véritable « cou-
tume », réglementée avec précision. Le chevalier qui s'engage
dans cette aventure risque sa vie; s'il est vaincu, sa tête ira
rejoindre sur la palissade celle des autres chevaliers, tous
fils de comtes et de rois. Évrain ne dit pas autre chose à Érec
avant de le quitter. Mais voici ce qui manque à la version de
Chrétien de Troyes : ce chevalier est l'ami actuel de la fée;
depuis sept ans, il maintient la coutume; depuis sept ans, toute
son occupation est de guetter au passage les chevaliers errants :
1. Dans le même ordre de conjectures, M. J. Loth me signale un person-
nage nommé Madawc ab Brwyn, ayant le surnom d'Eurgelain (au cadavre
d'or), « ce qui eût donné en français à peu près drglain, eirgrain (Matin.,
t. II, p. 239). » M. Loth n'attache pas d'ailleurs plus d'importance à son
hypothèse que je n'en attache à la mienne.
UN ÉPISODE D ÉREC ET ENIDE 279
jusqu'ici, il les a tous tués; et il espère bien que s'il continue
pendant deux ans encore à être vainqueur, il obtiendra pour
prix de sa constance la main de sa dame. Et le poète ajoute que
tel était l'usage de la fée :
1997 Li usages itels estoit :
Quant nus de ses amis moroit,
Quant il estoit mors en bataille,
Celui prendrait, sans nule faille,
Qui son ami ocis avoit.
Ces mœurs étranges sont exposées avec beaucoup d'ingénuité.
L'amour des fées était la récompense du courage. Mais cet amour
avait l'inconscience des forces naturelles; il se portait instincti-
vement vers le plus fort, vers le vainqueur. La « coutume »
était destinée à opérer une sorte de sélection parmi les plus
braves, et la fée passait, avec une belle indifférence, de la couche
du vaincu à celle du vainqueur. Si la Laudine du Chevalier au
lion, qui est primitivement un personnage féerique, fait tant
de façons — pendant trois jours — pour épouser le meurtrier
de son mari, c'est que Chrétien de Troyes l'a bien voulu et
s'est amusé cà composer une petite scène psychologique. Renaut
de Beaujeu, qui tient à ne pas rendre la Dame de l'Ile d'Or tout
à fait antipathique, s'est borné à dire, pour l'excuser, que
Malgier était devenu un tyran insupportable, détesté de tous.
— La même coutume est exposée également dans Méraugis.
Lorsque Méraugis, entraîné dans l'aventure de la Cité sans nom,
se trouve en présence de Gauvain, retenu dans l'île par une fée,
il se voit dans la cruelle alternative de lui couper la tête ou
d'avoir la tète tranchée par lui. — Les habitants de l'Ile d'Or,
opprimés par Malgier, observent avec anxiété les péripéties de
sa lutte avec le héros, pour qui ils forment des vœux : jeunes et
vieux, dames et chevaliers, clercs et écuyers, pas un qui ne
vienne à la bataille. Ce trait est resté dans Érec : toute une foule
attentive assiste au duel de Mabonagrain et d'Érec, et forme
galerie dans le fond du verger. Ce détail, qui se trouvait sans
aucun doute dans la source commune à E et à BI, coexiste
avec le thème du verger clos d'air; il est à sa place dans BI, il
constitue dans la « Joie de la Cour » une véritable incohérence.
Car, comme l'a remarqué M. G. Paris ', si l'on comprend à la
1. Romanui, XX, 153, n. 2.
280 E. PHILIPOT
rigueur que le héros pénètre par une étroite entrée dans ce lieu
enchanté, la présence de toute cette foule est invraisemblable et
rend bien illusoire la clôture de nuage. — L'aventure de Malgier
se termine, comme la Joie de la Cour, par une allégresse géné-
rale. « Dont nos avés mis en la joie », dit le peuple au Bel
Inconnu. Ce sont les propres paroles de Mabonagrain à Erec.
La comparaison, pour cet épisode, de LD avec BI, démontre
une fois de plus la parfaite indépendance de la version anglaise
vis-à-vis de la version française. Elle en est fort loin. La fée aux
Blanches mains s'appelle ici la Dame d'Amour; Malgier le Gris
devient Maugis. Dans BI, Malgier est un tyran détesté, mais ce
n'est pas un géant, comme Maugis et Mabon . L'auteur de LD nous
donne de ce géant une description fantastique : il a trente pieds de
haut, il est fort comme cinq chevaliers, il est noir comme la poix :
ce dernier trait mérite d'être relevé, car il concorde avec ce que
les romans arthu riens nous apprennent de « Mabon le Noir ».
Mais le thème capital de la « coutume » a disparu. Ce géant est
bien un oppresseur dont on désire la mort; mais il n'est pas
un prisonnier d'amour : toute la théorie exposée en détail dans
BI, moins nettement dans Érec , fait complètement défaut.
Tout nous porte à croire qu'il s'agit ici, non point d'un acci-
dent, mais d'une suppression volontaire : c'est d'abord la con-
cordance à'Érec et de BI. De plus, il est à remarquer que par
ailleurs la dame de l'Ile d'Or a les mêmes traits dans LD que
dans BI : fée, enchanteresse, experte en magie, elle retient le
vainqueur et lui offre son amour et la royauté. Enfin la descrip-
tion du combat de Maugis et du Beaus Desconeus porte bien la
marque d'une intervention personnelle de l'auteur. Pour quels
motifs a-t-il supprimé le thème de l'enserrement et celui de la
mauvaise coutume, qui en dérive? Il est difficile de le dire.
Peut-être a-t-il été choqué par l'incohérence et la bizarrerie
foncière de cette légende d'un géant à la fois soupirant d'amour
et coupeur de têtes, d'une fée qui le retient dans son île, et
cependant assiste impassible à sa mort. Et il est certain que
cette légende est obscure et complexe. L'auteur de BI s'est
efforcé de l'expliquer de son mieux. Dans Chrétien de Troyes,
elle arrive à l'absurde. D'une part, il a enlevé à l'amie de Mabo-
nagrain tout caractère et tout pouvoir féerique 1 ; il l'a huma-
i . L'auteur de la version en prose à'Érec a cependant senti que la mention
d'un pouvoir féerique était nécessaire, et que, sur ce point, son modèle était
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ENIDE 28 1
nisée aussi complètement que possible. De l'autre, il a fait du
géant un modèle de courtoisie; tout en conservant la palissade
de tètes saignantes, — par un mélange de barbarie et de raffi-
nement dont il est le premier à s'amuser, — il a rendu Mabon
galant et aimable; il n'a pas souffert qu'on lui coupât la tète. Si
bien qu'en fin de compte, le lecteur ne sait plus qui on délivre
ni de qui on délivre, ni pourquoi cette explosion de joie dont
tout le monde a sa part. C'est le comble de l'absurdité.
Pourtant le thème du géant ami d'une fée se retrouve dans
d'autres romans : tel le géant Guengasouin , auquel il est fait
allusion dans la Vengeance Raguidel :
5050 Mais il fu el Castel sans nom
Qui siet en une ille qui flote,
U damoiselle Lingrenote
Le mist par son encantement.
Elle le tint mult longuement
En l'ille, tant qu'el l'adouba.
Cette fée lui donne des armes enchantées , grâce auxquelles il
tua Raguidel. Mais Gauvain le punit de sa perfidie en lui tran-
chant la tête. La mention du « castel sans nom », qui est évi-
demment la « Cité sans nom » de Méraugis, ainsi que les autres
traits légendaires, nous indiquent que la légende mise sous le
nom de Guengasouin était au fond celle de Mabon et rentrait
dans le même cycle : celui du géant prisonnier d'une fée qui
l'emploie à une oeuvre malfaisante 1 .
Les fées sont en général peu sympathiques dans les romans
arthuriens et en particulier dans les romans en prose. Niniane
emprisonne Merlin. Elle commence par lui soutirer peu à peu
toute sa science et tout son pouvoir magique; puis froidement,
insuffisant ; il le complète ainsi : « La damoiselle scet pluseurs sciences par
lesquelles ou par dons de fées elle compose les biens de ce plaisant lieu. »
(Fôrster, Erec et Énide, p. 290, 1. 8-10.)
1. Ce thème fait le fond de l'aventure principale du Chevalier au lion.
Esclados le Roux est primitivement un géant chargé par une fée (Laudine)
de maintenir la coutume de la fontaine. Sur ce point, nous sommes d'accord
avec M. Axel Ahlstrôm (Sur l'Origine du Chev. au lion, dans les Mélanges
Wàhlund, Mâcon, 1896, p. 301). Il présente d'ailleurs ce rapprochement
avec Erec en des termes assez vagues : son idée demanderait à être précisée
et accompagnée de preuves.
282 E. PHILIPOT
par calcul, sans avoir même — comme la fée de l'Ile d'Or —
l'excuse de l'aimer, elle en fait par ses enchantements une sorte
de mort vivant. Quant à Morgain, elle est dans les romans en
prose le type de la fée pédante, malicieuse, sensuelle sans
amour, vouée à Satan, type que nous avons vu se dessiner dans
le Bel Inconnu , malgré l'indulgence du poète. Morgain était,
nous dit le Merlin, « a merveilles boine clerjesse, et d'astronomie
savoit elle assés, car Merlin l'en avoit aprinse. » Et il ajoute
qu'elle était la femme la plus luxurieuse de la Grande Bretagne.
Morgain eut en effet beaucoup d'amants, depuis le beau
Guyomar jusqu'au bon géant Rainouart. Lorsque le souvenir
des' belles légendes des paradis sensuels se fut effacé peu à peu,
et qu'on s'avisa de juger les fées au nom de la morale, on fut
sévère pour elles. La légende du savant Merlin perdu par les
ruses de Niniane, comme Samson par les ruses de Dalila,
devint un nouveau symbole de la perfidie féminine.
Or la légende de Mabon prisonnier d'une fée suit exacte-
ment dans son développement la légende de Merlin. Mabon est
un doublet de Merlin.
L'analogie de l'enserrement de Mabon, tel qu'il est présenté
dans « la Joie de la Cour », avec l'enserrement de Merlin, tel
qu'il est présenté dans la vulgate du Merlin, est des plus aisées
à démontrer. Tous deux portent la peine d'avoir été des amants
trop loyaux et trop confiants ; tous deux ont été laits prison-
niers par surprise. Tous deux enfin sont soumis à la même
variété d'emprisonnement. On sait comment, dans la forêt de
Brocéliande, Niniane, après avoir arraché à Merlin les charmes
qui permettent d'enserrer un homme, « fit un cerne avec sa
guimple, » comme Odin autour de la Walkyrie, et Merlin, en
se réveillant, se trouva dans une forteresse magique, prison-
nier jusqu'à la mort. Cette forteresse n'est autre que le verger
clos d'air dont parle Êrec :
5739 El vergier n'avoit environ
Mur ne paliz se de Ter non,
Mes de Ter iert de toutes parz
Par nigromance clos H jarz -.
t . lui dehors du thème spécial que nous étudions, le « jardin clos de
nuage » était un tour de magie que l'on attribuait souvent aux enchanteurs,
UN ÉPISODE D'ÊREC ET ÉNIDE 283
Lorsque Gauvain , en quête de Merlin que tout le monde
regrettait à la cour d'Artus, arrive dans la forêt de Brocéliande,
il entend tout à coup la voix du prophète : « Si regarde sus et
ius, mais riens n'i voit fors une fumée tout autressi comme
air. » Merlin lui explique comment on ne le reverra plus
jamais, pourquoi il ne parlera plus désormais à personne sinon
à son amie, « quar el monde n'a si forte tour comme ceste est
ou jou sui enserrés; et si n'i a ne fust ne fer ne pierre, ainz est
sans plus close del air par enchantement, si fort qu'il ne puet
estre desfait jamais a nul jour del monde; ne jou n'en puis issir
ne nus n'i puet entrer fors sans plus celé qui ce m'a fait '... »
La version de Chrétien de Troyes est incontestablement
antérieure à celle du roman en prose. Le « décor » de l'enser-
rement y est plus complet. Elle nous fait comprendre en partie
de quels éléments a pu se former la seconde version. La légende
de Merlin a pour origines lointaines les histoires qui couraient
sur des géants ou sur des héros retenus prisonniers par des
fées, dans les îles. Elle a pour origines immédiates des contes
du type de l'enserrement Mabon, où sur la légende primitive
est venu se greffer le thème du verger enchanté et du clos de
la nue 2 .
« La Joie de la Cour » nous offre donc une version poétique
de l'enserrement Merlin.
Dans d'autres textes, la légende de Merlin se présente à nous
sous la forme d'un enserrement moins subtil et plus matériel :
Merlin est enfermé dans une prison de pierre, dans un tombeau
où la perfidie de Niniane l'a conduit. Le « clos du nuage » est
spécial au Livre d'Artus. L' « entombement » appartient particuliè-
rement au cycle en prose mis sous le nom de Robert de Borron :
— à l'enchanteur Virgile par exemple. Cf. Image du inonde, ms. B. N. fr.
20047, f° 69 v° :
Un jardin fist enclos entour
De l'eir, tout sanz plus d'autre atour,
Espessement cum une nue,
1. Ms. Add. 10292, Sommer, p. 493.
2. La version de Mèraugis (l'Ile sans nom) ne connaît pas le thème du
« clos de la nue ». — Rappelons que cet épisode de Mèraugis a été imité en
prose dans le Merlin du cycle Robert (ms. Huth, éd. G. Paris et J. Ulrich,
t. II, p. 44-57)-
284 E. PHILIPOT
il est raconté dans le ms. Huth du Merlin et dans la compila-
tion de Malory. C'est de cette prison de pierre que l'enchanteur
poussa en mourant le « brait » fameux dont il était question
dans un roman aujourd'hui perdu '. — Cette variété d'enser-
rement est-elle absente de la légende de Mabon ?
Nous la reconnaissons dans un texte gallois, le mabinogi de
Kulwch et Olwen. Ce petit conte ne fait pas partie des trois
mabinogion « français » ; il est indigène, et porte d'ailleurs —
comme on l'a souvent remarqué — des traces incontestables
d'influences irlandaises. Arthur et ses guerriers s'y trouvent
engagés dans une série d'aventures qui s'emboîtent les unes
dans les autres et sont destinées à conquérir pour Kulwch la
main d'Olwen. Ils doivent, entre autres épreuves, s'enquérir du
sort de Mabon , fils de Modron, qui a été enlevé à sa mère la
troisième nuit de sa naissance. Après s'être adressés à un merle,
puis à un cerf, puis à un hibou, puis à un aigle, puis à un
saumon, le saumon les conduit devant les murs de la prison
où Mabon languissait depuis des années 2 . « Kei et Gwrhyr
Gwalstawt Ieithoedd montèrent sur les épaules du saumon; ils
arrivèrent auprès de la muraille du prisonnier et ils enten-
dirent de l'autre côté des plaintes et des lamentations. Quelle
créature, die Gwrhyr, se lamente dans cette demeure de pierre ?
— Hélas ! homme, il a lieu de se lamenter, celui qui est ici :
c'est Mabon, fiis de Modron. Personne n'a été plus cruellement
enfermé dans une étroite prison que moi, pas même Lludd
Llaw Ereint, ni Greit, fils d'Éri. — As-tu espoir d'être relâché
pour or, pour argent, pour des richesses de ce monde, ou seu-
lement par combat et bataille? — Tout ce que j'obtiendrai, ce
sera par combat. » Les chevaliers d'Arthur firent le siège du
château; Kei réussit à percer le mur de la prison et à enlever
le prisonnier sur son dos. Les hommes continuèrent à se battre,
1. Le début du Lanceloi en prose nous donne un résumé de l'histoire de
Merlin, où il est dit que la dame du lac l'enferma dans une grotte de la foret
de Damantes (P. Paris, III, p. 26). Cette version, qui se rattache à celle de
1' « entombement » est, comme on le voit, en contradiction avec la version
donnée par le Livre d'Artus (clos du nuage — forêt de Brocéliande). C'est une
preuve de plus du caractère factice de la vaste compilation attribuée à G. Map :
elle est pleine d'incohérences Je ce genre.
2. Mabinogion, trad. J. Loth, t. I, p. 265.
UN ÉPISODE D'ÉREC ET ÉNIDE 285
et Arthur revint chez lui avec Mabon délivré. — Mabon, fils
de Modron, est cité par les triades comme un des trois prison-
niers émineuts de l'île, entre Llyr Lledyeith et le roi Arthur
lui-même, « qui fut trois nuits dans une prison enchantée '. »
Aucun texte français n'attribue proprement à Mabon une
mésaventure semblable. Mais elle fait partie de la légende d'un
autre personnage appelé Maduc ou le Noir Chevalier, et qui
n'est autre chose qu'un doublet de Mabon.
Mabon et Maduc sont un seul et même être mythologique.
Ils répondent au même signalement. Mabon est un géant noir.
Le livre de Tristan l'appelle Mabon ou Nabon le Noir. — Syr
Nabon le Noyre est présenté par Malory au 1. VIII de sa Morte
Darthure, comme un ogre redouté; il habite une île sur la côte
de laquelle sont jetés Lamorak et son écuyer. Lorsqu'ils mettent
pied à terre, les gens de l'île leur apprennent qu'ils sont sur les
domaines d'un maître ennemi d'Artus et de ses chevaliers, et
leur recommandent de parler bas, de peur que le géant ne les
entende 2 . — Maduc ou Madoc apparaît à deux reprises dans le
Livre d'Artus > : il défend la même « coutume » que Mabon et
Malgier : tout chevalier qui passe près de son repaire doit com-
battre avec lui ; si c'est un chevalier d'Artus et s'il est vaincu,
Maduc lui coupe la tête et la plante sur un pieu. — Dans la
Vengeance Raguidel , Maduc le Noir (Hippeau, p. 96), appelé
aussi plus souvent « le Noir Chevalier », porte une armure
3168 Plus noire que ne soit meure;
Sor son elme estoit .j. corbiaus.
C'est un personnage redoutable; il habite un château
593 Dont qui i vait nen en revient.
Gauvain, en approchant de ce château, dont un pâtre vient de
lui faire une description terrifiante, aperçoit une rangée de
gibets et l'éternelle palissade de têtes humaines. Le Noir Cheva-
lier attaque tous ceux qui passent; il brigue la main de la dame
de Gautdestroit, qui ne l'aime pas. — Nous retrouvons le Noir
1. J. Loth, Mabin., t. II, p. 215, 244.
2. Cf. aussi l'analyse du Tristan, de M. Lôseth ; voir à la table, aux mots
Mabon et Nabon.
3. B. N. fr. 337, f os 152 et 191 (Freymond, p. 46 et 65).
286 E. PHILIPOT
Chevalier dans la continuation de Perceval. Sa légende nous
fournit tout au long le correspondant que nous cherchions à
« l'entombement Merlin ' ». Elle commence comme un lai de
Marie de France. Ce chevalier entra un jour par aventure dans
l.i terre d'Avalon, « eu la forest del blanc perron; » il aperçut
auprès d'une claire fontaine une demoiselle d'une beauté éblouis-
sante; il fut si surpris d'amour qu'il promit à la fée tout ce
qu'elle voulut, comme Mabonagrain à son amie. Puis il s'en-
dormit d'un sommeil profond : à son réveil, la fée lui montra
un château magnifique qu'elle venait de faire lever par enchan-
tement au milieu de la lande ; ce château était construit de telle
sorte qu'aucun homme passant par là ne pouvait le voir. La fée
rappela au Noir Chevalier la promesse qu'il avait jurée : il sera
désormais son prisonnier. Elle bâtit pour lui un tombeau sur la
porte duquel étaient inscrites des paroles de défi. C'est là qu'il
vécut en reclus, attendant qu'un chevalier d'Artus vînt à passer
et lût l'inscription insolente; car il avait pris l'engagement
22737 Que de laiens ne se movroit
Devant ke chevaliers venroit
Qui par armes le conquesist.
Le prisonnier n'avait d'autre distraction que de soigner son
destrier et de recevoir de temps à autre les visites de son amie.
Ainsi donc, Mabon et Madoc ou Maduc ne font qu'un. Le
Lan^elet donne pour ce nom la forme MaJduck. Il est possible
que nous ayons dans cette forme avec / une transition à Maugis
le Noir et à Malgier le Gris, formes francisées, la première par
analogie avec Maugis, l'enchanteur bien connu des épopées
carolingiennes 2 .
11 est curieux de retrouver Mabon et Madawg souvent con-
1. Perceval, Potvin, t. IV, p. 85-89 et 240-245.
2. Les suffixes celtiques -oc, -11c, -uec, -eue, -awc, ont été très souvent rem-
placés par des suffixes de tournure moins exotique et plus faciles à faire
entrer dans le vers. Par ex. dans la continuation de Perceval , le nom de
Caradoc se transforme en Caradious, Caradieu, Caramiel. On sait que le nom
de Mèliador, titre d'un roman de Froissart, provient de Meriadoc, Meriadettc.
Nous trouvons également Cador = Cadoc. Meraugis est à Meriadoc comme
Maugis est à Madoc.
UN ÉPISODE D'ÈREC ET ÉNIDE 287
fondus dans la littérature galloise 1 . Par exemple une triade
consacrée aux trois familles prisonnières de l'île de Bretagne,
cite, après celle de Llyr Llediaith, « la famille de Madawg, fils
de Modron, qui fut tenu en prison par les Gwyddyl Fichti, en
Alban 2 . » — De même qu'on racontait les souvenirs voyageurs
de Mabon (Cofanon Darempryd Mabon ab Modron), de même on
attribuait à Madawg une sorte d'odyssée.
Enfin une triade, importante pour nous, vient confirmer
d'une façon décisive ce que nous venons de dire sur l'analogie
de Mabon-Madawc avec la légende de Merlin. Nous y trouvons
les deux héros associés dans la même tradition d'un voyage
mystérieux : « Il y eut, nous dit cette triade 5 , trois disparitions
complètes de l'île de Prydein : la première est celle de Gavran,
fils d'Aeddan, et de ses hommes qui s'en allèrent sur mer à la
recherche des vertes prairies de Llion, et dont on n'entendit plus
parler. La seconde est celle de Merddyn, le barde d'Emrys
Wledig et de ses neuf Cylveidd, qui se dirigèrent par mer vers
la maison de verre : on n'entendit jamais dire où ils étaient
allés. La troisième fut celle de Madawg, fils d'Owein de
Gwynedd, qui s'en alla sur mer, avec trois cents hommes, sur
dix navires : on ne sait où ils sont allés. » Cette triade, on le
voit aisément, ne doit rien aux influences françaises. Quelle
qu'en soit la date, les légendes auxquelles elle fait allusion sont
celtiques, et plus spécialement irlandaises. Ces « trois dispari-
tions » célèbres sont en réalité trois imrama : c'est l'histoire
de Connla Ruad qu'une fée emmena dans Vues side et que
personne ne revit plus. C'est en Irlande que ce genre spécial de
légendes prit de très bonne heure, dès le vn e siècle de notre ère,
une forme littéraire, puis il se répandit dans les autres pays
celtiques. Par l'exemple de Connla, par celui de Bran, fils de
Fébal, par celui de Maelduin, nous savons vers quelles contrées
mystérieuses sont partis Gavran , Merddyn , Madawg : ils s'en
sont allés vers les lointaines îles, dans le pays des bienheureux,
la terre de l'éternelle jeunesse, en Avalon, là où toute l'année
est un printemps et où les arbres portent toujours des fruits
1. Cf. Nutt, Studies on the legend of the Holy Grail, p. 219, n. 2.
2. J. Loth, Mabin,, t. II, p. 293.
3. J. Loth, Mabin., t. II, p. 277.
2 8 (S E. PH1LIP0T
mûrs, séjour des fées et séjour des morts. Car 1' 'emprisonnement
féerique que nous venons d'étudier, c'est Vautre vie, éternelle-
ment douce et bienheureuse.
Seulement, si leur légende a continué à coïncider, les carac-
tères personnels de Merlin et de Mabon-Maduc ont subi une
évolution bien différente. Tandis que Mabon est entré dans le
cycle des géants noirs et malfaisants (le plus souvent malgré
eux, il est vrai), Merlin, protégé par sa situation de prophète
officiel du roi Arthur, a conservé — malgré qu'il fût fils du
diable — la bienveillance des conteurs. Il a échappé à cette
sorte de pessimisme qui a frappé le monde surnaturel et trans-
formé les bonnes fées en fées méchantes.
Une autre étape de cette évolution a été, nous l'avons vu,
l'introduction du pédantisme dans le monde surnaturel, la
transformation de ses habitants en clercs et clergesses, magi-
ciennes et nécromants. Mabon est devenu un grand magicien.
Comme Merlin, comme Morgain, comme la fée de l'Ile d'Or,
il connaît à fond l'astronomie, il tient un grimoire à la main '.
Avons-nous affaire à un développement parallèle et indépendant,
ou bien l'histoire de Mabon a-t-elle subi le contre-coup de
celle de Merlin? Les deux hypothèses sont également admis-
sibles. Toujours est-il que Merlin est devenu le type de l'en-
chanteur par excellence, le maître de tous les autres. Morgain,
selon la vulgate de Merlin, lui devait sa science 2 . Niniane
n'arrive à l'enserrer qu'après avoir été à son école et lui avoir
arraché un à un ses secrets. Le Tristan en prose présente égale-
ment Mabon comme un élève de Merlin 3 . Lui aussi a une
amie, Grysinde, qui, pour l'avoir bien à elle et lui enlever
toute occasion de commettre des infidélités, l'enferme dans une
tour d'où il ne peut sortir sans devenir aveugle.
Ainsi, sous cette forme dernière, la légende de Mabon arriva,
comme celle de Merlin, à représenter le même symbole cher à
l'imagination des écrivains du moyen âge, celui de l'enchanteur
enchanté, du savant dupé par l'amour, de l'homme supérieur
1. Bel Inconnu, v. 3315 :
Quant il m'eut tociee d'un livre,
Si fui semblans a une wivre.
2. Sommer, p. 361 .
3. Lôseth, p. 251.
UN ÉPISODE d'ÊREC ET ENIDE 289
qui commande aux éléments et pénètre l'avenir mais ne s'aper-
çoit pas qu'auprès de lui une femme travaille silencieusement à
le perdre. Ce n'est pas seulement l'histoire de Merlin et de
Mabon; c'est celle de tous les grands clercs que le moyen âge
admira, Hippocrate, Aristote, Salomon, Virgile.
Malgré la concurrence écrasante de Merlin, la réputation de
Mabon comme enchanteur semble avoir survécu assez long-
temps, comme le prouvent ces deux vers de Maugis d' Aigremont ,
parlant des mérites de l'enchanteur Noiron :
Plus seit d'enchantement, d'engin, de trahison,
Que ne soit Simon Mage, ne Basin, ne Mabon.
(Bibl. Nat. fr. 766, f" 45 v°.)
Cette étude générale sur le personnage de Mabon , un peu
longue peut-être, n'a pas été cependant inutile à l'explication
de l'épisode de « la Joie de la Cour ». Si elle n'en a pas encore
résolu toutes les difficultés, elle nous a du moins montré à
quelle catégorie de légendes il se rattachait et de quels éléments
il avait pu se former. Une dernière obscurité subsiste : le titre
seul de « la Joie de la Cour » est une énigme, la plus décon-
certante pour le lecteur. D'où vient ce titre, que Chrétien de
Troyes répète à satiété, qu'il s'efforce de justifier, et qu'il ne
parvient pas, en fin de compte, à expliquer d'une manière
satisfaisante ?
L'expression de « Joie de la Cour » est bien spéciale à Erec
et très caractéristique. Toutes les fois qu'on la retrouve , on
peut être certain qu'elle remonte à notre roman. Elle n'était
déjà pas très claire, semble-t-il , au moyen âge : l'adaptateur
gallois y a renoncé; peut-être les « jeux enchantés », dont il
parle sans les décrire, sont-ils simplement une interprétation
gauche de « la Joie ». Dans le Par^ival de Wolfram d'Eschen-
bach, « Joie de la court » — à l'instar du Pirée — est devenu
un personnage vivant. Chrétien de Troyes ne devait pas y
voir beaucoup plus clair. Il donne comme explication finale
l'allégresse qui saisit le peuple après la défaite du géant, et qui
est également indiquée dans l'épisode de Malgier. Mais cette
« joie », annoncée dès le début et si mystérieusement, semble
pendant très longtemps devoir être une joie personnelle à Érec.
Ce mot, jeté sans autre explication, exerce sur lui une attraction
Rominia, XXI'. jg
290 E. PH1LIP0T
mystique, et on ne sait quel rêve de félicité il entrevoit là des-
sous. Chrétien ne le dit pas, mais son héros a dû éprouver
quelque désillusion en s'apcrcevant que c'est surtout pour la
joie d'autrui qu'il avait travaillé. Le poète s'est-il amusé de lui
et de nous?
M. G. Paris a conjecturé que la « Joie de la Cour » pourrait
peut-être provenir de quelque traduction inintelligente '. Nous y
voyons plutôt la survivance d'une expression bien française,
mais dont on avait forcé le sens par une explication inexacte,
imaginée après coup. L' « île de Joie » (Iiiis-Subai) apparaît
dans le voyage de Bran, fils de Febal, le plus ancien des itnrama
irlandais. C'était une île de fée, une île d'amour. Nous la retrou-
vons dans la légende de Lancelot, qui devint prisonnier de
l'Ile de Joie et y séjourna longtemps auprès de la fille du roi
Pelles. Et si l'on veut savoir pourquoi cette île était ainsi
nommée, c'était, nous dit le roman, « pour les damoyseles qui
estoient avec la fille au roi Perlés, qui faisoientla plus grant joyeu-
seté que jamais homme veit faire a damoyselle. » Mais à côté de
cette explication simple, traditionnelle, conforme à la concep-
tion de l'au-delà celtique, le roman de Tristan en prose nous en
offre une autre, qui est précisément la même que celle d'Êrec 2 .
Lancelot étant installé dans l'île des Géants, une demoiselle,
pour éprouver le courage de ce chevalier qui cachait son nom,
fit venir son chevalier, nommé Alban, qui provoqua Lancelot
et fut vaincu. Les demoiselles témoignèrent une telle joie de
cette victoire que depuis l'île fut appelée l'Ile de Joie. Il est
probable que nous avons dans la « Joie de la Cour » une éty-
mologie de ce genre. L'île où Mabon est prisonnier portait à
l'origine le même nom que celle où demeura Lancelot. Peut-
être même faut-il voir une survivance de la conception primi-
tive de l'île féerique dans ces choeurs de jeunes filles qu'Erec
aperçoit à son entrée dans le château :
5504 Nés les puceles qui querolent
Lor chant en laissent et retardent.
Pourquoi dansent-elles? Pourquoi chantent-elles? Le poète ne
nous en dit rien. Peut-être leur carole ressemble-t-elle à la
1. Romania, t. XX, p. 155, n. 2.
2. Lôscth. p. 212.
UN ÉPISODE d'ÊREC ET ÉNIDE 29 1
ronde éternelle où fut entraîné Méraugis, et leur joie, à la joie
continue et monotone des séjours enchantés.
Conclusion. — Revenons maintenant sur nos pas et rassem-
blons les comparaisons un peu éparses que nous avons faites,
chemin faisant, entre l'épisode d'Erec pris pour base et les deux
épisodes correspondants du Bel Inconnu :
i° Nous avons eu occasion de montrer plusieurs fois l'indépen-
dance de LD vis-à-vis de BI. Pour l'épisode de Lampars, LD
est d'accord avec E contre BI. — Le géant Maugis le Noir ne
dérive pas de Malgier le Gris. LD et BI remontent à une
source commune. Sur ce point, nous adoptons l'opinion de
M. G. Paris, opposée à celle de M.-Kaluza.
2 Si nous appelons O la source commune à LD et à BI,
quels sont les rapports de O avec E}
a. Épisode I. O et E concordent dans leurs lignes générales.
Mais O a conservé un caractère plus primitif. Le thème de
l'hospitalité forcée est atténué dans E au point de devenir mécon-
naissable. — La population, malveillante dans O, est bienveil-
lante dans E. — Pour tout cet épisode, E apparaît vis-à-vis de
O comme une version très altérée d'une même source. E n'a
pas pu servir de modèle à O.
b. Episode IL L'épisode de Malgier-Maugis correspond bien,
d'une façon générale, à celui de Mabonagrain. Même décor :
une île, la file des têtes coupées, la foule des spectateurs accla-
mant le héros. Même thème au fond : le géant prisonnier d'une
fée, condamné par amour à maintenir une coutume barbare.
Mais il y a entre les deux versions des différences capitales.
Le « clos de la nue », les fruits qui empêchent le retour, l'arri-
vée du héros devant la demoiselle couchée sur un lit d'argent,
le cor qui détruit cette fantasmagorie, autant de traits complè-
tement absents de O.
Pour les traits communs à £ et à O, £ est notablement
'inférieur à l'autre version, et bien plus vague: la théorie de
l'emprisonnement féerique, de la « coutume », y est à peine
indiquée. Si nous en étions réduits au texte d'Érec, nous ne
soupçonnerions même pas que l'amie de Mabonagrain est une
fée. — Érec ne coupe pas la tête au géant.
Ainsi, d'une part, E possède en propre des éléments entiè-
rement inconnus à O. De l'autre, pour ce qui est des éléments
292 E. PHII.IPOT
communs, il est vague, obscur, nettement inférieur. E n'a pas
pu être la source de O.
3 Nous venons d'examiner les épisodes pris à part. Exami-
nons maintenant l'ordre dans lequel se suivent ces épisodes.
L'ordre donné par E est inverse de l'ordre donné par O.
Lequel a raison? Ici encore il nous semble que la version O
doit être la plus fidèle.
A priori, il est tout à fait impossible de juger si l'épisode de
Lampars-Évrain est mieux à sa place avant celui de la Gaste
Cité qu'avant celui du verger de Mabon. Dans les deux cas, il
pourrait disparaître sans dommage. Cependant nous avons
contre Érec un certain nombre de présomptions. Sans rappeler
ici la façon toute personnelle dont Chrétien a transformé le
thème primitif en une sorte de fableau , nous constatons que
l'épisode de la Gaste Cité manque dans E. Or cet épisode,
dans le cycle du Bel Inconnu, est fondamental : nous le trou-
vons non seulement dans LD-BI, mais dans Carduino, dans
le Lanzelet. Cet élément essentiel, l'auteur d'Êrec l'a supprimé.
Il nous prévient au début qu'il a « trait » le sujet d'Erec et
Enide d'un conte d'aventure 1 . Et il faut avouer qu'il a taillé
et coupé dans son modèle avec une indépendance magistrale.
— Ayant supprimé l'épisode de la Gaste Cité, il a néanmoins
cru devoir conserver celui de Lampars-Evrain. Reste-t-il quelque
trace de ce raccordement? Nous avons vu comment Chrétien
de Troyes avait adouci le caractère des habitants du château
de Brandigan. En effet, puisque c'est cette même population
qui doit acclamer tout à l'heure la victoire du héros et faire des
vœux pour lui pendant la bataille, il eût été absurde de la repré-
1 . Érec, v. 1 3 :
Et tret d'un conte d'avanture
Une moût bêle conjointure.
Le prologue du Bel Inconnu dit la même chose presque dans les mêmes
termes, v. 4 :
Por li (pour ma belle) veul un roumain estraire
D'un moult biel conte d'aventure.
joint aux autres preuves que nous venons de donner, ce rapprochement
devient intéressant. Nous savons maintenant que ce conte d'aventure dont se
réclament, d'une part Érec, de l'autre le Bel Inconnu, était au fond un seul et
même conte, a quelques variantes près.
UN ÉPISODE D EREC ET ENIDE 293
senter comme nettement hostile. Dans O, ce détail n'avait
aucun inconvénient. Mais Chrétien de Troyes devait s'efforcer
de mettre autant que possible l'épisode B en harmonie avec
l'épisode A.
O ne doit donc rien à E. Tous deux remontent, par un cer-
tain nombre d'intermédiaires, à un modèle commun. La version
de E porte très fortement l'empreinte de la personnalité du poète.
Quant à la version galloise ' (Gheraint ab Erbin), la compa-
raison de l'épisode du Clos de la Nue avec celui de la Joie de la
Cour ne prouve pas, à notre avis, qu'elle remonte à une autre
source, différente du poème français. En tout cas cette version
est encore plus altérée, moins primitive que la version d'Érec.
Le thème de l'hospitalité forcée y est aussi affaibli que dans
Chrétien de Troyes. Le « clos de la nue » subsiste, mais
les fruits merveilleux ont disparu. D'une façon générale tout
le thème de l'emprisonnement féerique est devenu entièrement
méconnaissable. Le chevalier qui joue le rôle de Mabonagrain
n'est même plus un géant. Son amie est un personnage
inutile, et lui seul a fait tout l'enchantement. Bien plus, le
Mabinogi ajoute au texte d'Érec, qu'il abrège si gauchement,
des obscurités nouvelles : qu'est-ce que ces « jeux enchantés,
ces jeux de tromperie et de sorcellerie » , dont on ne nous
dit rien de plus? Pourquoi y a-t-il deux pieux vides, et
non pas un seul, comme il est naturel? Sans doute certains
détails secondaires sont donnés par la version galloise et ne se
retrouvent pas dans la version française. Ainsi, Geraint, Énid et
le Petit Roi, avant d'arriver au château d'Owein, sont en pré-
sence de deux routes, et ce trait nous fait songer au carrefour
que rencontrent Méraugis et Lidoine aux abords de la Cité sans
nom. De même, Geraint, au lieu de passer la nuit chez le comte,
part après dîner, comme dans BI. Au lieu de s'approcher sim-
plement de la demoiselle du verger, il s'assied auprès d'elle dans
une chaise vide. A la fin de l'épisode, le rôle du cor merveil-
leux est indiqué avec plus de précision que dans Erec. Mais la
présence de ces détails secondaires ne suffit pas, selon nous, à
attribuer au mabinogi une valeur spéciale, à en faire le repré-
sentant d'un Érec antérieur à celui de Chrétien de Troves. Ils
1. J. Loth, Mabin., t. II, p. 168-172.
294 E - PHILIPOT
peuvent être de simples fioritures, que l'adaptateur tirait de son
propre fonds, de sa connaissance de la littérature légendaire.
Par exemple il est dit dans Gerainî que le cor était suspendu
aux branches d'un arbre, alors que dans Érec il est attaché au
pieu vide. Mais quelle valeur attribuera-t-on à cette variante,
lorsqu'on la retrouve dans Y Erec en prose 1 , où personne, que
je sache, n'a jamais vu autre chose qu'une simple traduction?
Sans doute, pour l'épisode qui nous occupe, la comparaison de
M. Othmer 2 était incomplète et rapide, puisqu'elle ne tenait
compte que des deux textes mis en présence. Mais on voit
qu'une étude plus attentive et plus étendue de la « Joie de la
Cour » ne nous a pas conduit, pour cet épisode, à des conclu-
sions différentes des siennes 5 .
Emmanuel Philipot.
i. Fôrster, p. 288, 1. 10.
2. K. Othmer, Das Verhâltniss von Christian' s von Troyes « Erec et Enide »
%u déni Mabinogion des rothen Duchés von Hergest « Geraint cib Erbin », dissert.,
Kôln, 1889, p. 58-60.
3. [Je ne veux pas discuter ici cette question accessoire, sur laquelle
j'aurais de la peine à me ranger à l'avis de M. Philipot. Sur l'ensemble de sa
thèse, je ne ferai qu'une observation. Il emploie indifféremment, pour
comparer le Bel Inconnu à Erec, des traits qui, dans le premier poème,
appartiennent à l'épisode de Mauger et des traits qui appartiennent à l'épi-
sode du « fier baiser ». Or ces deux épisodes ne peuvent guère être regardés
comme des parties d'un même tout : ils sont plutôt en contradiction l'un avec
l'autre. L'épisode de Mauger, inconnu à Carduino et à Wigalois, a été ajouté
par O (si nous appelons ainsi l'original commun de BI et de LD) à celui de la
magicienne qui arrête un temps le héros dans sa marche vers l'aventure
finale. Il ne paraît donc pas légitime de lui rattacher des traits qui, comme
le rôle de Lampart, font partie de l'épisode du « fier baiser ». Cette observa-
tion diminue quelque peu la ressemblance signalée par M. Philipot entre Erec
et le Bel Inconnu, mais ne détruit pas l'explication générale qu'il donne de
l'épisode si altéré de « la Joie de la Cour », explication certainement préfé-
rable au rapprochement que j'avais fait entre « la Joie de la Cour » et le
« fier baiser ». Reste à savoir comment le personnage de Mabon, qui appar-
tient au thème du guerrier retenu captif dans un séjour enchanté qu'il est
obligé de défendre, a été transporté dans le thème tout différent de la jeune
fille captive d'un monstre, changée elle-même en serpent et délivrée par un
baiser. Mais la pénétrante étude de M. Philipot jette beaucoup de lumière sur
les origines enchevêtrées de nos romans « bretons ». — G. P.]
DI ALCUNE INFILTRAZIONI
D' ITALIANO SETTENTRIONALE
NELL' ITALIANO LETTERARIO
I. — GREZZO E GREGGIO
L' etimo agrestis del Caix (Studi, ecc, § 39) fu combattuto
con brevità efficace dal Paris (Romani a, VIII, 6 18) e con ottima
argomentazione dal Fumi (Miscell. Caix-Canello, p. 99-102),
che scosse parimenti, con ragioni che quasi tutte mi sembran
salde, il *gregïus del Canello (Arch. glott., III, 348). Tornato
come sono per un' altra via al *grevio- *grévis a cui il
Fumi felicemente pensô , credo di potere alla sua etimologia
fare adesso tali aggiunte da aumentarne la probabilità, e da
risolvere ad ogni modo i problemi accessorii cui essa pure dava
luogo. Intanto osserviamo che il Caix e il Canello, come il
Rônsch col suo incredibile «Ypoixoç, furono anche tratti fuor di
strada dal mirar che fecero soverchiamente ai sensi traslati o
secondarii del vocabolo, anzichè a quello fondamentale, e
rimasto prevalente , di « non lavorato » , riferibile a metalli , a
piètre preziose, ed anche a lana, seta, legname, zolfo e via
dicendo. Pei metalli sarebbe certo efficacissimo il riscontro con
f aes grave e argentum grave, se ormai (v. il Forcellini del De Vit)
non risultasse che 1' aes grave sia da tener ben distinto dal rude,
nonostantela posteriore confusione fattane da Servie Ma è bensi
possibile che nel latino parlato «grave » sottentrasse in qualche
sensoa «rude». La lavorazione raffina e rende più lieve la massa
greggia. E si raffrontino i sensi classici e medievali di brutus.
Contro la nostra etimologia, tenuta nei limiti délia toscanità,
in cui il Fumi la lasciava, stanno due difficoltà poderose, ostili
anche ail' etimo del Canello, per non dir a quello del Caix, che
alla seconda di esse si sottraeva sol perché dava in impacci anche
peggiori. L' una difficoltà è Y e strettadi greggio gre^o; 1' altra è
l'esistenza di questa seconda forma zetacistica. Per 1' una il
Fumi invocava 1' efficacia astringente délia palatina seguente (cfr.
296 F. D'OVIDIO
le sue Note glotioîogiche, p. 13), corne già il Canello avea fatto,
o finanche 1' efficacia délia posizione. Ma la tonica aperta di
peggio, seggio, feccia, di mefâp, ai p&gp, pragp ecc, mostra corne
su entrambi quei soccorsi non sia da far alcun assegnamento.
C è, a dir vero, il sost. gregge grège-, con sue varianti morfo-
logiche -ggia -ggio; ma ebbi altrove (Grundriss, I, 513) ad
avvertire coni' ei debba essere andatoa rimorchio di legge lêge-.
Che se altri, rinunziando alla pretesa azione astringente del
-gg- ecc, si riducesse a dire che su gregge appunto abbia potuto
finir col modellarsi l'agg. greggio, avremmo da obiettargli che,
mentre questo secondo ha IV in tutta Toscana e su ogni labbro
italiano che non sia inetto a distinguere i due suoni dell' e, del
primo invece non si pu 6 dir lo stesso, giacchè a Siena si pro-
nunzia gregge, che è pur 1' uso più comune fuor di Toscana. La
sibilante poi di grç(îo non è per il toscano cosa tanto semplice
quanto e il Canello e il Fumi e altri la fanno; poichè per -DJ-
si ha bensi mei^p raigp accanto a oggi raggio ecc, ma ail' esito
sibilante non conducono mai ne -GJ- ne -VJ-, e chi trovasse
naturale un *pio%( a > un *&ssaç{are e sim., farebbe una curiosa
confusione fra toscano e veneto.
Ora, egli è appunto un imprestito dal veneto quel che
spiega secondo me ogni cosa. Li, corne s'ebbe pio^a pluvia
(oggi piova), cosi da *grëvio- si sarà avuto gre%o, con la stessa vocale
stretta che ivi si ode in grève e in me greva '. Per le arti , per
talune in ispecie, la civiltà veneta pareggiô o superô la toscana,
e fra le due regioni vi furono scambii molti e d'ogni génère.
Anche a prescindere poi dalla sua efficacia artistica e industriale,
Venezia a buon conto era il grande emporio del commercio, in
ispecie con 1' Oriente; il quale alla sua volta era la tradizionale
fonte délie cose preziose. A Venezia si doveva far capo per
moite délie materie prime 2 .
1. Mentre il tosc. ha grève. Invece, 1' identità délia tonica si riscontra pur
nel bolognese, che dice gri% e griv, e nel ferrarese, che ha gr?{ e grev.
2. Mi viene in taglio un articolo di P. Molmenti, nella Nuova Antologia
del 1 maggio '95 : « Venezia, le sue arti e le sue industrie ». Fra altre cose
vi si legge p. es., che « i soli Florentini recavano ogni mese sul mercato
70000 ducati in mercanzie, avendone in cambio dai Veneziam lane, sete, ori,
gioielli » (p. 48). Nel 1332 « Firenze richiese a Venezia un fonditore, e le
porte del Battistero, modellate da Andréa Pisano, furono fuse da maestro
Leonardo Veneziano » (p. 56).
INFILTRAZIONI d' ITAL. SETT. NELL ITAL. LETT. 297
Gli artefici toscani poteron dunque appropriarsi quel voca-
bolo veneto ; ondeggiando tra il ripeterlo con la sibilante, o il
modularlo secondo la usuale rispondenza di molti loro -gg- ai
"\\" ("\") délia Laguna, cosi in voci indigène dell' Italia corne
in altre accattate dall' estero : ma%or, pe%p -or, ma%p, saçar, fo%a,
levier, ponti\ctr, viaço, pQ^o pu^ar 1 . L'ondeggiamento, tanto più
che si trattava d' una parola tecnica, si protrasse cosi a lungo,
che greggio non è mai riuscito a soppiantare totalmente^r^o 2 .
L'origine veneta è resa più manifesta da parecchi indizii.
Mentre in Toscana e altrove l'aggettivo è affatto isolato, a
Venezia ha una famiglia e spazia per il significato un po' più
largamente. Chè il grt\o è il « primo intonaco che si dcà aile
muraglie », il rinzaffo, e « rinzaffare » suona gre^ar, oltre dar
de grezp ; e si dice che dix o porta gre^o un balcone o altro di
simile, che pel suo peso comprometta la stabilità d'un edifizio;
e fin%er el grexp è per « fare îo sciocco » 3 . Inoltre, gli esempii
toscani che fino a ieri si citavano non risalivan più su del
Cinquecento, e, se ora la Crusca è riuscita a premettervene uno
délia fine del s. xiv o dell' inizio del xv, esso par fatto apposta
per darci ragione : è tolto da un Trattato di artista toscano, il
Cennini , ma che visse e si ammogliô in Padova, e in Padova
ritengono scrivesse codesto suo Trattato délia pittura, che certo
1. È notevole che sin per Cio\a Clodia, dove il toscano avrebbe potuto
senza scrupolo starsi alla sola forma veneta, cosi per mei^o e sim. corne per il
trattarsi di un nome locale, esso ondeggi tra Chio^a e il più gradito Chioggia.
E sarebbe del pari notevole corne tra i pochissimi batteggiare del lessico
italiano ve ne sia uno del Bembo, a cui 1' avrebbe di certo suggerito, oltrechè
la solita altalena délia lingua fra i due suffissi verbali confluenti nelP uso
benchè di diversa origine (cfr. prov. batejar, napol. vattïare, senese batteggiare
Hirsch 57), la paura altresi del suo nativo bati^ar. Sennonchè 1' esempio del
Bembo è soppresso ora dal Glossario délia Crusca, che invece aumenta gli
esempii tratti dal Buti.
2. Un fatto che alla lontana vi rassomiglia è quello che si riscontra nel
linguaggio dei tipografi, dove il napol. cartesino serba chiara la traccia del
venetismo (cartesin, corne pote sin pulcino), bene scancellata nel tosc. carticino.
È superfluo ricordare quale egemonia ebbe Venezia nelP arte délia stampa.
3. Naturalmente, di quanto qui e altrove tolgo dal Boerio, qualcosa deve
essere oggimai più o men disusato ; e potrei anche addurre , se ne fosse il
caso, i ragguagli con cui il prof. Teza ebbe la cortesia di appagare la mia
curiosità.
298 F. D'OVIDIO
vediamo infiorato di molti venetismi o lomhardismi più o meno
toscaneggiati, corne sqitasi, dislinguare, bucetto, cuslieri, ctsunare',
figaro, saligaro, niella, missidato, strucare, sûgolo, ?anca, iisclletto,
gualivo 2 , ecc. Il trovare in un testo di tal fatta « il grcggio délia
pietra » è un quasi toccar con mano il punto in cui si fece
î'innesto del venetismo alla toscanità 5 .
Sulle prime, piuttosto che a Venezia, il pensiero sarebbe
potuto correre aile Gailie ; ma queste non fanno in realta che
risospingerci ail' Italia. Il francese e il provenzale non ci danno,
nei riflessi di *grevis e suoi numerosissimi derivati, il più
lontano odore del significato nostro di greggio, a cui pure spesso
rassomigliano tanto nel suono (cfr. greger grejos ecc), ed è
chiaro che nelle Gailie s' è detto sempre brut , corne apparisce
pur dal bru tu m del Ducange; e il soie- grège o grège v' è un
tardivo e misero italianismo, corne ben vide il Littré 4. Se nel
Ducange leggiamo adesso un g régi us (che ad ogni modo è da
un documento italico) con accanto la traduzione greggio, è
questa un grossolano equivoco per grigio; e niente in quella
miniera rintracciamo che faccia al caso nostro. Sennonchè un
b. lat. grezus esiste pure; e propriamente, corne awertiva il
Caix, che perônon aveva nulla a trarreda una simile spia geogra-
fica, negli Statuti padovani !
Finalmente, se davvero la base latina del nostro aggettivo è
la medesima di grève, ciô stesso ci deve far propendere a
cercarne la schiusa più volentieri nell' italiano settentrionale.
Non intendiamo certo negare che grève sia prima o poi pene-
trato in qualche parte del toscano vernacolo. Lo asseriva il
1. Oggi sunar : cfr. Ascoli in Arch., II, 406 sg., oltre il Beitrag del
Mussafia (30), che del resto è da vedere per moite di codeste voci.
2. Intanto, grazie a codesto singolare testo, il gualivo fa capolino nel
vocabolario délia lingua (Tommaseo) !
3. Che vi si legga greggio anzichè -çç- non fa caso, poichè, corne s' è visto,
lo scrittore suol rimaneggiare più o meno e variamente i suoi venetismi, p. es.
uselletto e bucetto ■= oseieto buseto.
4. Il quale registra corne ginevrina la variante grè~c , che a noi riesce
sempre più istruttiva , mentre allô Scheler sembrava un deturpamento —
Peggior pensiero fu quello del Frisch , che escogitô un etimo germanico , e
considerô il rirlesso francese corne tanto ben indigeno da non preoccuparsi
neppure dei riflessi italiani !
INFILTRAZIONI D ITAL. SETT. NELL ITAL. LETT. 299
Tommaseo, sebbene un posteriore lessicografo toscano sembri
tacitamente smentirlo; e il Fumi registra grevio, il cui finimento
è corne un suggello di più o meno legittima popolarità r . E da
un rimatore forse sabino trasse un grevo il Nannucci (Nomi
743). Ma, pur desiderando più precisi ragguagli sulla estensione
corografica di cotali forme nell' Italia centrale , non dubitiamo
di asseverare che Y uso comune è grave, e che basta una rapida
occhiata agli esempii storici di grève grieve e sim. per dover
riconoscere corne abbian sempre avuto sapore d' eleganza lette-
raria, suggerita bene spesso dalla rima, ed inspirata di solito,
talora nel modo più patente, dall' influsso transalpino; il quale,
in questo corne in altri casi, trovava soltanto un valido aiuto
nell' uso nativo délia Cisalpina. Anche pel sic. greviit e derivati,
Y Avolio (Introdu^ioue, ecc, p. 57) non dubitô del gallicismo.
Estraneo dunque del tutto alla Penisola iberica (salvo il cata-
lano), alla Sardegna, al Reame, *grevis ecc. apparisce più
schiettamente proprio e nativo délia zona gallica, galloitalica e
veneta, e rumena. La Toscana, la Romagna e l' Emilia tramezzano
qui, corne altre volte, fra l'italiano méridionale e il setten-
trionale; ma, tutto ben sommato, c insinuano di rivolgerci con
maggior fiducia al Settentrione. Per quel che è del veneziano
in particolare, ei ci dà grève g reveto -oto grevar 2 . Quadra assai
bene che in taie ambiente pigliasse consistenza *grevio- 3 .
La cosa sembra perfin più semplice che in realtà non sia.
1 . Codest' -i- perô non è da confonder con quello di base latina, bensi va
cogli scudio bontià e sim. délia stessa zona a cui il Fumi forse accenna, dei quali
tocca il Flechia (Arch., IV, 370).
2. Cfr. pel ven. ant. Ascoli in Arch., III, 248, 280; e Parodi nel vol. per
nozze Cian, p. 128.
3. I tosc. aggre^are -ire per « intirizzire », con la variante aggri^are , e
in iscambio di aggricchiare aggricciare, raggricchiare -inchiare, non è forse
prudente tirarli in ballo al proposito nostro. La sonora che qualche lessico vi
nota puô essere un mero arbitrio , se la voce è antiquata ; o se non è , e se
ad ogni modo la notazione torna giusta, puô anche credersi che una falsa
analogia seducesse la favella medesima. Ma è una turba codesta di varianti
capricciosette, in cui vere o immaginarie onomatopée, e influssi analogici
diversi, sufHssali e radicali (cfr. granchie, rannicchiare, grinça), hanno portato
un curioso scompiglio; che per fortuna ora non ci tocca. Di ràggreœare è
gratuito il supporre che abbia da fare seriamente con gre^o.
300 F. D OVIDIO
È ovvio il riscontro con lévio- = napoj. Heggio, sic. leggiu,
sardo merid. lebiu, fr. liège, sughero ' ; e, per quanto vi possa
essere ancora da scandagliare circa le ragioni onde furon pro-
musse cotali basi ampliate 2 , puô dirsi che nel caso nostro
particolare ci basti richiamarci al tipo rttfâo *rudio-, quai che
ne sia poi la précisa natura tematologica. Sennonchè mi dà un
po' da pensare che per Venezia saremmo qui costretti a porre
coesistenti e *grevis e *grevio-, mentre di solito in simili
aggettivi avviene una opzione. Il toscano, poniamo, non ha
che lieve e il méridionale non ha che Heggio ecc; e se entrambi
hanno pure leggiero , non solo questo è per me e per altri un
gallicismo, ma importa ad ogni modo uno sviluppo d' altra
natura (cfr. -igiano -ensiano-), per cui la coesistenza del
derivato con 1' originario è cosa ben più semplice (cfr. primo e
primaio o pri micro). E cosi il provenzale ha /<•// Heu oltre leugier;
e il francese, se si prescinde dal liège anzidetto, non ha che
léger. E ne 1' uno ne 1' altro aggiiingono a g reu grief un aggettivo
che rifletta -io-, e il sost. prov. greuch ecc. è certo un' estra-
zione dal verbo -jar. Tuttavia, non è da esagerare lo scrupolo,
e, come pel verbo appunto coesistettero in prov. e franc, i
riflessi di *grevare e di *greviare, cosi puô aver oscillato il
veneto tra le due forme dell' aggettivo, tanto più che queste
vennero a fare insomma una considerevole allotropia di signi-
ficato. E finalmente, questi scrupoli grammaticali, come quelli
ideologici circa la convenienza di « grave » per « rude » ,
possono si riguardare l'etimologia stessa del veneto gre~o , ma
non toccano 1' altra parte délia mia tesi, che puô stare da se ed
avère una sua propria certezza, cioè che il tosc. gresgp greggio è
un semplice venetismo più o meno lavorato.
i . Che il Grôber preferisce considerare come estratto dal verbo Ugcr.
2. Per mé^o il miglior punto di partenza sarebbe il plur. neut., chè
mitia pira e sim. si faceva tutto intero la pera méçça e sim. ; con un proce-
dimento non molto disforme da quello a cui è dovuto il sost. ver\a. Aggiungo
di passata che oggi m' è divenuto più chiaro anche 1' enigmatico e per 7, paren-
domi da sospettare un' oscillazione tra mîtis e *mittis, pari a quella di
lïtera lïttera, cùpa cùppa e sim. (cfr. Grundriss, I, 508, ecc).
INFILTRAZIONI D ITAL. SETT. NELL ITAL. LETT. 3OI
II. — PETTEGOLEZZO
Oltre al derivare da un aggettivo di oscura etimologia, è nel
suffisse» (-^x»)cosa più strana che generalmente non paia. Credo
che anche per esso bisogni ricorrere alla patria del Goldoni.
Quivi suona veramente con la sorda, e sarà in fondo un *petle-
goleccio, sul far di cigale^o, ciacole^p, comaresgp ; ma i Toscani
nell' appropriarselo poterono surrogarvi la sonora per seduzioni
analogiche (cfr. ole((o, spulefâp) e per riscontro alla palatale
sonora di pettegokggiare 1 . Del resto sono abbastanza recenti
gli esempii toscani di questo sostantivo, e per tutta la sua fami-
glia sembra non si risalga più su del Rinascimento. Nel
Mezzogiorno si dice -agp con la sorda, o per maggiore fedeltà
al venetismo, o più probabilmente perché, trattandosi di voce
quaggiù letteraria , ne è invalsa una pronunzia sbadata, corne
già è accaduto in ole^o e in tante altre parole, e solo per caso
rispondente alla origine 2 . È anche notevole che i più ignoranti
si ostinino qui a dir pettegoleçça , e che un esempio di questo
(che è sin più antico, forse per puro caso, degli esempii toscani
di petiegok(~o) si trovi in un autore sanese del s. xvn. Da ultimo,
giova avvertire che ilBianchini, lessicografo del dialetto lucchese
(1820), scriveva : « Pettegolezzo è oggi voce Comune a tutta
1' Italia, usata specialmente dai Veneziani e da non pochi
Scrittori, fra i quali il Conte Alfieri nelle sue Commedie »
(cit. dal Fanfani). Ed anche per questo vocabolo non sarà
inutile osservare che a Venezia ha una particolare abbondanza
di significati secondarii : « cianfrusaglie » e sim.
1 . Veramente al valeggio che il Redi usô per « forza, potere » risponde-
rebbe un valc^o del florentine» Baldinucci significante « maestria », e il
Petrocchi, che lo dice ancor vivo in linguaggio contadinesco nel senso di
« sfogo » , lo pronunzia con -çç- sordo. Ma è un esempio per più rispetti
non molto concludente.
2. Anche nel rimanente dell' Italia settentrionale si sente -q^o con la ;■
sorda, o, da quei popoli o individui che non riescono a profferirla, con la s
sorda ; ma li è ancor più difficile il definire se non v' entri per qualche cosa la
diretta azione di Venezia.
>
302 F. D 0VIDI0
III. — MELAZZO O ME LASSA
Questo duplice termine, indicante il residuo délia raffi-
natura dello zucchero, deve pur esso venirci dal più dolce dei
nostri dialetti. A badarvi m' han condotto gli accenni d' un
chiarissimo scienziato 1 . Veri esempii storici non ci danno i
lessici, ed è poi notevole che mentre il Boerio e 1' Alberti (Di^.
franc.') spiegano sempre con inclassa, e questa è la forma pre-
posta dal Petrocchi , il Fanfani invece e lo Zambaldi non han
che melasgo e il Tommaseo e il Cherubini lo prediligono. Se
bisogna muovere, corne par inevitabile, da mellaceus di cui
s' ha una traccia nel lessico latino col senso di « mosto cotto »
(-ceum), lo schietto toscano avrebbe piuttosto dato *mellaccio
-a (cfr. migliaccio, di contro al ven. smegiaqça). Il fr. mélasse,
che allô Scheler sembrô uno spagnolismo, s' acconcia benissimo
ail' origine veneta o italiana, corne pur fanno e lo stesso sp.
niela^a e il pg. melaço. Quantunque 1' influsso di « miele » e
sua numerosa prosapia avrebbe potuto trarre a -/- il riflesso
spagnuolo, e l'italiano del pari, tuttavia lo sp. mclli^a « salsic-
cione melato » sembra insinuare che il riflesso indigeno vi
sarebbe probabilmente stato *mella%a. Inoltre il termine fran-
cese deve non esser rimasto inoperoso, anzi aver contribuito
efficacemente alla vicenda morfologica del vocabolo fuor délia
Venezia, e ail' attenuazione délia sua sibilante, i quali due latti
han pur bisogno di una spiegazione. Invocare qui 1' incertezza
I. Alfonso Cossa, Angelo Sala medico e chimico vicentino del secolo XVII ,
Vicenza, 1894, p. 7 sg. : « Perô in molti luoghi délie opère del Sala sono
descritti con esattezza e corne cose vedute parecchi procedimenti relativi ad
industrie chimiche che erano esercitate ai suoi tempi in Venezia. È noto che
nci primi anni del secolo decimosettimo, oltre ail' arte vetraria, che il fioren-
tino Antonio Neri descrisse con un libro rimasto classico,... fiorivano ancora
in Venezia parecchie industrie chimiche, quali la preparazione del sale
ammonico, la raffinazione del tinkal, Farte tintoria, la preparazione délia
biaccae del minio, la fabbricazionedel sapone e la raffinazione dello zucchero.
Una parola teenica di questa ultima industria, il melato, passata nelle altre
lingue colla sua flessione caratteristica del dialetto veneto , se non tradisce
P origine, almeno è un indizio del grado di sviluppo al quale era pervenuta
in Venezia la raffinazione dello zucchero greggio ».
INFILTRAZIONI D* ITAL. SETT. NELl' ITAL. LETT. 303
délia stessa pronunzia veneta nel fatto degli %_ non men sordi che
sonori, sarebbe un dimenticare che in altri venetismi ciô non
ha impedito che si esemplassero corne veri ^. Per contrario, in
bocca francese non poteva lo -~~- non attenuarsi, e il tipo che
ne risultava.v' era facilmente trascinato al génère grammaticale
di cuirasse e sim., allô stesso modo corne ebbi altrove (Arch.,
XIII, 411, 413) a notare che gli sp. pecadillo junquiUo puiitillo
s' infemminirono entrando nel francese. In Italia avremmo
dunque in mela%(d lo schietto venetismo, in melassa il riverbero
del suo riverbero francese. E un semplice francesismo potrebbe
essere pure lo sp. mela%a, che sarebbe consono a normali ana-
logie per la sibilante (cfr . cora^a) ; mentre il Portogallo, col suo
melaço, sarebbe stato questa volta men gallicizzante del solito,
rimanendopiù stretto alla forma italo- veneta, che le sue ciurme
gli potevan recare direttamente dalla Laguna.
IV. — MEZZADRO
Toscani di timbro e d' uso nessun dubita che sono solamente
me^aiuolo me^eria. Perô me^adro -dria son molto familiari ail'
Italia colta, benchè del solo -adro i lessici tocchino, accennando
a Lucca. E per il lucchese appunto lo registra il Pieri (Arch.,
XII, 162), avvertendo corne in Toscana sia Lucca il paese
classico délia mezzadria, e quindi probabilmente il tramite per
cui il vocabolo v' è disceso dall' Alta Italia. Ma da quai parte di
questa dobbiamo più propriamente prender le mosse ? Il tipo
morfologico (avogadro e sim. '), trarrebbe alla regione veneta.
Ma sembra che quivi, corne in Lombardia e in Piemonte, pre-
valgano « massaio », « lavorante », ecc.,c tutt' al più vi spunti
talora un termine che con meqçadro non ha comune che la
radice. Solo il mantovano del Cherubini mi dà me^ddar, ma
con rimando a masser corne al vero termine indigène Sicchè,
codesta è una timida scorreria che il tipo nie^adro la sino a
Mantova dalla regione a cui resta vera mente proprio , la quale
è, corne avverti il Flechia, l'Emilia 2 . Ma dell' Emilia è da
1. Canello, Riv. di fil. roui., I, 131; e cfr. Ascoli, Arcb., I, 407; II,
436-7; VII, 493-4; XIII, 296-7.
2. Riv. di fil. class., II, 192-3.
3O4 F. D'OVIDIO
mettere in più rilievo la zona modenese, se badiamo a quel che
si legge nel Vocabolario del Ferrari , che registra mçader, ma
con 1' avvertenza « Questo è il vero termine con cui dovremmo
chiamare i Contadini del bolognese, corne fanno i Modoncsi » * ; e
se consideriamo altresi quel che si puô leggere nel Fanfani
sotto meççadro : « Lo usô il Trinci parlando di Modanesi, e la
voce è di quelle parti ». I rapporti geografici e storici del terri-
torio modenese col lucchese non han bisogno d'esser ricôrdati.
E quando nel célèbre Discorso di Antonio Persio troviam
registrato il nostro vocabolo corne « usato in Lombardia », ne
abbiamo bensi un rincalzo per 1' accenno in générale ail' Italia
nordica, rincalzo prezioso per 1' anzianità del documcnto (1592)
e per 1' autorità dell' uomo, ma non alcun turbamento per
Modena, poichè ognun sa quale senso avesse allora il termine
« Lombardia 2 ». Al più ne potremmo essere indotti a disten-
derci a tutta 1' Emilia superiore, corne pure il parm. mqéder e il
piacent. e ferrar. mçâdar ci consiglierebbero, se da alcuni rag-
guagli procuratici (Gorra) non fossimo indotti a sospettare che
1' Emilia superiore sia in questo particolare nelle condizioni
suppergiù di Mantova.
Ma resta da chiarire il suffisso. Il b. lat. medietarius, già
invocato dal Persio e da cui il Muratori tirava *me^etaro *me^a-
tro ecc, non è più da mettere in campo; corne del resto non
conviene nemmanco al fr. métayer, che vorrebbe *medieta-
tarius. Il *mediarius (ant. fr. megief) preferito dal Flechia e
accettato dal Meyer-Lùbke 3 , avrebbe dato *m%ar bol. ferr.,
*m%er mod. ecc; e 1' evoluzione spéciale che qui il Flechia gli
faceva subire, vedremo meglio tra poco corne non sia ammissi-
bile. Invece mediator, sottinteso dal Pieri, o si volesse pren-
dere corne una sporadica forma nominativale tenuta desta dal
latino notarile, o che s' intenda corné la proiezione latina d'una
formazione prettamente romanza connessa ad altre reliquie
nord-italiane di -ator >, quadrerebbe foneticamente bene; e
1. A Modena e Reggio suona propriamente mqèder fem. mçèdra; con
1' astr. m~aclria, bol. m^air'%.
2. Anche adesso Pisani, Lucchesi ecc. chiaman « Lombardi » i Modenesi
(Rajna).
3. liai. Gratnm., p. 176, 269.
4. Questa origine più modesta parrebbe raccomandata dal fatto che la
mezzadria prese consistenza nel secolo xm, in conseguenza dell' arïranca-
ÏNFILTRAZIONI D ITAL. SETT. NELL ITAL. LETT. 3O)
presto vedremo che, pur non avendo tanta compagnia nell'
Emilia quanta n' ha a casa sua avogadro, non resta perô, corne
che ciô avvenga, del tutto isolato. Quello che pel momento
c' importa è che in Toscana mesgadro è disceso dal nord.
V. — LEGGIADRO
Era troppo naturale che al proposito venisse subito in campo
Icggiadro, che perô è esso stesso un problema. Il Diez vi argo-
mentava un *leviardus richiamandosi per la metatesi aile
coppie bugiardo -adro e linguardo -adro ; e certo dapprincipio era
il meglio che si potesse dire. Poscia il Flechia preferi attenersi a
*leviarius, come più su a *mediarius, supponendo che in
entrambi il suffisso latino potesse avère avuta un' evoluzione
fonetica in -ardo « aiutata forse o promossa da teutonica
inrîuenza ». Cosi hggiadro sarebbe stato un allotropo di
kggiero, e con doppio trapasso o salto fonetico. Il Grôber,
seguito dal Kôrting, preferiva non pronunziarsi circa il suffisso
e cautamente limitarsi a ravvisare la base *hggio *lévius;
délia quale perô non bisogna dimenticare come sia estranea al
toscano. Il Meyer-Lubke CI t. Grain m., 268-9) fa tratto un po'
fuor di strada dalla supposizione che il leggiardo postulato dal
Diez sia forma effettiva ed unica ■ . Perô circa i suffissi toccati
dal Flechia avverti giustamente il bisogno di dileguare parecchie
oscurità, vi fiutô 1' intreccio di analogie e d' imprestiti molte-
plici , fece qualche rapido ed acuto accenno a possibili aiuti
transalpini.
Or io, cedendo a tali suggestioni, tanto più che collimano
con altri miei convincimenti, e giovandomi anche délie avver-
tenze dell' Ascoli circa il confluire, nella zona veneta, dei
riflessi di -ator con quelli di -ario- (XIII, 296-7), mi domando
se leggiadria, dal quale poi si pu® esser estratto leggiadro, non
sia il prov. leujaria -jairia ant. fr. legerie, rifatto ad orecchio in
Italia, magari in quella parte di essa « ch' Adige e Po riga »,
mémo délie plebi campagnuole dalle oppressioni feudali ; benchè perô sia
verosimile che una qualche radice avesse in usi romani , rinoriti dopo tra-
montato il diritto germanico.
1. Cfr. perô ora Grain, rom., II, § 519.
Remania, XXV. - 20
306 f. d'ovidio
ove cortesia e valore abbondô prima che la Toscana prendesse lo
scettro dclla favella, e nelle corti délia gioiosa Marca, di
Ferrara e in tante altre, echeggiarono cosi a lungo i suoni
délia lirica e délia narrazione cavalleresca d' oltralpe. Il voca-
bolo, con quel suo senso vago, con quel profumo d' idealità, con
quel sapore di eleganza poetica e, oggi, di arcaismo, per cui la
prosa non ardisce appropriarselo se non con riserbo, e il parlar
quotidiano modestamente se ne astiene, e nessun dialetto
sembra ricettarlo 1 , ci présenta i più chiari indizii del galli-
cismo di alto grado, del génère di oblio e sim. Cosi campato in
aria, e importando un notevole ritocco di voce transalpina
fatto in regione non toscana, par proprio incarnare quel volgare
aulico che innamorava Dante. In paesi dove suffissi diversi
riuscivano a forme identiche o simili, e la dentale innanzi r
faeeva un continuo ecclissarsi e ricomparire nella pronunzia o
nella scrittura 2 , dove le restaurazioni inorganiche délia den-
tale dovevano perciô aver luogo assai facilmente in parole
letterarie od esotiche 3 , ci voleva poco a farne di -aria un
ingenuo -adria; specialmente in una parola che avesse assunto
un senso convenzionale nel gergo délia società élégante, e si
fosse cosi quasi distaccata dalla sua naturale famiglia. Il senso
buono e il cattivo, già coesistenti in lé vis, convissero e
convivono allegramente nei riflessi e derivati provenzali e
francesi, ma nei due nostri gallicismi, leggiero e leggiadro ,
questo secondo allotropo, nato nelle sfere del bon ton médiévale,
fu ottimista e lasciô il primo quasi in tutto spennacchiato dei
suoi significati migliori. Cosa per noi naturalissima, mentre al
contrario sarebbe assai strana se il suo suffisso fosse in fondo
-ardo, di cui tutti riconoscono quanto sia invece arcigno.
Con troppa disinvoltura si parlô di oscillazioni tra -ardo e
-adro, corne se, anche a prescindere dalla possibilità o no d' un
i. Il lijadra ant. genov. (Arch., X, 149) era evidentemente letterario
(cir. 154).
2. Cfr. ancora Ascoli in Arch., 1,458, 527-8 ; III, 256-7 ; Donati, Fonetica,
morfotogia e lessico deW anlicovenejia.no, Halle, 1889, p. 27.
3. Fra i tanti casi analoghi che si potrebbero citare , ci basti ricordare i
falsi toscanesimi del Boiardo corne gioglia e noglia, che trovano riscontro oggi
anche nella parlata marchigiana. — Durante la stampa mi soppraggiunge il
maxelladrus di una carta latina ligure, dato dal Parodi in Arch. XIV, 3.
taie scambio in quanto puramente fonetico, si trattasse almeno
di una vera série, numerosa se non continua. Or tutto si
riduce a : bugiadro, con quattro esempiucci : ove sta sempre,
si badi, in rima; — due o tre esempii di linguadro, che ne
fronteggiano tre o quattro di linguardo 2 , ne tutti scevri di
dubbii e incoerenze da ambe le parti, e si vede che si tratta
al più di due tentativi analogici di parole, tutti e due
rimasti difatto estranei (se si fit astrazione dal moden. Hn-
guerd) ail' uso vero 3 ; — qualche isolato gioladro giuladro
(e giulatro), che è un provenzalismo 4 mal fatto e peggio
riuscito, e che, se mai, è nato per lo stesso processo che noi
supponiamo per leggiadria , e puô forse accennare in origine,
anche per il / scempio, alla medesima regione; — un guitto-
niano merciadro\ Anzi i due ultimi non fanno nemmeno al caso,
poichè non hanno di contro un -ardo ; e la voluta schiera si
riduce dunque ai due primi, cioè ai soli che nel Lessico del
Diez erano sobriamente invocati, che poi hanno di contro un
-ardo che addirittura li schiaccia. Per leggiadro poi, corne per
me^adro, non si ha il più piccolo sentore dell' -ardo, il che
sarebbe alquanto singolare se proprio di qui il vocabolo avesse
prese le mosse. Non resta dunque che di spiegarci il solo bugia-
dro, poichè esso avrà rimorchiato, anche per affinità di senso,
linguadro. A vederlo sempre promosso dalla rima potrebbe
afFacciarcisi il dantesco squatra (squarta), pur esso cosi condi-
zionato entrambe le volte (Jnf., VI, 18, e St. 5 a délia canzone
Cosi nel mio par la r). Per questo s' invocava generalmente, a
sproposito, l'esempio d' interpetrare ; mentre da alcuni si pensava
ail' influenza diretta di quattro. Dove la difficoltà opposta dalla
dentale scempia di squatra, che il Blanc parve voler prevenire
con 1' attenersi alla variante quatuor, è non sappiam dire se
attenuata o complicata dal trovarsi nel Petrarca (St. y délia
canz. Se 7 pensier) uno squadre in rima e con un senso che,
i. V. il Glossario délia Crusca.
2. V. Tramater e Tommaseo.
3 . Che sarà il caso anche di jalsardo, musardo, nasardo, leccardo (se si
potesse prescindere dalla leccarda), arcaismi con isolati esempii. Di riccardo
nemmen questo trovasi , corne non c' è pappardo se non quale storpiatura di
« papavero » e se si prescinde dalle pappardelle. E scansardo donde è tratto ?
4. Cfr. Meyer-Lùbke, op. cit., 176.
308 F. d'ovidio
per quanto si sieno ingegnati alcuni chiosatori di trarlo al senso
solito di « aggiustare » e il contesto non risulti evidentissimo,
par proprio che sia quello di « squartare ». Corne del resto
squadra = squarta ha anche un' antica ballata, pur essa nella
rima ; e come viceversa il secentista Ludovico Adimari mise in
rima squatri nel senso vero di « squadrare ». Chi puô ora sapere
se Dante, che altre violenze fece in simili strette al linguaggio,
abbia o no coonestata questa alla propria coscienza col pensare
a quatuor quater e sim. o a quadrus quadraginta e
sim. ? Pare bensi certo che a questa seconda série pensasse il
Petrarca, che forse voile seguir la licenza dantesca e insieme
correggerla un poco. Comunque, per metter bugiadro in rima
non c era bisogno di simili stiracchiature, ma sol di ricorrere ail'
uso nativo di un bel tratto dell' Italia nordica. Ciô era consen-
taneo aile dottrine poetiche e linguistiche che permettevano
anche ai Toscani una cotai « mescidanza » di dialetti ; e quanto
a Fazio degli Uberti, a cui si devono ben due dei quattro
esempii anzidetti, giova ricordare che nacque e mori in esilio,
che al suo casato fu in perpetuo conteso il rimpatrio, che suo
padre durante la giovinezza di lui risedè in parecchie città
venete, che nel Dittamondo v' è 1' ostentazione délia poliglossia ' .
Considerando il bosiadro (come tessadro tessitore) di Trento, il
bosiader (lessader) délia Valle di Non, il bosiadar (tcssadar) di
Mantova, il busiader di Cremona 2 , il bosiader di Parma, il bu~ia-
dar di Piacenza, il busader di Bologna, il busêdar di Faenza, il
busicder di Forli ecc, si vede come per una larga zona si sia
anche a questo radicale germanico applicato quel suffisso conti-
nuatore di -ator che è cosi caratteristico del ladino 5 , ma che
manda le sue propaggini, via via più scarse, in territorii conti-
gui 4 . Più a occidente incomincia il *bosardo -siardo lombardo
i. Cfr. Liriche ecc. per cura di R. Renier, Firenze, 1883, p. cxii-cxxii,
CXXVI, CXXXII, CL VII, CLXIII Sgg., CLXVI, CLXVIII, CLXXXIII, CXCVIII Sgg.
ccvn. Forse non è inutile ricordare che Fazio fu anche amicissimo di
Antonio da Ferrara.
2. Mi sopraggiunge il bogiaJro délie Noie del Pateg, édite or ora dal
Novati (Rendiconti del R. ht. Lomb., v. XXIX, 502).
3. Cfr. ksco\\,Arch., VII, 493-4.
4. Non dimentichiamo anche il moden. regg. e parm. galbhkr di contro al
lomb. galber ecc, che il Flechia, pur con intento un pochino diverso ,
INFILTRAZIONI D ITAL. SETT. NELL ITAL. LETT. 309
e piemontese, ed esclusivo poi délia rimanente Italia dalla
Toscana in giù ; e mi duole di non avère i dati sufficienti per
tracciare con esattezza la linea che nella Cisalpina indichi i
confini dei due tipi '. A oriente poi del bugiadro si ha il ven.
busiaro in concorrenza con busiero, e vien fatto di domandarsi se
il primo sia davvero -ario-, o se non vi s' appiatti un -adro,
corne dapprima aveva sospettato il Mussafia per il bousaro di Fra
Paolino (cfr. Beitrag , s. bosaro). Non presumo di risolver
nulla, ma propendo al -dro 2 ; ne il ferrarese busiar (di contro a
m%adar) mi dà troppo da pensare, potendo spiegarsi con
l' influsso dell' ultima fase veneziana (che per m^adar non poteva
aver luogo), corne tanto meno ci puô turbare il friul. bausarl.
Del resto il moderno busiaro puô anche essere una nuova
formazione che abbia fatto tramontare un anteriore busa(d)ro.
In conclusione, Fazio, e anche altri fiorentini non cosi trapian-
tati corne lui nel Veneto, avevano donde attingere. Press' a poco
identico è il caso di merciadro : niant. mar%adar, mil. masciader.
Sicchè finalmente, o che leggiadria sia un gallicismo ben
mascherato, o che leggiadro sia un diretto allotropo di leggiero
fatto con T -adro, certamente non ha riscontri toscani che non
siano illusorii, e accenna a quella regione adriaca che anche a
Dante fu la più ospitale.
F. d'Ovidio.
registrava in Arch., III, 163. E più ancora preziosi sono i regg. tsèder tsèdra
tessitore -trice, oslèder (oltre osladôr) e osledra uccellatore -trice, che debbo al
prof. G. Ferraro.
1 . Dobbiamo intanto confessare che giusto la zona modenese , dove a
cagion di me^adro ci potrebbe far piacere di riscontrare il tipo bugiadro,
sembra si attenga strettamente al tipo in -ardo. Non ce ne viene perô alcun
serio turbamento, tanto più che si puô trattare di una vittoria più o meno
moderna del suffisso toscano sull' emiliano. Del modenese antico il collega
Pullè non puô additarmi alcun documento.
2. Cfr. ant. pad. avogaro : Wendriner, Die paduanische Mundart bei
Rusante, Breslau, 1889, p. 47, e Meyer-Lùbke, It. Gnwini., 178.
3. Cfr. Ascoli, Arch., I, 527-8.
MÉLANGES
LE ROMAN DU CONTE ET DE LA VEUVE DU JONGLEUR,
D'APRÈS BRACTON
Le hasard d'une recherche m'a fait rencontrer dans le grand
ouvrage de Bracton, ou plutôt Bratton, De legibus et consuetudi-
nibus Angine un récit qui est donné comme historique, mais
qui semble bien être le résumé de quelque roman ou fabliau
français qui ne nous est point connu d'ailleurs.
C'est dans le livre III, au chapitre xxvm, intitulé De appellis
de raptu virginitm. L'auteur, après avoir énuméré les peines
applicables au rapt, poursuit ainsi : « Mais, à notre époque,
certaines dispenses sont accordées; par exemple le ravisseur
peut prendre la fille violée en mariage, non pas en vertu de la
loi , mais par permission de l'Eglise et du roi ; et dans ce
royaume (c.-à-d. en Angleterre) la permission du roi est seule
valable. » Puis il expose que cette dérogation à la rigueur de la
loi s'est manifestée pour la première fois dans les circonstances
suivantes :
Et primo surrexit in Francia pro quodam comité qui hospitatus est
quendam joculatorem cum uxore sua perpulchra, quo mortuo (quali morte
non curamus evolvere) ipse quidem cornes habuit eam ipsa nolente. Ipsa
autem quadam nocte exivit a castello, et fugiens venit Parisiis ubi invenit
regem Robertum , et cadens ad pedes ejus, narravit eventum rei. Quam ut
rex audivit, misit propter episcopos et barones qui tune erant cum eo ad
curiam, et praecepit mulieri ut narraret eis omnia sicut ei fecerat, quod et
ipsa fecit. Rex autem, consilio episcoporum et baronum, misit propter
comitem, ut, statuto die, veniret ad curiam, ad disrationandum vel defenden-
dum se, si posset. Cornes autem, ut audivit verba régis, timens iram régis
pro suo maleficio, respondit quod ad hune terminum non posset ire ad
curiam, sed consilio amicorum suorum mandavit régi, ad pacificandam iram
suam, quod daret ei ducentas libras Belvacensis monetae, et .x. equos de
precio tanto ; joculatrici autem centum libras, et eam daret in conjugem
LE ROMAN DU CONTE ET DE LA VEUVE DU JONGLEUR 3 I I
diviti burgensi aut militi qui eam honeste custodiret omnibus diebus vitae
suas. Rex quidern omnia haec subsannando renuit, dicens quod non esset
justus vicarius Dei, si tantam nequitiam venderet inultam pro argento, et
cum magna ira fecit summonere exercitum, disponens ire super eum ; sed
barones precati sunt regem ut eis inducias octo dierum donaret, et quod
possent eum adducere ad misericordiam suam ; quod vix concessit ; et sic
ipse cornes, consilio baronum, venit ad curiam, et cum rex comparait, quod
vellet cadere ad pedes ejus, divertit se dicens : aut pateretur justitiam aut
discederet a curia. Quid plura? Omnes barones clamaverunt et confirmave-
runt contra regem quod ipse rex concesserat ei misericordiam suam quando
miserunt pro eo ; tandem rex vix concessit. Episcopi , comités et barones,
locuti cum comité, disposuerunt quod ipse cornes duceret eam in uxorem,
qua2 erat pulchra et sapiens, et qure largita est multas eleemosynas ecclesiis et
pauperibus, quse tamen de Judeis nata [erat], a pâtre et matre et cunctis
parentibus. Hase dispensatio a talibus et tantis facta in tantum excrevit et
sublimata est quod, jam multis locis quasi consuetudinaria habebatur.
(Édition de Sir Travers Twiss, t. II, p. 484-8; collection du Maître des
Rôles.)
Bracton, mort en 1268, écrivait aux environs de 1250. Il est
infiniment peu probable qu'il ait eu sur l'histoire du roi Robert
d'autres documents que ceux dans lesquels nous pouvons étu-
dier l'histoire de ce roi, et où on chercherait vainement la
moindre trace du récit qu'on vient de lire. Tout d'ailleurs,
dans ce récit, jusqu'à l'origine juive de la femme, est d'appa-
rence fabuleuse. Je suis donc porté à croire que nous avons ici
le résumé d'un roman perdu et probablement d'un roman en
vers. Il est vraisemblable que Bracton n'a pris dans cette com-
position que la partie qui pouvait lui servir h justifier sa
doctrine. Il pouvait y avoir au début, sur l'arrivée du jongleur
à la cour du comte avec sa femme, sur la passion du comte,
sur la mort du jongleur, bien des détails romanesques dont le
légiste anglais n'avait que faire. Ce qui ne laisse pas d'étonner,
c'est l'intervention du roi Robert, qui ne semblait pas, jusqu'ici,
avoir laissé de trace dans la légende. Cependant il n'est pas
vraisemblable que ce nom ait été imaginé par Bracton. Quoi
qu'il en soit, j'appelle l'attention sur ce curieux morceau, au
sujet duquel je ne saurais fournir aucun éclaircissement.
P. M.
312 MELANGES
UN PRÉTENDU MANUSCRIT AUTOGRAPHE
D'ALAIN CHARTIER
M. Paulin Paris, décrivant le manuscrit français de la
Bibliothèque nationale, anciennement n° 'ji'^ 2 ' 2 (Colbert
21 17), aujourd'hui 924, fait la remarque suivante à propos du
texte du Bréviaire des nobles d'Alain Chartier : « Cette leçon
« est surchargée de corrections fort bonnes qui n'ont pas été
« généralement connues des éditeurs, et qui pourraient bien
« être de la main d'Alain Chartier lui-même. ' »
Si cette supposition de M. P. Paris était fondée, le manuscrit
924, qui daterait par conséquent d'avant 1430, prendrait une
importance exceptionnelle pour l'établissement du texte des
œuvres d'Alain Chartier.
C'est un manuscrit de 190 millim. sur 274 comprenant
282 feuillets, vélin et papier. Au fol. 1, on lit les lignes sui-
vantes de l'écriture de Jacques Thiboust, ancien possesseur du
manuscrit : Ce présent livre appartient a M' Jaques Thiboust ,
notaire et secrétaire du roy, esleu en Berry et seigneur de Ouantillx,
et contiens (sic) les XXII livres de feu M e Alain Chartier, en son
vivant notaire et secrétaire du roy, de la coronne et maison de France,
et servoit du temps du roy Charles VII e " u de ce nom, qui morut ou
chasteau de Mehun sur Evre en Van MI1IILXI. Et premièrement
le Livre de la Belle dame sans mercy. A la fin du poème de la
Belle dame ou a mercy, le même Jacques Thiboust a gratté une
ancienne signature avec paraphe et a écrit : C'est a moy Thiboust.
D'après les éditions imprimées des œuvres d'Alain Chartier,
Jacques Thiboust a modifié ou complété les titres et les explicit
de plusieurs poèmes du manuscrit. Ainsi au titre suivant : La
Complainte et regret~ maistre Alain Chartier, il a ajouté : contre
la mort qui luy a tollu sa maistresse. Il a changé Explicit la
cruelle fan me en amours en Explicit la cruelle dame eu amours,
contenant la condempnacion et jugement de la Belle dame sans mercy.
A Débat des deux fortune^ en amours il a ajouté : autrement dici
le gras et le maigre. Il a transformé le simple titre : Le Curial
I. Manuscrits français. VII, 255.
UN PRÉTENDU MS. AUTOGRAPHE D' ALAIN CHARTIER 313
màistre Alain en cette phrase : Le Curial ou Courtisan de maistre
Alain Chartier quant il vivoit notaire et secrétaire du roy.
Le feuillet 282, qui renferme la fin du Curial, est tout
entier de la main de Thiboust. A la dernière page, dont le bas
est déchiré, on lit : Ce présent livre appartient au seigneur de
Ouantilly, a M e Jaques Thiboust, notaire et secrétaire du roy de la
coronne et maison de France et esleu en Berry.
Les corrections que M. P. Paris supposait être d'Alain
Chartier sont malheureusement de Jacques Thiboust lui-même.
Le manuscrit 924, qui outre une partie des œuvres d'Alain
Chartier, renferme la Belle dame ou a merci, la Cruelle femme en
amours, la Loyalle dame en amours, les Erreurs de la Belle dame
sans merci, VHospital d'amours, la Sépulture d'amours, la Desserte
du desloyal en amours, le Mirouer des dames, le Nouveau marié, le
Débat du cueur et de Voeil, date de la fin du xv e siècle '. Les
corrections — que M. P. Paris n'a évidemment pas examinées
de près — sont loin d'ailleurs d'être « fort bonnes » : elles nous
donnent même une médiocre idée de l'intelligence de Jacques
Thiboust.
Cet excellent homme avait la manie des majuscules : il en
met partout, à tort et à travers : Amytié, Cours, Murmures,
Palais, Péril, Exemple, Bruit, Espoir, Misère, Bataille, Menaces,
Envie, Maladie, etc., etc. A tous ces mots et à bien d'autres,
dans l'intérieur des vers, Thiboust corrige le manuscrit et trace
sur la minuscule une majuscule qui n'y a que faire. Il rajeunit
l'orthographe de certains mots : il barre ja soit et écrit en
interligne jaçoit, il barre oysel et écrit oiseau; entreprins devient
entrepris, griefue grieve, chier cher, amistié amytié; il corrige en
vostre gré par a vostre gré. Il a des prétentions à l'orthographe
étymologique : rimoyer devient rithmoïer, oreilles aureilles. Il ne
comprend pas toujours le texte qu'il a la prétention d'améliorer :
la mesgnee Faulx Semblant devient la mesure F aulx-Semblant,
Fortune a le forcier cassé devient Fortune a la forge cassé; pour
servir, écrit en abrégé dans le manuscrit, devient poursuyvir. Il
n'entend rien à la prosodie d'Alain Chartier. Le vers Ses heures
die en cestui bréviaire devient sous sa plume Ses heures die en ce
1. M. P. Paris attribue lui-même (p. 252) l'un des poèmes du manuscrit,
la Belle dame ou a mercy, à Jean Marot.
314 MÉLANGES
petit bréviaire. Le vers Si gracieuse maladie est corrigé en Si
Amoreuse Maladie. Enfin le vers II n'est jongleur tant y meïst
est transformé en // n'y a jangleur tant y meist.
Il trouve les rimes d'Alain Chartier pauvres. Il corrige le
vers Dont sur toutes plus luy plaisoit, qui rime faiblement avec
alloit, en Qui sur toutes plus luy challoit.
On remarque, mais rarement, quelques annotations margi-
nales de la main de Thiboust. Au fol. 139 v°, en face du
huitain de la Sépulture d'amours qui commence par ce vers :
Lors mon cueur et mon oeil subgiet^, on lit en marge : Le Cueur et
l'Oeil. En face du huitain qui commence par ces mots : Mon
oeil et mon cueur s'accordèrent, on lit, fol. 140 : L'Oeil et le Cueur
d'Accord. Enfin, fol. 140 v°, vis-à-vis de ces trois vers :
Mon oeil vit la couleur vive
De son angelicque visaige
Et la beaulté du corps nayve...
Jacques Thiboust (lequel a mis des majuscules à Oeil, Angélique
et Beaulté) fait la remarque suivante, qui suffit à montrer que
les annotations du manuscrit 924 ne sont pas d'Alain Chartier :
Angelicque Amye de M e Alain Chartier.
Jacques Thiboust, qui naquit à Bourges en 1492 et qui avait
épousé le 16 janvier 1520 (v. st.) la poétesse Jeanne de La
Font 1 , est connu, dans l'histoire littéraire de son temps,
comme un aimable Mécène de province, auteur lui-même de
vers médiocres, et protecteur de Jean Second et de François
Habert d'Issoudun 2 . Il avait adopté comme devise : Lex et regio,
et comme anagramme : Qui voyt s'esbat , devise et anagramme
qu'on trouve dans un manuscrit du Curial d'Alain Chartier,
ayant appartenu à M mc la duchesse de Berry, mis en vente à
l'Hôtel Drouot, le 22 mars 1864 î.
1. Et non de La Fontaine, comme dit La Croix du Maine, I, 608.
2. Sur Jacques Thiboust et ses relations littéraires, voyez l'intéressante
publication de M. Hipp. Boyer, Un ménage littéraire en Berry au XVI e siècle
(Jaques Thiboust et Jeanne de La Font). Bourges, 1859.
3. Voy. le Cabinet historique, Paris, 1864, t. X, p. 82 (n° 23). L'ouvrage
d'Alain Chartier dont il est ici question est probablement le Traité de F Espé-
rance, intitulé à tort le Curial par les anciens éditeurs. Le manuscrit de la
duchesse de Berry est peut-être le même que celui auquel Paul Lacroix a
SUL DIALETTO VALDOSTANO 3 1 5
Jacques Thiboust possédait également le manuscrit français
de la Bibliothèque nationale, n° 2176 (anc. 799 1 5 ' 3 . Colbert
6095), qui contient Y Image du Monde. On lit au bas du fol. 89 :
« C'est a M e Jaques Thiboust, seigneur de Quantilly et esleu
en Berry. »
Arthur Piaget.
CONTRIBUTO ALLO STUDIO DEL DIALETTO VALDOSTANO
Questo mio contributo, che fa parte di uno studio più ampio
sul dialetto valdostano, riguarda le vicende dell' s dinanzi alla
muta, tra vocali e iniziale, e vuol essere un modesto comple-
mento alla sapiente ricerca dell' ab. Rousselot (L's devant tpc
dans les Alpes, pubbl. negli Études romanes dédiées à Gaston Paris,
Parigi 1891). Ad essa quindi rimando il lettore pei dati geo-
grafici, poichè egli, col sussidio di una pianta, vi dà un'ideaesatta
dei territorii coi quali, nelle varie sue fasi, si lega il dialetto
valdostano '. E il mio compito resta perciô limitato ad aggiun-
consacré une notice, remplie d'erreurs, dans le Catalogue de la librairie
Fontaine, 1874, n° 451, et le même que le n° 37 du Catalogue Didot (vente
du samedi 1$ juin 1878). — [L'article du Cabinet historique que cite M. Piaget
est la réimpression du catalogue des manuscrits de la duchesse de Berry
(Paris, 1864) dont je suis l'auteur. Seulement M. L. Paris, en réimprimant
ce catalogue, a changé les numéros que j'avais assignés à chaque ras. pour
suivre l'ordre adopté par le commissaire-priseur le jour de la vente. Le n° 23
du Cabinet historique correspond au n° 1 3 de mon catalogue . Ce ms. contient
très certainement le livre]de l'Espérance, comme le dit M.' Piaget, et non le
Curial. Ma faute (qui était la reproduction d'une ancienne erreur) a été relevée
avec une juste sévérité par M. Paul Lacroix, dans le Catalogue Fontaine que
cite M. Piaget. L'excellent bibliophile, n'est pas, du/este, sans avoir commis
à son tour diverses erreurs dont l'une, peu excusable, consistera avoir attribué
à Lucas de Leyde les miniatures qui ornentle manuscrit/Ce ms. fut adjugé,
à la vente de 1864, pour 910 fr. Il figura ensuite sous le n° 2146 du Supplé-
ment du Catalogue à prix marqués de Porquet (le prix indiqué est de 1.600
francs), puis dans le Catalogue Fontaine, et enfin dans le t. I du Catalogue
Didot (1878). — P. M.J
1 . È inutile ch' io rammenti quanto la dialettologia debba al Nigra per la
sua descrizione del dialetto di Val Soana, che si lega intimamente al nostro ;
ne i limiti che per ora mi sono prefissi richiedono ch' io citi 1' Ascoli, il quale
nei suoi Studî jranco-proven^ali diede larga parte al dialetto valdostano, e la
3 l6 MÉLANGES
gère altre notizie ch' io credo utili e che attinsi dalla bocca dei
parlanti, e vedere se esse proprio sempre e in tutto si accordino
colle conelusioni sue 1 .
Anzitutto, facendo io un esame ristretto al dialetto valdostano,
mi par nccessario di insistere, a proposito délia partizione di
esso, su alcune osservazioni su cui cgli, intento a un esame più
vasto, parmi sorvoli.
E in prima : allato ail' aspirazione dell' s dinanzi alla muta,
abbiamo da considerare quella dell' s (f) tra vocali o scempio in
principio di parola. Poi la spéciale aspirazione (/>) che si sosti-
tuisce ail' s dinanzi aile mute (/ p r) è, nella Val d'Aosta,
sensibile oggi solo in un territorio che, partendo da Issogne (o
Montjovet), e finitima valle settentrionale di Challant, Brusson,
Ayas, va, sempre nella bassa valle, per Arnaz a Hône (principio
délia valle di Champorcher) e Donnaz, in un territorio, cioè,
circa sullo stesso meridiano délia Val Soana. Tanto Hône corne
Issogne, paesi divisi, per mezzo délia Dora, rispettivamente da
Bard e Verres, si trovano in condizioni dialettali diverse dalla
borgata da cui son divisi. Tanto nell' un caso corne nell' altro,
il paese a destra délia Dora, in minor comunicazione col Pie-
monte, ha oggi più forte 1' aspirazione. Ma Donnaz, a sinistra
délia Dora, si trova oggi, salvo la fortissima invasione dell'
elemento piemontese, in condizione più affine a Hône che a
grafîa del quale, tranne in due punti dove seguii la grafia del Roussclot,
costantemente seguii. Si piuttosto è mio debito fin d' ora rammentare (anche
pei sussidii che gentilmente mi diede) F ab. Cerlogne per le sue Poésies e la sua
Petite grammaire du dialecte valdotaiu (Front Canavese, 1893) ed esprimere la
speranza ch' egli conduca a buon porto il Dizionario intrapreso. Al suo
volume di poésie, che è il più bello e prezioso documento letterario de]
dialetto valdostano (v. anche Revue Félibreeinie, IV, Paris, 1888, art. del
Zuccaro), F ab. Noussan appose una prefazione in cui dà anche notizie utili,
perquanto di scarso valore scientifico, sul nostro dialetto, accennando a una
partizione geografica, non in tutto accettabile, del dialetto, anche in base al
lenomeno dell' aspirazione.
1 . Inutile ch' io dica che sono tante Le varietà di tempo e di luogo, tanto
più oggi per F invasione dell' elemento piemontese, pure in una stessa bor-
gata, che la ricerca présenta mille diificoltà e di campo a un sempre nuovo
esame. Già il Rousselot accenna a ricercare le differenze nelle varie età (vecchi,
adulti, ragazzi). Qualchc poco feci anch' io tal esame; ma quanto resterebbe
ancora da lare!
SUL DIALETTO VALDOSTANO 3 17
Bard, la quale invece è più affine a Verres. Più in là non ho
dati diretti. Ma su quelli accennati, raccolti da me sul luogo,
parmi non aver ragione di dubitare.
Pontbozet e Champorcher si trovano poi in condizioni
speciali e diverse dalla regione accennata, nella quale, corne
fuggevolmente accenna il Rousselot, serpeggia, allato ail' ht,
una pronuncia che mi parve il suo çt (e talora fit) che sentii
pure a Chailant-S'-Victor. A Hône poi avvertii quella pronuncia
intermedia tra h ed s (/; a cui impercettibilmente segue s) che
parmi sia stata avvertita pure dal Rousselot : testa festa ecc. l .
Aostaeil suoimmediatoterritoriononconosconol'aspirazione.
Quanto ail' alta valle, da Saint-Pierre a Courmayeur, dinanzi
a p c Y s è senz' altro dileguata, invece -st- tra vocali dà una
fricativa /;' (e talora 17; del Rousselot.) e dà una fricativa pure
F s (Y) semplice tra vocali e talora iniziale : hé hélja « qui »
(çéljà in Aosta) lahé « latte » (lacé in Aosta, da lajtjé, cfr.
Val Soana in Nigra (Arch. glott., III) n. 97) téha « testa », féha
« festa » ecc.
Nella Valgrisanche, valle latérale, 1' -st- dà, invece di h, un
suono che al mio orecchio non fu ne s, ne fi, ma 1' s dell'
Archivio Glott., abbiamo, cioè, p. es. Usa « testa ». Il Rousselot
già dimostrô corne un suono s aspirato possa vivere allato al
suono h. Ma non credo che per spiegare, nèl' h, ne 1' s, occorra,
almeno per la nostra regione, ricorrere ail' ipotesi délia fase
bs nata da ht. Io direi che per la Valgrisanche si tratti di una
ulteriore trasformazione di -st- dove, cioè, la / resterebbe assor-
bita, come avviene, del resto, pure nel territorio di Lecce, nella
Calabria ecc, nel suono che la précède : fenomeno, del resto,
eminentemente celtico, perché nell' a. celt. abbiamo : st= ss s
(v. Arch. glott., vol. XI, p. 426-27) 2 . Da testa o teçta si
sarebbe venuti a tésa; e allato a lésa vive il téha délia valle prin-
1. Io non so perô decidere se un tal suono sia dovuto a un' istintiva
correzione del suono aspirato coll' avvicinarlo alla pronuncia genuina che le
vive allato ed è del piemontese (v. a proposito di tali correzioni anche più
avanti dove è citato il Gillieron), oppure se sia genuino e schietto ed accenni
ad un tempo in cui 1' aspirazione abbia preceduto la sibilante.
2. Lo confermerebbe il feneisra udito da un vecchio a La Salle (v. più
avanti). Essa puô forse spiegarsi con una più o meno cosciente correzione
come quelle a cui allude il Gillieron (Remarque sur la vitalité phonétique des
3 1 8 MÉLANGES
cipale, allô stesso modo corne a Challant abbiamo p. es. : leÇla
allato a tehta, cçtabio allato a chtabio, e corne, allato a tehta di
Donnaz, vive il teshta di Bard. Il télja stesso sarebbe, cioè, figlio
di tésa, formatosi al modo indicato (v. anche p. 3 17, n. 2), e 1' h
sarebbe sorta probabilmente, corne in plâha di cui si parla più
innanzi.
E qui, poichè ho parlato délia bassa valle, vi ritornerô per
completare le notizie che ne ho date.
Fenis, Saint-Marcel, e credo pure Chambave, in principio
délia bassa valle, sostituiscono una più o meno sensibile aspi-
razione ail' s iniziale o intervocalica. A Saint-Marcel : corne i
« cominciare » 'êlja « qui » émitério « cimitero » e a Fenis :
Ijac « ghiaccio » peêe « pensiero », plaé clja « sale » ; ma non
è sensibile, parmi, oggi, l'aspirazione che si sostituisee ail' s
dinanzi a muta, se non dinanzi alla /, corne nell' esempio che
udii a Fenis : htéile « stelle », allato a téta « testa », ma écoula
ekéva « scopa ».
Nell' aspirazionedell' s iniziale o interna scempia questi paesi
délia bassa valle si riaccostano, in certo modo, di più ail' alta
valle che al rimanente délia bassa valle, alla regione, cioè, di ht
hphc... Infatti Y s(pç) intervocalica o iniziale a cui si sostituisee
1' aspirazione, o che dilegua con lievissima aspirazione nell' alta
valle (non perô nella Valgrisanche) e a Fenis e Saint-Marcel, si
aspira invece o dilegua meno costantemente nel territorio di ht
hp hc. Se a Challant-Saint-Victor, a Hône, a Donnaz abbiamo :
plâha piahi piahe, abbiamo piase ad Arnaz, piasi a Issogne e Bard,
piase aVignerousa,piaftea Pontbozet e Salleret, e infine piafâa a
Brusson. Se a Challant : ghjaha e ghjahe ad Arnaz, abbiamo
glassa a Brusson '. Allato a ho « ci » di Challant, ho : si ad
Arnaz e se a Brusson, se a Salleret, fé a Pontbozet. E preeisa-
mente a Brusson dove si conserva la sibilante intervocalica, si
patois, in Études romanes, o. c); ma corne si spiegherà poi quest' altra forma
da me udita a La Salle : no sen \ô « noi siamo stati », se non a questo modo
che, cioè, del gruppo st sia veramente scomparso per tempo il / e che Y s
sia esistito per molto tempo allato alla /; ?
1 . Fu già notato che Brusson e Ayas hanno per certi rispetti un carattere
di minor deviazione dal tipo romano che altre parti délia valle. Cosi per à
ho : megé, començé, travatjé, cordohé, a Brusson. Ed ad Ayas travaljd, men^d,
ecc. In Aosta, corne è noto, travalji, cordoni, ecc.
SUL DIALETTO VALDOSTANO 319
conserva pure chiaramente la r intervocalica, a differenza di
Challant. Perô, insieme, a Brusson ho senza rivali : ehkôa
« scopa », eBtre « essere », ehtabio « stalla », vehpa « vespa »,
avehpre « vespero ». Btéla « Stella », hpiâ « spica », ehkôula
« scuola », ecc.
Quanto alla particolare riduzione di se -\- a, mentre ho musa
(corne dice il Rousselot) a Brusson, ho mussa a Challant, dove
ho anche esiïa « scala ».
Ma 1' aspirazione è nella Val d'Aosta limitata agli esempi
accennati, cioè di sibilante iniziale o média e di s -\- consonante?
Credo, da qualche indizio, di no. Infatti di ginocchio, allato a
d%enâu (Aosta, Valgrisanche), d^e a u (Gignod), %pi (La Salle),
ecc, udii : %ô n e %ô h e da un vecchio di Avise 1 , e %eôn, %pjjôn, da
un giovinotto di Valsavaranche. E un accenno ad aspirazione
intervocalica, indipendentemente da s, mi viene da un proverbio
di Saint-Oyen délia Raccolta dell' Almanach de V agriculteur
valdotaiu, 1886. Vi trovo, cioè, véhi « avère ». In quest' ultimo
esempio si tratterà probabilmente di un' influenza esercitata
dalla vocale précédente, cioè di un' aspirazione sorta nel passag-
gio délia bocca dalla vocale accentata alla successiva disaccentata.
Ed è ancor più évidente ciô negli esempi corne plâ-ha phi- a,
dove molto contribuisce al formarsi dell' aspirazione 1' allunga-
mento molto sensibile délia vocale précédente accentata e il suo
distacco dalla successiva 2 .
Veniamo ora ail' -éj- che il Rousselot dice successore di -és-
quasi 1' / rappresenti una fase successiva dell' s, e che egli nota
esser divenuto talora -î-.
A La Salle, oltre a vejpa « vespa », notato dal Rousselot,
esistono pure le seguenti forme.
Del vocabolo « finestra » ebbi questa varieta : fenéifra (da
1 . Il suono intervocalico è incerto e impercettibile, e ora lo sentii quasi corne
n, ora corne h.
2. Terreno periglioso quello délie cause dell' aspirazione. Ne io so
trattare quanta parte d' influenza sia dovuta ai Celti (già presso i Celti avviene
1' aspirazione o dileguo di alcuni suoni intervocalici, corne nelF antico irl.
îathe e Ida « giorno » ; v. Windisch, Keltische Sprache, nel Grundriss del Grôber,
II. Lief.). Resterebbe a vedere quanta parte possano avère nel fatto motivi
organici ; infatti va ricordato che in questa regione un forte soffio si nota pure,
perfino indipendentemente dalla parola.
320 MÉLANGES
un bamb'mo), fe?ieisra (da un vecchio). Del vocabolo « testa» :
téihja, teiha (da un bambino), téha te-'a (prevalenti negli adulti).
E té'ha sentii da un giovinotto di Valsavaranche, mentre in Avise
e Morgex : téha fenêha. Per « spada » : epéie (La Salle).
Se il dittongamento in -éi è cosi diffuso, pure dinanzi a h
e ad s, corne si sosterrà 1' ipotesi del Rousselot?
Quanto ail' -f-, fase successiva di -éj- secondo il Rousselot,
egli ne da questi esempi tratti da Champorcher (borgata di
Chardonney): tîta mpru accanto a sevré, e li mette in relazione
col véjpa di La Salle.
Ora ecco ciô che raccolsi dalla bocca dei parlanti di Cham-
porcher, notando che io interrogai solo soggetti délie due
frazioni di Salleret (prima frazione a chi venga da Hône) e
Vignerousa, e soggetti di Pontbozet nella medesima valle, e che
in queste borgate si notano varietà sensibilissime.
La forma in i : vipru, fu da me notata solo nella borgata di
Vignerousa. Abbiamo cioè vépe « vespa » (Salleret e Pont-
bozet), v'ipe (Vignerousa), evépre (Salleret e Pontbozet), avipro
(Vignerousa ').
Gli esempi di Salleret e Pontbozet citati qui e alcuni tra gli
esempi citati in nota parmi faccian dubitare che tita vipru sieno
da téjta véjpru.
E un altro esempio parmi possa pure far pensare che
nclla valle superiore di Champorcher 1' s molto per tempo sia
senz' altro dileguato, senza lasciar traccia di se. Ed è béca
« bestia » 2 vivente a Champorcher allato a béta di Pontbozet.
L' esempio si spiegherà da un *betja antico.
Del resto, non credo che taie dileguo si possa staccare das
dilegui tanto diffusi, in tali territorî, di n r v. Ma su tutto ciô
spero poter ritornare più di proposito.
Leone Luzzatto.
i . Di Vignerousa ho anche : Sir « carne » (allato a /peu di Pontbozet),
pn're « prête », tsoidiri « caldaia », minitrû « minestra », itre « essere »,
pirre « pietra », mima « medesima » (forma, quest' ultima, diffusa molto e
perfino in Aosta).
2. Si noti, a proposito di tal suono, quest' altro di Hône : kjut « tutti »
allato a c'a di Aosta, Valgrisanche ecc. e tsô di altrove, che si spiega (cfr.
Val Soana) da tiijtj, tjiïtj.
COMPTES RENDUS
La Règle de saint Benoit traduite en vers français par
Nicole, publiée par A. Héron. Rouen, imp. Cagniard, 1895, in-8,
186 p. (extrait des Mélanges de la Société d'histoire de Normandie).
P. Meyer signalait il y a quatorze ans (Rom. XI, 168) à la bibliothèque de
Rouen « une traduction en vers de la règle de saint Benoit , par un certain
Nicole, jusqu'à ce jour inconnu », et il ajoutait : « Le ms., qui est des
premières années du xm e siècle, vient de Jumièges et a de l'importance
comme texte de langue. » C'est ce manuscrit que vient de publier M. A.
Héron avec le soin qu'on lui connaît. Il a éprouvé quelques scrupules en le
proposant à la Société d'histoire de Normandie, car la qualité de Normand qu'il
attribue à l'auteur ne lui paraît pas tout à fait démontrée. Elle est rendue
probable d'abord par le fait que « le seul manuscrit connu qui contient cette
version a appartenu de temps immémorial à l'abbaye de Jumièges », puis par
certains traits linguistiques , mais cette dernière preuve , plus solide que
l'autre , peut sembler douteuse. « Les formes normandes sont nombreuses ,
mais mêlées à des formes françaises très fréquentes aussi. Lesquelles, dira-t-on,
sont du fait du copiste? lesquelles du fait de l'auteur? » M. H. ne signale
qu'une rime qui lui paraît probante, celle defeii (vicem) avec 1ai% écrit lei^
(v. 1060); elle prouve en effet que l'auteur ne confondait pas et avec oi, et
nous montre un des rares exemples de la rime de ei avec ai ; mais cela ne
suffit pas à dénoncer cet auteur comme Normand : tout l'ouest de la France,
au XII e siècle, avait gardé Yei ancien, et même dans la France propre il n'est
nullement probable que la nouvelle prononciation de ei fût générale au
commencement du xm e siècle. Mais je n'en suis pas moins d'avis que l'attri-
bution de Nicole à la Normandie est parfaitement fondée. Son style, ses
tournures, son vocabulaire sont bien ceux de la vieille poésie normande, et
il partage avec les auteurs normands de la fin du XII e siècle que nous connais-
sons la particularité de joindre une déclinaison déjà fort entamée à une
conjugaison très archaïque. M. H. a donné (p. 9-10) quelques exemples de
la négligence de la déclinaison; il m'a semblé intéressant de réunir ici tous
les exemples que j'ai relevés, — et qui ne sont contrebalancés par aucun
exemple contraire, — d'un des traits archaïques de la conjugaison, celui de
l'absence dV au sg. du subj. pr. des verbes de la i re conjugaison. Grâce au
caractère particulier du texte, les subjonctifs y sont fort nombreux, et nous y
recueillons pour un assez grand nombre de verbes des exemples qui, si je ne
Romania, XXV. 21
322 COMPTES RENDUS
me trompe, manquaient jusqu'ici. Voici la liste, alphabétiquement ordon-
née, de ces subjonctifs ' :
aliter : àbit 3386; acointier : acoini 2808; afoler : afolt 1876, ajout 1936;
aidier : ait 3936; ajointier : ajoin(s~)t 3728; aler : aul 350, 1733 ; amender :
aiiiait 1791, 2064; amer : ainit 695, a/M/411, etc. ; apareillier : apareut 527;
apeler : a/vflftJ 556, 591 ; arroser : arrost 359 ;
bailler : haut 205 1 ;
chanter : chant 3333; clincr : <7/«/ 3530; conunencicr : commenst 1323, 1332,
1556, 2287; compaignier : compain(s)t 2526; conter : ra»/ 3799, cunt 2229;
craventer : cravent 2579*; cuidier : cwiï 915, 1 1 5 7 ;
delaier : delait 2027; delitier : délit 2798; demorer : detnort 1340, 3368;
Jo«er : io/zs/ 1848, «/oins/ 2039, 2995; </oter : ^0/ 1889;
edefier : edefit 2284, e*/i/î/ 2438; endeitier : endeit 2059'; enmur '■ ennuit
1200; enseignier : enseint 396; entencier : entenst 68 1 4 • envoler : envoi t 114,
1930; eriter : ait 110; escuser : escust 2127; espérer : espoirt 704, 2084;
essaier : essait 391, 3148; ester : estoit 11 52, 2524; estoier : estuit 3252;;
estrister : es/n'// 1992; estudiier : estudit 2012, 3609;
gloriier : glorit 200; graanter : graant 2529, 3322 ; grever : grte/ 1808;
gnarder : gitart 915, 1988 ;
hanter : forw/ 3160 ;
/as/er : /os/ 1927 ; /«rer : /wr/ 628 ;
laissier : lest 1408; lever : liet 1252, 1344;
mander : »/«»/ 1122, 2040; mengier : menjttst 1841 ; moillier : moi(s)t 259;
oWt'er : oW/Y 900, 1889, 3433 ; orer : or/ 1933 ; oser : 05/ 2073 6 ; oster : 05/
1933 ; otreier : o/ro/7 5529, ofn/ 3605 ;
parler : paroul 11 35, 1832 ; ^e«e>- : peint 615 ; /««fer : />e»d 461, 513, 683 ;
porter : port 694; pies ter : prest 1832; preisier : prist 505, 2581 ; profit ier :
/vq/ï/ 246, 3607, prou fit 3434 ;
1 écrier : wr;7 617 ; refuser : refust 2378; re/tv : re/ 647 ;
sarmoner : sartnont 394; sejorner : jy/o»-/ 3367; «Hier : 50»/ 1847, 5/w/ 2401.
39 6 9;
foraer : /o// 646, 681, 1339; traitier : hait 2063, treit 3372; travaillier :
travaut 2761 ;
inniliier : umilit 1096 ;
visiter : wjô 618.
1. Je marque les composés au simple.
2. L'édition porte se travent, mais il faut 5r cravent (lat. se projiciaf).
2. Peut-être faut-il lire /«/ deffent 3566, où /o/ deffent ne donne pas un bon sens.
3. Endeitier parait être la forme normale d ' i n dïc t are (cf. Beueeit = Benedic-
tu m) ; enditer est tiré du mot savant en Ait. M. Héron, au glossaire, tire & enditer à la fois
notre subj. endeit et le p. p. fém. endite, qui appartient à endire = indîcere.
4. Le sens de entenst est très obscur, et je ne suis pas sûr qu'il atteste le verbe
entencier <C in ten tiare = in tende re.
5. L'édition porte à tort estint.
6. La forme ose se trouve au v. 2969. mais dans une rubrique, et les rubriques
paraissent postérieures au texte.
a. héron, la Règle de saint Benoit en vers français. 323
Relevons encore quelques traits phonétiques et morphologiques de ce texte.
Voyelles. L'élision de Ye atone intérieur n'est pas rare, ce qui mérite d'être
signalé à une époque aussi haute : abitor 226, «0/50;- 445, escharnissor 446,
ben(e)içon 1359, 1847, déàble 294, 2892, po(o)steis 2921 (mais poosteïs 2921),
coule (cooule) 3006 (je ne parle pas de m(e)isme, nis, j(e)uner'). — Les formes
contractées par enclise des pronoms le et les sont fréquentes : sil 1316, quil
134, 3305-, ses (si les) 3047, quis 1718, 5115, 3958, nés 1720, 2332; de
même sin 996. — La rime de ahi avec ein est admise, cela va sans dire. —
Il y a deux cas de rime de e avec te : envoisiee risée 842, amenuisier
trespasser 1802.
Consonnes. La vocalisation de VI, non douteuse d'ailleurs, est assurée par
la rime de entrevais avec le lat. laits 1332. — L'5 est distinguée de \, en
sorte que la rime fes pes 2890 atteste que l'auteur prononçait pai\. — On
remarque la rime de sache avec espace 12 14, fréquente dans divers textes nor-
mands et picards, et qui n'est pas encore bien expliquée. — La rime de (lient
avec cuident 318 atteste la forme cuier, qui est à peu près exclusivement
normande.
Déclinaison. On trouve à la rime les nominatifs pechierre 1 164 et pechierres
222, fin i6i2et léchons 1401.
Conjugaison. La rime atteste, pour la i re pers. du plur., -ons 308, 1421,
1613, 1627 et -on 1224, 1482, 1527. Fe(s)mes 811, 1682. Benesquissent 1056.
Esserunt 2844, essera 2883'. Lessubj. voist 3396, prenge 1857, chiece 2590,
siece 2735, 3535 sont fréquents dans les textes normands, et esiuece 1274,
3771 leur est propre. L'impér. 2 seuve de sivre 965 est surprenant. Les 3 es pers.
sg. des parf. faibles en -i semblent avoir un / d'après la rime oit vit 714.
L'édition, comme je l'ai dit, est faite avec beaucoup de soin. Elle n'était
pas facile, car le ms. non seulement est assez fautif, mais présente fréquem-
ment des ratures et des ex ponctuations. M. H. s'est naturellement aidé
du texte latin de la Régula sancti Benedicti ; il aurait pu en communiquer des
morceaux plus étendus, ou même l'imprimer en entier, car le style de Nicole
est souvent obscur à force d'être concis, et la comparaison constante de
l'original serait commode. Voici un certain nombre de corrections au texte,
que je propose sans avoir eu recours à cette comparaison.
V. 20 atenir, 1. a tenir. — 32 enprent, 1. en prent. — 66 to%, 1. tôt. — 156
feu, corr. fei, — 301 eslite, corr. erite. — 315 Ice est bon. — Les vers 403-5
sont mal ponctués. — 408 [E] el tuen. — 412 ails, 1. a us. — 547 Quant-
1. Enveisure aux v. 2484, 2804 doit être, pour la mesure, corrigé en enveiseûre. —
Ga(a)gnier 3166 est douteux. — La mesure demande legierment pour legierement au
v. 3322.
2. Cette forme très rare n'a été relevée que dans des textes picards, Mahomet, Raoul
de Cambrai, Violette (voy. Brôhan, Die Futurbild. im Altfr., p. 95, qui y ajoute par
erreur le Tristan de Thomas).
3. Le singulier infinitif estoir pour ester ne se trouve que dans une rubrique (3118).
324 COMPTES RENDUS
conques, 1. Quant conques. — 557 corr. Ice que li maires ne sent} — 590 as
profit, corr - es prof es. — 671 oit, corr. oie. — 680 debot, 1. de bot. — 719 doit,
corr. doi. — 759 [O] pie hastif, pie enclin, A obédience voisin, Sevent. —
835 Porce, 1. Por ce. — 929 Et plus : Ce [que] boni pensera. — 974 suppr. a. —
1033 c'avons, 1. ç'avons. — 1073 racointai, corr. racontai. — 11 34 home, corr.
boni. — 1141/02;, 1. sckt : fos ne peut rimer avec mo\. — 121 1 l'ores, corr.
Voie. — 1229 En, corr. Une. — 1284 corne, corr. coin. — 1627 impartirons,
1. mipartirons. — 163 1 C'amoncston, 1. Ç'amoneston. — 1643 mosire[nt]. —
1941 languissante, corr. languissant. — 1957 c'aura, 1. ç'avra. — 1979 meur[t\t'.
— 2010 de(s). — 2019 qu'il, corr. s'il. — 2223 aj. il avant regierres. —
2301 chascun journel, 1. chascuujouniel. — 2307 Lor[es]. — 2318-19 Li eclerier
la tierce part De la livre estuierunt. — 2468 Itel qu'el li tort a grevance. —
2491 a leisir, a trait. — 2633 pu née et 2635 punete^, 1. privée, privete\. —
2639 Q u * s > corr - Qui- — 2640 commun(t)er. — 2665 oisdinece, 1. oisdivece.
— 2684-5 [E] l '" l° ur '*t reposerunt, O chascun[s] e[n] taisibletê. — 2834 pen-
sum, 1. pensiun. — 2880 me(e)s[me]ment . — 2882 De nostre fei, (e) as pèlerins.
— 2891 as ouroisuns. — 2910 s'il i eit. — 3051 lainoel, 1. lanjoel 1 . — 3182
aj. i avant vieil. — 3196 rel[e]ûe. — 3207 1. Wescourre et non Wescource[r],
— 3215 Et que d'obéir ne seit feins. — 3243 s'est[end]e. — ^i y prouve ne, corr.
trouvent (rime avec rece[i]vre). — 3349 Corr. Pour révérence et proverrie} —
3349 desirrier. — 3372 entrât, 1. en treit. — 3386 s'envoist, 1. s'en voist. —
3387 suppr. il. — 3404 Nen ne, corr. Ne mie. — 3593 En, corr. Et. — Le
vers 3688 est altéré, mais je n'en vois pas la restitution. — 3697 apeut, corr.
estuet pour la rime. — 3730 aj. il av. nel. — 3739 Qui, corr. Que. — 3750
vacans, corr. vaians 2 . — 3781 voi(ag)e. — 3809 [J]a. — Le v. 1843 est trop long,
mais je ne vois pas comment l'abréger. — 3938 Deua poor, corr. a Deu poor.
Le poème de Nicole est particulièrement intéressant au point de vue lexico-
graphique : on y trouve beaucoup de mots anciens et peu communs, et,
comme on l'a déjà vu, plus d'un «na^ eipripivov. Voici quelques notes et
additions au glossaire de l'éditeur.
Absort, fém. absorde 366), « absurde », n'est pas relevé; il manque aussi
dans Godefroy. — A affit (mieux afif) manque le renvoi au v. 1095 ; le mot
est cependant assez rare et intéressant pour qu'on en relève tous les
exemples : il manque dans Godefroy, mais voy. la note de M. Fôrster sur le
v. 70 du Cherc. au lion et le glossaire du fragment de Miracles de la Vierge
publié par P. Meyer. — Agesir au sens de « être adjacent » (agist 1404) n'est
1. Cf. Godefroy s. v. langent, et aj. lanjol Ren. de M. 398, 32, et lanjuel qu'il faut
lire au lieu de lanivel dans une charte publiée par Le Roux de Lincy, Intr. aux L. des
Rois, p. lxxii.
2. Le moU'a/<JHr, «errant», qui manque dans Godefroy, est dans Eneas et dans le Brut
de Munich. Je n'ai pas rencontré le verbe vaier, vagari, dont ce mot est le participe
présent, mais Godefroy donne de vai, vagum, trois exemples du Reclus de Molliens,
et notre texte en contient un autre, v. 327.
a. héron, la Règle de saint Benoit en vers français 325
pas commun et méritait d'être noté. — Apoier 18 10 au sens de « toucher,
presser » aurait pu être relevé. — Auquens 2457 n'est pas pour auques, mais
pour aucuns : c'est une forme connue. — Avir 1646, « opinion », n'est pas
une variante d'avis créée pour la rime, mais un mot connu, quoique rare
(aux exemples de Godefroy aj. Troie, 5946). — Ceine et cener signifient
« souper » plutôt que « dîner ». — Coinses et quoi uses auraient dû faire un
seul article ; on n'avait pas encore relevé ces formes de l'anc. fr. quanses,
quainses. — Nous avons vu qu'au v. 2640 il faut communier au lieu de
communier; s. d. aussi 1850 communent au lieu de communient. Aj. commu-
nément, « communication » 3943. — Deens « dedans » 3699 était à relever.
— De m. desgraer « dégrader » 3497. — Digest 1202 ne signifie pas « dispos »,
mais « qui a digéré ». — Bnmanteler 1050 « garnir de manteau » , foisoner
3005 « être abondant », mandé 171 3 « ordre », auraient dû être relevés. —
Mechine 581 ne signifie pas chose, action », mais « médecine ». — Neint
donné comme 3 e p. sg. ind. prés, de neier au v. 613 est une faute d'impres-
sion pour nient ; ce nient n'appartient pas d'ailleurs à neier, mais à niier,
« nettoyer ». — Nues 3023, 3034 est rendu par « neuves », 1. « neufs ». —
Nuucient 919 n'appartient pas à nuncier mais au verbe savant nunciier. — Ou^
910 n'est pas « oreilles » (comment le serait-il?), mais yeux. — Le mot peel
chausson » = pédale figure trois fois au plur. sous les formes pee\, pie% et
piee\ : le \ est singulier ; il faudrait peex ou pees. Ce mot n'a pas été signalé
ailleurs. — On aurait dû relever priembre 548 (prient), quequel 3231
« quelconque », quit (= cuit) 1025 « opinion, volonté ». Repei ne signifie
pas « repris » ; c'est le participe d'un verbe repeïr, qu'on n'a pas trouvé
ailleurs, et qui est le lat. repetere. — Reiis 1104 dans Del tôt sui tome a reiis
ne signifie pas « troublé, confus » ; reûs est le subst. verbal de reûser, employé
surtout dans la locution a reiis sur laquelle voyez, outre Godefroy (dont
l'article contient plus d'une confusion), Rom. X, 298. — De Veaus il aurait
fallu renvoyer à Seveaus.
Il y aurait beaucoup d'observations intéressantes à faire sur la langue, le
vocabulaire, la syntaxe et les façons de dire de l'auteur de notre poème, mais
j'en ai déjà parlé assez longuement. C'était certainement un moine, peut-être
un moine de Jumièges. Il a composé son œuvre uniquement pour être utile :
il a été touché de voir que les religieuses de l'ordre de saint Benoit, auquel
il appartenait lui-même, entendaient lire chaque jour la règle de leur ordre
sans la comprendre, et se plaignaient d'être ainsi hors d'état de s'en pénétrer
suffisamment :
Jes voi en grant esgarement : En une rime mervellose,
De la pitié que moi en prent due l'uevre soit plus delitose :
M'est venu de Deu en corage, Se la rime les moz ajence,"
Qui del mult fol set faire sage, Por ce ne perist la sentence ;
De celé reule translater, Car li sens i est si compris
De latin en romanz torner Que tôt le plein i avota mis (v. 31-42).
326 COMPTES RENDUS
Je ne vois pas bien pourquoi le bon Nicole qualifie sa rime de « mervel-
Iose » ; elle est généralement exacte, mais n'affecte pas la richesse et n'est
nullement recherchée 1 . Il prétend à bon droit ne lui avoir pas sacrifié le
sens : il a traduit, sauf quelques abréviations, fidèlement son texte. Il
semble seulement que les « dames et damoiseles » auxquelles il s'adresse aient
dû avoir parfois quelque peine à bien comprendre son style laborieux et
elliptique. C'est peut-être ce qui a empêché son oeuvre si bien intentionnée
de se répandre davantage. Aujourd'hui elle ne saurait avoir qu'un intérêt
philologique, mais cet intérêt est réel, et il faut remercier M. Héron de
l'avoir jointe aux autres productions de la poésie normande dont on lui doit
déjà la publication. G. P.
El testamento de Ramon Lull y la. escuela luliana en
Barcelona. Memoria leida en la Real Academiade buenas letras, en la
sesion ordinaria celebrada el dia 15 de enero de 1894, por D. Francisco
de Bofarull y Sans. Barcelona, Jaime Jepûs, 1896. In-8, 44 p.
Cet intéressant mémoire renferme d'abord un document très précieux, le
testament de Raimond Lull, daté de Majorque, le 26 avril (et non le 27,
comme il est dit à la p. 22) de l'an 131 3, et dont l'expédition originale due
au notaire Jaime Aviiïô se trouve dans les archives de D. Ramon de Sarriera,
marquis de Barbara y de la Manresana, qui conservent la plupart des papiers
de la famille Lull transportés de Majorque à Barcelone vers le milieu de ce
siècle. Notons à ce propos , en passant , que ce fut une comtesse de la Man-
resana, de la maison d'Eril, qui, au siècle dernier, communiqua à l'électeur de
Mayence, Jean Guillaume, les manuscrits des œuvres de Lull dont s'est servi
Salzinger pour son édition {Histoire littéraire de la France, t. XXIX, p. 70).
Ce testament, M. de Bofarull le rappelle, a été connu de quelques biographes
du Docteur Illuminé, mais on n'en avait jamais produit la teneur intégra-
lement. Après des legs à son fils Domenech Lull et à sa fille Madalena Lull,
épouse d'un Père de Sentmanat, et après d'autres legs à des couvents et des
églises, Lull veut que ses exécuteurs testamentaires emploient une somme à
lui appartenant, déposée chez le changeur Francesch Renovart, à faire faire
plusieurs copies des ouvrages qu'il avait composés en dernier lieu : « Volo et
mando quod fiant inde (de la somme qui restera disponible après le payement
des legs) et scribantur libri in pergameno, in romancio et latino, ex illis libris
quos divina favente gracia noviter compilavi, videlicet : De viciis et virtutibus,
et De novo modo demostracionis et De quinque principiis et De différencia corre-
lativorum et De secretis sacratissime trinitatis el incarnations et De participa-
tion christianorutn et sarracenorum et De loqutione angehrum et De virtute
venkili et vitali et De peccatis venialibus et mortalibus et De arte abreviata
1. Sur sa tolérance de IV féminin final en hiatus, voyez les observations de l'éditeur.
bofarull, El test.ame.nto de Ramon Lull 327
sermonitandi ; sermones autem ibi scripti, quos perfeci et compilavi, sunt in
summa centum octuaginta duo ; item est ibi liber De sex sillogismis. » L'une
des copies complètes en un volume de ces divers traités, Lull la destine à la
Chartreuse de Paris (au couvent de Vauvert), l'autre copie à Messire Persival
Spinola, de Gênes ; d'autres copies partielles seront données à divers mona-
stères et églises où elles seront enchaînées : « ita quod ponantur in armario
cuiuslibet ecclesie in qua illos dabunt cum catena. » Ces dernières volontés
de Lull furent exécutées , si l'on en croit la biographie anonyme (cf. Hist.
litt. de la France, t. XXIX, p. 46 et 58), où on lit ceci : « Ses livres sont
répandus dans tout l'univers , mais il les fit réunir particulièrement en trois
endroits : le couvent des Chartreux à Paris, la maison d'un noble de Gênes
et celle d'un noble de Majorque. »
M. de Bofarull a annexé à son mémoire une photographie réduite du
testament qui permet de rectifier quelques légères erreurs de sa transcription.
Le latin de Raimond Lull, on le sait de reste, n'est pas bien bon, mais il ne
faudrait pas cependant lui attribuer des barbarismes et des solécismes trop
énormes. Transcription, p. 19, ligne 14, lire viginti solidos regàlium maiorl-
censium minutorum, et non pas maiorienses ; ligne 26, lire de même maioricen-
siuni au lieu de maioriensis ; p. 20, 1. 3, lire de quibus quidem predictis centum
quadraginta ïibris et duobus solidis, au lieu de libras et duos solidos ; 1. 4, lire
solutis inde prius legatis predictis, et non plus legatis, que M. de Bofarull
traduit par « legs pieux », mais il faudrait alors piis; 1. 12, lire sermones autem
ibi scripti, et non iïli scripti; 1. 17, lire Parisius ad monasterium de Xartossa,
et non Xarcossa ; 1. 27, lire ipsos au lieu de ipsios.
Les autres documents que publie M. de Bofarull en les commentant sont
relatifs à l'enseignement de la doctrine de Lull à Barcelone et se rapportent
en particulier à une école lulienne fondée dans cette ville au xv e siècle par
la fille d'un notaire, Juana Mârgarita Safont, qui la pourvut d'une collection
abondante des œuvres du maître dont l'inventaire nous a été conservé.
M. de Bofarull nous parle aussi de la propagation de cet enseignement à
Majorque où il fut patronné par une autre femme, la noble D 1 Beatriz de
Pinôs. Tout cela confirme ce que l'on savait par ailleurs de l'extraordinaire
enthousiasme que cette étrange doctrine suscita dans le monde laïque
catalan, malgré la guerre terrible que lui firent Nicolas Aimerich et ses
Dominicains. A propos des écoles luliennes, M. de Bofarull cite quelques
lettres des rois d'Aragon des années 1369, 1393, 1399 et 1446 qui autorisent
cet enseignement dans certaines conditions et sauf certaines restrictions. On
voudrait connaître le texte complet de ces lettres, qui servirait peut-être à
établir l'authenticité des approbations de l'université de Paris, tenues jusqu'ici
pour assez suspectes (voy. Hist. litt. de la France, t. XXIX, p. 43). Espérons
que l'auteur de cette très estimable dissertation pourra, dans quelque appen-
dice à ce premier travail, donner satisfaction au désir que nous nous permet-
tons de lui exprimer.
Alfred Morel-Fatio.
328 COMPTES RENDUS
La Divina Commedia di Dante Alighieri : riveduta nel testo e
commentata da G. A. Scartazzini. Seconda edizione, riveduta, corretta e
notevolmente arricchita, coll' aggiunta del Rimario perfczionato del Dott.
Luigi Polacco. Milano, Hoepli, 1896. In-8°, xx-1034-122 p.
This book is the second édition of the edizione minore of the " Divina
Commedia" published by D r Scartazzini three years ago. It claims to be
revised, corrected, and considerably enlarged, besides being furnished with an
entirely new rimario. We looked forward with much interest to an examin-
ation of this new édition , since the former one was unsatisfactory in many
important particulars , and the new title and préface led us to expect great
things — numberless new works had been consulted by the author, ail the
old commentaries had been re-read " da cima a fondo", and especial
attention had been paid to the criticisms on the old édition.
Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu?
Unhappily our expectations were doomed to disappointment. After
carefully going through the présent édition, we are reluctantly forced to the
conclusion that, so far from being an improvement on the last, it is for ail
practical purposes much inferior to it.
D r Scartazzini takes crédit to himself for having enlarged the commentary
by about one-fourth — at least we are led to assume that this is a source of
satisfaction to him , for he twice informs us of the circumstance in the
course of his préface. If quantity, not quality, were the criterion of excel-
lence, this might be a reasonable ground for self-complacency on the part
of the author. But, so far as our expérience goes, the value of D r Scartazzini's
works varies, as a rule, inversely with their length, — "mole ruunt sua",
they are crushed beneath their own weight. As a matter of fact, however,
the calculation of D r Se. as to the increase in the bulk of his commentary is
very far from being correct, so that his statement on this point is altogether
misleading. The type both of text and notes in the two éditions is identical,
and the format is the same in both cases. Consequently, since the text is a
fixed quantity, it is easy enough to calculate exactly vvhat is the actual
increase in the commentary in the présent édition, by the simple process of
comparing the number of pages in each. In the previous édition the text and
commentary occupied 945 pages, in the présent one they occupv 1034 pages;
the net increase in the commentary, therefore, is 89 pages, that is to say,
about one-eleventh, instead of one-fourth, as claimed by D r Scartazzini.
An exaggeration of this kind does not tend to inspire confidence. We were
not unprepared, after this, to find that some of the other statements in the
préface had to be taken "cum grano salis". On referring to the revised
commentary to sec how far the daim that it had been corrected by the light
of the criticisms on the previous édition, was justified, we find that in
several instances more or less grave inaccuracies , to which the author's
scartazzini, la Divinci Commedia 329
attention was drawn, hâve been allowed to stand unaltered. For example, it
was pointed out 1 that in the note on Bertran de Born {Inf., xxviii) there
were several mistakes, e. g. the " Young King" was not primogenito of
Henry II. -, nor was it the latter, but his son, Richard Cœur de Lion, who
besieged Bertran in the castle of Hautefort in 1183. Yet this same note is
reproduced totidem verbis in the new édition. Many other instances of a
similar disregard of criticism might be adduced '.
It is inévitable, of course, that in a work of this kind, which covers a
great extent of ground, mistakes should sometimes occur, but no excuse can
be made for an editor who neglects to avail himself of the corrections offered
him by his critics, as D r Scartazzini bas done —
Se Dio ti lasci, dottor, prender frutto
Di tua lezione!
As a few samples of the care with which the commentary has been " revised ",
we may point to the following. In the note on /;//., vi, 115, it is stated that
the father of Plutus was Jason (Giasoné). Plutus was the son, not of Jason,
but of Iasion (Iasione, as Brunone Bianchi correctly gives it). In the note on
Par., xv, 128, Lapo Salterello is confounded with the poet Lapo Gianni. In
the note on Par., xxi, 134, we are told that Benvenuto da Imola reads tre
bestie. A glance at his commentary shows that Benvenuto read due bestie , in
accordance with the universally accepted text; but he remarks :
Certe si autor revivisceret hodie, posset mutare literam istam et dicere : ri che tre
bestie van sotto una pelle, scilicet, cardinalis, meretrix, et equus ; sicut audivi de uno
quem bene novi, qui portabat concubinam suam ad venationem post se in clune equi.
This is what cornes of reading "tutti i commentatori antichi da cima a
fondo " ! In the note on Inf., xvm, 134, Dr Se. says it is scarcely allowable
to suppose that Dante introduced Thais into his poem without having read
the Eunuchus of Terence. The source of Dante's information about Thais is
perfectly well known, having been long ago pointed out in the Acadetny *
and elsewhere by Dr Moore, who showed that Dante got his knowledge of
her from the De Amicitia of Cicero, where the passage from the Eunuchus of
Terence, from which the quotation is taken, is introduced, but without a
référence to Terence. We hâve no reason to suppose that Dante had any
knowledge at first-hand of the works of Terence; besides, if he had been
acquainted with the context of the play, he would not hâve introduced Thais
in the way he has done, for in the play it is not she, but '.the parasite
Gnatho, who says the word ingentes, to which Dante refers. It is évident
that he was quite unaware that the quotation came from Terence. An
1. See Academy, July 22, 1893.
2. The eldest son was William, who died quite young.
3. See Bullettino délia Società Dantesca Italiana, N. S., vol. III, pp. 2-6.
4. June 4, 1892.
330 COMPTES RENDUS
almost exactly parallel case occurs in the De Monarchia (n, 10), where Dante
quotes a passage from Ennius without naming him. The Unes, which are
also quoted by Otto of Freising in his Chronicon (II, 31), occur in Cicero's
De Officiis (I, 12), whence Dante undoubtedly took them, for it is évident
from the context that he was making use of this particular chapter of the
De Officiis at the time. Would D r Se. contend that Dante must hâve read
Ennius, in order to account for this quotation? This line of argument is as
absurd as that of the enthusiasts who maintain that Dante had a personal
knowledge of every place he happens to mention in his works — he speaks
of Wissant, tlierefore he went there, but Wissant was the point of departure
for England, and he mentions the Thames, therefore lie went to England,
and being in England he must of course hâve gone to Wells to see the
famous clock in the cathedral there, for does he not mention a clock in the
Paradiso (x, 139)?
As a matter of fact Dante constantly quotes at second-hand. He quotes
Homer from Aristotle, Ennius and Terence (as we hâve shown above) as
well as Pythagoras and Plato from Cicero, Juvenal from Boetius,
Albumazar and Alpetragius (probably) from Albertus Magnus, and so on'.
We may now turn our attention to the additions with which D r Se. has
" enriched " the présent volume. In the note on Geryon (Inf., xvn, 1), in
the old édition we were referred to Hesiod, Dionysius, Aeschylus, Euripides,
Lucretius, Virgil, Horace, Ovid, Seneca, and the Apocalypse; in the new
édition we hâve the same string of useless références with the addition of
five verses from the Vulgate printed in extenso, and two more références to
modem writers — this in a book intended for the use of schools ! And ail
the classical références in this instance are acknowledged to be superfluous
by D r Se. himself, for he admits that Dante in his description of Geryon
does not follow the classical accounts. Again, in the note on ////., v, 4,
which in the old édition consisted of a single line (amply sufficient for the
purpose), we now hâve, by way of " enrichment ", the name of Minos in
Greek char acier s, and références to the Iliad (two), to the Odyssey (four), to
Herodotus (two), to Thucydides (two), and to Virgil (one), of which the last
only hasany possible bearing on thetext. Vet again, the note on cherci (In/.,
vu, 38), which formerly consisted of two words only, viz. « cherci : cherici »,
and supplied ail the information that was required , is now expanded into
four lines and a half, in which we are told that cherci is the plural ofcherco,
which is the svneopated form of cherico, from the Greek />.r,p:/.o:, Lat.
clerictts, with the explanation : " persona ecelesiastica, sacerdote cosi secolare
corne regolare ", and three références to other passages where the word
occurs. Does D r Se. seriouslv suppose that notes of this sort are required for
the elucidation of the Divina Commedial We do not imagine so for one
1. See Roiimni.i. XXIV, 376 ss.
scartazzini, la Divina Commedia 331
moment. D r Se. can hâve but one object in filling his pages with irrelevant
matter such as this, and that is , not to illustrate his author, nor to help
the student, which are the proper fonctions of a commentator, but to create
an impression by making a parade of his own érudition. On no other
hypothesis can we explain his practice, for instance, of giving Greek and
Hebrew équivalents (in Greek and Hebrew characters !) of classical and scrip-
tural names — a practice of which we had quite suffîcient expérience in the
former volume , but which has been greatly extended in the présent one ;
thus we are now furnished with the Hebrew équivalents of Leah and Rachel
(Purg-., xxvn, 101, 104), of Nimrod, with the addition of the Greek into
the bargain (/«/., xxxi, 46), of Ahithophel (!«/., xxviii, 137), and of Michael
(Inf., vu, 11), &c, to saynothing of Hebrew and Greek renderings of Inf.,
vu, 1, and quotations in the original Greek from Demosthenes (Inf., xm, 66),
Apollodorus (////., xxxi, 47), &c, togetherwith a libéral sprinkling of Greek
words and proper names, none of which has the remotest connexion with
Dante, who certainly, as D r Se. is well aware, knew neither Greek nor
Hebrew. We may at least be thankful that D'' Se. is not acquainted with
Arabie, otherwise lie would assuredly hâve given us the names of Averroës,
Avicenna, Mahomet, and Ali, in the Arabie character — the last name, as it
is, appears in the note as Ali Ebn AU Talid, Assad OUah eî Ahalib, Murtadhi !
Enough has been said to indicate the nature of the additions which hâve
been made to the commentary in this new édition. We may leave the reader
to draw his own conclusions as to their value.
The index, which has not been revised, is full of mistakes and wrong
références, and is often in direct contradiction with the text ; in fact, with
the exception of a few minute altérations , it is simply a reprint of the old
index appended to Fraticelli's édition, the misprints in which D r Se. lias not
even taken the trouble to correct. He excuses himself for not having provided
a revised index on the grounds that lie did not wish to pillage the Oxford
index (" io non volli saccheggiare il Toynbee "), and that the old one,
having served the turn of ail Dante students, "even the most eminent",
hitherto, was good enough to go on with. Such excuses are unworthy of
D r Se, and he can hardly expect them to be accepted. A new index was
certainly more urgently needed than a new rimario , and we would gladly
bave exchanged the one for the other, especiallv as the latter is in our
opinion by no means an improvement on the old one. D r Polacco lias taken
an immense amount of trouble in re-arranging ail the rimes under each
separate head in alphabetical order, instead of retaining them in the natural
order in which they occur in the poem. The disadvantages of this new
arrangement are obvious, for, in order to find the rimes of any given
termina, it is necessary, in the case of rimes of fréquent occurrence, to look
through a whole column, instead of seeing them at a glance, as in the old
rimario. Thus under the heading -ura, instead of finding the rimes oscura :
dura : paura (Inf., 1, 2, 4, 6) grouped together at the head of the column,
332 COMPTES RENDUS
one lias to search for each particular one separately, under the letter with
which the riming word begins; and even then one' s troubles are not at an
end, for hère again the lines are not given in their natural order, but in the
alphabetical order of the words immediately preceding the riming word!
A more perverse arrangement it would be difficult to conceive. It is a great
pity that the time and expense bestowed upon this thankless task were not
devoted instead to the production of a more correct and comprehensive index.
We much regret to hâve been compelled to pass such an unfavourable
judgment on D r Scartazzini's latest volume. By his previous works he has
won himself a name as a distinguished Dantist, and probably no individuaJ
writer has done more to promote the study of Dante than he has. It is ail
the more to be regretted, therefore, that he should hâve so signally failed to
recognize what was due to his readers, and, we mav add, to his own réput-
ation, as he has done on this occasion.
Before taking leave of the book, we ought to say a word or two in its
praise from a material point of view. The paper and printing and gênerai
"get-up" are excellent, while the price, considering the bulk of the volume,
is remarkably low. We only wish we could hâve commended its contents
as heartily as we do its external appearance.
We may mention, in conclusion, that we hâve noticed several misprints
(e. g. " proximuw " and " mexsaturabilis " in the note on /;//., xu, 107;
" Sund/?y " for " Sundby " in the note on Inf., xv, 119), besides sundry
wrong références (e. g. Phars., vi, 113, for vi, 420, in the note on Inf., xu,
135 ; and Vill., vi, 33, 39, 'for v, 39, vi, 33, in the note on Par., xvi, 110).
Paget Toykbee.
R. V. Tàckholm, Études sur la phonétique de l'ancien dia-
lecte SOUSSilvan. Thèse pour le doctorat. Upsala, 1895.
Lorsque M. Ascoli écrivit l'ouvrage magistral qui s'appelle Saggi ladini et
qui a inauguré YArchivio glottoJogico , il ne connaissait pas le seul document
ancien du soussilvan,le catéchisme de Bonifaci,que nous avons reproduit ici
même, 1880, pp. 248-287. M. Tàckholm comble donc une lacune en étudiant
de près la phonétique de ce texte, en la comparant avec celle de quelques
textes mixtes qui flottent entre le soussilvan et le sursilvan, lequel l'avait déjà
emporté sur le premier. Laissant de côté tous les phénomènes déjà éclaircis
par M. Ascoli et prenant pour base l'excellente grammaire rétoromane de
M. Gartner, M. T. n'étudie que les cas qui peuvent prêter à la discussion,
p. ex. a devant les nasales, a après et devant les palatales, a devant les
vélaires. Dans cet examen, M. T. fait preuve d'une large information, de
beaucoup de conscience et d'une bonne méthode.
Il va de soi que les passages sur lesquels on pourrait être d'un autre avis
ne manquent pas. — P. 15. squitsebar ne saurait venir de *excoacticare,
mais vient de *excoac tiare. — P. 21. L'auteur dit : « les adverbes latins
R. V. TACKHOLM, L'cMC. dialecte SOUSsilvû)! 333
illac, etc. ont perdu de bonne heure leur c. » Rien ne nous force de partir
de illac, cette forme n'étant qu'une variante « intensive » de illâ. — P. 24.
M. T. parle du changement de cultellum en cuntij et il dit avec raison que
ni M. Ascoli ni M. Meyer-Lùbke ne se sont prononcé sur la cause du
mouillement. Au lieu d'y voir avec M. Gartner la trace d'un ancien pluriel,
j'inclinerais à y voir le changement de 17 palatale dans ellum en i :
ellum> eUo > eiHo. — P. 25. ferdar « sentir (mauvais) » est considéré
comme un compromis entre fragrare et flavitare; j'y vois fer i tare;
pour le sens comp. l'allem. stechen et stinken, l'angl. sting et stink , le lat.
mordcre et nierda. — P- 45. « On n'a guère le droit de supposer des formes
comperare, seperare comme appartenant au latin vulgaire. » Au contraire,
ce sont les anciennes formes latines, tandis que comparare, separare
sont refaits sur les verbes simples. Il y a là le même rapport qu'entre
deficere et defâcere. — P. 46. « nitidus > net est un emprunt français,
cf. la forme régulière midi. » Nous trouvons ici un double traitement
analogue à l'it. freddo et à l'esp. frio. Ce paragraphe est un des moins
heureux. — P. 46. Dans sùn tala on a sûrement affaire à un pluriel neutre.
— P. 43. arda n'a rien à voir avec l'it. corredare; c'est redâre pour
reddere. — P. 47. perschcnda n'est pas le lat. *pergenerat, mais
*perscendit. — P. 48. Pour expliquer invidia > inviJgia il n'est pas
besoin de recourir à une influence du verbe velle. — P. 50. L'étymologie
attadlar < *attentulare n'a aucune vraisemblance; la proportion ùtg
< unctum est d'un autre caractère, comme je l'exposerai ailleurs. — P. 50.
Pour les emprunts comme pur ( « paysan » ) il ne faut pas avoir recours à
l'anc. hautallem.; cette prononciation est celle des Suisses allemands. —
P. 52. Dans dscheinds dscb n'exprime pas à l'origine le son % ; cela n'empêche
pas que d\ se soit plus tard assimilé en \. — P. 58. Pourquoi ùnchiùn n'est-il
pas rattaché à necunus?
La partie grammaticale est suivie d'un glossaire étymologique de mots
intéressants; j'y note : autro n'est pas altrorsum, mais alterubi (it.
altrove); fryataa sera l'ail, feiertag sous l'influence du verbe *feriare;
imprescha ne saurait être in-prestita, mais impressea; magliêr ne
représente pas mandulare, mais le diminutif de maccare; schgrischur
« terreur » n'a rien à voir avec l'ail, schrecken, mais se rattache à grisch
(gris) ; pour schguardin (« désordre » ) l'étymologie exordin- est de beau-
coup plus plausible que celle donnée par Pallioppi.
Les romanistes qui s'occupent du rétoroman sont tellement rares que
M. Tàckholm serait le bienvenu, même si son travail n'était pas aussi bien
fait qu'il l'est. Nous souhaitons vivement qu'il continue ses travaux dans ce
domaine.
J. Ulrich.
PÉRIODIQUES
Zeitschrift fur romanische Philologie, XIV, 4. — P. 477, W. Meyer-
Lùbke, Zur Syntax des Substantivums (suite). L'auteur continue, avec autant
de pénétration que de science, l'étude de la syntaxe de l'article, montrant
le point de départ de son emploi dans le latin et en suivant le progrès
constant dans toutes les langues romanes. Une discussion très serrée de la
question tant débattue que pose la postposition de l'article en roumain
aboutit à la conclusion que cet usage est sorti de la position variable de Me
en latin vulgaire , mais s'est fixé sous l'influence de l'usage illyrien , attesté
par l'albanais. En terminant, l'auteur écarte à bon droit toute influence
étrangère (grecque ou germanique) sur la formation de l'article roman, qui
s'explique par le simple développement de l'usage latin. — P. 513,
C. Michaelis de Vasconcellos, Zum Liederbuch des Kônigs Denis von Portugal.
Cet article, auquel il faut joindre l'article bibliographique de trente-huit pages
inséré plus loin, est fait à propos de l'édition du Cancioneiro donnée par
R. Lang, et contient, avec un grand nombre de rectifications de texte, les plus
précieuses remarques littéraires. — P. 542, Ph. Aug. Becker, Nachtrâge %u
Jean Lemaire. L'auteur étudie des manuscrits de Jean Lemaire conservés à
Vienne et imprime, d'après un ras. de Paris, de curieuses notes prises par
Lemaire au cours d'un voyage en Poitou. — P. 553, A. Tobler, Vermischte
Beitrâge ytr françôsischen Grammatik. Drille Reihe. — 6. Tout(e), ail.
« lauter ». — 7. Pourquoi dans les questions qui n'attendent pas de réponse,
et emploi de que en ancien français au sens de pourquoi même dans l'interro-
gation indirecte. — 8. « Dont » und « eu » in pronominaler Funktion. Après des
remarques précieuses sur la valeur de ont et dont en anc. français, M. T.
signale de nombreuses exceptions anciennes et modernes aux règles posées
par les grammairiens pour l'emploi de dont et eu comme « génitifs pronomi-
naux », et se demande si ces règles sont fondées. Il est certain en tout cas
que les phrases proposées p. 566, bien qu'on en trouve d'analogues ou de
presque analogues chez certains auteurs, sont contraires au sentiment actuel
des Français. — 9. Si mit dem Futurum praeteriti (conditionnel). Consacré
à peu près exclusivement au français moderne.
Mélanges. Histoire des mots. — P. 574, W. Meyer-Lùbke : 1. roum. arâta,
« montrer » (de elatare? le sens ne convient pas trop bien ; par une singu-
lière distraction, l'auteur note lâtus, large, comme ayant un a bref), v. esp.
PÉRIODIQUES 3 3 )
estemado (dans Berceo, « mutilé, privé (d'un membre) », tiré fort ingénieu-
sement de aestimatus). — P. 576, J. Ulrich : 1. lat. ilex > it. elce
(suppose avec vraisemblance une forme ïllïcem); 2. engadin. chiiïrler,
it. collare, « torturer, tirer (à une corde) » (*cord ulare? la contraction paraît
bien violente pour l'italien). — P. 577, Schuchardt, mauvais. L'auteur défend
contre M. Cohn, au point de vue phonétique, son étymologie de mauvais
malifatium; je ne comprends pas pourquoi il n'admet pas qu'on lui
oppose le traitement de 1'/ dans chaJfcr chauffer calefare (cf. Rom. XIX,
619).
Comptes rendus. Henry R. Lang, Das Liederbuch des Kônigs Denis von
Portugal (C. M. de Vasconcellos ; voy. ci-dessus).
P. 616-628, Tables.
XX, 1. — P. 1, Matzke , Ueber die Aussprache des altfran^osischen ue von
lateinischem ô. L'auteur de ce remarquable travail soutient avec moi (Rom.
XI, 131) contre M. Ascoli que la prononciation originaire de Vue fr. < lat. ô
était ue et non iïe. Les raisons qu'il apporte sont bonnes; toutefois son
explication de ieu < ueu par l'intermédiaire eu paraît peu acceptable : la
diphtongaison de e en te ne s'est pas produite à une époque aussi récente que
celle où l'on peut admettre que ueu s'était réduit à eu. Mais elle n'est pas
nécessaire : on peut fort bien croire que ue était devenu ùe et par conséquent
ueu ueu, d'où plus tard ieu. Ce point, ainsi que l'explication toujours pendante
de jeu feu queu lieu, demanderait une discussion spéciale. La dissertation
de M. Matzke n'en apporte pas moins un appui très solide à une opinion qui
ne paraît pas en général avoir été accueillie avec beaucoup de faveur 1 . —
P. 16, Scherillo. Il nome di Dante. L'auteur défend avec beaucoup d'érudition
contre Rocco et Imbriani l'opinion traditionnelle d'après laquelle Dante est
une forme hypocoristique de Durante. — P. 27, Gebhardt, Zur suBjekthsen
Construction im Altfran^ôsischen. Très bon travail, où l'auteur montre
qu'après les verbes dits « impersonnels » le substantif (ou pronom) auquel ils
se rapportent est à l'accusatif. La locution il vous faut d'aide pour « il vous
manque du secours » , qui le surprend à bon droit , n'existe pas : dans le
passage cité de Froissart, il est nom. masculin et se rapporte à Avis : s'il vous
faut d'aide, « s'il ne vous secourt pas », comme nous disons : « s'il vous
manque de parole. » — P. 11, Tobler, Vermischte Beitràge %ur fran^ôsischen
Grammatik. Drilte Reihe. 10. « Pour » mit Substantivum als Mengebestimmung .
— 11. Aussitôt, sitôt, une fois. — 12. Relativsat^ als pràdikative Bestimmung.
— 13. Ne... se... non, mais, fois, que (très important article de vingt pages).
Mélanges. I. Manuscrits. Wechssler, Manuscrits du Perlesvaus. Aux
manuscrits de ce roman signalés ici (XXII, 297), M. W. ajoute deux
1. M. M. reproduit une note où M. Kremer admet dubitativement dans Etienne de
Fougères un ex = oves impossible; cet ex n'était qu'une faute de lecture de
M. Talbert ; il faut or (voy. l'éd. Kremer).
336 PÉRIODIQUES
fragments dont le premier (ms. fr. 1428) est considérable, et il constate (ce
que P. Paris avait déjà fait dans une note consignée au premier feuillet du
ms. 1428) que le texte a été inséré dans les éditions du Saint Graal du
xvi c siècle. — II. Exégèse. P. 82, Marchot, Additions à mon étude sur les gloses
de Cassel (cf. Rom. XXIV, 595 et voy. plus loin aux Comptes rendus). —
III. Grammaire. P. 84, Herzog, Die vorvokaliscben Formen mon, ton, son
beim Femininum. Bonami honamie auraient entraîné moiiami monainie; ils ont
pu en tout cas influer. — IV. Histoire des mots. P. 86, Horning, Ft\mologies.
1. Celtique dusius, lad. dischôl (cf. Z. XVIII, 218, Rom. XXIII, 614). —
2. Fr. dartre, de herpëtem (> er(pe)te > dertre > dartre), ainsi que
diverses autres formes romanes du même mot; étymologie qui surprend au
premier abord, mais qui paraît à peu près certaine. — 3. Prov. darbouu,
« taupe », viendrait également de herpëtem, ce qui semble beaucoup
moins probable.
Comptes rendus. P. 88, Weigand, Die Aromunen (Jarnik). — P. 100,
Weigand, Erstcr Jahresbericht des Instituts fur rum. Spracbe ^u Leipzig ( Jarnik :
ces deux articles sont très approfondis et instructifs). — P. 105, Prato de
Argùelles, Vocabolario de las palabras y frases bables (Acevedo y Huelves :
article un peu bizarre, mais d'un Asturien qui connaît le sujet). — P. 110,
J. Dowden Bruner, The Pbonology of the Pistojese Dialect (Rolin : critique
minutieuse et très sévère; cf. ci-dessus, p. 141). — P. 118, Marchot, Les
gloses de Cassel (M. Stùrzinger conteste absolument, et, il faut l'avouer, par de
bonnes raisons, la « rhéticité » des Gloses de Cassel, affirmée par M. Marchot,
et reproche à bon droit à celui-ci le ton d'assurance qui lui est trop familier
et qui est particulièrement déplacé ici, où il le prend de haut avec Diez). —
P. 123, Schneegans, Geschichte der grotesken 5a///v(Bekker). — P. 12s, Giornale
stoiico délia letteratura italiana, XXV, 1-3; XXVI, 1-2 (Wiese). — P. 136,
Archivio çlottoloçico italiano, XIII, 3 (Meyer-Lùbke). — P. 139, Romania,
XXIV, 2 (Grôber, Meyer-Lùbke). — P. 141, Revista lusitana, II (Lang).
G. P.
CHRONIQUE
M. Pierre-Gustave Brunet est décédé le 25 janvier dernier dans sa
quatre-vingt-neuvième année. C'était un bibliophile assez distingué et un
bibliographe médiocre. Établi à Bordeaux, où il eut longtemps un emploi, il
n'avait pas toujours à sa portée les livres rares qui l'intéressaient et il en
parlait surtout d'après des catalogues. Ses travaux sont donc en grande partie
de seconde main et ses descriptions n'ont pas la précision qui est maintenant
de rigueur en bibliographie. Il reste, à cet égard, très inférieur à son illustre
homonyme, Jacques-Charles Brunet, l'auteur du Manuel du libraire. Tou-
tefois, certaines de ses compilations ont rendu des services et peuvent encore
en rendre. Nous citerons notamment le catalogue des livres français impri-
més jusqu'en 1500 qu'il a publié en 1865 (Paris, Franck) sous ce titre un peu
ambitieux La France littéraire au XV* siècle. Les imperfections de cet ouvrage
ont été relevées dans la Revue critique (1866, art. 19) par l'un des directeurs
de la Romania, ce qui n'a pas empêché M. G. Brunet, qui était un travailleur
modeste et bienveillant , d'envoyer pendant quelques années à la Revue
critique des comptes rendus signés B. ou G. B., souvent aussi anonymes.
G. Brunet, en dehors de ses ouvrages de bibliographie, a publié soit sous son
nom, soit sous des pseudonymes variés, des réimpressions de divers ouvrages
ou opuscules français du xv e siècle et du XVI e . Nous signalerons notamment
sa nouvelle édition du Violier des histoires romaines (Paris, 1858, Bibliothèque
efyévirienne). Il s'était aussi occupé de la littérature des patois, et on peut
citer, dans cet ordre d'études, ses Notices et extraits de quelques ouvrages écrits
en patois du Midi de la France (Paris, 1840).
— Nous avons appris avec une douloureuse surprise la mort, à l'âge de
33 ans, de M. Alfred Odin, professeur à l'université de Sofia. De nationalité
suisse, M. Odin, qui avait suivi en 1885 les cours de l'École des hautes
Études et du Collège de France, s'était fait avantageusement connaître, fort
jeune encore, par des travaux sur les parlers populaires de son pays (voy.
Rom. XV, 639; XVI, 626). Il fut nommé en 1890 professeur à l'université
que le nouvel état de Bulgarie venait de créer à Sofia. Transporté dans un
milieu peu favorable à la culture de ses études antérieures, le jeune profes-
seur se tourna d'un autre côté. Il entreprit d'étudier l'histoire littéraire de la
France moderne avec l'idée d'y découvrir des lois en employant des instru-
ments qu'on n'avait jamais eu l'idée d'appliquer à un tel objet, et en
Romania, XXV. 22
338 CHRONIQUE
première ligne la statistique. De longues années de préparation était sorti un
imposant travail en deux volumes, la Genèse des grands hommes, qui venait de
paraître (Paris, Welter, 1895) au moment où une mort bien imprévue, à la
suite d'une courte et douloureuse maladie, est venue, le 21 février, l'enlever
à l'affection des siens, à l'université de Sofia et à la science.
— La mort prématurée de César Boser a causé un vif regret à tous ceux
qui l'ont connu de près et particulièrement à ses maîtres. Il était né aux
Verrières (canton deNeuchâtel, Suisse) le 26 janvier 1871, et c'est là, puis à
Porrentruy, où son père, employé dans les douanes, s'était transporté, qu'il
reçut sa première instruction. Plus tard, sa famille étant venue habiter
Schaffouse, il y fréquenta le gymnase, où ses facultés et son zèle pour le
travail le firent remarquer. En 1890, il s'inscrivit comme étudiant en philo-
logie à l'Université de Bâlc, mais il la quitta au bout d'un an pour aller à
Zurich suivre les cours de M. Morf. Après une année, il fut appelé à Paris
pour y occuper dans l'enseignement privé une position qui pendant quelque
temps ne lui laissa pas de loisir pour l'étude. Mais ayant trouvé une occupa-
tion moins absorbante , il se mit d'abord à suivre divers cours de la Faculté
des lettres, puis il devint membre des trois conférences de langues romanes
de l'École pratique des hautes Études et y prit jusqu'au bout une part active.
Ses maîtres apprécièrent promptement son intelligence, son ardeur d'ap-
prendre, qui l'amenait peut-être à disperser un peu trop ses efforts, et par-
ticulièrement une puissance et un goût de raisonnement logique qu'il poussait
parfois à l'excès, mais qui était toujours parfaitement sincère et provenait
d'un impérieux besoin de vérité. Dès 1893, la Romania insérait de lui un
important article sur la légende de saint Brendan (XXII, 578), qui était
originairement une lecture faite à l'une de ces conférences. La note intitulée
« à propos de Nennius », qui parut l'année suivante (XXIII, 432), a la
même origine : elle frappa les juges compétents par la perspicacité et la
pénétration qu'elle attestait chez le jeune critique, et M. Zimmer, qu'il com-
battait, lui écrivit dans des termes pleins d'estime. En 1895, il nous donna
un article sur « le remaniement provençal de la Somme le Roi et ses dérivés »,
qui formait comme un chapitre de l'introduction au vaste travail qu'il avait
entrepris avec courage : l'édition critique de la Somme le Roi et l'histoire des
diverses formes sous lesquelles cet intéressant ouvrage nous est parvenu. En
même temps, il signait avec l'éditeur A. Picard un traité par lequel il s'en-
gageait à donner une nouvelle édition des Coutumes de Beauvoisis , dont il
aurait établi le texte, tandis que M. R. Dareste en aurait écrit l'introduction
proprement juridique. Il avait d'ailleurs fait quelques études de droit, en même
temps qu'il s'était, avec son ardeur habituelle, plongé dans la philosophie.
Mais tous ces projets devaient être illusoires. Pendant tout l'hiver de 1895-96
la santé de Boser, qui se surmenait, fut sujette à de graves altérations
qui l'obligèrent plus d'une fois d'interrompre ses études. Enfin il entra à
l'hôpital pour n'en plus sortir, et il mourut le 28 février 1896, à peine âgé de
vingt-cinq ans. Les quelques essais qu'il a pu mettre au jour ont à peine
CHRONIQUE 339
marqué sa trace dans la science ; mais ceux qui ont été avec lui en commerce
intime savent que la philologie romane a perdu en lui un auxiliaire dont elle
était en droit d'attendre de réels services.
— M. Barthélémy Hauréau est décédé le 29 avril dernier dans sa quatre-
vingt-quatrième année. Les études auxquelles il consacra la plus grande
partie de sa longue et laborieuse existence ne sont pas celles que nous pour-
suivons dans la Romania ; elles y confinent cependant par plus d'un point, et
il nous sera permis, à ce titre, d'adresser ici un dernier hommage à la
mémoire d'un homme de bien qui fut accidentellement notre collaborateur '
et avec qui nous nous honorons d'avoir travaillé à une des œuvres les plus
importantes de l'Académie des inscriptions, à Y Histoire littéraire de la France.
Hauréau, tout en prenant une part active au mouvement politique qui devait
aboutir à la Révolution de 1848, s'était, de bonne heure, occupé de l'histoire
de la philosophie du moyen âge. C'est en 1849 que fut couronné par
l'Académie des sciences morales et politiques son Examen de la philosophie
scolastiqiie qui parut l'année d'après en deux volumes, et dont son Histoire de
la philosophie scolastique, publiée en trois volumes, de 1872 à 1882, est essentiel-
lement une nouvelle édition entièrement refondue. Il était alors conservateur
des manuscrits à la Bibliothèque nationale (depuis 1848) et député à l'Assem-
blée nationale. Le coup d'Etat de décembre 185 1 le fit rentrer dans la vie
privée. Il se consacra alors à l'achèvement de la Gallia christiana, dont il
rédigea les tomes XIV, XV et XVI, renfermant les provinces de Tours, de
Besançon et de Vienne. Elu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en
1862, il remplaça trois ans plus tard Victor Le Clerc dans la Commission
chargée de la continuation de Y Histoire littéraire de la France. Il apporta à
cette œuvre collective une compétence toute spéciale et une activité exem-
plaire dont témoignent les nombreux articles qu'il a insérés dans les
tomes XXV (1869) à XXXI (1893). Le t. XXXII, en grande partie imprimé,
et les tomes suivants contiendront encore plusieurs articles de lui. Il possé-
dait de la littérature latine du XI e au xv e siècle une connaissance que l'on
peut dire unique. Des notes très nombreuses et bien classées, et notamment
une vaste table iïincipit rangés par ordre alphabétique, lui permettaient de
résoudre une infinité de questions qui, jusqu'à lui, avaient été tranchées
arbitrairement ou qui même n'avaient point été posées. Il excellait à écarter
les fausses attributions, comme à rapporter à leur auteur des œuvres consi-
dérées comme anonymes ou publiées sous un nom d'emprunt. Nous avons
eu mainte fois l'occasion de signaler à nos lecteurs les mémoires pleins de
faits qu'il publiait dans le recueil des Notices et extraits des manuscrits, et qui
parfois touchaient de très près à nos études, car, encore qu'il eût peu de goût
pour la littérature en langue vulgaire, il ne négligeait pas de mettre en relief
tout ce qui, dans les manuscrits latins qu'il dépouillait avec une patience
1. Romania, XXII, 276 ; Jean de Hesdin, le Gallus calumniator de Pétrarque.
340 CHRONIQUE
méritoire, pouvait éclairer quelque point de notre vieille littérature. Il
continuait dans le Journal des savants, auquel il était attaché depuis de
longues années, sa laborieuse exploration de la littérature cléricale, si nous
osons le dire, du moyen âge; car le compte rendu de quelque édition
d'oeuvres théologiques ou scolastiques du moyen âge, ou d'un catalogue de
manuscrits, lui fournissait l'occasion de tirer du trésor inépuisable de ses
notes une quantité de renseignements précis et nouveaux, empruntés le plus
ordinairement à des manuscrits que peu d'autres que lui avaient eu le courage
de lire. Dans le domaine des lettres latines du moyen âge, son érudition était
incomparable, et sa perte sera ressentie de tous ceux qui savent combien il
était loin d'avoir mis en œuvre tous les matériaux qu'il avait recueillis. Il a
travaillé jusqu'à son dernier jour ; on trouvera un peu plus loin l'annonce
du dernier mémoire qu'il ait publié de son vivant, mais qui n'est pas le
dernier auquel il ait mis la main. Ceux qui, comme nous, ont entretenu avec
lui un commerce pour ainsi dire journalier ne regretteront pas moins
l'homme de bien, au caractère ferme et cependant bienveillant, qui, dans les
hautes situations qu'il occupa avec distinction sans jamais les avoir sollicitées,
a toujours dirigé sa conduite par des considérations d'ordre élevé dans
lesquelles son intérêt personnel ne tenait aucune place.
— Les fragments d'une ancienne paraphrase provençale du Pseudo-Caton,
publiés dans notre précédent fascicule (pp. 98 et suiv.), ne sont pas, comme
nous l'avions supposé, les seuls qu'on possède de cet ouvrage jusque-là
inconnu. M. le professeur Tobler a bien voulu appeler notre attention sur
une communication faite par lui récemment à la Société pour l'étude des
langues modernes (Berlin) au sujet d'un autre manuscrit de la même para-
phrase provençale de Caton. Le résumé, fort court, de cette communication
nous avait échappé. Il est imprimé dans l' Archiv fur dos Studium der neueren
Sprachen, t. XCV, p. 437. Nous y voyons que le ms. où M. Tobler a reconnu
une version du Pseudo-Caton appartient à la Bibliothèque royale de Berlin,
et qu'il est incomplet : il commence au deuxième livre et reste interrompu au
début du livre IV. Il contient, comme on voit, une portion beaucoup plus
considérable du poème que les deux feuillets de notre Bibliothèque natio-
nale. Ce ms. a paru à M. Tobler avoir été exécuté au xiii c siècle par une
main italienne, ce qui confirme la supposition qui a été émise, ci-dessus,
p. 100, à propos des fragments de Paris. M. Tobler nous a fait savoir qu'il
se proposait de publier prochainement le ms. de Berlin. Il ne sera pas
possible, même en combinant les deux textes, d'arriver à donner une édition
complète : le commencement du premier livre et la fin du quatrième
manquent dans l'un comme dans l'autre, mais il n'est pas douteux que, pour
les parties communes, il sera possible d'établir le texte sur des bases
solides. — P. M.
— A la 43 e session du congrès des philologues et pédagogues allemands,
tenue en 1895, M. Schrôder, de Marbourg, a communiqué une très impor-
tante étude sur la légende des Danseurs maudits, son origine et ses diverses
CHRONIQUE 341
formes. Cette étude, dont le compte rendu de la session ne contient qu'un
sommaire, sera, nous l'espérons, prochainement publiée en entier. Il en
résulte notamment que la version où se trouve intercalé le premier couplet
de la chanson que chantaient les danseurs de Côlbigk en l'an 1013 remonte
à un certain Dietrich (Tbcodoricus) , qui prétendait avoir été un de ces
danseurs, et qui fut guéri de sa maladie convulsive à Wilton, en Angleterre,
au tombeau de sainte Edith. C'est donc une chanson allemande (de la Basse-
Saxe) qu'il faut chercher sous la transcription latine :
Equitabat dux Bovo per silvam frondosam ;
Ducebat secum Mersuindem formosam.
Quid stamus? cur non imus?
— Dans la Zeitschrift fur deutscbes Allerthum (XXXIX, 427), M. Stiefel a
imprimé une note sur la source du fableau allemand Ritter Berenger, récem-
ment publié par M. Schorbach. C'est un parallèle à notre fableau de Berenger
au loue cul, mais il est probable qu'il remonte à la même origine plutôt qu'il
n'en est imité; en tout cas il en diffère assez sensiblement. M. Stiefel
approuve beaucoup l'auteur allemand d'avoir donné à ce conte plaisant et
obscène un dénouement moral et « pur ». On peut différer d'avis avec lui
au point de vue purement esthétique. Et même au point de vue moral,
peut-on croire que la femme du triste sire qui lui a donné de telles preuves
de sa vantardise et de sa lâcheté aura jamais pour lui l'estime qui est
la base nécessaire de l'amour conjugal? Ici, comme dans d'autres cas, la
préoccupation morale, introduite où elle n'avait que faire, ne semble pas
avoir été fort heureuse.
— ■ Les trois premières livraisons de V Histoire de la langue et de la littérature
française des origines à 1900, publiées sous la direction de M. Petit de
Julleville (cf. Rom. XXII, 330), viennent de paraître à la librairie Colin. Elles
contiennent , après une préface de G. Paris , le chapitre I , Poésie narrative et
religieuse. Origines. Vie des saints en vers. Contes pieux (Petit de Julleville,
p. 1-48), le chapitre II, L'Épopée nationale (L. Gautier, p. 49-170), et la plus
grande partie du chapitre III, L'Epopée antique (L. Constans, p. 171-240). —
Nous reviendrons en détail sur chacun de ces morceaux. Bornons-nous pour
le moment à compléter notre annonce de cette grande publication en disant
que l'ouvrage aura huit volumes au lieu des six qui avaient été prévus, que le
moyen âge en comptera deux pour sa part (qui sont complètement imprimés),
et qu'une histoire de la langue, par M. Brunot, accompagnera chacune des
périodes de l'histoire littéraire. — Les illustrations de ces trois premières
livraisons nous ont paru bien choisies et bien exécutées.
— Le « félibrige latin » de Montpellier, qui fait concurrence au « félibrige »
plus célèbre dont M. F. Gras, après Mistral, est le « capoulié », et qui
s'attache à employer les dialectes de la région au lieu du provençal avignon-
nais, publie chaque année, depuis 1893, sous le titre à'Armanac Mount-
pelkirenc (Montpellier, impr. centr. du Midi), un beau volume in-8, qui ne
coûte que 50 centimes (70 par la poste), et qui ne manque pas d'intérêt, tant
342 CHRONIQUE
à cause des spécimens de parlers locaux qu'il présente que des contes, poésies
populaires, proverbes, etc., qu'il contient. UArmanac de 1896, que nous
avons sous les yeux , compte plus de 1 50 pages et est orné de lithographies
de Montpelliérains célèbres. Cette publication mérite une place sur les
tablettes des curieux de la renaissance méridionale à côté du V Armand
proitvençau .
— M. Fr. Novati a entrepris une Bibliotcca storica délia lettcratura italiana,
où il se propose de publier, soit par lui-même , soit par des collaborateurs
choisis, un nombre indéfini d'oeuvres intéressant la littérature italienne
surtout ancienne, dans des textes aussi bien établis que possible et avec tous
les commentaires dont ils sont susceptibles. La Navigatio Sancti Brendani,
dont nous avons rendu compte (XXII, S 79), forme le premier volume de cette
Bibliotcca. Le second vient de paraître. Ce sont les Rime de Dante da
Maiano, publiées par M. Butacchi; nous en parlerons prochainement. Sont
annoncés comme sous presse : Le poésie di Girardo Pateg da Cremona (Novati),
Le rime di Bonaccorso da Moutemagno e di Çino Rinuccini (Flamini) , Poemetti
storici inediti dcl sec. XIV (Rambaldi); comme en préparation : I sonetti del
Burchiello (Rossi), // monologo drammatico ne' secoli XV e XVI (Novati),
Documcnti minori délia epopea brettone in Italia, etc. Les volumes, très élégam-
ment exécutés, sont publiés à Bergame par Ylstituto italiano d' arti grafiche.
Nous souhaitons le meilleur succès à l'entreprise si digne d'encouragement
de notre très distingué collaborateur et ami.
— M. A. Salmon s'est chargé de reprendre la publication des Coutumes de
Beaumanoir, que C. Boser avait entreprise avec M. R. Dareste.
— M. Wolfram von Zingerle prépare une édition du roman de la Dame à
la licorne (vas. B. N. fr. 12562).
— On annonce une édition critique des oeuvres d'Adam de la Halle par
M. R. Berger, à Berlin.
— M. James D. Bruner, chef du Department of Romance languages à l'uni-
versité de Chicago, prépare une édition nouvelle de Huon de Boi-deaux.
— M. Warnke, connu par son édition des lais de Marie de France, met la
dernière main à une édition critique des fables qui paraîtra également dans
la Bibliotheca Normannica dirigée par M. Suchier. M. Warnke est en possession
de tous les papiers du regretté Mail et les a notablement complétés: Il
travaille depuis plusieurs années à cette œuvre difficile, qui est enfin à peu
près terminée.
— M. Densusianu a proposé à la Société des anciens textes français, qui l'a
acceptée, une édition de la branche du cycle narbonnais connue sous le titre
de la Prise de Cordres.
— MM. W. Fôrster et G. Paris vont donner pour la Société' des anciens textes
une édition de trois petits poèmes du cycle de la Table Ronde, dont l'un,
Gli^lois, est inédit, les deux autres, la Mule sans frein et le Chevalier à PÊpée,
ont été publiés par Méon.
CHRONIQUE 3 43
— Livres annoncés sommairement :
Recherches sur V origine de la conjonction « que » et des formes romanes équivalentes.
Thèse présentée à la Faculté de philosophie de Zurich pour l'obtention du
grade de docteur par Jules Jeanjaquet. Thèse acceptée par la Faculté sur
la proposition de M. H. Morf. Paris, Welter, 1894, in-8, 100 p. — Si j'ai
tant tardé à annoncer ici la très remarquable thèse de M. Jeanjaquet, c'est
que j'espérais toujours pouvoir lui consacrer le compte rendu étendu auquel
elle a droit. Mais les mois s'écoulent et je ne trouve pas le temps néces-
saire . temps qui ne saurait être court, car les problèmes soulevés par le
jeune philologue neuchâtelois ne peuvent être discutés qu'avec beaucoup
de réflexion et à l'aide de nombreuses lectures. Je me décide donc à dire ici
simplement deux mots de ce travail, qui est un début excellent dans la
philologie romane. La thèse essentielle de l'auteur, c'est que la conjonction
française que (ainsi que ses équivalents romans) est non pas quïd, comme
on l'admet depuis Diez, mais quem, qui, après avoir à peu près absorbé
toutes les autres formes du pronom relatif, aurait aussi absorbé la conjonc-
tion quod. Cette théorie est exposée avec beaucoup de force et justifiée
avec une grande érudition ; on hésite cependant encore à l'accepter, tant à
cause de la difficulté qu'offre le passage du sens qu'à cause de certaines
objections phonétiques (comme le qui sarde) que d'ailleurs l'auteur est le
premier à signaler. L'avenir dira si elle doit décidément triompher. En tout
cas elle fait grand honneur à l'initiative intellectuelle et au savoir de
l'auteur. Ce morceau capital est précédé d'une introduction fort intéressante
sur l'extension de quod en latin classique et sur quod, quo, quo-
modo, eu m en roman (si en roumain), et suivi d'une recherche non
moins fructueuse sur quam et quia dans les langues romanes (extension
de quare; le roumain ca). — G. P.
Predigten des h. Bernhard in àltfran^ôsischer Uébertragung , aus einer
Handschrift der kôniglichen Bibliothek zu Berlin herausgegeben von
Alfred Schulze. Tùbingen, 1894, in-8°, xx-442 p. (203= publication du
Cercle littéraire de Stuttgart). — Ce volume contient tous les sermons de
saint Bernard que renferme le manuscrit Phillipps de Berlin (voy. Rom.,
XVIII, 526). La publication est faite avec le plus grand soin, précédée d'une
courte introduction , accompagnée de notes judicieuses , et suivie d'une
liste des passages bibliques cités qui comprend aussi ceux des sermons
publiés par M. Fôrster. Nous avions exprimé le désir que l'édition du
manuscrit de Berlin comprît aussi ces derniers , de manière à avoir réuni
tout ce que nous possédons de l'ancienne traduction messine des sermons
de saint Bernard. Nous regrettons moins que ce vœu n'ait pas été exaucé
maintenant qu'un troisième manuscrit, aussi ancien et précieux que les
deux autres, vient d'être retrouvé (voy. ci-dessus, p. 1 5 5). Quand ce
manuscrit sera à la disposition des savants, on pourra donner de cette
traduction une édition définitive, munie d'un glossaire et accompagnée
d'une étude complète. Souhaitons qu'il se trouve pour cette tâche un
344 CHRONIQUE
travailleur aussi bien préparé , aussi intelligent et aussi consciencieux que
M. Schulze.
Lexique de la langue de Molière comparée à celle des écrivains de son temps ,
avec des commentaires de philologie historique et grammaticale, par
Ch.-L. Livet. Tome premier. A.-C. Paris, Imprimerie Nationale
(H. Welter), 1895, in-8°, iv-532 pages. — Bien que ce grand ouvrage
dépasse la limite chronologique où nous nous renlermons d'ordinaire,
nous le signalons volontiers à nos lecteurs comme intéressant l'histoire de
la langue française. Les rapprochements, en nombre considérable, institués
par l'auteur entre la langue de Molière et celle de ses contemporains, font
de ce livre un véritable trésor pour la connaissance du français au
xvne siècle.
Die deutsch-fran^ôsische Sprachgren^e in (1er Schwei%, von D r J. Zimmerli. —
II. Theil. Die Sprachgrençe im Mittelïande, in den Freïburger-, Waatlânder-
itiul Berner- Alpeu. Nebst 14 Lauttabellen und 2 Karten. Bâle et Genève,
Georg, 1895, in-8°, vni-164 p. — Nous avons annoncé (XX, 638) la
première partie de cet excellent travail; celle-ci a été retardée par une
longue maladie de l'auteur. La troisième et dernière paraîtra prochai-
nement, et contiendra des conclusions générales et des vues d'ensemble
qui ne peuvent manquer d'offrir un haut intérêt.
La leggenda di Traiano nei volgarizzamenti del Breviloquium de Virtulibus di
Fra Giovanni Gallese [pubblicata da M. Barbi]. Pisa, 10 nov. 1895 (Nozze
Flamini-Fanelli). — Le Breviloquium de Virtutibits, de Jean de Galles, a été
traduit quatre fois en italien ; M. Barbi, qui prépare un travail sur les
anciens volgari^amenti d'ouvrages de ce genre, nous donne ici le texte et
la quadruple version de la légende de Trajan. Le texte ressemble à celui
de Jacques da Varaggio , sans en provenir ; les traductions ont quelques
additions intéressantes, qui rapprochent l'une ou l'autre soit du célèbre
passage de Dante, soit des anciens commentaires de la Divina Commedia.
Inventaires de Jean, duc de Bcrry (1401-1416), publiés et annotés par Jules
Guiffrey. Paris, Leroux, 1894, 1896. 2 vol. in-8. — Ces deux volumes sont
le commencement d'une collection d'anciens inventaires entreprise par le
comité des travaux historiques (section d'archéologie). La publication des
inventaires du duc de Berry avait d'abord été confiée à feu Demay, qui
mourut, laissant son travail inachevé. M. Guiffrey, chargé de reprendre
l'œuvre interrompue, dut en réalité la refondre. Ce n'était pas une raison,
toutefois, pour dire, dans l'introduction, des choses désagréables au bon
Demay, qui en somme n'a plus aucune part à l'édition, et à qui il serait
injuste de faire supporter la responsabilité d'un plan qu'on avait parfaite-
ment le droit de changer. Quoi qu'il en soit, M. Guiffrey s'est en général
bien acquitté de sa tâche et on lui saura gré du commentaire abondant et
soigné qu'il a joint aux articles des inventaires, comme de la table très
copieuse qui termine la publication. Ce qui, naturellement, nous intéresse
le plus ici , ce sont les descriptions des livres qui composaient l'admirable
CHRONIQUE 345
librairie du frère de Charles V. Disons toutefois que cette partie des inven-
taires était bien connue grâce à la publication qu'en a faite M. Delisle dans
le t. III de son Cabinet des manuscrits. La tâche difficile était de retrouver le
plus grand nombre possible des livres marqués sur ces inventaires.
M. Delisle a poussé très loin ces identifications, et M. G. n'en a pas sensi-
blement augmenté le nombre. Il a dressé (pp. clx et suiv.) une liste de
78 manuscrits encore existants ayant fait partie de la librairie du duc de
Berry. Nous ferons à cette liste trois additions. Le n° 896 (invent. A),
Végèce, est le n° 1229 du fonds français de la Bibl. nationale. Le n° 955,
Chroniques de Burgues, est le ms. Roy. 19. E. VI du Musée Britannique;
le n° 959, Christine de Pisan, est divisé actuellement en quatre volumes
portant à la Bibl. nat. les n os 835, 606, 836 et 605 du fonds français,
comme l'a établi M. M. Roy dans le t. I (p. vi) de son édition des poésies
de Christine de Pisan.
Historische Grammatïk der lateinischen Sprache. Erster Band. Einleitung.
Laullehre. Stammbildungslehre, von Fr. Stolz. Zweite Hâlfte : Stammbil-
dungslehre. Leipzig, Teubner, 1895, in-8, p. 373-706. — Cette seconde
partie du premier volume de la grande Grammaire historique du latin dont
nous avons annoncé l'apparition (XXIV, 491) est due, comme la première,
à M. Stolz. Nous signalerons les Additions et corrections à la première
partie, qui ne remplissent pas moins de trente pages. L'auteur y corrige
entre autres quelques-unes des inadvertances que nous avions relevées,
mais il ne les corrige pas toutes. Elles sont d'ailleurs, comme d'autres
qu'on pourrait signaler, de peu d'importance, et l'ouvrage n'en est pas
moins fort digne d'éloges.
Grammatische Aufsàtie, von Otto Keller. Leipzig, Teubner, 1895, in-8,
vni-405 p. — Le nouveau livre du savant, ingénieux et parfois un peu
aventureux philologue de Prague se lit avec un vif intérêt (voyez notam-
ment le curieux chapitre intitulé Euphemismus) ; mais il s'adresse surtout
aux latinistes. Les romanistes y remarqueront le chapitre intitulé Ausfall
von Tonsylben, où ils trouveront de nombreux exemples de contraction
violente de mots latins, des explications de ces phénomènes qui sont
parfois discutables, et une nouvelle contribution à la discussion ouverte
depuis quelques années sur la réalité contestée d'une accentuation latine
préhistorique fort différente de l'accentuation classique.
Suir antica metrica portoghese. Osservazioni di Adolfo Mussafia. Wien,
Tempsky, 1895, in-8 (Sit^ungsberichle der hais. Akademie der Wissenschaften,
B. CXXXIII). — Ces observations, dont l'intérêt dépasse l'objet particulier
auquel elles s'appliquent, portent principalement sur la violation réelle ou
apparente, dans la poésie romane du moyen âge, de la règle d'après
laquelle le vers muni d'une rime féminine doit avoir une syllabe de plus
que celui dont la rime est masculine.
Jacques d'Amiens, von Philipp Simon. Berlin, Vogt, 1895, in-8, 72 p.
(Berliner Beitràge %ur gerni. und roin. PhiloL, verôffentliçht von Dr. Etnil
346 CHRONIQUE
Ebering, IX). — Cette dissertation, un peu longue pour le sujet, contient
une étude de la question — en somme insoluble — de savoir si le
Jacques d'Amiens auteur de Y Art d'Amours et le Jacques d'Amiens qui
eut un « débat » avec Colin Muset sont un seul et même poète; une
discussion, également et forcément dénuée de conclusion stricte, de
l'authenticité des sept chansons mises par le ms. de Berne sous le nom de
Jacques d'Amiens; une traduction, et enfin le texte de ces sept chansons.
Dans tout cela il y a du travail, de la lecture et de bonnes remarques. Le
texte a reçu ça et là des améliorations de M. A Tobler. II 2 je n'aurais
pas accepté la corr. de Bartsch, banoiant pour esbanoiant, car banoier n'existe
pas; je rétablirais le vers en lisant deduiant ou chevauchant. II 39 la leçon
du ms., armeure, est évidemment absurde; celle de Bartsch, enarmee, ne
satisfait pas; mais celle de M. S., grant coke, ne me paraît pas bonne non
plus : c'est le nom de la rivale de Marion qui devait figurer là (cf. v. 40) ;
je lirais volontiers Auberee.
Études grammaticales sur le dialecte gascon du Couserans, par M. l'abbé Castet,
avec un avant-propos de M. Pasquier. Foix, 1895, in-8, 64 pages (extrait
du t. IV du Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts). — Ce
travail serait plus utile s'il était fait avec une meilleure méthode. La partie
phonétique, qui se compose de huit pages, est particulièrement défec-
tueuse. L'auteur range les consonnes dans l'ordre de l'alphabet, ce qui a
naturellement pour résultat de séparer des phonèmes qui ont de l'affinité.
Puis il décrit les sons par comparaison au français et sans distinguer
suffisamment les faits qui concernent la prononciation de ceux qui n'ont
trait qu'à la notation orthographique , et cette notation est très souvent
contestable. Ainsi M. l'abbé Castet nous dit : « B se prononce ordinairement
comme V, ex. era branco (la branche), prononcez era vranco. » Mais alors
pourquoi s'embarrasser de la graphie branco} Et dans quels cas exactement
prononce-t-on soit b soit v? « Ordinairement » est bien vague. L'auteur
nous dit bien que le son de b se maintient après un / et un p (p. 3) : net
bero « nuit belle », trop hou « trop bon », mais on pourrait préciser davan-
tage. La flexion est, comme toujours dans les travaux de linguistes ama-
teurs, moins insuffisante.
Notice sur le numéro 16 089 des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, par
M. B. Hauréau. Paris, Klincksieck, 1895, in-4, 31 pages (tiré des Notices
et extraits des manuscrits, t. XXXV). — On trouve dans cette notice,
comme dans toutes celles du même auteur, un grand nombre d'informa-
tions exactes sur des ouvrages ou sur des auteurs imparfaitement connus
du moyen âge. M. H. discute en passant l'attribution du De disciplina
scholarium, qui a été imprimé sous le nom de Boéee et conclut que ce
traité a dû être composé au xn e siècle. C'est aussi l'opinion que nous
avons eu l'occasion d'énoncer jadis ici même (Rom. XIV, 581). A la fin du
mémoire est publié un morceau assez long et fort curieux sur les pratiques
auxquelles se livraient les marchands d'indulgence. Ce morceau paraît être
CHRONIQUE 3 47
de Hugues de Newcastle, frère mineur, qui vivait à la fin du xm e siècle.
Mais ce qui a le plus attiré notre attention, dans cette savante notice, c'est
un passage tiré d'un traité anonyme de nobilitate animi , où l'auteur,
après avoir invoqué l'autorité d'Aristote et de Boëce, en vient à citer un
certain nombre de troubadours, en ces termes : « Fulco Massiliensis dicit :
Si corpus bene formetur et eidem cor bene proportionetur, sive in viro
sive in muliere, nobilitatem ostendit... Petrus Vitalis dicit quod pulchri-
tudo corporis est magnum pretium, nisi intrinsecus patiatur defectum
Arnoldus dicit quod pulchritudo corporis sine cordis pulchritudine et
absque nobilitate est vilitas et flos transiens sine fructu Gaufridus
Rodel dixit : Multi laudant magnitudinem cum fortitudine, et ego laudo,
si ratio regat frenum. » Nous serions bien en peine de dire d'où l'auteur
anonyme de ce traité a tiré ces citations. Il n'y a sûrement rien de pareil
dans les poésies de Folquet de Marseille, de Peire Vidal, d'Arnaud Daniel,
d'Arnaud de Mareuil, ni enfin de Jaufré Rudel. Peut-être la source
est-elle l'un des ouvrages maintenant perdus, de Raimbaut le Provençal, de
Raimon d'Anjou ou de Hugolin de Forcalquier, que nous ne connaissons
plus que par Francesco da Barberino.
Répertoire méthodique du moyen âge français. Histoire, littérature, beaux-arts, par
A. Vidier. Première année, 1894 (extrait du Moyen âge, année 1895).
Paris, Bouillon, 1895, in-8, 118 pages. — Rien n'est plus difficile à bien
faire qu'un répertoire par matières. Il est impossible d'avoir vu tous les
ouvrages qu'on enregistre : généralement on n'en a vu qu'une faible partie
et on opère le classement d'après les titres qui souvent prêtent à erreur.
Ici, au moins en ce qui concerne la littérature, la seule partie dont il y ait
lieu de s'occuper dans la Romania, les erreurs de classement sont très nom-
breuses : des ouvrages latins ont été placés sous la rubrique « littérature en
langue vulgaire » ; le classement par siècle, p. 46 et suiv., est bien souvent
erroné, même en des cas où il n'était guère permis de se tromper : ainsi la
traduction en divers patois méridionaux de quelques strophes de Mireille
(p. 51) n'avait évidemment pas à figurer dans un répertoire du moyen
âge. L'auteur, qui en est à ses débuts, n'a pas mesuré les difficultés de sa
tâche : il fera mieux à l'avenir.
Histoire de Gaston IV, comte de Foix , par Guillaume Leseur. Chronique
française inédite du xv e siècle, publiée pour la Société de l'Histoire de
France, par Henri Courteault. Tome II, Paris, Renouard, 1895, in-8,
439 pages. — Fin d'une publication dont nous avons annoncé le premier
volume dans notre t. XXII, p. 630. Ce volume contient la fin de la
chronique, un choix de pièces justificatives, dont plusieurs très intéres-
santes, tirées de diverses archives (principalement de celles des Basses-
Pyrénées) et une table fort bien conçue.
La Chanson de Roland, avec un essai sur les chansons de geste, par Adolphe
d'Avril, Cinquième édition. Paris, Sanard et Derangeon, 1895, in-24,
203 p. — La traduction en vers blancs de la Chanson de Roland par M. le
348 CHRONIQUE
baron d'Avril est devenue populaire, et elle le mérite à beaucoup d'égards;
l'introduction et les notes, qui ne visent point à l'érudition, montrent
cependant que l'auteur est au courant des travaux de la critique, et con-
tiennent plus d'une idée ou d'une remarque intéressante. En appendice à
ce petit volume, dont le prix étonnamment modique (50 centimes) lui
assure un débit considérable, l'auteur a reproduit une notice sur le
caractère, l'objet les travaux de la Société des anciens textes français dont
nous lui sommes fort reconnaissants et qui pourra aider à consolider et à
étendre l'œuvre de cette Société.
Bibliographie franco-roumaine du XIX e siècle, par Georges Bengksco. Tome
premier. Bruxelles, Lacomblez, 1895, gr. in-8 , XLin-218. — La juste
réputation que M. Bengesco s'est acquise en bibliographie répond de
l'excellente exécution de cet ouvrage utile , qui , malgré son caractère
moderne, ne doit point passer inaperçu des romanistes.
La louange du muliebre et féminin sexe, poème inédit du xvi e siècle (pour le
mariage de M. André Despois et de M lle Louise Kortz). Paris, 8 avril 1896.
— Cet élégant perno^e, imprimé à cinquante exemplaires par MM. Protat à
Màcon, est dû à M. Henri Courteault. Il contient un poème d'environ
700 vers, écrit au commencement du xvi e siècle « en une langue un peu
archaïque, par un poète qui avait plus de bon vouloir que de génie ». Il se
lit néanmoins avec un certain intérêt et ne manque pas de naïveté. L'édi-
teur l'a publié avec soin (p. 33, v. 24 et 25, 1. d'Anne et Silo). Le v. 8 de
la p. 34 n'indique pas que l'auteur fût une femme : par force forcée est une
formule dans laquelle forcée qualifie force et non le sujet de la phrase
(voyez un exemple d'Amyot dans Littré, s. v. forcer).
Die àltfran^ôsische Jî'ilhelmsage und ihre Be^iehung ç« Wiîhelm dan Heiligen.
Studien ùber das Epos vom Montage Guillaume, von Ph. Aug. Becker.
Halle, Niemcyer, 1896, in-8, iv-175 p. — Ce très remarquable ouvrage,
qui, par la façon nouvelle dont l'auteur comprend et manie la critique,
marquera une date dans l'histoire des études sur l'épopée française,
demanderait une discussion approfondie. J'aurai prochainement l'occasion
d'en examiner de près certains points, et tous ceux qui s'occuperont de
l'étude si attrayante et si difficile du cycle de Guillaume d'Orange devront
nécessairement s'y référer. Je me bornerai pour le moment à dire que
M. Becker, avec une rigueur et une force de raisonnement peu ordinaires,
a détruit pour toujours un certain nombre de ces « légendes érudites » qui
se forment dans l'imagination des critiques et se transmettent ensuite avec
tant de facilité. Mais il s'est comme enivré de sa méthode et il l'a poussée
beaucoup trop loin. N'attacher aucune importance au fameux passage de
la Vita Guillelmi sur les chants qui célébraient le héros est un procédé trop
commode, et aller jusqu'à supposer que c'est l'auteur de cette Vita qui a
inventé purement et simplement les rapports de Guillaume avec Orange,
c'est faire tort à des vues d'ailleurs fondées en plus d'un point. C'est l'étude
des formes diverses du Moniage Guillaume qui a été le point de départ des
CHRONIQUE 349
recherches de M. B., et comme il est bien vrai que ce poème, malgré
l'apparence (puisque Guillaume de Toulouse s'est bien réellement fait moine
dans les « déserts de Montpellier » ), ne contient à peu près rien d'histo-
rique, l'auteur a été porté à étendre cette conclusion à toutes les autres
parties du cycle; de même, le Moniage étant visiblement (au moins dans
plusieurs de ses parties) l'œuvre toute personnelle d'un poète, il a été porté
à trop grossir dans la formation de l'épopée la part de l'invention consciente
au détriment de la transmission légendaire. Ce sont là des excès dont
l'auteur reviendra sans doute, et on peut espérer que l'histoire littéraire
lui devra d'excellents travaux. Celui-ci mérite déjà d'être lu avec attention,
et provoque, par ses défauts presque autant que par ses qualités, les
réflexions les plus fécondes. — G. P.
Englische Philologie. Anleitung zum wissenschaftlichen Studium der englischen
Sprache, von Johann Storm. Zweite, vollstàndig umgearbeitete und sehr
vermehrte Auflage. I. Die Lebende Sprache. 2. Abtheilung. Rede und Schrift.
Leipzig, Reisland, 1896, in-8, p. *i-*xxi, 485-1098. — Nous avons parlé
(XXII, 333) de la première partie de ce premier volume, et nous en avons
dit l'importance capitale et pour la linguistique générale et pour la philolo-
gie romane. La seconde partie concerne plus spécialement, comme il est
juste, l'objet désigné par le titre de l'ouvrage. On y trouve, comme dans
tous les écrits du savant auteur, une immense érudition jointe à un jugement
très personnel. L'histoire de la grammaire, de la lexicographie et de
l'histoire littéraire anglaise présente un vif intérêt pour tous les lecteurs, et
les romanistes y trouveront plus d'une remarque précieuse pour eux.
Zur Kritik und Interprétation romanischer Texte. Ein Beitrag von Adolf
Mussafia. Wien, Gerold, 1896, in-8, 36 p. (Sit^ungsberichte der Kais.
Akademie de Wissenschaften, t. CXXXIV). — Les corrections contenues
dans ce fascicule, naturellement excellentes, et dont le commentaire est
fort instructif, portent sur des poésies de Sordel (ce sont les plus nom-
breuses), de Folquet de Romans et de Guiraut de Borneil.
Roland slied. Das âlteste franzôsische Epos, ùbersetzt von G. Schmilinsky.
Halle, Hendel, 1896, in-8, 122 p. — M. Schm. s'est attaché à rendre le
Roland dans le rythme de l'original et en conservant l'assonance ; c'était
une tâche malaisée et dont il nous semble qu'il s'est tiré à son honneur.
Cette traduction fait partie d'une « bibliothèque universelle » à très bon
marché.
Philippe de Mégères (1327-1405) et la croisade au XIV e siècle, par N. Jorga.
Paris, Bouillon, 1896, in-8, xxxv-555 pages (Bibliothèque de l'École des Hautes
Études, fasc. 110). — Ouvrage très érudit et consciencieusement rédigé
d'après les sources, mais trop long, mal composé et d'une lecture pénible.
Il est peu judicieux de faire de Philippe de Mézières le centre d'une
histoire détaillée des rapports de l'Occident avec l'Orient au xiv e siècle.
L'œuvre littéraire de Ph. de M. est comme noyée dans ce gros livre, et
350 CHRONIQUE
c'est à grand peine qu'on arrive à trouver les passages très dispersés où
l'auteur donne son avis au sujet de la question si controversée du Songe du
vergier (qu'il attribue, après d'autres, à Ph. de M., sans donner de raisons
bien nouvelles ni décisives), ou analyse le Songe du vieil Pèlerin. La table
n'est, à cet égard, d'aucun secours, car elle n'enregistre même pas les titres
des ouvrages composés par Philippe de Mézières.
A historical grammar of the French language, from the French of Auguste
Brachet rewritten and erlarged by Paget Toykbee. Oxford, at the
Clarendon Press, 1896, in- 12, xxiv-339 p. — Il ne reste en réalité dans ce
volume de la Grammaire de M. Brachet que l'Introduction et le plan
général. M. Paget Toynbee, comme il le dit sur le titre et comme il
l'explique dans la préface , a « récrit » le reste de l'ouvrage. Il va de soi
qu'un livre de ce genre, composé il y a trente ans, avait besoin d'une
refonte complète; M. Paget Toynbee l'y a soumis en s'aidant des travaux les
plus récents; les lecteurs anglais, qui se servent depuis longues années de
la traduction de la Grammaire historique de M. Brachet, auront ainsi un
manuel de français bien supérieur à celui dont ils se contentaient jusqu'à
présent. Il serait à désirer que, à défaut de l'auteur lui-même, quelque
philologue français remît ainsi à neuf dans sa langue originale un livre qui
n'a pas cessé d'être fort lu et qui mérite son succès par ses remarquables
qualités d'exposition, mais qui est bien loin aujourd'hui d'offrir ce qu'on
est en droit d'y chercher, un résumé clair et fidèle du dernier état de la
science philologique appliquée au français. — M. Paget Toynbee a encore
augmenté l'utilité de son livre en y joignant un double index très complet
des sujets et des mots étudiés.
Das Epos von Isembard uni Gormund. Sein Inhalt und seine historischen
Grundlagen, nebst einer metrischen Uebersetzung des Brùsseler Fragmentes.
Von Dr Rudolf Zenker. Halle, Niemeyer, 1896, in-8°, xv-203 p. — Nous
avons annoncé (XXIV, 628) la dissertation de M. Flugi sur le même
sujet; nous examinerons ensemble avec détail ces deux remarquables
études; disons seulement que M. Zenker a publié son travail avant
d'avoir eu auone connaissance de celui de M. Flugi.
Dott. Alberto Gregorini. Le rela^ioni in Jingua volgare dei viaggiatori italiani
in Palcstina nel secolo XIV. Pisa, Nistri, 1896, in-8, 80 p. — Cette étude,
consacrée à un sujet intéressant, est faite avec intelligence. Les relations
de pèlerinages en Terre Sainte ducs à des Italiens et rédigées en langue
vulgaire n'ont pas encore été rassemblées, comme celles des pèlerins fran-
çais, et, bien qu'imprimées, sont difficiles à trouver; M. G. analyse avec
soin celles du xiv e siècle. A la vérité, il aurait dû exclure la relation de Fra
Riccoldo, qui a écrit en latin et qui voyageait au xme siècle et non au xive.
Le « guide du pèlerin en chambre » , comme on peut appeler le second
document (anonyme) dont il s'occupe, n'a aucune originalité, non plus
que le fragment inédit qu'il publie en dernier lieu, et qui est la traduction
d'une version des Pèlerinages por aler en Jérusalem, publiés par la Société de
CHRONIQUE 3 5 I
l'Orient latin (M. Gr. l'a reconnu, mais on ne s'explique pas comment il
se livre à des conjectures sur le ms. de Cheltenham, qu'il croit toujours
inédit, tandis qu'il est imprimé tout entier dans le volume même où
M. Gr. en a trouvé la mention). Il ne reste donc de vraiment dignes d'in-
térêt que la relation de Fra Niccolô da Poggibonsi (1346) et la triple relation
des marchands florentins Sigoli, Gucci et Frescobaldi, qui, en 1385, visi-
tèrent l'Egypte et la Palestine en compagnie de trois autres de leurs
compatriotes. M. Gr. relève les traits intéressants de ces relations. Il serait
bon de les réimprimer en y joignant quelques autres documents du même
genre.
Zu Friedrich Diœ( Gedàchinis. Vortrag gehalten auf dem sechsten allgemeinen
deutschen Neuphilologentage zu Karlsruhe von Professor Dr. E. Stengel
in Greifswald. Hannover, Grimpe, 1896, in-8, 11 p.
L'antidotaire Nicolas. Deux traductions françaises de Y Antidotarium Nicolai,
l'une du xiv e siècle, suivie de quelques recettes de la même époque et
d'un glossaire, l'autre du xv e siècle, incomplète, publiées, d'après les
manuscrits français 25 327 et 14827 de la Bibliothèque Nationale, par le
D r Paul Dorveaux, bibliothécaire de l'École supérieure de pharmacie de
Paris, avec un fac-similé des première et dernière pages du manuscrit
français 25327. Préface d'Antoine Thomas, professeur de philologie
romane à la Sorbonne. Paris, Welter, 1896, in-8, xxm-112 p. — Ce long
titre dit assez le contenu du volume , fort précieux pour l'histoire de la
nomenclature botanique et pharmaceutique. Le texte de la traduction du
xm e siècle (le ms. seul est du xive) d e Y Antidotarium Nicolai (celui du
xve siècle n'est qu'un fragment peu important) est publié par M. le D r
Dorveaux avec le plus grand soin et commenté, dans le long glossaire,
avec une parfaite compétence. M. Thomas, dans sa courte préface, signale
quelques faits grammaticaux intéressants, assigne le texte à la région
normande, et rapproche du mot cierne, « catarrhe, » le mot cier, m. s.,
dans une traduction du xm e siècle du Circa instans. On pourrait peut-être
supposer que cier est pour chier, chaier, qui répondrait assez bien à
catarrhum; mais la forme cierne resterait inexpliquée.
Le jeu de Robin et Marion, par Adam le Bossu, trouvère artésien du xm e siècle,
publié par Ernest Langlois, professeur à la Faculté des lettres de Lille.
Paris, Fontemoing, 1896, in-12, iv-155 p. — Le titre de ce joli volume
ne dit pas que le texte de la pastorale d'Adam est accompagné d'une fort
bonne traduction (je ne vois guère à critiquer que perse, au v. 613, rendu
par percée), d'une introduction judicieuse et de notes sobres et instructives ;
on y trouve aussi la transcription en notation moderne des morceaux de
musique. Du texte, M. Langlois a éliminé les morceaux qu'il a si juste-
ment signalés ici (XXIV, 437) comme interpolés, en sorte que le petit
chef-d'œuvre d'Adam de la Halle apparaît pour la première fois dans sa
forme originale, rendu accessible à tous par les divers commentaires dont
l'a entouré le savant professeur de Lille.
3)2 CHRONIQUE
// « Gelindo », dramma sacro picmontese délia Natività di Cristo. Edito con
illustrazioni linguistichc e letteraric da Rodolfo Renier. Seguc un' appen-
dice sulle reliquie del dramma sacro in Piemonte. Torino, Clausen, 1896,
in-12, ix-255 p. — Ce volume ne contient pas seulement le texte, établi
aussi critiquement que possible, du Gelindo, « pastorale » de Noël piémon-
taise bien connue , mi-partie de patois et de toscan , et remontant sans
doute à la fin du xvn e siècle, mais — ce qui nous permet de le mention-
ner — une étude linguistique très soigneuse et des rapprochements intéres-
sants avec les formes diverses des drames de la Nativité. L'appendice sur
les restes du théâtre religieux en Piémont constitue un chapitre curieux et
neuf d'humble histoire littéraire ; on y remarquera les singulières compo-
sitions, en français, qui étaient en faveur dans la vallée de Suse au
xvin c siècle, et jusque dans la première moitié du XIX e .
Die Sprache der Reimpredigt des Pietro da Barsegapè. Von Emil Keller,
Frauenfeld, Huber, 1896, in-4, vni-63 p. — Ce travail, d'un élève de
M. Morf , est fait avec soin et méthode ; on saura particulièrement gré à
l'auteur du glossaire étendu par lequel il le termine.
Eugène Rolland. Flore populaire, ou Histoire naturelle des plantes dans leurs
rapports avec la linguistique et le folklore. Tome I. Paris, E. Rolland, 1895,
in-8, III, 272 p. — Nous reviendrons sur cette importante publication, qui
promet un digne pendant à l'excellente Faune populaire du même savant;
mais nous n'avons pas voulu tarder à en signaler le premier volume à nos
lecteurs.
Le Propriétaire-Gérant , V<= E. BOUILLON.
Màcon, Prout frères, imprimeurs.
ETUDES
SUR LE CYCLE DE GUILLAUME AU COURT NEZ
LE COURONNEMENT DE LOUIS
§1
ANALYSE DU POEME.
Bien que nous ayons d'excellentes analyses du Couronnement
de Louis (y oy. notamment celles de P. Paris et de MM. Langlois
et L. Gautier) il me paraît indispensable, pour la clarté de
l'exposition qui va suivre, de résumer ici, en quelques lignes
aussi brèves que possible, la succession des faits que le poème
déroule sous nos yeux.
M. Langlois le divise en cinq parties. La première nous fait
assister à la cérémonie du couronnement et à la tentative cri-
minelle d'un traître : Charlemagne, sentant la mort approcher,
i . Ces pages étaient écrites et en grande partie imprimées quand a paru un
long travail de M. L. Willems (L'élément historique dans le Coronement Looïs,
contribution à l'histoire poétique de Louis le Débonnaire , par L. Willems,
Gand 1896), consacré au même sujet, et dont le plan même se rapproche
singulièrement de celui que j'ai adopté. La crainte, que j'avais conçue tout
d'abord, que M. W. ne m'eût rien laissé à dire, s'est bien vite évanouie :
il se trouve en effet, par un singulier hasard, que j'avais justement combattu,
chez nos devanciers communs, tantôt explicitement, tantôt tacitement, en
refusant de m'y rattacher, ce système d'identification à tout prix entre les
faits historiques et les épisodes de la chanson, que nul encore n'avait professé
avec une outrance si affirmative et si dédaigneuse des divergences les plus
caractéristiques. J'avais un instant songé à aborder ici même le détail de la
discussion; mais M. W. et moi sommes si rarement d'accord que c'eût été,
non sans détriment pour la proportion entre les parties et la clarté de l'en-
semble, écrire un second article en marge du premier, et j'ai cru mieux faire
Romania , XXI'. 2î
354 A - JEANROY
réunit dans la chapelle de son palais, à Aix, les grands de
l'empire et leur annonce sa résolution de résigner le pouvoir au
profit de son fils Louis. Il invite celui-ci à prendre la couronne
sur l'autel et à la placer lui-même sur sa tête; mais l'indigne
fils du grand empereur hésite et recule. Alors le traître Arnéïs
d'Orléans se propose pour exercer la régence, dont il compte
bien profiter pour écarter définitivement le souverain légitime.
Charlemagne allait consentir, quand Guillaume, prévenu en
hâte par son neveu Bertrand, entre dans la chapelle; il marche
droit au traître, lui brise la nuque d'un coup de poing et place la
couronne sur le front de Louis. Le vieil empereur lui exprime
sa reconnaissance et lui confie la garde de son fils, qu'il exhorte
à user toujours des conseils de ce vaillant protecteur. Guillaume
accepte cette mission , mais avant d'en assumer les charges , il
demande l'autorisation, qui lui est accordée, d'aller visiter le
tombeau de saint Pierre, en accomplissement d'un vœu qu'il
a depuis longtemps formé.
Durant ce pèlerinage de Guillaume, qui forme le sujet de la
deuxième branche, le roi sarrasin Galafre débarque en Italie à
la tête d'une immense armée ; il enlève Capoue, fait prisonnier
le roi Gaifier ainsi que trente mille chrétiens, et menace Rome.
Mais ce n'est pas en vain que le pape fait appel à la vaillance de
Guillaume, qui relève le défi du géant Corsolt, champion des
Sarrasins, et se mesure avec lui. Son adversaire, au cours d'une
lutte acharnée, lui tranche le « someron » du nez, mais finit
de réserver la critique pour un compte rendu spécial qu'on trouvera plus loin,
me bornant à faire ici au livre de M. \Y. quelques renvois qui donneront au
lecteur une première idée de son travail. — Le nombre même et la gravité
des divergences qui nous séparent a rendu plus vif le plaisir que j'ai éprouvé
en constatant notre accord sur plusieurs points assez importants (sans parler
de quelques rencontres de détail), où malheureusement c'est au scepticisme
que nous aboutissons tous deux : ce scepticisme concerne notamment la con-
juration deWala, la participation de Guillaume Tête-d'Étoupes à la formation
du Guillaume épique, la valeur traditionnelle du passage concernant les guerres
faites par Guillaume au profit de la royauté (v. 2011-43) et l'existence indé-
pendante d'une cinquième branche; le fait que deux travailleurs opérant
isolément et partis de points de vue si parfaitement opposés sont arrivés
sur tous ces points à une conclusion identique, contribuera peut-être à faire
considérer comme fondés les doutes que nous exprimons à leur sujet.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 35 5
par être vaincu et tué. Les Sarrasins effrayés remettent préci-
pitamment à la voile; Galafre est pris et se fait baptiser; Gaifier
délivré offre à Guillaume la main de sa fille et la moitié de ses
états. Les noces allaient se célébrer, quand le héros est rappelé
en France pour y protéger Louis contre une conspiration
ourdie par Richard, duc de Normandie, et son fils Acelin.
Arrivé en Brie, il apprend qu'un abbé, resté fidèle au jeune
roi, l'a recueilli et caché à Tours dans les souterrains du mou-
tier Saint-Martin, mais que d'autres clercs, gagnés par des pré-
sents, sont tout prêts à le trahir et à couronner l'usurpateur 1 .
Guillaume, après avoir disposé quatre « aguaits » hors de la
ville, y pénètre lui-même, grâce à la généreuse connivence d'un
portier qui, dans cette circonstance, parle et agit en baron 2 . Il
rassure Louis, entre dans l'église au moment où la cérémonie
sacrilège va s'accomplir, en chasse à coups de bâton les clercs
indignes et tue Acelin en lui enfonçant un pieu dans le crâne ;
d'un coup de poing il étend à terre le vieux Richard, puis il le
fait tonsurer et l'enferme dans un cloître; enfin il parcourt tout
le pays, domptant les révoltés et les forçant à faire hommage
au roi. Les comtes et les barons avaient « apaié » Richard à
Guillaume ; mais est-il besoin de dire que le vieux duc de Nor-
mandie enfermait dans son cœur une haine implacable contre
le meurtrier de son fils? Il s'échappe de son moutier, offre traî-
treusement à Guillaume de l'accompagner et, saisissant le
moment où il s'est éloigné de ses compagnons, il réussit un
jour à le surprendre dans la solitude. Mais Guillaume, grâce à
sa force et à son énergie surhumaines, triomphe des quinze
ennemis qui l'attaquaient, s'empare de Richard, le lie « comme
coffre en sommier » et l'emmène à Orléans, où il devait peu
après finir ses jours dans les prisons du roi (3 e branche).
1. L'analyse de M. L. Gautier (Les Épopées françaises, IV, 3 34-69), fort élo-
quente et qui reproduit bien le mouvement de l'original, n'est pas toujours
d'une parfaite exactitude; ainsi (p. 362) le jeune roi n'a pas été jeté en prison
par les seigneurs révoltés; c'est « uns frans abes » qui Ta caché dans les
souterrains du moutier Saint-Martin (v. 1466) pour l'y mettre en sûreté.
2. Je ne sais pourquoi M. Willems (p. 19) traite dédaigneusement de « beau
parleur» ce personnage, dont l'auteur ne semble nulle part révoquer en doute
la sincérité.
356 A. JEAXROY
Guillaume, à peine débarrassé de cet adversaire, est appelé à
défendre les droits de la royauté en Italie. Gaifier, Galafre et le
pape sont morts; un rebelle, Gui d'Allemagne, s'est emparé du
pays et revendique l'empire de Rome. Guillaume y vole, emme-
nant avec lui le jeune empereur. A peine arrivé sous les murs
de la ville, il le sauve d'un coup de main que les rebelles, à la
faveur d'un brouillard épais, avaient tenté sur le camp royal.
Gui ayant provoqué les Français, Guillaume relève le gant : il
défait le chef des ennemis, le tue et précipite son corps dans le
Tibre; puis il remet la ville soumise entre les mains de Louis
(4 e branche).
Revenu en France il dompte de nouvelles rébellions ; après
avoir mis le jeune roi à l'abri des hautes murailles de Laon, il
contraint quinze comtes révoltés à venir lui faire leur soumis-
sion. Après quoi il resserre encore les liens qui l'unissaient à lui
en lui donnant sa sœur en mariage (5 e branche).
§11
SOURCES HISTORIQUES DES DIVERSES BRANCHES.
Bien que le fait ait été récemment contesté 1 , il me paraît
impossible de ne pas voir dans la scène initiale un souvenir
direct de la cérémonie solennelle qui eut lieu en 813 dans la cha-
pelle impériale d'Aix, quelques semaines avant la mort de Char-
lemagne, et où le vieil empereur, devant les grands et les
prélats assemblés, institua Louis son héritier et l'invita à pla-
cer lui-même la couronne sur sa tête : le lieu de la scène,
l'ordre qui présida aux diverses parties de la cérémonie, les
paroles mêmes que Charlemagne adressa à son fils, il n'est
1. Ph. Aug. Becker, Die altfra\ Wilhelmsage und ïhre Beçiekung ça
Wilhelm don HetligenÇtlslls, 1896), p. 34. — J'ai déjà donne sommairement
mon opinion sur ce livre, quelque peu paradoxal et systématique mais riche
en faits et en aperçus nouveaux et qui témoigne d'une singulière vigueur de
dialectique (Revue critique du 4 mai 1896). Cf. plus haut p. 348. — M. Willems
à son tour (p. 62-7) — et ce point est un des pivots de son système — nie
toute relation entre la cérémonie historique et le début du poème: celui-ci
serait refait, selon lui, d'après les indications de Thegan.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 357
aucun détail essentiel sur lequel l'auteur de la chanson ne se
trouve en frappant accord avec les sources historiques 1 .
M. Langlois me paraît donc absolument dans le vrai quand il
déclare (Introd., p. xvi) « que le début du poème a un fond histo-
rique » et même « qu'il remonte à une époque où la tradi-
tion n'avait encore que peu altéré l'histoire, c'est-à-dire à une
époque presque contemporaine des événements 2 ». On peut aller,
ce me semble, jusqu'à déterminer cette époque assez exactement;
elle ne peut guère être postérieure aux dernières années du règne
de Louis, dont le souvenir dut être vite effacé par une rapide suc-
cession d'importants et tragiques événements; elle ne peut être,
d'autre part, antérieure aux actes par lesquels il donna la mesure
de sa faiblesse et se dégrada lui-même aux yeux de l'opinion :
nous ne serons pas sans doute fort éloigné de la vérité en pla-
çant cette époque entre 830 et 840.
C'est aussi sur un événement historique que repose la
deuxième branche. Si Jonckbloet 5 a eu le mérite de retrouver
cet événement, c'est à M. Langlois que revient celui d'avoir
1. On ne trouve naturellement dans celles-ci aucune trace d'épisodes qui
ne pouvaient se produire dans la réalité, les hésitations de Louis, la tentative
d'Arnéïs et l'intervention de Guillaume. L'introduction de ces épisodes sera
expliquée plus loin.
2. Les arguments que M. Becker fait valoir contre cette opinion me
paraissent peu concluants : il est vrai que des cérémonies de ce genre se
reproduisirent fréquemment à l'époque carolingienne; mais elles n'étaient pas
propres à frapper les imaginations comme celle-ci, qui emprunta toute sa
grandeur à celle du monarque qui y présida. C'est précisément parce qu'elles
étaient fréquentes et presque banales qu'elles n'avaient que peu de chance
d'être accueillies par l'épopée. Que cette scène soit un lieu commun épique,
c'est en effet ce qui me paraît moins évident qu'à M. Becker : de toutes les
chansons de date relativement ancienne, je ne connais que Huon de Bor-
deaux qui en offre un autre exemplaire, et elle y apparaît manifestement
comme ajoutée après coup ; il y a du reste entre les deux morceaux des diffé-
rences notables, toutes à l'avantage du Couronnement. M. Becker, avec son sens
si exact des beautés épiques, ne pouvait être insensible à l'archaïque grandeur
de ce début ; ce qui me frappe dans les tirades qu'il en rapproche (xlviii et ss.),
ce n'est point comme ici une mâle et puissante concision, mais une séche-
resse de forme qui a sa source dans la pauvreté de la tradition. (Vov. plus loin
p. 365, n.)
3. Guillaume d'Orange... (La Haye, 1854), tome II, p. m.
3)8 A. JEANROY
illustré et pleinement confirmé sa découverte 1 . En 871-3,
Gaifier, prince de Salerne, fut assiégé dans sa ville par les Musul-
mans ; il était réduit à la dernière extrémité quand Louis II, roi
d'Italie, vint à son secours et réussit à le délivrer. L'émotion
provoquée par ces faits fut considérable dans toute la chrétienté,
et c'est elle qui a son écho dans la partie du poème que nous
étudions. Cette partie ne peut guère être postérieure aux der-
nières années du ix c siècle ou aux premières du x c ; mais elle ne
doit pas non plus être absolument contemporaine des événe-
ments, car nous y voyons le fait historique déjà enveloppé de
circonstances légendaires dont l'invention et la propagation a
dû exiger au moins quelques années. La légende tient aussi
une grande place dans la Chronique de Salerne, par laquelle nous
connaissons l'événement et qui n'est du reste que du x e siècle 2 .
Il est curieux de constater que la chanson s'accorde, non seule-
ment avec la partie historique, mais aussi avec la partie légen-
daire de cette chronique : on trouve en effet dans celle-ci le
1. Dans l'excellente démonstration de M. Langlois (p. l) je ne vois qu'un
point à reprendre : recherchant de quel personnage Guillaume a pris la place,
il dit que c'est « évidemment » celle de Gontier, neveu de l'empereur Louis,
qui prit une grande part à la défaite des Sarrasins et dont il veut retrouver
le nom dans celui de Gontier de Rome (donné par une famille de manu-
scrits au lieu de Garin de Rome). D'abord le neveu de l'empereur, d'après la
Chronique de Salerne, à laquelle M. Langlois emprunte ses renseignements,
s'appelait Cuntart et non Gontier. Mais les deux noms fussent-ils les mêmes,
l'identification proposée n'en serait pas plus vraisemblable ; il n'y a presque rien
de commun entre le personnage historique et le héros légendaire : ce Cun-
tart était un enfant : Guillaume est considéré par l'auteur comme étant dans
la force de l'âge ; Cuntart mourut dans sa victoire : Guillaume fut à peine
blessé. Enfin si Guillaume avait remplacé Cuntart, le rôle de celui-ci n'eût pas
subsisté. Celui que joue ce Garin de Rome, en qui M. Langlois veut voir son
représentant, est du reste insignifiant et sans rapport avec celui du neveu de
l'empereur. M. Langlois propose plus timidement, mais avec trop d'assu-
rance encore (p. n, note), l'identification de Corsolt et de ce Chorso qui fut
le prédécesseur de Guillaume comme comte de Toulouse. M. Langlois fait
remarquer lui-même beaucoup plus justement que Corsolt est le même nom
que Corsuble, Corsabré, Corsabrin, etc., et que le personnage qu'il désigne,
champion gigantesque des ennemis de la chrétienté, se retrouve dans mainte
chanson de geste. — M. Willems (p. 16) combat aussi l'identification propo-
sée par M. Langlois.
2. Voy. Pertz, Monumenta Gertn. hist. (Scriptom), III, 528-33.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 359
pendant cà peu près exact de l'épisode de Corsolt 1 . Je n'en con-
clus point naturellement que l'auteur de la chanson l'a utilisée,
mais que le narrateur qui a apporté en France la connaissance
des événements (c'était probablement quelque pèlerin de Rome)
l'avait recueillie sur les lieux mêmes. La grande place que tient
dans la chronique cet élément légendaire et la faveur avec
laquelle il fut accueilli attestent l'importance que donnait à l'évé-
nement l'imagination populaire.
La source historique du troisième épisode est moins facile à
retrouver. Dans le récit du poète, M. Langlois (Joe. cit., p. lui)
voit le souvenir des événements qui suivirent la mort de Raoul
(936) : Hugues le Grand, qui eût pu alors s'emparer de la cou-
ronne, préféra la donner au jeune Louis IV, espérant régner
sous son nom. Mais celui-ci, trompant ses calculs, engagea la
lutte contre les grands vassaux, et il y aurait été aidé par quelques
seigneurs du Midi, notamment par Guillaume Tète-d'Étoupes,
comte de Poitiers et duc d'Aquitaine (935-63). L'histoire nous
montrerait donc d'un côté « le jeune Louis en lutte contre ses
vassaux du Nord, parmi lesquels Guillaume Longue-Epée, duc
de Normandie; d'un autre côté des seigneurs du Midi et notam-
ment un Guillaume duc d'Aquitaine venant au secours du roi.»
Cette théorie soulève bien des objections. D'abord le secours
prêté à Louis par Guillaume d'Aquitaine paraît bien probléma-
tique 2 . M. Langlois parle simplement de « négociations », de
« conférences ». On ne voit pas, en effet, que Guillaume ait
jamais mis les pieds au Nord pour défendre son suzerain. Cet
appui, quelque forme qu'il ait revêtue, aurait été en tout cas
bien peu efficace, puisqu'il n'empêcha pas la captivité de celui
qui en aurait été l'objet. Y avait-il là de quoi frapper l'imagina-
tion 5 ? De plus, des cinq Louis qui se succédèrent sur le trône
1. Dans la Chronique il est fait mention, non d'un seul, mais de deux com-
bats singuliers soutenus par des champions chrétiens, d'abord contre une
sorte de Goliath sarrasin, puis contre quatre frères de taille colossale,
montés sur des chevaux gigantesques comme eux, et qui venaient défier les
assiégés. Mais on peut facilement admettre que ces deux épisodes si sem-
blables se sont resserrés en un seul.
2. Sismondi, allégué par M. Langlois, le considère seulement comme pro-
bable. Cf. Willems, p. 34.
3 . Le seul secours efficace que Louis ait reçu lui vint au contraire du Nord,
d'Oton de Germanie et d'Arnoul de Flandre. Ce fut lui qui, en 931, alla
360 A. JEANROY
à l'époque carolingienne, celui qui nous occupe a peut-être
avec le Louis de l'épopée moins de rapports qu'aucun autre.
Il essaya en effet, M. Langlois lui-môme le remarque, de
relever le pouvoir royal de son abaissement en secouant le joug
de ses tyranniques protecteurs, et c'est à ce noble effort que
fut consacré un règne qui ne fut nullement celui d'un « Débon-
naire » ou d'un « Fainéant ' ».
On s'étonne de voir cette théorie soutenue par M. Langlois,
qui a lui-même fort bien reconnu dans le Richard de la chanson
le fameux Richard I er , duc de Normandie, dont le long règne
(943-96) s'imposa à l'imagination au point qu'il devint dans
l'épopée le type du duc de Normandie 2 . Or il est question
dans la chanson de la mort de ce personnage : le passage serait
consolider en Auvergne l'autorité de Guillaume. Cet accord entre la royauté
et celui-ci fut du reste de bien peu de durée : dès 95 5 le fils de Louis envahis-
sait le Poitou et assiégeait le duc d'Aquitaine dans sa capitale, événement qui
eût été de nature, plus que ceux dont parle M. Langlois, à se graver dans la
mémoire du peuple. — M. Langlois admet aussi, dans la formation du Guil-
laume épique (p. 59 et 73), la participation de Guillaume Fièrebrace, fils du
précédent (963-90), ce qui nous ferait descendre un peu plus bas. M. Cloetta
a fait récemment valoir (Archiv., XCIII, p. 423) en faveur de ce dernier un
argument d'une grande force, que M. L. Gautier (IV, 801) avait déjà signalé
sans y insister : sa sœur Adélaïde épousa (970) Hugues Capet, comme la
sœur de Guillaume épouse Louis. M. Langlois remarque fort justement que
l'auteur connaît assez bien le Sud-Ouest, et il lui paraît (p. clxxiv) que cette
circonstance appuie sa théorie. J'avoue que j'en tirerais plutôt la conclusion
contraire : dans la chanson, Guillaume est obligé de soumettre au roi tout le
Poitou révolté : c'est donc que l'auteur voyait dans le comte de Poitiers
tout autre chose que le modèle des vassaux. — La même objection est faite
par M. Willems (p. 35) au système de M. Langlois, ce qui n'empêche pas
le savant belge de considérer Louis IV comme le prototype du Louis de la
troisième branche (p. 17-36).
1. Voy. F. Lot, Les derniers Carolingiens, Paris, 1891 (Biblioth. de
l'École des Hautes Études, fasc. LXXXVII).
2 . C'est le Richard le Vieux de la Chanson de Roland . Sur son histoire
poétique, voyez L. Gautier, Chanson de Roland, note sur le vers 171
(M. Gautier a oublié de renvoyer à notre poème). — Le choix de Richard
comme père du traître s'explique par une hostilité entre Français et Normands
dont M. Langlois a fort bien démêlé les causes, mais qui ne peut être anté-
rieure au coup de main que le roi Louis tenta contre le jeune Richard (943).
LE COURONNEMENT DE LOUIS 36 1
donc postérieur à 996 et son inspiration remonterait au moment
môme qui vit s'opérer le changement de dynastie ' .
C'est en effet cette période que nous semble, sans contes-
tation possible, se rapporter le récit du poète 2 . Quel en est en
somme l'objet ? Une conspiration fomentée par quelques grands
et par le clergé contre la royauté, déjouée par la rude énergie
d'un vassal resté fidèle, dispersant ceux qui l'avaient ourdie et
mettant h mort celui qui devait en bénéficier. La caractéristique
de cette conspiration, par opposition à celle, par exemple, qui
est racontée dans la première branche, me paraît être la part
prépondérante qu'y prennent les clercs,
Qui por aveir ont le mal plaît basti (v. 1695).
C'est par eux, comme le dit à Guillaume l'abbé resté fidèle,
que
Deserité iert ancui Looïs...
Quar il sont tuit traïtor et failli 5 ;
et si Guillaume, au lieu de « prendre leurs têtes » comme
celui-ci le lui conseille, se borne à leur arracher la crosse des
mains et à les bâtonner ignominieusement, c'est qu'il ne veut
pas « abaisser » en leur personne « un sacrement de Dieu 4 . »
1 . Le poète fait mourir Richard dans les prisons du roi à Orléans : il
avait donc dû s'écouler assez de temps (quelques années par exemple) pour
qu'on eût oublié les circonstances réelles de sa mort. Si l'on admettait que ce
récit a été fabriqué de toutes pièces du vivant même de Richard, ce qui serait
bien invraisemblable, il n'en resterait pas moins qu'il est ici donné comme le
père du traître, qui a lui-même l'âge d'homme.
2. C'est aussi ce qu'a bien vu M. Becker (p. 26), qui propose de voir dans
Louis V le type du Louis de la chanson ; mais entre les événements rapportés
dans celle-ci et le règne de Louis tel qu'il le résume j'avoue que je ne puis
réussir à découvrir la moindre relation. La seule vraiment sensible se trouve
dans le fait que Louis V avait été, du vivant de son père, associé à la cou-
ronne; mais ce fait fut très fréquent, presque normal à l'époque carolingienne,
et nous allons voir qu'il y en avait de plus importants à mettre en lumière.
3 . Dans la deuxième branche même, peut-être par suite d'interpolations
postérieures à l'introduction de la troisième, l'hostilité contre le clergé est
sensible : voy. vv. 399, 575.
4. Le trait est plus accentué dans le résumé du Couronnement conservé
par la rédaction D (ms. 1448) du Charroi de Niuws : là c'est un archevêque
362 A. JEANROY
Les récentes recherches de M. F. Lot ont achevé de démon-
trer que le changement de dynastie fut en grande partie l'œuvre
du clergé. Hugues Capet, s'il avait plus d'ambition que son père,
n'avait ni son énergie ni son habileté, et il fallut, pour l'asseoir
sur le trône, toutes les ressources de l'esprit insinuant d'Adal-
béron. Ce fut celui-ci qui, en appuyant sa candidature à
l'assemblée de Senlis, le fit nommer par les grands et, en le
sacrant à Reims, lui donna l'immense prestige de la légitimité.
Adalbéron, s'il fut un des partisans les plus habiles de la
dynastie nouvelle, fut aussi l'un des plus honnêtes : il n'y a
dans sa longue carrière aucune de ces trahisons qui étaient alors
le pain quotidien de la politique, et on ne peut lui faire un
crime d'avoir favorisé l'avènement d'une famille dans laquelle il
croyait peut-être découvrir les sauveurs de la monarchie. Mais
on ne saurait adresser les mêmes éloges aux autres prélats dont
la main trempa comme la sienne dans les événements de 987 :
ils n'obéissaient en général qu'à des motifs égoïstes et n'hési-
taient point à passer d'un camp dans l'autre dès que leur inté-
rêt y semblait engagé. Les rudes paroles du poète caractérisent
à merveille cet Arnoul qui, après avoir obtenu de Hugues
Capet l'archevêché de Reims, ouvrit les portes de la ville à
Charles de Lorraine, et surtout à cet Acelin qui trahit ou tenta
de trahir tous ceux qui eurent l'imprudence de se fier à lui,
Charles de Lorraine et Arnoul, qu'il livra à Hugues Capet,
Hugues Capet, à qui il refusait de rendre la ville dont il avait
reçu la garde, son pays même, qu'il projeta plus tard de livrer à
Oton III : véritable virtuose de la trahison, que le pape, lors-
qu'il le cita à comparaître, n'hésita point à flétrir du nom de
Judas '.
qui est le traître et que Guillaume assomme au lieu d' Acelin (L. Gautier, Les
Épopées, IV, p. 371, note).
1. F. Lot, op. cit. p. 295, note 1. M. G. Paris a déjà fait remarquer
{Rom. I, 185, n. 2) que le traître de la chanson porte le même nom. J'avais
été tenté d'abord de n'attacher à ce fait qu'une médiocre importance; néan-
moins la réputation de l'évêque de Laon était si bien établie, si universelle,
qu'il peut bien y avoir là une réminiscence, « Pour dépeindre toute l'horreur
qu'il inspirait, dit M. Pfister, il faudrait nous servir des termes bibliques en
usage au X e siècle et le comparer à tous les traîtres de l'Ancien et du Nouveau
Testament. » (Études sur le règne de Robert le Pieux, p. 58.)
LE COURONNEMENT DE LOUIS 363
Comment de tels scandales n'eussent-ils point ému les
esprits? Comment n'eût-on point perdu tout respect pour le
clergé, quand on voyait un pape faire une brusque volte-face et
se déclarer pour Charles de Lorraine, le lendemain du jour où
il avait reçu de lui un beau cheval blanc; un concile s'opposer
à l'autorité du pontife suprême; un évêque le traiter d'Anté-
christ 1 ? C'est, il me semble, la peinture de cet état d'esprit
que nous offre la chanson. Sans doute je ne me dissimule point
les différences qui la séparent de l'histoire : il n'y avait pas alors
d'héritier direct du roi défunt, et par conséquent l'original du
jeune Louis nous manque; Charles de Lorraine, l'héritier légi-
time, n'était plus un enfant, et cet héritier légitime, loin de
triompher comme dans la chanson, alla périr misérablement dans
l'exil ou dans les prisons de l'usurpateur. Enfin la trahison, si
elle fut surtout fatale aux Carolingiens, n'épargna pas non plus
la dynastie nouvelle : si Acelin trahit Charles de Lorraine,
Arnoul avait trahi Hugues Capet.
C'est qu'il ne faut pas en effet chercher, entre la réalité his-
torique et les souvenirs que la poésie en conserve, de rapports
trop étroits, essayer surtout de retrouver, sous chaque person-
nage poétique, un personnage historique dont le nom et les
principaux traits se confondraient avec les siens. La poésie éli-
mine le détail ou ce qui lui paraît tel, altère le rapport des faits,
brouille les rôles et ne conserve de la réalité qu'une image
simplifiée. En revanche, cette image est presque toujours,
comme ici, d'une vérité et d'un relief saisissants. Même s'il
était arrivé que le dernier Carolingien portât un autre nom que
Louis, j'avoue que je n'en maintiendrais pas moins le rappro-
chement que je propose : ce nom était devenu, à une certaine
époque, le symbole de la royauté affaiblie, dégénérée, opprimée
par les grands; il était tout naturel que le poète le donnât à son
personnage. A le bien prendre du reste, le rôle du Louis de la
chanson ne correspond pas à celui de Louis V, mais à celui de
Charles de Lorraine, et assez incomplètement encore, puisque
celui-ci eut le dessous. C'est que l'auteur, transportant l'action
dans le passé, mais l'esprit tout plein des images du présent,
ne pouvait choisir un autre représentant de la royauté que Louis
Zeller, Histoire cT Allemagne, II, 419 ss.
364 A. JEAN ROY
le Débonnaire, et celui-ci devait nécessairement, par la grâce du
nom paternel, finir par l'emporter sur ses ennemis.
En ce qui concerne Guillaume, la difficulté n'est-elle pas plus
grave encore et n'eût-elle pas dû arrêter tous ceux qui, depuis
Jonkbloet, s'obstinent à chercher, parmi les innombrables
Guillaume du x e siècle, le prototype de notre héros ? S'il suffi-
sait de vagues négociations entamées, d'appuis momentanément
prêtés à la royauté, il n'est presque aucun des barons de cette
époque qui ne pût prétendre cà l'honneur d'avoir servi de
modèle au héros épique. En réalité, ce protecteur énergique,
désintéressé, inébranlable de la dynastie carolingienne ne se
trouva point, et c'est ce qui en explique la chute . Mais la con-
science publique, effrayée de la faiblesse de celle-ci, inquiète des
louches intrigues qui se tramaient autour d'elle, cherchant en
vain le sauveur dont elle sentait la nécessité, l'imagina. Ou plu-
tôt, comme nous allons le voir, elle ne l'imagina point , mais
elle délégua dans ces fonctions un héros déjà connu pour les
services qu'il lui avait rendus : conclusion importante, ce me
semble, pour l'histoire de la légende, car, si ce n'est point
parmi les hommes du x e siècle qu'on a trouvé le type de Guil-
laume, c'est donc que ce type existait, que dès lors un Guillaume
était considéré comme le sauveur du trône, et cela diminue sin-
gulièrement une difficulté qui est réelle, mais que M. Becker,
dans ses récentes recherches, semble avoir voulu systématique-
ment exagérer '.
La plus grave objection que l'on pourrait faire à ce système
consisterait peut-être à montrer qu'il aboutit à transformer au
moins dans une certaine mesure une œuvre empreinte du plus
ardent loyalisme en une machine d'opposition contre la dynastie
capétienne : ces traîtres en effet, contre lesquels l'auteur s'élève
si violemment, ce sont les fauteurs et les parrains de la dynastie
nouvelle, sur laquelle retomberait ainsi l'indignation du poète.
Mais il ne faut pas raffiner sur les sentiments de celui-ci. Au
1. M. Willems n'en aborde même pas l'examen, le réservant, comme
c'est son droit (p. 87), pour un travail ultérieur; mais il ne faudrait pas aller
jusqu'à dire, comme il le fait (p. 56), « qu'il est inutile de chercher ici (dans
l'étude de la cinquième branche) » et comme ailleurs, un Guillaume quelconque
pour rendre compte de la légende ; que celle-ci s'explique suffisamment « par
la fusion des Louis, non par celle des Guillaumes ».
LE COURONNEMENT DE LOUIS 365
moment où il composait, les Capétiens, qui rallièrent de bonne
heure tous les suffrages, s'étaient sans doute fait accepter, même
par les anciens partisans de la dynastie déchue ; on n'avait gardé
que le souvenir assez vague d'une crise terrible traversée par la
monarchie et dont elle était sortie fortifiée : notre poète, trans-
portant les événements sous le légendaire fils de Charlemagne,
devait nécessairement faire bénéficier sa race de ce triomphe.
Qui sait même si, tout entier à l'idée que le droit, devant l'em-
porter, l'avait emporté en effet, il n'aura pas confondu le
dernier des Carolingiens avec le traître auquel il réserve toutes
ses rigueurs ? Il est remarquable en effet qu'il fait mourir
Richard de Normandie dans ces prisons royales d'Orléans, où la
tradition faisait finir le malheureux représentant de la race
vaincue s .
Non moins compliquées sont les questions que soulève la
quatrième branche. Jonckbloet, avec son érudition et sa perspi-
cacité habituelles, est arrivé à retrouver quelques-uns des événe-
ments historiques qui ont eu ici leur retentissement : il a très
solidement établi que Gui l'Allemand était Gui, duc de Spolète,
1 . Ce qui prouve du reste qu'il ne faut pas chercher dans cette branche de
souvenirs historiques trop précis, c'est que, dans l'énumération des révoltés sou-
mis par Guillaume qui la termine, la fantaisie tient une très grande place. L'au-
teur, s'il n'a pas imaginé les personnages et les épisodes qu'il y fait entrer, les
a pris au hasard de ses souvenirs épiques ou historiques : la mention de Saint-
Gilles est peut-être une réminiscence du Charroi de Nîmes et de la Prise
d'Orange, où cette ville tient une grande place ; celle du comte Julien provient
certainement du cycle de Saint-Gilles (on sait que Julien y est le père d'Élie
dans le poème consacré à celui-ci) ; le nom du « fort roi Amarmonde » qui
est censé régner à Bordeaux semble bien un nom païen ; l'auteur, sachant
qu'il y avait eu jadis des Sarrasins dans le Midi, n'hésite pas à les transformer
en vassaux de la royauté ; Cartage, attribuée à un Dagobert, est, comme on
le sait, le nom épique de Carthagène et parait être un souvenir des guerres
d'Espagne ; le poète se représente du reste Guillaume (v. 2273) comme ayant
lui-même guerroyé en Espagne. — L'observation serait plus exacte encore
appliquée au résumé du Couronnement inséré dans la rédaction D du Charroi.
(je combine ici les indications données par l'Histoire littéraire, XXII, 489, et
par M. L. Gautier, IV, 371): là, Guillaume se vante d'avoir conquis Avalterre,
Toscane, Romenie et la Forêt-Noire jusqu'en Russie, d'avoir triomphé des
Basques et des - Arabes sur la Gironde ; on y voit se coudoyer Raimbaut de
Frise, Corsaut, Giboé (Griboé de la Prise d'Orange, 1682) Erafle (Aerofle
d'Aliscans), Aucebier de Beaucaire (autre souvenir d'Aliscans), etc.
366 A. JEANROY
arrière-petit-fils de Charlemagne par sa mère, qui, en 888, dis-
puta le trône à Eudes et se fît même couronner à Rome, en
891, roi de France et empereur d'Occident. Mais l'éminent
érudit a voulu pousser trop loin son rapprochement et retrou-
ver l'original historique de chacun des personnages de la chan-
son; le système compliqué qu'il avait édifié à grand' peine ne le
satisfaisait point lui-même : il avouait n'avoir pas « dispersé
complètement les nuages qui couvrent cette partie de la geste, »
et il reconnaissait qu'il y avait dans la chanson « une grande
confusion de dates et de faits intervertis de la manière la plus
surprenante » (Joe. cit. p. 103). M. Langlois n'a pas eu de peine
à renverser cette fragile construction, mais il ne s'est pas
préoccupé de la remplacer ' ; tout en acceptant l'identification de
Gui l'Allemand et de Gui de Spolète, il n'a pas tenté d'expli-
quer l'épithète qui accompagne le nom du premier et qui est
d'autant plus surprenante que Gui eut à combattre des Alle-
mands enrôlés dans les rangs de son rival Bérenger, et il se con-
tente de dire (p. lvii) que « le deuxième élément de la qua-
trième branche se rapporte à quelque secours reçu de la France
par la papauté contre les Allemands, sans doute sous le long
règne d'Othon I er (936-73). »
Il me semble que M. Langlois eût pu tirer un meilleur parti
du résumé de la quatrième branche qui se trouve inséré au
début du Charroi de Nîmes 2 , et où il convient de relever deux
traits qui ont leur importance : là c'est bien a la couronne de
France que Gui prétend, comme dans Y histoire, et non seule-
ment à la possession de Rome comme dans le Couronnement
(v. 206 ss.) :
Chalanja toi François et Borgueignon,
Et la corone et la cit de Loon '.
1 . M. Willems l'a essayé et il est convaincu qu'il y a réussi ; mais de toutes
ses hypothèses, qui ne brillent guère par la simplicité, celle-ci est bien la
plus compliquée et l'est trop, notamment, pour pouvoir être exposée ici.
2. M. Becker remarquant (p. 18) les différences entre ce résumé et le
texte se demande « s'il n'est pas tombé du Couronnement tout un épisode ».
Non, car les deux épisodes indiqués dans le Charroi sont exactement reproduits
dans le Couronnement : il y a bien des deux parts un combat singulier et une
attaque du camp, mais cet ordre, qui est celui du premier poème, est renversé
dans le second. Voy. plus loin, p. 369, n. 2.
3. Les dénégations de M. Willems (p. 42) sont impuissantes contre le
témoignage très précis des vers cités ici; je n'en vois pas du reste la portée,
LE COURONNEMENT DE LOUIS 367
De plus il figurait probablement dans l'armée d'Oton, car cet
épisode est inséparable de celui où il est question de cette
« grant ost Oton » qui n'était pas mentionnée dans le Couron-
nement 1 . Le Charroi nous prouve donc, plus évidemment que
ne pouvait le faire le Couronnement, qu'il y a eu confusion entre
les deux épisodes, où les protagonistes étaient d'une part Gui de
Spolète et de l'autre un Oton, empereur d'Allemagne 2 .
Il est assez difficile de dire lequel des trois Oton le poète
avait en vue : si le premier seul, comme le fait remarquer
M. Langlois, combattit le Saint-Siège, ses deux successeurs
eurent à réprimer des révoltes du peuple de Rome; tous deux
entrèrent dans la ville en ennemis, et il est bien probable que
l'auteur du Couronnement était incapable de distinguer les
ennemis du pape de ceux des Romains 5 . Quiconque préten-
dait à la souveraineté de Rome empiétait à ses yeux sur les
droits du pape ; il empiétait du même coup sur ceux du roi de
France, dont le pape était, depuis Charlemagne, le protégé tra-
ditionnel : cette théorie est énergiquement exprimée dans les
vers suivants (885 ss.) :
Par dreit est Rome nostre empereor Charle...
Saint Père en est et li porz et li arche,
Et l'apostoile, qui desoz lui le guarde.
Il devait donc paraître naturel au poète de représenter les
Allemands comme les ennemis de la France et d'enrôler dans
M. W. lui-même reconnaissant que Gui l'Allemand n'est autre que Gui de
Spolète et avouant que celui-ci a élevé des prétentions à la couronne de
France.
1 . La famille B (du Charroi) fait intervenir « l'Allemand Guion » dans
l'épisode relatif à Oton : voy. les var. des vv. 218-21 (dans le Recueil
d'anciens textes de M. P. Meyer, p. 246).
2. Dans la rédaction D du Charroi, où il y a des traces d'influence du
cycle carolingien (le combat contre Corsolt est localisé à Aspremont), Gui et
Oton sont remplacés par Didier, roi des Lombards.
3 . On pourrait faire valoir en faveur de l'opinion de M. Langlois : i° que
dans la chanson les Allemands sont représentés comme alliés des Romains (le
perde Rome obéit sans réplique aux ordres de Gui); 2° qu'à partir de 973
Crescentius fut mêlé à tous les troubles et qu'une figure d'un relief aussi
accusé eût probablement passé dans la poésie. — D'autre part il serait naturel
368 A. JEANROY
leurs rangs ce Gui de Spolète qui avait élevé des prétentions,
non sur la ville sainte, cliente du roi, mais sur la couronne de
France elle-même.
Ce qui a pu faciliter cette transformation de Gui de Spolète
en « Allemand », c'est qu'il devait nécessairement perdre le
qualificatif « de Spolète » qui eût aidé à lui conserver son iden-
tité, celui-ci étant déjà accaparé par un autre personnage de la
chanson, le roi Gaifier 1 .
La quatrième branche repose donc sur deux séries d'événe-
ments ayant eu pour théâtre le centre et le sud de l'Italie et se
rapportant, les uns à la fin du ix e siècle (888-91), les autres à
la seconde moitié du x c (963, 974 ou 996-8). On s'explique
mal, je l'avoue, que des événements si distants les uns des
autres en soient arrivés à se confondre; il y a là une difficulté
que la critique n'arrivera peut-être pas à résoudre 2 . Ce qui est
certain, c'est que le souvenir de ces deux groupes de faits était
presque également obscurci, et que la tradition qu'ils avaient
concouru à former était, au moment où elle a été recueillie par
notre jongleur, particulièrement vague et maigre : celui-ci en
effet n'y a pas trouvé assez de renseignements pour donner à sa
narration une ampleur suffisante, et il a dû, pour la compléter,
recourir à une des branches antérieures. Il est évident, en effet,
que le combat singulier entre Guillaume et Gui l'Allemand
de songer à Oton II, dont la lutte contre le roi de France (978) frappa
les imaginations et donna lieu à des chants épiques dont la première rédac-
tion du Montage Guillaume nous a conservé un écho (voy. F. Lot dans
Romania, XIX, 388). Le plus probable est sans doute que ces divers événe-
ments se mêlaient dans la mémoire du poète et qu'il ne distinguait pas entre
les différents personnages du même nom.
1 . Gaifier est appelé d'Espolice, c'est-à-dire de Spolète, non seulement au
vers 2234 du Couronnement, dans un passage ajouté après coup pour souder
la quatrième branche aux autres, comme le dit M. Langlois (p. XXXVIII,
note 1), mais aussi dans le Charroi de Nîmes v. 97 et 109. — Cette hypothèse
n'est valable qu'à la condition d'admettre que la quatrième branche n'a
jamais formé un tout indépendant; mais on verra que c'est l'opinion qui est
soutenue plus loin (p. 369, n. 3).
2. Peut-être cette confusion trouve-t-elle un commencement d'explication
dans l'éloignement du théâtre de ces événements et dans le fait que ni les
uns ni les autres ne se groupaient autour d'un personnage typique qui eût aidé
leur souvenir à se perpétuer.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 369
reproduit à peu près exactement celui entre Guillaume et Cor-
solt : la similitude des péripéties serait médiocrement significa-
tive, car tous les combats singuliers dans les chansons de geste
offrent à peu près la même succession d'épisodes; mais ce qui
est plus probant, c'est que tous deux se terminent par le même
détail, la capture par Guillaume du cheval de son adversaire l ;
de plus, le second paraît avoir été intentionnellement abrégé,
comme pour éviter les doubles emplois trop choquants. Ce qui
est plus caractéristique encore, c'est que l'autre épisode de la
quatrième branche, la surprise du camp, rappelle de bien près
un épisode (qu'il soit historique ou légendaire, il importe peu
ici) du siège de Salerne : d'après la Chronique, c'est à la faveur
du brouillard que Cuntart aurait réussi à surprendre le camp
des Sarrasins et à les tailler en pièces 2 . Il n'y a guère de vrai-
semblance que les traditions relatives au siège de Salerne soient
venues se mêler, elles aussi, aux deux courants dont la réunion
a formé la quatrième branche : n'est-il pas plus naturel de pen-
ser que le récit de cet épisode existait dans la deuxième branche
et que l'auteur de la quatrième, désireux d'allonger son récit,
aura eu l'idée de le déplacer et de l'annexer à son œuvre ' ?
i. Cf. dans Aliscans la capture par Guillaume du cheval d'Aerofle (éd.
Guessard, v. 1321 ss.)
2. Nous avons déjà dit que ces deux épisodes ne sont pas présentés dans
le même ordre par le Couronnement et le Charroi (dans ce dernier poème, le
combat singulier précède la surprise du camp); le Charroi, qui, sur quelques
points, a conservé une tradition plus pure que le Couronnement, lui est ici
inférieur : il est naturel en effet que les Allemands profitent pour surprendre
les Français du désordre inséparable de l'arrivée, et c'est le combat singulier
entre les deux chefs qui doit mettre fin à la guerre. L'ordre inverse est
particulièremment absurde dans le Charroi, où Guillaume, venu à Rome paci-
fiquement, est obligé de se dérober par la fuite aux conséquences fâcheuses
qu'allait avoir pour lui sa victoire sur Gui : on ne peut guère interpréter
autrement en effet les trois vers si obscurs :
De celé chose me tenisse a bricon
Quant ge en ving a mon hoste Guion,
Qui m'envoia par mer en un dromon (211 et ss).
Les deux épisodes appartenant manifestement au même récit, Guillaume
eût donc été obligé de revenir devant Rome pour sauver le roi.
3 . Que cette dernière remarque soit fondée ou non, il résulte , ce me
semble, de ce qui précède, que la quatrième branche n'a jamais formé un
Romania, XXV. -, <
370 A. JEANROY
Les derniers vers du poème ont ce grand intérêt de nous
avoir conservé la mention de « Mosteruel sur mer » comme
séjour du héros de la geste. Je n'ai pas à m'expliquer sur le
type historique du personnage ici désigné (voy. Rom. XIX, 290) ;
je me bornerai à dire que cette dernière laisse ne me paraît pas,
comme à M. G. Paris, le résumé d'une branche indépendante.
Elle est manifestement une conclusion et non un tout : il me
semble qu'on ne peut hésiter à son sujet qu'entre deux hypo-
thèses, à savoir, qu'elle terminait le récit de la tentative d'usur-
pation d'Arnéïs ou celui de la conjuration d'Acelin '. C'est cette
dernière hypothèse qui nous paraît la plus plausible : en effet,
la tentative d'Arnéïs était isolée; il n'avait pas de complice
dont la répression s'imposât. C'est elle également que la vulgate
du Couronnement paraît autoriser : les v. 2672 ss. se rejoignent
sans effort aux v. 2002 ss., dont ils ne paraissent qu'une autre
rédaction; les quinze comtes du v. 1683 ne doivent pas être
distincts de ces rebelles contre lesquels Guillaume combat
trois ans entiers (v. 2002) et qu'il force également (v. 2683) à
venir faire hommage au roi. Le poète nous montre, il est vrai,
le héros retiré dans ses foyers; mais il était naturel de l'y ramener
après son expédition à Rome. Si les deux récits paraissent diffé-
rents, cela tient à ce que l'auteur, dans l'intérêt de la clarté,
croit devoir reprendre les faits à l'origine et que, comme tous
les poètes de la première période épique, il ignore l'emploi des
phrases complexes et de la plupart des temps du passé 2 .
C'est également la première hypothèse qui nous parait
appuyée par un passage des Enfances Vivien où le récit abrégé
de l'épisode d'Arnéïs est manifestement rattaché à notre conclu-
sion :
Je vos vi ja trebuchier et verser :
La flors de France vos failloit, Dieu le seit,
2875 Cant on voloit un autre coroneir;
Parmi ous tous vos alai relever ;
tout indépendant et qu'elle a été composée après coup pour allonger un
poème dans lequel elle paraissait s'intercaler naturellement.
1. C'est aussi l'avis de M. Willems (p. 55-6), qui fait de la cinquième
branche une conclusion de la troisième.
2. M. G. Paris cite un curieux exemple du même fait emprunté à la
Chanson de Roland (Hist. poil, de Ch., p. 23).
LE COURONNEMENT DE LOUIS 37 1
Tel li donai de mon poing sor le neis
Que l'abati par delès un piler
2880 La m'assaillit son riche parentei
De mains barons fui le jor desfiés ;
2885 Vos en foïstes a Loon la citei;
Lai comensai mes guerres a moneir
Et les compaignes des soldoiers mandeir.
Tant esploitai a l'aiue de Dei
Dedans .111. ans acomplis et passeis
2890 Toz les meillors fis a vos pies aler
Et de vos penre quites ses erités.
Qu'il s'agisse ici de l'épisode d'Acelin et non de celui
d'Arnéïs, c'est ce que montrent le deuxième vers de ce passage I ;
de plus on ne peut nier la parenté entre les vers 2886, 2890
des Enfances et 2672, 2683 du Couronnement. La mention de
Laon nous reporte enfin à l'époque des derniers Carolingiens.
Dans la rédaction D du Couronnement c'est, il est vrai, à l'épi-
sode d'Arnéïs que sont rattachés les derniers vers ; mais le fait
ne prouve rien, cette rédaction ne laissant subsister du poème
que le commencement et la fin.
S ni
AGENCEMENT DES BRANCHES
Il résulte de ce qui précède que la première branche a dû se
constituer dès la première moitié du ix e siècle, la seconde vers
la fin de ce même siècle, les deux autres seulement vers la fin
du x e ou le commencement du xi e . Bien que l'inspiration de ces
deux dernières soit sensiblement contemporaine, c'est la qua-
trième qui est postérieure à la troisième et non inversement :
en effet, comme je viens de le montrer, les derniers vers du
poème se rattachent intimement au récit de la conjuration d'Ace-
lin, qui se trouve ainsi coupé en deux tronçons par l'épisode de
Gui l'Allemand. Cet épisode manque dans les rédactions en prose
et par conséquent il était inconnu à la rédaction du poème dont
1. Le premier serait pris au sens figuré : « Je vous vis bien près de votie
déchéance. »
372 A. JEANROY
elles sont sorties; il y a enfin entre la troisième et la quatrième
branche, des contradictions que l'auteur de cette dernière n'a
pas réussi à dissimuler : Louis par exemple y est représenté
comme capable de porter les armes et de guerroyer aux côtés
de Guillaume, tandis que dans la troisième, comme dans l'épi-
logue, il n'est qu'un enfant (v. 1728 et 2676).
Il a été reconnu depuis longtemps que la deuxième portait
aussi des traces d'interpolation : M. Becker remarque très jus-
tement (op. cit. p. 19, note 1) qu'on pourrait supprimer les
laisses xv-xxxiii et que le récit n'en serait pas moins bien suivi
(les laisses xiv-xxxiv sont de plus sur la même assonance) : on
a trouvé naturel de rattacher au séjour de Guillaume à Rome le
récit d'un exploit dont primitivement il n'était pas le héros.
Mais l'auteur de l'intercalation n'a pas réussi à éviter toutes les
contradictions : bien qu'il ait volontairement donné à l'expédi-
tion de Guillaume un caractère à demi belliqueux en lui faisant
attribuer par l'empereur une escorte de soixante hommes
d'armes (v. 251), il n'a pas songé à effacer les vers d'où il
ressortait que c'était une pensée pieuse qui conduisait Guillaume
au tombeau de saint Pierre (v. 383).
Si, écartant ces diverses additions, nous considérons attenti-
vement la première branche, qui doit avoir constitué le poème
primitif, nous nous convaincrons qu'elle a dû exister sous une
forme différente de celle que nous possédons. Le récit actuel
est en effet parfaitement invraisemblable. Le rôle quasi gro-
tesque prêté à Charlemagne, qui ne nous surprendrait pas dans
un de ces poèmes de la décadence où il était presque devenu
un personnage de comédie, est inadmissible dans un récit
remontant pour ainsi dire au lendemain de sa mort : le traître,
quelle que fût son audace, ne pouvait compter sur l'inconce-
vable faiblesse que l'auteur prête à l'empereur, et sa proposition
ne s'explique pas. L'intervention même de Guillaume est mal
motivée : comment se fait-il qu'il fût à la chasse au moment
où se prenaient de si graves décisions et qu'il ait eu besoin d'en
être averti par son neveu Bertrand ' ? Il est facile de démontrer
en effet que dans le poème primitif l'ordre des événements était
1 . C'est probablement au remanieur qu'appartient cette intervention de
Bertrand, qui apparaît déjà ici dans ce rôle traditionnel dont l'origine doit se
trouver dans un poème perdu ; mais on ne peut guère supposer que ce poème
LE COURONNEMENT DE LOUIS 373
tout différent et que la tentative d'Arnéïs, distincte de la
cérémonie du couronnement, ne se produisait qu'après la mort
de Charlemagne.
L'ordre actuel ne se trouve que dans les divers textes en vers
du poème *. Une famille de manuscrits, qui n'est plus représentée
aujourd'hui que par les deux rédactions en prose, plaçait au con-
traire l'épisode d'Arnéïs après celui de Corsolt, c'est-à-dire, ce
qui importe davantage, après la mort de Charlemagne 2 . Dans
ces deux rédactions, cette disposition a eu une conséquence
singulière : le traître Arnéïs y devient fils du duc de Norman-
die Richard ; cette fusion des épisodes d'Arnéïs et d'Acelin
s'explique naturellement par le fait que, dans la source de ces
deux rédactions, ils se suivaient immédiatement, la scène du
couronnement proprement dit et le pèlerinage de Guillaume les
précédant l'un et l'autre. C'est aussi dans le même ordre (Corsolt,
Arnéïs, Acelin) que les événements sont présentés dans le
résumé du Charroi'. Enfin c'est également après la mort de
Charlemagne que se place la tentative d'Arnéïs dans les allu-
sions faites à notre poème par d'autres chansons de geste 4 .
soit contemporain des premières traditions sur Guillaume. — M. Willems
(p. 66) présente la même observation, mais il en conclut que tout le premier
épisode est dû à une tardive intercalation ; la similitude qu'il constate entre
la scène du Couronnement (v. 114-7) et celle du Charroi (v. 17-33) est frap-
pante en effet, mais rien ne nous indique de quel côté est l'imitation.
1 . Selon M. Langlois (Joe. cit., p. lxxxix) la famille D représentée par le
ms. 1448 (qui réduit la chanson à l'épisode d'Arnéïs immédiatement suivie des
derniers vers) aurait aussi fait précéder cet épisode de celui de Corsolt. Le
contraire me paraît plus vraisemblable : le rédacteur de D a évidemment pro-
cédé par voie de suppression, et celle de l'épisode de Corsolt s'explique bien
mieux dans l'hypothèse où il aurait été placé en second lieu ; le remanieur
n'aurait ainsi conservé de la chanson que le commencement et la fin.
2. Il en est de même de la chronique contenue dans le ms. B. N. fr.
5003.
3 . L'épisode de Corsolt qui vient en premier lieu est séparé de celui d'Ar-
néïs par quelques vers racontant la soumission de Dagobert dePicrrelate; cf.
Cour. v. 2025-9. L'ordre est le même dans la rédaction Ddu Charroi.
4. Je ne parle naturellement que de celles dont le texte est assez clair
pour permettre d'apercevoir la suite des événements, c'est-à-dire Aliscans et
Lohier et Mallart, au sujet desquels M. G. Paris avait déjà fait cette observa-
tion (Rom., II, m ; cf. Langlois, p. LXXXl). Aux témoignages de ces poèmes
374 A - JEANROY
Cette remarque nous permet de comprendre comment s'est
constituée la première branche dans son état actuel. Quand
l'épisode d'Acelin fut inséré, il se trouva naturellement suivie
celui d'Arnéïs; l'auteur de notre rédaction, frappé de la ressem-
blance entre ces deux épisodes et voulant peut-être éviter
qu'ils se confondissent, crut bien faire en déplaçant celui
d'Arnéïs, et il ne trouva rien de mieux que de l'intercaler dans
la scène du couronnement, au risque d'en dénaturer complète-
ment le caractère 1 . Dès qu'on est averti, cette intercalation
saute aux yeux. Elle se dénonce d'abord par la longueur inu-
sitée de l'une des laisses intercalées 2 ; de plus elle interrompt
le récit d'une manière choquante, car le « chastoiement »
de Charlemagne à son fils, commencé auparavant, continue
après, comme si rien ne se fût passé 3. Nous sommes donc
autorisés à écarter de la scène initiale cette fâcheuse interpola-
tion. La con texture du poème primitif nous apparaît alors dans
toute sa lumineuse et logique simplicité : Charlemagne, sentant
on peut en ajouter un autre fourni par la chanson des Enfances Vivien, qui
était inédite quand M. Langlois a publié le Couronnement et qu'il n'a pas
cité; malheureusement rien ne permet de décider avec certitude si l'auteur
a en vue l'épisode d'Arnéïs ou celui d'Acelin; la première hypothèse semble
mieux d'accord avec la teneur du passage.
Seignor baron, ce fut en cest termine (/. icest terme)
Que [dolce] France fut tornée a déserte ;
Challes fut mis a Ais a la chapelle ;
Tel sepolture ains n'ot mais roi en terre;
|DanzJ Loeys (ses fils), li pros et li onestes,
Estoit moût jones et enfes a cel terme;
La grant corone li mist el chief Guillelme,
Par coi lou servent li chevalier oneste (ms. A. 419 ss.)
1 . Nous venons de voir que cette fusion se produisit en effet dans une
famille de manuscrits.
2 . Je considère comme interpolées les laisses vin, ix et xi ; la ixe a 69 vers,
tandis que la moyenne des huit premières est seulement de 10 vers. L'annonce
de la mort prochaine de l'empereur, dans la xi c , introduit un nouveau discours
de Charlemagne à son fils; mais il n'est pas naturel que deux morceaux si
semblables aient été placés à si peu de distance : ils faisaient originairement
partie du même ensemble.
3. Conformément au procédé épique de l'emboîtement, le début de x
développe l'idée indiquée à la fin de vu (v. 65-7). On pourrait ajouter enfin
que l'auteur de l'interpolation, obligé de la rattacher à ce qui la précédait et
LE COURONNEMENT DE LOUIS 375
venir ses derniers jours, faisait couronner son fils; il lui prodi-
guait les sages avertissements et finissait en le confiant à la
garde de Guillaume z . C'est alors que celui-ci, désireux, avant
de se consacrer à ces fonctions, d'accomplir un ancien vœu,
demandait à l'empereur la permission de partir pour Rome.
Pendant son absence, l'empereur mourait, et la conjuration
d'Arnéïs éclatait. Guillaume prévenu accourait en hâte et
exterminait les traîtres 2 .
Ce beau poème, remarquable comme œuvre d'art, n'est pas
moins précieux comme document historique : c'est l'éloquente
expression des sentiments d'angoisse et de dégoût inspirés par
le spectacle du règne de Louis à un patriote sincère et clair-
voyant qui avait dû assister dans sa jeunesse aux triomphes du
grand empereur et que la comparaison du présent au passé rem-
plissait de la plus légitime indignation 3 . Persuadé de la supé-
riorité de son pays sur tous les autres 4 , partisan enthousiaste
du principe monarchique, malgré l'abaissement où la royauté est
la suivait, n'a pas pris la peine de refaire les quelques vers nécessaires et s'est
borné à les emprunter presque textuellement ; comparez :
83-4 Ne eir enfant retolir le sien fié
Ne veve feme tolir quatre deniers,
avec
67 Ne orfelin son fié ne li toldrez
et
153-4 Qu'a eir enfant ja son droit ne tolir
N'a veve feme vaillant un angevin.
1 . Ce qui est dit aux v. 206 ss. du choix d'un conseiller est destiné à pré-
parer Louis à celui que son père a fait pour lui.
2 . Si on admet la première des deux hypothèses exposées ci-dessus (p. 20),
le poème se terminait par le récit des campagnes entreprises par Guillaume
pour réduire les complices d'Arnéïs. — Comparez à ce schéma du poème pri-
mitif celui que propose M. Becker (op. cit., p. 25), qui a le tort, selon moi, de
ne pas isoler de la scène du couronnement l'épisode d'Arnéïs et de mainte-
nir dans le poème primitif celui d'Acelin, d'une inspiration manifestement
bien postérieure.
3 . Voy. toute la laisse iv et notamment ce beau vers :
Lors fist l'en dreit, mais or nel fait l'en mais.
4. Voy. v. 12-13 :
Quant Deus eslist nouante et nuef reianics.
Tôt le meillor torna en dolce France.
376 A. JEANROY
tombée, convaincu que son représentant ne réussira à relever son
prestige que par une indomptable énergie ', il a cru ne pouvoir
mieux préluder à une œuvre où s'exprimaient tous ces senti-
ments que par la scène grandiose du couronnement : la France
personnifiée dans le grand empereur n'y apparaissait-elle pas
comme la reine des nations 2 , la couronne de France comme
supérieure à toutes les couronnes ? Cette scène enfin n'était-
elle point la démonstration vivante des droits de ce faible empe-
reur, en qui l'on devait du moins respecter le fils de Charle-
magne, choisi par lui pour tenir sa place? Il y a là une explo-
sion de patriotisme non moins énergique, non moins éloquente
que celle qui éclate dans le Roland ; seulement le patriotisme n'a
pas ici la même sérénité; ce qu'il a de plus inquiet, de plus
vibrant nous permet de mesurer la distance qui sépare les
deux époques.
Mais si l'œuvre a ses racines dans la réalité, elle n'en est pas
moins d'une inspiration tout idéale. Si le poète a emprunté à
l'histoire la scène initiale, il ne doit qu'à lui-même toute la con-
texture de son œuvre : il est impossible en effet de trouver
dans tout le règne de Louis une conspiration dont les princi-
paux traits concordent avec ceux qui sont ici réunis 3.
L'auteur n'a donc voulu célébrer aucun événement déterminé,
mais tous ceux dont il avait été le témoin ont agi sur son imagi-
nation : il a compris que Louis avait sans cesse été un mineur; il
s'est dit que le salut de la royauté tenait peut-être à la présence
d'un soutien énergique et désintéressé ; ce soutien, qu'il ne voyait
pas autour de lui et dont il regrettait passionnément l'absence,
il n'a pas eu de peine à le trouver : il n'a eu qu'à prendre celui
que l'histoire lui fournissait, ce comte de Toulouse qui avait
1 . Voy. v. 22-6 :
Et s'il est om qui li face nul tort,
Ne deit guarir ne a plain ne a bos, etc.
2. Voy. v. 16-19 :
Deus ne fist terre qui envers lui n'apende.
3 . La conspiration de Wala est fort problématique ; si elle s'est réellement
produite, elle n'a pu être connue que de quelques politiques et n'est pas
arrivée jusqu'aux oreilles du public. Enfin ce n'est que plusieurs années après
l'avènement de Louis que le poète pouvait peindre en traits si vigoureux son
incurable faiblesse. Cf. Willems, p. 8.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 377
été r ellement pour Louis, durant sa royauté d'Aquitaine, de sa
douzième à sa vingt-sixième année, un protecteur de tous les
instants et dont le rôle était probablement, dès cette époque,
comme nous allons le voir, agrandi par la tradition.
§ IV
PRÉSENCE DE GUILLAUME DANS LES DIVERSES BRANCHES
C'est, on le sait, une question souvent agitée et qui n'a
pas encore reçu de solution satisfaisante, que celle de la pré-
sence de Guillaume dans les divers épisodes du poème. Je viens
de dire que, dans le premier du moins elle me paraissait fort
naturelle. Pourquoi ne point admettre qu'elle se sera pour ainsi
dire propagée de là dans les autres ? Cette extension du rôle de
Guillaume offrirait peut-être quelque difficulté si l'on admettait
qu'il a été introduit artificiellement dans la légende par un
poète déterminé (et encore l'hypothèse n'aurait-elle rien d'inac-
ceptable) ; mais je crois qu'en choisissant Guillaume pour héros,
l'auteur du Couronnement n'obéissait pas seulement à une rémi-
niscence historique, mais qu'il se conformait à une tradition qui
était dès lors en train de se former. Il me semble apercevoir les
traces de cette tradition dans le poème d'Ermoldus Nigellus
(écrit vers 826) auquel M. Becker a décidément attaché trop
peu d'importance. « Ce poète, dit-il (p. 14), aurait pu substi-
tuer à Guillaume, dans tous les rôles qu'il lui fait jouer, un autre
personnage. » Mais c'est justement cette préférence qui est
caractéristique, et elle l'est d'autant plus qu'elle est moins justi-
fiée par l'histoire : or il est au moins un point sur lequel
Ermoldus s'en est écarté; nous savons que dans la réalité
Guillaume ne prit point une part active au siège de Barcelone,
mais qu'il se borna à commander un corps d'observation chargé
d'arrêter une armée de secours ' ; or dans Ermoldus, non seule-
ment il assiste au siège, mais il est, de tous les lieutenants du
roi, celui qui joue le rôle le plus important 2 . J'ajoute qu'il
paraît dans des attitudes d'un caractère déjà épique : c'est lui
1. Voy. Becker, op. cit., p. 5.
2. C'est ce qu'a fort bien reconnu M. L. Gautier (IV, 81).
378 A. JEANROY
qui, dans le conseil, fait décider l'expédition contre Barcelone
et s'offre à la guider; lui qui répond aux défis de l'ennemi en
protestant que, plutôt que de lever le siège, il tuera et man-
gera son cheval (trait qui n'a toute sa valeur que si le cheval de
Guillaume était déjà devenu lui-même un personnage épique);
lui enfin qui est chargé de conduire un prisonnier aux pieds des
murs pour qu'il engage ses compatriotes à se rendre. Le poète
latin lui prête même ici un geste qui lui deviendra familier dans
la poésie vulgaire : s'apercevant que le prisonnier essaye par des
signes de dissuader ses concitoyens de la capitulation,
. . .Conduis illum
Percussit pugno. . .
Dentibus infrendens.
N'avons-nous point là comme une première épreuve de ces
vers qui reviendront tant de fois dans nos chansons
Guillclmes l'ot, s'en a un ris geté...
Ot le Guillelmes, si bauce le poing destre.. ? '
Et toutes ces observations ne nous amènent-elles pas à penser
que, dès l'époque d'Ermoldus, les traits de sa physionomie
légendaire commençaient à se fixer?
Sa présence ne me paraît pas impossible à expliquer dans les
deux branches dont l'action se passe en Italie. Les événements
qui y sont racontés avaient évidemment, dans le récit qui en
apporta la connaissance en France, un autre héros; mais le nom
de celui-ci ne disait rien à l'imagination, et il dut paraître tout
naturel à l'auteur de la seconde branche de lui substituer un
personnage dont cette substitution même prouve la popularité ;
le pèlerinage de Guillaume à Rome lui offrait d'ailleurs un pré-
texte plausible pour le mettre en scène. L'auteur de la qua-
trième branche n'aura eu qu'à suivre l'impulsion donnée. Il aura
paru fort naturel à tous deux de transporter hors de France ce
rôle historique et probablement déjà légendaire de défenseur de
la royauté, qu'il était accoutumé à lui voir jouer. En ce qui con-
cerne la troisième branche, il ne paraît pas probable, je l'ai
déjà dit plus haut, que Guillaume y ait remplacé un person-
1 . Jonckbloet (II, 30) fait remarquer que le poète latin, comme les chan-
sons françaises, montre Louis s'appuyant sur l'épaule de Guillaume; il y a
là, en effet, jusque dans l'expression une ressemblance frappante.
LE COURONNEMENT DE LOUIS 379
nage dont la réalité ne pouvait fournir l'idée : ici comme dans
la première, et probablement à l'imitation de celle-ci, ce sont
ses aspirations et ses regrets que le poète aura traduits beaucoup
plus qu'il n'aura reflété le spectacle des faits contemporains '.
J'ai essayé de fixer plus haut la date des différents épisodes
qui composent le Couronnement. M. Langlois a parfaitement
montré que les vers qui les rattachent entre eux sont de pur
remplissage et émanent d'un auteur fort médiocre 2 ; mais il me
paraît avoir reculé un peu trop la date de ce travail d'assem-
blage, qu'il place (p. clxx) dans le premier tiers du xn e siècle,
« au plus tard vers 1130 ». Les particularités de langue
peuvent en effet nous reporter à cette date ou plus haut encore ;
mais comme les éléments du poème sont infiniment antérieurs,
le remanieur a pu y laisser subsister des traits linguistiques qui
ne prouvent rien pour la date de son œuvre à lui : celle-ci ne me
paraît pas antérieure à 1 150 5 et est peut-être même postérieure
de quelques années : la famille d'Aimeri y figure en effet au
grand complet, et cette mention atteste l'influence indéniable
d'une légende dont la formation définitive ne me paraît pas
antérieure au milieu du xn e siècle. En outre certains traits
indiquent nettement que le remanieur connaissait le Charroi de
Nîmes et la Prise d'Orange. Sans parler de la maladroite mention
d'Orable (v. 143 3) 4 , c'est évidemment l'influence de ces deux
poèmes qui l'a amené à modifier d'une façon assez fâcheuse la
physionomie de son personnage. Dans les plus anciennes
branches, Guillaume est certainement d'âge mûr; le temps
1 . On peut admettre enfin sur ces dernières branches l'influence de la
seconde : une fois Guillaume accepté comme héros de deux ou trois épisodes,
son introduction dans les autres n'offre plus aucune difficulté ; dans cette
« lutte pour la vie » poétique, le premier avantage obtenu est le gage de nou-
velles victoires.
2 . M. Langlois a montré que le remanieur n'avait même pas pris la peine
de refaire à nouveau les vers qui lui servent de transition, et il a cité un certain
nombre d'emprunts purs et simples; il eût pu citer d'autres vers qui des pre-
mières branches ont passé dans les dernières, par le fait ou de l'auteur de
celles-ci ou plutôt du remanieur : par exemple les vv. 2617-21 reproduisent
n 54- 8; de même pour 2626 et 376, 2650-3 et 2222-4.
3 . C'est aussi la date que lui assigne M. G. Paris (Tableau chronologique à
la suite de Y Histoire de la litt.fr. au m. âge).
4. Cf. Willems, p. 11, n. 2.
380 A. JEAN ROY
même exigé par ses divers exploits ne permet pas de se le repré-
senter comme jeune; ici il devient un « bacheler » qui veut
« user sa jouvente » au service de l'empereur (v. 2122, 2252,
2667) ; c'est du reste pour être pourvu d'un fief qu'il est venu à
la cour, comme les autres fils d'Aimeri dans la légende nar-
bonnaise. Cette conception est pour le poète une source con-
tinuelle de contradictions : ainsi Guillaume, en partant pour
l'Italie, en fait appel aux « povres bachelers »
A clos chevaus, a destriers desferrez,
A guarnemenz desroz et despanez (v. 2254),
comme il le fait avec beaucoup plus de raison dans le Charroi
quand il part pour « acuitier » son fief de Nîmes; mais ici le
trait est absurde, puisque Louis en personne l'acccompagne
avec une puissante armée.
A. Jeanroy.
LA DERIVATION
A L'AIDE DES SUFFIXES VOCALIQUES ATONES
EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL
La dérivation à l'aide des suffixes vocaliques atones est
très restreinte dans les langues romanes , plus encore sur le
territoire de la Gaule qu'ailleurs : la raison en est si claire qu'il
est inutile d'insister sur ce point. Par suite, un vif intérêt
s'attache à la recherche des cas où l'on peut reconnaître ce pro-
cédé. Les notes suivantes sont extraites d'un cours fait à la
Sorbonne pendant le semestre 1893-1894. J'avais pris Diez pour
base en m'attachant à le mettre au courant de l'état actuel de la
philologie romane. L'apparition de la seconde partie du tome
deuxième de la Grammaire de M. Meyer-Lùbke m'ayant conduit
à reviser mes notes de cours, j'ai pensé qu'il y aurait quelque
intérêt à en extraire ce qui peut compléter ou contrôler les
résultats auxquels le savant professeur de l'université de Vienne
est arrivé de son côté. J'y joindrai chemin faisant quelques
observations suggérées par la lecture de son livre.
EUS, IUS. — M. Meyer-Lùbke signale une série de noms
d'arbres qui ont passé dans les langues romanes avec l'addition du
suffixe eus, ius à leur radical, et remarque fort justement que les
nouveaux substantifs ont dû désigner d'abord le bois de l'arbre,
puis l'arbre lui-même : abieteum, arbuteum, avellanea,
betulleum, fageum, iliceum, suberium 1 . La série
demande à être complétée, en laissant de côté avellanea et autres
mots à désinence féminine dont nous reparlerons plus loin.
1 . Il est bon de faire remarquer que les formations de ce genre sont très
anciennes : on trouve déjà pineum pour pinus dans la Vulgate, II Par., ii, 8.
382 A. THOMAS
arbuttium : prov. mod. arbous, arbousier. Les dérivés arbous-
set, etc., montrent qu'on a affaire à un radical avec // et non
avec / comme dans le latin classique.
BETTiUM : prov. mod. bes , bouleau. Les dérivés bessada =
bettiata, bessol = bettiolum, etc., assurent l'existence
d'un radical bett- à côté de bet-, seul attesté dans la forme
latine betulla. On sait que le mot est celtique : d'après les
dernières recherches, le radical est betv-, ce qui explique fort
bien l'hésitation entre le t simple et le / double 1 .
cassanium : prov. chassanh, chêne, fréquent dans les registres
consulaires de Saint-Flour. Le limousin actuel dit chassan :
comme il laisse tomber Yn finale, chassan ne peut pas repré-
senter le simple cassanum : on sait d'ailleurs que ce dernier
est proparoxyton.
castanium : castan, châtaigner, en rouergat (Vayssier); chastan,
en limousin 2 . Même remarque que pour cassanium.
ceresium : prov. cereis, cerieis, cerisier. Voyez les nombreuses
variantes données par Mistral , sous cerié. Le mot apparaît en
Rouergue dès les xi e -xn e siècles comme nom de lieu sous la
forme cereis 5 .
garricium : anc. franc, jarri^, jarris, variété de chêne (voy. le
Dictionnaire de M. Godefroy).
roberium (pour roboreum4) : limousin rouvei, rouvre.
rumicium : prov. romet^, ronce. Je crois que c'est à tort que
Raynouard admet en ancien provençal l'existence des formes
rome, romet : il faut lire romés, romet^. La forme actuelle
roumés est décisive : les nombreuses variantes réunies par
Mistral au mot roume soulèvent des questions difficiles à
résoudre, mais laissent hors de cause l'existence du latin
populaire r u m i c i u m .
1. Thurneysen, Keltorom., p. 46.
2. Cf. le nom de lieu Le Chastang (Corrèze), au xie s. Cas tan io. (Cart.
de Conques, n° 79.)
3. Cart. de Conques, n° 457. C'est cette forme qu'on dit dans le ras. A,
n° 531, au lieu de sérier donné par Raynouard (cf. Levy, Prov. Suppl. Wœrt.,
v° cerier).
4. Cf. l'ital. rovere, qui implique l'existence de la déclinaison robur,
roberis, au lieu de roboris; voy. ci-dessous roberia.
LA DERIVATION EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL 383
rustium : prov. rouis, buisson 1 .
salicium : prov. salet\, saule. Le mot est dans les Autels cassa-
dors de Daude de Pradas , où Raynouard l'a relevé avec la
traduction extravagante de « céleri ». Aujourd'hui encore on
dit assolei au sens de « saule » en Limousin, assalé en Péri-
gord, saguei en Velay (Mistral); l'abbé Vayssier enregistre
pour le Rouergue soles (var. soirs, sarès), nom d'un petit saule
à feuilles cendrées. Il y a dans la commune de Mongibaud
(Corrèze) un village du nom de Coursaleix, qui est appelé au
xii e siècle soit Corpsale^ en roman, soit de Curvo Salice en latin \
tamaricium 3 : prov. mod. tamaris. Le français tamaris est natu-
rellement emprunté du provençal, qui emploie aussi tama-
risso <C tamaricia.
vernium : prov. mod. vergne, verni, franc, vergue, autre nom
de l'aune. Le simple existe sous la forme vern en anc. prov.,
aujourd'hui vêr (Mistral).
viticium : prov. mod. beats, saule, osier (Mistral). Il y a eu
substitution du suffixe ïcius à la désinence propre de vitex,
viticis dont Yi doit être bref.
J'hésite à mentionner le prov. mod. suviè, chêne-liège, parce
qu'il ne se rattache peut-être pas directement à subereum,
comme le sarde suerd^u : il semble plutôt tiré de suve -=. s u b e r
à l'aide du suffixe ié = arium. Pour en finir avec le règne
végétal, il faut signaler en latin vulgaire l'existence de *porreum
qui seul peut expliquer les formes du provençal anc. poyre
(Raynouard), moderne porri, pouerri, poiri (Mistral) et 17 du
français poireau, et de *malvoviscium, représenté par le
marseillais mauvissi , guimauve. Quant à panicium, il se
trouve déjà dans les textes de l'antiquité, à côté de panicum
(voy. Kôrting, Lat.-rom. Wôrt., 5856).
M. Meyer-Lûbke enregistre trois noms d'animaux comme
ayant reçu le suffixe eus : soricia, vultureum et pulleum
(béarnais poulh, dindon, lorraine /wy). A ajouter :
1. Voy. Romania, XXIV, 586.
2. Cart. de l'abbaye de Vigeois, p. p. J.-B. de Montégut, dans Bullet. de la
Soc. arch. du Limousin, t. XXXIX (1890), p. 23, etc.
3. Déjà dans Servius, Bucol. de Virgile, IV, 3.
384 A. THOMAS
camucium ou camusium : prov. cbamous, franc, chamois. Le mot
paraît tiré, avec une altération de la consonne initiale due
peut-être à l'étymologie populaire, de l'anc. haut allem.
gamu^, allem. mod. gamse, même sens. Camucium explique
le prov. cbamous et l'ital. camo%(p; camusium, le franc.
chamois et l'ital. camoscio.
limacium : prov. anc. limat^, prov. mod. limas, limasi, etc.,
anc. franc, limas, limace.
mergulium : prov. anc. morgoil, prov. mod. margoui, plongeon.
verrium : prov. mod. verri, verrat.
Je réunis ci-dessous un certain nombre de noms divers dont
la formation relève du même procédé, pour augmenter la série
ivoire, lange, linge, etc.
capillium : prov. cabelh, chevelure, fane de rave, épi, etc.
cimussium : bordelais cimiii (Mistral), franc, dialect. cimois
(Aunis, Saintonge, Poitou), lisière (voy. le Dictionnaire de
M. Godefroy; cf. plus bas cimussia).
coccium (pour concheum) : prov. mod. cos, cuillère, seau
(cf. l'esp. cuezp et plus bas co ce ia).
corbium : rouergat gorbi, guorbi, panier de bât.
ferrium : prov. mod. fèrri, forme employée, d'après Mistral, à
Marseille et sur les bords du Rhône * (cf. plus bas ferrias).
medullium : prov. me^olh, moelle, mie de pain (Raynouard et
Mistral).
stannium : prov. estanh, franc, êtain. Il me semble que l'analo-
gie de cuivre, ivoire recommande cette étymologie plutôt que
celle qui consiste à supposer en lat. vulgaire l'existence de
stagnum au lieu de stannum (Kôrting, Lat.-rom. Wort.,
7736)«
Jusqu'ici tous nos dérivés sont tirés de substantifs. Il faut
faire une petite place à ceux qui sont tirés d'adjectifs et qui
s'emploient soit substantivement soit adjectivement.
I. Mistral n'indique pas le mot fèrri comme adjectif, mais on le trouve
conservé dans deux mots composés intéressants qu'il indique à leur ordre
alphabétique : befîrri , en gascon bec-hèrri , coutre de la charrue, et fourcho-
ferrio (limousin), fourche-hère.
LA DÉRIVATION EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL 385
levium : prov. leuge, franc, liège.
mistilium : franc, m teil. Le type misticulum proposé par Diez
ne me satisfait guère : je suppose un adjectif mistilis,
comme fissilis, coctilis, etc., d'où mistilium.
nobilium : anc. franc, nobilie, mot demi-savant.
novium, ia : prov. mod. nbvi, nôvio, nouveau marié, nouvelle
mariée.
rapidium : prov. rabei, anc. franc, ravoi, courant, rapide.
Le latin peut former des mots composés de sens concret avec
la désinence eus, ius, bien que cette formation soit beaucoup
plus rare que celle des mots abstraits en ium. Les dictionnaires
enregistrent : altilaneus, bicoloreus, bicorporeus,
bipedius, collacteus et collactius, combibiolus (qui
suppose combibius), concordius, consanguineus,
consemineus, crassivenius, mulicurius, multimam-
mia, nigrogemmeus, omnimorbia, oridurius, posci-
nummius, torticordius, etc. Il est difficile de ne pas
reconnaître le même procédé de formation dans le provenç.
moderne coulàubie, couràibie, nom du motteux ou cul-blanc, qui
paraît être pour cidaubie <C culalbius, sur le modèle de
oridurius. A ce compte, on peut risquer l'étymologie punais
<C puttinasius (étant donné que le latin vulgaire a dit de
bonne heure puttus pour putidus) : les dictionnaires
connaissent nariputens.
Enfin certains adjectifs paraissent bien avoir été tirés, à une
époque relativement récente, de radicaux qui ne sont pas tous
latins à l'aide de ce suffixe ius dont la vitalité a été beaucoup
plus grande qu'on pourrait le supposer. Le provençal mod.
gàmbi « boiteux, déjeté » se rattache sans doute à gamba; bèfi,
embèfi « dont la mâchoire ou la lèvre inférieure avance » au radi-
cal germanique beff-; joli, « joli » au radical Scandinave
jol, etc. Pour beaucoup de mots de ce genre l'étymologie est
encore à trouver (voy. Mistral sous basbfi, bêbi, bènii, bèfi, gaubi,
gbbi, glapi, gaèni, tabbssi, etc.).
EA, IA. — Parmi les formations nouvelles que l'on peut ajouter
à celles qu'a indiquées M. Meyer-Lùbke, quelques-unes corres-
pondent aux formes masculines en eus ius énumérées ci-dessus
et n'offrent pas d'intérêt particulier. Telles sont : tamaricia
Remania, XXV. 2Ç
3 86 A. THOMAS
= prov. mod. iamarisso, ver nia = prov. mod. vernho, viticîa
= prov. mod. bedisso, limacia = prov. mod. limasso, franc.
limace, mergulia = prov. mod. margouio. Dans tous ces cas
le sens est le môme, avec la valeur propre au genre féminin. Il
est plus intéressant de grouper quelques mots où ea, ia ajouté
au radical d'un nom d'arbre sert à désigner le fruit ou la fleur
de cet arbre, conformément à un usage qui apparaît déjà en
latin classique, puisque castanea désigne la châtaigne et pinea
la pomme de pin. Nous signalerons :
aquilentia : prov. mod. agoulenço, églantine, fleur de l'églan-
tier. Le mot devait exister dès le moyen cage, puisque l'on
trouve aguilencier à côté de aguiien pour désigner l'églantier.
arbuttia : prov. mod. arbousso, fruit de l'arbousier. Le français
arbouse paraît emprunté du provençal et se présente d'abord
sous la forme arbouce, arbousse ' .
avellania : prov. aulaigna (Raynouard). M. Meyer-Lûbke cite
le type latin et l'appuie en ce qui concerne la France sur
auranio, employé dans la vallée de Queyras, et olagno à
Gilhoc (Ardèche). On peut ajouter ouglogno et ougogno en
Velay (Mistral), dulagno à Banzat, Puy-de-Dôme : partout le
mot désigne « la noisette » et non « le noisetier » .
ceresia : prov. mod. cerieiso, etc., franc, cerise.
cornia : prov. mod. corgno, cornouille.
fagia : prov. mod. faio, fajo, faîne, fruit du hêtre.
frasia (pour fragia) : franc, fraise.
Parfois le suffixe ea ia ajouté à un nom d'arbre indique une
réunion de ces arbres et remplit les fonctions qui échoient le
plus communément à etam ou ariam. M. Meyer-Lûbke
n'indique qu'un mot de ce genre, roburia, représenté par le
dauphinois revouairi. Il se demande si dans ce cas le suffixe n'est
pas le même que celui des noms de pays comme Italia,
Burgundia, etc., supposition en elle-même peu vraisemblable.
La série est assez considérable, si l'on veut bien y comprendre,
comme de raison, les noms qui ne se sont conservés que dans
le vocabulaire toponymique :
i. Le plus ancien exemple signalé par M. Godefroy dans son Complément
ne remonte qu'au xvi<* siècle.
LA DÉRIVATION EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL 387
bettia : bouquet de bouleaux; noms de lieu : Besse ou la Besse
(Aveyron, Cantal, Charente, Dordogne, Isère, Maine-et-
Loire, Puy-de-Dôme, Var).
buxia : prov. mod. bouisso, touffe de buis; noms de lieu : Boisse,
La Boisse (Ain, Aveyron, Dordogne, Loiret, Lot), Saint-
Amand de Boixe (Charente), Bouisse, La Bouisse (Aude, Tarn).
cassania : prov. mod. cassagno, chassagno, chênaie; nombreux
noms de lieux : Cassagne, Cassagnes ou La Cassagne (Aude,
Aveyron, Dordogne, Haute-Garonne, Gers, Lot, Hautes-
Pyrénées), Chassagne, La Chassagne (Ardèche, Côte-d'Or,
Dordogne, Doubs, Jura, Puy-de-Dôme, Rhône, etc.).
fagia : prov. mod. faio ou fajo , hètraie; nombreux, noms
de lieux : Fage, La Fage (Aude, Aveyron, Corrèze, Haute-
Garonne, Hérault, Lot, Lozère), Hautefage (Corrèze), Auie-
fage (Lot-et-Garonne), La Hage (Haute-Garonne), Faye,
La Faye (Allier, Charente, Cher, Corrèze, Deux-Sèvres,
Dordogne, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Maine-et-Loire,
Var), Hautefaye (Creuse, Dordogne).
fraxinia : frênaie; noms de lieux : Fraissignes (Aveyron,
Tarn), Fraissinhes (Lot), Fressigne, nom de deux hameaux de
la Creuse. A distinguer de Fressanges, mieux Fraissenges,
nom de quatre hameaux de ce dernier département, qui cor-
respond à Fraxinicas. Pour Fraissignes de l'Aveyron, on
trouve dès 930 la forme Fraxinias \ La quantité primitive
de Yi latin a été allongée sous l'influence du suffixe Inum
(cf. ce qui est dit plus bas, sous roberia).
garricia : périgourdin jarriço , chênaie (Mistral). En rouergat
garriço désigne une variété de chêne.
roberia (pour roborea) : prov. mod. rouviero, etc., chênaie,
rouvraie. On pourrait croire a priori que le mot rouviero a été
tiré directement de rouve, rouvre : mais dès le xi e s. on trouve
roveria dans le cartulaire de Saint-Victor, ce qui me paraît
écarter cette explication (cf. le limousin rouvei cité ci-dessus).
Le dauphinois revouairi (cf. les noms de lieu La Rivoire dans
le Jura et Haute-Rivoire dans le Rhône, Les Rivoires, près de
Massieu dans l'Isère) ne repose pas non plus directement sur
le type latin roborea dont ïo tonique est bref, mais proba-
1. Cart. de Conques, n° 291.
388 A. THOMAS
blement sur une forme refaite d'après le suffixe ôrium
(cf. ce qui est dit plus haut sous fraxinia). M. Meyer-
Lùbke admet le type lat. roburia.
prunia : lieu planté de pruniers; noms de lieux : Prugnes
(Aveyron), La Prugne (Allier); Prugne, La Prugne, Les
Prugnes, nom de sept hameaux de la Creuse.
salicia : saulaie; noms de lieux : Salesses et la Salesse, nom de
cinq hameaux de la Creuse. La forme allongée salisso (sous
l'influence du suffixe ïcium) désigne l'osier, dans l'Aude.
tremulia : tremblaie; noms de lieux : La Trimouille (Vienne),
Trémouille (Cantal), Tremouilles (Aveyron, Cantal). Dans
la Creuse , deux hameaux s'appellent La Trimouille et deux
Les Tremouilles.
vernia : aunaie; rouergat bergno, lieu marécageux où croissent
des aunes (Vayssier). Nombreux noms de lieux : La Vergue
(Aveyron, Charente-Inférieure, Lot, Lot-et-Garonne), Les
Vergues (Corrèze).
Voici maintenant quelques mots isolés :
baccia : franc, dialectal basse, sorte de cuve en bois pour le
transport de la vendange (Saintonge). Le radical est celui de
bac, baquet.
boscia : forésien bouessio (Mistral), dauphinois boissi, pluriel
boisses (Devaux, p. 460), faisceau de tiges de chanvre. Le
radical est celui de bois, c'est-à-dire l'anc. haut allem. buse,
qui signifie à la fois « bois » et « touffe, faisceau ».
cicalia : prov. mod. cigalho, cialho, cigale (Mistral).
cimussia : prov. simoissha, lisière (Raynouard). Nous avons
déjà vu le franc, dialectal cimois = cimussium. Le tou-
lousain dit encore cimoisso (Mistral).
cinitia : prov.mma pour ceniza(yoy. Levy, Proven^.Supplcment ,
Wôrlerb.}; en Dauphiné et dans les Alpes, ceniso, cendre fine
(Mistral); dans la Creuse, ceniso, suie; franc, anc. et dialect.
ceniseÇy. Godefroy, v° senise). L'espagnol ceni^a indique bien
qu'il faut partir de cinitia, qui s'est substitué à cinïsia, sans
qu'on en voie la raison.
claria : prov. mod. glairo, franc, glaire.
coccia (pour conchea) : prov. mod. cosso, franc, cosse.
croccia : prov. crossa, franc, crosse. Le radical est celui du
substantif croc.
curbia : franc, courge (de porteur d'eau).
LA DÉRIVATION EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL 389
ferrias : prov. mod. fêrrios, étrier d'une crémaillère (Mistral);
anc. ha.nç.ferges,firges, fers (d'un prisonnier). Caton emploie
déjcà le substantif ferrea au sens de « bêche ».
gallia : prov. mod. gaio, galho, glande, amygdale, caroncule
du coq, ouïe de poisson, caillette d'agneau, ris de veau
(Mistral). Il semble que sous le type phonétique commun
gallia se confondent deux mots différents : un dérivé de
gallus, coq, et un dérivé de galla, noix de galle '.
grania : gascon gragno, graine (Mistral).
junicia : franc, génisse.
metallia : prov. mezalha, franc, maille (anc. franc, meaille).
medullia : prov. me^olha, moelle (Raynouard et Mistral).
naria : rouergat nàrrio, narine, naseau.
renia : prov. mod. regno, région des reins.
sementia : prov. semensa, franc, semence. L'exemple n'est pas
sûr parce qu"on peut supposer avec M. Cohn 2 qu'il y a eu
substitution du suffixe entia au suffixe entem du latin
classique semé n te m.
staminia : prov. estamenha, franc, étamine.
IUM. — Comme le rappelle M. Meyer-Lùbke, ce suffixe est
particulièrement fréquent en latin comme désinence des mots
composés : aquagium, stipendium, naufragium, etc.
Mais on le voit de bonne heure s'ajouter à des mots simples,
surtout à des radicaux de verbes, et l'on trouve dans les dic-
tionnaires latins des mots comme asstimium, cremium
dolium, seminium, formés, à une époque relativement
récente, sur le modèle de gaudium, odium, taedium, etc.
Il est donc bien difficile de séparer, comme le fait M. Meyer-
Lùbke, les formations de ce genre de celles dites postver-
bales où le radical du verbe est augmenté d'un i. Pourquoi
mettre d'un côté jacium et de l'autre singluttium? Je
n'y vois aucune bonne raison. Aussi, bien que je laisse de
côté la formation postverbale proprement dite, n'ai-je aucun
scrupule à réunir ici tous les mots en ium qui ne sont pas men-
tionnés par M. Meyer-Lùbke, sans distinguer si le radical est un
1. Faut-il croire que la dérivation gallus gallia a pu être favorisée parle
grec xcéXXaioc, caroncule du coq?
2. Die Suffixwandlungen im Vulgarlatein, p. 59.
390 A. THOMAS
verbe ou un substantif. Les mots de ce genre ne se rencontrent
guère qu'en provençal, et ils s'y présentent sous deux formes
selon que 1'/ s'est fondu avec le radical ou s'est conservé comme
posttonique. Nous mettrons dans une première série ceux où Yi a
été absorbé par le radical, car ce sont manifestement les plus
anciens :
adpertenium : prov. apertenh , appartenance, dont Raynouard
cite un exemple au pluriel sous la forme aperteinc^ (corr. aper-
teint^) ; dans le Cartulaire de Vaour, apartein^ l ; dans les
chartes d'Agen, apartenh 2 .
capitenium : prov. captenh, soutien, maintien, conduite, d'après
le verbe captener.
consecalium : prov. consegalb, méteil.
disadvenium : rouergat desoben, desobien, mésaventure (Vayssier) ;
l'ancien verbe desavenir, auquel se rattache ce substantif, ne
paraît pas s'être conservé en Rouergue. En Bas-Limousin, on
connaît l'adjectif de savent , desavènio, désagréable, tiré du
même verbe (Béronie).
dissinnium : prov. dessenh, déraison, d'après le verbe dessenar.
distollium : prov. destuelh, dérangement, détour, d'après le
verbe destolre (cf. ci-dessous manutollium). Le rouergat a
un substantif destel « fruits avortés ou véreux qui n'arrivent
pas à maturité et qui tombent des arbres » et le verbe
correspondant desteilla « tomber, en parlant des fruits avortés »
(Vayssier), qui paraissent se rattacher à l'ancien provençal
destuelh.
foriscapium : limousin forschapche, capitation. Raynouard ne
donne que forcap, forcapi, formes non populaires; il y a deux
exemples de forschapche, forchapche dans Du Cange, v° forisca-
pium. J'en connais un autre dans le cartulaire de Bénévent :
Rogerius de Laront dédit omnes forschapches (Guibert, Laron,
p. 32, note 1).
indevenitjm : prov. endevenh, avenir, d'après le verbe endevenir.
intercoxium : marseillais entrecuei, entrecuisse (Mistral).
manutenium : prov. mantenh, maintien, d'après le verbe mantener.
.manutollium : rouergat montueille (et aussi au fém. montueillo),
anse, poignée (Vayssier), d'après un verbe composé *man-
tolre, qui n'est pas attesté directement.
1. Cart. de Vaour, p. p. Portai et Cabié, Albi, 1894, p. 88.
2. Magen et Tholin, Arch. mun. d'Agen, p. 20.
LA DÉRIVATION EN FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL 39I
ordinium : prov. ordenh, lignée (cf. le composé latin interor-
dinium).
panecocium est assuré par le provençal pancossier, boulanger
(voy. Romania, XXIV, 350).
pertenium : prov. pertenb, appartenance, profit, sous la forme
(mal lue ?) pretebn , pretehm (lisez pretebin), dans Magen et
Tholin, Areb. munie- d'Agen, p. 3.
pistrinium : prov. prestinh.
subvenium : prov. sovenh, souvenir, d'après le verbe sovenir.
sustenium : prov. *sostenh, soutien, d'après le verbe sostener. Le
mot n'est pas dans Raynouard, mais son existence ne paraît
pas douteuse.
volium : anc. franc, voil, vueil, volonté.
Parmi les mots où Yi posttonique s'est conservé, il est difficile
d'en trouver un seul qui remonte au latin vulgaire proprement
dit. M. Meyer-Lùbke cite les mots provençaux acordi, concordi,
discordi, coveni, comme représentants des mots latins de forma-
tion préromane accordium, concordium, discordium,
convenium. Je le veux bien, d'autant plus que discordium
est déjà employé au premier siècle par le poète bucolique
Calpurnius; mais ce qu'il est nécessaire de dire, c'est que tous
ces mots latins, s'ils ont jamais appartenu à la langue vulgaire,
n'y ont pas vécu longtemps et que le provençal les a repris, à
une époque relativement récente, au bas latin, dans lequel les
formations de ce genre ont dû pulluler. Une fois que le provençal
a été en possession d'un certain nombre de mots dérivés en i
atone, il en a créé beaucoup d'autres pour lesquels il serait
impossible de trouver un type latin absolument adéquat. De là
deux séries à distinguer. Dans la première on peut mettre, à côté
des mots mentionnés par M. Meyer-Lùbke :
barrium : prov. barri, rempart, faubourg.
carrium : prov. mod. carri, char.
defectium : prov. defeci, dégoût.
destructium : prov. mod. destrussi (Mistral).
dispretium : vaudois desprec\i, mépris.
disturbium : prov. mod. destourbi, dérangement (Mistral).
murmurium : prov. murmuri, murmure.
temporium : anc. franc, tempoire, temps.
terminium : prov. termini, anc. franc, termine, terme, saison.
392 A. THOMAS
Le type des mots de la seconde série est le mot provençal
alongui , délai, qui est manifestement dérivé du verbe alongar
par la soudure directe du suffixe i au radical de alongar. Le
substantif seti, siège, paraît de même tiré de (as)sctar, asseoir.
Le dictionnaire de Mistral fournit un certain nombre de mots
du même genre. Je me borne à relever sans commentaire ceux
qui m'ont frappé ; plusieurs demandent encore des recherches
étymologiques : arsi , soif ardente , bofi , gonflement , desahici
(nombreuses variantes), désagrément, espièglerie, dessouti ,
surprise, destourni, dérangement, eigalossi, averse, gloti, fossette
pour jouer aux billes, Janci, carreau de la fronde, lassi, fatigue,
lavassi, averse, toqui, toucher, but, etc. '.
IA. — M. Meyer-Lùbke pense que c'est l'existence en allemand
de noms abstraits tirés d'adjectifs (comme grosse de gross) qui
a favorisé la création des rares mots français où l'on trouve le
suffixe ta ajouté à un adjectif, à savoir : destrece, estrece, espoisse,
graisse, groisse, laise et privaise. Le rapprochement est intéres-
sant, sans aucun doute. Mais il ne faudrait pas lui donner
plus d'importance qu'il n'en peut avoir en laissant croire que les
formations de ce genre sont absolument inconnues du provençal.
Des sept exemples cités, trois au moins se retrouvent dans cette
dernière langue, destressa, graissa, grueissa.
UUS, UA. — Diez ne mentionne ce suffixe que pour mémoire
et constate qu'il n'a pas produit de formations nouvelles 2 .
M. Meyer-Lûbke n'en parle pas du tout. Quatre mots proven-
çaux me semblent pourtant s'en réclamer clairement : percha,
perte, rendoa, rente, scgoa, suite, et vcndoa, vente, qui nous
reportent à perdua, rendua, sequua, vendua. Ne pour-
rait-on expliquer le prov. mod. gelbe ou gieue « qui ne veut
pas se laisser toucher », par zeluus ?
A. Thomas.
i. Je ne mentionne pas les substantifs en i qui ont a côté d'eux des verbes
en ta, comme enrabi, enrabia, car ce sont de simples postverbaux. Cependant
il n'est pas toujours possible de dire avec certitude si le substantif est tiré du
verbe ou inversement.
2. Gramm., trad. franc., II, p. 281.
NOTICE
D'UNE TRADUCTION FRANÇAISE DE VÉGÈCE
FAITE EN I380
Antérieurement au xv e siècle, l'on ne connaît que deux tra-
ductions en prose française de YEpitoma rei militaris de Végèce :
l'une faite, en 1284, par Jean de Meun ; l'autre, par Jean de
Vignai ', dans la première moitié du xiv e siècle.
Or, je viens d'en découvrir une troisième, de 1380, dans le
ms. 188 de la bibliothèque particulière du duc de Gênes 2 , à
Turin.
C'est une version généralement fidèle. Toutefois j'y ai remar-
qué plusieurs additions explicatives très brèves, et quelques
omissions, dont les plus graves sont celles du chapitre XVII, au
second livre, et des prologues des livres II, III et IV. En outre,
la rubrique du ch. XXIV manque au premier livre, et il en est
de même, au quatrième livre, du ch. XXXVII, qui, de plus,
est abrégé et fondu avec celui qui le précède. Enfin les Régula
bellorum générales, qui terminent le livre III, n'ont pas été
traduites en prose comme le reste, mais en vers octosyllabiques
relégués à la fin de l'ouvrage.
De même que Jean de Meun et Jean de Vignai, le traducteur
forge souvent de nouveaux mots français; par ex. : fol. 13 r°,
Unes armeures qu'on appelle bebres (bebras). — 14 r°, La fosse
tumultuaire ou de noise (tumultuaria fossa). — 16 r°, De
1. Le nom de ce second traducteur nous est révélé par Yincipit d'un
manuscrit de Cambridge, signalé pour la première fois par M. Paul Meyer
ÇRomania, XV, 265).
2. Cette bibliothèque se compose en grande partie des livres qui formaient
la riche bibliothèque militaire de César de Saluées.
394 J- camus
gens d'armes en navires deux manières sont : c'est assavoir,
l'une Hburnaire et l'autre usnaire (sic) (unum liburnarum, aliud
lusoriarum). — 18 r°, la cohorte quingentaire (quingentaria).
— 19 r . Les opcionnaires (optiones). Les tessaireres (tesserarii).
Li champemetateur (metatores). Les tubicineurs (tubicines). Les
duplaires (duplares). Les simplaires (simplares). — 19 v°, Le
ducentenier (ducenarius). Centerie, centeniere (centuria). — Si y
estoient doyens que on appeloit diseniers (decani dénis militi-
bus pn^positi). Les drag(J)onnaires (draconarii). Conlubernies
(contubernia). — 21 v°, Decurion (decurio). — 22 r°, Petit
javelot qu'on appelle veroil ou veruce (vericulum, verutum).
Les ferrentiers (ferentarii). — 22 v°, Les trianguliers (tragu-
larii). Pecune castras (castrense peculium). — 27 r°, Les
arpagaires (harpagones). — 33 r°, En lieux pallidoyeux (in locis
palustribus). — 36 v°, Es spécules (in speculis), c'est a dire
en uns hauls lieux aussi comme en uns eschafaus. Les aviron-
news (circuitores). — 43 r°, Les fustibalisteurs (fustibulatores).
Les liercenaires (triarii). — 45 v°, Les compaignies que on
appelle globes ou drinques (drungos). — 50 r°, Douze chevaulx
qui estoient en caffroi^, c'est a dire chastellez par dessus (bini
cataphracti equi). — 52 v°, Catefraite (cataracta). — 55 r°,
Plitteux (plutei). Moucel, mouceaulx, mouchettes (musculi). —
57 r°, Fabrique (falarica). — 58 v°, La limace que on appelle
testart (testudo). — 61 r°, Larrique sauvaige (silvestris larix). —
62 r°, Les scapbes(scaip\\3e). — 66 r°, Les haiches que on appelle
bipannes (bipennes) selon le latin, ou norroises selon aucuns
langaiges, etc.
Le beau manuscrit sur vélin, qui contient cette traduction,
comprend 72 feuillets non foliotés, de o m 3i sur o m 22. Le
texte, écrit avec beaucoup de soin, en lignes longues, 27-3 1 à
la page, a été copié par Raoul Taingui, que Paulin Paris » regar-
dait comme l'un des plus habiles calligraphes de la fin du
xiv e siècle et des premières années du xv e . La reliure, en maro-
1. P. Paris, Les mss. fr. de la Bibl. du Roi, I, 48; II, 288, etc. — Il est
reconnu actuellement que c'était un copiste peu fidèle , qui ne se faisait pas
scrupule d'interpoler les textes qu'il transcrivait. (Voir à ce propos l'article
de M. Siméon Luce , dans le vol. II des Œuvres complètes d'Eustache Des-
champs, pp. vi-xvi, et cf. Aug. Vitu, Le jargon du XV e siècle, Paris, 1884,
p. 67 et suiv.)
NOTICE DUNE TRADUCTION FRANC. DE VEGECE 395
quin rouge avec dentelles, porte sur le dos la marque de
P. Lefebvre, relieur de Paris, très estimé sous le premier Empire.
Sur le premier plat intérieur l'on trouve encore Yex-libris de
César de Saluces, avec le n° 2181.
Voici les premières lignes de ce manuscrit :
Ci commence le livre de l'art de chevalerie, fait de hault homme et noble
jadis, Flave Vegesce du René, conte. Et contient ce présent traictié quatre
livres ; lequel fut translaté de latin en françois , l'an de grâce mil trois cens
quatre vins.
Premier livre.
Le premier livre enseigne l'élection de jeunes chevaliers, et de quelz lieux,
et quelz chevaliers sont a esprouver et a louer, et de quelz exercitemens
d'armes ilz sont a introduire
Après avoir donné le sommaire de chacun des trois autres
livres, le traducteur nous présente une table des rubriques de
tous les chapitres. Il ne commence le prologue qu'au fol. 5.
Le recto de ce cinquième feuillet est entouré de jolies ara-
besques, et l'on y a peint une miniature très fine, représentant
l'offre de deux volumes que fait un ecclésiastique à deux jeunes
seigneurs, accompagnés de chevaliers armés de pied en cap.
Cet ecclésiastique porte une petite calote noire, d'où s'échappent
des boucles de cheveux blancs; il a un large rabat blanc et un
long manteau écarlate recouvrant un habit violet. Les deux
seigneurs, deux princes évidemment (peut-être Charles VI et
l'un de ses oncles) sont revêtus de magnifiques armures d'acier
rehaussées d'or; celui de gauche, qui paraît fort jeune, a la
tête ceinte d'un cercle d'or. Derrière chacun d'eux se trouve un
personnage avec une armure recouverte en partie d'une cotte
rouge.
Immédiatement au-dessous de cette miniature, l'on a :
Ci commence l'acteur son prologue.
Anciennement les estudes des bonnes sciences estoient mises en escript, et
les livres que les saiges en faisoient estoient premièrement présentez aux
princes, car il n'est riens qui soit commencié a droit, se, après Dieu, la faveur
du prince n'y est ; ne il n'est riens qui plus aviengne a aucun que il fait au
prince, a sçavoir plus et meilleurs choses, car son sens est proufitables a tous
ses subgiez
396 J. CAMUS
Les premières lignes du traité proprement dit sont :
Comment les Roumains soubmistrent a euîx le monde par Vart et grant exerci-
tentent des armes.
L'en ne voit que pour nulle autre cause le peuple de Roume soubmeist a
sa seignourie le monde, fors tant seulement qu'ilz se exercitoient en armes,
et avoient science de guerroier et l'usaige de chevalerie. Comment porent
avoir vertu, si petit de peuple de Roume, encontre la grant multitude des
Gaules? et comment se peut la petitesse des Roumains enhardir contre les
Alemans et ceuls que l'en appelle Germains, qui sont de moult grant
estature? Ne furent mie jadis les Espaingnolz plus excellens des Roumains
a nombre et en force de corps ?
Le livre IV se termine ainsi (Jol. 66 r°) :
. . .Des autres choses qui puent advenir es guerres, je me passe quant à
présent, car l'usaige et le hantement de chevalerie treuve tousjours plus du
fait et de la manière de saigement guerrier que l'ancienne dotrine n'en
pourroit monstrer.
Cy fine le livre de Vegesce , de chevalerie , en prose , mais il met ci
après aucunes notables riules de l'art de chevalerie, et comment souventefois
il avient que, en fait de guerre, fortune est plus dame que force de corps, et
ce preuve il par aucuns anciens Roumains.
Puis, sur le verso du même feuillet, suit, sans aucun titre, la
mise en vers des Régula bellorum générales. Je crois devoir la
reproduire en entier, car elle peut servir à mettre sur la trace
du traducteur anonyme.
Elle est un peu abrégée : après le 14 e vers, il manque le
précepte In bello qui plus in agrariis vigilaverit, etc., et, après le
72 e vers, celui de Qui confiait pedesîribus copiis, etc. ; en outre,
après le vers 64, cinq manières de combat ont été supprimées,
et le lecteur est renvoyé aux livres précédents, par la phrase
comme fat dessus divisé; ce qui semble prouver que la partie en
prose et celle en vers sont bien l'œuvre d'un même traducteur.
Tu, qui de guerres veulz sçavoir, Mais ton proufit tant seulement
Dois pour gênerai riule avoir, Doiz faire ; car certainement
Que ce qui proufit te puet faire Se ce que pour son fait vouloies
4 Soit nuisance a ton adversaire, 12 Ensuïr, tu te decevroics ;
Et que ce qui bien lui adresce Aussi, ce qu'il pour toy fera
Tout aussi te nuise et te blesce. Fait, si l'ensuit, le grèvera.
Pour ce riens qui lui doie plaire Ne soit en ost mis ne trouvé
8 Ne dois dissimuler ne faire, 16 Chevaliers, s'avant n'est prouvé.
NOTICE DUNE TRADUCTION
Agaiz soudains, paour, pouverte 48
Grèvent trop plus que guerre
ouverte.
En guerre est fortune plus dame •
20 Que force de corps qui a ame '. 52
Le plus grant sens qui soit en
guerre
Si est, soit en mer ou en terre,
De garder que ton adversaire 56
24 Ne saiche ce que tu veulz faire.
Grant seùrté est vraiement
D'atraire a soy bien saigement
Aucun de l'adverse partie, 60
28 Mais qu'il ne viengne par boidie,
Car li fuiant plus desconfisent
Les leurs que ceuls qui occis gisent.
Il vault mieulx qu'après l'ost se 64
tiengnent
32 Pluseurs, qui pour aidier sur-
viengnent,
Que d'avoir sa chevalerie 68
Trop espandue et espartie.
Legierement vaincu n'est mie,
36 Qui soy et s'adverse partie
Bien congnoist, et scet quelz puis- 72
sances
Il y a, et quelz habondances.
Force multitude surmonte;
40 Lieu vaint bien force et lui fait 76
honte.
Pou de bien fors crée nature,
Mais moult de saiges fait grant
cure. 80
Labour si fait l'ost proufitent
44 Qui par repos de néant vient.
Onques n'assemble ne aune
Ton ost a bataille commune, 84
Se ne le voiz de tel affaire
FRANC. DE VEGECE 397
Que fermement victoire espère.
Choses soudaines sont doubtées,
Et les usées pou prisées.
Cil qui après l'espitement 2 ,
Des siens veult suïr sotement,
Des ennemis, par lui perdue
Sera victoire avant eue.
Qui bien n'est garni de vitaille,
En l'ost il fera sa bataille
A la faim qui l'approuchera,
Si que sanz fer vaincu sera.
Qui multitude a force maine,
Si a sa partie plus saine,
De front querré et bonne chiere
Va selon la forme première ;
En après et secondement,
Les osts assemblans droictement,
Fay de ton ost et de ses ailes
Ordonnance en maniere[s] teles
Comme j'ay dessus devisé ;
Par ce seras bien advisé.
Qui a gens de cheval fiables,
Si leur quiere lieux convenables,
Et plus par eulx les choses face
De l'ost, si com le besoing chace.
Se tu doubtes qu'aucune espie
De ton adversaire partie
Ne soit dedens ton ost entrée,
Fay par jour que sanz demourée
Chascun a sa tente se tire ;
Lors pourras l'espionz eslire.
Se ton conseil, qui bien celé
Vouloies estre, est? révélé
Aux ennemis, hastivement
Le change, et bien secré[e]ment.
Avec pluseurs ce qu'om doit faire
Doiz traictier, et de chascun traire
S'entente et son oppinion ;
1. D'après le texte latin, ces deux vers devraient se trouver après le 24 e .
2. Espitement, dispersion. Ce mot manque au Dict. de Godefroy.
3. Ms. et.
398 j
Puis, par deliberacion
Conceu ce que tu en feras,
88 Ton cuer a nul tu n'ouvreras
Fors que pou, bons et très loiaulx,
Ou tu soies puis sanz ceaulx.
Es tentes, et paour et paine
92 Ceuls de l'ost corrige et amaine,
Mais bons les fait au guerroier
Grant espérance et bon louier.
Le bon duc de l'ost guerre ouverte
96 Ne feroit ja, c'est chose certe,
Se n'est par grant nécessité,
Ou par quelque prospérité
Qui bonne occasion leur baille
100 D'entrer a ouverte bataille.
Ordonnance bonne et louée,
C'est quant par faim et sanz espée
Li ennemi se desconfisent,
104 Si que mort et eulx rendre esli-
sent.
CAMUS
Tes manières et tes affaires
Ne soient diz a tes contraires,
Par quoy_ contr'eulx te vuelz avoir
108 Ne puissent sentir ne sçavoir,
Car tel chose encontre feraient
Par quoi moult te destourberoient.
De l'art de la chevalerie
112 Avons traictié moult grant partie,
Mais qui par ce petit traictié
Estre introduis et affaictié
Vouldra, et prandra diligence
116 A mectre a œuvre la science,
Et a soy bien exerciter,
Qu'en fait d'armes puist profiter,
Ce qui est dit lui puet suffire,
120 Car qui puet bien entendre et lire
Et veult du faire songneus estre,
En labourant devendra maistre.
Explicit le livre de Vegesce de chevalerie,
escript par Raoul Taingui, le caterval et non mie tuffal.
Cet explicit est en partie effacé et très difficile à lire à première
vue. Ne pouvant faire usage de réactifs, puisqu'il est écrit au
minium, je suis arrivé néanmoins à y déchiffrer d'abord le nom
du copiste, en recherchant les traces des lettres avec une forte
loupe, et à travers des verres bleus donnant à l'écriture une
teinte violette presque noire. Quant aux derniers mots, je les ai
devinés avant de les avoir lus exactement, sachant que Raoul
Taingui avait terminé une copie des Décades de Tite-Live par
Amen. Catervaument non tuffaument 2 , et que dans l'en-tète
d'une poésie d'Eustache Deschamps, il avait appelé certains
verres à boire lampes catervales et non tufalesK
1. P. Paris, Les mss. de la Bibl. du Roi, II, 288.
2. Œuvres complètes d'E. Deschamps, VIII, 71. — L'on sait que R. Taingui
est le copiste du gros ms. Fr. 840 de la Bibl. nat. qui nous a transmis l'en-
semble des poésies d'Eustache Deschamps.
NOTICE D'UNE TRADUCTION FRANC. DE VÉGECE 399
Les dernières pages du manuscrit sont occupées par sept
ballades d'Eustache Deschamps, dit Morel :
{fol. 68 v°) Ci commencent aucunes balades morales faictes et compilées
par noble homme et prudent Eustache Morel, naguieres bailli de Senlis.
Je me contente d'indiquer les refrains de ces ballades, car
elles ont toutes été publiées dans les Œuvres complètes d'Eustache
Deschamps (III, 202; VI, 105; VI, 109; VII, 251; III, 192;
III, 234; II, 83). Ce sont d'ailleurs, avec quelques variantes
de peu d'importance, les mêmes que celles qu'avait déjà signa-
lées M. Gaston Raynaud, d'après le ms. 822 de la bibliothèque
de Toulouse \
1 . Car a chascun doit rendre sa droicture.
2. Ainsi se doit chevaliers gouverner.
3 . Qu'a nul ne chault d'enfer ne paradis.
4. Dit-il voir? — Par ma foy, il ment.
5. Du temps qui est seroient merveilleux.
6. Qui mal fera si le compère.
7. De pis avoir pour le peuple et l'église.
Au-dessous de la dernière de ces poésies, deux mots (peut-
être de nouveau « Raoul Taingui ») ont été grattés de telle
sorte qu'ils sont aujourd'hui absolument illisibles.
Le volume que je viens de décrire a de grandes analogies
avec le « Végèce en français » que M. L. Delisle a mentionné
parmi les manuscrits disparus de la bibliothèque de Tours
pendant la première moitié du xix e siècle 2 , et dont il a reproduit
la description suivante fournie par un ancien catalogue de Saint-
Martin de Tours rédigé vers 1700 : « L'art de la chevalerie,
traduit du latin de Végèce, en 1380, avec plusieurs balades en
vers françois sur la guerre, dont l'une par Eustache Morel,
bailli de Senlis, qui peut être le traducteur de l'ouvrage. Nota
une belle vignette au commencement, qui représente une
réception de chevaliers. »
La ressemblance me paraît même si frappante que je ne serais
pas éloigné de croire que le manuscrit disparu de Tours et
celui de Turin fussent un seul et même volume; toutefois il
1. Voy. Œuvres cTE. Deschamps, III, pp. xvi-xxi.
2. Notices et extraits des manuscrits, XXXI, impartie, p. 266.
400 J. CAMUS
faudrait supposer que le rédacteur de la notice s'est trompé en
parlant de « plusieurs ballades sur la guerre, dont l'une
d'Eustache Morel ».
Mais je trouve très plausible l'opinion émise par l'auteur de
cette notice, d'après laquelle la traduction de Végèce, de 1380,
pourrait être l'œuvre d'Eustache Deschamps. En effet, outre
diverses po.ésies sur la chevalerie, telles que la deuxième et la
cinquième ballade de notre manuscrit, ce fécond poète a com-
posé, en cette même année 1380, ainsi que me le faisait remar-
quer dernièrement M. G. Raynaud, plusieurs pièces destinées
à servir d' « enseignements » au jeune roi Charles VI. On peut
aussi supposer qu'il avait fait cette version sur commande,
pour le personnage représenté comme donateur dans la minia-
ture décrite ci-dessus, personnage qu'il faudrait déterminer.
Malheureusement ce ne sont là que de pures hypothèses,
pour la vérification desquelles il faut attendre la découverte de
quelque autre copie du Végèce en français que contient le
manuscrit de Turin.
Jules Camus.
[Le ms. de Bruxelles décrit plus loin (p. 402) présente, pour la traduction
en vers des Régula beïlorum générales, quelques variantes qu'il m'a paru utile
de relever.
V. 11, « Se ce que pour lui fait ». Latin « si imiteris quod fecit i\le prose ».
V. 13, « ce qui (première leçon qu'il) p. t. sera »; latin « Et rursus, quid-
quid pro tua parte tentaris, contra illum erit, si voluerit imitari ».
V. 43-4, Le ms. de Brux. porte, à la suite d'un grattage, prouffitient, ce
qui n'améliore guère le texte. Il faut probablement corriger : « Labour si
fait 1 : 'ost proufitant | Qui par repos vient a néant » ; lat. « Exercitus labore pro-
ficit, otio consenescit. »
V. 53, « Ses ennemis » ; lat. « Qui dispersis suis inconsulte sequitur, quam
ipse acceperat adversario vult dare victoriam. »
V. 78, « li pieur eslire », mauvaise leçon ; il faut probablement lire V espion ;
lat. « et statim deprehenditur explorator ».
V. 79, Les deux mss. ont qui, mais il faut que.
V. 80, Les deux mss. ont et, mais il faut est; lat. « cum consilium tuum
cognoveris adversariis proditum ».
V. 89, « fors qu'a pou ».
V. 93, « bon... a guerroier ». — P. M.]
LES ANCIENS TRADUCTEURS FRANÇAIS
DE VÉGÈCE
ET EN PARTICULIER JEAN DE VIGNAI
I. — JEAN DE MEUNG
La lecture de la notice qui précède m'a donné l'idée de
grouper quelques renseignements, recueillis peu à peu, sur les
anciennes traductions françaises du de re militari de Végèce. Ce
me sera une occasion de faire connaître quelques manuscrits
intéressants par leur histoire comme par leur contenu.
Ces traductions sont au nombre de trois : celle de Jean de
Meung, datée de 1284; celle de Jean de Vignai, et enfin la
version anonyme que M. Camus vient de faire connaître. La
première est celle qui paraît avoir obtenu le plus de succès.
Non seulement les copies en sont fort nombreuses, mais encore
elle a obtenu le singulier honneur d'être mise en vers par un
poète d'ailleurs peu éminent, Jean Priorat de Besançon. Je n'en
dirai rien de plus : elle sera publiée très prochainement, pour la
Société des anciens textes français, par M. Ulysse Robert, qui
doit y joindre la mise en vers '.
1. L'édition de M. Robert, actuellement en cours d'impression, est fondée
sur deux des quatre mss. du Végèce de J. de Meung que mentionne l'Histoire
littéraire (XXVIII, 393 et 398) et qui sont les mss. du Fonds français de la
Bibl. nat. 1230, 1231, 1232 et 2063. Il ne sera donc pas inutile de noter
ici que la Bibl. nat. possède deux autres mss. de ce Végèce, fr. 12360 et
19104, tous deux du xv^ siècle, et, à ce qu'il semble, de médiocre valeur.
Ajoutons enfin qu'en dehors de la Bibl. nat. il existe d'assez nombreux
exemplaires de la même version, à savoir :
Berne, 280 (Cat. Sinner, I, 621 ; Cat. Hagen, p. 305).
Carpentras, 328, relié en velours noir, comme les mss. de Bouhier.
Remania, XXV. ~6
402 P. MEYER
II. — TRADUCTION ANONYME FAITE EN I380
Au sujet de la version de 1380, signalée actuellement pour
la première fois par M. Camus, je dois dire que si le ms. de
Turin m'était inconnu, j'avais depuis longtemps noté un autre
exemplaire de cette même version à la Bibliothèque royale de
Belgique, sous le n° 11046.
Voici la description de ce ms., d'après des notes prises à
Bruxelles il y a plusieurs années.
C'est un assez beau ms. sur vélin, écrit aux environs de
l'an 1400, composé de 75 feuillets, à 28 lignes par page, dont
les quatre premiers sont occupés parla table des chapitres. Cette
table est précédée d'une rubrique ainsi conçue :
Ci commence le livre de l'art de chevalerie, fait de hault homme et noble
jadis Flave Vegesce du René, conte l . Ce trahie contient quatre livres, et fut
translaté de latin en françois l'an de grâce mil .ccc.iiij xx .
Très beau ms. des dernières années du xm e siècle ou du commencement
du xive.
Londres, Musée brit. Roy. 20. B. XV.
— — Sloane, 2430.
Oxford, Bodléienne, Douce, 149.
Paris, Arsenal, 2551, 2915, 2916.
Rome, Vatican, Christ. 1628. Cems., que M. E. Langlois n'a pas men-
tionné dans ses Notices des mss.fr. de Rome, est indiqué par Montfaucon sous
le n° 772, mais il ne figure pas sur la table de concordance dont on se sert à
la Vaticane. M. Mirot, membre de l'École française de Rome, qui a bien
voulu le rechercher à mon intention , m'en a envoyé une description d'où il
résulte que c'est un ms. assez richement enluminé des premières années du
xive siècle. C'est très probablement le n° 1236 de Petau (Montfaucon, I,
92). Mais je ne sais rien de son histoire antérieure : l'incipit du 2 e feuillet,
qu'a bien voulu me communiquer M. Mirot, ne m'a fourni aucun moyen
d'identification avec les mss. de Végcce qui ont figuré soit dans la librairie du
Louvre, soit dans celle des ducs de Bourgogne.
Turin, archives d'État, deux manuscrits du xivc siècle, dont l'un au moins
a appartenu à la famille de Savoie; voy. Pietro Vivra, // museo storico délia
casa di Savoia nelV archivio di stato in Torino (Torino, Bocca, 1880), p. 101 et
104, note 1.
1. Traduction peu intelligente du titre Flavii Vegeti Renati comitis
epitoma rei militaris.
LES ANCIENS TRADUCTEURS FRANÇAIS DE VEGECE 403
Le premier feuillet du texte (fol. 5) est bordé d'une vignette
assez élégante, toute semblable à celle qui entoure le feuillet
correspondant du ms. de Turin 1 . La moitié supérieure de ce
feuillet est occupée par un écu en losange écartelé : au 1 et 4
d'argent à trois fasces de gueules, qui est Croy; au 2 et 3
d'argent à trois doloires de gueules, les deux du chef adossées,
qui est Renti, avec un écu en abîme, écartelé : au 1 et 4
losange d'or et de gueules, qui est Craon, et au 2 et 3 d'or au
lion de sable, qui est Flandres 2 .
L'écu écartelé de Croy et de Renti appartient à la famille de
Croy depuis le mariage de Guillaume II de Croy avec Isabeau,
fille d'André, baron de Renti (1334). Ce Guillaume II de Croy
eut pour fils Jean II de Croy, tué à Azincourt (141 5), qui épousa,
avant 1388, Marguerite, fille de Jean de Craon 5 . L'écu est peint
sur un fond d'azur broché d'or et cantonné au 1 et 4 d'un objet
en forme de poire, accroché à un crochet par un double anneau,
et au 2 et 3 des lettres gothiques Lp. Il y a une barre au-dessus
du p. Je n'ai aucune explication à offrir de ces derniers signes.
Quant à l'écu lui-même il est évident qu'il a appartenu à une
femme, puisqu'il est en losange. Je ne suis pas assez expert en
art héraldique pour affirmer que cette femme était Marguerite de
Craon, l'épouse de Jean, mais cela me paraît bien vraisemblable.
Si l'on objectait qu'un traité sur l'art militaire n'est pas un livre
à mettre dans la bibliothèque d'une femme, je répondrais qu'il
n'est pas ordinaire non plus de peindre des armoiries à l'endroit
qui est ordinairement réservé à la miniature de présentation.
J'imagine que, la place de la miniature étant restée vide, la dame
à qui le livre était échu par héritage y aura fait peindre ses
armes en grandes dimensions, pour remplir le vide.
Puis vient le prologue :
Anciennement les estudes des bonnes sciences souloient estre mises en
escript, et les livres que li saige en faisoient estoient premièrement présentés
aux princes, car il n'est riens qui soit commencié a droit, se, après Dieu, la
faveur des princes n'y est, ne il n'est riens qui plus aviengne a aucun qu'il fait
1. M. Camus a bien voulu m'envoyer la photographie d'une partie de ce
feuillet du ms. de Turin.
2. Ces armes se rencontrent sur divers mss. ; entre autres Arsenal 5086,
Bibl. roy. de Belgique 9009-11, etc.
3. Voy. Bertrand de Broussillon et P. de Farcy, La maison de Craon
(Paris, 1893), II, 275-7.
404 P- MEYER
au prince a savoir plus et meilleurs choses , car son senz est prouffitables a
tous ses subgiez
Début de la traduction :
Comment les Romtnains soukçmistrent a eul% le monde par l'art et exercitement
des armes.
L'en ne voit que pour nulle autre cause le peuple de Romme soubzmeïst
a sa seigneurie le monde, fort tant seulement qu'ilz s'exercitent (sic) en
armes et avoit (sic) science de guerroier, et l'usage de chevalerie. Comment
pour (sic) avoir vertu de (sic) petit peuple de Romme encontre la grant
multitude de Gales? Comment se peut la petitesse des Rommains enhardir
contre les Alemans et ceulz que l'en appelle Germains, qui sont de grant
estature? Ne furent mie jadis les Espaignolz plus exccllans des Rommains ou
nombre et en force de corps ?...
J'ai cité le morceau même transcrit d'après le ms. de Turin
dans l'article précédent, pour qu'on puisse juger de la valeur du
ms. de Bruxelles. On voit que cette valeur est médiocre.
La traduction se termine ainsi au fol. 73 :
Des autres choses qu'ilz peuent avenir es guerres, je me passe quant a oure,
car l'usaige et le hantement de l'art de chevalerie treuve tous jours plus
du fait et de la manière de saigement guerroier que l'ancienne doctrine n'en
pourrait monstrer.
Suit, comme dans le ms. de Turin :
Des rieules generaul^ de l'art de chevalerie.
Tu, qui de guerres vueulz savoir,
Dois pour gênerai rieule avoir
Que ce qui prouffit te peut faire
Soit nuisance a ton adversaire
Car qui peut bien entendre et lire
Et vueult du faire songieux estre
En labourant devendra maistre.
Amen. Explicit.
Vient enfin cet ex-libris :
C'est le livre nommé l'art de chevalerie ou il n'y a que une histoire 1 , et
est a mons r Charles de Croy.
Charles.
1 . Cette « histoire » n'est autre que les armoiries décrites plus haut.
LES ANCIENS TRADUCTEURS FRANÇAIS DE VÉGECE 405
Charles de Croy, mort en 1527, était le parrain de Charles-
Quint. Il possédait une très belle bibliothèque et avait coutume
de placer au dernier feuillet de chacun de ses livres une note
analogue à celle qu'on vient de lire. A-t-il légué sa riche
librairie à son illustre filleul, comme on l'a supposé r ? je ne
saurais le dire : ce qui est certain c'est que beaucoup d'entre
eux sont entrés dans la bibliothèque des ducs de Bourgogne.
Les uns y sont encore : d'autres en sont sortis, vraisemblable-
ment au milieu du xvm e siècle, et se retrouvent actuellement à
la Bibliothèque nationale 2 , à l'Arsenal 3 et ailleurs. Certains ont
passé en ce siècle dans des ventes publiques 4 .
Quant à notre ms., il ne figure pas, sauf erreur, dans les
inventaires de 1538 et de 1568; il paraît pour la première fois
dans celui qui fut rédigé en 1577 par Viglius 5 , et depuis lors il
a suivi le sort de la bibliothèque des ducs de Bourgogne devenue
finalement Bibliothèque royale de Belgique.
La version elle-même n'offre pas un grand intérêt. Je doute
fort qu'elle soit l'œuvre d'Eustache Deschamps, comme l'admet
un peu facilement M. Camus. La langue n'en est pas remar-
quable. Celle de Jean de Meung est d'un tour bien autrement
français.
III. — JEAN DE VIGNAI
Arrivons maintenant à Jean de Vignai qui nous occupera
plus longtemps.
1. C'est du moins l'opinion de Marchai, Catal. de laBibl. roy. des ducs de
Bourgogne, p. cvm. Mais il paraît bien que plusieurs des livres de Charles
de Croy sont restés dans la famille jusqu'en 1612; voir le Bulletin du
Bibliophile Belge, IX (1882), 449.
2. Delisle, Le Cabinet des manuscrits, II, 359. Cf. Suchier, Œuvres poétiques
de Beau-manoir, I, xvn, xvm.
3. N°s 5069, 5070, 5086. Voy. le Catalogue de M. H. Martin.
4. J'ai signalé deux mss. provenant de Charles de Croy qui ont été vendus
aux enchères, l'un en 1837, l'autre en 1877 (Alexandre le Grand dans la litté-
rature française, II, 303, note 1). Le second a été acheté par la Bibliothèque
royale de Belgique où il est coté 2 e série, 282.
5. Sous le n° 854 de l'édition donnée par Marchai, Catalogue des mss. de la
Bibliothèque royale des ducs de Bourgogne, I, cclxviij.
406 P. MEYER
Jean de Vignai ou du Vignai ', religieux hospitalier de
Saint-Jacques du Haut pas, fut un traducteur laborieux et un
bien médiocre écrivain. La lourdeur de son style n'a pas empê-
ché ses écrits d'obtenir un succès qui s'est continué jusqu'au
xvi e siècle, puisque ses traductions du Miroir hislorial de
Vincent, du Jeu des eschecs moralises de Jacques de Cessoles, et
de la Légende dorée (surtout cette dernière) ont été plusieurs fois
imprimées à la Renaissance 2 . Toute cette publicité a peu servi
la mémoire de l'honnête translateur. Moins heureux que Nicole
Oresme ou que Pierre Bressuire, qu'il a précédés, il attend
encore sa biographie, qui pourtant offrirait une matière assez
neuve à des recherches intéressantes. J'eus à m'occuper de Jean
de Vignai il y a trente ans 3 , à propos de sa traduction de la
chronique de Primat que je venais de découvrir dans un
manuscrit du Musée britannique, et dont l'original latin semble
irrémédiablement perdu. La liste provisoire des écrits de Jean de
Vignai, que je dressai à cette occasion, était encore bien incom-
plète. Je crois utile d'en dresser une nouvelle, que je disposerai,
pour la commodité des recherches, par ordre alphabétique. Un
classement en ordre chronologique exigerait des recherches que
je n'ai point faites et que je n'ai pas en ce moment le loisir
d'entreprendre.
« Alexandre, en prose, translaté l'an mil .inc.xtl. par frère Jehan de
Vignay. » — Ouvrage qui paraît perdu , et qui n'est connu jusqu'à présent
que par l'inventaire de l'ancienne bibliothèque du Louvre. — Voy. mon livre
sur l'histoire de la légende d'Alexandre, p. 301, note 1.
Brochart (Brocardus), Directoire a faire le passage de la Terre sainte ; tra-
duit en 1333. — Voir Arch. des Missions, 2 e série, III, 319 (ou mes Docu-
ments manuscrits, p. 73).
1. Il est appelé le plus ordinairement « Jehan de Vignay ». Cependant le
ras. qui renferme la chronique de Primat porte souvent du ; voy. mes
Documents manuscrits, p. 29 note, et Historiens de France, XXIII, 7, note 1.
On lit aussi « Jehan du Vignay » dans la préface de la traduction de Jacques
de Cessoles que renferme le ms. 402 de Carpentras.
2. La Légende dorée de Jean de Vignai a été mise en anglais vers le
milieu du xv<= siècle et imprimée trois fois par Caxton (Blades, The biograply
and typography of William Caxton, 2<=édit., 283, 310, 365).
3. Archives des Missions, 2* série, III, 263, 317-325, ou Documents manu-
scrits de V ancienne littérature de la France, pp. 16, 17, 71-9-
LES ANCIENS TRADUCTEURS FRANÇAIS DE VEGECE 407
Epistres et évangiles de tout Van, traduction faite en 1326 pour Jeanne de
Bourgogne (f 1348), première femme de Philippe VI. — Voy. Berger, La
Bible française, p. 224-8 r .
Gervais de Tilbury, « Le livre des oisivetez des emperieres, translaté de
latin en françois par Jehan du Vignay, frère de Haut pas. » — Le seul ms.
connu est conservé à Ashburnham place, collection Barrois, n° 19. Il a fait
partie de la librairie du Louvre (n° 776 de l'inventaire publié par M. Delisle,
Cabinet des mss. III, 150), et appartenait, au xvi e siècle, à Pierre Sala dont
il porte la signature.
Jacques de Cessoles, Jeu des esches moralises, traduction faite pour le roi
Jean, tandis qu'il n'était encore que duc de Normandie, par conséquent entre
1332 et 1350. Voy. P. Paris, Mss.fr., V, 16.
Jacques de Voragine (Varaggio), Légende dorée. C'est dans le prologue de
la traduction de cet ouvrage que J. de Vignai nous apprend qu'il avait anté-
rieurement traduit le Miroir historial pour Jeanne de Bourgogne. Cette
version a été souvent imprimée. Voir Brunet, sous Voragine.
Miroir de VÉglise. Je ne connais qu'un exemplaire de cette traduction, dont
je n'ai pas retrouvé l'original. C'est le ms. B. N. fr. 19810. Premiers mots :
« Cy commence le Miroiter de l'Eglise , translaté de latin en françois par frère
1. M. Berger cite trois mss. de cet ouvrage : Bibl. nat. fr. 22890, 22936,
et Ashburnham place, Barrois 195. Ce dernier ms. est rentré à la Bibliothèque
nationale à laquelle il avait été dérobé vers 1840 (Nouv. acq. fr. 4508).
Ajoutons qu'il doit en exister encore trois autres mss. dont le sort m'est
inconnu; à savoir les n os 263 et 264 du Catalogue La Vallière (1783), le
premier de 177 ff., le second de 171 ; le n° 324 du catalogue Mac Carthy
(1815), de 214 pages, passé dans la Bibliothèque Chardin, n° 112 du cata-
logue (1824). Je me suis assuré que ce dernier ms. n'est pas entré dans la
collection de sir Th. Phillipps, qui a fait beaucoup d'acquisitions à la vente
Chardin. — Je remarque en passant que (d'après le catalogue) le ms. 263 de
La Vallière se terminait par un explicit ainsi conçu : « Cy finist les epistres
« et les évangiles translatés de latin en françois selon l'usaige de Paris, et les
« translata frère Jehan de Vignay a la requeste de Madame la royne de
« Bourgoigne, femme de Philippe de Valoy, roy de France, ou temps qu'il
« vivoit. Ce fu fait l'an de grâce mil xcc. xxvj., ou mois de may, .xiije.
« jour entrant. Deo gracias. » C'est, à part quelques variantes insignifiantes,
l'exphcit que nous offre le ms. B. N. fr. 22890 (voy. Berger, p. 227).
L'accord de ces deux mss. rend, à mon avis, fort probable la date de 1326,
à laquelle M. Delisle, suivi par M. Berger, propose de substituer 1336. Sans
doute Jeanne de Bourgogne, première femme de Philippe VI, ne devint reine
de France qu'en 1328, à l'avènement de son mari; mais elle l'avait épousé
en 13 13, et par conséquent la date assignée à l'œuvre de Jean de Vignai n'a
rien d'invraisemblable.
408 P. MEYER
« Jehan de Vignay, de l'ordre de Hault pas. Monseigneur saint Pol nous dit et
« nous expose en la .vj e . epistre aux Ephesiens que nous nous restions des
« armeures de Dieu... » Cette version doit avoir été faite pour un roi de
France, car on lit à la fin : «... laquelle chose, très hault et très puissant
« seigneur et roy souverain, cellui doulz Jhesu Crist, duquel je vous ay le
« mistere translaté de latin en françois, vous vueille donner et ottroier, garde
« et sauve voz corps et voz âmes, et nous doint tellement vivre et mourir
« que a sa gloire peùsions venir. Amen, Ainsi soit-il ! »
Odoric de Frioul, Merveilles de la terre d'Outremer. — Voy. Arch. des
Missions, 2 e série, III, 317-8, ou Documents mss., pp. 71-2, et H. Cordier,
Les voyages du bienheureux Odoric dePordenone (Paris 1891), p. cv.
Paléologue (Théodore), Enseignements. Je ne vois pas que cet ouvrage
ait jamais été mentionné dans aucun répertoire littéraire. L'auteur est
Théodore Paléologue, marquis de Montferrat (1305-13 30), fils de l'empereur
Andronic II (Du Cange, Hist. by^antina, I, 249); on ne savait point qu'il eût
écrit. Le livre qui lui est ici attribué était en latin : je ne l'ai pas retrouvé. De
la traduction faite par Jean de Vignai il existe à Bruxelles deux mss. venant
l'un et l'autre des ducs de Bourgogne 1 . Il n'y a pas, quoi qu'en dise la rubrique,
de prologue du traducteur. Voici la rubrique initiale et les premiers mots du
texte :
« Cy conmence le prologue du translateur de ce livre, dit les enseigncmeiis ou
« ordonnances pour ung seigneur qui a guerres et graus gouvernement a faire, fait
« en latin par Théodore Paliologiie, marquis de Montferrat et fil^ de l'empereur
« de% Grie%; et le mist de latin en françois frère Jehan de Vignay.
« Cellui qui a pensé et ordonné demonstrer a tous autres les faiz et la
« doctrine des choses... »
Je me contente pour le moment de cette brève notice : je ferai connaître
plus tard, dans cette notice spéciale, ce curieux ouvrage.
Primat, Chronique de saint Louis et de Philippe III ; traduction mise à la
suite de celle du Miroir historial. Imprimée dans les Historiens de France,
XXIII, 1 et suiv.
Végéce.
Vincent, Miroir historial; traduit pour Jeanne de Bourgogne, première
femme de Philippe VI. Voy. P. Paris, Mss.fr., II, 88-9.
1. Bibl. roy. de Belgique 9467 et 11042. J'ai vérifié par les premiers mots
du second feuillet que ces deux mss. figuraient sur les inventaires de la
librairie des ducs de Bourgogne depuis celui de 1467, ce que n'a pas vu
Marchai, l'auteur du catalogue de la Bibliothèque royale. Le n° actuel 9467
correspond au n° 978 de l'invent. de 1467, au n° 1798 de l'invent. de 1487.
Le n° 11042 correspond au n° 975 de l'invent. de 1467, au n° 21 11 de
l'invent. de 1487. Le ms. 11042, écrit dans la seconde moitié du XIV e siècle,
a tout à fait l'apparence de certains mss. exécutés pour Charles V. Le
ms. 9467 en est une copie faite au xv« siècle.
LES ANCIENS TRADUCTEURS FRANÇAIS DE VÉGECE 409
Voilà donc, en total, douze ouvrages, dont l'un, le Miroir
historial de Vincent , est d'une longueur inusitée, mis de latin
en français par le même homme. Si Jean de Vignai ne fut pas
le meilleur de nos anciens traducteurs, il fut du moins le plus
fécond. Son zèle n'aura pas été vain, car deux au moins des
livres qu'il a traduits, la très précieuse chronique de Primat
et le traité de Théodore Paléologue, ne nous sont connus que
par lui.
J. de Vignai nous a donné, soit dans ses préfaces, soit même
dans des « incidences » motivées par le texte traduit, des ren-
seignements sur sa personne et sur l'époque où il écrivait.
C'est ainsi que, dans un chapitre additionnel, intercalé dans la
traduction de Primat, il nous fait savoir qu'il avait vécu au
Molai-Bacon (c ne de Balleroi, près Bayeux 1 ) , et la façon dont
il s'exprime donne à croire qu'il était originaire de ce lieu.
Quant à l'époque où il écrivait, ses propres témoignages, rap-
pelés dans la liste qui précède, nous conduisent à la circonscrire
entre 1326 environ et 1350. Mais ce sont là des renseignements
bien sommaires et dont assurément des recherches bien con-
duites permettraient d'augmenter le nombre. Disons toutefois
que la version de Végèce ne nous fournit aucune notion nou-
velle sur le traducteur. Celui-ci dit, à la vérité, dans son pro-
logue, qu'il a entrepris son travail « par conmant », mais il ne
nous a pas fait savoir de qui émanait ce commandement.
Sa version de Végèce a été rencontrée pour la première fois
(Remania, XV, 265) dans un ms. de l'Université de Cambridge
qui n'est pas antérieur à la première moitié du xv e siècle. J. de
Vignai y est nommé. Une autre copie du même ouvrage, plus
ancienne, mais où le nom du traducteur fait défaut, a été
reconnue (ibid.') dans le ms. fr. 1229 de la Bibliothèque natio^
nale. Mais ces deux exemplaires ne sont pas les seuls qu'on
possède du Végèce de Jean de Vignai. Depuis, la publication
(1886) du mémoire où je les ai signalés, j'en ai retrouve
quatre autres; à savoir : un à Cambridge, dans la Bibliothèque
Pepys (Magdalene Collège), un à Bruxelles et deux à Londres,
entre lesquels un seul, à divers égards, fort important, celui de
la Bibliothèque Pepys, porte le nom de l'auteur. Ainsi donc
1. Historiens île France, XXIII, 72 c.
410 P. MEYER
deux mss. seulement sur six (les deux mss. de Cambridge) ont
conservé le nom de Jean de Vignai; mais c'est assez pour
mettre l'attribution hors de doute. Je vais décrire successivement
cinq de ces mss., me référant pour le ms. de l'université de
Cambridge à la notice sommaire rappelée plus haut. Je commen-
cerai par le ms. de Paris, qui est l'un des plus anciens, et dont
l'histoire n'est pas sans intérêt.
Paris, Bibl. nat. fr. 1229. Vélin, seconde moitié du xiv e siècle.
Le nom du traducteur manque. Il me paraît certain que ce
livre n'est point différent